Project Gutenberg's L'esclave religieux et ses avantures, by Antoine Quartier

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Title: L'esclave religieux et ses avantures

Author: Antoine Quartier

Release Date: August 25, 2008 [EBook #26432]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ESCLAVE RELIGIEUX ***




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                               L'ESCLAVE
                               RELIGIEUX,
                                   ET
                             SES AVANTURES.

                                A PARIS,
                         Chez DANIEL HORTEMELS,
                      ru S. Jacques, au Mcenas.

                               M. DC. XC.

                        _Avec Privilege du Roy._




A MADAME LA MARQUISE DE L'HOPITAL.

MADAME,

_Je n'aurois pas os vous ddier la Relation de mon Esclavage, si les
tmoignages que j'ay receus de vos bontez ne m'en avoient inspir la
hardiesse; J'ay cr aussi que je ne pouvois mieux vous en marquer ma
reconnoissance qu'en vous offrant le seul bien dont mon estat me laisse
la disposition, & que la peinture des miseres des Captifs devoit estre
presente  une personne qui s'interesse si chrtiennement  leur
libert. C'est icy, MADAME, o vostre solide piet & vostre humeur bien
faisante, me fourniroient une ample matiere d'Eloge, si vostre modestie
ne s'opposoit  mon zele; mais quelque silence qu'elle m'inpose, je ne
saurois oublier que vous estes la digne Epouse d'un mary dont la
naissance & le merite, sont galement recommandables; Les grands Employs
dans lesquels la Maison de l'Hopital a servy la France, la font
considerer avec la distinction du monde la plus glorieuse, & le
Gouvernement dont le Roy vient d'honnorer Monsieur le Marquis vostre
Epoux, est une preuve certaine de son merite; ce qui fait esperer qu'il
succdera aux honneurs de ses Ancestres, dont il possede la vertu. Si je
ne puis contribuer  sa gloire, souffrez du moins que je fasse des voeux
dans l'Auguste Sacrifice de nos Autels, pour sa conservation & pour la
vtre, & que je me dise avec respect,_

_MADAME,_

Vostre tres humble & tres-obessant serviteur,

F. A. Q.




AVERTISSEMENT.


Ce n'est ny le desir d'crire, ny l'ambition de faire connoistre mon
nom, qui me fait donner au publicq ct Ouvrage, que j'ay intitul
l'Esclave Religieux, parce que ce fut dans les fers que je formay la
resolution de renoncer au monde. Je n'ay point d'autre dessein que
d'exciter les Chrtiens au soulagement des Captifs, en exposant  leurs
yeux le fidele Tableau de leurs miseres. Je puis dire avec verit,
qu'encore que j'aye extrmement souffert durant huit annes d'Esclavage,
ma plus grande peine a tojours est d'en voir beaucoup d'autres plus
malheureux que moy, soit qu'ils n'eussent pas la mesme force pour
supporter leurs maux, soit que le Ciel ne leur accordt pas le secours
dont il m'a favoris de temps en temps; puisque ce n'est point parmy les
Chrtiens dtenus en Barbarie, que le proverbe  lieu, que la
consolation d'un malheureux est d'en voir de plus miserables que luy.
Comme la porte de la libert est ouverte  tous ceux qui renoncent 
leur Religion, il ne reste dans les fers que ceux lesquels animez de
l'esprit de JESUS-CHRIST, demeurent unis & fermes dans les plus cruelles
persecutions; ainsi la pesanteur de leurs chanes leurs devient commune,
parce qu'ils se regardent comme des enfans qui souffrent pour la querele
d'un mesme pere, & ils assistent les plus foibles pour les empcher de
tomber dans l'infidelit.

J'admire en France la charit des Chrtiens, qui les fait descendre dans
les Cachots les plus obcurs pour assister le plus souvent des inconnus;
on les console, on les soulage, on se charge de leurs interests, on
solicite leurs procs, on les tire de prison en payant leurs dettes, &
on rachepte quelque fois leur ban  quoy la Justice les a condamnez. On
ne peut assez loer ces exercices de charit envers le prochain; mais
peut-on s'empcher de se plaindre qu'on oublie ses compatriotes, ses
amis, ses parens, ses freres, de jeunes enfans, des filles foibles, des
Religieux, des Prestres & des personnes d'un merite extraordinaire. On
ne songe pas qu'ils sont  toute heure en danger d'abandonner la Foy, &
de succomber sous la rigueur des tourmens qu'ils endurent. On peut dire
que ces tourmens ne sont pas moins cruels que ceux des premiers Martyrs,
il est vray que les Esclaves peuvent finir leurs souffrances lors qu'ils
ont dequoy se racheter, mais ils ne sont pas moins Martyrs que ceux de
la primitive Eglise, puisqu'ils souffrent pour le nom & la Foy de
Jesus-Christ, & qu'ils peuvent briser leurs chanes en renonant au
Christianisme; leur martyre est mesme plus long, car les premiers ne
souffroient la prison que peu de temps, & souvent on les faisoit mourir
aussi-tost qu'ils toient arrestez, au lieu que les Captifs souffrent
toute leur vie; ils n'ont point d'autre lict que la terre, la faim, le
soif & la nudit, sont attachez comme des ombres  leur personne, les
alimens qu'on leur donne suffisent  peine pour loigner la mort, &
conserver une vie qui devient tous les jours plus malheureuse; Cependant
ils sont obligez de travailler sans aucun relche, le baston & les
cordages sont les seuls instrumens qui donnent le signal de ce qu'il
faut faire, ces Infidels n'ont point d'gard  l'indisposition,  la
foiblesse &  l'impuissance; ils frappent galement & sans distinction,
lorsqu'on n'a point fait ce qui est command, & ordinairement ils
commandent plus qu'on ne peut faire, afin d'avoir un pretexte de
maltraiter les Captifs, & les obliger  prendre le Turban.

Les plus dangereuses persecutions sont les caresses dont ils se servent
pour seduire les Esclaves, qu'ils n'ont p branler par les souffrances.
Il n'est point de douceur ny de tendresse apparente, qu'ils ne mettent
en usage pour les mieux tromper, ils s'appliquent  dcouvrir leur
inclination dominante, & tchent de les surprendre par leur foible; si
le Captif aime les plaisirs, ils employent la bonne chere, & tout ce
qu'il y a de plus voluptueux; Si l'interest le touche, & s'il a perdu
l'esperance d'estre rachet, on luy promet des grandeurs, on fait
semblant de compatir  sa disgrace, on luy tmoigne de l'estime & de
l'affection, & on luy offre sa libert; Sur tout les Renegats font
gloire de pervertir les Chrtiens, ils se persuadent que les chanes des
Esclaves leur reprochent incessamment leur apostasie, & que leur crime
diminu quand ils le partagent avec plusieurs autres coupables. C'est
pourquoy ils n'pargnent ny la violence, ny la cruaut, ny la clemence,
ny les festins, ny les presens, ny le temps, ny la peine, pour les
forcer  suivre les rveries de l'Alcoran. Ces Infidels sont tout
ensemble les Juges & les Boureaux des Captifs qui leur resistent, &
jamais ils ne se lassent de continuer leurs souffrances. Ceux au
contraire qui par un horrible blaspheme declarent qu'ils veulent
embrasser la Loy de Mahomet, sont libres ds le moment. Leurs Patrons
leur donnent leurs filles en mariage & leur font obtenir des Employs
considerables, ce qui fait que ces Apostats se voyant en peu de temps
comblez de richesses & d'honneur, & levez aux premieres Charges,
oublient facillement leur Foy & leur patrie, & deviennent les plus
grands persecuteurs des Chrtiens. Ce qui m'a sembl de plus dplorable
est d'avoir veu de jeunes garons & de jeunes filles, estre aussi
maltraitez que les autres Esclaves, sans que la foiblesse de l'ge, la
delicatesse du sexe, & tout ce que la nature pouvoit inspirer en leur
faveur, fussent capables d'attendrir le coeur de ces Tigres. Mais ce qui
donne de la consolation est qu'il se trouve tous les jours de jeunes
enfans que la grace fortifie de telle maniere, qu'elle les fait chanter
les loanges de Dieu au milieu des plus rudes tourmens. J'ay veu un
garon de quinze ans durant qu'on luy donnoit la bastonnade pour
l'obliger  renier, s'crier, _qu'il est doux de mourir pour
Jesus-Christ_. Toute l'Europe Chrtienne est instruite de ce qui se
passe dans la Turquie, dans les Royaumes de Tripoly, de Thunis, d'Alger,
de Maroc & de Fez, & sur les costes de la Mediterane, &
particulierement la France en a sceu le dtail des RR. PP. de la Mercy,
qui ont fait plusieurs Redemptions celebres depuis peu d'annes, de
sorte qu'on peut dire qu'elle entend la voix & les gemissemens de ces
Infortunez; Malheurs donc aux Chrtiens qui sont insensibles aux
plaintes & aux disgraces de leurs freres.

Je m'estimerois heureux si le recit de ma Captivit pouvoit faire
impression sur l'esprit de mes Lecteurs, & exciter leur charit pour les
Esclaves. Je dcris la Ville de Tripoly, l'estat du Royaume & les moeurs
des Habitans, & dis quelque chose de Thunis, d'Alger & du grand Caire;
Je rapporte les avantures de quelques Chrtiens, parce qu'elles ont de
la liaison avec les miennes, & qu'elles en composent une partie. Le
Lecteur ne doit point s'tonner s'il en trouve qui approchent du Roman;
le pas des Corsaires est le theatre de toutes sortes d'venemens & de
nouveautez, la moindre capture qu'ils font sur les Chrtiens, fournit
souvent des matieres merveilleuses & capables de remplir des volumes. Je
n'ay rien ajot du mien, & j'ay obmis exprs bien des choses qui
auroient p embelir mon Ouvrage. Je ne me flatte point qu'il ait du
succs; nous vivons dans un Siecle o de tant de Livres qu'on publie, il
y en a peu qui meritent de l'estime. Je me suis rendu justice l dessus,
& j'ay jug que le mien augmenteroit le nombre de ceux qui ne paroissent
que comme des enfans plus propres  contribuer  la honte, qu'
l'honneur de leur pere. Des raisons moins puissantes m'auroient empch
d'estre Auteur, si je n'avois consider que j'ay receu trop de graces de
Dieu, pour ne luy pas faire un Sacrifice de loanges, en rendant
publiques les marques de ma reconnoissance, _Dirupisti Domine vincula
mea, tibi sacrificabo hostiam laudis_.




TABLE DES CHAPITRES.


Chap. I. _Voyage de l'Auteur en Italie; Son sjour  Venise; Son
Embarquement pour Constantinople; Combat contre quatre Corsaires de
Tripoly; Recit de ce qui se passa sur Mer jusqu' son arrive  Tripoly,
o il est vendu  un Arabe._                                     page 1.

Chap. II. _Description de Tripoly, Moeurs, Commerce & Richesses de ses
Habitans, son Gouvernement, ses diverses revolutions; Mehemet Renegat
Grec en est fait Bacha, sa bont pour les Captifs; Adresse d'un Esclave
qui luy vole son Turban & ses Souliers; Captivit d'un Evesque, & sa
charit._                                                            18.

Chap. III. _Conversion d'un Renegat, son martire; Bon dessein de Mehemet
travers, sa mort funeste, ses qualitez; Osman son cousin est mis en sa
place, ses cruautez, Il viole la foy qu'il avoit jure au Caya son amy,
& luy fait couper la teste._                                         35.

Chap. IV. _Deux sortes d'Esclaves; l'Auteur fait un rude apprentissage
de sa captivit; Monsieur Gabaret vient  Tripoly avec quinze Vaisseaux,
demande la libert des Captifs Franois; Refus du Bacha par la trahison
d'un Capitaine Provenal; Un Parisien Captif s'empoisonne; Vingt jeunes
Chrtiens sont conduits  Constantinople, & six au Grand Caire; l'Auteur
est envoy en Alexandrie, au retour son Patron luy fait couper de la
pierre; Fuite des Captifs qui sont ramenez & punis; Martyre d'un
Ethyopien qui estoit du nombre des fugitifs; penible travail de
l'Auteur._                                                           50.

Chap. V. _Prise d'un Navire Franois, un Religieux & deux Armeniens y
sont faits Esclaves; On drobe au Religieux mil Sultanins d'or qu'un des
Armeniens luy avoit donnez  garder; Peste  Tripoly; mort d'une femme &
d'un fils du Patron de l'Auteur, de quelle maniere on enterre les Turcs:
Histoire d'un faux Dervis; la femme de Salem tche de faire prendre le
Turban  l'Auteur; Description de la Maison de Campagne de Salem, il
employe l'Auteur  de rudes travaux pour l'obliger  changer de
Religion; Sa servante luy fait des plaintes de l'Auteur; Salem luy fait
donner de la bastonnade; l'Auteur est en danger de perdre la vie, & est
sauv par la mort de Salem._                                         67.

Chap. VI. _Le Bacha s'empare des Biens & des Esclaves de Salem; l'Auteur
est vendu  Moustafa Renegat Grec; Politique de Moustafa; Perte d'un
Navire de Tripoly; Prise d'un Renegat Hollandois; Un Captif Maltois
trahit les Chrtiens qui meditoient une seconde fuite, leurs suplices;
mort de deux freres Chrtiens: l'Auteur est mal trait par son Patron;
Artifices des Turcs pour obliger vingt jeunes Captifs  prendre le
Turban; Histoire d'un Juif qui se disoit estre le Messie._           87.

Chap. VII. _La fatigue du travail fait tomber l'Auteur malade,  peine
est il guery qu'il est frap de la peste; Mort pouvantable de Mehemet
Caya, neveu du Bacha, qui mit en sa place un autre de ses neveux;
Circoncision de deux enfans du Bacha, les rjoissances qu'on fait 
cette ceremonie; Retour de l'Auteur  Tripoly aprs la peste; mort de
Moustafa son Patron; l'Auteur devient Captif du Bacha._             103.

Chap. VIII. _Inconstances des actions humaines; Histoire  ce sujet d'un
Seigneur Piedmontois, & de Dom Philippes fils du Bacha de Thunis; Le
Bacha fait changer le Cimetiere des Juifs; Translation des os dans le
nouveau; tromperie faite aux Juifs dans cette Translation par les
Captifs Chrtiens; Autre tromperie faite  un Capitaine Flamand par des
Esclaves Vnitiens, qui sont dcouverts._                           116.

Chap IX. _Travail precipit o plusieurs Captifs perissent; Les
Corsaires font une prise considerable. Different entre le Bacha & le
Consul Anglois; Plaisant entretien du Bacha avec les Consuls & les
Marchands de diverses Nations; Mariage de la fille du Bacha; l'Auteur
est mal-trait, & expos  de rudes travaux, la necessit l'oblige 
drober les viandes qu'on portoit sur les tombeaux des morts; de quelle
maniere les femmes vont prier sur les sepulchres._                  131.

Chap. X. _L'Auteur est envoy dans les campagnes loignees de Tripoly,
o il demeure huit mois  labourer la terre, semer les grains, arracher
du jonc & faire la moisson; rencontre qu'il fait d'un Marabous qui avoit
demeur en Espagne, & qui veut luy donner sa fille en mariage; Avantures
qui arrivent en ces Pays abandonnez; retour de l'Auteur 
Tripoly._                                                           155.

Chap. XI. _L'Auteur au retour de la Campagne est occup  la
construction d'une nouvelle Prison pour les Captifs, dont il refuse
d'estre l'crivain; Revolte des Gibelins Sujets de Tripoly; Regep B met
ces Rebelles  la raison; Son entre  Tripoly aprs sa victoire;
l'Auteur paye deux cus par mois pour estre exempt du travail; Il fait
divers mestiers; Une Barque de Malte sauve deux Captifs pour lesquels
elle n'estoit pas venu; Le Bacha s'en vange sur le Capitaine Augustin
Maltois; Avantures d'un Savoyard qui avoit est fait Captif avec
l'Auteur._                                                          179.

Chap. XII. _Les Galeres du Grand Duc de Toscanne font Esclave un Chaoux
que le Grand Seigneur envoyoit au Bacha de Tripoly, lequel fut oblig de
luy procurer la libert. Captivit d'un Religieux Augustin, amiti
fraternelle; souffrances des Captifs dans un travail extraordinaire, &
dans le Bastiment d'une Maison que Soliman Caya fait faire  la
Campagne; l'Auteur se vange des Juifs qui luy avoient pris son Bestial;
le danger auquel il s'expose proche d'une Mosque; une Barque arrive de
Marseille, le Capitaine luy donne esperance de sa libert._         203.

Chap. XIII. _De quelle maniere les Mahometans vont en pelerinage  la
Meque; Le Capitaine Mirangal presente l'Auteur au Bacha pour convenir de
sa ranon; Comment le rachapt des Esclaves Chrtiens se fait en
Barbarie; Les desordres que commettent les Turcs pendant leur Ramadan ou
Caresme, & les rjoissances qu'ils font au temps de leur Pasque._  220.

Chap. XIV. _Les avantures d'un Provenal & de sa nice; celles d'un
Majorquin & de sa soeur._                                           244.

Chap. XV. _L'Auteur rgale ses amis Esclaves avant son dpart de
Tripoly; Plaisanterie d'un Arabe pris de vin; Un Captif Chrtien
bastonn, pour n'avoir pas couch dans la Prison; Embarquement de
l'Auteur, tempeste, voeu  Saint Joseph arriv  Marseille, le voeu
qu'on avoit fait sur Mer  Saint Joseph est accomply; Origine de la
devotion que les Provenaux ont  ce Saint; Histoire de treize Esclaves
qui se sauverent de Tripoly; Exortation aux Chrtiens de racheter les
Captifs._                                                           272.

FIN.




_Extrait du Privilege._


Par Privilege du Roy donn  Versailles le neufime jour d'Avril 1688.
Sign, LE PETIT. & Scell; Il est permis  Daniel Hortemels, Marchand
Libraire de la Ville de Paris, d'Imprimer ou faire Imprimer, vendre &
dbiter un Livre Intitul _l'Esclave Religieux, qui raconte les peines
qu'il a souffertes dans Tripoly, pendant huit annes de Captivit, ses
avantures, avec un fidele Recit de tout ce qui s'est pass de plus
remarquable dans ce Royaume, pendant le sjour qu'il a fait en
Affrique_, & ce pour le temps de six annes  compter du jour qu'il sera
achev; avec deffences  tous Imprimeurs, Libraires & autres, d'Imprimer
ou faire Imprimer, vendre & distribuer ledit Livre pendant ledit temps 
peine de quinze cent livres d'amande applicable ainsi qu'il est port
par ledit Privilege, de confiscation des Exemplaires contrefaits & de
tous dpens, dommages & interests; le tout ainsi qu'il est plus
amplement declar audit Privilege; La Copie ou l'Extrait duquel mis au
commencement ou fin dudit Livre, Sa Majest veut estre tenu pour bien &
deument signifi, & que foy y soit ajote comme  l'Original.

_Registr sur le Livre de la Communaut des Imprimeurs & Libraires de
Paris, le vingt-deuxime jour d'Avril 1688. suivant l'Arrest du
Parlement du 8. Avril 1653. & celuy du Conseil Priv du Roy du 27.
Fvrier 1665. & l'Edit de Sa Majest donn  Versailles au mois d'Aoust
1686._

Sign, J. B. COIGNARD SYNDIC.

Achev d'Imprimer pour la premiere fois le 22. May 1690.

_Les Exemplaires ont est fournis._




LES VOYAGES ET AVANTURES D'UN ESCLAVE DE TRIPOLY.




Chapitre premier.

_Voyage de l'Auteur en Italie; Son sjour  Venise; Son Embarquement
pour Constantinople; Combat contre quatre Corsaires de Tripoly; Recit de
ce qui se passa sur Mer jusqu' son arrive  Tripoly, o il est vendu 
un Arabe._


Le desir de voyager a est la passion dominante de ma jeunesse, quand on
m'enseignoit au College la Geographie, je m'imaginois que les Villes
celebres marques dans la Carte, estoient autant de lieux enchantez, &
que Paris qui fait l'admiration des trangers, n'estoit rien en
comparaison. Je ne ps resister  la violence de ma curiosit, & je
passay en Italie en l'anne 1659. Je n'en dcriray point les
particularitez que tant d'Auteurs ont donnes au public. Je me rendis au
pltost  Rome, afin d'y voir les Ceremonies de la Semaine Sainte, &
l'Entre de l'Ambassadeur de Portugal qui se fit avec beaucoup de
magnificence, sous le Pontificat d'Alexandre VII. Apres avoir veu les
ruines venerables des Ouvrages de l'Antiquit, admir les modernes, &
visit les Lieux Saints, je vis Naples, prs de laquelle est le Tombeau
de Virgile, & la Grotte de la Sibille Cume; Je vis aussi le Mont-Vesuve
qui estoit tranquile, mais l'abondance des cendres qui l'environnent
m'empcherent d'en visiter le sommet d'o sort quelque fois un si grand
feu, qu'il donne l'pouvante  dix lieus  la ronde: De Naples je vins
 Lorette pour honorer la Mere de Dieu dans sa propre Maison; on sait
qu'elle a est aporte de la Terre Sainte par le ministere des Anges
dans les Estats du S. Pere en la marche d'Ancone. Avant l'hyver
j'arrivay  Venise pour voir le Carnaval, que les Dames souhaiteroient
durer plus long-temps,  cause de la libert qu'elles ont depuis le
commencement de l'anne, jusqu'au premier Dimanche de Caresme.

Pendant qu'on quipoit  Venise un Navire pour Constantinople, o je me
proposois d'aller, j'es le temps de considerer les beautez de cette
Ville qui est l'unique dans le monde, assise au milieu de la Mer, toutes
les rus sont remplies de Canaux, & chaque Habitant a sa Gondole, les
Eglises, les Places & les Palais y sont magnifiques, sur tout la Place
de Saint Marc, o l'on voit deux Colomnes qui ont servy au Temple de
Sainte Sophie de Constantinople. La Ville est environne de petites
Isles agreables, on voit dans les unes des Jardins de Plaisance, dans
les autres des Monasteres qui servent de Forteresses spirituelles  la
Republique, sans compter les Tours & les Bastions garnis de Canons, pour
s'opposer aux insultes des Turcs. Il y a dans l'Arsenal dequoy armer
quarante mil hommes, & un nombre infiny d'Ouvriers destinez pour les
Ouvrages de la Marine: On y garde quantit d'Etendars, comme des
Monumens ternels de la valeur des Generaux de la Republique & des
Victoires memorables qu'ils ont remportes sur les Infideles. Si Rome
est appelle la Sainte, Naples la Gentille, Florence la Belle, Gennes la
Superbe, Venise se peut vanter d'estre la Riche. Je finiray l'loge de
Venise par six Vers Latins d'un Pote Italien, qui fut recompens par le
Senat de six cens Sequins d'or.

Le long sjour que je fis  Venise pour attendre le dpart du Vaisseau
o je devois m'embarquer, me donna le loisir de voir en l'Eglise de S.
Marc, la Pompe funebre du Prince Almeric de la Maison de Modene, qui
estoit mort en Candie pour le Service de la Republique, & la Sortie du
Bucentaure le jour de l'Ascension, lorsque le Doge va en Ceremonie
Epouser la Mer. Ce superbe Bastiment que les Estrangers appellent la
Montagne d'or, porte six cent personnes, sans les Rameurs & les Matelots
necessaires pour son quipage. Le Doge accompagn de tous les
Ambassadeurs & du Senat, monte le Bucentaure, dont les Cordages sont de
Soye, les Voiles & les Etendars de Broderie: Estant arriv au lieu
destin, le Patriarche benit un Anneau, & le met au doigt du Doge qui le
jette aussi-tost dans la Mer. Apres la Ceremonie le Bucentaure retourne
dans la Ville suivy de dix  douze mil Gondoles, & de plusieurs
Galiotes, Brigantins & Galeres qui luy font la Cour comme  leur
Souverain. Ces petites Gondoles qu'on appelle ordinairement les
Carrosses de Venise, tiennent leur rang prs de leur Prince selon la
qualit de ceux qui les montent; Elles sont ornes d'Armes, de Flmes,
de Pavillons, & couvertes de Tapis de Turquie, & semblent  leur retour
tmoigner par mille Fanfares & Concerts differents, que le Roy de la Mer
a e pour agreable le mariage du Doge avec elle.

    _Viderat Adriaticis Venetam Neptunus in undis
    Stare urbem, & toto ponere jura mari
    Nunc mihi Tarpejas quantumvis Jupiter arces
    Jactet, & illa sui moenia Martis ait,
    Si Tiberim pelago praefers en aspice utramque,
    Illam homines dicas, hanc posuisse Deos._

Le Vaisseau Hollandois sur lequel je m'embarquay pour aller 
Constantinople, s'appelloit la Fleur de Lys, il estoit moiti arm en
Guerre, & moiti charg en Marchandises, & portoit des Passagers de
Diverses Nations; Une Dame Greque y estoit, & deux petites Filles ges
de huit  dix ans, qu'elle avoit eus d'un Noble Venitien qui l'avoit
enleve pour sa beaut & emmene  Venise, aprs sa mort elle se
retiroit en son Pas. Ds que le Vaisseau fut en estat de se mettre  la
voile, nous partismes de la grande rade avec un vent assez favorable qui
nous fit arriver en peu de temps  Zante: Nous n'y fismes pas de sjour
 cause des tremblemens de terre qui arrivent souvent dans cette isle
comme les Habitans nous le firent remarquer par les ruines des Terres
voisines de la Ville, & de quelques maisons depuis peu renverses. Un
jour que nous nous divertissions aprs le disner, la chambre o nous
estions trembla si rudement, que les pierres de la porte se separerent;
ce qui nous obligea d'en sortir promptement; &  peine fmes nous
embarquez que la maison abisma. Nous rendismes graces au Ciel de nous
avoir preservez de ce peril, & continumes nostre route du cost de
Candie, o toutes les forces Ottomanes estoient pour le Siege de la
Capitale. Il y a bien de la difference entre les Voyages qu'on fait par
Terre & ceux qu'on fait sur Mer; dans les premiers la diversit des
moeurs & des cotumes des Peuples, & les beautez singulieres des Pas,
font oublier une partie des fatigues que souffre le Voyageur; au lieu
que sur Mer on est dans un repos continuel, n'ayant point d'autre
occupation qu' passer le temps, &  faire part de ses avantures  ses
Compagnons de Vaisseau. Depuis Venise jusqu' l'Archipel, on dcouvre 
droite les Terres de la Republique, la Marche d'Ancone, Lorette, & les
Provinces de l'Abruze, de la Poille & de Calabre dans le Royaume de
Naples; A gauche, la Dalmatie, la Republique de Raguze, l'Albanie,
l'Epire, la Bossine, la More & la Candie.

L'approche de Candie nous fit tenir sur nos gardes, le bruit du Canon
des Turcs venoit jusqu' nous, & nous avions sujet d'apprehender leur
Arme Navalle. Nous commencions  costoyer les Isles de l'Archipel, lors
qu'un soir nostre Capitaine dit qu'il s'estimoit heureux d'estre venu
d'Hollande  Venise sans danger, nonobstant la quantit de Pirates qui
courent la Mediterane. On le felicita de son bon-heur, & pour en
tmoigner sa reconnoissance, il fit apporter la Collation & deux
bouteilles de Malvoisie. Ce Regal se passa joyeusement, parce qu'il y
avoit des personnes de differentes Nations, qui firent un concert assez
bizare de leurs langages: Ce qui augmenta le plaisir, Un Prestre Flamand
apres avoir bien beu avoa qu'il alloit exprs en Grece ou en Armenie
pour s'y tablir,  cause que les Prestres s'y marient, & qu'il avoit
dessein d'entrer dans ce Sacrement avant que de mourir.

Comme nous estions prests de nous retirer, la Sentinelle qui descendoit
du Perroquet, assra le Capitaine qu'il avoit aperceu de loin quelques
voiles. Nous nous retirasmes dans l'esperance que la nuit nous en
loigneroit; mais  la pointe du jour nous vismes quatre Vaisseaux qui
n'estoient eloignez de nostre Navire que de dix mille, & qui venoient
fondre sur nous  toutes voiles. Leur diligence nous fit juger qu'ils
estoient Corsaires; ce qui obligea le Capitaine de donner ses ordres. Il
fit faire une Priere publique, exhorta un chacun de garder son poste &
de deffendre sa vie & sa libert contre les ennemis des Chrestiens, &
disposa si bien toutes choses, que nous fmes en estat de combattre. Une
Barque Italienne que nous avions trouve dans le Golphe de Venise deux
jours apres nostre dpart avoit est prise par ces Pirates, qui ayant
est par elle avertis de nostre passage, ils mirent toutes les Voiles au
vent pour nous joindre avant que nous pussions moiller l'Ancre aux
Isles de l'Archipel, & par cette retraite viter le Combat; Mais toute
la diligence que nous pmes apporter fut inutile  cause de la pesanteur
de nostre Vaisseau qui estoit charg de marchandises. Le plus hardy des
quatre Corsaires nomm Beyrant Rais Renegat Provenal, nous vint saler
de vingt-quatre canonades, mais celles de la Poupe nous firent plus de
ravage que toute la bande; Hally Rais Renegat Grec fit en suite sa
passade du mesme bord; Morat Renegat Hollandois, qui commandoit un
Vaisseau  la Franoise, mont de quarante-huit pieces de Canon, nous
maltraita beaucoup, & enfin nous essuymes les Canonades des ennemis
suivies de mousqueterie, de flches & de grenades.

On se donne quelque trve dans ces occasions, pour descendre les blessez
 fond de calle, & jetter en Mer les corps morts dont profitent les
Poissons, qui ne manquent jamais de se rendre prs des Navires au bruit
du Canon. Pendant ce temps nostre Capitaine, qui estoit un tres brave
homme, parcourut le Vaisseau, & voyant que le flanc de Tribord estoit
maltrait, les Canons en partie dmontez, & sans secours, il fit armer
l'autre bande pour faire paroistre aux ennemis une force gale, bien
qu'ils fussent quatre Pirates contre un Vaisseau Marchand.

Tandis qu'un des Corsaires nous donna la passade, Beyram Rais vint nous
aramber, apres que les acrots furent jettez, nous fismes retraite  la
poupe pour surprendre ces Infideles, dont trente entrerent dans nostre
Navire le Sabre  la main, le feu de nostre Mousquerie & de deux Periers
chargez  Cartouches, fit un tel effet, qu'il ne s'en sauva que six. Un
d'eux receut en se retirant un coup de Ponton au travers du corps, & un
coup de Sabre sur la teste, ces blessures ne l'empcherent pas de courir
apres celuy qui l'avoit bless, & il tomba roide mort  six pas de l.
L'opium que les Turcs mangent avant que de combattre les rend furieux, &
les fait aller au combat la teste baisse sans craindre le danger,
heurlans comme des bestes feroces, pour donner de la terreur aux
Chrestiens.

Nostre Capitaine crt que les Barbares n'hazarderoient pas une autre
attaque; mais picquez d'une retraite si honteuse, ils tenterent une
seconde fois de nous acrocher; nostre Mousqueterie fit tant de feu & si
 propos, qu'ils furent encore obligez de se retirer avec une perte
considerable. Je fs bless en cette occasion d'un coup de flche dans
l'estomac & d'un clat de bois aux reins, j'aurois est tu si le
baudrier n'avoit par le coup; un de mes intimes amis fut tu  ma
droite d'une mousquetade qu'il receut dans le bas ventre, &  ma gauche
un Gentilhomme nomm de Grimonville, natif de Rennes en Bretagne, fut
bless dangereusement au visage, les RR. PP. de la Mercy de la
Redemption des Captifs, l'ont rachept depuis ma sortie de Tripoly de
Barbarie.

Quoy que je fusse bless, le Capitaine me donna la Proe  garder, &
durant que les ennemis s'loignoient un peu afin de tenir conseil, il me
pria de voir pourquoy le Canon ne tiroit point. Je descendis dans le
fond du Vaisseau o je ne trouvay que des morts & des mourans, les affus
des Canons estoient brisez & renversez sur des personnes expirantes, je
n'entendois que des plaintes, des cris & des gemissemens, & je voyois
par tout des spectacles d'horreur: J'arrivay mesme fort--propos pour
empcher un Hollandois de mettre le feu aux Poudres, ce desesper aimoit
mieux nous faire perir que de permettre nostre esclavage. Estant
remont, j'entendis le Lieutenant qui proposoit au Capitaine de se
sauver dans la Chaloupe, parce que la proe estoit en feu, la poupe
fracasse, & nostre perte invitable. Comme je leur representois que
c'estoit s'exposer  tomber s mains des Grecs de l'Archipel, qui sont
sans Religion & sans piti, une Canonade mit en deux le corps du
Capitaine, dont la teste & les paules furent emportes dans la Mer, &
le reste tomba  mes pieds: Jugez si je fus alarm de ce coup fatal qui
nous osta toute esperance. Le Lieutenant entra dans la chambre du
Capitaine o je le suivis, un boulet de Canon y avoit mis en pieces son
coffre, & dispers quantit de Sequins d'or, ceux que je pris par le
conseil du Lieutenant, penserent me faire perdre la vie.

La sortie de la chambre ne fut pas si favorable que l'entre, le pauvre
Lieutenant et la cuisse droite emporte d'un coup de Canon, & comme je
le consolois on arbora un Pavillon blanc  la Poupe, qui estoit le
signal que nous nous rendions  discretion: Lorsque les Turcs entroient
dans nostre Navire, le Lieutenant m'embrassa, & me dit qu'il aimoit
mieux se jetter en Mer, que d'aller finir ses jours en Barbarie, dans
l'estat dplorable o il se voyoit reduit: Je le conjuray de ne pas
s'abandonner au desespoir, mais si tost que je l'es quitt pour songer
 moy, il se precipita dans la Mer. Je fus d'abord arrest par 2. Turcs
qui se contenterent de me foiller legerement, & prirent la valeur de 2.
cus que j'avois dans mes poches; deux Renegats me foillerent plus
exactement & trouverent ce qu'ils cherchoient; les deux Turcs qui
m'avoient arrest les premiers se trouverent l presens, l'un d'eux
enrag d'avoir si peu profit de ma dpoille, me porta un coup de Sabre
que j'vitay par la fuite: Les Chrestiens furent derechef visitez, & les
Officiers & les Marchands dpoillez de leurs plus beaux Habits. Nous
nous trouvasmes soixante-dix chapez du Combat, parmy lesquels il y
avoit trente blessez, & nous y avions perdu plus de cinquante hommes.
Estant descendus des premiers dans la principale Chaloupe des ennemis,
je fus aperceu par la Dame Grecque, qui avoit  ses costez ses deux
filles, elle me pria de luy ayder  descendre &  son aisne, & donna la
jeune  un nouveau Captif, qui en descendant tomba sur le bord de la
Chaloupe & se cassa la teste, cela luy fit quitter la fille laquelle
chut dans la Mer d'o l'on ne pt la sauver. La mere accable de douleur
par la perte de sa fille, de ses biens & de sa libert, jetta des cris
pitoyables vers le Ciel, & son malheur toucha les Corsaires les plus
insensibles. Cette desole mourut de tristesse dans le Serrail du Bacha
de Tripoly apres trois ans de captivit, & pour derniere disgrace, elle
veit sa fille qu'elle avoit leve  Venise dans la veritable Religion
embrasser la Mahometane.

Nous fmes conduits vingt Captifs au Vaisseau de Morat Rais Chef
d'Escadre, Nous y fmes  peine arrivez qu'on nous foilla pour la
troisime fois, cette derniere me fut plus sensible que les deux autres,
les Matelots m'osterent jusqu'au Calleon, & ne me laisserent que la
Chemise. Je demeuray dans la posture d'un Criminel qui va faire amande
honorable, & sans le secours d'un Renegat Italien qui me couvrit de
vieux haillons, j'aurois souffert plus de misere dans le reste du
Voyage: Les Corsaires en retournant  Tripoly firent encore une prise
d'un Navire Chrestien qui portoit des Vivres & des Munitions en Candie.
Avant que d'attaquer ce Vaisseau qui se deffendit avec beaucoup de
vigueur, ils nous enfermerent dans le fonds de Calle, on nous fit
souffrir dans ce lieu de tenebres toutes les miseres imaginables, la
faim, la soif, les plaintes continuelles des blessez, & une chaleur
excessive nous reduisirent presque aux abois. Pendant le Combat qui dura
plus de huit heures, nous fismes des veux inutils pour nos freres; car
ne pouvans plus resister aux attaques des Infideles, & voyant leur
Navire prest  faire naufrage, ils furent contraints de se rendre. Ds
qu'il fut au pouvoir des Turcs, ils nous permirent de monter entre les
deux Ponts afin de respirer l'air. Je fus oblig de coucher sur des
Cordages durant le sejour que nous fismes sur Mer, qui estoit au temps
de la Canicule, le matin en me levant la poix & le goudron m'enlevoient
des morceaux de chair, ce qui augmenta mes blessures. Nous arrivasmes 
la fin du mois de Juillet 1660.  Tripoly, dont Osman Renegat Grec
estoit lors Bacha. Les Barbares firent de grandes rjoissances de deux
prises si considerables; ils trouverent dans les Navires plus de
quarante mil cus, sans les marchandises estimes davantage, & cent
cinquante Chrestiens qui font la richesse du Pas. Tous les nouveaux
Captifs furent conduits au Chasteau pour estre presentez au Bacha,
devant lequel un Escrivain Chrestien s'informa du nom, de l'ge, du
pas, de la Religion, de l'art, & des qualitez de chaque Captif en
particulier. La richesse du butin consola le Bacha de la mort des
Officiers qui avoient est tuez dans le Combat, parmy lesquels on
comptoit deux Lieutenans, huit Canoniers, trente Turcs, & prs de
quarante Renegats, outre les blessez, dont le nombre galoit celuy des
morts. Aprs que le Bacha se ft reserv les plus beaux & les plus
jeunes Chrestiens pour son Palais & pour le service de ses Femmes, il
nous fit distriber un habit de toille, une paire de souliers & un
Capot. On nous fit retirer le soir dans les prisons o nous trouvmes
plusieurs Captifs qui nous exhorterent  la patience. Le matin les
Gardes de la Prison, nous conduisirent au Bazar qui est une Place
publique pour y estre vendus; l les Captifs  demy nuds passent en
reveu devant un grand nombre de Turcs, d'Arabes & de Juifs, qui se font
un plaisir de faire promener, & d'examiner ceux qu'ils veulent acheter;
ils savent bien distinguer les personnes de qualit de celles du
commun, par les pieds, les mains, & la phisionomie. Le Bacha s'empare du
reste des Esclaves,  condition d'en tenir compte aux Levantis, lesquels
sont les Soldats de la Mer, qui participent  toutes les prises; Un
Arabe nomm Salem Chatel m'achepta cent cinquante cus. Me conduisant en
sa maison, il entra dans un Cafegy pour me faire voir  ses amis qui
fumoient & buvoient le Caf, ils le feliciterent de l'achapt qu'il avoit
fait de moy & prierent leur Prophete de me vouloir inspirer leur
Religion.




Chapitre II.

_Description de Tripoly, Moeurs, Commerce & Richesse de ses Habitans,
son Gouvernement, ses diverses revolutions; Mehemet Renegat Grec en est
fait Bacha; sa bont pour les Captifs; Adresse d'un Esclave qui luy vole
son Turban & ses Souliers; Captivit d'un Evesque, sa Charit._


Avant que de parler des miseres & des avantures de ma captivit, il est
 propos de donner au Lecteur la Description de la Ville de Tripoly,
qu'on appelle de Barbarie, pour la distinguer de celles de Sirie & de la
Romanie, qui portent le mesme nom. Elle est situe sur la Mer d'Afrique
entre Thunis & Alexandrie d'Egypte, la Ville est asss bien bastie, les
Maisons y sont fort basses, & ressemblent  des Monasteres de Filles, de
sorte que les Femmes n'y peuvent estre veus. A l'Orient sur le bord de
la Mer est le Chasteau qui commande au Port, & o le Bacha fait sa
residence avec ses Femmes. A droite est la Porte de la Ville, qui est
unique depuis plus de quarante ans, les Turcs en ayant fait fermer une
du cost de Terre, que les Arabes de la campagne ont attaque plusieurs
fois, pour se rendre Maistres de Tripoly. A gauche est l'Arsenal, proche
d'une Place appelle la Fosse, o l'on construit les Navires. A
l'Occident, il y a une vieille Forteresse qui commande  la Ville, &
dont les Murs sont de terre, les Juifs n'en sont pas esloignez, &
habitent seuls cette extremit de la Ville, comme Gens infames &
mprisables. Le Port est spacieux, & les Vaisseaux y sont en seuret,
estant environn de Rochers & deffendu par le Chasteau, & par une autre
Forteresse qu'on nomme Mandrix, qui commande  la grande Rade. On compte
dans Tripoly dix-huit Mosques, sans celles de la Campagne, qui sont
plus magnifiques, dont les Tours sont plus hautes, & qui sont plus
frequentes par les Mahometans, parce que le grand Marabout y fait sa
demeure, & que dans la Ville les Renegats vivent sans Religion. Le
climat est fort chaud & il y pleut rarement, mais le serain y est si
grand pendant la nuit, qu'il fertilise la terre, & la fait porter trois
fois l'anne. Chaque Jardin  la Campagne & les Terres qui sont aux
environs de la Ville ont leurs puits avec leurs bassins pour les arroser
dans la necessit. On n'y voit point pendant l'Hyver de Neiges ny de
Glace, & les Habitans s'estiment heureux quand il y pleut deux ou trois
fois l'anne. Les fruits tels que produisent les Pas chauds, y sont en
abondance & si excellens, qu'une personne peut en manger dix livres le
jour sans estre incommod; Entr'autres il y vient beaucoup de dattes qui
sont fruits de Palmiers, elles durent toute l'anne, & sans leur
secours, les Esclaves seroient en danger de mourir de faim. Ct Arbre
paye de tribut par an au Bacha cinq sols, & chaque puits deux cus, ce
qui fait un revenu considerable par la quantit qu'il y en a dans les
Campagnes de Tripoly. A sept ou huit lieus de la Ville le pas est
desert, & les Arabes ne logent que sous des Pavillons comme dans
l'Egypte & dans les autres pas abandonnez de l'Afrique.

Tripoly est habit par toutes sortes de Nations, tous les travaux de la
Ville, de la Marine, & des Jardins se font par les Captifs, car les
veritables Turcs menent une vie molle & effemine; les Barbares sont
fneans, sans art & sans industrie, se contentent de peu de chose, & ne
travaillent que dans la necessit. Toute la science de ces Infideles est
de garder la Loy du Prophete, d'avoir autant de Femmes qu'ils en peuvent
nourrir, & de cacher leurs tresors dans l'esperance d'en joir en
l'autre monde, comme Mahomet leur a promis dans son Alcoran s'ils
observent exactement sa Loy. A l'gard des Renegats, ils sont libertins,
& ne s'adonnent qu' pirater pour avoir dequoy fournir  leurs
desordres: Ces Scelerats apres avoir apostasi font une guerre
continuelle aux Chrestiens, ils fuyent la compagnie des Turcs, afin de
vivre entierement dans le libertinage, se moquent des resveries de
l'Alcoran, & mprisent les Arabes.

Les Juifs font la pluspart du Commerce, & tiennent toutes les Doanes du
Bacha, qui sait bien les trouver quand il a besoin d'argent. Outre les
Laines & les Cuirs de Barbarie qui sont estimez, en France, le plus
grand Commerce de Tripoly est le debit des Marchandises que les
Corsaires prennent sur Mer aux Marchands Chrestiens, & celles que les
Pelerins de toute l'Afrique apportent de la Meque au retour de leur
Pelerinage qu'ils y font tous les ans pour voir le Tombeau de leur
Prophete. Les Captifs font la principale Richesse du Pas, &
appartiennent presque tous au Bacha: Il est vray que les Capitaines &
les Officiers en peuvent avoir pour leur service; mais les Marchands du
Pas & les Juifs n'achetent des Esclaves que pour en trafiquer. Ces
Infortunez couchent dans trois Prisons differentes; il y en a encore une
dans le Chasteau, ou ceux destinez pour le service du Bacha & de ses
Femmes sont obligez de se retirer la nuit, & une autre hors de la Ville,
qu'on appelle la Galere de Terre de Tripoly, dans laquelle couchent les
Chrestiens qui travaillent  la Campagne.

