The Project Gutenberg EBook of L'oeuvre des conteurs allemands: mmoires
d'une chanteuse allemande, by Anonymous

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Title: L'oeuvre des conteurs allemands: mmoires d'une chanteuse allemande
       traduit pour la premire fois en franais avec des fragments indits

Author: Anonymous

Editor: Guillaume Apollinaire

Release Date: August 28, 2008 [EBook #26456]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'OEUVRE DES CONTEURS ALLEMANDS ***




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                         LES MATRES DE L'AMOUR

                                L'OEuvre
                                  des
                           Conteurs Allemands

                   Mmoires d'une Chanteuse Allemande

                             (XIXe SICLE)

               _Traduit pour la premire fois en franais
                      avec des fragments indits_

                              INTRODUCTION
                                  PAR
                         Guillaume APOLLINAIRE

                                 PARIS
                        BIBLIOTHQUE DES CURIEUX
                        4, RUE DE FURSTENBERG, 4

                                MCMXIII




  _Il a t tir de cet ouvrage_
  10 exemplaires sur Japon Imprial
  (1  10)
  25 exemplaires sur papier d'Arches
  (11  35)




Droits de reproduction rservs pour tous pays, y compris la Sude, la
Norvge et le Danemark.




INTRODUCTION


Il parat singulier que le livre si clbre en Allemagne intitul _Aus
den Memoiren einer Saengerin_ n'ait jamais t traduit en franais.
C'est un ouvrage extrmement intressant, non seulement au point de vue
de la bibliographie de l'hrone, mais aussi au point de vue des
anecdotes curieuses qu'il contient sur les moeurs des diffrents pays
qu'elle habita. Il contient en outre des observations psychologiques du
premier ordre.

L'ouvrage parut en deux tomes, et l'on a dj beaucoup discut sur la
date de ces publications. C'est ainsi que H. Nay donne, dans sa
_Bibliotheca Germanorum Erotica_, les renseignements bibliographiques
suivants:

  _Aus den Memoiren einer Saengerin, Verlagsbureau, Altona, tome I,
  1862; tome II, 1870._

Pisanus Fraxi, dans son _Index librorum prohibitorum_, donne les dates
suivantes: Berlin, tome I, 1868; tome II, 1875.

Plus loin, le mme auteur se range  l'avis de H. Nay en ce qui concerne
le lieu d'impression, Altona. Le docteur Dehren donne d'autre part les
renseignements suivants:

2 tomes petit in-octavo [Altona] Boston Reginald Chesterfield, tome I,
1862; tome II, 1870.

L'ouvrage a t souvent imprim en Allemagne, o la plus rcente
impression porte:

_Aus den Memoiren einer Saengerin. Boston Reginald Chesterfield_, pour
le premier tome, et _II Chicago, Gedrckt auf Kosten Guter Freunde_ pour
le second tome. Le premier volume comporte IV-235 pages imprims, plus
le verso blanc de la dernire page, deux feuillets non imprims de la
couverture. Le second tome comporte 164 pages, plus la couverture. La
couverture comporte sur le premier plat extrieur un encadrement
typographique contenant: _Memoiren einer Saengerin I. Chicago, Gedrckt
auf Kosten Guter Freunde_, pour le premier tome, tandis que sur le
second on voit: _II Chicago_, le second plat extrieur comporte un
encadrement avec un fleuron au centre.

H. Nay n'avait point pens  chercher l'auteur de cet ouvrage singulier.
Le premier qui ait pens  attribuer ces _Mmoires_  la clbre
cantatrice Schroeder-Devrient est Pisanus Fraxi. C'est sur la foi de ce
qu'il en dit dans son Index que Dehren, d'une part, et Eulenbourg,
dans _Sadismus und masochismus_, ont rendu la clbre Wilhelmine
Schroeder-Devrient responsable de cette autobiographie, la seule
autobiographie fminine que l'on puisse comparer aux _Confessions_ de
J.-J. Rousseau ou aux clbres _Mmoires_ de Casanova.

D'ailleurs Pisanus Fraxi n'taye son opinion d'aucune preuve: On
affirme, dit-il, que ces _Mmoires_ sont une autobiographie de la
clbre et notoire Mme Schroeder-Devrient, et il dit plus loin que les
papiers auraient t trouvs aprs sa mort par son neveu, qui les aurait
dits.

Je dois dire que l'examen attentif du style des lettres de Wilhelmine
Schroeder-Devrient ne rappelle pas compltement celui des _Mmoires_ qui
lui sont attribus, mais que, malgr des diffrences biographiques qui
ont pu fort bien tre introduites par des diteurs, certains dtails
cadrent assez bien avec l'existence romanesque de la clbre cantatrice,
et qu'il ne serait pas impossible, aprs tout, qu'il s'agisse de
_Mmoires_ rdigs d'aprs certains fragments, certaines indications,
certaines lettres trouvs dans les papiers de Mme Schroeder-Devrient.

Wilhelmine Schroeder-Devrient, qui tait ne  Hambourg le 6 dcembre
1804, mourut  Cobourg le 26 janvier 1860, c'est--dire deux ans avant
la publication des _Mmoires_. Nous n'avons pas  nous tendre
longuement ici sur la vie, ni sur la carrire artistique de
Schroeder-Devrient. L'attribution qui lui est faite des _Mmoires_
repose sur des bases trop fragiles pour qu'on puisse la considrer
dfinitivement comme en tant l'auteur. Il faut ajouter cependant que ce
que l'on connat de son caractre n'est point incompatible avec celui
que rvlent les crits en litige. La malheureuse affaire de son second
mariage mme semblerait pouvoir tre prise comme une preuve de
l'authenticit de ces _Mmoires_. Son second mari s'appelait Von Doering
et l'avait rendue fort malheureuse; elle ne l'appelait jamais que le
diable et s'efforait de l'oublier compltement. Quand elle mourut,
elle avait pous un gentilhomme hollandais, qui s'appelait von Bock, et
l'on grava sur le granit de sa tombe:

  WILHELMINE VON BOCK SCHROEDER-DEVRIENT

Toutefois il semble invraisemblable qu'une femme qui avait connu
Beethoven et sur l'album de laquelle Goethe avait crit des vers n'en
parle mme pas dans ses _Mmoires_.

Quoi qu'il en soit, on se trouve peut-tre en prsence d'une rapsodie
crite par un faux mmorialiste, qui aurait runi  quelques dtails, 
quelques cancans concernant l'existence de Schroeder-Devrient des
histoires de son invention. Peut-tre se trouve-t-on aussi en prsence
de _Mmoires_ authentiquement crits par une femme, une cantatrice, qui
ne serait pas Wilhelmine Schroeder-Devrient. Cette dernire hypothse
parat d'ailleurs la plus probable, car on ne peut gure douter que ce
soit l l'ouvrage d'une femme. Il y a dans les _Mmoires_ trop de
renseignements qui paraissent sincres et caractristiques de la
psychologie fminine.

Pour finir, voici une liste des ouvrages dans lesquels a chant Mme
Schroeder-Devrient. Ceux qui en auront le temps et le got pourront,
aprs avoir lu les _Mmoires_, lui comparer la liste des rles crs par
l'hrone de l'autobiographie. Les deux listes seraient entirement
diffrentes.

Ouvrages de Glck: _Alceste_ (rle d'Alceste), _Iphignie en Aulide_
(rle de Clytemnestre), _Iphignie en Tauride_ (rle d'Iphignie),
_Armide_ (rle d'Armide), _Orphe_ (rle d'Eurydice).

Ouvrages de Mozart: _La Flte enchante_ (rle de Pamino), _Don Juan_
(rle de Donna Anna), _Mariage de Figaro_ (rle de la Comtesse),
_L'Enlvement au Srail_ (rle de Constance).

Ouvrage de Beethoven: _Fidelio_ (rle de Lonore).

Ouvrages de Chrubini: _Fanisca_ (rle de Fanisca), _Le Porteur d'eau_,
_Ali-Baba_; _Lodoska_ (rle de Lodoska).

Ouvrages de Weber: _Le Freyschtz_ (rle d'Agathe), _Preciosa_ (rle de
Preciosa), _Euryanthe_ (rle d'Euryanthe), _Obron_ (rle de Rezzia).

Ouvrages de Spohr: _Zmire et Azor_ (rle de Zmire), _Jessonda_ (rle
de Jessonda).

Ouvrages de Spontini: _La Vestale_ (rle de Julie), _Fernand Cortez_
(rle d'Amazelli), _Olympia_ (rle d'Olympia).

Ouvrages de Rossini: _Le Barbier de Sville_ (rle de Rosine), _Othello_
(rle de Desdmone), _Smiramis_ (rle de Smiramis).

Ouvrages de Bellini: _La Straniera_ (rle d'Alade), _Norma_ (rle de
Norma), _Montaigu et Capulet_ (rle de Romo), _La Somnambule_ (rle
d'Aline), _Les Puritains_ (rle d'Elvire), _Le Pirate_.

Ouvrages de Donizetti: _Anna Boleyn_ (rle d'Anna), _Lucrce Borgia_
(rle de Lucrce).

Ouvrage de Boieldieu: _La Dame Blanche_ (rle d'Anna).

Ouvrages d'Auber: _La Muette de Portici_ (rle d'Elvire), _La Neige_
(rle de la princesse Lydia), _Le Bal masqu_, _Le Cheval de bronze_.

Ouvrages de Meyerbeer: _Robert le Diable_ (rle d'Alice), _Les
Huguenots_ (rle de Valentine), _Les Croiss en gypte_.

Ouvrages de Marchner: _Le Templier et la Juive_ (rle de Rebecca), _La
Fiance du Fauconnier_ (rle de Johanna).

Ouvrages de Kreutzer: _Libussa_ (rle du Libussa), _Cordelia_ (rle de
Cordelia).

Ouvrage de Weigl: _La Famille suisse_ (rle d'Hmeline).

Ouvrage de Lebrun: _Les Viennois  Berlin_ (rle de Mlle Von Schlingen).

Ouvrages d'Hrold: _La Clochette enchante_, _Marie_ (rle de Marie);
_Zampa_ (rle de Camille).

Ouvrages de Reisiger: _Adle de Foix_ (rle d'Adle); _Turandot_ (rle
de Turandot); _Libella_ (rle de Libella).

Ouvrages de R. Wagner: _Rienzi_ (rle d'Adrieno); _Le Vaisseau Fantme_
(rle de Senta); _Tannhauser_ (rle de Vnus).

Ouvrage de Schelerd: _Macbeth_ (rle de Lady Macbeth).

Ouvrage de Halvy: _Rido et Ginevra_ (rle de Ginevra).

Ouvrages de Wolfram: _Le Moine_ (rle de Francisca); _Le Chteau de
Candra_ (rle de Maria); _La Rose enchante_.

Ouvrage de Lwoff: _Bianca et Gattiera_ (rle de Bianca).

Ouvrage de Grtry: _Barbe-Bleue_ (rle de Marie).

Ouvrage de Glaeser: _L'Aire de l'aigle_ (rle de Rose).

Ouvrage de Rastrelli: _Les Jeunes Maris_ (rle d'Alexis, apprenti
cordonnier).

Ouvrage d'Isouard: _Joconde_ (rle de Joconde).

Ouvrage de Par: _Sargino_ (rle d'Isella).

Ouvrage de Mitiz: _Sal_ (rle de Michael).

Ouvrage de Riez: _La Fiance du Brigand_.

Les renseignements fournis par l'hrone des _Mmoires_ sur les rles
qu'elle a chants ne sont pas conformes  cette liste. Nanmoins, la
critique allemande s'est dj tellement exerce sur la question qui nous
occupe ici que, parlant des _Mmoires de la chanteuse allemande_, il
n'tait pas possible de passer sous silence le nom de Wilhelmine
Schroeder-Devrient.

Le traducteur de cet ouvrage a eu la chance de trouver un manuscrit
allemand prpar pour l'dition et qui contenait certains changements
qui ont t suivis dans la traduction franaise, car ils rendent
beaucoup plus agrable la lecture de cette curieuse autobiographie.

  G. A.




PRFACE DE L'DITEUR ALLEMAND


L'diteur de ces _Mmoires_ n'a gure  dire, en manire de prface, que
cet ouvrage n'est pas un produit de la fantaisie, n'est pas une
invention, mais qu'il est vritablement sorti de la plume d'une des
cantatrices nagure le plus souvent applaudies sur la scne, d'une
cantatrice de laquelle beaucoup de nos contemporains ont souvent admir
avec tonnement l'admirable voix, qu'ils ont couverte d'applaudissements
enthousiastes dans ses diffrents rles, et dont ils se souviendraient
certainement si la discrtion ne nous interdisait de citer son nom. Pour
le lecteur attentif, l'assurance que nous donnons de l'authenticit des
_Mmoires_ n'est gure ncessaire. L'ouvrage trahit suffisamment une
plume fminine pour qu'il ne soit pas possible de s'y tromper. Seule une
femme pouvait raconter la carrire d'une femme avec autant de vrit
psychologique. Seule une femme peut, comme c'est le cas ici, nous
dcrire toutes les phases, tous les changements d'un coeur fminin et
pas  pas, depuis le premier veil de ses sens juvniles, nous
introduire dans le secret des erreurs qui auraient indubitablement
dtruit le bonheur de sa vie si un vnement extrmement heureux ne lui
avait pas pargn les dernires consquences de ces fautes.

Si ces _Mmoires_ n'taient que le produit de la fantaisie, on pourrait
faire  l'diteur le reproche d'avoir crit un livre immoral et de
s'tre dlect  ces objets que les moeurs de tous les peuples de tous
les temps ont toujours recouverts d'un voile. Mais s'ils sont, au
contraire, authentiques, ils constituent un document du plus haut
intrt psychologique et, pour cela mme, le reproche d'immoralit
tombe. Rien d'humain ne doit nous tre tranger. Voulons-nous bien
comprendre le monde et nous-mmes, nous devons aussi suivre l'homme sur
le sentier de ses erreurs, non pas pour imiter ces errements, mais, au
contraire, pour nous en garer.

Dans ce sens, ces confessions d'une femme intelligente qui dpeint, au
moyen de couleurs si vives et si vraies, les terribles suites des excs
ne sont pas immorales, mais sont, au contraire, trs morales.

Quant au reproche que ce livre pourrait tomber entre les mains d'une
jeune lectrice qui devrait plutt ne rien savoir de ces choses, nous
rpondons que la science n'est pas un mal, mais bien l'ignorance, et
qu'une femme avertie des suites de la sensualit se laisse beaucoup plus
difficilement sduire qu'une novice, plus facile  tromper.

L'diteur est convaincu que, par la publication de ces lettres, il ne
manque pas  la morale et ne corrompt pas les moeurs, malgr l'opinion
contraire de quelques pdants trop mesquins.

  L'DITEUR.




PREMIRE PARTIE




I

PRSENTATION


Pourquoi devrais-je vous cacher quelque chose? Vous avez toujours t un
ami vritable et dsintress. Dans les plus difficiles situations de ma
vie, vous m'avez rendu des services si importants que je puis bien me
confier compltement  vous.

D'ailleurs, votre dsir ne me surprend pas!

Dans nos conversations d'autrefois, j'ai souvent remarqu que vous aviez
un grand penchant  scruter et  reconnatre les ressorts secrets qui,
chez nous, femmes, sont les motifs de tant d'actions que les hommes,
mme les plus spirituels, sont embarrasss d'expliquer.

Les circonstances nous ont maintenant spars et nous ne nous reverrons
probablement jamais. Je pense toujours avec beaucoup de gratitude que
vous m'avez secourue durant mon grand malheur. Dans tout ce que vous
avez fait pour moi, dans tout ce que vous m'avez dfendu ou procur,
vous ne pensiez jamais  votre intrt, vous n'tiez proccup que de
mon plus grand bien. Il ne dpendait que de vous d'obtenir toutes les
marques de faveur qu'un homme peut dsirer, vous connaissiez mon
temprament, et j'avais un faible pour vous.

Les occasions ne nous ont pas manqu et j'ai souvent admir votre
matrise sur vous-mme. Je sais que vous tes tout aussi sensible que
moi sur ce point; vous m'avez souvent rpt que j'ai l'oeil pntrant
et que je possde beaucoup plus de raison que la plupart des femmes.
Ceci est votre conviction; sinon vous ne m'exposeriez pas votre trange
dsir de vous communiquer sans ambages et sans fausse honte fminine
(que je crois moi-mme affects) mes expriences et ma conception du
_penser_ et du _sentir_ de la femme par rapport au plus important moment
de sa vie, l'amour et son union  l'homme. Votre dsir m'a d'abord
beaucoup gne; car--laissez-moi commencer cette confession par l'expos
d'un trait bien fminin et trs caractristique--rien ne nous est plus
difficile que d'tre entirement sincres avec un homme. Les moeurs et
la contrainte sociale nous obligent ds notre jeunesse  beaucoup de
prudence et nous ne pouvons tre franches sans danger.

Quand j'eus bien rflchi  ce que vous me demandiez et surtout quand je
me fus rappel toutes les qualits de l'homme qui s'adressait  moi,
votre ide commena  m'amuser. J'essayai alors de rdiger quelques-unes
de mes expriences. Certaines choses qui exigent une sincrit absolue
et qu'il n'est justement pas coutume d'exprimer me faisaient encore
hsiter. Mais je me fis effort, pensant vous faire plaisir, et je me
laissai envahir par le souvenir des heures heureuses que j'ai gotes.
Au fond, je n'en regrette qu'une seule, celle dont les suites
malheureuses me firent recourir  votre amiti  toute preuve pour ne
pas succomber. Aprs cette premire hsitation, j'prouvais une violente
jouissance en relatant tout ce que j'ai vcu personnellement et ce que
d'autres femmes ont ressenti. Mon sang s'agitait de la plus agrable
faon  mesure que je songeais aux plus petits dtails. C'tait comme un
arrire-got des volupts que j'ai gotes et dont je n'ai pas honte,
ainsi que vous le savez bien.

Nos relations ont t si familires que je serais ridicule de vouloir me
montrer dans une fausse lumire; mais, except vous et le malheureux qui
m'a si misrablement trompe, personne ne me connat. Grce  mon bon
sens pratique, j'ai toujours russi  cacher mon tre intime. Cela tient
 un enchanement de causes extraordinaires plutt qu' mon propre
mrite.

Dans le cercle de mes connaissances, j'ai le renom d'tre une femme
vertueuse et soi-disant froide. Et, au contraire, peu de jeunes femmes
ont tant joui de leur corps jusqu' leur trente-sixime anne.  quoi
bon cette longue prface? Je vous envoie ce que j'ai crit ces derniers
jours; vous jugerez par vous-mme jusqu' quel point j'ai t sincre.
J'ai essay de rpondre  votre premire question et j'ai pu me
convaincre de votre assertion: que le caractre sexuel et thique se
forme d'aprs les circonstances particulires dans lesquelles les
mystres voils de l'amour lui sont rvls. Je crois que cela a aussi
t mon cas.

Je vais continuer ces confessions avec acharnement et zle; pourtant,
vous ne recevrez pas une seconde lettre avant d'avoir rpondu  la
prsente. En attendant, cette criture quivoque m'amuse beaucoup plus
que je ne l'aurais cru.

Votre noble caractre m'est garant que vous n'allez pas abuser de ma
confiance illimite.

Que serais-je devenue sans vous, sans votre bonne amiti et sans vos
prcieux conseils?

Un pauvre tre, misrable, solitaire et dshonor aux yeux du monde!

Puis, je sais aussi que vous m'aimez un peu, malgr votre froideur
apparente et votre dsintressement.--Saluez, etc., etc.

  _De ..., le 7 fvrier 1851_.




II

L'AMOUR CONJUGAL


Mes parents, des gens de bien, mais nullement fortuns, m'ont donn une
ducation exemplaire. Grce  la vivacit de mon caractre,  ma grande
facilit d'apprendre et  mon talent musical dvelopp de trs bonne
heure, j'tais l'enfant gte de la maison, la favorite de toutes nos
connaissances.

Mon temprament n'avait pas encore parl jusqu' ma treizime anne. Des
jeunes filles m'avaient bien entretenue de la diffrence entre les sexes
masculin et fminin, elles m'avaient racont que l'histoire de la
cigogne qui apporte les enfants tait une fable et qu'il devait se
passer des choses tranges et mystrieuses lors du mariage; mais je
n'avais pas d'autre intrt  ces dires que celui de la curiosit. Mes
sens n'y prenaient pas part. Ce ne fut qu'aux premiers signes de la
pubert, quand une lgre toison de cheveux friss apparut l o ma mre
ne tolrait jamais le nu entier, pas mme devant ma toilette, qu' cette
curiosit se mla un peu de complaisance. Quand j'tais seule,
j'examinais cette incomprhensible pousse de cheveux mignons et les
alentours de cet endroit prcieux que je souponnais tre d'une trs
grande importance, puisque tout le monde le cachait et le voilait avec
tant de soins. Au lever, quand je me savais seule derrire les portes
fermes, je dcrochais un miroir de la paroi, je le plaais par devant
et l'inclinais assez pour y voir le tout distinctement. J'ouvrais avec
les doigts ce que la nature a si soigneusement clos et je comprenais de
moins en moins ce que mes camarades m'avaient dit sur la manire dont
s'accomplit l'union la plus intime entre l'homme et la femme. Je
constatais _de visu_ que tout cela tait impossible. J'avais vu aux
statues de quelle faon toute diffrente la nature a dot l'homme. Je
m'examinais aussi quand je me lavais  l'eau froide, les jours de
semaine, quand j'tais seule et nue; car le dimanche, en prsence de ma
mre, je devais tre couverte des hanches aux genoux. Aussi mon
attention fut-elle bientt attire par la rondeur toujours plus forte de
mes seins, par la forme toujours plus pleine de mes hanches et de mes
cuisses. Cette constatation me fit un plaisir incomprhensible. Je
devins rveuse. Je tchais de m'expliquer de la faon la plus baroque ce
que je ne pouvais arriver  comprendre. Je me souviens trs bien qu'
cette poque commena ma vanit. C'est aussi dans ce temps-l que le
soir, au lit, je m'tonnais moi-mme de surprendre ma main se porter
inconsciemment sur mon bas-ventre et de la voir jouer avec les petits
cheveux naissants. La chaleur de ma main m'amusait et, aussi, d'enrouler
les boucles autour des doigts. Mais je ne souponnais pas alors tout ce
qui sommeillait encore dans cet endroit. Habituellement je fermais les
cuisses sur la main et je m'endormais dans cette pose.

Mon pre tait un homme svre et ma mre un exemple de vertu fminine
et de bonne tenue. Aussi les honorais-je beaucoup et les aimais-je
passionnment. Mon pre ne badinait jamais et, en ma prsence, il
n'adressait aucune parole tendre  ma mre.

Ils taient tous les deux trs bien faits. Mon pre avait environ
quarante ans, ma mre trente-quatre.

Je n'aurais jamais cru que sous un extrieur si srieux et des manires
si dignes se cachaient tant de sensualits secrtes et un tel apptit de
jouissance.

Un hasard me l'apprit.

J'avais quatorze ans et je suivais l'enseignement religieux pour ma
confirmation.

J'aimais notre pasteur d'un amour exalt, ainsi que toutes mes
compagnes.

J'ai souvent remarqu, depuis, que l'instituteur, et, tout
particulirement, l'instructeur religieux, est le premier homme qui fait
une impression durable dans l'esprit des jeunes filles. Si son sermon
est suivi et s'il est un homme en vue dans la commune, toutes ses jeunes
lves s'entichent de lui. Je reviendrai encore sur ce point, qui se
trouve sur la liste de vos questions.

J'avais donc quatorze ans, mon corps tait compltement dvelopp,
jusqu'au signe essentiel de la femme: la fleur priodique. Le jour de
l'anniversaire de mon pre approchait. Ma mre fit tous les prparatifs
avec amour. De bon matin j'tais dj habille de fte, car mon pre
aimait les belles toilettes. J'avais crit une posie, vous connaissez
mon petit talent potique (entre nous soit dit, le pasteur devait la
corriger, j'avais ainsi un prtexte pour aller chez lui); j'avais
cueilli un gros bouquet.

Mes parents ne faisaient pas chambre commune. Mon pre travaillait
souvent tard dans la nuit et ne voulait pas dranger ma mre; c'est du
moins ce qu'il disait.

Plus tard, je reconnus, l encore, un signe vident de leur sage manire
de vivre. Les poux devraient viter, autant que possible, le sans-gne
du laisser-aller journalier. Tous les soins que ncessitent le lever ou
le coucher, le nglig et la toilette de nuit sont souvent fort
ridicules, ils dtruisent bien des charmes et la vie commune perd de son
attrait. Mon pre ne couchait donc point dans la chambre de ma mre. Il
se levait d'habitude  sept heures. Au jour de l'anniversaire, ma mre
se leva  six heures du matin, afin de prparer les cadeaux et de
couronner le portrait de mon pre. Vers les sept heures, elle se
plaignit d'tre fatigue et dit qu'elle allait se recoucher pour un
instant, jusqu'au rveil de mon pre.

Dieu sait d'o me vint cette ide, mais je pensai qu'il serait trs
gentil de surprendre mon papa dans la chambre de ma mre et de lui
prsenter l mes bons voeux. Je l'avais entendu tousser dans sa chambre.
Il s'tait donc dj lev et allait bientt venir. Pendant que ma mre
donnait les derniers ordres  la servante, je me faufilai dans sa
chambre  coucher et je me cachai derrire la porte vitre d'une alcve
qui nous servait de garde-robe. Fire et heureuse de mon plan, je me
tenais sans souffle derrire la porte vitre, quand ma mre entra. Elle
se dshabilla rapidement jusqu' la chemise et se lava soigneusement. Je
voyais pour la premire fois le beau corps de ma mre. Elle inclina un
grand miroir qui tait au pied du lit prs du lavabo et se coucha les
yeux fixs sur la porte. Je compris alors l'indlicatesse que j'avais
commise; j'aurais voulu me sauver de l'alcve. Un pressentiment me
disait qu'il allait se passer devant mes yeux des choses qu'une jeune
fille n'ose pas voir. Je retenais mon souffle et tremblais de tous mes
membres. Tout  coup, la porte s'ouvrit, mon pre entra, vtu, ainsi que
tous les matins, d'une lgante robe de chambre.  peine la porte
eut-elle boug que ma mre ferma immdiatement les yeux et fit semblant
de dormir. Mon pre s'approcha du lit et contempla ma mre endormie avec
l'expression du plus grand amour. Puis il alla pousser le verrou. Je
tremblais de plus en plus, j'aurais voulu disparatre sous terre. Mon
pre enleva lentement ses caleons. Il tait maintenant en chemise sous
sa robe. Il s'approcha du lit et releva avec prcaution la lgre
couverture. Je le sais bien maintenant, ce n'est pas par hasard, ainsi
que je le croyais navement alors, que ma mre tait l, les jambes
ouvertes, une jambe replie et l'autre tendue. Je voyais pour la
premire fois un autre corps de femme, mais plein, en belle floraison,
et je pensais avec honte au mien encore si verdelet. La chemise tait
retrousse, un sein blanc et rond dbordait des dentelles.

J'ai connu plus tard bien peu de femmes qui auraient os se prsenter
ainsi  leur mari ou  leur amant.

En gnral, le corps de la femme est vite dform aprs les vingt ans.

Mon pre buvait ce spectacle des yeux. Puis il se pencha sur l'endormie,
et entama une litanie de caresses lentes de la plus grande dlicatesse.
Ma mre soupirait, puis elle releva comme en dormant l'autre jambe et
elle se mit  faire d'tranges mouvements des hanches. Le sang me monta
au visage; j'avais honte; je voulais dtourner les yeux, mais je ne le
pouvais pas. Mon pre ayant alors acclr et appuy ses baisers, ma
mre ouvrit les yeux, comme si elle venait de se rveiller en sursaut,
et elle dit avec un profond soupir:

--Est-ce toi, mon cher mari? Je rvais justement de toi. Comme tu me
rveilles d'une faon agrable! Mille et mille bons voeux pour ton
anniversaire!

--Le plus beau, tu me le portes en me permettant de te surprendre. Comme
tu es belle aujourd'hui! Tu aurais d te voir!

--Mais aussi, me surprendre  l'improviste! As-tu pouss le verrou?

--Sois sans crainte. Mais si tu veux rellement me souhaiter du bien,
laisse-toi faire, ma jolie chrie. Tu es aussi frache et parfume
qu'une rose pleine de rose.

--Je te permets tout, mon ange. Mais ne veux-tu pas attendre jusqu'au
soir?

--Tu n'aurais pas d t'exposer d'une faon si enivrante. Tiens, tu peux
te convaincre aisment que je ne puis plus attendre!

Et ses baisers ne voulaient point finir. Cependant, sa main devenait de
plus en plus amoureuse et caressante, et ma mre rpondait de son mieux
 ses attaques. Les baisers devenaient plus ardents. Mon pre lui
baisait le cou, les seins, il lui suait les petits boutons roses, la
caressait avec ardeur, lui disant de tendres mots d'amour qui
interrompaient parfois la douce caresse de ses lvres, et ma mre lui
rpondait sur le mme ton. Comme il me tournait le dos, je ne pouvais
pas voir ce qu'il faisait, mais je concluais des lgres exclamations de
ma mre qu'elle ressentait un plaisir extraordinaire. Ses yeux se
noyrent, ses seins tremblaient, tout son corps tressaillait. Elle
soupirait par saccades:

Quelles dlices! Je t'adore! Ce que tu es aimable! Ah! pourquoi nous
aimons-nous tant! Et puis ce furent des onomatopes voluptueuses!

Chacune de ces paroles s'est fixe dans ma mmoire. Combien de fois les
ai-je rptes en penses! Ce qu'elles m'ont fait rflchir et rver! Il
me semble que je les entends encore sonner dans mes oreilles.

Il y eut un moment d'arrt. Ma mre restait immobile, les yeux clos, le
corps dtendu, dans l'attitude d'un soldat bless qui ne peut plus
suivre l'arme victorieuse. Je n'avais plus devant moi mon pre svre,
ni ma mre vertueuse et digne. Je voyais un couple d'tres ne
connaissant plus aucune convention, se jeter blouis, ivres, dans une
jouissance ardente que je ne connaissais pas. Mon pre resta un instant
immobile, puis il s'assit sur le bord du lit. Ses yeux brlants avaient
une expression sauvage, ils ne pouvaient se dtourner du point de leur
convoitise. Ma mre gmissait voluptueusement. Durant ce spectacle, le
souffle me manquait, je faillis touffer, mon coeur battait trop fort.
Mille penses s'veillrent dans ma tte, et j'tais inquite, car je ne
savais comment quitter ma cachette. Mon incertitude ne dura cependant
point, car ce que je venais de voir n'tait qu'un prlude. Tout de suite
je devais en voir assez en une seule fois pour ne plus avoir besoin de
leon ultrieure.

Mon pre s'tait assis  ct de ma mre tendue. Il tournait maintenant
le visage vers moi. Il devait avoir chaud, car tout  coup il enleva
chemise et robe de chambre pour ne reprendre que sa robe.

Je pleurais presque, tant la curiosit m'excitait.

Comme cela tait autrement fait que chez les petits garons et aux
statues! Je me souviens trs bien que j'en avais peur et que, pourtant,
un frisson dlicieux me coulait dans le dos. Mon pre n'y prenait pas
garde, il fixait toujours ses yeux sur ma mre, il semblait matriser sa
propre ardeur comme s'il cherchait  ne pas effaroucher la victime qu'il
allait sacrifier sur l'autel o, rsigne, elle attendait le
sacrificateur.

Je tremblais de plus en plus fort, et comme s'il allait m'arriver
quelque chose, je crispais violemment tout mon tre.

Je savais dj, par les racontars de mes amies, que ces deux parties
exposes pour la premire fois  ma vue s'appartenaient. Mais comment
tait-ce possible? Je ne le pouvais pas comprendre, parce qu'il me
paraissait que leur grandeur tait disproportionne. Aprs une pause de
quelques instants, mon pre saisit la main brlante de ma mre et la
porta passionnment  ses lvres. Ma mre se laissa faire avec une sorte
de rsignation bate, et s'agitant pniblement elle ouvrit les yeux,
sourit langoureusement, puis se pendit avec une telle passion aux lvres
de mon pre que je compris aussitt n'avoir assist qu'aux prliminaires
innocents de ce qui allait se passer. Ils ne parlaient pas. Mais aprs
avoir chang les plus brlants baisers, ils se dfirent tout  coup de
ces voiles que la civilisation et le climat imposent  la frileuse
humanit.

Puis ma mre se renversa sur un tas de coussins, comme pour prendre un
long repos, et je remarquai qu'elle s'agitait de-ci de-l; enfin elle
trouva la position la plus favorable pour pouvoir se contempler aisment
dans le miroir qu'elle avait dress au pied du lit avant l'arrive de
mon pre. Mon pre ne le remarqua point, car il regardait moins le beau
visage rayonnant de ma mre que le radieux spectacle offert par tout son
tre. Elle avait trouv maintenant la position qu'elle cherchait et mon
pre s'agenouilla devant elle et se dirigea, nouveau Mose, vers la
terre promise, ou, nouveau Colomb, vers les Indes dsires, ou, nouveau
Montgolfier, vers le ciel qu'il voulait atteindre, ou, Dante d'un
nouveau Virgile, vers l'enfer passionn, et elle-mme poussait des
roucoulements enivrs. Puis elle dit:

--Aime-moi avec une grande douceur, mon cher homme, pour que notre
flicit soit sans cesse la mme. Aujourd'hui, demain et toujours, mme
jusque dans la plus extrme vieillesse et encore, si c'est possible (ce
dont je ne doute pas) aprs la mort qui ne pourra point sparer deux
coeurs aussi tendrement unis que les ntres.

Moi, pauvre petite fille ignorante, que comprenais-je alors  ce que ma
mre disait? Je vis que, quand elle eut dit cela, ils s'treignirent
avec une tendresse et une ardeur juvniles. Au lieu de crier de douleur,
ainsi que je m'y attendais, ma mre faisait briller ses yeux de joie.
Elle murmurait les mots les plus doux et les mieux trouvs, qu'elle
rptait au hasard, comme aurait pu le faire un petit enfant. Ses yeux
ardents suivaient dans le miroir tous leurs mouvements et tous leurs
gestes. Les mille sentiments qui m'agitaient alors ne me permirent pas
de juger que ces deux corps enlacs taient trs beaux. Je sais
maintenant qu'une telle beaut est extrmement rare. La beaut est
toujours l'apanage des tres sains et forts, et fort peu de personnes
restent ainsi jusque dans l'ge mr: les maladies, les soucis, les
passions, les vices trop communs dans la socit humaine ont pour
premier effet de dtruire en partie la force et la beaut ds que la
jeunesse, ce printemps de la vie tire  sa fin. Ma mre s'agitait
doucement et souriait encore.  chaque parole on et dit que leur
volupt grandissait. Malheureusement, je ne voyais pas le visage de mon
pre; mais  ses mouvements,  ses exclamations comme aux frissons qui
parcouraient ces deux tres si bien faits pour vivre ensemble, je
sentais bien que l'ivresse les gagnait. Mon pre bientt ne parlait
plus. Ma mre, par contre, poussait des paroles incohrentes,  peine
intelligibles, mais qui me permettaient nanmoins de saisir ce qui se
passait entre eux:

--Ne nous quittons jamais, mon seul aim! Que la mort mme nous
accueille nous tenant par la main. Non, jamais. Ah! comme tu es fort,
comme tu es bon! Je t'aime plus encore aujourd'hui qu'au temps de nos
fianailles. Dis-moi, le souvenir de ce temps-l doit te faire plaisir!
Et toi, m'aimes-tu toujours comme en ces temps bnis o tu m'avouais ton
amour? Oh! cher compagnon de ma vie, dis-moi que je suis ta compagne
chrie et que jamais, mme un seul instant, tu n'as cess de m'aimer
comme au premier jour, celui o tu m'apportas ce jolie bouquet de
penses et de myosotis!

Mon pre ne disait toujours rien. Il souriait avec bienveillance et
caressait le visage de son pouse bien-aime. Lui aussi, sans aucun
doute, pensait au temps coul de la jeunesse, au temps o prtendant 
la main de ma mre, il lui offrait timidement des bouquets de penses et
de myosotis qu'elle acceptait en tremblant. Et le visage extasi il se
jeta sur le lit o il demeura immobile, comme mort, la tte perdue dans
la houle des souvenirs. Puis il se tourna comme puis sur le ct. Ma
mre sortit la premire de ces penses d'autrefois; j'eus le temps de
remarquer le changement qui se produisait chez tous les deux. Mon pre,
qui, quelques instants auparavant, paraissait si fort, si courageux, si
vaillant, si menaant, tait devenu un tre faible et sans ressort, on
et dit ce coureur de Marathon aprs qu'il eut annonc la victoire, ou
encore l'Arabe abandonn par la caravane. Ma mre paraissait plus
vivante, bien que la lassitude se peignt sur son beau visage aux traits
calmes, aux couleurs charmantes et aussi vives que si elle avait t de
la premire jeunesse.

Elle se leva et s'accouda pour contempler mon pre avec tendresse.
Heureux poux, qu'une longue union n'avait point lasss l'un de l'autre!
J'tais l, vivant tmoignage de leur tendresse, mais leur tendresse
paraissait toujours forte, aussi vivante! Rares poux, trop rares en
vrit, je ne pense jamais  vous sans me souvenir de cette scne
inoubliable.

Enfin, ma mre se recoucha auprs de mon pre immobile et rveur. Il
avait maintenant l'air compltement satisfait; ma mre, non. Elle
semblait tre en proie  la mme excitation qui s'tait empare de lui,
tout  l'heure. Elle se leva. En faisant sa toilette, elle releva, comme
par hasard, le miroir, et mon pre, qui tait maintenant  sa place, sur
l'oreiller, ne pouvait point voir l'image qui l'avait tant rjouie.
J'avais suivi cette scne avec tant d'attention que ce petit geste ne
m'chappa point, mais je ne me l'expliquai que beaucoup plus tard. Je
croyais que tout tait maintenant termin. Mes sens taient violemment
agits et me faisaient presque mal. Je pensais enfin  me sauver sans
trahir ma prsence, mais je devais encore voir quelque chose. Assise 
ses pieds, ma mre se pencha sur mon pre, l'embrassa et lui demanda
tendrement:

--Es-tu heureux?

--Plus que jamais, adorable femme. Je regrette seulement que tu
paraisses l'tre moins que moi. Je t'aime non seulement avec tendresse,
mais plutt avec une tendre fureur.

--Mais cela ne fait rien.  ton anniversaire je ne cherche que ton
plaisir. D'ailleurs je ne t'aime pas moins que tu ne m'aimes toi-mme.

En disant cela, elle se pencha sur lui et se mit  le baiser doucement
en levant sur lui ses grands yeux tendres. Maintenant, je voyais bien
mieux tout ce qui se passait. D'abord, elle le baisa du bout des lvres,
le caressant, le dorlotant, comme elle eut fait d'un petit enfant, et
des spasmes crisprent le visage de mon pre. De sa main droite il la
pressait contre lui et lui rendait ses baisers sur sa belle chevelure
dnoue comme celle d'une prtresse des forts germaniques. Je voyais
ses longs cheveux boucls, ses yeux profonds, aux longs cils, son joli
nez droit aux narines frmissantes, tandis que sa bouche s'entr'ouvrait
sur ses belles dents blanches. Enfin,  merveille, les yeux de mon pre
ressuscitrent, il redevint charmant, galant tout d'abord et reprit la
force avec laquelle il m'tait apparu. Ma mre tait arriv  ses fins,
ses yeux rayonnaient de convoitise, et comme mon pre restait couch,
visiblement satisfait de contempler l'attrayante mise de ma mre, elle
se remit prs de lui tout  coup et le couvrit de baisers. Le corps de
mon pre tait couch tout de son long. Le hasard avait tout dispos en
ma faveur. Je voyais cette scne en double: une fois, dans le lit dont
le bas ct me faisait face; l'autre fois, par derrire, dans le miroir.
Ce que jusqu' prsent je n'avais pu distinguer qu'en partie, suivant
l'loignement ou le rapprochement du corps, je le voyais en plein, aussi
distinctement que si j'y avais particip. Je n'oublierai jamais ce
spectacle! C'tait le plus beau que je pouvais dsirer. Il tait
beaucoup plus beau que tous ceux auxquels j'ai got dans la suite. Les
deux poux taient en pleine sant, forts et surexcits. Ma mre tait
maintenant active, tandis que mon pre tait beaucoup plus calme
qu'auparavant. Il treignait son pouse charmante et blanche, prenait
ses cheveux entre les lvres, les mordait quand ma mre se penchait
trop, et tout son corps, sauf sa bouche, restait presque immobile. Ma
mre, au contraire, dpensait une vivacit extraordinaire. De la main
elle caressait le beau front intelligent de son mari jusqu' la racine
de ses cheveux. Tout ce que j'avais vu prcdemment m'avait consterne
et fait peur. J'tais trouble, agite d'une faon incomprhensible et
trs douce. Si je n'avais craint le froissis de mes robes, j'aurais
remu pour dtendre mes nerfs crisps et pour draidir mes jambes depuis
longtemps immobiles. Ma mre avait tout oubli; cette femme srieuse et
grave n'tait plus qu'une pouse effrne. Ce spectacle tait
indescriptible et beau. Les membres robustes de mon pre, les formes
rondes, blanches et blouissantes de ma mre, et, surtout, le feu de
leurs beaux yeux qui s'agitaient comme si toutes les forces vitales de
ces deux tres heureux se fussent concentres en eux! Quand ma mre se
dressait, je voyais leurs lvres se sparer avec regret l'une de l'autre
et se reprendre troitement serres, je voyais leurs mains jouer dans
leurs chevelures; parfois ils souriaient, et le sourire apparaissait
pour disparatre au plus vite. Maintenant, ma mre se taisait. Tous les
deux, ils semblaient heureux au mme degr. Leurs yeux se noyrent au
mme instant, et au moyen de la plus haute extase mon pre parut
renatre pour de bon; cette fois il poussait de profonds soupirs,
s'cartait parfois de ma mre comme pour mieux pouvoir contempler le
spectacle chri que lui prsentait le visage surprenant et mutin de sa
dlicieuse et adorable pouse. Mon pre cria: Je t'aime,  ma femme
bnie, je t'aime! Et au mme instant, ma mre: Oui, oui, nous nous
aimons comme Philmon et Baucis! Leur ravissement dura quelques
minutes, puis ce fut le silence.

J'tais comme ptrifie. Les deux tres pour lesquels j'avais ressenti
jusqu' prsent le plus d'amour et de respect venaient de me rvler des
choses sur lesquelles les jeunes filles se font des ides dlicieusement
absurdes. Ils avaient rejet toute dignit et toutes les conventions
dans lesquelles ils s'taient toujours montrs, dignes et sans passion.
Ils venaient de m'apprendre que le monde, sous le maintien extrieur des
moeurs et des convenances, ne recherche que la jouissance et la volupt.
Mais je ne veux pas faire de la philosophie, je veux avant tout
raconter.

Durant dix minutes ils restrent comme morts sous les draps. Puis ils se
levrent, s'habillrent et quittrent la chambre. Je savais que ma mre
allait mener mon pre dans la chambre o les cadeaux taient exposs.
Cette chambre donnait sur la vranda qui menait au jardin. Au bout de
quelques minutes je quittai furtivement ma cachette et me sauvai dans le
jardin, d'o je saluai mes parents. Je ne sais pas comment je pus
rciter ma posie et prsenter mes bons voeux  mon pre. Mon pre prit
mon trouble pour de l'attendrissement. Pourtant je n'osais regarder mes
parents, je ne pouvais oublier le spectacle qu'ils venaient de m'offrir;
l'image de leurs bats tait devant mes yeux. Mon pre m'embrassa, puis
aussi ma mre. Quelle autre espce de baisers n'tait-ce pas? J'tais si
trouble et si confuse que mes parents le remarqurent  la fin. Je
mourais d'impatience de regagner ma chambre pour tre seule et
approfondir ce que je venais d'apprendre et me livrer enfin  des
expriences personnelles. Ma tte tait en feu; mon sang battait dans
mes artres.

Ma mre crut que je m'tais trop serre. Elle m'envoya dans ma chambre.
J'avais une belle occasion pour me dshabiller, et je le fis avec une
telle hte que je dchirai presque mes habits. Que mon corps angulaire
tait laid en comparaison de la beaut plantureuse de ma mre! C'est 
peine si s'arrondissait ce qui chez elle tait panoui. J'tais comme
une chvre, tandis qu'elle reprsentait une belle chatte; il me semblait
que j'tais un monstre de laideur auprs d'elle. J'essayais de faire
seule ce que j'avais vu faire par d'autres que moi et ne pouvais
comprendre comment certains dtails corporels si peu importants
pouvaient dchaner des joies qui m'taient encore refuses. J'en
conclus que j'tais trop jeune et que seuls les tres d'ge mr peuvent
prouver tant d'allgresse; cependant j'avais des sensations trs
agrables. Mais je ne pouvais pas comprendre comment elles pouvaient
dchaner un tel dlire et vous faire perdre les esprits. J'en conclus
encore que l'on ne pouvait atteindre cette suprme volupt qu'avec le
concours d'un homme. Je comparais le pasteur  mon pre. Est-ce qu'il
posait aussi? tait-il aussi bouillant, aussi voluptueux, aussi fou seul
 seul avec une femme? Serait-il ainsi avec moi si j'tais prte  faire
tout ce que ma mre avait fait? Et je ne pouvais oublier cette image,
entre toutes belle, quand ma mre, pour le ranimer de ses caresses,
avait si longtemps regard mon pre dans les yeux et l'avait caress au
front avec une langueur adorable.

En moins d'une heure, j'avais vcu dix ans. Quand je vis que tous mes
essais taient vains, je les abandonnai fatigue et je me mis 
rflchir  ce que j'allais entreprendre. J'tais dj trs
systmatique, je tenais un journal o je notais mes petites dpenses et
toutes mes observations. Aussi notai-je tout de suite les paroles
entendues, mais, par prudence, sur diffrents papiers, pour que personne
ne pt comprendre les phrases dtache. Puis je me mis  rflchir  ce
que j'avais vu et btis des chteaux en Espagne.

Premirement: ma mre avait fait semblant de dormir et, par sa pose
provocante, elle avait oblig mon pre  satisfaire son dsir. Avec
beaucoup de soin elle avait cach son dsir  mon pre. Elle voulait
faire semblant de condescendre, d'accorder. Puis elle avait aussi
dispos le miroir pour jouir doublement et en cachette. Ce que j'avais
vu moi-mme dans le miroir m'avait aussi caus plus de plaisir que la
simple ralit, j'y voyais distinctement des choses qui sans cela
m'auraient t caches. Tous ces prparatifs, elle les avait faits 
l'insu de mon pre. Elle ne voulait donc point lui avouer qu'elle
jouissait plus que lui. Enfin, elle lui avait aussi demand s'il ne
voulait pas attendre jusqu'au soir, elle qui avait tout prpar pour
assouvir immdiatement son dsir!

Deuximement: tous les deux avaient cri: Je t'aime, je t'aime! Ils
avaient aussi parl de quelque chose qui se passait au moment de
l'extase, ils s'taient cris ensemble encore une fois: Je t'aime! De
quoi parlaient-ils? Je n'arrivais pas  comprendre. Je ne puis pas vous
dire toutes les explications stupides que j'inventai alors. Il est
tonnant que, malgr leur ruse naturelle, les jeunes filles cherchent si
longtemps dans les tnbres et qu'elles ne dcouvrent que trs rarement
les explications les plus simples et les plus naturelles.

Il tait vident que les baisers et les jeux n'taient pas le principal:
ils n'taient que des excitants, bien que ma mre ressentt alors la
plus forte volupt. Les jeux de mon pre lui avaient fait crier: Je
t'aime, elle dsirait probablement un baiser, et elle avait fait la
mme chose  mon pre.

Bref, j'avais tant de penses que je ne pus me calmer de tout le jour.
Je ne voulais questionner personne. Puisque mes parents faisaient ces
choses en cachette, elles devaient tre dfendues. Beaucoup de visites
vinrent dans la journe, et dans l'aprs-midi arriva mon oncle. Il tait
accompagn de sa femme, de ma cousine, une fillette de seize ans, et
d'une gouvernante de la Suisse franaise. Ils passrent la nuit chez
nous, car mon oncle avait affaire en ville le lendemain. Ma cousine et
sa gouvernante partagrent ma chambre. Ma cousine devait coucher avec
moi. J'aurais prfr partager la couche de la gouvernante, pour
laquelle on dressa un lit de camp. Elle avait environ vingt-huit ans,
tait trs vive et n'tait jamais  court d'une rponse. Sans doute elle
aurait pu m'apprendre bien des choses. Je ne savais comment
l'entreprendre, car elle tait trs svre avec ma cousine, mais
j'aurais pu compter sur l'intimit de la nuit et sur le hasard. Je
forgeai mille plans. Quand nous montmes dans notre chambre, Marguerite
(c'est ainsi que s'appelait la gouvernante) s'y trouvait dj. Elle
avait dress un paravent entre nos lits. Elle nous pressa de nous
coucher, nous fit rciter notre prire, nous souhaita bonne nuit, nous
recommanda de nous endormir bientt et emporta la lampe de son ct.
Elle aurait pu se dispenser de faire ces recommandations  ma cousine,
qui,  peine sous les draps, s'endormit aussitt. Moi, je ne pouvais
m'endormir. Mille penses se brouillaient dans ma tte. J'entendais
Marguerite remuer, elle se dshabillait et faisait sa toilette de nuit.
Un faible rayon de lumire filtrait par un trou de la grosseur d'une
tte d'pingle. Je me penchai hors du lit et je l'agrandis avec une
pingle  cheveux. J'y collai mon oeil, Marguerite changeait justement
de chemise.

Son corps n'tait pas aussi beau que celui de ma mre; ses formes
taient pourtant rondes et pleines, les seins petits et fermes, les
jambes bien faites. Je la regardais depuis quelques instants et  peine,
quand elle rva un petit moment. Puis elle sortit un livre de sa sacoche
pose sur la table, s'assit sur le bord du lit et se mit  lire.

