Project Gutenberg's Les enfants des Tuileries, by Olga, Vicomtesse de Pitray

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Title: Les enfants des Tuileries

Author: Olga, Vicomtesse de Pitray

Illustrator: E. Bayard

Release Date: July 19, 2008 [EBook #26091]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES ENFANTS DES TUILERIES ***




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                       BIBLIOTHQUE ROSE ILLUSTRE



                              LES ENFANTS
                             DES TUILERIES


                                  PAR

                       MME LA VICOMTESSE DE PITRAY
                              NE DE SGUR



                            Ouvrage illustr
                        DE 29 VIGNETTES SUR BOIS
                              PAR . BAYARD


                            NEUVIME DITION


                                 1903



                                 PARIS
                       LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
                  79, _BOULEVARD SAINT-GERMAIN_, 79


             Droits de proprit et de traduction rservs



OUVRAGES DU MME AUTEUR

PUBLIS DANS LA BIBLIOTHQUE ROSE ILLUSTRE

Les dbuts du gros Philas; 2e dition, un volume avec
57 vignettes par H. Castelli.

Le chteau de la Ptaudire; 2e dition, un volume avec
78 gravures d'aprs A. Marie.

Le Fils du Maquignon; un volume avec 65 gravures par
Riou.

_Prix de chaque volume, broch, 2 fr. 25_



A MA FILLE

JEANNE DE PITRAY

Chre enfant, voici le livre qui t'est destin: garde toujours ta
charmante simplicit, ton coeur excellent, afin de devenir une
lisabeth, une Irne, une Nomi: le bon Dieu te prservera, je l'espre,
de ressembler, mme de loin,  une Hlose,  une Constance ou  une
Herminie. C'est le voeu le plus cher de celle qui t'aime et te bnit de
tout son coeur.

Ta mre,

Vicomtesse DE PITRAY,
Ne de SGUR.

Livet, 14 mai 1856.



                             LES ENFANTS
                            DES TUILERIES.




CHAPITRE PREMIER.

L'LGANTE ET L'LGANT.


Aaaah! Dieu! que c'est ennuyeux, la campagne! toujours de la verdure,
des animaux, et pas moyen de faire de la toilette! personne pour vous
regarder! Aussi mes jolies robes se fanent dans l'armoire! jusqu' ma
pauvre poupe qui est condamne comme moi... aaaah!  porter des robes
de toile... oh! mes chres Tuileries, quand vous reverrai-je?

Tel tait le monologue qu'Irne de Morville se dbitait  demi-voix, par
une belle matine d'automne: assise auprs de la fentre, elle regardait
d'un air renfrogn le beau paysage qui s'offrait  sa vue. Ni les
pelouses vertes, ni les corbeilles remplies de fleurs, ni mme le petit
bateau qui se balanait au bord d'une jolie rivire anglaise, ne
parvenaient  la drider: elle finit par baisser les yeux avec humeur
sur une robe de velours bleu appartenant  sa poupe, et qui tait
tale sur ses genoux.

Elle recommena bientt  biller de plus belle quand, au milieu d'un
_aaah!_ formidable, une porte s'ouvrant avec fracas la fit sauter sur sa
chaise et pousser un cri de frayeur.

Qui vient ici? dit Irne... ah! c'est toi, Julien? que c'est sot
d'entrer ici comme un ouragan! que c'est bte!

--Ne grogne donc pas, rpondit Julien en riant; je t'apporte une bonne
nouvelle, devine un peu.

Irne bondit de sa chaise.

Ce ne sera pas long, s'cria-t-elle en battant des mains:  tes yeux
brillants de joie, je vois que nous retournons  Paris, n'est-ce pas?

--Tu y es, rpondit Julien. Hein! quel bonheur?

--Enfin! dit Irne avec explosion, je vais donc reprendre ma bonne, ma
charmante vie de Paris! Oh! ma chre poupe, nous allons aller 
l'clair pour moi, chez Breux pour toi, et nous nous ferons bien belles
pour faire enrager toutes nos amies!

--Et moi donc, reprit Julien, en se frottant les mains, vais-je m'en
donner  la Bourse des Timbres! Jordan, Vervins et moi, nous allons
faire marcher a un peu bien, va! il y a des btas de petits garons qui
aiment mieux jouer aux barres. Est-ce nigaud! Vendre cher et acheter bon
march ces jolis timbres bleus, blancs, violets, rouges, voil un
meilleur passe-temps pour des garons srieux et intelligents comme
nous.

IRNE.

C'est si amusant de se promener aux Tuileries, en lgante, et
d'entendre dire: Quelle gentille enfant! qu'elle est bien mise! quelle
jolie tournure!

JULIEN.

.... Et d'enfoncer les autres en leur colloquant des timbres communs,
qu'on leur fait payer trs-cher, et puis de se promener devant tout le
monde avec un stick  la main et un lorgnon  l'oeil!

IRNE.

Comment, un lorgnon? tu as un lorgnon, toi! O l'as-tu pris?

JULIEN.

Et nos timbres, donc! ce sont eux qui me l'ont donn. Je le cache pour
qu'on ne se moque pas de moi, ici. Nos voisins sont si btes! tiens,
regarde, n'est-ce pas qu'il est joli? (_Il le montre  sa soeur._)

IRNE.

Oui, il est assez bien, mais comment fais-tu pour voir  travers? Il me
semble (_elle regarde dedans_) que a rapetisse affreusement tous les
objets.

JULIEN.

Tant mieux! c'est exprs, puisque je suis myope.

IRNE.

Toi? ah! ah! quelle plaisanterie! Tu as toujours eu des yeux excellents,
mon cher; hier encore tu voyais sur la colline les ailes des moulins 
vent de Fresnoy; et ils sont  deux lieues d'ici.

JULIEN, _avec humeur._

Ce n'est pas une raison: (_Irne rit toujours_) finis donc, toi, tu
m'impatientes avec tes ah! ah! Tiens, je vais te prouver que je suis
myope!

IRNE, _avec ironie._

Cela me fera plaisir!

JULIEN, _gravement._

Vois-tu cette femme qui sarcle dans l'alle droite, l-bas?

IRNE.

Oui: aprs?

JULIEN.

Eh bien, ma chre, je crois que c'est une vache.

Irne se remit  rire de plus belle en se moquant de son frre: Julien
allait se fcher srieusement quand ils virent entrer les enfants du
jardinier.

[Illustration: Qu'est-ce que vous voulez? (Page 9.)]

IRNE.

Bonjour, Amable, bonjour, Lonore: qu'est-ce que vous voulez?

LONORE.

Vous souhaiter le bonsoir, mamzelle, vous offrir ce bouquet et vous dire
combien nous sommes fchs d'apprendre que vous allez bientt partir.

IRNE.

Merci. (_Elle prend le bouquet et le jette en poussant un cri._) Dieu!
quelle horreur! quelle infamie!

LES ENFANTS.

Qu'est-ce qu'il y a?

IRNE.

Une chenille.... une atroce, une monstrueuse chenille! pouah! (_Elle
fait des mines._) J'ai cru que j'allais me trouver mal! je frissonne 
l'ide seule d'avoir pu toucher cette ignoble bte!

LONORE, _interdite._

Je suis bien fche, mamzelle....

IRNE.

Me voil remise. Tiens, puisque te voil, aide-moi  faire les malles de
ma poupe. Veux-tu?

LONORE.

Je veux bien, mamzelle. Oh! les belles choses!

IRNE, _riant._

a, ce sont des horreurs, ma pauvre fille n'a plus que des vieilleries:
elle a grand besoin de se remonter chez Breux.

LONORE.

Qu'est-ce que c'est Breux, mamzelle?

IRNE.

C'est sa couturire, ma chre amie.

LONORE, _avec stupeur_.

Mamzelle vot' poupe a une couturire?

IRNE.

Je crois bien! et que j'emploie sans cesse, encore! Tu ne peux pas te
figurer comme c'est cher  habiller, une poupe lgante. Tiens, voil
son coffre  bijoux.

LONORE, _saisie_.

Hlas! seigneur! tout a pour une poupe!...

Les deux petites filles continurent, l'une  taler orgueilleusement
les richesses de sa poupe, puis ses richesses  elle, l'autre  tout
admirer; pendant ce temps, Julien causait avec Amable et lui disait d'un
air de protection:

Tu es bien heureux d'aimer la campagne, toi! moi, je ne peux pas la
supporter; c'est si triste! toujours tre seul.

--Et monsieur votre pre? Et madame votre mre? Et mamzelle Irne?
disait Amable, c'est une bonne et belle socit, monsieur Julien: elle
devrait vous faire bien plaisir!

--Nous autres, vois-tu, rpliqua Julien avec importance, nous avons des
occupations qui ne nous permettent pas de nous voir souvent. Papa est
sans cesse  Paris, occup d'affaires importantes. Maman a des visites
ou fait des visites. Quand nous les voyons, ils sont trs-bons et
trs-affectueux, mais nous les voyons trs-peu. C'est donc seulement 
Paris que nous menons une vie agrable.

AMABLE.

Et mam'zelle Irne! elle vous tient compagnie: a doit vous dsennuyer
ici, monsieur Julien?

JULIEN.

Irne? joliment! elle passe ses rcrations  s'habiller, se
dshabiller, se rhabiller, s'attifer de trente-six faons diffrentes.
Quand ce n'est pas elle, c'est sa poupe. Oui, en vrit: jolie
ressource que la socit d'Irne!

IRNE, _s'approchant_.

Qu'est-ce que tu dis? encore du mal de moi, videmment! on dirait que tu
es une perfection, toi qui te tranes partout d'un air ennuy, toi qui
pourrais t'occuper de pche, de jardinage, de chasse, et qui ne sais que
te pavaner! moi, au moins, je m'amuse avec ma poupe....

JULIEN.

Je te conseille de me dire cela, toi qui passes ta vie  faire la
roue....

Les enfants du jardinier s'chapprent de la chambre pendant qu'Irne et
Julien, rouges et furieux, se disaient des choses de plus en plus
dsagrables. Ceux-ci finirent par se sparer fort en colre; l'une
continua  faire les malles de sa poupe, l'autre alla visiter sa
collection de timbres, d'o il esprait bien tirer de quoi acheter une
chane de montre; cette chane tait l'objet de tous ses dsirs.

Irne avait douze ans et Julien treize ans et demi; leur pre tait
agent de change: leur sjour annuel  Paris dveloppait chaque jour
davantage en eux les dfauts dont la vanit tait le principe. Leur mre
tait bonne et tendre, mais malheureusement, entrane dans le
tourbillon du monde, elle tait peu avec ses enfants. M. de Morville,
leur pre, les voyait moins encore, quoiqu'il les aimt
trs-sincrement; ses nombreuses affaires le retenaient loin de sa
famille, et c'est  peine s'il passait avec ses enfants et sa femme une
heure chaque jour.

Le lendemain de leur dispute, le frre et la soeur se rconcilirent
d'un commun accord; la mauvaise humeur d'Irne n'avait pu tenir contre
un compliment de Julien sur sa robe nouvelle, et la rancune de Julien
s'tait vanouie  propos d'une exclamation d'Irne sur une cravate
rose.

JULIEN.

Eh bien, Irne, nous partons demain dcidment, tu sais?

IRNE.

Oui, Dieu merci! Je crois que nous allons voyager avec lisabeth et
Armand de Kermadio.

JULIEN.

Nos petits voisins des bains de mer? Ah!...

IRNE.

Papa a dit l'autre jour  maman que M. de Kermadio voulait aller  Paris
vers le 15 novembre. Ainsi tu vois....

JULIEN.

a m'est assez gal, du reste: il ne me va pas, cet Armand. Jouer,
toujours jouer, c'est ennuyeux, et il ne sort pas de l; on ne peut pas
causer srieusement avec lui; d'ailleurs, il est d'une ignorance
honteuse sur les timbres, et il hausse les paules quand on parle de
tailleur.

IRNE.

lisabeth aussi est singulire: figure-toi qu'elle ne savait pas ce que
c'tait que Breux et qu'elle n'avait jamais t  l'clair!...

JULIEN.

Oh!... elle est digne de son frre.

IRNE.

C'est dommage, vraiment! car elle est assez bonne fille!

JULIEN.

Toujours de bonne humeur.

IRNE.

Et trs-complaisante.

JULIEN.

C'est vrai, et Armand aussi; pourtant ce sera trs-ennuyeux de les voir
aux Tuileries, s'ils n'ont pas bon genre comme nous!

La conversation en resta l. Le lendemain, M. et Mme de Morville
quittrent le chteau avec Irne et Julien. Les gens attachs  la
maison les laissrent partir sans regret, car ils voyaient  peine leurs
matres, et les enfants avaient toujours un air ddaigneux ou ennuy qui
choquait ces braves gens.

Lonore et Amable se remirent donc gaiement au travail en se flicitant
de voir partir les poupes, les lorgnons et les propritaires de ces
charmants objets, tandis qu'Irne et Julien, nonchalamment installs
dans la calche qui les emportait vers le chemin de fer, prenaient des
poses gracieuses et prludaient ainsi avec bonheur aux joies qui les
attendaient  Paris et en particulier aux Tuileries. Laissons-les 
leurs occupations et  leurs penses frivoles pour faire connaissance
avec les petits de Kermadio.




CHAPITRE II.

DEUX PETITS BRETONS.


Chre enfant, disait Mlle Heiger  son lve, reposez-vous donc un peu:
vous savez bien que je vous aiderai  faire cette robe ce soir, et vous
vous fatiguez par trop, ce matin: il vaudrait bien mieux faire notre
promenade accoutume.

--Oh! chre mademoiselle, encore un quart d'heure, rpondit lisabeth,
d'un ton suppliant. C'est justement parce que vous m'aiderez ce soir,
que je me dpche....

MADEMOISELLE HEIGER, souriant.

Voil qui est curieux, par exemple!

LISABETH.

Mais certainement: grce  vous je ferai facilement la camisole qu'il
m'et fallu donner  Marthe sans tre faite, et elle ne s'en serait
jamais tire, bien sr.

MADEMOISELLE HEIGER.

Ah! comme l'ambition vient....

LISABETH, _riant_.

En cousant! Chre mademoiselle, que vous tes aimable de m'aider dans
cette bonne oeuvre!

Mlle Heiger se pencha vers lisabeth et l'embrassa tendrement pour toute
rponse.

ARMAND, _entrant_.

Ah! ah! on s'embrasse ici?

LISABETH.

Pourquoi pas, quand on s'aime.

ARMAND.

C'est trs-bien, mais... il ne s'agit pas de a.

LISABETH.

Oh! mon Dieu! quel air constern! qu'est-ce qu'il y a, Armand?

ARMAND, _soupirant_.

Hlas! il y a que nous partons pour Paris aprs-demain.

lisabeth changea avec son institutrice un regard dsol.

Dj! dit-elle. Ah! mon Dieu, comme c'est tt! Grand'mre ne revient 
Paris que pour Nol: mes cousins de Marsy, de mme. Nous serons donc
seuls  Paris, jusque-l?

MADEMOISELLE HEIGER.

Que voulez-vous, chre petite! votre pre a videmment un besoin srieux
d'y retourner; nous avons, comme consolation, la perspective de visiter
les nouveaux boulevards, qui sont, dit-on, magnifiques.

ARMAND.

C'est vrai, mademoiselle, mais je suis comme lisabeth: j'aimerais mieux
rester encore ici trs-longtemps. C'est si amusant, la campagne! Je
viens  peine de tout arranger dans mon jardin. J'esprais y rcolter
moi-mme les salades d'hiver, et puis voil mes autres projets dans
l'eau.

LISABETH.

Qu'est-ce que tu voulais faire, mon pauvre ami?

ARMAND.

Prparer avec Daniel des piges  loups, faire une pche de beaux
coquillages pour augmenter ta collection, et enfin, organiser ma bande
d'enfants bcherons.

MADEMOISELLE HEIGER.

Comment! des enfants bcherons? que voulez-vous dire, Armand?

ARMAND.

Il y a une masse de bois mort dans la fort de papa, mademoiselle, et
j'ai obtenu de lui que Daniel apprt  tous les enfants du village 
bien faire des fagots; a leur permettra de se chauffer tous sans
dpenser un sou, et a nettoiera les bois de papa.

LISABETH, _l'embrassant_.

Bon, excellent frre! c'est une charmante ide que tu as eue l.

ARMAND.

Elle est bien simple! mais je me rjouissais de les aider, et cela me
fait de la peine de ne pas voir Daniel instruire son rgiment comme il
l'appelle dj.

--Je suis bien dsole aussi, va, rpliqua lisabeth: j'esprais faire
la semaine prochaine les habits d'hiver de la mre Yvonne, et j'ai 
peine le temps de faire ceux de la petite Marthe.

ARMAND.

Pauvre lisabeth! quel malheur que je ne sache pas coudre! j'aurais
travaill aujourd'hui et demain avec toi!

LISABETH.

Merci, Armand, tu es bon....

MADEMOISELLE HEIGER.

Heureusement qu'lisabeth a quelqu'un qui l'aime tendrement: ce
quelqu'un a pris, sans en rien dire, les toffes destines  Yvonne et
(_elle ouvre une armoire_) elle a fait les vtements d'hiver.

lisabeth sauta au cou de son institutrice et l'embrassa avec effusion.

C'est donc pour cela que vous vous en alliez de si bonne heure tous les
soirs, dit-elle. Oh! bonne mademoiselle, que je vous aime, que je vous
aime! C'est  touffer de joie, cette surprise!

ARMAND.

Dis donc, Irne... je veux dire lisabeth, sors-tu bientt pour te
promener?

LISABETH.

Oui, tout de suite (_riant_), Julien.

--Tu m'appelles bien Irne, rpliqua lisabeth, joyeusement.

--C'est diffrent, dit Armand, moi je m'tais tromp; je pensais, je ne
sais pourquoi, aux petits de Morville.

--Et pourquoi avez-vous l'air si contrari de cette plaisanterie
d'lisabeth, Armand? dit alors Mlle Heiger.

--Parce que.... Julien de Morville ne me plat pas... beaucoup,
mademoiselle, rpondit Armand en hsitant.

Mlle Heiger se mit  rire.

Voil un petit accs d'orgueil, mon pauvre Armand, dit-elle.

--Chre mademoiselle, s'cria lisabeth, j'ai eu tort, en effet, de
plaisanter ainsi; mais franchement Julien est insupportable et je
conois qu'Armand ne veuille pas lui ressembler.

--Je n'aimerais pas beaucoup de mon ct, je vous l'avoue, rassembler 
Irne.

--Elle est pourtant jolie, dit Mlle Heiger gaiement, et Julien, mon cher
Armand, est trs-bien.

--Oui, mademoiselle, certainement, rpliqua Armand avec vivacit; mais
il est toujours occup de sa personne, de sa toilette, de ses amis
lgants, de son lorgnon, de ses timbres, de....

--Assez, assez, s'cria Mlle Heiger, un peu de charit, Armand!

--Moi, dit lisabeth, je remercie le bon Dieu de ne pas tre jolie comme
Irne; cela dispose trop  s'occuper de ses toilettes. Celles de Marthe
occupent moins....

MADEMOISELLE HEIGER, _riant_

Et cela vaut mieux.

--Eh bien! dit Mme de Kermadio en entrant dans la salle d'tudes; ne
nous promenons-nous pas aujourd'hui? il faut descendre, en tout cas, mes
enfants, car on sait dj dans le village que nous partons bientt; tous
nos pauvres protgs sont venus pour vous faire leurs adieux, et vous
dire combien ils regrettent de vous voir quitter sitt la campagne.

On descendit dans la cour et les enfants se virent entours par une
foule d'ouvriers accompagns de leur famille. Plusieurs de ces bonnes
gens avaient les larmes aux yeux.

C'est donc dj que vous partez? disait l'un.

--Hlas! qu'on vous a peu vus cette anne! disait un autre.

--Monsieur Armand, je n'oublierai pas votre commission, s'criait un
petit garon.... Je serai si content si je peux trouver ce qui vous fera
plaisir!

--Mamzelle lisabeth, disait une bonne femme, mon casaquin va 
souhait; vous tes tout  fait habile, vous n'avez pas affaire  une
ingrate, allez!

--Vous reviendrez vite, n'est-ce pas? s'criait une petite fille.

--Dpchez-vous, disait un bcheron; le temps nous dure joliment sans
vous!

--Je crois bien, reprit-on en choeur, lorsque Kermadio est vide, le
village est comme un corps sans me....

--Merci, merci! disaient les enfants et leur mre; soyez tranquilles,
mes bons amis, nous serons de retour ici le plus tt possible.

M. de Kermadio arriva alors; sa belle et douce figure tait souriante,
et il serrait cordialement les mains des rudes travailleurs qui
s'empressaient au-devant de lui.

Ne craignez rien, mes chers amis, leur dit-il, nous reviendrons dans
quelques mois, car Kermadio est notre rsidence favorite; nous vous
aimons tous bien sincrement et c'est une joie pour nous que d'tre vos
voisins et vos amis.

Un cri gnral s'leva:

Vive notre bon Monsieur, vive la bonne madame!

--Et ses excellents enfants, ajouta une bonne femme: ils savent dj
faire le bien comme leurs parents.

--Chut! dit Mme de Kermadio, ne parlons pas de cela, mre Yvonne.

--Eh! j'en parlerai, la bonne Dame, tiens! faut-il pas que la
reconnaissance m'touffe?

--Non, non, dit Mme de Kermadio en riant: mais pour quelques petits
services rendus, il ne faut pas se croire....

--QUELQUES... PETITS... services! oh! chre Dame du bon Dieu! peut-on, 
ce point, oublier ses bienfaits! tait-ce un _petit_ service que d'avoir
rpar ma pauv' chaumire, hein?

--Il le fallait bien, elle tombait en ruines! dit M. de Kermadio, en
souriant.

--Bon, et d'un! tait-ce un _petit_ service que d'avoir achet ma vache
malade et de m'en avoir rendu une autre, belle et bien portante; ma
pauvre vieille vache a crev chez vous quarante-huit heures aprs son
arrive, tandis que la vtre me donne ses huit livres de beurre la
semaine; hein! en v'l t'il un, de _petit_ service?

--Allons, allons, mre Yvonne, au lieu de causer du pass, suivez donc
lisabeth qui vous fait signe de venir avec elle, dit Mme de Kermadio.

[Illustration: Vive notre bon Monsieur... (Page 22.)]

Mre Yvonne obit en grommelant: _Petits_ services! Bons saints du
Paradis, ils ne m'empcheront pas de dire ce que je pense, ah! mais non,
da! et je le leur dirai, en face; je me gnerais peut-tre pour aimer et
vnrer ces bons coeurs-l....

Le reste se perdit dans l'loignement, et peu  peu la foule se
dispersa, aprs avoir pris affectueusement cong des chtelains de
Kermadio. On sentait de part et d'autre un vrai, un srieux attachement,
et les bons Bretons exprimaient avec effusion leurs regrets du dpart,
leurs esprances d'un prompt retour.

La famille fit en silence sa promenade accoutume: chacun regrettait
cette belle et paisible campagne o l'on vivait si heureux, si aim. La
mer, qui baignait la plage de Kermadio, faisait entendre son doux et
incessant murmure: les grands chnes laissaient pendre leurs branches
normes jusque dans les flots et l'on respirait avec dlices la brise du
soir.

Retrouverons-nous cela  Paris? dit Armand  demi-voix.

--Non, dit sa mre en l'embrassant, mais nous y verrons bientt toute
notre chre famille runie, et ici, nous ne pouvons l'avoir, tu le sais!

--C'est cela qui me console, dit lisabeth! Cette chre grand'mre!
quelle joie de la revoir!

--Oh! oui, dit Armand,  cause de cela je suis enchant. Jacques et Paul
sont comme nous, du reste; ils aiment bien la campagne, mais ils veulent
avant tout rejoindre grand'mre!

--Je crois bien! reprit lisabeth vivement: qui est-ce qui ne l'aimerait
pas cette bonne grand'mre, si bonne, si gaie, si spirituelle, si
complaisante, si indulgente, si....

Tout le monde riait en entendant lisabeth parler avec son animation
ordinaire, animation tellement augmente par son motion que la
respiration lui manqua tout  coup.

Il faut avouer, dit gaiement Mlle Heiger, que si votre grand'mre ne
vous aimait pas, lisabeth, elle vous ferait un vif chagrin.

--Je crois bien! dit Armand; aussi elle aime joliment lisabeth, allez,
mademoiselle!

--Et toi aussi, s'empressa de dire sa soeur.

--Oui, mais moins, rpliqua Armand; et elle a raison; tu vaux mieux que
moi.

--Oh! non, Armand! s'cria lisabeth.

--Si, si! je le sais bien, va! mais je ferai des efforts pour me
corriger, sois tranquille. Tiens, je fais rire papa! C'est vrai pourtant
ce que je dis l, papa; je deviendrai meilleur.

--Tu prends l une excellente rsolution, cher enfant, rpliqua M. de
Kermadio, en serrant la main de son fils.

La promenade acheve, chacun alla faire ses prparatifs de dpart. Les
deux dernires soires s'coulrent calmes et heureuses: Mme de
Kermadio, Mlle Heiger et lisabeth finissaient des vtements pour les
pauvres, tandis qu'on causait gaiement; une partie des veilles se
passrent  couter une lecture amusante et instructive faite par M. de
Kermadio, qui avait un rare talent de lecteur. Armand, lui, faisait des
filets  poisson ou dessinait.

Enfin, le jour du dpart arriva et tous, le coeur gros, quittrent
Kermadio et prirent le chemin de fer, ne pensant gure qu'ils allaient
retrouver en route leurs brillants et vaniteux amis.

[Illustration]




CHAPITRE III.

L'ACCIDENT.


Mantes, sept minutes d'arrt....

--Cherchons un wagon vide, ou tout au moins pas trop encombr, dit Mme
de Morville  son mari....

M. DE MORVILLE.

Ah! bonjour, cher monsieur de Kermadio. Vous voyagez en famille,
n'est-ce pas?

M. DE KERMADIO.

Oui, nous sommes tous dans ce wagon.

M. DE MORVILLE.

C'est parfait! je vais avertir Mme de Morville: nous allons faire route
ensemble, si vous le permettez.

M. DE KERMADIO.

Mais comment donc! nous en serons ravis!

Et la famille de Morville vint s'installer avec la famille de Kermadio.
lisabeth fit une petite moue, car Mlle Heiger avait d descendre du
wagon et chercher une place ailleurs. On changea des bonjours; puis la
conversation s'engagea entre les enfants tandis que les parents
causaient de leur ct.

JULIEN.

Hein, mes amis, quel bonheur pour nous de quitter enfin ces maudites
campagnes?

