Project Gutenberg's Des homicides commis par les alins, by Emile Blanche

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Title: Des homicides commis par les alins

Author: Emile Blanche

Release Date: August 18, 2008 [EBook #26353]

Language: French

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DES HOMICIDES COMMIS PAR LES ALINS

PAR

LE DOCTEUR . BLANCHE

MEMBRE DE L'ACADMIE DE MDECINE, DE LA SOCIT MDICO-PSYCHOLOGIQUE ET
DE LA SOCIT DE MDECINE LGALE.

     Non quod fieri debet
     Non quod fieri potest
     Sed quod fieri solet.

     STOLL.

PARIS

LIBRAIRIE DE P. ASSELIN

Place de l'cole-de-Mdecine.




Lorsqu'il s'agit de juger un criminel, la premire pense qui vienne 
l'esprit, c'est que la gravit du crime qu'il a commis doit correspondre
au degr de sa dpravation morale.

Lorsqu'un alin commet un attentat, le premier sentiment est galement
que le dlire doit tre conforme et proportionn  la violence de
l'acte.

Dans le premier cas, cette impression sommaire n'est pas toujours
justifie par l'tude ultrieure des mobiles auxquels le coupable a
cd; dans le second, elle est absolument contraire  l'observation des
faits, et la gravit de l'attentat commis par l'alin est le plus
souvent en proportion inverse de l'tendue du trouble intellectuel dont
il est atteint.

Le mmoire que j'ai l'honneur de soumettre  l'Acadmie a pour objet
d'indiquer les rapports des actes accomplis par les alins, et qui chez
un homme responsable s'appellent des crimes, avec les formes
d'alination dans le cours desquelles ces actes sont survenus.

C'est un chapitre dtach de l'histoire des Folies dangereuses. Pour
rendre l'expos plus simple et plus clair, il ne sera question ici que
des alins qui tuent, mais ces considrations pourraient s'appliquer
aussi aux fous qui incendient et  ceux qui volent.

Si on admet l'existence d'une monomanie homicide, la question devient
relativement facile  tudier. Les impulsions dlirantes sont continues,
elles concordent avec les conceptions qui semblent les avoir inspires.
Le mdecin averti a l'attention veille, et le jour o le malade passe
de l'ide  l'acte, le seul tonnement qu'il soit en droit d'prouver,
c'est que l'attentat se soit fait attendre si longtemps.

Si au contraire l'homicide, au lieu d'appartenir exclusivement  une
espce, peut tre accompli par des alins reprsentant des types varis
de la maladie, si la violence peut clater  l'improviste ou tre
prpare par de longues hsitations, si elle rsulte aussi bien de la
mlancolie anxieuse et sombre que de l'excitation maniaque, il importe
de rechercher comment et  quelles conditions ces tats dissemblables
peuvent aboutir  la mme consquence.

Il m'a paru que le meilleur mode d'investigation tait de passer en
revue les formes d'alination o l'homicide se produit le plus souvent;
j'espre dmontrer ainsi que des malades diffrents les uns des autres
pour le mdecin qui se borne  constater les ides dlirantes
prdominantes, peuvent offrir des analogies saisissantes  l'observateur
qui pntre plus avant dans l'analyse de la maladie.

Le dlire de perscution est certainement celui o la tendance 
l'homicide semble le plus logiquement commande; l'alin est sous le
coup d'une pression irritante ou terrible; ses ennemis l'obsdent, sans
qu'il ait fourni le plus lger prtexte  leur hostilit, ils
s'acharnent contre lui, le calomnient, le menacent, l'empchent de jouir
de la vie, s'il est riche, de gagner son pain, s'il est pauvre; ses
nuits sont troubles par les propos injurieux des voisins, ses journes
s'coulent dans les mmes angoisses; tous les moyens sont bons  ses
perscuteurs qui disposent de ressources mystrieuses, qui, non contents
de le perdre au dehors, pntrent jusque dans l'intimit de sa pense,
le forcent  vouloir ce qu'il ne voudrait pas, et ne lui accordent pas
une heure de rpit.

En pareil cas, il semble que le meurtre s'excuse par les droits de la
lgitime dfense, et il n'est pas un de nous qui, se reprsentant par la
pense une situation si douloureuse, ne se demande s'il ne se
dlivrerait pas  tout prix d'une telle angoisse.

Et cependant, ce n'est pas parmi les perscuts que se rencontrent le
plus grand nombre d'alins homicides. Pourquoi? C'est parce qu'avant de
subir l'entranement qui dtermine les attentats contre les personnes,
il faut qu'il intervienne un lment nouveau. Les perscuts inertes,
rsigns  leur sort, n'ont pas l'nergie de commencer la lutte; c'est
souvent en souriant qu'ils racontent leurs infortunes auxquelles ils
chappent par la fuite, si mme ils essaient de s'y soustraire.

On trouve  ct, et comme types tout diffrents, des malades atteints
du mme dlire de perscution, mais sujets  des exaltations critiques.
Calmes habituellement, ils s'excitent, sans autre cause qu'une
modification crbrale dont ils n'ont pas conscience. Ces attaques se
rptent plus ou moins, avec des dures variables et surtout des
intensits ingales.

Quand la crise est peu accentue, elle se traduit par un besoin de
mouvement ou par une anxit vague; plus elle augmente, plus elle
devient menaante; si une circonstance quelconque l'arrte dans son
volution, les alins ne sont qu'inquitants, ils restent inoffensifs;
mais si la crise atteint son paroxysme, ils vont jusqu' l'acte, et se
vengent ou se prservent d'un danger imaginaire en frappant celui qu'ils
supposent tre l'auteur de leurs maux. Chez les uns, la crise se
manifeste sous une forme visible, traduite par les gestes et les
paroles; chez les autres, elle se dissimule sous une agitation latente
qui couve sans clater. Quel que soit le mode d'expression, le fond est
le mme. L'excitation crbrale teinte, les malades rentrent dans la
passivit et cessent d'tre dangereux, jusqu'au retour, souvent possible
 prvoir, de commotions semblables. L'homicide est provoqu par une
impulsion soudaine en apparence, mais prpare en ralit, par
l'accroissement des phnomnes d'irritation encphalique, et destine 
s'effacer si l'occasion a fait dfaut, ou si le calme est revenu.

Les alcooliques, et ils sont presque tous,  de certains moments et 
des degrs divers, des perscuts, fournissent l'exemple le plus complet
de ces branlements critiques; eux aussi sont tourments par des
ennemis; au lieu de les entendre, ils les voient; on ne se contente pas
de les obsder, on en veut  leur vie. Toujours agits, ils le
deviennent  l'excs sous l'influence d'un progrs de l'intoxication;
intermittente, nocturne ou diurne, et d'autant plus marqu qu'il se
continue le jour et la nuit.

La maladie procde l, et c'est sa loi pathologique, par accs de courte
dure en gnral; l'homicide est une des consquences ordinaires et
faciles  prvoir de cette marche du mal; tout le monde sait comment il
s'accomplit; l'alcoolique, errant, incertain de sa direction matrielle
et morale, tortur par des hallucinations terrifiantes, frappe  la
manire des btes fauves quand la peur les envahit.

Il existe incontestablement des perscuts non intoxiqus qui ont par
intervalles des affinits avec les alcooliss perscuts.
L'hallucination de la vue se mle chez eux avec celle de l'oue, parfois
elle la domine, donnant ainsi la preuve d'une excitation crbrale plus
vive. Sous la pression de cette pousse congestive, ils se transforment,
et franchissent l'intervalle de la passivit  l'activit et par
consquent de la pense  l'acte.

Quand on cherche  quel degr un malade peut tre dangereux, on doit
l'tudier au point de vue tout spcial de ces crises si mobiles,
d'aspect si vari, mais pourtant possibles  reconnatre lorsqu'on s'y
applique attentivement.

Les pileptiques que tant de symptmes analogues rapprochent des
alcooliques, en dehors de l'attaque, les pileptiques deviennent souvent
des meurtriers. L'analyse des troubles crbraux par lesquels ils
passent fournit les mmes donnes, sans qu'on soit autoris  dire que
l'impulsion obit  des rgles prcises.

Quelques exemples tirs surtout de l'tude des faits judiciaires
permettent de signaler les procds les plus habituels par lesquels
l'homicide est accompli.

Dans une premire catgorie, on peut ranger les pileptiques impulsifs
qui, l'oeil ardent, le visage en feu, la vue trouble,  peine assez
conscients de leurs actes pour les mener  fin, se prcipitent sur le
passant inconnu, le couteau, le marteau ou le bton  la main, et le
tuent, si le hasard ne permet pas qu'il chappe  cet assaut inattendu.

 une seconde classe appartiendraient les pileptiques  crise non
convulsive, latente, prolonge, qui pient et semblent combiner leur
agression, mais qui, en ralit, ne sont pas encore arrivs au point o,
selon l'expression de M. le professeur Lasgue, ils seront mrs pour la
violence; ce sont ceux qu'on voit se promener pendant des heures avant
d'agir,  l'aspect trange plutt qu'effrayant, et doublement dangereux
parce qu'ils sont demi-matres d'eux-mmes.

Dans une troisime division se placent les pileptiques  petit mal,
chez lesquels, en dehors des attaques clamptiques, il s'est produit une
perversion mentale durable. Ceux-ci, les plus redoutables de tous,
agissent en vertu d'une dlibration poursuivie, patiente, et ne faisant
explosion que si l'tat congestif du cerveau, manifest par ses signes
habituels, a acquis une intensit suffisante pour dterminer la violence
terminale.

C'est galement  un entranement devenu irrsistible que cdent
certains alins suicides qui tuent pour tre tus; ils ont souvent fait
sur eux-mmes de nombreuses tentatives qui ont plus ou moins approch du
but; enfin arrive le moment o l'impulsion est plus forte que leur
rsistance, et ils commettent un meurtre. Il n'y a pas  tenir compte
des mobiles qu'ils allguent aprs coup pour expliquer leur acte; en
ralit, ils ont obi  une impulsion produite par une surexcitation
crbrale momentanment plus intense et dont ils n'ont pas eu
conscience.

Dans d'autres conditions pathologiques, un homme, sous le coup d'une
lsion crbrale chronique, est sujet  des exacerbations plus ou moins
passagres et qui rentrent dans les conditions aigus de l'pilepsie et
de l'alcoolisme.

En fait, il n'est ni un buveur, ni un comitial, mais dt-il, dans ses
intervalles rputs lucides, n'avoir jamais nonc une conception
dlirante, le jour o l'accs aigu ou subaigu se produit, il se
dveloppe en lui une aptitude transitoire aux plus terribles attentats.

Les malades de cette espce ne sont pas rares, et ce sont eux qui crent
les plus grandes difficults aux mdecins consults par la justice. Pour
comprendre la marche et la nature de leur maladie, pour oser les
exonrer d'une responsabilit qui semblerait si justifie, il faut se
reprsenter l'volution des impulsions homicides dans les cas o
l'alination remplit les intervalles qui sparent les crises; on voit
alors que les symptmes sont les mmes, et que l'tat continu, uniforme,
du trouble mental, occupant une place restreinte, n'a qu'une valeur
secondaire.

Quelques observations choisies parmi les faits les plus intressants
qu'il m'a t donn d'observer pendant ma longue carrire de mdecin
d'alins et de mdecin lgiste prouvent qu'il ne s'agit pas d'une vise
plus ou moins ingnieuse de l'esprit. Ces faits, classs dans l'ordre
que je viens de suivre, serviront de pices  l'appui et d'arguments 
la dmonstration.

J'aurais craint d'abuser de la bienveillante attention de l'Acadmie en
rapportant ici ces observations, et je me suis born  donner les
conclusions auxquelles elles conduisent.

En rsum, il n'existe pas de forme spciale d'alination mentale qui
doive porter le nom de Monomanie homicide.

L'homicide peut tre commis par des alins atteints d'affections
mentales diverses,  la condition que les malades soient sujets  des
crises d'excitation dite congestive assez intenses pour qu'ils n'en
restent pas  la pense et qu'ils en viennent  l'acte.

Ces crises, d'intensit et de dures variables, s'accusent par des
signes qui doivent veiller la dfiance. Lors mme qu'elles se
dissiperaient sans avoir abouti  un meurtre ou  des violences graves,
le devoir du mdecin est de se tenir sur ses gardes.

L'alcoolisme et l'pilepsie reprsentent les maladies  perversions
mentales dans lesquelles on observe le plus communment l'invasion de
ces crises portes  leur plus grande puissance; ce sont aussi les
espces o on voit le plus souvent survenir les homicides; le dlire de
perscution et la monomanie suicide en offrent galement des exemples
assez frquents.

Enfin, des malades atteints d'affections crbrales congnitales ou
acquises, caractrises d'abord par des accidents physiques et plus tard
par des troubles plus ou moins vagues du caractre ou de l'intelligence,
peuvent tre disposs  subir des crises d'excitation, et  commettre,
sous cette influence passagre, des meurtres ou des actes de violence en
dsaccord avec leur tat pathologique pendant les longues intermissions
qui sparent les crises.




DLIRE DE PERSCUTION.--ILLUSIONS DES SENS.--TENTATIVE DE MEURTRE SUR UN
ECCLSIASTIQUE.--IRRESPONSABILIT.


     Nous soussigns, docteurs en mdecine de la Facult de Paris,
     commis le 13 septembre 1871, par une Ordonnance de M. Blain des
     Cormiers, juge d'instruction prs le Tribunal de premire instance
     du dpartement de la Seine,  l'effet de constater l'tat mental de
     la nomme C... (Anne-Josphine), inculpe d'avoir,  Paris, le 6
     aot 1871, commis une tentative d'assassinat sur la personne de M.
     l'abb B...; aprs avoir prt serment, consult les pices du
     dossier, recueilli tous les renseignements de nature  nous
     clairer, et visit la prvenue  diffrentes reprises, avons
     consign, dans le prsent Rapport, les rsultats de notre examen:

     La fille C... est ne en Belgique; ge d'environ 48 ans, elle est
     doue d'une constitution robuste; une surdit assez prononce est
     la seule infirmit dont elle soit atteinte. Si l'on s'en rapporte
     aux renseignements qu'elle donne sur ses antcdents, il n'y aurait
     pas eu d'alins dans sa famille; son pre est mort  80 ans; sa
     mre a succomb  la suite d'un accouchement.

     Les antcdents tels que le dossier nous les fait connatre sont
     les suivants. La fille C... a t condamne pour vol en 1855, 
     cinq ans de prison.  l'expiration de sa peine, elle est revenue 
     Paris, et, depuis cette poque, plus particulirement dans ces
     dernires annes, elle a men une existence tourmente, sur
     laquelle elle nous donne des renseignements prcis. Les dtails
     dans lesquels elle est entre nous ont paru d'une trs-grande
     importance dans l'apprciation de son tat mental. Nous les
     exposerons tels qu'ils se sont prsents dans le long et minutieux
     examen auquel nous avons soumis la fille C... Ses rponses que nous
     reproduirons textuellement, pour ne rien leur enlever de leur
     caractre de sincrit absolue, sont conformes  celles qui ont t
     consignes dans ses diffrents interrogatoires; toutefois, elles
     traduisent d'une manire plus complte, plus fidle, les
     proccupations, les conceptions dlirantes de la fille C...

     D. Depuis quand tes-vous ici?

     R. Il y a un mois  peu prs.

     D. Pourquoi vous y a-t-on amene?

     R. J'ai t arrte parce que j'avais tir deux coups de revolver
     sur le cur de Montmartre pendant la grand'messe.

     D. Que vous avait-il fait?

     R. Messieurs, je vais vous dire; j'ai eu un malheur pendant que
     j'tais domestique chez M. L..., j'ai vol de l'argent dans son
     bureau, et j'ai t condamne  cinq ans de prison.

     Quand je suis sortie de prison, j'avais pris de bonnes rsolutions
     de travailler; j'ai eu la btise de me mettre dans la religion, et
     ma cause a t divulgue; ce sont les prtres qui ont fait cela par
     intrt; alors tout le monde a su que j'avais vol.

     D. Comment vous tes-vous aperue de cela?

     R. Ce n'tait pas difficile; en chaire c'tait de moi qu'on
     parlait.

     D. Est-ce que vous avez entendu le prdicateur vous dsigner par
     votre nom?

     R. Non; quand il parlait de moi, il le mettait au masculin, ainsi
     il disait les mots: forat, galrien, en me montrant, et un jour il
     me dit entre les dents: Vous en avez assez. Il y a eu un
     missionnaire, l'abb M..., qui est venu prcher  Montmartre; c'est
     le premier sermon o l'on s'est occup de moi. Il a parl de l'or
     de Carthage, c'tait pour moi qu'il disait cela, et comme une
     autre fois le cur, dans un sermon, a dit: Qu'on se trompait, si
     l'on croyait que ceux qui volaient se corrigeaient tout  coup,
     qu'il leur fallait longtemps pour se corriger, j'ai cru que
     c'tait lui qui avait divulgu ma cause et qui avait dit  l'abb
     M... de faire son sermon sur moi.

     D. Qu'est-ce que cela signifiait pour vous _l'or de Carthage_?

     R. Cela signifiait que j'tais une voleuse, car on dit que les
     Carthaginois taient des voleurs,

     D. Est-ce qu'on vous accusait aussi en dehors de l'glise?

     R. Je crois bien, Messieurs, c'tait la mme chose  l'atelier. Je
     travaillais  la maison G... Dans le commencement, cela allait
     bien; les contre-matres taient bons pour moi d'abord; on me
     donnait de l'ouvrage, et puis au bout de quelques jours on m'en
     refusait par taquinerie. Quand j'arrivais  l'atelier, c'tait
     comme un enfer; j'ai t bien malheureuse; pourtant le courage ne
     me manquait pas, mais quand on est rsolu  bien faire, c'est un
     martyre d'endurer ce que j'ai endur. Chaque fois que j'y allais,
     il y avait _des hues, des gestes_.

     D. Depuis quand?

     R. C'est depuis que le cur est arriv en 1867. Il voulait m'avoir.

     D. Pourquoi voulait-il vous avoir?

     R. Par intrt. J'avais  peu prs 1,200 francs d'conomies; j'ai
     eu des difficults avec un vicaire  ce sujet-l; c'est de l que
     tout cela vient.

     D. Monsieur le cur de Montmartre passe pour un excellent homme?

     R. Oui, il passe pour un trs-brave homme, mais il est _ptri de
     perfidie_  mon endroit; c'est _une surfine canaille_.

     D. Qu'est-ce qui vous a donn la preuve qu'il s'occupait de vous?

     R. Une fois, sur les buttes, je le rencontre; je le traite de
     lche, de prtre indigne. Il me dit: Nous allons vous faire
     chaisire. C'tait certainement  moi qu'il s'adressait.

     D. Est-ce que M. le Cur vous a toujours donn sujet de vous
     plaindre de lui?

     R. Non, il y a eu un temps o il avait encore des gards pour moi;
     mais un dimanche, je me suis aperue que les lves d'un pensionnat
     qui taient  ct de moi  l'glise se retournaient pour me
     regarder pendant le sermon, elles avaient _l'air de me dire_:
     C'est pour vous qu'on parle, vous faites trop de toilette. Aprs,
     elles m'ont laisse tranquille. Elles avaient _l'air de dire_:
     Puisqu'il ne faut pas la regarder, laissons-la.

     D. Qu'est-ce qui a fait changer M. le cur?

     R. Je crois que ce sont les marguilliers, le personnel rapace. Tous
     se sont mls de me faire de petites taquineries. Ainsi, le gardien
     du Calvaire avait dress son chien  courir aprs moi quand je
     passais. La chaisire disait au donneur d'eau bnite, d'une voix
     forte: Huez la donc.

     D. Comment vous, qui tes un peu sourde, entendez-vous si bien ce
     que l'on dit de vous?

     R. On peut facilement distinguer. Les personnes qui sont sourdes,
     quand elles regardent ceux qui parlent, comprennent facilement au
     mouvement des lvres.

     D. Alors vous pensez que c'tait le personnel de l'glise qui avait
     indispos le cur contre vous?

     R. Le gardien du Calvaire surtout. Les vicaires aussi. Il y en
     avait un, l'abb J..., qui _me huait, me conspuait dans l'glise_.
     Plus il y avait de monde, moins il se gnait; en passant  ct de
     moi, il faisait: Pschitt! en signe de mpris. Un autre vicaire
     encore davantage. Il venait se mettre  ct de moi, et il faisait
     le signe de cracher. Je me suis plainte du donneur d'eau bnite 
     l'ambassadeur belge. Il a t conduit trois fois au violon, et,
     comme il continuait, on a employ quelqu'un d'en haut pour le
     surveiller; il a disparu pendant une journe, et quand il est
     revenu, il tait encore plus acharn.

     D. Comment en tes-vous venue  la rsolution de tuer M. le cur?

     R. Je ne voulais pas le tuer, je voulais seulement le blesser, je
     voulais tirer dans les fesses, parce que j'ai entendu dire que dans
     les chairs ce n'est pas mortel. Je savais qu'on m'arrterait, que
     je passerais aux assises, parce qu'il y aurait eu des journaux, et
     que j'aurais pu faire connatre que si j'tais venue une seconde
     fois en prison, c'tait leur faute, aux curs. Je voulais qu'on
     voie bien clairement que c'est l'argent qui les fait agir.

     D. Vous rappelez-vous  quelle poque vous avez conu le projet de
     tirer sur M. le cur?

     R. Il y a dj quelque temps, mais je lui avais pardonn parce
     qu'il avait trs-bien soign son vieux pre. Je lui ai crit  ce
     sujet l.

     D. Combien de temps avant cette tentative avez-vous achet votre
     revolver?

     R. En 1860, c'tait pour me dfendre des attaques d'un voisin qui
     ne me laissait pas une minute de repos.

     Il avait ameut tout le quartier contre moi. Je n'osais plus sortir
     de chez moi. On me traitait de voleuse, toujours  cause des
     prtres qui avaient divulgu ma cause.

     J'ai quitt Paris, je me suis trouve  Reischoffen, dans les
     ambulances, puis j'ai t  Marseille; enfin, je suis revenue 
     Paris le 23 juillet dernier. J'avais crit  l'ambassade belge que
     je donnais au cur de Montmartre jusqu'au 1er aot pour me rendre
     justice et me donner la place de chaisire pour m'indemniser.

     Le lundi, 6 aot, je voulais tirer sur lui aux vpres, pas  la
     grand'messe, pour ne pas faire de scandale. Voil que le dimanche,
     le cur a fait la qute; je savais bien que ce n'tait pas  lui de
     la faire; il l'a faite par taquinerie; il est pass devant moi,
     sans me prsenter la bourse, il a fait exprs d'aller causer avec
     des dames qui taient  ct de moi. Alors moi, exaspre, j'ai
     pris mon revolver sous mon caraco, j'ai dcharg mon coup sur lui.
     J'ai t trs-agite parce que ce n'tait pas le moment que j'avais
     choisi; si j'avais eu le temps de me prparer, j'aurais t plus
     calme.

     D. Que s'est-il pass ensuite?

     R. Aprs, je n'ai pas dit une parole, je me recueillais, j'tais
     convaincue qu'ils allaient me tuer.

     D. Qui ils?

     R. Le suisse, le bedeau, qui s'taient prcipits sur moi.

     D. Regrettez-vous ce que vous avez fait; tes-vous inquite de ce
     qui peut vous arriver?

     R. Non, je ne suis pas inquite.

     D. Vous nous disiez que vous aviez fait quelques conomies, vous
     reste-t-il encore un peu d'argent?

     R. J'ai tout dpens. Quand je suis alle  Marseille, j'avais
     achet une petite voiture et de la mercerie pour vendre dans les
     rues; c'tait la mme chose qu' Paris; j'ai vu des personnes dans
     la banlieue qui chuchotaient et disaient: Il ne faut rien lui
     acheter. J'ai vu que cela venait encore des prtres. J'ai crit au
     cur pour le supplier de ne pas me montrer au doigt, il n'en a pas
     tenu compte.

     Je lui prdisais malheur, il a continu.

     Quand je suis revenue, c'tait encore pire qu'avant. Ainsi, quand
     j'allais faire mon heure d'adoration, il le savait, et venait tout
     exprs dans l'glise pour me narguer. Je suis certaine qu'il avait
     divulgu ma cause partout. Ainsi,  Lyon, en venant par le chemin
     de fer, j'ai trs-bien vu deux jeunes gens, sur le quai de la Gare,
     qui ont chuchot en me regardant, je me suis dit tout de suite: Me
     voil encore reconnue. Maintenant, je suis dpouille, je n'ai
     plus rien, et je ne peux plus trouver de travail nulle part.

     D'abord on me reoit, puis deux ou trois jours aprs on me refuse.
     C'est toujours la mme chose.

     D. Vous nous avez parl de votre condamnation, avez-vous t prise
     sur le fait?

     R. Non, Monsieur, ce n'est que quelque temps aprs. J'avais pu m'en
     aller en Belgique o j'ai un frre officier.

     Il est un peu fier, il ne m'a pas bien reue.

     Je suis revenue  Paris, et l'ide m'est venue d'acheter des
     vtements d'homme, puis de repartir pour la Belgique, habille en
     homme. Je voulais aller dans le caf o il va d'habitude, je
     l'aurais provoqu en lui jetant un verre de bire  la figure. Mais
     il y avait des agents  la gare, ils ont regard dans mon paquet
     que j'avais laiss un moment, il y avait des vtements de femme;
     quand je suis venue pour le prendre, ils m'ont arrte, c'est comme
     cela que j'ai t reconnue et passe en jugement.

     D. Pourquoi ne pas garder vos vtements de femme pour aller jeter
     un verre de bire  la figure de votre frre?

     R. C'est que je ne voulais pas que dans le caf on me prt pour sa
     matresse.

     D. Avez-vous eu quelque liaison dans votre vie?

     R. Jamais, Messieurs, je n'ai eu de rapports avec un homme; je n'ai
     jamais aim personne. On me faisait rougir rien qu'en me parlant
     mariage. Ce n'tait pas dans mes ides.

     D. Vous nous dites que le cur avait indispos tout le voisinage
     contre vous par ses rvlations; vous poursuivait-on jusque dans
     votre chambre?

     R. Pas directement, mais ils cherchaient  savoir ce que je faisais
     chez moi.

     Ils montaient sur la tour Solfrino pour plonger dans ma chambre.

     Ils se mlaient de tout. Je ne pouvais pas sortir sans qu'ils
     soient  me guetter.

     Un soir, je rentrais avec un journal  la main; l'abb M... passe 
     ct de moi, et il dit: Voil-t-il pas qu'elle va lire le journal,
     maintenant, et il fait un geste de mpris. J'ai eu envie de lui
     dire: Est-ce que je ne l'ai pas pay? Mais je me suis retenue
     pour ne pas faire de discussion dans la rue. Je sais bien ce qu'ils
     veulent  prsent. Ils vont faire tout ce qu'ils pourront pour
     prouver que j'ai eu un accs de fivre chaude. Le directeur et les
     soeurs d'ici sont d'accord avec eux. Quand ils ont su que vous tiez
     venus me voir, ils ont dit: Il faut lui fermer la bouche.

     Le directeur a voulu m'interroger, j'ai refus de rpondre. Je les
     tiens. Ah! J'ai suppli le cur  mains jointes de ne pas me faire
     connatre, il n'en a pas tenu compte. Je ne prierai plus
     maintenant. Il faut que l'on sache tout.

     D. Avez-vous entendu des personnes parler de vous quand vous tiez
     seule dans votre chambre?

     R. Non, il n'y a que les voisins qui me taquinaient, qui me
     guettaient, et qui faisaient des salets devant ma porte, mais ils
     ne me parlaient pas.

     Ma chambre donnait sur le cimetire; j'ai vu le gardien du Calvaire
     qui dressait son vieux chien  aboyer aprs moi. Il en avait un
     plus jeune qui a disparu, aprs que je me suis plainte au
     commissaire de police et  l'ambassadeur belge. Cette fois l, il
     s'est aperu que je le surveillais; alors il s'est faufil le long
     de la muraille comme quelqu'un qui se cache, et je ne l'ai plus vu.

     D. Alors, vous voyiez les personnes qui s'occupaient de vous?

     R. Messieurs, c'tait bien facile. Depuis qu'il y a eu du bruit sur
     mon compte, je suis certaine que je ne faisais pas un pas sans tre
     suivie.

     J'avais cess de me confesser au cur de Montmartre, et j'allais 
     confesse, tantt dans un endroit, tantt dans un autre. Le cur
     voulait savoir o j'allais, il aurait voulu que je vienne  la
     paroisse, moi, je m'y refusais. Ils m'ont fait suivre pendant deux
     bonnes annes au moins; j'ai tout fait pour les dpister, je les
     retrouvais toujours; ils taient acharns aprs moi.

     D. Quelles espces de gens taient-ce?

     R. J'ai bien fait attention. Il y avait surtout un homme gros, et
     le gardien du Calvaire. Un jour, je descendais de chez moi, je
     m'aperois qu'ils me suivent: je me dis, je vais les tromper. Je
     descends jusqu'aux halles, je passe  travers les voitures, je me
     sauve jusque dans le faubourg Saint-Germain. J'entre dans une
     glise, je ne sais plus laquelle. Il y avait un prtre au
     confessionnal, avec une pnitente d'un ct, je me mets de l'autre
     ct, J'attends dix minutes, et le prtre m'entend. Quand je sors
     de l'glise, le gros homme tait l, il avait l'air trs-contrari.
     Alors je voulus m'amuser  leurs dpens; je ne sortais plus qu'avec
     une grosse Bible sous mon bras.

     Ils disaient: la voil encore, elle va se confesser, suivons-la. Un
     jour, j'ai descendu les buttes en courant. En bas, je me retourne,
     je revois encore le mme homme, il tait trs-essouffl et
     paraissait trs-contrari. Je l'ai pris pour un inspecteur des
     moeurs. J'ai crit cela  l'ambassadeur belge.

     D. Comment viviez-vous?

     R. Trs-simplement. On disait que je faisais trop de toilette;
     j'achetais de bonnes choses pour que cela dure plus longtemps,
     voil tout.

     D. Comment vous nourrissiez-vous?

     R. Je prparais mes aliments moi-mme. Je suis trs-sobre, je ne
     bois presque pas de vin. Je suis sre que je n'en bois pas 20
     litres par an. Je prfre le caf, j'en prenais pas mal;
     quelquefois cela me portait un peu sur les nerfs.

     D. Depuis que vous tes ici, tes vous plus tranquille, a-t-on
     cess de vous tourmenter?

     R. Oui, je suis tranquille; pourtant les soeurs sont contraries que
     je n'aie pas voulu rpondre au directeur. Mais je ne dois de
     rponse qu'au juge d'instruction. Je vois bien qu'on cherche  me
     gagner; le cur de Montmartre est dj en communication avec les
     soeurs d'ici. Ils vont faire tout ce qu'ils pourront pour mettre
     cela sur le compte de la folie; c'est qu'il faudra prter serment,
     et ils savent bien que je ne vais pas me prsenter bouche close 
     la Cour d'assises. Oui, je dirai devant tout le monde que s'il y a
     tant de repris de justice qui ne reviennent pas au bien, c'est la
     faute des prtres; Ils sucent jusqu' la dernire goutte de notre
     sang. Je ne suis pas inquite, allez, je les tiens.

     Nous avons tenu  reproduire fidlement les paroles de la fille
     C...; mais ce que nous ne pouvons rendre, c'est l'accent de
     conviction avec lequel ses rponses nous ont t faites.

     Nous aurions pu insister sur quelques dtails qui l'auraient
     montre laborieuse, conome, d'une pit exagre peut-tre, mais
     correspondant  un sentiment lev, celui de sa rhabilitation:
     nous avons pens que nous devions nous en tenir exclusivement 
     l'apprciation des faits qui ont prcd la tentative de meurtre 
     laquelle elle s'est livre, et qui, pour nous, n'est qu'une des
     manifestations de l'tat morbide qu'il nous reste  dfinir.

     La fille C... est atteinte de dlire lypmaniaque avec prdominance
     d'ides de perscution. Si l'on cherchait  prciser le dbut des
     troubles, on pourrait le faire remonter  l'poque o elle allait
     quitter Paris, sous des vtements d'homme, avec l'intention d'aller
     provoquer son frre  Bruxelles. Si nous la perdons de vue pendant
     les cinq annes qu'elle a passes en prison, il nous est facile de
     rtablir  partir de ce moment l'enchanement des faits, de
     constater les illusions du sens de la vue, et surtout de l'oue, de
     suivre les dterminations draisonnables, mais logiques, qu'elles
     entranent. La vie de la fille C... n'est plus, comme elle le dit
     elle-mme, qu'un martyre; et ne se rendant pas compte de l'origine
     mme de ce martyre, qui est son propre ouvrage, elle ne vit plus
     que pour trouver aux faits les plus simples, les plus habituels de
     son existence, une interprtation fausse. Chaque jour, ses griefs
     prtendus augmentent; chaque jour, un incident nouveau vient
     grossir le nombre des _taquineries_ dont elle se croit la victime.
     Ses imaginaires perscuteurs sont des prtres, qu'elle accuse
     d'avoir divulgu sa cause; et, sans prendre garde que c'est la
     proccupation constante de la tenir cache, qui s'est transforme
     en elle, elle ne voit plus dans les attitudes, dans les gestes,
     dans les paroles de ceux qu'elle souponne, que des allusions
     blessantes qui l'irritent. Tout son dlire s'alimente de ces
     illusions incessantes; la surdit dont elle est atteinte en
     favorise encore le retour. Elle cherche  lire sur les lvres, et
     ce qu'elle surprend, ce sont toujours de nouvelles insultes. Elle
     n'a pas conscience de la part active qu'elle prend  la cration de
     ces interprtations fausses; et c'est avec ces lments que se
     constitue un dlire, en apparence si complexe, au fond si prcis et
     si net, qui devait aboutir aux violences sur le cur de Montmartre,
     organisateur, selon elle, du complot tram contre son repos, contre
     sa rputation.

     Rien ne manque dans ses rponses, qui sont pour nous absolument
     significatives, ni ces expressions qu'adoptent les alins de ce
     genre, qui reviennent  chaque instant dans leurs discours, qui
     sont caractristiques d'un trouble mental essentiellement
     chronique, Il n'y manque pas mme la prmditation, dont, bien 
     tort, on ne suppose pas les alins capables; mais cette
     prmditation mme a son caractre spcial.

     La fille C... ne cache pas ses projets; il y a deux ans qu'elle
     avertit le cur lui-mme, l'ambassadeur de Belgique, le commissaire
     de police, et il n'et fallu qu'un peu plus de clairvoyance pour
     empcher un attentat dont les suites pouvaient tre plus graves.

     Plus nous avons examin cette fille, plus s'est faite claire,
     certaine, absolue, la conviction d'une alination mentale dj
     ancienne; et, si nous n'avions eu dj l'examen direct pour nous
     clairer, nous aurions trouv, dans le dossier, une lettre adresse
     au cur de Montmartre,  la date du 7 septembre 1868, et qui ne
     permet aucun doute; nous en extrayons les passages suivants:

     Monsieur, crit-elle, je veux vous dire ce que j'ai sur le coeur.
     Le jour de l'Adoration vous faisiez l'innocent, vous veniez de
     bonne heure, comme pour me donner le change, comme pour dire, je ne
     vois pas le prdicateur, je ne puis donc pas lui raconter votre
     histoire, comme si je ne savais pas qu'avant d'arriver le prtre me
     connaissait; je n'ai qu' me prsenter dans l'une des glises qui
     s'ouvrent  la neuvaine de Mai pour apprendre combien vous tes
     habile  donner les signalements. Mais pour les deux premiers
     prtres qui sont venus prcher, c'est autre chose, vous les avez
     fait venir pour me montrer  eux, vous m'avez parfaitement bien
     fait espionner.

     ... Vous avez dtruit par vos paroles le peu de confiance que l'on
     pouvait avoir encore en moi. Monsieur le cur, je ne mettrai plus
     les pieds dans votre glise; vous avez combl la mesure. Je vous ai
     pri, je vous ai suppli de ne pas me forcer  courir  l'autre
     bout de Paris pour sanctifier mon Dimanche, je n'ai pu l'obtenir.

     Eh bien, s'il faut se tuer de fatigue, on se tuera, voil tout. Du
     reste, je ne tiens pas  la vie, car vous en avez fait un long
     martyre; ma rputation, vous vous en tes jou; mon existence, vous
     l'avez compromise; vous m'avez fait au coeur une plaie incurable,
     car, quand bien mme je partirais, et ce ne sera pas long, je
     penserai toujours avec une grande douleur que ceux-l mme qui
     devaient tre bienveillants pour moi, qui auraient d me protger,
     qui auraient d donner l'exemple et cacher ma faute, que ce sont
     ceux-l mme qui ont t les plus presss de la divulguer, qui ont
     t mes ennemis les plus acharns... Je me dis, les prtres
     voyagent, les soeurs de charit, les frres ignorantins aussi, et
     comme je ne suis pas pour rester  Paris, si, n'importe o j'irai,
     je venais  rencontrer un prtre, soit un frre, soit une soeur, et
     que ces trois diffrentes personnes me connaissent, je serais sre
     d'tre trahie l o je serais rencontre, comme je suis sre d'tre
     trahie dans tout Paris, car quand le cur et le clerg donnent
     l'exemple, les paroissiens ont carte blanche, etc.

     En effet, elle quitte Paris, mais ses proccupations dlirantes la
     suivent partout. Elle se croit reconnue, espionne, et, reprenant
     au loin le systme organis par elle, elle ne doute pas que les
     machinations odieuses dont elle tait victime  Paris sont
     continues en province. Il semble que ce soit  Marseille, que le
     projet de blesser M. le cur de Montmartre ait t conu, et cela
     parce que dans la banlieue elle a vu des gens qui chuchotaient et
     qui disaient: la voil, il ne faut rien lui acheter. Elle n'a pas
     plus conscience de la valeur morale de cet acte, qu'elle n'a
     conscience de l'tat de trouble intellectuel permanent dans lequel
     elle vit. Elle est calme, sans inquitude; ce qu'elle a fait, elle
     est prte encore  le faire; ce n'tait pour elle, et ce n'est
     aussi pour nous, que le complment de ses conceptions dlirantes.

