The Project Gutenberg EBook of Adolphe et De l'esprit de conqute et de
l'usurpation, by Benjamin Constant

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Title: Adolphe et De l'esprit de conqute et de l'usurpation
       Quelques rflexions sur le thtre allemand

Author: Benjamin Constant

Release Date: February 14, 2009 [EBook #28078]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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ADOLPHE

ANECDOTE TROUVE DANS LES PAPIERS D'UN INCONNU,

PAR BENJAMIN CONSTANT

NOUVELLE DITION,

SUIVIE DE

Quelques rflexions sur le Thtre Allemand et sur la tragdie de
Wallstein,

Et de l'Esprit de Conqute et de l'Usurpation.

PARIS,

CHARPENTIER, LIBRAIRE-DITEUR,

1842.




NOTE.


 la suite d'ADOLPHE, nous rimprimons deux autres ouvrages de Benjamin
Constant, que les meilleurs juges regardent comme deux chefs-d'oeuvre.
L'un est la _prface_ de sa traduction de Wallstein de Schiller; l'autre
est la clbre brochure qu'il publia pendant son exil, en 1813, _sur
l'Esprit de conqute et sur l'Usurpation_.

La runion de ces trois ouvrages fait de ce volume une dition des
OEUVRES CHOISIES DE BENJAMIN CONSTANT, que les personnes de got nous
sauront gr d'avoir ajoute  la _collection des meilleurs ouvrages_ que
nous publions dans notre format.

CH.




TABLE DU VOLUME.


Prface d'Adolphe.

Avis de l'_diteur._

Adolphe.

Quelques rflexions sur Wallstein de Schiller, et sur le Thtre
allemand.

De l'Esprit de Conqute et de l'Usurpation.

     Prface de la premire dition

     Prface de la troisime dition

     _Premire Partie_. De l'esprit de Conqute

     _Deuxime Partie_. De l'Usurpation

Essai sur Adolphe




PRFACE DE LA TROISIME DITION.


Ce n'est pas sans quelque hsitation que j'ai consenti  la rimpression
de ce petit ouvrage, publi il y a dix ans. Sans la presque certitude
qu'on voulait en faire une contrefaon en Belgique, et que cette
contrefaon, comme la plupart de celles que rpandent en Allemagne et
qu'introduisent en France les contrefacteurs belges, serait grossie
d'additions et d'interpolations auxquelles je n'aurais point eu de part,
je ne me serais jamais occup de cette anecdote, crite dans l'unique
pense de convaincre deux ou trois amis, runis  la campagne, de la
possibilit de donner une sorte d'intrt  un roman dont les
personnages se rduiraient  deux, et dont la situation serait toujours
la mme.

Une fois occup de ce travail, j'ai voulu dvelopper quelques autres
ides qui me sont survenues et ne m'ont pas sembl sans une certaine
utilit. J'ai voulu peindre le mal que font prouver mme aux coeurs
arides les souffrances qu'ils causent, et cette illusion qui les porte 
se croire plus lgers ou plus corrompus qu'ils ne le sont.  distance,
l'image de la douleur qu'on impose parat vague et confuse, telle qu'un
nuage facile  traverser; on est encourag par l'approbation d'une
socit toute factice, qui supple aux principes par les rgles et aux
motions par les convenances, et qui hait le scandale comme importun,
non comme immoral, car elle accueille assez bien le vice quand le
scandale ne s'y trouve pas; on pense que des liens forms sans rflexion
se briseront sans peine. Mais quand on voit l'angoisse qui rsulte de
ces liens briss, ce douloureux tonnement d'une me trompe, cette
dfiance qui succde  une confiance si complte, et qui, force de se
diriger contre l'tre  part du reste du monde, s'tend  ce monde tout
entier, cette estime refoule sur elle-mme et qui ne sait plus o se
replacer; on sent alors qu'il y a quelque chose de sacr dans le coeur
qui souffre parce qu'il aime; on dcouvre combien sont profondes les
racines de l'affection qu'on croyait inspirer sans la partager; et si
l'on surmonte ce qu'on appelle faiblesse, c'est en dtruisant en
soi-mme tout ce qu'on a de gnreux, en dchirant tout ce qu'on a de
fidle, en sacrifiant tout ce qu'on a de noble et de bon. On se relve
de cette victoire,  laquelle les indiffrents et les amis
applaudissent, ayant frapp de mort une portion de son me, brav la
sympathie, abus de la faiblesse, outrag la morale en la prenant pour
prtexte de la duret; et l'on survit  sa meilleure nature, honteux ou
perverti parce triste succs.

Tel a t le tableau que j'ai voulu tracer dans _Adolphe_. Je ne sais si
j'ai russi; ce qui me ferait croire au moins  un certain mrite de
vrit, c'est que presque tous ceux de mes lecteurs que j'ai rencontrs
m'ont parl d'eux-mmes comme ayant t dans la position de mon hros.
Il est vrai qu' travers les regrets qu'ils montraient de toutes les
douleurs qu'ils avaient causes, perait je ne sais quelle satisfaction
de fatuit; ils aimaient  se peindre comme ayant, de mme qu'Adolphe,
t poursuivis par les opinitres affections qu'ils avaient inspires,
et victimes de l'amour immense qu'on avait conu pour eux. Je crois que
pour la plupart ils se calomniaient, et que si leur vanit les et
laisss tranquilles, leur conscience et pu rester en repos.

Quoi qu'il en soit, tout ce qui concerne Adolphe m'est devenu fort
indiffrent; je n'attache aucun prix  ce roman, et je rpte que ma
seule intention, en le laissant reparatre devant un public qui l'a
probablement oubli, si tant est que jamais il l'ait connu, a t de
dclarer que toute dition qui contiendrait autre chose que ce qui est
renferm dans celle-ci ne viendrait pas de moi, et que je n'en serais
pas responsable.




AVIS DE L'DITEUR.


Je parcourais l'Italie, il y a bien des annes. Je fus arrt dans une
auberge de Cerenza, petit village de la Calabre, par un dbordement du
Neto; il y avait dans la mme auberge un tranger qui se trouvait forc
d'y sjourner pour la mme cause. Il tait fort silencieux et paraissait
triste; il ne tmoignait aucune impatience. Je me plaignais quelquefois
 lui, comme au seul homme  qui je pusse parler dans ce lieu, du retard
que notre marche prouvait. Il m'est gal, me rpondait-il, d'tre ici
ou ailleurs. Notre hte, qui avait caus avec un domestique napolitain
qui servait cet tranger sans savoir son nom, me dit qu'il ne voyageait
point par curiosit, car il ne visitait ni les ruines, ni les sites, ni
les monuments, ni les hommes. Il lisait beaucoup, mais jamais d'une
manire suivie; il se promenait le soir, toujours seul, et souvent il
passait des journes entires assis, immobile, la tte appuye sur les
deux mains.

Au moment o les communications, tant rtablies, nous auraient permis
dpartir, cet tranger tomba trs-malade. L'humanit me fit un devoir de
prolonger mon sjour auprs de lui pour le soigner. Il n'y avait 
Cerenza qu'un chirurgien de village; je voulais envoyer  Cozenze
chercher des secours plus efficaces. Ce n'est pas la peine, me dit
l'tranger; l'homme que voil est prcisment ce qu'il me faut. Il avait
raison, peut-tre plus qu'il ne le pensait, car cet homme le gurit. Je
ne vous croyais pas si habile, lui dit-il avec une sorte d'humeur en le
congdiant; puis il me remercia de mes soins, et il partit.

Plusieurs mois aprs, je reus  Naples une lettre de l'hte de Cerenza,
avec une cassette trouve sur la route qui conduit  Strongoli, route
que l'tranger et moi nous avions suivie, mais sparment. L'aubergiste
qui me l'envoyait se croyait sr qu'elle appartenait  l'un de nous
deux. Elle renfermait beaucoup de lettres fort anciennes, sans adresses,
ou dont les adresses et les signatures taient effaces, un portrait de
femme, et un cahier contenant l'anecdote ou l'histoire qu'on va lire.
L'tranger, propritaire de ces effets, ne m'avait laiss en me quittant
aucun moyen de lui crire; je les conservais depuis dix ans, incertain
de l'usage que je devais en faire, lorsqu'en ayant parl par hasard 
quelques personnes dans une ville d'Allemagne, l'une d'entre elles me
demanda avec instance de lui confier le manuscrit dont j'tais
dpositaire. Au bout de huit jours, ce manuscrit me fut renvoy avec une
lettre que j'ai place  la fin de cette histoire, parce qu'elle serait
inintelligible si on la lisait avant de connatre l'histoire elle-mme.

Cette lettre m'a dcid  la publication actuelle, en me donnant la
certitude qu'elle ne peut offenser ni compromettre personne. Je n'ai pas
chang un mot  l'original; la suppression mme des noms propres ne
vient pas de moi: ils n'taient dsigns que comme ils sont encore, par
des lettres initiales.




ADOLPHE.




CHAPITRE PREMIER.


Je venais de finir  vingt-deux ans mes tudes  l'universit de
Gottingue.--L'intention de mon pre, ministre de l'lecteur de ***,
tait que je parcourusse les pays les plus remarquables de l'Europe. Il
voulait ensuite m'appeler auprs de lui, me faire entrer dans le
dpartement dont la direction lui tait confie, et me prparer  le
remplacer un jour. J'avais obtenu, par un travail assez opinitre, au
milieu d'une vie trs-dissipe, des succs qui m'avaient distingu de
mes compagnons d'tude, et qui avaient fait concevoir  mon pre sur moi
des esprances probablement fort exagres.

Ces esprances l'avaient rendu trs-indulgent pour beaucoup de fautes
que j'avais commises. Il ne m'avait jamais laiss souffrir des suites de
ces fautes. Il avait toujours accord, quelquefois prvenu mes demandes
 cet gard.

Malheureusement sa conduite tait plutt noble et gnreuse que tendre.
J'tais pntr de tous ses droits  ma reconnaissance et  mon respect;
mais aucune confiance n'avait exist jamais entre nous. Il avait dans
l'esprit je ne sais quoi d'ironique qui convenait mal  mon caractre.
Je ne demandais alors qu' me livrer  ces impressions primitives et
fougueuses qui jettent l'me hors de la sphre commune, et lui inspirent
le ddain de tous les objets qui l'environnent. Je trouvais dans mon
pre, non pas un censeur, mais un observateur froid et caustique, qui
souriait d'abord de piti, et qui finissait bientt la conversation avec
impatience. Je ne me souviens pas, pendant mes dix-huit premires
annes, d'avoir eu jamais un entretien d'une heure avec lui. Ses lettres
taient affectueuses, pleines de conseils raisonnables et sensibles;
mais  peine tions-nous en prsence l'un de l'autre, qu'il y avait en
lui quelque chose de contraint que je ne pouvais m'expliquer, et qui
ragissait sur moi d'une manire pnible. Je ne savais pas alors ce que
c'tait que la timidit, cette souffrance intrieure qui nous poursuit
jusque dans l'ge le plus avanc, qui refoule sur notre coeur les
impressions les plus profondes, qui glace nos paroles, qui dnature dans
notre bouche tout ce que nous essayons de dire, et ne nous permet de
nous exprimer que par des mots vagues ou une ironie plus ou moins amre,
comme si nous voulions nous venger sur nos sentiments mmes de la
douleur que nous prouvons  ne pouvoir les faire connatre. Je ne
savais pas que, mme avec son fils, mon pre tait timide, et que
souvent, aprs avoir longtemps attendu de moi quelques tmoignages
d'affection que sa froideur apparente semblait m'interdire, il me
quittait les yeux mouills de larmes, et se plaignait  d'autres de ce
que je ne l'aimais pas.

Ma contrainte avec lui eut une grande influence sur mon caractre. Aussi
timide que lui, mais plus agit, parce que j'tais plus jeune, je
m'accoutumai  renfermer en moi-mme tout ce que j'prouvais,  ne
former que des plans solitaires,  ne compter que sur moi pour leur
excution,  considrer les avis, l'intrt, l'assistance et jusqu' la
seule prsence des autres comme une gne et comme un obstacle. Je
contractai l'habitude de ne jamais parler de ce qui m'occupait, de ne me
soumettre  la conversation que comme  une ncessit importune, et de
l'animer alors par une plaisanterie perptuelle qui me la rendait moins
fatigante, et qui m'aidait  cacher mes vritables penses. De l une
certaine absence d'abandon qu'aujourd'hui encore mes amis me reprochent,
et une difficult de causer srieusement que j'ai toujours peine 
surmonter. Il en rsulta en mme temps un dsir ardent d'indpendance,
une grande impatience des liens dont j'tais environn, une terreur
invincible d'en former de nouveaux. Je ne me trouvais  mon aise que
tout seul; et tel est mme  prsent l'effet de cette disposition d'me,
que, dans les circonstances les moins importantes, quand je dois choisir
entre deux partis, la figure humaine me trouble, et mon mouvement
naturel est de la fuir pour dlibrer en paix. Je n'avais point
cependant la profondeur d'gosme qu'un tel caractre parat annoncer:
tout en ne m'intressant qu' moi, je m'intressais faiblement 
moi-mme. Je portais au fond de mon coeur un besoin de sensibilit dont
je ne m'apercevais pas, mais qui, ne trouvant point  se satisfaire, me
dtachait successivement de tous les objets qui tour  tour attiraient
ma curiosit. Cette indiffrence sur tout s'tait encore fortifie par
l'ide de la mort, ide qui m'avait frapp trs-jeune, et sur laquelle
je n'ai jamais conu que les hommes s'tourdissent si facilement.
J'avais,  l'ge de dix-sept ans, vu mourir une femme ge, dont
l'esprit, d'une tournure remarquable et bizarre, avait commenc 
dvelopper le mien. Cette femme, comme tant d'autres, s'tait, 
l'entre de sa carrire, lance vers le monde, qu'elle ne connaissait
pas, avec le sentiment d'une grande force d'me et de facults vraiment
puissantes. Comme tant d'autres aussi, faute de s'tre plie  des
convenances factices, mais ncessaires, elle avait vu ses esprances
trompes, sa jeunesse passer sans plaisir; et la vieillesse enfin
l'avait atteinte sans la soumettre. Elle vivait dans un chteau voisin
d'une de nos terres, mcontente et retire, n'ayant que son esprit pour
ressource, et analysant tout avec son esprit. Pendant prs d'un an, dans
nos conversations inpuisables, nous avions envisag la vie sous toutes
ses faces, et la mort toujours pour terme de tout; et aprs avoir tant
caus de la mort avec elle, j'avais vu la mort la frapper  mes yeux.

Cet vnement m'avait rempli d'un sentiment d'incertitude sur la
destine, et d'une rverie vague qui ne m'abandonnait pas. Je lisais de
prfrence dans les potes ce qui rappelait la brivet de la vie
humaine. Je trouvais qu'aucun but ne valait la peine d'aucun effort. Il
est assez singulier que cette impression se soit affaiblie prcisment 
mesure que les annes se sont accumules sur moi. Serait-ce parce qu'il
y a dans l'esprance quelque chose de douteux, et que, lorsqu'elle se
retire de la carrire de l'homme, cette carrire prend un caractre plus
svre, mais plus positif? Serait-ce que la vie semble d'autant plus
relle, que toutes les illusions disparaissent, comme la cime des
rochers se dessine mieux dans l'horizon lorsque les nuages se dissipent?

Je me rendis, en quittant Gottingue, dans la petite ville de D***. Cette
ville tait la rsidence d'un prince qui, comme la plupart de ceux de
l'Allemagne, gouvernait avec douceur un pays de peu d'tendue,
protgeait les hommes clairs qui venaient s'y fixer, laissait  toutes
les opinions une libert parfaite, mais qui, born par l'ancien usage 
la socit de ses courtisans, ne rassemblait par-l mme autour de lui
que des hommes en grande partie insignifiants ou mdiocres. Je fus
accueilli dans cette cour avec la curiosit qu'inspire naturellement
tout tranger qui vient rompre le cercle de la monotonie et de
l'tiquette. Pendant quelques mois, je ne remarquai rien qui pt
captiver mon attention. J'tais reconnaissant de l'obligeance qu'on me
tmoignait; mais tantt ma timidit m'empchait d'en profiter, tantt la
fatigue d'une agitation sans but me faisait prfrer la solitude aux
plaisirs insipides que l'on m'invitait  partager. Je n'avais de haine
contre personne, mais peu de gens m'inspiraient de l'intrt: or les
hommes se blessent de l'indiffrence; ils l'attribuent  la malveillance
ou  l'affectation; ils ne veulent pas croire qu'on s'ennuie avec eux
naturellement. Quelquefois je cherchais  contraindre mon ennui; je me
rfugiais dans une taciturnit profonde: on prenait cette taciturnit
pour du ddain. D'autres fois, lass moi-mme de mon silence, je me
laissais aller  quelques plaisanteries, et mon esprit, mis en
mouvement, m'entranait au del de toute mesure. Je rvlais en un jour
tous les ridicules que j'avais observs durant un mois. Les confidents
de mes panchements subits et involontaires ne m'en savaient aucun gr,
et avaient raison; car c'tait le besoin de parler qui me saisissait, et
non la confiance. J'avais contract dans mes conversations avec la femme
qui, la premire, avait dvelopp mes ides, une insurmontable aversion
pour toutes les maximes communes et pour toutes les formules
dogmatiques. Lors donc que j'entendais la mdiocrit disserter avec
complaisance sur des principes bien tablis, bien incontestables en fait
de morale, de convenance ou de religion, choses qu'elle met assez
volontiers sur la mme ligne, je me sentais pouss  la contredire, non
que j'eusse adopt des opinions opposes, mais parce que j'tais
impatient d'une conviction si ferme et si lourde. Je ne sais quel
instinct m'avertissait d'ailleurs de me dfier de ces axiomes gnraux
si exempts de toute restriction, si purs de toute nuance. Les sots font
de leur morale une masse compacte et indivisible, pour qu'elle se mle
le moins possible avec leurs actions, et les laisse libres dans tous les
dtails.

Je me donnai bientt, par cette conduite, une grande rputation de
lgret, de persiflage, de mchancet. Mes paroles amres furent
considres comme des preuves d'une me haineuse, mes plaisanteries
comme des attentats contre tout ce qu'il y avait de plus respectable.
Ceux dont j'avais eu le tort de me moquer trouvaient commode de faire
cause commune avec les principes qu'ils m'accusaient de rvoquer en
doute; parce que, sans le vouloir, je les avais fait rire aux dpens les
uns des autres, tous se runirent contre moi. On et dit qu'en faisant
remarquer leurs ridicules, je trahissais une confidence qu'ils m'avaient
faite; on et dit qu'en se montrant  mes yeux tels qu'ils taient, ils
avaient obtenu de ma part la promesse du silence: je n'avais point la
conscience d'avoir accept ce trait trop onreux. Ils avaient trouv du
plaisir  se donner ample carrire, j'en trouvais  les observer et 
les dcrire; et ce qu'ils appelaient une perfidie me paraissait un
ddommagement tout innocent et trs-lgitime.

Je ne veux point ici me justifier: j'ai renonc depuis longtemps  cet
usage frivole et facile d'un esprit sans exprience; je veux simplement
dire, et cela pour d'autres que pour moi, qui suis maintenant  l'abri
du monde, qu'il faut du temps pour s'accoutumer  l'espce humaine,
telle que l'intrt, l'affectation, la vanit, la peur, nous l'ont
faite. L'tonnement de la premire jeunesse,  l'aspect d'une socit si
factice et si travaille, annonce plutt un coeur naturel qu'un esprit
mchant. Cette socit d'ailleurs n'a rien  en craindre: elle pse
tellement sur nous, son influence sourde est tellement puissante,
qu'elle ne tarde pas  nous faonner d'aprs le moule universel. Nous ne
sommes plus surpris alors que de notre ancienne surprise, et nous nous
trouvons bien sous notre nouvelle forme, comme l'on finit par respirer
librement dans un spectacle encombr par la foule, tandis qu'en entrant
on n'y respirait qu'avec effort.

Si quelques-uns chappent  cette destine gnrale, ils renferment en
eux-mmes leur dissentiment secret; ils aperoivent dans la plupart des
ridicules le germe des vices: ils n'en plaisantent plus, parce que le
mpris remplace la moquerie, et que le mpris est silencieux.

Il s'tablit donc, dans le petit public qui m'environnait, une
inquitude vague sur mon caractre. On ne pouvait citer aucune action
condamnable; on ne pouvait mme m'en contester quelques-unes qui
semblaient annoncer de la gnrosit ou du dvoment; mais on disait que
j'tais un homme immoral, un homme peu sr: deux pithtes heureusement
inventes pour insinuer les faits qu'on ignore, et laisser deviner ce
qu'on ne sait pas.




CHAPITRE II.


Distrait, inattentif, ennuy, je ne m'apercevais point de l'impression
que je produisais, et je partageais mon temps entre des tudes que
j'interrompais souvent, des projets que je n'excutais pas, des plaisirs
qui ne m'intressaient gure, lorsqu'une circonstance, trs-frivole en
apparence, produisit dans ma disposition une rvolution importante.

Un jeune homme avec lequel j'tais assez li cherchait depuis quelques
mois  plaire  l'une des femmes les moins insipides de la socit dans
laquelle nous vivions: j'tais le confident trs-dsintress de son
entreprise. Aprs de longs efforts, il parvint  se faire aimer; et
comme il ne m'avait point cach ses revers et ses peines, il se crut
oblig de me communiquer ses succs: rien n'galait ses transports et
l'excs de sa joie. Le spectacle d'un tel bonheur me fit regretter de
n'en avoir pas essay encore; je n'avais point eu jusqu'alors de liaison
de femme qui pt flatter mon amour-propre; un nouvel avenir parut se
dvoiler  mes yeux; un nouveau besoin se fit sentir au fond de mon
coeur. Il y avait dans ce besoin beaucoup de vanit, sans doute, mais il
n'y avait pas uniquement de la vanit; il y en avait peut-tre moins que
je ne le croyais moi-mme. Les sentiments de l'homme sont confus et
mlangs; ils se composent d'une multitude d'impressions varies qui
chappent  l'observation; et la parole, toujours trop grossire et trop
gnrale, peut bien servir  les dsigner, mais ne se sert jamais  les
dfinir.

J'avais, dans la maison de mon pre, adopt sur les femmes un systme
assez immoral. Mon pre, bien qu'il observt strictement les convenances
extrieures, se permettait assez frquemment des propos lgers sur les
liaisons d'amour: il les regardait comme des amusements, sinon permis,
du moins excusables, et considrait le mariage seul sous un rapport
srieux. Il avait pour principe qu'un jeune homme doit viter avec soin
de faire ce qu'on nomme une folie, c'est--dire de contracter un
engagement durable avec une personne qui ne ft pas parfaitement son
gale pour la fortune, la naissance et les avantages extrieurs; mais du
reste toutes les femmes, aussi longtemps qu'il ne s'agissait pas de les
pouser, lui paraissaient pouvoir, sans inconvnient, tre prises, puis
tre quittes; et je l'avais vu sourire avec une sorte d'approbation 
cette parodie d'un mot connu: _Cela leur fait si peu de mal, et  nous
tant de plaisir!_

L'on ne sait pas assez combien, dans la premire jeunesse, les mots de
cette espce font une impression profonde, et combien  un ge o toutes
les opinions sont encore douteuses et vacillantes, les enfants
s'tonnent de voir contredire, par des plaisanteries que tout le monde
applaudit, les rgles directes qu'on leur a donnes. Ces rgles ne sont
plus  leurs yeux que des formules banales que leurs parents sont
convenus de leur rpter pour l'acquit de leur conscience, et les
plaisanteries leur semblent renfermer le vritable secret de la vie.

Tourment d'une motion vague, je veux tre aim, me disais-je, et je
regardais autour de moi; je ne voyais personne qui m'inspirt de
l'amour, personne qui me part susceptible d'en prendre; j'interrogeais
mon coeur et mes gots: je ne me sentais aucun mouvement de prfrence.
Je m'agitais ainsi intrieurement, lorsque je fis connaissance avec le
comte de P***, homme de quarante ans, dont la famille tait allie  la
mienne. Il me proposa de venir le voir. Malheureuse visite! Il avait
chez lui sa matresse, une Polonaise, clbre par sa beaut, quoiqu'elle
ne ft plus de la premire jeunesse. Cette femme, malgr sa situation
dsavantageuse, avait montr, dans plusieurs occasions, un caractre
distingu. Sa famille, assez illustre en Pologne, avait t ruine dans
les troubles de cette contre. Son pre avait t proscrit; sa mre
tait alle chercher un asile en France, et y avait men sa fille,
qu'elle avait laisse,  sa mort, dans un isolement complet. Le comte de
P*** en tait devenu amoureux. J'ai toujours ignor comment s'tait
forme une liaison qui, lorsque j'ai vu pour la premire fois Ellnore,
tait ds longtemps tablie et pour ainsi dire consacre. La fatalit de
sa situation ou l'inexprience de son ge l'avait-elle jete dans une
carrire qui rpugnait galement  son ducation,  ses habitudes, et 
la fiert qui faisait une partie trs-remarquable de son caractre? Ce
que je sais, ce que tout le monde a su, c'est que la fortune du comte de
P*** ayant t presque entirement dtruite et sa libert menace,
Ellnore lui avait donn de telles preuves de dvoment, avait rejet
avec un tel mpris les offres les plus brillantes, avait partag ses
prils et sa pauvret avec tant de zle et mme de joie, que la svrit
la plus scrupuleuse ne pouvait s'empcher de rendre justice  la puret
de ses motifs et au dsintressement de sa conduite. C'tait  son
activit,  son courage,  sa raison, aux sacrifices de tout genre
qu'elle avait supports sans se plaindre, que son amant devait d'avoir
recouvr une partie de ses biens. Ils taient venus s'tablir  D***
pour y suivre un procs qui pouvait rendre entirement au comte de P***
son ancienne opulence, et comptaient y rester environ deux ans.

Ellnore n'avait qu'un esprit ordinaire; mais ses ides taient justes,
et ses expressions, toujours simples, taient quelquefois frappantes par
la noblesse et l'lvation de ses sentiments. Elle avait beaucoup de
prjugs; mais tous ses prjugs taient en sens inverse de son intrt.
Elle attachait le plus grand prix  la rgularit de la conduite,
prcisment parce que la sienne n'tait pas rgulire suivant les
notions reues. Elle tait trs-religieuse, parce que la religion
condamnait rigoureusement son genre de vie. Elle repoussait svrement
dans la conversation tout ce qui n'aurait paru  d'autres femmes que des
plaisanteries innocentes, parce qu'elle craignait toujours qu'on ne se
crt autoris par son tat  lui en adresser de dplaces. Elle aurait
dsir ne recevoir chez elle que des hommes du rang le plus lev et de
moeurs irrprochables, parce que les femmes  qui elle frmissait d'tre
compare se forment d'ordinaire une socit mlange, et, se rsignant 
la perte de la considration, ne cherchent dans leurs relations que
l'amusement. Ellnore, en un mot, tait en lutte constante avec sa
destine. Elle protestait, pour ainsi dire, par chacune de ses actions
et de ses paroles, contre la classe dans laquelle elle se trouvait
range; et comme elle sentait que la ralit tait plus forte qu'elle,
et que ses efforts ne changeaient rien  sa situation, elle tait fort
malheureuse. Elle levait deux enfants qu'elle avait eus du comte de
P***, avec une austrit excessive. On et dit quelquefois qu'une
rvolte secrte se mlait  l'attachement plutt passionn que tendre
qu'elle leur montrait, et les lui rendait en quelque sorte importuns.
Lorsqu'on lui faisait  bonne intention quelque remarque sur ce que ses
enfants grandissaient, sur les talents qu'ils promettaient d'avoir, sur
la carrire qu'ils auraient  suivre, on la voyait plir de l'ide qu'il
faudrait qu'un jour elle leur avout leur naissance. Mais le moindre
danger, une heure d'absence, la ramenait  eux avec une anxit o l'on
dmlait une espce de remords, et le dsir de leur donner par ses
caresses le bonheur qu'elle n'y trouvait pas elle-mme. Cette opposition
entre ses sentiments et la place qu'elle occupait dans le monde avait
rendu son humeur fort ingale. Souvent elle tait rveuse et taciturne;
quelquefois elle parlait avec imptuosit. Comme elle tait tourmente
d'une ide particulire, au milieu de la conversation la plus gnrale,
elle ne restait jamais parfaitement calme. Mais, par cela mme, il y
avait dans sa manire quelque chose de fougueux et d'inattendu qui la
rendait plus piquante qu'elle n'aurait d l'tre naturellement. La
bizarrerie de sa position supplait en elle  la nouveaut des ides. On
l'examinait avec intrt et curiosit comme un bel orage.

Offerte  mes regards dans un moment o mon coeur avait besoin d'amour,
ma vanit, de succs, Ellnore me parut une conqute digne de moi.
Elle-mme trouva du plaisir dans la socit d'un homme diffrent de ceux
qu'elle avait vus jusqu'alors. Son cercle s'tait compos de quelques
amis ou parents de son amant et de leurs femmes, que l'ascendant du
comte de P*** avait forcs  recevoir sa matresse. Les maris taient
dpourvus de sentiments aussi bien que d'ides; les femmes ne
diffraient de leurs maris que par une mdiocrit plus inquite et plus
agite, parce qu'elles n'avaient pas, comme eux, cette tranquillit
d'esprit qui rsulte de l'occupation et de la rgularit des affaires.
Une plaisanterie plus lgre, une conversation plus varie, un mlange
particulier de mlancolie et de gat, de dcouragement et d'intrt,
d'enthousiasme et d'ironie, tonnrent et attachrent Ellnore. Elle
parlait plusieurs langues, imparfaitement  la vrit, mais toujours
avec vivacit, quelquefois avec grce. Ses ides semblaient se faire
jour  travers les obstacles, et sortir de cette lutte plus agrables,
plus naves et plus neuves; car les idiomes trangers rajeunissent les
penses, et les dbarrassent de ces tournures qui les font paratre tour
 tour communes et affectes. Nous lisions ensemble des potes anglais;
nous nous promenions ensemble. J'allais souvent la voir le matin; j'y
retournais le soir: je causais avec elle sur mille sujets.

Je pensais faire, en observateur froid et impartial, le tour de son
caractre et de son esprit; mais chaque mot qu'elle disait me semblait
revtu d'une grce inexplicable. Le dessein de lui plaire, mettant dans
ma vie un nouvel intrt, animait mon existence d'une manire inusite.
J'attribuais  son charme cet effet presque magique: j'en aurais joui
plus compltement encore sans l'engagement que j'avais pris envers mon
amour-propre. Cet amour-propre tait en tiers entre Ellnore et moi. Je
me croyais comme oblig de marcher au plus vite vers le but que je
m'tais propos: je ne me livrais donc pas sans rserve  mes
impressions. Il me tardait d'avoir parl, car il me semblait que je
n'avais qu' parler pour russir. Je ne croyais point aimer Ellnore;
mais dj je n'aurais pu me rsigner  ne pas lui plaire. Elle
m'occupait sans cesse: je formais mille projets; j'inventais mille
moyens de conqute, avec cette fatuit sans exprience qui se croit sre
du succs parce qu'elle n'a rien essay.

Cependant une invincible timidit m'arrtait: tous mes discours
expiraient sur mes lvres, ou se terminaient tout autrement que je ne
l'avais projet. Je me dbattais intrieurement: j'tais indign contre
moi-mme.

Je cherchai enfin un raisonnement qui pt me tirer de cette lutte avec
honneur  mes propres yeux. Je me dis qu'il ne fallait rien prcipiter,
qu'Ellnore tait trop peu prpare  l'aveu que je mditais, et qu'il
valait mieux attendre encore. Presque toujours, pour vivre en repos avec
nous-mmes, nous travestissons en calculs et en systmes nos
impuissances ou nos faiblesses: cela satisfait cette portion de nous qui
est, pour ainsi dire, spectatrice de l'autre.

Cette situation se prolongea. Chaque jour, je fixais le lendemain comme
l'poque invariable d'une dclaration positive, et chaque lendemain
s'coulait comme la veille. Ma timidit me quittait ds que je
m'loignais d'Ellnore; je reprenais alors mes plans habiles et mes
profondes combinaisons: mais  peine me retrouvais-je auprs d'elle, que
je me sentais de nouveau tremblant et troubl. Quiconque aurait lu dans
mon coeur, en son absence, m'aurait pris pour un sducteur froid et peu
sensible; quiconque m'et aperu  ses cts et cru reconnatre en moi
un amant novice, interdit et passionn. L'on se serait galement tromp
dans ces deux jugements: il n'y a point d'unit complte dans l'homme,
et presque jamais personne n'est tout--fait sincre ni tout--fait de
mauvaise foi.

Convaincu par ces expriences ritres que je n'aurais jamais le
courage de parler  Ellnore, je me dterminai  lui crire. Le comte de
P*** tait absent. Les combats que j'avais livrs longtemps  mon propre
caractre, l'impatience que j'prouvais de n'avoir pu le surmonter, mon
incertitude sur le succs de ma tentative, jetrent dans ma lettre une
agitation qui ressemblait fort  l'amour. chauff d'ailleurs que
j'tais par mon propre style, je ressentais, en finissant d'crire, un
peu de la passion que j'avais cherch  exprimer avec toute la force
possible.

Ellnore vit dans ma lettre ce qu'il tait naturel d'y voir, le
transport passager d'un homme qui avait dix ans de moins qu'elle, dont
le coeur s'ouvrait  des sentiments qui lui taient encore inconnus, et
qui mritait plus de piti que de colre. Elle me rpondit avec bont,
me donna des conseils affectueux, m'offrit une amiti sincre, mais me
dclara que jusqu'au retour du comte de P*** elle ne pourrait me
recevoir.

Cette rponse me bouleversa. Mon imagination, s'irritant de l'obstacle,
s'empara de toute mon existence. L'amour, qu'une heure auparavant je
m'applaudissais de feindre, je crus tout  coup l'prouver avec fureur.
Je courus chez Ellnore; on me dit qu'elle tait sortie. Je lui crivis;
je la suppliai de m'accorder une dernire entrevue; je lui peignis en
termes dchirants mon dsespoir, les projets funestes que m'inspirait sa
cruelle dtermination. Pendant une grande partie du jour, j'attendis
vainement une rponse. Je ne calmai mon inexprimable souffrance qu'en me
rptant que le lendemain je braverais toutes les difficults pour
pntrer jusqu' Ellnore et pour lui parler. On m'apporta le soir
quelques mots d'elle: ils taient doux. Je crus y remarquer une
impression de regret et de tristesse; mais elle persistait dans sa
rsolution, qu'elle m'annonait comme inbranlable. Je me prsentai de
nouveau chez elle le lendemain. Elle tait partie pour une campagne dont
ses gens ignoraient le nom. Ils n'avaient mme aucun moyen de lui faire
parvenir des lettres.

Je restai longtemps immobile  sa porte, n'imaginant plus aucune chance
de la retrouver. J'tais tonn moi-mme de ce que je souffrais. Ma
mmoire me retraait les instants o je m'tais dit que je n'aspirais
qu' un succs; que ce n'tait qu'une tentative  laquelle je
renoncerais sans peine. Je ne concevais rien  la douleur violente,
indomptable, qui dchirait mon coeur. Plusieurs jours se passrent de la
sorte. J'tais galement incapable de distraction et d'tude. J'errais
sans cesse devant la porte d'Ellnore. Je me promenais dans la ville,
comme si, au dtour de chaque rue, j'avais pu esprer de la rencontrer.
Un matin, dans une de ces courses sans but, qui servaient  remplacer
mon agitation par de la fatigue, j'aperus la voiture du comte de P***,
qui revenait de son voyage. Il me reconnut et mit pied  terre. Aprs
quelques phrases banales, je lui parlai, en dguisant mon trouble, du
dpart subit d'Ellnore. Oui, me dit-il, une de ses amies,  quelques
lieues d'ici, a prouv je ne sais quel vnement fcheux qui a fait
croire  Ellnore que ses consolations lui seraient utiles. Elle est
partie sans me consulter. C'est une personne que tous ses sentiments
dominent, et dont l'me, toujours active, trouve presque du repos dans
le dvoment. Mais sa prsence ici m'est trop ncessaire; je vais lui
crire: elle reviendra srement dans quelques jours.

Cette assurance me calma; je sentis ma douleur s'apaiser. Pour la
premire fois depuis le dpart d'Ellnore, je pus respirer sans peine.
Son retour fut moins prompt que ne l'esprait le comte de P***. Mais
j'avais repris ma vie habituelle, et l'angoisse que j'avais prouve
commenait  se dissiper, lorsqu'au bout d'un mois M. de P*** me fit
avertir qu'Ellnore devait arriver le soir. Comme il mettait un grand
prix  lui maintenir dans la socit la place que son caractre
mritait, et dont sa situation semblait l'exclure, il avait invit 
souper plusieurs femmes de ses parentes et de ses amies qui avaient
consenti  voir Ellnore.

Mes souvenirs reparurent, d'abord confus, bientt plus vifs. Mon
amour-propre s'y mlait. J'tais embarrass, humili, de rencontrer une
femme qui m'avait trait comme un enfant. Il me semblait la voir,
souriant  mon approche de ce qu'une courte absence avait calm
l'effervescence d'une jeune tte; et je dmlais dans ce sourire une
sorte de mpris pour moi. Par degrs mes sentiments se rveillrent. Je
m'tais lev, ce jour-l mme, ne songeant plus  Ellnore; une heure
aprs avoir reu la nouvelle de son arrive, son image errait devant mes
yeux, rgnait sur mon coeur, et j'avais la fivre de la crainte de ne pas
la voir.

Je restai chez moi toute la journe; je m'y tins, pour ainsi dire,
cach: je tremblais que le moindre mouvement ne prvint notre rencontre.
Rien pourtant n'tait plus simple, plus certain; mais je la dsirais
avec tant d'ardeur, qu'elle me paraissait impossible. L'impatience me
dvorait:  tous les instants je consultais ma montre. J'tais oblig
d'ouvrir la fentre pour respirer; mon sang me brlait en circulant dans
mes veines.

Enfin j'entendis sonner l'heure  laquelle je devais me rendre chez le
comte. Mon impatience se changea tout  coup en timidit; je m'habillai
lentement; je ne me sentais plus press d'arriver: j'avais un tel effroi
que mon attente ne ft due, un sentiment si vif de la douleur que je
courais risque d'prouver, que j'aurais consenti volontiers  tout
ajourner.

Il tait assez tard lorsque j'entrai chez M. de P***. J'aperus Ellnore
assise au fond de la chambre; je n'osais avancer, il me semblait que
tout le monde avait les yeux fixs sur moi. J'allai me cacher dans un
coin du salon, derrire un groupe d'hommes qui causaient. De l je
contemplais Ellnore: elle me parut lgrement change, elle tait plus
pale que de coutume. Le comte me dcouvrit dans l'espce de retraite o
je m'tais rfugi; il vint  moi, me prit par la main, et me conduisit
vers Ellnore. Je vous prsente, lui dit-il en riant, l'un des hommes
que votre dpart inattendu a le plus tonns. Ellnore parlait  une
femme place  ct d'elle. Lorsqu'elle me vit, ses paroles s'arrtrent
sur ses lvres; elle demeura tout interdite: je l'tais beaucoup
moi-mme.

On pouvait nous entendre: j'adressai  Ellnore des questions
indiffrentes. Nous reprmes tous deux une apparence de calme. On
annona qu'on avait servi; j'offris  Ellnore mon bras, qu'elle ne put
refuser. Si vous ne me promettez pas, lui dis-je en la conduisant, de me
recevoir demain chez vous  onze heures, je pars  l'instant,
j'abandonne mon pays, ma famille et mon pre, je romps tous mes liens,
j'abjure tous mes devoirs, et je vais, n'importe o, finir au plus tt
une vie que vous vous plaisez  empoisonner. Adolphe! me rpondit-elle
et elle hsitait. Je fis un mouvement pour m'loigner. Je ne sais ce que
mes traits exprimrent, mais je n'avais jamais prouv de contraction si
violente.

Ellnore me regarda. Une terreur mle d'affection se peignit sur sa
figure. Je vous recevrai demain, me dit-elle, mais je vous conjure...
Beaucoup de personnes nous suivaient, elle ne put achever sa phrase. Je
pressai sa main de mon bras; nous nous mmes  table.

J'aurais voulu m'asseoir  ct d'Ellnore, mais le matre de la maison
l'avait autrement dcid: je fus plac  peu prs vis--vis d'elle. Au
commencement du souper, elle tait rveuse. Quand on lui adressait la
parole, elle rpondait avec douceur; mais elle retombait bientt dans la
distraction. Une de ses amies, frappe de son silence et de son
abattement, lui demanda si elle tait malade. Je n'ai pas t bien dans
ces derniers temps, rpondit-elle, et mme  prsent je suis fort
branle. J'aspirais  produire dans l'esprit d'Ellnore une impression
agrable; je voulais, en me montrant aimable et spirituel, la disposer
en ma faveur, et la prparer  l'entrevue qu'elle m'avait accorde.
J'essayai donc de mille manires de fixer son attention. Je ramenai la
conversation sur des sujets que je savais l'intresser; nos voisins s'y
mlrent: j'tais inspir par sa prsence; je parvins  me faire couter
d'elle, je la vis bientt sourire: j'en ressentis une telle joie, mes
regards exprimrent tant de reconnaissance, qu'elle ne put s'empcher
d'en tre touche. Sa tristesse et sa distraction se dissiprent: elle
ne rsista plus au charme secret que rpandait dans son me la vue du
bonheur que je lui devais; et quand nous sortmes de table, nos coeurs
taient d'intelligence comme si nous n'avions jamais t spars. Vous
voyez, lui dis-je en lui donnant la main pour rentrer dans le salon, que
vous disposez de toute mon existence; que vous ai-je fait pour que vous
trouviez du plaisir  la tourmenter?




CHAPITRE III.


Je passai la nuit sans dormir. Il n'tait plus question dans mon me ni
de calculs ni de projets; je me sentais, de la meilleure foi du monde,
vritablement amoureux. Ce n'tait plus l'espoir du succs qui me
faisait agir: le besoin de voir celle que j'aimais, de jouir de sa
prsence, me dominait exclusivement. Onze heures sonnrent, je me rendis
auprs d'Ellnore; elle m'attendait. Elle voulut parler: je lui demandai
de m'couter. Je m'assis auprs d'elle, car je pouvais  peine me
soutenir, et je continuai en ces termes, non sans tre oblig de
m'interrompre souvent:

Je ne viens point rclamer contre la sentence que vous avez prononce;
je ne viens point rtracter un aveu qui a pu vous offenser; je le
voudrais en vain. Cet amour que vous repoussez est indestructible:
l'effort mme que je fais dans ce moment pour vous parler avec un peu de
calme est une preuve de la violence d'un sentiment qui vous blesse. Mais
ce n'est plus pour vous en entretenir que je vous ai prie de
m'entendre; c'est au contraire pour vous demander de l'oublier, de me
recevoir comme autrefois, d'carter le souvenir d'un instant de dlire,
de ne pas me punir de ce que vous savez un secret que j'aurais d
renfermer au fond de mon me. Vous connaissez ma situation, ce caractre
qu'on dit bizarre et sauvage, ce coeur tranger  tous les intrts du
monde, solitaire au milieu des hommes, et qui souffre pourtant de
l'isolement auquel il est condamn. Votre amiti me soutenait: sans
cette amiti je ne puis vivre. J'ai pris l'habitude de vous voir; vous
avez laiss natre et se former cette douce habitude: qu'ai-je fait pour
perdre cette unique consolation d'une existence si triste et si sombre?
Je suis horriblement malheureux; je n'ai plus le courage de supporter un
si long malheur: je n'espre rien, je ne demande rien, je ne veux que
vous voir; mais je dois vous voir s'il faut que je vive.

Ellnore gardait le silence. Que craignez-vous? repris-je. Qu'est-ce que
j'exige? ce que vous accordez  tous les indiffrents. Est-ce le monde
que vous redoutez? Ce monde, absorb dans ses frivolits solennelles, ne
lira pas dans un coeur tel que le mien. Comment ne serais-je pas prudent?
n'y va-t-il pas de ma vie? Ellnore, rendez-vous  ma prire: vous y
trouverez quelque douceur. Il y aura pour vous quelque charme  tre
aime ainsi,  me voir auprs de vous, occup de vous seule, n'existant
que pour vous, vous devant toutes les sensations de bonheur dont je suis
encore susceptible, arrach par votre prsence  la souffrance et au
dsespoir.

Je poursuivis longtemps de la sorte, levant toutes les objections,
retournant de mille manires tous les raisonnements qui plaidaient en ma
faveur. J'tais si soumis, si rsign, je demandais si peu de chose,
j'aurais t si malheureux d'un refus!

Ellnore fut mue. Elle m'imposa plusieurs conditions. Elle ne consentit
 me recevoir que rarement, au milieu d'une socit nombreuse, avec
l'engagement que je ne lui parlerais jamais d'amour. Je promis ce
qu'elle voulut. Nous tions contents tous les deux: moi, d'avoir
reconquis le bien que j'avais t menac de perdre; Ellnore, de se
trouver  la fois gnreuse, sensible et prudente.

Je profitai ds le lendemain de la permission que j'avais obtenue; je
continuai de mme les jours suivants. Ellnore ne songea plus  la
ncessit que mes visites fussent peu frquentes: bientt rien ne lui
parut plus simple que de me voir tous les jours. Dix ans de fidlit
avaient inspir  M. de P*** une confiance entire; il laissait 
Ellnore la plus grande libert. Comme il avait eu  lutter contre
l'opinion qui voulait exclure sa matresse du monde o il tait appel 
vivre, il aimait  voir s'augmenter la socit d'Ellnore; sa maison
remplie constatait  ses yeux son propre triomphe sur l'opinion.

Lorsque j'arrivais, j'apercevais dans les regards d'Ellnore une
expression de plaisir. Quand elle s'amusait dans la conversation, ses
yeux se tournaient naturellement vers moi. L'on ne racontait rien
d'intressant qu'elle ne m'appelt pour l'entendre. Mais elle n'tait
jamais seule: des soires entires se passaient sans que je pusse lui
dire autre chose en particulier que quelques mots insignifiants ou
interrompus. Je ne tardai pas  m'irriter de tant de contrainte. Je
devins sombre, taciturne, ingal dans mon humeur, amer dans mes
discours. Je me contenais  peine lorsqu'un autre que moi s'entretenait
 part avec Ellnore; j'interrompais brusquement ces entretiens. Il
m'importait peu qu'on pt s'en offenser, et je n'tais pas toujours
arrt par la crainte de la compromettre. Elle se plaignit  moi de ce
changement. Que voulez-vous? lui dis-je avec impatience, vous croyez
sans doute avoir fait beaucoup pour moi; je suis forc de vous dire que
vous vous trompez. Je ne conois rien  votre nouvelle manire d'tre.
Autrefois vous viviez retire; vous fuyiez une socit fatigante; vous
vitiez ces ternelles conversations qui se prolongent prcisment parce
qu'elles ne devraient jamais commencer. Aujourd'hui votre porte est
ouverte  la terre entire. On dirait qu'en vous demandant de me
recevoir, j'ai obtenu pour tout l'univers la mme faveur que pour moi.
Je vous l'avoue, en vous voyant jadis si prudente, je ne m'attendais pas
 vous trouver si frivole.

Je dmlai dans les traits d'Ellnore une impression de mcontentement
et de tristesse. Chre Ellnore, lui dis-je en me radoucissant tout 
coup, ne mrit-je donc pas d'tre distingu des mille importuns qui
vous assigent? L'amiti n'a-t-elle pas ses secrets? n'est-elle pas
ombrageuse et timide au milieu du bruit et de la foule?

Ellnore craignait, en se montrant inflexible, de voir se renouveler des
imprudences qui l'alarmaient pour elle et pour moi. L'ide de rompre
n'approchait plus de son coeur: elle consentit  me recevoir quelquefois
seule.

Alors se modifirent rapidement les rgles svres qu'elle m'avait
prescrites. Elle me permit de lui peindre mon amour; elle se familiarisa
par degrs avec ce langage: bientt elle m'avoua qu'elle m'aimait.

Je passai quelques heures  ses pieds, me proclamant le plus heureux des
hommes, lui prodiguant mille assurances de tendresse, de dvoment et de
respect ternel. Elle me raconta ce qu'elle avait souffert en essayant
de s'loigner de moi; que de fois elle avait espr que je la
dcouvrirais malgr ses efforts; comment le moindre bruit qui frappait
ses oreilles lui paraissait annoncer mon arrive; quel trouble, quelle
joie, quelle crainte, elle avait ressentis en me revoyant; par quelle
dfiance d'elle-mme, pour concilier le penchant de son coeur avec la
prudence, elle s'tait livre aux distractions du monde, avait recherch
la foule qu'elle fuyait auparavant. Je lui faisais rpter les plus
petits dtails, et cette histoire de quelques semaines nous semblait
tre celle d'une vie entire. L'amour supple aux longs souvenirs par
une sorte de magie. Toutes les autres affections ont besoin du pass:
l'amour cre, comme par enchantement, un pass dont il nous entoure. Il
nous donne, pour ainsi dire, la conscience d'avoir vcu, durant des
annes, avec un tre qui nagure nous tait presque tranger. L'amour
n'est qu'un point lumineux, et nanmoins il semble s'emparer du temps.
Il y a peu de jours qu'il n'existait pas, bientt il n'existera plus;
mais, tant qu'il existe, il rpand sa clart sur l'poque qui l'a
prcd, comme sur celle qui doit le suivre.

Ce calme pourtant dura peu. Ellnore tait d'autant plus en garde contre
sa faiblesse, qu'elle tait poursuivie du souvenir de ses fautes: et mon
imagination, mes dsirs, une thorie de fatuit dont je ne m'apercevais
pas moi-mme, se rvoltaient contre un tel amour. Toujours timide,
souvent irrit, je me plaignais, je m'emportais, j'accablais Ellnore de
reproches. Plus d'une fois elle forma le projet de briser un lien qui ne
rpandait sur sa vie que de l'inquitude et du trouble; plus d'une fois
je l'apaisai par mes supplications, mes dsaveux et mes pleurs.

Ellnore, lui crivais-je un jour, vous ne savez pas tout ce que je
souffre. Prs de vous, loin de vous, je suis galement malheureux.
Pendant les heures qui nous sparent, j'erre au hasard, courb sous le
fardeau d'une existence que je ne sais comment supporter. La socit
m'importune, la solitude m'accable. Ces indiffrents qui m'observent,
qui ne connaissent rien de ce qui m'occupe, qui me regardent avec une
curiosit sans intrt, avec un tonnement sans piti, ces hommes qui
osent me parler d'autre chose que de vous, portent dans mon sein une
douleur mortelle. Je les fuis; mais, seul, je cherche en vain un air qui
pntre dans ma poitrine oppresse. Je me prcipite sur cette terre qui
devrait s'entr'ouvrir pour m'engloutir  jamais; je pose ma tte sur la
pierre froide qui devrait calmer la fivre ardente qui me dvore. Je me
trane vers cette colline d'o l'on aperoit votre maison; je reste l,
les yeux fixs sur cette retraite que je n'habiterai jamais avec vous.
Et si je vous avais rencontre plus tt, vous auriez pu tre  moi!
j'aurais serr dans mes bras la seule crature que la nature ait forme
pour mon coeur, pour ce coeur qui a tant souffert parce qu'il vous
cherchait, et qu'il ne vous a trouve que trop tard! Lorsque enfin ces
heures de dlire sont passes, lorsque le moment arrive o je puis vous
voir, je prends en tremblant la route de votre demeure. Je crains que
tous ceux qui me rencontrent ne devinent les sentiments que je porte en
moi; je m'arrte; je marche  pas lents: je retarde l'instant du
bonheur, de ce bonheur que tout menace, que je me crois toujours sur le
point de perdre; bonheur imparfait et troubl, contre lequel conspirent
peut-tre  chaque minute et les vnements funestes et les regards
jaloux, et les caprices tyranniques et votre propre volont! Quand je
touche au seuil de votre porte, quand je l'entr'ouvre, une nouvelle
terreur me saisit: je m'avance comme un coupable, demandant grce  tous
les objets qui frappent ma vue, comme si tous taient ennemis, comme si
tous m'enviaient l'heure de flicit dont je vais encore jouir. Le
moindre son m'effraye, le moindre mouvement autour de moi m'pouvante,
le bruit mme de mes pas me fait reculer. Tout prs de vous je crains
encore quelque obstacle qui se place soudain entre vous et moi. Enfin je
vous vois, je vous vois et je respire, et je vous contemple et je
m'arrte, comme le fugitif qui touche au sol protecteur qui doit le
garantir de la mort. Mais alors mme, lorsque tout mon tre s'lance
vers vous, lorsque j'aurais un tel besoin de me reposer de tant
d'angoisses, de poser ma tte sur vos genoux, de donner un libre cours 
mes larmes, il faut que je me contraigne avec violence, que mme auprs
de vous je vive encore d'une vie d'effort: pas un instant d'panchement!
pas un instant d'abandon! Vos regards m'observent. Vous tes
embarrasse, presque offense de mon trouble. Je ne sais quelle gne a
succd  ces heures dlicieuses o du moins vous m'avouiez votre amour.
Le temps s'enfuit, de nouveaux intrts vous appellent: vous ne les
oubliez jamais; vous ne retardez jamais l'instant qui m'loigne. Des
trangers viennent, il n'est plus permis de vous regarder; je sens qu'il
faut fuir pour me drober aux soupons qui m'environnent. Je vous quitte
plus agit, plus dchir, plus insens qu'auparavant; je vous quitte, et
je retombe dans cet isolement effroyable, o je me dbats sans
rencontrer un seul tre sur lequel je puisse m'appuyer, me reposer un
moment.

Ellnore n'avait jamais t aime de la sorte. M. de P*** avait pour
elle une affection trs-vraie, beaucoup de reconnaissance pour son
dvoment, beaucoup de respect pour son caractre; mais il y avait
toujours dans sa manire une nuance de supriorit sur une femme qui
s'tait donne publiquement  lui sans qu'il l'et pouse. Il aurait pu
contracter des liens plus honorables, suivant l'opinion commune: il ne
le lui disait point, il ne se le disait peut-tre pas  lui-mme; mais
ce qu'on ne dit pas n'en existe pas moins, et tout ce qui est se devine.
Ellnore n'avait eu jusqu'alors aucune notion de ce sentiment passionn,
de cette existence perdue dans la sienne, dont mes fureurs mmes, mes
injustices et mes reproches n'taient que des preuves plus
irrfragables. Sa rsistance avait exalt toutes mes sensations, toutes
mes ides: je revenais des emportements qui l'effrayaient  une
soumission,  une tendresse,  une vnration idoltre. Je la
considrais comme une crature cleste. Mon amour tenait du culte, et il
avait pour elle d'autant plus de charme, qu'elle craignait sans cesse de
se voir humilie dans un sens oppos. Elle se donna enfin tout entire.

Malheur  l'homme qui, dans les premiers moments d'une liaison d'amour,
ne croit pas que cette liaison doit tre ternelle! Malheur  qui, dans
les bras de la matresse qu'il vient d'obtenir, conserve une funeste
prescience, et prvoit qu'il pourra s'en dtacher! Une femme que son
coeur entrane a, dans cet instant, quelque chose de touchant et de
sacr. Ce n'est pas le plaisir, ce n'est pas la nature, ce ne sont pas
les sens qui sont corrupteurs; ce sont les calculs auxquels la socit
nous accoutume, et les rflexions que l'exprience fait natre. J'aimai,
je respectai mille fois plus Ellnore aprs qu'elle se fut donne. Je
marchais avec orgueil au milieu des hommes; je promenais sur eux un
regard dominateur. L'air que je respirais tait  lui seul une
jouissance. Je m'lanais au devant de la nature, pour la remercier du
bienfait inespr, du bienfait immense qu'elle avait daign m'accorder.




CHAPITRE IV.


Charme de l'amour! qui pourrait vous peindre? Cette persuasion que nous
avons trouv l'tre que la nature avait destin pour nous, ce jour subit
rpandu sur la vie, et qui nous semble en expliquer le mystre, cette
valeur inconnue attache aux moindres circonstances, ces heures rapides,
dont tous les dtails chappent au souvenir par leur douceur mme, et
qui ne laissent dans notre me qu'une longue trace de bonheur, cette
gat foltre qui se mle quelquefois sans cause  un attendrissement
habituel, tant de plaisir dans la prsence, et dans l'absence tant
d'espoir, ce dtachement de tous les soins vulgaires, cette supriorit
sur tout ce qui nous entoure, cette certitude que dsormais le monde ne
peut nous atteindre o nous vivons, cette intelligence mutuelle qui
devine chaque pense et qui rpond  chaque motion, charme de l'amour,
qui vous prouva ne saurait vous dcrire!

M. de P*** fut oblig, pour des affaires pressantes, de s'absenter
pendant six semaines. Je passai ce temps chez Ellnore presque sans
interruption. Son attachement semblait s'tre accru du sacrifice qu'elle
m'avait fait. Elle ne me laissait jamais la quitter sans essayer de me
retenir. Lorsque je sortais, elle me demandait quand je reviendrais.
Deux heures de sparation lui taient insupportables. Elle fixait avec
une prcision inquite l'instant de mon retour. J'y souscrivais avec
joie, j'tais reconnaissant, j'tais heureux du sentiment qu'elle me
tmoignait. Mais cependant les intrts de la vie commune ne se laissent
pas plier arbitrairement  tous nos dsirs. Il m'tait quelquefois
incommode d'avoir tous mes pas marqus d'avance, et tous mes moments
ainsi compts. J'tais forc de prcipiter toutes mes dmarches, de
rompre avec la plupart de mes relations. Je ne savais que rpondre  mes
connaissances lorsqu'on me proposait quelque partie que, dans une
situation naturelle, je n'aurais point eu de motif pour refuser. Je ne
regrettais point auprs d'Ellnore ces plaisirs de la vie sociale, pour
lesquels je n'avais jamais eu beaucoup d'intrt, mais j'aurais voulu
qu'elle me permt d'y renoncer plus librement. J'aurais prouv plus de
douceur  retourner auprs d'elle de ma propre volont, sans me dire que
l'heure tait arrive, qu'elle m'attendait avec anxit, et sans que
l'ide de sa peine vnt se mler  celle du bonheur que j'allais goter
en la retrouvant. Ellnore tait sans doute un vif plaisir dans mon
existence, mais elle n'tait plus un but: elle tait devenue un lien. Je
craignais d'ailleurs de la compromettre. Ma prsence continuelle devait
tonner ses gens, ses enfants, qui pouvaient m'observer. Je tremblais de
l'ide de dranger son existence. Je sentais que nous ne pouvions tre
unis pour toujours, et que c'tait un devoir sacr pour moi de respecter
son repos: je lui donnais donc des conseils de prudence, tout en
l'assurant de mon amour. Mais plus je lui donnais des conseils de ce
genre, moins elle tait dispose  m'couter. En mme temps je craignais
horriblement de l'affliger. Ds que je voyais sur son visage une
expression de douleur, sa volont devenait la mienne: je n'tais  mon
aise que lorsqu'elle tait contente de moi. Lorsqu'en insistant sur la
ncessit de m'loigner pour quelques instants, j'tais parvenu  la
quitter, l'image de la peine que je lui avais cause me suivait partout.
Il me prenait une fivre de remords qui redoublait  chaque minute, et
qui enfin devenait irrsistible; je volais vers elle, je me faisais une
fte de la consoler, de l'apaiser. Mais  mesure que je m'approchais de
sa demeure, un sentiment d'humeur contre cet empire bizarre se mlait 
mes autres sentiments. Ellnore elle-mme tait violente. Elle
prouvait, je le crois, pour moi ce qu'elle n'avait prouv pour
personne. Dans ses relations prcdentes, son coeur avait t froiss par
une dpendance pnible; elle tait avec moi dans une parfaite aisance,
parce que nous tions dans une parfaite galit; elle s'tait releve 
ses propres yeux, par un amour pur de tout calcul, de tout intrt: elle
savait que j'tais bien sr qu'elle ne m'aimait que pour moi-mme. Mais
il rsultait de son abandon complet avec moi qu'elle ne me dguisait
aucun de ses mouvements; et lorsque je rentrais dans sa chambre,
impatient d'y rentrer plus tt que je ne l'aurais voulu, je la trouvais
triste ou irrite. J'avais souffert deux heures loin d'elle de l'ide
qu'elle souffrait loin de moi: je souffrais deux heures prs d'elle
avant de pouvoir l'apaiser.

Cependant je n'tais pas malheureux; je me disais qu'il tait doux
d'tre aim, mme avec exigence; je sentais que je lui faisais du bien:
son bonheur m'tait ncessaire, et je me savais ncessaire  son
bonheur.