ARMAND.

Parlez pour vous, Julien: quant  moi, je suis dsol de revenir sitt 
Paris.

JULIEN.

Sitt, mais nous sommes au 15 novembre dj, malheureux! Vous appelez
a, tt?

ARMAND.

Certainement! j'avais encore mille choses  faire  la campagne, et
toutes si amusantes!

JULIEN.

Lesquelles donc?

ARMAND.

Finir de soigner mon jardin, ramasser des chtaignes; faire des piges 
loups; aider les pauvres enfants  faire leur provision de bois mort
pour l'hiver, aller chercher des coquilla....

JULIEN, _l'interrompant_.

Fi! l'horreur! mais, mon cher, vous devez user une masse de gants 
faire toutes ces sales besognes?

ARMAND, _riant_.

Ah! ah! ah! je crois bien que j'en userais, si j'avais la btise d'en
mettre!

JULIEN, _avec ddain_.

Ce sont des travaux de paysan que vous faites, alors?

ARMAND, _vivement_.

De paysan comme de grand seigneur. Tous les enfants de mon ge s'amusent
 cela, et ils ont bien raison.

JULIEN, _avec orgueil_.

Pas les enfants comme il faut, mon cher.

ARMAND.

Ces enfants-l, tout comme les autres: quand Jacques et Paul sont venus
 Kermadio, ils ont fait comme moi, et m'ont dit qu' Vly ils avaient
aussi leur jardin et que leurs occupations ressemblaient aux miennes.

JULIEN.

C'est possible, mais c'est bien drle!

Pendant que les deux petits garons causaient ainsi, Irne disait 
lisabeth: Quelle toilette mettrez-vous cet hiver?

LISABETH.

Maman ne s'en est pas encore occupe, et je n'ai pas song  le lui
demander.

IRNE, _surprise_.

En vrit! moi, je sais d'avance tout ce que je veux avoir pour moi et
pour ma poupe.

LISABETH.

Ce n'est pas une grande affaire que de se dire qu'on aura deux robes,
l'une pour tous les jours en mrinos ou en drap, l'autre pour les
dimanches, en popeline ou en alpaga.

IRNE.

Ciel! ma chre, croyez-vous que deux robes me suffiraient? mais j'aurais
l'air d'une pauvresse!

LISABETH.

Je vous assure que je n'ai que cela, et pourtant je ne me considre pas
du tout comme une pauvresse!

IRNE, _avec importance_.

Moi, voici ce que j'aurai. Remarquez que c'est moi qui ai invent les
garnitures de mes toilettes.

LISABETH, _tonne_.

Vous avez des robes garnies? des jupes toutes simples sont bien plus
commodes pour jouer.

IRNE.

A la campagne,  la rigueur, oui; mais  Paris, ma chre, aux Tuileries!
songez donc qu'il y a un monde fou!

LISABETH, _riant_.

Comment! il n'y a que des fous aux Tuileries? Merci pour Armand et moi
qui y allons toujours.

IRNE.

Ne vous moquez pas, et coutez ce que j'aurai en jolies toilettes: robe
de faye....

LISABETH.

Qu'est-ce que c'est que a, de la _faye_?

IRNE, _riant_.

Ah! ah! ah! quelle innocente! mais c'est de la soie, ma chre, de la
soie magnifique, d'un grain tout particulier.

LISABETH.

Comment des grains? Ah! que a doit tre drle!

IRNE.

Ah! ah! ah! quelle ignorance! cela veut dire que c'est une toffe de
choix.

LISABETH, _tranquillement_.

Trs-bien: voyez-vous, je ne me connais gure en toilettes, je laisse
maman s'en occuper pour moi.

IRNE.

Vous avez bien tort! je reprends:

Robe de faye bleu de France avec dentelles de Cluny, blanches, sur
toutes les coutures; robe de velours vert, garnie de grbe avec casaque
pareille, garnie de mme.

Robe de satin gris avec brandebourgs de velours vert et paulettes
noires.

Robe de taffetas lilas avec bandes de soie gris chin, en biais, et
gilet gladiateur gris chin,  manches.

Robe de....

LISABETH.

Mais, mon Dieu, c'est tout un rgiment de toilettes! et des robes
simples pour les Tuileries?

IRNE

Mais c'est justement pour les Tuileries, ces toilettes-l.

LISABETH

Vous ne pourrez jamais jouer avec ces belles choses?

IRNE.

Moi, par exemple! jouer sottement pour abmer mes belles affaires;
certes non, je ne jouerai pas; je me promnerai avec ma poupe qui sera
aussi bien mise que moi.

LISABETH, _souriant_.

J'ai plusieurs poupes, moi; elles marchent, parlent, rient et sont
trs-gentilles.

IRNE.

Tiens, ce doit tre une mcanique qui les fait aller! qui est-ce qui
vous les a donnes?

LISABETH.

C'est le bon Dieu.

IRNE.

Ah! Ah! quelle plaisanterie! le bon Dieu vous donne des poupes?

LISABETH.

Il me donne mieux que des poupes, puisque celles dont je vous parle et
que j'appelle en riant mes poupes, sont des enfants pauvres.

IRNE.

a doit tre ennuyeux, je ne ferais jamais.... Ah! mon Dieu! mon Dieu,
qu'est-ce qu'il y a? (_criant_) au secours, je suis morte!

JULIEN, _de mme_.

Misricorde, je suis perdu...

Le train venait de drailler violemment et plusieurs wagons, parmi
lesquels se trouvait celui contenant nos petits voyageurs, venaient de
verser. lisabeth et Armand ne criaient pas comme les petits de
Morville; leur premire ide avait t de rassurer leurs parents qui
craignaient pour eux.

IRNE.

Ae! Julien m'crase; je suis blesse: mon sang doit couler... quel
malheur! (_Elle sanglote._)

JULIEN.

Ah! mon Dieu! voil mon gilet neuf dchir. Quel malheur!

M. DE MORVILLE.

Silence donc, mes enfants; sortez du wagon et ne dites pas de ces
sottises-l!

IRNE, _pleurnichant_.

Je ne sais par o sortir! nous sommes sens dessus dessous!

MADAME DE MORVILLE.

Suis-moi, mon enfant. (_Elle sort pniblement par la portire._) Tu peux
bien passer par o j'ai pass moi-mme, je pense.

IRNE, _grimpant_.

Ah l! l! que c'est difficile!

M. DE MORVILLE, _agac_.

Ne crie pas tant: va toujours.

Ah! mon Dieu, se mit  crier Irne, je viens de me couper la main  la
glace. Que je souffre, que c'est profond! comme a saigne! mon sang, mon
pauvre sang coule! au secours!

Et la frayeur de la petite fille tait telle qu'elle tomba en pmoison
dans les bras de sa mre perdue.

Pendant cette scne, M. de Kermadio faisait sortir du wagon sa femme et
ses enfants, et hissa Julien, qui se montrait gauche et grognon.

MADAME DE KERMADIO, _effraye_.

Ah! mon pauvre Armand! quelle bosse tu as au front? cela doit te faire
grand mal!

ARMAND.

Un peu, maman, mais a se passera; ne vous en tourmentez pas.

M. DE KERMADIO, _inquiet_.

Comme tu es ple, lisabeth! souffres-tu?

LISABETH, _sans l'couter._

Mon Dieu! o est donc Mlle Heiger? ah! quel bonheur! la voil qui
arrive! elle n'a rien, grce au ciel. (_Elle se jette dans ses bras._)

[Illustration: Elle tomba en pmoison. (Page 36).]

MADEMOISELLE HEIGER.

Quelle joie de nous retrouver tous sains et sauf! (_Avec terreur._) Ah!

MADAME DE KERMADIO, _effraye_.

Qu'y a-t-il donc?

MADEMOISELLE HEIGER.

Mais vous tes blesse, chre lisabeth? oh! madame, regardez, quelle
affreuse plaie au bras! comme elle saigne, mon Dieu! et les clats de
verre qui sont dans la plaie....

LISABETH.

Ce n'est rien, chre mademoiselle: n'effrayez pas maman, je vous en
prie: en tombant la glace s'est brise sous mon bras.

--Comment, dit Mme de Kermadio inquite, tu es blesse, mon enfant!

LISABETH, _souriant_.

Un peu, mais ce bobo n'est rien auprs de ce qu'ont les autres.

Sa mre et son institutrice se regardaient avec motion, tout en pansant
avec soin le bras de cette courageuse enfant.

MADAME DE MORVILLE, _tristement_.

Regarde, Irne, compare ta petite coupure  la blessure d'lisabeth, ta
frayeur  son courage, et dis-moi si Mme de Kermadio ne doit pas tre
aussi fire de sa fille que je le suis peu de la mienne.

Les pleurs d'Irne s'taient schs depuis la dcouverte de la blessure
d'lisabeth: elle rpondit  demi-voix:

C'est vrai, maman, mais elle a six mois de plus que moi.

Mme de Morville secoua la tte sans rien dire. lisabeth, une fois
panse, avait pris un petit carr de taffetas d'Angleterre et l'offrit 
Irne.

Tenez, Irne, lui dit-elle en souriant, mettez cela sur votre coupure,
a empchera l'air de l'envenimer davantage.

--Merci, ma bonne, ma chre lisabeth, dit Irne mue, en l'embrassant:
vous tes bien aimable de songer  moi dans un pareil moment.

On venait de relever les wagons, qui n'taient qu' demi renverss sur
un talus; les voyageurs aidaient de trs-bonne grce les employs du
chemin de fer, afin de pouvoir faire repartir le train avec une
locomotive de rechange qui venait d'arriver.

Armand, sans penser  sa meurtrissure au front, aidait de tout son coeur
avec son pre. Quand il s'agit de relever les wagons, il donna l'ide de
mouiller les cordes avec lesquelles on tirait les voitures, afin
qu'elles eussent plus de solidit.

Julien, viens donc nous aider! cria M. de Morville.

--J'ai des courbatures, rpondit Julien d'une voix larmoyante; je n'en
peux plus, papa! (Il se disait  part lui: Comme Armand est sale, je
serais comme lui si j'aidais aussi.)

--Paresseux! dit son pre, l'exemple de ton ami devrait t'encourager, au
contraire! Il a le mme ge que toi, et vois comme il nous aide!

--Je crois bien! s'cria le chef du train; ce petit monsieur-l a dj
un solide poignet et une rude intelligence: avec a, serviable et gai.
Son pre doit tre fier de lui!

Les derniers prparatifs se terminrent enfin,  la joie gnrale. On
remonta dans le train, et les deux familles, arrives  Paris, se
sparrent en se disant  revoir; Irne et Julien, trs-honteux
d'eux-mmes et jaloux intrieurement de la supriorit de coeur, de
courage et d'intelligence que venaient de montrer les petits de
Kermadio.

[Illustration]




CHAPITRE IV.

AUX TUILERIES.


tes-vous prte, mademoiselle Irne?

--A l'instant, Zlie. Mon toquet? bien; attendez! mon chignon penche
trop  gauche. Qu'il est dsagrable, ce Leroy, de ne pas me l'avoir
fait  boucles! J'en demanderai un  boucles  maman. Les coques de
celui-ci sont trop srieuses, trop lourdes pour ma figure. Mes gants,
Zlie; non, pas les foncs, les gris clair tout neufs: oui, ceux-l;
dpchez-vous donc, vous tes d'une lenteur qui me porte sur les nerfs.

Irne mit ses gants, les boutonna avec soin, puis jeta un regard
triomphant sur l'armoire  glace qui lui montrait sa petite personne
tout entire.

Toque de velours vert, orne de grbe, robe et casaque pareille  la
toque, gants gris, bottes vernies  glands d'or, manchon de grbe, telle
tait la toilette d'Irne: elle avait de plus une coiffure des plus
savantes, complique de cet norme chignon  coques bouffantes qu'elle
trouvait trop _srieux_. Ainsi arrange, Irne avait perdu la grce et
la navet de son ge: elle paraissait si peu naturelle et mme si
ridicule, que Zlie ne put s'empcher de marmotter entre ses dents:

Quelle piti de laisser ainsi des enfants s'attifer en chiens fous!

Au mme instant, Julien fit son entre dans la chambre. Il tait aussi
pimpant que sa soeur, et jouait ngligemment avec son fameux lorgnon.

Allons donc, lambine, s'cria-t-il, en route pour les Tuileries; j'ai
des rendez-vous d'affaires, et mes acheteurs de timbres doivent
s'impatienter.

--Je suis prte. Zlie, ma poupe! Partons maintenant, dit Irne, se
regardant une dernire fois avec complaisance dans la glace.

En disant ces mots, elle prit le bras que lui offrait son frre et se
dirigea avec lui vers ces chres Tuileries, o leur vanit devait tre
satisfaite. Il y avait dj beaucoup de monde quand ils arrivrent:
leurs riches toilettes, leurs charmantes figures, leurs tournures
lgantes firent sensation. Julien, que ce succs vident gonflait
d'orgueil, se mit  prorer dans un groupe de petits garons, tandis
qu'Irne allait changer des poignes de main et de gracieuses
rvrences avec quelques lgantes qui l'accueillirent avec
empressement, quoique sa toilette excitt visiblement leur jalousie.

JULIEN.

Bonjour, Jordan; o est votre frre?

JORDAN.

Chut! il fait une rafle de timbre _Guatemala_  un petit imbcile qui
n'en connat pas la valeur. Le voyez-vous en confrence l-bas?

JULIEN.

Bravo! part  trois, n'est-ce pas?

JORDAN.

Bien entendu! Il y a de nouveaux venus aujourd'hui qui veulent faire les
fendants; il s'agit de leur colloquer tous nos fonds de magasin.
Chargez-vous donc de a, Julien; vous vous y entendez comme pas un.

JULIEN.

Compris! (_Il s'approche des arrivants._) Bonjour, messieurs; vous me
voyez ravi: je viens de recevoir quelques timbres allemands fort rares.
Voulez-vous les voir?

--Certainement, voyons donc a! s'crirent les pauvres innocents.

Julien ouvrit avec prcaution un portefeuille-album rempli de timbres de
toute espce.

Voil, dit-il.

UN PETIT GARON.

C'est trs-joli, trs-curieux! Voulez-vous m'en cder deux ou trois?

LES AUTRES.

A nous aussi, n'est-ce pas?

JULIEN, _feignant d'hsiter_.

C'est que... a ne peut tre achet que par des gens trs-riches, vu
qu'ils sont trs-chers.

UN PETIT GARON.

a nous va; nous avons de l'argent.

JULIEN.

Chaque timbre vaut quatre francs. Ce serait de la folie d'en prendre
plus d'un.

LE PETIT GARON, _avec orgueil_.

J'en prends trois! (_Il paye Julien._)

LES AUTRES.

Nous aussi. Donnez, voil l'argent.

JULIEN.

Merci. A votre service, mes chers amis. J'en ai d'autres  votre
disposition.

Les petits garons s'loignrent pour montrer  tout le monde leurs
acquisitions.

Eh bien, dit Julien  Jordan, ai-je men a lestement?

--Admirable, mon cher, rpondit Jordan, vous avez le gnie des affaires.
Ah! voil Jules qui arrive. Eh bien, ces Guatemalas?

--Les voil, dit triomphalement Jules, en ouvrant son carnet.

--Sabre de bois! dit Julien, trente-deux! Quel trsor! Et combien
avez-vous pay a, Jules?

--Devinez, dit Jules en se croisant les bras.

--Seize francs? dit Jordan.

--Moins.

--Je parie, s'cria Julien, qu'il aura chang a contre des
franais!...

--Juste! dit Jules en se frottant les mains. Jordan et Julien
clatrent de rire.

Il a t un peu bien enfonc, allez! continua Jules avec orgueil. Je le
voyais compter ses guatemalas quand je l'aborde tout  coup, et je lui
dis: Tiens, vous aussi, vous avez des timbres?

--Oui, dit Ernest, ils sont rares, n'est-ce pas?

--Rares, ces timbres-l? pas le moins du monde.

--Alors je ne trouverai pas  les changer facilement?

--Je ne pense pas.

(Voil un garon qui a les larmes aux yeux en m'entendant.)

--Allons, lui dis-je, vous n'avez donc que cela dans votre bourse pour
faire si triste mine?

--Oui, rpondit-il piteusement.

--Tenez, je suis bon enfant et j'ai de l'argent, par-dessus le march.
Donnez-moi ces salets-l, je vous offre en change des timbres franais
tout neuf. a vaut de l'argent comptant a.

Il tait ravi, l'imbcile! Nous avons fait l'change et voil.

Jordan et Julien riaient comme des fous  ce rcit.

JULES.

Ah! voil Vervins: coutez un peu mon exploit, Vervins.

Et il se mit  lui raconter la tromperie qu'il venait de faire.
Laissons-les  leur conversation et allons retrouver Irne et ses amies.

IRNE.

.... Vois-tu, Constance, le vert et le bleu ne vont pas ensemble: a
jure trop, ces couleurs-l; demande plutt  Nomi qui arrive. Bonjour,
ma chrie. Oh! la dlicieuse toilette que tu as l.

NOMI.

La tienne la vaut bien, mon coeur. Ah! par exemple, ta poupe est la
reine des Tuileries aujourd'hui! l'amour de costume! C'est de chez
Breux?

IRNE.

Je prends tout chez elle, tu sais.

NOMI.

Bonjour, Constance, bonjour, Herminie, vous allez bien?

Nomi, en disant cela, voulut embrasser ses amies, mais elles se
reculrent vivement.

Prends garde  mon rouge! dit Constance.

--Prends garde  ma poudre de riz! dit Herminie.

--Tiens, c'est vrai, dit Nomi, surprise; je n'avais pas va que vous
tiez peintes.

--Peinte toi-mme, dit Constance avec colre pour un peu de rouge,
faut-il crier des choses pareilles!

--Et pour quelques pinces de blanc, ajouta Herminie, ce n'est pas la
peine de s'tonner.

--J'imite maman, d'ailleurs, reprit Constance

--Et moi aussi, dit Herminie, c'est si naturel! N'est-ce pas, Irne?

--Certainement, rpondit cette dernire, et pas plus tard que demain, je
ferai comme vous.

--Moi pas, dit Nomi: a me gnerait pour me faire embrasser par maman.

Constance et Herminie clatrent de rire.

Elle t'embrasse donc souvent, ta mre! s'crirent-elles.

--Certainement, dit Nomi tonne; les vtres n'en font-elles pas
autant?

Constance secoua la tte.

Je vois maman deux ou trois fois par semaine, dit-elle.

.... Bonjour, maman.

--Bonjour, petite.

--Va chez ta bonne, je suis presse de sortir.... Et voil.

--Et elle ne t'embrasse pas? dit Nomi enjoignant les mains.

CONSTANCE.

Elle n'y pense jamais.

NOMI.

a doit te faire beaucoup de peine?

CONSTANCE, _avec insouciance_.

Non, j'y suis habitue, a ne me fait plus rien.

HERMINIE.

Moi, j'ai une maman qui joue trs-bien du piano, et qui chante
trs-bien, malheureusement pour moi; car lorsqu'elle ne va pas jouer ou
chanter dans le monde, elle passe tout son temps  tudier sans jamais
s'occuper de moi. Je vais au cours avec ma bonne, mais dans les moments
o je suis seule et o je ne travaille pas, je m'ennuie  la mort.

NOMI.

Et toi non plus, ta mre ne t'embrasse pas?

HERMINIE.

Si, quelquefois, elle me baise le front; mais elle a toujours l'air
distrait, alors a ne me fait pas plaisir. Ah! bah! parlons d'autre
chose; voulez-vous faire faire des visites par nos poupes, ce sera
amusant et cela ne nous chiffonnera pas.

LES PETITES FILES.

C'est cela! c'est une bonne ide!

Elles organisrent ce semblant de jeu et furent bientt absorbes par le
plaisir de faire parler et saluer leurs poupes.

Pendant qu'Irne et Julien se dirigeaient vers les Tuileries, lisabeth
et Armand se prparaient aussi  s'y rendre.

Viens-tu, lisabeth? dit Armand en mettant son chapeau.

--A l'instant, rpondit sa soeur, je prends ma poupe et je suis  toi.

--Elle n'est pas trs-neuve, dit Armand en examinant la figure fane et
les vtements modestes de la poupe.

LISABETH.

Bah! elle m'amuse tout autant qu'une belle. Anna, voulez-vous venir, je
vous en prie, nous sommes prts. Adieu, chre maman, adieu, bonne
mademoiselle, je suis bien fche que votre mal de tte vous empche de
venir avec nous aujourd'hui.

Et les enfants, aprs avoir embrass leur mre, se dirigrent gaiement,
suivis de leur bonne, vers les Tuileries.

Ah! quel bonheur, voil Irne, s'cria lisabeth en arrivant. Je vais
pouvoir jouer avec elle, au revoir, Armand.

Au revoir, lisabeth, moi je vais rejoindre Julien que j'aperois
l-bas. Anna, asseyez-vous l, je vous en prie; je vous promets de ne
pas jouer hors de l'alle de Diane.

ANNA.

Bien, monsieur Armand; j'y compte.

lisabeth avait couru vers Irne et lui avait tendu la main.

Bonjour, chre amie, dit-elle, avec son bon sourire, me voil gurie et
prte  jouer. Voulez-vous de moi et de ma poupe?

IRNE, _embarrasse_.

Bonjour, lisa... bonjour, mademoiselle, je vais demander  ces
demoiselles si elles veulent bien vous laisser jouer avec elles.

CONSTANCE, _ demi-voix_.

Non, certainement. Voyez quelle toilette a cette petite! Quelle
misrable robe de drap bleu, sans garnitures, et des brodequins pas
vernis! Je ne veux pas d'elle, Irne.

HERMINIE, _de mme_.

Ni moi non plus, Constance a raison; et puis, voyez, ma chre, comment
pourriez-vous jouer convenablement avec elle! Sa poupe est si mal mise!
renvoyez-la.

NOMI, _de mme_.

Pourquoi? Elle-a l'air trs-bon, gai et intelligent. Essayez de jouer
avec elle, croyez-moi.

[Illustration: C'est inou d'oser vouloir jouer avec nous. (Page 55.)]

--Non, non, reprirent aigrement Constance et Herminie, nous n'en voulons
pas.

lisabeth,  quelques pas seulement du petit groupe, avait presque tout
entendu: elle devint rouge, jeta  Irne toute confuse un regard de
reproche et s'loigna rapidement.

NOMI, _tonne_.

Eh bien, elle s'en va comme cela? Est-elle drle, cette petite fille!

CONSTANCE.

Oh! laissez-la tranquille: c'est inou d'oser vouloir jouer avec nous
quand on a une toilette pareille!

HERMINIE.

Vous la connaissez donc, Irne? Elle paraissait trs-familire avec
vous: ce n'est pas une brillante connaissance que vous avez l, ma
chre! Tchez donc de vous en dbarrasser.

CONSTANCE.

C'est bien dit. Vous avez eu joliment raison de l'appeler
_Mademoiselle_: a lui apprendra  vous respecter.

NOMI.

Je ne suis pas de votre avis; mais bah! elle est partie; n'y pensons
plus et jouons. Eh bien! Irne, quel air pensif?

IRNE, _tressaillant_.

Ce n'est rien, oui, jouons; cela me distraira et me fera oublier cette
ennuyeuse voisine.

Une scne semblable se passait entre Julien et Armand. Celui-ci, arriv
prs de Julien, s'tait vu repouss avec le plus froid ddain. Indign,
il dit nettement  Julien sa faon de penser sur sa conduite, puis il
alla rejoindre la pauvre lisabeth, qu'il trouva pleurant amrement prs
d'Anna. Ils se racontrent mutuellement ce qui leur tait arriv et se
promirent bien de ne plus s'approcher des deux orgueilleux qui avaient
t si impertinents  leur gard: Anna leur fit acheter des plaisirs,
cela les consola un peu, et, leur goter fini, ils reprirent le chemin
de la maison, presss qu'ils taient de raconter  leur mre leurs
tristes aventures.

[Illustration]




CHAPITRE V.

RENDEZ LE BIEN POUR LE MAL.


A leur grande joie, les enfants trouvrent Mme de Kermadio seule dans le
salon.

Eh bien! mes enfants, quel air constern, leur dit-elle, vous est-il
arriv quelque accident?

LISABETH.

Non, maman: pas d'accident; mais nous avons eu du chagrin....

Et en achevant ces mots, le coeur de la pauvre lisabeth lui manquant,
elle fondit en larmes.

Qu'y a-t-il donc, chre enfant? reprit la mre, en attirant sa fille 
ses cts. Voyons, Armand, toi qui es plus calme, explique-moi ce qui
est arriv, car cela m'inquite! lisabeth ne pleure jamais sans motif
grave, et toi, mon pauvre enfant, je vois que tu as les larmes aux yeux.
Assieds-toi l, et parle.

Armand ne se le fit pas dire deux fois: il raconta tout d'une haleine ce
qui s'tait pass aux Tuileries; la froideur d'Irne, l'impertinence de
ses amis, la grossiret de Julien, tout fut dpeint en traits de feu.
lisabeth, qui s'tait calme, complta le rcit.

Hein, maman, que pensez-vous de ces gens-l? dit Armand en finissant.

Et il se croisa les bras en regardant sa mre d'un air si formidable,
que celle-ci ne put s'empcher de sourire.

MADAME DE KERMADIO. Je vais probablement te choquer, Armand, si je dis
franchement ce que je pense de _ces gens-l_?

ARMAND. Me choquer, vous maman? oh non, jamais, vous le savez bien!

MADAME DE KERMADIO. Eh bien, Armand, pour te dire toute ma pense, je
les plains, oh! mais de toute mon me.

Armand resta interdit.

Je vous comprends, chre maman, s'cria lisabeth, et je veux faire
comme vous.

--Dame! moi aussi, dit Armand en se grattant l'oreille, quoique ce soit
trs-difficile; car je leur en veux terriblement, savez-vous, maman!

MADAME DE KERMADIO. Non, mon ami.

ARMAND, _surpris_.

Comment, non, maman! vous avez mal entendu mes derniers mots; j'ai dit
que....

--J'ai trs-bien entendu, trs-bien compris, dit Mme de Kermadio en
souriant, mais je te connais trop bien, mon cher Armand, pour ne pas
savoir que tu leur pardonnes du fond du coeur, quoi que tu dises.
Voyons, si Julien souffrait et t'appelait  son secours maintenant,
irais-tu?

ARMAND, _avec lan_.

Oh oui! maman, sans hsiter.

MADAME DE KERMADIO.