     Ce dnouement ncessaire, malheureusement non prvu par tous ceux
     qui ont mconnu son tat, se serait produit beaucoup plus tt
     peut-tre, si cette femme, au lieu de n'avoir que des illusions,
     et t sollicite par des hallucinations. Mais il ne semble pas
     que ce phnomne ait exist chez elle; elle parle bien des moyens 
     l'aide desquels on parvient  savoir la pense, mais elle ne donne
      ce sujet que des renseignements un peu vagues; elle affirme
     qu'elle n'a rien vu, rien entendu, rien senti d'extraordinaire dans
     sa chambre; seulement ses voisins, pour la taquiner, parce qu'elle
     est trs-propre, s'amusaient  cracher devant sa porte. Pour elle,
     il y a toujours un fait extrieur, dnatur, interprt dans le
     sens de son dlire, qui sert de point de dpart  ses
     dterminations.

     Dans la prison, son attitude n'est pas moins caractristique;
     mfiante et souponneuse, elle est dj convaincue que les soeurs de
     Saint-Lazare l'espionnent pour le compte du cur de Montmartre.
     Elle est en garde contre le directeur, auquel elle refuse de
     rpondre, parce que deux religieuses l'ont conduite auprs de lui.
     On veut lui fermer la bouche, mais je les tiens, nous
     rpte-t-elle, avec cette satisfaction  la fois vaniteuse et nave
     des alins atteints de dlires systmatiss.

     De tous ces faits, de l'tude attentive  laquelle nous nous sommes
     livrs, nous nous croyons autoriss  conclure:

     1 Que la nomme C... (Anne-Josphine) est atteinte d'alination
     mentale.

     2 Que les troubles intellectuels qu'elle prsente appartiennent au
     genre des dlires de perscution avec illusions des sens.

     3 Que le dbut de cette affection remonte  plusieurs annes dj.
     S'il ne nous a pas t possible de prciser la date de son
     apparition, il est rest, du moins, vident pour nous, que le
     dlire existait en 1868, avec les caractres que nous lui
     retrouvons encore aujourd'hui.

     4 Qu' l'poque et au moment o la fille C... a commis l'acte dont
     elle est inculpe, elle tait domine par des conceptions
     dlirantes qui lui taient la conscience, et par consquent, la
     responsabilit de ses actions.

     5 Que la fille C..., obissant aux suggestions de son dlire, est
     absolument incapable de se diriger; que, de plus, ayant perdu toute
     conscience de la valeur morale de ses actes, en tant qu'ils ont
     rapport  ses conceptions dlirantes, elle est depuis longtemps et
     restera dsormais une aline dangereuse.

     6 Qu'il y a lieu, au point de vue de sa propre scurit et dans un
     intrt d'ordre et de scurit publies, de la placer et de la
     maintenir dans un tablissement spcialement consacr aux alins.

      Paris, le 27 septembre 1871.

     Sign: A. MOTET, . BLANCHE.

Dans ce fait significatif, deux crises plus manifestes et des accs de
moindre intensit attirent l'attention. La fille C... est prise d'une
impulsion au vol qui contraste avec sa conduite habituelle. Les dtails
de cette pousse impulsive ne nous sont pas assez connus pour que nous y
insistions. La vie ultrieure de la malade se passe dans une sorte de
vagabondage moral familier aux alins de cette catgorie, interdit aux
perscuts passifs qui sont exempts d'attaques congestives et qui ne
commettent pas d'actes dangereux.  en croire son rcit, le
dcouragement moral, l'impossibilit de trouver du secours, l'abandon du
clerg auquel elle s'tait adresse, expliquent et justifient la
diversit de ses tats psychologiques: si on rdige les observations des
maladies mentales sous la dicte des malades raisonneurs, la formule est
toujours la mme; il est naturel que de telles causes provoquent de tels
effets, et la folie devient la rsultante logique des vnements.

En ralit, il n'en est pas ainsi, et ce qui le prouve, c'est que les
impulsions violentes naissent sans provocation, lentes ou instantanes,
passant ou non de la pense  l'acte, suivant que l'excitation crbrale
varie de degr.

Chez la fille C... aucun incident exceptionnel ne s'est produit.  ses
priodes multiples d'excitations physico-morales, tantt elle part en
voyage  la recherche d'un parent, tantt elle fuit au hasard pour se
soustraire aux perscutions; plus calme, elle revient et se rassrne.
Comment a-t-elle pu suffire, avec ses ressources plus que restreintes, 
cette vie errante, nul ne le sait.

Un jour, pendant la messe, ayant hsit si longtemps, elle tire deux
coups de pistolet sur le cur de sa paroisse. L'accs s'puise
rapidement, comme il arrive presque toujours en pareil cas.

La fille C..., arrte sans rsistance, plaide les circonstances plus
qu'attnuantes qui ont motiv sa violence. Elle se fait,  l'usage des
juges, le roman psychologique qu'elle s'est rpt tant de fois. Un
lment nouveau vient cependant s'y ajouter: ce n'est pas pour elle,
c'est pour le droit qu'elle a combattu.  la fois hrone et victime,
elle tmoigne par le mlange des aspirations vaniteuses avec la
dpression mlancolique, qu'elle appartient au type des perscuts 
crises impulsives.

Dans la prison, nouvelle attaque d'excitation crbrale, sans rsultat
cette fois, mais qui se traduit par la terreur intermittente des
religieuses qui la surveillent. On voit ainsi l'apptit du meurtre et du
vol clater comme par hasard, au cours d'un dlire continu mais
inoffensif dans ses phases de mlancolie.




DLIRE DE PERSCUTION.--HALLUCINATIONS.--ILLUSIONS DES SENS.--ACCS
D'AGITATION MANIAQUE AIGU.--GURISON DE L'ACCS MANIAQUE.--PERSISTANCE
DE CONCEPTIONS DLIRANTES ET DES
HALLUCINATIONS.--MGALOMANIE.--MEURTRE.--IRRESPONSABILIT.


     B..., Jean, g de 30 ans, n  Metz (Moselle), terrassier, est un
     homme d'une haute stature, et qui a toutes les apparences d'une
     grande force physique. La physionomie a une expression trange et
     qui annonce des proccupations incessantes; il parle avec lenteur,
     avec hsitation mme, non comme s'il cherchait  dissimuler, mais
     comme s'il craignait de rvler des secrets qui ne lui
     appartiennent pas; il a mme un accent de parfaite sincrit et des
     formules de politesse nave qui font contraste avec son aspect
     grossier. Sa tte, mal conforme, est garnie d'une chevelure
     paisse, inculte, mal plante, qui contribue encore  donner 
     l'ensemble de sa personne un air sauvage.

     B..., d'une sant habituellement bonne, n'avait pas d'habitudes
     d'ivrognerie. Il tait seulement sujet  des rysiples de la face
     et du cuir chevelu, et c'est  la suite du dernier, dont il a t
     atteint dans le courant du mois de juin 1869, qu'il a prsent les
     symptmes, d'abord d'une affection crbrale aigu, puis d'une
     alination mentale avec accs de fureur. Conduit au dpt de la
     Prfecture de police, il est dclar atteint de mlancolie
     anxieuse, et envoy d'abord  Sainte-Anne, puis dans un autre asile
     o il entre le 15 juin, et d'o il sort le 10 juillet suivant, avec
     la mention qu'il est actuellement guri de l'alination mentale qui
     avait motiv sa squestration, et qu'il y a lieu de le mettre en
     libert. B... revient chez lui. Depuis ce moment jusqu'au 4
     septembre, il ne semble pas que B... ait attir l'attention par des
     allures et des actes excentriques. Nous nous l'expliquons
     d'ailleurs par les manires rserves et discrtes de l'inculp qui
     parat sans cesse absorb dans ses rflexions, et qui ne parle que
     difficilement et peu.

     Mais si l'enqute ne nous apprend rien de positif sur ce qui s'est
     pass dans ce laps de temps, B... nous le fait savoir par ce qu'il
     raconte de tout ce qu'il a souffert depuis son retour chez lui.
     Nous allons reproduire textuellement le rcit de B..., rcit qui a
     t fait en plusieurs fois, sans que jamais aucune trace de
     simulation ait pu nous inspirer le moindre doute sur sa sincrit,
     rcit dans lequel il n'a jamais vari, et qui montre  quel point
     B... a la raison trouble:

     Voici ce que B... nous a dit: Il s'est mari il y a 13 ans; il a
     toujours aim sa femme; c'est elle qui n'tait pas bonne pour lui;
     elle voulait se remarier; si elle avait pens  la Providence
     divine, elle n'aurait pas fait ce qu'elle a fait; elle n'aurait pas
     dbauch autant de peuple; il ne l'a jamais surprise, mais il l'a
     su tout de mme par beaucoup de monde; il a trouv des signalements
     contre elle qui lui faisaient des injustices.

     Elle ne le trouvait pas assez bel homme. Il ne veut pas parler; ce
     serait trop long; il faut connatre la manire de comprendre le
     secret; c'est un secret qu'il a dans l'estomac. Il faut qu'il parle
     lentement; c'est la Providence qui le protge.

     Il entend bien le secret, lui, mais il ne peut pas le dire; il
     pourrait bien le faire entendre d'ici au Palais-Royal  quelqu'un
     qu'il voudrait; mais il ne le dirait pas  son frre: il ne peut
     pas le dire; c'est pour la vie; ce doit tre la Providence qui lui
     a donn cela. Il y a au moins deux mois qu'il a vcu de poison, du
     verre pil que sa belle-soeur mettait dans son vin; ses cousins
     taient complices; il a t averti par des personnages somnambules;
     il avait tout cela sur les paules, ils l'ont assez travaill; il
     croit qu'il en est dbarrass; il a dcouvert et t les secrets
     aux somnambules; il croit qu'ils n'embarrasseront plus beaucoup
     Paris en ce moment. Il est arriv beaucoup de choses par lui dans
     ces derniers temps; nous devons le savoir, a doit tre connu; il
     doit y avoir de l'argent de rentr par son ordre, parce que la
     Providence le protge; l'argent appartient  la France; dans une
     cellule il ne peut pas savoir la somme; il peut teindre les
     incendies dans toutes les villes d'Europe; il peut se promener
     partout sans quitter l'endroit o il est; il ne peut pas rester en
     cellule; la Providence lui annonce qu'il va tre empereur;
     avant-hier il a arrt la colre de Dieu qui voulait punir le
     peuple pour ses mchancets; il serait bien content de connatre
     l'empereur de France. Sa femme vit; ce n'est pas elle qui a t
     tue; ils disent que c'est la femme d'un des hommes qui sont dans
     la cellule; c'est une somnambule qui a tu la femme; elle a voulu
     le tuer aussi; il a reu quatre coups de poignard.

     (Il nous montre les cicatrices sur son ventre, et nous ne voyons
     qu'une trs-ancienne et trs-petite cicatrice, produite
     probablement par une piqre de sangsue.)

     C'est une nomme Franoise qui a fait tuer la femme par un homme;
     il se souvient que la femme a t prise par le col, et ensuite on
     lui a coup le col avec un rasoir; elle n'tait pas encore
     trangle; il tait couch dans le mme lit, il n'a pas pu
     l'empcher; il ne peut pas couvrir tout contre les somnambules; il
     en a eu jusqu' vingt aprs lui, mais ils n'taient pas assez
     forts, c'taient surtout des femmes. On lui mouillait son pantalon,
     on voulait l'enlever pour le conduire dans son pays. On l'a fait
     passer pour fou; on l'a fait mener  Sainte-Anne, de l dans un
     autre asile; sa femme est venue le chercher en pleurant. Sa femme
     l'a fait sortir pour le faire assassiner par les somnambules; elle
     a pleur devant les pieds de ces messieurs qu'elle avait besoin de
     lui.

     Aprs son retour chez lui, les somnambules ont commenc  le
     tourmenter; sa femme et ses complices ont commenc  lui donner du
     verre pil; elle mangeait au dehors avec ses compagnons, et lui,
     mangeait son pain sec; c'tait dans le vin qu'tait le poison.

     Tel a t le rcit de B... Dans toutes les visites que nous lui
     avons faites, il a constamment rpt les mmes phrases en se
     servant des mmes expressions. Il lui est arriv parfois de nous
     conduire, toujours avec les mmes formes de politesse, assurant
     qu'il ne pouvait pas parler. Cependant il a fini par nous avouer
     que les somnambules continuaient  le tourmenter; que la nuit on
     l'empchait de dormir, qu'on le soulevait dans son lit, que le
     matelas lui donnait des secousses; et, en effet, le surveillant
     nous apprend que B... a rejet le matelas tout neuf sur lequel il
     couchait, se plaignant qu'il avait une mauvaise odeur et qu'il
     contenait du poison; il a galement rendu les draps, il s'enveloppe
     dans une couverture et s'tend sur la paillasse. On nous informe
     aussi qu'un jour il a eu un accs d'emportement; il menaait de
     tout briser si on ne voulait pas laisser venir sa femme qu'il
     entendait l'appeler; il murmure des mots inintelligibles et il
     semble couter des voix qui lui parlent; quand il se dcide 
     rpondre, il tient les discours les plus incohrents et les plus
     insenss; il croit que tout est dtruit dans Paris, que la colonne
     de Juillet est renverse; il nous dit tantt que la Seine est
     gele, tantt que l'eau est change en sang; il voit Dieu et cause
     avec lui; il a vu aussi la sainte Vierge et l'enfant Jsus dans sa
     maison; Dieu lui parle et lui fait connatre ses volonts; c'est
     lui, B..., qui doit sauver le monde.

     Il dit tantt que c'est sa femme qui a t tue, tantt que c'est
     une inconnue; il accuse toujours les somnambules de le travailler;
     B... est tellement domin par ses hallucinations, qu'il ne prend
     aucun soin de sa personne, qu'il satisfait ses besoins personnels
     dans son lit ou dans ses vtements, et qu'il rsiste quand on veut
     le nettoyer; il est constamment absorb dans ses penses; il passe
     ses journes entires  couter les voix qui lui parlent.

     Ainsi que nous l'avons dj dit, rien dans la tenue, ni dans
     l'accent de B... n'annonce la moindre ide de simulation; toute sa
     personne, au contraire, l'expression de sa physionomie, sa voix,
     tout est marqu au sceau de la plus parfaite sincrit. D'ailleurs,
     la forme mme des conceptions dlirantes que l'on trouve chez B...
     est caractristique, et ne pourrait tre imagine et ralise par
     un homme sain d'esprit qui voudrait en imposer et simuler la folie.
     Pour aller au-devant de l'objection de la simulation, nous avons
     soumis B...  une trs-longue observation, et, dans les nombreuses
     visites que nous lui avons faites, nous n'avons jamais surpris le
     moindre indice qui pt nous faire douter de la ralit de
     l'alination mentale dont il prsente les symptmes.

      l'appui de cette opinion, nous pouvons encore invoquer la tenue
     et la conduite de B... pendant et aprs le meurtre de sa femme. Un
     enfant dj d'un certain ge, un tmoin, par consquent, est l
     dans la mme chambre; il dort, il est vrai, mais il peut se
     rveiller, et, en effet, il se rveille, puisqu'il demande  B...
     ce qu'il scie pendant que celui-ci coupe le col de sa femme avec le
     rasoir; eh bien, B... ne choisit pas un moment o l'enfant serait
     absent, et la prsence de cet enfant ne l'arrte pas. Le meurtre
     accompli, il recouvre le corps de sa femme avec le drap, et il
     reste paisiblement  ct du lit; le matin, il emmne l'enfant
     faire une promenade, aprs lui avoir dit que sa mre dormait; il
     rentre avec l'enfant, puis il l'envoie djeuner au dehors, et lui,
     reste l, dans la chambre, et le soir, quand les voisins arrivent
     avec le commissaire de police, il ne parat pas mu, il montre o
     est sa femme, et il se laisse emmener, sans avoir pendant toute la
     journe fait aucune tentative pour se soustraire aux consquences
     de son action.

     Ce n'est certes pas ainsi que se conduisent les criminels, et la
     manire d'tre de B... dans la matine et dans la journe du 5
     septembre est certainement celle d'un homme qui n'a pas conscience
     de ses actes. De tout ce qui prcde, nous concluons que:

     1 B... (Jean) est atteint d'alination mentale, et le dbut de sa
     maladie remonte probablement  une poque dj assez loigne;

     2 Au moment o il a commis le meurtre dont il est inculp, B...
     tait domin par des conceptions dlirantes et des hallucinations
     qui lui taient la conscience de ses actes;

     3 B... ne saurait tre dclar responsable du meurtre qui lui est
     imput;

     4 B... (Jean) est un alin des plus dangereux, et il y a
     ncessit de le squestrer dans un asile spcial, o il devra tre
     entour de la surveillance la plus rigoureuse.

      Paris, le 18 octobre 1869.

     Sign: G. BERGERON, . BLANCHE.

J'ai reproduit entirement ce rapport, parce que le cas de B... me
parat offrir plusieurs points intressants. Les renseignements sur les
antcdents hrditaires manquent, mais B... a une malformation
congnitale de la tte. B... n'a pas d'habitudes d'ivrognerie; il est
habituellement d'une trs-bonne sant, sauf qu'il est sujet  des
rysiples de la face et du cuir chevelu. La crise d'agitation maniaque
aigu qui a ncessit son placement dans un asile est survenu vers la
fin d'un rysiple. Cette crise n'a t que de courte dure, et B... est
redevenu promptement calme, d'un caractre concentr, taciturne, ne
communiquant pas ses penses, rgulier dans sa tenue, bref, mais correct
dans ses rponses, il a pu dissimuler le vritable tat de son esprit,
et sur les instances de sa femme, il a t remis en libert.

 peine rentr chez lui, B... est retomb sous l'empire de conceptions
dlirantes et d'hallucinations qui ne lui ont presque plus laiss de
rpit; il a lutt pendant quelques semaines contre les suggestions de
son dlire; puis, une nouvelle crise de surexcitation crbrale s'est
produite, et B... a tu sa femme; le meurtre accompli, il est demeur
absolument tranquille, et s'est laiss arrter sans rsistance.

Ainsi qu'on l'observe ordinairement, B... a prouv comme un soulagement
aprs avoir commis l'acte qu'il considrait comme le chtiment mrit de
ses justes griefs; mais le dlire a persist, et dans la prison, il y a
eu un nouvel accs de surexcitation maniaque.

B..., dclar irresponsable, a t plac de nouveau dans un asile; j'ai
eu occasion de l'y voir plusieurs fois, et  une de mes visites je l'ai
trouv trs-excit et trs-irrit, et on a d prendre  son gard des
mesures exceptionnelles de surveillance; il tait certainement sollicit
par une nouvelle impulsion  des actes de violence.




DBILIT INTELLECTUELLE CONGNITALE.--DLIRE DE PERSCUTION.--ILLUSIONS
DES SENS.--IDES DE SUICIDE.--ACCS
D'EMPORTEMENT.--MEURTRE.--IRRESPONSABILIT.


     Nous, soussigns, . Blanche et A. Motet, docteurs en mdecine de
     la Facult de Paris, commis le 20 novembre 1871, par ordonnance de
     M. Perrot de Chezelles, juge d'instruction prs le tribunal de
     premire instance du dpartement de la Seine,  l'effet de
     constater l'tat mental du nomm L... Antoine, g de 53 ans,
     inculp d'assassinat commis le 7 octobre sur la personne du sieur
     M...; aprs avoir prt serment, pris connaissance du dossier,
     visit le prvenu, et recueilli tous les renseignements de nature 
     nous clairer, avons consign dans le prsent rapport les rsultats
     de notre examen:

     L... est un homme de 53 ans, bien constitu, qui n'a jamais
     prsent d'autres troubles dans sa sant que des accidents fbriles
      forme intermittente, sans caractre pernicieux d'ailleurs. Son
     existence a t assez aventureuse. Jeune, il est all en Californie
     avec M..., alors son ami, plus tard son associ; il ne fit pas aux
     placers une brillante fortune, mais il en revint avec une vingtaine
     de mille francs. Aprs avoir pass quelque temps dans sa famille,
     il se maria, revint  Paris, et s'associa avec M... pour
     l'exploitation d'une maison de commerce: les affaires furent assez
     prospres pour qu' la fin de son contrat, L... put aller vivre 
     E... de ses revenus, laissant M... continuer la gestion de la
     maison de commerce.

     Nous insistons sur ces dtails; ils ont une importance srieuse
     pour nous; les mobiles du crime dont L... est inculp, doivent tre
     recherchs jusque dans les relations qui existaient  cette poque
     et qui se sont maintenues depuis entre les deux associs.

     Tant qu'ils vcurent l'un prs de l'autre, L... et M... n'eurent
     pas de difficults. La maison marchait bien, et les discussions qui
     pouvaient natre au sujet des affaires, taient vite apaises.
     Cependant, ds cette poque, on reconnaissait  L... un caractre
     mfiant, souponneux; comme il n'avait pas de sujet srieux de
     plaintes, qu'il pouvait facilement contrler lui-mme la gestion de
     la maison, la tenue des livres, comme d'un autre ct il trouvait
     dans ses occupations au dehors une diversion assez puissante, il
     n'y eut jamais de scnes de violences, ni mme de rcriminations
     trs-vives. Il n'en fut plus ainsi quand L... quitta la maison de
     commerce, laissant M... seul  la tte des affaires. Sa situation
     avait t nettement tablie, la liquidation s'tait faite
     rgulirement; les termes de paiement des sommes et des intrts
     dus  L... avaient t convenus, rien, en un mot, n'avait t
     nglig, et il et d trouver dans l'exactitude avec laquelle ces
     conventions furent excutes en 1800 et 1870 une scurit entire.
     Il n'en fut rien.

     Il se produisit chez lui ce qui se voit trop frquemment chez les
     hommes qui passent tout  coup d'une vie laborieuse et active  une
     vie oisive. Il prit ombrage de tout. Il se figura que son associ
     ne lui rendait pas de comptes fidles, il vcut avec cette ide,
     sans cesse prsente  son esprit, assez inquiet pour en parler
     souvent  sa femme, assez matre encore de lui, dans les premiers
     temps, pour ne pas venir lui-mme  Paris, pour y envoyer sa femme
      l'poque des chances. Peu  peu les proccupations, de vagues
     qu'elles taient, prennent une forme plus prcise: Il a entendu
     dire que son associ M... prtendait que lui, L..., tait mort dans
     une maison de fous.

     Par qui a-t-il entendu tenir ce propos? C'est un homme g qu'il
     ne connat pas, qui doit demeurer dans un village voisin, qui est
     venu pour l'avertir; il a d'autres indices: M... lui a crit une
     lettre  laquelle il ne comprend rien, on lui a dit d'apporter du
     papier timbr, qu'est-ce que cela veut dire? Ce sont des nigmes
     pour lui. Jusque-l encore L... reste dans cet tat d'indcision,
     d'incertitude, qui appartient aux priodes initiales des dlires;
     mais il y apporte un caractre particulier qui nous semble
     important  signaler. Il oublie pendant de longs mois ses
     inquitudes; il vit, calme en apparence, partage entre des
     occupations d'une extrme simplicit, il va  la pche tous les
     jours, rentre paisiblement chez lui, n'a pas d'habitudes
     alcooliques, est, en un mot, pour tout le monde, un de ces hommes
     inoffensifs qui ne donnent aucun prtexte  la malignit publique
     de s'occuper d'eux. Et cependant, en y regardant d'un peu plus
     prs, on trouve dans le dossier mme des renseignements curieux: le
     brigadier du gendarmerie, le maire de la commune dclarent que L...
     est trs faible d'esprit, que ses ides sont souvent dcousues,
     qu'il n'a pas toujours la tte  lui, que du reste, il n'a jamais
     donn lieu  des plaintes, que, s'il a parfois le caractre
     emport, il ne s'est livr sur personne  des violences. Le rapport
     ajoute qu'il parlait volontiers de ses affaires et de
     l'irrgularit avec laquelle M... tenait ses engagements vis--vis
     de lui.

     Son dpart pour Paris dans les premiers jours d'octobre ne fut pas
     annonc. Sa femme tait venue comme d'habitude, quelques jours
     auparavant, elle n'avait pas termin le rglement des comptes.

     L..., mcontent, rsolut de faire lui-mme le voyage, et sans
     laisser souponner qu'il et de mauvais desseins, il s'exprima,
     cependant, ds ce moment, sur le compte de M... avec une vive
     animosit.

     Arriv  Paris, il visite quelques personnes; partout il se montre
     excit contre M..., on prvoit une discussion, on ne prvoyait pas
     cependant qu'un meurtre en serait la consquence dernire. Le
     troisime jour de son arrive, L... se prsente le matin chez son
     associ; ne le trouvant pas, il va djeuner; ce djeuner n'est pour
     lui l'occasion d'aucun excs, et vers deux heures de l'aprs-midi,
     il se prsente de nouveau chez M..., qui l'attendait. L, sans
     discussion, sans provocation d'aucune sorte, comme l'affirment les
     tmoins. L... frappe M... d'un coup de couteau dans le ventre, en
     prsence du caissier, de deux jeunes gens, employs de la maison,
     qui se trouvaient  quelques pas de lui dans le magasin.

     Tel est l'acte sur le caractre duquel nous avons  nous prononcer.
     A-t-il t commis avec conscience, avec une entire libert morale?
     Est-ce au contraire un acte qui ne saurait tre considr comme
     entranant la responsabilit du prvenu?

     C'est dans l'examen attentif de L..., dans l'observation prolonge
      laquelle nous l'avons soumis, dans les rponses qu'il a faites 
     nos questions, dans les pices mme du dossier, que nous trouvons
     les lments d'une conviction absolue, et les conclusions qui nous
     sont demandes. L... est dtenu depuis le 7 octobre; nous le
     trouvons  la prison de Mazas, et ds notre premire visite, nous
     pouvons constater combien son intelligence est peu active, combien
     sa mmoire est affaiblie. Il a peine  se souvenir du nombre de
     jours couls depuis son arrive  la prison, et nos tentatives
     pour l'amener  faire un calcul d'une extrme simplicit
     n'aboutissent qu' cette rponse: Voyez-vous, messieurs, les
     chiffres, ce n'est pas mon fort. Nous l'avons visit un grand
     nombre de fois, et voici le rsum de nos longues entrevues avec
     lui. Il nous est impossible de laisser aux discours de L... leur
     physionomie relle; avec quelque soin que nous ayons cherch  les
     reproduire, ils sont tellement diffus, incohrents mme, que rien
     n'est plus difficile que de les fixer, et, involontairement nous
     leur donnons une suite qu'ils n'ont pas, et qui ne peut manquer de
     les faire considrer comme moins draisonnables qu'ils ne le sont
     en ralit.

     Cependant, il y a, dans le courant de ces rcits, qui nous
     transportent tout  coup de Paris jusqu'en Californie, des
     expressions caractristiques, des phrases qui traduisent un tat
     mental tout spcial, et qui ont t pour nous une nouvelle source
     de convictions.

     D. Depuis combien de temps tes-vous ici?

     R. Je suis  la prfecture depuis le 7 octobre.

     D. Combien cela fait-il de temps?

     R. Je ne sais pas, un mois et quelques jours.

     D. De quel mois?

     R. (Avec hsitation), de dcembre, non, de novembre.

     D. Pourquoi avez-vous t arrt?

     R. J'ai eu des disputes avec mon associ, il m'a tendu des
     guet-apens, c'est  propos de nos affaires, quand je me suis
     retir, il me devait de l'argent; je n'ai pas d'instruction, je ne
     savais pas bien faire les comptes, notre dernier inventaire n'avait
     pas t fait comme il faut. Ma femme a fait venir une demoiselle
     qui connat trs-bien la tenue des livres, elle m'a dit, mais
     est-ce que les crances mauvaises ou douteuses ne sont pas
     comptes? Je lui ai dit que si, mais je me doutais de quelque
     chose, parce que j'avais trouv dans le coffre  bois du magasin
     une feuille de papier o il y avait une signature. On m'avait fait
     signer un soir, je n'avais pas fait attention, mais ce n'est pas
     comme cela qu'on fait un inventaire.

     Moi, je suis trs-bon commerant; je faisais la place avec le
     cheval et la voiture. J'avais toujours mes factures prtes, dans
     cette poche l, par ici l'argent, et puis dans les poches de mon
     pantalon; je les faisais faire en cuir, c'est plus solide. J'allais
     chez un client M. B..., facteur d'orgues, je lui disais: Monsieur,
     c'est moi j'ai de bonnes marchandises  vous offrir; et nous nous
     entendions sur le prix; j'achetais des peaux, du ct de la rue
     Montorgueil. J'arrive un jour chez M. L..., il me dit: Est-ce que
     vous tes bien avec votre associ? Mais oui, lui rpondis-je, c'est
     un trs-bon garon.

    --Ah bien! tant mieux pour vous.

     M... ne lui revenait pas; il ne connaissait pas bien la peau, il a
     vendu une fois pour quatre francs du maroquin qui valait dix
     francs.

     Moi, c'tait mon affaire,--par exemple je ne suis pas fort sur les
     chiffres, mais on ne m'attrape pas facilement, un coup d'oeil 
     droite, un coup d'oeil  gauche, l'oeil amricain, je vois tout, et
     malheur  qui me tromperait, je lui ferais sortir les boyaux du
     ventre pour les jeter aux vautours du la Californie.

     ( ces paroles, L..., qui jusque-l s'tait tenu tranquillement
     assis prs de nous, se lve, la physionomie altre, menaante, le
     bras tendu, comme s'il et devant lui un ennemi.) Nous le laissons
     se calmer, et nous essayons encore de le ramener aux jours qui ont
     prcd le meurtre.

     Il nous rpond en ces termes:

     Je n'tais pas mal avec M..., c'tait un vieux camarade, nous
     tions ensemble en Californie, c'est l que nous avons t
     malheureux; pas de pain  se mettre sous la dent, le bl valait 500
     francs le sac, et avec cela, il fallait toujours se dfier. Les
     Indiens taient l qui nous guettaient, j'ai reu une flche ici
     dans la joue, mais je crois bien que j'ai dmoli celui qui me l'a
     envoye.

     D. Avez-vous cherch  vous en assurer?

     R. Vous savez, on ne s'aventure pas; quand on en tue, on les laisse
     l, les btes les dvorent, mais quand vous tombez, vous les
     blancs, vous tes srs d'tre mangs. Une fois nous tions partis
     une douzaine, ils voulaient aller trop avant, moi je n'ai pas
     voulu, je suis revenu au placer.

     D. Laissons un moment la Californie. Quand vous tes revenu 
     Paris, le 5 octobre, tes-vous all chez M... ds votre arrive?

     B. Non, j'avais des crevisses dans mon panier, je suis all les
     porter chez Mme T..., mais il m'est arriv en y allant une drle
     d'affaire; je rencontre en face du jardin du Temple un jeune homme
     que je ne connaissais pas, et qui me dit: Bonjour, M. L..., vous
     voil?--Oui monsieur. Vous allez bien, M. L...? Pas mal, merci.
     Vous allez chez M...;--et puis il se met  ricaner, et il me dit:
     Eh bien, mfiez-vous, ils vont vous faire votre affaire. C'est
     drle, que je me dis, est-ce qu'il y a un guet-apens, ouvrons
     l'oeil.

      partir de ce moment, tout lui est suspect.

     Dans le caf o on ne l'a pas vu depuis longtemps, l'accueil
     d'anciennes connaissances excite sa mfiance, il est en garde
     contre tout le monde, et sans faire part  personne de ses
     soupons, il observe; il trouve extraordinaires les choses les plus
     simples; cependant il n'est pas menaant encore pour M...; il parle
     de lui avec une vidente animosit, mais si l'on craint une
     discussion un peu vive, rien ne fait prvoir la scne violente, le
     meurtre du 7 octobre.

     Ce jour-l L... arrive vers onze heures au magasin, M... est
     absent; Mme M... reoit l'ancien associ de son mari, et lui donne
     rendez-vous pour deux heures.

     L... va djeuner au caf T..., le repas est sobre; vers une heure
     et demie M..., de retour  son magasin, envoie prvenir L...; ici
     se place un dtail qui dans l'apprciation des faits nous parat
     avoir la plus srieuse importance.

     L'employ de M..., par un mouvement tout naturel d'ailleurs,
     regarda peut-tre  travers les vitres du caf avant d'entrer; ce
     qu'il y a de certain, c'est que L... vit dans cet acte si simple,
     un espionnage, ils me guettaient, nous dit-il, car je n'avais pas
     bu la dernire goutte de mon caf que Mme T... me dit: M. L..., on
     vous demande au magasin,--et en disant cela, elle avait un air
     triste comme je ne lui avais jamais vu. Elle n'est pas gaie de
     caractre, mais jamais je ne lui avais vu une figure comme cela. Ce
     n'tait pas naturel.

     Je me lve, je prends mon chapeau, et je vais chez M... J'arrive.
     Il tait dans le magasin,--je lui dis bonjour, il me dit, que me
     veux-tu?--Autrefois, s'il m'avait dit cela, comme cela, j'aurais
     pris mon chapeau, et je lui aurais rpondu, prends le cheval et la
     voiture, fais la place si tu veux, moi, je m'en vais, parce que
     cela ne me va pas qu'on me parle comme cela.

     Je lui rponds, je viens rgler nos comptes, et nous passons dans
     le bureau. J'tais du ct de la porte du couloir; aussitt je
     reois un coup de poing l, sur le derrire de la tte, et je me
     sens empoign par les deux commis, je me dbats, et j'envoie  M...
     qui tait devant moi, un coup de couteau; je ne sais pas o je l'ai
     attrap.

     D. Vous aviez donc votre couteau ouvert sur vous?

     R. Oui, je le portais toujours dans la poche de ma redingote.

     D. Pourquoi tait-il envelopp avec du papier?

     R. C'tait pour ne pas me couper, et pour ne pas couper ma poche.

     D. Mais on ne porte pas un couteau ouvert dans sa poche.

     R. C'tait pour me dfendre si on m'attaquait. Je ne sortais pas
     sans cela, on ne peut pas savoir; il y a des communeux qui rdent
     le soir, et qui vous attaqueraient trs-bien.

     D. Mais enfin, M... ne vous avait rien fait?

     R. C'tait un coup mont: je l'ai bien vu quand on est venu me
     chercher au caf. Je ne me suis dfendu qu'aprs le coup du
     guet-apens de la porte du couloir de la cuisine.

     D. Avez-vous vu quoiqu'un?

     R. Non. Quand je me suis retourn, je n'ai vu personne, c'est un
     peu sombre, mais j'ai bien senti le coup de poing sur le derrire
     de la tte: a m'a fait baisser. C'est terrible d'tre comme cela!

      partir de ce moment, L... entre dans une phase d'excitation
     violente, il se frappe la tte en disant: Il y a des moments o je
     n'ai plus ma tte  moi. Il pleure; il n'exprime pas de regrets,
     cependant, au sujet du meurtre qu'il a commis; au contraire, au
     souvenir des injures qu'il est convaincu qu'on lui a faites, de sa
     haine contre M..., il en arrive  un tat d'extrme agitation, que
     nous avons beaucoup de peine  calmer, et qui nous inspire de
     telles craintes que L... ne se livre soit contre lui-mme  quelque
     acte de dsespoir, soit contre ses codtenus  des violences, qu'un
     mot, une plaisanterie auraient pu provoquer, que nous nous rendons
     auprs du directeur de la prison pour le prvenir de l'tat dans
     lequel nous laissons L..., et pour lui recommander de redoubler de
     surveillance.

     Dans toutes nos visites, nous avons toujours insist prs de L...
     pour savoir quels taient au juste ses griefs contre M...; nous
     croyons devoir reproduire encore quelques-unes de ses rponses sur
     ce sujet.

     D. Pendant que vous tiez l'associ de M..., avez-vous eu avec lui
     des discussions un peu vives?

     R. Je n'ai pas eu un mot avec lui pendant onze ans, nous tions
     trs-bien ensemble.

     D. Vous n'avez jamais pens qu'il voult vous faire du mal?

     R. Non, mais depuis, cela m'est revenu: j'ai oubli de vous dire
     cela; je me suis rappel qu'il y a quelques annes, en 1867, je
     crois, M... me fit cadeau de plusieurs bouteilles d'eau-de-vie.

     Un matin, avant de partir pour mon travail, j'en pris un petit
     verre; je ne me suis senti de rien d'abord; un quart d'heure aprs,
     voil qu'il me pousse des sueurs, je me sens un grand malaise, et
     je vomis dans la rue. Je m'arrte chez un marchand de vin, o je
     prends un verre d'eau sucre; j'arrive au magasin, M..., me dit:
     qu'est-ce que tu as, tu es tout ple, tu as l'air malade, j'avais
     un mal de tte pouvantable, puis a s'est pass.

     D. Avez-vous cru que l'eau-de-vie tait empoisonne?

     R. Sur le premier moment, je n'y ai pas pens, mais aprs, j'ai eu
     des doutes, parce qu'il m'avait demand ce que j'avais, d'un drle
     d'air. Je me suis rappel qu'il m'avait dj, dit: as-tu got
     l'eau-de-vie? C'est depuis ce moment-l. que j'ai un peu perdu la
     boule--je me suis aperu que je n'tais plus comme avant--je
     n'avais plus de mmoire.

     D. Est-ce que vous avez remarqu chez d'autres personnes des
     dispositions malveillantes pour vous?

     R. Il y avait l'emballeur, M. A..., qui me regardait souvent en
     ricanant; un jour il me dit: vous avez beaucoup d'argent, vous?
     qui vous a dit cela? Je le sais, M. L....

     Eh bien, je lui rponds, cela ne vous regarde pas. Tout cela, ce
     n'tait pas naturel. Il y a longtemps qu'on manigance a.

     Tel est le rsum de nos longues conversations avec L... Les
     indications les plus importantes que nous y ayons trouves au point
     de vue de nos recherches sont confirmes par des indications
     semblables que nous relevons dans l'examen attentif, et fait au
     point de vue mdical, des documents du dossier.

     Voici, en effet, ce qui ressort pour nous de cet examen: c'est que
     L... nourrissait depuis longtemps une haine profonde contre M...
     Mais les motifs de cette haine sont insenss, ils sont clos de
     toutes pices, pour ainsi dire, dans une tte faible, chez un homme
     d'une intelligence au-dessous de la moyenne, et qui, dans une
     petite ville, o l'on est volontiers indulgent pour un individu
     ais, passe pour un faible d'esprit, dont la conversation est
     nulle, les ides souvent dcousues.

     Calme, sans excitation d'aucune sorte, L... reste inoffensif; mais
     qu' certains moments l'ide lui soit venue de se venger de M...
     qu'il accuse de le tromper, cela ne saurait faire doute pour nous.
     Cependant de la conception  l'excution il y avait loin, et nous
     ne pensons pas que cette rsolution ait t le motif rel du dpart
     de L... pour Paris. Une fois en prsence de M..., il s'est pass
     dans son esprit ce qui se passe dans l'esprit de tous les dlirants
     perscuts: L..., aprs une longue priode de calme apparent, de
     vague, d'incertitude, a t pouss au meurtre par un mot, un
     regard, un geste, qui, en le confirmant dans les soupons dont il
     tait poursuivi depuis longtemps, ont tout  coup fait clater la
     dtermination homicide.

