Project Gutenberg's Tout est bien qui finit bien, by William Shakespeare

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: Tout est bien qui finit bien

Author: William Shakespeare

Translator: Franois Pierre Guillaume Guizot

Release Date: February 21, 2009 [EBook #28151]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK TOUT EST BIEN QUI FINIT BIEN ***




Produced by Paul Murray, Rnald Lvesque and the Online
Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
file was produced from images generously made available
by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr)








Note du transcripteur.
  ======================================================================
  Ce document est tir de:

  OEUVRES COMPLTES DE
  SHAKSPEARE

  TRADUCTION DE
  M. GUIZOT

  NOUVELLE DITION ENTIREMENT REVUE
  AVEC UNE TUDE SUR SHAKSPEARE
  DES NOTICES SUR CHAQUE PICE ET DES NOTES

  Volume 3
  Timon d'Athnes
  Le Jour des Rois.--Les deux gentilshommes de Vrone.
  Romo et Juliette.--Le Songe d'une nuit d't.
  Tout est bien qui finit bien.

  PARIS
  A LA LIBRAIRIE ACADMIQUE
  DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-DITEURS
  35, QUAI DES AUGUSTINS
  1864

  ======================================================================


                             TOUT EST BIEN
                             QUI FINIT BIEN

                                COMEDIE




NOTICE
SUR
TOUT EST BIEN QUI FINIT BIEN

C'est  une des plus intressantes nouvelles de Boccace que nous devons
cette pice. En voici les principaux vnements que Shakspeare a
transports sur la scne en leur donnant une nouvelle vie, par ce charme
de sensibilit et cette verve comique qui lui manquent si rarement.

Un grand mdecin, appel Grard de Narbonne, avait laiss une fille qui,
leve dans le palais du comte de Roussillon, avait conu l'amour le
plus tendre pour son fils unique, le jeune Bertrand. Celui-ci fut mand
 la cour aprs la mort de son pre, et la pauvre Gillette, c'tait le
nom de la fille de Grard, resta en Roussillon bien rsolue de n'avoir
jamais d'autre poux que Bertrand.

Bientt elle apprit que le roi souffrait beaucoup d'une fistule dclare
incurable; son pre lui avait lgu plusieurs secrets de son art, et
Gillette conut l'espoir de gurir le monarque. Elle se rendit  Paris.
Le roi lui promit que, si son remde russissait, il la marierait avec
l'homme le plus noble et le plus riche du royaume, qu'elle choisirait
elle-mme. Il fut guri et Gillette demanda le comte Bertrand.

Celui-ci se crut dshonor par une alliance au-dessous de son rang; mais
le roi commanda en matre, il fallut obir. Aussitt aprs la
clbration du mariage, le comte Bertrand partit pour la Toscane et prit
du service parmi les Florentins alors en guerre avec les Siennois.
Gillette s'en retourna en Roussillon d'o elle envoya dire au comte que,
si sa prsence tait la cause de son exil volontaire, elle s'loignerait
pour toujours. Bertrand lui fit rpondre qu'il tait fermement rsolu de
ne point vivre avec elle jusqu'au jour o elle serait en possession de
son anneau, et aurait un fils de lui. Il croyait exiger l'impossible;
mais Gillette dguise en plerine, partit pour Florence o elle logea
chez une veuve, qui, sans la connatre, lui apprit que le comte de
Roussillon tait amoureux d'une de ses voisines, jeune, belle et
vertueuse quoique pauvre. Gillette fut trouver la mre de sa rivale, se
dcouvrit  elle et lui promit une forte rcompense si elle voulait
favoriser ses projets. On fit dire au comte que la jeune fille cderait
 ses voeux, mais qu'elle demandait son anneau pour gage de sa foi.
Bertrand envoya son anneau et s'empressa d'aller  une heure fixe au
rendez-vous qui lui fut donn. Ce fut Gillette qui le reut dans ses
bras et qui rpta plusieurs fois cette innocente supercherie, jusqu'
ce que des signes vidents de grossesse vinssent accomplir tous ses
souhaits. Enfin le comte, instruit de l'absence de sa femme et cdant
aux instances de ses vassaux, revint dans sa patrie. Cependant Gillette
mit au monde deux enfants jumeaux qui ressemblaient beaucoup  leur
pre; elle se rendit elle-mme en Roussillon aprs ses couches, et y
arriva le jour o son poux donnait un grand festin. La plerine se
prsenta au milieu de l'assemble portant ses deux enfants sur ses bras.
Elle se jeta aux genoux du comte, lui donna l'anneau et lui avoua tout.
Bertrand touch reut Gillette pour son pouse.

Tout ce que Shakspeare a ajout  ce fond, dj si intressant, n'est
pas galement heureux et probable. L'obstination et la ptulance de
Bertrand sont bien peintes; mais son caractre nous semble odieux; c'est
un gentilhomme sans gnrosit, lche, ingrat et menteur hont. Le
pote devait aux vertus d'Hlne et  la morale de le punir; mais il
avait peut-tre malgr lui de l'indulgence pour le fils de cette
comtesse si bonne et si aimable, et que sa sagesse et sa tendresse pour
Hlne lvent au-dessus de tous les prjugs ridicules de la naissance.
Shakspeare n'a peut-tre pas os tre trop svre pour celui qu'aimait
cette mme Hlne, si douce et si modeste malgr la position critique o
l'a place le sot orgueil de Bertrand; on devine ce sentiment du pote
dans la conduite du roi, dont la reconnaissance ingnieuse et craint
d'humilier sa bienfaitrice dans son poux.

Le personnage comique de la pice est un peu us sur le thtre depuis
que nous y avons tant de fanfarons de la mme famille; mais Parolles et
ses aventures ont pass en proverbe en Angleterre. La scne du tambour
est digne de Molire, et nous apprcierions encore davantage Parolles,
si nous ne connaissions pas Falstaff.

Selon Malone, cette pice aurait t compose en 1598.




TOUT EST BIEN
QUI FINIT BIEN

COMDIE



PERSONNAGES

LE ROI DE FRANCE.
LE DUC DE FLORENCE.
BERTRAND, comte de Roussillon.
LAFEU, vieux courtisan.
PAROLLES[1], parasite  la suite de Bertrand.
PLUSIEURS JEUNES SEIGNEURS FRANAIS, qui servent avec Bertrand dans la
 guerre de Florence.
UN INTENDANT,      }
UN PAYSAN BOUFFON, } au service de la comtesse de Roussillon.
LA COMTESSE DE ROUSSILLON, mre de Bertrand.
HLNE, protge de la comtesse.
UNE VIEILLE VEUVE de Florence.
DIANE, fille de cette veuve.
VIOLENTA,   }
MARIANA[2], } voisines et amies de la veuve.
SEIGNEURS DE LA COUR DU ROI, UN PAGE, OFFICIERS, SOLDATS FRANAIS ET
 FLORENTINS.

La scne est tantt en France, tantt en Toscane.

[Note 1: _Parolles_, mauvaise orthographe de notre mot _parole_.]

[Note 2: Personnage muet qui ne parat qu'une fois.]




ACTE PREMIER



SCNE I


On est en Roussillon. Appartement dans le palais de la comtesse.

_Entrent_ BERTRAND, LA COMTESSE DE ROUSSILLON HLNE ET LAFEU, _tous en
deuil_.

LA COMTESSE.--En laissant mon fils se sparer de moi, j'enterre un
second poux.

BERTRAND.--Et moi, en m'loignant, madame, je pleure de nouveau la mort
de mon pre: mais il me faut obir aux ordres de Sa Majest. Devenu son
pupille[3], je suis plus que jamais dans sa dpendance.

[Note 3: Les enfants mineurs des grands seigneurs fodaux taient les
pupilles du monarque.]

LAFEU.--Vous, madame, vous retrouverez un poux dans la bont du roi.
(_A Bertrand._) Et vous, seigneur, un pre. Un roi, qui dans tous les
temps est si universellement bon, doit ncessairement conserver sa
bienveillance pour vous, dont le mrite la ferait natre l o elle
manquerait bien loin de ne la pas trouver l o elle abonde.

LA COMTESSE.--Que peut-on esprer de la gurison du roi?

LAFEU.--Madame, il a congdi tous ses mdecins. Sous leur direction, il
a fatigu le temps de ses esprances, sans trouver d'autre avantage dans
leurs remdes que de perdre l'esprance avec le temps.

LA COMTESSE.--Cette jeune personne avait un pre (oh! _avait!_ que ce
mot rveille un triste souvenir!) dont la science galait presque la
probit. Si elle et t aussi loin, il aurait rendu la nature
immortelle, et la mort aurait pu jouer faute d'ouvrage. Plt  Dieu que
pour le bonheur du roi il ft encore vivant! je crois qu'il aurait t
la mort de sa maladie.

LAFEU.--Comment l'appeliez-vous, madame, cet homme dont vous parlez?

LA COMTESSE.--Il tait fameux, monsieur, dans son art, et il avait bien
mrit de l'tre;--Grard de Narbonne.

LAFEU.--C'tait vraiment un habile homme, madame. Le roi parla de lui
dernirement avec beaucoup d'loges et de regrets. Il avait assez de
science pour vivre encore, si la science pouvait tre un prservatif du
trpas.

BERTRAND.--Quel est le mal, mon bon seigneur, qui mine les jours du roi?

LAFEU.--Une fistule, seigneur.

BERTRAND.--Je n'avais jamais entendu parler de ce mal.

LAFEU.--Je voudrais bien qu'il ft encore inconnu.--Cette jeune personne
est donc la fille de Grard de Narbonne?

LA COMTESSE.--Sa seule enfant, seigneur, et lgue  mes soins. J'ai
d'elle toutes les bonnes esprances que promet son ducation. Elle
hrite de ces heureuses dispositions qui embellissent encore les beaux
dons de la nature; car, lorsqu'un naturel pervers est dou d'aimables
qualits, ces loges sont mls de piti, puisque ces qualits sont  la
fois des vertus et des tratres: chez Hlne, elles sont releves encore
par sa simplicit; elle a reu la vertu de la nature, et elle a su se
rendre parfaite.

LAFEU.--Vos louanges, madame, font couler ses larmes.

LA COMTESSE.--C'est la meilleure manire dont une jeune fille puisse
assaisonner l'loge qu'elle entend d'elle. Le souvenir de son pre
n'approche jamais de son coeur que la violence de son chagrin ne prive
ses joues de tout signe de vie. N'y pensez plus, Hlne: allons, plus de
larmes; on pourrait croire que vous affectez plus de tristesse que vous
n'en ressentez.

HLNE.--J'ai l'air triste, en effet; mais je le suis rellement.

LAFEU.--Des regrets modrs sont un tribut que l'on doit aux morts: le
chagrin excessif est l'ennemi des vivants.

HLNE.--Si les vivants sont ennemis du chagrin, il se dtruit bientt
par son excs mme.

BERTRAND.--Madame, je demande votre bndiction.

LAFEU.--Comment entendons-nous cela?

LA COMTESSE.--Reois ma bndiction, Bertrand. Ressemble  ton pre par
tes actions comme par tes traits. Que la noblesse de ton sang et ta
vertu rivalisent en toi, et que ton mrite partage avec ta naissance.
Aime tous les hommes; fie-toi  quelques-uns; ne fais tort  aucun. Fais
craindre plutt que sentir ta puissance  ton ennemi. Garde ton ami sous
la clef de ta propre vie. Qu'on te reproche ton silence, et jamais
d'avoir parl. Que toutes les grces que le ciel voudra t'accorder
encore et que mes prires importunes pourront lui arracher, pleuvent sur
ta tte! Adieu, seigneur.--Ce jeune homme est un courtisan bien novice.
Mon cher seigneur, conseillez-le.

LAFEU.--Il ne peut manquer de recevoir les meilleurs conseils, si son
amiti veut les couter.

LA COMTESSE.--Que le ciel te bnisse! Adieu, Bertrand.

(Elle sort.)

BERTRAND, _ Hlne._--Que tous les voeux qui peuvent se former dans
votre coeur soient vos serviteurs! Soyez la consolation de ma mre,
votre matresse, et qu'elle vous soit chre.

LAFEU.--Adieu, ma belle enfant. Vous devez soutenir la rputation de
votre pre.

(Bertrand et Lafeu sortent.)

HLNE.--Oh! si c'tait tout!--Je ne pense plus  mon pre; et ces
grosses larmes honorent plus sa mmoire que celles que j'ai rpandues
pour lui.--A qui ressemblait-il donc? Je l'ai oubli. Mon imagination ne
conserve aucune image que celle de Bertrand. Je suis perdue; il n'y a
plus de vie, plus de vie pour moi, si Bertrand s'loigne de ces lieux.
Autant vaudrait que je fusse prise de quelque toile brillante, et que
je songeasse  l'pouser; tant il est au-dessus de moi! Il faut que je
me contente de recevoir les obliques rayons de sa lumire loigne. Je
ne puis arriver jusqu' sa sphre: ainsi l'ambition de mon amour est son
propre tourment. La biche qui voudrait s'unir avec le lion doit mourir
d'amour. Il m'tait doux, quoique ce ft une souffrance, de le voir 
toute heure, de m'asseoir devant lui, et de pouvoir graver le bel arc de
ses sourcils, son oeil fier et ses cheveux boucls, sur la table de mon
coeur,... mon coeur trop prompt  retracer tous les traits et les
particularits de son visage chri. Mais  prsent le voil parti, et
mon amour idoltre va sanctifier ses reliques.--Qui vient ici?--(_Entre
Parolles._) Un homme de sa suite, que j'aime  cause de Bertrand; et
cependant je le connais pour un menteur avr. Je le regarde comme aux
trois quarts sot, et comme un lche parfait. Cependant toutes ces
mauvaises qualits lui vont si bien qu'elles trouvent un asile, tandis
que la vertu, d'une trempe d'acier, se morfond expose aux injures de
l'air. Aussi voyons-nous trs-souvent la Sagesse glace au service de la
Folie pompeusement pare.

PAROLLES.--Dieu vous garde, belle reine!

HLNE.--Et vous aussi, monarque!

PAROLLES.--Monarque? non.

HLNE.--Ni reine non plus.

PAROLLES.--tiez-vous l occupe  mditer sur la virginit?

HLNE.--Oui. Vous avez quelque chose de l'air d'un guerrier. Il faut
que je vous fasse une question: l'homme est l'ennemi de la virginit;
par quel moyen pouvons-nous la dfendre contre ses attaques?

PAROLLES.--Tenez-le  distance.

HLNE.--Mais il nous assige; et notre virginit, quoique vaillante 
la dfense, est faible pourtant. Enseignez-nous donc quelque expdient
guerrier pour la rsistance.

PAROLLES.--Il n'y en a pas. L'homme qui met le sige devant vous vous
minera et vous fera sauter en l'air.

HLNE.--Que le ciel prserve notre pauvre virginit des mineurs et des
bombardiers! N'y a-t-il pas aussi un art militaire par lequel les
vierges puissent contre-miner les hommes?

PAROLLES.--La virginit une fois  terre, l'homme en sautera plus vite
en l'air. Diantre! en mettant de nouveau l'homme  terre, vous perdez
votre ville par la brche que vous avez faite vous-mme. Dans la
rpublique de la nature, la politique n'est pas de conserver la
virginit; sa perte augmente le nombre des sujets. Jamais vierge ne
serait ne s'il n'y avait eu auparavant une virginit de perdue.
L'toffe dont vous avez t forme est celle dont on fait les vierges.
Pour une virginit perdue on en peut trouver dix: la garder toujours,
c'est la perdre pour jamais. Allons, c'est une compagne trop froide; il
faut s'en dfaire.

HLNE.--Je la dfendrai encore un peu de temps, quand je devrais
m'exposer  mourir vierge.

PAROLLES.--Il y a peu de chose  dire en sa faveur: c'est contre l'ordre
de la nature. Parler pour dfendre la virginit, c'est accuser sa mre:
ce qui est une dsobissance notoire. Celui qui se pend fait comme la
vierge; car la virginit se tue elle-mme: et l'on devrait l'enterrer
hors de la terre bnite, dans les grands chemins, comme une coupable
signale contre la nature. La virginit engendre des mites comme le
fromage; elle se consume elle-mme jusqu' la crote, et meurt en
dvorant sa propre substance. De plus, la virginit est hargneuse,
arrogante, vaine, gonfle d'amour-propre; ce qui est le pch le plus
expressment dfendu par les canons. Ne la gardez pas: vous ne pouvez
que perdre avec elle. Dfaites vous-en, et dans dix ans vous l'aurez
double, ce qui fait un intrt trs-honnte; et encore le principal
lui-mme n'en vaudra gure moins. Allons, ne gardez pas cela.

HLNE.--Mais que faut-il faire, monsieur, pour la perdre  son gr?

PAROLLES.--Attendez: voyons.--Que faire, dites-vous? Ma foi, mal faire:
aimer celui qui ne l'aime pas. La virginit est un meuble qui perd son
lustre dans le repos[4]; plus on la garde, moins elle vaut:
dfaites-vous-en, tandis qu'elle est encore de vente: profitez du temps
o on la recherche. La virginit ressemble  un vieux courtisan qui
porte un habit  l'antique, riche, mais qui n'est plus de mode, comme
ces parures et ces cure-dents qu'on ne porte plus aujourd'hui. Votre
datte[5] vaut mieux dans un pt ou un potage que sur vos joues; et
votre virginit, votre antique virginit ressemble  une de nos poires
passes de France, elle a mauvais air, elle est sche, enfin c'est une
poire passe: elle valait mieux jadis; oui, mais ce n'est plus qu'une
poire passe; qu'en voulez-vous faire?

[Note 4: _With lying_, le repos du lit, jeu de mot.]

[Note 5: Jeu de mot sur _date_, poque et _datte_ fruit.]

HLNE.--Ma virginit n'en est pas encore l.--Votre matre y
retrouverait mille amours, une mre et une matresse, un ami, un phnix,
un capitaine et un ennemi; un guide, une desse et une souveraine, un
conseiller, une tratresse et une amie: son humble ambition, sa fire
humilit, sa concorde discordante et sa douce discorde; sa foi, son doux
malheur avec un monde de jolis petits chrtiens charmants, dont Cupidon
jasera en souriant.--Alors il sera... Je ne sais pas ce qu'il sera.
--Que la main de Dieu le conduise!--La cour est un endroit o l'on
apprend--et Bertrand est un de ceux...

PAROLLES.--Eh bien! quoi; un de ceux?...

HLNE.--A qui je souhaite du bien.--Il est bien malheureux que...

PAROLLES.--Qui est-ce qui est malheureux?

HLNE.--Que nos voeux n'aient pas un corps qu'on puisse rendre
sensible, afin que nous, qui sommes ns pauvres, et dont les toiles
infrieures nous bornent aux seuls dsirs, nous puissions transmettre
leurs effets jusqu' nos amis absents, et montrer ce que nous devons
nous contenter de penser sans en recueillir aucune reconnaissance!

(Un page entre.)

LE PAGE.--Monsieur Parolles, Monseigneur vous demande.

(Le page sort.)

PAROLLES.--Adieu, ma petite Hlne. Si je puis me ressouvenir de toi, je
songerai  toi quand je serai  la cour.

HLNE.--Monsieur Parolles, vous tes n sous une toile bien
charitable.

PAROLLES.--Je suis n sous Mars, moi.

HLNE.--Oui, c'est sous Mars mme que je vous crois n.

PAROLLES.--Et pourquoi sous Mars?

HLNE.--Vous avez soutenu tant de guerres, qu'il faut absolument que
vous soyez n sous Mars.

PAROLLES.--Et lorsqu'il tait la plante prdominante.

HLNE.--Plutt, je crois lorsqu'il tait rtrograde.

PAROLLES.--Pourquoi jugez-vous ainsi?

HLNE.--Vous savez si bien rtrograder, quand vous combattez.

PAROLLES.--C'est pour en prendre plus d'avantage.

HLNE.--C'est aussi pour cela que l'on fuit, quand la crainte conseille
de chercher sa sret. Mais ce mlange de courage et de peur qui est en
vous est une vertu dont l'aile est bien rapide, et dont le vol me plat
infiniment.

PAROLLES.--J'ai la tte si occupe d'affaires, que je ne suis pas en
tat de vous faire une rponse piquante. Je serai  mon retour un
parfait courtisan, mon instruction servira  vous naturaliser, et vous
serez en tat de recevoir les conseils d'un homme de cour, et de
comprendre les avis qu'il vous consacrera. Autrement, vous mourrez dans
votre ingratitude, et votre ignorance vous perdra. Adieu. Quand vous
aurez du loisir, rcitez vos prires; et quand vous n'en aurez point,
souvenez-vous de vos amis: procurez-vous un bon mari, et traitez-le
comme il vous traitera: et l-dessus, adieu.

(Il sort.)

HLNE.--Souvent ces ressources, que nous attribuons au ciel, rsident
en nous-mmes. Le destin nous laisse une libre carrire; il ne tire en
arrire nos projets languissants que lorsque nous sommes paresseux
nous-mmes. Quelle est cette puissance qui lve mon amour si haut, et
qui me fait voir ce dont je ne puis rassasier mes regards? Souvent deux
tres entre lesquels la fortune a jet un espace immense, la nature les
runit comme deux moitis, et les amne  s'embrasser, comme s'ils
taient ns l'un pour l'autre. Les entreprises extraordinaires sont
impossibles pour qui mesure leur difficult par ses sens, et qui
s'imagine que ce qui n'est pas arriv ne peut arriver. Quelle femme
vit-on jamais s'efforcer de faire connatre son mrite, qui ait chou
dans ses amours? La maladie du roi...--Mon projet peut tromper mon
espoir; mais ma rsolution est bien arrte, et elle ne m'abandonnera
pas.



SCNE II


Paris. Appartement dans le palais du roi.

Fanfares. LE ROI DE FRANCE _parat avec sa suite; il tient des lettres 
la main._

LE ROI.--Les Florentins et les Siennois en sont venus aux mains. Ils ont
combattu avec un avantage gal, ils continuent la guerre avec courage.

PREMIER SEIGNEUR.--C'est ce qu'on dit, sire.

LE ROI.--Mais c'est fort incroyable. Nous recevons la confirmation de
cette nouvelle par mon cousin d'Autriche, qui me prvient que les
Florentins vont nous demander un prompt secours. L-dessus notre bon ami
prjuge lui-mme la proposition, et il semble dsirer que nous les
refusions.

PREMIER SEIGNEUR.--Son amiti et sa prudence, dont il a donn de si
grandes preuves  Votre Majest, mritent bien qu'on lui accorde la plus
grande confiance.

LE ROI.--Il a dcid notre rponse, et Florence est refuse, avant
d'avoir demand. Mais pour nos gentilshommes qui dsirent essayer du
service toscan, je les laisse entirement libres de se ranger de l'un ou
de l'autre parti.

SECOND SEIGNEUR.--Cela peut servir d'cole militaire  notre jeune
noblesse, qui est malade faute d'air et d'exploits.

LE ROI.--Qui vient  nous?

(Entrent Bertrand, Lafeu, Parolles.)

PREMIER SEIGNEUR.--C'est le comte de Roussillon, mon bon seigneur, le
jeune Bertrand.

LE ROI.--Jeune homme, tu portes la physionomie de ton pre. La nature
librale ne t'a point bauch  la hte: elle a pris soin  te former.
Puisses-tu hriter aussi des vertus morales de ton pre! Sois le
bienvenu  Paris.

BERTRAND.--Que Votre Majest daigne recevoir mes remerciements et mes
hommages!

LE ROI.--Je voudrais avoir encore aujourd'hui cette rigueur de corps que
je possdais lorsque jadis ton pre et moi nous fmes nos premires
armes ensemble! Il tait exerc  fond dans tout le service de ce
temps-l, et il tait l'lve des plus braves capitaines. Il rsista
longtemps; mais  la fin la hideuse vieillesse nous a atteints tous
deux, et nous a dpouills de la force d'agir. Je me sens plus jeune en
parlant de votre bon pre. Dans sa jeunesse, il avait cet esprit
caustique que je suis  porte de remarquer aujourd'hui chez nos jeunes
seigneurs. Mais ils peuvent railler tant que leurs propres railleries
retombent sur leur personne obscure encore, avant qu'ils puissent
couvrir leur lgret sous l'clat de leur gloire. Mais lui, il tait un
courtisan si parfait, qu'il n'y avait ni mpris ni amertume dans ses
railleries ou sa fiert. S'il s'en glissait parfois, ce n'tait jamais
que pour repousser l'injure de son gal. Son honneur lui servait de
cadran, et lui marquait la minute prcise o il devait parler, et sa
langue obissait  sa direction. Ceux qui taient au-dessous de lui, il
les traitait comme des cratures d'une autre classe, et il abaissait son
lvation jusqu' leurs rangs infrieurs. Il les rendait fiers par son
humilit, et il s'humiliait encore pour recevoir leurs louanges
maladroites. Voil l'homme qui devrait servir de modle aux jeunes gens
de nos jours; et s'il tait bien suivi, il leur montrerait qu'ils ne
font que rtrograder.