Tu vois bien, cher petit, que ton coeur pardonne dj sans se douter de
sa gnrosit. Ne pense plus  cela, crois-moi, et accepte cette petite
humiliation comme un bon coeur chrtien doit le faire. lisabeth a dj
pris son parti l-dessus. Regarde-la plutt.

lisabeth s'tait peu  peu console pendant que sa mre parlait; elle
n'avait pu remarquer sans sourire, l'attitude rageuse, puis repentante
de son brave petit frre. Les sourcils d'Armand taient encore froncs,
mais il avait la tte basse et semblait si drle  voir, partag entre
la colre, la bont et le regret, que sa soeur n'y put tenir et cacha sa
figure dans son mouchoir pour rire tout bas  son aise.

En la regardant, Armand clata de rire, ce qui permit  lisabeth d'en
faire autant, sans se gner.

Leur conversation finit gaiement. Le frre et la soeur consols,
organisrent immdiatement des promenades instructives et amusantes,
destines  leur faire bien connatre Paris. Ils visitrent les
nouvelles magnificences qu'ils n'avaient pas vues, les nouveaux
boulevards, le parc Monceaux, le bois de Vincennes, Notre-Dame
restaure, la Sainte-Chapelle: toutes ces intressantes excursions les
menrent jusqu'au moment o leurs cousins de Marsy arrivrent  Paris,
et un beau matin, ils virent,  leur grande joie, Jacques, Paul, Jeanne
et Franoise de Marsy se prcipiter dans leurs bras. Cousins et cousines
taient enchants de se revoir: ils organisrent des promenades en
commun et projetrent des parties admirables aux Tuileries.

Ds le lendemain, en effet, tous se rendirent  l'alle de Diane, et l
on se mit  jouer  cache-cache. C'tait d'autant plus amusant qu'il y
avait peu de monde ce jour-l: aussi les enfants couraient-ils de tout
leur coeur et de toutes leurs forces. Dans une de ses courses, lisabeth
heurta une petite fille qui tait assise toute seule  l'cart.

LISABETH.

Pardon, mad... Oh! Irne....

[Illustration: On se mit  jouer  cache-cache... (Page 60.)]

IRNE, _embarrasse_.

Ce n'est rien, lisabeth, vous ne m'avez pas fait mal.

lisabeth sembla hsiter, rougit un peu, puis se rapprochant d'Irne,
elle reprit:

Pourquoi ne jouez-vous pas, Irne?

--Parce que je suis toute seule! rpondit tristement l'lgante.

--Cela vous amuserait-il de jouer avec nous? dit lisabeth, d'un ton
affectueux.

--Oh oui! dit Irne, en baissant la tte, mais je ne sais pas... ce ne
serait pas agrable pour....

--Pour qui? dit lisabeth en souriant.

--Pour vous, dit Irne  voix basse. J'ai t si froide, si impolie pour
vous, pauvre lisabeth, il y a trois semaines; vous devez certainement
m'en vouloir.

--Irne, dit lisabeth, d'un ton srieux, il y a dans le Pater:
_pardonnez-nous nos offenses comme nous les pardonnons  ceux qui nous
ont offenss;_ je vous en voulais d'abord, mais maintenant je vous
pardonne, et de toute mon me.

--Ah! merci, lisabeth, s'cria Irne, les larmes aux yeux, c'est bien,
c'est beau ce que vous faites et ce que vous dites l: accordez-moi
votre amiti, je vous en prie; j'ai tant besoin, je le vois maintenant,
de bons conseils et de bons exemples!

--De tout mon coeur, chre Irne, dit lisabeth en l'embrassant.

--Alors, au lieu de jouer, causons encore un peu, je vous en prie, dit
Irne en se rasseyant.

LISABETH, _s'asseyant_.

Trs-volontiers. Voyons, de quoi voulez-vous causer?

IRNE.

Racontez moi votre vie; elle doit tre plus intressante que la mienne:
vous tes toujours contente, gaie, en train, tandis que je m'ennuie sans
cesse:  quoi cela tient-il?

LISABETH.

J'aime, je suis aime, et je m'occupe toujours: voil le secret.

IRNE.

Expliquez-moi cela, je vous en prie, chre lisabeth?

LISABETH.

Je travaille avec mon institutrice, puis je m'occupe avec maman.

IRNE, _pensive_.

C'est une vie trs-austre, mais que vous savez rendre agrable.

LISABETH.

Je ne la rends pas agrable, vu qu'elle l'est par elle-mme!

IRNE.

C'est pourtant bien plus amusant de s'occuper de toilettes et de
promenades, de ne travailler que lorsque cela fait plaisir.

LISABETH.

Et cependant vous vous ennuyez sans cesse, tandis que ma vie _austre_,
comme vous l'appelez, m'empche de jamais m'ennuyer: laquelle vaut
mieux?

IRNE.

Ah! la vtre, je le vois, mais il faut du courage pour changer toutes
ses habitudes, et... je n'en ai gure.

LISABETH, _riant_.

On ne peut pas changer tout d'un coup: essayez tout doucement de devenir
laborieuse et vous verrez comme vous serez contente; pour commencer, je
vais vous donner deux conseils. Oh! je suis terrible quand j'aime
quelqu'un, je vous en prviens, et je veux vous changer.

IRNE, _l'embrassant_.

Voyons les conseils?

LISABETH.

A votre place, je penserais souvent  Dieu, et je tcherais d'tre bonne
et aimable pour mes parents, pour mon frre et pour ceux qui
m'entourent; voulez-vous suivre ce conseil?

IRNE.

Il est trs-bon: j'essayerai, je vous le promets.

LISABETH.

Trs-bien. Et puis,  votre place, moi, je m'occuperais.

IRNE.

Ah! voil le terrible; tout m'ennuie!

LISABETH.

Mme le piano, sur lequel vous tes dj si forte?

IRNE.

Cela moins que le reste.

LISABETH.

C'est un commencement: cultivez votre talent, dj si beau!
perfectionnez-le, tudiez  des heures rgulires, chose
trs-importante: vous verrez que peu  peu, vous vous intresserez 
autre chose et que vous finirez par....

ARMAND, _accourant_.

lisabeth, lisa..., oh! mademoiselle Irne.... (_Il salue._)

IRNE.

Dites Irne tout court, s'cria la petite fille en lui tendant la main:
j'ai demand pardon  lisabeth de ma grossiret, et elle veut bien
m'aimer encore.

ARMAND.

J'en suis enchant, Irne: vous tes une bonne enfant de convenir de vos
torts; cela me raccommode tout  fait avec vous.

--O est Julien?

IRNE.

L-bas, sous les quinconces: il s'ennuie, car il est tout seul et ne
sait que faire.

A peine Armand eut-il entendu ces mots qu'il partit comme un trait et
alla trouver Julien qui se promenait en billant. Le petit de Morville
fut agrablement surpris des avances d'Armand et s'y montra
trs-sensible. Quand les enfants se quittrent, tous taient dans le
meilleur accord du monde, et lorsque les petits de Kermadio, les yeux
brillants de joie, racontrent  leur mre ce qui s'tait pass aux
Tuileries, le tendre et long baiser qu'ils reurent les rcompensa
amplement de leur gnreuse conduite.

[Illustration]




CHAPITRE VI.

IRNE ET JULIEN S'AMUSENT


Irne, de retour  la maison, essaya courageusement de suivre les bons
conseils d'lisabeth. Elle se mit donc au piano, dcide  y consacrer
une heure avant le dner. Malheureusement pour ses bonnes rsolutions,
elle tait  peine depuis un quart d'heure  tudier lorsque Nomi entra
conduite par Julien.

NOMI.

Quelle ardeur de travail, chrie, c'est superbe! peut-on vous
interrompre?

IRNE.

Vous tes toujours la bienvenue, ma bonne Nomi.

JULIEN.

Surtout comme messagre de bonnes nouvelles.

IRNE.

Ah! qu'y a-t-il de nouveau, Nomi?

NOMI.

D'abord un bal chez maman pour mardi, chre amie, ainsi prparez vos
toilettes et celles de votre poupe.

IRNE, _avec joie_.

C'est charmant. Quel bonheur! je vais me faire blouissante pour vous
faire honneur!

JULIEN.

Ce n'est pas tout! devine ce qu'il y aura dans quinze jours chez Mlle
Nomi?

IRNE, _intrigue_.

Un bal costum?

NOMI.

Bien mieux que a!

IRNE.

Un bal en dominos?

NOMI.

Vous n'y tes pas!

IRNE.

Un djeuner de crmonie?

JULIEN.

Elle ne devinera jamais, mademoiselle. Faites lui grce!

NOMI, _riant_.

Vous avez raison. Nous jouerons la comdie chre mignonne, et je compte
sur vous, comme sur monsieur Julien, pour jouer avec moi une oprette.

IRNE.

Ah! quelle joie! (_Elle embrasse Nomi._) Que vous tes donc bonne et
gentille!

NOMI.

Acceptez-vous?

IRNE.

Comment pouvez-vous me faire une pareille question! Avec transport, avec
enthousiasme! Que jouerons-nous?

NOMI, _sans l'couter_.

Nous serons en bergres: costumes Watteau, poudre, mouches, guirlandes
de fleurs, houlette et des flots de rubans. Ce sera dlicieux!

JULIEN.

Et moi, comment serai-je?

NOMI.

En Prince Charmant.

JULIEN, _radieux_.

Comme c'est aimable  vous, mademoiselle, de m'avoir choisi ce rle; je
suis sr qu'il me conviendra trs-bien!

NOMI.

A prsent, je me sauve. Tenez, voici vos rles et les gravures pour vos
costumes. Apprenez les rles, commandez vos toilettes, et venez rpter
tous les jours chez moi  deux heures. A demain!

Rests seuls, le frre et la soeur se flicitrent de la brillante
perspective qui s'ouvrait devant eux; leur vanit se rjouissait 
l'ide de paratre au bal et surtout de jouer la comdie. Les bonnes
rsolutions qu'Irne avait rapportes de sa conversation avec lisabeth
s'vanouirent rapidement, et elle fut bientt aussi absorbe que son
frre par les rptitions, les costumes et les mille soucis qu'entrane
ce genre de plaisir.

Irne avait pourtant gard la volont de faire ce que lui avait
conseill son amie, et elle trouva moyen d'tudier presque chaque jour
son piano. Souvent aussi, elle rprima des mouvements d'humeur; elle se
retint dans son impatience en songeant  lisabeth, et quoiqu'elle allt
peu aux Tuileries, proccupe qu'elle tait par son rle et ses
toilettes, elle se montra empresse et affectueuse avec la petite de
Kermadio pendant le peu d'instants que lui laissaient ses rptitions.
lisabeth, jugeant inutile de lui donner d'autres avis dans l'tat de
fivre o elle la voyait, se contenta d'tre trs-amicale.

Le jour du bal, Irne, le coeur palpitant, vit arriver Leroy qui devait
la coiffer  midi, car il tait demand partout et n'avait pu accorder
que cette heure matinale. Irne, malgr les observations de sa mre,
avait voulu Leroy quand mme, et se condamna au supplice d'tre mal 
l'aise toute la journe pour ne pas dranger sa coiffure.

Leroy se surpassa: la jolie figure d'Irne rayonnait d'orgueil quand le
clbre coiffeur se recula en disant:

C'est fini et c'est charmant. Je puis faire aussi bien, mais mieux,
c'est impossible!

Irne avait, en effet, une dlicieuse coiffure. Ses beaux cheveux blonds
taient onduls et relevs en bandeaux capricieusement disposs. Des
flots de boucles s'chappaient de son peigne orn de turquoises; des
guirlandes de myosotis taient disposes sur sa tte et, lui entourant
le cou, formaient un dlicieux collier de fleurs tenant  la coiffure.
Irne, radieuse, remercia Leroy de tout son coeur, et, l'avouerons-nous,
elle s'installa devant sa psych pour jouir toute la journe du
spectacle de sa belle coiffure: elle passa ainsi son aprs-midi, faisant
des grces, s'admirant sans cesse, et ne pensant plus gure  lisabeth
et aux bonnes rsolutions que celle-ci lui avait fait prendre. Le soir
venu, Irne mit avec bonheur une robe de tarlatane bleue, releve par
des bouquets de myosotis; la berthe du corsage tait couverte des mmes
fleurs, et ses petits souliers de satin bleu avaient pour bouffettes une
touffe de myosotis. Julien n'tait pas moins beau que sa soeur: il avait
un habit  la franaise, un gilet blanc, une culotte courte, des bas de
soie blanche et des souliers  boucles. Lui et ses amis s'taient donn
le mot pour imiter le costume de cour.

M. et Mme de Morville taient fiers de leurs charmants enfants. Leurs
louanges imprudentes achevrent d'exalter la vanit d'Irne et de
Julien. Si l'on avait pu voir leurs mes, on aurait t effray des
dfauts qui s'y panouissaient rapidement; mais on ne pensait qu' leurs
corps, et les ides srieuses taient malheureusement cartes par tous,
comme des penses importunes.

L'entre dans le bal fut triomphante: Constance, Herminie et d'autres
lgantes des Tuileries se retrouvaient l; elles jetrent sur Irne des
regards d'envie, de jalousie, de colre, qui charmrent la vaniteuse
enfant comme le plus flatteur des hommages. Ce fut elle qui dansa le
plus gracieusement: elle eut la joie d'entendre Mme de Valmier, la mre
de Nomi, la prier de danser une mazourka avec Julien, et l encore leur
triomphe fut clatant et complet. De tous cts, les pithtes de
charmants, adorables, dlicieux, venaient frapper leurs oreilles
ravies; Julien partageait les succs d'Irne et sa joie orgueilleuse;
jamais leurs sourires n'avaient t si doux, leurs regards si brillants,
leurs dmarches si gracieuses: ils se sentaient admirs, ils taient
heureux! Un dernier succs vint enivrer Irne: Constance dut jouer une
valse pour obir  un caprice de Nomi; elle s'embrouilla bientt et
s'arrta rouge, confuse et prte  pleurer.

[Illustration: Le soir venu... (Page 73.)]

Tu ne te rappelles pas bien ta valse, dit alors Irne d'un air moqueur;
laisse-moi jouer  ta place, Constance: j'en sais une plus jolie.

Constance, dpite, lui cda sa place, et Irne, surexcite par la
vanit, se mit  excuter une des plus belles, mais des plus difficiles
valses de Schulhoff. Elle la joua avec une telle perfection que les
bravos clatrent quand elle eut fini et que l'attention se dtourna de
Nomi pour se reporter sur la jolie pianiste.

De nouveau, mille compliments vinrent pleuvoir sur Irne, devenue la
reine du bal, et ce fut dans l'enivrement de l'orgueil et de la vanit,
que la petite fille et son frre se retirrent avec leurs parents  la
fin de la soire.

Ces triomphes dangereux eurent le triste rsultat de replonger le coeur
et l'esprit d'Irne dans des ides de frivolit et de toilette. Elle
ngligea lisabeth, car elle sentait au fond du coeur que son amie
devait la blmer, et elle se jeta  corps perdu dans les mille
distractions que lui offraient ses costumes  essayer et ses
rptitions.

Un jour, pourtant, lisabeth l'arrta au moment o elle passait dans les
Tuileries d'un pas rapide pour se rendre chez Nomi.

LISABETH.

Je ne vous vois presque plus, ma chre Irne. Que devenez-vous donc?

IRNE, _embarrasse_.

Ma bonne lisabeth, vous tes bien gentille de vous tre aperue de
cela! Je suis un peu absorbe par Nomi, c'est vrai!

LISABETH, _souriant_.

Un peu, et mme beaucoup! Est-elle malade?

IRNE, _rougissant_.

Non, Dieu merci; mais nous allons jouer la comdie et je vais rpter
chez elle.

--Ah! dit lisabeth.

Ce _ah_! tait si triste qu'Irne se sentit tout  fait mal  son aise.
Il y eut un moment de silence.

Il faut que je me sauve, je suis en retard, reprit Irne, d'un air
contraint;  revoir, lisabeth.

LISABETH, _soupirant_.

Au revoir, ma chre Irne.

Ce soupir fut dsagrable  Irne: elle quitta brusquement lisabeth et
se dirigea, suivie de sa bonne, vers la maison de Nomi. Cette
rptition tait la dernire. Irne dut faire quelques efforts pour ne
pas tre distraite et bien jouer. Malgr elle, les quelques paroles
d'lisabeth revenaient  sa mmoire: elle en chassa le souvenir, non
sans peine; mais le soir venu, au moment de s'endormir, elle y repensa
encore et se mit  pleurer. Elle ne savait trop pourquoi, elle se
sentait la conscience mal  l'aise: elle se tranquillisa un peu on se
disant qu'au bout du compte, elle n'tait pas force de prfrer
lisabeth  Nomi. L-dessus, elle finit par s'endormir. Le lendemain,
son joli costume la consola trs-vite de son chagrin et ce fut en
sautant de joie qu'elle s'habilla pour la comdie.

Julien n'tait pas moins joyeux que sa soeur. Il courut chez elle, 
peine habill, sous prtexte de la voir, mais en ralit pour recevoir
des compliments.

Ils partirent avec leurs parents, et ce soir-l, comme le jour du bal,
ils eurent une srie de triomphes des plus flatteurs pour leur
amour-propre.

[Illustration]




CHAPITRE VII.

COMME QUOI L'ON S'AMUSE MAL QUELQUEFOIS.


Le lendemain de cette brillante soire, Irne et Julien taient
trs-fatigus et plus tristes encore que fatigus. L'tourdissement de
la fte pass, leur conscience leur reprochait vaguement quelque chose:
c'est trop souvent en flattant des dfauts de toute espce que l'on se
procure un amusement imparfait et passager.

C'tait cela qui troublait les petits de Morville; aussi taient-ils
fort maussades et virent-ils arriver avec plaisir le moment d'aller se
promener aux Tuileries.

Ils espraient y rencontrer Nomi et leurs autres amis, afin de parler
de leur soire de la veille, mais aucun d'eux n'y tait. En revanche ils
y trouvrent lisabeth et Armand sans leurs cousins. Rien ne pouvait
leur tre plus dsagrable que la vue de leurs amis de Kermadio, ce
jour-l: ils se sentaient srieusement blms par eux, leur conscience
leur disait qu'ils taient blms avec raison, et cela leur causait une
grande gne.

Ils furent donc agrablement surpris quand lisabeth les aborda en leur
disant:

Bonjour, mes amis; je n'ai qu'une demi-heure  rester aux Tuileries,
aujourd'hui: j'en suis dsole, car je ne vous vois presque plus.

ARMAND.

Moi aussi. Eh bien! prince Charmant, il parat que vous avez jou 
merveille hier au soir?

--Comment savez-vous?... dit Julien flatt et surpris.

ARMAND.

Par la voix de la renomme; autrement dit par mon cousin Jacques, qui
tait hier au soir chez Mme de Valmier.

JULIEN.

Ah! j'en suis bien aise! il s'est amus alors?

ARMAND, _tranquillement_.

Non; pas trop!

JULIEN, _vex_.

Et pourquoi donc a? les costumes taient charmants, la pice aussi!

ARMAND.

Non, cela manquait de gaiet,  ce qu'il dit. Franchement, Julien, ce
n'est pas un amusement d'enfant qu'une comdie comme celle l.

LISABETH.

Je trouve qu'Armand a raison. Se costumer _pour de bon_ et imiter les
_vrais_ acteurs, c'est ennuyeux et surtout mauvais.

IRNE, _se rcriant_.

Par exemple, et comment a?

LISABETH.

Maman dit que cela excite l'orgueil, la vanit, la coquetterie, que cela
dtourne du travail, de la vie calme, de la bonne vie de famille, (_avec
intention_) des _vrais_ amis. (_Irne rougit._) Voyons, Irne, chre
amie, avouez que tous ces jours-ci, vous n'avez pens qu' des choses
frivoles et que vous avez nglig tous vos devoirs srieux.

IRNE, _ demi-voix_.

C'est vrai, lisabeth.

LISABETH.

Que rsulte-t-il de tous ces mauvais plaisirs? Qu'on se sent mal  son
aise et qu'on s'en veut d'tre frivole sans avoir le courage de cesser
de l'tre!

IRNE, _soupirant_.

C'est trs-vrai, je l'avoue! J'ai pens tout cela, surtout ce matin!

ARMAND.

Voyez-vous, Julien, tout cela ne vaut pas nos simples charades; voil
qui est amusant et qui est un vrai passe-temps d'enfants!

JULIEN.

De quelles charades parlez-vous, Armand?

ARMAND.

De celles que nous allons jouer bientt chez grand'mre, comme nous le
faisons tous les ans.

JULIEN.

Et qui joue avec vous?

LISABETH.

Nos cousins et cousines de Marsy.

IRNE.

Et vos costumes, qui les fait?

ARMAND.

Nous-mmes, avec des affaires que grand'mre nous prte. L'anne
dernire, j'tais en Turc avec un turban gros comme une citrouille sur
la tte. Paul tait en Tarentule, et puis, il a jou ensuite un oignon
d'Egypte. Dieu, avons-nous ri!

JULIEN, _souriant_.

Le fait est que a devait tre bien drle!

IRNE, _avec curiosit_.

Je voudrais bien vous voir jouer vos charades, lisabeth!

LISABETH.

C'est facile: je demanderai  grand'mre de vouloir bien inviter M. et
Mme de Morville et vous deux: elle sait que je vous aime bien: quoique
vous ne soyez pas de la famille, elle le fera volontiers, j'en suis
sre.

[Illustration: J'tais un turc. (Page 84.)]

IRNE.

Vous n'avez donc personne d'invit,  cette fte?

ARMAND.

Ce n'est pas une fte, Irne: c'est une runion de famille. Il n'y a que
nos parents, mon oncle Gaston et mon oncle Woldemar.

LISABETH.

D'ailleurs, grand'mre dit que c'est trs-mauvais d'exciter la vanit
des enfants en les donnant en spectacle; tandis que les charades sont
pour faire rire, et je vous assure qu'on n'y manque pas!

--lisabeth, dit Mlle Heiger, en s'approchant, l'heure de notre visite 
Mme de Gurs est venue. Dites adieu, ainsi qu'Armand,  vos amis et
partons vite.

--Dj? dit lisabeth.

--Ah! quel dommage! s'crirent les petits de Morville.

--Au revoir, Irne,  revoir, Julien, dirent lisabeth et Armand. A
bientt, n'est-ce pas?

Et l'on se spara en s'embrassant affectueusement.

Rests seuls, les petits de Morville se regardrent un instant en
silence.

Quelle bonne enfant que cette lisabeth! dit enfin Irne, avec
conviction.

--J'en dis autant d'Armand. Il me plat beaucoup, maintenant, rpondit
Julien.

--Ils ont raison! reprit Irne d'un air pensif. Nos ftes sont
mauvaises.

--Quelle ide, dit Julien avec humeur. Pourquoi dis-tu une chose
pareille?

IRNE.

Si ce n'tait pas mauvais, Julien, je n'aurais pas la conscience
inquite comme je l'ai.

JULIEN.

En quoi, inquite? Tu n'as rien fait de mal, aprs tout!

IRNE.

Si, c'tait mal de se mirer pendant des heures entires, et je l'ai fait
quand j'ai t coiffe. C'tait mal de prendre la place de Constance au
piano, au lieu de l'encourager, et je l'ai fait! C'tait mal d'tre
orgueilleuse pour avoir bien dans la mazurka, et j'avais le coeur
gonfl d'orgueil, et plein de ddain pour les autres.

JULIEN, _hsitant_.

C'est possible, ce que tu dis l: j'ai bien quelque chose de semblable 
me reprocher aussi; mais... notre comdie, notre pauvre comdie, qu'y
avait-il de mal l dedans?

IRNE, _avec motion_.

L plus qu'au bal, j'ai t coupable, je le reconnais maintenant. Quand
Herminie s'est trompe, qu'elle a balbuti, j'aurais pu, j'aurais d lui
souffler la phrase qu'elle avait oublie et que je savais. Au lieu de
cela, j'ai ri; cela a fini de la troubler, de la dsoler, la pauvre
petite: elle n'a continu qu'avec peine, et aprs le spectacle, sa mre
l'a durement gronde..., et ma constante proccupation de ma toilette,
mon dsir de briller, mme aux dpens de Nomi qui est si bonne; tout
cela, vois-tu, est mal; vraiment mal!

Irne s'tait anime en parlant: sa vivacit, sa voix mue touchrent
Julien.

Allons, petite soeur, calme-toi, lui dit-il; tu as raison, l, et je me
sens aussi coupable que toi.

En finissant ces mots, il embrassa tendrement sa soeur. Irne tait si
peu habitue aux dmonstrations affectueuses de Julien, qu'elle resta
d'abord interdite, puis elle fondit en larmes en se jetant au cou de son
frre.

Oh! mon cher Julien, murmura-t-elle  travers ses larmes! Que c'est bon
d'tre aime de son frre! Que je te remercie!

--Irne, chre soeur, dit Julien, les larmes aux yeux, je te remercie 
mon tour. Oui, aimons-nous sincrement; je sens  prsent combien il est
triste de vivre comme nous le faisions, indiffrents l'un  l'autre.
Grce  Dieu, je sens aujourd'hui tout le prix de ta tendresse: je veux
tre ton ami et ton frre, entends-tu, chre soeur? Non pas seulement de
nom, mais en ralit.

Irne s'essuya les yeux  la hte, car Zlie s'approchait d'un air
inquiet. Les enfants, suivis de leur bonne, revinrent  la maison en
causant affectueusement, heureux pour la premire fois de sentir leur
gosme se fondre et se changer en tendresse vraie, en amiti dvoue
l'un pour l'autre.

[Illustration]




CHAPITRE VIII.

LES DEUX CLUBS.


Ah ! ma chre, disait la semaine suivante Constance  Irne, on ne
vous voit presque plus, que devenez-vous?

--J'ai t un peu souffrante, rpondit Irne; c'est pour cela que je ne
suis pas venue tous ces jours-ci.

CONSTANCE.

Alors, vous ne savez pas la grande nouvelle?

IRNE.

Non, vraiment. Laquelle donc?

CONSTANCE.

Herminie et moi, avec M. Jordan, fondons ici le _club du Beau monde_.
Vous tes inscrite, bien entendu, ainsi que monsieur Julien. On ne
reoit que les petites filles en robe de soie et les petits garons en
paletots lgants.

IRNE, _faiblement_.

Mais je ne sais pas si je peux....

CONSTANCE.

Ah! ma chre, il est impossible que vous n'en soyez pas! Vous seriez
montre au doigt si vous refusiez! Venez, voil ces demoiselles qui nous
cherchent. Allons vite vous faire recevoir.

Irne se laissa entraner  demi flatte,  demi mcontente: elle vit
bientt avec dplaisir que l'on avait fait cela pour humilier les
enfants simplement mis, que les lgants voulaient chasser des
Tuileries.