D'ailleurs, l'ide confuse que, par la seule nature des choses, cette
liaison ne pouvait durer, ide triste sous bien des rapports, servait
nanmoins  me calmer dans mes accs de fatigue ou d'impatience. Les
liens d'Ellnore avec le comte de P***, la disproportion de nos ges, la
diffrence de nos situations, mon dpart que dj diverses circonstances
avaient retard, mais dont l'poque tait prochaine, toutes ces
considrations m'engageaient  donner et  recevoir encore le plus de
bonheur qu'il tait possible: je me croyais sr des annes, je ne
disputais pas les jours.

Le comte de P*** revint. Il ne tarda pas  souponner mes relations avec
Ellnore; il me reut chaque jour d'un air plus froid et plus sombre. Je
parlai vivement  Ellnore des dangers qu'elle courait; je la suppliai
de permettre que j'interrompisse pour quelques jours mes visites; je lui
reprsentai l'intrt de sa rputation, de sa fortune, de ses enfants.
Elle m'couta longtemps en silence: elle tait ple comme la mort. De
manire ou d'autre, me dit-elle enfin, vous partirez bientt; ne
devanons pas ce moment; ne vous mettez pas en peine de moi. Gagnons des
jours, gagnons des heures: des jours, des heures, c'est tout ce qu'il me
faut. Je ne sais quel pressentiment me dit, Adolphe, que je mourrai dans
vos bras.

Nous continumes donc  vivre comme auparavant, moi toujours inquiet,
Ellnore toujours triste, le comte de P*** taciturne et soucieux. Enfin
la lettre que j'attendais arriva: mon pre m'ordonnait de me rendre
auprs de lui. Je portai cette lettre  Ellnore. Dj! me dit-elle
aprs l'avoir lue; je ne croyais pas que ce ft sitt. Puis, fondant en
larmes, elle me prit la main et elle me dit: Adolphe, vous voyez que je
ne puis vivre sans vous; je ne sais ce qui arrivera de mon avenir, mais
je vous conjure de ne pas partir encore: trouvez des prtextes pour
rester. Demandez  votre pre de vous laisser prolonger votre sjour
encore six mois. Six mois, est-ce donc si long? Je voulus combattre sa
rsolution; mais elle pleurait si amrement, et elle tait si
tremblante, ses traits portaient l'empreinte d'une souffrance si
dchirante, que je ne pus continuer. Je me jetai  ses pieds, je la
serrai dans mes bras, je l'assurai de mon amour, et je sortis pour aller
crire  mon pre. J'crivis en effet avec le mouvement que la douleur
d'Ellnore m'avait inspir. J'allguai mille causes de retard; je fis
ressortir l'utilit de continuer  D*** quelques cours que je n'avais pu
suivre  Gottingue; et lorsque j'envoyai ma lettre  la poste, c'tait
avec ardeur que je dsirais obtenir le consentement que je demandais.

Je retournai le soir chez Ellnore. Elle tait assise sur un sofa; le
comte de P*** tait prs de la chemine, et assez loin d'elle; les deux
enfants taient au fond de la chambre, ne jouant pas, et portant sur
leurs visages cet tonnement de l'enfance lorsqu'elle remarque une
agitation dont elle ne souponne pas la cause. J'instruisis Ellnore par
un geste que j'avais fait ce qu'elle voulait. Un rayon de joie brilla
dans ses yeux, mais ne tarda pas  disparatre. Nous ne disions rien. Le
silence devenait embarrassant pour tous trois. On m'assure, Monsieur, me
dit enfin le comte, que vous tes prt  partir. Je lui rpondis que je
l'ignorais. Il me semble, rpliqua-t-il, qu' votre ge on ne doit pas
tarder  entrer dans une carrire: au reste, ajouta-t-il en regardant
Ellnore, tout le monde peut-tre ne pense pas ici comme moi.

La rponse de mon pre ne se fit pas attendre. Je tremblais, en ouvrant
sa lettre, de la douleur qu'un refus causerait  Ellnore. Il me
semblait mme que j'aurais partag cette douleur avec une gale
amertume; mais en lisant le consentement qu'il m'accordait, tous les
inconvnients d'une prolongation de sjour se prsentrent tout  coup 
mon esprit. Encore six mois de gne et de contrainte! m'criai-je; six
mois pendant lesquels j'offense un homme qui m'avait tmoign de
l'amiti, j'expose une femme qui m'aime; je cours le risque de lui ravir
la seule situation o elle puisse vivre tranquille et considre; je
trompe mon pre; et pourquoi? Pour ne pas braver un instant une douleur
qui, tt ou tard, est invitable! Ne l'prouvons-nous pas chaque jour en
dtail et goutte  goutte, cette douleur? Je ne fais que du mal 
Ellnore; mon sentiment, tel qu'il est, ne peut la satisfaire. Je me
sacrifie pour elle sans fruit pour son bonheur; et moi, je vis ici sans
utilit, sans indpendance, n'ayant pas un instant de libre, ne pouvant
respirer une heure en paix. J'entrai chez Ellnore tout occup de ces
rflexions. Je la trouvai seule. Je reste encore six mois, lui
dis-je.--Vous m'annoncez cette nouvelle bien schement.--C'est que je
crains beaucoup, je l'avoue, les consquences de ce retard pour l'un et
pour l'autre.--Il me semble que, pour vous du moins, elles ne sauraient
tre bien fcheuses.--Vous savez fort bien, Ellnore, que ce n'est
jamais de moi que je m'occupe le plus.--Ce n'est gure non plus du
bonheur des autres.--La conversation avait pris une direction orageuse.
Ellnore tait blesse de mes regrets dans une circonstance o elle
croyait que je devais partager sa joie: je l'tais du triomphe qu'elle
avait remport sur mes rsolutions prcdentes. La scne devint
violente. Nous clatmes en reproches mutuels. Ellnore m'accusa de
l'avoir trompe, de n'avoir eu pour elle qu'un got passager; d'avoir
alin d'elle l'affection du comte; de l'avoir remise, aux yeux du
public, dans la situation quivoque dont elle avait cherch toute sa vie
 sortir. Je m'irritai de voir qu'elle tournt contre moi ce que je
n'avais fait que par obissance pour elle et par crainte de l'affliger.
Je me plaignis de ma vive contrainte, de ma jeunesse consume dans
l'inaction, du despotisme qu'elle exerait sur toutes mes dmarches. En
parlant ainsi, je vis son visage couvert tout  coup de pleurs: je
m'arrtai, je revins sur mes pas, je dsavouai, j'expliquai. Nous nous
embrassmes: mais un premier coup tait port, une premire barrire
tait franchie. Nous avions prononc tous deux des mots irrparables;
nous pouvions nous taire, mais non les oublier. Il y a des choses qu'on
est longtemps sans se dire, mais quand une fois elles sont dites, on ne
cesse jamais de les rpter.

Nous vcmes ainsi quatre mois dans des rapports forcs, quelquefois
doux, jamais compltement libres, y rencontrant encore du plaisir, mais
n'y trouvant plus de charme. Ellnore, cependant, ne se dtachait pas de
moi. Aprs nos querelles les plus vives, elle tait aussi empresse  me
revoir, elle fixait aussi soigneusement l'heure de nos entrevues que si
notre union et t la plus paisible et la plus tendre. J'ai souvent
pens que ma conduite mme contribuait  entretenir Ellnore dans cette
disposition. Si je l'avais aime comme elle m'aimait, elle aurait eu
plus de calme; elle aurait rflchi de son ct sur les dangers qu'elle
bravait. Mais toute prudence lui tait odieuse, parce que la prudence
venait de moi; elle ne calculait point ses sacrifices, parce qu'elle
tait tout occupe  me les faire accepter; elle n'avait pas le temps de
se refroidir  mon gard, parce que tout son temps et toutes ses forces
taient employs  me conserver. L'poque fixe de nouveau pour mon
dpart approchait; et j'prouvais, en y pensant, un mlange de plaisir
et de regret: semblable  ce que ressent un homme qui doit acheter une
gurison certaine par une opration douloureuse.

Un matin, Ellnore m'crivit de passer chez elle  l'instant. Le comte,
me dit-elle, me dfend de vous recevoir: je ne veux point obir  cet
ordre tyrannique. J'ai suivi cet homme dans la proscription, j'ai sauv
sa fortune; je l'ai servi dans tous ses intrts. Il peut se passer de
moi maintenant: moi, je ne puis me passer de vous. On devine facilement
quelles furent mes instances pour la dtourner d'un projet que je ne
concevais pas. Je lui parlai de l'opinion du public. Cette opinion, me
rpondit-elle, n'a jamais t juste pour moi. J'ai rempli pendant dix
ans mes devoirs mieux qu'aucune femme, et cette opinion ne m'en a pas
moins repousse du rang que je mritais. Je lui rappelai ses
enfants.--Mes enfants sont ceux de M. de P***. Il les a reconnus: il en
aura soin. Ils seront trop heureux d'oublier une mre dont ils n'ont 
partager que la honte.--Je redoublai mes prires. coutez, me dit-elle:
si je romps avec le comte, refuserez-vous de me voir? Le refuserez-vous?
reprit-elle en saisissant mon bras avec une violence qui me fit frmir.
Non, assurment, lui rpondis-je; et plus vous serez malheureuse, plus
je vous serai dvou. Mais considrez...--Tout est considr,
interrompit-elle. Il va rentrer, retirez-vous maintenant; ne revenez
plus ici.

Je passai le reste de la journe dans une angoisse inexprimable. Deux
jours s'coulrent sans que j'entendisse parler d'Ellnore. Je souffrais
d'ignorer son sort; je souffrais mme de ne pas la voir, et j'tais
tonn de la peine que cette privation me causait. Je dsirais cependant
qu'elle et renonc  la rsolution que je craignais tant pour elle, et
je commenais  m'en flatter, lorsqu'une femme me remit un billet par
lequel Ellnore me priait d'aller la voir dans telle rue, dans telle
maison, au troisime tage. J'y courus, esprant encore que, ne pouvant
me recevoir chez M. de P***, elle avait voulu m'entretenir ailleurs une
dernire fois. Je la trouvai faisant les apprts d'un tablissement
durable. Elle vint  moi, d'un air  la fois content et timide,
cherchant  lire dans mes yeux mon impression. Tout est rompu, me
dit-elle, je suis parfaitement libre. J'ai de ma fortune particulire
soixante-quinze louis de rente; c'est assez pour moi. Vous restez encore
ici six semaines. Quand vous partirez, je pourrai peut-tre me
rapprocher de vous; vous reviendrez peut-tre me voir. Et, comme si elle
et redout une rponse, elle entra dans une foule de dtails relatifs 
ses projets. Elle chercha de mille manires  me persuader qu'elle
serait heureuse; qu'elle ne m'avait rien sacrifi; que le parti qu'elle
avait pris lui convenait, indpendamment de moi. Il tait visible
qu'elle se faisait un grand effort, et qu'elle ne croyait qu' moiti ce
qu'elle me disait. Elle s'tourdissait de ses paroles, de peur
d'entendre les miennes; elle prolongeait son discours avec activit pour
retarder le moment o mes objections la replongeraient dans le
dsespoir. Je ne pus trouver dans mon coeur de lui en faire aucune.
J'acceptai son sacrifice, je l'en remerciai; je lui dis que j'en tais
heureux; je lui dis bien plus encore: je l'assurai que j'avais toujours
dsir qu'une dtermination irrparable me ft un devoir de ne jamais la
quitter; j'attribuai mes indcisions  un sentiment de dlicatesse qui
me dfendait de consentir  ce qui bouleversait sa situation. Je n'eus,
en un mot, d'autre pense que de chasser loin d'elle toute peine, toute
crainte, tout regret, toute incertitude sur mon sentiment. Pendant que
je lui parlais, je n'envisageais rien au del de ce but, et j'tais
sincre dans mes promesses.




CHAPITRE V.

La sparation d'Ellnore et du comte de P*** produisit dans le public un
effet qu'il n'tait pas difficile de prvoir. Ellnore perdit en un
instant le fruit de dix annes de dvoment et de constance: on la
confondit avec toutes les femmes de sa classe qui se livrent sans
scrupule  mille inclinations successives. L'abandon de ses enfants la
fit regarder comme une mre dnature, et les femmes d'une rputation
irrprochable rptrent avec satisfaction que l'oubli de la vertu la
plus essentielle  leur sexe s'tendait bientt sur toutes les autres.
En mme temps on la plaignit, pour ne pas perdre le plaisir de me
blmer. On vit dans ma conduite celle d'un sducteur, d'un ingrat qui
avait viol l'hospitalit, et sacrifi, pour contenter une fantaisie
momentane, le repos de deux personnes, dont il aurait d respecter
l'une et mnager l'autre. Quelques amis de mon pre m'adressrent des
reprsentations srieuses; d'autres, moins libres avec moi, me firent
sentir leur dsapprobation par des insinuations dtournes. Les jeunes
gens, au contraire, se montrrent enchants de l'adresse avec laquelle
j'avais supplant le comte; et, par mille plaisanteries que je voulais
en vain rprimer, ils me flicitrent de ma conqute, et me promirent de
m'imiter. Je ne saurais peindre ce que j'eus  souffrir et de cette
censure svre et de ces honteux loges. Je suis convaincu que si
j'avais eu de l'amour pour Ellnore, j'aurais ramen l'opinion sur elle
et sur moi. Telle est la force d'un sentiment vrai, que, lorsqu'il
parle, les interprtations fausses et les convenances factices se
taisent. Mais je n'tais qu'un homme faible, reconnaissant et domin; je
n'tais soutenu par aucune impulsion qui partt du coeur. Je m'exprimais
donc avec embarras; je tchais de finir la conversation; et si elle se
prolongeait, je la terminais par quelques mots pres, qui annonaient
aux autres que j'tais prt  leur chercher querelle. En effet, j'aurais
beaucoup mieux aim me battre avec eux que leur rpondre.

Ellnore ne tarda pas  s'apercevoir que l'opinion s'levait contre
elle. Deux parentes de M. de P***, qu'il avait forces par son ascendant
 se lier avec elle, mirent le plus grand clat dans leur rupture;
heureuses de se livrer  leur malveillance, longtemps contenue  l'abri
des principes austres de la morale. Les hommes continurent  voir
Ellnore; mais il s'introduisit dans leur ton quelque chose d'une
familiarit qui annonait qu'elle n'tait plus appuye par un protecteur
puissant, ni justifie par une union presque consacre. Les uns venaient
chez elle parce que, disaient-ils, ils l'avaient connue de tout temps;
les autres, parce qu'elle tait belle encore, et que sa lgret rcente
leur avait rendu des prtentions qu'ils ne cherchaient pas  lui
dguiser. Chacun motivait sa liaison avec elle; c'est--dire que chacun
pensait que cette liaison avait besoin d'excuse. Ainsi la malheureuse
Ellnore se voyait tombe pour jamais dans l'tat dont, toute sa vie,
elle avait voulu sortir. Tout contribuait  froisser son me et 
blesser sa fiert. Elle envisageait l'abandon des uns comme une preuve
de mpris, l'assiduit des autres comme l'indice de quelque esprance
insultante. Elle souffrait de la solitude, elle rougissait de la
socit. Ah! sans doute, j'aurais d la consoler; j'aurais d la serrer
contre mon coeur, lui dire: Vivons l'un pour l'autre, oublions des hommes
qui nous mconnaissent, soyons heureux de notre seule estime et de notre
seul amour: je l'essayais aussi; mais que peut, pour ranimer un
sentiment qui s'teint, une rsolution prise par devoir?

Ellnore et moi nous dissimulions l'un avec l'autre. Elle n'osait me
confier des peines, rsultat d'un sacrifice qu'elle savait bien que je
ne lui avais pas demand. J'avais accept ce sacrifice: je n'osais me
plaindre d'un malheur que j'avais prvu, et que je n'avais pas eu la
force de prvenir. Nous nous taisions donc sur la pense unique qui nous
occupait constamment. Nous nous prodiguions des caresses, nous parlions
d'amour; mais nous parlions d'amour de peur de nous parler d'autre
chose.

Ds qu'il existe un secret entre deux coeurs qui s'aiment, ds que l'un
d'eux a pu se rsoudre  cacher  l'autre une seule ide, le charme est
rompu, le bonheur est dtruit. L'emportement, l'injustice, la
distraction mme, se rparent; mais la dissimulation jette dans l'amour
un lment tranger qui le dnature et le fltrit  ses propres yeux.

Par une inconsquence bizarre, tandis que je repoussais avec
l'indignation la plus violente la moindre insinuation contre Ellnore,
je contribuais moi-mme  lui faire tort dans mes conversations
gnrales. Je m'tais soumis  ses volonts, mais j'avais pris en
horreur l'empire des femmes. Je ne cessais de dclamer contre leur
faiblesse, leur exigence, le despotisme de leur douleur. J'affichais les
principes les plus durs; et ce mme homme qui ne rsistait pas  une
larme, qui cdait  la tristesse muette, qui tait poursuivi dans
l'absence par l'image de la souffrance qu'il avait cause, se montrait,
dans tous ses discours, mprisant et impitoyable. Tous mes loges
directs en faveur d'Ellnore ne dtruisaient pas l'impression que
produisaient des propos semblables. On me hassait, on la plaignait,
mais on ne l'estimait pas. On s'en prenait  elle de n'avoir pas inspir
 son amant plus de considration pour son sexe et plus de respect pour
les liens du coeur.

Un homme qui venait habituellement chez Ellnore, et qui, depuis sa
rupture avec le comte de P***, lui avait tmoign la passion la plus
vive, l'ayant force, par ses perscutions indiscrtes,  ne plus le
recevoir, se permit contre elle des railleries outrageantes qu'il me
parut impossible de souffrir. Nous nous battmes; je le blessai
dangereusement, je fus bless moi-mme. Je ne puis dcrire le mlange de
trouble, de terreur, de reconnaissance et d'amour, qui se peignit sur
les traits d'Ellnore lorsqu'elle me revit aprs cet vnement. Elle
s'tablit chez moi, malgr mes prires; elle ne me quitta pas un seul
instant jusqu' ma convalescence. Elle me lisait pendant le jour, elle
me veillait durant la plus grande partie des nuits; elle observait mes
moindres mouvements, elle prvenait chacun de mes dsirs; son ingnieuse
bont multipliait ses facults et doublait ses forces. Elle m'assurait
sans cesse qu'elle ne m'aurait pas survcu: j'tais pntr d'affection,
j'tais dchir de remords. J'aurais voulu trouver en moi de quoi
rcompenser un attachement si constant et si tendre; j'appelais  mon
aide les souvenirs, l'imagination, la raison mme, le sentiment du
devoir: efforts inutiles! la difficult de la situation, la certitude
d'un avenir qui devait nous sparer, peut-tre je ne sais quelle rvolte
contre un lien qu'il m'tait impossible de briser, me dvoraient
intrieurement. Je me reprochais l'ingratitude que je m'efforais de lui
cacher. Je m'affligeais quand elle paraissait douter d'un amour qui lui
tait si ncessaire; je ne m'affligeais pas moins quand elle semblait y
croire. Je la sentais meilleure que moi; je me mprisais d'tre indigne
d'elle. C'est un affreux malheur de n'tre pas aim quand on aime; mais
c'en est un bien grand d'tre aim avec passion quand on n'aime plus.
Cette vie que je venais d'exposer pour Ellnore, je l'aurais mille fois
donne pour qu'elle ft heureuse sans moi.

Les six mois que m'avait accords mon pre taient expirs; il fallut
songer  partir. Ellnore ne s'opposa point  mon dpart, elle n'essaya
pas mme de le retarder; mais elle me fit promettre que, deux mois
aprs, je reviendrais prs d'elle, ou que je lui permettrais de me
rejoindre: je le lui jurai solennellement. Quel engagement n'aurais-je
pas pris dans un moment o je la voyais lutter contre elle-mme et
contenir sa douleur? Elle aurait pu exiger de moi de ne pas la quitter;
je savais au fond de mon me que ses larmes n'auraient pas t
dsobies. J'tais reconnaissant de ce qu'elle n'exerait pas sa
puissance; il me semblait que je l'en aimais mieux. Moi-mme,
d'ailleurs, je ne me sparais pas sans un vif regret d'un tre qui
m'tait si uniquement dvou. Il y a dans les liaisons qui se prolongent
quelque chose de si profond! Elles deviennent  notre insu une partie si
intime de notre existence! Nous formons de loin, avec calme, la
rsolution de les rompre; nous croyons attendre avec impatience l'poque
de l'excuter: mais quand ce moment arrive, il nous remplit de terreur;
et telle est la bizarrerie de notre coeur misrable, que nous quittons
avec un dchirement horrible ceux prs de qui nous demeurions sans
plaisir.

Pendant mon absence, j'crivis rgulirement  Ellnore. J'tais partag
entre la crainte que mes lettres ne lui fissent de la peine, et le dsir
de ne lui peindre que le sentiment que j'prouvais. J'aurais voulu
qu'elle me devint, mais qu'elle me devint sans s'affliger; je me
flicitais quand j'avais pu substituer les mots d'affection, d'amiti,
de dvoment,  celui d'amour; mais soudain je me reprsentais la pauvre
Ellnore triste et isole, n'ayant que mes lettres pour consolation; et,
 la fin de deux pages froides et compasses, j'ajoutais rapidement
quelques phrases ardentes ou tendres, propres  la tromper de nouveau.
De la sorte, sans en dire jamais assez pour la satisfaire, j'en disais
toujours assez pour l'abuser. Etrange espce de fausset, dont le succs
mme se tournait contre moi, prolongeait mon angoisse, et m'tait
insupportable!

Je comptais avec inquitude les jours, les heures qui s'coulaient; je
ralentissais de mes voeux la marche du temps; je tremblais en voyant se
rapprocher l'poque d'excuter ma promesse. Je n'imaginais aucun moyen
de partir. Je n'en dcouvrais aucun pour qu'Ellnore pt s'tablir dans
la mme ville que moi. Peut-tre, car il faut tre sincre, peut-tre je
ne le dsirais pas. Je comparais ma vie indpendante et tranquille  la
vie de prcipitation, de trouble et de tourment  laquelle sa passion me
condamnait. Je me trouvais si bien d'tre libre, d'aller, de venir, de
sortir, de rentrer, sans que personne s'en occupt! je me reposais, pour
ainsi dire, dans l'indiffrence des autres, de la fatigue de son amour.

Je n'osais cependant laisser souponner  Ellnore que j'aurais voulu
renoncer  nos projets. Elle avait compris par mes lettres qu'il me
serait difficile de quitter mon pre; elle m'crivit qu'elle commenait
en consquence les prparatifs de son dpart. Je fus longtemps sans
combattre sa rsolution; je ne lui rpondais rien de prcis  ce sujet.
Je lui marquais vaguement que je serais toujours charm de la savoir,
puis j'ajoutais, de la rendre heureuse: tristes quivoques, langage
embarrass, que je gmissais de voir si obscur, et que je tremblais de
rendre plus clair! Je me dterminai enfin  lui parler avec franchise;
je me dis que je le devais; je soulevai ma conscience contre ma
faiblesse; je me fortifiai de l'ide de son repos contre l'image de sa
douleur. Je me promenais  grands pas dans ma chambre, rcitant tout
haut ce que je me proposais de lui dire. Mais  peine eus-je trac
quelques lignes, que ma disposition changea; je n'envisageai plus mes
paroles d'aprs le sens qu'elles devaient contenir, mais d'aprs l'effet
qu'elles ne pouvaient manquer de produire; et une puissance surnaturelle
dirigeant, comme malgr moi, ma main domine, je me bornai  lui
conseiller un retard de quelques mois. Je n'avais pas dit ce que je
pensais. Ma lettre ne portait aucun caractre de sincrit. Les
raisonnements que j'allguais taient faibles, parce qu'ils n'taient
pas les vritables.

La rponse d'Ellnore fut imptueuse; elle tait indigne de mon dsir
de ne pas la voir. Que me demandait-elle? De vivre inconnue auprs de
moi. Que pouvais-je redouter de sa prsence dans une retraite ignore,
au milieu d'une grande ville o personne ne la connaissait? Elle m'avait
tout sacrifi, fortune, enfants, rputation; elle n'exigeait d'autre
prix de ses sacrifices que de m'attendre comme une humble esclave, de
passer chaque jour avec moi quelques minutes, de jouir des moments que
je pourrais lui donner. Elle s'tait rsigne  deux mois d'absence, non
que cette absence lui part ncessaire, mais parce que je semblais le
souhaiter; et lorsqu'elle tait parvenue, en entassant pniblement les
jours sur les jours, au terme que j'avais fix moi-mme, je lui
proposais de recommencer ce long supplice! Elle pouvait s'tre trompe,
elle pouvait avoir donn sa vie  un homme dur et aride; j'tais le
matre de mes actions; mais je n'tais pas le matre de la forcer 
souffrir, dlaisse par celui pour lequel elle avait tout immol.

Ellnore suivit de prs cette lettre; elle m'informa de son arrive. Je
me rendis chez elle avec la ferme rsolution de lui tmoigner beaucoup
de joie; j'tais impatient de rassurer son coeur et de lui procurer,
momentanment au moins, du bonheur ou du calme. Mais elle avait t
blesse; elle m'examinait avec dfiance: elle dmla bientt mes
efforts; elle irrita ma fiert par ses reproches; elle outragea mon
caractre. Elle me peignit si misrable dans ma faiblesse, qu'elle me
rvolta contre elle encore plus que contre moi. Une fureur insense
s'empara de nous: tout mnagement fut abjur, toute dlicatesse oublie.
On et dit que nous tions pousss l'un contre l'autre par des furies.
Tout ce que la haine la plus implacable avait invent contre nous, nous
nous l'appliquions mutuellement; et ces deux tres malheureux, qui seuls
se connaissaient sur la terre, qui seuls pouvaient se rendre justice, se
comprendre et se consoler, semblaient deux ennemis irrconciliables,
acharns  se dchirer.

Nous nous quittmes aprs une scne de trois heures; et, pour la
premire fois de la vie, nous nous quittmes sans explication, sans
rparation.  peine fus-je loign d'Ellnore qu'une douleur profonde
remplaa ma colre. Je me trouvai dans une espce de stupeur, tout
tourdi de ce qui s'tait pass. Je me rptais mes paroles avec
tonnement; je ne concevais pas ma conduite; je cherchais en moi-mme ce
qui avait pu m'garer.

Il tait fort tard; je n'osai retourner chez Ellnore. Je me promis de
la voir le lendemain de bonne heure, et je rentrai chez mon pre. Il y
avait beaucoup de monde; il me fut facile, dans une assemble nombreuse,
de me tenir  l'cart et de dguiser mon trouble. Lorsque nous fmes
seuls, il me dit: On m'assure que l'ancienne matresse du comte de P***
est dans cette ville. Je vous ai toujours laiss une grande libert, et
je n'ai jamais rien voulu savoir sur vos liaisons; mais il ne vous
convient pas,  votre ge, d'avoir une matresse avoue; et je vous
avertis que j'ai pris des mesures pour qu'elle s'loigne d'ici. En
achevant ces mots, il me quitta. Je le suivis jusque dans sa chambre; il
me fit signe de me retirer. Mon pre, lui dis-je, Dieu m'est tmoin que
je voudrais qu'elle ft heureuse, et que je consentirais  ce prix  ne
jamais la revoir; mais prenez garde  ce que vous ferez; en croyant me
sparer d'elle, vous pourriez bien m'y rattacher  jamais.

Je fis aussitt venir chez moi un valet de chambre qui m'avait
accompagn dans mes voyages, et qui connaissait mes liaisons avec
Ellnore. Je le chargeai de dcouvrir  l'instant mme, s'il tait
possible, quelles taient les mesures dont mon pre m'avait parl. Il
revint au bout de deux heures. Le secrtaire de mon pre lui avait
confi, sous le sceau du secret, qu'Ellnore devait recevoir le
lendemain l'ordre de partir. Ellnore chasse! m'criai-je, chasse avec
opprobre! elle qui n'est venue ici que pour moi, elle dont j'ai dchir
le coeur, elle dont j'ai sans piti vu couler les larmes! O donc
reposerait-elle sa tte, l'infortune, errante et seule dans un monde
dont je lui ai ravi l'estime?  qui dirait-elle sa douleur? Ma
rsolution fut bientt prise. Je gagnai l'homme qui me servait; je lui
prodiguai l'or et les promesses. Je commandai une chaise de poste pour
six heures du matin  la porte de ville. Je formais mille projets pour
mon ternelle runion avec Ellnore: je l'aimais plus que je ne l'avais
jamais aime; tout mon coeur tait revenu  elle; j'tais fier de la
protger. J'tais avide de la tenir dans mes bras; l'amour tait rentr
tout entier dans mon me; j'prouvais une fivre de tte, de coeur, de
sens, qui bouleversait mon existence. Si, dans ce moment, Ellnore et
voulu se dtacher de moi, je serais mort  ses pieds pour la retenir.

Le jour parut; je courus chez Ellnore. Elle tait couche, ayant pass
la nuit  pleurer; ses yeux taient encore humides, et ses cheveux
taient pars; elle me vit entrer avec surprise. Viens, lui dis-je,
partons. Elle voulut rpondre. Partons, repris-je. As-tu sur la terre un
autre protecteur, un autre ami que moi? mes bras ne sont-ils pas ton
unique asile? Elle rsistait. J'ai des raisons importantes, ajoutai-je,
et qui me sont personnelles. Au nom du ciel, suis-moi. Je l'entranai.
Pendant la route, je l'accablais de caresses, je la pressais sur mon
coeur, je ne rpondais  ses questions que par mes embrassements. Je lui
dis enfin qu'ayant aperu dans mon pre l'intention de nous sparer,
j'avais senti que je ne pouvais tre heureux sans elle; que je voulais
lui consacrer ma vie et nous unir par tous les genres de liens. Sa
reconnaissance fut d'abord extrme; mais elle dmla bientt des
contradictions dans mon rcit.  force d'instances, elle m'arracha la
vrit; sa joie disparut, sa figure se couvrit d'un sombre nuage.
Adolphe, me dit-elle, vous vous trompez sur vous-mme; vous tes
gnreux, vous vous dvouez  moi parce que je suis perscute; vous
croyez avoir de l'amour, et vous n'avez que de la piti. Pourquoi
pronona-t-elle ces mots funestes? pourquoi me rvla-t-elle un secret
que je voulais ignorer? Je m'efforai de la rassurer, j'y parvins
peut-tre; mais la vrit avait travers mon me: le mouvement tait
dtruit; j'tais dtermin dans mon sacrifice, mais je n'en tais pas
plus heureux; et dj il y avait en moi une pense que de nouveau
j'tais rduit  cacher.




CHAPITRE VI.


Quand nous fmes arrivs sur les frontires, j'crivis  mon pre. Ma
lettre fut respectueuse, mais il y avait un fond d'amertume. Je lui
savais mauvais gr d'avoir resserr mes liens en prtendant les rompre.
Je lui annonais que je ne quitterais Ellnore que lorsque,
convenablement fixe, elle n'aurait plus besoin de moi. Je le suppliais
de ne pas me forcer, en s'acharnant sur elle,  lui rester toujours
attach. J'attendis sa rponse pour prendre une dtermination sur notre
tablissement. Vous avez vingt-quatre ans, me rpondit-il: je
n'exercerai pas contre vous une autorit qui touche  son terme, et dont
je n'ai jamais fait usage; je cacherai mme, autant que je pourrai,
votre trange dmarche; je rpandrai le bruit que vous tes parti par
mes ordres et pour mes affaires. Je subviendrai libralement  vos
dpenses. Vous sentirez vous-mme bientt que la vie que vous menez
n'est pas celle qui vous convenait. Votre naissance, vos talents, votre
fortune, vous assignaient dans le monde une autre place que celle de
compagnon d'une femme sans patrie et sans aveu. Votre lettre me prouve
dj que vous n'tes pas content de vous. Songez que l'on ne gagne rien
 prolonger une situation dont on rougit. Vous consumez inutilement les
plus belles annes de votre jeunesse, et cette perte est irrparable.

La lettre de mon pre me pera de mille coups de poignard. Je m'tais
dit cent fois ce qu'il me disait; j'avais eu cent fois honte de ma vie
s'coulant dans l'obscurit et dans l'inaction. J'aurais mieux aim des
reproches, des menaces; j'aurais mis quelque gloire  rsister, et
j'aurais senti la ncessit de rassembler mes forces pour dfendre
Ellnore des prils qui l'auraient assaillie. Mais il n'y avait point de
prils: on me laissait parfaitement libre; et cette libert ne me
servait qu' porter plus impatiemment le joug que j'avais l'air de
choisir.

Nous nous fixmes  Caden, petite ville de la Bohme. Je me rptai que,
puisque j'avais pris la responsabilit du sort d'Ellnore, il ne fallait
pas la faire souffrir. Je parvins  me contraindre; je renfermai dans
mon sein jusqu'aux moindres signes de mcontentement, et toutes les
ressources de mon esprit furent employes  me crer une gat factice
qui pt voiler ma profonde tristesse. Ce travail eut sur moi-mme un
effet inespr. Nous sommes des cratures tellement mobiles, que les
sentiments que nous feignons, nous finissons par les prouver. Les
chagrins que je cachais, je les oubliais en partie. Mes plaisanteries
perptuelles dissipaient ma propre mlancolie; et les assurances de
tendresse dont j'entretenais Ellnore rpandaient dans mon coeur une
motion douce qui ressemblait presque  l'amour.

De temps en temps des souvenirs importuns venaient m'assiger. Je me
livrais, quand j'tais seul,  des accs d'inquitude; je formais mille
plans bizarres pour m'lancer tout  coup hors de la sphre dans
laquelle j'tais dplac. Mais je repoussais ces impressions comme de
mauvais rves. Ellnore paraissait heureuse; pouvais-je troubler son
bonheur? Prs de cinq mois se passrent de la sorte.

Un jour, je vis Ellnore agite et cherchant  me taire une ide qui
l'occupait. Aprs de longues sollicitations, elle me fit promettre que
je ne combattrais point la rsolution qu'elle avait prise, et m'avoua
que M. de P*** lui avait crit: son procs tait gagn; il se rappelait
avec reconnaissance les services qu'elle lui avait rendus, et leur
liaison de dix annes. Il lui offrait la moiti de sa fortune, non pour
se runir  elle, ce qui n'tait plus possible, mais  condition qu'elle
quitterait l'homme ingrat et perfide qui les avait spars. J'ai
rpondu, me dit-elle, et vous devinez bien que j'ai refus. Je ne le
devinais que trop. J'tais touch, mais au dsespoir du nouveau
sacrifice que me faisait Ellnore. Je n'osais toutefois lui rien
objecter: mes tentatives en ce sens avaient toujours t tellement
infructueuses! Je m'loignai pour rflchir au parti que j'avais 
prendre. Il m'tait clair que nos liens devaient se rompre. Ils taient
douloureux pour moi, ils lui devenaient nuisibles; j'tais le seul
obstacle  ce qu'elle retrouvt un tat convenable, et la considration
qui, dans le monde, suit tt ou tard l'opulence; j'tais la seule
barrire entre elle et ses enfants: je n'avais plus d'excuse  mes
propres yeux. Lui cder dans cette circonstance n'tait plus de la
gnrosit, mais une coupable faiblesse. J'avais promis  mon pre de
redevenir libre aussitt que je ne serais plus ncessaire  Ellnore. Il
tait temps enfin d'entrer dans une carrire, de commencer une vie
active, d'acqurir quelques titres  l'estime des hommes, de faire un
noble usage de mes facults. Je retournai chez Ellnore, me croyant
inbranlable dans le dessein de la forcer  ne pas rejeter les offres du
comte de P***, et pour lui dclarer, s'il le fallait, que je n'avais
plus d'amour pour elle. Chre amie, lui dis-je, on lutte quelque temps
contre sa destine, mais on finit toujours par cder. Les lois de la
socit sont plus fortes que les volonts des hommes; les sentiments les
plus imprieux se brisent contre la fatalit des circonstances. En vain
l'on s'obstine  ne consulter que son coeur; on est condamn tt ou tard
 couter la raison. Je ne puis vous retenir plus longtemps dans une
position galement indigne de vous et de moi; je ne le puis ni pour vous
ni pour moi-mme.  mesure que je parlais sans regarder Ellnore, je
sentais mes ides devenir plus vagues et ma rsolution faiblir. Je
voulus ressaisir mes forces, et je continuai d'une voix prcipite: Je
serai toujours votre ami; j'aurai toujours pour vous l'affection la plus
profonde. Les deux annes de notre liaison ne s'effaceront pas de ma
mmoire; elles seront  jamais l'poque la plus belle de ma vie. Mais
l'amour, ce transport des sens, cette ivresse involontaire, cet oubli de
tous les intrts, de tous les devoirs, Ellnore, je ne l'ai plus.
J'attendis longtemps sa rponse sans lever les yeux sur elle. Lorsque
enfin je la regardai, elle tait immobile; elle contemplait tous les
objets comme si elle n'en et reconnu aucun. Je pris sa main; je la
trouvai froide. Elle me repoussa. Que me voulez-vous? me dit-elle; ne
suis-je pas seule, seule dans l'univers, seule sans un tre qui
m'entende? Qu'avez-vous encore  me dire? ne m'avez-vous pas tout dit?
tout n'est-il pas fini, fini sans retour? Laissez-moi, quittez-moi;
n'est-ce pas l ce que vous dsirez? Elle voulut s'loigner, elle
chancela; j'essayai de la retenir, elle tomba sans connaissance  mes
pieds; je la relevai, je l'embrassai, je rappelai ses sens. Ellnore,
m'criai-je, revenez  vous, revenez  moi; je vous aime d'amour, de
l'amour le plus tendre. Je vous avais trompe pour que vous fussiez plus
libre dans votre choix.--Crdulits du coeur, vous tes inexplicables!
Ces simples paroles, dmenties par tant de paroles prcdentes,
rendirent Ellnore  la vie et  la confiance; elle me les fit rpter
plusieurs fois: elle semblait respirer avec avidit. Elle me crut: elle
s'enivra de son amour, qu'elle prenait pour le ntre; elle confirma sa
rponse au comte de P***, et je me vis plus engag que jamais.

Trois mois aprs, une nouvelle possibilit de changement s'annona dans
la situation d'Ellnore. Une de ces vicissitudes communes dans les
rpubliques que des factions agitent rappela son pre en Pologne, et le
rtablit dans ses biens. Quoiqu'il ne connt qu' peine sa fille, que sa
mre avait emmene en France  l'ge de trois ans, il dsira la fixer
auprs de lui. Le bruit des aventures d'Ellnore ne lui tait parvenu
que vaguement en Russie, o, pendant son exil, il avait toujours habit.
Ellnore tait son enfant unique: il avait peur de l'isolement, il
voulait tre soign; il ne chercha qu' dcouvrir la demeure de sa
fille, et, ds qu'il l'eut apprise, il l'invita vivement  venir le
rejoindre. Elle ne pouvait avoir d'attachement rel pour un pre qu'elle
ne se souvenait pas d'avoir vu. Elle sentait nanmoins qu'il tait de
son devoir d'obir; elle assurait de la sorte  ses enfants une grande
fortune, et remontait elle-mme au rang que lui avaient ravi ses
malheurs et sa conduite; mais elle me dclara positivement qu'elle
n'irait en Pologne que si je l'accompagnais. Je ne suis plus, me
dit-elle, dans l'ge o l'me s'ouvre  des impressions nouvelles. Mon
pre est un inconnu pour moi. Si je reste ici, d'autres l'entoureront
avec empressement: il en sera tout aussi heureux. Mes enfants auront la
fortune de M. de P***. Je sais bien que je serai gnralement blme; je
passerai pour une fille ingrate et pour une mre peu sensible: mais j'ai
trop souffert; je ne suis plus assez jeune pour que l'opinion du monde
ait une grande puissance sur moi. S'il y a dans ma rsolution quelque
chose de dur, c'est  vous, Adolphe, que vous devez vous en prendre. Si
je pouvais me faire illusion sur vous, je consentirais peut-tre  une
absence, dont l'amertume serait diminue par la perspective d'une
runion douce et durable; mais vous ne demanderiez pas mieux que de me
supposer  deux cents lieues de vous, contente et tranquille, au sein de
ma famille et de l'opulence. Vous m'cririez l-dessus des lettres
raisonnables que je vois d'avance: elles dchireraient mon coeur; je ne
veux pas m'y exposer. Je n'ai pas la consolation de me dire que, par le
sacrifice de toute ma vie, je sois parvenue  vous inspirer le sentiment
que je mritais; mais enfin vous l'avez accept ce sacrifice. Je souffre
dj suffisamment par l'aridit de vos manires et la scheresse de nos
rapports; je subis ces souffrances que vous m'infligez; je ne veux pas
en braver de volontaires.

Il y avait dans la voix et dans le ton d'Ellnore je ne sais quoi d'pre
et de violent qui annonait plutt une dtermination ferme qu'une
motion profonde ou touchante. Depuis quelque temps elle s'irritait
d'avance lorsqu'elle me demandait quelque chose, comme si je le lui
avais dj refus. Elle disposait de mes actions, mais elle savait que
mon jugement les dmentait. Elle aurait voulu pntrer dans le
sanctuaire intime de ma pense, pour y briser une opposition sourde qui
la rvoltait contre moi. Je lui parlai de ma situation, du voeu de mon
pre, de mon propre dsir; je priai, je m'emportai. Ellnore fut
inbranlable. Je voulus rveiller sa gnrosit, comme si l'amour
n'tait pas de tous les sentiments le plus goste, et, par consquent,
lorsqu'il est bless, le moins gnreux. Je tchai, par un effort
bizarre, de l'attendrir sur le malheur que j'prouvais en restant prs
d'elle; je ne parvins qu' l'exasprer. Je lui promis d'aller la voir en
Pologne; mais elle ne vit dans mes promesses, sans panchement et sans
abandon, que l'impatience de la quitter.

La premire anne de notre sjour  Caden avait atteint son terme, sans
que rien changet dans notre situation. Quand Ellnore me trouvait
sombre ou abattu, elle s'affligeait d'abord, se blessait ensuite, et
m'arrachait par ses reproches l'aveu de la fatigue que j'aurais voulu
dguiser. De mon ct, quand Ellnore paraissait contente, je m'irritais
de la voir jouir d'une situation qui me cotait mon bonheur, et je la
troublais dans cette courte jouissance par des insinuations qui
l'clairaient sur ce que j'prouvais intrieurement. Nous nous
attaquions donc tour  tour par des phrases indirectes, pour reculer
ensuite dans des protestations gnrales et de vagues justifications, et
pour regagner le silence. Car nous savions si bien mutuellement tout ce
que nous allions nous dire, que nous nous taisions pour ne pas
l'entendre. Quelquefois l'un de nous tait prt  cder, mais nous
manquions le moment favorable pour nous rapprocher. Nos coeurs dfiants
et blesss ne se rencontraient plus.

Je me demandais souvent pourquoi je restais dans un tat si pnible: je
me rpondais que, si je m'loignais d'Ellnore, elle me suivrait, et que
j'aurais provoqu un nouveau sacrifice. Je me dis enfin qu'il fallait la
satisfaire une dernire fois, et qu'elle ne pourrait plus rien exiger
quand je l'aurais replace au milieu de sa famille. J'allais lui
proposer de la suivre en Pologne, quand elle reut la nouvelle que son
pre tait mort subitement. Il l'avait institue son unique hritire,
mais son testament tait contredit par des lettres postrieures, que des
parents loigns menaaient de faire valoir. Ellnore, malgr le peu de
relations qui subsistaient entre elle et son pre, fut douloureusement
affecte de cette mort: elle se reprocha de l'avoir abandonn. Bientt
elle m'accusa de sa faute. Vous m'avez fait manquer, me dit-elle,  un
devoir sacr. Maintenant il ne s'agit que de ma fortune: je vous
l'immolerai plus facilement encore. Mais, certes, je n'irai pas seule
dans un pays o je n'ai que des ennemis  rencontrer. Je n'ai voulu, lui
rpondis-je, vous faire manquer  aucun devoir; j'aurais dsir, je
l'avoue, que vous daignassiez rflchir que moi aussi je trouvais
pnible de manquer aux miens; je n'ai pu obtenir de vous cette justice.
Je me rends, Ellnore; votre intrt l'emporte sur toute autre
considration. Nous partirons ensemble quand vous le voudrez.

Nous nous mmes effectivement en route. Les distractions du voyage, la
nouveaut des objets, les efforts que nous faisions sur nous-mmes,
ramenaient de temps en temps entre nous quelques restes d'intimit. La
longue habitude que nous avions l'un de l'autre, les circonstances
varies que nous avions parcourues ensemble, avaient attach  chaque
parole, presque  chaque geste, des souvenirs qui nous replaaient tout
 coup dans le pass, et nous remplissaient d'un attendrissement
involontaire, comme les clairs traversent la nuit sans la dissiper.
Nous vivions, pour ainsi dire, d'une espce de mmoire du coeur, assez
puissante pour que l'ide de nous sparer nous ft douloureuse, trop
faible pour que nous trouvassions du bonheur  tre unis. Je me livrais
 ces motions, pour me reposer de ma contrainte habituelle. J'aurais
voulu donner  Ellnore des tmoignages de tendresse qui la
contentassent; je reprenais quelquefois avec elle le langage de l'amour;
mais ces motions et ce langage ressemblaient  ces feuilles ples et
dcolores qui, par un reste de vgtation funbre, croissent
languissamment sur les branches d'un arbre dracin.




CHAPITRE VII.


Ellnore obtint, ds son arrive, d'tre rtablie dans la jouissance des
biens qu'on lui disputait, en s'engageant  n'en pas disposer que son
procs ne ft dcid. Elle s'tablit dans une des possessions de son
pre. Le mien, qui n'abordait jamais avec moi dans ses lettres aucune
question directement, se contenta de les remplir d'insinuations contre
mon voyage. Vous m'aviez mand, me disait-il, que vous ne partiriez
pas. Vous m'aviez dvelopp longuement toutes les raisons que vous aviez
de ne pas partir; j'tais, en consquence, bien convaincu que vous
partiriez. Je ne puis que vous plaindre de ce qu'avec votre esprit
d'indpendance, vous faites toujours ce que vous ne voulez pas. Je ne
juge point, au reste, d'une situation qui ne m'est qu'imparfaitement
connue. Jusqu' prsent vous m'aviez paru le protecteur d'Ellnore, et,
sous ce rapport, il y avait dans vos procds quelque chose de noble,
qui relevait votre caractre, quel que ft l'objet auquel vous vous
attachiez. Aujourd'hui vos relations ne sont plus les mmes; ce n'est
plus vous qui la protgez, c'est elle qui vous protge; vous vivez chez
elle, vous tes un tranger qu'elle introduit dans sa famille. Je ne
prononce point sur une position que vous choisissez; mais comme elle
peut avoir ses inconvnients, je voudrais les diminuer autant qu'il est
en moi. J'cris au baron de T***, notre ministre dans le pays o vous
tes, pour vous recommander  lui: j'ignore s'il vous conviendra de
faire usage de cette recommandation; n'y voyez au moins qu'une preuve de
mon zle, et nullement une atteinte  l'indpendance que vous avez
toujours su dfendre avec succs contre votre pre.

J'touffai les rflexions que ce style faisait natre en moi. La terre
que j'habitais avec Ellnore tait situe  peu de distance de Varsovie;
je me rendis dans cette ville, chez le baron de T***. Il me reut avec
amiti, me demanda les causes de mon sjour en Pologne, me questionna
sur mes projets; je ne savais trop que lui rpondre. Aprs quelques
minutes d'une conversation embarrasse: Je vais, me dit-il, vous parler
avec franchise. Je connais les motifs qui vous ont amen dans ce pays,
votre pre me les a mands; je vous dirai mme que je les comprends: il
n'y a pas d'homme qui ne se soit, une fois dans sa vie, trouv tiraill
par le dsir de rompre une liaison inconvenable et la crainte d'affliger
une femme qu'il avait aime. L'inexprience de la jeunesse fait que l'on
s'exagre beaucoup les difficults d'une position pareille; on se plat
 croire  la vrit de toutes ces dmonstrations de douleur, qui
remplacent, dans un sexe faible et emport, tous les moyens de la force
et tous ceux de la raison. Le coeur en souffre, mais l'amour-propre s'en
applaudit; et tel homme qui pense de bonne foi s'immoler au dsespoir
qu'il a caus, ne se sacrifie dans le fait qu'aux illusions de sa propre
vanit. Il n'y a pas une de ces femmes passionnes, dont le monde est
plein, qui n'ait protest qu'on la ferait mourir en l'abandonnant; il
n'y en a pas une qui ne soit encore envie, et qui ne soit console. Je
voulus l'interrompre. Pardon, me dit-il, mon jeune ami, si je m'exprime
avec trop peu de mnagement; mais le bien qu'on m'a dit de vous, les
talents que vous annoncez, la carrire que vous devriez suivre, tout me
fait une loi de ne rien vous dguiser. Je lis dans votre me, malgr
vous et mieux que vous; vous n'tes plus amoureux de la femme qui vous
domine et qui vous trane aprs elle; si vous l'aimiez encore, vous ne
seriez pas venu chez moi. Vous saviez que votre pre m'avait crit; il
vous tait ais de prvoir ce que j'avais  vous dire: vous n'avez pas
t fch d'entendre de ma bouche des raisonnements que vous vous
rptez sans cesse  vous-mme, et toujours inutilement. La rputation
d'Ellnore est loin d'tre intacte. Terminons, je vous prie,
rpondis-je, une conversation inutile. Des circonstances malheureuses
ont pu disposer des premires annes d'Ellnore; on peut la juger
dfavorablement sur des apparences mensongres: mais je la connais
depuis trois ans, et il n'existe pas sur la terre une me plus leve,
un caractre plus noble, un coeur plus pur et plus gnreux. Comme vous
voudrez, rpliqua-t-il; mais ce sont des nuances que l'opinion
n'approfondit pas. Les faits sont positifs, ils sont publics; en
m'empchant de les rappeler, pensez-vous les dtruire? coutez,
poursuivit-il: il faut dans ce monde savoir ce qu'on veut. Vous
n'pouserez pas Ellnore?--Non sans doute, m'criai-je; elle-mme ne l'a
jamais dsir.--Que voulez-vous donc faire? Elle a dix ans de plus que
vous, vous en avez vingt-six; vous la soignerez dix ans encore, elle
sera vieille; vous serez parvenu au milieu de votre vie, sans avoir rien
commenc, rien achev qui vous satisfasse. L'ennui s'emparera de vous,
l'humeur s'emparera d'elle; elle vous sera chaque jour moins agrable,
vous lui serez chaque jour plus ncessaire; et le rsultat d'une
naissance illustre, d'une fortune brillante, d'un esprit distingu, sera
de vgter dans un coin de la Pologne, oubli de vos amis, perdu pour la
gloire, et tourment par une femme qui ne sera, quoi que vous fassiez,
jamais contente de vous. Je n'ajoute qu'un mot, et nous ne reviendrons
plus sur un sujet qui vous embarrasse. Toutes les routes vous sont
ouvertes, les lettres, les armes, l'administration; vous pouvez aspirer
aux plus illustres alliances; vous tes fait pour aller  tout: mais
souvenez-vous bien qu'il y a entre vous et tous les genres de succs un
obstacle insurmontable, et que cet obstacle est Ellnore.--J'ai cru vous
devoir, monsieur, lui rpondis-je, de vous couter en silence; mais je
me dois aussi de vous dclarer que vous ne m'avez point branl.
Personne que moi, je le rpte, ne peut juger Ellnore; personne
n'apprcie assez la vrit de ses sentiments et la profondeur de ses
impressions. Tant qu'elle aura besoin de moi, je resterai prs d'elle.
Aucun succs ne me consolerait de la laisser malheureuse; et duss-je
borner ma carrire  lui servir d'appui,  la soutenir dans ses peines,
 l'entourer de mon affection contre l'injustice d'une opinion qui la
mconnat, je croirais encore n'avoir pas employ ma vie inutilement.

Je sortis en achevant ces paroles: mais qui m'expliquera par quelle
mobilit le sentiment qui me les dictait s'teignit avant mme que
j'eusse fini de les prononcer? Je voulus, en retournant  pied, retarder
le moment de revoir cette Ellnore que je venais de dfendre; je
traversai prcipitamment la ville: il me tardait de me trouver seul.

Arriv au milieu de la campagne, je ralentis ma marche, et mille penses
m'assaillirent. Ces mots funestes: Entre tous les genres de succs et
vous il existe un obstacle insurmontable, et cet obstacle c'est
Ellnore, retentissaient autour de moi. Je jetais un long et triste
regard sur le temps qui venait de s'couler sans retour; je me rappelais
les esprances de ma jeunesse, la confiance avec laquelle je croyais
autrefois commander  l'avenir, les loges accords  mes premiers
essais, l'aurore de rputation que j'avais vue briller et disparatre.
Je me rptais les noms de plusieurs de mes compagnons d'tude, que
j'avais traits avec un ddain superbe, et qui, par le seul effet d'un
travail opinitre et d'une vie rgulire, m'avaient laiss loin derrire
eux dans la route de la fortune, de la considration et de la gloire:
j'tais oppress de mon inaction. Comme les avares se reprsentent dans
les trsors qu'ils entassent tous les biens que ces trsors pourraient
acheter, j'apercevais dans Ellnore la privation de tous les succs
auxquels j'aurais pu prtendre. Ce n'tait pas une carrire seule que je
regrettais: comme je n'avais essay d'aucune, je les regrettais toutes.
N'ayant jamais employ mes forces, je les imaginais sans bornes, et je
les maudissais; j'aurais voulu que la nature m'et cr faible et
mdiocre, pour me prserver au moins du remords de me dgrader
volontairement. Toute louange, toute approbation pour mon esprit ou mes
connaissances, me semblaient un reproche insupportable: je croyais
entendre admirer les bras vigoureux d'un athlte charg de fers au fond
d'un cachot. Si je voulais ressaisir mon courage, me dire que l'poque
de l'activit n'tait pas encore passe, l'image d'Ellnore s'levait
devant moi comme un fantme, et me repoussait dans le nant; je
ressentais contre elle des accs de fureur, et, par un mlange bizarre,
cette fureur ne diminuait en rien la terreur que m'inspirait l'ide de
l'affliger.

Mon me, fatigue de ces sentiments amers, chercha tout  coup un refuge
dans des sentiments contraires. Quelques mots, prononcs au hasard par
le baron de T*** sur la possibilit d'une alliance douce et paisible, me
servirent  me crer l'idal d'une compagne. Je rflchis au repos,  la
considration,  l'indpendance mme que m'offrirait un sort pareil; car
les liens que je tranais depuis si longtemps me rendaient plus
dpendant mille fois que n'aurait pu le faire une union inconnue et
constate. J'imaginais la joie de mon pre; j'prouvais un dsir
impatient de reprendre dans ma patrie et dans la socit de mes gaux la
place qui m'tait due; je me reprsentais opposant une conduite austre
et irrprochable  tous les jugements qu'une malignit froide et frivole
avait prononcs contre moi,  tous les reproches dont m'accablait
Ellnore.

Elle m'accuse sans cesse, disais-je, d'tre dur, d'tre ingrat, d'tre
sans piti. Ah! si le ciel m'et accord une femme que les convenances
sociales me permissent d'avouer, que mon pre ne rougt pas d'accepter
pour fille, j'aurais t mille fois heureux de la rendre heureuse. Cette
sensibilit que l'on mconnat parce qu'elle est souffrante et froisse,
cette sensibilit dont on exige imprieusement des tmoignages que mon
coeur refuse  l'emportement et  la menace, qu'il me serait doux de m'y
livrer avec l'tre chri compagnon d'une vie rgulire et respecte! Que
n'ai-je pas fait pour Ellnore? Pour elle j'ai quitt mon pays et ma
famille; j'ai pour elle afflig le coeur d'un vieux pre qui gmit encore
loin de moi; pour elle j'habite ces lieux o ma jeunesse s'enfuit
solitaire, sans gloire, sans honneur et sans plaisir: tant de sacrifices
faits sans devoir et sans amour ne prouvent-ils pas ce que l'amour et le
devoir me rendraient capable de faire? Si je crains tellement la douleur
d'une femme qui ne me domine que par sa douleur, avec quel soin
j'carterais toute affliction, toute peine, de celle  qui je pourrais
hautement me vouer sans remords et sans rserve! Combien alors on me
verrait diffrent de ce que je suis! comme cette amertume dont on me
fait un crime, parce que la source en est inconnue, fuirait rapidement
loin de moi! combien je serais reconnaissant pour le ciel et
bienveillant pour les hommes!

Je parlais ainsi; mes yeux se mouillaient de larmes; mille souvenirs
rentraient comme par torrents dans mon me; mes relations avec Ellnore
m'avaient rendu tous ces souvenirs odieux. Tout ce qui me rappelait mon
enfance, les lieux o s'taient coules mes premires annes, les
compagnons de mes premiers jeux, les vieux parents qui m'avaient
prodigu les premires marques d'intrt, me blessait et me faisait mal;
j'tais rduit  repousser, comme des penses coupables, les images les
plus attrayantes et les voeux les plus naturels. La compagne que mon
imagination m'avait soudain cre s'alliait au contraire  toutes ces
images et sanctionnait tous ces voeux; elle s'associait  tous mes
devoirs,  tous mes plaisirs,  tous mes gots; elle rattachait ma vie
actuelle  cette poque de ma jeunesse o l'esprance ouvrait devant moi
un si vaste avenir, poque dont Ellnore m'avait spar comme par un
abme. Les plus petits dtails, les plus petits objets se retraaient 
ma mmoire: je revoyais l'antique chteau que j'avais habit avec mon
pre, les bois qui l'entouraient, la rivire qui baignait le pied de ses
murailles, les montagnes qui bordaient son horizon; toutes ces choses me
paraissaient tellement prsentes, pleines d'une telle vie, qu'elles me
causaient un frmissement que j'avais peine  supporter; et mon
imagination plaait  ct d'elles une crature innocente et jeune qui
les embellissait, qui les animait par l'esprance. J'errais plong dans
cette rverie, toujours sans plan fixe, ne me disant point qu'il fallait
rompre avec Ellnore, n'ayant de la ralit qu'une ide sourde et
confuse, et dans l'tat d'un homme accabl de peine, que le sommeil a
consol par un songe, et qui pressent que ce songe va finir. Je
dcouvris tout  coup le chteau d'Ellnore, dont insensiblement je
m'tais rapproch; je m'arrtai; je pris une autre route: j'tais
heureux de retarder le moment o j'allais entendre de nouveau sa voix.

Le jour s'affaiblissait: le ciel tait serein; la campagne devenait
dserte; les travaux des hommes avaient cess: ils abandonnaient la
nature  elle-mme. Mes penses prirent graduellement une teinte plus
grave et plus imposante. Les ombres de la nuit qui s'paississaient 
chaque instant, le vaste silence qui m'environnait et qui n'tait
interrompu que par des bruits rares et lointains, firent succder  mon
imagination un sentiment plus calme et plus solennel. Je promenais mes
regards sur l'horizon gristre dont je n'apercevais plus les limites, et
qui, par l mme, me donnait en quelque sorte la sensation de
l'immensit. Je n'avais rien prouv de pareil depuis longtemps: sans
cesse absorb dans des rflexions toujours personnelles, la vue toujours
fixe sur ma situation, j'tais devenu tranger  toute ide gnrale;
je ne m'occupais que d'Ellnore et de moi: d'Ellnore, qui ne
m'inspirait qu'une piti mle de fatigue; de moi, pour qui je n'avais
plus aucune estime. Je m'tais rapetiss, pour ainsi dire, dans un
nouveau genre d'gosme, dans un gosme sans courage, mcontent et
humili; je me sus bon gr de renatre  des penses d'un autre ordre,
et de me retrouver la facult de m'oublier moi-mme, pour me livrer 
des mditations dsintresses; mon me semblait se relever d'une
dgradation longue et honteuse.

La nuit presque entire s'coula ainsi. Je marchais au hasard; je
parcourus des champs, des bois, des hameaux o tout tait immobile. De
temps en temps j'apercevais dans quelque habitation loigne une ple
lumire qui perait l'obscurit. L, me disais-je, l peut-tre quelque
infortun s'agite sous la douleur, ou lutte contre la mort; contre la
mort, mystre inexplicable, dont une exprience journalire parat
n'avoir pas encore convaincu les hommes; terme assur qui ne nous
console ni ne nous apaise, objet d'une insouciance habituelle et d'un
effroi passager! Et moi aussi, poursuivais-je, je me livre  cette
inconsquence insense! Je me rvolte contre la vie, comme si la vie ne
devait pas finir! Je rpands du malheur autour de moi, pour reconqurir
quelques annes misrables que le temps viendra bientt m'arracher! Ah!
renonons  ces efforts inutiles; jouissons de voir ce temps s'couler,
mes jours se prcipiter les uns sur les autres; demeurons immobile,
spectateur indiffrent d'une existence  demi passe; qu'on s'en empare,
qu'on la dchire: on n'en prolongera pas la dure! vaut-il la peine de
la disputer?