Toutes les Charges sont occupes par les Renegats qui commandent aux
Travaux de la Marine, de l'Arsenal & des Manufactures; Les Turcs & les
Arabes exercent les Offices de Police & de Justice, que le Bacha rend
trois fois la semaine en presence de ses Cadis. Dans tout le Royaume de
Tripoly il n'y a que quatre Gouverneurs dans les Villes Maritimes de
Bengaze & de Derne du cost d'Alexandrie, de Zoara & de Gerbes du cost
de Thunis. Pour la Terre, except la Province de Gibel pas asss
fertile, tout le reste est desert & les Arabes ne logent que sous des
Pavillons. Ils sont rebelles au Bacha, & l'on y leve les Contributions
les armes  la main. Tripoly estoit gouvern du temps de ma captivit
par les Renegats Grecs, comme Thunis par les Renegats Italiens &
Insulaires, & Alger par les Andalous & Grenadins sortis d'Espagne. Quoy
que l'Estat de Tripoly porte le nom de Royaume, son Gouvernement tient
moins de la Monarchie que de la Republique, & le Grand Seigneur en est
pltost le Protecteur que le Souverain. Les Renegats & la Milice y ont
toute l'authorit; Ils choisissent leur Bacha, & n'ont point d'autre
Matre que celuy qu'ils se donnent eux-mesmes; Ce Bacha gouverne
absolument, ne reconnoist le Grand Seigneur qu'en apparence & par
politique, & ne dfere que quand il veut aux ordres de la Porte: Mais
souvent les Auteurs de sa fortune dtruisent leur propre ouvrage, &
l'immolent  leur interest &  leur fureur; De sorte que l'avarice, la
rebellion & la cruaut peuvent estre appelles les veritables Reynes de
Tripoly. Les Renegats Franois & Hollandois montent les meilleurs
Vaisseaux de Guerre, comme les plus vaillans & les plus experimentez sur
la Mediterane. Ceux qui sont de Provence sont asss mchans pour y
enlever leurs parens & leurs amis pour se vanger de ne les avoir pas
rachetez, sans considerer qu'ils ont est peut-estre dans l'impuissance
de le faire. C'est pourquoy on les appelle le fleau des Villes de
Marseille, de Laciouta & de Toulon, d'o sont la pluspart des Mariniers
dtenus Captifs  Tripoly. Ces Barbares sont mesmes dvenus si insolens
des prises qu'ils font sur les Chrtiens, que Lois le Grand nostre
Invincible Monarque, leur a fait donner la chasse dans l'Archipel, & les
a contraints depuis trois ans de rendre tous les Esclaves Franois. Ils
ont appris  leurs dpens  respecter une Puissance aussi redoutable que
la sienne, & qui a fait trembler Alger, Thunis & Maroc.

La Ville de Tripoly a e differens Maistres, & a souffert diverses
revolutions; Elle a est tributaire des Romains; Elle a est depuis le
dbris de leur Empire, possede par les Roys de Maroc, de Fez, & de
Thunis: La tyrannie de ces Roys Afriquains l'a fait revolter; elle a e
quelques uns de ses Habitans pour ses Princes; ils en ont est chassez
par les Turcs, & eux par l'Empereur Charles-Quint, qui donna Malte &
Tripoly aux Chevaliers de l'Ordre de Saint Jean de Hierusalem, ceux-cy
la conserverent jusqu' ce qu'elle fut reprise par les Turcs, sous la
conduite du Bacha Sinan: Quelques annes aprs Mustapha General de
l'Arme de Soliman assiegea la Ville de Malte; Le Grand Maistre de la
Valete & les Chevaliers firent une resistance si vigoureuse, que les
Turcs furent obligez de lever le Siege, qui a est un des plus fameux du
dernier Siecle. Mustafa indign du mauvais succs de son entreprise,
alla dcharger sa colere sur les Gouverneurs de la Coste de Barbarie,
qu'il accusoit de n'avoir pas execut ses Ordres, & d'estre rebeles au
Grand Seigneur. Il fit trangler Occhialy Bacha de Tripoly, & passer par
le fil de l'espe ses Partisans, s'empara de leur dpoille, & tablit
pour Gouverneurs les Cherifs qui l'avoient servy au Siege de Malte, & y
avoient donn des marques de leur zele pour le Prophete: Ils se disent
parens de Mahomet, & portent le Turban verd pour se distinguer des
Marabous & des autres Officiers de la Mosque, & sur tout de la
populace, qui a pour ces Musulmans beaucoup de veneration & de
confiance. Le Gouvernement des Cherifs fut au commencement assez
tranquile, ils laisserent en paix les Arabes dans les campagnes voisines
de Tripoly, que les Turcs avoient plusieurs fois ravages, & ne
s'occuperent qu' faire la guerre aux Chrtiens afin d'avoir des Captifs
comme ceux de Thunis & d'Alger: Ce dessein que les Renegats leur avoient
inspir, eut une ressite extraordinaire, les Navires qu'ils avoient
armez en courses firent des prises considerables; les Renegats
accoururent de toutes parts  Tripoly pour faire fortune; les Peuples
qui aiment la nouveaut, passerent les Mers dans l'esperance de s'y
enrichir; Les Juifs y tablirent le Commerce, & la Ville devint opulente
en peu de temps.

Les Grecs trouverent le moyen de s'y rendre les plus puissans, parce que
les principales Charges estoient possedes par les Renegats de leur
Nation. Ceux de l'Isle de Chio acquirent tant de credit & d'authorit,
qu'ils formerent un party contre les Cherifs, les gorgerent avec leurs
Creatures, & mirent en leur place Mehemet Renegat Grec, qui estoit natif
de Chio, & parent des Justiniens d'Italie. Le nouveau Bacha s'assra des
Forteresses de la Ville, establit des Gouverneurs dans les Places
Maritimes, & fit Osman B son Cousin, General de la Campagne, tous deux
avoient est pris le mesme jour par les Corsaires de Tripoly comme ils
alloient estudier en Italie, & tous deux aprs dix ans de captivit,
furent violentez de prendre le Turban; Les Cherifs n'ayans jamais voulu
les mettre en libert quelques offres qu'on ft pour leur ranon.
Mehemet estoit humain & bien-faisant, les Arabes sous son Gouvernement
vcurent en paix  la Campagne, & cesserent les pillages qu'ils
faisoient de temps en temps aux environs de Tripoly. Il reforma les abus
que les Cherifs avoient tolerez, & sa conduite fut si juste & si sage,
qu'il se fit aimer galement des Turcs, des Arabes, des Renegats, & des
Captifs; Sur tout il prit plaisir  soulager les derniers, & rendre
leurs chaisnes moins pesantes; Il permit mesmes aux Chrestiens de
celebrer leurs festes, & ordonna que les Prestres fussent respectez,
exempts de travaux, & tranquilles dans la fonction de leur ministere.
Quand les Captifs se plaignoient de la cruaut de leurs Gardes, le Bacha
donnoit ordre  ceux qui les accompagnoient dans le travail, de les
traiter plus doucement; Si les Turcs les accusoient de quelques
desordres ou de quelques larcins, il faisoit bastonner les coupables
pour satisfaire ces Infideles, qui les voyant souffrir constamment
demandoient grace pour eux. Si le Criminel meritoit la mort, il
obligeoit les accusateurs de payer sa ranon avant que de l'exposer au
dernier suplice, & par ce moyen sauvoit la vie  l'accus; car les Turcs
qui sont naturellement avares aimoient mieux abandonner leur vengeance
que de faire une telle perte, tellement qu'il estoit le Maistre, le Juge
& le Pere des Captifs.

Mehemet estoit curieux de savoir comme l'on traitoit les Captifs dans
les travaux, & les visitoit toutes les semaines dans les lieux o ils
estoient le plus exposez  la fureur des Barbares. Un jour il se rendit
 l'Arsenal pour voir mettre en Mer un Navire  la Franoise de
trente-six pices de Canon, les machines n'ayant pas rssi dans le
commencement il fut oblig d'y faire plus long sjour qu'il ne croyoit;
Cependant le Marabous annona du haut de la Tour du Chasteau l'heure
destine pour la priere que les Turcs font cinq fois le jour; Quoy qu'il
ft proche de son Palais, il ne voulut pas aller  la Mosque & afin de
donner l'exemple aux veritables Turcs qui l'accompagnoient, il se retira
sur le bord de la Mer dans des Roches derriere le Chasteau pour se laver
selon la cotume des Musulmans, qui n'entrent jamais en leurs Mosques
qu'ils ne se soient auparavant lav les pieds, les mains, la teste & une
partie du corps, dans la croyance qu'ils se purifient de leurs pechez.
Bien que le Bacha n'et pas grande devotion pour les ceremonies Turques
il quitta son Turban & ses Babouches pour se laver plus commodment, &
les laissa sur le Rocher; durant qu'il se lavoit, un Captif se mit  la
nage de l'autre cost du Chasteau qui les emporta sans qu'aucun Turc
s'en appercet. Mehemet ayant finy sa priere & ne trouvant plus ce qu'il
avoit laiss sur le Rocher fut trouver les Turcs pour leur en demander
des nouvelles; Aussi-tost ces Infideles ne manquerent pas d'accuser les
Chrestiens de ce larcin, & dja les Gardes commanoient  dcharger des
bastonnades sur plusieurs innocens, lorsque le Bacha leur deffendit
d'user de pareilles violences envers les Chrestiens, leur representant
qu'il n'y avoit qu'un seul coupable, dont l'action estoit remissible
pourveu qu'il avot son vol, & de quelle maniere il avoit enlev son
Turban & ses souliers; le Captif qui avoit fait le coup assr sur la
parole & clemence du Bacha vint se prosterner  ses pieds, & Mehemet se
fit un plaisir de luy faire raconter sa subtilit.

Le Chrestien avoa ingenuement qu'il estoit venu  la nage de l'autre
cost du Chasteau, qu'avec un baston il avoit pris le Turban qu'il avoit
mis sur sa teste sans sortir de la Mer, & qu'avec un soulier  chaque
main il s'en estoit retourn de la mesme faon qu'il estoit venu; Le
Bacha n'en fit que rire, & commanda au Casanadal de luy donner quatre
cus pour avoir avo son vol, & le nomma Loup-marin, sans savoir que
veritablement il s'appelloit le Loup, Italien de Nation, qui pouvoit
passer pour le plus adroit voleur du Siecle, & que les Juifs ont voulu
acheter du Bacha pour le faire mourir, parce qu'il desoloit toute la
Sinagogue par ses frequens larcins. Aprs que le Navire et gliss en
Mer & que les autres eurent fait selon la cotume une dcharge de leurs
Canons, le Bacha fit distribuer  chaque Captif dix sols, ordonna qu'
l'avenir les travaux cesseroient de bonne heure, afin que les Captifs
eussent le temps de se reposer, & recommanda aux Gardes de ne les point
maltraiter sans cause legitime  peine d'estre punis eux-mesmes.

En ce temps-l les Corsaires de Tripoly prirent une Barque de Genes qui
portoit  Majorque un Evque de l'ancienne famille des Justiniens de
Grece, & parent du Bacha qui estoit de celle des Justiniens de Chio. Il
ne fut point connu pour ce qu'il estoit, & les Matelots qui avoient est
pris avec luy tinrent la parolle qu'ils luy avoient donne de ne le
point dcouvrir, & luy executa la promesse qu'il leur avoit faite de les
racheter avant luy. Ce Prelat s'estima heureux de passer  Tripoly pour
un simple Captif sans naissance & sans qualit, il fut employ aux plus
vils travaux, comme  servir les Massons,  porter les immondices de la
prison, &  d'autres emplois qui excdoient ses forces; mais les
Chrtiens touchez des miseres qu'il souffroit, & voyans qu'il
succomberoit bientost sous la pesanteur de ses fers, ils l'obligerent de
declarer qu'il estoit Prestre. Sa declaration fut avantageuse aux
Captifs, il visitoit les malades dtenus dans les cachots, leur
administroit les Sacremens, leur distriboit les aumnes qu'il recevoit
des Marchans Chrestiens, consoloit les affligez, & remplissoit tous les
devoirs du Sacerdoce avec tant de ferveur & de piet, qu'il n'estoit pas
moins estim des Infideles que des Chrestiens. Il vit avec douleur que
dans la prison o il couchoit il n'y avoit point de Chapelle, son zele
luy fit demander permission au Bacha d'en faire bastir une  ses dpens
qu'il dedia sous le titre de Saint Antoine, afin que les Captifs pussent
en leurs miseres avoir recours  Dieu dans son Sanctuaire. Ce ne fut pas
la seule grace que Mehemet luy accorda en faveur des Captifs, il luy
octroya encore une place qu'il luy permit de benir & d'en faire un
Cimetiere pour les Chrtiens, qui n'avoient pas de lieu certain pour
inhumer leurs morts; elle estoit scitue dans les fossez de la Ville du
cost de l'Occident, & tres-commode aux Chrestiens, qui n'y estoient
point troublez dans leurs ceremonies, ausquelles les Arabes assistent
souvent & sans jamais commettre d'insolence.

La puissance des hommes a ses limites, mais la charit n'en souffre
point; Nostre charitable Evque avoit consomm tout l'argent qu'on luy
avoit envoy d'Italie  racheter les Matelots qui avoient est faits
Captifs avec luy, & quantit de jeunes Esclaves qui estoient en danger
de renier leur Religion; Ses amis avoient puis leurs bourses pour
entretenir sa charit, ils luy representoient qu'il procuroit tous les
jours la libert  des personnes inconnus pendant qu'il gemissoit sous
le poids de ses fers, qu'il devoit au Bacha plusieurs ranons, & qu'il
couroit risque d'estre retenu des Turcs s'il sejournoit plus long-temps
 Tripoly. Dans ct estat d'impuissance il s'abandonna aux ordres du
Ciel, & apporta tous ses soins pour faire joir les Esclaves dans leurs
chanes de la libert des enfans de Dieu. Comme les Turcs employent
toutes sortes de moyens & d'artifices pour seduire les Captifs, le zel
Prelat ne cessoit point d'exorter  la perseverance ceux qui
chanceloient dans la foy. Il leur disoit que les cachots les plus
affreux n'estoient que de foibles ides de ces lieux o les Impenitens
estoient enfermez aprs leur mort; qu'ils y trouveroient des maistres
dpourveus de toute compassion, & que s'ils estoient assez malheureux
pour vouloir obtenir une apparente libert par un execrable blaspheme,
ils tomberoient dans un esclavage ternel, & dont aucune puissance
n'estoit capable de les dlivrer. Enfin nostre Illustre Captif aprs
avoir exerc la fonction de Missionnaire  Tripoly pendant deux annes,
se fit racheter par le Consul de Venise pour aller consoler les Oailles
de son Diocese, & laissa les Captifs inconsolables de la perte qu'ils
faisoient; Le Bacha consentit  son dpart & se contenta de sa parole
pour les ranons dont il avoit rpondu: L'Evque ne fut pas plustost
arriv en son pas qu'il envoya au Bacha ce qu'il luy devoit avec des
presens pour marque de sa reconnoissance. Mehemet ayant appris qu'il
avoit e pour Captif son parent en fut si sensiblement touch que peu
s'en fallut qu'il ne ft maltraiter les Gardes de la prison pour ne
l'avoir point averty de la verit, leur reprochant qu'ils devoient
connotre le merite & la qualit des Chrestiens Captifs qui estoient
sous leur conduite; Il luy fit crire une Lettre par laquelle il luy
demandoit pardon des miseres qu'il avoit souffertes, & qu'il n'auroit
pas manqu d'empcher s'il l'avoit connu, & luy renvoya l'argent de son
rachat avec de tres-riches presens, le priant de demander la libert des
Captifs de son Diocese qui seroient  Tripoly.




Chapitre III.

_Conversion d'un Renegat, son martire, bon dessein de Mehemet travers,
sa mort funeste, ses qualitez, Osman son cousin est mis en sa place, ses
cruautez; Il viole la foy qu'il avoit jure au Caya son Amy & luy fait
couper la teste._


La Charit du Prelat dont je viens de parler n'avoit pas e seulement
pour objet le soulagement & la libert des Esclaves Chrestiens, elle
s'estoit encore estendu  la conversion des Renegats ausquels il ne
cessoit de reprocher les desordres de leur vie scandaleuse: Ce qui luy
attira la haine de plusieurs qui luy dresserent des pieges pour le
perdre; Mais nonobstant leurs persecutions il en convertit un qui eut la
constance de souffrir le martyre. C'estoit un Religieux de la Ville de
Perouse dans le Duch de Spolette proche d'Assise en Italie. Le dpit
d'avoir est abandonn par son Ordre & ses Parens le fit tomber dans
l'infidelit sous le gouvernement des Cherifs. Les Turcs firent de
grandes rjoissances  sa Circoncision, on luy fit apprendre
l'escriture & les langues du Pays en quoy conciste toute la science des
Mahomtans, & il se rendit si habille qu'il disputa de l'Alcoran avec
les Docteurs de la Loy, & que les Cherifs le choisirent pour estre le
Marabous de la Mosque du Chasteau; Estimans qu'il estoit glorieux 
leur Religion que cette Charge ft exerce par un Prestre des
Chrestiens. Aprs la mort des Cherifs, les Turcs demanderent pour luy un
office de Cady  Mehemet, qui en ayant besoin & connoissant son merite
mieux qu'eux luy donna une place dans son Conseil.

Le Prelat ne fut pas plustost libre qu'il chercha l'occasion d'avoir
quelque entretien avec luy afin de le convertir, il jeusna & pria le
Pere de Misericorde de favoriser son dessein: Sa priere fut exauce, le
Renegat touch du Ciel le vint trouver de nuit lorsqu'il y pensoit le
moins, les Exortations vives & pressantes du Prelat le persuaderent
tellement qu'il promit de quitter son libertinage & d'abjurer les
rveries de l'Alcoran; de peur d'estre ve des Turcs avec un Chrestien,
il prit cong de l'Evesque qui lors espera retirer cette brebis gare
de l'empire du Demon, & passa le reste de la nuit en oraison. Le
lendemain  la mesme heure il receut visite de nostre Penitent, qui se
prosternant  ses pieds & versant des larmes en abondance le pria de
vouloir l'entendre en Confession, ce que le Prelat, reconnoissant en luy
une sincere Conversion, fit avec sa charit accoustume; Il luy ordonna
pour expier son crime qui estoit public de se retracter de son
infidelit en presence du Bacha & de toute sa Cour, & de dtester la
Secte de Mahomet en foulant aux pieds le Turban, ce qui est le plus
grand affront qu'on puisse faire aux Musulmans. Il luy remonstra qu'il
ne devoit point aprehender les suplices qu'on luy feroit souffrir, qu'il
ne devoit craindre que Dieu qu'il avoit offens par son apostasie, & qui
seul pouvoit procurer  son ame une ternit bien-heureuse. Nostre
Converty se retira dans la resolution d'executer ce qui luy avoit est
ordonn pour son Salut. Il demeura jusqu'au dpart du Prelat en sa
maison de campagne o il demandoit  Dieu avec ferveur le pardon de ses
crimes & la Grace de mourir pour sa gloire. Il differa l'execution de
son dessein pendant quelques jours, de crainte que les Turcs
n'attribuassent sa Conversion au Prelat qui auroit est en danger de
perdre la vie; Mais de bonheur le Vaisseau sur lequel il s'estoit
embarqu estant  la voile, nostre Converty quitta sa retraite & vint au
Chasteau avec ses plus beaux habits qu'il ne portoit qu'aux jours de
Ceremonie,  peine parut-il dans la Chambre que le Bacha luy demanda ce
qui l'avoit empesch depuis quelques jours de venir au Palais, il
rpondit hardiment que durant ce temps l il avoit fait une retraite o
Dieu luy avoit fait connoistre l'estat dplorable dans lequel il estoit
depuis qu'il avoit abandonn la veritable Religion, & qu'il n'en
reconnoissoit point d'autre que la Chrestienne, pour laquelle il estoit
prest d'endurer tous les suplices imaginables, en proferant ces paroles
il tira de la manche de son Caffetan un Crucifix, & exorta le Bacha & la
compagnie de reconnoistre & d'adorer un Dieu mort en Croix pour les
pechez des hommes; Puis jettant son Turban par terre il dit hautement,
qu'il renonoit de tout son coeur  Mahomet. Les Turcs irritez de ce
mespris contre l'honneur de leur Prophete voulurent le massacrer sur le
champ; Mais le Bacha pour arrester leur colere leur representa qu'il
avoit perdu l'esprit: Cependant pour les satisfaire il commanda qu'il
ft enchan dans la prison des Captifs, esperant qu'il pourroit faire
changer de sentiment  nostre Converty, lequel avant que de sortir de sa
presence luy jetta quelques Sultannins d'or, & l'asseura que c'estoit le
seul argent criminel qui luy restoit, & qu'il avoit destin pour acheter
le bois dont il devoit estre brl si Mehemet refusoit d'en faire la
dpense. Le Bacha qui l'aimoit ne voulut pas d'abord l'abandonner  la
cruaut des Turcs qui accoururent  la prison pour le mettre  mort, si
les Gardes ne se fusent opposez  leur violence. Le Divan qui represente
la Justice du Grand Seigneur, craignant une sedition populaire, fut le
lendemain au Palais pour demander  Mehemet la punition de ct attentat,
le Bacha vit bien qu'il ne pouvoit plus le sauver, & ayant est inform
par les Gardes de la prison qu'il avoit pass la nuit en prieres & en
exortations aux Captifs, laissa aux Juges la libert de Juger selon
leurs Loix le Coupable qu'on fit sortir de la prison charg de fers pour
estre conduit au Chasteau. Les opprobres qu'on luy fit dans les res ne
furent point capables d'branler sa constance, l'augmentation des biens
& des honneurs qu'on luy offrit ne purent ny changer son esprit ny
tocher son coeur, le suplice qu'on luy preparoit luy sembloit doux pour
son crime: Enfin les Cadis voyans que la populace assemble devant le
Palais demandoit Justice, ils le condamnerent  estre brl vif. La
Sentence ne fut pas plustot prononce qu'on le dpoilla des habits
Turcs qu'il portoit, & quon le conduisit au lieu destin pour son
suplice. Il n'y arriva pas sans peine, car ces Barbares le mirent dans
un estat pitoyable par une gresle de pierres, de crachats & de
bastonnades qu'ils luy dchargerent le long du chemin. Ces confusions
n'empescherent point que quand il fut arriv au lieu il ne continut ses
exortations aux Captifs, il en fit mesme une au Turcs en langue
Arabesque, & ne cessa jusqu'au dernier sopir de prier Dieu pour la
conversion de ses Boureaux qui le jetterent au feu dans lequel il fut
purifi de son infidelit. Les Chrtiens qui assisterent  sa mort
recueillirent quelques ossemens qui n'avoient point t consommez par le
feu; des Captifs qui avoient est presens  son martyre m'ont assur
qu'un Chrestien, son amy, trouva parmy les cendres son coeur aussi
vermeil & aussi entier que s'il n'et point pass par les flmes.

Mehemet eut du dplaisir de la mort du Marabous, les Turcs l'accuserent
de luy avoir voulu faire grace & d'estre amy des Chrestiens; En effet le
Bacha n'estoit Mahometan que des lvres, & les Semences du Christianisme
o il avoit est lev, estoient demeures si vives dans son coeur qu'il
avoit fait amiti avec quelques Princes Chrestiens, & form depuis
quelques annes le dessein de se retirer dans un pas fidele. Quand il
crut estre en estat de l'executer avec succs, il en crivit  Malte, &
pria le Grand Matre d'envoyer  Tripoly quand les Corsaires seroient en
Mer, des Brigantins & des Galeres pour embarquer sa famille, ses
richesses & la pluspart des Renegats qu'il avoit gagnez & des Captifs.
Il offrit mesme de livrer la Ville & le Chasteau aux Chevaliers s'ils
amenoient les forces necessaires, ne demandant point d'autre recompense
que d'estre honnor de la grande Croix de l'Ordre. Le Grand Maistre
aprs avoir consult long-temps refusa les offres de Mehemet, son avis
fut qu'il y auroit de l'imprudence de se confier dans une entreprise si
perilleuse  la foy d'un Renegat.

Ce refus donna du chagrin  Mehemet & fut cause de sa perte. Car les
Turcs soit qu'ils se doutassent de son dessein, ou qu'ils l'eussent
dcouvert, empoisonnerent Sidy Hally son fils unique g de quinze ans.
Son pere avoit eu un soin particulier de son ducation & luy avoit donn
pour Gouverneur un Captif tres-habile homme; il n'avoit rien de Barbare
& quoy qu'on dise ordinairement que l'Afrique ne produit que des
Monstres, Sidy Hally faisoit dja paroistre toutes les vertus des
honnestes gens de l'Europe; son divertissement aprs ses exercices
estoit de visiter les Esclaves dans leurs travaux, & jamais il ne les
quittoit sans leur avoir tmoign sa liberalit. Mehemet fut
inconsolable de la mort de son fils sur lequel il fondoit toutes ses
esperances, il ne luy survcut que deux mois & fut empoisonn avec des
fruits par un Captif Calabrois qui exeroit la Pharmacie dans le
Chasteau. Peu de temps avant sa mort il dit en sopirant, que la demande
qu'il avoit faite aux Chrestiens estoit juste & avantageuse, qu'on
devoit luy donner un azile &  ceux de sa compagnie, parce qu'il
procuroit la libert  grand nombre de Captifs, enlevoit un tresor qui
seroit demeur chez les Chrestiens, & contribuoit  la conversion & au
salut de plusieurs Renegats; Et que lorsqu'il seroit arriv  Malte, on
luy auroit fait connoistre qu'il ne meritoit pas l'honneur d'estre grand
Croix, ayant persecut pendant quarante ans ceux qui la reverent.
Mehemet possedoit toutes les qualitez d'un bon Prince, il estoit doux,
affable, moder, juste, peu sensible aux plaisirs que les Turcs aiment,
& n'ayant dans son Serail que trois femmes donc deux estoient Greques
Chrestiennes; Ses Ennemis l'accuserent d'avoir est trop attach  ses
interests, d'avoir mis des Impots extraordinaires  la Campagne, d'avoir
mpris la Loy du Prophete, d'avoir e des intelligences secretes avec
les Princes Chrestiens, d'avoir fait jetter en Mer une de ses femmes &
d'avoir pardonn  sa compagne qui estoit Chrestienne. On souponna la
premiere d'avoir donn un rendez-vous  un Turc des plus puissans de la
Ville dans un aman-lieu destin pour les bains o souvent il se pratique
des amourettes. Le Turc se nommoit Chabam Goul grand Fermier du Royaume,
ses richesses ne purent le sauver, il luy en cousta la vie qu'il finit
malheureusement dans le puits de sa maison; l'Eunuque qui accompagnoit
les Sultanes fut empal  la porte du Chasteau pour avoir receu des
presens du Turc, & n'avoir pas est fidelle gardien des femmes du Bacha.
Osman qui estoit General de la Campagne & qui avoit fait empoisonner
Mehemet son cousin par le Calabrois fut mis en sa place. Ce nouveau
Bacha fit trangler les principaux Renegats qui avoient est dans la
confidence de son predecesseur, avec quelques Chrestiens qu'il aimoit.
Il donna des Charges  ses favoris, pour avoir des Officiers fideles
pour la garde du Chasteau, comme le Caya qui reside  la porte du Palais
& prend connoissance des affaires avant le Bacha, & le Gouverneur de la
Marine; Il fit prendre le Turban  ses neveux qui menoient une vie
libertine avec les Renegats Grecs, & les honnora de ces deux Charges
importantes. Il establit Regepb son parent General de la Campagne, qui
est la premiere dignit du Royaume, mit de nouveaux Gouverneurs dans les
Villes Maritimes & changea les Garnisons des Forteresses, afin d'estre
Maistre de toutes les Places du Royaume. Tandis qu'Osman estoit occup 
son establissement, deux Corsaires arriverent avec une riche prise; Les
principaux Officiers de ces Navires qui avoient est dans les interests
de Mehemet furent affligez de la nouvelle de sa mort. Mais les presens
que fit Osman Bacha de cette prise estime cent mil cus, arresta les
Levantis qui vouloient se mettre  la Voile pour prendre party ailleurs;
Cela pourtant n'empcha point que beaucoup de Renegats ne desertassent
de peur de souffrir les mesmes disgraces que leurs compagnons. Les
Arabes de la campagne voisine de Tripoly, regreterent aussi Mehemet & se
souleverent contre Osman qui eut bien de la peine  les remettre dans
l'obessance. Comme la douleur de la mort du Bacha estoit generalle, les
Marchands Estrangers & les Captifs faisoient tous les jours des insultes
 l'Apoticaire Calabrois qui l'avoit empoisonn, ce qui estant venu  la
connoissance d'Osman, l'obligea de luy donner la libert & de le
renvoyer en Italie. Ce perfide s'embarqua de nuit de crainte des
Captifs, sans songer que son crime ne demeureroit point impuny & qu'il
ne joiroit pas long-temps de l'argent & des presens qu'il avoit receus
d'Osman. Ds qu'il fut arriv au Royaume de Naples, o l'on avoit fait
savoir sa perfidie envers Mehemet, l'Amy des Crestiens, & le Pere
commun des Captifs, il fut assomm par les femmes qui avoient leurs
maris, leurs parens, leurs enfans & leurs Compatriotes Esclaves 
Tripoly.

Les Usurpateurs sont dans une perpetuelle deffiance, tout leur fait
ombrage, ils violent toutes sortes de devoirs pour se maintenir dans le
rang qu'ils ont aquis par le crime, & ds qu'une personne leur est
devene suspecte, c'est une Victime qu'ils ne manquent jamais d'immoler
 leurs soupons. Osman resolut de sacrifier  sa seuret Regep Caya qui
avoit suivy le party de Mehemet; Il apprehendoit son credit & son
ressentiment, parce qu'il l'avoit dpoill de sa Charge qu'il avoit
donne  son neveu. Mais comme ils s'estoient jurez de ne point attenter
 la vie l'un de l'autre, Osman pour estre dispens de son serment alla
trouver le Grand Marabous du Royaume qui demeure  la Campagne; Ce
Docteur de la Loy luy deffendit de la part du Prophete de faire mourir
Regep, & le conjura de ne pas commencer son Gouvernement par un parjure,
& d'exiler plustost le Caya que de fausser la parolle qu'il luy avoit
donne. Quoy que la fermet du Marabous ne plt pas au Bacha, il se
contenta de s'emparer de la dpoille de Regep & de l'envoyer  Thunis
avec un seul Eunuque & une vieille Mule pour son service; Le malheur du
Caya toucha le peuple qui l'avoit sohait pour Maistre & ne fut pas
moins sensible aux Captifs qu'il avoit protegez durant sa faveur. Le
jour qu'il partit quelques flateurs, dont les Cours des Grands sont
tojours remplies, dirent au Bacha que le simple exil de Regep estoit
contre les Regles de la politique, que sa mort estoit necessaire pour la
conservation de sa personne & du Royaume, qu'il pourroit se refugier 
Constantinople o il ne manqueroit pas d'avertir le grand Visir de ce
qui s'estoit pass  Tripoly & des tresors laissez par Mehemet; Et
qu'enfin pour lever tous les soupons que le Bacha pouvoit avoir  cause
de son serment, il falloit oster la vie  Regep pendant la nuit, auquel
temps l'homme est reput mort. Ces pernicieux conseils persuaderent
Osman de s'en dfaire malgr les deffenses du Marabous auquel les
Renegats n'ont pas tant de foy que les Turcs naturels; Le l'endemain il
envoya quatre Officiers & un Capigy qui est l'Executeur de la Justice du
Prince. Ces Ministres ayant suivy  Cheval la route de Regep arriverent
de nuit le mesme jour  Tripoly le vieux, & l'y trouverent chez le
Gouverneur qui luy donnoit  souper. Le Capigy mit s mains du
Gouverneur son Ordre, dont Regep ayant eu avis il se leva de table,
assra les Turcs qu'il estoit prest d'ober & demanda seulement la
permission de se laver & de faire sa priere dans une Mosque voisine, ce
qu'ayant obtenu & execut le Capigy luy coupa la teste. Aprs
l'execution les Turcs ayant voulu obliger l'Eunuque de retourner  la
Ville suivant les ordres du Bacha, ce fidele domestique leur dit dans sa
douleur, qu'il estoit resolu de ne pas survivre  son Maistre & les pria
de luy donner la mort: Ils userent de violence pour le faire mettre en
campagne, & voyans qu'il estoit impossible de luy faire abandonner le
corps de son Patron, on luy coupa aussi la teste, ce qu'il souffrit
constament. Depuis cette action le grand Marabous n'a point entr dans
la Ville du vivant d'Osman, il se contentoit de venir aux environs o le
Bacha faisoit dresser des Tentes pour le consulter sur les affaires de
la Religion. Quand les Capitaines des Navires sont prests d'aller en
course, ils vont rendre visite  ce grand Prestre de Mahomet au lieu de
sa residence, & recevoir ses oracles sur les venemens de la Mer; On
tient que la pluspart des Marabous se servent de l'Art magique, sur tout
lorsqu'il s'agit d'attaquer les Chrestiens.




Chapitre IV.

_Deux sortes d'Esclaves, l'Autheur fait un rude apprentissage de sa
captivit, Monsieur Gabaret vient  Tripoly avec quinze Vaisseaux,
demande la libert des Captifs Franois, refus du Bacha par la trahison
d'un Capitaine Provenal, un Parisien Captif s'empoisonne, vingt jeunes
Chrestiens sont conduits  Constantinople, & six au Grand Caire,
l'Autheur est envoy en Alexandrie, au retour son Patron luy fait couper
de la pierre, fuite des Captifs qui sont r'amenez & punis, Martyre d'un
Ethyopien qui estoit du nombre des fugitifs, penible travail de
l'Autheur._


Quoy que l'esclavage passe pour le plus grand des maux, & que la figure
d'un homme dans les fers soit le Tableau le plus naturel du pech qui a
caus la captivit du genre humain. Il faut pourtant avoer que les
chanes & les cachots ne font pas la plus grande misere des Captifs, &
que pendant que leurs corps sont dans les liens, leurs ames prouvent
quelquefois la rigueur d'un empire plus insuportable que celuy des
Barbares. Le long sjour que j'ay fait en Barbarie me permet d'avancer
qu'il y a deux sortes d'Esclaves, le Juste & l'Impie. Le premier mne
une vie innocente, endure les souffrances avec une soumission
respecteuse  la volont de Dieu, les reoit comme une matiere de
satisfaction & de penitence & espere tojours en la misericorde Divine.
Le second s'abandonne  la dbauche & au dreglement, souffre sans amour
comme les damnez, vomit incessamment des imprecations & des blasphmes &
desespere de sa libert. Le Juste imite Joseph dans les fers, il se
sanctifie dans le cachot, & tche de gagner le Ciel par sa penitence, &
l'Impie le perd par son libertinage, qui souvent luy ouvre la porte 
l'Apostasie & le rend esclave du Demon, suivant ct oracle de
Jesus-Christ, qui commet le pech est esclave du pech. Ainsi l'on peut
dire de l'usage different que les Captifs font des mesmes chaisnes ce
que Saint Thomas Daquin dit de ceux qui reoivent l'Eucharistie _Mors
est malis vita bonis_. Il faut encore avoer que la plus cruelle peine
des Captifs est le chagrin qu'ils ont d'avoir abus de leur libert, &
d'avoir eux-mesmes forg leurs fers par un pur caprice & une folle
curiosit, & que la servitude est plus fcheuse  une personne de
naissance qu' une de condition accotume ds sa jeunesse  la fatigue;
Car un Matelot va sur Mer avec les Corsaires pour le service des
Navires, & un Artisan gaigne par son travail dequoy s'exempter de la
faim. Cependant le Juste de quelque condition qu'il soit souffre
constamment & sans murmurer contre le Ciel, au lieu que l'Impie continu
ses blasphmes & ses crimes & attire sur sa teste la faim, la peste & le
desespoir qui sont les fleaux dont la Justice Divine punit de temps en
temps les mauvais Chrtiens dans la Barbarie.

Aprs ces reflexions il est  propos que je commence la Relation de ce
qui m'est arriv & de ce que j'ay ve pendant prs de huit annes de
captivit dans Tripoly. Salem Chastel mon premier Maistre exeroit la
charge de grand Prevost, & avoit soin des Esclaves noirs dont le Bacha
trafiquoit au Levant, & des biens qui luy appartenoient par la mort des
chefs de famille. Il faisoit bastir une maison  la campagne & une
Mosque afin d'y faire ses prieres & de luy servir de Sepulture. Quoy
que je ne fusse pas guery de mes blessures on ne laissa pas de me donner
un travail aussi penible que si j'eusse est en parfaite sant; mon
Patron pour mon apprentissage me fit vuider les lieux secrets de sa
maison & creuser les fondemens de son nouvel Edifice, je fus trois fois
employ  ce travail parmy des infections & des ordures capables de me
faire mourir. On m'employa en suite  servir des Massons qui estoient
Turcs, Arabes & Noirs, & qui parloient leur langue naturelle que je
n'entendois point. Je m'imaginay servir  la construction d'une seconde
Tour de Babel  cause de la confusion de leur langage. Comme chacun me
commandoit, & que je ne pouvois d'abord comprendre ce qu'ils desiroient,
ils ne me parloient le plus souvent que par des bastonnades qui
m'obligerent d'apprendre en peu de temps leur jargon pour m'en exempter.
Heureusement pour moy un Tagarin conducteur de l'ouvrage & qui avoit
demeur longtemps en Espagne, me prit en affection & me protegea contre
des Noirs qui pour complaire au Patron & faire les bons valets me
faisoient des insultes, parce que j'estois Chrestien. Ces mauvais
traitemens de mon apprentissage me firent apprendre en moins d'un an 
servir les Massons, tailler les pierres & blanchir les maisons. Dans les
travaux l'Esclave n'a par jour que trois petits pains du poids d'une
livre qu'on distribu le soir  l'entre de la prison, on luy donne 
midy pour potage du bled cuit appell dans le Pays Bourgoul, ou bien de
la Basine faite avec de la farine d'orge assaisonne d'un peu d'huile,
ou de boillon de Chameau, ou de quelqu'autre vielle beste inutile, ce
Mets est extrmement grossier & l'on est oblig de le manger avec les
doigts.

A la fin de l'Automne il arriva de Candie  Tripoly une Barque de
Marseille, le Capitaine qui estoit Provenal ne vint que pour avertir le
Bacha qu'il avoit laiss au Port de cette Ville quinze Navires de France
chargez d'infanterie que le Roy envoyoit pour la secourir, & que
Monsieur Gabaret qui commandoit cette Flotte devoit en retournant en
France passer  Tripoly pour demander les Captifs Franois; Mais qu'il
n'avoit aucun ordre de Sa Majest, & que ce n'estoit que pour donner de
la terreur; le Bacha fit recompenser ce perfide qui se mit  la voile
crainte d'estre surpris des Navires de France. Et voyant qu'il n'avoit
point de temps  perdre il commanda de garnir de Canons les Rempars de
la Marine, fit fortifier l'entre du Port o deux Navires furent coulez
 fonds, & demanda du secours aux Arabes de la campagne contre les
Chrestiens leurs Ennemis communs. O Ciel! quel spectacle de voir les
pauvres Captifs tirer des Canons comme des bestes, dmaster les Navires,
en mettre la proe contre terre  l'abry du Chasteau de peur qu'ils ne
fussent brlez, & travailler avec tant de precipitation & si peu de
relche que plusieurs succomberent sous le fais, & payerent par avance
la bravoure que les Franois venoient montrer  Tripoly! Ds que
l'Escadre de leurs Vaisseaux parut en Mer, nous fmes enchanez dans les
Prisons, o la faim la soif & la chaleur nous reduisirent presqu'
l'extrmit. Monsieur Gabaret  son arrive fit moiller l'Ancre  la
grande Rade, o le Bacha l'envoya complimenter par le Gouverneur de la
Marine qui conduisit Monsieur le Chevallier de Labat dans sa Chaloupe
avec quantit de Noblesse Franoise. Ayant mis pied  Terre ils
trouverent depuis la Marine jusqu'au Chasteau les Levantis que le Bacha
avoit fait mettre en haye pour leur faire voir ses meilleurs Troupes.
Osman donna Audience  Monsieur de Labat qui luy demanda de la part du
Roy tous les Franois qui estoient Captifs dans la Ville & le Royaume de
Tripoly. Le Bacha, sans faire connoistre qu'il savoit le Mystere, dit
qu'il ne pouvoit donner sans argent ou sans change les Captifs qui luy
estoient necessaires tant pour les travaux de la Ville que pour le
service de la Mer; & le Chevalier s'estant content de luy demander les
Marchands, il rpondit qu'ils toient dans la puissance de payer une
bonne Ranon. Sur ce refus les Franois se retirerent & en avertirent
Monsieur Gabaret qui donnoit dja ses Ordres pour canoner la Ville,
lorsqu'on vit partir du Port deux Barques & un Brigantin chargez de
toutes sortes de rafraichissemens que le Bacha luy envoyoit, ils les
accepta dans l'esperance que la nuit donneroit conseil  Osman. Le
lendemain le Chevalier fit une seconde tentative aussi inutile que la
premiere: Pendant qu'il s'entretenoit avec Osman, les Renegats
assrerent les Gentils-Hommes Franois que plus ils demeureroient devant
Tripoly, plus les Esclaves souffriroient dans leurs Cachots, que le
Capitaine d'une Barque Franoise avoit averty le Bacha de leur arrive &
qu'ils n'avoient point d'ordre du Roy: Nous emes permission de donner
avis  Monsieur Gabaret des miseres que nous endurions depuis son
arrive, & qu'il ne pouvoit finir qu'en abandonnant le Pays. Ce General
toch de compassion nous fit crire une lettre par laquelle il nous
exortoit  la patience, & nous assroit d'un second voyage plus
avantageux que le premier. Avant que de se mettre  la Voile il fit
saluer  bales, ce qui donna une telle pouvante aux Barbares que
plusieurs abandonnerent la Ville. Un Turc & deux Arabes furent tuez de
boulets de Canon, les Captifs Franois en payerent les funerailles 
coups de bastons, & on leur reprochoit que leurs Capitaines avoient
embarqu des Bestes au lieu de Chrestiens; il est vray que le Bacha leur
fit present de Boeufs, de Moutons, de Gazelles & d'Autruches de
Barbarie.

Monsieur Gabaret estant arriv en Provence fit chercher le Capitaine de
cette Barque nouvellement arrive du Levant, il avoit dbarqu 
Marseille o il ft arrest & tir dans le Port  quatre Galeres. Ainsi
fut puny d'un horrible suplice ce traitre qui par un lche motif
d'interest avoit empch la libert des Esclaves de sa Nation. Le Bacha
craignant le retour des Franois fit fortifier la Ville Capitale, mit
garnison dans les Places frontieres, donna Retraite aux Renegats, & fit
construire une Forteresse sur un Rocher qui avance en Mer du cost du
Ponant, afin d'assrer les Navires dans le Port & de commander la grande
Rade, o les Vaisseaux passagers sont obligez de moiller l'Ancre quand
ils ne doivent pas faire long sjour  Tripoly. On employa tous les
Chrestiens  ces Fortifications durant six mois, les Prestres, les
Chevaliers de Malte & les personnes de Qualit n'en furent point
dispensez, & le travail fut si rude que beaucoup de Captifs arroserent
la Forteresse de leurs sueurs & de leur sang & perirent accablez de
miseres. Les Fortifications acheves je retournay  la Campagne chez
Salem mon Patron, qui me fit couper la Pierre dans la Carriere avec
quatre autres Captifs proche de ceux qui travailloient pour le Bacha,
chaque Chrestien estoit oblig de tailler par jour dix pierres de deux
pieds de long & d'un pied de large  peine de la bastonnade; on nous
gardoit  veu parce que ce lieu est sur la Mer, esloign de la Ville de
deux lieus.

Il arriva un Navire de France dont le Capitaine causa autant de joye aux
Chrtiens que le Provenal avoit caus de douleur; il avoit ordre de
Rachepter plusieurs Captifs du nombre desquels estoit un nomm Gonneau
Parisien. L'Art d'Horloger qu'il exeroit le rendoit si necessaire au
Bacha qu'il refusa cinq cens Escus pour sa Ranon, & voulut l'obliger 
demeurer encore huit annes  son service, luy promettant de luy donner
la libert gratuitement. Gonneau chagrin du refus du Bacha luy dit
hardiment que dans peu de jours il n'auroit ny Captif ny argent. Estant
sorty du Chasteau & ayant receu du Capitaine deux cens Piastres sous
pretexte de les faire profiter, il traita la nuit suivante cinq cens
Captifs qui logeoient avec luy dans la mme Prison proche du Chasteau,
rien ne manqua au Rgal & jamais Gonneau n'avoit paru de si bonne
humeur. Le lendemain avant que d'aller au travail chacun s'empressant de
remercier Gonneau, on le trouva mort; Ce malheureux garon desesper de
la continuation de son Esclavage s'estoit empoisonn, Osman afflig de
sa mort dit publiquement qu'il avoit perdu vingt Captifs en la personne
du seul Gonneau, il pensa dcharger sa colere sur des Officiers Renegats
qui avoient mis obstacle  sa libert  cause qu'il travailloit pour eux
aux heures drobes.

