The Project Gutenberg EBook of Mmoires de Marmontel (3 of 3), by 
Jean-Franois Marmontel

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Title: Mmoires de Marmontel (3 of 3)
       Mmoires d'un pre pour servir  l'Instruction de ses enfans

Author: Jean-Franois Marmontel

Release Date: January 14, 2009 [EBook #27807]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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MMOIRES DE MARMONTEL

PUBLIS

AVEC PRFACE, NOTES ET TABLES PAR MAURICE TOURNEUX

TOME TROISIME

PARIS

LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES

Rue de Lille, 7

M DCCC XCI




TABLE ANALYTIQUE DES MMOIRES

TOME PREMIER

LIVRE I

But de l'auteur en crivant ses _Mmoires_.--Description de Bort et de
ses environs.--Souvenirs d'enfance.--Premire ducation.--Dfaut de
mmoire.--Portrait de la mre de Marmontel et des autres membres de la
famille.--Entre au collge de Mauriac.--Examen et admission  ce
collge.--Rflexions de Marmontel sur ses premires tudes.--Le P.
Bourzes, continuateur du P. Vanire.--Moeurs des coliers de Mauriac,
leurs travaux et leurs plaisirs.--Amalvy, modle des coliers.--Querelle
de Marmontel avec le rgent du collge.--Studieux emploi des
vacances.--Premires amours.--Marmontel est plac par son pre dans une
maison de commerce  Clermont-Ferrand.--Il la quitte presque aussitt et
se croit une vocation ecclsiastique.--Son admission dans la classe de
philosophie du collge de Clermont.--Vellit de passer chez les
oratoriens de Riom.--Les jsuites lui procurent tout aussitt des
rptitions.--Promenade  Beauregard et bienveillant accueil de
Massillon.--Nouvelles vacances sous le costume ecclsiastique.--Mort du
pre de Marmontel.--Dsespoir et maladie de l'auteur.

LIVRE II

Sjour de Marmontel  Saint-Bonnet, et au chteau de Linars, comme
prcepteur.--Retraite au sminaire de Limoges.--Entretiens littraires
de Marmontel avec les directeurs du sminaire.--Prsentation  l'vque
(Coetlosquet).--Plaisanterie du comte de Linars et ses
consquences.--Hospitalit d'un cur de campagne et de sa
nice.--Comment les jsuites de Clermont entendaient agrandir leur
collge.--Dmarches du P. Nolhac auprs de Marmontel pour l'engager 
entrer dans la socit.--Voyage de Bort  Toulouse; proposition de
mariage avec la fille d'un muletier.--Au moment d'entrer au noviciat des
jsuites, Marmontel consulte sa mre; rponse de celle-ci.--Premiers
succs de l'auteur comme rptiteur de philosophie.--Il obtient une
bourse au collge Sainte-Catherine.--Concours aux Jeux floraux.--Lettre
de Voltaire.--Succs acadmiques.--Soutenance brillante de
thse.--Dmls d'un boursier de Sainte-Catherine et d'un grand
vicaire.--Pnitence au sminaire de Calvet.--Hsitation sur le choix
d'une carrire.--Nouveau voyage  Bort.--Entretien de l'auteur et de sa
mre; triste tat de la sant de celle-ci.--Billet de Voltaire.--La
Petite acadmie.--Dpart de Toulouse.--Incidents de voyage.--Arrive 
Paris.

LIVRE III

Premire visite  Voltaire et conseils de celui-ci.--Premier logement et
premires ressources.--Vauvenargues.--Bauvin.--L'_Observateur
littraire_.--Prix  l'Acadmie franaise.--Grande pnurie.--Procd
dlicat de Voltaire.--Marmontel prcepteur du jeune Gilly, et introduit
dans la famille Harenc.--Socit choisie de Mme Harenc.--Nouveau prix de
posie  l'Acadmie franaise.--Mort de la mre de Marmontel.--Lecture
de _Denys le tyran_, tragdie, aux acteurs de la
Comdie-Franaise.--Rivalit de Mlle Gaussin et de Mlle Clairon au sujet
d'un des principaux rles.--Distribution des autres rles et
rptitions.--Lecture de _Denys_ devant les conseillers favoris de
Voltaire et de Mlle Clairon.--Rsultat de leur dlibration.--Tour d'un
escroc gascon.--Plaidoyer de Boube, avocat de Toulouse, pour Cammas,
peintre de la ville, accus de sduction.--Favier.--Gnrosit de Mme
Harenc--Premire reprsentation et succs de _Denys_.--ptre  Voltaire
sur la mort de Vauvenargues.--Monet prsente Marmontel  Mlle
Navarre.--Sjour  Avenay.--Singulier aveu chapp  Mlle
Navarre.--Fureur et dpart de Marmontel.--Retour  Paris; rception que
lui font ses amis.--Inquitudes, chagrin et dsespoir d'un amant
trahi.--Visite du chevalier de Mirabeau.--Autre visite du mme et de
Mlle Navarre.--Consolations prodigues  l'auteur par Mlle
Clairon.--Reprise de _Denys le tyran_.--Un caprice de Clairon.--Dmarche
dlicate de la part de Mlle Broquin.--Tentatives de rapprochement de la
part de Clairon; refus de Marmontel.--Bons procds du duc de Duras
envers lui.--Lecture d'_Aristomne_  Voltaire.--Premire
reprsentation.--Action dramatique et maladie de Roselly.--Interruption
et reprise d'_Aristomne_.

LIVRE IV

Liaison de Marmontel et de Mlle Marie Verrire.--Colre du marchal de
Saxe.--Double rupture.--Mariage de La Popelinire.--Son train de maison
 Passy.--Lecture d'_Aristomne_ chez Mme de Tencin.--Dcouverte de la
chemine secrte de Mme de La Popelinire, et consquences de cette
dcouverte.--Plaisirs, spectacles et distractions de tout genre offerts
par La Popelinire  ses htes.--_Cloptre_, tragdie de
Marmontel.--_Les Hraclides_, autre tragdie.--Incident de la premire
reprsentation.--Liaison de Marmontel avec d'Alembert, Mlle de
Lespinasse, Diderot, d'Holbach, Helvtius, Grimm et J.-J.
Rousseau.--Faveur de Marmontel auprs de Mme de Pompadour.--Elle lui
conseille de tenter de nouveau la fortune dramatique.--_gyptus_,
tragdie.--Sa chute.--L'auteur obtient de M. de Marigny l'emploi de
secrtaire des btiments du roi.--Le prince de
Kaunitz.--Mercy-Argenteau, Starhemberg, Seckendorf.--Milord d'Albemarle
et Mlle Gaucher, dite _Lolotte_.--Liaison de Lolotte avec le comte
d'Hrouville; son mariage et sa fin.--Conseils de Mme de Tencin 
Marmontel.--Livrets de divers ballets ou divertissements pour
Rameau.--Liaison avec Cury et les autres intendants des
Menus-Plaisirs.--Tribou.--Lolotte.--Contraste de cette socit avec
celle des philosophes.--Voltaire et la mort de Mme du Chtelet.--Son
dsir de plaire  la cour.--Motifs de sa disgrce.--Faveur de Crbillon
auprs du roi et de Mme de Pompadour.--Rivalit dramatique de Voltaire
et de Crbillon (_Smiramis_, _Oreste_, _Rome sauve_).--Dpart de
Voltaire pour la Prusse ajourn, puis brusquement dcid; causes de ces
retards et de ce revirement.--Discussion de Voltaire et d'un
coutelier.--Dpart de Marmontel pour Versailles.

TOME DEUXIME

LIVRE V

Entre en fonctions de l'auteur auprs de M. de Marigny.--Qualits et
dfauts de celui-ci.--Vie de Marmontel  Versailles,  Marly, 
Fontainebleau,  Compigne.--Nouvelles liaisons; l'abb de La Ville,
Dubois, premier commis de la guerre, Cromot du Bourg, Bouret, Mme
Filleul.--Mariage de la soeur ane de Marmontel avec M. Odde.--Emploi
qu'obtient celui-ci.--Mme de Chalut.--Vers faits,  sa prire, pour la
convalescence du Dauphin.--Plaisant embarras des jeunes poux au moment
de remercier l'auteur.--ducation d'Aurore de Saxe faite aux frais du
Dauphin.--Portrait de Quesnay.--Mme de Marchais.--Rforme du costume au
thtre tente par Mlle Clairon.--Remarques de Marmontel sur ses
rapports avec Marigny.--Sur l'exil de Voltaire.--Sa collaboration 
l'_Encyclopdie_.--Entrevue avec Mme de Pompadour, sollicitations et
conseils.--Origine et fortune politique de Bernis.--Rapports de l'auteur
avec lui durant son passage au ministre des affaires
trangres.--Singulire maladie gurie par un singulier remde de
Genson.--Attribution de la direction du _Mercure_  Louis de Boissy, sur
le conseil de Marmontel.--Reconnaissance, puis embarras de
Boissy.--Origine des _Contes moraux_.--Marmontel titulaire du brevet, 
la mort de Boissy.--Autre place de secrtaire du comte de Gisors,
propose  Marmontel, refuse par Suard et accepte par Deleyre.--Retour
de l'auteur  Paris.

LIVRE VI

Changements et progrs apports  la composition du _Mercure_;
collaborateurs recruts par Marmontel: Malfiltre, Colardeau, Thomas,
J.-D. Le Roy, C.-N. Cochin.--Gallet et Panard.--Portrait de Mme
Geoffrin.--Principaux habitus de son salon: d'Alembert, Dortous de
Mairan, Marivaux, Chastellux, Morellet, Saint-Lambert, Thomas, Mlle de
Lespinasse, Raynal, Galiani, Caraccioli, le comte de Creutz, Carle Van
Loo, Soufflot, Boucher, Le Moyne, La Tour, le comte de Caylus.--Autres
convives des petits soupers de Mme Geoffrin: Gentil-Bernard, Mme de
Brionne, Mme de Duras, Mme d'Egmont, le prince Louis de Rohan.--Soupers
chez Pelletier, fermier gnral, avec Gentil-Bernard, Monticourt,
Coll.--Sjour de Marmontel  Chennevires, chez Cury.--Parodie de
_Cinna_, rime par celui-ci.--Marmontel en cite quelques vers chez Mme
Geoffrin.--Il est accus d'en tre l'auteur, et s'en dfend inutilement
auprs des ducs d'Aumont et de Choiseul.--Lettre de cachet qui l'envoie
 la Bastille.--Prparatifs de sa captivit.--Accueil bienveillant du
gouverneur.--Installation et premier repas.--Un menu maigre et un menu
gras.--Prvenances de M. d'Abadie.--Interrogatoire subi par Marmontel au
sujet d'un sieur Durand, familier du salon de Mme Harenc.--Inquitude
que cette formalit cause  Marmontel.--Lettre de Mlle S** [Sau***?], et
rponse du prisonnier.--Sa sortie et sa premire visite  M. de
Sartine.--Sermon de Mme Geoffrin, et regrets qu'elle en tmoigne le
lendemain.--Entrevue avec Choiseul.--Rponses de Marmontel aux
inculpations dont il est l'objet.--Vains efforts du premier ministre
pour lui faire rendre le brevet du _Mercure_.--Ce que ce journal devint
sous l'abb de La Garde et ses successeurs.

LIVRE VII

Rflexions de Marmontel sur son pass  cette date et sur ses projets
d'avenir.--Sa situation et celle de sa famille.--Voyage en compagnie de
Gaulard.--Sjour  Bordeaux.--Msaventures de Le Franc de
Pompignan.--Arrts  Toulouse, Bziers, Montpellier, Nmes, Avignon,
Aix, Marseille.--Retour par Lyon et Genve.--Visite  Voltaire.--Son
enthousiasme pour l'acteur L'cluse.--Mme Denis compare par son oncle 
Mlle Clairon.--Genve et J.-J. Rousseau.--Huber et Cramer.--Le thtre
de Voltaire  Tournay.--Lecture de _Tancrde_ et de _la
Pucelle_.--Rentre  Paris.--L'_ptre aux potes_, de Marmontel, est
couronne par l'Acadmie franaise.--Origine d'_Annette et
Lubin_.--Sjours  la Malmaison,  Croix-Fontaine,  Sainte-Assise, 
Saint-Cloud,  Maisons-Alfort.--Intrigues acadmiques.--Prsentation par
Marmontel de sa _Potique franaise_ au roi, au Dauphin,  Mme de
Pompadour,  Choiseul et  Praslin.--Candidature au fauteuil de
Bougainville.--Conduite gnreuse de Thomas dans cette
circonstance.--Caractre ombrageux de Marivaux.--Singuliers griefs du
prsident Hnault et de Moncrif contre Marmontel.--Mort de Cury.--Mlle
de Lespinasse, ses origines, sa socit, ses amours, sa mort.--Socit
du baron d'Holbach.--Motifs respectifs qui avaient loign Buffon et
J.-J. Rousseau du parti encyclopdique.--Promenades de d'Holbach et de
ses amis aux environs de Paris.

LIVRE VIII

Rcit fait par Diderot  Marmontel des origines de sa rupture avec
Rousseau.--Relations de Jean-Jacques avec le baron d'Holbach et avec
Hume.--Sjour de Marmontel  Saumur, prs de sa soeur et de son
beau-frre.--Visite au comte d'Argenson, exil aux Ormes.--Un bel esprit
de l'acadmie d'Angers, et ses habilets oratoires.--Maladies de
l'auteur.--Conception de _Blisaire_.--Lectures faite par l'auteur 
Diderot et au prince hrditaire de Brunswick.--Dmls de l'auteur avec
les censeurs de la Sorbonne.--Confrence avec M. de Beaumont, archevque
de Paris, et les docteurs de la Sorbonne.--Plaisanteries de Voltaire et
de Turgot au sujet des propositions condamnables extraites de
_Blisaire_ par les casuistes.--Succs du livre dans diverses cours
trangres.--Voyage de Mmes Filleul et de Sran aux eaux
d'Aix-la-Chapelle, o Marmontel les accompagne.--M. et Mme de Marigny
(ne Filleul) les y rejoignent.--Entretiens de Marmontel et des vques
de Noyon (Broglie) et d'Autun (Marbeuf).--_Discours en faveur des
paysans du Nord_.--Portrait de Mme de Sran.--Sa prsentation  la
cour.--Tte--tte avec le roi.--Correspondance de Louis XV et de la
jeune comtesse.--Rencontre de Marmontel avec le prince et la princesse
de Brunswick.--Voyage  Spa avec Mme de Sran, M. et Mme de
Marigny.--Imprudences funestes commises par Mme Filleul.--Politesses
faites  Marmontel par Bassompierre, contrefacteur de ses oeuvres, 
Lige.--Cabinet du chevalier Verhulst  Bruxelles.--Mort de Mme
Filleul.--Son caractre, sa philosophie.--Dception de Marmontel au
sujet d'une nice de Mme Gaulard.

LIVRE IX

Sjours  Mnars.--Sjour  Maisons.--Le comte de Creutz prsente Grtry
 Marmontel.--_Le Huron_.--_Lucile_, _Sylvain_, _l'Ami de la maison_,
_Zmire et Azor_.--_Le Connaisseur_.--pilogue des relations de Louis XV
et de Mme de Sran.--Marmontel vient loger dans l'htel de Mlle
Clairon.--Encore la parodie de _Cinna_.--Entrevue de Marmontel et du duc
d'Aumont.--Sjour du prince royal de Sude (Gustave III) 
Paris.--Maladie de l'auteur.--Soins que lui prodiguent Bouvart et Mlle
Clairon.--Rapports de Marmontel et du duc d'Aiguillon; retouches  un
mmoire de Linguet, fureur de celui-ci.--Nomination de Marmontel au
poste d'historiographe de France.--Succs de _Zmire et Azor_ sur le
thtre de la cour,  Fontainebleau.--Discussion de l'auteur et du
costumier.--_L'Ami de la maison_ est moins bien accueilli.--_La Fausse
Magie_.--_La Voix des pauvres, ptre sur l'incendie de
l'Htel-Dieu_.--_Ode  la louange de Voltaire_.--Sjour de Marmontel
chez Mme de Sran, au chteau de La Tour, en Normandie.--Liaison avec
Mme de L. P ***.--Matriaux recueillis par l'auteur pour une histoire du
rgne de Louis XV.--Rapprochement opr par Marmontel entre le duc de
Richelieu et plusieurs membres de l'Acadmie franaise.--Communication
des manuscrits de Saint-Simon.--Nouvelle collaboration 
l'_Encyclopdie_.--Suicide de Bouret.--Sacre de Louis XV.--Portrait de
la marchale de Beauvau.--Querelle des gluckistes et des
piccinistes.--Marmontel se range parmi ceux-ci.--_Roland_,
opra.--Liaison de l'auteur et des frres Morellet.

TOME TROISIME

LIVRE X

Mort de Mme Odde et de ses enfants.--Inquitudes de Marmontel sur son
propre avenir.--Mme et Mlle de Montigny, soeur et nice de MM.
Morellet.--Prdiction de l'abb Maury  Marmontel.--Projets de
bonheur.--Mariage de l'auteur et de Mlle de Montigny.--Liaison des
nouveaux poux avec Mme d'Houdetot et Saint-Lambert.--Portrait de Mme
Necker.--Mort du premier n de Mme Marmontel.--Inquitude pour le second
enfant.--Sjour  Saint-Brice.--Promenades  Montmorency.--Rflexions
sur les ouvrages et le caractre de Rousseau.--Mort de
Voltaire.--_Polymnie_, pome satirique sur la querelle des gluckistes et
des piccinistes.--Retraite de Necker.--Mme de Vermenoux.--_Atys_,
opra.--Rapports de l'auteur avec Turgot.--Dpart du comte de Creutz et
du marquis de Caraccioli.--Mort de d'Alembert.--Nouvelle maladie de
Marmontel et nouveaux soins de Bouvart.--_Didon_, opra, musique de
Piccini.--Son succs  la cour et  Paris.

LIVRE XI

lection de Marmontel comme secrtaire perptuel de l'Acadmie
franaise.--Concert de M. de La Borde.--Runion des amis de l'auteur 
sa maison de campagne.--Mort d'un troisime enfant.--_Pnlope_,
opra.--_Le Dormeur veill_.--Succs de lecteur obtenus par Marmontel
aux sances publiques de l'Acadmie franaise.--Candidature de l'abb
Maury.--Son diffrend avec La Harpe.--Son lection.--Mort et portrait de
Thomas.--lection de Morellet.--_loge de Colardeau_.--Pome sur la mort
du duc de Brunswick.--Prsents du comte d'Artois et du prince de
Brunswick  ce sujet.--Situation prospre du mnage de
Marmontel.--Liaison avec M. et Mme Desze.--Procds gnreux de Calonne
 l'gard de l'Acadmie franaise.--Plan gnral d'instruction publique
demand par Lamoignon  Marmontel.--loge de Sainte-Barbe et de ses
mthodes d'enseignement.

LIVRE XII

Coup d'oeil sur les causes de la Rvolution.--Portrait de Louis
XVI.--Rentre en grce du comte de Maurepas; son pass, ses vues, sa
politique, ses principes.--Renvoi de Terray.--Vues de Turgot, son
successeur.--meute de 1775.--Renvoi de Turgot.--Passage aux affaires de
Clugny et de Taboureau.--Ils sont remplacs par Necker.--Plans et vues
de celui-ci; ses discussions avec Turgot.--Compte rendu au roi par
Necker (1781).--Rfutation de Bourboulon.--Disgrce de Sartine.--Ligue
de Maurepas et de toute la cour contre Necker.--Sa dmission est
accepte.--Ses successeurs, Joly de Fleury, d'Ormesson,
Calonne.--Rputation, caractre et imprvoyance de celui-ci.--Premire
assemble des notables (22 fvrier 1787).--Discussion, sur le dficit,
entre Necker et Calonne.--Exil de Necker.--Disgrce de Calonne et de
Miromnil.--Bouvard de Fourqueux est nomm contrleur gnral, et
Lamoignon garde des sceaux.--Notes confidentielles de Montmorin
communiques  Marmontel--Lomnie de Brienne est nomm ministre des
finances.

LIVRE XIII Portrait de Brienne.--Ses luttes contre le Parlement au sujet
des dits sur le timbre et sur l'impt territorial.--Lit de
justice.--Exil du Parlement  Troyes.--Continuation de la lutte.--Sance
royale.--Mouvement d'opinion en faveur de la runion des Etats
gnraux.--Exil du duc d'Orlans  Villers-Cotterets.--Lit de justice (8
mai 1788).--Examen du nouveau systme judiciaire.--Rsistance des Etats
de Bretagne et de Dauphin.--Ressources dsastreuses imagines par
Brienne.--Sa dmission.--Situation dplorable du Trsor et de
l'agriculture.--Impopularit et suicide de Lamoignon.--Projets de
Necker.--Seconde convocation des notables (3 novembre 1788).--Opinion de
six bureaux touchant le mode de reprsentation du tiers aux Etats
gnraux.--Conseil d'tat du 27 dcembre 1788.--Choix de Versailles pour
lieu de runion des tats.--Ce que voulait Necker et ce qui aurait pu
arriver.

LIVRE XIV

Marmontel membre de l'assemble primaire du district des Feuillants et
de l'assemble lectorale.--Rle de Duport.--Influence des avocats dans
ces runions prliminaires.--Target lu prsident de l'assemble
lectorale aux Heu et place d'Angran d'Alleray.--chec de Marmontel
contre Sieys.--Dialogue de l'auteur et de Chamfort.--Ouverture des
tats gnraux.--Discours du roi.--Expos prsent par Necker.

LIVRE XV

Contestation entre le tiers et les deux autres ordres au sujet du mode
de dlibration et de la vrification des pouvoirs.--Arrt pris le 10
juin par le tiers touchant cette vrification.--Autre arrt (17 juin)
spcifiant que le tiers s'appellerait dsormais Assemble
nationale.--Embarras de Necker.--Projet d'une sance royale et d'une
dclaration que devait lire le roi.--Discours du duc de Luxembourg,
prsident de l'ordre de la noblesse, au roi.--Serment du Jeu de
paume.--Adhsion de deux archevques, de deux vques et de cent
quarante-cinq dputs du clerg au tiers.--Sance royale du 23.--Motifs
de l'abstention de Necker.--Disparates sensibles dans la dclaration lue
par le roi.--Dcret du tiers touchant l'inviolabilit des
dputs.--Necker offre sa dmission.--Il est acclam par le peuple, et
par l'Assemble.--Union des communes.--Division des deux autres
ordres.--Runion plnire (27 juin).--Ovation  la famille royale et 
Necker.--Symptmes d'agitation et bruits alarmants.--Rassemblements et
motions au Palais-Royal.--Dlivrance des gardes-franaises enferms 
l'Abbaye.--Adresse du peuple  l'Assemble.

LIVRE XVI

Imprvoyance de la cour.--Adresse au roi (rdige par
Mirabeau).--Rponse du roi.--Du droit de veto.--Renvoi des
ministres.--Agitation dans Paris.--Charge du prince de
Lambesc.--L'agitation redouble; on court aux armes.--Promesse imprudente
de Flesselles.--Formation d'une arme citoyenne et adoption d'une
cocarde.--Pillage du magasin d'armes des Invalides.

LIVRE XVII

Attaque et reddition de la Bastille.--Rcit d'lie, l'un des vainqueurs,
recueilli par Marmontel.--Massacre de de Launey, de ses principaux
officiers et de Flesselles.--Motion du baron de Marguerittes 
l'Assemble nationale.--Discours du roi.--Rception,  Paris, de la
dputation choisie par l'Assemble.--Discours de La Fayette et de
Lally-Tolendal.--Visite du roi  l'Htel de ville.--Discours de
Lally-Tolendal.

LIVRE XVIII

Discussion de la prrogative royale touchant la nomination des
ministres.--Meurtre de Foulon et de Bertier.--Massacres commis en
province.--Retour de Necker et arrt d'amnistie qu'il obtient des
lecteurs de Paris.--Improbation des districts.--puisement des
finances.--Abandon des privilges (4 aot).--Journes des 5 et 6
octobre.--Retour du roi et de l'Assemble  Paris.--Prcis des autres
vnements accomplis jusqu' la sparation de la Constituante.--Dpart
et adieux de l'abb Maury.--Entre en fonctions de l'Assemble
lgislative.--Dpart de Marmontel et de sa famille pour la
Normandie.--Journe du 10 aot et ses consquences.--Lorry, ancien
vque d'Angers, vient chercher un abri auprs de Marmontel.--Sommaire
des vnements depuis la runion de la Convention nationale (21
septembre 1792) jusqu' la mort du Dauphin (20 prairial an III-8 juin
1795).

LIVRE XIX

Commencement de la Terreur.--Maladie et mort de Charpentier, prcepteur
des enfants de Marmontel.--Dom Honorat.--Retour  Abbeville; rflexions
de l'auteur sur sa situation actuelle.--Gravit croissante des
vnements publics.--Lois du 10 mars 1793, du 22 prairial an II (10 juin
1794).--Excs commis par Carrier, Collot d'Herbois et Le Bon.--Le 9
thermidor.--Fermeture du club des Jacobins.--Journe du 1er
prairial.--Constitution des deux Conseils et du Directoire.--Pouvoirs
tendus confis  celui-ci.

LIVRE XX

Retour de Marmontel sur lui-mme.--Nouveaux _Contes moraux_.--Cours de
grammaire, de logique, de mtaphysique et de morale, rdigs pour ses
enfants.--Rdaction des prsents _Mmoires_.--Aveu de l'auteur  ce
sujet.--Assemble primaire du canton de Gaillon.




MMOIRES D'UN PRE POUR SERVIR  L'INSTRUCTION DE SES ENFANS




LIVRE X

Tant que le Ciel m'avoit laiss dans Mme Odde une soeur tendrement
chrie, et qui m'aimoit plutt d'un amour filial que d'une amiti
fraternelle, sr d'avoir dans son digne et vertueux poux un vritable
ami, dont la maison seroit la mienne, dont les enfans seroient les
miens, je savois o vieillir en paix. L'estime et la confiance qu'Odde
s'toit acquises, l'excellente rputation dont il jouissoit dans son
tat, me rendoient son avancement facile et assur; et, n'et-il fait
que conserver l'emploi qu'il avoit  Saumur, ma petite fortune ajoute 
la sienne nous auroit fait vivre dans une honnte aisance. Ainsi,
lorsque le monde et moi nous aurions t las, ennuys l'un de l'autre,
ma vieillesse avoit un asile honorable et plein de douceur. Dans cette
heureuse confiance, je me laissois aller, comme vous avez vu, au courant
de la vie, et sans inquitude je me voyois sur mon dclin.

Mais lorsque j'eus perdu ma soeur et ses enfans; lorsque, dans sa
douleur, Odde, abandonnant une ville o il ne voyoit plus que des
tombeaux, et, renonant  son emploi, se fut retir dans sa patrie, mon
avenir, si serein jusqu'alors, s'obscurcit  mes yeux; je ne vis plus
pour moi que les dangers du mariage, ou que la solitude d'un triste
clibat et d'une vieillesse abandonne.

Je redoutois dans le mariage des chagrins domestiques qu'il m'auroit t
impossible d'essuyer sans mourir, et dont je voyois mille exemples; mais
un malheur plus effrayant encore toit celui d'un vieillard oblig, ou
d'tre le rebut du monde, en y tranant une ennuyeuse et infirme
caducit, ou de rester seul, dlaiss,  la merci de ses valets, livr 
leur dure insolence et  leur servile domination.

Dans cette situation pnible, j'avois tent plus d'une fois de me donner
une compagne, et d'adopter une famille qui me tnt lieu de celle que la
mort avoit moissonne autour de moi; mais, par une heureuse fatalit,
aucun de mes projets ne m'avoit russi, lorsque je vis arriver  Paris
la soeur et la nice de mes amis MM. Morellet. Ce fut un coup du Ciel.

Cependant, tout aimables qu'elles me sembloient l'une et l'autre: la
mre, par un caractre de franchise, de cordialit, de bont; la fille,
par un air de candeur et de modestie qui, joint  la beaut,
l'embellissoit encore; toutes les deux, par un langage o j'aperus sans
peine autant d'esprit que de raison, je n'imaginois pas qu' cinquante
ans passs je fusse un mari convenable  une personne qui n'avoit gure
que dix-huit ans. Ce qui m'blouissoit en elle, cette fleur de jeunesse,
cet clat de beaut, tant de charmes que la nature avoit  peine achev
de former, toit ce qui devoit loigner de moi l'esprance, et, avec
l'esprance, le dsir de la possder.

Je ne vis donc pour moi, dans cette agrable aventure, que l'avantage
d'une nouvelle et charmante socit.

Soit que Mme de Montigny ft prvenue en ma faveur, soit que ma bonhomie
lui convnt au premier abord, elle fut bientt avec l'ami de ses frres
comme avec un ancien ami qu'elle-mme auroit retrouv. Nous soupmes
ensemble. La joie qu'ils avoient tous d'tre runis, anima ce souper.
J'y pris la mme part que si j'eusse t l'un des leurs. Je fus invit 
dner pour le lendemain, et successivement se forma l'habitude de nous
voir presque tous les jours.

Plus je causois avec la mre, plus j'entendois parler la fille, plus je
trouvois  l'une et  l'autre ce naturel aimable qui m'a toujours
charm. Mais, encore une fois, mon ge, mon peu de fortune, ne me
laissoient voir pour moi aucune apparence au bonheur que je prsageois 
l'poux de Mlle de Montigny, et plus de deux mois s'toient couls sans
que l'ide me ft venue d'aspirer  ce bonheur-l.

Un matin, l'un de mes amis, et des amis de MM. Morellet, l'abb Maury,
vint me voir, et me dit: Voulez-vous que je vous apprenne une nouvelle?
Mlle de Montigny se marie.--Elle se marie? avec qui?--Avec vous.--Avec
moi?--Oui, avec vous-mme.--Vous tes fou, ou vous rvez.--Je ne rve
point, et ce n'est point une folie; c'est une chose trs sense, et dont
aucun de vos amis ne doute.--coutez-moi, lui dis-je, et croyez-moi, car
je vous parle srieusement. Mlle de Montigny est charmante; je la crois
accomplie, et c'est pour cela mme que je n'ai jamais eu la folle ide
de prtendre au bonheur d'tre son poux.--Eh bien! vous le serez sans y
avoir prtendu.-- mon ge?--Bon!  votre ge! Vous tes jeune encore,
et en pleine sant. Alors le voil qui dploie toute son loquence  me
prouver que rien n'toit plus convenable; que je serois aim; que nous
ferions un bon mnage; et, d'un ton de prophte, il m'annona que nous
aurions de beaux enfans.

Aprs cette saillie, il me laissa livr  mes rflexions; et, tout en me
disant  moi-mme qu'il toit fou, je commenai  n'tre pas plus sage.

Mes cinquante-quatre ans ne me semblrent plus un obstacle si effrayant;
la sant,  cet ge, pouvoit tenir lieu de jeunesse. Je commenai 
croire que je pouvois inspirer non pas de l'amour, mais une bonne et
tendre amiti; et je me rappelai ce que disoient les sages: que l'amiti
fait plus de bons mnages que l'amour.

Je croyois avoir remarqu, dans cette jeune et belle personne, du
plaisir  me voir, du plaisir  m'entendre: ses beaux yeux, en me
regardant, avoient un caractre d'intrt et de bienveillance. J'allai
jusqu' penser que, dans les attentions dont m'honoroit sa mre, dans le
plaisir que tmoignoient ses oncles  me voir assidu chez eux, il
entroit peut-tre quelque disposition favorable au voeu que je n'osois
former. Je n'tois pas riche; mais cent trente mille francs, solidement
placs, toient le fruit de mes pargnes. Enfin, puisqu'un ami sincre,
l'abb Maury, trouvoit cette union non seulement raisonnable, mais
dsirable des deux cts, pourquoi moi-mme aurois-je pens qu'elle ft
si mal assortie?

J'tois engag ce jour-l  dner chez MM. Morellet. Je m'y rendis avec
une motion qui m'toit inconnue. Je crois mme me souvenir que je mis
un peu plus de soin  ma toilette; et ds lors je donnai une attention
srieuse  ce qui commenoit  m'intresser vivement. Aucun mot n'toit
nglig, aucun regard ne m'chappoit; je faisois dlicatement des
avances imperceptibles, et des tentatives lgres sur les esprits et sur
les mes. L'abb ne sembloit pas y faire attention; mais sa soeur, son
frre et sa nice, me paroissoient sensibles  tout ce qui venoit de
moi.

Vers ce temps, l'abb fit un voyage  Brienne en Champagne, chez les
malheureux Lomnie, avec lesquels il toit li depuis sa jeunesse; et,
en son absence, la socit devint plus familire et plus intime.

Je savois bien que de flatteuses apparences pouvoient rendre trompeur
l'attrait d'une premire liaison; je savois quelle illusion pouvoit
faire la grce unie  la beaut; deux ou trois mois de connoissance et
de socit toient bien peu pour s'assurer du caractre d'une jeune
personne. J'en avois vu plus d'une dans le monde que l'on n'avoit
instruite qu' feindre et  dissimuler; mais on m'avoit dit tant de bien
du naturel de celle-ci, et ce naturel me sembloit si naf, si pur et si
vrai, si loign de toute espce de dissimulation, de feinte et
d'artifice; la bont, l'innocence, la tendre modestie, en toient si
visiblement exprimes dans son air et dans son langage, que je me
sentois invinciblement port  le croire tel qu'il s'annonoit; et, si
je n'ajoutois pas foi  tant de vraisemblance, il falloit donc me dfier
de tout, et ne croire jamais  rien.

Une promenade aux jardins de Sceaux acheva de me dcider. Jamais ce lieu
ne m'a paru si beau, jamais je n'avois respir l'air de la campagne avec
tant de dlices; la prsence de Mlle de Montigny avoit tout embelli: ses
regards rpandoient je ne sais quoi d'enchanteur autour d'elle. Ce que
j'prouvois n'toit pas ce dlire des sens que l'on appelle amour:
c'toit une volupt calme, et telle qu'on nous peint celle des purs
esprits. Le dirai-je? il me semble que je connus alors pour la premire
fois le vrai sentiment de l'amour.

Jusque-l le plaisir des sens avoit t le seul attrait qui m'et
conduit. Ici je me sentis enlev hors de moi par de plus invincibles
charmes; c'toient la candeur, l'innocence, la douce sensibilit, la
chaste et timide pudeur, une honntet dont le voile ornoit la grce et
la beaut; c'toit la vertu, couronne des fleurs de la jeunesse, qui
ravissoit mon me encore plus que mes yeux; sorte d'enchantement mille
fois au-dessus de tous ceux des Armides que j'avois cru voir dans le
monde.

Mon motion toit d'autant plus vive qu'elle toit retenue... Je brlois
d'en faire l'aveu; mais  qui l'adresser? et comment seroit-il reu? La
bonne mre y donna lieu. Dans l'alle o nous nous promenions, elle
toit  deux pas de nous avec son frre.

Il faut, me dit-elle en souriant, que j'aie bien de la confiance en
vous pour vous laisser ainsi causer avec ma fille tte  tte.--Madame,
lui dis-je, il est juste que je rponde  cette confiance, en vous
disant de quoi nous nous entretenions. Mademoiselle me faisoit la
peinture du bonheur que vous gotez  vivre ensemble tous les quatre en
famille; et moi,  qui cela faisoit envie, j'allois vous demander si un
cinquime, comme moi, par exemple, gteroit la socit.--Je ne le crois
pas, me rpondit-elle; demandez plutt  mon frre.--Moi, dit le frre
avec franchise, je trouverois cela trs bon.--Et vous,
Mademoiselle?--Moi, dit-elle, j'espre que mon oncle l'abb sera de
l'avis de maman; mais, jusqu' son retour, permettez-moi de garder le
silence.

Comme on ne doutoit pas qu'il ne ft de l'avis commun, mon intention une
fois dclare, et la mre, la fille et l'oncle tant d'accord, je ne
dissimulai plus rien. Je crus mme m'apercevoir qu'un sentiment qui
m'occupoit sans cesse trouvoit quelque accs dans le coeur de celle qui
en toit l'objet.

L'abb se fit attendre, enfin il arriva; et, quoique tout se ft arrang
sans son aveu, il le donna. Le lendemain, le contrat fut sign. Il y
institua sa nice son hritire aprs sa mort et aprs la mort de sa
soeur; et moi, dans cet acte dress et rdig par leur notaire, je ne
pris d'autre soin que de rendre, aprs moi, ma femme heureuse et
indpendante de ses enfans.

Jamais mariage ne s'est fait sous de meilleurs auspices. Comme la
confiance entre Mlle de Montigny et moi toit mutuelle et parfaite, et
que nous nous tions bien persuads l'un l'autre du voeu que nous allions
faire  l'autel, nous l'y prononmes sans trouble et sans aucune
inquitude[1].

Au retour de l'glise, o Chastellux et Thomas avoient tenu sur nous le
voile nuptial, on voulut bien nous laisser seuls quelques momens; et ces
momens furent employs  nous bien assurer l'un l'autre du dsir de nous
rendre mutuellement heureux. Cette premire effusion de deux coeurs que
la bonne foi d'un ct, l'innocence de l'autre, et des deux cts
l'amiti la plus tendre, unissent  jamais, est peut-tre l'instant le
plus dlicieux de la vie.

Le dner, aprs la toilette, fut anim d'une gaiet du bon vieux temps.
Les convives toient d'Alembert, Chastellux, Thomas, Saint-Lambert, un
cousin de MM. Morellet, et quelques autres amis communs. Tous toient
occups de la nouvelle pouse; et, comme moi, ils en toient si charms,
si joyeux, qu' les voir on et dit que chacun en toit l'poux.

Au sortir de table, on passa dans un salon en galerie, dont la riche
bibliothque de l'abb Morellet formoit la dcoration. L, un clavecin,
des pupitres, annonoient bien de la musique; mais quelle musique
nouvelle et ravissante on alloit entendre! L'opra de _Roland[2]_, le
premier opra franois qui et t mis en musique italienne, et, pour
l'excuter, les plus belles voix et l'lite de l'orchestre de l'Opra.

L'motion qu'excita cette nouveaut eut tout le charme de la surprise.
Piccini toit au clavecin; il animoit l'orchestre et les acteurs du feu
de son gnie et de son me. L'ambassadeur de Sude et l'ambassadeur de
Naples assistrent  ce concert; ils en toient ravis. Le marchal de
Beauvau fut aussi de la fte. Cette espce d'enchantement dura jusqu'au
souper, o furent invits les chanteurs et les symphonistes.

Ainsi se passa ce beau jour, l'poque et le prsage du bonheur qui s'est
rpandu sur tout le reste de ma vie,  travers les adversits qui l'ont
troubl souvent, mais qui ne l'ont point corrompu.

Il toit convenu que nous habiterions ensemble, les deux oncles, la mre
et nous, que nous payerions un cinquime par tte dans la dpense du
mnage; et cet arrangement me convenoit  tous gards. Il runissoit
l'avantage de la socit domestique  celui d'une socit toute forme
du dehors, et dont nous n'avions qu' jouir.

J'ai fait connotre une partie de ceux que nous pouvions appeler nos
amis; mais il en est encore dont je n'ai pas voulu parler comme en
passant, et sur lesquels mes souvenirs se plaisent  se reposer.

Vous avez, mes enfans, entendu dire mille fois par votre mre, et dans
sa famille, quel toit pour nous l'agrment de vivre avec M. de
Saint-Lambert et Mme la comtesse d'Houdetot, son amie; et quel toit le
charme d'une socit o l'esprit, le got, l'amour des lettres, toutes
les qualits du coeur les plus essentielles et les plus dsirables, nous
attiroient, nous attachoient, soit auprs du sage d'Eaubonne, soit dans
l'agrable retraite de la Svign de Sannois. Jamais deux esprits et
deux mes n'ont form un plus parfait accord de sentimens et de penses;
mais ils se ressembloient surtout par un aimable empressement  bien
recevoir leurs amis. Politesse  la fois libre, aise, attentive;
politesse d'un got exquis, qui vient du coeur, qui va au coeur, et qui
n'est bien connue que des mes sensibles.

Nous avions t, Saint-Lambert et moi, des socits du baron d'Holbach,
d'Helvtius, de Mme Geoffrin; nous fmes aussi constamment de celle de
Mme Necker; mais, dans celle-ci, je datois de plus loin que lui: j'en
tois presque le doyen.

C'est dans un bal bourgeois, circonstance assez singulire, que j'avois
fait connoissance avec Mme Necker, jeune alors, assez belle, et d'une
fracheur clatante, dansant mal, mais de tout son coeur.

 peine m'eut-elle entendu nommer qu'elle vint  moi avec l'air naf de
la joie. En arrivant  Paris, me dit-elle, l'un de mes dsirs a t de
connotre l'auteur des _Contes moraux_. Je ne croyois pas faire au bal
une si heureuse rencontre. J'espre que ce ne sera pas une aventure
passagre. Necker, dit-elle  son mari en l'appelant, venez vous joindre
 moi pour engager M. Marmontel, l'auteur des _Contes moraux_,  nous
faire l'honneur de nous venir voir. M. Necker fut trs civil dans son
invitation; je m'y rendis. Thomas toit le seul homme de lettres qu'ils
eussent connu avant moi; mais bientt, dans le bel htel o ils allrent
s'tablir, Mme Necker, sur le modle de la socit de Mme Geoffrin,
choisit et composa la sienne.

trangre aux moeurs de Paris, Mme Necker n'avoit aucun des agrmens
d'une jeune Franoise. Dans ses manires, dans son langage, ce n'toit
ni l'air, ni le ton d'une femme leve  l'cole des arts, forme 
l'cole du monde. Sans got dans sa parure, sans aisance dans son
maintien, sans attrait dans sa politesse, son esprit, comme sa
contenance, toit trop ajust pour avoir de la grce.

Mais un charme plus digne d'elle toit celui de la dcence, de la
candeur, de la bont. Une ducation vertueuse et des tudes solitaires
lui avoient donn tout ce que la culture peut ajouter dans l'me  un
excellent naturel. Le sentiment en elle toit parfait; mais, dans sa
tte, la pense toit souvent confuse et vague. Au lieu d'claircir ses
ides, la mditation les troubloit; en les exagrant, elle croyoit les
agrandir; pour les tendre, elle s'garoit dans des abstractions ou dans
des hyperboles. Elle sembloit ne voir certains objets qu' travers un
brouillard qui les grossissoit  ses yeux; et alors son expression
s'enfloit tellement que l'emphase en et t risible, si l'on n'avoit
pas su qu'elle toit ingnue.

Le got toit moins en elle un sentiment qu'un rsultat d'opinions
recueillies et transcrites sur ses tablettes. Sans qu'elle et cit ses
exemples, il et t facile de dire d'aprs qui et sur quoi son jugement
s'toit form. Dans l'art d'crire, elle n'estimoit que l'lvation, la
majest, la pompe; les gradations, les nuances, les varits de couleur
et de ton, la touchoient foiblement. Elle avoit entendu louer la navet
de La Fontaine, le naturel de Svign; elle en parloit par ou-dire,
mais elle y toit peu sensible.. Les grces de la ngligence, la
facilit, l'abandon, lui toient inconnus. Dans la conversation mme, la
familiarit lui dplaisoit. Je m'amusois souvent  voir jusqu'o elle
portoit cette dlicatesse. Un jour, je lui citois quelques expressions
familires que je croyois, disois-je, pouvoir tre reues dans le style
lev, comme: _faire l'amour, aller voir ses amours, commencer  voir
clair; prenez votre parti; pour bien faire, il faudroit; non, vois-tu:
faisons mieux_, etc. Elle les rejeta comme indignes du style noble.
Racine, lui dis-je, a t moins difficile que vous: il les a toutes
employes, et je lui en fis voir les exemples. Mais son opinion, une
fois tablie, toit invariable; et l'autorit de Thomas ou celle de
Buffon toient pour elle un article de foi.

On et dit qu'elle rservoit la rectitude et la justesse pour la rgle
de ses devoirs. L, tout toit prcis et svrement compass; les
amusemens mme qu'elle sembloit vouloir se procurer avoient leur raison,
leur mthode.

On la voyoit tout occupe  se rendre agrable  sa socit, empresse 
bien recevoir ceux qu'elle y avoit admis, attentive  dire  chacun ce
qui pouvoit lui plaire davantage; mais tout cela toit prmdit, rien
ne couloit de source, rien ne faisoit illusion.

Ce n'toit point pour nous, ce n'toit point pour elle qu'elle se
donnoit tous ces soins: c'toit pour son mari. Nous le faire connotre,
lui concilier nos esprits, faire parler de lui avec loge dans le monde,
et commencer sa renomme, tel fut le principal objet de la fondation de
sa socit littraire. Mais il falloit encore que son salon, que son
dner, fussent pour son mari un dlassement, un spectacle: car, en
effet, il n'toit l qu'un spectateur silencieux et froid. Hormis
quelques mots fins qu'il plaoit  et l, personnage muet, il laissoit
 sa femme le soin de soutenir la conversation. Elle y faisoit bien son
possible; mais son esprit n'avoit rien d'avenant  des propos de table.
Jamais une saillie, jamais un mot piquant, jamais un trait qui pt
rveiller les esprits. Soucieuse, inquite, sitt qu'elle voyoit la
scne et le dialogue languir, ses regards en cherchoient la cause dans
nos yeux. Elle avoit mme quelquefois la navet de s'en plaindre  moi.
Que voulez-vous, Madame, lui disois-je, on n'a pas de l'esprit quand on
veut, et l'on n'est pas toujours en humeur d'tre aimable. Voyez M.
Necker lui-mme, s'il est tous les jours amusant.

Les attentions de Mme Necker et tout son dsir de nous plaire n'auroient
pu vaincre le dgot de n'tre  ses dners que pour amuser son mari.
Mais il en toit de ces dners comme de beaucoup d'autres, o la
socit, jouissant d'elle-mme, dispense l'hte d'tre aimable, pourvu
qu'il la dispense de s'occuper de lui.

Lorsque Necker a t ministre, ceux qui ne l'avoient pas connu dans sa
vie prive ont attribu son silence, sa gravit, son air de tte, 
l'arrogance de son nouvel tat. Mais je puis attester qu'avant mme
qu'il et fait fortune, simple associ du banquier Thlusson, il avoit
le mme air, le mme caractre silencieux et grave, et qu'il n'toit ni
plus liant, ni plus familier avec nous. Il recevoit civilement sa
compagnie; mais il n'avoit avec aucun de nous cette cordialit qui
flatte, et qui donne  la politesse une apparence d'amiti.

Sa fille a dit de lui qu'il _savoit tenir son monde  distance_. Si
telle avoit t l'intention de son pre, en le disant elle auroit trahi
bien lgrement le secret d'un orgueil au moins ridicule. Mais la vrit
simple toit qu'un homme accoutum ds sa jeunesse aux oprations
mystrieuses d'une banque, et enfonc dans les calculs des spculations
commerciales, connoissant peu le monde, frquentant peu les hommes, trs
peu mme les livres, superficiellement et vaguement instruit de ce qui
n'toit pas la science de son tat, devoit, par discrtion, par
prudence, par amour-propre, se tenir rserv pour ne pas donner sa
mesure; aussi parloit-il librement et abondamment de ce qu'il savoit
bien, mais sobrement de tout le reste. Il toit donc adroit et sage, et
non pas arrogant. Sa fille est quelquefois une aimable tourdie.

 l'gard de Mme Necker, elle avoit parmi nous des amis qu'elle
distinguoit; et je fus toujours de ce nombre. Ce n'toit pas que nos
esprits et nos gots fussent bien d'accord: j'affectois mme d'opposer
mes ides simples et vulgaires  ses hautes conceptions; et il falloit
qu'elle descendt de ces hauteurs inaccessibles pour communiquer avec
moi. Mais, quoique indocile  la suivre dans la rgion de ses penses,
et plus domin par mes sens qu'elle n'auroit voulu, elle ne m'en aimoit
pas moins.

Sa socit avoit pour moi un agrment bien prcieux, celui d'y retrouver
l'ambassadeur de Naples et celui de Sude, deux hommes dont j'ai le plus
regrett l'absence et la perte. L'un, par sa bonhomie et sa cordialit,
autant que par ses gots et ses lumires, me rendoit tous les jours son
commerce plus dsirable; l'autre, par sa tendre amiti, par sa douce
philosophie, par je ne sais quelle suave odeur de vertu nave et
modeste, par je ne sais quoi de mlancolique et d'attendrissant dans son
langage et dans son caractre, m'attachoit plus intimement encore. Je
les voyois chez moi, chez eux, chez nos amis, le plus souvent qu'il
m'toit possible, et jamais assez  mon gr.

Heureux dans mes socits, plus heureux dans mon intrieur domestique,
j'attendois, aprs dix-huit mois de mariage, les premires couches de ma
femme, comme l'vnement qui mettroit le comble  mes voeux. Hlas!
combien cruellement je fus tromp dans mes esprances! Cet enfant, si
ardemment dsir, toit mort en venant au monde. Sa mre, tonne,
inquite de ne pas entendre ses cris, demandoit  le voir; et moi,
immobile et tremblant, j'tois encore dans le salon voisin  attendre sa
dlivrance, lorsque ma belle-mre vint me dire: Venez embrasser votre
femme et la sauver du dsespoir; votre enfant est mort en naissant. Je
crus sentir mon coeur meurtri du coup que ces mots y portrent. Ple et
glac, me soutenant  peine, je me tranai jusqu'au lit de ma femme, et
l, faisant un effort sur moi-mme: Ma bonne amie, lui dis-je, voici le
moment de me prouver que vous vivez pour moi. Notre enfant n'est plus,
il est mort avant d'avoir vu la lumire. La malheureuse jeta un cri qui
me pera le coeur, et tomba vanouie entre mes bras. Comme elle lira ces
_Mmoires_, passons sur ces momens cruels, pour ne pas rouvrir sa
blessure, qui n'a que trop longtemps saign.

 son second enfant, je la vis rsolue  le nourrir de son lait; je m'y
opposai: je la croyois trop foible encore. La nourrice que nous avions
choisie toit, en apparence, la meilleure possible: l'air de la sant,
la fracheur, un teint, une bouche de rose, de belles dents, le plus
beau sein, elle avoit tout, hormis du lait. Ce sein toit de marbre,
l'enfant dprissoit; il toit  Saint-Cloud; et, en attendant que sa
mre ft en tat d'aller le voir, le cur du village nous avoit promis
d'y veiller: il nous en donnoit des nouvelles; mais le cruel nous
abusoit.

En arrivant chez la nourrice, nous fmes douloureusement dtromps. Mon
enfant ptit, me dit sa mre; vois comme ses mains sont fltries; il me
regarde avec des yeux qui implorent ma piti. Je veux que cette femme me
l'apporte  Paris, et que mon accoucheur la voie. Elle vint; il fut
appel, il visita son sein, il n'y trouva point de lait. Sur-le-champ il
alla nous chercher une autre nourrice; et aussitt que l'enfant eut pris
ce nouveau sein, o il puisoit  pleine source, il en trouva le lait si
bon qu'il ne pouvoit s'en rassasier.

Quelle fut notre joie de le voir revenir  vue d'oeil et se ranimer comme
une plante dessche et mourante que l'on arrose! Ce cher enfant toit
Albert, et nous semblions avoir un doux pressentiment des consolations
qu'il nous donne.

Ma femme, pour garder la nourrice auprs d'elle et faire respirer un air
pur  l'enfant, dsira d'avoir une maison de campagne; et un ami de MM.
Morellet nous prta la sienne  Saint-Brice.

Dans ce village toient deux hommes estimables, intimement unis
ensemble, et avec qui moi-mme je fus bientt li. L'un toit le cur,
frre an de l'abb Maury, homme d'un esprit sage et d'un caractre
excellent; l'autre toit un ancien libraire appel Latour[3], homme
doux, paisible, modeste, d'une probit dlicate, et aussi obligeant pour
moi qu'il toit charitable envers les pauvres du village. Sa
bibliothque fut la mienne.

Je travaillois  l'_Encyclopdie_. Je me levois avec le soleil; et,
aprs avoir employ huit ou dix heures de la matine  rpandre sur le
papier cette foule d'observations que j'avois faites dans mes tudes, je
donnois le reste du jour  ma femme et  mon enfant. Il faisoit dj nos
dlices.

 mesure que le bon lait de notre jeune Bourguignonne faisoit couler la
sant dans ses veines, nous voyions sur son petit corps, sur tous ses
membres dlicats, les chairs s'arrondir, s'affermir; nous voyions ses
yeux s'animer; nous voyions son visage se colorer et s'embellir. Nous
croyions voir aussi sa petite me se dvelopper, et son intelligence
clore. Dj il sembloit nous entendre, et commenoit  nous connotre;
son sourire et sa voix rpondoient au sourire,  la voix de sa mre; je
le voyois aussi se rjouir de mes caresses. Bientt sa langue essaya ces
premiers mots de la nature, ces noms si doux qui, des lvres de
l'enfant, vont droit au coeur du pre et de la mre.

Je n'oublierai jamais le moment o, dans le jardin de notre petite
maison, mon enfant, qui n'avoit encore os marcher sans ses lisires, me
voyant  trois pas de lui  genoux, lui tendant les mains, se dtacha
des bras de sa nourrice, et, d'un pied chancelant, mais rsolu, vint se
jeter entre mes bras. Je sais bien que l'motion que j'prouvai dans ce
moment est un plaisir que la bonne nature a rendu populaire; mais
malheur  ces coeurs blass  qui, pour tre mus, il faut des
impressions artificielles et rares! Une femme de nos amis disoit de moi
assez plaisamment: Il croit qu'il n'y a que lui au monde qui soit
pre. Non, je ne prtends pas que, pour moi, l'amour paternel ait des
douceurs particulires; mais, ce bonheur commun ne ft-il accord qu'
moi, je n'y serois pas plus sensible. Ma femme ne l'toit pas moins aux
premires dlices de l'amour maternel; et vous concevez qu'auprs de
notre enfant nous n'avions l'un et l'autre  dsirer aucun autre
spectacle, aucune autre socit.

Notre famille, cependant, et quelques-uns de nos amis, venoient nous
voir tous les jours de ftes. L'abb Maury toit du nombre, et il
falloit entendre comme il se glorifioit d'avoir prsag mon bonheur.

Nous voyions aussi quelquefois nos voisins, le cur de Saint-Brice, le
bon Latour et sa digne femme, qui aimoit la mienne.

Nous faisions assez frquemment des promenades solitaires; et le but de
ces promenades toit communment cette chtaigneraie de Montmorency que
Rousseau a rendue clbre.

C'est ici, disois-je  ma femme, qu'il a rv ce roman d'_Hlose_,
dans lequel il a mis tant d'art et d'loquence  farder le vice d'une
couleur d'honntet et d'une teinte de vertu.

Ma femme avoit du foible pour Rousseau; elle lui savoit un gr infini
d'avoir persuad aux femmes de nourrir leurs enfans, et d'avoir pris
soin de rendre heureux ce premier ge de la vie. Il faut, disoit-elle,
pardonner quelque chose  celui qui nous a appris  tre mres.

Mais moi qui n'avois vu, dans la conduite et dans les crits de
Rousseau, qu'un contraste perptuel de beau langage et de vilaines
moeurs; moi qui l'avois vu s'annoncer pour tre l'aptre et le martyr de
la vrit, et s'en jouer sans cesse avec d'adroits sophismes; se
dlivrer par la calomnie du fardeau de la reconnoissance; prendre dans
son humeur farouche et dans ses visions sinistres les plus fausses
couleurs pour noircir ses amis; diffamer ceux des gens de lettres dont
il avoit le plus  se louer, pour se signaler seul et les effacer tous,
je faisois sentir  ma femme, par le bien mme que Rousseau avoit fait,
tout le mal qu'il auroit pu s'abstenir de faire si, au lieu d'employer
son art  servir ses passions,  colorer ses haines, ses vengeances, ses
cruelles ingratitudes,  donner  ses calomnies des apparences
spcieuses, il et travaill sur lui-mme  dompter son orgueil, son
humeur irascible, ses sombres dfiances, ses tristes animosits, et 
redevenir ce que l'avoit fait la nature, innocemment sensible,
quitable, sincre et bon.

Ma femme m'coutoit tristement. Un jour elle me dit: Mon ami, je suis
fche de vous entendre parler souvent mal de Rousseau. L'on vous
accusera d'tre mu contre lui de quelque inimiti personnelle, et
peut-tre d'un peu d'envie.

--Pour de la personnalit dans mon aversion, elle seroit, lui dis-je,
trs injuste, car il ne m'a jamais offens, et il ne m'a fait aucun mal.
Il seroit plus possible qu'il y et de l'envie, car je l'admire assez
dans ses crits pour en tre envieux, et je m'accuserois de l'tre si je
me surprenois  mdire de lui; mais j'prouve au contraire, en vous
parlant des maladies de son me, cette tristesse amre que vous
ressentez  m'entendre.--Pourquoi donc, reprit-elle, dans vos crits,
dans vos discours, le traiter si svrement? Pourquoi insister sur ses
vices? N'y a-t-il pas de l'impit  troubler la cendre des morts?--Oui,
la cendre des morts qui n'ont, lui dis-je, laiss aucun exemple, aucun
souvenir pernicieux pour les vivans; mais des poisons assaisonns dans
les crits d'un loquent sophiste et d'un corrupteur sduisant; mais des
impressions funestes qu'il a faites sur les esprits par de spcieuses
calomnies; mais tout ce qu'un talent clbre a laiss de contagieux
doit-il passer  la faveur du respect que l'on doit aux morts, et se
perptuer d'ge en ge? Certainement j'y opposerai, soit en
prservatifs, soit en contre-poisons, tous les moyens qui sont en mon
pouvoir; et, ne ft-ce que pour laver la mmoire de mes amis des taches
dont il l'a souille, je ne laisserai, si je puis,  ce qui lui reste de
proslytes et d'enthousiastes, que le choix de penser que Rousseau a t
mchant ou qu'il a t fou. Ils m'accuseront, moi, d'tre envieux; mais
tant d'hommes illustres  qui j'ai rendu le plus juste et le plus pur
hommage attesteront que jamais l'envie n'a obscurci dans mes crits la
justice et la vrit. J'ai pargn Rousseau tant qu'il a vcu, parce
qu'il avoit besoin des hommes, et que je ne voulois pas lui nuire. Il
n'est plus; je ne dois aucun mnagement  la rputation d'un homme qui
n'en a mnag aucune, et qui, dans ses Mmoires, a diffam les gens qui
l'ont le plus aim.

 l'gard d'_Hloise_, ma femme convenoit du danger de cette lecture; et
ce que j'en ai dit dans un _Essai sur les romans_ n'eut pas besoin
d'apologie. Mais moi-mme avois-je toujours aussi svrement jug l'art
qu'avoit mis Rousseau  rendre intressant le crime de Saint-Preux, le
crime de Julie, l'un sduisant son colire, l'autre abusant de la bonne
foi, de la probit de Wolmar? Non, je l'avoue, et ma morale, dans ma
nouvelle position, se ressentoit de l'influence qu'ont nos intrts
personnels sur nos opinions et sur nos sentimens.

En vivant dans un monde dont les moeurs publiques sont corrompues, il est
difficile de ne pas contracter au moins de l'indulgence pour certains
vices  la mode. L'opinion, l'exemple, les sductions de la vanit, et
surtout l'attrait du plaisir, altrent dans de jeunes mes la rectitude
du sens intime: l'air et le ton lger dont de vieux libertins savent
tourner en badinage les scrupules de la vertu, et en ridicule les rgles
d'une honntet dlicate, font que l'on s'accoutume  ne pas y attacher
une srieuse importance. Ce fut surtout de cette mollesse de conscience
que me gurit mon nouvel tat.

Le dirai-je? il faut tre poux, il faut devenir pre, pour juger
sainement de ces vices contagieux qui attaquent les moeurs dans leur
source, de ces vices doux et perfides qui portent le trouble, la honte,
la haine, la dsolation, le dsespoir, dans le sein des familles.

Un clibataire, insensible  ces afflictions qui lui sont trangres, ne
pense ni aux larmes qu'il fera rpandre, ni aux fureurs et aux
vengeances qu'il allumera dans les coeurs. Tout occup, comme l'araigne,
 tendre ses filets et  guetter l'instant d'y envelopper sa proie, ou
il retranche de sa morale le respect des droits les plus saints, ou,
s'il lui en revient quelque souvenir, il les regarde comme des lois
tombes en dsutude. Ce que tant d'autres se permettent de faire, ou
s'applaudissent d'avoir fait, lui parot, sinon lgitime, du moins trs
excusable: il croit pouvoir jouir de la licence des moeurs du temps.

Mais, lorsque lui-mme il s'est mis au nombre de ceux que les sductions
d'un adroit corrupteur peuvent rendre malheureux pour toute la vie;
lorsqu'il voit que les artifices, le langage flatteur et attrayant d'un
jeune fat, n'ont qu' surprendre ou l'innocence d'une fille, ou la
foiblesse d'une femme, pour dsoler le plus honnte homme, et lui-mme
peut-tre un jour; averti par son intrt personnel, il sent combien
l'honneur, la foi, la saintet des moeurs conjugales et domestiques, sont
pour un poux, pour un pre, des proprits inviolables; et c'est alors
qu'il voit d'un oeil svre ce qu'il y a de criminel et de honteux dans
de mauvaises moeurs, de quelque dcoration que le revte l'loquence, et
sous quelques dehors de biensance et d'honntet que le dguise un
industrieux crivain.

Je blmois donc Rousseau, mais, en le blmant, je m'affligeois que de
tristes passions, un sombre orgueil et une vaine gloire eussent gt le
fond d'un si beau naturel.

Si j'avois eu la passion de la clbrit, deux grands exemples m'en
auroient guri, celui de Voltaire et celui de Rousseau; exemples
diffrens, opposs sous bien des rapports, mais pareils en ce point que
la mme soif de louange et de renomme avoit t le tourment de leur
vie.

Voltaire, que je venois de voir mourir, avoit cherch la gloire par
toutes les routes ouvertes au gnie, et l'avoit mrite par d'immenses
travaux et par des succs clatans; mais sur toutes ces routes il avoit
rencontr l'envie et toutes les furies dont elle est escorte. Jamais
homme de lettres n'avoit essuy tant d'outrages, sans autre crime que de
grands talens et l'ardeur de les signaler. On croyoit tre ses rivaux en
se montrant ses ennemis; ceux qu'en passant il fouloit aux pieds
l'insultoient encore dans leur fange. Sa vie entire fut une lutte, et
il y fut infatigable. Le combat ne fut pas toujours digne de lui, et il
eut encore plus d'insectes  craser que de serpens  touffer. Mais il
ne sut jamais ni ddaigner ni provoquer l'offense: les plus vils de ses
agresseurs ont t fltris de sa main; l'arme du ridicule fut
l'instrument de ses vengeances, et il s'en fit un jeu redoutable et
cruel. Mais le plus grand des biens, le repos, lui fut inconnu. Il est
vrai que l'envie parut enfin lasse de le poursuivre, et l'pargner au
moins sur le bord du tombeau. Dans le voyage qu'on lui permit de faire 
Paris, aprs un long exil, il jouit de sa renomme et de l'enthousiasme
de tout un peuple reconnoissant des plaisirs qu'il lui avoit donns. Le
dbile et dernier effort qu'il faisoit pour lui plaire, _Irne_ fut
applaudie comme l'avoit t _Zare_; et ce spectacle, o il fut
couronn, fut pour lui le plus beau triomphe. Mais dans quel moment lui
venoit cette consolation, ce prix de tant de veilles? Le lendemain je le
vis dans son lit. Eh bien! lui dis-je, enfin tes-vous rassasi de
gloire?--Ah! mon ami, s'cria-t-il, vous me parlez de gloire, et je suis
au supplice, et je me meurs dans des tourmens affreux!