BERTRAND.--La mmoire de ses vertus, sire, est plus glorieuse dans votre
souvenir que sur sa tombe; et son pitaphe est moins honorable pour son
nom que vos royaux loges.

LE ROI.--Plt  Dieu que je fusse avec lui!--Il avait toujours coutume
de dire... (il me semble l'entendre en ce moment. Il ne jetait pas ses
paroles senses dans les oreilles, il les y greffait pour y crotre et y
porter du fruit.)--Il disait: Que je ne vive plus...--Tel tait le
dbut de son aimable mlancolie quand il avait fini son badinage.--Que
je ne vive plus, disait-il, ds que ma lampe manquera d'huile, afin que
son reste de lueur ne soit pas un objet de rise pour ces jeunes
tourdis, dont l'esprit superbe ddaigne tout ce qui n'est pas nouveau,
dont le jugement se borne  tre le crateur de leurs toilettes, et dont
la constance expire mme avant ces modes passagres! C'tait l ce
qu'il souhaitait; et ce que je souhaite aprs lui; puisque je ne puis
plus apporter  la ruche ni cire ni miel, je voudrais en tre
promptement congdi, pour cder la place  des travailleuses.

SECOND SEIGNEUR.--Vous tes aim, sire, et ceux qui vous aiment le moins
seront les premiers  regretter que vous n'y soyez plus.

LE ROI.--Je remplis une place, je le sais...--Combien y a-t-il, comte,
que le mdecin de votre pre est mort?--Il tait trs-renomm.

BERTRAND.--Sire, il y a environ six mois.

LE ROI.--S'il tait vivant, j'essayerais encore de lui.--Prtez-moi
votre bras.--Tous les autres m'ont us  force de remdes. Que la nature
et la maladie se disputent maintenant l'vnement  leur loisir.--Soyez
le bienvenu, comte; mon fils ne m'est pas plus cher que vous.

BERTRAND.--Je remercie Votre Majest.

(Ils sortent.--Fanfares.)



SCNE III


La scne est en Roussillon. Appartement dans le palais de la comtesse.

LA COMTESSE, _son_ INTENDANT ET UN BOUFFON[6].

[Note 6: C'est toujours le _clown_, ou bouffon domestique.]

LA COMTESSE.--Je suis prte  vous entendre  prsent: qu'avez-vous 
dire de cette jeune demoiselle?

L'INTENDANT.--Madame, je dsirerais que l'on pt trouver dans le journal
de mes services passs tous les soins que j'ai pris pour tcher de vous
contenter; car nous blessons notre modestie, et nous ternissons la
puret de nos services en les publiant nous-mmes.

LA COMTESSE.--Que fait ici ce maraud? Retirez-vous, drle; toutes les
plaintes que j'ai entendues sur votre compte, je ne les crois pas
toutes... non...; mais c'est la faute de ma lenteur  croire; car je
sais que vous ne manquez pas de folie pour commettre ces mchancets, et
que vous avez assez d'adresse pour les commettre subtilement.

LE BOUFFON.--Vous n'ignorez pas, madame, que je suis un pauvre diable.

LA COMTESSE.--C'est bien, monsieur.

LE BOUFFON.--Non, madame, il n'est pas bien que je sois pauvre, quoique
la plupart des riches soient damns. Mais si je puis obtenir le
consentement de Votre Seigneurie pour entrer dans le monde, la jeune
Isabeau et moi, nous ferons comme nous pourrons.

LA COMTESSE.--Tu veux donc aller mendier?

LE BOUFFON.--Je ne mendie rien, madame, que votre consentement dans
cette affaire.

LA COMTESSE.--Dans quelle affaire?

LE BOUFFON.--Dans l'affaire d'Isabeau et la mienne. Service n'est pas
hritage; et je crois bien que je n'obtiendrai jamais la bndiction de
Dieu, avant d'avoir une postrit de mon sang; car on dit que les
enfants sont une bndiction.

LA COMTESSE.--Dis-moi ta raison: pourquoi veux-tu te marier?

LE BOUFFON.--Mon pauvre corps, madame, le demande: je suis pouss par la
chair; et il faut qu'il aille celui que le diable pousse.

LA COMTESSE.--Sont-ce l toutes les raisons de monsieur?

LE BOUFFON.--Vraiment, madame, j'en ai encore d'autres, et de saintes;
qu'elles soient ce qu'elles voudront.

LA COMTESSE.--Peut-on les savoir?

LE BOUFFON.--J'ai t, madame, une crature corrompue, comme vous et
tous ceux qui sont de chair et de sang; et, en vrit, je me marie, afin
de pouvoir me repentir[7]...

[Note 7: Marie-toi en hte et repens-toi  loisir, c'est un vieux
proverbe.]

LA COMTESSE.--De ton mariage plutt que de la mchancet.

LE BOUFFON.--Je suis absolument dpourvu d'amis, madame, et j'espre
m'en procurer par ma femme.

LA COMTESSE.--Maraud! de tels amis sont tes ennemis.

LE BOUFFON.--Vous n'y tes pas, madame, ce sont de grands amis; car les
fripons viennent faire pour moi ce que je suis las de faire. Celui qui
laboure ma terre pargne mon attelage et me laisse en recueillir la
moisson: si je suis dshonor, il est mon valet: celui qui rjouit ma
femme est le bienfaiteur de ma chair et de mon sang; celui qui fait du
bien  ma chair et  mon sang aime ma chair et mon sang; celui qui aime
ma chair et mon sang est mon ami: _Ergo_, celui qui embrasse ma femme
est mon ami. Si les hommes pouvaient tre contents de ce qu'ils sont, il
n'y aurait aucune crainte  avoir dans le mariage; car le jeune Charon
le puritain, et le vieux Poysam le papiste, quoique leurs coeurs
diffrent en religion, leurs ttes  tous les deux n'en font qu'une. Ils
peuvent jouer de la corne ensemble comme tous les daims du troupeau.

LA COMTESSE.--Seras-tu donc toujours une mauvaise langue et un drle
calomniateur?

LE BOUFFON.--Je suis un prophte[8], madame, et je dis la vrit par le
plus court chemin.

Je rpterai la ballade
Que les hommes trouveront vraie
Le mariage vient par destine;
Le coucou chante par nature.

[Note 8: La superstition de l'instinct divin possd par les fous existe
dans beaucoup de pays. Les Turcs ont encore pour eux une vnration
religieuse.]

LA COMTESSE.--Retirez-vous; je vous parlerai plus tard.

L'INTENDANT.--Voudriez-vous, madame, lui dire d'appeler Hlne: j'ai 
vous parler d'elle?

LA COMTESSE.--L'ami, dites  Mademoiselle que je voudrais lui parler;
c'est Hlne que je demande.

LE BOUFFON.

Quoi, dit-elle, tait-ce ce beau visage
Qui fut cause que les Grecs saccagrent Troie?
Folle entreprise! folle entreprise!
tait-ce l la joie du roi Priam?
Elle soupira en s'arrtant,
En s'arrtant elle soupira
Et pronona cette sentence:
Sur neuf mauvaises s'il y en a une bonne,
Il y en a donc une bonne sur dix.

LA COMTESSE.--Quoi, une bonne sur dix! Vous altrez la chanson, coquin.

LE BOUFFON.--Une bonne femme sur dix, c'est purifier la chanson, madame.
Si le bon Dieu voulait pourvoir ainsi le monde toute l'anne, je ne me
plaindrais pas de la dme des femmes, si j'tais le cur. Une sur dix!
vraiment s'il nous naissait seulement une bonne femme  chaque comte,
ou  chaque tremblement de terre, la loterie serait bien amliore; mais
 prsent un homme peut s'arracher le coeur avant de tirer une bonne
femme.

LA COMTESSE.--Voulez-vous vous en aller, monsieur le drle, et faire ce
que je vous commande?

LE BOUFFON.--Qu'un homme puisse tre aux ordres d'une femme sans qu'il
en arrive malheur! Quoique l'honntet ne soit pas puritaine... elle ne
veut cependant faire de mal  personne; et elle consentira  porter le
surplis de l'humilit sur la robe noire d'un coeur gonfl d'orgueil.
Srieusement je pars: mon affaire est de dire  Hlne de venir ici.

(Il sort,)

LA COMTESSE.--Eh bien! maintenant! qu'y a-t-il?

L'INTENDANT.--Je sais, madame, que vous aimez tendrement votre suivante.

LA COMTESSE.--Oui, je l'aime: son pre me l'a lgue; et elle-mme, sans
autre considration, a des droits lgitimes  toute l'amiti qu'elle
trouve en moi. Je lui dois bien plus qu'il ne lui a t pay, et je lui
payerai plus qu'elle ne demandera.

L'INTENDANT.--Madame, je me trouvai dernirement beaucoup plus prs
d'elle qu'elle ne l'et dsir, je pense. Elle tait seule, et confiait
ses secrets  ses propres oreilles: elle pensait, j'oserais le jurer
pour elle, qu'ils n'arriveraient point  des oreilles trangres. Elle
disait qu'elle aimait votre fils. La fortune, dit-elle, n'est point une
desse, puisqu'elle a mis une si grande diffrence entre son rang et le
mien: l'amour n'est point un dieu, puisqu'il ne veut montrer son pouvoir
que lorsque les avantages sont gaux. Diane n'est point la reine des
vierges, puisqu'elle a pu permettre que sa pauvre chevalire ft
surprise sans dfense  la premire attaque, et qu'elle la laisse sans
espoir de ranon. Elle disait cela avec l'accent du plus amer chagrin
que j'aie jamais entendu exprimer  une vierge. J'ai cru, madame, qu'il
tait de mon devoir de vous en instruire sur-le-champ, puisqu'il vous
importe un peu de le savoir,  cause du malheur qui pourrait en arriver.

LA COMTESSE.--Vous avez rempli le devoir d'un honnte homme; mais gardez
ce secret pour vous seul. Bien des probabilits m'avaient dj instruite
de ce fait; mais elles taient toutes si incertaines que je ne pouvais
ni les croire ni les rejeter. Laissez-moi, je vous prie: conservez ceci
dans votre me: je vous remercie de vos bons soins; je vous en dirai
davantage une autre fois. (_L'intendant sort; Hlne entre._) Voil
comme j'tais quand j'tais jeune. Si nous coutons la nature, c'est ce
qui nous arrive; cette pine est insparablement attache  la rose de
notre jeunesse. Notre sang est  nous, et ceci est n dans notre sang.
Partout o la forte passion de l'amour s'imprime dans un jeune coeur,
c'est le sceau et la preuve de la vrit de la nature. Le souvenir de
ces jours, qui sont passs pour moi, me rappelle les mmes fautes. Ah!
je ne croyais pas alors que ce fussent des fautes. Je le vois bien
maintenant; son oeil en est teint.

HLNE.--Quel est votre bon plaisir, madame?

LA COMTESSE.--Tu sais, Hlne, que je suis une mre pour toi.

HLNE.--Vous tes mon honorable matresse.

LA COMTESSE.--Non, mais une mre. Pourquoi pas ta mre? Lorsque j'ai
prononc le nom de mre, j'ai cru que tu venais de voir un serpent. Qu'y
a-t-il donc dans ce nom de mre, pour qu'il te fasse tressaillir? Je dis
que je suis votre mre, et je vous mets au nombre de ceux que j'ai
ports dans mon sein. On a vu souvent l'adoption le disputer  la
nature; et notre choix nous donne un rejeton naturel n de semences
trangres. Tu n'as jamais oppress mon sein des douleurs de mre, et
cependant je te montre toute la tendresse d'une mre. Par la grce de
Dieu, jeune fille, est-ce te tourner le sang que de te dire: Je suis ta
mre? Pourquoi ce triste prcurseur des larmes, cet arc-en-ciel[9] aux
nombreuses couleurs entoure-t-il tes yeux? Pourquoi? Parce que tu es ma
fille?

[Note 9:

_What is the matter,
That this distemper'd messenger of wet,
The many colour'd iris, rounds thine eye?_

Observation vraie exprime potiquement.]

HLNE.--Parce que je ne le suis pas.

LA COMTESSE.--Je te dis que je suis ta mre.

HLNE.--Pardonnez-moi, madame, le comte de Roussillon ne peut tre mon
frre; je suis d'une humble naissance, et lui d'une famille illustre:
mes parents sont inconnus, les siens sont tous nobles: il est mon
matre, mon cher seigneur, et je vis pour le servir, et je veux mourir
sa vassale. Il ne faut pas qu'il soit mon frre.

LA COMTESSE.--Ni moi, votre mre?

HLNE.--Vous tes ma mre, madame! (pourvu que monseigneur votre fils
ne soit pas mon frre); plt  Dieu que vous fussiez en effet ma mre,
ou que vous fussiez la mre de tous deux! je ne le dsire pas plus que
je ne dsire le ciel, pourvu que je ne sois pas sa soeur. Ne serait-il
donc pas possible que je fusse votre fille, sans qu'il ft mon frre?

LA COMTESSE.--Oui, Hlne, tu pourrais tre ma belle-fille. A Dieu ne
plaise que ce soit l ta pense! Les noms de fille et de mre agitent
tellement ton pouls! Quoi! tu plis encore!... Mes craintes ont enfin
surpris ton amour. Je pntre maintenant le mystre de ta solitude, et
je dcouvre enfin la source de tes larmes amres. Maintenant tout est
clair comme le jour. Tu aimes mon fils. Il serait honteux de vouloir
dissimuler ce que ta passion publie, et de vouloir me dire que tu ne
l'aimes pas: ainsi, dis-le-moi; avoue-moi la vrit: car vois, tes joues
se l'avouent l'une  l'autre, et tes yeux le voient clater si
manifestement dans ta conduite, qu'ils le disent aussi dans leur
langage. Il n'y a que le pch et une obstination d'enfer qui enchanent
ta langue, pour rendre la vrit suspecte. Parle: cela est-il vrai?--Si
cela est, tu as dvid un joli peloton. Si cela n'est pas, jure que je
me trompe: cependant, je te l'ordonne au nom de l'oeuvre que le ciel
peut faire en moi  ton profit, dis-moi la vrit.

HLNE.--Ma bonne matresse, daignez me pardonner.

LA COMTESSE.--Aimez-vous mon fils?

HLNE.--Votre pardon, ma noble matresse.

LA COMTESSE.--Aimez-vous mon fils?

HLNE.--Ne l'aimez-vous pas, vous, madame?

LA COMTESSE.--Point de dtours. Mon amour pour lui vient d'un lien que
personne n'ignore. Allons, allons, dcouvre-moi l'tat de ton coeur, car
ta passion elle-mme t'accuse hautement.

HLNE.--Eh bien! je l'avoue ici,  genoux, devant le ciel et devant
vous, madame, que j'aime votre fils plus que vous, et seulement moins
que le ciel. Mes parents taient pauvres, mais honntes; mon amour l'est
aussi. N'en soyez pas offense; car mon amour ne lui fait aucun mal. Je
ne le poursuis point par des marques de prtentions prsomptueuses, je
ne voudrais pas l'obtenir avant de le mriter, et cependant je ne sais
pas comment je pourrai le mriter jamais. Je sais que j'aime en vain; je
lutte contre toute esprance, et cependant je verse toujours les flots
de mon amour dans ce crible perfide et fuyant, sans m'apercevoir qu'il
diminue.--Ainsi, semblable  l'Indien, religieuse dans mon erreur,
j'adore le soleil, qui regarde son adorateur, mais qui ne sait rien de
plus de lui. Ma chre matresse, que votre haine ne rencontre pas mon
amour, parce que j'aime ce que vous aimez. Mais vous-mme, madame, dont
l'honorable vieillesse annonce une jeunesse vertueuse, si jamais vous
avez brl d'une flamme si pure, de dsirs si chastes, et d'un amour si
tendre, que votre Diane fut en mme temps la desse de l'amour, oh! ayez
piti de celle dont l'tat est si malheureux qu'elle ne peut que prter
et donner o elle est sre de toujours perdre; qui ne cherche point 
trouver ce que ses voeux recherchent, mais qui, semblable  l'nigme,
chrit le secret qui est sa mort[10].

[Note 10: _Elle cesse de vivre alors qu'on la devine_, dit une ancienne
pigramme qui compare la femme  une nigme.]

LA COMTESSE.--N'aviez-vous pas dernirement le projet d'aller  Paris?
Parlez-moi franchement.

HLNE.--Oui, madame.

LA COMTESSE.--Pourquoi? Dites la vrit.

HLNE.--Je dirai la vrit, j'en jure par la grce elle-mme. Vous
savez que mon pre m'a laiss quelques recettes d'un effet merveilleux
et prouv, que sa science et son exprience connue avaient recueillies
pour des spcifiques souverains, et qu'il me recommanda de ne les donner
qu'avec soin et rserve, comme des ordonnances qui renfermaient en elles
de bien plus grandes vertus qu'on n'en pouvait juger sur l'tiquette.
Dans le nombre, il y a un remde, dont l'utilit est reconnue pour
gurir les maladies de langueur dsespres comme celle dont on croit le
roi perdu.

LA COMTESSE.--tait-ce l votre motif pour aller  Paris? Rpondez.

HLNE.--C'est votre noble fils, madame, qui m'a fait penser  cela:
autrement, Paris et la mdecine, et le roi, ne me seraient peut-tre
jamais venus dans la pense.

LA COMTESSE.--Mais, Hlne, si tu offrais au roi tes prtendus secours,
penses-tu qu'il les acceptt? Le roi et ses mdecins sont d'accord. Lui,
il est persuad qu'ils ne peuvent le gurir; eux le sont aussi qu'ils ne
peuvent le gurir. Comment croiront-ils une pauvre jeune fille
ignorante, lorsqu'eux-mmes, aprs avoir puis toute la science des
coles, ils ont abandonn le mal  lui-mme?

HLNE.--Il y a quelque chose qui me dit, plus encore que la science de
mon pre, qui tait pourtant le plus grand dans sa profession, que sa
bienfaisante recette, qui fait mon hritage, sera bnie, pour mon
bonheur, par les plus heureuses toiles qui soient au ciel. Et si Votre
Seigneurie veut me permettre de tenter son succs, je rpondrai sur ma
vie, que je perdrais dans une bonne cause, de la gurison du roi, pour
tel jour et  telle heure.

LA COMTESSE.--Le crois-tu?

HLNE.--Oui, madame, et j'en suis convaincue.

LA COMTESSE.--Eh bien, Hlne, tu auras mon consentement, ma tendresse,
de l'argent, une suite, et mes pressantes recommandations  tous mes
amis, qui sont  la cour. Je resterai au logis, et je prierai Dieu de
bnir ton entreprise. Pars demain, et sois sre que tous les secours que
je puis te donner ne te manqueront pas.

(Elles sortent.)

FIN DU PREMIER ACTE.




ACTE DEUXIME



SCNE I


A Paris.--Appartement dans le palais du roi.

LE ROI _parat avec de jeunes seigneurs, qui prennent cong de lui, et
partent pour la guerre de Florence_. BERTRAND et PAROLLES. Fanfares.

LE ROI.--Adieu, jeune seigneur. Ne perdez jamais de vue ces principes
d'un guerrier.--Adieu, vous aussi, seigneur. Partagez mes conseils entre
vous. Si chacun de vous se les approprie tout entiers, le prsent est de
nature  s'tendre  proportion qu'il est reu, et il suffira pour tous
deux.

PREMIER SEIGNEUR.--C'est notre esprance, sire, qu'aprs nous tre
forms dans le mtier de la guerre, nous reviendrons pour trouver Votre
Majest en bonne sant.

LE ROI.--Non, non; cela est impossible: et cependant mon coeur ne veut
pas avouer qu'il souffre de la maladie qui mine mes jours. Adieu, jeunes
guerriers. Soit que je vive, ou que je meure, montrez-vous les fils des
vaillants Franais. Que la haute Italie (cette nation dgnre qui n'a
hrit que des dfaites de la dernire monarchie[11]) reconnaisse que
vous ne venez pas seulement pour courtiser l'honneur, mais pour
l'pouser. Quand les plus braves de vos rivaux reculeront, sachez
trouver ce que vous cherchez pour vous faire proclamer hautement par la
renomme.--Je vous dis adieu.

[Note 11: L'empire romain.]

SECOND SEIGNEUR.--Que la sant soit aux ordres de Votre Majest!

LE ROI.--Et ces jeunes filles d'Italie... Prenez garde  elles. On dit
que nos Franais n'ont point de langue pour les refuser, lorsqu'elles
demandent: prenez garde d'tre captifs, avant d'tre soldats.

LES DEUX SEIGNEURS.--Nos coeurs conserveront vos avis.

LE ROI.--Adieu. (_A quelqu'un de ses gens._) Venez  moi.

(On le conduit sur un lit de repos.)

PREMIER SEIGNEUR, _ Bertrand_.--O mon cher seigneur, faut-il que nous
vous laissions derrire nous!

PAROLLES.--Il n'y a pas de sa faute, le jeune galant.

SECOND SEIGNEUR.--Oh! c'est une superbe campagne.

PAROLLES.--Admirable. J'ai vu ces guerres.

BERTRAND.--On m'ordonne de rester ici, et l'on m'carte, en me criant:
Trop jeune! l'anne prochaine! il est trop tt encore.

PAROLLES.--Si cela vous tient si fort au coeur, mon garon, drobez-vous
bravement.

BERTRAND.--On me force  rester ici pour tre le complaisant d'une jupe,
et faire crier ma fine chaussure sur un parquet uni, jusqu' ce que tout
l'honneur soit acquis, et sans user d'pe que pour danser[12].--Par le
ciel, je me droberai d'ici!

[Note 12: On dansait alors l'pe au ct.]

PREMIER SEIGNEUR.--Il est honorable de se drober ainsi.

PAROLLES.--Commettez ce larcin, comte.

SECOND SEIGNEUR.--Je suis votre second; adieu.

BERTRAND.--Je tiens  vous; et notre sparation est une torture.

PREMIER SEIGNEUR, _ Parolles_.--Adieu, capitaine.

SECOND SEIGNEUR.--Salut, bon monsieur Parolles.

PAROLLES.--Nobles hros, mon pe et les vtres sont de la mme famille.
Mes braves et brillants seigneurs! Un mot, mes chres lames.--Vous
trouverez, dans le rgiment des Spiniens, un certain capitaine Spurio,
avec sa cicatrice ici sur la joue gauche, une marque de guerre, que
cette pe que voici lui a grave sur le visage: dites-lui que je suis
en vie, et retenez bien ce qu'il vous dira de moi.

SECOND SEIGNEUR.--Nous n'y manquerons pas, noble capitaine.

(Les deux seigneurs sortent.)

PAROLLES.--Que Mars vous chrisse comme ses disciples. (_Voyant le roi
se lever sur son sant_,) Quel parti prenez-vous?

BERTRAND.--Arrte.--Le roi...

PAROLLES.--tendez donc plus loin vos politesses avec ces nobles
seigneurs: vous vous tes renferm dans une formule d'adieu trop froide:
soyez plus dmonstratif avec eux; ce sont eux qui dirigent les modes;
leur tournure, leur manire de manger, leur langage, leurs mouvements,
tout est sous l'influence de l'astre le plus en vogue: et quand ce
serait le diable qui conduirait la danse, ce serait eux qu'il faudrait
suivre: courez les rejoindre, et mettez plus de chaleur dans vos adieux.

BERTRAND.--C'est ce que je veux faire.

PAROLLES.--De braves gens! et qui ont tout l'air de devenir de robustes
guerriers.

(Ils sortent.)

(Entre Lafeu.)

LAFEU, _se prosternant devant le roi_.--Pardon, mon souverain, pour moi
et les nouvelles que j'apporte.

LE ROI.--Je vous l'accorderai, si vous vous levez.

LAFEU, _se relevant_.--Vous voyez donc debout devant vous un homme qui
apporte son pardon. Je voudrais, sire, que vous vous fussiez mis 
genoux pour demander mon pardon, et que vous puissiez,  mon
commandement, vous relever comme moi.

LE ROI.--Je le voudrais aussi: je t'aurais cass la tte et je t'en
aurais demand pardon aprs.

LAFEU.--En croix, ma foi[13].--Mon cher seigneur, voici ce dont il
s'agit: voulez-vous tre guri de votre infirmit?

[Note 13:

_I had broke thy pate,
And ask thee mercy for it._
LAFEU. _Good faith across._

Cas o la tte est casse, plaisanterie qu'on retrouve dans la comdie
des _Mprises_.]

LE ROI.--Non.

LAFEU.--Oh! ne voulez-vous pas de raisin, renard royal? Mais vous
mangerez mon bon raisin, si mon royal renard peut y atteindre. J'ai vu
un mdecin qui est capable de faire entrer la vie dans une pierre,
d'animer un rocher, de vous faire danser la canarie[14] avec feu et du
pas le plus lger. Son simple toucher aurait la vertu de ressusciter le
roi Ppin: oui, de faire prendre au grand Charlemagne une plume en main,
pour lui crire  elle un billet doux.