Bien que les Bachas de Barbarie ne soient pas dans la dpendance absolu
du Grand Seigneur, & que les Villes Maritimes de Tripoly, de Thunis &
d'Alger s'erigent en Republiques, ils ne laissent pas d'envoyer tous les
ans une espece de Tribut  Constantinople avec des presens au Grand
Visir & aux Principaux Officiers de la Porte pour conserver leur amiti.
Les Corsaires de Tripoly avoient depuis peu fait de riches prises, Osman
resolut d'y envoyer vingt jeunes Captifs des plus beaux, & cent Negres
que mon Patron eut ordre de tenir prests pour embarquer sur le Gal d'Or
Navire pris sur les Hollandois. Que de larmes rpendirent les Chrestiens
qui furent choisis, & qui n'ignoroient pas qu'ils estoient destinez 
demeurer toute leur vie dans le Serail sans aucune esperance de libert!
Il y en eut quatre qui pour s'exempter du Voyage userent d'artifice, les
uns se firent des playes, & les autres se dfigurerent le visage afin de
paroistre diformes au Bacha, qui ft insensible  leurs plaintes & les
obligea de partir. Salem mon Patron eut encore ordre de faire Equiper
une Barque sur laquelle on devoit aussi embarquer cinquante Negres avec
trois Hollandois, deux Italiens & un Savoyard, duquel je raconteray
cy-aprs les avantures. Le Bacha envoyoit ce present au Visir du Grand
Caire qui estoit son amy intime. Mon Patron me fit embarquer sur cette
Barque pour avoir soin des Esclaves. Nous partmes de Tripoly avec un
vent favorable qui nous fit arriver en peu de jours au Port
d'Alexandrie, o nous laissames les Captifs  un Chef de Caravanne qui
devoit les conduire par terre au Grand Caire, & le Gal d'Or qui nous
avoit escort prit la route de Constantinople. Nostre Capitaine avoit
ordre de charger la Barque de Ris, de Fves & de Beure, ce qui nous
obligea d'aller en Sirie o les Legumes sont en abondance. Je vis de
loin la Palestine sans qu'il me ft permis de mettre pied  terre pour
voir les Saints lieux o se sont passez les Mysteres de nostre
Redemption. Dans ct estat je me consideray comme un Isralite qui ne
pouvoit entrer dans la Terre de Promission que les Infideles possedent
de puis tant de Siecles  la confusion des Chrestiens, je me contentay
de verser des larmes demandant pardon  Dieu de mes pchez qui m'en
deffendoient l'entre, & le priant de me donner les graces necessaires
pour supporter patiemment ma captivit. Aprs avoir charg la Barque
nous partmes pour Tripoly o nous arrivmes sans danger.

Au retour d'Alexandrie mon Patron jugeant que je n'avois pas beaucoup
fatigu dans ce Voyage qui avoit dur quarante jours, me fit de rechef
couper la pierre, une Barque arme de Mores & de Chrestiens venoit tous
les Vendredys enlever les pierres que les Captifs avoient tailles
pendant la semaine, pour les conduire  Tripoly. Des Captifs de
condition qui ne pouvoient esperer la libert qu'en payant de grosses
Ranons, resolurent de s'emparer de cette Barque & de se sauver;
S'estants munis de quelques provisions, de deux Mousquets & d'un peu de
poudre, ils se rendirent avec d'autres Captifs qu'ils avoient gagnez,
dans le voisinage de ce travail esloign de la Ville de deux lieus. La
Barque y estant arrive ils s'en saisirent, chasserent les Mores,
deschanerent les Captifs qui tailloient la pierre pour le Bacha, les
firent embarquer & se mirent  la voile avec le secours des Avirons.
Comme Nous estions un peu esloignez des Captifs du Bacha, nous courmes
au bruit vers la Barque pour estre de la partie; mais nostre diligence
fut inutile, car heureusement pour nous les Mores qui avoient est
chassez de la Barque nous arresterent aydez des Barbares qui accouroient
de toutes parts pour s'opposer  la fuite des Chrestiens. Ces Infideles
voyant les Esclaves  la voile dchargerent sur nous leur colere & nous
conduisirent  coups de baston jusques dans la Ville. Si-tost que le
Bacha et appris l'entreprise des Captifs, il fit partir ses Barques
legeres & ses Brigantins pour les ramener. Les Chrestiens se
deffendirent avec tant de vigueur & de courage que les Turcs sembloient
presque desesperer de la Victoire, & malgr l'ingalit de la partie ils
resisterent pendant quatre heures  douze Barques & Brigantins; enfin
ces Vaillans hommes se voyans le vent contraire, sans voile, sans timon
& sans autres armes que des pierres & leurs mains, furent obligez de se
rendre  la mercy de leurs ennemis. Il y et trois Chrestiens de tuez &
quelques blessez, les Barbares perdirent deux Lieutenans de Navire,
quatre Turcs, & six Levantis sans compter les blessez; on ramena ces
Fugitifs, & depuis la Marine jusqu'au Chasteau il n'y en et pas un qui
ne comment son suplice par les pierres, les crachats & les
bastonnades. Le Bacha fit recevoir  chaque Captif le chtiment selon
qu'il s'estoit deffendu dans le combat, ou qu'il avoit contribu  la
fuite. On commena la Tragedie par un Pere Cordelier Italien qui dans le
combat animoit les Chrestiens le Crucifix  la main, ce bon Religieux
eut la gloire d'estre moulu comme le grain de Froment par une gresle de
bastonnades, six autres Captifs en moururent aussi, quatre eurent le nez
& les oreilles coupez, les moins coupables receurent deux cent coups de
baston, les Gens de qualit n'en furent point exempts & le Bacha les fit
enchaner doublement avec deffenses de sortir des Prisons; j'ay aid
cent fois au Comte Bizare, Vicentin,  porter ses fers,  l'gard de
nous autres Captifs de Salem nous en fmes quittes pour cent bastonnades
 la priere de nostre Patron qui remonstra les mauvais traitemens que
nous avions receus de ceux qui nous avoient amenez  Tripoly. La
Tragedie finit par le Martyre de Marc Etiopien de Nation, qui ayant est
autrefois Captif a Tripoly avoit est pris par les Venitiens sur un
Navire charg de Negres que le Bacha envoyoit par present 
Constantinople. Il s'estoit fait Chrestien  Venise, & estant sur Mer au
service de la Republique il avoit t fait Esclave par les Corsaires de
Tripoly, o il fut reconnu & employ aux travaux les plus penibles. Les
Turcs qui avoient est tmoins de sa valeur dans le Combat luy offrirent
sa grace & des Charges s'il vouloit abjurer le Christianisme, ce
qu'ayant refus il receut trois cens bastonnades & fut livr aux Negres
qui le bruslerent dans la grande place; Marc souffrit son Martyre avec
une constance heroque & mourut pour la Foy dans une Ville o
l'infidelit triomphe. A mon gard je demeuray dans la Prison plus d'un
mois avant que d'estre guery de mes blessures, je ne l'estois pas
entierement qu'on me mit  tourner la Roe d'un Cordier qui faisoit les
Cables des Navires, &  peine fus-je rtably que mon Patron me fit
derechef couper la pierre, j'estois enchan avec un Hollandois plus
mchant ouvrier que moy, qui quelque fois me faisoit essuyer la
bastonnade; j'eus besoin de toute la force de ma jeunesse pour resister
 cause des chaleurs qui sont excessives en Barbarie, & de la faim que
je souffrois dans ce travail.




Chapitre V.

_Prise d'un Navire Franois, un Religieux & deux Armeniens y sont faits
Esclaves, on drobe au Religieux mil Sultanins d'or qu'un des Armeniens
luy avoit donnez  garder; Peste  Tripoly, mort d'une femme & d'un fils
du Patron de l'Auteur, de quelle maniere on enterre les Turcs: Histoire
d'un faux Dervis, la femme de Salem tche de faire prendre le Turban 
l'Auteur; Description de la Maison de Campagne de Salem, il employe
l'Auteur  de rudes travaux pour l'obliger  changer de Religion. Sa
servante luy fait des plaintes de l'Auteur, Salem luy fait donner de la
bastonnade; l'Auteur est en danger de perdre la vie, est sauv par la
mort de Salem._


Les Corsaires de Tripoly prirent un Navire Franois qui negotioit pour
la Ville de Ligourne, un Religieux de Saint Franois Italien fut fait
Esclave avec deux Maronites qui alloient  Rome estudier dans un College
fond par le Pape Urbain huitime pour les pauvres Habitans Catholiques
de la Terre Sainte. Il y avoit encore deux Armeniens qui se retiroient
en France avec de pretieuses Marchandises; Ces Peuples quoy que sujets
du Grand Seigneur sont faits Captifs par les Corsaires de Barbarie,
lorsqu'ils se retirent en terre Chrtienne avec leurs richesses. Un de
ces Armeniens sauva de sa perte mil Sultanins d'or qu'il donna en garde
au Religieux qui ne fut point visit par le respect que les Corsaires
portent  l'habit de S. Franois. Cette somme ayant est drobe au Pere
par un Esclave Italien qui le frequentoit, l'Armenien apprit avec
douleur le vol de ses Sultanins qu'il destinoit pour sa libert. Il
differa quelque temps  demander justice au Bacha de peur de mettre en
danger le Religieux, le desir neanmoins de la libert qui est naturel 
tous les Hommes, l'obligea d'en porter ses plaintes  Osman qui ft
donner la bastonnade  des Italiens qui frequentoient le Pere, &
n'pargna rien pour dcouvrir le voleur; Il resolut mesme d'attaquer le
Religieux qu'il menaa de mort si les Captifs ne rendoient les
Sultanins, dans la pense que les Chrestiens qui ont de la veneration
pour leurs Prestres ne l'abandonneroient pas  la cruaut des supplices.
Le Bacha voyant que ses menaces estoient incapables d'attendrir le coeur
du Criminel, il fit donner au Religieux des bastonnades sous les pieds,
le lendemain il les fit reterer sur les reims, & jura que le troisime
jour il en recevroit autant sur le ventre & seroit brl. La veille du
martyre du Religieux deux Marabous vinrent de la part du Bacha dans la
prison des Captifs pour y faire des sortileges, ces Ministres d'iniquit
exorterent d'abord les Chrtiens  ne point laisser perir leur Religieux
qui estoit l'unique pour les consoler dans leur captivit; ils
visiterent les quatre coins de la prison o ils profererent des paroles,
& principallement aux environs de la Chappelle, & se retirerent faisant
cent imprecations contre le laron. Aprs que les portes de la prison
furent fermes chacun tcha de consoler le Religieux, qui ne dmentit
point l'honneur & la puret de son Caractere, exortant les Captifs  la
perseverance, & priant Dieu de donner la libert  l'autheur de sa mort;
Nous fismes tous des voeux au Ciel pour sa dlivrance, & plusieurs
passerent la nuit en prieres. A peine fut-il jour que les Satelites du
Bacha entrerent & se saisirent du Religieux, les Captifs accoururent
pour donner le dernier baiser  leur Prestre que le Bacha vouloit
sacrifier  son avarice, & dja l'on tranoit ct innocent au suplice,
lorsqu'un Captif qui avoit pri toute la nuit dans la Chapelle trouva
proche de l'Autel une bourse o les Sultanins estoient; Elle fut mise s
mains de Salem mon Patron & porte au Bacha qui la retint pour luy sans
se mettre en peine de l'Armenien qu'il laissa dans les fers. Les
Marabous firent courir le bruit que leurs prieres avoient fait trouver
les Sultanins, comme si les faux Prophetes de Mahomet avoient quelque
puissance dans le Temple de Dieu. Osman les ayant fait compter & s'en
estant trouv manquer deux cent il dit en riant que le voleur avoit bien
fait de les avoir gardez pour s'en racheter. En effet le Captif Italien
qui les avoit pris en paya sa ranon deux ans aprs, ne l'ayant pas
voulu faire pltost de peur d'estre reconnu; Pour le Religieux il mourut
depuis de la peste  Tripoly, en assistant les Chrestiens frappez de
cette maladie.

Le Vaisseau du Gal d'or qui avoit port le present au Grand Seigneur,
fut au retour de Constantinople charg dans l'Egypte & le Damas de
marchandises & de legumes pour la nourriture des Levantis; Mais au lieu
d'apporter  Tripoly les alimens pour conserver la vie, il y apporta la
peste qui causa la mort  une infinit de Barbares. Cinq Turcs en
moururent  l'arrive du Navire, ce qui donna de la terreur  la Ville:
Le Caya craignant d'estre chasti de ses impietez fut d'avis qu'on
brlast le Navire & toutes les marchandises; les Interessez demanderent
qu'il ft loign de Tripoly, & le Bacha qui en estoit le principal le
fit conduire du cost d'Alexandrie dans les deserts de la Barbarie. Dans
cette retraite les Turcs ne purent s'empcher de venir de nuit  la nage
sur le bord de la Mer pour y faire des provisions & voir leurs parens &
leurs amis, ce commerce ne dura pas quinze jours que la Campagne & la
Ville furent empestes, & la maladie fit tant de ravage que le Caya fit
brler le Navire & les marchandises. Il ne faut pas s'estonner du
dsordre que la peste fait chez les Turcs, ils commercent  l'ordinaire,
boivent & mangent ensemble, visitent les pestiferez, lavent leurs corps
morts, & les portent en terre. L'entestement qu'ils ont de la
predestination les en fait mpriser le peril, ils disent que Dieu crit
sur le front de l'homme naissant les biens & les maux qui luy doivent
arriver, & de quelle mort il doit mourir sans qu'il puisse en viter la
necessit.

Mon Patron voyant sa Maison de Campagne bastie fit travailler  la
Mosque, sans songer qu'il y seroit bientost inhum. On gorgea dans les
fondemens des Moutons qui servirent de nourriture  ses Esclaves; Il
nous faisoit donner tous les Vendredis quelques bestes qui ne pouvoient
plus suivre le troupeau, o quelque vieux Chameau, pillier d'curie qui
avoit tourn la meule du Moulin pendant vingt annes, quoy que la chair
n'en ft guere agreable nous ne laissions pas de nous estimer heureux
d'avoir une fois la semaine de la viande dont la pluspart de nos freres
estoient privez. Salem avoit eu soin de faire assembler les matereaux
necessaires pour l'edifice de la Mosque, c'est pourquoy il eut besoin
de tous ses Esclaves. A mon gard je fus tir de la carriere & employ 
preparer la chaux avec le sable, la fatigue & la precipitation de ce
travail me donnerent la fivre; je puis dire qu'elle me fut favorable,
puisque les six accs que j'en es me donnerent le temps de guerir des
blessures que la chaux m'avoit faites aux pieds, aux mains & au visage.

La Peste devint si violente dans Tripoly que les Barbares se retirerent
sur le rivage de la Mer o ils esperoient trouver un air moins infect,
& plus propre  temperer l'ardeur du Soleil que celuy de la Ville. Ces
aveugles ne voyoient pas qu'il leur estoit impossible de se drober au
Soleil de Justice, qui les punit de leurs abominations par ce Fleau
frequent dans l'Affrique. La mort d'une femme de mon Patron l'obligea
aussi de se retirer  sa Maison de Campagne avec Hally son fils unique,
il laissa dans Tripoly ses autres femmes, une grande fille appelle
Solima, & des Esclaves Noires pour leur service, ausquelles il envoyoit
tous les jours des vivres. Salem fit peu de sejour en sa maison qu'il
quitta pour aller dans les Provinces lever les dpoilles qui
appartenoient au Bacha par la mort des Chefs de Famille. Peu de temps
aprs son retour la Peste emporta son fils qu'il aimoit tendrement, ses
funerailles furent magnifiques, & l'on y distribua tant de charitez que
les Captifs s'en ressentirent. Les Personnes du commun sont portes en
Terre sur les paules; Celles de qualit sur la palme de la main, & les
Princes sur les extrmitez des doigts, ils ont tous la face dcouverte,
& sont vestus de leurs plus riches Habits; Ceux qui assistent aux
funerailles se font honneur de porter le deffunct, les Turcs & les
Arabes sont Inhumez sur le cost droit, afin, disent les Musulmans,
qu'ils reposent plus doucement jusqu'au jour du Jugement, au lieu qu'on
enterre les Juifs la face contre terre, comme si eux-mesmes s'estimoient
indignes de voir le veritable Messie qu'ils ont Crucifi. Lorsque ces
insensez portent un corps, si quelque Chrestien passe dessous la Bierre,
la Loy leur deffend de passer outre & leur commande de reporter le corps
du deffunt au logis.

Zoes premiere Femme de mon Patron vint visiter la Maison de Campagne
accompagne de ses Parentes, elle pleuroit incessamment sur le Tombeau
de son Fils, & ses Compagnes joignoient leurs cris & leurs gemissemens 
ses larmes; cela dplut  son Mary qui la r'envoya malgr elle, car les
Dames Turques ont plus de libert aux Champs qu' la Ville, o elles
sont enfermes avec des Eunuques & des Servantes noires, qui sont les
plus desagreables objets de la Nature. Mon Maistre me voyant assidu au
travail eut tant d'affection pour moy qu'il m'envoyoit porter des
provisions  sa Maison de Tripoly, & me donnoit ordre de m'informer de
la sant de ses femmes qui demeuroient separment dans le mesme logis.
Califa son Eunuqe se contentoit au commancement de me recevoir  la
porte sans qu'il me ft permis de passer outre; Mais aprs quelques
visites Zoes luy commanda de me faire parler  elle toutes les fois que
je viendrois  la Maison. L'Eunuque sachant que Salem m'estimoit, ne
fit point de difficult de m'en permettre l'entre, quelques entretiens
m'ayant fait connoistre le dessein qu'avoit Zoes de me surprendre, je
m'abstins pendant quelques jours de la voir, un soir Califa ne voulut
jamais recevoir un panier de fruits que j'apportois, il me dit de le
presenter moy-mesme  Zoes, qu'il n'y avoit point de danger, qu'elle
estoit en compagnie, qu'il avoit ordre de me faire entrer. Elle me
receut bien, s'enquit des coutumes de mon Pas & me pria d'en raconter
les galanteries  ses Parentes qui savoient un peu la langue Franque.
Je leur parlay du bonheur des Dames Franoises qui avoient la libert de
voir le monde & de se divertir au jeu,  la promenade, au bal &  la
Comedie, & je dploray le malheur des Afriquaines qui estoient
perpetuellement enfermes & exposes  la jalousie & aux caprices de
leurs Maris qui les traitoient en Esclaves, outre quelles estoient
tojours dans l'aprehension d'estre repudies. Comme je voulois prendre
cong de Zoes, Solima sa fille qui travailloit dans un coing de la
Chambre m'appela, je la trouvay de son long sur un Tapis de Turquie
appuye sur un Carreau de Brocard. Sa Mere prit la parole & me dit que
je passois ma jeunesse dans une dure servitude, que mes parens m'avoient
abandonn, ou qu'ils estoient dans l'impuissance de me rachepter, qu'il
ne tenoit qu' moy de rompre mes Chanes, & que Solima meritoit bien que
je prisse le Turban. Cette belle fille tmoigna par ses sopirs qu'elle
agroit les offres de sa mere, & se leva pour me monstrer un Diamant de
prix qu'elle avoit  la teste, me faisant remarquer sa coiffure, & la
propret de son habit. Il est bien difficile de resister  l'amour & aux
carresses d'une jeune & charmante personne; Mais quand elle offre son
coeur & sa main  un miserable Captif & qu'elle veut briser ses fers &
le combler d'honneurs & de Richesses, il est presque impossible qu'un
malheureux qui gemit sous le poids de l'Esclavage renonce aux plaisirs &
 sa fortune, & qu'il s'obstine  languir dans la misere; Cependant il
est vray que je fus insensible aux charmes de Solima, que les offres de
Zoes ne me donnerent pas la moindre pense contre les devoirs de ma
Religion, & que je les quittay sans aucun engagement.

Tandis que Zoes employoit l'artifice pour me faire pouser sa Fille, son
Mary de concert avec elle m'occupoit aux plus fcheux travaux, afin
aussi de m'y obliger, & de temps en temps il m'en donnoit des attaintes.
Un jour que nous terrassions la chambre des bains proche de la Mosque,
le Marabous appella le Peuple du voisinage  la priere, Salem qui
assistoit au travail s'estant content de se mettre  genoux & de faire
sa priere devant les Ouvriers, un Chrestien Flamand luy dit en sa Langue
qu'il prioit le Demon, Salem  ma priere luy pardonna sa temerit &
l'exempta de la bastonnade. Le soir avant que je me retirasse  la
Prison il m'entretint des preceptes de l'Alcoran, me fit l'loge de la
Religion de Mahomet, & me promit toutes sortes d'avantages si je voulois
l'embrasser. D'un autre cost Zoes n'oublia aucuns moyens pour me faire
consentir  son Alliance, Califa son Eunuque & Zercoma sa Servante me
firent souvent de sa part des visites qui furent inutiles. Cette Noire
qui n'avoit rien que d'agreable except la couleur, m'ayant une fois
trouv seul me dclara qu'elle avoit de la passion pour moy, j'avoe, me
dit-elle, que la Nature m'a donn un Corps noir; Mais en recompense j'ay
une ame toute blanche & toute plaine de tendresse pour toy, je me moquay
d'elle & de son amour, & mon mpris l'offensa tellement que deslors elle
resolut de s'en vanger.

Il m'arriva une plaisante rencontre en allant  le Ville porter du fruit
au logis du Patron. J'apperceus le Chien de la maison qui aboyoit aprs
un Dervis, c'est un Ordre de Religieux rever parmy les Turcs; m'estant
approch j'entendis le Dervis qui faisoit des menaces au Chien en langue
Franoise, luy ayant tmoign ma surprise d'entendre parler Franois un
Religieux Turc, mon compliment luy dplut, il me rpondit des injures en
langue Turquesque, & voulut me fraper de sa Tapou qui est un marteau
d'armes; Je ramassay des pierres pour me dfendre, & luy dis que
j'appartenois  un Maistre qui connoistroit de nostre different & qui le
feroit repentir de sa violence. Le Dervis reconnoissant son imprudence
me pria d'excuser son emportement, m'avoa qu'il estoit Franois
Chrestien, me dit qu'il craignoit de me parler dans le lieu o nous
estions, que ce seroit  la premiere occasion & me donna une piastre.
Quelques jours aprs je rencontray le faux Dervis dans les rus, il me
fit signe d'entrer dans un cabaret Grec, o collationnant il me dit
qu'il estoit Provenal, & son compagnon Genois, qu'ils faisoient les
Dervis dans la Turquie & dans l'Afrique, les personnes de qualit dans
l'Asie, & les pelerins dans l'Europe, que contrefaisans les Dervis avec
leurs habits grotesques ils avoient l'entre des Palais & mesme des
Serails, qu'ils estoient bien venus par tout, respectez de la populace
qui les coutoit comme des Oracles & des Apostres du Prophete, & que
dans l'Empire Othoman ils rendoient visite aux Bachas des Provinces qui
leur faisoient des presens. Il parloit Turc, Grec, Arabe, Persan,
Espagnol, Italien, Allemand, Polonois & Latin. L'habit de Dervis est
ridicule, nostre Provenal portoit une veste de peau de Tigre, un gros
chapelet  son col qu'il tournoit sans cesse disant par fois tout haut
sur chaque grain leur priere ordinaire, _stafre valla_. Il avoit un
bonnet garny de croissans verts, & toit arm d'un marteau d'armes; Il
m'avoa que le plaisir de voyager & l'honneur qu'il recevoit des Grands,
luy faisoient oublier les fatigues des longs voyages qu'il avoit faits
depuis trente ans, je receus de luy deux cus qui servirent  m'habiller
&  ma nourriture.

Mon Patron estant oblig de retourner dans les Provinces pour les
affaires du Bacha, fit diligenter les ouvriers qui travailloient aux
ornemens des chambres de sa maison de Campagne. Pour les encourager il
fit tuer quelques animaux  la dedicasse de sa Mosque, & nous
profitmes du sacrifice, parce qu'il nous donna un jour de repos pour
manger les viandes. Il pouvoit se vanter que sa maison estoit une des
plus belles des environs de Tripoly; il y avoit cinq Jardins differens,
le premier estoit pour les fleurs embelly de Jets d'eau & de palissades
de toutes sortes de fruits, avec un puits, un grand bassin entour de
colomnes de marbre, & deux Pavillons aux extremitez. Le second estoit
pour les Orangers, & les alles estoient garnies de Citronniers doux. Le
troisime pour les Grenadiers, avec des berceaux de vignes. Le quatrime
pour les Palmiers, dont le fruit est excellent. Et le cinquime pour les
Figues & les raisins de Corinthe, de Damas, Pergorestes & autres sans
pepins. Proche de la maison estoit la Mosque, avec les bains
necessaires pour se laver selon la cotume des Turcs, il y avoit encore
un aman ou tuve, de laquelle ils se servent en tout temps dans la
croyance qu'ils se purifient de leurs pchez.

En l'absence de Salem qui estoit all dans les Provinces pour les
affaires d'Osman, Zoes continua ses artifices pour me faire pouser sa
fille; Mais je tombay malade & il semble que Dieu voulut m'envoyer cette
infirmit pour me preserver d'une plus dangereuse. Je gueris en peu de
temps, par les soins & les assistances de l'Eunuque Califa, qui ne me
laissa manquer de rien. Zoes informe que j'estois retourn au travail,
vint  la maison de plaisance suivie de ses parentes;  leur arrive je
me retiray dans le dernier Jardin, o je fus trouv par Califa qui
m'obligea de presenter  sa maistresse un panier de fruits. Elle
m'assra qu'elle plaignoit mon sort & mon opinitret, que son mary
avoit de l'affection pour moy, que si je voulois estre son gendre il
avoit assez de credit pour me procurer un employ considerable auprs du
Bacha, & m'exempter des perils de la Mer. Sa cousine femme d'un Renegat
Provenal, laquelle parloit un peu la langue Franque prit la parole & me
dit que je n'estois pas de meilleure condition que tant de Captifs qui
lassez de trainer leurs chanes, avoient prefer le Turban aux rigueurs
de la servitude, que la libert toit le plus precieux de tous les biens
de la vie, & que je ne devois pas mpriser les offres de Zoes, qui
attendoit de moy une rponse favorable pour en parler  Salem au retour
de son voyage. Je me recommenday lors  Nostre Seigneur, & le priay de
proteger un mal-heureux accabl de misere & de chagrin contre ces
pernicieuses seductrices. Je rpondis  la parente de Zoes que je
conserverois tojours la memoire des bienfaits de mon Patron, que
j'estois prest de me sacrifier pour son service, pourveu que Dieu ne ft
point offens, que je la priois de faire cesser les poursuites de sa
cousine, que je n'abandonnerois jamais ma Religion, & que je ne trouvois
dans la Barbarie aucuns charmes priv des delices de la France & de la
compagnie de mes parens, qui sans la peste n'auroient pas manqu de me
racheter. Zoes & ses parentes retournerent le mesme jour  la Ville. Le
lendemain elle m'envoya l'Eunuque qui m'avertit qu'elle estoit au
desespoir de ma resolution, & qu'elle avoit dessein de me faire perir,
tant il est dangereux d'irriter une femme qui a de l'autorit & qui est
passionne pour le succs de ce qu'elle a entrepris. Dans le temps que
Califa me parloit, il arriva un More de la Campagne, qui l'assra que
Salem devoit revenir le soir, ce qui l'obligea de retourner promptement
 Tripoly, pour porter  Zoes les nouvelles du retour de son mary & de
ma perseverance. Pendant huit jours Salem tmoigna toute la joye
possible des ouvrages que les Captifs avoient faits en son absence; mais
 mon gard elle fut trouble, car Zercoma enrage du mpris que j'avois
fait de sa passion, luy fit des plaintes de ma conduite & m'accusa
d'avoir pris trop de libert dans sa maison. Salem qui estoit peut-estre
bien aise de trouver un pretexte de me maltraiter afin de m'obliger 
suivre ses sentimens, ou si je persistois dans le refus de son alliance
d'en vanger l'injure par ma mort, donna le soir ordre aux Gardes de la
prison de ne me point laisser aller le lendemain  la maison de
Campagne. Un Garde au retour du travail me dchargea huit  dix
bastonnades, me traitant de chien, qui dans vingt-quatre heures ne
seroit pas en vie. A peine les Esclaves furent-ils partagez le matin
pour aller au travail, que Salem suivy de deux Mores se rendit  la
prison, jamais je ne fus plus surpris que quand Abdala le plus cruel des
Gardes de la prison m'en tira, pour me conduire devant Salem, aprs
avoir rpondu  plusieurs demandes & justifi mon innocence, il ne
laissa pas de me faire donner cent bastonnades, partie sur le corps &
partie sous les pieds qu'il compta sur les grains de son chapelet, & me
dit que je devois me preparer  une plus rigoureuse Justice en presence
du Bacha, & que je n'avois qu'un jour  me resoudre si je voulois
conserver ma vie. Je fus en suite enchan avec des Arabes, qui estoient
dtenus dans la prison pour leurs brigandages, ausquels je servis de
rise durant tout le temps que je demeuray avec eux; il est vray que je
ne manquay point de consolation de la part des Chrestiens, mais ils
estoient dans l'impuissance de me donner du soulagement; il n'y avoit
que Dieu seul qui pouvoit arrester la fureur de mon Patron & sauver un
innocent opprim. La nuit me fut encore plus ennuyeuse que le jour,
parce que je n'avois pas assez de place pour me coucher, & que je fus
contraint de passer une partie de la nuit sur mes chanes, qui me
servirent de matelats. Le matin je crus que c'estoit fait de moy, voyant
entrer Abdala qui se contenta de me saler d'une douzaine de
bastonnades; toute la matine se passa sans recevoir d'autre visite que
du Chirurgien qui vint penser mes blessures; je fus le reste du jour
dans une perpetuelle inquietude, il me sembloit que les Turcs & les
Mores qui entroient dans la prison, estoient autant de boureaux envoyez
pour me faire mourir. Ma crainte dura jusqu'au soir, qu'un Esclave qui
venoit de la maison de Campagne de Salem, m'assra qu'il s'y estoit
retir avec sa famille frappe de la peste. Les Gardes de la prison
sachant sa maladie cesserent leurs mauvais traitemens, & Dieu permit
qu'en deux jours Salem, Zoes & Zercoma, furent emportez de la peste. Par
cette mort je fus dlivr des suplices qu'on me preparoit, & le Ciel
vengea par trois morts si precipites l'injuste persecution qu'on
faisoit  un Chrestien.




Chapitre VI.

_Le Bacha s'empare des Biens & des Esclaves de Salem; l'Auteur est vendu
 Moustafa Renegat Grec, politique de Moustafa; perte d'un Navire de
Tripoly, prise d'un Renegat Hollandois, Un Captif Maltois trahit les
Chrestiens qui meditoient une seconde fuite, leurs suplices, mort de
deux freres Chrtiens: l'Auteur est maltrait par son Patron; artifices
des Turcs pour obliger vingt jeunes Captifs  prendre le Turban;
Histoire d'un Juif qui se disoit estre le Messie._


Aprs la mort de Salem le Bacha s'empara de son bien & de ses Esclaves,
il reserva ceux qui savoient des arts & des mestiers, & fit vendre les
autres. Pour moy je tombay entre les mains de Moustafa Renegat Grec, qui
m'acheta cent cinquante cus. Il avoit la direction des Forges d'Osman,
qui luy avoit fait pouser une femme de feu Mehemet Bacha, le premier
travail o mon nouveau Patron m'employa, fut  conduire deux soufflets
dans les Forges o l'on travaille aux quipages des Navires. Je ne fus
pas long-temps Esclave d'Eole, Moustafa qui commandoit nostre compagnie
de Forgerons, me fit armer d'un marteau pour battre sur l'enclume.
Jamais travail ne me parut si rude dans le commencement, & l'excessive
chaleur que je ressentis en ce lieu, me dfigura tellement que je
n'estois pas reconnoissable, la faim qui me tourmentoit me fit presque
regreter mon premier Patron, & oublier ses dernieres injustices. Salem
nourrissoit mieux les Captifs que Moustafa, qui retranchoit la
nourriture des Chrestiens pour subvenir  ses desordres &  son
ivrognerie. Moustafa passoit pour un politique, & c'estoit un fourbe
achev en matiere de Religion. Avec les Turcs il estoit Musulman, avec
les Renegats impie & dbauch, & avec les Chrestiens Romain, il recitoit
son chappelet en leur presence & ne parloit que de devotion. Il m'a
tmoign cent fois que la Barbarie estoit un triste sjour pour luy, &
qu'il avoit dessein de se retirer en terre Chrtienne si l'occasion s'en
presentoit. Il nous fit mesme deterrer son fils qui estoit mort de la
peste depuis un mois  la Campagne, & l'inhumer en secret dans la Ville,
afin, disoit-il, que son ame et part au merite des souffrances des
Chrestiens, & aux prieres qui se faisoient dans leurs Chapelles, parce
que les Mosques de Tripoly, avoient est consacres au vray Dieu, quand
les Chrestiens estoient Matres du Royaume. Toutes ces belles apparences
n'empchoient pas Moustafa de nous maltraiter pour mieux faire sa Cour
au Bacha, qui hassoit les Chrestiens.

Les Corsaires voyant que la peste augmentoit, & que leurs meilleurs
Soldats diminuoient tous les jours, resolurent d'aller en course pour
l'viter. Ces Scelerats plus rebelles que Pharaon se persuadoient que
Dieu n'exerceroit pas sa Justice contr'eux aussi severement sur la mer
que sur la terre. En quatre jours il nous fallut espalmer les Vaisseaux
& faire la provision d'eau qui nous fit beaucoup souffrir  cause de
l'entre & sortie continuelle de la mer. Trois Vaisseaux de nos
Corsaires se mirent  la voile, & aprs avoir couru tout l'Archipel sans
faire fortune, entrerent dans le Golphe de Venise. Ils y rencontrerent
un Navire de la Republique arm en guerre nomm la Justice qui la rendit
aux Pirates  leur confusion; sa resistance fut vigoureuse & il les
maltraita tellement qu'ils furent contraints de l'abandonner. Morat
Rais, ce Renegat Hollandois qui m'avoit fait Esclave, eut honte de
quitter la partie & indign de ce que les deux Capitaines ses compagnons
fuyoient le combat, il prit la resolution d'aller attaquer seul le
Venitien. Son courage fut cause de sa perte, il le poursuivit trop
vivement proche de terre & echoa le lendemain dans la Calabre prs
d'Otrante, sans pouvoir estre secouru des siens qui aprirent trop tard
son naufrage. O Ciel quel revers de fortune! les Corsaires qui
ordinairement enferment dans le fond de cale avant le combat les
Matelots Captifs destinez pour le service du Navire, furent trop heureux
d'implorer la misericorde des Chrestiens, quelle joye  ces Esclaves de
voir  leurs pieds leurs Maistres briser les fers avec lesquels ils
devoient eux mesmes estre enchaisnez. Le vent estoit si impetueux que la
plus part des Turcs perirent dans le naufrage du Vaisseau, & pour les
Chrestiens il n'y en eut que deux de noyez. Lorsque ceux qui s'estoient
sauvez  la nage furent arivez sur le bord de la mer, les Chretiens avec
le secours des habitans du Pas qui estoient accourus pour profiter du
dbris du Navire, arresterent les Turcs qu'ils conduisirent  Naples
enchaisnez deux  deux; Le Vice-Roy les fit mettre aux Galeres, 
l'exception de Morat qui fut emprisonn dans le Chasteau d'Oeuf. Morat
pour se vanger du retardement que ses parens avoient apport  le
retirer de Barbarie s'estoit fait Renegat, avec serment de faire une
cruelle guerre  ceux de sa Nation & aux autres Chrestiens; il n'avoit
que trop exactement tenu sa parole, & il y avoit dans les prisons de
Tripoly plus de cinq cens Chrestiens que Morat avoit pris sur mer, sans
compter ceux qu'il avoit perverty dans la dbauche. Ainsi par la prise
de Morat la mer ft delivre d'un puissant cumeur, les terres
Chrestiennes voisines de la Barbarie d'un insigne voleur, & les
Chrestiens d'un cruel ennemy. Si-tost que la nouvelle de sa disgrace fut
venu  Tripoly, le grand Marabous fit faire pour luy des prieres
publiques jour & nuit. Le Peuple alloit en procession sur les Ramparts
de la Ville & sur le bord de la Mer, & demandoit en vain son retour au
Prophete. La reputation qu'avoit aquise Morat d'estre le plus redoutable
& le plus determin Corsaire de Tripoly, empcha le Vice-Roy d'couter
les offres que fit Osman de donner vingt Napolitains pour la ranon de
Morat, qui depuis quelques annes est mort  Naples dans l'impenitence &
l'infidelit. Le Vice-Roy fit distribuer de l'argent aux Chrestiens qui
s'estoient sauvez du naufrage, & leur permit de retourner en leur chere
Patrie: Avant leur dpart la charit les obligea de rendre tmoignage
des violences que Morat avoit faites  quatre jeunes Hollandois pour les
faire Mahometans, on les tira des Galeres, & l'Inquisition informe du
fait les condamna  une penitence de trois mois, laquelle accomplie ils
abjurerent la Secte de Mahomet & le Calvinisme o ils avoient est
eslevez, & se firent Catholiques  la satisfaction du Peuple de Naples
qui obtint la grace de ces nouveaux Convertis.

L'absence des Corsaires & des Soldats de la Marine qui font la
principalle force du Pays, la continuation de la peste qui ravageoit les
familles entieres, & la retraite des Turcs en leurs maisons de campagne
pour l'viter, avoient rendu la Ville de Tripoly presque dserte & dans
l'impuissance de rsister  ses ennemis. Une conjoncture si favorable
fit former aux Esclaves le dessein d'une seconde fuite. Il y avoit parmy
les entrepreneurs le Comte Bizare natif de Vicence duquel j'ay dj
parl, plusieurs personnes de qualit de la Rpublique de Venise, le
Seigneur Altophe neveu du Duc de la Mirande que le Consul Anglois
retiroit chez luy pour son service afin de le r'achepter plus
facilement, les Chevaliers de la Barre & Gonneau Franois, avec quelques
Cabaretiers & Matelots qui devoient fournir la plus grande partie des
choses ncessaires pour l'expdition. Les Captifs avoient concert
d'enlever deux Brigantins quand les Turcs seroient occupez  faire leurs
prieres dans les Mosques un jour de Vendredy qui est leur Dimanche,
l'entreprise estoit en cet estat & la rssite en estoit infaillible,
lorsqu'elle fut dcouverte par un Maltois qui s'appelloit Benedite ou
pltost Maledite. Ses crimes l'avoient fait fuir de Malte, & dans sa
fuite les Corsaires de Tripoly l'avoient fait Esclave avec son fils qui
avoit reni & servoit de valet de chambre au Caya; il avoit demand
plusieurs fois d'estre auprs de son fils, mais il estoit si vicieux
qu'on avoit differ de luy donner le Turban. La veille de l'execution
Benedite desesper d'avoir perdu son argent au jeu dans un Cabaret Grec
commit un Sacrilege envers une Image de la Sainte Vierge, & se dtermina
la nuit  trahir ses freres. Au point du jour il alla au Chasteau &
avertit le Bacha de toute l'affaire qu'on avoit imprudemment communique
 ce mchant homme: Osman donna ordre incontinant de garder la Marine o
estoit le rendez-vous, & fit arrester les entrepreneurs  la sortie de
la Prison. Les bastonnades ne leur furent pas pargnes, les personnes
de condition en eurent leur part & leurs chanes furent redoubles, le
Patron Honnorat Provenal qui devoit fournir l'Equipage des Brigantins
et le nez & les oreilles couppez, les plus malheureux furent deux
freres Grecs qui depuis trente ans d'esclavage avoient prefer le
Christianisme aux premiers Emplois du Royaume. Jany l'aisn fut assomm
 coups de bastons, Demetr le plus jeune eut le nez & les oreilles
couppez, la mort de son frere le tocha si sensiblement qu'il mourut de
douleur deux jours aprs. Osman tout cruel qu'il estoit tmoigna du
chagrin de la mort des deux freres dont le martyre inspira de la
constance aux Captifs les plus timides. Le matin j'eus la curiosit
d'aller  la Marine pour m'informer de la disposition de l'affaire, sans
savoir qu'elle avoit est dcouverte, par malheur je fus rencontr dans
le chemin par les Gardes qu'on avoit envoyez pour faire retirer aux
Prisons les Chrestiens qui seroient dans les rus. Je fus regal d'une
vole de bastonnades qui de temps en temps redoubloient sur mes paules
 mesure que nous passions par les places, & j'eus de la peine  gagner
la Prison pour me mettre  couvert des insultes des Barbares. Le Bacha
recompensa le Maltois du Turban & luy donna la conduitte des Ouvriers
Captifs qui travailloient  la Marine, sa trahison ne demeura pas
long-temps impunie, il mourut de peste deux mois aprs dans la rage & le
desespoir. Le lendemain je retournay  mon travail de forgeron o
Moustapha me fit ressentir  loisir la sortie du jour precedent, il me
fit la guerre durant trois mois, ne me donnant pas la libert de
converser avec les autres Captifs, & me reprochant que j'estois
bien-heureux de n'avoir point est dcouvert, que j'estois un des plus
coupables, & que j'avois un Demon qui m'avoit preserv du suplice.
L'arrive des Corsaires avec la prise d'un Navire qui venoit du Levant
charg de riches marchandises, consola les Turcs de la perte de Morat
Rais Chef-d'Escadre de Tripoly qui faisoit penitence  Naples de son
apostasie.

La haine des Turcs contre les Chrestiens ne se modere point par les
fatigues qu'ils leurs font endurer dans les travaux, elle devient mesme
fureur contre ceux qu'ils veulent rendre partisans de Mahomet. Voicy un
exemple qui confirme cette verit. Le Bacha desirant tmoigner son zele
envers le Prophete, & augmenter sa Cour de Renegats, entreprit au temps
de la Pasque des Turcs, de faire renier vingt jeunes Captifs des plus
beaux qui fussent en son Palais. Le sort tomba sur six Franois, six
Hollandois, quatre Anglois & quatre Italiens. Les jeux, les festins &
les plaisirs, sont les artifices ordinaires dont les Infideles se
servent en de semblables occasions, on les mit entre les mains des plus
dbauchez Renegats, qui les conduisirent dans un Jardin de plaisance 
la Campagne. Ces jeunes hommes se voyant au milieu des divertissemens,
se douterent qu'on en vouloit  leur Religion, & declarerent hautement
qu'ils perdroient pltost la vie que d'y renoncer. Le Bacha irrit de
leur resistance les et fait perir sans les Officiers Renegats ses
Courtisans, qui l'assrerent que s'il leur permettoit d'aller au Jardin,
il auroit bien-tost la satisfaction de voir les Chrestiens somis  ses
volontez; ce qu'il accorda volontiers  ces Ministres d'iniquit,
lesquels  leur arrive firent continer le regal, o le vin, l'eau de
vie, & les liqueurs du pas estoient en abondance. Mais toutes leurs
adresses n'ayant point rssy, ils eurent recours  la plus noire des
perfidies; ils enyvrerent les Captifs, les habillerent  la Turque
durant leur sommeil, & le lendemain les menerent en triomphe au
Chasteau. Ces malheureuses victimes eurent la fermet de se dpoiller
de leurs vestes en presence du Bacha, & de jetter par terre leur Turban.
Les menaces que le Bacha leur fit de punir leur desobessance & leur
mpris par de rudes suplices n'branlerent point la constance de
quelques uns qui publierent devant toute la Cour qu'ils estoient
Chrestiens & qu'ils detestoient Mahomet: Dequoy le Bacha indign en
condamna quatre des plus resolus  la bastonnade & commanda que tous
fussent enchaisnez dans la Prison des Captifs. La nuit fut employe 
les encourager  la perseverance, & nos prieres furent exauces pour les
quatre ausquels le Bacha fit le jour suivant riterer les bastonnades
avec tant de barbarie qu'ils expirerent dans le suplice. Les autres
intimidez de la mort de leur freres reprirent le Turban qu'ils avoient
foul aux pieds & prefererent une vie perissable  l'ternelle.