Ainsi finit l'un des hommes les plus illustres dans les lettres, et l'un
des plus aimables dans la socit. Il toit sensible  l'injure, mais il
l'toit  l'amiti. Celle dont il a honor ma jeunesse fut la mme
jusqu' sa mort; et un dernier tmoignage qu'il m'en donna fut l'accueil
plein de grce et de bont qu'il fit  ma femme, lorsque je la lui
prsentai. Sa maison ne dsemplissoit pas du monde qui venoit le voir,
et nous tions tmoins de la fatigue qu'il se donnoit pour rpondre
convenablement  chacun. Cette attention continuelle puisoit ses
forces; et, pour ses vrais amis, c'toit un spectacle pnible. Mais nous
tions de ses soupers, et l nous jouissions des dernires lueurs de cet
esprit qui alloit s'teindre.

Rousseau toit malheureux comme lui et par la mme passion; mais
l'ambition de Voltaire avoit un fond de modestie, vous pouvez le voir
dans ses lettres; au lieu que celle de Rousseau toit ptrie d'orgueil,
la preuve en est dans ses crits.

Je l'avois vu dans la socit des gens de lettres les plus estimables
accueilli et considr: ce ne fut pas assez pour lui, leur clbrit
l'offusquoit; il les crut jaloux de la sienne. Leur bienveillance lui
fut suspecte. Il commena par les souponner, et il finit par les
noircir. Il eut, malgr lui, des amis; ces amis lui firent du bien, leur
bont lui fut importune. Il reut leurs bienfaits; mais il les accusa
d'avoir voulu l'humilier, le dshonorer, l'avilir; et la plus odieuse
diffamation fut le prix de leur bienfaisance.

On ne parloit de lui dans le monde qu'avec un intrt sensible. La
critique elle-mme toit pour lui pleine d'gards et tempre par des
loges. Elle n'en toit, disoit-il, que plus adroite et plus perfide.
Dans le repos le plus tranquille, il vouloit toujours ou se croire, ou
se dire perscut. Sa maladie toit d'imaginer dans les vnemens les
plus fortuits, dans les rencontres les plus communes, quelque intention
de lui nuire, comme si dans le monde tous les yeux de l'envie avoient
t attachs sur lui. Si le duc de Choiseul avoit fait conqurir la
Corse, 'avoit t pour lui ter la gloire d'en tre le lgislateur; si
le mme duc alloit souper,  Montmorency, chez la marchale de
Luxembourg, c'toit pour usurper la place qu'il avoit coutume d'occuper
auprs d'elle  table. Hume,  l'entendre, avoit t envieux de
l'accueil que lui avoit fait le prince de Conti. Il ne pardonnoit pas 
Grimm d'avoir eu sur lui quelque prsance chez Mme d'pinay; et l'on
peut voir dans ses Mmoires comment son pre vanit s'est venge de
cette offense.

Ainsi, pour Voltaire et pour lui, la vie avoit t perptuellement, mais
diversement agite. Elle avoit eu pour l'un des peines souvent bien
cuisantes, mais des jouissances trs vives; pour l'autre, ce n'toient
que des flots d'amertume, sans presque aucun mlange de joie et de
douceur. Assurment  aucun prix je n'aurois voulu de la condition de
Rousseau; il n'avoit pu l'endurer lui-mme, et, aprs avoir empoisonn
ses jours, je ne suis point surpris qu'il en ait volontairement abrg
la triste dure.

Pour Voltaire, j'avoue que je trouvois sa gloire encore trop chrement
paye par toutes les tribulations qu'elle lui avoit fait prouver, et je
disois encore: Moins d'clat et plus de repos.

Restreint dans mon ambition, d'abord par le besoin de mesurer mon vol 
la foiblesse de mes ailes, et puis encore par l'amour de ce repos de
l'esprit et de l'me qui accompagne un travail paisible, et que je
croyois le partage de l'humble mdiocrit, j'aurois t content de cet
heureux tat. Ainsi, renonant de bonne heure  des tentatives
prsomptueuses, j'avois, pour ainsi dire, capitul avec l'envie, et je
m'tois rduit  des genres d'crire dont on pouvoit sans peine
pardonner le succs. Je n'en fus pas plus pargn; et j'prouvai que les
petites choses trouvent encore, dans de petites mes, une envieuse
malignit.

Mais je m'tois fait deux principes: l'un, de ne jamais provoquer dans
mes crits l'offense par l'offense; l'autre, d'en mpriser l'attaque et
de n'y rpondre jamais. Je fus trente ans inbranlable dans ma
rsolution; et toute la rage des Frron, des Palissot, des Linguet, des
Aubert et de leurs semblables, n'avoit pu m'irriter contre eux.

Pourquoi donc, au moment de la querelle sur la musique, avois-je t
moins impassible? C'est que je n'tois pas le seul insult par mes
adversaires, et que j'avois  venger un artiste inhumainement attaqu
dans ses intrts les plus chers.

Piccini toit pre de famille, et d'une famille nombreuse qui subsistoit
du fruit de son travail; son caractre paisible et doux le rendoit plus
intressant encore. Je le voyois seul, sans intrigue, travailler de son
mieux  plaire  un nouveau public; et je voyois en mme temps une
cabale impitoyable l'assaillir avec furie, comme un essaim de gupes.
J'en tmoignai mon indignation; la cabale en fut irrite, et les gupes
tournrent contre moi tous leurs aiguillons.

Les chefs de la cabale avoient une presse  leurs ordres pour imprimer
leurs facties, et un journal pour les rpandre. J'y tois insult tous
les jours. Je n'avois pas la mme commodit pour me dfendre; et, quand
je l'aurois eue, cette petite guerre n'auroit pas t de mon got.
Cependant je voulois m'gayer  mon tour, car me fcher contre des
railleurs, c'et t faire un triste personnage.

J'imaginai de mettre en action leur intrigue et de les peindre au
naturel, n'ayant, pour les rendre plaisans, qu' rimer leur propre
langage. Ils imprimoient leur prose, je rcitois mes vers; et tous les
jours c'toit  qui feroit mieux rire son monde.

C'est ainsi que fut compos mon pome sur la musique pour la dfense de
Piccini; peut-tre aurois-je mieux fait de laisser parler _Roland, Atys,
Didon_, etc.; mais je n'ai pas toujours fait ce qu'il y avoit de mieux 
faire; et j'avoue que, cette fois, je ne crus pas son injure et la
mienne assez venges par le silence du mpris. Au reste, si d'une
dispute aussi frivole et aussi phmre j'ai fait un pome en douze
chants, ce sont les incidens qui m'y ont engag, et par une pente
insensible. J'aurois pu, je l'avoue, mieux employer mon temps; mais mon
travail habituel exigeoit du relche, et c'toient ces momens de
dissipation et de dlassement que je donnois  _Polymnie_.

Le temps de mon sjour  Saint-Brice fut marqu par un vnement d'un
intrt plus srieux: ce fut la retraite de M. Necker du ministre des
finances[4]. J'ai dj dit que son caractre n'toit rien moins que
sduisant. Il ne m'avoit jamais donn lieu de croire qu'il ft mon ami.
Je n'tois pas le sien; mais, comme il me marquoit autant d'estime et de
bienveillance que j'en pouvois attendre d'un homme aussi froidement
poli, et que, de mon ct, j'avois une haute opinion de ses talens, de
ses lumires, de l'ambition qu'il avoit eue de se signaler dans sa place
en faisant le bien de l'tat, je m'affligeai de sa retraite.

J'avois d'ailleurs pour Mme Necker la plus sincre vnration, car je
n'avois vu en elle que bont, sagesse et vertu; et l'affection
particulire dont elle m'honoroit mritoit bien que je prisse part  un
vnement dont je ne doutois pas qu'elle ne ft trs affecte.

Lorsque je l'appris  Saint-Brice, les croyant dj retirs dans leur
maison de campagne  Saint-Ouen, je m'y rendis sur l'heure. Ils n'y
toient pas arrivs encore, et, poursuivant ma route, j'allois les
trouver  Paris. Je les rencontrai en chemin. Vous veniez nous voir? me
dit Necker; montez dans notre voiture, et venez  Saint-Ouen. Je les y
accompagnai. Nous fmes seuls toute la soire avec Germany[5], frre de
Necker, et ni le mari ni la femme ne me dissimulrent leur profonde
tristesse. Je tchai de la diminuer en parlant des regrets qu'ils
laisseroient dans le public, et de la juste considration qui les
suivroit dans leur retraite; en quoi je ne les flattois pas. Je ne
regrette, me dit Necker, que le bien que j'avois  faire, et que
j'aurois fait si l'on m'en et laiss le temps.

Pour moi, je ne voyois alors, dans sa situation, qu'une retraite
honorable, une fortune indpendante, du repos, de la libert, des
occupations dont il auroit le choix, une socit qui n'toit pas de
celles que la faveur attire et que la dfaveur loigne; et, dans son
intrieur, tout ce que la vie prive et domestique pouvoit avoir de
douceur pour un homme sage. Mais j'avoue que je parlois d'aprs mes
gots plus que d'aprs les siens: car je pensois bien que, sans
l'occupation des affaires publiques et l'influence qu'elles donnent, il
ne pouvoit tre content. Sa femme parut sensible au soin que je prenois
d'affoiblir l'impression du coup dont il toit frapp. Ainsi ma liaison
avec eux, bien loin d'tre affoiblie par cet vnement, n'en fut que
plus troite.

Ma femme, pour l'amour de moi, rpondoit  leurs prvenances et  leurs
invitations, mais elle avoit pour M. Necker une aversion insurmontable.
Elle avoit apport de Lyon la persuasion que M. Necker toit la cause de
la disgrce de M. Turgot, le bienfaiteur de sa famille; et,  l'gard de
Mme Necker, elle ne trouvoit pas en elle cet air attrayant qu'elle avoit
elle-mme avec ses amis.

Bien diffrente et bien plus aimable toit une autre Genevoise, la belle
Vermenoux[6], la plus intime amie de M. et Mme Necker. Depuis que
j'avois fait connoissance avec elle, chez ces poux dont elle avoit
form les noeuds, je l'avois toujours cultive; mais son amiti pour ma
femme depuis mon mariage fut pour nous un nouveau lien.

Mme de Vermenoux, au premier abord, toit l'image de Minerve; mais sur
ce visage imposant brilloit bientt cet air de bont, de douceur, cette
srnit, cette gaiet nave et dcente qui embellit la raison, et qui
rend la sagesse aimable. L'inclination dont elle et ma femme se prirent
mutuellement fut de la sympathie, si l'on n'entend par l que le parfait
accord des esprits, des gots et des moeurs. Avec quel plaisir cette
femme, habituellement solitaire et naturellement recueillie, nous voyoit
arriver  sa maison de campagne de Svres! avec quelle joie son me se
livroit aux douceurs de l'intimit, et s'panouissoit dans les petits
soupers que nous allions faire  Paris avec elle! Assez jeune encore
pour goter les charmes de la vie, la mort nous l'enleva; mais, en la
regrettant, j'ai reconnu depuis que, pour elle, de plus longs jours
n'auroient t remplis que de tristesse et d'amertume. Plus tard, elle
auroit trop vcu.

J'en reviens  Saint-Brice et au tendre intrt qui nous y occupoit,
dans ce temps-l, ma femme et moi: c'toit sa nouvelle grossesse. Le bon
air, l'exercice, la vie rgle de la campagne, lui avoient t
favorables; et, l'hiver nous ayant ramens  Paris, elle y mit au monde
le plus beau de nos enfans. Ainsi, pour nous encore, tout sembloit
prosprer; et, jusque-l, rien de plus doux que la vie que nous menions.

_Atys_[7], en dpit de l'envie, avoit le mme succs qu'avoit eu
_Roland_. Les beaux airs de ces deux opras, chants au clavecin,
faisoient les dlices de notre socit dans les concerts de la comtesse
d'Houdetot et de sa belle-soeur, Mme de La Briche.

Celle-ci, bonne musicienne et chantant avec got, quoiqu'avec une foible
voix, avoit la rare modestie de runir chez elle des talens qui
effaoient les siens; et, loin d'en tmoigner la moindre jalousie, elle
toit la premire  les faire briller. Parfait modle de biensance,
sans aucune affectation, aise dans sa politesse, facile dans ses
entretiens, ingnue dans sa gaiet, contant bien, causant bien, elle
toit simplement et naturellement aimable. Son langage et son style
toient purs et mme lgans: mais, sensible jusqu' l'amiti, rien de
passionn n'altroit la douceur et l'galit de son me. Ce n'toit
point la femme que l'on auroit dsire pour tre vivement mu, mais
c'toit celle qu'on auroit choisie pour jouir d'un bonheur tranquille.

En parlant de mes anciennes socits, j'ai dit que j'y avois vu M.
Turgot; mais, soit que nos moeurs et nos caractres ne se convinssent pas
assez, soit que ma liaison avec M. Necker lui dplt encore davantage,
il ne m'avoit jamais tmoign que de la froideur. Cependant, comme
ancien ami de l'abb Morellet, il avoit pris part  mon mariage, et je
dus  ma femme quelques marques de ses bonts: j'y rpondis avec
d'autant plus de respect qu'il toit disgraci, et que je le voyois
sensible  sa disgrce.

Cependant je perdois successivement mes anciens amis. L'ambassadeur de
Sude, rappel auprs de son roi pour tre son ministre de confiance, me
fut enlev pour toujours. Celui de Naples nous quitta pour aller tre
vice-roi en Sicile. L'une et l'autre sparation me fut d'autant plus
douloureuse qu'elle devoit tre ternelle. Les lettres de Caraccioli
toient remplies de ses regrets. Il ne cessoit de m'appeler en Sicile
avec ma famille, offrant de m'envoyer  Marseille un navire pour nous
transporter  Palerme.

J'ai dit quelle toit, depuis quarante ans, mon amiti pour d'Alembert,
et quel prix je devois attacher  la sienne. Depuis la mort de Mlle de
Lespinasse, il toit consum d'ennui et de tristesse. Mais quelquefois
encore il laissoit couler, dans la profonde plaie de son coeur, quelques
gouttes du baume de cette amiti consolante. C'toit surtout avec ma
femme qu'il se plaisoit  faire diversion  ses peines. Ma femme y
prenoit l'intrt le plus tendre. Lui et Thomas, les deux hommes de
lettres dont les talens et les lumires auroient d lui en imposer le
plus, toient ceux avec qui elle toit le plus  son aise. Il n'y avoit
pour elle aucun amusement prfrable  leur entretien.

Thomas sembloit encore avoir longtemps  vivre pour la gloire et pour
l'amiti.

Mais d'Alembert commenoit  sentir les dchiremens de la pierre; et
bientt il n'exista plus que pour souffrir et mourir lentement dans les
plus cruelles douleurs.

Dans une foible esquisse de son loge[8], j'ai essay de peindre la
douce galit de ce caractre, toujours vrai, toujours simple, parce
qu'il toit naturel, loign de toute jactance, de toute dissimulation,
_ml de force et de foiblesse, mais dont la force toit de la vertu, et
la foiblesse de la bont_.

En le pleurant, j'tois loin de penser  lui succder dans la place de
secrtaire perptuel de l'Acadmie franoise. Je fus moi-mme sur le
point de le suivre au tombeau, frapp d'une fivre maligne semblable 
celle dont Bouvart m'avoit dj sauv, et dont il me gurit encore.
Combien ne dois-je pas bnir la mmoire d'un homme  qui deux fois j'ai
d la vie, et qui, jusqu' la dfaillance de ses esprits et de ses
forces, n'a cess de donner les soins les plus tendres  mes enfans!

 peine tois-je en convalescence qu'il fallut aller donner 
Fontainebleau le nouvel opra que j'avois fait avec Piccini. Cet opra
toit _Didon_. Comme il toit tout entier de moi, je l'avois construit 
mon gr; et, pour y faire faire un pas de plus  notre nouvelle musique,
j'avois profit du moment o une marque de faveur que Piccini venoit
d'obtenir avoit ranim son gnie. Voici ce qui s'toit pass.

Cette anne (1783), le marchal de Duras, gentilhomme de la chambre en
exercice, me demanda si je n'avois rien fait de nouveau, et me tmoigna
le dsir d'avoir  donner  la reine,  Fontainebleau, la nouveaut d'un
bel opra. Mais je veux, me dit-il, que ce soit votre ouvrage. On ne
vous sait pas assez de gr de ce que vous faites pour rajeunir les vieux
opras de Quinault. Je reconnus  ce langage mon confrre  l'Acadmie,
et ses anciennes bonts pour moi.

Monsieur le marchal, lui dis-je, tant que mon musicien Piccini sera
dcourag comme il l'est, je ne puis rien promettre. Vous savez avec
quelle rage on lui a disput le succs de _Roland_ et d'_Atys_; ils ont
russi l'un et l'autre, et jusque-l le vrai talent a triomph de la
cabale; mais, dans l'_Iphignie en Tauride_, il a succomb, quoiqu'il
s'y ft surpass lui-mme.

L'entrepreneur de l'Opra, de Vismes, pour grossir sa recette par le
concours des deux partis, a imagin de faire jouter Gluck et Piccini sur
un mme sujet: il leur a fourni deux pomes de l'_Iphignie en Tauride_.
Gluck, dans le pome barbare qui lui est chu en partage, a trouv des
horreurs analogues  l'nergie de son style, et il les a fortement
exprimes. Le pome remis  Piccini, tout mal fabriqu qu'il toit, se
trouvoit susceptible d'un intrt plus doux; et, au moyen des
corrections que l'auteur y a faites sous mes yeux, il a pu donner lieu 
une musique touchante. Mais, aprs la forte impression qu'avoit faite
sur les yeux et sur les oreilles le froce opra de Gluck, les motions
qu'a produites l'opra de Piccini ont paru foibles et lgres.
L'_Iphignie_ de Gluck est reste au thtre dont elle s'toit empare;
celle de Piccini n'a pu s'y soutenir, il en est constern; et vous seul,
Monsieur le marchal, pouvez le relever de son abattement.--Que faut-il
faire pour cela? me demanda-t-il.--Une chose, lui dis-je, trs facile et
trs juste: changer en pension la gratification annuelle qui lui a t
promise lorsqu'on l'a fait venir en France, et lui en accorder le
brevet.--Trs volontiers, me dit le marchal. Je demanderai pour lui
cette grce  la reine, et j'espre l'obtenir.

Il la demanda, il l'obtint; et, lorsque Piccini alla avec moi l'en
remercier: C'est  la reine, lui dit-il, qu'il faut marquer votre
reconnoissance en composant pour elle cette anne un bel opra.--Je ne
demande pas mieux, me dit Piccini en nous en allant; mais quel opra
ferons-nous?--Il faut faire, lui dis-je, l'opra de _Didon_; j'en ai
depuis longtemps le projet dans la tte. Mais je vous prviens que je
veux m'y dvelopper; que vous aurez de longues scnes  mettre en
musique, et que dans ces scnes je vous demanderai un rcitatif aussi
naturel que la simple dclamation. Vos cadences italiennes sont
monotones: la parole est plus varie, plus soutenue dans ses accens, et
je vous prierai de la noter comme je vous la dclamerai.--Eh bien! me
dit-il, nous verrons. Ainsi fut form le dessein de donner au rcitatif
cette facilit, cette vrit d'expression, qui fut si favorable au jeu
de la clbre actrice  qui le rle de Didon toit destin.

Le temps nous pressoit: j'crivis trs rapidement le pome; et, pour
drober Piccini aux distractions de Paris, je l'engageai  venir
travailler prs de moi dans ma maison de campagne: car j'en avois acquis
une trs agrable, o nous vivions runis en famille dans la belle
saison. En y arrivant, il se mit  l'ouvrage; et, lorsqu'il l'eut
achev, l'actrice qui devoit jouer le rle de Didon, Saint-Huberty, fut
invite  venir dner avec nous. Elle chanta son rle d'un bout 
l'autre  livre ouvert, et l'exprima si bien que je crus la voir au
thtre.

Elle alloit faire un voyage en Provence: elle voulut y emporter son rle
pour l'tudier chemin faisant; et, pendant son absence, on s'occupa des
rptitions. Ce fut dans ce temps-l que j'essuyai cette maladie qui me
mit au bord du tombeau. Quand vint le moment de me rendre 
Fontainebleau, je n'tois pas encore bien rtabli, et ma femme, inquite
sur ma convalescence, voulut m'accompagner.

Ce fut l qu'en dnant chez Mme de Beauvau nous entendmes parler pour
la premire fois des vues qu'on avoit sur moi pour cette place de
secrtaire de l'Acadmie, que d'Alembert avoit rendue si difficile 
remplir aprs lui.

Cette difficult, dont l'homme le plus vain auroit pu tre intimid,
n'toit pas la seule qui me retnt. La place demandoit une assiduit
dont je me croyois incapable. C'toit donc bien sincrement que je me
refusois  l'honneur qu'on vouloit me faire; mais on m'opposa des motifs
auxquels je crus devoir me rendre, et il fut dcid que je serois du
nombre des aspirans  cette place. Seulement je me rservai de ne pas la
solliciter.

La circonstance m'toit favorable pour les suffrages de la cour. Le
succs de _Didon_ y fut complet[9]; et aux loges que l'on donnoit  la
musique de Piccini on mloit aussi quelques mots de louanges pour
l'auteur du pome. C'est le seul opra, disoit le roi, qui m'ait
intress. Il le redemanda deux fois.

Ce succs me fut trs sensible; ma femme en jouissoit, et c'toit l
pour moi l'objet le plus intressant. Le voyage eut pour elle un
agrment inexprimable. Les promenades dans la fort, les rendez-vous de
chasse, les courses de chevaux, les parties de plaisir  Thomery, o, 
dner, l'on nous donnoit de somptueuses matelotes, et pour fruits
d'excellens raisins; tous les jours de spectacle, des places dans la
loge de Mme d'Angiviller, dont la maison toit la ntre, et qui, 
l'envi de son poux, mettoit une grce touchante  nous attirer;
l'attention de la nombreuse et bonne compagnie qui sans cesse abondoit
chez elle; enfin tous les plaisirs que pouvoit runir une cour jeune et
magnifique, et tout ce qui personnellement pouvoit tmoigner  ma femme
qu'elle toit estime et chrie dans la socit qui environnoit la cour:
tout cela, dis-je, fit pour elle et pour moi, du sjour de
Fontainebleau, un continuel enchantement.

Deux incidens nous y causrent un peu d'inquitude: le premier fut une
apparence de rechute et quelque ressentiment de fivre que j'prouvai au
commencement du voyage. Les mdecins de la cour en auroient fait une
maladie, si ma femme et voulu les croire; mais, sans aucun de leurs
remdes, et en me faisant djeuner tous les jours avec un panier de beau
raisin bien mr, elle me rendit la sant. L'autre incident fut la petite
vrole d'Albert, que nous avions amen avec nous; mais, l'ruption ne
s'tant dclare qu' la fin du voyage, sur-le-champ nous partmes, et
Albert fut remis dans les mains de notre ami Bouvart, qui prit de lui le
mme soin qu'il auroit eu de son enfant.




LIVRE XI


 notre retour  Paris, l'Acadmie franoise ayant t convoque pour
l'lection de son secrtaire perptuel, sur vingt-quatre voix lectives
j'en runis dix-huit. Mes deux concurrens toient Beauze et Suard.

Le succs de _Didon_ fut le mme  Paris qu'il avoit t  la cour; et
cet opra fit pour nous les plaisirs de l'hiver, comme avoient fait
_Roland_ et _Atys_ dans leur nouveaut.

L'ancien banquier de la cour, M. de La Borde, ajouta ses concerts  ceux
de la comtesse d'Houdetot et de Mme de La Briche[10]: ce fut l'occasion
de ma connoissance avec lui.

Il avoit deux filles  qui la nature avoit accord tous les charmes de
la figure et de la voix, et qui, colires de Piccini, rendoient
l'expression de son chant plus douce et plus touchante encore.

Prvenu par les politesses de M. de La Borde, j'allois le voir, j'allois
dner quelquefois avec lui; je le voyois honorable, mais simple, jouir
de ses prosprits sans orgueil, sans jactance, avec une galit d'me
d'autant plus estimable qu'il est bien difficile d'tre aussi fortun
sans un peu d'tourdissement. De combien de faveurs le Ciel l'avoit
combl! Une grande opulence, une rputation universelle de droiture et
de loyaut, la confiance de l'Europe, un crdit sans bornes; et, dans
son intrieur, six enfans bien ns, une femme d'un esprit sage et doux,
d'un naturel aimable, d'une dcence et d'une modestie qui n'avoient rien
d'tudi, excellente pouse, excellente mre, telle enfin que l'envie
elle-mme la trouvoit irrprhensible.

     Che non trova l'invidia ove l'emende.

     ARIOSTE.

Que manquoit-il aux voeux d'un homme aussi compltement heureux? Il a
pri sur un chafaud, sans autre crime que sa richesse, et dans cette
foule de gens de bien qu'un vil sclrat envoyoit  la mort. Cette
affreuse calamit ne nous menaoit point encore, et, dans mon humble
mdiocrit, je me croyois heureux moi-mme. Ma maison de campagne avoit
pour moi, dans la belle saison, encore plus d'agrment que n'avoit eu la
ville. Une socit choisie, compose au gr de ma femme, y venoit
successivement varier nos loisirs, et jouir avec nous de cette opulence
champtre que nous offroient, dans nos jardins, l'espalier, le verger,
la treille, les lgumes, les fruits de toutes les saisons: prsens dont
la nature couvroit sans frais une table frugale, et qui changeoient un
dner modique, en un dlicieux festin.

L rgnoient une innocente joie, une confiance, une scurit, une
libert de penser dont on connoissoit les limites, et dont on n'abusoit
jamais.

Vous nommerai-je tous les convives que l'amiti y rassembloit? Raynal,
le plus affectueux, le plus anim des vieillards; Clsia[11], ce Gnois
philosophe qui ressembloit  Vauvenargues; Barthlemy[12], qui, dans nos
promenades, faisoit penser  celles de Platon avec ses disciples;
Brquigny[13], qui avoit aussi de cette amnit et de cette sagesse
antique; Carbury[14], l'homme de tous les temps et de tous les pays par
la riche varit de son esprit et de ses connoissances; Boismont[15],
tout Franois dans ses moeurs, mais singulier par le contraste de ses
agrmens dans le monde et de ses talens dans la chaire; Maury, plus fier
de nous divertir par un conte plaisant que de nous tonner par un trait
d'loquence, et qui, dans la socit, nous faisoit oublier l'homme
suprieur pour ne montrer que l'homme aimable; Godard[16], qui avoit
aussi la verve d'une gaiet pleine d'esprit; Desze, qui bientt vint
donner  nos entretiens encore plus d'essor et de charmes.

Nous sommes trop heureux, me disoit ma femme, il nous arrivera quelque
malheur. Elle avoit bien raison! Apprenez, mes enfans, combien, dans
toutes les situations de la vie, la douleur est prs de la joie.

Cette bonne et sensible mre avoit nourri le troisime de ses enfans. Il
toit beau, plein de sant; nous croyions n'avoir plus qu' le voir
crotre et s'embellir encore, quand tout  coup il est frapp d'une
stupeur mortelle. Bouvart accourt; il emploie, il puise tous les
secours de l'art, sans pouvoir le tirer de ce funeste assoupissement.
L'enfant avoit les yeux ouverts; mais Bouvart s'aperut que la prunelle
toit dilate; il fit passer une lumire: les yeux et la paupire
restrent immobiles. Ah! me dit-il, l'organe de la vue est paralys; le
dpt est form dans le cerveau; il n'y a plus de remde. Et, en disant
ces mots, le bon vieillard pleuroit; il ressentoit le coup qu'il portoit
 l'me d'un pre.

Dans ce moment cruel, j'aurois voulu loigner la mre; mais,  genoux au
bord du lit de son enfant, les yeux remplis de larmes, les bras tendus
vers le ciel, et suffoque de sanglots: Laissez-moi, disoit-elle, ah!
laissez-moi du moins recevoir son dernier soupir. Et combien ses
sanglots, ses larmes, ses cris, redoublrent lorsqu'elle le vit expirer!
Je ne vous parle point de ma douleur; je ne puis penser qu' la sienne.
Elle fut si profonde que de plusieurs annes elle n'a pas eu la force
d'en entendre nommer l'objet. Si elle en parloit elle-mme, ce n'toit
qu'en termes confus: _Depuis mon malheur_, disoit-elle, sans pouvoir se
rsoudre  dire: _Depuis la mort de mon enfant_.

Dans la triste situation o toient mon esprit et mon me, de quoi
pouvois-je m'occuper qui ne ft analogue  l'amour maternel et  la
tendresse conjugale? Le coeur plein de ces sentimens dont j'avois devant
moi le plus touchant modle, je conus le dessein de l'opra de
_Pnlope_. Ce sujet me saisit; plus je le mditois, plus je le trouvois
susceptible des grands effets de la musique et de l'intrt thtral.

Je l'crivis de verve, et dans toute l'illusion que peut causer un sujet
pathtique  celui qui en peint le tableau. Mais ce fut cette illusion
qui me trompa. D'abord je me persuadai que la fidlit de l'amour
conjugal auroit sur la scne lyrique le mme intrt que l'ivresse et le
dsespoir de l'amour de Didon; je me persuadai encore que, dans un sujet
tout en situations, en tableaux, en effets de thtre, tout
s'excuteroit comme dans ma pense, et que les convenances, les
vraisemblances, la dignit de l'action, y seroient observes comme dans
les programmes que j'en avois tracs  de mauvais dcorateurs et  des
acteurs maladroits. Le contraire arriva; et, dans les momens les plus
intressans, toute illusion fut dtruite. Ainsi la belle musique de
Piccini manqua presque tous ses effets. Saint-Huberty la relevoit, aussi
admirable dans le rle de Pnlope qu'elle l'avoit t dans celui de
Didon; mais, quoiqu'elle y ft applaudie toutes les fois qu'elle
occupoit la scne, elle fut si mal seconde que, ni  la cour, ni 
Paris[17], cet opra n'eut le succs dont je m'tois flatt; et c'est 
moi qu'en fut la faute. Je devois savoir de quelles gens ineptes je
faisois dpendre le succs d'un pareil ouvrage, et ne pas y compter
aprs ce que j'ai dit de _Zmire et Azor_.

Je n'avois pas t plus heureux dans le choix d'un sujet d'opra-comique
que j'avois fait avec Piccini pour le Thtre-Italien; et, quand j'y
pense, j'ai peine  concevoir comment je fus sduit par ce sujet du
_Dormeur veill_, qui, dans les _Mille et une Nuits_, pouvoit tre
amusant, mais qui n'avoit rien de comique: car le vritable comique
consiste  se jouer d'un personnage ridicule; et celui d'Assan ne l'est
pas[18].

En gnral, aprs des succs, on doit s'attendre  trouver le public
plus difficile et plus svre. C'est une rflexion que je ne faisois pas
assez; je devenois plus confiant quand j'aurois d tre plus timide, et
au thtre ma vanit en fut punie par des disgrces.

On m'accordoit plus d'indulgence aux assembles publiques de l'Acadmie
franoise; l je ne briguois point des applaudissemens; je n'y parlois
que pour remplir les simples fonctions de ma place, ou pour suppler les
absens. Si quelquefois j'y payois  mon tour le tribut de l'homme de
lettres, c'toit sans ostentation. Les morceaux de littrature que j'y
lisois n'avoient rien de brillant, mais n'avoient rien d'ambitieux.
C'toit le fruit de mes tudes et de mes rflexions sur le got, sur la
langue, sur les caprices de l'usage, sur le style, sur l'loquence, tous
sujets convenables  l'esprit d'un auditoire acadmique et habitu parmi
nous. Aussi cet auditoire toit-il bnvole; et je croyois m'y voir au
milieu d'un cercle d'amis.

Cette faveur dont je jouissois dans nos assembles publiques, jointe 
l'exacte discipline que je faisois observer, sans aucune partialit,
dans nos sances particulires, m'y donnoit quelque poids et assez de
crdit. Le clerg me savoit bon gr des gards qu'on y avoit pour lui;
la haute noblesse n'toit pas moins contente de ces respects d'usage
qu'on lui rendoit  mon exemple; et,  l'gard des gens de lettres, ils
me savoient assez jaloux de l'galit acadmique pour me laisser le soin
d'en rappeler les droits, si quelqu'un les et oublis. Plusieurs mme,
persuads que, dans nos lections, je ne cherchois que le mieux
possible, me consultoient pour joindre leur suffrage  ma voix. Ainsi,
sans brigue et sans intrigue, j'avois de l'influence, et j'en usai,
comme il toit juste, pour vaincre les obstacles que l'on s'efforoit
d'opposer  l'lection de l'un de mes amis.

L'abb Maury, dans sa jeunesse, ayant prch au Louvre, avec un grand
succs, le pangyrique de saint Louis devant l'Acadmie franoise, et,
depuis, celui de saint Augustin  l'assemble du clerg de France,
bientt clbre dans les chaires de Paris, et appel  prcher 
Versailles l'Avent et le Carme devant le roi, avoit acquis des droits
incontestables  l'Acadmie franoise, et il ne dissimula point que tel
toit l'objet de son ambition.

Ce fut alors que s'levrent contre lui les rumeurs de la calomnie; et,
comme c'toit aux oreilles de l'Acadmie que ces bruits devoient
parvenir, on avoit soin de les adresser en droiture  son secrtaire.
J'coutai tout le mal qu'on voulut me dire de lui; et, quand j'eus tout
bien entendu, le prenant en particulier: Vous tes attaqu, lui dis-je,
et c'est  moi de vous dfendre; mais c'est  vous de me donner des
armes pour repousser vos ennemis. Alors je lui expliquai, article par
article, tous les torts qu'on lui attribuoit. Il m'couta sans
s'mouvoir; et, avec une facilit qui m'tonna, il rfuta ces
accusations, me dmontrant la fausset des unes, et, pour les autres, me
mettant sur la voie de tout vrifier moi-mme.

La seule qu'il ne put d'abord dmentir que vaguement, parce qu'elle
toit vague, lui toit intente par un acadmicien qui l'accusoit de
perfidie et de noirceur. L'accusateur toit La Harpe, avec lequel il
avoit t en grande liaison.

Puisqu'il m'accuse de perfidie, j'aurois droit, me dit l'abb Maury, de
lui en demander la preuve. Je l'en dispense, et c'est moi qui me charge
de prouver qu'il me calomnie, pourvu toutefois qu'il s'explique et qu'il
articule des faits. Mettez-moi vis--vis de lui.

Je proposai cette entrevue, et l'accusateur l'accepta; mais je ne voulus
pas tre seul tmoin et arbitre; et, en les invitant tous les deux 
dner, je demandai qu'il me ft permis d'admettre  ce dner deux
acadmiciens des plus intgres et des plus sages, M. Thomas et M.
Gaillard.

Le dner se passa paisiblement et dcemment; mais, au sortir de table,
nous tant retirs tous les cinq dans un cabinet: Messieurs, dis-je 
nos deux arbitres, M. La Harpe croit avoir  se plaindre de M. l'abb
Maury; celui-ci prtend que la plainte n'est pas fonde; nous allons les
entendre. Parlez, Monsieur de La Harpe, vous serez cout en silence; et
de mme en silence M. l'abb Maury sera entendu aprs vous.

L'accusation toit grave. Il s'agissoit d'une satire que l'abb Maury
auroit conseille  un Russe, ami de La Harpe, de faire contre lui, dans
le temps qu'ils toient tous les trois de la mme socit. Le comte de
Shouvalof, le seul tmoin que La Harpe auroit pu produire, toit
retourn en Russie; et, comme on ne pouvoit l'entendre, on ne pouvoit le
rfuter.

L'abb Maury, dans sa dfense, fut donc rduit  discuter l'accusation
elle-mme, et ce fut par les circonstances qu'il fallut dmontrer
qu'elle se dmentoit. C'est ce qu'il fit avec tant d'ordre, de
prcision, de clart, avec une prsence d'esprit et de mmoire si
merveilleuse que nous en fmes confondus. Enfin, dans cette discussion,
il serra de si prs son adversaire, et avec tant de force, que celui-ci
resta muet. L'avis unanime des trois tmoins fut donc que La Harpe
n'avoit aucun reproche  faire  l'abb Maury; et il y eut devant nous,
entre eux, une apparence de rconciliation.

Je n'en crois pas moins, me dit La Harpe, ce que m'a certifi mon ami
Shouvalof.--Vous pouvez le croire, lui dis-je; mais, en honnte homme,
vous n'avez plus droit de le dire; et, sans compter mon opinion, celle
de deux hommes aussi justes, aussi impartiaux que Thomas et Gaillard,
doit vous fermer la bouche. Pour moi, si, dans le monde, j'entendois
rpter vos plaintes, trouvez bon que je rende compte de ce qui vient de
se passer chez moi.

Je pris le mme soin d'claircir tous les autres faits imputs  l'abb
Maury. Je les trouvai tous supposs, et non seulement dnus de preuves,
mais dpourvus de vraisemblance. Ds lors on eut beau s'obstiner  me
dire du mal de lui, je rpondis que, dans la louange comme dans la
satire, les pithtes gratuites ne prouvoient que la bassesse du
flatteur ou la malice du mdisant; je dfiai mme les malveillans
d'articuler un fait que je ne fusse en tat de dtruire; et, de tout mon
crdit, j'engageai mes confrres  consoler un grand talent d'une grande
perscution en le recevant  l'Acadmie. Il fut reu, et ds lors rien
ne fut plus intime que notre mutuelle amiti.

L'abb Maury avoit, dans le caractre, un excs d'nergie et de
vhmence qu'il contenoit difficilement, mais qu'il me laissoit modrer.
Quand je trouvois en lui des mouvemens imptueux  rprimer, je les lui
reprochois avec une franchise qui le soulevoit quelquefois, mais qui ne
l'irritoit jamais. Il toit violent et doux, et aussi juste que
sensible.

Un jour, dans son impatience, il me dit que j'abusois trop de
l'ascendant que j'avois pris sur lui. Je n'ai, lui dis-je, et ne veux
avoir sur vous d'autre ascendant que celui de la raison anime par
l'amiti; et, si j'en use, ce n'est que pour vous empcher de vous nuire
 vous-mme. Je connois la bont, la droiture de votre coeur; mais vous
avez encore trop de feu et trop de verdeur dans la tte. Votre esprit
n'est pas mr, et cette sve qui en fait la force a besoin d'tre
tempre. Vous savez avec quel plaisir je loue en vous ce qui est
louable; avec la mme sincrit je reprendrai ce qui sera rprhensible;
et, lorsque je croirai qu'une vrit dure vous sera ncessaire, je vous
estime trop pour croire avoir besoin de l'adoucir. Au reste, c'est ainsi
que j'entends tre votre ami. Si la condition vous dplat, vous n'avez
qu' le dire, je cesserai de l'tre. Pour toute rponse, il m'embrassa.

Ce n'est pas tout, repris-je: cette svrit dont je me fais un devoir
envers vous en est un pour vous envers moi; vous avez les dfauts qui
sont naturels  la force, et moi j'ai ceux de la foiblesse. La trempe de
votre me peut donner  la mienne plus de vigueur et de ressort; et
j'exige de vous de ne me passer rien qui sente la mollesse et la
timidit. Ainsi, dans l'occasion, je pourrai vous donner des conseils de
prudence et de modration, et vous m'en donnerez de rsolution et de
fermet courageuse. La convention fut rciproque, et par l furent
carts les nuages qu'auroit levs entre nous l'amour-propre ou la
vanit.

La mme anne que mon ami fut reu  l'Acadmie, elle perdit Thomas,
l'un de ses plus illustres membres, et l'un des hommes les plus
recommandables par l'intgrit de ses moeurs et l'excellence de ses
crits.

L'_intgrit_, l'galit d'une vie irrprhensible: le rare loge, mes
enfans! et qui l'a mrit, cet loge, mieux que Thomas? Il est bien vrai
qu'une partie en toit due  la nature: il toit n sage, et il eut la
sagesse de tous les ges de la vie. Temprant, sobre et chaste, aucun
des vices de la mollesse, du luxe et de la volupt, n'eut accs dans son
me. Aucune passion violente n'en troubla la tranquillit, il ne connut
des plaisirs sensuels que ce qui en toit innocent; encore n'en
jouissoit-il qu'avec une extrme rserve. Toute la force et la vigueur
qu'avoit en lui l'organe de la pense et du sentiment s'toient runies
en un point, l'amour du vrai, du juste et de l'honnte, et la passion de
la gloire. Ce fut l le mobile, le ressort de son me, le foyer de son
loquence.

Il vcut dans le monde, sans jamais s'y livrer ni  des gots frivoles,
ni  de vains amusemens: il mnageoit toutes les foiblesses; il n'en
avoit aucune. Sensible  l'amiti, il la cultivoit avec soin, mais il la
vouloit modre; il en chrissoit les liens, il en auroit redout la
chane; elle occupoit les intervalles de ses travaux, de ses tudes,
mais elle ne lui en droboit rien, et une solitude silencieuse avoit
pour lui des charmes qu'il prfroit souvent au commerce de ses amis. Il
se laissoit aimer, et autant qu'on vouloit, mais il aimoit  sa mesure.

Dans la socit commune, il paroissoit timide; il n'y toit
qu'indiffrent. Rarement l'entretien y fixoit son attention. toit-il
tte  tte, ou dans un petit cercle, lorsqu'on lui cdoit la parole sur
quelqu'un des objets qu'il avoit mdits, il tonnoit par l'lvation et
l'abondance de ses ides, et par la dignit de son locution; mais dans
la foule il s'effaoit, et son me sembloit alors se retirer en
elle-mme. Aux propos lgers et plaisans il sourioit quelquefois, il ne
rioit jamais. Il ne voyoit les femmes qu'en observateur froid, comme un
botaniste voit les fleurs d'une plante, jamais en amateur des grces et
de la beaut. Aussi les femmes disoient-elles que ses loges les
flattoient moins que les injures passionnes et vhmentes de Rousseau.

Thomas toit, par complexion et par principes, un stocien,  la vertu
duquel il n'auroit fallu que de grandes preuves. Il auroit t, je le
crois, un Rutilius dans l'exil, un Thrasas ou un Sranus sous Tibre,
mieux qu'un Snque sous Nron, un Marc-Aurle sur le trne; mais, plac
dans un temps de calme et sous des rgnes modrs, la fortune lui refusa
et ses hautes faveurs et ses rigueurs extrmes. Sa sagesse et sa
modestie n'eurent  se garantir d'aucune des sductions de la
prosprit; aucune adversit n'prouva sa constance. Libre, exempt des
inquitudes auxquelles on s'expose en devenant poux et pre, il ne fut
prouv par aucun des grands intrts de la nature. Isol autant que
peut l'tre, dans l'tat social, un simple individu, il n'eut pas mme
un ennemi qui ft digne de sa colre.

Ce n'est donc que par ses crits que l'on peut se former une haute ide
de son caractre. C'est l qu'on trouve partout l'empreinte d'un coeur
droit, d'une me leve; c'est l que se montrent le courage de la
vrit, l'amour de la justice, l'loquence de la vertu.

L'Acadmie franoise jeta les fondemens de la rputation de Thomas en
proposant, pour le prix d'loquence, les loges de nos grands hommes.
Personne, dans cette carrire, ne put le passer ni l'atteindre; et il se
surpassa lui-mme dans l'loge de Marc-Aurle. L'lvation et la
profondeur toient les caractres de sa pense. Jamais orateur n'a mieux
embrass ni mieux pntr ses sujets. Avant d'entamer un loge, il
commenoit par tudier la profession, l'emploi, l'art dans lequel son
hros s'toit signal; et c'est ainsi qu'il louoit Maurice de Saxe en
militaire instruit, Duguay-Trouin en homme de mer, Descartes en
physicien, d'Aguesseau en jurisconsulte, Sully en administrateur,
Marc-Aurle en philosophe moraliste, gal en sagesse  Apollonius et 
Marc-Aurle lui-mme. C'est ainsi qu'en ne voulant faire qu'une prface
 ces loges, il composa, sous le nom d'_Essais_, le plus savant et le
plus beau trait de morale historique,  propos des loges donns dans
tous les temps avec plus ou moins de justice et de vrit, selon les
moeurs des sicles et le gnie des orateurs: ouvrage qui n'a pas la
clbrit qu'il mrite.

Vous concevez qu'une tension continuelle et une hauteur monotone
devoient tre le dfaut des crits de Thomas. Il manquoit  son
loquence ce qui fait le charme de l'loquence de Fnelon et de
Massillon dans la prose, de l'loquence de Virgile et de Racine dans les
vers; l'effusion d'une me sensible et l'intrt qu'elle rpand. Son
style toit grave, imposant, et n'toit point aimable. On y admiroit
tous les caractres d'une beaut virile; les femmes y auroient dsir
quelques traits de la leur. Il avoit de l'ampleur, de la magnificence,
jamais de la varit, de la facilit; jamais la souplesse des grces; et
ce qui le rendoit admirable quelques momens le rendoit fatigant et
pnible  la longue. On lui reprochoit particulirement d'puiser ses
sujets, et de ne rien laisser  penser au lecteur: ce qui pouvoit bien
tre en lui un manque de got et d'adresse, mais ce qui n'en toit pas
moins un trs rare excs d'abondance.

Dans un temps o j'aurois eu moi-mme si grand besoin d'un censeur
rigide et sincre, Thomas, bien plus jeune que moi, m'avoit pris pour le
sien. Je le louois avec franchise et souvent mme avec transport; mais
je ne lui dissimulois pas que j'aurois voulu dans son style plus de
modulation, moins de monotonie. Vous ne touchez qu'une corde, lui
disois-je; il est vrai qu'elle rend de beaux sons, mais sont-ils assez
varis? Il m'coutoit d'un air triste et modeste, et peut-tre se
disoit-il que ma critique toit fonde; mais l'austrit de ses moeurs
avoit pass dans son loquence; pour la rendre plus souple, il auroit
craint de l'amollir.

Il ne tint pas  moi qu'il n'employt plus utilement les annes qu'il
donna au pome du czar. Je lui faisois voir clairement que ce pome
manqueroit d'unit et d'intrt du ct de l'action; et, en lui mettant
sous les yeux tous les modles de l'pope: Homre, lui disois-je, a
chant la colre d'Achille dans l'_Iliade_, le retour d'Ulysse  Ithaque
dans l'_Odysse_; Virgile, la fondation de l'empire romain; le Tasse, la
dlivrance de la cit sainte; Milton, la chute du premier homme;
Voltaire, la conqute de la France par Henri de Bourbon, hritier des
Valois. Vous, qu'allez-vous chanter? quel vnement, quelle action
principale sera le terme de vos rcits? Vous raconterez les voyages du
czar, sa guerre contre Charles XII, la dsobissance et la mort de son
fils, les factions dtruites dans ses tats, la discipline militaire
tablie dans ses armes, les arts et les sciences transplants dans son
empire, la ville de Ptersbourg fonde au bord de la Baltique: et ce
sont bien l les matriaux d'un pome historique, d'un loge oratoire,
mais je n'y vois point le sujet unique et simple d'un pome pique. Il
convenoit qu'il n'y avoit point de rponse  mon objection; mais, s'il
n'avoit pas, disoit-il, une action dramatique  nouer et  dnouer, il
avoit dans le czar un trs grand caractre  peindre. Avant que de me
consulter, il avoit dj compos quatre chants des voyages du czar en
Hollande, en Angleterre, en France, en Italie. Ce magnifique vestibule
renfermoit de grandes beauts; il espra trouver les moyens d'achever
l'difice; il reconnut enfin qu'il tentoit l'impossible; et, au bout de
neuf ans, il me tmoigna le regret de n'avoir pas suivi le conseil que
je lui donnois d'abandonner son entreprise.

Un projet que je lui connoissois, et qu'il auroit suprieurement bien
rempli, toit d'crire, sur l'histoire de France, des discours dans le
genre de ceux de Bossuet sur l'histoire universelle. Il n'auroit pas eu,
comme Bossuet, l'avantage de donner aux vnemens une chane mystrieuse
dans l'ordre de la Providence; mais, sans sortir de l'ordre politique et
moral, il en auroit tir des leons salutaires et des rsultats
importans.

Thomas a laiss en mourant une haute opinion de lui plutt qu'une
renomme clatante; et l'on doit le compter parmi les crivains
illustres plutt que dans le nombre des crivains clbres. Les femmes
contribuent essentiellement  la clbrit, et il ne les eut pas pour
lui.

J'eus, cette mme anne de la mort de Thomas, la consolation de voir
entrer  l'Acadmie l'abb Morellet, avec des titres moins brillans que
l'abb Maury, mais non pas moins solides. Esprit juste, ferme, clair,
nourri d'une saine littrature, et plein de connoissances rares sur les
objets d'utilit publique, il s'toit distingu par des crits d'un
style sage et pur, d'une raison svre, d'une mthode exacte. Dans un
autre genre, on connoissoit de lui des ouvrages de plaisanterie d'un ton
excellent, pleins de got et d'un sel trs fin et trs piquant. Lucien,
Rabelais et Swift, lui avoient appris  manier l'ironie et la raillerie,
et leur disciple toit devenu leur rival. Ainsi mes amis les plus chers
venoient s'asseoir auprs de moi et remplacer  l'Acadmie ceux que je
perdois tous les ans.

En voyant cette foule de gens de lettres passer successivement chez les
morts, je fis rflexion que je pouvois bientt les suivre, et qu'il
toit temps de songer  mon testament littraire, et de choisir ce que
je voulois qui restt de moi aprs moi. Ce fut dans cet esprit que je
rdigeai l'dition de mes oeuvres. J'en ai suffisamment parl dans mes
prfaces; il ne reste qu' indiquer l'occasion et l'intention de
quelques-uns de mes crits.

Dans le temps que d'Alembert toit secrtaire de l'Acadmie franoise,
il avoit fort  coeur de rendre intressantes nos assembles publiques,
et celles de nos sances particulires o les souverains assistoient.
Personne ne contribuoit autant que lui  les bien remplir. Cependant
quelquefois il n'y pouvoit suffire, et c'toit pour lui un chagrin
vritable que de s'y voir abandonn. Alors il recouroit  moi, se
plaignant de la ngligence de tant de gens de lettres qui composoient
l'Acadmie, et me conjurant de l'aider  soutenir l'honneur du corps.

Dans ces occasions pressantes, je composois des morceaux de posie ou de
prose, que j'adaptois aux circonstances, comme les trois discours en
vers sur l'loquence, sur l'histoire, sur l'esprance de se
survivre[19]. Ce dernier, lu  la rception de Ducis, successeur de
Voltaire, eut le mrite de l'-propos, et fit sur l'assemble une vive
impression.

Des morceaux de prose que je lisois, celui dont le public parut le plus
content, ce fut l'loge de Colardeau,  la rception de La Harpe[20];
mais ce qui me toucha bien plus moi-mme fut le succs qu'obtint
l'esquisse de l'loge de d'Alembert, et celui du petit pome sur le
dvouement et la mort de Lopold de Brunswick. Je crois devoir, sur
celui-ci, me permettre quelque dtail, pour exposer nettement ma
conduite.

Le trait d'humanit et de dvouement hroque du jeune prince Lopold de
Brunswick ayant sensiblement touch le jeune comte d'Artois, ce prince
avoit propos  l'Acadmie franoise un prix de mille cus pour le pome
o cette belle action seroit le plus dignement clbre.

J'tois alors secrtaire perptuel de l'Acadmie, et, en ma qualit de
juge, il m'toit interdit de me prsenter au concours; mais, comme il
arrivoit assez souvent que le prix mme de posie, dont nous laissions
le sujet libre et au choix des potes, n'toit pas accord, j'eus
quelque inquitude qu'il ne se prsentt rien d'assez digne de celui-ci;
et alors quelle honte et quelle humiliation pour la littrature
franoise! quel dgot mme pour l'Acadmie d'avouer aux yeux de
l'Europe qu'un si beau sujet auroit t manqu!

Comme j'en tois plein et fortement mu, je ne pus rsister au dsir de
le traiter moi-mme, bien rsolu  ne laisser connotre mon ouvrage
qu'aprs qu'il seroit dcid que nul autre n'auroit le prix.

Je laissai donc passer sous les yeux de l'Acadmie tous les pomes mis
au concours; mais ils furent tous rejets. Enfin, voyant qu'on
s'affligeoit que le plus vertueux hrosme ne ft pas dignement lou, je
confiai  l'Acadmie l'essai que j'avois fait, sans aspirer au prix.
Elle voulut bien l'approuver; et le comte d'Artois,  qui l'on fut
oblig d'annoncer le mauvais succs du concours, apprit en mme temps ce
que l'un des membres de l'Acadmie avoit fait pour y suppler. Le prince
ordonna que le mme concours ft encore ouvert pour l'anne suivante;
mais il voulut connotre en secret mon ouvrage, et il me permit de
l'envoyer au prince rgnant de Brunswick.

Peu de jours aprs, le comte d'Artois me fit dire, par M. de Vaudreuil,
qu'il avoit command pour moi une trs riche bote d'or. Je rpondis
que, dans toute autre occasion, je recevrois avec respect les prsens du
frre du roi, mais que dans celle-ci je ne pouvois rien accepter qui me
ft souponner d'avoir voulu m'attirer une rcompense; que cette riche
bote ne seroit qu'un _prix_ dguis; que, si le prince avoit la bont
de m'en donner une de carton sur laquelle ft son portrait, je la
recevrois comme un don trs prcieux pour moi; mais que je n'en voulois
point d'autre. M. de Vaudreuil insista; mais il me vit si ferme dans ma
rsolution qu'il renona  l'esprance de l'branler; et ce fut la
rponse qu'il rapporta  M. le comte d'Artois.

Marmontel ne consulte les biensances que pour lui-mme, lui dit le
prince; mais il ne me convient pas  moi de lui faire un prsent
mesquin; et, aprs avoir rflchi un moment: Eh bien! reprit-il, je
lui donnerai mon portrait en grand.

Le bailli de Crussol, son gentilhomme de la chambre, fut charg d'en
faire faire une belle copie, et le cadre en fut dcor des attributs les
plus honorables pour moi.

Le prince rgnant de Brunswick ne reut pas moins favorablement mon
hommage; il y rpondit par une lettre de sa main et pleine de bont, 
laquelle toient jointes deux mdailles d'or frappes en mmoire de son
vertueux frre.

Ce fut vers ce temps-l qu' sa quatrime grossesse ma femme convint
avec moi de la ncessit de prendre son mnage; mais, comme la
sparation se fit de bon accord avec ses oncles et sa mre, nous nous
loignmes le moins qu'il fut possible. Ma femme ne fut pas insensible 
l'agrment d'tre chez elle  la tte de sa maison. Pour moi j'prouvai,
je l'avoue, un grand soulagement de vivre avec l'abb Morellet dans une
pleine indpendance, et il en fut lui-mme bien plus  son aise avec
moi. Il avoit fait venir auprs de lui une autre nice jeune, aimable,
pleine de talent et d'esprit, aujourd'hui Mme Chron[21],  qui ma femme
cdoit son logement. Ainsi tout se passa de la meilleure intelligence.

Ce qui rendoit notre nouvelle situation encore plus agrable, c'toit
l'aisance o nous avoit mis un accroissement de fortune. Sans parler du
casuel assez considrable que me procuroient mes ouvrages, la place de
secrtaire de l'Acadmie franoise, jointe  celle d'historiographe des
btimens, que mon ami M. d'Angiviller m'avoit fait accorder  la mort de
Thomas, me valoient un millier d'cus. Mon assiduit  l'Acadmie y
doubloit mon droit de prsence. J'avois hrit,  la mort de Thomas, de
la moiti de la pension de deux mille livres qu'il avoit eue, et qui fut
partage entre Gaillard et moi, comme l'avoit t celle de l'abb
Batteux. Mes logemens de secrtaire au Louvre et d'historiographe de
France  Versailles, que j'avois cds volontairement, me valoient
ensemble dix-huit cents livres. Je jouissois de mille cus sur le
_Mercure_. Mes fonds dans l'entreprise de l'le des Cygnes[22] toient
avantageusement placs; ceux que j'avois mis dans les octrois de la
ville de Lyon me rendoient l'intrt lgal, comme ceux que j'avois
placs dans d'autres caisses. Je me voyois donc en tat de vivre
agrablement  Paris et  la campagne; et ds lors je me chargeai seul
de la dpense de Grignon[23]. La mre de ma femme, sa cousine et ses
oncles, y avoient leurs logemens lorsqu'il leur plaisoit d'y venir; mais
c'toit chez moi qu'ils venoient.

Je me donnai une voiture, qui, trois fois la semaine, dans une heure et
demie, me menoit de ma campagne au Louvre, et, aprs la sance de
l'Acadmie, me ramenoit du Louvre  ma campagne.

Ds lors, jusqu' l'poque de la Rvolution, je ne puis exprimer combien
la vie et la socit eurent pour nous d'agrment et de charme. Ma femme
toit heureusement accouche de son quatrime enfant. M. et Mme
d'Angiviller l'avoient tenu sur les fonts de baptme; ils s'en toient
fait une fte, et nous avoient donn, dans cette occasion, les plus vifs
tmoignages d'une tendre amiti. Leur filleul Charles leur devint cher
comme s'il et t leur enfant.

Nous fmes, peu de temps aprs, l'heureuse acquisition d'une autre
socit d'amis dans M. et Mme Desze. Tout ce qu'un naturel aimable peut
avoir d'attrayant, ma femme le trouva dans Mme Desze; aussi se
prirent-elles de cette inclination qui nat de la conformit de deux
bonnes et belles mes.

 l'gard de M. Desze[24], je ne crois pas qu'il y ait au monde une
socit plus dsirable que la sienne. Une gaiet nave, piquante,
ingnieuse; une loquence naturelle, qui, dans la conversation mme la
plus familire, coule de source avec abondance; une prestesse, une
justesse de pense et d'expression qui,  tout moment, semble inspire;
et, mieux que tout cela, un coeur ouvert, plein de droiture, de
sensibilit, de bont, de candeur: tel toit l'ami que l'abb Maury me
faisoit dsirer depuis longtemps, et que me procura le voisinage de nos
campagnes.

De Brevannes, o Desze, dans la belle saison, passoit ses momens de
repos, de Brevannes, dis-je,  Grignon, il n'y avoit gure que la Seine
 passer, et que la plaine qu'elle arrose; nos deux coteaux se
regardoient. Un jeune homme que nous aimions, et qui nous aimoit l'un et
l'autre, nous fit confidence  tous les deux du dsir mutuel que nous
avions de nous connotre. Ds nos premires entrevues, nous voir, nous
goter, nous chrir, dsirer de nous voir encore, en fut l'effet
simultan; et, tout loigns que nous sommes, cet attachement est le
mme. Au moins, de mon ct, rien, dans ma solitude, ne m'a plus occup
ni plus intress que lui. Desze est l'un des hommes rares dont on peut
dire: Il faut l'aimer, si on ne l'a point aim encore; il faut l'aimer
toujours ds qu'on l'aime une fois. _Cras amet qui nunquam amavit, qui
jam amavit cras amet._ (CATUL.)

Le jeune homme qui avoit pris soin de nous lier ensemble toit ce
Laborie[25], connu ds l'ge de dix-neuf ans par des crits qu'on et
attribus sans peine  la maturit de l'esprit et du got; nouvel ami,
qui, de son plein gr, et par le mouvement d'une me ingnue et
sensible, toit venu s'offrir  moi, et que j'avois bientt appris 
estimer et  chrir moi-mme.

Dans cet aimable et heureux caractre, le besoin de se rendre utile est
une passion habituelle et dominante. Plein de volont pour tout ce qui
lui semble honnte, la vitesse de son action gale celle de sa pense.
Je n'ai jamais connu personne d'aussi conome du temps; il le divise par
minutes, et chaque instant en est employ ou utilement pour lui-mme, ou
plus souvent encore utilement pour ses amis.

Les changemens de ministres apportrent encore quelques amliorations
dans ma fortune.

Le traitement d'historiographe de France, qui autrefois toit de mille
cus, avoit t rduit  dix-huit cents livres par je ne sais quelle
mesquine conomie. Le contrleur gnral d'Ormesson trouva juste de le
remettre sur l'ancien pied.

L'on sait qu'en arrivant au contrle gnral, M. de Calonne annona son
mpris pour une troite parcimonie. Il vouloit, en particulier, que les
travaux des gens de lettres fussent honorablement rcompenss. En ma
qualit de secrtaire perptuel de l'Acadmie franoise, il me fit prier
de l'aller voir. Il me tmoigna l'intention de bien traiter l'Acadmie;
me demanda s'il y avoit pour elle des pensions, comme il y en avoit pour
l'Acadmie des sciences et pour l'Acadmie des belles-lettres: je lui
rpondis qu'il n'y en avoit aucune;  quoi pouvoit monter, pour les plus
assidus, le produit du droit de prsence: je l'assurai qu'il ne pouvoit
aller qu' huit ou neuf cents livres, le jeton n'tant que de trente
sous. Il me promit d'en doubler la valeur. Il voulut savoir quel toit
le traitement du secrtaire: je rpondis qu'il toit de douze cents
livres. Il trouva que c'toit trop peu. En consquence, il obtint du roi
que le jeton seroit de trois livres, et que le traitement du secrtaire
seroit de mille cus. Ainsi mon revenu d'acadmicien put se monter 
quatre mille cinq ou six cents livres.

J'obtins encore un nouveau degr de faveur et de nouvelles esprances
sous le ministre de M. de Lamoignon, garde des sceaux. Voici quelle en
fut l'occasion.

L'une des vues de ce ministre toit de rformer l'instruction publique
et de la rendre florissante; mais, comme il n'avoit pas lui-mme les
connoissances ncessaires pour se former un plan, un systme d'tudes
qui remplt ses intentions, il consulta l'abb Maury, pour lequel il
avoit beaucoup d'estime et d'amiti. Celui-ci, ne se croyant pas assez
instruit sur des objets dont il ne s'toit pas spcialement occup; lui
conseilla de s'adresser  moi; et le ministre le pria de m'engager 
l'aller voir.

Dans l'entretien que nous emes ensemble, je vis qu'en gnral il
concevoit en homme d'tat et dans toute son tendue le projet qu'il
avoit form. Mais les difficults, les moyens, les dtails, ne lui en
toient pas assez connus: pour nous assurer l'un et l'autre si j'avois
bien saisi son plan, je le priai de me permettre de le dvelopper dans
un mmoire que je lui mettrois sous les yeux; mais je le prvins que,
dans les rformes, rien ne me sembloit plus  craindre que l'ambition de
tout dtruire et de tout innover; que j'avois beaucoup de respect pour
les anciennes institutions; que je dfrois volontiers aux leons de
l'exprience, et que je regardois les abus, les erreurs, les fautes
passes, comme ces mauvaises herbes qui se mlent au pur froment, mais
qu'il faut extirper d'une main lgre et prudente pour ne pas nuire  la
moisson.

Mon mmoire fut divis en huit articles principaux: la distribution des
coles et des objets de l'enseignement selon l'utilit commune ou les
convenances locales; les tablissemens relatifs  l'un et  l'autre de
ces objets; la discipline; la mthode; les relations graduelles, et
l'exacte correspondance des extrmits  leur centre; la surveillance
gnrale; les moyens d'encouragement; la connoissance et l'emploi des
hommes que l'instruction auroit forms.