     Cet acte tait donc prpar, et il a t accompli sous l'influence
     d'une surexcitation crbrale momentanment plus intense; il peut
     tre directement rattach  une disposition morbide antrieure, qui
     est reste, peut-tre  l'tat latent, ne donnant lieu qu' des
     manifestations dans le langage, dans le tenue, dont la cause tait
     inconnue; et cependant ces manifestations taient assez
     caractristiques pour que, dans le pays qu'habitait L... elles
     aient t remarques et lui aient valu la rputation d'un homme
     dont la tte tait faible, d'un homme sujet  des emportements et
     dont les ides taient souvent dcousues.

     Voici les pices que nous croyons devoir reproduire; elles nous ont
     sembl n'avoir pas moins d'intrt que les rponses mme de L...

     Nous, brigadier de gendarmerie, nous sommes rendu au domicile du
     sieur L..., o nous avons trouv sa femme, qui nous a fait la
     dclaration suivante:

     Le 5 octobre dernier, mon mari est parti pour Paris, pour tcher
     de rgler des comptes avec un nomm M..., son associ, lesquels
     nous ne pouvions depuis longtemps rgler  cause du mauvais vouloir
     continuel dudit M..., quand, le 7 ou le 8, j'appris par les
     journaux le crime qu'avait commis mon mari. Je vous dclare que
     j'ignore compltement ce qui s'est pass et qu'au moment du dpart
     de mon mari il n'avait contre M... aucune ide de lui faire du mal;
     mais il a la tte si faible que depuis longtemps je crains de sa
     part un suicide; _il me parle souvent de se tuer_.

     Quant aux autres renseignements que nous avons pu obtenir auprs
     des personnes notables du pays qui connaissent le sieur L... depuis
     son arrive dans la commune, on s'accorde  dire qu'il vivait d'une
     manire trs-sobre, ne frquentant intimement personne et n'entrant
     jamais dans les lieux publics, ne s'occupant que de la pche.

     Il rsulte de notre enqute, qui a t trs-minutieuse, que nous
     n'avons pu trouver une seule personne ayant entendu L... tenir
     contre son associ des propos menaants. Une seule personne n'a pas
     pu non plus dire si L... portait ou avait port sur lui un couteau
     poignard.

     Nous connaissons L..., et depuis que nous l'avons connu, nous
     l'avons toujours considr pour une tte trs-faible et sujette aux
     garements.

     Le 1er novembre 1871, le maire d'E..., dans une lettre, dont nous
     reproduisons textuellement la plus grande partie, signale l'tat
     d'exultation de L... au moment de son dpart; il n'a pu toutefois
     obtenir l'assurance, qu'avant son dpart, L... ait tenu des propos
     menaants contre M...; il crit:

     Soit par habitude, soit qu'il ait conserv ici la dfiance
     souponneuse de la profession qu'il a exerce en Californie, soit
     par manie, L... avait continu  porter en tout temps sur lui un
     couteau poignard. Je n'ai encore pu savoir s'il tait porteur de
     cette arme en partant le 5 octobre. D'un autre ct, je n'ai que de
     bons renseignements  vous fournir sur la tenue de L... dans la
     commune, et sur ses relations avec les habitants..., sa probit,
     ses moeurs, ont toujours t irrprochables, les garanties offertes
     par sa famille, compose de sa femme et d'une jeune fille de 12
     ans, n'ont jusqu' prsent rien laiss  dsirer. L... n'tait ici
     intimement li avec personne, peut-tre  cause du peu de fonds de
     son caractre; assez communicatif pourtant, il confiait facilement
     ses affaires, et il a conserv de nombreuses sympathies dans le
     village. Il a dcel en plusieurs circonstances un temprament
     irascible, attribu  son sjour en Californie, et surtout  une
     faiblesse intellectuelle qu'on a pu constater en maintes
     circonstances. L... ne frquentait jamais les tablissements
     publics, et il n'a non plus montr en aucune occasion une violence
     de caractre qui ait pu inspirer des craintes  qui que ce ft.

     L... est connu dans le pays, comme ayant une intelligence troite
     et peu entendue. Ses voisins ont pu remarquer frquemment chez lui
     des moments d'garement dans lesquels il perdait le fil de ses
     ides.

     L... tait donc pour les gens au milieu desquels il vivait, qui ne
     savaient  quoi rapporter les bizarreries de son caractre, les
     emportements subits auxquels il se livrait, et qui ne les pouvaient
     juger qu'avec leur simple bon sens, L..., disons-nous, tait un
     faible d'esprit: mais pour nous, il tait, de plus, tourment par
     des ides de perscution.

     Ces conceptions dlirantes se sont dveloppes peu  peu, elles se
     sont imposes et ont fini par dominer L... compltement. Qu'on ne
     s'tonne pas de n'y retrouver ni la cohsion, ni la systmatisation
     rigoureuse de la plupart des alins perscuts; la condition
     intellectuelle de L... est trop restreinte pour qu'il lui soit
     possible de s'lever  une combinaison complique; il n'a pas
     longtemps guett sa victime, et s'il est impossible d'carter toute
     prmditation, il est au moins permis de faire ressortir toute
     l'insanit des motifs d'un meurtre, accompli en plein jour, devant
     des tmoins, lesquels, tout mus encore de ce qui s'est pass sous
     leurs yeux, ne peuvent s'empcher de remarquer et de trouver
     trange le calme du meurtrier.

     Cette attitude, d'ailleurs, sans forfanterie, sans cynisme, ne
     s'est pas dmentie un seul jour dans la prison, et les surveillants
     de Mazas qui n'ont pu nous donner aucun renseignement au sujet des
     conceptions dlirantes de L..., n'hsitent pas pourtant  le
     considrer comme un homme qui n'a pas sa tte  lui.

     Il vit insouciant, souvent gai, accomplissant avec une satisfaction
     purile une besogne d'une extrme simplicit et qui n'exige que de
     l'agilit dans les doigts; il n'est pas malheureux, il a du gaz
     toute la nuit, suffisamment  manger; il travaille pour se
     distraire, il ne demande rien de plus; quant  sa libert, il n'en
     est pas trop priv, nous dit-il: en Californie, il fallait
     toujours tre sur le qui-vive, on n'tait pas si tranquille
     qu'ici.

     Aux nombreuses visites que nous lui avons faites, que notre
     observation ait t directe, ou qu'elle ait port sur lui, sans
     qu'il s'en doutt, nous l'avons toujours trouv le mme,
     inconscient et de la valeur morale de l'acte qu'il a commis, et de
     sa situation prsente.

     De tout ce qui prcde, nous concluons que:

     1 L... (Antoine), g de 53 ans, est un homme d'une intelligence
     originellement faible; d'un caractre mfiant et souponneux.

     2 Les prdispositions dlirantes ont pu rester latentes au milieu
     d'une vie aventureuse, mais toujours occupe, pendant laquelle le
     souci des affaires, l'activit qu'exigeait une clientle nombreuse,
     apportaient une diversion puissante aux proccupations maladives.
     Sous l'influence du passage d'une vie de travail  une vie de
     loisir, L... s'est trouv tout entier livr  ses rflexions; les
     retournant sans cesse dans son esprit, il est arriv peu  peu  un
     tat de vritable obsession.

     Ses mfiances, ses soupons, d'abord mal dtermins, se sont
     traduits ensuite par des bizarreries, des tristesses, des
     emportements, puis encore, par la croyance absolue  des complots
     contre sa fortune, contre sa scurit personnelle.

     Ces conceptions dlirantes ont prsent tous les caractres
     scientifiquement reconnus du dlire de perscution; elles ont
     abouti enfin  une exaltation violente, elles ont amen L...  un
     tat de trouble mental tel, que toute rsistance aux impulsions
     morbides est devenue impossible.

     3 Au moment o il a commis le meurtre dont il est inculp, L...
     avait perdu toute conscience de la valeur de ses actes, toute
     libert morale, et, consquemment, on n'en saurait faire peser sur
     lui la responsabilit.

     4 L... est un alin des plus dangereux.

     Nous pensons que, dans l'intrt de l'ordre public et de la
     scurit des personnes, il est ncessaire de le placer et de le
     maintenir dans un tablissement spcialement consacr aux alins.

     En foi de quoi nous avons rdig le prsent rapport pour valoir ce
     que de droit.

     Paris, le 25 dcembre 1871.

     Sign: A. MOTET, . BLANCHE.

Il m'a sembl utile de reproduire en entier ce rapport, afin que l'on
pt bien suivre toutes les phases par lesquelles L... a pass avant la
crise qui a abouti au meurtre.

D'une intelligence faible, d'un temprament nerveux, L... avait conserv
de son sjour en Californie et des aventures mouvantes dans lesquelles
il avait t, soit acteur, soit tmoin, une tendance trs-prononce au
soupon,  la dfiance, en mme temps qu'une grande disposition  la
violence et aux ides de vengeance.

Pendant qu'il fut absorb par les affaires, L... ne manifesta ces
penchants que par de l'irritabilit et un tat habituel de surveillance
sournoise  l'gard de son associ. Aprs avoir quitt la maison de
commerce, livr  une oisivet complte, L... n'ayant plus le
contre-poids des soucis du commerce, fut progressivement domin et enfin
envahi par ses penses de mfiance; il en arriva  la conviction que
M... l'avait tromp et l'avait ls dans ses intrts. Il en conut
d'abord du chagrin, puis un ressentiment de plus en plus vif, et les
conceptions dlirantes, qui n'avaient t jadis que fugitives et
lgres, s'emparrent compltement de son esprit; il lutta encore
cependant, et s'en remit  sa femme du soin de faire valoir ses
rclamations. N'obtenant pas la satisfaction  laquelle il croyait avoir
des droits, il se dcide  venir lui-mme l'exiger. Arriv  Paris, il
hsite encore; il ne se rend pas tout de suite chez M...; il fait des
visites; il rencontre des gens de connaissance avec lesquels il cause;
il s'informe indirectement, et il interprte dans le sens de sa
proccupation les paroles et les faits les plus simples et les plus
naturels.

Enfin, la crise clate, et, sous l'influence immdiate d'illusions des
sens et de conceptions dlirantes, L... entre chez M..., et
presqu'aussitt le frappe, sans qu'il n'y ait eu entre eux que l'change
de quelques mois de politesse banale.

Le meurtre accompli, L... redevient calme.  Mazas, o nous l'avons
visit souvent, L... est insouciant, presque gai; il ne se trouve pas
malheureux; il ne semble avoir aucune conscience ni de la gravit de
l'acte qu'il a commis, ni de sa situation.

Il a toutefois des accs d'excitation, et une fois, devant nous, il a eu
une vritable crise d'agitation furieuse au souvenir des mauvais
traitements dont il prtend avoir t l'objet, et nous avons d
recommander des mesures exceptionnelles de surveillance.

L... a t dclar par le jury irresponsable, et plac dans une Maison
d'alins.




DLIRE DE PERSCUTION AVEC ACCS IMPULSIFS.


     M. A... est fils d'une mre aline, et son frre est mort alin
     dans une maison de sant spciale. Ds son enfance, il s'est montr
     sombre, taciturne, souponneux, irritable, violent. Un jour, dans
     un accs d'emportement dont il n'a pas voulu dire le motif, il tire
     un coup de fusil sur son pre, qui est lgrement bless; il en
     tmoigne sur le moment quelque repentir, mais son humeur redevient
     bientt la mme. Sa famille habitait la province; il demande 
     venir demeurer  Paris; on le lui accorde, et on l'y installe
     largement, avec tout le luxe qu'autorise une grande fortune; il
     reoit autant d'argent qu'il en dsire, mais, malgr de sages
     remontrances, il le gaspille au lieu de payer le propritaire, les
     fournisseurs et les domestiques. Dans une conversation sur ce sujet
     avec un de ses amis, il se prcipite sur lui et le menace de le
     jeter par la fentre si celui-ci continue  le _vexer_. Un jour, un
     huissier se prsente accompagn d'un commissaire de police; il
     s'arme de son fusil, et, les couchant en joue, leur ordonne de se
     retirer.

     Son pre, averti, se hte d'accourir, et M. A... lui dclare qu'il
     est fatigu des plaisanteries _dont les Parisiens l'accablent,
     qu'il ne peut vivre ainsi, qu'on l'empche de garder ses
     domestiques, que l'on rend ses chevaux malades, que l'on brise les
     essieux de ses voitures, que dans les rues on lui fait des
     grimaces, qu'il a t dj plusieurs fois sur le point de
     souffleter les impertinents qui rient en le regardant, et qu'il est
     dcid  ne plus supporter ces ennuis_.

     Plac dans une maison de sant, peu de jours aprs son entre, il
     saute un matin, par la fentre, non pour se tuer, mais pour
     chapper aux visions qu'on fait passer devant ses yeux et aux
     mauvaises odeurs avec lesquelles on cherche  l'asphyxier. Un peu
     plus tard, il se plaint qu'on lui serve  ses repas de la viande
     d'animaux froces et de la chair humaine; mais, malgr ses griefs,
     il ne se livre  aucune violence, ni sur les mdecins de la maison,
     ni sur les serviteurs. Seulement il veut qu'on le change de maison
     et qu'on le place dans celle o son frre est mort, ce qui a lieu.
     M. A... se montre d'abord content de son changement de rsidence;
     calme, de bonne humeur, il s'occupe, il dessine, mais il redevient
     bientt sombre, taciturne; ses yeux sont menaants, et il annonce
     sa rsolution de tuer le mdecin dont il avait rclam les soins,
     auquel il avait presque tmoign de l'affection, et  qui il
     reproche maintenant de vouloir l'empoisonner, comme il a dj
     empoisonn son frre. Ces accs d'emportement se renouvellent  des
     poques plus ou moins loignes. Dj plusieurs fois M. A... s'est
     prcipit pour frapper; retenu par les gardiens, il a exprim le
     chagrin _d'avoir manqu son coup_, se promettant _d'tre plus
     adroit une autre fois_. Dans les intervalles des accs, il est
     trs-paisible, et il reprend sa physionomie souriante et douce.

M. A... est un type d'alin perscut  accs impulsifs. Chez lui, pas
d'interruption dans les conceptions dlirantes et dans les
hallucinations, et malgr cette continuit de trouble mental, il est le
plus habituellement calme, doux, aimable, affable mme, et on pourrait
le considrer comme tant absolument inoffensif. Sans aucun motif
extrieur apprciable, sans qu'on ait eu  lui imposer un refus, une
contrarit, sans discussion pralable, il change de physionomie,
devient menaant, et serait capable des plus extrmes violences. Aprs
une crise de quelques jours, M. A... retombe dans l'inertie, jusqu' ce
qu'il prouve une autre commotion crbrale qui dtermine les mmes
symptmes de surexcitation transitoire.


LYPMANIE.--DLIRE DE PERSCUTION.--ILLUSIONS DES SENS.--ACCS DE
VIOLENCE.--ABUS
ALCOOLIQUES.--ALCOOLISME.--HALLUCINATIONS.--MEURTRE.--IRRESPONSABILIT.


     Commis par ordonnance de M. Blanquart des Salines, juge
     d'instruction prs le tribunal de la Seine, en date du 3 dcembre
     1877,  l'effet d'examiner, au point de vue de l'tat mental, le
     nomm D..., inculp d'assassinat sur la personne de sa femme, et de
     dire s'il parat jouir de ses facults, et s'il doit tre rput
     responsable de l'acte qui lui est reproch, nous, soussigns,
     docteurs en mdecine de la Facult de Paris, aprs avoir prt
     serment, avoir pris connaissance des pices du dossier, et avoir
     fait plusieurs longues visites  l'inculp dans la prison de Mazas,
     avons consign le rsultat de nos investigations et de notre examen
     dans le prsent rapport:

     D..., n  R..., mari  Euphrasie L..., pre d'un enfant,
     ptissier, demeurant  Boulogne-sur-Seine, est un homme de taille
     leve, d'une constitution vigoureuse, qui n'offre aucun signe de
     malformation congnitale, et qui parat avoir toujours t d'une
     bonne sant, sauf qu'il tait sujet  de violents maux de tte.
     Nous n'avons rien trouv qui ft  noter dans ses antcdents
     hrditaires, si ce n'est qu'il est le fils d'un pre qui tait
     dj assez avanc en ge  l'poque o il est n, mais aucun de ses
     parents ne semble avoir t atteint d'affections crbrales.
     L'expression de sa physionomie est srieuse, rflchie, et annonce
     un caractre triste et concentr. Il parle avec lenteur et
     prcision; on voit qu'il tient  dire exactement ce qu'il pense, et
     qu'il ne veut rien avancer dont il ne soit certain. S'il s'aperoit
     qu'on ne l'a pas bien compris, ou qu'il l'a t au del de sa
     pense, il rectifie avec un soin qui tmoigne de son dsir de ne
     dire que ce qu'il considre comme tant la vrit.

     Les renseignements recueillis sur son compte jusqu'en 1876 sont
     favorables, et il avait la rputation d'un bon travailleur,
     conome, et d'habitudes sobres. Quoi qu'il en soit, il n'a jamais
     prospr dans ses affaires, et en a ressenti un grand chagrin. Bien
     que sa femme et une conduite irrprochable et lui donnt toute
     l'aide dont elle tait capable, il eut toujours une tendance  lui
     attribuer son peu de succs dans ses entreprises. Irrit de perdre
     de l'argent, alors que par son travail il pouvait esprer en
     gagner, domin par la passion de l'avarice, il a toujours rejet la
     responsabilit de ses contrarits sur sa femme, avec injustice, et
     avec une violence parfois terrible, comme  l'poque o elle devint
     grosse de son second enfant; en effet, redoutant le surcrot de
     dpenses qui rsulterait de la naissance de cet enfant, il
     prtendit qu'il n'en tait pas le pre, et lana un coup de pied
     dans le ventre de sa femme, esprant sans doute la faire avorter.

     Son irritation se rvlait d'ailleurs en toutes choses. Ds les
     premiers temps de son mariage, il s'emportait sans motif plausible
     contre sa femme, et la frappait, ou, se livrant  des colres
     furieuses, il brisait les objets qu'il avait sous la main. Il
     n'avait pas d'amis, vivait comme _un sauvage_, dit un des tmoins;
     pendant le sige de Paris, il faisait son service de garde
     national, sans jamais causer avec ses camarades, ne buvant pas,
     prenant ses repas seul, et paraissant toujours plong dans de
     sombres rflexions.

     Aprs plusieurs tentatives infructueuses, las de raliser des
     pertes au lieu de bnfices, il vendit son fonds, et se mit 
     travailler de son mtier chez les autres, tandis que sa femme
     faisait de la broderie, lorsqu'au mois de mars 1875, sur le conseil
     d'un blanchisseur de Boulogne, il se dcida  louer une boutique,
     route de la Reine, et y ouvrit une ptisserie. L, les choses
     n'allrent pas beaucoup mieux qu' Paris; malgr beaucoup
     d'activit et de travail, les poux D..., s'ils ne perdaient pas
     d'argent, ne gagnaient pas assez pour faire des conomies. Aussi
     D... tait-il toujours d'humeur sombre et chagrine et
     maltraitait-il de plus en plus sa femme.

     Celle-ci ne se plaignit pas et supporta avec rsignation tous les
     mauvais traitements dont elle tait victime. On peut croire qu'elle
     avait reconnu que son mari avait la raison souvent trouble, que,
     peut-tre mme, elle s'tait aperue qu'il buvait, car il rsulte
     de la dposition d'un apprenti de D..., que celui-ci faisait
     acheter de l'absinthe, en prenant toutes sortes de prcautions pour
     qu'on ne le st pas, et qu'il en absorbait de grandes quantits.
     Mais, par affection pour son mari, elle ne voulait pas faire de
     rvlations auxquelles on aurait pu ne pas ajouter foi, et qui
     n'auraient apport aucun soulagement  sa dtresse.

     Toutefois, les scnes se multipliaient; non seulement D... frappait
     sa femme, mais il l'accablait des soupons les plus injurieux, et
     la malheureuse, pousse plus encore par l'humiliation des reproches
     de son mari au sujet de sa prtendue lgret de conduite, que par
     la terreur de ses menaces et de ses violences, fit enfin quelques
     confidences  la concierge de la maison et  une parente qui
     l'avait leve, qui l'avait marie, qui tait comme une mre pour
     elle, et que D... avait supplie de venir demeurer prs d'eux, 
     Boulogne, sans doute avec la pense qu'elle l'aiderait  surveiller
     sa femme; mais malgr toute leur bonne volont, la concierge et la
     parente ne purent lui tre d'aucun secours, et ce n'est qu'aprs
     l'vnement, que l'on a su par elles le long martyre de la femme
     D...

     Si la vie commune n'avait jamais cess d'tre trs-pnible pour la
     femme D..., la situation devint plus douloureuse dans le courant de
     l'anne 1877, par la jalousie insense dont son mari fut, ds lors,
     incessamment domin. Nous disons _insense_, parce que les
     tmoignages sont unanimes sur la parfaite honntet et la tenue
     irrprochable de sa femme; nanmoins, les dmarches les plus
     simples, les courses les plus ncessaires, les paroles les plus
     innocentes, devenaient l'occasion d'outrages et de voies de fait.
     Un jour, la parente, toute mue de qu'elle apprenait de l'attitude
     et du langage de D..., vint lui en faire des observations; celui-ci
     lui rpondit qu'il allait lui placer sous les yeux la preuve de la
     mauvaise conduite de sa femme, et allant chercher des torchons
     sales qu'il avait mis de cot, il les lui montra, en lui disant:
     _tenez, voyez!_ et ce qu'il montrait, c'tait des graines et des
     pellicules de tomates: on s'tait servi des torchons pour craser
     des tomates. Ils ne purent s'empcher de rire, et D... embrassa sa
     femme; mais il revint bientt  son ide fixe. Depuis plus de deux
     mois il ne dormait plus; il se plaignait de grandes douleurs de
     tte; il tait toujours agit; il voyait dans chaque homme du pays
     un amant de sa femme. Un jour, il engagea un de ses voisins  se
     promener avec lui, l'emmena sur le bord de la Seine, voulut l'y
     retenir jusqu' la nuit, et c'tait certainement avec l'intention
     de le jeter  l'eau. Il suppliait sa femme de lui avouer ses
     intrigues, affectant d'avoir reu des avis sur ses rendez-vous, sur
     les rencontres qu'elle faisait, comme par hasard, dans ses courses;
     puis, il confessait que personne ne lui en avait dit un mot, que
     tout tait de son invention; il lui demandait pardon, la couvrait
     de caresses, et le lendemain il redoublait d'injures et de colre;
     il emportait les chemises de sa femme pour les montrer  des
     mdecins, qui y constateraient les signes de ses infidlits.

      ces ides de folle jalousie, vinrent bientt s'ajouter des ides
     d'empoisonnement: il tait un obstacle aux mauvaises passions de sa
     femme, et naturellement, elle voulait se dbarrasser de lui; il
     l'en accusa d'abord directement elle-mme, puis il alla le dclarer
     au commissaire de police. Dans le courant de novembre 1877, il dit
     au docteur que sa femme voulait l'empoisonner, et, quelques jours
     plus tard, ayant pris des pilules et quelques cuilleres d'une
     potion qui lui avaient t prescrites, il s'imagina que le mdecin
     tait d'accord avec sa femme, et que les mdicaments qu'il lui
     avait donns taient du poison; il s'adressa alors  un autre
     mdecin, auquel il fit le mme tableau de ses malheurs et des
     tentatives d'empoisonnement dont il tait l'objet.

     D... n'avait plus un seul instant de repos; obsd par les soupons
     et les inquitudes, il tait en outre souvent dans un tat de
     surexcitation produite par les excs d'absinthe auxquels il se
     livrait. Nous savons dj par un tmoin qu'il en buvait d'une faon
     immodre; il nous a avou que dans les mois d'octobre et de
     novembre, il en avait pris beaucoup plus encore; il l'avalait pure,
     et il en absorbait environ un tiers de litre par jour. _Autrefois_,
     nous dit-il, _je n'y avais presque jamais touch, mais depuis tous
     mes ennuis, il est vrai que j'en ai beaucoup bu_.

     D... craignait galement que sa femme voult le quitter, en
     emmenant sa fille, et il se rendit  Montreuil, o cette enfant
     tait en pension, pour dfendre qu'on la remt  sa mre.

     Ne trouvant aucun appui, ni aucun soulagement auprs de toutes les
     personnes auxquelles il racontait ses souffrances morales et
     physiques, D... rsolut d'en faire part  sa mre, qui habite R...;
     le 21 novembre, il partit donc de chez lui, sans dire  sa femme o
     il allait; celle-ci ne le voyant pas rentrer le soir, en fut mme
     trs-inquite, et pria un de ses voisins d'aller  sa recherche,
     laissant percer dans son langage ses proccupations sur l'tat
     d'esprit de son mari, et exprimant la crainte qu'il n'et t
     arrt, ou qu'il lui ft arriv un accident.

     Il tait all  R... D'abord, ne voulant pas affliger sa mre, il
     ne lui dit rien, mais press de questions sur le but de son voyage
     inattendu et inexplicable, il finit par lui faire la confidence de
     ses malheurs.

     Nous allons maintenant reproduire textuellement le rcit qu'il nous
     a fait  notre premire visite:

     Dans mon voyage, il y a eu une chose extraordinaire; j'ai couch
     chez ma mre, je suis reparti le jeudi matin, et je suis arriv 
     Compigne de bonne heure. Je suis entr chez un cafetier, j'ai pris
     un petit verre, et je suis all me promener jusqu'au pont, en
     attendant le train. Je vois une personne qui me regardait, je ne la
     reconnaissais pas, elle vient  moi et me dit: c'est vous, mon
     oncle! C'tait, en effet, ma nice; elle m'invite  djeuner; je
     n'ai pas accept; a m'tonnait; j'ai trouv que c'tait un peu
     hardi de la part d'une nice; elle m'offre le caf; je ne voulus
     pas refuser; elle revint avec moi et m'emmena chez le cafetier o
     j'avais t le matin. Elle se fit servir du caf; moi, je n'en
     voulais pas; j'ai dit que j'aimais mieux la bire; on m'apporta un
     verre de bire; j'en ai bu le tiers  peu prs. On sonne pour le
     dpart du train; elle me dit qu'elle va payer, que je finisse vite
     mon verre. Je me dpche; je monte en wagon, j'tais gai, bien
     portant. Il n'y avait pas un quart d'heure que nous marchions, que
     le mal de tte me prend: plus de gaiet, un grand malaise.  Creil,
     voil un raillement sur la colonne vertbrale; je n'en pense pas
     plus long. En arrivant  Paris, voil le coeur qui me bat; je me
     dis: c'est drle, je n'ai pris qu'un verre de bire avec ma nice,
     et en y rflchissant, je me rappelle qu'il y avait des graines qui
     sautaient dans la bire; c'est a, que je me suis dit: c'est donc
     que ma femme lui aurait crit de me donner quelque chose qui me
     fasse mal. Je reviens  pied rue des Abbesses,  Montmartre,
     j'entre dans une crmerie, je bois une tasse de lait; un peu plus
     loin, j'en reprends une autre; je me suis trouv mieux; a a lav
     soit la poudre, soit l'estomac; un peu plus tard, je reprends une
     troisime tasse de lait. Je monte dans l'omnibus et j'arrive au
     Point du Jour, o je descends; je prends une quatrime tasse de
     lait, et je rentre  pied chez nous. Quand j'arrive, ma femme me
     dit: On ne m'embrasse pas! tout en me regardant fixement. C'est 
     toi de venir, que je lui dis. Alors, elle est venue, il n'en a t
     que a. Pour savoir si elle avait crit  sa nice, je lui dis:
     j'ai vu le facteur  Compigne; il m'a dit qu'il avait port une
     lettre  la tante Lisa; tu lui as donc crit. Ah! mais non, qu'elle
     me rpond, c'est  ta mre que j'ai crit; je lui ai dit qu'elle
     vienne tout de suite, parce que tu es trs-malade. a m'tonne que
     tu aies crit cela. Tu as crit  ta nice? Mais non. C'tait le
     jeudi. Le soir, je suis all chez le commissaire; il n'y tait pas;
     il y avait un employ; j'esprais qu'il crirait mieux la SOLUTION
     que l'autre jour; il me dit de revenir le lendemain.

     ( ce moment D..., qui parle du ton le plus paisible et le plus
     naturel, cherche son mouchoir dans sa poche; ne le trouvant pas, il
     se lve, nous quitte, va dans sa cellule, revient, se rassied et
     reprend son rcit.)

     En rentrant de chez le commissaire, je prends encore du lait chez
     nous; je me fais un lavement; je ne me suis pas couch, je me suis
     soign toute la nuit; je comptais crire  ma mre ce qui s'tait
     pass  Compigne.  dix heures du soir, j'entends rder devant la
     boutique; j'ai reconnu le pas d'un monsieur qui allait avec ma
     femme; il savait sans doute cet empoisonnement, il tait l pour la
     protger, si j'avais des raisons avec elle. Ma femme se couche dans
     la chambre  ct; elle veut fermer sa porte, moi je ne veux pas;
     l'autre tait toujours l  rder, a m'ennuyait. J'ai dit au petit
     apprenti: va donc avertir le commissaire de police, et dis-lui
     d'envoyer deux agents; je croyais qu'il y avait dans la rue des
     individus arms de revolvers pour me tuer, et je me suis enferm
     dans la boutique. Je voulais qu'on arrtt ces individus, ainsi que
     ma femme.

      cinq heures et demie du matin, je sors pour aller chercher du
     lait. Je rencontre le laitier et je lui dis que ma femme se
     conduisait mal, qu'elle voulait m'empoisonner. Il me rpond: c'est
      peu prs comme a avec toutes les femmes, quand elles voient que
     a ne convient pas  leur mari. Je m'en vais  une crmerie, elle
     n'tait pas ouverte; je vois un petit marchand de vins qui ouvrait
     sa boutique; je lui demande s'il connaissait un htel, je fuyais la
     maison, j'avais peur que l'individu que j'avais entendu rder
     vienne m'attaquer. Le marchand de vins m'indique un petit htel;
     j'y vais, je demande un cabinet et une seringue; le matre de
     l'htel a t assez bon pour me donner ce que je lui demandais;
     j'ai pris un lavement; j'ai gard dans un vase et dans une assiette
     l'urine et les matires que j'avais rendues; je suis rest l
     jusqu' dix heures et demie; je suis sorti pour aller chez le
     commissaire: je l'ai trouv, je lui ai dit que ma femme avait voulu
     m'empoisonner, il m'a donn une lettre pour qu'elle vienne quand
     elle voudrait. Je suis retourn  l'htel, o je me suis encore
     repos; je suis rentr chez moi  midi. Je me suis mis dans la
     salle  manger; j'ai repris des lavements; le corps se resserrait;
     _c'tait vraiment servi_; c'tait la troisime fois qu'elle
     m'empoisonnait: la premire fois a avait t avec un morceau de
     porc que je n'avais pas voulu manger; une seconde fois en me
     faisant prendre des pilules et une potion; cette troisime fois, en
     faisant jeter du poison dans le verre de bire que j'avais pris 
     Compigne. Je souffrais beaucoup; j'ai renvoy mon petit apprenti
     me chercher quatre litres de lait et de la farine de graines de
     lin; quand il revint, je fis un cataplasme que je me mis sur le
     ventre; je me couchai. J'avais donn des ordres au petit, et je lui
     avais dit de ne pas me dranger. Alors, j'ai crit une lettre  mon
     beau-frre; on peut bien voir dans cette lettre que je ne pensais
     pas,  ce moment,  tuer ma femme, vers cinq heures et demie, elle
     est entre et m'a dit: je vais  Vincennes. Comme nous n'y avons ni
     parents, ni amis, j'ai pens qu'elle allait encore faire mal, ou
     qu'elle ne voulait pas tre tmoin de ma mort qu'elle savait tre
     prochaine. a m'a fait un tel effet que je me suis prcipit sur
     elle, je l'ai frappe  coups de poings, elle est tombe, puis j'ai
     pris, sur le lavabo, un rasoir qui se trouvait l, j'ai saisi ma
     femme par le col, et j'ai coup. L'individu qui tait chez le
     concierge est arriv tout de suite; j'ai envoy le petit me
     chercher du tabac, et lorsque les gendarmes sont venus, je fumais
     ma pipe, et aprs avoir rpondu aux questions du commissaire, je me
     suis tendu sur un matelas, et je me suis endormi. J'ai dit au
     commissaire que je ne regrettais pas ce que j'avais fait, que je le
     ferais encore, si c'tait  recommencer, que j'aurais d le faire
     six mois plus tt. C'taient les douleurs que je ressentais au
     coeur,  la tte, aux reins et au ventre qui me faisaient croire
     qu'elle avait cherch  m'empoisonner. Il y avait deux rasoirs sur
     la table: j'ai montr celui dont je m'tais servi. On a trouv un
     revolver charg; j'ai dit que c'tait pour la tuer si je l'avais
     surprise en flagrant dlit, ayant la conviction qu'elle me trompait
     toujours; il y avait longtemps qu'on le disait. Quand nous sommes
     venus nous tablir  Boulogne, le charcutier avait dit aux voisins,
     ce n'est pas D... qu'il doit s'appeler, c'est _cocu_.  ce moment
     l, je n'ai pas fait attention, je pensais que c'tait peut-tre de
     la jalousie, parce qu'il avait ide que nous lui ferions du tort.
     Le lendemain, chez le commissaire, comme j'ai vu que je n'tais pas
     empoisonn, et que j'allais beaucoup mieux, j'ai dit que je
     regrettais de l'avoir tue.

     Je ne suis pas d'un mauvais caractre; je n'ai jamais eu de
     raisons avec personne; je n'ai jamais fait une heure de poste: avec
     ma femme, quand nous avions quelque chose ensemble, c'tait moi qui
     revenais le premier; au bout d'une heure, je n'y pensais plus.

     Pendant ce rcit D... ne s'est pas anim un instant; il l'a dbit
     avec l'accent de la sincrit, sans aucune passion, ne paraissant
     proccup que du dsir d'tre exact, et de prouver que ses
     convictions taient fondes sur des faits positifs, s'attachant aux
     plus petits dtails, avec cette prcision de mmoire que l'on
     rencontre chez les alins dont l'esprit est domin par un nombre
     restreint de conceptions dlirantes, cherchant  expliquer ce qu'il
     avait fait, mais non  s'en disculper, finissant seulement par dire
     qu'il regrettait d'avoir cd  un mouvement de fureur, mais ne
     tmoignant pas du moindre doute ni de la moindre hsitation sur la
     vrit absolue de tout ce qu'il avait dit.

     Nous lui demandons alors comment il se porte depuis qu'il est en
     prison. a ne va pas bien, nous dit-il; je ne sais pas ce qu'il y
     a dans ce que je mange et ce que je bois, mais a me donne des
     constipations; je voudrais prendre des lavements, mais je ne peux
     pas les avoir comme je les dsirerais.

     Les gardiens nous disent que D... est trs mfiant et trs-inquiet,
     qu'il croit qu'on veut l'empoisonner, qu'il voudrait toujours
     s'administrer des remdes, prtendant qu'il ne peut pas aller  la
     garde-robe, qu'il refuse les aliments qu'on lui apporte, qu'il ne
     veut manger que des pommes, et qu'il se plaint sans cesse de tout.

     Quelques jours plus tard, nous le revoyons; il a la mme attitude
     triste et sombre; il parle du mme ton paisible; il nous dit cette
     fois qu'il y a certainement quelque chose de _pas bon_ dans le
     tabac qu'il fume, que ce tabac lui donne des maux de tte; nous lui
     faisons remarquer qu'on lui apporte les paquets tels que la rgie
     les livre, ferms et scells; il n'y a pas  discuter, reprend-il,
     c'est comme on voudra, mais je n'en ai pas moins mal  la tte
     quand j'ai fum, et ce n'est pas naturel; c'est comme mes
     entrailles, on peut me dire ce qu'on voudra, mais, moi, je sens
     bien ce que je sens; je sens bien que mes boyaux sont colls; j'ai
     beau prendre des lavements, je ne peux rien faire; expliquez a.

      notre troisime visite, nous apprenons que depuis trois jour D...
     paraissait plus tourment, plus irascible, qu'il ne dormait pas,
     qu'il marchait dans sa cellule pendant toute la nuit, et que le
     matin mme, il avait grivement bless un de ses codtenus, en le
     frappant violemment sur la tte avec une bouteille, et alors que
     cet homme dormait, et sans qu'il y ait eu de discussion, ni de
     provocation.

     Nous le trouvons dans le prau, marchant la tte baisse, et comme
     plong dans des rflexions pnibles; quand nous lui demandons
     pourquoi il a frapp son camarade, il nous rpond: Il me
     taquinait, il me reprochait de l'empcher de dormir la nuit, en
     marchant dans la cellule. Puis, il ajoute: Il tait d'accord avec
     les gardiens pour me tuer, il me l'avait dit, _sans me le dire
     prcisment_.

     D... ne s'excite pas en nous parlant; il dit bien quelques mots de
     piti sur l'homme qu'il a bless, mais il est manifeste qu'il croit
     avoir accompli un acte de juste vengeance.

      notre visite suivante, D... avait la camisole de force, et nous
     sommes informs qu'il avait cach dans son lit le couvercle du
     sige des commodits, morceau de bois trs-lourd, avec lequel il
     avait certainement le projet d'exercer quelque nouvelle vengeance;
     il avait d'ailleurs menac de tuer le premier gardien qui lui
     adresserait la parole.

     Quand nous l'abordons, il nous fait un accueil qui dnote une vive
     irritation; il rcrimine amrement contre les mauvais traitements
     dont il est l'objet: Pourquoi ne me juge-t-on pas? Eh bien! oui,
     je l'ai tue; si je suis coupable, qu'on me condamne, mais pourquoi
     vouloir m'ouvrir le ventre? Je sais bien que c'est pour ce soir;
     j'ai entendu aujourd'hui le directeur qui le disait; les gardiens
     chuchotaient entre eux, quand ils passaient devant ma cellule; je
     sais bien ce qu'ils disent; d'ailleurs, dimanche j'ai bien vu leurs
     pes qui taient derrire la porte; qu'on en finisse donc! Ce
     jour-l, les craintes d'empoisonnement ne semblent plus le
     proccuper; il ne nous dit plus que le tabac lui fait mal  la
     tte, que les aliments lui collent les intestins; il ne pense plus
     qu'au supplice qu'il doit subir le soir, et nous le quittons sans
     avoir russi  le rassurer.