L'ide de la mort a toujours eu sur moi beaucoup d'empire. Dans mes
affections les plus vives, elle a toujours suffi pour me calmer
aussitt; elle produisit sur mon me son effet accoutum; ma disposition
pour Ellnore devint moins amre. Toute mon irritation disparut; il ne
me restait de l'impression de cette nuit de dlire qu'un sentiment doux
et presque tranquille: peut-tre la lassitude physique que j'prouvais
contribuait-elle  cette tranquillit.

Le jour allait renatre; je distinguais dj les objets. Je reconnus que
j'tais assez loin de la demeure d'Ellnore. Je me peignis son
inquitude, et je me pressais pour arriver prs d'elle, autant que la
fatigue pouvait me le permettre, lorsque je rencontrai un homme  cheval
qu'elle avait envoy pour me chercher. Il me raconta qu'elle tait
depuis douze heures dans les craintes les plus vives; qu'aprs tre
alle  Varsovie, et avoir parcouru les environs, elle tait revenue
chez elle dans un tat inexprimable d'angoisse, et que de toutes parts
les habitants du village taient rpandus dans la campagne pour me
dcouvrir. Ce rcit me remplit d'abord d'une impatience assez pnible.
Je m'irritais de me voir soumis par Ellnore  une surveillance
importune. En vain me rptais-je que son amour seul en tait la cause:
cet amour n'tait-il pas aussi la cause de tout mon malheur? Cependant
je parvins  vaincre ce sentiment que je me reprochais. Je la savais
alarme et souffrante. Je montai  cheval. Je franchis avec rapidit la
distance qui nous sparait. Elle me reut avec des transports de joie.
Je fus mu de son motion. Notre conversation fut courte, parce que
bientt elle songea que je devais avoir besoin de repos; et je la
quittai, cette fois du moins, sans avoir rien dit qui pt affliger son
coeur.




CHAPITRE VIII.


Le lendemain je me relevai poursuivi des mmes ides qui m'avaient agit
la veille. Mon agitation redoubla les jours suivants; Ellnore voulut
inutilement en pntrer la cause: je rpondais par des monosyllabes
contraints  ses questions imptueuses; je me raidissais contre son
instance, sachant trop qu' ma franchise succderait sa douleur, et que
sa douleur m'imposerait une dissimulation nouvelle.

Inquite et surprise, elle recourut  l'une de ses amies pour dcouvrir
le secret qu'elle m'accusait de lui cacher; avide de se tromper
elle-mme, elle cherchait un fait o il n'y avait qu'un sentiment. Cette
amie m'entretint de mon humeur bizarre, du soin que je mettais 
repousser toute ide d'un lien durable, de mon inexplicable soif de
rupture et d'isolement. Je l'coutai longtemps en silence; je n'avais
dit jusqu' ce moment  personne que je n'aimais plus Ellnore; ma
bouche rpugnait  cet aveu, qui me semblait une perfidie. Je voulus
pourtant me justifier; je racontai mon histoire avec mnagement, en
donnant beaucoup d'loges  Ellnore, en convenant des inconsquences de
ma conduite, en les rejetant sur les difficults de notre situation, et
sans me permettre une parole qui pronont clairement que la difficult
vritable tait de ma part l'absence de l'amour. La femme qui m'coutait
fut mue de mon rcit: elle vit de la gnrosit dans ce que j'appelais
de la faiblesse, du malheur dans ce que je nommais de la duret. Les
mmes explications qui mettaient en fureur Ellnore passionne portaient
la conviction dans l'esprit de son impartiale amie. On est si juste
lorsque l'on est dsintress! Qui que vous soyez, ne remettez jamais 
un autre les intrts de votre coeur; le coeur seul peut plaider sa cause:
il sonde seul ses blessures, tout intermdiaire devient un juge; il
analyse, il transige; il conoit l'indiffrence, il l'admet comme
possible, il la reconnat pour invitable; par l mme il l'excuse, et
l'indiffrence se trouve ainsi,  sa grande surprise, lgitime  ses
propres yeux. Les reproches d'Ellnore m'avaient persuad que j'tais
coupable; j'appris de celle qui croyait la dfendre que je n'tais que
malheureux. Je fus entran  l'aveu complet de mes sentiments: je
convins que j'avais pour Ellnore du dvoment, de la sympathie, de la
piti; mais j'ajoutai que l'amour n'entrait pour rien dans les devoirs
que je m'imposais. Cette vrit, jusqu'alors renferme dans mon coeur, et
quelquefois seulement rvle  Ellnore au milieu du trouble et de la
colre, prit  mes propres yeux plus de ralit et de force, par cela
seul qu'un autre en tait devenu dpositaire. C'est un grand pas, c'est
un pas irrparable, lorsqu'on dvoile tout  coup aux yeux d'un tiers
les replis cachs d'une relation intime; le jour qui pntre dans ce
sanctuaire constate et achve les destructions que la nuit enveloppait
de ses ombres: ainsi les corps renferms dans les tombeaux conservent
souvent leur premire forme, jusqu' ce que l'air extrieur vienne les
frapper et les rduire en poudre.

L'amie d'Ellnore me quitta: j'ignore quel compte elle lui rendit de
notre conversation, mais, en approchant du salon, j'entendis Ellnore
qui parlait d'une voix trs-anime; en m'apercevant elle se tut. Bientt
elle reproduisit, sous diverses formes, des ides gnrales, qui
n'taient que des attaques particulires. Rien n'est plus bizarre,
disait-elle, que le zle de certaines amitis; il y a des gens qui
s'empressent de se charger de vos intrts pour mieux abandonner votre
cause; ils appellent cela de l'attachement: j'aimerais mieux de la
haine. Je compris facilement que l'amie d'Ellnore avait embrass mon
parti contre elle, et l'avait irrite en ne paraissant pas me juger
assez coupable. Je me sentis assez d'intelligence avec un autre contre
Ellnore: c'tait entre nos coeurs une barrire de plus.

Quelques jours aprs, Ellnore alla plus loin: elle tait incapable de
tout empire sur elle-mme; ds qu'elle croyait avoir un sujet de
plainte, elle marchait droit  l'explication, sans mnagement et sans
calcul, et prfrait le danger de rompre  la contrainte de dissimuler.
Les deux amies se sparrent  jamais brouilles.

Pourquoi mler des trangers  nos discussions intimes? dis-je 
Ellnore. Avons-nous besoin d'un tiers pour nous entendre? et si nous ne
nous entendons plus, quel tiers pourrait y porter remde? Vous avez
raison, me rpondit-elle: mais c'est votre faute; autrefois je ne
m'adressais  personne pour arriver jusqu' votre coeur.

Tout  coup Ellnore annona le projet de changer son genre de vie. Je
dmlai par ses discours qu'elle attribuait  la solitude dans laquelle
nous vivions le mcontentement qui me dvorait: elle puisait toutes les
explications fausses avant de se rsigner  la vritable. Nous passions
tte  tte de monotones soires entre le silence et l'humeur; la source
des longs entretiens tait tarie.

Ellnore rsolut d'attirer chez elle les familles nobles qui rsidaient
dans son voisinage ou  Varsovie. J'entrevis facilement les obstacles et
les dangers de ses tentatives. Les parents qui lui disputaient son
hritage avaient rvl ses erreurs passes, et rpandu contre elle
mille bruits calomnieux. Je frmis des humiliations qu'elle allait
braver, et je tchai de la dissuader de cette entreprise. Mes
reprsentations furent inutiles; je blessai sa fiert par mes craintes,
bien que je ne les exprimasse qu'avec mnagement. Elle supposa que
j'tais embarrass de nos liens, parce que son existence tait
quivoque; elle n'en fut que plus empresse  reconqurir une place
honorable dans le monde: ses efforts obtinrent quelque succs. La
fortune dont elle jouissait, sa beaut, que le temps n'avait encore que
lgrement diminue, le bruit mme de ses aventures, tout en elle
excitait la curiosit. Elle se vit entoure bientt d'une socit
nombreuse; mais elle tait poursuivie d'un sentiment secret d'embarras
et d'inquitude. J'tais mcontent de ma situation, elle s'imaginait que
je l'tais de la sienne; elle s'agitait pour en sortir; son dsir ardent
ne lui permettait point de calcul, sa position fausse jetait de
l'ingalit dans sa conduite et de la prcipitation dans ses dmarches.
Elle avait l'esprit juste, mais peu tendu; la justesse de son esprit
tait dnature par l'emportement de son caractre, et son peu d'tendue
l'empchait d'apercevoir la ligne la plus habile, et de saisir des
nuances dlicates. Pour la premire fois elle avait un but; et comme
elle se prcipitait vers ce but, elle le manquait. Que de dgots elle
dvora sans me les communiquer! que de fois je rougis pour elle sans
avoir la force de le lui dire! Tel est, parmi les hommes, le pouvoir de
la rserve et de la mesure, que je l'avais vue plus respecte par les
amis du comte de P*** comme sa matresse, qu'elle ne l'tait par ses
voisins comme hritire d'une grande fortune, au milieu de ses vassaux.
Tour  tour haute et suppliante, tantt prvenante, tantt susceptible,
il y avait dans ses actions et dans ses paroles je ne sais quelle fougue
destructive de la considration, qui ne se compose que du calme.

En relevant ainsi les dfauts d'Ellnore, c'est moi que j'accuse et que
je condamne. Un mot de moi l'aurait calme: pourquoi n'ai-je pu
prononcer ce mot?

Nous vivions cependant plus doucement ensemble; la distraction nous
soulageait de nos penses habituelles. Nous n'tions seuls que par
intervalles; et comme nous avions l'un dans l'autre une confiance sans
bornes, except sur nos sentiments intimes, nous mettions les
observations et les faits  la place de ces sentiments, et nos
conversations avaient repris quelque charme. Mais bientt ce nouveau
genre de vie devint pour moi la source d'une nouvelle perplexit. Perdu
dans la foule qui environnait Ellnore, je m'aperus que j'tais l'objet
de l'tonnement et du blme. L'poque approchait o son procs devait
tre jug: ses adversaires prtendaient qu'elle avait alin le coeur
paternel par des garements sans nombre; ma prsence venait  l'appui de
leurs assertions. Ses amis me reprochaient de lui faire tort. Ils
excusaient sa passion pour moi, mais ils m'accusaient d'indlicatesse:
j'abusais, disaient-ils, d'un sentiment que j'aurais d modrer. Je
savais seul qu'en l'abandonnant je l'entranerais sur mes pas, et
qu'elle ngligerait pour me suivre tout le soin de sa fortune et tous
les calculs de la prudence. Je ne pouvais rendre le public dpositaire
de ce secret; je ne paraissais donc dans la maison d'Ellnore qu'un
tranger nuisible au succs mme des dmarches qui allaient dcider de
son sort; et, par un trange renversement de la vrit, tandis que
j'tais la victime de ses volonts inbranlables, c'tait elle que l'on
plaignait comme victime de mon ascendant.

Une nouvelle circonstance vint compliquer encore cette situation
douloureuse.

Une singulire rvolution s'opra tout  coup dans la conduite et dans
les manires d'Ellnore: jusqu' cette poque elle n'avait paru occupe
que de moi; soudain je la vis recevoir et rechercher les hommages des
hommes qui l'entouraient. Cette femme si rserve, si froide, si
ombrageuse, semble subitement changer de caractre. Elle encourageait
les sentiments et mme les esprances d'une foule de jeunes gens, dont
les uns taient sduits par sa figure, et dont quelques autres, malgr
ses erreurs passes, aspiraient srieusement  sa main; elle leur
accordait de longs tte--tte; elle avait avec eux ces formes
douteuses, mais attrayantes, qui ne repoussent mollement que pour
retenir, parce qu'elles annoncent plutt l'indcision que
l'indiffrence, et des retards que des refus. J'ai su par elle dans la
suite, et les faits me l'ont dmontr, qu'elle agissait ainsi par un
calcul faux et dplorable. Elle croyait ranimer mon amour en excitant ma
jalousie; mais c'tait agiter des cendres que rien ne pouvait
rchauffer. Peut-tre aussi se mlait-il  ce calcul, sans qu'elle s'en
rendt compte, quelque vanit de femme! Elle tait blesse de ma
froideur, elle voulait se prouver  elle-mme qu'elle avait encore des
moyens de plaire. Peut-tre enfin, dans l'isolement o je laissais son
coeur, trouvait-elle une sorte de consolation  s'entendre rpter des
expressions d'amour que depuis longtemps je ne prononais plus!

Quoi qu'il en soit, je me trompai quelque temps sur ses motifs.
J'entrevis l'aurore de ma libert future; je m'en flicitai. Tremblant
d'interrompre par quelque mouvement inconsidr cette grande crise 
laquelle j'attachais ma dlivrance, je devins plus doux, je parus plus
content. Ellnore prit ma douceur pour de la tendresse, mon espoir de la
voir enfin heureuse sans moi pour le dsir de la rendre heureuse. Elle
s'applaudit de son stratagme. Quelquefois pourtant elle s'alarmait de
ne me voir aucune inquitude; elle me reprochait de ne mettre aucun
obstacle  ces liaisons qui, en apparence, menaaient de me l'enlever.
Je repoussais ses accusations par des plaisanteries, mais je ne
parvenais pas toujours  l'apaiser; son caractre se faisait jour 
travers la dissimulation qu'elle s'tait impose. Les scnes
recommenaient sur un autre terrain, mais non moins orageuses. Ellnore
m'imputait ses propres torts; elle m'insinuait qu'un seul mot la
ramnerait  moi tout entire; puis, offense de mon silence, elle se
prcipitait de nouveau dans la coquetterie avec une espce de fureur.

C'est ici surtout, je le sens, que l'on m'accusera de faiblesse. Je
voulais tre libre, et je le pouvais avec l'approbation gnrale; je le
devais peut-tre: la conduite d'Ellnore m'y autorisait et semblait m'y
contraindre. Mais ne savais-je pas que cette conduite tait mon ouvrage?
ne savais-je pas qu'Ellnore, au fond de son coeur, n'avait pas cess de
m'aimer? Pouvais-je la punir d'une imprudence que je lui faisais
commettre, et, froidement hypocrite, chercher un prtexte dans ces
imprudences pour l'abandonner sans piti?

Certes, je ne veux point m'excuser, je me condamne plus svrement qu'un
autre peut-tre ne le ferait  ma place; mais je puis au moins me rendre
ici ce solennel tmoignage, que je n'ai jamais agi par calcul, et que
j'ai toujours t dirig par des sentiments vrais et naturels. Comment
se fait-il qu'avec ces sentiments je n'aie fait si longtemps que mon
malheur et celui des autres?

La socit cependant m'observait avec surprise. Mon sjour chez Ellnore
ne pouvait s'expliquer que par un extrme attachement pour elle, et mon
indiffrence sur les liens qu'elle semblait toujours prte  contracter
dmentait cet attachement. L'on attribua ma tolrance inexplicable  une
lgret de principes,  une insouciance pour la morale, qui
annonaient, disait-on, un homme profondment goste, et que le monde
avait corrompu. Ces conjectures, d'autant plus propres  faire
impression qu'elles taient plus proportionnes aux mes qui les
concevaient, furent accueillies et rptes. Le bruit en parvint enfin
jusqu' moi; je fus indign de cette dcouverte inattendue: pour prix de
mes longs services, j'tais mconnu, calomni; j'avais, pour une femme,
oubli tous les intrts et repouss tous les plaisirs de la vie, et
c'tait moi que l'on condamnait.

Je m'expliquai vivement avec Ellnore: un mot fit disparatre cette
tourbe d'adorateurs qu'elle n'avait appels que pour me faire craindre
sa perte. Elle restreignit sa socit  quelques femmes et  un petit
nombre d'hommes gs. Tout reprit autour de nous une apparence
rgulire; mais nous n'en fmes que plus malheureux: Ellnore se croyait
de nouveaux droits; je me sentais charg de nouvelles chanes.

Je ne saurais peindre quelles amertumes et quelles fureurs rsultrent
de nos rapports ainsi compliqus. Notre vie ne fut plus qu'un perptuel
orage; l'intimit perdit tous ses charmes, et l'amour toute sa douceur;
il n'y eut plus mme entre nous ces retours passagers qui semblent
gurir pour quelques instants d'incurables blessures. La vrit se fit
jour de toutes parts, et j'empruntai, pour me faire entendre, les
expressions les plus dures et les plus impitoyables. Je ne m'arrtais
que lorsque je voyais Ellnore dans les larmes; et ses larmes mmes
n'taient qu'une lave brlante qui, tombant goutte  goutte sur mon
coeur, m'arrachait des cris, sans pouvoir m'arracher un dsaveu. Ce fut
alors que, plus d'une fois, je la vis se lever ple et prophtique:
Adolphe, s'criait-elle, vous ne savez pas le mal que vous faites; vous
l'apprendrez un jour, vous l'apprendrez par moi, quand vous m'aurez
prcipite dans la tombe.--Malheureux! lorsqu'elle parlait ainsi, que ne
m'y suis-je jet moi-mme avant elle!




CHAPITRE IX.


Je n'tais pas retourn chez le baron de T*** depuis ma dernire visite.
Un matin je reus de lui le billet suivant:

Les conseils que je vous avais donns ne mritaient pas une si longue
absence. Quelque parti que vous preniez sur ce qui vous regarde, vous
n'en tes pas moins le fils de mon ami le plus cher, je n'en jouirai pas
moins avec plaisir de votre socit, et j'en aurais beaucoup  vous
introduire dans un cercle dont j'ose vous promettre qu'il vous sera
agrable de faire partie. Permettez-moi d'ajouter que, plus votre genre
de vie, que je ne veux point dsapprouver, a quelque chose de singulier,
plus il vous importe de dissiper des prventions mal fondes sans doute,
en vous montrant dans le monde.

Je fus reconnaissant de la bienveillance qu'un homme g me tmoignait.
Je me rendis chez lui; il ne fut pas question d'Ellnore. Le baron me
retint  dner: il n'y avait ce jour-l que quelques hommes assez
spirituels et assez aimables. Je fus d'abord embarrass, mais je fis
effort sur moi-mme; je me ranimai, je parlai; je dployai le plus qu'il
me fut possible de l'esprit et des connaissances. Je m'aperus que je
russissais  captiver l'approbation. Je retrouvai dans ce genre de
succs une jouissance d'amour-propre dont j'avais t priv ds
longtemps: cette jouissance me rendit la socit du baron de T*** plus
agrable.

Mes visites chez lui se multiplirent. Il me chargea de quelques travaux
relatifs  sa mission, et qu'il croyait pouvoir me confier sans
inconvnient. Ellnore fut d'abord surprise de cette rvolution dans ma
vie; mais je lui parlai de l'amiti du baron pour mon pre, et du
plaisir que je gotais  consoler ce dernier de mon absence, en ayant
l'air de m'occuper utilement. La pauvre Ellnore, je l'cris dans ce
moment avec un sentiment de remords, prouva plus de joie de ce que je
paraissais plus tranquille, et se rsigna, sans trop se plaindre, 
passer souvent la plus grande partie de la journe spare de moi. Le
baron, de son ct, lorsqu'un peu de confiance se fut tablie entre
nous, me reparla d'Ellnore. Mon intention positive tait toujours d'en
dire du bien, mais, sans m'en apercevoir, je m'exprimais sur elle d'un
ton plus leste et plus dgag: tantt j'indiquais, par des maximes
gnrales, que je reconnaissais la ncessit de m'en dtacher; tantt la
plaisanterie venait  mon secours; je parlais en riant des femmes et de
la difficult de rompre avec elles. Ces discours amusaient un vieux
ministre dont l'me tait use, et qui se rappelait vaguement que, dans
sa jeunesse, il avait aussi t tourment par des intrigues d'amour. De
la sorte, par cela seul que j'avais un sentiment cach, je trompais plus
ou moins tout le monde: je trompais Ellnore, car je savais que le baron
voulait m'loigner d'elle, et je le lui taisais; je trompais M. de T***,
car je lui laissais esprer que j'tais prt  briser mes liens. Cette
duplicit tait fort loigne de mon caractre naturel; mais l'homme se
dprave ds qu'il a dans le coeur une seule pense qu'il est constamment
forc de dissimuler.

Jusqu'alors je n'avais fait connaissance, chez le baron de T***, qu'avec
les hommes qui composaient sa socit particulire. Un jour il me
proposa de rester  une grande fte qu'il donnait pour la naissance de
son matre. Vous y rencontrerez, me dit-il, les plus jolies femmes de
Pologne: vous n'y trouverez pas, il est vrai, celle que vous aimez; j'en
suis fch, mais il y a des femmes que l'on ne voit que chez elles. Je
fus pniblement affect de cette phrase; je gardai le silence, mais je
me reprochais intrieurement de ne pas dfendre Ellnore, qui, si l'on
m'et attaqu en sa prsence, m'aurait si vivement dfendu.

L'assemble tait nombreuse; on m'examinait avec attention. J'entendais
rpter tout bas, autour de moi, le nom de mon pre, celui d'Ellnore,
celui du comte de P***. On se taisait  mon approche; on recommenait
quand je m'loignais. Il m'tait dmontr que l'on se racontait mon
histoire, et chacun, sans doute, la racontait  sa manire. Ma situation
tait insupportable; mon front tait couvert d'une sueur froide; tour 
tour je rougissais et je plissais.

Le baron s'aperut de mon embarras. Il vint  moi, redoubla d'attentions
et de prvenances, chercha toutes les occasions de me donner des loges,
et l'ascendant de sa considration fora bientt les autres  me
tmoigner les mmes gards.

Lorsque tout le monde se fut retir: Je voudrais, me dit M. de T***,
vous parler encore une fois  coeur ouvert. Pourquoi voulez-vous rester
dans une situation dont vous souffrez?  qui faites-vous du bien?
Croyez-vous que l'on ne sache pas ce qui se passe entre vous et
Ellnore? Tout le monde est inform de votre aigreur et de votre
mcontentement rciproque. Vous vous faites du tort par votre faiblesse,
vous ne vous en faites pas moins par votre duret; car, pour comble
d'inconsquence, vous ne la rendez pas heureuse, cette femme qui vous
rend si malheureux.

J'tais encore froiss de la douleur que j'avais prouve. Le baron me
montra plusieurs lettres de mon pre. Elles annonaient une affliction
bien plus vive que je ne l'avais suppose. Je fus branl. L'ide que je
prolongeais les agitations d'Ellnore vint ajouter  mon irrsolution.
Enfin, comme si tout s'tait runi contre elle, tandis que j'hsitais,
elle-mme, par sa vhmence, acheva de me dcider. J'avais t absent
tout le jour; le baron m'avait retenu chez lui aprs l'assemble; la
nuit s'avanait. On me remit, de la part d'Ellnore, une lettre en
prsence du baron de T***. Je vis dans les yeux de ce dernier une sorte
de piti de ma servitude. La lettre d'Ellnore tait pleine d'amertume.
Quoi! me dis-je, je ne puis passer un jour libre! je ne puis respirer
une heure en paix! Elle me poursuit partout, comme un esclave qu'on doit
ramener  ses pieds; et, d'autant plus violent que je me sentais plus
faible: Oui, m'criai-je, je le prends, l'engagement de rompre avec
Ellnore, j'oserai le lui dclarer moi-mme; vous pouvez d'avance en
instruire mon pre.

En disant ces mots, je m'lanai loin du baron. J'tais oppress des
paroles que je venais de prononcer, et je ne croyais qu' peine  la
promesse que j'avais donne.

Ellnore m'attendait avec impatience. Par un hasard trange, on lui
avait parl, pendant mon absence, pour la premire fois, des efforts du
baron de T*** pour me dtacher d'elle. On lui avait rapport les
discours que j'avais tenus, les plaisanteries que j'avais faites. Ses
soupons tant veills, elle avait rassembl dans son esprit plusieurs
circonstances qui lui paraissaient les confirmer. Ma liaison subite avec
un homme que je ne voyais jamais autrefois, l'intimit qui existait
entre cet homme et mon pre, lui semblaient des preuves irrfragables.
Son inquitude avait fait tant de progrs en peu d'heures, que je la
trouvai pleinement convaincue de ce qu'elle nommait ma perfidie.

J'tais arriv auprs d'elle dcid  lui tout dire. Accus par elle, le
croira-t-on? je ne m'occupai qu' tout luder. Je niai mme, oui, je
niai ce jour-l ce que j'tais dtermin  lui dclarer le lendemain.

Il tait tard, je la quittai; je me htai de me coucher pour terminer
cette longue journe; et quand je fus bien sr qu'elle tait finie, je
me sentis, pour le moment, dlivr d'un poids norme.

Je ne me levai le lendemain que vers le milieu du jour, comme si, en
retardant le commencement de notre entrevue, j'avais retard l'instant
fatal.

Ellnore s'tait rassure pendant la nuit, et par ses propres
rflexions, et par mes discours de la veille. Elle me parla de ses
affaires avec un air de confiance qui n'annonait que trop qu'elle
regardait nos existences comme indissolublement unies. O trouver des
paroles qui la repoussassent dans l'isolement?

Le temps s'coulait avec une rapidit effrayante. Chaque minute ajoutait
 la ncessit d'une explication. Des trois jours que j'avais fixs,
dj le second tait prs de disparatre. M. de T*** m'attendait au plus
tard le surlendemain. Sa lettre pour mon pre tait partie, et j'allais
manquer  ma promesse sans avoir fait pour l'excuter la moindre
tentative. Je sortais, je rentrais, je prenais la main d'Ellnore, je
commenais une phrase que j'interrompais aussitt; je regardais la
marche du soleil qui s'inclinait vers l'horizon. La nuit revint,
j'ajournai de nouveau. Un jour me restait: c'tait assez d'une heure.

Ce jour se passa comme le prcdent. J'crivis  M. de T*** pour lui
demander du temps encore: et, comme il est naturel aux caractres
faibles de le faire, j'entassai dans ma lettre mille raisonnements pour
justifier mon retard, pour dmontrer qu'il ne changeait rien  la
rsolution que j'avais prise, et que, ds l'instant mme, on pouvait
regarder mes liens avec Ellnore comme briss pour jamais.




CHAPITRE X.


Je passai les jours suivants plus tranquille. J'avais rejet dans le
vague la ncessit d'agir; elle ne me poursuivait plus comme un spectre;
je croyais avoir tout le temps de prparer Ellnore. Je voulais tre
plus doux, plus tendre avec elle, pour conserver au moins des souvenirs
d'amiti. Mon trouble tait tout diffrent de celui que j'avais connu
jusqu'alors. J'avais implor le ciel pour qu'il levt soudain entre
Ellnore et moi un obstacle que je ne pusse franchir. Cet obstacle
s'tait lev. Je fixais mes regards sur Ellnore comme sur un tre que
j'allais perdre. L'exigence, qui m'avait paru tant de fois
insupportable, ne m'effrayait plus; je m'en sentais affranchi d'avance.
J'tais plus libre en lui cdant encore, et je n'prouvais plus cette
rvolte intrieure qui jadis me portait sans cesse  tout dchirer. Il
n'y avait plus en moi d'impatience; il y avait, au contraire, un dsir
secret de retarder le moment funeste.

Ellnore s'aperut de cette disposition plus affectueuse et plus
sensible: elle-mme devint moins amre. Je recherchais des entretiens
que j'avais vits; je jouissais de ses expressions d'amour, nagure
importunes, prcieuses maintenant, comme pouvant chaque fois tre les
dernires.

Un soir, nous nous tions quitts aprs une conversation plus douce que
de coutume. Le secret que je renfermais dans mon sein me rendait triste;
mais ma tristesse n'avait rien de violent. L'incertitude sur l'poque de
la sparation que j'avais voulue me servait  en carter l'ide. La
nuit, j'entendis dans le chteau un bruit inusit. Ce bruit cessa
bientt, et je n'y attachai point d'importance. Le matin cependant,
l'ide m'en revint; j'en voulus savoir la cause, et je dirigeai mes pas
vers la chambre d'Ellnore. Quel fut mon tonnement, lorsqu'on me dit
que depuis douze heures elle avait une fivre ardente, qu'un mdecin que
ses gens avaient fait appeler dclarait sa vie en danger, et qu'elle
avait dfendu imprieusement que l'on m'avertt ou qu'on me laisst
pntrer jusqu' elle!

Je voulus insister. Le mdecin sortit lui-mme pour me reprsenter la
ncessit de ne lui causer aucune motion. Il attribuait sa dfense,
dont il ignorait le motif, au dsir de ne pas me causer d'alarmes.
J'interrogeai les gens d'Ellnore avec angoisse sur ce qui avait pu la
plonger d'une manire si subite dans un tat si dangereux. La veille,
aprs m'avoir quitt, elle avait reu de Varsovie une lettre apporte
par un homme  cheval; l'ayant ouverte et parcourue, elle s'tait
vanouie; revenue  elle, elle s'tait jete sur son lit sans prononcer
une parole. L'une de ses femmes, inquite de l'agitation qu'elle
remarquait en elle, tait reste dans sa chambre  son insu; vers le
milieu de la nuit, cette femme l'avait vue saisie d'un tremblement qui
branlait le lit sur lequel elle tait couche: elle avait voulu
m'appeler; Ellnore s'y tait oppose avec une espce de terreur
tellement violente, qu'on n'avait os lui dsobir. On avait envoy
chercher un mdecin; Ellnore avait refus, refusait encore de lui
rpondre; elle avait pass la nuit prononant des mots entrecoups qu'on
n'avait pu comprendre, et appuyant souvent son mouchoir sur sa bouche,
comme pour s'empcher de parler.

Tandis qu'on me donnait ces dtails, une autre femme, qui tait reste
prs d'Ellnore, accourut tout effraye. Ellnore paraissait avoir perdu
l'usage de ses sens. Elle ne distinguait rien de ce qui l'entourait.
Elle poussait quelquefois des cris, elle rptait mon nom; puis,
pouvante, elle faisait signe de la main, comme pour que l'on loignt
d'elle quelque objet qui lui tait odieux.

J'entrai dans sa chambre. Je vis au pied de son lit deux lettres. L'une
tait la mienne au baron de T***, l'autre tait de lui-mme  Ellnore.
Je ne conus que trop alors le mot de cette affreuse nigme. Tous mes
efforts pour obtenir le temps que je voulais consacrer encore aux
derniers adieux s'taient tourns de la sorte contre l'infortune que
j'aspirais  mnager. Ellnore avait lu, traces de ma main, mes
promesses de l'abandonner, promesses qui n'avaient t dictes que par
le dsir de rester plus longtemps prs d'elle, et que la vivacit de ce
dsir mme m'avait port  rpter,  dvelopper de mille manires.
L'oeil indiffrent de M. de T*** avait facilement dml dans ces
protestations ritres  chaque ligne l'irrsolution que je dguisais,
et les ruses de ma propre incertitude; mais le cruel avait trop bien
calcul qu'Ellnore y verrait un arrt irrvocable. Je m'approchai
d'elle: elle me regarda sans me reconnatre. Je lui parlai: elle
tressaillit. Quel est ce bruit? s'cria-t-elle; c'est la voix qui m'a
fait du mal. Le mdecin remarqua que ma prsence ajoutait  son dlire,
et me conjura de m'loigner. Comment peindre ce que j'prouvai pendant
trois longues heures? Le mdecin sortit enfin. Ellnore tait tombe
dans un profond assoupissement. Il ne dsesprait pas de la sauver, si,
 son rveil, la fivre tait calme.

Ellnore dormit longtemps. Instruit de son rveil, je lui crivis pour
lui demander de me recevoir. Elle me fit dire d'entrer. Je voulus
parler; elle m'interrompit. Que je n'entende de vous, dit-elle, aucun
mot cruel. Je ne rclame plus, je ne m'oppose  rien; mais que cette
voix que j'ai tant aime, que cette voix qui retentissait au fond de mon
coeur n'y pntre pas pour le dchirer. Adolphe, Adolphe, j'ai t
violente, j'ai pu vous offenser; mais vous ne savez pas ce que j'ai
souffert. Dieu veuille que jamais vous ne le sachiez!

Son agitation devint extrme. Elle posa son front sur ma main; il tait
brlant; une contraction terrible dfigurait ses traits. Au nom du ciel,
m'criai-je, chre Ellnore, coutez-moi. Oui, je suis coupable: cette
lettre... Elle frmit et voulut s'loigner. Je la retins. Faible,
tourment, continuai-je, j'ai pu cder un moment  une instance cruelle;
mais n'avez-vous pas vous-mme mille preuves que je ne puis vouloir ce
qui nous spare? J'ai t mcontent, malheureux, injuste; peut-tre, en
luttant avec trop de violence contre une imagination rebelle, avez-vous
donn de la force  des vellits passagres que je mprise aujourd'hui;
mais pouvez-vous douter de mon affection profonde? Nos mes ne
sont-elles pas enchanes l'une  l'autre par mille liens que rien ne
peut rompre? Tout le pass ne nous est-il pas commun? Pouvons-nous jeter
un regard sur les trois annes qui viennent de finir sans nous retracer
des impressions que nous avons partages, des plaisirs que nous avons
gots, des peines que nous avons supportes ensemble? Ellnore,
commenons en ce jour une nouvelle poque, rappelons les heures du
bonheur et de l'amour. Elle me regarda quelque temps avec l'air du
doute. Votre pre, reprit-elle enfin, vos devoirs, votre famille, ce
qu'on attend de vous!... Sans doute, rpondis-je, une fois, un jour,
peut-tre... Elle remarqua que j'hsitais. Mon Dieu, s'cria-t-elle,
pourquoi m'avait-il rendu l'esprance pour me la ravir aussitt!
Adolphe, je vous remercie de vos efforts, ils m'ont fait du bien,
d'autant plus de bien qu'ils ne vous coteront, je l'espre, aucun
sacrifice; mais, je vous en conjure, ne parlons plus de l'avenir. Ne
vous reprochez rien, quoi qu'il arrive. Vous avez t bon pour moi. J'ai
voulu ce qui n'tait pas possible. L'amour tait toute ma vie: il ne
pouvait tre la vtre. Soignez-moi maintenant quelques jours encore. Des
larmes coulrent abondamment de ses yeux; sa respiration fut moins
oppresse; elle appuya sa tte sur mon paule. C'est ici, dit-elle, que
j'ai toujours dsir mourir. Je la serrai contre mon coeur, j'abjurai de
nouveau mes projets, je dsavouai mes fureurs cruelles. Non,
reprit-elle, il faut que vous soyez libre et content.--Puis-je l'tre si
vous tes malheureuse?--Je ne serai pas longtemps malheureuse, vous
n'aurez pas longtemps  me plaindre.--Je rejetai loin de moi des
craintes que je voulais croire chimriques. Non, non, cher Adolphe, me
dit-elle, quand on a longtemps invoqu la mort, le ciel nous envoie  la
fin je ne sais quel pressentiment infaillible qui nous avertit que notre
prire est exauce.--Je lui jurai de ne jamais la quitter.--Je l'ai
toujours espr, maintenant j'en suis sre.

C'tait une de ces journes d'hiver o le soleil semble clairer
tristement la campagne gristre, comme s'il regardait en piti la terre
qu'il a cess de rchauffer. Ellnore me proposa de sortir. Il fait bien
froid, lui dis-je.--N'importe, je voudrais me promener avec vous. Elle
prit mon bras; nous marchmes longtemps sans rien dire; elle avanait
avec peine, et se penchait sur moi presque tout entire.--Arrtons-nous
un instant.--Non, me rpondit-elle, j'ai du plaisir  me sentir encore
soutenue par vous. Nous retombmes dans le silence. Le ciel tait
serein; mais les arbres taient sans feuilles; aucun souffle n'agitait
l'air, aucun oiseau ne le traversait: tout tait immobile, et le seul
bruit qui se fit entendre tait celui de l'herbe glace qui se brisait
sous nos pas. Comme tout est calme! me dit Ellnore; comme la nature se
rsigne! le coeur aussi ne doit-il pas apprendre  se rsigner? Elle
s'assit sur une pierre; tout  coup elle se mit  genoux, et baissant la
tte, elle l'appuya sur ses deux mains. J'entendis quelques mots
prononcs  voix basse. Je m'aperus qu'elle priait. Se relevant enfin:
Rentrons, dit-elle, le froid m'a saisie. J'ai peur de me trouver mal. Ne
me dites rien; je ne suis pas en tat de vous entendre.

 dater de ce jour, je vis Ellnore s'affaiblir et dprir. Je
rassemblai de toutes parts des mdecins autour d'elle: les uns
m'annoncrent un mal sans remde, d'autres me bercrent d'esprances
vaines; mais la nature, sombre et silencieuse, poursuivait d'un bras
invisible son travail impitoyable. Par moments, Ellnore semblait
reprendre  la vie. On et dit quelquefois que la main de fer qui pesait
sur elle s'tait retire. Elle relevait sa tte languissante; ses joues
se couvraient de couleurs un peu plus vives; ses yeux se ranimaient:
mais tout  coup, par le jeu cruel d'une puissance inconnue, ce mieux
mensonger disparaissait, sans que l'art en pt deviner la cause. Je la
vis de la sorte marcher par degrs  la destruction. Je vis se graver
sur cette figure si noble et si expressive les signes avant-coureurs de
la mort. Je vis, spectacle humiliant et dplorable! ce caractre
nergique et fier recevoir de la souffrance physique mille impressions
confuses et incohrentes, comme si, dans ces instants terribles, l'me,
froisse par le corps, se mtamorphosait en tous sens pour se plier avec
moins de peine  la dgradation des organes.

Un seul sentiment ne varia jamais dans le coeur d'Ellnore: ce fut sa
tendresse pour moi. Sa faiblesse lui permettait rarement de me parler;
mais elle fixait sur moi ses yeux en silence, et il me semblait alors
que ses regards me demandaient la vie que je ne pouvais plus lui donner.
Je craignais de lui causer une motion violente; j'inventais des
prtextes pour sortir: je parcourais au hasard tous les lieux o je
m'tais trouv avec elle; j'arrosais de mes pleurs les pierres, le pied
des arbres, tous les objets qui me retraaient son souvenir.

Ce n'taient pas les regrets de l'amour, c'tait un sentiment plus
sombre et plus triste; l'amour s'identifie tellement  l'objet aim, que
dans son dsespoir mme il y a quelque charme. Il lutte contre la
ralit, contre la destine; l'ardeur de son dsir le trompe sur ses
forces, et l'exalte au milieu de sa douleur. La mienne tait morne et
solitaire; je n'esprais point mourir avec Ellnore; j'allais vivre sans
elle dans ce dsert du monde, que j'avais souhait tant de fois de
traverser indpendant. J'avais bris l'tre qui m'aimait; j'avais bris
ce coeur, compagnon du mien, qui avait persist  se dvouer  moi, dans
sa tendresse infatigable; dj l'isolement m'atteignait. Ellnore
respirait encore, mais je ne pouvais plus lui confier mes penses;
j'tais dj seul sur la terre; je ne vivais plus dans cette atmosphre
d'amour qu'elle rpandait autour de moi; l'air que je respirais me
paraissait plus rude, les visages des hommes que je rencontrais plus
indiffrents; toute la nature semblait me dire que j'allais  jamais
cesser d'tre aim.

Le danger d'Ellnore devint tout  coup plus imminent; des symptmes
qu'on ne pouvait mconnatre annoncrent sa fin prochaine: un prtre de
sa religion l'en avertit. Elle me pria de lui apporter une cassette qui
contenait beaucoup de papiers; elle en fit brler plusieurs devant elle,
mais elle paraissait en chercher un qu'elle ne trouvait point, et son
inquitude tait extrme. Je la suppliai de cesser cette recherche qui
l'agitait, et pendant laquelle, deux fois, elle s'tait vanouie. J'y
consens, me rpondit-elle; mais, cher Adolphe, ne me refusez pas une
prire. Vous trouverez parmi mes papiers, je ne sais o, une lettre qui
vous est adresse; brlez-la sans la lire, je vous en conjure au nom de
notre amour, au nom de ces derniers moments que vous avez adoucis. Je le
lui promis; elle fut plus tranquille. Laissez-moi me livrer  prsent,
me dit-elle, aux devoirs de ma religion; j'ai bien des fautes  expier:
mon amour pour vous fut peut-tre une faute; je ne le croirais pourtant
pas, si cet amour avait pu vous rendre heureux.

Je la quittai: je ne rentrai qu'avec tous ses gens pour assister aux
dernires et solennelles prires;  genoux dans un coin de sa chambre,
tantt je m'abmais dans mes penses, tantt je contemplais, par une
curiosit involontaire, tous ces hommes runis, la terreur des uns, la
distraction des autres, et cet effet singulier de l'habitude qui
introduit l'indiffrence dans toutes les pratiques prescrites, et qui
fait regarder les crmonies les plus augustes et les plus terribles
comme des choses convenues et de pure forme; j'entendais ces hommes
rpter machinalement les paroles funbres, comme si eux aussi n'eussent
pas d tre acteurs un jour dans une scne pareille, comme si eux aussi
n'eussent pas d mourir un jour. J'tais loin cependant de ddaigner ces
pratiques; en est-il une seule dont l'homme, dans son ignorance, ose
prononcer l'inutilit? Elles rendaient du calme  Ellnore; elles
l'aidaient  franchir ce pas terrible vers lequel nous avanons tous,
sans qu'aucun de nous puisse prvoir ce qu'il doit prouver alors. Ma
surprise n'est pas que l'homme ait besoin d'une religion; ce qui
m'tonne, c'est qu'il se croie jamais assez fort, assez  l'abri du
malheur pour oser en rejeter une: il devrait, ce me semble, tre port,
dans sa faiblesse,  les invoquer toutes; dans la nuit paisse qui nous
entoure, est-il une lueur que nous puissions repousser? au milieu du
torrent qui nous entrane, est-il une branche  laquelle nous osions
refuser de nous retenir?

L'impression produite sur Ellnore par une solennit si lugubre parut
l'avoir fatigue. Elle s'assoupit d'un sommeil assez paisible; elle se
rveilla moins souffrante. J'tais seul dans sa chambre; nous nous
parlions de temps en temps  de longs intervalles. Le mdecin qui
s'tait montr le plus habile dans ses conjectures m'avait prdit
qu'elle ne vivrait pas vingt-quatre heures; je regardais tour  tour une
pendule qui marquait les heures, et le visage d'Ellnore, sur lequel je
n'apercevais nul changement nouveau. Chaque minute qui s'coulait
ranimait mon esprance, et je rvoquais en doute les prsages d'un art
mensonger. Tout  coup Ellnore s'lana par un mouvement subit; je la
retins dans mes bras: un tremblement convulsif agitait son corps; ses
yeux me cherchaient, mais dans ses yeux se peignait un effroi vague,
comme si elle et demand grce  quelque objet menaant qui se drobait
 mes regards; elle se relevait, elle retombait, on voyait qu'elle
s'efforait de fuir; on et dit qu'elle luttait contre une puissance
physique invisible, qui, lasse d'attendre le moment funeste, l'avait
saisie et la retenait pour l'achever sur ce lit de mort. Elle cda enfin
 l'acharnement de la nature ennemie; ses membres s'affaissrent, elle
sembla reprendre quelque connaissance: elle me serra la main; elle
voulut pleurer, il n'y avait plus de larmes; elle voulut parler, il n'y
avait plus de voix: elle laissa tomber, comme rsigne, sa tte sur le
bras qui l'appuyait; sa respiration devint plus lente: quelques instants
aprs, elle n'tait plus.

Je demeurai longtemps immobile prs d'Ellnore sans vie. La conviction
de sa mort n'avait pas encore pntr dans mon me; mes yeux
contemplaient avec un tonnement stupide ce corps inanim. Une de ses
femmes tant entre rpandit dans la maison la sinistre nouvelle. Le
bruit qui se fit autour de moi me tira de la lthargie o j'tais
plong; je me levai: ce fut alors que j'prouvai la douleur dchirante
et toute l'horreur de l'adieu sans retour. Tant de mouvement, cette
activit de la vie vulgaire, tant de soins et d'agitations qui ne la
regardaient plus, dissiprent cette illusion que je prolongeais, cette
illusion par laquelle je croyais encore exister avec Ellnore. Je sentis
le dernier lien se rompre, et l'affreuse ralit se placer  jamais
entre elle et moi. Combien elle me pesait, cette libert que j'avais
tant regrette! Combien elle manquait  mon coeur, cette dpendance qui
m'avait rvolt souvent! Nagure toutes mes actions avaient un but;
j'tais sr, par chacune d'elles, d'pargner une peine ou de causer un
plaisir: je m'en plaignais alors; j'tais impatient qu'un oeil ami
observt mes dmarches, que le bonheur d'un autre y ft attach.
Personne maintenant ne les observait; elles n'intressaient personne;
nul ne me disputait mon temps ni mes heures; aucune voix ne me rappelait
quand je sortais: j'tais libre en effet; je n'tais plus aim: j'tais
tranger pour tout le monde.

L'on m'apporta tous les papiers d'Ellnore, comme elle l'avait ordonn;
 chaque ligne, j'y rencontrai de nouvelles preuves de son amour, de
nouveaux sacrifices qu'elle m'avait faits et qu'elle m'avait cachs. Je
trouvai enfin cette lettre que j'avais promis de brler; je ne la
reconnus pas d'abord, elle tait sans adresse, elle tait ouverte;
quelques mots frapprent mes regards malgr moi; je tentai vainement de
les en dtourner, je ne pus rsister au besoin de la lire tout entire.
Je n'ai pas la force de la transcrire: Ellnore l'avait crite aprs une
des scnes violentes qui avaient prcd sa maladie. Adolphe, me
disait-elle, pourquoi vous acharnez-vous sur moi? quel est mon crime? de
vous aimer, de ne pouvoir exister sans vous. Par quelle piti bizarre
n'osez-vous rompre un lien qui vous pse, et dchirez-vous l'tre
malheureux prs de qui votre piti vous retient? Pourquoi me
refusez-vous le triste plaisir de vous croire au moins gnreux?
Pourquoi vous montrez-vous furieux et faible? L'ide de ma douleur vous
poursuit, et le spectacle de cette douleur ne peut vous arrter!
Qu'exigez-vous? que je vous quitte? ne voyez-vous pas que je n'en ai pas
la force? Ah! c'est  vous, qui n'aimez pas, c'est  vous  la trouver,
cette force, dans ce coeur lass de moi, que tant d'amour ne saurait
dsarmer. Vous ne me la donnerez pas, vous me ferez languir dans les
larmes, vous me ferez mourir  vos pieds. Dites un mot, crivait-elle
ailleurs. Est-il un pays o je ne vous suive? est-il une retraite o je
ne me cache pour vivre auprs de vous, sans tre un fardeau dans votre
vie? Mais non, vous ne le voulez pas. Tous les projets que je propose,
timide et tremblante, car vous m'avez glace d'effroi, vous les
repoussez avec impatience. Ce que j'obtiens de mieux, c'est votre
silence. Tant de duret ne convient pas  votre caractre. Vous tes
bon; vos actions sont nobles et dvoues: mais quelles actions
effaceraient vos paroles? Ces paroles acres retentissent autour de
moi: je les entends la nuit; elles me suivent, elles me dvorent, elles
fltrissent tout ce que vous faites. Faut-il donc que je meure, Adolphe?
Eh bien, vous serez content; elle mourra, cette pauvre crature que vous
avez protge, mais que vous frappez  coups redoubls. Elle mourra,
cette importune Ellnore que vous ne pouvez supporter autour de vous,
que vous regardez comme un obstacle, pour qui vous ne trouvez pas sur la
terre une place qui ne vous fatigue; elle mourra: vous marcherez seul au
milieu de cette foule  laquelle vous tes impatient de vous mler! Vous
les connatrez ces hommes que vous remerciez aujourd'hui d'tre
indiffrents; et peut-tre un jour, froiss par ces coeurs arides, vous
regretterez ce coeur dont vous disposiez, qui vivait de votre affection,
qui et brav mille prils pour votre dfense, et que vous ne daignez
plus rcompenser d'un regard.




LETTRE  L'DITEUR.


Je vous renvoie, Monsieur, le manuscrit que vous avez eu la bont de me
confier. Je vous remercie de cette complaisance, bien qu'elle ait
rveill en moi de tristes souvenirs que le temps avait effacs. J'ai
connu la plupart de ceux qui figurent dans cette histoire, car elle
n'est que trop vraie. J'ai vu souvent ce bizarre et malheureux Adolphe,
qui en est  la fois l'auteur et le hros; j'ai tent d'arracher par mes
conseils cette charmante Ellnore, digne d'un sort plus doux et d'un
coeur plus fidle,  l'tre malfaisant qui, non moins misrable qu'elle,
la dominait par une espce de charme, et la dchirait par sa faiblesse.
Hlas! la dernire fois que je l'ai vue, je croyais lui avoir donn
quelque force, avoir arm sa raison contre son coeur. Aprs une trop
longue absence, je suis revenu dans les lieux o je l'avais laisse, et
je n'ai trouv qu'un tombeau.

Vous devriez, Monsieur, publier cette anecdote. Elle ne peut dsormais
blesser personne, et ne serait pas,  mon avis, sans utilit. Le malheur
d'Ellnore prouve que le sentiment le plus passionn ne saurait lutter
contre l'ordre des choses. La socit est trop puissante, elle se
reproduit sous trop de formes, elle mle trop d'amertumes  l'amour
qu'elle n'a pas sanctionn; elle favorise ce penchant  l'inconstance,
et cette fatigue impatiente, maladies de l'me, qui la saisissent
quelquefois subitement au sein de l'intimit. Les indiffrents ont un
empressement merveilleux  tre tracassiers au nom de la morale et
nuisibles par zle pour la vertu; on dirait que la vue de l'affection
les importune, parce qu'ils en sont incapables; et quand ils peuvent se
prvaloir d'un prtexte, ils jouissent de l'attaquer et de la dtruire.
Malheur donc  la femme qui se repose sur un sentiment que tout se
runit pour empoisonner, et contre lequel la socit, lorsqu'elle n'est
pas force  le respecter comme lgitime, s'arme de tout ce qu'il y a de
mauvais dans le coeur de l'homme pour dcourager tout ce qu'il y a de
bon!

L'exemple d'Adolphe ne sera pas moins instructif, si vous ajoutez
qu'aprs avoir repouss l'tre qui l'aimait, il n'a pas t moins
inquiet, moins agit, moins mcontent; qu'il n'a fait aucun usage d'une
libert reconquise au prix de tant de douleurs et de tant de larmes; et
qu'en se rendant bien digne de blme, il s'est rendu aussi digne de
piti.

S'il vous en faut des preuves, Monsieur, lisez ces lettres qui vous
instruiront du sort d'Adolphe; vous le verrez dans bien des
circonstances diverses, et toujours la victime de ce mlange d'gosme
et de sensibilit qui se combinait en lui pour son malheur et celui des
autres; prvoyant le mal avant de le faire, et reculant avec dsespoir
aprs l'avoir fait; puni de ses qualits plus encore que de ses dfauts,
parce que ses qualits prenaient leur source dans ses motions, et non
dans ses principes; tour  tour le plus dvou et le plus dur des
hommes, mais ayant toujours fini par la duret, aprs avoir commenc par
le dvoment, et n'ayant ainsi laiss de traces que de ses torts.




RPONSE.


Oui, Monsieur, je publierai le manuscrit que vous me renvoyez (non que
je pense comme vous sur l'utilit dont il peut tre; chacun ne
s'instruit qu' ses dpens dans ce monde, et les femmes qui le liront
s'imagineront toutes avoir rencontr mieux qu'Adolphe ou valoir mieux
qu'Ellnore); mais je le publierai comme une histoire assez vraie de la
misre du coeur humain. S'il renferme une leon instructive, c'est aux
hommes que cette leon s'adresse: il prouve que cet esprit, dont on est
si fier, ne sert ni  trouver du bonheur ni  en donner; il prouve que
le caractre, la fermet, la fidlit, la bont, sont les dons qu'il
faut demander au ciel; et je n'appelle pas bont cette piti passagre
qui ne subjugue point l'impatience, et ne l'empche pas de rouvrir les
blessures qu'un moment de regret avait fermes. La grande question dans
la vie, c'est la douleur que l'on cause, et la mtaphysique la plus
ingnieuse ne justifie pas l'homme qui a dchir le coeur qui l'aimait.
Je hais d'ailleurs cette fatuit d'un esprit qui croit excuser ce qu'il
explique; je hais cette vanit qui s'occupe d'elle-mme en racontant le
mal qu'elle a fait, qui a la prtention de se faire plaindre en se
dcrivant, et qui, planant indestructible au milieu des ruines,
s'analyse au lieu de se repentir. Je hais cette faiblesse qui s'en prend
toujours aux autres de sa propre impuissance, et qui ne voit pas que le
mal n'est point dans ses alentours, mais qu'il est en elle. J'aurais
devin qu'Adolphe a t puni de son caractre par son caractre mme,
qu'il n'a suivi aucune route fixe, rempli aucune carrire utile, qu'il a
consum ses facults sans autre direction que le caprice, sans autre
force que l'irritation; j'aurais, dis-je, devin tout cela, quand vous
ne m'auriez pas communiqu sur sa destine de nouveaux dtails, dont
j'ignore encore si je ferai quelque usage. Les circonstances sont bien
peu de chose, le caractre est tout; c'est en vain qu'on brise avec les
objets et les tres extrieurs, on ne saurait briser avec soi-mme. On
change de situation; mais on transporte dans chacune le tourment dont on
esprait se dlivrer; et comme on ne se corrige pas en se dplaant,
l'on se trouve seulement avoir ajout des remords aux regrets et des
fautes aux souffrances.

FIN D'ADOLPHE.




QUELQUES RFLEXIONS SUR LA TRAGDIE DE WALLSTEIN ET SUR LE THTRE
ALLEMAND.


La guerre de trente ans est une des poques les plus remarquables de
l'histoire moderne. Cette guerre clata d'abord dans une ville de la
Bohme; mais elle s'tendit avec rapidit sur la plus grande partie de
l'Europe. Les opinions religieuses qui lui servaient de principe
changrent de forme. La secte de Luther remplaa presque gnralement
celle de Jean Huss; mais la mmoire du supplice atroce inflig  ce
dernier continua d'animer les esprits des novateurs, mme aprs qu'ils
se furent carts de sa doctrine.

La guerre de trente ans eut pour mobile, dans les peuples, le besoin
d'acqurir la libert religieuse; dans les princes, le dsir de
conserver leur indpendance politique. Aprs une longue et terrible
lutte, ces deux buts furent atteints. La paix de 1648 assura aux
protestants l'exercice de leur culte, et aux petits souverains de
l'Allemagne la jouissance et l'accroissement de leurs droits.
L'influence de la guerre de trente ans a subsist jusqu' notre sicle.

Le trait de Westphalie donna  l'empire germanique une constitution
trs-complique; mais cette constitution, en divisant ce corps immense
en une foule de petites souverainets particulires, valut  la nation
allemande,  quelques exceptions prs, un sicle et demi de libert
civile et d'administration douce et modre. De cela seul, que trente
millions de sujets se trouvrent rpartis sous un assez grand nombre de
princes indpendants les uns des autres, et dont l'autorit, sans bornes
en apparence, tait limite de fait par la petitesse de leurs
possessions, il rsulta pour ces trente millions d'hommes une existence
ordinairement paisible, une assez grande scurit, une libert
d'opinions presque complte, et la possibilit, pour la partie claire
de cette socit, de se livrer  la culture des lettres, au
perfectionnement des arts,  la recherche de la vrit.

D'aprs cette influence de la guerre de trente ans, il n'est pas
tonnant qu'elle ait t l'un des objets favoris des travaux des
historiens et des potes de l'Allemagne. Ils se sont plu  retracer  la
gnration actuelle, sous mille formes diverses, quelle avait t
l'nergie de ses anctres: et cette gnration, qui recueillait dans le
calme le bnfice de cette nergie qu'elle avait perdue, contemplait
avec curiosit, dans l'histoire et sur la scne, les hommes des temps
passs, dont la force, la dtermination, l'activit, le courage,
revtaient, aux yeux d'une race affaiblie, les annales germaniques de
tout le charme du merveilleux.

La guerre de trente ans est encore intressante sous un autre point de
vue.

On a vu sans doute, depuis cette guerre, plusieurs monarques
entreprendre des expditions belliqueuses et s'illustrer par la gloire
des armes; mais l'esprit militaire, proprement dit, est devenu toujours
plus tranger  l'esprit des peuples. L'esprit militaire ne peut exister
que lorsque l'tat de la socit est propre  le faire natre,
c'est--dire lorsqu'il y a un trs-grand nombre d'hommes que le besoin,
l'inquitude, l'absence de scurit, l'espoir et la possibilit du
succs, l'habitude de l'agitation, ont jets hors de leur assiette
naturelle. Ces hommes alors aiment la guerre pour la guerre, et ils la
cherchent en un lieu quand ils ne la trouvent pas dans un autre.

De nos jours, l'tat militaire est toujours subordonn  l'autorit
politique. Les gnraux ne se font obir par les soldats qu'ils
commandent qu'en vertu de la mission qu'ils ont reue de cette autorit:
ils ne sont point chefs d'une troupe  eux, solde par eux, et prte 
les suivre sans qu'ils aient l'aveu d'aucun souverain. Au commencement
et jusqu'au milieu du XVIIe sicle, au contraire, on a vu des hommes,
sans autre mission que le sentiment de leurs talents et de leur courage,
tenir  leur solde des corps de troupes, runir autour de leurs
tendards particuliers des guerriers qu'ils dominaient par le seul
ascendant de leur gnie personnel, et tantt se vendre avec leur petite
arme aux souverains qui les achetaient, tantt essayer, le fer en main,
de devenir souverains eux-mmes. Tel fut, dans la guerre de trente ans,
ce comte de Mansfeld, moins clbre encore par quelques victoires, que
par l'habilet qu'il dploya sans cesse dans les revers. Tels furent,
bien qu'issus des maisons souveraines les plus illustres de l'Allemagne,
Christian de Brunswick et mme Bernard de Weymar. Tel fut enfin
Wallstein, duc de Friedland, le hros des tragdies allemandes que je me
suis propos de faire connatre au public.

Ce Wallstein,  la vrit, ne porta jamais les armes que pour la maison
d'Autriche; mais l'arme qu'il commandait tait  lui, runie en son
nom, paye par ses ordres, et avec les contributions qu'il levait sur
l'Allemagne, de sa propre autorit. Il ngociait comme un potentat, du
sein de son camp, avec les monarques ennemis de l'empereur. Il voulut
enfin s'assurer, de droit, l'indpendance dont il jouissait de fait; et
s'il choua dans son entreprise, il ne faut pas attribuer sa chute 
l'insuffisance des moyens dont il disposait, mais aux fautes que lui fit
commettre un mlange bizarre de superstition et d'incertitude.

L'espce d'existence des gnraux du XVIIe sicle donnait  leur
caractre une originalit dont nous ne pouvons plus avoir d'ide.

L'originalit est toujours le rsultat de l'indpendance;  mesure que
l'autorit se concentre, les individus s'effacent. Toutes les pierres
tailles pour la construction d'une pyramide et faonnes pour la place
qu'elles doivent remplir prennent un extrieur uniforme. L'individualit
disparat dans l'homme, en raison de ce qu'il cesse d'tre un but, et de
ce qu'il devient un moyen. Cependant l'individualit peut seule inspirer
de l'intrt, surtout aux nations trangres; car les Franais, comme je
le dirai tout  l'heure, se passent d'individualit dans les personnages
de leurs tragdies plus facilement que les Allemands et les Anglais. On
conoit donc sans peine que les potes de l'Allemagne qui ont voulu
transporter sur la scne des poques de leur histoire, aient choisi de
prfrence celles o les individus existaient le plus par eux-mmes, et
se livraient avec le moins de rserve  leur caractre naturel. C'est
ainsi que Gothe, l'auteur de _Werther_, a peint dans _Goetz de
Berlichingen_[1] la lutte de la chevalerie expirante contre l'autorit
de l'empire; et Schiller a de mme voulu retracer, dans _Wallstein_, les
derniers efforts de l'esprit militaire, et cette vie indpendante et
presque sauvage des camps,  laquelle les progrs de la civilisation ont
fait succder, dans les camps mmes, l'uniformit, l'obissance et la
discipline.