Dans l'ensemble et dans les rapports de cette vaste composition, j'avois
pris pour modle l'institut des jsuites, o tout toit soumis  une
rgle unique, surveill, maintenu, rgi par une autorit centrale, et
mis en action par un mobile universel. La plus grande difficult toit
de substituer au lien d'une socit religieuse, et  l'esprit de corps
qui l'avoit anime, un motif d'intrt et un ressort d'mulation qui
rduist la libert aux termes de l'obissance: car les moeurs et la
discipline  tablir dans la classe des matres comme dans celle des
disciples devoient tre la base de cette institution. Il falloit donc
que, non seulement dans leur tat actuel, mais dans leur perspective et
dans leurs esprances, les places y fussent dsirables; et, afin que
l'exclusion ou le renvoi ft une peine, je demandai que la persvrance
et la dure de ces fonctions honorables eussent progressivement des
avantages assurs.

Le garde des sceaux approuva mon plan dans toutes ses parties; et, pour
ce qui demanderoit des rcompenses encourageantes, il m'assura que rien
n'y seroit pargn. Nul professeur homme de mrite ne vieillira dans
l'obscurit, me dit-il; nul colier distingu dans son cours d'tudes ne
demeurera sans emploi. Vous promettez de me faire connotre, des
extrmits du royaume, l'lite des talens; moi, je m'engage  les
placer. Je vois que nous nous entendons, ajouta-t-il en me serrant la
main; nous nous accorderons ensemble; je compte sur vous, Marmontel;
comptez sur moi de mme, et pour la vie.

Comme l'abb Maury m'avoit assur que le garde des sceaux toit un homme
droit et franc, je n'eus aucune peine  prendre avec lui l'engagement
qu'il me proposoit; et, en achevant de dvelopper et de perfectionner
mon plan, je crus travailler pour sa gloire.

J'avois form  la campagne une liaison qui, dans ce travail, me fournit
de grandes lumires.

Le cinquime de mes enfans, Louis, venoit de natre, et sa mre toit sa
nourrice. L'an des trois qui me restoient, Albert, toit dans sa
neuvime anne; Charles avoit quatre ans accomplis, lorsque je pris la
rsolution de les faire lever chez moi; et, sur la rputation du
collge de Sainte-Barbe, ce fut l que je cherchai, pour eux, un
prcepteur form aux moeurs et  la discipline de cette maison, renomme
tant par la vie laborieuse et frugale qu'on y menoit que par la
supriorit des tudes que l'on faisoit  cet cole.

L'excellent jeune homme que j'y avois pris, et que la mort m'a enlev,
Charpentier[26], nous faisoit sans cesse l'loge de Sainte-Barbe. Car
une singularit remarquable de cette maison toit la tendre affection
que conservoient pour elle ceux qui en toient sortis. Il ne parloit
qu'avec enthousiasme des moeurs, de la discipline, des tudes de
Sainte-Barbe. Il ne parloit qu'avec une profonde estime des suprieurs
de la maison et des professeurs qu'il y avoit laisss. Ils toient ses
amis; il dsiroit que j'en fisse les miens. Je lui permis de me les
amener, et la cordialit avec laquelle je les reus leur rendit ma
maison de campagne agrable.

Sainte-Barbe avoit une annexe  Gentilly, village voisin de Grignon. Les
suprieurs, les professeurs de l'une et de l'autre maisons, se
runissoient quelquefois pour venir dner avec moi. Ils s'intressoient
aux tudes de mes enfans. Les jours o la jeune cole de Gentilly avoit
des exercices publics, mes enfans y toient invits, et ils toient
admis  cet examen des tudes. C'toit pour eux un bon exemple et un
objet d'mulation; mais, pour moi, c'toit une source d'observations et
de lumires: car, dans ce cours facile, rgulier et constant des tudes
de Sainte-Barbe, je devois trouver une cause, et cette cause ne pouvoit
tre qu'une bonne et solide organisation.

C'est de quoi je me fis instruire dans le plus grand dtail; et, au
moyen de ces confrences, je me croyois en tat de mettre la dernire
main  mon plan de l'instruction nationale, quand tout  coup, par des
mouvemens qui bouleversoient le ministre, M. de Lamoignon en fut
cart, et fut exil  Bville.

Bientt les intrts de la chose publique et les inquitudes sur le sort
de l'tat s'emparrent de mes esprits; ma vie prive changea de face, et
prit une couleur qui, ncessairement, va se rpandre sur le reste de mes
_Mmoires_.




LIVRE XII


Je n'cris pas l'histoire de la Rvolution. _Qu contentio divina et
humana cuncta permiscuit, eoque vecordi processit uti studiis civilibus
bellum finem faceret_ (SALLUST., _Jug_.). Mais, si la vie de l'homme est
un voyage, puis-je vous raconter la mienne sans dire  travers quels
vnemens, et par quels torrens, quels abmes, quels lieux peupls de
tigres et de serpens, elle a pass? Car c'est ainsi que je me retrace
les dix annes de nos malheurs, presqu'en doutant si ce n'est pas un
violent et funeste songe.

Cette effroyable calamit sera partout dcrite en traits de sang: les
souvenirs n'en sont que trop ineffaables; mais elle a eu des causes
dont on ne peut assez observer la nature, car il en est des maladies du
corps politique comme de celles du corps humain: pour juger avec
vraisemblance quel en sera le terme, ou quel en et t le prservatif,
il faut remonter  leur source; et c'est ainsi que des lumires du pass
l'on peut clairer l'avenir.

Quoique depuis longtemps la situation des affaires publiques et la
fermentation des esprits dans tous les ordres de l'tat parussent le
menacer d'une crise prochaine, il est vrai cependant qu'elle n'est
arrive que par l'imprudence de ceux qui se sont obstins  la croire
impossible.

La nation, constamment fidle  ses lois,  ses rois,  son ancienne
constitution, contente, par instinct, de la portion de libert, de
proprit, de prosprit, de gloire et de puissance dont elle jouissoit,
ne se lassoit point d'esprer dans les vices et les erreurs de
l'ancienne administration quelque amendement salutaire.

Cette esprance avoit surtout repris courage  l'avnement de Louis XVI
 la couronne; et, en effet, ds lors, si la volont d'un jeune roi
plein de droiture et de candeur et t seconde comme elle devoit
l'tre, tout toit rpar sans aucune convulsion.

Louis XVI, lev au trne  l'ge de vingt ans, y apportoit un sentiment
bien prcieux lorsqu'il est modr, bien dangereux quand il est
excessif, la dfiance de soi-mme. Le vice de son ducation avoit t
tout le contraire de celui qu'on reproche  l'ducation des princes: on
l'avoit trop intimid; et, tant qu'avoit vcu son an, le duc de
Bourgogne, on lui avoit trop fait sentir, du ct de l'intelligence, la
supriorit qu'avoit sur lui ce prince rellement prmatur.

La situation du Dauphin toit donc l'inquitude et la perplexit d'une
me qui pressent sa destine et ses devoirs, et qui n'ose esprer de
pouvoir les remplir, lorsqu'il se vit tout  coup charg du gouvernement
d'un empire. Son premier sentiment fut la frayeur de se trouver roi 
vingt ans; son premier mouvement fut de chercher un homme assez sage et
assez habile pour l'clairer et le conduire. De tels hommes sont
toujours rares; et pour un choix peut-tre alors plus difficile que
jamais, ce fut de sa famille que le jeune roi prit conseil. Rien de plus
important, et pour l'tat et pour lui-mme, que l'avis qui rsulteroit
de cette dlibration. Il s'agissoit de commencer son ducation
politique, de diriger ses vues, de former son esprit; et en lui la
nature avoit tout dispos pour recevoir les impressions du bien. Un sens
droit, une raison saine, une me neuve, ingnue et sensible, aucun vice,
aucune passion, le mpris du luxe et du faste, la haine du mensonge et
de la flatterie, la soif de la justice et de la vrit, et, avec un peu
de rudesse et de brusquerie dans le caractre, ce fonds de rectitude et
de bont morale qui est la base de la vertu; en un mot, un roi de vingt
ans, dtach de lui-mme, dispos  vouloir tout ce qui seroit bon et
juste; et, autour de lui, un royaume  rgnrer dans toutes ses
parties, les plus grands biens  faire, les plus grands maux  rparer;
c'est l ce qui attendoit l'homme de confiance que Louis XVI auroit
choisi pour guide. Il prit le comte de Maurepas (mai 1774).

Aprs trente ans de ministre, un long exil, et un plus long temps de
disgrce sous le feu roi pour une faute assez lgre, et dont la famille
royale ne lui avoit jamais su mauvais gr, Maurepas avoit acquis dans sa
retraite la considration que donnent la vieillesse et un malheur peu
mrit, soutenu avec biensance. Son ancien ministre n'avoit t marqu
que par le dprissement de la marine militaire; mais, comme la timide
politique du cardinal de Fleury avoit frapp de paralysie cette partie
de nos forces, la ngligence de Maurepas avoit pu tre commande; et,
dans une place fictive, dispens d'tre homme d'tat, il n'avoit eu 
dployer que ses qualits naturelles, les agrmens d'un homme du monde
et les talens d'un homme de cour.

Superficiel et incapable d'une application srieuse et profonde, mais
dou d'une facilit de perception et d'intelligence qui dmloit dans un
instant le noeud le plus compliqu d'une affaire, il supploit dans les
conseils par l'habitude et la dextrit  ce qui lui manquoit d'tude et
de mditation. Aussi accueillant, aussi doux que son pre toit dur et
brusque; un esprit souple, insinuant, flexible, fertile en ruses pour
l'attaque, en adresses pour la dfense, en faux-fuyans pour luder, en
dtours pour donner le change, en bons mots pour dconcerter le srieux
par la plaisanterie, en expdiens pour se tirer d'un pas difficile et
glissant; un oeil de lynx pour saisir le foible ou le ridicule des
hommes; un art imperceptible pour les attirer dans le pige, ou les
amener  son but; un art plus redoutable encore de se jouer de tout, et
du mrite mme, quand il vouloit le dpriser; enfin l'art d'gayer, de
simplifier le travail du cabinet, faisoit de Maurepas le plus sduisant
des ministres; et, s'il n'avoit fallu qu'instruire un jeune roi  manier
lgrement et adroitement les affaires,  se jouer des hommes et des
choses, et  se faire un amusement du devoir de rgner, Maurepas et
t, sans aucune comparaison, l'homme qu'on auroit d choisir. Peut-tre
avoit-on espr que l'ge et le malheur auroient donn  son caractre
plus de solidit, de consistance et d'nergie; mais, naturellement
foible, indolent, personnel; aimant ses aises et son repos; voulant que
sa vieillesse ft honore, mais tranquille; vitant tout ce qui pouvoit
attrister ses soupers ou inquiter son sommeil; croyant  peine aux
vertus pnibles, et regardant le pur amour du bien public comme une
duperie ou comme une jactance; peu jaloux de donner de l'clat  son
ministre, et faisant consister l'art du gouvernement  tout mener sans
bruit, en consultant toujours les considrations plutt que les
principes, Maurepas fut dans sa vieillesse ce qu'il avoit t dans ses
jeunes annes, un homme aimable, occup de lui-mme, et un ministre
courtisan.

Une attention vigilante  conserver son ascendant sur l'esprit du roi et
sa prdominance dans les conseils le rendoient aisment jaloux des choix
mme qu'il avoit faits, et cette inquitude toit la seule passion qui
dans son me et de l'activit. Du reste, aucun ressort, aucune vigueur
de courage, ni pour le bien ni pour le mal, de la foiblesse sans bont,
de la malice sans noirceur, des ressentimens sans colre, l'insouciance
d'un avenir qui ne devoit pas tre le sien; peut-tre assez sincrement
la volont du bien public, lorsqu'il pouvoit le procurer sans risque
pour lui-mme; mais cette volont aussitt refroidie, ds qu'il y voyoit
compromis ou son crdit ou son repos: tel fut jusqu' la fin le
vieillard qu'on avoit donn pour guide et pour conseil au jeune roi.

Comme il lui fut ais de voir que le fond du caractre de ce prince
toit la franchise et la bont, il s'tudia d'abord  lui parotre bon
et simple. Le roi ne lui dguisoit pas cette excessive timidit que les
premires impressions de l'enfance lui avoient laisse. Il sentit donc
que le plus sr moyen de captiver sa bienveillance toit de lui rendre
faciles ces devoirs qui l'pouvantoient. Il employa le talent qu'il
avoit de simplifier les affaires  lui en allger le fardeau; mais, soit
qu'il regardt les maux invtrs comme n'ayant plus de remde, soit que
son indolence et sa lgret ne lui eussent pas permis de les
approfondir, soit qu'il les ngliget comme des maladies provenant d'un
excs de force et de sant, ou comme des vices de complexion inhrens au
corps politique, il dispensa le jeune roi de s'en fatiguer la pense,
l'assurant que tout iroit bien, pourvu que tout ft sagement et
modrment dirig.

L'excuse du cardinal de Fleury dans ses inquitudes pusillanimes toit
qu'un difice qui avoit dur plus de treize cents ans devoit pencher
vers sa ruine, et qu'il falloit, en l'tayant, craindre de l'branler;
le prtexte de Maurepas, dans son indolente scurit, toit, au
contraire, qu'un royaume aussi vigoureusement constitu n'avoit besoin,
pour se rtablir, que de ses forces naturelles, et qu'il falloit le
laisser subsister avec ses vices et ses abus.

Mais le mauvais tat des finances n'est pas un mal qui se laisse
longtemps pallier et dissimuler; la dtresse et le discrdit accusent
bientt le ministre qui le cache et qui le nglige, et, tant qu'on n'en
a pas trouv le vrai remde, il empire au lieu de gurir.

On avoit donn  Louis XV l'abb Terray pour un ministre habile. Vingt
ans d'exercice au Palais, au milieu d'une foule de plaideurs mcontens,
l'avoient endurci  la plainte; il ne l'toit gure moins au blme, et
il se croyoit oblig par tat d'tre en butte  la haine publique.
Maurepas l'loigna, et mit  sa place Turgot, galement recommand par
ses lumires et ses vertus.

Celui-ci sentoit vivement que la rduction des dpenses, l'conomie des
revenus et des frais de perception, l'abolition des privilges onreux
au commerce et  l'agriculture, et une plus gale distribution de
l'impt sur toutes les classes, toient les vrais remdes qu'il falloit
appliquer  la grande plaie de l'tat, et il le persuadoit sans peine 
un roi qui ne respiroit que la justice et l'amour de ses peuples; mais
bientt Maurepas, voyant que cette estime et cette confiance du jeune
roi pour son nouveau ministre alloient trop loin, fut jaloux de son
propre ouvrage, et s'empressa de le briser.

Dans un pays o tant de monde vivoit d'abus et de dsordres, un homme
qui portoit la rgle et l'pargne dans les finances, un homme inflexible
au crdit, incorruptible  la faveur, devoit avoir autant d'ennemis
qu'il faisoit de mcontens et qu'il en alloit faire encore. Turgot avoit
trop de fiert et de candeur dans le caractre pour s'abaisser aux
manges de cour: on lui trouva de la roideur, on lui attribua des
maladresses; et le ridicule, qui, parmi nous, dgrade tout, l'ayant une
fois attaqu, Maurepas se sentit  son aise pour le dtruire. Il
commena par couter, par encourager d'un sourire la malice des
courtisans. Bientt lui-mme il avoua que, dans les vues de Turgot, il
entroit plus de l'esprit de systme que du solide esprit
d'administration; que l'opinion publique s'toit mprise sur l'habilet
de ce prtendu sage; qu'il n'avoit dans la tte que des spculations et
des rves philosophiques, nulle pratique des affaires, nulle
connoissance des hommes, nulle capacit pour le maniement des finances,
nulles ressources pour subvenir aux besoins pressans de l'tat; un
systme de perfection qui n'toit pas de ce monde et n'existoit que dans
les livres; une recherche minutieuse de ce mieux idal auquel on
n'arrive jamais; et, au lieu des moyens de pourvoir au prsent, des
projets vagues et fantastiques pour un avenir loign; beaucoup d'ides,
mais confuses; un grand savoir, mais tranger  l'objet de son
ministre; l'orgueil de Lucifer, et, dans sa prsomption, le plus
inflexible enttement.

Ces confidences du vieillard, divulgues de bouche en bouche pour les
faire arriver  l'oreille du roi, avoient d'autant plus de succs
qu'elles n'toient pas absolument dnues de vraisemblance. Turgot avoit
autour de lui des hommes studieux, qui, s'tant adonns  la science
conomique, formoient comme une secte, estimable sans doute quant 
l'objet de ses travaux, mais dont le langage emphatique, le ton
sentencieux, quelquefois les chimres enveloppes d'un style obscur et
bizarrement figur, donnoient prise  la raillerie. Turgot les
accueilloit et leur tmoignoit une estime dont ils faisoient eux-mmes
trop de bruit en l'exagrant. Il ne fut donc pas difficile  ses ennemis
de le faire passer pour le chef de la secte, et le ridicule attach au
nom d'_conomistes_ rejaillissoit sur lui.

D'ailleurs il toit assez vrai que, fier de la droiture de ses
intentions, Turgot ne se piquoit ni de dextrit dans le maniement des
affaires, ni de souplesse et de liant dans ses relations  la cour. Son
accueil toit doux et poli, mais froid. On toit sr de le trouver
juste, mais inflexible dans ses principes; et le crdit et la faveur ne
s'accommodoient pas de la tranquillit inbranlable de ses refus.

Quoiqu'en deux ans, par le moyen des rductions et des conomies, il et
considrablement diminu la masse des anticipations dont le Trsor toit
charg, on trouvoit encore qu'il traitoit en maladie chronique
l'puisement et la ruine des finances et du crdit. La sagesse de son
rgime, ses moyens d'amlioration, les encouragemens et les soulagemens
qu'il donnoit  l'agriculture, la libert rendue au commerce et 
l'industrie, ne promettoient que des succs lents et que des ressources
tardives, lorsqu'il y avoit des besoins urgens auxquels il falloit
subvenir.

Son systme de libert pour toute espce de commerce n'admettoit dans
son tendue ni restriction ni limites; et,  l'gard de l'aliment de
premire ncessit, quand mme cette libert absolue n'auroit eu que des
prils momentans, le risque de laisser tarir pour tout un peuple les
sources de la vie n'toit point un hasard  courir sans inquitude.
L'obstination de Turgot  carter du commerce des grains toute espce de
surveillance ressembloit trop  de l'enttement. Ce fut par l que son
crdit sur l'esprit du roi reut une atteinte mortelle.

Dans une meute populaire qu'excita la chert du pain en 1775, le roi,
qui avoit pour lui encore cette estime dont Maurepas toit jaloux, lui
donna toute confiance, et lui laissa tout pouvoir d'agir. Turgot n'eut
pas la politique de demander que Maurepas ft appel  ce conseil secret
o le roi se livrait  lui, et, de plus, il eut l'imprudence de
s'engager hautement  prouver que l'meute toit commande. Le Noir,
lieutenant de police, fut renvoy sur le soupon d'avoir t
d'intelligence avec les auteurs du complot. Il est certain que le
pillage des boutiques de boulangers avoit t libre et tranquille.
L'meute avoit aussi une marche prmdite qui sembloit accuser un plan;
et, quant au personnage  qui Turgot l'attribuoit, je n'oserois pas dire
que ce ft sans raison. Dissipateur ncessiteux, le prince de Conti,
plein du vieil esprit de la Fronde, ne remuoit au Parlement que pour
tre craint  la cour; et, accoutum dans ses demandes  des
complaisances timides, un respect aussi ferme que celui de Turgot devoit
lui paratre offensant. Il toit donc possible que, par un mouvement du
peuple de la ville et de la campagne, il et voulu semer le bruit de la
disette, en rpandre l'alarme, et ruiner dans l'esprit du roi le
ministre importun dont il n'attendoit rien. Mais, qu'il y et plus ou
moins d'apparence dans cette cause de l'meute, Turgot n'en put donner
la preuve qu'il avoit promise; ce faux pas dcida sa chute.

Maurepas fit entendre au roi que cette invention d'un complot chimrique
n'toit que la mauvaise excuse d'un homme vain, qui ne vouloit ni
convenir ni revenir de son erreur; et que, dans une place qui demandoit
toutes les prcautions de l'esprit de calcul et toute la souplesse de
l'esprit de conduite, une tte systmatique, entire et obstine dans
ses opinions, n'toit pas ce qu'il lui falloit.

Turgot fut renvoy (mai 1776), et les finances furent livres  Clugny,
lequel parut n'tre venu que pour y faire le dgt avec ses compagnons
et ses filles de joie, et qui mourut dans le ministre, aprs quatre ou
cinq mois d'un pillage impudent, dont le roi seul ne savoit rien.
Taboureau prit sa place, et, en honnte homme qu'il toit, il s'avoua
bientt incapable de la remplir. On lui avoit donn pour second, sous le
titre de directeur du Trsor royal, un homme dont lui-mme il reconnut
la supriorit. Sa modestie honora sa retraite. Et, en qualit de
directeur gnral des finances, Necker lui succda.

Ce Genevois, qui depuis a t le jouet de l'opinion, et si diversement
clbre, toit alors l'un des banquiers les plus renomms de l'Europe.
Il jouissoit dans son tat de la confiance publique et d'un crdit trs
tendu. Du ct des talens, il avoit fait ses preuves, et, sur des
objets analogues au Ministre des finances, ses crits avoient annonc
un esprit sage et rflchi; mais, pour lui, un autre mrite auprs de
Maurepas toit la haine de Turgot. Voici la cause de cette haine.

Turgot, pour le commerce, l'industrie et l'agriculture, ne pouvoit
souffrir le rgime rglementaire de Colbert; il regardoit comme un droit
inhrent  la proprit une libert sans rserve de disposer, chacun 
son gr, de son bien et de ses talens; il vouloit qu'on laisst
l'intrt personnel se consulter lui-mme et se conduire, persuad qu'il
se conduirait bien, et que de l'action rciproque des intrts
particuliers rsulterait le bien gnral. Necker, plus timide, pensoit
que l'intrt, dans presque tous les hommes, avoit besoin d'tre conduit
et modr; qu'en attendant qu'il et reu les leons de l'exprience, il
seroit bon d'y suppler par la sagesse des rglemens; que ce n'toit
point  la cupidit prive qu'il falloit confier le soin du bien public;
que, si, pour la tranquillit et pour la sret d'une nation entire, la
libert civile, la libert morale, devoient tre restreintes et soumises
 des lois, il toit juste aussi que la libert du commerce pt tre
modre, et mme suspendue, toutes les fois surtout qu'il y alloit du
salut commun; que la proprit des biens de premire ncessit n'toit
pas assez absolument individuelle pour donner  une partie de la nation
le droit de laisser prir l'autre, et qu'autant il seroit injuste de
tenir ces biens  vil prix, autant il le seroit de les laisser monter 
une valeur excessive; qu'enfin, laisser le riche avare dicter au pauvre
avec trop d'empire la dure loi de la ncessit, ce seroit mettre la
multitude  la merci du petit nombre, et qu'il toit de la sagesse et du
devoir de l'administration de tenir entre eux la balance.

L'avarice, disoit Turgot, ne sera point  craindre o rgnera la
libert, et le moyen d'assurer l'abondance, c'est de laisser aux objets
de commerce une pleine circulation. Le bl sera cher quelquefois; mais
la main-d'oeuvre sera chre, et tout sera mis au niveau.

Quand le prix du bl montera progressivement, disoit Necker, sans doute
il rglera le prix de l'industrie et de tous les salaires, et personne
n'en souffrira; mais, quand le bl s'lvera subitement  une valeur
excessive, le peuple aura longtemps  souffrir avant que tout soit de
niveau.

Dans ce systme de surveillance et de libert modre, Necker avoit fait
l'loge de Colbert, et cet loge avoit eu du succs. C'toit un double
crime que Turgot ne pardonnoit pas. Ce zlateur de la libert, du
commerce et de l'industrie se croyoit infaillible dans son opinion, et,
lui attribuant toujours le caractre de l'vidence, il regardoit celui
qui ne s'y rendoit pas comme tant de mauvaise foi[27].

Jusque-l cependant les principes de Necker ne s'toient point
dvelopps; mais, lorsque Turgot donna sa loi en faveur de la libre
exportation des grains, non seulement de province  province, mais au
dehors et dans tous les temps, Necker se permit de lui dire qu'il y
voyoit quelque danger, et qu'il auroit  lui communiquer, sur cette
branche de commerce, des observations qui peut-tre mritoient son
attention. Ces mots rveillrent l'antipathie de Turgot pour le systme
des lois prohibitives. Il rpondit que, sur cet objet, son opinion toit
invariable, mais qu'au surplus chacun toit le matre d'en dire sa
pense et de la publier.

Necker lui rpondit que ce n'avoit pas t son intention, mais que,
puisqu'il lui en laissoit la libert, peut-tre en feroit-il usage. 
quelque temps de l parut son livre sur les lois relatives au commerce
des grains; et, au moment de la nouveaut de ce livre, survint l'meute
dont je viens de parler. Turgot ne douta point que l'un n'et contribu
 l'autre, quoiqu'il st bien que le peuple qui pille les boutiques de
boulangers n'en prend pas conseil dans les livres.

Les amis de Turgot, plus anims que lui, auroient voulu qu'il se venget
de Necker en le renvoyant  Genve; il le pouvoit, car il avoit encore
toute la confiance du roi. Sa droiture et son quit le sauvrent de
cette honte; mais il a conserv jusqu'au tombeau sa haine contre un
homme dont le seul tort avoit t d'avoir accept son dfi et combattu
son opinion.

Du moment que Necker eut en main l'administration des finances, son
premier soin et son premier, travail furent d'en dbrouiller le chaos.
Clugny y avoit laiss un dficit annuel de vingt-quatre millions[28];
et, dans ce temps-l, ce vide paroissoit norme; il falloit le remplir.
Necker en sut trouver les moyens. Ces moyens toient, d'un ct, de
simplifier la perception des revenus publics, et d'en nettoyer les
canaux; de l'autre, de voir quels toient les faux-fuyans de la dpense,
et d'en rformer les abus.

Le roi, pour tre aussi conome que son ministre, n'avoit qu' se
dfendre d'une trop facile bont. Ce fut donc pour le prserver des
sductions journalires que Necker obtint de lui de suspendre et de
diffrer, jusqu' la fin de chaque anne, la dcision des grces qu'il
auroit  rpandre, afin d'en voir la somme entire avant de la
distribuer.

Ainsi Necker alloit s'assurer, par de simples conomies, un superflu qui
l'et mis en tat de soulager le Trsor public, lorsque le signal de la
guerre l'avertit qu'il auroit besoin de ressources plus abondantes, tant
pour former incessamment une marine respectable que pour l'armer et la
pourvoir. Ces dpenses urgentes devoient monter, par an,  cent
cinquante millions. Le crdit seul pouvoit y faire face, et le crdit
toit perdu: les infidlits de l'administration l'avoient ruin pendant
la paix; il falloit ou le rtablir, ou succomber, car l'impt mme le
plus onreux ne peut suffire aux frais d'une guerre dispendieuse; et
l'Angleterre, notre ennemie, trouvoit alors  emprunter jusqu' deux et
trois cents millions  un intrt modr. On a depuis fait un reproche 
Necker de ses emprunts; il falloit l'adresser, ce reproche,  la guerre,
qui les rendoit indispensables, et qui, elle-mme, ne l'toit pas.

L'art de Necker, pour relever et pour soutenir le crdit, fut d'clairer
la confiance, en faisant voir dans les rserves que lui assuroit
l'conomie une base solide et un gage assur des emprunts qu'il alloit
ouvrir. Le mme plan qu'il s'toit trac pour les pargnes de la paix
lui servit  se procurer les fonds que demandoit la guerre. On savoit
qu'il avoit sans cesse sous les yeux des tableaux complets et prcis de
la situation des finances, et, pour ainsi dire, la balance  la main
dans toutes ses oprations, pour n'excder jamais, dans ses engagemens,
ses facults et ses ressources. Ce fut avec cet esprit d'ordre qu'ayant
trouv le crdit dtruit aprs quinze ans de paix, il sut le rtablir au
milieu d'une guerre qui exigeoit les plus grands efforts, et que, malgr
le dficit de 1776, malgr les dpenses de cette guerre, et quatre cent
douze millions d'emprunts faits pour la soutenir, il fut en tat
d'annoncer au roi, en 1781, dans le compte qu'il lui rendit, que les
revenus ordinaires excdaient alors de dix millions deux cent mille
livres la dpense ordinaire et annuelle de l'tat. C'toit avertir les
Anglois que, sans aucun nouvel impt, et mme sans aucune nouvelle
conomie, la France alloit avoir des fonds pour deux campagnes: car dix
millions de revenus libres suffisoient pour avoir deux cents millions
d'emprunts, rsultat bien capable de hter une bonne paix. Necker n'en
fut pas moins tax de vanit pour avoir publi ce compte.

Dans un ministre habile, cette manire ouverte d'exposer ses oprations
et la situation des affaires a sans doute ses avantages, et le succs en
est infaillible chez une nation rflchie et capable d'application;
mais, pour une nation lgre, qui, sur parole et sans examen, juge les
hommes et les choses, cette mthode a ses prils; et Necker dut bien les
prvoir. Il n'y a de sret  prendre un tel public pour juge que
lorsque les objets que l'on met sous ses yeux sont d'une vidence
palpable: or, pour la multitude, les tats de finance n'auront jamais
cette clart. Personne, dans le monde, ne veut plir sur des calculs. Il
est donc bien facile de troubler l'opinion sur l'exactitude d'un compte;
et, ds que le doute s'lve, c'est un nuage que la malignit ne manque
jamais de grossir. Necker, en faisant une chose exemplaire pour les
ministres  venir, satisfaisante pour le roi, imposante pour
l'Angleterre, encourageante pour la nation, rassurante pour le crdit,
en fit donc une trs hardie, trs prilleuse pour lui-mme.

Je l'ai vu, dans le temps, muni de pices justificatives; tous les
articles de son compte en toient appuys; l'estime publique sembloit
mme le dispenser de les produire, et le premier lan de l'opinion fut
pour lui, et tout  sa gloire.

Mais, aussitt qu'il se trouva un homme assez audacieux pour l'attaquer,
cet agresseur fut accueilli par l'envie et la malveillance avec une
pleine faveur. Dans un mmoire il accusoit Necker d'infidlit dans son
compte, et ce mmoire passoit de main en main, d'autant plus recherch
qu'il toit manuscrit[29]. Un ministre conome ne manque jamais
d'ennemis: Necker en avoit en foule, et il en avoit de puissans.
Maurepas, sans se dclarer, les rallioit autour de lui; et c'est ici
l'un des exemples des misrables intrts d'amour-propre auxquels tient
si souvent le destin des tats.

Maurepas toit prsident du conseil des finances, et, dans un compte o
Necker exposoit la situation des finances d'une manire si honorable
pour lui-mme, Maurepas n'toit pas nomm. Ce fut aux yeux du vieux
ministre une rticence injurieuse: il la dissimula, mais il ne la
pardonna point.

Un autre grief fut la disgrce d'un ministre, crature de Maurepas, ou
plutt de sa femme, et que Necker fit renvoyer. Maurepas, qui n'avoit
jamais eu d'excuse pour se laisser dominer par les femmes, toit
pourtant subjugu par la sienne. Cette complaisance assidue, qui est
l'adulation de tous les momens, et qui, surtout pour la vieillesse et
dans l'adversit, a tant de douceur et d'empire, l'avoit soumis et
captiv comme auroit fait l'amour. Il s'toit fait une habitude d'aimer
ou de har tout ce qu'aimoit ou hassoit la compagne de sa disgrce; et
Sartine toit l'un des hommes qu'affectionnoit le plus la comtesse de
Maurepas.

Sartine, ci-devant lieutenant de police, possdoit en circonspection, en
discrtion, en souplesse, tous les menus talens de la mdiocrit; mais
du dtail obscur de la police de Paris au ministre de la marine, au
milieu des hasards d'une guerre de mer, la distance toit effrayante:
jamais Sartine n'avoit acquis la plus lgre des connoissances
qu'exigeoit cette grande place; et, s'il y avoit un homme  opposer 
l'amiraut d'Angleterre, au fort de cette guerre qui embrasoit les deux
mondes, assurment ce n'toit pas lui. Le mauvais succs des oprations
rpondit  la profonde incapacit de celui qui les dirigeoit: nul plan,
nul accord, nul ensemble; des dpenses normes, des revers dsastreux;
autant de flottes sorties de nos ports, autant de proies pour l'ennemi;
le commerce et les colonies  l'abandon, les convois enlevs, les
escadres dtruites; et, sans compter la perte irrparable de nos
matelots et la ruine de nos chantiers, plus de cent millions de dpenses
extraordinaires jets tous les ans dans la mer, pour nous en voir
honteusement chasss, malgr tout le courage et tout le dvouement de
notre marine guerrire: tels toient les droits de Sartine pour tre
soutenu et protg par Maurepas.

Necker, qui gmissoit de voir le dplorable usage qu'on faisoit de tant
de trsors, et  quelles mains la fortune et la gloire d'une grande
nation toient abandonnes, n'en redoubloit pas moins d'efforts pour
subvenir aux besoins de la guerre et pour en soutenir le poids. Il toit
convenu avec Sartine qu'au del des fonds que le Trsor royal lui
faisoit tous les ans, celui-ci, dans les cas pressans, pourroit user du
crdit personnel du trsorier de la marine jusqu' la concurrence de
cinq  six millions; et il comptoit sur son exactitude  se tenir dans
ces limites, lorsqu'il apprit du trsorier lui-mme que, par obissance
pour son ministre, il avoit port la somme de ses avances et de ses
billets sur la place  vingt-quatre millions payables dans trois mois.
Ce fut comme un coup de massue pour le directeur des finances: car,
n'ayant pris aucune mesure pour faire face  un engagement qu'on lui
avoit dissimul, il alloit arriver au terme sans savoir comment le
remplir. Il y pourvut; mais, soit qu'il y et de la part de Sartine de
la mauvaise volont, ou seulement de l'imprudence, Necker ne vit plus
pour lui-mme de sret  travailler avec un tel homme; il s'en plaignit
au roi, et lui demanda dcidment ou sa retraite, ou celle de Sartine.

Maurepas toit  Paris, retenu par la goutte. Le roi, avant de prendre
une rsolution, lui crivit pour le consulter. Lorsqu'il reut la
lettre du roi, m'a dit le duc de Nivernois, nous tions auprs de son
lit, sa femme et moi. Il nous la lut. L'alternative fut longtemps
dbattue; mais enfin, se dcidant lui-mme: Il faut, nous dit-il,
sacrifier Sartine; nous ne pouvons nous passer de Necker.

Le roi, en renvoyant Sartine, consulta Necker sur le choix du successeur
qu'il devoit lui donner, et Necker lui indiqua le marchal de Castries.
L'on sait combien les vnemens et la conduite de la guerre firent
applaudir un tel choix. Le vieux ministre n'en fut que plus jaloux; et
son cabinet fut ds lors comme un centre d'activit pour la cabale
ennemie de Necker. Elle croyoit avoir aussi une protection dans les
princes frres du roi.

Quelque rserve que ft  leur gard la conduite de Necker, on avoit
cru s'apercevoir qu'elle leur sembloit trop rigide; mais, ce qui toit
bien plus vrai, cette rigidit dplaisoit  leur cour, et, les changes,
les cessions, les ventes, toutes les affaires que les gens en crdit
avoient coutume de ngocier avec le roi, ayant  redouter, dans ce
directeur des finances, un examinateur clairvoyant et svre, il leur
tardoit  tous d'en tre dlivrs.

Plus de piges tendus  la facilit du roi, plus de faveurs surprises,
plus de grces lgrement et furtivement chappes; surtout plus de
moyens de cacher, comme dans les recoins du portefeuille des ministres,
les articles secrets d'un bail, d'un march ou d'un privilge, et dans
tous les rduits obscurs du labyrinthe des finances les bnfices
clandestins que l'on se seroit procurs. L'homme qui coupoit la racine 
tant d'abus ne pouvoit manquer d'tre ha. Le mmoire qui l'accusoit
d'en avoir impos au roi fut donc vivement appuy.

Malheur  moi si je faisois tomber sur les princes frres du roi le plus
lger soupon d'avoir voulu favoriser la calomnie! mais le mensonge
savoit prendre  leurs yeux les couleurs de la vrit, comme les plus
vils intrts avoient pris les couleurs du zle.

Bourboulon, l'auteur du mmoire, trsorier du comte d'Artois, s'toit
rendu agrable  ce prince. Fier de sa protection, il alloit donc tte
leve, et, s'avouant l'accusateur de Necker, il le dfioit de lui
rpondre. Tant d'assurance avoit un air de vrit, et en imposoit au
public. Bien des gens avoient peine  croire que Necker et tout  coup
chang si merveilleusement la situation des finances; et, sans lui faire
un crime du compte spcieux qu'il en avoit rendu, ils pensoient que ce
compte avoit t fait avec art pour entretenir le crdit, annoncer des
moyens de soutenir la guerre et nous faciliter la paix. Maurepas
accueilloit cette opinion d'un air d'intelligence, et sembloit applaudir
 la pntration de ceux qui devinoient si bien.

Mais Necker ne crut pas devoir s'accommoder d'une semblable apologie,
et, incapable de composer avec l'opinion sur l'article de son honneur,
il demanda au roi qu'il lui permt de mettre sous ses yeux, en prsence
de ses ministres, le mmoire de Bourboulon, et d'y rpondre article par
article. Le roi y consentit, et Maurepas, Miromnil, Vergennes, trois
ennemis de Necker, assistrent  ce travail. Le mmoire y fut lu et
dmenti, d'un bout  l'autre, par des pices qui constatoient la
situation des finances, et dont le compte rendu au roi n'toit qu'un
dveloppement.

 ces preuves incontestables les trois ministres n'eurent pas l'ombre
d'un doute  opposer; mais, lorsque le roi demanda en confidence 
Maurepas ce qu'il pensoit de ces calculs et de ce compte de finance: Je
le trouve, Sire, aussi plein de vrit que de modestie, rpondit le
vieux courtisan.

Aprs cet examen, il falloit que la fausset de l'accusation ft punie,
ou que Necker ft souponn de s'en tre mal dfendu. Il avoit mpris
les libelles injurieux qui n'attaquoient que sa personne; mais devoit-il
ngliger de mme celui qui dcrioit son administration? Plus le roi
toit juste et reconnu pour l'tre, plus on devoit croire impossible que
Bourboulon ft encore souffert dans la maison des princes, s'il toit
convaincu de mensonge et de calomnie. Or, aprs cette conviction, il
restoit dans sa place, et se montroit partout, mme au souper du roi.

Dans cette conjoncture, sur laquelle j'insiste,  cause des suites
funestes que la rsolution de Necker alloit avoir, il avoit trois partis
 prendre: l'un de se fier davantage  sa propre rputation, de tout
dissimuler, et de tout endurer jusqu' la mort de Maurepas, qui n'toit
pas bien loigne; l'autre de se dfendre tout simplement en faisant
imprimer sur deux colonnes le mmoire de Bourboulon et les pices qui
dmentoient ce mmoire calomnieux; l'autre de demander au roi que son
accusateur, convaincu de calomnie, en ft puni. Le premier et t
l'avis des esprits les plus sages. Que n'a-t-il attendu? (me dit le duc
de Nivernois lui-mme, aprs la mort de Maurepas) six mois de patience
nous l'auroient conserv; et la paix ft venue, et les finances,
rtablies par un bon conome sous le meilleur des rois, nous auroient
fait longtemps jouir de son rgne et de ses vertus. Le second et t
encore un parti raisonnable, car, le public ayant les pices sous les
yeux, la vrit et t manifeste et le dtracteur confondu. Mais de
prtendus amis de Necker ne pensrent pas qu'il ft digne de lui
d'entrer en lice avec un pareil agresseur. Il falloit, selon moi, le
mpriser ou le combattre. Il demanda qu'il ft puni. Il est vrai qu'il
toit tous les jours menac de libelles encore plus atroces et plus
infmes; et, si on ne faisoit pas un exemple de Bourboulon, il toit
impossible que Necker, abandonn par la haine du vieux ministre 
l'insolence et  la rage d'une cabale autorise, ne perdt pas au moins
une partie de cette considration qui toit l'me de son crdit. Ce fut
au nom de ce crdit, de cette opinion puissante, sans laquelle il ne
pouvoit rien, qu'il demanda, pour toute peine, que son dtracteur ft
chass de la maison du comte d'Artois. La rponse de Maurepas fut qu'il
demandoit l'impossible. C'est donc, insista Necker, au roi lui-mme 
rendre tmoignage  la vrit par quelque marque de la confiance dont il
m'honore, et ce qu'il demanda fut l'entre au Conseil d'tat. Je dois
dire qu'il regardoit comme un grand mal que dans ce conseil, o se
dlibroit ce qui dpend le plus de la situation des finances,
l'administrateur des finances ne ft pas admis de plein droit; et il
avoit raison d'y croire sa prsence au moins trs utile. Mais Maurepas
ne vit ou feignit de ne voir dans une demande si juste qu'une vanit
dplace. Qui? vous, lui dit-il, au Conseil? Et vous n'allez point  la
messe.--Monsieur le comte, rpondit Necker, cette raison n'est bonne ni
pour vous ni pour moi. Sully n'alloit pas  la messe, et Sully entroit
au conseil. Maurepas, dans cette rponse, ne saisit que le ridicule de
se comparer  Sully; et, au lieu de l'entre au Conseil, il lui offrit
de demander pour lui les entres du cabinet. Necker ne dissimula point
qu'il regardoit cette offre comme une drision, et il demanda sa
retraite.

C'toit l ce qu'on attendoit avec une vive impatience dans le salon de
Maurepas; et la marquise de Flamarens, sa nice, ne me l'a pas
dissimul. Mais lui, feignant de ne pas consentir  ce qu'il dsiroit le
plus, refusa de prsenter au roi la dmission de Necker, et finit par
lui dire que c'toit  la reine qu'il falloit la remettre, s'il toit
rsolu dcidment  la donner.

La reine, qui l'coutoit favorablement et qui lui marquoit de l'estime,
sentit la perte que le roi alloit faire, et, voyant que Necker
persistoit dans sa rsolution, elle exigea qu'il prt au moins
vingt-quatre heures pour y rflchir mrement.

Necker, en se consultant lui-mme, se retraa le bien qu'il avoit fait,
pensa au bien qu'il auroit fait encore, sentit d'avance l'amertume des
regrets qu'il auroit aprs y avoir renonc; et, ne pouvant se persuader
qu'un vieillard au bord de la tombe voult tre envers lui obstinment
injuste, il se dtermina  le voir encore une fois.

Monsieur, lui dit-il, si le roi veut bien me tmoigner qu'il est
content de mes services, il peut m'en donner une marque qui ne sera pour
moi qu'un moyen de le mieux servir: c'est la direction des marchs de la
guerre et de la marine.--Ce que vous demandez, dit Maurepas, offenseroit
les deux ministres.--Je ne le crois pas, reprit Necker; mais, au
surplus, tant pis pour le ministre qui, dans l'examen des dpenses qu'il
lui est impossible d'apprcier lui-mme, m'envieroit un travail qu'il
abandonne  ses commis. Le dernier mot de l'un fut que cela n'toit pas
proposable; la dernire rsolution de l'autre fut d'aller supplier la
reine de faire agrer sa dmission. La reine la reut et le roi
l'accepta. Voil de quelle source ont driv tous nos malheurs. Nous
allons les voir se grossir et se dborder par torrens, jusqu' nous
entraner dans la plus profonde ruine.

On peut trouver peu vraisemblable la facilit qu'eut le roi  se priver
d'un homme habile et qui l'avoit si bien servi; mais ce bien toit
altr par des insinuations adroites et perfides. Necker lui toit peint
comme un homme rempli d'orgueil, et d'un orgueil inexorable. On avoit,
disoit-on, voulu lui faire entendre qu'en supposant dans le mmoire de
Bourboulon des erreurs de calculs, ces erreurs n'toient pas des crimes;
qu'il n'y avoit pas lieu d'exiger qu'un prince, qu'un frre du roi,
dshonort un homme  lui, en le chassant pour avoir dplu  un ministre
des finances; mais rien n'avoit pu l'apaiser. On lui avoit offert de
demander pour lui et d'obtenir de Sa Majest une faveur dont s'honoroit
la plus haute noblesse, les entres du cabinet; mais il les avoit
ddaignes. Comme il se croyoit ncessaire, il prtendoit faire la loi;
il se comparoit  Sully, et ne demandoit rien de moins qu' dominer dans
les conseils,  surveiller tous les ministres, en un mot, _ s'asseoir
sur le trne  ct du roi_.

Le dsintressement avec lequel Necker avoit voulu servir l'tat
contribuoit encore  le faire passer pour un altier rpublicain, qui
vouloit qu'on lui dt sans rien devoir lui-mme; et, pour en dire ma
pense, en refusant, comme il avoit fait, les appointemens de sa place,
Necker avoit d s'attendre qu'on expliqueroit mal cette fiert,
humiliante pour tous ceux qui ne l'avoient pas, et qui ne pouvoient pas
l'avoir.

Enfin, pour ne laisser au roi aucun regret sur le renvoi de Necker, on
avoit trouv le moyen de lui persuader que, si c'toit un mal, ce mal
toit invitable.

L'un des projets de Necker toit, comme l'on sait, d'tablir dans tout
le royaume des assembles provinciales. Or, pour faire sentir au roi
l'utilit de ces assembles, Necker, dans un mmoire qu'il lui avoit lu
dans son travail, et qui n'toit que pour lui seul, avoit expos d'un
ct les inconvniens de l'autorit arbitraire confie  des intendans,
et l'abus qu'en faisoient leurs agens subalternes; de l'autre ct,
l'avantage qu'il y auroit pour le roi  se rapprocher de ses peuples, et
 gagner leur confiance personnelle et immdiate, afin de moins dpendre
de l'entremise des parlemens. Ce mmoire, surpris et divulgu en mme
temps que Bourboulon faisoit courir le sien, dplut  la magistrature,
et l'indisposa contre Necker autant qu'il le falloit pour donner lieu au
vieux ministre de faire entendre au roi que, dans l'esprit des
parlemens, Necker toit un homme perdu; que les corps ne pardonnoient
point; que celui qui les avoit une fois offenss les trouveroit  jamais
intraitables; que cette msintelligence seroit une hydre  combattre
sans cesse; que Necker le sentoit lui-mme, et qu'en se retirant pour
d'autres causes simules, il reconnoissoit que la place n'toit plus
tenable pour lui.

Une singularit remarquable, et qui seule feroit connotre l'insouciance
de Maurepas, c'est que, lorsqu'il rentra dans son salon, tout joyeux du
dpart de Necker, ses amis lui ayant demand quel homme il mettroit  sa
place, il avoua qu'il n'y avoit point pens.

Ce fut, m'a dit sa nice, le cardinal de Rohan qui, se trouvant l par
hasard, lui dsigna Fleury; et Fleury[30] fut nomm.

Cet ancien conseiller d'tat, esprit fin, souple, insinuant, avoit pour
lui ses relations et ses affinits dans la magistrature; c'toit, aux
yeux de Maurepas, un avantage considrable: car, ne voyant dans les
finances qu'une guerre de chicane entre la cour et le Parlement, pour
lui, le plus habile contrleur gnral seroit celui qui sauroit le mieux
se mnager des vhicules et des facilits pour faire passer les dits.
Il s'toit fait lui-mme un point capital d'acqurir la bienveillance
des parlemens, et il vouloit qu' son exemple un administrateur des
finances et avec eux cette souplesse qui, par des moyens doux, obtient
ce que l'autorit commanderoit  peine.

Fleury, sous ce rapport, remplit assez bien son attente. Il fit passer,
sans aucun obstacle, pour cinquante millions d'impts. Necker lui avoit
laiss deux cents millions de fonds dans les coffres du roi. C'en toit
plus qu'il n'en auroit fallu  un ministre habile et bien fam pour tre
dans l'aisance; mais, avec ces secours, Fleury tomba dans la dtresse,
manqua de ce crdit que l'estime publique n'accorde qu' la bonne foi.

Six mois aprs la mort de Maurepas, Fleury fut renvoy; et le roi, pour
avoir au moins un honnte homme  la tte des finances, y appela
d'Ormesson[31].

Malheureusement celui-ci n'avoit que de la probit. Mdiocre en tout le
reste, tranger aux finances, dpourvu de moyens, assailli de
ncessits, press par des gens en crdit, et rduit  l'alternative ou
de se retirer ou de se soutenir par d'indignes condescendances, il
n'hsita point dans le choix, et, avec son intgrit, il aima mieux
descendre du ministre que de s'y dgrader.

Un poste aussi glissant, o l'on ne faisoit que des chutes, auroit d,
ce semble, effrayer l'ambition des aspirans; elle n'en toit que plus
pre; et, dans toutes les avenues de la faveur, il n'y avoit pas un
intrigant qui, avec quelque lgre teinture des affaires, ne crt
pouvoir prtendre  remplacer celui qui venoit de tomber.

Dans cette foule, un homme d'esprit et de talent se distinguoit, c'toit
Calonne. Il avoit pris, pour russir, une manire d'autant plus
singulire qu'elle toit simple. Loin de dissimuler son ambition, il
l'avoit annonce; et, au lieu de l'austrit dont s'toient arms
quelques-uns de ses prdcesseurs, il s'toit par d'agrment,
d'amnit, surtout de complaisance pour les femmes; il toit connu
d'elles pour le plus obligeant des hommes, et, dans les confidences
qu'il faisoit de ses vues  celles qui toient en crdit, il n'est point
d'esprances dont il ne ft prodigue pour se concilier leurs voix. Aussi
ne cessoient-elles de vanter ses lumires, son habilet, son gnie. Il
n'toit gure moins attrayant pour les hommes, par une politesse aise
et naturelle qui marquoit les distinctions, sans en rendre aucune
offensante, et par un air de bienveillance qui sembloit tre favorable 
toutes les ambitions.  chaque mutation nouvelle, c'toit lui
qu'appeloient toutes les voix des gens du monde. Enfin il fut nomm, et,
en arrivant  Fontainebleau, o toit la cour, on et dit qu'il tenoit
en main la corne d'abondance; on l'accompagnoit en triomphe (9 novembre
1783).

D'abord, se croyant  la source d'une richesse intarissable, sans
calculer ni les besoins ni les dpenses qui l'attendoient; ivre de sa
prosprit, dans laquelle il s'imaginoit voir bientt celle de l'tat;
ddaignant toute prvoyance, ngligeant toute conomie, comme indigne
d'un roi puissant; persuad que le premier art d'un homme en place toit
l'art de plaire; livrant  la faveur le soin de sa fortune, et ne
songeant qu' se rendre agrable  ceux qui se font craindre pour se
faire acheter, il se vit tout  coup environn de louange et de vaine
gloire. On ne parloit que des grces de son accueil et des charmes de
son langage. Ce fut pour peindre son caractre qu'on emprunta des arts
l'expression de _formes lgantes_; et _l'obligeance_, ce mot nouveau,
parut tre invent pour lui. Jamais, disait-on, le ministre des
finances n'avoit t rempli avec autant d'enjouement, d'aisance et de
noblesse. La facilit de son esprit dans l'expdition des affaires
tonnoit tout le monde, et la gaiet avec laquelle il traitoit les plus
srieuses le faisoit admirer comme un talent prodigieux. Ceux mme enfin
qui osoient douter qu'il ft le meilleur des ministres toient forcs de
convenir qu'il en toit le plus charmant. On publioit que son travail
avec le roi n'toit qu'un jeu, tant sa lgret y semoit d'agrment;
rien d'pineux, rien de pnible, nul embarras pour le prsent, nulle
inquitude pour l'avenir. Le roi toit tranquille, et tout le monde
toit content, lorsqu'au bout de trois ans et quelques mois de ce
brillant et riant ministre, fut rvl le secret funeste de la ruine de
l'tat.

Ce fut alors que l'on vit dans Calonne des ressources et du courage.
Aprs avoir inutilement puis tous les moyens de ranimer le crdit
expirant, il vit que sa seule esprance toit dans quelque coup d'clat
qui donnt aux dits l'aspect d'une restauration de la chose publique;
et, pour les montrer revtus d'une autorit imposante, il demanda au roi
une assemble de notables, o il exposeroit la situation des finances,
afin d'aviser avec elle au moyen de remplir le vide qu'il y avoit
trouv, disoit-il, et que la guerre dans les deux Indes avoit d
augmenter encore.

Cette assemble fut ouverte  Versailles le 22 fvrier 1787. Le travail
que Calonne y prsenta toit vaste et hardi; et peut-tre mritoit-il
plus de faveur qu'il n'en obtint, car il touchoit aux grands moyens
d'accrotre la somme de l'impt, et en mme temps de la rendre plus
lgre en la divisant. Mais les notables toient du nombre de ceux
qu'alloient frapper les nouvelles impositions; et c'est  quoi, bien
malheureusement pour eux et pour l'tat, ils n'avoient jamais pu
consentir. Des projets de Calonne, les uns furent jugs confus et
captieux, d'autres pleins de difficults qui les rendoient
impraticables, d'autres enfin mauvais, quand mme ils auroient pu
s'excuter. Tel fut le rsultat des observations des notables sur la
partie de son travail qui avoit subi leur examen, car il ne fut pas mme
discut jusqu'au bout.

Sa base toit l'impt territorial en nature, dont l'avantage auroit t
de suivre l'accroissement progressif des valeurs. Si cependant on
l'avoit trouv trop difficile  percevoir, il en auroit chang le mode,
pourvu qu'il et t peru galement sur tous les biens-fonds. Mais on
ne voulut pas mme entrer en conciliation avec lui; et, pour le fond
ainsi que pour la forme, les notables articulrent que cet impt toit
inadmissible, et en mme temps dclarrent que sur toute espce d'impt
ils refusoient de dlibrer,  moins qu'on ne mt sous leurs yeux des
tats dtaills de la recette et de la dpense, dans lesquels on pt
voir comment s'toit form le _dficit_; que si, d'aprs l'examen des
comptes, une subvention nouvelle toit indispensable, ils consentiroient
que l'imposition en ft gale sur tous les biens.

La rponse du roi fut telle qu'ils l'avoient prvue. Il leur fut dfendu
d'insister sur cet examen; mais l'claircissement que refusoit Calonne,
lui-mme il l'avoit provoqu, en se faisant un procs avec Necker sur
l'origine du dficit. Voici comment il s'toit engag dans ce dfil
prilleux.

En 1787,  l'ouverture de l'assemble, le dficit, de l'aveu de Calonne,
montoit  cent quinze millions; et, comme il avoit besoin de croire
qu'une partie considrable de ce dficit existoit avant lui, il le crut
et l'avana dans l'assemble des notables.

Necker, averti que, dans cette assemble, Calonne devoit accuser
d'infidlit tous les comptes rendus avant son ministre, lui crivit
qu'ayant donn l'attention la plus scrupuleuse au compte qu'il avoit
rendu en 1781, il le tenoit pour parfaitement juste; et comme j'ai
rassembl, ajoutoit-il, les pices justificatives de tous les articles
qui en toient susceptibles, je me trouve heureusement en tat de prter
 la vrit toute sa force. Je crois donc, Monsieur, tre en droit de
vous demander ou de n'altrer en aucune manire la confiance due 
l'exactitude de ce compte, ou d'clairer vos doutes en me les
communiquant.

Calonne, avec une promesse assez lgre de ne point attaquer ce compte,
luda l'claircissement. Necker insista, et, pour rponse  la lettre la
plus pressante, il reut un billet poliment ironique, avec un exemplaire
du discours que Calonne venoit de prononcer dans l'assemble des
notables, et dans lequel il avoit avanc qu'en 1781 il y avoit un
dficit considrable entre les revenus et les dpenses ordinaires.
Necker, en mme temps, fut instruit que, dans le grand comit des
notables qui s'toit tenu chez _Monsieur_, Calonne avoit expressment
dit que cette somme toit de cinquante-six millions.

Alors ce fut au roi que Necker se plaignit que, sans avoir voulu
l'entendre, le contrleur gnral des finances se ft permis de
l'accuser. Sire, disoit-il dans sa lettre, je serois l'homme du monde
le plus digne de mpris si une pareille inculpation avoit le moindre
fondement; je dois la repousser au pril de mon repos et de mon bonheur,
et je viens supplier humblement Votre Majest de vouloir bien permettre
que je paroisse devant mon accusateur public, ou  l'assemble des
notables, ou dans le grand comit de cette assemble, et toujours en
prsence de Votre Majest. Cette lettre fut sans rponse; mais Necker
ne se crut pas oblig d'entendre ce silence du roi comme on vouloit
qu'il l'entendt. Le roi, dit-il dans le mmoire qu'il publia, n'a pas
jug  propos d'adhrer  ma demande; mais, pntr de l'tendue de sa
bont et de sa justice, je me soumets avec confiance  l'obligation qui
m'est impose par l'honneur et la vrit.

Dans ce mmoire il convenoit qu'en 1776 Clugny avoit laiss dans les
finances un vide de vingt-quatre millions; il convenoit aussi que,
depuis la mort de Clugny (en octobre 1776) jusqu'au mois de mai 1781,
poque o il s'toit lui-mme retir des finances, l'accroissement des
charges avoit mont  quarante-cinq millions; mais, en mme temps, il
montroit comment il avoit rempli ce vide, tant en conomie qu'en
bonifications dans les revenus de l'tat. C'toit  discuter et 
rfuter ces calculs que les notables prtendoient que Calonne toit
oblig; et il faut convenir que, trop lgrement, il s'y toit engag
lui-mme.

Necker avoit rendu ses calculs les plus clairs qu'il toit possible; sa
vracit reconnue y ajoutoit encore un grand poids. Le livre qu'il
venoit de publier sur les finances avoit fortifi sa rputation
personnelle; ses moeurs, ses talens, ses lumires, avoient dans l'opinion
publique une consistance d'estime qu'il n'auroit pas fallu essayer
d'branler sans de forts et puissans moyens.

Necker fut exil pour avoir os se dfendre. Ce fut encore un tort que
se donna Calonne; il falloit ou l'entendre avant de l'attaquer, ou
trouver juste et bon qu'il et repouss son attaque. Il lui imputoit son
mauvais succs dans l'assemble des notables; mais il devoit savoir que,
dans cette assemble, un ennemi bien plus rel travailloit  le ruiner.

Le roi avoit de la rpugnance  se dtacher de Calonne: il gotoit son
travail, il toit persuad de la bont de ses projets; mais, prvoyant
qu'ils seroient rebuts par le Parlement comme ils l'toient par les
notables, il se fit violence, et il le renvoya. Il savoit que Miromnil,
le garde des sceaux, toit l'ennemi de Calonne, et qu'il avoit de tout
son pouvoir contrari ses oprations; il le congdia en mme temps que
lui, comme en le lui sacrifiant (Calonne le 8 avril, Miromnil le 9).
Fourqueux[32] fut appel au ministre des finances; les sceaux furent
donns au prsident de Lamoignon.

Il n'toit pas possible que Fourqueux tnt longtemps en place; mais on
l'avoit indiqu au roi en attendant qu'on et achev de dtruire ses
prventions contre un homme qu'on vouloit lui donner pour ministre de
confiance, et dont on attendoit le salut de l'tat.

La situation de l'esprit du roi, en ce moment, est exprime au naturel
dans les dtails que je vais transcrire.

Lorsque le roi me chargea de sa lettre pour M. de Fourqueux (dit le
comte de Montmorin dans les notes qu'il m'a remises), je crus devoir lui
reprsenter que je trouvois le fardeau des finances trop au-dessus des
forces de ce bon magistrat. Le roi parut sentir que mes inquitudes
toient fondes. Mais qui donc prendre? me dit-il. Je lui rpondis
qu'il m'toit impossible de ne pas tre tonn de cette question, tandis
qu'il existoit un homme qui runissoit sur lui les voeux de tout le
public; que, dans tous les temps, il toit ncessaire de ne pas
contrarier l'opinion publique en choisissant un administrateur des
finances; mais que, dans les circonstances critiques o il se trouvoit,
il ne suffisoit pas de ne pas la contrarier, et qu'il toit
indispensable de la suivre. J'ajoutai que, tant que M. Necker
existeroit, il toit impossible qu'il et un autre ministre des
finances, parce que le public verroit toujours avec humeur et avec
chagrin cette place occupe par un autre que lui. Le roi convint des
talens de M. Necker; mais il m'objecta les dfauts de son caractre, et
je reconnus facilement les impressions qu'avoit donnes contre lui M. de
Maurepas dans l'origine, et que MM. de Vergennes, de Calonne, de
Miromnil et de Breteuil, avoient graves plus profondment. Je ne
connoissois pas personnellement M. Necker; je n'avois que des doutes 
opposer  ce que le roi me disoit de son caractre, de sa hauteur et de
son esprit de domination. Il y a apparence que, si je l'eusse connu
alors, j'eusse dcid son rappel. J'aurois peut-tre d insister
davantage, mme en ne le connoissant pas; mais j'arrivois  peine dans
le ministre, il n'y avoit pas six semaines que j'y tois entr; et
d'ailleurs un peu de timidit, pas assez d'nergie, m'empcha d'tre
aussi pressant que j'aurois pu l'tre. Que de maux j'aurois vits  la
France! que de chagrins j'aurois pargns au roi! (Qu'auroit-il dit s'il
avoit prvu que, pour avoir manqu ce moment de changer le cours de nos
funestes destines, il seroit massacr lui-mme par un peuple rendu
froce, et que, trois mois aprs sa mort, le roi priroit sur un
chafaud?) Il fallut, poursuit-il, aller remettre  M. de Fourqueux la
lettre qui lui toit adresse, et mme vaincre sa rsistance; j'en avois
l'ordre positif. Cependant, il est certain qu'on avoit offert la place 
M. de La Millire: la reine l'avoit fait venir; le roi s'toit trouv
chez elle  l'heure qu'elle lui avoit donne; et tous les deux le
pressrent fort d'accepter; mais il eut assez de bon sens pour ne pas
cder  leurs instances. M. de Fourqueux fit d'abord assez de
difficults; mais enfin il se dtermina.  peine fut-il en place que
l'opinion modeste qu'il avoit de lui-mme ne fut que trop bien
confirme.