Bientt elle se leva et passa avec la lampe de notre ct pour voir si
nous dormions. Je fermai mes yeux de toutes mes forces et les rouvris
quand la gouvernante se fut assise sur une chaise. Je la regardais 
travers la dchirure. Marguerite lisait avec beaucoup d'attention. Le
livre devait raconter des choses particulires, car ses yeux brillaient,
ses joues se rougissaient, sa poitrine s'agitait et, tout  coup, elle
porta le livre plus prs de ses yeux, appuya les pieds sur le bord du
lit, et se mit  lire avec encore plus d'attention et de plaisir. Je ne
voyais pas ce  quoi elle voulait en venir, mais je pensai immdiatement
 ce que j'avais vu le matin. Parfois, elle semblait lire avec une
attentive lenteur, puis, la bouche entr'ouverte, elle s'agitait sur sa
chaise. J'tais si intresse par ce jeu que je ne remarquai pas tout de
suite une lampe  alcool sur la table. Elle tait allume et un liquide
fumant s'y chauffait. Elle avait d l'allumer avant mon entre dans la
chambre. Elle trempait un doigt dans le liquide pour voir s'il tait
assez chaud. Quand elle le sortit, je vis que c'tait du lait. Puis elle
sortit un paquet de linge de sa sacoche, l'ouvrit, en dballa un
instrument trange dont je ne pouvais comprendre l'emploi. Il tait noir
et avait exactement la mme forme que ce que j'avais vu le matin durant
la scne conjugale. Elle le trempa dans le lait, puis le porta  sa joue
pour s'assurer si l'instrument tait suffisamment chaud. Enfin elle en
retrempa la pointe dans le lait, pressa sur les deux boules  l'autre
bout et remplit l'instrument de lait chaud. Elle se rassit, mit ses
jambes sur le lit, juste en face de moi, si bien que je la voyais en
plein, et releva le livre qui tait tomb  terre. Marguerite reprit le
livre de la main gauche (j'avais tout juste eu le temps d'entrevoir
quelques images, sans distinguer pourtant ce qu'elles reprsentaient),
elle saisit l'instrument de sa main droite et se remit  lire avec une
si grande attention que moi aussi je tentais de lire le titre, que je ne
pouvais voir qu' l'envers. Elle promenait le livre lentement de haut en
bas et sans cesser sa lecture se grattait parfois les cheveux. Ses yeux
luisaient, ils semblaient absorber les images du livre. Enfin elle
trouva le passage intressant et son attention redoubla, tandis que sa
langue jouait de temps en temps sur le bord de ses lvres rouges et bien
dessines, et Marguerite soupirait dlicieusement. Elle tenait toujours
l'instrument que je ne voyais presque plus, tant donnes nos positions
rciproques. Puis elle le remit dans le rayon de mon regard et elle
semblait maintenant tenir en main un jouet dont elle se servait avec
toujours plus d'entrain, de fivre, jusqu' ce que le livre tombt par
terre. Elle fermait les yeux et les rouvrait pour les refermer aussitt.
Ses mouvements des paupires et de la tte se prcipitaient. Son corps
se pmait. Elle se mordait violemment les lvres comme pour touffer un
cri qui l'aurait trahie. L'instant suprme approchait. Je vis qu'elle se
raidissait comme quelqu'un qu'un grand danger menace et qui, voulant
vivre  tout prix, se prpare  rsister. Ainsi, elle resta immobile,
profondment mue. Enfin, ses yeux s'ouvrirent. Elle fit un effort comme
quelqu'un que la fatigue contraint  biller, puis elle remit tout en
ordre, trs soigneusement, empaqueta l'instrument dans sa sacoche et
vint encore une fois de notre ct voir si nous dormions. Puis elle se
coucha et s'endormit bientt, le visage heureux et satisfait. Je ne
pouvais m'endormir. J'tais heureuse d'avoir la solution de certaines
nigmes qui depuis le matin s'agitaient dans ma petite tte.

Au fond, j'tais exaspre. Je rsolus de questionner Marguerite. Elle
devait me soulager, m'claircir, m'aider. Je forgeai mille plans. Ma
prochaine lettre vous dira de quelle faon je les excutai.

Ai-je t assez franche?




III

LEONS D'AMOUR


Marguerite tait mon seul espoir. J'aurais voulu passer tout de suite de
son ct et me coucher dans son lit. Je l'aurais supplie, menace; elle
aurait d m'avouer et m'expliquer ces choses tranges, dfendues et
excitantes que je connaissais d'aujourd'hui. Elle m'aurait appris  les
imiter, ce dont j'avais si fortement envie. Je possdais dj cette
froide raison et cet esprit pratique qui m'vitrent plus tard bien des
choses dsagrables. Un hasard pouvait me trahir et je pouvais tre
surprise, ainsi que j'avais surpris mes parents. Je sentais qu'il
s'agissait de choses dfendues; je voulais prendre mes prcautions.
J'tais en feu et mon corps, a et l, me dmangeait et me picotait. Je
serrais troitement mes oreillers, et quand j'eus pris la rsolution
d'accompagner mon oncle  la campagne, pour trouver l'occasion de parler
avec Marguerite, je m'endormis.

Je n'eus pas de peine  faire accepter mon plan. Mes parents me
permirent de passer huit jours  la campagne. La proprit de mon oncle
se trouvait  quelques lieues de la ville, et nous partmes aprs dner.
Durant tout le jour je fus aussi complaisante et aimable que possible.
Marguerite semblait me voir avec plaisir. Ma petite cousine n'tait pas
indiffrente, et mon cousin tait fort timide. Comme il tait le seul
jeune homme que je pouvais frquenter sans soupons, j'avais d'abord
pens  m'adresser  lui. Il aurait pu me soulager de toutes les nigmes
qui me tourmentaient depuis que je m'tais cache dans l'alcve. J'tais
trs aimable avec lui, mme provocante; mais il m'vitait toujours. Il
tait ple et maigre, ses yeux inquiets et troubles. Cela lui tait trs
dsagrable quand je le touchais pour le chicaner. J'appris bientt la
raison de cette conduite, d'autant plus trange que tous les jeunes gens
que je connaissais dans la socit courtisaient les demoiselles. Nous
arrivmes  la proprit de mon oncle sur les huit heures du soir. Il
faisait trs chaud. Fatigus de la route, nous nous htmes de monter
dans nos chambres pour faire un brin de toilette. Nous prmes le th.
Trs navement, je m'arrangeai de faon  coucher dans la chambre de la
gouvernante. Je prtendis avoir peur de coucher toute seule dans ma
chambre trangre. On trouva cela tout naturel. J'avais impos ma
volont, j'tais contente, convaincue d'arranger aussi tout le reste
d'aprs mes plans. Pourtant, je ne devais pas aller au lit sans avoir
encore une aventure ce jour-l. Aujourd'hui encore, je ne puis la
raconter sans dgot. Aprs le th, je voulus soulager un besoin
naturel. Il y avait deux portes, cte  cte. Les deux lieux taient
spars par des planches, dont quelques-unes taient trs largement
fendues. Je voulais justement sortir, quand j'entendis que quelqu'un
s'approchait. On entra dans le cabinet d' ct. On verrouilla la porte.
Je ne voulais pas sortir avant que mon voisin s'loignt. Par curiosit
et sans mauvaise pense, je regardai par une fente. Je vis mon cousin.
Il s'occupait de toute autre chose que je croyais. Il s'tait assis les
jambes allonges et tchait de rveiller sa lthargie avec beaucoup de
feu, et je vis que l'opration prenait bientt une excellente tournure.
Ainsi que mon corps ne pouvait pas tre compar  celui de ma mre,
celui de mon cousin ne pouvait l'tre avec le corps de mon pre. Il
s'occupait avec beaucoup de constance. Ses yeux si froids s'animrent
peu  peu. Je le vis frissonner, crisper ses lvres et tout  coup le
rsultat de tant d'efforts apparut, rsultat encore nigmatique pour
moi. Je regardai par terre pour me rendre bien compte du but qu'avait
poursuivi la main, maintenant immobile et fatigue. Ce spectacle
m'expliquait bien des choses, particulirement tout ce que mes parents
avaient dit, et je savais ce que Marguerite avait remplac
artificiellement. Tout cela me rpugna outre mesure. Pourtant, durant ce
spectacle, une nervosit grandissante s'tait mle  ma curiosit. Mais
maintenant, en voyant la prostration et l'abattement de ce jeune homme,
son pch secret me dgotait. Ses yeux taient fixes et troubles. Mes
pre et mre taient beaux, quand ils criaient Je t'aime ou autre
chose; mon cousin, par contre, tait laid, grotesque, semblait fltri.
Je comprenais trs bien ce que Marguerite faisait, car une jeune fille
est toujours force de se livrer secrtement  ses sentiments et  ses
jouissances. D'ailleurs elle l'avait fait avec enthousiasme, avec
vivacit et passion; mon cousin, par contre, s'y tait livr
machinalement, sans posie, las et animalement. Qu'est-ce qui pouvait
pousser un jeune homme sain et robuste  s'adonner  une passion aussi
misrable, alors qu'auprs de tant de femmes et de filles il aurait pu
se satisfaire beaucoup plus facilement?

Je me sentais comme personnellement offense, frustre de quelque chose.
Si avec un peu d'adresse il s'tait adress  moi, je lui aurais
probablement fait tout ce que ma mre avait fait  mon pre, ce qui
l'avait ravi.

J'avais appris bien des choses. J'en tirai de justes conclusions. Je
n'avais plus besoin que de l'initiation de Marguerite pour tre
compltement claire. Je voulais absolument savoir pourquoi on cachait
si soigneusement ces choses; je voulais savoir ce qui tait dangereux,
ce qui tait dfendu, et voulais goter moi-mme ces volupts dont
j'avais vu les clats.

La nuit tombait. Un lourd orage se prparait.  dix heures, au premier
coup de tonnerre, nous allmes tous nous coucher. Ma petite cousine
couchait dans la chambre de ses parents; j'tais donc seule avec
Marguerite. J'observais trs attentivement tout ce qu'elle faisait. Elle
verrouilla la porte, ouvrit sa sacoche et mit ses effets dans une
armoire. Elle cacha le paquet mystrieux sous une pile de linge, ainsi
que le livre dans lequel je l'avais vue lire. Je rsolus aussitt de
profiter de mon sjour  la campagne pour prendre connaissance de ces
objets et les tudier soigneusement. Marguerite devait tout me
confesser, sans que j'eusse besoin de la menacer de rvler ses joies
secrtes. J'tais trs fire de sentir que ma ruse allait la surprendre,
la convaincre, la rduire; que j'allais l'obliger  m'avouer tout, sans
autre subterfuge. Ma curiosit grandissait et je ne sais pas pourquoi je
gotais un plaisir particulier.

L'orage clata. Les coups de tonnerre se succdaient sans interruption.
Je fis semblant d'avoir trs peur. Marguerite venait  peine de se
coucher qu'au premier clair je sautai hors de mon lit et je me rfugiai
toute tremblante auprs d'elle. Je la suppliai de bien vouloir me
recevoir; je lui dis que ma mre le faisait  chaque orage. Elle me prit
dans son lit, me caressa pour me tranquilliser. Je la tenais enlace, je
la serrais de toutes mes forces.  chaque clair, je me blottissais
contre elle. Marguerite m'embrassait machinalement, par bont et non
comme je l'aurais dsir. Je ne savais comment faire pour obtenir
davantage.

La chaleur de son corps me pntrait et me rjouissait beaucoup. Je
cachais mon visage entre ses seins. Un frisson inconnu me courait le
long des membres. Pourtant je n'osais pas toucher ce que je dsirais
tant. J'tais prte  tout et je n'avais plus aucun courage, maintenant
que tout allait s'accomplir. Tout  coup, je m'avisai de me plaindre
d'une douleur qui sigeait assez bas. Je ne savais pas ce que cela
pouvait tre. Je gmissais. Marguerite me tta et je guidai sa main
de-ci de-l. Je lui assurai que la douleur diminuait quand je sentais la
chaleur de sa main et qu'elle disparaissait compltement quand elle me
frictionnait. Je disais cela si candidement que Marguerite ne pouvait
pas deviner mon dessein. Ses attouchements taient d'ailleurs beaucoup
trop dociles et non pas passionns. Je l'embrassais, je me serrais
contre elle, mes bras l'treignaient, emprisonnaient son buste et, peu 
peu, je sentis que d'autres sentiments l'envahissaient.

Sa main me caressait avec prcaution, avec timidit mme, mais avec
cette timidit sre d'elle-mme et qui finit par arrivera ses fins.
Marguerite allait avec beaucoup d'hsitation encore. Elle tait aussi
craintive que moi. Ces caresses peureuses me causaient pourtant un
plaisir indicible. Je sentais que chez elle aussi des dsirs
s'veillaient. Mais je me gardai bien de lui avouer que ses caresses me
faisaient plus de bien que le soulagement passager de mes prtendues
douleurs. Et, en vrit, c'tait une sensation tout autre que de savoir
une main trangre sur moi!

Une chaleur ravissante pntrait tout mon corps. Et quand son doigt me
frlait, comme le papillon frle la fleur panouie, je tressaillais
longuement. Je lui dis alors que ma douleur persistait, que j'avais d
me refroidir, puisque j'avais si mal. Cela lui faisait videmment
plaisir de pouvoir soulager mon mal avec si peu de peine. Sa caresse se
faisait exquisement douce, maintenant elle descendait, s'attardait de
plus en plus aux endroits les plus sensibles de tout mon tre. Mais cela
me faisait rellement mal; quand je tressaillais, elle retournait bien
vite au point douloureux. Elle s'excitait manifestement; sa tendresse
augmentait, son treinte tait plus troite. J'avais atteint mon but.
Bien que mon expdient ne ft pas trs ingnieux, elle se plaignit tout
 coup d'une douleur de mme sorte que la mienne. Elle aussi s'tait
probablement refroidie. Je lui proposai de la soulager comme elle avait
fait pour moi. C'tait trs naturel, puisqu'elle-mme me faisait tant de
bien. Elle agra aussitt mon offre et me laissa libre chemin. J'tais
trs fire de voir ma ruse russir. Nanmoins je caressais gauchement et
timidement l'objet de tous mes dsirs. Je ne voulais pas me trahir. Je
reconnus tout de suite une trs grande diffrence. Tout tait beaucoup
plus plein et plus mr que chez moi. Ma main ne bougeait pas, elle se
contentait de toucher.

Marguerite ne pouvait supporter cette immobilit. Elle se soulevait, se
tordait; ses bras tremblaient et s'agitaient trangement, et tout  coup
elle me dclara que sa douleur exigeait plus d'activit. Complaisamment,
mais sans trop me presser, je tchai d'apaiser cette malencontreuse
douleur. J'prouvais un grand plaisir  reconnatre tous les dtails de
l'admirable structure de la crature humaine. Mais j'tais toujours si
maladroite et si inexprimente que Marguerite devait s'agiter elle-mme
pour cueillir le fruit de sa dissimulation. C'est ce qu'elle faisait
aussi et je tenais maintenant le rle que mon pre avait eu quand ma
mre tait active et lui immobile. Marguerite approchait, haletante et
tremblante, elle se jetait passionnment sur ma chevelure, elle baisait
mes cheveux jusqu' la racine. Au dbut, ses baisers taient tides et
humides, bientt ils furent brlants et secs. Maintenant elle poussait
des petits cris inarticuls et mon front fut tout  coup press dans un
baiser trs chaud. Je compris qu'elle tait arrive aux dernires
limites de son plaisir. Son excitation se calma aussitt, elle s'tendit
immobile  mes cts et respirait avec peine.

Tout m'avait russi. Le hasard et ma ruse m'avaient t propices. Je
voulais mener cette intimit jusqu'au bout, cote que cote. Quand
Marguerite revint  elle, elle tait trs gne. Elle ne savait comment
m'expliquer sa conduite et me cacher sa volupt. Mon immobilit la
trompait. Elle pensait que j'ignorais encore tout de ces choses. Elle
rflchissait  ce qu'elle devait faire,  ce qu'elle devait me dire
pour que l'aventure n'et pas de suites fcheuses quant  sa position
dans la maison de mon oncle. Elle voulait me tromper sur le caractre de
la douleur qu'elle avait feinte. Moi aussi j'tais indcise sur ce que
j'allais faire. Devais-je faire semblant d'tre ignorante ou justifier
ma conduite en lui avouant ma curiosit? Si je faisais l'ingnue, elle
pouvait facilement me tromper et me raconter des choses inexactes que
j'aurais t force de croire pour ne pas me trahir. Mais j'tais plus
avide qu'anxieuse. Je rsolus donc d'tre sincre, tout en lui cachant
pourtant que mon calcul avait amen le nouvel tat de choses. Marguerite
semblait regretter de s'tre abandonne  la fougue de son temprament.

Je la calmai en lui racontant tout ce que j'avais appris le jour
prcdent. Je la suppliai de bien vouloir m'expliquer ces choses,
puisque ses soupirs, ses mouvements et l'trange fatigue qui l'avait
immobilise m'avaient rvl qu'elle tait initie. Je lui cachai
cependant que je l'avais surprise, elle aussi, et que je savais  quels
jeux elle se livrait en cachette; car je voulais me convaincre qu'elle
n'allait pas me tromper. Mes questions naves et curieuses la
soulagrent beaucoup. Elle se sentait de nouveau trs  l'aise, comme
une ane donnant des leons ou des conseils  une ingnue. Et comme je
lui racontais tout avec de nombreux dtails, et mme la conduite
passionne de ma mre, elle n'eut plus honte et m'avoua qu' ct de la
religion elle ne connaissait rien de plus beau au monde que les
jouissances sexuelles. Elle m'apprit donc tout, et si dans la suite vous
trouvez quelque philosophie dans mes notes, j'en dois les premires
notions  ma chre Marguerite, qui avait une grande exprience.

J'appris la conformation exacte des deux sexes; de quelle faon
s'accomplissait l'union; avec quelles sves prcieuses taient atteints
les buts naturels et humains, la perptuation du genre humain et la plus
forte volupt terrestre; et pourquoi la socit voile ces choses et les
entoure avec tant de mystres. J'appris encore que, malgr tous les
dangers qui les entourent, les deux sexes peuvent quand mme atteindre
un assouvissement presque complet. Elle me mit en garde contre les
suites malheureuses auxquelles une jeune fille s'expose en s'abandonnant
toute. Ce que ma main inhabile lui avait procur et ce que mon cousin
avait fait taient de ces assouvissements presque complets. Bien qu'elle
et connu toutes les joies de l'amour dans les bras d'un jeune homme
vigoureux, elle tait compltement satisfaite en se bornant aux joies
qu'elle pouvait se donner elle-mme, car elle avait eu un enfant et elle
avait connu tous les malheurs d'une fille-mre. Elle me montra par
l'exemple de sa vie qu'avec beaucoup de prudence et de sang-froid on
pouvait s'adonner  bien des jouissances. L'histoire de sa vie tait
trs intressante et trs instructive; elle me fut un exemple jusqu' ma
trentime anne; elle fera le contenu de ma prochaine lettre. Pourtant
j'avais dj devin bien des choses par moi-mme. Ce qu'elle m'apprit de
nouveau ne cessait de me surprendre.

Tout cela tait trs beau, mais ce n'tait toujours pas la chose mme.
Je brlais de partager et de connatre moi-mme ces sensations qui, sous
mes yeux, avaient agit jusqu' l'vanouissement six personnes si
diffrentes. Pendant que Marguerite parlait, j'avais repris mon jeu sur
son corps qu'elle avait si sensible. J'enroulais les boucles de ses
cheveux, et quand elle parlait plus passionnment, je pressais son front
brlant et cartais amoureusement les mches qui tombaient presque
jusqu' ses yeux. Je voulais lui faire comprendre que mon ducation
n'tait pas complte sans la pratique. Elle me racontait comment elle
s'tait abandonne pour la premire fois  ce jeune homme qui l'avait
rendue mre. Elle voulait me faire comprendre la sensation divine que
cause l'amour partag. Elle me parlait de l'extase, de l'effusion
rciproque et plnire; toutes ces belles choses la rendaient loquente.
Sa petite bouche se gonflait et s'entr'ouvrait, dcouvrant ses dents
blanches et bien ranges. L'instant tait venu de lui rappeler encore
plus vivement ces choses. Et comme elle disait: Il faut avoir got
personnellement ces choses pour les comprendre, je lui fermai la bouche
avec ma main grande ouverte, si bien qu'elle poussa un grand soupir et
se tut immdiatement. Je caressais fivreusement le front lgant qui
rsistait  ma main, quand je m'arrtai tout  coup et lui dis: Si vous
voulez que je continue, vous devez me procurer un avant-got de ce qui
m'attend et de ce que vous m'avez si dlicieusement dcrit!. Aussitt,
elle me caressa gentiment comme je faisais, et je vis  la chaleur de
ses baisers que ma proposition lui faisait le plus vif plaisir. Elle ta
ma main de sa bouche et m'embrassa avec toutes sortes de clineries, de
chatteries qui tenaient  la fois de la soeur et de l'amie, et que je ne
savais pas bien lui rendre, car c'tait la premire fois que j'tais
dans une telle situation.

Elle me dit alors tristement: Cela ne va pas, ma chre Pauline! Ton me
est encore ferme  l'amour. Mais je ne veux pas te laisser ainsi sans
rien. Viens, assieds-toi l, de la faon que je vais t'indiquer, de
faon que je puisse t'enseigner, ainsi qu'il sied  une jeune fille
aussi jolie que toi. Je vais voir si je peux te procurer verbalement ce
que ta virginit te dfend encore. Mon pre avait aussi dit des mots
aussi tendres  ma mre. Je ne me fis donc pas prier. Je m'agenouillai
auprs d'elle en lui tenant la tte.  peine m'eut-elle touche que mon
me commena  tre renseigne sur ce qui me faisait si mal quand elle
essayait de s'y prendre autrement. Mais quelle autre sensation en
comparaison de tout ce que j'avais essay jusqu'alors! Ds que son
activit de femme exprimente se fut communique  moi, une volupt
inconnue m'inonda et je ne savais plus ce que l'on me faisait. Nous
parlions maintenant avec volubilit, nos corps taient l'un prs
l'autre. Je me renversai par devant et, appuye sur la main gauche, je
jouais avec la droite avec une de ses nattes paisses; elle en avait
deux qui descendaient trs bas. Ces premires sensations de la volupt,
que je devais connatre jusque dans mes annes les plus mres,
m'enivraient dj d'un bonheur ineffable. Sa langue m'jouissait. Elle
me chatouillait le front, les joues, le nez, aspirait chaque pli,
baisait avec feu le tout, humectait mes paupires de salive, puis elle
retournait aussitt  mon oreille, o elle me causait un chatouillement
vigoureux et indiciblement doux. Quelque chose de merveilleux et
d'inconnu se pressait en moi. Toute ma sve allait se mettre en
mouvement et je sentais que, malgr ma jeunesse, j'avais droit aux plus
hauts ravissements. Je voulais lui rendre centupl tout ce qu'elle me
procurait. C'est avec rage que je la caressais, ainsi qu'elle-mme me
faisait. Enfin, ma main fut prise de fourmillements,  cause de la
fausse position que j'avais adopte  ct d'elle. Nous tions hors de
nous et nous arrivmes ensemble au but. Je sentis un dernier baiser
mordre presque ma bouche, tandis que je la mordais galement. Je perdis
connaissance. Je m'abattis sur la jeune femme frissonnante. Je ne savais
plus ce qui m'arrivait.

Quand je revins  moi, j'tais couche auprs de Marguerite. Elle avait
remont la couverture et me tenait tendrement embrasse. Je compris tout
 coup que j'avais fait quelque chose de dfendu. Mon dsir et mon feu
s'taient teints. Mes membres taient briss. Je ressentais une
violente dmangeaison aux endroits que Marguerite avait si fertilement
caresss; le baume de ses baisers ne pouvait pas calmer ma tristesse.
J'eus conscience d'avoir commis un crime et j'clatai en sanglots.
Marguerite savait que dans des cas semblables il n'y a rien  faire avec
des petites niaises comme moi, elle me tenait contre sa poitrine et me
laissa tranquillement pleurer. Enfin, je m'endormis.

Cette nuit unique dcida de toute ma vie. Mon tre avait chang et mes
parents le remarqurent  mon retour. tonns, ils m'en demandrent la
cause. Nos relations, entre Marguerite et moi, taient aussi des plus
tranges. Le jour nous pouvions  peine nous regarder; la nuit, notre
intimit tait des plus foltres, notre conversation des plus intimes,
nos plaisirs des plus agrables. Je lui jurai de ne jamais me laisser
sduire, et de ne jamais tolrer qu'un homme me ft connatre son
treinte dangereuse. Je voulais jouir de tout ce qui tait sans danger.
Quelques jours avaient suffi pour faire de moi ce que je suis encore et
ce que vous avez si souvent admir. J'avais remarqu que tout le monde
se dguisait autour de moi, mme les meilleures et les plus
respectables. Marguerite, qui m'avait tout avou, ne m'avait jamais
parl de cet instrument qui lui causait autant de joie que n'importe
quelle autre chose et auquel elle n'aurait pas renonc pour un empire.
Je le dsirais aussi de toute mon me. Elle ne me l'avait jamais montr.
L'ide me vint de drober la clef de l'armoire o il tait enferm. Ma
curiosit ne me laissait pas de repos. Je ne voulais pas avoir recours
aux autres, je voulais tout apprendre par moi-mme! Durant cinq jours je
n'arrivai pas  me procurer cette clef; enfin, je la possdai! Je
profitai de ce que Marguerite donnait une leon  ma cousine pour
contenter ma curiosit. Et voici que j'avais la chose en main, je la
retournais, j'prouvais son lasticit. L'instrument tait dur et froid.
J'essayai de me rendre compte de sa relle utilit. En vain. Cela tait
tout  fait impossible. Je ne ressentais aucun plaisir. Je ne pouvais
que constater cette vrit qui me navrait. Je me contentai de chauffer
l'instrument entre mes mains. J'avais dcid d'ouvrir enfin la voie des
fortes joies que d'autres prouvaient et dont je n'avais eu que
l'avant-got. Marguerite m'avait dit que mme entre les bras d'un homme
cela tait douloureux, et que bien des femmes prenaient got  ces
choses seulement aprs plusieurs annes d'abandon le plus complet 
l'homme aim. J'essayai donc. Je chauffai l'instrument entre mes mains
et je m'apprtai non sans une certaine apprhension. Je voulais recevoir
l'hte exigeant. Je remarquai que ces quatre nuits passes avec
Marguerite avaient contribu  faire de grands changements en moi.
J'tais maintenant non plus une petite niaise, mais presque une femme
comme toutes celles que je voyais agir, souffrir ou jouir autour de moi.
Aussi je ne m'pargnai pas. Je fis comme avait fait Marguerite tandis
que je la regardais avec attention lors de l'trange nuit o nous tions
spares par un paravent, et o elle lisait le livre  images. J'tais
si excite que je supportai toute la douleur avec une constance qui
m'tonnait. Enfin, je parvins au but que j'avais si longtemps dsir et
que je croyais devoir tre le paradis. Je me fis du mal et ma dception
fut en somme trs vive, car je n'prouvais pas la moindre volupt. Il me
fut aussi trs douloureux de me croire faite autrement que toutes les
femmes. J'tais inconsolable de cette exprience. Je ne comprenais rien
de ce qui m'tait arriv, mais je ressentis tout le jour la brlure et
la douleur d'une blessure. Dsenchante, je remis l'instrument dans sa
cachette. J'tais mcontente et j'en voulais  Marguerite de ne m'avoir
pas aide et de m'avoir laiss faire quelque chose de maladroit.

Aprs tant d'expriences agrables, celle-ci tait pnible. Je craignais
la nuit, les tendresses de Marguerite et sa dcouverte. Comme je l'avais
dj trompe, je ne fus pas embarrasse de le faire encore une fois.
Aprs souper, je lui confiai que j'tais tombe d'une chelle, que je
m'tais blesse  la jambe et que j'avais mme saign. Au lit, elle
m'examina et loin de se douter de ce qui tait arriv, elle me confia
que cette chute m'avait cot ma virginit. Elle ne me plaignit point,
mais bien mon futur mari qui se trouvait ainsi frustr de mes prmices.
Cela m'tait bien gal alors et me le fut aussi plus tard! Pour ne point
me fatiguer, Marguerite me renvoya dans mon lit cette nuit-l. Je le
dsirais aussi. Elle m'enduisit de cold-cream, ce qui me fit beaucoup de
bien. Le lendemain matin, je n'avais plus aucun mal. Et les deux
dernires nuits que je passai encore  la campagne de mon oncle me
ddommagrent de cette courte privation. Je connus alors pour la
premire fois toute la jouissance de la volupt, et je la connus tout
entire autant qu'aucune femme peut la connatre. Les sources du plaisir
s'coulrent si compltes qu'il ne me resta plus un seul dsir.
L'assouvissement m'crasa d'une fatigue entire et dlicieuse.

J'prouvais tout cela  quatorze ans, et mon corps n'tait pas encore
mr! Oui, et cela n'a jamais altr ma sant et n'a pas diminu les
riches rjouissances de ma vie. Mon cousin m'avait appris  redouter les
excs et les prostrations qui en suivent. Grce  mon caractre
raisonnable, je ne dpassai jamais la mesure. Je soupesais toujours les
suites qui pouvaient arriver, et une seule fois dans ma vie je m'oubliai
assez pour perdre ma matrise et ma supriorit. J'avais appris de bonne
heure que, d'aprs les lois de la socit, il fallait jouir avec mille
prcautions pour le faire sans prjudices. Celui qui se heurte avec
enttement  ces lois ncessaires s'y assomme, il n'a que longs remords
pour de courts instants de jouissances. Il est vrai que j'ai eu la
chance de tomber, ds le commencement, entre les mains d'une jeune femme
exprimente. Que serait-il advenu de moi si un jeune homme s'tait
trouv dans mon entourage et m'avait entreprise avec adresse? Grce 
mon temprament et  ma curiosit, je serais un tre perdu. Si je ne le
suis pas, je le dois aux circonstances dans lesquelles ces choses me
furent rvles. Elles sont exquises autant qu'elles sont voiles. Et
pourtant elles forment le centre de toute activit humaine. Avant de
commencer ma troisime lettre, je remarque encore que, peu de temps
aprs mes relations avec Marguerite, se montrrent pour la premire fois
les signes de complet dveloppement de mon corps.




IV

MARGUERITE


Il est bien rare que deux femmes aient autant de points communs dans
leurs penchants, dans leur vie et mme dans leur destin que Marguerite
et moi. Quand elle me mettait en garde contre un abandon trop complet 
l'homme et qu'elle me dtaillait toutes les suites malheureuses qu'une
telle faute de conduite apporte lors du mariage, je n'aurais jamais
pens que moi aussi j'aurais un tel moment d'oubli. Avant de continuer,
je vais vous raconter succinctement ce que j'ai appris de la vie de
Marguerite, durant ces quelques nuits, et dans nos relations
ultrieures. Cela expliquera bien mieux que je ne pourrais le faire
certains vnements, certaines aberrations de ma vie.

Elle tait ne  Lausanne. Aprs avoir reu une trs bonne ducation,
elle devint orpheline  dix-sept ans. Elle possdait une petite fortune
et croyait son avenir assur. Mais elle eut le malheur de tomber entre
les mains d'un tuteur sans conscience. Il n'tait pas trop svre, mais
il lui dtourna bientt son petit pcule. Peu de temps aprs la mort de
ses parents, elle entra au service d'une baronne viennoise, qui habitait
une belle villa  Morges, au bord du lac de Genve. Elle prenait surtout
soin de sa toilette. La baronne tait trs lgante et raffine. Elle
consacrait des heures  sa toilette. Les premiers jours, la baronne fut
trs rserve; mais bientt elle se fit plus aimable. Elle lui posait
des questions, et entre autres si elle avait un amant. Au bout de quinze
jours, voyant que Marguerite tait encore innocente, la baronne devint
trs familire. Un beau matin, elle lui demanda si elle savait faire la
toilette complte. Marguerite rpondit non en rougissant, car elle
savait bien ce que l'on entendait par toilette complte en Suisse
franaise aussi bien qu'ailleurs. La baronne lui dit qu'elle devait
absolument s'y mettre pour remplacer son ancienne femme de chambre et
pour obtenir toute sa confiance. Et aussitt, elle prit place sur un
canap, allongea ses jambes sur le dossier de deux chaises, s'installa
commodment, lui remit un petit peigne d'caille souple et trs doux, et
lui indiqua la manire de s'en servir.

Marguerite voyait pour la premire fois dvoil ce qu'elle n'avait
encore jamais vu distinctement. Trs trouble, elle se mit aux soins de
cette toilette, trs gauche, mais peu  peu plus habile en suivant les
indications de la baronne. La baronne tait une trs jolie femme blonde,
d'un trs beau teint; elle se lavait trs soigneusement, si bien que
cette toilette n'avait rien de rpugnant. Marguerite me dcrivit avec
beaucoup de dtails et d'amour la conformation de sa baronne. Elle
m'avoua aussi que, d'abord trs gne, elle prit bientt beaucoup de
got  cette singulire occupation, et surtout quand elle vit que la
baronne ne restait pas indiffrente. Celle-ci soupirait, s'agitait
doucement, ouvrait et fermait les yeux, rcitait de petites pices de
vers. Ses lvres rouges s'entr'ouvraient, montrant ses petites dents, et
la langue parfois apparaissait hors de la bouche comme un oiseau qui
montre la tte hors du nid. Naturellement, aussitt dans sa chambre,
Marguerite essayait sur elle-mme la toilette complte. Quoique
inexprimente, elle dcouvrit facilement que la nature avait cach dans
le corps fminin une inpuisable source de plaisirs, et elle paracheva
bientt ce que le peigne avait commenc. Ruse, ainsi que toutes les
jeunes filles de son ge, elle comprit que la baronne voulait plus que
ce simple prlude, mais qu'elle ne voulait pas l'avouer. Elle devait
bientt se convaincre combien facile est l'accord complet quand le dsir
est rciproque. Pourtant, cela dura encore plusieurs semaines; chacune
dsirait que l'autre ft le premier pas; chacune voulait tre sduite,
faire semblant d'accorder ses faveurs. Un jour pourtant l'vnement
prvu se produisit; la baronne rejeta toute retenue et se montra telle
une femme trs sensuelle et trs voluptueuse qui voulait jouir  tout
prix de sa beaut, malgr les liens serrs qui la contraignaient. Elle
s'tait marie avec un homme bientt impuissant et qui n'avait pu la
contenter que durant les premires annes de leur union. Il avait mme
veill ses dsirs plutt qu'il ne les avait assouvis. Ainsi que chez la
plupart des femmes, son apptit sexuel ne s'tait veill que trs tard.
Faiblesse corporelle ou suite funeste d'anciens excs, bref, il tait
toujours las; si bien qu'une envie continuelle la tourmentait. Depuis
deux ans, il occupait un important poste diplomatique  Paris, et quand
il avait compris que son impuissance tait complte, il avait envoy sa
femme au bord du lac de Genve. La baronne tait trs lgante mais
menait une vie de recluse. Marguerite avait remarqu qu'une espce de
majordome, un vieil homme de mauvais caractre, faisait l'office
d'espion et rendait compte  Paris de tout ce qu'il voyait et entendait.
La baronne vitait toute frquentation masculine; elle tait fort
prudente, les intrts de sa famille l'y obligeaient. Personne de la
maison ou de l'entourage de la baronne ne souponnait les rjouissances
secrtes que Marguerite surprit un jour. La premire honte passe, les
scnes les plus dissolues avaient lieu le soir et le matin entre la
jeune femme et la jeune fille, entre la matresse et la servante. Durant
le jour, la baronne ne se trahissait jamais par la moindre familiarit.
Les jeux furent bientt rciproques; Marguerite entrait nue dans le lit
de la baronne, et elle n'avait pas besoin de me raconter ce qu'elles
faisaient ensemble, puisque je venais de l'prouver. Mais alors c'tait
elle qui jouait mon rle. La baronne tait insatiable, elle inventait
toujours de nouveaux jeux, elle savait tirer du contact de deux corps
fminins des dlices toujours renouveles. Marguerite me dclara que
cette poque tait la plus heureuse et la plus voluptueuse de sa vie.

La baronne allait toutes les semaines  Genve pour faire des achats et
rendre des visites. Le majordome l'accompagnait chaque fois, et
Marguerite fut aussi de ces petits voyages quand elle devint plus intime
avec la baronne. Celle-ci retenait toujours le mme appartement dans un
des plus grands htels, un salon, une chambre  coucher, un petit
cabinet pour Marguerite et,  ct de celui-ci, un cabinet pour le
majordome. Les portes de chaque chambre donnaient sur le corridor; les
portes de communication entre les chambres taient fermes ou masques
par des meubles. Ds que Marguerite eut fait plusieurs fois ce voyage 
Genve, elle remarqua qu'il s'y passait quelque chose de particulier que
la baronne lui cachait. La toilette ne se faisait plus de la mme faon
et, ni soir, ni matin, il n'y avait plus d'abandons fminins. Dans la
journe, la baronne paraissait agite, inquite, nerveuse; son linge de
nuit et son lit rvlaient distinctement qu'elle n'avait pu passer la
nuit toute seule. Le lit tait toujours en grand dsordre, les chaises
taient renverses et le linge de la toilette montrait des signes encore
plus distincts. Marguerite la surveillait avec une espce de jalousie.
Elle inspectait chaque lettre, guettait chaque visite et chaque
commissionnaire. Elle ne pouvait rien dcouvrir.  chaque voyage
pourtant, elle tait toujours plus convaincue que la baronne ne passait
pas la nuit seule. En vain elle coutait aux portes. La baronne fermait
non seulement la porte du corridor, mais aussi celle qui menait du salon
 sa chambre  coucher. Il tait impossible d'couter longtemps  la
porte du corridor, car il y passait sans cesse des voyageurs et des
domestiques de l'htel. Marguerite passa des nuits entires  sa porte
entr'ouverte pour voir si quelqu'un entrait ou sortait de chez la
baronne. Cette surveillance et cet espionnage durrent plusieurs mois,
et un beau jour le hasard lui rvla tout. Une nuit un incendie clata
dans le voisinage immdiat de l'htel. L'hte fit rveiller tous les
voyageurs pour les avertir du sinistre. Marguerite se prcipita chez la
baronne qui vint, pouvante, lui ouvrir. Les reflets de l'incendie
pntraient par la fentre. La baronne tait si terrifie qu'elle
pouvait  peine parler et semblait avoir perdu ses esprits. Marguerite
embrassa d'un seul coup d'oeil toute la chambre et eut enfin
l'claircissement dsir. L'armoire, qui se trouvait devant la porte de
la chambre d' ct, tait loigne du mur. Quelqu'un pouvait facilement
passer derrire. Un habit d'homme tait sur une chaise devant le lit, et
sur la table de nuit tranait une montre d'homme avec des breloques. Il
n'y avait plus de doute possible. La baronne remarqua que Marguerite
voyait ces objets, mais elle tait trop trouble pour dire quelque
chose. Marguerite empaqueta tous les effets de la baronne pour pouvoir
fuir au bon moment, et elle remarqua ainsi une autre chose en baudruche
qui semblait avoir t employe. Quand la baronne se fut un peu calme,
elle cacha immdiatement cette chose dans son mouchoir. Le feu fut
matris et cet incident n'amena pas de changement dans leurs relations.
Au matin, avant de quitter Genve, Marguerite apprit des domestiques de
l'htel qu'un jeune comte russe habitait la chambre contigu  celle de
la baronne. Les chambres se trouvaient justement  un coude du corridor,
si bien que le comte pouvait entrer et sortir sans passer devant
l'appartement de la baronne, en employant l'escalier de l'autre aile de
l'htel. Marguerite comprenait tout. La baronne devait avoir des
relations avec ce jeune comte russe. Mais cela l'offensait qu'elle le
lui et cach. Sur la route de Morges, la baronne jeta son mouchoir dans
un endroit dsert. De retour  Morges, la vie reprit son traintrain
coutumier. La baronne ne savait si elle devait tout avouer  Marguerite.
Elle remarquait bien que celle-ci savait tout. Lors du prochain voyage 
Genve, Marguerite passa tous ses moments de libert dans le corridor.
Elle y rencontra plusieurs fois le comte russe, jeune, beau et lgant.
 la deuxime rencontre il se dtourna,  la troisime il l'accosta.
Quand il apprit qu'elle tait la femme de chambre d'une dame habitant
l'htel--Marguerite ne lui dit pas le nom de sa matresse--il ne fit pas
tant de difficults et lui demanda de le suivre dans sa chambre. Sans
autre dsir que celui de la curiosit,--c'est du moins ce qu'elle
m'affirma  diffrentes reprises--elle le suivit. Personne n'tait dans
le corridor, il l'entrana dans sa chambre, l'embrassa, lui tta les
seins et sut, malgr sa dfense nergique, se convaincre qu'elle tait
par ailleurs tout aussi jeune et bien faite. Pendant que la main du
jeune homme se divertissait ainsi de la plus agrable faon, Marguerite
examinait la chambre. Elle remarqua la porte qui menait  la chambre de
la baronne et elle eut vite conu son plan. Le prince voulait
immdiatement la chose srieuse, mais se heurta  une rsistance
irrite. Il se contenta de la promesse que Marguerite lui fit de venir
la nuit, quand sa matresse serait endormie. Elle ne voulait venir que
tard aprs minuit, quand le corridor serait sombre. Il rflchit, et
Marguerite s'amusait beaucoup de savoir  quoi il pensait. Mais cette
nouvelle connaissance fut plus forte que ses scrupules, il lui donna
rendez-vous  une heure. Elle se fit remettre la cl de la chambre afin
de pouvoir rentrer au bon moment. Elle triomphait. Elle fixa son plan
dans les moindres dtails. La baronne congdia Marguerite  dix heures
et ferma soigneusement les portes derrire elle. Mais au lieu de rentrer
chez elle, Marguerite couta  la porte de la baronne. Au bout d'un
instant, celle-ci chantonna une mlodie, ce qu'elle ne faisait jamais;
puis elle heurta lgrement  la paroi. Marguerite entendit que l'on
remuait l'armoire et que la porte s'ouvrait. Elle savait maintenant que
le comte tait chez la baronne; elle se prcipita dans la chambre du
Russe et entra sans bruit, aprs s'tre assure que personne ne la
remarquait. Un rayon de lumire venait par la porte entr'ouverte de la
chambre contigu. Elle pouvait aisment observer tout ce qui se passait
chez la baronne. Celle-ci, renverse sur le lit, tait dans les bras du
comte, qui lui couvrait le cou, la bouche et les seins de baisers
brlants, tandis que sa main, qui lui caressait les seins, remontait 
tout moment vers le front et les beaux cheveux blonds de la baronne. La
baronne tait une trs belle femme; ses charmes pourtant ne fixrent
point les yeux de Marguerite qui se portrent, pleins de curiosit, sur
ce qu'elle ne connaissait pas encore. Le prince se dshabilla
rapidement, il tait aussi beau que robustement bti. Marguerite voyait
pour la premire fois ce que nous, femmes, nous osons bien ressentir,
mais dont nous n'osons pas parler. Quel fut son tonnement de voir la
baronne l'enfermer dans une chose semblable  celle qu'elle avait cache
d'abord dans son mouchoir, puis jete sur la route de Morges et qu'elle
sortit d'une bote pose sur la table de nuit! Cette chose, termine 
l'un de ses bouts par un cordon rouge, tait l'invention du clbre
mdecin franais Condom. Aprs avoir termin cette trange toilette,
elle regarda de toutes parts, comme pour voir si personne ne l'piait.
Puis elle couta avec volupt les paroles douces et tendres que le comte
lui murmurait. Elle lui en disait autant en caressant sa jolie tte bien
frise. Ils paraissaient s'aimer depuis longtemps et bien se connatre,
car ils n'avaient aucune gne. Marguerite n'en vit pourtant pas autant
que moi de mon alcve, car la baronne remonta la couverture. Elle ne
voyait que les deux ttes, bouche  bouche, buvant des baisers. Puis le
comte poussa un profond soupir auquel rpondit un autre soupir de la
baronne. Ils restrent un bon quart d'heure troitement enlacs, sans
que la baronne dtendt son treinte, et Marguerite m'avoua qu'elle
avait des fourmis dans les jambes  cause de tous les dsirs
extraordinaires qu'elle prouvait. Mais elle m'avoua aussi qu'aprs ce
qu'elle venait d'apercevoir elle dsirait une autre satisfaction.

Marguerite m'apprit aussi le but et l'emploi de l'engin de sret qui
vitait tant de malheurs et de honte dans le monde. Elle en comprit
immdiatement l'usage quand elle vit la baronne tirer le cordon rouge
qui pendait et en plaisantant, en souriant, dposer le tout sur la table
de nuit. C'tait donc le paratonnerre d'une lectricit pleine de
dangers et qui permettait aux filles, aux veuves et aux femmes vivant
aux cts d'un homme fatigu de s'adonner sans crainte  l'amour.
Marguerite en avait assez vu. Elle pouvait obliger la baronne  se
confesser. Quoique pleine de feu, elle renona de faire encore cette
nuit plus ample connaissance avec le comte. Elle voulait tre sre qu'il
emploierait aussi ce prservatif; elle ne voulait pas trop risquer. Elle
me dit aussi qu'il lui aurait t dsagrable d'tre la deuxime. Elle
regagna prudemment sa chambre, mais en claquant la porte derrire elle.
Elle jubilait, le prince allait l'attendre vainement une partie de la
nuit. Elle avait tous les fils en main pour dominer la situation. Elle
voulait participer  ces jeux. Elle voulait se venger de la baronne, qui
n'avait pas voulu d'elle comme confidente. Elle rflchit toute la nuit
 la faon de profiter de ses avantages. Vous serez tonn d'apprendre
comment Marguerite conut son plan et avec quels subterfuges elle
l'appliqua. La ruse est une qualit essentielle au caractre fminin,
j'en ai vu des exemples admirables. Pour tout ce qui a trait  la divine
volupt, la ruse et la dissimulation naturelles de la femme s'aiguisent
jusqu' un degr incroyable. La plus niaise devient inventive, pousse
par le caprice, l'envie ou l'amour. Inpuisables sont les moyens que les
filles et femmes emploient pour arriver  leurs fins!--Avant que la
baronne ne ft rveille, Marguerite alla heurter  la porte du comte.
Il vint lui ouvrir en grand nglig, pensant que c'tait un domestique.
Il fut trs tonn de voir entrer Marguerite, qu'il avait vainement
attendue aprs minuit. Il voulait lui faire des reproches, l'attirer
dans son lit et rattraper immdiatement le temps perdu, mais il changea
immdiatement de conduite quand ce fut elle qui lui fit des reproches.
Elle lui dit qu'elle tait venue un peu plus tt qu' l'heure convenue
et qu'elle avait vu ce qu'il faisait avec la baronne--sa
matresse!--Elle pouvait obtenir une forte rcompense en racontant cela
au baron. Pourtant elle ne voulait pas le faire,  la condition de
pouvoir participer  leurs jeux avec la mme garantie de sret. Elle
voulait mme aider la baronne dans ses plaisirs et favoriser leur
liaison.--Le comte ne disait mot, il tait trop tonn. Il tait prt 
tout, pourvu qu'elle se tt, car si sa liaison avec la baronne tait
bruite, les deux familles taient exposes  de grands dangers. Elle
lui communiqua son plan entier et exigea qu'il l'accomplt avant le
dpart de la baronne qui devait s'effectuer le matin mme. tonn de la
perspicacit de cette jeune fille et heureux de voir ses plaisirs se
compliquer d'une aussi agrable faon, le comte acquiesa  tout. Et
quand Marguerite lui laissa pleine libert, il fut encore plus tonn de
la trouver intacte. Il ne pouvait souhaiter une plus aimable camarade 
ses yeux. Il voulut mme lui prouver sur-le-champ son enthousiasme, mais
Marguerite se dbattit nergiquement, si bien que sa passion n'en devint
que plus vive. Il ne pouvait attendre le moment d'excuter leur plan.
Marguerite avait got assez de choses en cette unique visite pour ne
pas accorder la possession entire d'un aussi charmant jeune homme  la
seule baronne. Ils fixrent encore tous les dtails de tout ce qui
devait se passer une heure plus tard. Marguerite accorda au beau comte
nombre de choses charmantes, sauf ce qu'il dsirait le plus; elle quitta
la chambre en le laissant tout en feu. La baronne sonna  sept heures,
ouvrit sa porte et se recoucha. Marguerite mit tout en ordre, prpara
les bagages et servit enfin le djeuner. Tout tait prt. Le comte
attendait dans sa chambre le signal convenu. Marguerite passa enfin dans
le salon, en claquant la porte. C'tait le signal. Le comte ouvrit sa
porte, repoussa l'armoire et se prcipita tout  coup sur la baronne
terrifie. Il la couvrit de baisers. La baronne ne pouvait articuler une
parole, elle tait trop trouble, elle dsignait du doigt la porte du
salon dans lequel Marguerite fermait bruyamment les bagages. Le comte
fit semblant de pousser le verrou. Puis il supplia la baronne de bien
vouloir lui accorder une dernire fois sa suprme faveur. Elle avait t
si sduisante la nuit qu'il craignait de tomber malade si elle
n'coutait son dsir. Il lui assura qu'il s'tait dj revtu de l'engin
de sret et qu'elle n'avait rien  craindre. La baronne, sans doute
pour se dbarrasser au plus vite de l'importun, cda  ce dsir et reut
le tmraire. Le comte soupirait; tout  coup il poussa un profond
soupir et Marguerite, qui coutait derrire la porte, entra subitement.
Feignant d'tre saisie par le spectacle qui s'offrait  sa vue, elle
laissa tomber ce qu'elle tenait en main. Elle fixait des yeux dmesurs
sur le lit. La baronne, les yeux ferms, attendait visiblement l'instant
suprme; cependant elle tait terrifie, car elle risquait tout, honneur
et fortune. Le comte poussa un juron russe, incomprhensible, et se jeta
sur Marguerite. Il s'criait plein de rage: Nous sommes perdus, si je
n'assassine pas cette tratresse et si je ne la rends pas muette pour
toujours. Elle ne doit pas quitter cette chambre.

Marguerite voulait fuir, mais le comte lui barra la porte. Il la
regardait avec des yeux terribles, comme s'il allait l'trangler. La
baronne assistait plus morte que vive  cette scne. Soudain, comme s'il
venait d'y penser, le prince s'cria: Il n'y a qu'un moyen de gagner le
silence de cette fille. Elle doit devenir notre complice. Pardonnez-moi;
chre baronne, je ne fais ceci que pour vous!