Schiller a compos trois pices sur la conspiration et sur la mort de
Wallstein. La premire est intitule _le Camp de Wallstein_; la seconde,
_les Piccolomini_; la troisime, _la Mort de Wallstein._

L'ide de composer trois pices qui se suivent et forment un grand
ensemble, est emprunte des Grecs, qui nommaient ce genre une trilogie.
Eschyle nous a laiss deux ouvrages pareils, son _Promthe_ et ses
trois tragdies sur la famille d'Agamemnon. Le _Promthe_ d'Eschyle
tait, comme on sait, divis en trois parties, dont chacune formait une
pice  part. Dans la premire, on voyait Promthe, bienfaiteur des
hommes, leur apportant le feu du ciel, et leur faisant connatre les
lments de la vie sociale. Dans la seconde, la seule qui soit venue
jusqu' nous, Promthe est puni par les dieux, jaloux des services
qu'il a rendus  l'espce humaine. La troisime montrait Promthe
dlivr par Hercule, et rconcili avec Jupiter.

Dans les trois tragdies qui se rapportent  la famille des Atrides, la
premire a pour sujet la mort d'Agamemnon; la seconde, la punition de
Clytemnestre; la dernire, l'absolution d'Oreste par l'Aropage. On voit
que, chez les Grecs, chacune des pices qui composaient leurs trilogies
avait son action particulire, qui se terminait dans la pice mme.

Schiller a voulu lier plus troitement entre elles les trois pices de
son Wallstein. L'action ne commence qu' la seconde, et ne finit qu' la
troisime. _Le Camp_ est une espce de prologue sans aucune action. On y
voit les moeurs des soldats, sous les tentes qu'ils habitent; les uns
chantent, les autres boivent, d'autres reviennent enrichis des
dpouilles du paysan. Ils se racontent leurs exploits; ils parlent de
leur chef, de la libert qu'il leur accorde, des rcompenses qu'il leur
prodigue. Les scnes se suivent sans que rien les enchane l'une 
l'autre; mais cette incohrence est naturelle; c'est un tableau mouvant,
o il n'y a ni pass, ni avenir. Cependant le gnie de Wallstein prside
 ce dsordre apparent. Tous les esprits sont pleins de lui; tous
clbrent ses louanges, s'inquitent des bruits rpandus sur le
mcontentement de la cour, se jurent de ne pas abandonner le gnral qui
les protge. L'on aperoit tous les symptmes d'une insurrection prte 
clater, si le signal en est donn par Wallstein. On dmle en mme
temps les motifs secrets qui, dans chaque individu, modifient son
dvoment; les craintes, les soupons, les calculs particuliers, qui
viennent croiser l'impulsion universelle. On voit ce peuple arm, en
proie  toutes les agitations populaires, entran par son enthousiasme,
branl par ses dfiances, s'efforant de raisonner, et n'y parvenant
pas, faute d'habitude; bravant l'autorit, et mettant pourtant son
honneur  obir  son chef; insultant  la religion, et recueillant avec
avidit toutes les traditions superstitieuses: mais toujours fier de sa
force, toujours plein de mpris pour toute autre profession que celle
des armes, ayant pour vertu le courage, et pour but, le plaisir du jour.

Il serait impossible de transporter sur notre thtre cette singulire
production du gnie, de l'exactitude, et je dirai mme de l'rudition
allemande; car il a fallu de l'rudition pour rassembler en un corps
tous les traits qui distinguaient les armes du XVIIe sicle, et qui ne
conviennent plus  aucune arme moderne. De nos jours, dans les camps
comme dans les cits, tout est fixe, rgulier, soumis. La discipline a
remplac l'effervescence; s'il y a des dsordres partiels, ce sont des
exceptions qu'on tche de prvenir. Dans la guerre de trente ans, au
contraire, ces dsordres taient l'tat permanent; et la jouissance
d'une libert grossire et licencieuse, le ddommagement des dangers et
des fatigues.

La seconde pice a pour titre _les Piccolomini_. Dans cette pice
commence l'action; mais la pice finit sans que l'action se termine. Le
noeud se forme, les caractres se dveloppent, la dernire scne du
cinquime acte arrive, et la toile tombe. Ce n'est que dans la troisime
pice, dans _la Mort de Wallstein_, que le pote a plac le dnoment.
Les deux premires ne sont donc en ralit qu'une exposition, et cette
exposition contient plus de quatre mille vers.

Les trois pices de Schiller ne semblent pas pouvoir tre reprsentes
sparment; elles le sont cependant en Allemagne. Les Allemands tolrent
ainsi tantt une pice sans action, _le Camp de Wallstein_; tantt une
action sans dnoment, _les Piccolomini_; tantt un dnoment sans
exposition, _la Mort de Wallstein_.

En concevant le projet de faire connatre au public franais cet ouvrage
de Schiller, j'ai senti qu'il fallait runir en une seule les trois
pices de l'original. Cette entreprise offrait beaucoup de difficults;
une traduction, ou mme une imitation exacte tait impossible. Il aurait
fallu resserrer en deux mille vers,  peu prs, ce que l'auteur allemand
a exprim en neuf mille. Or, l'exemple de tous ceux qui ont voulu
traduire en alexandrins des potes trangers, prouve que ce genre de
vers ncessite des circonlocutions continuelles. Le plus habile de nos
traducteurs en vers, l'abb Delille, malgr son prodigieux talent, n'a
pu nanmoins vaincre tout  fait, sous ce rapport, la nature de notre
langue. Il a rendu frquemment Virgile et Milton par des priphrases
trs-lgantes et trs-harmonieuses, mais beaucoup plus longues que
l'original. Boileau, en traduisant le commencement de l'nide, a mis
trois vers pour deux, comme le remarque M. de la Harpe, et pourtant il a
supprim l'une des circonstances les plus essentielles dont l'auteur
latin avait voulu frapper l'esprit du lecteur.

J'aurais donc eu  lutter, dans une traduction, contre un premier
obstacle, et j'en aurais rencontr un second dans le sujet en lui-mme.
Tout ce qui se rapporte  la guerre de trente ans, dont le thtre a t
en Allemagne, est national pour les Allemands, et, comme tel, est connu
de tout le monde. Les noms de Wallstein, de Tilly, de Bernard de Weymar,
d'Oxenstiern, de Mansfeld, rveillent dans la mmoire de tous les
spectateurs des souvenirs qui n'existent point pour nous. De l
rsultait pour Schiller la possibilit d'une foule d'allusions rapides
que ses compatriotes comprenaient sans peine, mais qu'en France personne
n'aurait saisies.

Il y a, en gnral, parmi nous, une certaine ngligence de l'histoire
trangre, qui s'oppose presque entirement  la composition des
tragdies historiques, telles qu'on en voit dans les littratures
voisines. Les tragdies mmes qui ont pour sujet des traits de nos
propres annales sont exposes  beaucoup d'obscurit. L'auteur des
_Templiers_ a d ajouter  son ouvrage des notes explicatives, tandis
que Schiller, dans sa Jeanne d'Arc, sujet franais qu'il prsentait  un
public allemand, tait sr de rencontrer dans ses auditeurs assez de
connaissances pour le dispenser de tout commentaire. Les tragdies qui
ont eu le plus de succs en France sont ou purement d'invention, parce
qu'alors elles n'exigent que trs-peu de notions pralables, ou tires
soit de la mythologie grecque, soit de l'histoire romaine, parce que
l'tude de cette mythologie et de cette histoire fait partie de notre
premire ducation.

La familiarit du dialogue tragique, dans les vers iambiques ou non
rims des Allemands, et encore t, pour un traducteur, une difficult
trs-grande. La langue de la tragdie allemande n'est point astreinte 
des rgles aussi dlicates, aussi ddaigneuses que la ntre. La pompe
insparable des alexandrins ncessite dans l'expression une certaine
noblesse soutenue. Les auteurs allemands peuvent employer, pour le
dveloppement des caractres, une quantit de circonstances accessoires
qu'il serait impossible de mettre sur notre thtre sans droger  la
dignit requise; et cependant ces petites circonstances rpandent dans
le tableau prsent de la sorte beaucoup de vie et de vrit. Dans le
_Goetz de Berlichingen_ de Gothe, ce guerrier, assig dans son chteau
par une arme impriale, donne  ses soldats un dernier repas pour les
encourager. Vers la fin de ce repas, il demande du vin  sa femme, qui,
suivant les usages de ces temps, est  la fois la dame et la mnagre du
chteau. Elle lui rpond  demi-voix qu'il n'en reste plus qu'une seule
cruche qu'elle a rserve pour lui. Aucune tournure potique ne
permettrait de transporter ce dtail sur notre thtre; l'emphase des
paroles ne ferait que gter le naturel de la situation, et ce qui est
touchant en allemand ne serait en franais que ridicule. Il me semble
nanmoins facile de concevoir, malgr nos habitudes contraires, que ce
trait, emprunt de la vie commune, est plus propre que la description la
plus pathtique  faire ressortir la situation du hros de la pice,
d'un vieux guerrier couvert de gloire, fier de ses droits hrditaires
et de son opulence antique, chef nagure de vassaux nombreux, maintenant
renferm dans un dernier asile, et luttant avec quelques amis intrpides
et fidles contre les horreurs de la disette et la vengeance de
l'empereur. Dans le _Gustave Vasa_ de Kotzebue, l'on voit Christiern, le
tyran de la Sude, tremblant dans son palais, qui est entour par une
multitude irrite. Il se dfie de ses propres gardes, de ses cratures
les plus dvoues, et force un vieux serviteur qui lui reste encore 
goter le premier les mets qu'il lui apporte. Ce trait, exprim dans le
dialogue le plus simple, et sans aucune pompe tragique, peint, selon
moi, mieux que tous les efforts du pote n'auraient pu le faire, la
pusillanimit, la dfiance et l'abjection du tyran demi-vaincu.

Schiller nous montre Jeanne d'Arc dnonce par son pre comme sorcire,
au milieu mme de la fte destine au couronnement de Charles VII,
qu'elle a replac sur le trne de France. Elle est force de fuir; elle
cherche un asile loin du peuple qui la menace et de la cour qui
l'abandonne. Aprs une route longue et pnible, elle arrive dans une
cabane; la fatigue l'accable, la soif la dvore; un paysan, touch de
compassion, lui prsente un peu de lait: au moment o elle le porte 
ses lvres, un enfant, qui l'a regarde pendant quelques instants avec
attention, lui arrache la coupe, et s'crie: C'est la sorcire
d'Orlans. Ce tableau, qu'il serait impossible de transporter sur la
scne franaise, fait toujours prouver aux spectateurs un frmissement
universel; ils se sentent frapps  la fois, et de la proscription qui
poursuit, jusque dans les lieux les plus reculs, la libratrice d'un
grand empire, et de la disposition des esprits, qui rend cette
proscription plus invitable et plus cruelle. De la sorte, les deux
choses importantes, l'poque et la situation, se retracent 
l'imagination d'un seul mot, par une circonstance purement accidentelle.

Les Allemands font un grand usage de ces moyens. Les rencontres
fortuites, l'arrive de personnages subalternes, et qui ne tiennent
point au sujet, leur fournissent un genre d'effets que nous ne
connaissons point sur notre thtre. Dans nos tragdies, tout se passe
immdiatement entre les hros et le public; les confidents sont toujours
soigneusement sacrifis. Ils sont l pour couter, quelquefois pour
rpondre, et, de temps en temps, pour raconter la mort du hros, qui,
dans ce cas, ne peut pas nous en instruire lui-mme. Mais il n'y a rien
de moral dans toute leur existence; toute rflexion, tout jugement, tout
dialogue entre eux leur est svrement interdit; il serait contraire 
la subordination thtrale qu'ils excitassent le moindre intrt. Dans
les tragdies allemandes, indpendamment des hros et de leurs
confidents, qui, comme on vient de le voir, ne sont que des machines
dont la ncessit nous fait pardonner l'invraisemblance, il y a, sur un
second plan, une seconde espce d'acteurs, spectateurs eux-mmes, en
quelque sorte, de l'action principale, qui n'exerce sur eux qu'une
influence trs-indirecte. L'impression que produit sur cette classe de
personnages la situation des personnages principaux m'a paru souvent
ajouter  celle qu'en reoivent les spectateurs proprement dits. Leur
opinion est, pour ainsi dire, devance et dirige par un public
intermdiaire, plus voisin de ce qui se passe, et non moins impartial
qu'eux.

Tel devait tre,  peu prs, si je ne me trompe, l'effet des choeurs dans
les tragdies grecques. Ces choeurs portaient un jugement sur les
sentiments et les actions des rois et des hros, dont ils contemplaient
les crimes et les misres. Il s'tablissait, par ce jugement, une
correspondance morale entre la scne et le parterre, et ce dernier
devait trouver quelque jouissance  voir dcrites et dfinies, dans un
langage harmonieux, les motions qu'il prouvait.

Je n'ai vu qu'une seule fois une pice dans laquelle on avait tent
d'introduire les choeurs des anciens. C'tait la _Fiance de Messine_,
toujours de Schiller. Je m'y tais rendu avec beaucoup de prjugs
contre cette imitation de l'antique. Nanmoins ces maximes gnrales
exprimes par le peuple, et qui prenaient plus de vrit et plus de
chaleur, parce qu'elles lui paraissaient suggres par la conduite de
ses chefs et par les malheurs qui rejaillissaient sur lui-mme; cette
opinion publique, personnifie en quelque sorte, et qui allait chercher
au fond de mon coeur mes propres penses, pour me les prsenter avec plus
de prcision, d'lgance et de force; cette pntration de pote, qui
devinait ce que je devais sentir, et donnait un corps  ce qui n'tait
en moi qu'une rverie vague et indtermine, me firent prouver un genre
de satisfaction dont je n'avais pas encore eu l'ide.

L'introduction des choeurs dans la tragdie n'a point eu cependant de
succs en Allemagne. Il est probable qu'on y a renonc  cause des
embarras de l'excution. Il faudrait des acteurs trs-exercs pour qu'un
certain nombre d'entre eux, parlant et gesticulant tous en mme temps,
ne produisissent pas une confusion voisine du ridicule[2]. Schiller,
d'ailleurs, dans sa tentative, avait dnatur le choeur des anciens. Il
n'avait pas os le laisser aussi tranger  l'action qu'il l'est dans
les meilleures tragdies de l'antiquit, celles de Sophocle: car je ne
parle pas ici des choeurs d'Euripide, de ce pote admirable, sans doute,
par son talent dans la sensibilit et dans l'ironie, mais prtentieux,
dclamateur, ambitieux d'effets, et qui, par ses dfauts et mme par ses
beauts, ravit le premier  la tragdie grecque la noble simplicit qui
la distinguait. Schiller, pour se rapprocher du got de son sicle,
avait cru devoir diviser le choeur en deux moitis, dont chacune tait
compose des partisans des deux hros, qui, dans sa pice, se disputent
la main d'une femme. Il avait, par ce mnagement mal entendu, dpouill
le choeur de l'impartialit qui donne  ses paroles du poids et de la
solennit.

Le choeur ne doit jamais tre que l'organe, le reprsentant du peuple
entier; tout ce qu'il dit doit tre une espce de retentissement sombre
et imposant du sentiment gnral. Rien de ce qui est passionn ne peut
lui convenir, et ds que l'on imagine de lui faire jouer un rle et
prendre un parti dans la pice mme, on le dnature, et son effet est
manqu.

Mais si les Allemands ont rejet l'introduction des choeurs dans leurs
tragdies, celle d'une quantit de personnages subalternes qui arrivent
d'une manire naturelle, bien qu'accidentelle, sur la scne, remplace, 
beaucoup d'gards, comme nous l'avons observ prcdemment, l'usage des
choeurs. Pour nous en convaincre, il ne faut qu'examiner ce qu'a fait
Schiller dans son _Guillaume Tell_, et rechercher ce qu'aurait fait un
pote grec traitant la mme situation. Tell, chapp aux poursuites de
Gessler, a gravi la cime d'un rocher sauvage qui domine sur une route
par laquelle Gessler doit passer. Le paysan suisse attend son ennemi,
tenant en main l'arc et les flches qui, aprs avoir servi l'amour
paternel, doivent maintenant servir la vengeance. Il se retrace, dans un
monologue, la tranquillit et l'innocence de sa vie prcdente. Il
s'tonne lui-mme de se voir jet tout  coup par la tyrannie hors de
l'existence obscure et paisible que le sort semblait lui avoir destine.
Il recule devant l'action qu'il se trouve forc de commettre. Ses mains,
encore pures, frmissent d'avoir  se rougir mme du sang d'un coupable.
Il le faut cependant, il le faut pour sauver sa vie, celle de son fils,
celle de tous les objets de son affection. Nul doute que, dans une
tragdie grecque, le choeur n'et alors pris la parole, pour rduire en
maximes les sentiments qui se pressent en foule dans l'me du
spectateur. Schiller, n'ayant pas cette ressource, y supple par
l'arrive d'une noce champtre qui passe, au son des instruments, prs
des lieux o Tell est cach. Le contraste de la gat de cette troupe
joyeuse et de la situation de Guillaume Tell suggre  l'instant au
spectateur toutes les rflexions que le choeur aurait exprimes.
Guillaume Tell est de la mme classe que ces hommes qui marchent ainsi
dans l'insouciance. Il est pauvre, inconnu, laborieux, innocent comme
eux. Comme eux, il paraissait n'avoir rien  craindre d'un pouvoir lev
si fort au-dessus de lui, et son obscurit pourtant ne lui a pas servi
d'asile. Le choeur des Grecs et dvelopp cette vrit dans un langage
sententieux et potique. La tragdie allemande la fait ressortir avec
non moins de force par l'apparition d'une troupe de personnages
trangers  l'action, et qui n'ont avec elle aucun rapport ultrieur.

D'autres fois, ces personnages secondaires servent  dvelopper d'une
manire piquante et profonde les caractres principaux. Werner, connu,
mme en France, par le succs mrit de sa tragdie de _Luther_, et qui
runit au plus haut degr deux qualits inconciliables en apparence,
l'observation spirituelle et souvent plaisante du coeur humain, et une
mlancolie enthousiaste et rveuse, Werner, dans son _Attila_, prsente
 nos regards la cour nombreuse de Valentinien, se livrant aux danses,
aux concerts,  tous les plaisirs, tandis que le flau de Dieu est aux
portes de Rome. On voit le jeune empereur et ses favoris n'ayant d'autre
soin que de repousser les nouvelles fcheuses qui pourraient interrompre
leurs amusements, prenant la vrit pour un indice de malveillance, la
prvoyance pour un acte de sdition, ne considrant comme des sujets
fidles que ceux qui nient les faits dont la connaissance les
importunerait, et pensant faire reculer ces faits en n'coutant pas ceux
qui les rapportent. Cette insouciance, mise sous les yeux du spectateur,
le frappe beaucoup plus qu'un simple rcit n'aurait pu le faire.

Je suis loin de recommander l'introduction de ces moyens dans nos
tragdies. L'imitation des tragiques allemands me semblerait
trs-dangereuse pour les tragiques franais. Plus les crivains d'une
nation ont pour but exclusif de faire effet, plus ils doivent tre
assujettis  des rgles svres. Sans ces rgles, ils multiplieraient,
pour arriver  leur but, des tentatives dans lesquelles ils
s'carteraient toujours davantage de la vrit, de la nature et du got.

C'est en France qu'a t invente cette maxime, qu'il valait mieux
frapper fort que juste. Contre un pareil principe, il faut des rgles
fixes, qui empchent les crivains de frapper tellement fort qu'ils ne
frappent plus juste du tout. Toutes les fois que les tragiques franais
ont voulu transporter sur notre thtre des moyens emprunts des
thtres trangers, ils ont t plus prodigues de ces moyens, plus
bizarres, plus exagrs dans leur usage, que les trangers qu'ils
imitaient. Je pense donc que c'est sagement et avec raison que nous
avons refus  nos crivains dramatiques la libert que les Allemands et
les Anglais accordent aux leurs, celle de produire des effets varis par
la musique, les rencontres fortuites, la multiplicit des acteurs, le
changement des lieux, et mme les spectres, les prodiges et les
chafauds. Comme il est beaucoup plus facile de faire effet par de
telles ressources que par les situations, les sentiments et les
caractres, il serait  craindre, si ces ressources taient admises, que
nous ne vissions bientt plus sur notre thtre que des chafauds, des
combats, des ftes, des spectres et des changements de dcoration.

Il y a dans le caractre des Allemands une fidlit, une candeur, un
scrupule, qui retiennent toujours l'imagination dans de certaines
bornes. Leurs crivains ont une conscience littraire qui leur donne
presque autant le besoin de l'exactitude historique et de la
vraisemblance morale que celui des applaudissements du public. Ils ont
dans le coeur une sensibilit naturelle et profonde qui se plat  la
peinture des sentiments vrais. Ils y trouvent une telle jouissance,
qu'ils s'occupent beaucoup plus de ce qu'ils prouvent que de l'effet
qu'ils produisent. En consquence, tous leurs moyens extrieurs, quelque
multiplis qu'ils paraissent, ne sont que des accessoires. Mais en
France, o l'on ne perd jamais le public de vue, en France, o l'on ne
parle, n'crit et n'agit que pour les autres, les accessoires pourraient
bien devenir le principal. En interdisant  nos potes des moyens de
succs trop faciles, on les force  tirer un meilleur parti des
ressources qui leur restent et qui sont bien suprieures, le
dveloppement des caractres, la lutte des passions, la connaissance, en
un mot, du coeur humain. J'ai cru devoir observer les rgles de notre
thtre, mme dans un ouvrage destin  faire connatre le thtre
allemand, et j'ai supprim beaucoup de petits incidents de la nature de
ceux dont j'ai parl ci-dessus.

J'ai retranch, par exemple, une assez longue scne entre les gnraux,
aprs un festin durant lequel Tersky leur a fait signer l'engagement de
rester fidles  Wallstein, contre la volont mme de la cour. Cette
scne, dans laquelle Tersky, pour les amener  son but, leur rappelle
tous les bienfaits qu'ils ont reus de leur chef, bienfaits dont
l'numration seule forme un tableau piquant de l'tat de cette arme,
de son indiscipline, de son exigence et de l'esprit d'galit qui se
combinait alors avec l'esprit militaire; cette scne, dis-je, est d'une
originalit remarquable, et d'une grande vrit locale; mais elle ne
pouvait tre rendue qu'avec des expressions que notre style tragique
repousse. Elle introduisait d'ailleurs une foule d'acteurs qui ne
contribuaient point  la marche de l'action, et ne reparaissaient plus
dans le cours de la pice.

J'ai renonc de mme, mais avec plus de regret,  traduire ou  imiter
une autre scne, dans laquelle Wallstein, commenant  se dshabiller
sur le thtre pour aller prendre du repos, voit se casser tout  coup
la chane  laquelle est suspendu l'ordre de la Toison-d'Or. Cette
chane tait le premier prsent que Wallstein et reu de l'empereur,
alors archiduc, dans la guerre du Frioul, lorsque tous deux,  l'entre
de la vie, taient unis par une affection que rien ne semblait devoir
troubler. Wallstein tient en main les fragments de cette chane brise.
Il se retrace toute l'histoire de sa jeunesse; des souvenirs mls de
remords l'assigent; il prouve une crainte vague; son bonheur lui avait
paru longtemps attach  la conservation de ce premier don d'une amiti
maintenant abjure. Il en contemple tristement les dbris. Il les
rejette enfin loin de lui avec effort. Je marche, s'crie-t-il, dans
une carrire oppose. La force de ce talisman n'existe plus.

Le spectateur, qui sait que le poignard est suspendu sur la tte du
hros, reoit une impression trs-profonde de ce prsage que Wallstein
mconnat, et des paroles qui lui chappent, sans qu'il les comprenne.
Ce genre d'effet tient  la disposition du coeur de l'homme, qui, dans
toutes ses motions de frayeur, d'attendrissement ou de piti, est
toujours ramen  ce que nous appelons la superstition, par une force
mystrieuse dont il ne peut s'affranchir. Beaucoup de gens n'y voient
qu'une faiblesse purile. Je suis tent, je l'avoue, d'avoir du respect
pour tout ce qui prend sa source dans la nature.

Une suppression plus importante  laquelle je me suis condamn, c'est
celle de plusieurs scnes dans lesquelles Schiller faisait paratre de
simples soldats, les uns au milieu de la rvolte, et que Wallstein
s'efforait de ramener  son parti, les autres, qu'un gnral gagn par
la cour engageait  assassiner Wallstein.

Les scnes des assassins de Banco, dans Macbeth, sont frappantes par
leur laconisme et leur nergie; celles des assassins de Wallstein ont un
autre genre de mrite. La manire dont Schiller dveloppe les motifs
qu'on leur prsente, et gradue l'effet que produisent sur eux ces
motifs; la lutte qui a lieu dans ces mes farouches entre l'attachement
et l'avidit; l'adresse avec laquelle celui qui veut les sduire
proportionne ses arguments  leur intelligence grossire, et leur fait
du crime un devoir, et de la reconnaissance un crime; leur empressement
 saisir tout ce qui peut les excuser  leurs propres yeux, lorsqu'ils
se sont dtermins  verser le sang de leur gnral; le besoin qu'on
aperoit, mme dans ces coeurs corrompus, de se faire illusion 
eux-mmes, et de tromper leur propre conscience en couvrant d'une
apparence de justice l'attentat qu'ils vont excuter; enfin le
raisonnement qui les dcide, et qui dcide, dans tant de situations
diffrentes, tant d'hommes qui se croient honntes,  commettre des
actions que leur sentiment intrieur condamne, parce qu' leur dfaut
d'autres s'en rendraient les instruments, tout cela est d'un grand
effet, tant moral que dramatique. Mais le langage de ces assassins est
vulgaire, comme leur tat et leurs sentiments. Leur prter des
expressions releves, c'et t manquer  la vrit des caractres, et
dans ce cas la noblesse du dialogue serait devenue une inconvenance.

J'avais essay de mettre en rcit ce que Schiller a mis en action. Je
m'tais appliqu surtout  faire ressortir l'ide principale, la
considration dcisive, qui impose silence  toutes les objections, et
l'emporte sur tous les scrupules. Buttler, aprs avoir racont ses
efforts pour convaincre ses complices, finissait par ces vers:

     Lorsque je leur ai dit que, s'offrant  leur place,
     D'autres briguaient dj mon choix comme une grce,
     Que le prix tait prt, que d'autres, cette nuit,
     De leur fidlit recueilleraient le fruit,
     Chacun a regard son plus proche complice;
     Leurs yeux brillaient d'espoir, d'envie et d'avarice;
     D'une sombre rougeur leurs fronts se sont couverts;
     Ils rptaient tout bas: d'autres se sont offerts.

Mais j'ai senti bientt que je tomberais dans une invraisemblance
qu'aucun dtail ne rendrait excusable. Buttler, cherchant  faire
partager  Isolan son projet d'assassinat, ne pouvait, sans absurdit,
s'tendre avec complaisance sur la bassesse et l'avidit de ceux qu'il
avait choisis pour remplir ses vues.

L'obligation de mettre en rcit ce que, sur d'autres thtres, on
pourrait mettre en action, est un cueil dangereux pour les tragiques
franais. Ces rcits ne sont presque jamais placs naturellement. Celui
qui raconte n'est point appel par sa situation ou son intrt 
raconter de la sorte. Le pote, d'ailleurs, se trouve entran
invinciblement  rechercher des dtails d'autant moins dramatiques
qu'ils sont plus pompeux. On a relev mille fois l'inconvenance du
superbe rcit de Thramne dans Phdre. Racine ne pouvant, comme
Euripide, prsenter aux spectateurs Hippolyte dchir, couvert de sang,
bris par sa chute, et dans les convulsions de la douleur et de
l'agonie, a t forc de faire raconter sa mort; et cette ncessit l'a
conduit  blesser, dans le rcit de cet vnement terrible, et la
vraisemblance et la nature, par une profusion de dtails potiques, sur
lesquels un ami ne peut s'tendre, et qu'un pre ne peut couter.

Les retranchements dont je viens de parler, une foule d'autres dont
l'indication serait trop longue, plusieurs additions qui m'ont sembl
ncessaires, font que l'ouvrage que je prsente au public n'est
nullement une traduction. Il n'y a pas, dans les trois tragdies de
Schiller, une seule scne que j'aie conserve en entier. Il y en a
quelques-unes dans ma pice dont l'ide mme n'est pas dans Schiller. Il
y a quarante-huit acteurs dans l'original allemand, il n'y en a que
douze dans mon ouvrage. L'unit de temps et de lieu, que j'ai voulu
observer, quoique Schiller s'en ft cart, suivant l'usage de son pays,
m'a forc  tout-bouleverser et  tout refondre.

Je ne veux point entrer ici dans un examen approfondi de la rgle des
units. Elles ont certainement quelques-uns des inconvnients que les
nations trangres leur reprochent. Elles circonscrivent les tragdies,
surtout historiques, dans un espace qui en rend la composition
trs-difficile. Elles forcent le pote  ngliger souvent, dans les
vnements et les caractres, la vrit de la gradation, la dlicatesse
des nuances: ce dfaut domine dans presque toutes les tragdies de
Voltaire; car l'admirable gnie de Racine a t vainqueur de cette
difficult comme de tant d'autres. Mais  la reprsentation des pices
de Voltaire, on aperoit frquemment des lacunes, des transitions trop
brusques. On sent que ce n'est pas ainsi qu'agit la nature. Elle ne
marche point d'un pas si rapide; elle ne saute pas de la sorte les
intermdiaires.

Cependant, malgr les gnes qu'elles imposent et les fautes qu'elles
peuvent occasionner, les units me semblent une loi sage. Les
changements de lieu, quelque adroitement qu'ils soient effectus,
forcent le spectateur  se rendre compte de la transposition de la
scne, et dtournent ainsi une partie de son attention de l'intrt
principal: aprs chaque dcoration nouvelle, il est oblig de se
remettre dans l'illusion dont on l'a fait sortir. La mme chose lui
arrive lorsqu'on l'avertit du temps qui s'est coul d'un acte 
l'autre. Dans les deux cas, le pote reparait, pour ainsi dire, en avant
des personnages, et il y a une espce de prologue ou de prface
sous-entendue, qui nuit  la continuit de l'impression.

En me conformant aux rgles de notre thtre pour les units, pour le
style tragique, pour la dignit de la tragdie, j'ai voulu rester fidle
au systme allemand sur un article plus essentiel.

Les Franais, mme dans celles de leurs tragdies qui sont fondes sur
la tradition ou sur l'histoire, ne peignent qu'un fait ou une passion.
Les Allemands, dans les leurs, peignent une vie entire et un caractre
entier.

Quand je dis qu'ils peignent une vie entire, je ne veux pas dire qu'ils
embrassent dans leurs pices toute la vie de leurs hros; mais ils n'en
omettent aucun vnement important, et la runion de ce qui se passe sur
la scne et de ce que le spectateur apprend par des rcits ou par des
allusions, forme un tableau complet, d'une scrupuleuse exactitude.

Il en est de mme du caractre. Les Allemands n'cartent de celui de
leurs personnages rien de ce qui constituait leur individualit. Ils
nous les prsentent avec leurs faiblesses, leurs inconsquences, et
cette mobilit ondoyante qui appartient  la nature humaine et qui forme
les tres rels.

Les Franais ont un besoin d'unit qui leur fait suivre une autre route.
Ils repoussent des caractres tout ce qui ne sert pas  faire ressortir
la passion qu'ils veulent peindre: ils suppriment de la vie antrieure
de leurs hros tout ce qui ne s'enchane pas ncessairement au fait
qu'ils ont choisi.

Qu'est-ce que Racine nous apprend sur Phdre? Son amour pour Hippolyte,
mais nullement son caractre personnel, indpendamment de cet amour.
Qu'est-ce que le mme pote nous fait connatre d'Oreste? Son amour pour
Hermione. Les fureurs de ce prince ne viennent que des cruauts de sa
matresse. On le voit  chaque instant prt  s'adoucir, pour peu
qu'Hermione lui donne quelque esprance. Ce meurtrier de sa mre parat
mme avoir tout  fait oubli le forfait qu'il a commis. Il n'est occup
que de sa passion: il parle, aprs son parricide, de son innocence qui
lui pse; et si, lorsqu'il a tu Pyrrhus, il est poursuivi par les
furies, c'est que Racine a trouv, dans la tradition mythologique,
l'occasion d'une scne superbe, mais qui ne tient point  son sujet, tel
qu'il l'a trait.

Ceci n'est point une critique. _Andromaque_ est l'une des pices les
plus parfaites qui existent chez aucun peuple; et Racine, ayant adopt
le systme franais, a d carter, autant qu'il le pouvait, de l'esprit
du spectateur, le souvenir du meurtre de Clytemnestre. Ce souvenir tait
inconciliable avec un amour pareil  celui d'Oreste pour Hermione. Un
fils couvert du sang de sa mre, et ne songeant qu' sa matresse,
aurait produit un effet rvoltant; Racine l'a senti, et, pour viter
plus srement cet cueil, il a suppos qu'Oreste n'tait all en Tauride
qu'afin de se dlivrer par la mort de sa passion malheureuse.

L'isolement dans lequel le systme franais prsente le fait qui forme
le sujet, et la passion qui est le mobile de chaque tragdie, a
d'incontestables avantages.

En dgageant le fait que l'on a choisi de tous les faits antrieurs, on
porte plus directement l'intrt sur un objet unique. Le hros est plus
dans la main du pote qui s'est affranchi du pass; mais il y a
peut-tre aussi une couleur un peu moins relle, parce que l'art ne peut
jamais suppler entirement  la vrit, et que le spectateur, lors mme
qu'il ignore la libert que l'auteur a prise, est averti, par je ne sais
quel instinct, que ce n'est pas un personnage historique, mais un hros
factice, une crature d'invention qu'on lui prsente.

En ne peignant qu'une passion, au lieu d'embrasser tout un caractre
individuel, on obtient des effets plus constamment tragiques, parce que
les caractres individuels, toujours mlangs, nuisent  l'unit de
l'impression. Mais la vrit y perd peut-tre encore. On se demande ce
que seraient les hros qu'on voit, s'ils n'taient domins par la
passion qui les agite, et l'on trouve qu'il ne resterait dans leur
existence que peu de ralit. D'ailleurs, il y a bien moins de varit
dans les passions propres  la tragdie que dans les caractres
individuels tels que les cre la nature. Les caractres sont
innombrables. Les passions thtrales sont en petit nombre.

Sans doute l'admirable gnie de Racine, qui triomphe de toutes les
entraves, met de la diversit dans cette uniformit mme. La jalousie de
Phdre n'est pas celle d'Hermione, et l'amour d'Hermione n'est pas celui
de Roxane. Cependant la diversit me semble plutt encore dans la
passion que dans le caractre de l'individu.

Il y a bien peu de diffrence entre les caractres d'Amnade et
d'Alzire. Celui de Polyphonte convient  presque tous les tyrans mis sur
notre thtre; tandis que celui de Richard III, dans Shakespeare, ne
convient qu' Richard III. Polyphonte n'a que des traits gnraux,
exprims avec art, mais qui n'en font point un tre distinct, un tre
individuel. Il a de l'ambition, et, pour son ambition, de la cruaut et
de l'hypocrisie. Richard III runit  ces vices, qui sont de ncessit
dans son rle, beaucoup de choses qui ne peuvent appartenir qu' lui
seul. Son mcontentement contre la nature, qui, en lui donnant une
figure hideuse et difforme, semble l'avoir condamn  ne jamais inspirer
d'amour; ses efforts pour vaincre un obstacle qui l'irrite, sa
coquetterie avec les femmes, son tonnement de ses succs auprs
d'elles, le mpris qu'il conoit pour des tres si faciles  sduire,
l'ironie avec laquelle il manifeste ce mpris, tout le rend un tre
particulier. Polyphonte est un genre; Richard III un individu.

Pour faire de Wallstein un personnage tragique  la manire franaise,
il aurait suffi de fondre ensemble de l'ambition et des remords. Mais je
me suis propos,  l'exemple de Schiller, de peindre Wallstein  peu
prs tel qu'il tait, ambitieux  la vrit, mais en mme temps
superstitieux, inquiet, incertain, jaloux des succs des trangers dans
sa patrie, lors mme que leurs succs favorisaient ses propres
entreprises, et marchant souvent contre son but, en se laissant
entraner par son caractre.

Je n'ai pas mme voulu supprimer son penchant pour l'astrologie, bien
que les lumires de notre sicle puissent faire regarder comme hasarde
la tentative de revtir d'une teinte tragique cette superstition. Nous
n'envisageons gure en France la superstition que de son ct ridicule.
Elle a cependant ses racines dans le coeur de l'homme, et la philosophie
elle-mme, lorsqu'elle s'obstine  n'en pas tenir compte, est
superficielle et prsomptueuse. La nature n'a point fait de l'homme un
tre isol, destin seulement  cultiver la terre et  la peupler, et
n'ayant, avec tout ce qui n'est pas de son espce, que les rapports
arides et fixes que l'utilit l'invite  tablir entre eux et lui. Une
grande correspondance existe entre tous les tres moraux et physiques.
Il n'y a personne, je le pense, qui, laissant errer ses regards sur un
horizon sans bornes, ou se promenant sur les rives de la mer que
viennent battre les vagues, ou levant les yeux vers le firmament parsem
d'toiles, n'ait prouv une sorte d'motion qu'il lui tait impossible
d'analyser ou de dfinir. On dirait que des voix descendent du haut des
cieux, s'lancent de la cime des rochers, retentissent dans les torrents
ou dans les forts agites, sortent des profondeurs des abmes. Il
semble y avoir je ne sais quoi de prophtique dans le vol pesant du
corbeau, dans les cris funbres des oiseaux de la nuit, dans les
rugissements loigns des btes sauvages. Tout ce qui n'est pas
civilis, tout ce qui n'est pas soumis  la domination artificielle de
l'homme, rpond  son coeur. Il n'y a que les choses qu'il a faonnes
pour son usage qui soient muettes, parce qu'elles sont mortes. Mais ces
choses mmes, lorsque le temps anantit leur utilit, reprennent une vie
mystique. La destruction les remet, en passant sur elles, en rapport
avec la nature. Les difices modernes se taisent, mais les ruines
parlent. Tout l'univers s'adresse  l'homme dans un langage ineffable
qui se fait entendre dans l'intrieur de son me, dans une partie de son
tre inconnue  lui-mme, et qui tient  la fois des sens et de la
pense. Quoi de plus simple que d'imaginer que cet effort de la nature
pour pntrer en nous n'est pas sans une mystrieuse signification?
Pourquoi cet branlement intime, qui parat nous rvler ce que nous
cache la vie commune, serait-il  la fois sans cause et sans but? La
raison, sans doute, ne peut l'expliquer. Lorsqu'elle l'analyse, il
disparat; mais il est, par l mme, essentiellement du domaine de la
posie. Consacr par elle, il trouve dans tous les coeurs des cordes qui
lui rpondent. Le sort annonc par les astres, les pressentiments, les
songes, les prsages, ces ombres de l'avenir qui planent autour de nous,
souvent non moins funbres que les ombres du pass, sont de tous les
pays, de tous les temps, de toutes les croyances. Quel est celui qui,
lorsqu'un grand intrt l'anime, ne prte pas en tremblant l'oreille 
ce qu'il croit la voix de la destine? Chacun, dans le sanctuaire de sa
pense, s'explique cette voix comme il le peut; chacun s'en tait avec
les autres, parce qu'il n'y a point de paroles pour mettre en commun ce
qui jamais n'est qu'individuel.

J'ai donc cru devoir conserver dans le caractre de Wallstein une
superstition qu'il avait en commun avec presque tous les hommes
remarquables de son sicle.

J'aurais voulu pouvoir rendre avec la mme fidlit le caractre de
Thcla, tel qu'il est trac dans la pice allemande. Ce caractre excite
en Allemagne un enthousiasme universel; et il est difficile de lire
l'ouvrage de Schiller, dans sa langue originale, sans partager cet
enthousiasme. Mais en France je ne crois pas que ce caractre et obtenu
l'approbation du public. L'admiration dont il est l'objet chez les
Allemands tient  leur manire de considrer l'amour, et cette manire
est trs-diffrente de la ntre. Nous n'envisageons l'amour que comme
une passion de la mme nature que toutes les passions humaines,
c'est--dire ayant pour effet d'garer notre raison, ayant pour but de
nous procurer des jouissances. Les Allemands voient dans l'amour quelque
chose de religieux, de sacr, une manation de la divinit mme, un
accomplissement de la destine de l'homme sur cette terre, un lien
mystrieux et tout-puissant entre deux mes qui ne peuvent exister que
l'une pour l'autre. Sous le premier point de vue, l'amour est commun 
l'homme et aux animaux; sous le second, il est commun  l'homme et 
Dieu.

Il en rsulte que beaucoup de choses qui nous paraissent des
inconvenances, parce que nous n'y apercevons que les suites d'une
passion, semblent aux Allemands lgitimes et mme respectables, parce
qu'ils croient y reconnatre l'action d'un sentiment cleste.

Il y a de la vrit dans ces deux manires de voir; mais suivant qu'on
adopte l'une ou l'autre, l'amour doit occuper, dans la posie comme dans
la morale, une place diffrente.

Lorsque l'amour n'est qu'une passion, comme sur la scne franaise, il
ne peut intresser que par sa violence et son dlire. Les transports des
sens, les fureurs de la jalousie, la lutte des dsirs contre les
remords, voil l'amour tragique en France. Mais lorsque l'amour, au
contraire, est, comme dans la posie allemande, un rayon de la lumire
divine qui vient chauffer et purifier le coeur, il a tout  la fois
quelque chose de plus calme et de plus fort: ds qu'il parat, on sent
qu'il domine tout ce qui l'entoure. Il peut avoir  combattre les
circonstances, mais non les devoirs, car il est lui-mme le premier des
devoirs, et il garantit l'accomplissement de tous les autres. Il ne peut
conduire  des actions coupables, il ne peut descendre au crime, ni mme
 la ruse, car il dmentirait sa nature, et cesserait d'tre lui. Il ne
peut cder aux obstacles; il ne peut s'teindre, car son essence est
immortelle. Il ne peut que retourner dans le sein de son crateur.

C'est ainsi que l'amour de Thcla est reprsent dans la pice de
Schiller. Thcla n'est point une jeune fille ordinaire, partage entre
l'inclination qu'elle ressent pour un jeune homme et sa soumission
envers son pre; dguisant ou contenant le sentiment qui la domine,
jusqu' ce qu'elle ait obtenu le consentement de celui qui a le droit de
disposer de sa main; effraye des obstacles qui menacent son bonheur;
enfin, prouvant elle-mme et donnant au spectateur une impression
d'incertitude sur le rsultat de son amour, et sur le parti qu'elle
prendra si elle est trompe dans ses esprances. Thcla est un tre que
son amour a lev au-dessus de la nature commune, un tre dont il est
devenu toute l'existence, dont il a fix toute la destine. Elle est
calme, parce que sa rsolution ne peut tre branle; elle est
confiante, parce qu'elle ne peut s'tre trompe sur le coeur de son
amant; elle a quelque chose de solennel, parce que l'on sent qu'il y a
en elle quelque chose d'irrvocable; elle est franche, parce que son
amour n'est pas une partie de sa vie, mais sa vie entire. Thcla, dans
la pice de Schiller, est sur un plan tout diffrent de celui o est
plac le reste des personnages. C'est un tre pour ainsi dire arien,
qui plane sur cette foule d'ambitieux, de tratres, de guerriers
farouches, que des intrts ardents et positifs poussent les uns contre
les autres. On sent que cette crature lumineuse et presque surnaturelle
est descendue de la sphre thre, et doit bientt remonter vers sa
patrie. Sa voix si douce,  travers le bruit des armes; sa forme
dlicate, au milieu de ces hommes tout couverts de fer; la puret de son
me, oppose  leurs calculs avides; son calme cleste qui contraste
avec leurs agitations, remplissent le spectateur d'une motion constante
et mlancolique, telle que ne la fait ressentir nulle tragdie
ordinaire.

Aucun des personnages de femmes que nous voyons sur la scne franaise
n'en peut donner l'ide. Nos hrones passionnes, Alzire, Amnade,
Adlade du Guesclin, ont quelque chose de mle; on sent qu'elles sont
de force  combattre contre les vnements, contre les hommes, contre le
malheur. On n'aperoit aucune disproportion entre leur destine et la
vigueur dont elles sont doues. Nos hrones tendres, Monime, Brnice,
Esther, Atalide, sont pleines de douceur et de grce, mais ce sont des
femmes faibles et timides; les vnements peuvent les dompter. Le
sacrifice de leurs sentiments n'est point prsent comme impossible.
Brnice se rsigne  vivre sans Titus; Monime  pouser Mithridate;
Atalide  voir Bazajet s'unir  Roxane; Esther n'aime point Assurus.
Les hrones de Voltaire luttent contre les obstacles; celles de Racine
leur cdent, parce que les unes et les autres sont de la mme nature que
tout ce qui les entoure. Thcla ne peut lutter ni cder: elle aime et
elle attend. Son sort est fix: elle ne peut en avoir un autre; mais
elle ne peut pas non plus le conqurir, en le disputant contre les
hommes. Elle n'a point d'armes contre eux; sa force est tout intrieure.
Par-l mme, son sentiment l'affranchit de toutes les convenances que
prescrit la morale que nous sommes habitus  voir sur la scne.

Thcla n'observe aucun des dguisements imposs  nos hrones; elle ne
couvre d'aucun voile son amour profond, exclusif et pur; elle en parle
sans rserve  son amant. O serait, lui dit-elle, la vrit sur la
terre, si tu ne l'apprenais par ma bouche? Elle n'annonce point qu'elle
fasse dpendre ses esprances de l'aveu de son pre. On prvoit mme que
s'il la refuse elle ne se croira pas coupable de lui rsister: son amour
l'occupe et l'absorbe tout entire; elle n'existe que pour le sentiment
qui remplit toute son me. Elle est si loin de considrer comme une
faute sa fuite de la maison paternelle, lorsqu'elle apprend que celui
qu'elle aime a t tu, qu'elle croit au contraire accomplir un devoir.
Les spectateurs franais n'auraient pu tolrer dans une jeune fille
cette exaltation, cette indpendance, d'autant plus trangre  nos
ides, qu'il ne s'y mle aucun garement, aucun dlire. Nous aurions t
choqus de cet oubli de toutes les relations, de cette manire
d'envisager les devoirs positifs comme secondaires; enfin, d'une absence
si complte de la soumission que nous admirons avec justice dans
Iphignie. Nous en aurions t choqus, dis-je, et nous aurions eu
raison: un tel enthousiasme est une chose qu'il est impossible
d'approuver en principe. Nous pouvons, par le talent du pote, tre
entrans  sympathiser avec l'individu particulier qui l'prouve; mais
il ne peut jamais servir de base  un systme gnral, et nous n'aimons
en France que ce qui peut tre d'une application universelle. Le
principe de l'utilit domine dans notre littrature comme dans notre
vie. La morale du thtre en France est beaucoup plus rigoureuse que
celle du thtre en Allemagne. Cela tient  ce que les Allemands
prennent le sentiment pour base de la morale, tandis que pour nous cette
base est la raison. Un sentiment sincre, complet, sans bornes, leur
parat non-seulement excuser ce qu'il inspire, mais l'ennoblir, et, si
j'ose employer cette expression, le sanctifier. Cette manire de voir se
fait remarquer dans leurs institutions et dans leurs moeurs, comme dans
leurs productions littraires. Nous avons des principes infiniment plus
svres, et nous ne nous en cartons jamais en thorie. Le sentiment qui
mconnat un devoir ne nous parat qu'une faute de plus; nous
pardonnerions plus facilement  l'intrt, parce que l'intrt met
toujours dans ses transgressions plus d'habilet et plus de dcence. Le
sentiment brave l'opinion, et elle s'en irrite: l'intrt cherche  la
tromper en la mnageant, et, lors mme qu'elle dcouvre la tromperie,
elle sait gr  l'intrt de cette espce d'hommage.

J'ai donc rapproch Thcla des proportions franaises, en m'efforant de
lui conserver quelque chose du coloris allemand. Je crois avoir
transport dans son caractre sa douceur, sa sensibilit, son amour, sa
mlancolie; mais tout le reste m'a paru trop directement oppos  nos
habitudes, trop empreint de ce que le trs-petit nombre de littrateurs
franais qui possdent la langue allemande appellent le mysticisme
allemand. La seule rgle que je me sois impose a t de ne rien faire
entrer dans le rle de Thcla qui ne ft d'accord avec l'intention
potique de l'auteur original. C'est pour cette raison que je lui ai
donn une teinte religieuse, et que j'ai voulu qu'elle chercht un asile
aux pieds de son Dieu, au lieu de se tuer sur le corps de son amant ou
de son pre, ce qui ne m'aurait pas cot un grand effort d'invention;
mais la violence du suicide m'aurait sembl dranger l'harmonie qui doit
tre dans son caractre.

En empruntant de la scne allemande un de ses ouvrages les plus
clbres, pour l'adapter aux formes reues dans notre littrature, je
crois avoir donn un exemple utile. Le ddain pour les nations voisines,
et surtout pour une nation dont on ignore la langue, et qui, plus
qu'aucune autre, a dans ses productions potiques de l'originalit et de
la profondeur, me parat un mauvais calcul. La tragdie franaise est,
selon moi, plus parfaite que celle des autres peuples; mais il y a
toujours quelque chose d'troit dans l'obstination qui refuse 
comprendre l'esprit des nations trangres. Sentir les beauts partout
o elles se trouvent n'est pas une dlicatesse de moins, mais une
facult de plus.

FIN DES RFLEXIONS.




DE L'ESPRIT DE CONQUTE ET DE L'USURPATION, DANS LEURS RAPPORTS AVEC LA
CIVILISATION EUROPENNE.




PRFACE DE LA PREMIRE DITION.


L'ouvrage actuel fait partie d'un Trait de politique termin depuis
longtemps; l'tat de la France et celui de l'Europe semblaient le
condamner  ne jamais paratre. Le continent n'tait qu'un vaste cachot,
priv de toute communication avec cette noble Angleterre, asile gnreux
de la pense, illustre refuge de la dignit de l'espce humaine. Tout 
coup, des deux extrmits de la terre, deux grands peuples se sont
rpondu, et les flammes de Moscou ont t l'aurore de la libert du
monde. Il est permis d'esprer que la France ne sera pas excepte de la
dlivrance universelle; la France, qu'estiment les nations qui la
combattent; la France, dont la volont suffit pour obtenir et donner la
paix. Le moment est donc revenu o chacun peut se flatter d'tre utile,
suivant ses lumires et ses forces.

L'auteur de cet ouvrage a pens qu'ayant t jadis l'un des mandataires
d'un peuple qu'on a rduit au silence, et n'ayant cess de l'tre
qu'illgalement, sa voix, de quelque peu d'importance qu'elle ft
d'ailleurs, aurait l'avantage de rompre cette unanimit prtendue qui
fait l'tonnement et le blme de l'Europe, et qui n'est que l'effet de
la terreur des Franais. Il ose affirmer, avec une conviction profonde,
qu'il n'y a pas dans ce livre une ligne que la presque totalit de la
France, si elle tait libre, ne s'empresst de signer.

Il a, du reste, retranch toutes les discussions de pure thorie, pour
extraire seulement ce qui lui a paru d'un intrt immdiat. Il aurait pu
accrotre cet intrt par des personnalits plus directes; mais il a
voulu conserver avec scrupule ce qu'un profond sentiment lui avait
dict, quand la terre tait sous le joug. Il a prouv de la rpugnance
 se montrer plus amer ou plus hardi contre l'adversit mrite que
contre la prosprit coupable. Si les calamits publiques laissaient 
son me la facult de s'ouvrir  des considrations personnelles, il lui
serait doux de penser que lorsqu'on a voulu travailler sans
contradicteurs  l'asservissement gnral, on a trouv ncessaire
d'touffer sa voix.

     Hanovre, ce 21 dcembre 1813.




PRFACE DE LA TROISIME DITION


Cet ouvrage a t crit en Allemagne au mois de novembre 1813, et publi
au mois de janvier; il a t rimprim en Angleterre au commencement de
mars. L'dition actuelle n'a subi que peu de changements: non que je
n'aie senti qu'il y avait beaucoup  perfectionner; mais un ouvrage de
circonstance doit, le plus qu'il est possible, demeurer tel qu'il a paru
dans la circonstance.

Il n'y aura d'ailleurs, je le crois, aucun lecteur qui ne sente que, si
j'avais compos cet ouvrage en France, ou dans le moment actuel, je me
serais exprim diffremment sur plus d'un objet.  l'horreur que
m'inspirait le gouvernement de Buonaparte, se joignait, j'en conviens,
une certaine impatience contre la nation qui portait son joug. Je savais
mieux qu'un autre combien ce joug tait odieux  cette nation; je
souffrais de lui voir profaner le courage, et verser son sang pour se
maintenir dans la servitude; je souffrais plus encore de ce que les
hommages qu'elle prodiguait  son tyran paraissaient aux trangers une
preuve qu'elle mritait son sort; je m'irritais de ce qu'elle agissait
de la sorte, en opposition non-seulement avec son intrt, mais avec sa
nature et avec cette dlicatesse et ce sentiment exquis d'honneur et de
convenance qui la distinguent si minemment; je trouvais qu'elle se
calomniait elle-mme, et il tait inutile de la justifier. Quand nous
l'essayions, tristes rfugis sur la terre trangre, un article du
_Moniteur_ venait foudroyer nos impuissantes explications: il faut avoir
prouv cette souffrance pour la concevoir, et alors on pardonnera
facilement quelques expressions d'amertume chappes  une douleur qui
tait d'autant plus vive qu'on tait plus jaloux de l'honneur du nom
franais.

     Paris, ce 22 avril 1814.




DE L'ESPRIT DE CONQUTE ET DE L'USURPATION, DANS LEURS RAPPORTS AVEC LA
CIVILISATION EUROPENNE.


Je me propose d'examiner deux flaux dans leurs rapports avec l'tat
prsent de l'espce humaine et la civilisation actuelle: l'un est
l'esprit de conqute; l'autre l'usurpation.

Il y a des choses qui sont possibles  telle poque, et qui ne le sont
plus  telle autre. Cette vrit semble triviale: elle est nanmoins
souvent mconnue; elle ne l'est jamais sans danger.

Lorsque les hommes qui disposent des destines de la terre se trompent
sur ce qui est possible, c'est un grand mal. L'exprience, alors, loin
de les servir, leur nuit et les gare. Ils lisent l'histoire, ils voient
ce que l'on a fait prcdemment, ils n'examinent point si cela peut se
faire encore; ils prennent en main des leviers briss; leur obstination,
ou, si l'on veut, leur gnie, procure  leurs efforts un succs
phmre; mais comme ils sont en lutte avec les dispositions, les
intrts, toute l'existence morale de leurs contemporains, ces forces de
rsistance ragissent contre eux; et au bout d'un certain temps, bien
long pour leurs victimes, trs-court quand on le considre
historiquement, il ne reste de leurs entreprises que les crimes qu'ils
ont commis et les souffrances qu'ils ont causes.

La dure de toute puissance dpend de la proportion qui existe entre son
esprit et son poque. Chaque sicle attend, en quelque sorte, un homme
qui lui serve de reprsentant. Quand ce reprsentant se montre ou parat
se montrer, toutes les forces du moment se groupent autour de lui; s'il
reprsente fidlement l'esprit gnral, le succs est infaillible; s'il
dvie, le succs devient douteux; et s'il persiste dans une fausse
route, l'assentiment qui constituait son pouvoir l'abandonne, et le
pouvoir s'croule.

Malheur donc  ceux qui, se croyant invincibles, jettent le gant 
l'espce humaine, et prtendent oprer par elle, car ils n'ont pas
d'autre instrument, des bouleversements qu'elle dsapprouve et des
miracles qu'elle ne veut pas!




PREMIRE PARTIE.




DE L'ESPRIT DE CONQUTE.




CHAPITRE PREMIER.

Des vertus compatibles avec la guerre,  certaines poques de l'tat
social.


Plusieurs crivains, entrans par l'amour de l'humanit dans de
louables exagrations, n'ont envisag la guerre que sous ses cts
funestes. Je reconnais volontiers ses avantages.

Il n'est pas vrai que la guerre soit toujours un mal.  de certaines
poques de l'espce humaine, elle est dans la nature de l'homme. Elle
favorise alors le dveloppement de ses plus belles et de ses plus
grandes facults; elle lui ouvre un trsor de prcieuses jouissances;
elle le forme  la grandeur d'me,  l'adresse, au sang-froid, au
courage, au mpris de la mort, sans lequel il ne peut jamais se rpondre
qu'il ne commettra pas toutes les lchets, et bientt tous les crimes.
La guerre lui enseigne des dvoments hroques, et lui fait contracter
des amitis sublimes. Elle l'unit de liens plus troits, d'une part, 
sa patrie, et de l'autre  ses compagnons d'armes. Elle fait succder 
de nobles entreprises de nobles loisirs. Mais tous ces avantages de la
guerre tiennent  une condition indispensable, c'est qu'elle soit le
rsultat naturel de la situation et de l'esprit national des peuples.

Car je ne parle point ici d'une nation attaque et qui dfend son
indpendance. Nul doute que cette nation ne puisse runir  l'ardeur
guerrire les plus hautes vertus; ou plutt cette ardeur guerrire est
elle-mme de toutes les vertus la plus haute. Mais il ne s'agit pas
alors de la guerre proprement dite, il s'agit de la dfense lgitime,
c'est--dire du patriotisme, de l'amour de la justice, de toutes les
affections nobles et sacres.

Un peuple qui, sans tre appel  la dfense de ses foyers, est port
par sa situation ou son caractre national  des expditions
belliqueuses et  des conqutes, peut encore allier  l'esprit guerrier
la simplicit des moeurs, le ddain pour le luxe, la gnrosit, la
loyaut, la fidlit aux engagements, le respect pour l'ennemi
courageux, la piti mme, et les mnagements pour l'ennemi subjugu.
Nous voyons dans l'histoire ancienne et dans les annales du moyen-ge
ces qualits briller chez plusieurs nations, dont la guerre faisait
l'occupation presque habituelle.

Mais la situation prsente des peuples europens permet-elle d'esprer
cet amalgame? L'amour de la guerre est-il dans leur caractre national?
rsulte-t-il de leurs circonstances?

Si ces deux questions doivent se rsoudre ngativement, il s'ensuivra
que, pour porter de nos jours les nations  la guerre et aux conqutes,
il faudra bouleverser leur situation, ce qui ne se fait jamais sans leur
infliger beaucoup de malheurs et dnaturer leur caractre, ce qui ne se
fait jamais sans leur donner beaucoup de vices.




CHAPITRE II.

Du caractre des nations modernes relativement  la guerre.


Les peuples guerriers de l'antiquit devaient pour la plupart  leur
situation leur esprit belliqueux. Diviss en petites peuplades, ils se
disputaient  main arme un territoire resserr. Pousss par la
ncessit les uns contre les autres, ils se combattaient ou se
menaaient sans cesse. Ceux qui ne voulaient pas tre conqurants ne
pouvaient nanmoins dposer le glaive sous peine d'tre conquis. Tous
achetaient leur sret, leur indpendance, leur existence entire au
prix de la guerre.

Le monde de nos jours est prcisment, sous ce rapport, l'oppos du
monde ancien.

Tandis que chaque peuple, autrefois, formait une famille isole, ennemie
ne des autres familles, une masse d'hommes existe maintenant, sous
diffrents noms et sous divers modes d'organisation sociale, mais
homogne par sa nature. Elle est assez forte pour n'avoir rien 
craindre des hordes encore barbares; elle est assez civilise pour que
la guerre lui soit  charge; sa tendance uniforme est vers la paix. La
tradition belliqueuse, hritage de temps reculs, et surtout les erreurs
des gouvernements, retardent les effets de cette tendance; mais elle
fait chaque jour un progrs de plus. Les chefs des peuples lui rendent
hommage, car ils vitent d'avouer ouvertement l'amour des conqutes, ou
l'espoir d'une gloire acquise uniquement par les armes. Le fils de
Philippe n'oserait plus proposer  ses sujets l'envahissement de
l'univers; et le discours de Pyrrhus  Cynas semblerait aujourd'hui le
comble de l'insolence ou de la folie.

Un gouvernement qui parlerait de la gloire militaire comme but
mconnatrait ou mpriserait l'esprit des nations et celui de l'poque.
Il se tromperait d'un millier d'annes; et lors mme qu'il russirait
d'abord, il serait curieux de voir qui gagnerait cette trange gageure,
de notre sicle ou de ce gouvernement.

Nous sommes arrivs  l'poque du commerce, poque qui doit
ncessairement remplacer celle de la guerre, comme celle de la guerre a
d ncessairement la prcder.