[Note 14: Danse franaise alors en vogue.]

LE ROI.--Que voulez-vous dire par _elle?_

LAFEU.--Je veux dire un docteur femelle.--Sire, il y en a un d'arriv,
si vous voulez la voir.--Sur ma foi, sur mon honneur, si aprs ce dbut
lger je puis revenir  vous parler srieusement, j'ai caus avec une
personne, qui par son sexe, par sa jeunesse, par sa dclaration, par sa
sagesse et sa constance, m'a plus tonn que je n'ose en blmer ma
faiblesse.--Voulez-vous la voir, sire (car c'est ce qu'elle demande), et
savoir ce qu'elle veut faire? Aprs, moquez-vous bien de moi.

LE ROI.--Allons, bon Lafeu, introduis ta merveille, afin que nous
puissions partager ton admiration, ou te gurir de la tienne, en
admirant o tu l'as prise.

LAFEU.--Oh! je vous convaincrai, et il ne me faudra pas tout le jour
pour cela.

(Lafeu sort.)

LE ROI.--Voil toujours ses grands prologues, pour aboutir  des riens.

(Lafeu revient et introduit Hlne.)

LAFEU, _ Hlne_.--Allons, entrez.

LE ROI.--Tant de hte donne des ailes.

LAFEU, _ Hlne_.--Allons, avancez. Voil Sa Majest: dclarez-lui vos
intentions. Vous avez un minois fripon; mais Sa Majest ne craint gure
ces sortes de tratres. Je suis l'oncle de Cressida[15], en osant vous
laisser tous deux ensemble. Adieu. (Il sort.)

[Note 15: Voir Pandarus dans _Trolus et Cressida_.]

LE ROI.--Eh bien! ma belle, est-ce  moi que vous avez affaire?

HLNE.--Oui, mon bon seigneur. Grard de Narbonne tait mon pre, bien
connu dans l'art qu'il professait.

LE ROI.--Je l'ai connu.

HLNE.--Je puis donc me dispenser de vous faire son loge: il suffit de
le connatre.--Sur son lit de mort, il me donna plusieurs recettes; une
entre autres qui tait le fruit le plus prcieux de sa pratique, le
trsor unique de sa longue exprience, et il m'ordonna de serrer ce
trsor comme un troisime oeil, plus cher, plus infaillible que les deux
miens. C'est ce que j'ai fait; et ayant ou dire que Votre glorieuse
Majest tait atteinte de la funeste maladie, dont la cure a fait le
plus d'honneur  la vertu du remde que m'a laiss mon bon pre, je suis
venue vous l'offrir avec mes secours, avec toute l'humilit que je dois.

LE ROI.--Nous vous rendons grces, jeune fille; mais nous ne pouvons
tre si crdule en fait de gurison, lorsque nos plus savants docteurs
nous abandonnent, et que le collge entier a dcid que tous les efforts
de l'art ne pouvaient retirer la nature de sa situation dsespre.--Je
dis que nous ne devons pas dshonorer notre jugement, ni nous laisser
corrompre par une folle esprance, au point de prostituer  des
empiriques notre maladie incurable: un roi ne doit pas dtruire, par une
faiblesse, sa rputation, en faisant cas d'un secours insens, lorsqu'il
est persuad qu'il ne faut plus songer  aucun secours.

HLNE.--Mon zle m'indemnisera alors de mes peines. Je ne vous
presserai pas davantage d'accepter mes services; et je demande
humblement  Votre Majest une petite part dans ses penses, en prenant
cong d'elle.

LE ROI.--Je ne peux vous donner moins, si je veux passer pour
reconnaissant. Vous avez voulu me secourir: je vous fais les
remerciements qu'un homme, prt de mourir, doit  ceux qui font des
voeux pour sa vie. Mais vous n'avez aucune connaissance de ce que je
sais, moi, parfaitement: je connais tout mon danger, et vous ne
connaissez point de remde.

HLNE.--Il ne peut y avoir aucun danger  essayer ce que je puis faire,
puisque vous avez plac votre repos dans l'opinion que votre mal tait
incurable.--Celui qui opre les plus grands prodiges les accomplit
souvent par le plus faible ministre: ainsi la Sainte-criture nous
montre la sagesse chez les enfants, dans des cas o les juges n'taient
eux-mmes que des enfants. Tandis que les plus sages niaient les
miracles, on a vu de grands fleuves sortir de faibles sources, et de
vastes mers se desscher. Souvent l'attente choue l mme o elle
promettait le plus; et souvent elle russit dans les cas o l'esprance
est la plus languissante, et o rgne le dsespoir.

LE ROI.--Je ne dois point vous couter. Adieu, ma bonne fille. Vos
peines n'tant pas employes, c'est  vous de vous en payer. Des offres
qu'on n'accepte point recueillent un remerciement pour leur salaire.

HLNE.--Ainsi un secours inspir par le ciel est repouss par un seul
mot! Il n'en est pas de Celui qui connat toutes choses comme de nous,
qui ne pouvons asseoir nos conjectures que sur les apparences. Mais
c'est en nous un excs de prsomption, lorsque nous regardons le secours
du ciel comme l'ouvrage de l'homme. Sire, donnez votre consentement  ma
tentative: faites une exprience du ciel, et non pas de moi. Je ne suis
point un imposteur qui proclame une intention qu'il n'a pas. Mais sachez
que je crois, et croyez aussi que je sais qu'il est certain que mon art
n'est pas sans puissance, ni vous sans espoir de gurison.

LE ROI.--Avez-vous donc tant de confiance? En combien de temps
esprez-vous me gurir?

HLNE.--Si la grce toute-puissante m'accorde son secours avant que les
chevaux du soleil aient fait parcourir deux fois  son char enflamm le
cercle d'un jour; avant que l'humide Hesprus ait deux fois teint sa
lampe assoupie dans les sombres vapeurs de l'occident; avant que le
sablier du pilote lui ait marqu vingt-quatre fois comment se drobent
les minutes, ce qu'il y a d'infirme dans les parties saines de votre
corps s'enfuira: la sant reprendra son libre cours, et le mal sera
dtruit.

LE ROI.--Quel gage oses-tu hasarder de ta certitude et de ta confiance?

HLNE.--La peine de l'impudence, la hardiesse d'une prostitue; ma
honte proclame dans d'injurieuses ballades; l'infamie attache  mon
nom de vierge; qu'on me fasse souffrir tout ce qu'il y a de pis, et que
ma vie finisse dans les plus affreuses tortures.

LE ROI.--Il me semble que j'entends un esprit cleste parler par ta
bouche, et que je reconnais dans ton faible organe sa voix puissante. Ce
que l'impossibilit anantirait d'aprs le sens commun, la raison le
sauve d'une autre manire. Ta vie est d'un grand prix; car tout ce que
la vie estime valoir le nom de vie, tu le possdes: jeunesse, beaut,
sagesse, courage, vertu, tout ce que le bonheur et le printemps de l'ge
peuvent donner d'heureux; hasarder tous ces biens, c'est indiquer une
science infinie ou un monstrueux dsespoir. Aimable docteur, je veux
essayer de ton remde qui, si je meurs, te donne la mort.

HLNE.--Si j'excde le temps fix, ou que j'choue dans le succs que
j'ai annonc, faites-moi mourir sans piti; je l'aurai bien mrit. Si
je ne vous guris pas, je le payerai de ma vie; mais si je vous guris,
que me promettez-vous?

LE ROI.--Faites votre demande.

HLNE.--Mais me l'accorderez-vous?

LE ROI.--Oui, par mon sceptre et par mes esprances de salut!

HLNE.--Eh bien! vous me ferez don, de votre main royale, de l'poux
que je vous demanderai, et qu'il sera en votre pouvoir de me procurer.
Loin de moi l'arrogante prsomption de le choisir dans le sang royal de
France, et de vouloir perptuer la bassesse de mon nom obscur par un
rejeton ou une image de votre auguste famille; mais j'aurai la libert
de demander, et vous celle de me donner un de vos vassaux que je connais
bien.

LE ROI.--Voil ma main; les prmices observes, ta volont sera excute
par mes soins: ainsi choisis toi-mme ton moment, car moi, dcid  tre
ton malade, je me repose entirement sur toi. Je devrais te questionner
davantage, et je le ferai... quoique, tout en en sachant davantage, je
ne pourrais pas avoir plus de confiance en toi... Je pourrais te
demander d'o tu viens, qui t'a amene; mais sois la bienvenue, sans
autres questions, et accueillie sans aucun doute.--Hol! aidez-moi un
peu ici.--Si tes succs galent tes promesses, ma rcompense galera ton
bienfait.

(Ils sortent.)



SCNE II


En Roussillon.--Appartement du palais de la comtesse.

LA COMTESSE _entre avec_ LE BOUFFON.

LA COMTESSE.--Viens , l'ami. Je veux voir jusqu' quel degr va ton
savoir-vivre.

LE BOUFFON.--Je vais vous montrer que je suis fort bien nourri et fort
mal lev. Je sais que je n'ai affaire qu'avec la cour.

LA COMTESSE.--Comment! qu'avec la cour? Et  quel autre lieu attaches-tu
donc tant d'importance, pour nommer la cour avec tant de mpris: qu'avec
la cour, dis-tu?

LE BOUFFON.--En vrit, madame, si Dieu a prt  un homme quelques
bonnes moeurs, il peut bien les mettre de ct  la cour. Celui qui ne
sait pas saluer, ter son chapeau, baiser sa main et dire des riens, n'a
ni jambes, ni mains, ni bouche, ni chapeau, et ma foi, cet homme,  dire
vrai, n'tait pas fait pour la cour; mais, pour moi, j'ai une rponse
qui peut servir  tout le monde.

LA COMTESSE.--Vraiment, c'est une bien bonne rponse que celle qui peut
aller  toutes les questions.

LE BOUFFON.--C'est comme une chaise de barbier qui va bien  tous les
derrires, pointus, ronds, carrs,  tous les derrires possibles.

LA COMTESSE.--Et ta rponse ira  toutes les questions?

LE BOUFFON.--Comme dix sous  la main d'un procureur, comme une couronne
franaise  une fille en taffetas[16]; comme l'anneau de jonc de
Tibbie[17],  l'index de Tom, comme les crpes au mardi gras, comme une
danse moresque au 1er mai, comme le clou  son trou, l'homme dshonor 
ses cornes, une mchante diablesse  un coquin bourru, comme les lvres
de la nonne  la bouche d'un moine; enfin, comme le _pudding_  sa peau.

[Note 16: Couronne franaise, suite d'une maladie ou cu de France,
quivoque, etc.]

[Note 17: Allusion  une ancienne coutume de marier avec un anneau de
jonc; mariage fictif dont se jouaient les sducteurs.]

LA COMTESSE.--As-tu, te dis-je, une telle rponse qui s'ajuste  toutes
les questions?

LE BOUFFON.--Oui, depuis le duc jusqu'au dernier constable, elle ira 
toutes les questions.

LA COMTESSE.--Ce doit tre une rponse d'une prodigieuse tendue pour
faire ainsi face  toutes les demandes.

LE BOUFFON.--Ce n'est pas une bagatelle,  vrai dire, si les savants
voulaient l'apprcier  sa juste valeur. La voici, avec toutes ses
dpendances. Demandez-moi si je suis un courtisan; cela ne vous fera pas
de tort d'apprendre.

LA COMTESSE.--Allons, redevenons jeune si nous pouvons[18].--Je vais
faire la folle en te faisant la question, dans l'esprance que ta
rponse me rendra plus sage. Allons, je vous prie, monsieur, tes-vous
un courtisan?

LE BOUFFON.--_O mon Dieu, monsieur[19]!_--Voil un moyen bien simple de
se dfaire des gens.--Allons, encore, encore, une centaine de questions.

[Note 18: C'est--dire soyons lgre, rions, si nous le pouvons.]

[Note 19: _O Lord, sir!_ Exclamation du bon ton alors, et que Shakspeare
tourne en ridicule.]

LA COMTESSE.--Monsieur, je suis un pauvre ami  vous qui vous aime bien.

LE BOUFFON.--_O mon Dieu, monsieur!_--Allons, serr, ne me mnagez pas.

LA COMTESSE.--Je pense bien, monsieur, que vous ne pouvez pas manger de
ce mets grossier.

LE BOUFFON.--_O mon Dieu, monsieur!_--Allons, embarrassez-moi, je vous
ferai face.

LA COMTESSE.--Vous avez t fouett ces jours derniers, monsieur,  ce
que je crois.

LE BOUFFON.--_O mon Dieu, monsieur!_--Ne m'pargnez pas.

LA COMTESSE.--Criez-vous, _ mon Dieu, monsieur!_ et _ne m'pargnez
pas_, lorsqu'on vous fouette? Vraiment votre _ mon Dieu, monsieur!_ va
 merveille dans cette occasion; ce serait fort bien rpondre au fouet
si vous tiez seulement attach pour le recevoir.

LE BOUFFON.--Je n'ai jamais eu tant de malheur dans ma vie pour mon _
mon Dieu, monsieur!_ je vois bien que les choses peuvent servir
longtemps, mais pas toujours.

LA COMTESSE.--Je fais vraiment la mnagre prodigue avec le temps, de le
dpenser en vains propos avec un fou.

LE BOUFFON.--_O mon Dieu, monsieur!_--Tenez, voil que cela se retrouve
 propos.

LA COMTESSE.--Allons, monsieur, finissons; donnez cette lettre  Hlne,
et pressez-la de me faire rponse sur-le-champ; recommandez-moi  mes
parents,  mon fils: ce n'est pas beaucoup...

LE BOUFFON.--Ne pas beaucoup vous recommander  eux?

LA COMTESSE.--Ce n'est pas beaucoup de peine pour vous. Vous m'entendez?

LE BOUFFON.--Avec le plus grand fruit: je suis l avant mes jambes.

LA COMTESSE.--Allons, hte-toi de revenir.

(Ils sortent.)



SCNE III


Paris.--Appartement du palais du roi.

_Entrent_ BERTRAND, LAFEU, PAROLLES.

LAFEU.--On dit que les miracles sont passs; et nous avons nos
philosophes pour faire de tous les phnomnes surnaturels et sans cause
visible des vnements communs et familiers. Il arrive de l que nous
nous jouons des choses les plus effrayantes, nous retranchant dans une
science illusoire, lorsque nous devrions nous soumettre  une terreur
inconnue.

PAROLLES.--Oui, c'est une des plus rares merveilles qui ait clat dans
nos temps modernes.

BERTRAND.--Oh! sans doute!

LAFEU.--D'tre abandonn des gens de l'art...

PAROLLES.--C'est ce que je dis, de Galien et de Paracelse...

LAFEU.--De tous les personnages savants et authentiques[20]...

[Note 20: pithte applique aux savants du temps de l'auteur.]

PAROLLES.--Oui, c'est ce que je dis.

LAFEU.--Qui l'ont dclar incurable...

PAROLLES.--Oui, vraiment, c'est ce que je dis aussi.

LAFEU.--Sans remde...

PAROLLES.--Oui, comme un homme qui serait assur de...

LAFEU.--Une vie incertaine, et une mort invitable.

PAROLLES.--C'est cela mme: vous avez raison: c'est ce que j'allais
dire.

LAFEU.--Je puis dire que c'est quelque chose de nouveau dans ce monde.

PAROLLES.--C'est bien vrai; si vous voulez le voir en reprsentation,
vous le lirez dans... Comment appelez-vous cela?

LAFEU.--_Reprsentation d'un effet cleste dans un acteur
terrestre_[21].

[Note 21: Titre de quelque ouvrage du temps.]

PAROLLES.--C'est justement l ce que je voulais dire: c'est cela mme.

LAFEU.--En vrit, le dauphin n'est pas vigoureux.--En vrit, je parle
relativement ...

PAROLLES.--Oh! cela est trange, trs-trange: voil toute l'histoire et
l'embarrassant de la chose, et il faut tre d'un esprit bien pervers
pour ne pas reconnatre que c'est...

LAFEU.--La main du ciel mme.

PAROLLES.--Oui, c'est ce que je dis.

LAFEU.--Par le plus faible...

PAROLLES.--Et le plus dbile ministre: un grand pouvoir, une puissance
extraordinaire, qui devrait en vrit produire encore sur nous d'autres
effets que la seule gurison du roi; comme par exemple...

LAFEU.--Une reconnaissance universelle.

PAROLLES.--J'allais le dire: vous avez bien raison.--Voici le roi qui
vient.

(Entrent le roi, Hlne, suite.)

LAFEU.--_Lustick_, comme dit le Hollandais! J'en aimerai encore mieux
les jeunes filles, tant qu'il me restera une dent dans la bouche. Eh!
mais, il est en tat de danser une _courante_ avec elle.

PAROLLES.--Mort du vinaigre! n'est-ce pas l Hlne?

LAFEU.--Devant Dieu, je le crois.

LE ROI.--Allez, appelez devant tous les seigneurs de ma cour. (_A
Hlne._) Asseyez-vous, mon sauveur,  ct de votre malade; et de cette
main rajeunie, o vous avez rappel la vie et le sentiment, recevez une
seconde fois la confirmation de ma promesse, et je n'attends de vous
qu'un mot pour dsigner le don que vous dsirez. (_Plusieurs seigneurs
entrent._) Belle jeune fille, promenez vos regards autour de vous: cette
troupe de jeunes et nobles seigneurs sont  ma disposition, et je puis
exercer sur eux la puissance d'un souverain et l'autorit d'un pre:
faites librement votre choix; vous avez tout pouvoir de choisir, et eux
n'en ont aucun pour vous refuser.

HLNE.--Qu'il puisse choir  chacun de vous une belle et vertueuse
matresse quand il plaira  l'amour! Je n'en excepte qu'un.

LAFEU.--Je donnerais mon cheval bai, Curtal, et tout son harnais, pour
que ma bouche ft aussi bien garnie que celles de ces jeunes gens, et
pour que ma barbe ft aussi peu fournie.

LE ROI, _ Hlne_.--Considrez-les bien tous: il n'en est pas un parmi
eux qui n'ait eu un noble pre.

HLNE.--Seigneurs, le ciel a par mes mains rendu la sant au roi.

TOUS LES SEIGNEURS.--Nous le voyons, et nous en remercions le ciel pour
vous.

HLNE.--Je ne suis qu'une simple fille, et je dclare que c'est ma plus
grande richesse d'tre une simple fille.--Si c'est le bon plaisir de
Votre Majest, j'ai dj fait mon choix.--La rougeur qui se peint sur
mes joues me dit tout bas: Je rougis de ce que tu vas faire un choix;
mais une fois refuse, que la pleur de la mort s'tablisse pour
toujours sur tes joues; car je n'y reviendrai plus.

LE ROI.--Faites votre choix, et je vous proteste que celui qui refusera
votre amour perdra tout le mien.

HLNE.--Eh bien! Diane, de ce moment je dserte tes autels, et mes
soupirs s'lvent vers le suprme Amour, vers ce dieu souverain. (_A un
des seigneurs._) Seigneur, voulez-vous couter ma requte?

PREMIER SEIGNEUR.--Oui, et vous l'accorder.

HLNE.--Je vous rends grces; je n'ai rien  ajouter.

LAFEU.--J'aimerais mieux tre au nombre des objets de son choix, que de
tirer ma vie au sort sur la chance d'un _beset_[22].

[Note 22: Terme du jeu de ds.]

HLNE, _ un autre seigneur_.--La fiert qui tincelle dans vos beaux
yeux me fait une rponse menaante, avant mme que j'aie parl. Puisse
l'amour vous envoyer une bonne fortune vingt fois au-dessus du mrite et
de l'humble amour de celle qui vous adresse ce voeu!

SECOND SEIGNEUR.--Je n'aspire  rien de mieux, si vous voulez.

HLNE.--Recevez mon voeu, et que le puissant Amour l'exauce! C'est
ainsi que je prends cong de vous.

LAFEU.--Est-ce qu'ils la refusent tous[23]? S'ils taient mes enfants,
je les ferais fouetter, ou je les enverrais au Grand-Turc pour les faire
tous eunuques.

[Note 23: Lafeu et Parolles sont  quelque distance, et ne peuvent
encore deviner ce qui se passe.]

HLNE, _ un autre seigneur_.--Ne craignez point que je prenne votre
main: je ne vous ferai jamais de tort, par gard pour vous. Que le ciel
bnisse vos dsirs! et si jamais vous vous mariez, puissiez-vous trouver
une plus belle compagne dans votre lit!

LAFEU.--Ces jeunes gens sont des garons de glace: aucun ne veut d'elle:
ce sont des btards des Anglais; jamais des Franais ne les ont
engendrs.

HLNE, _ un autre seigneur_.--Vous tes trop jeune, trop heureux et
trop noble, pour vous donner un fils form de mon sang.

QUATRIME SEIGNEUR.--Je ne crois pas cela, ma belle.

LAFEU.--Il reste encore une grappe... Je suis sr que ton pre buvait du
vin.--Mais si tu n'es pas une imbcile, je suis, moi, un jeune homme de
quatorze ans: je te connais dj bien.

HLNE, _ Bertrand_.--Je n'ose vous dire que je vous prends: c'est moi
qui me donne tout entire  vous, pour vous servir toute ma vie.--Voil
celui que je choisis.

LE ROI, _ Bertrand_.--Eh bien! jeune Bertrand, prends-la; elle est ta
femme.

BERTRAND.--Ma femme, sire? J'oserai conjurer Votre Majest de me
permettre, en pareille affaire, de m'en rapporter  mes propres yeux.

LE ROI.--Ignores-tu donc, Bertrand, ce qu'elle a fait pour moi?

BERTRAND.--Je le sais, mon bon roi; mais j'espre ne jamais savoir
pourquoi je dois l'pouser.

LE ROI.--Tu sais qu'elle m'a relev de mon lit de maladie.

BERTRAND.--Mais faut-il, seigneur, que vous me fassiez descendre parce
qu'elle vous a relev? Je la connais trs-bien; elle a t leve aux
frais de mon pre. La fille d'un pauvre mdecin tre ma femme! Que
plutt l'opprobre efface mon nom pour toujours!

LE ROI.--Tu ne ddaignes en elle que son nom; je puis lui en donner un
autre. Il est bien trange que notre sang  tous, qui pour la couleur,
le poids et la chaleur, ml ensemble, n'offrirait aucune trace de
distinction, prtende cependant se sparer par de si vastes diffrences.
Si elle possde toutes les vertus, et que tu ne la ddaignes que parce
qu'elle est la fille d'un pauvre mdecin, tu ddaignes donc la vertu
pour un nom? Ne fais pas cela: quand des actions vertueuses sortent
d'une source obscure, cette source est illustre par le fait de celui
qui les accomplit. tre enfl de vains titres et sans vertus, c'est l
un honneur hydropique. Ce qui est bon par lui-mme est bon sans nom; et
ce qui est vil est toujours vil. Le prix des choses dpend de leur
mrite, et non de leur dnomination. Elle est jeune, sage, belle; elle a
reu cet hritage de la nature, et ces qualits forment l'honneur.
Celui-l mrite le mpris et non l'honneur, qui se prtend fils de
l'honneur et qui ne ressemble pas  son pre. Nos honneurs prosprent,
lorsque nous les faisons driver de nos actions plutt que de nos
anctres. Le mot seul est un esclave suborn  des tombeaux, un trophe
menteur sur tous les spulcres; et souvent aussi il reste muet sur des
tombes o la poussire et un coupable oubli ensevelissent d'honorables
cendres. Qu'ai-je besoin d'en dire plus? Si tu peux aimer cette jeune
personne comme vierge, je puis crer tout le reste: elle et sa vertu,
c'est sa dot personnelle; les honneurs et les richesses viendront de
moi.

BERTRAND.--Je ne puis l'aimer, et je ne ferai pas d'efforts pour y
parvenir.

LE ROI.--Tu te fais injure  toi-mme, en hsitant si longtemps sur ce
choix.

HLNE.--Sire, je suis heureuse de vous voir bien rtabli: qu'il ne soit
plus question du reste.

LE ROI.--Mon honneur est engag: il faut, pour le dlivrer, que je
dploie mon pouvoir. Allons, prends sa main, hautain et ddaigneux jeune
homme, indigne de ce beau don; puisque tu repousses, par une indigne
erreur, mon amiti et son mrite; toi qui ne t'avises pas de songer que
moi, plac dans son plateau trop lger, je t'enlverais jusqu'au flau;
toi qui ne veux pas savoir qu'il dpend de nous de transporter tes
honneurs o il nous plaira de les faire crotre: contiens tes mpris:
obis  notre volont qui travaille pour ton bien: n'coute point ton
vain orgueil: rends sur-le-champ, pour l'avantage de ta propre fortune,
l'hommage d'obissance que ton devoir nous doit, et que notre autorit
exige, ou je t'effacerai pour jamais de ma pense, et t'abandonnerai aux
vertiges et  la ruineuse tmrit de la jeunesse et de l'ignorance,
dployant sur toi ma haine et ma vengeance, au nom de la justice et sans
piti. Parle: ta rponse?