En disant cela, il empoigna Marguerite, qui faisait semblant d'tre
pouvante, la renversa sur le lit,  ct de la baronne encore nue et
tremblante, la prpara et se jeta avec la plus grande violence sur elle.
Marguerite se tordait, faisait semblant de vouloir viter cette emprise,
et cependant elle s'offrait toujours plus. Elle ne lui permit rien avant
de s'tre assure qu'elle n'avait rien  craindre. Il tait encore
revtu de l'appareil qui avait rassur la baronne. Puis elle se laissa
aller, feignant de se rendre  sa violence. Elle gmissait faiblement,
suppliait la baronne de l'aider, de la prserver contre la rage de ce
forcen. Intrieurement, elle tait toute aux sensations qui
remplissaient son me. Elle jouissait sournoisement d'avoir tromp la
baronne, de la vaincre, d'tre l,  ct d'elle, sur son propre lit,
dans les bras du bel homme qui ne lui avait pas t destin. Malgr sa
violence apparente, le comte la maniait avec tendresse et douceur; il
provoquait lentement les sensations les plus prcieuses qui pouvaient la
rjouir sans danger. La baronne tait non seulement prsente, mais elle
dut encore apaiser Marguerite qui pleurait et la prier de ne pas crier
si fort. Comme la crise approchait, le comte lui dit en outre: Chre
baronne, si vous ne m'aidez pas  matriser cette fille, nous sommes
perdus. Nous ne pouvons compter sur elle que si j'arrive  la violer!
Et la baronne l'aidait, violemment, tandis que le comte accomplissait
son dsir. Marguerite s'efforait de lutter, elle se dfendait contre la
baronne; cette lutte provoquait des mouvements brusques et des
secousses, une agitation et des sursauts qui augmentaient la jouissance
et qui provoqurent le dnouement instantan et rciproque de l'acte qui
avait lieu. Marguerite tait comme vanouie. Mais elle coutait et
observait tout. Le comte s'tait rapidement dshabill. Il s'agenouilla
devant la baronne, la supplia de se calmer, de lui pardonner d'avoir
employ un tel moyen et lui assura que c'tait vraiment le seul pour
viter des dangers. Il lui prouva qu'ils venaient de gagner une
confidente trs sre en Marguerite et que leur liaison tait dornavant
 l'abri de toute surprise. D'ailleurs, en lui donnant de l'argent, ils
se l'attacheraient davantage. Il fit semblant d'avoir fait un norme
sacrifice  la baronne en descendant jusqu' une femme de chambre. Enfin
il pria la baronne d'employer tout ce qui tait en son pouvoir pour
consoler et gagner Marguerite quand elle sortirait de son
vanouissement. Marguerite fit un mouvement, comme si elle allait se
rveiller, et la baronne, apercevant le petit cordon rouge qui pendait,
le retira rapidement et le cacha dans la literie. Marguerite triomphait;
la baronne lui avait rendu personnellement un tel service! Le comte
quitta la chambre aprs avoir fix leur prochain rendez-vous et rentra
dans son appartement. Les deux femmes taient seules. La baronne,
compltement trompe et trs inquite, lui raconta sa liaison avec le
comte, afin de la distraire, mais Marguerite semblait inconsolable. Elle
lui raconta aussi la vie qu'elle menait avec son mari. Elle lui promit
de prendre soin d'elle dans l'avenir, si elle voulait bien l'aider et
pardonner la violence du comte. Marguerite cessa enfin de se plaindre
des souffrances endures. Elle promit  la baronne que puisqu'elle avait
eu, bien malgr elle, connaissance de son secret, elle tait prte 
favoriser les rendez-vous. Rflexions faites, il se cra une liaison
trs trange entre ces trois personnes. Le comte ne souponnait rien de
la familiarit secrte des deux femmes. Il avait got beaucoup de
plaisir au beau et jeune corps de Marguerite, et il aimait parcourir ce
petit sentier encore si peu battu. Il la prfrait  la baronne. Quand
ils taient seuls, il lui donnait des preuves marquantes de son amour et
de sa faveur. En prsence de la baronne, Marguerite ne faisait presque
pas attention au comte. Elle dclarait ne participer  leurs bats que
pour faire plaisir  la baronne. De son ct, celle-ci ne souponnait
pas du tout ce qui se passait entre son amant et sa femme de chambre.
Elle comblait Marguerite de cadeaux, et la prit dsormais comme
confidente. Au prochain sjour  Genve, Marguerite tait toujours
prsente quand le comte venait le soir chez la baronne; mais elle avait
dj pass chez lui pour recevoir les prmices de ses forces, si bien
que la baronne n'obtenait toujours que les restes. Marguerite ne se
lassait pas de me parler des jouissances qu'un tel accord entre trois
personnes comporte et, surtout, quand un petit roman, une lgre
intrigue s'y mle. Elle me disait qu'elle tait ou passive ou compagne,
afin de ne pas veiller les soupons de la baronne. Le comte et elle
savaient bien  quoi s'en tenir. Le jeune Russe tait aussi tendre que
passionn. Il l'aimait avec passion pour tre mont en premier sur son
trne virginal. Il voulut pousser Marguerite  essayer sans enveloppe et
goter le plaisir complet. Il lui dcrivait ce que c'tait que de
ressentir au moment dcisif une autre me se joindre  l'me; il lui
disait encore que ce mlange des mes humaines dgageait un parfum
dlectable; que c'tait comme un avant-got de la batitude cleste; que
cette effusion rciproque tait la volont de la nature. Il lui promit
aussi de prendre soin d'elle si elle devait concevoir et donner la vie 
un enfant. Mais Marguerite s'y opposait nergiquement; il lui suffisait
de sentir le flot imptueux, le fleuve admirable; elle ne voulait pas de
lui ni de sa fcondation balsamique. Aprs qu'ils avaient joui l'un de
l'autre, les jeux reprenaient le soir chez la baronne et duraient fort
tard dans la nuit. Ds les premires expriences  trois, la baronne se
montra enchante, car le comte tait trs inventif, et beaucoup plus
qu'il ne semblait possible. Marguerite se couchait prs de la baronne.
Le centre de tout plaisir rside dans le cerveau de l'homme, et le
comte, tout en imaginant les faons les plus bizarres de se rcrer,
jouait avec les difficults que peut prsenter le but d'amuser deux
personnes, surtout quand elles sont de condition diffrente. Le comte
tait inpuisable dans la manire de provoquer la plus haute volupt par
de longs prambules et par les rcits de ses aventures. La baronne
s'accoudait sur le lit de faon que le comte, tourn vers elle, lui
caressait le front, tandis que Marguerite, assise sur un tabouret, avait
les yeux juste  la hauteur du lit si bien occup. Elle y portait les
mains, jouait tantt avec les festons des draps fins et ajours sur les
bords, tantt avec les oreillers et les boucles blondes qui se
rpandaient sur les paules de la baronne. Elle ouvrait la bouche
d'tonnement selon la qualit des rcits divers qu'elle coutait ainsi
avec une attention soutenue et sans jamais interrompre le charmant
orateur. Puis dans les moments les plus intressants de ces histoires,
elle s'animait aussi et frottait parfois la soie des courtines. La
baronne, de son ct, ne restait pas immobile, mais tandis que d'une
main elle jouait avec les cheveux de son amant, de l'autre elle se
plaisait  caresser la nuque de Marguerite, qui gotait ces douces
caresses. Ceci tait son plus vif divertissement! La beaut des amants,
la grce de la baronne qui tait dans tout son dveloppement harmonieux,
les blonds cheveux de ses tempes, la vive rougeur de ses joues 
certains moments intressants, les belles formes de l'homme, alors dans
sa plus grande vigueur, ses cheveux noirs qui contrastaient avec les
blonds,--et prendre part  ce spectacle, le goter des yeux, de tout
prs, partager en esprit les jouissances des deux autres,--tant de
ravissements ensemble! Le souvenir de ces choses admirables
l'chauffait, et comme j'tais tendue dans la moelleuse chaleur du lit,
je sentais que ces images la mettaient tout en feu!

En effet, la situation de ces personnes n'tait pas ordinaire. Malgr
leur grande intimit, une mfiance rciproque, et malgr les jouissances
communes, tromperies et dissimulations! Ainsi que je vous l'ai dj dit,
mon imagination se dlecte  de tels tableaux; ma raison me dconseille
de les imiter. De tels raffinements sont suivis de grandes fatigues, et
il y a toujours des ennuis quand un secret est dtenu par plus de deux
personnes. Comme le jeune comte pouvait assouvir tous ses caprices, il
se fatigua bientt de cette liaison. Il se refroidit, probablement
fatigu par les exigences des deux femmes. En un mot, il quitta
prcipitamment Genve aprs un froid adieu. La baronne tchait de se
sparer de Marguerite et elle en trouva bientt l'occasion. Marguerite
avait reu plus de trois mille francs du comte et de la baronne.
Malheureusement, elle avait remis cet argent entre les mains de son
tuteur. Elle alla vivre chez une amie qui avait t gouvernante. Elle
prenait des leons, car elle avait l'intention d'aller comme gouvernante
en Russie, ainsi que beaucoup de Suissesses. Le changement de sa
situation tait pourtant trop brusque. Elle ne se sentait pas heureuse
dans la maison de son amie. Ses tudes l'ennuyaient. Chez la baronne,
elle avait tout eu pour tre heureuse. Elle avait mme eu l'occasion de
goter beaucoup plus que les filles ne gotent habituellement sans
danger. Cela l'avait gte. Son corps avait besoin de certaines choses.
Le beau corps du jeune comte lui manquait et aussi les caresses intimes
de la baronne. Durant tous les premiers mois, ses nuits furent trs
agites et ses rves fort troubls. L'effet de sa main tait mince et
elle ne trouvait pas l'occasion de faire une connaissance sre. Elle
voulait bien se donner, mais  la condition de n'avoir rien  craindre.
Et elle n'osait pas proposer  un autre homme ce qu'elle avait propos
au comte dans des circonstances particulires. Une jeune fille n'avoue
jamais la connaissance de ces choses, cela la diminuerait aux yeux des
hommes. Elle passa donc une anne bien solitaire au milieu de ses livres
et de ses atlas. Quelque chose s'tait veill en elle qu'elle ne
pouvait assouvir et qui clatait tyranniquement la nuit, dans des rves
voluptueux. Enfin, dans un tablissement de bains, elle rencontra une
jeune fille avec qui elle eut bientt des relations aussi intimes
qu'avec la baronne. Toutes sortes de jeux, des conversations curieuses,
l'enseignement des choses dfendues et des expriences oses leur
procurrent des jouissances bien vives. Elles mlrent bientt d'autres
compagnes  leurs bats. Chacune faisait semblant d'ignorer tout,
chacune se laissait apprendre ce qu'elles avaient dj toutes pratiqu
en cachette. Marguerite tait insatiable. Ces rendez-vous secrets, ces
amusements clandestins aiguillonnaient son dsir. Un jour, elle
rencontra le frre d'une de ses nouvelles amies, un jeune homme aimable
et bien lev. Elle vit immdiatement qu'elle lui plaisait. Il
s'approchait d'elle avec l'motion et la gaucherie d'un adolescent se
sentant attir pour la premire fois par une femme; il ne pouvait
rsister  l'obscur commandement de sa nature. Marguerite avait beaucoup
de peine  cacher son indiscrte passion. Elle aurait volontiers
satisfait ce dernier dsir qu'il ignorait encore, mais elle ne savait
comment lui expliquer qu'elle exigeait des garanties. Charles avait t
lev  la campagne; il ignorait tout de ces choses; ses paroles et ses
actions taient simples et honntes. Marguerite connut enfin l'amour, et
elle se dbattait vivement contre sa toute-puissance. Elle croyait tout
connatre et tre matresse de son coeur! Tous ses principes
s'vaporrent au feu du premier baiser! Elle tait sans dfense devant
les caresses hsitantes de son bien-aim! Il tait si gauche qu'elle
devait le conduire sans en avoir l'air. Mais la nature fouette mme le
plus naf, le plus vertueux, et quand on s'est engag dans cette
dangereuse voie, il faut aller jusqu'au bout. Marguerite s'amusait
beaucoup de voir les louables efforts qu'il faisait pour arriver  des
fins qu'il ne souponnait mme pas. Elle se sentait si suprieure  lui!
Elle se croyait assez matresse d'elle-mme pour garder tout son
sang-froid au moment fatal, car son jeune amoureux se pmait dj au
moindre frlement extrieur. Elle pensait pouvoir empcher un baiser
dangereux. Mais elle ne savait pas que chez elle aussi chaque fibre,
chaque nerf attendait l'union intime. Elle ne connaissait pas la
faiblesse de la femme dans les bras de l'homme aim, quand toutes ses
forces viriles vous rchauffent partout. Une volupt inoue lui fit
oublier toute sauvegarde, tout principe, et l'endormit dans une
trompeuse scurit. Au rveil tardif, ce fut en vain qu'elle espra
avoir reu une treinte improductive et que, devenue prudente, elle se
refusa  son amant. Elle tait fconde: elle avait perdu son honneur,
et son avenir tait bris! Alors elle accorda au jeune homme tous les
droits du mari. Durant trois mois, ils gotrent toutes les joies du
bonheur terrestre. Puis tous les coups du mauvais destin s'abattirent
sur elle. Son tuteur fit banqueroute et s'enfuit en Amrique en
emportant son pcule; son amant tomba malade et mourut; couverte de
honte, elle fut chasse de la maison. Elle se rfugia, misrable, dans
un pauvre village, o elle perdit son enfant, aprs deux ans de
privations et de souffrances. Enfin elle vint en Allemagne et trouva une
place de gouvernante chez mon oncle.

Combien elle me mit en garde contre l'oubli d'un tel abandon!

Marguerite m'avait tout appris, simple et franche.

Pourtant elle m'avait cach de quelle faon artificielle elle ravivait
ses souvenirs.




V

PHILOSOPHIE DE L'AMOUR PHYSIQUE


Peu de jeunes filles ont appris en si peu de temps et surtout avec si
peu de risques tout ce qui concerne l'instant le plus important de la
vie de la femme, ainsi que je venais de l'apprendre par hasard et grce
 l'histoire de Marguerite. Jusque-l je n'en savais pas plus long--et
probablement pas moins--que la plupart des jeunes filles de mon ge,
bien que mon temprament ft plus sensuel qu'il ne l'est,
habituellement, chez les jeunes filles et chez les jeunes femmes. Les
hommes se trompent. Ils pensent que le sexe fminin est naturellement
aussi sensuel que le leur. Ils jugent les femmes faciles et ils jugent
mal. Les maris le savent bien, eux qui se plaignent sans cesse. Moi non
plus je ne voulais pas y croire. Je pensais que tout est pruderie et
dissimulation, quand je trouvais froideur, indiffrence et dgot mme
pour ces choses qui m'excitaient. Vous allez me demander pourquoi tant
de jeunes filles se laissent sduire si rien chez elles ne les pousse
au-devant du dsir de l'homme et si leur sexe et leurs volupts ne sont
pas aussi violents. Cette remarque est exacte; malheureusement, je ne
puis pas y rpondre. Et pourtant mes observations et mes expriences
personnelles m'ont convaincue de plus en plus que la sensualit
consciente n'est pas aussi dveloppe chez la femme que chez l'homme;
elle s'veille, est peu  peu provoque, et c'est seulement entre trente
et quarante ans qu'elle est aussi exigeante chez la femme que chez
l'homme. Il m'est incomprhensible que tant de femmes se laissent si
facilement sduire pour leur malheur quand elles ne sont en rien les
complices de l'homme. Je ne suis jamais arrive  trouver une
explication  cette contradiction. Rien n'est favorable  l'homme quand
il veut pousser une de ces innocentes  s'abandonner compltement. La
douleur physique de la premire approche est si grande que c'est un
avertissement, cela incite  rflchir et  ne pas aller plus loin dans
le sentier du mal. La crainte des suites invitables les retient aussi,
car bien peu de jeunes filles sont assez sottes pour ne pas savoir ce
qu'elles risquent. Les statues, les tableaux, le spectacle de
l'accouplement des animaux, les lectures invitables, les conversations
de pensionnat, etc., tout instruit la plus nave comme si elle avait les
mille yeux d'Argus. Oui, et pourtant je dois vous l'avouer, et je ne
trouve pas d'autre explication, ce sont la curiosit et le besoin de se
donner entirement  l'homme aim qui les poussent. Mais combien se
donnent sans amour? Combien pleurent et sanglotent sans se dfendre?
Ceci est un des plus admirables mystres de la nature; c'est un des
exemples les plus caractristiques de sa puissance et de la force
d'attraction qu'elle impose, mme aux tempraments les plus taciturnes.

Du lion aux animaux domestiques, la famille entire des chats s'accouple
dans la douleur et met bas dans la volupt (c'est justement le contraire
qui arrive chez tous les autres tres vivants) et la femelle s'offre
quand mme  la douleur de l'accouplement. Qui clairera ce problme?
Combien de jeunes filles m'ont avou en pleurant qu'elles ne savaient
pas comment c'tait arriv. Sa prire tait si douce!. C'tait si
chaud, si divin! Elle avait eu si honte! Toutes ces phrases
n'expliquent rien. Il est donc bien trange que moi, qui ai un
temprament si ardent (je puis bien vous l'avouer, car vous n'allez pas
en profiter), la nature m'ait donn une raison assez forte pour chapper
longtemps, longtemps  ces dangers. Je ne puis raconter que ce que j'ai
ressenti et pens personnellement quand l'heure fatale arriva aussi pour
moi; je le ferai avec pleine sincrit en vous parlant de cette
poque-l de ma vie. Aucune des explications donnes ne suffit donc pour
rsoudre cette nigme millnaire qui ne sera probablement pas rsolue.
Ce n'est pas par hasard que l'histoire du monde commence par la
curiosit d've et la jouissance du fruit dfendu. Les sages qui
placrent ce mythe au dbut de l'histoire du genre humain savaient que
ceci est le centre, le point d'appui, le mystre de l'histoire du monde;
sauf que la jouissance du fruit dfendu ne ferme pas, mais ouvre les
portes du paradis.

Vous pensez bien que je ne fis pas toutes ces rflexions en rentrant, si
lourdement change, chez mes parents. Elles sont le fruit de mes
expriences ultrieures. Encore enfant, je m'tais trouve dans l'alcve
de la chambre  coucher de mes parents; je revenais de chez mon oncle
jeune fille, quoique n'tant plus dans mon intgrit premire. J'tais
autre et le monde autour de moi avait chang. Un voile tait tomb de
mes yeux. Tout tait dans une autre lumire, hommes et choses. Je
comprenais des choses que je n'avais jamais remarques auparavant. Le
hasard m'avait aussi mise en garde contre le gchage de ces prcieux
biens. Mon cousin m'avait fait craindre les excs. Son ple visage, ses
yeux teints, la mine entire du jeune pcheur m'avaient montr le sort
de ceux qui s'adonnent avec trop d'emportement aux jouissances secrtes.
Je n'ai jamais craint de recourir  elles, mais je ne l'ai jamais fait
au prix de ma sant et de ma gaiet. Oui, si j'avais t un homme, je ne
m'y serais peut-tre jamais livre; car les hommes n'ont pas les mmes
excuses pour ces jeux secrets que les filles, les femmes et les veuves.
Ils ne sont pas aussi contraints, aussi lis que les femmes, qui n'osent
pas faire un geste, changer un regard, goter ouvertement  ces choses,
sans risquer leur honneur et tre immdiatement la proie des mauvaises
langues. Nous devons toujours feindre l'indiffrence; quand nous voulons
agir ouvertement, nous devons le faire en secret; cela nous rend
malheureuses de ne pouvoir avouer que nous ne sommes pas indiffrentes.
L'homme n'est pas forc d'avoir mille et mille gards. Il n'a que
plaisir et joie, c'est nous qui supportons toutes les douleurs. Pourquoi
donc perd-il en secret, de sa main froide, ce qu'il a tant d'occasions
d'employer plus profitablement? Je me disais donc que les excs,
toujours dangereux, le sont particulirement dans les choses de l'amour,
et cette connaissance acquise par hasard m'a conserve jusqu' prsent
gaie, joyeuse et sensuelle. Je rentrais dans la maison de mes parents
plus riche surtout de la science suivante: il y a deux espces de
morales dans le monde: la morale officielle qui cimente les lois de la
socit bourgeoise et que personne ne peut enfreindre impunment, et la
morale naturelle entre les deux sexes, dont le ressort le plus puissant
est le plaisir. Naturellement, je ne connaissais pas encore cette
thique, je la devinais  peine, obscurment, d'instinct, et je n'aurais
pas encore su la formuler. J'y ai souvent rflchi depuis, cette double
nature de l'thique m'a toujours t confirme. Ce qui est moral dans
les pays mahomtans est immoral dans les pays chrtiens. La morale de
l'antiquit est autre que celle du moyen ge, et ce qui tait permis au
moyen ge offusquerait nos sentiments. La loi de la nature est l'union
la plus intime entre l'homme et la femme; la forme sous laquelle cette
union s'accomplit dpend du climat, des convictions religieuses et de
l'ordre social. Personne ne peut transgresser impunment les lois qui
lui sont imposes; et cette contrainte que les lois morales d'un pays
exercent galement sur tous rehausse les plaisirs de la volupt en la
faisant secrte.

Mes parents observaient exemplairement les formes extrieures des lois
ncessaires; par cela, ils taient doublement heureux aux heures du
plaisir. Si je ne l'avais pas vu moi-mme, je ne l'aurais jamais cru.
J'ai donc raison de ne pas croire  l'extrieur et de ne pas me fier 
l'apparence. Mais un oeil de feu, la coquetterie et la conduite
soi-disant lgre de certaines femmes sont tout aussi trompeurs. Je sais
par exprience que les femmes qui semblent beaucoup promettre sont
justement les plus froides et les plus insensibles,--mme quand elles
tiennent promesse. Eaux tranquilles, eaux profondes. La justesse de ce
proverbe se montre avec le plus d'vidence au caractre de la femme.
Oui, nous sommes capables de feindre mme au moment de l'vanouissement.
J'ai vu cela non seulement chez mon excellente mre, mais aussi chez
d'autres et chez moi-mme. Il est trs pnible  la femme d'avouer
qu'elle jouit. Nous donnons du plaisir et laissons voir que cela nous
rend heureuses; mais quelque chose d'inexplicable nous dfend d'avouer
ou de laisser voir jusqu' quel degr nous jouissons nous-mmes. Je
crois qu'il n'y a pas d'autre raison  cela que le sentiment bien vague
de ne pas accorder  l'homme, mme  l'homme aim, d'autres droits que
ceux qu'il a dj sur nous et de ne pas trop augmenter sa puissance. De
nature, l'homme doit combattre, vaincre, surmonter les difficults,
atteindre toujours plus haut et toujours mieux. L'assouvissement complet
rend l'homme indiffrent, paresseux, calme, et cela serait un
assouvissement complet pour lui si la femme exprimait ses sentiments et
tmoignait extrieurement de sa jouissance. Il faut que l'homme ait
toujours quelque chose  combattre,  gagner; il faut que la femme ait
encore, toujours, quelque chose  accorder, mme quand elle a dj
accord ses suprmes faveurs. Et quand la victoire corporelle est dj
gagne, il faut qu'une victoire spirituelle reste  gagner. Ceci n'est
pas un simple calcul de notre part, c'est l'instinct. Combien de fois
ai-je observ les animaux, ces grands matres de l'homme dans les choses
naturelles! La femelle se dfend, se retire, fuit. Le mle poursuit,
force, matrise. Quand le mle a atteint son but, a rduit toute
dfense, il s'loigne. Alors la femelle le poursuit, exige aide,
protection et subsistance. Sauf dans quelques rares espces animales, la
femelle ne tmoigne pas sa volupt; mais elle ne peut pas cacher son
dsir, elle surprend le mle, l'excite, le sduit. Quand il est en feu,
il trouve refus, rsistance et doit combattre. Je crois que par ces
combats et ces luttes, la nature a voulu atteindre le maximum
d'excitation, l'coulement le plus complet des prcieuses sves
animales, dont la fusion, le mlange le plus intime assure la
perptuation de l'espce. Ils distillent, vaporisent, dtendent encore
plus les sources nerveuses, rendent l'union plus parfaite. C'est
pourquoi les enfants ns d'un combat d'amour sont plus robustes que les
enfants ns d'un mariage ennuyeux, conus entre veille et sommeil,
ainsi que dit Shakespeare. La provocation et le refus sont donc des lois
naturelles, ainsi que le vouloir de l'homme d'obtenir une soumission
entire et l'instinct de la femme de refuser cette soumission. Quand une
femme se plaint de la froideur de son mari, c'est qu'elle a t trop
sincre au moment du plaisir suprme et qu'elle n'a pas laiss un seul
dsir  l'homme.

Ma mre avait cach le plaisir qu'elle gotait dans le miroir,
Marguerite ne m'avait pas montr son instrument, et je savais que toutes
les deux taient sensuelles jusqu'au suprme degr. Je n'ai pas oubli
cette leon, ainsi que vous allez le voir.

Toutes ces choses occupaient de la plus agrable faon mon imagination.
Je n'en connaissais que le ct potique,  l'exprience de mon cousin
prs. J'avais vu deux tres aimables, bien levs et vertueux, se vouer
aux joies d'un jour de fte, goter aux plaisirs d'une possession
rciproque et plnire. Avec Marguerite, il m'tait toujours rest un
dsir, je sentais que quelque chose de plus complet m'attendait.
J'ignorais encore la matrialit, tout le mcanisme de la jouissance
animale. Et mme dans la sensualit secrte de mon cousin il restait un
brin de posie. Savais-je ce qui le poussait? Connaissais-je alors
toutes les passions humaines? Ce qui m'offensait n'tait, au fond, que
son indiffrence  mon gard, moi, frache jeune fille qui venais
m'offrir  lui. En conscience, Marguerite et moi, nous tions aussi
fautives que lui. Si Marguerite ne m'avait pas mise en garde, je serais
aussi tombe dans des excs, vu ma curiosit et mon inexprience.
J'aurais peut-tre perdu ma sant, ainsi que des millions de jeunes
filles anmies, aux yeux hagards, qui profitent de chaque moment de
solitude pour goter jalousement ce que la morale et les moeurs leur
dfendent.

Vous pensez bien qu'aprs tant d'expriences j'observais les hommes et
les choses avec beaucoup plus d'attention, avec de tout autres yeux. Je
voyais partout les secrets de la dissimulation, je souponnais des
intrigues entre toutes les personnes qui m'entouraient, le plus souvent
 tort, ainsi que je dus bien en convenir plus tard. J'observais,
j'tais tout oreilles, afin de surprendre ce que l'on voulait me cacher
et ce que l'on m'avait cach jusqu'alors. J'aurais voulu surprendre
encore une fois mes parents, je faisais mille plans pour y arriver; mais
j'tais trop peureuse pour les excuter, j'avais honte de le faire, et
je suis contente aujourd'hui de ne l'avoir pas fait. De les surprendre
volontairement aurait t un sacrilge; et pourquoi salir la joie
tranquille de deux bonnes personnes? Je n'avais pas  me reprocher de
les avoir surpris par hasard, ainsi que d'avoir vu la lascivet de
Marguerite. Tout m'tait encore posie, mais je devais bientt connatre
la prose. Je vous ai dj dit que peu de temps aprs mon retour  la
maison je devins pleinement une jeune fille. Je voyais avec frayeur les
premiers signes de ma maturit. Je voulais le cacher  ma mre, car je
croyais que ce sang tait la suite de mes carts avec Marguerite. Mon
linge me trahit et ma mre me parla pour la premire fois de ces choses;
elle m'en dit juste assez pour m'en donner une notion gnrale. Elle ne
souponnait pas que son propre exemple m'avait bien mieux enseigne. Peu
de temps aprs, je fus confirme (j'avais seize ans) et mes parents
m'emmenrent avec eux dans le monde. L'on faisait attention  moi,
d'autant plus que ma voix se dveloppait et que mon chant portait ses
premires fleurs. Chaque fois que j'avais chant en socit, l'on me
disait de toutes parts: Vous devez vous vouer au thtre et devenir une
Catalini, une Sontag!

Ce que l'on entend sans cesse s'imprime  la longue dans le cerveau, et
quoique mon pre n'en voult rien savoir, je trouvais une allie dans ma
mre. On dcida enfin que je serais cantatrice. Toutes mes tudes se
dirigeaient vers ce but.  seize ans je jouissais d'une plus grande
libert que la plupart des jeunes filles. Une lointaine parente,
vieille, laide et craintive devait m'accompagner  Vienne, o j'allais
dvelopper ma voix chez un clbre professeur. Mon pre avait fait tout
ce que sa fortune lui permettait, et vous savez combien je lui en suis
reconnaissante. Avant de partir, je vis encore plusieurs fois
Marguerite. Elle tait mon amie, ma confidente et ma matresse dans les
choses pour lesquelles il ne peut y avoir de matresse pour les filles
et qui vous cotent si chres si l'on se confie  un matre! Je fus trs
tonne de voir qu'elle avait une liaison avec mon cousin! Je lui en fis
la remarque, et elle fut fort gne. Je lui avais racont ce que j'avais
alors vu, et elle avait t tente par le dsir de le dfaire de cette
mauvaise habitude, nuisible  sa sant. Elle m'avoua que mon histoire
avait excit son imagination et qu'elle avait trouv l'occasion de
vaincre son horreur des femmes. Elle faisait semblant d'avoir honte de
l'avoir sduit. Mon cousin tait de dix ans plus jeune qu'elle; mais
elle me certifia qu'elle ne lui accordait pas plus qu' moi-mme. Un
enfant qui s'est brl a peur du feu, elle ne voulait plus de la
faiblesse qu'elle avait eu pour son Charles bien-aim. Je n'ai jamais pu
savoir si elle m'avait dit la vrit. Je remarquais avec plaisir que mon
cousin avait bien meilleure mine, qu'il n'vitait plus les filles et
qu'il me regardait parfois avec des yeux bien singuliers. Je n'avais
nullement envie d'tre l'aide de Marguerite et je me contentais de le
chicaner. Si je ne l'avais pas surpris alors, je crois bien que j'aurais
eu des relations bien douces avec mon cousin, car nous avions l'occasion
de nous voir sans gne, ce qui est une des conditions essentielles des
jeux d'amour. J'avais aussi une crainte terrible des suites funestes.
Marguerite m'avait parl de tout, aussi je fis mes premiers pas dans le
monde bien arme et beaucoup plus intelligente que la plupart des jeunes
filles. Cela m'a toujours t trs avantageux. Je savais exactement de
quoi il s'agissait et ce que j'y risquais. On me croyais froide et
vertueuse alors que j'tais tout simplement initie et prudente. Si l'on
voulait analyser la soi-disant vertu de la majorit des femmes, on
arriverait  des rsultats difiants! Je me suis fait un devoir d'tre
sincre envers vous, mais je crois que la majorit des femmes sont
difficilement sincres, car la ruse et la feinte font partie de notre
nature. Si l'on pouvait viter magiquement les suites fatales, il n'y
aurait plus de filles vertueuses. Toutes essayeraient par simple
curiosit, et jouiraient autant de leur propre penchant que de la
volupt de l'homme.

Avant de quitter la maison paternelle et de m'engager sur la voie pleine
de ronces, mais aussi pleine de joie, d'une actrice, j'eus l'occasion de
connatre l'envers de la mdaille. Mes parents avaient aussi une ferme,
des vaches, une basse-cour et un grand verger. Les poules et les pigeons
taient de mon domaine, c'est  moi qu'incombait le soin de leur
nourriture. Le poulailler touchait  l'table et n'tait spar que par
une cloison de planches de la grange o s'entassait le fourrage. Je m'y
trouvais un matin quand, le cocher, depuis seulement quinze jours 
notre service, entra dans l'table en poussant la servante dans la
grange. Elle ricanait, laide, sale, dgotante. Elle se dbattait tant
soit peu et s'abandonna aussitt qu'il l'eut renverse dans le foin.
J'tais debout, derrire la cloison, et je les observais par un trou. Je
voudrais ne pas les avoir vus, car l'on ne peut pas s'imaginer un plus
laid contraste avec tout ce que j'avais vu jusqu'alors. Sans aucune
tendresse et sans s'attarder aux jeux prliminaires, il troussa la
fille, palpa ses seins, puis il se jeta sur elle et s'accoupla
grossirement avec elle. Autant celui-ci avait t aimable et tendre,
autant celui-l tait brutal, violent. Il tait trop la brute. J'aurais
voulu dtourner mes yeux, je ne comprends pas encore ce qui m'en
empchait. Les paroles qu'ils changeaient tous deux taient encore plus
coeurantes. Ils avaient des mots pour tout ce que je n'avais encore
jamais entendu dsigner. Enfin, la crise mit fin  ce flot d'ordures.
J'tais fatigue d'avoir suivi des yeux ce dgotant spectacle. J'avais
peur de bouger pour ne pas rvler ma prsence, et ainsi je fus force
d'assister encore aux menes de la fille qui excitait le cocher par les
gestes et par les mots les moins fminins. Lui semblait en avoir assez,
il n'tait pas press de rpondre  ses dsirs. Enfin elle l'y
contraignit. Cela dura beaucoup plus longtemps que la premire fois.
Elle accompagnait chaque mouvement d'exclamations qui trahissaient son
plaisir mais qui n'en taient pas moins infmes.

J'tais riche d'une nouvelle exprience; laide, elle m'avait montr
l'envers de ce que mon imagination ornait des charmes de la plus haute
posie. Quelle diffrence entre l'assouvissement de leur brutal dsir et
l'union tendre et intime de deux tres bien levs! Que restait-il  la
chose si on lui enlevait la tendresse, la crainte, la spiritualit! Il
ne pouvait pas tre question d'amour, pas mme d'inclination entre eux!
Il tait depuis quinze jours chez nous et ce que je venais de voir
n'tait probablement pas la premire fois. Elle avait cd au nouvel
arrivant les droits du prdcesseur et n'y trouvait rien
d'extraordinaire. Mais comment faisait-elle pour viter les suites de
toutes ces relations, car le cocher n'tait pas le seul  jouir d'un tel
fumier. Ses exclamations disaient qu'elle n'avait aucune ide des
mesures de sret. Ceci me fit beaucoup rflchir. Il est vrai, une
servante de ferme n'avait pas beaucoup  perdre de sa rputation, ou
bien donnait-elle le jour  un de ces petits misrables qui subissent
dans le monde l'infamie de leurs parents? Bref, je venais d'apprendre
quels avantages donnent l'ducation, les bonnes moeurs et l'idal. Car
ce n'est pas seulement l'union des sexes, l'excitation physique des
nerfs qui procurent ce frisson de ravissement supraterrestre. Non, c'est
l'motion spirituelle, la tension de toutes les forces de l'me,
l'abandon de la raison qui procurent cette batitude magique en
soulevant chaque fibre au-dessus de son activit terrestre. Si j'avais
vu ce couple avant le riche spectacle que mon pre et ma mre m'avaient
donn, mes penchants et mes expriences auraient t tout autres. Je
compris clairement que nous n'tions qu'un jouet de hasard, que nos
vertus et nos vices sont faonns par les impressions que nous recevons.
Sans Marguerite, je me serais probablement bientt marie, et sans le
hasard de l'alcve, je serais reste vierge jusqu'au mariage. Cette
conviction que nous dpendons des impressions extrieures et que nous ne
les pouvons pas viter volontairement me permit d'tre bonne et
indulgente envers les autres. Ce qui semble fautif au premier abord ne
l'est souvent plus quand on se donne la peine de chercher les causes et
les circonstances.

Les premiers temps de mon sjour  Vienne furent sensiblement sans joie.
Nous n'avions presque pas de connaissances et je suivais assidment les
leons de chant de mon excellent professeur. Ma seule distraction tait
d'aller au thtre quand on y donnait l'opra. J'aurais eu assez souvent
l'occasion de faire des connaissances. J'tais dans cet tat de la jeune
fille que l'on nomme si justement la beaut du diable. Beaucoup de
jeunes gens me faisaient la cour, mais ma petite raison avait tout mis
en ordre. Je voulais avant tout devenir une cantatrice clbre,--ensuite
seulement je voulais jouir!--Rien ne devait dranger le cours de mes
tudes. Je rabrouais mes admirateurs avec tant de svrit que l'on me
laissa bientt suivre mon chemin toute seule. Ma parente tait enchante
de ma vertu et de ma conduite. Il est vrai qu'elle ne souponnait mme
pas mes divertissements secrets, que d'ailleurs je gotais galement
avec mesure.

J'arrive  une partie de mes confessions qui m'est beaucoup plus
difficile  vous conter que tout le prcdent. Je vous ai promis d'tre
sincre, aussi je vais tout avouer. J'ai oubli de vous dire que
Marguerite m'avait fait cadeau du fameux livre. C'tait l'oeuvre
excitante et voluptueuse _Flicia ou Mes Fredaines_, illustre
d'aquatintes qui m'auraient appris  elles seules ce qui fait le centre
de toute activit humaine, si je n'avais pas t initie. Cette lecture
me procurait un plaisir incroyable. Je ne me la permettais qu'une fois
par semaine, le dimanche soir, quand je prenais mon bain chaud. Alors,
personne n'osait venir me dranger. La salle de bain tait tout au bout
de l'appartement et n'avait qu'une seule porte, que je recouvrais en
outre d'une couverture pour tre  l'abri de toute surprise. J'tais en
pleine scurit.

Je lisais le livre en prenant mon bain. Il avait sur moi les mmes
effets que sur Marguerite. Mais qui donc pouvait lire ces ardentes
descriptions sans prendre feu et se pmer! Une fois essuye et couche
dans mon peignoir commenait alors pour moi mon paradis pourtant si
restreint. Je me voyais en entier dans le grand miroir. Mon plaisir
taciturne commenait par l'admiration de chaque partie de mon corps. Je
caressais et pressais mes jeunes seins arrondis, je jouais avec leurs
bourgeons, puis je promenais mes doigts caressants sur ma chair satine.
Ma sensualit avait fait de rapides progrs. J'prouvais le plus grand
plaisir  cette volupt presque chaste qui me faisait frissonner,
j'avais surtout une grande abondance du baume doux et enivrant. Les
hommes auxquels je me suis abandonne dans la suite ont tous t ravis
de cette prcieuse qualit, ils ne pouvaient assez tmoigner leurs
dlices quand ils s'en apercevaient. Je croyais alors que ceci tait
commun  toutes les femmes, mais en ralit c'est un don des plus rares.
 Paris, un de mes plus ardents adorateurs prouva la plus douce des
surprises quand il s'en aperut. Dans la suite, lorsque je lui accordais
mes faveurs, il n'avait jamais assez d'loges, de flatteries,
d'expressions admiratives  m'adresser pour ce don que m'avait fait la
nature et dont je n'tais en rien responsable, mais dont il m'tait
extrmement reconnaissant. J'ai d  cette sensibilit des moments
exquis: c'tait comme si des dcharges lectriques traversaient mon
corps. Mais peut-on dire ces divins divertissements?... Le sang fouette
les veines, chaque nerf s'meut, le souffle s'arrte, tandis que les
ides se pressent, s'enserrent au point de ne plus se sentir exister! Le
souvenir de ces heures ardentes passes devant un miroir au fond de ma
solitude  Vienne me ravit encore  un tel point qu'en vous crivant je
crois revivre tous ces souvenirs dont je ressens encore la plus vivante
impression. Vous verrez  mon criture trbuchante combien ces
sentiments m'meuvent. Mon corps entier tremble de plaisir et de
nostalgie. Je jette ma plume! et...




VI

FRANZ


Grce  la description par trop vive de la fin de ma dernire lettre, je
ne vous ai pas encore racont ce que je voulais vous dire. Le souvenir
des plaisirs secrets que je gotais au temps de ma floraison virginale
m'a fait sauter la plume hors des mains. Celles-ci ont rempli un rle
qui, aujourd'hui encore, en pleine maturit, n'a pas perdu tous ses
charmes pour moi et auquel j'ai encore trs souvent recours dans ma
dfiance justifie des hommes. Je vous ai dj dit que mon prochain aveu
m'est trs pnible. Je vous ai dj confess le plus gros; je dois
pourtant faire un grand effort pour tre sincre dans ce qui va suivre.
Je vous l'ai dj dit, je ne regrette rien de ce que j'ai fait pour
assouvir ma sensualit,--except mon abandon complet  cet homme sans
conscience qui, sans votre aide, m'aurait rendue malheureuse pour
toujours. Ainsi, je ne regrette pas ce que j'ai fait alors,  Vienne,
vers la fin de mes tudes musicales.

Quand que je fus assez avance pour tudier des rles, j'eus besoin d'un
accompagnateur. Il devait tre au piano pendant que je marchais par la
chambre, que j'tudiais mon chant et mes gestes. Mon professeur me
recommanda un jeune musicien qui sortait du sminaire. Il s'occupait
spcialement de musique religieuse et il gagnait sa vie en donnant des
leons. C'tait un jeune homme d'une vingtaine d'annes, excessivement
timide, pas trs beau, mais trs bien fait, trs propre, trs soign
dans sa mise, ainsi que la plupart de ceux qui sortent d'un institut
religieux. Il tait le seul jeune homme qui frquentt rgulirement
chez nous  l'heure des leons; il est donc trs naturel qu'une sorte de
familiarit s'tablit bientt entre nous. Il m'vitait, tait toujours
trs timide et gauche, et n'osait presque jamais me regarder. Vous
connaissez mon espiglerie et mon esprit entreprenant. Je m'amusai donc
 le rendre amoureux, ce qui ne me fut pas trs difficile. Il n'est pas
de meilleure complice que la musique, elle prpare mille occasions, et
comme mon talent se montrait puissamment durant ces exercices, je
remarquai trs bien qu'il s'enflammait peu  peu. Je ne l'aimais pas--je
ne connus ce puissant sentiment que beaucoup plus tard,--cela m'amusait
d'observer quelle influence j'exerais sur un homme encore pur,
moralement et physiquement pur. Ce jeu tait trs cruel de ma part:
comme je le reconnais maintenant, il m'est trs difficile de vous
raconter ce qui arriva. Aprs tout ce que je venais d'apprendre et
d'exprimenter moi-mme, j'tais trs curieuse d'en savoir plus long. Je
me demandais, avec toute ma petite raison de jeune fille indpendante,
comment pousser Franz (c'tait le nom du jeune musicien)  quelque chose
de plus dcisif que des soupirs et des regards langoureux durant mes
vocalises. Quand une femme cherche des moyens, ils sont bientt trouvs.
Ma vieille parente allait deux fois par semaine au march faire ses
achats ncessaires au mnage. Elle sortait  l'heure de mes leons.
Quand Franz arrivait, la femme de mnage lui ouvrait la porte sans venir
l'annoncer, car elle savait que je l'attendais. C'est l-dessus que je
fondais mon plan. Entre autres choses, je racontai  Franz que souvent
je ne pouvais pas dormir la nuit et que si je me recouchais aprs
djeuner l'on avait beaucoup de peine  me rveiller tant mon sommeil
tait lourd. Quand il sut cela, je l'attendais naturellement la
prochaine fois, couche sur le sofa dans une pose choisie. Franz arriva
comme d'habitude  dix heures. J'avais relev une jambe, le mollet tait
visible jusqu' la jarretire, mon pied s'tait tout naturellement
drang, nuque et gorge taient nues. J'avais repli un bras sur les
yeux, afin de voir par-dessous tout ce que Franz allait faire. Je
l'attendais le coeur battant et srieusement contente d'avoir aussi bien
arrang ma mise. J'entendis la porte de la cuisine se fermer et bientt
il entra. Il s'arrta comme ptrifi sur le seuil. Son visage rougit,
ses yeux s'avivrent, ils semblaient vouloir me dvorer, mais me dvorer
sans aucune frocit. L'effet de mon aspect tait si indubitablement
visible que j'eus un instant peur d'tre seule avec lui, expose  son
bon gr. Il toussa lgrement, puis plus fort, afin de me rveiller.
Comme je ne bougeais pas, il s'approcha du sofa et se baissa assez pour
regarder, pour examiner. J'avais tout arrang pour qu'il y vt quelque
chose; mais Franz me raconta plus tard qu'il n'avait pas vu grand'chose.
J'observais tous ses mouvements; je voulais dormir aussi longtemps que
possible. Il toussa de nouveau, se moucha trs fort, remua des chaises.
Je dormais! Alors il se pencha sur ma gorge, puis regarda de nouveau
avec beaucoup de curiosit. Je dormais! Tout  coup il sortit de la
chambre pour partir ou aller chercher la femme de mnage. Le pauvret!
j'tais fche d'avoir prpar vainement cette scne. Il m'avoua plus
tard qu'il avait rellement cherch la femme de mnage, mais que
celle-ci tait sortie. Il revint au bout de quelques minutes et semblait
encore plus irrsolu. Il fit de nouveau du bruit pour me rveiller,
naturellement sans rsultat, car je voulais obtenir gain de cause. Il
tait trs excit et se demandait que faire. Mais j'avais bien appris
les leons de Marguerite et de Flicia, je savais qu'un homme ne
rsiste pas longtemps  une telle occasion. S'il n'tait pas
expriment, Franois avait tout de mme des sens, et il aurait d tre
de pierre pour rsister  une telle tentation. Et vraiment il eut le
courage, et c'tait l vritablement du courage tant donn mon
caractre, de me toucher le mollet, puis le genou. Si ce contact
m'excitait dj tant, que devait tre son tat! Pauvre jeunet! Ses yeux
fixaient craintivement mon visage pour voir si je n'allais pas me
rveiller. Enfin, comme il continuait  me frler magiquement, un
frisson voluptueux m'inonda quand je sentis pour la premire fois une
main d'homme, et en mme temps les souvenirs de mon enfance
m'envahirent. C'tait autre chose que tout ce que je connaissais. Je ne
jouais plus la comdie quand je me mis  soupirer. Je fis un mouvement,
je changeai de position, mais non pas au dsavantage de mon pauvre
cavalier tout tremblant. Il pensait que j'allais me rveiller; il put se
convaincre que j'tais en pleine lthargie, et il recommena son jeu.
Grce  ma nouvelle position, il avait beaucoup plus d'emprise. Aussi ne
se contentait-il plus de me frler si lgrement: il essayait tout
doucement de tout voir. Vous m'avez dit vous-mme, quand vous
m'examiniez, que malgr la dvastation cause par cette dgotante
maladie, j'tais trs bien conforme. Aussi, pouvez-vous croire que
Franois devint hors de lui, compltement hors de lui, et que mme son
insurmontable timidit fut tente! Il me caressait aussi lgrement que
possible; ces caresses taient l'objet--et je dois l'avouer--de mes
dsirs. Je connus la diffrence entre la caresse d'un homme et celle de
Marguerite ou la mienne. Tout en dormant je m'tendais, me mouvais, mais
je me gardais bien de changer vritablement de position, ce qui aurait
t bien naturel pour une femme endormie. Franois ne pouvait plus se
matriser. Il commena fivreusement  se prparer et je dois dire qu'il
m'aurait srement conquise sans les avertissements de Marguerite que
j'avais vivement en esprit. Je voulais devenir une grande actrice, cela
tait une rsolution inbranlable, mais j'tais tout aussi rsolue 
jouir de tout ce que mon sexe pouvait goter sans danger. Il ne
s'agissait donc pas de m'abandonner  un petit blanc-bec sans
exprience! Je m'veillai donc au moment o il s'agenouillait hors de
lui; je regardais avec des yeux pouvants le tmraire, et d'un seul
mouvement de ct il perdit tous les avantages de la position.

Vous avez toujours lou mon grand talent de comdienne. Ici, il se passa
une belle scne, vous auriez eu l'occasion d'admirer la vrit de mon
jeu. D'un ct, reproches, dception, pleurs; de l'autre, peur, trouble,
honte. Il oubliait de cacher la vritable nouveaut de la situation, ce
qui m'tait trs agrable, car sous mes larmes et mes sanglots je
pouvais satisfaire ma grande curiosit. Je pouvais me fliciter de ma
ruse, j'avais gagn un jeune homme trs robuste. L'explication fut trs
simple. Je lui prouvai qu'il m'avait dshonore, qu'il devait quitter la
ville si je voulais me plaindre de sa conduite honte. Je l'aurais
chass, et il ne serait plus revenu, si je ne lui avais avou que
j'avais un faible pour lui et que depuis longtemps j'avais remarqu son
amour. Je lui pardonnais sa faute  cause de sa grande passion. Je lui
dis cela avec conviction et tout naturellement; il me crut sur parole.
Il s'apaisa peu  peu, se montra trs visiblement respectueux, timide et
honteux de ce qu'il appelait son crime, et tout se termina dans un long
baiser qui ne voulait pas finir.