IRNE.

Mes chers amis, vraiment je ne vois pas trop la ncessit de fonder ce
club. A quoi bon imiter nos papas quand les Tuileries ne nous ont runis
jusqu'ici que pour jouer?

HERMINIE, _avec autorit_.

Ma toute belle, c'est justement pour empcher ces jeux de chevaux
chapps que nous fondons _le Beau monde:_ il vient ici un tas
d'enfants qui dconsidrent les Tuileries. Cela est choquant; cela ne
peut durer.

CONSTANCE.

Parfaitement raisonn. Il est rvoltant de coudoyer  chaque instant des
enfants vtus d'une faon misrable. Il ne doit venir ici que des
personnes riches. Que les autres s'en aillent!

Dans ce moment, Jordan et son frre arrivrent, entranant Julien, qui
semblait se laisser faire de trs-mauvaise grce; mais de mme qu'Irne
le respect humain, la fausse honte, l'empchaient de dire sa pense et
de rompre avec les faux amis qui formaient le nouveau Club.

JORDAN.

L,  prsent, nous voici au complet.--Je vais lire notre rglement.
Mesdemoiselles et Messieurs, voulez-vous?

TOUS LES ENFANTS.

Oui, oui, lisez!

Jordan tire un cahier de sa poche et lit ce qui suit:

Rglement du Club des Tuileries: _Le Beau Monde_.

ART. 1er.

Les membres du Club ne devront jamais porter que des vtements lgants.

ART. 2.

Les demoiselles doivent jurer de ne jamais s'affubler de drap, mrinos
et autres toffes grossires, indignes du _Beau Monde_.--Les messieurs
devront tre, dans leur genre, aussi lgants que les demoiselles.

ART. 3.

Les membres du Club ne devront, sous aucun prtexte, jouer avec les
enfants grossirement habills.

ART. 4.

Les membres du Club ne joueront jamais que d'une faon _comme il faut_;
leurs jeux devant tre en rapport avec leurs toilettes et leurs devoirs
de socit lgante.--Sont abolis cache-cache, colin-maillard, les
barres et tous jeux semblables,--La corde est tolre, lorsqu'il y a du
monde pouvant faire cercle et regarder....

Un grand clat de rire interrompit le lecteur; tous les enfants
tournrent la tte et virent Armand, lisabeth, leurs cousins et
quelques autres enfants qui avaient cout Jordan et riaient de tout
leur coeur.

CONSTANCE, _indigne_.

Voil les gens mal mis! qu'est-ce qu'ils viennent faire ici?

JORDAN.

Comme c'est ridicule de venir dranger nos occupations!

HERMINIE, _avec majest_.

Petits et petites, allez-vous-en: nous ne vous connaissons pas, nous ne
voulons pas vous connatre, et c'est trs-indiscret de venir couter ce
que nous disons.

ARMAND, _tranquillement_.

Petits et petites, les Tuileries sont  tout le monde, vous lisez 
haute voix, ce n'est donc pas un secret, et comme vous lisez des
btises, nous rions, voil tout.

JORDAN, _indign_.

Des btises?...

JACQUES DE MARSY.

Et des normes, encore; ah! il faut  ces demoiselles et  ces messieurs
de beaux vtements?

CONSTANCE, _aigrement_.

Mlez-vous de ce qui vous regarde, polisson.

LISABETH, _ ses compagnons_.

Laissons-les, mes amis: maman m'a dit plus d'une fois que les enfants
devraient se runir pour faire du bien. Fondons aussi un club, nous, un
club bon, utile, intressant, que nous appellerons le _Club de la
Charit_: tous ceux qui voudront en tre seront les bienvenus.

VERVINS.

Ah! Ah! ah! vous demandez la charit, alors?

ARMAND, _vivement_.

Dites donc, vous, tchez de fermer votre grande bouche et de cacher vos
vilaines dents jaunes (_on rit_); respectez ma soeur, entendez-vous,
gandin?

LISABETH.

Tais-toi, Armand, ne dis pas de choses dsagrables  Vervins. Non,
monsieur, nous ne demandons pas la charit, nous la ferons, au
contraire, puisque papa et nos oncles veulent bien nous donner de
l'argent plus qu'il ne nous en faut pour nos menus plaisirs. Vous
trouvez mauvais que nous ne soyons pas aussi bien mis que vous: c'est
que notre maman le veut ainsi; et elle a bien raison: au moins nous
sommes libres de jouer  notre aise, et comme cela, il nous reste
quelque chose dans notre bourse quand il y a quelque misre  soulager.

JEANNE DE MARSY.

Tu as bien parl, lisabeth; viens, retournons prs de Mlle Heiger pour
organiser notre club, a va tre trs-intressant.

LES AUTRES ENFANTS.

C'est cela.

ARMAND.

Bonsoir, le beau monde, continuez de dbiter vos sornettes, nous ne vous
drangerons pas dans vos amusements. Ah! ah! Ah! que c'est donc bte de
s'amuser  s'ennuyer!

Et il partit en courant, suivi de sa soeur et de leurs cousins et amis.

Rests seuls, les lgants se regardrent.

NOMI.

Elle a bien parl, cette petite fille, n'est-ce pas, Ir.... Eh bien! o
est donc Irne?

JORDAN.

Et Julien?

HERMINIE.

Ils sont partis tout doucement pendant que vous lisiez, monsieur; je les
ai vus aller rejoindre leur bonne et quitter les Tuileries.

NOMI.

C'est singulier: ce n'est pas leur heure de dpart!

CONSTANCE, _aigrement_.

Elle est si bizarre, cette Irne; elle ne veut rien faire comme les
autres: elle tche toujours de se singulariser pour qu'on la remarque:
je ne peux pas souffrir ces manires-l!

HERMINIE.

Vous avez bien raison, c'est crispant de voir comme elle est affecte;
ses matres, qui me donnent aussi des leons, me disent sans cesse
qu'elle et Julien passent le temps de leurs tudes  faire des mines et
 se regarder dans la glace.

NOMI.

N'en dites pas de mal, voyons, et songeons plutt  nous amuser.

VERVINS.

Voulez-vous regarder mes albums de timbres?

JULES.

C'est a; les messieurs vont faire des affaires et les demoiselles les
conseilleront.

Les lgants acceptrent la proposition et bientt on n'entendit plus
que:

J'ai des mexicains: qui en veut?

--Moi, j'en prends cinq.

--Il n'y a pas de confdrs, aujourd'hui?

--Marchandise prcieuse, mon cher! Si vous en avez, gardez-la; ils ne
pourront qu'augmenter.

--Jules, cdez-moi vos russes!

--A combien?

--Dix francs, les cinq.

--Merci! on vous en donnera des russes  ce prix-l!

--Dites votre chiffre, alors?

--Quinze francs.

--Oh l! l!

--Dame, c'est  prendre ou  laisser; dpchez-vous; on me les
demande....

--Donnez, allons, quoique ce soit un prix sal!

--Eh! Vervins, avez-vous vendu mes italiens?

--Oui, mais mal!

--Combien, voyons?

--Neuf francs cinquante centimes, et encore j'ai eu de la peine.

--Misricorde, en voil une dbcle! ils ont donc baiss?

--Vous le voyez bien.

Entre petites filles on entendait des conversations dans le genre de
celles-ci:

Allez-vous patiner au Bois, cet hiver?

[Illustration: Jupe de velours noir garnie de cygne. (Page 101.)]

--Je crois bien! on vient de me faire un costume pour cela; un amour, ma
chre!

--Qu'est-ce que c'est?

--Jupe de velours noir garnie de cygne, casaque pareille, toque avec
plume de lophophore, c'est adorable; et des bottes! ah! ma chre, Meyer
s'est surpass!

Plus loin, on entendait Constance dire  Herminie:

En rgle gnrale, ma toute belle, le lait virginal est toujours mal
fait chez les petits parfumeurs. Il n'y a que Rimmel ou Claye pour bien
arranger cela.

--J'irai chez eux alors, bien certainement! ont-ils de quoi brunir les
sourcils?

--Oui. Je vous recommande aussi leur rouge, il est parfait. A propos de
cela, comment vous mettez-vous du blanc?

--C'est un secret, mais pour vous je n'ai rien de cach. Je mets du cold
cream sur le visage; je le laisse dix minutes, je l'essuie lgrement et
je me poudre; cela fait un effet admirable.

Pendant que les lgants _s'amusaient_ ainsi, Mlle Heiger aidait
lisabeth  rdiger son rglement pour le _Club de la Charit_. Quand ce
fut fait, lisabeth rclama l'attention gnrale.

lisabeth lut ce qui suit:

_Article 1er._--Chaque enfant devra se charger d'un petit pauvre,
fourni par mon oncle Gaston: en sa qualit de prsident de la socit
des pauvres apprentis, cela lui sera facile de nous en indiquer.

ARMAND.

Si je prenais Jordan? (_On rit._)

LISABETH, _continuant_.

_Article 2._--Tous les samedis, chacun de nous rendra compte de ce qu'il
aura fait dans la semaine.

_Article 3._--On sera aimable, bienveillant pour tous les enfants connus
et inconnus, et l'on tchera non-seulement de leur donner de bons
conseils, mais encore de leur rendre le bien pour le mal et de leur
inspirer de bons sentiments.

ARMAND.

Je proteste!... (_on rit_) et de toutes mes forces encore! on nous
demande tout simplement d'tre parfaits. Je dclare que je ne le suis
pas et qu'il se passera trs, trs-longtemps avant que je le sois. Mon
honntet m'ordonne de vous dire cela  tous, pour ne pas vous prendre
en tratre, vu que je suis vif comme la poudre et que je ne rponds pas
de moi.

LISABETH, _riant_.

Voyons, Armand, tu n'es pas si diable que tu en as l'air. Tu t'y feras,
va!

ARMAND.

Nous verrons a; en tout cas, je ferai tous mes efforts pour tre
meilleur, je t'assure.

On se spara sur cette bonne parole et chacun s'en retourna chez soi, le
coeur content, convaincu que la bonne et charmante ide d'lisabeth
ferait grand bien aux protecteurs comme  leurs petits protgs.

[Illustration]




CHAPITRE IX.

UNE SANCE DU CLUB DE LA CHARIT.


Enfin, voil lisabeth! s'cria Irne avec joie, on courant vers son
amie.

--Et le bon Armand, dit Julien en allant serrer la main du petit Breton.

LISABETH.

Bonjour, mes amis, il y a quinze jours que je ne vous ai vus ici,
pourquoi ne venez-vous plus aux Tuileries?

Irne et Julien donnrent, en balbutiant, quelques mauvaises raisons. Au
fond, ils taient embarrasss de choisir entre les petits de Kermadio,
qu'ils aimaient, et leurs connaissances du club _Le Beau Monde_, qu'ils
n'aimaient pas, mais qui flattaient leur vanit. Ce jour-l, pourtant,
ils s'taient dcids  venir aux Tuileries, les lgants ayant t tous
goter chez Nomi; les petits de Morville, honteux de leur lchet,
avaient voulu profiter de cette circonstance pour revoir leurs amis.

JULIEN.

Mais qu'avez-vous donc, Armand? Vous avez l'air tout affair
aujourd'hui.

IRNE.

Et vous aussi, lisabeth; est-ce que nous vous gnons?

LISABETH.

Non, si vous voulez bien venir avec nous et assister  notre compte
rendu du _Club de la Charit_; vous en avez peut-tre entendu parler?

IRNE.

Oui, Nomi m'en a dit quelques mots.

LISABETH.

Eh bien, nous allons aujourd'hui raconter ce que nous avons fait. Si
cela vous intresse, vous pouvez nous accompagner.

JULIEN.

Et moi, lisabeth, puis-je venir aussi?

LISABETH.

Certainement. Allons vite  la grande alle: on nous y attend.

Les petits de Marsy et quelques autres enfants taient dj rassembls,
en effet: ils accueillirent les arrivants avec une joie affectueuse qui
toucha visiblement Irne et Julien.

JACQUES.

Allons, lisabeth;  toi de commencer: tu es notre prsidente et tu as
la parole.

LISABETH, _souriant_.

Ici les premiers doivent tre les derniers, comme dans l'vangile: je
demande  Jeanne de commencer.

On s'assit et Jeanne prit la parole.

Mon oncle Gaston m'a donn, dit-elle, une pauvre petite aveugle 
secourir. Elle s'appelle Louise et a treize ans; elle est trs-bonne et
trs-gentille, mais elle est dsole de son infirmit; elle n'a perdu la
vue que depuis un an; il me faut non-seulement la secourir, mais aussi
la consoler. J'y vais tous les jours, avant le djeuner; je l'aide 
faire sa toilette, je lui apprends  s'occuper,  faire le mnage 
ttons; je lui lis des histoires, je lui chante des cantiques, et elle
ne pleure plus maintenant. Dieu merci! sa mre est bien contente: moi
aussi.

Un murmure d'approbation s'leva quand Jeanne se tut. Irne et Julien se
regardrent avec un mlange de surprise et d'attendrissement.

LISABETH.

Merci, Jeanne. Jacques,  ton tour.

JACQUES.

Mon oncle m'a donn un petit bless. C'est un pauvre enfant qui a eu la
jambe crase par une poutre: on la lui a coupe et il est dans son lit
trs-malade, et exaspr d'tre mutil ainsi. J'ai eu bien du mal avec
lui! Les premiers jours il gardait un silence obstin, ou bien il ne
parlait que pour dire les vilaines choses sur le sort, sur la
Providence, enfin, beaucoup de paroles tristes  entendre. Hier, il m'a
dit brusquement:

Pourquoi venez-vous me voir, puisque je vous suis tranger?

--Vous n'tes pas un tranger pour moi, lui ai-je dit; ne sommes-nous
pas frres devant le bon Dieu?

Il me regarda avec des yeux singuliers.

Le bon Dieu! a-t-il dit, il n'est gure bon pour moi!

--Ne dites pas cela, me suis-je cri; il vous aime, mon pauvre Adolphe!
et moi aussi, je vous aime, je souffre de vous voir souffrir et
surtout....

--Eh bien? dit-il, achevez.

--Eh bien! je me dsole de voir votre coeur si triste.

--Pourquoi dites-vous que vous m'aimez, a-t-il repris; vous vous moquez
de moi sans doute....

J'ai eu les larmes aux yeux et j'ai dtourn la tte sans rpondre.

Je vous fais de la peine, a continu le bless d'une voix mue; est-ce
pour cela que vous avez des larmes dans les yeux?

--Vous doutez de mon affection, Adolphe, cela m'afflige, mon ami!

Adolphe me saisit les mains.

Vous avez dit....

--J'ai dit: mon ami; ne voulez-vous pas me laisser vous appeler ainsi,
Adolphe?

Il s'est cach la tte dans ses mains en fondant en larmes: j'ai voulu
le consoler.

Laissez, a-t-il dit, ces larmes me font tant de bien! Oh! que c'est bon
d'aimer, de se repentir!...

A partir de ce moment, il a chang compltement; il est devenu
affectueux, rsign, patient, et son pauvre coeur n'est plus rvolt,
mais soumis.

On remercia Jacques avec effusion de son compte rendu. Irne et Julien,
pour la premire fois de leur vie, comprenaient les nobles motions, les
saintes joies de la charit.

Les autres enfants racontrent le rsultat de leur mission; il ne
restait plus qu'lisabeth et Armand.

LISABETH.

A ton tour, Armand, dis nous l'histoire de ton protg.

ARMAND.

Moi, je n'ai pas d'enfant, il n'y en avait plus de disponible (_on
rit_); j'ai un vieil ivrogne (_on rit plus fort_), c'est le concierge de
mon oncle Ernest, un brave homme, mais il boit; oh! mais il boit
tellement d'eau-de-vie que c'est une piti! Alors j'ai t le voir avec
mon oncle, je l'ai fait convenir qu'il devait se corriger, et je lui ai
propos de le gurir. J'avais entendu parler du docteur Tribault, de sa
mthode pour rendre les ivrognes trs-sobres: mon oncle et moi, nous
avons conduit le ntre chez le docteur (_on rit_). Savez-vous ce qu'il a
fait pour le gurir de son amour pour l'eau-de-vie? il l'a gard chez
lui trois jours entiers, ne lui faisant manger et boire que des choses
imprgnes d'eau-de-vie; c'tait excrable, je le sais parce que j'en ai
got un peu: mon malheureux ivrogne trouvait a dgotant, a lui
donnait des haut-le-coeur, et il a demand grce le second jour, mais le
docteur a tenu ferme, il n'a pas lch mon pauvre ivrogne avant la fin
des trois jours: alors, il lui a donn une bouteille d'eau-de-vie en
disant:

Tenez, mon ami, vous tes libre, buvez  discrtion maintenant, je vous
le permets.

--Moi, boire, pouah! certes non, je ne boirai pas de cette salet: a me
fait bondir le coeur rien que de la voir; a me rappelle mon horreur de
nourriture et de boisson de ces jours-ci!

--Voyons, essayez....

--Jamais... j'aime mieux de l'huile de ricin! (On rit.)

[Illustration: C'est un brave homme, mais il boit! (Page 110.)]

Mon ivrogne tait parfaitement guri; le docteur est ravi, et c'est la
femme de mon ivrogne qui est heureuse! elle pleurait en me remerciant de
ma bonne ide, et elle me disait: Grce  vous, monsieur Armand, mon
mari ne nous laissera plus dans la misre, les enfants et moi, pour
aller boire  son maudit cabaret.

--Bravo! s'crirent les enfants: tu as fait l une chose excellente,
Armand!

ARMAND.

A toi, lisabeth, tu nous dois ton histoire.

LISABETH.

Trs-volontiers; la voici:

J'ai eu pour partage de soigner une vieille femme paralyse des jambes;
comme pour Armand, il n'y avait plus d'enfants pauvres ou affligs  me
confier. J'ai donc t voir ma paralytique. Je trouve une femme furieuse
d'tre dans cet tat, et trs-aigrie par la souffrance: elle me tourne
le dos en dclarant qu'elle ne me dirait pas un mot, qu'elle me dfend
de la toucher et mme de l'approcher. Je lui parle, je veux lui faire
entendre raison, peine perdue: je fais son mnage le mieux que je peux,
et chaque jour, je reviens (j'tais avec Mlle Heiger, bien entendu!) la
soigner de mon mieux; elle continuait  ne pas vouloir dire une parole,
lorsqu'avant-hier, j'ai le malheur d'oublier sa dfense, je veux l'aider
 se soulever et je reois un soufflet, oh mais! un soufflet en rgle,
Mlle Heiger a pouss un cri, mais je me suis hte de lui dire, en
joignant les mains: Pardonnez-lui, car elle doit tre bien malheureuse
pour maltraiter celle qui l'aime et l'aimera malgr elle.

Alors la paralytique m'a tendu les bras sans rien dire, je me suis
approche avec joie de la pauvre femme repentante, et elle a embrass ma
joue toute rouge, 'a t le signal de la paix: nous nous entendons
trs-bien maintenant!

Ce touchant rcit finit la runion du _Club de la Charit_: l'on se
spara ensuite: Irne et Julien taient srieusement touchs de ce
qu'ils avaient entendu et prenaient de bonnes rsolutions pour l'avenir.

[Illustration]




CHAPITRE X.

UNE SANCE DU CLUB DU BEAU MONDE.


L'enfer est, dit-on, pav de bonnes intentions. Cela signifie que les
actions doivent accompagner les bons desseins, sans quoi les sages
rsolutions restent striles et l'on a des remords de plus, en songeant
qu'on a voulu bien faire et qu'on n'a pas eu la force d'agir comme on se
le promettait.

C'est ce qui arrivait pour Irne et Julien: leurs habitudes futiles et
dissipes, leurs amis faux et vains, les entranaient  reprendre un
train de vie qui ne suffisait plus  leurs coeurs, ni  leurs esprits:
ils s'amusaient parfois  satisfaire leur besoin de briller, mais le
plus souvent, ils n'approuvaient qu'en apparence ce que leur conscience
blmait en secret.

Pourtant comme ils taient gais, lgants, et surtout comme ils taient
fort riches, Irne et Julien se voyaient recherchs plus que jamais par
leurs amis du club _le Beau Monde_. C'est l que nous les retrouvons,
quelques jours aprs leur runion avec lisabeth et ses amis.

La vente des timbres tait des plus animes, ce jour-l; jamais Vervins,
Jordan et Jules n'avaient dploy autant d'activit, de gnie des
affaires. Julien lui-mme s'tait laiss entraner par leur exemple et
faisait comme eux, des spculations, aussi bonnes pour lui que mauvaises
pour ses acheteurs de timbres. Chacun criait, allait, venait, discutait,
lorsqu'une voix grave domina tout  coup le tumulte.

Mes petits messieurs, il n'est pas permis de faire du commerce ici.

Tous les _spculateurs_ restrent ptrifis devant un surveillant qui se
tenait au milieu d'eux, les bras croiss, et fronant les sourcils.

Fi! continua-t-il, des enfants honntes passent leur temps  trafiquer,
au lieu de jouer et de courir, comme cela devrait tre! Voil donc
pourquoi vous vous cachiez sous les quinconces depuis quelque temps?
Mais je souponnais cela.... J'ai guett et je surprends vos vilaines
manoeuvres!

VERVINS, _troubl_.

Mais monsieur, il est bien permis d'changer des timbres, c'est un
amusement comme un autre!

LE SURVEILLANT, _avec force_.

Ne mentez pas, monsieur: vous trafiquiez, et vous vous trompiez les uns
les autres; je le sais, car j'ai entendu tout  l'heure votre
conversation avec votre camarade. (_Il dsigne Jordan._)

JORDAN, _aigrement_.

Ah! par exemple! nous n'avons rien dit que de trs-simple, de
trs-honnte!

LE SURVEILLANT, _avec ironie_.

Ah! c'est donc honnte de dire: Je viens de gagner sept francs
vingt-cinq centimes sur Anastase!

Et moi cinq francs cinquante centimes sur tienne! Ils sont refaits en
plein, ces imbciles; les affaires vont joliment, aujourd'hui!

(_Exclamations parmi les enfants._)

ANASTASE, _en colre_.

C'est trs-mal, je ne veux plus tre votre ami, je ne veux plus tre du
club _du Beau Monde_: je ne jouerai plus avec vous. Je vais rejoindre
Armand et lisabeth. (_Il s'en va en courant._)

tienne, _indign_.

Moi aussi; j'aime mieux jouer et tre simple que de me voir prendre mon
argent comme a! (_Il suit Anastase._)

LE SURVEILLANT.

Si a ne fait pas piti de voir des enfants s'exciter  la vanit avec
leur _Beau Monde_, et les voir mpriser des enfants raisonnables! Bien
le bonsoir, messieurs; j'ai l'oeil sur vous. Plus d'affaires, ou gare 
vous!

Le surveillant s'loigna alors en grommelant, laissant les enfants 
moiti en colre,  moiti terrifis.

CONSTANCE, _avec aigreur_.

Vilain bonhomme! c'est un tyran, de ne pas nous laisser faire ce qui
nous plat!

HERMINIE, _tapant du pied_.

Et d'oser nous faire des reproches!

NOMI.

Ah! mes amis, franchement il a raison: en y rflchissant, il vaut bien
mieux jouer que de se pavaner comme nous le faisons! Et puis, c'est bien
plus gentil de jouer tous ensemble: nous repoussons les enfants
simplement mis, je ne sais pas pourquoi!

CONSTANCE, _avec dignit_.

Je ne m'abaisserai jamais  frquenter des gens portant de pareilles
toilettes.

HERMINIE.

Que va devenir notre club...? Eh bien, Irne, vous vous en allez?

IRNE.

Oui, je ne veux plus avoir la honte d'tre blme par le gardien.
Viens-tu, Julien?

JULIEN.

Oh! oui! je ne recommencerai pas, je t'assure,  me mettre dans une
position pareille!

JORDAN.

Comment, vous vous en allez! Et notre club?

JULIEN.

Je m'en moque, j'en ai assez; j'en ai mme trop...

CONSTANCE.

Irne, restez donc, n'abandonnez pas le club, vous, au moins!

IRNE.

Si vraiment; je veux bien jouer, mais je ne veux plus de ce bte de club
qui ne sert  rien qu' nous rendre vaniteux. A demain, mes amis;
aujourd'hui, je vais embrasser lisabeth, Armand, leurs amis, et leur
dire que je serai trs-contente de jouer avec eux.

CONSTANCE.

Mais... allons bon, voil qu'il pleut! Ah! ma robe, ma jolie robe! mon
satin lilas sera perdu....

HERMINIE.

Mes plumes de paon seront dfrises, si a continue! Ae!... il me tombe
de l'eau dans le cou....

NOMI.

Sauvons-nous sous les arcades de la rue de Rivoli avec nos bonnes!

Ces mots furent le signal d'une dbandade gnrale; le _Beau Monde_
courut  toutes jambes vers la grille, au milieu d'une pluie devenue
torrentielle; les lgants se bousculaient tellement en montant
l'escalier qui conduit  la porte d'entre, que plusieurs d'entre eux
tombrent: ils se relevrent furieux, pleins de boue et de sable, et se
disant des choses dsagrables les uns aux autres.

Les malheureux finirent par arriver sous les arcades, mais dans l'tat
le plus dplorable qu'on puisse imaginer: leurs belles toilettes taient
toutes perdues; leurs visages exprimaient le dpit et la colre.

La droute du _Beau Monde_ attira l'attention de plusieurs gamins: ils
accoururent en se bousculant et firent cercle autour des lgants
consterns.

UN GAMIN.

Oh Titi, en v'l des boules et des balles! sac  papier, qu joli
spectacle!

DEUXIME GAMIN.

Tiens, Dodolphe, v'l une merveilleuse qui perd son rouge, il rigole sur
son menton...

TROISIME GAMIN.

Prends garde de l'perdre; ah! en v'l une qu'a du blanc et du noir
ple-mle. C'est comme pour les pies!

[Illustration: Oh Titi! en v'l des boules...! (Page 120.)]

PREMIER GAMIN.

C'est, ma foi, vrai. C'est gentil de voir tout a gratis!

JORDAN.

Allez-vous en, polissons! Donnez-nous la paix.

PREMIER GAMIN.

M'sieur a ses nerfs?

JULES.

Mauvais garnement, respecte-nous ou gare  toi!

DEUXIME GAMIN.

Oh la la! maman, j'ai t'y peur! (_Chantant_).

        En avant, marchons,
        Contre ces garons....

(_Il s'avance vers Jules._)

JULES, _reculant_.

Eh bien! eh bien! ma bonne, au secours!

TROISIME GAMIN.

Bb crie; vite, la nourrice, du lolo pour consoler Fanfan!

LA BONNE.