On fit en ce temps-l une agreable tromperie aux Juifs de Tripoly. Un de
leur Nation nomm Sabatay parcouroit l'Egypte & se disoit le Messie, les
Juifs en estoient tellement persuadez qu'ils fournissoient  sa dpence,
l'attendoient dans les lieux o ils estoient establis, & se vantoient
qu'ils ne seroient plus le scandale des peuples, que la fin de leur
servitude aprochoit, & qu'ils rentreroient dans la possession des
Royaumes qu'on leur avoit usurpez depuis tant de Siecles. Il y avoit
trois mois que les Juifs de Tripoly attendoient leur pretendu Messie, &
qu'ils luy avoient prepar un logis proche de la Sinagogue, lorsqu'Osman
Rais Renegat Portugais qui commandoit  la Marine trouva le moyen de se
moquer des Juifs  leurs dpens. Ces insensez ne manquoient jamais de se
trouver sur le Port  l'arrive des Vaisseaux du Levant; un jour que les
Matelots estoient occupez aux travaux des Navires, on apperceut de loing
une Barque qui venoit d'Alexandrie, le Commandant de la Marine fit
habiller  la Juifve un Lionnois appell Barat qui avoit est Esclave
d'un Juif  Thunis plusieurs annes & qui parloit en perfection les
langues Arabesque & Hebraque. Ce Chrestien estoit adroit, & joa si
bien son personnage que la Barque passant au milieu des Navires, il se
glissa dedans. Osman Rais fit publier  la Marine & dans la Ville que le
Messie des Juifs arrivoit, & afin qu'ils n'en doutassent point il fit
arborer  la poupe un Pavillon bizare pour signal de sa venu. Le
Brigantin qui avoit est reconnoistre la Barque disposa si bien les
choses que les Matelots aiderent  duper les Juifs qui accoururent de la
Ville pour recevoir leur Roy chimerique. Le Capitaine Turc ne voulut pas
qu'il mt pied  terre qu'il n'et auparavant pay pour son passage deux
cens cus, que Marsove Juif Receveur des fermes fit compter pendant que
les principaux de la Sinagogue l'enleverent pour le conduire en son
logis. Il n'y fut pas plustost arriv que trois Arabes qu'on croyoit de
sa compagnie se sauverent parmy la foule du Peuple & le laisserent sans
suite. Le Bacha instruit du mystere envoya le soir deux Turcs
complimenter le faux Sabatay & feliciter les Juifs du bonheur qu'ils
avoient de le posseder. Quoyque Barat ft regal en Prince par les
Juifs, il s'ennuya d'estre enferm, & craignit l'importunit des Rabins
qui luy demandoient des signes de sa Mission & une conference sur les
principaux points de la Loy. Il escalada de nuit les murailles de la
maison & se retira chez Berant Rais son Patron qui estoit Capitaine de
Navire. Tout le monde se moqua des Juifs lesquels pour couvrir la fuite
de leur Messie dirent qu'il estoit devenu invisible, ayant ordre de
l'Eternel de continuer sa route dans la Barbarie; Ils n'oserent se
plaindre qu'il avoit emport pour cent cus d'argenterie, que Barat fit
si bien profiter qu'il paya sa ranon quelques annes aprs cette
avanture. A l'gard du veritable Sabatay ses voyages dans la Turquie
avoient fait tant de bruit que le Grand Seigneur eut la curiosit de le
voir & le fit venir  Andrinople o il prenoit le divertissement de la
Chasse; le Kaim Kam avant qu'on le mena  l'Empereur luy envoya le
premier Medecin de sa Hautesse pour apprendre ses sentimens: Le Medecin
qui estoit un Juif reni luy dit qu'il devoit faire paroistre sa
puissance par des miracles, sinon qu'on le promeneroit dans la Ville
comme un imposteur avec des Flambeaux ardens attachez  ses membres qui
le consommeroient peu  peu. Sabatay pouvant de ce genre de suplice
s'abandonna aux larmes, avoa qu'il estoit fils d'un pauvre Juif de
Smirne, & pria le Medecin de luy donner les moyens de se tirer du
mauvais pas o l'ambition l'avoit engag; le Medecin luy rpondit qu'il
n'y en avoit point d'autre que de se faire Turc,  quoy il consentit; Sa
Hautesse informe de son changement ayant ordonn qu'on le ft entrer,
Sabatay jetta le Bonnet Juif  terre & le foula aux pieds, en mesme
temps un Page luy mit un Turban sur la teste, le dpoilla de le Veste
Juive de Drap noir, & le revestit d'une autre avec laquelle il fut
introduit en la presence du Sultan qui le fit Capigy Bachy  cent
cinquante cus de pension par mois; ce fut le dnoement de la comedie,
& ce fourbe qui osoit se dire le liberateur des Juifs se fit luy mesme
Esclave de Mahomet, il contrefit longtemps le zel Musulman; Mais le
Grand Seigneur averty de l'Athesme de Sabatay & de la continuation de
ses impostures l'envoya prisonnier au Chasteau de dulcigno dans la More
o il est mort en 1676.




Chapitre VII.

_La fatigue du travail fait tomber l'Auteur malade,  peine est-il guery
qu'il est frapp de la peste; Mort pouventable de Mehemet Caya, neveu
du Bacha, qui mit en sa place un autre de ses neveux; Circoncision de
deux enfans du Bacha, les rjoissances qu'on fait  cette ceremonie:
Retour de l'Auteur  Tripoly aprs la peste, mort de Moustafa son
Patron, l'Auteur devient Captif du Bacha._


La faim & les peines que j'enduray au service de Moustafa mon Patron, me
firent tomber malade, & je serois mort sans l'assistance & les soins
d'un Captif Chirurgien du Chasteau, nomm Moreau, d'Antibes en Provence.
J'eus encore l'affliction de ne point recevoir de nouvelles de mes
parents qui m'avoient donn esperance de ma libert, par la commodit de
Thunis o estoit Esclave le Chevalier de Tonnerre, qu'on devoit
bien-tost racheter,  cause que la peste avoit fait cesser le commerce
de cette Ville avec Tripoly. Je suis oblig de reconnoistre que ny ma
jeunesse ny ma force, n'estoient pas capables de resister aux maux dont
j'estois accabl, sans les prieres de tout le peuple de Chably o j'ay
pris naissance, Ville assez connu par l'excellence de son vin. Son
vigilant Pasteur avoit la charit de me recommander dans ses Prnes aux
prieres publiques, &  tous les Saints Sacrifices qui se celebroient
dans son Eglise. Les Venerables Chanoines de Saint Martin, m'ont aussi
assist de leurs prieres; Sur tout je suis oblig  ma mere, qui par ses
aumnes, ses prieres & ses larmes, m'a obtenu du Ciel la libert des
enfans de Dieu, comme Sainte Monique obtint celle de Saint Augustin son
fils, dont j'ay embrass la Regle.

Lorsque ma sant fut rtablie je fus employ aux reparations d'une
maison pestifere, avec des Noirs qui avoient la maladie, & je n'eus pas
continu huit jours ce travail, que je m'en sentis attaqu, ce qui
m'obligea de me retirer  la prison pour me reposer le reste du jour. Il
me fut impossible de dormir la nuit suivante, les Captifs qui estoient
proche de moy entendans mes plaintes, se douterent de mon malheur & me
conduisirent prs de la Chapelle, o je passay le reste de la nuit  me
preparer  bien mourir. Le matin nous nous trouvmes deux Hollandois &
moy frappez de la maladie, Abdala le plus inhumain des Gardes, eut ordre
de nous mener  l'Infirmerie de la Campagne, parce que celle de la Ville
estoit remplie. Par bonheur avant que de partir je receus visite du Pere
Sarde Cordelier qui m'entendit en Confession, les Hollandois qui toient
Calvinistes s'estans mis en chemin, Abdala entra dans la prison pour
m'en faire sortir, & me trouvant  genoux devant le Confesseur, il me
dchargea six bastonnades, me traitant de chien, qui estoit indigne de
vivre plus long-temps; Le Pere ne m'imposa point d'autre penitence que
celle que je venois de recevoir par les mains du cruel Abdala, & eut la
bont de m'aider  charger mon grabat sur mes paules. Puis m'embrassant
il me dit les paroles que le Fils de Dieu dit au Paralitique, _tolle
grabatum tuum & ambula in pace_. Le lieu o nous allions estoit loign
d'un quart de lieu de Tripoly, je ne vis en chemin que des convois de
pestiferez, qu'on portoit en terre; Ces objets m'pouvanterent, & ma
crainte augmenta en entrant dans l'Infirmerie o j'aperceus un de mes
amis qui expiroit de la peste, laquelle jusques alors avoit eu quelque
respect pour les Chrestiens.

La premiere nuit que je passay dans ce triste sjour j'eus une si grande
soif, que pour me rafraichir la bouche, je fus oblig d'aller boire
l'eau de la lampe qui nous clairoit, parce qu'on ne donne pas aux
malades toute la boisson qu'ils sohaiteroient. Je crus avoir jett
l'huile, mais un quart d'heure aprs je vomis jusques au sang; ce
vomissement me sauva la vie, & le Chirurgien y attribua ma guerison. Je
regagnay avec bien de la peine mon lit, dont s'estoit empar un malade
furieux que je n'en pus chasser, & lequel y mourut le lendemain. Ceux
qui deviennent furieux ou qui boivent trop dans cette maladie, & les
personnes grasses ne durent pas long-temps, les deux Hollandois avec qui
j'estois venu, moururent  mes costez au bout de vingt-quatre heures.
Comme j'estois dans la force de mon ge & d'un temperamment sec, je
resistay plus facilement au mal, & je ne fus pas huit jours dans
l'Infirmerie qu'on me fit l'incision: Elle me causa une extrme douleur,
par l'ignorance & la brutalit du Chirurgien Arabe, qui ne faisoit
jamais d'operation qu'il ne ft yvre d'eau de vie. La joye d'estre hors
de danger & les visites du Pere Sarde, me firent prendre courage. Ce bon
Religieux qui estoit l'unique Prestre  Tripoly, nous visitoit trois
fois la semaine, & nous distriboit les charitez que les Consuls & les
Marchands Chrestiens luy confioient pour le soulagement des malades. A
peine fus-je guery qu'on me chargea de la conduite de l'Infirmerie qui
n'estoit pas un petit travail, car outre le soin que j'avois de la
nourriture des malades, pour laquelle l'on ne me donnoit que de la
Chvre & le reste infect de la boucherie, il me falloit encore faire
enterrer les morts dans la Campagne, au lieu destin par le Bacha pour
inhumer les Captifs. Quoy que cette terre ne ft pas benite, on peut
dire qu'elle fut santifie lorsqu'on y enterra le Pere Sarde qui mourut
de la peste; c'est luy auquel on avoit drob les Sultanins du Marchand
Armenien. Nous separions dans nostre Cimetiere les Romains d'avec les
Heretiques, & enterrions ceux-cy sans prieres la face contre terre, au
lieu que les Catholiques regardoient le Ciel, qui devoit estre la
recompense de leurs peines. Je me souviens d'une priere que me fit un
Esclave de Moustapha, de la Comt d'Avignon qui s'appelloit la Rose, il
me pria dans la violence de la fivre de l'enterrer dans le sable, afin,
me disoit-il, qu'estant devenu Momie, je pusse le vendre  des Marchands
Franois, qui le transporteroient en son pas. Il avoit veu  Tripoly
les Pelerins venans de la Meque, vendre des Momies qu'ils trouvent dans
les Sables d'Egypte, au retour de leur pelerinage; Il me fut impossible
d'executer entierement sa derniere volont, parce que les bestes
devorerent son corps avec bien d'autres, qu'on avoit mis dans les terres
des environs de Tripoly, qui sont des Sables mouvans que le vent fait
changer de place incessamment.

A la fin de l'Automne la peste diminua, mais il semble qu'elle ne voulut
point quitter le Royaume, sans emmener avec elle quelques personnes de
la premiere qualit. Elle fit d'estranges ravages dans le Serrail du
Bacha, & emporta cinq de ses femmes & trois de ses enfans. Sidy Hally
fils unique de Mehemet Caya, fut emport en mesme temps, son pere fit
distriber  ses funerailles plus de mil cus en charitez, dont se
ressentirent les Captifs. Le Caya n'estoit pas encore consol de la mort
de son fils, qu'il fut attaqu de la maladie; Il se glorifioit que la
peste n'osoit l'attaquer au milieu de ses Gardes, & qu'elle respectoit
ceux qui gouvernent les peuples. Cependant il fut puny de son orgueil &
de ses sacrileges, de mesme que le fut autrefois Baltazar Roy de
Babylone, pour avoir prophan dans un festin les Vases sacrez qui
avoient servy au Temple de Dieu; car le Caya qui avoit os prophaner de
jeunes Captifs Chrestiens, Vases sacrez du Temple de Jesus-Christ, fut
frapp dans une dbauche qu'il faisoit  la Campagne, & mourut trois
jours aprs d'une maniere pouventable; Pendant sa maladie il ne voulut
se servir que de Chrestiens qu'il fit assembler si-tost qu'il fut arriv
 son Palais; il leur dit qu'il avoit confiance en leurs prieres, &
qu'ils toient les seuls qui pouvoient appaiser la colere de Dieu
justement irrit contre luy, leur promit la libert & de se convertir
s'il rchapoit. Le second jour il fit venir ses Eunuques & ses Esclaves
Noirs, & leur rprocha qu'ils estoient incapables de luy donner du
soulagement; le dernier jour de sa maladie il se moqua d'un Marabous qui
l'exortoit  mourir en veritable Musulman, & profera souvent en sa
presence ces paroles Greques, _Matapani, Matachristo_, appellant Dieu &
la Sainte Vierge  son secours, dequoy le Marabous indign s'cria en
Arabe, _Valla loucan mout, mont ut quel stafre valla ya Mahomet_, ha
Dieu! quand Mehemet mourra je ne doute pas qu'il ne meure comme un
chien,  Dieu ne plaise, grand Prophete: Mehemet se voyant 
l'extremit, se fit apporter par son Casanadal ou Tresorier un sac plain
d'argent qu'il rpandit luy-mesme sur un tapis proche de son lit, puis
le regardant avec mpris il cracha dessus, comme ayant est l'objet de
son insatiable avarice & la cause de son infidelit; enfin il devint si
furieux qu'il ne put souffrir personne dans sa chambre, & mourut en
desesper. Sa fin malheureuse fit juger que le repentir qu'il avoit
tmoign ne provenoit que d'une crainte servile; en effet sa vie avoit
est une perpetuelle suite de dissolutions & d'impietez, & jamais le
Christianisme n'eut dans Tripoly un plus grand adversaire que ce Caya,
qui n'pargnoit ny artifices ny tourmens, pour augmenter le nombre des
Renegats. Il estoit de l'Isle de Chio, d'o il vint  Tripoly, pour
participer  la fortune de son oncle, qui luy donna le Turban & la
Charge de Caya. Le Bacha ne fut gueres afflig de sa mort, parce qu'il
estoit inform de son ingratitude & du dessein qu'il avoit eu de le
dposseder; il mit en sa place un autre de ses neveux, qui depuis un an
s'estoit retir  Tripoly. Ce Schismatique ne fit aucun scrupule de se
faire Turc, & ne voulut pas faire mentir le proverbe Italien, _Nasche un
Greco, Nasche un Turco_, naist un Grec, naist un Turc. Il prit le nom de
Soliman, & s'aquita si dignement de son employ, qu'il aquit l'amiti du
peuple que le deffunt avoit persecut dans toutes les occasions; Le
Bacha fut satisfait de sa conduite, quoy qu'il n'aprouvt point ses
dbauches avec le Consul Anglois qu'il visitoit de nuit, pour avoir la
libert de boire du vin.

Le Grand Marabous ordonna des prieres publiques en action de graces de
ce que la peste estoit cesse; Le Bacha voulut en augmenter la feste &
les rjoissances, par la circoncision de deux de ses enfans & de
quelques Renegats destinez pour leur service. Le jour de la ceremonie le
rendez-vous de l'assemble fut sur une hauteur d'o l'on dcouvre toute
la Ville, &  main droite la Mer. Pendant que la Cavalerie &
l'Infanterie de Tripoly descendirent de cette hauteur dans une plaine
qui a prs d'une lieu, & qu'en la compagnie de ces deux jeunes victimes
qu'on alloit sacrifier  Mahomet, elles se mirent en marche vers la
Ville; Les Navires ornez de leurs Paviosades & Etendars, firent une
dcharge de leurs Canons, qui fut suivie de celle du Chasteau & des
Ramparts de Tripoly. On entendoit de tous costez des cris de joye, l'air
retentissoit du bruit des Tambours & des fanfares des Trompetes, & de
cent pas en cent pas on avoit prepar des divertissemens aux petits
Princes. Tantost des Luteurs  demy nuds leur faisoient paroistre leur
force & leur subtilit, & tantost ils estoient charmez par des concerts
& des danses  la mode du pas. Sur tout on admiroit l'adresse des
Arabes & la vitesse de leurs chevaux, ces Cavaliers aprs avoir lanc
leurs Lances les attrapoient avant qu'elles tombassent  terre; Ils
courent sans scelle, sans bride, sans triez,  genoux sur le cheval ou
debout. A l'entre de la Ville le Chasteau fit une dcharge de son
Canon, & l'Infanterie une salve de Mousqueterie. L'on a de cotume  la
circoncision des Renegats, de faire courir des bassins pour recevoir les
liberalitez des Turcs, & l'argent qu'on trouve est distribu aux
nouveaux circoncis, on les regale le reste du jour afin de leur faire
oublier la douleur de ce baptme de sang, qui est plus sanglant que
celuy des Juifs, & le plus rude commandement de la Loy Mahometane; Si
quelqu'un apprehende l'operation, on luy donne un breuvage pour
l'endormir & pendant le sommeil on le circoncit, j'ay veu des personnes
ges en estre incommodes durant quatre mois.

La peste estant finie, les Captifs qui avoient est employez au service
de l'Infirmerie retournerent  la Ville; j'apris qu'il y estoit mort
plus de six mil Turcs, outre ceux de la Campagne qui montoient 
davantage. Dieu protegea visiblement les Captifs Chrestiens, puisque
dans trois prisons differentes o la chaleur & la puanteur estoient
seules capables de les touffer, il n'en mourut que cinq cens, quoy
qu'ils fussent obligez de converser, boire & manger avec toutes sortes
de Nations & de personnes infectes, & de se trouver dans les occasions
les plus perilleuses. Les Turcs avoerent  leur confusion, qu'il y
avoit du prodige, mais il tcherent de nous persuader que Mahomet nous
avoit conservez pour avoir soin d'eux & leur rendre service. La maladie
ne fit pas aussi de grands desordres chez les Grecs, les Armeniens & les
Marchands Chrestiens, & dans plus de deux cens familles il ne mourut que
trente personnes, Babba Basili Caloriri Prestre des Grecs, fut le plus
regret. Moustafa mon Patron m'avoit souvent menac de me vendre au
Levant, si mes parens differoient de me racheter, la peste dont il
mourut me dlivra de ses fers, pour me faire rentrer dans ceux du Bacha;
lequel s'empara de plusieurs Captifs des particuliers, sous pretexte
qu'il estoit mort quantit des siens, & qu'il en avoit besoin pour ses
travaux. Je ne saurois exprimer les richesses & le nombre des Chameaux,
des Dromadaires & des autres bestes, dont profita Osman aprs la
contagion. Les Gardes de la prison me destinerent pour le travail de la
Marine, parce que les Maistres ouvriers demanderent vingt Captifs pour
leur fournir le bois necessaire  la fabrique qu'ils faisoient d'un
Navire qui devoit estre le Chef d'Escadre de Tripoly; Nous servions de
portefais & faisions ce que les chevaux font en France, comme de porter
les Balots de marchandises, de tirer des Magasins les bois, & de traner
les Canons avec tous les quipages des Vaisseaux, qu'on veut pargner.
Quoy que ce travail ft penible, il ne me parut pas si fcheux que celuy
de forgeron, o Moustafa avoit mis ma patience  l'preuve.




Chapitre VIII.

_Inconstance des actions humaines, Histoire  ce sujet d'un Seigneur
Piedmontois, & de Dom Philippes fils du Bacha de Tunis, le Bacha fait
changer le Cimetiere des Juifs, translation des os dans le nouveau;
tromperie faite aux Juifs dans cette translation par les Captifs
Chrestiens. Autre tromperie faite  un Capitaine Flamand par des
Esclaves Venitiens qui sont dcouverts._


L'homme joe sur le Theatre de la vie des personnages si differens, &
l'inconstance  tant d'empire sur sa conduite qu'on ne sauroit asseoir
de jugement certain ny sur ses moeurs ny sur sa fortune, tel paroist sur
la Scene avec des qualitez & des inclinations vertueuses qui en sort
avec la rputation d'un scelerat & d'un perfide, & tel commence son
entre dans le monde par le libertinage qui meurt dans la penitence, de
sorte qu'il faut attendre la mort pour donner  un homme le titre de bon
ou de meschant, d'heureux ou d'infortun. Les deux Histoires suivantes
qui sont arrives dans la Barbarie justifieront ces veritez. Un Seigneur
Piedmontois qui estoit dans les bonnes graces de son Prince devint
tellement jaloux de sa femme qu'il ne pt resister  cette passion
violente qui cause tant desordres, aprs l'avoir maltraite il luy prit
ses bijoux & ce qu'elle avoit de plus precieux, il voyagea en plusieurs
Royaumes o il ne pt trouver un azile asseur, ce qui l'obligea dans
son desespoir de gagner Ligourne o il se mit sur une Barque qui vint 
Tripoly; d'abord il feignit de chercher commodit pour aller  la Terre
Sainte, & ne frequenta que les Consuls & les Marchands Chrestiens sans
se faire connoistre; Mais ne pouvant goter avec eux tous les plaisirs
qu'il souhaitoit, il visita les Renegats qui reconnoissant son humeur
porte  la dbauche se promirent de l'enrler bientost dans leur party,
& le regalerent souvent dans des jardins  la campagne. Le Bacha inform
qu'il estoit de qualit donna ordre aux Renegats de ne rien espargner
pour le rendre Mahometan. Un jour dans l'excez & l'emportement d'une
dbauche ils le prierent de s'habiller  la Turque, ce qu'ayant fait ils
le menerent en ct quipage au Chasteau, o le Bacha le complimenta sur
son changement; quelques jours aprs il fut circoncis & nomm Regep. Les
Turcs en firent de grandes rjoissances tandis que le nouveau partisan
de leur Prophete commanoit  porter la peine de son crime par la
douleur qu'il souffroit, car la circoncision fait bien plus de mal aux
personnes ges qu'aux jeunes. Le Bacha le gratifia de deux cus par
jour & de six plats de sa table, luy fit pouser une Russiote, le logea
dans le Casteau, & luy donna deux Esclaves pour son service; l'un d'eux
estoit Esclavon & luy servoit de truchement auprs de sa femme, laquelle
ne parloit que la langue Turque que l'Esclave savoit & qu'il expliquoit
 son Maistre en Italien. J'ay appris depuis ma sortie de Barbarie que
ce pauvre Esclavon a est corch vif pour s'estre rendu le chef de
trente Captifs qui couchoient au Chasteau & qui avoit entrepris de
s'enfuir de nuit.

Regep estoit plus Courtisan que Guerrier, il crt que faisant sa cour au
Bacha il avanceroit sa fortune; Mais Osman eut peu de consideration pour
luy  cause de ses dbauches qui scandaliserent les Turcs & consommerent
ce qu'il avoit apport du Piedmont. Ainsi Regep se voyant neglig du
Bacha, sans argent & abandonn des Marchands Chrestiens qui luy en
refusoient, il resolut de chercher party ailleurs. C'est le sort des
Renegats mcontens de changer de Royaume, quoy qu'il y ait quelquefois
du danger dans ce changement. Dieu permit sans doute qu'il eust ces
chagrins qui le firent repentir de son infidelit & luy inspirerent
l'envie de se retirer en terre Chrestienne. Il obtint du Bacha
permission d'aller  Thunis sous pretexte qu'il y avoit affaire. Son
dessein estoit de parler  Dom Philippes dont l'histoire suit celle de
Regep, afin de trouver les moyens de se sauver en Chrestient. Estant
arriv Thunis il ne pust conferer librement avec Dom Philippes que sa
mere tenoit enferm dans son Palais avec des Marabous qui ne luy
preschoient que l'Alcoran auquel il avoit renonc. Ce qui obligea Regep
de retourner  Tripoly, o il fit paroistre une conduite toute oppose 
celle qu'il avoit eu auparavant, il ne vcut plus dans le desordre &
observa la Loy si exactement qu'il aquit l'estime & la confiance du
Bacha. Comme il n'estoit pas propre  commander un Navire en course,
Osman le choisit pour Gouverneur de la Ville de Bengase scitue entre
Tripoly & Alexandrie, il y mnagea si bien ses interests pendant quatre
annes qu'il amassa de quoy faire sa retraite dont il avoit tojours
conserv le dessein. Afin de l'executer plus aisment il envoya les
meilleurs Soldats de sa Garnison  la campagne pour chasser les Arabes
qui ravageoient les environs de la Ville, & durant l'absence de ces
Troupes il fit quiper un Brigantin de Captifs & de Noirs dans lequel il
s'embarqua avec sa femme ses servantes & ses richesses. Le vent luy fut
si favorable qu'il vint prendre terre  Lipary en Sicile aprs huit
jours de navigation. Il n'y fut pas plustost arriv qu'il recompensa les
Chrestiens qui l'avoient assist dans sa fuite, & fit instruire les
Noirs qui receurent le Baptesme & leur donna de l'argent avec permission
de s'establir o bon leur sembleroit, sa femme & ses servantes se firent
aussi Chrtiennes & se voerent dans un Monastere de Religieuses auquel
Regep destina le reste de ce qu'il avoit apport de Barbarie. Pour luy
il prit l'habit chez les Capucins de Lipary, afin d'expier dans un Ordre
si austere le crime de son infidelit.

L'Histoire de Dom Philippes ne confirme pas moins que celle de Regep
l'inconstance des actions humaines. Il est fils d'un Renegat Corse qui
merita par sa valeur de gouverner la Ville & le Royaume de Thunis. Parmy
ceux que son pere avoit choisis pour l'eslever il y avoit un vieux
Captif Espagnol, qui luy inspira de l'affection pour le Christianisme.
On luy avoit quip un Brigantin afin de l'accoustumer  la mer, ses
courses ordinaires estoient  la Goulette o souvent il alloit visiter
les Navires Chrtiens qui y venoient moiller l'Ancre. Les Capitaines se
faisoient honneur de recevoir dans leur bord le fils du Bacha de Thunis,
& le regaloient le mieux qu'il leur toit possible. Les manieres civiles
des Chrestiens & les conseils du Captif Espagnol firent prendre la
resolution  Dom Philippes d'abandonner l'Afrique & de s'enfuir en
Espagne. L'entreprise fut execute avec tant de bonheur que Dom Philipes
ayant receu d'un Capitaine de Navire Chrtien les provisions necessaires
pour son voyage, s'embarqua sur son Brigantin avec sa suite qui luy
estoit fidele, & arriva en deux jours  Cartagene dans le Royaume de
Valence en Espagne. Le Gouverneur fit avertir sa Majest Catholique de
la qualit du fugitif, & receut ordre de le faire conduire  Madrid, o
toute la Cour admira le courage & le zele de ce jeune Afriquain qui
avoit quitt Pays, parens, richesses & dignitez pour embrasser la
Religion Chrestienne. Philippes IV. qui regnoit lors en Espagne luy
donna son Nom au Baptesme & le fit mettre  l'Academie; aprs avoir
appris parfaitement ses Exercices le Roy luy permit d'aller en Italie.
Il fut bien receu du Pape, aux pieds duquel il renouvela les voeux de
son Baptesme, & ayant sejourn quelque temps dans Naples le Vice-Roy luy
fit pouser une personne de condition. Il y avoit huit ans que Dom
Philippes estoit mari lorsqu'il obtint permission du Vice-Roy de
retourner  Madrid pour y faire sa Cour & remercier le Roy de ses
bien-faits & de la pension qu'il luy avoit assigne sur le Royaume de
Naples; comme les Pirates de Barbarie ravageoient lors la Mediterane il
resolut d'aller par terre pour viter les perils de la mer, & voir le
reste de l'Italie & la France.

Pendant que Dom Philippes voyageoit dans l'Europe son pere mourut 
Thunis, la mere passionne pour le retour de son fils & n'ayant point de
ses nouvelles eut recours  l'art magique dont les Afriquains se servent
sans scrupule dans les affaires desesperes. Les Magiciens qu'elle
consulta luy dirent qu'il avoit quitt le Turban & qu'il voyageoit dans
l'Europe Chrestienne. Un Navire Hollandois estoit lors  la Goulette,
Elle fit venir le Capitaine & luy promit une grande recompense s'il
pouvoit ramener son fils. L'interest qui est la passion dominante de la
Nation Hollandoise aveugla tellement ce perfide qu'il convint avec la
mere, & laissa dans Thunis deux personnes de son Equipage pour seuret
de sa parole. Le Capitaine se mit  la voile & ayant appris en Italie
que Dom Philippes estoit en Espagne il vint aborder au Port de
Cartagene. Il feignit de venir d'Hollande dans le dessein d'aller
trafiquer au Levant; on le pria d'attendre une personne de qualit qui
devoit arriver de Madrid dans peu de jours pour passer en Italie. Le
Hollandois qui avoit sceu adroitement que c'estoit celuy qu'il cherchoit
receut la priere de bonne grace & attendit avec joye l'arrive de Dom
Philippes qui s'embarqua sur son Vaisseau. Durant le voyage l'Afriquain
qui avoit quelque connoissance de la Navigation ayant tmoign sa
surprise de ce qu'on tenoit des routes contraires  la Mediteranne, le
Capitaine luy dit que leur maniere de Naviger sur l'Occean estoit
differente de celle des Italiens sur les mers du Levant. Un jour il
s'esleva une si furieuse tempeste qu'on fut oblig de s'esloigner des
Isles de Majorque & de Minorque, le jour suivant & la nuit le vent fut
si favorable que le Navire se trouva sur les costes de Barbarie. Dom
Philippes estonn de se voir si prs de son Pays pria le Capitaine de
s'en esloigner l'assrant qu'il y avoit du danger pour sa personne. Sur
son refus il pleure, il gemit, il luy conte ses avantures & dplore sa
destine; Mais ce Tigre se moque de ses larmes & luy donne des Gardes
pour empcher son desespoir. Le Navire arrive  la Goulette & Dom
Philippes est conduit  Thunis o sa mere l'a tenu enferm pendant
plusieurs annes en la compagnie de Marabous qui jour & nuit luy
preschoient l'Alcoran. C'est pour cette raison que Regep ne put avoir
audiance de luy. La mere pour recompense fit empoisonner le Capitaine,
tant il est vray que la trahison est de tous les crimes celuy qui
demeure le moins impuny. Chose estrange! Dom Philippes qui avoit
support si long-temps les duretez de sa mere reprens le Turban & est
devenu le plus grand ennemy des Chrestiens & le plus cruel aux Captifs
qui soit dans toute la Barbarie. Son changement fait voir qu'il n'y 
rien d'assr dans les plus fermes resolutions des hommes.

Proche de la porte de Tripoly il y a un petit Cimetiere o l'on
n'enterre que des Cherifs qui se disent parens de Mahomet & des
Marabous. Les Turcs au lever du Soleil vont en ce lieu faire leurs
prieres, le Cimetiere des Juifs en estoit peu esloign; les Turcs
representerent au Bacha qu'ils estoient interrompus par les Juifs dans
leurs prieres, qu'il n'estoit pas juste qu'ils fussent troublez par
leurs ceremonies, que les Juifs estoient indignes de les regarder durant
qu'ils honoroient leur Prophete, & qu'on ne manquoit pas de terrain dans
les environs de la Ville pour les inhumer. Osman ordonna qu'il ft
chang du Levant au Ponant quoy que ces malheureux offrissent une somme
considerable pour l'empescher. Les Juifs jaloux de conserver les os de
leurs Ancestres demanderent au Bacha la permission de les faire
transporter dans le nouveau Cimetiere, & le prierent de commander des
Esclaves pour achever plus viste le travail. Cent cinquante Chrtiens
creuserent & renverserent en quatre jours de temps trois arpens de terre
pour en tirer les ossemens que les Juifs avoient soin de partager en
deux tas. On trouva dans les Tombeaux des plus riches familles des
Anneaux & des Medailles que les Juifs acheterent au double  cause de la
veneration qu'ils ont pour les morts. Ce travail fut un perpetuel
divertissement, parce qu'il estoit tax aux Captifs dix cus pour
chacune charge d'ossemens. Vingt Esclaves furent destinez pour faire
deux fosses dans la nouvelle Place afin d'y enterrer les os des Tribus
de Ruben & de Manass que les Juifs de Tripoly reverent. On fit la
translation des os le jour du Sabat afin que les Juifs ne s'y
trouvassent pas & qu'ils ne reconnussent point l'adresse des Captifs qui
avoient mesl des os de divers animaux parmy ceux des Juifs. Le jour
suivant comme les Cacans qui sont leurs Prestres les inhumoient, ils en
trouverent quantit de Chameau, ce qui leur fit croire qu'on se moquoit
d'eux & que les Chrestiens l'avoient fait pour augmenter leur salaire.
Les Juifs touchez de ct affront en firent porter une charge proche la
porte du Chasteau pour la monstrer au Bacha qui n'en fit que rire & leur
demanda la difference de ces os d'avec ceux de leurs parens, & s'ils
croyoient que les Chrestiens en eussent fait le meslange. Marsoure qui
estoit le plus puissant d'entre eux, & qui faisoit plus de bruit, fit
rponce qu'il n'y avoit qu'eux qui fussent capables de leur faire cette
injure. Osman qui estoit de bonne humeur ce jour l & qui vouloit
divertir  leurs dpens les Consuls & les Marchands Chrestiens qui
estoient au Palais, dit  Marsoure, tu ne sais peut-estre pas que mes
Esclaves ont appris par inspiration que les os de ces animaux dont vous
autres vous plaignez, sont ceux qui porterent le bagage de vos parens
dans les deserts aprs la sortie d'Egypte, & ainsi vous devez les
respecter & avoir de la joye qu'ils soient mis avec les vostres, les
Juifs se retirerent en colere & pour se vanger des Chrestiens ils
porterent de nuit ces os dans leur Cimetiere. Ils sont plus has que les
Chrtiens dans l'Empire Ottoman & les Bachas les maltraitent s'ils ne
payent de temps en temps les sommes d'argent qu'ils exigent d'eux.

Il arriva une Barque de Genes, le Capitaine qui s'apelloit Henric
Flamand de nation, & qui s'estoit tably dans cette Ville, vint 
Tripoly pour acheter un Navire nouvellement pris par les Pirates, quoy
qu'il ft arm de vingt-quatre pieces de Canon, & prest  estre mis  la
voile, le Bacha luy donna pour vingt mil livres avec ses quipages,
parce qu'il n'toit pas propre pour la Course. Henric n'ayant pas assez
de Matelots pour son Navire, fut contraint de faire plus long sjour 
Tripoly. Pendant ce temps quelques Captifs Venitiens qui avoient dja
tent deux fois de s'enfuir, s'insinuerent si bien dans ses bonnes
graces, qu'il ne put se passer d'eux dans ses divertissemens. Comme les
Esclaves meditent sans cesse les moyens de rompre leurs fers, il n'y a
point d'artifices dont il ne se servent pour obtenir leur libert. Les
Venitiens ayant receu quelque argent du Consul de leur Republique, qui
avoit ordre de les assister dans leur captivit, engagerent le Capitaine
dans plusieurs dbauches, afin de venir plus facilement  bout de leur
dessein, & userent d'un plaisant stratageme. Ils remplirent de terre un
vase qui contenoit six seaux d'eau,  l'embouchure duquel ils mirent
cent Piastres, & le donnerent  garder  un Captif qui avoit soin d'un
Jardin  la Campagne. Un jour ayant convi Henric de voir les Maisons de
plaisance des environs de la Ville; Ils le menerent dans le Jardin o
l'on avoit cach le vase, aprs l'avoir regal, ils l'assrerent qu'il y
avoit un tresor dont il seroit le maistre,  condition de n'y point
toucher tant qu'il seroit  Tripoly, & de racheter six Italiens; ces
conditions furent acceptes par le Capitaine auquel on monstra le vase,
qui fut port chez luy le mesme jour. Le Capitaine racheta six Italiens
qui luy coterent plus de 20000. liv. & ne voulut point toucher au vase
pour satisfaire  sa parole. Les nouveaux affranchis qui logeoient en sa
maison & mangeoient  sa table, le sollicitoient tous les jours de se
mettre  la voile, de crainte qu'il ne rendt visite au vase, pour payer
les ranons qu'il devoit au Bacha. En effet, Henric ne recevant aucunes
nouvelles d'Italie, & se voyant dans l'impuissance de payer ses dettes &
de sortir de Barbarie, eut recours au pretendu tresor & dcouvrit la
tromperie qu'on luy avoit faite. Il en porta ses plaintes  Soliman Caya
son amy, qui ne pt s'empcher de rire de la fourberie Italienne. Il
parla en sa faveur au Bacha son oncle, lequel aprs avoir raill le
Capitaine de sa credulit, fit donner la bastonnade aux Captifs & les
renvoya dans les prisons, avec ordre aux Gardes de les employer aux
travaux les plus penibles.




Chapitre IX.

_Travail precipit o plusieurs Captifs perissent; Les Corsaires font
une prise considerable. Different entre le Bacha & le Consul Anglois;
Plaisant entretien du Bacha avec les Consuls & les Marchands de diverses
Nations; mariage de la fille du Bacha, l'Auteur est maltrait, & expos
 de rudes travaux, la necessit l'oblige  derober les viandes qu'on
portoit sur les tombeaux des morts, de quelle maniere les femmes vont
prier sur les sepulchres._


Les Captifs sembloient avoir joy de quelque douceur depuis la peste 
cause du grand nombre de personnes qu'elle avoit emport: Lorsque cette
douceur fut trouble par la cheute de vingt-cinq toises de murailles de
la Ville, proche de la Mer du cost de l'Occident. Jamais les Barbares
ne firent paroistre plus de precipitation que dans ce travail, parce que
c'estoit dans le temps que l'Arme Navale de France, se disposoit pour
aller  Gigery en Afrique, sous la conduite de Monsieur le Duc de
Beaufort; ce qui donnoit l'pouvante  toute la Mediterane, &  toutes
les Villes Maritimes de la Barbarie. Osman Bacha crt qu'elle venoit
fondre  Tripoly, & qu'il falloit reparer promptement cette brche que
la fortune avoit dja prepare  la Flote Franoise. Helas! quelle
preuve ne fit-on pas de la patience des Chrtiens dans un si rude
travail! on leur faisoit payer par avance  coups de baston, la valeur
que les Franois alloient tmoigner dans l'Afrique.

Il n'y eut personne exempt de cette reparation, qu'on ne croyoit pas
pouvoir estre paracheve assez-tost; Les murs n'estoient pas levez 
dix toises de terre qu'un furieux orage ruina tout ce qu'on avoit fait,
ce qui augmenta la rage des Barbares, qui s'imaginerent que les
Chrestiens empchoient par leurs sortileges l'accomplissement de
l'ouvrage; on vit derechef les gens de qualit & les Prestres, chargez
de terre & de pierre trainer avec peine leurs chanes, & peu s'en fallut
que dans les derniers fondemens le desespoir des Turcs ne leur ft
sacrifier avec les animaux quelques Esclaves Franois pour se vanger
d'eux; superstition qu'ils observent quelquefois dans les difices des
Palais, des Mosques & des Forteresses. Le travail n'estoit rien en
comparaison de la faim & de la soif que nous souffrmes pendant quatre
mois. Je fus employ sur la fin de l'ouvrage  preparer la terre & le
sable; comme je chargeois un aprs midy les animaux, dans une profonde
fosse, une partie de la butte abisma & ensevelit trois Captifs, j'eusse
aussi perdu la vie sans le mulet que je devois charger qui para le coup.
La muraille ayant est acheve, les Captifs retournerent  leurs travaux
ordinaires, avec esperance d'estre bien-tost visitez par nostre Arme,
qui fut oblige d'abandonner Gigery, comme le lieu le moins propre de
toute la Barbarie pour y faire un tablissement,  cause que la chaleur
y est insupportable & la peste presque continuelle.

En ce temps les Corsaires de Tripoly arriverent avec une prise estime
cent mil cus d'un Navire Venitien, qui alloit  la Foire de Messine
plus marchande que celle de Beaucaire en Languedoc. Depuis que la peste
avoit cess  Tripoly, les Marchands Chrestiens estoient venus de
l'Europe pour acheter les marchandises prises sur Mer, que le Bacha fit
vendre publiquement afin d'en tenir compte aux Corsaires. En la premiere
vente Osman fit exposer plusieurs tableaux de devotion que les Turcs
mprisent, la Loy leur deffendant d'avoir des portraits; Et voyant que
les Marchands Chrestiens ne s'empressoient pas de les acheter, il
commanda d'allumer un grand feu pour les brler, accusant les Consuls de
lchet de laisser leurs Saints dans l'esclavage; ces paroles obligerent
les Chrestiens  les acheter, & sans doute ils n'apporterent ce
retardement que pour les avoir  meilleur march, quoy qu'ils en eussent
offert deux mil cus. Le Consul Anglois ne se trouva pas  la premiere
vente, parce qu'il n'avoit nulle devotion aux Mysteres de nostre
Religion, qui estoient representez dans ces peintures; il se disoit de
la famille des Cromvels, & s'estoit retir  Tripoly pour sauver sa
teste: il eut la temerit de se trouver le lendemain au Chasteau  la
seconde vente en sortant de dbauche, Soliman Caya son amy qui gardoit
la porte, reconnoissant  son compliment qu'il avoit beu, luy donna deux
Turcs pour l'accompagner sous les bras suivant la cotume, jusqu'en la
presence du Bacha, qui dans l'entretien s'apperceut que le Consul avoit
beu d'autres liqueurs que celles commandes par le Prophete; Et voyant
que les Turcs s'en railloient il luy dit, _Seignor Consule per que non
restar  casa tova quando ti estar sacran?_ Monsieur le Consul pourquoy
ne demeurez-vous pas en vostre logis quand vous estes pris de vin? vous
m'auriez infiniment oblig d'y rester, de crainte que les Turcs qui
m'environnent ne soient scandalisez de vostre proced. Je crois
pieusement qu'il vous est permis de boire, mais non pas de vous enyvrer;
Le Consul qui n'estoit pas d'humeur  souffrir, piqu de ces paroles, &
le vin luy faisant oublier son devoir, rpondit hardiment au Bacha,
_Saper Sultan que gente comme mi bever vin, & bestie comme ti bever
aqua_. Sache Sultan que les hommes comme moy boivent le vin, & que les
bestes comme toy boivent l'eau. Le Bacha en colere d'estre maltrait
dans son Palais par un Chrestien, tira sur le champ de sa couteliere un
Damas pour luy percer le ventre; mais le coup fut arrest par les
Officiers Renegats qui participoient aux dbauches du Consul, & qui le
firent retirer du Chasteau, de peur que les Turcs ne vengeassent
l'injure faite par un Chrestien  leur Bacha, que les prieres des
Marchands appaiserent un peu. Le reste du jour fut employ  demander
grace pour le Consul, laquelle Soliman Caya ne put obtenir que moyennant
trois mil Piastres, que l'Anglois aprs avoir cuv son vin paya
volontiers, s'estimant heureux d'en estre quitte  si bon march.

Le jour suivant comme l'on exposoit en vente les plus riches
marchandises, le Consul eut ordre de se rendre au Palais avec les autres
Marchands, estant arriv  la premiere porte il y demeura quelque temps
pour remercier le Caya du service qu'il luy avoit rendu; il est vray que
Soliman le visitoit de nuit pour avoir la libert de boire du vin, qui
ne luy estoit pas permis au Chasteau. Pendant qu'il arrestoit le Consul,
le Bacha s'entretenoit avec les Marchands de diverses Nations, il leur
dit qu'il estoit dans le dernier tonnement d'estre oblig de croire
qu'il n'y avoit qu'un Paradis pour tant de peuples de differentes
Religions, qui tous y tendoient par des routes bien contraires; Et
voulant se divertir il s'adressa premierement  Marsoue le plus puissant
des Juifs, & luy demanda s'il pretendoit avoir part au Paradis. Ce
Prince de la Sinagogue luy rpondit que Dieu avoit honor la Jude d'un
grand nombre de Patriarches & de Prophetes, qui leur en devoient
procurer l'entre, aprs avoir observ en ce monde la loy que leurs
peres avoient receu du tout Puissant, & que pour marque certaine le
Messie devoit naistre parmy eux. Le Bacha luy repliqua que le Messie
estoit venu il y avoit plusieurs Siecles, & reconnu par tout l'Univers;
mais qu'eux pour ne l'avoir point voulu reconnoistre lorsqu'il vivoit
parmy eux, & l'avoir fait mourir d'une mort honteuse, ils avoient est
abandonnez par l'Eternel, & reduits  estre esclaves par toute la terre,
& le mpris des peuples: Jugez si cette replique fut capable d'imposer
silence au Docteur de la Sinagogue. Le Bacha pria en suite un Turc de
luy dire s'il esperoit d'avoir place en Paradis; Sultan, rpondit le
Mahometan, ce qui me fait croire que ma Religion est bonne, est qu'une
infinit de Chrestiens abandonnent la leur pour embrasser celle de
Mahomet qui est tout puissant dans le Paradis; vous m'avoerez que Dieu
protege les Nations qui le servent selon ses Commandemens, & nostre
prosperit fait connoistre que le Prophete est maistre du Ciel, comme
nous le sommes de la Terre. Il est vray, dit le Bacha, que depuis
cinquante ans que je suis  Tripoly le Royaume s'est bien peupl, & que
des Chrestiens des quatre parties du monde, ont pris le Turban dans
l'esperance de se sauver, ce qui fait voir que Dieu & Mahomet nous
favorisent, & qu'ils nous logeront en Paradis. Il fit la mesme priere 
Dom George Marchand Grec de l'Isle de Chio, qui s'estoit retir 
Tripoly depuis quelques annes, pour s'exempter des avanies que l'Aga de
cette Isle luy faisoit de temps en temps,  cause qu'il trafiquoit dans
tout le Levant. Ce Schismatique voulut persuader au Bacha que l'Eglise
Greque avoit l'honneur d'estre l'aisne de l'Eglise Romaine, qui luy
avoit obligation des Ouvrages de la pluspart des Saints Peres, & qu'elle
avoit tojours triomph de ses ennemis & demeur dans sa puret. Le
Bacha qui estoit Grec Renegat, & savoit la malheureuse destine de ceux
de sa Nation, luy dit qu' la verit il restoit aux Grecs un peu de
Religion; mais qu'ils avoient imit Esa, qui avoit vendu  son frere sa
primogeniture pour peu de chose; que les Guerres continuelles qu'ils
avoient entrepris & leurs impietez avoient attir sur eux la colere de
Dieu, qui les avoit dpoillez pour jamais du grand Empire d'Orient, &
que pour punition de leurs crimes la Justice Divine les avoit reduits 
estre esclaves dans leur propre patrie. Osman voulut donner le
divertissement entier  la compagnie, car il demanda aussi  un Renegat
Italien s'il pretendoit avoir place dans le Paradis, ct apostat ne
manqua pas de dire oy, l'assrant que depuis qu'il estoit en Barbarie,
il avoit est inspir de Mahomet de se faire Turc, dans la croyance de
se sauver plus facilement dans la loy du Prophete que dans celle des
Chrestiens. Le Bacha luy dit que ce n'estoit qu'un pur libertinage qui
obligeoit les Captifs de se faire Mahometans, afin de rompre leurs fers
& de s'exempter des peines de la captivit, qu'on luy faisoit tous les
jours des plaintes de leurs desordres, & que Mahomet auroit bien de la
peine  leur obtenir l'entre du Paradis. Cet Impie repliqua que Dieu se
garderoit bien de refuser aucune grace  leur Prophete, de peur qu'il
n'y et combat entre luy & le Prophete des Chrestiens, ce qui causeroit
du divorce dans le Paradis. Le Seigneur Bajoque Consul de Venise, ayant
est pri comme les autres de dire son sentiment, il le fit en ces
termes, Sultan vous avez est Chrestien, vous savez la saintet de
nostre Religion, qui est reconnu par tout le monde, & que dans les plus
cruelles persecutions elle a tojours est victorieuse; Combien
d'Illustres personnages dont nous honnorons la memoire, ont paru dans
tous les Sicles, avant & depuis la naissance de Jesus-Christ? Combien
de Martyrs ont rpandu leur sang, pour en sotenir la verit? Combien
d'Apostres & de Saints sont nos intercesseurs envers Dieu, pour nous
ayder  obtenir l'entre du Ciel? Jugez je vous prie, si nous ne devons
pas esperer d'y avoir meilleure part que tous les autres, puisqu'il est
vray, & je ne crains point de vous le dire, qu'il n'y a qu'un Paradis,
dont l'heritage appartient  ceux qui suivent l'Eglise Romaine. A ces
paroles le Bacha ne pt s'empcher de rpondre au Seigneur Bajoque,
qu'il en disoit trop. Il avoa que la Religion Chrestienne estoit plus
estime que les autres, & envisageant les Marchands, il leur dit qu'ils
avoient beaucoup dgener de leur premiere fidelit, & qu'on ne trouvoit
plus parmy eux, la sincerit qu'ils avoient autrefois dans leur
commerce.