Cependant, les affaires toient dans un tat de stagnation absolue,
ajoute M. de Montmorin; le crdit achevoit de se dtruire de jour en
jour; les moyens factices et dispendieux que M. de Calonne avoit
employs pour soutenir la Bourse, venant  manquer tout  coup,
produisoient une baisse journalire et considrable dans les effets; le
Trsor royal toit vide; on voyoit comme trs prochaine la suspension
des payemens, on n'imaginoit d'autre ressource qu'un emprunt, et il
toit impossible de le tenter dans un moment de dtresse aussi
dsesprant. L'humeur gagnoit dans l'assemble des notables, l'esprit en
devenoit mauvais, et dj on commenoit  y murmurer: les _tats
gnraux_. Dans ces circonstances, il toit ncessaire d'avoir un homme
qui domint l'opinion. M. de Lamoignon et moi nous nous communiqumes
nos ides, et nous convnmes que le seul homme sur qui l'on pt fonder
quelque esprance toit M. Necker; mais je lui parlai des obstacles que
j'avois dj trouvs dans l'esprit du roi, et je lui annonai que ces
obstacles deviendroient encore plus insurmontables par la prsence du
baron de Breteuil. Nous confrmes avec celui-ci, essayant de le
convertir, mais inutilement. Enfin, aprs une longue sance, nous nous
dcidmes  monter chez le roi; et, lorsque tous les trois nous fmes
entrs en matire sur le changement qu'exigeoit le ministre des
finances, je parlai avec force de la ncessit de rappeler celui que
demandoit la voix publique. Le roi me rpondit ( la vrit avec l'air
de la plus profonde douleur): Eh bien! il n'y a qu' le rappeler.
Mais alors le baron de Breteuil s'leva avec une extrme chaleur contre
cette rsolution  moiti arrache; il reprsenta l'inconsquence qu'il
y auroit  rappeler, pour le mettre  la tte de l'administration, un
homme qui toit  peine arriv au lieu qu'on lui avoit prescrit pour son
exil: Combien une pareille conduite auroit de foiblesse! quelle force
elle donneroit  celui qui, plac ainsi par l'opinion, n'en auroit
l'obligation qu' elle et  lui-mme! Il s'tendit longuement et
fortement sur l'abus que M. Necker ne manquerait pas de faire d'une
semblable position. Il peignit son caractre des couleurs les plus
propres  faire impression sur un roi naturellement jaloux de son
autorit, et qui avoit un pressentiment confus qu'on vouloit la lui
arracher, mais qui la croyoit encore entire dans ses mains, et qui
vouloit la conserver. Il y avoit des raisons fort spcieuses dans ce que
venoit de dire le baron de Breteuil; mais elles l'auroient t moins
qu'elles auroient encore produit l'effet qu'elles obtinrent sur le roi,
qui n'avoit cd  mon avis qu'avec une extrme rpugnance, peut-tre
uniquement parce qu'il nous croyoit tous les trois d'accord.
L'archevque de Toulouse fut donc propos et accept sans rsistance.
Cependant le roi nous dit qu'il passoit pour avoir un caractre inquiet
et ambitieux, et que peut-tre nous nous repentirions de lui avoir
indiqu ce choix; mais il ajouta qu'il avoit lieu de croire qu'on lui
avoit exagr les dfauts de ce prlat; que, depuis quelque temps, les
prventions qu'il avoit eues contre lui s'toient affoiblies, et qu'il
avoit t content de plusieurs mmoires sur l'administration qu'il lui
avoit fait parvenir.

Je n'ai rien omis de ces dtails, soit parce qu'ils feront connotre
l'me du roi, son caractre un peu trop facile peut-tre, mais simple,
naturel et bon; soit surtout parce qu'on y voit se former l'anneau
principal de la chane de nos malheurs.




LIVRE XIII


Brienne s'toit distingu dans les tats de Languedoc; il y avoit montr
le talent de sa place, et, dans un petit cercle d'administration, on
avoit pu le croire habile. Comme Calonne, il avoit cet esprit vif,
lger, rsolu, qui en impose  la multitude. Il avoit aussi quelque
chose de l'adresse de Maurepas; mais il n'avoit ni la souplesse et
l'agrment de l'un, ni l'air de bonhomie et d'affabilit de l'autre.
Naturellement fin, dli, pntrant, il ne savoit ni ne vouloit cacher
l'intention de l'tre. Son regard, en vous observant, vous pioit; sa
gaiet mme avoit quelque chose d'inquitant, et, dans sa physionomie,
je ne sais quoi de trop rus disposoit  la mfiance. Du ct du talent,
une sagacit qui ressembloit  de l'astuce; de la nettet dans les
ides, et assez d'tendue, mais en superficie; quelques lumires, mais
parses; des aperus plutt que des vues; un esprit  facettes, si je
puis m'exprimer ainsi; et, dans les grands objets, de la facilit 
saisir les petits dtails, nulle capacit pour embrasser l'ensemble; du
ct des moeurs, l'gosme ecclsiastique dans toute sa vivacit, et
l'pret de l'avarice runie au plus haut degr  celle de l'ambition.
Dans un monde qui effleure tout et n'approfondit rien, Brienne savoit
employer un certain babil politique, concis, rapide, entrecoup de ces
rticences mystrieuses qui font supposer, au del de ce que l'on dit,
ce qu'on auroit  dire encore, et laissent un vague indfini  l'opinion
que l'on donne de soi. Cette manire de se produire en feignant de se
drober, cette suffisance mle de discrtion et de rserve, cette
alternative de demi-mots et de silences affects, et quelquefois une
censure lgre et ddaigneuse de ce qui se faisoit sans lui, en
s'tonnant qu'on ne vt pas ce qu'il y avoit de mieux  faire, c'toit
l bien rellement l'art et le secret de Brienne. Il ne montrait de lui
que des chantillons: encore bien souvent n'toient-ils pas de son
toffe. Cependant, presque dans tous les cercles d'o partoient les
rputations, personne ne doutoit qu'il n'arrivt au ministre la tte
pleine de grandes vues et le portefeuille rempli des projets les plus
lumineux. Il arriva; et son portefeuille et sa tte, tout se trouva
galement vide.

Dans le naufrage de Calonne, ce furent ses dbris qu'il parut avoir
ramasss; ce furent ses dits du timbre et de l'impt territorial qu'il
prsenta au Parlement. Il pouvoit se faire un appui de l'autorit des
notables; et, entre les deux grands cueils des tats gnraux et de la
banqueroute, il avoit un puissant moyen de les rduire  reconnotre la
ncessit des impts. Il ne sut que les renvoyer. Rien ne fut statu ni
conclu dans cette assemble.

Il entendoit le cri de la nation qui demandoit le rappel de Necker; et,
en le sollicitant lui-mme auprs du roi, il se ft honor, il se ft
affermi dans la place minente qu'il occupoit, il se ft soulag du
fardeau des finances, il et assur son repos, fait bnir son lvation,
couvert d'un voile de dignit l'indcence de sa fortune, dissimul tout
 son aise son oisive incapacit; en un mot, il se ft conduit en homme
habile et en honnte homme. Il n'en eut jamais le courage. Cette fatale
peur d'tre effac, d'tre prim, le lui ta. Inutilement ses amis le
pressoient d'appeler  son secours l'homme invoqu par la voix publique:
il rpondoit: Le roi et la reine n'en veulent pas.--Il dpend de vous,
lui dit Montmorin, de persuader  la reine que Necker vous est
ncessaire, et moi je me fais fort de le persuader au roi. Brienne,
press de si prs, rpondit: Je puis m'en passer. Ainsi prissent les
empires.

Importun d'entendre le public demander Necker avec instance, il se
plaisoit  le voir en butte  des crivains famliques, qu'il payoit,
disoit-on, pour le calomnier. Cependant il se voyoit perdu dans le vide
de ses ides. En moins de cinq mois, il essaya de deux contrleurs
gnraux, Villedeuil et Lambert; tous les deux furent sans ressource. Un
nouveau conseil des finances, un comit consultatif, tout lui toit bon,
except Necker, et tout lui toit inutile. Jusqu'aux dernires
extrmits, il crut pouvoir user d'expdiens; rien ne lui russit.
gar, flottant sans boussole, et ne sachant quel mouvement donner au
timon de l'tat, enfin, dans sa conduite et dans son caractre, toujours
oppos  lui-mme, irrsolu dans sa tmrit, pusillanime dans son
audace; osant tout, abandonnant tout presque aussitt aprs l'avoir os,
il ne cessa de compromettre et d'affoiblir l'autorit royale, et se
rendit  la fois lui-mme odieux par son despotisme, mprisable par son
tourderie et par son instabilit.

Pour gagner la faveur publique, il dbuta par vouloir tablir des
assembles provinciales; et, en les rendant lectives et dpendantes de
la commune, il fit lgrement et sans aucune rflexion ce qui en auroit
demand le plus. Tout despotique qu'il toit, il et voulu se montrer
populaire et passer pour rpublicain. Il soutint mal ce personnage.

Aprs avoir congdi les notables, il envoya au Parlement ses deux dits
du timbre et de l'impt territorial, comme s'ils avoient d passer de
prime abord, sans aucune difficult. Ce fut l cependant que de jeunes
ttes bouillantes commencrent  remuer ces bornes respectables, ces
questions de droit public, si critiques, si dlicates, qu'on agita
bientt avec tant de chaleur et de tmrit; mais il ne s'en mit point
en peine. Il parut mme, durant les sances et les dbats du Parlement,
avoir oubli son talent favori, l'adresse et l'insinuation. Nulle
ngociation, aucune confrence, aucune voie ouverte aux moyens de
conciliation; il voulut tout franchir, tout enlever de vive force. Tant
d'arrogance et de roideur souleva la magistrature, et, dans tous les
parlemens du royaume, fut prise en mme temps la rsolution de rebuter
les nouveaux dits avant qu'on les y et envoys; mais  cette
insurrection qui menaoit l'autorit royale Brienne n'opposa que le
ddain des voies conciliatrices, et l'abandon de la chose publique au
hasard des vnemens.

Le Parlement de Paris lui demandoit la communication des tats de
finance: cette demande toit fonde. Pour dterminer les subsides dans
leur somme et dans leur dure sur les vrais besoins de l'tat, le
Parlement devoit savoir quels toient ces besoins: le droit de
remontrances emportoit le droit d'examen; et,  moins d'exiger de lui
une obissance d'esclave, on ne pouvoit lui refuser de l'clairer sur
ses devoirs. Ce fut ce que Brienne ne voulut point entendre; il ne vit
pas qu'il toit plus ncessaire que jamais qu'il y et au nom du peuple
une forme de dlibration et d'acceptation des impts, et que, si on
disputoit aux parlemens le droit, tel quel, de vrifier et de consentir
les dits, la nation se donneroit des reprsentans moins traitables.
C'toit l ce que le ministre et le Parlement, d'intelligence, devoient
prvoir et prvenir.

Pour trancher la difficult, Brienne fit tenir au roi un lit de justice
 Versailles, o, par exprs commandement, furent enregistrs l'dit du
timbre et celui de l'impt territorial; ce vieil enfant toit tranger 
son sicle. Le lendemain, le Parlement ayant dclar nulle et illgale
la transcription des deux dits sur ses registres, l'expdient que
trouva Brienne fut d'exiler le Parlement et d'en disperser tous les
membres.

Le garde des sceaux Lamoignon, homme d'un caractre ferme et franc, mais
d'un esprit sage, combattit victorieusement dans le conseil cet avis de
Brienne: il fit sentir que des magistrats disperss seroient
inaccessibles  toute ngociation, et il conclut en disant au roi que,
si la translation des cours souveraines pouvoit quelquefois tre utile,
l'exil individuel des magistrats seroit toujours une imprudence du
ministre.

Brienne, pour qui cette ide de translation parut toute nouvelle,
l'adopta sur-le-champ, et fit signer au roi des lettres patentes qui
transfroient le Parlement de Paris  Troyes. Le garde des sceaux
demanda quelque dlai; il fut mal cout; et Brienne, en prsence du
roi, lui dit: Vos ides sont excellentes, mais vous tes trop lent dans
vos rsolutions.  peine le Parlement fut-il arriv  Troyes que
Brienne, en confrant avec le garde des sceaux, se souvint, comme par
hasard, que la prsence de cette cour lui seroit ncessaire pour ses
emprunts du mois de novembre. Si j'y avois pens plus tt,
s'cria-t-il, je ne l'aurois pas exil; il faut le rappeler bien vite.
Et aussitt ses missaires furent mis en activit. (C'est du garde des
sceaux que je tiens ces dtails.)

Lamoignon, membre du Parlement avant d'tre garde des sceaux, avoit fait
connotre ses vues pour la rforme de nos lois; on le savoit occup des
moyens de simplifier la procdure et d'en diminuer les longueurs et les
frais; c'toit, aux yeux de son ancien corps, une espce d'hostilit qui
l'y faisoit craindre et har. Brienne, instruit de cette aversion du
Parlement pour le garde des sceaux, imagina de lui en promettre le
renvoi s'il vouloit se rendre traitable. Ma lettre de crance est
partie, dit-il  Lamoignon aprs avoir crit.--Quelle lettre? demanda
Lamoignon.--Celle, lui rpondit Brienne, o j'ai promis votre disgrce
si l'on se met  la raison; mais n'en soyez pas moins tranquille.

La lettre arrive  Troyes; elle est communique, et une rvolution
soudaine s'opre dans tous les esprits. On se persuade que l'exil, les
coups d'autorit, le despotisme du ministre, viennent de celui qui
mdite ds longtemps la ruine de la magistrature. _Brienne, livr 
lui-mme, auroit t plus foible et plus timide; ce caractre de vigueur
qu'on lui voyoit prendre et quitter  tous momens n'toit pas le sien;
il l'empruntoit de Lamoignon; c'toit lui qu'il falloit dtruire; rien
ne devoit coter pour perdre l'ennemi commun._ Ce fut  cette condition
que passa l'dit des vingtimes: car, pour ceux de l'impt territorial
et du timbre, il avoit fallu que Brienne consentt  les retirer. Mais
il comptoit sur un emprunt considrable; et c'toit pour lui un triomphe
que d'avoir abus et ramen le Parlement. Je ne dois pas omettre que,
pour se donner plus de poids et de dignit dans sa ngociation, il avoit
voulu engager le roi  le nommer premier ministre, et que l'issue de
cette tentative, d'abord assez mal accueillie, fut d'tre dclar
ministre principal.

Le Parlement se rendit  Versailles; tout parut rconcili; et Brienne,
le mme jour, dit au garde des sceaux: J'ai bien fait, comme vous
voyez; et, si je n'avois pas promis  ces gens-l votre disgrce, nous
courions risque, vous et moi, de n'tre pas longtemps ici. Mais, en
croyant s'tre jou du Parlement, Brienne s'abusoit lui-mme.

Aux termes de l'dit qu'on devoit lui passer, il comptoit que les deux
vingtimes seroient perus exactement sur tous les biens-fonds, sans
exception aucune, et dans la proportion de leurs revenus effectifs. Le
Parlement prtendit, au contraire, que cet dit ne devoit rien changer 
l'ancienne perception; qu'il n'autorisoit ni recherche, ni vrification
nouvelle; et tous les parlemens se ligurent ensemble pour dclarer que,
si on exeroit sur les biens une inquisition fiscale, ils s'y
opposeroient hautement. Ils toient appuys dans cette opposition par un
parti considrable; le clerg, la noblesse, tous les gens en crdit,
faisoient cause commune avec la haute magistrature. Misrable avarice
qui les a tous perdus! Ce fut l ce qui, tout  coup, lia ce parti
redoutable des corps privilgis contre le ministre; et, pour
l'intimider, leur cri de guerre fut: _les tats gnraux_.

Comme parmi les vices de l'esprit personnel se trouvent quelquefois les
vertus de l'esprit public, il est possible que, dans le nombre des ttes
exaltes dans le clerg et dans la noblesse, il en y et quelques-unes 
qui les vieux abus d'une autorit drgle fissent vouloir de bonne foi,
comme un remde unique et ncessaire, la convocation des tats gnraux;
mais,  considrer la masse et l'ensemble des hommes, cet appel  la
nation ne pouvoit tre qu'une menace feinte, ou qu'une rsolution
aveuglment passionne. On devoit bien savoir que, pour les corps
privilgis et les classes favorises, le plus redoutable des tribunaux
toit celui du peuple; que, surcharg d'impts, ce ne seroit pas lui qui
leur accorderoit d'en tre exempts plus que lui-mme; et, ces corps
ayant tout  craindre de la discussion de leurs privilges, il est peu
vraisemblable qu'ils eussent mieux aim les livrer aux dbats d'une
assemble populaire que d'en traiter avec un ministre raisonnable et
conciliant. Brienne, au lieu de faire sentir au Parlement combien sa
demande toit hasardeuse, ne songea qu' lui chapper, et fit proposer
aux provinces de s'abonner pour les vingtimes. Plusieurs y
consentirent; d'autres, encourages par la rsistance des parlemens, ne
voulurent entendre  aucune composition.

Le combat s'engageoit: les forces de rserve des parlemens, les arrts
de dfense, alloient parotre et menaoient de poursuivre comme exacteur
et comme concussionnaire quiconque, dans l'imposition et la perception
des vingtimes, se conformeroit aux dits; tout alloit tre en feu d'une
extrmit du royaume  l'autre, lorsque, tout  coup, affectant une
autre espce d'assurance, le ministre fit rendre un arrt du conseil par
lequel le roi dclarait que le bon tat de ses finances lui permettoit
de n'exiger, dans les vingtimes, aucune nouvelle extension. En mme
temps, il fit rdiger un dit de soixante millions d'emprunt,  dix pour
cent de rente viagre, et il fut dcid que le roi en personne iroit au
Parlement faire enregistrer cet dit.

Deux jours avant la sance royale, le garde des sceaux, s'tant rendu 
Paris, y reut la visite d'un homme qu'un esprit turbulent et audacieux
avoit fait remarquer  la tte de la jeune magistrature, dont il s'toit
fait l'orateur. C'toit Duval d'prmnil, conseiller aux enqutes. Il
dit  Lamoignon qu'un emprunt de soixante millions ne remdieroit 
rien; qu'il falloit en ouvrir un de cinq cents millions, distribu en
cinq annes, employer ce temps et ces fonds  rtablir l'ordre dans les
finances, et convoquer aprs les tats gnraux.

Brienne, en recevant la lettre o Lamoignon lui faisoit part de cet
avis, en tressaillit de joie; et, ne doutant pas que le message ne lui
vnt des enqutes, il rpondit qu'il ne balanoit point  profiter de
cette ouverture. Par l, je n'aurai plus d'ici  cinq ans, disoit-il,
aucun dml avec le Parlement. Incontinent il ordonna de dresser un
dit de quatre cent vingt millions d'emprunts, qui se succderaient dans
l'espace de cinq annes, au bout desquelles il promettoit la convocation
des tats gnraux. En attendant, il annonoit pour cinquante millions
d'conomies, tant en rduction de dpense qu'en bnfice de recette; ce
qui feroit face  l'emprunt. Mais, comme si, dans la sance qu'il alloit
faire tenir au roi, il et voulu soulever les esprits au lieu de les
calmer, il y fit prendre au roi et au garde des sceaux le ton le plus
svre; il y fit rappeler au Parlement ses anciennes maximes sur le
pouvoir absolu des rois et sur leur pleine indpendance; il lui opposa
les paroles consignes dans ses arrts, qu'au roi seul appartenoit la
puissance souveraine dans le royaume; qu'il n'toit comptable qu' Dieu
seul de l'exercice du pouvoir suprme; que le pouvoir lgislatif
rsidoit dans la personne du souverain, sans dpendance et sans
partage; et, quant aux tats gnraux, l'on se tint sur la dfensive,
en disant qu'au roi seul appartenoit le droit de les convoquer; que lui
seul devoit juger si cette convocation toit utile ou ncessaire; que
les trois ordres assembls ne seroient pour lui qu'un conseil plus
tendu, et qu'il seroit toujours l'arbitre souverain de leurs
reprsentations et de leurs dolances. Rien de plus inutile dans cette
circonstance que la hauteur de ce langage. L'effervescence des esprits
n'en devint que plus vive; les ttes s'enflammrent, la sance fut
orageuse. Le roi, croyant n'y recueillir que des conseils et des
lumires, avoit permis qu'on opint  haute voix; nombre d'opinans
abusrent de cette libert jusqu' l'indcence; et une censure amre et
violente, se mlant aux opinions, fit trop sentir au roi qu'au lieu de
ses dits, c'toit sa conduite et son rgne qu'on prtendoit avoir le
droit d'examiner. Il se contint durant l'espace de sept heures que
tinrent les opinions; et, affect jusqu'au fond de l'me de la licence
qu'on se donnoit, il ne laissa pas chapper un seul mouvement
d'impatience. Ainsi ds lors s'prouvoit cette patience dont il a eu
tant de besoin.

Cependant le grand nombre des opinions se terminoit  demander la
convocation des tats gnraux pour le mois de mai de l'anne suivante;
et d'prmnil disoit au roi: Je le vois, ce mot dsir, prt 
chapper de vos lvres; prononcez-le, Sire, et votre Parlement souscrit
 vos dits. Si le roi et cd, il est indubitable que les dits
auroient pass; mais Brienne lui avoit recommand de n'entendre  aucune
condition, et de s'en tenir au principe que, partout o le roi toit
prsent, sa volont faisoit la loi.

Enfin, malgr le silence du roi et le refus qu'exprimoit ce silence, on
a cru que, s'il avoit permis de recueillir les voix, le plus grand
nombre auroit encore t pour l'acceptation des dits. Mais,
ponctuellement exact  observer ce qui lui toit prescrit par son
ministre, il ordonna l'inscription des dits sans aller aux opinions, et
fit enregistrer de mme une dclaration qui mettoit en vacance tous les
parlemens du royaume. Le duc d'Orlans, qui ds lors commenoit  jouer
son rle, protesta, en prsence du roi, contre cet acte d'autorit; et,
ds que le roi fut sorti, l'assemble, o les pairs toient encore,
adhra, par un arrt,  la protestation du prince.

Le lendemain, la grande dputation du Parlement fut mande  Versailles.
Le roi biffa l'arrt de la veille, dfendit sur le mme objet toute
nouvelle dlibration, exila le duc d'Orlans  Villers-Cotterets, et
deux conseillers de grand'chambre, Frteau et Sabatier, l'un au chteau
de Ham, l'autre au Mont-Saint-Michel.

Ds lors la ligue des parlemens fut gnrale contre le ministre; et
Brienne, dsesprant de les soumettre, rsolut de les anantir.  ce
hardi projet, qu'il porta au conseil, toit joint celui d'une cour
plnire et permanente pour l'enregistrement des lois.

Dans ce conseil, Lamoignon combattit l'ide de la cour plnire, mais
inutilement. Avec plus de succs, il s'opposa  la destruction de la
haute magistrature; moyen trop violent, dit-il, et que Maupeou avait
dshonor. Il y substitua le projet d'affoiblir l'influence du
Parlement de Paris et sa force de rsistance, en rigeant dans son
ressort des bailliages considrables, dont la comptence teindroit le
plus grand nombre des procs, et rendroit inutiles les chambres des
enqutes, tumultueuses et bruyantes, dont on vouloit se dlivrer. Cette
manire simple et sre de rduire les parlemens par l'accroissement des
bailliages, devoit tre agrable aux peuples; elle abrgeoit la
procdure, pargnoit aux plaideurs les frais des longs voyages, les
lenteurs des appels, les rapines de la chicane; et,  l'gard d'un
ressort aussi vaste que celui de Paris, ce projet portoit avec lui
l'vidence de sa bont. Brienne y voulut englober tous les parlemens du
royaume, et, sans calculer quelle masse de rsistance il auroit 
vaincre, il chargea le garde des sceaux d'en rdiger le plan et d'en
dresser l'dit. En mme temps il lui traa une forme de cour plnire
qu'il croyoit assez imposante pour assurer aux lois le respect et
l'obissance. Cette grande opration fut le secret du lit de justice du
8 mai 1788. Mais le silence que l'on gardoit sur ce qui devoit s'y
passer, l'ordre donn aux gouverneurs des provinces de se rendre  leurs
postes, les paquets envoys aux commandans des villes o rsidoient les
parlemens, peut-tre aussi quelque infidlit des imprimeurs ayant
vent le projet d'attaquer la magistrature, elle se mit en garde; et,
trois jours avant le lit de justice (le 5 mai), le Parlement assembl
protesta contre tout ce qui s'y feroit, avec promesse et sous le serment
le plus saint de ne reprendre ses fonctions que dans le mme lieu, et
tout le corps ensemble, sans souffrir qu'aucun de ses membres en ft
exclu ni spar.

Ds qu' Versailles on fut averti de la rsolution et de l'engagement
que le Parlement avoit pris, et que d'prmnil en toit le moteur,
Brienne obtint du roi l'ordre pour arrter cet homme dangereux; et
d'prmnil, au moment qu'on venoit l'enlever chez lui, s'tant sauv
dans la grand'chambre, qui toit alors en sance, il y fut pris, et
conduit prisonnier aux les Sainte-Marguerite.

Le lit de justice qui, le 8 mai, fut tenu  Versailles, le fut le mme
jour par les gouverneurs des provinces dans tous les parlemens du
royaume; et les lois qu'on y promulgua, presque toutes conformes aux
voeux de la nation, y trouvrent partout la mme rsistance.

L'administration de la justice mieux distribue dans les provinces, les
tribunaux moins loigns, les appels moins frquens, les grandes causes
rserves aux cours suprieures, les moindres termines en moins de
temps et  moins de frais, la rforme de l'ordonnance criminelle promise
et dj commence, un mois de sursance accord au coupable aprs sa
sentence de mort, la torture abolie et la sellette supprime, un
ddommagement accord par la loi  l'innocent qu'elle auroit poursuivi,
l'obligation impose au juge, en infligeant la peine, de qualifier le
dlit, tout cela sembloit dsirable; les tats gnraux promis avant le
terme de cinq ans, la parole donne du roi de les rendre priodiques;
toutes les lois bursales acceptes et consenties par la nation
elle-mme, et, pour la vrification des autres lois, un tribunal exprs,
o ne seroient juges que les causes de forfaiture: il n'y avoit encore
l rien qui, pour l'avenir, part devoir tre alarmant. Mais, d'un ct,
en attendant la convocation des tats gnraux, l'on voyoit, dans les
parlemens, renverser la seule barrire qui jusque-l pt s'opposer au
despotisme des ministres; de l'autre, cette cour plnire, dont le nom
seul auroit t une cause de dfaveur, prsentoit une ide de tribunal
oligarchique, d'autant plus redoutable qu'il seroit revtu de toute la
force publique et de tout l'appareil des lois.

Ce tribunal, o sigeroient les officiers de la couronne et les
commandans des armes, les pairs et les grands du royaume, des
magistrats choisis au gr du roi dans ses conseils, et cette
grand'chambre du Parlement, de tous temps fidle et soumise  l'autorit
souveraine, paraissoit devoir tre un contre-poids trop fort pour
l'assemble des tats.

Ainsi, dans ce lit de justice, la nation ne vit qu'un despotisme dguis
sous de spcieux avantages. Le cours de la justice suspendu dans tout le
royaume y excitoit un murmure universel; et, dans Paris, cette milice
praticienne (la basoche), qui toit dvoue au Parlement, inondoit les
cours du palais. La bourgeoisie toit tranquille; elle savoit que la
querelle du Parlement avec la cour venoit d'un refus de souscrire 
l'gale imposition des vingtimes sur tous les biens, et ce refus ne la
disposoit pas  se liguer avec la classe privilgie. Mais il y a dans
Paris une masse de peuple qui, observant d'un oeil envieux et chagrin les
jouissances qui l'environnent, souffre impatiemment de n'avoir en
partage que le travail et la pauvret, et qui, dans l'esprance vague de
quelque changement heureux pour lui, s'empresse d'accourir au premier
signal du dsordre, et de se rallier au premier factieux qui lui promet
un sort plus doux. Ce fut par cette multitude que fut fortifi 
l'entour du palais, en prsence du Parlement, le parti de ses
dfenseurs. La magistrature se fit protger par la populace, et sous les
yeux de la grande police furent impunment commis tous les excs de la
plus grossire licence: pernicieux exemple, que l'on n'a que trop imit!
Ce fut donc par le Parlement que fut d'abord provoque l'insurrection et
la rvolte. La bont du roi ne se lassa point d'pargner les voies de
rigueur. Il fit poster des gardes aux avenues du palais; mais il leur
fit prescrire de n'employer leurs armes qu' mettre en sret la vie et
le repos des citoyens. Ce fut ainsi que le tumulte fut contenu et
rprim sans violence. Cependant, soit par l'inaction d'une police
timide et foible, soit par l'impulsion de ceux qui, en excitant le
trouble, rpondoient de l'impunit, les mouvemens sditieux parmi le
peuple de Paris alloient toujours croissant.

Dans les provinces, le despotisme des parlemens, chacun dans son
ressort, la scurit dont jouissoient leurs membres dans les vexations
qu'ils exeroient sur leurs voisins, leur arrogance, leur orgueil,
n'toient pas faits pour rendre leur cause intressante; mais, par leurs
relations et leurs intelligences dans la classe privilgie, ils
formoient avec elle un parti nombreux et puissant. Le peuple mme
s'toit laiss persuader que la cause des parlemens toit la sienne. Il
croyoit en Bretagne qu'il s'agissoit d'un impt sur les salins; on lui
disoit ailleurs qu'il toit menac de nouvelles concussions; et les
magistrats s'abaissoient jusqu' rpandre eux-mmes ces mensonges.

Brienne, au milieu de ces agitations, apprit que la noblesse de Bretagne
envoyoit douze dputs pour dnoncer au roi l'iniquit de son lit de
justice. Aussitt le ministre de la maison du roi, le baron de Breteuil,
eut ordre de faire avancer la marchausse jusqu' Senlis pour les y
attendre et pour les renvoyer. L'ordre fut mal excut, les dputs
passrent; mais,  peine arrivs, ils furent mis  la Bastille.
Incontinent la noblesse bretonne, au lieu de douze dputs, en envoya
cinquante-quatre. Ceux-ci furent admis  l'audience du roi, et les douze
autres relchs. Le baron de Breteuil, accus par Brienne de le mal
seconder, ne dissimula point sa rpugnance  faire ce qu'il n'approuvoit
pas, et il demanda sa retraite.

Dans ce mme temps, la province de Dauphin leva l'tendard de la
libert, en se donnant  elle-mme cette constitution qui, vante comme
un modle, a eu depuis tant d'influence. Dans la nouvelle forme que le
Dauphin donnoit  ses tats, le tiers avoit la moiti des voix.
Brienne, avec sa lgret naturelle, autorisa cette disposition, ne
voyant jamais rien au del du moment. Enfin, rduit par sa foiblesse et
par l'insurrection gnrale des parlemens  capituler avec eux, il
consentit  ce qu'il avoit refus avec le plus de rsistance, et, par un
arrt du conseil du 8 aot, il fit promettre au roi de convoquer les
tats gnraux le mois de mai suivant, rsolution tardive, qui ne fit
qu'annoncer la fin d'un ministre aux abois.

Les finances toient ruines, les coffres du roi vides, plus de nouvel
impt, plus de nouvel emprunt, plus d'esprance de crdit, et de tous
cts les besoins les plus urgens; les rentes sur la ville, le prt mme
des troupes, tout alloit manquer  la fois. Il n'en falloit pas moins
pour forcer Brienne  reconnotre son incapacit, ou du moins
l'impuissance o il toit de tirer la chose publique de cet abme de
misre. Il voulut achever de se dshonorer, et, par un arrt du conseil
du 16 aot, il dclara que les deux cinquimes des payemens sur le
Trsor royal se feroient en billets d'tat. La maldiction publique
fondit sur lui comme un dluge. Alors enfin il se rsolut  demander le
rappel de Necker; mais Necker refusa de s'associer avec lui. Il rpondit
que, s'il avoit encore quelque esprance d'tre utile  l'tat, cette
esprance toit fonde sur la confiance dont la nation l'honoroit, et
que, pour conserver quelque crdit lui-mme, on savoit quelle condition
il toit oblig de mettre  son retour. Cette rponse est mon arrt,
dit Brienne au garde des sceaux; il faut cder la place; et il donna sa
dmission (23 aot 1788).

Il ne laissoit au Trsor royal que quatre cent mille livres de fonds,
soit en argent, soit en autres valeurs; et, la veille de son dpart, il
y envoya prendre les vingt mille livres de son mois de ministre, qui
n'toit point encore chu: exactitude d'autant plus remarquable que,
sans compter les appointemens de sa place, et six mille livres de
pension attache  son cordon bleu, il possdoit en bnfices six cent
soixante-dix-huit mille livres de rente, et que, tout rcemment encore,
une coupe de bois dans l'une de ses abbayes lui avoit valu un million.

La considration dont Necker avoit joui s'toit accrue dans sa disgrce;
mais autant l'estime publique devoit l'encourager, autant devoit
l'inquiter la situation du royaume.

Alentour de la capitale, soixante lieues carres de pays, et du pays le
plus fertile, absolument dvastes par la grle  la veille de la
moisson; la rcolte mauvaise dans tout le reste du royaume; le prix des
bls exagr encore par la crainte de la famine, et, dans l'urgente
ncessit d'en faire venir du dehors, aucun fonds ni aucun crdit; tous
les effets royaux dcris sur la place et presque sans valeur; toute
voie interdite et aux emprunts et aux impts; d'un ct, la recette
ncessairement appauvrie; de l'autre, la dpense forcment augmente,
et, au lieu des contributions auxquelles sont soumis les habitans de la
campagne, des secours pressans  rpandre dans les lieux que la grle
venoit de ruiner; les tribunaux dans l'inaction; partout la licence
impunie et la police intimide; la discipline mme chancelante parmi les
troupes, et attaque dans ce principe d'obissance et de fidlit qui en
est le nerf et le ressort; tout l'ancien droit public discut et mis en
problme; enfin toutes les classes et tous les ordres de l'tat, sans
convenir les uns avec les autres, ni chacun d'eux avec lui-mme, sur ce
que devoient tre les tats gnraux, s'accordant  les demander avec
les plus vives instances, et jusque-l ne voulant entendre  aucune
subvention: telle toit la crise effrayante o Necker trouvoit le
royaume.

Son premier soin fut de rtablir l'ordre; l'interdiction des parlemens
fut rvoque, la justice reprit son cours, et les lois de la police leur
force et leur action. Le Trsor, vide  l'arrive de Necker, parut tout
 coup se remplir; les caisses en furent ouvertes; et, si le dsolant
arrt du 16 aot ne fut pas rvoqu d'abord, au moins fut-il comme
annul: tout fut pay en espces sonnantes; et, quelques semaines aprs,
un nouvel arrt du conseil acheva d'effacer la honte de la faillite de
Brienne.

En laissant tomber ce ministre disgraci dans le mpris, la haine
publique s'toit jete sur Lamoignon, regard comme son complice; il
fallut le sacrifier. Cependant, comme je dois plus  la vrit qu'
l'opinion, j'oserai dire que le roi perdit dans Lamoignon un bon
ministre, et l'tat un bon citoyen. Tromp par la rputation que Brienne
avoit usurpe, Lamoignon n'avoit vu d'abord rien de meilleur  faire que
de se lier avec lui, sous la promesse rciproque d'agir ensemble et de
concert. Il ne fut pas longtemps  reconnotre en lui une tte vide et
lgre; mais, en le voyant s'engager dans des dfils dangereux, il
l'avertit souvent, l'arrta quelquefois, et ne l'abandonna jamais. Le
tort ou le malheur de Lamoignon fut d'tre mal associ. Il vouloit
ardemment le bien, il aimoit tendrement le roi: il m'a dit  moi-mme
qu'il ne connoissoit pas un meilleur ni un plus honnte homme; et lui,
plein de ce vieil esprit d'intgrit de ses anctres, il sembloit avoir
pris pour ses vertus de caractre le courage et la loyaut. La haine
mme des parlemens toit un loge pour lui. L'estime, et, en secret, la
confiance du roi, l'avoient suivi dans sa retraite de Bville. Mais, ou
le chagrin de l'exil, ou quelque peine domestique, lui fit abandonner la
vie (le 18 mai 1789), et lui pargna des spectacles dont il seroit mort
de douleur.

Necker avoit pris dans le conseil un ascendant qu'on n'aura point de
peine  concevoir en voyant ce qu'avoit produit son retour dans le
ministre. Un hiver aussi rude et plus long que celui de 1709 faisoit
parotre encore plus tonnantes les ressources de ce ministre. Aucun
nouvel impt, aucun nouvel emprunt connu; et, au moyen d'un peu de
lenteur qui n'excitoit aucune plainte, les rentes, les pensions, les
dettes exigibles, rgulirement acquittes; et, de tous les pays du
monde, les bls affluant dans nos ports pour nous sauver de la famine;
des secours accords aux malheureux dans les campagnes; des soulagemens
aux malades, aux vieillards, aux enfans dlaisss dans les hpitaux; des
frais immenses pour assurer, pour acclrer l'arrive des subsistances:
tels toient les services que Necker rendoit  l'tat; et il est
vraisemblable que, si, sans intervalle, conserv dans le ministre, on
lui et laiss mettre  profit le bnfice de la paix, dans la situation
prospre o l'on auroit vu le royaume, personne n'et pens aux tats
gnraux, personne au moins n'en et parl.

Mais, la parole du roi une fois engage de les assembler au mois de mai,
il toit difficile  Necker de l'y faire manquer sans s'aliner les
esprits. D'ailleurs, il ne l'a pas dissimul lui-mme, il souhaitoit
dans le fond de son me la convocation des tats.

Je pensai, dit-il en parlant de sa conduite  cette poque, je pensai
qu'en entretenant la tranquillit dans le royaume, en soutenant
l'difice chancelant des finances, en subvenant  la disette des
subsistances, et en aplanissant ainsi toutes les voies au plus grand et
au plus dsir des vnemens, j'aurois rempli suffisamment ma tche,
j'aurois acquitt mes devoirs d'homme public, de bon citoyen et de
fidle serviteur d'un roi qui vouloit le bien de l'tat. Quant aux
motifs qui l'animoient, il nous les a expliqus de mme. J'avois connu,
dit-il[33], mieux que personne, combien toit instable et passager le
bien qu'on pouvoit faire sous un gouvernement o les principes
d'administration changeoient au gr des ministres, et les ministres au
gr de l'intrigue. J'avois observ que, dans le cours passager de
l'administration des hommes publics, aucune ide gnrale n'avoit le
temps de s'tablir, aucun bienfait ne pouvoit se consolider. Il se
souvenoit de ce cabinet de Maurepas, o lui-mme _il montoit avec
crainte et mlancolie, lorsqu'il falloit entretenir de rforme et
d'conomie un ministre vieilli dans le faste et les usages de la cour_.
C'toit la vive impression qu'avoient faite sur lui _les contrarits,
les dgots, les obstacles qu'il avoit essuys lui-mme et les combats
qu'il avoit eus  livrer et  soutenir_, qui lui faisoit regarder les
tats gnraux comme un port de salut pour la chose publique.

Mais, si cette convocation avoit ses avantages, elle avoit aussi ses
dangers; et la forme surtout qu'on lui auroit donne pouvoit tre d'une
importance grave et d'une extrme consquence.

Necker parut d'abord ne pas vouloir prendre sur lui le risque de cette
premire opration. Il demanda au roi de rappeler auprs de lui cette
assemble de notables dont il avoit prouv le zle, pour se consulter
avec eux.

Les exemples du temps pass, pour la composition des tats gnraux,
toient inconstans et divers; mais le plus grand nombre de ces exemples
toient favorables  la classe privilgie, et, si celui de 1614 toit
suivi, comme le Parlement le demandoit et croyoit l'obtenir, l'ordre de
la noblesse et celui du clerg s'assuroient la prpondrance. Leurs
droits, leurs privilges, leur seroient conservs et garantis pour
l'avenir; et, en change du service que le Parlement leur auroit rendu,
il seroit constitu lui-mme, dans l'intervalle des assembles, leur
reprsentant perptuel. Mais, dans la classe populaire, l'esprit public
avoit pris un caractre qui ne s'accordoit plus avec les prtentions de
la classe parlementaire et fodale. Le laboureur dans les campagnes,
l'artisan dans les villes, l'honnte bourgeois occup de son ngoce, ou
de son industrie, ne demandoient qu' tre soulags; et, livrs 
eux-mmes, ils n'auroient dput que des gens paisibles comme eux. Mais
dans les villes, et surtout  Paris, il existe une classe d'hommes qui,
quoique distingus par l'ducation, tiennent au peuple par la naissance,
font cause commune avec lui, et, lorsqu'il s'agit de leurs droits,
prennent ses intrts, lui prtent leurs lumires, et lui donnent leurs
passions. C'toit dans cette classe que se formoit depuis longtemps cet
esprit novateur, contentieux, hardi, qui acquroit tous les jours plus
de force et plus d'influence.

L'exemple tout rcent de l'Amrique septentrionale, rendue  elle-mme
par son propre courage et par le secours de nos armes, nous toit sans
cesse vant. Le voisinage des Anglois, l'usage plus frquent de voyager
dans leur pays, l'tude de leur langue, la vogue de leurs livres, la
lecture assidue de leurs papiers publics, l'avide curiosit de ce qui
s'toit dit et pass dans leur Parlement, la vivacit des loges qu'on
donnoit  leurs orateurs, l'intrt qu'on prenoit  leurs dbats, enfin
jusqu' l'affectation de se donner leurs gots, leurs modes, leurs
manires, tout annonoit une disposition prochaine  s'assimiler avec
eux; et vritablement ce spectacle de libert publique et de sret
personnelle, ce noble et digne usage du droit de proprit dans
l'acceptation volontaire et l'quitable rpartition de l'impt
ncessaire aux besoins de l'tat, avoit droit d'exciter en nous des
mouvemens d'mulation. C'toit d'aprs de tels exemples que des hommes
instruits, remuans et audacieux avertissoient partout le peuple de ne
pas oublier ses droits, et le ministre d'en prendre soin.

Le ministre ne demandoit qu' maintenir les droits du peuple, car la
ligue des parlemens, du clerg et de la noblesse contre l'autorit
royale l'avoit rduit  regarder le peuple comme le refuge du roi. Mais,
contre une si grande masse de rsistance et de crdit, il se sentoit
trop foible, et il avoit besoin d'tre fortement appuy.

Il n'toit pas bien sr de l'tre par l'assemble des notables. Cette
assemble o domineroient l'glise, l'pe et la robe, et dans laquelle
les notables des villes n'auroient pas mme le tiers des voix, ne devoit
gure tre favorable aux communes.

Mais, quel que ft le rsultat des dlibrations, le mouvement seroit
donn aux esprits dans tout le royaume, et les grands intrts de la
chose publique, agits dans cette assemble, le seroient encore plus
vivement au dehors. C'toit de l surtout que le ministre attendoit sa
force, et peut-tre cet appareil de consultation n'toit-il qu'une lice
ouverte  l'opinion nationale, ou qu'un signal pour elle de se
manifester. Le roi l'y avoit invite par un arrt du conseil, avant le
renvoi de Brienne. Il toit donc probable que l'opinion publique en
imposeroit aux notables. Dj se montrant populaires dans leur premire
assemble de 1787, non seulement ils avoient consenti, mais ils avoient
demand eux-mmes que, dans les assembles provinciales que proposoit
Calonne, le nombre des membres du tiers tat ft gal  celui des
membres du clerg et de la noblesse runis. La question sembloit donc
juge par eux-mmes, et Necker ne faisoit que leur laisser l'honneur de
confirmer leur dcision. La mme disposition, dans les tats de
Dauphin, avoit t hautement loue et proclame comme un modle. Ainsi,
de tous cts, les notables toient avertis d'tre populaires; et il n'y
avoit aucune apparence qu'ils voulussent ou qu'ils osassent cesser de
l'tre aprs l'avoir t.

Ce fut dans cette confiance que la mme assemble de 1787 fut convoque
de nouveau le 5 octobre 1788, et se runit  Versailles le 3 novembre de
la mme anne.

Mais, lorsqu'il y fut question de composer dans les tats ce conseil
national, ce tribunal suprme o seraient discuts leurs droits, leurs
privilges, et tous les plus grands intrts de leur rang et de leur
fortune, chacun des ordres ne s'occupa que des dangers qu'il alloit
courir.

Les objets sur lesquels on avoit  dlibrer furent proposs en
questions, dont les principales toient: Quel devoit tre le nombre
respectif des dputs de chaque ordre? Quelle avoit t et quelle
pouvoit tre leur forme de dlibrer? Quelles conditions seroient
ncessaires pour tre lecteur et pour tre ligible dans l'ordre du
clerg et dans celui du tiers, soit dans les communauts des campagnes,
soit dans celles des villes? Ces deux qualits devoient-elles avoir pour
titre une mesure de proprit relle, ou seulement une quotit? et
quelle quotit dans l'imposition?

L'assemble toit divise en six bureaux, prsids chacun par un prince;
et le roi demandoit que, sur chacune des questions proposes, les
bureaux ayant form chacun leur voeu dfinitif, ces avis motivs et
suffisamment dvelopps lui fussent tous remis, avec le compte des
suffrages qu'auroit eus chaque opinion.

Dans le bureau prsid par _Monsieur_, les opinions se partagrent sur
le nombre des dputs que chaque ordre devoit avoir; et,  la pluralit
de treize contre douze, il fut dcid que chaque dputation seroit
compose de quatre dputs, un de l'glise, un de la noblesse, et deux
du tiers tat.

Les cinq autres bureaux, les uns  l'unanimit, les autres  la grande
pluralit des voix, demandrent que le nombre des reprsentans ft gal
pour chacun des trois ordres, et que le roi ft suppli de ne pas
laisser porter atteinte  cette galit de suffrages, qu'ils regardoient
comme la sauvegarde de l'tat et comme le plus ferme appui de la
constitution et de la libert civile et politique. Ils reconnoissoient
tous qu'aucune dlibration ne pouvoit tre prise lgalement sans le
concours des trois ordres; que deux n'auroient pas droit d'engager le
troisime, et qu'ainsi le _veto_ d'un seul lui suffiroit pour garantir
sa libert; mais ce principe mme fondoit pour eux le droit de l'galit
respective. Telle est en France, disoient-ils, la balance des forces
publiques; elle ne donne pas au tiers tat un ascendant injuste sur les
deux autres ordres, mais elle lui assigne la mme mesure de pouvoir;
elle ne l'autorise pas  leur donner la loi, mais elle ne permet pas
qu'il la reoive. Or la dputation double, si elle lui toit accorde,
dtruiroit ce rapport d'galit et d'indpendance: elle conduiroit  la
forme de dlibrer par tte; elle en inspireroit la pense; elle en
feroit chercher les moyens; et qui pourroit en calculer les pernicieuses
consquences? Vers cet objet seroit dirige la premire dlibration des
tats, et son effet seroit d'y produire la plus dangereuse
fermentation.

Ainsi la seconde question, savoir: quelle seroit la forme de dlibrer?
ne fut pas mme mise en doute; et,  l'exception du bureau de
_Monsieur_, qui en laissoit le choix aux tats, tous demandrent
l'opinion par ordre.

Les raisons du parti de la minorit pour demander en faveur du tiers la
double reprsentation toient qu'en supposant qu'on opint par ordre, il
toit juste et naturel que, dans une assemble o les lois, les arts,
l'industrie, le commerce, l'agriculture, les finances, seroient sans
cesse mis en dlibration, la classe instruite par tat de tous ces
objets ft au moins d'gale force avec la classe qui n'en faisoit pas
son tude; qu'il devoit arriver souvent que l'objet de la dlibration
ft de nature  exiger l'opinion par tte; qu'alors surtout le droit
qu'auroit le tiers de pouvoir opposer deux voix aux deux autres voix
runies toit aussi incontestable que le droit qu'il avoit de ne pas se
laisser ternellement dominer.

Personne, ajoute-t-on, ne peut disputer aux tats gnraux le droit de
rgler leur police intrieure et de dterminer la manire dont les
suffrages seront donns et recueillis. Or, par exemple, sur l'impt, il
seroit impossible,  moins d'une injustice manifeste, qu'on prt la voix
de l'opinion par tte, si de trois voix le tiers n'en avoit qu'une: car,
la noblesse et le clerg tant sur cet article insparables d'intrts,
ils le seroient d'opinions, et il n'y auroit plus que deux partis, dont
l'un seroit double de l'autre.

 l'gard des lections, tous les bureaux, sduits par ce principe que
la confiance devoit seule dterminer le choix, rendirent les conditions
du droit d'lire et d'tre lu les plus lgres qu'il ft possible: nul
gard  la proprit; et, moyennant une contribution modique, tout
domicili auroit dans son bailliage le droit d'tre lecteur et seroit
ligible. De mme tout ecclsiastique ayant en bnfice ou en proprit
le revenu d'un cur de village pouvoit tre lecteur et pouvoit tre
lu.

Cependant les mmes questions s'agitoient hors de l'assemble; le public
s'en toit saisi, et, dans les entretiens comme dans les crits, la
cause du peuple toit plaide avec chaleur et vhmence.

Ds l'ouverture de l'assemble des notables, dans le comit que
_Monsieur_ prsidoit, le prince de Conti dnonant ces crits dont la
France toit inonde: Veuillez, _Monsieur_, avoit-il dit, reprsenter
au roi combien il est important pour la stabilit de son trne, pour les
lois et pour le bon ordre, que tous les nouveaux systmes soient
proscrits  jamais, et que la constitution et ses formes anciennes
soient maintenues dans leur intgrit. Si Necker avoit t frapp de
cette prvoyance comme il auroit d l'tre, il n'et pas fait rpondre
par le roi que cet objet n'toit pas l'un de ceux pour lesquels il avoit
assembl les notables.

Toutes les villes du royaume s'occupant de l'objet des dputations, on y
faisoit valoir, en faveur du tiers tat, non seulement le droit des neuf
diximes de la nation, en concurrence avec les deux vingtimes, mais le
droit plus incontestable que donnoit dans l'tat  cette classe
laborieuse l'importance de ses travaux. Brave et docile dans les armes,
infatigable dans les campagnes, industrieuse dans les villes; sret,
richesse, abondance, force, lumire, jouissance de toute espce, tout
venoit d'elle; et  cette classe productrice et conservatrice de tous
les biens un petit nombre d'hommes, pour la plupart oisifs et richement
dots, disputoient le droit d'tre admise en nombre gal avec leurs
dputs dans le conseil national; et, pour la tenir subjugue, ils se
seroient arrog sur elle l'ternel ascendant de la pluralit. C'toit
ainsi que les socits populaires s'animoient elles-mmes  dfendre
leurs droits; et cette libert naissante, qu'il et t aussi ncessaire
que difficile de rprimer, gagnoit tous les esprits.

Vint enfin le moment o des opinions de l'assemble des notables, et des
rclamations des villes et des provinces du royaume, il fallut que le
roi formt une rsolution. Ce fut l'objet du conseil d'tat du 27
dcembre 1788. Necker y fit le rapport des opinions des bureaux sur les
points les plus importans, singulirement sur le nombre des dputs pour
chacun des trois ordres; et, aprs avoir mis dans la balance les
autorits, les exemples, les rflexions, les motifs pour et contre,
donnant lui-mme son opinion: Je pense, dit-il, que le roi peut et doit
appeler aux tats gnraux un nombre de dputs du tiers tat gal au
nombre des dputs des deux autres ordres runis, non pour forcer, comme
on pourroit le craindre, la dlibration par tte, mais pour satisfaire
le voeu gnral et raisonnable des communes de son royaume.

L'avis de Necker fut celui du conseil, et le roi dcida qu'on y
conformeroit les lettres de convocation. Ainsi, sur l'article essentiel,
Necker parut n'avoir consult les notables que pour s'autoriser de leur
opinion si elle toit favorable au peuple, ou pour la rejeter si elle ne
l'toit pas, et pour donner le temps  celle des provinces de se
dclarer hautement.

Necker ne dissimula point qu'il souhaitoit de voir tablir, et d'une
manire durable, un juste rapport entre les revenus et les dpenses de
l'tat, un prudent emploi du crdit, une gale distribution des impts,
un plan gnral de bienfaisance, un systme clair de lgislation;
par-dessus tout une garantie continuelle de la libert civile et de la
libert politique; et tous ces avantages, il ne les esproit des tats
gnraux qu'autant que les communes y feroient respecter leurs justes
rclamations. Le _veto_ de l'un des trois ordres, s'ils opinoient par
chambre, lui sembloit un obstacle invincible et perptuel aux meilleures
rsolutions. Il vouloit donc que l'on pt recourir  l'opinion par tte:
ce qui ne seroit quitable qu'autant que les communes seroient en nombre
gal avec l'glise et la noblesse. C'toit de ces deux ordres ligus
avec les parlemens qu'toit venue la rsistance  la perception des
vingtimes; c'toit pour rompre cette ligue qu'on avoit recours aux
communes. Alors encore le langage des communes toit l'expression des
sentimens les plus convenables et pour l'autorit royale et pour la
personne du roi. Ce fut  ce langage que le ministre fut tromp.

On vient de voir que les notables, en rduisant  une contribution
modique le droit d'lire et d'tre lu, l'avoient rendu indpendant de
toute proprit relle, au risque d'y laisser introduire un grand nombre
d'hommes indiffrens sur le sort de l'tat. Necker, dans l'illusion
qu'il avoit le malheur de se faire  lui-mme sur l'attention qu'auroit
le peuple  bien choisir ses dputs, et sur le caractre de sagesse et
de probit qu'un saint respect pour leurs fonctions imprimeroit aux
dputs du peuple, crut devoir, comme les notables, gner le moins
possible la libert des lections, et fixer au plus bas la quotit
d'imposition qui donnerait droit d'tre lu. Ce fut l'une de ses
erreurs. En accordant au tiers tat l'galit du nombre, il devoit bien
prvoir qu'une partie du clerg se rangeroit du ct du peuple; et  ce
clerg populaire il donna cependant tous les moyens de se trouver en
force dans les premires lections: tous les curs y toient admis,
tandis qu'il n'accordoit aux collgiales qu'un reprsentant par
chapitre. Les curs devoient donc tre lus en grand nombre, et aller
grossir aux tats le parti auquel ils tenoient, et par les noeuds du
sang, et par leurs habitudes, et surtout par la vieille haine qu'ils
couvoient pour le haut clerg.

Cependant, comme cet avantage toit trop vident s'il toit dcid que
l'on opineroit par tte, le ministre accordoit aux premiers ordres la
libert de n'opiner ainsi que de leur plein consentement, source de
dissensions o infailliblement les plus foibles succomberoient.

C'est ici le moment critique o la conduite de ce ministre cesse d'tre
irrprhensible et a besoin d'apologie. Jamais homme ne fut plus loign
que lui de l'infidlit perfide dont l'a fait accuser l'iniquit des
temps; mais, quant  la scurit de sa confiance en un peuple que la
Ligue et la Fronde lui avoient d faire assez connotre, il est trop
vrai que rien ne sauroit l'excuser.

Sans doute, pour remplir et les devoirs d'homme public, et ceux de
citoyen, et ceux de serviteur d'un roi jeune et vertueux, comme il le
dit lui-mme, il falloit clairer sa justice, diriger ses inclinations,
et le faire jouir de la premire des faveurs du trne, de la flicit
des peuples et de leurs touchantes bndictions. Mais il falloit
clairer sa sagesse en mme temps que sa justice; l'avertir, en le
conduisant, des risques qu'il alloit courir; ne pas couvrir de fleurs le
bord du prcipice, prendre soin de l'en garantir, et voir si, au lieu de
bndictions, ce ne seroient pas des outrages et des affronts sanglans
qu'il l'exposoit  recevoir. Le roi s'abandonnoit  la prudence de son
ministre; c'toit pour celui-ci une obligation sacre d'tre
prcautionn, timide et mfiant. Necker ne le fut pas assez. Il y avoit
de grands maux  craindre; il ne sut prvoir que le bien.

Cet esprit solitaire, abstrait, recueilli en lui-mme, naturellement
exalt, se communiquoit peu aux hommes, et peu d'hommes toient tents
de se communiquer  lui; il ne les connoissoit que par des aperus ou
trop isols, ou trop vagues; et de l ses illusions sur le caractre du
peuple,  la merci duquel il mettoit l'tat et le roi.

La lutte continuelle qu'il avoit eue  soutenir contre toutes les
factions de l'intrt particulier lui avoit donn de la cour et du monde
une opinion peu favorable, et il en jugeoit sainement; mais du gros de
la nation il s'toit fait, comme  plaisir, une opinion fantastique et
infiniment trop flatteuse. Il s'toit entendu louer, bnir, exalter par
ce peuple; il avoit joui de sa confiance, de son amour, de ses regrets:
c'toit lui qui l'avoit veng des noirceurs de la calomnie; c'toit sa
voix qui de l'exil l'avoit rappel au ministre, et qui l'y soutenoit
encore. Li par la reconnoissance, il ne l'toit pas moins par ses
propres bienfaits; et, personnellement oblig envers le peuple  le
croire sensible et juste, il se persuadoit qu'il le seroit toujours.
Ainsi son propre exemple lui en fit oublier d'autres qui l'auroient
averti de l'inconstance de ce peuple, de sa lgret, de sa facilit 
passer d'un excs  l'autre,  se laisser corrompre, garer, irriter,
jusqu' la frnsie et la plus brutale fureur.

Dans une classe au-dessus du peuple, mais attenant au peuple, il ne
voulut pas voir combien de passions obscures et timides n'attendoient,
pour se dceler, s'allumer, clater ensemble, qu'un foyer qui les
runt. La vanit, l'orgueil, l'envie, l'ambition de dominer, ou du
moins d'abaisser ceux que d'un oeil jaloux on voyoit au-dessus de soi;
des intrts plus vils et des vices plus bas encore, les spculations de
la cupidit, les calculs des mes vnales, tous germes ternels de
factions et de discordes, toient des lmens que Necker sembloit
n'avoir point dmls. L'ide abstraite et sduisante d'une nation
douce, aimable, gnreuse, proccupoit tous ses esprits.

Dans cette espce d'enivrement, il ne crut point accorder trop de faveur
au parti populaire. Aprs lui avoir assur une pluralit constante, il
voulut ajouter l'avantage du lieu  cet avantage du nombre. La sret,
la libert, la tranquillit des dlibrations demandoient
essentiellement un lieu inaccessible aux insultes du peuple, un lieu
ais  garantir de toute espce de tumulte; et lui, sa premire pense
fut de placer les tats gnraux dans Paris, au milieu du peuple le plus
nombreux, le plus facile  mouvoir,  soulever, et le plus redoutable
dans ses soulvemens: ce ne fut que par dfrence pour l'avis du conseil
qu'il se contenta de les tablir  Versailles, _statio malefida
carinis_.

Celle des salles qu'on destinoit aux assembles gnrales, et dans
laquelle, entre les trois ordres, s'agiteroient les plus grands intrts
de l'tat, fut entoure de galeries, comme pour inviter le peuple 
venir assister aux dlibrations, appuyer son parti, insulter, menacer,
effrayer le parti contraire, et changer la tribune en une scne de
thtre, o par ses applaudissemens il exciteroit ses acteurs. Je marque
ces dtails, parce qu'ils ont t de l'importance la plus grave. Mais M.
Necker ne vouloit se figurer les assembles des tats que comme un
spectacle paisible, imposant, solennel, auguste, dont le peuple auroit 
jouir. Ses esprances ne laissoient pas d'tre mles d'inquitudes;
mais, comme il attribuoit un grand pouvoir aux ides morales, il se
flattoit que le plus sr moyen de prvenir les troubles qui pouvoient
natre de la dissension des ordres toit de les animer tous de cet
enthousiasme du bien public qui rend facile et doux le plus grand
sacrifice des intrts de corps et des intrts personnels. Il en fit le
premier essai dans la publication de son rapport au Conseil d'tat du 27
dcembre 1788; et ce fut par l'exemple du roi lui-mme qu'il espra
d'exciter ds lors cette mulation gnreuse.

En rappelant l'aveu que le roi lui avoit fait _qu'il n'avoit eu depuis
quelques annes que des instans de bonheur_: Vous le retrouverez, Sire,
ce bonheur, lui dit-il, et vous en jouirez; vous commandez  une nation
qui sait aimer. Si des nouveauts politiques, auxquelles elle n'est pas
faite encore, l'ont pu distraire pour un temps de son caractre naturel,
bientt fixe par vos bienfaits, et affermie dans sa confiance par la
puret de vos intentions, elle ne pensera plus qu' jouir de l'ordre
heureux et constant dont elle vous sera redevable. Elle ne sait pas
encore, cette nation reconnoissante, tout ce que vous avez dessein de
faire pour son bonheur. Vous l'avez dit, Sire, aux ministres qui sont
honors de votre confiance: non seulement vous voulez ratifier la
promesse que vous avez faite de ne mettre aucun nouvel impt sans le
consentement des tats, mais vous voulez encore n'en proroger aucun sans
cette condition. Vous voulez de plus assurer le retour des tats
gnraux, en les consultant sur l'intervalle des convocations et sur les
moyens de donner  ces dispositions une stabilit durable. Pour former
un lien solide entre l'administration particulire de chaque province et
la lgislation gnrale, vous voulez que les dputs de chaque partie du
royaume se concertent ensemble sur le plan le plus convenable, et Votre
Majest est dispose  y donner son assentiment. Votre Majest veut
encore prvenir de la manire la plus efficace le dsordre que
l'inconduite ou l'incapacit de ses ministres pourroit introduire dans
les finances; et, dans le nombre des dpenses que vous voulez fixer,
vous n'exceptez pas mme celles qui tiennent plus particulirement 
votre personne. Votre Majest se propose d'aller au-devant du voeu bien
lgitime de ses sujets, en invitant les tats gnraux  examiner
eux-mmes la grande question qui s'est leve sur les lettres de cachet.
Vous ne souhaitez, Sire, que le maintien de l'ordre, et vous voulez
abandonner  la loi tout ce qu'elle peut excuter. C'est par le mme
principe que Votre Majest est impatiente de recevoir les avis des tats
gnraux sur la mesure de libert qu'il convient d'accorder  la presse
et la publication des ouvrages relatifs  l'administration. Enfin, Sire,
vous prfrez, avec raison, aux conseils passagers de vos ministres, les
dlibrations durables des tats gnraux de votre royaume; et, quand
vous aurez prouv leur sagesse, vous ne craindrez pas de leur donner
une stabilit qui puisse produire la confiance, et les mettre  l'abri
des variations dans les sentimens des rois vos successeurs.

Ce discours du ministre, imprim, publi, rpandu dans tout le royaume
comme le gage solennel des intentions du roi, lui donnoit un droit
lgitime  la confiance des peuples; et si, d'aprs ces dispositions,
les tats avoient bien voulu se constituer le conseil suprme d'un roi
qui ne vouloit que ce qui toit juste, et qui vouloit tout ce qui toit
juste; d'un roi qui, de concert avec la nation, toit dtermin  poser
sur des bases inbranlables les bornes mmes de son pouvoir et la
colonne de la libert, de la flicit publique, la monarchie franoise,
sans changer de nature, devenoit le gouvernement le plus doux, le plus
modr, le plus stable qui ft jamais. Le roi, dans ce conseil
lgislatif de la nation, alloit prsider comme un pre, consulter avec
ses enfans, rgler, concilier leurs droits en ami plutt qu'en arbitre,
et rdiger avec eux en lois les moyens de les rendre heureux. C'toit
dans cet esprit que le ministre croyoit tout disposer pour donner  la
nation et conserver  la couronne ce caractre de grandeur, de puissance
et de majest, qu'elles devoient avoir ensemble, et que l'une sans
l'autre ne pouvoit avoir pleinement (car c'est ainsi que le roi
l'annonoit).

Mais, dans une nation ptulante et lgre, qui tout  coup veut tre
libre avant d'avoir appris  l'tre, il n'est que trop naturel que la
premire fougue des esprits les emporte au del des bornes de cette
libert; et, ces bornes franchies, le reste est le domaine des passions,
de l'erreur et du crime.




LIVRE XIV


Quoique Paris ft comme le foyer de la fermentation excite dans le
royaume, les assembles primaires y furent assez tranquilles, et ne
parurent occupes qu' se donner de bons lecteurs pour avoir de bons
dputs.

J'tois du nombre des lecteurs nomms par la section[34] des Feuillans;
je fus aussi l'un des commissaires chargs de la rdaction du cahier des
demandes, et je puis dire que, dans ces demandes, il n'y avoit rien que
d'utile et de juste. Ainsi l'esprit de cette section fut raisonnable et
modr.

Il n'en fut pas de mme de l'assemble lectorale[35]; la majeure partie
en toit saine en arrivant; mais nous y vmes fondre une nue
d'intrigans qui venoient souffler parmi nous l'air contagieux qu'ils
avoient respir aux confrences de Duport, l'un des factieux du
Parlement.