Allez-vous-en, gamins, laissez ces enfants tranquilles.

PREMIER GAMIN.

La rue est  tout le monde, d'abord....

DEUXIME GAMIN

Et puis, c'est pas des enfants, a!

HERMINIE, _indigne_.

Par exemple!

DEUXIME GAMIN.

Non, c'est des chiens fous; ainsi, on peut regarder a.

CONSTANCE, _furieuse_.

a! l'insolent!

UN SERGENT DE VILLE, _arrivant_.

Arrire, les gamins! (_les gamins se sauvent en criant:_ v'l les
chiens fous, hou, hou....) Et vous, mesdemoiselles et messieurs,
veuillez circuler; voil la pluie finie, du reste; vous pouvez aller et
venir.

Les lgants, tremps, sales, grognons, et quelques-uns d'entre eux
barbouills par leur maquillage  moiti enlev, s'en allrent
piteusement avec leurs bonnes; ils eurent la douleur de rencontrer, au
dtour d'une rue, les implacables gamins qui les escortrent pendant
quelques minutes en se moquant d'eux et en les huant, tandis que les
passants riaient  gorge dploye, et des lazzis des gamins et des mines
ridicules du _beau monde_.

[Illustration]




CHAPITRE XI.

CHEZ LA GRAND'MRE D'LISABETH


Le lendemain de cette scne, Irne reut d'lisabeth le billet suivant:

        Chre amie,

        Grand'mre me charge de demander  M. et  Mme de Morville de
        vouloir bien t'amener chez elle, ainsi que Julien, jeudi soir, 
        huit heures; mes cousins et cousines de Marsy, Armand et moi,
        devrons jouer deux charades. A jeudi, j'espre: en attendant, je
        t'embrasse comme je t'aime, ma bonne Irne, de toute mon me.

        Ton amie dvoue,

        LISABETH DE KERMADIO.

Irne, enchante, courut chercher Julien: tous deux se htrent de
porter  leur mre la gentille lettre d'lisabeth, et lui demander de
vouloir bien, ainsi que leur pre, les mener le soir chez Mme de Gurs,
la grand'mre des petits de Kermadio et de Marsy.

Mme de Morville y consentit volontiers, et Irne, aprs avoir remerci
sa mre, crivit  lisabeth pour lui dire qu'elle pouvait compter sur
eux.

Le jeudi matin, les six cousins et cousines, fort affairs, se rendirent
ensemble chez Mme de Gurs, pour prparer leurs fameuses charades; ils
se retirrent dans le petit salon, afin d'y chercher les _mots_ pour le
soir.

JEANNE.

Messieurs, mesdames, dpchez-vous de trouver une bonne charade, car je
vous dclare que je me sens bte comme un pot: je n'en trouve pas la
queue d'une, pour ma part!

PAUL.

Il n'y a pas besoin de nous dcourager. Nous le sommes dj bien assez
sans a! (_Il rflchit._)

LISABETH.

Le difficile est de trouver des charades dont les mots soient simples,
aiss  jouer et amusants pour tout le monde. (_Elle rflchit._)

JACQUES.

Je crois que... non, ce serait mauvais!

ARMAND.

Ah! j'ai trouv... impossible! le tout serait trop long  jouer....

[Illustration: Le difficile est de trouver des charades... (Page 126.)]

JEANNE.

Tiens! si nous prenions... bah! que je suis tourdie; cela n'irait
jamais!

LISABETH, _riant_.

Eh bien! le commencement promet. Nos spectateurs seront contents, ce
soir, si nous allons de ce train-l.

JEANNE.

C'est inquitant, tu as raison! arranger nos mots, notre thtre, nos
costumes!...

FRANOISE.

Heureusement que maman et ma tante de Kermadio vont venir bientt nous
aider!

JACQUES.

Et Mlle Heiger aussi. Elle finit une lettre et arrive tout de suite
aprs,  ce que dit Armand.

FRANOISE.

J'en sais un! j'en sais un superbe....

TOUS.

Qu'est-ce que c'est? dis vite!

FRANOISE, _triomphante_.

_Msange!_ C'est a, un joli mot?

JEANNE, _rflchissant_.

Il n'est pas facile.

LISABETH.

Il est mme impossible!

FRANOISE, _vivement_.

Pourquoi a, mademoiselle la difficile?

LISABETH.

Parce que _ange_ serait trs-bien, _msange_, aussi; mais le premier mot
_ms_, comment nous en tirer?

FRANOISE.

La belle affaire! Ce sera quelqu'un qui dira toujours _maiz_, _maiz_,
parce qu'il sera embarrass.

(_Les enfants rient._)

Franois commenait  devenir trs-rouge quand les mamans et Mlle Heiger
entrrent. Les pauvres acteurs leur demandrent du secours.

MADAME DE MARSY.

Voyons! courage. Cherchez un mot simple et qui ne demande qu'un jeu
facile: _talent_, _tailleur_, que sais-je, moi!

MADAME DE KERMADIO.

_Balai, piqueur...._

JACQUES.

Non, _piqre_, ce sera mieux! Merci, ma tante, merci, maman.

TOUS.

C'est a! _piqre_, ce sera trs-bien.

JACQUES, _affair_.

_Pique-hure._ Voil comment nous devons jouer cela.

Il y aura une brouille entre deux vieilles portires, pour le premier
mot; pour le second, on servira,  un djeuner de gourmands, une hure de
sanglier en carton, comme plat du milieu: vous jugez du dsappointement
gnral.

Au dernier, ce sera M. de Rosbourg, piqu par un serpent et sauv par
Paul d'Aubert[1].

[Note 1: pisode tir du livre de la comtesse de Sgur, _les Vacances._]

TOUS.

Bravo! Jacques; c'est charmant, trs-bien invent!

MADAME DE MARSY.

Trs gentil et ingnieux: la piqre surtout sera charmante  jouer.

PAUL.

Et la seconde charade? cherchons-la, puisque voil la premire trouve.

JEANNE.

_Charit_ serait trs-bien et trs-joli  jouer.

MADAME DE KERMADIO.

Ah! voil une ide excellente, chre enfant!

MADAME DE MARSY.

En effet, c'est simple et facile  jouer.

PAUL.

Oui, oui; c'est a! _chat_, l'aventure de ma vieille cousine avec le
charretier; _riz_, un dner de poltrons effrays du cholra, et _th_,
un th comme celui de Mme Gibou, que maman nous lisait l'autre jour.

LES ENFANTS.

Bravo! c'est parfait.

MADEMOISELLE HEIGER.

Maintenant il faut s'occuper de distribuer les rles  chacun,
d'arranger les costumes et les dcors.

Les enfants, enchants d'avoir enfin trouv leurs mots, se mirent  tout
organiser. Lorsque les rles durent tre distribus, Jeanne dclara
malignement qu'elle donnait  Paul le soin de reprsenter la hure de
sanglier.

PAUL, _vivement_.

Tu veux me vexer, taquine? mais je vais t'attraper en acceptant; je
jouerai si bien mon rle que je donnerai des fous rires  tout le monde.

JEANNE, _riant_.

Je demande aussi qu'on t'offre le rle du chat; il sera si intressant!

PAUL, _se rebiffant_.

Ah! tu m'ennuies  la fin, de me fourrer toujours dans les btes comme
a! l'anne dernire, c'tait la mme histoire....

JEANNE, _gaiement_.

Mais a t'amuserait tant, d'gratigner et de faire le gros dos!

PAUL, _dcid_.

J'accepte, et je te ferai des _phout... phout..._ si terribles, que tu
ne seras pas contente de m'avoir offert le rle!

Tout le monde riait en les coutant et l'on finit de tout organiser, 
la satisfaction gnrale.

Le soir venu, la famille de Morville arriva et fut reue  merveille par
l'excellente grand'mre d'lisabeth, Mme de Gurs. Irne et Julien
taient fort impatients de savoir comment les petits acteurs se
tireraient de leurs rles.

Lorsqu'on fut install dans le salon, converti en salle de spectacle, on
leva le rideau et la premire charade commena.

[Illustration]




CHAPITRE XII.

PREMIRE CHARADE.


PIQUE.

        PERSONNAGES.                                 ACTEURS.

        Mme Petit-Colin, portire[2]               _Mlle Jeanne._

        Mme Gros-Colin, portire[3]                _Mlle lisabeth._

        M. Conciliant, voisin[4]                   _M. Jacques._

        Mimi, fils de Mme Petit-Colin[5]           _M. Paul._

        Titi, fils de Mme Gros-Colin[6]            _M. Armand._

        Marinette, fille de M. Conciliant[7]       _Mlle Franoise._

              Le thtre reprsente une loge de concierge.

[Note 2: Bonnet  rubans rouges, robe verte  queue, chle de toutes
couleurs, collier d'normes boules.]

[Note 3: Bonnet  rubans roses et bleus, robe rouge  queue, chle vert,
doigts couverts de bagues.]

[Note 4: Redingote noire, pantalon gris, gilet blanc, cravate
trs-empese, lunettes bleues, grand chapeau gris.]

[Note 5: Blouse grise, pantalon blanc, toque ridiculement orne et
beaucoup trop empanache.]

[Note 6: Veste bleue, pantalon blanc, toque d'un autre genre que celle
de Mimi, aussi ridiculement orne.]

[Note 7: Simple et gentil costume de fantaisie.]


SCNE I.

MADAME PETIT-COLIN, MIMI.


MADAME PETIT-COLIN.

Je suis contente que nous soyons habills, Mimi, car je ne serais pas
tonne de recevoir des visites, aujourd'hui!

MIMI, _billant_.

Ah! bah, maman, et qui donc qui viendrait?

MADAME PETIT-COLIN.

Quand a ne serait que la vieille Gros-Colin qui aime tant  jouer de la
langue; elle ne peut pas se tenir de parler, et faut qu'elle aille de
porte en porte cancaner et assommer tous les voisins. (_Voyant entrer
Mme Colin._) Ah! bonjour, ma chre madame Gros-Colin; que vous tes donc
aimable de venir comme a voir les amis!


SCNE II.

MADAME GROS-COLIN, _entrant_.


Je ne pouvais pas passer devant votre porte sans entrer, madame
Petit-Colin! Titi, dis bonjour  ton cher Mimi.

TITI, _grognant_.

Bonjour, toi!

MIMI, rechign.

Bonjour, toi!

MADAME PETIT-COLIN.

Allez jouer, mes petits amours.

(_Les enfants vont dans un coin et restent immobiles, causant  peine et
se tirant la langue de temps en temps._)

MADAME GROS-COLIN.

Une chose qui m'a toujours tonne et que je venais vous demander
aujourd'hui, ma voisine, c'est pourquoi que vous vous appelez Colin
comme moi?

MADAME PETIT-COLIN.

La mme chose m'tonnait aussi!

MADAME GROS-COLIN.

Pourquoi a, s'il vous plat?

MADAME PETIT-COLIN, _avec fiert_.

Parce que nous sommes les seuls qui devons porter le nom de Colin.

MADAME GROS-COLIN, _vivement_.

Je dis la mme chose: c'est  nous seuls que revient cet honorable
nom....

MADAME PETIT-COLIN, _aigrement_.

Vous devez vous tromper, Mame, nous sommes les seuls vrais Colin!

MADAME GROS-COLIN, _trs-vivement_.

Vous vous trompez vous mme, Mame; il n'y a que nous.

MADAME PETIT-COLIN.

Ceci est fort. Lisez ces papiers.

(_Elle lui donne une liasse de cahiers._)

MADAME GROS-COLIN.

Et lisez ceci, il n'y a rien  rpondre.

(_Elle tire de sa poche un rouleau de papiers. Les deux femmes lisent
tout bas, en gesticulant._)

MIMI.

Je te dis moi, que je tire la langue plus vite que toi!

TITI.

Pas vrai, c'est moi!

MIMI, _tirant la langue_.

Tiens! tiens! tiens! vois-tu comme je fais bien a?

TITI, _de mme_.

Et tiens! et tiens! et tiens! je le fais mieux....

MIMI.

Comptons combien de fois nous la tirerons chacun dans une minute,
veux-tu?

TITI.

Veux bien.

(_Ils vont devant la glace et tirent la langue le plus vite qu'ils
peuvent en se faisant d'atroces grimaces._)

MADAME GROS-COLIN, _jetant les papiers_.

C'est un tissu de mensonges! les seuls Colin, c'est nous!

MADAME PETIT-COLIN, _de mme_.

Fausset! horreur! Il n'y a que nous de _vrdiques_!

MADAME GROS-COLIN, _en colre_.

Ne rptez pas a, portire; il n'y a plus qu'une branche de Colin,
c'est nous....

MADAME PETIT-COLIN, _furieuse_.

Une branche, une _souche_ morte, vous voulez dire!

MADAME GROS-COLIN, _exaspre_.

Madame!...

MADAME PETIT-COLIN, _de mme_.

Madame!...


SCNE III.


MONSIEUR CONCILIANT, _entrant_.

Bonjour, Ma.... Ah! mon Dieu! qu'y a-t-il donc, mes chres dames?

MARINETTE, _avec reproche_.

Oh! Mimi; oh! Titi, pourquoi vous tirez-vous la langue comme a?

MADAME GROS-COLIN, _embarrasse_.

Nous nous disputons un peu, monsieur Conciliant,  cause de nos noms.

MADAME PETIT-COLIN.

Oui, parce que chacune de nous soutenait que son nom n'appartenait qu'
elle seule, et que les autres taient de faux Colin.

MONSIEUR CONCILIANT.

Et ce n'tait que cela qui vous troublait tant?

LES DEUX PORTIRES, _indignes_.

Comment, que cela?

MONSIEUR CONCILIANT.

Certainement, car je puis vous mettre d'accord; connaissant vos deux
familles depuis longtemps, je suis au courant de toutes vos affaires.

LES DEUX FEMMES.

Eh bien! qui est la vraie Colin?

MONSIEUR CONCILIANT.

Vous tes toutes deux de vraies Colin; seulement l'une est de la branche
des Colin-Maillard, et l'autre, de la branche des Colin-Tampon!

MADAME PETIT-COLIN, _rassure_.

Vous tes sr?

MONSIEUR CONCILIANT, _gravement_.

Trs-sr!

MADAME GROS-COLIN.

Mais alors, nous sommes parentes?

MONSIEUR CONCILIANT.

Certainement!

MADAME PETIT-COLIN.

Et moi qui l'ignorais....

MADAME GROS-COLIN.

Je vous rendais bien la pareille! Embrassons-nous, ma cousine, et vivons
en paix.

(_Elles se jettent dans les bras l'une de l'autre. Monsieur Conciliant
se frotte les mains en riant._)

MARINETTE.

Voyez, mes amis, le bon exemple que vous donnent vos mamans. Soyez
gentils et embrassez-vous aussi!

MIMI.

Elle a raison. Veux-tu, Titi?

TITI.

Veux bien! C'est vilain de tirer la langue; a nous rendrait bien laids!

MARINETTE.

Et surtout, cela offense le bon Dieu et la sainte Vierge!

(_Les enfants s'embrassent. La toile tombe._)


HURE.

        PERSONNAGES.                                   ACTEURS.

        Mme Harpagon[8]                             _Mlle Jeanne._

        Jocrisset, domestique et cuisinier[9]       _M. Jacques._

        M. Gourmet[10]                              _M. Armand._

        Mme Gourmet[11]                             _Mlle lisabeth._

        Mlle Gourmet[12]                            _Mlle Franoise._

        Une hure de sanglier en carton[13]          _M. Paul._

              Le thtre reprsente une salle  manger.

[Note 8: Vtements rps, sales et n'allant pas ensemble. Robe de satin
jaune fane, bonnet frip en tulle orn de rubans roses tachs; un
soulier et une pantoufle; un mouchoir brod tach d'encre.]

[Note 9: Habit brun couvert de reprises, veste jaune trop courte,
pantalon vert avec des morceaux noirs aux genoux; casquette sans
visire.]

[Note 10: Toilette lgante, mais tache de graisse.]

[Note 11: Toilette semblable  celle de son mari, aussi charge de
taches de graisse.]

[Note 12: Comme ses parents, lgante et couverte de taches.]

[Note 13: Le petit acteur est accroupi sur un plat: il est recouvert
d'une peau de chevreuil. Sur sa figure, une gaze couverte de plumes, ne
laissant voir que les yeux et d'normes dfenses (des morceaux de mie de
pain taills en pointe, attachs  la gaze, simulent les dfenses);
oreilles postiches en queue de lapin: le sanglier doit faire des yeux
terribles, pour complter l'effet.]


SCNE I.

MADAME HARPAGON, JOCRISSET.


MADAME HARPAGON.

Que c'est ennuyeux de donner  dner! et  ces assommants Gourmet,
encore! Ils vont dvorer, j'en suis sre.... Jocrisset!

JOCRISSET, _s'avanant_.

Madame me rclame?

MADAME HARPAGON.

Tu n'as pas oubli ce que je t'ai recommand?

JOCRISSET.

Quoi donc, madame?

MADAME HARPAGON, _impatiente_.

Enfin, tu te rappelles ce que j'ai dit! Sers vite et peu. Emporte les
plats et n'offre que le moins possible.

JOCRISSET.

Oui, madame, j'emporterai vite et peu. J'offrirai les plats que je
servirai. C'est--dire non... je servirai les plats que j'offrirai....

MADAME HARPAGON.

Mais non! mais non! c'est le contraire!

JOCRISSET.

C'est gal, madame, j'ai compris, et madame peut tre sre que....


SCNE II.

LES MMES, MADAME, M. ET MADEMOISELLE GOURMET


MADAME GOURMET.

Bonjour, chre madame, nous sommes exacts j'espre!

M. GOURMET.

Et mourant de faim....

MADAME HARPAGON, _ part_.

Ae! (_Haut._) Soyez les bienvenus! Vous voyez que je vous attendais,
quasi  table. Asseyons-nous vite et rparons le temps perdu. (_On
s'assied: Jocrisset sert._)

JOCRISSET, _trs-vite_.

Madame ne veut pas de ctelettes? (_Il passe sans attendre la rponse;
il fait la mme chose pour chaque convive: personne ne mange. Mme
Harpagon est radieuse, les Gourmet, consterns._)

MADAME HARPAGON, enchante.

Quel triste apptit nous avons! Jocrisset, sers le poulet.

JOCRISSET.

La couveuse morte? Oui, madame, tout de suite.

M. GOURMET, _bas_.

Horreur! Anastasie, as-tu entendu?

MADAME GOURMET, _de mme_.

Que trop, hlas!

MADEMOISELLE GOURMET, _de mme_.

J'en mangerai tout de mme, moi; tant pis, j'ai trop faim!

M. GOURMET.

Ma fille, je te le dfends! N'en mange pas, Cllie, si tu aimes ton
pre.

MADAME HARPAGON, _bas_.

Jocrisset, ne sers que la carcasse! (_Jocrisset se trompe et offre les
bons morceaux. La petite Gourmet prend tout. Mme Harpagon s'agita avec
douleur._)

JOCRISSET.

Madame, faut-il dcouvrir le plat du milieu?

MADAME HARPAGON.

Sans doute; tu as eu tort de l'oublier.

MADAME GOURMET, _bas_.

Oh! bonheur, nous allons manger....

M. GOURMET, _bas_.

Servons-nous sans dire gare, ou sans cela nous sommes perdus!
(_Jocrisset dcouvre la hure qui est sur la table._)

M. GOURMET, _haut_.

Ah! voil un plat qui me rjouit. Cela m'amusera de le dcouper. J'ai un
talent tout particulier pour cela. (_Il attire le plat vers lui._)

MADAME HARPAGON, _trs-agite_.

Non, cher monsieur, non! Jocrisset va emporter le plat et vous vitera
cette peine.

MADAME GOURMET, _aigrement_.

Doutez-vous de l'adresse de mon mari, madame?

MADAME HARPAGON, _embarrasse_.

Non certes; mais il vaudrait mieux... ce serait prfrable....

M. GOURMET.

Dieu! que c'est dur! mon couteau ne peut pas... eh bien! eh bien! Oh!
grand Dieu! c'est du carton!

MADEMOISELLE GOURMET.

Ah ben! on ne peut donc pas manger, ici? N'y avait que la couveuse!

MADAME HARPAGON, _balbutiant_.

Mon Dieu, vous savez... ces plats du milieu... sont pour la montre
souvent... pour orner....

M. GOURMET, _se levant_.

En voil assez! nous vous saluons, madame, et nous allons chercher
ailleurs de quoi manger.

MADAME GOURMET, _de mme_.

Et nous avons chez nous un cuissot de chevreuil (pas en carton!) que
nous allons manger  nous seuls, sans inviter personne!

MADAME HARPAGON, _dsole_.

Ciel! si j'avais su! Restez donc; on va rapporter les ctelettes, et il
y a encore des pommes de terre, n'est-ce pas, Jocrisset?

JOCRISSET.

Les pommes de terre germes? Certainement, madame.

MADEMOISELLE GOURMET.

a doit tre bon!

M. GOURMET.

Plus un mot! Partons, ma femme et ma fille.

(_Ils sortent._)

MADAME HARPAGON, _dsole_.

Coquin de sanglier! Il est cause de tout! (_Elle montre le poing  la
hure qui lui fait des yeux terribles. La toile tombe._)

PIQURE.

        Personnages.                       Acteurs.

        Comte de Rosbourg[14]           _M. Jacques._

        Paul d'Aubert[15]               _M. Paul._

        Premire sauvage[16]            _Mlle lisabeth._

        Deuxime sauvage                _Mlle Jeanne._

        Troisime sauvage               _Mlle Franoise._

        Quatrime sauvage               _M. Armand._

   Le thtre reprsente une plaine. A droite, un arbre figur par
              une grosse planche de sapin.

[Note 14: Habits trs-uss et dchirs, mais aussi propres que possible.
Grande barbe, longs cheveux.]

[Note 15: Habits comme ceux de M. de Rosbourg.]

[Note 16: Corsages blancs, jupons en coton brod et en peaux de btes,
guirlandes de fleurs sur la poitrine et le dos. Carquois, flches,
couronnes de plumes; cheveux  la chinoise.]


M. DE ROSBOURG, _seul, se promenant_.

Que je suis malheureux! Ma vie se passera-t-elle dans cette le, loin de
ma chre femme, de ma chre fille, cette enfant bien aime? Ah! mon
Dieu! Donnez-moi le courage qui me manque.... (_Il s'assied, accabl,
sur une pierre._) Ah!... (_Il se lve._) je viens d'tre piqu! Ciel! un
serpent  sonnettes, et je suis seul, loin du village.... (_Il essaye
vainement de marcher._) Je suis perdu! ma femme, ma chre fille,
adieu.... Seigneur, prenez piti de moi! (_Il retombe assis sur un
rocher et prie._)

PAUL, _accourant._

Mon pre, mon pre, qu'avez-vous? Dieu! que vous tes ple!

M. DE ROSBOURG, _d'une voix faible_.

Ne t'afflige pas, Paul... un serpent... m'a piqu.... Je me sens mal....
(_Il s'vanouit._)

PAUL, _avec dsespoir_.

O mon pauvre pre! Comment le sauver? Personne ici pour le secourir. A
moi!  moi! il va mourir; mon Dieu, inspirez-moi!... Ah! quelle ide!
(_Il cherche la blessure, la dcouvre, puis suce la plaie._)

M. DE ROSBOURG, _ouvrant les yeux_.

Quel mieux je ressens! Quel miracle!... Ciel! Paul, que fais-tu? (_Il
veut l'empcher de continuer._)

PAUL, _se dbattant_.

Laissez, mon pre! Vous n'avez pas le droit de m'empcher d'agir. Je
veux que vous viviez, je veux vous sauver, moi, moi qui vous dois la
vie!

M. DE ROSBOURG.

Paul, mon enfant... je ne veux pas.... Ah! mes forces s'puisent! (_Il
retomb vanoui. Paul profite de cette faiblesse pour achever de sucer
la plaie._)

UNE PREMIRE SAUVAGE, _accourant_.

Quoi arriver ici? On criait!

PAUL, _se relevant_.

Mon pre a t piqu par un serpent  sonnettes il y a plus d'une heure.

DEUXIME SAUVAGE.

Trop tard pour sauver lui! Lui, perdu!

PAUL.

Ne craignez rien. J'ai suc la plaie. Il est hors de danger.

M. DE ROSBOURG, _revenant  lui_.

Paul, o es-tu? Tu souris, tu m'embrasses.... Tu m'as sauv! (_Il se
lve._) Je le sens, tout le venin de ma blessure est parti. Mon Dieu! il
a peut-tre pass dans tes veines, cher et excellent enfant!

PAUL, _d'une voix teinte_.

Non, mon pre, ne craignez rien pour moi; mais ces motions m'ont
bris... je ne puis.... (_Il tombe dans les bras de M. de Rosbourg._)

M. DE. ROSBOURG, _pleurant_.

Mon fils, mon enfant! reviens  toi!

[Illustration: Trop tard pour sauver lui! (Page 148.)]

PREMIRE SAUVAGE.

Attends, Gligala venir l-bas et apporter bons remdes.

TROISIME SAUVAGE, _accourant_.

Paul vanoui? Crains rien; voil pour faire revenir lui. (_Elle lui fait
respirer un jus d'herbe._)

PAUL, _ouvrant les yeux_.

Mon pre, je suis mieux. Merci, mes amies, merci de vos bons soins.

M. DE ROSBOURG.

Oh! mon Paul, que je suis heureux! Et moi qui me dsolais de notre
infortune! Je vois qu'aim par un coeur comme le tien, je ne puis tre
vraiment malheureux!

QUATRIME SAUVAGE, _arrivant_.

Ami, ami, dans le lointain, voir venir un vaisseau comme le tien. Il
vient vite vers terre.

M. DE ROSBOURG.

Paul, ton dvouement est bni de Dieu! Un vaisseau.... C'est la France!
c'est la famille....

PAUL.

Cher pre, vous allez tre heureux?

M. DE ROSBOURG, _avec tendresse_.

Oui, mais jamais sans toi! (_La toile tombe._)




CHAPITRE XIII.

SECONDE CHARADE.


CHAT.

        Personnages.                           Acteurs.

        Mme Dur--Cuir[17]                  _Mlle Jeanne._

        Sacripant, charretier[18]           _M. Jacques._

        Diablotin, gamin[19]                _Mlle Franoise._

        Mme Cancanier, portire[20]         _Mlle lisabeth._

        M. Cancanier, portier, son mari[21] _M. Armand._

        Un Chat[22]                         _M. Paul._

              La scne reprsente une rue.

[Note 17: Chapeau  fleurs fanes, mis de travers; cheveux gris
bouriffs; robe et manteau de couleur sombre; un norme parapluie  la
main.]