BERTRAND.--Pardon, mon gracieux souverain: je soumets mon amour  vos
yeux. Lorsque je considre quelle riche cration et quelle part
d'honneur vont s'attacher o vous l'ordonnez, je trouve que cette fille,
qui tout  l'heure tait si bas dans la fiert de mes penses, est
maintenant l'objet des louanges du roi, et par l anoblie, comme si elle
tait bien ne.

LE ROI.--Prends sa main, et dis-lui qu'elle est  toi: Je te promets de
rendre la balance gale entre elle et ton rang, si je ne fais pas
davantage.

BERTRAND.--Je lui prends la main.

LE ROI.--Que le bonheur et la faveur du roi sourient  ce contrat!
Toutes les formalits ncessaires pour le rendre parfait seront
accomplies ds ce soir: les ftes solennelles peuvent souffrir un plus
long dlai, et attendre nos amis absents. Bertrand, si tu l'aimes, ton
amour me reste fidle, autrement il s'gare.

(Tous sortent, except Parolles et Lafeu.)

LAFEU.--Entendez-vous, monsieur? Un mot, s'il vous plat.

PAROLLES.--Quel est votre bon plaisir, seigneur?

LAFEU.--Votre seigneur et matre a bien fait de se rtracter.

PAROLLES.--Se rtracter? mon matre, mon seigneur?

LAFEU.--Oui: est-ce que je ne parle pas une langue intelligible?

PAROLLES.--Une langue fort dure, et qu'on ne peut entendre sans qu'il
s'ensuive quelque effusion de sang.--Mon matre!

LAFEU.--tes-vous le camarade du comte de Roussillon?

PAROLLES.--De quelque comte que ce soit, de tous les comtes, de tout ce
qui est homme.

LAFEU.--De tout ce qui est l'_homme_ du comte; mais _le matre_ du
comte, c'est autre chose.

PAROLLES.--Vous tes trop vieux, monsieur: que cela vous suffise, vous
tes trop vieux.

LAFEU.--Il faut que je te dise, maraud, que j'ai le titre d'homme, moi;
titre auquel jamais l'ge ne pourra vous faire parvenir.

PAROLLES.--Ce que j'oserais bien, je n'ose pas le faire.

LAFEU.--Je vous ai cru, pendant deux ordinaires, un homme de bon sens:
vous avez fait tant de rcits de vos voyages: cela pouvait passer; mais
les charpes et les rubans dont vous tes couvert m'ont dissuad de bien
des manires de vous croire un vaisseau de bien gros calibre.--Je t'ai
trouv  prsent; et si je te perds, je ne m'en embarrasse gure; et
cependant tu n'es bon  rien qu' reprendre, et tu n'en vaux gure la
peine.

PAROLLES.--Si vous n'tiez pas couvert du privilge de l'ge...

LAFEU.--Ne vous plongez pas trop avant dans la colre, de peur de trop
hter l'preuve; et si une fois... Que Dieu ait piti de toi, poule
mouille!--Allons, mon beau treillis, fort bien: je n'ai pas besoin
d'ouvrir la fentre, je vois tout au travers de toi.--Donne-moi ta main.

PAROLLES.--Seigneur, vous me faites-l une affreuse injure.

LAFEU.--Oui, et c'est de tout mon coeur; et tu en es bien digne.

PAROLLES.--Je ne l'ai pas mrit, seigneur.

LAFEU.--Oh! sur ma foi, jusqu' la dernire drachme, et je n'en
rabattrai pas un scrupule.

PAROLLES.--Allons, je serai plus sage...

LAFEU.--Oui, le plus tt que tu pourras; car tu as  virer la voile du
ct oppos.--Si jamais on te lie dans ton charpe, et qu'on te chtie,
tu prouveras alors ce que c'est que d'tre fier de sa servitude. J'ai
envie d'entretenir ma connaissance avec toi, ou plutt mon tude, afin
que je puisse dire, au besoin: C'est un homme que je connais.

PAROLLES.--Seigneur, vous me vexez d'une manire intolrable.

LAFEU.--Je voudrais que ce ft pour toi un tourment d'enfer, et que ta
vexation ft ternelle; mais je suis pass[24] par l'ge comme tu vas
l'tre par moi aussi vite que l'ge me le permettra.

[Note 24: quivoque sur le mot _past_. Lafeu, en parlant ainsi, passe
devant Parolles.]

(Il sort.)

PAROLLES _seul_.--Allons, tu as un fils qui me lavera de cet affront,
mchant, hideux et dgotant vieillard!--Allons, il faut que je me
contienne: il n'y a pas moyen d'arrter les grands. Je le battrai, sur
ma vie, si je peux jamais le rencontrer  propos, ft-il deux fois plus
grand seigneur. Je n'aurai pas plus de piti de sa vieillesse, que je
n'en aurais de... Je le battrai, pourvu que je le puisse joindre encore
une fois.

(Lafeu revient.)

LAFEU.--Maraud, votre seigneur et matre est mari: voil des nouvelles
pour vous. Vous avez une nouvelle matresse.

PAROLLES.--Je dois franchement conjurer Votre Seigneurie de vouloir bien
m'pargner vos insultes. Il est mon bon seigneur: mais celui que je sers
est l-haut, et c'est mon matre.

LAFEU.--Qui? Dieu?

PAROLLES.--Oui, monsieur.

LAFEU.--C'est le diable qui est ton matre. Pourquoi croises-tu ainsi
tes bras? Veux-tu faire de tes manches une paire de chausses? Les autres
valets en font-ils autant? Tu ferais mieux de mettre ta partie
infrieure o est ton nez. Sur mon honneur, si j'tais plus jeune
seulement de deux heures, je te btonnerais. Il me semble que tu es une
insulte gnrale, et que chacun devrait te battre. Je crois que tu as
t cr pour que tout le monde pt se mettre en haleine sur ton dos.

PAROLLES.--Voil qui est bien dur et peu mrit, seigneur.

LAFEU.--Allez, allez: vous avez t battu en Italie pour avoir arrach
un fruit d'un grenadier: vous tes un vagabond, et non pas un honnte
voyageur: vous faites plus l'impertinent avec les grands seigneurs et
les gens d'honneur, que les armoiries de votre naissance et de votre
vertu ne vous donnent droit de le faire. Vous ne mritez pas un mot de
plus, sans quoi je vous appellerais un fripon: je vous laisse.

(Lafeu sort.)

(Entre Bertrand.)

PAROLLES.--C'est bon, c'est bon: oui, oui, bon, bon: gardons-en le
secret quelque temps.

BERTRAND.--Perdu et condamn aux soucis pour toujours!

PAROLLES.--Qu'avez-vous, mon cher coeur?

BERTRAND.--Quoique je l'aie solennellement jur devant le prtre, je ne
partagerai jamais son lit.

PAROLLES.--Quoi? quoi donc, mon cher coeur?

BERTRAND.--O mon Parolles, ils m'ont mari!--Je veux aller aux guerres
de Toscane, et jamais je ne coucherai avec elle.

PAROLLES.--La France est un vrai chenil: elle ne mrite pas d'tre
foule aux pieds par un homme. A la guerre!

BERTRAND.--Voil des lettres de ma mre: ce qu'elles contiennent, je ne
le sais pas encore.

PAROLLES.--Il faudrait le savoir.--A la guerre, mon garon,  la guerre!
Il tient son honneur cach dans une bote, celui qui reste chez lui 
caresser sa crature et  dpenser dans ses bras sa vigueur virile, qui
devrait soutenir les bonds et la fougue de l'ardent coursier de Mars.
Aux pays trangers! La France est une table, et nous, qui y demeurons,
des rosses. Allons,  la guerre!

BERTRAND.--Oui, j'irai.--Je l'enverrai chez moi; j'informerai ma mre de
mon aversion pour elle, et de la cause de mon vasion; j'crirai au roi
ce que je n'ai pas os lui dire: le don qu'il vient de me faire me
servira  m'quiper pour les guerres d'Italie, o les braves combattent.
La guerre est un repos, compare  une sombre maison et  une femme
odieuse.

PAROLLES.--Ce caprice tiendra-t-il? en tes-vous bien sr?

BERTRAND.--Venez avec moi dans ma chambre, et aidez-moi de vos conseils.
Je vais la congdier sur-le-champ. Demain je pars pour la guerre, et
elle pour sa douleur solitaire.

PAROLLES.--Oh! comme les balles rebondissent! quel vacarme elles
font!--Cela est dur-.--Un jeune homme mari est un jeune homme perdu:
ainsi, partez, et quittez-la bravement: allez. Le roi vous a fait
outrage.--Mais, chut! c'est comme cela...

(Ils sortent.)



SCNE IV


Mme lieu.--Un autre appartement.

_Entrent_ HLNE ET LE BOUFFON.

HLNE.--Ma mre me salue avec bont. Est-elle bien?

LE BOUFFON.--Elle n'est pas bien, et pourtant elle jouit de sa sant:
elle est gaie, mais pourtant elle n'est pas bien; mais Dieu soit lou!
elle est bien et n'a besoin de rien dans ce monde, et pourtant elle
n'est pas bien.

HLNE.--Si elle est bien, quel mal a-t-elle donc, qu'elle ne soit pas
bien?

LE BOUFFON.--Vraiment, elle serait trs bien s'il ne lui manquait pas
deux choses.

HLNE.--Quelles sont ces deux choses?

LE BOUFFON.--La premire, c'est qu'elle n'est pas dans le ciel, o Dieu
veuille l'envoyer promptement; la seconde, c'est qu'elle est sur la
terre, d'o Dieu veuille la renvoyer promptement.

(Entre Parolles.)

PAROLLES.--Salut, mon heureuse dame!

HLNE.--Je me flatte d'avoir votre aveu pour ma bonne fortune.

PAROLLES.--Vous avez mes voeux pour qu'elle augmente, et mes voeux
encore pour qu'elle dure. (_Au bouffon._) Ah! mon vaurien! comment se
porte ma vieille dame?

LE BOUFFON.--Si vous aviez ses rides, et moi ses cus, je voudrais
qu'elle ft comme vous dites.

PAROLLES.--Eh! je ne dis rien.

LE BOUFFON.--Vraiment, vous n'en tes que plus sage; car souvent la
langue d'un homme est la ruine de son matre: ne dire rien, ne faire
rien, ne savoir rien, et n'avoir rien, font une grande partie de vos
titres, qui ne diffrent pas grandement de rien.

PAROLLES.--Va-t'en; tu es un vaurien.

LE BOUFFON.--Vous auriez d dire, monsieur, devant un vaurien, tu es un
vaurien; c'est--dire, devant moi tu es un vaurien; et cela aurait t
la vrit, monsieur.

PAROLLES.--Va, va, tu es un rus fou: je t'ai dcouvert.

LE BOUFFON.--Me dcouvrez-vous en vous-mme, monsieur? ou bien, vous
a-t-on appris  me dcouvrir? La recherche, monsieur, tait des plus
profitables; et vous pourriez trouver beaucoup du fou en vous, au grand
dplaisir du monde, et pour augmenter les rises.

PAROLLES.--Un bon drle, ma foi, et bien nourri!--Madame, mon seigneur
va partir ce soir. Une affaire trs-srieuse l'appelle: il sait les
grandes prrogatives et les droits de l'amour, que la circonstance
rclame comme vous tant dus; mais il est contraint, malgr lui, de les
remettre  un autre temps. Cette privation et ce dlai sont rachets par
les douceurs qui vont se prparer dans cet intervalle forc, pour
inonder de joie l'heure  venir, et faire dborder la coupe des
plaisirs.

HLNE.--Quelles sont ses autres intentions?

PAROLLES.--Que vous preniez  l'instant cong du roi, et que vous
donniez cette prcipitation pour votre propre dcision en l'appuyant de
toutes les raisons que vous pourrez trouver pour rendre cette ncessit
vraisemblable.

HLNE.--Que commande-t-il encore?

PAROLLES.--Qu'aprs avoir obtenu ce cong, vous vous conformiez
sur-le-champ  ses autres intentions.

HLNE.--En tout je suis soumise  sa volont.

PAROLLES.--Je vais l'en assurer de votre part.

(Parolles sort.)

HLNE.--Je vous en prie. (_Au bouffon._) Viens, drle.

(Ils sortent.)



SCNE V


Un autre appartement dans le mme lieu.

_Entrent_ LAFEU, BERTRAND.

LAFEU.--Mais j'espre que Votre Seigneurie ne le regarde pas comme un
guerrier?

BERTRAND.--Comme un guerrier, seigneur, et qui a fait ses preuves de
courage.

LAFEU.--Vous le tenez de sa bouche?

BERTRAND.--Et de bien d'autres tmoignages valables.

LAFEU.--Allons, mon cadran ne va donc pas bien? j'ai pris cette
allouette pour un traquet[25].

[Note 25: Espce d'oiseau qui fait son nid  terre. _Penancola, avis
alaud similis._]

BERTRAND.--Je vous assure, seigneur, qu'il a de grandes connaissances et
qu'il n'a pas moins de bravoure.

LAFEU.--J'ai donc pch contre son exprience et prvariqu contre sa
valeur; et je suis  cet gard dans un tat dangereux, car je ne puis
trouver dans mon coeur le moindre dsir de m'en repentir.--Le voici qui
vient, je vous en prie, rconciliez-nous: je veux rechercher son amiti.

(Entre Parolles.)

PAROLLES.--Tout cela se fera, monsieur.

LAFEU, _ Bertrand_.--Je vous en prie, monsieur, dites-moi quel est son
tailleur?

PAROLLES.--Monsieur?

LAFEU.--Oh! je le connais bien. Oui, monsieur; c'est vraiment, monsieur,
un bon ouvrier, un fort bon tailleur.

BERTRAND, _bas  Parolles_.--Est-elle alle trouver le roi?

PAROLLES.--Elle y est alle.

BERTRAND.--Partira-t-elle ce soir?

PAROLLES.--Comme vous le lui avez ordonn.

BERTRAND.--J'ai crit mes lettres, enferm mon trsor dans ma cassette,
donn mes ordres pour nos chevaux; et ce soir,  l'heure o je devrais
prendre possession de la marie, je finirai avant d'avoir commenc.

LAFEU.--Un honnte voyageur est quelque chose  la fin d'un dner; mais
un homme qui dbite trois mensonges et se sert d'une vrit connue de
tout le monde pour faire passer un millier de balivernes mrite d'tre
cout une fois et fustig trois. (_A Parolles._) Dieu vous assiste,
capitaine!

BERTRAND, _ Parolles_.--Y aurait-il quelque msintelligence entre ce
noble seigneur et vous, monsieur?

PAROLLES.--Je ne sais pas comment j'ai mrit de tomber dans la disgrce
de mon noble seigneur.

LAFEU.--Vous avez trouv moyen d'y tomber et de vous y enfoncer tout
entier, en bottes et perons, comme celui qui saute dans la crme[26],
et vous en ressortirez promptement plutt que de souffrir qu'on vous
demande raison de ce que vous restez dedans.

[Note 26: Allusion  une pasquinade des baladins qui sautaient, dans les
ftes de Londres, tout botts dans un plat de crme.]

BERTRAND.--Il se pourrait que vous vous fussiez mpris sur son compte,
seigneur.

LAFEU.--Et je m'y mprendrai toujours, quand mme je le surprendrais en
prires.--Adieu, seigneur, et croyez ce que je vous dis, qu'il n'y a
point d'amande dans cette noix lgre: toute l'me de cet homme est dans
ses habits; ne vous fiez  lui dans aucune affaire de consquence; j'ai
apprivois de ces gens-l, et je connais leur naturel. (_A Parolles._)
Adieu, monsieur; j'ai mieux parl de vous que vous n'avez mrit et que
vous ne mriterez de moi; mais il faut rendre le bien pour le mal.

(Il sort.)

PAROLLES.--Un frivole vieillard, je jure!

BERTRAND.--Je le crois.

PAROLLES.--Eh mais! ne le connaissez-vous pas?

BERTRAND.--Oui, je le connais bien, et l'opinion commune lui donne du
mrite.--Voici venir mon entrave.

(Entre Hlne.)

HLNE.--J'ai, monsieur, suivant l'ordre que vous m'en avez donn, parl
au roi, et j'ai obtenu son agrment pour partir sur-le-champ. Seulement,
il dsire vous parler en particulier.

BERTRAND.--J'obirai  sa volont.--Il ne faut pas, Hlne, vous tonner
de mon procd, qui ne parat pas s'accorder avec les circonstances et
qui ne remplit pas l'office qu'elles exigent de moi. Je n'tais pas
prpar  cet vnement, voil pourquoi je me trouve si fort en
dsordre; cela m'engage  vous prier de vous mettre en route
sur-le-champ pour vous rendre chez moi, et de chercher  deviner plutt
que de me demander le motif de cette prire; car mes raisons sont
meilleures qu'elles ne paraissent, et mes affaires sont d'une ncessit
plus pressante qu'il ne le semble  premire vue,  vous qui ne les
connaissez pas.--Cette lettre est pour ma mre. (_Il lui remet une
lettre._) Il se passera deux jours avant que je vous revoie. Adieu; je
vous abandonne  votre sagesse.

HLNE.--Monsieur, je ne puis vous rpondre autre chose, sinon que je
suis votre trs-obissante servante.

BERTRAND.--Allons, allons, ne parlons plus de cela.

HLNE.--Et que je chercherai toujours, par tous mes efforts,  rparer
ce que mon toile vulgaire a laiss en moi de dfectueux pour tre de
niveau avec ma grande fortune.

BERTRAND.--Laissons cela; je suis extrmement press. Adieu;
allez-vous-en chez moi.

HLNE.--Je vous prie, monsieur, permettez...

BERTRAND.--Eh bien! que voulez-vous dire?

HLNE.--Je ne suis pas digne du trsor que je possde, et je n'ose pas
dire qu'il soit  moi, et cependant il est  moi; mais, comme un voleur
timide, je voudrais bien drober ce que la loi m'accorde de droit.

BERTRAND.--Que voulez-vous avoir?

HLNE.--Quelque chose,--et  peine autant;--rien dans le fond.--Je ne
voudrais pas vous dire ce que je voudrais, seigneur.--Mais pourtant,
si.--Les trangers et les ennemis se sparent et ne s'embrassent pas.

BERTRAND.--Je vous en prie, ne perdez pas de temps; mais vite  cheval.

HLNE.--Je n'enfreindrai pas vos ordres, mon bon seigneur.

BERTRAND, _ Parolles, d'un air fort empress_.--O sont mes autres
gens, monsieur? (_A Hlne._) Adieu. (_Hlne sort._) Va chez moi, o je
ne rentrerai de ma vie tant que je pourrai manier mon pe ou entendre
le son du tambour.--Allons, partons, et songeons  notre fuite.

PAROLLES.--Bravo! coragio!

(Ils sortent.)

FIN DU DEUXIME ACTE.




ACTE TROISIME



SCNE I


A Florence.--Appartement dans le palais du duc.

_Entrent_ LE DUC DE FLORENCE, DEUX SEIGNEURS FRANAIS; Gardes.
_Fanfares._

LE DUC.--Ainsi, vous voil instruits de point en point des raisons
fondamentales de cette guerre, dont les grands intrts ont dj fait
verser bien du sang, en restant toujours altrs d'en rpandre.

PREMIER SEIGNEUR.--La querelle parat sacre de la part de Votre
Altesse; mais de la part des ennemis, elle semble inique et odieuse.

LE DUC.--C'est pourquoi je m'tonne fort que notre cousin le roi de
France puisse, dans une cause aussi juste, fermer son coeur  nos
prires suppliantes.

SECOND SEIGNEUR.--Mon bon seigneur, je ne puis vous clairer sur les
motifs de notre gouvernement, ni en parler que comme un homme ordinaire
qui n'est pas dans les affaires, et qui s'imagine l'auguste machine du
conseil d'aprs ses imparfaites notions: aussi je n'ose pas vous dire ce
que j'en pense, d'autant moins que je me suis vu tromp dans mes
incertaines conjectures toutes les fois que j'ai tent d'en faire.

LE DUC.--Qu'il fasse suivant son bon plaisir.

SECOND SEIGNEUR.--Mais je suis sr du moins que notre jeunesse,
rassasie de son repos, va accourir ici tous les jours pour se gurir.

LE DUC.--Ils seront bien reus, et tous les honneurs que nous pouvons
rpandre iront s'attacher sur eux. Vous connaissez vos postes. Quand les
premiers de l'arme tombent, c'est pour votre avantage.--Demain au champ
de bataille!

(Ils sortent.)



SCNE II


En Roussillon.--Appartement dans le palais de la comtesse.

LA COMTESSE, LE BOUFFON.

LA COMTESSE.--Tout est arriv comme je le dsirais, except qu'il ne
revient point avec elle.

LE BOUFFON.--Sur ma foi, je pense que mon jeune seigneur est un homme
fort mlancolique.

LA COMTESSE.--Et sur quel fondement, je te prie?

LE BOUFFON.--Eh! c'est qu'il regardait ses bottes, et puis chantait;
qu'il rajustait sa fraise, et puis chantait; qu'il faisait des
questions, puis chantait; qu'il se curait les dents, et chantait encore.
J'ai connu un homme avec ce tic de mlancolie, qui a vendu un bon manoir
pour une chanson.

LA COMTESSE.--Voyons ce qu'il crit et quand il se propose de revenir.

LE BOUFFON.--Je n'ai plus de got pour Isabeau depuis que je suis all 
la cour. Nos vieilles morues et nos Isabeau de campagne ne ressemblent
en rien  vos vieilles morues et  vos Isabeau de cour. La cervelle de
mon Cupidon est fle, et je commence  aimer comme un vieillard aime
l'argent,--sans apptit.

LA COMTESSE, _ouvrant la lettre_.--Qu'avons-nous ici?

LE BOUFFON.--Prcisment ce que vous avez l.

(Il sort.)

LA COMTESSE _lit la lettre.--Je vous envoie une belle-fille: elle a
guri le roi et m'a perdu. Je l'ai pouse; mais je n'ai pas couch avec
elle, et j'ai jur que ce refus serait ternel. On ne manquera pas de
vous informer que je me suis enfui. Apprenez-le donc de moi, avant de le
savoir par le bruit public. Si le monde est assez vaste, je mettrai
toujours une bonne distance entre elle et moi. Agrez mon respect._

_Votre fils infortun,_ BERTRAND.

--Ce n'est pas bien, jeune homme tmraire et indisciplin, de fuir
ainsi les faveurs d'un si bon roi, d'attirer son indignation sur ta tte
en mprisant une jeune fille trop vertueuse pour tre ddaigne, mme de
l'empereur.

(Le bouffon entre.)

LE BOUFFON.--Oh! madame, il y a l-bas de tristes nouvelles entre deux
officiers et ma jeune matresse.

LA COMTESSE.--De quoi s'agit-il?

LE BOUFFON.--Et cependant il y a aussi quelque chose de consolant dans
les nouvelles; oui, de consolant: votre fils ne sera pas tu aussitt
que je le pensais.

LA COMTESSE.--Et pourquoi serait-il tu?

LE BOUFFON.--C'est ce que je dis, madame, s'il s'est sauv, comme je
l'entends dire. Le danger tait de rester auprs de sa femme: c'est la
perte des hommes, quoique ce soit le moyen d'avoir des enfants. Les
voici qui viennent; ils vous en diront davantage. Pour moi, je sais
seulement que votre fils s'est sauv.

(Hlne entre accompagne de deux gentilshommes.)

PREMIER GENTILHOMME.--Dieu vous garde! chre comtesse.

HLNE.--Madame, mon seigneur est parti, parti pour toujours.

SECOND GENTILHOMME.--Ne dites pas cela.

LA COMTESSE.--Armez-vous de patience.--Eh! je vous prie, messieurs,
parlez. J'ai senti tant de secousses de joie et de douleur, que le
premier aspect et le choc imprvu de l'une ou de l'autre ne peuvent plus
me faire prouver l'motion d'une femme.--O est mon fils, je vous prie?

SECOND GENTILHOMME.--Madame, il est all servir le duc de Florence. Nous
l'avons rencontr l, car nous en venons, et aprs avoir remis quelques
dpches dont nous sommes chargs pour la cour, nous y retournons.

HLNE.--Jetez les yeux sur cette lettre, madame. Voici mon
cong.--_(Lisant.) Quand tu auras obtenu l'anneau que je porte  mon
doigt, et qui ne le quittera jamais, et que tu me montreras un enfant n
de toi, dont j'aurai t le pre, alors appelle-moi ton mari. Mais cet_
alors, _je le nomme_ jamais.--C'est une terrible sentence!

LA COMTESSE.--Avez vous apport cette lettre, messieurs?

SECOND GENTILHOMME.--Oui, madame; et d'aprs ce qu'elle contient, nous
regrettons nos peines.