Soit que Duport ft de bonne foi dans son dangereux fanatisme, soit
qu'ayant mieux calcul que sa compagnie les hasards qu'elle alloit
courir, il et voulu se donner  lui-mme une existence politique, on
savoit que, chez lui, ds l'hiver prcdent, il avoit ouvert comme une
cole de rpublicisme, o ses amis prenoient soin d'attirer les esprits
les plus exalts ou les plus disposs  l'tre.

J'observai cette espce d'hommes remuans et bruyans qui se disputoient
la parole, impatiens de se produire, aspirant  se faire inscrire sur la
liste des orateurs. Je ne fus pas longtemps  voir quelle seroit leur
influence; et, en levant ma pense d'un exemple particulier  une
induction gnrale, je reconnus que c'toit l, de mme que dans toutes
les communes, les organes de la faction, gens de palais et de chicane,
et tous accoutums  parler en public.

C'est une vrit connue qu'aucun peuple ne se gouverne; que l'opinion,
la volont d'une multitude assemble, n'est jamais, ou presque jamais,
qu'une impulsion qu'elle reoit d'un petit nombre d'hommes, et
quelquefois d'un seul, qui la fait penser et vouloir, qui la meut et qui
la conduit. Le peuple a ses passions; mais ces passions, comme
endormies, attendent une voix qui les rveille et les irrite. On les a
compares aux voiles d'un navire, lesquelles resteroient oisives et
flottantes si quelque vent ne les enfloit.

Or, on sait qu'mouvoir les passions du peuple fut de tout temps
l'office de l'loquence de la tribune; et, parmi nous, la seule cole de
cette loquence populaire toit le barreau. Ceux mme qui, dans la
plaidoirie, n'en avoient pris que la hardiesse, les mouvemens et les
clameurs, avoient sur le vulgaire un trs grand avantage. Une raison
froide, un esprit solide et pensant, auquel l'abondance et la facilit
de l'locution manqueroient au besoin, ne tiendroit pas contre la
vhmence d'un dclamateur aguerri.

Le moyen le plus sr de propager dans le royaume la doctrine
rvolutionnaire avoit donc t d'engager dans son parti le corps des
avocats, et rien n'avoit t plus facile. Rpublicain par caractre,
fier et jaloux de sa libert, enclin  la domination par l'habitude de
tenir dans ses mains le sort de ses cliens, rpandu dans tout le
royaume, en possession de l'estime et de la confiance publique, en
relation continuelle avec toutes les classes de la socit, exerc dans
l'art d'mouvoir et de matriser les esprits, l'ordre des avocats devoit
avoir sur la multitude un ascendant irrsistible; et, les uns par la
force d'une vritable loquence, les autres par cette affluence et ce
bruit de paroles qui tourdit des ttes foibles et leur en impose avec
des mots, ils ne pouvoient manquer de primer dans les assembles
populaires et d'y gouverner l'opinion, surtout en s'annonant pour les
vengeurs des injures du peuple et les dfenseurs de ses droits.

On sent quel intrt ce corps avoit lui-mme  voir changer la rforme
en rvolution, la monarchie en rpublique; c'toit pour lui une
aristocratie perptuelle qu'il s'agissoit d'organiser. Successivement
destins  tre les moteurs de la faction rpublicaine, rien ne
convenoit mieux  des hommes ambitieux qui, partout en autorit de
lumires et de talens, seroient,  tour de rle, appels aux fonctions
publiques, et seuls, ou presque seuls, les lgislateurs de la France:
d'abord ses premiers magistrats, et bientt ses vrais souverains.

Cette perspective toit la mme non seulement pour les gens de loi, mais
pour toutes les classes de citoyens instruits, o chacun prsumoit assez
de ses talens pour avoir la mme esprance, avec la mme ambition.

Je ne dispute point  cette ambition un prtexte honnte et louable.
Dans les institutions humaines, il est impossible que tout soit bien; il
est mme infiniment rare que tout soit le mieux ou le moins mal
possible. Un gouvernement n'est jamais qu'une machine plus ou moins
sujette  de frquentes altrations. Il est donc ncessaire, au moins
par intervalles, ou d'en rgler les mouvemens, ou d'en remonter les
ressorts; et, quel que soit l'tat, monarchique ou rpublicain, dont on
examine la forme, il n'en est aucun dont la condition ne paroisse
effrayante lorsque dans un mme tableau l'on voit accumuls tous les
vices, tous les abus, tous les crimes des temps passs. C'toit ainsi
que l'on calomnioit le rgne de Louis XVI. Quelles que fussent les
erreurs et les fautes qu'il n'avoit pu viter, lui-mme, il ne demandoit
qu' n'en laisser aucune trace, et personne ne souhaitoit plus vivement
que lui cette rforme salutaire; mais c'toit sous ce nom vague et
captieux de rforme qu'on dguisoit une rvolution; et cette erreur
explique le succs presque universel d'un plan qui, prsentant sous
divers aspects l'honnte, l'utile et le juste, s'accommodoit  tous les
caractres et concilioit tous les voeux.

Les meilleurs citoyens se croyoient d'accord de volont et d'intention
avec les plus mdians; les esprits anims soit de l'amour du bien
public, soit d'un dsir de gloire et de domination, soit d'une basse
envie ou d'une infme ardeur de rapine et de brigandage, suivoient tous
la mme impulsion, et de ces mouvemens divers le rsultat toit le mme:
la subversion de l'tat. C'est l ce qui me semble faire l'apologie d'un
grand nombre d'hommes que l'on a crus pervers, et qui n'ont t
qu'gars.

Qu'en effet quelques hommes du naturel des tigres eussent prmdit la
Rvolution comme elle s'est excute, cela est concevable; mais que la
nation franoise, que le bas peuple mme, avant que d'tre dprav, et
consenti  ce complot barbare, impie et sacrilge, c'est ce que
personne, je crois, n'oseroit soutenir. Il est donc faux que les crimes
de la Rvolution aient t les crimes de la nation, et je suis loin de
supposer qu'aucun de mes collgues  l'assemble lectorale ait pu
seulement les prvoir.

Ce fut, je le crois, avec un aveugle enthousiasme du bien public que
nous arriva cette troupe de gens de loi, soutenue d'un cortge
d'ambitieux rpublicains qui, comme eux, aspiroient  se rendre clbres
dans les conseils d'un peuple libre. Target, distingu au barreau,
d'ailleurs bien fam parmi nous, y vint jouer le premier rle.

Le gouvernement nous avoit envoy pour prsident le lieutenant
civil[36]. Ce fut une fausse dmarche, car elle toit insoutenable. Une
assemble essentiellement libre devoit avoir un prsident pris dans son
sein et de son choix. Ce magistrat soutint dignement sa mission: il nous
fit admirer sa fermet et sa sagesse, mais inutilement. La cause fut
plaide contradictoirement avec lui par l'avocat Target; et celui-ci,
pour avoir dfendu les droits de l'assemble, en fut proclam prsident.

Athlte exerc ds longtemps dans le pugilat du barreau, arm
d'assurance et d'audace, dvor d'ambition, et environn d'une escorte
d'applaudisseurs bruyans, il commena par s'insinuer dans les esprits en
homme conciliant et pacifique; mais, lorsqu'il se fut empar de cette
assemble de citoyens nouveaux encore dans les fonctions d'hommes
publics, il leva la tte, et se pronona hautement. Au lieu de s'en
tenir, comme il toit du devoir de sa place,  exposer fidlement l'tat
des questions soumises  l'examen de l'assemble,  recueillir, 
rsumer,  noncer l'opinion, il la dicta.

Nos fonctions ne se bornoient pas  lire des dputs, nous avions
encore  former, dans leurs mandats, des rclamations, des plaintes, des
demandes; et chacun de ces griefs donnoit lieu  de nouvelles
dclamations. Les mots indfinis d'galit, de libert, de souverainet
du peuple, retentissoient  nos oreilles; chacun les entendoit, les
appliquoit  sa faon. Dans les rglemens de police, dans les dits sur
les finances, dans les autorits graduelles, sur lesquelles reposoient
l'ordre et la tranquillit publique, il n'y avoit rien o l'on ne
trouvt un caractre de tyrannie, et l'on attachoit une ridicule
importance aux dtails les plus minutieux. Je n'en citerai qu'un
exemple.

Il s'agissoit du mur d'enceinte et des barrires de Paris, qu'on
dnonoit comme un enclos de btes fauves, trop injurieux pour des
hommes.

J'ai vu, nous dit l'un des orateurs, oui, citoyens, j'ai vu  la
barrire Saint-Victor, sur l'un des piliers, en sculpture, le
croirez-vous? j'ai vu l'norme tte d'un lion, gueule bante, et
vomissant des chanes dont il menace les passans. Peut-on imaginer un
emblme plus effrayant du despotisme et de la servitude? L'orateur
lui-mme imitoit le rugissement du lion. Tout l'auditoire toit mu; et
moi, qui passois si souvent  la barrire Saint-Victor, je m'tonnois
que cette image horrible ne m'et point frapp. J'y fis donc ce jour-l
une attention particulire; et, sur le pilastre, je vis pour ornement un
bouclier pendu  une chane mince que le sculpteur avoit attache  un
petit mufle de lion, comme on en voit  des marteaux de porte ou  des
robinets de fontaine.

L'intrigue avoit aussi ses comits secrets, o l'on dpouilloit tout
respect pour nos maximes les plus saintes, pour nos objets les plus
sacrs. Ni les moeurs ni le culte n'y toient pargns. On y montroit,
selon la doctrine de Mirabeau, comme inconciliables et comme
incompatibles, la politique avec la morale, l'esprit religieux avec
l'esprit patriotique, et les vieux prjugs avec les nouvelles vertus.
On y faisoit regarder comme insparables sous le gouvernement d'un seul
la royaut et la tyrannie, l'obissance et la servitude, la puissance et
l'oppression.

Au contraire, ds que le peuple rentreroit dans ses droits d'galit,
d'indpendance, on exagroit follement les esprances et les promesses.
Il sembloit que c'toit par des hommes de l'ge d'or qu'on alloit tre
gouvern. Ce peuple libre, juste et sage, toujours d'accord avec
lui-mme, toujours clair dans le choix de ses conseils, de ses
ministres, modr dans l'usage de sa force et de sa puissance, ne seroit
jamais gar, jamais tromp, jamais domin, asservi par les autorits
qu'il auroit confies. Ses volonts feroient ses lois, et ses lois
feroient son bonheur.

Quoique je fusse presque isol, et que, de jour en jour, mon parti
s'affoiblt dans l'assemble lectorale, je ne cessois de dire  qui
vouloit m'entendre combien cet art d'en imposer par d'impudentes
dclamations me sembloit grossier et facile. Mes principes toient
connus, je n'en dissimulois aucun; et l'on prenoit soin de divulguer 
l'oreille que j'tois ami des ministres et combl des bienfaits du roi.
Les lections se firent, je ne fus point lu: on me prfra l'abb
Sieys[37]. Je remerciai le Ciel de mon exclusion, car je croyois
prvoir ce qui alloit se passer  l'Assemble nationale, et dans peu
j'en fus mieux instruit.

Nous avions  l'Acadmie franoise un des plus outrs partisans de la
faction rpublicaine: c'toit Chamfort, esprit fin, dli, plein d'un
sel trs piquant lorsqu'il s'gayoit sur les vices et sur les ridicules
de la socit, mais d'une humeur cre et mordante contre les
supriorits de rang et de fortune, qui blessoient son orgueil jaloux.
De tous les envieux rpandus dans le monde, Chamfort toit celui qui
pardonnoit le moins aux riches et aux grands l'opulence de leurs maisons
et les dlices de leurs tables, dont il toit lui-mme fort aise de
jouir. Prsens, et en particulier, il les mnageoit, les flattoit, et
s'ingnioit  leur plaire; il sembloit mme qu'il en aimoit, qu'il en
estimoit quelques-uns dont il faisoit de pompeux loges. Bien entendu
pourtant que, s'il avoit la complaisance d'tre leur commensal et de
loger chez eux, il falloit que, par leur crdit, il obtnt de la cour
des rcompenses littraires, et il ne les en tenoit pas quittes pour
quelques mille cus de pension dont il jouissoit: c'toit trop peu pour
lui. Ces gens-l, disoit-il  Florian, doivent me procurer vingt mille
livres de rente; je ne vaux pas moins que cela.

 ce prix, il avoit des grands de prdilection qu'il exceptoit de ses
satires; mais, pour la caste en gnral, il la dchiroit sans piti; et,
lorsqu'il crut voir ces fortunes et ces grandeurs au moment d'tre
renverses, aucun ne lui tant plus bon  rien, il fit divorce avec eux
tous, et se rangea du ct du peuple.

Dans nos socits, nous nous amusions quelquefois des saillies de son
humeur, et, sans l'aimer, je le voyois avec prcaution et avec
biensance, comme ne voulant pas m'en faire un ennemi.

Un jour donc que nous tions rests seuls au Louvre, aprs la sance
acadmique: Eh bien! me dit-il, vous n'tes donc pas dput?--Non,
rpondis-je, et je m'en console, comme le renard des raisins auxquels il
ne pouvoit atteindre: _Ils sont trop verts_.--En effet, reprit-il, je ne
les crois pas assez mrs pour vous. Votre me est d'une trempe trop
douce et trop flexible pour l'preuve o elle seroit mise. On fait bien
de vous rserver  une autre lgislature. Excellent pour difier, vous
ne valez rien pour dtruire.

Comme je savois que Chamfort toit ami et confident de Mirabeau, l'un
des chefs de la faction, je crus tre  la source des instructions que
je voulois avoir; et, pour l'engager  s'expliquer, je feignis de ne pas
l'entendre. Vous m'effrayez, lui dis-je, en parlant de dtruire; il me
sembloit  moi qu'on ne vouloit que rparer.

--Oui, me dit-il, mais les rparations entranent souvent des ruines: en
attaquant un vieux mur, on ne peut pas rpondre qu'il n'croule sous le
marteau, et, franchement, ici l'difice est si dlabr que je ne serois
pas tonn qu'il fallt le dmolir de fond en comble.--De fond en
comble! m'criai-je.--Pourquoi pas? repartit Chamfort, et sur un autre
plan moins gothique et plus rgulier. Seroit-ce, par exemple, un si
grand mal qu'il n'y et pas tant d'tages, et que tout y ft de
plain-pied? Vous dsoleriez-vous de ne plus entendre parler d'minences,
ni de grandeurs, ni de titres, ni d'armoiries, ni de noblesse, ni de
roture, ni du haut ni du bas clerg? J'observai que l'galit avoit
toujours t la chimre des rpubliques, et le leurre que l'ambition
prsentoit  la vanit; mais ce nivellement est surtout impossible dans
une vaste monarchie; et, en voulant tout abolir, il me semble,
ajoutai-je, qu'on va plus loin que la nation ne l'entend, et plus loin
qu'elle ne demande.

--Bon! reprit-il, la nation sait-elle ce qu'elle veut? On lui fera
vouloir et on lui fera dire ce qu'elle n'a jamais pens; et, si elle en
doute, on lui rpondra comme Crispin au lgataire[38]: _C'est votre
lthargie_. La nation est un grand troupeau qui ne songe qu' patre, et
qu'avec de bons chiens les bergers mnent  leur gr. Aprs tout, c'est
son bien que l'on veut faire  son insu: car, mon ami, ni votre vieux
rgime, ni votre culte, ni vos moeurs, ni toutes vos antiquailles de
prjugs, ne mritent qu'on les mnage. Tout cela fait honte et piti 
un sicle comme le ntre; et, pour tracer un nouveau plan, on a toute
raison de vouloir faire place nette.

--Place nette! insistai-je, et le trne? et l'autel?--Et le trne, et
l'autel, me dit-il, tomberont ensemble: ce sont deux arcs-boutans
appuys l'un par l'autre; et, que l'un des deux soit bris, l'autre va
flchir.

Je dissimulai l'impression que me faisoit sa confidence, et, pour
l'attirer plus avant: Vous m'annoncez, lui dis-je, une entreprise o je
crois voir plus de difficults que de moyens.

--Croyez-moi, reprit-il, les difficults sont prvues et les moyens sont
calculs. Alors il se dveloppa, et j'appris que les calculs de la
faction toient fonds sur le caractre du roi, si loign de toute
violence qu'on le croyoit pusillanime; sur l'tat actuel du clerg, o
il n'y avoit plus, disoit-il, que quelques vertus sans talens, et
quelques talens dgrads et dshonors par des vices; enfin, sur l'tat
mme de la haute noblesse, que l'on disoit dgnre, et dans laquelle
peu de grands caractres soutenoient l'clat d'un grand nom.

Mais c'toit surtout en lui-mme que le tiers tat devoit mettre sa
confiance. Cet ordre, ds longtemps fatigu d'une autorit arbitraire et
graduellement oppressive jusque dans ses derniers rameaux, avoit sur les
deux autres ordres non seulement l'avantage du nombre, mais celui de
l'ensemble, mais celui du courage et de l'audace  tout braver. Enfin,
disoit Chamfort, ce long amas d'impatience et d'indignation, form comme
un orage, et cet orage prt  crever; partout la confdration et
l'insurrection dclares, et, au signal donn par la province du
Dauphin, tout le royaume prt  rpondre par acclamation qu'il prtend
tre libre; les provinces ligues, leur correspondance tablie, et de
Paris comme de leur centre l'esprit rpublicain allant porter au loin sa
chaleur avec sa lumire: voil l'tat des choses. Sont-ce l des projets
en l'air?

J'avouai qu'en spculation tout cela toit imposant; mais j'ajoutai
qu'au del des bornes d'une rforme dsirable la meilleure partie de la
nation ne laisseroit porter aucune atteinte aux lois de son pays et aux
principes fondamentaux de la monarchie.

Il convint que, dans ses foyers,  ses comptoirs,  ses bureaux,  ses
ateliers d'industrie, une bonne partie de ces citadins casaniers
trouveroient peut-tre hardis des projets qui pourroient troubler leur
repos et leurs jouissances. Mais, s'ils les dsapprouvent, ce ne sera,
dit-il, que timidement et sans bruit, et l'on a, pour leur en imposer,
cette classe dtermine qui ne voit rien pour elle  perdre au
changement, et croit y voir tout  gagner. Pour l'ameuter, on a les plus
puissans mobiles: la disette, la faim, l'argent, des bruits d'alarme et
d'pouvante, et le dlire de frayeur et de rage dont on frappera ses
esprits. Vous n'avez entendu parmi la bourgeoisie que d'lgans
parleurs. Sachez que tous nos orateurs de tribune ne sont rien en
comparaison des Dmosthnes  un cu par tte, qui, dans les cabarets,
dans les places publiques, dans les jardins et sur les quais, annoncent
des ravages, des incendies, des villages saccags, inonds de sang, des
complots d'assiger et d'affamer Paris. C'est l ce que j'appelle des
hommes loquens. L'argent surtout et l'espoir du pillage sont
tout-puissans parmi ce peuple. Nous venons d'en faire l'essai au
faubourg Saint-Antoine; et vous ne sauriez croire combien peu il en a
cot au duc d'Orlans pour faire saccager la manufacture de cet honnte
Rveillon, qui dans ce mme peuple faisoit subsister cent familles.
Mirabeau soutient plaisamment qu'avec un millier de louis on peut faire
une jolie sdition.

--Ainsi, lui dis-je, vos essais sont des crimes, et vos milices sont des
brigands.--Il le faut bien, me rpondit-il froidement. Que feriez-vous
de tout ce peuple en le muselant de vos principes de l'honnte et du
juste? Les gens de bien sont foibles, personnels et timides; il n'y a
que les vauriens qui soient dtermins. L'avantage du peuple, dans les
rvolutions, est de n'avoir point de morale. Comment tenir contre des
hommes  qui tous les moyens sont bons? Mirabeau a raison: il n'y a pas
une seule de nos vieilles vertus qui puisse nous servir; il n'en faut
point au peuple, ou il lui en faut d'une autre trempe. Tout ce qui est
ncessaire  la rvolution, tout ce qui lui est utile, est juste: c'est
l le grand principe.

--C'est peut-tre celui du duc d'Orlans, rpliquai-je; mais je ne vois
que lui pour chef  ce peuple en insurrection, et je n'ai pas, je vous
l'avoue, grande opinion de son courage.--Vous avez raison, me dit-il, et
Mirabeau, qui le connot bien, dit que ce seroit btir sur de la boue
que de compter sur lui. Mais il s'est montr populaire, il porte un nom
qui en impose, il a des millions  rpandre, il dteste le roi, il
dteste encore plus la reine; et, si le courage lui manque, on lui en
donnera: car, dans le peuple mme, on aura des chefs intrpides, surtout
ds le moment qu'ils se seront montrs rebelles et qu'ils se croiront
criminels: car il n'y a plus  reculer quand on n'a derrire soi pour
retraite que l'chafaud. La peur, sans esprance de salut, est le vrai
courage du peuple. On aura des forces immenses si l'on peut obtenir une
immense complicit. Mais, ajouta-t-il, je vois que mes esprances vous
attristent: vous ne voulez pas d'une libert qui cotera beaucoup d'or
et de sang. Voulez-vous qu'on vous fasse des rvolutions  l'eau rose?

L finit l'entretien, et nous nous sparmes, lui sans doute plein de
mpris pour mes minutieux scrupules, et moi peu satisfait de sa fire
immoralit. Le malheureux s'en est puni en s'gorgeant lui-mme,
lorsqu'il a connu ses erreurs.

Je fis part de cet entretien  l'abb Maury le soir mme. Il n'est que
trop vrai, me dit-il, que dans leurs spculations ils ne se trompent
gure, et que, pour trouver peu d'obstacles, la faction a bien pris son
temps. J'ai observ les deux partis. Ma rsolution est prise de prir
sur la brche; mais je n'en ai pas moins la triste certitude qu'ils
prendront la place d'assaut, et qu'elle sera mise au pillage.

--S'il est ainsi, lui dis-je, quelle est donc la dmence du clerg et
de la noblesse, de laisser le roi s'engager dans cette guerre?--Que
voulez-vous qu'ils fassent?--Ce qu'on fait dans un incendie: je veux
qu'ils fassent la part au feu; qu'ils remplissent le dficit en se
chargeant de la dette publique; qu'ils remettent  flot le vaisseau de
l'tat; enfin qu'ils retirent le roi du milieu des cueils o ils l'ont
engag eux-mmes, et qu' quelque prix que ce soit ils obtiennent de lui
de renvoyer les tats gnraux avant qu'ils ne soient assembls. Je veux
qu'on leur annonce qu'ils sont perdus si les tats s'assemblent, et
qu'il n'y a pas un moment  perdre pour dissiper l'orage qui va fondre
sur eux. Maury me fit des objections; je n'en voulus entendre aucune.
Vous l'exigez, me dit-il; eh bien! je vais faire cette dmarche. Je ne
serai point cout.

Malheureusement il s'adressa  l'vque D'***, tte pleine de vent,
lequel traita mes avis de chimre. Il rpondit qu'on n'en toit pas o
l'on croyoit en tre, et que, l'pe dans une main, le crucifix dans
l'autre, le clerg dfendroit ses droits.

Libre de ma dputation de l'assemble lectorale, j'allai chercher dans
ma maison de campagne le repos dont j'avois besoin, et par l je me
drobai  une socit nouvelle qui se formoit chez moi. Elle toit
compose de gens que je me serois plu  runir dans des temps plus
paisibles: c'toient l'abb de Prigord, rcemment vque d'Autun[39],
le comte de Narbonne et le marquis de La Fayette. Je les avois vus, dans
le monde, aussi libres que moi d'intrigues et de soins: l'un, d'un
esprit sage, liant et doux; l'autre, d'une gaiet vive, brillante,
ingnieuse; le dernier, d'une cordialit pleine d'agrmens et de grces,
et tous les trois du commerce le plus aimable.

Mais, dans leurs rendez-vous chez moi, je vis leur humeur rembrunie
d'une teinte de politique; et,  quelques traits chapps, je souponnai
des causes de cette altration dont mes principes ne s'accommodoient
pas. Ils s'aperurent comme moi que, dans leurs relations et dans leurs
confrences, ma maison n'toit pas un rendez-vous pour eux. Ma retraite
nous spara.

Les jours de la semaine o j'allois  l'Acadmie, je couchois  Paris,
et je passois assez frquemment les soires chez M. Necker. L, me
trouvant au milieu des ministres, je leur parlois  coeur ouvert de ce
que j'avois vu et de ce que j'avois appris.

Je les trouvois tout stupfaits, et comme ne sachant o donner de la
tte. Ce qui se passoit  Versailles avoit dtromp M. Necker, et je le
voyois constern. Invit  dner chez lui avec les principaux dputs
des communes, je crus remarquer,  l'air froid dont ils rpondoient 
ses attentions et  ses prvenances, qu'ils vouloient bien de lui pour
leur intendant, mais non pas pour leur directeur.

M. de Montmorin,  qui je parlai d'engager le roi  se retirer dans
l'une de ses places fortes, et  la tte de ses armes, m'objecta le
manque d'argent, la banqueroute, la guerre civile.

Vous croyez donc, ajouta-t-il, le pril bien pressant pour aller si
vite aux extrmes?--Je le crois si pressant, lui dis-je, que, dans un
mois d'ici, je ne rpondrais plus ni de la libert du roi, ni de sa
tte, ni de la vtre.

Hlas! Chamfort m'avoit rendu prophte; mais je ne fus point cout, ou
plutt je le fus par un ministre foible, qui lui-mme ne le fut pas.

Cependant les dputs des trois ordres s'toient rendus  Versailles 
peu prs au nombre prescrit: trois cents de l'ordre du clerg, trois
cents de l'ordre de la noblesse et six cents de l'ordre du tiers tat, y
compris ceux de la commune de Paris, qui n'arrivrent que quelques jours
aprs.

Ce fut le 5 mai que se fit l'ouverture de l'assemble. Jamais la nation
n'avoit t si pleinement reprsente, jamais tant de si graves intrts
n'avoient t remis  ses reprsentans, jamais aussi tant de talens et
de lumires ne s'toient runis pour travailler ensemble au grand
ouvrage du bien public; jamais enfin un roi ni meilleur, ni plus juste,
ne s'toit offert pour y contribuer. Que de bonheur un systme aveugle
de rvolution a dtruit!

Le roi, dans tout l'appareil de sa majest, accompagn de la reine et
des deux princes ses frres, des princes de son sang, des pairs de son
royaume, des officiers de sa couronne, de son garde des sceaux et du
ministre de ses finances, se rendit  la salle des tats assembls.

Il parut avec une dignit simple, sans orgueil, sans timidit, portant
sur le visage le caractre de bont qu'il avoit dans le coeur, doucement
mu du spectacle et du sentiment que la vue des dputs d'une nation
fidle devoit inspirer  son roi.

Rien de plus vrai que l'air, le ton, l'accent de l'me, l'expression
simple et sensible dont il pronona le discours que je vais
transcrire[40].

Messieurs, ce jour que mon coeur attendoit depuis longtemps est enfin
arriv, et je me vois entour des reprsentans de la nation  laquelle
je me fais gloire de commander. Un long intervalle s'toit coul depuis
la dernire tenue des tats gnraux; et, quoique la convocation de ces
assembles part tre tombe en dsutude, je n'ai point balanc 
rtablir un usage dont le royaume peut tirer une nouvelle force et qui
peut ouvrir  la nation une nouvelle source de bonheur.

La dette de l'tat, dj immense  mon avnement au trne, s'est encore
accrue sous mon rgne; une guerre dispendieuse, mais honorable, en a t
la cause; l'augmentation des impts en a t la suite ncessaire, et a
rendu plus sensible leur ingale rpartition. Une inquitude gnrale,
un dsir immodr d'innovation, se sont empars des esprits et
finiroient par garer totalement les opinions si l'on ne se htoit de
les fixer par une runion d'avis sages et modrs.

C'est dans cette confiance, Messieurs, que je vous ai rassembls, et je
vois avec sensibilit qu'elle a dj t justifie par des dispositions
que les deux premiers ordres ont montres  renoncer  leurs intrts
pcuniaires. L'esprance que j'ai eue de voir tous les ordres, runis de
sentimens, concourir avec moi au bien gnral de l'tat, ne sera point
trompe.

J'ai dj ordonn dans les dpenses des retranchemens considrables.
Vous me prsenterez  cet gard des ides que je recevrai avec
empressement; mais, malgr les ressources que peut offrir l'conomie la
plus svre, je crains, Messieurs, de ne pouvoir pas soulager mes sujets
aussi promptement que je le dsirerois.

Je ferai mettre sous vos yeux la situation exacte des finances; et,
quand vous l'aurez examine, je suis assur d'avance que vous me
proposerez les moyens les plus efficaces pour y tablir un ordre
permanent et affermir le crdit public. Ce grand et salutaire ouvrage,
qui assurera le bonheur du royaume au dedans et sa considration au
dehors, vous occupera essentiellement.

Les esprits sont dans l'agitation; mais une assemble des reprsentans
de la nation n'coutera sans doute que les conseils de la sagesse et de
la prudence. Vous aurez jug vous-mmes, Messieurs, qu'on s'en est
cart dans plusieurs occasions rcentes; mais l'esprit dominant de vos
dlibrations rpondra aux vritables sentimens d'une nation gnreuse,
et dont l'amour pour ses rois a toujours fait le caractre distinctif.
J'loignerai tout autre souvenir.

Je connois l'autorit et la puissance d'un roi juste, au milieu d'un
peuple fidle et attach de tout temps aux principes de la monarchie.
Ils ont fait la gloire et l'clat de la France; je dois en tre le
soutien, et je le serai constamment. Mais tout ce qu'on peut attendre du
plus tendre intrt au bonheur public, tout ce qu'on peut demander  un
souverain, premier ami de ses peuples, vous pouvez, vous devez l'esprer
de mes sentimens.

Puisse, Messieurs, un heureux accord rgner dans cette assemble, et
cette poque devenir  jamais mmorable pour le bonheur et la prosprit
du royaume! C'est le souhait de mon coeur; c'est le plus ardent de mes
voeux; c'est enfin le prix que j'attends de la droiture de mes intentions
et de mon amour pour mes peuples.

Ces paroles du roi firent sur l'assemble la plus favorable impression.

Le garde des sceaux, selon l'usage, dveloppa les intentions du roi; il
observa que dans l'ancien temps le service militaire tant aux frais de
la noblesse, et la subsistance des veuves, des orphelins, des indigens,
tant prise alors sur les biens du clerg, ce genre de contribution les
acquittoit envers l'tat; mais qu'aujourd'hui que le clerg avoit des
richesses considrables, et que la noblesse obtenoit des rcompenses
honorifiques et pcuniaires, les possessions de ces deux ordres devoient
subir la loi commune de l'impt. Parmi les objets qui devoient fixer
l'attention de l'assemble, il indiqua les changemens utiles que
pouvoient exiger la lgislation civile et la procdure criminelle; et,
en reconnoissant la ncessit de rendre l'administration de la justice
plus facile, d'en corriger les abus, d'en restreindre les frais, de
tarir la source de ces discussions interminables qui ruinoient les
familles, et de mettre les justiciables  porte d'obtenir un prompt
jugement, il rendit tacitement hommage aux principes de Lamoignon.

Enfin, par ordre exprs du roi, le directeur gnral des finances, ayant
pris la parole, en exposa la situation; et, sans dissimuler le mal, il
en indiqua les remdes. Sur ce tableau, si effrayant dans l'ombre, il
rpandit une lumire rassurante, et aux aveux les plus affligeans il
mla les consolations d'une esprance courageuse. Il fit voir que
l'objet le plus pressant et le plus difficile, l'galit  tablir entre
les revenus et les dpenses fixes, ne demandoit pas mme le secours d'un
nouvel impt; que ce vide seroit rempli par de simples rductions et de
lgres conomies. Quant aux ressources qui lui restoient pour les
besoins de la prsente anne, pour les dpenses extraordinaires des deux
suivantes, pour l'amortissement successif des anciennes dettes, pour
diminuer la somme des anticipations, enfin pour acquitter quelques
dettes pressantes et actuellement exigibles, il les indiqua, ces
ressources, dans le casuel progressif des extinctions des rentes
viagres, dans le produit des conomies et des nouvelles amliorations,
dans l'accroissement des subsides plus galement imposs, plus
rgulirement perus. Enfin, sr d'obtenir du temps et du crdit
national le seul moyen lgitime et permis d'allger les charges
publiques, il n'en vouloit point d'autres, et il rpudioit, comme
indigne d'un roi et d'une nation magnanime, toute espce d'altration
dans la foi des engagemens.

Que de plus grandes prcautions, dit-il, soient prises pour l'avenir,
le roi le dsire, le roi le veut; mais  une poque si solennelle, o la
nation est appele par son souverain  l'environner non pas pour un
moment, mais pour toujours;  une poque o cette nation est appele 
s'associer en quelque manire aux penses et aux volonts de son roi, ce
qu'elle dsirera de seconder avec le plus d'empressement, ce sont les
sentimens d'honneur et de fidlit dont il est rempli. Ce sera un jour,
Messieurs, un grand monument du caractre moral de Sa Majest que cette
protection accorde aux cranciers de l'tat, que cette longue et
constante fidlit, car, en y renonant, le roi n'avoit besoin d'aucun
secours; et c'est l peut-tre le premier conseil que les machiavlistes
modernes n'auroient pas manqu de lui donner.

 ces maximes de justice et de probit Necker ajouta le grand intrt de
la puissance politique, dont ces principes toient la base; et, avec la
mme loquence dont il avoit plaid la cause des cranciers de l'tat,
il plaida celle des pensionnaires. Sa loyaut fut applaudie.

Mais, lorsqu'en parlant de certains mandats conditionnels, o les
engagemens  prendre  l'gard des finances toient considrs comme un
objet secondaire, qui devoit tre prcd de toutes les concessions et
de toutes les assurances que la nation demanderoit, le ministre observa
que les besoins des finances n'toient que les besoins publics; que les
dpenses de l'tat ne concernoient pas moins la nation que le monarque;
qu'il y alloit de sa sret, de son repos, de sa dfense, de toutes les
commodits de son existence publique, et qu'une obligation aussi absolue
que celle d'y pourvoir ne laissoit pas la libert de la rendre
conditionnelle; enfin, lorsqu'en supposant mme que le roi et plus
d'intrt que la nation au rtablissement de l'ordre et du crdit et 
l'acquittement de la dette publique, Necker osa dire aux dputs: Non,
Messieurs (et il est bon de vous le faire observer, afin que vous aimiez
davantage votre auguste monarque), non, ce n'est pas  la ncessit
absolue d'un secours d'argent que vous devez le prcieux avantage d'tre
assembls par Sa Majest en tats gnraux; et qu'il leur fit voir,
article par article, que le plus grand nombre des moyens de subvenir aux
besoins de l'tat et de remplir le dficit auroient t dans les mains
du roi sans commettre aucune injustice, et par de simples retranchemens
soumis  sa puissance et  sa volont, alors ceux qui, dans leur systme
de domination, vouloient faire subir au roi la loi de la ncessit,
s'offensrent que son ministre part vouloir l'en affranchir. On leur
avoit entendu dire que la nation devroit lapider l'homme qui
enseigneroit au roi  se passer de nouveaux secours.

Necker, il est vrai, vouloit dissuader l'assemble du droit qu'elle
croyoit avoir de refuser son assistance; mais, en faisant soutenir au
roi la dignit de sa couronne, il laissoit  la nation tous les moyens
de contenir son autorit lgitime dans les bornes de l'quit.

Et en effet, par un commun accord entre le monarque et les peuples, les
dpenses tant fixes, les impts consentis, les ministres comptables,
les tats de recettes et de dpenses publis, mis sous les jeux de la
nation et vrifis par elle-mme, enfin les abus rforms, et
l'administration soumise aux rgles de la plus exacte conomie, que
vouloit-on de plus? Et si l'galit de l'impt toit convenue, si le
retour des tats gnraux toit rgl, la presse libre comme elle
pouvoit l'tre, les lettres de cachet abolies ou confies  la sagesse
d'un tribunal; si la libert, la sret publique et personnelle, la
proprit, l'galit de tous les citoyens devant la loi et sous la loi,
toient rendues inviolables; si tous ces biens toient non seulement
offerts, mais assurs  la nation, que manquoit-il au succs inou de
cette premire assemble? Il y manquoit ce caractre d'indpendance et
de domination que les partisans fanatiques d'une dmocratie absolue et
despotique vouloient avoir dans leurs dcrets.

Lorsqu'il en sera temps, leur disoit M. Necker, Sa Majest apprciera
justement le caractre de vos dlibrations; et, s'il est tel qu'elle
l'espre, s'il est tel qu'elle a droit de l'attendre, s'il est tel enfin
que la plus saine partie de la nation le veut et le demande, le roi
secondera vos intentions et vos travaux; il mettra sa gloire  les
couronner, et, l'esprit du meilleur des princes se mlant, pour ainsi
dire,  celui qui inspirera la plus fidle des nations, on verra natre
de cet accord le plus grand des biens, la plus solide des puissances.

C'toit ce langage d'une autorit qui se rservoit l'examen et le libre
consentement, c'toit l ce qui blessoit l'orgueil de la ligue
dmocratique. Jaloux de voir le souverain vouloir de son pur mouvement
ce qu'ils prtendoient commander, ils accusoient Necker de revtir le
despotisme des formes de la bienfaisance. Ils vouloient un roi qui ne
ft plus un roi.

Cependant, malgr Mirabeau et malgr le libelle violent qu'il publia, le
discours du roi et celui du ministre eurent, dans l'assemble comme dans
le public, le suffrage des gens de bien.

L'affluence la plus nombreuse des habitans de Paris s'toit presse en
foule jusqu' Versailles, pour jouir du spectacle de l'ouverture des
tats. Et lorsque le roi,  la tte des dputs de la nation, se rendit
aprs l'assemble  l'glise de Saint-Louis, la pompe, l'ordre, la
majest de cette marche auguste, le silence respectueux d'une foule de
spectateurs dont elle toit borde; le roi, au milieu de cette cour
nationale, plein d'une douce et crdule joie, et autour de lui sa
famille, heureuse du mme bonheur; tout cela, dis-je, ensemble, fit sur
les mes une impression si vive et si profonde que des larmes
involontaires couloient de tous les yeux. On croyoit voir les esprances
prcder la marche des tats gnraux, et les prosprits la suivre;
mais, au milieu de cet appareil de patriotisme et de concorde, le
mouvement sourd qui prcde les dissensions orageuses agitoit dj les
esprits.




LIVRE XV


D'abord, entre les ordres, la contestation s'leva, comme on l'avoit
prvu, sur la manire de se former. Leur premire rsolution fut, du
ct du tiers tat, de ne jamais dlibrer par chambre, et, du ct de
la noblesse et du clerg, de ne jamais dlibrer par tte: rsolution
qui rompoit ds l'entre la convocation des tats, si chacun des partis
se ft tenu inbranlable.

Mais le parti des premiers ordres, dj trop foible, s'affoiblit encore
en prenant mal son point d'appui. Le tiers, pour l'engager  dlibrer
en commun, commena par lui demander la vrification des pouvoirs; et il
toit videmment fond  vouloir que ce ft ensemble et en commun que
s'en ft l'examen: ne falloit-il pas se connotre?  quoi s'engageoit-on
en se communiquant les titres de sa lgation? Chacun, aprs cet examen,
n'et-il pas t libre encore? Les premiers ordres s'y refusrent. Au
lieu d'attendre le moment et l'occasion de prendre un poste ferme, ils
crurent pouvoir pied  pied disputer le terrain; et une mauvaise
difficult en dbutant fut pour eux une fausse position o ils ne purent
se soutenir.

Le motif de cette conduite toit la connoissance que les deux premiers
ordres avoient de leur dputation.

Parmi les nobles, un assez grand nombre de ttes exaltes, les uns par
un esprit de libert, d'indpendance, les autres par des vues et des
calculs d'ambition, penchoient vers le parti du peuple, o ils
esproient tre honors, distingus, levs aux premiers emplois. Dans
le clerg, un plus grand nombre encore, et, comme je l'ai dit, toute la
foule des curs, tenoit au parti des communes par toutes sortes de
liens. Le plus populaire des hommes, c'est un cur, s'il est homme de
bien. Mais un sentiment moins louable, quoiqu'aussi naturel, toit leur
aversion d'abord pour les vques, dont la svrit leur toit souvent
importune, et puis pour cette classe mitoyenne d'abbs qui toient
l'objet de leur envie: classe inutile, disoient-ils, et la seule
favorise; oisive, et fire encore de son oisivet; ddaigneuse du
ministre, et insultant avec l'orgueil d'une fastueuse opulence 
l'humble mdiocrit, quelquefois mme  la dtresse du pnible tat de
pasteur. C'toit l surtout ce qui alinoit le bas clerg, et le
repoussoit vers un ordre o l'avoit plac la nature, lequel d'ailleurs
ne ngligeoit pas de lui promettre un sort plus doux.

Or, tant que chacun dans son corps seroit contenu par l'exemple et
retenu par la pudeur, on avoit lieu de croire qu'il y resteroit attach;
mais si, une fois en dlibration et en communaut avec le tiers tat,
ils se voyoient envelopps du parti populaire, il toit  craindre
qu'ils n'y restassent; et c'toit ce premier abord qu'on vouloit viter.
Mais le seul moyen d'empcher la dsertion auroit t de la rendre
honteuse et dshonorante dans l'opinion publique, en se donnant un
caractre de franchise et de loyaut qui ne laisst aucun prtexte  la
bassesse des transfuges. Des commissaires conciliateurs furent nomms
par les trois ordres, et de leurs confrences il ne rsulta rien.

Un monarque plus occup de lui-mme que de l'tat, et qui, jaloux de sa
puissance, auroit vu qu'on venoit au moins la restreindre et la
subjuguer, auroit laiss les ordres se fatiguer de leurs dbats, et la
discorde rebuter et dissoudre cette dangereuse assemble; mais le roi,
qui vouloit sincrement le bien public, esprant engager les ordres 
l'oprer de concert avec lui, ne craignoit rien tant que de les voir se
sparer; et, avec la mme bonne foi qu'il les avoit appels  son aide,
il cherchoit les moyens de les concilier, les pressant _de tout son
amour_ d'y donner leur consentement.

Le clerg accepta la mdiation du roi. La noblesse, se dfiant des
conseils du ministre, ne donna son consentement qu'avec des restrictions
qui valoient un refus. Le tiers se dispensa de rpondre  l'offre du
roi, attendu, disoit-il, que la noblesse modifiant par des rserves
l'acquiescement qu'elle y sembloit donner, ce ne pouvoit plus s'appeler
un moyen conciliatoire. Le clerg sentoit sa foiblesse; la noblesse prit
son courage pour de la force; le tiers sentit la sienne, il en usa, et
il en abusa.

L'arrt qu'il prit le 10 juin,  la presque unanimit, fut de terminer
des dlais inutiles, et de passer de l'attente  l'action, toutefois
aprs avoir fait une dernire tentative et de nouvelles instances au
clerg et  la noblesse d'assister et de concourir  la vrification des
pouvoirs, en les avertissant qu'on y procderoit tant en l'absence qu'en
prsence des classes privilgies. On ajouta que les communes
exposeroient au roi les motifs de cette grande dlibration.

Le nom de _communes_ que le tiers avoit pris, et le nom de _classes_
qu'il donnoit aux deux premiers ordres, annonoit qu'il ne vouloit plus
entre eux et lui de distinction de grades; ainsi, pour la noblesse et le
clerg, plus de milieu  prendre ni de dlai  obtenir. Il falloit ou se
runir au tiers, comme ils l'ont fait depuis, ou, aprs la vrification
des pouvoirs faite en commun, se retirer chacun des deux ordres de son
ct, se constituer l'un et l'autre parties intgrantes des tats
gnraux; faire d'eux-mmes au bien public les plus gnreux sacrifices,
se dclarer soumis aux impositions dans la plus exacte quit,
reconnotre l'obligation de garantir la dette nationale et de subvenir
aux besoins de l'tat, tenir pour abolie la servitude personnelle,
accorder le rachat de tous les droits onreux au peuple, amliorer le
sort du clerg infrieur, consacrer les principes d'galit devant la
loi, de proprit, de sret personnelle et publique, de tolrance 
l'gard des cultes; du reste, professer un inviolable attachement aux
principes fondamentaux de la monarchie franoise; porter au pied du
trne et signifier au tiers tat ses engagemens solennels, et demander
sur tout le reste la dlibration par chambres, en rservant au roi le
droit inalinable d'accorder ou de refuser sa sanction aux dcrets des
tats; en mme temps, protester contre tous les actes qui les
supposeroient absens; dclarer nuls tous ceux qui les engageroient sans
le concours de leurs suffrages, publier ces rsolutions, et, d'aprs
celles des communes, oprer avec elles; ou, si le tiers s'y refusoit, se
retirer avec la dignit convenable  des hommes qui auroient rempli leur
tche et fait librement leur devoir. Leur conduite, manifeste dans les
provinces, y auroit rendu odieuse l'ambition du tiers, d'autant que la
chaire vanglique n'toit pas encore interdite  la vrit courageuse,
et qu'elle y auroit pu retentir. Cet heureux moment fut perdu.

La noblesse se constitua, mais se tint sur la dfensive. Le clerg crut
pouvoir garder une neutralit simule. Il attendit, dit Tolendal, qu'il
y et un vainqueur pour se faire un alli.

Depuis leur arrt du 10, les communes s'toient occupes  vrifier
leurs pouvoirs. Cette opration finie, ayant jug que l'oeuvre de la
restauration nationale pouvoit et devoit tre commence sans retard par
les dputs prsens, il fut dcrt (le 15 juin) de la suivre sans
interruption, sans obstacle; et nanmoins que, si les dputs absens se
prsentoient durant le cours de la session qui alloit s'ouvrir,
l'assemble les recevroit avec joie, et s'empresseroit, aprs la
vrification de leurs pouvoirs, de partager avec eux ses travaux. On eut
soin d'ajouter que la reprsentation nationale seroit une et
indivisible, et qu'il n'appartiendroit qu' des reprsentans, lgalement
vrifis et lgitimement reconnus, de concourir  former le voeu
national.

Il ne s'agissoit plus que de savoir quel nom l'assemble se donneroit.
Celui d'_Assemble nationale_, le plus ambitieux de tous, fut celui
qu'elle prfra (le 17 juin); et ceux qui n'toient pas d'avis que les
communes usurpassent le titre de _nation_ furent inscrits sur une liste
qu'on fit circuler dans Paris, forme de dnonciation qui, depuis, a t
mortelle  la libert des suffrages.

Le second acte de la toute-puissance que les communes s'attriburent fut
de dclarer nulles toutes les contributions qui avoient exist
jusqu'alors, et de poser en principe que, pour le pass mme, il avoit
fallu non pas l'assentiment tacite, mais le consentement formel de la
nation pour lgitimer les impts.

Ds ce moment, le ministre devoit tenir le roi en garde contre cette
usurpation de puissance, et l'engager  rompre une assemble factieuse,
comme excdant les bornes de ses fonctions, et comme s'arrogeant un
pouvoir qu'elle n'avoit pas.

Mais le conseil, bien loin d'tre en tat de prendre une rsolution,
n'avoit pas mme un plan de conduite et de rsistance. Je tiens de l'un
des hommes qui, dans cette Assemble, ont montr le plus de courage, de
lumires et de talens; je tiens de Malouet qu'ayant lui-mme un jour
demand  Necker, en prsence de deux autres ministres, si, contre les
attaques dont le trne toit menac, il avoit un plan de dfense, Necker
lui rpondit qu'il n'en avoit aucun. S'il est ainsi, rpondit Malouet,
tout est perdu.

Necker n'toit dj plus le ministre que demandoient les circonstances.
Il avoit engag l'tat dans un dtroit, et parmi des cueils dont il ne
sut point le tirer.

Cependant il ne put dissimuler au roi que l'Assemble s'arrogeoit une
puissance exorbitante; et ce fut pour la contenir que, le 20 du mois,
fut proclame, pour le 22, une sance royale. Jusque-l il fut ordonn
que les salles seroient fermes et que les tats vaqueroient: foible
moyen pour empcher la runion d'une partie du clerg avec les communes,
car on en toit menac.

La cour et le conseil toient remplis d'agitation. La noblesse et le
haut clerg voyoient leur ruine prochaine si le roi les abandonnoit, et
lui demandoient son appui. Il fut donc rsolu dans le conseil que le roi
iroit en personne marquer aux dputs du peuple les limites de leurs
pouvoirs; les engager  la concorde, au nom du salut de l'tat, et, pour
y concourir, manifester lui-mme ses intentions bienfaisantes.

Cette dclaration  rdiger demandoit beaucoup de prudence. Il falloit
viter, comme deux cueils, de cder aux communes et de les soulever.
Necker, charg de ce travail, s'appliqua, selon ses principes, 
temprer sans l'affoiblir le caractre de l'autorit,  ne rien faire
vouloir au roi qui ne ft juste et dsirable, et  concilier ce qui
appartenoit  la majest du monarque avec ce qui lui sembloit d  la
dignit des reprsentans de la nation. Son travail fut d'abord adopt;
mais, en son absence, et dans un conseil qui se tint  Marly, on y fit
quelques altrations lgres,  ce qu'on assure, mais telles, m'a-t-il
dit lui-mme, que la dclaration ne pouvoit plus avoir l'effet qu'on
s'toit propos.

Quel qu'et t le changement, que je n'ai pu vrifier, il est certain
que le discours manquoit d'ensemble, et qu'il alloit mal  son but.

Le 20, l'ordre de la noblesse avoit obtenu du roi une audience, dans
laquelle son prsident, le duc de Luxembourg, portant la parole: Sire,
lui avoit-il dit, les dputs de l'ordre du tiers tat ont cru pouvoir
concentrer en eux seuls l'autorit des tats gnraux. Sans attendre le
concours des deux autres ordres et la sanction de Votre Majest, ils ont
cru pouvoir convertir leurs dcrets en lois. Ils en ont ordonn
l'impression et l'envoi dans les provinces. Ils ont dclar nulles et
illgales les contributions actuellement existantes; ils les ont
consenties provisoirement pour la nation, mais en limitant leur dure.
Ils ont pens sans doute pouvoir s'attribuer les droits runis du roi et
des trois ordres. C'est entre les mains de Votre Majest que nous
dposons nos protestations  de pareilles entreprises.

La noblesse ajoutoit les assurances les plus fortes de zle, de
fidlit, de courage et de dvouement.

Je connois, rpondit le roi, les droits attachs  ma naissance; je
saurai les dfendre; je saurai maintenir, pour l'intrt de tous mes
sujets, l'autorit qui m'est confie, et je ne permettrai jamais qu'on
l'altre. Je compte sur votre zle pour la patrie, sur votre attachement
 ma personne; et j'attends avec confiance de votre fidlit que vous
adopterez les vues de conciliation dont je suis occup pour le bonheur
de mes peuples.

Et la harangue et la rponse supposoient des mesures et des moyens dont
il et fallu s'assurer. On oublia trop cette maxime, que l'autorit qui
s'expose  montrer sa faiblesse achve de s'anantir.

En attendant la sance royale, les communes n'ayant aucun endroit dcent
o s'assembler prirent le premier qui s'offrit. Ce fut un jeu de paume,
rendu clbre par le serment qu'elles y prononcrent de ne jamais tre
spares, et de se rassembler partout o les circonstances
l'exigeroient, jusqu' ce que la constitution du royaume et la
rgnration de l'ordre fussent rtablies et affermies sur des bases
solides. On toit loin de s'tre mis en garde contre ces actes de
vigueur.

La sance annonce pour le lundi 22 ayant t remise au lendemain,
l'assemble se transfra du jeu de paume dans l'glise de Saint-Louis,
sans doute afin que la saintet du lieu donnt un caractre plus
imposant  ce qui alloit s'y passer.

 peine fut-elle tablie que, les portes du sanctuaire s'tant ouvertes,
elle en vit sortir et s'avancer au milieu d'elle les archevques de
Bordeaux[41] et de Vienne[42], l'vque de Chartres[43] et celui de
Rodez[44],  la tte de cent quarante-cinq dputs du clerg. Les
communes les reurent avec une joie de sacrificateurs  qui on amenoit
des victimes; et le peuple qui remplissoit l'glise sembla vouloir, en
les applaudissant, achever de les tourdir sur le sort qui les
attendoit. Le corps des communes, grossi de ce renfort, redoubla
d'assurance et de rsolution pour la sance du lendemain.

Necker se dispensa d'y accompagner le roi. Je dois, sans l'approuver,
expliquer le motif d'une conduite si trange. Il avoit soutenu
ouvertement, dans le conseil, que la runion des trois chambres en une
seule toit invitable, et qu'il y auroit  la diffrer le plus grand
danger pour l'tat; qu'on devoit voir que les communes toient
irrvocablement dcides  ne pas reconnotre la dlibration par ordre,
et que l'autorit du roi seroit inutilement compromise  les y
contraindre; que, si la rsistance toit la mme du ct des deux
premiers ordres, il en arriveroit ou que les tats seroient tenus sans
leur concours, ou qu'ils seraient dissous; que l'un entraneroit la
ruine du clerg et de la noblesse, et l'autre celle du royaume; que,
dans l'puisement de toutes les ressources, on touchoit au moment fatal
o les payemens mme les plus instamment exigibles, ceux du Trsor
royal, ceux de l'Htel de ville, le prt mme des troupes, la
subsistance de Paris, tout alloit manquer; que la famine, la
banqueroute, peut-tre la guerre civile, menaoient le royaume, si les
tats toient rompus, ou n'toient pas incessamment d'accord; et, aprs
avoir frapp le roi et le conseil de ces vrits alarmantes, il leur
avoit fait adopter une dclaration o il avoit tch de mnager en mme
temps la dignit royale et la fiert rpublicaine.

Or, c'toit l surtout ce qu'on avoit chang dans la dclaration. On
avoit suppos comme principe incontestable ce qui seroit le plus
vivement contest; on y avoit fait vouloir au roi tout ce que vouloit la
noblesse; on lui faisoit annuler ou dfendre tout ce qu'elle ne vouloit
pas. C'toit lui supposer et la puissance actuelle et la ferme
rsolution de rompre et de dissoudre sur-le-champ l'Assemble en cas de
rsistance  son autorit. Or, l'une toit aussi chancelante que
l'autre. La banqueroute et la guerre civile toient comme deux spectres
qui pouvantoient le roi.

Necker, ayant donc appris que son ouvrage toit chang, et qu'on mettoit
aux prises l'autorit royale avec la libert publique, crut devoir
s'abstenir de parotre  cette sance, o sa prsence et laiss croire
qu'il adhroit  ce qui s'toit fait malgr lui. Sa conduite a fait dire
aux uns qu'il avoit voulu attirer  lui seul la faveur du peuple, aux
autres qu'il avoit donn le signal de la rbellion, et aux plus modrs
qu'uniquement occup de sa rputation, il avoit tout sacrifi  son
intrt personnel.

La dclaration fut lue  l'Assemble en prsence du roi, et l'on n'eut
pas de peine  y reconnotre deux caractres incohrens. Elle toit
divise en deux parties. Dans la premire se dployoit, comme je l'ai
dit, le pouvoir le plus absolu. Dans l'autre, et  la suite de ces
formules de despotisme, dj trop rigoureusement employes dans les lits
de justice, venoit un expos touchant des bonnes intentions du roi, et
des mesures qu'il vouloit prendre pour produire et pour assurer la
prosprit du royaume; et, aprs avoir appel les tats gnraux 
s'occuper avec lui des grands objets d'utilit publique, le roi vouloit
que toutes les lois qu'il auroit sanctionnes dans la tenue actuelle des
tats ne pussent jamais tre changes sans le consentement des ordres
runis. Seulement,  l'gard de la force publique, protectrice de
l'ordre et de la sret, soit au dedans, soit au dehors, il dclaroit
expressment qu'il vouloit conserver en son entier, et sans la moindre
altration, l'institution de l'arme, ainsi que toute autorit de police
et de discipline sur le militaire, telle que les monarques franois en
avoient constamment joui.

Si les tats avoient voulu devoir au roi une monarchie rgle et
tempre, le roi la leur donnoit; mais ils ne croyoient pas digne d'eux
de la tenir de lui; et, quelle que ft la nouvelle constitution qu'ils
n'avoient pas mdite encore, ils entendoient qu'elle ft leur ouvrage,
et non pas un bienfait du roi. Ainsi, toute l'attention des esprits se
porta sur la partie de la dclaration qui rappeloit le pouvoir
arbitraire. Ce qu'on y avoit ajout de plus doux et de plus sensible fut
regard comme un appt pour amorcer l'obissance, et comme un foible et
vain palliatif  des actes de despotisme que le roi venoit exercer.

Les communes furent surtout blesses de cette conclusion du roi,
lorsque, prenant lui-mme la parole, il dit:

Vous venez, Messieurs, d'entendre le rsultat de mes dispositions et de
mes vues. Elles sont conformes au vif dsir que j'ai d'oprer le bien
public; et si, par une fatalit qui est loin de ma pense, vous
m'abandonniez dans une si belle entreprise, seul je ferai le bien de mes
peuples, seul je me considrerai comme leur vritable reprsentant, et,
connoissant vos cahiers, connoissant l'accord parfait qui existe entre
le voeu le plus gnral de la nation et mes intentions bienfaisantes,
j'aurai toute la confiance que doit inspirer une si rare harmonie, et je
marcherai vers le but auquel je veux atteindre avec tout le courage et
la fermet que je dois avoir... C'est moi, jusqu' prsent, qui fais
tout pour le bonheur de mes peuples, et il est rare peut-tre que
l'unique ambition d'un souverain soit d'obtenir de ses sujets qu'ils
s'entendent enfin pour accepter ses bienfaits.

Ce ton d'autorit, ces mots de _souverain_, de _sujets_, de _bienfaits_,
parurent offensans pour des oreilles rpublicaines; et, quand le roi
finit par ordonner aux trois ordres de se retirer chacun dans leur
chambre, la rsolution tacite des communes fut de ne pas lui obir.
Ainsi fut perdu tout le fruit des bonnes volonts du roi, et la discorde
s'accrut dans une sance destine  l'touffer.

La sance finie, les communes, dans un silence respectueux, mais sombre,
laissrent l'ordre de la noblesse accompagner le roi, et se tinrent dans
cette salle, qui, ds ce moment, fut la leur. Inutilement, de la part du
roi, leur ordonna-t-on d'en sortir. L mme, et sur-le-champ, il fut
rsolu de persister dans leurs prcdens arrts, et celui-ci fut pris
tout d'une voix. En mme temps on dcrta que la personne des dputs
seroit inviolable, qu'aucun d'eux, pour ce qu'il auroit dit ou fait dans
l'Assemble, ne pourroit tre poursuivi, arrt, dtenu par le pouvoir
excutif, ni durant ni aprs la session; ce dcret dclarant infmes et
tratres envers la patrie les auteurs, instigateurs ou excuteurs de
pareils attentats. On y ajouta que, durant la session, la personne des
dputs seroit  l'abri de toute poursuite criminelle et mme civile, 
moins que l'Assemble ne ft cesser l'exemption. L'avis en fut ouvert
par Mirabeau, homme intress plus que personne  mettre une barrire
entre les lois et lui.

Un peuple nombreux, envoy de Paris  Versailles, avoit environn la
salle des tats durant la sance royale. Il l'entouroit encore lorsqu'on
lui apprit que Necker alloit demander sa retraite. Ce bruit toit fond.

Le roi, frapp d'tonnement de n'avoir pas vu  sa suite le ministre des
finances, et plus surpris encore de ne pas le trouver dans le palais 
son retour, avoit demand avec inquitude  Montmorin si Necker vouloit
le quitter; et, Montmorin lui ayant fait entendre qu'il le croyoit, le
roi l'avoit charg d'aller lui dire qu'il l'attendoit.

Ce fut  sept heures du soir, dans le moment o Necker toit renferm
seul avec le roi, que le peuple inonda les cours et l'intrieur du
palais, en criant que le roi toit tromp, et que le peuple redemandoit
M. Necker.

L'entretien du roi avec son ministre dura une heure entire. Le peuple
en attendit l'issue. Enfin il vit partir le roi pour Trianon sans le
saluer de ce cri de _Vive le roi!_ qu'il mritoit si bien, et, l'instant
d'aprs, il vit Necker descendre l'escalier et monter dans sa chaise. Ce
fut pour lui qu'en ce moment clatrent les voeux et les bndictions. On
a reproch au ministre d'avoir voulu jouir de son triomphe, et il est
vrai qu'il y aurait eu de l'insolence s'il y avoit eu de l'intention;
mais quoique, par les galeries, Necker pt retourner modestement chez
lui sans se montrer au peuple, il y a eu, ce me semble, trop de rigueur
 lui faire un crime de n'avoir pas eu pour le roi cette respectueuse
attention.

Necker, assailli par la reconnoissance du peuple et par ses
applaudissemens, accompagn jusqu' son htel, que la mme foule
investit, n'y fut pas plus tt arriv qu'il y vit accourir non pas une
dputation de l'Assemble, mais l'Assemble entire, qui, se pressant
autour de lui, le supplioit, au nom de la patrie, au nom du roi
lui-mme, au nom du salut de l'tat, de ne pas les abandonner. Ce
n'toit l qu'un jeu de thtre pour rendre le parti royaliste odieux;
et le dessein d'anantir le ministre lui-mme, s'il n'toit pas vou au
parti populaire, n'en toit pas moins pris dans le conseil de la
faction.

Necker voulut leur faire entendre que, seul, il n'avoit plus le pouvoir
de faire aucun bien. Nous vous aiderons, s'cria Target, se donnant le
droit de parler au nom de tous, et, pour cela, il n'est point d'efforts,
de sacrifices mme, que nous ne soyons disposs  faire.--Monsieur, lui
dit Mirabeau avec le masque de la franchise, je ne vous aime point, mais
je me prosterne devant la vertu.--Restez, Monsieur Necker, s'cria la
foule, restez, nous vous en conjurons. Le ministre, sensiblement mu:
Parlez pour moi, Monsieur Target, dit-il, car je ne puis parler
moi-mme.--Eh bien, Messieurs, je reste, s'cria alors Target; c'est la
rponse de M. Necker. On a su depuis combien le coup que cette scne
portoit au coeur du roi lui fut sensible; et cela mme entroit dans
l'intention des acteurs.

Il n'y avoit aucune esprance de rompre l'union des communes, ni de
vaincre leur rsistance. Tous les jours il leur arrivoit des diffrentes
villes du royaume des flicitations de commande sur leur fermet
courageuse. Dans ces adresses il toit dit que, si on semoit des piges
autour de l'Assemble nationale, elle n'avoit qu' tourner ses regards,
qu'elle apercevroit derrire elle vingt-cinq millions de Franois, qui,
les yeux attachs sur sa conduite, attendoient en silence quel seroit
leur sort et celui de leur postrit. Il ne falloit pas s'attendre 
voir un parti aussi dclar reculer d'un pas, ni flchir.

Il s'en falloit bien que dans l'autre parti la rsolution ft aussi
unanime, ni la rsistance aussi ferme. On a vu la division arrive dans
le clerg. La noblesse n'toit gure plus sre d'elle-mme; dj
soixante dputs de cet ordre avoient dsavou hautement dans leur
chambre le refus que l'on avoit fait de la mdiation du roi. Du ct du
clerg, le lendemain de la sance royale, cent soixante curs s'toient
rendus dans la salle commune. Deux jours aprs, deux vques encore,
celui d'Orange[45] et celui d'Autun[46], y avoient pass. Le mme jour,
l'humble et doux archevque de Paris[47] y avoit prsent ses pouvoirs.
Du ct de la noblesse, quarante-sept gentilshommes, et, dans ce nombre,
des hommes remarquables, s'toient runis aux communes. Le reste des
deux premiers ordres ne pouvoit diffrer de suivre cet exemple; et, dans
l'tat de crise o toient les affaires, tout dlai toit dangereux. Le
roi fit pour les dcider ce qu'il auroit fallu qu'il ft avant la sance
royale. La lettre qu'il leur adressa, en leur sauvant l'humiliation de
cder aux communes, leur donna lieu de s'honorer d'un sentiment d'amour
pour lui et de respect pour sa volont. Ce fut  lui qu'ils se
rendirent, et ce jour (le 27 juin) fut marqu par la runion des trois
ordres dans la salle commune des tats gnraux.