La guerre et le commerce ne sont que deux moyens diffrents d'arriver au
mme but, celui de possder ce que l'on dsire. Le commerce n'est autre
chose qu'un hommage rendu  la force du possesseur par l'aspirant  la
possession; c'est une tentative pour obtenir de gr  gr ce qu'on
n'espre plus conqurir par la violence. Un homme qui serait toujours le
plus fort n'aurait jamais l'ide du commerce. C'est l'exprience qui, en
lui prouvant que la guerre, c'est--dire l'emploi de sa force contre la
force d'autrui, est expose  diverses rsistances et  divers checs,
le porte  recourir au commerce, c'est--dire  un moyen plus doux et
plus sr d'engager l'intrt des autres  consentir  ce qui convient 
son intrt.

La guerre est donc antrieure au commerce. L'une est l'impulsion
sauvage, l'autre le calcul civilis. Il est clair que plus la tendance
commerciale domine, plus la tendance guerrire doit s'affaiblir.

Le but unique des nations modernes, c'est le repos, avec le repos
l'aisance, et comme source de l'aisance, l'industrie. La guerre est
chaque jour un moyen plus inefficace d'atteindre ce but; ses chances
n'offrent plus ni aux individus ni aux nations des bnfices qui galent
les rsultats du travail paisible et des changes rguliers. Chez les
anciens, une guerre heureuse ajoutait, en esclaves, en tributs, en
terres partages,  la richesse publique et particulire. Chez les
modernes, une guerre heureuse cote infailliblement plus qu'elle ne
rapporte.

La rpublique romaine, sans commerce, sans lettres, sans arts, n'ayant
pour occupation intrieure que l'agriculture, restreinte  un sol trop
peu tendu pour ses habitants, entoure de peuples barbares, et toujours
menace ou menaante, suivait sa destine en se livrant  des
entreprises militaires non interrompues. Un gouvernement qui, de nos
jours, voudrait imiter la rpublique romaine, aurait ceci de diffrent,
qu'agissant en opposition avec son peuple, il rendrait ses instruments
tout aussi malheureux que ses victimes: un peuple ainsi gouvern serait
la rpublique romaine, moins la libert, moins le mouvement national,
qui facilite tous les sacrifices, moins l'espoir qu'avait chaque
individu du partage des terres, moins, en un mot, toutes les
circonstances qui embellissaient aux yeux des Romains ce genre de vie
hasardeux et agit.

Le commerce a modifi jusqu' la nature de la guerre. Les nations
mercantiles taient autrefois toujours subjugues par les peuples
guerriers; elles leur rsistent aujourd'hui avec avantage; elles ont des
auxiliaires au sein de ces peuples mmes. Les ramifications infinies et
compliques du commerce ont plac l'intrt des socits hors des
limites de leur territoire, et l'esprit du sicle l'emporte sur l'esprit
troit et hostile qu'on voudrait parer du nom de patriotisme.

Carthage, luttant avec Rome dans l'antiquit, devait succomber: elle
avait contre elle la force des choses. Mais si la lutte s'tablissait
maintenant entre Rome et Carthage, Carthage aurait pour elle les voeux de
l'univers; elle aurait pour allis les moeurs actuelles et le gnie du
monde.

La situation des peuples modernes les empche donc d'tre belliqueux par
caractre; et des raisons de dtail, mais toujours tires des progrs de
l'espce humaine, et par consquent de la diffrence des poques,
viennent se joindre aux causes gnrales.

La nouvelle manire de combattre, le changement des armes, l'artillerie,
ont dpouill la vie militaire de ce qu'elle avait de plus attrayant. Il
n'y a plus de lutte contre le pril; il n'y a que de la fatalit. Le
courage doit s'empreindre de rsignation ou se composer d'insouciance.
On ne gote plus cette jouissance de volont, d'action, de dveloppement
des forces physiques et des facults morales, qui faisait aimer aux
hros anciens, aux chevaliers du moyen-ge, les combats corps  corps.

La guerre a donc perdu son charme comme son utilit; l'homme n'est plus
entran  s'y livrer, ni par intrt, ni par passion.




CHAPITRE III.

De l'esprit de conqute dans l'tat actuel de l'Europe.


Un gouvernement qui voudrait aujourd'hui pousser  la guerre et aux
conqutes un peuple europen commettrait donc un grossier et funeste
anachronisme; il travaillerait  donner  sa nation une impulsion
contraire  la nature. Aucun des motifs qui portaient les hommes
d'autrefois  braver tant de prils,  supporter tant de fatigues,
n'existant pour les hommes de nos jours, il faudrait leur offrir
d'autres motifs tires de l'tat actuel de la civilisation; il faudrait
les animer aux combats par ce mme amour des jouissances, qui, laiss 
lui-mme, ne les disposerait qu' la paix. Notre sicle, qui apprcie
tout par l'utilit, et qui, lorsqu'on veut le sortir de cette sphre,
oppose l'ironie  l'enthousiasme rel ou factice, ne consentirait pas 
se repatre d'une gloire strile, qu'il n'est plus dans nos habitudes de
prfrer  toutes les autres.  la place de cette gloire il faudrait
mettre le plaisir;  la place du triomphe, le pillage. L'on frmira si
l'on rflchit  ce que serait l'esprit militaire appuy sur ces seuls
motifs.

Certes, dans le tableau que je vais tracer, il est loin de moi de
vouloir faire injure  ces hros qui, se plaant avec dlices entre la
patrie et les prils, ont, dans tous les pays, protg l'indpendance
des peuples;  ces hros qui ont si glorieusement dfendu notre belle
France. Je ne crains pas d'tre mal compris par eux; il en est plus d'un
dont l'me, correspondant  la mienne, partage tous mes sentiments, et
qui, retrouvant dans ces lignes son opinion secrte, verra dans leur
auteur son organe.




CHAPITRE IV.

D'une race militaire n'agissant que par intrt.


Les peuples guerriers que nous avons connus jusqu'ici taient tous
anims par des motifs plus nobles que les profits rels et positifs de
la guerre. La religion se mlait  l'impulsion belliqueuse des uns;
l'orageuse libert dont jouissaient les autres leur donnait une activit
surabondante qu'ils avaient besoin d'exercer au dehors. Ils associaient
 l'ide de la victoire celle d'une renomme prolonge bien au del de
leur existence sur la terre, et combattaient ainsi, non pour
l'assouvissement d'une soif ignoble de jouissances prsentes et
matrielles, mais par un espoir en quelque sorte idal, et qui exaltait
l'imagination, comme tout ce qui se perd dans l'avenir et le vague.

Il est si vrai que, mme chez les nations qui nous semblent le plus
exclusivement occupes de pillage et de rapines, l'acquisition des
richesses n'tait pas le but principal, que nous voyons les hros
scandinaves faire brler sur leurs bchers tous les trsors conquis
durant leur vie, pour forcer les gnrations qui les remplaaient 
conqurir, par de nouveaux exploits, de nouveaux trsors. La richesse
leur tait donc prcieuse, comme tmoignage clatant des victoires
remportes, plutt que comme signe reprsentatif et moyen de
jouissances.

Mais si une race purement militaire se formait actuellement, comme son
ardeur ne reposerait sur aucune conviction, sur aucun sentiment, sur
aucune pense; comme toutes les causes d'exaltation qui jadis
ennoblissaient le carnage mme lui seraient trangres, elle n'aurait
d'aliment ou de mobile que la plus troite et la plus pre personnalit;
elle prendrait la frocit de l'esprit guerrier, mais elle conserverait
le calcul commercial. Ces Vandales ressuscits n'auraient point cette
ignorance du luxe, cette simplicit de moeurs, ce ddain de toute action
basse, qui pouvaient caractriser leurs grossiers prdcesseurs; ils
runiraient  la brutalit de la barbarie les raffinements de la
mollesse, aux excs de la violence les ruses de l'avidit.

Des hommes  qui l'on aurait dit bien formellement qu'ils ne se battent
que pour piller; des hommes dont on aurait rduit toutes les ides
belliqueuses  ce rsultat clair et arithmtique, seraient bien
diffrents des guerriers de l'antiquit.

Quatre cent mille gostes bien exercs, bien arms, sauraient que leur
destination est de donner ou de recevoir la mort; ils auraient supput
qu'il valait mieux se rsigner  cette destination que s'y drober,
parce que la tyrannie qui les y condamne est plus forte qu'eux. Ils
auraient, pour se consoler, tourn leurs regards vers la rcompense qui
leur est promise, la dpouille de ceux contre lesquels on les mne. Ils
marcheraient en consquence avec la rsolution de tirer de leurs propres
forces le meilleur parti qu'il leur serait possible. Ils n'auraient ni
piti pour les vaincus, ni respect pour les faibles, parce que les
vaincus tant, pour leur malheur, propritaires de quelque chose, ne
paratraient  ces vainqueurs qu'un obstacle entre eux et le but
propos. Le calcul aurait tu dans leur me toutes les motions
naturelles, except celles qui naissent de la sensualit. Ils seraient
encore mus  la vue d'une femme; ils ne le seraient pas  la vue d'un
vieillard ou d'un enfant. Ce qu'ils auraient de connaissances pratiques
leur servirait  mieux rdiger leurs arrts de massacres ou de
spoliation. L'habitude des formes lgales donnerait  leurs injustices
l'impassibilit de la loi. L'habitude des formes sociales rpandrait sur
leurs cruauts un vernis d'insouciance et de lgret qu'ils croiraient
de l'lgance; ils parcourraient ainsi le monde, tournant les progrs de
la civilisation contre elle-mme, tout entiers  leur intrt, prenant
le meurtre pour moyen, la dbauche pour passe-temps, la drision pour
gat, le pillage pour but; spars par un abme moral du reste de
l'espce humaine, et n'tant unis entre eux que comme des animaux
froces qui se jettent rassembls sur les troupeaux.

Tels ils seraient dans leurs succs; que seraient-ils dans leurs revers?

Comme ils n'auraient eu qu'un but  atteindre, et non pas une cause 
dfendre, le but manqu, aucune conscience ne les soutiendrait; ils ne
se rattacheraient  aucune opinion; ils ne tiendraient l'un  l'autre
que par une ncessit physique, dont chacun mme chercherait 
s'affranchir.

Il faut aux hommes, pour qu'ils s'associent rciproquement  leurs
destines, autre chose que l'intrt: il leur faut une opinion; il leur
faut de la morale. L'intrt tend  les isoler, parce qu'il offre 
chacun la chance d'tre seul plus heureux ou plus habile.

L'gosme, qui, dans la prosprit, aurait rendu ces conqurants de la
terre impitoyables pour leurs ennemis, les rendrait, dans l'adversit,
indiffrents, infidles  leurs frres d'armes. Cet esprit pntrerait
dans tous les rangs, depuis le plus lev jusqu'au plus obscur; chacun
verrait dans son camarade  l'agonie un ddommagement au pillage devenu
impossible contre l'tranger; le malade dpouillerait le mourant; le
fuyard dpouillerait le malade. L'infirme et le bless paratraient 
l'officier charg de leur sort un poids importun dont il se
dbarrasserait  tout prix; et quand le gnral aurait prcipit son
arme dans quelque situation sans remde, il ne se croirait tenu  rien
envers les infortuns qu'il aurait conduits dans le gouffre; il ne
resterait point avec eux pour les sauver. La dsertion lui semblerait un
mode tout simple d'chapper aux revers ou de rparer les fautes.
Qu'importe qu'il les ait guids, qu'ils se soient reposs sur sa parole,
qu'ils lui aient confi leur vie, qu'ils l'aient dfendu, jusqu'au
dernier moment, de leurs mains mourantes? Instruments inutiles, ne
faut-il pas qu'ils soient briss?

Sans doute, ces consquences de l'esprit militaire fond sur des motifs
purement intresss ne pourraient se manifester dans leur terrible
tendue chez aucun peuple moderne,  moins que le systme conqurant ne
se prolonget durant plusieurs gnrations. Grce au ciel, les Franais,
malgr tous les efforts de leur chef, sont rests et resteront toujours
loin du terme vers lequel il les entrane. Les vertus paisibles, que
notre civilisation nourrit et dveloppe, luttent encore victorieusement
contre la corruption et les vices que la fureur des conqutes appelle,
et qui lui sont ncessaires. Nos armes donnent des preuves d'humanit
comme de bravoure, et se concilient souvent l'affection des peuples,
qu'aujourd'hui, par la faute d'un seul homme, elles sont rduites 
repousser, tandis qu'autrefois elles taient forces  les vaincre; mais
c'est l'esprit national, c'est l'esprit du sicle qui rsiste au
gouvernement. Si ce gouvernement subsiste, les vertus qui survivront aux
efforts de l'autorit seront une sorte d'indiscipline. L'intrt tant
le mot d'ordre, tout sentiment dsintress tiendra de
l'insubordination; et plus ce rgime terrible se prolongera, plus ces
vertus s'affaibliront et deviendront rares.




CHAPITRE V.

Autre cause de dtrioration pour la classe militaire, dans le systme
de conqute.


On a remarqu souvent que les joueurs taient les plus immoraux des
hommes. C'est qu'ils risquent chaque jour tout ce qu'ils possdent; il
n'y a pour eux nul avenir assur; ils vivent et s'agitent sous l'empire
du hasard.

Dans le systme de conqute, le soldat devient un joueur, avec cette
diffrence que son enjeu c'est sa vie; mais cet enjeu ne peut tre
retir; il l'expose sans cesse et sans terme  une chance qui doit tt
ou tard tre contraire; il n'y a donc pas non plus d'avenir pour lui: le
hasard est aussi son matre aveugle et impitoyable.

Or, la morale a besoin du temps; c'est l qu'elle place ses
ddommagements et ses rcompenses. Pour celui qui vit de minute en
minute, ou de bataille en bataille, le temps n'existe pas; les
ddommagements de l'avenir deviennent chimriques; le plaisir du moment
a seul quelque certitude: et, pour me servir d'une expression qui
devient ici doublement convenable, chaque jouissance est autant de gagn
sur l'ennemi. Qui ne sent que l'habitude de cette loterie de plaisir et
de mort est ncessairement corruptrice?

Observez la diffrence qui existe toujours entre la dfense lgitime et
le systme des conqutes; cette diffrence se reproduira souvent encore.
Le soldat qui combat pour sa patrie ne fait que traverser le danger; il
a pour perspective ultrieure le repos, la libert, la gloire; il a donc
un avenir, et sa moralit, loin de se dpraver, s'ennoblit et s'exalte.
Mais l'instrument d'un conqurant insatiable voit aprs une guerre une
autre guerre, aprs un pays dvast, un autre pays  dvaster de mme,
c'est--dire aprs le hasard, le hasard encore.




CHAPITRE VI.

Influence de cet esprit militaire sur l'tat Intrieur des peuples.


Il ne suffit pas d'envisager l'influence du systme de conqute dans son
action sur l'arme et dans les rapports qu'il tablit entre elle et les
trangers, il faut la considrer encore dans ceux qui en rsultent entre
l'arme et les citoyens.

Un esprit de corps exclusif et hostile s'empare toujours des
associations qui ont un autre but que le reste des hommes. Malgr la
douceur et la puret du christianisme, souvent les confdrations de ses
prtres ont form dans l'tat des tats  part. Partout les hommes
runis en corps d'arme se sparent de la nation; ils contractent pour
l'emploi de la force, dont ils sont dpositaires, une sorte de respect;
leurs moeurs et leurs ides deviennent subversives de ces principes
d'ordre et de libert pacifique et rgulire, que tous les gouvernements
ont l'intrt comme le devoir de consacrer.

Il n'est donc pas indiffrent de crer dans un pays, par un systme de
guerres prolonges ou renouveles sans cesse, une masse nombreuse imbue
exclusivement de l'esprit militaire; car cet inconvnient ne peut se
restreindre dans de certaines limites qui en rendent l'importance moins
sensible. L'arme, distincte du peuple par son esprit, se confond avec
lui dans l'administration des affaires.

Un gouvernement conqurant est plus intress qu'un autre  rcompenser
par du pouvoir et par des honneurs ses instruments immdiats; il ne
saurait les tenir dans un camp retranch; il faut qu'il les dcore au
contraire des pompes et des dignits civiles.

Mais ces guerriers dposeront-ils avec le fer qui les couvre l'esprit
dont les a pntrs ds leur enfance l'habitude des prils?
Revtiront-ils avec la toge la vnration pour les lois, les mnagements
pour les formes protectrices, ces divinits des associations humaines?
La classe dsarme leur parat un ignoble vulgaire, les lois, des
subtilits inutiles, les formes, d'insupportables lenteurs; ils estiment
par-dessus tout, dans les transactions comme dans les faits guerriers,
la rapidit des volutions. L'unanimit leur semble ncessaire dans les
opinions, comme le mme uniforme dans les troupes; l'opposition leur est
un dsordre, le raisonnement une rvolte, les tribunaux des conseils de
guerre, les juges des soldats qui ont leur consigne, les accuss des
ennemis, les jugements des batailles.

Ceci n'est point une exagration fantastique. N'avons-nous pas vu,
durant ces vingt dernires annes, s'introduire dans presque toute
l'Europe une justice militaire dont le premier principe tait d'abrger
les formes, comme si toute abrviation des formes n'tait pas le plus
rvoltant sophisme; car si les formes sont inutiles, tous les tribunaux
doivent les bannir; si elles sont ncessaires, tous doivent les
respecter; et certes, plus l'accusation est grave, moins l'examen est
superflu. N'avons-nous pas vu siger sans cesse, parmi les juges, des
hommes dont le vtement seul annonait qu'ils taient vous 
l'obissance, et ne pouvaient en consquence tre des juges
indpendants?

Nos neveux ne croiront pas, s'ils ont quelque sentiment de la dignit
humaine, qu'il fut un temps o des hommes illustrs sans doute par
d'immortels exploits, mais nourris sous la tente, et ignorants de la vie
civile, interrogeaient des prvenus qu'ils taient incapables de
comprendre, condamnaient sans appel des citoyens qu'ils n'avaient pas le
droit de juger. Nos neveux ne croiront pas, s'ils ne sont le plus avili
des peuples, qu'on ait fait comparatre devant les tribunaux militaires
des lgislateurs, des crivains, des accuss de dlits politiques,
donnant ainsi, par une drision froce, pour juge  l'opinion et  la
pense, le courage sans lumire et la soumission sans intelligence. Ils
ne croiront pas non plus qu'on ait impos  des guerriers revenant de la
victoire, couverts de lauriers que rien n'avait fltris, l'horrible
tche de se transformer en bourreaux, de poursuivre, de saisir,
d'gorger des citoyens, dont les noms, comme les crimes, leur taient
inconnus. Non, tel ne fut jamais, s'crieront-ils, le prix des exploits,
la pompe triomphale! Non, ce n'est pas ainsi que les dfenseurs de la
France reparaissaient dans leur patrie et saluaient le sol natal!

La faute, certes, n'en tait pas  ces dfenseurs. Mille fois je les ai
vus gmir de leur triste obissance. J'aime  le rpter, leurs vertus
rsistent, plus que la nature humaine ne permet de l'esprer, 
l'influence du systme guerrier et  l'action d'un gouvernement qui veut
les corrompre. Ce gouvernement seul est coupable, et nos armes ont
seules le mrite de tout le mal qu'elles ne font pas.




CHAPITRE VII.

Autre inconvnient de la formation d'un tel esprit militaire.


Enfin, par une triste raction, cette portion du peuple que le
gouvernement aurait force  contracter l'esprit militaire,
contraindrait  son tour le gouvernement de persister dans le systme
pour lequel il aurait pris tant de soin de la former.

Une arme nombreuse, fire de ses succs, accoutume au pillage, n'est
pas un instrument qu'il soit ais de manier. Nous ne parlons pas
seulement des dangers dont il menace les peuples qui ont des
constitutions populaires: l'histoire est trop pleine d'exemples qu'il
est superflu de citer.

Tantt les soldats d'une rpublique illustre par six sicles de
victoires, entours de monuments levs  la libert par vingt
gnrations de hros, foulant aux pieds la cendre des Cincinnatus et des
Camille, marchent sous les ordres de Csar, pour profaner les tombeaux
de leurs anctres et pour asservir la ville ternelle; tantt les
lgions anglaises s'lancent avec Cromwell sur un parlement qui luttait
encore contre les fers qu'on lui destinait et les crimes dont on voulait
le rendre l'organe, et livrent  l'usurpateur hypocrite, d'une part le
roi, de l'autre la rpublique.

Mais les gouvernements absolus n'ont pas moins  craindre de cette force
toujours menaante. Si elle est terrible contre les trangers et contre
le peuple au nom de son chef, elle peut devenir  chaque instant
terrible  ce chef mme. Ainsi ces formidables colosses, que des nations
barbares plaaient en tte de leurs armes pour les diriger sur leurs
ennemis, reculaient tout  coup, frapps d'pouvant ou saisis de
fureur, et, mconnaissant la voix de leurs matres, crasaient ou
dispersaient les bataillons qui attendaient d'eux leur salut et leur
triomphe.

Il faut donc occuper cette arme, inquite dans son dsoeuvrement
redoutable, il faut la tenir loigne, il faut lui trouver des
adversaires. Le systme guerrier, indpendamment des guerres prsentes,
contient le germe des guerres futures; et le souverain qui est entr
dans cette route, entran qu'il est par la fatalit qu'il a voque, ne
peut redevenir pacifique  aucune poque.




CHAPITRE VIII.

Action d'un Gouvernement conqurant sur la masse de la nation.


J'ai montr, ce me semble qu'un gouvernement, livr  l'esprit
d'envahissement et de conqute, devrait corrompre une portion du peuple,
pour qu'elle le servit activement dans ses entreprises; je vais prouver
actuellement que, tandis qu'il dpraverait cette portion choisie, il
faudrait qu'il agt sur le reste de la nation dont il rclamerait
l'obissance passive et les sacrifices, de manire  troubler sa raison,
 fausser son jugement,  bouleverser toutes ses ides.

Quand un peuple est naturellement belliqueux, l'autorit qui le domine
n'a pas besoin de le tromper pour l'entraner  la guerre. Attila
montrait du doigt  ses Huns la partie du monde sur laquelle ils
devaient fondre, et ils y couraient, parce qu'Attila n'tait que
l'organe et le reprsentant de leur impulsion. Mais de nos jours la
guerre ne procurant aux peuples aucun avantage, et n'tant pour eux
qu'une source de privations et de souffrances, l'apologie du systme des
conqutes ne pourrait reposer que sur le sophisme et l'imposture.

Tout en s'abandonnant  ses projets gigantesques, le gouvernement
n'oserait dire  sa nation: Marchons  la conqute du monde. Elle lui
rpondrait d'une voix unanime: Nous ne voulons pas la conqute du
monde.

Mais il parlerait de l'indpendance nationale, de l'honneur national, de
l'arrondissement des frontires, des intrts commerciaux, des
prcautions dictes par la prvoyance; que sais-je encore? car il est
inpuisable, le vocabulaire de l'hypocrisie et de l'injustice.

Il parlerait de l'indpendance nationale, comme si l'indpendance d'une
nation tait compromise parce que d'autres nations sont indpendantes.

Il parlerait de l'honneur national, comme si l'honneur national tait
bless parce que d'autres nations conservent leur honneur.

Il allguerait la ncessit de l'arrondissement des frontires, comme si
cette doctrine, une fois admise, ne bannissait pas de la terre tout
repos et toute quit; car c'est toujours en dehors qu'un gouvernement
veut arrondir ses frontires. Aucun n'a sacrifi, que l'on sache, une
portion de son territoire pour donner au reste une plus grande
rgularit gomtrique. Ainsi l'arrondissement des frontires est un
systme dont la base se dtruit par elle-mme, dont les lments se
combattent, et dont l'excution, ne reposant que sur la spoliation des
plus faibles, rend illgitime la possession des plus forts.

Ce gouvernement invoquerait les intrts du commerce, comme si c'tait
servir le commerce que dpeupler un pays de sa jeunesse la plus
florissante, arracher les bras les plus ncessaires  l'agriculture, aux
manufactures,  l'industrie[3], lever entre les autres peuples et soi
des barrires arroses de sang. Le commerce s'appuie sur la bonne
intelligence des nations entre elles; il ne se soutient que par la
justice; il se fonde sur l'galit; il prospre dans le repos; et ce
serait pour l'intrt du commerce qu'un gouvernement rallumerait sans
cesse des guerres acharnes, qu'il appellerait sur la tte de son peuple
une haine universelle, qu'il marcherait d'injustice en injustice, qu'il
branlerait chaque jour le crdit par des violences, qu'il ne voudrait
point tolrer d'gaux!

Sous le prtexte des prcautions dictes par la prvoyance, ce
gouvernement attaquerait ses voisins les plus paisibles, ses plus
humbles allis, en leur supposant des projets hostiles, et comme
devanant des agressions mdites. Si les malheureux objets de ses
calomnies taient facilement subjugus, il se vanterait de les avoir
prvenus; s'ils avaient le temps et la force de lui rsister: Vous le
voyez, s'crierait-il, ils voulaient la guerre, puisqu'ils se
dfendent[4].

Que l'on ne croie pas que cette conduite ft le rsultat accidentel
d'une perversit particulire; elle serait le rsultat ncessaire de la
position. Toute autorit qui voudrait entreprendre aujourd'hui des
conqutes tendues serait condamne  cette srie de prtextes vains et
de scandaleux mensonges. Elle serait coupable assurment, et nous ne
chercherons pas  diminuer son crime; mais ce crime ne consisterait
point dans les moyens employs: il consisterait dans le choix volontaire
de la situation qui commande de pareils moyens.

L'autorit aurait donc  faire, sur les facults intellectuelles de la
masse de ses sujets, le mme travail que sur les qualits morales de la
portion militaire. Elle devrait s'efforcer de bannir toute logique de
l'esprit des uns, comme elle aurait tach d'touffer toute humanit dans
le coeur des autres: tous les mots perdraient leur sens; celui de
modration prsagerait la violence; celui de justice annoncerait
l'iniquit. Le droit des nations deviendrait un code d'expropriation et
de barbarie: toutes les notions que les lumires de plusieurs sicles
ont introduites dans les relations des socits, comme dans celles des
individus, en seraient de nouveau repousses. Le genre humain reculerait
vers ces temps de dvastation qui nous semblaient l'opprobre de
l'histoire. L'hypocrisie seule en ferait la diffrence; et cette
hypocrisie serait d'autant plus corruptrice, que personne n'y croirait;
car les mensonges de l'autorit ne sont pas seulement funestes quand ils
garent et trompent les peuples: ils ne le sont pas moins quand ils ne
les trompent pas.

Des sujets qui souponnent leurs matres de duplicit et de perfidie se
forment  la perfidie et  la duplicit. Celui qui entend nommer le chef
qui le gouverne, un grand politique, parce que chaque ligne qu'il publie
est une imposture, veut tre  son tour un grand politique, dans une
sphre plus subalterne; la vrit lui semble niaiserie, la fraude
habilet. Il ne mentait jadis que par intrt: il mentira dsormais par
intrt et par amour-propre. Il aura la fatuit de la fourberie; et si
cette contagion gagne un peuple essentiellement imitateur, un peuple o
chacun craigne par-dessus tout de passer pour dupe, la morale prive
tardera-t-elle  tre engloutie dans le naufrage de la morale publique?




CHAPITRE IX.

Des moyens de contrainte ncessaires pour suppler  l'efficacit du
mensonge.


Supposons que nanmoins quelques dbris de raison surnagent, ce sera,
sous d'autres rapports, un malheur de plus.

Il faudra que la contrainte supple  l'insuffisance du sophisme. Chacun
cherchant  se drober  l'obligation de verser son sang dans des
expditions dont on n'aura pu lui prouver l'utilit, il faudra que
l'autorit soudoie une foule avide destine  briser l'opposition
gnrale. On verra l'espionnage et la dlation, ces ternelles
ressources de la force quand elle a cr des devoirs et des dlits
factices, encourags et rcompenss; des sbires lchs, comme des dogues
froces, dans les cits et dans les campagnes, pour poursuivre et pour
enchaner des fugitifs innocents aux yeux de la morale et de la nature;
une classe se prparant  tous les crimes, en s'accoutumant  violer les
lois; une autre classe se familiarisant avec l'infamie, en vivant du
malheur de ses semblables; les pres punis pour les fautes des enfants;
l'intrt des enfants spar ainsi de celui des pres; les familles
n'ayant que le choix de se runir pour la rsistance, ou de se diviser
pour la trahison; l'amour paternel transform en attentat, la tendresse
filiale traite, de rvolte. Et toutes ces vexations auront lieu, non
pour une dfense lgitime, mais pour l'acquisition de pays loigns,
dont la possession n'ajoute rien  la prosprit nationale,  moins
qu'on n'appelle prosprit nationale le vain renom de quelques hommes et
leur funeste clbrit!

Soyons justes pourtant. On offre des consolations  ces victimes,
destines  combattre et  prir aux extrmits de la terre.
Regardez-les, elles chancellent en suivant leurs guides. On les a
plonges dans un tat d'ivresse qui leur inspire une gat grossire et
force. Les airs sont frapps de leurs clameurs bruyantes; les hameaux
retentissent de leurs chants licencieux. Cette ivresse, ces clameurs,
cette licence, qui le croirait? c'est le chef-d'oeuvre de leurs
magistrats!

Etrange renversement produit, dans l'action de l'autorit, par le
systme des conqutes! Durant vingt annes, vous avez recommand  ces
mmes hommes la sobrit, l'attachement  leurs familles, l'assiduit
dans leurs travaux. Mais il faut envahir le monde! On les saisit, on les
entrane, on les excite au mpris des vertus qu'on leur avait longtemps
inculques. On les tourdit par l'intemprance, on les ranime par la
dbauche: c'est ce qu'on appelle raviver l'esprit public.




CHAPITRE X.

Autres inconvnients du systme guerrier pour les lumires et la classe
instruite.


Nous n'avons pas encore achev rmunration qui nous occupe. Les maux
que nous avons dcrits, quelque terribles qu'ils nous paraissent, ne
pseraient pas seuls sur la nation misrable; d'autres s'y joindraient,
moins frappants peut-tre  leur origine, mais plus irrparables,
puisqu'ils fltriraient dans leur germe les esprances de l'avenir.

 certains priodes de la vie, les interruptions  l'exercice des
facults intellectuelles ne se rparent pas. Les habitudes hasardeuses,
insouciantes et grossires de l'tat guerrier, la rupture soudaine de
toutes les relations domestiques, une dpendance mcanique quand
l'ennemi n'est pas en prsence, une indpendance complte sous le
rapport des moeurs,  l'ge o les passions sont dans leur fermentation
la plus active, ce ne sont pas l des choses indiffrentes pour la
morale ou pour les lumires. Condamner, sans une ncessit absolue, 
l'habitation des camps ou des casernes les jeunes rejetons de la classe
claire, dans laquelle rsident, comme un dpt prcieux,
l'instruction, la dlicatesse, la justesse des ides, et cette tradition
de douceur, de noblesse et d'lgance qui seule nous distingue des
barbares, c'est faire  la nation tout entire un mal que ne compensent
ni ses vains succs, ni la terreur qu'elle inspire, terreur qui n'est
pour elle d'aucun avantage.

Vouer au mtier de soldat le fils du commerant, de l'artiste, du
magistrat, le jeune homme qui se consacre aux lettres, aux sciences, 
l'exercice de quelque industrie difficile et complique, c'est lui
drober tout le fruit de son ducation antrieure. Cette ducation mme
se ressentira de la perspective d'une interruption invitable. Si les
rves brillants de la gloire militaire enivrent l'imagination de la
jeunesse, elle ddaignera des tudes paisibles, des occupations
sdentaires, un travail d'attention, contraire  ses gots et  la
mobilit de ses facults naissantes. Si c'est avec douleur qu'elle se
voit arrache  ses foyers, si elle calcule combien le sacrifice de
plusieurs annes apportera de retard  ses progrs, elle dsesprera
d'elle-mme; elle ne voudra pas se consumer en efforts dont une main de
fer lui droberait le fruit; elle se dira que, puisque l'autorit lui
dispute le temps ncessaire  son perfectionnement intellectuel, il est
inutile de lutter contre la force. Ainsi la nation tombera dans une
dgradation morale, et dans une ignorance toujours croissante. Elle
s'abrutira au milieu des victoires, et, sous ses lauriers mme, elle
sera poursuivie du sentiment qu'elle suit une fausse route, et qu'elle
manque sa destination[5].

Tous nos raisonnements sans doute ne sont applicables que lorsqu'il
s'agit de guerres inutiles et gratuites. Aucune considration ne peut
entrer en balance avec la ncessit de repousser un agresseur. Alors
toutes les classes doivent accourir, puisque toutes sont galement
menaces; mais leur motif n'tant pas un ignoble pillage, elles ne se
corrompent point. Leur zle s'appuyant sur la conviction, la contrainte
devient superflue. L'interruption qu'prouvent les occupations sociales,
motive qu'elle est sur les obligations les plus saintes et les intrts
les plus chers, n'a pas les mmes effets que des interruptions
arbitraires. Le peuple en voit le terme; il s'y soumet avec joie, comme
 un moyen de rentrer dans un tat de repos; et quand il y rentre, c'est
avec une jeunesse nouvelle, avec des facults ennoblies, avec le
sentiment d'une force utilement et dignement employe.

Mais autre chose est dfendre sa patrie, autre chose attaquer des
peuples qui ont aussi une patrie  dfendre. L'esprit de conqute
cherche  confondre ces deux ides. Certains gouvernements, quand ils
envoient leurs lgions d'un ple  l'autre, parlent encore de la dfense
de leurs foyers; on dirait qu'ils appellent leurs foyers tous les
endroits o ils ont mis le feu.




CHAPITRE XI.

Point de vue sous lequel une nation conqurante envisagerait aujourd'hui
ses propres succs.


Passons maintenant aux rsultats extrieurs du systme des conqutes.

Il est probable que la mme disposition des modernes, qui leur fait
prfrer la paix  la guerre, donnerait, dans l'origine, de grands
avantages au peuple forc par son gouvernement  devenir agresseur. Des
nations absorbes dans leurs jouissances seraient lentes  rsister;
elles abandonneraient une portion de leurs droits pour conserverie
reste; elles espreraient sauver leur repos en transigeant de leur
libert. Par une combinaison fort trange, plus l'esprit gnral serait
pacifique, plus l'tat qui se mettrait en lutte avec cet esprit
trouverait d'abord des succs faciles.

Mais quelles seraient les consquences de ces succs, mme pour la
nation conqurante? N'ayant aucun accroissement de bonheur rel  en
attendre, en ressentirait-elle au moins quelque satisfaction
d'amour-propre? Rclamerait-elle sa part de gloire?

Bien loin de l. Telle est  prsent la rpugnance pour les conqutes,
que chacun prouverait l'imprieux besoin de s'en disculper. Il y aurait
une protestation universelle, qui n'en serait pas moins nergique pour
tre muette. Le gouvernement verrait la masse de ses sujets se tenir 
l'cart, morne spectatrice. On n'entendrait dans tout l'empire qu'un
long monologue du pouvoir. Tout au plus ce monologue serait-il dialogu
de temps en temps, parce que des interlocuteurs serviles rpteraient au
matre les discours qu'il aurait dicts. Mais les gouverns cesseraient
de prter l'oreille  de fastidieuses harangues qu'il ne leur serait
jamais permis d'interrompre. Ils dtourneraient leurs regards d'un vain
talage dont ils ne supporteraient que les frais et les prils, et dont
l'intention serait contraire  leur voeu.

L'on s'tonne de ce que les entreprises les plus merveilleuses ne
produisent de nos jours aucune sensation. C'est que le bon sens des
peuples les avertit que ce n'est point pour eux que l'on fait ces
choses. Comme les chefs y trouvent seuls du plaisir, on les charge seuls
de la rcompense. L'intrt aux victoires se concentre dans l'autorit
et ses cratures. Une barrire morale s'lve entre le pouvoir agit et
la foule immobile. Le succs n'est qu'un mtore qui ne vivifie rien sur
son passage;  peine lve-t-on la tte pour le contempler un instant;
quelquefois mme on s'en afflige, comme d'un encouragement donn au
dlire. On verse des larmes sur les victimes, mais on dsire les checs.

Dans les temps belliqueux, l'on admirait par-dessus tout le gnie
militaire; dans nos temps pacifiques, ce que l'on implore c'est de la
modration et de la justice. Quand un gouvernement nous prodigue de
grands spectacles et de l'hrosme, et des crations, et des
destructions sans nombre, on serait tent de lui rpondre:

     Le moindre grain de mil serait mieux notre affaire[6];

et les plus clatants prodiges, et leurs pompeuses clbrations ne sont
que des crmonies funraires o l'on forme des danses sur des tombeaux.




CHAPITRE XII.

Effet de ces succs sur les peuples conquis.


Le droit des gens des Romains, dit Montesquieu, consistait  exterminer
les citoyens de la nation vaincue. Le droit des gens que nous suivons
aujourd'hui fait qu'un tat qui en a conquis un autre continue  le
gouverner selon ses lois, et ne prend pour lui que l'exercice du
gouvernement politique et civil[7].

Je n'examine pas jusqu' quel point cette assertion est exacte. Il y a
certainement beaucoup d'exceptions  faire pour ce qui regarde
l'antiquit.

Nous voyons souvent que des nations subjugues ont continu  jouir de
toutes les formes de leur administration prcdente et de leurs
anciennes lois. La religion des vaincus tait scrupuleusement respecte.
Le polythisme, qui recommandait l'adoration des dieux trangers,
inspirait des mnagements pour tous les cultes. Le sacerdoce gyptien
conserva sa puissance sous les Perses. L'exemple de Cambyse, qui tait
en dmence, ne doit pas tre cit; mais Darius ayant voulu placer dans
un temple sa statue devant celle de Ssostris, le grand-prtre s'y
opposa, et le monarque n'osa lui faire violence. Les Romains laissrent
aux habitants de la plupart des contres soumises leurs autorits
municipales, et n'intervinrent dans la religion gauloise que pour abolir
les sacrifices humains.

Nous conviendrons cependant que les effets de la conqute taient
devenus trs-doux depuis quelques sicles, et sont rests tels jusqu'
la fin du dix-huitime. C'est que l'esprit de conqute avait cess.
Celles de Louis XIV lui-mme taient plutt une suite des prtentions et
de l'arrogance d'un monarque orgueilleux que d'un vritable esprit
conqurant. Mais l'esprit de conqute est ressorti des orages de la
rvolution franaise plus imptueux que jamais. Les effets des conqutes
ne sont donc plus ce qu'ils taient du temps de M. de Montesquieu.

Il est vrai, l'on ne rduit pas les vaincus en esclavage, on ne les
dpouille pas de la proprit de leurs terres, on ne les condamne point
 les cultiver pour d'autres, on ne les dclare pas une race subordonne
appartenant aux vainqueurs.

Leur situation parat donc encore  l'extrieur plus tolrable
qu'autrefois. Quand l'orage est pass, tout semble rentrer dans l'ordre.
Les cits sont debout, les marchs se repeuplent, les boutiques se
rouvrent; et sauf le pillage accidentel, qui est un malheur de la
circonstance; sauf l'insolence habituelle, qui est un droit de la
victoire; sauf les contributions, qui, mthodiquement imposes, prennent
une douce apparence de rgularit, et qui cessent, ou doivent cesser,
lorsque la conqute est accomplie, on dirait d'abord qu'il n'y a de
chang que les noms et quelques formes. Entrons nanmoins plus
profondment dans la question.

La conqute, chez les anciens, dtruisait souvent les nations entires;
mais quand elle ne les dtruisait pas, elle laissait intacts tous les
objets de l'attachement le plus vif des hommes, leurs moeurs, leurs lois,
leurs usages, leurs dieux. Il n'en est pas de mme dans les temps
modernes. La vanit de la civilisation est plus tourmentante que
l'orgueil de la barbarie. Celui-ci voit en masse; la premire examine
avec inquitude et en dtail.

Les conqurants de l'antiquit, satisfaits d'une obissance gnrale, ne
s'informaient pas de la vie domestique de leurs esclaves ni de leurs
relations locales. Les peuples soumis retrouvaient presque en entier, au
fond de leurs provinces lointaines, ce qui constitue le charme de la
vie, les habitudes de l'enfance, les pratiques consacres, cet entourage
de souvenirs qui, malgr l'assujettissement politique, conserve  un
pays l'air d'une patrie.

Les conqurants de nos jours, peuples ou princes, veulent que leur
empire ne prsente qu'une surface unie, sur laquelle l'oeil superbe du
pouvoir se promne sans rencontrer aucune ingalit qui le blesse ou
borne sa vue. Le mme code, les mmes mesures, les mmes rglements, et,
si l'on peut y parvenir graduellement, la mme langue: voil ce qu'on
proclame la perfection de toute organisation sociale. La religion fait
exception; peut-tre est-ce parce qu'on la mprise, la regardant comme
une erreur use qu'il faut laisser mourir en paix. Mais cette exception
est la seule; et l'on s'en ddommage en sparant, le plus qu'on le peut,
la religion des intrts de la terre.

Sur tout le reste, le grand mot aujourd'hui c'est l'uniformit. C'est
dommage qu'on ne puisse abattre toutes les villes pour les rebtir
toutes sur le mme plan, niveler toutes les montagnes pour que le
terrain soit partout gal; et je m'tonne qu'on n'ait pas ordonn  tous
les habitants de porter le mme costume, afin que le matre ne
rencontrt plus de bigarrure irrgulire et de choquante varit.

Il en rsulte que les vaincus, aprs les calamits qu'ils ont supportes
dans leurs dfaites, ont  subir un nouveau genre de malheurs. Ils ont
d'abord t victimes d'une chimre de gloire, ils sont victimes ensuite
d'une chimre d'uniformit.




CHAPITRE XIII.

De l'Uniformit.


Il est assez remarquable que l'uniformit n'ait jamais rencontr plus de
faveur que dans une rvolution faite au nom des droits et de la libert
des hommes. L'esprit systmatique s'est d'abord extasi sur la symtrie.
L'amour du pouvoir a bientt dcouvert quel avantage immense cette
symtrie lui procurait. Tandis que le patriotisme n'existe que par un
vif attachement aux intrts, aux moeurs, aux coutumes de localit, nos
soi-disant patriotes ont dclar la guerre  toutes ces choses. Ils ont
tari cette source naturelle du patriotisme, et l'ont voulu remplacer par
une passion factice envers un tre abstrait, une ide gnrale,
dpouille de tout ce qui frappe l'imagination et de tout ce qui parle 
la mmoire. Pour btir l'difice, ils commenaient par broyer et rduire
en poudre les matriaux qu'ils devaient employer. Peu s'en est fallu
qu'ils ne dsignassent par des chiffres les cits et les provinces,
comme ils dsignaient par des chiffres les lgions et les corps d'arme,
tant ils semblaient craindre qu'une ide morale ne pt se rattacher  ce
qu'ils instituaient!

Le despotisme, qui a remplac la dmagogie, et qui s'est constitu
lgataire du fruit de tous ses travaux, a persist trs-habilement dans
la route trace. Les deux extrmes se sont trouvs d'accord sur ce
point, parce qu'au fond, dans les deux extrmes, il y avait volont de
tyrannie. Les intrts et les souvenirs qui naissent des habitudes
locales contiennent un germe de rsistance que l'autorit ne souffre
qu' regret, et qu'elle s'empresse de draciner. Elle a meilleur march
des individus; elle roule sur eux sans efforts son poids norme comme
sur du sable.

Aujourd'hui l'admiration pour l'uniformit, admiration relle dans
quelques esprits borns, affecte par beaucoup d'esprits serviles, est
reue comme un dogme religieux par une foule d'chos assidus de toute
opinion favorise.

Appliqu  toutes les parties d'un empire, ce principe doit l'tre 
tous les pays que cet empire peut conqurir. Il est donc actuellement la
suite immdiate et insparable de l'esprit de conqute.

_Mais chaque gnration_, dit l'un des trangers qui a le mieux prvu
nos erreurs ds l'origine, _chaque gnration hrite de ses dieux un
trsor de richesses morales, trsor invisible et prcieux qu'elle lgue
 ses descendants_[8]. La perte de ce trsor est pour un peuple un mal
incalculable. En l'en dpouillant, vous lui tez tout sentiment de sa
valeur et de sa dignit propre. Lors mme que ce que vous y substituez
vaudrait mieux, comme ce dont vous le privez lui tait respectable, et
que vous lui imposez votre amlioration par la force, le rsultat de
votre opration est simplement de lui faire commettre un acte de lchet
qui l'avilit et le dmoralise.

La bont des lois est, osons le dire, une chose beaucoup moins
importante que l'esprit avec lequel une nation se soumet  ces lois et
leur obit. Si elle les chrit, si elle les observe parce qu'elles lui
paraissent manes d'une source sainte, le don des gnrations dont elle
rvre les mnes, elles se rattachent intimement  sa moralit, elles
ennoblissent son caractre; et lors mme qu'elles sont fautives, elles
produisent plus de vertus, et par l plus de bonheur, que des lois
meilleures qui ne seraient appuyes que sur l'ordre de l'autorit.

J'ai pour le pass, je l'avoue, beaucoup de vnration; et chaque jour,
 mesure que l'exprience m'instruit ou que la rflexion m'claire,
cette vnration augmente. Je le dirai, au grand scandale de nos
modernes rformateurs, qu'ils s'intitulent Lycurgues ou Charlemagnes: si
je voyais un peuple auquel on aurait offert les institutions les plus
parfaites, mtaphysiquement parlant, et qui les refuserait pour rester
fidle  celles de ses pres, j'estimerais ce peuple, et je le croirais
plus heureux par son sentiment et par son me sous ses institutions
dfectueuses, qu'il ne pourrait l'tre par tous les perfectionnements
proposs.

Cette doctrine, je le conois, n'est pas de nature  prendre faveur. On
aime  faire des lois, on les croit excellentes; on s'enorgueillit de
leur mrite. Le pass se fait tout seul; personne n'en peut rclamer la
gloire[9].

Indpendamment de ces considrations, et en sparant le bonheur d'avec
la morale, remarquez que l'homme se plie aux institutions qu'il trouve
tablies, comme  des rgles de la nature physique. Il arrange, d'aprs
les dfauts mmes de ces institutions, ses intrts, ses spculations,
tout son plan de vie. Ces dfauts s'adoucissent, parce que toutes les
fois qu'une institution dure longtemps, il y a transaction entre elle et
les intrts de l'homme. Ses relations, ses esprances se groupent
autour de ce qui existe. Changer tout cela, mme pour le mieux, c'est
lui faire mal.

Rien de plus absurde que de violenter les habitudes, sous prtexte de
servir les intrts. Le premier des intrts c'est d'tre heureux, et
les habitudes forment une partie essentielle du bonheur.

Il est vident que des peuples placs dans des situations, levs dans
des coutumes, habitant des lieux dissemblables, ne peuvent tre ramens
 des formes,  des usages,  des pratiques,  des lois absolument
pareilles, sans une contrainte qui leur cote beaucoup plus qu'elle ne
leur vaut. La srie d'ides dont leur tre moral s'est form
graduellement, et ds leur naissance, ne peut tre modifie par un
arrangement purement nominal, purement extrieur, indpendant de leur
volont.

Mme dans les tats constitus depuis longtemps, et dont l'amalgame a
perdu l'odieux de la violence et de la conqute, on voit le patriotisme
qui nat des varits locales, seul genre de patriotisme vritable,
renatre comme de ses cendres ds que la main du pouvoir allge un
instant son action. Les magistrats des plus petites communes se
complaisent  les embellir. Ils en entretiennent avec soin les monuments
antiques. Il y a presque dans chaque village un rudit qui aime 
raconter ses rustiques annales, et qu'on coute avec respect. Les
habitants trouvent du plaisir  tout ce qui leur donne l'apparence, mme
trompeuse, d'tre constitus en corps de nation, et runis par des liens
particuliers. On sent que, s'ils n'taient arrts dans le dveloppement
de cette inclination innocente et bienfaisante, il se formerait bientt
en eux une sorte d'honneur communal, pour ainsi dire, d'honneur de
ville, d'honneur de province, qui serait  la fois une jouissance et une
vertu. Mais la jalousie de l'autorit les surveille, s'alarme, et brise
le germe prt  clore.

L'attachement aux coutumes locales tient  tous les sentiments
dsintresss, nobles et pieux. Quelle politique dplorable que celle
qui en fait de la rbellion! Qu'arrive-t-il? que dans tous les tats o
l'on dtruit ainsi toute vie partielle, un petit tat se forme au
centre: dans la capitale s'agglomrent tous les intrts; l vont
s'agiter toutes les ambitions; le reste est immobile. Les individus,
perdus dans un isolement contre nature, trangers au lieu de leur
naissance, sans contact avec le pass, ne vivant que dans un prsent
rapide, et jets comme des atomes sur une plaine immense et nivele, se
dtachent d'une patrie qu'ils n'aperoivent nulle part, et dont
l'ensemble leur devient indiffrent, parce que leur affection ne peut se
reposer sur aucune de ses parties.

La varit c'est de l'organisation; l'uniformit c'est du mcanisme. La
varit c'est la vie; l'uniformit c'est la mort[10].

La conqute a donc de nos jours un dsavantage additionnel, et qu'elle
n'avait pas dans l'antiquit. Elle poursuit les vaincus dans l'intrieur
de leur existence; elle les mutile, pour les rduire  une proportion
uniforme. Jadis les conqurants exigeaient que les dputs des nations
conquises parussent  genoux en leur prsence; aujourd'hui, c'est le
moral de l'homme qu'on veut prosterner.

On parle sans cesse du grand empire, de la nation entire, notions
abstraites qui n'ont aucune ralit. Le grand empire n'est rien, quand
on le conoit  part des provinces; la nation entire n'est rien, quand
on la spare des fractions qui la composent. C'est en dfendant les
droits des fractions qu'on dfend les droits de la nation entire; car
elle se trouve rpartie dans chacune de ces fractions. Si on les
dpouille successivement de ce qu'elles ont de plus cher; si chacune,
isole pour tre victime, redevient, par une trange mtamorphose,
portion du grand tout, pour servir de prtexte au sacrifice d'une autre
portion, l'on immole  l'tre abstrait les tres rels; l'on offre au
peuple en masse l'holocauste du peuple en dtail.

Il ne faut pas se le dguiser, les grands tats ont de grands
dsavantages. Les lois partent d'un lieu tellement loign de ceux o
elles doivent s'appliquer, que des erreurs graves et frquentes sont
l'effet invitable de cet loignement. Le gouvernement prend l'opinion
de ses alentours, ou tout au plus du lieu de sa rsidence, pour celle de
tout l'empire. Une circonstance locale ou momentane devient le motif
d'une loi gnrale. Les habitants des provinces les plus recules sont
tout  coup surpris par des innovations inattendues, des rigueurs non
mrites, des rglements vexatoires, subversifs de toutes les bases de
leurs calculs et de toutes les sauvegardes de leurs intrts, parce qu'
deux cents lieues, des hommes qui leur sont entirement trangers ont
cru pressentir quelques prils, deviner quelque agitation, ou apercevoir
quelque utilit.

On ne peut s'empcher de regretter ces temps o la terre tait couverte
de peuplades nombreuses et animes, o l'espce humaine s'agitait et
s'exerait en tous sens dans une sphre proportionne  ses forces.
L'autorit n'avait pas besoin d'tre dure pour tre obie; la libert
pouvait tre orageuse sans tre anarchique; l'loquence dominait les
esprits et remuait les mes; la gloire tait  la porte du talent, qui,
dans sa lutte contre la mdiocrit, n'tait pas submerg par les flots
d'une multitude lourde et innombrable; la morale trouvait un appui dans
un public immdiat, spectateur et juge de toutes les actions dans leurs
plus petits dtails et leurs nuances les plus dlicates.

Ces temps ne sont plus; les regrets sont inutiles. Du moins, puisqu'il
faut renoncer  tous ces biens, on ne saurait trop le rpter aux
matres de la terre: qu'ils laissent subsister dans leurs vastes empires
les varits dont ils sont susceptibles, les varits rclames par la
nature, consacres par l'exprience. Une rgle se fausse lorsqu'on
l'applique  des cas trop divers; le joug devient pesant, par cela seul
qu'on le maintient uniforme dans des circonstances trop diffrentes.

Ajoutons que, dans le systme des conqutes, cette manie d'uniformit
ragit des vaincus sur les vainqueurs. Tous perdent leur caractre
national, leurs couleurs primitives; l'ensemble n'est plus qu'une masse
inerte qui par intervalles se rveille pour souffrir, mais qui
d'ailleurs s'affaisse et s'engourdit sous le despotisme. Car l'excs du
despotisme peut seul prolonger une combinaison qui tend  se dissoudre,
et retenir sous une mme domination des tats que tout conspire 
sparer. Le prompt tablissement du pouvoir sans bornes, dit
Montesquieu, est le remde qui, dans ces cas, peut prvenir la
dissolution; nouveau malheur, ajoute-t-il, aprs celui de
l'agrandissement.

Encore ce remde, plus fcheux que le mal, n'est-il point d'une
efficacit durable. L'ordre naturel des choses se venge des outrages
qu'on veut lui faire; et plus la compression a t violente, plus la
raction se montre terrible.




CHAPITRE XIV.

Terme invitable des succs d'une nation conqurante.


La force ncessaire  un peuple pour tenir tous les autres dans la
sujtion est, aujourd'hui plus que jamais, un privilge qui ne peut
durer. La nation qui prtendrait  un pareil empire se placerait dans un
poste plus prilleux que la peuplade la plus faible; elle deviendrait
l'objet d'une horreur universelle. Toutes les opinions, tous les voeux,
toutes les haines la menaceraient, et tt ou tard ces haines, ces
opinions et ces voeux clateraient pour l'envelopper.

Il y aurait sans doute, dans cette fureur contre tout un peuple, quelque
chose d'injuste. Un peuple tout entier n'est jamais coupable des excs
que son chef lui fait commettre. C'est ce chef qui l'gare, ou, plus
souvent encore, qui le domine sans l'garer.

Mais les nations victimes de sa dplorable obissance ne sauraient lui
tenir compte des sentiments cachs que sa conduite dment. Elles
reprochent aux instruments le crime de la main qui les dirige. La France
entire souffrait de l'ambition de Louis XIV, et la dtestait; mais
l'Europe accusait la France de cette ambition, et la Sude a port la
peine du dlire de Charles XII.

Lorsqu'une fois le monde aurait repris sa raison, reconquis son courage,
vers quels lieux de la terre l'agresseur menac tournerait-il les yeux
pour trouver des dfenseurs?  quels sentiments en appellerait-il?
Quelle apologie ne serait pas dcrdite d'avance, si elle sortait de la
mme bouche qui, durant sa prosprit coupable, aurait prodigu tant
d'insultes, profr tant de mensonges, dict tant d'ordres de
dvastation? Invoquerait-il la justice? il l'a viole. L'humanit? il
l'a foule aux pieds. La foi jure? toutes ses entreprises ont commenc
par le parjure. La saintet des alliances? il a trait ses allis comme
ses esclaves. Quel peuple aurait pu s'allier de bonne foi, s'associer
volontairement  ses rves gigantesques? Tous auraient sans doute courb
momentanment la tte sous le joug dominateur, mais ils l'auraient
considr comme une calamit passagre. Ils auraient attendu que le
torrent et cess de rouler ses ondes, certains qu'il se perdrait un
jour dans le sable aride, et qu'on pourrait fouler  pied sec le sol
sillonn par ses ravages.

Compterait-il sur les secours de ses nouveaux sujets? il les a privs de
tout ce qu'ils chrissaient et respectaient; il a troubl la cendre de
leurs pres et fait couler le sang de leurs fils.

Tous se coaliseraient contre lui. La paix, l'indpendance, la justice,
seraient les mots du ralliement gnral; et par cela mme qu'ils
auraient t longtemps proscrits, ces mots auraient acquis une puissance
presque magique. Les hommes, pour avoir t les jouets de la folie,
auraient conu l'enthousiasme du bon sens. Un cri de dlivrance, un cri
d'union, retentirait d'un bout du globe  l'autre. La pudeur publique se
communiquerait aux plus indcis; elle entranerait les plus timides. Nul
n'oserait demeurer neutre, de peur d'tre tratre envers soi-mme.

Le conqurant verrait alors qu'il a trop prsum de la dgradation du
monde. Il apprendrait que les calculs fonds sur l'immoralit et sur la
bassesse, ces calculs dont il se vantait nagure comme d'une dcouverte
sublime, sont aussi incertains qu'ils sont troits, aussi trompeurs
qu'ils sont ignobles. Il riait de la niaiserie de la vertu, de cette
confiance en un dsintressement qui lui paraissait une chimre, de cet
appel  une exaltation dont il ne pouvait concevoir les motifs ni la
dure, et qu'il tait tent de prendre pour l'accs passager d'une
maladie soudaine. Maintenant il dcouvre que l'gosme a aussi sa
niaiserie; qu'il n'est pas moins ignorant sur ce qui est bon que
l'honntet sur ce qui est mauvais; et que, pour connatre les hommes,
il ne suffit pas de les mpriser. L'espce humaine lui devient une
nigme. On parle autour de lui de gnrosit, de sacrifices, de
dvoment. Cette langue trangre tonne ses oreilles; il ne sait pas
ngocier dans cet idiome. Il demeure immobile, constern de sa mprise,
exemple mmorable du machiavlisme dupe de sa propre corruption.

Mais que ferait cependant le peuple qu'un tel matre aurait conduit  ce
terme? Qui pourrait s'empcher de plaindre ce peuple, s'il tait
naturellement doux, clair, sociable, susceptible de tous les
sentiments dlicats, de tous les courages hroques, et qu'une fatalit
dchane sur lui l'et rejet de la sorte loin des sentiers de la
civilisation et de la morale? Qu'il sentirait profondment sa propre
misre! Ses confidences intimes, ses entretiens, ses lettres, tous les
panchements qu'il croirait drober  la surveillance, ne seraient qu'un
cri de douleur.

Il interrogerait tour  tour et son chef et sa conscience.

Sa conscience lui rpondrait qu'il ne suffit pas de se dire contraint
pour tre excusable, que ce n'est pas assez de sparer ses opinions de
ses actes, de dsavouer sa propre conduite, et de murmurer le blme, en
cooprant aux attentats.

Son chef accuserait probablement les chances de la guerre, la fortune
inconstante, la destine capricieuse. Beau rsultat, vraiment, de tant
d'angoisses, de tant de souffrances, et de vingt gnrations balayes
par un vent funeste, et prcipites dans la tombe!




CHAPITRE XV.

Rsultats du systme guerrier  l'poque actuelle.


Les nations commerantes de l'Europe moderne, industrieuses, civilises,
places sur un sol assez tendu pour leurs besoins, ayant avec les
autres peuples des relations dont l'interruption devient un dsastre,
n'ont rien  esprer des conqutes. Une guerre inutile est donc
aujourd'hui le plus grand attentat qu'un gouvernement puisse commettre:
elle branle, sans compensation, toutes les garanties sociales; elle met
en pril tous les genres de libert, blesse tous les intrts, trouble
toutes les scurits, pse sur toutes les fortunes, combine et autorise
tous les modes de tyrannie intrieure et extrieure. Elle introduit dans
les formes judiciaires une rapidit destructive de leur saintet comme
de leur but; elle tend  reprsenter tous les hommes que les agents de
l'autorit voient avec malveillance, comme des complices de l'ennemi
tranger; elle dprave les gnrations naissantes; elle divise le peuple
en deux parts, dont l'une mprise l'autre, et passe volontiers du mpris
 l'injustice; elle prpare des destructions futures par des
destructions passes; elle achte par les malheurs du prsent les
malheurs de l'avenir.

Ce sont l des vrits qui ont besoin d'tre souvent rptes; car
l'autorit, dans son ddain superbe, les traite comme des paradoxes, en
les appelant des lieux communs.

Il y a d'ailleurs parmi nous un assez grand nombre d'crivains, toujours
au service du systme dominant, vrais lansquenets, sauf la bravoure, 
qui les dsaveux ne cotent rien, que les absurdits n'arrtent pas, qui
cherchent partout une force dont ils rduisent les volonts en
principes, qui reproduisent toutes les doctrines les plus opposes, et
qui ont un zle d'autant plus infatigable qu'il se passe de leur
conviction. Ces crivains ont rpt  satit, quand ils en avaient
reu le signal, que la paix tait le besoin du monde; mais ils disent en
mme temps que la gloire militaire est la premire des gloires, et que
c'est par l'clat des armes que la France doit s'illustrer. J'ai peine 
m'expliquer comment la gloire militaire s'acquiert autrement que par la
guerre, ou comment l'clat des armes se concilie avec cette paix dont le
monde a besoin. Mais que leur importe? Leur but est de rdiger des
phrases suivant la direction du jour. Du fond de leur cabinet obscur ils
vantent tantt la dmagogie, tantt le despotisme, tantt le carnage,
lanant, pour autant qu'il est en eux, tous les flaux sur l'humanit,
et prchant le mal, faute de pouvoir le faire.