Les Turcs commenoient  murmurer de ce que le Seigneur Bajoque avoit
avanc, quand Soliman entra dans la Salle avec ses Gardes pour presenter
au Bacha le Consul Anglois: Un chacun demeura dans le silence pour
entendre son compliment. Il demanda pardon  Osman de son imprudence,
avoant que le vin luy avoit fait perdre le respect; le Bacha luy dit
qu'il devoit rendre grace  l'assemble de ce qu'il avoit vit sa
Justice, sur quoy l'Anglois ne pt s'empcher de rpondre qu'il devoit
premierement remercier sa bourse qui l'avoit desarm, & que par malheur
il estoit dans un Pas o l'on ne reconnoissoit pas le merite des
beuveurs de vin, ce qui donna occasion de rire  toute la compagnie. Le
Bacha voyant qu'il estoit plus raisonable que le jour prcedent luy fit
le dtail de l'entretien qu'on avoit e en son absence, & luy demenda
pareillement son avis, un chacun fut curieux d'entendre raisonner
Monsieur le Consul, qui dit d'une maniere galante au Bacha, Sultan
est-tu  savoir que nous sommes ces Puritains d'Angleterre qui se sont
separez des Papistes & de plusieurs autres Religions contraires  la
nostre? sais-tu que nostre Roy nous gouverne tant pour le temporel que
pour le spirituel sans que nous ayons besoin d'aller  Rome chercher des
Indulgences, & que la parfaite union qui regne dans nostre Royaume nous
rend les Maistres de la Mer, & fait que tout les Politiques admirent
nostre Gouvernement? Je demeure d'accord, repliqua le Bacha au Consul,
que la Politique d'Angleterre est admirable; Mais permets moy de te dire
que la Religion Romaine dont vous vous estes separez est plus ancienne
que celle que vous professez, & qu'elle est en plus grande estime; car
un chacun m'a fait voir la Saintet & la puret de la sienne & tous
m'ont assr qu'ils ont des Protecteurs dans le Paradis pour leur en
faciliter l'entre, au-lieu que chez vous on ne reconnoist qu'un Luter,
qu'un Calvin & qu'un Beze Apostats de la Religion Catholique; quel
credit ont-ils dans le Paradis, eux qui sont condamnez aux flmes de
l'Enfer pour une ternit? C'est ainsi que le Bacha finit l'entretien 
la confusion du Consul, qui se retira du Chasteau tout en colere, &
avoa depuis que l'affront qu'il avoit receu en presence de tant de
monde luy avoit est plus sensible que l'argent qu'il avoit dbourc
pour obtenir sa grace; de dpit il ne voulut plus se trouver  aucune
assemble ny  vente de Marchandises, quoy qu'il y et un guain
considerable  esperer. Il savoit sans doute se recompenser d'une autre
faon sans qu'il y part, car ayant est averty par le Capitaine de
Vaisseau nouvellement fait Esclave qu'il y avoit une balle de coton
empoisonne, laquelle r'enfermoit la valeur de quarente mil livres en
soye, perles & diamans, il fit acheter sous main tout ce qui se trouva
de coton dans les Magazins du Bacha. Cette maniere d'empoisonner qui se
pratique dans le commerce pour s'exempter de la Doane, n'est pas tant 
craindre que celle qui cause la mort, exposant ceux qui s'en servent 
d'horribles suplices au lieu que l'autre enrichit les hommes; De sorte
que par cette adresse le Consul sceut se recompenser de sa perte &
dissiper le chagrin que le Bacha luy avoit caus.

Quoy que la peste et fait du ravage dans le Serrail du Bacha, il luy
restoit encore une fille ge de dix-huit ans laquelle fut recherche en
mariage par le fils d'un Renegat Italien qui estoit la seconde personne
de Thunis. Ce jeune homme qui s'appelloit Ibrahim vint par terre 
Tripoly accompagn de cent Cavalliers pour son escorte, sans compter les
Eunuques & les Esclaves. Osman luy fit faire une superbe entre, &
commanda de le regaler avec toute la magnificence possible  la mode du
Pas. Ibrahim avoit de l'esprit, & tant de force & d'adresse qu'il gagna
la pluspart des prix que le Bacha proposa pour le divertir. Un jeune
Turc nomm Aly de la suite d'Ibrahim devint amoureux de Themis que
Soliman Caya neveu d'Osman avoit aime avant son apostasie. Cette Dame
passoit pour une des belles Courtisanes de la Ville, elle receut avec
joye ct tranger qui estoit le mieux fait & le plus galand de la suite
d'Ibrahim. L'Amour qui est aussi ingenieux dans ces Climats barbares que
dans nostre Europe ne manqua pas d'artifice pour faciliter  Themis les
moyens de voir ce nouvel Amant, & de cacher leurs entreveus  ceux de
la Ville. Elle luy donna plusieurs rendez-vous en des amans, qui sont
proprement des Estuves destines pour prendre le bain; Aly se trouvoit
sous l'habit de femme moyennant les presens qu'il faisoit aux Officiers
qui sont pour le service de celles qui frequentent ces lieux, o il
arrive bien des avantures amoureuses, quoy que l'entre en soit
deffendu aux Turcs qui ont leurs bains separez; Mais comme ces lieux
estoient suspects, qu'Aly n'y avoit pas une entiere libert, & qu'il
craignoit d'y estre surpris, ce qui pouvoit luy attirer quelque
disgrace, l'Amour inventa d'autres moyens en faveur de nos amans. Un
jour que le Bacha traitoit Ibrahim  la campagne en un Jardin o les
principaux Officiers avoient est conviez, Aly quitta le divertissement
au milieu du Festin pour se rendre  la Ville, il trouva dans le chemin
un Negre que lui envoyoit Themis pour l'avertir du rendez-vous, o il se
rendit en diligence: Quelques Turcs du Regal s'apercevans qu'Aly avoit
quitt la compagnie le suivirent pour estre de la partie, & ne l'ayant
point trouv chez Themis, ils se douterent bien du lieu o cette femme
toit, y tant arrivez ils la trouverent toute mlancolique avec une
servante qui avoit cach Aly dans une grande Cuve de cuivre destine
pour le bain, & qui voulut persuader aux Turcs que Themis estoit dans un
chagrin mortel de ce que toute la campagne estoit dans la joye pendant
que la Ville estoit deserte; sur quoy ils firent cent galanteries pour
divertir Themis qui faisoit la malade. Par malheur la Monstre d'Aly vint
 sonner comme il estoit dans la Cuve, cela obligea les Turcs de
commander  la suivante d'allumer du feu pour la chauffer, tmoignans
avoir dessein de se laver. Aly qui estoit dedans crt que c'estoit tout
de bon, & craignant d'y avoir trop chaud il en sortit, demandant par
grace  ses amis de le laisser en paix joir des doux entretiens de sa
chere Themis. Les Turcs aprs avoir est quelque temps avec eux
retournerent au Jardin, o ils apprirent  la compagnie le sujet de
l'absence d'Ibrahim, qui fut agreablement raill parce qu'il se vantoit
d'estre heureux en ses amours.

Quand toutes les choses furent prepares pour la Ceremonie du Mariage,
le Bacha donna ordre de faire passer en parade par la Ville tout ce
qu'il donnoit  son Gendre, ce n'estoit que rejoissance depuis le
Chasteau jusqu'au Palais d'Ibrahim, & tout le Cortege estoit accompagn
de Trompettes & d'Instrumens de Musique. La Cavalcade commena par les
Esclaves Noirs & par les Eunuqes qui conduisoient les Chameaux & les
Dromadaires chargez de bagage; en suitte alloient les Chevaux
magnifiquement quipez & conduits par des Esclaves Chrtiens, les Turcs
portoient les habits que le Bacha donnoit  Ibrahim avec les
Coutelieres, dont les guanes toient garnies de Diamans, & les Armes
pour son service; les principaux Officiers portoient en des Corbeilles &
des Bassins de vermeil les Vestemens que la Fille devoit porter le jour
de son Mariage, on y voyoit deux Caffetans ou Robes Turques enrichies de
Perles & de Diamans, & deux paires de Babouches ou Souliers estimez dix
mil Piastres, & quantit de Bijoux; le Bacha fit donner un Caffetan avec
les armes & l'Equipage des Chevaux  tous ceux qui accompagnoient
Ibrahim. Le lendemain le Divan, les Capitaines de Navire & les Officiers
du Bacha furent en ceremonie au Palais d'Ibrahim pour le conduire au
Chasteau o se devoit consommer le Mariage. Les Sultanes firent aussi
des rjoissances dans leur Serail avec plusieurs Dames de la Ville pour
divertir la fille d'Osman, laquelle ne pouvoit se resoudre  quitter
Tripoly. A la fin du souper deux vieilles Matrnes entrerent au son des
Instrumens dans la Salle o les hommes estoient assemblez, & convierent
Ibrahim de les suivre dans la chambre de son Epouse; Mais la feste fut
trouble lorsque l'Epoux s'en excusa, disant que son pere luy avoit
deffendu sous peine d'encourir sa disgrace, parce qu'il desiroit que le
Mariage ft consomm  Thunis. Ce refus surprit la compagnie, & le Bacha
fut si touch de voir sortir son Gendre du Chasteau sans remplir ses
souhaits, qu'il resolut, s'il ne changeoit d'avis, de le renvoyer comme
il estoit venu. Il est bon de savoir qu'en ces occasions le Mari est
enlev aprs le Festin par ces Matrnes qui le conduisent dans la
chambre de sa Femme, aprs quelque temps elles reviennent trouver
l'assemble avec des cris & des acclamations suivies de leur Musique, &
font des prieres  Mahomet de donner prosperit & ligne aux nouveaux
Mariez. Le jour suivant le Bacha voyant que son Gendre estoit dans la
mesme resolution que le soir precedent, usa d'artifice: Il le convia de
prendre le divertissement dans un Jardin, o il se trouva peu de
personnes de sa suite. Les Turcs inventerent dans ce lieu toutes sortes
de plaisirs pour luy faire oublier les deffenses de son pere, &  peine
Ibrahim fut retir dans sa chambre qu'on y fit entrer sa femme habille
en Turc, pendant que les Eunuques du Bacha regaloient les siens, de
crainte qu'elle ne ft reconnu par ces vilains Gardes du Corps, qui
dans la dbauche beuvoient d'autres liqueurs que celles qui sont
permises par l'Alcoran. Ibrahim receut son Epouse avec toute la joye
imaginable, & tmoigna le lendemain qu'il avoit de l'obligation  ceux
qui luy avoient fait une si agreable surprise. La femme se retira du
matin de peur d'estre veu des Eunuques qui n'avoient pas encore cuv
leur vin, & se rendit au Chasteau pour assrer le Bacha que sa volont
avoit est accomplie. Osman dfraya son Gendre & sa suite jusqu' son
dpart & luy donna sa meilleure Cavallerie pour l'accompagner jusqu'aux
confins du Royaume de Tripoly, & pour le deffendre contre les Arabes,
qui dans ces Provinces font une guerre continuelle aux Turcs. Il est
vray que ceux-cy sont sans misericorde envers les Arabes qu'ils
appellent Cans, parcequ'ils sont vagabons & logent sous des Tantes
comme faisoit Can aprs son fratricide.

Toutes ces Rjoissances ne diminuerent point les travaux des Captifs,
le Turc qui nous commandoit devint plus inhumain qu'auparavant, parce
qu'un ouvrage qu'il avoit entrepris pour la Marine n'avoit pas russi
par son extrme avarice, qui luy faisoit retrancher une partie des
ouvriers qu'il occupoit  sa maison de campagne. Cela le rendoit si
furieux qu'il dchargeoit quelquefois sa colere sur les premiers Captifs
qui se trouvoient devant luy. Un Vendredy jour de Dimanche pour les
Mahometans il me rencontra par la Ville comme il venoit de la Mosque
faire son Salem. Et  peine fus-je retourn au travail qu'il me donna
trente bastonnades, me reprochant que je ne devois pas me promener
durant qu'il estoit  loer Dieu, quoy qu'il n'et pas grande devotion 
Mahomet estant Renegat Grec. Je fus plus de quinze jours sans pouvoir
marcher, ce qui n'empcha pas qu'il ne me ft tourner la roe d'un
Cordier jusques  ce que je fusse entierement guery. Le Bacha entretient
ordinairement  deux lieus de Tripoly deux cens Captifs qui sont
destinez aux travaux de la campagne, comme pour tailler la pierre dans
la carriere, faire la chaux, labourer la terre, cultiver les Jardins, &
sur tout faire des cordages de jonc pour ancrer les Navires au Port
durant l'Hyver. Le Bacha y envoya cinquante Captifs au lieu de ceux qui
estoient morts de la peste, je fus du nombre des exilez dans ce triste
sejour qu'on appelle la galere de Tripoly; o les Chrestiens sont
exposez  toutes sortes de miseres & esloignez de tout secours humain,
ne pouvans aller  la Ville sans donner quinze sols aux Gardes de cette
prison. Les Esclaves qui sont dans Tripoly souffrent bien moins que ceux
qui sont dans la galere  cause que les Marchands libres assistent les
malades, & les prises que font les Pirates avec les travaux aux heures
drobes leur donnent de l'employ & du profit. J'avois fait des voeux au
Ciel pour estre dlivr de la tyrannie du Barbare qui me commandoit au
travail de la Marine; Mais helas! je tombay entre les mains du plus
cruel ennemy des Chrestiens qu'il y eust dans toute l'Afrique. Comme
j'abandonnois les travaux des cordages remplis de poix & de goudran qui
m'avoient tout dfigur, Mehemet garde de cette prison me dit en
raillant qu'il vouloit me blanchir; il avoit raison, car il m'occupa
pendant l'Est au travail des fours  chaux. La faim que j'y enduray fut
si grande que pour m'en exempter je fus oblig d'avoir recours au pain &
 la viande que les femmes Turques portent aux morts dans la croyance
qu'ils mangent. Je n'estois pas beaucoup esloign d'un Cimetiere o l'on
avoit inhum les plus puissans de la Ville qui estoient morts de la
peste; j'y allois de nuit habill  la Moresque afin de n'estre pas
reconnu, & la seule visite du Vendredy me fournissoit la provision de
quatre jours. Un soir j'y menay un Captif qui conduisoit les Chameaux
lesquels apportoient le bois pour chaufer les fours, c'estoit par
bonheur pendant la semaine qu'on celebroit la nativit du Prophete, dans
laquelle les Musulmans regalent les morts mieux qu' l'ordinaire, je
trouvay plusieurs plats plains de viande & de fruits qui servirent a
traiter mon amy. Le lendemain s'en retournant de nuit  la campagne il
entra dans le mesme Cimetiere  dessein d'y faire sa provision pour son
voyage, aprs avoir long-temps cherch dans les lieux o l'on enfermoit
les viandes il fut contraint de se retirer parce que le jour venoit, &
estant fch de n'avoir pas fait grand butin il eut la temerit de
mettre de l'ordure dans un plat qu'il trouva vuide  la teste du
sepulcre d'un Marabous. Les Turcs s'en estant apperceus porterent leurs
plaintes au Bacha qui s'emporta contre cette irreverence & leur commenda
de faire garde pour en dcouvrir l'autheur. L'avis que j'eus de ces
ordres me fit quitter le Cimetiere & me contenter des fruits que le Pays
produit en abondance. Encore que les femmes des Turcs soient dans une
retraite perpetuelle, & qu'il ne leur soit pas permis d'entrer dans les
Mosques pour y faire leur salem qu'elles font en leurs maisons aux
heures accotumes, elles ne laissent pas d'avoir la libert d'aller une
fois la sepmaine visiter les Sepulcres de leurs parens. Estant arrives
au Cimetiere elles font un cercle au tour des Tombeaux, & aprs avoir
vers des larmes & pouss des cris au Ciel, elles se plaignent de ce
qu'ils les ont abandonnez, & les conjurent de les entretenir de l'autre
Monde & de leur faire part de l'estat o ils se trouvent, enfin aprs
leur avoir rendu compte de ce qui se passe dans la famille elles les
prient de recevoir les mets qu'elles ont apport, dont elles mangent une
partie & enferment le reste dans un lieu fait exprs  la teste du
Tombeau. Les femmes des Marabous allument une lampe pour les clairer la
nuit dans la pense qu'ils en ont besoin pour reciter les Pseaumes de
l'Alcoran. Les femmes des Arabes dansent autour du sepulcre au son d'un
Tambour de Basque, heurlans comme des bestes sauvages, & s'gratignant
le visage jusqu' ce que la douleur & la foiblesse les fassent tomber 
terre, dans cette posture elles font leurs plaintes aux morts, leur font
part de toutes leurs affaires domestiques, & jamais n'abandonnent le
tombeau qu'elles n'y laissent du pain & des fruits. Il ne faut donc pas
s'estonner si les Vendredis les Sepulcres sont chargez de fleurs & de
viande, o non-seulement les pauvres viennent se nourir, mais encore les
chiens & les oyseaux y sont bien receus, car les Turcs tiennent que
l'aumne qu'on fait aux bestes n'est pas moins agreable  Dieu que celle
qu'on fait aux hommes  cause, disent-ils, que les bestes ne possedent
rien.




Chapitre X.

_L'Autheur est envoy dans les campagnes esloignes de Tripoly o il
demeure huit mois  labourer la terre, semer les grains, arracher du
jonc & faire la moisson; rencontre qu'il fait d'un Marabous qui avoit
demeur en Espagne & qui veut luy donner sa fille en mariage; Avantures
qui arrivent en ce Pays abandonnez; retour de l'Autheur  Tripoly._


Tous les ans  la fin de l'Automne le Bacha envoye cent Captifs dans les
campagnes esloignes de Tripoly, du cost d'Alexandrie, proche la petite
Riviere de Mesrata, pour labourer des plaines plus fertiles que celles
des environs de la Ville o il ne se trouve que des sables mouvans.
Aprs que les Captifs ont fait la semence, ils sont occupez pendant
l'Hyver & jusqu' la moisson  arracher du jonc  force de bras pour en
faire des cordages qui servent au Navires durant qu'ils demeurent au
Port; Le temps de la recolte estant venu ils amassent les grains qu'on
transporte  Tripoly. Je fus  mon ordinaire du nombre des malheureux
destinez  ce fcheux travail qui dure huit mois. Avant nostre dpart on
nous permit d'aller  la Ville dire adieu  nos amis, les Marchands
Chrestiens qui n'ignorent pas les miseres que souffrent les Captifs dans
ce voyage, ne manquent pas de les assister de biscuit & de quelqu'autre
nourriture; un Chirurgien de ma connoissance me donna quelques Onguents
& eut encore la charit de m'instruire de la maniere de m'en servir,
m'asseurant que les Arabes auroient recours  moy dans la necessit &
que je ferois quelque profit avec eux; il fut Prophete, car j'exeray la
Chirurgie sans payer de Maistrise, & en peu de temps je passay pour
habile homme. Nous partmes de Tripoly sur la fin du mois de Decembre
avec deux cens Chameaux qui portoient les grains que nous devions semer
& nos provisions qui ne consistoient qu'en biscuit, huile, oignon & sel;
 la sortie de la Ville il se trouva un peuple infiny qui fut curieux de
nous voir mettre en Campagne en forme de caravanne qui va  la Mque.
Aprs huit jours de marche nous arrivmes au rendez-vous, n'ayans trouv
en chemin qu'un puits pour abreuver nos animaux & nous pourvoir d'eau
pour le reste du voyage. Nous emes une fausse allarme que nous
donnerent des Arabes qui alloient chercher des paturages pour leurs
bestiaux; ils sont obligez de changer de logemens trois ou quatre fois
l'anne, & de choisir des Campagnes fertiles o il y ait des Puits qui
sont rares dans ces Deserts. Ils ne logent que sous des Pavillons, &
lorsqu'ils dcampent un Chameau porte la femme, les enfans, un Moulin 
bras & tout leur quipage. Le premier jour de nostre arrive nous fmes
occupez  dresser nos Pavillons &  faire un rempart de terre avec de
grands fossez, afin de nous mettre  couvert non-seulement des Arabes,
mais encore des Lions qui nous donnerent plusieurs allarmes durant le
sejour que nous y fismes. Le lendemain nous commenmes  labourer la
terre avec cinquante Chameaux, pendant que les autres Captifs toient
employez  tailler les buissons faire les fossez &  semer les grains,
ce qui fut expedi en vingt jours. C'est une chose surprenante de voir
qu'une terre deserte, qui n'est cultive qu' la negligence, produise si
abondamment. Il ne faut pas neanmoins s'en estonner, Dieu benit le
travail des Captifs qui l'ont arrouse de leurs sueurs, mles des
larmes que ces Barbares leur font verser, en exigeant d'eux des choses
au dessus de leurs forces. A la fin de la semence, nous fmes regalez
d'un Chameau, qui par hazard s'estoit rompu la jambe dans le bassin o
l'on abreuvoit les bestes. Ce fut un regal pour nous, car depuis ntre
dpart nous n'avions mang que des Couleuvres, des Lezards, & des
Crocodiles; la faim nous fit trouver la chair du Chameau excellente,
parce que la nourriture qu'on distribuoit n'estoit pas capable de nous
donner la vigueur necessaire pour resister  la violence du travail;
Tous les matins avant que d'y aller on donnoit  chaque Captif une livre
de biscuit,  midy au retour un potage, fait de gros bled, assaisonn
d'un peu d'huile, avec du piment d'Espagne, ou bien de la basine faite
avec de la farine d'orge; le soir nous n'avions que des racines ou bien
des animaux immondes que nous trouvions. Les Arabes du voisinage campez
comme nous sous des Pavillons, venoient trois fois la semaine faire leur
provision d'eau, & apportoient du laict, des dattes, des quartiers
d'Autruche, & des petits pains d'orge, que nous troquions avec eux pour
des pingles, des ciseaux, des rubans, & d'autres bagatelles que nous
avions apportez & que nous vendions au centuple,  cause que ces choses
sont rares dans le pas. Les Turcs qui nous gardoient n'toient pas
fchez de ce petit commerce, ils obligeoient quelquefois les Arabes 
laisser leurs vivres, quand les Captifs ne pouvoient pas les acheter,
pour recompense de la peine qu'ils avoient  remplir les bassins d'eau,
& mesme les faisoient contriber pour l'entretien des Pavillons. Les
animaux sont deux ou trois jours sans boire, & j'ay veu des Chevaux ne
se nourrir dans leurs courses que de laict; on trouve peu d'eau dans la
Barbarie, c'est pourquoy les Bachas sont obligez d'entretenir  leur
dpens dans leurs Provinces, des puits avec des bassins pour la
commodit des pelerins qui vont  la Meque visiter le tombeau de
Mahomet; Il seroit impossible sans cela de traverser ces deserts,
puisqu'il n'y a ny Villes ny Villages, & que le nombre des pelerins est
si grand, qu'ils sont obligez de porter avec eux, des vivres pour huit 
dix jours.

Un Captif nomm Genty, natif de la Ville de Salins en Franche-Comt, qui
depuis sa libert s'est rendu Capucin dans sa patrie, ne manquoit pas de
faire la priere le matin & le soir; Ct homme craignant Dieu, & imitant
Tobie dans sa captivit, xortoit ses freres  mener une vie innocente,
&  se conformer  la volont de Dieu, qui nous protegeoit visiblement
dans ces lieux abandonnez, comme il avoit fait autrefois le Peuple
d'Israel, en des Provinces voisines de celles o nous gemissions. Quatre
Turcs gardoient le Camp, parce qu'il y avoit souvent des Chrestiens
malades, & six battoient sans cesse la Campagne, pour prendre garde  la
conduite des Captifs. On n'et pas pltost sem les grains qu'il fallut
cueillir du Jonc, mais avant que de commencer, les Gardes nous
deffendirent sous de grandes peines, de nous loigner de nos Pavillons
de plus de trois  quatre milles. Ce n'est pas qu'il ne soit presque
impossible de s'enfir; car du cost de la Mer d'o nous estions
loignez de vingt lieus, si les Arabes trouvent des Captifs fugitifs,
ils les ramenent  Tripoly, afin de recevoir trente Piastres que le
Bacha donne de recompense; & le moindre chtiment que reoit le
Chrestien, est d'avoir le nez & les oreilles coupez, avec la bastonnade;
Si quelque desesper tente de s'enfir par terre, les Arabes le tuent
pour profiter de sa dpoille; c'est ce qui est arriv de mon temps 
plusieurs, dont on n'a p apprendre aucunes nouvelles.

Je me mis en la compagnie de deux Franois qui avoient des jambes aussi
bonnes que les miennes pour cueillir ensemble le jonc, aprs avoir
parcouru divers endroits pendant quelque temps, nous en trouvmes en des
lieux marcageux proche la petite Riviere de Mesrata, il y en avoit une
si grande quantit, que nous en cueillmes durant trois mois. La faim
nous obligeoit de retourner au Camp  midy, chargez de six paquets de
jonc, & autant le soir, qui estoit le travail journalier que nous avions
 faire pour nous sauver de la bastonnade; plusieurs Captifs demeuroient
souvent en chemin accablez de fatigue & de la pesanteur de leur fardeau.
Pour moy aprs avoir guery quelques Arabes de maladies & de petites
blessures, j'eus la libert d'entrer dans leurs Tentes, o je me
reposois & mangeois avec eux, en consideration des cures que j'avois
faites, & qui me firent passer pour habille Chirurgien. Mais aprs avoir
fait des guerisons corporelles, je tchay d'en faire de spirituelles; &
comme il n'est pas permis de disputer de la foy avec les Mahometans, je
cherchay les occasions favorables pour baptiser les petits enfans en des
maladies desesperes  l'insceu de leur famille; Cela me rssit, & j'en
baptisay quatre qui moururent aprs leur baptme, je croy que c'est par
leur intercession que j'ay obtenu de Dieu, la perseverance & la force de
resister aux maux que je souffris dans ce malheureux voyage, o
succomberent des personnes plus robustes que moy.

Je rencontray dans les Pavillons des Arabes, un Marabous appell Isouf,
g de soixante-dix ans, qui s'y estoit retir depuis quelques annes;
Il parloit Latin, Espagnol, Turc, Arabe, & la langue Franque, qui est
commune dans les Villes Maritimes  cause du commerce. Il me dit qu'il
estoit fils d'un Tagarin, & n dans l'Andalousie, o l'inquisition avoit
fait brler son pere pour l'avoir reconnu Mahometan, que pour viter un
pareil suplice il s'estoit retir en Afrique, que d'abord il s'estoit
estably  Thunis, o les Turcs qui ne le croyoient pas veritable
Musulman  cause qu'il estoit n en Espagne, l'avoient extrmement
persecut; & qu'estant sorty de Thunis pour aller  la Meque, il s'toit
au retour habitu dans ces deserts pour y exercer la fonction de
Marabous. Il ajota que sa femme estoit morte, qu'elle luy avoit laiss
deux filles, que la premiere estoit veuve d'un Renegat Italien qui avoit
est tu sur Mer en piratant, & que la derniere n'estoit ge que de
vingt ans. Isouf aprs quelques visites, eut tant de confiance en moy
qu'il me les fit voir contre la cotume du pas; Alima la plus jeune qui
passoit pour la plus belle des Pavillons, avoit les mains & une partie
du visage remplies de vermillon & de cicatrices  leur mode, ce qui la
rendoit fort laide; elle ne fit point scrupule de lever son voile, quoy
qu'il leur soit deffendu de se montrer aux Chrtiens, & comme elle
parloit un peu la langue Franque, elle se fit un plaisir d'entretenir
mon compagnon qui se railloit d'elle, pendant que son pere me faisoit
part de ses avantures; Genty s'ennuyant en la compagnie d'Alima, me fit
signe de m'aprocher pour finir leur entretien. Le Marabous ayant sceu
que j'avois fait quelques operations dans le voisinage, me pria d'aller
avec luy chez un de ses amis, qu'une Autruche avoit bless  la cuisse
lorsqu'il la poursuivoit  la chasse; ces animaux se sentant pressez
sont si adroits, qu'ils lancent des pierres avec leurs ergots, d'une
maniere qu'il n'y a point de flche ny de balle de Mousquet qui aillent
plus juste; Je gueris en peu de jours le malade de sa playe, ce qui me
donna du credit parmy les Arabes, qui me convioient souvent  manger
avec eux; mais les ragouts qu'ils me presentoient & que la faim me
pressoit de manger, m'estoient peu agreables, parce qu'ils sont mal
propres, & que le repas finy, les conviez se lavent les mains dans le
mesme plat de bois o les viandes ont est servies, & que le maistre en
presente l'eau  boire  la compagnie qui l'estime une boisson
delicieuse.

Au temps du carnaval le Marabous chercha l'occasion de me traiter chez
luy, & pour en venir  bout plus facilement, il convia un de nos Gardes
qui fut bien aise d'estre de la partie. L'Arabe que j'avois guery s'y
rendit avec un de ses amis, de sorte que nous fmes six  manger contre
terre sur des peaux de Lion. On nous servit de la basine, du courcousou,
un bacalaverd qui est un espece de tourte garnie de sauterelles, & un
quartier d'Autruche roty. Sur la fin du repas nostre Garde s'ennuyant de
ce que le Marabous nous parloit en un langage qui luy toit inconnu,
prit cong de la compagnie & alla rendre visite aux filles d'Isouf,
lequel nous conjura de nous bien divertir; mais quel plaisir parmy des
Barbares & en des lieux o nous endurions tout ce que l'esclavage  de
plus sensible, outre que nous n'avions point de vin & que nous ne
buvions que du sorbec fait avec du miel sauvage. Le Marabous pour
tmoigner la joye qu'il avoit de nous posseder, leva cent fois les yeux
au Ciel, priant Dieu & son Prophete de nous donner la libert; il avoa
qu'il avoit est en sa jeunesse lev dans un Convent  Seville, o sans
doute il se seroit vo, sans le suplice qu'on fit souffrir  son pere
en cette Ville, qu'il avoit de la veneration pour la Religion
Chrtienne, & qu'afin de ne point voir les miseres que les Captifs
souffrent dans les Villes Maritimes, il s'estoit retir dans ces
deserts. Ayant est lors averty que nostre Garde s'en estoit all, il
fit venir dans le Pavillon o nous estions ses deux filles, qui ce jour
l s'estoient pares. Alima la plus jeune nous presenta son maramas,
c'est  dire son mouchoir, plain de dattes & de sauterelles nouvellement
cuittes, & nous assra en langue Franque avoir eu grande envie depuis
nostre arrive de joir de la conversation des Chrestiens, dont sa soeur
luy avoit dit tous les biens imaginables. Pendant que ces deux
Bohmiennes disoient la bonne avanture  mon compagnon, leur pere me
prit en particulier pour me parler avec plus de libert, il me rendit
compte des Chvres, des Moutons, des Chameaux & des Dromadaires qui luy
appartenoient, me fit voir son quipage & ses Pavillons, & aprs m'avoir
assr de son amiti & de l'estime qu'il avoit conceu pour moy, il
offrit de me racheter du Bacha, si je voulois luy promettre de prendre
le Turban & d'pouser Alima sa fille. Je le remerciay de ses offres, &
luy dis que rien au monde n'estoit capable de me faire commettre
infidelit, & que j'esperois de retourner bien-tost en mon pas. Le
discours d'Isouf m'obligea d'aller aussi-tost retrouver Genty, lequel
jugeant  mon visage que j'avois du mcontentement, & se doutant du
sujet de nostre entretien, ne pt s'empcher de faire des reproches 
Isouf. Alima de son cost m'ayant joint, me dit que mes parens m'avoient
abandonn ou bien qu'ils estoient dans l'impuissance de me racheter,
qu'il ne tenoit qu' moy de rompre mes fers, que je ne devois point
douter de son amiti, ny refuser les offres de son pere; Je ne luy fis
point d'autre rponse sinon qu'il se faisoit tard, & que nous estions
obligez de nous retirer de bonne heure de peur d'estre maltraitez, &
pris cong de son pere le remerciant de sa bonne chere, mais d'une faon
 luy faire connoistre que j'estois mal satisfait de ses discours & de
ceux de sa fille.

Les Turcs exemptent ordinairement les Captifs de travailler pendant les
jours de Nol & de Pasques, afin qu'ils puissent celebrer ces festes en
repos. Comme le travail nous avoit extrmement fatiguez, ils nous
accorderent deux jours  Nol pour nous dlasser, & nous firent present
d'un vieux Chameau, qui ne pouvoit plus rendre de service. Deux jours
devant la feste, quelques Captifs droberent aux Arabes des Pavillons
voisins, un Mouton & une Chvre, qu'ils cacherent dans le ventre du
Chameau qu'on avoit prepar pour nous; Ces Infideles vinrent s'en
plaindre & chercherent dans tous nos Pavillons, mais leurs plaintes &
leurs recherches furent inutiles, & quoy qu'ils soient les plus grands
voleurs du monde & qu'ils fassent profession de larcin, ils ne
s'aviserent jamais de regarder dans le ventre du Chameau qui estoit le
dpositaire du vol qu'on leur avoit fait. Les deux jours de repos qu'on
donna aux Captifs leur firent oublier une partie de leurs miseres, les
Catholiques s'efforcerent de celebrer la feste le mieux qu'ils prent,
bien qu'ils fussent privez des Sacremens, & chaque Chrestien en
particulier offrit  Dieu ses souffrances en satisfaction de ses pechez,
le priant de luy accorder les graces necessaires pour souffrir avec
patience les maux qui l'accabloient dans ces pas sauvages. Comme nous
avions mang de la viande le jour de la Nativit, nous tchmes d'avoir
du poisson pour la feste des Rois qui arrivoit un Samedy, la veille
aprs avoir arrach du jonc proche la Riviere de Mesrata, je m'occupay
pendant quelque temps avec mes compagnons  pcher du poisson qui est
rare dans cette Riviere, o nous ne pmes prendre que des petites
Anguilles & des Couleuvres, & faute d'armes nous manqumes  prendre un
Crocodille qui blessa un Esclave  la cuisse pour l'avoir poursuivy de
trop prs. La fatigue que nous avions eu nous ayant oblig de nous
reposer sur le rivage, nous appercemes deux Lions qui poursuivoient
quatre Autruches leurs ennemis mortels, qui par bonheur ayant le vent
favorable se sauverent. Il faut avoer que dans cette rencontre Dieu
nous marqua une protection singuliere, car ces bestes feroces &
furieuses d'avoir manqu leur proye, s'arresterent quelque temps proche
de nous & se retirerent sans nous avoir fait la moindre insulte. La mme
veille des Rois trois Captifs retournant de leur travail, dvaliserent
un Arabe qui portoit la moiti d'un Crocodile qu'il avoit tu  la
chasse, c'estoit la partie de la queu laquelle pesoit quinze  vingt
livres. Les Chrestiens ne furent pas plutost arrivez aux Tentes, qu'ils
cacherent leur larcin sous les cendres, prs de la marmite qui
boilloit; L'Arabe vint faire du bruit au Camp, & demanda la restitution
de sa chasse aux Turcs qui luy permirent de chercher par tout, mais ses
plaintes & ses peines furent aussi inutiles qu'avoient est celles de
ses compatriotes. Le lendemain nous fmes festin en poisson, nous avions
des Couleuvres d'une grandeur prodigieuse, des Anguilles, des Leynods &
la moiti du Crocodile, dont nous fmes une compote qui fut trouve
excellente, il se peut faire que la faim nous la fit trouver meilleure
qu'elle n'estoit.

La force de ma jeunesse & la resignation que j'avois aux ordres de la
Providence m'avoient fait resister jusqu'alors  la peine du travail qui
avoit dja mis plusieurs Captifs aux abois; Mais dans le mois de Mars o
les chaleurs commencent  estre excessives dans les lieux o nous
estions, je tombay malade avec vingt Captifs. Nous fmes tous attaquez
d'une douleur violente dans le cost & d'une fivre maligne dont huit
moururent en peu de jours, quelques uns furent gueris pour avoir
souffert les operations des Arabes, qui appliquent des boutons de feu
sur la partie douloureuse, les autres se rtablirent par le repos & je
fus de ce nombre. Pendant ma convalescence qui estoit au temps du
Ramadan que les Mahometans ne mangent que la nuit, le Marabous
m'envoyoit tous les soirs quelque plat de sa table. Un jour il me vint
visiter avec l'Arabe que j'avois guery de sa blessure, lequel m'apporta
un quartier d'Autruche avec des Sauterelles par raret: Parce que
c'estoit au commencement du Printemps que ces petites bestes multiplient
& cherchent des Campagnes fertiles, il y en a une si grande quantit que
l'air en est remply, & qu'elles empeschent quelquefois de voir le
Soleil, elles ravagent les Provinces entieres quand elles changent de
climat, & malheur aux campagnes o elles s'abaissent, on est souvent
oblig de mettre des gardes armez dans les plaines afin de s'opposer par
le feu de leurs armes  ce qu'elles prennent terre, ou du moins il faut
infecter l'air par une fume empoisonne. Les Arabes de la campagne en
font si grand commerce dans les Villes Maritimes de la Barbarie qu'ils
en profitent considerablement, & il est certain qu'elles sont estimes
dans la nouveaut comme les petits poids verds  Paris; Les Barbares
s'en nourrissent  la campagne plus de quatre mois l'anne, & se font un
plaisir d'en manger comme l'on fait en France des Cailles & des
Ortolans. Le revenu des Sauterelles  Tripoly vaut mieux que celuy des
Cailles aux Habitans de l'Isle de Capra dans le Royaume de Naples, o le
principal revenu de l'Evesque consiste en ces Oyseaux qui tous les ans
viennent prendre terre en cette Isle, & c'est pour cette raison qu'on
l'appelle l'Evesque de la Caille. A peine le travail du jonc fut achev
qu'il fallut le charger sur des Chameaux qui le portoient sur le bord de
la Mer o les Barques de Tripoly, venoient le prendre pour le conduire 
la Ville. Nous fmes occupez pendant vingt jours  ce travail en des
terres incultes o nous n'avions d'autre compagnie que celle des Bestes
feroces, qui nous donnerent souvent des attaques dont Dieu nous
preserva. Nostre nourriture estoit un peu de Biscuit avec des Racines &
des oeufs d'Autruches que ces oiseaux abandonnoient dans les Sables &
que le Soleil fait clore sans leur secours. Ce travail ne fut pas
plustost finy que nous commenmes la Moisson. C'estoit un spectacle
digne de piti de voir des gens attenuez par de longues & continuelles
fatigues moissonner durant une chaleur insuportable; quelle soif ne
souffrmes nous point! puisque plusieurs Arabes en moururent pour
n'avoir pas voulu transgresser la loy de Mahomet qui leur deffend de
manger & de boire le jour pendant leur Caresme. Nous ne laissions pas de
nous consoler & de nous animer les uns & les autres dans l'esperance de
quitter bien tost ces Deserts pour retourner  Tripoly, o la pesanteur
de nos fers seroit moins fcheuse. A mesure que l'on sioit les Bleds,
les Animaux les fouloient aux pieds au milieu de la campagne afin de les
transporter  la Ville avec la Paille qui sert de nourriture aux Bestes,
n'y ayant point de Foin ny de Pasturage aux environs de Tripoly.

Le Marabous ayant sceu que nous devions bien-tost partir, vint me prier
de l'aller visiter en son Pavillon pour la derniere fois; Je priay nos
Gardes de m'en donner la permission, & je feignis qu'il y avoit quelque
Arabe malade qui avoit besoin de moy. Aprs le travail du matin, je me
rendis chez luy avec Genty, qui fut bien-aise d'avoir une occasion
favorable pour dire adieu au Marabous, qu'il entretint durant la plus
grande partie du repas, Ce Captif qui estoit extrmement zel pour sa
Religion, luy reprocha son garement, & la vie miserable qu'il menoit
dans ces deserts, il plaignit son sort, & le blma d'avoir quitt
l'Espagne, & l'avantage qu'il avoit d'embrasser une Religion dans
laquelle il se seroit sanctifi. Encore qu'Isouf fut mcontent des
remontrances de mon compagnon, il ne pt s'empcher  la fin du repas de
me tmoigner qu'il m'avoit exprs convi pour me faire les mesmes
propositions qu'il m'avoit faites auparavant, que je devois estre
persuad de son amiti puisqu'il promettoit de procurer ma libert,
qu'estant abandonn de mes parens il m'estoit permis de changer de
Religion pour me vanger d'eux, & que si je voulois pouser sa fille, il
se retireroit  Tripoly avec tout son bien, o il me feroit avoir un
employ considerable. Je luy representay que la peste ayant rompu le
commerce avec les Chrestiens, ma libert avoit est seulement retarde,
mais qu'il toit tmoin que j'avois tojours e confiance en Dieu, qui
ne m'avoit point abandonn dans les disgraces qui m'estoient arrives en
ces deserts, & qu'il ne me conseilleroit pas de preferer la Barbarie au
pas des Chrestiens, qu'il avoit quitt dans un ge o il ne connoissoit
pas ce qui luy estoit avantageux, & que depuis il en avoit eu du regret.
Durant nostre entretien j'entendis sa fille Alima supplier son Prophete
d'exaucer ses voeux, & d'empcher mon dpart; comme je craignois qu'elle
ne vint verser des larmes dans le Pavillon o j'estois, je remerciay
Isouf, & pris cong de luy. Avant que de partir Genty luy fit encore des
reproches de son infidelit, & le pria pour la derniere fois de faire
reflexion qu'il n'y avoit point de salut pour luy, s'il n'abjuroit le
Mahometisme dont il connoissoit la fausset. Le lendemain comme nous
chargions les Chevaux pour partir, je vis arriver Isouf qui venoit
exprs pour me dire adieu; ses discours me furent plus agreables que
ceux du jour precdent; Il me demanda pardon du chagrin qu'il m'avoit
caus, & me fit present d'un panier de dattes, de sauterelles, & de
quelques pains d'orge pour m'ayder  traverser les lieux steriles o
nous devions passer; Il m'embrassa cent fois, me souhaitant un heureux
voyage & la libert. Alors je le remerciay de tout mon coeur de tant de
bontez qu'il avoit eu pour moy, & l'assuray que je n'oublierois jamais
les services qu'il m'avoit rendus; En effet je serois un ingrat si j'en
perdois la memoire, & j'ay souvent fait des voeux au Ciel pour la
conversion de ce pauvre Marabous, qui toit charitable & vivoit
morallement bien. Sur les quatre heures aprs midy nous partmes en
presence des Arabes des Pavillons voisins, qui regreterent nostre
dpart, parce que nous les avions preservez des insultes de ceux qui
ravageoient la campagne. C'est la cotume de Barbarie de cheminer de
nuit, afin de se reposer dans les grandes chaleurs du jour; Ce ne fut
pas sans de grandes peines que nous arrivmes  Tripoly en si mauvais
quipage, que nous donnmes mesme de la compassion aux Turcs.
Heureusement pour nous le Bacha retournant de la Ville, nous vit proche
du Chasteau, si maltraitez du voyage qu'il commanda de nous donner 
chacun une chemise, un callesson de toille, une paire de souliers, &
trente sols.