[Note 18: Blouse, pantalon en toile; large casquette sur l'oreille.]

[Note 19: Blouse, pantalon en toile; bonnet de police en papier.]

[Note 20: Costume de Mme Petit-Colin, plus un tablier et un balai.]

[Note 21: Costume de M. Conciliant, plus un tablier et un balai.]

[Note 22: L'acteur est envelopp d'une fourrure; oreilles postiches,
queue dmesurment longue.]


SCNE I.

(_On entend miauler lamentablement dans la coulisse._)


MADAME DUR-A-CUIR, _entrant_.

J'entends miauler par ici! Il doit y avoir quelque misrable qui
tourmente une pauvre bte sans dfense... (_Elle agite son parapluie._)
Que vois-je! (_Elle regarde dans la coulisse._) Un charretier fouette un
angora.... L'infme! et la victime, grimpe  moiti sur une voiture, ne
peut ni descendre ni monter! Horrible spectacle!... Je vole au secours
du malheur! (_Elle s'lance dans la coulisse, son parapluie lev. On
entend de grands cris._)


SCNE II.

MADAME DUR-A-CUIR, SACRIPANT, DIABLOTIN, le CHAT, _entrent en dsordre_.


SACRIPANT.

Ah ! allez-vous me laisser tranquille,  la fin, ma bonne femme! On ne
peut donc pas s'amuser un brin sans tre maltrait?

MADAME DUR-A-CUIR.

Gredin! tu appelles _s'amuser_, tourmenter, torturer un malheureux
animal! (_Elle lui montre le poing._) Touches-y, maintenant que je l'ai
pris sous ma protection....

LE CHAT.

Miaou, miaou.

DIABLOTIN, _dclamant_.

Qu'ils sont touchants, les cris de l'innocence!

SACRIPANT.

Ne me dfiez pas, la mre, car je vous lui en ferais voir de toutes les
couleurs,  vot' protg!

MADAME DUR-A-CUIR, _le parapluie lev_.

Approche, si tu l'oses!

SCNE III.

MADAME CANCANIER, _entrant_.

Bravo! ma bonne femme, tu as mon estime. Je vole  ton secours! (_Elle
se place prs de Mme Dur--Cuir, la balai en l'air._)

M. CANCANIER, _accourant_.

De quoi te mles-tu, toi? Toujours fourre dans les bagarres! Attends un
peu que je me mette dans le parti ennemi pour te donner une leon. (_Il
se range  ct de Sacripant qui a son fouet en l'air._)

DIABLOTIN, _riant_.

Allez, la musique! En avant, Minet, dploie ton organe et anime la
partie! (_Le chat s'lance en miaulant et griffe nergiquement les
figures de Sacripant et de Cancanier._)

LE CHAT, _jurant_.

Phout.... Phout.... (_vite et griffant_) phout, phout-phout....

SACRIPANT.

Ae! Je suis borgn.... Horreur de bte! va! H! le pharmacien, viens
me panser, j'ai le nez en compote! (_Il jette son fouet et se sauve en
courant._)

CANCANIER.

Oh! l! l! j'ai la joue en marmelade; vilain animal.... Dieu! que a me
cuit! Vite, un mdecin pour mes blessures! Brrrou! que j'ai mal! (_Il
s'en va en se tenant la tte._)

DIABLOTIN, _chantant_.

La victoire est  nous!

MADAME CANCANIER.

Et v'l le champ de bataille qui nous reste....

MADAME DUR-A-CUIR.

Avec armes et bagages!

LE CHAT.

Miaou....

MADAME CANCANIER.

Qu'allons-nous faire de ce pauvre animal?

MADAME DUR-A-CUIR.

Je l'emmne. Il me servira de compagnon et je raconterai son trait de
bravoure  qui voudra l'entendre.

MADAME CANCANIER.

Je vous ferai cho, les oreilles de M. Cancanier seront rebattues de
notre gloire! (_Le chat se prcipite dans les bras de Mme Dur--Cuir._)

DIABLOTIN.

Tableau touchant! Je suis mu! Je suis mu!...

(_La toile tombe._)

RIZ.

        Personnages.                               Acteurs.

        M. Tremblotant[23]                      _M. Jacques._

        Mme Tremblotant                         _Mlle Jeanne._

        Le docteur Tukanmaime                   _M. Armand._

        M. Huileux, apothicaire                 _M. Paul._

        Mme Gmissons, cousine de Tremblotant   _Mlle lisabeth._

        Mlle Azelma Tremblotant                 _Mlle Franoise._

              La scne reprsente une salle  manger.

[Note 23: Costumes de fantaisie.]



SCNE I.

MONSIEUR, MADAME, MADEMOISELLE TREMBLOTANT, MADAME GMISSONS, _ table_.


M. TREMBLOTANT.

Qu'avons-nous encore  manger, ma femme?

MADAME TREMBLOTANT.

Toujours la mme chose, mon ami. Au temps de cholra o nous sommes, on
ne saurait trop manger de cet aliment prcieux. (_Elle montre une
terrine._)

MADAME GMISSONS.

Vous avez bien raison, ma cousine; un malheur est si vite arriv! (_Elle
mange._)

M. TREMBLOTANT.

a bourre joliment de ne manger que de ce... lgume-l! (_Il se frotte
l'estomac._)

MADAME GMISSONS.

Le fait est que a ne veut plus passer. (_Elle se renverse sur sa
chaise._)

MADEMOISELLE TREMBLOTANT.

Ah! mon Dieu, maman, v'l ma cousine qu'a le cholra, elle devient toute
verte!

MADAME TREMBLOTANT, _bondissant_.

Ciel de Dieu! c'est vrai! Vite, Azelma, un mdecin.... Cours chercher un
mdecin. Tche d'amener le docteur Tukanmaime. (_Azelma sort en
courant._)

M. TREMBLOTANT, _terrifi_.

Ah! Seigneur! je suis pris aussi, pour sr. Je me sens tout drle....
(_Il tombe vanoui sur sa chaise._)

MADAME GMISSONS, _pleurant_.

Nous allons mourir! A la fleur de l'ge, hlas! (_Elle se tord les
mains._)

MADAME TREMBLOTANT.

Ne craignez rien, ma cousine, je prierai pour le repos de votre me!


SCNE II.

Les mmes, LE DOCTEUR, AZELMA.


LE DOCTEUR.

Qu'y a-t-il donc? Oh! oh! deux malades, bonne aubaine! (_Il leur tte le
pouls._)

Fivre violente.--Bien. Face rouge et gonfle. Trs-bien.--Agitation
convulsive! Parfait. (_Les deux malades poussent des cris plaintifs._)

MADAME TREMBLOTANT, _pouvante_.

Grand Dieu! docteur, que vous tes sinistre dans vos paroles!

LE DOCTEUR, _gaiement_.

Et qu'ont-ils mang, ces chers malades, ma bonne dame?

MADAME TREMBLOTANT.

Mais simplement de ceci, docteur; c'est ce qu'il y a de plus sain en
temps de cholra. (_Elle montre une norme terrine presque vide._)

LE DOCTEUR.

Quelle quantit chaque malade en a-t-il mang?

M. TREMBLOTANT, _d'une voix faible_.

Je n'en ai mang que quatre  cinq livres pour ma part.

MADAME GMISSONS, _de mme_.

Et moi, pas davantage.

LE DOCTEUR, _tranquillement_.

Ceci me rassure. Ce n'est pas prcisment le cholra, alors, mais une
violentissime indigestion cholrique dont nous allons dbarrasser les
patients.

Monsieur Tremblotant, vous allez.... (_Il lui parle bas  l'oreille_)
dans votre chambre.

M. TREMBLOTANT, _joignant les mains_.

Cinq, docteur! Cinq de suite? cela va bien m'prouver!

LE DOCTEUR, _avec force_.

Il le faut! un par livre, c'est la rgle! Vous, Madame, vous.... (_Il
lui parle bas_) dans la chambre de votre cousine.

MADAME GMISSONS.

Ah! docteur! cinq tout entiers? a me bouleversera!

LE DOCTEUR, _avec autorit_.

Madame, ne discutez pas la mdecine! (_Les malades sortent en gmissant
chacun de son ct._)


SCNE III.

Les mmes _hors les malades_, M. HUILEUX, _arrivant_.


M. HUILEUX, _avec un gros rouleau envelopp sous le bras._ (_On voit le
bout de son instrument dpasser le papier._)

Je vous ai vu entrer ici, docteur, et je pense qu'on doit avoir, grce 
vous, besoin de mon ministre?

LE DOCTEUR.

Oui, mon cher Huileux, il faut.... (_Il lui parle bas._) Cinq  Mme
Gmissons, cinq  M. Tremblotant, et bien en conscience.

M. HUILEUX, _avec fiert_.

Ne craignez rien, docteur; j'aimerais mieux mourir que de faire grce
d'une goutte! (_Il entre chez Mme Gmissons. Grand silence._)

M. HUILEUX, _avec solennit_ (_dans la coulisse_).

Un..., deux..., trois....

MADAME GMISSONS, _dans la coulisse_.

Assez, assez! Je n'en peux plus!

M. HUILEUX, _de mme_.

On en peut toujours, madame. Courage!

MADAME TREMBLOTANT.

La malheureuse! Ses plaintes sont dchirantes  entendre.

M. HUILEUX.

Quatre..., cinq! (_Il sort de chez Mme Gmissons et va chez M.
Tremblotant. Grand silence._)

M. HUILEUX, _dans la coulisse_.

Un..., deux....

M. TREMBLOTANT, _de mme_.

Pas plus! pas plus!

M. HUILEUX, _de mme_.

Monsieur, soyez homme! Mme Gmissons ne se plaignait qu'au troisime, et
pourtant elle en a eu cinq!

M. TREMBLOTANT, _de mme_.

Vous trouvez que ce n'est rien?

M. HUILEUX, _de mme_.

Peu de chose, mon cher monsieur.... Allons, recommenons! Trois...
quatre!...

M. TREMBLOTANT, _de mme_.

Grce.... Misricorde!

M. HUILEUX, _de mme_.

Cinq....

M. TREMBLOTANT, _de mme_.

Ah! je suis mort!

M. HUILEUX, _sortant_.

Quand vous le serez pour de bon, vous ne le direz pas.

LE DOCTEUR.

C'est fini? Bravo! Allons, mon cher Huileux, courons chez nos autres
malades, et sauvons l'humanit souffrante. (_Ils sortent._)

MADAME GMISSONS _parat_, _courbe en deux_, _ la porte de sa
chambre_.

Oh! la, la!

M. TREMBLOTANT, _paraissant de mme_.

Ah! grand Dieu!

_Mme Tremblotant et Azelma se dsolent_

_La toile tombe._

[Illustration: Et sauvons l'humanit souffrante. (Page 162.)]

TH.

        Personnages.                          Acteurs

        Mme Ouistiti                      _Mlle lisabeth._

        M. Ouistiti                       _M. Armand._

        Mme Cornichon, voisine            _Mlle Jeanne._

        M. Gobe-Mouche, voisin            _M. Jacques._

        Grinchu, cuisinier                _M. Paul._

        Follette, fille de Ouistiti       _Mlle Franoise._

(Les acteurs sont en costume de ville, Grinchu en cuisinier; M.
Gobe-Mouche devra avoir un norme chapeau, trs en arrire; Mme
Cornichon, un grand chapeau, trs en avant: tous les deux devront
tourner leurs pouces sans cesse.)

La scne reprsente un salon.


SCNE I.


MADAME OUISTITI, _cherchant dans un tiroir_.

Impossible de retrouver ma recette pour faire le _thym_. Tu es sr de ne
pas l'avoir, Anastase?

M. OUISTITI.

Moi? non, je....

MADAME OUISTITI.

C'est bon! ne bavarde pas tant; je n'en veux pas davantage! Ah!
Seigneur, qu'allons-nous faire? dj huit heures, et je ne sais comment
faire ce maudit _thym_!

FOLLETTE, _sautant_.

Et les voisins vont arriver, h! h! h! et tu seras bien vexe, maman!
han! han!

MADAME OUISTITI.

Tais-toi, petit monstre! Tu retournes le poignard dans la plaie!


SCNE II.


GRINCHU, _entrant_.

Madame, je crois avoir trouv votre recette, quoiqu'elle ne vaille pas
grand'chose,  mon avis!

MADAME OUISTITI.

O bonheur! Anastase, nous sommes sauvs!

M. OUISTITI.

Oui, nous sommes....

MADAME OUISTITI.

C'est bon; je ne t'en demande pas davantage. Vite. Grinchu, donnez-moi
cette recette.

GRINCHU.

Je me mfierais  la place de madame, elle a t crite par M. Ricanant,
qui aime  plaisanter, et il riait en la donnant! Enfin la v'l. Elle
tait colle, sauf respect, sur le ventre de la poupe de Mlle Follette
en guise de cataplasme, avec du jus de rglisse.

MADAME OUISTITI.

Ciel! que c'est barbouill! (_Tchant de lire._) Prenez... prenez...
du... thym... in... in... (_S'arrtant_). Pas possible de lire ce
mot-l!

GRINCHU, _regardant_.

Il y a: infectez.

M. OUISTITI, _de mme_.

Oui, je crois que....

MADAME OUISTITI.

C'est bon. Je ne t'en demande pas davantage. (_Lisant._) Infectez le
_thym_... dans... dans....

GRINCHU.

Madame se trompe; il y a avec.

MADAME OUISTITI.

Tenez, lisez, Grinchu; vous y verrez mieux que moi.

GRINCHU, _lisant_.

Infectez avec... hum... avec du vin de Bordeaux. Salez... salez... les
tasses et servez avec du pltre dedans.

MADAME OUISTITI, _effraye_.

Comment, du pltre? Ah! a, mais! nos estomacs vont tre recrpis, de
cette faon-l; il n'y manquera plus que des pierres et de la peinture!

M. OUISTITI.

C'est vrai! nous allons....

MADAME OUISTITI, _affaire_.

C'est bon! Je ne t'en demande pas davantage. Vous tes sr, Grinchu, que
vous avez bien lu....

GRINCHU, _aigrement_.

Madame me moleste bien  tort! Je suis remarquable par mon habilet 
lire l'imprim!

MADAME OUISTITI.

Eh bien, alors, arrangez-vous vite ce _thym_; car j'entends nos voisins
qui arrivent.

(_Grinchu sort._)


SCNE III.


MADAME CORNICHON, _entrant_.

Ma chre voisine, bonjour!

M. GOBE-MOUCHE, _entrant_.

Bonjour, madame Ouistiti! (_Il rit._) Bonjour, monsieur Ouistiti. (_Il
rit._) Bonjour, mademoiselle Ouis....

FOLLETTE, _clatant de rire_.

.... titi. Allez, monsieur, je sais mon nom sans que vous me le
rappeliez.

M. GOBE-MOUCHE, _dconcert_.

Je n'ai pas voulu vous vexer, mais seulement vous faire une politesse,
mademoiselle Ouis....

FOLLETTE, _saluant_.

.... titi.

(_Gobe-mouche reste la bouche ouverte._)

MADAME CORNICHON.

Que c'est aimable  vous, voisine, de nous faire goter ce fameux _tout_
dont on parle tant!

MADAME OUISTITI.

Vous voulez dire du _thym_, ma voisine.

MADAME CORNICHON.

Pardon, du _tout_. C'est ainsi qu'on appelle cette dlicieuse tisane
anglaise.

M. GOBE-MOUCHE.

Permettez! J'ai entendu dire que cela se nommait du _tr_, et je pense
que c'est son vrai nom.

LES DEUX DAMES.

Tiens! pourquoi?

M. GOBE-MOUCHE, _gravement_.

Parce qu'il y a quatre substances qui composent ce breuvage.


SCNE IV.


GRINCHU, _entrant_.

Madame, v'l la soupe.

MADAME OUISTITI.

Dites donc le _thym_, Grinchu!

MADAME CORNICHON.

Non, le _tout_.

M. GOBE-MOUCHE.

Non, le _tr_.

GRINCHU, _impatient_.

Enfin, v'l la machine, quoi!

M. OUISTITI.

Eh bien! il faudrait man....

MADAME OUISTITI.

C'est bon, on ne t'en demande pas davantage.

(_Tout le monde s'assied, on sert._)

MADAME CORNICHON, _buvant_.

Chre voisine, il manque quelque chose  ce _tout_.

MADAME OUISTITI, _agace_.

A ce _thym_, chre amie?

MADAME CORNICHON, _insistant_.

Oui,  ce _tout_. Il y faut mettre un peu de liqueur; on dit que a le
_bonifie_ extraordinairement.

GRINCHU, _ part_.

Attends, toi, je vais t'apprendre  faire la difficile. (_Haut._) Madame
a raison. V'l de l'esprit-de-vin; n'y a rien de meilleur pour
aromatiser a! (_Il en verse quelques gouttes  tout le monde et la
valeur d'un grand verre  Mme Cornichon et  M. Gobe-Mouche._)

M. GOBE-MOUCHE, _faisant des grimaces aprs en avoir got_.

Chers voisins, c'est dlicieux; si dlicieux que je n'ose prendre toute
ma tasse, ne voulant pas vous en priver...

MADAME OUISTITI, _ part_.

Ce _thym_ est excrable, je vais le faire boire  ce brave homme.
(_Haut._) Cher Monsieur, n'y mettez pas de discrtion. Ajoutez ma tasse
 la vtre, je m'en prive en votre faveur!

M. OUISTITI, _ part_.

Bien! je vais faire boire cet affreux breuvage  Madame Cornichon.
(_Haut._) Ma voisine, je fais comme ma...

MADAME OUISTITI.

C'est bon! On ne t'en demande pas davantage.

MADAME CORNICHON, _ahurie_.

Oh! je vais boire... tout a? (_Elle regarde ses tasses avec angoisse._)

M. GOBE-MOUCHE, _de mme_.

Je suis trs-reconnaissant, enchant!... (_Il lve les yeux au ciel._)

_Les deux invits boivent en faisant des contorsions. Les Ouistiti sont
ravis._

MADAME CORNICHON, _se levant_.

Je ne me sens pas bien, permettez que je me retire, la tte me tourne!

MADAME OUISTITI, _l'accompagnant_.

Chre voisine, je veux vous reconduire. (_Dans la coulisse._) Ah! ciel!
quelle catastrophe!

FOLLETTE, _regardant_.

Ah! pauvre madame Cornichon! Elle n'a pas gard longtemps son _tout_.

M. GOBE-MOUCHE, _chancelant_.

Je me retire aussi. Cher voisin, adieu!

M. OUISTITI, _effray_.

Je ne vous accompagne pas, car je crains des accidents.

M. GOBE-MOUCHE, _s'accrochant  lui_.

Ne me quittez pas, je suis trs-faible! (_Ils sortent._)

M. OUISTITI, _dans la coulisse_.

Ouf! Grinchu,  mon secours!

MADAME OUISTITI, _dans la coulisse_.

Follette,  moi!

M. OUISTITI, _de mme_.

Grinchu!

_La toile tombe._

CHARIT.

        Personnages.                                  Acteurs.

        Un pauvre aveugle                          _M. Armand._

        Un pauvre honteux                          _M. Jacques._

        Mme tourneau                              _Mlle Jeanne._

        Mme Rflchie                              _Mlle lisabeth._

        Juliette, fille de Mme Rflchie[24]       _Mlle Franoise._

La scne se passe aux Champs-lyses.--Mme tourneau, Mme Rflchie et
Juliette se promnent.

[Note 24: Costumes de fantaisie.]


MADAME TOURNEAU.

Chre amie, nous voici arrives au but de notre promenade; vous me
permettrez bien de donner  Juliette de quoi s'amuser et lui acheter ce
dont elle aura envie.

MADAME RFLCHIE.

Volontiers, Azurine; mais ne faites pas de folies pour cette enfant.

MADAME TOURNEAU.

Soyez tranquille, ma chre. (_Elle tire vingt francs de sa bourse._)
Tiens, Juliette, voil vingt francs. Si tu n'en as pas assez, tu me le
diras.

MADAME RFLCHIE.

Chre amie, je ne veux pas que vous donniez tout cela  Juliette, c'est
beaucoup trop!

MADAME TOURNEAU.

Mais pourtant....

MADAME RFLCHIE.

Du tout, donnez-lui cinq francs: cela lui suffira trs-grandement.

MADAME TOURNEAU.

Allons, je vous obis. Tiens, Juliette.

JULIETTE.

Merci, madame; je vais acheter un ballon, si maman le permet.

MADAME RFLCHIE.

Je le veux bien.

(_Elles vont vers une boutique._)

MADAME TOURNEAU.

Ah! voil un aveugle: tant mieux, j'adore les aveugles, moi. Tenez, mon
brave.

L'AVEUGLE.

Merci de tout coeur, ma chre dame; oh! laissez-moi serrer votre main
bienfaisante! (_Il lui saisit le bras._)

MADAME TOURNEAU.

C'est bien, mon brave, d'tre reconnaissant. Tenez, voil encore pour
vous. (_Elle lui donne._)

L'AVEUGLE, _sans la lcher_.

Votre gnrosit est inpuisable! Comment vous dire ce que je ressens?

MADAME TOURNEAU.

C'est inutile, lchez-moi, je le devine bien.

L'AVEUGLE, _de mme_.

Il faut que mon coeur parle, sans quoi la reconnaissance m'toufferait.
Je vais vous raconter ma lamentable histoire. (_Il tousse, crache et se
mouche._) Vous saurez donc, chre bienfaitrice....

MADAME TOURNEAU, _ part_.

Ah  mais! il m'ennuie, cet homme; il a une poigne de fer et il est
bavard comme une pie.

L'AVEUGLE, _d'une voix criarde_.

Je suis n de parents pauvres.... (_Il tousse, crache et se mouche._)
J'ai quarante-six ans, trois mois et deux jours.

MADAME TOURNEAU, _ part_.

Je voudrais bien m'en aller!

L'AVEUGLE, de mme.

Je ne pesais que deux livres et demie  un mois. (_Il tousse, crache et
se mouche._) J'avais des digestions pnibles, je les ai encore, je
souffre....

MADAME TOURNEAU, _impatiente_.

Et moi aussi, lchez-moi, insupportable bavard!

L'AVEUGLE, _la laissant et s'en allant_.

Bavard, moi?... jamais je n'ouvre la bouche, jamais je ne me plains; si
vous croyez que je suis reconnaissant de vos aumnes,  prsent! faut-il
recevoir des reproches semblables et penser que....

(_Sa voix se perd dans l'loignement._)

MADAME TOURNEAU.

Pouf! m'en voil dbarrasse. (_Elle va vers ses amies._) Eh bien,
avez-vous achet des joujoux?

JULIETTE.

Je crois que je vais prendre ce beau ballon.

LE PAUVRE HONTEUX, _approchant_.

Vous avez perdu quelque chose, madame. (_Il remet  Mme tourneau son
porte-monnaie._)

MADAME TOURNEAU.

Mille remercments, mon ami: pourrais-je vous offrir ceci comme
rcompense de ce service? (_Elle veut lui donner de l'argent._)

LE PAUVRE HONTEUX, _refusant_.

Madame, je n'ai fait que mon devoir.

JULIETTE, _bas_.

Comme il est ple, maman, ce pauvre homme!

MADAME RFLCHIE, _bas_.

Chre Azurine, ce brave garon parat souffrir. Il doit tre trs-pauvre
et trs-fier.

MADAME TOURNEAU, _de mme_.

Puisqu'il ne veut pas d'argent, c'est qu'il n'en a pas besoin.... Tiens!
il chancelle et s'assoit sur un banc.

MADAME RFLCHIE, _allant au pauvre_.

Vous souffrez, mon ami, dites-le-moi sans crainte: un honnte homme doit
tre fier de supporter noblement la pauvret.

LE PAUVRE HONTEUX, _d'une voix faible_.

C'est vrai, madame; je puis donc vous avouer que la faim me dvore....

JULIETTE.

Vite, mon ami, prenez mon goter! Quel bonheur que je n'y aie pas encore
touch!

MADAME TOURNEAU, _agite_.

a ne lui suffira pas,  ce malheureux! et moi qui le croyais  son
aise! Je cours chercher un rosbif.

MADAME RFLCHIE, _riant_.

Cru?

MADAME TOURNEAU, _agite_.

Non, cuit; sera-ce bien?

MADAME RFLCHIE.

Il vaut mieux l'emmener chez moi et lui servir un bon bouillon; puis
nous aviserons au moyen de le placer honorablement pour le tirer de sa
misre.

LE PAUVRE HONTEUX.

Ah! madame, que de reconnaissance!

MADAME TOURNEAU.

Voil, chre amie, une bonne leon pour moi. Donner de l'argent n'est
rien: la vraie, la grande charit est de tirer les pauvres de leur
misre. Je m'en souviendrai, je vous le promets!

CHAPITRE XIV.

LES AMIS FAUX ET LES AMIS VRAIS.

Des applaudissements accueillirent ces dernires paroles: les petits
acteurs furent tendrement embrasss par leurs parents, surtout par Irne
et Julien, attendris et charms.

LISABETH, _gaiement_.

Eh bien, Irne, avoue que tout cela est prfrable  tes brillantes
runions. Ces plaisirs simples sont innocents et nous laissent de
paisibles et doux souvenirs.

IRNE.

Tu as raison, ma bonne lisabeth; je me souviendrai de cette soire avec
une joie sans mlange.

MADAME DE GURS.

Mes enfante, le th et le chocolat sont servis dans la salle  manger!
Allez-y avec vos amis et faites-leurs les honneurs de mon petit chez
moi.

LISABETH.

Oui, grand'mre chrie, nous obissons.

On finit gaiement cette douce soire de famille et les petits de
Morville se retirrent, s'avouant  eux-mmes qu'ils s'taient
extrmement amuss chez Mme de Gurs.

Le lendemain tait le jour de rception de Mme de Morville: Irne devait
y assister pour faire les honneurs du salon  ses lgantes amies qui
accompagnaient dj leurs mres en visite. Elle en tait contrarie, les
bonnes impressions que lui avait faites sa soire de la veille tant
encore toutes fraches. Elle faisait donc assez triste mine quand sa
mre lui remit une toilette du matin trs-lgante pour sa chre poupe.
Ce prsent lui fit un plaisir extrme, mais il la replongea dans des
penses de frivolit et de toilette, et elle s'habilla avec soin aprs
avoir par _sa fille_.

Les visites commencrent bientt et furent nombreuses; Nomi, Constance,
Herminie et quelques autres amies lgantes arrivrent: il y eut bientt
dans le boudoir, devenu le salon de rception d'Irne, un cercle
imposant de petites filles, plus richement habilles les unes que les
autres. Irne s'tourdissait  plaisir dans ce milieu frivole et vain.