Je me suis demand quelquefois ce que rpondrait l'un de ces hommes qui
veulent renouveler Cambyse, Alexandre ou Attila, si son peuple prenait
la parole, et s'il lui disait: La nature vous a donn un coup d'oeil
rapide, une activit infatigable, un besoin dvorant d'motions fortes,
une soif inextinguible de braver le danger pour le surmonter, et de
rencontrer des obstacles pour les vaincre; mais est-ce  nous  payer le
prix de ces facults? n'existons-nous que pour qu' nos dpens elles
soient exerces? Ne sommes-nous l que pour vous frayer de nos corps
expirants une route vers la renomme? Vous avez le gnie des combats:
que nous fait votre gnie? Vous vous ennuyez dans le dsoeuvrement de la
paix: que nous importe votre ennui? Le lopard aussi, si on le
transportait dans nos cits populeuses, pourrait se plaindre de n'y pas
trouver ces forts paisses, ces plaines immenses o il se dlectait 
poursuivre,  saisir et  dvorer sa proie, o sa vigueur se dployait
dans la course rapide et dans l'lan prodigieux. Vous tes comme lui
d'un autre climat, d'une autre terre, d'une autre espce que nous.
Apprenez la civilisation, si vous voulez rgner  une poque civilise.
Apprenez la paix, si vous prtendez rgir des peuples pacifiques, ou
cherchez ailleurs des instruments qui vous ressemblent, pour qui le
repos ne soit rien, pour qui la vie n'ait de charmes que lorsqu'ils la
risquent au sein de la mle, pour qui la socit n'ait cr ni les
affections douces, ni les habitudes stables, ni les arts ingnieux, ni
la pense calme et profonde, ni toutes ces jouissances nobles ou
lgantes que le souvenir rend plus prcieuses, et que double la
scurit. Ces choses sont l'hritage de nos pres, c'est notre
patrimoine. Homme d'un autre monde, cessez d'en dpouiller celui-ci.

Qui pourrait ne pas applaudir  ce langage? Le trait ne tarderait pas 
tre conclu entre des nations qui ne voudraient qu'tre libres, et celle
que l'univers ne combattrait que pour la contraindre  tre juste. On la
verrait avec joie abjurer enfin sa longue patience, rparer ses longues
erreurs, exercer pour sa rhabilitation un courage nagure trop
dplorablement employ. Elle se placerait, brillante de gloire, parmi
les peuples civiliss, et le systme des conqutes, ce fragment d'un
tat de choses qui n'existe plus, cet lment dsorganisateur de tout ce
qui existe, serait de nouveau banni de la terre, et fltri, par cette
dernire exprience, d'une ternelle rprobation.




SECONDE PARTIE.

DE L'USURPATION.




CHAPITRE PREMIER.

But prcis de la comparaison entre l'Usurpation et la Monarchie.


Mon but n'est nullement, dans cet ouvrage, de me livrer  l'examen des
diverses formes de gouvernement.

Je veux opposer un gouvernement rgulier  celui qui n'en est pas un,
mais non comparer les gouvernements rguliers entre eux. Nous n'en
sommes plus aux temps o l'on dclarait la monarchie un pouvoir contre
nature; et je n'cris pas non plus dans le pays o il est ordonn de
proclamer que la rpublique est une institution anti-sociale.

Il y a vingt ans qu'un homme d'horrible mmoire, dont le nom ne doit
plus souiller aucun crit, puisque la mort a fait justice de sa
personne, disait, en examinant la constitution anglaise: _J'y vois un
roi, je recule d'horreur_. Il y a dix ans qu'un anonyme prononait le
mme anathme contre les gouvernements rpublicains: tant il est vrai
qu' de certaines poques il faut parcourir tout le cercle des folies
pour revenir  la raison[11].

Quant  moi, je ne me runirai point aux dtracteurs des rpubliques.
Celles de l'antiquit, o les facults de l'homme se dveloppaient dans
un champ si vaste, tellement fortes de leurs propres forces, avec un tel
sentiment d'nergie et de dignit, remplissent toutes les mes qui ont
quelque valeur d'une motion d'un genre profond et particulier. Les
vieux lments d'une nature antrieure, pour ainsi dire,  la ntre,
semblent se rveiller en nous  ces souvenirs. Les rpubliques de nos
temps modernes, moins brillantes et plus paisibles, ont favoris
d'autres dveloppements de facults, et cr d'autres vertus. Le nom de
la Suisse rappelle cinq sicles de bonheur priv et de loyaut publique.
Le nom de la Hollande en retrace trois d'activit, de bon sens, de
fidlit, et d'une probit scrupuleuse, jusqu'au milieu des dissensions
civiles, et mme sous le joug de l'tranger; et l'imperceptible Genve a
fourni aux annales des sciences, de la philosophie et de la morale, une
moisson plus ample que bien des empires cent fois plus vastes et plus
puissants.

D'une autre part, en considrant les monarchies de nos jours, ces
monarchies o maintenant les peuples et les rois sont runis par une
confiance rciproque, et ont contract une sincre alliance, on doit se
plaire  leur rendre hommage. Celui-l serait bien peu fait pour
apprcier la nature humaine, qui aurait pu contempler froidement les
transports de ces peuples au retour de leurs anciens chefs, et qui
resterait insensible tmoin de cette passion de loyaut, qui est aussi
pour l'homme une noble jouissance!

Enfin, lorsqu'on rflchit que l'Angleterre est une monarchie, et que
l'on y voit tous les droits des citoyens hors d'atteinte, l'lection
populaire maintenant la vie dans le corps politique, malgr quelques
abus plus apparents que rels, la libert de la presse respecte, le
talent assur de son triomphe, et dans les individus de toutes les
classes cette scurit fire et calme de l'homme environn de la loi de
sa patrie, scurit dont nagure, dans notre continent misrable, nous
avions perdu jusqu'au dernier souvenir, comment ne pas rendre justice 
des institutions qui garantissent un pareil bonheur? Il y a quelques
mois que chacun, regardant autour de soi, se demandait dans quel asile
obscur, si l'Angleterre tait subjugue, il pourrait crire, parler,
penser, respirer.

Mais l'usurpation ne prsente aux peuples ni les avantages d'une
monarchie, ni ceux d'une rpublique; l'usurpation n'est point la
monarchie: ce qui fait qu'on a mconnu cette vrit, c'est que, voyant
dans l'une comme dans l'autre un seul homme dpositaire de la puissance,
l'on n'a pas suffisamment distingu deux choses qui ne se ressemblent
que sous ce rapport.




CHAPITRE II.

Diffrences entre l'Usurpation et la Monarchie.

     L'habitude qui veille au fond de tous les coeurs
     Les frappe de respect, les poursuit de terreurs,
     Et sur la foule aveugle un instant gare
     Exerce une puissance invisible et sacre,
     Hritage des temps, culte du souvenir,
     Qui toujours au pass ramne l'avenir.

     _Wallstein_, act. II, sc. 4.

     [Grec: Apras de trachus dstis an neon xratei.]

     ESCHYLE, _Prometh_.


La monarchie, telle qu'elle existe dans la plupart des tats europens,
est une institution modifie par le temps, adoucie par l'habitude. Elle
est entoure de corps intermdiaires qui la soutiennent  la fois et la
limitent, et sa transmission rgulire et paisible rend la soumission
plus facile et la puissance moins ombrageuse. Le monarque est en quelque
sorte un tre abstrait. On voit en lui non pas un individu, mais une
race entire de rois, une tradition de plusieurs sicles.

L'usurpation est une force qui n'est modifie ni adoucie par rien. Elle
est ncessairement empreinte de l'individualit de l'usurpateur, et
cette individualit, par l'opposition qui existe entre elle et tous les
intrts antrieurs, doit tre dans un tat perptuel de dfiance et
d'hostilit.

La monarchie n'est point une prfrence accorde  un homme aux dpens
des autres; c'est une suprmatie consacre d'avance: elle dcourage les
ambitions, mais n'offense point les vanits. L'usurpation exige de la
part de tous une abdication immdiate en faveur d'un seul; elle soulve
toutes les prtentions; elle met en fermentation tous les
amours-propres. Lorsque le mot de Pdarte porte sur trois cents hommes,
il est moins difficile  prononcer que lorsqu'il porte sur un seul[12].

Ce n'est pas tout de se dclarer monarque hrditaire; ce qui constitue
tel, ce n'est pas le trne qu'on veut transmettre, mais le troue qu'on a
hrit. On n'est monarque hrditaire qu'aprs la seconde gnration.
Jusque alors l'usurpation peut bien s'intituler monarchie, mais elle
conserve l'agitation des rvolutions qui l'ont fonde: ces prtendues
dynasties nouvelles sont aussi orageuses que les factions, ou aussi
oppressives que la tyrannie. C'est l'anarchie de Pologne, ou le
despotisme de Constantinople; souvent c'est tous les deux.

Un monarque, montant sur le trne que ses anctres ont occup, suit une
route dans laquelle il ne s'est point lanc par sa volont propre. Il
n'a point de rputation  faire: il est seul de son espce; on ne le
compare  personne. Un usurpateur est expos  toutes les comparaisons
que suggrent les regrets, les jalousies ou les esprances; il est
oblig de justifier son lvation: il a contract l'engagement tacite
d'attacher de grands rsultats  une si grande fortune: il doit craindre
de tromper l'attente du public, qu'il a si puissamment veille.
L'inaction la plus raisonnable, la mieux motive, lui devient un danger.
_Il faut donner aux Franais tous les trois mois_, disait un homme qui
s'y entend bien, _quelque chose de nouveau_: il a tenu sa parole.

Or, c'est sans doute un avantage que d'tre propre  de grandes choses,
quand le bien gnral l'exige; mais c'est un mal que d'tre condamn 
de grandes choses, pour sa considration personnelle, quand le bien ne
l'exige pas. L'on a beaucoup dclam contre les rois fainants: Dieu
nous rende leur fainantise, plutt que l'activit d'un usurpateur!

Aux inconvnients de la position joignez les vices du caractre: car il
y en a que l'usurpation implique, et il y en a aussi que l'usurpation
produit.

Que de ruses, que de violences, que de parjures elle ncessite! Comme il
faut invoquer des principes qu'on se prpare  fouler aux pieds, prendre
des engagements que l'on veut enfreindre, se jouer de la bonne foi des
uns, profiter de la faiblesse des autres, veiller l'avidit l o elle
sommeille, enhardir l'injustice l o elle se cache, la dpravation l
o elle est timide, mettre, en un mot, toutes les passions coupables
comme en serre chaude, pour que la maturit soit plus rapide, et que la
moisson soit plus abondante!

Un monarque arrive noblement au trne; un usurpateur s'y glisse 
travers la boue et le sang; et quand il y prend place, sa robe tache
porte l'empreinte de la carrire qu'il a parcourue.

Croit-on que le succs viendra, de sa baguette magique, le purifier du
pass? Tout au contraire, il ne serait pas corrompu d'avance, que le
succs suffirait pour le corrompre.

L'ducation des princes, qui peut tre dfectueuse sous bien des
rapports, a cet avantage qu'elle les prpare, sinon toujours  remplir
dignement les fonctions du rang suprme, du moins  n'tre pas blouis
de son clat. Le fils d'un roi, parvenant au pouvoir, n'est point
transport dans une sphre nouvelle: il jouit avec calme de ce qu'il a,
depuis sa naissance, considr comme son partage. La hauteur  laquelle
il est plac ne lui cause point de vertige. Mais la tte d'un usurpateur
n'est jamais assez forte pour supporter cette lvation subite; sa
raison ne peut rsister  un tel changement de toute son existence. L'on
a remarqu que les particuliers mmes qui se trouvaient soudain investis
d'une extrme richesse concevaient des dsirs, des caprices et des
fantaisies dsordonns. Le superflu de leur opulence les enivre, parce
que l'opulence est une force, ainsi que le pouvoir. Comment n'en
serait-il pas de mme de celui qui s'est empar illgalement de toutes
les forces, et appropri illgalement tous les trsors? Illgalement,
dis-je, car il y a quelque chose de miraculeux dans la conscience de la
lgitimit. Notre sicle, fertile en expriences de tout genre, nous en
fournit une preuve remarquable. Voyez ces deux hommes, l'un que le voeu
d'un peuple et l'adoption d'un roi ont appel au trne, l'autre qui s'y
est lanc, appuy seulement sur sa volont propre et sur l'assentiment
arrach  la terreur. Le premier, confiant et tranquille, a pour alli
le pass; il ne craint point la gloire de ses aeux adoptifs, il la
rehausse par sa propre gloire. Le second, inquiet et tourment, ne croit
pas aux droits qu'il s'arroge, bien qu'il force le monde  les
reconnatre. L'illgalit le poursuit comme un fantme; il se rfugie
vainement et dans le faste et dans la victoire. Le spectre l'accompagne
au sein des pompes et sur les champs de bataille. Il promulgue des lois,
et il les change; il tablit des constitutions, et il les viole; il
fonde des empires, et il les renverse; il n'est jamais content de son
difice bti sur le sable, et dont la base se perd dans l'abme.

Si nous parcourons tous les dtails de l'administration extrieure et
intrieure, partout nous verrons des diffrences au dsavantage de
l'usurpation, et  l'avantage de la monarchie.

Un roi n'a pas besoin de commander ses armes. D'autres peuvent
combattre pour lui, tandis que ses vertus pacifiques le rendent cher et
respectable  son peuple. L'usurpateur doit tre toujours  la tte de
ses prtoriens; il en serait le mpris, s'il n'en tait l'idole.

_Ceux qui corrompirent les rpubliques grecques,_ dit Montesquieu, _ne
devinrent pas toujours tyrans. C'est qu'ils s'taient plus attachs 
l'loquence qu' l'art militaire_[13]. Mais, dans nos associations
nombreuses, l'loquence est impuissante; l'usurpation n'a d'autre appui
que la force arme: pour la fonder, cette force est ncessaire; elle
l'est encore pour la conserver.

De l, sous un usurpateur, des guerres sans cesse renouveles: ce sont
des prtextes pour s'entourer de gardes; ce sont des occasions pour
faonner ces gardes  l'obissance; ce sont des moyens d'blouir les
esprits, et de suppler, par le prestige de la conqute, au prestige de
l'antiquit. L'usurpation nous ramne au systme guerrier; elle entrane
donc tous les inconvnients que nous avons rencontrs dans ce systme.

La gloire d'un monarque lgitime s'accrot des gloires environnantes; il
gagne  la considration dont il entoure ses ministres; il n'a nulle
concurrence  redouter. L'usurpateur, pareil nagure, ou mme infrieur
 ses instruments, est oblig de les avilir pour qu'ils ne deviennent
pas rivaux; il les froisse pour les employer. Aussi, regardez-y de prs,
toutes les mes fires s'loignent; et quand les mes fires
s'loignent, que reste-t-il? Des hommes qui savent ramper, mais ne
sauraient dfendre; des hommes qui insulteraient les premiers, aprs sa
chute, le matre qu'ils auraient flatt.

Ceci fait que l'usurpation est plus dispendieuse que la monarchie. Il
faut d'abord payer les agents pour qu'ils se laissent dgrader; il faut
ensuite payer encore ces agents dgrads pour qu'ils se rendent utiles.
L'argent doit faire le service et de l'opinion et de l'honneur. Mais ces
agents, tout corrompus et tout zls qu'ils sont, n'ont pas l'habitude
du gouvernement. Ni eux, ni leur matre, nouveau comme eux, ne savent
tourner les obstacles.  chaque difficult qu'ils rencontrent, la
violence leur est si commode, qu'elle leur parat toujours ncessaire;
ils seraient tyrans par ignorance, s'ils ne l'taient par intention.
Vous voyez les mmes institutions subsister dans la monarchie durant des
sicles. Vous ne voyez pas un usurpateur qui n'ait vingt fois rvoqu
ses propres lois, et suspendu les formes qu'il venait d'instituer, comme
un ouvrier novice et impatient brise ses outils.

Un monarque hrditaire peut exister  ct, ou, pour mieux dire,  la
tte d'une noblesse antique et brillante; il est, comme elle, riche de
souvenirs. Mais l o le monarque voit des soutiens, l'usurpateur voit
des ennemis. Toute noblesse dont l'existence a prcd la sienne doit
lui faire ombrage. Il faut que, pour appuyer sa nouvelle dynastie, il
cre une nouvelle noblesse[14].

Il y a confusion d'ides dans ceux qui parlent des avantages d'une
hrdit dj reconnue pour en conclure la possibilit de crer
l'hrdit. La noblesse engage envers un homme et ses descendants le
respect des gnrations non-seulement futures, mais contemporaines. Or
ce dernier point est le plus difficile. On peut bien admettre un trait
pareil, lorsqu'en naissant on le trouve sanctionn; mais assister au
contrat, et s'y rsigner, est impossible, si l'on n'est la partie
avantage.

L'hrdit s'introduit dans des sicles de simplicit ou de conqute;
mais on ne l'institue pas au milieu de la civilisation. Elle peut alors
se conserver, mais non s'tablir. Toutes les institutions qui tiennent
du prestige ne sont jamais l'effet de la volont, elles sont l'ouvrage
des circonstances. Tous les terrains sont propres aux alignements
gomtriques; la nature seule produit les sites et les effets
pittoresques. Une hrdit qu'on voudrait difier sans qu'elle repost
sur aucune tradition respectable et presque mystrieuse, ne dominerait
point l'imagination. Les passions ne seraient pas dsarmes; elles
s'irriteraient au contraire davantage contre une ingalit subitement
rige en leur prsence et  leurs dpens. Lorsque Cromwell voulut
instituer une chambre haute, il y eut rvolte gnrale dans l'opinion
d'Angleterre. Les anciens pairs refusrent d'en faire partie, et la
nation refusa de son ct de reconnatre comme pairs ceux qui se
rendirent  l'invitation[15].

On cre nanmoins de nouveaux nobles, objectera-t-on. C'est que
l'illustration de l'ordre entier rejaillit sur eux. Mais si vous crez 
la fois le corps et les membres, o sera la source de l'illustration?

Des raisonnements du mme genre se reproduisent relativement  ces
assembles qui, dans quelques monarchies, dfendent ou reprsentent le
peuple. Le roi d'Angleterre est vnrable au milieu de son parlement;
mais c'est qu'il n'est pas, nous le rptons, un simple individu; il
reprsente aussi la longue suite des rois qui l'ont prcd; il n'est
pas clips par les mandataires de la nation: mais un seul homme, sorti
de la foule, est d'une stature diminutive, et, pour soutenir le
parallle, il faut que cette stature devienne terrible. Les
reprsentants d'un peuple, sous un usurpateur, doivent tre ses esclaves
pour n'tre pas ses matres. Or, de tous les flaux politiques, le plus
effroyable est une assemble qui n'est que l'instrument d'un seul homme.
Nul n'oserait vouloir en son nom ce qu'il ordonne  ses agents de
vouloir, lorsqu'ils se disent les interprtes libres du voeu national.
Songez au snat de Tibre, songez au parlement d'Henri VIII.

Ce que j'ai dit de la noblesse s'applique galement  la proprit. Les
anciens propritaires sont les appuis naturels d'un monarque lgitime;
ils sont les ennemis-ns d'un usurpateur. Or je pense qu'il est reconnu
que, pour qu'un gouvernement soit paisible, la puissance et la proprit
doivent tre d'accord. Si vous les sparez, il y aura lutte; et  la fin
de cette lutte, ou la proprit sera envahie, ou le gouvernement sera
renvers.

Il parat plus facile,  la vrit, de crer de nouveaux propritaires
que de nouveaux nobles; mais il s'en faut qu'enrichir des hommes devenus
puissants soit la mme chose qu'investir, du pouvoir des hommes qui
taient ns riches. La richesse n'a point un effet rtroactif. Confre
tout  coup  quelques individus, elle ne leur donne ni cette scurit
sur leur situation, ni cette absence d'intrts troits, ni cette
ducation soigne, qui forment ses principaux avantages. On ne prend pas
l'esprit propritaire aussi lestement qu'on prend la proprit.  Dieu
ne plaise que je veuille insinuer ici que la richesse doit constituer un
privilge! Toutes les facults naturelles, comme tous les avantages
sociaux, doivent trouver leur place dans l'organisation politique, et le
talent n'est certes pas un moindre trsor que l'opulence. Mais, dans une
socit bien organise, le talent conduit  la proprit. Le corps des
anciens propritaires se recrute ainsi de nouveaux membres, et c'est la
seule manire dont un changement progressif, imperceptible et toujours
partiel, doive s'oprer. L'acquisition lente et graduelle d'une
proprit lgitime est autre chose que la conqute violente d'une
proprit qu'on enlve. L'homme qui s'enrichit par son industrie ou ses
facults apprend  mriter ce qu'il acquiert; celui qu'enrichit la
spoliation ne devient que plus indigne de ce qu'il ravit.

Plus d'une fois, durant nos troubles, nos matres d'un jour, qui nous
entendaient regretter le gouvernement des propritaires, ont eu la
tentation de devenir propritaires, pour se rendre plus dignes de
gouverner; mais quand ils se seraient investis en quelques heures de
proprits considrables par une volont qu'ils auraient appele loi, le
peuple et eux-mmes auraient pens que ce que la loi avait confr, la
loi pouvait le reprendre; et la proprit, au lieu de protger
l'institution, aurait eu continuellement besoin d'tre protge par
elle. En richesse comme en autre chose, rien ne supple au temps.

D'ailleurs, pour enrichir les uns, il faut appauvrir les autres; pour
crer de nouveaux propritaires, il faut dpouiller les anciens.
L'usurpation gnrale doit s'entourer d'usurpations partielles, comme
d'ouvrages avancs qui la dfendent. Pour un intrt qu'elle se
concilie, dix s'arment contre elle.

Ainsi donc, malgr la ressemblance trompeuse qui parat exister entre
l'usurpation et la monarchie, considres toutes deux comme le pouvoir
remis  un seul homme, rien n'est plus diffrent. Tout ce qui fortifie
la seconde menace la premire; tout ce qui est dans la monarchie une
cause d'union, d'harmonie et de repos, est dans l'usurpation une cause
de rsistance, de haines et de secousses.

Ces raisonnements ne militent pas avec moins de force pour les
rpubliques, quand elles ont exist longtemps. Alors elles acquirent,
comme les monarchies, un hritage de traditions, d'usages et
d'habitudes. L'usurpation seule, nue et dpouille de toutes ces choses,
erre au hasard, le glaive en main, cherchant de tous cts, pour couvrir
sa honte, des lambeaux qu'elle dchire et qu'elle ensanglante en les
arrachant.




CHAPITRE III.

D'un rapport sous lequel l'Usurpation est plus fcheuse que le
Despotisme le plus absolu.


Je ne suis point assurment le partisan du despotisme; mais, s'il
fallait choisir entre l'usurpation et un despotisme consolid, je ne
sais si ce dernier ne me semblerait pas prfrable.

Le despotisme bannit toutes les formes de la libert: l'usurpation, pour
motiver le renversement de ce qu'elle remplace, a besoin de ces formes;
mais, en s'en emparant, elle les profane. L'existence de l'esprit public
lui tant dangereuse, et l'apparence de l'esprit public lui tant
ncessaire, elle frappe d'une main le peuple pour touffer l'opinion
relle, et elle le frappe encore de l'autre pour le contraindre au
simulacre de l'opinion suppose.

Quand le Grand Seigneur envoie le cordon  l'un des ministres
disgracis, les bourreaux sont muets comme la victime; quand un
usurpateur proscrit l'innocence, il ordonne la calomnie, pour que,
rpte, elle paraisse un jugement national. Le despote interdit la
discussion, et n'exige que l'obissance; l'usurpateur prescrit un examen
drisoire, comme prface de l'approbation.

Cette contrefaction de la libert runit tous les maux de l'anarchie et
tous ceux de l'esclavage; il n'y a point de terme  la tyrannie qui veut
arracher les symptmes du consentement. Les hommes paisibles sont
perscuts comme indiffrents, les hommes nergiques comme dangereux; la
servitude est sans repos, l'agitation sans jouissance: cette agitation
ne ressemble  la vie morale que comme ressemblent  la vie physique ces
convulsions hideuses qu'un art plus effrayant qu'utile imprime aux
cadavres sans les ranimer.

C'est l'usurpation qui a invent ces prtendues sanctions, ces adresses,
ces flicitations monotones, tribut habituel qu' toutes les poques les
mmes hommes prodiguent, presque dans les mmes mots, aux mesures les
plus opposes: la peur y vient singer tous les dehors du courage, pour
se fliciter de la honte et pour remercier du malheur. Singulier genre
d'artifice dont nul n'est la dupe! comdie convenue qui n'en impose 
personne, et qui depuis longtemps aurait d succomber sous les traits du
ridicule! Mais le ridicule attaque tout et ne dtruit rien. Chacun pense
avoir reconquis par la moquerie l'honneur de l'indpendance, et, content
d'avoir dsavou ses actions par ses paroles, se trouve  l'aise pour
dmentir ses paroles par ses actions.

Qui ne sent que plus un gouvernement est oppressif, plus les citoyens
pouvants s'empresseront de lui faire hommage de leur enthousiasme de
commande? Ne voyez-vous pas,  ct des registres que chacun signe d'une
main tremblante, ces dlateurs et ces soldats? Ne lisez-vous pas ces
proclamations dclarant factieux ou rebelles ceux dont le suffrage
serait ngatif? Qu'est-ce qu'interroger un peuple au milieu des cachots
et sous l'empire de l'arbitraire, sinon demander aux adversaires de la
puissance une liste pour les reconnatre et pour les frapper  loisir?

L'usurpateur cependant enregistre ces acclamations et ces harangues;
l'avenir le jugera sur ces monuments rigs par lui. O le peuple fut
tellement vil, dira-t-on, le gouvernement dut tre tyrannique. Rome ne
se prosternait pas devant Marc-Aurle, mais devant Tibre et Caracalla.

Le despotisme touffe la libert de la presse, l'usurpation la parodie.
Or, quand la libert de la presse est tout  fait comprime, l'opinion
sommeille, mais rien ne l'gare; quand, au contraire, des crivains
soudoys s'en saisissent, ils discutent, comme s'il tait question de
convaincre; ils s'emportent, comme s'il y avait de l'opposition; ils
insultent, comme si l'on possdait la facult de rpondre; leurs
diffamations absurdes prcdent des condamnations barbares; leurs
plaisanteries froces prludent  d'illgales condamnations; leurs
dmonstrations nous feraient croire que leurs victimes rsistent, comme
en voyant de loin les danses frntiques des sauvages autour des captifs
qu'ils tourmentent, on dirait qu'ils combattent les malheureux qu'ils
vont dvorer.

Le despotisme, en un mot, rgne par le silence, et laisse  l'homme le
droit de se taire; l'usurpation le condamne  parler, elle le poursuit
dans le sanctuaire intime de sa pense, et, le forant  mentir  sa
conscience, elle lui ravit la dernire consolation qui reste encore 
l'opprim.

Quand un peuple n'est qu'esclave, sans tre avili, il y a pour lui
possibilit d'un meilleur tat de choses; si quelque circonstance
heureuse le lui prsente, il s'en montre digne: le despotisme laisse
cette chance  l'espce humaine. Le joug de Philippe II et les chafauds
du duc d'Albe ne dgradrent point les gnreux Hollandais; mais
l'usurpation avilit un peuple en mme temps qu'elle l'opprime; elle
l'accoutume  fouler aux pieds ce qu'il respectait,  courtiser ce
qu'il mprise,  se mpriser lui-mme, et, pour peu qu'elle se prolonge,
elle rend, mme aprs sa chute, toute libert, toute amlioration
impossible: on renverse Commode; mais les prtoriens mettent l'empire 
l'enchre, et le peuple obit  l'acheteur.

En pensant aux usurpateurs fameux que l'on nous vante de sicle en
sicle, une seule chose me semble admirable, c'est l'admiration qu'on a
pour eux. Csar, et cet Octave qu'on appelle Auguste, sont des modles
en ce genre: ils commencrent par la proscription de tout ce qu'il y
avait d'minent  Rome; ils poursuivirent par la dgradation de tout ce
qui restait de noble; ils finirent par lguer au monde Vitellius,
Domitien, Hliogabale, et enfin les Vandales et les Goths.




CHAPITRE IV.

Que l'Usurpation ne peut subsister  notre poque de la civilisation.


Aprs ce tableau de l'usurpation, il sera consolant de dmontrer qu'elle
est aujourd'hui un anachronisme non moins grossier que le systme des
conqutes.

Les rpubliques subsistent de par le sentiment profond que chaque
citoyen a de ses droits, de par le bonheur, la raison, le calme et
l'nergie que la jouissance de la libert procure  l'homme; les
monarchies, de par le temps, de par les habitudes, de par la saintet
des gnrations passes. L'usurpation ne peut s'tablir que par la
suprmatie individuelle de l'usurpateur.

Or il y a des poques, dans l'histoire de l'espce humaine, o la
suprmatie ncessaire pour que l'usurpation soit possible ne saurait
exister. Tel fut le priode qui s'coula en Grce, depuis l'expulsion
des Pisistratides jusqu'au rgne de Philippe de Macdoine; tels furent
aussi les cinq premiers sicles de Rome, depuis la chute des Tarquins
jusqu'aux guerres civiles.

En Grce, des individus se distinguent, s'lvent, dirigent le peuple:
leur empire est celui du talent; empire brillant, mais passager, qu'on
leur dispute et qu'on leur enlve. Pricls voit plus d'une fois sa
domination prte  lui chapper, et ne doit qu' la contagion qui le
frappe de mourir au sein du pouvoir. Miltiade, Aristide, Thmistocle,
Alcibiade, saisissent la puissance et la reperdent presque sans
secousses.

 Rome, l'absence de toute suprmatie individuelle se fait encore bien
plus remarquer. Pendant cinq sicles on ne peut sortir de la foule
immense des grands hommes de la rpublique le nom d'un seul qui l'ait
gouverne d'une manire durable.

 d'autres poques, au contraire, il semble que le gouvernement des
peuples appartienne au premier individu qui se prsente. Dix ambitieux,
pleins de talents et d'audace, avaient en vain tent d'asservir la
rpublique romaine. Il avait fallu vingt ans de dangers, de travaux et
de triomphes  Csar pour arriver aux marches du trne, et il tait mort
assassin avant d'y monter. Claude se cache derrire une tapisserie, des
soldats l'y dcouvrent: il est empereur, il rgne quatorze ans.

Cette diffrence ne tient pas uniquement  la lassitude qui s'empare des
hommes aprs des agitations prolonges, elle tient aussi  la marche de
la civilisation.

Lorsque l'espce humaine est encore dans un profond degr d'ignorance et
d'abaissement, presque totalement dpourvue de facults morales, et
presque aussi dnue de connaissances, et par consquent de moyens
physiques, les nations suivent, comme des troupeaux, non-seulement celui
d'une qualit brillante distingue, mais celui qu'un hasard quelconque
jette en avant de la foule.  mesure que les lumires font des progrs,
la raison rvoque en doute la lgitimit du hasard, et la rflexion qui
compare aperoit entre les individus une galit oppose  toute
suprmatie exclusive.

C'est ce qui faisait dire  Aristote qu'il n'y avait gure de son temps
de vritable royaut. Le mrite, continuait-il, trouve aujourd'hui des
pairs, et nul n'a de vertus si suprieures au reste des hommes, qu'il
puisse rclamer pour lui seul la prrogative de commander[16]. Ce
passage est d'autant plus remarquable, que le philosophe de Stagyre
l'crivait sous Alexandre.

Il fallut peut-tre moins de peine et de gnie  Cyrus pour asservir les
Perses barbares, qu'au plus petit tyran d'Italie, dans le seizime
sicle, pour conserver le pouvoir qu'il usurpait. Les conseils mmes de
Machiavel prouvent la difficult croissante.

Ce n'est pas prcisment l'tendue, mais l'gale rpartition des
lumires, qui met obstacle  la suprmatie des individus; et ceci ne
contredit en rien ce que nous avons affirm prcdemment, que chaque
sicle attendait un homme qui lui servt de reprsentant. Ce n'est pas
dire que chaque sicle le trouve. Plus la civilisation est avance, plus
elle est difficile  reprsenter.

La situation de la France et de l'Europe, il y a vingt ans, se
rapprochait, sous ce rapport, de celle de la Grce et de Rome aux
poques indiques. Il existait une telle multitude d'hommes galement
clairs, que nul individu ne pouvait tirer de sa supriorit
personnelle le droit exclusif de gouverner. Aussi nul, durant les dix
premires annes de nos troubles, n'a pu se marquer une place  part.

Malheureusement,  chaque poque pareille, un danger menace l'espce
humaine. Comme, lorsqu'on verse des flots d'une liqueur froide dans une
liqueur bouillante, la chaleur de celle-ci se trouve affaiblie; de mme,
lorsqu'une nation civilise est envahie par des barbares, ou qu'une
masse ignorante pntre dans son sein et s'empare de ses destines, sa
marche est arrte, et elle fait des pas rtrogrades.

Pour la Grce, l'introduction de l'influence macdonienne; pour Rome,
l'agrgation successive des peuples conquis; enfin, pour tout l'empire
romain, l'irruption des hordes du Nord, furent des vnements de ce
genre. La suprmatie des individus, et par consquent l'usurpation,
redevinrent possibles. Ce furent presque toujours des lgions barbares
qui crrent des empereurs.

En France, les troubles de la rvolution ayant introduit dans le
gouvernement une classe sans lumires et dcourag la classe claire,
cette nouvelle irruption de barbares a produit le mme effet, mais dans
un degr bien moins durable, parce que la disproportion tait moins
sensible. L'homme qui a voulu usurper parmi nous a t forc de quitter
pour un temps les routes civilises; il est remont vers des nations
plus ignorantes, comme vers un autre sicle; c'est l qu'il a jet les
fondements de sa prminence: ne pouvant faire arriver au sein de
l'Europe l'ignorance et la barbarie, il a conduit des Europens en
Afrique, pour voir s'il russirait  les faonner  la barbarie et 
l'ignorance; et ensuite, pour maintenir son autorit, il a travaill 
faire reculer l'Europe.

Les peuples se sacrifiaient jadis pour les individus, et s'en faisaient
gloire; de nos jours, les individus sont forcs  feindre qu'ils
n'agissent que pour l'avantage et le bien des peuples. On les entend
quelquefois essayer de parler d'eux-mmes, des devoirs du monde envers
leurs personnes, et ressusciter un style tomb en dsutude depuis
Cambyse et Xerxs. Mais nul ne leur rpond dans ce sens, et, dsavous
qu'ils sont par le silence de leurs flatteurs mmes, ils se replient,
malgr qu'ils en aient, sur une hypocrisie qui est un hommage 
l'galit.

Si l'on pouvait parcourir attentivement les rangs obscurs d'un peuple
soumis en apparence  l'usurpateur qui l'opprime, on le verrait, comme
par un instinct confus, fixer les yeux d'avance sur l'instant o cet
usurpateur tombera. Son enthousiasme contient un mlange bizarre et
d'analyse et de moquerie. Il semble, peu confiant en sa conviction
propre, travailler  la fois  s'tourdir par ses acclamations et  se
ddommager par ses railleries, et pressentir lui-mme l'instant o le
prestige sera pass.

Voulez-vous voir  quel point les faits dmontrent la double
impossibilit des conqutes et de l'usurpation  l'poque actuelle?
Rflchissez aux vnements qui se sont accumuls sous nos yeux durant
les six mois qui viennent de s'couler. La conqute avait tabli
l'usurpation dans une grande partie de l'Europe; et cette usurpation
sanctionne, reconnue pour lgitime par ceux mmes qui avaient intrt 
ne jamais la reconnatre, avait revtu toutes les formes pour se
consolider. Elle avait tantt menac, tantt flatt les peuples; elle
tait parvenue  rassembler des forces immenses pour inspirer la
crainte, des sophismes pour blouir les esprits, des traits pour
rassurer les consciences; elle avait gagn quelques annes qui
commenaient  voiler son origine. Les gouvernements, soit rpublicains,
soit monarchiques, qu'elle avait dtruits, taient sans espoir apparent,
sans ressources visibles; ils survivaient nanmoins dans le coeur des
peuples. Vingt batailles perdues n'avaient pu les en draciner: une
seule bataille a t gagne, et l'usurpation s'est vue de toutes parts
mise en fuite; et, dans plusieurs des pays o elle dominait sans
opposition, le voyageur aurait peine aujourd'hui  en dcouvrir la
trace.




CHAPITRE V.

L'Usurpation ne peut-elle se maintenir par la force?


Mais l'usurpation ne saurait-elle se perptuer par la force? N'a-t-elle
pas  son service, comme tout gouvernement, des geliers, des chanes et
des soldats? Que faut-il de plus pour garantir sa dure?

Ce raisonnement, depuis que l'usurpation, assise sur un trne, tient de
l'or d'une main et une hache de l'autre, a t reproduit sous des formes
merveilleusement varies. L'exprience elle-mme semble dposer en sa
faveur; j'ose pourtant rvoquer cette exprience en doute.

Ces soldats, ces geliers et ces chanes, qui sont des moyens extrmes
dans les gouvernements rguliers, doivent tre les ressources
habituelles de l'usurpation, vu les obstacles qu'elle rencontre de
toutes parts. Le despotisme, dont ces gouvernements ne font sentir 
leurs sujets la pratique que par intervalles et dans les temps de crise,
est, pour l'usurpation, un tat constant et une pratique journalire.

Or la thorie du despotisme se laisse dfendre spculativement par des
crivains ou des orateurs, parce que la parole prte  toutes les
erreurs sa docile assistance; mais la pratique prolonge du despotisme
est impossible aujourd'hui. Le despotisme est un troisime anachronisme,
comme la conqute et l'usurpation.

Donnons quelques dveloppements  cette assertion; disons d'abord
pourquoi l'on a pu croire que notre gnration tait dispose  se
rsigner au despotisme. C'est parce qu'on lui a offert avec ignorance,
obstination et rudesse, des formes de libert dont elle n'tait plus
susceptible, et qu'ensuite, sous le nom de libert, on lui a prsent
une tyrannie plus effroyable qu'aucune de celles dont l'histoire nous a
transmis la mmoire. Il n'est pas tonnant que cette gnration ait
conu de la libert une terreur aveugle qui l'a prcipite dans la plus
abjecte servitude.

Heureusement le despotisme, et grces lui en soient rendues, a fait de
son mieux pour nous gurir de cette honteuse erreur. Il a prouv que,
sous ses couleurs vritables, sans dguisements et sans palliatifs, il
causait autant de maux, pour le moins, que ce qu'on avait si absurdement
dsign comme libert. Le moment est donc arriv o quelques ides
raisonnables sur cette matire peuvent trouver accs.




CHAPITRE VI.

De l'espce de libert qu'on a prsente aux hommes  la fin du sicle
dernier.


La libert qu'on a prsente aux hommes  la fin du sicle dernier tait
emprunte des rpubliques anciennes. Or plusieurs des circonstances que
nous avons exposes dans la premire partie de cet ouvrage, comme tant
la cause de la disposition belliqueuse des anciens, concouraient aussi 
les rendre capables d'un genre de libert dont nous ne sommes plus
susceptibles.

Cette libert se composait plutt de la participation active au pouvoir
collectif, que de la jouissance paisible de l'indpendance individuelle;
et mme, pour assurer cette participation, il tait ncessaire que les
citoyens sacrifiassent en grande partie cette jouissance; mais ce
sacrifice est absurde  demander, impossible  obtenir  l'poque 
laquelle les peuples sont arrivs.

Dans les rpubliques de l'antiquit, la petitesse du territoire faisait
que chaque citoyen avait politiquement une grande importance
personnelle. L'exercice des droits de cit constituait l'occupation, et
pour ainsi dire l'amusement de tous. Le peuple entier concourait  la
confection des lois, prononait les jugements, dcidait de la guerre et
de la paix. La part que l'individu prenait  la souverainet nationale
n'tait point, comme  prsent, une supposition abstraite; la volont de
chacun avait une influence relle; l'exercice de cette volont tait un
plaisir vif et rpt; il en rsultait que les anciens taient disposs,
pour la conservation de leur importance politique et de leur part dans
l'administration de l'Etat,  renoncer  leur indpendance prive.

Ce renoncement tait ncessaire; car, pour faire jouir un peuple de la
plus grande tendue de droits politiques, c'est--dire pour que chaque
citoyen ait sa part de la souverainet, il faut des institutions qui
maintiennent l'galit, qui empchent l'accroissement des fortunes,
proscrivent les distinctions, s'opposent  l'influence des richesses,
des talents, des vertus mme[17]. Or toutes ces institutions limitent la
libert et compromettent la sret individuelle.

Aussi ce que nous nommons libert civile tait connu chez la plupart des
peuples anciens[18]. Toutes les rpubliques grecques, si nous en
exceptons Athnes[19], soumettaient les individus  une juridiction
sociale presque illimite. Le mme assujettissement individuel
caractrisait les beaux sicles de Rome; le citoyen s'tait constitu en
quelque sorte l'esclave de la nation dont il faisait partie; il
s'abandonnait en entier aux dcisions du souverain, du lgislateur; il
lui reconnaissait le droit de surveiller toutes ses actions et de
contraindre sa volont: mais c'est qu'il tait lui-mme  son tour ce
lgislateur et ce souverain; il sentait avec orgueil tout ce que valait
son suffrage dans une nation assez peu nombreuse pour que chaque citoyen
ft une puissance, et cette conscience de sa propre valeur tait pour
lui un ample ddommagement.

Il en est tout autrement dans les tats modernes: leur tendue, beaucoup
plus vaste que celle des anciennes rpubliques, fait que la masse de
leurs habitants, quelque forme de gouvernement qu'ils adoptent, n'ont
point de part active  ce gouvernement. Ils ne sont appels tout au plus
 l'exercice de la souverainet que par la reprsentation, c'est--dire
d'une manire fictive.

L'avantage que procurait au peuple la libert, comme les anciens la
concevaient, c'tait d'tre de fait au nombre des gouvernants; avantage
rel, plaisir  la fois flatteur et solide. L'avantage que procure au
peuple la libert chez les modernes, c'est d'tre reprsent, et de
concourir  cette reprsentation par son choix. C'est un avantage sans
doute, puisque c'est une garantie; mais le plaisir immdiat est moins
vif: il ne se compose d'aucune des jouissances du pouvoir; c'est un
plaisir de rflexion; celui des anciens tait un plaisir d'action. Il
est clair que le premier est moins attrayant; on ne saurait exiger des
hommes autant de sacrifices pour l'obtenir et le conserver.

En mme temps, ces sacrifices seraient beaucoup plus pnibles: les
progrs de la civilisation, la tendance commerciale de l'poque, la
communication des peuples entre eux, ont multipli et vari  l'infini
les moyens de bonheur particulier. Les hommes n'ont besoin, pour tre
heureux, que d'tre laisss dans une indpendance parfaite sur tout ce
qui a rapport  leurs occupations,  leurs entreprises,  leur sphre
d'activit,  leurs fantaisies.

Les anciens trouvaient plus de jouissances dans leur existence publique,
et ils en trouvaient moins dans leur existence prive: en consquence,
lorsqu'ils sacrifiaient la libert individuelle  la libert politique,
ils sacrifiaient moins pour avoir plus. Presque toutes les jouissances
des modernes sont dans leur existence prive: l'immense majorit,
toujours exclue du pouvoir, n'attache ncessairement qu'un intrt
trs-passager  son existence publique. En imitant les anciens, les
modernes sacrifieraient donc plus pour obtenir moins.

Les ramifications sociales sont plus compliques, plus tendues
qu'autrefois; les classes mmes qui paraissent ennemies sont lies entre
elles par des liens imperceptibles, mais indissolubles. La proprit
s'est identifie plus intimement  l'existence de l'homme; toutes les
secousses qu'on lui fait prouver sont plus douloureuses.

Nous avons perdu en imagination ce que nous avons gagn en
connaissances; nous sommes par l mme incapables d'une exaltation
durable: les anciens taient dans toute la jeunesse de la vie morale;
nous sommes dans la maturit, peut-tre dans la vieillesse; nous
tranons toujours aprs nous je ne sais quelle arrire-pense qui nat
de l'exprience, et qui dfait l'enthousiasme. La premire condition
pour l'enthousiasme, c'est de ne pas s'observer soi-mme avec finesse:
or nous craignons tellement d'tre dupes, et surtout de le paratre, que
nous nous observons sans cesse dans nos impressions les plus violentes.
Les anciens avaient sur toutes choses une conviction entire; nous
n'avons presque sur rien qu'une conviction molle et flottante, sur
l'incomplet de laquelle nous cherchons en vain  nous tourdir.

Le mot _illusion_ ne se trouve dans aucune langue ancienne, parce que le
mot ne se cre que lorsque la chose n'existe plus.

Les lgislateurs doivent renoncer  tout bouleversement d'habitudes, 
toute tentative[20], pour agir fortement sur l'opinion. Plus de
Lycurgues, plus de Numas.

Il serait plus possible aujourd'hui de faire d'un peuple d'esclaves un
peuple de Spartiates, que de former des Spartiates par la libert.
Autrefois, l o il y avait libert, on pouvait supporter les
privations; maintenant, partout o il y a privation, il faut l'esclavage
pour qu'on s'y rsigne.

Le peuple le plus attach  sa libert, dans les temps modernes, est
aussi le peuple le plus attach  ses jouissances; et il tient  sa
libert surtout, parce qu'il est assez clair pour y apercevoir la
garantie de ses jouissances.




CHAPITRE VII.

Des imitateurs modernes des rpubliques de l'antiquit.


Ces vrits furent compltement mconnues par les hommes qui, vers la
fin du dernier sicle, se crurent chargs de rgnrer l'espce humaine.
Je ne veux point inculper leurs intentions; leur mouvement fut noble,
leur but gnreux. Qui de nous n'a pas senti son coeur battre d'esprance
 l'entre de la carrire qu'ils semblaient ouvrir? Et malheur encore 
prsent  qui n'prouve pas le besoin de dclarer que reconnatre des
erreurs ce n'est pas abandonner les principes que les amis de l'humanit
ont professs d'ge en ge! Mais ces hommes avaient pris pour guides des
crivains qui ne s'taient pas douts eux-mmes que deux mille ans
pouvaient avoir apport quelque altration aux dispositions et aux
besoins des peuples.

J'examinerai peut-tre une fois la thorie du plus illustre de ces
crivains, et je relverai ce qu'elle a de faux et d'inapplicable. On
verra, je le pense, que la mtaphysique subtile du _Contrat Social_
n'est propre, de nos jours, qu' fournir des armes et des prtextes 
tous les genres de tyrannie,  celle d'un seul,  celle de plusieurs, 
celle de tous,  l'oppression constitue sous des formes lgales, ou
exerce par des fureurs populaires[21].

Un autre philosophe, moins loquent, mais non moins austre que Rousseau
dans ses principes, et plus exagr encore dans leur application, eut
une influence presque gale sur les rformateurs de la France: c'est
l'abb de Mably. On peut le regarder comme le reprsentant de cette
classe nombreuse de dmagogues, bien ou mal intentionns, qui, du haut
de la tribune, dans les clubs et dans les pamphlets, parlaient de la
nation souveraine pour que les citoyens fussent plus compltement
assujettis, et du peuple libre pour que chaque individu ft compltement
esclave.

L'abb de Mably[22], comme Rousseau, et comme tant d'autres, avait pris
l'autorit pour la libert, et tous les moyens lui paraissaient bons
pour tendre l'action de l'autorit sur cette partie rcalcitrante de
l'existence humaine dont il dplorait l'indpendance. Le regret qu'il
exprime partout dans ses ouvrages, c'est que la loi ne puisse atteindre
que les actions; il aurait voulu qu'elle atteignt les penses, les
impressions les plus passagres; qu'elle poursuivt l'homme sans
relche, et sans lui laisser un asile o il pt chapper  son pouvoir.
 peine apercevait-il, n'importe chez quel peuple, une mesure vexatoire,
qu'il pensait avoir fait une dcouverte, et qu'il la proposait pour
modle; il dtestait la libert individuelle en ennemi personnel; et ds
qu'il rencontrait une nation qui en tait prive, n'et-elle point de
libert politique, il ne pouvait s'empcher de l'admirer. Il s'extasiait
sur les gyptiens, parce que, disait-il, tout chez eux tait prescrit
par la loi: jusqu'aux dlassements, jusqu'aux besoins, tout pliait sous
l'empire du lgislateur, tous les moments de la journe taient remplis
par quelque devoir; l'amour mme tait soumis  cette intervention
respecte; et c'tait la loi qui tour  tour ouvrait et fermait la
couche nuptiale[23].

Sparte, qui runissait des formes rpublicaines au mme asservissement
des individus, excita dans l'esprit de ce philosophe un enthousiasme
plus vif encore. Ce couvent guerrier lui semblait l'idal d'une
rpublique libre; il avait pour Athnes un profond mpris, et il aurait
dit volontiers de cette premire ville de la Grce ce qu'un acadmicien
grand seigneur disait de l'Acadmie: _Quel pouvantable despotisme! tout
le monde y fait ce qu'il veut_.

Lorsque le flot des vnements eut port  la tte de l'tat, durant la
rvolution franaise, des hommes qui avaient adopt la philosophie comme
un prjug, et la dmocratie comme un fanatisme, ces hommes furent
saisis pour Rousseau, pour Mably, et pour tous les crivains de la mme
cole, d'une admiration sans bornes.

Les subtilits du premier, l'austrit du second, son intolrance, sa
haine contre toutes les passions humaines, son avidit de les asservir
toutes, ses principes exagrs sur la comptence de la loi, la
diffrence de ce qu'il recommandait  ce qui avait exist, ses
dclamations contre les richesses et mme contre la proprit, toutes
ces choses devaient charmer des hommes chauffs par une victoire
rcente, et qui, conqurants d'une puissance qu'on appelait loi, taient
bien aises d'tendre cette puissance sur tous les objets. C'tait pour
eux une autorit prcieuse que des crivains qui, dsintresss dans la
question, et prononant anathme contre la royaut, avaient, longtemps
avant le renversement du trne, rdig en axiomes toutes les maximes
ncessaires pour organiser, sous le nom de rpublique, le despotisme le
plus absolu.

Nos rformateurs voulurent donc exercer la force publique comme ils
avaient appris de leurs guides qu'elle avait t jadis exerce dans les
tats libres de l'antiquit; ils crurent que tout devait encore cder
devant l'autorit collective, et que toutes les restrictions aux droits
individuels seraient rpares par la participation au pouvoir social;
ils essayrent de soumettre les Franais  une multitude de lois
despotiques qui les froissaient douloureusement dans tout ce qu'ils
avaient de plus cher; ils proposrent  un peuple vieilli dans les
jouissances le sacrifice de toutes ces jouissances; ils firent un devoir
de ce qui devait tre volontaire; ils entourrent de contrainte
jusqu'aux clbrations de la libert; ils s'tonnaient que le souvenir
de plusieurs sicles ne dispart pas aussitt devant les dcrets d'un
jour. La loi tant l'expression de la volont gnrale, devait,  leurs
yeux, l'emporter sur toute autre puissance, mme sur celle de la mmoire
et du temps. L'effet lent et graduel des impressions de l'enfance, la
direction que l'imagination avait reue par une longue suite d'annes,
leur paraissaient des actes de rvolte. Ils donnaient aux habitudes le
nom de malveillance. On et dit que la malveillance tait une puissance
magique, qui, je ne sais par quel miracle, forait constamment le peuple
 faire le contraire de sa propre volont. Ils attribuaient 
l'opposition les malheurs de la lutte, comme s'il tait jamais permis 
l'autorit de faire des changements qui provoquent une telle opposition,
comme si les difficults que ces changements rencontrent n'taient pas 
elles seules la sentence de leurs auteurs.

Cependant tous ces efforts pliaient sans cesse sous le poids de leur
propre extravagance; le plus petit saint, dans le plus obscur hameau,
rsistait avec avantage  toute l'autorit nationale range en bataille
contre lui; le pouvoir social blessait en tous sens l'indpendance
individuelle, sans en dtruire le besoin; la nation ne trouvait point
qu'une part idale  une souverainet abstraite valt ce qu'elle
souffrait. On lui rptait vainement avec Rousseau: Les lois de la
libert sont mille fois plus austres que n'est dur le joug des tyrans.
Il en rsultait qu'elle ne voulait pas de ces lois austres; et comme
elle ne connaissait alors le joug des tyrans que par ou-dire, elle
croyait prfrer le joug des tyrans[24].




CHAPITRE VIII.

Des moyens employs pour donner aux modernes la libert des anciens.


Les erreurs des hommes qui exercent l'autorit, n'importe  quel titre,
ne sauraient tre innocentes comme celles des individus. La force est
toujours derrire ces erreurs, prte  leur consacrer ses moyens
terribles.

Les partisans de la libert antique devinrent furieux de ce que les
modernes ne voulaient pas tre libres suivant leur mthode. Ils
redoublrent de vexations, le peuple redoubla de rsistance, et les
crimes succdrent aux erreurs.

Pour la tyrannie, dit Machiavel, il faut tout changer. On peut dire
aussi que pour tout changer il faut la tyrannie. Nos lgislateurs le
sentirent, et ils proclamrent que le despotisme tait indispensable
pour fonder la libert.

Il y a des axiomes qui paraissent clairs parce qu'ils sont courts. Les
hommes russ les jettent, comme pture,  la foule; les sots s'en
emparent parce qu'ils leur pargnent la peine de rflchir, et ils les
rptent pour se donner l'air de les comprendre. Des propositions dont
l'absurdit nous tonne quand elles sont analyses, se glissent ainsi
dans mille ttes, sont redites par mille bouches, et l'on est rduit
sans cesse  dmontrer l'vidence.

De ce nombre est l'axiome que nous venons de citer; il a fait retentir
dix ans toutes les tribunes franaises; que signifie-t-il nanmoins? La
libert n'est d'un prix inestimable que parce qu'elle donne  notre
esprit de la justesse,  notre caractre de la force,  notre me de
l'lvation. Mais ces bienfaits ne tiennent-ils pas  ce que la libert
existe? Si pour l'introduire vous avez recours au despotisme,
qu'tablissez-vous? de vaines formes. Le fond vous chappera toujours.

Que faut-il dire  une nation pour qu'elle se pntre des avantages de
la libert? Vous tiez opprims par une minorit privilgie; le grand
nombre tait immol  l'ambition de quelques-uns; des lois illgales
appuyaient le fort contre le faible; vous n'aviez que des jouissances
prcaires, qu' chaque instant l'arbitraire menaait de vous enlever;
vous ne contribuiez ni  la confection de vos lois, ni  l'lection de
vos magistrats: tous ces abus vont disparatre, tous vos droits vous
seront rendus.

Mais ceux qui prtendent fonder la libert par le despotisme, que
peuvent-ils dire? Aucun privilge ne psera sur les citoyens, mais tous
les jours les hommes suspects seront frapps sans tre entendus; la
vertu sera la premire ou la seule distinction, mais les plus
perscuteurs et les plus violents se creront un patriciat de tyrannie
maintenu par la terreur; les lois protgeront les proprits, mais
l'expropriation sera le partage des individus ou des classes
souponnes; le peuple lira ses magistrats, mais, s'il ne les lit dans
le sens prescrit d'avance, ses choix seront dclars nuls; les opinions
seront libres, mais toute opinion contraire non-seulement au systme
gnral, mais aux moindres mesures de circonstance, sera punie comme un
attentat.

Tel fut le langage, telle fut la pratique des rformateurs de la France
durant de longues annes.

Ils remportrent des victoires apparentes, mais ces victoires taient
contraires  l'esprit de l'institution qu'ils voulaient tablir; et
comme elles ne persuadaient point les vaincus, elles ne rassuraient
point les vainqueurs. Pour former les hommes  la libert, on les
entourait de l'effroi des supplices; on rappelait avec exagration les
tentatives qu'une autorit dtruite s'tait permises contre la pense,
et l'asservissement de la pense tait le caractre distinctif de la
nouvelle autorit; on dclamait contre les gouvernements tyranniques, et
l'on organisait le plus tyrannique des gouvernements.

On ajournait la libert, disait-on, jusqu' ce que les factions se
fussent calmes: mais les factions ne se calment que lorsque la libert
n'est plus ajourne. Les mesures violentes, adoptes comme dictature, en
attendant l'esprit public, l'empchent de natre; on s'agite dans un
cercle vicieux; on marque une poque qu'on est certain de ne pas
atteindre, car les moyens choisis pour l'atteindre ne lui permettent pas
d'arriver. La force rend de plus en plus la force ncessaire; la colre
s'accrot par la colre; les lois se forgent comme des armes; les codes
deviennent des dclarations de guerre; et les amis aveugles de la
libert, qui ont cru l'imposer par le despotisme, soulvent contre eux
toutes les mes libres, et n'ont pour appuis que les plus vils flatteurs
du pouvoir.

Au premier rang des ennemis que nos dmagogues avaient  combattre, se
trouvaient les classes qui avaient profit de l'organisation sociale
abattue, et dont les privilges, abusifs peut-tre, avaient t pourtant
des moyens de loisir, de perfectionnement et de lumires. Une grande
indpendance de fortune est une garantie contre plusieurs genres de
bassesses et de vices. La certitude de se voir respect est un
prservatif contre cette vanit inquite et ombrageuse qui partout
aperoit l'insulte et suppose le ddain; passion implacable qui se venge
par le mal qu'elle fait de la douleur qu'elle prouve. L'usage des
formes douces et l'habitude des nuances ingnieuses donnent  l'me une
susceptibilit dlicate,  l'esprit une rapide flexibilit.

Il fallait profiter de ces qualits prcieuses; il fallait entourer
l'esprit chevaleresque de barrires qu'il ne pt franchir, mais lui
laisser un noble lan dans la carrire que la nature rend commune 
tous. Les Grecs pargnaient les captifs qui rcitaient des vers
d'Euripide. La moindre lumire, le moindre germe de la pense, le
moindre sentiment doux, la moindre forme lgante, doivent tre
soigneusement protgs. Ce sont autant d'lments indispensables au
bonheur social; il faut les sauver de l'orage, il le faut, et pour
l'intrt de la justice, et pour celui de la libert; car toutes ces
choses aboutissent  la libert par des routes plus ou moins directes.

Nos rformateurs fanatiques confondirent les poques pour rallumer et
entretenir les haines. Comme on tait remont aux Francs et aux Goths
pour consacrer des distinctions oppressives, ils remontrent aux Francs
et aux Goths pour trouver des prtextes d'oppression en sens inverse. La
vanit avait cherch des titres d'honneur dans les archives et dans les
chroniques: une vanit plus pre et plus vindicative puisa dans les
chroniques et dans les archives des actes d'accusation. On ne voulut ni
tenir compte des temps, ni distinguer les nuances, ni rassurer les
apprhensions, ni pardonner aux prtentions passagres, ni laisser de
vains murmures s'teindre, de puriles menaces s'vaporer; on enregistra
les engagements de l'amour-propre; on ajouta aux distinctions qu'on
voulait abolir une distinction nouvelle, la perscution; et en
accompagnant leur abolition de rigueurs injustes, on leur mnagea
l'espoir assur de ressusciter avec la justice.

Dans toutes les luttes violentes, les intrts accourent sur les pas des
opinions exaltes, comme les oiseaux de proie suivent les armes prtes
 combattre. La haine, la vengeance, la cupidit, l'ingratitude,
parodirent effrontment les plus nobles exemples, parce qu'on en avait
recommand maladroitement l'imitation. L'ami perfide, le dbiteur
infidle, le dlateur obscur, le juge prvaricateur, trouvrent leur
apologie crite d'avance dans la langue convenue. Le patriotisme devint
l'excuse banale prpare pour tous les dlits. Les grands sacrifices,
les actes de dvoment, les victoires remportes sur les penchants
naturels par le rpublicanisme austre de l'antiquit, servirent de
prtexte au dchanement effrn des passions gostes. Parce que jadis
des pres inexorables, mais justes, avaient condamn leurs fils
coupables, leurs modernes copistes livrrent aux bourreaux leurs ennemis
innocents. La vie la plus obscure, l'existence la plus immobile, le nom
le plus ignor, furent d'impuissantes sauvegardes. L'inaction parut un
crime, les affections domestiques un oubli de la patrie, le bonheur un
dsir suspect. La foule, corrompue  la fois par le pril et par
l'exemple, rptait en tremblant le symbole command, et s'pouvantait
du bruit de sa propre voix. Chacun faisait nombre, et s'effrayait du
nombre qu'il contribuait  augmenter. Ainsi se rpandit sur la France
cet inexplicable vertige qu'on a nomm rgne de la terreur. Qui peut
tre surpris de ce que le peuple s'est dtourn du but vers lequel on
voulait le conduire par une semblable route?