Les Captifs accoururent pour nous embrasser, & nous tmoigner la joye
qu'ils avoient de nostre retour. Ces malheureux compagnons de nostre
esclavage voyant nos visages si dfigurez, que nous ressemblions pltost
 des squelettes animes qu' des hommes vivans, furent sensiblement
touchez de nos miseres, & se consolerent de ce que leurs chanes avoient
est moins pesantes que les nostres; Le souvenir des maux que nous
avions endurez nous imposoit tellement silence, que semblables  Job,
visit par ses amis, il nous fut impossible de proferer aucunes paroles,
& de leur rendre raison de ce qu'ils nous demandoient, tant nostre
douleur estoit violente. Il y a bien de la difference du sjour de
Tripoly  celuy des lieux d'o nous venions. Les Captifs qui habitent
dans la Ville, reoivent de la consolation & de l'assistance de
plusieurs Chrestiens lesquels y trafiquent, & les Marchands dputent une
personne qui visite les Navires passagers, & y queste des charitez pour
le soulagement des malades; au lieu que les Captifs qui sont envoyez
dans les deserts, n'ont point d'autre compagnie que celle des Arabes &
des bestes, telles que produit l'Afrique. Nos freres aprs avoir
travaill le jour, ont une retraite paisible & assure dans leurs
cachots pour se reposer la nuit, & manger en repos si peu qu'on leur
donne; au lieu que les autres aprs la fatigue du jour n'ont que des
Serpens, des Lezards, & des Crocodiles pour nourriture, & sont obligez
de combatre la nuit pour s'exempter de la gueule des Lions, qui nous
donnerent plus de cent attaques dans nostre Camp, & nous tuerent
plusieurs animaux. Enfin ceux de la Ville peuvent dans leurs afflictions
se prosterner aux pieds des Autels, & implorer le secours du Pere de
misericorde, qui protege visiblement tant d'infortunez qui souffrent
pour sa gloire, au lieu que parmy les Barbares, il n'y a ny Autel ny
Temple, tout y manquant hormis l'infidelit. Combien de fois accabl de
travail & de chagrin, ay-je pouss des soupirs vers le Ciel, sur le bord
de la petite Riviere de Mesrata,  l'exemple du Peuple Juif dans sa
captivit sur les rivages de l'Eufrate, regretant sa chere patrie, & se
voyant dans l'impuissance de chanter les Cantiques de Sion, dans une
terre trangere.




Chapitre XI.

_L'Auteur au retour de la Campagne est occup  la construction d'une
nouvelle prison pour les Captifs, dont il refuse d'estre l'crivain;
Revolte des Gibelins sujets de Tripoly; Regep B met ces Rebelles  la
raison; Son entre  Tripoly aprs sa victoire; l'Auteur paye deux cus
par mois pour tre exempt du travail; Il fait divers mestiers; Une
Barque de Malte sauve deux Captifs pour lesquels elle n'estoit pas
venu; Le Bacha s'en vange sur le Capitaine Augustin Maltois; Avantures
d'un Savoyard qui avoit est fait Captif avec l'Auteur._


Pendant nostre absence les Corsaires de Tripoly firent plusieurs prises,
ce qui augmenta tellement le nombre des Esclaves, que le Bacha fut
oblig de faire bastir une nouvelle prison,  la construction de
laquelle je fus employ aprs mon retour. Le travail fut beaucoup
precipit selon la cotume des Turcs, & il fut achev en trois mois de
temps; il est vray que les murailles estoient de terre, mais elles
estoient cimentes par les dehors. On y logea d'abord quatre cent
Captifs de toutes Nations, & les Gardes m'en voulurent faire l'crivain;
je refusay ct employ, parce que le Chrestien qui l'exerce ne peut
esperer la libert, & les Gardes l'obligent  dcouvrir les fautes des
autres Chrestiens. Baba Manoly Grec, pere de Regep B General de la
Campagne, y fit faire une Chapelle qui fut dedie  Dieu, sous
l'invocation de Saint Michel, par le Papas des Grecs. Baba Manoly estoit
de l'Isle de Chio, & cousin du Bacha; Il s'estoit retir  Tripoly pour
profiter de la fortune de son fils qui estoit des premiers de la Ville.
Regep entretenoit un frere qui s'appelloit Jacomin, & qui estoit aussi
Turc que luy, bien qu'il ne portast pas le Turban. Leur pere frequentoit
les Sacremens avec les Catholiques Romains, jeunoit regulierement comme
eux, assistoit  leurs ceremonies, leur rendoit tous les offices
imaginables, & les estimoit plus que ceux de sa Nation, quoy qu'il en
ft le protecteur. Les Turcs le souffroient parmy eux  cause de
l'autorit de son fils, & Osman le consideroit non-seulement parce qu'il
estoit son cousin, mais encore parce qu'il attiroit chez luy ses parens
qui venoient  Tripoly dans le dessein de s'y establir; Regep & Jacomin
ses enfans estoient de veritables Ministres d'iniquit, & se servoient
de toutes sortes de moyens pour faire renier leurs parens, afin de
fortifier le party d'Osman, qui craignoit une revolte des Renegats
Franois & Italiens. En ce temps-l, deux jeunes Grecs de l'Isle de
Chio, qui sortoient de l'Accademie de Gennes, eurent la curiosit s'en
retournant en Grece de passer  Tripoly, pour voir le Bacha qui estoit
leur oncle. Il les receut avec bien de la joye, les fit loger chez Baba
Manoly, & commanda aux Renegats Grecs de ne rien pargner pour les
divertir & pour les faire demeurer  Tripoly. Le Capitaine qui les
devoit rendre  Chio, se plaignit de ce qu'on retenoit des passagers de
qualit qui luy estoient recommandez par la Republique de Gennes, & quoy
qu'il assrast qu'il en devoit rpondre au peril de sa vie, on ne
l'cota point; & mesme le Gouverneur de la Marine luy commanda de se
mettre au pltost  la Voile s'il ne vouloit encourir la disgrace du
Bacha, qui ne manqueroit pas de s'emparer de son Navire & de le faire
Esclave avec tous les Chrestiens. A peine fut-il party que l'on enferma
les deux Grecs dans un Jardin  la Campagne, o Osman Caya leur cousin
leur fit gouter tous les plaisirs qu'il put inventer pour leur faire
oublier leur pas, mais au milieu du divertissement ils ne purent
s'empcher de verser des larmes, quand ils aprirent que le Vaisseau
n'estoit plus au Port, & peu s'en fallut que le plus jeune par desespoir
ne se precipitast dans un puits. Neanmoins aprs une longue resistance,
ces infortunez se voyant entre les mains de parens impitoyables, & dans
l'impuissance de retourner en Grece, furent contraints de prendre le
Turban, & le Bacha les honnora des plus importantes Charges de la Ville.

Les Gibelins peuples Arabes, sujets de Tripoly, ayant receu plusieurs
mauvais traitemens des Turcs se revolterent contr'eux, Osman envoya
Regep B, General de la Campagne, pour reduire ces Rebelles qui se
promettoient de venir jusques aux portes de la Ville, & qui s'estoient
dja fortifiez dans leurs montagnes avec d'autres mcontens du Royaume.
Afin que l'Arme de Regep ft capable de donner de la terreur aux
Gibelins, le Bacha y joignit les Levantis, c'est  dire les Soldats de
la Mer. Le General se mit en campagne portant l'pouvante par tout o il
passoit, mais les aproche de Gibel ne luy furent pas si favorables, les
Rebelles taillerent en pices les deux meilleures Compagnies de son
Arme, qui estoient composes des troupes de la Mer, & sortirent
victorieux de diverses attaques, de sorte que les Turcs furent
contraints de se retirer avec une perte assez considerables. Regep
voyant que les Ennemis se deffendoient vigoureusement, depcha un
Courier pour donner avis  Osman de ce qui s'estoit pass, & le pria de
luy envoyer quelques pices de Canon. Osman apprit avec chagrin la
droute des siens, il ne croyoit pas que les Arabes deussent faire teste
 son Arme, & craignant que les Soldats de la Mer ne quittassent la
partie, il envoya sur des Chameaux quatre petites Coulevrines pour
pouvanter les Gibelins, qui dans leur pas n'avoient jamais veu
d'artillerie, & commanda cent Captifs Chrestiens pour la conduire,
lesquels trouverent l'invention de la pointer sur des montagnes, o l'on
voyoit quelques dbris de Forteresses; Pendant que l'Infanterie Turque
attiroit les Rebelles au combat, l'Artillerie fit si grand feu qu'elle
donna de la terreur aux Gibelins.

Les Chrestiens se signalerent en cette occasion, faisant joer
l'Artillerie si  propos, & se mlant avec tant d'ordre & de valeur dans
les attaques les plus perilleuses, qu'ils se rendirent plus redoutables
aux Gibelins que les Levantis, & les obligerent d'abandonner leurs
Forts. Le lendemain Regep apprit par des Transfuges que les Rebelles se
retiroient, & que les Chefs avoient pris la fuite; ainsi les Turcs se
voyant maistres du Champ de bataille, les poursuivirent si vivement
qu'ils en passerent plusieurs par le fil de l'pe, & firent des
prisonniers qui promirent le soir  Regep de luy livrer les deux
principaux Chefs. Regep les ayant en son pouvoir fit enchaner vingt
Arabes des plus seditieux qu'il fit conduire  la Ville, & aprs s'estre
empar des richesses & des bestiaux des vaincus, il alla du cost de
Bengase, de Derne, & de Mesrata, pour lever la garamme ou la taille des
fruits, & se saisir en mesme temps des biens de ceux qui estoient morts
de la peste, laquelle estoit cesse il y avoit plus de deux ans. J'ay
dja dit que suivant la cotume de Barbarie, les Bachas aprs la mort
des Chefs de famille prennent leur dpolle, & font telle part qu'ils
veulent aux heritiers, sans qu'il soit permis de se plaindre du partage,
quelque injuste qu'il soit; Et c'est pourquoy les Barbares enterrent
leur argent & tuent l'Esclave dont ils se sont servis pour faire la
fosse, de crainte qu'il ne revle le tresor au Bacha, dans l'esperance
qu'ils en joiront en l'autre monde, selon les promesses de leur
Prophete.

Regep  la fin de l'Automne retourna victorieux  Tripoly. Le jour qu'il
y fit son entre, l'Infanterie parut le matin sur une hauteur proche
d'une Mosque, o tous les Marabous de la Ville s'estoient assemblez
pour donner leur benediction  cette Arme triomphante. La marche
commenoit par les Soldats qui conduisoient les animaux qu'on avoit pris
aux Gibelins, c'estoit des Chvres, des Moutons, des Boeufs, des Lions,
des Gazelles & des Autruches; en suite une partie de la Cavallerie
conduisoit les Chameaux & les Dromadaires chargez du butin des Ennemis;
l'autre accompagnoit le bagage avec les Chevaux Barbes, les plus beaux
qu'on avoit p trouver dans la Province de Gibel; Regep au milieu d'un
gros Escadron finissoit la marche, il estoit environn des Officiers, &
derriere luy estoient les deux Chefs des Rebelles, avec les vingt Arabes
prisonniers enchanez deux  deux, qui augmentoient la gloire du
Vainqueur; Il ne fut pas pltost arriv dans la plaine proche de la Mer,
qu'il fut salu par le Divan & par les Capitaines des Navires, &
compliment par Osman Gouverneur de la Marine; On fit alors une dcharge
de Canons du Chasteau, qui fut suivie de ceux des Vaisseaux, & Regep fut
diverty jusque  la Ville par des courses de Chevaux, & par des tireurs
de Lances; Le Bacha vint le recevoir  la porte du Palais, & aprs luy
avoir tmoign la joye qu'il avoit de son glorieux retour, il l'honora
de sa Campanisse ou manteau garny de perles & de diamans, & luy fit
d'autres presens tres-riches, en reconnoissance des obligations qu'il
luy avoit d'avoir delivr la Capitale, des courses continuelles des
Arabes, qui avoient tch plusieurs fois de s'en rendre les Maistres. Le
lendemain le Bacha fit distribuer aux Soldats le butin des Rebelles, on
en fit part aux Captifs Chrestiens, qui avoient beaucoup contribu  la
victoire. Quelque temps aprs ces rjoissances, le Bacha voyant que les
Arabes prisonniers ne pouvoient se racheter, leur fit couper les bras &
les jambres hors la Ville, avec deffenses de leur donner  manger; quoy
que les Turcs soient de mesme Religion que les Arabes, ils ont moins de
piti d'eux, que des Chrestiens. A l'gard des deux Chefs de la
sedition, ils demeurerent enchanez dans la prison du Chasteau, jusques
 ce que le Bacha et receu une grande somme d'argent pour leur libert;
mais au lieu de tenir la parole qu'il leur en avoit donne, il les fit
trangler de nuit, & jetter leurs corps dans la Mer. Cela fait bien
connoistre que le Bacha de Tripoly n'avoit ny foy ny humanit.

Depuis mon retour de la Campagne, je logeay dans la nouvelle prison dont
j'avois refus d'estre l'crivain, les Gardes pour se vanger de mon
refus me mirent au travail de la Marine, qui est un des plus penibles
des Captifs, aprs celuy de la moisson dans les deserts. J'y aurois sans
doute succomb sans le secours de Baba Manoly, qui me donna le moyen de
m'en retirer; il avoit sceu que j'avois pris soin d'allumer une lampe
dans la Chappelle du nouveau Cachot, & de faire la priere tous les soirs
aprs la retraite des Chrestiens, afin de les exciter  quelque
devotion, parce que nous n'avions point de Prestres, & que par
consequent nous estions privez de la consolation des Sacremens; Ce bon
homme me prit en affection, & me donna quatre cus pour faire quelque
petit trafic & m'exempter du travail, en payant deux Piastres par mois
aux Gardes de la prison. Plus de cent Captifs trafiquent dans la Ville
de cette maniere, les uns sont pour le service des Marchands Chrestiens,
les autres sont Cordonniers, Tailleurs d'habits, Barbiers, & la plus
grande partie fait Cabaret; Il est vray que tous sont obligez de
travailler quand on frete les Navires pour aller en course. Mon premier
mtier fut de blanchir le linge des Marchands Chrestiens, avec lesquels
je gagnay quatre cus en deux mois. Ce petit gain & quelque autre
fortune me firent entreprendre de donner  manger, non-seulement aux
Chrestiens, mais encore aux Levantis & aux Renegats. Je fis la cuisine 
la Franoise, ce qui m'attira la pluspart des Renegats, lesquels
quittoient leur mauvaise chere pour venir manger de mes ragouts; Il est
vray que j'y mlois de la chair de Porc, qui est deffendu par
l'Alcoran. Les prises continuelles que faisoient les Pirates, me firent
gagner dix cus en trois mois. Mais je fus oblig d'abandonner le
Cabaret, parce que malheureusement un Eunuque de la Sultanne s'estant
apperceu qu'il avoit souvent mang de cette viande deffendu, voulut me
poignarder, & sans le secours de deux Renegats qui n'estoient pas si
scrupuleux que luy, il m'auroit assassin. Cette disgrace m'obligea de
quitter l'Auberge, de peur d'estre maltrait par ces odieux Gardes du
Serrail, que je ne pus appaiser qu'avec des presens. Je fis en suite le
Boucher  l'insceu des Turcs, ausquels il n'est pas permis de manger la
chair des animaux qui ont est tuez par les Chrestiens. Les Marchands &
les Consuls aimoient mieux acheter de moy que des Barbares, qui n'ayant
plus le debit des viandes qu'ils destinoient pour les Chrestiens, se
douterent qu'il y avoit quelque Captif qui se mloit de faire boucherie.
Ils avertirent les Juifs qui afferment les Gabelles de la Ville, de
prendre garde  l'entre des bestiaux, ce que les Juifs firent avec tant
d'exactitude qu'ils me surprirent en faute. N'ayant p un Vendredy
arriver  temps pour faire entrer dans la Ville un Boeuf, six Moutons &
quatre Chvres, par une fausse porte proche du Chasteau, laquelle toit
garde par un Renegat qui m'en facilitoit l'entre, pendant que la
grande porte de la Ville estoit ferme, & que les Turcs estoient occupez
 faire leur priere; les Juifs qui faisoient sentinelle virent proche du
bord de la mer mes bestiaux dont je m'estois eloign, & s'en saisirent.
Je n'osay les reclamer de crainte de l'amende & de la bastonnade, estant
deffendu d'en faire entrer par cette fausse porte; ainsi je perdis en un
jour ce que j'avois eu bien de la peine  gagner en six mois.

Quelques Esclaves de qualit qui se croyoient dans l'impuissance d'estre
rachetez,  cause des grandes sommes que le Bacha leur demandoit,
crivirent  leurs amis Chevaliers qui estoient  Malte pour y faire
leur caravane, & les prierent d'envoyer une Barque avec un signal, dans
laquelle ils pussent se sauver; Les frequentes sorties des Corsaires
empcherent plusieurs fois que la Barque envoye aux Captifs, ne parut
sur les costes aux jours assignez; Un apres midy que les pcheurs
retournoient de la Mer, elle se trouva parmy eux sans qu'elle fut
reconnu. Il ne parut d'abord qu'un vieillard habill  la Moresque, qui
vint prendre terre au dessus du Chasteau, proche duquel il feignit de
pcher. Aprs avoir demeur quelque temps sur le rivage de la Mer, il
apperceut deux Captifs qui se retiroient  la Ville, lesquels il convia
de s'embarquer. Vous pouvez juger avec quelle joye ils accepterent les
offres de leur liberateur, qui apprit d'eux avec dplaisir que les
Captifs qu'il cherchoit estoient ce jour-la enfermez dans les prisons,
parce que c'estoit un Vendredy, auquel jour les Turcs croyent qu'ils
seront exterminez par les Chrestiens dans leurs Mosques. Ceux de la
Barque Maltoise qui s'estoient mis le ventre contre terre de peur
d'estre reconnus des Barbares que entroient dans la Ville ou qui en
sortoient, descendirent pour aller recevoir les deux Captifs, qui
avertirent le Capitaine du danger qu'il y avoit, s'il demeuroit plus
longtemps en ce lieu, & aprs avoir fait embarquer par force un jeune
Turc qui s'en retournoit  la Campagne, ils se servirent de leurs rames
pour se retirer en diligence; la sortie de la Barque avec precipitation,
fit connoistre aux Turcs qui gardoient la Marine, qu'elle estoit
trangere. C'est pourquoy le Commandant voyant la vitesse avec laquelle
elle fit le trajet pour se mettre  la voile, fit partir en diligence
des Barques legeres pour arrester cette fugitive, mais ce fut
inutilement, & avant que les Turcs arrivassent aux Ecueils, ils
perdirent de veu la Barque Chrestienne que Dieu conduisoit, &
retournerent  la Ville o ils dchargerent leur colere sur les Captifs
qui tomberent sous leurs mains.

Le Bacha sceut bien se vanger de cette bravade dans la suite, le
Capitaine Augustin Maltois qui trafiquoit sur la coste de Barbarie,
estant venu peu de temps aprs cette action  Zoara, Ville du Royaume de
Tripoly, o sont les plus belles salines de l'Afrique, se saisit de sa
personne par l'ordre du Bacha, & sur de fausses accusations d'avoir fait
des descentes en terre & d'y avoir caus du desordre, il le fit mourir
cruellement; & tous les Chrestiens de son quipage furent faits Captifs.
L'un de ces heureux Esclaves qui s'estoient sauvez estoit Maltois, &
avoit eu le nez & les oreilles coupez pour avoir voulu s'enfuir; l'autre
estoit Italien & Tailleur d'habits, qui travailloit dans le Chasteau.
Dieu voulut recompenser ce dernier de la libert, pour les charitez
qu'il avoit exerces durant son esclavage, non-seulement envers les
Chrestiens, mais encore envers les Oyseaux; Il se retranchoit le
necessaire pour acheter des Cailles, des Tourterelles, des Pigeons, &
autres en vie, ausquels il donnoit la libert, priant Dieu de la luy
donner de mesme, puisque ses parens estoient dans l'impuissance de le
dlivrer. Je puis dire  sa loange, qu'il se privoit de sa nourriture
pour soulager les malades. Aussi le Pere de misericorde luy procura
cette occasion favorable, dans le temps qu'il l'esperoit le moins,
estant veritable que la Barque n'estoit point venu pour luy.

Dans le mesme temps les Corsaires de Tripoly prirent un Navire Franois
qui venoit d'Alexandrie, le Capitaine s'apelloit Jean Seaume de la Ville
de la Ciouta, & il trafiquoit pour Messine. Parmy ceux qu'on avoit fait
Captifs dans ce Navire, il y avoit un Religieux de l'Ordre de Saint
Franois, nomm le Pere Philippes de la Ville de Pontoise, qui avoit
demeur trois ans en la Terre Sainte, pour le service des Chrestiens qui
visitent les Saints Lieux o se sont passez les Mysteres de nostre
redemption; Ce bon Pere fut rachet par son Ordre, aprs huit mois de
captivit. Un si fidelle tmoin des miseres que je souffrois estant
arriv en France, avana beaucoup ma libert; mes parens qui n'avoient
point e de mes nouvelles depuis trois ans, me croyoient ensevely parmy
ceux qui estoient morts de la peste; Il disposa si bien les choses en ma
faveur, & leur donna de si bonnes instructions de ce qu'ils devoient
faire pour me racheter, qu'ils changerent la commodit de Thunis o le
Chevalier de Tonnere estoit Captif, & me retirerent de la Barbarie par
d'autres voyes, comme je feray voir dans la suite. Un jeune Savoyard
natif de Montmelian, qui avoit est fait Esclave sur Mer avec moy, fut
reconnu parmy ces nouveaux Captifs, c'est celuy duquel je vous ay promis
l'Histoire, dans le quatrime Chapitre de la presente Relation. Comme il
estoit jeune & bien fait, Osman Bacha de Tripoly, le choisit avec
d'autres Captifs & des Noirs, pour en faire un present au Bacha d'Egypte
son amy. Il ne demeura pas six mois au grand Caire qu'on le fit renoncer
 sa Religion par la rigueur & l'artifice, & on luy donna le nom de
Selim; Le Bacha fit bien lever nostre jeune Renegat, qui se rendit
habile dans l'criture & dans le langage du pas, en quoy conciste toute
la doctrine des savans de l'Egypte. Le Bacha qui l'aymoit  cause de
son merite, luy donna la Charge de Casanadal ou Tresorier du Serail,
sans neanmoins avoir permission d'y entrer, qu'en la compagnie des
Eunuques. Ces deffences n'empcherent pas Selim de satisfaire sa
curiosit au peril de sa vie, & de voir ce qui se passoit dans le
Serrail; Un jour comme il se promenoit dans un Jardin proche de ce
Palais, Astera la plus belle des Sultanes luy jetta un billet dans
lequel il y avoit un Diamant, elle luy marquoit l'estime qu'elle avoit
pour luy depuis qu'il portoit le Turban, qu'elle desiroit le voir
habill  la Turque, & le conjuroit de tout entreprendre pour luy rendre
visite & rpondre  sa tendresse. Selim s'estant retir dans un Jardin
d'Orangers pour mediter sur le billet de la Sultane, un Eunuque le vint
avertir de sa part, que le Bacha devoit aller l'aprs midy se promener 
la Campagne avec des Turcs qui estoient arrivez de Constantinople,
qu'Astera preparoit une comedie dans son appartement, pour divertir le
Bacha qui la devoit visiter dans peu de jours, & que pour donner de
l'ombre elle avoit besoin de grandes toilles, dans lesquelles on
l'enveloperoit pour faciliter son entre. Selim ne savoit  quoy se
resoudre, d'un cost le danger d'une mort cruelle l'pouvantoit, de
l'autre il craignoit d'encourir la haine d'Astera qui l'avoit proteg
depuis son arrive au Caire, & qui luy donnoit des marques si touchantes
de son amiti. Mais l'amour qu'il avoit pour Astera dont il connoissoit
les charmes, ne le laissa pas long-temps dans cette irresolution, il se
dtermina en faveur de sa maistresse, & dit  l'Eunuque que la perte de
sa vie, n'estoit pas capable de l'empcher d'ober aux volontez de la
Sultane. Pendant que le Bacha traitoit ses amis hors la Ville, l'Eunuque
vint trouver Selim qu'il chargea sur un Chameau envelop de toille, & le
conduisit au Serrail, o deux Officiers Noirs l'enleverent comme un
precieux paquet qui appartenoit  la Sultane. Ne troublons point
l'entretien de ces amans, & contentons nous d'apprendre que Selim sortit
du Serrail aussi heureusement qu'il y estoit entr, & qu'il fut mis dans
une grande corbeille couverte d'un riche ouvrage de soye, que la Sultane
avoit fait de sa main, & qu'elle envoyoit en present au Bacha. Le jour
qu'on representoit la Comedie dans l'appartement d'Astera, estant arriv
elle demanda permission au Bacha d'avoir les joeurs d'Instrumens, parmy
lesquels il y avoit trois jeunes Turcs, quatre Eunuques & Selim qui
conduisoit la Musique, parce qu'il la savoit & qu'il jooit des
Instrumens. Selim ne devoit entrer au Serrail qu'avec le Bacha, qui
commanda aux autres Musiciens de s'y rendre de bonne heure, afin de
donner quelques Preludes aux Sultanes en attendant la compagnie; Cette
repetition fut ennuyeuse  Astera,  cause de l'absence du principal
Acteur qui entra au Serrail avec le Bacha, mais comme le Bacha fut
oblig de demeurer dans l'appartement de quelques femmes qui devoient
sortir le mesme jour du Serrail, dont il gratifioit ses amis; Astera eut
l'adresse de tirer Selim  l'cart, & de menager avec luy quelques
momens de conversation, celle qu'ils eurent ensemble leur fit presque
oublier que le Bacha n'estoit pas loign, & sans la garde des servantes
qui les avertirent  propos de son approche, ils eussent est surpris.
Astera estoit Armenienne & plus Chrestienne dans l'ame que Mahometane,
sa beaut la faisoit distinguer des autres femmes du Serrail qui en
avoient de la jalousie; ses intrigues avec Selim furent conduites avec
tant de precaution, & elle se servit de mediateurs si fideles, que Selim
ne fut jamais dcouvert. L'amour & la fortune sont ordinairement pour
les jeunes & agreables personnes, & se plaisent  favoriser la hardiesse
de leurs entreprises. Cependant soit que la passion de Selim fut
diminue, ou qu'il craignt qu'elle ne l'entranast dans le precipice,
ou pour mieux dire le remords qu'il eut de son libertinage, le fit
resoudre d'abandonner Astera, l'Egypte & le Mahometisme. Il confia son
secret  un Maronite agent des Chrestiens de Jerusalem, qui faisoit
souvent le voyage du Caire & de Babylone, pour rendre service aux
Marchands Chrestiens qui negocioient dans ces Villes. Le Maronite fut
ravy de savoir la resolution de Selim, qu'il conseilla de se retirer
chez les Religieux de Saint Franois de Jerusalem; il offrit mesme de
l'accompagner, & luy dit qu'il devoit esperer d'obtenir la libert, dans
la mesme Ville o Dieu avoit dlivr le genre humain de l'esclavage du
Demon. Selim s'abandonna entierement  sa conduite, & aprs avoir pris
leurs mesures & fait quelques provisions pour traverser le desert, ils
partirent du Caire  pied habillez en Arabes, leur voyage fut si heureux
qu'ils viterent les voleurs qui errent sans cesse dans le chemin, & se
rendirent en dix jours au Convent des Cordeliers, qui receurent Selim
avec bien de la joye. Ces bons Peres reoivent  bras ouverts, ceux qui
rentrent dans le sein de l'Eglise, de quelques endroits de la Turquie
qu'ils puissent venir, & quand ils reconnoissent que leur conversion est
veritable, ils leur procurent un embarquement pour retourner en terre
Chrestienne, quoy qu'il y ait beaucoup de danger pour eux, & pour les
Capitaines qui reoivent dans leurs Navires des passagers qui sont
circoncis, & qui ont port le Turban en Barbarie. Selim aprs avoir
sjourn trois mois en Jerusalem, & difi par l'austerit de sa
penitence, les Chrestiens qui visitoient lors les Saints Lieux, fut
envoy en Alexandrie travesty en Matelot, pour s'embarquer sur un Navire
qui attendoit le vent favorable, afin de se mettre  la voile pour
Messine; & en ct quipage le Capitaine le receut en son bord,  la
recommandation des Religieux.

Ce mesme Navire fut par malheur pris par les Corsaires Tripolins, &
Selim se vit une seconde fois Captif dans la mme Ville. Les Turcs & les
Renegats qui l'avoient reconnu, ne furent pas pltost arrivez  Tripoly
qu'ils en avertirent le Bacha, lequel fit assembler le Divan & les
Cadis, pour juger le criminel selon la Loy de Mahomet, Selim ayant avo
volontairement qu'il avoit vescu dans la Religion Mahometane pendant
cinq annes & qu'il s'estoit converty depuis peu, les Juges le
condamnerent  estre brusl vif. La rigueur de ct Arrest n'estonna
point sa constance, il mprisa gallement les promesses & les menaces
des Turcs, & demeura ferme dans la resolution qu'il avoit prise d'expier
par sa mort les desordres de sa vie. Dja le bucher estoit prepar & il
sortoit du Chasteau pour aller au lieu de son suplice, lorsque le Bacha
fut averty qu'on avoit fait Esclave sur le mesme Vaisseau un Armenien
qu'on croyoit aussi estre Renegat, cela fit remettre l'execution au
lendemain. A la verit l'Armenien portoit la Tuppe afin de passer plus
facilement dans l'Europe Chrestienne o il se retiroit avec de riches
marchandises; Mais on reconnut qu'il n'avoit point est Circoncis, ce
qui luy sauva la vie & Osman se contenta de son esclavage & de s'emparer
de sa dpoille. Il est deffendu aux Grecs, aux Maronites, aux Georgiens
& aux Armeniens de se retirer parmy les Chrestiens avec leur bien, c'est
pourquoy les Pirates de Barbarie les font Captifs quoy qu'ils soient
sujets du Grand Seigneur comme je l'ay dja remarqu.

Dans cette conjoncture Baba Manoly Grec, & un Officier qui estoit
veritable Turc furent tochez de la disgrace de Selim & resolurent
d'aller ensemble au Palais pour obtenir sa grace; Ils representerent au
Bacha que les cendres de Selim ne serviroient qu' infecter l'air qui
n'estoit pas trop purifi depuis la Peste, qu'il seroit assez puny par
les miseres qu'on luy feroit souffrir dans les plus rudes travaux, & que
les Princes Chrtiens pouroient se ressentir de cette cruaut aux dpens
des Turcs qui estoient Captifs dans leurs Estats. Deux Marabous qui
avoient est toute la nuit dans la Prison pour tcher de le pervertir
assrerent aussi le Bacha qu'on luy avoit fait prendre le Turban par
force. Ces choses jointes aux prieres de la principalle Sultane que
Selim avoit servie avant que d'estre envoy au grand Caire, appaiserent
Osman qui accorda sa grace. Il fut charg de fers & conduit en la Prison
voisine du Chasteau avec ordre aux Gardes de l'employer dans les travaux
les plus penibles. Il ma protest plusieurs fois avant mon dpart que
les plus horribles tourmens estoient incapables de le faire changer, &
que puisque ses pchez l'avoient rendu indigne de la gloire du Martyre,
il acceptoit avec joye les peines de sa captivit pour la satisfaction
de ses crimes.




Chapitre XII.

_Les Galeres du Grand Duc de Toscanne font Esclave un Chaoux que le
Grand Seigneur envoyoit au Bacha de Tripoly, lequel fut oblig de luy
procurer la libert; Captivit d'un Religieux Augustin; amiti
fraternelle; souffrances des Captifs dans un travail extraordinaire, &
dans le Bastiment d'une Maison que Soliman Caya fait faire  la
Campagne; l'Autheur se vange des Juifs qui luy avoient pris son Bestial;
le danger auquel il s'expose proche d'une Mosque; une Barque arrive de
Marseille dont le Capitaine luy donne esperance de sa libert._


Le Grand Visir ayant appris que les Corsaires de Tripoly avoient fait
sur Mer des prises Considerables, & qu'Osman ne s'empressoit pas de
payer le tribut  la Porte comme les autres Bachas, luy envoya de
Constantinople un Chaoux pour le faire ressouvenir de son devoir, &
peut-estre pour luy demander sa teste. Ce n'est pas pourtant que les
Renegats qui gouvernent dans la Barbarie obessent facilement aux ordres
de la Porte, & qu'ils ayent autant de foy aux rveries de l'Alcoran que
les Musulmans, lesquels  la premiere demande du Grand Seigneur se
laissent couper la teste dans l'esperance d'estre plus heureux & plus
riches en l'autre Monde qu'en celuy cy. Le Navire qui conduisoit le
Chaoux fut pris par les Galeres du Grand Duc de Toscanne, Osman n'en fut
pas fch quoy qu'il ft oblig de payer la Ranon du Chaoux & de sa
suitte, parce que les Gouverneurs des Provinces  qui ces Officiers sont
envoyez, leurs doivent procurer la libert  quelque prix que ce soit.
Comme le Bacha entretenoit  Florence des intelligences secretes, il ne
luy fut pas difficile d'obtenir la libert du Chaoux; comme aussi il
savoit que le Grand Duc avoit pour son divertissement un Parc remply de
Bestes sauvages, il luy envoya deux Lions masle & femele, deux Leopards,
deux Tigres, une Civette, deux Chameaux, deux Dromadaires masle &
femele, six Gazeles, six Autruches, des Singes, des Monines, des
Bragons, des Sapajoux, plusieurs Oyseaux de diverses couleurs, six
Chevaux Barbes richement quipez & six Esclaves Chrestiens sujets du
Grand Duc pour avoir soin de cette arche de Barbarie. Le present tant
arriv  Florence le Grand Duc ne pt s'empcher de dire qu'il recevoit
plus de bestes qu'il n'en donnoit, & qu'il auroit le plaisir de les voir
dans son Parc, au lieu de voir dans ses Galeres des Turcs enchaisnez. Le
Chaoux aprs avoir ve les beautez de Florence, de Pise & de Ligourne
fut embarqu sur le mesme Navire avec sa suitte pour estre conduit 
Constantinople. Ce fut un effet de l'adresse & de la Politique du Bacha
qui en avoit pri le Grand Duc, parce qu'il craignoit, si l'change
venoit  Tripoly, de recevoir chez luy un hoste qui pour remerciment
feroit peut-estre executer des ordres qui luy seroient funestes.

La Captivit d'un Religieux Augustin de Sicile, nomm Daniel, & qui
n'estoit que Sodiacre, merite d'avoir icy sa place pour avoir est la
cause d'une action memorable d'amiti fraternelle. Il y avoit dix ans
qu'il souffroit  Tripoly toutes les miseres de la servitude, la
delicatesse de son aage & de son temperament ne l'avoit pas empesch
durant la Peste de servir avec zele les Chrestiens qui en estoient
frappez, & les Turcs luy avoient fait en vain toutes les persecutions
imaginables pour en faire d'un Ministre de Jesus-Christ un Marabous de
la Mosque. Pour comble de malheurs il voyoit qu'il n'y avoit pas
d'apparence qu'il ft rachet ny par son Ordre ny par ses Parens; Mais
Dieu qui n'abandonne jamais ceux qui ont confiance en sa misericorde,
inspira son frere de venir  Tripoly pour contribuer  sa libert. Il
estoit Charpentier de Navire, & ces Ouvriers sont rares & necessaires
dans la Barbarie; Aussi les offres que ce frere charitable fit de rester
en ostage pour le Religieux pendant qu'il iroit en Sicile ramasser des
Charitez pour payer sa Ranon, furent acceptes par le Bacha qui permit
 Frere Daniel d'aller en son Pays. Ce bon Religieux ayant amass en
trois mois de temps quatre cens cus dont il estoit convenu pour sa
Ranon, ne manqua pas de retourner  Tripoly & de retirer son frere. Les
Turcs admirerent la tendresse & la confiance des deux freres &
demeurerent d'accord qu'il falloit estre Chrestien pour estre capable
d'une pareille generosit. Osman pria le Religieux de sjourner quelque
temps  Tripoly pour y faire la fonction de Prestre, parce qu'il n'y en
avoit point, Frere Daniel representa au Bacha qu'il n'en pouvoit pas
faire le Ministere & qu'il estoit oblig de retourner en son Pays pour
s'y faire ordonner, le Bacha en presence de plusieurs Consuls &
Marchands Chrestiens luy dit serieusement qu'il luy donnoit permission
de dire la Messe, & de faire toutes les fonctions du Sacerdoce, ce qui
donna occasion de rire  la compagnie. Frere Daniel rpondit au Bacha
que son autorit ne s'estendoit point sur l'Eglise Romaine, & qu'il y
avoit bien de la difference entre les Prestres des Chrestiens & les
Marabous des Turcs. Osman voyant qu'il ne pouvoit rien obtenir du
Religieux offrit a son frere de luy donner les quatre cens cus s'il
vouloit travailler de son mestier  Tripoly pendant six ans, dequoy le
Sicilien s'excusa sur ce qu'il estoit mari, & qu'il luy estoit deffendu
d'exercer son Art dans la Turquie sous des peines trs-rigoureuses. Ces
refus ne retarderent point le dpart des deux freres ausquels le Bacha
fit des presens & donna des provisions pour s'en retourner en Sicile o
ils arriverent heureusement. Frere Daniel s'est occup depuis son retour
 recueillir des aumosnes pour racheter plusieurs Captifs de ses amis
qui chanceloient dans leur Religion.

Un Vaisseau de Tripoly qui venoit de la Mer au del de Constantinople
charg de bois pour la construction des Navires choa  terre  deux
lieux de la Ville aprs avoir essuy une furieuse tempeste. Nous fmes
deux cent Captifs occupez  sauver du Naufrage ces bois qui sont rares
en Barbarie & qu'on est oblig d'aller chercher en des Pays esloignez.
C'estoit au commencement de l'Est que les chaleurs sont excessives, &
par malheur il s'esleva un vent du Midy que les Arabes appellent vent de
Bournon qui dura trois mois. Les Esclaves pendant ce temps-l endurerent
beaucoup  cause de l'entre & de la sortie de la mer, & l'air fut si
chaud que tous les fruits de la Campagne furent bruslez, except celuy
du Palmier qui se nourrit de chaleur. A peine pouvions-nous le soir
retourner  la Ville, les sables nous brusloient les pieds, &
generallement la chaleur fut si violente que les oyseaux moururent  la
Campagne avec une infinit de bestes qui ne purent trouver d'azile pour
s'exempter de l'ardeur du Soleil. Trois Esclaves & six Arabes qui
conduisoient des Chameaux chargez de bois & de charbon pour le Chasteau
furent bien heureux de trouver une Grotte pour se mettre  couvert;
comme ils se disposoient d'en partir de nuit, ils apperceurent deux
Lions qui s'y estoient retirez pour le mesme sujet, ces bestes
oublierent tellement leur ferocit naturelle qu'elles ne firent point de
difficult de les suivre paisiblement  la Ville. A la verit c'estoit
de jeunes Lions qui se rendirent si familiers qu'on les laissa promener
par les rus; Mais estans devenus grands ils firent plusieurs massacres
& on fut oblig de les enfermer. A peine ce travail fut achev que nous
fmes occupez  parmer quatre Navires qui alloient en course. Les
Barbares precipitent tojours ces travaux, Car en deux jours il fallut
changer les Equipages, dcharger les Canons & faire la provision d'eau
qu'on prend en des bassins proche de la Mer & qu'on porte avec des
cruches dans les Barques qui sont exposes aux vagues de la Mer.

Soliman Caya ne discontinuoit point de faire la dbauche avec le Consul
Anglois & des Renegats Officiers de la Marine. Le Bacha son oncle luy
tmoigna plusieurs fois que cette conduite ne luy estoit pas agreable &
que les Musulmans en estoient scandalisez; Ce qui obligea Soliman
d'aller en des Jardins afin d'y avoir la libert de boire du vin, &
mesme if resolut de faire bastir une Maison de Campagne pour mieux se
cacher au Bacha. On commena l'ouvrage qui devoit estre compos de
quatre Pavillons & de six Jardins differens ornez de ce qu'il y avoit de
plus rare dans le Pays sans comprendre les curiositez qu'il avoit fait
venir de l'Europe. Nous fmes quatre cens Chrestiens occupez  ce
travail, outre les Turcs, les Arabes, les Grecs & les Negres qui furent
destinez  la construction de toutes les Murailles, les Chrestiens
eurent pour leur partage le bastiment de la Maison, la peinture des
chambres & tout ce qui estoit necessaire pour la beaut des appartemens
& des Jardins. Un jour les murailles d'un Pavillon fort lev tomberent
& trente Negres furent ensevelis sous les ruines sans incommoder les
Chrestiens qui travailloient aux environs. Le bruit courut que l'endroit
o les murailles estoient tombes appartenoit  un Marabous lequel
s'estoit servy de l'art Magique qu'il savoit pour ce vanger du Caya qui
luy avoit usurp son heritage. Soliman n'osa s'en plaindre, & satisfit
le Marabous parce qu'il estoit Officier de la principalle Mosque, & de
peur aussi qu'il ne ft derechef perir ses Esclaves Negres qui firent
difficult de continuer ct ouvrage, & se plaignirent que les Chrestiens
estoient preferez aux Mahometans; Mais la response de Soliman, qu'il
estimoit plus un Captif Chrtien que vingt Negres leur imposa silence.
Les Pauvres Esclaves souffrirent une faim extrme dans ce travail, parce
que le Caya pour satisfaire  sa dbauche leur retranchoit une partie de
leur subsistance, & que le vent de Bournon avoit brusl les fruits qui
dans cette saison devoient estre leur principale nouriture.

Depuis la prise de mon bestial dont je ne ps avoir raison parce que le
Bacha favorise les Juifs qui tiennent les Gabelles, je fus employ  la
Marine, sans jamais perdre l'esperance que Dieu finiroit bientost ma
captivit. Pendant l'Hyver je cherchay les occasions de reparer la perte
que les Juifs m'avoient cause. Un Vendredy qu'ils faisoient blanchir
des toiles sur un Rocher proche de la Mer, je fus les amuser du cost de
terre pendant que Grimonville mon camarade vint  la nage derriere un
tonneau, pour mieux joer son personnage, il ne fut pas plustost arriv
 l'autre extremit du Rocher que jettant un petit crampon de fer
attach  une corde il tira une piece de toille qu'il mit dans le
tonneau & s'en retourna  la faveur du vent  la Marine; les Juifs qui
ne s'estoient pas apperceus de la ruse, me dirent des injures sur ce que
je voulus leur persuader que leur toile avoit est emporte par quelque
Monstre marin. Le soir retournant  ma Prison je passay par la
Juifverie, o je donnay quelques allarmes prs de la Sinagogue pendant
que Grimonville & d'autres Captifs firent un bon butin chez un des plus
puissans Marchands de la Ville. En suite j'aperceus un Juif qui
conduisoit un Mouton avec une corde, je ne fis point d'autre ceremonie
que de la couper par derriere & de le suivre en tenant le bout tandis
que mon compagnon s'enfuit avec l'animal qu'il avoit charg sur ses
paules. Si-tost que je le vis hors de danger je quittay la corde & fis
semblant de suivre le Juif, lequel se retournant pour en savoir le
sujet fut bien surpris de ne plus trouver le Mouton. Son plus grand
chagrin estoit qu'il l'avoit destin pour les Cacans qui ne mangent que
de la viande approuve par le Sacrificateur; ct officier aprs avoir
gorg la beste regarde s'il n'y a point d'impuret dans les intestins,
& s'il en trouve, il dclare qu'elle n'est pas selon la Loy; cette
Sentence oblige le Boucher de la vendre  vil prix aux Arabes ou aux
Esclaves qui ne font pas difficult d'en manger. Les riches & les devots
de la Sinagogue font faire la dissection des viandes par des Officiers,
sur tout de la cuisse o ils ne laissent ny graisse, ny nerfs, ny
muscles en memoire de ce que le Patriache Jacob y fut bless en
combattant contre l'Ange, & parce qu'ils sont dans l'incertitude en
laquelle des deux cuisses il fut bless, ils les purifient gallement de
peur de transgresser la Loy. Huit jours aprs Grimonville se vestit  la
Moresque, & passans ensemble le soir devant une Mosque o les Turcs
s'assembloient pour faire leur Salem, il eut la temerit d'y entrer
quand la priere fut commence. Les Turcs ont cotume de se laver avant
que d'y entrer, & de laisser leurs Babouches proche de la porte en des
lieux faits exprs; durant que Grimonville prit quinze paires de
souliers je fis la garde, & jamais sentinelle perdu n'a est si en
danger que je le fus ce jour-l puisque nous nous exposions  estre
supliciez; les Juifs acheterent nostre larcin qui servit en partie pour
nous habiller de toile. Le Bacha se fit un plaisir d'entendre le recit
de cette avanture, & railla les Turcs qui avoient perdu leurs Babouches;
ils demandoient justice du sacrilege qu'ils disoient avoir est commis
dans la Mosque; mais le Bacha leur rpondit que le vol des souliers
estoit pardonnable  des personnes qui en avoient besoin.