Tout cela n'alla pas plus loin ce jour-l. Il tait aussi timide
qu'auparavant et ne se permettait rien. Aprs tous ces reproches, ces
aveux, ces pardons, tout se passa comme si rien n'tait arriv. Notre
leon de chant fut trs ennuyeuse; et quand ma tante revint du march,
Franz me quitta tout honteux et craintif. Je compris que mon plan si
rus n'avait servi  rien. Je compris qu'il n'allait plus revenir. Mais
je ne voulais pas m'tre si grossirement trompe! J'tais inquite et
distraite; je me creusais la tte pour arriver  mes fins sans risquer
mon honneur. Avant tout, je devais me retrouver seule avec lui. J'avais
devin juste. Il me l'avoua plus tard, il avait dcid de ne plus
franchir notre porte. Il ne m'tait pas difficile de faire tout ce que
je voulais; je ne l'aimais pas; je m'enttais  faire ma volont. Mon
professeur de chant me servit d'intermdiaire. Je le priai de bien
vouloir m'examiner pour voir si j'avais fait des progrs avec
l'accompagnateur qu'il m'avait recommand. Franz dut donc assister  cet
examen, et il fut bien surpris de se rencontrer tout  coup avec moi. Je
lui dis en cachette que je devais absolument le voir, que ma tante ou
que la femme de mnage avait d remarquer quelque chose. Fort troubl,
il tait prt  tout; je lui donnai rendez-vous pour le soir, au
thtre. Or, quand des jeunes gens ont des rendez-vous secrets, le reste
s'ensuit tout naturellement. Un grand pas tait donc fait. Le soir, je
quittai ma loge comme d'habitude et je rencontrai Franz  l'endroit
convenu. Il m'attendait dj. Je lui dis que, d'aprs les tranges
allusions de ma tante, la femme de mnage avait d nous pier. J'tais
dsespre, car je ne savais pas ce qu'il avait fait pendant que je
dormais et jusqu' quel point il avait pouss son audace. Je lui dis
encore que je me sentais indispose depuis, fivreuse, que je
souponnais le pire. Franz ne savait comment m'apaiser. Entre temps,
nous tions dj tout proches de ma demeure. Si cela continuait ainsi,
tous nos reproches et nos pardons n'y faisaient rien, nous nous serions
spars simplement, nos relations n'auraient pas t changes. Tout 
coup, au plus haut degr de mon excitation, je me trouvai mal, je ne
pouvais plus faire un pas. Franz fut forc d'aller qurir un fiacre, et
si je ne l'avais pas tir derrire moi, il m'aurait laisse m'en
retourner toute seule  la maison. Dans le fiacre troit et sombre, il
ne pouvait plus m'chapper. Les minutes passaient rapidement; je lui dis
que je ne pouvais pas me prsenter ainsi, en larmes et en dsordre  ma
tante, et de dire au cocher de nous mener sur les glacis. Tout alla ds
lors pour le mieux. Les larmes devinrent des baisers et les reproches
des caresses. Je ressentais pour la premire fois le charme d'tre
treinte par un homme. Je me dfendais faiblement, car sa timidit
l'aurait fait cesser immdiatement. Je voulais toujours savoir ce qu'il
avait fait durant mon long sommeil. Quand il vit que ses explications et
ses promesses ne pouvaient pas me convaincre, il essaya enfin de me
prouver qu'il s'tait content de peu. Il me prouva facilement ce que je
savais depuis longtemps. Il osa la premire caresse qui me procura une
tout autre sensation que durant mon sommeil simul, car cette fois il me
baisait sur la bouche. Il me serrait contre lui aussi fortement que
possible et me laissait aller peu  peu, comme cdant  ses caresses. Je
soupirais, mes reproches cessrent avec mon souffle devenu plus court,
je jouissais avec volupt de ses tendresses. Il est vrai qu'elles
taient bien franches et inexprimentes. Je savais bien mieux faire
tout cela et provoquer le bon moment. Franz ignorait, le pauvret, que la
sensibilit la plus grande se trouve dans le parvis. Il tchait toujours
de faire le mieux possible, mais sans savoir de quoi il s'agissait;
cependant il m'embrassait, et plus il y russissait, plus il tait hors
de lui. Je sentais bien que la nature lui dictait d'aller jusqu'au bout,
de s'unir  moi compltement. Mais il ne s'agissait pas de cela et
jamais il ne devait en tre question entre nous. Je l'avais dcid.
Aussi quand il me pressait trop et qu'il essayait autre chose, je le
repoussais violemment en arrire et le menaais de crier au secours.
J'tais de nouveau tolrante et bonne quand il s'cartait effray et se
contentait de ce que je lui laissais. J'tais trs heureuse de la
russite de mon plan, bien que cette jouissance ft encore bien
incomplte. J'avais pris ce fiacre pour me remettre de mon malaise;
notre entretien pourtant ne me le permettait gure. Enfin, je dus me
dpcher pour rentrer  l'heure  la maison.

Je quittai Franz avec la certitude de le revoir bientt, et je ne me
trompais pas. Il vint, et commencrent alors une suite d'heures
heureuses et sensuelles. Aujourd'hui encore, elles sont mon plus beau
souvenir, bien que j'aie depuis connu d'autres volupts plus intenses et
plus riches. Avant de vous raconter la suite, je dois intercaler ici une
aventure que j'eus encore ce soir-l et qui me permit de jeter un regard
profond dans les conditions de la socit humaine; une fois de plus,
j'eus la preuve que toute apparence est trompeuse. Ma vieille parente
tait dj dans la quarantaine, c'tait une bonne mnagre, un modle
d'ordre, de vertu et d'pargne. Les seuls tres auxquels elle
s'intressait taient un canari et un roquet gras et rond qu'elle ne
laissait jamais sortir de sa chambre et qu'elle menait elle-mme
promener dans la journe. Je rentrai plus tard que je ne pensais, la
femme de mnage me dit que ma tante tait dj couche. Je me
dshabillai aussitt, afin qu'elle ne remarqut point ma toilette, tant
soit peu en dsordre, car je voulais encore aller lui souhaiter bonne
nuit et lui raconter quelque histoire pour lui expliquer mon retard.
Comme je ne voulais pas la rveiller si elle dormait, je regardai par le
trou de la serrure pour voir s'il y avait encore de la lumire dans sa
chambre. J'aurais attendu tout, except le spectacle qui s'offrit  ma
vue! Ma tante tait au lit. Elle avait rejet la couverture, elle tenait
son chien, qui tait en train de caresser avec la plus grande ardeur les
restes de son ancienne splendeur. Ce spectacle n'tait pas trs
apptissant. Bien que ma tante ft compltement habille, elle avait
peut-tre t belle autrefois, mais elle n'tait plus aujourd'hui qu'une
vieille, maigre et dcharne, avec le visage dur, sur lequel poussait
une moustache rche et grise si vilaine qu'on ne saurait rien voir de si
vilain, de si contraire  tout ce qui constitue la grce et le charme de
la femme.

Donc, ma tante aussi!

Pour elle, pourtant, j'aurais mis ma main au feu, et voici que je la
surprenais! Elle n'tait pas du tout indiffrente  cette activit
essentielle de la vie terrestre! Il est vrai qu'elle se contentait de
peu. Probablement, elle craignait de se mettre entre les mains d'un
homme, car vraiment elle ne pouvait plus avoir aucune prtention 
l'amour et  la tendre jouissance. Cet acte tait nouveau pour moi; je
voulais savoir combien il durerait et comment il finirait; je restai
donc  mon poste d'observation. Ma tante avait ferm les yeux, je ne
pouvais pas voir l'expression de son visage et reconnatre l'effet que
lui causait cette jouissance secrte. Par contre, ses mouvements
disaient d'autant plus vivement le plaisir qu'elle y trouvait. Elle se
mouvait et grimaait de la faon la plus plaisante, mais qui aurait t
bien propre  effrayer un enfant. Parfois, elle regardait  droite et 
gauche si personne n'tait l. Ma petite tante semblait trs
exprimente, car quand le chien fut fatigu, elle perptua les
mouvements secrets que son bien-aim roquet avait cesss. Le chien se
grattait, se mordait pour attraper des puces. Et tandis que ma tante
s'animait de plus en plus, son chien, qui ne s'occupait plus d'elle,
s'amusait tout autant  sa manire. Mais cela ne lui russit pas aussi
bien qu' sa matresse. Tant qu'elle se dpchait, elle n'eut pas le
temps de le chasser. Mais ds qu'elle eut atteint son but, dtendu ses
membres et que son me se fut ouverte toute grande, elle lui appliqua un
grand coup de pied. La pauvre bte se rfugia sous le lit en gmissant.
Ma tante resta encore un instant immobile, puis elle remonta les
couvertures et baissa la lampe.

Ce spectacle inattendu avait pris fin. Je me gardai bien de rvler ma
prsence derrire la porte. C'tait encore une exprience, et cela au
moment mme o j'avais honte de tromper ma tante par un mensonge.
Maintenant je savais  quoi m'en tenir et je ne voulais plus tre
trompe. Avant tout, je voulais essayer moi-mme ce que j'avais vu
faire! En tout cas, cela devait tre sans danger, puisqu'une vieille
fille aussi peureuse que ma tante s'y livrait. Je dois avouer que
j'avais piti de cet affreux chien qui n'avait pas pu satisfaire son
dsir. Dlicieusement mue de tout ce que j'avais appris dans la
journe, j'eus beaucoup de peine  m'endormir et je fis des rves
monstrueux o Franz et le chien taient trangement confondus. Le
lendemain matin, je n'eus rien de plus press que d'envoyer ma tante en
visite dans un faubourg loign, et quand je fus seule dans
l'appartement je commenai l'exprience. Je compris pourquoi ma tante
enfermait continuellement son chien.  peine fut-il dans ma chambre
qu'il se mit dj  renifler prs de moi. Je l'avais dj remarqu
auparavant, mais sans y prendre garde, car ma tante l'appelait aussitt
et le prenait sur ses genoux. Je n'eus pas besoin de longs prparatifs
pour arriver  ce que je voulais apprendre.  peine tais-je couche sur
le sofa, je lui laissai libre accs et il me rendit aussitt les mmes
services qu' ma tante. Dcors et formes le droutrent au dbut. Il
devint comme il tait la veille au soir avant de chercher ses puces. Je
ne pouvais que me rjouir de cette dcouverte. J'ai connu toutes les
varits des jouissances secrtes et je ne mens pas en disant que cette
caresse d'un chien, si elle ne se fait pas trop violente, est la plus
agrable de toutes, quoique incomplte. La plus agrable, parce que l'on
reste soi-mme compltement inactive et que l'on peut s'abandonner  son
imagination, plus que durant toute autre pratique. Incomplte, parce
qu'un assouvissement complet ne peut jamais avoir lieu. La caresse d'un
animal ne s'acclre pas, ne s'anime pas, ne devient pas plus
expressive, elle reste galement agrable, chaude et humide. J'tais
trs curieuse de savoir combien je supporterais une telle excitation:
cela dura un bon quart d'heure. Il y avait donc de quoi me rjouir de la
dcouverte.

Puisque j'ai pu surmonter ma honte, je dois vous faire un autre aveu,
que je pensais bien ne jamais faire  personne. Vous avez ma parole et
je la veux tenir. Le chien se dressa contre ma jambe et commena selon
sa nature. Espigle comme je le suis, ces efforts du chien m'amusaient
et je le laissais faire ce qu'il voulait.  la fin, il me fit piti et
je me mis  l'aider. L'ardeur avec laquelle il poursuivait son dsir ne
m'tait pas dsagrable. Ce que je voyais ne m'intressait pas outre
mesure, car j'ai toujours t fort curieuse de toutes les nouveauts,
mme les plus singulires. Je compris aussi les scnes tonnantes
auxquelles j'avais assist dans les rues. Je vous avouerai donc que je
soulageai ce pauvre animal tourment. Je tchais de le contenter, et
c'est avec plaisir que je vis enfin l'aboutissement de mes peines, et
j'avoue qu' ce moment-l il me vint des penses moqueuses  l'gard de
mon cousin.

Loin de ressentir des remords pour une telle perversion de la fminit,
j'ajoute que j'ai toujours extrmement got le plaisir d'assister aux
accouplements des animaux et de les leur faciliter. Vous avez peut-tre
raison de dire que ceci est une perversion ou tout au moins un
dbordement de la sensualit; mais je dois vous faire remarquer que
jusqu'au jour o je vous ai fait,  vous tout seul, l'aveu de ma
grossesse et de ma contamination, j'ai toujours eu le renom d'tre une
fille trs vertueuse. Donc mes gots n'ont offens personne et je n'ai
fait de mal  personne. Tout ce qui a trait  l'union intime de deux
tres a toujours exerc un charme trange, irrsistible sur moi,--sans
jamais me pousser  des actes draisonnables. J'ai got  peu prs
tout, mais je n'en ai jamais parl; et ce n'est que dans les relations
les plus intimes que j'ai dvoil ma vritable nature. Une fois, en
sjour dans la famille d'un grand propritaire terrien qui possdait un
haras des plus admirables chevaux anglais et arabes, j'assistais presque
tous les jours aux bats des admirables talons qui couvraient les
juments. J'y avais assist une premire fois par hasard et ce spectacle
m'tait rest inoubliable. Grce  ma ruse naturelle, j'ai su jouir de
ce spectacle durant plus de trois semaines, pendant l'absence de mes
amis qui taient aux eaux. Personne ne souponnait que, cache derrire
un rideau, je regardais les talons, car ma chambre ne donnait pas sur
les enclos. Je ne sais pas si vous avez jamais vu cela chez des chevaux
de race; je puis vous affirmer qu'il n'y a pas de plus admirable
spectacle qu'un talon couvrant une jument. Ces belles formes, cette
puissance, le feu des yeux, cette tension apparente de tous les nerfs,
de tous les muscles, enfin cette frnsie pousse jusqu' la rage! tout
cela a pour moi un attrait magique. On peut rester froid ou en parler
avec ddain, mme avec dgot, mais on est bien forc d'avouer que la
copulation est le moment suprme de la vie animale et que la nature l'a
orne dans la majorit des cas de beaucoup de grces et de beaut, mme
aux yeux de l'homme. Les oiseaux chantent avec plus de ferveur, les
cerfs combattent, chaque tre augmente en force et en beaut. Tout cela
s'observe le mieux chez des chevaux de noble race. La jument, obissant
 une loi de la nature, se refuse, et l'talon doit s'en approcher avec
beaucoup de prcautions pour ne pas s'exposer  ses ruades. Peu  peu,
il russit  vaincre sa rsistance. Il galope autour d'elle, frotte ses
flancs avec ses naseaux, hennit, il ne sait comment dpenser le surplus
de ses forces. Sous son pelage de velours toutes les veines et tous les
muscles se gonflent et le signe de sa virilit apparat dans sa grandeur
et dans sa nervosit. On ne comprend pas o tout cela va finir.  la
fin, la jument accepte et se prsente. En un clin d'oeil il occupe le
trne et attaque furieusement le port de son dsir. Longtemps, longtemps
il bat en vain. Ainsi autrefois dans les tournois les preux s'exeraient
 frapper l'adversaire. On voudrait aider la pauvre bte, et c'est ce
que font les valets d'curie. Mais  peine ont-ils donn de l'aide, 
peine le fougueux animal a-t-il enfin russi qu'il s'ensuit une pousse
telle que l'on ne peut pas en dcrire la puissance, ni le rsultat. Les
yeux sortent des orbites; de la vapeur monte des naseaux; le corps
entier semble se convulsionner. Celui qui contemple ce spectacle avec
l'oeil du corps ou l'oeil spirituel connat une grande jouissance. Je ne
puis pas cacher que je ne pouvais assez voir ce spectacle, qui
m'excitait toujours au plus haut point.

Ainsi que les jeux secrets de ma tante m'avaient t rvls par hasard,
c'est par hasard que j'ai fait ici ces aveux, je reprends donc au plus
vite mon sujet. Aprs les dclarations et les intimits du fiacre, ma
liaison avec Franz prit une tournure particulire. Comme je ne l'aimais
pas--je ne connus ce puissant sentiment que beaucoup plus tard et pour
mon plus grand malheur--j'tais dcide  ne jamais lui accorder les
droits entiers d'un mari. Il devait me servir d'amusement. Je voulais
connatre et exprimenter avec lui tout ce que je pouvais goter sans
danger. Naturellement, il devint peu  peu plus os, mais comme je ne
lui accordais pas tout, je le dominais toujours et j'en faisais ce que
je voulais.

Aussi souvent que j'tais seule avec lui--et j'tais assez raisonnable
pour que cela n'arrivt pas trop souvent--je passais les heures les plus
exquises. Je lui permettais la libert la plus entire, et bientt il ne
fut plus aussi inexpert et aussi sauvage que dans le fiacre. Il osait me
baiser partout, me caresser, m'admirer. Il est vrai qu'il me donnait
beaucoup  faire  l'empcher d'aller plus loin. Quand il essayait ce
que je lui dfendais avec acharnement je le repoussais en arrire et je
ne redevenais bonne enfant que quand il me promettait d'tre plus
modeste. Le pauvret avait bien de la peine, je remarquai plusieurs fois
qu'il ne pouvait plus tre matre de son excitation et qu'il
s'affaiblissait. Depuis longtemps, j'tais terriblement curieuse de voir
de prs cette chose admirable que la nature a si merveilleusement
organise et avec laquelle l'homme peut nous rendre ineffablement
heureuses ou indiciblement malheureuses. Naturellement, il ne devait pas
remarquer ce que je dsirais tant, mais, au contraire, il devait croire
que c'tait lui qui me conduisait pas  pas sur ce sentier abrupt. Le
meilleur moyen tait de lui permettre de me faire tout ce que je
dsirais lui faire. Le petit roquet de ma tante m'avait appris que si
l'on ne peut avoir tout ce que l'on dsire, il y a toujours certaines
compensations possibles. Je n'eus donc pas de peine  pousser Franz 
baiser non seulement ma bouche et mes seins, mais  choisir un but plus
dcisif. Mais comme l'me ne peut pas rester tranquille dans un baiser
sur la bouche, elle le peut encore moins quand il s'agit de nos autres
charmes; et quand mes soupirs, mes palpitations et mes sursauts lui
apprirent que j'avais un faible pour cette caresse, il devint mme
spirituel et me procura une jouissance indescriptible. Parfois, il
semblait vouloir en profiter quand, aprs le dversement de mon me, une
prostration, un abandon complet me gagnait. Il se soulevait alors et
voulait profiter d'une seconde d'inattention. Chaque fois il fut tromp,
car mme au moment de l'extase je ne perdais jamais de vue tout ce que
je risquais en cdant dans le point principal. Il descendait alors tout
confus du trne qu'il croyait avoir dj conquis et devait s'adresser l
o je pouvais tre heureuse sans danger. Ce que Marguerite m'avait cont
de ses jeux secrets avec sa matresse, je le gotais maintenant. Quand
Franz tait couch avec sa tte boucle devant moi, me caressant le cou,
le front et les cheveux, je trouvais que sa caresse avait le jeu le plus
fou, le plus amusant, me chatouillait, me faisait rire, tchait mme
d'tre varie autant que possible, et quand tranquillement tendue je
jouissais sans inquitude, je me comparais intrieurement  la baronne
et me trouvais beaucoup plus heureuse qu'elle. Moi j'avais un jeune
homme joli et robuste, elle n'avait eu que Marguerite. Je pouvais voir
l'influence de mon abandon. Il tait admirable, surtout au moment du
plus fort ravissement, quand mon me rvait, voluptueuse, et qu'il ne se
sparait point de moi, mais au contraire m'aimait plus fortement, comme
s'il et voulu absorber toute ma vie. Cette espce de jouissance a
toujours eu un attrait extraordinaire pour moi. Cela tient  la
passivit complte de la femme qui reoit les caresses de l'homme et 
l'hommage extraordinaire qui est ainsi rendu  ses charmes; d'ailleurs
elle est trs rare, et surtout quand l'homme a le droit d'exiger
davantage. Rien que dans le contact extrieur de la bouche, dans un
simple baiser, son effet est plus qu'enivrant; mais si la bouche connat
en outre son devoir ou l'a appris par le tressaillement des parties
caresses, je ne sais vraiment si je ne dois pas prfrer cette
jouissance  toute autre. D'ailleurs elle dure plus longtemps et ne vous
rassasie pas. Ce qui va suivre m'est encore plus difficile  avouer que
tout ce qui a prcd. Aussi je renonce au beau droit de la femme de se
faire toujours un peu violenter. La vrit est entre nous, et ce que je
n'aurais pas le courage de vous dire oralement doit nanmoins tre dit.
Il est tout naturel qu'aprs tant d'amabilit et de complaisance de la
part de Franz, la rciprocit et lieu. Il y avait longtemps que je
dsirais faire tout ce que j'avais vu ma mre accomplir dans ce jour
inoubliable o elle provoqua mon pre  des jouissances rptes. La
chose se fit toute seule. D'abord la main, en dtournant honteusement
les yeux, puis la bouche encore hsitante, mais gotant peu  peu
davantage, et  la fin le plaisir tout entier sans honte et sans
vergogne. Je ne sais pas ce que les hommes ressentent quand ils osent
caresser tous les objets de leurs voeux. Mais si j'ose en conclure par
ce que je ressentis en regardant, caressant, baisant, en faisant toutes
les folies imaginables avec tout ce qui m'tait dvolu alors, vraiment
la volupt de l'homme est alors puissante. Ce que je voyais et touchais
maintenant, je l'avais dj vu chez mon pre, chez mon cousin et chez le
cocher de mes parents. Mais je devais le connatre dans toutes les
proportions de sa force et de sa beaut! Franz tait plus jeune que mon
pre, plus sain et plus robuste que mon cousin, plus aimable et plus
tendre que ce grossier valet d'curie; donc une exprimentation sans
fin. Sans doute, il y a beaucoup de femmes qui, par pudeur ou par
affterie, ne gotent jamais le plaisir tout entier. Cela dpend de
beaucoup de choses. Avant tout du caractre de la femme, puis aussi de
la violence de l'homme qui ne s'attarde que trs involontairement aux
prambules pourtant si agrables et qui pousse immdiatement  l'ultime
jouissance. Quant  Franz, il mritait bien ce ddommagement puisque je
lui fermais avec tant de constance ce qu'il appelait son paradis.
D'ailleurs il tait si excit quand il m'avait si longtemps caresse que
par simple piti j'aurais d faire ce que je faisais avec plaisir.
J'avais peu de jouissance quand il tait si hors de lui, je regrettais
presque de croire que ma beaut tait cause de tant de hte virile. J'en
gotais par contre beaucoup quand, aprs une courte pause et un moment
de conversation, il renaissait peu  peu, quand ce joli garon,
chef-d'oeuvre de la nature, recouvrait toutes ses forces. Quel dlicieux
jeune homme! tout en lui sentait la jeunesse, et les soins qu'il prenait
de lui-mme lui conservaient cette jeunesse. Comme il tait ravissant
aux moments o il me regardait! Dois-je cacher, aprs avoir tout dit,
que dans un moment d'enivrement je couvrais de mes baisers sa jolie tte
boucle, que je m'attardais longtemps  sa nuque et  son oreille droite
qui s'ourlait comme un coquillage et que je prfrais  son oreille
gauche, je ne sais pas pourquoi d'ailleurs, car ses deux oreilles, comme
chez tout le monde, se ressemblaient parfaitement. Aujourd'hui encore,
le sang bout dans mes veines quand j'y pense, et vraiment je ne regrette
rien de tout ce que j'ai fait alors. Mais ce que j'ai fait plus tard m'a
donn des remords, d'amers remords, et je dois  votre amiti
dsintresse que ces remords n'aient pas empoisonn le restant de ma
vie. Je l'ai prouv moi-mme, l'on n'ose pas jouer impunment avec le
feu, et les principes les plus forts peuvent tre trahis par un
tressaillement momentan des nerfs, une humeur noire de notre intrieur.
a serait bien triste si une jeune fille,  la lecture de ces lettres,
avait envie d'agir comme je l'ai fait dans des circonstances
particulires. Si, par exemple, elle s'adonnait plus d'une seule fois
par semaine au plaisir solitaire, aussi voluptueux soit-il, des
faiblesses corporelles et des maladies s'ensuivraient. Si elle se
confiait  l'amiti intime d'une amie sans tre auparavant assure de sa
discrtion, elle aurait toutes sortes d'ennuis. Si elle permettait  un
jeune homme qui ne veut pas l'pouser toutes sortes de faveurs, et cela
sans tre sre de ses sens, elle se rendrait malheureuse pour toute la
vie! La lecture des livres voluptueux et infmes est trs dangereuse
pour les jeunes filles! J'ai eu plus tard toute une collection de ces
livres et connais par exprience l'impression qu'ils font. _Les Mmoires
de M. de H..._; _les Galanteries des abbs_; _la Conjuration de Berlin_;
_les Petites histoires_, de Alihing; _les Romans priapiques_ en
allemand; _le Portier des Chartreux_; _Faublas_; _Flicia ou Mes
Fredaines_, etc., en franais, sont de vritables poisons pour les
femmes non maries. Tous ces livres racontent la chose d'une manire
attrayante, excitante, mais aucun ne parle des suites, aucun ne met une
jeune fille en garde contre l'abandon trop complet  l'homme; aucun ne
dcrit les remords, la honte, la perte de l'honneur et les douleurs
physiques qui peuvent arriver. C'est pourquoi le mariage est une
institution excellente que chaque homme raisonnable doit dfendre. Sans
le mariage, les dsirs sensuels feraient des hommes des btes sauvages.
Ceci est ma conviction, bien que je ne me sois pas marie. Une actrice
n'ose pas avoir des liens. Elle ne peut tre  la fois mnagre, mre de
famille et l'idole du public. Je sens que je serais une pouse
consciencieuse et une trs tendre mre--naturellement si mon mari me
rendait heureuse ainsi que je le mrite. C'est parce que je connais
l'importance extraordinaire de la vie sexuelle dans toutes les
conditions humaines,--c'est parce que je sais par exprience et par
observation que ce point tenu secret par les hommes les plus honorables
et les plus tendres est le centre de la vie en socit,--c'est parce que
je sais tout cela que je serais une compagne exemplaire. J'agirais comme
ma mre a agi, je m'efforcerais d'tre toujours nouvelle pour mon mari,
je me prterais  toutes ses fantaisies et pourtant je lui cacherais
toujours quelque chose, je serais tout en semblant n'tre rien, ce qui
est, je crois, la clef de toute la vie humaine.




VII

ROUDOLPHINE


 la fin de ma dernire lettre, je suis devenue bien srieuse! Ceci est
encore un trait de mon caractre. Je prvois toujours la suite des
choses; je dois toujours me rendre compte des impressions, des
sentiments et des expriences. Mme l'ivresse la plus violente des sens
n'a jamais pu fourvoyer ce trait de mon esprit. Et, aujourd'hui, je
commence justement un chapitre de mes confessions qui vous le prouvera
assez.

Ma liaison avec Franz continuait naturellement. J'tais toujours trs
prudente; ma tante ne souponnait donc rien et nos rendez-vous taient
un secret pour tout notre entourage. En outre, je persistais  ne pas me
trouver plus d'une fois par semaine seule avec Franz. Le jour de mon
dbut approchait et Franz devenait toujours plus tmraire. Il pensait
avoir acquis des droits et devenait autoritaire, ainsi que tous les
hommes qui se croient srs d'une possession indiscute. Mais ce n'est
pas ainsi que je l'avais entendu! Je conus immdiatement un plan. Au
moment de commencer une brillante carrire, devais-je tre lie  un
homme sans importance et que je dominais  tous les points de vue? Le
quitter en mauvais termes tait dangereux. J'tais expose  son
indiscrtion. Il s'agissait d'tre trs habile, et je russis  dnouer
notre liaison avec tant d'-propos que Franz croit encore aujourd'hui
que si le hasard ne nous avait pas spars, je l'aurais srement pous.
Ce hasard tait mon oeuvre. Je fis comprendre  mon professeur que son
accompagnateur me poursuivait de ses dclarations et que j'tais prte 
briser le cours de ma carrire d'artiste pour me contenter d'une
maisonnette et d'un coeur. Mon professeur, qui tait trs fier de
m'avoir forme et qui se promettait beaucoup de mon dbut, se fcha. Je
le suppliai de ne pas rendre Franz malheureux, que cela me ferait
beaucoup pleurer et que ma voix en souffrirait. Ainsi j'atteignis mon
but et Franz reut un engagement  l'orchestre du thtre de Budapest.
Nous prmes tendrement cong: j'avais bris nos relations sans avoir
rien  craindre.

Peu de temps aprs notre sparation, je dbutai au thtre de la Porte
Kaertner. Vous savez avec quel succs. J'tais plus qu'heureuse. Tout le
monde m'entourait, m'assigeait. Les applaudissements, l'argent et la
clbrit. Je ne manquais pas de courtisans, d'admirateurs et
d'enthousiastes. L'un pensait atteindre son but avec des posies,
l'autre avec des prsents prcieux. Mais j'avais dj remarqu qu'une
artiste n'ose cder  sa vanit ou  ses sentiments sans tout risquer au
jeu. C'est pourquoi je feignis d'tre indiffrente; je dcourageai tous
ceux qui s'approchrent de moi et j'acquis bientt le renom d'une vertu
inabordable. Personne ne souponnait qu'aprs le dpart de Franz j'avais
de nouveau recours  mes joies solitaires des dimanches et aux dlices
du bain chaud, pimentes de toute espce de jouissances. Pourtant, je ne
cdais jamais plus d'une fois par semaine  l'appel de mes sens, qui
exigeaient beaucoup plus, surtout aprs un rle et des applaudissements
qui m'avaient excite. Mille yeux me surveillaient, aussi tais-je
excessivement prudente dans toutes mes relations; ma tante devait
m'accompagner partout et personne ne pouvait me reprocher quelque chose.

Cela dura tout l'hiver. J'avais un engagement fixe et je m'tais
installe sans trop de luxe, mais trs confortablement. J'tais aussi
introduite dans la meilleure socit et je me sentais trs heureuse. Je
ne regrettais que trs rarement la perte de Franz, car tout ce que je
faisais toute seule ne pouvait pas m'assouvir compltement. Des
circonstances heureuses me ddommagrent l't suivant. J'avais t
introduite dans la maison d'un des plus riches banquiers de Vienne et je
reus de sa femme les tmoignages de la plus vritable amiti. Son mari
m'avait fait la cour, esprant, avec son immense fortune, conqurir
facilement une princesse de thtre. Aprs avoir t conduit comme tous
les autres, il m'introduisit dans sa maison en croyant me gagner de
cette faon. J'y avais ainsi mes entres libres. Je refusai
continuellement les avances de l'homme et, peut-tre  cause de cela, la
femme devint bientt mon amie la plus intime. Roudolphine, c'tait son
nom, avait environ vingt-sept ans. C'tait une brunette trs piquante,
trs vive, trs anime, trs tendre et trs femme. Elle n'avait pas
d'enfants, et son mari, dont elle n'ignorait pas les fredaines, lui
tait assez indiffrent. Ils avaient des relations respectueuses entre
eux et ne se refusaient pas, de temps  autre, les joies du mariage.
Malgr tout, cette union n'tait pas heureuse. Son mari ignorait sans
doute qu'elle tait d'un temprament excessivement avide, ce qu'elle
cachait avec beaucoup d'habilet. J'eus bientt la rvlation de ses
penchants.  l'approche de la belle saison, Roudolphine alla habiter sa
charmante villa,  Baden. Son mari y venait rgulirement tous les
dimanches et amenait quelques amis. Elle m'invita  venir y passer
l't,  la fin de la saison thtrale. Ce sjour  la campagne devait
me faire du bien. Jusque-l il n'avait t question que de toilette, de
musique et d'art entre nous, et voici que nos conversations prirent un
tout autre caractre. La cour que son mari me faisait nous en fournit
l'occasion. Je remarquais qu'elle mesurait les fredaines de son mari
d'aprs les privations qu'il lui imposait. Ses plaintes taient si
sincres et elle cachait si peu l'objet de ses regrets que je dcidai
immdiatement d'tre sa confidente et de jouer le rle d'une amie simple
et inexprimente. J'avais jou juste et touch son ct faible, ainsi
que celui de toutes les jeunes femmes; elle se mit tout de suite 
m'instruire, et plus je faisais l'innocente, et plus ce qu'elle me
racontait me semblait invraisemblable, plus elle s'enttait  vouloir
m'clairer, plus ses lvres me contaient ce dont son coeur tait plein.
D'ailleurs elle prenait grand plaisir  me rvler ces choses. Mon
tonnement la stupfiait, elle ne pouvait croire qu'une jeune artiste
qui jouait avec tant de feu ignort tout. Dj au quatrime jour aprs
mon arrive, nous prmes un bain ensemble; l'enseignement pratique ne
pouvait pas manquer, aprs tant de beaux discours. Et plus j'tais
gauche et emprunte, plus elle s'amusait  exercer une novice. Plus je
faisais de difficults, plus elle s'enflammait. Pourtant au bain et en
plein jour, elle n'osa pas dpasser certains chatouillements et
badineries; je compris qu'elle allait employer toute sa ruse pour me
dcider  passer la nuit avec elle. Le souvenir de la premire nuit
passe dans le lit de Marguerite m'envota d'une telle faon que je vins
 mi-chemin au-devant de son dsir. Je le fis avec tant d'ingnuit
qu'elle se convainquit encore plus de mon innocence. Elle croyait me
sduire, et c'tait moi qui la pliais  mon caprice. Sa chambre 
coucher tait des plus charmantes; elle tait meuble avec tout le luxe
que seul un riche banquier peut s'accorder et avec tout le raffinement
qu'un fianc prpare pour la nuit d'hymne. C'est l que Roudolphine
avait t faite femme. Elle me raconta dans tous les dtails son
exprience et ce qu'elle avait ressenti quand la fleur de sa virginit
avait t brise. Elle ne se cacha point d'tre d'un temprament trs
voluptueux. Elle me dit aussi que jusqu'aprs son deuxime accouchement
elle ne prenait aucun plaisir aux treintes, alors trs frquentes, de
son mari. Son plaisir ne se dveloppa que peu  peu et devint soudain
trs vif. Longtemps je n'y pouvais pas croire, ayant t moi-mme d'un
temprament ardent ds ma jeunesse; maintenant j'en suis convaincue. Le
mari est fautif dans la plupart des cas: il presse trop pour finir
aussitt aprs avoir commenc; il ne sait pas exciter la sensualit de
la femme ou l'abandonne  mi-chemin. Roudolphine avait eu des
compensations pour les privations endures; elle tait aussi charmante
qu'avide et ne supportait qu'avec humeur les ngligences de son mari. Je
ne vous raconterai point les badineries et les folies que nous fmes
toutes les deux seules dans son grand lit anglais. Nos bats taient
trs charmants, et Roudolphine tait insatiable dans le baiser et dans
le contact caressant. Elle jouissait des deux durant des heures et
souponnait  peine que ce temps tait encore trop court pour moi, tant
je feignais de lui cder avec peine et avec doute.

Nos relations devinrent bientt beaucoup plus intressantes. Roudolphine
se consolait en secret du papillonnage de son mari. Dans la villa
voisine habitait un prince italien. Il vivait d'habitude  Vienne, et le
mari de Roudolphine avait en main ses affaires d'argent. Le banquier
tait l'humble serviteur de l'immense fortune du prince. Celui-ci, dans
la trentaine, tait, extrieurement, un homme trs svre, trs fier,
d'une culture toute scientifique; intrieurement, il tait domin par la
sensibilit la plus vive. La nature l'avait dou d'une force corporelle
exceptionnelle. Il tait, en outre, l'goste le plus parfait que j'aie
jamais rencontr. Il n'avait qu'un but: jouir  tout prix; qu'une loi:
se prserver,  force de ruse, de toutes les suites fcheuses de ses
jouissances. Quand le banquier tait l, le prince venait souvent dner
ou prendre le th. Je n'avais pourtant jamais remarqu qu'il et la
moindre liaison avec Roudolphine. J'appris tout par hasard, car
Roudolphine se gardait bien de m'en souffler un mot. Les jardins des
deux villas se touchaient. Un jour que je cueillais des fleurs derrire
une haie, je vis Roudolphine retirer un billet de dessous une pierre du
mur, le cacher rapidement dans son corsage et s'enfuir dans sa chambre.
Souponnant une petite intrigue, je l'piai par la fentre et je la vis
lire fbrilement un billet qu'elle brla aussitt. Puis elle se mit 
son secrtaire pour crire probablement la rponse. Pour la tromper, je
courus dans ma chambre et chantai  haute voix, comme si je m'exerais.
Par la fentre, je surveillais l'endroit o elle avait retir le papier.
Bientt apparut Roudolphine; elle se promena le long du mur, joua avec
les branches et cacha sa rponse avec tant d'adresse que je ne la vis
pas faire. Pourtant j'avais bien remarqu o elle s'tait arrte le
plus longtemps. Ds qu'elle fut rentre et ds que je me fus assure
qu'elle tait occupe, je me prcipitai au jardin. Je dcouvris
facilement le billet, cach sous une pierre. Enferme dans ma chambre,
je lus:

Pas aujourd'hui, Pauline dort avec moi. Je lui dirai demain que je suis
indispose. Pour toi, je ne le suis pas. Viens demain, comme d'habitude,
 onze heures.

Le billet tait en italien et d'une criture contrefaite. Vous pensez
bien que je compris tout. Mon plan tait dj fait. Je ne remis point le
billet  sa place. Ainsi le prince devait venir cette nuit et nous
surprendre toutes les deux au lit. Moi, l'innocente, j'tais en
possession de son secret et je sentais bien que je n'en sortirais pas
les mains vides. Il est vrai que j'ignorais encore comment le prince
parviendrait jusqu' la chambre  coucher de Roudolphine.  djeuner,
nous avions convenu de passer la nuit ensemble, c'est pourquoi elle
avait refus la visite du prince. Au th, elle me fit comprendre que
nous ne coucherions pas ensemble de la huitaine, car elle sentait
approcher l'poque de son indisposition. Elle pensait me tromper et je
l'avais depuis longtemps dans mes liens. Avant tout, il s'agissait de la
faire aller au lit avant onze heures, afin qu'elle ne trouvt pas moyen
d'viter au dernier moment la surprise que je lui rservais. Nous
allmes de trs bonne heure au lit et je fus si foltre, si caressante
et si insatiable qu'elle s'endormit bientt de fatigue. Poitrine contre
poitrine, nos respirations juvniles mles, les mains entrelaces,
c'est ainsi que nous tions tendues, elle endormie, moi de plus en plus
veille et impatiente. J'avais teint la lampe et j'attendais avec
motion si ma ruse allait russir. Tout  coup, j'entendis crier le
plancher de l'alcve, un bruit comme de pas assourdis; puis la porte
s'ouvrit, j'entendais respirer, se dshabiller et enfin on s'approcha du
lit, du ct de Roudolphine. Maintenant j'tais sre de moi et je
feignis dormir trs fortement. Le prince, car c'tait lui, souleva la
couverture et se coucha auprs de Roudolphine, qui s'veilla aussitt,
pouvante. Je la sentais trembler de tout le corps. Maintenant, la
catastrophe. Il voulut monter immdiatement sur le trne qu'il avait
tant de fois possd. Elle se dfendait; elle lui demanda htivement
s'il n'avait point reu sa rponse. En voulant continuer ses caresses,
il toucha ma main et mon bras. Je criai; j'tais hors de moi. Je
tremblais, je me pressais contre Roudolphine. Je me divertis beaucoup de
la peur de Roudolphine et de l'tonnement du prince. Le prince avait
pouss un juron italien, et Roudolphine dut bien vite se taire quand
elle voulut me faire croire que c'tait son mari qui venait tout  coup
la surprendre. Je l'accablai de reproches d'avoir expos ma jeunesse et
mon honneur  une scne aussi terrible, car j'avais reconnu la voix du
prince. Le prince, en parfait galant homme, comprit bientt qu'il
n'avait rien  perdre, mais, au contraire, qu'il gagnait un intressant
partenaire. C'est justement ce que j'attendais de lui. Avec des mots
tendres et plaisants, il rendit naturelle notre trange aventure. Il
alla fermer la porte de la chambre  coucher, enleva les cls et se mit
au lit. Roudolphine tait entre nous. Puis vinrent les excuses, les
explications et les reproches. Mais il n'y avait rien  changer  la
chose. Nous devions nous taire tous les trois, pour ne pas nous exposer
aux suites dsagrables de cette hasardeuse et inexplicable rencontre.
Roudolphine se calmait peu  peu, les paroles du prince se faisaient
plus douces. Moi, je sanglotais. Par mes reproches, j'acculais
Roudolphine  me faire la confidente, donc la complice de cette liaison
dfendue. Vous voyez que la leon de Marguerite me profitait, et le
souvenir de son aventure  Genve. C'tait, au fond, la mme histoire,
sauf que le prince et Roudolphine ignoraient qu'ils taient des
marionnettes entre mes mains!

Roudolphine ne me cacha plus rien de sa longue liaison avec le prince;
mais elle lui rvla aussi ce qu'elle faisait avec moi, la petite
innocente, et elle lui raconta encore comment je brlais du dsir d'en
apprendre bien plus long sur ces choses. Ceci excitait le prince, et
quand je tchais de faire taire Roudolphine, elle ne parlait qu'avec
plus d'ardeur de ma sensualit retenue par ma honte, et de mes beauts
secrtes. Le prince ne restait pas impassible; je remarquai qu'il
pressait de ses mains les bras de Roudolphine, manifestant ainsi son
excitation sensuelle. De temps en temps, ses jambes frlaient les
miennes. Je pleurais, je brlais de curiosit, et Roudolphine tchait
encore de me consoler; mais  chaque mouvement du prince, elle devenait
plus distraite. Bientt, elle aussi s'agita nerveusement; elle tchait
de me faire partager son plaisir, je ne me dfendis nullement et je la
laissai faire. Tout  coup, je remarquai qu'une autre caresse s'garait
et se mlait  celle de Roudolphine. Je ne devais pas supporter cela, si
je voulais rester fidle au rle que je m'tais trac. Je me tournai
donc, trs fche, contre le mur, et comme Roudolphine avait aussitt
enlev sa main en rencontrant celle de son amant sur ce chemin dfendu,
je fus abandonne  ma bouderie et je dus terminer moi-mme et en
cachette ce que mes compagnons de lit avaient commenc. Mais  peine
avais-je tourn le dos qu'ils oublirent toute retenue et toute honte.
Le prince pronona les plus doux mots d'amour en s'adressant 
Roudolphine, qui lui rpondait aussi gentiment que possible, selon
l'habitude qu'ils avaient prise dans leurs jours d'panchement. Je
fondais de convoitise. Je ne voyais rien avec les yeux, mais mon
imagination m'enflammait. Au moment o tous deux se pmrent en
soupirant et en tressaillant, je me pmai moi-mme et je perdis
connaissance.

Aprs la pratique vint la thorie. Le prince tait maintenant entre
Roudolphine et moi, je ne sais si c'tait par hasard ou  dessein. Il
tait immobile, ne faisait pas un geste, et je n'avais rien  craindre.
Je savais trs bien que je devais rester silencieuse pour conserver ma
supriorit envers eux. J'attendais donc ce qu'ils allaient entreprendre
pour n'avoir plus rien  craindre de leur complice. Ils essayrent tour
 tour et de diffrentes faons: Roudolphine me prouva d'abord que,
puisque son mari la ngligeait et poursuivait d'autres femmes, mme
qu'il m'avait courtise, elle avait le droit absolu de s'abandonner aux
bras d'un cavalier si aimable, si courtois et, avant tout, si discret. 
la plus belle poque de son ge, elle ne voulait, elle ne pouvait
manquer des plus douces jouissances terrestres, et d'autant plus que ses
mdecins lui avaient recommand de ne pas faire rigueur  son
temprament. Je savais d'ailleurs qu'elle tait d'un temprament trs
vif; elle savait que je n'tais pas du tout indiffrente  l'amour, que
je n'en craignais que les suites. Elle voulait seulement me rappeler ce
que nous avions fait ensemble ce soir mme, avant l'entre inattendue du
prince. Je tentai de lui mettre la main sur la bouche, mais cela
n'allait pas sans faire un geste vers mon voisin, qui se saisit de ma
main et la baisa,  petits coups, trs tendrement. Maintenant, c'tait 
son tour. Son rle n'tait pas facile, il devait soupeser chaque mot
pour ne pas froisser Roudolphine. Mais je sentais,  l'intonation de sa
voix, qu'il tenait plutt  me conqurir au plus vite que d'avoir gard
 l'humeur de Roudolphine qui, maintenant, tait force d'accepter tout
pour ne pas voir son secret s'bruiter. Je ne me souviens plus de tout
ce qu'il me dit pour me calmer, s'excuser et me prouver que je n'avais
rien  craindre de lui. Je me souviens seulement que la chaleur de son
corps m'affolait, que sa main caressait mon cou, mon visage, mes seins,
puis enfin tout mon corps. Mon tat tait indescriptible. Le prince
s'avanait avec lenteur, mais avec sret. Je ne tolrais pas son
baiser, car il aurait alors remarqu combien je brlais d'envie de le
lui rendre. Je luttais avec moi-mme, j'avais envie de terminer cette
comdie, de mettre fin  mon affterie et de m'abandonner compltement 
la force des circonstances. Mais alors je perdais ma supriorit
vis--vis des deux pcheurs, les ficelles de mes marionnettes
m'chappaient, et j'aurais t en outre expose aux baisers fcondants
de cet homme violent et passionn, car le prince n'aurait pas su limiter
son triomphe, une fois vainqueur. J'avais remarqu avec quelle violence
il avait caress Roudolphine. Toutes mes prires auraient t vaines, et
mes prcautions n'auraient eu sans doute aucun effet; d'ailleurs
savais-je si au dernier moment j'aurais pu me retenir? Toute ma carrire
d'artiste tait en jeu. Je fus donc ferme. Je me laissais tout faire
sans y rpondre, et je me dfendais trs violemment quand le prince
essayait d'obtenir davantage. Roudolphine ne savait plus quoi me dire,
ni ce qu'elle devait faire; elle sentait que ma rsistance devait tre
brise cette nuit mme, afin qu'elle-mme ost encore me regarder dans
les yeux le lendemain matin. Pour m'exciter encore plus--ce dont
vraiment je n'avais plus besoin--elle mit sa tte sur ma poitrine,
m'embrassa, me caressa doucement, puis plus violemment, avec des paroles
dlicates et particulirement flatteuses. Ensuite elle commena un jeu
si aimable que je lui laissai pleine libert. Le prince lui avait cd
sa place; il me baisait  pleine bouche avec volupt; si bien que
j'tais couverte de baisers partout. Je ne faisais plus aucune
rsistance, je ne courais plus aucun risque; je laissai ma main au
prince, lequel ne perdait pas une seconde ni un geste, tout en jouant
avec la belle chevelure de notre commune amie. Il m'apprenait  la
caresser,  la flatter de la main. Notre groupe tait compliqu, mais
excessivement aimable; il faisait noir, et je regrettais beaucoup de ne
pouvoir le voir, car il faut aussi jouir de ces choses avec les yeux!
Roudolphine tremblait; les baisers qu'elle me donnait et les caresses du
prince l'excitaient au suprme degr, elle se pmait comme si elle
allait s'vanouir. L'excitation du prince augmentait et,  dfaut de mon
abandon complet, celui de Roudolphine et ma propre complaisance, pousse
aussi loin qu'il n'y avait pas de danger, lui procurrent la volupt.
Roudolphine me baisait avec toujours plus de passion: nous gravmes tous
les trois le plus haut degr de la jouissance. C'tait enivrant, si fort
et si puisant que nous fmes un grand quart d'heure avant de nous
remettre. Nous avions trop chaud par cette nuit d't, nous ne pouvions
plus supporter les couvertures et nous tions tendus, aussi loigns
que possible. Aprs cette chaude action, le froid raisonnement reprit 
nouveau. Le prince parlait avec sang-froid de cet trange rendez-vous
prpar par le hasard, comme s'il avait organis une partie  la
campagne. Se basant sur ce que Roudolphine lui avait racont, il ne se
donnait mme plus la peine de me gagner; il se contentait de combattre
ma crainte des suites funestes. Il savait bien qu'il n'aurait pas de
peine  me convaincre pour la chose mme. La virtuosit de mes caresses,
le plaisir que j'avais got, le battement prcipit de mon coeur dans
ma poitrine et que le tressaillement de mon corps traduisait, tout cela
lui avait rvl mon temprament. Il ne devait que me prouver qu'il n'y
avait pas de danger, et c'est ce qu'il essayait de faire avec toute
l'adresse d'un homme du monde. C'est ainsi qu'il s'en remit au temps et
n'exigea mme pas la rptition d'une telle nuit. Il nous quitta  une
heure, car il faisait jour de trs bonne heure. Il sacrifiait volontiers
la dure d'une jouissance  son secret et  sa sret. Il devait
traverser la garde-robe, le corridor, gravir une chelle, sortir par une
fentre et gagner une lucarne avant de se retrouver dans sa maison et de
gagner en cachette son appartement. Le cong fut un mlange merveilleux
de tendresse, de timidit, de badinage, de dfense et d'intimidit.
Quand il fut sorti, nous n'avions, Roudolphine et moi, aucune envie de
nous expliquer; nous tions si fatigues que nous nous endormmes
aussitt. Au rveil, je fis semblant d'tre inconsolable d'tre tombe
entre les mains d'un homme; j'tais outre qu'elle lui et racont nos
plaisirs. Elle ne remarqua mme pas combien je prenais plaisir  ses
consolations.

Naturellement, je refusai de coucher avec elle la nuit prochaine; mais
mes sens ne devaient plus m'carter de mes bonnes rsolutions; je ne
voulais plus rpter une telle chose; je voulais coucher seule et elle
ne devait pas croire que je permettrais jamais au prince ce qu'elle lui
accordait si facilement. Elle tait marie, elle pouvait tre enceinte,
mais moi, artiste, observe par mille yeux, je ne l'osais pas, cela me
rendrait malheureuse!

Comme je m'y attendais, elle me parla alors des mesures de sret. Elle
me raconta qu'elle avait fait la connaissance du prince  une poque o
elle ne frquentait pas son mari, par suite de dispute, et quand, par
consquent, elle n'osait pas tre enceinte. Le prince avait alors apais
toutes ses craintes en employant des condoms, et je pouvais aussi les
essayer. Et elle me dit encore que, par la suite, elle s'tait
convaincue que le prince avait beaucoup de sang-froid et restait
toujours matre de ses sentiments. D'ailleurs, il savait pargner d'une
autre faon encore l'honneur des dames,--si j'tais bien aimable, je
l'apprendrais bientt. Bref, elle tcha de me persuader de toutes faons
de m'abandonner compltement au prince, pour goter les heures les plus
gaies et les plus heureuses. Je lui fis comprendre que ses explications
et ses promesses ne me laissaient pas entirement froide, mais que je
conservais encore bien des craintes.

Vers midi, le prince rendit visite  Roudolphine, une visite de
convenance qui s'adressait aussi  moi; mais je me dis indispose et ne
parus point. Ainsi ils pouvaient convenir sans crainte des mesures 
prendre pour vaincre ma rsistance et m'initier  leurs jeux secrets.
Comme je ne voulais plus coucher avec Roudolphine, ils devaient
s'entendre pour me surprendre dans ma chambre  coucher, et cela aussi
vite que possible, pour ne pas me laisser le temps de me repentir et de
retourner peut-tre en ville. J'avais pens juste.

Durant l'aprs-midi et le soir, Roudolphine ne me parla plus de la nuit
passe. Elle m'accompagna  ma chambre  coucher, renvoya la femme de
chambre. Quand je me fus couche, elle alla fermer elle-mme
l'antichambre. Personne ne pouvait plus venir nous dranger. Elle
s'assit sur mon lit et reprit de plus belle ses arguments pour tcher de
me convaincre; elle me dcrivit tout avec beaut et sduction et
m'assura qu'il n'y avait rien  craindre. Naturellement, je faisais
semblant d'ignorer que le prince tait dans sa chambre et qu'il nous
coutait peut-tre derrire la porte. Je devais donc tre prudente et ne
cder que peu  peu.

--Mais qui me garantit que le prince emploiera le domino que tu me
dcris?

--Moi. Crois-tu que je lui permettrais autre chose que ce que je lui
permettais moi-mme les premiers temps? Je garantis qu'il n'apparatra
pas sans domino  ce bal!

--Mais cela doit faire terriblement mal! C'est un homme d'une vigueur
exceptionnelle et d'une violence dangereuse.