Non-seulement les extrmes se touchent, mais ils se suivent; une
exagration produit toujours l'exagration contraire[25]. Lorsque de
certaines ides se sont associes  de certains mots, l'on a beau
dmontrer que cette association est abusive, ces mots reproduits
rappellent longtemps les mmes ides. C'est au nom de la libert qu'on
nous a donn des prisons, des chafauds, des vexations innombrables: ce
nom, signal de mille mesures odieuses et tyranniques, a d rveiller la
haine et l'effroi.

Mais a-t-on raison d'en conclure que les modernes sont disposs  se
rsigner au despotisme? Quelle a t la cause de leur rsistance
obstine  ce qu'on leur offrait comme libert? Leur volont ferme de ne
sacrifier ni leur repos, ni leurs habitudes, ni leurs jouissances. Or,
si le despotisme est l'ennemi le plus irrconciliable de tout repos et
de toutes jouissances, n'en rsulte-t-il pas qu'en croyant abhorrer la
libert, les modernes n'ont abhorr que le despotisme?




CHAPITRE IX.

L'aversion des modernes pour cette prtendue libert implique-t-elle en
eux l'amour du despotisme?


Je n'entends nullement par despotisme les gouvernements o les pouvoirs
ne sont pas expressment limits, mais o il y a pourtant des
intermdiaires; o une tradition de libert et de justice contient les
agents de l'administration; o l'autorit mnage les habitudes; o
l'indpendance des tribunaux est respecte. Ces gouvernements peuvent
tre imparfaits; ils le sont d'autant plus que les garanties qu'ils
tablissent sont moins assures; mais ils ne sont pas purement
despotiques.

J'entends par despotisme un gouvernement o la volont du matre est la
seule loi; o les corporations, s'il en existe, ne sont que ses organes;
o ce matre se considre comme le seul propritaire de son empire, et
ne voit dans ses sujets que des usufruitiers; o la libert peut tre
ravie aux citoyens, sans que l'autorit daigne expliquer ses motifs, et
sans qu'on en puisse rclamer la connaissance; o les tribunaux sont
subordonns aux caprices du pouvoir; o leurs sentences peuvent tre
annules; o les absous sont traduits devant de nouveaux juges,
instruits, par l'exemple de leurs prdcesseurs, qu'ils ne sont l que
pour condamner.

Il y a vingt ans qu'aucun gouvernement pareil n'existait en Europe. Il
en existe un maintenant, c'est celui de France. J'carte ici tout ce qui
tient  ses consquences pratiques; j'en traiterai plus loin: je ne
parle  prsent que du principe, et j'affirme que ce principe est le
mme que celui du gouvernement que les modernes ont dtest, quand il
arborait les tendards de la libert. Ce principe, c'est l'arbitraire.
L'unique diffrence, c'est qu'au lieu de s'exercer au nom de tous, il
s'exerce au nom d'un seul. Est-ce une raison pour qu'il soit plus
supportable, et pour que les hommes se rconcilient plus volontiers avec
lui?




CHAPITRE X.

Sophisme en faveur de l'arbitraire exerc par un seul homme.


Oui, disent ses apologistes, l'arbitraire, concentr dans une seule
main, n'est pas dangereux, comme lorsque des factieux se le disputent;
l'intrt d'un seul homme investi d'un pouvoir immense est toujours le
mme que celui du peuple[26]. Laissons de ct pour le moment les
lumires que nous fournit l'exprience; analysons l'assertion en
elle-mme.

L'intrt du dpositaire d'une autorit sans bornes est-il
ncessairement conforme  celui de ses sujets? Je vois bien que ces deux
intrts se rencontrent aux extrmits de la ligne qu'ils parcourent,
mais ne se sparent-ils pas au milieu? En fait d'impts, de guerres, de
mesures de police, l'intervalle est vaste entre ce qui est juste,
c'est--dire indispensable, et ce qui serait videmment dangereux pour
le matre mme. Si le pouvoir est illimit, celui qui l'exerce, en le
supposant raisonnable, ne dpassera pas ce dernier terme, mais il
excdera souvent le premier. Or l'excder est dj un mal.

Secondement, admettons cet intrt identique: la garantie qu'il nous
procure est-elle infaillible? On dit tous les jours que l'intrt bien
entendu de chacun l'invite  respecter les rgles de la justice; on fait
nanmoins des lois contre ceux qui les violent, tant il est constat que
les hommes s'cartent frquemment de leur intrt bien entendu[27].

Enfin le gouvernement, quelle que soit sa forme, rside-t-il de fait
dans le possesseur de l'autorit suprme? Le pouvoir ne se
subdivise-t-il pas? ne se partage-t-il point entre des milliers de
subalternes? L'intrt de ces innombrables gouvernants est-il alors le
mme que celui des gouverns? Non sans doute; chacun d'eux a tout prs
de lui quelque gal ou quelque infrieur dont les pertes
l'enrichiraient, dont l'humiliation flatterait sa vanit, dont
l'loignement le dlivrerait d'un rival, d'un surveillant incommode.

Pour dfendre le systme qu'on veut tablir, ce n'est pas l'identit de
l'intrt, c'est l'universalit du dsintressement qu'il faut
dmontrer. Au haut de la hirarchie politique, un homme sans passions,
sans caprices, inaccessible  la sduction,  la haine,  la faveur, 
la colre,  la jalousie, actif, vigilant, tolrant pour toutes les
opinions, n'attachant aucun amour-propre  persvrer dans les erreurs
qu'il aurait commises, dvor du dsir du bien, et sachant nanmoins
rsister  l'impatience et respecter les droits du temps; plus bas, dans
la gradation des pouvoirs, des ministres dous des mmes vertus,
existant dans la dpendance sans tre serviles, au milieu de
l'arbitraire sans tre tents de s'y prter par crainte ou d'en abuser
par gosme; enfin, partout, dans les fonctions infrieures, mme
runion de qualits rares, mme amour de la justice, mme oubli de soi,
telles sont les hypothses ncessaires: les regardez-vous comme
probables?

Si cet enchanement de vertus surnaturelles se trouve rompu dans un seul
anneau, tout est en pril. Vainement les deux moitis ainsi spares
resteront irrprochables: la vrit ne remontera plus avec exactitude
jusqu'au fate du pouvoir; la justice ne descendra plus, entire et
pure, dans les rangs obscurs du peuple. Une seule transmission infidle
suffit pour tromper l'autorit, et pour l'armer contre l'innocence.

Lorsqu'on vante le despotisme, l'on croit toujours n'avoir de rapports
qu'avec le despote; mais on en a d'invitables avec tous les agents
subalternes. Il ne s'agit plus d'attribuer  un seul homme des facults
distingues et une quit  toute preuve; il faut supposer l'existence
de cent ou deux cent mille cratures angliques, au-dessus de toutes les
faiblesses et de tous les vices de l'humanit.

On abuse donc les Franais, lorsqu'on leur dit: L'intrt du matre est
d'accord avec le vtre. Tenez-vous tranquilles, l'arbitraire ne vous
atteindra pas; il ne frappe que les imprudents qui le provoquent. Celui
qui se rsigne et se tait se trouve partout  l'abri.

Rassur par ce vain sophisme, ce n'est pas contre les oppresseurs qu'on
s'lve, c'est aux opprims qu'on cherche des torts. Nul ne sait tre
courageux, mme par prudence. On ouvre  la tyrannie un libre passage,
se flattant d'tre mnag. Chacun marche les yeux baisss dans l'troit
sentier qui doit le conduire en sret vers la tombe; mais quand
l'arbitraire est tolr, il se dissmine de manire que le citoyen le
plus inconnu peut tout  coup le rencontrer arm contre lui.

Quelles que soient les esprances des mes pusillanimes, heureusement
pour la moralit de l'espce humaine, il ne suffit pas de se tenir 
l'cart et de laisser frapper les autres. Mille liens nous unissent 
nos semblables, et l'gosme le plus inquiet ne parvient pas  les
briser tous. Vous vous croyez invulnrable dans votre obscurit
volontaire; mais vous avez un fils, la jeunesse l'entrane; un frre
moins prudent que vous se permet un murmure; un ancien ennemi,
qu'autrefois vous avez bless, a su conqurir quelque influence; votre
maison d'Albe charme les regards d'un prtorien. Que ferez-vous alors?
Aprs avoir avec amertume blm toute rclamation, rejet toute plainte,
vous plaindrez-vous  votre tour? Vous tes condamn d'avance, et par
votre propre conscience, et par cette opinion publique avilie que vous
avez contribu vous-mme  former. Cderez-vous sans rsistance? Mais
vous permettra-t-on de cder? n'cartera-t-on pas, ne poursuivra-t-on
point un objet importun, monument d'une injustice? Des innocents ont
disparu, vous les avez jugs coupables; vous avez donc fray la route o
vous marchez  votre tour.




CHAPITRE XI.

Des effets de l'arbitraire sur les diverses parties de l'existence
humaine.


L'arbitraire, soit qu'il s'exerce au nom d'un seul ou au nom de tous,
poursuit l'homme dans tous ses moyens de repos et de bonheur.

Il dtruit la morale, car il n'y a point de morale sans scurit; il n'y
a point d'affections douces sans la certitude que les objets de ces
affections reposent  l'abri sous la sauvegarde de leur innocence.
Lorsque l'arbitraire frappe sans scrupule les hommes qui lui sont
suspects, ce n'est pas seulement un individu qu'il perscute, c'est la
nation entire qu'il indigne d'abord, et qu'il dgrade ensuite. Les
hommes tendent toujours  s'affranchir de la douleur. Quand ce qu'ils
aiment est menac, ils s'en dtachent ou le dfendent. Les moeurs, dit M.
de Paw, se corrompent subitement dans les villes attaques de la peste;
on s'y vole l'un l'autre en mourant. L'arbitraire est au moral ce que la
peste est au physique; chacun repousse le compagnon d'infortune qui
voudrait s'attacher  lui; chacun abjure les liens de sa vie passe. Il
s'isole pour se dfendre, et ne voit dans la faiblesse ou l'amiti qui
l'implore qu'un obstacle  sa sret. Une seule chose conserve son prix:
ce n'est pas l'opinion publique, il n'existe plus ni gloire pour les
puissants, ni respect pour les victimes; ce n'est pas la justice, ses
lois sont mconnues et ses formes profanes; c'est la richesse. Elle
peut dsarmer la tyrannie; elle peut sduire quelques-uns de ses agents,
apaiser la proscription, faciliter la fuite, rpandre quelques
jouissances passagres sur une vie toujours menace. On amasse pour
jouir; on jouit pour oublier des dangers invitables; on oppose au
malheur d'autrui la duret, au sien propre l'insouciance; on voit couler
le sang  ct des ftes; on touffe la sympathie en stocien farouche;
on se prcipite dans le plaisir en sybarite voluptueux.

Lorsqu'un peuple contemple froidement une succession d'actes
tyranniques, lorsqu'il voit sans murmure les prisons s'encombrer, se
multiplier les lettres d'exil, croit-on qu'il suffise, au milieu de ce
dtestable exemple, de quelques phrases banales pour ranimer les
sentiments honntes et gnreux? L'on parle de la ncessit de la
puissance paternelle; mais le premier devoir d'un fils est de dfendre
son pre opprim; et lorsque vous enlevez un pre au milieu de ses
enfants, lorsque vous forcez ces derniers  garder un lche silence, que
devient l'effet de vos maximes et de vos codes, de vos dclamations et
de vos lois? L'on rend hommage  la saintet du mariage; mais, sur une
dnonciation tnbreuse, sur un simple soupon, par une mesure qu'on
appelle de police, on spare un poux de sa femme, une femme de son
mari! Pense-t-on que l'amour conjugal s'teigne et renaisse tour  tour,
comme il convient  l'autorit? L'on vante les liens domestiques; mais
la sanction des liens domestiques, c'est la libert individuelle,
l'espoir fond de vivre ensemble, de vivre libres, dans l'asile que la
justice garantit aux citoyens. Si les liens domestiques existaient, les
pres, les enfants, les poux, les femmes, les amis, les proches de ceux
que l'arbitraire opprime, se soumettraient-ils  cet arbitraire? On
parle de crdit, de commerce, d'industrie; mais celui qu'on arrte a des
cranciers dont la fortune s'appuie sur la sienne, des associs
intresss  ses entreprises. L'effet de sa dtention n'est pas
seulement la perte momentane de sa libert, mais l'interruption de ses
spculations, peut-tre sa ruine. Cette ruine s'tend  tous les
copartageants de ses intrts. Elle s'tend plus loin encore: elle
frappe toutes les opinions, elle branle toutes les scurits. Lorsqu'un
individu souffre sans avoir t reconnu coupable, tout ce qui n'est pas
dpourvu d'intelligence se croit menac, et avec raison, car la garantie
est dtruite. L'on se tait, parce qu'on a peur; mais toutes les
transactions s'en ressentent. La terre tremble, et l'on ne marche
qu'avec effroi[28].

Tout se tient dans nos associations nombreuses, au milieu de nos
relations si compliques. Les injustices qu'on nomme partielles sont
d'intarissables sources de malheur public; il n'est pas donn au pouvoir
de les circonscrire dans une sphre dtermine. On ne saurait faire la
part de l'iniquit. Une seule loi barbare dcide de la lgislation tout
entire. Aucune loi juste ne demeure inviolable auprs d'une seule
mesure qui soit illgale. On ne peut refuser la libert aux uns, et
l'accorder aux autres. Supposez un seul acte de rigueur contre des
hommes qui ne soient pas convaincus, toute libert devient impossible.
Celle de la presse, on s'en servira pour mouvoir le peuple en faveur de
victimes peut-tre innocentes. La libert individuelle, ceux que vous
poursuivrez s'en prvaudront pour vous chapper. La libert d'industrie,
elle fournira des ressources aux proscrits. Il faudra donc les gner
toutes, les anantir galement. Les hommes voudraient transiger avec la
justice, sortir de son cercle pour un jour, pour un obstacle, et rentrer
ensuite dans l'ordre. Ils voudraient la garantie de la rgle et le
succs de l'exception. La nature s'y oppose; son systme est complet et
rgulier. Une seule dviation le dtruit, comme, dans un calcul
arithmtique, l'erreur d'un chiffre ou de mille fausse de mme le
rsultat.




CHAPITRE XII.

Des effets de l'arbitraire sur les progrs intellectuels.


L'homme n'a pas uniquement besoin de repos, d'industrie, de bonheur
domestique, de vertus prives; la nature lui a donn aussi des facults
sinon plus nobles, du moins plus brillantes. Ces facults, plus que
toutes les autres, sont menaces par l'arbitraire; aprs avoir essay de
les plier  son usage, irrit qu'il est de leur rsistance, il finit par
les touffer.

_Il y a_, dit Condillac, _deux sortes de barbarie, l'une qui prcde les
sicles clairs, l'autre qui leur succde_. La premire est un tat
dsirable, si vous la comparez avec la seconde. Mais c'est seulement
vers la seconde que l'arbitraire peut aujourd'hui ramener les peuples;
et par l mme leur dgradation est plus rapide: car ce qui avilit les
hommes, ce n'est point de ne pas avoir une facult, c'est de l'abdiquer.

Je suppose une nation claire, enrichie des travaux de plusieurs
gnrations studieuses, possdant des chefs-d'oeuvre de tout genre, ayant
fait d'immenses progrs dans les sciences et dans les arts. Si
l'autorit mettait des entraves  la manifestation de la pense et 
l'activit de l'esprit, cette nation pourrait vivre quelque temps sur
ses capitaux anciens, pour ainsi dire, sur ses lumires acquises; mais
rien ne se renouvellerait dans ses ides; le principe reproducteur
serait dessch. Durant quelques annes la vanit supplerait  l'amour
des lumires. Des sophistes, se rappelant l'clat et la considration
que donnaient auparavant les travaux littraires, se livreraient  des
travaux du mme genre en apparence. Ils combattraient avec des crits le
bien que des crits auraient fait; et tant qu'il resterait quelque trace
des principes libraux, il y aurait dans la littrature une espce de
mouvement, une sorte de lutte contre ces crits et ces principes. Mais
ce mouvement serait un hritage de la libert dtruite.  mesure qu'on
en ferait disparatre les derniers vestiges, les dernires traditions,
il y aurait moins de succs et moins de profit  continuer des attaques
chaque jour plus superflues. Quand tout aurait disparu, le combat
finirait, parce que les combattants n'apercevraient plus d'adversaires,
et les vainqueurs comme les vaincus garderaient le silence. Qui sait si
l'autorit ne jugerait pas utile de l'imposer? Elle ne voudrait pas que
l'on rveillt des souvenirs teints, qu'on agitt des questions
dlaisses. Elle pserait sur ses acolytes trop zls, comme autrefois
sur ses ennemis. Elle dfendrait d'crire, mme dans son sens, sur les
intrts de l'espce humaine, comme je ne sais quel gouvernement dvot
avait interdit de parler de Dieu en bien ou en mal. On dclarerait sur
quelles questions l'esprit humain pourrait s'exercer; on lui permettrait
de s'battre, avec subordination toutefois, dans l'enceinte qui lui
serait concde. Mais anathme  lui, s'il franchit cette enceinte; si,
n'abjurant pas sa cleste origine, il se livre  des spculations
dfendues; s'il ose penser que sa destination la plus noble n'est pas la
dcoration ingnieuse de sujets frivoles, la louange adroite, la
dclamation sonore sur des objets indiffrents, mais que le ciel et sa
nature l'ont constitu tribunal ternel, o tout s'analyse, o tout
s'examine, o tout se juge en dernier ressort! Ainsi, la carrire de la
pense, proprement dite, serait dfinitivement ferme; la gnration
claire disparatrait graduellement; la gnration suivante, ne voyant
dans les occupations intellectuelles aucun avantage, y voyant mme des
dangers, s'en dtacherait sans retour.

En vain direz-vous que l'esprit humain pourrait briller encore dans la
littrature lgre, qu'il pourrait se livrer aux sciences exactes et
naturelles, qu'il pourrait s'adonner aux arts. La nature, en crant
l'homme, n'a pas consult l'autorit; elle a voulu que toutes nos
facults eussent entre elles une liaison intime, et qu'aucune ne pt
tre limite sans que les autres s'en ressentissent. L'indpendance de
la pense est aussi ncessaire, mme  la littrature lgre, aux
sciences et aux arts, que l'air  la vie physique. L'on pourrait aussi
bien faire travailler des hommes sous une pompe pneumatique, en disant
qu'on n'exige pas d'eux qu'ils respirent, mais qu'ils remuent les bras
et les jambes, que maintenir l'activit de l'esprit sur un sujet donn,
en l'empchant de s'exercer sur les objets importants qui lui rendent
son nergie, parce qu'ils lui rappellent sa dignit. Les littrateurs,
ainsi garrotts, font d'abord des pangyriques; mais ils deviennent peu
 peu incapables mme de louer, et la littrature finit par se perdre
dans les anagrammes et les acrostiches. Les savants ne sont plus que les
dpositaires de dcouvertes anciennes, qui se dtriorent et se
dgradent entre des mains charges de fers. La source du talent se tarit
chez les artistes, avec l'espoir de la gloire, qui ne se nourrit que de
libert; et, par une relation mystrieuse, mais incontestable, entre des
choses que l'on croyait pouvoir s'isoler, ils n'ont plus la facult de
reprsenter noblement la figure humaine lorsque l'me humaine est
avilie.

Et ce ne serait pas tout encore: bientt le commerce, les professions et
les mtiers les plus ncessaires, se ressentiraient de cette apathie. Le
commerce n'est pas  lui seul un mobile d'activit suffisant; l'on
s'exagre l'influence de l'intrt personnel; l'intrt personnel a
besoin pour agir de l'existence de l'opinion: l'homme dont l'opinion
languit touffe n'est pas longtemps excit, mme par son intrt; une
sorte de stupeur s'empare de lui; et comme la paralysie s'tend d'une
portion du corps  l'autre, elle s'tend aussi de l'une  l'autre de nos
facults.

L'intrt, spar de l'opinion, est born dans ses besoins, et facile 
contenter dans ses jouissances: il travaille juste ce qu'il faut pour le
prsent, mais ne prpare rien pour l'avenir. Ainsi les gouvernements qui
veulent tuer l'opinion et croient encourager l'intrt se trouvent, par
une opration double et maladroite, les avoir tus tous les deux.

Il y a sans doute un intrt qui ne s'teint pas sous l'arbitraire; mais
ce n'est pas celui qui porte l'homme au travail, c'est celui qui le
porte  mendier,  piller,  s'enrichir des faveurs de la puissance et
des dpouilles de la faiblesse. Cet intrt n'a rien de commun avec le
mobile ncessaire aux classes laborieuses; il donne aux alentours des
despotes une grande activit; mais il ne peut servir de levier ni aux
efforts de l'industrie, ni aux spculations du commerce.

L'indpendance intellectuelle a de l'influence mme sur les succs
militaires: l'on n'aperoit pas au premier coup d'oeil la relation qui
existe entre l'esprit public d'une nation et la discipline ou la valeur
d'une arme; cette relation pourtant est constante et ncessaire. On
aime, de nos jours,  ne considrer les soldats que comme des
instruments dociles qu'il suffit de savoir habilement employer: cela
n'est que trop vrai  certains gards. Il faut nanmoins que ces soldats
aient la conscience qu'il existe derrire eux une certaine opinion
publique; elle les anime presque sans qu'ils la connaissent; elle
ressemble  cette musique au son de laquelle ces mmes soldats
s'avancent  l'ennemi. Nul n'y prte une attention suivie; mais tous
sont remus, encourags, entrans par elle. Ce fut avec l'esprit public
de la Prusse, autant qu'avec ses lgions, que le grand Frdric repoussa
l'Europe coalise; cet esprit public s'tait form de l'indpendance que
ce monarque avait laisse toujours au dveloppement des facults
intellectuelles. Durant la guerre de Sept ans il prouva de frquents
revers: sa capitale fut prise, ses armes furent disperses; mais il y
avait je ne sais quelle lasticit qui se communiquait de lui  son
peuple, et de son peuple  lui. Les voeux de ses sujets ragissaient sur
ses dfenseurs; ils les appuyaient d'une sorte d'atmosphre d'opinion
qui les soutenait et doublait leurs forces[29].

Je ne me dguise point, en crivant ces lignes, qu'une classe
d'crivains n'y verra qu'un sujet de moquerie. Ils veulent  toute force
qu'il n'y ait rien de moral dans le gouvernement de l'espce humaine;
ils mettent ce qu'ils ont de facults  prouver l'inutilit et
l'impuissance de ces facults. Ils constituent l'tat social avec un
petit nombre d'lments bien simples: des prjugs pour tromper les
hommes, des supplices pour les effrayer, de l'avidit pour les
corrompre, de la frivolit pour les dgrader, de l'arbitraire pour les
conduire, et, il le faut bien, des connaissances positives et des
sciences exactes, pour servir plus adroitement cet arbitraire. Je ne
puis croire que ce soit le terme de quarante sicles de travaux.

La pense est le principe de tout; elle s'applique  l'industrie, 
l'art militaire,  toutes les sciences,  tous les arts: elle leur fait
faire des progrs; puis, en analysant ces progrs, elle tend son propre
horizon. Si l'arbitraire veut la restreindre, la morale en sera moins
saine[30], les connaissances de fait moins exactes, les sciences moins
actives dans leur dveloppement, l'art militaire moins avanc,
l'industrie moins enrichie par des dcouvertes.

L'existence humaine, attaque dans ses parties les plus nobles, sent
bientt le poison s'tendre jusqu'aux parties les plus loignes. Vous
croyez n'avoir fait que la borner dans quelque libert superflue, ou lui
retrancher quelque pompe inutile: votre arme empoisonne l'a blesse au
coeur.

L'on nous parle souvent, je le sais, d'un cercle prtendu que parcourt
l'esprit humain, et qui, dit-on, ramne, par une fatalit invitable,
l'ignorance aprs les lumires, la barbarie aprs la civilisation. Mais,
par malheur pour ce systme, le despotisme s'est toujours gliss entre
ces poques; de manire qu'il est difficile de ne pas l'accuser d'entrer
pour quelque chose dans cette rvolution.

La vritable cause de ces vicissitudes dans l'histoire des peuples,
c'est que l'intelligence de l'homme ne peut rester stationnaire: si vous
ne l'arrtez pas, elle avance; si vous l'arrtez, elle recule; si vous
la dcouragez sur elle-mme, elle ne s'exercera plus sur aucun objet
qu'avec langueur. On dirait qu'indigne de se voir exclue de la sphre
qui lui est propre, elle veut se venger, par un noble suicide, de
l'humiliation qui lui est inflige.

Il n'est pas au pouvoir de l'autorit d'assoupir ou de rveiller les
peuples, suivant ses convenances ou ses fantaisies momentanes. La vie
n'est pas une chose qu'on te et qu'on rende tour  tour.

Que si le gouvernement voulait suppler par son activit propre 
l'activit naturelle de l'opinion enchane, comme dans les places
assiges on fait piaffer entre des colonnes les chevaux qu'on tient
renferms, il se chargerait d'une tache difficile.

D'abord une agitation tout artificielle est chre  entretenir. Lorsque
chacun est libre, chacun s'intresse et s'amuse de ce qu'il fait, de ce
qu'il dit, de ce qu'il crit. Mais lorsque la grande masse d'une nation
est rduite au rle de spectateurs forcs au silence, il faut, pour que
ces spectateurs applaudissent, ou seulement pour qu'ils regardent, que
les entrepreneurs du spectacle rveillent leur curiosit par des coups
de thtre et des changements de scne.

Cette agitation factice est en mme temps plutt apparente que relle.
Tout marche, mais par le commandement et par la menace. Tout est moins
facile, parce que rien n'est volontaire. Le gouvernement est obi plutt
que second.  la moindre interruption, tous les rouages cesseraient
d'agir: c'est une partie d'checs; la main du pouvoir les dirige. Aucune
pice ne rsiste; mais si le bras s'arrtait un instant, elles
resteraient toutes immobiles.

Enfin la lthargie d'une nation o il n'y a pas d'opinion publique se
communique  son gouvernement, quoi qu'il fasse. N'ayant pu la tenir
veille, il finit par s'endormir avec elle. Ainsi donc tout se tait,
tout s'affaisse, tout dgnre, tout se dgrade chez une nation dont la
pense est esclave; et tt ou tard un tel empire offre le spectacle de
ces plaines de l'gypte, o l'on voit une immense pyramide peser sur une
poussire aride, et rgner sur de silencieux dserts. Cette marche, que
nous retraons ici, ce n'est point de la thorie, c'est de l'histoire.
C'est l'histoire de l'empire grec, de cet empire hritier de celui de
Rome, investi d'une grande portion de sa force et de toutes ses
lumires, de cet empire o le pouvoir arbitraire s'tablit avec toutes
les donnes les plus favorables  sa stabilit, et qui dprit et tomba,
parce que l'arbitraire, sous toutes les formes, doit dprir et tomber.
Cette histoire sera celle de la France, de ce pays privilgi par la
nature et le sort, si le despotisme y persvre dans l'oppression sourde
qu'il a longtemps dguise sous le vain clat des triomphes
extrieurs[31].

Ajoutons une considration dernire qui n'est pas sans importance.
L'arbitraire, en atteignant la pense, ferme au talent sa plus belle
carrire; mais il ne saurait empcher que des hommes de talent ne
prennent naissance; il faudra bien que leur activit s'exerce.
Qu'arrivera-t-il? Qu'ils se diviseront en deux classes. Les uns, fidles
 leur destination primitive, attaqueront l'autorit; les autres se
prcipiteront dans l'gosme, et feront servir leurs facults
suprieures  l'accumulation de tous les moyens de jouissances, seul
ddommagement qui leur soit laiss. Ainsi le despotisme aura fait deux
parts des hommes d'esprit. Les uns seront sditieux, les autres
corrompus; on les punira, mais d'un crime invitable. Si leur ambition
avait trouv le champ libre pour ses esprances et ses efforts
honorables, les uns seraient encore paisibles, les autres encore
vertueux. Ils n'ont cherch la route coupable qu'aprs avoir t
repousss des routes naturelles qu'ils avaient droit de parcourir; je
dis qu'ils en avaient le droit, car l'illustration, la renomme, la
gloire, appartiennent  l'espce humaine. Nul ne peut lgitimement les
drober  ses gaux, et fltrir la vie en la dpouillant de ce qui la
rend brillante.

C'tait une belle conception de la nature d'avoir plac la rcompense de
l'homme hors de lui, d'avoir allum dans son coeur cette flamme
indfinissable de la gloire, qui, se nourrissant de nobles esprances,
source de toutes les actions grandes, prservatif contre tous les vices,
lien des gnrations entre elles et de l'homme avec l'univers, repousse
les dsirs grossiers et ddaigne les plaisirs sordides. Malheur  qui
l'teint, cette flamme sacre! il remplit dans ce monde le rle du
mauvais principe; il courbe de sa main de fer notre front vers la terre,
tandis que le ciel nous a crs pour marcher la tte haute et pour
contempler les astres.




CHAPITRE XIII.

De la religion sous l'arbitraire.


On dirait que sous les formes de gouvernement les plus tyranniques, un
refuge reste ouvert  l'homme: c'est la religion. Il y peut dposer ses
douleurs secrtes, il peut y placer sa dernire esprance, et nulle
autorit ne parat assez adroite, assez dlie, pour le poursuivre dans
cet asile: le despotisme l'y poursuit nanmoins. Tout ce qui est
indpendant l'effarouche, parce que tout ce qui est libre le menace. Il
voulait autrefois commander aux croyances religieuses, et pensait
pouvoir en faire  son gr un devoir ou un crime. De nos jours, mieux
instruit par l'exprience, il ne dirige plus contre la religion des
perscutions directes, mais il est  l'afft de ce qui peut l'avilir.

Tantt il la recommande comme ncessaire seulement au peuple, sachant
bien que le peuple, averti par un infaillible instinct de ce qui se
passe sur sa tte, ne respectera pas ce que ses suprieurs ddaignent,
et que chacun, par imitation ou par amour-propre, repoussera la religion
un degr plus bas. Tantt, la pliant  ses caprices, la tyrannie s'en
fait une esclave: ce n'est plus cette puissance divine qui descend du
ciel pour tonner ou rformer la terre; humble dpendante, organe
timide, elle se prosterne aux genoux du pouvoir, observe ses gestes,
demande ses ordres, flatte qui la mprise, et n'enseigne aux nations ses
vrits ternelles que sous le bon plaisir de l'autorit. Ses ministres
bgayent au pied de ses autels asservis des paroles mutiles. Ils
n'osent faire retentir les votes antiques des accents du courage et de
la conscience; et loin d'entretenir, comme Bossuet, les grands de ce
monde du Dieu svre qui juge les rois, ils cherchent avec terreur, dans
les regards ddaigneux du matre, comment ils doivent parler de leur
Dieu. Heureux encore s'ils n'taient pas forcs d'appuyer de la sanction
religieuse des lois inhumaines et des dcrets spoliateurs!  honte! on
les a vus commander, au nom d'une religion de paix, les invasions et les
massacres, souiller la sublimit des livres saints par les sophismes de
la politique, travestir leurs prdications en manifestes, bnir le ciel
des succs du crime, et blasphmer la volont divine en l'accusant de
complicit.

Et ne croyez pas que tant de servilit les sauve des insultes: l'homme
que rien n'arrte est saisi quelquefois d'un soudain dlire, par cela
seul qu'aucune rsistance ne le rappelle  la raison. Commode, portant
dans une crmonie la statue d'Anubis, s'avisa tout  coup de
transformer ce simulacre en massue, et d'en assommer le prtre gyptien
qui l'accompagnait[32]. C'est un emblme assez fidle de ce qui se passe
sous nos yeux, de cette assistance hautaine et capricieuse qui se fait
un secret triomphe de maltraiter ce qu'elle protge, et d'avilir ce
qu'elle vient d'ordonner.

La religion ne peut rsister  tant de dgradations et  tant
d'outrages. Les yeux fatigus se dtournent de ses pompes; les mes
fltries se dtachent de ses esprances.

Il faut en convenir, chez un peuple clair, le despotisme est
l'argument le plus fort contre la ralit d'une Providence. Nous disons
chez un peuple clair, car des peuples encore ignorants peuvent tre
opprims sans que leur conviction religieuse en soit diminue. Mais,
lorsqu'une fois l'esprit humain est entr dans la route du raisonnement,
et que l'incrdulit a pris naissance, le spectacle de la tyrannie
semble appuyer d'une terrible vidence les assertions de cette
incrdulit.

Elle disait  l'homme qu'aucun tre juste ne veillait sur ses destines:
et ses destines sont en effet abandonnes aux caprices des plus froces
et des plus vils des humains. Elle disait que ces rcompenses de la
vertu, ces chtiments du crime, promesses d'une croyance dchue,
n'taient que les illusions vaines d'imaginations faibles et timides: et
c'est le crime qui est rcompens, c'est la vertu qui est proscrite.
Elle disait que ce qu'il y avait de mieux  faire, durant cette vie d'un
jour, durant cette apparition bizarre, sans pass comme sans avenir, et
tellement courte qu'elle parat  peine relle, c'tait de profiter de
chaque moment, afin de fermer les yeux sur l'abme qui nous attend pour
nous engloutir: le despotisme prche la mme doctrine par chacun de ses
actes. Il invite l'homme  la volupt par les prils dont il l'entoure:
il faut saisir chaque heure, incertain qu'on est de l'heure qui suit.
Une foi bien vive serait ncessaire pour esprer, sous le rgne visible
de la cruaut et de la folie, le rgne invisible de la sagesse et de la
bont.

Cette foi vive et inbranlable ne saurait tre le partage d'un vieux
peuple; les classes claires, au contraire, cherchent dans l'impit un
misrable ddommagement de leur servitude. En bravant, avec l'apparence
de l'audace, un pouvoir qu'elles ne craignent plus, elles se croient
moins mprisables dans leur bassesse envers le pouvoir qu'elles
redoutent; et l'on dirait que la certitude qu'il n'existe pas d'autre
monde leur est une consolation des opprobres de celui-ci.

On vante cependant les lumires du sicle, et la destruction de la
puissance spirituelle, et la cessation de toute lutte entre l'glise et
l'tat. Pour moi, je le dclare, s'il faut opter, je prfre le joug
religieux au despotisme politique. Sous le premier, il y a du moins
conviction dans les esclaves, et les tyrans seuls sont corrompus; mais,
quand l'oppression est spare de toute ide religieuse, les esclaves
sont aussi dpravs, aussi abjects que leurs matres.

Nous devons plaindre, mais nous pouvons estimer une nation courbe sous
le faix de la superstition et de l'ignorance: cette nation conserve de
la bonne foi dans ses erreurs; un sentiment de devoir la conduit encore.
Elle peut avoir des vertus, bien que ces vertus soient mal diriges;
mais des serviteurs incrdules, rampant avec docilit, s'agitant avec
zle, reniant les dieux et tremblant devant un homme, n'ayant pour
mobile que la crainte, n'ayant pour motif que le salaire que leur jette,
du haut de son trne, celui qui les opprime; une race qui, dans sa
dgnration volontaire, n'a pas une illusion qui la relve, pas une
erreur qui l'excuse, une telle race est tombe du rang que la Providence
avait assign  l'espce humaine; et les facults qui lui restent, et
l'intelligence qu'elle dploie, ne sont pour elle et pour le monde qu'un
malheur et une honte de plus.




CHAPITRE XIV.

Que les hommes ne sauraient se rsigner volontairement  l'arbitraire
sous aucune forme.


Si tels sont les effets de l'arbitraire, quelque forme qu'il revte, les
hommes ne peuvent s'y rsigner volontairement. Ils ne peuvent donc se
rsigner volontairement au despotisme, qui est une forme de
l'arbitraire, comme ce qu'on avait nomm libert en France en tait une
autre. Encore, en disant que cette prtendue libert tait une autre
forme de l'arbitraire que le despotisme, j'accorde plus que je ne
devrais: c'tait le despotisme sous un autre nom.

C'est bien  tort que ceux qui ont dcrit le gouvernement
rvolutionnaire de la France l'ont appel anarchie, c'est--dire absence
de gouvernement. Certes, dans le gouvernement rvolutionnaire, dans le
tribunal rvolutionnaire, dans la loi des suspects, il n'y avait point
absence de gouvernement, mais prsence continue et universelle d'un
gouvernement atroce.

Il est si vrai que cette prtendue anarchie n'tait que du despotisme,
que le matre actuel des Franais imite toutes les mesures dont elle lui
fournit des exemples, et a conserv toutes les lois qu'elle a
promulgues. Il a toujours lud l'abrogation de ces lois, qu'il avait
souvent promise. Il s'est donn parfois le mrite de suspendre leur
excution, mais il s'en est rserv l'usage; et, tout en niant qu'il en
ft l'auteur, il s'en est port lgataire. C'est un arsenal d'armes
empoisonnes qu'il quitte et qu'il reprend  son gr. Ces lois planent
sur toutes les ttes, comme enveloppes d'un nuage, et demeurent en
embuscade pour reparatre au premier signal.

Tandis que j'cris ces mots, je reois le dcret du 27 dcembre 1813, et
j'y lis ces trois articles: 4. Nos commissaires extraordinaires sont
autoriss  ordonner toutes les mesures de haute police qu'exigeraient
les circonstances et le maintien de l'ordre public. 5. Ils sont
pareillement autoriss  former des commissions militaires, et 
traduire devant elles ou devant les cours spciales toutes personnes
prvenues de favoriser l'ennemi, d'tre d'intelligence avec lui, ou
d'attenter  la tranquillit publique. 6. Ils pourront faire des
proclamations et prendre des arrts. Lesdits arrts seront
obligatoires pour tous les citoyens. Les autorits judiciaires, civiles
et militaires, seront tenues de s'y conformer et de les faire excuter.
Ne sont-ce pas l les proconsuls de la convention? Ne retrouvons-nous
pas dans ce dcret les pouvoirs illimits et les tribunaux
rvolutionnaires? Si le gouvernement de Robespierre et t de
l'anarchie, celui de Napolon serait de l'anarchie. Mais non: le
gouvernement de Napolon est du despotisme, et il faut reconnatre que
celui de Robespierre n'tait autre chose que du despotisme.

L'anarchie et le despotisme ont ceci de semblable, qu'ils dtruisent la
garantie et foulent aux pieds les formes; mais le despotisme rclame
pour lui ces formes qu'il a brises, et enchane les victimes qu'il veut
immoler. L'anarchie et le despotisme introduisent dans l'tat social
l'tat sauvage; mais l'anarchie y remet tous les hommes: le despotisme
s'y remet lui seul, et frappe ses esclaves, garrotts des fers dont il
s'est dbarrass.

Il n'est donc point vrai qu'aujourd'hui, plus qu'autrefois, l'homme soit
dispos  se rsigner au despotisme. Une nation fatigue par des
convulsions de douze annes a pu tomber de lassitude, et s'assoupir un
instant sous une tyrannie accablante, comme le voyageur puis peut
s'endormir dans une fort, malgr les brigands qui l'infestent; mais
cette stupeur passagre ne peut tre prise pour un tat stable.

Ceux qui disent qu'ils veulent le despotisme, disent qu'ils veulent tre
opprims, ou qu'ils veulent tre oppresseurs. Dans le premier cas, ils
ne s'entendent pas; dans le second, ils ne veulent pas qu'on les
entende.

Voulez-vous juger du despotisme pour les diffrentes classes? Pour les
hommes clairs, pensez  la mort de Thrasas, de Snque; pour le
peuple,  l'incendie de Rome,  la dvastation des provinces; pour le
matre mme,  la mort de Nron,  celle de Vitellius.

J'ai cru ces dveloppements ncessaires, avant d'examiner si
l'usurpation pouvait se maintenir par le despotisme. Ceux qui
aujourd'hui lui indiquent ce moyen comme une ressource assure nous
entretiennent perptuellement du dsir, du voeu des peuples, et de leur
amour pour un pouvoir sans bornes qui les comprime, les enchane, les
prserve de leurs propres erreurs, et les empche de se faire du mal,
sauf  leur en faire lui-mme et lui seul. On dirait qu'il suffit de
proclamer bien franchement que ce n'est pas au nom de la libert qu'on
nous foule aux pieds, pour que nous nous laissions fouler aux pieds avec
joie. J'ai voulu rfuter ces assertions absurdes ou perfides, et montrer
quel abus de mots leur a servi de base.

Maintenant qu'on doit tre convaincu que le genre humain, malgr la
dernire et malheureuse exprience qu'il a faite d'une libert fausse,
n'en est pas, en ralit, plus favorablement dispos pour le despotisme,
je vais chercher si, en runissant tous les moyens de la tyrannie,
l'usurpation peut chapper  ses nombreux ennemis, et conjurer les
prils multiplis qui l'entourent.




CHAPITRE XV.

Du despotisme comme moyen de dure pour l'usurpation[33].


Pour que l'usurpation puisse se maintenir par le despotisme, il faut que
le despotisme lui-mme puisse se maintenir. Or je demande chez quel
peuple civilis de l'Europe moderne le despotisme s'est maintenu. J'ai
dj dit ce que j'entendais par despotisme; et, en consultant
l'histoire, je vois que tous les gouvernements qui s'en sont rapprochs
ont creus sous leurs pas un abme o ils ont toujours fini par tomber.
Le pouvoir absolu s'est toujours croul au moment o de longs efforts
couronns par le succs l'avaient dlivr de tout obstacle, et
semblaient lui promettre une dure paisible.

En Angleterre, ce pouvoir s'tablit sous Henri VIII. lisabeth le
consolide. On admire l'autorit sans bornes de cette reine; on l'admire
d'autant plus qu'elle n'en use que modrment. Mais son successeur est
condamn sans cesse  lutter contre la nation qu'on croyait asservie; et
le fils de ce successeur, illustre victime, empreint par sa mort sur la
rvolution britannique une tache de sang dont un sicle et demi de
libert et de gloire peut  peine nous consoler.

Louis XIV, dans ses mmoires, dtaille avec complaisance tout ce qu'il
avait fait pour dtruire l'autorit des parlements, du clerg, de tous
les corps intermdiaires. Il se flicite de l'accroissement de sa
puissance devenue illimite; il s'en fait un mrite envers les rois qui
doivent le remplacer sur le trne; il crivait vers l'an 1666. Cent
vingt-trois ans aprs, la monarchie franaise tait renverse[34].

La raison de cette marche invitable des choses est simple et manifeste:
les institutions, qui servent de barrires au pouvoir, lui servent en
mme temps d'appui. Elles le guident dans sa route; elles le soutiennent
dans ses efforts; elles le modrent dans ses accs de violence, et
l'encouragent dans ses moments d'apathie. Elles runissent autour de lui
les intrts des diverses classes. Lors mme qu'il lutte contre elles,
elles lui imposent de certains mnagements qui rendent ses fautes moins
dangereuses. Mais quand ces institutions sont dtruites, le pouvoir, ne
trouvant rien qui le dirige, rien qui le contienne, commence  marcher
au hasard; son allure devient ingale et vagabonde. Comme il n'a plus
aucune rgle fixe, il avance, il recule, il s'agite, il ne sait jamais
s'il en fait assez, s'il n'en fait pas trop. Tantt il s'emporte, et
rien ne le calme; tantt il s'affaisse, et rien ne le ranime. Il s'est
dfait de ses allis en croyant se dbarrasser de ses adversaires.
L'arbitraire qu'il exerce est une sorte de responsabilit mle de
remords, qui le trouble et le tourmente.

On a dit souvent que la prosprit des tats libres tait passagre;
celle du pouvoir absolu l'est bien plus encore. Il n'y a pas un tat
despotique qui ait subsist dans toute sa force aussi longtemps que la
libert anglaise.

Le despotisme a trois chances: ou il rvolte le peuple, et le peuple le
renverse; ou il nerve le peuple, et alors, si les trangers
l'attaquent, il est renvers par les trangers[35]; ou si les trangers
ne l'attaquent pas, il dprit lui-mme plus lentement, mais d'une
manire plus honteuse et non moins certaine.

Tout confirme cette maxime de Montesquieu, qu' mesure que le pouvoir
devient immense la sret diminue[37].

Non, disent les amis du despotisme, quand les gouvernements s'croulent,
c'est toujours la faute de leur faiblesse. Qu'ils surveillent, qu'ils
svissent, qu'ils enchanent, qu'ils frappent, sans se laisser entraver
par de vaines formes.

 l'appui de cette doctrine, on cite deux ou trois exemples de mesures
violentes et illgales qui ont paru sauver les gouvernements qui les
employaient. Mais, pour faire valoir ces exemples, on se renferme
adroitement dans le cercle d'un petit nombre d'annes. Si l'on regardait
plus loin, l'on verrait que, par ces mesures, ces gouvernements, loin de
s'affermir, se sont perdus.

Ce sujet est d'une extrme importance, parce que les gouvernements
rguliers eux-mmes se laissent quelquefois sduire par cette thorie.
On me pardonnera donc si, dans une courte digression, j'en fais
ressortir et le danger et la fausset.




CHAPITRE XVI.

De l'effet des mesures illgales et despotiques dans des gouvernements
rguliers eux-mmes.


Quand un gouvernement rgulier se permet l'emploi de l'arbitraire, il
sacrifie le but de son existence aux mesures qu'il prend pour la
conserver. Pourquoi veut-on que l'autorit rprime ceux qui
attaqueraient nos proprits, notre libert ou notre vie? Pour que ces
jouissances nous soient assures. Mais si notre fortune peut tre
dtruite, notre libert menace, notre vie trouble par l'arbitraire,
quel bien retirerons-nous de la protection de l'autorit? Pourquoi
veut-on qu'elle punisse ceux qui conspireraient contre la constitution
de l'tat? Parce que l'on craint que ces conspirateurs ne substituent
une puissance oppressive  une organisation lgale et modre. Mais si
l'autorit exerce elle-mme cette puissance oppressive, quel avantage
conserve-t-elle? Un avantage de fait, pendant quelque temps peut-tre.
Les mesures arbitraires d'un gouvernement consolid sont toujours moins
multiplies que celles des factions qui ont encore  tablir leur
puissance. Mais cet avantage mme se perd en raison de l'usage de
l'arbitraire. Ses moyens une fois admis, on les trouve tellement courts,
tellement commodes, qu'on ne veut plus en employer d'autres. Prsent
d'abord comme une ressource extrme dans des circonstances infiniment
rares, l'arbitraire devient la solution de tous les problmes et la
pratique de chaque jour. Alors, non-seulement le nombre des ennemis de
l'autorit s'augmente avec celui des victimes, mais sa dfiance
s'accrot hors de toute proportion avec le nombre de ses ennemis. Une
atteinte porte  la libert en appelle d'autres, et le pouvoir entr
dans cette route finit par se mettre de pair avec les factions.

On parle bien  l'aise de l'utilit des mesures illgales et de cette
rapidit extrajudiciaire qui, ne laissant pas aux sditieux le temps de
se reconnatre, raffermit l'ordre et maintient la paix. Mais consultons
les faits, puisqu'on nous les cite, et jugeons le systme par les
preuves mmes que l'on allgue en sa faveur.

Les Gracques, nous dit-on, mettaient en danger la rpublique romaine.
Toutes les formes taient impuissantes: le snat recourut deux fois  la
loi terrible de la ncessit, et la rpublique fut sauve. La rpublique
fut sauve! C'est--dire que de cette poque il faut dater sa chute.
Tous les droits furent mconnus, toute constitution renverse. Le peuple
n'avait demand que l'galit des privilges; il jura le chtiment des
meurtriers de ses dfenseurs, et le froce Marius vint prsider  sa
vengeance.

L'ambition des Guises agitait le rgne de Henri III. Il semblait
impossible de juger les Guises. Henri III fit assassiner l'un d'eux; son
rgne en devint-il plus tranquille? Vingt annes de guerres civiles
dchirrent l'empire franais, et peut-tre le bon Henri IV porta-t-il,
quarante ans plus tard, la peine du dernier Valois.

Dans les crises de cette nature, les coupables que l'on immole ne sont
jamais qu'en petit nombre. D'autres se taisent, se cachent, attendent;
ils profitent de l'indignation que la violence a refoule dans les mes;
ils profitent de la consternation que l'apparence de l'injustice rpand
dans l'esprit des hommes scrupuleux. Le pouvoir, en s'affranchissant des
lois, a perdu son caractre distinctif et son heureuse prminence.
Lorsque les factieux l'attaquent avec des armes pareilles aux siennes,
la foule des citoyens peut tre partage; car il lui semble qu'elle n'a
que le choix entre deux factions.

On nous objecte l'intrt de l'tat, les dangers de la lenteur, le salut
public. N'avons-nous pas entendu suffisamment ces mmes paroles sous le
systme le plus excrable? Ne s'useront-elles jamais? Si vous admettez
ces prtextes imposants, ces mots spcieux, chaque parti verra l'intrt
de l'tat dans la destruction de ses ennemis, les dangers de la lenteur
dans une heure d'examen, le salut public dans une condamnation sans
jugement et sans preuves.

Sans doute il y a pour les socits politiques des moments de danger que
toute la prudence humaine a peine  conjurer. Mais ce n'est point par la
violence, par la suppression de la justice, ce n'est point ainsi que ces
dangers s'vitent. C'est au contraire en adhrant plus scrupuleusement
que jamais aux lois tablies, aux formes tutlaires, aux garanties
prservatrices. Deux avantages rsultent de cette courageuse persistance
dans ce qui est lgal. Les gouvernements laissent  leurs ennemis
l'odieux de la violation des lois les plus saintes; et de plus ils
conquirent, par le calme et la scurit qu'ils tmoignent, la confiance
de cette masse timide, qui resterait au moins indcise, si des mesures
extraordinaires prouvaient dans les dpositaires de l'autorit le
sentiment d'un pril pressant.

Tout gouvernement modr, tout gouvernement qui s'appuie sur la
rgularit et sur la justice, se perd par toute interruption de la
justice, par toute dviation de la rgularit. Comme il est dans sa
nature de s'adoucir tt ou tard, ses ennemis attendent cette poque pour
se prvaloir des souvenirs arms contre lui. La violence a paru le
sauver un instant; mais elle a rendu sa chute plus invitable; car, en
le dlivrant de quelques adversaires, elle a gnralis la haine que ses
adversaires lui portaient.

Soyez justes, dirai-je toujours aux hommes investis del puissance.
Soyez justes, quoi qu'il arrive; car, si vous ne pouviez gouverner avec
la justice, avec l'injustice mme vous ne gouverneriez pas longtemps.

Durant notre longue et triste rvolution, beaucoup d'hommes
s'obstinaient  voir les causes des vnements du jour dans les actes de
la veille. Lorsque la violence, aprs avoir produit une stupeur
momentane, tait suivie d'une raction qui en dtruisait l'effet, ils
attribuaient cette raction  la suppression des mesures violentes, 
trop de parcimonie dans les proscriptions, au relchement de
l'autorit[38]; mais il est dans la nature des dcrets iniques de tomber
en dsutude. Il est dans la nature de l'autorit de s'adoucir, mme 
son insu. Les prcautions, devenues odieuses, se ngligent; l'opinion
pse malgr son silence; la puissance flchit; mais, comme elle flchit
de faiblesse, elle ne se concilie pas les coeurs: les trames se renouent,
les haines se dveloppent; les innocents, frapps par l'arbitraire,
reparaissent plus forts; les coupables, qu'on a condamns sans les
entendre, semblent innocents; et le mal qu'on a retard de quelques
heures revient plus terrible, aggrav du mal qu'on a fait.

Il n'y a point d'excuses pour des moyens qui servent galement  toutes
les intentions et  tous les buts, et qui, invoqus par les hommes
honntes contre les brigands, se retrouvent dans la bouche des brigands
avec l'autorit des hommes honntes, avec la mme apologie de la
ncessit, avec le mme prtexte du salut public. La loi de Valrius
Publicola, qui permettait de tuer sans formalit quiconque aspirerait 
la tyrannie, servit alternativement aux fureurs aristocratiques et
populaires, et perdit la rpublique romaine.

La manie de presque tous les hommes, c'est de se montrer au-dessus de ce
qu'ils sont; la manie des crivains, c'est de se montrer des hommes
d'tat. En consquence tous les grands dveloppements de force
extrajudiciaire, tous les recours aux mesures illgales dans les
circonstances prilleuses, ont t, de sicle en sicle, raconts avec
respect et dcrits avec complaisance. L'auteur, paisiblement assis  son
bureau, lance de tous cts l'arbitraire, cherche  mettre dans son
style la rapidit qu'il recommande dans les mesures; se croit, pour un
moment, revtu du pouvoir, parce qu'il en prche l'abus; rchauffe sa
vie spculative de toutes les dmonstrations de force et de puissance
dont il dcore ses phrases; se donne ainsi quelque chose du plaisir de
l'autorit; rpte  tue-tte les grands mots de salut du peuple, de loi
suprme, d'intrt public; est en admiration de sa profondeur, et
s'merveille de son nergie. Pauvre imbcile! il parle  des hommes qui
ne demandent pas mieux que de l'couter, et qui,  la premire occasion,
feront sur lui-mme l'exprience de sa thorie.

Cette vanit, qui a fauss le jugement de tant d'crivains, a eu plus
d'inconvnients qu'o ne pense pendant nos dissensions civiles. Tous les
esprits mdiocres, conqurants passagers d'une portion de l'autorit,
taient remplis de toutes ces maximes, d'autant plus agrables  la
sottise qu'elles lui servent  trancher les noeuds qu'elle ne peut
dlier. Ils ne rvaient que mesures de salut public, grandes mesures,
coups d'tat. Ils se croyaient des gnies extraordinaires, parce qu'ils
s'cartaient  chaque pas des moyens ordinaires. Ils se proclamaient des
ttes vastes, parce que la justice leur paraissait une chose troite. 
chaque crime politique qu'ils commettaient, on les entendait s'crier:
_Nous avons encore une fois sauv la patrie!_ Certes, nous devons en
tre suffisamment convaincus, c'est une patrie bientt perdue qu'une
patrie sauve ainsi chaque jour.




CHAPITRE XVII.

Rsultat des considrations ci-dessus, relativement au despotisme.


Si, mme dans les gouvernements rguliers qui ne runissent pas, comme
le despotisme, tous les intrts des hommes contre eux, les mesures
illgales, loin d'tre favorables  leur dure, la compromettent et la
menacent, il est clair que le despotisme, qui se compose tout entier de
mesures pareilles, ne peut renfermer en lui-mme aucun germe de
stabilit. Il vit au jour le jour, tombant  coups de hache sur
l'innocent et sur le coupable, tremblant devant ses complices qu'il
enrgimente, qu'il flatte et qu'il enrichit, et se maintenant par
l'arbitraire, jusqu' ce que l'arbitraire, saisi par un autre, le
renverse lui-mme de la main de ses suppts[39].

touffer dans le sang l'opinion mcontente, est la maxime favorite de
certains profonds politiques. Mais on n'touffe pas l'opinion: le sang
coule, mais elle surnage, revient  la charge, et triomphe. Plus elle
est comprime, plus elle est terrible: elle pntre dans les esprits
avec l'air qu'on respire; elle devient le sentiment habituel, l'ide
fixe de chacun; l'on ne se rassemble pas pour conspirer, mais tous ceux
qui se rencontrent conspirent.

Quelque avili que l'extrieur d'une nation nous paraisse, les affections
gnreuses se rfugieront toujours dans quelques mes solitaires, et
c'est l qu'indignes, elles fermenteront en silence. Les votes des
assembles peuvent retentir de dclamations furieuses; l'cho des
palais, d'expressions de mpris pour la race humaine; les flatteurs du
peuple peuvent l'irriter contre la piti; les flatteurs des tyrans leur
dnoncer le courage: mais aucun sicle ne sera jamais tellement
dshrit par le ciel, qu'il prsente le genre humain tout entier tel
qu'il le faudrait pour le despotisme. La haine de l'oppression, soit au
nom d'un seul, soit au nom de tous, s'est transmise d'ge en ge.
L'avenir ne trahira pas cette belle cause: il restera toujours de ces
hommes pour qui la justice est une passion, la dfense du faible un
besoin. La nature a voulu cette succession: nul n'a jamais pu
l'interrompre, nul ne l'interrompra jamais. Ces hommes cderont toujours
 cette impulsion magnanime: beaucoup souffriront, beaucoup priront
peut-tre; mais la terre,  laquelle ira se mler leur cendre, sera
souleve par cette cendre, et s'entr'ouvrira tt ou tard.




CHAPITRE XVIII.

Causes qui rendent le despotisme particulirement impossible  notre
poque de la civilisation.


Les raisonnements qu'on vient de lire sont d'une nature gnrale, et
s'appliquent  tous les peuples civiliss et  toutes les poques; mais
plusieurs autres causes, qui sont particulires  l'tat de la
civilisation moderne, mettent de nos jours de nouveaux obstacles au
despotisme.

Ces causes sont, en grande partie, les mmes qui ont substitu la
tendance pacifique  la tendance guerrire, les mmes qui ont rendu
impossible la transplantation de la libert des anciens chez les
modernes.

L'espce humaine tant inbranlablement attache  son repos et  ses
jouissances, ragira toujours, individuellement et collectivement,
contre toute autorit qui voudra les troubler. De ce que nous sommes,
comme je l'ai dit, beaucoup moins passionns pour la libert politique
que ne l'taient les anciens, il peut s'ensuivre que nous ngligions les
garanties qui se trouvent dans les formes; mais de ce que nous tenons
beaucoup plus  la libert individuelle, il s'ensuit aussi que, ds que
le fond sera attaqu, nous le dfendrons de tous nos moyens. Or, nous
avons pour le dfendre des moyens que les anciens n'avaient pas.

J'ai montr que le commerce rend l'action de l'arbitraire sur notre
existence plus vexatoire qu'autrefois, parce que nos spculations tant
plus varies, l'arbitraire doit se multiplier pour les atteindre; mais
le commerce rend en mme temps l'action de l'arbitraire plus facile 
luder, parce qu'il change la nature de la proprit, qui devient par ce
changement presque insaisissable.

Le commerce donne  la proprit une qualit nouvelle, la circulation:
sans circulation, la proprit n'est qu'un usufruit. L'autorit peut
toujours influer sur l'usufruit, car elle peut enlever la jouissance;
mais la circulation met un obstacle invisible et invincible  cette
action du pouvoir social.

Les effets du commerce s'tendent encore plus loin: non-seulement il
affranchit les individus, mais, en crant le crdit, il rend l'autorit
dpendante.

L'argent, dit un auteur franais, est l'arme la plus dangereuse du
despotisme: mais il est en mme temps son frein le plus puissant; le
crdit est soumis  l'opinion; la force est inutile; l'argent se cache
ou s'enfuit; toutes les oprations de l'tat sont suspendues. Le crdit
n'avait pas la mme influence chez les anciens; leurs gouvernements
taient plus forts que les particuliers: les particuliers sont plus
forts que les pouvoirs politiques de nos jours. La richesse est une
puissance plus disponible dans tous les instants, plus applicable  tous
les intrts, et par consquent bien plus relle et mieux obie; le
pouvoir menace, la richesse rcompense: on chappe au pouvoir en le
trompant; pour obtenir les faveurs de la richesse, il faut la servir:
celle-ci doit l'emporter.

Par une suite des mmes causes, l'existence individuelle est moins
englobe dans l'existence politique. Les individus transplantent au loin
leurs trsors; ils portent avec eux toutes les jouissances de la vie
prive. Le commerce a rapproch les nations, et leur a donn des moeurs
et des habitudes  peu prs pareilles: les chefs peuvent tre ennemis;
les peuples sont compatriotes. L'expatriation, qui chez les anciens
tait un supplice, est facile aux modernes; et, loin de leur tre
pnible, elle leur est souvent agrable[40]. Reste au despotisme
l'expdient de prohiber l'expatriation; mais pour l'empcher il ne
suffit pas de l'interdire. On n'en quitte que plus volontiers les pays
d'o il est dfendu de sortir: il faut donc poursuivre ceux qui se sont
expatris; il faut obliger les tats voisins, et ensuite les tats
loigns,  les repousser. Le despotisme revient ainsi au systme
d'asservissement, de conqute et de monarchie universelle; c'est
vouloir, comme on voit, remdier  une impossibilit par une autre.

Ce que j'affirme ici vient de se vrifier sous nos yeux mmes: le
despotisme de France a poursuivi la libert de climat en climat; il a
russi pour un temps  l'touffer dans toutes les contres o il
pntrait; mais, la libert se rfugiant toujours d'une rgion dans
l'autre, il a t contraint de la suivre si loin, qu'il a enfin trouv
sa propre perte. Le gnie de l'espce humaine l'attendait aux bornes du
monde, pour rendre son retour plus honteux, et son chtiment plus
mmorable[41].