Cette runion solennelle se fit d'abord dans un profond silence; mais,
lorsqu'elle fut consomme,  ce silence respectueux succda tout  coup
une explosion de joie qui se communiqua et se rpandit au dehors.

Le peuple, susceptible encore de sentimens honntes et de douces
motions, vient d'apprendre que son triomphe est l'ouvrage du roi, et,
doublement heureux de l'obtenir et de le lui devoir, se presse vers ce
palais o quelques jours auparavant l'avoient emport ses alarmes. Il le
fait retentir du voeu le plus doux des Franois. Il demande  voir ce bon
roi,  lui montrer comme il sait l'aimer,  le rendre tmoin des
transports qu'il lui cause.

Le roi parot sur le balcon de son appartement, la reine est avec lui;
et tous les deux entendent leurs noms retentir jusqu'au ciel. De douces
larmes coulent dans leurs embrassemens, et, par un mouvement dont tous
les coeurs sont attendris, la reine serre dans ses bras l'objet de leur
reconnoissance. Alors ce peuple, qui depuis s'est montr si froce, et
qui toit encore bon (j'aime  le rpter), saisit l'instant de payer 
la reine ses sentimens d'pouse par un bonheur de mre. Il lui demande 
voir son fils, il demande  voir le Dauphin. Ce prcieux et foible
enfant, port dans les bras de la reine, est prsent par l'amour
maternel  la tendresse nationale. Heureux de ne devoir pas vivre assez
pour voir quels seroient les retours de cette trompeuse faveur!

Aprs le bon roi, le bon ministre, s'crie alors la multitude; et
d'une commune impulsion elle se prcipite vers l'htel des finances,
qu'elle fait retentir encore de bndictions et de voeux.

Durant la nuit de ce grand jour, Versailles illumin ne prsenta partout
que le tableau de la flicit publique.

Rien de plus doux que le spectacle d'une nation exalte par des
sentimens gnreux. Mais l'enthousiasme dans le peuple est dangereux
lors mme qu'il est le plus louable: car le peuple ne connot point
d'intervalle entre les extrmes, et, d'un excs  l'autre, il se laisse
emporter par la passion du moment. Il sentoit alors tout le prix de la
libert. Mais cette libert rcente, dont il toit comme enivr, alloit
bientt le dpraver, en faisant fermenter en lui les lmens de tous les
vices.

Dj, sous le nom spcieux de bien public, toit rpandu dans la foule
un esprit de licence, de faction et d'anarchie. L'indpendance et la
perptuit d'une Assemble nationale o dominoient les communes, et,
dans cette Assemble, la souverainet du peuple transmise et concentre
dans la volont de ses reprsentans, avec le caractre du plus effrayant
despotisme; une constitution qui feroit du royaume une dmocratie arme,
sous une ombre de monarchie, gouverne en ralit par un corps
aristocratique, priodiquement lectif, mais toujours lu au gr du
parti dominant: tel toit le projet form par la faction rpublicaine.
Or, on avoit bien calcul qu'on y trouveroit des obstacles, et dans les
assauts qu'on avoit  livrer, ou qu'on avoit  soutenir, on prvoyoit
qu'on auroit besoin d'un peuple ivre de libert et forcen de rage.

Ce fut alors que je compris ce que m'avoit prdit Chamfort du systme
des factieux pour livrer le bas peuple aux furies de la discorde, et le
tenir sans cesse dans des mouvemens convulsifs de frayeur ou d'aveugle
audace.

Au chagrin du malaise dans un temps de disette,  la chert du pain, 
la peur d'en manquer,  cette inquitude que motivoit assez la
difficult des convois et qu'on exagroit encore, on ajoutoit, pour
irriter le peuple, les plus noires suppositions de complots trams
contre lui. On l'effrayoit pour le rendre terrible, et tous les jours il
devenoit plus ombrageux et plus farouche de dfiance et de soupon.

Les brigands connus sous le nom de Marseillois, appels  Paris pour y
tre les suppts de la faction rpublicaine, gens de rapine et de
carnage, et aussi altrs de sang qu'affams de butin, en se mlant
parmi le peuple, lui inspiroient leur frocit[48].

La prsence des tribunaux le contenoit encore et lui toit l'audace du
crime; mais on croyoit  tous momens le voir franchir cette foible
barrire, et la foule des vagabonds mls parmi les factieux et prts 
les servir augmentoit tous les jours: les ports, les quais, en toient
couverts, l'Htel de ville en toit investi; ils sembloient, autour du
Palais, insulter  l'inaction de la justice dsarme; on en tenoit douze
mille occups inutilement  creuser la butte de Montmartre, et pays 
vingt sous par jour. On les y avoit posts comme une arrire-garde qu'on
feroit marcher au besoin. La nuit, une multitude gare et menaante se
rassembloit au Palais-Royal. Ses portiques en toient combls, le jardin
en toit rempli, cent groupes s'y formoient pour entendre des dlations
calomnieuses et des motions incendiaires. Les plus fougueux dclamateurs
y toient les mieux couts. Mille noirceurs, qu'imaginoit et que
rpandoit l'imposture, toient dans cette enceinte l'aliment des
esprits. C'toit l qu'on dclamoit avec fureur contre l'autorit
royale, qu'on lui faisoit un crime de la chert du bl et de la misre
du peuple. C'toit l qu'aux sditieux, enivrs de folles esprances, ou
troubls de noires terreurs, on marquoit les victimes que l'on dvouoit
 la mort. Nuls hommes publics, non pas mme les plus intgres et les
plus respectables, n'toient srs d'y tre pargns. C'toit de l que
partoient en foule ou des gens effrays eux-mmes, ou des gens soudoys
pour rpandre l'alarme et la sdition dans Paris.

Mais, ce qui passe la vraisemblance, c'est qu' Versailles mme un
peuple qui tenoit toute son existence de la cour se montrt le plus
entt des maximes rpublicaines.

On l'avoit vu, ce peuple, tandis qu'une partie du clerg dlibroit
encore sur la runion des ordres, insulter ceux des prtres qu'il
croyoit opposans, et, sur de fausses dlations, attaquer le bon
archevque de Paris, et le poursuivre  coups de pierres dans son
carrosse; on avoit observ que les gardes-franoises, loin de contenir
les mutins, les encourageoient par des signes d'intelligence; et l'on
savoit que dans Paris ces soldats, accueillis, caresss au Palais-Royal,
et dfrays dans les cafs, se disoient les amis du peuple. Le roi, sans
avoir pour lui-mme aucune inquitude, put donc vouloir que, dans Paris
et dans Versailles, le peuple ft soumis  la police accoutume, et que,
rentr dans l'ordre, il se livrt paisiblement  ses travaux.

Le roi put croire qu'une faction toujours prsente et menaante ne
laissoit pas aux dlibrations de l'Assemble nationale la libert qui
devoit en tre l'essence; que la sret personnelle toit le fondement
de cette libert; que la sret devoit tre pour tous galement
inviolable, et que le souverain en toit le garant. Il put penser que la
salle des assembles, ouverte comme un thtre, ne devoit pas tre un
foyer de sdition. Il trouva donc  la fois juste et sage de faire
protger par une garde respectueuse la libert des opinions et la sret
des personnes. En mme temps il ordonna que les soldats aux
gardes-franoises, vagabonds dans Paris, fussent remis sous la
discipline, et punis s'ils s'en cartoient.

Mais le peuple ni ses moteurs ne voulurent souffrir de gne. La garde
qui entouroit la salle fut force, et l'Assemble fit vers le roi une
dputation pour dclarer que les tats convoqus libres ne pouvoient
oprer librement au milieu des troupes qui les environnoient. La garde
fut leve, et il fallut laisser la salle ouverte  l'affluence du
public.

Le roi sentit que le dsordre ne feroit qu'aller en croissant, si on
laissoit le peuple exempt de toute crainte; que ce ne seroit plus qu'en
lui cdant qu'on pourroit l'apaiser; qu'au moins, en usant d'indulgence
envers les factieux, falloit-il leur montrer qu'on pouvoit user de
rigueur, et que, n'tant pas sr d'tre obi par les gardes-franoises,
il toit temps de faire avancer quelques troupes sur lesquelles on pt
compter. Il en fit donc venir, mais d'abord en trs petit nombre, et
bien sincrement dans l'unique intention de protger l'ordre public et
le repos des citoyens. Personne n'en doutoit; mais ce repos, cet ordre
mme, toit le coup mortel pour la rvolution qu'on vouloit produire.

On a entendu le roi rpondre  la noblesse qu'il connoissoit les droits
attachs  sa naissance et qu'il sauroit les maintenir. Il avoit dit aux
tats gnraux qu'aucun de leurs projets, aucune de leurs dlibrations,
ne pouvoient avoir force de loi sans son approbation spciale, et que
tous les ordres de l'tat pouvoient se reposer sur son quitable
impartialit. Or, dans ce systme d'autorit et de puissance
protectrice, et en opposition avec une faction populaire qui se
regardoit elle-mme comme le corps lgislatif unique, absolu et suprme,
et comme le dpositaire de la volont nationale, le roi, pour tenir ce
langage, ne devoit pas tre dsarm; et, dans le cas o il seroit forc
d'agir comme il avoit parl, en bon roi, mais en vrai monarque, il toit
ncessaire qu'il en et le pouvoir. C'toit l dterminment ce que le
parti factieux et rvolutionnaire ne vouloit pas souffrir. Ses forces
rsidoient dans ce ramas de peuple qui suit aveuglment ceux qui se
dclarent pour lui; et, si Versailles toit gard, si Paris toit calme,
ou rprim par des troupes de ligne, les factieux restoient sans moyens
et sans esprance.

Ce n'toit pas encore  des forfaits qu'on excitoit le peuple.
L'anarchie avoit ses dangers qu'on ne se dissimuloit pas; mais, pour
intimider le roi et le parti des gens de bien, dt-il en coter d'abord
quelque ravage, mme un peu de sang innocent, la libert rpublicaine
toit d'un si grand prix qu'il falloit bien lui faire de lgers
sacrifices: telles toient la politique et la morale du plus grand
nombre, et c'toient les plus modrs; les autres se croyoient permis
tout ce qui leur toit utile; et,  leur tte, Mirabeau professoit
hautement comme vertus modernes le mpris des devoirs et des droits les
plus saints.

Il falloit, disoit-on, nourrir le feu du patriotisme; et, pour
l'entretenir, la libert accorde  la presse faisoit clore tous les
jours des libelles calomnieux, o l'on dvouoit  la haine et  la
vengeance publique quiconque osoit disputer au peuple le pouvoir de tout
opprimer. Le noble qui, avec quelque chaleur, dfendoit la cause des
nobles, un membre du clerg qui, avec quelque loquence, plaidoit la
cause du clerg, n'toient rien de moins, dans ces dlations, que des
tratres  la patrie. Dans le tiers tat mme, l'opinion modre passoit
pour lchet et rendoit suspect son auteur. Ainsi, du ct des communes,
la contrainte et la violence environnoient les deux premiers ordres, et
c'toient les communes qui sembloient repousser la contrainte et la
violence. Tout ce qui pouvoit animer, irriter, soulever le peuple, toit
permis et provoqu; tout ce qui pouvoit contenir ou rprimer ses
mouvemens excitoit dans les tats mme les plus vives rclamations. On
appeloit libert le droit d'teindre toute libert. Le sens de ces
rclamations n'toit pas quivoque: nous voulons tout pouvoir par le
moyen du peuple, et qu'on ne puisse rien qu'avec nous et par nous.

Mais, en convoquant les tats gnraux, le roi avoit-il entendu former
une dmocratie, et attribuer aux communes le despotisme menaant
qu'elles prtendoient exercer? Que devient, Sire, lui disoient les
ordres opprims, que devient cette sret que vous nous avez garantie?
que devient cette galit que les communes ont demande? En
existeroit-il une ombre pour deux ordres qui s'entendroient dnoncer,
dvouer  la fureur du peuple, s'ils ne consentoient pas sans
rclamation  ce que le tiers auroit voulu? Sans doute, autour de cette
salle d'une assemble lgislative, il n'auroit point fallu de garde
militaire; mais il n'y falloit pas non plus des troupes de brigands
prts  nous lapider Cette garde paisible qu'on disoit offensante pour
l'assemble des tats n'toit l que pour garantir le calme des opinions
et la libert des suffrages. Vouloit-on que toute contrainte en ft
bannie? Il falloit loigner les troupes, et, en mme temps, il falloit
carter ce peuple qui venoit jusque dans l'Assemble encourager ses
partisans, choisir et marquer ses victimes, et rendre effrayante pour
les foibles la redoutable preuve de l'appel nominal.

Les orateurs du peuple faisoient l'loge de sa bont, de son quit
naturelle, et cet loge toit d sans doute  une classe de citoyens qui
est l'lite de la commune. Mais au-dessous de cette classe ne voyoit-on
pas ces brigands qui, dans Paris nagure, avoient saccag la maison d'un
paisible et bon citoyen? et ceux qui, dans l'enceinte des jardins du
Palais-Royal, semoient la calomnie et souffloient la rvolte? et ceux
qui,  Versailles, avoient voulu lapider un charitable et pieux
archevque? et ceux qui avoient enlev au supplice un fils meurtrier de
son pre? et ceux qui depuis, dans Paris, aux portes de l'Htel de ville
et  Versailles mme, dans le palais du roi, ont commis tant
d'atrocits? et ceux qui les ont applaudies aprs les avoir provoques,
et se sont rjouis en voyant promener au bout des lances toutes ces
ttes de citoyens inhumainement massacrs?

C'toit donc, disoient les deux ordres qui rclamoient la sret
commune, c'toit donc une drision cruelle que de confondre ainsi le
peuple qu'il falloit contenir avec celui qu'il falloit protger. Par un
grossier abus des mots, de la populace on faisoit le peuple, et de ce
peuple la nation, que l'on dclaroit souveraine.

Les communes demandoient  Paris une garde bourgeoise; mais, en
attendant qu'elle ft organise, qu'avoit d'inquitant le petit nombre
de troupes rgles que le roi y avoit fait venir? Tout y toit
tranquille depuis leur arrive; mais cette police militaire n'toit pas
du got des communes. Leurs missaires ne cessoient d'agiter le
Palais-Royal, l'infme repaire du crime; ils y attiroient les soldats
aux gardes, et les y retenoient la nuit. Ce fut ce que le duc du
Chtelet, leur colonel, ne put dissimuler; il y fit prendre  une heure
indue deux de ces soldats vagabonds, et ils furent conduits  la prison
de l'Abbaye. Ce fut le signal d'un soulvement. L'acte le plus commun de
l'autorit militaire fut trait d'attentat contre la libert, et, en
moins d'une heure, la prison des deux soldats (qu'on appeloit amis du
peuple) fut assige par vingt mille hommes. Les geliers ayant fait
rsistance, on prit des haches et des leviers, les portes furent
enfonces, et tous les prisonniers, mme les criminels, s'chapprent
pendant la nuit.

Le lendemain,  l'ouverture de l'Assemble nationale, arrivent 
Versailles les dputs de cette foule mutine. Dans leur adresse, qui
fut remise au prsident, il toit dit que ces deux malheureuses victimes
du despotisme avoient t arraches de leurs fers; qu'au bruit des
acclamations ils avoient t ramens au Palais-Royal, o ils toient
sous la garde du peuple, qui s'en toit rendu responsable. Nous
attendons, ajoutoient-ils, votre rponse, pour rendre le calme  nos
concitoyens et la libert  nos frres.

La rponse du prsident fut qu'en invoquant la clmence du roi
l'Assemble donnerait l'exemple du respect d  l'autorit royale, et
qu'elle conjuroit les habitans de Paris de rentrer sur-le-champ dans
l'ordre. Cette rponse foible toit au moins sincre et conforme au voeu
des communes: car l'Assemble ne savoit pas que, par les plus insignes
et les plus infmes brigands, on soulevoit la populace, et que cette
furie qu'on lui avoit inspire, on l'employoit  faire craindre  la
cour des soulvemens. L'Assemble elle-mme toit mue par des ressorts
qui lui toient inconnus. En son nom et par elle on remuoit le peuple,
par le peuple on la dominoit. Tel a t le mcanisme de la Rvolution.

Le roi fut donc suppli, au nom de l'Assemble, de vouloir bien employer
au rtablissement de l'ordre les moyens infaillibles de la clmence et
de la bont, si naturels  son coeur, et il y consentit sans peine; mais,
avant de cder  un mouvement de bont, il vouloit que l'ordre ft
rtabli. Il ne le fut en aucune manire. Le peuple, sans remettre les
deux soldats dans leur prison, sans renoncer lui-mme  ses attroupemens
nocturnes, et en redoublant au contraire de tumulte et de violence,
rclama la promesse du roi d'un ton  ne souffrir aucun retardement, et
il fallut que la discipline et que l'autorit royale flchissent devant
sa volont.

Ce fut alors que les rsolutions du conseil parurent prendre quelque
nergie; mais la foiblesse ne sort jamais de son caractre qu' demi,
d'un pied chancelant, et pour y rentrer plus timide aprs un inutile
effort.

L'aventure des soldats aux gardes, l'esprit d'insubordination que le
peuple leur inspiroit, l'audace de ce peuple, le ton qu'il avoit pris,
cette manire de commander en suppliant, cette impatience fougueuse
d'obtenir ce qu'il demandoit, et ce mrite qu'on lui faisoit de
s'apaiser aprs qu'on lui avoit obi, enfin ce caractre de libert
imprieuse et menaante qu'il annonoit  tout propos, avoient t dans
les conseils des moyens vivement saisis de faire entendre au roi que le
plus grand des maux, et pour l'tat et pour lui-mme, seroit de laisser
mpriser l'autorit qu'il avoit en main, et qu'infailliblement on la
mpriseroit si on la voyoit dsarme; qu'on osoit dj l'attaquer parce
qu'elle se montroit foible, et que des forces redoutables lui pouvoient
seules obtenir le respect et assurer l'obissance; qu'il falloit que la
multitude tremblt, ou qu'elle ft trembler; que ce n'toit pas
seulement par des lois que se gouvernoient les tats, surtout des tats
aussi vastes; que la justice avoit besoin de l'pe et du bouclier; que
la sagesse et l'quit consistoient  savoir user et  ne jamais abuser
de la force; que c'toit par l que les bons rois se distinguoient des
rois foibles et des tyrans; qu'il et t  souhaiter, sans doute, que
la tenue des tats se ft passe dans une pleine scurit sans avoir
autour d'eux aucun appareil militaire; qu'il en toit ainsi dans les
pays o le peuple veut bien se reposer sur la sagesse et la fidlit de
ses reprsentans; qu'il en seroit de mme en France ds que l'ordre et
le calme y seroient rtablis; mais que, tant que le peuple, et la classe
du peuple la plus sditieuse et la plus violente, viendroit mler
l'insulte et la menace aux dlibrations des tats gnraux, la force
publique avoit droit de s'armer pour le contenir.

On croit pouvoir, Sire, ajoutoient ceux qui demandoient l'usage de
l'autorit rprimante, on croit pouvoir apaiser le bas peuple aussi
aisment qu'on l'irrite; aprs qu'on l'aura fait servir au dessein d'une
subversion gnrale dans le royaume, on voudra ramener le tigre dans sa
cage et lui faire oublier combien il est terrible quand il veut l'tre;
il ne sera plus temps: la bte froce aura connu sa force et la
foiblesse de ses liens. Que sera-ce, surtout si elle a got du sang?
Elle fera trembler longtemps peut-tre ceux qui auront os la dchaner.
Apprenez-lui donc  ce peuple que, dans vos mains, il est pour lui
encore une justice  redouter.

Ds le commencement de votre rgne, Sire, on vous a fait rduire et
affoiblir votre maison militaire; et vous, qui vous flattiez de n'avoir
 rgner que sur un peuple fidle et bon, vous avez consenti, dans la
droiture de votre coeur,  cette rduction funeste; mais la discipline et
l'obissance ne sont pas dtruites dans vos armes, et il vous reste
encore assez de forces  opposer  l'audace des factieux. Le despotisme
seroit l'usage de ces forces contre les lois; mais, employes 
maintenir l'ordre et les lois, elles sont le digne cortge de l'autorit
lgitime, la sauvegarde de l'tat et le soutien de la royaut.

Si les membres de l'Assemble nationale avoient tous votre loyaut,
Sire, ils s'accorderoient tous  demander autour du sanctuaire de la
lgislation une barrire impntrable, inaccessible mme, d'un ct pour
les troupes, de l'autre pour le peuple; et alors tout seroit gal. Mais
non, c'est pour laisser  cette populace une pleine licence et une
pleine impunit qu'on veut que les troupes s'loignent. On craint
qu'elle ne soit refroidie et intimide; on veut qu'elle ose tout sans
avoir rien  craindre; c'est par elle qu'on veut rgner. N'avons-nous
pas vu que, du centre aux extrmits du royaume, ce nom de libert, ce
nom qui, pour la populace, ne veut dire que la licence, a retenti comme
un signal d'insurrection et d'anarchie? La police parmi le peuple, la
discipline dans les armes, partout les lois de l'ordre ont t
dnonces comme des restes de servitude. L'indpendance et le mpris de
toute espce d'autorit, voil ce que prsente la face du royaume; et
c'est sur les ruines de la monarchie et avec ses dbris que l'on se
vante de crer un empire dmocratique. C'est un vil ramas de vagabonds
sans moeurs, sans tat, sans aveu, qu'on appelle le peuple souverain.
Mais la nation dsire, elle demande que la constitution du royaume soit
rgle et fixe sur des bases fondamentales, et il s'agit de la rendre 
la fois plus rgulire et plus constante. C'est  quoi, Sire, les tats
sont chargs de travailler avec vous. Par cette ancienne et vnrable
constitution de la monarchie, vous tes roi; l'autorit suprme, la
force excutive a t remise en vos mains; vos anctres,  qui la nation
l'a confie, vous l'ont transmise en hritage. La nation ne veut ni
n'entend dpouiller, dposer, dshriter son roi. Et que seroit-ce qu'un
monarque, si ce n'toit pas le protecteur de tous les droits et de
toutes les liberts?

Protgez, Sire, celle de tous les ordres, et n'en laissez opprimer
aucun. Protgez celle des tats eux-mmes; et protgez surtout dans les
villes, dans les campagnes, celle de ces citoyens honntes, de ces
cultivateurs paisibles, qui, menacs dans leurs foyers par une populace
oisive et vagabonde, tremblent avec raison que bientt il ne soit plus
temps de lui remettre le frein des lois. Non, Sire, ce n'est plus au nom
du clerg ni de la noblesse, c'est au nom d'un bon peuple dont vous tes
le pre que nous vous conjurons de ne pas le livrer  la plus cruelle
des tyrannies,  celle de la populace et de ses perfides moteurs.

C'toit ainsi qu'on persuadoit au roi qu'en dployant aux yeux du peuple
une puissance militaire il ne feroit que rprimer et contenir la force
par la force, et laisser au milieu la libert publique protge et hors
de danger.




LIVRE XVI


Le roi fit donc avancer des troupes; mais, en prenant une rsolution
vigoureuse, il falloit en prvoir les suites, calculer pas  pas les
forces et les rsistances, les obstacles et les dangers, et, selon les
vnemens, dterminer d'avance sa marche et ses positions. On ne calcula
rien, on ne pourvut  rien, on ne songea pas mme  garantir les troupes
de la corruption du peuple de Paris. On ne fit aucune disposition pour
mettre le roi et sa famille  l'abri de l'insulte dans un cas de
rvolte; et, dans les faubourgs de Paris, le seul poste imposant, la
Bastille, ne fut pourvue ni de garnison suffisante, ni de vivres pour y
nourrir le peu de soldats qu'il y avoit. Enfin, jusqu' la subsistance
des troupes que l'on assembloit fut nglige au point que leur pain
n'toit fait qu'avec des farines gtes, tandis que les femmes du peuple
venoient leur en offrir d'excellent, avec du vin et des viandes en
abondance, sans compter leurs autres moyens de dbauche et de
corruption.

 cette espce d'tourdissement o toient la cour et le conseil le
parti contraire opposoit une conduite raisonne, progressive et
constante, s'acheminant de poste en poste vers la domination, sans
jamais perdre un temps ni reculer d'un pas. Rsolu donc  ne souffrir ni
autour de Versailles, ni autour de Paris, aucun rassemblement, on
dlibra une adresse au roi le 8 juillet (1789). Ce fut l'ouvrage de
Mirabeau, le principal orateur des communes, homme dou par la nature de
tous les talens d'un tribun; bouillant de caractre, mais aussi souple
dans sa conduite que fougueux dans ses passions; habile  pressentir
l'opinion dominante, et, pour parotre la conduire, diligent  la
devancer; lche de coeur, mais fort de tte et intrpide d'impudence;
corrompu  l'excs et se vantant de l'tre; dshonor ds sa jeunesse
par les vices les plus honteux, mais n'attachant aucun prix  l'honneur;
calculant bien qu'un homme dangereux ne pouvoit tre mpris mme en se
rendant mprisable, et rsolu  se passer de l'estime attache aux
moeurs, s'il obtenoit celle qu'arrachent de grands talens devenus
redoutables.

Voici l'adresse qu'il proposa d'adresser au roi, chef-d'oeuvre
d'loquence artificieuse et perfide, et qui, applaudie comme elle devoit
l'tre, fut adopte par acclamation (le 9 juillet).

Sire, vous avez invit l'Assemble nationale  vous tmoigner sa
confiance; c'toit aller au-devant du plus cher de ses voeux. Nous venons
dposer dans le sein de Votre Majest les plus vives alarmes. Si nous en
tions l'objet, si nous avions la foiblesse de craindre pour nous-mmes,
votre bont daigneroit encore nous rassurer; et mme, en nous blmant
d'avoir dout de vos intentions, vous accueilleriez nos inquitudes,
vous en dissiperiez la cause, vous ne laisseriez point d'incertitude sur
la position de l'Assemble nationale.

Mais, Sire, nous n'implorons pas votre protection: ce seroit offenser
votre justice. Nous avons conu des craintes, et, nous l'osons dire,
elles tiennent au patriotisme le plus pur,  l'intrt de nos
commettans,  la tranquillit publique, au bonheur du monarque chri
qui, en nous aplanissant la route de la flicit, mrite bien d'y
marcher lui-mme sans obstacle. (Dtestable hypocrite!)

Les mouvemens de votre coeur, Sire, voil le vrai salut des Franois.
Lorsque des troupes s'avancent de toutes parts, que des camps se forment
autour de nous, que la capitale est investie, nous nous demandons avec
tonnement: Le roi s'est-il mfi de la fidlit de ses peuples? S'il
avoit pu en douter, n'auroit-il pas vers dans notre coeur ses chagrins
paternels? Que veut dire cet appareil menaant?

O sont les ennemis de l'tat et du roi qu'il faut subjuguer? o sont
les ligueurs qu'il faut rduire? Une voix unanime rpond dans la
capitale et dans l'tendue du royaume: Nous chrissons notre roi; nous
bnissons le Ciel du don qu'il nous a fait de son amour.

Sire, la religion de Votre Majest ne peut tre surprise que sous le
prtexte du bien public. Si ceux qui ont donn ce conseil  notre roi
avoient assez de confiance dans leurs principes pour les exposer devant
nous, ce moment amneroit le plus beau triomphe de la vrit.

L'tat n'a rien  redouter que des mauvais principes qui osent assiger
le trne mme, et ne respectent pas la couronne du plus pur et du plus
vertueux des princes; et comment s'y prend-on, Sire, pour vous faire
douter de l'attachement et de l'amour de vos sujets?

Avez-vous prodigu leur sang? tes-vous cruel, implacable? avez-vous
abus de la justice? le peuple vous impute-t-il ses malheurs? vous
nomme-t-il dans ses calamits? ont-ils pu vous dire que le peuple est
impatient de votre joug? Non, non, ils ne l'ont pas fait. La calomnie
n'est du moins pas absurde: elle cherche un peu de vraisemblance pour
colorer ses noirceurs.

Votre Majest a vu tout rcemment ce qu'elle peut sur son peuple. La
subordination s'est tablie dans la capitale agite; les prisonniers mis
en libert par le peuple, d'eux-mmes ont pris leurs fers; et l'ordre
public, qui peut-tre et cot des torrens de sang si l'on et employ
la force, un mot de votre bouche l'a rtabli; mais ce mot toit un mot
de paix, il toit l'expression de votre coeur, et vos sujets se font
gloire de n'y rsister jamais. Qu'il est beau d'exercer cet empire!
c'est celui de Louis IX, de Louis XII, de Henri IV, c'est le seul qui
soit digne de vous. Nous vous tromperions, Sire, si nous n'ajoutions
pas, forcs par les circonstances: Cet empire est le seul qu'il soit
aujourd'hui possible en France d'exercer. La France ne souffrira pas
qu'on abuse du meilleur des rois, et qu'on l'carte, par des voies
sinistres, du noble plan qu'il a lui-mme trac. Vous nous appelez pour
fixer, de concert avec vous, la constitution, pour oprer la
rgnration du royaume. L'Assemble nationale vient de vous dclarer
solennellement que vos voeux seront remplis, que vos promesses ne seront
point vaines, que les piges, les difficults, les terreurs, ne
retarderont point sa marche et n'intimideront point son courage.

O donc est le danger des troupes? affecteront de dire nos ennemis; et
que veulent dire leurs plaintes, puisqu'ils sont inaccessibles au
dcouragement? Le danger, Sire, est pressant et universel; il est au
del de tous les calculs de la prudence humaine.

Le danger est pour le peuple des provinces; une fois alarm sur notre
libert, nous ne connoissons plus de frein qui puisse le retenir. La
distance seule grossit, exagre tout, double les inquitudes, les
aigrit, les envenime. Le danger est pour la capitale. De quel oeil le
peuple, au sein de l'indigence, et tourment des angoisses les plus
cruelles, se verra-t-il disputer le reste de sa subsistance par une
foule de soldats menaans? La prsence des troupes ameutera, produira
une fermentation universelle; et le premier acte de violence exerc,
sous prtexte de police, peut commencer une suite horrible de malheurs.

Le danger est pour les troupes. Des soldats franois, approchs du
centre des discussions, participant aux passions comme aux intrts des
peuples, pourront oublier qu'un engagement les a faits soldats pour se
souvenir que la nature les fit hommes.

Le danger, Sire, menace les travaux qui sont notre premier devoir, et
qui n'auront un plein succs, une vritable permanence, qu'autant que
les peuples les regarderont comme entirement libres. Il est d'ailleurs
une contagion dans les mouvemens passionns. Nous ne sommes que des
hommes: la dfiance de nous-mmes, la crainte de parotre foibles,
peuvent nous entraner au del du but. Nous serons obsds d'ailleurs de
conseils violens et dmesurs; et la raison calme, la tranquille
sagesse, ne rendent pas leurs oracles au milieu du tumulte, du dsordre
et des scnes factieuses. Le danger, Sire, est plus terrible encore, et
jugez de son tendue par les alarmes qui nous amnent devant vous. De
grandes rvolutions ont eu des causes bien moins clatantes: plus d'une
entreprise fatale aux nations s'est annonce d'une manire moins
sinistre et moins formidable.

Ne croyez pas ceux qui vous parlent lgrement de la nation, et qui ne
savent que vous la reprsenter selon leurs vues: tantt insolente,
rebelle, sditieuse; tantt soumise, docile au joug, prompte  courber
la tte pour le recevoir. Ces deux tableaux sont galement infidles.
Toujours prts  vous obir, Sire, parce que vous commandez au nom des
lois, notre fidlit est sans bornes comme sans atteinte. Prts 
rsister  tous les commandemens arbitraires de ceux qui abusent de
votre nom, parce qu'ils sont ennemis des lois, notre fidlit mme nous
ordonne cette rsistance, et nous nous honorerons toujours de mriter
les reproches que notre fermet nous attire.

Sire, nous vous en conjurons au nom de la patrie, au nom de votre
bonheur et de votre gloire, renvoyez vos soldats aux postes d'o vos
conseillers les ont tirs; renvoyez cette artillerie destine  couvrir
vos frontires; renvoyez surtout les troupes trangres, ces allis de
la nation que nous payons pour nous dfendre, et non pour troubler nos
foyers: Votre Majest n'en a pas besoin. Et pourquoi un roi ador de
vingt millions de Franois feroit-il accourir  grands frais autour du
trne quelques milliers d'trangers? Sire, au milieu de vos enfans,
soyez gard par leur amour. Les dputs de la nation sont appels 
consacrer avec vous les droits minens de la royaut sur la base
immuable de la libert du peuple; mais, lorsqu'ils remplissent leur
devoir, lorsqu'ils cdent  la raison,  leurs sentimens, les
exposeriez-vous au soupon de n'avoir cd qu' la crainte? Ah!
l'autorit que tous les coeurs vous dfrent est la seule pure, la seule
inbranlable; elle est le juste retour de vos bienfaits et l'immortel
apanage des princes dont vous tes le modle.

Cette harangue insolemment flatteuse, cette menace loquemment tourne
d'un soulvement gnral si le roi, pour la sret des bons et l'effroi
des mchans, gardoit auprs de lui une partie de ses armes, s'il
n'abandonnoit pas sa ville capitale  tous les excs de la licence et du
brigandage, et l'Assemble nationale aux insultes et aux menaces d'une
populace ameute; cette affectation d'englober des mutins et des
vagabonds rvolts dans les loges d'un bon peuple; cet avis arrogant
qu'il importoit au roi de leur cder, de leur complaire, et la
dclaration formelle que cet empire toit le seul qu'il lui ft
dsormais possible d'exercer, ne firent pas sur l'esprit du roi l'effet
qu'on en attendoit.  travers ces menaces respectueuses et ces alarmes
hypocrites, il vit trop bien qu'il s'agissoit d'abandonner ou de
maintenir son autorit lgitime, qu'on l'exhortoit  se laisser dsarmer
et lier les mains; il vit surtout qu'en glissant sur l'article de ses
bonnes intentions, on vitoit de toucher aux faits qui rendoient justes
et ncessaires les prcautions qu'il avoit prises. Il fallut donc qu'il
s'expliqut lui-mme, et  ce langage plein d'artifice il rpondit par
des raisons pleines de force et de candeur.

Personne n'ignore, dit-il aux dputs, les dsordres et les scnes
scandaleuses qui se sont passs et renouvels  Paris et  Versailles
sous mes yeux et sous les yeux des tats gnraux. Il est ncessaire que
je fasse usage des moyens qui sont en ma puissance pour remettre et
maintenir l'ordre dans la capitale et dans les environs. C'est un de mes
devoirs principaux que de veiller  la sret publique. Ce sont ces
motifs qui m'ont engag  faire un rassemblement de troupes autour de
Paris. Vous pouvez assurer les tats gnraux qu'elles ne sont destines
qu' rprimer, ou plutt qu' prvenir de pareils dsordres,  maintenir
l'exercice des lois,  assurer et  protger mme la libert qui doit
rgner dans vos dlibrations. Toute espce de contrainte en doit tre
bannie; de mme que toute apprhension de tumulte et de violence en doit
tre carte. Ce ne seroient que des gens malintentionns qui pourroient
garer mes peuples sur les vrais motifs des mesures de prcaution que je
prends. J'ai constamment cherch  faire tout ce qui pouvoit tendre 
leur bonheur, et j'ai toujours eu lieu d'tre assur de leur amour et de
leur fidlit.

Si cependant la prsence ncessaire des troupes dans les environs de
Paris causoit encore de l'ombrage, je me porterois, sur la demande de
l'Assemble,  transfrer les tats gnraux  Noyon ou  Soissons, et
je me rendrois  Compigne.

C'est ce qu'il toit bien sr que l'on ne demanderoit pas. Rien n'toit
plus contraire au plan form que de se sparer du peuple de Paris. Il
toit donc plus qu'inutile d'en tmoigner l'intention; et si, par un
nouveau tumulte, le roi toit forc  cette translation, que ne
l'ordonnoit-il? que ne se rendoit-il  Compigne avec sa maison et une
garde respectable, en dclarant nulle et contraire au droit de sret et
de libert des suffrages toute dlibration prise au milieu du trouble
qui agitoit Versailles et Paris?

Le parti populaire n'eut garde de quitter son poste. Il avoit besoin
d'tre soutenu de la populace; c'toit en l'agitant qu'il se rendoit
lui-mme puissant et redoutable. Aussi rpondit-il, par l'organe de
Mirabeau, que c'toit aux troupes  s'loigner de l'Assemble, et non
pas  l'Assemble  s'loigner des troupes. Nous avons, dit-il, rclam
une translation pour l'arme, et non pas pour nous.

Ds lors, au moins fut-il bien vident que c'toit par le peuple que les
communes vouloient agir; et, dans cette lutte d'autorit qui alloit
s'engager, elles vouloient toutes leurs forces et n'en laisser aucune au
roi.

Il toit juste cependant que le roi conservt au moins une force de
rsistance. Dans les monarchies les plus tempres, le roi a le droit du
_veto_, et jamais on n'avoit dout de la ncessit de la sanction royale
pour donner aux dcrets des dputs du peuple la forme et la force des
lois. En effet, comme dpositaire de la puissance excutive, le roi
avoit le droit d'examiner les lois qu'il devoit faire excuter; et, par
sa qualit de premier reprsentant de la nation, il toit constitu le
surveillant des autres. Dans le tumulte et dans le choc des passions
diverses et des intrts opposs qui pouvoient diviser une assemble
politique, il toit frquemment  craindre que le rsultat d'une
discussion orageuse ne ft pas la rsolution la plus sage et la plus
utile. Souvent il en pouvoit passer de contraires au bien public. Une
seule voix au-dessus de l'galit numrique pouvoit faire une loi d'un
injuste et violent dcret. Toutes les fois que l'loquence passionne et
la saine raison seroient aux prises, il y avoit peu de sret pour le
plus quitable et le meilleur parti. Le roi, dans la lgislation, toit
donc un modrateur, un rgulateur ncessaire; ce n'toit donc ni dans la
volont du roi seul, ni dans celle des dputs du peuple, que devoit
rsider la plnitude de la puissance lgislative, mais dans l'accord de
ces deux volonts, et le consentement de l'un aux rsolutions de l'autre
formoit cette sanction royale.

Or, si ce droit d'examiner et de sanctionner les lois, d'y donner son
consentement ou d'y apposer son _veto_, toit mconnu, contest, refus
au monarque; s'il se voyoit ravir son autorit lgitime; s'il voyoit son
trne branl, sa couronne avilie, le sceptre de ses pres prt  se
briser dans ses mains, ne seroit-il pas ncessaire qu'il ft arm pour
les dfendre? ne seroit-il pas juste, aux yeux mme de la nation, qu'il
apprt aux communes  se renfermer dans les bornes qui leur toient
marques, mme par leur mandat?

Ces questions agites dans le conseil effrayoient les ministres.

Tout acte de rigueur, disoient-ils, seroit une dmarche galement
funeste, soit qu'il fallt la soutenir, soit qu'il fallt l'abandonner;
une hostilit contraire aux sentimens du roi, capable d'allumer entre
son peuple et lui les feux de la guerre civile, et qui rendroit odieux
le pouvoir qu'elle auroit rendu redoutable ou qui l'aviliroit s'il se
laissoit braver.

Placs eux-mmes entre deux cueils, dans un dtroit o alloit prir
l'autorit royale, ou ce qu'on appeloit la libert publique, n'ayant
pour sauver l'une et l'autre ni assez de crdit, ni assez d'influence,
ils employoient auprs du roi tous les moyens de discussion que leur
donnoient son estime et leur zle: ils ne lui faisoient voir
qu'imprudence et pril dans ce rassemblement de troupes mcontentes et
corruptibles dont on se croyoit assur. Mais, fussent-elles plus
affermies dans la volont d'obir, qui rpondroit que c'en seroit assez
de leur approche pour rtablir l'ordre et le calme? Et si on manquoit le
but d'intimider le peuple, si, au lieu de le contenir, on alloit
l'irriter encore, que feroit-on pour le rduire? que feroit-on pour
l'apaiser? Ils voyoient,  la tte du parti populaire, des hommes d'un
naturel pervers; ils y voyoient aussi des fourbes profondment
dissimuls, mais ils prsumoient bien encore du caractre national; ils
comptoient un grand nombre de gens de bien dans les communes; et
l'exemple du roi, sa modration, sa loyaut, sa bont gnreuse, y
pouvoient faire prvaloir des sentimens analogues aux siens. Leur
esprance toit la mme que celle de Lally-Tolendal, lorsqu'en parlant 
la noblesse de son bailliage, il lui disoit: Ils vous trompent,
citoyens nobles, ceux qui vous disent que le tiers n'a rclam la
justice que pour tre injuste, et n'a voulu cesser d'tre opprim que
pour tre oppresseur. Ce bon jeune homme ne tarda point  reconnotre
que lui-mme il toit dans l'illusion; mais ce qu'il esproit de bonne
foi, Necker, Montmorin, La Luzerne, Saint-Priest, l'esproient comme
lui. Ainsi, galement fidles  l'tat et au roi, les moyens de
conciliation leur sembloient les seuls praticables: car ceux de
corruption n'toient pas de leur got, et le roi les et rebuts.

L'on conoit quelle devoit tre la perplexit de ce prince; mais tout
l'avertissoit qu'il toit temps de prendre une conduite ferme, et cette
conduite nouvelle demandoit de nouveaux ministres.

Le renvoi de ceux-ci fut dcid le 11 juillet.

Le 12 on en sut, ds le matin, la nouvelle  Paris; mais elle ne fut
divulgue que le soir,  l'heure des spectacles. Une sombre indignation
s'empara de tous les esprits. On ne douta plus qu' la cour la
rsolution d'agir  force ouverte ne ft prise  l'insu du roi, et qu'on
ne voult malgr lui l'entraner dans ce dessein funeste, en loignant
de ses conseils des hommes sages et modrs. Le renvoi de Necker
surtout, dans la crise o toit le royaume, parut tre la preuve qu'on
vouloit ruiner et affamer Paris.  l'instant les spectacles furent
interrompus. On y vit arriver des hommes gars qui crioient aux
acteurs: Cessez, retirez-vous, le royaume est en deuil; Paris est
menac, nos ennemis l'emportent. Necker n'est plus en place, on le
renvoie, il est parti; et avec lui sont renvoys tous les ministres amis
du peuple.

Une frayeur soudaine se rpand dans les salles, les acteurs
disparoissent, le public se retire tremblant et constern; et dj dans
toute la ville la rsolution est forme de demander que Necker et tous
les bons ministres qui pensent comme lui soient rendus  l'tat.

Dans tous les lieux o le peuple a coutume de s'assembler les jours de
fte, la fermentation fut extrme. Le Palais-Royal toit rempli d'une
foule agite, comme les flots de la mer le sont dans la tourmente.
D'abord un triste et long murmure, bientt une rumeur plus redoutable,
s'y fit entendre. On y prit la cocarde verte; les feuilles d'arbres en
tinrent lieu; et, pour signal du soulvement, le peuple ayant imagin de
prendre dans la boutique d'un modeleur en cire[49] le buste de Necker et
celui du duc d'Orlans, il les promena dans Paris.

Une autre foule s'amassoit dans la place de Louis XV, et le tumulte
alloit croissant. Pour le dissiper, on fit avancer quelques troupes.
Leur commandant, le baron de Besenval, s'y toit rendu avec une
compagnie de grenadiers de gardes-suisses. Le prince de Lambesc vint l'y
joindre  la tte de cinquante dragons de Royal-Allemand. La prsence
des troupes acheva d'irriter le peuple. Il se mit  les insulter. Ils
ngligrent ses clameurs; mais, assaillis  coups de pierres, dont
quelques-uns furent blesss, les dragons perdoient patience, lorsque
Besenval donna l'ordre au prince de Lambesc de faire un mouvement pour
obliger le peuple  reculer dans les Tuileries. Ce mouvement se fit avec
tant de mesure que personne du peuple n'en fut renvers ni froiss. Ce
ne fut qu'au moment de la retraite des dragons que fut bless
lgrement, et de la main du prince, un forcen qui s'obstinoit  lui
fermer le Pont-Tournant.

Aussitt dans Paris se rpandit le bruit d'un massacre de citoyens dans
le jardin des Tuileries, o couroient, disoit-on, les dragons de Lambesc
 cheval, le sabre  la main, et le colonel  leur tte, gorgeant les
vieillards, crasant les enfans, renversant les femmes enceintes, ou les
faisant avorter de frayeur.

En mme temps, sur le faux bruit que leur rgiment toit insult, les
grenadiers des gardes-franoises forcrent le duc du Chtelet, leur
colonel,  les laisser sortir du jardin de l'htel de Richelieu, o il
les tenoit enferms. Ds lors le rgiment aux gardes fut tout entier
livr au peuple; et c'toit l ce que les factieux dsiroient le plus
ardemment.

Ainsi Paris, sans tribunaux, sans police, sans garde,  la merci de cent
mille hommes errant au milieu de la nuit, et la plupart manquant de
pain, croyoit tre au moment d'tre assig au dehors, d'tre saccag au
dedans. Vingt-cinq mille hommes de troupes toient posts autour de son
enceinte,  Saint-Denis,  Courbevoie,  Charenton,  Svres,  la
Muette, au Champ-de-Mars; et; tandis qu'on le bloqueroit et qu'on lui
couperoit les vivres, il alloit tre en proie  un peuple affam. Telle
fut l'image terrible qui, dans la nuit du 12 au 13 juillet, fut prsente
 tous les esprits.

Mais les brigands eux-mmes, saisis de la terreur commune, ne commirent
aucun dgt. Les boutiques des armuriers furent les seules qu'on fit
ouvrir, et l'on n'y prit rien que des armes.

Ds que le jour parut, la ville se trouva remplie d'une populace gare,
qui, frappant  toutes les portes, demandoit  grands cris des armes et
du pain, et qui, croyant qu'il y avoit un dpt de fusils et d'pes
dans les souterrains de l'Htel de ville, s'y porta pour les faire
ouvrir. Je m'arrte pour expliquer par qui, dans ce moment, l'Htel de
ville toit occup, et par quelle espce de tribunal la police y toit
exerce.

Le 10 mai, les lections de la commune tant acheves, Target, prsident
de l'assemble des lecteurs, leur persuada de se tenir en permanence
durant la session des tats gnraux. La dlibration en fut prise du
consentement et au gr de la faction populaire. Ainsi, lorsqu' la fin
de juin, aprs la sance royale, les lecteurs trouvrent leur salle
ferme  l'archevch, ils se firent ouvrir l'Htel de ville, et s'y
tablirent les agens de l'Assemble nationale auprs du peuple de Paris.

Je dois leur rendre ce tmoignage que, dans des circonstances difficiles
et prilleuses, chargs du soin de la chose publique, ils s'acquittrent
de leurs fonctions en bons et braves citoyens.

Ce fut donc  cette assemble que, le 13 juillet, le peuple s'adressa
pour demander des armes, dont il y avoit, disoit-il, un amas dans les
caveaux de l'Htel de ville; mais, comme ce dpt n'existoit point, le
peuple eut beau forcer les portes, les fusils de la garde furent les
seuls qu'il y trouva, et ceux-l furent enlevs.

Cependant, au bruit du tocsin qu'on fit sonner dans toutes les glises,
les districts s'assemblrent pour aviser aux moyens de pourvoir  la
sret de la ville au dedans ainsi qu'au dehors, car il n'toit pas
moins instant de la dfendre des brigands dont elle toit pleine que des
troupes qui l'entouroient. Ds ce moment, la bourgeoisie forma des
bandes de volontaires qui, dans les places et les jardins publics,
venoient se ranger d'elles-mmes; mais on manque d'armes; on ne cesse
d'en demander  l'Htel de ville. Le prvt des marchands, le malheureux
Flesselles, y est appel; il y arrive  travers la foule; il se dit le
pre du peuple, et il est applaudi dans cette mme place o demain son
corps sanglant sera tran.

Les lecteurs nomment un comit permanent  l'Htel de ville, pour y
tre jour et nuit accessible  ce peuple tourment de frayeurs.
Flesselles,  la tte du comit, annonce imprudemment qu'il va lui
arriver dix mille fusils de Charleville, et trente mille bientt aprs.
Il eut mme, dit-on, la funeste lgret de se jouer des plus impatiens
en les envoyant  et l dans des lieux o il leur fit croire qu'ils
trouveroient des armes. On y courut, on se vit tromp, et l'on revint le
dnoncer au peuple comme un fourbe qui, en le trahissant, l'insultoit.

Le comit des lecteurs, pour rassurer le peuple, dcida qu'une arme
parisienne seroit incontinent forme au nombre de quarante-huit mille
hommes. Tous les districts vinrent s'offrir pour la composer le jour
mme. On quitta la livre verte, et la rouge et bleue prit la place (le
vert toit la couleur d'un prince qui n'toit pas rpublicain[50]).

Le peuple cependant s'toit port au Garde-Meuble, et il en avoit enlev
les armes prcieuses que l'on y conservoit comme des rarets, soit par
la beaut du travail dont elles toient enrichies, soit  cause de
l'antiquit et par respect pour les hros dont elles rappeloient la
gloire. L'pe de Henri IV fut le butin d'un vagabond.

Mais, pour tant de milliers d'hommes, ce petit nombre d'armes toit une
foible ressource. Ils revinrent furieux en demander  l'Htel de ville,
disant qu'il y en avoit et accusant les lecteurs d'tre d'intelligence
avec les ennemis du peuple pour laisser Paris sans dfense. Press par
ces reproches, que les menaces accompagnoient, le comit imagina
d'autoriser tous les districts  faire fabriquer des piques et autres
armes de cette espce, et le peuple fut satisfait.

Mais un meilleur expdient, que les districts prirent d'eux-mmes, fut
d'envoyer le soir aux Invalides sommer le gouverneur Sombreuil de leur
livrer les armes qu'ils savoient tre en dpt dans l'htel. Le
commandant gnral des troupes, qui avoit un camp tout prs de l, et 
qui Sombreuil les adressa, leur demanda le temps d'envoyer  Versailles
pour demander l'ordre du roi, et ce temps lui fut accord.

La terreur de la nuit suivante, plus profonde et plus rflchie, prit un
caractre lugubre; l'enceinte de la ville fut ferme et garde; des
patrouilles dj formes en imposoient aux vagabonds. Des feux allums
dans les rues clairoient l'pouvante, intimidoient le crime, et
faisoient voir partout des pelotons d'hommes du peuple errant comme des
spectres. Ce silence vaste et funbre n'toit interrompu que par la voix
touffe et terrible de ces gens qui de porte en porte crioient: _Des
armes et du pain!_

Au faubourg Saint-Laurent, la maison des religieux de Saint-Lazare fut
incendie et saccage. On croyoit y trouver un magasin de bls.

Cependant le Palais-Royal toit plein de ces factieux mercenaires qu'on
employoit  attiser le feu de la sdition; et la nuit s'y passoit en
dlations et en motions atroces non seulement contre Flesselles, mais
contre le comit des lecteurs, qu'on dnonoit comme tratres  la
patrie.

La veille, cinq milliers de poudre qui sortoient de Paris avoient t
saisis aux barrires et dposs  l'Htel de ville, sous la salle des
lecteurs. Au milieu de la nuit, le petit nombre de surveillans qui
toient rests dans cette salle est averti que, du ct du faubourg
Saint-Antoine, quinze mille hommes, la milice affide des moteurs du
Palais-Royal, viennent forcer l'Htel de ville. Parmi les surveillans
toit un citoyen, Le Grand de Saint-Ren, homme d'une complexion foible
et valtudinaire, mais d'un fort et ferme courage. Qu'ils viennent nous
attaquer, dit-il, nous sauterons ensemble. Aussitt il ordonna aux
gardes de l'Htel d'apporter six barils de poudre dans le salon voisin.
Sa rsolution fut connue. Le premier baril apport fit plir les plus
intrpides, et le peuple se retira. Ainsi par un seul homme l'Htel de
ville fut gard. Le royaume et de mme t sauv si,  la tte des
conseils et des camps, le roi avoit eu de tels hommes; mais lui-mme il
recommandoit qu'on pargnt le peuple, et contre lui jamais il ne put
consentir  aucun acte de vigueur; foiblesse vertueuse qui a fait tomber
sa tte sous la hache de ses bourreaux.

Durant cette nuit effrayante, la bourgeoisie se tenoit enferme, chacun
tremblant chez soi pour soi et pour les siens; mais, le 14 au matin, ces
frayeurs personnelles cdant  l'alarme publique, la ville entire ne
fut qu'un seul et mme peuple: Paris eut une arme; cette arme,
spontanment assemble  la hte, connoissoit mal encore les rgles de
la discipline, mais l'esprit public lui en tint lieu. Seul il ordonna
tout comme une puissance invisible. Ce qui donnoit ce grand caractre 
l'esprit public, c'toit l'adresse qu'on avoit eue de fasciner
l'opinion. Les meilleurs citoyens ne voyoient dans les troupes qui
venoient protger Paris que des ennemis qui portoient la flamme et le
fer dans ses murs, croyoient tous avoir  combattre pour leurs foyers,
pour leurs femmes et leurs enfans. La ncessit, le pril, le soin de la
dfense et du salut commun, la rsolution de prir ou de sauver ce
qu'ils avoient de plus cher au monde, occupoient seuls toutes les mes,
et formoient de tous les courages et de toutes les volonts cet accord
surprenant qui, d'une ville immense et violemment agite, fit une arme
obissante  l'intention de tous, sans recevoir l'ordre d'aucun: en
sorte qu'une fois tout le monde sut obir o personne ne commandoit.

Les armes  feu et la poudre manquoient encore  cette arme, et, le
comit de la ville ayant protest de nouveau qu'on n'en trouveroit pas
mme  l'Arsenal, on retourna aux Invalides. L'ordre que Sombreuil
attendoit de Versailles n'arrivoit point. Le peuple alloit employer la
force; et telle toit l'irrsolution de la cour, ou telle toit plutt
la rpugnance du roi pour toute espce de violence, que dans le
Champ-de-Mars,  deux pas de l'htel que l'on venoit forcer, les troupes
n'eurent pas l'ordre de le dfendre. Sans vouloir rien cder, on
abandonnoit tout; moyen de tout perdre avec honte.

Ce fut donc sous les yeux de six bataillons suisses et de huit cents
hommes de cavalerie, tant dragons que hussards, tous immobiles dans leur
camp, que fut ouvert au peuple l'htel des Invalides: preuve bien
positive, comme l'a depuis affirm Besenval, qu'il toit dfendu aux
troupes de tirer sur les citoyens; et ce fut l le grand avantage du
peuple, que le consentement du roi se bornoit  le contenir, sans
permettre de le traiter ni en ennemi, ni en rebelle. On le vit, ce mme
ordre, observ dans Paris, aux barrires, aux boulevards, dans la place
de Louis XV. C'toit aussi ce qui rendoit dans tous les postes
d'alentour les troupes accessibles  la corruption, par la facilit que
l'on donnoit au peuple de communiquer avec elles.

Ce peuple, hommes et femmes, accostoit le soldat, et, le verre  la
main, lui prsentoit l'attrait de la joie et de la licence. Eh quoi!
lui disoit-il, venez-vous nous faire la guerre? Venez-vous verser notre
sang? Auriez-vous le courage de tirer l'pe contre vos frres, de faire
feu sur vos amis? N'tes-vous pas, comme nous, Franois et citoyens?
N'tes-vous pas, comme nous, les enfans de ce peuple qui ne demande qu'
tre libre et  n'tre plus opprim? Vous servez le roi, vous l'aimez,
et nous aussi nous l'aimons, ce bon roi; nous sommes prts  le servir.
Il n'est pas l'ennemi de son peuple; mais on le trompe, et l'on vous
commande, en son nom, ce qu'il ne veut pas. Vous servez non pas lui,
mais ces nobles injustes, ces nobles qui vous dshonorent en vous
traitant comme des esclaves. Venez, braves soldats, venez et vengez-vous
du plat de sabre qui vous fltrit. Vive le roi! vive la libert!
Prissent les aristocrates, nos oppresseurs et vos tyrans!

Le soldat, naturellement ami du peuple, n'toit pas sourd  ce langage.
Il ne voyoit qu'un pas  faire de la misre  l'abondance, de la gne 
la libert. Il en dsertoit un grand nombre; et, si prs de Paris, il
toit impossible qu'ils ne fussent pas corrompus.

Le peuple, en prsence des troupes du Champ-de-Mars, eut donc toute
licence de fouiller l'htel des Invalides. Il y trouva, dans les caveaux
du dme, vingt-huit mille fusils; et, avec ce butin et les canons de
l'Esplanade trans dans Paris en triomphe, il revint  l'Htel de
ville. L, il apprit que le gouverneur de la Bastille, le marquis de
Launey, somm de fournir  son tour des munitions et des armes,
rpondoit qu'il n'en avoit point.  l'instant un cri gnral se fit
entendre dans la place de Grve: Allons attaquer la Bastille!




LIVRE XVII


Cette rsolution parut inopine et soudaine parmi le peuple; mais elle
toit prmdite dans le conseil des chefs de la Rvolution. La
Bastille, comme prison d'tat, n'avoit cess d'tre odieuse par l'usage
souvent inique qu'en avoit fait, sous les prcdens rgnes, le
despotisme des ministres; et, comme forteresse, elle toit redoutable,
surtout  ces faubourgs populeux et mutins que dominoient ses murs, et
qui, dans leurs meutes, se voyoient sous le feu du canon de ses tours.
Pour remuer  son gr ce peuple et le faire agir hardiment, la faction
rpublicaine vouloit donc qu'il ft dlivr de ce voisinage importun.
Les gens de bien les plus paisibles et mme les plus clairs vouloient
aussi que la Bastille ft dtruite, en haine de ce despotisme dont elle
toit le boulevard; en quoi ils s'occupoient bien plus de leur scurit
que de leur sret relle: car le despotisme de la licence est mille
fois plus redoutable que celui de l'autorit, et la populace effrne
est le plus cruel des tyrans. Il ne falloit donc pas que la Bastille ft
dtruite, mais que les clefs en fussent dposes dans le sanctuaire des
lois.

La cour la croyoit imprenable; elle l'auroit t, ou l'attaque et le
sige en auroient cot bien du sang, si elle avoit t dfendue; mais
l'homme  qui la garde en toit confie, le marquis de Launey, ne
voulut, ou n'osa, ou ne sut faire usage des moyens qu'il avoit d'en
rendre la rsistance meurtrire; et cette populace, qui l'a si lchement
assassin, lui devoit des actions de grces.

De Launey avoit espr d'intimider le peuple; mais il est vident qu'il
voulut l'pargner. Il avoit quinze pices de canon sur les tours; et,
quoi qu'en ait dit la calomnie pour pallier le crime de son assassinat,
pas un seul coup de canon de ces tours ne fut tir. Il y avoit de plus,
dans l'intrieur du chteau, trois canons chargs  mitraille, braqus
en face du pont-levis. Ceux-ci auroient fait du carnage dans le moment
que le peuple vint se jeter en foule dans la premire cour; il n'en fit
tirer qu'un, et qu'une seule fois. Il toit pourvu d'armes  feu de
toute espce, de six cents mousquetons, de douze fusils de rempart d'une
livre et demie de balle, et de quatre cents biscaens. Il avoit fait
venir de l'Arsenal des caissons, des boulets, quinze mille cartouches et
vingt milliers de poudre. Enfin, pour craser les assigeans, s'ils
s'avanoient jusqu'au pied des murs de la place, il avoit fait porter
sur les deux tours du pont-levis un amas de pavs et de dbris de fer;
mais, dans tous ces apprts pour soutenir un sige, il avoit oubli les
vivres; et, enferm dans son chteau avec quatre-vingts invalides,
trente-deux soldats suisses et son tat-major, il n'avoit, le jour de
l'attaque, pour toutes provisions de bouche, que deux sacs de farine et
un peu de riz; preuve que tout le reste n'toit rien qu'un pouvantail.

Le petit nombre de soldats suisses qu'on lui avoit envoys toient des
hommes srs et disposs  se dfendre; les invalides ne l'toient pas,
il devoit bien le savoir; mais du moins n'auroit-il pas d les exposer 
la peur de mourir de faim. Trop infrieur  sa position, et dans cet
tourdissement dont la prsence du pril frappe une tte foible, il le
regardoit d'un oeil fixe, mais trouble, et plutt immobile d'tonnement
que de rsolution. Malheureusement, cette prvoyance qui lui manquoit,
personne dans les conseils ne l'eut pour lui.

Pour enivrer un peuple de son premier succs, on a outrment exalt,
comme un exploit, l'attaque et la prise de la Bastille. Voici ce que
j'en ai appris de la bouche mme de celui qui fut proclam et port en
triomphe comme ayant conduit l'entreprise et comme en tant le hros.

La Bastille n'a point t prise de vive force, m'a dit le brave lie;
elle s'est rendue avant mme d'tre attaque; elle s'est rendue sur la
parole que j'ai donne, foi d'officier franois, et de la part du
peuple, qu'il ne seroit fait aucun mal  personne si on se rendoit.
Voil le fait dans sa simplicit, et tel qu'lie me l'a attest; en
voici les dtails crits sous sa dicte.

Les avant-cours de la Bastille avoient t abandonnes. Quelques hommes
dtermins ayant os rompre les chanes du pont-levis qui fermoit la
premire, le peuple en foule y toit entr. De l, sourd  la voix des
soldats qui, du haut des tours, s'abstenoient de tirer sur lui et lui
crioient de s'loigner, il voulut se porter vers les murs du chteau. Ce
fut alors qu'on fit feu sur lui; et, mis en fuite, il se sauva sous les
abris des avant-cours. Un seul mort et quelques blesss jetrent
l'pouvante jusqu' l'Htel de ville, et l'on y vint, au nom du peuple,
demander instamment que l'on ft cesser le carnage en employant la voie
des dputations. Il en arriva deux, l'une par l'Arsenal et l'autre du
ct du faubourg Saint-Antoine. Avancez, leur crioient les invalides du
haut des tours, nous ne tirerons pas sur vous, avancez avec vos
drapeaux. Le gouverneur va descendre, on va baisser le pont du chteau
pour vous introduire, et nous donnerons des otages. Dj le drapeau
blanc toit arbor sur les tours, et les soldats y tenoient leurs fusils
renverss en signe de paix; mais ni l'une ni l'autre dputation n'osa
s'avancer jusqu' la dernire avant-cour. Cependant la foule du peuple
s'y pressoit vers le pont-levis, en faisant feu de tous cts. Les
assigs eurent donc lieu de croire que ces apparences de dputation
n'toient qu'une ruse pour les surprendre; et, aprs avoir inutilement
cri au peuple de ne pas avancer, ils se virent contraints de tirer 
leur tour.