     Ce long expos tait ncessaire pour bien faire connatre D...;
     nous allons maintenant l'analyser pour en dduire ensuite nos
     conclusions.

     D... a toujours t d'un caractre triste et peu expansif; ds sa
     jeunesse, il songeait  gagner de l'argent et  en amasser; il
     travaillait beaucoup et dpensait le moins possible; un tmoin a
     dit qu'il tait le bourreau de son corps. Malgr son ardeur au
     travail, et sa stricte conomie, il n'a pas fait fortune, il vivait
     avec peine, et presque jamais il n'a recueilli de rsultats de ses
     efforts. Une seule fois il a ralis quelques bnfices; c'est
     pendant qu'il exploitait, sans sa femme, un petit commerce de
     ptisserie, dans lequel il n'tait aid que par une servante. Ce
     fait, qui tait assurment de pur hasard, l'a confirm dans
     l'opinion qu'il semble avoir eue ds le commencement de son
     mariage, que sa femme n'tait pas aussi conome qu'elle aurait d
     l'tre. Il n'avait pas attendu jusque l pour lui marquer son
     mcontentement par ses reproches et ses violences; mais aprs, il
     se montra encore plus irrit et plus injuste. Dj cependant, 
     l'poque o elle tait grosse pour la seconde fois, il lui avait
     laiss entendre qu'il n'tait peut-tre pas le pre de l'enfant
     qu'elle portait; il tmoignait ainsi de ses sentiments de jalousie
     insense, et de son ennui du surcrot de dpenses qu'entranerait
     un second enfant; c'est ici que nous trouvons la premire
     manifestation de conceptions dlirantes, engendres par des
     proccupations d'avarice, pousses jusqu' l'obsession.

     Pendant quelques annes, D... se maintient sans se montrer ni plus
     draisonnable, ni plus violent, mais ayant toujours au fond de son
     coeur et dans son esprit les mmes ressentiments et les mmes
     convictions errones. Le mnage vient s'tablir  Boulogne, les
     choses vont d'abord assez bien, mais bientt, au contraire, la
     situation s'aggrave; D... se montre plus sombre, plus mfiant, il
     se met  boire de l'absinthe, et il en arrive  un tat presque
     constant de surexcitation et de colre; il perd le sommeil, n'a
     presque plus d'empire sur lui-mme, et n'est plus matre de
     contenir l'expression des inquitudes et des frayeurs qui
     l'obsdent; il accable sa femme des reproches les plus outrageants;
     il l'accuse de le tromper, il le proclame, il va se plaindre 
     l'autorit, il colporte les prtendues preuves de son dshonneur,
     et enfin, apparaissent les ides d'empoisonnement. Un jour, on lui
     sert un morceau de porc, qui n'tait peut-tre pas trs-frais; il y
     trouve un got particulier; il ne le mange pas; sa femme jette l'os
     aux ordures dans la rue; la pense lui vient que si elle n'a pas
     gard cet os pour le vendre avec les autres, c'est qu'elle a voulu
     se dfaire d'une pice  conviction.

     Sa femme, inquite des maux de tte de son mari, de ses insomnies,
     de ses malaises, appelle un mdecin; celui-ci prescrit des pilules
     et une potion; D... se trouve plus souffrant aprs avoir pris les
     pilules et la potion, il en conclut que le mdecin est de
     complicit avec sa femme pour l'empoisonner.

     Ne voyant autour de lui que des ennemis, ne trouvant d'assistance
     auprs de personne, D... pense  s'adresser  sa mre, et, sans en
     rien dire, il se rend auprs d'elle, et lui raconte ses malheurs.
     La mre accueille, probablement avec incrdulit, ses confidences;
     il revient  Compigne, il y rencontre sa nice qui y demeure; elle
     lui offre  djeuner; quoi de plus naturel? Il n'accepte qu'un
     verre de bire; on sonne pour le dpart du train; il n'a que juste
     le temps de monter en wagon; sa nice le presse d'achever son
     verre, lui dit qu'elle paiera, et il la quitte.  peine en chemin
     de fer, il ressent des malaises: il se croit empoisonn; c'est la
     bire qu'il a bue; en effet, il se rappelle qu'il y avait _comme
     des graines qui sautaient dans la bire_; c'est sa femme qui a
     crit  sa nice de lui donner quelque chose qui lui fasse du mal;
     de retour  Paris, il avale plusieurs tasses de lait; arriv chez
     lui, il s'informe, cherche  dcouvrir des preuves de la vrit
     qu'il souponne; il est trs-agit; il passe la nuit  se soigner;
     il entend et il voit devant sa maison des individus arms qui le
     guettent pour le tuer; il veut les faire arrter; le matin il se
     sauve de chez lui, va se rfugier dans un htel, o il continue 
     prendre des lavements et  s'appliquer des cataplasmes; enfin,
     aprs une dmarche chez le commissaire, il revient chez lui et se
     couche; sa femme se prsente, lui dit qu'elle part pour Vincennes,
     et saisi d'un accs de fureur, convaincu qu'elle va  un
     rendez-vous, ou qu'elle ne veut pas assister  sa mort, il se
     prcipite sur elle et l'gorge.

     Le meurtre accompli, la crise est momentanment puise, il reste
     calme et insouciant, se met  fumer, et se laisse arrter, sans
     chercher  se disculper, donnant lui-mme tous les dtails,
     indiquant le rasoir dont il s'est servi, n'exprimant aucun regret,
     disant au contraire que si c'tait  recommencer il le referait, et
     montrant ainsi sa conviction qu'il avait us du droit de lgitime
     dfense. Ce n'est que le lendemain que, repos par un sommeil
     paisible, n'prouvant plus de malaise, ni de douleur, voyant par
     consquent qu'il n'est pas empoisonn, il exprime le regret d'avoir
     tu sa femme.

      Mazas, nous le trouvons proccup des mmes conceptions
     dlirantes, des mmes illusions des sens; il se croit encore
     empoisonn; _les boissons lui collent les intestins, le tabac lui
     donne des maux de tte; ce n'est pas naturel_; il est sombre,
     inquiet, exigeant, il se plaint, il rcrimine, mais il se contient;
     survient une nouvelle crise; il perd le sommeil, il passe les nuits
      marcher dans sa cellule, il se montre plus tourment, plus
     souponneux, plus irritable, et un matin, sans querelle pralable,
     sans discussion, il assomme un de ses camarades et le blesse
     grivement; puis, il reste comme affaiss, inerte, et se contente
     de dire que cet homme le taquinait et tait d'accord avec les
     gardions pour l'assassiner. Cette fois, la crise dure aprs l'acte
     de violence, ou du moins, la dtente n'est que de quelques
     instants, et D..., obsd des mmes frayeurs, des mmes
     hallucinations, prpare une nouvelle vengeance contre ses
     perscuteurs, contre les gardiens qu'il a entendus chuchoter, dont
     il a vu les pes, contre ses codtenus qui sont les complices des
     gardiens, et contre le directeur dont il a reconnu la voix, et qui
     a dit que c'tait le soir qu'on devait en finir.

     Pour viter un nouvel accident, on doit priver D... de l'usage de
     ses mains et le revtir de la camisole. Il ne parat plus avoir de
     craintes d'empoisonnement, ne songe plus qu'aux pes avec
     lesquelles les gardiens vont lui ouvrir le ventre, de mme que dans
     la nuit qui a prcd le meurtre il croyait tre menac d'tre tu
     par des individus arms de revolvers.

     L'tat mental dans lequel est D... depuis trois semaines, est
     analogue  celui dans lequel il tait  l'poque o il a tu sa
     femme; les manifestations dlirantes, les illusions des sens, les
     hallucinations que nous constatons aujourd'hui chez D..., sont la
     confirmation la plus vidente du dlire, sous l'empire duquel il a
     agi le 23 novembre dernier.

     De tout ce qui prcde, nous tirons les conclusions suivantes:

     1 D... est atteint de lypmanie avec prdominance de dlire de
     perscution, craintes d'empoisonnement, frayeur de mort violente,
     illusions et hallucinations.

     2 D... a donn, il y a dj bien des annes, des signes de
     drangement de l'esprit, mais c'est seulement dans le courant de
     1876 que les conceptions dlirantes se sont montres clairement
     dans son langage et dans ses actes.

     3 Ds les premiers mois de 1877, D... n'a presque plus cess
     d'avoir la raison trouble, et sous l'influence des excs
     d'absinthe auxquels il se livrait, les crises d'agitation sont
     devenues de plus en plus frquentes et de plus en plus violentes;
     des hallucinations de la vue se sont produites, et une vritable
     folie alcoolique est venue se greffer sur la lypmanie qui existait
     dj depuis longtemps.

     4 Le 23 novembre dernier, D... tait sous l'empire d'une
     surexcitation maniaque et de conceptions dlirantes, d'illusions
     des sens et d'hallucinations, qui le privaient de la conscience,
     et, par consquent, de la responsabilit de ses actes.

     5 D... est un alin des plus dangereux, qu'il est urgent de
     placer dans un asile spcial, o il devra tre l'objet de la
     surveillance la plus rigoureuse.

     En foi de quoi, nous avons rdig le prsent rapport pour valoir ce
     que de droit.

     Paris, le 16 janvier 1878.

     A. MOTET, . BLANCHE.

Dans ce fait, comme dans les prcdents, on observe des crises
d'intensit diffrente et en rapport avec des variations dans les
conditions crbrales, et en plus, l'intoxication alcoolique comme cause
dterminante de la crise au cours de laquelle a lieu le meurtre. D...
est un bon ouvrier, un travailleur plein d'nergie, d'un caractre
sombre, peu communicatif, trs-conome, et qui n'admet pas que son
travail puisse tre sans rcompense. Malgr toute son activit, loin de
prosprer dans ses affaires, il vgte, et quand il avait le droit
d'esprer le succs, il ne rencontre que les revers.

Sa femme le seconde de toutes ses forces, mais en vain; alors D... lui
reproche, sans aucune justice, de manquer d'ordre, et la rend
responsable de ce qu'il ne russit pas. Il a un enfant; loin de s'en
rjouir, ce n'est pour lui qu'une dpense de plus dans le mnage. Un
second enfant va natre; D... ne peut supporter la pense de ce surcrot
de charge;  cette pense vient se joindre le soupon qu'il pourrait
bien avoir t tromp par sa femme et ne pas tre le pre de l'enfant
qu'elle porte; il frappe violemment sa femme dans l'espoir de la faire
avorter.

Puis, succde une priode de calme relatif. Plus tard, les ides de
jalousie reparaissent; D... est convaincu que sa femme a une mauvaise
conduite; et un jour il se promne longtemps sur le bord de la Seine
avec un de ses voisins qu'il considre comme un de ceux qui le trompent,
et il avoue qu'il avait l'intention de le jeter dans l'eau. Cette fois,
il en reste  la pense, et ne va pas jusqu' l'acte.

Obsd de soucis, D... demande  l'alcool l'oubli de ses chagrins. Il
devient alors de plus en plus souponneux, irritable, emport; les
hallucinations de la vue apparaissent; il ne dort plus, n'a plus un
moment de repos ni le jour ni la nuit, et enfin la crise clate, le
meurtre est accompli. D... redevient aussitt calme; il attend, en
fumant, qu'on vienne l'arrter, et il n'exprime aucun regret de ce qu'il
a fait, tant il est persuad que sa vengeance tait juste.

Le lendemain, n'prouvant aucun malaise, il pense qu'il n'tait pas
empoisonn et regrette d'avoir tu sa femme.

En prison, il a deux nouvelles crises; dans la premire, il assomme un
de ses codtenus; dans la seconde, il est rduit  l'impuissance par les
mesures de surveillance exceptionnelle dont il est l'objet.

Constatons encore ici des analogies frappantes entre ce fait et le fait
de la femme C... Elle ne doute pas de son droit de se venger des mauvais
traitements dont elle est victime; D..., aprs avoir tu sa femme,
conserve le calme d'un homme qui a satisfait  une vengeance lgitime.

On pourrait croire que c'est une apprciation aprs coup, un moyen de
dfense; ce sentiment existait peut-tre chez la femme C... et chez
D..., mais il y avait certainement aussi conviction sincre de leur
part.

Dans sa prison, la femme C... a de nouveau des conceptions dlirantes
relatives aux religieuses qu'elle considre comme des complices gagnes
 la cause du clerg;  Mazas, D..., aprs tre rest calme pendant
quelques jours, prsente les signes d'un dlire avec hallucinations,
absolument semblable  celui qui l'a pouss au meurtre de sa femme.

Il n'y a de diffrence que dans la cause de l'accs de dlire avec
hallucinations, l'alcoolisme, qui joue dans ce cas le principal rle et
qui manquait absolument chez la femme C...; mais dans l'un et dans
l'autre, on voit des impulsions irrsistibles surgir au cours d'un
dlire mlancolique qui n'avait t longtemps que menaant, qui avait
donn lieu  quelques violences sans rsultats, et qui clate enfin par
des actes terribles.




PILEPSIE.--ATTAQUES VERTIGINEUSES AVEC HALLUCINATIONS VISUELLES ET
PERVERSIONS INTELLECTUELLES.--ABSENCE D'ATTAQUES
CONVULSIVES.--INCONTINENCE NOCTURNE DES URINES.--ACCS DE DLIRE
IMPULSIF.--MEURTRE.--SOUVENIR EXACT DES FAITS ACCOMPLIS PENDANT
L'ACCS.--IRRESPONSABILIT.


     Nous soussigns, Lasgue, Blanche et Motet, docteurs en mdecine,
     commis par une ordonnance en date du 20 fvrier 1868 de M. Dubard,
     juge d'instruction prs le tribunal de premire instance du
     dpartement de la Seine,  l'effet d'examiner le nomm R...,
     inculp d'assassinat, de rechercher et d'tablir quel a t son
     tat mental au moment du crime, et quel il est actuellement; aprs
     avoir prt serment, avons pris connaissance du dossier, avons
     examin l'inculp  plusieurs reprises, et consignons dans le
     prsent rapport les rsultats de notre expertise:

     Le 24 janvier 1868, R... se prsentait au presbytre de la Loupe et
     demandait avec instance  parler  M. le cur. Il venait,
     disait-il, chercher des consolations, et se plaignait des mauvaises
     gens qui voulaient lui faire du mal. La servante qui lui avait
     ouvert la porte lui dit que le cur tait  l'glise, qu'il le
     trouverait au confessionnal. R... suivit les indications qui lui
     taient donnes; il se rendit  l'glise, frappa au guichet du
     confessionnal, et rclama les consolations qu'il tait venu
     chercher. Soit que ses paroles eussent paru tranges au cur, soit
     que R... ait  ce moment dj profr des menaces, le prtre ne
     crut pas devoir l'entendre et l'invita  se retirer. R... insista.
     Le cur sortit alors du confessionnal; l'accus le suivit dans
     l'glise, et n'obtenant pour rponses  ses demandes qu'un refus
     absolu, avec menaces de le faire arrter s'il ne s'loignait pas,
     R... prit son couteau et frappa le cur avec une telle violence que
     la lame pntra tout entire dans la cavit du petit bassin et
     dtermina une hmorrhagie rapidement mortelle.

     R... rentre immdiatement  l'auberge, o il est arrt. Il avoue
     le meurtre qu'il vient de commettre, et, bien que ds ce moment ses
     rponses soient assez prcises, elles tmoignent encore des
     proccupations sous l'empire desquelles il a agi. Nous avons 
     dterminer: 1 quels sont les antcdents de l'inculp; 2 quel
     tait son tat mental au moment du crime.

     R... est un homme de 34 ans, d'une taille leve; son aspect
     extrieur rvle la prdominance du temprament lymphatique; il est
     atteint d'une blpharite ciliaire chronique. Son enfance a t
     maladive; il eut, dit-il, les fivres pendant trs-longtemps, mais
     il ne parat pas avoir eu d'accidents convulsifs. Il se dveloppa
     lentement et fut sujet jusqu' 18 ans  de l'incontinence nocturne
     des urines. Il n'apprit jamais  lire ni  crire, et put cependant
     faire sa premire communion. Sa physionomie est peu intelligente;
     l'ensemble de sa personne, son attitude, annoncent une simplicit,
     une franchise, dont nous avons t frapps ds notre premier
     examen, et qui ne se sont pas dmenties depuis. Il travailla de
     trs-bonne heure; plac  l'ge de 13 ans comme domestique dans une
     ferme, il y resta cinq ans, et n'en sortit qu' la mort de ses
     matres.  cette poque, son caractre se modifie; R... est pris
     comme d'un incessant besoin de changement; il ne reste nulle part,
     s'en allant sans prtexte, pour rentrer quelque temps aprs dans la
     place qu'il a volontairement quitte. Il est inquiet, souponneux;
     il croit, si l'on parle  voix basse auprs de lui, que c'est de
     lui qu'on s'occupe; si on lui fait une observation, il la prend
     toujours en mal; sans tre habituellement querelleur ni violent, il
     a parfois des moments de vivacit, d'enttement, _il se bute_, et
     l'on n'en peut rien obtenir. D'autres fois, il est sombre,
     taciturne, ne parle plus, et cet tat de tristesse se montre assez
     souvent chez lui pour qu'on dise dans le pays que R... est un
     songeur. Il ne se lie avec personne, ne se montra gure ni au
     cabaret ni dans les ftes; son caractre, mobile  l'excs, loigne
     de lui. Cependant, il ne manque jamais de travail; on lui reconnat
     une certaine habilet dans le commerce des bestiaux; on lui confie
     des sommes assez importantes, et jamais sa probit n'a t
     suspecte. Il est conome, et, si peu qu'il gagne, il contribue
     pour sa part  soutenir une de ses soeurs qui est aveugle.

     Cet homme est, depuis l'ge de 18 ans, sujet  des accidents qui
     revenaient  des poques plus ou moins loignes; il tait pris de
     maux de tte violents dont l'apparition semble avoir concid avec
     les modifications signales dans son caractre. Depuis huit mois
     surtout les maux de tte ont t plus frquents; ils se sont
     compliqus de troubles de l'intelligence, d'hallucinations de la
     vue, et les renseignements qu'il nous donne  ce sujet, que nous
     reproduisons presque textuellement, sont d'accord en tous points
     avec les dpositions recueillies par les magistrats chargs de
     l'enqute.

     Souvent, dit-il, a me prenait, j'avais tout  fait mal  la tte,
     je n'y voyais plus clair; a me montait  l'estomac, et puis a me
     serrait au cou: je ne pouvais plus respirer. Je ne dormais gure
     jamais, mais, dans le mois d'aot, je ne dormais presque plus. Je
     me faisais un tas de fantmes, j'avais comme peur de moi-mme.
     Jamais je ne m'tais vant de a  personne. Une nuit, j'tais dans
     mon lit, j'aperois quelque chose contre la porte de l'curie; a
     avait une figure tout  fait drle. Je me suis lev, je suis all
     voir, il n'y avait plus rien. Je me suis recouch et a est revenu.
     Je me suis relev trois fois, et je me disais: Mon dieu, je
     suis-t-y drle! J'ai pens que c'tait quelque chose qui me
     tourmentait dans moi, qu'on voulait me faire du mal, je n'ai pas
     dormi du tout. Le matin je me suis lev comme d'habitude, j'ai t
     mener les vaches dans le pr, je n'ai rien dit  ma patronne; je
     suis all trouver le cur de Pontgoin, je lui ai tout racont; je
     lui ai dit que je croyais qu'on voulait me faire du mal; je croyais
     sans croire; je pensais bien qu'il y avait quelque chose tout de
     mme, mais je ne supposais sur personne. Le cur de Pontgoin m'a
     rassur, il m'a conseill un bain de pieds et du tilleul; je me
     suis trouv mieux aprs cela. J'ai eu cela encore une autre nuit
     que je me suis lev. Je voyais tout rouge; j'ai cru qu'il y avait
     le feu; j'ai manqu l'chelle et je suis tomb; cette fois-l, ma
     patronne peut le savoir.

     Il est impossible de mconnatre dans ces faits l'existence
     d'hallucinations de la vue, se manifestant tout  coup chez un
     individu qui se plaint en mme temps d'un malaise qui, de la rgion
     de l'estomac, s'tend vers l'oesophage, remonte jusqu'
     l'arrire-gorge et dtermine une sensation de constriction
     nettement exprime par les mots: Cela me serrait, je ne pouvais
     plus respirer. Cette anxit extrme, nous la retrouvons, non pas
     la veille, mais l'avant-veille du jour du meurtre. Dans la nuit du
     mercredi au jeudi (22 au 23 janvier), je n'ai pas pu dormir.
     J'avais un tas de rves; il me semblait toujours voir quelque
     chose, des formes de rien; c'tait dans ma vue, mais j'avais comme
     peur. Je ne me suis pas lev, j'ai appel le tondeur  ct de moi
     pour lui demander l'heure. Je m'ennuyais dans le lit, j'tais tout
      fait fatigu; souvent a m'arrivait de ne pas pouvoir dormir;
     mais la nuit suivante j'ai tout  fait bien dormi; a ne m'a pris
     que le matin aprs que j'ai eu mang le caf.

     Il s'est trouv que j'allais  la Loupe; je ne sais pas ce qui m'a
     pris. Je me suis lev bien tranquille  sept heures; j'ai sorti
     dehors, et la matresse d'auberge tait l, en train de faire du
     caf. Elle me dit: en voulez-vous?--a m'est gal, que je lui
     rpondis, si vous en avez de trop, je veux bien. Quand j'ai eu
     mang ce malheureux caf, a m'a mont  l'estomac.

      ce moment l, il y a un homme qui est venu avec un coq d'Inde.

     Il y avait longtemps que j'avais la tte toute drle par moments;
     a m'a impressionn de voir ce dindon; il tait dans un panier au
     milieu de la route, et plus je le regardais, plus il me semblait
     drle; je ne pouvais pas m'ter les yeux de dessus; je ne peux pas
     vous expliquer cela. Je me suis retourn et c'est l que j'ai vu
     l'image du ct du lit au petit C...; il y avait comme deux ttes:
     a dansait. C'est l que je suis parti. J'tais impressionn et
     tourn je ne sais pas comment. Alors j'ai t trouver le cur; il
     n'tait pas l, il tait  l'glise. J'avais sonn, la domestique
     m'avait demand ce que je voulais, je lui rpondis que je voulais
     parler  M. le cur. Elle me dit qu'il tait  l'glise. J'entrai.
     J'ai pris de l'eau bnite comme on fait toujours, j'ai tap au
     guichet du confessionnal; il m'a demand ce que je voulais, je lui
     ai dit que je voulais des consolations; j'ai encore frapp, il m'a
     dit de m'en aller; puis il est sorti dans l'glise, il m'a dit
     qu'il allait chercher les gendarmes. J'avais mon couteau dans ma
     poche, je lui en ai donn un coup. C'est l qu'ils sont venus
     m'arrter.

     Ces dtails nous permettent de dire que le dlire a clat tout 
     coup sous forme d'accs avec impulsion irrsistible; et, loin de
     trouver dans la prcision des rponses de R... des lments de
     doute sur la ralit d'un trouble de ses facults intellectuelles,
     nous dclarons que l'intgrit des souvenirs, l'expos minutieux de
     tous les faits qui ont prcd le meurtre, sont pour nous
     caractristiques; ils sont l'expression d'une proccupation
     maladive.

     R... s'est en quelque sorte observ lui-mme, rien ne lui a chapp
     dans la succession des troubles qu'il nous rvle. Des faits qui
     eussent pass inaperus pour un homme sain d'esprit, se sont gravs
     dans sa mmoire avec d'autant plus de prcision qu'il a t plus
     inquiet. Il n'a rien oubli; mais, bien diffrent des autres
     criminels qui essayent de mettre leurs actes au compte de la folie
     et de les attnuer, il raconte ce qu'il a prouv, sans chercher
     jamais  s'excuser, exprimant plutt le regret du meurtre qu'il a
     commis. Il n'exagre rien; il dit avec une simplicit et une
     sincrit parfaites; il n'a jamais vari dans ses rponses; ses
     actes, ses proccupations dlirantes s'enchanent de la manire la
     plus rigoureuse et appartiennent  un tat pathologique nettement
     dtermin. Pour nous, R... est atteint d'pilepsie, non pas de
     celle qu'on observe le plus communment, mais bien de la forme
     rduite aux vertiges fugaces,  ces modifications instantanes si
     soudaines et parfois si rapidement disparues qu'elles ne seraient
     mme pas souponnes si les actes qui les suivent n'en venaient pas
     rvler la nature. Cette opinion est d'autant plus certaine en ce
     qui regarde R..., qu'il est d'exprience que les actes dlirants
     prennent plus vite le caractre de la plus aveugle violence lorsque
     la manifestation pileptique a t rduite  sa plus simple
     expression. Et, comme ces troubles ne sont jamais isols, comme
     leur apparition, leur retour, apportent dans le caractre, dans les
     habitudes, dans les tendances, des modifications profondes, on
     peut, lorsqu'on n'en mconnat plus la nature, les suivre en
     quelque sorte  la trace. Tantts frquents, tantt revenant  de
     longs intervalles, ils laissent toujours une impression plus ou
     moins profonde, se rvlant par des symptmes  l'ensemble desquels
     on a scientifiquement donn le nom de caractre des pileptiques.
     Ces malades, d'une mobilit extrme, sont tour  tour souponneux,
     mfiants, querelleurs, violents, puis faciles, serviables,
     obsquieux mme. Leur intelligence pendant longtemps n'est pas
     amoindrie, elle n'est que momentanment trouble, jusqu'au jour o,
     par suite de la rptition des accs, elle s'affaiblit et enfin
     s'teint. Chez les malades qui prsentent seulement l'tat
     vertigineux, le caractre pileptique est tout aussi tranch que
     dans l'pilepsie convulsive. Mais ce qu'on trouve chez eux bien
     plus souvent, ce sont les hallucinations de la vue, les
     dterminations violentes, non motives, l'agression instantane,
     automatique, pour ainsi dire, de vritables accs s'puisant
     parfois  la suite d'un seul meurtre, ou bien, ce qui
     malheureusement n'est pas rare, durant assez longtemps pour tre
     l'occasion d'une srie de meurtres dont on chercherait en vain les
     motifs.

     R... nous prsente tous les caractres de cette affection. Depuis
     l'ge de 18 ans, il est connu comme un individu mobile, ayant des
     alternatives d'une tristesse profonde et d'un tat plus calme
     pendant lequel il est capable de se livrer aux travaux de la ferme.
     On ne s'explique pas ses brusques changements d'humeur: c'est qu'on
     ne sait pas qu'il a peu de sommeil, que des visions effrayantes,
     des fantmes, des images de rien, comme il les appelle, le
     tourmentent souvent. Il est souponneux, mfiant; il se figure
     qu'on s'occupe de lui, qu'on lui veut du mal. Quand il est sous
     l'influence de ses proccupations tristes, il n'accepte aucune
     observation, il part, dit-il, pour un oui, pour un non, et, la
     priode de calme revenue, il cherche  rentrer dans la maison qu'il
     a quitte sans motifs. Bien des faits qui auraient eu pour nous une
     haute importance ont pu passer inaperus, mais ce que nous savons
     ne peut laisser aucun doute dans notre esprit, et surtout les
     hallucinations du mois d'aot. R... tait aussi malade le jour o
     il est all trouver M. le cur de Pontgoin que le jour o il est
     all trouver M. le cur de la Loupe. Les symptmes de l'accs sont
     les mmes; et si le cur de Pontgoin n'a pas t la victime de
     R..., c'est que l'accs du mois d'aot s'tait pass pendant la
     nuit, que dj un intervalle de temps assez considrable s'tait
     coul entre les troubles hallucinatoires et le moment de la visite
     au cur; c'est qu'aussi, peut-tre, R... n'a pas, ce jour-l,
     rencontr d'obstacles dans la ralisation de ses projets; il a
     trouv ce qu'il venait chercher: des consolations. Dans le fait de
     la Loupe, nous constatons les caractres du vertige plus tranchs
     encore: dbut brusque par une sensation de malaise au creux de
     l'estomac, sorte d'aura qui remonte  l'arrire-gorge et
     l'touffe, hallucinations de la vue, blouissements, et, enfin,
     conceptions dlirantes tristes: ce sont elles qui le poussent. R...
     a besoin d'aller chercher auprs de quelqu'un ce qu'il appelle des
     consolations; et, comme il avait t trouver le cur de Pontgoin,
     il s'en va trouver le cur de la Loupe. Il ne le connaissait pas,
     mais il avait t soulag, dit-il, par le premier, il pouvait
     l'tre par le second. Profondment troubl  ce moment, il n'est
     plus matre de se diriger; il obit  une impulsion; il rencontre
     un obstacle, il le renverse; il frappe, il tue, sans prmditation,
     sans conscience, un prtre qu'il n'a jamais vu, qu'il n'a pas, mme
     un instant, pens  mettre au nombre de ses imaginaires
     perscuteurs.

     En consquence, les mdecins soussigns se croient autoriss 
     conclure que:

     1 R... est atteint d'une affection encphalique caractrise
     essentiellement par des accs subits pileptiformes, avec
     impulsions irrflchies et irrsistibles.

     2 En dehors de ces attaques s'accompagnant d'hallucinations
     visuelles, de vertiges, ou de perversions intellectuelles, R... n'a
     jamais t sujet  des attaques pileptiques convulsives, se
     produisant sous la forme d'accs d'pilepsie classique.

     3 L'absence de convulsions pileptiques, non-seulement n'exclut
     pas la possibilit d'pilepsie  prdominance de propulsions
     instinctives et de dsordres de l'intelligence; au contraire, il
     est d'exprience que la plupart des malades entrans  commettre
     des actes de violence dans le cours d'un vertige pileptique de
     nature spciale ne sont que rarement, sinon exceptionnellement,
     sujets  des attaques clamptiques d'pilepsie.

     4 Dans ces conditions, le malade, domin par la plus invincible de
     toutes les influences, perd toute responsabilit de ses actes, lors
     mme que ces actes sembleraient  premire vue tre commands par
     une intention, et tre soumis  l'influence de la volont.

     5 Si R... doit tre considr comme irresponsable, et si les accs
     de l'alination passagre ne sont survenus et ne doivent
     pralablement survenir qu' des priodes loignes, R... est,
     nanmoins, pendant les accs, dont le retour priodique est
     impossible  dterminer, un homme tellement dangereux, qu'il y a
     lieu de le placer dans un asile d'alins.

     Paris, le 9 avril 1868.

     Sign: CH. LASGUE, . BLANCHE, A. MOTET.

Ce fait vient  l'appui de l'opinion, aujourd'hui consacre par
l'exprience, que les troubles intellectuels chez les pileptiques sont
beaucoup plus intenses dans les cas o il y a seulement des vertiges que
dans ceux o existent des attaques clamptiques. L'lment _dlire_
semble en raison inverse de l'lment _convulsion_.

On observe chez R... des crises d'ingale intensit; d'abord, c'est un
besoin irrsistible de changement et de condition; puis, se montrent des
soupons, des inquitudes, des moments de tristesse, des vivacits, des
emportements; viennent ensuite des hallucinations, principalement la
nuit, des terreurs, des insomnies. Aprs une nuit passe dans le dlire,
R... se rend chez le cur de P... et lui raconte ses tourments; celui-ci
le rassure et lui donne quelques conseils. R... se retire content et
calme; la crise s'arrte l. Notons ici que la dmarche auprs de cur
de P... avait t spare par quelques heures des accidents crbraux
qui l'avaient prcde, et que par consquent l'influence de ces
accidents en avait t amoindrie. Au contraire, le jour o R... a tu le
cur de la Loupe, c'est dans la matine et presque immdiatement avant
d'aller au presbytre qu'il avait eu une crise sur laquelle il a fourni
les dtails les plus prcis. Il tait donc, en arrivant auprs du cur,
sous l'influence directe de cette crise de dlire et d'hallucinations.

Enfin,  rencontre de ce que l'on observe le plus habituellement chez
les pileptiques, R... s'est rappel avec une prcision minutieuse tout
ce qu'il avait pens, tout ce qu'il avait vu, et tout ce qu'il avait
fait, jusqu'aprs le meurtre, ce qui s'explique par la prdominance
qu'offre dans ce cas l'intensit de la proccupation dlirante sur les
troubles comitiaux.

L'attaque est incomplte chez lui comme chez un grand nombre
d'pileptiques  crises plus mentales que convulsives. Elle a en moins
l'absence de conscience, les spasmes toniques ou cloniques; elle a en
plus la tension impulsive. C'est une sorte d'tat intermdiaire entre la
grande attaque ou le grand mal, et le vertige.

Conformment aux conclusions du rapport, R... a t dclar
irresponsable et plac dans un asile d'alins.

     La nomme R... est une enfant non-seulement par son ge, mais par
     la lenteur de son dveloppement physique et moral; sa tte a des
     dimensions au-dessous de la moyenne.

      l'ge de 2 ans, elle a fait une chute suivie d'accidents
     crbraux sur lesquels il est impossible d'tre renseign. Depuis
     lors, des accs pileptiques ou pileptodes rares se sont
     produits.

     Elle est sujette  des impulsions violentes, soudaines, sans
     provocation, et sans cause apprciable.

     Un jour, elle se jette, arme d'un couteau, sur sa mre et lui fait
     une blessure sans gravit. Une autre fois, elle se prcipite sur sa
     grand'mre, une corde  la main, roule la corde autour de son cou
     et tire violemment; la grand'mre est  demi trangle, elle tombe
      terre, ne pouvant plus crier; le bruit attire l'attention et on
     accourt  temps pour la sauver.

     Ces attaques de courte dure sont spares, par des intervalles de
     raison relative, d'autres accs pendant lesquels l'enfant est
     domine par des ides vaniteuses.

     Elle s'habille avec une prtention de mauvais got, se dclare
     riche ou prs de le devenir, habile  tout, bien qu'elle n'ait pu
     en ralit apprendre un tat.

     Le nomm F..., g de 35 ans, est arrt dans la boutique d'un
     marchand de vins, s'tant jet sur un consommateur, arm d'un
     couteau, et aprs avoir err longtemps sur le trottoir en profrant
     des menaces. Le lendemain de son arrestation, il dclare se
     rappeler le fait, sans savoir quels mobiles l'ont fait agir. Il
     boit peu, et n'a pas de tremblement caractristique. Six mois
     avant, il s'tait prcipit sur sa logeuse avec laquelle il n'avait
     eu que les plus honntes relations; il veut l'embrasser, la coucher
     sur son lit; elle rsiste; appelle au secours, F... descend dans la
     rue, se met  danser, remonte et s'enferme  clef chez lui. Un mois
     plus tard, il frappe  coups redoubls  la porte d'une maison o
     d'ailleurs il tait connu, au milieu de la nuit, on lui refuse
     l'entre; sa fureur redouble; les agents de police accourus, le
     maintiennent aprs une rsistance terrible. Au poste, il s'endort,
     et le lendemain il se rveille assez remis pour qu'on le
     reconduise, sans autre formalit,  son domicile.

     L encore, on assiste  des phases qui varient par leur intensit
     plutt que par leur nature. En poursuivant plus loin la recherche,
     on apprend que F..., employ comme homme de peine dans une
     administration publique, y est trs-estim, mais que de temps en
     temps il devient singulier, morne ou menaant, et aprs quelque
     repos, il reprend son ouvrage  la satisfaction de tous. On apprend
     aussi qu'il n'a pas d'habitudes d'ivrognerie et qu'il se dfend de
     boire, sachant combien la boisson l'agite.

     La nomme M..., domestique, ge de 24 ans, est ne dans la
     Meurthe; elle habite Paris depuis son enfance. Petite, blonde,
     d'une physionomie assez fine, elle a t arrte pour un
     infanticide accompli dans les conditions que rvle suffisamment
     son interrogatoire. Nous avons cru devoir nous borner  reproduire
     ses paroles, rapportes presque textuellement: Mon enfant tait en
     nourrice, il avait six mois. J'ai t le chercher au bureau, j'ai
     pay ses mois. Je savais que je ne pouvais pas continuer, je l'ai
     emport.

     Je suis revenue tranquillement  la Seine, portant l'enfant sur
     les bras; je me suis promene un bon moment sur le bord de la
     Seine, je ne savais pas quoi faire, si je devais rentrer chez mes
     patrons; il tait prs de minuit, j'ai march pendant prs de deux
     ou trois heures, je me suis assise sur un banc.

     Je ne pourrais pas dire ce qui m'a pass par l'esprit; j'tais
     comme perdue, je ne pourrais pas expliquer. Je l'ai pris, je l'ai
     jet par-dessus le pont; je l'ai jet avec douceur. Le pauvre
     enfant, je pensais en faire tout autant pour moi que j'en ai fait 
     mon enfant, je ne pourrais pas dire; a m'a pris tout d'un coup.
     Mes parents savaient que j'avais un enfant, mes matres, non;
     j'aurais rflchi, que j'aurais compris que mes parents m'auraient
     aide. Ce n'est pas par mchancet, c'est je ne sais comment que
     j'ai fait le coup.

     Son pre tait commis dans un magasin, j'avais fait sa
     connaissance par une autre jeune fille; je ne l'ai pas revu aprs
     un mois que j'tais enceinte; il y avait peut-tre cinq mois que je
     le connaissais.

     J'ai t au commencement que j'tais grosse en rapport avec un
     autre individu qui devait m'pouser; il a refus, le jour de
     l'accouchement, en faisant le calcul qu'il ne pouvait pas tre le
     pre.

     L... est plus franchement pileptique.

     Venu  Paris de son pays par un coup de tte, il se fait arrter au
     bois de Boulogne, brisant avec les pieds et les poings un tableau
     indicateur qu'il vient d'arracher de son poteau.

     Au moment o l'on veut s'emparer de lui, il tire son couteau et en
     frappe un agent; la blessure est insignifiante.

     On le dsarme, et le lendemain, il est conduit  l'infirmerie de la
     Prfecture de police. L, il est pris de deux accs d'pilepsie
     type avec cris, menaces, injures, bris de vitres, puis convulsions
     toniques et cloniques, cume, asphyxie incomplte suivie de sommeil
     stertoreux et presque de coma.

Les observations d'pileptodes et d'pileptiques, dans lesquelles
l'impulsion, variant de degr, se traduit tantt par un bris de meubles
ou de vitres, tantt par des violences, tantt par une tentative de
meurtre ou par un meurtre lui-mme, sont nombreuses.