LA COMTESSE.--Je t'en conjure, ma chre, prends courage. Si tu gardes
pour toi seule toutes ces douleurs, tu m'en drobes la moiti. Il tait
mon fils; mais j'efface son nom de mon coeur, et tu seras mon unique
enfant.--Il est donc all du ct de Florence?

SECOND GENTILHOMME.--Oui, madame.

LA COMTESSE.--Et pour tre soldat?

PREMIER GENTILHOMME.--Telles sont, en effet, ses nobles intentions, et
je suis persuad que le duc lui rendra tous les honneurs convenables.

LA COMTESSE.--Y retournez-vous?

PREMIER GENTILHOMME.--Oui, madame, et avec la plus grande diligence.

HLNE, _lisant_.--_Jusqu' ce que je n'y aie plus de femme, la France
ne me sera rien._

--C'est amer!

LA COMTESSE.--Y a-t-il cela l-dedans?

HLNE.--Oui, madame.

PREMIER GENTILHOMME.--Ce n'est peut-tre qu'un cart de sa main auquel
son coeur n'a pas consenti.

LA COMTESSE.--_La France ne lui sera rien tant qu'il y aura une femme?_
Il n'y a qu'elle seule qui soit trop bonne pour lui, et elle mritait un
prince que vingt jeunes tourdis comme lui suivissent avec respect pour
l'appeler  toute heure leur matresse.--Qui avait-il avec lui?

PREMIER GENTILHOMME.--Un seul domestique et un gentilhomme que j'ai
connu jadis.

LA COMTESSE.--Parolles, n'est-ce pas?

PREMIER GENTILHOMME.--Oui, madame, c'est lui-mme.

LA COMTESSE.--C'est une me corrompue et pleine de sclratesse. Mon
fils, sduit par ses conseils, pervertit un coeur bien n.

PREMIER GENTILHOMME.--En effet, madame, cet homme a bien de la
sclratesse, trop, et cela l'oblige  en user.

LA COMTESSE.--Soyez les bienvenus, messieurs. Je vous prie, quand vous
reverrez mon fils, de lui dire que son pe ne peut jamais acqurir
autant d'honneur qu'il en a perdu. Je vais lui en crire davantage, et
je vous prierai de lui remettre ma lettre.

SECOND GENTILHOMME.--Nous sommes prts  vous servir, madame, en ceci et
dans toutes vos affaires les plus importantes.

LA COMTESSE.--A condition que nous ferons change de politesses.
Voulez-vous m'accompagner?

(La comtesse et les gentilshommes sortent.)

HLNE.--_Jusqu' ce que je n'y aie plus de femme, la France ne me sera
rien!_--La France ne lui sera rien tant qu'il aura une femme en France.
Tu n'en auras plus, Roussillon; tu n'en auras plus en France. Reprends-y
donc tout le reste. Pauvre comte! est-ce moi qui te chasses de ton pays
et qui expose tes membres dlicats aux chances de la guerre, qui
n'pargne personne? Est-ce moi qui t'exile d'une cour charmante, o tu
tais le point de mire des plus beaux yeux, pour t'exposer aux coups des
mousquets fumants? O vous, messagers de plomb, qui volez rapidement sur
des ailes de feu, dtournez-vous et manquez votre but! Percez l'air
invulnrable qui siffle quand on le perce, et ne touchez pas mon
seigneur. Quiconque tire sur lui, c'est moi qui le dirige; quiconque
avance le fer lev contre son sein intrpide, c'est moi, malheureuse,
qui l'y excite. Et quoique ce ne soit pas moi qui le tue, je suis
cependant la cause de sa mort. Il aurait mieux valu pour moi que je
rencontrasse le lion froce quand il rugit, press par la faim. Il
aurait mieux valu que toutes les calamits qui assigent la nature
fussent tombes sur ma tte. Non, reviens dans ta patrie, Roussillon;
quitte ces lieux, o l'honneur ne recueille du danger que des cicatrices
et o souvent il perd tout. Je vais m'en aller. C'est parce que je suis
ici que tu t'loignes. Y resterais-je pour t'empcher d'y revenir? Non,
non; quand on respirerait chez toi l'air du paradis, et qu'on y serait
servi par des anges, je m'en irais. Puisse la renomme, touche de
piti, t'annoncer ma fuite pour te consoler! O nuit! viens; et toi,
jour, hte-toi de finir; car, pendant l'obscurit, je veux me drober de
ces lieux comme un pauvre voleur.

(Elle sort.)



SCNE III


La scne est  Florence, devant le palais du duc.

Fanfares. LE DUC DE FLORENCE, BERTRAND, Seigneurs, _officiers et
soldats_.

LE DUC.--Tu seras commandant de notre cavalerie; fort de nos esprances,
nous t'accordons notre amiti et plaons notre confiance dans les
promesses de ta fortune.

BERTRAND.--Seigneur, c'est un fardeau trop pesant pour mes forces;
cependant je m'efforcerai de le soutenir, pour l'amour de Votre Altesse,
jusqu' la dernire extrmit.

LE DUC.--Pars donc, et que la fortune joue avec ton cimier comme une
matresse propice!

BERTRAND.--Ce jour mme,  puissant Mars! j'entre dans tes rangs.
Rends-moi seulement gal  mes voeux, et je me montrerai amoureux de ton
tambour et l'ennemi de l'amour!



SCNE IV


Roussillon.--Appartement du palais de la comtesse.

LA COMTESSE, L'INTENDANT.

LA COMTESSE.--Hlas! et pourquoi avez-vous accept d'elle cette lettre?
Ne deviez-vous pas vous douter qu'elle allait faire ce qu'elle a fait,
ds qu'elle m'envoyait une lettre? Relisez-la-moi encore.

L'INTENDANT _lit._--_Je vais en plerinage  Saint-Jacques. Un amour
ambitieux m'a rendue criminelle. Pour expier mes fautes par un saint
voeu, je veux marcher pieds nus sur la terre glace. crivez, crivez,
afin que mon trs-cher matre, votre fils, puisse se retirer de la
sanglante carrire des combats. Bnissez son retour, et qu'il jouisse
des douceurs de la paix, tandis que moi je bnirai de loin son nom par
les plus ardentes prires. Dites-lui de me pardonner toutes les peines
que je lui ai causes. C'est moi, sa fatale Junon, qui l'ai loign de
ses amis de la cour pour l'envoyer vivre dans les camps ennemis, o le
danger et la mort marchent sur les pas des braves. Il est trop bon et
trop beau pour moi et pour la mort, que je vais chercher moi-mme pour
le laisser libre!_

LA COMTESSE.--Ah! quels traits aigus percent dans ses plus douces
paroles! Rinaldo, vous n'avez jamais tant manqu de rflexion qu'en la
laissant partir ainsi. Si je lui avais parl, je l'aurais bien dtourne
de ses projets, sur lesquels elle m'a prvenue.

L'INTENDANT.--Pardonnez, madame; si je vous eusse donn la lettre hier
au soir, on aurait pu rejoindre Hlne et cependant elle crit que toute
poursuite serait vaine.

LA COMTESSE.--Quel ange s'intressera  cet indigne poux? Il ne peut
prosprer,  moins que les prires de celle que le ciel se plat 
entendre et  exaucer ne le sauvent des vengeances de la justice
suprme. cris, cris, Rinaldo,  cet poux si indigne de son pouse.
Que chaque mot soit plein de son mrite, qu'il pse, lui, trop
lgrement. Fais-lui sentir vivement mon extrme douleur, quoiqu'il y
soit peu sensible. Dpche vers lui le courrier le plus prompt.
Peut-tre, quand il apprendra qu'elle s'en est alle voudra-t-il
revenir; et j'espre qu'aussitt qu'elle apprendra son retour, elle
htera aussi le sien dans ces lieux, conduite par le plus pur amour. Je
ne puis dmler lequel des deux m'est le plus cher. Cherche le messager.
J'ai un poids sur le coeur, et ma vieillesse est faible. Ma tristesse
voudrait des larmes, et ma douleur me force de parler.

(Ils sortent.)



SCNE V


Hors des murs de Florence.

UNE VEUVE DE FLORENCE, DIANE, VIOLENTA, MARIANA _et plusieurs citoyens.
On entend au loin une musique guerrire._

LA VEUVE.--Allons, venez, car s'ils s'approchent de la ville; nous
perdrons tout le coup d'oeil.

DIANE.--On dit que le comte franais nous a rendu les plus honorables
services.

LA VEUVE.--On rapporte qu'il a pris leur plus grand capitaine, et que de
sa propre main il a tu le frre du duc. Nous avons perdu nos peines;
ils ont pris un chemin oppos. coutez, vous pouvez en juger par leurs
trompettes.

MARIANA.--Allons, retournons-nous-en, et contentons-nous du rcit qu'on
nous en fera. Et vous, Diane, gardez-vous bien de ce comte franais:
l'honneur d'une fille est sa gloire, et il n'y a point d'hritage aussi
riche que l'honntet.

LA VEUVE.--J'ai racont  ma voisine combien vous aviez t sollicite
par un gentilhomme de sa compagnie.

MARIANA.--Je connais ce coquin; qu'il aille se pendre! Un certain
Parolles, un infme agent que le jeune comte emploie dans ses intrigues.
Dfie-toi d'eux, Diane; leurs promesses, leurs sductions, leurs
serments, leurs prsents, et tous ces engins de la dbauche, ne sont
point ce qu'on veut les faire croire. Plus d'une jeune fille a t
sduite par l, et le malheur veut que l'exemple de tant de naufrages de
la vertu ne saurait persuader celles qui viennent aprs, jusqu' ce
qu'elles soient prises au pige qui les menaait. J'espre que je n'ai
pas besoin de vous avertir davantage, car je suis persuade que votre
vertu vous conservera o vous tes, quand mme il n'y aurait d'autre
danger  craindre que la perte de la modestie.

DIANE.--Vous n'avez rien  craindre pour moi.

LA VEUVE.--Je l'espre. (_Hlne, en costume de plerine._)--Regarde,
voici une plerine. Je suis sre qu'elle vient loger dans ma maison. Ils
ont coutume de s'envoyer ici les uns les autres. Je veux la
questionner.--Dieu vous garde, belle plerine! O allez-vous?

HLNE.--A Saint-Jacques-le-Grand. Enseignez-moi, je vous prie, o
logent les plerins[27]?

[Note 27: _Palmer_, nom driv de la branche de palmier que portaient
les plerins de profession.]

LA VEUVE.--A l'image Saint-Franois, ici prs du port.

HLNE.--Est-ce l le chemin?

(On entend au loin une musique guerrire.)

LA VEUVE.--Oui, prcisment. Entendez-vous? Ils viennent de ce ct. Si
vous voulez attendre, sainte plerine, que les troupes soient passes,
je vous conduirai  l'endroit o vous logerez, d'autant mieux que je
crois connatre votre htesse aussi bien que moi-mme.

HLNE.--Est-ce vous?

LA VEUVE.--Sous votre bon plaisir, plerine.

HLNE.--Je vous remercie, et j'attendrai ici votre loisir.

LA VEUVE.--Vous arrivez, je crois, de France?

HLNE.--J'en arrive.

LA VEUVE.--Vous allez voir ici un de vos compatriotes qui a fait de
grands exploits.

HLNE.--Quel est son nom, je vous prie?

LA VEUVE.--Le comte de Roussillon. Le connaissez-vous?

HLNE.--Seulement par ou-dire. Je sais qu'il a une grande rputation;
mais je ne connais pas sa figure.

LA VEUVE.--Quel qu'il soit, il passe ici pour un brave guerrier. Il
s'est vad de France,  ce qu'on dit, parce que le roi l'a mari contre
son inclination. Croyez-vous que cela soit vrai?

HLNE.--Oui, srement; c'est la pure vrit; je connais sa femme.

DIANE.--Il y a ici un gentilhomme au service du comte qui dit bien du
mal d'elle.

HLNE.--Comment s'appelle-t-il?

DIANE.--M. Parolles.

HLNE.--Oh! je crois comme lui qu'en fait de louange ou auprs du
mrite du comte lui-mme, son nom ne vaut pas la peine d'tre cit. Tout
son mrite est une vertu modeste, contre laquelle je n'ai entendu faire
aucun reproche.

DIANE.--Ah! la pauvre dame! C'est un rude esclavage que d'tre la femme
d'un poux qui nous dteste.

LA VEUVE.--Oui, c'est vrai, pauvre crature! En quelque lieu qu'elle
soit, elle a un cruel poids sur le coeur. Si cette jeune fille voulait,
il ne tiendrait qu' elle de lui jouer un mauvais tour.

HLNE.--Que voulez-vous dire? Serait-ce que le comte, amoureux d'elle,
la sollicite  une action illgitime?...

LA VEUVE.--Oui, c'est ce qu'il fait: il emploie tous les agents qui
peuvent corrompre dans un pareil but le tendre coeur d'une jeune fille;
mais elle est bien arme, et elle oppose  ses attaques la rsistance la
plus vertueuse.

(Bertrand, Parolles passent, suivis d'officiers et de soldats
florentins, avec des drapeaux et des tambours.)

MARIANA.--Que les dieux la prservent de ce malheur!

LA VEUVE.--Les voil; ils viennent. Celui-ci est Antonio, le fis an du
duc: celui-l est Escalus.

HLNE.--Quel est donc le Franais?

DIANE.--L, celui qui porte ces plumes. C'est un trs-bel homme. Je
voudrais bien qu'il aimt sa femme. S'il tait plus honnte, il serait
bien plus aimable. N'est-ce pas un beau jeune homme?

HLNE.--Il me plat beaucoup.

DIANE.--C'est bien dommage qu'il ne soit pas honnte. Voil l-bas le
vaurien qui l'entrane  la dbauche. Si j'tais la femme du comte,
j'empoisonnerais ce vil sclrat.

HLNE.--Lequel est-ce?

DIANE.--Eh! ce fat avec ses charpes. Pourquoi donc a-t-il l'air si
triste?

HLNE.--Il a peut-tre t bless au combat.

PAROLLES.--Perdre notre tambour!

MARIANA.--Il est  coup sr bien contrari de quelque chose. Voyez, il
nous a aperues.

LA VEUVE.--Au diable! allez vous pendre!

MARIANA.--Et pour la politesse, je lui souhaite le carcan autour du cou.

(Sortent Bertrand, Parolles, les officiers; etc.)

LA VEUVE.--Les troupes sont passes. Venez, plerine, je vous conduirai
 l'endroit o vous logerez. Nous avons dj  la maison quatre ou cinq
pnitents qui ont fait voeu d'aller  Saint-Jacques.

HLNE.--Je vous remercie humblement. Je dsirerais beaucoup que vous,
madame, et votre aimable fille, vous voulussiez bien souper avec moi ce
soir. Je me chargerai des frais et des remerciements; et pour vous
tmoigner davantage ma reconnaissance, je donnerai  cette jeune
personne quelques conseils dignes d'attention.

TOUTES DEUX ENSEMBLE.--Nous acceptons vos offres bien volontiers. (Elles
sortent.)



SCNE VI


Le camp devant Florence.

_Entrent_ BERTRAND ET DEUX SEIGNEURS FRANAIS.

PREMIER SEIGNEUR.--Je vous en conjure, mon cher comte, mettez-le  cette
preuve: laissez-lui faire sa volont.

SECOND SEIGNEUR.--Si Votre Seigneurie ne reconnat pas qu'il est un
lche, ne m'honorez plus de votre estime.

PREMIER SEIGNEUR.--Sur mon honneur, seigneur, c'est une bulle de savon.

BERTRAND.--Pensez-vous donc que je me trompe  ce point sur son compte?

PREMIER SEIGNEUR.--Croyez ce que je vous dis, seigneur, d'aprs ma
propre connaissance, et sans aucune malice, et avec la mme vrit que
si je vous parlais de mon parent. C'est un insigne poltron, un dtermin
et ternel menteur, qui manque autant de fois  sa parole qu'il y a
d'heures dans le jour: en un mot, n'ayant pas une seule bonne qualit
pour mriter les bonts de Votre Seigneurie.

SECOND SEIGNEUR.--Il serait bon que vous le connussiez, de peur que,
vous reposant trop sur une valeur qu'il n'a point, il ne puisse, dans
une affaire importante et de confiance, vous manquer au milieu du
danger.

BERTRAND.--Je voudrais bien connatre quelque moyen de l'prouver.

SECOND SEIGNEUR.--Il n'y en a pas de meilleur que de le laisser aller
chercher son tambour. Vous entendez avec quelle confiance il se vante
d'en venir  bout.

PREMIER SEIGNEUR.--Et moi, avec une troupe de Florentins, je veux le
surprendre tout  coup. J'aurai des gens qu'il ne distinguera point des
troupes ennemies. Nous le lierons, nous lui banderons les yeux, de sorte
qu'il s'imaginera qu'on le conduit dans le camp ennemi, lorsque nous
l'amnerons dans notre tente. Que Votre Seigneurie soit seulement
prsente  son interrogatoire; si, dans l'espoir de sauver sa vie, et
par le sentiment de la plus lche peur, il ne s'offre pas  vous trahir
et  rvler tout ce qu'il peut savoir contre vous, et s'il ne l'affirme
pas avec serment au pril ternel de son me, n'ayez jamais, seigneur,
la moindre confiance en mon jugement.

SECOND SEIGNEUR.--Oh! seulement pour le plaisir de rire, laissez-le
aller chercher son tambour. Il se vante d'avoir imagin pour cela un
stratagme. Lorsque Votre Seigneurie aura vu le fond de son coeur, et 
quel vil mtal se rduira ce lingot d'or prtendu, si vous ne lui
infligez pas le traitement de Jean Tambour[28], votre inclination pour
lui est inattaquable.--Le voici.

[Note 28: Un vieil intermde imprim en 1601, portait le nom du
traitement fait  Jean Tambour, _Jack Drum_, et cette hospitalit
consistait  ce qu'il parat en coups et en injures.]

(Parolles entre.)

PREMIER SEIGNEUR.--Oh! pour nous donner le plaisir de rire, ne
l'empchez pas d'accomplir son dessein. Laissez-le chercher son tambour
comme il voudra.

BERTRAND, _ Parolles_.--Eh bien! comment vous trouvez-vous, monsieur?
Le tambour vous tient donc bien fort au coeur?

SECOND SEIGNEUR.--Et que diable! qu'il le laisse aller. Ce n'est qu'un
tambour.

PAROLLES.--Qu'un tambour! N'est-ce qu'un tambour? un tambour ainsi
perdu! Le beau commandement! charger les ailes de notre arme avec notre
propre cavalerie, et enfoncer nos propres bataillons!

SECOND SEIGNEUR.--On ne doit point blmer le gnral qui a command:
c'est un de ces malheurs de la guerre que Csar lui-mme n'aurait pu
prvenir, s'il et t l pour nous commander.

BERTRAND.--Nous n'avons cependant pas tant  nous plaindre de notre
succs. Il est vrai qu'il y a quelque dshonneur  avoir perdu ce
tambour; mais enfin, il n'y a plus de moyen de le ravoir.

PAROLLES.--On aurait pu le ravoir.

BERTRAND.--On l'aurait pu, mais on ne le peut pas  prsent.

PAROLLES.--On pourrait encore le ravoir. Si le mrite d'un service
n'tait pas si rarement attribu  celui qui l'a rendu, je l'aurais, ce
tambour, lui ou un autre, ou bien _hic jacet_.

BERTRAND.--Mais si vous en avez envie, monsieur; si vous croyez avoir
quelque bonne ruse qui puisse ramener dans son quartier naturel cet
instrument d'honneur, eh bien! soyez assez gnreux pour l'entreprendre.
Allez en avant! je rcompenserai cette tentative comme un exploit
glorieux. Si vous russissez, le duc en parlera, et vous payera ce
service tout ce qu'il pourra valoir, et d'une manire convenable  sa
grandeur.

PAROLLES.--Par le bras d'un guerrier, je l'entreprendrai.

BERTRAND.--Mais il faut  prsent vous endormir l-dessus.

PAROLLES.--Je veux m'en occuper ds ce soir; je vais crire mes
dilemmes, m'encourager dans ma certitude, faire mes apprts homicides;
et sur le minuit, attendez-vous  entendre parler de moi.

BERTRAND.--Puis-je hardiment annoncer  Son Altesse que vous tes parti
pour vous en occuper?

PAROLLES.--Je ne sais pas encore quel sera le succs, seigneur: mais
pour le tenter, je vous le jure.

BERTRAND.--Je sais que tu es brave; et je rpondrais de la possibilit
de ta valeur guerrire. Adieu.

PAROLLES.--Je n'aime pas trop de paroles.

(Il sort.)

PREMIER SEIGNEUR.--Non, pas plus que le poisson n'aime l'eau. Cet homme
n'est-il pas bien singulier, seigneur, de paratre entreprendre avec
tant de confiance une chose qu'il sait bien qu'on ne peut faire? Il se
damne  jurer qu'il le fera, et il aimerait mieux tre damn que de le
faire.

SECOND SEIGNEUR.--Vous ne le connaissez pas encore, seigneur, comme nous
le connaissons. Il est bien vrai qu'il a le talent de s'insinuer dans
les bonnes grces de quelqu'un, et que pendant une semaine il saura
chapper  bien des occasions de se dcouvrir; mais quand vous l'aurez
une fois connu, ce sera pour toujours.

BERTRAND.--Quoi! vous pensez qu'il ne fera rien de tout ce qu'il s'est
engag si srieusement  entreprendre?

SECOND SEIGNEUR.--Rien au monde; mais il s'en reviendra avec une
invention de sa tte, et il vous y flanquera deux ou trois mensonges
plausibles. Mais nous avons dj fatigu le cerf, et vous le verrez
tomber cette nuit. En vrit, seigneur, il ne mrite pas vos bonts.

PREMIER SEIGNEUR.--Nous vous amuserons un peu avec le renard, avant que
de lui retourner la peau sur les oreilles. Il a dj t enfum par le
vieux seigneur Lafeu. Quand on lui aura t son dguisement, vous me
direz alors quel lche coquin vous le trouverez, et cela pas plus tard
que cette nuit.

SECOND SEIGNEUR.--Il faut que j'aille tendre mes piges: il y sera pris.

BERTRAND.--Et votre frre va venir avec moi.

SECOND SEIGNEUR.--Si vous le trouvez bon, seigneur, je vais vous
quitter.

(Il sort.)

BERTRAND.--Je veux maintenant vous conduire dans la maison, et vous
montrer la jeune fille dont je vous ai dj parl.

PREMIER SEIGNEUR.--Mais vous me disiez qu'elle tait honnte.

BERTRAND.--C'est l son dfaut; je ne lui ai encore parl qu'une fois,
et je l'ai trouve extraordinairement froide: je lui ai envoy, par ce
mme fat que nous avons sous le vent, des prsents et des lettres
qu'elle a renvoys; et voil tout ce que j'ai fait jusqu'ici. C'est une
belle crature. Voulez-vous la venir voir?

PREMIER SEIGNEUR.--De tout mon coeur, seigneur.

(Ils sortent.)



SCNE VII


Florence,--Une chambre dans la maison de la veuve.

_Entrent_ HLNE, LA VEUVE.

HLNE.--Si vous doutez encore que je sois sa femme, je ne sais plus
comment vous donner d'autres preuves,  moins de dtruire les fondements
de mon entreprise.

LA VEUVE.--Quoique j'aie perdu ma fortune, je suis bien ne, et je ne
connais rien  ces sortes d'affaires, et je ne voudrais pas aujourd'hui
ternir ma rputation par une action honteuse.

HLNE.--Je ne voudrais pas non plus vous y exposer. Croyez d'abord que
le comte est mon poux, et que tout ce que je vous ai confi sous la foi
du secret est vrai de point en point. D'aprs cela, vous voyez que vous
ne pouvez faire un crime en me prtant le bon secours que je vous
demande.

LA VEUVE.--Il faut bien vous croire, car vous m'avez donn des preuves
convaincantes que vous jouissez d'une grande fortune.

HLNE.--Prenez cette bourse d'or, et laissez-moi acheter  ce prix les
secours de votre amiti, que je rcompenserai encore quand je l'aurai
prouve. Le comte courtise votre fille; il fait le sige libertin de sa
beaut, rsolu de s'en rendre matre. Qu'elle consente maintenant  se
laisser diriger par nous sur la manire dont elle doit se conduire. Son
sang bouillonne, et il ne lui refusera rien de ce qu'elle lui demandera.
Le comte porte un anneau qui a pass dans sa maison de pre en fils,
depuis quatre ou cinq gnrations: cet anneau est d'un grand prix  ses
yeux; mais dans son ardeur insense pour obtenir ce qu'il veut, le
sacrifice ne lui paratra pas trop grand, bien qu'il puisse s'en
repentir ensuite.

LA VEUVE.--Je vois  prsent le but que vous vous proposez.