Au commancement de la huitime anne de mon Esclavage je fus accabl de
toutes les miseres imaginables, & j'avoe  ma confusion, que dans le
temps que je perdois presque l'esperance que j'avois tojours eu de ma
libert, le Ciel disposoit en ma faveur les moyens de l'obtenir. Le Pere
Philipes de Pontoise Religieux de Saint Franois estant arriv en France
solicita si vivement mes Parens qu'ils n'pargnerent rien pour me
retirer au plustost; Nicolas Baudeau fils d'un Orfvre de Paris, qui fut
rachet aprs la cessation de la Peste, les assura que j'en avois est
preserv. La libert du sieur Remy de la Tille de Noyon me fut un sujet
de consolation dans ma misere, par malheur la Barque de Marseille qui
apportoit sa ranon fut prise par les Corsaires de Thunis;  la verit
l'argent estoit asseur  Marseille, mais le retardement de sa libert
le mit en danger s'estre envoy  Constantinople  cause de sa jeunesse,
& l'obligea de sjourner  Tripoly plus qu'il ne s'estoit imagin.
Lorsqu'il et pris terre en Provence, ses premiers soins furent en
faveur des Franois de sa connoissance qu'il avoit laissez dans les
fers, & dans les Villes o il passa pour se rendre en son Pays, il vit
leurs parens & leurs amis qu'il exhorta de les dlivrer. Il a e tant de
charit pour les Esclaves que pour leur estre utile le reste de ses
jours il s'est fait Religieux dans la Congregation des R. R. Peres de
Nostre-Dame de la Mercy de la Redemption des Captifs devant l'Htel de
Guise  Paris, o il a donn durant vingt-deux ans des marques de son
zele pour le soulagement des Esclaves, demandant  Dieu dans ses saints
sacrifices la perseverance pour ceux qui chancellent dans la foy. Les
Religieux de ct Ordre qui passent les mers pour la Redemption sont
obligez par un quatrime Voeu de rester en ostage quand l'argent ne
suffit pas pour satisfaire aux ranons & aux avances, c'est  dire aux
sommes excessives que les Infideles les contraignent de payer pour
racheter leurs Captifs qui sans ce prompt secours tomberoient dans
l'infidelit, ainsi qu'il est arriv depuis vingt ans dans les Royaumes
d'Alger, de Fez & de Maroc, o les R. R. Peres de la Mercy ont fait
paroistre leur charit envers de jeunes Chrestiens qui estoient sur le
bord du precipice. Ainsi lorsque je me croyois quasi oubli des hommes,
Dieu suscitoit de temps en temps des personnes officieuses qui me
soulageoient dans ma misere & qui tchoient d'adoucir mes chanes dans
lesquelles il m'a tojours protg. En effet aurois-je p sans son
assistance resister aux bastonnades,  la faim & aux fatigues que j'ay
souffertes? & ne serois-je pas succomb dans plusieurs occasions o des
Captifs moins coupables que moy ont est seduits & ont fait nauffrage?
J'ay est plusieurs fois dangereusement malade, j'ay servy long-temps
dans l'infirmerie, j'ay veu mourir de la peste des gens de toutes les
Nations & de toutes les Sectes, j'en ay est attaqu, & cependant j'ay
recouvr une sant parfaite contre l'avis des Chirurgiens qui
desesperoient de ma guerison. Ne devois-je pas en deux rencontres estre
envelop avec les Esclaves fugitifs? & la mort de Salem ne me
conserva-t'elle pas la vie qu'il vouloit me faire perdre pour se vanger
de mon refus? Enfin le Ciel ne m'a-t'il pas fait triompher des caresses
& des rigueurs de mes Patrons, des artifices de Zoes, de la beaut de sa
fille, de la rage de sa servante, de l'affection d'Isouf & d'Alima, & de
tous les charmes de l'amour, de la fortune & de la libert apparente que
ces Infideles me vouloient procurer?

L'esperance que j'avois tojours eu de mon rachapt ne fut pas vaine,
car j'en receus des nouvelles par une Barque de Marseille, dont le sieur
Mirangal Capitaine me mit s mains le 8. Janvier une lettre qui me
donnoit avis qu'il avoit ordre de me rachepter. J'en fis la lecture en
presence de Messieurs de la Barre & Gonneau Chevaliers de Malthe,
Grimonville de Rennes, Guibaudet de Dijon, & Chaillou Parisien de la ru
Saint Denis prs du Sepulcre, lesquels furent surpris d'apprendre des
nouvelles de Paris  Tripoly en dix-sept jours. Il est vray que Monsieur
Giraud Banquier  Marseille lisant une lettre par laquelle Monsieur de
saint Amand assez connu  Paris, luy recommandoit de ne perdre aucune
occasion de me retirer au plustost de Barbarie, trouva le Capitaine
Mirangal qui attendoit dans l'Hostel de Ville l'expedition de son
Passeport, il le pria de differer quelque temps pour luy compter
l'argent necessaire pour ma ranon,  quoy le Capitaine ayant rpondu
qu'il ne pouvoit attendre parce que sa Barque estoit  la voile, le
Banquier se servit de l'authorit de Messieurs les Consuls, lesquels sur
ce qu'il leur representa que j'estois esloign de Provence & que perdant
une pareille occasion je ne pouvois estre rachept de long-temps, ne luy
dlivrerent point son Passe-port qu'il n'eust receu quatre cens cus du
Banquier qui luy donna ordre de ne rien espargner pour ma libert. Le
Capitaine s'estant en suite embarqu dans sa Chaloupe, joignit sa Barque
qui avoit dja pass les forteresses des environs de la Ville, & le vent
luy fut si favorable qu'il arriva au Port de Tripoly le huitime jour de
son dpart de Marseille. Le soir dans la Prison je fis part de ces
bonnes nouvelles  mes amis qui les receurent avec bien de la joye & 
peine la priere fut acheve que les Esclaves de ma connoissance vinrent
me feliciter. Depuis l'arrive du Capitaine Mirangal je fus exempt du
travail en payant deux cus par mois aux Gardes de la Prison, sans
compter le present que leur fait le Capitaine quand il a rachept les
Esclaves qui se retirent chez luy jusqu'au dpart. Mirangal differa plus
d'un mois  me presenter au Bacha pour convenir du prix de ma ranon,
pendant lequel temps je m'occupay  visiter les Jardins de la Campagne
qui font toute la beaut du Pays. Les Esclaves qui avoient soin de les
cultiver m'en permettoient l'entre, je trouvay des malheureux qui ne se
souvenoient presque plus des misteres du Christianisme pour estre depuis
trente annes de servitude privez des Sacremens; je les consolay du
mieux qu'il m'estoit possible les exortant d'estre patiens dans leurs
disgraces & fermes dans la Religion, & leur souhaitant la libert comme
 moy.




Chapitre XIII.

_De quelle maniere les Mahometans vont en pelerinage  la Meque; Le
Capitaine Mirangal presente l'Autheur au Bacha pour convenir de de sa
ranon; Comment le rachapt des Esclaves Chrestiens se fait en Barbarie;
Les desordres que commettent les Turcs pendant leur Ramadan ou Caresme,
& les rjoissances qu'ils font au temps de leur Pasque._


J'eus la curiosit d'aller voir une Caravanne des Pelerins de la Meque,
qui vint camper proche de Tripoly, & je me persuade que le recit de la
maniere dont les Turcs font ce pelerinage ne sera pas desagreable au
Lecteur. Il n'y a point de Provinces sujetes  l'Empire Ottoman dans
l'Europe, l'Asie & l'Afrique, qui ne fassent tous les ans un Camp de
Pelerins, lesquels entreprennent le voyage de la Meque, dans la croyance
qu'ils ont de ne pouvoir entrer en Paradis s'ils ne visitent au moins
une fois pendant leur vie le Tombeau de leur Prophete. Il est vray que
l'interest n'y a pas moins de part que la devotion, & que le desir du
gain fait mpriser aux Agis, c'est  dire aux Pelerins de tous les
endroits de la domination du grand Seigneur, les fatigues de ce long
voyage, & les sables mouvans des deserts. Car les Turcs & les Barbares
trafiquent de Ville en Ville tant en allant qu'en retournant, & ne
reviennent jamais en leur pas qu'avec du profit; au lieu que les
Chrestiens, & sur tout les Franois, font dpense pour satisfaire  leur
devotion, &  l'envie qu'ils ont de voir les Royaumes estrangers. Tous
les ans les Bachas font avertir dans les Villes Capitales de se preparer
au pelerinage de la Meque; un Marabous porte par les rus l'Etendart que
le Bacha destine pour le voyage, & que l'on arbore hors la Ville dans un
lieu o les Pelerins doivent s'assembler; & ds que le Camp est form,
on y tablit un Commandant qui a tout pouvoir, & auquel chacun obet. Le
Camp d'Alger arriva au commencement de Janvier  Tripoly, il y fit peu
de sejour, parce que celuy de Tunis suivoit de prs. Les Bachas sont
obligez de leur donner du terrain proche des Villes afin de se reposer,
& de negocier avec les habitans, ausquels ils vendent leurs marchandises
& en achetent, qu'ils dbitent dans la route. J'allay voir le Camp
d'Alger, o je rencontray un Esclave qui me montra ce qu'il y avoit de
plus curieux; Les Chameaux & les Dromadaires au nombre de plus de deux
mil formoient tout au tour un espece de palissade; quoy que beaucoup de
Pelerins fussent entrez dans la Ville pour y trafiquer, je ne laissay
pas de voir un peuple infiny dans les Pavillons, les Cafigis, les
Basars, & les Places publiques, qui sont les lieux o ils s'assemblent
pour fumer, boire le Caf, vendre des Marchandises, & acheter des
provisions.

Les Mahometans ne font point de difficult de mener quelquefois avec eux
leurs femmes, & des Esclaves pour leur service, ausquels la Loy de
Mahomet les oblige de donner la libert au retour du pelerinage; Mais
souvent ils ne font pas scrupule de la violer en ce point. J'apperceus
un jeune Marabous qui faisoit le muet proche du Pavillon destin pour la
Mosque; il avoit au col un Chapelet qu'il tournoit sans cesse, &
faisoit cent singeries selon leur cotume pour se faire respecter des
Turcs. Je ne fus point surpris de ses grimaces, parce que la pluspart de
ceux qui servent aux Mosques sont fous ou innocens. Estant retourn 
la Ville je trouvay ce Marabous proche de l'Eglise des Grecs, qui
raisonnoit avec le Papas Dom Andr, qui m'invita d'assister  ct
entretien. Jamais je ne fus plus surpris que d'entendre parler un muet,
lequel nous avoa ingenument qu'il estoit Espagnol de la Province
d'Andalousie, que depuis deux ans il estoit esclave d'un Turc demeurant
 Tunis, qui l'avoit beaucoup persecut pour l'obliger  changer de
Religion, que pour viter ses persecutions il avoit entrepris de suivre
le camp d'Alger, qu'il y gardoit le silence en presence des Turcs, qui
luy fournissoient charitablement les choses necessaires pour son voyage,
afin de le recompenser du service qu'il rendoit  la Mosque, & que ses
grimaces & ses boufonneries luy donnoient l'entre des Pavillons, o les
Pelerins le regaloient sans rien exiger de luy, sinon qu'il ft des
voeux pour l'heureux succs de leur voyage. Avant qu'il prt cong de
nous il pria le Religieux Grec de luy donner sa benediction, & de luy
accorder quelque part dans ses prieres, l'asseurant que toutes les fois
qu'il recitoit le Chapelet qu'il portoit au col c'estoit pour honnorer
la Vierge sa protectrice, pour laquelle il avoit une devotion
particuliere, & qu'il esperoit en passant par la Palestine au retour de
la Meque, de se refugier chez les Religieux de la Terre Sainte, qui luy
donneroient les moyens de se retirer en terre Chrestienne. On peut juger
par l'action de ct Espagnol combien la libert est precieuse, puisqu'un
Captif a contrefait le muet & le bouffon pendant un si long & penible
voyage, qu'il avoit entrepris aux seuls dpens de la Providence.

Les Pelerins ne se mettent jamais en campagne qu'avec des provisions de
farine, de ris, de biscuit, de beurre, & d'eau, pour traverser les
Provinces desertes de l'Egypte & de la Barbarie, o l'on ne trouve
aucune habitation, & sans les puits avec leurs bassins que les Bachas
sont obligez d'entretenir dans leurs Gouvernemens pour la necessit des
Agis, il seroit impossible d'achever ce voyage, qu'on fait de nuit afin
de se reposer pendant la chaleur, qui est si excessive, que ny les
hommes ny les bestes ne pourroient pas la supporter. Il est bon de
savoir que tous les Pelerins de differentes Provinces font leur
possible pour se trouver en mesme temps dans l'Egypte proche d'une
Montagne sur laquelle Mahomet institua la Pasque des sacrifices, afin
quils y celebrent cette feste suivant la loy. Chaque chef de famille
doit en ce lieu sacrifier un animal selon son pouvoir en action de
grace, & en manger la viande avec ses amis. Les plus riches du Camp qui
ont offert en sacrifice des Beufs, des Chameaux ou des Moutons, s'en
reservent une partie, & distribuent le reste aux pauvres qui suivent le
Camp pour le Service des Pelerins, & on laisse sur la Montagne les
pieds, les testes & les intestins de toutes les Bestes qui ont est
immoles. Plusieurs qui ont fait la voyage, mesme des Chrestiens
esclaves, m'ont asseur que le lendemain il ne se trouve aucuns restes
de ces issus, & que les Turcs ont la foiblesse de croire que Mahomet
accompagn de ses Dervis & Marabous vient de nuit manger ce qu'on a
laiss, & qu'en suite il envoye une douce rose pour purifier le sommet
de la Montagne. Aprs que les Pelerins ont fait des rjoissances
pendant trois jours ils se mettent en campagne pour se rendre au grand
Caire, o toutes les Caravannes le joignent & composent un corps
d'Arme, afin de resister aux Arabes vagabonds qui ne manquent pas
d'attaquer les Turcs, & de faire un butin considerable malgr leur
resistance & leur grand nombre. Le grand Seigneur nomme dans
Constantinople un Officier pour commander cette Arme de tous les
Pelerins de son Empire. Lorsqu'elle part du grand Caire, le Commandant
met  la teste les gens inutiles & les moindres Soldats, les Turcs ont
la droite, les Afriquains la gauche, l'arriere-garde est deffendu par
les meilleures Troupes de Cheval, & au milieu sont les presens que
l'Empereur, les Visirs, & les Bachas envoyent  la Meque, & qui sont
gardez par les Marabous, les Santons, les Dervis, & par les principaux
Officiers du Camp. Ces precautions & ces forces n'empchent pas les
Arabes d'attaquer de nuit le Camp avec huit ou dix mille Chevaux, & de
donner de fausses allarmes tantost  la teste & tantost 
l'arriere-garde, & pendant qu'ils embarrassent ainsi les Turcs, une
partie de leur Cavallerie arme seulement d'une lance, sans selle ny
triers, & portant en croupe un Soldat, tombe sur eux, & quand elle peut
percer jusques  l'endroit o sont les richesses, le Soldat monte sur un
Chameau, ou sur un Dromadaire charg de bagage, & le conduit  leur
retraite qui n'est sloigne que de trois ou quatre lieus de la marche
du Camp. Les Sables mouvans que les Pelerins sont obligez de traverser
ne sont pas moins  craindre que les Arabes; Car si le vent est
contraire & impetueux, il en perit quelque fois dans un seul voyage plus
de dix mille, outre les animaux & les richesses qui demeurent ensevelis
dans les sables. Aprs tant de dangers, d'allarmes & de fatigues,
l'Arme arrive  Medine, que les Musulmans appellent la Ville du
Prophete. On sjourne en ce lieu, parce que la Meque qui en est loigne
d'une journe ne peut pas contenir tant de monde. Les Pelerins laissent
 Medine leurs Equipages & leurs Marchandises, pendant qu'ils vont  la
Meque faire leurs devotions dans la Mosque o l'on voit le tombeau de
Mahomet. Des Esclaves qui ont suivy la Caravane m'ont asseur qu'il n'y
a point d'Eglise dans l'Europe qui possde plus de richesses que cette
Mosque; Il y a par jour sept predications en differentes langues, & le
Turc qui peut entrer dans la Chapelle ou est le Sepulchre de son
Prophete, s'estime bien-heureux. On dit qu'il en sort un animal fait
comme un Chat, qui caresse les veritables Musulmans qui sont dans la
Chapelle, se mettant sur leurs testes ou sur leurs paules, & que c'est
pour cette raison qu'ils aiment ces bestes plus que les autres, & qu'ils
deffendent aux Captifs de leur faire du mal: Ce sont des rveries &
d'agreables mensonges que les voyageurs se plaisent ordinairement 
dbiter. Il est certain qu'il y a beaucoup de Mahometans qui ont fait
diverses fois ce pelerinage, & que plusieurs de ces devots ont est si
persuadez des beautez de la Meque, & de la veneration qu'on doit avoir
pour ce lieu, qu'ils se sont crev les yeux, dans la pense qu'ils ne
peuvent plus voir dans le monde aucune chose qui soit digne de leur
respect & de leur admiration.

Lorsque les Pelerins ont achev leurs devotions ils forment  Medine un
Camp o ils exposent en vente les marchandises de l'Europe que les
peuples esloignez estiment beaucoup, & acheptent d'eux de la soye, des
Indiennes, des tapis, des drogues, des piceries, des aromats, des
plantes medicinales, de l'ambre, du musc, de la civette, des perles &
des diamans & tout ce que la Turquie, la Perse, les Indes, la Chine & le
Japon ont de plus rare & de plus precieux, parce que le commerce y fait
venir des Marchands de toutes les Contres du Monde, de sorte que les
Foires de Guibray, de Beaucaire & de Messine ne sont point si marchandes
& si belles que ce Camp qui fournit  nostre Europe tous les ouvrages,
les bijous, les curiositez qui se trouvent dans le Levant. Voila de
quelle maniere les Mahometans font leur pelerinage  la Meque avec plus
d'avarice que de piet.

Depuis que le Capitaine Mirangal estoit arriv  Tripoly, il ne s'estoit
occup qu' debiter ses marchandises &  faire achapt de celles qui
estoient propres en France. Il resolut au mois de Fvrier de presenter
au Bacha les Esclaves qu'il avoit ordre de rachepter, & commena par
moy. Je n'allay qu'en tremblant au Chasteau, & il sembloit que j'eusse
preveu les difficultez du Bacha & la Trahison de l'Escrivain de la
Barque nomm Savy de la Ville de Marseille, auquel le Capitaine avoit
revel les sommes qu'il avoit receus pour le rachapt des Captifs. Ct
Escrivain avoit un frere Renegat  Tripoly qui s'appelloit Regep &
estoit Valet de Chambre du Bacha, il eut la malice de luy faire part de
la verit des Ranons qu'on avoit dlivrez  Mirangal; Regep pour faire
sa cour dcouvrit au Bacha le secret que luy avoit confi son frere, qui
tous les ans faisoit un voyage  Tripoly pour voir Regep lequel luy
faisoit du bien; Mais ce perfide Chrestien n'eust pas le temps
d'establir sa fortune, car trois ans aprs il mourut de Peste dans la
Ville de Tripoly. Pendant que Mirangal faisoit son compliment, le Bacha
m'examina depuis les pieds jusqu' la teste, ce qui me donna du chagrin.
Je demeuray plus d'une heure dans le Chasteau  deffendre mes interests,
sans que le Bacha voult rien diminuer de sa demande, ce qui obligea le
Capitaine qui ne put rien obtenir de luy de sortir du Chasteau. Pour moy
je me retiray  la prison accabl de douleur, sans pourtant perdre
l'esperance que Dieu me dlivreroit bientost, & qu'il ne permettoit ce
retardement que pour me faire goter avec plus de plaisir la douceur de
ma libert Estant dans la prison je me prosternay dans la Chapelle aux
pieds du Crucifix & j'imploray de tout mon coeur l'assistance de la
Sainte Vierge, qui n'est pas moins la consolatrice que le refuge des
pecheurs, & de qui j'ay si visiblement prouv la protection tant durant
ma captivit qu'en plusieurs autres rencontres de ma vie, que je ne puis
m'empescher d'en rendre icy un tmoignage public. L'aprs midy nous
retournmes au Chasteau, o je trouvay quantit de Marchands Chrestiens
qui parlerent pour moy au Bacha, auquel je representay que je l'avois
servy fidellement pendant tout le temps de mon Esclavage, que je ne
pourrois plus resister  l'avenir  la fatigue du travail, que j'avois
pass le terme de la Loy qui n'exige que sept ans de servitude, & que
perdant l'occasion favorable qui se presentoit, je ne pourrois estre
rachept de mes parens qui estoient fort esloignez de Provence. Ces
raisons ne tocherent point ce Barbare qui se moqua des larmes que je
versois en implorant sa piti. De bonheur dans ce moment un de ses fils
vint luy baiser la main avant que de monter  cheval pour aller  ses
exercices. Je me jettay aux pieds de ce jeune Seigneur, suppliant le
Bacha par sa teste de m'accorder la libert, le fils toch de
compassion me dit ces paroles Arabes, _Alla ya Meschin timpehy fy
Bledy_, Dieu te face la grace infortun Chrestien d'aller en ton Pays.
Osman qui aimoit tendrement son fils me dit qu'il se rendoit  ses
souhaits, & qu' sa priere il me donnoit la libert moyennant quatre
cens piastres, sans comprendre la sortie des portes & plusieurs autres
frais. Je me retiray incontinant du Chasteau pour en faire part  mes
amis, il m'est impossible d'exprimer la joye que je ressentis pour lors,
car tout les plaisirs du monde ne sont rien en comparaison. Je ne fus
pas plustost arriv  la prison que j'entray dans la Chappelle pour
remercier Dieu de ma dlivrance, le soir un Officier du Bacha vint
assurer le Gardien que j'estois libre, & me conduisit en la maison du
Capitaine Mirangal o je demeuray jusqu'au dpart de Tripoly.

La maniere de rachepter les Esclaves dans la Barbarie n'est pas tojours
galle, & change selon la naissance, l'aage & les qualitez des Captifs.
La jeunesse, l'art, la force, la qualit & le Pays sont autant
d'obstacles  la libert d'un Chrtien, qui ne peut rompre ses fers
qu'il ne paye doublement sa condition ou son merite,  moins qu'il n'ait
la prudence de les cacher. C'est ce qui arriva au sieur Bordier de
Genve horloger de son mestier que Mirangal presenta au Bacha le mesme
jour que je fus rachept. Osman qui estoit bien inform qu'il avoit six
cens cus ne voulut rien rabatre de la somme qu'il demanda. Aprs une
longue contestation le Capitaine qui avoit offert cinq cens cus sortit
du Chasteau sans avoir obtenu grace pour le Genevois, lequel avant que
de rentrer dans la prison ne put s'empescher de reprocher  Savy sa
perfidie. Le lendemain on continua les solicitations envers le Bacha
pour le pauvre Bordier qui estoit dans le dernier accablement; Et pour
comble de malheur il fut reconnu par Mimy Renegat de son Pas qui avoit
averty le Bacha que l'horloger avoit  Genve des freres fort riches qui
pouvoient avancer deux mille piastres pour son rachapt; Bordier eut beau
representer  Osman que quand il fut fait Esclave par les Corsaires en
allant  Constantinople, il avoit fait perte de quatre mil piastres en
quoy consistoit tout son bien. Le Capitaine eut aussi beau assrer le
Bacha que le refus de la libert de Bordier le mettroit au desespoir, &
qu'il ne manqueroit pas d'imiter Gonneau Parisien qui pour le mesme
refus s'estoit donn la mort, & l'avoit priv d'un Esclave qu'il aimoit
 cause de son Art, Le Bacha rpondit que toutes ces remostrance
estoient inutiles, & que la mort d'un Chrestien luy estoit moins
sensible que celle d'un Autruche qu'il entretenoit dans son Palais pour
son divertissement. Mirangal voyant l'avarice & la duret du Bacha se
douta bien que son crivain avoit revel  Regep son frere les sommes
destines pour la ranon des Esclaves; c'est pourquoy il donna les six
cens cus qu'il avoit receus en France, outre les portes & les autres
frais que les Capitaines avancent lorsque l'argent ne suffit pas pour
fournir aux dpenses des Captifs qui leur sont recommandez. Aprs tant
de chagrins Bordier sortit du Chasteau plus joyeux qu'il n'y estoit
entr, & assurment sans la recommandation du Consul Anglois qui estoit
le protecteur des Protestans & chez lequel Bordier se retira, il auroit
peut estre fait un long sejour dans la Barbarie. Mirangal ne trouva pas
moins de difficult dans le rachapt du Capitaine Andr Hollandois
estably  Marseille, qui avoit est fait Esclave au retour de la Ville
d'Alexandrie pour laquelle il trafiquoit. Andr estoit un homme de belle
taille, fort experiment au fait de la Marine, & capable de commander un
Navire en course. Les Renegats de sa Nation avoient tch par toutes
sortes de voyes de luy faire prendre le Turban, & sans l'arrive de
Mirangal il estoit en peril de changer de Religion parce qu'ils l'en
solicitoient incessamment, & que les Turcs vouloient luy persuader qu'il
pouvoit se sauver dans la Secte Mahometane aussi facilement que dans la
Religion des Hollandois. C'est de tous-temps que les Infideles estiment
plus les Catholiques Romains que les Protestans qu'ils acheptent
d'aventage. Le Capitaine Mirangal ayant apris que les Renegats
rgaloient nostre Hollandois en des Jardins de plaisance  la Campagne
dans le dessein de le seduire, eut l'adresse de le retirer de la
compagnie de ces libertins pour le presenter au Bacha, qui eust bien de
la peine  consentir  sa libert. Quoy que Mirangal n'et receu que
cinq cens piastres pour sa ranon il ne fit point de difficult d'en
donner six cens, de crainte de laisser en Barbarie un homme de son
experience & de sa valeur, lequel par desespoir de n'avoir pas est
rachept, auroit renonc au Christianisme & fait d'estranges ravages
dans la Provence, ainsi que Morat et Chabam Rais Renegats qui ont pris
plus de mille Chrestiens Esclaves. Le Capitaine Andr ne fut pas
plustost libre que Mirangal le pria de se retirer au bord de la Barque
jusqu'au dpart de Tripoly & de n'en point sortir pour viter les
surprises que les Renegats luy pourroient faire. En effet ces apostats
indignez de perdre une personne de son merite s'obstinerent plus que
jamais  le pervertir; ils le visiterent dans sa retraite avec divers
rafraichissemens o le vin ne manquoit pas, luy offrirent leurs Maisons,
le prierent de voir les beautez de la Campagne, & firent tous leurs
efforts pour l'obliger  mettre pied  terre. Ce que le Capitaine
Hollandois ayant refus, ils rodoient sans cesse aux environs de la
Marine pour l'enlever par force, dont Mirangal porta ses plaintes au
Bacha qui leur deffendit de continuer leurs violences. Ces deffenses ne
les empcherent pas d'insulter les Matelots, un soir en allant au bord
de la Barque je rencontray deux de ces Levantis qui me reprocherent de
m'estre oppos  leur dessein, & sans doute ils m'auroient mal-trait,
si Osman qui commandoit  la Marine ne leur et donn ordre de se
retirer. Par bonheur le Bacha fit quiper deux Navires pour aller en
course sur lesquels s'embarquerent les ennemis du Capitaine Andr qui
fut ravy d'estre dlivr de leurs insultes.

Il ne restoit plus  Mirangal que de presenter au Bacha deux Esclaves de
la Ville de Marseille qu'il avoit ordre de rachepter de la part des R.
R. P. P. de la Mercy de Paris, qui nonobstant le grand nombre de Captifs
qu'ils vont rachepter en personne dans les Royaumes d'Alger, de Fez & de
Maroc, procurent encore de temps en temps la libert aux Esclaves
dtenus dans les Villes de Thunis & de Tripoly, ainsi qu'il a paru
depuis quinze ans en deux ceremonies fort clatantes. Le Capitaine
Mirangal pour les avoir  bon march assura le Bacha qu'ils estoient
pauvres & de basse condition; car l'un estoit Matelot & l'autre
Tonnellier, & depuis dix ans d'esclavage ils avoient est employez  la
Marine. Il luy representa aussi que l'argent destin pour le rachapt ne
provenoit que des charitez des Chrestiens qui ont la bont de retirer de
la Barbarie les Captifs les plus abandonnez. Tes raisons sont bonnes,
dit Osman au Capitaine, mais sais-tu que la pluspart des Chrestiens se
font de qualit au commencement de leur esclavage, & miserables  la
sortie pour pargner leur bourse; je suis rebatu de tous les artifices
dont se servent les Capitaines quand ils racheptent les Captifs, & je ne
saurois me persuader que les aumnes des Chrestiens qui sont si zelez &
si riches, soient limites pour la ranon de leurs freres; pourquoy donc
est-tu avare d'un argent dont tu seras rembours? Les Consuls & les
Machands parlerent en faveur des deux Marseillois ausquels le Bacha
donna la libert pour cinq cens cus parce que l'un d'eux estoit
incommod & incapable de travailler.

Quelques affaires survenus  nostre Capitaine ayant fait differer son
dpart, j'eus la commodit de voir le Caresme des Turcs qui arrive
presque dans le mesme temps que celuy des Chrestiens. Le jene des
Mahometans est bien different du nostre qui n'est estably que pour
mortifier le corps, au lieu que les Turcs ne s'abstiennent de boire & de
manger pendant le jour, que pour s'abandonner durant la nuit  tous les
desordres &  toutes les infamies qui peuvent flater leurs sens. Le
premier mois de leur jene qui s'appelle Beyram est jen par les
Cherifs, les Marabous, les Santons & les Dervis; le second qu'on nomme
Chabam est jen par les devots & les zelez de la Loy; le troisime qui
est le Rhamadam est universel & gard si exactement par les veritables
Musulmans, que dans quelques Provinces les enfans  la mamelle & mesme
les animaux n'en sont point exempts. Il est deffendu pendant toute la
Lune du Rhamadan de boire & de manger le jour, & les Arabes jenent avec
tant d'exactitude qu'ils se privent de tous les plaisirs licites, comme
de sentir les fleurs, de prendre du Tabac & de se rafraichir la bouche
dans la plus grande chaleur du jour. Je me suis trouv  la Campagne
avec des Mahometans qui ont mieux aim mourir que de violer la Loy du
Prophete. La superstision ne manque jamais de victimes, & fait des
martyrs dans les Religions les plus fausses & les plus ridicules. Les
Renegats ne se mettent guerres en peine de ces jenes, & ils se menagent
des retraites particulieres o pendant le Rhamadan ils se divertissent
en secret; Mais s'il y a des plaintes contr'eux au Divan, ils sont punis
avec rigueur, tmoin un Renegat Hollandois qui fut trouv yvre de jour
par les rus & auquel on fit avaler du plomb fondu pour punition d'avoir
caus un scandale public, ce breuvage ne luy donna pas le temps de cuver
son vin. Les Barbares ont plus d'horreur pour les yvrognes que pour les
autres coupables, ils les appellent en leur langage Sacran, comme si
c'estoit une chose sacre dans la Barbarie de voir un homme de la nation
pris de vin. Cependant les Turcs avec toute l'horreur qu'ils tmoignent
pour l'yvrognerie, & toute la regularit de leur jene pendant le jour
de leur Caresme, ne laissent pas la nuit de faire toutes sortes de
dbauches & de commettre les crimes les plus abominables. Le Soleil
n'est pas plustost couch qu'on les voit dans les rus ou dans leurs
maisons avec des viandes prestes  manger, & ds que les Marabous ont
sur les tours des Mosques donn le signal par leurs cris qui font
l'office de cloche en Turquie, ils dvorent comme des Loups affamez. Ce
qui fit dire  un Flamand que les cloches de son Pas faisoient des
Concerts agreables, & que celles des Turcs mangeoient. Un de mes amis
Esclave d'un Capitaine de Navire me convia d'aller coucher avec luy afin
que je pusse voir de nuit le Ramadan, il et ordre le soir aprs soup
d'aller trouver son Patron dans un Cafegy, je l'accompagnay dans ce lieu
o les Turcs & les Renegats s'assemblent pour se divertir  fumer, 
boire du Caff &  joer aux Dames & aux Echets, sans qu'il leur soit
permis de joer de l'argent parce que la Loy leur deffend. Nous emes la
curiosit d'aller au grand Bazart o nous ne trouvmes que du menu
peuple & de la confusion. Les Places publiques estoient remplies de
joeurs d'instrumens & de danseurs, les Barbares se divertissent
separement des Turcs, ainsi que les Negres que les Turcs traitent plus
mal que les Chrestiens, quoy qu'ils soient Mahometans. Sitost que ces
infidels ont le ventre plein ils courent par les rus heurlans comme des
possedez ce qui nous fit retirer de peur d'estre exposez  leurs
insultes, je me contentay d'une premiere nuit & refusay de me trouver 
une Comedie que les Capitaines devoient representer le soir suivant; le
commencement du Ramadan s'annonce par un coup de Canon le premier jour
de la Lune, & les Marabous publient la Pasque avec grande ceremonie. Ils
en celebrent trois par an, la premiere est celle des Sacrifices qu'ils
imitent des Juifs, la seconde des Bacanales, & la troisime est la
Nativit de Mahomet. La premiere arrive au temps de la Pasque des
Chrestiens, la seconde deux Lunes aprs & la troisime  la fin
d'Octobre. Le jour de la feste le Bacha suivy du Divan & de sa Cour se
rend en ceremonie  la Mosque principalle pour y faire la priere,
laquelle ce jour l dure plus qu' l'ordinaire. Pendant qu'il demeure
dans la Mosque, il se fait un concert au haut de la Tour &  peine
-t'il achev son Salem, qu'un Marabous arbore un Etendard rouge que
l'on voit de toute la Ville. Aussi tost les Marabous annoncent sur les
Tours des autres Mosques la feste au peuple, aprs quoy le Chasteau
fait une descharge de Canons, qui est suivie de celle des Navires.
Durant le bruit de l'artillerie le Bacha est conduit au son de divers
instrumens dans une grande place proche du Palais de Regep B o l'on a
prepar sous des Pavillons un festin magnifique  la mode du Pas, &
comme les Turcs ne mangent point sur des tables tous les Mets sont
servis sur des peaux contre terre, le Bacha & les plus considerables
Officiers mangent les premiers, ensuite les Renegats, les Turcs, & les
Arabes de la Campagne qui viennent  la Ville pour y celebrer la feste &
assister au regal o tout le monde trouve  manger abondamment,
puisqu'on y sert quatre ou cinq mil plats de toutes sortes de viandes &
de poisson. Le Bacha n'est pas plustost arriv en son Palais qu'il fait
ouvrir les prisons aux Captifs qu'on enferme pendant la Ceremonie, afin
qu'ils puissent profiter des restes du festin, qu'ils mangent avec les
Pauvres de la Ville. Les Esclaves sont exempts du travail le jour de la
Pasque & on leur donne la libert de se promener par les rus pour voir
les rjoissances publiques.




Chapitre XIV.

_Les avantures d'un Provenal & de sa nice; celles d'un Majorquin & de
sa soeur._


Avant de quitter la Barbarie il ne sera pas hors de propos de rapporter
les avantures de quelques Esclaves lesquelles y sont arrives; Mais je
prie le lecteur de croire que bien qu'elles soient assez surprenantes,
elle ne laissent pas d'estre veritables, & que je garderay dans la fin
de ct ouvrage la mesme fidelit que j'ay garde auparavant. Je
commanceray par l'Histoire du sieur Taulignan que j'ay ve Esclave 
Tripoly, avec lequel j'ay log dans la mesme prison pendant deux annes.
Il est de la Ville de la Ciouta en Provence entre Marseille & Toulon, &
frere du Consul de Zante, Isle qui appartient aux Venitiens dans la
Grece. Ce Consul avoit est nomm par Sa Majest pour y conserver les
interests des Franois  cause de la connoissance qu'il avoit de la
Grece & de tout l'Archipel,  son dpart de France avec sa famille il
laissa dans le Convent des Religieuses de la Cioutat une petite fille
que son bas aage rendoit incapable de supporter les incomoditez de la
mer. Ds qu'elle et atteint l'aage de dix ans le Consul pria son frere
qui demeuroit avec luy  Zante de faire un voyage en France pour
diverses affaires, & principalement pour tirer sa niece du Monastere, &
la mener  Zante sur une Tartane qu'il chargeroit de marchandises
propres au Pas. Taulignan ft bien-aise de faire le voyage dans
l'esperance de voir ses parens & ses amis & de profiter sur les
marchandises qu'il porteroit en France o il arriva heureusement.
Pendant le sejour qu'il fit  la Cioutat il eut de la peine a faire
resoudre sa niece de quitter son Convent comme si elle et e quelque
pressentiment des malheurs qui luy devoient arriver. L'ayant fait
embarquer il se mit  la voile avec un vent favorable qui le mit presque
hors de danger des Corsaires de Barbarie, qui pour l'ordinaire croisent
proche des Isles de Majorque, de Minorque, de Sicile & de Sardagne. Le
troisime jour de son embarquement il apperceut le soir trois voiles qui
costoyoient cette derniere Isle & leur maniere d'agir luy fit connoistre
que c'estoit des Pirates. La nuit donna esperance  Taulignan qu'il
s'esloigneroit d'eux; Mais  la pointe du jour ces Corsaires qui
estoient Algeriens luy donnerent la chasse avec tant d'ardeur qu'ils
l'obligerent de faire choer la Barque. Il se sauva dans l'Esquif avec
sa niece, & le reste de l'Equipage se jetta dans la mer & gagna la
terre, o les Pirates descendirent & poursuivirent les Chrestiens. La
Tour du Cap Teclar dans le Golphe de la Palme n'estoit pas esloigne,
Taulignan & sa niece y estant arrivez eurent le malheur de n'y trouver
personne, parce que la peste qui desoloit lors la Sardagne avoit emport
la Garnison qu'on tient ordinairement dans cette Tour pour s'opposer 
la descente des Corsaires. Les Algeriens ayant reconnu qu'elle estoit
sans Soldats continuerent leurs poursuites & tirerent sur Taulignan
qu'ils blesserent  la cuisse. Sa blessure, les cris des Turcs & le
bruit des mousquetades donnerent une telle frayeur  la niece qu'elle
demeura immobile sans pouvoir avancer d'un pas, & Taulignan eut bien de
la peine  se retirer dans un Bois qui estoit proche de la Tour, les
Algeriens se saisirent de la fille & pousserent jusqu'au Bois  l'entre
duquel ils trouverent Taulignan dans un estat si pitoyable qu'ils le
crurent mort, & se contenterent de luy marcher sur le ventre.

Alors les Chrestiens qui s'estoient ralliez dans le Bois firent tant de
bruit que les Pirates craignirent de tomber dans une embuscade, &
regagnerent leurs Vaisseaux o Soliman leur Chef estoit demeur pour
faire transporter les marchandises de la Barque qu'il fit couler 
fonds. La fille fut presente au Capitaine qui la receut avec bien de la
joye dans son bord, & les Corsaires ayant apperceu de loin plusieurs
voiles abandonnerent la Sardagne & avant que d'arriver a Alger prirent
un Navire qui venoit d'Alexandrie. Permettez que je laisse nostre jeune
Captive dans le Serrail de Soliman & que je retourne  son oncle qui
fait le principal sujet de cette Histoire.

Les Matelots de la Barque assurez de la retraite des Turcs chercherent
leur Capitaine qu'ils trouverent presque mourant  cause de la quantit
de sang qu'il avoit perdu. Ils luy banderent sa playe, & le porterent 
Caillery Capitale de la Sardagne o de bonheur il rencontra des amis qui
luy donnerent toutes les assistances dont il avoit besoin. Ds qu'il fut
guerry il s'embarqua pour Zante o  son arrive il dit  son frere que
sa fille n'avoit pas voulu sortir de la Religion; Mais comme le danger
estoit pressant, il avoa la Captivit de sa niece, afin de travailler 
sa libert avant que son Patron la solicitt d'embrasser le Mahometisme.
La perte de la Barque estime dix mil cus ne fut pas si sensible au
Consul que celle de sa fille, pour la libert de laquelle il fit passer
son frere en diligence en France avec des lettres de recommandation 
Messieurs les Commandeurs Paul & de Benonville. Elles eurent tout
l'effet qu'on pouvoit esperer, ces Messieurs luy offrirent un des plus
puissans d'Alger qui estoit dans les Galeres de France, & mesme autant
de Turcs qu'on demanderoit pour la libert de sa niece. Taulignan ravy
du succs de son voyage partit aussi-tost pour en porter la nouvelle 
son frere lequel en son absence avoit est  Venise, les services qu'il
avoit rendus  la Republique pendant son Consulat luy avoient fait
obtenir du General Morosiny quatre Turcs d'Alger qui luy donnerent des
lettres pour leurs parens qui avoient du credit dans la Ville. Le Consul
pria son frere de retourner en Provence o l'on trouve facillement des
occasions pour Alger. Il trouva un Vaisseau qu'on quipoit pour cette
Ville  Marseille, & donna au Capitaine les lettres des Turcs qu'on
offroit d'changer avec la fille. Si tost que leurs parens les eurent
receus ils s'employerent fortement pour leur deslivrance, Soliman qui
aimoit passionement sa belle Captive en fut allarm, & pour ne la point
rendre commit une perfidie insigne. Il luy fit des carresses
extraordinaires, & l'assura de sa libert. Un jour il la fit venir dans
sa chambre o en presence de plusieurs personnes Turques de l'un &
l'autre sexe il luy mit entre les mains un crit qu'elle receut avec
beaucoup de respect & de remerciement dans la pense que c'estoit la
carte de sa libert qu'il luy avoit promise, Soliman en fit ensuite
faire la lecture par un de la compagnie & pria la fille de repeter 
haute voix ce que le Turc liroit, la fille prevenu des fausses caresses
de son Patron ne fit aucune difficult de luy ober, &  peine la
lecture fut acheve que les hommes & les femmes la feliciterent de
s'estre faite Mahometane, car au lieu des parolles qui donnent la
libert, on luy avoit fait dire celles que les Turcs ont cotume de
faire prononcer aux Esclaves qui renoncent  la Religion Chrestienne.
Jugez mon cher lecteur, de la douleur & de l'estonnement de cette
infortune, elle pleure, elle gemit, elle proteste qu'elle est
Chrtienne, & qu'elle abhorre la loy de Mahomet qu'on luy a fait
professer dans un langage qui luy est inconnu, elle regarde les Dames
qui la flattent & la consolent comme ses ennemies & les complices de la
trahison qu'on luy a faite, elle veut sortir de la chambre, elle implore
la justice & la bonne-foy de Soliman qui l'arreste & la fait conduire
dans une chambre voisine o les femmes la parent malgr elle d'habits
magnifiques pour accomplir la Ceremonie. L'action de Soliman luy attira
la haine & la vengence des parens & des amis des Esclaves Turcs, ils
l'accuserent d'avoir empch leur change, d'avoir us de surprise & de
violence pour faire renier son Esclave, & d'avoir pris en course des
Navires Chrestiens amis d'Alger. L'affaire ft pousse si vivement qu'il
fut contraint de s'absenter de la Ville, & il n'y rentra que par la
faveur du Caya qui le fit rappeller d'exil en consideration du present
qu'il luy fit de sa Captive. Ct Officier est un veritable Turc & la
seconde personne d'Alger o la Porte l'envoye pour y conserver ses
interests.