CHAPITRE XIX.

Que, l'usurpation ne pouvant se maintenir par le despotisme, puisque le
despotisme lui-mme ne peut se maintenir aujourd'hui, il n'existe aucune
chance de dure pour l'usurpation.


Si le despotisme est impossible de nos jours, vouloir soutenir
l'usurpation par le despotisme, c'est prter  une chose qui doit
s'crouler un appui qui doit s'crouler de mme.

Un gouvernement rgulier se met dans une situation prilleuse quand il
aspire au despotisme; il a cependant pour lui l'habitude. Voyez combien
de temps il fallut au long parlement pour s'affranchir de cette
vnration, compagne de toute puissance ancienne et consacre, qu'elle
soit rpublicaine ou qu'elle soit monarchique. Croyez-vous que les
corporations qui existent sous un usurpateur prouveraient,  briser son
joug, ce mme obstacle moral, ce mme scrupule de conscience? Ces
corporations ont beau tre esclaves, plus elles sont asservies, plus
elles se montrent furieuses quand un vnement vient les dlivrer. Elles
veulent expier leur longue servitude. Les snateurs qui avaient vot des
ftes publiques pour clbrer la mort d'Agrippine et fliciter Nron du
meurtre de sa mre, le condamnrent  tre battu de verges et prcipit
dans le Tibre.

Les difficults qu'un gouvernement rgulier rencontre  devenir
despotique participent de sa rgularit: elles s'opposent  ses succs,
mais elles diminuent les prils que ses tentatives attirent sur
lui-mme. L'usurpation ne rencontre pas des rsistances aussi
mthodiques: son triomphe momentan en est plus complet; mais les
rsistances qui se dploient enfin sont plus dsordonnes: c'est le
chaos contre le chaos.

Quand un gouvernement rgulier, aprs avoir essay des empitements,
revient  la pratique de la modration et de la justice, tout le monde
lui en sait gr. Il retourne vers un point dj connu, qui rassure les
esprits par les souvenirs qu'il rappelle. Un usurpateur qui renoncerait
 ses entreprises ne prouverait que de la faiblesse. Le terme o il
s'arrterait serait aussi vague que le terme qu'il aurait voulu
atteindre; il serait plus mpris, sans tre moins ha.

L'usurpation ne peut donc subsister, ni sans le despotisme, car tous les
intrts s'lvent contre elle, ni par le despotisme, car le despotisme
ne peut subsister. La dure de l'usurpation est donc impossible.

Sans doute le spectacle que la France nous offre parat propre 
dcourager toute esprance. Nous y voyons l'usurpation triomphante,
arme de tous les souvenirs effrayants, hritire de toutes les thories
criminelles, se croyant justifie par tout ce qui s'est fait avant elle,
forte de tous les attentats, de toutes les erreurs du pass, affichant
le mpris des hommes, le ddain pour la raison. Autour d'elle se sont
runis tous les dsirs ignobles, tous les calculs adroits, toutes les
dgradations raffines. Les passions, qui durant la violence des
rvolutions se sont montres si funestes, se reproduisent sous d'autres
formes. La peur et la vanit parodiaient jadis l'esprit de parti dans
ses fureurs les plus implacables; elles surpassent maintenant, dans
leurs dmonstrations insenses, la plus abjecte servilit.
L'amour-propre, qui survit  tout, place encore un succs dans la
bassesse, o l'effroi cherche un asile. La cupidit parat  dcouvert,
offrant son opprobre comme garantie  la tyrannie. Le sophisme
s'empresse  ses pieds, l'tonne de son zle, la devance de ses cris,
obscurcissant toutes les ides, et nommant sditieuse la voix qui veut
le confondre. L'esprit vient offrir ses services; l'esprit, qui, spar
de la conscience, est le plus vil des instruments. Les apostats de
toutes les opinions accourent en foule, n'ayant conserv de leurs
doctrines passes que l'habitude des moyens coupables. Des transfuges
habiles, illustres par la tradition du vice, se glissent de la
prosprit de la veille  la prosprit du jour. La religion est le
porte-voix de l'autorit, le raisonnement le commentaire de la force.
Les prjugs de tous les ges, les injustices de tous les pays, sont
rassembls comme matriaux du nouvel ordre social. L'on remonte vers des
sicles reculs; l'on parcourt des contres lointaines, pour composer de
mille traits pars une servitude bien complte qu'on puisse donner pour
modle. La parole dshonore vole de bouche en bouche, ne partant
d'aucune source relle, ne portant nulle part la conviction; bruit
importun, oiseux et ridicule, qui ne laisse  la vrit et  la justice
aucune expression qui ne soit souille.

Un pareil tat est plus dsastreux que la rvolution la plus orageuse.
On peut dtester quelquefois les tribuns sditieux de Rome, mais on est
oppress du mpris qu'on prouve pour le snat sous les Csars. On peut
trouver durs et coupables les ennemis de Charles Ier, mais un dgot
profond nous saisit pour les cratures de Cromwell.

Lorsque les portions ignorantes de la socit commettent des crimes, les
classes claires restent intactes; elles sont prserves de la
contagion par le malheur; et, comme la force des choses remet tt ou
tard le pouvoir entre leurs mains, elles ramnent facilement l'opinion,
qui est plutt gare que corrompue. Mais, lorsque ces classes
elles-mmes, dsavouant leurs principes anciens, dposent leur pudeur
accoutume, et s'autorisent d'excrables exemples, quel espoir
reste-t-il? o trouver un germe d'honneur, un lment de vertu? Tout
n'est que fange, sang et poussire.

Destine cruelle,  toutes les poques, pour les amis de l'humanit!
Mconnus, souponns, entours d'hommes incapables de croire au courage,
 la conviction dsintresse; tourments tour  tour par le sentiment
de l'indignation quand les oppresseurs sont les plus forts, et par celui
de la piti quand ces oppresseurs sont devenus victimes, ils ont
toujours err sur la terre, en butte  tous les partis, et seuls au
milieu des gnrations tantt furieuses, tantt dpraves.

En eux repose toutefois l'espoir de la race humaine. Nous leur devons
cette grande correspondance des sicles qui dpose en lettres
ineffaables contre tous les sophismes que renouvellent tous les tyrans.
Par elle, Socrate a survcu aux perscutions d'une populace aveugle, et
Cicron n'est pas mort tout entier sous les proscriptions de l'infme
Octave. Que leurs successeurs ne se dcouragent pas! qu'ils lvent de
nouveau leur voix! Ils n'ont rien  se faire pardonner; ils n'ont besoin
ni d'expiations ni de dsaveux; ils possdent intact le trsor d'une
rputation pure. Qu'ils osent exprimer l'amour des ides gnreuses;
elles ne rflchissent point sur eux un jour accusateur! Ce ne sont
point des temps sans compensation que ceux o le despotisme, ddaignant
une hypocrisie qu'il croit inutile, arbore ses propres couleurs, et
dploie avec insolence des tendards ds longtemps connus. Combien il
vaut mieux souffrir de l'oppression de ses ennemis, que rougir des excs
de ses allis! On rencontre alors l'approbation de tout ce qu'il y a de
vertueux sur la terre. On plaide une noble cause en prsence du monde,
et second par les voeux de tous les hommes de bien.

Jamais un peuple ne se dtache de ce qui est vritablement la libert.
Dire qu'il s'en dtache, c'est dire qu'il aime l'humiliation, la
douleur, le dnment et la misre; c'est prtendre qu'il se rsigne sans
peine  tre spar des objets de son amour, interrompu dans ses
travaux, dpouill de ses biens, tourment dans ses opinions et dans ses
plus secrtes penses, tran dans les cachots et sur l'chafaud. Car
c'est contre ces choses que les garanties de la libert sont institues,
c'est pour tre prserv de ces flaux que l'on invoque la libert; ce
sont ces flaux que le peuple craint, qu'il maudit, qu'il dteste. En
quelque lieu, sous quelque dnomination qu'il les rencontre, il
s'pouvante, il recule. Ce qu'il abhorrait dans ce que ses oppresseurs
appelaient la libert, c'tait l'esclavage. Aujourd'hui l'esclavage
s'est montr  lui sous son vrai nom, sous ses vritables formes:
croit-on qu'il le dteste moins?

Missionnaires de la vrit, si la route est intercepte, redoublez de
zle, redoublez d'efforts! Que la lumire perce de toutes parts!
obscurcie, qu'elle reparaisse; repousse, qu'elle revienne! Qu'elle se
reproduise, se multiplie, se transforme! qu'elle soit infatigable comme
la perscution! Que les uns marchent avec courage, que les autres se
glissent avec adresse! Que la vrit se rpande, pntre, tantt
retentissante, et tantt rpte tout bas! Que toutes les raisons se
coalisent, que toutes les esprances se raniment, que tous travaillent,
que tous servent, que tous attendent!

La tyrannie, l'immoralit, l'injustice, sont tellement contre nature,
qu'il ne faut qu'un effort, une voix courageuse pour retirer l'homme de
cet abme; il revient  la morale par le malheur qui rsulte de l'oubli
de la morale; il revient  la libert par le malheur qui rsulte de
l'oubli de la libert. La cause d'aucune nation n'est dsespre.
L'Angleterre, durant ses guerres civiles, offrit des exemples
d'inhumanit. Cette mme Angleterre parut n'tre revenue de son dlire
que pour tomber dans la servitude. Elle a toutefois repris sa place
parmi les peuples sages, vertueux et libres, et de nos jours nous
l'avons vue et leur modle et leur espoir.

FIN DE L'USURPATION.




ESSAI SUR ADOLPHE.


Si Benjamin Constant n'avait pas marqu sa place au premier rang parmi
les orateurs et les publicistes de la France, si ses travaux ingnieux
sur le dveloppement des religions ne le classaient pas glorieusement
parmi les crivains les plus diserts et les plus purs de notre langue;
s'il n'avait pas su donner  l'rudition allemande une forme lgante et
populaire, s'il n'avait pas mis au service de la philosophie son
locution limpide et colore, son nom serait encore sr de ne pas prir:
car il a crit _Adolphe_.

Or il y a dans ce livre une vertu singulire et presque magntique qui
nous attire et nous appelle chaque fois que nous sommes tmoins ou
acteurs dans une crise morale de quelque importance. Il n'y a pas une
page de ce roman, si toutefois c'est un roman, et pour ma part j'ai
grand'peine  le croire, qui ne donne lieu  une sorte d'examen de
conscience. Qu'il s'agisse de nous ou de nos amis les plus chers, ce
n'est jamais en vain que nous consultons cette histoire si simple et
d'une moralit si douloureuse. Les applications et les souvenirs
abondent. Chacune des penses inscrites dans ce terrible procs-verbal
est si nue, si franche, si finement analyse, et drobe avec tant
d'adresse aux souffrances du coeur, que chacun de nous est tent d'y
reconnatre son portrait ou celui de ses intimes.

C'est l, il faut le dire, un privilge inapprciable et qui n'est
dvolu qu'aux oeuvres du premier ordre. Comme il n'y a pas dans ce
tableau mystrieux un seul trait dessin au hasard; comme tous les
mouvements, toutes les attitudes des deux figures qui se partagent la
toile sont tudis avec une svrit scrupuleuse et inflexible, d'anne
en anne nous dcouvrons dans cette composition un sens nouveau et plus
profond, un sens multiple et variable malgr son vidente unit, qui ne
se rvle pas au premier regard, mais qui s'panouit et s'claire 
mesure que notre front se dpouille et que notre sang s'attidit.

_Adolphe_ est comme une savante symphonie qu'il faut entendre plusieurs
fois, et religieusement, avant de saisir et d'embrasser l'inspiration de
l'artiste. La premire fois, l'me est frappe du gracieux andante, ou
du solennel adagio, mais elle ne comprend pas bien la transition des
parties. La seconde fois, elle distingue dans le rondeau le chant d'un
hautbois ou le dialogue altern des violons et de la flte. Plus tard,
elle s'prend d'une mlodie lgante et simple qu'elle n'avait pas
d'abord aperue, et chaque jour elle fait de nouvelles dcouvertes; elle
s'tonne de sa premire ignorance, et la curiosit se rajeunit  mesure
que la pntration se dveloppe.

Il n'y a dans le roman de Benjamin Constant que deux personnages; mais
tous deux, bien que vraisemblablement copis, sont reprsents par leur
ct gnral et typique; tous deux, bien que trs-peu idaliss, selon
toute apparence, ont t si habilement dgags des circonstances locales
et individuelles, qu'ils rsument en eux plusieurs milliers de
personnages pareils.

Adolphe et Ellnore ne sont pas seulement _rels_, ils sont _vrais_ dans
la plus large acception du mot. Sans doute il et t facile  une
imagination plus active et plus exerce d'encadrer le sujet de ce roman
dans une fable plus savante et plus vive, de multiplier les incidents,
de nouer plus troitement la tragdie. Mais  quoi bon? qui sait si le
livre n'et pas perdu  ce jeu dangereux l'autorit lumineuse de ses
enseignements?

Adolphe est ennuy, comme tous les hommes de son ge qui ont entreml
leurs tudes vagabondes de loisirs nombreux et indfinis. Il sait, il a
rflchi, il a rv pour l'avenir bien des voyages dont il ne voudrait
plus maintenant, bien des gloires qu'il ddaigne aujourd'hui comme s'il
les avait uses; il a vu passer dans ses songes des femmes adores qui
se dvouaient  son amour, dont il buvait les larmes, et qui de leurs
cheveux dnous essuyaient la sueur de son front.

Il a dvor dans ses ambitions solitaires plusieurs destines dont une
seule suffirait  remplir sa vie; il a vcu des sicles dans sa mmoire,
et il n'est encore qu'au seuil de ses annes. Habitu ds longtemps 
converser avec lui-mme,  se raconter les grandes choses qu'il espre
accomplir, il est tout simple qu'il ddaigne la socit relle qu'il n'a
pas tudie, et qui ne peut le deviner. L'ennui, chez les mes leves,
chez celles surtout qui ont vingt ans, est presque toujours accompagn
d'une exorbitante vanit. Comme elles aperoivent en dedans un monde
suprieur plus grand, plus beau, plus vari; comme elles ont peupl leur
conscience des souvenirs d'une vie imaginaire; comme elles comparent
incessamment le spectacle de leurs journes au spectacle de leurs
rveries, le ddain et l'impertinence ne sont chez elles qu'une forme
particulire de la douleur.

Adolphe est las de lui-mme et de sa puissance inoccupe; il aspire 
vouloir,  dominer,  parler pour tre compris,  marcher pour tre
suivi,  aimer pour mettre  l'ombre de sa puissance une volont moins
forte que la sienne, et qui se confie en obissant. S'il avait choisi de
bonne heure une route simple et droite; si, au lieu de promener sa
rverie sur le monde entier qu'il ne peut embrasser, il avait mesur son
regard  son bras; s'il s'tait dit chaque jour en s'veillant: Voil ce
que je peux, voil ce que je voudrai; s'il avait marqu sa place
au-dessous de Newton, de Cond ou de Saint-Preux; s'il avait prfr
dlibrment la science, l'action ou l'amour; s'il avait pi d'un oeil
vigilant le premier veil de ses facults, s'il avait dml nettement
sa destine, s'il avait march d'un pas sr et persvrant vers la paix
sereine de l'intelligence, l'nergique ardeur de la volont ou le
bonheur aveugle et crdule, il ne serait pas vain, il ne ddaignerait
pas.

Une fois engag dans la voie prfre, l'emploi lgitime de ses forces
suffirait  l'occuper. L'oeil attach sur l'horizon lointain, mais sr
d'arriver, il ne dtournerait pas la tte pour regarder en arrire; il
se rsignerait de bonne grce  la continuit harmonieuse de ses
efforts. Si haut que ft plac le fruit dor de ses esprances, le
courage ne lui manquerait pas avant de le cueillir.

Mais comme il n'a pas mesur sa volont  sa puissance, comme il a tout
dsir sans rien vouloir, il s'ennuie, il ddaigne, il ne prvoit pas.

Ellnore a dj aim; elle a dj connu toutes les angoisses et tous les
garements de la passion; elle s'est isole du monde entier, pour
assurer le bonheur de celui qu'elle a prfr. Elle a renonc
volontairement  tous les avantages de la fortune et de la naissance;
elle a dsert sa famille et son pays. Dans l'ardeur de son dvoment,
elle aurait voulu pouvoir renouveler autour d'elle ce qu'elle venait de
dtruire, afin d'agrandir  toute heure le domaine de son abngation.

Elle croyait, la pauvre femme, que son enthousiasme ne s'teindrait
jamais; elle esprait que le coeur en qui elle s'tait confie ne
mconnatrait jamais la grandeur de ses sacrifices. Elle avait jou
hardiment sa vie entire sur un coup de d; elle avait gagn. Elle avait
conquis l'amour d'un homme, elle avait pos sa tte sur son paule, et
dans ses rves elle avait surpris le murmure de son nom; elle tait
fire et glorieuse, et ne souponnait pas que la chance pt tourner
contre elle.

L'hostilit assidue, la vigilance envieuse de la socit, qui la
dsignait du doigt aux railleries et au ddain, n'avaient pas branl
son courage. Elle s'tait dit: J'ai fait un serment, je le tiendrai. La
religion de la foi jure n'est pas moins grande et moins sainte que la
religion de la prire. Si ma promesse a t imprvoyante, si j'ai
follement engag mon avenir, c'est  Dieu seul qu'il appartient de me
relever de mon serment en m'infligeant l'abandon. Si la maldiction
paternelle m'a dgrade, me rhabiliterai-je par l'infidlit? Si
l'image menaante des larmes qui sillonnaient la joue du vieillard vient
chaque nuit troubler mon sommeil, est-ce en dsertant mon amour que je
flchirai l'ombre indigne?

Non, j'irai jusqu'au bout; je boirai jusqu'au fond cette coupe
d'amertume. Je subirai, sans dtourner la tte, les affronts et le
mpris de ce monde qui me conviait  ses ftes, et que j'ai quitt. Ma
paupire ne s'abaissera pas devant ces mres orgueilleuses qui parlent
bas  l'oreille de leurs filles en me voyant passer; je marcherai prs
d'elles d'un pas ferme; je sentirai la rougeur monter  mon front, mais
je retiendrai mes larmes, et je les accumulerai pour les verser  flots
dans le coeur de mon bien-aim.

Tous les biens sems autour de moi, je les ddaignerai pour ne plus
voir qu'un seul bien, qu'un trsor unique, le trsor que j'ai choisi.
Les joies paisibles de la famille, les caresses naves des enfants, les
flatteries enivres recueillies par les jeunes filles florissantes, et
rapportes fidlement au coeur de l'orgueilleuse mre, rien de tout cela
ne m'appartiendra plus: la foule ignorante comptera mes regrets par ses
dsirs, et je triompherai de sa mprise. Je m'enfermerai dans mon amour
comme dans une tour fortifie, et je regarderai s'enfuir sur la route
lointaine ces rves dors de ma jeunesse, si splendides aux premiers
jours, et maintenant plissants et confus. Je suivrai d'un oeil assur
les feuilles disperses de mes esprances, si vertes et si humides au
matin, et si rapidement sches avant l'heure du soir.

Chaque fois que je verrai se fermer devant moi les portes d'une maison
joyeuse, loin de pleurer sur mon isolement, je m'applaudirai, dans le
silence de ma pense, du choix glorieux de mon coeur; et, comparant le
mensonge de cette fte  la fte perptuelle de mon amour, je les
plaindrai sincrement de n'avoir pas comme moi le vrai bonheur.

Tous les soirs, en me souvenant de la journe accomplie, en prvoyant
la journe prochaine, je bnirai la srnit harmonieuse de ma destine,
et sur les plaisirs tumultueux des autres femmes j'abaisserai un regard
de piti. Car ma vie se partage entre la prire et le dvoment; et leur
route est si bien fraye, qu'elles vous oublient,  mon Dieu!

Permettez seulement que je lui sois prsente  chaque heure du jour;
permettez qu'il ne souhaite rien au del de mon amour, et qu'il ne
regarde pas en arrire; faites qu'il vive tout en moi, comme je vis
toute en lui.

Mais un jour la mesure du sacrifice tait comble: elle a dout de la
reconnaissance qu'elle avait mrite; l'inquitude a rong le fruit de
son amour. Elle a pleur, et ses larmes n'ont pas t essuyes; elle
s'est afflige de l'ingratitude, et l'accus ne s'est pas dfendu.

Alors il s'est fait un grand dsert autour de son coeur, et chacun de ses
soupirs s'est perdu dans le silence. Elle tait forte, et dfiait le
danger; elle tait confiante et rsigne, et ne demandait au ciel que
des jours pareils aux jours vanouis; et voici que tout  coup la
vaillance de cette femme s'est affaisse; voici que son esprance a
flchi comme le peuplier sous le vent qui passe.

Elle tait jeune et ne savait pas le nombre de ses annes, et voici
qu'elle a vieilli en un jour; elle avait l'oeil splendide et superbe, et
sur son front rayonnaient, en caractres clatants, ses penses
heureuses et sereines, et voici que son regard s'est voil, que les
rides anguleuses ont inscrit sur son front sa plainte et sa douleur.

Serait-il vrai que la destine humaine rpudie, comme un rve de jeune
fille, les dvoments illimits? serait-il vrai que l'amour se nourrit
d'inquitude et d'angoisses, que les tortures de la jalousie lui sont
une sve gnreuse et fconde, et que sa tige se fltrit dans
l'atmosphre paisible et sereine de la fidlit? Je ne veux pas le
croire; car,  ce compte, l'amour serait le plus cruel des supplices, la
plus odieuse dception, et l'gosme habile et dsintress serait la
premire des vertus, le plus raisonnable des devoirs.

Arrive  cette crise douloureuse, il faut qu'Ellnore meure ou se
rajeunisse. Courbe sous le poids de l'ingratitude, elle n'a plus qu'
s'endormir du sommeil ternel, si elle ne se rveille pas pour un nouvel
amour. Celui qu'elle a condamn dans son coeur, ft-il moins coupable, ne
saurait imposer silence  l'acharnement de ses soupons. S'il n'a pas
vraiment mconnu son amour, s'il n'a pas oubli ses sacrifices, s'il a
seulement nglig de la bnir et de la remercier chaque jour comme il
devait le faire, peu importe  celle qui souffre: il y a des larmes que
nulle prire ne peut scher. Quand ces douleurs et ces larmes sont
venues, l'amour s'teint et se rduit en cendres.

Quand Ellnore et Adolphe se rencontrent, chacun des deux est prpar 
l'enthousiasme et au dvoment. Le dcouragement et la vanit, qui
sembleraient devoir s'exclure, se rapprochent et s'apprivoisent
rapidement. Adolphe choisit Ellnore entre toutes les femmes, non pour
la relever et la soutenir, car il ne la connat pas assez pour
sympathiser avec son chagrin, mais parce qu'elle a tenu tte  l'orage,
parce qu'elle a lutt contre l'envie et la mdisance, parce que les yeux
sont fixs sur elle, parce que sa fidlit permanente a djou bien des
ambitions injurieuses, parce que son ddain a humili bien des
jactances.

Ce qu'il faut au coeur d'Adolphe, ce n'est pas un amour mystrieux et
timide; si toute la terre devait ignorer qu'il est aim, si son bonheur
devait rester dans l'ombre, il n'en voudrait pas. Ce qu'il souhaite, ce,
qu'il appelle de ses voeux et de ses larmes, c'est une lutte publique, un
triomphe clatant, un amour qui puisse lui tenir lieu de gloire.

Or, pour raliser ce voeu d'Adolphe, pour tancher la soif de cette
vanit qui le dvore, une femme belle et jeune, vivant dans le secret de
la famille, leve dans les doctrines de l'obissance et du devoir,
pargne de la calomnie, nourrie dans un bonheur paisible, et dfiant
les temptes qu'elle ne prvoit pas, ne peut lutter avec Ellnore.

Si Adolphe cdait navement au besoin d'aimer, il ne marquerait pas si
haut le but de ses esprances; il choisirait prs de lui un coeur du mme
ge que le sien, un coeur pargn des passions, o son image pt se
rflchir  toute heure sans avoir  craindre une image rivale; il
comprendrait de lui-mme, il devinerait cette vrit douloureuse, et qui
n'est jamais impunment mconnue, c'est que l'avenir ne suffit pas 
l'amour, et que le coeur le plus indulgent ne peut se dfendre d'une
jalousie acharne contre le pass; il ne s'exposerait pas  essuyer sur
les lvres de sa matresse les baisers d'une autre bouche; il
tremblerait de lire dans ses yeux une pense qui retournerait en arrire
et qui s'adresserait  un absent.

Mais comme sa tte a voulu avant que son coeur dsirt, c'est Ellnore
qu'il attaque, et qu'il prfre  toutes les autres.

Il y a dans la possession de cette femme un aliment magnifique pour sa
vanit; il sera envi par ceux-l mmes qui mdisent d'elle, et qui se
vengent de ses ddains en redoublant son isolement; il sera montr au
doigt par la ville comme un lutteur adroit, comme un rus jouteur:
chaque fois qu'il entrera dans un salon, il entendra autour de lui le
chuchotement glorieux de ses rivaux.

Il ne tremblera pas  la vue de ces convoitises empresses, qui, pour un
coeur vraiment pris, sont un supplice de tous les instants. Il ne
frmira pas devant cette profanation insultante qui ternit les plus
chastes volupts. Il ne rougira pas de honte et de colre en coutant
ces propos tenus  demi-voix, qui font du bonheur une nouvelle o les
secrets du foyer se discutent comme la marche d'une arme.

Non; il s'applaudira de son choix, et lvera firement la tte.

Ellnore verra dans Adolphe un amour jeune et confiant. Dj
flchissante et ride, elle sera fire d'avoir t distingue par un
homme destin  tous les succs du monde. Plus folle et plus
imprvoyante qu'une jeune fille, gare par l'isolement, elle ira
jusqu' esprer de cette aventure une rhabilitation jusque-l vainement
essaye. Dans la crdulit de son coeur, elle attendra de ce nouvel
engagement la paix et la scurit qui ont manqu au premier; elle croira
que les autres femmes, humilies de son triomphe, se rallieront autour
d'elle.

L'intervalle des annes s'effacera. L'entranement mutuel de ces deux
coeurs, si diffrents et si mal connus l'un de l'autre, deviendra peu 
peu irrsistible.  force de penser  Ellnore et de publier partout son
admiration, Adolphe se convaincra, ou croira se convaincre de la ralit
de son amour, et Ellnore tombera dans le mme pige.

Mais, aprs le dernier abandon, le rveil sera terrible.  peine matre
de la place qu'il a si vivement assige, il ne saura que faire de sa
victoire; aprs avoir constat par la possession un amour si ardemment
dsir, il tremblera devant la dure de son engagement. En vue des
annes qui vont suivre, il sentira dfaillir son courage, et regrettera
l'extase qu'il avait  peine espre.

Ellnore, aprs la confusion de la dfaite, ouvrira les yeux, et
cherchera vainement autour d'elle les flicitations respectueuses sur
lesquelles elle avait compt; au fond de son coeur elle rougira de son
inconstance, et doutera d'un bonheur si facile  changer.

Peu  peu, entre ces deux mes trompes, mais toutes deux trop fires
pour l'avouer, il s'tablira une intimit douloureuse et rsigne,
intimit de mensonge et d'hypocrisie, fertile en subterfuges et en
flatteries, prodigue de caresses et de baisers, cherchant  se distraire
en affirmant sans cesse ce qu'elle ne croit pas.

Aucun des deux ne voudra tre vaincu en gnrosit, et, pour ne pas
laisser entrevoir son dsabusement, chacun redoublera de prvenances,
parlera de l'avenir avec de clestes esprances, traitera le reste du
monde avec un ddain fastueux, cachera ses larmes sous l'ironie et la
jactance, et fera de la ruse le premier de ses devoirs.

Par compassion pour sa victime, Adolphe dguisera son ennui et forcera
son regarda sourire. Il tudiera ses moindres paroles pour pargner  sa
matresse la honte d'un regret; il s'imposera l'enjouement et la
srnit par dlicatesse.

 son tour Ellnore, si elle surprend sur le visage de son amant la
trace de l'ennui, craindra de se plaindre et se rsignera
silencieusement. De jour en jour, elle s'affermira dans cette rserve
douloureuse et grimacera l'enthousiasme.

Jusqu'au jour o tous les deux, las enfin de cette pitoyable comdie,
jetteront le masque et se verront face  face.

Mais comme ils s'taient choisis par fiert, ils ne prononceront pas
encore le mot d'abandon. Ils renonceront  leur rle, mais ils
trembleront de se dgrader par une franchise trop prompte. Ils
n'exalteront plus leur bonheur, mais ils accepteront la satit comme
une expiation, et ils commenceront une nouvelle preuve, celle de
l'intimit sans amour et sans mensonge.

Or, quand les choses en sont venues  ce point, quand l'amour, d'preuve
en preuve, est arriv  la satit, l'enfer a commenc sur la terre.
Les amitis qui se dnouent, les promesses qui mentent, les
reconnaissances oublieuses, les dvoments admirs qui se fltrissent,
tout cela n'est rien prs de la satit dans l'amour.

L'enthousiasme o l'me s'est laiss emporter dans les premiers jours de
l'engagement a mtamorphos  son insu toutes ses facults. La vie
entire est change, et ne peut revenir  ses premires motions sans
d'horribles tortures. Tout ce qui se passe autour de nous avait pris un
aspect nouveau, un sens imprvu. Habitus que nous sommes  couter dans
un autre coeur le retentissement de nos souffrances et de nos joies,
quand cette intime fraternit, puise de lassitude, flchit et
s'affaisse, l'ennui fond sur nous comme un oiseau de proie.

Chaque jour les deux forats rivs  cette chane, qu'ils pourraient
briser, mais qu'ils gardent par ostentation et par enttement,
s'veillent en maudissant. Chacun entrevoit la vrit, et rougirait de
la dire. Chose trange! ils s'taient promis une mutuelle confiance, une
franchise assidue, et voil qu'ils persvrent dans le mensonge, et
qu'ils se glorifient dans l'hypocrisie; ils avaient jur de ne jamais
voiler aucune de leurs penses, et voil qu'au-devant de leurs coeurs ils
placent une triple haie de sourires, de regards et de serments, voil
qu'ils commandent aux yeux et aux lvres de jouer le bonheur absent.

S'il arrive  l'un des deux d'oublier un instant la servitude o il
s'est clou, au premier mouvement de libert le bruit de sa chane le
rveille en sursaut. Il se remettait en marche, et commenait un nouveau
plerinage; il sent tout  coup se poser sur son paule une main
autrefois amie, qu' peine il et sentie, tant elle tait lgre, et qui
aujourd'hui lui pse et l'accable.

Mieux vaudrait cent fois la solitude avec ses dcouragements et ses
dfaillances; car, dans l'intimit rassasie, toute la vie se ternit et
se dsenchante, toutes les heures de la journe contiennent des
supplices prvus et invitables. Il n'y a plus de jalousie, car chacun
des deux captifs aspire  l'affranchissement, mais il s'tablit entre
ces deux colres honteuses d'elles-mmes une sorte d'mulation. C'est 
qui inventera pour l'autre une question injurieuse, un soupon
insultant. Gomme si elle se repentait d'avoir obi, la femme donne 
toutes ses prires la forme d'un commandement. Si elle surprend dans le
regard qu'elle pie un projet o elle ne soit pas de moiti, elle
s'empresse aux larmes comme  une vengeance, elle inflige comme un
chtiment ses caresses menteuses. Pour justifier son ennui et son
abattement, elle interroge, comme un juge, toutes les actions
qu'autrefois elle approuvait sans contrle. Ds que son amant fait un
pas, il trouve devant lui un oeil curieux qui attend sa rponse; s'il
s'chappe un instant, il trouve au retour une bouche imprieuse dont
chaque baiser est un ordre sans rplique. Elle voudrait lui trouver des
torts pour viter ses reproches, et, dans l'esprance de surprendre une
faute, elle interroge toutes les minutes de sa journe.

Dans la solitude, aprs les dfaillances dsespres, aprs les
renoncements plors, il arrive  l'me de refleurir et se relever. Elle
aspire librement l'air qui l'environne, elle s'panouit sous la chaude
haleine que ride l'eau en passant, et lui porte une vapeur fconde. Mais
dans l'intimit sans amour, rien de pareil n'est possible; il n'y a pas
une heure d'abandon et de rverie. Le silence est une plainte, et la
parole une querelle. Chaque mot renferme un regret ou une invective.
S'il pleure, elle l'accusera de faiblesse et de lchet. Si, face  face
avec l'horrible vrit, il retient sur ses lvres l'aveu prs de lui
chapper; si sa voix, suffoque par les sanglots, balbutie une
bndiction impuissante, elle s'emporte, elle implore sa colre: elle
s'irrite de cette douleur si peu virile, et lui souhaiterait de
l'orgueil, afin de le combattre.

Que faire contre les larmes? quelle dfense opposer  cette affliction
qui se confesse? Quand les larmes ne se mlent pas  des larmes amies,
quand une bouche adore ne vient pas les boire dans nos yeux, et
rafrachir de ses baisers la paupire enflamme, l'homme s'avilit aux
yeux de sa matresse, il se dgrade, il abdique sa grandeur: le nuage
grossit et devient orage. Si elle et pleur, il tait sauv; mais elle
a vu sa douleur sans la partager, elle l'a jug, elle a mesur sa force:
il est perdu.

Aprs le premier apaisement, le mensonge recommence: car il faudrait une
haute sagesse, un courage bien rare, pour cder sans autre combat un sol
si longtemps dfendu.

Mais le mensonge, d'abord si riche en mtamorphoses, si habile  se
dguiser, si fcond en ressources, devient de jour en jour plus
maladroit et plus facile  surprendre: il n'est plus qu'une habitude, et
se passe de volont.

Le qui-vive perptuel de cette intimit vigilante puise enfin les
dernires forces des deux adversaires. Ils n'ont plus besoin de
s'interroger pour deviner leur mutuelle pense: ils se disent adieu dans
chacun de leurs embrassements.

Heureux, trois fois heureux ceux qui n'ont pas attendu trop tard pour se
deviner, et qui se sont quitts  temps! car ils ont au moins, pour se
consoler pendant le reste de la route, le souvenir du bonheur pass; ils
peuvent se rappeler dans une amiti durable un amour vanoui; ils
assistent muets aux funrailles de leur enthousiasme, et en parlent sans
amertume comme d'un fils emport par la guerre.

Mais combien rompent au lieu de dnouer! combien, s'acharnant  leur
amour, btissent des haines implacables sur des intimits obstines!

Si Ellnore se sparait d'Adolphe le jour o elle est sre de son
abandon, elle pourrait encore esprer sur la terre des jours sereins et
paisibles; si elle acceptait franchement la destine qu'elle s'est
faite, si elle ouvrait les yeux et mesurait la route parcourue, il y
aurait encore pour elle des chances de salut; mais elle sait qu'elle
n'est plus aime, et elle pardonne. Au lieu de rhabiliter celui qui la
trompait, elle, devient pour lui un objet de piti.

S'il aimait une autre femme, s'il s'tait laiss prendre  une affection
passagre, je concevrais le pardon; ce serait gnrosit pure, et la
reconnaissance pourrait assurer la fidlit  venir. Mais pardonner
l'abandon, pardonner le dlaissement qui n'a pas un autre amour pour
excuse, pardonner l'hypocrisie, c'est une folie sans remde, c'est
s'avilir pour quelques jours de rpit, c'est appeler sur soi le mpris,
c'est mriter l'oubli.

Or il n'y a pas une de ces austres vrits qui ne soit crite dans
_Adolphe_ en caractres ineffaables: c'est un livre plein
d'enseignements et de conseils pour ceux qui aiment et qui souffrent.
Quand on est jeune, on croit  peine  la moiti de ces conseils; 
mesure qu'on vieillit, on s'aperoit qu'il y en a beaucoup d'oublis.

GUSTAVE PLANCHE.

FIN.




NOTES

[1: Voyez le _Thtre de Gothe_, que nous avons publi dans notre
collection, et dont la traduction est excellente.]

[2: Schiller n'avait pas introduit les choeurs chantants, mais parlants.]

[3: La guerre cote plus que ses frais, dit un crivain judicieux: elle
cote tout ce qu'elle empche de gagner. (SAY, _con. polit_. V.8.)]

[4: L'on avait invent durant la rvolution franaise un prtexte de
guerre inconnu jusqu'alors, celui de dlivrer les peuples du joug de
leurs gouvernements, qu'on supposait illgitimes et tyranniques. Avec ce
prtexte on a port la mort chez des hommes dont les uns vivaient
tranquilles sous des institutions adoucies par le temps et l'habitude,
et dont les autres jouissaient, depuis plusieurs sicles, de tous les
bienfaits de la libert: poque  jamais honteuse o l'on vit un
gouvernement perfide graver des mots sacrs sur ses tendards coupables,
troubler la paix, violer l'indpendance, dtruire la prosprit de ses
voisins innocents, en ajoutant au scandale de l'Europe par des
protestations mensongres de respect pour les droits des hommes, et de
zle pour l'humanit!]

[5: Il y avait en France, sous la monarchie, soixante mille hommes de
milice; l'engagement tait de six ans. Ainsi le sort tombait chaque
anne sur dix mille hommes. M. Necker appelle la milice une effrayante
loterie. Qu'aurait-il dit de la conscription?]

[6: La Fontaine.]

[7: Pour qu'on ne m'accuse pas de citer faux, je transcris tout le
paragraphe. Un tat qui en a conquis un autre le traite d'une des
quatre manires suivantes. Il continue  le gouverner selon ses lois, et
ne prend pour lui que l'exercice du gouvernement politique et civil; ou
il lui donne un nouveau gouvernement politique et civil; ou il dtruit
la socit et la disperse dans d'autres; ou enfin il extermine tous les
citoyens. La premire manire est conforme au droit des gens que nous
suivons aujourd'hui; la quatrime est plus conforme au droit des gens
des Romains. (_Esprit des Lois_, liv. X, ch. 3.)]

[8: M. Rehberg, dans son excellent ouvrage sur le Code Napolon, page
8.]

[9: Je n'excepte du respect pour le pass que ce qui est injuste. Le
temps ne sanctionne pas l'injustice. L'esclavage, par exemple, ne se
lgitime par aucun laps de temps. C'est que, dans ce qui est
intrinsquement injuste, il y a toujours une partie souffrante, qui ne
peut en prendre l'habitude, et pour laquelle, en consquence,
l'influence salutaire du pass n'existe pas. Ceux qui allguent
l'habitude en faveur de l'injustice ressemblent  cette cuisinire
franaise  qui l'on reprochait de faire souffrir des anguilles en les
corchant: Elles y sont accoutumes, dit-elle; il y a trente ans que je
le fais.]

[10: Nous ne pouvons entrer dans la rfutation de tous les raisonnements
qu'on allgue en faveur de l'uniformit. Nous nous bornons  renvoyer le
lecteur  deux autorits imposantes, M. DE MONTESQUIEU, _Esprit des
Lois_, XXIX-18, et le marquis _de Mirabeau_, dans l'_Ami des Hommes_. Ce
dernier prouve trs-bien que, mme sur les objets sur lesquels on croit
le plus utile d'tablir l'uniformit, par exemple sur les poids et
mesures, l'avantage est beaucoup moins grand qu'on ne le pense, et
accompagn de beaucoup plus d'inconvnients.]

[11: Il y a un esprit de parti absurde et une ignorance profonde 
vouloir rduire  des termes simples la question de la rpublique et de
la monarchie, comme si la premire n'tait que le gouvernement de
plusieurs, et la seconde celui d'un seul. Rduite  ces termes, l'une
n'assure point le repos, l'autre ne garantit point la libert. Y
avait-il du repos  Rome sous Nron, sous Domitien, sous Hliogabale; 
Syracuse sous Denys; en France sous Louis XI, ou sous Charles IX? Y
avait-il de la libert sous les dcemvirs, sous le long parlement, sous
la convention ou mme le directoire? L'on peut concevoir un peuple
gouvern par des hommes qui paraissent de son choix, et ne jouissant
d'aucune libert, si ces hommes forment une faction dans l'tat, et si
leur puissance est illimite. On peut aussi concevoir un peuple soumis 
un chef unique, et ne gotant aucun repos, si ce chef n'est contenu ni
par la loi ni par l'opinion. D'un autre ct, une rpublique pourrait se
trouver tellement organise, que l'autorit y ft assez forte pour
maintenir l'ordre; et quant  la monarchie, pour ne citer qu'un exemple,
qui osera nier qu'en Angleterre, depuis cent vingt ans, l'on n'ait joui
de plus de sret personnelle et de plus de droits politiques que n'en
procurrent jamais  la France ses essais de rpublique, dont les
institutions informes et imparfaites dissminaient l'arbitraire et
multipliaient les tyrans?

Que de questions de dtail, d'ailleurs, dont chacune serait ncessaire 
examiner! La monarchie est-elle la mme chose, suivant que son
tablissement remonte  des sicles reculs, ou date d'une poque
rcente; suivant que la famille rgnante est de temps immmorial sur le
trne, comme les descendants de Hugues Capet, ou qu'trangre par son
origine, elle a t appele  la couronne par le voeu du peuple, comme en
Angleterre en 1688; ou qu'elle est enfin tout  fait nouvelle, et sortie
par d'heureuses circonstances de la foule de ses gaux; suivant encore
que la monarchie est accompagne d'une ancienne noblesse hrditaire,
comme dans presque tous les tats de l'Europe, ou qu'une seule famille
s'lve isolment, et se voit force de crer  la hte une noblesse
sans aeux; suivant que cette noblesse est fodale, comme en Allemagne,
purement honorifique, comme elle l'tait en France; ou qu'elle forme une
sorte de magistrature, comme la chambre des pairs, etc., etc.?]

[12: Pdarte, en sortant d'une assemble dont il avait inutilement
sollicit les suffrages, dit: Je rends grces aux Dieux de ce qu'il y a
dans ma patrie trois cents citoyens meilleurs que moi.]

[13: Esprit des Lois, VIII, 1.]

[14: Ce que j'crivais ici ne s'applique qu'au systme que j'examinais
alors, c'est--dire  l'hypothse d'un usurpateur dtruisant les
institutions anciennes pour leur substituer des institutions cres par
un seul. La rvolution qui vient de s'oprer rpond  plusieurs de mes
objections. Pour ce qui regarde la noblesse, par exemple, la combinaison
de l'ancienne et de la nouvelle est une heureuse et librale ide. La
premire donnera  la seconde le lustre de l'antiquit; et celle-ci,
compose heureusement en grande partie d'hommes couverts de gloire,
apporte en dot l'clat des triomphes militaires. Dans ce cas, comme dans
presque toutes les difficults qu'elle avait  combattre, la
constitution actuelle les a surmontes habilement, et a conserv tout ce
qui tait bon dans un rgime dont l'ensemble d'ailleurs tait
dtestable. Pour juger mon ouvrage, il ne faut pas oublier qu'il est
crit et publi depuis quatre mois: je voyais alors le mal, et je ne
pouvais prvoir le bien.]

[15: Un pamphlet publi contre la prtendue chambre haute du temps de
Cromwell est une preuve remarquable de l'impuissance de l'autorit dans
les institutions de ce genre. _Voyez_ A reasonable speech made by a
worthy member of parliament in the house of commons, concerning the
other house. March, 1659.]

[16: Aristot. Polit. V. 10.]

[17: De l l'ostracisme, le ptalisme, les lois agraires, la censure,
etc., etc.]

[18: Voyez la preuve plus dveloppe dans les _Mmoires sur
l'Instruction publique_ de Condorcet, et dans l'_Histoire des
Rpubliques italiennes_ de Simonde de Sismondi, IV, 370. Je cite avec
plaisir ce dernier ouvrage, production d'un caractre aussi noble que le
talent de l'auteur est distingu.]

[19: Il est assez singulier que ce soit prcisment Athnes que nos
modernes rformateurs ont vit de prendre pour modle: c'est qu'Athnes
nous ressemblait trop; ils voulaient plus de diffrences pour avoir plus
de mrite. Le lecteur curieux de se convaincre du caractre tout  fait
moderne des Athniens peut consulter surtout Xnophon et Isocrate.]

[20: Les politiques grecs, qui vivaient sous le gouvernement populaire,
ne reconnaissaient, dit Montesquieu, d'autre force que celle de la
vertu; ceux d'aujourd'hui ne nous parlent que de manufactures, de
commerce, de finances, de richesses, et de luxe mme. (_Esprit des
Lois_, III, 3.) Il attribue cette diffrence  la rpublique et  la
monarchie: il faut l'attribuer  l'esprit oppos des temps anciens et
des temps modernes. Citoyens des rpubliques, sujets des monarchies,
tous veulent des jouissances, et nul ne peut, dans l'tat actuel des
socits, ne pas en vouloir.]

[21: Je suis loin de me joindre aux dtracteurs de Rousseau; ils sont
nombreux dans le moment actuel. Une tourbe d'esprits subalternes qui
placent leurs succs d'un jour  rvoquer en doute toutes les vrits
courageuses, s'agitent pour fltrir sa gloire: raison de plus pour tre
circonspect  le blmer. Il a le premier rendu populaire le sentiment de
nos droits;  sa voix se sont rveills les coeurs gnreux, les mes
indpendantes: mais ce qu'il sentait avec force, il n'a pas su le
dfinir avec prcision. Plusieurs chapitres du _Contrat Social_ sont
dignes des crivains scolastiques du quinzime sicle. Que signifient
des droits dont on jouit d'autant plus qu'on les aline plus
compltement? Qu'est-ce qu'une libert en vertu de laquelle on est
d'autant plus libre, que chacun fait plus compltement ce qui contrarie
sa volont propre? Les fauteurs du despotisme peuvent tirer un immense
avantage des principes de Rousseau. J'en connais un qui, de mme que
Rousseau avait suppos que l'autorit illimite rside dans la socit
entire, la suppose transporte au reprsentant de cette socit,  un
homme qu'il dfinit l'espce personnifie, la runion individualise. De
mme que Rousseau avait dit que le corps social ne pouvait nuire ni 
l'ensemble de ses membres, ni  chacun d'eux en particulier, celui-ci
dit que le dpositaire du pouvoir, l'homme constitu socit, ne peut
faire de mal  la socit, parce que tout le tort qu'il lui aurait fait,
il l'aurait prouv fidlement, tant il tait la socit elle-mme. De
mme que Rousseau dit que l'individu ne peut rsister  la socit,
parce qu'il lui a alin tous ses droits sans rserve, l'autre prtend
que l'autorit du dpositaire du pouvoir est absolue, parce qu'un membre
de la socit ne peut lutter contre la runion entire; qu'il ne peut
exister de responsabilit pour le dpositaire du pouvoir, parce qu'aucun
individu ne peut entrer en compte avec l'tre dont il fait partie, et
que celui-ci ne peut lui rpondre qu'en le faisant rentrer dans l'ordre
dont il n'aurait pas d sortir; et pour que nous ne craignions rien de
la tyrannie, il ajoute: Or, voici pourquoi son autorit (celle du
dpositaire du pouvoir) ne fut pas arbitraire: ce n'tait plus un homme,
c'tait un peuple. Merveilleuse garantie que ce changement de mot!
N'est-il pas bizarre que tous les crivains de cette classe reprochent 
Rousseau de se perdre dans les abstractions? Quand ils nous parlent de
la socit individualise, et du souverain n'tant plus un homme, mais
un peuple, sont-ce les abstractions qu'ils vitent?]

[22: L'ouvrage de Mably sur _la Lgislation, ou Principes des Lois_, est
le code du despotisme le plus complet que l'on puisse imaginer. Combinez
ses trois principes: 1 l'autorit lgislative est illimite; il faut
l'tendre  tout, et tout courber devant elle; 2 la libert
individuelle est un flau; si vous ne pouvez l'anantir, restreignez-la
du moins autant qu'il est possible; 3 la proprit est un mal; si vous
ne pouvez la dtruire, affaiblissez son influence de toute manire; vous
aurez, par votre combinaison, la constitution runie de Constantinople
et de Robespierre.]

[23: Depuis quelque temps on nous a rpt en France les mmes
absurdits sur les gyptiens. L'on nous a recommand l'imitation d'un
peuple victime d'une double servitude, repouss par ses prtres du
sanctuaire de toutes les connaissances; divis en castes, dont la
dernire tait prive de tous les droits de l'tat social; retenu dans
une ternelle enfance; masse mobile, incapable galement et de
s'clairer et de se dfendre, et constamment la proie du premier
conqurant qui venait envahir son territoire. Mais il faut reconnatre
que ces nouveaux apologistes de l'gypte sont plus consquents que les
philosophes qui lui ont prodigu les mmes loges; ils ne mettent aucun
prix  la libert,  la dignit de notre nature,  l'activit de
l'esprit, au dveloppement des facults intellectuelles; ils se font les
pangyristes du despotisme, pour en devenir les instruments.]

[24: La disproportion de toutes ces mesures et de la disposition de la
France fut sentie ds l'origine, et avant mme qu'elle ft parvenue au
comble, par tous les hommes clairs; mais, par une singulire mprise,
ces hommes concluaient que c'tait la nation, et non pas les lois qu'on
lui imposait, qu'il fallait changer. L'assemble nationale, disait
Champfort en 1789, a donn au peuple une constitution plus forte que
lui; il faut qu'elle se hte d'lever la nation  cette hauteur. Les
lgislateurs doivent faire comme ces mdecins habiles qui, traitant un
malade puis, font passer les restaurants  l'aide des stomachiques.
Il y a ce malheur dans cette comparaison, que nos lgislateurs taient
eux-mmes des malades qui se disaient des mdecins. On ne soutient point
une nation  la hauteur  laquelle sa propre disposition ne l'lve pas.
Pour la soutenir  ce point, il faut lui faire violence, et, par cela
mme qu'on lui fait violence, elle s'affaisse et tombe  la fin plus bas
qu'auparavant.]

[25: Tout ce qui tend  restreindre les droits du roi, disait M. de
Clermont-Tonnerre en 1790, est accueilli avec transport, parce qu'on se
rappelle les abus de la royaut. Il viendra peut-tre un temps o tout
ce qui tendra  restreindre les droits du peuple sera accueilli avec le
mme fanatisme, parce qu'on aura non moins fortement senti les dangers
de l'anarchie.]

[26: La souveraine justice de Dieu, dit un crivain franais, tient  sa
souveraine puissance; et il en conclut que la souveraine puissance est
toujours la souveraine justice. Pour complter le raisonnement il aurait
d affirmer que le dpositaire de cette puissance est toujours semblable
 Dieu.]

[27: Il est insens de croire, dit Spinosa, que celui-l seul ne sera
pas entran par ses passions, dont la situation est telle qu'il est
entour des tentations les plus fortes, et qu'il a plus de facilit et
moins de danger  leur cder.]

[28: Une des plus grandes erreurs de la nation franaise, c'est de
n'avoir jamais attach suffisamment d'importance  la libert
individuelle. On se plaint de l'arbitraire quand on est frapp par lui,
mais plutt comme d'une erreur que comme d'une injustice; et peu
d'hommes, dans la longue srie de nos oppressions diverses, se sont
donn le facile mrite de rclamer pour des individus d'un parti
diffrent du leur. Je ne sais quel crivain a dj remarqu que M. de
Montesquieu, qui dfend avec force les droits de la proprit
particulire, contre l'intrt mme de l'tat, traite avec beaucoup
moins de chaleur la question de la libert des individus, comme si les
personnes taient moins sacres que les biens. Il y a une cause toute
simple pour que, chez un peuple distrait et goste, les droits de la
libert individuelle soient moins bien protgs que ceux de la
proprit. L'homme auquel on enlve sa libert est dsarm par ce fait
mme, au lieu que l'homme qu'on dpouille de sa proprit conserve sa
libert pour la rclamer. Ainsi, la libert n'est jamais dfendue que
par les amis de l'opprim; la proprit l'est par l'opprim lui-mme. On
conoit que la vivacit des rclamations soit diffrente dans les deux
cas.]

[29: Ces considrations, que j'crivais il y a huit ans, m'ont fourni
depuis lors une preuve bien frappante du triomphe assur des principes
vrais. Cette Prusse, que je prsentais comme un exemple de la force
morale d'une nation claire, a paru tout  coup avoir perdu son nergie
et toutes ses vertus belliqueuses. Les amis auxquels j'avais communiqu
mon ouvrage me demandaient, aprs la bataille d'Ina, ce qu'taient
devenus les rapports de l'esprit public avec les victoires. Quelques
annes se sont coules, et la Prusse s'est releve de sa chute; elle
s'est place au premier rang des nations; elle a conquis des droits  la
reconnaissance des gnrations futures, au respect et  l'enthousiasme
de tous les amis de l'humanit.]

[30: Le voyage de Barrow en Chine peut servir  montrer ce que devient,
pour la morale comme pour tout le reste, un peuple frapp d'immobilit
par l'autorit qui le rgit.]

[31: Si j'avais voulu multiplier les preuves, j'aurais pu parler encore
de la Chine. Le gouvernement de cette contre est parvenu  dominer la
pense et  la rendre un pur instrument. Les sciences n'y sont cultives
que par ses ordres, sous sa direction et sous son empire; nul n'ose se
frayer une route nouvelle, ni s'carter en aucun sens des opinions
commandes. Aussi la Chine a-t-elle t perptuellement conquise par des
trangers, moins nombreux que les Chinois. Pour arrter le dveloppement
de l'esprit, il a fallu briser en eux le ressort qui leur aurait servi 
se dfendre et  dfendre leur gouvernement. Les chefs des peuples
ignorants, dit Bentham (_Principes de Lgislation_, III, 21), ont
toujours fini par tre les victimes de leur politique troite et
pusillanime. Ces nations vieillies dans l'enfance, sous des tuteurs qui
prolongent leur imbcillit pour les gouverner plus aisment, ont
toujours offert au premier agresseur une proie facile.]

[32: _Lamprid. in Commodo_, cap. 9.]

[33: En publiant les considrations suivantes sur le despotisme, je
crois rendre aux gouvernements actuels de l'Europe, celui de France
toujours except, l'hommage le plus digne d'eux. Notre poque, marque
d'ailleurs encore par beaucoup de souffrances, et durant laquelle
l'humanit a reu des blessures qui seront longues  cicatriser, est
heureuse au moins en un point important. Les rois et les peuples sont
tellement runis par l'intrt, par la raison, par la morale, je dirais
presque par une reconnaissance mutuelle des services qu'ils se sont
rendus, qu'il est impossible aux hommes pervers de les sparer. Les
premiers mettent une gloire magnanime  reconnatre les droits des
seconds, et  leur en assurer la jouissance. Ceux-ci savent qu'ils ne
gagnent rien  des secousses violentes, et que les institutions
consacres par le temps sont prfrables  toutes les autres,
prcisment parce que le temps qui les a consacres les modifie. Si l'on
profite habilement, c'est--dire avec loyaut et avec justice (car c'est
la vritable habilet politique), de cette double conviction, il n'y
aura de longtemps ni rvolution ni despotisme  craindre, et les maux
que nous avons subis seront de la sorte amplement compenss.]

[34: On trouve un plaisant oubli des faits dans un des partisans les
plus zls du pouvoir absolu, mais qui du moins a le rare mrite d'avoir
t l'adversaire courageux de l'usurpation. Le royaume de France,
dit-il, rassemblait, sous l'autorit unique de Louis XIV, tous les
moyens de force et de prosprit... Sa grandeur avait t longtemps
retarde par tous les vices dont un moment de barbarie l'avait
surcharg, et dont il avait fallu prs de sept sicles pour emporter
entirement la rouille. Mais cette rouille tait dissipe; tous les
ressorts venaient de recevoir une dernire trempe; leur action tait
rendue plus libre, leur jeu plus prompt et plus sr: ils n'taient plus
arrts par une multitude de mouvements trangers; il n'y en avait plus
qu'un qui imprimait l'impulsion  tout le reste. Eh bien! que
rsulte-t-il de tout cela, de ce ressort unique et puissant, de cette
autorit sans bornes? Un rgne brillant, puis un rgne honteux, puis un
rgne faible, puis une rvolution.]

[36: La conqute des Gaules, remarque Filangieri, cota dix ans de
fatigues, de travaux et de ngociations  Csar, et ne cota, pour ainsi
dire, qu'un jour  Clovis. Cependant les Gaulois qui rsistaient  Csar
taient srement moins disciplins que ceux qui combattaient contre
Clovis, et qui avaient t dresss  la tactique romaine. Clovis, g de
quinze  seize ans, n'tait certainement pas plus grand capitaine que
Csar. Mais Csar avait affaire  un peuple libre, Clovis  un peuple
esclave.]

[37: _Esprit des Lois_, ch. 7.]

[38: Les auteurs des Dragonnades faisaient les mmes raisonnements sous
Louis XIV. Lors de l'insurrection des Cvennes, dit Rhulires
(_claircissements sur la Rvocation de l'dit de Nantes_, II, 278), le
parti qui avait sollicit la perscution des religionnaires prtendait
que la rvolte des Camisards n'avait pour cause que le relchement des
mesures de rigueur. Si l'oppression avait continu, disait-il, il n'y
aurait point eu de soulvement. Si l'oppression n'avait point commenc,
disaient ceux qui s'taient opposs  ces violences, il n'y aurait point
eu de mcontents.]

[39: Il est curieux de contempler la succession des principaux actes
arbitraires qui ont marqu les quatre premires annes du gouvernement
de Napolon, depuis l'usurpation  Saint-Cloud, usurpation que l'Europe
a excuse, parce qu'elle la croyait ncessaire, mais qui n'est venue que
lorsque les troubles intrieurs, qu'elle s'est fait un mrite d'apaiser,
avaient cess par le seul usage du pouvoir constitutionnel. Voyez
d'abord, immdiatement aprs cette usurpation, la dportation sans
jugement de trente  quarante citoyens, ensuite une autre dportation de
cent trente, qu'on a envoys prir sur les ctes de l'Afrique; puis
l'tablissement des tribunaux spciaux, tout en laissant subsister les
commissions militaires; puis l'limination du tribunat, et la
destruction de ce qui restait du systme reprsentatif; puis la
proscription de Moreau, le meurtre du duc d'Enghien, l'assassinat de
Pichegru, etc. Je ne parle pas des actes partiels, qui sont
innombrables. Remarquez que ces annes peuvent tre considres comme
les plus paisibles de ce gouvernement, et qu'il avait l'intrt le plus
pressant  se donner toutes les apparences de la rgularit. Il faut que
l'usurpation et le despotisme soient condamns par leur nature  des
mesures pareilles, puisque cet intrt manifeste n'a pu en prserver un
usurpateur trs-rus, trs-calme, malgr des fureurs qui ne sont que des
moyens; assez spirituel, si l'on appelle esprit la connaissance de la
partie ignoble du coeur; indiffrent au bien et au mal, et qui, dans son
impartialit, aurait peut-tre prfr le premier comme plus sr; enfin,
qui avait tudi tous les principes de la tyrannie, et dont
l'amour-propre et t flatt de dployer une sorte de modration comme
preuve de dextrit.]

[40: Quand Cicron disait: _pro qu patri mori, et cui nos totos
dedere, et in qua nostra omnia ponere, et quasi consecrare debemus_,
c'est que la patrie contenait alors tout ce qu'un homme avait de plus
cher. Perdre sa patrie, c'tait perdre sa femme, ses enfants, ses amis,
toutes ses affections, et presque toute communication et toute
jouissance sociale. L'poque des ce patriotisme est passe; ce que nous
aimons dans la patrie, comme dans la libert, c'est la proprit de nos
biens, la scurit, la possibilit du repos, de l'activit, de la
gloire, de mille genres de bonheur. Le mot de patrie rappelle  notre
pense plutt la runion de ces biens que l'ide topographique d'un pays
particulier. Lorsqu'on nous les enlve chez nous, nous les allons
chercher au dehors.]

[41: J'aime  rendre justice au courage et aux lumires d'un de mes
collgues, qui a imprim, il y a quelques annes, sous la tyrannie, la
vrit que je dveloppe ici, mais en l'appuyant de preuves d'un genre
diffrent de celles que j'allgue, et qui ne pouvaient se publier alors.
Dans l'tat actuel de la civilisation, et dans le systme commercial
sous lequel nous vivons, tout pouvoir public doit tre limit, et un
pouvoir absolu ne peut subsister. GANILH, _Hist. du Revenu public_, I,
419.]





End of the Project Gutenberg EBook of Adolphe et De l'esprit de conqute et
de l'usurpation, by Benjamin Constant

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1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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