Je dois  l'obligeance de mon excellent ami, M. le professeur Lasgue,
la communication des quatre faits prcdents dont chacun offre des
varits en rapport soit avec le hasard des circonstances, soit avec la
vivacit drgle des excitations.

Dans le premier, on peut plutt supposer la nature vraiment pileptique
des attaques que l'affirmer avec preuves  l'appui, mais on trouverait
difficilement un type mieux accus d'impulsions passagres aboutissant 
une tentative d'homicide ou  un homicide, ce qui est la mme chose au
point de vue de l'impulsion, et sous quelque nom qu'on le classe, le
_raptus_ crbral ne peut laisser aucun doute.

Ces faits sont tellement caractristiques, l'attaque impulsive  forme
crbrale est si vidente, qu'ils peuvent se passer de commentaires.




ACCS DE MLANCOLIE.--SEMI-GURISON.--PERSISTANCE DE TRISTESSE SANS
DLIRE.--SECOND ACCS DE MLANCOLIE.--SUICIDE AVEC TENTATIVES NON
SRIEUSES.--PENSES D'HOMICIDE SUR LA PERSONNE DU MARI, SANS
EFFET.--AGGRAVATION DE L'EXCITATION.--IMPULSIONS IRRSISTIBLES QUI
ABOUTISSENT AU MEURTRE DE L'ENFANT.--IRRESPONSABILIT.


     Nous, soussigns, docteurs en mdecine, chargs d'examiner la
     nomme Sophie B..., femme M..., inculpe d'assassinat commis sur la
     personne de son fils, g de moins de 4 ans; de rechercher quel
     tait son tat mental au moment du crime qui lui est imput, quel
     est son tat mental actuel, et de dterminer si elle doit tre
     considre comme responsable de ses actes, avons consign dans le
     prsent rapport le rsultat de notre examen:

     Sophie B..., femme M..., ge de 45 ans, s'est marie au mois de
     novembre 1861.  la suite de la mort de son premier enfant, en
     1862, elle fut atteinte d'un accs de dlire mlancolique; pendant
     trois semaines, elle resta dans un tat voisin de la stupeur, ne
     parlant pas, ne voulant plus manger, indiffrente  tout, ne
     prenant aucun soin d'elle-mme, ne se souvenant de rien, et son
     mari nous affirme qu'elle tait alors beaucoup plus malade, en
     apparence du moins, qu'elle ne l'est aujourd'hui. Cet accs dura
     six semaines environ.

     En 1864, elle accoucha d'un garon qu'elle nourrit elle-mme, ce
     qui la fatigua beaucoup; elle fui assez triste pendant quelque
     temps, mais elle n'eut pas de dlire.

     Le mari travaillait beaucoup, le mnage tait dans l'aisance, et,
     de son propre aveu, elle tait heureuse. En 1866, elle eut au mois
     d'avril une hmorrhagie utrine trs-abondante et qui la laissa
     longtemps dans un tat de faiblesse extrme, que vint accrotre
     encore une cholrine  la fin du mois d'aot. L'hiver fut pnible 
     passer pour elle; elle ne put travailler, elle en conut une
     tristesse profonde, mais sa raison ne fut point trouble; elle
     n'avait qu'une crainte exagre d'tre un jour compltement
     incapable d'lever son enfant auquel elle tmoignait une vive
     affection et dont elle prenait le plus grand soin. Vers le mois de
     juillet 1867, sa sant s'altra et dclina de plus en plus jusqu'au
     mois de janvier 1868, o elle donna de nouveaux signes de
     mlancolie. Affaisse, languissante, incapable de toute occupation,
     inaccessible  toute distraction, elle se plaignait d'tre fatigue
     de vivre, et plus d'une fois elle dit  son mari,  quelques amis:
     Je voudrais mettre ma tte dans un trou ajoutant: Pauvre homme,
     je ne suis bonne  rien, je voudrais mourir. Je ne peux pas
     m'occuper de l'enfant, le laver, il est malpropre. Puis, elle
     prenait son petit garon dans ses bras, le caressait et le
     repoussait tout  coup, en disant: Tout me fatigue, tout
     m'ennuie.

     Le sommeil devint irrgulier et se perdit tout  fait. Le 4 mai,
     son mari se rveille  4 heures du matin, il trouve sa femme assise
     dans le lit, il lui demande si elle a dormi, elle lui rpond: Je
     ne peux pas: si tu savais quelle ide me passe par la tte, _il
     faut que je te tue_; c'est une ide qui me vient; que je suis
     malheureuse! Si je pouvais dchirer ce drap. Et en parlant ainsi,
     elle chiffonnait et tordait les draps du lit, elle se frappait le
     front sur la muraille. Vers 7 heures du matin elle se calme, se
     lve, fait son mnage.  9 heures une de ses amies vient la voir;
     ds qu'elle l'aperoit elle la prend par le bras, la supplie de
     l'aider:--Sauvez-moi, aidez-moi, lui dit-elle, tout le monde me
     dteste, je vois l'chafaud devant moi. Elle dit au mdecin:
     Sauvez-moi, Monsieur, je sens que je perds la tte. Mon pauvre
     homme, que va-t-il devenir?

     Pendant huit jours, elle reste dans une profonde mlancolie; puis
     elle semble aller mieux, et le jour du meurtre, elle tait mme
     sortie pour se promener.  six heures elle rentra chez elle et
     prpara le dner; son mari ne s'aperut pas qu'elle ft proccupe.
     L'enfant jouait dans la chambre avec un maillet en bois.  huit
     heures et demie, elle coucha le petit garon, et l'embrassa. Le
     pre qui avait  porter son travail de la journe chez son patron,
     crut pouvoir laisser sa femme seule, elle lui paraissait bien, il
     n'avait, nous dit-il, aucun pressentiment.  peine tait-il parti
     que la femme M... prenait le maillet, et frappait  la tte son
     enfant endormi.

     Tels sont les faits qui ont prcd le meurtre.

     Ds le lendemain, la femme M... fut conduite  l'asile Sainte-Anne;
     c'est l que nous l'avons examine  plusieurs reprises: nous
     reproduisons textuellement ses rponses, afin de leur laisser le
     caractre de sincrit qui nous a frapps.

    --Comment vous appelez-vous?

    --Sophie B..., femme M...

    --Vous tes allemande?

    --Je suis ne dans le duch de Bade.

    --En quelle anne?

    --En 1823.

    --Depuis quand tes-vous  Paris?

    --Depuis douze ou treize ans, je ne me rappelle plus bien.

    --Vous tes-vous marie  Paris?

    --Oui, Monsieur.

    --Que fait votre mari?

    --Il est confectionneur pour Dames.

    --tiez-vous heureuse, tait-il bon pour vous?

    --Trs-heureuse, il tait trs-bon pour moi.

    --Votre mnage tait trs-tranquille?

    --Oui, trs-tranquille.

    --Avez-vous des enfants?

    --Oui, j'en avais un, un fils.

    --Qu'est-il devenu?

    --Je l'ai fait mourir. (Cette rponse est faite avec le plus grand
     calme).

    --Avec quoi l'avez-vous tu?

    --Avec un martinet.

    --Qu'est-ce qu'un martinet?

    --C'est gros comme un manche en bois.

    --Comment avez-vous fait?

    --J'ai frapp sur sa tte avec a.

    --Combien de coups?

    --J'ai frapp trois fois, je crois, trs-fort.

    --Pourquoi l'avez-vous frapp?

    --Je ne l'aimais plus, sans cela je ne l'aurais pas frapp.

    --Pourquoi ne l'aimiez-vous plus?

    --Je l'aimais bien au commencement, puis, j'ai cess de l'aimer.
     C'est cet hiver que cela m'a pris, je n'ai jamais t pareille;
     j'ai souffert tout l'hiver; il n'y avait pas d'ouvrage comme il
     devait y en avoir; j'tais toujours chagrine, toujours triste, il
     m'est venu cette ide comme a de le frapper pour le tuer.

    --Pourquoi? pour vous en dbarrasser?

    --Oui je voulais m'en dbarrasser.

    --Aviez-vous de la peine  le nourrir?

    --Non, ce n'tait pas une charge. a m'est venu de le tuer. Je
     savais bien que c'tait mal, mais je me suis dit: On va me tuer
     aprs. J'avais dj pens  me tuer depuis cet hiver, mais pas mon
     enfant. Je me sentais malheureuse, sans motif de l'tre.

    --Vous n'avez jamais t maltraite par votre mari?

    --Oh non, au contraire.

    --L'enfant n'tait pas mchant?

    --Oh non.

    --D'o venait votre tristesse?

    --J'ai eu un mal au pied. Je ne suis pas sortie de l'hiver; j'tais
     toujours triste, mon mari me disait de sortir, je ne voulais pas.
     Avant l'hiver je n'tais pas comme cela.

    --Y a-t-il eu d'autres poques dans votre vie o vous avez t
     triste?

    --Oui, j'ai t une fois trs-triste,  la mort de mon premier
     enfant.

    -- ce moment-l, avez-vous eu la pense de vous faire mourir?

    --Non, pas cette fois-l.

    --Cette pense de tuer l'enfant est-elle venue tout  coup?

    --Non, je l'ai eue plusieurs jours, je me disais, il ne faut pas,
     c'est mal.

    --Quand vous le voyiez, l'ide de le frapper vous revenait-elle?

    --Oui, pour la plus petite chose, j'avais envie de le frapper.

    --Avez-vous essay de vous tuer vous-mme?

    --Oui, cet hiver, j'ai voulu me jeter par la fentre, je l'ai
     ouverte et je me suis dit: il ne faut pas faire cela.

    --Aviez-vous peur de vous blesser sans vous tuer?

    --Oui, je me disais, je ne vais pas me tuer, je vais rester
     accroche.

    -- quel tage demeuriez-vous?

    --Au troisime sur la rue.

    --Vous rappelez-vous  quelle poque?

    --Non, je ne me souviens plus bien.

    --Est-ce la seule fois que vous aviez voulu vous tuer?

    --Non, cette pense-l m'est venue plusieurs fois.

    --Quand vous avez frapp l'enfant, qu'avez-vous prouv?

    --Quand l'enfant a t mort je me suis dit: a n'est pas bien,
     puis je me disais aussi: Mon Dieu, je voudrais bien qu'il ne
     souffre pas longtemps.

    --Qui est-ce qui est venu chez vous aprs cela?

    --Un monsieur qui demeure chez nous; je lui ai dit: J'ai tu
     l'enfant. J'tais agite, je ne pouvais presque pas parler. Le
     monsieur m'a dit; Vous, une si bonne mre, et il est parti
     chercher le mdecin.

    --A-t-il envoy quelqu'un prs de vous?

    --Oui, puis le mdecin est venu, et aprs, on m'a conduite au
     poste.

    -- quelle heure est-ce arriv?

    --C'est aprs que mon mari a t parti, vers 8 heures et demie.

    --Quel jour tait-ce?

    --Il y a aujourd'hui huit jours.

    --Qu'est-ce que vous avez fait depuis?

    --J'ai racont cela comme  vous  des messieurs, je ne me rappelle
     pas o.

    --O tes-vous ici?

    --On m'a dit  Sainte-Anne.

    --Qu'est-ce que cette maison?

    --C'est une maison de sant.

    --Quelle espce de malades y a-t-il?

    --Ceux qui ont la tte drange.

    --Et vous, est-ce que vous avez la tte drange?

    --Je n'ai pas la tte drange, mais je ne peux plus rflchir
     comme autrefois. Je me rappelle que cet hiver j'ai senti comme tous
     les fils casss dans ma tte, pendant cinq minutes; je me rappelle
     trs-bien cela. J'tais comme perdue tout  fait. J'tais toute
     seule, c'tait  la nuit; le lendemain, j'ai dit  mon mari: je
     suis comme une imbcile, je ne sais plus faire ce que je faisais;
     j'tais toute tourdie; c'tait avant l'hiver que a a commenc.

    --Avez-vous eu d'autres fois l'ide de tuer quelqu'un?

    --Oui, une fois, le matin avant 5 heures; je ne pouvais pas dormir,
     j'tais toute agite, j'tais couche  ct de mon mari qui
     dormait; je l'ai tir par sa manche pour le rveiller, et je lui ai
     dit que j'avais de mauvaises ides, que je voulais le tuer.

    --Et l'hiver prcdent, comment tiez-vous?

    --L'autre hiver, j'ai t prise comme cela, je ne pouvais plus
     lire, j'aimais bien lire autrefois.

    --Etes-vous trs-malheureuse de la mort de votre enfant?

    --Oh oui, trs-malheureuse, j'ai mal fait. (Ceci est dit avec la
     plus grand calme, sans apparence d'motion.) Mais je n'ai pas pu
     pleurer. Autrefois je pleurais pour un rien, maintenant je ne peux
     plus du tout; j'tais trs-sensible, on se moquait de moi parce que
     je pleurais quand je lisais quoique chose; je ne suis plus sensible
     du tout maintenant.

    --Vous rappelez-vous ce qui s'est pass le jour o vous avez tu
     l'enfant?

    --Je ne me rappelle pas tout, mais bien des choses. J'ai frapp sur
     sa tte avec un martinet en bois.

    --Quand vous avez, cess de frapper vivait-il encore?

    --Oui, il remuait, mais je pensais tout de mme qu'il tait mort,
     je ne voulais pas le faire souffrir.

    --Dans les nuits qui ont prcd, avez-vous entendu des voix qui
     vous disaient de le tuer?

    --Non, je ne pensais pas  le tuer avant, je l'aimais bien, et son
     pre aussi. C'est dans l'hiver que je me suis trouve
     trs-malheureuse que l'ide m'est venue, je la repoussais, et elle
     est revenue, je ne sais pourquoi.

    --tes-vous bien sre de n'avoir pas entendu des voix qui vous
     disaient: Tue-le?

    --Non, jamais.

    --Et pour votre mari?

    --Non plus; je n'ai jamais pens  tuer quoiqu'un avant cet hiver;
     c'est moi-mme que je voulais tuer.

    --Vous n'avez pas pu rsister  votre ide de tuer l'enfant?

    --Non.

    --Dans cette journe-l, vous ne vous rappelez pas d'avoir eu des
     bruits dans les oreilles, des tourdissements?

    --Non, pas des tourdissements, mais j'avais mal  la tte, je
     n'avais plus de mmoire, j'oubliais les objets, une fois je pensais
      une chose, et puis j'oubliais, je pensais  une autre.
     Quelquefois je me souviens de mon enfant, je me dis que je l'ai
     tu, que c'est trs-mal, et puis je n'y pense plus.

     L'ide me vient que j'ai rendu mon mari malheureux, qu'il ne
     mritait pas cela, parce que c'est un brave homme, et puis tout
     d'un coup je n'y pense plus.

    --Quand vous y pensez, l'avez-vous devant les yeux?

    --Non, je ne le vois plus bien, je ne me rappelle plus sa figure,
     je l'aimais pourtant bien.

    --De quelle couleur taient ses cheveux?

    --Bruns.

    --Quel ge avait-il?

    --Quatre ans le 28 juin.

    --Depuis que vous tes ici, que faites-vous?

    --Je ne fais rien, je ne peux pas travailler. Depuis longtemps je
     suis comme cela, c'est a qui m'a emmene dans ces ides l. Je
     croyais que je ne pourrais plus travailler autant; j'tais
     trs-faible, je ne pouvais plus aider mon mari. Cela me faisait
     dsirer de mourir, me faisais des reproches pour tout, pour tout.

    --Avez-vous revu votre mari?

    --Oui, il est venu dimanche, c'est la premire fois que j'ai pu
     pleurer un peu. Il a t trs-bon pour moi, mais je n'ai pas pleur
     depuis, je ne peux plus rflchir.

      toutes nos visites, la femme M..., s'est montre la mme. Son
     tat ne s'est pas modifi depuis son entre.

     Sa physionomie est triste, toute son attitude est celle d'une
     lypmaniaque. Elle s'isole, ne parle jamais, ne recherche aucune
     occupation; elle dit qu'elle est incapable de tout travail. Ses
     ides sont trs-confuses. Elle essaye de ressaisir quelques
     souvenirs, ils lui chappent, et elle reste dans un tat
     d'incertitude, de vague, dont parfois elle a conscience. Depuis
     longtemps dj sa mmoire est profondment trouble; elle
     s'inquitait de son tat. Son regard est sans expression, son
     visage impassible. Notre prsence lui est presque indiffrente,
     elle ne songe pas  nous demander ce que nous venons faire auprs
     d'elle. Nos questions rveillent en elle des souvenirs qu'elle
     n'et pas retrouvs seule. Quand on me dit les choses, je me
     souviens, rpond-elle, et, c'est parfois avec un peu d'hsitation,
     mais toujours avec une extrme sincrit qu'elle nous donne des
     dtails sur les faits passs. Elle n'essaie pas d'excuser le
     meurtre qu'elle a commis, elle ne cherche pas mme  donner une
     explication de cet acte qu'elle dit regretter aujourd'hui, elle a
     tu parce qu'elle a t pousse  tuer, et qu'elle a t domine
     par une irrsistible impulsion. Elle s'est servie du maillet avec
     lequel l'enfant avait jou dans la soire, parce que cet instrument
     s'est trouv l, sous ses yeux, sous sa main.  ce moment, elle n'a
     pas eu la pense qu'elle serait condamne  mort aprs avoir tu
     son enfant, elle a t fatalement pousse au meurtre. Depuis
     plusieurs jours elle nourrissait cette ide, elle avait pu
     jusqu'alors la repousser; elle l'avait combattue, et elle a fini
     par y cder. Il est arriv chez elle ce qui arrive chez ces
     malades, la proccupation dlirante a domin tout  coup ses
     sentiments, sa volont, et elle n'a pas t capable de rsister 
     l'impulsion. La femme M... est atteinte d'un accs de dlire
     mlancolique, des longtemps prpar, et dans lequel la lutte contre
     les ides d'homicide et de suicide a t longue. Aidez-moi,
     sauvez-moi, je vois l'chafaud devant moi, disait-elle. Elle a t
     vaincue, et rien n'a manqu pour caractriser aussi compltement
     que possible l'acte dlirant. Elle a prouv le sentiment comme
     d'une dtente aprs avoir tu; elle est reste calme, au milieu de
     l'motion de tous ceux qui l'entouraient;  ce moment, elle n'avait
     ni regrets, ni craintes; seule, elle est reste impassible. Elle
     s'approche du berceau de l'enfant, elle veut le toucher pour voir
     s'il est mort. Je ne voudrais pas qu'il souffre trop longtemps,
     dit-elle. Elle le regarde, les yeux secs, et comme on lui
     demandait pourquoi elle, une si bonne mre, elle avait frapp
     l'enfant qu'elle aimait tant, elle rpond:

     C'est moi qui ai fait cela, je ne sais pas pourquoi; je ne voulais
     plus vivre.

     De ces faits, de l'examen attentif et prolong auquel nous nous
     sommes livrs, nous nous croyons autoriss  conclure que:

     1 La femme M..., ne Sophie B..., tait atteinte d'un accs de
     dlire mlancolique avec impulsions homicides et suicides le 12 mai
     1808;

     2 L'accs n'est pas encore termin aujourd'hui, et s'il est vrai
     que la femme M... a pu rpondre d'une manire assez prcise aux
     questions qui lui talent adresses par nous, il est vrai aussi
     qu'en prolongeant l'examen, nous avons constat un affaiblissement
     vident de la mmoire, de la confusion dans les ides, et provoqu
     une vritable fatigue.

     3 Cet accs dont le dbut remonte  quelques mois et qui dure
     encore aujourd'hui, avait t prcd, en 1868, d'un accs analogue
     dont les traces n'avaient jamais compltement disparu.

     Nous dclarons donc que la femme M... est depuis longtemps aline,
     qu'elle ne saurait tre considre comme responsable de ses actes,
     et qu'elle doit tre maintenue dans un asile spcial.

     Paris, le 20 juillet 1868.

     _Sign_: CH. LASGUE, A. MOTET, . BLANCHE.

Ce fait est un de ceux qui viennent le plus manifestement  l'appui de
la proposition que je cherche  tablir dans ce travail. On peut y
suivre les progrs du mal, depuis le premier accs jusqu' la crise
finale.

D'abord, de simples proccupations mlancoliques, sans ides apparentes
de suicide; puis une tendance habituelle  la tristesse, mais sans
dlire. Enfin, survient la crise qui s'est termine par le meurtre, et
dans le cours de cette crise, les penses de suicide se montrent les
premires, mais jamais assez dominantes pour dterminer une tentative
srieuse;  ces penses de suicide, succde l'ide de meurtre; la femme
M... avoue  son mari qu'elle a le dsir de le tuer; l'impulsion est
encore assez faible pour que la malade n'y cde pas; enfin, le mal
monte, la surexcitation crbrale augmente, et l'impulsion devient
irrsistible; la femme M... tue son enfant.

Le processus morbide est ici des plus clairs, des plus clatants, et
l'enseignement que ce fait porte en lui-mme me parat sans contestation
possible. Conformment  nos conclusions, une ordonnance de non-lieu est
intervenue, et la femme M... a t maintenue dans un asile d'alins.




MLANCOLIE SUICIDE.--ACTES DE VIOLENCE.--TENTATIVES D'HOMICIDE.


     Mademoiselle X... compte parmi ses ascendants plusieurs alins
     dont deux ont pri de mort volontaire.

      l'ge de 20 ans, elle a une premire crise de mlancolie qui
     ncessite son placement dans une maison de sant spciale. Au cours
     de cette crise, elle fait plusieurs tentatives de suicide; aprs
     quelques mois de traitement, elle se rtablit assez pour pouvoir
     rentrer dans sa famille.

     L'anne suivante, nouvelle crise, tentatives de suicide plus
     graves. Mlle X... s'ouvre une veine du bras gauche et est sur le
     point de mourir d'hmorrhagie.

     D'autres crises se succdent, avec des intervalles de deux ou trois
     annes, et chaque fois les tentatives de suicide sont plus
     srieuses. Mlle X... a recours  tous les moyens pour se tuer.
     Aprs avoir cherch  se pendre,  s'trangler, elle cherche 
     s'touffer, soit avec les aliments, soit avec les objets qu'elle
     peut atteindre avec ses mains, ou avec sa bouche et ses dents;  la
     promenade, elle se jette  terre et se remplit la bouche de sable
     et de cailloux, ou d'herbe et de feuilles; elle arrache avec ses
     dents les boutons des vtements et les toffes des meubles qui sont
      sa porte, et cherche  les avaler; elle refuse de manger, et on
     doit la nourrir avec la sonde oesophagienne.

     De plus en plus agite, elle injurie, frappe, pince et mord ses
     gardiennes et voudrait provoquer une lutte dans laquelle elle
     espre tre tue. Elle fait plus encore. Elle combine une tentative
     de meurtre avec guet-apens, et se lamente d'avoir chou, parce
     qu'elle comptait que la justice la dclarerait responsable et la
     condamnerait  mort.

     Mlle X... a succomb  une pneumonie.

     Madame L... prsente tous les mmes symptmes, et depuis vingt-cinq
     ans que je lui donne des soins, elle a eu plusieurs crises de
     mlancolie et a fait de trs-nombreuses et trs-srieuses
     tentatives de suicide. Comme Mlle X..., madame L... a eu des accs
     de surexcitation pendant lesquels elle a commis des actes de
     violence et fait des tentatives de meurtre sur les personnes qui la
     gardaient. Depuis deux ans, elle est habituellement assez calme,
     elle a toujours le dsir de mourir, elle a mme parfois encore des
     moments d'agitation dans lesquels elle se montre dispose  la
     violence, mais elle est le plus souvent dans un tat de passivit;
     elle croit qu'elle ne peut succomber que dans un cataclysme
     universel; pleut-il pendant une journe entire, lit-elle dans un
     journal qu'il y a eu dans tel pays des secousses de tremblement de
     terre, sa figure s'panouit, et elle dit, avec une joie mal
     dissimule, que c'est le commencement d'un nouveau dluge, que nous
     allons tous tre engloutis dans les eaux, ou dans les profondeurs
     de la terre. Pendant le Sige et pendant la Commune, Madame L...
     n'a cess d'tre parfaitement tranquille; elle a dclar depuis
     qu'elle tait absorbe dans l'espoir d'tre atteinte et tue par un
     des obus qu'elle entendait clater nuit et jour.

Ce qu'il importe de relever dans ces deux observations, c'est le progrs
constant de la surexcitation et l'intensit de plus en plus grande des
accs impulsifs qui se bornent d'abord  des tentatives de suicide pour
aboutir  des tentatives d'homicide. Dans ces deux cas, l'impulsion au
suicide tait devenue la disposition d'esprit habituelle et pour ainsi
dire normale des malades; l'impulsion au meurtre est apparue et a t la
manifestation d'une surexcitation crbrale plus prononce. Les faits de
ce genre ne sont pas rares dans la science, mais je n'ai voulu rapporter
ici que deux des plus saillants parmi ceux que j'ai observs dans ma
pratique personnelle.

Quoique les deux rapports qui vont suivre aient t dj publis dans
les _Archives gnrales de mdecine_ (numros de janvier 1875 et 1878),
je vais les reproduire. Ces deux documents ont, en effet, leur place
marque ici, puis qu'ils retracent deux des faits principaux qui ont
inspir le travail que j'ai eu l'honneur de soumettre  l'Acadmie:

Le premier est relatif au nomm Th..., inculp d'un meurtre commis le 12
juin 1874 sur la personne de la nomme Marie C..., dans un restaurant de
la rue Cujas.

Th..., arrt immdiatement, avait avou tre l'auteur du meurtre, et
les conditions dans lesquelles il avait agi taient telles que la
justice crut devoir faire procder  une expertise mdicale sur son tat
intellectuel.

MM. les Drs Lasgue, Bergeron, et moi, nous fmes chargs de cette
expertise, par ordonnance de M. de Baillehache, juge d'instruction au
Tribunal de la Seine, en date du 12 aot 1874, et le 13 novembre
suivant, nous dposions le rapport qu'on va lire et qui renferme, avec
l'expos des circonstances dans lesquelles le meurtre a t commis,
l'histoire pathologique complte de l'inculp, et les dductions
scientifiques qui en dcoulent. Conformment  nos conclusions, Th..., a
t dclar irresponsable et transfr  Bictre.

     Th... est de taille moyenne, d'une physionomie assez intelligente,
     et qui ne prsente aucune expression particulire. La longue
     dtention  laquelle il a d tre soumis l'a peu prouv, il l'a
     supporte et la supporte avec plus d'insouciance que de
     rsignation. Dans la prison, o il vit en cellule avec deux autres
     dtenus, il lit, dessine assez correctement et crit beaucoup. Sa
     vie est rgulire et on n'a eu ni  le soigner pour un malaise
     intercurrent, ni  le punir pour une infraction  la discipline.

     Ses crits, dont nous reparlerons, consistent en lettres ayant
     trait pour la plupart  des demandes de vtements, de tabac. Dans
     une d'elles, il rclame une chemise blanche afin d'tre plus
     prsentable quand le photographe de l'administration viendra; dans
     une autre, adresse  sa mre, il lui recommande de ne pas
     s'effrayer, et il termine en rclamant des mouchoirs. L'orthographe
     est incorrecte, et l'criture trs-variable.

     Th... a rdig des manuscrits auxquels il attache plus
     d'importance. C'est d'abord un rsum de sa vie, destin au juge
     d'instruction charg de son affaire; c'est ensuite une page
     romanesque et sentimentale sur les avantages de la vertu. Nous
     extrayons de ces deux pices quelques passages significatifs, qui
     nous dispenseront d'ailleurs d'un expos biographique.

     Je suis n  Paris,  la maison de correction des femmes de
     Saint-Lazare (sa mre avait  peine 15 ans). Sur mon bas ge je ne
     ferai remarquer qu'une particularit: ma mre disparut tout d'un
     coup de la maison o habitait ma grand'mre. Tout d'un beau jour,
     j'tais bien petit et ne marchais pas encore. Dans quatre ans plus
     tard ma grand'mre reut une lettre avec un mandat sur la poste de
     500 francs...; au bout de huit jours, nous remes une autre lettre
     qui nous disait de l'attendre  la gare Saint-Lazare...

      quelque temps de l je suis rentr chez M. B..., instituteur, et
     au bout de cinq ou six ans je suis sorti, ayant une bonne
     instruction primaire.

     En 1862, je suis rentr au pensionnat des frres de P..., o je
     suis rest un an et o j'ai fait ma premire communion. Les
     vacances sont arrives sans que l'anne puisse se signaler par
     quelque chose de remarquable.

     En 1868, Th... est plac comme externe au collge Ch..., et c'est
     l, dit-il, en parlant de sa mre dont il incrimine longuement la
     conduite, qu'il a t bien  mme d'apprcier le bien et le mal.

     Les ressources de la famille ayant diminu, Th... quitte le
     collge, revient habiter prs de sa mre et est plac, en 1865,
     chez un fabricant d'instruments de prcision, o il reste six mois.

     J'tais tellement malmen, je fus tout de suite dgot, et je me
     trouvai plac  demeure chez M. V..., diteur d'imagerie
     religieuse, o je suis rest quatorze mois. Au bout de quatorze
     mois, je quittai M. V..., avec qui je ne m'tais pas entendu pour
     les appointements, et je suis entr chez M..., libraire-diteur, o
     je ne suis rest que peu de temps.

     Une voisine, qui avait un frre sculpteur, donnait  ma mre le
     conseil de me faire apprendre la partie: elle se chargeait de me
     prsenter au patron. Ce qui fut dit fut fait, et quelques jours
     aprs j'entrais chez M. C..., o je suis rest six mois, encore 
     cause des mauvaises manires de ma mre  mon gard... Si bien
     qu'un beau matin, trs-exaspr, je finis par lui dire que je ne
     voulais plus travailler et ne pensais qu' m'engager dans la
     marine. Trois jours aprs, je partais pour le Havre, o je suis
     rest quatre jours, et, n'ayant plus d'argent, je suis revenu 
     Paris  pied en cinq jours. Je n'avais pas pu m'engager au Havre.

     Aprs un long expos des difficults que ce retour prcipit lui
     suscite prs de sa mre, Th... raconte qu'il se place d'abord chez
     un fabricant de biscuit, puis chez un crmier.

     La, j'eus une grande envie pendant prs d'un mois d'assassiner la
     bonne. Je m'arrangeai de manire  la faire venir  la cave au
     moins sept ou huit fois, sans jamais pouvoir me dcider. Je ne lui
     en voulais cependant pas; nous tions trs-bien ensemble. Enfin, 
     partir de ce moment, j'avais la tte tourne; c'est ce qui fait que
     je suis parti comme un fou, et je restai cinq jours dehors, vivant
     de quelques sous que j'avais sur moi et couchant dehors.

     Il revient prendre ses effets, se replace chez un restaurateur, et
     au bout de quinze jours il entre  l'hpital de la Charit pour se
     faire traiter d'un rhumatisme articulaire qui se prolonge pendant
     deux mois et demi.

      sa sortie de l'hpital, il est admis dans un pensionnat comme
     domestique et y sjourne prs de huit mois. J'tais, dit-il,
     trs-bien considr; malgr cela, mon ide criminelle me
     poursuivait toujours et ne me laissait pas tranquille. Un lve
     avait un couteau poignard, j'eus envie bien souvent de le lui
     prendre et de me sauver.

      cette poque, j'avais l'ide d'assassiner ma mre, et c'est, je
     crois, l'ide qui m'a tenu le plus longtemps et ne me laissait pas
     un moment de repos du ct de l'esprit.

     Il s'enfuit du pensionnat, retourne au Havre pour s'engager dans la
     marine marchande, revient  Paris o il est arrt et condamn 
     trois mois de prison (octobre 1867), pour n'avoir pu payer sa
     dpense dans un restaurant et avoir refus d'indiquer son domicile.

      sa sortie de prison, et aprs un court sjour dans un
     tablissement de patronage, il s'engage dans le corps des zouaves
     pontificaux. Il dserte aprs quatorze mois de service, revient 
     Paris et trouve un emploi de garon d'office dans un restaurant.

     J'avais fait la connaissance d'une fleuriste; nous nous aimions
     bien et j'tais heureux, quand l'ide du crime me revint. Tous les
     jours j'tais prt  prendre un couteau de cuisine chez mon patron,
     et cette fois j'avais grande envie de frapper ma mre; je restai
     dans cette alternative pendant quinze jours.

     Nouveau dpart et nouveau voyage au Havre, o il est occup dans
     divers restaurants. Il passe l'hiver  Honfleur, revient encore 
     Paris en mars 1870, et est occup comme homme de peine chez un
     brocheur, qu'il quitte bientt pour devenir ouvrier champignonniste
     aux environs de Meulan.

     De l il rentre  Paris pour s'engager dans un rgiment de zouaves
     qu'il va rejoindre  Alger. Rentr en France, il est libr le 16
     mars 1871. Pendant la Commune, il sert dans les vengeurs de Paris
     et trouve plus tard une place chez un fabricant de cols. Nouvel
     engagement dans les zouaves, dont le rgiment tenait garnison en
     Afrique. Il fait la connaissance d'une fille R..., dont il a un
     enfant. Il quitte rgulirement le service, rentre  Paris avec sa
     matresse, qu'il voulait pouser. Sa mre le dtourne de ce
     mariage, et il perd de vue la femme et l'enfant.

     Tout cela revint me retourner l'esprit, et aprs vingt-quatre
     heures de rsistance contre moi-mme, j'assassinai la fille C... Le
     malheur que m'avait prdit R... et d'autres personnes le voici:
     c'est d'avoir assassin une pauvre femme que je ne connais pas et
     d'aller passer vingt ans, peut-tre ma vie, dans les bagnes.

     Fait  Mazas en attendant jugement, Henri Th..., _l'assassin_.

     L'autre crit dbute par cette phrase sentencieuse: Quand l'homme
     vient au monde, la destine s'empare de lui: elle le suit dans
     toutes les tapes de la vie, elle en fait un honnte homme ou un
     malfaiteur, et quelquefois ce qui est pire, un assassin. Suit un
     expos de la vie heureuse de l'ouvrier vertueux. La destine a
     voulu qu'il ft un assassin, qui donc devait-il assassiner? Sa
     mre, et il termine par le regret de ne pas s'tre arrt, comme il
     dit,  l'ide prcdente.

     L'expos biographique de Th... est exact et n'a t contredit qu'en
     un point par l'enqute. Son instabilit date presque de l'enfance,
     et l'excs de mmoire dont il fait preuve dans ses crits comme
     dans ses rcits, a un caractre pathologique. Il omet seulement une
     seconde condamnation  25 francs d'amende pour rsistance aux
     agents et ivresse suppose. Ces deux condamnations sont d'ailleurs
     les seuls antcdents judiciaires du prvenu.

     L'interrogatoire de Th... a eu lieu presque immdiatement aprs
     l'accomplissement du crime. Le procs-verbal du commissaire de
     police du quartier de la Sorbonne fournit les renseignements les
     plus explicites que l'instruction judiciaire confirme et complte.
     Il est ainsi possible de suivre pas  pas le prvenu depuis son
     enfance jusqu'au jour, 26 novembre 1874, o la justice dcida de
     son sort.

     Th... entre au restaurant de la rue Cujas pour y prendre un repas.
     En traversant de la pice du fond o il avait djeun dans celle du
     devant, il passe prs de la fille C... assise  une table et
     occupe  nettoyer les couteaux. Il met la main gauche sur l'paule
     droite de la victime et la frappe en pleine poitrine avec son
     couteau qu'il tenait de la main droite; le couteau ensanglant
     tombe  terre et le coupable sort de la boutique.

     B..., qui passait dans la rue Cujas, raconte que Th..., en sortant
     promptement de la boutique dont il avait ferm la porte avec
     violence, a commenc par s'enfuir, puis il a march tranquillement;
     le tmoin et son frre l'ont saisi par le bras en lui disant:
     Venez, une dame de la rue Cujas veut vous parler. Th... s'est
     retourn et a rpondu: Laissez-moi tranquille, je ne vous connais
     pas. Puis il s'est dcid  suivre le tmoin.

     Arriv rue Cujas, il a regard la femme qu'il venait d'assassiner
     et a dit: Eh bien oui, c'est moi, ne me laissez pas au milieu de
     la foule, emmenez-moi au poste de police. Il a prtendu, ajoute
     B..., que c'est une monomanie qu'il avait depuis six ans, et que
     les femmes avec lesquelles il vivait ne se doutaient pas de ce qui
     les attendait.

     Fouill au moment de son arrestation, Th... est porteur d'un carnet
     o sont consignes les notes suivantes: Depuis longtemps, j'ai
     l'ide du crime. L'envie de donner un coup de couteau date de 65;
     je voudrais n'tre connu de personne et que personne ne se soit
     jamais intress  moi.

     Je suis le plus grand _ipocrite_ que la terre ait support;  quoi
     ai-je t bon jusqu' ce jour?  rien, c'est le mot.

     Tout le monde se demande pourquoi j'ai assassin! Tout simplement
     pour sortir de la situation o je me trouve. J'ai essay de
     travailler, de me bien conduire; en un mot, j'aurais voulu tre
     heureux; mais il est crit dans ma destine que je dois aller au
     bagne ou sur l'chafaud. Ainsi, en ce moment, je djeune et, en
     mme temps, de deux femmes qui se trouvent dans l'tablissement, je
     me demande laquelle je vais frapper. Aprs le coup fait, je ne
     demande  mes juges qu'une chose, c'est de me faire couper la tte
     immdiatement. Le dfinitif de tout est que, s'il y a un Dieu, il
     est bien injuste. J'ai voulu bien faire; mais je n'ai jamais pu
     chasser toutes ces ides de crime!!!

     Interrog par le commissaire de police, il rpond  la question qui
     lui est pose sur le mobile du crime: C'est la satisfaction d'une
     ide que j'ai depuis longtemps.

     Je n'avais pas choisi de victime spciale J'ai pass la nuit avec
     une femme; si je n'en ai pas fait ma victime, c'est par suite de
     circonstances qu'il m'est impossible d'indiquer, car j'avais dj
     ouvert mon couteau et le lui ai montr. Elle l'a trouv joli, et je
     n'ai pas os mettre mon projet  excution.

     Plus tard, Th... expliquera avec moins de rserves les motifs qui
     l'ont retenu, et la dposition de la fille avec laquelle il a
     pass, en effet, la nuit prcdente, fournira d'utiles
     claircissements. Th... continue: J'ai achet le couteau hier, et
     j'avoue l'avoir acquis exprs pour satisfaire mes ides de meurtre.

     J'ai crit les notes que vous me reprsentez avant et pendant mon
     djeuner, et j'ai taill le crayon avec mon couteau.