NOMI.

tes-vous sortie hier au soir, Irne?

IRNE, _rougissant_.

Oui, je suis alle avec maman chez la grand'mre d'lisabeth.

CONSTANCE, _avec ddain_.

De cette petite si mal mise? Comment, ma chre, vous frquentez encore
cette enfant? Quel tort vous vous ferez!

IRNE.

Et quel tort voulez-vous que cela me fasse?

HERMINIE, _schement_.

Le tort de descendre au-dessous de votre position: les habitudes de
cette lisabeth ne cadrent pas avec les ntres; elle n'a pas le moindre
chic.

NOMI, _tonne_.

Qu'est-ce que vous dites donc, Herminie?

IRNE, _de mme_.

C'est vrai, quel drle de mot! je ne le connaissais pas.

HERMINIE.

_Chic_ veut dire bon genre. On dit beaucoup ce mot-l chez maman; chez
la princesse de Trville on en dit encore bien d'autres!

NOMI, _rsolment_.

Tant pis; c'est vilain de parler comme a.

IRNE.

Ah! voil Justement la petite princesse qui arrive: bonjour, Lionnette,
vous voil avec votre nouvelle fille? elle est dlicieusement jolie!

LIONNETTE.

Permettez que je vous la prsente officiellement, mesdemoiselles. Chre
Irne, chre Nomi, mademoiselle Constance, chre Herminie,
mesdemoiselles, j'ai l'honneur de vous prsenter ma fille Cocodette.
Elle rclame votre amiti.

Elle est charmante, Cocodette! dirent en choeur les petites en
embrassant la poupe.

Irne et Lionnette prsentrent ensuite leurs filles l'une  l'autre:
celle d'Irne qui portait le nom (trouv trop simple) de Mathilde, fut
rebaptise de celui de Gladiatrice, en l'honneur du clbre cheval de
course du comte de Lagrange. Il fut convenu que les ftes du baptme
auraient lieu le lendemain aux Tuileries: Julien devait tre le parrain,
et Nomi, la marraine.

Le jour suivant, Julien et Irne arrivrent solennellement aux
Tuileries, suivis d'un garon confiseur qui portait un grand panier.
Tous les enfants accueillirent avec enthousiasme les petits de Morville,
et leur joie fut extrme quand Julien dcouvrit aux yeux de l'assemble
une multitude de jolies petites botes de drages et de fruits confits,
vraies miniatures de botes de baptme. Il pria galamment Nomi de
vouloir bien, en sa qualit de marraine, offrir elle-mme ces botes, et
la distribution se fit au milieu d'une joie gnrale.

LE GARON.

Voici la note, monsieur: je dsire rgler le compte tout de suite, si
vous voulez bien.

JULIEN, _ voix basse avec embarras_.

Mon Dieu! mon ami, je crois que j'ai oubli ma bourse: apportez-moi, je
vous en prie, la note chez moi, rue....

LE GARON.

C'est impossible, monsieur, on m'a recommand au magasin de ne pas
livrer sans tre pay sur-le-champ: je vais rentrer et il me faut mon
argent.

JULIEN, _troubl_.

C'est que je comptais payer seulement en rentrant. Je suis dsol....

IRNE, _s'approchant_.

Qu'y a-t-il, Julien?

JULIEN.

Hlas! il y a que le garon veut tre pay tout de suite, et je n'ai pas
d'argent! en as-tu, toi?

IRNE.

Non, pas ici;  la maison, j'ai six francs.

JULIEN, _dsol_.

Tu n'as que cela? Ah! mon Dieu! moi qui comptais sur toi pour acquitter
cette maudite note. Je n'ai que deux francs cinquante centimes et elle
est de vingt-six francs. Papa va me gronder, maman aussi! Quelle
affaire!

IRNE, _vivement_.

Attends, j'ai une ide, mon pauvre ami; je vais emprunter  Nomi. Elle
a toujours beaucoup d'argent dans sa bourse. Elle va nous tirer
d'affaire. (_Elle s'loigne en courant._)

LE GARON, _froidement_.

Eh bien, monsieur, et la note?

JULIEN.

Tout  l'heure.

JORDAN.

Paye donc, Julien.

JULES.

Une pareille bagatelle!

VERVINS.

Tu as l'air mal  l'aise; voil qui serait curieux de te voir si 
court!

JULIEN.

Attendez... je vais....

(_Il frappe du pied; ses camarades ricanent._)

IRNE, _revenant_.

Je suis au dsespoir, Julien! Nomi a perdu sa bourse en venant.
Herminie dit qu'elle ne prte jamais rien, et Constance m'a rpondu en
ricanant que charit bien ordonne commence par soi-mme. Que faire?

[Illustration: Monsieur, finissons-en? (Page 187.)]

ARMAND, _arrivant_.

Bonjour, monsieur le parrain, Mlle Nomi vient de me remettre de votre
part deux jolies botes: je vous remercie d'avoir song  moi.

LE GARON, _impatient_.

Monsieur, finissons-en, je suis press.

ARMAND, _surpris_.

Qu'y a-t-il, Julien? Vous et Irne paraissez contraris, chagrins mme!
lisabeth, arrive donc, j'ai besoin de toi.

LISABETH, _s'approchant_.

Bonjour, chers amis, merci de....

ARMAND, _prcipitamment_.

Chut! Il ne s'agit pas de a; je souponne que nos amis sont dans
l'embarras!

LE GARON.

Cela pourrait bien tre; je ne puis pourtant revenir chez mon patron
sans les vingt-six francs qui me sont dus.

ARMAND.

Attendez un instant. (_Il parle bas avec lisabeth._)

LISABETH, _au garon_.

O est votre note?

LE GARON.

La voici, mademoiselle.

ARMAND.

Elle est acquitte? trs-bien. Tenez, voil votre argent, (_lisabeth et
Armand paient le garon._)

LE GARON.

Merci, monsieur.

Pendant ce temps, Irne et Julien, d'abord stupfaits, s'taient jets
dans les bras de leurs vrais, de leurs excellents amis. Il les
remerciaient avec attendrissement du service qu'ils venaient de leur
rendre avec tant de dlicatesse et de gnrosit.

ARMAND.

Ah bah! ne parlons plus de a. Venez jouer, maintenant. Tenez, voil les
lgants qui organisent... eh! mais, Dieu me pardonne, ils daignent
organiser une partie de cache-cache! enfoncs, les rglements du club
_le Beau Monde_!

Les quatre enfants allrent prendre leur part du jeu et les lgants
s'taient humaniss au point de bien accueillir les petits de Kermadio.

La journe finit gaiement, grce  l'entrain irrsistible d'Armand et
d'lisabeth.

Le soir mme, les petits de Kermadio reurent l'argent qu'ils avaient
prt  leurs amis, avec deux charmants porte-monnaie en ivoire sculpt.
Un petit billet de Julien accompagnait cet envoi.

Cher Armand, crivait-il, j'ai tout racont  papa; il m'a pardonn.
Irne et moi, nous vous embrassons, toi et lisabeth, en vous disant
encore et toujours merci!

Ton ami reconnaissant,

Julien de Morville.




CHAPITRE XV.

LA MALADIE D'LISABETH.


Mais qu'as-tu donc, lisabeth? disait Mme de Kermadio  sa fille, au
moment o celle-ci s'apprtait  se rendre aux Tuileries avec son frre:
tu es ple, tu as mauvaise mine.

--Je ne me sens pas bien, en effet, maman, rpondit lisabeth, j'ai un
malaise gnral, et je ne serais pas tonne d'avoir un petit accs de
fivre; c'est probablement un peu de rhume.

Mme de Kermadio, inquite, examina attentivement le visage de sa fille,
lui tta le pouls et reconnut qu'elle avait, non pas un peu de fivre,
mais une trs-forte fivre. Justement alarme, elle envoya chercher  la
hte le docteur Trbaut, l'excellent mdecin de la famille. Elle voulait
faire faire  Armand sa promenade accoutume, mais le petit garon tait
aussi tourment que sa mre de la sant d'lisabeth et obtint de Mme de
Kermadio qu'il resterait prs de sa soeur.

Le docteur arriva; son coup d'oeil exerc vit tout de suite chez la
petite fille les germes d'une grave maladie, et son visage s'assombrit.

C'est la scarlatine qui commence, madame, dit-il. Monsieur Armand ne
doit pas s'approcher de sa soeur, ni mme rester dans la mme chambre
qu'elle. Consacrez-vous  la malade, tandis que votre fils demeurera
prs de son pre.

ARMAND, _pleurant_.

Oh! mon Dieu! quel malheur, ma pauvre lisabeth! ne plus te voir,
justement quand tu es malade et que tu vas tre toute seule!

MADAME DE KERMADIO.

Voyons, mon cher enfant, du courage! au lieu d'attrister ta soeur,
donne-lui l'exemple de la fermet: prions bien le bon Dieu qu'il la
gurisse vite, cela vaudra mieux que de se dsoler.

LISABETH.

Armand, console grand'mre; je te confie aussi la mre Prval, ma
paralytique: dis-lui pourquoi je ne vais pas la voir; soigne-la  ma
place, je t'en prie.

ARMAND.

Oui, ma chre lisabeth, sois tranquille, je la dorloterai bien, va! tu
la retrouveras en bon tat!

lisabeth, sa mre et le docteur ne purent s'empcher de rire du ton
lamentable avec lequel le pauvre garon disait cela. Mme de Kermadio fit
sortir Armand de la chambre d'lisabeth; il alla tristement chez son
pre, qui venait de rentrer et lui annona la maladie qui frappait la
petite fille. M. de Kermadio se hta d'aller chez sa fille, mais le
docteur l'empcha rsolment d'entrer.

Vous ne pouvez voir Mlle lisabeth, cher monsieur, lui dit-il, sans
courir un danger srieux et en faire courir un aussi srieux  M.
Armand, car aucun de vous n'a encore t atteint de la scarlatine; Mme
de Kermadio, l'ayant eue, peut au contraire soigner impunment sa fille;
on n'a, Dieu merci, qu'une fois cette terrible maladie.

La tristesse rgnait donc dans cette maison, la veille encore si gaie:
on suivait scrupuleusement les prescriptions du docteur, et le silence
tait religieusement gard, pour ne pas fatiguer la tte de la pauvre
malade. Cela tait d'autant plus facile, qu'lisabeth tait l'me de la
maison, et l'animation, la gaiet bruyante d'Armand avaient disparu
depuis qu'il savait sa soeur srieusement malade. Le pauvre enfant
refusait de sortir et se contentait de jouer dans le petit jardin de
l'htel, afin, disait-il, d'avoir  chaque instant des nouvelles de sa
chre lisabeth: en outre, il lui prparait des surprises et jardinait
avec ardeur pour qu'elle pt trouver  sa convalescence une corbeille
des fleurs htives qu'elle aimait le plus.

Il eut tout le temps de prparer ses surprises, car la maladie
d'lisabeth fut longue et dangereuse: mais cette charmante nature tait
digne de la croix que Dieu lui envoyait: elle supporta ses souffrances
avec un courage de vraie chrtienne. Sa patience, sa douceur
attendrissaient profondment Mme de Kermadio, sa bonne et Mlle Heiger:
cette dernire ayant eu la mme maladie, pouvait soigner et soignait
avec bonheur son lve bien aime. Pendant cette douloureuse maladie,
jamais lisabeth ne se montra goste: elle s'oubliait, au contraire,
pour ne songer qu'aux autres et leur tmoigner de la faon la plus
tendre, la plus charmante, sa reconnaissance pour l'affection et les
bons soins dont elle tait entoure.

Chaque jour, Armand se donnait la consolation de lui dire un petit
bonjour par le trou de la serrure, et bien souvent il lui criait:

Grand'mre va bien, je la fais rire souvent.

Ta paralytique est en bon tat. Elle engraisse un peu.--Mon ivrogne se
conduit toujours trs-bien.--Guris-toi vite, ma petite lisabeth, pour
que nous puissions aller les voir ensemble!

[Illustration: La tristesse rgnait dans cette maison. (Page 193.)]

Enfin arriva cet heureux jour o lisabeth, convalescente, put voir et
embrasser son pre, son cher Armand et toute sa famille, surtout son
excellente grand'mre. Ce fut une vraie fte dans la maison, redevenue
aussi joyeuse, aussi bruyante qu'elle tait grave et triste pendant la
maladie de la bonne et charmante petite fille.

Les premiers instants d'effusion passs, les enfants se mirent  jouer
dans la chambre d'tude, convertie en salle de jeu pour ce jour de fte.

lisabeth tant encore un peu faible, les amusements fatigants cessrent
vite, et l'on s'assit pour causer.

ARMAND.

Une chose m'tonne beaucoup, mes amis, c'est que pendant toute la
maladie de ma chre lisabeth, pas une fois Irne et Julien ne sont
venus s'informer de ses nouvelles; ils n'en ont pas mme fait demander.
C'est mal et ingrat!

LISABETH.

Ne les accuse pas tourdiment, Armand; ils ne savent probablement pas
que j'ai t malade.

ARMAND.

Ils ont d le savoir bien vite par nos cousins aux Tuileries;
d'ailleurs, pourquoi ne pas venir nous voir?

JACQUES.

Doucement donc, Armand, tu parles comme une corneille qui abat des noix:
si Irne et Julien ne sont pas venus ici, ils n'ont pas non plus mis les
pieds aux Tuileries depuis le jour des charades. Tu vois qu'ils ne
peuvent savoir ce qu'a eu lisabeth; j'ajoute que l'on dit aux Tuileries
M. et Mme de Morville dans une trs-triste position; ils ont, parat-il,
vendu Morville, leur htel et mme tout leur mobilier; enfin, on ne sait
ce qu'ils sont devenus.

LISABETH, _dsole_.

Mon Dieu! quel malheur... quel coup terrible! Depuis quand sais-tu cela,
Jacques?

JACQUES.

Depuis prs de quinze jours.

ARMAND, _vivement_.

Et tu ne me l'as pas dit! et tu me les laisses accuser sans souffler
mot?

JACQUES.

Avec cela que tu es discret comme un boulet de canon, toi: tu n'aurais
jamais pu t'empcher de crier cela  lisabeth, qui tait encore
trs-malade! cela l'aurait agite, dsole; cela aurait fait une belle
affaire!

ARMAND.

Tu as raison. Pauvre Irne! pauvre Julien! qu'ils doivent tre
malheureux!... Ruins tout d'un coup! quelle terrible chose!

PAUL.

Et ils tiennent tant au luxe! ce malheur les frappera d'autant plus!

JEANNE.

C'est vrai! quel changement de vie ce doit tre pour eux!...

FRANOISE.

O demeurent-ils, puisqu'ils ne sont plus dans leur htel?

JACQUES.

Je n'en sais rien.

LISABETH.

Peut-tre papa le saura-t-il; il voyait assez souvent M. de Morville. Je
vais le lui demander.

Les enfants suivirent lisabeth, qui courut au salon. M. et Mme de
Kermadio, Mme de Gurs et mme M. et Mme de Marsy avaient entendu parler
de la ruine subite et complte de M. de Morville, mais ils ignoraient o
il s'tait install depuis qu'il avait quitt son htel.

M. DE KERMADIO.

Ce sont des spculations qui l'ont ruin, chre enfant, voil la cause
de ce malheur subit.

ARMAND.

Qu'est-ce que c'est que des spculations, papa?

M. DE KERMADIO.

C'est quand on risque imprudemment de l'argent, mon ami; on court la
chance de beaucoup gagner, comme on risque de beaucoup perdre. C'est
cette dernire chose qui est arrive  M. de Morville.

ARMAND.

C'est vilain, les spculations; je n'en ferai jamais. Il vaut bien mieux
gagner beaucoup moins et  coup sr, n'est-ce pas, grand'mre?

MADAME DE GURS.

Je suis de cet avis, cher petit; M. de Morville, non content de sa
grande fortune, a voulu l'augmenter encore; il en a t, tu le vois,
cruellement puni.

JACQUES.

Julien faisait en petit pour les timbres ce que son papa faisait en
grand pour les affaires; te rappelles-tu, Armand? il nous a dit un jour:
Moi, je fais aux Tuileries comme papa  la Bourse; j'ag... j'agia....

M. DE MARSY, _en riant_.

J'agiote....

JACQUES.

C'est cela, papa. Quel drle de mot!

M. DE MARSY.

_J'agiote_ ou je _spcule_ veulent dire, je fais des affaires
hasardeuses. Je prie Dieu, mes enfants, de ne jamais vous entendre dire
ces tristes mots-l.

LISABETH.

Que je voudrais voir et consoler la pauvre Irne! Chre maman,
voulez-vous que nous tchions de dcouvrir sa nouvelle demeure?

MADAME DE KERMADIO.

Oui, mon enfant, ds que tu seras compltement rtablie.

LISABETH, _soupirant_.

Attendre huit ou dix jours encore, peut-tre: Dieu! que c'est long!...

ARMAND.

Maman, j'ai une ide: voulez-vous me permettre d'aller avec Mlle Heiger,
 la recherche d'Irne et de Julien? comme cela, lisabeth aura leur
adresse sans se fatiguer, et pourra y aller avec moi, ds qu'elle
sortira!

LISABETH, _l'embrassant_.

Oh! Armand! que tu es bon!

Tout le monde approuva le petit garon, et Armand, triomphant de son
ide, alla ds le lendemain aux Tuileries, afin de savoir par les
lgants, o demeuraient ceux avec lesquels ils taient si intimes au
temps de leur prosprit.




CHAPITRE XVI.

LES RECHERCHES D'ARMAND.


Arrive aux Tuileries, Mlle Heiger voulut bien laisser  Armand la
gloire de rechercher tout seul l'adresse tant dsire par lisabeth, et
le petit de Kermadio alla tout droit  Vervins,  Jules et  Jordan, qui
discutaient gravement sur le plus ou moins de grce que pouvait avoir le
noeud d'une cravate.

ARMAND.

Bonjour, monsieur Jules, pouvez-vous avoir l'obligeance de me donner la
nouvelle adresse de Julien?

JULES, _maussade_.

Est-ce que je sais, moi! informez-vous auprs de ces messieurs.

VERVINS, _froidement_.

Je ne frquente que les gens qui sont dans ma position, je ne puis donc
vous renseigner en rien.

JORDAN.

Moi non plus; je les ai tout  fait perdus de vue.

JULES, _ricanant_.

Je crois bien! Voir des gens ruins!

ARMAND, _saluant_.

Merci, mille fois, messieurs; il est impossible de rendre service avec
meilleure grce et plus de politesse, j'en suis charm.

Et il s'en alla en riant, laissant les trois amis grommeler contre lui,
sans oser engager une dispute, la mine rsolue et l'air vigoureux du
petit Breton leur laissant voir qu'il ne ferait pas bon l'attaquer.

Armand, sans se dcourager, se dirigea vers le groupe des lgantes,
fort occupes ce jour-l  donner des avis sur une partie de plaisir
projete au bois de Boulogne; aussi le pauvre garon fut-il encore plus
mal accueilli par les _amies_ d'Irne que par les amis de Julien.

CONSTANCE, _indigne_.

C'est inou! on ne peut pas jouer tranquillement ici! il faut toujours
que ce petit garon nous drange ou nous taquine!

HERMINIE, _lgrement_.

Laissez-nous tranquilles avec votre Irne: je ne la vois plus et j'en
suis enchante; c'tait une orgueilleuse!

ARMAND.

Voyons, mademoiselle Nomi, vous au moins, vous serez bonne et aimable,
vous me donnerez peut-tre un renseignement sur mes pauvres amis!

NOMI, _avec impatience_.

Que voulez-vous que je sache? ils ont disparu sans me faire rien dire,
ce qui est peu gracieux, vu que j'ai toujours t charmante pour eux,
n'est-ce pas, Lionnette?

LIONNETTE.

Trop charmante, ma mignonne, ils ne le mritaient certainement pas.

ARMAND, _insistant_.

Vous ne savez rien, rien du tout  leur sujet, dites, mademoiselle?

NOMI, _habillant sa poupe_.

Attendez donc! je crois avoir entendu dire  papa, hier au soir: Et
dire que ces malheureux Morville en sont rduits  loger avenue de
Breteuil! dans un pouvantable quartier perdu!

ARMAND, _avec joie_.

De notre ct! quel bonheur!...

NOMI, _avec horreur_.

Vous logez par l?

ARMAND, _riant_.

Non, non, rassurez-vous. Nous demeurons rue de Grenelle, 91.

NOMI.

A l'htel Saint-Marcel, il est trs-beau, je le connais: nous allons y
voir quelquefois Mme de Nogent  laquelle il appartient.

ARMAND.

C'est ma grand'tante.

CONSTANCE, _radoucie_.

C'est magnifique, cela. Allez donc chercher mademoiselle votre soeur,
monsieur, et dites-lui que je serai charme de jouer avec elle.

HERMINIE.

Moi aussi, je lui donnerai des bons conseils pour sa toilette. Quand on
a une si belle position, on doit tenir son rang.

LIONNETTE.

C'est vident; je la protgerai, moi, cette petite. Allez nous la
chercher, monsieur.

ARMAND.

Cela m'est malheureusement impossible, mesdemoiselles; elle est
convalescente et ne sort pas encore. Mais je lui dirai avec quelle
amabilit vous l'accueillerez...  cause du bel htel de notre tante!...

Armand salua ironiquement les lgantes, honteuses du juste mpris du
petit Breton pour leurs vils sentiments: elles venaient de les dmasquer
en flattant bassement la richesse.

Victoire, chre mademoiselle, s'cria-t-il, en rejoignant Mlle Heiger;
Nomi a fini par m'apprendre l'adresse! ah! j'ai eu de la peine:
sont-ils insolents et dsagrables, ces lgants-l! enfin, je l'ai;
tout le reste m'est gal!

MADEMOISELLE HEIGER.

A merveille, Armand: o demeurent vos pauvres amis?

ARMAND.

Avenue de Breteuil.

MADEMOISELLE HEIGER.

Mais ce n'est pas loin de nous, c'est dans le mme quartier. lisabeth
va tre enchante! et le numro?

ARMAND, _stupfait_.

Le numro?

MADEMOISELLE HEIGER.

Eh bien, oui, le numro; il faut le savoir pour y aller.

Armand, _constern_.

Le numro... mon Dieu, mon Dieu, j'ai oubli de le leur demander!

MADEMOISELLE HEIGER.

Allez vous en informer prs de Nomi.

ARMAND, _piteusement_.

a m'ennuie, car je leur ai dit des choses dsagrables avant de m'en
aller, et je suis sr qu'elles vont m'accueillir comme un chien dans un
jeu de quilles.

MADEMOISELLE HEIGER.

Vous avez eu tort, Armand. A quoi sert de dire des choses blessantes?
rappelez-vous le proverbe: mieux vaut douceur que violence.

ARMAND.

Vous avez raison, mademoiselle, je me rsigne  y aller. (_Il se dispose
 partir._)

MADEMOISELLE HEIGER.

Non, mon enfant, restez ici et gotez tranquillement tandis que j'irai,
moi, savoir ce numro.

ARMAND.

Merci, mademoiselle; vrai, vous me rendrez un fameux service.

Armand, enchant, gota joyeusement pendant que la bonne et aimable
institutrice demandait  Nomi le renseignement qui lui manquait: elle
revint bientt, mais elle paraissait contrarie.

Qu'y a-t-il, mademoiselle, s'cria Armand, remarquant sa figure
chagrine; est-ce que ces petites pronnelles auraient t impertinentes
pour vous?

--Ce n'est pas cela, Armand, rpondit en souriant  demi Mlle Heiger,
mais Nomi ne sait pas le numro et dit que son pre ne le sait pas non
plus.

[Illustration: Il roula ple-mle avec un charbonnier. (Page 211.)]

ARMAND, _dsol_.

Que faire alors?

MADEMOISELLE HEIGER.

S'armer de patience et venir demain avec moi parcourir l'avenue de
Breteuil pour demander de porte en porte Mme de Morville. L'avenue n'est
pas excessivement longue, heureusement; nous finirons bien par trouver
ce que nous cherchons.

ARMAND, _radieux_.

C'est cela, mademoiselle; en voil, un bonheur; c'est lisabeth qui va
tre contente!

lisabeth fut enchante, en effet, des patientes recherches d'Armand et
de son succs: le jour suivant, Mlle Heiger et le petit garon se
rendirent avenue de Breteuil. Armand, toujours imptueux, eut  subir
une srie de msaventures tragi-comiques. Il se lana tourdiment dans
une alle sombre et roula ple-mle avec un charbonnier et un sac de
charbon; il marcha sur la queue d'un chat qui, pour se venger, le griffa
 la main, et il finit par craser l'orteil d'un vieux portier goutteux
qui poussa des cris horribles et assura qu'Armand prirait sur
l'chafaud.

Mais tous ces malheurs n'affaiblirent en rien l'ardeur d'Armand  la
recherche de ses amis, et son courage fut enfin rcompens par cette
bonne parole d'un concierge: C'est ici.

MADEMOISELLE HEIGER.

Entrez-vous, Armand?

ARMAND.

J'en serais bien content, mademoiselle; mais je ne veux pas y aller seul
sans lisabeth. Cela lui ferait de la peine.

MADEMOISELLE HEIGER.

Bien, mon cher Armand, je reconnais l votre coeur et votre tendresse
pour votre soeur. Elle le mrite! allons, venez; il faut lui raconter
votre plein succs.

ARMAND, _riant_.

Et mes maladresses!

lisabeth accueillit avec bonheur les nouvelles rapportes par les
promeneurs: elle rit de tout son coeur au rcit des aventures de son
frre, et aprs quelques jours de soin, elle put enfin sortir. A son
grand regret, l'avenue de Breteuil tait trop loin pour elle et elle ne
put se rendre chez les petits de Morville que le surlendemain.




CHAPITRE XVII.

CHEZ IRNE ET JULIEN.


lisabeth et Armand, accompagns de leur bonne Anna, se rendirent avenue
de Breteuil et demandrent avec motion les petits de Morville. Ils y
taient, heureusement: le frre et la soeur, le coeur mu, les larmes
aux yeux, montrent un misrable petit escalier tournant et frapprent 
une porte disjointe.

On leur dit d'entrer; ils ouvrirent et s'avancrent timidement vers Mme
de Morville qui, tout en larmes, tait assise dans un mauvais fauteuil,
seule dans une petite pice misrablement meuble.

Elle leva la tte et reconnut les amis de ses enfants.

Vous voici, chers petits? s'cria-t-elle avec surprise et motion:
votre amiti dvoue a donc su trouver notre triste demeure? Je le
disais bien  mes pauvres enfants ces jours-ci: qu'ils vont tre heureux
de vous voir!