--Au premier moment, tu souffriras sans doute un peu; mais il est des
calmants prventifs dont on usera  ton gard, autant qu'il sera utile
pour t'viter de grandes douleurs.

--Et tu es bien sre que je ne cours aucun danger de complications
ultrieures, qui gteraient  jamais ma vie?

--Voyons, est-ce que je me serais abandonne sans cela? Alors, je
risquais tout, car je n'avais plus aucune relation avec mon mari.
Lorsque je me fus rconcilie avec lui, je permis tout au prince. Mais
maintenant je m'arrange pour que mon mari me rende visite chaque fois
que le prince a t chez moi, et cela au moins une fois tous les huit
jours; ainsi, je n'ai plus rien  craindre.

--Cette pense m'pouvante. Puis, il y a encore la honte de se donner 
un homme. Je ne sais pas ce que je dois faire. Tout ce que tu me dis me
charme, mes sens me commandent de cder  ton conseil. Je ne voudrais
pour rien au monde supporter encore une nuit comme la dernire, car
alors je ne pourrais plus rsister. Tu as raison, le prince est aussi
galant que beau. Tu ne connatras jamais tous les sentiments qui
s'veillrent en moi quand j'entendis que vous tiez heureux, l,  mon
ct!

--Moi aussi j'avais un double plaisir en te faisant partager, quoique
bien imparfaitement, ce que je ressentais moi-mme au suprme degr. Je
n'aurais jamais cru qu'une jouissance  trois pt tre aussi violente
que celle que j'ai gote moi-mme hier au soir! Je l'avais lu dans les
livres, mais je pensais toujours que c'tait exagr. Odieuse m'est la
pense d'une femme se partageant entre deux hommes, mais je vois bien
que l'accord est charmant entre deux femmes et un homme raisonnable et
discret; bien entendu, il faut que les deux femmes soient de vritables
amies, ainsi que nous deux. Mais l'une ne doit pas tre plus honteuse et
plus craintive que l'autre. Et ceci est encore ta faute, ma chre
Pauline.

--C'est bien heureux que ton prince ne soit pas l, ma chre, pour
couter notre conversation. Je ne saurais pas comment me dfendre de
lui. Ce que tu me dis me ronge d'un feu intrieur. Vois toi-mme combien
je suis chauffe et tremblante.

En disant cela, je me tournai vers elle et je me plaai de faon  ce
que, si quelqu'un regardait par le trou de la serrure, rien ne lui pt
chapper. Si le prince tait l, c'tait le moment d'entrer, et il
entra!

Ainsi qu'un homme du monde parfait et plein d'exprience, il comprit
immdiatement que toute parole tait inutile, qu'il devait vaincre avant
tout et qu'il y aurait aprs assez de temps pour les explications.  la
conduite de Roudolphine, je vis que tout tait arrang d'avance. Je
voulais me cacher sous les couvertures, Roudolphine me les arracha; je
voulais pleurer, elle m'touffait, en riant, de baisers. Et comme
j'attendais enfin la ralisation immdiate de mon plus long dsir, je
dus patienter encore. J'avais compt sans la jalousie de Roudolphine.
Malgr la ncessit de me prendre pour complice, malgr la crainte de
voir son plan chouer au dernier instant, elle ne m'accordait pas les
prmices des baisers princiers. Avec une ruse que je lui enviai, mais
que je n'osais pas dmasquer sans sortir de mon rle, elle dit au prince
que je consentais et que j'tais prte  tout, mais que je voulais
encore me convaincre de l'efficacit du moyen employ, et qu'elle
voulait se soumettre  un essai devant moi. Je vis bien que le prince ne
s'attendait pas  une telle offre et qu'il aurait prfr faire cet
essai avec moi plutt qu'avec Roudolphine. Pourtant il n'y avait rien 
faire contre cette proposition. Roudolphine fit donc tous les
prparatifs ncessaires pour se garantir contre les consquences du
baiser masculin, puis elle se livra au prince impatient, en me
recommandant de rester attentive  l'opration.

La recommandation tait superflue: le spectacle tait vraiment superbe
de ces deux tres, beaux et jeunes, s'aimant avec fougue, avec
puissance, entrans par leur passion et par les forces aveugles de la
nature. Leurs soupirs annoncrent l'extase.

Roudolphine ne relcha pas l'treinte de ses bras avant d'avoir retrouv
ses esprits; alors, avec un visage rayonnant, elle retira le domino et
me montra, triomphante, qu'il avait rempli son but. Elle se donna une
peine inimaginable pour me faire comprendre ce que Marguerite m'avait
dj si bien expliqu; mais je n'avais jamais su me procurer ces engins,
que Franz aussi aurait pu employer. Roudolphine dbordait de joie, elle
m'avait montr sa suprmatie, elle avait obtenu les prmices du prince
qui, certainement, attendait un autre plat, ce soir-l. Je dcidai de
prendre ma revanche quelques instants plus tard. Le prince tait
extrmement aimable. Au lieu de profiter de son avantage acquis, il nous
traitait toutes deux avec beaucoup de tendresse. Il ne prenait rien, se
contentait de ce que nous lui accordions, et parlait avec feu du plaisir
qu'un divin hasard lui procurait avec deux femmes aimables. Il dcrivait
nos relations avec les plus belles couleurs. C'est ainsi qu'il
remplissait le temps pour reprendre ses forces; il n'tait plus trs
jeune, mais restait vaillant dans le plus sduisant plaisir.

Enfin, l'instant tait venu! Il me supplia de me confier entirement 
lui et de supporter une douleur peut-tre excessive. Roudolphine fit
avec beaucoup de mignardises les prparatifs auxquels j'assistais, en
regardant  travers mes doigts. Pendant ce temps je songeais, un peu
inquite. Il y avait longtemps que je me demandais comment tromper le
prince sur ma virginit. Car une premire fois, trs artificiellement,
au temps de Marguerite, j'avais perdu ce qui a tant de prix pour les
hommes. Toutefois, j'tais dcide  m'abandonner tout entire: je
voulais tre initie.

J'ai gard de ces moments un souvenir trs net; tous les gestes de mon
bouillant partenaire, comme les miens, se sont calqus en quelque sorte
dans mon cerveau, et je pourrais reconstituer trs exactement, trs
minutieusement, la scne qui devait me faire dfinitivement femme,
consacrer l'emprise de l'homme sur mon corps. Mais  quoi bon revivre
ces minutes vraiment poignantes?  quoi bon aussi tenter de leur donner
une importance qu'elles ne peuvent avoir que pour nous, les inities?
J'tais la victime, mais une victime bnvole, impatiente du sacrifice.
Quant au bourreau, quelle que pt tre sa dlicatesse, il tait le mle,
que le sang vers devait remplir de joie, de volupt, d'orgueil. Certes,
j'ai souffert, et beaucoup plus mme que je n'y tais prpare, que je
ne me l'tais imagin; mais je l'avais voulu, il avait fallu que je le
veuille: j'tais destine, comme toutes celles de mon sexe,  expier je
ne sais quelle faute originelle. Vous voulez savoir si du moins la
douleur fut accompagne de joie. Vraiment, je mentirais si je parlais
d'un plaisir. D'aprs ce que Marguerite m'avait racont et d'aprs mes
propres essais, je m'attendais  un plaisir beaucoup plus fort. Comme je
feignais d'tre vanouie, j'entendis le prince parler avec enthousiasme
des signes vidents de ma virginit. En effet, mon sang avait jailli sur
le lit et sur sa robe de chambre. C'tait beaucoup plus que je n'osais
esprer, surtout aprs mon malheureux essai au temps de Marguerite.
Vraiment, il y avait une belle diffrence entre l'artifice et la
ralit. En tout cas, cela n'tait pas mon propre mrite, mais bien un
pur hasard, ainsi que la virginit est en gnral une chimre. J'en ai
souvent parl avec des femmes, et j'ai entendu les choses les plus
contradictoires. Certaines femmes affirment n'avoir jamais souffert;
d'autres, par contre, avouent que longtemps l'approche de l'homme leur
fut trs douloureuse. Ce sont l mystres de la nature et de la
conformation corporelle. Au reste, rien n'est plus facile que de tromper
un homme, surtout si ce dernier est quelque peu crdule et confiant. Les
subterfuges qui laissent croire  la virginit sont nombreux et prcis;
toute femme un peu exprimente le sait, et l'tude des moeurs de tous
les pays, de l'Orient  l'Occident, nous donne  cet gard des
renseignements suggestifs. Assez philosoph!

D'ailleurs il est temps que je me rveille de mon vanouissement!
J'avais fait  ma volont; il s'agissait maintenant de jouir sans sortir
de mon rle de fille sduite. Le principal tait fait! Le prince et
Roudolphine prenaient un plaisir particulier  me consoler, car ils
taient convaincus d'initier une novice! Les rideaux furent tirs et un
jeu indescriptible et charmant commena. Le prince fut assez honnte
pour ne pas parler d'amour, de langueur et de nostalgie. Il n'tait que
sensuel, mais avec dlicatesse; car il savait que la dlicatesse pimente
les jeux d'amour. Je faisais toujours semblant d'avoir t viole, mais
je n'apprenais que plus vite tout ce que l'on m'enseignait. Et le
professeur tait savant, bien dou, tumultueux dans ses dsirs comme
dans ses gestes. La thorie et la pratique avaient chacune leur tour: la
premire tait un piment de tout premier ordre pour prparer les
satisfactions encore un peu douloureuses de la seconde. Vous comprenez
que je ne puisse pas oublier cette nuit incomparable! Le prince nous
quitta bien avant le jour, et nous nous endormmes, troitement
enlaces, jusqu' midi pass.




VIII

SEULE!


Aprs ce long et profond sommeil, qui nous rconforta des fatigues
endures durant la nuit, nous djeunmes copieusement. Roudolphine dut
se confesser, c'est--dire me raconter dans tous ses dtails sa liaison
avec le prince.

Son histoire n'tait, au fond, que celle de toute femme sensuelle
nglige par son mari. Le prince, grce  sa grande exprience, avait
tout de suite compris le malheur secret de l'union de Roudolphine, et
elle ne put pas lui cacher bien longtemps son temprament
impressionnable.

Dans ces circonstances, le prince s'tait approch d'elle avec beaucoup
de prudence et d'adresse. Passionn, mais d'un extrieur froid, il
vitait de se compromettre. Il avait su profiter de l'humeur volage du
mari pour excuser la propre infidlit de Roudolphine.

Roudolphine, tourmente par son temprament et voulant, depuis
longtemps, se venger de la froideur de son mari, s'tait laiss sduire.
En gnral, la vengeance est ce qui pousse le plus facilement 
l'adultre, quoique les femmes maries ne l'avouent qu'involontairement.

Roudolphine m'avoua d'ailleurs qu'elle n'aimait point le prince, et
pourtant j'eus l'occasion de remarquer qu'elle tait jalouse de ses
faveurs, sinon de ses amitis. Elle m'avoua encore que le prince tait
le seul homme auquel elle se ft donne, except son mari.

Je le crois volontiers. Roudolphine devait surveiller jalousement le
renom mondain de son mari et son honneur encore intact. Elle devait,
avec beaucoup de prudence, faire le choix de ses relations. Son mari
n'aurait pas accept impunment une conduite lgre de sa femme: s'il ne
l'aimait plus, il tait trs fier et craignait le ridicule. Dans ces
circonstances particulires, je crois volontiers que le prince tait le
seul homme auquel elle accordait ses faveurs; d'un autre ct, je ne
crois pas me tromper en disant qu'avant de rencontrer le prince, elle
et t trs facilement la proie de tout sducteur adroit si la plus
grande entremetteuse du monde, l'occasion, lui et t favorable.

L'histoire de Roudolphine n'avait donc rien d'extraordinaire; j'coutais
pourtant avec plaisir cette confession. De semblables histoires,
concernant mon sexe, m'ont toujours captive. J'ai le don de les
provoquer par ruse ou par surprise, si mes amies ne m'ouvrent pas
volontairement leur coeur et si elles ne veulent pas me rvler le
secret de leurs manires de penser et de sentir.

De telles communications m'intressent psychologiquement, elles
largissent mon point de vue et la connaissance du monde et des hommes.
Elles confirment ma conception, que j'ai dj plusieurs fois rpte:
notre socit vit sur l'apparence, et il y a deux morales, une morale
devant les hommes et une morale entre quatre yeux.

En effet, quelle exprience n'avais-je pas, malgr ma jeunesse! D'abord,
mon pre, svre et digne, et ma mre vertueuse: je les avais surpris au
moment de l'ivresse des sens, au moment du triomphe de la volupt.
Ensuite, Marguerite: quoique vive et anime, elle parlait toujours des
convenances et des bonnes moeurs, elle sermonnait perptuellement ma
jeune cousine, et quels aveux n'avait-elle pas confis  ma jeune
oreille, et n'avais-je pas vu de mes propres yeux comment elle apaisait
ce qui la consumait en se procurant l'illusion de ses dsirs! Enfin, ma
tante, l'exemple le plus complet d'une vieille fille prude et sche! Et
Roudolphine, cette lgante jeune femme, qui se donnait  un homme parce
que la joie du lit conjugal lui tait trop parcimonieusement distribue,
selon son got! Et le prince, cet homme extrieurement froid et
diplomatique, une nature compltement discipline, quelle vigueur
sensuelle ne vivait pas en lui! Et ces personnes ne jouissaient-elles
pas, dans leur cercle, du renom de la plus haute moralit? Oui, j'avais
raison: le monde se base sur l'apparence.

Maintenant que j'avais atteint mon but, que j'tais la confidente de
Roudolphine et du prince, je crus ma pruderie hors de mise et j'avouai 
Roudolphine, non sans feindre de rougir, que les bats de la nuit passe
et que les enlacements du prince m'avaient fait grand plaisir.
Roudolphine m'embrassa trs tendrement pour cet aveu. Elle tait encore
toute ravie de m'avoir initie dans les mystres de l'amour, d'avoir t
ma matresse et de m'avoir procur une jouissance que je ne devais, au
fond, qu' ma propre ruse.

Le soir, le prince ne nous fit pas inutilement languir. Il partageait
ses caresses galement entre Roudolphine et moi. Ma vanit me disait
que, malgr cette neutralit apparente, il me prfrait de beaucoup 
Roudolphine. Roudolphine lui tait coutumire; j'avais pour lui
l'attrait de la nouveaut et du changement, ce qui est, ainsi que vous
le savez bien, le piment du plaisir, tant pour les hommes que pour les
femmes. D'ailleurs, je ne pris pas encore ma revanche. Roudolphine
obligea le prince  lui sacrifier les prmices de sa force. Le prince,
pour tre juste, s'effora de me compenser de cette perte. Mais  quoi
bon vous raconter cette nuit dans tous ses dtails: je devrais vous
rpter les mmes choses, ce qui serait fatigant pour tous les deux.
Votre imagination, vu mes prcdentes confessions, est maintenant
capable de se composer ces scnes.

Indubitablement, le premier amour d'un adolescent inexpriment a un
grand, un immense charme pour une femme. tre sa matresse, le conduire
pas  pas, l'initier aux doux secrets du plaisir et lui en faire
connatre toute la profondeur! L'autorit que la femme exerce alors sur
l'homme flatte sa vanit. Et les caresses naves et gauches d'un jeune
homme ont un charme particulier. Mais la femme ne gote qu'entre les
bras d'un homme expriment le contentement sensuel le plus parfait. Il
doit connatre tous les secrets de la volupt et tous les moyens de la
renouveler et de l'augmenter. Le prince tait ainsi. Et si vous pensez
qu' ce raffinement sensuel, qu' la force de sa nature physique il
joignait la plus parfaite dlicatesse, qu'il ne brutalisait jamais la
femme qui s'abandonnait  lui, qu'il semblait toujours avoir en vue le
seul plaisir de la femme et qu'ainsi il jouissait doublement, vous aurez
une ide de ce que devaient tre les jeux voluptueux de ces nuits
taciturnes.

Le dimanche suivant arriva, comme d'habitude, le mari de Roudolphine. Le
prince fut invit  dner.  Vienne, le prince frquentait beaucoup la
maison du banquier; mais  Baden il se montrait rarement dans la villa
de Roudolphine pour ne pas veiller de soupons. Depuis que j'tais
mle  leur secret, je ne l'avais vu que la nuit. Alors il ne
connaissait aucune contrainte, le lieu et le but de mon rendez-vous le
voulaient naturellement.

Malgr ma force de caractre, j'avoue que je ne vis pas le prince sans
violents battements de coeur. Il entra dans la salle  manger, et je
crois bien qu'une vive rougeur inonda mon front malgr mes efforts. La
conduite du prince me calma bientt et m'aida  me matriser moi-mme.

Le prince salua Roudolphine avec la familiarit que ses relations avec
le mari lui permettaient; moi, il me salua avec crmonie.  table,
aprs les premiers verres de vin, il s'anima un peu, mais sans jamais
sortir de sa froideur qui lui tait comme une seconde nature. Personne,
en nous observant ainsi  table, n'aurait pu souponner les relations
intimes qui existaient entre nous. La conduite du prince tait d'une
politesse recherche, mais rien de plus, et d'une froideur
aristocratique. Le prince tait vraiment suprieur en son genre. Il
avait une vaste culture scientifique et une exprience profonde du monde
et de la vie; il ne perdait jamais son sang-froid; rien ne le rendait
confus, et il tait tout  fait impossible de lire ses penses sur son
visage calme et impassible. Chevaleresque des pieds jusqu' la tte, il
tait serviable et rserv; sa plus grande qualit tait cependant sa
discrtion. Il avait eu beaucoup de succs auprs des femmes; il
connaissait subtilement toutes les faiblesses du coeur humain. Il
parlait rarement de ses conqutes et ne citait jamais les noms.
L'gosme froid qui tait le trait fondamental de son caractre lui
permettait de rompre toute liaison qui lui pesait; mais jamais aucune
femme n'eut  se plaindre d'avoir t trahie. Il pouvait rompre
froidement un coeur de femme, mais il pargnait toujours son honneur.
Sans amour et sans besoin de tendresse, le prince ne recherchait que la
jouissance. C'est pourquoi l'amiti de cet homme m'tait trs prcieuse,
moi qui recherchais aussi le plaisir sans vouloir donner mon coeur.

Nous prmes le caf au jardin. Le prince offrit son bras  Roudolphine
et le banquier m'offrit le sien. Comme les deux hommes s'taient
loigns un instant pour parler affaires, Roudolphine m'exprima les
regrets que la venue de son mari lui causait en interrompant nos
plaisirs nocturnes.

Si Roudolphine avait l'intention de me condamner cette nuit-l  la
continence, cela ne s'accordait pas avec mes intentions. Ds l'arrive
du banquier j'avais dcid d'avoir le prince pour moi seule cette nuit.
Je ne savais pas comment lui faire comprendre que si Roudolphine
renonait  sa visite, j'y tenais d'autant plus. Le prince me murmura
lui-mme  l'oreille que je pouvais l'attendre, malgr la prsence du
mari de Roudolphine. Je n'avais qu' lui donner la cl de ma chambre 
coucher. Une demi-heure plus tard, la cl tait entre ses mains.

Le prince pntra peu aprs minuit dans ma chambre et je passai des
heures ravissantes entre ses bras. Il m'assura qu'il me prfrait, sous
tous les rapports,  Roudolphine. La chaleur de ses baisers et la force
nergique de ses caresses me prouvaient qu'il ne tenait pas seulement 
flatter ma vanit fminine. Le prince tait trs excit; il tait
insatiable. Malgr tout le plaisir qu'il me procura, j'tais si puise
que je m'endormis aussitt qu'il m'eut quitte. Je ne me rveillai que
quand Roudolphine vint elle-mme me secouer. Du premier coup d'oeil je
vis que le prince avait oubli sa montre sur le lavabo. Roudolphine
l'avait aussi vue; elle comprit immdiatement avec qui j'avais pass la
nuit et elle connut la cause de mon profond sommeil. Elle me fit de
violents reproches sur ma lgret, qui aurait pu la compromettre aux
yeux de son mari. Je lui dclarai avec calme que je ne savais pas
comment j'aurais pu la compromettre, vu que son mari, qui m'avait fait
la cour, ne pouvait pas me reprocher de permettre libre accs au prince.
Tous mes raisonnements n'arrivrent pas  la calmer. Je compris que son
humeur ne dcoulait pas autant de la crainte d'avoir t compromise que
de sa jalousie. Elle enviait les caresses de feu que je venais de
goter, elle qui n'avait pu trouver compensation dans les embrassements
froids de son mari.

Le soir suivant, lorsque nous fmes de nouveau ensemble tous les trois,
je vis bien que mes suppositions taient justes. Roudolphine mit tout en
train pour me ravaler aux yeux du prince, elle tchait de le capter
entirement. Je pris et trouvai ma revanche quand Roudolphine eut ses
poques, qui, d'aprs la loi juive, lui interdisaient toute relation
avec l'homme. Le prince ne s'occupait que de moi et en prsence de
Roudolphine. Cette circonstance mit le comble  sa jalousie. Elle
n'aimait pas le prince; pourtant cette prfrence marque la blessait.
Aussi je ne fus aucunement surprise de voir Roudolphine changer de
conduite et devenir plus froide. Un jour elle me dclara que des
affaires de famille l'obligeaient de quitter Baden plus tt que de
coutume. Ainsi elle mettait fin  ma liaison avec le prince, mais
rompait aussi toute relation avec lui, car elle n'osait pas le recevoir
dans sa maison  Vienne. Ainsi il est bien vrai que la jalousie, le
besoin de supprimer une rivale vous fait accepter les plus durs
sacrifices. Entre dames du haut monde, aucune explication n'a lieu quand
il s'agit de ces choses; et ainsi il n'y en eut pas entre Roudolphine et
moi. Pourtant je lui fis sentir que je connaissais la raison de son
changement de conduite, et que c'tait la jalousie. Cette remarque ne
contribua point  ranimer nos anciens sentiments, et nous qui avions t
si longtemps insparables, nous nous sparmes avec une froideur  peine
contenue. Mais n'est-ce pas le cas de toute amiti fminine? Celle-ci,
aussi gnreuse qu'elle puisse tre, ne rsiste jamais au premier givre
de la jalousie!

Je retournai donc avec Roudolphine  Vienne. Comme je ne lui rendais que
trs rarement visite, je ne vis que trs rarement le prince. Celui-ci
avait tch de m'approcher et m'avait prie de lui permettre de venir me
voir; je dus le lui refuser. Je prenais trop garde  mon honneur pour
risquer ainsi de me compromettre. D'ailleurs, mme si je l'avais voulu,
il m'et t impossible de lui accorder un rendez-vous, comme il le
dsirait. Ma tante me surveillait trs troitement, et mme si j'tais
arrive  la duper, une actrice, qui par son mtier prend un caractre
public, est surveille par mille yeux, et la plus petite imprudence peut
la ruiner. On accorde bien  une actrice une certaine libert d'allures;
les mille yeux du public sont une bien lourde cuirasse  sa vertu; il
lui est plus difficile qu' toute autre femme de goter certaines joies
en cachette.

C'est ainsi que ma liaison se dnoua. Aujourd'hui, je pense encore avec
plaisir au beau et spirituel prince, qui le premier m'enseigna, non pas
l'amour, mais bien la volupt qu'une femme peut goter aux treintes
d'un homme.

Ai-je besoin de vous dire, puisque vous me connaissez, que cette rupture
amene par la jalousie de Roudolphine me causa les plus vifs regrets? Il
m'tait bien difficile de trouver un remplaant, et je dus reprendre les
joies si restreintes de la main. Vous connaissez assez la vie thtrale
pour savoir qu'il ne me manquait pas d'admirateurs. Aucune femme, si
elle dsire faire des conqutes, n'est plus excellemment place que les
artistes. Elles peuvent, du haut de la scne, exposer leur beaut et
leur talent  mille yeux. Les autres femmes ne peuvent agir que dans le
milieu trs troit de leur famille. Une actrice clbre satisfait en
outre la vanit des hommes, heureux d'tre un peu illumins par son
aurole. Il n'est donc pas tonnant qu'une artiste clbre soit entoure
des reprsentants de la plus vieille aristocratie et des matadors de la
bourse; mme le dernier des potes lui apporte humblement les premiers
essais de sa muse, les adorateurs de toutes les classes la poursuivent:
ils attendent tous un regard, ont tous soif de ses faveurs. Mais, parmi
tous ces hommes, comment devais-je trouver celui dont j'avais besoin,
celui qui tait prt  contenter tous mes dsirs, sans s'arroger aucune
autorit? Il devait tre mon esclave, il devait tre prt  voir ma
liaison se dnouer  chaque instant, et je devais pouvoir compter sur sa
discrtion. Seul le hasard pouvait m'aider  faire cette dcouverte, et
le hasard ne me fut point favorable.

J'avais un engagement d'un an au thtre de la Porte Kaertner. Il
touchait  sa fin; au moment de le renouveler, on me fit des
propositions avantageuses  Budapest et  Francfort. J'aime Vienne, la
belle ville impriale. J'aurais prfr y rester, mme avec des gages
moins brillants. La fortune de mon pre avait priclit. Depuis un an je
n'avais plus besoin de son aide, mais ma reconnaissance m'obligeait 
l'aider dans la mesure du possible. C'est pourquoi je m'engageai 
Francfort, o les offres pcuniaires taient les plus avantageuses. Je
quittai Vienne pour un an.

Je pris cong de Roudolphine dans une trs courte visite. Le temps et sa
jalousie avaient absolument teint notre amiti, jadis si charmante.




DEUXIME PARTIE




I

CHASTE!


Vous serez trs tonn, cher ami, de voir combien les lettres que je
vais vous crire diffrent de celles que je vous ai crites jusqu'
prsent. Le style, la conception, la philosophie et le point de vue ont
chang. Le sujet en sera aussi beaucoup plus vari. Ne pensez donc point
que je sois fatigue d'crire ou que j'aie trouv un confident pour
continuer mes mmoires. Je devrais alors avoir rencontr un homme auquel
je puisse me confier, comme  vous, sans limite. Ceci n'est pas le cas.
Il faut connatre les hommes intimement, ainsi que j'ai eu le bonheur de
vous connatre, pour oser leur communiquer tout ce que l'on pense et
tout ce que l'on sent. Jusqu' prsent je n'en ai rencontr aucun, et
surtout pas parmi ceux auxquels je me suis donne corporellement. Le
changement de ma manire d'crire vient de ce que j'ai chang de point
de vue en rdigeant mes souvenirs. Je revis tout au fur et  mesure, je
me crois transporte dans les mmes situations et je n'ai peut-tre pas
tort d'adapter mon style  chaque nouvelle aventure.

Je me souviens d'avoir lu dans le prologue du Faust de Goethe la
phrase suivante, que je crois tre un axiome: Aussi rapide que le
passage du bien au mal. Vous comprendrez ainsi si j'ai chang ma
conception de la volupt. Vous le comprendrez d'autant mieux en pensant
que quinze mois se sont couls depuis ma dernire lettre.

Je ne veux pas vous ennuyer avec une longue prface. Les prfaces ne
sont pas rcratives et je ne les lis jamais. Je vais aux faits, _stick
to facts_, ainsi que les Anglais disent.

Je vous disais dans ma dernire lettre que j'acceptai l'engagement de
Francfort parce qu'il tait le plus avantageux. Heureusement que je ne
m'engageai que pour deux ans. Sous tous les rapports, ce sont deux
annes perdues.

Lorsque j'arrivai  Francfort, l'Allemagne n'tait pas encore en proie 
la wagneromanie, car Wagner tait encore inconnu dans le monde musical;
pourtant notre rpertoire tait dj du plus mauvais got. La lutte
entre la musique allemande et la musique italienne commenait.
L'allemande commenait  triompher  Francfort.

Une cantatrice peut aimer sa patrie, elle peut chrir sa langue, les
moeurs et les souvenirs de son enfance; elle n'a pourtant qu'une seule
patrie: la musique. Et j'ai toujours prfr l'italienne  toute autre.
Elle rend mieux nos sentiments et notre me, elle parle mieux le langage
de notre coeur. Elle est plus expressive, plus passionne, plus
touchante et plus douce que la musique rudite de l'Allemagne ou que la
musique lgre et brillante de la France. Celle-ci semble toujours avoir
t crite pour danser le quadrille. Les opras italiens permettent aux
chanteurs de rendre tout ce dont ils sont capables, la musique en a t
crite pour eux; tandis que la musique allemande tait surtout
instrumentale, nous devons toujours nous sacrifier  l'orchestre.

En outre, Francfort est la ville la plus dsagrable que je connaisse.
L'aristocratie de l'argent et les juifs y donnent le ton. On n'y
comprend rien  l'art. Les gens louent une loge, comme  la parade. On
ne compte que par sa richesse. L'art n'y peut donc pas fleurir. La
passion la plus violente gle dans cette ville. L'amour et les plaisirs
n'y sont pas un besoin naturel, un rafrachissement de la rate, comme
dit Shakespeare.

Il ne me manquait pas d'admirateurs. Ils taient de toutes nationalits,
mais leurs anctres  tous avaient pass la mer Rouge. Ils m'entouraient
avec respect, quand j'avais soif de volupt. Il n'y en avait pas un que
je crusse digne de recevoir mon amour et le trsor que je portais sans
cesse avec moi. Parmi mes collgues, il y avait quelques hommes jolis et
galants; mais c'est un de mes principes de ne jamais choisir un
comdien, un chanteur ou un musicien. Ils sont trop indiscrets; on y
risque son honneur et parfois son engagement. Je tiens  conserver le
nimbe de la vertu.

Si, au moins, j'avais pu rencontrer une femme ou une jeune fille! Je me
serais donne toute, ainsi qu' Marguerite! Je n'aurais rien pargn
pour rvler les doux mystres de l'amour! Mais ces personnes taient ou
prudes inabordables ou trs laides. D'autres avaient, par contre, une
telle pratique qu'elles taient uses. Elles me faisaient toutes
horreur. J'tais donc borne  moi-mme.

Et si je profitais de mon sjour forc dans cette ennuyeuse ville
pour me fortifier et me prparer  l'amour  venir? me disais-je
souvent. Suis-je capable de faire cela? Et la volupt future me
rcompensera-t-elle de ma chastet? Je veux essayer. On dit que la
volont humaine est ce qu'il y a de plus fort au monde. Je me soumis 
cette preuve.

Durant les premires semaines, j'eus une peine inoue  me dominer. Cela
me cotait des efforts surhumains de m'empcher de frler machinalement
tel ou tel endroit de mon corps.  la longue, ce me fut plus facile. Et
quand des rves voluptueux m'agitaient, quand la chaleur de mon sang
m'aiguillonnait, je sautais hors du lit et je prenais un bain froid ou
j'ouvrais un journal et je lisais un article de politique. Rien ne
refroidit autant qu'une lecture politique; unie douche froide est, en
comparaison, encore un excitant!

Aprs deux mois de mortifications volontaires, les tentations taient
plus rares. Quand elles me surprenaient, elles n'taient plus aussi
ttues ni aussi longues. Je crois que j'aurais pu renoncer compltement
 l'amour, si je l'avais voulu. Ceci est une folie, et je ne sais pas
pourquoi je l'aurais fait. L'on peut tre chaste pour goter ensuite une
volupt d'autant plus forte. La chastet est alors un excitant. Quand on
veut aller au bal, on ne va pas se fatiguer en faisant de longues
promenades auparavant, et quand on est invit  un dner succulent, on
ne se charge pas l'estomac avant d'y aller. Il en est de mme des
plaisirs de l'amour.

Pourtant je ne sais pas si j'aurais pu supporter cette vie durant deux
ans. Je dois  un divin hasard d'avoir travers cette preuve. Je vous
vois sourire, vous ne le croyez pas.

coutez plutt. Je vous assure que je vous cris la pure vrit.

Une de mes collgues, Mme Denise A..., Franaise de naissance, mais qui
parlait parfaitement l'allemand, tait la seule, parmi toutes les
chanteuses, avec qui je pouvais parler librement de tout. Je n'avais pas
 craindre son indiscrtion, tant son indulgence tait grande.

Elle avait tout travers, son exprience tait immense, elle tait trop
blase pour subir le chatouillement sexuel. Elle n'tait pas assez ge
ni assez laide pour ne plus trouver de cavalier d'amour. Et si elle se
laissait courtiser par celui-ci et par celui-l, c'tait pour les
dpouiller, ainsi qu'il est d'usage  Paris.

Certains, que leur got bizarre poussait vers Denise, s'taient adresss
 moi pour leur servir d'intermdiaire, et j'tais assez bon enfant pour
prsenter leur plaidoyer. C'est ainsi que commena notre amiti.

J'ai perdu toute envie de jouir; non parce que je suis dj puise,
mais par dgot, disait-elle. Quand on pense ou quand on lit jusqu'o
peut vous pousser cette espce de jouissance, l'on n'en a plus envie.
L'eau est froide, puis tide, puis bouillante. L'on s'enfonce dans des
bourbiers pour disparatre enfin dans des cloaques remplis de vers
immondes. Vous l'apprendriez bientt, si vous vous aventuriez dans cette
voie. J'ai t marie au plus grand libertin que l'on puisse imaginer.
Ces dbauches l'ont tu. C'tait une terrible maladie! Plusieurs maux le
rongeaient de son vivant. Il est mort de la tuberculose de la moelle
pinire. Il avait, en outre, la syphilis. Son corps n'tait qu'une
immense plaie, et il perdit la vue. Il n'avait pas encore trente-trois
ans. Je l'adorais, j'tais dsespre de l'avoir perdu. Toutes ses
maladies l'emportrent au galop. Il allait tous les jours au bois de
Boulogne; en moins de six mois, il ne pouvait dj plus bouger. Je le
soignais avec une de mes amies; on devait le servir comme un nourrisson.
Savez-vous  qui il devait une fin si pouvantable?  un tre infme,
qui se disait son ami et qui lui mit en main le livre le plus terrible
qui ait jamais t crit: _Justine et Juliette ou les Malheurs de la
vertu et les Prosprits du vice_, du marquis de Sade. On dit que
l'auteur est devenu fou par suite de ses dbauches et qu'il est mort
dans un hospice d'alins. M. Duvalin, l'ami de mon mari, prtendait que
le marquis de Sade n'tait pas devenu fou, mais qu'il s'tait enferm
dans un clotre,  Noisy-le-Sec, dans les environs de Paris, pour
clbrer des orgies avec des jsuites. Quand j'accablai Duvalin de
reproches, quand je l'accusai d'tre l'assassin de mon mari, il haussa
les paules et me dit que ce n'avait pas t son intention de perdre mon
mari, mais, au contraire, qu'il avait voulu le mettre en garde contre
ses mauvais penchants. Il n'en pouvait rien si son remde n'avait pas
russi.--Que voulez-vous, madame, me disait-il, moi aussi j'ai t
tortur par le dmon de la chair; la lecture de ce livre, qui a perdu
votre mari, m'a guri de toute envie naturelle. Je ne dis pas que je
suis devenu un ascte, mais je n'appartiens plus au troupeau des cochons
d'picure, qui ont fait un cloaque de l'amour sexuel.

Le dgot m'a dgris; la boue l'a attir. Qui est fautif? Au
dsespoir, je voulais me suicider. Je voulais le faire avec raffinement,
car j'tais trs fantasque. Mon mari, durant notre union, avait puis
chaque espce de jouissance animale que l'on peut goter avec une femme
seule. Quand j'ouvris pour la premire fois le livre du marquis de Sade,
qui tait illustr de cent eaux-fortes, je vis bien qu'il en avait
ralis plusieurs avec moi. Mes penses dliraient, je voulais tout
essayer, m'abandonner  tous les excs contenus dans ce livre et mourir
de dbauches, comme mon mari. Ainsi, les femmes hindoues montent sur le
bcher aprs la mort de leur poux et se laissent consumer vivantes.

Mon amour tait illimit. La mort que je choisissais tait la sienne.
Je vous assure qu'elle tait beaucoup plus torturante que la mort par le
feu. Je voulais tudier la thorie de la volupt animale, puis
l'appliquer  la pratique. Mon mari m'avait fait cadeau de quelques-uns
de ces ouvrages qui en traitent, ainsi les _Mmoires d'une Anglaise_, de
_Fanny Hill_, les _Petites fredaines_, l'histoire de _Dom Bougre_, le
_Cabinet d'Amour et de Vnus_, les _Bijoux indiscrets_, la _Pucelle_ de
Voltaire et les _Aventures d'une Cauchoise_.

Il m'en avait lu une partie pour nous disposer tous les deux au
plaisir. Il ne manquait jamais son but et me trouvait prte  faire
toutes les cochonneries qu'il dsirait. Mais il ne m'avait jamais montr
le livre de Sade, qu'il croyait trop dangereux. Aprs sa mort, je le
dcouvris au fond d'une armoire  double fond. Je me mis  le lire. Mon
impatience me poussait  connatre le sens des illustrations. Je lus
avant tout les scnes les plus pouvantables. Par exemple, la torture
des femmes, la scne de la mnagerie, l'aventure du mont Etna, les
flagellations, les viols de garons, les scnes  Rome, celle o le
marquis de Sade se jette, revtu d'une peau de panthre, entre des
femmes et des enfants nus et mord un garonnet jusqu' le tuer, enfin la
description des orgies o deux femmes sont guillotines, les
bestialits, etc., etc.

Maintenant, je commenais  comprendre Duvalin. Ce livre pouvait avoir
une double influence, suivant le temprament du lecteur ou de la
lectrice, suivant leur sensibilit et leur esprit. Duvalin en tait
blas; moi, j'tais saisie de dgot. Il me cota tant d'efforts pour
terminer cette lecture que j'tais dj insensible avant d'aller  la
pratique. Je ne pouvais plus penser  l'amour, et quand je pensais aux
sensations qu'il procure, elles me paraissaient fades, vides. J'tais
radicalement gurie de toute dmangeaison voluptueuse qui peut tre dans
le corps humain. Je commenais  comprendre l'tat d'esprit des castrats
masculins.

Denise me raconta encore beaucoup de choses sur ce sujet. Elle me
croyait compltement inexprimente dans la pratique. Elle souponnait
que je connaissais le soulagement manuel ou le plaisir que l'artifice
peut procurer, ou mme l'treinte de personnes de mon sexe; mais elle
pensait que j'ignorais compltement l'homme. La feinte est inne chez la
femme, ainsi que la vantardise chez l'homme. Elle me demanda si j'avais
jamais lu un de ces livres dont elle m'avait parl.  ma rponse
ngative, elle me conseilla de commencer immdiatement par la _Justine_
et la _Juliette_ de Sade.

Quelques mdecins prtendent, disait-elle, que le camphre a la vertu
d'teindre le chatouillement sexuel de la femme.

Je ne sais pas si cela est vrai. Mais le livre de Sade touffa durant
des mois toute pense, tout dsir de volupt et de dbauche.

Quelle imagination! Est-il possible que de telles choses se passent?
Les hommes sont l-dedans des tigres et des hynes; les femmes, des boas
et des alligators. Ce qu'on y trouve le moins, c'est la sexualit
naturelle. Les femmes caressent des femmes, les hommes des garons et
des animaux. C'est horrible! Je me demandais s'il tait possible que
l'homme se rassasit jamais de la volupt; qu'il et recours  de telles
excitations; qu'il dsirt des corps torturs, calcins, dchirs,  la
place de beaux corps blancs. J'eus peur de l'homme qui avait crit cela.
Avait-il vraiment men une telle vie, ou tait-ce la dbauche de son
imagination qui lui faisait crire de telles choses? Il dit, quelque
part, que c'taient l les moeurs des chevaliers de son temps et que des
scnes semblables se passaient au Parc-aux-Cerfs.

Il parle de la volupt de voir mourir des hommes. La fameuse marquise
de Brinvilliers dshabillait ses victimes et se dlectait aux sursauts
et aux contorsions des corps nus de ces malheureux.

Durant tout le temps que dura cette lecture, durant plusieurs mois, je
ne songeai pas une seule fois  faire ce que j'avais fait avec
Marguerite et avec Roudolphine. Il me fallait beaucoup de temps pour
lire dix volumes de trois cents pages, d'autant plus que je ne pouvais
pas consacrer tous mes loisirs  la lecture; je devais tudier de
nouvelles partitions; tous les jours, il y avait des rptitions ou des
reprsentations; je recevais et rendais beaucoup de visites; j'tais
invite  des bals,  des soires,  des parties de plaisir  la
campagne, etc., etc. En outre, je ne savais pas assez bien le franais
pour comprendre exactement ce que de Sade crivait, beaucoup de mots
m'chappaient, qui n'taient dans aucun vocabulaire.

Ainsi, je passai deux ans, vivant aussi chastement que sainte Madeleine,
qui a eu galement une jeunesse assez agite et orageuse.

Vers la fin de la deuxime anne, je reus beaucoup d'offres
d'engagement de diffrents thtres de l'Allemagne, de l'Autriche et de
la Hongrie. J'avais de la peine  me dcider, quand arriva M. R...,
alors intendant des thtres de Budapest. Il venait expressment 
Francfort pour me faire ses propositions oralement.

Deux messieurs l'accompagnaient: un riche propritaire foncier, le baron
Flix de O..., grand dilettante de musique, un homme trs aimable, trs
beau et trs riche. Il me fit la cour immdiatement et me promit un
revenu beaucoup plus considrable que celui de l'intendant thtral. En
acceptant, je me serais dshonore  mes propres yeux. Il me rpugnait
de vendre mes faveurs  Mammon; aussi je refusai ses offres.

L'autre monsieur tait le neveu de l'intendant, un jeune homme d' peine
dix-neuf ans, joli, timide, honteux comme un petit paysan. C'est  peine
s'il osait me regarder, et quand je lui parlais, il rougissait comme une
pivoine. Le baron de O... en disait beaucoup de bien, que c'tait un
gnie et qu'il jouerait un grand rle dans sa patrie. Vraiment, cela
valait la peine de recevoir les prmices d'un tel jeune homme. Si un
puceau ignora jamais la thorie et la pratique des doux secrets de
Cythre, c'tait bien le jeune Arpard de H..., fils de la soeur de
l'intendant hongrois.

Ces messieurs ne restrent que deux jours  Francfort; ils allaient 
Londres et  Paris pour acqurir quelques opras  la mode.

M. de R... me pressait d'accepter; le baron de O... joignait ses prires
 celles de l'intendant, et je lisais dans les yeux d'Arpard de ne point
refuser. Ce regard me dcida et j'acceptai. L'intendant sortit aussitt
un contrat, fait en double, de sa poche; il me lut le tout et je donnai
ma signature.

Je prenais l'engagement de jouer  Budapest aussitt que mon contrat
francfortois serait prim. On m'autorisait cependant  donner six
reprsentations de gala  Vienne. Je dbutais justement  la morte
saison.

Le provisorium rgnait alors en Hongrie; il n'y avait pas encore de
Dite de l'Empire, bien qu'on parlt d'en convoquer une pour l'anne
suivante.

Le gouvernement autrichien commenait  cder. Il se rendait compte
qu'un systme d'esclavage n'tait pas favorable  la Hongrie.

 mon Dieu, je me suis laiss entraner  parler de politique, moi qui
n'y ai jamais rien compris!

Je quittai Francfort au mois de juillet. Avant de venir ici, je m'tais
fait photographier chez Augerer. Je ne ressemblais plus du tout  ce
portrait. Mes traits taient plus accentus; mais je semblais beaucoup
plus jeune que je n'tais en ralit. Des mdecins et des hommes et des
femmes de mes amis m'ont souvent rpt que j'tais peu dveloppe pour
mon ge. Je me souviens trs bien de l'aspect qu'avait ma mre quand je
la surpris au lit, le jour de l'anniversaire de mon pre. Quelle
diffrence entre elle et moi! Mes cuisses n'taient alors pas aussi
fortes et charnues que ses bras. Chez elle, on ne souponnait mme pas
l'os, tandis que, chez moi, il saillait partout: paules, clavicules,
hanches; on pouvait mme compter mes ctes. Depuis deux ans que je
menais une vie de vestale, j'avais pris de l'embonpoint. Les cuisses et
les deux sphres de Vnus, qui font surtout l'orgueil des femmes,
s'taient arrondies; elles taient dures et pourtant lastiques; je ne
pouvais assez me contempler dans la psych. J'aurais voulu tre aussi
flexible qu'un homme-serpent pour pouvoir m'enrouler et baiser ces
belles boules!

Les scnes de flagellation dans le livre de Sade m'avaient rendue
curieuse de connatre la volupt que l'on pouvait ressentir en se
battant le derrire. Une fois, je pris une fine baguette de saule, je me
dshabillai et me mis devant le miroir pour essayer. Le premier coup me
fit si mal que je cessai immdiatement. Je ne connaissais pas encore
l'art de cette volupt; je ne savais pas qu'il fallait commencer par des
claques aussi lgres que celles administres par les masseuses dans les
bains turcs, et que c'est seulement au moment de la crise que l'on peut
frapper avec toute la vigueur du bras. Il se passa plusieurs annes
avant que je connusse cette volupt et que je trouvasse qu'elle augmente
rellement la jouissance. Si la douleur ne m'avait pas dcourage,
j'aurais srement repris le jeu solitaire, malgr mes fermes principes
de chastet.

D'ailleurs, chaque fois que je prenais un bain, ce qui arrivait trois ou
quatre fois par jour en t, j'tais prte  cder aux tentations de la
chair. Vous ne le croirez peut-tre pas, mais c'est bien le livre de
Denise qui me refroidissait.

 mon passage  Vienne, toutes mes connaissances s'tonnrent beaucoup
de ce changement qui s'tait produit dans mon physique. J'avais donn
rendez-vous  ma mre, elle devait assister  mon triomphe. En me
voyant, elle me serra dans ses bras en disant:

--Ma chre enfant, comme tu es belle et comme tu as bonne mine!

Je rencontrai une fois Roudolphine chez Dommaier,  Hilzig. Elle me
dvisagea durant quelques secondes, puis me dit qu'elle ne m'avait tout
d'abord pas reconnue. Elle aussi avait chang, mais non  son avantage.
Elle remplaait les roses de ses joues par du fard, mais elle n'arrivait
pas  cacher les cernes bleutres de ses yeux.

--As-tu renonc aux plaisirs de l'amour depuis que tu as quitt Vienne?
me demanda-t-elle. C'est impossible, car qui a bu de cette ambroisie ne
peut plus s'en passer. Mais il y a des natures qui s'panouissent aux
plaisirs de l'amour, au lieu de se faner, et tu leur appartiens!

Je lui affirmais vainement que je menais depuis deux ans une vie de
recluse et que je ne m'en portais que mieux.

Elle ne voulait pas le croire; elle disait que c'tait absurde.

--Qui aurais-je pu trouver  Francfort? lui disais-je. Les boursiers?
Ils sont les antidotes de l'amour, ils n'ont aucune galanterie. Il est
indigne d'une femme de se donner  un homme qui ne remplisse pas un peu
le coeur. Rien ne me fait autant horreur que Messaline, qui ne recherche
que la volupt animale.

Roudolphine rougit sous son fard; j'avais probablement touch juste,
quoique bien involontairement.

Nous ne causmes pas longtemps.

Je remarquai deux cavaliers qui nous examinaient  travers leur
lorgnette; l'un salua Roudolphine, tandis que je m'en allais par une
autre alle.

Durant ces quinze jours que je passai  Vienne, j'appris que Roudolphine
passait pour une des femmes les plus coquettes de la socit. Ses amants
se comptaient par douzaines. Les deux messieurs que j'avais remarqus
chez Hitzig taient du nombre, ils taient attachs  l'ambassade
brsilienne et taient les plus grands rous de Vienne. Roudolphine me
prsenta mme l'un d'eux, le comte de A....a. Elle n'tait plus jalouse;
au contraire, elle cdait volontiers ses amants  ses amies. Elle
m'avoua que a lui faisait presque tout autant de plaisir d'assister aux
jouissances sensuelles des autres. Je songeai aux scnes de Justine o
il arrive quelque chose de semblable.

Par politesse, je rendis visite  Roudolphine. Elle tait toute seule;
il tait prs de trois heures et demie. Elle me montra des photographies
qu'elle venait de recevoir de Paris.

C'taient des scnes rotiques, des hommes et des femmes nus. Les plus
intressantes taient celles de Mme Dudevant, qu'Alfred de Musset
faisait circuler parmi ses amis.

Il y en avait surtout six qui taient tout particulirement obscnes. La
clbre femme de lettres initiait des femmes et des jeunes filles aux
mystres du service saphique. Dans une de ces images, elle fait l'amour
avec un gigantesque gorille; dans une autre, avec un chien de
Terre-Neuve; dans une autre encore, avec un talon que deux filles nues
tiennent en laisse. Elle-mme est agenouille, on voit sa beaut dans
toute sa splendeur, non seulement sa beaut, mais toutes ses beauts,
car chacune de ses beauts tait bien en vidence. J'ai peine  croire
qu'une femme puisse supporter une telle emprise, la douleur doit passer
de beaucoup la volupt.

Roudolphine m'a racont l'histoire de ces images.

Vous ne la connaissez peut-tre pas et je la crois assez intressante
pour vous la conter:

George Sand vcut durant plusieurs annes trs intimement avec Alfred de
Musset. Ils voyagrent ensemble en Italie.  Rome, aprs une terrible
scne de jalousie, ils rompirent compltement. Musset tait trs discret
et respectait plutt son amante que la femme. George Sand, par contre,
racontait partout qu'elle avait lch le pote  cause de sa faiblesse
dans les tournois d'amour; qu'il tait tout  fait impuissant.

Alfred de Musset apprit ces calomnies. Sa vanit en fut blesse, car il
perdait ainsi son avantage auprs de toutes les femmes. Il voulut se
venger et il fit faire ces photographies, auxquelles il avait ajout un
texte scandaleux en vers. Ces images se rpandaient par la photographie,
car il n'avait pu trouver un imprimeur qui voult s'en charger.

J'tais trs heureuse de m'tre rconcilie avec Roudolphine; ses
visites me gnaient pourtant, car elle avait une mauvaise rputation.

J'tais impatiente d'aller  Budapest, et je ne perdis pas un jour,
aprs la fin de mes reprsentations.

J'y arrivai durant la grande foire annuelle, la semaine la plus anime
de la morte saison. La foire dure une quinzaine de jours; on l'appelle
le march de la Saint-Jean ou le march aux melons, car le march est
alors encombr de ces fruits succulents.

Je m'tais procur un vocabulaire hongrois-allemand et un manuel de la
langue magyare.