     Confront le soir mme avec le cadavre de la fille C..., il indique
     froidement dans quelles conditions il l'a frappe, et il sourit
     quand on lui demande si c'est bien lui qui est l'auteur du meurtre.
     Le commissaire de police a cru remarquer sur le visage de Th... une
     expression de satisfaction sensuelle en regardant le cadavre et le
     sang. Tout au moins, ce magistrat ne retrouve pas, chez le prvenu,
     la tenue accoutume des coupables dont le crime vient d'tre
     dcouvert.

     La dposition de M. C..., son patron, nous claire sur l'attitude
     de Th... pendant les quelques jours qui ont prcd le 12 juin. Son
     humeur s'tait assombrie, il parlait moins, semblait _tre plus en
     lui-mme_, il avait fait une visite  sa mre et avait eu quelques
     dmls avec elle.

     Le 11 juin, jour o il est sorti de chez son patron pour faire des
     courses, il avait l'air proccup, absorb, ne paraissant pas
     comprendre, faisant rpter les questions. On n'a jamais remarqu
     qu'il ft enclin  la boisson ou  une excitation quelconque, ni
     qu'il et, dans ses actes ou dans ses paroles, la moindre tendance
      un drangement de l'esprit.

     Le tmoin rappelle incidemment un fait important. Th... lui aurait
     racont qu'il aurait dsert, tant aux zouaves pontificaux; qu'un
     jour ayant t arrt pour ivresse et mis  la salle de police, il
     avait simul un accs de folie, qu'on l'avait transport 
     l'hpital et qu'il avait obtenu un cong de trois mois.

     La fille S..., avec laquelle il a pass, en effet, la nuit du 11 au
     12 juin, dpose que, pendant la nuit, Th... avait, par intervalles,
     le sommeil agit. Le 12, au matin, ils ont djeun ensemble de
     pain, de vin blanc et de caf au lait que Th... tait all
     chercher. Puis, sans motif, il a tir un couteau de sa poche, qui
     tait neuf et joli, ce qu'elle n'a pu s'empcher de lui dire, 
     quoi il a rpondu que ce couteau lui avait t donn la veille par
     un de ses anciens camarades de rgiment.

     Comme la fille S... ne pouvait ouvrir le couteau, il l'ouvrit. Elle
     tait couche, il tait assis au pied de son lit, tenant toujours
     le couteau  sa main; puis il l'a referm et remis dans sa poche en
     disant qu'il servirait.

     J'tais un peu mue, ajoute la fille S...; mais il ne fut plus
     question du couteau et,  10 heures et demie du matin, il me
     quitta.  propos de cette dposition, Th... explique que, s'il n'a
     pas dit  la fille S... qu'il avait achet le couteau la veille,
     c'tait pour ne pas lui laisser craindre, de but en blanc, le
     dessein qu'il avait de l'en frapper. Il n'a pas dit que le couteau
     servirait. Le soir, son projet tait de tuer la fille S...; mais il
     y a renonc le matin parce qu'il tait dans une maison vaste et
     habite o il ne voulait pas risquer d'tre arrt; il ne voulait
     pas surtout tre souponn d'avoir tu pour voler, ce qui n'tait
     pas son intention.

     Depuis lors, Th... est revenu,  diverses reprises et avec une
     insistance marque, sur cette crainte de passer pour un voleur. Le
     logis de la fille tait convenablement meubl, l'armoire tait
     pleine d'effets et, malgr ses dngations, on aurait eu peine 
     reconnatre si quelques objets avaient t drobs. Il se complat
     d'ailleurs, en toute occasion,  discuter dans leurs dtails les
     plus insignifiants les dpositions des tmoins,  rectifier ce
     qu'il appelle leurs erreurs, et  exposer lui-mme les faits tels
     qu'ils se sont passs, dans leurs moindres circonstances. C'est
     ainsi qu'on prsence du commissaire de police, trouvant que ses
     explications n'ont pas t suffisamment comprises, il prend une
     rgle et s'en sort comme d'un couteau pour bien montrer comment a
     eu lieu l'assassinat,

     Au dpt de la prfecture, o il est crou, le prvenu conserve le
     sang-froid qui avait tout d'abord tonn les magistrats, et la
     conscience vaniteuse de sa personnalit.

     Le 16 juin il crit  sa mre: Je te demande mille pardons si
     j'ose t'crire aprs le coup que je viens de faire. En attendant
     que je sois expdi  Cayenne ou  la Nouvelle-Caldonie,
     trs-chre mre, tu voudras bien m'envoyer quelques petites choses
     dont j'ai besoin. Ce sont les dernires choses que je te demande,
     ne me les _refusent_ pas, d'abord du papier  colier, une main si
     tu le peux, des plumes, un porte-plumes, de l'encre, etc. Je
     voudrais bien avoir mes souliers napolitains. Ton fils, Henri
     Th...

     Le 18 juin, il crit de Mazas une plus longue lettre o se trouve
     cette phrase: Crois  une chose, c'est que je ne suis pas fou.

     Le 19, il s'excuse prs de son patron d'avoir emport 40 f., et
     termine en disant: Je croyais porter ma tte sur l'chafaud mais
     je n'aurai que les travaux forcs.  partir de cette date et
     pendant le long espace de temps o il est soumis  l'enqute
     judiciaire et  notre examen, Th... reste identique  lui-mme. Pas
     une crise pileptiforme, pas un malaise ne vient troubler sa sant
     physique, et rien n'aurait chapp  l'observation intresse et
     assidue de ses deux compagnons de captivit.

     Une seule fois, il aurait commenc une tentative de suicide. Aprs
     le dpart de M. J., un de ses anciens protecteurs, qui lui avait
     adress quelques reproches, Th..., dit le directeur de Mazas, s'est
     mis  pleurer. Tout d'un coup, il a voulu s'trangler avec son
     mouchoir. Les dtenus qui sont prs de lui l'ont empch, en se
     jetant sur lui, d'excuter son projet.

     La priode de sa longue dtention prventive  Mazas, du 18 juin au
     26 novembre 1874, s'coule sans incidents sous la plus attentive
     surveillance. Il passe son temps  crire des lettres au juge
     d'instruction, demandant qu'on lui fournisse les menus objets dont
     il a besoin, crivant, dessinant, et il dessine avec quelque
     facilit, causant avec ses codtenus et prenant le rle de chef de
     la chambre. Jamais une plainte n'est porte contre lui pour une
     infraction  la discipline. Les surveillants le trouvent docile et
     dclarent qu'ils n'ont rien  lui reprocher. Jamais ils n'ont eu 
     signaler une crise d'excitation ou de dpression exceptionnelle.

     On nous saura gr d'avoir expos avec un excs de dtails
     l'histoire de Th... Il est rare qu'on puisse suivre ainsi pas  pas
     toute la vie intime d'un malade. Ces observations prises sur le
     fait et indfiniment poursuivies deviennent de vritables matriaux
     scientifiques.

     L'opinion que nous avons exprime dans notre rapport pourra trouver
     des contradicteurs ou soulever des objections, mais l'approbation
     ou la critique portera sur une base solide. [M. le Dr Legrand du
     Saulle ne partage pas l'opinion que nous avons mise sur la nature
     de la maladie de Th... (Voir _tude mdico-lgale sur les
     pileptiques_. Paris, 1877. Page 164).]

     De ce rapport trs-dvelopp, nous extrayons la partie relative 
     l'tude pathologique, sans revenir sur les faits que nous venons
     d'exposer.

     Il est vident que, pendant la surveillance prolonge  laquelle il
     a t soumis, Th... n'a donn aucun signe d'alination de nature 
     justifier une expertise mdicale. C'est le fait seul, accompli en
     dehors de ce qu'on appellerait la _technique du crime_, qui a
     veill la sollicitude des magistrats.

     Mesurer la sanit intellectuelle d'un homme d'aprs un seul de ses
     actes est un problme toujours dlicat et souvent insoluble. Le
     mdecin expert doit, en principe, faire abstraction du fait et
     chercher ses lments de dcision dans l'examen direct du prvenu.
     S'il est dmontr qu'il existe une perversion pathologique, le
     crime ou le dlit, quel qu'il soit, cesse d'tre le rsultat d'une
     libre dlibration, et la responsabilit passe du malade  la
     maladie.

     Il n'est pas toujours vrai que plus un crime est norme, plus la
     moralit de celui qui s'en est rendu volontairement coupable est
     abaisse; il est encore moins conforme  l'observation que
     l'normit de l'acte commis par l'alin et qui serait criminel
     pour tout autre, corresponde  l'intensit et surtout  la
     continuit de la folie. La proposition inverse se rapprocherait
     davantage de la vrit. C'est par une rare exception que les
     alins qui reprsentent le dernier degr de la dchance
     intellectuelle se livrent  des actes graves, de nature  appeler
     l'intervention de la justice.

     Il convient donc de se dgager de ce prjug instinctif, mais en
     contradiction avec l'exprience que la profondeur des troubles
     intellectuels est en proportion avec les agissements nuisibles
     qu'ils ont entrans.

     L'tude des rapports de l'acte avec l'tat mental de celui qui l'a
     perptr a, dans le cas de Th..., une telle importance, que nous
     nous sommes crus obligs d'exposer les donnes acquises  la
     science avant de les appliquer.

     En limitant la recherche  l'homicide, les meurtres commis par les
     alins peuvent tre classs dans les catgories suivantes:

     1 Le malade agit conformment  ses convictions dlirantes. Il
     suppose, par exemple, qu'il est perscut par un individu dnomm,
     que cette poursuite sans excuse menace sa vie, et, se considrant
     dans le cas de lgitime dfense, il va au-devant d'un assassinat
     dont il serait victime. Le point de dpart a t une conception
     maladive, mais l'laboration logique de l'ide s'est faite presque
     rgulirement.

     Th... semble avoir, par intervalles, ctoy cette forme d'impulsion
     dlirante. Sa mre tait,  ses yeux, responsable de ses
     dcouragements, de l'infriorit de sa situation, et mme de son
     instabilit de caractre.

     L'ide d'en finir avec cet ennemi intime se serait plusieurs fois
     prsente  son esprit, mais elle n'a jamais reu que des
     commencements douteux d'excution.

     Ces accs confus, raconts par l'inculp, chappent  notre
     contrle. En tout cas, il est certain que le meurtre de la fille
     C... ne se rattache  aucune des modalits pathologiques dsignes
     sous le nom de dlire de perscution.

     2 L'alin faible d'esprit, imbcile, et par suite incapable de
     rsister aux propensions, quelles qu'elles soient, est ou croit
     tre insult, menac, violent, par un tiers. Il obit  l'instinct
     brutal, frappe, tue, sans tre arrt par une dlibration
     intrieure au-dessus de ses forces intellectuelles. L, encore, le
     crime s'explique par une provocation imaginaire ou vraie. Le tout
     se ft rduit pour un homme sain  une querelle, mais l'alin a
     perdu le sens de la mesure. De mme qu'il et pu supporter, sans se
     plaindre, des violences extrmes, il repousse, par un assassinat,
     des offenses prtendues ou insignifiantes.

     Th... n'est pas davantage dans cette condition. Bien que son
     intelligence relle soit fort au-dessous de l'opinion qu'il en a,
     elle rentre dans une moyenne qui suffit, et au del,  la gouverne
     de la vie.

     Dans ces deux espces de meurtre, l'alin reste aprs le crime ce
     qu'il tait auparavant: que le fait nuisible ait eu lieu ou non,
     l'alination se reconnat, indpendamment des consquences, aux
     caractres smiotiques qui lui sont propres.

     3 Il existe des types de folie d'un diagnostic plus complexe et
     qui fournissent au meurtre l'appoint le plus considrable. Le
     dlire est intermittent, il apparat par crises plus ou moins
     prolonges, et ne laisse pas de traces durant les intervalles.

     De ce nombre sont les folies toxiques et au premier rang
     l'alcoolisme aigu. C'est d'ailleurs aux intoxications alcooliques
     qu'il faut recourir toutes les fois qu'on veut pntrer dans
     l'tude approfondie des dlires impulsifs se rptant par accs.

     Le malade, sous l'influence de l'empoisonnement alcoolique aigu,
     est pris d'entranements soudains qui le portent  l'assassinat ou
     au suicide. L'ide de la mort domine son trouble intellectuel, et
     mme, s'il est inoffensif, il a encore peur de l'chafaud, de la
     condamnation  une peine capitale, etc. L'acte succde  la pense,
     plus ou moins soudain, plus ou moins conforme aux conceptions
     dominantes qui agitent l'alin, mais souvent en dsaccord avec
     l'excitation apparente. On voit alors combien les entranements
     maladifs comptent peu avec les lois physiologiques de la moralit
     humaine; l'alcoolique commet indiffremment un meurtre ou un
     suicide, et son clair de violence porte galement sur un objet
     inanim et sur un tre vivant. Th... n'a pas d'habitudes de
     boisson, ou tout du moins on ne trouve chez lui aucun des signes
     pathognomoniques qui persistent si longtemps, mme aprs la
     cessation de l'accs. D'ailleurs, si rduite que puisse tre la
     dure d'une crise d'alcoolisme aigu, elle ne s'puise pas par le
     fait du crime accompli, et on n'et pas manqu de noter, au moment
     de l'arrestation, un trouble manifeste de l'intelligence.

     Les affections crbrales dterminent des attaques encore moins
     durables, avec tendance impulsive au meurtre; tel est le cas de
     certains dlires aigus et de l'pilepsie.--L'pileptique frappe
     sans raison; il tue pour tuer, et ne semble mme pas avoir t
     domin par la pense de nuire. Bien que les violences comitiales
     prsentent le plus souvent des caractres distinctifs, il se peut
     que, dans la prcipitation de l'enqute immdiate, ces indices
     aient chapp.

     tant donn un crime sans motifs, sans explication, et dont
     l'tranget avait frapp les magistrats expriments en ces
     matires, nous avons d rechercher les moindres symptmes d'une
     maladie crbrale  attaques pileptiques ou pileptiformes, et la
     plus minutieuse investigation n'a fourni que les donnes suivantes:

     Th... n'a ni insomnie, ni tremblements, ni embarras de la parole,
     ni trouble fonctionnel intermittent ou durable du systme nerveux.
     Sous ce rapport, il est absolument explicite, et, d'ailleurs, il ne
     parat pas supposer qu'on puisse jamais tenir pour alin un homme
     tel que lui.

     Les pupilles sont ingalement dilates, la vision de l'oeil gauche
     est affaiblie, mais l'examen ophthalmoscopique, qu'il serait
     inutile de reproduire, a permis d'exclure une lsion encphalique
     se propageant  la trame nerveuse du fond de l'oeil.

     En remontant dans le pass, Th... raconte qu' diverses reprises il
     a t frapp d'un vertige subit avec perte de connaissance. Une
     attaque de ce genre aurait eu lieu pendant une revue,  l'poque o
     il servait comme zouave en Algrie. De pareilles dfaillances se
     seraient produites depuis lors, mais  de rares intervalles, moins
     intenses, et n'entranant  leur suite aucun dsordre physique ni
     moral, mme passager.

     Bien que ces indications, les seules que nous ayons t  mme de
     recueillir, ne soient pas sans valeur, elles ne suffiraient pas 
     motiver le diagnostic d'une pilepsie larve, si tant est que ce
     diagnostic puisse tre, dans l'tat actuel de la science, srement
     tabli. Il resta acquis seulement que Th... a prsent des
     phnomnes crbraux qui, pour tre accidentels et transitoires,
     n'en ont pas moins de gravit et constituaient une vague menace
     pour l'avenir.

     4 Est-on autoris  admettre une dernire classe de malades
     pousss au meurtre par une violence irrsistible et passagre, sans
     autres perversions physiques ou psychiques constatables durant
     l'accs, sans troubles caractriss de l'intelligence aprs la
     crise?  cette question, aucun mdecin ne peut hsiter  rpondre
     par l'affirmative.

     Des exemples nombreux, observs, analyss, comments par les plus
     minents observateurs, ont t publis, et quelques doutes qui
     s'lvent sur leur interprtation, leur authenticit est reste
     hors de discussion.

     Il nous serait ais de rapporter une srie de ces faits probants,
     si les preuves de ce genre n'excdaient l'tendue d'un rapport
     mdico-lgal.

     Les alins qui rentrent dans cette catgorie obissent  des
     impulsions limites. Aucun n'agit sans la pression d'une vague
     tendance qui le porterait, comme dans les espces prcdemment
     nonces,  n'importe quelles violences. Chaque fois que la crise
     se rpte, elle a lieu sous la mme forme, avec les mmes apptits
     et les mmes aboutissants. Tantt moins intense, elle s'puise
     d'elle-mme; tantt elle s'teint aprs un commencement d'excution
     avorte; tantt, au contraire, porte  son maximum, elle ne cesse
     qu'aprs l'accomplissement de l'acte command par ce dlire de
     sentiments. Il en est ainsi, d'ailleurs, de l'pilepsie, des folies
     toxiques et de la plupart des maladies  accs, qui varient de
     degrs sans changer de types.

     Si les attaques sont plus ou moins intenses, elles sont galement
     plus ou moins frquentes et plus ou moins durables.

     De longues priodes, des annes, peuvent s'couler sans qu'elles se
     renouvellent; elles sont instantanes, fugaces, ou au contraire
     elles se prolongent pendant des journes et des semaines, croissant
     par une progression continue ou soumises  des oscillations.

     Elles diffrent des crises pileptiques par un caractre essentiel:
     les malades n'ont pas perdu la conscience, ils se souviennent, et
     ils sont en mesure de raconter leur accs souvent jusque dans les
     moindres circonstances,

     Leur description uniforme permet d'instituer la smiologie de ces
     attaques. L'impulsion consciente s'exprime tout d'abord ou par la
     pense obsdante, ou mme par la crainte de commettre l'acte qui
     rpond au dlire. Peu  peu s'adjoint  cette ide dominante une
     sorte d'tat vertigineux qu'on retrouve dans tous les apptits
     maladifs, mais qui n'abolit pas l'intelligence. Aux premiers
     stades, le moindre obstacle peut devenir un empchement, une
     diversion puissante suspend ou supprime la crise; la moindre cause
     d'excitation, qu'elle soit morale ou physique, la redouble, et ces
     causes varient suivant l'objet spcial de l'impulsion dlirante.
     L'acte ainsi prpar, mme dans les formes en apparence les plus
     instantanes, prend un aspect de prmditation qui rpond  cette
     faon d'laboration successive. La soudainet de l'pilepsie, moins
     absolue d'ailleurs qu'on ne le suppose, n'admet pas au mme degr
     ces indcisions et surtout ces retardements dans l'excution de
     l'acte. L'action une fois commise, la crise non pileptique cesse
     d'ordinaire presque soudainement, et le malade, rentr en
     possession de son activit intellectuelle, peut tre assez matre
     de lui-mme pour s'vader ou pour combiner les moyens d'chapper
     aux recherches. On s'explique ainsi comment dans les faits
     d'impulsions incendiaires ou de kleptomanie, le coupable se
     soustrait si souvent mme aux soupons.

     On aura complt la caractristique sommaire de l'accs propulsif
     en ajoutant qu'il aboutit presque toujours  un crime ou  un dlit
     inexplicable. L'alin n'tait anim ni par une passion, ni par un
     intrt, et le hasard seul a dsign la victime. Pour l'homicide
     tout au moins, les choses se passent ainsi, sauf de rares et
     contestables exceptions. Qu'on relve les faits consigns dans la
     science, et on sera frapp de la part qui revient  l'imprvu; il
     suffit que l'occasion soit venue au moment o, pour ainsi parler,
     la crise tait mre.

     Si l'apptit du meurtre procdait seul par accs, l'analyse en
     serait contestable, mais il existe des propulsions moins violentes,
     et qui, ne sollicitant l'motion ni du malade ni de l'observateur,
     s'arrtent  mi-route ou se rsolvent en des actions moralement
     insignifiantes, et se prtent  un facile examen. Or, conformment
      la rgle que nous avons rappele et qui trouve ici son
     application, l'normit de l'acte n'a, malgr son importance
     sociale, aucune signification pathologique.

     Pour citer une preuve: que de fois il arrive, et en particulier
     dans les dlires toxiques ou pileptiques, que dans le cours de
     crises successives, le mme malade soit entran tantt 
     l'homicide et tantt au suicide. Pourvu qu'il y ait mort d'homme,
     son apptit est satisfait.

     Aprs la crise, la situation mentale ne prsente rien de
     caractristique. Il est certain que le mdecin le plus expriment,
     mis en prsence d'un de ces alins intermittents, ne souponnerait
     pas l'tendue du dsordre latent ou expectant. Il en est de mme
     dans un si grand nombre d'affections, que ces suspensions compltes
     rentrent dans la dfinition des intermittences pathologiques. Le
     crime ou la violence accomplie, on ne retrouve que des indices
     incertains dont la trace et chapp sans ce solennel
     avertissement.

     Th... appartient  la catgorie dont nous venons de retracer
     successivement les principaux caractres. Son histoire mdicale,
     jusqu'au jour de l'assassinat, s'est passe sans tmoins dans
     l'intimit de son for intrieur; force est donc de s'en rapporter
     aux renseignements qu'il fournit sur lui-mme. Nous n'hsitons pas
      admettre la sincrit de son dire, et parce qu'il n'essaie ni de
     se justifier, ni de s'excuser, et parce qu'il reproduit les
     formules accoutumes des alins impulsifs. Les crises se sont
     reproduites  d'assez rares intervalles; il en a t exempt pendant
     les deux annes qu'il a passes en Afrique.  son jugement, sa mre
     aurait une large part de responsabilit,  cause de l'ducation
     dfectueuse qu'il a reue. Le contact avec sa mre entretiendrait
     chez lui une irritabilit toute favorable au dveloppement des
     accs. Ce sont l de simples interprtations qu'il n'invoque pas
     d'ailleurs pour s'excuser de son crime. Th..., raconte
     complaisamment l'volution de la crise qui s'est termine par le
     meurtre de la fille C... Il en suit les pripties, on pourrait
     presque dire les ondulations. La veille, l'ide d'assassiner une
     fille publique l'avait poursuivi; il en a t dtourn par la
     pense qu'on l'accuserait d'avoir tu pour voler. Le lendemain,
     obsd comme la veille, mais sans avoir perdu la conscience, plus
     entran que vertigineux, capable d'crire sur son carnet les
     lignes que nous avons reproduites, il a frapp au hasard. Le
     restaurant lui tait aussi inconnu que la victime; la jeune
     servante se prsente et il ne rsiste plus. C'est d'ailleurs un
     fait commun que ces meurtres aient pour objet un enfant, un
     individu jeune, exceptionnellement un vieillard. Th... tait
     conscient de l'impulsion avant le crime, il se souvient de ce qui
     s'est pass  la suite, et ne conteste aucune des allgations du
     procs-verbal.

     Si, laissant de ct l'attaque et la priode qui l'a suivie
     immdiatement, on tudie l'tat mental actuel du prvenu, on
     s'tonne de voir combien il s'carte des autres criminels
     ordinaires. Il cause du meurtre librement, sans motion, sans
     repentir, comme s'il s'agissait d'un meurtre commis par un autre.
     Dans les longs entretiens que nous avons eus avec lui, il semble
     que son pass lui soit tranger, et la conception de l'avenir est
     encore plus confuse. Vaniteux, convaincu qu'il tait dou de
     qualits auxquelles on n'a pas donn l'occasion de se dvelopper,
     emphatique dans l'expression de ses vertus sentimentales, il est,
     lorsqu'on lui parle du lendemain, plus imprvoyant qu'un enfant: la
     prvision rflchie est videmment au-dessus des forces de son
     intelligence. Son autobiographie, qu'il signe non sans quelque
     orgueil du nom de Th... _l'assassin_, donne, par certains cts,
     une notion vraie de son tat mental,  l'exception de ses
     dfaillances enfantines. Indiffrent au crime, il ne l'est pas 
     des caprices purils, et il demande avec plus d'instance une
     preuve de sa photographie qu'un renseignement sur l'avenir qui lui
     est rserv.

     Hors de l, pas de traces de dlire, pas d'indices de maladie
     physique; s'il avait t arrt sous l'inculpation d'un dlit de
     vagabondage, on accorderait qu'il se maintient dans la mesure
     presque normale.

     En dclarant Th... alin sous la forme que nous avons longuement
     expose, en affirmant que, pendant la crise, il avait perdu son
     libre arbitre pour subir une impulsion maladive, nous ne nous
     rfrons pas seulement  la saisissante bizarrerie du crime, mais
     nous empruntons  l'observation du malade, prolonge pendant des
     mois, les considrants de notre opinion mdicale.

     Th... nous a prsent les symptmes d'une maladie classique, dont
     nous avons cru devoir retracer les traits essentiels; il tait
     alin quand il a accompli le crime; il est aujourd'hui dans une
     priode d'intermission et sous la menace de rechutes dont la date 
     venir o l'intensit chappe  toute prvision.

     Pour rsumer en peu de mots le diagnostic dont nous venons de
     reproduire les considrants, Th... n'est pas atteint d'une
     pilepsie larve.

     Si on veut classer sa maladie sous la rubrique de cette espce
     morbide, il faut en tendre indfiniment la dfinition.

     En dehors de l'pilepsie, qui explique le plus grand nombre des cas
     de dlire par accs aboutissant  des violences, il est ncessaire
     de maintenir le type, admis par tant de matres ou d'observateurs
     minents, du dlire impulsif non pileptique.




AFFECTION CRBRALE GRAVE DANS LA PREMIRE ENFANCE.--BIZARRERIES.--IDES
D'EMPOISONNEMENT ET DE PERSCUTION.--ACCS D'INTENSIT DIFFRENTE
SPARS PAR DES INTERVALLES DE LUCIDIT PRESQUE ABSOLUE.--CRISE
ABOUTISSANT  UN MEURTRE.--RESPONSABILIT ATTNUE.


     M. le Dr Lasgue et moi, nous avons t commis, par ordonnance de
     M. E. Saffers, juge d'instruction prs le Tribunal de premire
     instance de la Seine, en date du 18 mai 1877, a l'effet de
     constater l'tat mental du nomm C..., Jules, g de 41 ans,
     inculp d'avoir volontairement commis un homicide sur la personne
     de la veuve C..., sa mre lgitime.

     Voici d'abord l'acte d'accusation, qui donne des faits un rsum
     succinct, mais complet:

     La dame C... est devenue veuve en 1857; elle avait quatre fils:
     Jules, l'accus; Eugne, Charles et mile; Charles tait en ce
     moment  l'arme. Les deux frres, Jules et Eugne, ont demeur
     pendant sept annes avec la mre de famille, l'aidant dans
     l'exploitation de son commerce de boucherie.

     mile s'tait engag de bonne heure, et il est encore musicien dans
     un rgiment, Eugne avant t appel au service militaire, l'accus
     est rest seul auprs de la veuve C... jusqu'en 1872, poque 
     laquelle elle a vendu son fonds. En fvrier 1876, Eugne a achet
     un tal, il a pris avec lui sa mre et son frre Charles.

     En 1873, de graves msintelligences se sont leves dans la
     famille: Jules et mile, cdant aux conseils d'un agent d'affaires,
     ont demand la liquidation de la succession de leur pre, qui tait
     reste indivise du consentement de tous. Cette opration a t
     termine le 14 mai 1875. Elle parat avoir entran des frais
     considrables et a donn lieu  de nombreuses difficults entre les
     co-partageants. Le notaire qui en a t charg affirme que dj, 
     cette poque, l'accus avait manifest des sentiments de vive
     animosit contre sa mre. Charles et Eugne, qui taient rests en
     bons rapports avec la veuve C., ont renonc  prlever ce qui leur
     revenait, Jules et mile ont reu chacun 250 francs, montant de
     leur part hrditaire.

      partir du rglement de leurs intrts, toutes les relations
     avaient  peu prs cess entre l'accus, sa mre et ses frres
     Charles et Eugne. Sa haine avait persist, et il ne craignait pas
     de dire  un tmoin qu'il en voulait  sa mre jusqu' la mort. Il
     n'avait pas paru depuis six mois environ  l'tal de la rue d'A.,
     lorsqu'il s'y prsenta le 7 mai dernier, vers 4 heures et demie du
     soir. Il resta d'abord silencieux, refusant de rpondre aux
     questions qui lui taient adresses, et regardant ses frres vaquer
      leurs occupations. Pendant ce temps, la veuve C... tait assise 
     la caisse, dans l'arrire-boutique. Au bout d'une demi-heure, il
     s'approcha de sa mre et se mit  causer avec elle. La conversation
     ne paraissait pas fort anime.  ce moment, Eugne s'tait loign
     pour faire une course aux environs. Charles tait seul et lisait un
     journal. Tout  coup il entendit un bruit sourd, semblable  celui
     que produit un coup port avec violence. Il s'lana dans
     l'arrire-boutique et trouva sa mre renverse sur le ct gauche,
     la tte appuye sur une chaise; elle venait d'tre frappe  la
     tempe par l'accus. En mme temps, il arracha de la main droite de
     celui-ci une corde enroule autour du poignet, et  l'extrmit de
     laquelle se trouvait attach un poids d'un kilogramme. Aux
     reproches que lui adressait Charles, Jules rpondit,: Ce n'est pas
      toi ni  mon frre que j'en veux, c'est  ma mre; je m'en vais
     chez le commissaire de police.

     Charles courut chercher du secours; Jules sortit et fut, peu
     d'instants aprs, arrt dans la rue.

     La veuve C... est morte le 11 mai des suites de ses blessures. Le
     mdecin charg de l'autopsie a constat qu'elle avait succomb 
     une fracture multiple de la rgion paritale droite, complique
     d'enfoncement des fragments, d'panchement de sang intra-cranien,
     et de contusion crbrale tendue.

     Mis en prsence du cadavre de sa mre, l'accus n'a manifest
     aucune motion. Il a reconnu qu'il avait prmdit son crime et
     qu'il avait achet,  la fin d'avril, un poids et une corde avec
     l'intention de s'en servir pour frapper sa mre. Il a ajout que
     celle-ci lui avait, le 7 mai, parl d'affaires de famille, et
     l'avait provoqu en lui reprochant de l'avoir mise sur la paille.

     Dans son interrogatoire, il a modifi ses premires dclarations.
     Il a prtendu que, lorsqu'il s'tait procur la corde et le poids,
     il n'tait pas anim d'intentions coupables. Il croyait la veuve
     C... propritaire du fonds de la rue d'A.; le 7 mai, il s'tait
     rendu aprs d'elle pour lui demander de le prendre avec elle, et il
     s'tait muni de son arme pour s'en servir si elle refusait. Cette
     ide de meurtre, ajoute-t-il, l'avait abandonn  son arrive 
     l'tal. Sa mre lui avait dit, dans leur conversation, que, par sa
     faute, elle tait sans ressources et oblige de travailler chez les
     autres. Il avait cru qu'elle se moquait de lui, et il l'avait
     frappe.

      raison de certaines bizarreries, constates par l'information
     dans la vie de Jules C..., son tat mental a t l'objet d'un
     examen mdical. MM. les docteurs Lasgue et Blanche ont reconnu
     chez lui tous les signes d'un trouble intellectuel rel. Cependant,
     tout en faisant  sa responsabilit une part fort restreinte, ils
     ne vont pas jusqu' l'exonrer compltement.

Voici maintenant le rapport:

     C... est un homme robuste, qui ne prsente, malgr la recherche la
     plus attentive, aucun indice d'une malformation congnitale. En le
     soumettant  une inspection minutieuse, on ne trouve pas de traces
     d'affections antcdentes, mais on constate  la nuque deux
     cicatrices produites par un ston.

     L'inculp dclare avoir t malade dans son enfance, et, une fois
     guri de ces accidents, avoir joui d'une sant irrprochable.

     L'enqute  laquelle nous nous sommes livrs apprend, en effet,
     conformment  l'instruction judiciaire, que tout enfant, vers
     l'ge de 2 ou 3 ans, C... a subi des accidents crbraux graves,
     attribus  une chute, et qui ont exig un traitement de plusieurs
     annes. Le ston, et c'est un drivatif command seulement par des
     lsions profondes et menaantes, aurait t employ pour combattre
     cette affection rebelle.

     La vie pathologique de C... s'explique par cette premire atteinte.
     Un long rpit, simulant la gurison relle, a succd aux
     manifestations initiales; l'inculp a pu vivre de la vie commune,
     apprendre  lire et  crire sans trop de difficults, mais il n'a
     jamais guri compltement. De mme que les enfants dont le cerveau
     est mal conform restent sujets pendant toute leur vie  des
     troubles encphaliques, de mme ceux qui ont travers au premier
     ge une maladie crbrale indlbile, demeurent des infirmes
     intellectuels. C'est  cette dernire catgorie qu'appartient
     l'inculp, et si on ne tenait compte de ses antcdents, son tat
     mental arait inintelligible.

     On retrouve, en effet, chez lui, les signes caractristiques de ces
     perversions secondaires. Physiquement, son dveloppement est
     normal; il semble qu'il se soit fait deux parts, l'une de
     l'volution corporelle qui s'est poursuivie sans entrave, l'autre
     du dveloppement des facults morales, tantt suffisant, tantt
     dfectueux, mais toujours irrgulier, et n'assurant, aucun moment
     de son existence, l'quilibre des fonctions.

     C... adolescent ou parvenu  la priode stable de la vie, n'est ni
     un alin, ni un homme semblable aux autres. Sobre en toutes
     choses, poussant, on pourrait dire, la sobrit  un excs qui
     rpond  l'indiffrence, il n'a jamais bu malgr les entranements
     de son milieu; on ne lui a pas connu de matresse, et lui-mme
     dclare, avec une sincrit ddaigneuse, n'en avoir jamais voulu.

     tranger  son alentour, il s'isole instinctivement pour obir 
     ses gots trs-limits, sans rien sacrifier aux aspirations des
     autres. Son apptit dominant est de se livrer aux exercices
     gymnastiques qui tmoignent de la force musculaire. Ds son
     adolescence, il descend seul dans la cave de la maison et soulve
     des poids de plus en plus lourds; c'est la qu'il passe ses heures
     de loisir, acceptant de temps en temps la lutte avec de rares
     camarades pour avoir la mesure comparative de sa force. Encore
     aujourd'hui, on lui fait oublier la gravit de sa situation en
     rappelant ces souvenirs. Plus g, il sollicite la permission de se
     produire dans les ftes publiques comme athlte. L'autorisation lui
     est refuse parce que les renseignements recueillis n'inspirent pas
     confiance, et il a gard, au fond de son coeur, rancune de ce refus.

     C... n'a pas d'amis, mme dans sa famille; il est sombre,
     taciturne, inquitant, au dire de tous les tmoins, bien qu'il
     n'ait t ni agressif, ni injurieux pour personne. Il dort peu et
     mal, sans qu'on puisse rapporter cette insomnie  des habitudes
     alcooliques: le vin lui rpugne, il n'en boit ni seul, ni en
     compagnie. Sur ce fond qui reprsente dj un tat maladif, se
     dessinent de temps en temps des crises mal dfinies, des absences,
     des frayeurs, des hallucinations confuses. Il reste absorb pendant
     des heures ou des journes, et semble sous le coup d'anxits dont
     la raison chappe, puisqu'il se refuse  toute confidence. Ces
     accs surviennent la nuit comme le jour; tantt il s'enferme dans
     sa chambre avec un luxe de prcautions, tantt il se lve  des
     heures indues et sort vtu comme s'il allait  l'abattoir.

     On cite dans l'instruction des singularits sans nombre et toutes
     significatives. Pendant la guerre il revt un costume bizarre, des
     gutres blanches avec des rubans noirs; aprs la commune, il ne se
     couche pas sans avoir une fourche dans sa chambre; un jour il
     lacre son portrait  coups de couteau, une autre fois il passe la
     nuit  laver son linge en chantant et en riant aux clats. On sent
     que C... se maintient en dfiance contre des obsessions ou des
     dangers sur lesquels il ne s'explique pas.

     C'est au plein de ce dsordre sournois, et par consquent latent,
     de l'intelligence, que surviennent deux vnements, l'un rel,
     l'autre imaginaire, et qui paraissent avoir exerc sur l'esprit de
     C... une norme influence. Son pre meurt, et l'inculp reste avec
     sa mre qu'il seconde dans son commerce de boucherie et qui
     subvient  tous ses besoins.

     Un jour, en 1864, C... se rappelle  la fois la date et le fait, on
     lui sert une assiette de soupe d'un got saumtre;  peine en
     a-t-il got quelques cuilleres qu'il reconnat, dit-il, la saveur
     du vitriol. Il s'aperoit qu'on l'a servi  part, que sa mre s'est
     rserv une portion qu'elle n'a pas puise  la soupire; la soupe
     est jete aux ordures; mais la nuit, C... prouve de la diarrhe,
     des douleurs d'entrailles; il a t empoisonn par sa mre. Six
     mois plus tard, on lui donne du vin qui contient encore du vitriol.
     Vers 1868, on lui sort une ctelette qu'il trouve toute prpare
     sur son assiette en venant dner. La viande recouverte d'une cume
     blanchtre a un got particulier; on l'a arrose de nitrate
     d'argent achet soi-disant pour nettoyer les couverts.

     Encore un empoisonnement organis par sa mre!

     Ces prtendues tentatives s'imposent  son esprit sous la forme
     habituelle aux conceptions dlirantes. Je n'ai pas de preuves,
     rpte-t-il, et je le sais bien, mais ce sont des faits, puisque
     j'ai t malade aprs le repas.

      toute objection il rpond: Vous avez raison contre moi, je ne
     peux rien prouver et n'en demeure pas moins convaincu.

     Les preuves de ce genre ne se sont pas multiplies; il cite les
     trois qui viennent d'tre rappeles et pas une de plus. Leur
     souvenir ne l'obsde pas, mais  son heure, quand vient la crise
     d'excitation haineuse, il utilise ses rminiscences et s'en fait 
     la fois un encouragement et un argument.

     Dix-sept ans aprs la mort du pre, C... qui a rumin ses griefs,
     demande des comptes  sa mre, soit spontanment, soit incit par
     des agens d'affaires.

     La succession est liquide aprs un assez long dlai, sans
     querelles, sans violences de paroles incompatibles avec la froideur
     sche de l'inculp. C... passe une anne dans l'oisivet, vivant de
     peu, presque de rien, ne demandant d'assistance ou de piti 
     personne, et se suffisant avec une dpense de quelques centimes
     chaque jour.  bout de ressources, il entre comme ouvrier dans une
     fabrique d'huile de pieds de boeufs  Grenelle; son gain est limit,
     son existence absolument solitaire et monotone. Les rcits des
     voisins sont conformes  ceux des habitants du quartier o s'est
     passe sa jeunesse. Mme mutisme, mmes accs d'apprhension, mmes
     actes de dfiance inquite; sa porte est verrouille chaque soir;
     il lui arrive de mettre la commode en travers pour dfendre
     l'entre de sa chambre; il garde un nerf de boeuf  la tte de son
     lit; on en a peur, bien qu'il ne donne prise  aucun reproche.