HLNE.--Vous voyez donc combien il est lgitime. Je dsire seulement
que votre fille lui demande cet anneau, avant de faire semblant de se
rendre  ses instances; qu'elle lui assigne un rendez-vous; enfin
qu'elle me laisse  sa place employer le temps pendant qu'elle sera
chastement absente: et aprs j'ajouterai pour sa dot trois mille
couronnes d'or  ce qui s'est dj pass entre nous.

LA VEUVE.--J'y consens. Instruisez maintenant ma fille de la manire
dont elle doit se conduire pour que l'heure et le lieu, tout s'accorde
dans cette innocente supercherie. Toutes les nuits il vient avec des
instruments de toute espce, et des chansons qu'il a composes pour son
peu de mrite; il ne nous sert de rien de l'carter de nos fentres; il
s'obstine  y rester, comme si sa vie en dpendait.

HLNE.--Eh bien! ds ce soir il faut tenter notre stratagme. S'il
russit, ce sera une mauvaise intention attache  une action lgitime
et une action vertueuse dans une action lgitime; ni l'un ni l'autre ne
pcheront: et cependant il y aura un pch de commis[29]. Mais allons
nous en occuper.

(Elles sortent.)

[Note 29: Un crime d'intention de la part de Bertrand.]

FIN DU TROISIME ACTE.




ACTE QUATRIME



SCNE I


Aux alentours du camp florentin.

_Un des_ SEIGNEURS FRANAIS _entre sur la scne, suivi de cinq ou six_
SOLDATS _qui se mettent en embuscade_.

LE CAPITAINE.--Il ne peut venir par d'autre chemin que par le coin de
cette haie. Lorsque vous fondrez sur lui, servez-vous des termes les
plus terribles que vous voudrez; quand vous ne vous entendriez pas
vous-mmes, peu importe; car il faut que nous fassions semblant de ne
pas le comprendre, except un de nous, que nous produirons comme
interprte.

UN SOLDAT.--Mon bon capitaine, laissez-moi tre l'interprte.

LE CAPITAINE.--N'es-tu pas connu de lui? Ne connat-il pas ta voix?

LE SOLDAT.--Non, monsieur, je vous le garantis.

LE CAPITAINE.--Mais quel jargon nous parleras-tu?

LE SOLDAT.--Celui que vous me parlerez.

LE CAPITAINE.--Il faut qu'il nous prenne pour quelque bande d'trangers
 la solde de l'ennemi. N'oublions pas qu'il a une teinture de tous les
langages des pays voisins: ainsi, il faut que chacun de nous parle un
jargon  sa fantaisie, sans savoir ce que nous nous dirons l'un 
l'autre. Tout ce que nous devons bien savoir, c'est le projet que nous
avons en tte. Croassement de corbeau, ou tout autre babil, sera bon de
reste.--Quant  vous, monsieur l'interprte, il faut que vous sachiez
bien dissimuler.--Mais, ventre  terre! le voici qui vient, pour passer
deux heures  dormir, et retourner ensuite dbiter et jurer les
mensonges qu'il forge.

(Entre Parolles.)

PAROLLES.--Dix heures! dans trois heures d'ici, il sera assez temps de
retourner au quartier. Qu'est-ce que je dirai que j'ai fait? Il faut que
ce soit quelque invention plausible pour se faire croire: on commence 
me dpister, et les disgrces ont dernirement frapp trop souvent  ma
porte. Je trouve que ma langue est trop tmraire: mais mon coeur a
toujours devant les yeux la crainte de Mars et de ses enfants, et il ne
soutient pas ce que hasarde ma langue.

LE CAPITAINE, _ part_.--Voil la premire vrit dont ta langue se soit
jamais rendue coupable.

PAROLLES.--Quel diable m'engageait  entreprendre la reprise de ce
tambour, en connaissant l'impossibilit, et sachant que je n'en avais
nulle envie?--Il faut que je me fasse moi-mme quelques blessures, et
que je dise que je les ai reues dans l'action; mais de lgres
blessures ne suffiraient pas pour persuader. Ils diront: Quoi! vous en
tes chapp  si bon march?--Et de grandes blessures, je n'ose pas me
les faire. Pourquoi? quelle preuve aura-t-on?--Ma langue, il faut que je
vous mette dans la bouche d'une marchande de beurre, et que j'en achte
une autre  la mule de Bajazet[30], si votre babil me jette dans les
dangers.

[Note 30: Quelques-uns lisent _mute_ pour traduire par muet du srail.]

LE CAPITAINE, _ part_.--Est-il possible qu'il sache ce qu'il est, et
qu'il soit ce qu'il est?

PAROLLES.--Je voudrais qu'il me sufft de mettre mon habit en lambeaux,
ou de briser mon pe espagnole.

LE CAPITAINE, _ part_.--Ce moyen ne peut pas aller.

PAROLLES.--Ou de griller ma barbe; et puis de dire que cela faisait
partie du stratagme.

LE CAPITAINE.--Cela ne vaut pas mieux.

PAROLLES.--Ou de noyer mes habits, et puis de dire que j'ai t
dpouill.

LE CAPITAINE.--Cela ne peut gure servir.

PAROLLES.--Quand je jurerais que j'ai saut par une fentre de la
citadelle...

LE CAPITAINE, _ part_.--De quelle hauteur?

PAROLLES, _continuant_.--Trente brasses.

LE CAPITAINE.--Trois gros serments auraient encore peine  persuader
cela.

PAROLLES.--Je voudrais avoir quelque tambour des ennemis, et alors je
jurerais que c'est le mme que j'ai repris.

LE CAPITAINE, _ part_.--Tu vas en entendre retentir un tout  l'heure.

(Un tambour bat.)

PAROLLES, _tonn_.--Un tambour des ennemis!

LE CAPITAINE _fondant sur lui avec sa troupe.--Thraca movousus, cargo,
cargo, cargo!_

TOUS ENSEMBLE.--_Cargo, cargo! villanda par corbo, cargo!_

PAROLLES.--Oh! ranon, ranon!--Ne me bandez pas les yeux.

(Ils le saisissent et lui bandent les yeux.)

L'INTERPRTE.--_Boskos thromuldo boskos._

PAROLLES.--Oui, je sais que vous tes du rgiment de Muskos, et je
perdrai la vie faute de savoir cette langue. S'il est parmi vous quelque
Allemand, quelque Danois, quelque Bas-Hollandais, Italien ou Franais,
qu'il me parle; je lui dcouvrirai des secrets qui perdront les
Florentins.

L'INTERPRTE.--_Boskos vauvado_... Je t'entends, et je puis parler ta
langue. _Kerely bonto_: songe  ta religion; car dix-sept poignards sont
points contre ton sein.

PAROLLES.--Oh!

L'INTERPRTE.--Oh! ta prire, ta prire!--_Mancha revania dulche._

LE CAPITAINE.--_Oschorbi dulchos volivorca._

L'INTERPRTE.--Le gnral veut bien t'pargner encore, et, les yeux
ainsi bands, il te fera conduire pour recueillir de toi tes secrets:
peut-tre pourras-tu apprendre quelque chose qui te sauvera la vie.

PAROLLES.--Oh! laissez-moi vivre et je vous dvoilerai tous les secrets
du camp, leurs forces, leurs desseins: oui, je vous dirai des choses qui
vous tonneront.

L'INTERPRTE.--Mais le feras-tu fidlement?

PAROLLES.--Si je ne le fais pas, que je sois damn!

L'INTERPRTE.--_Acordo linta._ Avance; on te permet de marcher.

(Il sort avec Parolles.)

LE CAPITAINE, _ l'un d'eux_.--Va dire au comte de Roussillon et  mon
frre que nous avons pris la bcasse, et que nous la tiendrons
enveloppe jusqu' ce que nous ayons de leurs nouvelles.

LE SOLDAT.--Capitaine, j'y vais.

LE CAPITAINE.--Il nous trahira tous, en nous parlant 
nous-mmes.--Dis-leur cela.

LE SOLDAT.--Je n'y manquerai pas, capitaine.

LE CAPITAINE.--Jusqu'alors je le tiendrai dans les tnbres, et bien
enferm.

(Ils sortent.)



SCNE II


Florence.--Appartement de la maison de la veuve.

_Entrent_ BERTRAND, DIANE.

BERTRAND.--On m'a dit que votre nom tait _Fontibel_.

DIANE.--Non, mon brave seigneur, c'est _Diane_.

BERTRAND.--Vous portez le nom d'une desse, et vous mritez mieux
encore: mais, me cleste, l'amour n'a-t-il aucune place dans votre
belle personne? Si la vive flamme de la jeunesse n'chauffe pas votre
coeur, vous n'tes pas une jeune fille, mais une statue. Quand vous
serez morte, vous serez ce que vous tes  prsent; car vous tes froide
et insensible, et  prsent vous devriez tre telle qu'tait votre mre
lorsque votre tre charmant fut engendr.

DIANE.--Elle ne cessa pas d'tre honnte alors.

BERTRAND.--Vous le seriez aussi.

DIANE.--Non; ma mre ne fit que remplir un devoir, le devoir, seigneur,
que vous devez  votre pouse.

BERTRAND.--Ne parlons pas de cela.--Je vous en prie, ne luttez pas
contre mes serments: j'ai t uni  elle par contrainte; mais vous, je
vous aime par la douce contrainte de l'amour, et je vous rendrai
toujours tous les services auxquels vous aurez droit.

DIANE.--Oui, vous tes  notre service jusqu' ce que nous vous ayons
servi; mais lorsqu'une fois vous avez nos roses, vous nous laissez
seulement les pines pour nous dchirer, et vous insultez  notre
strilit.

BERTRAND.--Combien ai-je fait de serments!...

DIANE.--Ce n'est pas le nombre des serments qui fait la vrit, mais un
voeu simple et sincre fait avec vrit. Nous n'attestons jamais ce qui
n'est pas sacr, mais nous jurons par le Trs-Haut. Dites-moi, je vous
prie, si je jurais par les attributs suprmes de Jupiter que je vous
aime tendrement, en croiriez-vous mes serments, quand je vous aimerais
mal? Jurer  quelqu'un qu'on l'aime est un serment sans foi et sans
solidit, lorsqu'on ne jure que pour lui faire un outrage. Ainsi vos
serments ne sont que des paroles et de frivoles protestations qui ne
portent aucun sceau, du moins suivant mon opinion.

BERTRAND.--Changez, changez d'opinion. Ne soyez pas si saintement
cruelle: l'amour est saint, et jamais ma sincrit ne connut l'artifice
dont vous accusez les hommes. Ne vous loignez plus, mais rendez-vous au
dsir de mon coeur, qui se ranimera alors. Dites que vous tes  moi, et
ce qu'est mon amour au commencement, il le sera toujours.

DIANE.--Je vois que les hommes, dans ces sortes de difficults,
fabriquent des cordes que nous laissons bientt aller
nous-mmes.--Donnez-moi cet anneau.

BERTRAND.--Je vous le prterai, ma chre; mais il n'est pas en mon
pouvoir de le donner sans retour.

DIANE.--Vous ne voulez pas me le donner, seigneur?

BERTRAND.--C'est un gage d'honneur qui appartient  notre maison, et qui
m'a t lgu par de nombreux anctres: ce serait une grande honte pour
moi dans le monde que de le perdre.

DIANE.--Mon honneur ressemble  votre anneau: ma chastet est le joyau
de notre maison, qui m'a t transmis par de nombreux anctres, et ce
serait une grande honte pour moi dans le monde que de le perdre: ainsi,
votre propre prudence amne l'honneur pour me servir de champion contre
vos vaines attaques.

BERTRAND.--Tenez, prenez mon anneau. Que ma maison, mon honneur, ma vie
mme soient  vous, et je vous serai soumis.

DIANE.--Quand il sera minuit, frappez  la fentre de ma chambre. Je
prendrai mes prcautions pour que ma mre n'entende rien.--Maintenant je
vous recommande, sous la foi sacre de la vrit, lorsque vous aurez
conquis mon lit encore vierge, de n'y rester qu'une heure et de ne pas
me parler. J'en ai les plus fortes raisons; vous les saurez ensuite,
lorsque cette bague vous sera rendue; et dans la nuit je mettrai  votre
doigt un autre anneau qui, dans la suite des temps, pourra attester 
l'avenir notre union passe. Adieu, jusqu'alors: n'y manquez pas. Vous
avez conquis en moi une pouse, quoique toutes mes esprances de ce ct
soient perdues.

BERTRAND.--J'ai conquis le ciel sur la terre en vous recherchant.

(Il sort.)

DIANE.--Puisses-tu vivre longtemps pour remercier le ciel et moi! tu
pourrais bien finir par l.--Ma mre m'avait instruite de la manire
dont il me ferait sa cour, comme si elle et t dans son coeur: elle
dit que tous les hommes font les mmes serments: il avait jur de
m'pouser quand sa femme serait morte, et moi je coucherai avec lui
quand je serai ensevelie. Puisque les Franais sont si trompeurs, se
marie qui voudra; je veux vivre et mourir vierge; et je ne crois pas que
ce soit un pch de tromper, sous ce dguisement, un homme qui voulait
me sduire.

(Elle sort.)



SCNE III


Le camp florentin.

_Entrent_ LES DEUX SEIGNEURS FRANAIS, _avec deux ou trois soldats_.

PREMIER OFFICIER.--Vous ne lui avez pas donn la lettre de sa mre?

SECOND OFFICIER.--Je la lui ai remise il y a une heure: il y a dedans
quelque chose qui a fait une vive impression sur son me, car en la
lisant il est presque devenu tout d'un coup un autre homme.

PREMIER OFFICIER.--Il s'est attir un juste blme en repoussant une si
bonne femme, une si aimable dame.

SECOND OFFICIER.--Il a surtout encouru la disgrce ternelle du roi,
dont la gnrosit et fait si volontiers son bonheur[31]. Je vous dirai
quelque chose, mais vous la tiendrez secrte.

[Note 31: _Who had ever tuned his bounty to sing happiness to him._ Mot
 mot: Qui avait mis pour lui sa bont sur l'air du bonheur.]

PREMIER OFFICIER.--Quand vous l'aurez dite, elle est morte, et j'en suis
le tombeau.

SECOND OFFICIER.--Il a sduit ici, dans Florence, une jeune demoiselle
de trs-chaste renomme, et cette nuit mme il assouvit sa passion sur
les ruines de son honneur: il lui a donn son anneau de famille, et il
se croit heureux d'avoir russi dans ce pacte coupable.

PREMIER OFFICIER.--Que Dieu diffre notre rvolte! Ce que nous sommes
quand nous sommes abandonns  nous-mmes!

SECOND OFFICIER.--De vrais tratres  nous-mmes. Et comme dans le cours
ordinaire de toutes les trahisons, nous les voyons toujours se rvler
elles-mmes  mesure qu'elles avancent vers leur infme but; c'est ainsi
que celui qui, par cette action, conspire contre son propre honneur,
laisse dborder lui-mme le torrent.

PREMIER OFFICIER.--N'est-ce pas un crime damnable d'tre les hrauts de
nos desseins criminels?--Nous n'aurons donc pas sa compagnie ce soir?

SECOND OFFICIER.--Non, jusqu'aprs minuit, car sa ration est d'une
heure.

PREMIER OFFICIER.--Elle s'avance  grands pas.--Je voudrais bien qu'il
entendt anatomiser son compagnon, afin qu'il pt avoir la mesure de son
jugement, o il avait si prcieusement tabli cette fausse monnaie.

SECOND OFFICIER.--Nous ne nous occuperons pas de lui jusqu' ce qu'il
vienne, car sa prsence doit tre le jouet de l'autre.

PREMIER OFFICIER.--En attendant, qu'entendez-vous dire de cette guerre?

SECOND OFFICIER.--J'entends dire qu'il y a une ouverture de paix.

PREMIER OFFICIER.--Et mme, je vous l'assure, une paix conclue.

SECOND OFFICIER.--Que va donc faire le comte de Roussillon?
Voyagera-t-il, ou retournera-t-il en France?

PREMIER OFFICIER.--Je vois bien par cette question que vous n'tes pas
dans sa confidence.

SECOND OFFICIER.--Dieu m'en prserve, monsieur! car alors j'aurais
grande part  ses actions.

PREMIER OFFICIER.--Sa femme, il y a environ deux mois, a fui sa maison:
son prtexte tait d'aller faire un plerinage  Saint-Jacques-le-Grand;
elle a accompli cette religieuse entreprise avec la pit la plus
austre; la sensibilit de sa nature est devenue la proie de son
chagrin; enfin, elle y a rendu les derniers soupirs, et maintenant elle
chante dans le ciel.

SECOND OFFICIER.--Sur quoi cette nouvelle est-elle appuye?

PREMIER OFFICIER.--En grande partie sur ses propres lettres, qui
garantissent la vrit du rcit jusqu' l'instant de sa mort; et sa
mort, qu'elle ne pouvait pas annoncer elle-mme, est fidlement
confirme par le cur du lieu.

SECOND OFFICIER.--Le comte est-il instruit de cet vnement?

PREMIER OFFICIER.--Oui; et dans toutes ses particularits, de point en
point, jusqu' la plus parfaite certitude de la vrit.

SECOND OFFICIER.--Je suis bien fch qu'il soit joyeux de cela.

PREMIER OFFICIER.--Comme nous nous empressons quelquefois de nous
rjouir de nos pertes!

SECOND OFFICIER.--Et comme nous nous empressons d'autres fois de noyer
nos gains dans les larmes! L'honneur distingu que sa valeur s'est
acquis ici va tre accueilli dans sa patrie par une honte aussi grande.

PREMIER OFFICIER.--La trame de notre vie est un tissu de bien et de mal:
nos vertus seraient trop fires si nos fautes ne les chtiaient, et nos
crimes seraient au dsespoir s'ils n'taient consols par nos
vertus.--Eh bien! o est votre matre?

LE DOMESTIQUE.--Dans la rue il a rencontr le duc, dont il a pris
solennellement cong: Sa Seigneurie va partir demain matin pour la
France. Le duc lui a offert des lettres de recommandation pour le roi.

SECOND OFFICIER.--Elles ne sont rien moins que ncessaires, quand la
recommandation serait encore plus forte qu'elle ne peut l'tre.

(Entre Bertrand.)

LE PREMIER OFFICIER, _rpondant  l'autre_.--En effet, elles ne peuvent
tre trop flatteuses pour adoucir l'aigreur du roi.--Voici le comte qui
s'avance.--Eh bien! comte, ne sommes-nous pas aprs minuit?

BERTRAND.--J'ai, cette nuit, expdi seize affaires d'un mois de travail
chacune, dont j'ai abrg le succs: j'ai pris cong du duc, fait mes
adieux  ses parents, enterr une femme, pris le deuil pour elle, crit
 madame ma mre que je reviens, prpar mes quipages et ma suite; et,
entre les intervalles de ces diverses expditions, j'ai pourvu 
d'autres affaires plus dlicates: la dernire tait la plus importante,
mais elle n'est pas encore finie.

SECOND OFFICIER.--Si l'affaire prsente quelque difficult et que vous
partiez d'ici ce matin, il faudra que Votre Seigneurie use de diligence.

BERTRAND.--Je dis que l'affaire n'est pas finie, parce que j'ai quelque
peur d'en entendre parler dans la suite.--Mais aurons-nous ce dialogue
entre ce faquin et le soldat?--Allons, faites paratre devant nous ce
prtendu modle: il m'a tromp, comme un oracle  double sens.

SECOND OFFICIER.--Qu'on l'amne. (_Les soldats sortent._) Le pauvre
malheureux a pass toute la nuit dans les ceps.

BERTRAND.--Il n'y a pas de mal  cela: ses talons l'ont bien mrit,
pour avoir usurp si longtemps les perons[32]. Comment se
comporte-t-il?

[Note 32: On sait que les perons taient un des signes distinctifs du
chevalier.]

PREMIER OFFICIER.--J'ai dj eu l'honneur de dire  Votre Seigneurie que
ce sont les ceps qui le portent: mais, pour vous rpondre dans le sens
que vous entendez, il pleure comme une fille qui a rpandu son lait; il
s'est confess  Morgan, qu'il croit tre un religieux, depuis la
premire lueur de sa mmoire jusqu' l'instant fatal o il a t mis
dans les ceps. Et que croyez-vous qu'il a confess?

BERTRAND.--Rien qui me concerne, n'est-ce pas?

SECOND OFFICIER.--On a crit sa confession, et on la lira devant lui. Si
Votre Seigneurie s'y rencontre, comme je le crois, il faut que vous ayez
la patience de l'entendre.

(Les soldats entrent conduisant Parolles les yeux bands.)

BERTRAND.--Que la peste l'touff! Comme il est affubl!--Il ne peut
rien dire de moi. Silence, silence!

PREMIER OFFICIER.--Voil le colin-maillard qui vient. (_Haut._) _Porto
tartarossa._

L'INTERPRTE, _ Parolles_.--Le gnral demande les instruments de
torture. Que voulez-vous dire dans cela?

PAROLLES.--J'avouerai tout ce que je sais, sans qu'il soit besoin de
contrainte. Quand vous me hacheriez comme chair  pt, je ne pourrais
rien dire de plus.

L'INTERPRTE.--_Bosko chicurmurco._

SECOND OFFICIER.--_Boblibindo chicurmurco._

L'INTERPRTE, _ l'officier_.--Vous tes un gnral misricordieux. (_A
Parolles._) Notre gnral vous ordonne de rpondre  ce que je vais vous
demander, d'aprs cet crit.

PAROLLES.--Et j'y rpondrai avec vrit, comme j'espre vivre.

L'INTERPRTE, _lisant un interrogatoire par crit_.--_D'abord lui
demander quelle est la force du duc en fait de chevaux._ Que
rpondez-vous  cela?

PAROLLES.--Cinq ou six mille chevaux environ, mais affaiblis et hors de
service: les troupes sont toutes disperses, et les chefs sont de
pauvres hres: c'est ce que je certifie sur ma rputation, et sur mon
espoir de vivre.

L'INTERPRTE.--Coucherai-je par crit votre rponse?

PAROLLES.--Oui, et j'en ferai serment comme il vous plaira.

BERTRAND.--Oh! cela lui est bien gal! (_A part._) Quel misrable
poltron!

PREMIER OFFICIER, _ Bertrand, avec ironie_.--Vous vous trompez,
seigneur. C'est monsieur Parolles; ce brave militaire (c'tait l sa
phrase ordinaire) qui portait toute la thorie de la guerre dans le
noeud de son charpe, et toute la pratique dans le fourreau de son
poignard.

SECOND OFFICIER.--Je ne me fierai jamais  un homme, parce qu'il aura
soin de tenir son pe luisante; ni ne croirai qu'il possde tous les
mrites, parce qu'il porte bien son uniforme.

L'INTERPRTE, _ Parolles_.--Allons, la rponse est crite.

PAROLLES.--Oui, cinq ou six mille chevaux environ, comme je l'ai
dit.--Je veux dire le nombre juste, ou  peu de chose prs.
crivez-le;--car je veux dire la vrit.

PREMIER OFFICIER.--Il approche de la vrit l-dessus.

BERTRAND.--Mais, vu la manire dont il le dit, je ne choisirai pas mes
mots pour l'en remercier, vu la manire dont il l'a dit.

PAROLLES.--De pauvres hres: je vous prie, crivez-le.

L'INTERPRTE.--Bon; cela est crit.

PAROLLES.--Je vous en remercie bien. La vrit est la vrit. Ce sont de
bien pauvres hres!

L'INTERPRTE, _lisant_.--_Lui demander quelle est la force de son
infanterie._ (_A Parolles._) Que dites-vous de cela?

PAROLLES.--Sur ma foi, monsieur, quand je n'aurais plus que cette heure
 vivre, je dirai la vrit.--Voyons. Spurio, cent cinquante; Sbastien,
autant; Corambus autant; Guiltian, Cosmo, Lodovick, et Gratii, deux cent
cinquante chacun; ma compagnie, Chitopher, Vaumont, Bentii, chacun deux
cent cinquante; en sorte que toute la troupe, tant sains que malades, ne
monte pas, sur ma vie,  quinze mille hommes: et il y en a la moiti qui
n'oseraient pas secouer la neige de leur pourpoint, de crainte de tomber
eux-mmes en morceaux.

BERTRAND.--Que lui fera-t-on?

PREMIER OFFICIER, _ Bertrand_.--Rien autre chose que de le remercier.
(_A l'interprte._) Interrogez-le sur mon tat, et sur le crdit dont je
jouis prs du duc.

L'INTERPRTE, _ Parolles_.--Allons; cela est crit. (_Lisant._) _Vous
lui demanderez encore s'il y a dans le camp un certain capitaine
Dumaine, un Franais: quelle est sa rputation auprs du duc; quelles
sont sa valeur, sa probit, et son exprience dans la guerre; ou s'il ne
croit pas qu'il ft possible avec de bonnes sommes d'or de le corrompre
et de l'engager  la rvolte._ (_A Parolles_.) Que dites-vous de
ceci? Qu'en savez-vous?