Le peuple, repouss une seconde fois, et furieux d'avoir vu tomber
quelques-uns des siens sous le feu de la place, s'en vengea selon sa
coutume. Les casernes et les boutiques de l'avant-cour furent pilles,
le logement du gouverneur fut livr aux flammes. Un coup de canon 
mitraille et une dcharge de mousqueterie avoient cart cette foule de
pillards et d'incendiaires, lorsqu' la tte d'une douzaine de braves
citoyens, lie, s'avanant jusqu'au bord du foss, cria qu'on se rendt,
et qu'il ne seroit fait aucun mal  personne. Alors il vit, par une
ouverture du tablier du pont-levis, une main passer et lui prsenter un
billet. Ce billet fut reu au moyen d'une planche qu'on tendit sur le
foss; il toit conu en ces mots:

     _Nous avons vingt milliers de poudre; nous ferons sauter le chteau
     si vous n'acceptez pas la capitulation._

     Sign: DE LAUNEY.

lie, aprs avoir lu le billet, cria qu'il acceptoit; et, du ct du
fort, toutes hostilits cessrent. De Launey cependant, avant de se
livrer au peuple, vouloit que la capitulation ft ratifie et signe 
l'Htel de ville, et que, pour garantir sa sret et celle de sa troupe,
une garde imposante les ret et les protget; mais les malheureux
invalides, croyant hter leur dlivrance, firent violence au gouverneur,
en criant de la cour: La Bastille se rend!

Ce fut alors que de Launey, saisissant la mche d'un canon, menaa,
rsolut peut-tre d'aller mettre le feu aux poudres. Les sentinelles qui
les gardoient lui prsentrent la baonnette; et, malgr lui, sans plus
de prcaution ni de dlai, il se vit forc de se rendre.

D'abord, le petit pont-levis du fort tant ouvert, lie entra avec ses
compagnons, tous braves gens, et bien dtermin  tenir sa parole. En le
voyant, le gouverneur vint  lui, l'embrassa, et lui prsenta son pe
avec les clefs de la Bastille.

Je refusai, m'a-t-il dit, son pe, et je n'acceptai que les clefs.
Les compagnons d'lie accueillirent l'tat-major et les officiers de la
place avec la mme cordialit, jurant de leur servir de garde et de
dfense; mais ils le jurrent en vain.

Ds que le grand pont fut baiss (et il le fut sans qu'on ait su par
quelle main), le peuple se jeta dans la cour du chteau, et, plein de
furie, il se saisit de la troupe des invalides. Les Suisses, qui
n'toient vtus que de sarraux de toile, s'chapprent parmi la foule;
tout le reste fut arrt. lie et les honntes gens qui toient entrs
les premiers avec lui firent tous leurs efforts pour arracher des mains
du peuple les victimes qu'eux-mmes ils lui avoient livres; mais sa
frocit se tint obstinment attache  sa proie. Plusieurs de ces
soldats  qui on avoit promis la vie furent assassins, d'autres furent
trans dans Paris comme des esclaves. Vingt-deux furent amens  la
Grve, et, aprs des humiliations et des traitemens inhumains, ils
eurent la douleur de voir pendre deux de leurs camarades. Prsents 
l'Htel de ville, un forcen leur dit: Vous avez fait feu sur vos
concitoyens; vous mritez d'tre pendus, et vous le serez sur-le-champ.
Heureusement les gardes-franoises demandrent grce pour eux; le peuple
se laissa flchir; mais il fut sans piti pour les officiers de la
place. De Launey, arrach des bras de ceux qui vouloient le sauver, eut
la tte tranche sous les murs de l'Htel de ville. Au milieu de ses
assassins, il dfendit sa vie avec le courage du dsespoir; mais il
succomba sous le nombre. Delosme-Salbray, son major, fut gorg de mme.
L'aide-major, Mirai, l'avoit t prs de la Bastille. Person, vieux
lieutenant des invalides, fut assassin sur le port Saint-Paul, comme il
retournoit  l'htel. Un autre lieutenant, Caron, fut couvert de
blessures. La tte du marquis de Launey fut promene dans Paris par
cette mme populace qu'il auroit foudroye s'il n'en avoit pas eu piti.

Tels furent les exploits de ceux qu'on a depuis appels les hros et les
vainqueurs de la Bastille. Le 14 juillet 1789, vers les onze heures du
matin, le peuple s'y toit assembl;  quatre heures quarante minutes,
elle s'toit rendue;  six heures et demie, on portoit la tte du
gouverneur en triomphe au Palais-Royal. Au nombre des vainqueurs, qu'on
a fait monter  huit cents, ont t mis des gens qui n'avoient pas mme
approch de la place.

Le peuple, aprs cette conqute, ivre de son pouvoir, mais sans cesse
nourri de soupons et d'inquitudes, et d'autant plus farouche qu'il
frmissoit encore des dangers qu'il avoit courus, ne montra plus que le
caractre d'un tyran ombrageux et cruel. On devoit savoir que, pour lui,
de la licence au crime il n'y avoit de barrire que la crainte des
chtimens; et, dans un temps de trouble et de sdition, la dfense de la
Bastille toit, pour le repos public, un objet de haute importance. On
vient de voir  quel excs elle avoit t dlaisse. Ni Broglie,
ministre et gnral, ni le conseil du roi, ni le parti des nobles,
personne ne s'toit avis de savoir si la garnison en toit sre et
suffisante, si elle avoit du pain et des vivres, et si le commandant
toit un homme d'un courage assez froid et assez ferme pour la dfendre.
On l'avoit suppose inutile ou inattaquable, ou plutt on sembloit
l'avoir mise en oubli.

Il n'en est pas moins vrai que, si de Launey avoit fait usage de son
artillerie, il et pouvant Paris. Il se souvint sans doute qu'il
servoit un bon roi, et, parmi le peuple, chacun le savoit comme lui.

Paris, au moment de l'attaque, s'toit port vers la Bastille. Les sexes
et les ges, tout venoit se confondre autour de ces remparts hrisss de
canons. Qu'est-ce donc qui les rassuroit? Le roi permet qu'on menace son
peuple, mais le roi ne veut pas que son peuple soit cras. Quelle leon
funeste on a donne aux rois par l'exemple de celui-ci!

Le soir, le peuple, encore plus altr de sang, pouss au crime par le
crime, demande la tte de Flesselles, qui, le matin, dit-il, lui a
refus des armes, et qui, d'intelligence avec la cour, l'a trahi, l'a
tromp, et s'est jou de lui avec la dernire insolence; et la Grve et
l'Htel de ville retentissoient de ces clameurs; mais le foyer de la
fermentation et de la rage populaire, ce n'toit point la Grve, c'toit
le district de Saint-Roch, le quartier du Palais-Royal: c'toit l que
Flesselles avoit t proscrit.

Durant l'attaque de la Bastille, le malheureux avoit assist au comit
de l'Htel de ville, assailli d'une troupe de brigands qui l'accabloient
d'injures et qui lui annonoient la mort. Aprs deux heures de silence
et d'angoisses, il avoit rsolu de passer de la salle du comit dans la
grande salle, pour demander au peuple  tre entendu et jug par
l'assemble gnrale des lecteurs, las de vivre, et voulant mourir
plutt que d'endurer une si cruelle agonie. En effet, c'toit se livrer
 une mort certaine que d'aller se jeter dans cette foule impitoyable.
Il y passa, et il y prit sance dans le cercle des lecteurs. Il se
voyoit couch en joue de toutes parts; mais, d'autres incidens ayant
fait diversion  la fureur dont il toit l'objet, il profita de ce
relche; et, se penchant vers un ecclsiastique qui toit auprs de lui
(c'toit l'abb Fauchet), il lui tendit la main, le conjurant tout bas
de se rendre  la hte au district de Saint-Roch. On y veut ma tte,
ajouta-t-il, et c'est de l que partent toutes les accusations intentes
contre moi. Allez, et dites-leur que je ne demande que le temps de me
justifier. Fauchet, s'tant mu pour lui d'un sentiment de compassion,
alla implorer cette grce, et l'implora inutilement. Il s'agissoit
d'pouvanter ceux qui, comme Flesselles, se croiroient par devoir
attachs au parti du roi; et, pour vaincre la probit par la terreur, il
falloit encore des victimes. Le peuple n'toit pas encore assez habitu
au crime; et, pour l'y aguerrir, on vouloit l'y exercer. Le district,
conducteur de l'insurrection, fut donc inexorable, et Flesselles ne
revit plus celui dont il attendoit son salut.

Ici je dois faire observer quels toient,  l'Htel de ville, ceux qu'on
y envoyoit demander la tte de Flesselles. C'toient, nous dit un
fidle tmoin[51], des hommes arms comme des sauvages; et quels hommes?
de ceux qu'on ne se souvient pas d'avoir jamais rencontrs au grand
jour. D'o sortoient-ils? qui les avoit tirs de leurs rduits
tnbreux?

 la tte du comit des lecteurs, nous dit le mme tmoin, Flesselles
marquoit encore quelque assurance: on le vit jusqu'au moment fatal
coutant tout le monde avec un air d'empressement et d'affabilit si
naturel qu'il s'en seroit tir, si le parti de le faire prir n'avoit
pas t pris irrvocablement. Il fut tmoin de la joie froce qu'on fit
clater  la vue de cette lance au bout de laquelle toit la tte du
gouverneur de la Bastille. Il fut tmoin des efforts que firent, dans
ces momens, quelques bons citoyens pour arracher au peuple quelques-unes
de ses victimes. Il entendit les cris de ceux qui demandoient que
lui-mme il leur ft livr.

Cependant, parmi tant d'horreurs, hasardant tout pour chapper, et se
croyant oubli un moment, il osa sortir de sa place et se glisser parmi
la foule. Il l'avoit perce en effet; mais ceux qui l'avoient poursuivi
dans cette salle, et qui sans doute avoient promis sa mort, le
poursuivoient encore en lui criant: Au Palais-Royal! au
Palais-Royal!--Soit, leur dit-il en sortant; et, le moment d'aprs, sur
l'escalier de l'Htel de ville, un de ces brigands lui cassa la tte
d'un coup de pistolet. Cette tte fut aussi promene dans Paris en
triomphe, et ce triomphe fut applaudi. Il en fut de mme du meurtre des
soldats invalides que l'on voyoit gorger dans les rues, tant le dlire
de la fureur avoit touff dans les mes tout sentiment d'humanit!

J'ai remarqu, ajoute mon tmoin en se servant d'une expression de
Tacite, que, si, parmi le peuple, peu de gens alors osoient le crime,
plusieurs le vouloient, et tout le monde le souffroit. Ils n'toient pas
de la nation, ces brigands qu'on voyoit remplir l'Htel de ville, les
uns presque nus, et les autres bizarrement vtus d'habits de diverses
couleurs, hors d'eux-mmes, et la plupart ou ne sachant ce qu'ils
vouloient, ou demandant la mort des proscrits qu'on leur dsignoit, et
la demandant d'un ton auquel, plus d'une fois, il ne fut pas possible de
rsister.

Si l'Assemble nationale et voulu pressentir les maux dont le royaume
toit menac par cette effroyable anarchie; si elle avoit prvu
l'impuissance o elle seroit elle-mme de faire rentrer dans les liens
d'une autorit lgitime cette bte froce qu'elle auroit dchane; si
ceux qui la flattoient avoient pens qu'un jour peut-tre eux-mmes ils
en seroient la proie, ils en auroient frmi d'une salutaire frayeur.
Mais, pour se donner  soi-mme une autorit dominante, on ne songea
qu' dsarmer celle qui seule auroit pu tout sauver.

La bourgeoisie de Paris, se laissant aveugler sur ses intrts
vritables, se livra aux transports d'une joie insense quand il fut
dcid que la Bastille seroit dtruite. On n'et pas vu avec plus
d'allgresse, sous le rgne de Louis XI, les cages de fer se briser.
L'histoire rendra cependant ce tmoignage  la mmoire de Louis XVI que,
de sept prisonniers qui se trouvrent  la Bastille, aucun n'y avoit t
enferm sous son rgne.

Tandis que la ville de Paris se dclaroit hautement souleve contre
l'autorit royale, les moteurs de la rbellion triomphoient 
Versailles, en paroissant gmir des malheurs et des crimes qu'ils
avoient commands; et, pour en effrayer le roi, ils l'en affligeoient
tous les jours. Vous dchirez de plus en plus mon coeur, leur dit-il
enfin, par le rcit que vous me faites des malheurs de Paris. Il n'est
pas possible de croire que les ordres que j'ai donns aux troupes en
soient la cause. Non, ils ne l'toient pas, car ils se rduisoient 
maintenir la police et la paix.

Cependant l'Assemble demandoit au roi, avec les plus vives instances,
l'loignement des troupes, le renvoi des nouveaux ministres et le rappel
des prcdens. Il commena par ordonner le renvoi des troupes qui
toient au Champ-de-Mars; mais le dpart des autres camps n'toit pas
ordonn, et dans Paris, qui se croyoit toujours menac d'un assaut,
cette nuit du 14 au 15 juillet fut terrible encore. Le peuple, toujours
plus farouche, frmissoit de peur et de rage; les motions du
Palais-Royal toient des listes de proscription. Le lendemain,  travers
une foule d'opinions diverses qui agitoient l'Assemble nationale, la
voix du baron de Marguerittes[52] se fit entendre. Ce n'est pas,
dit-il, dans une circonstance aussi affligeante qu'il faut discourir:
toute parole superflue est un crime de lse-humanit. Je persiste dans
l'avis que je proposai hier d'envoyer au roi sur-le-champ de nouveaux
dputs, lesquels lui diront: Sire, le sang coule, et c'est celui de
vos sujets. Chaque jour, chaque instant, ajoute aux dsordres affreux
qui rgnent dans la capitale et dans tout le royaume. Sire, le mal est 
son comble; c'est en loignant les troupes de Paris et de Versailles,
c'est en chargeant les dputs de la nation de porter en votre nom des
paroles de paix, que le calme peut se rtablir. Oui, Sire, il est un
moyen digne de vous, et surtout de vos vertus personnelles: ce moyen,
fond sur l'amour inaltrable des Franois pour leur roi, est de mettre
en ce jour toute votre confiance dans les reprsentans de votre fidle
nation. Nous vous conjurons, Sire, de vous runir sans dlai 
l'Assemble nationale pour y entendre la vrit, et aviser, avec le
conseil naturel de Votre Majest, aux mesures les plus promptes pour
rtablir le calme et l'union, et assurer le salut de l'tat.

Cet avis adopt par acclamation, une dputation nouvelle alloit se
rendre auprs du roi, lorsque le duc de Liancourt vint annoncer que le
roi lui-mme alloit venir, et qu'il apportoit les dispositions les plus
favorables.

Cette nouvelle causoit dans l'Assemble la plus sensible joie, et tous
les gens de bien la faisoient clater, lorsque Mirabeau se hta de la
rprimer: Le sang de nos frres coule  Paris, dit Mirabeau; cette
bonne ville est dans les horreurs des convulsions pour dfendre sa
libert et la ntre; et nous pourrions nous abandonner  quelque
allgresse avant de savoir qu'on va rtablir le calme, la paix et le
bonheur! Quand tous les maux du peuple devroient finir, serions-nous
insensibles  ceux qu'il a dj soufferts? Qu'un morne respect soit le
premier accueil fait au monarque par les reprsentans d'un peuple
malheureux. Le silence des peuples est la leon des rois.

Comme si le sang rpandu, comme si les crimes du peuple, les crimes
commands par lui-mme et par ses complices, avoient pu s'imputer au
roi! Cependant, malgr l'vidence d'une si noire calomnie, la vhmence
de ce discours replongeoit l'Assemble dans un triste silence, lorsque
le roi parut; et, debout, au milieu des dputs qui, debout comme lui,
l'coutoient, il leur parla ainsi:

Messieurs, je vous ai assembls pour vous consulter sur les affaires
les plus importantes de l'tat. Il n'en est point de plus instante et
qui affecte plus sensiblement mon coeur que les dsordres affreux qui
rgnent dans la capitale. Le chef de la nation vient avec confiance au
milieu de ses reprsentans leur tmoigner sa peine, et les inviter 
trouver les moyens de ramener l'ordre et le calme. Je sais qu'on a donn
d'injustes prventions; je sais qu'on a os publier que vos personnes
n'toient point en sret. Seroit-il donc ncessaire de vous rassurer
sur des bruits aussi coupables, dmentis d'avance par mon caractre
connu? Eh bien! c'est moi qui ne suis qu'un avec ma nation; c'est moi
qui me fie  vous. Aidez-moi dans cette circonstance  assurer le salut
de l'tat; je l'attends de l'Assemble nationale. Le zle des
reprsentans de mon peuple, runis pour le salut commun, m'en est un sr
garant; et, comptant sur la fidlit et l'amour de mes sujets, j'ai
donn ordre aux troupes de s'loigner de Paris et de Versailles. Je vous
autorise et vous invite mme  faire connotre mes intentions  la
capitale.

Aprs la rponse du prsident, qui se terminoit  demander au roi pour
l'Assemble une communication toujours libre et immdiate avec sa
personne, le roi s'tant retir, l'Assemble entire se mit en foule 
sa suite, et forma son cortge depuis la salle jusqu'au palais.

Ce fut sans doute un spectacle majestueux que ce cortge national
accompagnant le roi  travers une multitude qui faisoit retentir les
airs d'acclamations et de voeux, tandis que, du haut du balcon de la
faade du chteau, la reine, embrassant le Dauphin, le prsentoit au
peuple, et sembloit le recommander aux dputs de la nation; mais ce
triomphe toit rellement celui des factieux, auxquels le roi venoit de
se livrer. Les confidens de la Rvolution toient encore en petit
nombre; le reste toit de bonne foi; mais les fourbes, au fond de leur
coeur, insultant  la noble sincrit du roi et  la crdule simplicit
de la multitude, s'applaudissoient des pas rapides qu'ils faisoient
faire  leur puissance, et laissoient exhaler ces sentimens de joie et
d'amour mutuel qu'ils sauroient rprimer lorsqu'il en seroit temps.

La nombreuse dputation que l'on fit partir pour Paris y fut reue, ds
la barrire jusqu' l'Htel de ville, par une arme de cent mille hommes
diversement arms d'instrumens de carnage: scne videmment prpare,
comme pour taler les moyens qu'on avoit de se faire obir si le roi
n'avoit point cd; et  cet appareil terrible se mloit une joie de
conqurans de cette libert sans frein qui n'avoit produit que des
crimes, et dont les meilleurs citoyens eux-mmes se laissoient encore
enivrer. Un blocus, un sige, une famine, un massacre, toient les noirs
fantmes dont on les avoit effrays; et, en voyant loignes les troupes
que l'on croyoit charges de commettre ces crimes, Paris ne croyoit plus
rien avoir  craindre.

Arrivs  l'Htel de ville, les dputs furent applaudis, couronns
comme les sauveurs et les librateurs d'une ville assige; calomnie
perptuelle que le marquis de La Fayette, dans le discours qu'il
pronona, se dispensa de dmentir, n'osant rendre hommage aux intentions
du roi, dans la crainte d'offenser le peuple.

Il et t naturel, il et t juste de rappeler dans ce moment ce que
le roi avoit dit tant de fois, qu'il n'avoit assembl des troupes que
pour maintenir dans Paris l'ordre, la sret, le calme, et pour servir
de sauvegarde au repos des bons citoyens. Ce fut l ce que La Fayette
passa sous silence.

Messieurs, dit-il, voici enfin le moment le plus dsir par l'Assemble
nationale: _le roi toit tromp_, il ne l'est plus. Il est venu
aujourd'hui au milieu de nous, sans armes, sans troupes, sans cet
appareil inutile aux bons rois. Il nous a dit qu'il avoit donn ordre
aux troupes de se retirer: _oublions nos malheurs_, ou plutt ne les
rappelons que pour en viter  jamais de pareils.

 son tour, le sincre et courageux Lally-Tolendal se fit entendre; et,
pour donner  mon rcit toute la vrit qu'il peut avoir, c'est le sien
que je vais transcrire[53].

Dans la salle o nous fmes reus, il y avoit, dit-il, des citoyens de
toutes les classes. Un peuple immense toit sur la place, et j'prouvai
qu'on et pu facilement, si tout le monde s'toit accord  le vouloir,
tourner toute leur exaltation du ct de l'ordre et de la justice. Ils
tressailloient en m'entendant parler de l'honneur du nom franois.
Lorsque je leur dis qu'ils seroient libres, que le roi l'avoit promis,
qu'il toit venu se jeter dans nos bras, qu'il se fioit  eux, qu'il
renvoyoit ses troupes, ils m'interrompirent par des cris de _Vive le
roi!_ Lorsque je leur dis: Nous venons de vous apporter la paix de la
part du roi et de l'Assemble nationale, ce fut  qui rpteroit: _La
paix! la paix!_ Lorsque j'ajoutai: Vous aimez vos femmes, vos enfans,
votre roi, votre patrie, tous rpondirent mille fois: _Oui_. Lorsque
enfin, les pressant davantage, je hasardai de leur dire: N'est-ce pas
que vous ne voudriez pas dchirer tout ce que vous aimez par des
discordes sanglantes? n'est-ce pas qu'il n'y aura plus de proscriptions?
La loi seule en doit prononcer. Plus de mauvais citoyens; votre exemple
les rendra bons, ils rptrent encore: _La paix, et plus de
proscriptions!_

Ainsi ds lors rien n'toit plus facile que de rtablir l'ordre et que
d'entretenir la plus heureuse intelligence entre le monarque et son
peuple. Le roi ne dsiroit rien tant que d'tre aim, et  ce prix rien
ne lui toit pnible. La ville de Paris venoit de se donner Bailly pour
maire, et La Fayette pour commandant de sa milice. Le roi, qui seul
auroit d nommer  ces deux places, agra sans difficult les choix que
la ville avoit faits. Elle avoit demand le rappel de Necker: Necker fut
rappel, ainsi que Montmorin, La Luzerne et Saint-Priest, qui avoient
partag sa disgrce; et les nouveaux ministres prvinrent leur renvoi en
donnant leur dmission. Enfin Paris, de nouveau travaill par ses
perfides _agitateurs_, dsira que le roi vnt lui-mme  l'Htel de
ville dissiper ses fausses alarmes, et le roi s'y rendit (le 17 juillet
1789), sans autre garde que la milice bourgeoise de Versailles et de
Paris, au milieu de deux cent mille hommes arms de faux, de pioches, de
fusils et de lances, tranant des canons avec eux.

 l'arrive du roi, et sur son passage, toute acclamation en sa faveur
toit dfendue, et, si aux cris de _Vive la nation!_ quelques-uns
ajoutoient _Vive le roi!_ des brigands aposts leur imposoient silence.
Le roi s'en aperut, et il dvora cette injure. Aprs avoir entendu  la
barrire la harangue du maire Bailly, dans laquelle il lui disoit que,
si Henri IV avoit conquis sa ville, cette ville  son tour venoit de
conqurir son roi, il reut  l'Htel de ville la cocarde rpublicaine,
il la reut sans rpugnance; et, comme sa rconciliation avec son peuple
toit sincre, il lui montra tant de candeur et de bont qu'enfin tous
les coeurs en furent mus. Les flicitations des orateurs portrent
l'motion jusqu' l'enthousiasme, et, lorsque Lally-Tolendal prit la
parole, ce ne furent plus que des lans de sensibilit et des transports
d'amour.

Eh bien, citoyens, leur dit-il, tes-vous satisfaits? Le voil, ce roi
que vous demandiez  grands cris, et dont le nom seul excitoit vos
transports lorsqu'il y a deux jours nous le profrions au milieu de
vous. Jouissez de sa prsence et de ses bienfaits. Voil celui qui vous
a rendu vos assembles nationales, et qui veut les perptuer; voil
celui qui a voulu tablir vos liberts, vos proprits, sur des bases
inbranlables; voil celui qui vous a offert, pour ainsi dire, d'entrer
avec lui en partage de son autorit, ne se rservant que celle qui lui
toit ncessaire pour votre bonheur, celle qui doit  jamais lui
appartenir, et que vous-mmes devez le conjurer de ne jamais perdre. Ah!
qu'il recueille enfin des consolations! que son coeur noble et pur
emporte d'ici la paix dont il est si digne! et puisque, surpassant les
vertus de ses prdcesseurs, il a voulu placer sa puissance et sa
grandeur dans votre amour, n'tre obi que par l'amour, n'tre gard que
par l'amour, ne soyons ni moins sensibles, ni moins gnreux, que notre
roi, et prouvons-lui que mme sa puissance, que mme sa grandeur, ont
plus gagn mille fois qu'elles n'ont sacrifi.

Et vous, Sire, permettez  un sujet qui n'est ni plus fidle ni plus
dvou que tous ceux qui vous environnent, mais qui l'est autant
qu'aucun de ceux qui vous obissent, permettez-lui d'lever sa voix vers
vous, et de vous dire: Le voil, ce peuple qui vous idoltre, ce peuple
que votre seule prsence enivre, et dont les sentimens pour votre
personne sacre ne peuvent jamais tre l'objet d'un doute. Regardez,
Sire, consolez-vous en regardant tous les citoyens de votre capitale;
voyez leurs yeux, coutez leurs voix, pntrez dans leurs coeurs qui
volent au-devant de vous. Il n'est pas ici un seul homme qui ne soit
prt  verser pour vous, pour votre autorit lgitime, jusqu' la
dernire goutte de son sang. Non, Sire, cette gnration franoise n'est
pas assez malheureuse pour qu'il lui ait t rserv de dmentir
quatorze sicles de fidlit. Nous prirons tous, s'il le faut, pour
dfendre un trne qui nous est aussi sacr qu' vous et  l'auguste
famille que nous y avons place il y a huit cents ans. Croyez, Sire,
croyez que nous n'avons jamais port  votre coeur une atteinte
douloureuse qu'elle n'ait dchir le ntre; qu'au milieu des calamits
publiques, c'en est une de vous affliger, mme par une plainte qui vous
avertit, qui vous implore et qui ne vous accuse jamais. Enfin, tous les
chagrins vont disparotre, tous les troubles vont s'apaiser. Un seul mot
de votre bouche a tout calm. Notre vertueux roi a rappel ses vertueux
conseils; prissent les ennemis publics qui vouloient encore semer la
division entre la nation et son chef! Roi, sujets, citoyens, confondons
nos coeurs, nos voeux, nos efforts, et dployons aux yeux de l'univers le
spectacle magnifique d'une de ses plus belles nations, libre, heureuse,
triomphante sous un roi juste, chri, rvr, qui, ne devant plus rien 
la force, devra tout  ses vertus et  notre amour.

Tolendal fut vingt fois interrompu par des cris de _Vive le roi!_ Le
peuple toit ravi d'tre rendu  ses sentimens naturels; le roi les
partageoit, et son motion les lui exprimoit plus vivement que n'et
fait l'loquence. Mais, si ces sentimens avoient t durables entre son
peuple et lui, il auroit t trop puissant au gr des factieux qui
vouloient le rduire  n'tre plus qu'un fantme de roi.




LIVRE XVIII


Dans l'Assemble nationale, du ct ides communes, il y avoit comme dans
le peuple deux esprits et deux caractres: l'un, modr, foible et
timide: c'toit celui du plus grand nombre; l'autre, fougueux, outr,
violent et hardi: c'toit celui des factieux. On avoit vu d'abord
celui-ci, pour mnager l'autre, n'annoncer que des vues raisonnables et
pacifiques. On avoit entendu l'un de ses organes conjurer le clerg, _au
nom d'un Dieu de paix,_ de se runir avec l'ordre o l'on mditoit sa
ruine. Nous venons de voir Mirabeau, dans sa harangue au roi, affecter
un respect et un zle hypocrites; mais, lorsque aprs s'tre assur de
la rsolution et du dvouement du bas peuple, de la mollesse, de la
nonchalance, de la timidit, de la classe aise et paisible, ce parti se
vit en tat de matriser l'opinion, il cessa de dissimuler.

Ds le lendemain du jour o le roi toit all de si bonne foi se livrer
 l'Assemble nationale, on entreprit de poser en principe qu'elle avoit
droit de s'ingrer dans la formation du ministre; et les deux orateurs
qui sur ce point attaqurent de front la prrogative royale furent
Mirabeau et Barnave, l'un et l'autre dous d'une loquence populaire:
Mirabeau, avec plus de fougue et par lans passionns, souvent aussi en
fourbe et avec artifice; Barnave, avec plus de franchise, plus de nerf
et plus de vigueur. Tous les deux avoient appuy l'avis d'ter au roi le
libre choix de ses ministres, droit que Tolendal et Mounier avoient
fortement dfendu en soutenant que, sans cette libert dans le choix des
objets de sa confiance, le roi ne seroit plus rien. Le dcret rsultant
de cette discussion l'avoit laisse irrsolue; mais la question, une
fois engage, n'en toit pas moins le signal de la lutte des deux
pouvoirs.

Pour ce combat, il falloit aux communes une force toujours active et
menaante. De l tous les obstacles qu'prouva Tolendal dans sa motion
du 20 juillet. C'est encore lui qu'il faut entendre.

 partir du point o nous tions, il toit vident, dit-il, qu'il n'y
avoit plus  redouter pour la libert que les projets des factieux ou
les dangers de l'anarchie. L'Assemble nationale n'avoit  se mettre en
garde que contre l'excs mme de sa propre puissance. Il n'y avoit pas
un moment  perdre pour rtablir l'ordre public. Dj l'on avoit la
nouvelle que la commotion prouve dans la capitale s'toit fait sentir
non seulement dans les villes voisines, mais dans les provinces
lointaines. Les troubles s'annonoient dans la Bretagne; ils existoient
dans la Normandie et dans la Bourgogne; ils menaoient de se rpandre
dans tout le royaume. Des missaires, partis videmment d'un point
central, couroient par les chemins, traversant les villes et les
villages sans y sjourner, faisant sonner le tocsin, et annonant tantt
des troupes trangres et tantt des brigands, criant partout aux armes,
plusieurs rpandant de l'argent.

En effet, j'en voyois moi-mme traversant  cheval le hameau o j'tois
alors, et nous criant qu'autour de nous des hussards portoient le ravage
et incendioient les moissons, que tel village toit en feu et tel autre
inond de sang. Il n'en toit rien, mais dans l'me du peuple la peur
excitoit la furie, et c'toit ce qu'on demandoit.

Les mains pleines de lettres qui attestoient les excs impunment commis
de toutes parts, Tolendal se rendit  l'Assemble nationale, et y
proposa un projet de proclamation, qui, aprs avoir prsent  tous les
Franois le tableau de leur situation, de leurs devoirs et de leurs
esprances, les invitoit tous  la paix, mettoit en sret leur vie et
leurs proprits, menaoit les mchans, protgeoit les bons, maintenoit
les lois en vigueur et les tribunaux en activit.

Ce projet, nous dit-il, fut couvert d'applaudissemens: on demanda une
seconde lecture, et les acclamations redoublrent. Mais quel fut mon
tonnement lorsque je vis un parti s'lever pour le combattre!...
Suivant l'un, ma sensibilit avoit sduit ma raison. Ces incendies, ces
emprisonnemens, ces assassinats, toient des contrarits qu'il falloit
savoir supporter, comme nous avions d nous y attendre. Suivant l'autre,
mon imagination avoit cr des dangers qui n'existoient pas. Il n'y
avoit de danger que dans ma motion...: danger pour la libert, parce
qu'on teroit au peuple une inquitude salutaire qu'il falloit lui
laisser; danger pour l'Assemble, qui alloit voir Paris se dclarer
contre elle si elle acceptoit la motion; danger pour le pouvoir
lgislatif, qui, aprs avoir bris l'action si redoutable de l'autorit,
alloit lui en rendre une plus redoutable encore.

Le meurtre de Bertier, intendant de Paris, celui de Foulon, son
beau-pre, massacrs  la Grve, leurs ttes promenes, et le corps de
Foulon tran et dchir dans le Palais-Royal, faisoient voir que la
populace, ivre de sang, en toit encore altre, et sembloient crier 
l'Assemble de se hter d'admettre la motion de Tolendal. Lui-mme il va
nous dire le peu d'impression que fit cet horrible incident.

Le lendemain (21 juillet), je fus veill par des cris de douleur. Je
vis entrer dans ma chambre un jeune homme ple, dfigur, qui vint se
prcipiter sur moi, et qui me dit en sanglotant: Monsieur, vous avez
pass quinze ans de votre vie  dfendre la mmoire de votre pre,
sauvez la vie du mien, et qu'on lui donne des juges. Prsentez-moi 
l'Assemble nationale, et que je lui demande des juges pour mon pre.
C'toit le fils du malheureux Bertier. Je le conduisis sur-le-champ
chez le prsident de l'Assemble. Le malheur voulut qu'il n'y et point
de sance dans la matine. Le soir, il n'y avoit plus rien  faire pour
cet infortun. Le beau-pre et le gendre avoient t mis en pices.

On croit bien, poursuit Tolendal, qu' la premire sance je me htai
de fixer l'attention gnrale sur cet horrible vnement. Je parlai au
nom d'un fils dont le pre venoit d'tre massacr, et un fils qui toit
en deuil du sien (c'toit Barnave) osa me reprocher de sentir lorsqu'il
ne falloit que penser. Il ajouta ce que je ne veux mme pas rpter (_le
sang qu'on a vers toit-il donc si prcieux?_), et, chaque fois qu'il
levoit les bras au milieu de ses dclamations sanguinaires, il montroit
 tous les regards les marques lugubres de son malheur rcent (_les
pleureuses_), et les tmoins incontestables de son insensibilit
barbare.

Mais telle toit parmi les factieux la dpravation des esprits qu'une
cruaut froide y passoit pour vertu et l'humanit pour foiblesse.
Trente-six chteaux dmolis ou brls dans une seule province; en
Languedoc, un M. de Barras coup par morceaux devant sa femme enceinte
et prte d'accoucher; en Normandie, un vieillard paralytique jet sur un
bcher ardent, et tant d'autres excs commis, toient ou passs sous
silence dans l'Assemble, ou traits d'pisodes, si quelqu'un les y
dnonoit.

Il toit de la politique des factieux de ne laisser au peuple faire
aucun retour sur lui-mme. Refroidi un moment, il auroit pu sentir qu'on
l'garoit, qu'on le trompoit; que ces ambitieux ne faisoient de lui leur
complice que pour en faire leur esclave, et que, de crime en crime, ils
vouloient le rduire au point de ne plus voir pour lui de salut qu'en
excutant tous ceux qu'ils lui commanderoient. Aussi la proclamation
propose par Tolendal ne passa-t-elle enfin que lorsqu'on en eut
retranch ce qui pouvoit modrer le peuple. Encore, de peur de donner
trop d'authenticit  cette proclamation pacifique, tout affoiblie
qu'elle toit, ne voulut-on pas qu'elle ft envoye par le roi dans les
provinces du royaume, et lue en chaire dans les glises, mais seulement
qu'on s'en remt aux dputs du soin de la faire passer, chacun d'eux, 
leurs commettans.

Le 31 juillet fut un jour remarquable par le retour de Necker, et par
l'espce de triomphe qu'il obtint  l'Htel de ville.

En revenant de Ble, o il avoit reu les deux lettres de son rappel,
l'une du roi, l'autre de l'Assemble nationale, Necker avoit sur sa
route vu les excs auxquels les peuples se livroient; il avoit tch de
les calmer, de rpandre sur son passage des sentimens plus doux, et
d'inspirer partout l'horreur de l'injustice et de la violence. Il
trouvoit les chemins couverts de Franois que les vnemens de Paris,
que les assassinats commis prs de l'Htel de ville, avoient glacs
d'horreur et d'effroi, et qui s'en alloient chercher une autre contre.
Instruit de ces scnes sanglantes, ds lors son voeu le plus aident avoit
t de dtourner le peuple de Paris de ses aveugles barbaries, de le
ramener  des sentimens d'humanit, et de lui faire effacer la tache que
ces criminelles violences imprimoient au caractre de la nation. Je
parle ici d'aprs lui-mme; et, quelques erreurs, quelques fautes,
quelques torts, qu'on lui attribue, personne au moins ici ne doutera de
sa sincrit. Dans cette confiance, je lui cde la parole pour un rcit
qui, sans tre moins vrai, en sera plus intressant.

Heureuse et grande journe pour moi (le 28 juillet 1789), nous a-t-il
dit[54], belle et mmorable poque de ma vie, o, aprs avoir reu les
plus touchantes marques d'affection de la part d'un peuple immense,
j'obtins de ses nombreux dputs rassembls  l'Htel de ville, et de
lui-mme ensuite, avec des cris de joie, non seulement l'entire libert
du prisonnier que j'avois dfendu (le baron de Besenval), niais une
amnistie gnrale, un oubli complet des motifs de plainte et de
dfiance, une gnreuse renonciation aux sentimens de haine et de
vengeance dont on toit si fort anim, enfin une sorte de paix et de
runion avec ce grand nombre de citoyens qui, les uns, avoient dj fui
de leur pays, les autres toient prts  s'en loigner! Cette honorable
dtermination fut le prix de mes larmes: je l'avois demande au nom de
l'intrt que j'inspirois dans ce moment; je l'avois demande comme une
reconnoissance de mon dernier sacrifice; je l'avois demande comme la
seule et unique rcompense  laquelle je voulois jamais prtendre. Je me
prosternai, je m'humiliai de toutes les manires pour russir. Je fis
agir enfin toutes les puissances de mon me; et, second de l'loquence
d'un citoyen gnreux et sensible (Clermont-Tonnerre), j'obtins l'objet
de mes voeux; et cette premire faveur me fut accorde d'une voix
unanime, et avec tous les lans d'enthousiasme et de bont qui pouvoient
me la rendre plus chre.

Voici quelle fut la dlibration de l'assemble gnrale des lecteurs 
l'Htel de ville, le mme jour 31 juillet.

Sur le discours vrai, sublime et attendrissant de M. Necker,
l'assemble des lecteurs, pntre des sentimens de justice et
d'humanit qu'il respire, a arrt que le jour que ce ministre si cher,
si ncessaire, a t rendu  la Fiance, devoit tre un jour de fte. En
consquence elle dclare, au nom des habitans de cette capitale,
certaine de n'tre pas dsavoue, qu'elle pardonne  tous ses ennemis,
qu'elle proscrit tout acte de violence contraire au prsent arrt, et
qu'elle regarde dsormais comme les seuls ennemis de la nation ceux qui
troubleront par aucun excs la tranquillit publique.

Arrte en outre que le prsent arrt sera lu au prne de toutes les
paroisses, publi  son de trompe dans toutes les rues et carrefours, et
envoy  toutes les municipalits du royaume, et les applaudissemens
qu'il obtiendra distingueront les bons Franois.

C'toit le salut de l'tat, mais la ruine de projets qui ne pouvoient
russir que par le trouble et la terreur.

Ds la nuit mme de ce jour mmorable, poursuit Necker, tout fut
chang. Les chefs de la dmocratie avoient d'autres penses. Nuls ne
vouloient encore de bont, ni d'oubli, ni d'amnistie; ils avoient besoin
de toutes les passions du peuple; ils avoient besoin surtout de ses
dfiances, et ils ne vouloient non plus,  aucun prix, qu'un grand
vnement important pt tre rapport  mes voeux et  mon influence. On
assembla donc les districts, et l'on sut les animer contre une
dclaration que leurs reprsentans, que les anciens lecteurs nomms par
eux, qu'une assemble gnrale de l'Htel de ville, avoient adopte
d'une voix unanime, et que le premier voeu du peuple avoit ratifie.
L'Assemble nationale toit mon esprance dans cette malheureuse
contrarit; mais elle accueillit l'opinion des districts, et je vis
renverser de fond en comble l'difice de mon bonheur.  quoi cependant
ce bonheur s'toit-il attach?  retenir au milieu de nous ceux qui, par
leurs richesses et par leurs dpenses, entretenoient le travail et
encourageoient l'industrie;  voir les ides de perscution remplaces
par un sentiment de confiance et de magnanimit;  prvenir cette
exaspration, suite invitable des craintes et des alarmes que l'on
ddaigne de calmer;  prserver la nation Franoise de ces effrayans
tribunaux d'inquisition dsigns sous le nom de Comits des recherches;
 rendre enfin la libert plus aimable en lui donnant un air moins
farouche, et en montrant comme elle peut s'allier aux sentimens de
douceur, d'indulgence et de bont, le plus bel ornement de la nature
humaine et son premier besoin. Ah! combien de malheurs auroient t
prvenus si la dlibration prise  l'Htel de ville n'avoit pas t
dtruite, si le premier voeu du peuple, si ce saint mouvement n'avoit pas
t mpris!

Lorsque Necker parloit ainsi, il toit loin de prvoir quels attentats,
quelles atrocits, mettroient le comble aux forfaits passs.

Mais ds lors il devoit sentir combien lui-mme il seroit dplac et
misrablement inutile parmi des hommes ddaigneux de tous principes de
morale et de tous sentimens de justice et d'humanit.

C'toit en exerant le plus violent despotisme qu'on avoit fait annuler
l'arrt de l'Htel de ville; et ce que Necker a pass sous silence, cet
autre tmoin que personne n'a os dmentir, Tolendal, l'a dit hautement.

 l'entre de la nuit, les factieux s'toient rassembls dans ce
Palais-Royal, fameux dsormais par tous les genres de crimes, aprs
l'avoir t par tous les genres de dpravation; dans ce Palais-Royal, o
l'histoire sera oblige de dire que l'on corrompoit les moeurs, que l'on
dbauchoit les troupes, que l'on tranoit les cadavres des morts, et que
l'on proscrivoit les ttes des vivans. L ils avoient jur de faire
rvoquer l'arrt de l'Htel de ville, et ils s'toient mis en marche.
Un district effray avoit communiqu son effroi  plusieurs autres; le
tocsin avoit sonn; la troupe avoit grossi; l'Htel de ville avoit
craint de se voir assig; enfin, sur la rclamation de plusieurs
districts seulement, la commune de Paris avoit t force de cder, et
l'assemble des lecteurs, par un nouvel arrt, avoit rtract celui du
matin, en disant qu'elle l'expliquoit.

Le 1er aot, lorsqu' l'lection du prsident, Thouret fut nomm au
scrutin,  l'instant mme le frmissement des factieux et leur menace se
firent entendre dans l'Assemble. L'lection fut dnonce au
Palais-Royal comme une trahison; Thouret y fut proscrit s'il acceptoit
la prsidence; on le menaa de venir l'assassiner dans sa maison; il se
dmit, et ce fut comme le coup mortel pour la libert de l'Assemble, le
plus grand nombre tant celui des mes foibles  qui la peur imposoit
silence ou commandoit l'opinion.

Les tribunaux toient eux-mmes pouvants; les lois toient sans force,
et le peuple les mprisoit. Il avoit entendu dclarer nuls les anciens
dits; il refusoit de payer des impts antrieurement tablis; personne
n'osoit l'y contraindre, et la faction lui laissoit croire qu'elle l'en
avoit dlivr.

Cependant les fonds des finances toient tous puiss et leurs sources
presque taries. Necker vint exposer  l'Assemble la dtresse o il se
trouvoit, et demander qu'elle autorist un emprunt de trente millions 
cinq pour cent. Cet intrt modique fut malignement chican; on le
morcela d'un cinquime; et, le public ne voyant plus dans Necker qu'un
ministre contrari et mal voulu dans les communes, le signal de sa
dcadence fut le terme de son crdit.

Une contribution patriotique fut la ressource momentane que l'Assemble
mit en usage; et, au surplus, laissant le ministre se travailler
d'inquitudes pour subvenir aux besoins de l'tat, elle entama l'ouvrage
d'une constitution qu'elle s'autorisa elle-mme  crer, non seulement
sans les pouvoirs et l'aveu de la nation, mais au mpris des dfenses
expresses que la nation elle-mme lui avoit faites dans ses mandats de
toucher aux anciennes bases et aux principes fondamentaux de la
monarchie existante.

Jusque-l on n'avoit cess d'esprer mettre un terme aux usurpations des
communes, et tous les moyens de conciliation avoient t mis en usage.
Le 4 aot, la sance du soir avoit t marque par des rsolutions et
par des sacrifices qui auroient d tout pacifier. Le clerg et la
noblesse avoient fait, par acclamation, l'abandon de leurs privilges.
Ces renonciations, faites avec une sorte d'enthousiasme, avoient t
reues de mme, et la trs grande pluralit de l'Assemble les regardoit
comme le sceau d'une pleine et durable rconciliation. Le bon archevque
de Paris avoit propos qu'un _Te Deum_ en ft chant en actions de
grces; Tolendal, qui ne perdoit jamais de vue le salut de l'tat, avoit
fait la motion que Louis XVI ft proclam _restaurateur de la libert
franoise_; l'une et l'autre proposition avoient enlev toutes les voix.
Enfin, le roi lui-mme avoit consenti sans rserve  toutes les
renonciations faites et rdiges en dcret dans la sance du 4 aot;
mais il refusoit son acceptation pure et simple  la dclaration ambigu
des droits de l'homme et aux dix-neuf articles de la constitution qui
lui avoient t prsents. Il y avoit mme d'autres articles auxquels on
prvoyoit qu'il refuseroit sa sanction; et, quoique le veto qu'il se
rservoit ne ft que suspensif, c'en toit assez pour arrter le
mouvement rvolutionnaire. Il falloit franchir cet obstacle; et, si on
vouloit forcer sa rsistance, le roi pouvoit bien prendre une rsolution
 laquelle il s'toit longtemps refus.

Ce fut l bien rellement ce qui fit former le projet d'avoir le roi 
Paris, et ce qui fit envoyer  Versailles (le 5 octobre 1789) trente
mille sditieux avec des canons  leur tte, et une foule de ces femmes
immondes que l'on fait marcher en avant dans toutes les meutes. Le
prtexte de leur mission toit d'aller se plaindre de la chert du pain.

Je ne dcrirai point la brutalit de cette populace conduite 
Versailles pour enlever le roi et sa famille. La procdure du Chtelet a
rvl cet horrible mystre, ce crime dont l'Assemble eut beau vouloir
laver le duc d'Orlans et Mirabeau. Les faits en sont consigns dans les
mmoires du temps que mes enfans liront. Ils y verront, en frmissant,
les fidles gardes, du corps,  qui le roi avoit dfendu de tirer sur le
peuple, massacrs jusque sur le seuil de l'appartement de la reine, et
leurs ttes portes au bout des piques sous les fentres du palais; ils
verront cette reine, perdue et tremblante pour le roi et pour ses
enfans, s'enfuir de son lit, qu'on vient percer  coups de baonnettes,
et allant se jeter dans les bras du roi, o elle croyoit mourir; ils les
verront, ces augustes poux, au milieu d'un peuple farouche, opposer 
sa rage la plus magnanime douceur, lui montrer leurs enfans afin de
l'attendrir, et lui demander ce qu'il veut que l'on fasse pour
l'apaiser: Que le roi vienne avec nous  Paris. Ce fut la rponse du
peuple, et l'aveu du complot qu'on lui faisoit excuter.

Ce qu'on ne peut oublier, c'est que la nuit o cette horde sanguinaire
remplissoit les cours du chteau, quelques voix s'tant leves dans la
salle des dputs pour proposer d'aller en corps se ranger  ct du roi
et rprimer les mouvemens du peuple, Mirabeau rfuta insolemment cette
motion, en disant qu'il ne seroit pas de la dignit de l'Assemble
nationale de se dplacer: il n'avoit garde de vouloir s'opposer  son
propre ouvrage.

Le roi pouvoit encore s'loigner; tout toit prpar pour son dpart;
ses carrosses, ses gardes, l'attendoient, lui et sa famille, aux grilles
de l'Orangerie; quelques amis fidles le pressoient de saisir le temps
o le peuple, dispers dans Versailles, alloit se livrer au sommeil;
mais un plus grand nombre, tremblans et larmoyans, le conjuroient 
genoux de ne pas les abandonner. Tromp par la scurit de La Fayette,
qui rpondoit que tout seroit bientt tranquille, le roi, par la
fatalit de son toile ou de son caractre, se livra  sa destine, et
perdit le moment qu'il ne devoit plus retrouver.

Ds qu'il fut arriv aux Tuileries avec sa famille, l'Assemble dclara
qu'elle ne pouvoit rester spare de la personne du roi; elle vint
elle-mme s'tablir  Paris (le 19 octobre 1789); et, dans ces
translations, le bon peuple crut voir le gage de sa sret.

Le premier acte du roi,  Paris, fut son acceptation des premiers
articles de la constitution et la sanction des droits de l'homme.

Ces Mmoires ne sont point l'histoire de la Rvolution; vous la lirez
ailleurs, mes enfans, et vous verrez, depuis cette poque du 19 octobre,
la suite de tant d'vnemens mmorables, et tous faciles  prvoir aprs
les premiers succs d'un parti vainqueur: les biens du clerg dclars
nationaux le 2 novembre; la cration des assignats le 21 dcembre; le
nombre, la forme et la fabrication de cette monnaie, dtermins le 17
avril 1790; la noblesse et tous les titres abolis le 19 juin suivant; la
fuite du roi le 21 juin 1791; son retour  Paris le 25; enfin
l'acceptation de la constitution entire par le roi le 3 septembre, et
la promulgation de cet acte le 28 du mme mois.

L se termina la session de l'Assemble constituante; et ce fut alors
que s'loigna de moi cet ami qui, dans les travaux et les prils de la
tribune, avoit si dignement rempli ses devoirs et mes esprances, et qui
venoit d'tre appel  Rome pour y tre combl d'honneurs, l'abb Maury,
cet homme d'un talent si rare et d'un courage gal  ce rare talent.

En vous parlant de lui, je ne vous ai donn, mes enfans, que l'ide d'un
bon ami, d'un homme aimable; je dois vous le faire connotre en qualit
d'homme public, et tel que ses ennemis eux-mmes n'ont pu s'empcher de
le voir: invariable dans les principes de la justice et de l'humanit;
dfenseur intrpide du trne et de l'autel; aux prises tous les jours
avec les Mirabeau et les Barnave; en butte aux clameurs menaantes du
peuple des tribunes; expos aux insultes et aux poignards du peuple du
dehors, et assur que les principes dont il plaidoit la cause
succomberoient sous le plus grand nombre; tous les jours repouss, tous
les jours sous les armes, sans que la certitude d'tre vaincu, le danger
d'tre lapid, les clameurs, les outrages d'une populace effrne,
l'eussent jamais branl ni lass. Il sourioit aux menaces du peuple; il
rpondoit par un mot plaisant ou nergique aux invectives des tribunes,
et revenoit  ses adversaires avec un sang-froid imperturbable. L'ordre
de ses discours, faits presque tous  l'improviste, et durant des heures
entires, l'enchanement de ses ides, la clart de ses raisonnemens, le
choix et l'affluence de son expression, juste, correcte, harmonieuse, et
toujours anime sans aucune hsitation, rendoient comme impossible de se
persuader que son loquence ne ft pas tudie et prmdite; et
cependant la promptitude avec laquelle il s'lanoit  la tribune et
saisissoit l'occasion de parler foroit de croire qu'il parloit
d'abondance.

J'ai moi-mme plus d'une fois t tmoin qu'il dictoit de mmoire le
lendemain ce qu'il avoit prononc la veille, en se plaignant que dans
ses souvenirs sa vigueur toit affoiblie et sa chaleur teinte. Il n'y
a, disoit-il, que le feu et la verve de la tribune qui puissent nous
rendre loquens. Ce phnomne, dont on a vu si peu d'exemples, n'est
explicable que par la prodigieuse capacit d'une mmoire  laquelle rien
n'chappoit, et par des tudes immenses; il est vrai qu' ce magasin de
connoissances et d'ides, que Cicron a regard comme l'arsenal de
l'orateur, Maury ajoutoit l'habitude et la trs grande familiarit de la
langue oratoire; avantage inapprciable que la chaire lui avoit donn.

Quant  la fermet de son courage, elle avoit pour principe le mpris de
la mort et cet abandon de la vie, sans lequel, disoit-il, une nation ne
peut avoir de bons reprsentans, non plus que de bons militaires.

Tel s'toit montr l'homme qui a t constamment mon ami, qui l'est
encore et le sera toujours sans que les rvolutions de sa fortune et de
la mienne apportent aucune altration dans cette mutuelle et solide
amiti.

Le moment o, peut-tre pour la dernire fois nous embrassant, nous nous
dmes adieu, eut quelque chose d'une tristesse religieuse et
mlancolique. Mon ami, me dit-il, en dfendant la bonne cause, j'ai
fait ce que j'ai pu; j'ai puis mes forces, non pas pour russir dans
une assemble o j'tois inutilement cout, mais pour jeter de
profondes ides de justice et de vrit dans les esprits de la nation et
de l'Europe entire. J'ai eu mme l'ambition d'tre entendu de la
postrit. Ce n'est pas sans un dchirement de coeur que je m'loigne de
ma patrie et de mes amis; mais j'emporte la ferme esprance que la
puissance rvolutionnaire sera dtruite.

J'admirai cette infatigable persvrance de mon ami; mais, aprs l'avoir
vu lutter inutilement contre cette force qui entranoit ou qui
renversoit tout ce qui s'opposoit  ses progrs rapides, je conservois
peu d'esprance de vivre assez pour voir la fin de nos malheurs.

L'Assemble lgislative, installe le 1er octobre 1791, suivit et mme
exagra l'esprit de l'Assemble constituante. Je ne fais encore que
rappeler des dates pour arriver  ce qui m'est personnel.

Le 29 novembre, dcret qui invite le roi  requrir les princes de
l'Empire de ne pas souffrir les armemens des princes fugitifs.

Le 14 dcembre, le roi prononce, sur sa dclaration  ces princes, un
discours applaudi.

Le 1er janvier 1792, dcret d'accusation contre les frres de Louis XVI.

Le 1er mars, mort de l'empereur Lopold.

Le 29 mai, assassinat de Gustave III, roi de Sude.

Le 20 avril, dclaration de guerre de la France au nouveau roi de
Hongrie et de Bohme.

Au mois de juin, le roi refuse sa sanction  deux dcrets; et c'est l
le prtexte du soulvement des faubourgs que l'on envoie en masse et en
tumulte aux Tuileries.

Le roi, qui les entend menacer avec des cris sauvages et par d'horribles
imprcations d'enfoncer les portes de son appartement, ordonne qu'on les
ouvre. Il se prsente d'un air calme pour entendre leur ptition. On lui
demande de sanctionner les dcrets auxquels il a refus son acceptation.
Ma sanction est libre, rpond le roi; et ce n'est ici le moment ni de
la solliciter, ni de l'obtenir.

Deux jours aprs, dans sa proclamation contre cet acte de violence, il
dclara qu'on n'auroit jamais  lui arracher son consentement pour ce
qu'il croiroit juste et convenable au bien public, mais qu'il
exposeroit, s'il le falloit, sa tranquillit et sa sret mme pour
faire son devoir.

Cette rsistance auroit t le frein du despotisme populaire. La libre
acceptation des lois, et le droit que le roi s'toit rserv de
suspendre celles qu'il n'approuveroit pas, toit l'article fondamental
d'une monarchie tempre, et du serment qu'on avoit prt librement,
dans tout le royaume,  la nation,  la loi et au roi; mais cela seul
et arrt le mouvement rvolutionnaire, et la faction ne vouloit pas
que son pouvoir ft limit.

Le 31 juillet fut marqu par l'arrive des Marseillois  Paris, sorte de
satellites qu'on avoit  ses ordres pour les grandes excutions.

Le 3 aot, au nom des sections de Paris, Ption prsente  l'Assemble
une ptition pour la dchance du roi.

Le 6, on fait rpandre aux Tuileries le bruit que le roi veut s'enfuir.

Ce fut alors que, par un pressentiment trop fidle de ce qui alloit se
passer, ma femme me pressa de quitter cette maison de campagne qu'elle
avoit tant aime, et d'aller chercher loin de Paris une retraite o,
dans l'obscurit, nous pussions respirer en paix.

Nous ne savions o diriger nos pas; le prcepteur de nos enfans dcida
notre irrsolution. Ce fut lui qui nous assura qu'en Normandie, o il
toit n, nous trouverions sans peine un asile paisible et sr; mais il
falloit du temps pour nous le procurer, et, en arrivant  vreux, nous
ne savions encore o aller reposer notre tte. Le matre de l'auberge o
nous descendmes avoit,  deux pas de la ville, dans le hameau de
Saint-Germain, une maison assez jolie, situe au bord de l'Iton, et  la
porte des jardins de Navarre; il nous l'offrit. Charms de cette
position, ce fut l que nous nous logemes, en attendant que plus prs
de Gaillon, lieu natal de Charpentier, sa famille nous et trouv une
demeure convenable.

Si, dans l'tat pnible o toient nos esprits, un sjour pouvoit tre
dlicieux, celui-l l'et t pour nous; mais  peine tions-nous
arrivs  vreux que nous apprmes l'pouvantable vnement du 10 aot.

 Paris, ds le point du jour, de ce jour qui devoit en amener de si
funestes, les places et les rues adjacentes aux Tuileries s'toient
remplies d'hommes arms avec un train d'artillerie. C'toit le peuple
des faubourgs, soutenu par la bande des Marseillois, qui venoit assiger
le roi dans son palais.

Ce malheureux prince n'avoit pour dfense qu'un petit nombre de gardes
suisses, et, quoiqu'on ait dit qu'il y avoit dans le jardin des
Tuileries une foule de braves gens qui se seroient rangs autour de sa
personne s'il avoit voulu se montrer, sans doute il ne crut pas la
rsistance ou permise ou possible; on lui conseilla de se rendre avec sa
famille au sein de l'Assemble nationale; il s'y rfugia.

Cependant ses braves soldats suisses, qui, fidles  leurs consignes,
dfendoient dans les cours l'approche du palais, se virent obligs de
tirer sur le peuple. Ils l'avoient repouss, et tenoient ferme dans leur
poste, lorsqu'ils apprirent que le roi s'toit retir. Alors ils
perdirent courage, et, s'tant disperss, ils furent presque tous
massacrs dans Paris.

Le roi fut transfr et enferm avec sa femme, ses enfans et sa soeur,
dans la prison de la tour du Temple (le 13 aot).

Le 31 aot, le maire et le procureur-syndic de la ville (Ption et
Manuel) se prsentrent  l'Assemble,  la tte d'une dputation, au
nom de laquelle Tallien, son orateur, annona qu'on avoit enferm
nombre de prtres perturbateurs, et que, sous peu de jours, le sol de la
libert seroit purg de leur prsence.

Le 2 septembre, au couvent des Carmes du Luxembourg, au sminaire de
Saint-Firmin, rue Saint-Victor,  l'abbaye Saint-Germain-des-Prs,
plusieurs prlats et un grand nombre de prtres furent gorgs. Le
carnage dura jusqu'au 6  l'htel de la Force.

Le 8, les prisonniers d'Orlans, envoys  Versailles, y furent
massacrs.

Ce fut dans ces jours d'pouvante et de frmissement que vint loger
auprs de nous, dans le hameau de Saint-Germain, un homme que je croyois
m'tre inconnu. Dans son dguisement, j'eus tant de peine  me rappeler
o j'avois pu le voir qu'il fut oblig de se nommer: c'toit Lorry[55],
vque d'Angers. Notre reconnoissance fut attendrie par le malheur de sa
situation, qu'il ne laissoit pas de soutenir avec un courage assez
ferme.

Nous voil donc en socit et en communaut de table, comme il le dsira
lui-mme; et, dans un meilleur temps, cette liaison fortuite nous auroit
t rciproquement agrable. Logs ensemble au bord d'une jolie rivire,
dans la plus belle saison de l'anne, ayant pour promenades des jardins
enchants et une superbe fort, parfaitement d'accord dans nos opinions,
dans nos gots et dans nos principes, les souvenirs d'un monde o nous
avions vcu toient pour nous des sujets d'entretien d'une abondance
inpuisable; mais toutes ces douceurs toient empoisonnes par les
chagrins dont nous tions continuellement abreuvs.

La Convention prit, le 11 septembre, la place de la Lgislative. Son
premier dcret fut l'abolition de la royaut.

Cependant, au nom de la libert rpublicaine, des colonnes de
volontaires accouroient aux armes; nous nous trouvions sur leur passage,
et notre repos en toit troubl. D'ailleurs, l'approche de l'hiver
rendoit humide et malsain le lieu o nous tions: il fallut le quitter,
et ce ne fut pas sans regret que nous y laissmes le bon vque. Nous
nous retirmes, ma femme et moi,  Couvicourt.

Le 11 dcembre, le roi comparut  la barre de la Convention; il y fut
interrog. Il demanda deux avocats, Tronchet et Target, pour conseils.

Target refusa son ministre  ces fonctions vnrables; le vertueux
Malesherbes s'empressa de s'offrir pour le remplacer; on y consentit.

Tronchet et Malesherbes demandrent  se donner pour adjoint l'honnte
et sensible Desze, et l'on y consentit encore.

Le 26, le roi comparut pour la seconde fois et avec ses trois
dfenseurs. Desze porta la parole, mais le roi ne lui avoit permis,
dans sa dfense, aucun appareil oratoire. En lui obissant, Desze n'en
fut que plus touchant.

Le 17 janvier 1793, la peine de mort fut prononce  la pluralit de 366
voix contre 353.

Le roi interjeta l'appel  la nation. L'appel fut rejet.

Le 19, il fut dcid,  la pluralit de 380 voix contre 310, qu'il ne
seroit point sursis  l'excution de la sentence, et, le 21, Louis XVI
eut la tte tranche sur la place de Louis XV.

Son confesseur, au pied de l'chafaud, lui dit ces mots  jamais
mmorables: Fils de saint Louis, montez au ciel.

Le roi sur l'chafaud voulut parler au peuple; Santerre, commandant
l'excution, et l'un des moteurs du faubourg Saint-Antoine, ordonna aux
tambours de battre ensemble pour touffer sa voix.

Cette excution fut suivie,  peu d'intervalle, de celle des trois
autres prisonniers du Temple. Le 21 janvier, le roi avoit pri sur
l'chafaud; le 16 octobre, la reine, son pouse, prouva le mme sort;
le 21 floral (10 mai) de l'anne suivante, lisabeth, soeur du roi,
termina, sous la mme hache, son innocente vie, et, le 20 prairial (8
juin) de la mme anne, le Dauphin mourut au Temple.




LIVRE XIX


La Rvolution franoise auroit eu, dans l'ancienne Rome, un exemple
honorable  suivre. Louis XVI n'avoit aucun des vices des Tarquins, et
l'on n'avoit  l'accuser ni d'orgueil ni de violence; sans autre raison
que d'tre lasse de ses rois, la France pouvoit les expatrier avec toute
leur race.

Mais le 21 janvier 1793 commena et dut commencer le rgne de la
Terreur.

On parut concevoir le vaste, l'infernal projet de dpraver le peuple en
masse, d'associer les vices et les crimes, de propager de mauvaises
moeurs par de mauvaises lois, et de raliser, dans la corruption
gnrale, tout ce qu'on attribue aux tnbreux gnies du genre humain.

Les opinions religieuses, la croyance en un Dieu, la pense d'un avenir,
pouvoient retenir l'homme sur la pente du crime; l'autorit des pres
pouvoit rprimer les enfans; la morale, par ses principes d'humanit,
d'quit, de pudeur, pouvoit rgnrer des races corrompues. Le projet
de dpravation fut form sous tous ces rapports. Nous entendmes
proclamer l'incrdulit, le blasphme; nous vmes le libertinage
affecter le mpris d'un Dieu, le sacrilge insulter les autels, et le
crime s'enorgueillir de l'esprance du nant; nous vmes rompre tous les
noeuds de subordination forms par la nature; les enfans, rendus par les
lois indpendans des pres, n'eurent qu' souhaiter leur mort pour tre
srs, sans leur aveu et en dpit de leur volont, de se partager leur
dpouille. Le noeud conjugal toit encore le moyen de perptuer les
vertus domestiques, et de tenir lis ensemble les poux l'un  l'autre
et avec leurs enfans: on rendit ce lien fragile  volont; le mariage ne
fut plus qu'une prostitution lgale, qu'une liaison passagre, que le
libertinage, le caprice, l'inconstance, pouvoient former et dissoudre 
leur gr. Enfin, l'honntet, la foi publique, la dcence, le respect de
soi-mme et de l'opinion, la vnration qu'inspiroit la sainte image de
la vertu, offroient encore un point de ralliement aux mes susceptibles
des mouvemens du repentir, des impressions de l'exemple. Tout cela fut
dtruit. On professa, on rigea en maximes de moeurs rpublicaines
l'impudence du vice, l'audace de la honte, l'mulation de la licence,
jusqu' la plus effrne dissolution; et le systme de Mirabeau et du
duc d'Orlans, ce systme dpravateur d'une gnration entire, parut
rgner en France. Ainsi s'toit form ce despotisme rvolutionnaire, ce
colosse de fange ptri et ciment de sang.