     C'est  la fin de cette longue priode d'loignement volontaire que
     C... achte la corde et les poids qui serviront  commettre son
     crime. Il hsite pendant des semaines, et son indcision rappelle
     celles qui prcdent si souvent les suicides. Le samedi 5 mai,
     contrairement  ses habitudes, il ne se rend pas le matin 
     l'usine; l'aprs-midi, il fait rgler son compte par le patron. Son
     ide est, dit-il, de reprendre sa profession de boucher. Le
     dimanche il se promne au hasard dans Grenelle, pensant  sa mre,
      ses diffrends passs,  ses arrangements vagues d'avenir. Le
     lundi, il va  la Villette, incertain de ses intentions, plaidant
     en lui-mme le pour et le contre, allongeant le chemin pour assurer
     ses ides. C... raconte ses hsitations avec une sorte
     d'insouciance, mais son rcit est si conforme de tous points  ce
     qu'enseigne l'observation, qu'il ne laisse pas matire  un doute.
     Le crime accompli, et nous n'avons pas  redire comment il l'a t,
     la crise est puise.

     C... se dnonce lui-mme. Confront avec le cadavre de sa mre, il
     ne marque aucune motion et semble se complaire, alors comme
     aujourd'hui,  numrer les motifs qui l'ont fait agir.

     Ajoutons que depuis 1875, C... a subi une transformation
     inconsciente dont tmoignent des preuves positives.

     Jusque-l, il avait vcu correct dans la forme, tonnant par ses
     allures tous ceux qui se trouvaient en contact avec lui, mais ne
     donnant prise  aucune plainte.

     En septembre 1875, il est arrt et condamn pour vagabondage; le
     24 et le 28 dcembre de la mme anne, le 3 janvier 1878, nouvelles
     arrestations pour le mme dlit.

     Pour qui a pu suivre l'existence de ces malades atteints d'une
     lsion crbrale larve et qui ne prend pas les aspects de la
     folie, ces dfaillances rptes  courts intervalles accusent un
     tat de mal et une prparation  des troubles plus menaants, sans
     que ni l'inconduite, ni la dbauche, n'aient fourni leur appoint
     ou, pour ainsi dire, leur excuse.

      Mazas, o il est soumis  une surveillance assidue, o nous avons
     multipli nos visites, C... ne se dment pas. Tantt parleur,
     tantt silencieux, sombre avec ses compagnons de captivit qui s'en
     effrayent, incapable de mesurer la valeur et la porte de ses
     actes, toujours sur la dfensive, interrogeant du regard avant de
     rpondre, ne questionnant jamais, convaincu  la fois qu'il a eu
     tort en fait, mais qu'en principe il avait raison, nous ne l'avons
     pas surpris, plus que les surveillants, en proie  un accs de
     dlire, en dehors de ses rminiscences d'empoisonnement.

     Est-ce  dire que l'inculp jouisse de sa raison pleine, et doive
     tre considr comme entirement responsable? nous ne le croyons
     pas.

     C... rentre dans une catgorie de malades qui reprsentent une
     exception dans la population courante des asiles.

     Jusqu'au jour o un acte trange, un crime inexplicable a contraint
     de se poser la question de leur sanit d'esprit, ils passent pour
     des gens bizarres et n'appellent pas de mesures coercitives.

     Expansifs, violents comme quelques-uns, ou sombres comme C..., ils
     veillent une impression vague, mais ne justifient pas une
     conviction prcise. On a peur d'eux, sans savoir d'o nat et o
     peut aboutir cette crainte. Les mdecins les plus expriments ne
     vont pas et ne doivent pas aller au del. C'est quand l'explosion a
     eu lieu qu'on remonte vers le pass et qu'on dcouvre la maladie
     qui a couv  l'insu du malade.

     Les pileptiques reprsentent l'expression la plus acheve de ces
     affections crbrales impulsives revenant par accs, mais il s'en
     faut qu'ils en reprsentent le seul type.

     C... n'est pas pileptique; ses crises crbrales n'ont ni
     l'instantanit, ni l'inconscience, ni l'imprvu des attaques
     comitiales. Lentes dans leur volution, elles se prparent plus ou
     moins longuement; beaucoup d'entre elles avortent, et le trouble se
     rduit aux impulsions inoffensives que nous avons numres. Le
     jour o la crise finale clate, aprs une incubation durable, elle
     emprunte  l'pilepsie quelques-uns de ses caractres.

     Pour affirmer la maladie, il faut trouver runis les deux lments;
     celui de la lsion crbrale permanente, et celui de la propulsion
     plus soudaine en ralit qu'en apparence, et qui clt l'accs. On
     ne saurait mconnatre que ces deux ordres de symptmes dcisifs
     existent chez C..., et c'est pour en prouver l'existence que nous
     avons d dresser le long expos qui prcde. L'affection crbrale,
     traumatique ou non, mais qui a dbut dans la premire enfance et
     s'est prolonge pendant des annes, a t l'origine certaine du
     mal.  partir de son invasion, C... est devenu et est rest un
     malade. Dans les intervalles demi-lucides, on le trouve ombrageux,
     plus troubl de caractre que d'intelligence, capable de dissimuler
     ses tendances, ou incapable de les affirmer. Aux priodes
     critiques, il se laisse d'abord entraner  un dlire limit de
     perscutions, puis il s'excite  froid, peu  peu, au hasard des
     irritations, mditant dans le vide les vnements dont il se croit
     victime, plus ruminant que raisonnant, mais dans un stade comme
     dans l'autre, hors d'tat de prserver absolument sa libert de
     pense ou d'action.

     Ces oscillations confuses de l'intelligence excluent les dlires
     continus, mais pour se produire sous un autre aspect, et tout en ne
     rpondant pas  la dfinition populaire de la folie, le dsordre
     n'en est pas moins profond.

     Notre avis formel est que la maladie crbrale dont C... est
     atteint, et dont nous avons nonc les principaux signes, annule
     chez lui la responsabilit presque compltement.

     CH. LASGUE, . BLANCHE.

Conformment  ces conclusions, C..., comparut devant les assises et fut
condamn  huit ans de travaux forcs, le jury et la cour ayant admis,
suivant notre avis, la maladie  titre d'attnuation.

Voici enfin quelques-unes des rflexions si minemment instructives et
intressantes dont M. le Dr Lasgue a accompagn ce rapport:

C... n'tait certainement pas dans un tat d'alination continu tel que
la vie sociale lui ft interdite. tait-il sujet  des crises qui le
privaient  des degrs variables, ou de la conscience de ses actes, ou
de la libre dlibration sans laquelle aucun acte n'est volontaire?

Les perversions permanentes de l'intelligence prtent peu  la
discussion. Elles sont ou ne sont pas.  l'gal des affections
organiques du coeur, elles appartiennent  toute heure  l'observation.
Que la maladie soit aigu ou chronique, qu'elle se montre dans un
paroxysme ou durant une rmission, ce sont des diffrences de degr; le
fond demeure et se constate.

Il en est autrement, au point de vue mdico-lgal, des formes
intermittentes o les accs sont spars par des intervalles de sant
morale, absolue ou relative. L'expert, qui n'est plus un tmoin, ne
dispose que de renseignements douteux, et son enqute rtrospective n'a
pas la certitude que comporte une constatation directe.

L'pilepsie est le type suprme des dlires  brusque invasion et 
cessation non moins brusque; on a rendu  la science un signal service
en l'tudiant sous ses modalits d'ailleurs peu varies, mais on
s'carterait de la vrit en la reprsentant comme reprsentant tous les
cas possibles.

Dj,  l'occasion d'un procs criminel des plus dramatiques (affaire
Th...; _Archives gnrales de mdecine_, janvier 1875) nous avons, le Dr
Blanche et moi, montr que des crises impulsives, pileptodes par
quelques-uns de leurs caractres, plus soudaines en apparence qu'en
ralit, se prolongeant pendant des heures et des journes, pouvaient
survenir en dehors de toute atteinte d'pilepsie vraie.

Le cas de C... appartient  une autre espce.

Tous les mdecins savent qu'un homme frapp par une affection crbrale
profonde se manifestant par des symptmes comateux, dlirants,
paralytiques, convulsifs, gurit de la crise sans gurir forcment de la
maladie. Aprs des semaines, des mois, des annes, apparaissent de
nouveaux accidents relis  l'attaque initiale par une attache
pathologique incontestable. Ce ne serait pas excder la vrit que de
dire que la gurison absolue est plus prs de l'exception que de la
rgle; la comparaison populaire du feu couvant sous la cendre s'applique
 merveille  ces espces banales. C'est  cette catgorie qu'appartient
C..., frapp d'une affection crbrale norme dans son enfance, trange,
incomplet, pendant sa vie, soumis  des pousses ingales quant  leur
intensit ou  leur dure, variables quant  leur forme, et dont notre
rapport donne un aperu sommaire.

En rsum, l'espce dont je viens de rsumer les principaux traits se
reconnat aux caractres suivants: ictus initial, rptitions de crises
spares par des intermissions ou des rmissions plus ou moins compltes
et plus ou moins durables, ne se reproduisant pas sous un type et avec
une dure obligatoires, soit chez les divers individus ainsi frapps,
soit chez le mme malade.

Dans ce fait, il ne s'agit pas, comme dans ceux qui prcdent, d'un
inculp dont le trouble mental ft assez accentu pour entraner
l'irresponsabilit. C... n'est certainement pas un homme dont les
facults intellectuelles soient saines et normales; il a mme prsent
de vritables accs de dlire, mais il ne nous a pas sembl qu'il ait
agi sous l'influence exclusive et directe d'un trouble de la raison, et
nous avons d lui attribuer une responsabilit attnue.

Cette observation sert de transition entre les irresponsables, et les
inculps  responsabilit attnue ou entire, dont je vais citer encore
quelques exemples pour complter ce travail.




TENTATIVE DE MEURTRE PAR UN JEUNE HOMME G DE MOINS DE 16 ANS SUR SON
FRRE CADET, AVEC PRMDITATION ET GUET-APENS.--HRDIT.--MALFORMATION
CRBRALE CONGNITALE.--DUCATION DFECTUEUSE.--RESPONSABILIT LIMITE.


     Nous, mdecins soussigns, commis par ordonnance de M. A. Guillot,
     juge d'instruction prs le Tribunal de la Seine, en date du 7 mai
     1877,  l'effet d'examiner au point de vue de l'tat mental le
     nomm J..., Louis, inculp de tentative d'homicide avec
     prmditation et guet-apens sur la personne de son frre, aprs
     avoir prt serment, avoir souvent et longuement visit l'inculp 
     la Petite-Roquette, avoir recueilli des renseignements sur ses
     antcdents personnels et de famille, et avoir lu attentivement
     toutes les pices du dossier, avons consign le rsultat de notre
     examen et de nos investigations dans le prsent rapport:

     J..., Louis, n le 16 septembre 1861, apprenti potier d'tain, est
     d'une famille o se sont produits des cas nombreux d'alination
     mentale et d'affections crbrales. Sa grand'mre maternelle est
     morte aline  la Salptrire; une tante maternelle aline,
     place  l'asile de M..., s'est pendue; un oncle maternel a t
     atteint, l'anne dernire, d'un accs de mlancolie suicide pour
     lequel il a t sur le point d'tre trait dans une maison de sant
     spciale; un frre de Louis J... est mort rcemment d'une mningite
     tuberculeuse; son autre frre, Alexandre, celui qui a t frapp, a
     t atteint  l'ge de 3 ans 1/2 d'accidents crbraux graves avec
     convulsions,  la suite desquels il est rest affect de surdit;
     cette infirmit l'a rendu trs-irritable; n'entendant que
     difficilement et incompltement, il s'imagine qu'on se moque de
     lui.

     La mre de Louis J... est une femme douce, d'un caractre facile,
     mais peu intelligente; c'est une tte faible, et  la suite de la
     mort de son jeune enfant, on a craint qu'elle ne perdt la raison.

     Le pre, brave et honnte homme, est un type de soldat; gardien de
     la paix depuis longtemps, il jouit de l'estime de ses chefs, mais
     dans les dernires annes il a donn des signes de fatigue, et en
     rcompense de sa bonne conduite, on le conserve dans un emploi qui
     est presque une sincure.

     Louis J... n'a pas eu une enfance particulirement maladive; grle
     et d'une constitution dbile, il porte des signes de malformations
     congnitales. Sa tte est asymtrique; les deux bosses frontales ne
     sont pas gales, la ligne mdiane de la vote palatine est dvie,
     la face participe  cette dviation.

     On le reprsente gnralement comme d'un caractre triste et
     sombre, quoique serviable et affectueux; ses parents n'ont jamais
     eu  lui faire de reproches graves; une seule fois, il s'est
     enivr, et comme on l'en rprimandait vertement, il s'est sauv de
     la maison, en criant qu'il n'y reviendrait plus. Plein d'attentions
     pour sa mre, respectueux vis--vis de son pre, soigneux des
     intrts de son patron, assidu et trs-exact  sa besogne, il
     menait une existence correcte sous les yeux de ses parents.

     Bien que ses rapports avec son frre fussent en apparence
     satisfaisants, il s'levait de frquentes querelles entre eux,
     surtout  l'atelier; la provocation venait souvent du plus jeune,
     et mme, dans une circonstance rcente, celui-ci avait bless son
     frre an d'un coup de pelle  la tte. Louis abusait aussi
     parfois de la supriorit de sa force physique contre son frre
     cadet. Une certaine animosit latente semble s'tre dveloppe
     sourdement, peut-tre sans que ni l'un ni l'autre en et
     conscience. Le plus jeune, et aussi le plus faible, se vengeait par
     des injures et des provocations des coups qu'il avait reus; il
     appelait son frre des noms d'assassins fameux; il n'est pas
     impossible que celui-ci ait puis dans les souvenirs que ces noms
     lui rappelaient une incitation  l'acte qu'il a commis.

     Les parents aimaient galement leurs enfants, et s'il y avait eu
     une nuance de prdilection, c'et t en faveur de Louis.

     Les deux frres allaient de temps en temps au spectacle; ils ont
     assist  la plupart des drames  sensation; ils lisaient aussi des
     romans, le cadet plus que l'an; le dossier renferme des
     couvertures de publications illustres trouves chez eux, et
     reprsentant des scnes de rixe et de meurtre. Ils couchaient dans
     le mme lit, travaillaient chez le mme patron; allant et revenant
     ensemble; toutefois, il arrivait que Louis partait le premier le
     matin, et se rendait seul  l'atelier; c'est ce qui eut lieu le 5
     mai.

     La veille, on les avait vus se disputer et se battre dans la cour
     de la maison o ils travaillaient; Louis, en sa qualit d'ancien,
     avait t investi d'une certaine autorit sur les autres apprentis;
     peut-tre n'exerait-il pas avec assez de mnagements son semblant
     de pouvoir, et son frre n'tait pas plus pargn que les autres.
     Cependant, le soir, chez leurs parents, on ne s'aperut de rien, et
     la nuit se passa sans discussions. Ces circonstances prliminaires
     ont leur valeur, et il importait de les noncer.

     Le 5 mai, Louis part seul, comme nous l'avons dit, pour l'atelier;
     en y arrivant, il aiguise son couteau. Alexandre vient un peu plus
     tard et lui demande pourquoi il repasse son couteau; _c'est parce
     qu'il ne coupe pas_, rpond Louis.

     Alexandre descend  la cave, suivant son habitude de chaque matin.
     Quelques instants aprs, son frre l'y rejoint et se cache derrire
     un pilier. Quand Alexandre passe  ct de lui avec un seau de
     charbon  la main, il se prcipite sur lui, sans querelle, sans
     provocation pralable, et le frappe quatre fois de son couteau;
     puis il remonte promptement, et rencontrant un ouvrier qui
     accourait aux cris du bless, il lui dit d'un ton tranquille qu'il
     allait chercher le pharmacien.

     Il erre toute la journe dans les rues de Paris et dans le jardin
     du Luxembourg, et vers 5 heures il est arrt, sans opposer aucune
     rsistance.

     Interrog dans la soire par M. le Juge d'Instruction, Louis
     rcrimine d'abord contre son frre, prtendant que celui-ci lui a
     fait des misres, qu'il l'accuse  faux, qu'il n'est pas vrai qu'il
     ait aiguis son couteau, que son frre l'a vu dans la cave, qu'ils
     y ont caus ensemble, qu'Alexandre l'a appel vieux cochon et vieux
     chameau, que c'est alors qu'il l'a frapp, puis d'un ton irrit, il
     ajoute: Que voulez-vous que je vous dise? Vous prtendez que je
     fais des mensonges; tout ce que dira mon frre sera la vrit, si
     vous voulez; qu'avant de mourir, il me charge tant qu'il vous
     plaira. Puis conduit  l'Htel-Dieu, et confront avec son frre
     qui semble tre sur le point de rendre le dernier soupir, il change
     d'attitude, flchit sur ses jambes, s'arrache les cheveux, et
     montre le plus grand dsespoir; il sa penche vers son frre,
     l'appelant, lui demandant pardon; Alexandre se soulve avec peine,
     lui rpond d'une voix faible qu'il lui pardonne, et retombe puis.
     Louis est emmen dans le cabinet du Directeur de l'Htel-Dieu, et
     l, avec des cris, des sanglots, et des mouvements convulsifs, il
     rtracte ses prcdentes dclarations, et dit: Tout ce que je vous
     ai dit tout  l'heure est faux; mon frre ne m'a pas provoqu;
     c'est bien pour le frapper que j'ai repass mon couteau. Papa,
     papa! Oh! mon Dieu, pardon, Alexandre; laisse moi t'embrasser,
     Alexandre, Alexandre, il ne me rpond pas, il est mort! Ah! il
     m'avait fait des misres, mais pas assez pour le faire mourir; non,
     pas assez; j'ai eu tort, moi tout seul, moi tout seul. Assassin,
     assassin. J'ai tu mon frre; Oh papa, il ne rpondra jamais.
     A-lex-an-dre! qui ne m'a pas embrass, puisqu'il va mourir, vous me
     l'avez dit. Can! Can a tu son frre, moi, je lui ai donn quatre
     coups de couteau.

     Puis, se tournant vers un des assistants: C'est mon pre, je le
     vois, mon pre, mon pre; ton fils, ton fils, vois-tu, c'est un
     assassin; et c'tait demain l'anniversaire de la mort de mon petit
     frre. Je lui avais achet une couronne pour la dposer sur sa
     tombe, et je n'irai pas; je serai  la Roquette, dans un noir
     cachot. Oui,  la Ro-quet-te.

     Le meurtrier frappe sa victime au grand jour, mais moi, misrable,
     le fils d'un honnte homme, j'ai frapp dans l'ombre, par jalousie,
     oui, par jalousie.

     Oh! Alexandre, mais laissez-moi l'embrasser, il est l dans la
     cave obscure; je l'attends, je lui plonge mon couteau quatre fois,
     oui, quatre fois; je me sauve comme Can, et je dis que je vais
     chez le pharmacien parce que mon frre s'est fait mal; ce n'tait
     pas vrai, je l'avais tu.

     Meurtrier de ton frre! tu vas mourir; Alexandre, je te vengerai,
     et je saurai mourir; mon pre n'aura plus d'enfants.

     Cette scne, pniblement dramatique, se prolonge plus d'une heure,
     et M. le Juge d'Instruction remarque que si, par intervalles, Louis
     parat sincre dans l'expression de sa douleur, dans d'autres
     moments son dbit emphatique et dclamatoire rappelle celui d'un
     acteur rcitant une scne de mlodrame. Il se demande si Louis ne
     cherche pas  cacher son indiffrence sous des phrases sonores et
     des exclamations thtrales. L'interne de garde est mand, et
     constate que l'inculp a le pouls calme, qu'il est parfaitement
     lucide, quoique sous l'influence d'une surexcitation nerveuse.

     Ajoutons que ramen au Dpt,  la suite de cette scne, Louis
     tait redevenu lui-mme, et que le lendemain il demandait des
     livres et un jeu de cartes. Dix jours aprs, confront avec son
     pre, Louis dclare que son frre tait mchant, qu'il le
     taquinait, parce qu'tant sourd, il croyait toujours qu'on disait
     du mal de lui; il assure que l'ide lui est venue de le frapper le
     matin quand il a repass son couteau, qu'il a hsit, qu'enfin il
     s'y est dcid, qu'il a t satisfait au moment o il a port le
     premier coup, qu'ensuite il a frapp sans savoir ce qu'il faisait,
     qu'aujourd'hui il en a bien du regret, qu'il mrite le nom de
     Billoir que son frre lui donnait; il s'agenouille, pleure et
     demande pardon.

     Dans nos entrevues rptes nous avons trouv le prvenu, enfantin,
     obissant pendant le cours de la visite  des impressions mobiles
     et contradictoires, tantt dprim, tantt excitable, rcriminant
     ou tmoignant de son repentir. Il tait facile de faire varier ses
     dispositions apparentes sans qu'on pt discerner s'il obissait 
     un sentiment vrai, ou s'il cdait  l'arrire pense d'intresser
     ses interlocuteurs.

     J... comprenait au mieux les questions, ses rponses timidement
     articules tmoignaient de la rserve dfiante qu'on constate si
     souvent chez les enfants. On comprend combien sont limits les
     interrogatoires qui s'adressent  un jeune sujet dont
     l'intelligence ne dpasse pas un troit questionnaire.

     Une fois que nous tions partis, J... reprenait son indiffrence et
     sa srnit, revenant  ses gots de jeu et  ses distractions
     favorites. Les surveillants ne se plaignaient ni de son obissance,
     ni de sa conduite, mais il n'veillait en eux aucune sympathie. De
     fait, on avait peine, en causant avec lui,  se fier  la sincrit
     de ses regrets ou de ses larmes; si peu favorable que ft notre
     impression, et tout en dcouvrant le dessous d'une nature vicieuse,
     nous ne pouvions nous dissimuler les chances d'erreur, ni
     mconnatre les signes d'infriorit crbrale, accuss  la fois
     par les antcdents hrditaires et par les malformations videntes
     de la face et du crne.

     Ces dfectuosits, visibles et palpables, s'imposent au mdecin,
     sans effort d'interprtation, et sont d'une valeur irrcusable.
     Leur existence ne permettrait pas d'affirmer que des troubles
     nerveux se produiront fatalement, encore moins d'en prvoir la
     nature; mais quand un fait inattendu, ou une perversion trange
     vient veiller l'attention, on doit scientifiquement en tenir
     compte.

     Les dformations crniennes reprsentent un mode de transmission
     hrditaire tout particulier. Les ascendants n'ont pas transmis une
     maladie dfinie, analogue  celles dont ils pouvaient tre
     atteints, mais ils ont donn le jour  une progniture dgnre,
     infrieure, dpourvue d'quilibre nerveux, capable des pires
     entranements, sans aboutir forcment  la folie confirme.
     Impulsifs ou instinctifs, ces infirmes de naissance viennent au
     monde avec des aptitudes pathologiques tantt durables, tantt
     passagres, qui chappent aussi bien  la prvision qu'au
     classement, et qui ne s'accommodent pas aux lois plus stables des
     maladies. J... rentre dans un de ces types. Peut-tre s'il n'avait
     pas t provoqu par les injures de son frre, peut-tre mme s'il
     n'avait pas t troubl profondment par la mort de son frre le
     plus jeune, qui parat lui avoir caus une excessive motion, ces
     apptits de violence n'auraient-ils pas fait explosion. Il fallait
      la prdisposition dont tmoignent et la conformation vicieuse et
     l'hrdit, l'appoint d'une excitation vive.

     Dans ces conditions qui ne sont rien moins qu'exceptionnelles, la
     question de responsabilit prend une face toute spciale. Il ne
     s'agit pas d'un alin command par des conceptions dlirantes
     invincibles, mais d'un demi-malade entran par des ides
     passionnes auxquelles il ne sait opposer qu'une rsistance
     insuffisante, faute d'une conformation organique gale  celle des
     autres hommes.

     J... a certainement prmdit l'agression, certainement il n'a pas
     subi une de ces impulsions instantanes que la rflexion n'a le
     temps ni de corriger ni mme d'amoindrir; il pouvait se dfendre
     dans une certaine mesure, et il ne l'a pas fait.

     La responsabilit de ses actes ne peut lui tre enleve, mais il
     nous semble qu'elle n'est pas entire et que les antcdents que
     nous avons exposs la diminuent notablement.

     Depuis qu'il est soumis au rgime de la maison de dtention
     correctionnelle, J... parat s'tre amlior physiquement et mme
     moralement. On est en droit d'esprer que sous l'influence d'une
     discipline ferme et claire, continue jusqu' ce qu'il ait
     atteint l'ge de 21 ans, J... peut gagner encore, l'infriorit de
     conformation dont on constate chez lui l'existence tant de celles
     qui s'attnuent par le fait d'une volution soigneusement et
     habilement dirige.

      Paris, le 25 juillet 1877,

     CH. LASGUE, . BLANCHE.

Ce qu'il y a de remarquable et d'instructif dans cette affaire, c'est
l'influence de l'hrdit et des malformations crbrales congnitales
sur le degr de rsistance aux mauvaises tentations.

J... compte plusieurs alins parmi ses ascendants; sa mre est une
faible d'esprit; son pre est atteint d'un affaiblissement intellectuel
prmatur; le frre qu'il a frapp est rest sourd  la suite
d'accidents crbraux graves avec convulsions dans sa premire enfance;
un autre frre est mort d'une mningite; lui-mme a la tte asymtrique,
et la face dvie ainsi que la scissure de la vote palatine.

Les parents de J..., qui sont d'ailleurs de trs-braves gens, n'ont pas
veill avec une sollicitude claire sur l'ducation de leurs enfants.
Les deux frres J... ont lu beaucoup de mauvais romans orns d'images
reprsentant principalement des scnes de meurtre; ils allaient aux
thtres de drames, et ils avaient l'imagination farcie d'aventures
romanesques et sanglantes. Le cadet, rendu souponneux par sa surdit,
tait susceptible et taquin; l'an abusait souvent avec lui de sa force
physique, ce dont le cadet se vengeait en appelant son frre des noms
d'assassins fameux; de l des luttes frquentes qui ne dpassaient pas
la limite des coups que l'on change entre camarades, mais qui avaient
fini par altrer les sentiments d'affection rciproque des deux frres.

Les choses en seraient peut-tre restes  ce point si J... n'avait
prouv une commotion trs-violente de la mort de son jeune frre;
depuis cet vnement on avait remarqu un changement dans son humeur, et
son systme nerveux avait certainement subi un profond branlement.

C'est dans cet ensemble de conditions que s'est produite la tentative de
meurtre.

Le fait accompli, J... n'en a d'abord qu'une conscience vague; il fuit,
et erre toute la journe; vers le soir, il se laisse arrter; il
commence par chercher  se disculper en rejetant la faute sur les
provocations incessantes de son frre; son langage trahit encore la
colre et la haine; puis, confront avec son frre qui semble menac
d'une mort prochaine, ses sentiments naturels se rveillent, il clate
en sanglots et en transports de dsespoir; quelques instants aprs il
redevient absolument calme et mange de bon apptit.

En somme, antcdents hrditaires fcheux, vices congnitaux de
conformation; pas d'actes qui excdent la moyenne de ceux auxquels se
livrent les enfants vicieux. Grande perturbation attribue au chagrin
que lui cause la mort de son frre, excitation crbrale croissante
caractrise par de l'agitation, de l'irritabilit, des ingalits plus
saillantes de caractre. Tentative de meurtre. La crise passe, retour 
l'tat habituel; l'appoint de l'excitation crbrale a seul disparu,
mais rien n'est chang au fond de la nature, et dans nos nombreuses
entrevues avec J... nous avons toujours t frapps de son accent peu
sincre et de son gosme, qu'il ne russissait pas  dissimuler sous
des expressions d'affection pour ses parents et de repentir.

Toutefois, nous avions constat que les soins physiques et moraux dont
il tait l'objet dans la maison des jeunes dtenus avaient sur lui une
influence favorable, et en lui attribuant une responsabilit limite,
nous avions demand qu'il ft maintenu jusqu' sa majorit sous le
rgime correctionnel.

Le jury l'a acquitt, et J... a t rendu  sa famille.




HRDIT.--PILEPSIE.--ALCOOLISME.--TENTATIVES DE
SUICIDE.--VOL.--TENTATIVES D'HOMICIDE.--RESPONSABILIT ATTNUE.


     G..., g de 45 ans, mari, est fils d'un pre alin et d'une mre
     morte d'apoplexie crbrale. Un de ses enfants est pileptique, et
     un de ses neveux s'est brl la cervelle. G... est atteint
     d'pilepsie; il a eu la premire attaque  l'ge de 15 ans; une
     seconde survint peu de temps aprs, et depuis, elles se sont
     reproduites 12 fois, avec des intervalles de deux, trois et quatre
     annes. G... a fait deux tentatives srieuses de suicide; l'une en
     1852 et l'autre en 1875.

     Au mois de janvier 1877, il a eu un accs d'alcoolisme aigu dont il
     a t trait  l'asile de Ville-vrard.

     Engag volontaire, d'abord dans la marine, puis dans l'arme de
     terre, il a t grivement bless devant Sbastopol. Mis  la
     retraite, il a reu la mdaille militaire.

     Depuis, son existence a t des plus dsordonnes: successivement
     inspecteur de commissariat de police, garde-champtre, reprsentant
     de commerce, employ dans diverses administrations publiques,
     expditionnaire dans une tude de notaire, planton  la Banque de
     France, il ne peut conserver aucune position, tantt rvoqu,
     tantt dmissionnaire, et enfin il en est rduit  sa pension
     militaire.

     Mari deux fois, spar judiciairement de sa femme qu'il avait
     abandonne avec cinq enfants, il rencontre une fille B..., pour
     laquelle il conoit une violente passion, dont il a un enfant, et
     qu'il rend si malheureuse qu'elle rompt avec lui; il la poursuit de
     ses instances, mais sans russir  la ramener. Exaspr, il la
     menace de l'assassiner.

     Sans emploi, presque dnu de ressources, ne vivant que
     d'expdients et d'emprunts, le plus souvent ivre, il commet un vol.
     Pris de remords, il ne voit pour lui de refuge que dans la mort; il
     achte un couteau, bien dcid, dit-il,  en finir avec une vie qui
     lui est insupportable.

     Toutefois, avant de mourir, il veut avoir une dernire entrevue
     avec sa matresse; il lui crit pour la supplier de le recevoir, et
     dans sa lettre, aprs l'avoir rassure sur ses intentions  son
     gard, il lui avoue le vol qu'il a commis, et lui annonce sa
     rsolution de se tuer.

     La fille B..., terrifie par les menaces de son amant et incrdule
      ses promesses, le dnonce  la police comme un voleur, et demande
      tre protge contre ses poursuites.

     G... la guette, et au moment o elle sort de chez elle, il
     s'approche pour lui parler, et est arrt; les agents les emmnent
     tous deux, et presqu'aussitt G... frappe la fille B... d'un coup
     de couteau.

     Quand je le visite  Mazas, G... est calme et lucide; il ne cherche
     pas  se disculper des actes qu'il a commis, en les attribuant  un
     trouble de raison; il me dclare qu'il savait parfaitement ce qu'il
     faisait quand il  vol, et quand il a frapp la fille B... il
     s'est laiss emporter par l'indignation d'tre trahi par une femme
     qu'il aimait passionnment, et qui pour se dbarrasser de lui
     l'avait livr  la justice. Il se reconnat coupable et ne demande
     que de l'indulgence.

Cette observation est intressante en ce qu'on y trouve runis
l'hrdit, l'pilepsie, l'alcoolisme, deux tentatives de suicide, et
comme crise finale, une tentative d'homicide, et qu'on peut y suivre les
effets de ces diverses influences et l'intensit de plus en plus marque
des impulsions auxquelles G... a successivement cd, sans perdre
toutefois conscience de ses actes.

C'est d'abord une grande inconsistance d'esprit, l'inaptitude  des
occupations rgulires, un besoin immodr de mouvement.

Dans une seconde priode, des passions violentes, une existence
aventureuse, des excs de boisson, le dnment, la misre, des accs de
dsespoir, des tentatives de suicide; puis, une troisime priode dans
laquelle on trouve d'abord une impulsion au vol que rien dans les
antcdents de G... ne pouvait faire prvoir, et enfin, l'impulsion qui
dtermine une tentative d'homicide.

Ainsi a vcu, ainsi a agi G...

D'une constitution crbrale originellement dfectueuse, pileptique,
ivrogne, il tait prdispos aux impulsions contre lesquelles ses
facults mal quilibres ne lui donnaient pas une force normale de
rsistance, mais, sauf un accs court de dlire alcoolique, il n'a pas
prsent de vritables troubles de la raison; ce n'est pas un alin. Il
reconnat d'ailleurs que dans les actes dont il est inculp il savait ce
qu'il faisait.

Il n'y avait donc pas lieu  le considrer comme irresponsable, et je
n'ai demand pour lui qu'une attnuation de responsabilit, en me
fondant sur ses antcdents hrditaires et sur la nvrose dont il est
atteint.

G... a t condamn  dix ans de rclusion.




CONDITIONS DFECTUEUSES D'HRDIT
CRBRALE.--PARESSE--IVROGNERIE.--TROUBLES INTELLECTUELS  PEINE
APPRCIABLES ET SPARS PAR DE LONGS INTERVALLES.--ABSENCE DE CRISES
IMPULSIVES.--DOUBLE MEURTRE.--RESPONSABILIT ATTNUE.


     Commis par arrt de la Cour d'assises de Seine-et-Marne, sant 
     Melun, en date du 11 mai 1877,  l'effet d'examiner, au point de
     vue de l'tat mental, le nomm M... (Gdon), inculp d'homicides,
     Nous, Mdecins soussigns, aprs avoir prt serment entre les
     mains de M. Blanquart-des-Salines, juge d'instruction au tribunal
     de la Seine, aprs avoir pris connaissance des pices du dossier,
     et avoir longuement et  plusieurs reprises, soit ensemble, soit
     sparment, visit l'inculp au dpt de la Prfecture de police,
     avons consign le rsultat de notre examen et de nos investigations
     dans le rapport suivant:

     M..., g de 27 ans, sabotier, demeurant au hameau de l'E...,
     commune de Saint-R..., Seine-et-Marne, a l'aspect d'un ouvrier de
     la campagne, robuste et bien portant. Son attitude et sa
     physionomie sont tristes, mais calmes; il se prsente
     convenablement, et il rpond avec beaucoup de nettet et du ton le
     plus naturel aux questions que nous lui adressons.

     Sans les nombreuses entrevues que nous avons eues avec M..., nous
     n'avons remarqu chez lui ni le dsir de se disculper des actes
     qu'il a commis, ni l'intention de cacher les sentiments qui l'y ont
     pouss. Nous allons reproduire exactement ce qu'il nous a dit:

     M... est sabotier de son tat; pendant la belle saison, il
     travaille aux champs; il a t  l'cole, il aime la lecture; il a
     gard ses livres, et il les lit de temps en temps; c'est surtout
     l'histoire qui lui plat. Il s'est mari il y a trois ans. Quand il
     l'a pouse, sa femme avait 17 ans; elle tait servante de ferme;
     elle tait gentille; il l'aimait bien; il n'avait pas eu de
     relations avec elle avant le mariage. Pendant les premiers mois ils
     ont fait bon mnage. Ils sont rests chez son pre jusqu' la
     naissance de leur fille; quand sa femme a t accouche, ils se
     sont installs chez eux  l'E... C'est alors que sa femme a
     commenc  ne plus travailler, et quand il lui faisait des
     observations, elle lui disait des sottises; elle lui fichait des
     injures, et lui disait de faire lui-mme de la cuisine, s'il
     voulait en manger; elle se portait bien, elle n'tait pas faible;
     elle ne faisait que s'occuper de son enfant et le promener; il ne
     trouvait jamais son repas prt en rentrant; il devait le prparer
     lui-mme; a lui faisait perdre du temps; il y avait souvent des
     querelles, et toujours pour le mme motif; quand il lui faisait des
     reproches, elle parlait d'aller se noyer. Malgr leurs querelles,
     ils couchaient toujours ensemble; sa femme tait enceinte de cinq
     mois environ, quand il l'a tue, et il l'a tue parce qu'elle tait
     une paresseuse; l'enfant, il l'a tue, parce qu'elle aurait t
     dshonore par la socit, comme tant la fille d'un meurtrier. Il
     y a cinq ou six mois, un homme avec qui il avait fait des affaires
     lui a donn une paire de pistolets; il les a rapports chez lui, et
     les a serrs aprs les avoir montrs  sa femme;  ce moment il
     n'avait pas la pense de s'en servir pour tuer sa femme; ce n'est
     que deux ou trois mois plus tard que la pense lui en est venue; il
     avait le dsir de la tuer, mais il n'osait pas le faire; l'ide lui
     est venue _de long_, et elle est devenue de plus en plus
     habituelle;  la fin, il ne pensait plus qu' cela.

     Le 5 fvrier, sans qu'il y ait eu plus de discussion qu'
     l'ordinaire, il s'est dcid  faire le coup; sa petite fille tait
     malade, elle avait la diarrhe et elle vomissait; il a t chez le
     pharmacien chercher des mdicaments pour l'enfant; le soir, il a
     t demander du lait  un voisin pour faire un cataplasme  sa
     fille; il est rentr sur les huit heures; il a soign l'enfant avec
     sa femme jusqu' minuit;  cette heure-l, il a dit  sa femme de
     se coucher, que lui, veillerait l'enfant; sa femme s'est couche;
     il s'est mis  lire l'histoire de Napolon Ier, et quand il a vu sa
     femme bien endormie, sur les deux heures du matin, il est all
     prendre les deux pistolets dans un placard prs de la chemine, il
     est revenu prs du lit o sa femme tait, et il lui a dcharg un
     coup de pistolet dans la tte, derrire l'oreille droite; elle a
     pouss un petit cri, mais n'a pas boug; ensuite, il a t vers
     l'enfant qui dormait dans son berceau, et lui a galement tir un
     coup de pistolet dans la tte; puis, il s'est sauv en courant,
     sans regarder ni la mre ni l'enfant; il est all  Coulommiers
     pour se rendre  la justice, mais il n'a pas os se prsenter, il a
     err toute la journe dans la ville; le garde-champtre l'a arrt
     vers les quatre heures; il n'a fait aucune rsistance.