En arrivant  Budapest, j'envoyai immdiatement ma carte  M. de R... Il
fut assez aimable pour me rendre tout de suite visite. Son neveu Arpard
l'accompagnait. Les yeux de l'adolescent rayonnrent en me voyant.

Je fus trs tonne de voir ces deux messieurs entrer dans le costume de
fte des Hongrois. J'appris plus tard que le costume national tait  la
mode.

M. de R... me conseilla de me procurer galement le costume national. Le
fanatisme tait si vif que des hommes et des femmes qui s'opposaient 
cette mode avaient t insults par des jeune gens. Membre du thtre
national, on l'exigeait tout particulirement de moi. Je trouvais cela
abusif. On n'en disait pas un mot dans mon contrat. Mais comme ce
costume m'allait  ravir, je me mis  la mode. J'tais beaucoup plus
jolie que dans mes toilettes de ville. Je me fis faire plusieurs
costumes que je portais de prfrence.

M. R... me demanda si je voulais chanter en italien ou en allemand. Je
remarquai qu'il dsirait me poser encore une autre question. Je lui
rpondis que je ferais tout mon possible pour apprendre assez le
hongrois pour pouvoir chanter dans cette langue. Comme on ne parle que
trs rarement dans les opras et comme les assistants ne comprennent
jamais le texte que l'on chante, je pensais que cela ne me serait pas
trop difficile. J'ajoutai que je prendrais des leons.

Il est de coutume en Hongrie de rgaler les visites  n'importe quelle
heure du jour. En gnral, manger est une des principales occupations
des Hongrois.

Les Hongrois sont de grands sybarites.

Je priai donc ces deux messieurs de prendre une petite collation. M. de
R... s'excusa, il avait beaucoup  faire et se leva pour sortir. Si tu
as envie de rester, dit-il  son neveu, je te permets d'accepter
l'invitation de mademoiselle. Ensuite tu pourras lui montrer la ville et
lui servir de cicerone. Vous viendrez au thtre, dit-il, en
s'adressant  moi, on y donne la tragdie et vous allez vous y ennuyer,
puisque vous ne comprenez pas encore notre langue. Faites donc comme
vous l'entendrez. Nous parlerons encore demain.

J'tais trs heureuse d'tre seule avec Arpard. J'avais dcid de lui
enseigner l'amour et de le plier tout d'abord  mes caprices.




II

AMOUR ET SADISME


J'avais dcid de sduire Arpard, mais je n'avais pas encore pens
comment m'y prendre.

Je n'aurais pas eu de peine  le sduire, mais je devais prendre garde 
bien des choses, et je ne vis le danger que lorsque M. de R... nous eut
laisss seuls. Arpard tait si jeune! Je compris que quand je lui aurais
permis la jouissance du plus haut bien qu'un homme peut dsirer et
qu'une femme peut accorder, il ne serait plus possible de le retenir. Sa
passion n'aurait plus t matresse et je n'aurais plus pu me dominer.
Ce jeune homme, je le sentais bien, ne ressemblait pas  mon
accompagnateur,  Franz, auquel je pouvais dire d'aller jusqu'ici et pas
plus loin, et qui tait un homme fait pour la servitude et l'obissance,
aussi bien dress que le roquet de ma tante. Un malheur pouvait vite
arriver. Je risquais tout en faisant ce pas au dbut de mon nouvel
engagement. D'ailleurs je ne connaissais pas assez Arpard, je n'tais
pas sre de sa discrtion.

Les jeunes gens se vantent facilement de leurs conqutes. Et s'ils ne se
vantent pas, ils se trahissent facilement par un regard ou par une
parole inconsidre. D'ailleurs, on pouvait nous surprendre!

Si j'avais connu les Hongrois et les Hongroises, comme je devais les
connatre plus tard, je n'aurais pas tant hsit. J'arrivais de
Francfort, o l'on juge trs svrement la conduite d'une femme.

Mon coeur battait si fort quand M. de R... m'eut laisse toute seule
avec son neveu que je pouvais  peine parler. Je m'tais amourache, je
le sentais maintenant. Ah! si seulement j'avais pu lui communiquer les
sentiments qui m'agitaient! Ce n'tait pas que de la convoitise: c'tait
bien ce sentiment que les livres seuls m'avaient encore fait connatre;
l'amour thr! J'aurais pu passer des heures  son ct, le contempler,
couter le son de sa voix, et j'aurais t ineffablement heureuse.

Mais je ne veux pas vous dcrire mes sentiments, je n'en ai pas la
force. Ma plume n'est pas assez habile; je n'ai jamais eu la prtention
d'avoir du style. C'est tout juste si je connais l'orthographe et la
grammaire. La syntaxe et la rhtorique brillent devant mes yeux comme
une fata-morgana, que je n'ai jamais pu atteindre. Quand M. de R...
se fut loign, le majordome de l'Htel de la Reine d'Angleterre,
o j'tais descendue, nous apporta la collation commande: du caf,
de la crme, des glaces, de la tourte aux noisettes, des fruits,
surtout des melons et un punch glac. Il ne nous apportait que des
rafrachissements. Arpard prit place  mon ct. Comme il faisait trs
chaud, j'enlevai le fichu de soie qui me couvrait la nuque et la gorge.
Arpard avait le spectacle de mes deux collines de lait. Au commencement,
il ne les regardait que du coin des yeux; quand il vit que je lui
permettais ce plaisir, il se pencha un peu vers moi et ses yeux y
restaient fixs. Il soupirait, sa voix tremblait. En lui tendant un
verre de caf glac, je lui frlai la main et nos doigts s'unirent une
seconde. Je sentais venir l'instant de ma dfaite et je me dfendais
faiblement. Un petit frisson parcourait mon corps, je devins rveuse,
notre conversation tomba brusquement. Je me renversai sur le canap, mes
yeux taient clos, mon esprit se troublait et je pensais m'vanouir.
J'avais d changer de couleur, car Arpard me demanda, inquiet, si je me
trouvais mal. Je me ressaisis et le remerciai d'une poigne de main que
nous prolongemes. Je lui abandonnai ma main gauche, il la couvrit de
baisers. Son visage tait rouge. Je croyais que tous les boutons de son
habit allaient sauter, tant sa poitrine se gonflait.

Est-ce que ces prliminaires devaient durer encore longtemps? Il tait
beaucoup trop timide pour profiter de ses avantages, il ne les
remarquait mme pas. Un rou n'aurait pas manqu d'en profiter; mais un
rou m'aurait-il amene  cet tat? J'aurais tout employ pour lui
cacher mes sentiments.

La situation devenait pnible. Je rappelai  Arpard que son oncle lui
avait recommand de me montrer la ville. Je sonnai et je commandai
d'aller chercher un fiacre.

L'quipage du baron O... est en bas, me rpondit le serviteur. Il le
tient  votre disposition.

Ceci tait galant. Je n'avais pas encore vu le baron, j'avais oubli de
lui envoyer ma carte. Je dcidai de la lui remettre aussitt. Nous y
allmes: le baron n'tait pas  la maison. Nous poussmes notre
promenade jusqu' Ofen. Puis nous revnmes sur nos pas, dans la petite
fort de la ville, une espce de parc de fort mauvais got, o il y
avait un petit lac et des barques. Je demandai  Arpard si nous tions
bien loigns de l'Htel de la Reine d'Angleterre. Il me rpondit
qu'il y avait une petite heure de chemin.

--Je vais renvoyer la voiture et nous nous promnerons ici; ne
serez-vous pas trop fatigue? me demanda-t-il.

--Mme si cela doit durer jusqu' demain matin, je ne serai point
fatigue.

Il sourit, en pensant  une autre fatigue.

Les Pesthois ne visitent ce parc que durant le jour; ds que le soleil
disparat, ils rentrent tous en ville. Je n'y voulais pas retourner, car
Budapest est la ville la plus poussireuse qui soit. Toute la campagne
environnante n'est qu'un immense dsert de sable; chaque coup de vent y
soulve des nuages de poussire, comme en Afrique. J'tais heureuse
d'tre  l'abri, de me promener dans l'herbe. Nous allions dans des les
en passant des ponts suspendus. Je me pendais au bras d'Arpard. Il me
mena dans un restaurant encore ouvert. Je demandai jusqu' quelle heure
il tait ouvert, et l'on me rpondit qu'il fermait  neuf heures du soir
pour se rouvrir  quatre heures du matin. Arpard me pressait de rentrer
bientt, car ce petit bois n'tait pas sr le soir, on y avait
dernirement assassin quelqu'un.

--Mais vous n'avez pas peur, cher Arpard? lui dis-je.

Nous nous appelions dj par nos petits noms. Notre familiarit avait
dj fait d'immenses progrs. Il s'tait confess, je l'avais oblig 
faire ses aveux. Il me jurait, par les toiles et par la profondeur du
ciel, de m'aimer jusqu' sa mort. Il tait tomb amoureux  Francfort.
Son imagination tait ardente et potique, comme celle des tout jeunes
gens. Il pressait et baisait mes mains. Arrivs dans une le, il tomba 
mes pieds,--il disait qu'il adorait la terre qui me portait, et il me
supplia de lui permettre d'embrasser mes pieds. Je m'inclinais vers lui,
je lui baisais les cheveux, le front, les yeux. Il me prit par la taille
et enfouit sa tte--vous ne devinez pas o?--dans les environs de ce
point que tous les hommes envient. Bien qu'il ft jalousement voil de
mousseline, cach par mes robes et ma chemise, Arpard semblait ivre. Il
prit ma main droite et la pressa sur son coeur, sous son gilet. Ce coeur
galopait et battait aussi fort que le mien. Mon genou droit se heurta 
ses jambes, qui flageolrent comme celles d'un homme ivre, et  cet
attouchement il devint encore plus affol et plus amoureux. Je crus que
ses yeux allaient sauter hors de leurs orbites. Il tait onze heures,
nous tions encore dans l'le, troitement enlacs. Mes jambes taient
sur ses genoux. Il osa enfin une premire caresse. Il joua d'abord avec
le cordon de mes bottines, puis il me caressa le visage, les oreilles,
les cheveux, la nuque et aussi le menton, que j'avais fort joli.  cette
premire caresse, j'tais dj hors de moi. Nos bouches s'taient unies,
je suais ses lvres et ma langue pntrait entre ses dents jusqu' sa
langue. Je voulais l'avaler, tant je l'aspirais.

Je ne sais pas comment cela arriva, tout  coup je ne fus plus sur ses
genoux. Je le serrais comme pour le briser. Sa main droite jouait avec
ma nuque et me semblait moite de fivre. Il me chatouillait  me rendre
folle.

Ce n'tait pas l'exprience qui le guidait, mais l'instinct. Il m'avoua
plus tard avoir ignor jusqu' ce moment la diffrence du carquois et
des flches. Et cependant il agissait avec une inexprience aussi
adroite que pourrait l'tre l'exprience mme, et l'on doit remarquer
que les gens d'exprience sont souvent malhabiles.

Je m'vanouissais, ce chatouillement tait trop fort. Je baissai les
yeux et j'aperus mon superbe compagnon vtu  la hongroise, ce qui lui
seyait  ravir. Je ne lui avais pas encore rendu ses caresses et je
brlais de les lui rendre. Je le sentais tressaillir; une dcharge
lectrique parcourait nos nuques et nous faisait tressaillir, comme ces
malheureux animaux que la foudre frappe tressaillent avant de mourir, au
plus fort d'un orage, dans la campagne. Au mme instant, je sentis que
j'tais hors de moi. L'extase nous ravissait l'un et l'autre dans des
rgions thres o il me paraissait que nul n'avait voyag avant nous
et o cependant tout tait prpar pour nous recevoir. Arpard lchait
mes mains et baisait les ongles de mes doigts. Ainsi que, je vous l'ai
dit, personne ne lui avait appris ces choses: la nature seule le
conduisait, il suivait ses inspirations.

Un incendie intrieur nous poussait  d'autres plaisirs. Nous
rflchissions tous les deux comment nous y prendre. Ma raison avait
abdiqu. Je ne craignais plus rien. Et si quelqu'un tait venu me dire
que le dshonneur m'attendait, que j'allais tre engrosse, que j'allais
accoucher et mourir; et si d'autres taient venus nous entourer pour se
moquer de nous, j'aurais continu ce jeu d'amour, je leur aurais cri
mon bonheur, je n'aurais ressenti aucune honte. J'tais l'esclave de mes
dsirs, j'tais entirement soumise.

L'extase dura quelques minutes. Aprs nos caresses rciproques, mes feux
devenaient chaque seconde plus ardents. Et lui tait dans le mme tat.

Mes yeux allaient de son visage  ses mains puissantes, de celles-ci au
paysage inanim; ils erraient sur la surface des eaux,  peine dchire
par quelques rares broussailles. La lune se refltait dans l'eau, qui se
ridait par endroits quand un petit poisson sautait. J'aurais voulu m'y
tremper avec Arpard, prendre un bain de fracheur et de volupt! J'tais
une bonne nageuse. J'avais pris des leons de natation  Francfort et
j'aurais pu traverser le Mein ou le Danube  la nage.

Arpard devina ma pense, il me souffla dans l'oreille:--Veux-tu te
baigner avec moi dans cet tang? Il n'y a aucun danger. On dort depuis
longtemps au restaurant. Il n'y a personne.

--Mais tu m'as dit que ce bois est peu sr, que l'on vient d'y
assassiner quelqu'un. Sinon, je veux bien.

--N'aie pas peur, chre ange. Cet endroit est encore le plus sr. Plus
prs de la ville, dans l'alle des platanes qui mne  la rue du Roi,
entre les villas, c'est l que c'est dangereux.

--Mais que dira-t-on  l'htel, si nous rentrons si tard?

--L'htel est ouvert toute la nuit. Le portier dort dans sa loge. Tu
connais bien le numro de ta chambre. La femme de chambre a srement mis
la clef sur ta porte. D'ailleurs, une excuse est vite trouve. Moi-mme,
je prends souvent une chambre dans cet htel quand je ne veux pas
rveiller le concierge de mon oncle. Je prends la premire clef, j'y
suis comme  la maison. Ton voisin est parti aujourd'hui, la chambre 
ct est vide, je m'y logerai.

--Puisque tu me tranquillises, essayons-le. Aide-moi  me dshabiller.

Il jeta aussitt son bonnet, son brandebourg et sa chemise et m'aida 
dnouer mon corset. En moins de trois minutes, nous tions tous les deux
nus au clair de lune.

Arpard n'avait encore jamais vu une femme. Il tremblait de tout le
corps. Il s'agenouilla devant moi et se mit  baiser chaque endroit de
mon corps avec des paroles doucement murmures et ferventes comme une
prire, comme ces lentes prires des moines de l'Inde qui, runis en
collges, prient des heures durant en une sorte de bruissement fait de
paroles indistinctes, assez semblable aux rumeurs de certains insectes.
Enfin je lui chappai et je sautai dans l'eau. Je me mis  nager avec
vigueur. Arpard ne nageait qu'avec une main. Il m'treignait de l'autre.
Parfois, il plongeait. Sa tte boucle entrait dans l'eau, puis
reparaissait comme celle d'un charmant dieu aquatique, d'un nain mignon,
gardien des trsors mythiques. Nous reprmes bientt pied. L'eau tait
moins profonde. Nos dsirs nous jetrent dans les bras l'un de l'autre
et je reus rsigne les douces caresses qui, je le sentais, auraient pu
facilement me dtruire. Cependant, je ne pensai pas un seul instant aux
suites possibles de mon abandon. Si j'avais vu un poignard entre ses
mains, j'aurais offert ma poitrine  ses coups. Comme il tait
inexpriment, la crise tait l avant qu'il et commenc  me dire son
amour, et il resta un moment muet dans la belle nuit, sans savoir que
dire ni que faire. Mais il ne perdit pas courage. Il m'treignit plus
fort. Il haletait, ses doigts se crispaient dans ma chair. Il me disait
en mots entrecoups la douceur et la violence de cet amour qu'il voulait
me donner une fois pour toutes, c'est--dire qu'il serait l'unique de sa
vie, et, sans le croire, je me flattais qu'il en serait peut-tre ainsi.
Cela et t douloureux, si a n'avait pas t exquis.

J'tais maintenant sre du rsultat. Le frisson le plus voluptueux
parcourait tous mes membres. Je le ressentais surtout dans la tte, puis
aux pieds, dans les orteils. Mes yeux taient tout grands ouverts et les
larmes jaillissaient si imptueuses qu'il crut--ainsi qu'il me l'avoua
plus tard--que c'tait l'eau du bassin et non mes larmes. Ce frisson
excita chez lui le mme frisson et je sentis le tremblement me gagner,
qui ne voulait pas finir. Nous tremblions tous deux, non pas de froid,
mais  cause de ce frisson singulier et profond qui nous parcourait de
la nuque au bout des orteils. Enfin son courant lectrique me traversa
de part en part. Nous tions serrs l'un contre l'autre, incapables de
dire un mot, sans pense, abms dans un lourd rve d'amour. J'aurais
voulu rester ainsi toute une ternit, jusqu' la mort. Mourir ainsi
serait l'extrme batitude.

Le vent nous apportait le carillon de l'glise de Sainte-Thrse. Il
sonnait minuit. Je dis  Arpard qu'il tait l'heure de rentrer en ville,
que nous pourrions reprendre nos jeux  l'htel. Il m'obit
immdiatement. Il me pria de bien vouloir lui permettre de me porter
dans ses bras, comme un enfant, jusqu'au bord. Il me prit dans ses bras,
je lui nouai les miens autour du cou et il me porta jusqu'au banc o
taient mes habits. J'enfilai tout de suite mes bas, il noua mes
bottines en embrassant continuellement mes genoux et mes mollets. Enfin
nous fmes prts et allmes au rond-point. Devant le tir,  la sortie du
petit bois, tait un fiacre. Le cocher tait sur son sige. Arpard lui
demanda de nous mener immdiatement en ville, contre un bon pourboire.
Il lui indiqua la place de Saint-Joseph. Il voulait cacher au cocher qui
j'tais et o je demeurais. Moi aussi j'tais devenue prudente et
j'avais descendu ma voilette. Le cocher accepta pour un florin d'argent.
Nous montmes dans le fiacre, qui partit au galop. Le cocher devait tre
de retour peu aprs minuit: il avait amen des jeunes gens au tir et il
n'tait pas libre.

Nous descendmes  la place de Saint-Joseph. Ce n'tait plus bien loin
jusqu' l'htel. J'entrai la premire; il alla chercher les clefs et je
l'attendis devant ma porte. Il m'apporta la cl au bout de quelques
minutes. Le portier dormait. Personne ne nous avait vus rentrer.

J'tais lasse. J'avais les jambes rompues d'avoir support tant de
dlicieuses fatigues. Je tenais  aller dormir. Je me couchai
immdiatement. Arpard aussi semblait las: il avait support les mmes
fatigues. Je lui conseillai de se refaire des forces et d'aller se
coucher. Il aurait bien voulu rester, mais il fut assez dlicat pour me
quitter, aprs m'avoir encore une fois embrasse avec passion.

Je ne veux pas vous raconter toutes nos luttes d'amour  cette conqute
du royaume de Cythre; je devrais me plagier moi-mme et me rpter sans
cesse. Cela vous ennuierait. Arpard m'avoua qu'il avait achet 
Francfort, chez un bouquiniste, les _Mmoires de M. de M..._, et que
c'est l qu'il avait appris les thories des plaisirs de l'amour. Il me
dit encore que, plusieurs fois, il avait t sur le point d'apporter ses
prmices  une htare, que seule la crainte de l'infection l'avait
retenu; aussi c'tait un grand bonheur que je fusse venue en Hongrie.

Le premier soir, j'avais nglig toutes les mesures de prcaution que
j'employais ordinairement. Dans la suite, j'eus de nouveau recours  ces
mesures de prudence. Je voulais tre  l'abri de toute surprise.
Parfois, je les ngligeais quand mme; mais nos relations n'eurent
nanmoins aucune suite funeste. Comme vous tes mdecin, vous saurez
expliquer ce phnomne.

Mon bonheur ne fut pas de longue dure. Au mois d'octobre, Arpard reut
un emploi loin de Budapest et dut partir. Ses parents habitaient dans
cette contre, et son pre tait un homme si svre qu'Arpard n'osa pas
s'opposer  sa volont.

Au mois de septembre, j'avais lou un appartement dans la rue de
Hatvaner, dans la maison des Horvat. Je ne faisais pas ma cuisine, je me
faisais apporter mes repas du casino. C'tait beaucoup plus avantageux
pour moi. Je n'avais pas besoin d'inviter mes collgues  dner, comme
j'aurais d le faire si j'avais eu un mnage, car les Hongrois sont trs
hospitaliers. Les acteurs, les chanteurs, les comdiennes et les
cantatrices s'invitaient rciproquement et vivaient aux crochets des uns
et des autres.

Je pris une matresse de hongrois, une actrice, que le baron de O... me
recommanda. Il ne me conseilla pas de prendre celle que M. de R...
m'avait recommande, car elle avait une mauvaise rputation en ville.

Mme de B..., ma matresse de hongrois, avait t trs belle dans sa
jeunesse. Elle avait eu une vie assez agite. Son mari tait un ivrogne
et elle tait divorce. Elle parlait trs bien l'allemand et n'avait
appris le hongrois que pour entrer au thtre. Son pre avait t
fonctionnaire et elle avait reu une trs bonne ducation. Elle me fit
le compliment qu'elle n'avait encore jamais rencontr une personne qui
apprt avec autant de facilit le hongrois que moi.

Nous fmes bientt amies, comme si nous avions t du mme ge. Elle ne
cachait pas ses aventures et m'en parlait souvent. Le nombre de ses
amants tait assez restreint; pourtant elle connaissait toutes les
nuances de la jouissance sexuelle aussi bien que Messaline. Je ne
pouvais pas cacher mon tonnement.

C'est que, me disait-elle, j'ai eu des amies qui ne se gnaient pas
pour se livrer devant moi au libertinage le plus effrn; aussi j'appris
tout cela en y assistant sans jamais y prendre part. Mme L..., que M. de
R... vous recommandait comme matresse de hongrois, a t la plus
dissolue de toutes dans sa jeunesse. Elle le serait encore si elle
n'tait si vieille; pourtant elle a encore deux ou trois hommes qui lui
rendent le service d'amour. J'ai entendu parler de Messaline,
d'Agrippine, de Cloptre et d'autres femmes dissolues. Je ne pourrais
pas croire  ces histoires si je n'avais connu la L... Vous devriez
faire sa connaissance; elle est trs intressante, un phnomne en son
genre. Elle connat toutes les entremetteuses de Budapest et a des
relations avec toutes les prostitues. Grce  elle vous pourriez
apprendre des choses que la plupart des femmes ignorent habituellement.

Je dois vous faire remarquer que j'avais parl  Mme de R... du livre du
marquis de Sade et que je lui avais montr les images. Elle n'avait
jamais vu ces images, mais elle me dit que Mme de L... devait les
connatre. Elle avait vu Mme de L... les excuter en pratique.

Que risquez-vous  voir ces choses? poursuivit-elle. Personne ne le
saura. Je dois vous dire qu'Anna (c'est le nom de Mme de L...) est la
discrtion en personne. On jouit lgrement en assistant  ces
spectacles. Ils vous permettent de connatre les hommes dans leur
dshabill moral. Combien des plus grandes dames de Budapest se livrent
 des excs pires que des prostitues, et personne ne les souponne.
Anna les connat toutes; elles les a toutes vues quand elles se
croyaient  l'abri de la curiosit, et non pas avec un homme, mais avec
une demi-douzaine.

Mme de R... aiguillonnait ma curiosit. Les scnes de _Justine_ et de
_Juliette_ me faisaient horreur. Je n'aurais jamais voulu assister 
certaines des scnes monstrueuses dcrites dans ces volumes. Mais il y
avait pourtant certaines choses que j'aurais pu supporter.

Vous connaissez sans doute le livre du marquis et vous savez ce que ces
images reprsentent. Si vous ne vous en souvenez pas, permettez-moi de
vous les dcrire. La premire reprsente une arne. En haut, on aperoit
 une fentre un homme g, avec une barbe, le propritaire de la
mnagerie, puis un jeune homme et une fille  peine nubile et un
garonnet.

Une fille nue est justement jete par la fentre. Une panthre, une
hyne et un loup sautent contre le mur pour la dchirer. Un lion est en
train de dvorer une autre fille, ses intestins lui sortent du corps. Un
norme ours flaire une troisime fille. Mme vous, un mdecin, qui tes
habitu  assister aux plus terribles oprations, vous devez tre
pouvant de cette image. Pensez donc, moi!

La deuxime image reprsente le marquis de Sade. Il s'est affubl d'une
peau de panthre et attaque trois femmes nues. Il en treint dj une et
lui mord la poitrine. Le sang coule. Sa main droite lui dchire l'autre
sein. Par terre est un enfant nu, dchir, mordu, mort.

Je ne sais pas quelle est la plus terrible de ces deux images. Je ne
voulais pas assister  de tels spectacles. Mais il y en a d'autres, des
orgies, des flagellations, des scnes de tortures et des dbauches entre
des personnes du mme sexe, auxquelles l'on peut assister.

Vous direz peut-tre que les plus innocentes peuvent mener aux plus
cruelles. Je ne veux pas prtendre que certaines natures ne connaissent
pas de bornes; mais je puis affirmer que cela ne sera jamais mon cas. On
pourrait tout aussi facilement affirmer que toutes les personnes qui
assistent  des excutions ou  des punitions corporelles--on sait qu'il
y a toujours beaucoup plus de femmes que d'hommes--sont capables
d'assassiner leurs semblables, s'ils osaient le faire impunment, pour
satisfaire leurs morbides dsirs. Mais ceci est faux, j'en suis sre.
Une de mes amies, une Hongroise, dont le pre tait officier et habitait
avec toute sa famille  la caserne de Alser,  Vienne, assistait presque
tous les jours  des excutions corporelles. Elle voyait par la fentre
comment les soldats taient battus de verges et de martinet dans la
cour. Jamais elle n'eut envie d'en faire autant personnellement; elle
n'tait pas mme capable de couper le cou  un poulet. Il y a un abme
entre la participation active et l'assistance passive.

Mme de L... frquente dans les meilleures familles de Budapest. Les
dames de la haute socit sont intimes avec elle. Elle leur donne
probablement des leons dans l'art, qu'elle entend si bien, d'attirer
les hommes. Ce n'tait pas du tout compromettant de faire sa
connaissance. En Allemagne, a l'et t. Je voulais bien la recevoir et
Mme de B... me l'amena. Seul le baron de O... avait l'air mcontent et
disait que ce n'tait pas une socit pour moi. Je ne sais pas pourquoi
il la dtestait tant. Elle me plut beaucoup. Elle n'tait pas du tout
provocante, ainsi que je le croyais. Quand nous nous connmes mieux et
que je l'eus prie de tout me raconter, elle laissa toute contrainte.
Alors je vis que cette femme tait tout autre qu'elle ne semblait en
socit. Elle avait une trange philosophie, qui ne s'occupait que
d'amener aux sens une nourriture toujours nouvelle. Elle me parut un
Sade femelle. Elle et t capable de faire tout ce qui tait dans le
livre. J'en eus bientt des preuves, ainsi que je vais vous le raconter.

Nous parlions de quelles faons on peut pimenter la jouissance sexuelle
de la femme. La sensibilit des parties sexuelles s'mousse  la longue
et il faut avoir recours  des moyens artificiels pour la ranimer.

--Je ne conseillerais jamais  un homme de faire tout ce que j'ai fait,
me disait-elle. Il n'y a rien de plus dangereux que la surexcitation
pour un homme; cela l'nerve et le rend impuissant. L'imagination lui
remplace mal et rarement ce qu'il a prodigu. Chez la femme, par contre,
l'imagination augmente l'excitation et le plaisir. N'avez-vous jamais
essay de vous faire lgrement battre avec des verges durant le
plaisir?

Je dois vous dire qu'avec Mme de L... il tait inutile de mentir. Elle
reconnut, ds sa premire visite, jusqu' quel degr j'avais t initie
aux mystres de l'amour. Mais je n'avais rien  craindre, car elle
partageait mes opinions concernant le secret de ces choses et la
dissimulation des femmes. Je lui dis que j'avais essay une fois, mais
que la douleur avait t si forte que j'y avais renonc. Elle clata de
rire.

--Il y a trs peu de femmes qui connaissent la volupt de la douleur, et
surtout les verges ou le fouet, dit-elle. Parmi les nombreuses
prisonnires qui sont condamnes  recevoir le martinet, il n'y en a pas
une qui n'en aurait pas peur. Jusqu' prsent, je n'ai rencontr que
deux filles qui ressentissent cette volupt. L'une tait une prostitue
de Raab, elle avait commis plusieurs vols rien que pour tre fouette.
Sa volupt s'augmentait encore d'tre punie publiquement. Elle tait
trs fire d'tre appele putain. Quand elle recevait des coups, elle
criait et se lamentait; mais, de retour dans sa cellule, elle se
dshabillait, regardait dans le miroir ses chairs horriblement
meurtries, tandis qu'elle paraissait pleine de volupt. Durant
l'excution, au milieu de la vive douleur, elle avait les dversements
les plus voluptueux. L'autre, je viens de la dcouvrir, ici, en ville.
Elle se trouve  la Conciergerie et reoit trente coups de martinet par
trimestre. Celle-ci ne crie jamais; son visage exprime plus de volupt
que de douleur. Auriez-vous envie d'assister  l'excution de cette
fille?

J'hsitais. J'avais peur que M. de F..., gouverneur de la ville, ne
l'apprt. Je le connaissais bien, il tait un de mes adorateurs.
Anna--je l'appelle ainsi puisque Mme de B... la nommait ainsi--m'assura
que M. de F... n'en saurait rien; que Mme de B... et d'autres dames y
assisteraient, quelques-unes de la plus haute aristocratie, comme les
comtesses C..., K..., O... et V...; que je pouvais trs bien passer
inaperue et que si j'tais bien voile, personne ne me reconnatrait.
Enfin, je consentis; le jour tait proche o la prisonnire recevait sa
punition, ainsi je n'eus pas longtemps  attendre.

Au jour de l'excution, il y avait encore un autre spectacle, qui
empcha toutes les aristocrates de venir. C'tait le jour de rception
de la grande-duchesse qui venait d'arriver de Vienne. Nous entrmes en
cachette, Anna, Mme de B... et moi, dans une chambre prpare pour nous.
Nous nous mmes  la fentre. Bientt apparurent trois hommes, le chef
de la milice, un gelier et le bourreau de la ville. La dlinquante
tait une fille de seize  dix-huit ans, aussi belle qu'une jeune
desse, dlicatement btie et avait un visage plein d'innocence. Elle
n'avait pas peur, mais elle dtourna les yeux quand elle nous vit. Anna
me dit que j'allais bientt me convaincre qu'elle n'avait pas honte. Le
gelier la ligota sur un banc et le bourreau la fouetta  coups de
verge. Elle n'avait qu'un jupon trs mince et sa chemise sur le corps.
Ces voiles taient tendus, des formes arrondies se dessinaient. La chair
tremblait  chaque coup. Elle se mordait les lvres, mais son visage
tait quand mme rempli de volupt. Au vingtime coup, sa bouche
s'ouvrit; elle soupirait voluptueusement et semblait jouir de la plus
haute extase.

--Cela aurait d venir beaucoup plus tt ou beaucoup plus tard, me
souffla Anna; je ne crois pas qu'elle atteindra une deuxime fois
l'extase. Nous devrons la lui procurer quand elle entrera ici, aprs
l'excution. J'ai donn cinq florins au gelier pour qu'il lui permette
d'entrer. Je l'ai fait pour vous.

Je compris ce qu'elle entendait et je lui donnai dix florins pour
couvrir les autres dpenses. Je voulais aussi donner quelque chose  la
fille. L'excution dura plus d'une demi-heure.

Chaque coup durait une minute. M. F... s'loigna, le bourreau porta le
banc dans un rduit et la fille entra dans notre chambre. Nous passmes
toutes dans une autre chambre, dont les vitres taient dpolies. On ne
pouvait pas nous observer. Anna lui dit de se dshabiller. Elle ne le
fit qu'avec peine. Ses chairs taient enfles, on pouvait compter les
traces des lanires. La peau tait creve, il en sortait du sang en
longs filets. C'tait trs beau.

--Tu n'as got qu'une seule fois la volupt? lui demanda Anna.

--Une seule fois, rpondit la pauvrette  voix basse. Ses jambes
tremblaient, il me semblait qu'elle avait envie d'une autre jouissance.
Anna lui dit de mettre ses jambes sur une chaise. Puis elle s'agenouilla
devant elle et se mit  jouer avec les boucles de ses cheveux, qui lui
retombaient sur les yeux. Anna les cartait soigneusement, dcouvrant un
beau front uni et blanc comme le marbre. La fille haletait et soupirait
de temps en temps. Elle avait empoign des deux mains les cheveux d'Anna
et elle les arrachait, dans sa fureur amoureuse.

--Te crois-tu jolie? lui demandait Anna.--Oh! oui, beaucoup, et vous
aussi, mais plutt belle, votre caresse est douce. C'est si bon...
Ah!... ah!... ne terminez pas, caressez mon front, lentement.
Maintenant, rafrachissez aussi de vos mains froides ma nuque et mes
joues.

J'avais envie de remplacer Anna auprs de la fille. Anna remarqua le
changement de ma physionomie. Elle cessa son jeu et me demanda:

--Voulez-vous essayer? Et toi, Nina (elle s'adressait  Mme de B...), ne
reste pas ainsi comme une bche. Amuse-toi avec mademoiselle.

Mme de B... clata de rire. Elle se mit  l'aise et je fis de mme. Anna
ne suivit point notre exemple, et pour cause: un corps aussi abm que
le sien nous aurait enlev toute envie de plaisanter.

Nina (Mme de B...) tait encore trs belle, elle avait un plus beau
corps que ma mre. Elle n'avait jamais eu d'enfants; son ventre n'avait
pas de rides et n'tait pas dtendu comme on l'aurait attendu  son ge.
Elle avait au moins cinquante ans,  en juger sur son visage. Pourtant
elle avait moins de chance auprs des hommes qu'Anna, qui tait beaucoup
moins belle. Elle n'tait pas lubrique; on aurait dit une statue de
marbre, inanime. Maintenant aussi, elle restait compltement froide.

Je pris la place d'Anna aux genoux de la fille.

Comme Anna avait interrompu le jeu, la bonne volont qu'il faut de part
et d'autre dans tout amusement humain avait fini par disparatre. Je dus
tout recommencer. Cela dura longtemps. Nina s'tait agenouille auprs
de moi, elle m'enlaait de sa main gauche, tandis que la droite jouait 
repousser les mches rebelles qui faisaient paratre petit mon front,
que j'ai naturellement haut et large. Ma tte me brlait comme si elle
avait t pleine d'explosifs. L'odeur qui emplissait la pice tait
extrmement voluptueuse; ce parfum m'tait plus agrable que celui des
fleurs les plus rares. Il m'enivrait.

Anna s'tait agenouille de son ct et s'amusait maintenant  tresser
des nattes avec les beaux cheveux de la fille. Elle avait assez de
cheveux pour qu'on pt ainsi tresser quatre nattes grosses comme un bras
de femme et qui tombaient jusqu'au mollet. Ce chatouillement excitait la
petite, elle s'agitait de plus en plus et la crise approchait. Anna lui
tirait parfois les cheveux, et comme elle avait les chairs dj
meurtries, cela augmentait ses sensations douloureuses.

--Oh! mon Dieu! criait la fille voluptueuse, c'est trop fort! je ne puis
plus rien supporter, je vais me trouver mal...

Anna clata de rire et je fis comme elle, qui riait  se tordre. La
fille aussi riait, mais avec un peu de honte, et Anna maintenant lui
tirait les cheveux assez rudement, mais la fille n'en paraissait pas
mcontente et j'aurais tout donn au monde pour savoir si son
contentement tait feint ou non. Mais il me fut impossible de lire ce
qui se passait exactement dans le cerveau de cette fille et il est bien
possible, aprs tout, qu'elle-mme n'aurait rien su y dmler.

C'est ainsi que se termina ce jeu charmant et inoubliable. Nous nous
habillmes. Je donnai vingt florins  la fille, je l'embrassai
tendrement et je lui dis qu'elle n'avait plus besoin de voler, que je la
prenais  mon service.




III

ROSE


Vous m'avez demand vous-mme de ne rien vous cacher de mes expriences
et de mes sentiments, aussi je n'ai pas hsit une minute  vous
raconter l'anormalit de mes dsirs pervers. Je suis convaincue que vous
saurez me comprendre, car vous tes un psychologue aussi profond qu'un
fin physiologue. Il est probable qu'aucune femme ne vous fit jamais
semblables aveux; mais vous avez certainement tudi de tels cas, et
peut-tre tes-vous arriv  les rsoudre. Je suis profane, j'ignore
tout de ces deux sciences; j'ai obi au moment, sans penser si ce que je
faisais pouvait rvolter nos meilleurs sentiments et nous inspirer de
l'horreur. De sang-froid,  l'abri de mes sens, j'aurais trembl 
l'ide d'accomplir de telles salets. Maintenant, aprs les avoir
faites, je suis d'un autre avis, car je ne vois pas ce qui les rend
obscnes.

Peut-tre que vous me reprendriez ici si je vous communiquais tout ceci
oralement, et peut-tre que vous ne me reprendriez pas. Vous connaissez,
bien mieux que moi, la conformation organique de l'homme et vous
connaissez la cl de ce phnomne dans le cerveau. Je raisonne d'aprs
mon exprience personnelle, sans pouvoir garantir la justesse de ce que
je dis.

Avant tout, je dois rpondre  cette question: qu'est-ce qu'on entend au
juste par une salet?--Nous nous nourrissons tous les jours de matires
qui, analyses, se trouvent tre en tat de pourriture; nous avons beau
nous convaincre que nous purifions nos aliments par l'eau et par le feu,
nous mangeons, au fond, des salets. Certains aliments doivent tre
absolument pourris pour nous plaire. Est-ce que le vin, la bire ne
doivent pas fermenter avant que nous les gotions? Et la fermentation
est un certain degr de pourriture! Et c'est ce qu'il y a de plus bled
aux grives et aux bcassines qui est de haut got et trs recherch. Et
si on pense de quoi se nourrissent les porcs et les canards! Le fromage
fourmille de vers. Souvenons-nous de quelle faon on ensale les harengs.
J'ai assist une fois  Venise  cette opration. Je ne puis pas la
raconter. Si on savait quel complment reoit le sel de mer, plus
personne n'en mangerait! En un mot, la salet est quelque chose de trs
relatif, et qui songera, en jouissant de quelque chose, aux matires
premires? C'est comme si quelqu'un, s'tant amourach d'une jeune
fille, perdait ses sentiments potiques en pensant aux besoins naturels
de sa bien-aime. Moi je crois justement le contraire. Quand un homme
aime quelqu'un ou quelque chose, il ne voit plus rien d'obscne, de sale
ou de dgotant dans l'objet de son plaisir.

Ces quelques rflexions peuvent servir d'excuse  ce que j'ai fait,
pousse par les dsirs aveugles de mes sens. Je vous en ai parl  la
fin de ma dernire lettre. Cela doit vous suffire.

Ce que mon coeur prouva plus tard est bien diffrent et beaucoup plus
trange. Vous aurez, comme psychologue, un sujet d'analyses, car, si ce
n'est pas absolument extraordinaire, c'est quand mme une anormalit.

J'ai lu, ces derniers temps, plusieurs livres sur l'amour grec, le
soi-disant amour platonique; particulirement les oeuvres de Ulrich,
professeur, actuellement  Durzbourg. Il ne parle cependant que de
l'amour entre hommes, et ne dit pas un mot de l'amour entre femmes. Que
direz-vous quand je vous avouerai que jamais je n'ai aim un homme aussi
violemment que j'ai aim ma chre Rose, la fille dont je vous ai parl 
la fin de ma dernire lettre? L'amour physique m'attirait, il est vrai;
mais il y avait encore autre chose au coeur, une nostalgie que je n'ai
jamais prouve pour aucun homme. C'tait un amour si pur que toutes les
autres femmes me dgotaient, et les hommes encore plus. Je ne pensais
qu' Rose, je rvais d'elle. J'embrassais mes oreillers, je les
caressais en pensant que c'tait elle que je tenais. Et je pleurais,
j'tais dsole de ne pouvoir la voir.

Je ne savais  qui me confier,  Nina ou  Anna? Ou devais-je prier M.
de F... de la librer de sa peine? Il m'aurait demand comment je la
connaissais, et je n'aurais su que lui rpondre. Enfin, je dcidai d'en
parler  Anna. Elle m'pargna la peine d'entamer cette conversation et,
se mettant tout de suite  parler du plaisir partag:

C'est tout ce qui peut encore m'exciter, me dit-elle, et, aujourd'hui,
je n'ai pas eu le meilleur. Je vous ai cd la suprme jouissance.
N'tes-vous pas amoureuse de cette petite Rose? Ne niez pas, j'ai vu
avec quelle volupt vous caressiez ses cheveux et son front, je vous ai
vue; ne niez pas, je connais bien ces choses-l, n'est-ce pas? Oh! quel
dlicat parfum et quel excellent got!

J'tais encore pleine de prjugs et je rougis.

--Hahahaha! Vous rougissez? C'est signe que vous tes amoureuse de la
petite. Mme si je n'avais pas vu votre visage, je l'aurais devin,
quand vous lui avez donn l'argent et quand vous lui avez dit que vous
vouliez la prendre chez vous. Trois mois sont vite passs, et je pense
bien que la petite prfrera venir chez vous que de retourner en prison.
Son envie de se faire fouetter, vous pouvez tout aussi bien l'assouvir.
Peut-tre qu'elle prfrera les verges au fouet, tous les gots sont
dans la nature, tous, vous pouvez m'en croire, et celui-l n'est dj
pas si sot.

--Ne serait-ce pas possible de l'avoir plus tt? demandai-je.

--C'est difficile. Elle doit terminer sa peine. Cela ne dpend pas de M.
de F... de la librer ou non, bien qu'il soit trs influent. Pourtant,
je veux essayer de lui en parler.

--Ne lui dites pas mon nom. Il pourrait souponner quelque chose.

--Soyez sans crainte, mon offre ne l'tonnera pas du tout. Il y a assez
de dames en ville qui font comme les hommes et qui ont des amants des
deux sexes. Je lui dirai que c'est pour moi. Non, il ne voudrait pas. Je
dirai que c'est une trangre qui cherche une fille se laissant
volontairement tourmenter et que je n'en connais pas d'autre que Rose.
Pourtant vous ne devrez pas l'avoir chez vous les premiers jours.
Ensuite je dirai que la dame a quitt Budapest et que, par humanit, je
vous ai recommand Rose comme femme de chambre.

--Mais le croira-t-il?

--Et pourquoi pas? J'ai une bonne langue. Avant tout, il faut beaucoup
d'argent pour le corrompre.

--Combien? demandai-je effraye, car Nina m'avait mise en garde contre
son avidit.--Combien pensez-vous?

--Hou, peut-tre cent florins, peut-tre plus, je ne sais pas.

--Je ne voudrais pas y consacrer plus de cent florins, dclarai-je. Si
elle m'avait demand le double ou le triple, je les lui aurais donns.

--Bon. Donnez-moi tout de suite cent florins. S'il consent  ce prix, la
fille sera demain chez vous; sinon, je vous rends votre argent. Je vais
tout de suite chez lui, avant qu'il aille au casino. Mais je n'ai pas
d'argent pour prendre un fiacre. Donnez-moi encore un florin. Je ne
demande rien pour ma peine. Votre amiti me suffit.

Nina avait raison. Cette femme m'aurait dpouille, si je n'avais t
prudente. Je savais bien qu'elle s'en irait  pied.

En moins d'une heure, elle tait de retour. F... faisait des
difficults; elle avait ajout cinquante florins et il avait cd. Il ne
le faisait que par amiti. Il n'avait pas demand pourquoi c'tait; il
croyait que c'tait un cavalier qui dsirait garder l'incognito. Je fus
donc force de lui trouver encore cinquante florins. Mais elle se mit 
se plaindre du mauvais temps et des mauvais payeurs. Elle me montra un
paquet de rcpisss du mont-de-pit; elle me dit qu'elle perdait tout
si elle ne payait les intrts le lendemain. Je lui donnai cinquante
florins de plus. Elle m'assura qu'elle considrait cette somme comme un
emprunt; mais je lui rpondis qu'elle n'avait pas besoin de me la
rendre. Je voulais m'assurer sa discrtion et ses services ultrieurs.

Le lendemain, je racontai tout  Nina. Elle me dit que F... recevait 
peine trente florins et que c'tait Anna qui empochait le reste. Nous
dcidmes de fter ce jour par un bon souper.

--Il est possible que vous sauviez une fille perdue, me dit Nana, et
Dieu vous rcompensera de cette action. Mais cela va vous coter de
l'argent, car cette fille aura besoin d'habits. Vous devriez aussi lui
prparer un bain. Ces malheureuses reoivent si facilement de la vermine
en prison. J'ai eu chez moi une fille de la grandeur et de la taille de
Rose. Elle m'a quitte en laissant ses habits. Elle pouvait le faire,
puisqu'elle a vol les miens. Ils seront assez bons. Taxez-les vous-mme
et donnez-moi ce que vous pensez tre leur valeur.

Mme de B... tait tout le contraire d'Anna. J'estimai ces habits 
quarante-cinq florins. Elle n'en voulut que trente-six, et j'eus de la
peine  lui faire accepter une broche en souvenir. Elle tait trs
dsintresse.

Il tait prs de huit heures quand Rose arriva chez moi. Je la menai
immdiatement  Orfen et nous prmes un bain turc. Nous tions en
octobre, ces bains deviennent toujours plus chauds tant que la
temprature baisse  l'extrieur. La pauvre enfant se ressentait de
l'excution de la veille. C'est  peine si j'osais toucher les chairs
endolories. Je la soulageai un peu en la pansant avec des compresses
chaudes et lnitives. La chaleur du bain l'anima entirement. Elle
n'tait plus aussi honteuse et timide que la veille. Elle se jetait 
mon cou et plaisantait d'une faon gentille et juvnile. Elle disait des
paroles charmantes avec une voix ravissante et avait toujours des
rponses pleines d'-propos. Elle me jura de ne jamais aimer un homme,
si je voulais l'aimer comme je le lui avais tmoign la veille. Elle
tait folle de joie. Elle me dit que a serait sa plus forte volupt
d'tre trangle ou poignarde par moi. La fille tait encore vierge, ce
que je n'avais os esprer. Je n'arrivais pas  la faire tenir en place
tant elle tait ptulante. Cette vivacit me plaisait surtout, je suis
vive moi-mme, mais loin d'atteindre  ce mouvement perptuel. On et
dit du vif-argent.

--Je vous aime! me disait Ros. Je n'y tiens pas. Je prfre vous aimer,
vous, qu'un homme.

Roudolphine m'avait fait un cadeau  Vienne, et je n'en avais pas encore
essay. Il tait de construction nouvelle et dispos pour servir  deux
tres. C'tait le moment ou jamais d'utiliser ce cadeau de mon ancienne
amie, qui sans doute ne se souvenait plus du don qu'elle m'avait fait et
qui, si par hasard elle s'en souvenait, ne voudrait jamais croire que
j'avais oubli de m'en servir ou plutt que je n'en avais jamais eu
l'occasion.

Aprs avoir pris le bain et ne nous tre permis que des badineries sans
importance, nous retournmes  la maison. Anna et Nina nous attendaient
dj. La premire avait command un succulent souper au Champagne. Elle
avait apport ce qu'il lui fallait et me dit que peut-tre j'allais
aussi connatre l'agrment de la douleur.

La chambre tait bien chauffe, nous ne risquions rien  nous mettre 
l'aise. Anna le fit aussi. Mais je ne remarquai point ses charmes
fltris, car elle se mit tout de suite sous la table en disant qu'elle
allait faire le chien. Cela nous fit rire, et j'en ris encore quand j'y
pense. Elle faisait houao, houao comme un roquet, et de temps en temps
frappant vite sur le sol avec sa main, elle faisait semblant de courir
vite comme un mtin qui veut s'lancer sur un passant mal vtu.

Ma pose n'tait pas trs confortable, j'tais loigne de la table et
atteignais  peine les plats; pourtant le rire nerveux provoqu par Anna
jouant  faire le chien me procurait le plus vif plaisir. Elle jouait
aussi avec les deux mains, les frappant l'une contre l'autre pour imiter
les claquements de fouet du veneur qui veut exciter son chien sur la
piste de la bte noire; tout cela tait imit  ravir, et j'avoue que je
m'amusais extrmement. Nina me passait les plats et remplissait mon
verre. Nous mangions et buvions tant que la si froide Nina elle-mme
tait pompette. Je jetais quelques bouches  Anna. Elle ne mangeait les
biscuits et autres sucreries qu'aprs les avoir renifls comme un chien.
Elle faisait mme semblant de ronger un os. Elle disait qu' tre mangs
comme par un chien les mets gagnaient un got spcial.

Aprs le souper, je me prparai, toute joyeuse,  emmener Rose dans ma
chambre pour partager mon lit. La jeune fille voulait justement aller au
lit et s'tirait comme quelqu'un qui s'endormira aussitt couch.

Non, non, ce n'est pas ainsi que je l'entends, lui criai-je, mchante
enfant! Attends, attends donc, tu sembles bien t'ennuyer avec nous.

Nina s'amusait  faire des bouquets avec des fleurs de cire qu'elle
imaginait elle-mme. Elle avait pour cette imagination un got exquis.
Elle coloriait ensuite ses bouquets avec des couleurs vives qui
paraissaient avoir t prises dans la nature, tant leur clat tait
naturel. Je me souviens d'avoir vu une gerbe de roses du Bengale, non
vritables, mais issues de ce procd, qui taient la plus belle chose
qu'on pt voir, et aussi la chose la plus fragile, car les ptales de
cire se brisent facilement, et il faut bien des prcautions pour les
conserver.

Cette occupation tait aussi agrable que l'action de faire le chien.
Pour moi, je tremblais d'impatience. Anna m'aidait. Nina cessa aussi
cette imitation dans laquelle elle excellait. Rose s'tendit sur le lit.
Je la regardai longuement: Je prenais ainsi un nouveau rle. Je
l'embrassais, je caressais ses paules aveuglment et avais pris une de
ses mains dans les miennes pour lui donner confiance en son poux d'un
instant.