Taulignan attendoit  Marseille l'effet des lettres qu'il avoit envoyes
 Alger lorsqu'il apprit ce qui estoit arriv  sa niece par celles
qu'elle et l'adresse de luy faire tenir quoy qu'elle fut enferme dans
un Serail. Il porta ces tristes nouvelles au Consul qui fut inconsolable
du malheur de sa fille bien qu'elle l'assurt par ses lettres qu'elle
estoit Chrestienne dans l'ame & qu'elle garderoit toute sa vie la
Religion dans laquelle il l'avoit esleve. Taulignan reconnoissant que
sa presence augmentoit le chagrin de son frere resolut de trafiquer sur
mer pour se recompenser des pertes qu'il avoit faites, il chargea une
Barque de vivres & de munitions qu'il mena en la Ville de Candie qui
estoit lors assiege des Turcs, Il y fit plusieurs voyages en l'un
desquels il fut pris sur les Isles de Sapience par les Corsaires de
Tripoly o il a demeur Captif pendant quatre annes. Jean Seaume son
beau-frere qui vint  Tripoly avec une Barque remplie de marchandise ne
pt le racheter, parce qu'il estoit dans l'arme qu'on avoit envoye
contre les Arabes qui s'estoient, pour la seconde fois, revoltez dans la
Province du Gibel. Le Consul de Zante averty que son frere estoit encore
dans la Barbarie envoya son fils  Tripoly sur une Tartane charge en
partie de vin de Saragouse en Sicile. Il trouva Taulignan qui estoit de
retour de son voyage du Gibel & qui ne voulut pas qu'il le rachett
parce qu'il esperoit que les Galeres de France qui deslivroient  Thunis
les Esclaves Franois, viendroient faire la mesme grace  ceux de
Tripoly. Ainsi le neveu se mit  la voile par l'ordre de l'oncle auquel
il laissa de quoy se racheter si les Galeres ne rendoient point visite
au Bacha de Tripoly, & quatre tonneaux de vin pour faire Cabaret.
Taulignan bien inform que les Galeres avoient pris la route de France,
songea aux moyens de se metre en libert, & quoy que les Ranons des
Esclaves soient mediocres pendant que les Galeres de France sejournent
en Barbarie, il ne laissa pas de payer pour la sienne quatre cens
piastres parce qu'il estoit estim trs-habille pour la Marine & qu'il
alloit en mer sur la Capitaine. A son arrive  Marseille il apprit de
son frere Pilote Real des Galeres de sa Majest que leur neveu, sa
Tartane, & tout l'quipage avoient pery en mer. Comme le Consul de Zante
avoit beaucoup contribu  sa libert il y alla pour le remercier; Mais
il n'y fit pas long sejour  cause de l'affliction de son frere que le
naufrage de son fils avoit augmente, & retourna en France o il a e
des emplois honnorables. Il a tojours servy sous le commandement de
Monsieur de Vivonne en qualit de Lieutenant & de Capitaine de Barques &
de Navires, & s'est signal dans les occasions les plus perilleuses de
Messine, d'Alger & de Thunis, il a mesme parcouru l'Archipel pour
acheter des Corsaires Chrtiens des Turcs Esclaves, afin de renforcer la
Chiourme de nos Galeres, & les a conduits  Marseille avec autant de
succs que de gloire aprs avoir essuy une escadre de l'Arme navale
Ottomane. Ces dernieres avantures de Taulignan m'ont est racontes par
luy mesme en la Ville de Paris il y a trois ans, il servoit de
Truchement  l'envoy de Tripoly qui estoit venu en France pour demander
au Roy une Paix ternelle, & prier Sa Majest de rendre les Ostages de
cette Ville qui estoient  Toulon depuis la Treve faite par les
Tripolins avec Monsieur le Mareschal d'Estre Vice-Amiral de France. Il
me dit une particularit assez singuliere & qui merite bien d'avoir icy
sa place, C'est que l'envoy de Tripoly est celuy auquel Soliman
Corsaire d'Alger fit present il y  vingt-cinq ans de la fille du Consul
qu'il avoit pouse, que son fils qui l'accompagnoit estoit n de cette
Renegate involontaire, & que l'envoy exeroit  Tripoly la charge de
Caya qu'il avoit auparavant possede dans Alger. J'appris aussi de
Taulignan la mort d'Osman Bacha & les revolutions qui estoient arrives
dans le Gouvernement de Tripoly, voicy de quelle maniere il m'en fit le
recit. Tous les Renegats ennuyez de la domination des Renegats Grecs se
liguerent pour dposseder Osman, ils l'attaquerent dans son Chasteau
qu'ils emporterent de force aprs une resistance de plusieurs jours. Le
Bacha, ses parens, ses creatures & tous les Officiers Grecs furent
passez par le fil de l'espe, & l'on establit pour Gouverneur un Renegat
Italien. Les Esclaves Chrestiens firent paroistre leur valeur dans les
attaques du Chasteau o il en perit beaucoup. L'Italien ne gouverna pas
long-temps, car le Grand Seigneur ayant e avis qu'Osman avoit laiss
des richesses immenses, envoya un Bacha de la Porte pour commander en sa
place avec des Officiers fidels, ce nouveau Commandant fut bien receu
par les Turcs & les Arabes qui estoient ravis de secoer le Joug des
Renegats qui leurs estoient devenus insuportables, & il fit mourir
l'Italien & tous les autres qui pouvoient estre suspects. C'est ainsi
que l'autorit de la Porte fut entierement restablie dans la Ville & le
Royaume de Tripoly, & qu'Osman fut puny de sa perfidie & de son
ingratitude envers Mehemet son cousin, & son bienfaicteur qu'il avoit
fait empoisonner.

J'avois dessein de passer sous silence les avantures de Dom Julio & de
sa soeur  cause du rapport qu'elles ont dans le commencement avec
celles de Taulignan; mais une personne de merite que j'ay consulte l
dessus, m'a conseill de les inserer dans ce livre parce que j'y ay fait
mon personnage & que les estranges & veritables venemens qui les
composent peuvent donner de la satisfaction au Lecteur. Dom Julio est de
la Ville de Majorque Capitale de l'Isle de ce nom, il avoit dans sa
jeunesse servy la Republique de Venise en Candie o il avoit fait des
amis & quelque tablissement. Il eut envie d'aller dans son Pas pour
visiter ses parens qu'il n'avoit point veus depuis plusieurs annes.
Durant le sejour qu'il fit  Majorque il sollicita une soeur qu'il avoit
de venir avec luy en Candie, promettant de la marier avantageusement. Le
plaisir de voyager & les beautez de la Grece dont son frere
l'entretenoit souvent, ne furent point capables d'abord de la faire
consentir au voyage; Mais lorsqu'elle vit une Barque charge de
provisions & qu'elle devoit estre bientost prive de Dom Julio qu'elle
aimoit tendrement, elle ne resista plus & s'embarqua ds que le vent fut
favorable. Dom Julio et proche de l'Isle de Malte la chasse par deux
Brigantins de Thunis qui le poursuivirent avec tant de vigueur qu'il fut
contraint dchoer dans la Sicile, il se sauva dans l'Esquif avec sa
soeur & tous deux mirent pied  terre o les Pirates descendirent afin
de poursuivre les Chrestiens fugitifs dont ils firent quelques uns
Esclaves, Dom Julio en ct extrme danger prit sa soeur par la main, la
conjura de ne point perdre courage & d'avancer jusqu' un bois qui
n'estoit pas esloign, luy rpresentant que la perte de la Tartane
n'estoit rien en comparaison de la captivit qu'ils ne pouvoient viter
sans une prompte fuite. Mais ses prieres & ses peines furent inutiles,
car la soeur effraye des heurlemens des Turcs qui approchoient tomba en
pamoison & sans aucun sentiment. C'est un coup de foudre pour Dom Julio
qui ne sait quel party prendre, sa tendresse l'empesche de quitter sa
soeur, d'un autre cost il craint de tomber avec elle au pouvoir des
Turcs, dans le mesme instant il fait reflexion aux surprises & aux
violences qui luy seront faites  cause de sa jeunesse & de sa beaut, &
il se la figure expose aux miseres de l'Esclavage, au peril de
l'apostasie &  la brutalit des infideles qui ont de la passion pour
les femmes Chrestiennes de l'Europe. Ces fcheuses ides qu'il se forme
dans l'esprit l'aveuglent & le rendent furieux, elles luy font oublier
les devoirs de l'amiti, du sang & de la nature, & dans son desespoir il
donne  sa soeur plusieurs coups de cousteaux dans le sein, aprs quoy
il gagne en diligence le bois & ensuite la Ville de Palerme.

Les Matelots qui s'estoient sauvez du naufrage arriverent presque
aussi-tost que luy  Palerme & l'assurerent qu'ils avoient ve les
Corsaires enlever sa soeur dans leurs Brigantins. Dom Julio persuad par
cette nouvelle que sa soeur n'estoit pas morte comme il avoit cru, ne
songea plus qu' la dlivrer afin de reparer en quelques faon l'injure
qu'il luy avoit faite par sa cruaut. Il resolut d'aller en Candie
demander quelque Turc de Thunis Esclave dans l'arme navale de Venise
pour en faire change avec sa soeur. On quipoit  Palerme deux
Brigantins qui devoient aller en course dans l'Archipel, l'occasion le
fit embarquer avec ces Corsaires Chrestiens qui luy promirent de le
rendre en Candie, ils costoyerent heureusement les Isles de Sicile & de
Malte; Mais proche de la Lampedouze ils furent battus d'une si furieuse
tempeste qu'il leur ft impossible d'y moiller l'Ancre parce que le
lieu est d'un abord trs difficile. La nuit suivante l'orage augmenta si
horriblement que les Brigantins furent obligez de se separer, l'un
perit, & l'autre sur lequel estoit Dom Julio alla le lendemain se briser
dans l'Isle de la Limose, & de tout l'quipage il ne se sauva que luy &
un Italien qui sur le dbris du Brigantin aborderent en cette Isle
deserte. Ce fut dans cette afreuse solitude qu'il s'imagina que Dieu
l'avoit exil pour le punir d'avoir poignard une soeur dont il avoit
caus l'infortune, puisqu'il l'avoit oblige de le suivre. Le lieu
estoit steril, sans eau & dpourveu de toutes les commoditez de la vie.
Ses deux nouveaux habitans n'avoient point d'autre occupation que de
chercher des coquillages sur le bord de la mer pour leur servir de
nouriture, se rafraischissans la bouche d'un peu d'eau sale; la nuit
leur estoit encore plus insuportable que le jour parce qu'il se retiroit
dans l'Isle quantit de Gabians qui sont oyseaux de mer lesquels par
leurs cris effroyables interrompoient leur sommeil & sembloient
reprocher  Dom Julio son crime. L'Italien au bout de cinq jours devint
si foible qu'il ne fut plus capable de chercher sa nouriture que son
compagnon luy apportoit charitablement. Un aprs midy Dom Julio ayant
mont sur le sommet d'un Rocher apperceut de loin un Navire qui venoit 
toutes voiles, il ne se mit point en peine s'il estoit Turc ou
Chrestien, il ne songea qu' sortir de cette malheureuse demeure & pria
Dieu de les en dlivrer, ses voeux furent exaucez, le Navire aprochant
de l'Isle le Capitaine vit le signal qu'ils avoient mis pour implorer le
secours des Vaisseaux passagers, & qui est ordinaire  ceux qui se sont
perdus sur mer. Il envoya sa Chaloupe &  mesure qu'elle aprochoit de
l'Isle, Dom Julio qui estoit accouru au devant & qui l'avoit reconnu
arme de Chrestiens s'crioit qu'il estoit Chrestien. Celuy qui la
commandoit ayant mis pied  terre, Dom Julio luy compta son naufrage &
le conjura de le conduire au Vaisseau avec son compagnon, ce qui fut
fait. Le Capitaine qui estoit Hollandois les traita si bien qu'ils
recouvrerent leurs forces & leur sant avant que d'arriver en Candie o
le Capitaine s'arresta pour dcharger des marchandises, il y laissa Dom
Julio & emmena l'Italien  Venise o il devoit charger son Navire pour
la Hollande. Nostre Majorquin ne fit pas long sejour en Candie car aprs
qu'il eut puis la bourse de ses amis & obtenu des Venitiens un Turc
Esclave il s'embarqua sur un Navire Franois qui negocioit au Levant
pour Messine dans le dessein de le quitter  Malte afin de s'aprocher de
Thunis. Ce Navire se mit  la voile avec un vent Grec qui en six jours
le mit quasi hors du danger des Pirates de Barbarie; Mais par malheur le
mesme jour que le Capitaine esperoit arriver  Malte, il fut attaqu par
les Corsaires Tripolins lesquels aprs un rude combat s'en rendirent les
maistres. Ainsi Dom Julio fut fait Esclave avec une blessure qui faute
d'estre bien pense le mit en danger de perdre la vie. Nous avons
demeur trois ans dans la mesme prison o il a e le loisir de me faire
part de ses avantures.

Dom Julio ne fut pas plustost guery qu'il fit savoir  ses parens sa
captivit & celle de sa soeur, ce qui les tocha si sensiblement qu'ils
n'espargnerent rien pour luy procurer la libert afin qu'il pt ensuite
travailler  celle de sa soeur. Comme il estoit de qualit & bien fait
de sa personne ils furent obligez de consigner six cens Piastres s
mains du Lieutenant d'un Navire qui fretoit  Gennes pour la Barbarie.
Ce Genois qui avoit est autrefois Captif  Tripoly changea en pieces de
cinq sols plus de la moiti de l'argent qu'il avoit receu dans
l'esperance de faire quelque profit. Il ne faut pas s'estonner si l'on
en voit si peu en France, les Marchands Chrestiens les ont transportes
en Turquie parce qu'il n'en faut que dix pour une Piastre dans tout
l'Empire Ottoman. Les femmes Turques estiment tant cette monnoye
qu'elles en mettent  leurs bracelets,  leurs colliers &  leurs
coiffures. Le Capitaine Gennois ne fut pas plustost arrive  Tripoly que
tout les Matelots commencerent  negocier les marchandises qu'ils
avoient apportes d'Italie avec les Turcs, les Grecs, les Arabes, les
Juifs & les Marchands Chrestiens. Le Lieutenant aprs avoir vendu les
siennes acheta des marchandises du Pas pour deux cens cus qu'il paya
en pieces de cinq sols sans savoir qu'elles fussent fausses. Les Juifs
qui tiennent les Gabelles de la Ville & qui connoissent toutes sortes de
monnoyes, s'en estant apperceus porterent incontinent leurs plaintes au
Bacha qui donna ordre d'arrester le Lieutenant, & de faire recherche
dans le Navire o l'on trouva le reste des pieces qui furent portes au
Chasteau. Il luy fit donner cent Bastonnades pour savoir si le
Capitaine n'estoit point coupable, le Lieutenant le dchargea & dit
qu'il n'en avoit chang que pour trois cens cus, & que c'estoit une
tromperie qu'on luy avoit faite dans son Pas. Le Bacha ordonna une
seconde recherche dans le Navire & fit enchaner le Lieutenant dans la
Prison voisine du Chasteau. Le lendemain quoy que les Turcs
l'assurassent qu'ils n'avoient trouv que la quantit de pieces declare
par le Chrestien, il luy fit de rechef donner de la Bastonnade, & peu
s'en fallut qu'il ne s'empart de toutes les marchandises du Vaisseau 
la Sollicitation des Juifs qui firent plus de bruit que tous les autres
interessez. Mais comme il y alloit de l'honneur des Consuls, ils se
rendirent au Chasteau & representerent au Bacha qu'il n'y avoit qu'un
coupable qui neanmoins n'avoit point commis d'autre crime que de s'estre
laiss tromper dans son Pas par des personnes qui trafiquent dans les
Villes maritimes du change des monnoyes, & que le Capitaine ignoroit
l'action qui n'estoit point telle que les Juifs la publioient. Ces
remonstrances appaiserent un peu le Bacha qui condamna le Lieutenant 
payer six cent Piastres & d'estre enchan dans la Prison jusqu'au
payement. Ainsi par cette disgrace l'argent envoy pour la Ranon de Dom
Julio fut perdu & sa libert retarde, parce que le Lieutenant estoit
demeur dans l'Impuissance de le racheter.

J'allay voir le Camp des Pelerins de Thunis qui estoit arriv depuis
huit jours  Tripoly, il est inutile de repeter ce que j'ay dit de cette
arme d'Agis qui tous les ans vont  la Meque & qui trafiquent dans les
Villes o ils passent pour se recompenser de la dpence & des peines du
Voyage. Je rencontray un jeune Captif Italien proche des Pavillons du
Commandant que je priay de me faire voir les beautez du Camp. Il me fit
entrer dans les tentes de son Patron o je vis de riches quipages & de
trs beaux chevaux Barbes. Il ne me fut pas permis d'entrer dans les
Pavillons de sa Patrone qui ne sortoit que deux fois la sepmaine pour
rendre visite aux Sultanes du Bacha de Tripoly. Ensuite il me conduisit
dans le Basar & me convia d'entrer dans un Caffegy pour faire collation
 la mode du Pas qui ne consiste qu'en Tabac & en Caff, dans
l'entretien je luy demanday s'il se croyoit assez robuste pour supporter
les fatigues d'un si long voyage, il me dit qu'elles luy sembloient
legeres, parce que sa Patrone luy avoit promis la libert au retour de
la Meque,  laquelle son mary l'avoit voe pour rendre graces  Mahomet
de la guerison des blessures qu'elle avoit receus de son frere qui luy
avoit voulu oster la vie dans la Sicile. Il n'en fallut pas davantage
pour me persuader qu'elle estoit la soeur de Dom Julio, c'est pourquoy
feignant d'estre surpris d'une action si extraordinaire, je le priay de
me raconter plus particulierement les avantures de sa Maistresse, ce
qu'il fit de la mesme maniere que Dom Julio me les avoit apprises
jusqu' l'enlevement de sa soeur dans les Brigantins des Corsaires. A
l'gard de la suite le Captif m'en fit aussi la relation. Les Turcs
visiterent les blessures de la nouvelle Captive qui ne se trouverent
point mortelles, & le Capitaine prit beaucoup de soin de sa guerison.
S'estant rendus  Thunis elle fut mise dans le Serrail du B de cette
Ville qui estoit Renegat & la seconde personne du Royaume. A peine fut
elle guerie que Moustafa son fils l'estima digne d'estre son pouse 
cause de sa beaut. Il est certain que les premiers Officiers de Turquie
sont passionnez pour les femmes Chrestiennes qu'ils font eslever dans
toute la molesse du Pas afin de les seduire plus facilement. Moustafa
n'espargna rien pour luy faire renoncer sa Religion, il la donna en
garde  des Renegates qui tantost par des caresses & tantost par des
mauvais traitemens l'obligerent d'ober  Moustafa qui l'pousa peu de
temps aprs son infidelit; Il a pour elle une extrme tendresse, &
c'est  cause de sa guerison qu'ils font ensemble le Pelerinage de la
Meque. Je remerciay l'Esclave de toutes ses bontez & m'en retournay
incontinant  la Ville; l'envie que j'avois de parler  Dom Julio me fit
resoudre d'aller coucher la nuit dans la prison o je portay dequoy le
regaler avec mes autres amis. Sur la fin du repas j'assuray Dom Julio
que dans peu je luy ferois part de tres bonnes nouvelles, le lendemain
avant que d'aller  son travail de la Marine il ne manqua pas de me
remercier de la visite que je luy avois rendu, & de me prier de luy
apprendre les nouvelles agreables dont je l'avois flat le soir
precedent. Je craignis de renouveler son affliction si je luy parlois de
sa soeur; Mais remarquant sur son visage la joye qu'il avoit de me voir,
je luy racontay tout ce que le Captif m'avoit appris dans le Camp des
Pelerins; ce qui le mit dans une telle consternation qu'il demeura
quelque temps immobile. Je le conjuray de ne pas negliger la seule
occasion qui pouvoit rompre ses chanes, il prit courage & me dit en
prenant cong de moy & versant des larmes que dans cette affaire il
s'abandonnoit entierement  ma conduite. Le mesme jour je retournay au
Camp avec un de mes amis, nous rencontrmes proche du Pavillon du
Commandant le mesme Esclave auquel je tmoignay que celuy qui
m'accompagnoit estoit de son Pas, le desir qu'il avoit de savoir des
nouvelles d'Italie l'obligea de luy tenir compagnie & de luy faire voir
ce qu'il y avoit de plus beau, aprs quoy je le conviay d'entrer dans un
Caffegy o nous fmes collation, je l'assuray que le frere de sa Patrone
estoit Captif  Tripoly depuis trois ans, je luy fis le recit du malheur
qui avoit fait perdre l'argent de sa ranon, & luy demanday si par son
moyen il pouvoit avoir Audiance de sa soeur. Il me rpondit qu'il
pouvoit la voir le lendemain vendredy parce que le Bacha regaloit son
Patron avec les Principaux Officiers du Camp, & me promit d'employer le
credit de l'Eunuque pour luy faire parler. Je luy rendis graces de ses
offres & le priay d'avertir sa Patronne des disgraces de son frere, & de
contribuer  la libert du plus infortun Captif de la Barbarie qui ne
seroit pas ingrat de ses services. L'Esclave vouloit nous faire passer
la nuit dans le Camp pour y voir luter les Pelerins avec ceux de la
Ville qui s'estoient rendus redoutables dans ct exercice: Ce
divertissement ne fut pas capable de nous arrester, & nous estans rendus
 la Ville je fis provision d'un plat de viande pour aller souper avec
Dom Julio dans la prison o je menay mon amy. Au milieu du repas je
rendis compte de nostre sortie  Dom Julio qui jetta des soupirs & garda
le silence. La Compagnie tcha de le divertir & luy representa que sa
soeur dans la foiblesse de son sexe n'avoit p resister aux violences
qu'on luy avoit faites, que l'honneur d'estre Sultane luy feroit oublier
le pass, qu'il devoit luy rendre visite & que le plus grand mal qui luy
pouvoit arriver estoit de ne point sortir d'esclavage,  quoy
j'adjoustay qu'il ne tenoit qu' luy de parler  sa soeur dont le Captif
nous avoit dit tous les biens imaginables. Avant que de nous retirer il
me promit derechef de suivre mes conseils, ce qui m'obligea de donner le
lendemain une demie Piastre au Gardien de la Prison pour l'exempter ce
jour l de travail. Je fis en sorte de le divertir toute la matine pour
empescher son chagrin & priay un Esclave nouvellement rachet de venir
avec nous au Camp. A peine fmes nous sortis de la Ville que Dom Julio
regreta sa sortie & me dit plusieurs fois que j'allois le sacrifier  la
vengence de sa soeur, nous ne laissames pas de le conduire au Camp o je
trouvay le Captif Italien qui nous tmoigna la joye qu'il avoit de
nostre arrive, & assura Dom Julio qu'il avoit parl  sa soeur en sa
faveur. Aprs nous avoir entretenus quelque temps, il nous posta dans un
lieu o sa Maistresse devoit passer pour aller faire sa priere.
L'Eunuque curieux de savoir qui nous estions vint nous aborder & comme
il parloit un peu la langue Franque, commune dans la Barbarie, il prit
plaisir  nous entretenir. Cependant Dom Julio toit dans une cruelle
inquietude & peu s'en fallut qu'il ne quittt la Partie; Mais par
bonheur l'Eunuque nous avertit que sa Patronne alloit venir. Si-tost
qu'elle part Dom Julio se prosterna  ses pieds, implora sa misericorde
& la pria de luy pardonner son crime qu'un zele indiscret d'honneur & de
Religion luy avoit fait commetre. La Dame fut touche de voir son frere
en cette posture & commanda  l'Eunuque de le relever, elle l'embrassa
tendrement & mesla ses larmes avec les siennes, en suite elle luy dit
qu'elle avoit bien de la douleur de le trouver dans les fers aprs
toutes ses disgraces, qu'elle oublioit de tout son coeur le pass, que
les grandeurs dont elle se voyoit environne ne pouvoient pas la
consoler de la perte qu'elle avoit faite par sa foiblesse de la libert
des Enfans de Dieu, & qu'elle le conjuroit de ne point tomber dans la
mesme infidelit. Son frere la remercia de ses bontez dont il estoit
indigne, & elle luy demanda des nouvelles de leurs parens, aprs quoy
elle luy tmoigna qu'elle avoit un dplaisir sensible de ne pouvoir
alors luy procurer la libert; Mais qu'elle engageroit une partie de ses
Diamans pour trafiquer dans le voyage afin de le racheter au retour de
la Meque. Le Garde des Pavillons du Commandant vint dire  la Dame qu'il
estoit arriv dans le Camp plusieurs Cavaliers pour le voir, ce qui
l'obligea de nous congedier. Dom Julio dans le retour  Tripoly parut
aussi gay qu'il avoit est chagrin en allant au Camp. Le jour suivant
comme je passois par la Marine o il travailloit, il me dit que sa soeur
luy avoit envoy le matin deux Sultanins qui vallent six cus, avec deux
pendans d'oreilles d'or qu'il vendit dix Piastres  des Marchands
Chrestiens. Depuis ma sortie de Barbarie j'ay appris de personnes dignes
de foy que Dom Julio fut rachet par sa soeur au retour de la Meque, &
qu'elle luy fit un present pour s'en aller  Majorque, sa Patrie, o je
le laisse joir en repos du bonheur de sa libert.




Chapitre XV.

_L'Auteur rgale ses amis, Esclaves, avant son dpart de Tripoly;
Plaisanterie d'un Arabe pris de vin, un Captif Chrestien bastonn pour
n'avoir pas couch dans la Prison, embarquement de l'Auteur, tempeste,
Voeu  Saint Joseph, arrive  Marseille, le Voeu qu'on avoit fait sur
Mer  Saint Joseph est accomply, Origine de la devotion que les
Provenaux ont  ce Saint. Histoire de treize Esclaves qui se sauverent
de Tripoly, exortation aux Chrestiens de racheter les Captifs._


Je priay le Capitaine qui m'avoit rachet de me prester quelque argent
pour rgaler mes amis que je laissois Captifs dans Tripoly, ce qu'il
m'accorda volontiers, & afin que je pusse les mieux traiter il me fit
present d'un baril de vin d'environ vingt pintes. Je ne fis pas grande
dpence, parce que c'estoit en Caresme, & que le poisson est  si bon
march que pour quarante sols je traitay plus de vingt Chrestiens, bien
que j'eusse de trs beaux poissons; Mais pour avoir les Captifs il me
fallut payer quinze sols pour chacun, afin de les exempter du travail.
Le Regal se passa joyeusement, & ce qui augmenta le plaisir ce fut un
jeune Arabe qui conduisoit les Captifs dans leurs travaux, lequel aprs
avoir b avec excs du vin & de l'eau-de-vie, nous avoa ingenument que
Mahomet, son Prophete estoit un rveur d'avoir deffendu aux Mahometans
la boisson des Chrestiens qui les rend plus spirituels qu'eux; il eut la
temerit de parcourir toute la Ville en ct estat, & passant proche du
Chasteau il donna le divertissement aux Turcs destinez pour la garde du
Bacha ausquels il voulut persuader qu'il estoit petit fils de Mahomet;
Soliman Caya entendant cette extravagance reconnut qu'il avoit oubli
les deffenses de l'Alcoran & luy fit donner deux cent bastonnades aprs
qu'il eut cuv son vin. Un Captif qui estoit des conviez quitta la
compagnie sans qu'on s'en apercet, & alla joer son roolle d'un autre
cost dont il eut la mesme recompense pour avoir mal fait son
personnage, car ct imprudent anim d'une liqueur qu'il n'avoit pas
cotume de boire alla dans la Ville & y droba un Caffetan  un Officier
du Bacha, l'ayant vendu aux Juifs qui achetent toutes les Captures des
Esclaves, il entra dans un cabaret Grec avec quelques Chrestiens qu'il
avoit invitez de profiter de son larcin, il but une si grande quantit
d'eau de vie qu'il luy fut impossible de se retirer dans la Prison 
l'heure ordonne, ainsi qu'il y estoit oblig sur peine de la
bastonnade. Les Gardes qui devoient rpondre des Captifs voyans qu'il en
manquoit un firent une perquisition si exacte qu'ils le trouverent
cuvant son vin dans un march, ils le rveillerent  coups de bastons &
le conduisirent de mesme  la Prison o le matin il en receut deux cent
par l'ordre du Bacha. L'Ivrognerie de ce Captif pensa me faire de la
peine parce qu'on m'imputoit son absence, ce qui m'obligea de faire
retraite dans la Barque pendant que le Capitaine parleroit aux Gardes
ausquels je donnay quelque argent pour les appaiser, aprs quoy j'eus la
libert de me promener par la Ville comme auparavant, & d'aller consoler
l'Esclave qui fut guery en peu de temps des bastonnades qu'il avoit
receus parce que je recompensay son Chirurgien.

Deux inconveniens auroient oblig le Capitaine Mirengal de faire plus
long sejour  Tripoly qu'il n'avoit voulu, le premier fut la maladie de
son Escrivain qu'un Chrestien nouvellement rachet avoit mal-trait de
nuit pour avoir revel l'argent de sa renon  son frere le Renegat. Et
l'autre que le Bacha attendoit de jour en jour deux Corsaires qui
estoient en mer, & qui retournerent avec la prise d'une Barque de Sicile
charge de riches marchandises. Si-tost qu'ils furent arrivez, Osman
Rais qui commandoit  la Marine donna ordre  nostre Capitaine de se
tenir prest pour mettre  la Voile. Ces agreables nouvelles me firent
faire mes adieux  mes freres Captifs que je ne pus quitter sans
rpandre des larmes. Plusieurs me donnerent des lettres qui avancerent
beaucoup leur dlivrance avec les solicitations que je fis  leurs
parens. Tmoins Monsieur Andr de Saint Maximin, Jean Caumont de
Cavaillon, de Lorme du Pont saint Esprit, Potier de Vienne en Dauphin,
Barras de Lion, Gibeaudet de Dijon, Chaillou de la ru saint Denis, &
Grimonville de Rennes. Les lettres que Blauchon natif de Grenoble,
m'avoit donnes n'eurent pas le mesme effet, il avoit est Jardinier de
Salem Chastel mon premier Patron & avoit quitt le Calvinisme pour se
faire Catholique pendant la peste qui emporta la famille de nostre
Patron; je sejournay pendant quelques jours  Grenoble pour soliciter sa
mere en faveur de son fils; Mais je ne pus rien obtenir de cette
huguenote obstine; qui me dit qu'elle l'avoit abandonn depuis qu'elle
avoit appris qu'il n'estoit plus de sa communion. Il n'y a point de joye
gale  celle que ressent un Chrestien rachet lorsqu'il est prest de
quitter la Barbarie pour aller joir des douceurs de son Pas, cependant
j'ay fait moy-mesme l'experience que sa joye est trouble quand il fait
reflexion au grand nombre de Chrestiens & d'amis qu'il laisse dans les
fers, dont il connoist toute la pesanteur.

Au commancement du mois de Mars de l'anne 1668. un jeudy au soir le
Commandant de la Marine avertit nostre Capitaine de partir le lendemain,
la nuit se passa en rejoissances &  la pointe du jour les Matelots
commancerent  serper les Ancres &  preparer tout ce qui estoit
necessaire pour se metre  la voile, pendant que le Capitaine fut au
Chasteau avec les nouveaux afranchis pour prendre cong du Bacha qui
nous fit donner un Passe-port en langue Turque. Il me souvient que luy
baisant la main il me dit que je me donnasse bien de garde d'un second
voyage  Tripoly, il ne savoit pas que Dieu me destinoit pour aller
racheter les Captifs non-seulement dans sa Capitalle, mais encore dans
toute la Barbarie, il commanda en suite  deux Turcs de nous conduire 
la Barque qu'ils visiterent pour voir s'il n'y avoit point quelque
Esclave cach dans les Equipages; Mirangal leur fit un present pour les
congedier & ds qu'ils furent dans la Chaloupe on salua le Casteau de
trois Periers & de trois coups de Canon. Nous fmes plus d'une heure
sans pouvoir sortir du Port, parce que les Rochers qui l'environnent en
rendent la sortie difficile, & qu'il nous falut passer au milieu de tous
les Navires de Tripoly. Pendant ce temps nous fmes une priere  Dieu de
nous accorder un heureux voyage. Le vent nous fut d'abord si favorable
qu'en peu de jours nous arrivmes proche de Malthe o nous emes la
chasse d'un Corsaire qui nous quitta de peur de tomber luy mesme entre
les mains des Chevaliers. Entre cette Isle & la Sicile il se leva un
vent si furieux que nous fmes contraints de nous en esloigner, & ne
pmes moiller l'Ancre dans la Sardagne; Nous demeurames cinq jours dans
un travail continuel  cause de l'eau qui entroit dans la Barque avec
tant d'abondance qu' tous momens nous pensions perir. Bordier estant
sorty de la chambre  cause d'un coup de mer fut rencontr par Mirangal
qui couroit de poupe  proe pour donner ses ordres, il luy imputa
l'orage parce qu'il estoit de la Religion & fit semblant de le vouloir
jetter en mer. La tempeste augmentant il sembloit  toute heure que la
Barque alloit abismer. Les Matelots estoient occupez  changer les
voiles  cause de l'inconstance des vents, & les passagers vuidoient
l'eau que les vagues jettoient dans la Barque. La nuit estoit encore
plus  craindre que le jour parce qu'il se trouve sur ct Element cent
precipices inconnus qu'on ne peut viter dans l'obscurit. Un soir aprs
avoir souffert durant le jour toutes les fatigues imaginables, comme
nous prenions un peu de refection dans la chambre du Capitaine, la
Barque fut agite d'un si grand coup de mer que nous crmes tous estre
ensevelis dans les ondes, le Capitaine qui estoit assis sur son coffre
fut renvers sur Bordier auquel il dchargea plusieurs coups de poing,
l'accusant d'estre cause de l'orage, & sans nostre secours il l'et
mal-trait. Nous passames la nuit en prieres pour implorer la
misericorde Divine, tandis que les Matelots estoient occupez au service
de la Barque qui estoit gouverne par la seule providence. Il n'y et
pas un Chrestien qui ne ft un voeu en particulier & mesme les Huguenots
promirent de jener le jour suivant, ce qu'ils executerent fidellement,
& ne mangerent qu'aprs Soleil couch. Le Capitaine voyant le lendemain
la mer plus orageuse que jamais fit assembler tout l'Equipage pour faire
une priere publique, aprs laquelle il fit un Voeu  Saint Joseph qui
fut accept avec beaucoup de respect. Heureusement aprs dix jours de
tempeste la mer se calma un peu, & nous reconnmes que Dieu avoit exauc
nos Voeux par l'intercession de Saint Joseph; Car le soir le vent
diminua beaucoup & la nuit fut plus tranquille que les precedentes o
nous avions manqu cent fois de faire naufrage. Le lendemain la
sentinelle avertit qu'il voyoit terre. Je ne saurois exprimer avec quel
plaisir on receut cette nouvelle dont nous rendmes graces  Dieu.
Aprs-midy nous dcouvrmes les montagnes de Gennes, & le jour suivant
celles de Savoye. Le Capitaine donna ordre de moiller l'Ancre  Nisse
qui appartient au Duc de Savoye, mais il fut impossible d'en aprocher
parce que le vent estoit encore trop impetueux, ce qui nous obligea
d'aller  Antibes ville de Provence afin de nous mettre en seuret
proche d'un petit Cap sur lequel il y a une Chapelle dedie 
Nostre-Dame de Graces o nous fmes de nuit remercier Dieu de nostre
arrive en France. Nous passmes tout le jour au Port d'Antibes afin d'y
prendre des rafraichissements & nous delasser des peines que nous avions
endures depuis nostre dpart de Barbarie. Il me souvient que le
Capitaine laissa en cette Ville plusieurs lettres de Captifs qu'on mit
selon la cotume dans le Vinaigre boillant avant que de les recevoir,
aussi bien que l'argent dont on payoit les provisions qu'on prenoit. Une
vieille femme aima mieux me donner par charit des figues & des Oranges
que j'avois achetez que de recevoir de l'argent de Barbarie, craignant
en son aage dcrepit de mourir de la peste, ce qui fit rire ceux qui le
trouverent sur le Mole. Le lendemain nous partmes d'Antibes  dessein
d'aller passer la nuit  Toulon; Mais le vent fut si contraire qu'il
nous obligea d'aller moiller au fort Grimauld o nous arrivmes un peu
tard. Les Soldats de la Garnison nous saluerent de plusieurs coups de
Mousquets  bale, c'est pourquoy le Capitaine fit metre sa Chaloupe en
mer pour assurer le Gouverneur de la Place qu'il estoit de Marseille &
qu'il cherchoit un azile pour passer la nuit, on n'ajota point de foy 
sa parole & il fut contraint de mettre pied  terre & de faire un
present aux Soldats qui estoit le seul moyen de les empescher de faire
plus grand feu. Autre-fois les Corsaires de Barbarie se retiroient en ce
lieu cart, mettoient la nuit pied  terre & enlevoient les Chrestiens,
mesme les Renegats Provenaux se servoient du langage du Pas pour mieux
tromper leurs compatriotes. J'ay veu dans Tripoly deux freres Renegats
que les Pirates avoient pris dans ce lieu comme ils gardoient les fruits
d'une Bastide  une lieu de la mer, l'un estoit Maistre de l'Arsenal, &
l'autre Casanadal ou Tresorier d'Osman Bacha, ils sont tous deux peris
avec luy & les Renegats Grecs dans la revolution arrive  Tripoly. Le
lendemain nous partmes du fort Grimauld avec un vent favorable qui nous
fit arriver le mesme jour  Marseille, o l'on nous fit garder
exactement la quarentaine parce que nous avions des marchandises
douteuses comme la laine, les cuirs & le cotton qui contractent
facilement le mal contagieux. Les quarentes jours expirez on nous permit
l'entre du Port, o l'on parfuma la Barque avec tout ceux qui estoient
de dans, cette ceremonie fut agreable  voir parce que nous avions des
animaux de Barbarie, entre autres des Singes qui donnerent bien du
divertissement  la compagnie, il y avoit peu de jours que nous estions
 Marseille lorsque Jean Gal sur lequel le sort estoit tomb pour
l'execution du Voeu fait  Saint Joseph, en partit pour aller
l'accomplir. L'venement qui a fait naistre la devotion que les
Provenaux ont  ce Saint est trop singulier pour n'estre pas rapport.
Il y a plus de quarante ans que les Corsaires d'Alger prirent un
Vaisseau Marseillois qui portoit le nom de Saint Joseph, ils l'armerent
en course parce qu'il estoit bon voilier, & osterent de la poupe l'Image
du Saint qu'ils mirent dans le magazin des bois necessaires  la Marine.
Un jour qu'on espalmoit le Vaisseau le Turc qui commandoit aux Captifs
indign du respect qu'ils portoient  l'Image ordonna de la metre en
pieces & de la brusler. Un Esclave Provenal ayant ve qu'on luy avoit
donn plusieurs coups de hache sans qu'elle en ft endommage pria le
Commandant de luy vendre l'Image pour quatre Piastres, ce que le Turc
avare luy accorda. Le Captif l'enleva du Vaisseau & trouva le moyen de
l'envoyer en son Pas natal  deux lieus de Barjos en Provence dans une
Chappelle qui est desservie par les Peres de l'Oratoire. Dieu recompensa
le zele & la piet du Captif qui deux ans aprs se sauva d'Alger avec
trois Chrestiens dans une Barque qu'il avoit luy mesme construite, & qui
n'estoit compose que de peaux, sans voile, ny timon. Ce qui seroit
incroyable si les Habitans de Toulon ne les avoient veus arriver dans
leur Port, & si l'on ne voyoit encore aujourd'huy la Barque dans une
Chapelle dedie  Sainte Anne hors de la Ville, proche le Jardin de feu
Monsieur le Chevallier Paul.

Jean Gal neveu de nostre Capitaine, fit le pelerinage de Saint Joseph,
qui est un des plus celebres de Provence, nuds pieds & jeuna au pain & 
l'eau pendant la neuvaine. La dlivrance de ce devot pelerin, que j'ay
apprise depuis mon retour en France, n'est pas moins surprenante que
celle que je viens de raconter. Un an aprs mon dpart de Barbarie, Jean
Gal fut fait Esclave par les Corsaires de Tripoly. Pendant sa captivit
qui dura huit mois, il servit de Matelot sur le Capitaine,  cause de
l'experience qu'il avoit de la Mediterane. Comme un jour il travailloit
dans le Navire avec douze Matelots Chrtiens, il leur proposa de se
sauver dans la Chalouppe, tandis que leurs Gardes dormoient; Ses
compagnons n'approuverent pas d'abord son dessein, & luy dirent qu'il y
avoit de la temerit d'entreprendre un voyage aussi perilleux que celuy
qu'il leur proposoit sans armes, sans voiles & sans provisions. Jean Gal
leur ayant rpondu que les meilleures armes estoient la foy &
l'esperance, que Dieu seroit leur conducteur, & que prenant Saint Joseph
pour Patron, leur entreprise auroit un heureux succez, ils ne
resisterent plus & se jetterent tous dans la Chaloupe qu'ils mirent  la
voile qu'ils avoient faite de leurs chemises. Les Turcs qui s'estoient
rveillez demanderent en vain du secours aux autres Navires qui par
bonheur estoient fort esloignez, car les Chrestiens avoient dja pass
les Rochers qui environnent le Port, quand le Bacha apprit la fuite des
Chrestiens, & le Ciel favorisa si visiblement leur fuitte qu'ils
chaperent aux Barques legeres qu'on avoit commandes pour les
poursuivre. Ils avoient si peu de provisions dans leur Chaloupe qu'elles
leur manquerent au troisime jour, & qu'au septime ils furent reduits 
la derniere extremit, ce qui leur fit prendre la cruelle resolution de
tirer au sort  qui serviroit de nouriture  ses compagnons. Il tomba
sur Jean Gal qui leur dit qu'il meritoit d'estre seul sacrifi pour tous
puisqu'il estoit la cause de leur fuite, & qu'il les prioit de differer
sa mort de quelques momens pour voir s'il ne dcouvriroit point la
terre. Cela luy ayant est accord on dressa deux avirons sur lesquels
il monta & n'y demeura pas une demie heure qu'il s'cria qu'il voyoit la
terre. Cette dcouverte ranima tellement leur vigueur presque esteinte
par l'abstinance qu'ils gagnerent en peu de temps  force de rames
l'Isle deserte de Lampedouze. Il y a dans cette Isle une Grotte o l'on
voit une Chapelle dedie  la Vierge; les Vaisseaux Chrestiens que la
curiosit ou la tempeste obligent d'y moiller l'Ancre y laissent des
provisions pour les Navires passagers qui en ont besoin, on tient que
ceux qui ont pris quelque choses sans necessit ne peuvent sortir de
l'Isle qu'ils n'ayent intention d'en rendre la valeur  Nostre-Dame de
Trapano en Sicile. Les Turcs ont mesme du respect pour ce lieu & n'y ont
jamais fait aucun desordre ny poursuivy les Chrestiens. Nos treize
fugitifs alerent en la Chapelle rendre graces  Dieu de les avoir
dlivrez de leurs Ennemis & de leurs miseres. Ils y trouverent par une
espece de miracle treize poissons secs avec le biscuit qui leur estoit
necessaire pour continuer leur voyage & pour les nourrir un jour qu'ils
demourerent dans l'Isle afin de se delasser de leurs fatigues, ils
aborderent  Malte & saluerent le Grand-Maistre qui admira leur action &
dit qu'il faloit avoir le coeur Franois pour s'exposer  de si grands
perils. Aprs y avoir est fort bien traitez par l'ordre du
Grand-Maistre pendant plusieurs jours ils en partirent & tous ariverent
heureusement en leur Pas.

Quoy que j'eusse dessein de me rendre au pltost en ma chere patrie, je
ne pus m'empcher de voir le Desert de la Sainte Baume, & de sjourner
en plusieurs Villes pour rendre les lettres des Captifs, & soliciter
leurs parens de les racheter. Enfin j'arrivay en la Ville de ma
naissance, o j'estois attendu de mes parens. Aprs les avoir remerci
des obligations que je leur avois de ma libert, je vins  Paris pour
rendre graces  un de mes oncles auquel j'estois plus oblig, & pour
executer ce que j'avois promis  Dieu, qui en estoit le premier auteur;
Je me rendis Religieux dans la Congregation des RR. PP. de la Mercy,
afin que dans cette Ordre, qui depuis son tablissement s'est tojours
signal par la charit qu'il font profession d'exercer envers les
Captifs, je psse estre utile aux Chrtiens Esclaves, chargez des mesmes
fers que j'avois portez pendant prs de huit annes de captivit.

Je ne saurois finir ct Ouvrage sans vous avertir, Chrtiens, que cette
charit qui fait le merite des Religieux de mon Ordre, fera un jour
vostre condamnation si vous n'estes touches de la misere des Captifs.
Vous avez la mesme foy & la mesme esperance que ces enfans de Saint
Pierre Nolasque, pourquoy n'avez-vous pas la mesme charit? Vous savez
que les Esclaves sont exposez sans cesse au peril de tomber dans
l'infidelit, & qu'ils souffrent pour la foy tous les maux imaginables,
leurs cris passent les Mers pour implorer le secours de vos aumnes; Ils
vous presentent leurs chanes pour vous mouvoir  compassion. Cependant
vous demeurez insensibles  leurs gemissemens, vos dpenses superflus
triomphent de leurs larmes, & il semble que vous ayez dessein d'insulter
 leurs miseres, peut-on porter l'insensibilit plus loin dans le temps
mesme que Dieu vous comble de prosperitez & de benedictions? Mais vous
ne triompherez pas tojours, & vostre duret ne demeurera point impunie;
Ces cris des Captifs lassez de vous prier inutilement changeront de
route, ils monteront vers le trne de Dieu, & soliciteront sa vengence
contre tant d'insensibles qui laissent perir un si grand nombre d'hommes
rachetez par le sang precieux de Jesus-Christ. Aprs tout, ne vous
flatez pas; car il est dit dans l'criture, que Dieu au jour terrible de
son Jugement, demandera compte au frere de l'ame de son frere, qui s'est
perdu par sa faute? Que rpondrez vous  ce Juge severe, lorsqu'il vous
demandera compte de ce Captif qui l'a renonc dans l'esclavage, & qui
l'auroit glorifi dans la libert si vous aviez bris ses chanes par
vos aumnes? Mais si les Chrtiens insensibles sont blmables, quelles
loanges ne meritent point ceux qui contribent genereusement  la
libert des Esclaves; c'est par leur secours que les R. R. P. P. de la
Mercy viennent d'en racheter dans Alger cent cinquante, qui ont beaucoup
souffert,  cause des revolutions arrives en cette Ville depuis
quelques annes. On prie ces charitables personnes de continuer leurs
aumnes en faveur des autres, qui sont demeurez dans les mesmes peines,
& qui implorent leur assistance. En finissant ct Ouvrage nous avons
appris avec regret que le R. P. Charles Piquet, le plus ancien Religieux
de la Congregation de Paris, estoit mort  Pont-sur-Yone proche de Sens,
des fatigues qu'il a souffert dans le voyage d'Alger, o il estoit all
par ordre de la Majest, pour le Rachapt des Captifs.


FIN.


--------------------------
NOTES SUR LA TRANSCRIPTION

On a conserv l'orthographe de l'original, avec toutes ses incohrences
(notamment concernant l'usage des accents). Les coquilles les plus
manifestes (interversion de lettres, etc.) ont nanmoins t corriges.





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Antoine Quartier

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ESCLAVE RELIGIEUX ***

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