PAROLLES.--Je vous en conjure, laissez-moi rpondre en dtail  ces
questions: faites-moi les demandes sparment.

L'INTERPRTE.--Connaissez-vous ce capitaine Dumaine?

PAROLLES.--Je le connais: il tait apprenti boucher  Paris, d'o il a
t chass  coups de fouet pour avoir donn un enfant  la servante du
shrif[33], une pauvre innocente, muette, qui ne pouvait lui dire _non_.

[Note 33: Shakspeare place un shrif  Paris; mais shrif veut dire ici
prvt.]

(Dumaine, en colre, lve la main.)

BERTRAND.--Allons, avec votre permission, tenez vos mains;--quoique je
sache bien que sa cervelle soit voue  la premire tuile qui tombera.

L'INTERPRTE.--Ce capitaine est-il dans le camp du duc de Florence?

PAROLLES.--A ma connaissance, il y est: c'est un pouilleux.

PREMIER OFFICIER, _ Bertrand qui le regarde_.--Allons, ne me
considrez pas tant; nous entendrons parler tout  l'heure de Votre
Seigneurie.

L'INTERPRTE.--Quel cas en fait le duc?

PAROLLES.--Le duc ne le connat que pour un de mes mauvais officiers, et
il m'crivit l'autre jour de le renvoyer de la troupe: je crois que j'ai
sa lettre dans ma poche.

L'INTERPRTE.--Ma foi, nous allons l'y chercher.

PAROLLES.--En conscience je ne sais pas: mais ou elle y est, ou elle est
enfile avec les autres lettres du duc, dans ma tente.

L'INTERPRTE _le fouillant_.--La voici: voici un papier: vous le
lirai-je?

PAROLLES.--Je ne sais pas si c'est cela, ou non.

BERTRAND, _ demi-voix_.--Notre interprte fait bien son rle.

PREMIER OFFICIER.--A merveille.

L'INTERPRTE _lisant_.--_Diane.--Le comte est un fou, et charg d'or..._

PAROLLES.--Ce n'est pas la lettre du duc, monsieur: c'est un
avertissement  une honnte fille de Florence, nomme Diane, de se
dfier des sductions d'un certain comte de Roussillon, un jeune et
frivole tourdi, mais avec tout cela fort dbauch.--Je vous en prie,
monsieur, remettez cela dans ma poche.

L'INTERPRTE.--Non: il faut d'abord que je le lise, avec votre
permission.

PAROLLES.--Mes intentions l-dedans, je le proteste, taient fort
honntes en faveur de cette jeune fille; car je connais le comte pour un
jeune suborneur trs-dangereux: c'est une baleine pour les vierges, qui
dvore tout le fretin qu'elle rencontre.

BERTRAND.--Maudit sclrat! double sclrat!

L'INTERPRTE _lit la note_.--Quand il prodigue les serments, dites-lui
de laisser tomber de l'or, et prenez-le. Ds qu'il porte en compte, il
ne paye jamais le compte. Un march bien fait est  demi-gagn; faites
donc un march, et faites-le bien. Jamais il ne paye ses arrirs;
faites-vous payer d'avance, et dites, Diane, qu'un soldat vous a dit
cela. Il faut pouser les hommes, il ne faut pas embrasser les garons;
car comptez bien que le comte est tourdi: je sais, moi, qu'il payera
bien d'avance, mais non pas quand il devra. Tout  vous, comme il vous
le jurait  l'oreille.

Parolles.

BERTRAND.--Je veux qu'il soit fustig  travers les rangs de l'arme,
avec cet crit sur le front.

SECOND OFFICIER, _avec ironie_.--C'est votre ami dvou, monsieur, ce
savant polyglotte[34], ce soldat si puissant par les armes.

[Note 34: _Linguist._]

BERTRAND.--Je pouvais tout endurer auparavant, hormis un chat; et
maintenant il est un chat pour moi.

L'INTERPRTE, _ Parolles_.--Je m'aperois, monsieur, aux regards de
notre gnral, que nous aurions envie de vous pendre.

PAROLLES.--La vie, monsieur,  quelque prix que ce soit; non pas que
j'aie peur de mourir, mais uniquement parce que mes pchs tant en
grand nombre, je voudrais m'en repentir le reste de mes jours.
Laissez-moi vivre, monsieur, dans une prison, dans les fers, ou partout
ailleurs, pourvu que je vive.

L'INTERPRTE.--Nous verrons ce qu'il y aura  faire, pourvu que vos
aveux soient francs: ainsi, revenons  ce capitaine Dumaine: vous avez
dj rpondu sur l'opinion qu'en avait le duc, sur sa valeur aussi: et
sa probit, qu'en dites-vous?

PAROLLES.--Monsieur, il volerait un oeuf dans une abbaye[35]: pour les
rapts et les enlvements, il gale Nessus. Il fait profession de manquer
 ses serments; et pour les rompre, il est plus fort qu'Hercule. Il vous
mentira, monsieur, avec une si prodigieuse volubilit, qu'il vous ferait
prendre la vrit pour une folle. L'ivrognerie est sa plus grande vertu;
car il boira jusqu' s'enivrer comme un porc; et dans son sommeil il ne
fait gure de mal, si ce n'est aux draps qui l'enveloppent: mais on
connat ses habitudes, et on le couche sur la paille. Il me reste bien
peu de chose  ajouter, monsieur, sur l'honntet, il a tout ce qu'un
honnte homme ne doit pas avoir, et rien de ce que doit avoir un honnte
homme.

[Note 35: C'est--dire, il se ferait pendre pour un liard.]

PREMIER OFFICIER.--Je commence  l'aimer pour ce qu'il dit de moi.

BERTRAND.--Pour cette description de votre honntet? Que la peste
l'touffe pour ce qui me concerne, moi! Il devient de plus en plus un
chat!

L'INTERPRTE, _ Parolles_.--Que dites-vous de son exprience dans la
guerre?

PAROLLES.--En conscience, monsieur, il a battu le tambour devant les
tragdiens anglais. Le calomnier, je ne le veux pas. Et je n'en sais pas
davantage sur sa science militaire, except que dans ce pays-l il a eu
l'honneur d'tre officier dans un endroit qu'on appelle _Mile-end_[36],
avec l'emploi d'apprendre  doubler les files[37]. Je voudrais lui faire
tout l'honneur que je puis, mais je ne suis pas certain de ce fait.

[Note 36: Hpital et manufacture de Londres.]

[Note 37: quivoque sur _file_, fil d'archal et file de soldats.]

PREMIER OFFICIER.--Il dpasse tellement la sclratesse ordinaire, que
son caractre se rachte par la raret.

BERTRAND.--Que la peste l'trangle! c'est toujours un chat.

L'INTERPRTE, _ Parolles_.--Puisque vous faites si peu de cas de ses
qualits, je n'ai pas besoin de vous demander si l'or pourrait le
dbaucher?

PAROLLES.--Monsieur, pour un quart d'cu il vendra sa part de salut et
son droit d'hritage dans le ciel; il renoncera  la substitution pour
tous ses descendants et l'alinera  perptuit sans retour.

L'INTERPRTE.--Et son frre, l'autre capitaine Dumaine?

SECOND OFFICIER.--Pourquoi le questionne-t-il sur mon compte?

L'INTERPRTE.--Rpondez: qu'est-il?

PAROLLES.--C'est un corbeau du mme nid. Il n'est pas tout  fait aussi
grand que l'autre en bont, mais il l'est bien plus en mchancet. Il
surpasse son frre en lchet, et cependant son frre passe pour un des
plus grands poltrons qu'il y ait; dans une retraite, il court mieux que
le moindre valet; mais, ma foi, quand il faut charger, il est sujet aux
crampes.

L'INTERPRTE.--Si l'on vous fait grce de la vie, entreprendrez-vous de
trahir le Florentin?

PAROLLES.--Oui, et le capitaine de sa cavalerie aussi, le comte de
Roussillon.

L'INTERPRTE.--Je vais le dire  l'oreille du gnral et savoir ses
intentions.

PAROLLES.--Je ne veux plus entendre de tambours: maldiction sur tous
les tambours! C'tait uniquement pour paratre rendre un service et pour
en imposer  ce jeune dbauch de comte que je me suis jet dans le
pril; et cependant qui aurait jamais souponn une embuscade l o j'ai
t pris?

L'INTERPRTE, _revenant  lui comme avec la rponse du gnral_.--Il n'y
a point de remde, monsieur: il vous faut mourir. Le gnral dit que
vous, qui avez si lchement dvoil les secrets de votre arme et fait
de si indignes portraits d'officiers qui jouissent de la plus haute
estime, vous n'tes bon  rien dans le monde: ainsi il vous faut mourir.
Allons, bourreau, abats-lui la tte.

PAROLLES.--O mon Dieu! monsieur, laissez-moi la vie, ou laissez-moi du
moins voir ma mort.

L'INTERPRTE.--Vous allez la voir; et faites vos adieux  tous vos amis.
(_Il lui te son bandeau._) Tenez, regardez autour de vous.
Connaissez-vous quelqu'un ici?

BERTRAND.--Bonjour, brave capitaine.

SECOND OFFICIER.--Dieu vous bnisse, capitaine Parolles!

PREMIER OFFICIER.--Dieu soit avec vous, noble capitaine!

SECOND OFFICIER.--Capitaine, de quoi me chargez-vous pour le seigneur
Lafeu? Je pars pour la France.

PREMIER OFFICIER.--Digne capitaine, voulez-vous me donner une copie de
ce sonnet que vous avez adress  Diane en faveur du comte de
Roussillon? Si je n'tais pas un poltron, je vous y forcerais: mais
adieu, portez-vous bien.

L'INTERPRTE.--Vous tes perdu, capitaine: il n'y a plus rien en vous
qui tienne encore que votre charpe.

PAROLLES.--Qui pourrait ne pas succomber sous un complot?

L'INTERPRTE.--Si vous pouviez trouver un pays o il n'y et que des
femmes aussi dshonores que vous, vous pourriez commencer une nation
bien impudente. Adieu, je pars pour la France aussi; nous y parlerons de
vous.

(Ils sortent.)

PAROLLES.--Eh bien! je suis encore reconnaissant. Si mon coeur tait
fier, il se briserait  cette aventure.--Je ne serai plus capitaine;
mais je veux manger et boire et dormir aussi  mon aise qu'un capitaine.
Ce que je suis encore me fera vivre. Que celui qui se connat pour un
fanfaron tremble  ce dnoment, car il arrivera que tout fanfaron sera
convaincu  la fin d'tre un ne. Va te rouiller, mon pe; ne rougissez
plus, mes joues; et toi, Parolles, vis en sret dans ta honte. Puisque
tu es dup, prospre par la duperie; il y a de la place et des
ressources pour tout le monde, je vais les chercher.



SCNE IV


A Florence.--Une chambre dans la maison de la veuve.

_Entrent_ HLNE, LA VEUVE, DIANE.

HLNE.--Afin de vous convaincre que je ne vous ai pas fait d'injure, un
des plus grands princes du monde chrtien sera ma caution; il faut
ncessairement qu'avant d'accomplir mes desseins je me prosterne devant
son trne. Il fut un temps o je lui rendis un service important,
presque aussi cher que sa vie; un service, dont la reconnaissance
pntrerait le sein de pierre du Tartare mme pour en faire sortir des
remerciements. Je suis informe que Sa Majest est  Marseille, et nous
avons un cortge convenable pour nous conduire dans cette ville. Il faut
que vous sachiez que l'on me croit morte. L'arme tant licencie, mon
mari retourne chez lui, et, avec le secours du ciel et l'agrment du roi
mon bon matre, nous y serons rendues avant notre hte.

LA VEUVE.--Douce dame, jamais vous n'avez eu de serviteur qui se soit
charg avec plus de zle de vos affaires.

HLNE.--Ni vous, madame, n'avez eu d'ami dont les penses travaillent
avec plus d'ardeur  rcompenser votre affection: ne doutez pas que le
ciel ne m'ait conduite chez vous pour assurer la dot de votre fille,
comme il l'a destine  tre mon appui et mon moyen pour gagner mon
mari. Mais que les hommes sont tranges de pouvoir user avec tant de
plaisir de ce qu'ils dtestent, lorsque, se fiant imprudemment  leurs
penses dues, ils souillent la nuit sombre! Ainsi, la dbauche se
repat de l'objet de ses dgots  la place de ce qui est absent. Mais
nous parlerons plus tard de cela.--Vous, Diane, il vous faudra souffrir
encore pour moi quelque chose, sous l direction de mes faibles
instructions.

DIANE.--Que l'honneur et la mort s'accordent ensemble dans ce que vous
m'imposerez, et je suis  vous pour souffrir ce que vous voudrez.

HLNE.--Cependant je vous prie... Mais bientt le temps amnera la
saison de l't, o les glantiers auront des feuilles aussi bien que
des pines, et seront aussi charmants qu'ils sont piquants. Il faut que
nous partions; notre voiture est prte, et le temps nous presse. _Tout
va bien qui finit bien._ La fin est la couronne des entreprises; quelle
que soit la carrire, c'est la fin qui en dcide la gloire.

(Elles sortent.)



SCNE V


En Roussillon.--Appartement dans le palais de la comtesse.

_Entrent_ LA COMTESSE, LAFEU, LE BOUFFON.

LAFEU.--Non, non; votre fils a t gar par un faquin en taffetas, dont
l'infme safran vous teindrait de cette couleur toute la molle et
flexible jeunesse d'une nation. Sans ceci, votre belle-fille vivrait
encore, et votre fils, qui est ici en France, serait bien plus avanc
par le roi sans ce bourdon  queue bigarre.

LA COMTESSE.--Je voudrais bien ne l'avoir jamais connu, il a tu la plus
vertueuse femme dont la cration ait fait l'honneur  la nature. Quand
elle aurait t de mon sang et qu'elle m'et cot les tendres
gmissements d'une mre, jamais ma tendresse pour elle n'et pu tre
plus profonde.

LAFEU.--C'tait une bonne dame: nous pouvons bien cueillir mille salades
avant d'y retrouver une herbe pareille.

LE BOUFFON.--Oh! oui, monsieur; elle tait ce qu'est la douce marjolaine
dans une salade, ou plutt l'_herbe de grce_[38].

[Note 38: _La rue._]

LAFEU.--Ce ne sont pas l des herbes  salade, faquin, ce sont ds
herbes pour le nez.

LE BOUFFON.--Je ne suis pas un grand Nabuchodonosor, monsieur; je ne me
connais pas beaucoup en herbes.

LAFEU.--Qui fais-tu profession d'tre? coquin ou fou?

LE BOUFFON.--Fou, monsieur, au service d'une femme, et coquin au service
d'un homme.

LAFEU.--Que veut dire cette distinction?

LE BOUFFON.--Je voudrais escamoter  un homme sa femme et faire son
service.

LAFEU.--Comme cela, vraiment, tu serais un coquin  son service.

BOUFFON.--Et je donnerais  sa femme ma marotte[39] pour faire son
service.

[Note 39: Court bton surmont d'une tte; c'tait le sceptre des fous.]

LAFEU.--Allons, j'en conviens, tu es  la fois un coquin et un fou.

LE BOUFFON.--A votre service.

LAFEU.--Non, non, non.

LE BOUFFON.--Eh bien! monsieur, si je ne vous sers pas, je puis servir
un aussi grand prince que vous.

LAFEU.--Qui est-ce? Est-ce un Franais?

LE BOUFFON.--Ma foi, monsieur, il a un nom anglais, mais sa physionomie
est plus chaude[40] en France qu'en Angleterre.

[Note 40: Allusion  la maladie franaise, _Morbus gallicus_.]

LAFEU.--Quel est ce prince?

LE BOUFFON.--Le prince noir, monsieur: _Alias_, le prince des tnbres;
_Alias_, le diable.

LAFEU.--Arrte-l, voil ma bourse. Je ne te la donne pas pour te
dbaucher du service du matre dont tu parles: continue de le servir.

LE BOUFFON.--Je suis n dans un pays de bois, monsieur, et j'ai toujours
aim un grand feu, et le matre dont je parle entretient toujours bon
feu. Mais puisqu'il est le prince du monde, que sa noblesse se tienne 
sa cour. Je suis, moi, pour la maison  porte troite, que je crois trop
petite pour que la pompe puisse y passer; quelques personnes qui
s'humilient le pourront; mais le grand nombre sera trop frileux et trop
dlicat, et ils prfreront le chemin fleuri qui conduit  la porte
large et au grand brasier.

LAFEU.--Va ton chemin: je commence  tre las de toi, et je t'en
prviens d'avance, parce que je ne voudrais pas me disputer avec toi.
Va-t'en; veille  ce qu'on ait bien soin de mes chevaux sans tour de ta
faon.

LE BOUFFON.--Si je leur joue quelques tours, ce ne seront jamais que des
tours de rosse; ce qui est leur droit par la loi de nature.

(Il sort.)

LAFEU.--Un rus coquin, un mauvais drle!

LA COMTESSE.--C'est vrai. Feu mon seigneur s'en divertissait beaucoup.
C'est par sa volont qu'il reste ici, et il s'en autorise pour se
permettre ses impertinences. Et en effet, il n'a aucune marche rgle:
il court o il veut.

LAFEU.--Il me plat beaucoup; ses bouffonneries ne sont pas hors de
saison.--J'allais vous dire que depuis que j'ai appris la mort de cette
bonne dame, et que monseigneur votre fils tait sur le point de revenir
chez lui, j'ai pri le roi mon matre de parler en faveur de ma fille:
c'est Sa Majest qui, gracieusement, m'en fit elle-mme la premire
proposition, lorsque tous les deux taient encore mineurs. Le roi m'a
promis de l'effectuer; et pour teindre le ressentiment qu'il a conu
contre votre fils, il n'y a pas de meilleur moyen. Votre Seigneurie
gote-t-elle cela?

LA COMTESSE.--J'en suis trs-satisfaite, seigneur, et je dsire que cela
s'accomplisse heureusement.

LAFEU.--Sa Majest revient en poste de Marseille avec un corps aussi
vigoureux que lorsqu'elle ne comptait que trente ans; elle sera ici
demain, ou je suis tromp par un homme qui m'a rarement induit en erreur
dans ces sortes d'avis.

LA COMTESSE.--J'ai bien de la joie d'esprer le revoir encore avant de
mourir. J'ai des lettres qui m'annoncent que mon fils sera ici ce soir.
Je conjure Votre Seigneurie de rester avec moi jusqu' ce qu'ils se
soient rencontrs.

LAFEU.--Madame, j'tais occup  songer de quelle manire je pourrais
tre admis en sa prsence.

LA COMTESSE.--Vous n'avez besoin, monsieur, que de faire valoir vos
droits honorables.

LAFEU.--Madame, j'en ai fait un usage bien tmraire, mais je rends
grces  Dieu de ce qu'ils durent encore.

(Le bouffon revient.)

LE BOUFFON.--Oh! madame, voil monseigneur votre fils avec un morceau de
velours sur la figure; s'il y a ou non une cicatrice dessous, le velours
le sait: mais c'est un fort beau morceau de velours: sa joue gauche est
une joue de premire qualit, mais il porte sa joue droite toute nue.

LA COMTESSE.--Une noble blessure, une blessure noblement gagne est une
belle livre d'honneur: il y a apparence qu'elle est de cette espce.

LE BOUFFON.--Mais c'est une figure qui a l'air d'tre grille.

LAFEU.--Allons voir votre fils, je vous prie. J'ai hte de causer avec
ce jeune et noble soldat.

LE BOUFFON.--Ma foi, ils sont une douzaine en lgants et fins chapeaux,
avec de galantes plumes qui s'inclinent et font la rvrence  tout le
monde.

(Tous sortent.)

FIN DU QUATRIME ACTE.




ACTE CINQUIME



SCNE I


Marseille.--Une rue.

_Entrent_ HLNE, LA VEUVE, DIANE, _et deux domestiques_.

HLNE.--Certainement vous devez tre excde de courir ainsi la poste
jour et nuit: nous ne pouvons faire autrement; mais puisque vous avez
dj sacrifi tant de jours et de nuits, et fatigu vos membres dlicats
pour me rendre service, soyez-en sre, vous tes si profondment
enracine dans ma reconnaissance, que rien ne saurait vous en
arracher.--Dans des temps plus heureux... (_Entre un officier de la
fauconnerie_[41].) Ce gentilhomme pourrait peut-tre m'obtenir une
audience du roi, s'il voulait employer son crdit.--Dieu vous garde,
monsieur.

[Note 41: _stringer_, driv d'_ostercus_.]

LE GENTILHOMME.--Et vous aussi, madame.

HLNE.--Monsieur, je vous ai vu  la cour de France.

LE GENTILHOMME.--J'y ai pass quelque temps.

HLNE.--Je pense, monsieur, que vous n'tes pas dchu de la rputation
d'tre obligeant; c'est pourquoi, pousse par une ncessit
trs-pressante qui met de ct les compliments, je vous mets  mme de
faire usage de vos vertus, et je vous en serai ternellement
reconnaissante.

LE GENTILHOMME.--Que dsirez-vous?

HLNE.--Que vous ayez la bont de donner ce petit mmoire au roi et de
vouloir bien m'aider de tout votre crdit pour obtenir la faveur de lui
tre prsente.

LE GENTILHOMME.--Le roi n'est point ici.

HLNE.--Il n'est point ici, monsieur?

LE GENTILHOMME.--Non, en vrit. Il est parti d'ici hier au soir, et
avec plus de prcipitation qu'il n'a coutume.

LA VEUVE.--Grand Dieu! toutes nos peines sont perdues!

HLNE.--_Tout est bien qui finit bien_, quoique le sort nous paraisse
si contraire et les moyens si dfavorables. (_Au gentilhomme._) De
grce, o est-il all?

LE GENTILHOMME.--Vraiment,  ce que j'ai entendu dire, il est parti pour
le Roussillon, o je vais aussi.

HLNE.--Je vous en conjure, monsieur, comme probablement vous verrez le
roi avant moi, de remettre ce petit mmoire entre les mains de Sa
Majest; j'espre que vous n'en recevrez aucun blme et que vous serez,
au contraire, bien aise de la peine que vous aurez prise. J'arriverai
aprs vous avec toute la diligence qu'il nous sera possible de faire.

LE GENTILHOMME.--Je ferai cela pour vous obliger.

HLNE.--Et vous verrez qu'on vous en remerciera bien, sans ce qui
pourra en arriver de plus.--Il nous faut remonter  cheval. (_A sa
suite._) Allez, allez, faites vite tout prparer.

(Elles sortent.)



SCNE II


La scne est en Roussillon.--Une cour intrieure dans le palais de la
comtesse.

_Entrent_ LE BOUFFON, PAROLLES.

PAROLLES.--Mon cher monsieur Lavatch, donnez cette lettre  monseigneur
Lafeu. J'ai autrefois, monsieur, t mieux connu de vous quand j'tais
revtu d'habits plus frais; mais aujourd'hui je suis tomb dans le foss
de la Fortune, et j'exhale une forte odeur de sa cruelle disgrce.

LE BOUFFON.--Ma foi, les disgrces de la fortune sont bien mal tenues,
si tu sens aussi fort que tu le dis. Je ne veux plus dsormais manger de
poisson au beurre de la Fortune. Je te prie, mets-toi au-dessous du
vent.

PAROLLES.--Oh! vous n'avez pas besoin, monsieur, de vous boucher le nez;
je ne parlais que par mtaphore.

LE BOUFFON.--En vrit, monsieur, si vos mtaphores[42] sentent mauvais,
je me boucherai le nez, et je le ferais devant les mtaphores de qui que
ce soit.--Allons, je t'en prie, loigne-toi.

[Note 42: Shakspeare fait ici la faute en donnant le prcepte.

_Quoniam hc_, dit Cicron, _vel summa laus est in verbis transferendis
ut sensim feriat id quod translatum sit, fugienda est omnis turpitudo
earum rerum, ad quas eorum animos qui audiunt trahet similitudo. Nolo
morte dici Africani castratam esse rempublicam. Nolo stercus curi dici
Glauciam._ (De Orat.)]

PAROLLES.--Monsieur, je vous en conjure, remettez pour moi ce papier.

LE BOUFFON.--Pouah!--loigne-toi, je te prie; un papier de la chaise
perce de la Fortune pour donner  un gentilhomme! Tiens, le voici
lui-mme. (_Entre Lafeu. A Lafeu._) Voici un minet de la Fortune,
monsieur, ou du petit chat de la Fortune (mais un petit chat qui ne sent
pas le musc), qui est tomb dans le sale rservoir de ses disgrces,
d'o, comme il le dit, il est sorti tout fangeux. Je vous prie,
monsieur, de traiter la carpe du mieux que vous pourrez, car il a l'air
d'un vaurien bien pauvre, bien dchu, ingnieux, fou et fripon. Je
compatis  son malheur avec mes sourires de consolation, et je
l'abandonne  Votre Seigneurie.

PAROLLES.--Monseigneur, je suis un homme que la Fortune a cruellement
gratign.