     Tel est le rcit que M... nous a fait, chaque fois que nous l'avons
     visit, et toujours identiquement dans les mmes termes, et du mme
     accent calme et impassible. Son rcit est d'ailleurs absolument
     conforme  ses dpositions dans le cours de l'instruction
     judiciaire, ainsi qu'on en pourra juger par les extraits que nous
     allons donner, et elles le compltent sans le modifier:

     Je ne vivais pas en bonne intelligence avec ma femme, qui refusait
     de travailler et qui dpensait beaucoup d'argent; je le lui disais,
     mais nous ne nous sommes jamais frapps; je n'ai jamais menac ma
     femme de la tuer; la veille, je n'avais pas eu de discussion avec
     elle; quand j'ai vu que ma femme dpensait, je me suis mis  manger
     galement de l'argent; je m'enivrais quelquefois.--Ma femme ne
     pouvait pas se corriger de ses mauvaises habitudes; elle ne
     travaillait pas bien dans son mnage; nous avions quelques lapins,
     j'tais oblig d'aller leur chercher moi-mme  manger; je ne
     gagnais pas beaucoup d'argent; j'tais toujours drang dans mon
     mnage; j'tais mme oblig de faire ma soupe. Il y a environ huit
     jours que me voyant  bout de ressources, je formais tous les jours
     la rsolution d'accomplir mon dessein; la veille au soir, il n'y
     avait plus d'argent  la maison; je n'avais bu que deux ou trois
     verres de petit vin chez nos voisins; je n'tais pas ivre; j'avais
     charg les pistolets il y a trois ou quatre semaines, mais je ne
     savais pas encore que je tuerais ma femme et mon enfant. J'ai
     prpar moi-mme le cataplasme et l'ai pos  ma fille; si je ne
     l'avais pas tue ce jour-l, cela lui aurait fait du bien pour
     plusieurs jours. J'ai pris la prcaution de ne pas me coucher pour
     ne pas m'endormir afin d'accomplir mon dessein. J'avais prpar le
     grand couteau pour les achever, si je ne les avais pas tues du
     coup. J'ai tu ma fille, parce que j'avais peur qu'elle tombe dans
     de mauvaises mains aprs la mort de ma femme, et qu'elle soit mal
     gouverne. J'ai t  Coulommiers pour me livrer  la justice; si
     je ne me suis pas rendu, c'est que je me suis dit que je serais
     pris dans la journe. Je connais la gravit du crime que j'ai
     commis; je m'en repens; je n'tais point en tat d'ivresse lorsque
     je l'ai commis; si c'tait  recommencer, je ne le ferais pas;
     pendant la conversation que j'ai eue la veille au soir chez le
     voisin, je pensais au crime que j'allais commettre.

     Voici ce que M... avait dit  son voisin: Je suis dans une maison
     de malheur; il a failli y avoir un assassin. Ferais-tu comme moi?
     Pardonnerais-tu  ceux qui font de mauvaises choses et qui ont de
     mauvais penchants?

     Cette conversation avait paru _peu ordinaire_ au voisin, qui avait
     trouv M... triste et _pas comme d'habitude_, mais pas en tat
     d'ivresse. Quant  l'attitude,  la conduite, et au langage de M...
     pendant la journe qui a suivi la nuit dans laquelle il avait tu
     sa femme et sa fille, ajoutons  ce qu'il nous en dit lui-mme, les
     renseignements fournis par l'instruction:

     Le double meurtre accompli, M... quitte aussitt sa maison et se
     rend  Coulommiers; il y arrive de grand matin; c'tait en fvrier;
     il entre dans le premier cabaret qui s'ouvre; on remarque le
     dsordre de ses vtements et son air fatigu et abattu; il mange et
     boit, paie sa dpense, et comme il n'a plus d'argent et qu'il est
     connu, on lui en offre; il rpond: je n'ai plus besoin d'argent, je
     n'ai plus besoin de travail, je n'ai plus besoin d'emprunt; je
     vivrai et je serai plus tranquille que toi. Il boit la goutte et
     dit en souriant: j'ai tu ma femme et mon enfant; puis, s'adressant
      voix basse  un de ses parents: si tu savais ce que j'ai fait
     chez nous, tu me ficherais un coup de couteau; tu entendras demain,
     mercredi, le nom de M... voler de bouche en bouche, car j'ai tu ma
     femme et mon enfant. Paie-moi encore une goutte, c'est la dernire
     que tu me paieras, je viens pour me rendre. On dira que je suis une
     canaille; je ne ferai pas mes vingt-huit jours de rserviste cette
     anne. Je savais bien que quand je dirais la chose, on ne me
     croirait pas. Toi, comme ami, je te ferai quelque chose;  toi,
     comme cousin, je te ferai quelque chose, et je ferai quoique chose
      tous mes camarades.

     Puis M... se met  plaisanter; il dit qu'il est en noce, qu'il est
     parti en borde avec des camarades; qu'il est venu  Coulommiers
     pour des affaires assez graves, qu'il a femme et enfant, mais qu'il
     n'est pas mari; il ne parat tre ni mu, ni tourment; il mange
     de bon apptit, et cependant on lui entend dire qu'il a perdu son
     repos, et avec un de ses cousins il s'exalte, il dclame  tort et
      travers, il parle de justice, de Melun, et il le quitte en lui
     disant: je ne te verrai plus ni toi ni mon pays; mais malgr son
     air gar, son cousin ne le croit pas. On lui demande si sa femme
     ne sera pas inquite de ne pas le voir rentrer le soir. Ah!
     rpond-il, ma femme est bien tranquille, elle ne se tourmente pas;
     elle et mon enfant sont plus tranquilles que toi et moi; elles
     sortiront de la maison, quand on viendra les chercher, je les ai
     tues; on ne peut tre deux dans le mme mnage.

     Au moment de son arrestation dans la journe, il rpond au garde
     champtre: _c'est moi qui ai fait le fait_, et il le suit de bonne
     volont; quand on l'interroge sur les motifs de son action, il se
     tait, et demande  manger, parce qu'il n'a pas mang depuis le
     matin, et qu'il a faim.

     Pour achever l'expos de l'affaire, il nous reste  donner quelques
     dtails sur le caractre, les habitudes et la manire de vivre de
     M... et de sa femme, ainsi que sur sa famille, et sur les
     conditions hrditaires dans lesquelles il est n.

     M... tait gnralement considr comme un homme d'un caractre
     doux; certains cependant disaient qu'il tait taciturne et
     sournois. Jusqu' son mariage, il ne semble pas avoir eu une
     mauvaise conduite; ce n'est que depuis environ deux ans qu'il a
     commenc  boire, et qu'il est devenu paresseux et oisif. Les
     tmoins disent de lui qu'il aimait _ s'amuser_; il rentrait
     souvent ivre le dimanche, et trs-tard; il fallait parfois que sa
     femme allt le chercher au cabaret; elle le grondait, il y avait
     des disputes, mais l'un et l'autre semblaient s'attacher  cacher
     ce qui se passait dans le mnage, et ils avaient la rputation de
     vivre en bonne intelligence.

     On s'accorde  reprsenter la femme comme une personne douce,
     laborieuse, conome, sans grande _exprience_, ce qui peut
     signifier qu'elle n'tait pas trs-intelligente, mais trs-bonne
     pour son mari, ne se plaignant jamais, de moeurs irrprochables, ce
     que M... dclare aussi lui-mme. M... dpensait beaucoup d'argent
     pour subvenir  ses gots, et il s'en procurait en vendant les
     biens appartenant  sa femme; celle-ci ne s'y opposait pas, et
     probablement pour viter des querelles, qui n'taient dj que trop
     frquentes, elle donnait son consentement  toutes les ventes pour
     lesquelles il lui demandait sa signature. Il voyait avec regret
     cette ressource s'puiser assez vite, et  quelques observations de
     son beau-pre sur ses dpenses exagres, il avait rpondu par des
     rcriminations  l'adresse de son beau-frre,  propos d'un compte
     de tutelle, dans lequel lui, M..., prtendait avoir t ls; ce
     beau-frre tait le tuteur de la femme M..., et M... tait alors
     irrit  ce point contre lui qu'il avait dit que s'il le
     rencontrait, il lui donnerait un coup de couteau. Dans cette mme
     conversation, M... parla d'un homme qui avait fait tuer sa femme
     par son batteur, et dit que lui, ne ferait pas cela, que s'il
     tait mal avec elle, il aimerait mieux la quitter.

     M... traitait ses affaires au cabaret; il avait la tte lgre, il
     buvait volontiers, on le grisait pour le rendre plus accommodant,
     et on lui achetait au-dessous de leur valeur les terres de sa
     femme.

     M... s'amusait souvent, quand il rentrait ivre dans la nuit, 
     tirer des coups de pistolet _pour rveiller le monde_, disait-il;
     il tirait aussi par manire de plaisanterie sur sa femme et son
     enfant et les effrayait en brlant des capsules. Il semblerait
     toutefois que depuis quelque temps M... avait renonc  ces jeux,
     et qu'il faisait moins d'excs; sa femme a mme dclar qu'_il ne
     s'tait pas drang_ depuis le mois de novembre dernier.

     D'aprs ce que nous avons appris en dehors de l'instruction
     judiciaire, M... est d'une famille dans laquelle il y a eu, depuis
     plusieurs gnrations, de nombreux mariages consanguins. Son pre
     et sa mre sont de braves gens, mais  l'intelligence lente et
     courte. Sa soeur est atteinte d'une affection nerveuse chronique;
     elle souffre de dyspepsie, d'entralgie et de vertiges causs par
     des troubles fonctionnels de l'estomac; elle est incapable de tout
     travail, mais elle n'a jamais prsent de dsordres intellectuels.
     Un de ses cousins germains, qui est en mme temps son beau-frre, a
     l'esprit trs-born, et est absolument dnu de mmoire. Enfin, un
     oncle de M... est mort de paralysie agitante, sans avoir jamais eu
     la raison trouble.

     Quant  M... lui-mme, depuis qu'il se livrait  des excs
     alcooliques, on avait remarqu chez lui comme une surexcitation de
     la personnalit; il avait une opinion exagre de son importance;
     il semblait convaincu que tout devait cder devant sa volont, et
     que chacun devait se sacrifier pour lui; il manifestait parfois des
     inquitudes au sujet de sa propre scurit, et il ne serait pas
     impossible que ce ft cette proccupation qui l'et engag 
     accepter les pistolets, lorsque son camarade les lui offrit, et qui
     expliqut aussi pourquoi il lui arrivait assez souvent de tirer des
     coups de feu pendant la nuit; enfin, d'aprs la dclaration de son
     pre, M..., depuis deux mois, se plaignait de ne pouvoir
     travailler, parce qu'il avait le sang  la tte, peut-tre trois ou
     quatre fois par mois.

     Telles sont les informations que nous avons recueillies sur M...,
     sur son caractre, sur ses habitudes, sur ses antcdents de
     famille et personnels, et sur les circonstances qui ont prcd,
     accompagn et suivi le double meurtre dont il est inculp. Il nous
     reste maintenant  les considrer au point de vue de la mission qui
     nous est confie.

     Lorsque les magistrats et les jurs sont en prsence d'un homme qui
     dclare tranquillement qu'il a tu sa femme, parce qu'elle ne lui
     prparait pas rgulirement sa soupe, et qu'il a tu sa fille parce
     qu'elle aurait t dshonore comme tant la fille d'un meurtrier,
     il est impossible qu'ils ne pensent pas que l'inculp est un
     insens dont il est ncessaire de faire examiner l'tat mental. Cet
     examen, nous l'avons fait avec l'attention la plus scrupuleuse;
     nous l'avons poursuivi pendant de longues sances, et nous n'avons
     plus qu' en faire connatre le rsultat.

     M... est un homme d'une constitution physique vigoureuse; il a la
     tte bien conforme; ni dans sa figure, ni dans sa physionomie, ni
     dans ses yeux, on n'observe rien d'anormal; son intelligence,
     originellement peu tendue, n'a pas t dveloppe par la lecture
     qui est un de ses passe-temps favoris; il n'est cependant pas
     absolument sans instruction. C'est un caractre concentr; il parle
     peu, mais il s'exprime avec nettet.

     Nous avons expos plus haut quelles taient les conditions de sant
     de sa famille et ses antcdents hrditaires. Quant  lui, si
     depuis qu'il se livrait  des excs alcooliques on avait remarqu
     un certain changement dans ses ides, une certaine exaltation, et
     mme quelques inquitudes chimriques; si, d'un autre ct, depuis
     deux mois, suivant le dire de son pre, il se plaignait parfois
     d'avoir le sang  la tte. Nous devons dclarer que dans toutes nos
     entrevues avec lui il ne s'est jamais plaint de s'tre mal port;
     il nous a, au contraire, assur que sa sant tait trs-bonne; il
     n'a ni maux de tte, ni tourdissements, et si, sous l'influence de
     ses excs, il a tmoign d'une certaine excitation mentale, soit en
     parlant avec exagration de son importance et de sa valeur
     personnelles, soit en exprimant des craintes pour sa propre
     scurit, cette modification dans son tat crbral habituel n'a
     jamais t assez prononce pour que nous puissions y voir un
     trouble quelque peu notable et durable de la raison, caus par
     l'intoxication alcoolique. D'ailleurs, il paratrait que depuis
     quelque temps, il tait devenu plus sobre, et tous les tmoins sont
     unanimes  dclarer que la veille de la nuit o il a tu sa femme
     et sa fille il n'tait dans un tat ni d'ivresse, ni mme de
     surexcitation.

     Nous n'avons dcouvert chez M... aucune trace de conceptions
     dlirantes, ni d'illusions des sens, ni d'hallucinations; il n'a
     pas non plus cd  un de ces entranements instantans,
     irrsistibles, tels qu'on en observe chez les pileptiques, chez
     les vertigineux, et aussi chez certains malades qui prsentent des
     symptmes d'affections crbrales  volution priodique ou
     rmittente, puisque de son propre aveu, il pensait depuis plusieurs
     semaines  faire ce qu'il a fait.

     M... n'tant ni un idiot, ni un imbcile, ni un pileptique, ni un
     vertigineux, ni un impulsif, ni un hallucin, ni un alcoolis,
     qu'est-il donc?

     C'est un paresseux d'une intelligence limite, ombrageux, aimant,
     comme disent les tmoins, _ s'amuser_, avide d'argent, et
     dpensier quand il s'agissait de se procurer un plaisir,
     travaillant  son heure, mcontent d'un gain qui lui semblait
     au-dessous de sa peine, et prfrant puiser son capital en vendant
     les biens de sa femme. Il avait contract des habitudes de cabaret
     auxquelles il lui aurait t incommode de renoncer, et il voyait
     avec chagrin son avoir diminuer, en mme temps que s'augmentait sa
     responsabilit de pre de famille. Si sa femme le laissait libre de
     disposer de ce qu'elle possdait, et si elle se rsignait, non sans
     querelles,  son inconduite, elle se bornait  soigner son enfant,
     et ne travaillait pas assez pour remplir le vide que faisait
     l'oisivet de son mari. Elle devenait ainsi pour M... une charge,
     et non une source de produits; un enfant tait dj onreux, et un
     second enfant n'allait pas tarder  natre.

     Voil, autant qu'on peut l'induire de ses rponses laconiques, les
     penses qui dominaient l'esprit de M..., et avec lesquelles il
     vivait constamment depuis quelques mois. Ses excs avaient bien pu
     affaiblir ses facults, morales et affectives, sans cependant
     provoquer une maladie caractrise. M... a rsist pendant quelque
     temps; il a lutt contre l'ide du meurtre, il l'a repousse, puis
     enfin, un jour, il a rsolu d'en finir. Il n'a pas demand au vin
     une excitation passagre pour lui rendre plus facile
     l'accomplissement de son dessein. C'est au moment o sa fille tait
     malade,  la fin d'une journe exempte de tout excs, et d'une
     soire employe aux soins qu'exigeait la maladie de sa fille, aprs
     avoir engag sa femme  se reposer, en lui promettant de veiller
     sur l'enfant, et aprs avoir lu paisiblement pendant deux heures un
     livre d'histoire, qu'il a t chercher ses pistolets, et les a
     dchargs sur sa femme et sur son enfant.

     Le lendemain, M... est moins calme que la veille; il manifeste par
     instants, du trouble et de l'motion, mais il conserve encore
     cependant une tranquillit extraordinaire; il a conscience de ce
     qu'il a fait, et parle de lui comme d'un homme qui n'existe plus
     pour le monde, acceptant d'avance la peine qui doit lui tre
     inflige et  laquelle il ne cherche pas  se soustraire.

     Assurment, quand on envisage le mobile auquel a cd M..., quand
     on considre sa quitude avant le meurtre, au moment o il le
     commet, et son attitude dans les heures qui le suivent, on ne peut
     se dfendre d'une profonde impression d'tonnement; il n'y a l ni
     colre, ni convoitise, ni un de ces clats de passion qui
     dterminent le plus habituellement les crimes et les expliquent, et
     cependant aucune condition pathologique manifeste n'apparat comme
     ayant t la cause et, pour ainsi dire, la raison du double meurtre
     commis par M..., et nous en sommes rduits  ne pouvoir le
     rattacher qu' une succession d'ides tranges, qui ne tmoignent
     ni d'un sens droit, ni d'une raison quilibre, mais qui ne
     prsentent pas les caractres de la folie, et qui ont pu germer
     dans l'esprit d'un homme, n dans des conditions dfectueuses
     d'hrdit crbrale, goste, ivrogne, ami du plaisir autant
     qu'ennemi du travail, moralement affaibli par les excs mais ayant
     cependant conserv son libre arbitre et la conscience de ses actes.

     Une dernire conclusion peut rsumer ce travail: si M... n'avait
     pas commis le double meurtre pour lequel il a t l'objet d'un
     examen au point de vue de son tat mental, aucun mdecin ne
     songerait  l'interner comme alin dans un asile, soit  cause de
     son tat actuel, soit en invoquant des troubles antrieurs de
     sant, continus ou intermittents.

     Sign: CH. LASGUE, A. MOTET, . BLANCHE.

Nous n'avons pas  faire ici  un homme prsentant les caractres de la
folie. M... est n dans des conditions dfectueuses d'hrdit
crbrale, son intelligence n'est pas grande, sans tre notablement
au-dessous du niveau des gens de sa classe; il a mme un certain got
pour la lecture des livres srieux et une certaine instruction,
principalement dans les choses de l'histoire.

M... n'est pas non plus un alcoolis,  proprement parler; si depuis son
mariage il frquentait volontiers les cabarets, s'il s'enivrait assez
souvent, ses excs de boisson n'ont produit chez lui que des troubles
trs-lgers et trs-passagers, et si ses facults morales,
originellement peu dveloppes, en ont t encore affaiblies, ce n'a
jamais t au point de le priver de la facult d'apprcier ses actes.

D'un autre ct, si M... n'est pas alin, ce n'est videmment pas non
plus un homme dont le jugement soit parfaitement sain, et aprs avoir lu
les dtails du double meurtre qu'il a commis, les mobiles qui semblent
seuls l'avoir inspir, les circonstances qui l'ont prcd et suivi, on
ne peut s'tonner que les magistrats et les jurs aient dsir que M...
ft examin au point de vue de l'tat mental. Cet examen ne pouvait pas
aboutir  un rsultat plus net et plus positif que ne l'tait l'tat
mental de l'inculp.

En effet, si nous avions trouv chez M... de ces crises crbrales
dcisives et qui ont pour consquence l'homicide, nous n'aurions pas
hsit  le dclarer irresponsable, mais en l'absence de ces crises
significatives, nous avons d conclure qu'il n'tait pas alin, et nous
nous sommes borns  des considrations tires de son tat habituel et
qui taient de nature  amoindrir sa responsabilit. Le jury, adoptant
nos conclusions, a accord  M... les circonstances attnuantes. En
consquence, M... a t condamn aux travaux forcs  perptuit.

Dans le courant d'avril dernier, un assassinat commis au milieu de la
journe, dans une rue trs-frquente, causait une immense motion dans
Paris. Un marchand avait fait entrer un garon de recettes dans son
magasin et l'avait tu pour le voler. Arrt immdiatement, l'assassin
avait avou son crime.

Au cours de l'information, et dans des circonstances que le rapport fait
connatre, nous avons t chargs, M. le Dr Motet et moi, de constater
l'tat mental du prvenu.  la suite d'un examen minutieux, nous avons
dclar M... responsable de ses actes. Le jury a rapport un verdict de
culpabilit, en accordant les circonstances attnuantes.

M... a t condamn aux travaux forcs  perptuit.

     Le 20 avril 1878,  1 heure de l'aprs-midi, un homme, la tte nue,
     sort en courant d'une boutique de la rue Saint-Lazare, n 50;
     presqu'au mme instant, un autre homme sort de la mme boutique,
     pousse le cri: _Arrtez-le! assassin!_ chancle, et tombe sur le
     trottoir. On arrte immdiatement celui qui fuyait, c'tait M...,
     marchand brocanteur, locataire de la boutique n 50.

     On s'approche de l'homme qui tait tomb; il tait couvert de sang;
     on le relve et on le transporte dans une pharmacie voisine o il
     expire presqu'aussitt. C'tait S..., garon de recettes de la
     Socit gnrale.

     Le concierge de la maison de la rue Saint-Lazare, n 50, attir par
     le bruit, vient dans la rue, voit un attroupement, y va, et
     reconnat son locataire M... que des gardiens de la paix emmenaient
     au commissariat de police; il l'y suit, et l lui dit: Malheureux,
     qu'avez-vous fait? M... rpond d'abord: Ma femme et mes enfants.
     Puis, J'avais besoin d'argent. Quatre heures plus tard, interrog
     par M. le juge d'instruction, M... reconnat qu'il frapp S...
     avec le couteau qu'on lui reprsente, et il ajoute: J'tais dans
     le besoin, ayant des dettes; priv de l'argent ncessaire pour
     payer mon loyer chu depuis le quinze de ce mois, j'ai vu passer le
     nomm S..., garon de recettes, que je ne connaissais pas; je l'ai
     pri d'entrer chez moi pour me donner la monnaie de billets que je
     n'avais pas. Aprs tre entr, S... a ferm la porte de mon
     magasin; je lui ai demand, je crois, la monnaie de mille francs;
     pendant qu'il tait en train de la compter sur mon petit bureau, je
     suis all dans ma cuisine chercher le couteau que vous me
     reprsentez, et je suis revenu prs de S..., et, sans rien dire, je
     lui ai port le coup qui lui a donn la mort.

     Je n'ai fait entrer S... chez moi que pour le voler et me procurer
     l'argent dont j'avais besoin. Quand j'ai vu S... tomber sur les
     tapisseries qui taient au milieu de mon magasin, j'ai ouvert ma
     porte, et je me suis sauv.

     Telles sont les circonstances dans lesquelles a t commis
     l'assassinat dont M... est inculp; telle a t l'attitude, telles
     ont t les dclarations de M..., au moment mme de l'assassinat,
     et dans les premires heures qui l'ont suivi ces dclarations, il
     les a renouveles et les a mme compltes au cours de
     l'instruction.

     Aprs avoir dit que la pense de tuer S... pour le voler lui tait
     venue  l'esprit au moment o il avait aperu le garon de recettes
     dans la rue, il a avou qu'il avait form ce projet depuis quelques
     jours, pouss qu'il tait par son besoin d'argent, et par la
     ncessit de s'en procurer  tout prix pour viter les poursuites
     et la saisie.

     Dans les dpositions des tmoins, dans le langage et la tenue de
     M..., rien n'tait apparu qui ft de nature  faire suspecter
     l'intgrit de la raison de l'inculp; ses rponses avaient
     toujours t nettes et prcises; ses aveux taient complets; il
     n'allguait aucune excuse, aucune circonstance attnuante.

     L'information touchait donc  son terme, lorsque la femme de M...
     apporta au magistrat-instructeur une note dans laquelle elle
     affirmait qu'a des poques, dj assez loignes d'ailleurs, son
     mari avait donn des signes de trouble mental dont elle n'avait
     jamais parl ni  lui ni  d'autres, et qu'elle croyait de son
     devoir de faire connatre  la justice: une premire fois, il y a
     neuf ans, M... avait t pris d'une attaque; il se serait mis 
     courir dans le jardin avec un panier qu'il s'tait attach au
     corps; puis, il serait tomb comme une masse se dbattant un
     moment, et serait rest par terre environ une demi-heure sans qu'on
     pt le relever; avec l'aide de voisins, on l'aurait port dans sa
     chambre, o il se serait agenouill devant le lit de ses enfants en
     pleurant et en leur demandant pardon. Le lendemain, il serait rest
     abattu, ne se rappelant rien, et on ne lui en avait pas parl pour
     ne pas lui faire de la peine.

     Second fait: En 1875,  Dieppe, M... se serait mis  bousculer des
     caisses normes dans son magasin, il aurait saisi un grand couteau
     qui se trouvait accroch  une planche de la cuisine, et s'en
     serait donn un coup dans la poitrine, si sa femme n'avait pu
     saisir le couteau  temps; elle se serait ensuite sauve avec ses
     enfants, en poussant un cri qui avait attir un passant auquel elle
     aurait dit, comme explication, que c'taient des caisses qui
     avaient failli les craser.

     Dans une troisime occasion, au mois de dcembre 1877, tant all
     sur la tombe de sa mre qu'il aimait tendrement, au moment de se
     recueillir, il se serait mis  rire avec une physionomie gare.

     Enfin, tant en bateau avec son fils, il aurait fait des
     contorsions et des mouvements saccads qui auraient effray
     l'enfant, au point que celui-ci n'aurait plus aim  sortir seul
     avec son pre.

     C'est alors que nous avons t chargs d'examiner l'tat mental de
     M...

     Pour que cet examen fat complet, nous ne nous sommes pas borns 
     rechercher si les faits allgus par la femme M... s'taient passs
     comme elle le prtendait, s'ils avalent prsent le caractre
     qu'elle leur donnait, si on pouvait les rattacher  un tat morbide
     se manifestant par accs, et, comme consquence, si l'acte du 20
     avril pouvait avoir quelque analogie d'origine avec les actes qui
     avaient eu lieu notamment en 1869 et 1875; nous avons tudi M...,
     ses antcdents de famille, ses antcdents personnels, son
     caractre, ses penchants, ses gots, ses habitudes, et nous avons
     cherch  bien prciser quel tait son tat mental  l'poque o a
     eu lieu le meurtre dont il est inculp.

     M... est fils d'un pre qui vit encore et qui n'a jamais t
     atteint de troubles crbraux; il a perdu sa mre, il y a dix-huit
     mois; elle a succomb  une affection organique de l'estomac; elle
     tait, dit-on, peu intelligente, se laissait absolument dominer par
     son mari, mais son infriorit mentale n'tait pas telle qu'il y
     ait lieu d'en tenir compte comme prdisposition hrditaire.

     Un cousin germain de M..., g de 22 ans, est pileptique.

     M... est g de 41 ans, de taille moyenne, bien constitu, et de
     temprament nerveux. D'un caractre trs-vif, il tait cependant
     d'humeur facile dans son intrieur, plein d'affection pour sa femme
     et ses enfants. Rput trs-habile connaisseur en objets d'art,
     c'tait chez lui une vritable passion, et jadis il lui est parfois
     arriv de s'imposer des privations pour devenir possesseur d'un
     tableau qu'il dsirait. D'habitudes sombres, sa grande distraction
     tait la promenade sur la rivire.

     Dans notre premire entrevue, il nous dit qu'il jouit d'une
     excellente sant; que depuis une fivre typhode qu'il a eue vers
     l'ge de 15 ans, et dont il s'est rtabli rapidement, il ne se
     rappelle pas avoir t malade, qu'il a seulement de temps en temps
     des maux de tte, de courte dure, mais jamais ni tourdissements,
     ni vertiges, ni pertes de connaissance, qu'autrefois il avait
     quelques douleurs de rhumatisme, mais qu'il n'en a pas souffert
     l'hiver dernier.

     Interrog sur la disposition d'esprit dans laquelle il tait 
     l'poque du meurtre, il nous rpond qu'il tait triste et proccup
     parce qu'il se voyait dans l'impossibilit de faire face  ses
     engagements; il n'avait pas pu payer le terme du 15 avril, et il
     demandait des remises de jour en jour. Le 19, il tait moins
     tourment, nous dit-il, parce qu'il esprait faire une vente dans
     la matine du 20; il avait bien dormi, et tait venu de bonne heure
      Paris, comptant sur un acheteur qui devait le tirer d'embarras,
     mais le client espr ne se prsenta pas; M... avait promis de
     payer son terme dans la journe, et il n'en avait pas l'argent.
     C'est alors que voyant venir le garon de recettes, il eut, nous
     dit-il, la pense de le faire entrer dans sa boutique, sous
     prtexte de lui demander de la monnaie, et avec l'intention de le
     tuer pour le voler.

     Telles sont exactement les premires rponses que M... nous fit. Il
     ne nous avait rien dit des faits mentionns par sa femme; mais
     comme il tait allgu, au moins pour un de ces faits que M... ne
     se l'tait pas rappel, et qu'on ne lui en avait pas parl; avant
     d'interroger de nouveau M... nous voulmes entendre sa femme. Elle
     nous rpta ce que contient sa note crite et qui est reproduit
     plus haut. Elle ajouta qu'il tait tomb deux fois  l'eau. Nous
     lui avons demand en outre si son mari n'avait pas quelquefois
     urin au lit la nuit sans s'en apercevoir et s'il ne se plaignait
     pas d'tourdissements. Elle nous rpondit qu'elle se souvenait
     qu'il avait urin une fois au lit, et qu'il s'tait plaint
     quelquefois d'tourdissements.

     Lorsque nous revmes M..., notre but principal tait de bien
     constater s'il n'avait aucun souvenir des faits dont sa femme nous
     avait informs, et nous dirons tout de suite que si M... n'en avait
     gard aucune trace dans la mmoire, ces faits auraient eu,  nos
     yeux, une valeur que ne leur ont pas laisse les explications qu'il
     nous a donnes dans la seconde conversation que nous avons eue avec
     lui.

     Voici, en effet, ce que M... nous a dit dans cette seconde
     conversation:

     Je me souviens trs-bien d'avoir eu un malaise  Argenteuil;
     c'tait  la suite d'une discussion avec ma femme. Je me suis mis
     en colre (je suis assez vif); je suis rest par terre dans le
     jardin pendant quelque temps, mais je n'ai pas t malade  la
     suite de cela; je suis venu le lendemain  Paris comme d'habitude.

     Quant  l'affaire de Dieppe, je m'en souviens trs-bien aussi.
     C'tait  cause d'un objet que j'avais achet. Ma femme m'a
     reproch de l'avoir pay trop cher; il y a eu une discussion; j'ai
     eu une scne avec ma femme, et, dans un mouvement de vivacit, j'ai
     bris diffrentes choses, et j'ai voulu me frapper avec un couteau.
     Cela a attir du monde dans la maison, et, pour ne pas dire ce qui
     en tait, on a dit que je voulais mettre des caisses en ordre et
     que j'tais tomb. Je me rappelle trs-bien maintenant.

     Vous me demandez si j'ai eu des tourdissements lorsque je suis
     tomb  l'eau. Une fois, je suis tomb en retirant l'ancre de mon
     canot; j'ai fait un faux mouvement; une autre fois, il faisait
     grand vent, mon canot a chavir.--J'ai eu de la peine  gagner le
     bord, parce que le courant tait trs-fort, que j'avais des bottes
     et un vtement trs-pais; j'tais puis en arrivant sur la berge;
     c'tait un accident.

     Quant  avoir urin au lit la nuit, il me semble bien qu'on m'a dit
     un jour qu'on avait du faire scher mes draps que j'avais
     mouills.

     Nous interrogeons alors de nouveau M. sur les circonstances dans
     lesquelles s'est accompli le meurtre dont il est inculp.

     Il nous avoue qu'il avait des dettes qu'il ne pouvait acquitter,
     qu'il avait promis le jeudi 18,  deux de ses cranciers de leur
     donner un fort -compte le surlendemain, 20 avril, et qu'il s'tait
     en outre engag  payer le mme jour son propritaire; que c'est la
     ncessit absolue de se procurer de l'argent qui lui a inspir la
     pense de ce qu'il a fait, qu'il n'a d'abord pens qu'a s'emparer
     de l'argent, aprs avoir tu l'homme, et qu'il aurait song plus
     tard  se dbarrasser du cadavre.

      ce qu'il nous avait dj dit, il ajoute qu'il se rappelle avoir
     rencontr le matin un de ses amis sur le boulevard, mais qu'il ne
     se souvient pas bien de leur conversation, qui a t trs-courte;
     il nous parle de la visite qu'il a faite en arrivant chez lui au
     concierge de la maison, et de sa promesse de payer son terme dans
     la journe; il nous raconte tous les dtails du meurtre, la lutte
     qu'il a eue avec S..., et comment, saisi de frayeur, il s'est sauv
     dans la rue. Ses souvenirs sont trs-prcis, et il nous a donn
     toutes ces explications, simplement, sans efforts et presque sans
     rticences.

     Les dclarations et les aveux de M... constituent un ensemble de
     circonstances et de faits qui ne comportent pas l'existence, le
     jour o a eu lieu l'acte incrimin, d'un trouble de l'intelligence,
     si subit et si passager qu'il et pu tre, et qui prouvent, au
     contraire, que M... tait en pleine possession de ses facults,
     matre de ses dterminations, et non domin par une influence
     morbide irrsistible.

     Aprs les dclarations de la femme M..., c'tait cette influence
     morbide qu'il tait de notre devoir de rechercher, et les faits qui
     nous taient rvls et prsents avec une apparition soudaine,
     imprvue, une volution rapide, suivis d'une perte complte de
     mmoire, nous indiquaient suffisamment dans quelle voie devaient
     tre diriges nos investigations.

     Les pileptiques seuls ont de ces crises qui se bornent parfois 
     des actes excentriques et bizarres, qui dterminent d'autres fois
     des scnes de violence, et qui n'aboutissent que trop souvent  des
     meurtres. Nous devions donc examiner scrupuleusement quel aurait
     t le vritable caractre des accs qui nous taient signals, si
     anciens qu'ils fussent, si rares et si loigns les uns des autres
     qu'ils eussent t.

     C'est M... qui nous a donn lui-mme les explications dont il ne
     souponnait pas l'importance et qui rduisent normment la valeur
     des troubles passagers qu'il aurait prouvs en 1869 et en 1875.
     Mais, en admettant mme que ces troubles aient eu l'importance
     qu'on voudrait leur attribuer, ils n'ont certainement exerc aucune
     influence notable sur les facults intellectuelles de M..., et on
     ne saurait trouver dans les circonstances o a t accompli le
     meurtre dont il est inculp aucun des caractres que l'on observe
     dans les homicides commis par les pileptiques.

     Les pileptiques meurtriers appartiennent en effet  trois classes
     distinctes:

     Les uns, soit avant, soit aprs une attaque convulsive ou
     simplement vertigineuse, sont pris tout  coup d'un accs de fureur
     aveugle, et pousss par une force irrsistible, se prcipitent,
     frappent au hasard le premier venu, et le tuent, puis, tombent dans
     un anantissement profond, et ne se rappellent pas ce qu'ils ont
     fait.

     Ils ne savent ni pourquoi ils ont frapp, ni qui ils ont tu.

     Chez d'autres  crise non convulsive, l'impulsion n'clate pas
     aussi soudainement et n'est pas aussi rapide dans son volution;
     ceux-ci hsitant, luttent contre l'entranement qui les sollicite,
     semblent combiner leur agression, et en ralit ne font que
     parcourir en quelques heures les phases de l'accs qui doit aboutir
      l'acte de violence.

     D'autres enfin, en dehors des attaques clamptiques, ont subi une
     perversion mentale qui s'tablit et devient permanente. Ils
     repassent incessamment dans leur esprit troubl les conceptions
     dlirantes qui les dominent, ils dlibrent longtemps et
     patiemment, et n'en arrivent  l'acte que lorsque la congestion
     crbrale, reconnaissable  ses signes habituels, a acquis une
     intensit suffisante pour dterminer la violence terminale.

     Nous n'avons rien observ chez M... qui put le faire rattacher 
     une de ces classes de malades. D'aprs ses propres dclarations et
     ses aveux, il a t pouss, dans l'acte dont il est inculp, par
     des mobiles parfaitement raisonns; il avait besoin d'argent, et
     ne savait o en trouver; il a prmdit et combin le moyen auquel
     il a eu recours pour s'en procurer.

     L'avant-veille et la veille, et le matin mme du jour du meurtre,
     il n'a pas eu l'esprit troubl; il se rappelle tout ce qu'il a
     fait, sauf peut-tre les dtails exacts d'une conversation avec un
     de ses amis, mais cette lgre lacune dans ses souvenirs peut tre
     facilement explique par la proccupation o il tait. Il se
     souvient galement de tous les dtails de l'accomplissement du
     meurtre, et des circonstances qui l'ont suivi. On est donc l en
     prsence d'un acte rflchi, voulu, et qui n'a offert,  aucun
     moment, le caractre des impulsions irrsistibles, ou provoques,
     par des conceptions dlirantes. En consquence de tout ce qui
     prcde, nous concluons que:

     1 Le 20 avril 1878, M... (Louis-Adolphe), tait dans un tat
     mental qui lui laissait le libre exercice de sa volont et la
     conscience de ses actes.

     2 Les troubles passagers de l'intelligence que M... aurait
     prsents en 1869, en 1875 et en 1877, n'ont pas pour nous
     l'importance que la femme M... semble leur donner. En admettant
     mme que M... et t atteint  plusieurs reprises d'incontinence
     nocturne des urines, il n'est pas dmontr qu'elle puisse tre
     rattache  des accs de mal comitial.

     Nous ne pensons pas que des accidents aussi rares, spars par des
     intervalles aussi longs, dont M... a conserv le souvenir, dont il
     donne une explication acceptable, et auxquels manquent la plupart
     des caractres habituels des attaques convulsives ou vertigineuses,
     aient pu avoir une influence sur ses facults intellectuelles.

     3 En consquence, M... (Louis-Adolphe) doit tre considr comme
     responsable des actes dont il est inculp.

     Paris, le 27 mai 1878.

     Sign: A. MOTET, . BLANCHE.







End of the Project Gutenberg EBook of Des homicides commis par les alins, by 
Emile Blanche

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DES HOMICIDES COMMIS PAR LES ***

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