Tout confins que nous tions dans notre chaumire d'Abloville, o nous
avions pass en quittant Couvicourt, nous ne laissions pas de redouter
un sicle si corrompu pour nos enfans, et nous employions tous nos soins
 les prmunir d'une ducation salutaire et prservative, lorsque la
mort presque soudaine de leur fidle instituteur vint ajouter  nos
chagrins une affliction domestique qui acheva de nous accabler. Une
fivre pourpre, d'une extrme malignit, nous enleva cet excellent
jeune homme. Nos enfans doivent se souvenir de la douleur que nous causa
sa perte, et de la frayeur que nous emes de les voir exposs eux-mmes
 l'air contagieux d'une maladie pestilentielle.

Nous ne savions que devenir, leur mre et moi, et notre dernire
ressource toit d'aller chercher un refuge dans quelque htellerie de
Vernon, lorsqu'on nous suggra l'ide de demander l'asile  un vnrable
vieillard qui, dans le village d'Aubevoie, peu loign du ntre,
habitoit une maison assez considrable pour nous y loger tous sans qu'il
en ft incommod. Cette circonstance de ma vie a quelque chose de
romanesque.

Le vieillard, qui, touch de notre situation, s'empressa de nous
accueillir, toit l'un des religieux qu'on avoit expulss de la
chartreuse voisine. Son nom toit dom Honorat. Il toit plus g que
moi. Ses moeurs rappelaient celles des solitaires de la Thbade. Cet
homme de bien sembloit tre envoy du ciel pour nous difier et pour
nous consoler. Il respirait la pit, mais une pit douce, indulgente,
affectueuse et charitable, une pit vanglique. Il se permettoit
rarement de dner avec nous; mais une heure l'aprs-dne, et un peu
plus longtemps le soir, il venoit nous entretenir des grands objets
qu'il mditoit sans cesse, de la Providence divine, de l'immortalit de
l'me, de la vie  venir, de la morale de l'vangile; et tout cela
couloit de source, simplement et du fond du coeur, avec une foi vive et
une onction touchante. Il y auroit eu de la cruaut  lui marquer des
doutes sur ce qui faisoit la consolation de sa vieillesse et de sa
solitude. L'me du bon vieillard toit sans cesse dans le ciel, et il
nous toit aussi doux de nous y lever avec lui qu'il auroit t
inhumain de vouloir l'en faire descendre. Il nous releva de l'abattement
o nous avoit mis la mort du roi; et, en rappelant les mots du
confesseur, _Fils de saint Louis, montez au ciel_: Oui, disoit-il avec
confiance, il est  prsent devant Dieu, et je suis bien sr qu'il
implore le pardon de ses ennemis. Il pensoit de mme des vertueux
martyrs du 2 septembre.

L'adoucissement qu'un pieux solitaire pouvoit trouver  sa situation en
communiquant avec nous importuna le maire d'Aubevoie. Au bout de
dix-huit jours il vint me faire entendre qu'il seroit temps de nous
retirer. Heureusement l'air de notre maison toit purifi; et, aprs
avoir convenablement tmoign notre reconnoissance  celui qui nous
avoit si bien reus, nous retournmes dans nos foyers.

Elle toit  moi, cette humble et modique demeure; j'en avois fait
l'acquisition; mais quelle dcadence elle annonoit dans notre fortune
passe! Je venois de quitter, prs de Paris, une maison de campagne qui
faisoit mes dlices, un jardin o tout abondoit; et, comme d'un coup de
baguette, ce riant sjour se changeoit en une espce de chaumire bien
troite et bien dlabre! C'toit l qu'il falloit tcher de nous
accommoder  notre situation, et, s'il toit possible, vivre aussi
honorablement dans la dtresse que nous avions vcu dans l'abondance.
L'preuve toit pnible: mes places littraires toient supprimes,
l'Acadmie franoise alloit tre dtruite[56]; la pension d'homme de
lettres, qui toit le fruit de mes travaux, n'toit plus d'aucune
valeur. Le seul bien solide qui me restt toit cette modique ferme de
Paray, que la sage prvoyance de ma femme m'avoit fait acqurir. Il
avoit fallu mettre bas ma voiture, et renvoyer jusqu'au domestique dont
ma vieillesse auroit eu besoin. Mais, dans cette masure, o nous avions
 peine l'indispensable ncessaire, ma femme avoit le bon esprit et
l'art de restreindre notre dpense en simplifiant nos besoins, et je
puis dire que ce malaise de notre tat nous touchoit foiblement en
comparaison de la calamit publique. Le soin que je donnois 
l'instruction de mes enfans, la tendre part que prenoit leur mre  leur
ducation morale, et, s'il m'est permis de le dire, la bont de leur
naturel, toient pour nous, dans notre solitude, une ressource
inexprimable. Ils nous consoloient d'un malheur qui n'toit pas le
malheur de leur ge. Au moins vitions-nous de les en affliger. L'orage
passe sur leur tte, disions-nous en leur souriant, et nous avons pour
eux l'esprance d'un temps plus calme et plus serein.

Mais l'orage alloit en croissant: nous le voyions s'tendre sur la
nation entire; ce n'toit point une guerre civile, car l'un des deux
partis toit soumis et dsarm; mais, d'un ct, c'toit une haine
ombrageuse; de l'autre, une sombre terreur.

Des millions d'hommes  soudoyer dans les armes, beaucoup d'autres
dpenses excessives, absorboient infiniment plus de richesses que n'en
pouvoient fournir les contributions de l'tat, ni la vente des biens du
clerg et des migrs. Le papier-monnoie, multipli par milliards, se
dtruisoit lui-mme; sa chute acclre entranoit celle du crdit. Le
commerce toit ruin. La guerre ne donnoit pas assez de ressources dans
les pays conquis. Il fut dcrt (le 10 mars 1793) que les biens des
condamns seroient acquis  la Rpublique; et ce fut ce qu'on appela
battre monnoie avec la guillotine sur cette place de la Rvolution, que
l'on fit regorger de sang.

C'est pour cela que la richesse fut une cause de proscription, et que
non seulement des hommes recommandables par leur mrite, les
Malesherbes, les Nicola, les Gilbert de Voisin, mais des hommes
notables pour leur fortune, un Magon, un La Borde, un Duruey, un
Serilly, une foule de financiers, furent envoys  la mort. Aussi,
lorsque le vieux Magon fut amen devant le tribunal rvolutionnaire, et
qu'on lui demanda son nom: Je suis riche, rpondit-il, et il ne daigna
pas en dire davantage.

Pour donner plus de latitude aux tables de proscriptions, les dnoncs
toient dsigns sous des qualifications vagues d'ennemis du peuple,
d'ennemis de la libert, d'ennemis de la Rvolution, enfin sous le nom
de _suspects;_ et l'on tenoit pour _suspects_ tous ceux qui, soit par
leur conduite, soit par leurs relations, soit par leurs propos, se
seroient montrs partisans de la tyrannie (c'est--dire de la royaut)
ou ennemis de la Rpublique, et en gnral ceux  qui l'on auroit refus
des certificats de _civisme_. Or, en les refusant, ces certificats, on
toit dispens d'expliquer le motif et la cause de ce refus (dcret du
30 janvier 1793); l'accusation et le jugement toient aussi dispenss de
la preuve. Dans un dcret portant peine de mort contre _les ennemis du
peuple_ (du 22 prairial an II), il toit dit: Sont rputs _tels_ ceux
qui cherchent  anantir la libert par force ou par ruse,  avilir la
Convention nationale et le gouvernement rvolutionnaire dont elle est le
centre,  garer l'opinion et empcher l'instruction du peuple, 
dpraver les moeurs et corrompre la conscience publique, enfin  altrer
la puret des principes rvolutionnaires. La preuve ncessaire pour les
condamner, ajoutoit ce dcret, sera toute espce de document matriel ou
moral qui peut naturellement obtenir l'assentiment d'un esprit juste et
raisonnable. La rgle des jugemens est la conscience des jurs clairs
par l'amour de la patrie. Leur but est le triomphe de la patrie, la
ruine de ses ennemis. S'il existe des documens du genre ci-dessus, il ne
sera point entendu de tmoins.

C'est avec ce langage quivoque et perfide qu'une charlatanerie
hypocrite institua la jurisprudence et la procdure arbitraire de nos
tribunaux criminels. Point de preuves, point de tmoins, la conscience
des jurs; et de quels jurs! des organes et des suppts de Robespierre,
de Lebon, de Carrier, de Francastel, et de tant d'autres tigres
insatiables de sang humain.

L'un des bourreaux ambulans de la faction avoit fait graver sur son
cachet, pour emblme, une guillotine; un autre,  son dner, en avoit
une sur une table, avec laquelle il s'amusoit  trancher la tte au
poulet qu'on lui avoit servi; et, tandis que ceux-l se faisoient un jeu
de l'instrument de leur barbarie, d'autres se vantoient  la Convention
de leur conomie et de leur diligence  excuter ses dcrets. Fusiller,
c'est trop long, lui crivoit l'un d'eux; on y dpense de la poudre et
des balles. On a pris le parti de les mettre (les prisonniers) dans de
grands bateaux au milieu de la rivire;  demi-lieue de la ville, on
coule le bateau  fond. Saint-Florent et les autres endroits,
ajoutoit-il, sont pleins de prisonniers. Ils auront aussi le baptme
patriotique. Je n'ai pas besoin de dire quels frissonnemens d'horreur
nous causoient ces railleries de cannibales. Ce qui faisoit frmir
l'humanit, les noyades de Carrier sur la Loire, les canonnades 
mitraille de Collot d'Herbois  Lyon, obtenoient la mention honorable au
bulletin. Les atrocits de Lebon dans le Pas-de-Calais n'toient que des
formes _un peu acerbes_ qu'il falloit lui passer, et on les lui passoit.

Un parti formidable se forma tout  coup dans le sein de la Convention
contre Robespierre; Tallien le dnona. Sur-le-champ il fut mis hors de
la loi (le 9 thermidor), surpris, arrach de l'Htel de ville o il
s'toit rfugi, et tran sur cet chafaud (le 10) o tous les jours il
faisoit prir tant d'innocens.

Aprs la mort de Robespierre, les comits, le tribunal rvolutionnaire,
furent renouvels, et la Convention dsavoua leurs cruauts passes;
mais elle dclara (22 frimaire an III) qu'elle ne recevroit aucune
demande en revision de jugemens rendus par les tribunaux criminels,
portant confiscation de biens au profit de la Rpublique et excuts
pendant la Rvolution.

Cependant la fermentation des esprits n'toit pas teinte. La socit
des Jacobins n'oublioit pas qu'elle avoit t toute-puissante; elle se
voyoit carte, et ne pouvoit souffrir que cette puissance anarchique,
qui toit sa sanglante conqute, ft usurpe par un parti qui n'toit
plus le sien. On avoit beau la mnager, elle sentoit le frein, elle le
rongeoit en silence. On voulut l'affoiblir en l'purant, et les comits
runis furent chargs de prsenter le mode de cette puration (le 13
vendmiaire). On dfendit toute correspondance et toute relation entre
les socits populaires (le 25 vendmiaire); mais le feu couvoit sous la
cendre, et empcher ce feu de se communiquer toit encore un vain
projet.

On se mit en dfense contre les dnonciations par un dcret de garantie
qui rgloit la manire dont il seroit dornavant procd au jugement
d'un membre de la reprsentation nationale (le 8 brumaire); mais cette
garantie dans un soulvement n'toit pas une sret, et le tumulte
commenoit  tre menaant autour de la salle des Jacobins (le 19). On
ordonna que cette salle ft ferme, et ce dcret fut envoy aux armes
et aux socits populaires (le 10). Les mouvemens du peuple au centre de
Paris et dans le faubourg Saint-Antoine n'en furent que plus furieux.

Pour fortifier le parti contraire  la ligue des Jacobins, on fit
rentrer dans la Convention, le 18 frimaire, les soixante-dix dputs mis
en arrestation le 3 octobre 1793, et trois des anciens terroristes,
convaincus des excs qu'ils avoient commis  Nantes, furent condamns 
la peine de mort. L'acte d'accusation fut prononc contre
Fouquier-Tainville, accusateur public, et il fut condamn avec quinze de
ses complices. En mme temps Collot d'Herbois, Barre et Billaud de
Varenne furent mis en jugement.

Enfin la Convention tout entire prta le serment de poursuivre jusqu'
la mort les continuateurs de Robespierre.

Les Jacobins sembloient aux abois. Des jeunes gens rassembls dans le
jardin du Palais-Royal y avoient brl un mannequin dans le costume du
jacobinisme, et en avoient port les cendres dans l'gout Montmartre,
avec cette inscription sur l'urne funraire: _Panthon des Jacobins du 9
Thermidor_.

Telle toit cependant l'inquitude de l'Assemble que, parmi tous ces
actes de vigueur, elle ne laissa pas de donner un signal d'alarme et de
dtresse. Car j'appelle ainsi le dcret o, prvoyant le cas de sa
dissolution, elle arrtoit que, ce cas arrivant, tous les reprsentas
qui auroient pu chapper au fer parricide se runiroient au plus tt 
Chlons-sur-Marne. L'vnement prouva qu'il avoit t bien prvu.

Le 1er prairial, des femmes du peuple ayant forc les portes de la salle
de l'Assemble, avec des cris et des insultes qui interrompirent les
dlibrations,  l'instant les hommes en foule y pntrrent avec elles,
et la tte d'un des dputs fut porte sur le bureau. C'en toit fait si
le peuple avoit profit du moment d'pouvante qu'il avoit rpandue;
mais, les rvolts s'amusant  s'emparer des siges qu'on leur
abandonnoit, l'un d'eux, appel Romme, eut l'imprudente vanit de
s'asseoir sur le fauteuil du prsident, et de perdre le temps  y
prononcer des dcrets. Par ces dcrets, il ordonnoit l'arrestation des
membres des comits du gouvernement, l'largissement de tous les dtenus
depuis le 9 thermidor, le rappel de Barre, de Collot d'Herbois et de
Billaud de Varenne. Cette folle jactance d'autorit endormit la fureur
du peuple; et, tandis qu'il donnoit des lois, l'un des dputs entre
dans la salle  la tte de la force arme, chasse et disperse la
multitude, et rend  l'Assemble le courage et la libert.

Ds lors le sang des terroristes recommena de couler  grands flots, et
les moteurs de la sdition populaire furent excuts en prsence du
peuple.

Ainsi, entre le despotisme et l'anarchie, la force arme toit le seul
arbitre, et les chefs du parti vaincu alloient prir sur l'chafaud.

Ce ne fut qu'un spectacle pour la saine partie de la nation, qui
redoutoit galement l'anarchie et le despotisme.

On sentit enfin la ncessit de rgnrer la Rpublique, en changeant
non le fond, mais la forme d'un gouvernement rpublicain de nom et
rellement despotique, et en feignant de diviser les pouvoirs pour les
balancer. Tel fut l'objet et l'artifice de la nouvelle constitution.
Dans ce simulacre des lois fondamentales, qu'une commission fut charge
de fabriquer, et qu'elle prsenta le 5 messidor de l'an III, deux
conseils de lgislation et un directoire excutif composoient le corps
dpositaire de la puissance nationale.

Les deux conseils, l'un de cinq cents et l'autre de deux cent cinquante
dputs, choisis tous les ans  la pluralit des voix dans les
assembles lectorales, toient revtus du pouvoir, l'un de proposer, et
l'autre d'accepter, de sanctionner les lois ou de les refuser, comme
tant le rgulateur, le modrateur de celui qui en avoit seul
l'initiative. Jusque-l l'intrt public, si les choix toient libres et
assez clairs, pouvoit tre en de bonnes mains; mais  ces deux
conseils on ajouta un directoire excutif, arm de la force publique,
pour maintenir l'ordre et les lois; et ce fut l que s'tablit et se
retrancha le despotisme le plus absolu et le plus tyrannique dont on ait
jamais vu d'exemple.

Les cinq membres qui composoient le directoire devoient tre pris dans
le nombre de cinquante candidats que proposeroit le conseil des cinq
cents, et c'toit au conseil des deux cent cinquante (dit des Anciens)
qu'il appartenoit de les choisir.

Ces pentarques seroient successivement amovibles; d'abord, un tous les
ans devoit tre exclu et remplac par la voie du sort, et dans la suite
chacun ne sortiroit qu'au bout de ses cinq ans de rgne et dans l'ordre
de succession.

De l vint, pour le dire en passant, que les habiles ne se pressrent
pas d'tre du nombre des lus, que le sort pouvoit exclure au bout d'un
ou deux ans, et qui, d'ailleurs, devoient courir les risques d'une
premire tentative.

Mais tous avoient droit de prtendre  ces minentes dignits de l'tat,
et d'y passer plus d'une fois. Aussi leur premier soin avoit-il t de
composer la commission des rdacteurs de l'acte constitutionnel des plus
ardens, des plus adroits, des plus ambitieux rpublicains; et ceux-ci
s'toient appliqus  donner  cette oligarchie roulante le plus
d'autorit, de force et de consistance possible.

La gestion des plus grandes affaires de l'tat, la politique, les
finances, les relations au dehors, le commerce et les alliances, la
guerre et la paix, les armes, leur formation, leur conduite, le choix
des gnraux et leur destitution, la nomination aux emplois militaires,
appartenoient exclusivement  ce conseil des cinq. Au dedans, la police,
l'usage de la force arme, le droit de la faire agir, le droit
d'inspection sur la trsorerie et sur les prposs  la perception des
impts, le maniement des deniers publics, leur distribution aux besoins
de l'tat, sans jamais en tre comptables; le choix et l'emploi des
ministres, travaillant sous leurs ordres et rvocables  leur gr, la
surveillance des tribunaux, la dpendance immdiate des autorits
constitues et des agens qu'ils emploieroient dans toutes les parties de
l'Administration; enfin le droit d'avoir dans les dpartemens, jusque
dans les moindres communes, des commissaires attitrs, et le droit de
casser les lections que le peuple auroit faites de ses magistrats, de
ses juges: telles toient les attributions prodigues au Directoire par
l'acte constitutionnel, sans compter ce qu'il y ajouta.

Ainsi tous les moyens de dominer, d'intimider et de corrompre: l'usage
de la force arme; la disposition du trsor de l'tat; l'intrt qu'on
auroit dans les armes, dans les finances, dans tous les emplois
mercenaires, de gagner la faveur de ces pentarques tout-puissans; le
dvouement des chefs pour les auteurs de leur fortune, l'exemple qu'ils
en donneroient aux soldats et aux subalternes; parmi les magistrats du
peuple, la crainte d'tre dposs, le dsir d'tre maintenus; dans
l'assemble nationale, l'ambition d'avoir pour amis les promoteurs aux
grandes places et ceux qui tenoient dans leurs mains les rcompenses et
les peines, selon qu'on les auroit bien ou mal servis: tout cela,
dis-je, fit pour le Directoire une puissance devant laquelle les
conseils furent anantis.

Mais il falloit d'abord que la constitution ft reue, et les peuples
pouvoient s'apercevoir qu'on ne leur proposoit qu'une tyrannie
habilement masque et savamment organise; il falloit de plus prendre
garde que l'esprit n'en ft chang dans l'Assemble qu'alloient former
les prochaines lections; et ce fut  quoi l'on pourvut de la manire la
plus hardie.




LIVRE XX.


Les vnemens dont je viens de rappeler le souvenir ont tellement occup
ma pense qu' travers tant de calamits publiques je me suis presque
oubli moi-mme. L'impression que faisoit sur moi cette foule de
malheureux toit si vive et si profonde qu'il est bien naturel que ce
qui ne touchoit que moi me soit trs souvent chapp. Ce n'est pas
cependant que; par des diversions de travail et d'tudes, je n'eusse
tch de me dfendre de ces rflexions fatigantes dont la continuit
pouvoit se terminer par une noire mlancolie ou par une fixit d'ides,
plus dangereuse encore pour le foible et fragile organe du bon sens.

Tant que mon imagination put me distraire par d'amusantes rveries, je
fis de nouveaux _Contes_, moins enjous que ceux que j'avois faits dans
les plus beaux jours de ma vie et les rians loisirs de la prosprit,
mais un peu plus philosophiques et d'un ton qui convenoit mieux aux
biensances de mon ge et aux circonstances du temps[57].

Lorsque ces songes me manqurent, je fis usage de ma raison, et
j'essayois de mieux employer le temps de ma retraite et de ma solitude
en composant, pour l'instruction de mes enfans, un _Cours lmentaire_
en petits traits de _grammaire_, de _logique_, de _mtaphysique_ et de
_morale_, o je recueillis avec soin ce que j'avois appris dans mes
lectures en divers genres, pour leur en transmettre les fruits.

Quelquefois, pour les gayer ou pour les instruire d'exemples,
j'employois nos soires d'hiver  leur raconter, au coin du feu, de
petites aventures de ma jeunesse, et ma femme, s'apercevant que ces
rcits les intressoient, me pressa d'crire pour eux les vnemens de
ma vie.

Ce fut ainsi que je fus engag  crire ces volumes de mes _Mmoires_.
J'avouerai bien, comme Mme de Stael, que je ne m'y suis peint qu'en
buste; mais j'crivois pour mes enfans.

Ces souvenirs toient pour moi un soulagement vritable, en ce qu'ils
effaoient, au moins pour des momens, les tristes images du prsent par
les doux songes du pass.

Cependant je touche  l'poque o l'intrt de la chose publique vint me
saisir plus fortement, plus troitement que jamais. Par mon devoir de
citoyen, je fus appel  cette assemble primaire du canton de Gaillon,
o alloit tre propose la nouvelle constitution. C'toit le moment
d'observer o en toit l'esprit national, et ce moment toit
intressant: car le problme alloit tre mis en dlibration et rsolu
simultanment par la pluralit des voix dans la totalit des assembles
primaires.

Dans celle o j'assistai, il me fut vident que deux partis se
balanoient...




NOTES

[1: D'aprs une note releve sur les registres de Saint-Roch avant 1871,
le mariage fut clbr le 11 octobre 1777. L'acte, dont M. Bgis possde
une copie, nonce ainsi l'tat civil de la fiance: Marie-Adlade
Lerein de Montigny, fille de Louis-Ren de Montigny et de Franoise
Morellet, rue Saint-Honor, ci-devant paroisse Saint-Pierre de la ville
de Lyon.]

[2: _Roland_, tragdie lyrique de Quinault, rduite en trois actes par
Marmontel, musique de Piccini, reprsente le 17 janvier 1778.]

[3: Louis-Franois Delatour, imprimeur et bibliographe (1727-1807),
auteur, entre autres travaux, du _Catalogue des livres imprims et
manuscrits de la bibliothque de M. de Lamoignon_ (1770, in-folio), dont
il effectua la revision prcisment dans sa solitude chrie de
Saint-Brice, ainsi que le constatait une note jointe  un exemplaire
possd depuis par Barbier.]

[4: Le 21 mai 1781.]

[5: Louis Necker (1730-1804) avait pris, pour se distinguer de son
frre, le nom d'une proprit qu'il possdait aux environs de Genve.]

[6: Anne-Germaine Larrive, dame Girardot de Vermenoux, ne  Genve en
1740, morte  Montpellier le 27 dcembre 1783. Un pastel de Liotard,
conserv dans la famille de Tronchin, la reprsente offrant un sacrifice
 Esculape, et une terre cuite de son buste a t vendue en 1828  la
vente posthume de Houdon.]

[7: _Atys_, tragdie lyrique de Quinault, rduite en trois actes par
Marmontel, musique de Piccini, reprsente le 22 fvrier 1780, et
frquemment reprise jusqu'en 1792.]

[8: Voyez tome II, note 74.]

[9: _Didon_, tragdie lyrique en trois actes, reprsente 
Fontainebleau le 16 octobre 1783, et, sur le thtre de l'Opra, le 1er
dcembre suivant. Selon M. Th. de Lajarte, _Didon_ fut joue deux cent
cinquante fois de 1783  1826.]

[10: Mlle Adlade-Edme Prvost, nice de Lemaistre, trsorier de
l'ordinaire des guerres, qui la dota richement et lui fit pouser, en
1780, Alexis-Janvier de La Live de La Briche, frre de La Live de Jully,
de La Live d'pinay et de Mme d'Houdetot. De cette union naquit, en
1781, une fille qui pousa M. Mol, plus tard premier ministre sous le
rgne de Louis-Philippe.]

[11: Pierre-Paul Clsia (les anciennes ditions portent Silesia), dont
il est plusieurs fois question dans les lettres de Galiani  Mme
d'pinay, et qui fit un sjour en France en 1781.]

[12: L'auteur du _Voyage du jeune Anacharsis._]

[13: L.-G. Oudart Feudrix de Brquigny, clbre rudit, membre de
l'Acadmie franaise (1714-1794).]

[14: Le comte Marin Carbury de Cphalonie, lieutenant-colonel au service
de la Russie et directeur du corps des cadets, auteur du _Monument de
Pierre le Grand_ (Paris, Nyon, 1777, in-folio, 12 pl.), relation des
travaux employs pour transporter  Saint-Ptersbourg le rocher sur
lequel fut rige la statue questre due  Falconet et  son lve, Mlle
Collot.]

[15: L'abb Nicolas Thyrel de Boismont (1715-1786), membre de l'Acadmie
franaise.]

[16: Jacques Godard, avocat au Parlement (1762-1791), dput de Paris 
l'Assemble lgislative.]

[17: _Pnlope_ fut reprsente le 2 novembre 1785  Fontainebleau, et,
le 9 dcembre suivant,  Paris.]

[18: Un opra-comique portant le mme titre, paroles de M. de
Mnilglaise, musique de J.-B. de La Borde, avait t jou sans succs 
Fontainebleau, aux spectacles de la cour, en novembre 1764; _le Dormeur
veill_ de Marmontel, musique de Piccini, y fut mieux accueilli le 14
novembre 1783, ainsi que, le 22 juin suivant,  la Comdie-Italienne.]

[19: Ces trois discours sont reproduits dans le tome XVII des _Oeuvres_
de l'auteur (1787).]

[20: J'ignore o a paru cet _loge de Colardeau_, dont aucun
bibliographe n'a parl.]

[21: Mlle Beltz, marie  Louis-Claude Chron, littrateur, dput 
l'Assemble lgislative, mort prfet de la Vienne le 13 novembre 1807.]

[22: Cette entreprise tait une boyauderie, autorise par lettres
patentes du 29 janvier 1766, et sur laquelle on trouvera des
renseignements curieux dans le _Guide des trangers_ de Thiry (II,
620).]

[23: Ce fut au mois de juin 1782 que Coll, veuf depuis un an, vendit
bon march, dit-il, sa maison de Grignon  Marmontel, et qu'il loua un
appartement meubl  Saint-Cloud. Il mourut  Paris le 3 novembre 1783.
(_Correspondance indite_ de Coll, publie par H. Bonhomme, 1864, p.
261.)]

[24: Le futur dfenseur de Louis XVI.]

[25: Antoine-Athanase Roux de Laborie (1769-1840) s'tait vu couronner
ds 1788, par l'Acadmie de Rouen, pour un _loge du cardinal
d'Estouteville_, imprim la mme anne. Il a jou depuis, sous le
premier Empire et la Restauration, un rle diplomatique assez quivoque,
au sujet duquel on peut consulter la _Biographie_ Rabbe.]

[26: Jules Quicherat, qui a cit ce passage dans son _Histoire de
Sainte-Barbe_ (II, 386), ne donne aucun renseignement sur Charpentier.
Il signale, en revanche, un article de Marmontel, dans le _Mercure_ du
13 fvrier 1790, en faveur de Sainte-Barbe et des avantages que
prsentaient ses mthodes d'enseignement.]

[27: Dupont (de Nemours) a rfut tout ce passage dans la premire des
deux lettres qu'il adressa, en 1805, au _Publiciste_, au _Journal de
Paris_ et au _Journal du Commerce_, et qui furent runies sous ce litre:
_Sur quelques erreurs de M. Marmontel relatives  M. Turgot_. Paris,
Delance, an XIII, in-8, 18 p.]

[28: La seconde lettre de Dupont (de Nemours) a pour objet de dmontrer
l'inexactitude de cette assertion.]

[29: Il fut imprim peu aprs sous ce titre: _Rponse du sieur
Bourboulon, officier employ dans les finances de Mgr le comte d'Artois,
au Compte rendu au roi par M. Necker_. Londres, 1781, in-8.]

[30: Jean-Franois Joly de Fleury (1718-1802), fils du procureur gnral
au Parlement, contrleur gnral de mai 1781  avril 1783.]

[31: Henri-Franois Lefvre d'Ormesson (1787-1807) ne garda le
portefeuille que jusqu'au 8 novembre 1783.]

[32: Bouvard de Fourqueux ne fut contrleur gnral que pendant vingt et
un jours, ce qui fit dire qu'il avait perdu sa place au vingt et un.]

[33: _Sur l'administration de M. Necker par lui-mme_ (Amsterdam, 1791,
in-12), p. 10.]

[34: Paris tait alors divis en soixante districts, rduits par la loi
du 22 juin 1790  quarante-huit sections.]

[35: C'est dans cette assemble que Marmontel eut le courage de voter
seul contre la dnonciation de l'arrt du Conseil qui supprimait le
_Journal des tats gnraux_ de Mirabeau. Le trait a t signal par
Bailly dans ses _Mmoires_ et relev par Sainte-Beuve.]

[36: Denis-Franois Angran d'Alleray (1715-1794), conseiller d'tat,
ancien procureur au grand Conseil, lieutenant civil depuis 1774.]

[37: M. Jules Flammermont me fait observer qu'il y a une contradiction
flagrante entre l'allusion de Marmontel  son chec, qui eut lieu le 19
mai, et le passage du dialogue avec Maury, o l'auteur demande qu'on
empche  tout prix la runion des tats gnraux, ouverts le 5 du mme
mois.]

[38: De Regnard.]

[39: Talleyrand.]

[40: Le tome Ier des _Miscellanies of Philobiblon Society_ (Londres,
1854, petit in-4) renferme les divers brouillons de ce discours; les
cinq premiers sont de la main de Necker, Rayneval, Saint-Priest,
Nivernois et Barentin, dont les noms ont t inscrits par le roi en tte
de chacune de ces minutes. Louis XVI avait lui-mme jet sur le papier
trois autres projets: le premier est remani par la reine, le second
annot par Montmorin, le troisime ne porte pas d'observations. Le texte
dfinitivement adopt est pour les cinq premiers paragraphes, et  part
quelques variantes insignifiantes, celui que Montmorin avait amend, et
pour les trois derniers, celui du troisime brouillon de Louis XVI, sauf
les deux lignes de la fin.

Ces curieux autographes, communiqus  la _Philobiblon Society_ par B.
Mouckton Milnes, provenaient, parat-il, de Danby Seymour, frre de
Henry Seymour, qui avait pous en 1775 la comtesse de Paothou, ne de
La Martellire, attache  la cour de Marie-Antoinette.]

[41: Jrme-Marie Champion de Cic (1735-1810), archevque de Bordeaux
en 1781, et garde des sceaux du 5 aot 1789 au 21 novembre 1790.]

[42: Jean-Georges Le Franc de Pompignan (1715-1790), vque du Puy et
archevque de Vienne, que Voltaire n'pargna pas plus que son frre en
1760. Voyez tome II, livre VII.]

[43: Jean-Baptiste-Joseph de Lubersac (1740-1822), vque de Chartres de
1780  1790.]

[44: Colbert de Seignelay de Castlehill (1736-1808), vque de Rodez en
1784, migr en 1793.]

[45: Guillaume-Louis du Tillet, vque d'Orange de 1774  1790.]

[46: Talleyrand.]

[47: Antoine-lonore-Lon Leclerc de Juign de Neuchelles (1728-1811),
archevque de Paris de 1781  1790.]

[48: Ce passage est,  la date o le place Marmontel, un vritable
anachronisme: le bataillon de fdrs connu sous le nom de _Marseillais_
ne fut recrut qu'aprs le 20 juin 1792, et ne fit son entre  Paris
que quelques jours avant le 10 aot.]

[49: Le clbre Curtius.]

[50: Le comte d'Artois.]

[51: Les premires lignes de cette citation sont empruntes  la
relation bien connue de J. Dusaulx: _De l'insurrection parisienne et de
la prise de la Bastille_. Mais la suite n'est pas de l'crivain auquel
Marmontel l'attribue, et je n'ai pas retrouv le texte qu'il avait sous
les yeux.]

[52: J.-A. Teissier, baron de Marguerittes (1745-1794), dput de la
noblesse de la snchausse de Nmes et de Beaucaire.]

[53: Ce passage, ainsi que les trois autres que l'on trouvera plus loin,
sont extraits du _Mmoire de M. le comte de Lally-Tolendal, ou Seconde
Lettre  ses commettants_, Paris, Desenne, janvier 1792, in-8.]

[54: _Sur l'administration de M. Necker, par lui-mme_ (Amsterdam, 1791,
in-12), p. 87.]

[55: Michel-Franois Couet du Vivier de Lorry, vque d'Angers de 1782 
1791.]

[56: Elle le fut le 10 aot 1792.]

[57: Publis aprs la mort de l'auteur sous le titre de _Nouveaux Contes
moraux_: Paris, J.-B. Garnery et Maradan; Strasbourg, les frres
Levrault, an IX (1801), 4 vol. in-8 et in-12; portrait grav par
Tassaert, d'aprs Boilly, et quatre figures de Monnet, graves par
L'pine. Une partie de ces contes avait paru dans le _Mercure_, de 1789
 1792. Le premier est intitul _la Veille_; c'est celui auquel
l'auteur a fait deux fois allusion (voyez tome II, livre VII).]




INDEX ALPHABTIQUE




Abadie (Franois-Jrme d'), ou de l'Abadie, gouverneur de la Bastille.
II.

_Abloville_ (ou plus exactement _Habloville_) (Eure), III.

Acadmie des Jeux floraux. I.

Acadmie franaise. I, II, III.

_Acadmie (La petite)_, socit littraire de Toulouse. I.

_Acanthe et Cphise_, pastorale, musique de Rameau, paroles de
Marmontel. I.

Aiguillon (Armand de Vignerot, duc d'). II.

_Aix-la-Chapelle_. II.

Albemarle (Guillaume-Anne Keppel, milord). I.

Albois (Mme d'), tante de Marmontel. I, II.

_Alcibiade_, conte, par Marmontel. II.

Alembert (Jean-Franois Le Rond, dit d'). I, II, III.

_Amadis_, opra, musique de Lully, paroles de Quinault. II.

Amalvy, camarade de Marmontel. I.

Ambelot (Chevalier d'). I.

_Ami de la maison (L')_, opra, paroles de Marmontel, musique de Grtry.
II.

Angiviller (Charles-Claude de Flahaut de La Billarderie, comte d'). I,
II, III.

Angran d'Alleray (Denis-Franois). III.

_Annette et Lubin_, conte, par Marmontel. II.

Ansely, ngociant anglais tabli  Bordeaux. II.

Argenson (Marc-Pierre de Voyer de Paulmy, comte d'). II.

Argental (Charles-Augustin de Ferriol, comte d'). I, II.

_Aristomne_, tragdie de Marmontel. I.

Armagnac (Franoise-Adlade de Noailles, princesse d'). II.

Arnaud (D'). Voyez Baculard.

Artois (Charles-Philippe, comte d'). III.

_Alys_, opra de Quinault, rduit par Marmontel, musique de Piccini.
III.

_Aubevoie_ (Eure). III.

Aumont (Louis-Marie-Augustin, duc d'). I, II.

Aurore, fille naturelle de Maurice de Saxe et de Marie Rinteau, dite
Verrire. I, II.

_Avenay_ (Marne). I, 186.




B*** (Mlle). V. Broquin.

Baculard d'Arnaud (Franois-Thomas Marie). I.

Balme (Le P. Jean-Pierre), jsuite. I.

Balot de Sauvot. I.

Barbot (Le prsident Jean de). II.

Barre (Bertrand). III.

Barnave (Antoine-Pierre-Joseph-Marie). III.

Bassompierre, libraire et imprimeur ligeois. II.

Bauvin (Jean-Grgoire). I.

Beaumnard (Mlle). I.

Barthlemy (L'abb Jean-Jacques). II, III.

Beaumont (Christophe de), archevque de Paris. II.

_Beauregard_, maison de campagne de l'vch de Clermont. I.

Beauvau (Charles-Juste, marchal, prince de). II.

Beauvau (Marie-Charlotte de Rohan-Chabot, princesse de), femme du
prcdent. II.

Beauze (Nicolas). II, III.

_Belle (La), et la Bte_, conte, par Marmontel. V. _Zmire et Azor_.

_Blisaire_, par Marmontel. II.

Belle-Isle (Charles-Louis Auguste Fouquet, marchal, duc de). II.

_Bergre des Alpes (La)_, conte, par Marmontel. II.

Bernard (Pierre-Joseph), dit Gentil-Bernard. II.

Bernis (Franois-Joachim de Pierres, abb, puis cardinal de). I, II.

Bertier de Sauvigny (Louis-Bnigne-Franois). III.

Besenval (Pierre-Victor, baron de). III.

Billaud-Varenne (Jacques-Nicolas). III.

Biron (Duc de). I.

Bissy (Claude de Thiard, comte de). II.

Blois (Mme de). II.

Blondel de Gagny (Barthlemy-Augustin). II.

Boismont (L'abb Nicolas Thyrel de). III.

Boissy (Louis, de). II.

_Bordeaux_. II.

_Bort_ (Corrze). I.

Boube, avocat  Toulouse. I.

Boucher (Franois). II.

_Boucle (La) de cheveux enleve_, pome de Pope, traduit par Marmontel.
I.

Bourboulon (De). III.

Bourdaloue (Sermons du P. Louis). I.

Bouret (Michel-tienne). II.

Bouret de Villaumont (Mme), ne Gaillard. II.

_Bourges_ (Archevque de). V. La Rochefoucauld.

Bournon (M. Fernand), cit. II.

Bourzis (Le P. Jean), jsuite. I.

Bouvart (Michel-Philippe). II, III.

Brancas (Buffile-Hyacinthe-Toussaint de), comte de Creste. I.

Brancas-Creste (Louis, marquis de). I.

Brquigny (Louis-Georges Oudart Feudrix de). II, III.

Breteuil (Louis-Auguste Le Tonnelier, baron de). III.

Brienne. V. Lomnie.

Brionne (Louise-Charlotte de Grammont, comtesse de). II.

Broglie (Charles de), vque, comte de Noyon. II.

Broglie (Charles-Franois, comte de). II.

Brogue (Victor-Franois, marchal, duc de). III.

Broquin (Mlle). I.

Brunswick-Wolfenbuttel (Karl-Wilhelm, duc de). II, III.

Brunswick-Wolfenbuttel (Princesse Auguste de Hanovre, duchesse de),
femme du prcdent. II.

Buffon (Georges-Louis Leclerc, comte de). II.

Bury, domestique de Marmontel. II.

Bussy, commis des affaires trangres. II.




Caillot (Joseph). II.

Calonne (Charles-Alexandre de). III.

_Calvet_ (Sminaire de). I.

Cammas, peintre toulousain. I.

Campardon (M. mile), cit. I.

Caraccioli (Dominique, marquis de). II, III.

Carbury de Cphalonie (Marin). III.

Caron, lieutenant des invalides de la Bastille. III.

Carrier (J.-B.). III.

Castries (Charles-Eugne-Gabriel de La Croix, marquis de). I, II.

Catherine II, impratrice de Russie. II.

Caylus (Ch.-Ph. de Tubires de Pestels de Levi, comte de). II.

Celsia (Pierre-Paul). III.

Chabrillant (N... Desfourniels, comtesse de). I.

Chalut de Vrin (Geoffroy). I, II.

Chalut de Vrin (lisabeth de Varanchan, dame). I, II.

Chamfort (Sbastien-Roch-Nicolas). III.

Champion de Cic (Jrme-Marie), archevque de Bordeaux. III.

Chantilly (La). V. Favart (Mme).

Charpentier, prcepteur des enfants de Marmontel. III.

Chastellux (Franois-Jean, chevalier, puis marquis de). II, III.

Chauvelin (Henri-Philippe, abb de). I.

Chauvelin (Jacques-Bernard de). I.

Cheminais (_Sermons_ du P. Timolon). I.

_Chennevires-ls-Louvres_ (Seine-et-Oise). II.

Chron (Mlle Beltz, dame), nice de Morellet. III.

Chevrier (L'abb), censeur. II.

Choiseul (Csar-Gabriel, comte de), duc de Praslin. I, II.

Choiseul (tienne-Franois, comte de Stainville, puis duc de). II.

Choiseul-Beaupr (Franois-Martial, comte de). I.

Choiseul-Beaupr (Charlotte-Rosalie de Romanet, comtesse de). II.

Cideville (Pierre-Robert Lecornier de). I.

Clairon (Claire-Joseph Lerys, dite). I, II.

Clairval (J.-B. Guinard, dit). II.

Clment (Mme). I.

_Cloptre_, tragdie de Marmontel. I.

_Clermont-Ferrand_. I.

Clugny de Muy (Jean-tienne-Bernard de). III.

Cochin (Charles-Nicolas). II.

Coetlosquet (Jean-Gilles du), vque de Limoges. I.

Cog (L'abb Franois-Marie). II.

Colardeau (Ch.-Pierre). II.

Colbert de Seignelay de Castelhill, vque de Rodez. III.

Colin, homme d'affaires de Mme de Pompadour. II.

Coll (Charles). II.

Collot d'Herbois (Jean-Marie). III.

_Connaisseur (Le)_, livret d'opra-comique crit puis dtruit par
Marmontel. II.

Contades (Louis-Georges-rasme, marquis de), marchal de France, II.

Contades (Marquis de), fils du prcdent. II.

Conti (Louis-Franois, prince de). III.

Coste de Pujolas (Louis). III.

_Couvicourt_ (Eure). III.

Cramer (Gabriel). II.

Crbillon (Prosper Jolyot de). I.

Crbillon (Claude-Prosper Jolyot de), fils du prcdent. II.

Creutz (Charles-Philippe, comte de). II, III.

_Croix-Fontaine_ (Chteau de Bouret ). II.

Cromot du Bourg (Jules-David). II.

Crussol (Le bailli de). III.

Curtius (Kreutz, dit). III.




Dancourt (Mlle). V. La Popelinire (Mme de).

Darimath (La). V. Durancy.

Dauphin (Le). V. Louis de France.

Dauphine (La). V. Marie-Josphe de Saxe.

Debon (L'abb). I.

Decebi (Le P. Ignace), jsuite. I.

Delatour (Louis-Franois). III.

Deleyre (Alexandre). II.

Delille (L'abb Jacques). II.

Denis (Marie Mignot, dame), nice de Voltaire. I, II.

_Denys le Tyran_, tragdie de Marmontel. I.

Desfourniels (Mme). I.

Destouches (Mme Lobreau-), directrice du thtre de Lyon. II.

Desze (Raymond). III.

Diderot (Denis). I, II.

_Didon_, opra, paroles de Marmontel, musique de Piccini. III.

Dorlif. II.

_Dormeur veill (Le)_, opra-comique, paroles de Marmontel, musique de
Piccini.

Du Bocage (Marie-Anne Le Page, dame Fiquet). II.

Dubois, premier commis au ministre de la guerre. II.

Du Chatelet (milie Le Tonnelier de Breteuil, marquise). I.

Du Chatelet (Duc), colonel des gardes-franaises. III.

Duclos (Charles Pinot-). I, II.

Du Deffand (Marie-Anne de Vichy-Chamrond, dame). I, II.

Dumnil (Marie-Franoise Marchand, dite). I.

Dupin de Francueil (Claude-Louis de). I.

Dupont (de Nemours). III.

Duport (Adrien). III.

Du Puget (Henri-Gabriel). II.

Durancy (Franois Fieuzal, dit). I.

Durancy (Franoise-Marine Dessuslefour, dite Darimath, dame). I.

Durancy (Madeleine-Cleste Fieuzal, dite), fille des prcdents. II.

Durand (M.). ami de Mme Harenc et de Marmontel. II.

Durant, camarade de Marmontel. I.

Duras (Emmanuel-Flicit de Durfort, duc de). I, II, III.

Duras (Louise-Henriette-Philippine, marquise, puis duchesse de). II.

Durif, camarade de Marmontel. I.

Duruey (Joseph), ancien receveur gnral. III.

Du Tillet (Guillaume-Louis), vque d'Orange. III.




Edgeworth de Firmont (L'abb). III I.

Egmont (Jeanne-Sophie-Louise-Armande-Septimanie de Richelieu, comtesse
d'). II.

_Egyptus_, tragdie, par Marmontel. I.

Eue, vainqueur de la Bastille. III.

lisabeth (Madame). III.

_Encyclopdie_ (Supplment  l'). II.

_pitre aux potes_, par Marmontel. II.

prmnil (Jean-Jacques Duval d'). III.

_Esquille_ (Collge de l'),  Toulouse. I.

Estrades (lisabeth-Charlotte Huguet de Smonville, comtesse d'). II.




_Fausse Magie (la)_, opra-comique, paroles de Marmontel, musique de
Grtry. II.

Favart (Marie-Justine-Benote Cabaret-Duronceray, dame). I.

Favier (Jean). I.

Filleul (Marie-Catherine-Irne du Buisson de Longpr, dame). II.

Flavacourt (Fr.-Marie de Fouilleuse, marquis de). I.

Flamarens (Mme de). III.

Flammermont (M. Jules), cit. III.

Flesselles (Jacques de). III.

Fleurieu (Jacques-Annibal et Marc-Antoine-Louis Claret de). II.

Fleury (Le bailli de). I.

Fleury (Andr-Hercule, cardinal de). I.

Fontenelle (Bernard Le Bovier de). I.

Forest (L'abb). I.

Foulon (Joseph-Franois). III.

Fourqueux (Bouvard de). III.

Francastel (Marie-Pierre-Adrien). III.

Frdric II, roi de Prusse. I, II.

Frtau de Saint-Just (Emmanuel-Marie). III.

Friesen (Henri-Auguste, comte de). I.




Gagny. V. Blondel de Gagny.

Gaillard (Gabriel-Henri). III.

Galiani (L'abb Ferdinand). II.

Gallet, picier et convive du Caveau. II.

_Garches_ (Seine-et-Oise). II.

_Garges_. V. Garches.

Garville, ami de Mlle Clairon. II.

Gatti (Angelo). II.

Gaucher (Mme Louise, dite Lolotte, plus tard comtesse d'Hrouville). I.

Gaulard (Catherine-Suzanne Josset, dame). II.

Gaulard, fils de la prcdente. II.

Gaussin (Jeanne-Catherine Gaussem, dite). I.

Genson, vtrinaire. II.

Geoffrin (Marie-Thrse Rodet, dame). I, II.

Germani. V. Necker (Louis).

Gevigland (Nol-Marie de). II.

Gilbert de Voisin (Pierre), ancien prsident  mortier au Parlement de
Paris. III.

Gilly, directeur de la compagnie des Indes. I.

Gisors (Comte de). II.

_Gloire (La) de Louis XIV, perptue dans le roi son successeur_, pome
par Marmontel. I.

Godard (Jacques). III.

Goutelongue, promoteur de l'archevch de Toulouse. I.

Grandval (Franois-Charles Racot de). I.

Grtry (Andr-Ernest-Modeste). II.

Grimm (Frdric-Melchior). I.

Guiffrey (M. Jules), cit. I.

_Guirlande (La), ou les Fleurs enchantes_, ballet, musique de Rameau,
paroles de Marmontel. I.

Gustave III, roi de Sude. II, III.




Harenc (Mme). I.

Harenc de Presle. I.

Helvtius (Claude-Adrien). I, II.

Hnault (Charles-Jean-Franois). II.

_Henriade (La)_, de Voltaire, prface par Marmontel. I.

_Hraclides (Les)_, tragdie, par Marmontel. I.

Hrouville (Antoine de Ricouard, comte d'). I.

Hrouville (Mme d'). V. Gaucher.

Hertzberg (Comte de). II.

Holbach (Paul-Henri Thiry, baron d'). I, II.

Honorat (Dom). III.

Houdetot (lisabeth-Sophie-Franoise de La Live, comtesse d'). II, III.

Huber (Jean). II.

Hume (David). II.

_Huron (Le)_, opra-comique, paroles de Marmontel, musique de Grtry.
II.




_Incas (Les)_, par Marmontel. II.

_Irne_, tragdie, par Voltaire. III.




Jaucourt (Louis, chevalier de). II.

Jlyotte (Pierre). I.

Joly de Fleury (Jean-Franois). III.

Juign (Ant.-lonore-Lon Leclerc de), archevque de Paris. III.

Jullien (M. Ad.), cit. I.




Kaunitz (Wenceslas-Antoine, comte de Rietberg, prince de). I.




La Borde (J.-B. Benjamin de). III.

Laborie (Antoine-Athanase Roux de). III.

La Briche (Adlade-Edme Prvost, dame de La Live de). III.

La Brure (Charles-Antoine Le Clerc de). II.

Lacome (Mlle). I.

La Fayette (M.-J.-P. Roch-Yves-Gilbert Motier, marquis de). III.

La Fert (Denis-Pierre-Jean Papillon de). II.

La Garde (Philippe Bridard de). II.

La Harpe (Jean-Franois de). III.

Lally-Tolendal (Trophime-Grard, comte de). III.

Lambesc (Charles-Eugne de Lorraine-d'Elbeuf, prince de). III.

Lamoignon (Chrtien-Franois II de). III.

_Languedoc_ (Canal du). II.

Lantage (M. de). II.

Lany. I.

La Popelinire (Alexandre-Jean-Joseph Le Riche de). I, II.

La Popelinire (Thrse des Hayes, dame Le Riche de). I.

La Roche-Aymon (Charles-Antoine de), archevque de Toulouse. I.

La Rochefoucauld de Roye (Frdric-Jrme de), archevque de Bourges. I.

La Ruette (J.-L.). II.

La Ruette (Mme). II.

La Sablire (M. de). II.

La Rue (_Sermons_ du P. de). I.

La Tour (Maurice-Quentin de). II.

_La Tour_ (Chteau de), appartenant  Mme de Sran. II.

Latour. V. Delatour.

Lattaignant (Gabriel-Charles, abb de). I.

Launey (Bernard-Ren Jourdan de), gouverneur de la Bastille. III.

La Ville (L'abb Jean-Ignace de). II.

Lavirotte (Louis-Anne de). I.

Le Bon (Joseph). III.

L'cluze, dentiste et acteur de l'Opra-Comique. II.

Le Fvre (L'abb), docteur de Sorbonne. II.

Le Franc de Pompignan (Jean-Jacques, marquis). II.

Le Franc de Pompignan (Jean-Georges), vque du Puy et archevque de
Vienne. III.

Le Grand de Saint-Ren. III.

Le Kain (Henri-Louis Cain, dit). II.

Lemierre (Antoine-Martin). II.

Lemoyne (Jean-Baptiste). II.

Le Noir (Jean-Charles-Pierre). III.

Lopold II, empereur d'Autriche. III.

Le Roy (Julien-David). II.

Lespinasse (Julie-Jeanne-lonore Lespinasse, dite de). I, II.

Lessart. V. Valdec.

_Limoges_ (vque de). V. Cotlosquet.

Linars (Claude-Anne, comte de). I.

Linars (Annet-Charles, marquis de). I.

Linguet (Simon-Nicolas-Henri). II.

Lolotte. V. Gaucher.

Lomnie de Brienne (tienne-Charles), archevque de Toulouse. II, III.

Lorry (Michel-Franois Couet du Vivier de). III.

L'Osilire (M. de). I.

Losme-Salbray (De), major de la Bastille. III.

Louis XV. II.

Louis de France, dauphin. II.

Louis XVI. II, III.

Lowendal (Ulric-Frdric Woldemar, comte de), marchal de France. I.

L. P*** (Mme de). II.

Lubersac (J.-B. Joseph de), vque de Chartres. III.

_Lucile_, opra-comique, paroles de Marmontel, musique de Grtry. II.

Luxembourg (Le duc de). III.




Magon de La Balue (J.-B.), ngociant. III.

Mailubois (Yves-Marie Desmarets, comte de). II.

Mairan (J.-J. Dortous de). I, II.

Malesherbes (Chrtien-Guillaume de Lamoignon de). III.

Maleseigne (M. de). II.

Malfilatre (Jacques-Ch.-L. Clinchamp de). II.

_Malmaison (La)_, proprit de Mme Harenc. II.

Maloet (Dr P.-L.-M.). I.

Malosse (Le P. Jacques-Antoine), jsuite. I.

Malouin (Paul-Jacques). II.

Maniban (Jean-Gaspard de), prsident au parlement de Toulouse. I.

Manuel (Pierre). III.

Marbeuf (Yves-Alexandre de), vque d'Autun. II.

Marchais (lisabeth-Josphe de Laborde, baronne de), plus tard comtesse
d'Angiviller. II.

Margueritte (J.-A. Teissier, baron de). III.

Marie-Antoinette. II, III.

Marie-Josphe de Saxe, dauphine de France. II.

Marigny (Abel-Franois Poisson, marquis de). I, II.

Marigny (Marie-Franoise-Julie-Constance Filleul, marquise-de), femme du
prcdent. II.

Marivaux (Pierre Carlet Chamblain de). I, II.

Marmontel (Mme), femme de l'auteur. V. Montigny (Mlle Leyrin de).

Massillon (_Sermons_ de Jean-Baptiste). I.

Masson (M. Frdric), cit. II.

Maurepas (Jean-Frdric Phlypeaux, comte de). III.

Maurepas (Mme de). III.

_Mauriac_ (Collge de). I.

Maury (Jean-Siffrein, abb). III.

Maury (L'abb), cur de Saint-Brice, frre du prcdent.

_Mnars_ (Chteau de). II.

Mercy-Argenteau (Florimond-Claude, comte de). I.

Mirabeau (Louis-Antoine Riquetti, chevalier de). I.

Mirabeau (Victor Riquetti marquis de), dit l'_Ami des hommes_. I.

Mirabeau (Gabriel-Honor Riquetti, marquis de). III.

Miray, aide-major de la Bastille. III.

Miromnil (Armand-Thomas Hue de). III.

Monclar (J.-P.-Fr. de Ripert de). II.

Moncrif (Franois-Augustin Paradis de). II.

Monet (Jean). I.

Monsieur. V. Provence (Comte de).

_Montauban_ (Acadmie des belles-lettres, ou Socit littraire de). I.

Montesquieu (Charles de Secondat, baron de). I.

Montgaillard (Marquis de). I.

Monticourt. II.

Montigny (Mme Leyrin de), soeur de Morellet, et belle-mre de Marmontel.
II, III.

Montigny (Mlle Marie-Adlade Leyrin de), fille de la prcdente et
femme de Marmontel. II, III.

Montmorin Saint-Herem (Armand-Marc de), III.

Montull (Jean-Baptiste-Franois de). II.

Montull (Mme de). II.

Mora (Pignatelli, marquis de). II.

Morellet (L'abb Andr). II, III.

Morin, rptiteur au collge de Toulouse. I.




Narbonne-Lara (Comte Louis de). III.

Navarre (Marie-Gabrielle Hvin de). I.

Necker (Jacques). III.

Necker (Sophie Curchod de Nasse, dame), femme du prcdent. III.

Necker (Louis), dit de Germani, frre et beau-frre des prcdents. III.

Nicolai (Famille de). III.

Nolhac (Le P.), jsuite. I.




_Observateur littraire (L')_, journal fond par Marmontel et Bauvin. I.

Odde, camarade, et plus tard beau-frre de Marmontel. I, II, III.

Odde (Mme), soeur de Marmontel et femme du prcdent. II, III.

_Ode  la louange de Voltaire_, par Marmontel. II.

Olivet (L'abb Joseph Thoulier d'). II.

Orlans (Louis-Philippe-Joseph, duc d'), plus tard Philippe-galit.
III.

_Ormes_ (Chteau des), proprit de la famille d'Argenson. II.

Ormesson (Henri-Franois Lefvre d'). III.

Orry (Philibert), marquis de Fulvy. I.




Paar (Comte de). I.

Panard (Charles-Franois). II.

Panckoucke (Charles-Joseph). II.

Parrenin (Le P. Dominique). II.

Pattulo, Irlandais. II.

Paulmy (Marc-Antoine-Ren de), marquis d'Argenson. II.

Pelletier, fermier gnral. II.

_Pnlope_, opra, paroles de Marmontel, musique de Piccini. III.

Person, lieutenant des invalides de la Bastille. III.

Ption (Jrme). III.

Piccini (Nicolo). II, III.

Pompadour (Jeanne-Antoinette Poisson, dame Lenormant d'tioles, marquise
de). I, II.

Portail (Jacques-Andr). II.

Provence (Louis-Xavier, comte de). III.

Poultier de Nainville (Pierre), intendant de Lyon. II.

Prades (Jean-Martin, abb de). I.

Praslin. V. Choiseul.

_Pucelle (La)_, pome par Voltaire. II.

Pujalou, tudiant du collge Sainte-Catherine  Toulouse. I.

Puvign (Mlle). I.




Quesnay (Franois). II.




Radonvilliers (L'abb Claude-Franois Lizarde de). II.

Rameau (Jean-Philippe). I.

Raynal (L'abb Guillaume-Thomas). I, II.

Regewski (M.-M.). II.

Reynal (Jean). I.

Riballier (L'abb Ambroise). II.

Ribou. I.

Richelieu (Louis-Franois-Armand Du Plessis, duc de). I, II.

Rigal, avocat. I.

_Riom_ (Collge des Oratoriens de). I.

Robespierre (Maximilien-Marie-Isidore de). III.

Robinet (J.-B. Ren). II.

Rohan (Louis, prince et cardinal de). II.

Rohan (Marie-Sophie de Courcillon de Dangeau, duchesse de Pecquigny,
puis de). II.

_Roland_, opra, paroles de Marmontel, musique de Piccini. II, III.

Romme (Gilbert). III.

Roquelaure (Jean-Armand de Bossuejouls, comte de), vque de Senlis. II.

Roselly (Raisouche-Montet, dit). I.

Rosetti (Mlle), matresse de Papillon de La Fert. II.

Rousseau (Jean-Jacques). I, II, III.

Roussille (L'abb), de l'Acadmie d'Angers. II.

Roux (Augustin). II.

Rupin (M. Ernest), cit. I..




S*** [Sau...?] (Mlle). II.

Sabatier de Cabres (L'abb). III.

Saint-Amand, receveur gnral du tabac  Toulouse. II.

_Saint-Bonet_ (Corrze). I.

_Saint-Brice_ (Seine-et-Oise). III.

_Saint-Ferrol_ (Bassin de). II.

Saint-Florentin (Louis Phlypeaux, comte de), duc de La Vrillire. II.

_Saint-Germain_ (Eure). III.

Saint-Hilaire (Mlle), matresse de Blondel de Gagny. II.

Saint-Huberty (Anne-Antoinette Clavel, dite). III.

Saint-Lambert (Charles-Franois de), I, II, III.

Saint-Simon (_Mmoires_ du duc de). II.

_Sainte-Assise_ (Chteau de), appartenant  M. de Montull. II.

_Sainte-Barbe_ (Collge). III.

_Sainte-Catherine_ (Collge),  Toulouse. I.

Saldern (M. de), ministre de Russie. II.

Sartine (Antoine-Raymond-Jean-Gualbert, comte de). II, III.

Saurin (Bernard-Joseph). II.

Saxe (Hermann-Maurice, comte de), marchal de France. I.

_Scrupule (Le)_, conte, par Marmontel. II.

Seckendorf (comte de). I.

Sguier (Antoine-Louis). II.

Sguier (Jean-Franois). II.

Sran (Adlade de Bullioud, comtesse de). II.

Serilly (Ant. Megret de), ancien trsorier gnral de la guerre. III.

_Soliman II_, conte, par Marmontel. II.

Sombreuil (Charles-Franois Vrot, marquis de). III.

Soufflot (Jacques-Germain). II.

Sourdis (Ren-Louis d'Escoubleau, marquis de). I.

Stael-Holstein (Anne-Louise-Germaine Necker, baronne de). III.

Starhemberg (Georges-Adam, comte de). I.

Stuart (Mlle). II.

Suard (J.-B. Antoine). II, III.

_Sybarites (Les), ou Sybaris_ (troisime acte des _Surprises de
l'Amour_), paroles de Marmontel, musique de Rameau. I.

_Sylvain_, opra-comique, paroles de Marmontel, musique de Grtry. II.




Taboureau des Raux, contrleur gnral. III.

_Tancrde_, tragdie de Voltaire. II.

Target (Guy-Joseph). III.

Tencin (Claudine-Alexandrine Gufin, marquise de). I.

Terray (Labb Joseph-Marie). II, III.

Thermes de Julien,  Paris. I.

Thibouville (Henri de Lambert d'Herbigny, marquis de). I.

Thiriot (Nicolas-Claude). I.

Thomas (Antoine-Lonard). II, III.

Thouret (Jacques-Guillaume). III.

_Tournay_ (Chteau de), ou des _Dlices_. II.

Toury, camarade de Marmontel. I.

Tribou (Pierre). I.

Tronchet (Franois-Denis). III.

Talleyrand-Prigord (Charles-Maurice de). III.

Tallien (Jean-Lambert). III.

Turgot (Anne-Robert-Jacques). II, III.




Vaissire (L'abb). I.

Valarch, camarade de Marmontel. I.

Valdec de Lessart (J.-M. Antoine-Claude). I.

_Valenciennes_ (Nord). II.

Vanire (Le P. Jacques), jsuite. I.

Van Loo (Charles-Andr, dit Carle). I, II.

Van Loo (Anne-Antoinette-Charlotte Somis, dame), femme du prcdent. I.

Vaucanson (Jacques de). I.

Vaudesir (Georges-Nicolas Baudard de). II.

Vaudreuil (Comte de). III.

Vauvenargues (Luc de Clapiers, marquis de). I.

_Venceslas_, tragdie de Rotrou, retouche par Marmontel. II.

Vermenoux (Anne-Germaine Larrive, dame Girardot de). III.

Vernet (Joseph). II.

Verhulst (Gabriel-Franois-Joseph de). II.

Verrire (Marie Rinteau, dite). I.

Villars (Honor-Armand, duc de). II.

Villaumont. V. Bouret.

Villeroy (Duchesse de). II.

_Voix (La) des pauvres, ptre sur l'incendie de l'Htel-Dieu_, par
Marmontel. II.

Voltaire (Franois-Marie Arouet de). I, II, III.




Watelet (Claude-Henri). II.




_Zmire et Azor_, opra-comique, paroles de Marmontel, musique de
Grtry. II.








End of the Project Gutenberg EBook of Mmoires de Marmontel (3 of 3), by 
Jean-Franois Marmontel

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MMOIRES DE MARMONTEL (3 OF 3) ***

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warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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