Nina se mit enfin en place devant sa table pour reprendre son agrable
occupation de fleuriste. Rose poussa un faible cri de fatigue. Anna lui
caressait la tte. Elle la berait comme on fait aux petits enfants.
Elle chantait une berceuse lente et d'une mlodie trs belle. Tout 
coup, j'entendis un sifflement: c'tait Nina qui se mettait  siffler
comme un homme. D'ailleurs elle sifflait trs bien et avec beaucoup de
force, imitant toutes sortes d'oiseaux, le merle, le rossignol, la
msange. Nous tions ravies.

C'est dommage que vous ne sachiez pas siffler comme moi, dit Nina, cela
ferait un beau concert, comme on en entend parfois dans les bosquets
durant la belle saison. Enfin, je vais siffler seule. On ne peut pas
rester tranquille avec vous.

Je dis  Nina que nous pourrions imiter le chant des oiseaux avec la
voix de tte, cela serait aussi agrable.

C'est alors qu'eut lieu la scne principale: nous formions un groupe,
comme les Romains en ont reprsent sur les cames et dans les
bas-reliefs. Nina s'tendit prs de moi. Elle sifflait d'une faon
merveilleuse. Je caressais en chantant les cheveux de Rose. Je chantais
toutes sortes d'airs clbres en continuant mes caresses. Nous
recommenmes en choeur. Cette fois, la partie dura plus longtemps. Nina
donnait plus de force  ses sifflets. Anna imitait le corbeau et les
oiseaux de nuit. Nous commencions  nous fatiguer. Je regardais Rose.
Elle tait sur le point de s'endormir. Je l'implorais pour qu'elle ne
dormt point. Je lui criais: Ne dors pas jusqu' l'aube! et elle
ouvrit les yeux. Enfin, nous gravmes le suprme degr. Je perdis
connaissance. De la joie partout, mes membres me picotaient. Nina et moi
nous n'avions vraiment pas la moindre vellit de sommeil.

Je ne sais pas combien dura cette extase, que j'appellerai un
vanouissement. Quand je revins  moi, Anna et Nina taient sorties. Les
assiettes taient sur une chaise, prs du lit. Les femmes avaient
descendu la lampe, une faible lumire rgnait dans la chambre. Rose
dormait profondment; sa jambe gauche hors du lit, le pied ou plutt ses
doigts de pied touchaient le sol. Parfois, elle soupirait
voluptueusement. Elle m'treignait de son bras gauche; le droit pendait
hors du lit. Les couvertures taient remontes; je ne voulais pas la
rveiller, et je remis ma tte sur les oreillers. Je m'endormis pour ne
me rveiller qu'aprs dix heures du matin.

Je ne vais pas vous raconter toutes les scnes o j'tais tantt active,
tantt passive. Je ne pourrais que me rpter. Vous en avez assez appris
sur ce sujet; cela ne ferait que vous exciter, ainsi que je m'excite
quand je lis ces pages. Car, soit dit entre parenthses, je me suis fait
une copie de ces feuilles, elles me servent d'excitant quand mes sens
sont dtendus.

Quelques jours plus tard, Anna revint chez moi. Nina tait venue tous
les jours pour continuer nos leons de hongrois. Avec Rose, chaque fois
que nous tions seules, je jouissais de toutes les joies et nous allions
tous les jours au bain. Elle m'tait fidle comme si j'avais t un
homme. Aujourd'hui encore, aprs tant d'annes, elle m'est reste ce
qu'elle tait dj alors, et bien qu'elle ait connu depuis l'amour
masculin, elle me jure encore qu'elle aime mieux goter l'amour entre
mes bras que subir l'treinte puissante du sexe fort. Moi aussi je le
crois parfois, et je suis convaincue que si nous ne devions pas
perptuer le genre humain, nous pourrions trs bien nous passer des
hommes, tant la volupt est violente entre deux femmes.

Anna me proposa d'assister  une orgie grandiose qui avait lieu tous les
ans, au carnaval, dans un b..... Elle me dit que les dames de la plus
haute aristocratie y participaient, qu'elles taient toutes masques et
que personne ne pouvait les reconnatre. Par le masque elles se
distinguaient aussi des autres prtresses de Vnus. Tout se passait trs
luxueusement. Les hommes y avaient entre libre, mais chaque billet de
dame cotait soixante florins.

--Vous ne verrez pas quelque chose de semblable  Paris, disait-elle. Il
n'y a pas plus de trente invites. Les plus jolies putains (Mme de L...
se servait toujours des mots les plus grossiers; je ne puis faire
autrement que de les rpter; est-ce que cela vous choque?) les plus
jolies putains y sont invites et environ quatre-vingts messieurs. Vous
voyez que le prix n'est pas exorbitant, puisqu'il y a environ cent
cinquante personnes de rassembles et que le billet revient ainsi 
douze florins par tte. L'entremetteuse veut recouvrer ses frais et les
messieurs le temps perdu, clairage, musique et souper. L'anne passe,
les comtesses Julie A... et Bella K... ont pay douze cents florins pour
couvrir les frais. Il est probable que l'entre sera plus chre cette
anne. Moi, j'aurai une entre gratuite, ainsi que d'habitude. Mais si
vous voulez y participer, vous devez me le faire savoir dans le courant
de la semaine pour que je vous fasse rserver un billet.

D'abord, je ne voulus pas. J'avais dj dpens beaucoup trop d'argent.
Rose m'avait cot plus de deux cents florins. Mes gages taient assez
levs, mais j'aurais t embarrasse de dpenser encore quatre-vingts
ou cent florins. Mais Anna me poussait tant que j'acceptai. Deux jours
aprs, je recevais une carte d'entre lithographie avec une vignette
que j'avais dj vue dans un livre franais. Une magnifique fminit
pose sur un autel; des deux cts, une haie masculine et, au fond,
ainsi qu'un bonnet de grenadier, des cheveux de femme. Les cartes
taient signes par la comtesse Julie A... et L... R... (Luft
Resithrse), le nom d'une des plus clbres propritaires de b..... de
Budapest, qui, ainsi que je l'appris, tait protge par M. de T...

Anna me dit qu'il y aurait un bal masqu. Les dames en domino n'auraient
pas d'autres habits. On s'appliquait  dcouvrir certaines parties. Un
costume pittoresque en augmentait les charmes. Bref, elle me fit un si
beau tableau de la fte que je ne regrettai plus rien. Je me mis tout de
suite  la confection d'un masque de caractre. Personne ne devait
savoir que ce masque tait le mien. Mme de B... avait  peu prs la mme
taille que moi. Je lui dis donc de faire faire mon costume sur ses
mesures.

Un soir, Anna vint me dire d'aller visiter le b..... o le carnaval
devait avoir lieu. Elle voulait me procurer des habits d'homme; personne
ne pourrait me reconnatre. Je passerais pour un jeune tudiant. Elle
savait si bien parler que je cdai encore une fois. Je fus bientt
mtamorphose en jeune homme; mes cheveux taient si adroitement cachs
que l'on ne pouvait pas reconnatre leur longueur. Comme j'avais tenu
plusieurs rles de page dans les opras, particulirement dans les
_Huguenots_ et dans la _Nuit de bal_, d'Auber, mes mouvements et mes
gestes n'taient pas emprunts.

Le temps tait beau; le pav tait sec; nous allmes donc  pied. Ce
n'tait pas loin. Nous traversmes la place des Cordeliers et nous
entrmes dans la premire rue, la rue des Brodeurs. La maison de cette
prtresse de Vnus tait assez vaste. Il tait encore tt; il n'y avait
pas de visiteurs; ceux-ci n'arrivent, pour la plupart, qu'aprs le
thtre. La directrice de ce pensionnat tait une grosse femme, de peau
trs brune; elle ressemblait  une bohmienne. L'expression de son
visage tait vulgaire et dure. Anna me prsenta; elle me fixa et sourit.
Je vis tout de suite qu'elle avait devin mon dguisement, et je
regrettais dj d'tre venue.

--Vous dsirez voir mes pensionnaires, jeune homme. Si vous tiez venu
hier, vous n'auriez rien vu d'extraordinaire. Mais je viens de recevoir
deux chantillons nouveaux, frais et curieux, de Mme Radt, de Hambourg.
Maintenant j'en ai une douzaine. Quand j'ai trop de visiteurs, j'envoie
chercher la Julie de M. de F..., et la vieille Radjan est tout heureuse
de pouvoir vendre sa marchandise dmode chez moi. Est-ce que ce jeune
homme a dj fait l'amour? (C'est son expression.) Il dsire une vierge,
et c'est pour cela que vous l'avez men chez moi? dit-elle en
s'adressant  Anna. Alors je vous recommande Lonie. Elle n'a dbut
dans le mtier que depuis deux mois et n'a que quatorze ans; mais elle
s'y connat mieux qu'une vieille.

Elle nous prcda dans une grande salle assez lgamment meuble. Il y
avait un piano; les parois taient recouvertes de miroirs. Les
odalisques de ce harem public taient sur un divan. Elles taient toutes
plus belles les unes que les autres, et il tait difficile de faire son
choix. Elles semblaient plutt timides que hardies. Lonie, une trs
jolie rousse, avait quelque chose de provocant et de coquet dans les
traits. Elle portait une frisure rococo. Elle tait lance, aussi
souple qu'une sylphide. Son dcollet laissait voir ses seins qui
tendaient son corsage  le rompre. Elle montrait toujours sa jambe, qui
tait fine, et son pied mignon. Je m'assis  ct d'elle. Anna prit
place en face de nous. Lonie me pinait parfois avec frocit; elle
voulait tre encore plus agressive, mais Anna lui tapa sur les doigts.

Je tendis dix florins  la propritaire pour nous apporter du vin et des
sucreries. Elle regarda ddaigneusement le billet de banque et dit:
C'est tout? Ces mots me fchrent; je lui dis que je payerais tout ce
qu'elle voudrait, mais que je n'avais qu'un billet de cent florins sur
moi. Ceci la rendit immdiatement aimable. Elle me dit qu'elle allait me
faire voir quelque chose que je n'avais certainement jamais vu et elle
quitta le salon. Anna la suivit et je restai seule avec les femmes.

Je trouvai parmi elles ce que je n'y aurais jamais cherch: de
l'ducation, un bon ton, oui, mme certaines connaissances que plus
d'une aristocrate aurait envies. Une de ces femmes jouait trs bien du
piano, elle avait un trs bon doigt, une bonne oreille; elle chantait
juste des ariettes d'Offenbach. Une autre me montra un album avec de
trs belles aquarelles qu'elle faisait  ses moments de loisirs. Une
partie de ces femmes se plaignaient de leur sort; elles dploraient leur
malchance qui les avait menes ici. D'autres se sentaient parfaitement
heureuses. Les cavaliers taient aimables, galants; les tudiants
taient grossiers, mais entre leurs bras elles prenaient le plus de
plaisir, car ces jeunes gens dpensaient leurs forces sans compter.

--Que voulez-vous, dit une belle Polonaise que l'on nommait Wladislawe;
il vient ici un admirable jeune homme, il est fier comme un paon et
toutes les femmes sont amoureuses de lui. Il coucha une nuit avec moi
et, jusqu'au matin, il fit la chose neuf fois. C'est beaucoup avec une
fille. Il est plus ais de le faire avec une douzaine de femmes que cinq
fois avec la mme. Je n'en connais qu'un qui puisse en faire autant.
Mais celui-l ne me l'a jamais fait. Il doit avoir une bien-aime, une
femme qui l'entretient.

--Tu parles du neveu de l'intendant du thtre, dit Olga, une joyeuse
Hongroise, Arpard H...?

Lorsque Olga pronona ce nom, je tressaillis.

--Aucune femme ne l'entretient, continua Olga, il est assez riche pour
avoir une matresse.

--Je sais que la comtesse Bella R... lui a fait les propositions les
plus brillantes et qu'il a refuses, dit une autre.

L'entre de la patronne et d'Anna interrompit notre conversation.

--Si vous voulez bien venir, jeune homme, je vais vous montrer quelque
chose qui va dessiller vos beaux yeux. Ce qu'il est beau! ajouta-t-elle
en me pinant le derrire.

Je suivis la grosse femme. Elle me mena dans un long corridor et nous
traversmes plusieurs chambres. Puis elle ouvrit une porte aussi
doucement que possible et mit un doigt sur la bouche. La chambre tait
sombre; une faible lumire de crpuscule pntra par la fentre voile
de rideaux blancs. Elle prit ma main et me mena vers un sopha pos
devant une porte vitre. J'entendis un faible bruit qui venait de la
chambre d' ct. Je montai sur le divan pour mieux voir ce qui s'y
passait. La chambre tait claire, je voyais tout ce qui s'y passait;
mais les deux filles qui s'y trouvaient ne pouvaient pas me voir. Un
vieillard entra; il tait chauve, avait un vilain visage de fauve, il
tait assez grand et trs maigre. J'entendais chaque mot. Une des
odalisques avait une verge en main. Elles se dshabillrent rapidement
ainsi que le vieux Cladon, la vraie caricature du Chevalier  la Triste
Figure. Ils taient tous les trois ainsi devant mes yeux. L'homme tait
laid, un cuir jaune et poilu recouvrait son maigre squelette. Il tait
juste vis--vis de moi. Son nez tait petit et son visage tout ratatin.
Je ne le vis pas tout d'abord. Je ne pouvais pas distinguer s'il avait
deux bouches au lieu d'une bouche ou un nez, car son nez n'tait pas
plus grand qu'une fve. Les deux filles prenaient des poses voluptueuses
pour l'exciter; mais cela n'aidait  rien. Alors il se coucha sur trois
chaises; on lui attacha les pieds et les poignets, et l'une se mit  le
battre, tandis que l'autre lui offrait tantt sa main  baiser, tantt
son pied. Les coups tombaient toutes les minutes; au troisime, je vis
des gouttes de sang perler sur la peau. Au dixime, ses potences (car je
ne puis appeler autrement ses paules maigres spares par un torse
encore plus maigre) taient meurtries et ne formaient qu'une blessure
informe et saignante comme un morceau de viande d'un animal. Il
suppliait pourtant la fille qui le maltraitait si rudement de battre
encore plus fort, et il sentait et baisait les mains de l'autre. Parfois
j'entendais un coup de trompette ou le soupir d'un hautbois qui
provenait du rire de la fille que ce vieux satyre flairait. Il semblait
aspirer le parfum de ses mains.

--a n'ira pas ainsi, soupira-t-il enfin. Mais tu me gifleras et je
serai content tout de suite. Louise, aurai-je une ou deux gifles
aujourd'hui? N'est-ce pas, deux, deux gifles, ma chre Louise!

Il se coucha sur le dos et la fille dont il avait flair les mains
s'assit prs de lui et le gifla  tour de bras. L'autre riait  se
tordre en voyant les mines que faisait l'horrible vieillard. J'entendis
les bruits de hautbois du rire des filles et je vis, ce qu'il dsirait,
les gifles tomber dru sur son visage; il grinait des dents et se
mordait les lvres avec ardeur. Cette sotte opration lui faisait le
plus grand plaisir, que l'on prolongeait aisment en le giflant selon
son dsir.




IV

ORGIE


Je regrettais beaucoup d'avoir t au b..... D'un ct, cela m'avait
cot trs cher; d'un autre ct, je ne pouvais pas vaincre le dgot
que cette scne entre le vieillard et les deux filles avait provoqu en
moi. Cet pouvantable tableau me rappelait ce que j'avais fait avec
Rose. Je me disais que, moi aussi, j'aurais une fois recours  de tels
excitants pour contenter mes sens blass. Un amoureux ne trouve rien de
dgotant dans l'objet de son amour; les pouses et les mres le
prouvent journellement. Mais il ne pouvait pas tre question d'amour
chez ce vieil nerv. Ce n'tait que ce mme sentiment qui me poussait
aussi vers Rose et qui pousse des hommes vers de beaux garons: le
sentiment le plus naturel, celui qui meut les sens  la vue d'une belle
femme, d'un joli garon, d'une jolie fille ou d'un bel homme. Mais de
quelle faon se manifestait-il chez ce vieillard? Ce qui lui procurait
de la volupt, les coups particulirement, tait, au point de vue
esthtique, dgotant.

Et moi-mme je m'tais laiss sduire par de telles anormalits.
L'ivresse avait d me dominer, ou une vague d'inconscience, quand je
m'tais laiss aller  ce que, dans mon bon sens, je n'aurais jamais
fait. Les hommes sont ainsi faits. Souvent ceux qui, dans leur sens
ordinaire, ne voudraient pas se dpartir de leur respectabilit,
s'mancipent vite dans l'tat d'ivresse. Je pensais ainsi; aujourd'hui
je pense autrement. Vous savez ce que j'ai dit pour justifier certaines
pratiques et certains dsirs pervers ou anormaux. Aprs avoir vu ce
vieillard, tout me dgota, aussi bien les plus violents dsirs et les
envies maladives que les relations naturelles avec Rose ou avec un
homme. J'aurais chass Arpard s'il tait venu et s'il m'avait prie; et
je chassai Rose quand elle voulut passer la nuit avec moi.

Je ne pouvais oublier l'pouvantable spectacle auquel je venais
d'assister, je passai une nuit agite, rvant  de pires infamies, et,
le lendemain, je fus de mchante humeur.

 dix heures du matin, je devais assister  une rptition gnrale.
J'tais presque tout le temps sur la scne. Cette rptition, quoique
pnible, changea mon humeur en chassant ces vilaines images.

Parmi les personnes qui assistaient  cette rptition, je remarquai
immdiatement un tranger qui me fit une grande impression. C'tait un
trs bel homme, trs lgant, avec un visage intelligent. Un de mes
collgues l'avait amen. C'tait un amateur d'art et un grand
dilettante. Quand le tnor chanta un passage  fausse voix, il le
remplaa et chanta ce passage avec tant de passion, d'expression et de
got qu'il nous enthousiasma tous. Je n'avais jamais entendu une telle
voix, elle me courait le long des nerfs. Tout le monde applaudit et le
tnor s'cria: Aprs vous, monsieur, ce serait une profanation si je
continuais, et il gcha le reste de sa partie, ainsi que moi et les
autres chanteurs.

Je me renseignai auprs de M. de R... et lui demandai s'il tait
Hongrois.

--Vous m'en demandez plus que je ne puis vous dire, me rpondit-il. Sa
carte de visite porte Ferry, F, e, r, r, y. Il peut tre aussi bien
Hongrois, Anglais, Italien ou Espagnol que Franais, Allemand ou Russe.
Il parle toutes les langues. Je n'ai pas vu ses papiers. Je sais
seulement qu'il arrive de Vienne, qu'il est reu  la cour, que
l'ambassadeur anglais l'a recommand auprs de son charg d'affaires,
qu'il a dn avec le rgisseur du thtre Royal et que, dans la haute
socit, on est heureux de l'avoir  dner. Je crois qu'il est charg
d'une mission diplomatique. Il habite l'Htel de la Reine d'Angleterre.

Ferry assista  la fin de la rptition et se fit prsenter. Il tait un
parfait galant homme, et je dus me surveiller en parlant avec lui.

J'tais libre le soir quand j'avais eu une rptition gnrale dans la
journe. On m'avait recommand d'assister souvent  la comdie, pour
entendre la bonne prononciation du hongrois. J'allai le soir au thtre.
Mme de R... me tenait compagnie dans ma loge. Au premier entr'acte,
j'eus la visite inattendue de Ferry. Il s'excusa de me rendre visite et
je le priai de rester. Il me fit un brin de cour, c'est--dire qu'il
loua ma voix et mon chant, dit que j'avais une belle figure pour le
thtre, que mes toilettes taient de trs bon got, etc., etc., mais ne
parla pas d'amour. Il tait simple, poli, sans tre importun ou commun.
Je rsolus de faire sa conqute avant que les belles dames de la socit
ne se l'arrachassent. Aussi je mis en oeuvre toute ma coquetterie,
pensant le gagner rapidement. Comme il me demandait la permission de me
visiter chez moi, je pensais l'avoir dj conquis, mais je fus bientt
dtrompe.

Nous parlmes aussi d'amour, mais trs gnralement. Quoique ses yeux
fussent loquents, sa langue restait muette. Et si ses paroles me
laissaient entendre que je ne lui dplaisais point, il ne me pria jamais
de lui tmoigner la moindre faveur. Quand il me pressait les mains en
arrivant ou en me quittant, il le faisait nonchalamment, sans y attacher
la moindre signification.

Enfin, je l'amenai quand mme  me parler de ses amours passes. Je lui
demandai s'il avait fait beaucoup de conqutes et s'il avait dj t
srieusement amoureux.

--J'aime le beau o je le trouve, me dit-il. Je trouve que c'est une
injustice de me lier  une seule personne. Je trouve, en thorie, que le
mariage est l'institution la plus tyrannique de la socit. Comment
est-ce qu'un homme d'honneur ose promettre ce qui ne dpend pas de sa
seule volont? En gnral, on ne devrait jamais rien promettre. Vous ne
trouverez personne qui puisse vous dire que j'aie jamais promis quelque
chose  quelqu'un. Je ne promets mme pas de venir  un dner lorsque je
suis invit; je me contente de confirmer la rception de l'invitation.
Je ne paye jamais et je ne joue jamais. Le hasard est une trop grande
puissance pour que je songe  lui donner des chances de me vaincre. Et
c'est pourquoi je ne promettrais jamais  une femme de lui rester
fidle. Elle doit me prendre comme je suis. Si elle condescend  vouloir
partager mon coeur avec d'autres, elle y trouvera assez de place. Ceci
est la raison pourquoi je n'ai encore jamais fait une dclaration
d'amour  aucune femme; j'attends toujours qu'elle me dise simplement et
franchement si je lui ai assez plu pour qu'elle n'ait plus rien  me
refuser.

--Je crois que vous avez rencontr de telles personnes, lui dis-je. Mais
je ne comprends pas comment vous avez pu les aimer. Pardonnez-moi, mais
une femme doit tre bien imprudente qui ose faire les premiers pas, sans
attendre que l'homme prenne l'initiative et lui fasse les ouvertures.

--Et pourquoi? Est-ce qu'un homme ne prfre pas une femme qui l'aime
assez pour oser mpriser toutes les lois conventionnelles,  une femme
qui joue la comdie? Les femmes qui se font prier ne le font qu'avec
l'intention de cder  la fin. L'homme aimera bien mieux et plus
longtemps la femme qui sait sacrifier sa vanit que celle qui ne sait
tre que coquette. L'amertume pousse les hommes  se venger d'une femme
qui les a fait longtemps languir; quand elle a enfin cd, ils lui sont
infidles et la quittent.

--Et ces malheureuses jeunes filles qui abandonnent leur coeur  la
premire attaque de l'homme, mritent-elles aussi que l'homme se venge?

--Je ne me suis veng que des coquettes. Je ne voudrais jamais sduire
une jeune fille innocente. Je ne l'ai jamais fait, et pourtant j'en ai
eu. Chacune d'elles s'est offerte d'elle-mme, sans que je la priasse
jamais de me sacrifier sa virginit. Chacune d'elles tait lasse
d'attendre et connaissait son sort. Elles taient libres de choisir.
Elles se disaient: dois-je prfrer celui qui me poursuit et qui ne me
plat pas  celui qui me laisse entendre que je lui plais sans rien m'en
dire? Et leur choix tombait sur moi. Elles se libraient des scrupules
ridicules que des mres et des tantes et d'autres personnes fatigues et
prudes leur avaient appris ds l'enfance. Elles jouaient  jeu ouvert.
Et aucune ne l'a regrett. Chacune savait les risques qu'elle courait;
je disais  chacune qu'elle pouvait devenir mre, que je ne l'pouserais
point, que j'aimais d'autres femmes et qu'elle ne me reverrait peut-tre
jamais plus. Dites-moi, n'ai-je pas agi en honnte homme?

Je ne pouvais pas le nier, mais je lui dis que je ne pourrais jamais
faire une dclaration d'amour  un homme.

--Alors vous n'aimerez jamais un homme, me dit-il. Car l'amour de la
femme est tout de sacrifice. Et je ne donnerai jamais la plus phmre
faveur  une femme qui ne m'aurait donn des tmoignages d'un tel amour.

Il avait rponse  tout. Je savais qu'il ne me ferait jamais une
dclaration et que les Messalines de la socit allaient me le prendre
si je ne faisais ce qu'il insinuait. Il tait vident que je lui
plaisais. Pourquoi m'aurait-il si souvent visite? Il prfrait passer
le temps avec moi que d'aller en soire. J'hsitais, j'attendais une
occasion qui m'aurait pargn de rougir. J'esprais en trouver une
durant le carnaval. Je ne sais pas, il me croyait peut-tre
inexprimente. D'aprs ses assertions, la virginit n'avait aucun
charme pour lui. Il aurait aim une vierge aussi corrompue qu'une
Messaline. Mais il n'y a pas de telles vierges. L'amour s'apprend.

Je ne savais pas si je devais tout raconter  une amie et la prier
d'tre l'entremetteuse. Je me confiai  Anna. Elle me dit que Ferry
tait dj tomb dans les rets d'une dame de la haute socit et qu'elle
allait faire son possible pour me l'enlever. Avant tout, elle voulait
savoir si Ferry allait participer  l'orgie qui devait avoir lieu dans
le b.....

Quelques jours plus tard, elle m'apporta des nouvelles plus rassurantes.
La comtesse O... tait la matresse de Ferry. La femme de chambre de la
comtesse avait surpris la conversation du mystrieux et bel tranger. Il
avait dit la mme chose  la comtesse, celle-ci n'avait pas autant
hsit que moi. En plus des deux conditions qu'il m'avait poses, que je
devais faire les ouvertures et que je ne pouvais pas compter sur sa
fidlit, il y en avait une troisime dont il ne m'avait pas parl:
chaque femme qui se livrait  lui devait tre compltement nue. Quand
une femme accorde tout  un homme, il n'y a pas de raison pour qu'elle
ne le fasse compltement et en parade, c'est--dire nue. Et la comtesse
avait accept.

Je ne sais pas si je me serais jamais abandonne de cette faon, mme si
j'avais t passionnment prise. Je suis trs libre sur ce point;
pourtant je ne puis me passer d'une certaine pudeur qui, inne ou
apprise, me domine. Je ne sais pas si cette retenue est naturelle  la
femme ou si ce n'est qu'un rsultat de notre ducation. Anna me dit en
outre que Ferry participait srement  l'orgie qui devait avoir lieu
chez Rsi Luft: il y avait t invit par trois dames. Il ne l'avait
pourtant pas promis, car c'tait contraire  ses principes.

Le soir o l'orgie devait avoir lieu approchait. Anna, Rose et Nina
m'aidaient  terminer mon costume. Il tait d'une soie bleue ciel, trs
lourde, avec des entre-deux de gaze blanche et surcharg de fleurs d'or
brodes. Cette toilette tait charmante et pleine de got. Elle m'allait
parfaitement et tait en outre excitante au possible. J'avais de
mignonnes sandales de velours cramoisi, galement brodes de fleurs
d'or. Ma collerette tait en dentelle ruche, ainsi que la portaient les
dames du XVIe sicle, et ainsi qu'est reprsente Marie Stuart dans ses
portraits. Les manches m'arrivaient au coude, elles taient tailles en
pointe et chamarres de broderies d'or. Un chle indien tiss d'or
m'entourait la taille. Ma coiffure se composait de plumes multicolores
de marabout.

Je ne voulais pas porter mes bijoux pour ne pas tre reconnue. Je les
dposai chez une juive, qui m'en donna d'autres et qui devait me rendre
les miens. J'avais  la main une houlette dore, surmonte d'un oiseau
des les en ivoire. Mon costume tait donc plein de got et trs
original. En outre, j'avais un masque en taffetas qui ne me dcouvrait
que les yeux et la bouche. La couleur de mes cheveux n'tait pas assez
voyante pour me trahir, bien qu'il y ait bien peu de femmes qui aient
une aussi riche toison que moi.

Le 23 janvier,  sept heures du soir, nous allmes, Anna et moi,  la
rue des Brodeurs. J'avais jet sur mon costume une lourde pelisse. Anna
me quitta dans le vestibule. Rsi Luft me reut. Il y avait dj
beaucoup de monde dans la salle et l'orchestre jouait. Les messieurs que
je vis taient M. de D... et le baron ... Ils ne portaient pas de
masques. Bizarrement accoutrs, ils n'avaient qu'une sorte de caleon de
bain en soie. Mon entre dans la salle fit sensation; j'entendis les
dames murmurer: Celle-ci va nous battre, Comme elle est belle! Elle
est en sucre, on a envie d'y mordre, etc., etc. Les messieurs taient
encore plus ravis. Les plus belles parties de mon corps taient
faiblement voiles, mes reins, mes bras, mes mollets. Je cherchais Ferry
dans la foule. Il tait avec une dame, costume de tulle blanc, avec des
roseaux et des lis comme attributs, car elle tait en nymphe. Son corps
tait assez bien fait, mais pas aussi beau que le mien. Une autre dame
entourait d'un bras les hanches de Ferry. Elle ne portait qu'une
ceinture d'or, des diamants et un diadme dans ses cheveux noir de
corbeau; elle reprsentait Vnus. Elle tenait la main de Ferry dans la
sienne, et la main de Ferry tait orne de belles bagues o brillaient
des diamants d'une grosseur inhabituelle et de la plus belle eau. Je
n'en avais jamais vu d'aussi gros ni surtout lanant de si beaux feux.
Ferry, d'autre part, ne portait que des sandales rouge sang. Ni
l'Apollon du Belvdre, ni Antinos n'taient aussi proportionns et
aussi beaux que lui. Son corps tait d'un blanc blouissant, avec des
ombres rostres aux contours.

 sa vue, je me mis  trembler, je le mangeai des yeux, et je m'arrtai
involontairement devant eux. Vnus avait un trs beau corps, trs blanc,
mais ses seins n'taient pas parfaits. En somme, c'tait une femme un
peu fane; on voyait qu'elle servait assidment la desse qu'elle
reprsentait.

Les yeux de Ferry s'arrtrent sur moi; il sourit lgrement et dit:
Tiens, c'est la meilleure mthode pour prendre l'initiative. Il
s'inclina devant ses dames et vint vers moi. Il me souffla mon nom 
l'oreille. Je rougis sous mon masque.

L'orchestre attaqua une valse. Il tait cach, un grand paravent le
sparait de la bacchanale. Ferry me prit par la taille et nous nous
mlmes au tourbillon des couples. L'attouchement multipli de tous ces
corps brlants et brillants d'hommes et de femmes m'affolait. Tous les
yeux masculins taient brillants; durant la danse, ils se tournaient
tous vers un but prcis; les baisers ptillaient. Un parfum voluptueux
s'levait de ces hommes et de ces femmes. J'avais le vertige. Les bagues
de Ferry me touchaient; elles m'corchaient; je me pressais contre lui,
j'tais prte  lui dire qu'il me plaisait; mais il ne le remarqua pas
et me demanda: N'es-tu pas jalouse?

--Non! fis-je. J'aurais voulu te voir comme Mars avec Vnus.

Il me quitta et prit Vnus, qui causait avec un autre homme.

Quelques filles de la maison apportrent un tabouret recouvert de
velours rouge. Elles le placrent au milieu de la salle. Vnus s'y assit
et Ferry s'accroupit devant elle. Vladislawe et Lonie s'accroupirent 
leurs pieds. L'une rafrachissait avec un ventail le visage de la
desse et en essuyait la sueur avec un mouchoir; l'autre chantonnait
doucement des chansons gaies de circonstance.

C'tait trop! Vnus et une autre dame dansaient devant moi; une
troisime m'ventait avec de grands ventails de plumes comme on en voit
sur les peintures murales des gyptiens, ou encore comme ceux dont on se
sert pour les ftes papales  Rome. Mes sens s'vanouissaient, mon
souffle haletait, mon corps tremblait, tremblait si fort dans cette
folie qu'il me brlait. Tout tournait autour de moi, il me semblait tre
dans le dsert pendant le simoun, quand le voyageur gar croit voir
toutes sortes de mirages plus affolants les uns que les autres et qui
trompent son anxit. Je rlais. Tous mes nerfs, qui s'taient dtendus,
se crisprent, mes tempes taient en feu. Les danseurs et les danseuses
diaboliques tournaient. Oh! ce qu'ils s'entendaient bien aux folies.
Parfois, la danse s'arrtait compltement. Je ne me souviens d'avoir
assist  une telle folie qu' Paris, dans une fte mondaine o tout 
coup les invits furent pris d'une frnsie gale et se mirent  danser
comme font les Peaux-Rouges dans la terrible danse du scalp, qu'ils
excutent devant l'ennemi qu'ils vont immoler aprs l'avoir vaincu et
pris. Mais  Paris, cependant, ces danses--les plus folles des
danses--me paraissaient rgles par une sorte de biensance que les
Franais, mme les plus mal levs, n'abandonnent jamais. Tandis qu'ici
toute biensance, toute morale enfin taient mises de ct, et il ne
restait que le plaisir de s'amuser, le plaisir d'tre libre pendant
quelques heures, avant de reprendre le hideux masque de la
respectabilit mondaine, qui est la vraie rgle des civilisations, rgle
ncessaire aussi, puisque sans elle nos sens, nos instincts dchans
nous ramneraient vraisemblablement trs vite  l'tat des animaux.

La danse s'arrta un moment aux applaudissements des spectateurs, qui
avaient fait cercle autour de nous. Les danses seules se suivaient 
intervalles rguliers, on les applaudissait chaque fois. Je sentis une
commotion lectrique qui me paralysa le coeur. Sans sa prsence
d'esprit, je serais tombe; Ferry eut assez de sang-froid pour me
soutenir, si bien que personne ne s'aperut de mon tourdissement.

Et cette fois il ne cessa pas encore de me donner des preuves de son
amour et de sa gat. Les assistants applaudissaient; ils dlirrent
quand ils le virent pour la troisime fois se remettre  danser un
cavalier seul en tenant ma houlette. Ils criaient: Toutes les bonnes
choses sont trois. La danse dura un bon quart d'heure et ils nous
entouraient toujours. Des paris se faisaient. Ferry tait infatigable,
mais la crise arriva enfin et il tomba puis  mes pieds, o il resta
haletant, les yeux ferms, comme mourant. Je n'tais plus debout, sur
mes pieds, plusieurs pensionnaires de la maison me soutenaient. De tous
cts, sous mes pieds,  gauche,  droite, je ne sentais que des
soutiens. Les dames me couvraient de baisers, elles m'ventaient et
essuyaient mon visage, et Ferry, qui s'tait remis, debout derrire moi,
me serrait dans ses bras.

Enfin, on nous laissa tranquilles. Ferry m'treignit une dernire fois;
puis il m'offrit le bras pour m'emmener dans une autre chambre. Sur le
trne! sur le trne! crirent plusieurs voix. On avait dress, au bout
de la salle, une espce de tribune, avec une ottomane recouverte de
velours rouge, d'pais rideaux et un baldaquin de pourpre. C'est l que
l'on voulait nous mener en triomphe, pour nous tmoigner que nous avions
gagn la premire place dans cette fte. Ferry dclina, en mon nom, tant
d'honneur. Il dit qu'il prfrait, si on voulait bien le lui permettre,
prendre un rafrachissement; sur quoi, la dame qui tait costume en
Vnus nous mena au buffet, dans la salle du banquet, o la table n'tait
pas encore dresse.

--Est-ce qu'il n'y a pas un cabinet sombre o ma Titania (c'est ainsi
qu'il me nommait, princesse des elfes,  cause de mon costume) pourrait
se reposer un instant?

--Rsi Luft doit en avoir plusieurs, rpondit Vnus. Je vais lui dire
d'en ouvrir un.

Elle s'loigna et revint bientt, accompagne de l'htesse.  sa vue,
nous clatmes de rire. Rsi Luft avait suivi notre exemple: elle tait
vtue en Tyrolienne. Elle tait vieille, grosse, grasse, le portrait de
cette reine des les du Sud, de la clbre Nomahanna, si cette horrible
reine sauvage avait port le costume du Tyrol. Mais c'tait encore
apptissant, et, je compris qu'il se trouvt des hommes pour goter 
ces charmes et s'engloutir dans cette mer de chairs.

Elle nous ouvrit un cabinet, prs de la salle de danse. Par la porte
ouverte, je pouvais suivre la voluptueuse bacchanale. Quelques couples
dansaient encore; les autres prfraient une occupation plus srieuse.
Nous entendions le murmure des voix, le bruit des baisers, le haltement
des hommes et les soupirs voluptueux des femmes. Ce spectacle
m'excitait. J'tais assise sur les genoux de mon amant, un bras autour
de son cou. Je sentais cependant que Ferry avait envie de se mler
encore  la danse.

--Tu ne vas pas recommencer? lui dis-je, l'touffant de baisers.

--Et pourquoi pas? dit-il en souriant, puis voyant que je ne voulais
pas: Mais je voudrais fermer la porte. Enlve ton masque pour que je
lise la gat dans tes traits. Pourrais-tu me le refuser?

Il n'tait pas le despote, le tyran que j'avais cru. Il tait aussi
doux, aussi caressant qu'un berger. Je fermai la porte, je poussai les
verrous et je me jetai sur le lit. Je me reposai avec un plaisir
indicible, car le bruit, la musique, les tourbillons des danseurs et
danseuses m'avaient beaucoup fatigue. Cette fois personne ne nous
drangeait; je ne voyais que lui, et lui que moi.

Suis-je capable de vous dire ce que je ressentis? Non. Qu'il vous
suffise d'apprendre que nous nous dmes de vrais mots d'amour. Je ne
puis vous dire ma joie de l'avoir pour moi toute seule. Quand il
m'embrassait, ses yeux devenaient fixes et prenaient une expression
sauvage de volupt; mes yeux se troublaient aussi et nous retombions,
ivres d'amour, poitrine  poitrine, en murmurant les paroles les plus
folles, les plus dnues de sens.  la fin, il s'tait mis sur le ct;
j'tais presque endormie, il disait toujours des paroles d'amour, nos
yeux taient ferms et nous restmes une bonne demi-heure ensommeills
dans cette extase. Les cris qui venaient de la salle nous rveillrent.
Je rparai mon dsordre  la hte et il m'attacha lui-mme mon masque,
que j'avais oubli dans ma fivre. Ferry prit son domino et nous
entrmes dans la salle. L'orgie atteignait son apoge. On ne voyait que
des groupes voluptueux, dans toutes les poses imaginables, de deux,
trois, quatre, cinq personnes.

Trois groupes taient particulirement compliqus. L'un tait compos
d'un monsieur et de six dames, qui chantaient des chansons montagnardes
en se tenant par la main. Ils paraissaient extrmement gais et se
tenaient accroupis sur le sol, o l'on avait pos des fltes de
Champagne qui ptillaient, et, entre chaque chant, les chanteurs
sablaient un verre ou deux, ce qui ne devait pas tarder  les jeter dans
l'ivresse la plus complte.

L'autre groupe se composait de Vnus, tendue prs d'un monsieur qui
jouait des castagnettes, tandis qu'un autre jouait du tambourin de faon
continue. Dans les deux mains, elle tenait des clochettes et les
secouait, tandis qu'une sorte de gant de Rhodes, appuy sur deux
chaises, roulait du tambour del faon la plus bruyante, comme s'il
avait dirig la marche d'une arme.

En mme temps, ils poussaient des hurlements de Zoulous. C'tait le plus
beau groupe.

Le troisime groupe se composait de deux dames et d'un monsieur. Une
dame tait couche sur le dos, l'autre tenait au-dessus d'elle une
grosse caisse sur laquelle la premire cognait de toutes ses forces en
criant et en faisant des grimaces. Le monsieur, taill en hercule,
dominait en jouant de l'harmonica, dont le son harmonieux et cristallin
parvenait  n'tre pas touff par les chants des montagnards du premier
groupe ni par les hurlements, les castagnettes, les tambourins, la
grosse caisse. C'tait vraiment de la folie, et de la folie musicale,
qui plus est, et je me crus un instant dans un asile d'alins.

Tous les messieurs et toutes les dames avaient particip  ce concert,
avec une activit plus ou moins vive, selon les tempraments. Personne
ne s'tait drob  l'obligation de s'amuser. Ferry, parmi les hommes,
et moi, parmi les femmes, nous tions encore les plus raisonnables.

Vnus, moi et la comtesse Bella tions les seules femmes qui ne se
fussent point dmasques.

J'appris plus tard qui tait Vnus. C'tait une femme clbre par ses
aventures galantes. Elle se serait garde pourtant d'enlever son masque,
tandis que la comtesse Bella tait une vritable furie, un dmon
fminin. Elle criait  haute voix: Viens ici! Allons, ne sais-tu pas
que je suis une putain, une vraie putain? Elle fit le tour de toutes
les pensionnaires de la maison; elle leur distribuait des bonbons, des
fruits ou du Champagne.  table, elle but un plein verre d'eau-de-vie
qu'un monsieur lui avait rempli. Elle tait ivre-morte, se roulait sous
la table. Rsi Luft dut l'emporter dans un cabinet et la mettre au lit.
Elle l'enferma  cl. Bella essaya d'enfoncer la porte, enfin elle tomba
par terre et s'endormit. Un peu plus tard, deux pensionnaires montrent
voir si elle dormait. Elles la trouvrent se vidant par toutes les
ouvertures, comme un tonneau dfonc, et la mirent au lit. Elle dormit
jusqu' quatre heures de l'aprs-midi.

Le souper fut en tous points digne de l'orgie. Plusieurs personnes
s'endormirent sur la table. Il n'y avait plus que Ferry et encore deux
ou trois autres messieurs capables de se tenir dcemment. Les autres
laissaient tristement pendre la tte. Puis on distribua les prix. Ferry
fut proclam roi; puis vint le monsieur qui avait jou si bien de
l'harmonica; puis un autre, qui avait distribu beaucoup de bonbons. Ma
rivale, la princesse O..., que j'avais trouve en compagnie de Ferry,
l'avait bel et bien perdu. Je voulus le convaincre de boire jusqu' tre
ivre, mais il refusa. Pourtant je russis  le faire boire de
l'eau-de-vie. L'orgie se termina  quatre heures du matin.

Ferry et moi, Vnus et quelques autres dames rentrmes  la maison; les
autres taient ivres et passrent la nuit chez Rsi Luft.

En gnral, j'avais remarqu que les pensionnaires de notre htesse
s'taient le mieux conduites. Elles se faisaient prier par les messieurs
avant de prendre part  ce qui se faisait. Lonie seule y faisait
exception; mais on racontait d'elle qu'elle appartenait  la noblesse,
qu'elle tait d'une vieille famille viennoise, qu'elle avait quitt ses
parents pour se vouer  cet infme mtier et qu'elle tait venue
directement chez Rsi Luft.

Ferry m'accompagna chez moi. Rose tait encore debout, elle n'alla se
coucher que quand je le lui eus dit. Ai-je besoin de vous dire que pour
Ferry et moi la guerre d'amour n'tait pas encore termine?




V

FERRY


Vous tes peut-tre fch que je vous raconte tout au long mes aventures
 Budapest; vous allez m'accuser de trop aimer les Hongrois. Certaines
choses sont trop gnrales pour qu'on puisse les attribuer spcialement
 telle ou telle nation--ainsi les arts--et je compte l'amour, comme je
l'ai pratiqu, parmi les beaux-arts. Je puis donc vous assurer qu'il n'y
a pas un pays au monde o l'on entende mieux l'art d'aimer qu'en
Hongrie. Ce pays et ses habitants sont en retard  bien des points de
vue; mais dans l'art de jouir de la vie--la volupt sexuelle est la plus
haute jouissance,--ils sont aussi avancs que les Franais et les
Italiens, ces grands matres; oui, ils les ont peut-tre dpasss.

Je vais vous le prouver.

Peu de temps avant de reprendre cette correspondance avec vous, je fis
la connaissance d'un Anglais qui avait fait plusieurs fois le tour de
monde. Il voyageait depuis quarante-quatre ans. Il avait donc vu tous
les pays. Si nous admettons qu'il passa deux ou trois annes dans chaque
pays, il aura visit dix-huit pays; par exemple: l'Autriche, la Hongrie,
la Turquie d'Europe, l'Italie, l'Espagne, la France, la Grande-Bretagne,
la Russie, la pninsule scandinave, l'Allemagne, l'Orient, les
tats-Unis, la Suisse, l'Amrique du Sud, la Belgique et les Pays-Bas.
Est-ce assez? Oui, n'est-ce pas.

Mon ami, c'est ainsi que je l'appellerai, a visit tous ces pays au
moins deux fois. Il venait d'Italie et me fit la description d'un
pensionnat de prtresses de Vnus  Florence. Il y avait trois
Hongroises parmi ces dames. Elles taient les plus recherches, leur
prix montait de cent  cinq cents francs. La patronne disait qu'elle
allait rformer son tablissement et que les deux tiers de ses lves
devaient tre des Hongroises. Il y avait quelques Espagnoles, quelques
Hollandaises, une Serbe, une Anglaise, qui taient toutes beaucoup plus
belles; mais aucune ne savait aussi bien sduire les hommes que les
Hongroises. Et c'tait ainsi partout:  Paris,  Londres, 
Saint-Ptersbourg,  Constantinople, dans plusieurs rsidences de
l'Allemagne, les Hongroises taient partout prfres.

Non seulement les femmes de ce pays ont conquis les palmes de l'amour,
mais aussi les jeunes gens. Ils sont d'un extrieur trs attrayant,
leurs manires sont captivantes; ils sont autres que les jeunes gens de
toutes autres nations, et l'originalit nous attire, nous autres femmes.
Enfin, ils sont infatigables aux jeux d'amour et ils en connaissent tous
les raffinements, et une femme n'a jamais besoin, avec eux, d'employer
d'extraordinaires excitants.

Ne pensez pas, d'aprs ce que je vous dis, que j'aie une passion
exclusive pour les Hongrois et les Hongroises; je vais vous raconter les
aventures que j'ai eues ailleurs.

Je reviens donc  mon histoire.

Je partageais mes plaisirs avec deux personnes: avec Ferry, qui tait
mon amant dclar, et avec Rose, qui variait mes bats. Un spcialiste
dirait que je partageais des plaisirs homosexuels et htrosexuels.

Ferry m'avoua qu'il n'avait connu le vritable amour qu'avec moi, que
ses principes n'taient plus aussi solides. Il croyait maintenant  la
possibilit de la fidlit. Si je l'avais voulu, il m'aurait pouse; il
me le proposa plusieurs fois. Je refusai. J'avais peur de perdre son
amour, si d'autres liens que ceux de l'amour nous unissaient. Le mariage
est le tombeau de l'amour. L'exemple de mes parents ne me rassurait pas;
je craignais de voir notre amour profan par la loi et par l'glise. La
crmonie publique du mariage est une profanation. J'aimais; le secret
de mes plaisirs augmentait mon amour. Tout ce qui n'a pas un rapport
immdiat avec l'amour et le plaisir gne, et Ferry partageait mes vues.

J'avais pourtant une inquitude, j'avais peur de devenir mre et de
perdre ma place. Je lui fis part de mes craintes. Je lui dis aussi mon
tonnement de n'tre pas encore enceinte, car, avec lui, j'avais nglig
les mesures de prcaution que Marguerite m'avait si chaleureusement
recommandes et que j'avais toujours employes avec le prince.

--Il y a bien d'autres moyens, me dit Ferry; peu d'hommes et peu de
femmes les connaissent. Je me suis servi d'un sans que tu le saches. Si
tu veux connatre ces diffrents prservatifs, lis le livre _De l'art de
faire l'amour sans crainte_. Je te le donnerai. On traite aussi de ton
moyen, du condom, mais il n'est pas toujours sr; il peut s'chauffer et
clater sans que l'on s'en aperoive.

Il m'apporta ce livre et je le lus avec beaucoup d'attention. Il a t
rdig par un mdecin; il est beaucoup plus rare que tous les romans
priapiques; il est mme plus rare que la _Justine_ de Sade, qui a t
officiellement brle sous Robespierre et qui vient d'tre rdite en
Hollande et en Allemagne. Je pense que ce livre ne vous est jamais tomb
entre les mains et je vais vous parler de quelques-uns des sujets qu'il
traite.

L'auteur ne recommande pas l'emploi du condom; il prtend que la volupt
de l'homme et de la femme est beaucoup moindre. Le condom n'est pas fait
sur mesure. Quand il est trop troit, il cause des douleurs  l'homme.
Quand il est trop large, il se forme des faux plis aussi coupants qu'un
cheveu. Dans les deux pas, il peut facilement cder et le but n'est pas
atteint.

L'auteur dit que la femme peut ne concevoir qu'une fois sur mille si
elle sait bien s'y prendre, mais je ne dirai pas comment, car ce sont
choses qu'il faut connatre par exprience et non par la lecture. Je ne
fais pas profession d'enseigner ces choses et si j'indique le titre de
ce livre rare et quelques-unes de ses particularits, c'est pour montrer
l'intrt que je pris  le lire.

( cet endroit, je me souvins que Ferry employait toujours le moyen dont
il avait parl; il l'employait expressment. Et si parfois il en usait
autrement, ce n'tait jamais qu' la fin d'une sance.

Que cela neutralist les effets masculins, je l'avais dj devin.
Ferry, qui ne semblait pas avoir toujours confiance dans le premier
secret, employait souvent un autre moyen qui augmentait encore ma joie.)

L'auteur ajoute encore que la formation de la semence a besoin d'un
certain temps pour qu'elle soit fcondante. Et la chose est certaine,
car l'on voit que les dbauchs n'ont que rarement des enfants, et pour
ma part je suis persuade que Don Juan n'a jamais t pre.

Il fait une distinction entre ce qui est de l'homme et ce qui est de la
femme. Il dit qu'il n'y a pas de diffrence entre le masculin et le
fminin; que ce n'est pas ce qu'on croit qui cause la volupt, mais bien
ce qu'on vite souvent; car si cela n'tait pas ainsi, la femme ne
ressentirait point de volupt, ce qui est inexact, car la volupt de la
femme est beaucoup plus forte que celle de l'homme, justement  cause de
cela. La suite de cette explication tait trop savante et je ne l'ai pas
comprise. Nous avons parl une fois de ce sujet; vous aussi vous
prtendiez qu'aprs plusieurs plaisirs l'homme est strile; c'est
pourquoi les peuples froids se multiplient beaucoup plus que les peuples
chauds et passionns. Les Hongrois, les Franais, les Italiens, les
Orientaux, les Slaves du sud ont beaucoup moins d'enfants que les
peuples du nord et particulirement que les Allemands. Le mariage est
plus fertile que le concubinat; la classe pauvre que l'aristocratie.
(J'ai lu plus tard Kinskosch et Venette, tous ces auteurs sont du mme
avis.)