LAFEU.--Et que voulez-vous que j'y fasse? il est trop tard maintenant
pour lui rogner les ongles. Quel est le mauvais tour que vous avez jou
 la Fortune pour qu'elle vous ait si fort gratign; car c'est par
elle-mme une fort bonne dame, qui ne souffre pas que les coquins
prosprent longtemps  son service? Tenez, voil un quart d'cu pour
vous; que les juges de paix vous rconcilient, vous et la Fortune; j'ai
d'autres affaires.

PAROLLES.--Je supplie Votre Seigneurie de vouloir bien entendre un seul
mot.

LAFEU.--Tu veux encore quelques sous de plus? les voil: conomise tes
paroles.

PAROLLES.--Mon nom, mon bon seigneur, est _Parolles_.

LAFEU.--Vous demandez donc  dire plus d'un mot[43]?--Maudit soit mon
emportement! Donnez-moi la main. Comment va votre tambour?

[Note 43: Pointe sur le nom de Parolles.]

PAROLLES.--O mon bon seigneur! vous tes celui qui m'avez dcouvert le
premier.

LAFEU.--Comment, c'est moi, vraiment? Et je suis le premier qui t'ai
_perdu_.

PAROLLES.--Il ne tient qu' vous, seigneur, de me faire rentrer un peu
en grce, car c'est vous qui m'en avez chass.

LAFEU.--Fi donc! coquin; veux-tu que je sois  la fois Dieu et diable,
que l'un te fasse entrer en grce et que l'autre t'en chasse? (_Bruit de
trompettes._) Voici le roi qui vient: je le reconnais  ses trompettes.
Faquin, informez-vous de moi; j'ai encore hier au soir parl de vous.
Quoique vous soyez un fou et un vaurien, vous aurez  manger. Venez,
suivez-moi.

PAROLLES.--Je bnis Dieu pour vos bonts.

(Il sort.)



SCNE III


La scne est toujours en Roussillon.--Appartement dans le palais de la
comtesse.

FANFARES. LE ROI, LA COMTESSE, LAFEU, LES DEUX SEIGNEURS FRANAIS,
_gentilshommes, gardes_.

LE ROI.--Nous avons perdu en elle un joyau prcieux, et notre rputation
en a t fort appauvrie; mais votre fils, gar par sa propre folie, n'a
pas eu assez de sens pour sentir toute l'tendue de son mrite.

LA COMTESSE.--C'est pass, sire; et je conjure Votre Majest de regarder
cette rvolte comme un cart naturel dans l'ardeur de la jeunesse,
lorsque l'huile et le feu, trop imptueux pour la force de la raison, la
matrisent et brlent toujours.

LE ROI.--Honorable dame, j'ai tout pardonn et tout oubli, quoique ma
vengeance ft arme contre lui et n'attendt que le moment de frapper.

LAFEU.--Je dois le dire, si Votre Majest veut bien me le permettre: le
jeune comte a cruellement offens Votre Majest, sa mre et sa femme;
mais c'est  lui-mme qu'il a fait le plus grand tort; il a perdu une
femme dont les charmes tonnaient les yeux les plus riches en souvenirs
de beaut, dont la voix captivait toutes les oreilles, et qui possdait
tant de perfections, que des coeurs qui ddaignaient de servir
l'appelaient humblement leur matresse.

LE ROI.--L'loge de l'objet qu'on a perdu en rend le souvenir plus cher.
Eh bien! faites-le venir; nous sommes rconcilis, et la premire
entrevue effacera tout le pass. Qu'il ne me demande point pardon, le
sujet de sa grande offense n'existe plus, et nous ensevelissons les
restes de nos ressentiments dans un abme plus profond que l'oubli;
qu'il vienne comme un tranger et non comme un criminel, et dites-lui
bien que c'est l notre volont.

UN SEIGNEUR FRANAIS.--Je le lui dirai, sire.

LE ROI, _ Lafeu_.--Que dit-il de votre fille? Lui avez-vous parl?

LAFEU.--Tout ce qu'il a est aux ordres de Votre Majest.

LE ROI.--Nous aurons donc une noce. J'ai reu des lettres qui le
couvrent de gloire.

(Bertrand entre,)

LAFEU.--Il a tout pour plaire.

LE ROI.--Je ne suis point un jour de la saison, car tu peux voir au mme
instant sur mon front et le soleil et la grle. Mais  prsent ces
nuages menaants font place aux plus brillants rayons; ainsi approche,
le temps est beau de nouveau.

BERTRAND.--O mon cher souverain! pardonnez-moi des fautes expies par un
profond repentir.

LE ROI.--Tout est oubli. Ne parlons plus du pass. Saisissons par les
cheveux le prsent, car nous sommes vieux, et le temps glisse sans bruit
sur nos dcisions les plus rapides, et les efface avant qu'elles soient
accomplies. Vous vous rappelez la fille de ce seigneur?

BERTRAND.--Avec admiration, mon prince. J'avais d'abord jet mon choix
sur elle avant que mon coeur ost le rvler par ma bouche: d'aprs la
vive impression qu'elle avait faite sur mes yeux, le mpris me prta sa
ddaigneuse lunette, qui dfigura tous les traits des autres beauts,
ternit leurs plus belles couleurs, ou me les reprsenta comme
empruntes, elle allongeait ou raccourcissait les proportions de leur
visage pour en faire un objet hideux: de l vint que celle dont tous les
hommes chantaient les louanges, et que moi-mme j'ai aime depuis que je
l'ai perdue, semblait dans mon oeil un grain de poussire qui le
blessait.

LE ROI.--C'est bien s'excuser. Cet amour efface quelques articles de ton
long compte; mais l'amour qui vient trop tard (semblable au pardon de la
clmence attard) devient un reproche amer pour celui qui l'envoie, et
lui crie sans cesse: C'est ce qui est bon qui est perdu. Nos
tmraires prventions ne font aucun cas des objets prcieux que nous
possdons: nous ne les connaissons qu'en voyant leur tombeau. Souvent
nos ressentiments, injustes envers nous-mmes, dtruisent nos amis, et
nous allons ensuite pleurer sur leurs cendres; l'amiti se rveille et
pleure en voyant ce qui est arriv, tandis que la haine honteuse dort
toute la journe. Que ce soit l l'loge funbre de l'aimable Hlne, et
maintenant oublions-la. Envoie tes gages d'amour  la belle Madeleine;
tu as obtenu les consentements les plus importants, et je resterai ici
pour voir les secondes noces de notre veuf.

LA COMTESSE.--Que le ciel prospre la bnisse davantage que la premire,
ou que je meure avant qu'ils s'unissent!

LAFEU.--Viens, mon fils, toi en qui doit se confondre le nom de ma
maison. Donne-moi quelque gage de tendresse qui brille aux yeux de ma
fille et qui l'engage  se rendre ici promptement. (_Bertrand lui donne
un anneau._) Par ma vieille barbe et par chacun de ses poils, Hlne,
qui est morte, tait une charmante crature!--C'est un anneau semblable
 celui-ci que j'ai vu  son doigt la dernire fois que j'ai pris cong
d'elle  la cour.

BERTRAND.--Il n'a jamais t  elle.

LE ROI.--Donnez, je vous prie, que je le voie; car mon oeil, quand je
parlais, tait souvent attach sur cet anneau: il tait  moi jadis; je
lui recommandai, si jamais elle se trouvait dans des circonstances o
elle et besoin de secours, de m'envoyer ce gage, en promettant que je
l'aiderais sur l'heure. Auriez-vous eu la perfidie de la dpouiller de
ce qui pouvait lui tre si utile?

BERTRAND.--Mon gracieux souverain, quoiqu'il vous plaise de le croire
ainsi, cet anneau n'a jamais t  elle.

LA COMTESSE.--Mon fils, sur ma vie, je le lui ai vu porter, et elle y
attachait autant de prix qu' sa vie.

LAFEU.--Je suis sr de le lui avoir vu porter.

BERTRAND.--Vous vous trompez, seigneur; elle ne l'a jamais vu. Il m'a
t jet par une fentre  Florence, envelopp dans un papier o tait
le nom de celle qui l'avait jet: c'tait une fille noble, et elle me
crut ds lors engag avec elle. Mais quand j'eus rpondu  ma bonne
fortune, et qu'elle fut pleinement informe que je ne pouvais rpondre
aux vues honorables dont elle m'avait fait l'ouverture, elle y renona
avec un grand chagrin; mais elle ne voulut jamais reprendre l'anneau.

LE ROI.--Plutus mme, qui connat la teinture dont la vertu multiplie
l'or[44], n'a pas des secrets de la nature une connaissance plus
parfaite que je n'en ai, moi, de cet anneau. C'tait le mien, c'tait
celui d'Hlne, qui que ce soit qui vous l'ait donn: ainsi, si vous
vous connaissez bien vous-mme, avouez que c'tait le sien, et dites par
quelle violence vous le lui avez ravi. Elle avait pris tous les saints 
tmoin qu'elle ne l'terait jamais de son doigt que pour vous le donner
 vous-mme dans le lit nuptial (o vous n'tes jamais entr), ou
qu'elle nous l'enverrait dans ses plus grands revers.

[Note 44: Allusion aux alchimistes.]

BERTRAND.--Elle ne l'a jamais vu.

LE ROI.--Comme il est vrai que j'aime l'honneur, tu dis un mensonge, et
tu fais natre en moi des inquitudes, des soupons que je voudrais
touffer...--Cela ne peut pas tre;--cependant je ne sais.--Tu la
hassais mortellement, et elle est morte! et rien,  moins que d'avoir
moi-mme ferm ses yeux, ne peut mieux m'en convaincre que la vue de cet
anneau.--Qu'on l'emmne. (_Les gardes s'emparent de Bertrand._) Quel que
soit l'vnement, j'ai fait mes preuves qui absoudront mes craintes du
reproche de lgret.--Peut-tre ai-je trop lgrement renonc  mes
premires craintes. Qu'on l'emmne: nous voulons approfondir cette
affaire.

BERTRAND.--Si vous pouvez prouver que cet anneau tait  elle, vous
prouverez aussi aisment que je suis entr dans son lit  Florence, o
jamais elle n'a mis le pied.

(Les gardes emmnent Bertrand.)

(Un gentilhomme entre.)

LE ROI.--Je suis envelopp de sombres penses.

LE GENTILHOMME.--Mon gracieux souverain, j'ignore si j'ai bien ou mal
fait: voici le placet d'une Florentine, qui a manqu quatre ou cinq fois
l'occasion de vous le remettre elle-mme. Je m'en suis charg, attendri
par les grces touchantes de cette pauvre suppliante que je sais tre, 
l'heure qu'il est, arrive ici. On lit dans ses regards inquiets
l'importance de sa requte; et elle m'a dit en quelques mots touchants
que Votre Majest y tait elle-mme intresse.

LE ROI _prend et lit la lettre_.--Grce  plusieurs protestations de
m'pouser quand sa femme serait morte, je rougis de le dire, il m'a
sduite. Aujourd'hui le comte de Roussillon est veuf, sa foi m'est
engage, et je lui ai livr mon honneur. Il est parti furtivement de
Florence, sans prendre cong de personne, et je le suis dans sa patrie
pour y demander justice. Rendez-la-moi, sire; vous le pouvez: autrement
un sducteur triomphera, et une pauvre fille est perdue.

Diane Capulet.

LAFEU.--Je m'achterai un gendre  la foire, et je payerai les
droits[45]: je ne veux point de celui-ci.

[Note 45: Allusion au droit de page qu'on paye  la foire pour les
chevaux.]

LE ROI.--Les cieux te protgent, Lafeu, puisqu'ils ont mis au jour cette
dcouverte. Qu'on cherche cette infortune: allez promptement, et qu'on
ramne ici le comte. (_Le gentilhomme sort avec quelques autres
personnes de la suite du roi; les gardes ramnent Bertrand._)--Je
tremble, madame, qu'on n'ait tratreusement arrach la vie  Hlne.

LA COMTESSE.--Eh bien! justice sur les assassins!

LE ROI, _ Bertrand_.--Je m'tonne, seigneur, puisque les femmes sont
des monstres  vos yeux, puisque vous les fuyez aprs leur avoir jur
mariage, que vous dsiriez vous marier.--Quelle est cette femme?

(Entrent la veuve et Diane.)

DIANE.--Je suis, seigneur, une malheureuse Florentine, descendue des
anciens Capulets. Ma prire,  ce que j'entends, vous est connue. Vous
savez donc aussi combien je suis digne de piti.

LA VEUVE.--Et moi, sire, je suis sa mre, seigneur, dont l'ge et
l'honneur souffrent galement des affronts dont nous nous plaignons ici;
tous deux succomberont si vous n'y portez remde.

LE ROI.--Approchez, comte. Connaissez-vous ces femmes?

BERTRAND.--Mon prince, je ne puis ni ne veux nier que je les connaisse.
De quoi m'accusent-elles?

DIANE.--Pourquoi affectez-vous de ne pas reconnatre votre femme?

BERTRAND.--Elle ne m'est rien, seigneur.

DIANE.--Si vous vous mariez, vous donnerez cette main, et cette main est
 moi; vous donnerez les voeux prononcs devant le ciel, et ils sont 
moi; en vous donnant  une autre, vous me donnerez moi-mme (et
cependant je suis  moi); car je suis tellement incorpore avec vous par
le noeud de vos serments, qu'on ne saurait vous pouser sans m'pouser
aussi; ou tous les deux, ou ni l'un ni l'autre.

LAFEU, _ Bertrand_.--Votre rputation baisse trop pour prtendre  ma
fille: vous n'tes pas un mari pour elle.

BERTRAND.--C'est, mon prince, une crature folle et effronte, avec
laquelle j'ai badin quelquefois. Que Votre Majest prenne une plus
noble ide de mon honneur, que de croire que je voulusse m'abaisser si
bas.

LE ROI.--Monsieur, vous n'aurez point mon opinion en votre faveur,
jusqu' ce que vos actions l'aient mrite. Prouvez-moi que votre
honneur est au-dessus de l'opinion que j'en ai.

DIANE.--Bon roi, demandez-lui d'attester avec serment qu'il ne croit pas
avoir eu ma virginit.

LE ROI.--Que lui rponds-tu?

BERTRAND.--C'est une impudente, mon prince; elle tait prostitue  tout
le camp.

DIANE.--Il m'outrage, seigneur. S'il en tait ainsi, il m'aurait achete
 vil prix. Ne le croyez pas. Oh! voyez cet anneau, dont l'clat et la
richesse n'ont point de pareil: eh bien! il l'a cependant donn  une
femme prostitue  tout le camp, si j'en suis une.

LA COMTESSE.--Il rougit, et c'est le sien. Ce joyau, depuis six
gnrations, a t lgu par testament et port de pre en fils. C'est
sa femme; cet anneau vaut mille preuves.

LE ROI.--Vous avez dit, ce me semble, que vous aviez vu ici quelqu'un 
la cour, qui pourrait en rendre tmoignage?

DIANE.--Cela est vrai, mon seigneur; mais il me rpugne de produire un
tmoin aussi vil: son nom est Parolles.

LAFEU.--J'ai vu l'homme aujourd'hui, si c'est un homme.

LE ROI.--Qu'on le cherche, et qu'on l'amne ici.

BERTRAND.--Que voulez-vous de lui? Il est dj not pour le plus perfide
sclrat, par toutes les actions basses et odieuses du monde, et la
vrit rpugne  sa nature mme. Me tiendrez-vous pour ceci ou pour cela
sur le tmoignage d'un misrable, qui dira tout ce qu'on voudra?

LE ROI.--Elle a cet anneau, qui est le vtre.

BERTRAND.--Je crois qu'elle l'a: il est certain que j'ai eu du got pour
elle, et que je l'ai recherche avec l'tourderie de la jeunesse. Elle
connaissait la distance qu'il y avait entre elle et moi; elle m'a
amorc, et elle piqua mes dsirs par ses refus, comme il arrive que tous
les obstacles que rencontre un caprice ne font qu'en accrotre l'ardeur.
Enfin, ses agaceries secondant ses attraits ordinaires, elle m'amena au
prix qu'elle avait mis  ses faveurs: elle obtint l'anneau; et moi,
j'eus ce que tout subalterne aurait pu acheter au prix du march.

DIANE.--Il faut que j'aie de la patience! Vous qui avez chass votre
premire femme, une si noble dame, vous pouvez bien me priver aussi de
mes droits sur vous. Je vous prie cependant (car, puisque vous tes sans
vertu, je perdrai mon mari), envoyez chercher votre anneau: je vous le
rendrai, si vous me rendez le mien.

BERTRAND.--Je ne l'ai pas.

LE ROI.--Comment tait votre anneau, je vous prie?

DIANE.--Il ressemblait beaucoup  celui que vous portez au doigt.

LE ROI.--Connaissez-vous cet anneau? Cet anneau tait autrefois au
comte.

DIANE.--Et c'est celui que je lui avais donn quand il est entr dans
mon lit.

LE ROI.--Alors son histoire est fausse; il dit que vous le lui avez jet
d'une fentre.

DIANE.--J'ai dit la vrit.

(Parolles entre.)

BERTRAND.--J'avoue, mon prince, que cet anneau tait  elle.

LE ROI.--Tu balbuties trangement; une plume te fait
tressaillir.--Est-ce l cet homme dont vous me parliez?

DIANE.--C'est lui, mon prince.

LE ROI, _ Parolles_.--Dites-moi, drle, mais dites-moi la vrit: je
vous l'ordonne, sans craindre le dplaisir de votre matre, dont je
saurai bien vous dfendre si vous tes sincre. Que savez-vous de ce qui
s'est pass entre lui et cette femme?

PAROLLES.--Sous le bon plaisir de Votre Majest, mon matre a toujours
t un gentilhomme honorable. Il a jou quelquefois de ces tours que
font tous les gentilshommes.

LE ROI.--Allons, allons au fait. A-t-il aim cette femme?

PAROLLES.--Oui, sire, il l'a aime: mais comment?

LE ROI.--Comment, je vous prie?

PAROLLES.--Il l'a aime, mon prince, comme un gentilhomme aime une
femme.

LE ROI.--Que voulez-vous dire?

PAROLLES.--Qu'il l'aimait, sire, et qu'il ne l'aimait pas.

LE ROI.--Comme tu es un coquin et n'es pas un coquin, n'est-ce pas? Quel
drle est cet homme-ci avec ses quivoques!

PAROLLES.--Je suis un pauvre homme, et aux ordres de Votre Majest.

LAFEU.--C'est un fort bon tambour, mon prince, mais un mchant orateur.

DIANE.--Savez-vous qu'il m'a promis le mariage?

PAROLLES.--Vraiment, j'en sais plus que je n'en dirai.

LE ROI.--Tu ne veux donc pas dire tout ce que tu sais?

PAROLLES.--Je le dirai, si c'est le bon plaisir de Votre Majest.
J'tais leur entremetteur  tous deux, comme je vous l'ai dit: mais plus
que cela, il l'aimait; car, en vrit, il en tait fou, et il parlait de
Satan, des limbes, des furies et de je ne sais quoi; et j'tais si fort
en crdit que je savais quand ils se couchaient et mille autres
circonstances, comme, par exemple, des promesses de l'pouser, et des
choses qui m'attireraient de la malveillance si je les rvlais: c'est
pourquoi je ne dirai pas ce que je sais.

LE ROI.--Tu as dj tout dit,  moins que tu ne puisses ajouter qu'ils
sont maris; mais tu es trop fin dans tes dpositions: ainsi,
retire-toi. (_A Diane._) Cet anneau, dites-vous, tait le vtre?

DIANE.--Oui, mon prince.

LE ROI.--O l'avez-vous achet, ou qui vous l'a donn?

DIANE.--Il ne m'a point t donn et je ne l'ai point achet non plus.

LE ROI.--Qui vous l'a prt?

DIANE.--Il ne m'a point non plus t prt.

LE ROI.--O donc l'avez-vous trouv?

DIANE.--Je ne l'ai pas trouv.

LE ROI.--Si vous ne l'avez acquis par aucun de ces moyens, comment
avez-vous pu le donner  Bertrand?

DIANE.--Je ne le lui ai jamais donn.

LAFEU.--Cette femme, mon prince, est comme un gant large: on la met et
on l'te comme on veut.

LE ROI.--L'anneau tait  moi; je l'ai donn  sa premire femme.

DIANE.--Il a pu tre  vous ou  elle, pour ce que j'en sais.

LE ROI.--Qu'on l'emmne, elle commence  me dplaire. Qu'on la mne en
prison et lui aussi. Si tu ne me dis point d'o tu as cet anneau, tu vas
mourir dans une heure.

DIANE.--Je ne vous le dirai jamais.

LE ROI.--Qu'on l'emmne.

DIANE.--Je vous donnerai une caution, mon prince.

LE ROI.--Je te crois maintenant une prostitue.

DIANE.--Grand Jupiter! si jamais j'ai connu un homme, c'est vous.

LE ROI.--Pourquoi donc accuses-tu Bertrand depuis tout ce temps?

DIANE.--Parce qu'il est coupable et qu'il n'est pas coupable. Il sait
que je ne suis plus vierge, et il en ferait serment. Moi, je ferai
serment que je suis vierge, et il ne le sait pas. Grand roi, je ne suis
point une prostitue; sur ma vie, je suis vierge, ou (_montrant Lafeu_)
la femme de ce vieillard.

LE ROI.--Elle abuse de ma patience. Qu'on la mne en prison.

DIANE.--Ma bonne mre, allez chercher ma caution. Attendez un moment,
mon royal seigneur (_la veuve sort_): on est all chercher le joaillier
 qui appartient l'anneau, et il sera ma caution; mais pour ce jeune
seigneur (_ Bertrand_) qui m'a abuse, comme il le sait lui-mme,
quoique cependant il ne m'ait jamais fait aucun tort, je le renonce ici.
Il sait lui-mme qu'il a souill ma couche: et alors mme il a fait un
enfant  son pouse; quoiqu'elle soit morte, elle sent remuer son
enfant. Ainsi, voil mon nigme: une femme morte est vivante, et voici
le mot de l'nigme.

(Hlne et la veuve entrent.)

LE ROI.--N'y a-t-il point quelque enchanteur qui me fascine la vue?
Est-ce un objet rel que je vois?

HLNE.--Non, mon bon seigneur, ce n'est que l'ombre d'une pouse que
vous voyez; le nom, et non pas la chose.

BERTRAND.--Tous les deux, tous les deux; ah! pardon!

HLNE.--Oh! mon cher seigneur, lorsque j'tais comme cette jeune fille,
je vous ai trouv bien bon pour moi. Voil votre anneau, et voyez, voici
votre lettre. Elle dit: _Lorsque vous possderez cet anneau que je porte
 mon doigt, et que vous serez enceinte de mes oeuvres_, etc. Tout cela
est arriv. Voulez-vous tre  moi, maintenant que je vous ai conquis
deux fois?

BERTRAND.--Si elle peut me prouver cela clairement, je veux, mon prince,
l'aimer tendrement,  jamais,  jamais.

HLNE.--Si je ne vous le dmontre pas clairement ou que je sois
convaincue de fausset, que le mortel divorce nous spare  jamais! (_A
la comtesse._) O ma bonne mre! je vous revois encore!

LAFEU.--Mes yeux sentent l'oignon, je vais pleurer. Allons (_
Parolles_), bon Thomas, prte-moi un mouchoir. Bien, je te remercie: va
m'attendre  la maison; je m'amuserai de toi. Laisse-l tes politesses,
elles ne valent rien.

LE ROI.--Qu'on nous raconte cette histoire de point en point, afin que
la certitude de sa vrit nous comble de joie. (_A Diane._) Et vous, si
vous tes une fleur encore frache et vierge, vous pouvez choisir un
poux: je me charge de votre dot; car j'entrevois dj que, par vos
secours honntes, vous avez fait qu'une femme est devenue femme en
restant vierge. Nous voulons tre instruit plus  loisir de cette
aventure et de toutes ses circonstances. Dj tout s'annonce bien; et si
la fin est aussi heureuse, l'amertume du pass doit la rendre encore
plus douce.




PILOGUE

LE ROI (_s'adressant aux spectateurs._)--_Le roi n'est plus qu'un
suppliant,  prsent que la pice est joue. Tout est bien fini, si nous
obtenons l'expression de votre contentement, que nous reconnatrons en
faisant chaque jour de nouveaux efforts pour vous plaire. Accordez-nous
votre indulgence, et que nos rles soient  vous. Prtez-nous des mains
favorables, et recevez nos coeurs._

FIN DU CINQUIME ET DERNIER ACTE.






End of the Project Gutenberg EBook of Tout est bien qui finit bien, by 
William Shakespeare

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK TOUT EST BIEN QUI FINIT BIEN ***

***** This file should be named 28151-8.txt or 28151-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.org/2/8/1/5/28151/

Produced by Paul Murray, Rnald Lvesque and the Online
Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
file was produced from images generously made available
by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr)


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
http://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