L'auteur recommande plusieurs moyens comme les plus srs. Un entre
autres: l'homme, quand il sent la crise approcher, doit se retirer. Je
ne crois pas qu'un homme puisse avoir assez de volont pour le faire
chaque fois. En outre, les deux perdent la plus haute volupt. Le but
des amoureux, n'est-ce pas justement de ressentir ce choc lectrique qui
est bien la chose la plus humaine et la plus naturelle du monde? Je
dtesterais un homme qui me ferait cela.

Je me souviens encore de deux aphrodisiaques, qui sont trs simples et
que j'employai toujours dans la suite  la place du condom, que je
trouvais vraiment trop grossier. L'un est la boule d'argent, l'autre
l'ponge.

Une boule d'argent massive, avec un petit anneau muni d'un lastique,
voil tout. Comme elle est lourde, elle tombe au fond, et comme elle est
de la grosseur d'une noisette, elle bouche suffisamment. Ce qu'il faut
viter ne peut plus passer. Cette boule est trs pratique. Je crois que
l'on s'en servait beaucoup autrefois et particulirement au dix-huitime
sicle. On m'a dit qu'il y avait une belle collection de ces boules chez
un collectionneur de Berne. Et il est certain que ce moyen tait fort
employ en Suisse, o on le connat encore fort bien. On parle mme de
boules en or, mais je dois dire que je n'en ai jamais vu.

L'emploi d'une ponge est du mme genre. Ce moyen parat tre connu ds
la plus haute antiquit, o l'on attribuait  l'ponge des vertus
thrapeutiques que l'on a peut-tre exagres.

Ces moyens ne sont pas particulirement srs, et il vaut bien mieux
qu'ils ne le soient pas, car l'humanit cesserait bientt d'exister s'il
existait des moyens compltement srs pour viter les suites que tout le
monde, de plus en plus, semble avoir tendance  viter, car l'homme est
peut-tre l'tre qui se soucie le moins de la perptuation de l'espce.

Ceci me rappelle un savant auquel j'avais fait part de mes rflexions
sur ces sujets; il me rpondit que, si l'homme ne se souciait plus de
perptuer son espce, c'est que la nature avait dcid l'anantissement
progressif de la race humaine, que d'ailleurs le temps viendrait o
l'homme, roi de la cration, devrait cder la place  un nouvel tre qui
existait peut-tre dj sans que nous le connussions et peut-tre mme
sans que nos sens imparfaits pussent le concevoir.

En plus de cette collection d'aphrodisiaques, le livre indiquait toute
une srie de moyens pour viter les consquences. Je pense que vous les
connaissez tous. En Hongrie, ce qu'on emploie le plus est une dcoction
de vgtal que je ne veux pas dire. Chaque paysanne l'emploie. Mais cela
est trs nocif et dangereux, je connais beaucoup de cas
d'empoisonnement.

Je reviens  mes aventures. Sre de mes deux moyens, je m'adonnai
compltement aux plaisirs. Je n'aimais que Ferry. Il tait trs prudent,
personne ne souponnait nos relations et mon renom n'en souffrit point.

Rose tait le plus  plaindre. Ferry ne lui laissait pas grand'chose. Je
n'avais que trs rarement une nuit de libre, o elle pouvait venir dans
mon lit. J'avais piti d'elle. Je ne connaissais pas la jalousie. Et je
me demandai si je n'allais pas prendre un grand plaisir  la pousser
entre les bras de Ferry. La dvirgination artificielle n'avait pas t
complte. La membrane avait repouss, sa virginit tait  neuf! Comme
mdecin, vous allez vous rcrier et dire que cela est impossible. Mais
je puis vous certifier que c'est la pure vrit et que cette membrane
avait repouss, que je l'avais vue moi-mme en l'examinant. Et je vis
qu'elle tait intacte. Au demeurant, j'avais vu la reprsentation d'une
vierge dans un panopticum, sur la place de Saint-Joseph, lors de la
foire de Budapest. Je suis profane, je puis vous dire ce que j'ai vu et
non l'expliquer ou le prouver.

Je demandai  Rose si elle serait heureuse d'avoir un amant tel que
Ferry. Elle me rpondit qu'elle ne dsirait pas un homme tant qu'elle
m'avait. Enfin elle me dit que si elle consentait  sacrifier sa
virginit  un homme, elle ne le ferait que pour me faire plaisir. Ferry
ne lui tait pas plus dsirable que tel autre que je lui octroierais.

Il y a trs peu de femmes qui connaissent le plaisir d'assister aux
bats amoureux d'un couple. Il y a aussi trs peu d'hommes qui ne
mprisent pas une femme qui se donne devant eux  un autre. Ferry et moi
sommes de ces rares exceptions.

Il m'avait souvent demand de me donner  un homme devant ses yeux. Je
n'avais pu y consentir. Je dois avouer que je le souponnais de vouloir
me quitter et qu'il cherchait une raison pour le faire. Je ne pouvais
croire qu'il goterait du plaisir  ce spectacle. Il me cita plusieurs
exemples historiques, celui surtout de ce hros vnitien, Gatta Melatta,
qui ne s'alliait avec sa femme que si celle-ci s'tait auparavant
abandonne aux caresses d'un autre homme. Il dcida donc d'enseigner
l'amour  Rose, et je devais ensuite en faire autant avec un jeune
homme.

J'eus beaucoup de peine  convaincre Rose de le faire. Elle se jeta dans
mes bras, pleurait, disait que je ne l'aimais plus. Je dus lui prouver
le contraire, je l'embrassai, la caressai, je lui dis tout ce que je
trouvais de convaincant pour lui prouver qu'elle me ferait plaisir en
accomplissant ce sacrifice. Au fond, je n'tais pas trs convaincue
moi-mme, mais Ferry tant l, je n'osais pas reculer et je jouai mon
rle du mieux que je pus.  la fin, elle me parut convaincue et Ferry en
profita aussitt. Rose avait ferm les yeux et tremblait de tous ses
membres. La petite rosse, elle ne voulait pas avouer combien je l'avais
convaincue. Je vis tout cela le coeur gros, car bien que la jalousie ne
ft pas mon dfaut, je trouvais que c'tait dommage et que Rose aurait
t plus  moi si elle ne connaissait aucun homme et qu'en somme c'tait
la vraie raison de mon amour pour elle.

Cependant tout se passa le plus agrablement du monde, et depuis cette
nuit je ne comprends plus du tout la jalousie des femmes. Il me semble
que c'est beaucoup plus raisonnable et beaucoup plus naturel que ces
choses ne se passent pas comme elles se passent dans les pays civiliss.
La jouissance est augmente par la prsence d'une troisime personne. La
volupt n'a pas seulement pour but la perptuation de l'espce; le but
de la nature est aussi la volupt, ceci est ma conviction.

Ds le lendemain, Ferry me rappela de tenir ma promesse. Il me garantit
que personne ne le saurait. Je devais l'accompagner en voyage.

C'tait au printemps, le temps tait magnifique. Il me dit que nous
quitterions le lendemain Budapest. Il passa toute cette journe avec
moi, il avait dj fait ses visites d'adieu, on pensait qu'il avait
quitt Budapest depuis trois jours.

J'avais un cong d'un mois. Je voulais aller  Presbourg,  Prague,
revenir par Vienne o je devais donner quelques reprsentations, je
pensais tre de retour en juillet.

Nous quittmes Budapest un dimanche,  deux heures de la nuit. Nous
vitions de prendre le chemin de fer ou le bateau  vapeur; nous
employions la voiture de Ferry ou la poste. Nous arrivmes vers huit
heures  Nessmely. Nous quittmes alors la grande route, nous
traversmes Igmann et continumes notre voyage au sud-ouest. Nous
arrivmes vers midi dans la fameuse fort de Bakony. Nous entrmes dans
une auberge au milieu de la fort. La table tait dj dresse pour moi.
Quelques hommes  sinistre figure taient dans la cour et dans la
chambre de l'auberge. Ils taient arms de fusils, de pistolets et de
casse-ttes. Je pensais que c'taient des voleurs et j'tais un peu
inquite. Ferry s'entretenait avec eux en hongrois. Je lui demandai qui
ils taient; il me rpondit qu'ils taient de pauvres diables. Il ajouta
que je n'avais rien  craindre. L'aprs-midi, nous remontmes dans notre
voiture; cinq hommes  cheval prcdaient notre voiture, les autres
taient partis en avant.

Nous n'avancions plus aussi rapidement. Le chemin tait dfonc, nous
tions forcs d'aller un moment  pied. Enfin, nous arrivmes au plus
pais de la fort. Ferry me proposa de faire une petite promenade, et la
voiture se dirigea vers une maison que l'on voyait entre les arbres et
qui avait l'apparence d'une auberge. Les brigands nous prcdaient en
cartant les branches. Au bout d'une heure, deux hommes vinrent  notre
rencontre: l'un, de trente-quatre  trente-cinq ans, taill en hercule,
le visage sauvage et pourtant rgulier; l'autre, un adolescent de vingt
ans, aussi beau qu'Adonis. Ils faisaient aussi partie de la bande. Ferry
me les prsenta; puis il me dit que j'allais goter l'amour avec ces
deux hommes, que je n'avais rien  craindre d'eux, qu'ils ne savaient
pas qui j'tais et qu'ils n'avaient aucune relation avec le monde
extrieur.

Nous nous arrtmes dans une clairire. Une source assez profonde et
large la traversait. L'hercule se mit  l'aise aussitt; le jeune homme
rougissait, hsitait; quand Ferry le lui eut command premptoirement,
il suivit l'exemple de son camarade. Ferry, me dit que je devais donner
libre cours  mes sensations; que plus je serais passionne, plus je lui
ferais plaisir. Je connaissais ses penses comme si je les avais lues.
Je voulais lui faire plaisir et je rsolus d'tre trs dissolue.
J'appelai les deux hommes. Je les tirais vers moi... Lorsque tout fut
fini et tous furent calms, ils me portrent dans la hutte, o Ferry me
coucha dans un lit.

Puis-je vous raconter comment s'coulrent les trois jours que je passai
dans cette fort? Ferry avait cong. Je changeais tous les jours
d'amants. Il y avait neuf brigands. Le troisime jour, nous clbrmes
une grande orgie, avec des paysannes, des femmes et des filles qui
taient venues. Agrippine aurait envi nos saturnales. Ces paysannes
taient aussi raffines, adroites et voluptueuses que les dames de
l'aristocratie de Budapest.

J'eus le temps de me reposer durant ma tourne. Rose m'accompagnait
seule. Ferry me quitta aprs de tendres adieux. Il tait temps de
reprendre des forces, ces dbauches m'auraient tue.

Je n'ai rien  vous dire des deux annes que je passai encore 
Budapest, ni de mon engagement d'un an  Prague. J'appris  estimer ce
proverbe franais: Ni jamais, ni toujours, c'est la devise des amours.




VI

 FLORENCE


J'avais atteint ma vingt-septime anne. Mes parents taient morts dans
l'intervalle d'une semaine, emports par une pidmie. J'tais pour
ainsi dire seule au monde. J'avais perdu de vue ma parent. Ma vieille
tante, chez qui j'avais log  Vienne en dbutant au thtre, dura le
plus longtemps; elle mourut un an aprs que j'eus quitt Budapest. Ce
cousin dont je vous ai parl avait suivi la carrire militaire. Il avait
perdu la mauvaise habitude de son enfance et tait devenu un tel rou
que les dbauches le tuaient. J'avais beaucoup de chance d'un ct,
pourtant j'avais d supporter quelques durs chagrins. Je perdis mes deux
premiers amants: Arpard A..., qui dut partir  Constantinople, o il
avait un emploi  l'ambassade, et Ferry, qui migra en Amrique. Avant
ce dpart, qui tait forc, il m'crivit une longue et tendre lettre o
il me jurait un ternel amour. Il m'crivait qu'il voulait m'pouser si
je le suivais en Amrique. Il n'osait plus rester en Europe, car il y
risquait sa vie. Les bandits, dont quelques-uns avaient eu mes faveurs,
furent arrts. Hercule et le bel adolescent finirent  la potence. Il
ne me restait plus que Rose pour me rappeler les joyeuses journes
passes  Budapest.

Je ne veux pas vous parler de ma carrire artistique. Ceci ne vous
intresse pas; si vous voulez la connatre, vous n'avez qu' ouvrir les
journaux, ce que vous avez srement fait.

Dans une grande ville d'Allemagne, je fis la connaissance d'un
imprsario italien, qui m'avait entendue chanter dans un concert et dans
un opra. Il me rendit visite chez moi et me fit la proposition de le
suivre en Italie. Je parlais parfaitement l'italien. Il me dit que pour
pouvoir concourir avec les plus clbres cantatrices d'Italie, il ne me
manquait que l'habitude des immenses scnes de San Felice, de la Scala
ou de San Carlo. Si j'avais du succs en Italie, mon avenir tait
assur; j'avais la gloire. Je devais dbuter au thtre Pergola, 
Florence. Je n'hsitai pas longtemps; je signai un engagement de deux
ans; j'avais un gage de trente mille francs et deux soires  mon
bnfice.

En Italie, j'avais moins  risquer que partout ailleurs o j'avais dj
chant. Personne ne s'occupe de la conduite d'une femme non marie.
Cette apparente vertu fminine, qui est tant en honneur dans le reste de
l'Europe, n'a aucune valeur en Italie. On l'exige plutt d'une femme
marie que d'une fille. Je trouve ceci trs raisonnable, et quand une
dame qui a dj connu toutes les nuances de l'amour veut se marier, les
Italiens ne s'occupent pas de sa vie passe, ils ne sont pas tant
scrupuleux. Aucun homme ne compte sur une vierge si la fiance a plus de
quinze ans.

 vingt-sept ans, j'atteignais l'apoge de ma beaut. Ceux qui m'avaient
connue  Vienne ou  Francfort me certifiaient que j'tais beaucoup plus
belle qu' vingt ou vingt-deux ans.

J'avais une nature robuste et puissante. Mon temprament tait de fer,
mais j'avais la force de matriser mes dsirs quand je voyais que les
plaisirs de l'amour attaquaient ma sant.  Francfort, j'avais pass
deux annes de chastet; aprs avoir quitt Budapest, je restreignis
mme mes relations avec Rose. Celle-ci ne me provoquait jamais. Elle
semblait partager tous mes sentiments. Notre accord tait aussi parfait
que celui des deux jumeaux siamois. Je tenais un journal. Comment
pourrais-je, si je ne l'avais pas fait, vous raconter ainsi ma vie dans
tous ses dtails! En feuilletant, j'y trouve qu'aprs ma liaison avec
Ferry, qui dura dix mois, je partageai, dans l'espace de cinq ans,
soixante-deux fois les plaisirs avec Rose, en moyenne une fois par mois.
N'est-ce pas le nec plus ultra de la temprance? Et durant cette
poque, je n'accordai pas la moindre faveur  un homme. J'tais en bonne
sant, je vivais bien, je soignais mon corps et ne commettais aucun
excs.

 Florence, je fis la connaissance d'un homme trs intressant, de cet
Anglais dont je vous ai dj parl. Ce n'tait plus un jeune homme, il
comptait dj cinquante-neuf ans. Je pouvais parler de tout avec lui, il
tait un parfait picurien et tudiait la nature humaine; ses opinions
s'harmonisaient avec les miennes. J'appris  mieux me connatre, grce 
lui. Il m'expliqua bien des choses dont je n'avais pas la cl. Je savais
depuis longtemps que la nature de la femme est tout autre que la nature
de l'homme, mais je n'avais pu deviner pourquoi. Il m'en donna les
raisons physiologiques et psychologiques. Sa philosophie tait simple et
claire; il tait impossible d'affaiblir ses principes, bass sur la
raison. Il n'tait pas du tout cynique; dans la socit, on le prenait
pour un homme trs moral, bien qu'il ne feignt aucune vertu. Il me
faisait doucement la cour, non pas pour atteindre ce que tout homme
convoite, mais parce que j'tais capable d'couter et de comprendre ses
paroles. Pourtant, je remarquais qu'il aurait t trs heureux de me
possder corporellement. Ceci est naturel. Je ne suis pas un Narcisse
fminin, mais j'ai conscience de mes qualits physiques et spirituelles;
je n'ai qu' me regarder dans un miroir et  comparer ma beaut  celle
des autres femmes. Vous m'avez avou vous-mme que vous n'avez jamais vu
un corps fminin aussi bien proportionn que le mien, et ceci bien des
annes aprs ma connaissance avec sir Ethelred Merwyn.

J'tais pique d'entendre l'Anglais faire continuellement ma louange,
sans jamais essayer d'attaquer mon coeur ou quelque chose d'autre,--on
dit coeur par euphmisme. Ma coquetterie tait vaine. Il m'avait tout
expliqu; mais je voulais encore savoir pourquoi il se faisait stoque
avec moi.

Un proverbe dit: Si la montagne ne vient pas vers Mohamed, Mohamed doit
aller vers la montagne. Sir Ethelred tait la montagne et si je voulais
obtenir mon explication, je devais tre le prophte.

--Je vous permets pourtant tout, sir Ethelred, lui dis-je une fois;
pourquoi ne dpassez-vous jamais, quand vous me faites la cour, les
limites de la plus stricte amiti? Vous avez t un grand Lovelace,
ainsi que vous me l'avez dit; je sais mme que vous faites encore plus
d'une conqute.

--Vous vous trompez, madame, je ne fais plus de conqute, me rpondit
sir Ethelred. Vous n'allez pas croire que ce qu'un vieillard change
contre de l'or soit des conqutes.

--Je ne parle pas des lorettes et d'autres femmes lgres. Vous ne
rpondez qu' une partie de ma question. Me prenez-vous pour une
coquette sans coeur, qui s'enorgueillit de vous enchaner  son char de
triomphe? Pensez-vous que vous ne pouvez pas inspirer de l'amour  une
femme de mon ge?

--Je crois que c'est possible. Si vous m'accordiez vos faveurs, vous le
feriez par piti et non par amour. a serait tout au plus un dsir
maladif. Vous n'avez connu que des hommes jeunes. Vous voudriez me voir
ridicule.

--Vous tes injuste envers vous-mmes et envers moi. Je vous ai dj
racont que j'ai connu un homme qui ddaignait toute conqute qui ne
venait pas s'offrir volontairement. tes-vous aussi vaniteux et
exigez-vous quelque chose de semblable de la femme? Mais vous ne risquez
rien si vous recevez une rponse dfavorable, puisque vous pouvez la
mettre sur le compte de votre ge. Tandis qu'une femme se sent fort
humilie si vous jouez auprs d'elle le rle du chaste Joseph. Trop de
timidit et de modestie ne vont pas  un homme.

--Mais il lui sied encore moins de faire dire de soi qu'il est un vieux
faune.

--Vous tes encore bel homme et vous possdez des qualits, qui font
oublier vos ans. Voyons, si, mprisant les prjugs de mon sexe, je vous
disais que vous pouvez tout oser, tout esprer de moi, tout exiger, ne
vous dcideriez-vous pas  accepter ces faveurs inespres?

--Ceci est impossible. Vous ne le ferez jamais.

--En tout cas, vous pouvez me dire si vous me refuseriez oui ou non?

--Je serais fou de refuser; j'accepterais, dit sir Ethelred.

--Mais vous me mpriseriez au fond du coeur, comme une htare ou une
Messaline?

--Pas du tout. Le got et les caprices d'une femme sont innombrables. Je
vous aimerais et cet amour me rendrait le plus heureux des mortels.

Il tait en pleine contradiction avec ce qu'il venait d'affirmer. Je
m'tais approche de lui, je mis ma main sur son bras et le regardai
avec tant de douceur qu'il aurait d tre de pierre pour rsister. Je
dteste la coquetterie tant qu'elle n'est pas une arme de conqute ou de
vengeance. Sir Ethelred avait toujours t mon ami, je n'avais aucune
raison de me venger. Je ne veux pas dire non plus que je l'aimais; mais
il tait possible que des relations plus intimes rveillassent ce
sentiment. Je le poussai tant qu'il oublia tous ses principes, tomba 
mes pieds, embrassa mes genoux et mes pieds, et devint plus
entreprenant. Je n'opposais aucune rsistance, je le laissais faire.

Il me serra ensuite dans ses bras.

--Doutez-vous encore? lui dis-je tendrement.

--Je crois rver. Je n'osais esprer un tel bonheur. Je ne le comprends
pas encore. Je suis votre esclave, je ne vous refuserai rien.

Puis tout se passa d'abord le mieux du monde, ensuite sa faon de se
comporter m'pouvanta. J'ai entendu dire que certaines personnes taient
frappes d'une attaque dans une telle situation; cela arrive plus
souvent aux hommes qu'aux femmes. Cela doit tre terrible de serrer un
cadavre dans ses bras.

Sir Ethelred semblait avoir devin mes penses. Descendus au jardin,
nous causmes sur ce sujet.

--Mon Dieu, ne savez-vous donc, pas  quelles aberrations une passion
excessive mne? Il y a eu beaucoup de cas o des hommes ont viol des
cadavres. La loi ne svirait pas, si cela n'existait pas. Je ne sais pas
si cela arrivait jadis plus souvent qu'aujourd'hui; aujourd'hui, cela se
passe encore. Durant les guerres de Napolon, cette passion eut mme de
srieuses suites pour la victime. Peu de jours avant la bataille d'Ina,
un officier fut log chez un pasteur protestant. La fille du pasteur
venait de mourir, c'est--dire que le mdecin qui la soignait venait de
remplir son bulletin de mort. Ce n'tait qu'un cas aigu de catalepsie.
La fille devait tre enterre aprs le dpart des soldats. L'officier,
sduit par la beaut du cadavre, le viola. L'lectricit rveilla la
jeune fille. Qui connat donc le galvanisme de cet acte? Elle conut
mme. Ses parents furent trs agrablement surpris de la trouver
veille le lendemain matin. Elle devint mre et ne connaissait mme pas
le pre de son enfant, un garonnet robuste et fort bien fait. La chose
s'expliqua plusieurs annes plus tard, quand l'officier repassa par
hasard dans ce village. La chose fit beaucoup de bruit. MM. les soldats
avaient plusieurs cas semblables sur la conscience. Quand on en
surprenait un en flagrant dlit, il s'excusait en disant qu'il l'avait
fait par pure humanit, afin de ressusciter la fille. Naturellement,
aucun ne russissait, car ces cas de catalepsie sont excessivement rares
et le moyen n'est pas toujours efficace. Le viol des cadavres est encore
trs frquent, il est plutt pratiqu par des personnes de
l'aristocratie que par des personnes du peuple. Parmi toutes les
histoires que je connais, je vais vous raconter celle du ministre
autrichien, le prince de S... Il se faisait amener tous les morts de
l'hpital dans son appartement, soi-disant pour faire des tudes
anatomiques, car il tait dilettante de mdecine. Les mdecins
dcouvrirent qu'il violait ces cadavres, car une fois le cadavre d'une
vierge ne rentra pas intact  l'hpital.

Cette passion est trs dangereuse pour celui qui s'y adonne, elle peut
mme tre mortelle. Les poisons qu'un cadavre scrte sont trs
violents. Ce danger est encore plus grand dans les pays chauds, car les
cadavres s'y dcomposent plus rapidement. Ce vice est trs rpandu en
Italie; le climat est trs nervant et l'Italien fait usage de tout pour
assouvir ses passions. L'onanisme, la sodomie et le viol des cadavres
sont trs dvelopps ici. Oui, on assassine sur commande et on apporte
les victimes palpitantes  des dbauchs. Le procs d'un fabricant de
salami a fait beaucoup de bruit ces derniers temps. Non seulement il
assassinait ses victimes, mais il les violait avant ou aprs. Quand une
femme est excute en Italie, ce qui n'est pas trs rare dans les tats
de l'glise, on peut tre sr que vingt-quatre heures aprs son cadavre
a t viol; si bien que des maris qui n'avaient pas t cocus du vivant
de leur femme le sont aprs sa mort. Cela se passe galement en France
et en Angleterre, tout particulirement  Londres, o la police est mal
organise et trs faible. Le plus grand crime que l'homme puisse
commettre, c'est de se mutiler soi-mme; avez-vous jamais entendu dire
que la loi l'en punisse?

Ce que sir Ethelred me racontait me remplissait d'effroi. Tous ces
crimes le laissaient indiffrent. D'aprs lui, l'automutilation et le
viol des cadavres taient des habitudes dangereuses; seulement, si elles
nuisaient  celui qui s'y adonnait, la loi ne devait pas punir
l'automutilation, ni le viol des cadavres, ni le suicide ou plutt la
tentative de suicide; les lois ne punissent que les actes qui attaquent
la volont, la sant ou le bien des autres.

Tout ce qu'il me racontait me faisait trembler, ces crimes taient trop
lugubres, je ne pouvais y croire.

--Il me serait facile de vous convaincre de la vracit de ces choses si
je ne craignais de vous voir changer de sentiments  mon gard. Il me
suffirait de vous mener dans les endroits o ces choses s'accomplissent.

--Quoi, ici,  Florence?

--Non, pas ici, mais  Rome, me rpondit sir Ethelred. Vous y irez comme
en tourne.

--Bon. Je vous promets que mon amour ne s'en ressentira pas et que
j'aurai assez de force pour assister avec calme  ces choses. Mais vous
devez me promettre que je ne devrai pas y prendre activement part, ni
qu'un assassinat aura lieu devant moi. Je ne voudrais pas non plus voir
de ces tortures qui mutilent pour toujours les victimes. Ces dernires
doivent s'offrir volontairement; car je ne voudrais pas assister  ces
horreurs dcrites dans le livre de Sade.

Une passion maladive et fivreuse s'empara de moi; j'tais inquite, et
Dieu sait o elle m'aurait pousse, si les actes que je devais bientt
voir n'avaient loign de moi ces envies. Je vais tout vous raconter,
j'espre que vous ne me condamnerez pas. Si jamais nous nous
rencontrons, vous m'expliquerez, au contraire, ces choses.

Le temps passait trs vite en compagnie d'un aussi galant homme. Nous
tions trs temprants quant  l'amour. Il tait toujours prt  de
nouveaux jeux, mais je craignais pour sa sant. Je l'aimais trop pour ne
pas vouloir lui pargner une humiliation.

Nous allmes  Rome et sir Ethelred tint parole le troisime jour. Il
dut payer une immense somme pour pouvoir contenter ma curiosit.

La veille au soir, il y avait eu deux excutions au garrot. Un brigand
des Abruzzes et sa femme, une ravissante personne, furent trangls
place Nacona. Sir Ethelred avait lou une fentre proche de la potence.
 travers ma lorgnette, je pouvais suivre tous les mouvements
musculaires du visage de ces deux malheureux; je souffrais cruellement.
Je ne pouvais oublier ces deux visages d'pouvante. Sir Ethelred lisait
dans mes penses, il me dit:

--Vous les reverrez encore.

Je restai quinze jours  Rome. La fin de mon sjour fut trouble par la
mort subite de mon ami. Il mourut de la malaria, cette terrible pidmie
qui a dj fait tant de victimes. Je ne l'abandonnai point jusqu' son
dernier souffle; je lui fermai les yeux. Dans son testament, il me
lguait toute sa fortune, ses pierreries et ses antiques qu'il avait
collectionns dans ses voyages.

Cette mort inattendue me dgota de l'Italie et je fus heureuse de
signer un engagement avec un imprsario qui m'emmenait  Paris, 
l'Opra-Italien.




VII

 PARIS


 mon arrive  Paris, les deux cas qui rvolutionnaient l'opinion vous
sont sans doute connus, quoique les journaux les aient incompltement
raconts  cause du scandale des dbats. Les assises taient pourtant
publiques, j'y ai vu des dames de la plus haute aristocratie et des
demi-mondaines.

Mes aventures  Paris ne sont pas fort diffrentes de ce qu'elles ont
t dans toutes les autres villes. Je vais donc vous raconter ce que
j'ai pu apprendre sur ces deux affaires. Les procs se firent en mme
temps, bien que les crimes n'eussent pas eu lieu  la mme date. Un
aristocrate tait incrimin dans l'une d'elles, sa famille avait tout
fait pour touffer l'affaire; elle y aurait russi si de nouveaux
tmoins n'taient venus et si les journaux n'avaient fait beaucoup de
bruit autour de la deuxime affaire. L'inculp tait un homme du peuple,
il fut tout de suite emprisonn et jug. Dans la premire affaire, on
releva non seulement viol, mais aussi assassinat et non seulement sur
une, mais sur plusieurs personnes. L'assassin et le violateur taient
deux individus diffrents, mais ils taient en troits rapports.

Au faubourg Poissonnire vivait un charcutier clbre par la qualit de
ses pts. Sa boutique ne dsemplissait pas. Le peuple racontait
beaucoup de btises sur la fabrication de ces pts, et le bruit se
rpandit qu'il employait de la chair humaine. Une perquisition eut lieu,
on dcouvrit qu'il n'employait pas de la viande ordinaire, mais que
c'tait de la viande animale: il employait des chiens, des chats, des
cureuils, des moineaux, etc. Chaque fois que la clbrit de ces pts
reprenait, des bruits infmes recommenaient  circuler.  la longue, la
police n'y prit plus garde et mme le public s'en lassa.

Environ dix-huit mois avant mon arrive  Paris, on avait arrt un
coiffeur pour avoir coup la gorge  un de ses clients. Les recherches
permirent d'tablir qu'il avait dj commis plusieurs assassinats et
qu'il vendait les cadavres  son beau-frre, qui tait charcutier. La
chair des cadavres tait hache, la complicit du beau-frre n'tait pas
sre.  l'interrogatoire, l'accus dit que l'un de ses confrres en
faisait tout autant et qu'en plus il poursuivait un double but: car,
premirement, il fournissait les cadavres des jeunes filles impubres 
un grand dbauch, qui en abusait; ensuite, il les revendait une seconde
fois au ptissier. Le procureur gnral incrimina le dbauch, mais
celui-ci, qui avait t prsent  l'interrogatoire du coiffeur, eut le
temps de faire disparatre toutes traces de complicit. On dcouvrit des
traces de sang et des os dans la cave du deuxime coiffeur, mais on ne
put tablir nettement son crime. On le laissa en libert et il n'en fut
plus question.

Six semaines avant mon arrive, un agent des moeurs surprit un employ
de la morgue en train de violer le cadavre d'une jeune fille repche
dans la Seine. L'homme fut condamn  dix ans de galres. Cette
condamnation fut trouve trop forte par le public et les journaux, et la
Cour de cassation la commua en deux ans de travaux forcs.

Cette deuxime affaire rveilla la premire, car les journaux firent
beaucoup de bruit autour du coiffeur-charcutier. Celui-ci, qui se
croyait  l'abri de toute nouvelle poursuite, protg comme il tait par
son client, avait oubli toute prudence. Un beau jour, la police
perquisitionna chez lui et dcouvrit le cadavre d'une petite fille de
dix ans. L'examen mdical tablit que la fillette avait t viole, mais
il ne put fixer si elle l'avait t avant ou aprs l'assassinat.

L'assassin fut condamn  la guillotine; le condamn nia d'avoir des
complices devant la Cour de cassation; quand il vit que rien ne pouvait
le sauver, il avoua qu'il fournissait le cadavre des fillettes gorges
au duc de P..., qui les lui payait vingt napolons d'or pice. Il dit
encore que c'tait le duc qui l'avait pouss  attirer des fillettes
dans sa boutique pour les assassiner. Le duc fut incrimin dans
l'affaire, il nia nergiquement toute complicit. Le viol des cadavres
tait vident et il savait que les filles taient assassines. Son
avocat fut assez adroit pour ne le faire accuser que de viol, sa
condamnation fut petite en comparaison de l'immensit de son crime. Le
coiffeur tait un ancien valet de chambre du duc, tout le monde tait
convaincu de sa complicit.

J'appris par hasard  connatre une demi-mondaine. C'tait la matresse
du prince russe D..., une femme d'une rare beaut et trs bien conserve
pour son ge. Elle avait au moins trente-trois ans; je lui en aurais 
peine donn vingt-cinq. Son amant dpensait des sommes folles pour elle.
Il me fit un brin de cour, je n'aurais eu qu'un mot  dire pour le
capter. Je lui dis rondement qu'il devait laisser toute esprance. Grce
 la largesse de mon ami dfunt, je possdais une respectable fortune.
Le Russe me dplaisait, il tait trs laid, avait pass la cinquantaine,
il portait une perruque et se teignait la moustache. J'ai toujours
mpris les hommes qui tchent de cacher leur ge. Sir Ethelred avait
les cheveux gris, mais il aurait eu honte de porter une perruque.

 Paris, j'eus encore meilleure opinion des Hongroises. J'en rencontrai
quatre, Mathilde de M..., une fille naturelle du prince O..., vendue par
sa mre  un riche cavalier. Elle s'mancipa et se maria avec un riche
banquier parisien. Sarolta de B..., ma collgue du Thtre Lyrique, qui
devint mon amie intime. Nous nous dcidmes  aller ensemble  Londres
et  nous engager au thtre du Covent-Garden. Sarolta n'tait pas ma
rivale, elle ne jouait que dans les opras lyriques. Elle tait
charmante et encore trs nave. Elle jouait avec les hommes sans rien
leur accorder. Elle craignait aussi de devenir mre. La troisime tait
une certaine Mme de B..., la femme d'un colonel hongrois. Il vivait avec
elle en bigamie, car il n'tait pas divorc de sa premire femme. Quand
il apprit l'arrive de cette dernire, il s'enfuit  Constantinople et
embrassa l'islamisme. La quatrime s'appelait Jenny K..., et elle tait
la fille d'un avocat de Budapest. Elle et ses trois soeurs vivaient du
marchandage de leurs charmes. Elles avaient commenc le mtier  bas
prix. Un comte s'amouracha de Jenny et la mit ainsi  la mode. Jenny eut
beaucoup de chance et vint avec ses soeurs  Paris. Elles comptaient
parmi les dames les plus lgantes de la bohme dore. Un cavalier
italien, le marquis M..., pousa plus tard Jenny, sans la garder
longtemps, car il mourut aprs deux ans. Jenny lana alors son filet sur
un prince souverain, qui la mena  l'autel.




VIII

 LONDRES


Sarolta et moi, ainsi que je vous l'ai dit dans le prcdent chapitre,
avions dcid d'aller  Londres. J'avais vcu assez simplement  Paris.
J'tais trs prudente en amour et je ne ngligeais jamais d'employer les
prservatifs dont je vous ai parl.

Avant de vous parler de mon sjour  Londres, je dois vous parler de
l'homme qui m'aurait rendue malheureuse sans votre aide, mon trs cher
ami. Je vous ai dj tout racont oralement, il est donc inutile de vous
le raconter par crit. Je n'ai jamais rencontr un homme aussi ttu. Je
fis sa connaissance trois mois aprs mon arrive  Paris. Il avait le
renom d'tre le plus grand rou de la capitale de la France. Malgr ma
froideur, il me poursuivait partout, il vint mme  Londres, o il se
logea vis--vis de chez moi. Je crus d'abord qu'il tait fou, puis qu'il
m'aimait dmesurment, jusqu' ce que je reconnusse, pour mon malheur,
que toute sa conduite n'tait que vanit et vengeance. Mais il tait
trop tard. Je ne veux plus parler de lui, son souvenir m'est hassable.
Je l'aimais, jusqu' ce qu'il me traht doublement: d'abord en me
faisant ngliger ma prudence habituelle, puis en me contaminant. 
Londres, il n'osait pas me poursuivre ouvertement, car j'aurais pu
appeler l'aide de la police, et il n'osa pas m'attaquer, comme il le fit
plus tard dans un autre pays et dans d'autres circonstances.

Nous loumes, Sarolta et moi, un coquet appartement  Saint-James Wood,
dans les environs immdiats du Regentspark. C'tait au commencement de
la saison. Le temps est magnifique au mois d'avril. Notre cottage tait
entour d'un petit jardin avec quelques arbres fruitiers, une charmille
et des chemins soigneusement ratels. Nous nous y promenions tous les
matins aprs le lunch. Parfois nous restions dans notre chambre, qui
avait une trs belle vue sur le Regentspark.

Un matin, Sarolta tait dans ma chambre et nous mangions du gteau la
fentre ouverte. Nous en jetions les miettes aux rouges-gorges, qui
venaient les picoter jusque dans notre main. Une faible brise agitait
les arbres, le parfum des lilas nous enivrait. J'tais en chemise et je
m'appuyais sur l'paule de Sarolta.

--Regarde donc, me dit celle-ci, n'est-ce pas trange de voir un
monsieur aussi lgamment mis en compagnie de cinq ou six vauriens? Et
elle me montrait du doigt un massif de verdure du Regentspark.

Je regardai et je vis un monsieur qui tenait par la main deux petites
filles misrablement vtues et pieds nus. Il les mena dans un endroit
que je connaissais bien et qui tait un des plus retirs du parc. Je
compris immdiatement que c'tait un dbauch qui voulait sduire ces
pauvres enfants, ce qui n'est pas rare  Londres.

Je fis signe  un agent de ville qui passait justement et je lui dis ce
que je venais de voir. L'agent se prcipita vers l'endroit indiqu et
disparut dans la verdure. Bientt il rapparut en compagnie du monsieur,
dont la toilette tait lgrement en dsordre. Je pris ma lorgnette et
je suivis des yeux ce qui se passait dans le parc. L'agent se disputait
avec l'homme, les petites filles taient tout autour, des enfants de
cinq  neuf ans; elles aussi parlaient fivreusement. L'une d'elles alla
vers la plus petite et dsigna le monsieur. Elle aurait pouss plus loin
sa dmonstration si le sergent de ville ne l'en avait empche. Un
groupe se forma, j'entendis des promeneurs crier: Take him in charge.
(Arrtez-le.) Un second agent arriva et le groupe s'loigna dans la
direction du poste de police de Marylebone.

Quelques jours plus tard, nous lmes le nom de ce gentleman dans le
journal. L'agent qui l'avait arrt et les petites filles taient les
tmoins  charge. Le cas tait assez intressant. Nous assistmes aux
dbats. Ce que les petites racontaient tait assez piquant. L'accus ne
fut pourtant pas condamn. C'tait un riche commerant. Il se retira,
aprs avoir t vertement semonc par le juge.

Les lois anglaises, la justice et le public en gnral sont assez
coulants  cet gard. Je me souviens de bien des cas o j'aurais dcid
tout autrement que les juges anglais. C'tait un de mes passe-temps
favoris que de lire les rapports policiers et particulirement les
dlits de moeurs. Un jeune Franais qui tait lgrement gris prit un
baiser  la fille de sa patronne. Il fut condamn  six semaines
d'arrt. Une forte peine pour un baiser.

Les tribunaux sont surtout coulants avec les ecclsiastiques. Un pasteur
avait deux jeunes filles en pension. Il leur apprit toutes sortes de
choses immorales. Il les prenait dans son lit, etc., etc., et fut
condamn par les jurs aux travaux forcs. L'vque de Canterbury le
prit sous sa protection et le procs fut rvis. Les deux fillettes
durent comparatre; l'une avait douze ans, l'autre sept. Les questions
poses troublrent ces pauvres enfants. Elles furent facilement
convaincues de culpabilit. Comme si deux enfants pouvaient sduire un
homme mr! Elles furent envoyes dans la maison de correction de
Hollowey, tandis que le vritable coupable, le rvrend Hatchet, fut
libr. Oui, et parce qu'il avait t deux ou trois semaines en prison,
il fut considr comme un martyr. On fit une qute en sa faveur et il
reut un bon presbytre.

Vous connaissez mes opinions sur ce point, sur ce qu'on nomme dbauche;
vous savez que je ne suis pas d'accord avec l'opinion du plus grand
nombre. Je crois que chacun, homme et femme, est libre de faire ce qu'il
veut avec son corps tant qu'il ne porte pas atteinte  la libert
d'autrui. Il est punissable d'employer la violence, de sduire par des
promesses, par l'excitation des sens ou grce  des narcotiques qui
alinent la volont. Tant que j'ai got l'amour et pratiqu toutes les
espces de volupt, je n'ai jamais oblig personne  se soumettre  ma
guise. Je vous ai racont comment Rose est devenue mon amie; elle l'est
encore.

Je restai trois annes  Londres. Mon engagement n'tait que pour deux
ans, mais je le renouvelai, car je m'y plaisais beaucoup. Pendant mon
sjour, je lus assidment les journaux. Je vis que les hommes taient
partout les mmes, que les dsirs et les passions poussaient  des vices
et excusaient aussi bien l'acte sexuel normal que les relations
maladives et perverses entre personnes du mme sexe.

En France, en Italie, et probablement aussi en Allemagne, des crimes se
commettent, tout comme  Londres, par volupt.

Le cas le plus terrible est celui d'un jeune Italien nomm Lanni avec
une fille de joie. Il avait trangl la fille au moment de l'extase. Des
juristes anglais m'ont dit que si Lanni n'avait pas dpouill sa
victime, car il lui avait vol ses bijoux, sa montre et son argent, et
que s'il n'avait pas achet un billet pour filer  Rotterdam, ce qui
faisait prsumer que le crime tait prmdit, il n'aurait pas t
poursuivi pour assassinat et condamn  mort. La strangulation d'une
fille de joie au moment de l'extase est assimile aux meurtres par
imprudence et n'est pas punie de mort.

Comme la peine de mort n'est pas gradue, il est terrible qu'elle soit
si souvent applique. Elle n'est pas juste. Ce Lanni tait beaucoup plus
coupable qu'un de ses compatriotes, qui tua, dans un moment de jalousie
et de rage, son rival au moment o il sortait du lit de son adore. Il
essaya de se tirer un coup de revolver dans la tte, mais ne se fracassa
que la mchoire. On le soigna avec les plus grands soins pour lui
conserver la vie; ensuite, on le pendit. Ceci est cruel et barbare.

Je clos cette liste dj trop longue des criminalits londoniennes pour
vous raconter mes aventures personnelles.

Je rencontrai  Londres une ancienne collgue, Laure R..., qui eut plus
tard beaucoup de chance: un des plus riches cavaliers d'Allemagne, le
comte prussien H..., s'en prit, en fit sa matresse et l'pousa
ensuite. H... n'tait plus trs jeune; il lui laissa aprs sa mort une
fortune estime  plusieurs millions d'cus. Elle acheta une des plus
grandes proprits de Hongrie dans les environs de Pressbourg.

Sarolta n'eut pas le succs qu'elle escomptait. Elle quitta Londres au
mois d'aot. Je restai donc seule avec Rose. On m'invitait dans le monde
le plus fashionable, mais je m'y ennuyais; j'aurais voulu connatre la
vie de la bohme dore de Londres. Par bonheur, je retrouvai une lettre
d'introduction de mon ami dfunt chez une de ses cousines qui habitait
le faubourg de Drompton. Je lui envoyai la lettre de sir Ethelred et ma
carte de visite et reus une invitation pour le soir mme.

Mrs. Meredith--c'tait son nom--tait ge de quarante-cinq 
quarante-huit ans. Elle avait d tre trs belle et avait d jouir de la
vie, car elle tait assez fane, ses cheveux taient gris et son visage
tait sillonn de rides. Elle se poudrait beaucoup. Elle tait
philosophe, de la secte des picuriens. Elle tait trs bien reue
partout, car elle avait beaucoup d'esprit et une bonne humeur
inpuisable. Elle tait en outre trs aimable et assez riche pour faire
des soires chez elle. Ces soires se composaient de personnes du mme
esprit, et bien des dames avaient un renom quivoque, quoiqu'elles
fussent toutes de l'aristocratie. Malgr la libert d'esprit et de
conduite qui rgnait dans ce cercle, ces soires ne se dchanaient
jamais en orgies.

Malgr notre diffrence d'ge, nous devnmes bientt de bonnes amies. Je
lui avouai quelles relations j'avais eues avec son cousin. Elle me loua
beaucoup de l'avoir favoris de mon amour. Elle me fit entendre que sir
Ethelred lui avait parl de notre liaison, mais sans lui dire mon nom,
car il tait trs discret. Meredith parlait trs librement de toutes les
choses. Elle me dit qu'elle n'avait pas encore renonc  l'amour, mais
que a lui cotait beaucoup d'argent. Mon Dieu! disait-elle, je fais
comme les vieillards qui achtent l'amour des jeunes femmes. Ceci ne
dshonore jamais l'acheteur; mais tout au plus celui qui change le plus
grand bien contre le moindre.

Comme elle allait partout, j'eus une belle occasion d'apprendre ce qu'il
y avait de remarquable  Londres. Les Anglais sont trs tolrants
vis--vis des gens du thtre et de la bohme. Ils ne les reoivent pas
dans leur socit, ou alors, s'ils les invitent, ils les traitent comme
des automates; ils sont trs polis envers eux, mais quand le concert est
termin, ils ne les connaissent plus. Mais si un cavalier pouse une
femme de la rue, on oublie aussitt son pass, on la traite en grande
dame, et si elle est l'pouse d'un lord, elle peut mme assister au
lever de la Reine. Je connais trois de ces dames, lady T..., la marquise
de W... et lady O...

Certains locaux ne sont pas frquents par ces dames de la rue, ainsi
les bals de Canterbury hall, Argyll Rooms, Piccadilly Salon, Halborn
Casino, Black Eagle, Callwell et beaucoup d'autres. Ces nymphes,
quoiqu'elles soient inscrites comme prostitues  la police, ne sont pas
les parias de la socit, comme sur le continent. Elles sont protges
par les lois si quelqu'un les insulte en leur donnant un titre
dshonorant. Elles ne sont pas aussi dclasses qu'ailleurs. Elles ne
s'appellent pas filles de joie, mais dames indpendantes. Il y a des
locaux o elles tiennent des runions et o tout le monde n'est pas
admis, par exemple chez Mrs. Hamilton, Oxendo Street. Il faut tre
prsent par une de ces dames.

Mrs. Meredith me raconta ses aventures dans ces locaux et me demanda si
j'avais envie d'en visiter quelques-uns en sa compagnie. J'acceptai
immdiatement. Nous les visitmes tous. J'eus l'occasion de faire des
observations sur le caractre de ces filles; les Anglaises de cette
caste sont beaucoup plus dignes que les filles des autres pays. Il y a
aussi des femmes tout aussi dbauches qu'ailleurs, qui sont prtes 
faire tout pour de l'argent; il y a aussi des femmes de marbre qui
dpouillent les hommes, des femmes qui n'ont plus aucun sentiment, plus
de sensibilit; mais en gnral, les prostitues anglaises sont moins
insolentes que les franaises; et mme  Londres, elles sont bien
diffrentes des franaises et des allemandes. Je dois avouer  ma honte
que les prostitues allemandes sont les plus communes, les plus
vulgaires de toutes. Elles doivent l'tre, car elles sont moins belles
que les anglaises et leur insolence force les hommes que leurs charmes
ne peuvent attirer. On les reconnat de loin  leur toilette tapageuse
et  leur lourde dmarche.

Mrs. Meredith possdait aussi une trs belle campagne  Surrey, gure
plus loign de Londres que Richmond. Elle y invita quelques jeunes
prtresses de Vnus. J'y vins moi-mme en compagnie de Rose, qui malgr
ses vingt-six ans tait aussi belle que lors de notre rencontre. Notre
socit fminine comptait quarante  cinquante personnes; la fte devait
durer trois jours.

--Nous allons voir, disait Mrs. Meredith, si nous ne pouvons pas nous
passer des hommes.

Une large rivire traversait le jardin de Mrs. Meredith; elle n'tait
pas navigable; par endroit, nous pouvions la traverser  pied. Le jardin
tait entour d'une haute muraille et les bords de la rivire taient
plants de saules pleureurs. Ils faisaient comme un rideau; nous tions
 l'abri de tout oeil indiscret. Nous pouvions faire tout ce que nous
voulions.

Le lit de la rivire tait du sable le plus fin. Nous tions presque
toujours dans l'eau, comme des canards; nous nous amusions, nous
barbotions; j'tais la plus adroite nageuse. Dois-je vous dire tout ce
que nous fmes ensemble? Il y aurait trop  raconter et ma lettre serait
deux fois plus longue, et je ne pourrais pas tout vous dcrire. J'y
renonce. Cependant je dois dire que quelques dames prtendaient mme
n'avoir jamais got telle volupt dans les bras d'un homme. Je
comprends d'ailleurs pourquoi les Turques ne s'ennuient jamais dans leur
harem et qu'elles ne peuvent pas tre malheureuses en attendant leur
tour de partager la couche de leur sultan. Dj, la conscience de savoir
que cette treinte n'expose  aucune suite dangereuse rehausse beaucoup
le plaisir.

Aucune de nous ne s'amusa autant que notre htesse. Le cinquime jour
nous rentrmes toutes  Londres, o mes devoirs m'appelaient.

J'aurais pu gagner d'immenses sommes  Londres si j'avais voulu faire la
conqute des hommes. Lord W..., un fanatique de musique, qui dpensait
des sommes folles avec toutes les actrices, me fit faire les offres les
plus sduisantes, par l'entremise de ses connaissances masculines et
fminines. Je les refusai, comme toutes celles qui me furent faites en
Angleterre, et malgr ma liaison avec Mrs. Meredith, j'avais le renom
d'tre inabordable. Une dame qui m'invita au mariage de sa fille
complimenta ma vertu autant que mon chant. Elle me parla aussi de Mrs.
Meredith.

Cette bonne dame, disait-elle, a un renom assez quivoque. Vous
l'ignorez sans doute. Je crois que vous avez connu son cousin, si
Ethelred Merwyn. On m'a mme racont qu'il a t votre amant. Il vous a
recommand sa cousine? Il ne savait pas qu'elle tait dbauche.
D'ailleurs, cela ne doit pas vous toucher, vous n'avez pas besoin d'en
prendre note.

Que l'opinion du monde est fausse! Sir Ethelred un stocien! Moi seule
j'aurais pu le dire, car aucune femme ne le connaissait comme moi!

J'avais pris un garon hindou  mon service; il tait d'une grande
beaut; il avait  peine quatorze ans. Je le pris parce qu'il me
plaisait beaucoup. Il tait mon esclave; son dvouement tait sincre.
Je le voyais souvent les yeux clos, perdu dans ses penses et dans ses
rves.

Je n'ai plus rien  vous dire. Vous connaissez dj tout ce qui m'arriva
plus tard. Je vous l'ai racont oralement, quand nous avons fait
connaissance. Cette lettre est donc la dernire.





End of the Project Gutenberg EBook of L'oeuvre des conteurs allemands:
mmoires d'une chanteuse allemande, by Anonymous

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LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
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providing it to you may choose to give you a second opportunity to
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opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
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If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
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provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
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providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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