LISABETH.

Pouvons-nous aller les embrasser, madame?

--Vous n'irez pas loin pour les trouver, rpondit Mme de Morville, en
souriant tristement; ils sont l  ct; entrez-y, mes chers enfants.

Anna tait reste discrtement sur le palier: les enfants lui dirent
tout bas de s'asseoir sur une petite banquette de bois qui se trouvait
l et de les attendre, puis ils coururent chez leurs amis.

On entendit deux cris: Armand! lisabeth!... puis, plus rien que des
sanglots et des baisers; les pauvres enfants s'taient jets dans les
bras des petits de Kermadio et pleuraient  chaudes larmes en les
embrassant. lisabeth et Armand leur rendaient leurs caresses avec
effusion: ils pleuraient aussi.

Quand ils furent un peu calms, Irne fit asseoir son amie sur l'unique
chaise de paille qui se trouvait dans la petite chambre, et Julien
offrit  Armand un vieux tabouret. Deux petits lits de fer spars par
un paravent, une table de bois avec une cuvette, un pot  eau et un
verre compltaient leur triste ameublement.

[Illustration: Mme de Morville, tout en larmes... (Page 213.)]

IRNE.

Vous voil, ma bonne, ma chre amie! vous avez russi  nous dcouvrir!
vous avez donc eu la bont de nous chercher?

LISABETH.

Ma pauvre chre Irne!... tiens, permets que nous nous tutoyions
fraternellement! tu me connais bien peu si tu as pu douter de mon amiti
un seul instant: je te suis aussi attache que par le pass.

ARMAND, _avec reproche_.

Pourquoi ne pas m'avoir crit, Julien! je serais accouru tout de suite
pour te voir, te consoler, te dire que je t'aime toujours!

JULIEN, _pleurant_.

Je n'osais pas, Armand. Si tu savais comme j'ai t reu par mes anciens
amis des Tuileries lorsque j'ai t les voir, aprs notre ruine! Alors
j'ai pens que peut-tre tu en ferais autant, et cette ide-l m'a fait
tant de peine....

ARMAND.

Tais-toi, mchant. Bats-moi, dis-moi des sottises, mais ne doute pas de
mon attachement, entends-tu?

JULIEN, _l'embrassant_.

Pardonne-moi, mon cher ami; j'ai t si malheureux, si maltrait que je
n'avais plus la tte  moi!

IRNE, _s'essuyant les yeux_.

Voil le premier instant de joie que nous avons depuis notre ruine:
c'est  toi que je le dois, chre lisabeth! je ne l'oublierai pas.

LISABETH.

Je serais venue bien plus tt, va, si je n'avais t si malade!

Et elle raconta  ses amis ce qui lui tait arriv. Puis Armand leur dit
 son tour les recherches qu'il avait faites  leur sujet. Les petits de
Morville taient vivement mus de se voir l'objet d'une amiti si pleine
de sollicitude.

LISABETH.

A prsent, chre Irne, parlons raison. Quelles sont tes ressources? Que
comptes-tu faire?

IRNE.

Jusqu'ici je n'ai fait que pleurer... je suis si malheureuse, si abattue
par la douleur!

LISABETH, _avec tendresse_.

Du courage, Irne: ne te laisse plus abattre ainsi. Crois-moi, cela ne
remdie  rien de se dsoler; non-seulement on est inutile, mais on
attriste et on dcourage les autres.

IRNE.

Je vais tcher, va, d'tre calme et raisonnable. Ta visite, ton amiti
me remontent tellement!

LISABETH.

Tant mieux! Quelles seront tes occupations?

IRNE.

Maman a pu garder mon piano, je vais l'tudier trs-srieusement.
Peut-tre voudra-t-on, dans quelques maisons o me conduisait maman, me
laisser donner des leons de piano. J'ai trs-bien enseign la musique
l'anne dernire, tu te le rappelles, aux petites de Kerden, aux bains
de mer. C'tait pour m'amuser que je le faisais; maintenant, hlas, ce
sera pour vivre!

LISABETH.

Chut! pas d'hlas! le courage est toujours gai, et il est convenu que tu
vas tre courageuse. Maman avait bien prvu que tu songerais  t'occuper
ainsi: elle me charge donc, 1 de mettre  ta disposition toute ma
musique, cahiers et sonates (_Irne veut remercier_). Chut! Puis elle te
demande, et je te supplie de nous accorder cela, de me donner des leons
de piano deux fois par semaine. Tes jours et tes heures seront les
ntres, tu me permettras de venir les prendre ici, afin de ne pas
dranger ta mre. Pour le prix, il sera fix, si tu le veux bien,  5
francs par leon.

IRNE, _d'une voix entrecoupe_.

Mon amie.... lisabeth... cette bont... cette dlicatesse.... (_Elle
pleure._)

LISABETH, _riant et pleurant_.

Chut donc, ma chrie, je ne veux plus qu'on pleure ici, moi! (_Elles
s'embrassent._)

ARMAND, _gaiement_.

A nous deux, Julien! que feras-tu, toi, quand tu auras fini de pleurer?

JULIEN, _souriant  demi_.

J'ai, Dieu merci, un certain talent de dessin et d'aquarelle: je
cultivais, par vanit, ces heureuses dispositions; ce sera par
ncessit, maintenant.

ARMAND.

Trs-bien, voil mon affaire, tu seras mon matre.

JULIEN.

Je crains de ne pas savoir suffisamment....

ARMAND.

Ta, ta, ta, ta! ne fais pas le modeste: papa dit que tu dessines
remarquablement: il m'a dclar qu'il serait charm de te voir me donner
des leons. Pendant qu'lisabeth _pianotera_, moi, je _barbouillerai_.
Les prix de leons seront les mmes que pour lisabeth. Tu veux bien?

Un sanglot fit tourner la tte aux enfants. M. et Mme de Morville se
tenaient  la porte, les yeux baigns de larmes.

MADAME DE MORVILLE.

Oui, ils acceptent, chers enfants, ces bienfaits de votre admirable
tendresse; et je les accepte avec eux. Pour la premire fois depuis ma
ruine, je me sens heureuse. Je suis fire de voir mes enfants se mettre
courageusement  l'oeuvre pour gagner leur vie: je suis heureuse de les
voir aims de vous, qui tes si noblement dvous au malheur!

M. DE MORVILLE.

Je pense comme vous, chre Suzanne: le courage me revient en admirant le
dvouement et l'affection de ces excellents coeurs: merci  vous, de me
rendre la force qui me faisait dfaut!

Les enfants embrassrent tendrement M. et Mme de Morville et aprs
d'affectueuses paroles changes, il fut convenu, avant de se quitter,
que les petits de Kermadio viendraient le lendemain, prendre leurs
premires leons: aprs, ils emmneraient leurs amis aux Tuileries, afin
d'viter  Mme de Morville la peine de les y conduire; les quatre
enfants s'applaudissaient, d'ailleurs, de cette occasion de se voir plus
longtemps et tout  leur aise.




CHAPITRE XVIII.

MANIRES DIFFRENTES DE RECEVOIR DES AMIS PAUVRES.


Les premires leons se passrent  merveille. Les petits matres
mettaient  enseigner une patience admirable; les petits coliers, de
leur ct, taient d'une docilit exemplaire et, leur intelligence vive
et prompte aidant, chaque leon fut excellente. La joie tait revenue
chez les pauvres Morville avec le courage et l'amour du travail. Mme de
Morville s'occupait entirement de son petit mnage et employait le
temps rest sans emploi  des ouvrages de couture, de broderie, de
tapisserie. Aprs la premire leon, les enfants se dirigrent gaiement,
suivis d'Anna, vers les Tuileries: Irne et Julien taient pourtant un
peu mal  l'aise en regardant, l'une sa robe de laine brune, son talma
de drap noir et son modeste chapeau de feutre noir, sans ornements, et
l'autre son vtement de gros drap gris et sa casquette de cuir verni.
Leurs parents avaient d se dfaire de tous leurs vtements lgants et
les remplacer par d'autres, appropris  leur trs-modeste position.

Il faisait un temps magnifique, aussi les Tuileries taient-elles en
fte: les alles regorgeaient d'enfants, plus coquettement habills que
jamais. Les quatre amis se trouvrent tout  coup face  face avec leurs
anciens camarades.

IRNE, _saisie_.

Ah! voil toutes mes amies!

Bonjour; Constance, bonjour Nomi, bonjour Herminie, bonjour Lionnette,
Jenny, Diane et Clara, vous allez bien? voulez-vous jouer?

Les lgantes levrent la tte avec une surprise qui se changea en
indignation quand elles eurent reconnu Irne et contempl ses vtements.

LIONNETTE, _majestueusement_.

Bonjour, mademoiselle. (_Elle se dtourne._)

CONSTANCE, _ demi-voix_.

A-t-on jamais vu! oser vouloir jouer avec nous dans une toilette
semblable!

HERMINIE, _de mme_.

Ah! l'horreur! elle est encore pis que son insparable. C'est hideux 
voir! on ne devrait pas permettre de laisser entrer aux Tuileries des
fagots comme a!

[Illustration: Irne et Julien taient un peu mal  l'aise. (Page 223.)]

LES AUTRES PETITES FILLES, _de mme_.

Qu'elle s'en aille. Nous ne voulons pas d'elle!

IRNE, _pleurant_.

Ah! que vous tes mchantes de me traiter ainsi! Est-ce parce que je ne
suis plus riche? Nomi, vous qui avez toujours t si affectueuse pour
moi....

NOMI, _embarrasse et froide_.

Ma chre, vous comprenez.... Il y a longtemps que nous ne nous sommes
vues. Nous n'avons gure l'occasion de nous rencontrer maintenant.

IRNE, _douloureusement_.

Assez, oh, assez, Nomi, je vous quitte, je vous dlivre de ma prsence,
en remerciant le bon Dieu, toutefois, qui m'a permis de voir combien je
dois peu vous regretter: je sais maintenant  quoi m'en tenir sur votre
amiti  mon gard. Toutes vos prvenances d'autrefois s'adressaient 
mes toilettes,  ma fortune, et moi, folle, je prenais cela pour moi!...
Dieu merci, vous venez de me faire voir ce que vous tes.

LISABETH.

Chre amie, c'est une triste exprience: je m'attendais  ce rsultat!
tu as raison de te rjouir: tu vois clair  prsent, et dsormais tu
sauras juger les autres non selon ce qu'ils ont, mais selon ce qu'ils
valent.--Plaignons ces pauvres petites, et ne leur adressons plus la
parole.

HERMINIE, _ricanant_.

Ah! ah! ah! Vous voudriez bien tre  notre place, mademoiselle la
ddaigneuse!

ARMAND, _s'avanant_.

Ce n'est pas vrai, petite insolente! lisabeth serait bien dsole
d'tre aussi ridicule que vous avec votre norme cage  serins, vos
panaches de chevaux de corbillard et votre teint de souris noye: ah!
mais... tiens, elles se sont toutes sauves.... (_Chantant_):

La victoire est  nous!...

IRNE, _souriant_.

Je crois bien! tu avais l'air de vouloir les dvorer!

ARMAND.

Pourquoi attaquent-elles lisabeth, aussi!

LISABETH, _avec reproche_.

Tu n'aurais pas d leur dire des sottises.

ARMAND, _se rcriant_.

D'abord, je n'en ai dit qu' Herminie.

LISABETH, _souriant_.

Elle est bonne, ta raison!

ARMAND, _avec sang-froid_.

Et puis, ce n'taient que des vrits.

JULIEN, _riant_.

Elles taient joliment crues, tes vrits!

LISABETH.

Voyons, ne restons pas l sans jouer et allons rejoindre mes cousins et
cousines que je vois l-bas.

IRNE, _avec effroi_.

Oh! non, lisabeth, non, je t'en prie!

LISABETH, _surprise_.

Et pourquoi donc pas, ma bonne Irne?

IRNE, _les larmes aux yeux_.

Ils vont nous dire des choses humiliantes et dsagrables, comme ces
demoiselles et les amis de Julien nous en ont dj dit!

ARMAND, _se rcriant_.

Oh! oh! par exemple, Irne, on voit bien que tu ne les connais pas. Il
est impossible d'tre plus gentil et plus aimable qu'eux. Ils te
portent, ainsi qu' Julien, le plus grand intrt et ils seront
enchants de vous voir tous deux, je te le promets!

JULIEN, _hsitant_.

Mais... ils vont se moquer de nos vtements!

LISABETH.

N'aie donc pas peur, Julien; tu vas voir s'ils y font la moindre
attention. Ils sont trop polis pour cela, d'abord.

ARMAND.

Et puis, ils font comme nous; ils n'attachent d'importance qu'aux bons
coeurs et  la vraie amiti.

Sur ces entrefaites, les petits de Marsy, qui avaient aperu les
enfants, arrivrent en courant.

Venez donc, chers amis, s'crirent-ils de loin; aux Tuileries, on ne
doit pas causer, on joue.

JEANNE.

Bonjour, chre Irne (_elle l'embrasse_), je sais qu'lisabeth et Armand
te tutoient et je te demande la permission d'en faire autant!

JACQUES.

Elle a raison, Jeanne. Je vais l'imiter; ce bon Julien, que je suis
content de le revoir! (_Il lui serre la main._)

PAUL.

L'autre main  moi. L! il n'y a pas de jaloux, comme a.

FRANOISE.

Irne, Julien, embrassez-moi aussi, n'est-ce pas?

Les petits de Morville, les larmes aux yeux, rpondaient avec effusion
aux affectueuses dmonstrations des petits de Marsy, tandis qu'lisabeth
et Armand les contemplaient en souriant avec bonheur. Irne et Julien
comparaient dans leur coeur cet accueil si chaleureux fait par des
enfants qu'ils connaissaient  peine, et pour lesquels ils s'taient
montrs souvent hautains, ddaigneux presque grossiers, avec la
rception que leur avaient fait subir leurs prtendus amis: ils voyaient
clairement de quel ct taient la bont, la noblesse de sentiments, et
ils sentirent que dans leur malheur le bon Dieu leur avait envoy de
vraies amitis; ils apprirent alors qu'il faut juger les gens par la
bont de leurs coeurs et non par leurs dehors brillants.

Grce aux petits de Kermadio et de Marsy, la journe s'acheva gaiement
pour tous les enfants. Irne et Julien revinrent chez eux, ramens par
Anna, et se mirent avec courage et gaiet  leurs srieuses tudes.




CHAPITRE XIX.

LES JOIES DE LA PAUVRET.


Quand M. de Morville rentra, il vit dans son pauvre logis un spectacle
si charmant qu'il s'arrta, doucement mu, pour le contempler  loisir.

Irne, assise devant son piano, tudiait avec ardeur. Sa jolie figure,
intelligente et attentive, tait dlicieuse d'expression. Julien, pench
sur une aquarelle, souriait  demi de la difficult vaincue, et Mme de
Morville, assise prs de ses deux enfants, avait interrompu sa couture
pour les regarder avec un orgueil maternel.

Dans ce moment, Irne termina sa sonate par un trait brillant.

Bravo, petite soeur! s'cria Julien enthousiasm, tu es un pianiste de
premier ordre, n'est-ce pas, chre maman?

--Oui vraiment, dit Mme de Morville, les progrs d'Irne me causent
autant de surprise que de joie!

--On est si heureux de travailler pour ceux que l'on aime, rpondit la
petite fille avec tendresse.

M. de Morville s'avana.

Chers amis, dit-il, je commence  comprendre mon bonheur, moi aussi.

--Bonjour, cher papa, s'crirent les enfants; vous voil revenu: quel
bonheur!

--Vous devez tre bien fatigu, mon pauvre Adolphe! dit Mme de Morville.

--Je l'tais tout  l'heure, rpondit son mari, mais ce que je viens de
voir m'a repos.

--Qu'avez-vous donc vu, papa? dit Irne en le faisant asseoir prs de
leur petite chemine et en s'agenouillant prs de lui pour allumer un
peu de feu.

--J'ai vu, rpliqua son pre qui tendit la main  Mme de Morville, une
courageuse femme qui ne rougit pas de se consacrer  d'humbles travaux,
et de courageux enfants qui imitent leur excellente mre; j'ai compris
alors la grce que Dieu m'a faite, en vous donnant  moi, puis....

L, M. de Morville s'arrta.

Puis, dit sa femme qui souriait, achve.

--Puis, en me ruinant, dit M. de Morville, qui rpondit par un sourire
au sourire de sa femme.

Mme de Morville poussa une exclamation, et les enfants, aussi surpris
que leur mre, regardrent M. de Morville avec de grands yeux
interrogateurs.

Oui, continua-t-il gravement, j'apprcie maintenant cette grce. Sans
ma ruine, aurais-je jamais joui de voire dvouement, de vos sacrifices,
de votre tendresse? Quand nous tions riches, nous tions chacun les
forats de la richesse et du plaisir: j'tais plong dans le tourbillon
des affaires, toi, Suzanne, dans le tourbillon du monde, vous, pauvres
chers petits, dans celui de la vanit. Au milieu de tout cela, nous
tions spars les uns des autres, nous n'avions pas le temps de nous
aimer ni de nous le prouver.

MADAME DE MORVILLE, _pensive_.

C'est vrai ce que tu dis l, cher Adolphe; cette vie futile et vide
m'avait accapare; comme toi je bnis le ciel de nous avoir rappels 
nos devoirs; quoi qu'il arrive dsormais, je mnerai une vie srieuse et
utile, me consacrant  ton bonheur,  nos enfants et au soulagement de
ceux qui souffrent.

IRNE.

Oh! papa, comme vous avez raison! que c'est vrai, ce que vous venez de
dire! je comprends maintenant que cette preuve est une vraie grce,
elle nous a t envoye pour notre plus grand bien!...

JULIEN.

Et pour notre bonheur, Irne! je n'ai jamais aim notre bel htel comme
j'aime maintenant notre petit logis, pourtant si pauvre. C'est qu'ici
l'on comprend et l'on remplit son devoir, c'est une joie pure qui
m'tait inconnue autrefois.

M. et Mme de Morville coutaient leurs enfants avec motion; ils se
regardaient avec un sourire sur les lvres, et des larmes dans les yeux.

IRNE.

Ne faisons pas pleurer papa et maman, Julien; regarde, ils sont
trs-mus! vite, papa, souriez-moi (_elle l'embrasse_);  votre tour,
chre maman: l, c'est trs-bien.

JULIEN.

Qu'est-ce que ce gros rouleau de cahiers que vous avez sous le bras,
papa?

M. DE MORVILLE.

Des projets de chemins de fer: je dois faire un rapport l-dessus et
divers travaux de ce genre pour M. de Valmier.

IRNE, _tonne_.

Le pre de Nomi? vous le voyez donc encore, papa?

M. DE MORVILLE.

Non, mon enfant, c'est un de ses employs de banque qui m'a donn ce
travail. M. de Valmier ignore mme que ce travail m'est confi.

MADAME DE MORVILLE.

Chre Minette, assez caus pour l'instant, ton pauvre pre doit tre
non-seulement fatigu, mais affam; servons bien vite le dner.

IRNE.

C'est cela, maman; vous allez voir, papa, nous vous avons prpar un bon
petit plat!

JULIEN.

Attendez, maman, je vais aider Irne, ne vous inquitez de rien.

La mre et les enfants se disputaient gaiement le modeste service de la
table, tandis que M. de Morville les coutait et les regardait faire
avec un profond sentiment de bonheur.

IRNE.

L, voil les couverts mis.

JULIEN.

Et les chaises que tu oubliais, petite mnagre; nous assoirons-nous
comme des Turcs, pour manger?

MADAME DE MORVILLE.

Voil le potage et le rti. Viens, cher Adolphe, tu dois avoir
grand'faim, j'ai hte de te voir  table.

On s'installa et l'on dna avec autant d'apptit que de gaiet.

IRNE.

Quel excellent potage! ce bon pre Michel est un portier prcieux,
maman; non-seulement il fait le mnage, mais il surveille notre petite
cuisine d'une faon tonnante.

JULIEN.

C'est vrai; et il est aussi amusant  entendre qu' voir. Il a des
manires  lui de se poser, arm de son balai, pour raconter ses
aventures!...

MADAME DE MORVILLE.

C'est un bien brave homme: traitez-le avec amiti, mes enfants; vous
savez qu'il n'est dans cette modeste position que par suite de dsastres
prouvs par sa famille, pendant la grande rvolution.

JULIEN.

N'ayez pas peur, maman, vous avez dj d voir.... (_on frappe_). Ne
bougez pas, papa, je vous en prie, je vais ouvrir.

IRNE.

Non, ce sera moi; tu n'as pas fini de manger (_elle va ouvrir_). C'est
le pre Michel. Bonjour, bon pre Michel, qu'y a-t-il?

LE PRE MICHEL.

Je venais, d'amiti, desservir votre table, messieurs et mesdames. (_Il
salue._)

MADAME DE MORVILLE.

Merci, pre Michel, ne prenez pas cette peine, c'est bien assez de faire
le mnage et de prparer nos repas. Nous nous servirons nous-mmes.

LE PRE MICHEL.

C'est ce que je ne permettrai pas, ma chre dame: justement parce que je
connais le malheur, j'y sais compatir.

(_La famille de Morville sort de table, le pre Michel dessert en
continuant:_)

Car ma famille est illustre, je me plais  le dire: je suis, tel que
vous me voyez, seul et unique descendant des comtes de Barninville,
noble race s'il en fut, allie aux plus grandes familles de France. (_Il
essuie une assiette._) Nos anctres ont t aux croisades, tel que vous
me voyez. Ils ont brill  la cour du grand roi!.. Vanits des vanits
et tout est vanit.... (_S'interrompant._) O est la moutarde, que je la
serre, monsieur Julien?

JULIEN.

Je vais la ranger, pre Michel.

LE PRE MICHEL.

Quand je vous dis que je veux vous pargner cette peine, je vous
l'pargnerai. Ah! je suis ttu, moi. L, voil tout rang. Messieurs,
mesdames, j'ai l'honneur de vous saluer, tel que vous me voyez.

M. DE MORVILLE, _lui serrant la main_.

Bonsoir, pre Michel; merci de votre obligeance, de votre empressement 
nous tre utile et agrable.

MADAME DE MORVILLE.

Je joins mes remercments  ceux de mon mari, pre Michel, nous sommes
heureux d'tre si bien servis.

LE PRE MICHEL, _se rengorgeant_.

Entre gens de noblesse, c'est tout simple: bonne nuit, mademoiselle
Irne, et  vous aussi, monsieur Julien.

LES ENFANTS.

Merci, bon pre Michel, bonsoir.

Le brave portier parti, la famille s'installa pour la soire. La petite
lampe clairait bien; le feu brillait joyeusement, et chacun s'arrangea
pour en profiter, tout en reprenant son travail. M. de Morville, lui,
crivait avec ardeur, et la veille se prolongea jusqu' dix heures,
tous travaillant, causant et riant. Le lendemain, lisabeth et Armand
vinrent prendre leurs leons; ils avaient, en entrant, un air
mystrieux, moiti inquiet moiti heureux; Irne et Julien en furent
intrigus.

O est Mme de Morville? dit Armand qui ne tenait pas en place.

[Illustration: Nos anctres ont t aux croisades. (Page 239.)]

--Sortie pour quelques instants, dit Julien de plus en plus tonn.
Veux-tu lui parler?

--Je crois bien, s'cria Armand, j'ai hte de vous faire venir....

--Armand, affreux bavard, dit lisabeth avec prcipitation, ne sauras-tu
jamais tenir ta langue?

ARMAND.

Il me dmange, mon secret, ma petite lisabeth. Oh! si tu savais comme
il me dmange, tu aurais piti de moi!

LISABETH.

Tiens, sois heureux, voil Mme de Morville qui rentre: dis-lui tout; nos
amis ont l'air trs-intrigus.

Les petits de Morville taient en effet fort dsireux de connatre la
raison des allures, des paroles singulires d'lisabeth et d'Armand.
Aprs les bonjours changs, Armand s'cria: Madame, vous voyez en moi
un ambassadeur.

MADAME DE MORVILLE, _s'installant au travail_.

De bonnes nouvelles, j'espre, cher enfant?

--Je le crois, madame, il dpend de vous de les changer en mauvaises
pour nous.

LISABETH, _riant_.

Voyons, Armand, ne parle pas par nigmes; va droit au fait.

ARMAND.

Eh bien, m'y voil. Madame, mon oncle et ma

tante de Marsy dsirent: d'abord, que vous ayez la bont de laisser
Irne et Julien donner  Jeanne et  Jacques des leons de piano et de
dessin, deux fois par semaine; ils viendront ici  l'heure que vous
jugerez la plus commode; leurs prix seraient les ntres.

MADAME DE MORVILLE, _mue_.

Cher enfant....

ARMAND, _prcipitamment_.

Je n'ai pas fini! mon oncle et ma tante donnent une petite soire jeudi
prochain: ils dsirent que M. de Morville et vous, madame, vous ameniez
Irne et Julien, parce qu'Irne jouerait du piano, et cela lui procurera
quelques lves, car il y aura deux ou trois amies de maman et de ma
tante, qui sont dcides  envoyer leurs filles  Irne, ds qu'elles
l'auront entendue. Et puis, Julien, lui, aura la bont d'apporter sa
collection d'aquarelles, parce qu'il y aura jeudi quelques amateurs qui
lui en prendront avec grand plaisir,  de trs-bonnes conditions.
Voil.

Et Armand, rouge de joie, se frotta les mains avec violence, ce qui
indiquait toujours chez lui un ravissement complet.

Mme de Morville avait pos son ouvrage: quand Armand cessa de parler,
elle l'attira vers elle, ainsi qu'lisabeth, et les embrassa en silence
tandis que quelques grosses larmes tombaient de ses yeux sur leurs joues
roses. Irne et Julien n'taient pas moins mus que leur mre! Ce
dvouement dlicat, cette faon charmante de rendre service leur allait
droit au coeur: eux aussi embrassrent leurs excellents amis avec une
tendresse pleine de reconnaissance.

Quand elle fut un peu remise, Mme de Morville essaya de parler.

ARMAND.

Oh! chre madame, dites seulement oui, je vous en prie! nous sommes si
heureux dj, que si vous nous dites quelque chose, cela nous fera
clater.

Tout le monde se mit  rire. Mme de Morville et ses enfants ne purent
toutefois s'empcher de dire combien ils taient joyeux et
reconnaissants; puis les leons commencrent.

Elles se passrent, bien entendu,  merveille: aussitt finies,
lisabeth et Armand emmenrent triomphalement leurs amis pour faire leur
promenade accoutume.

Arrivs aux Tuileries, ils retrouvrent les petits de Marsy et leur
firent part du consentement de Mme de Morville: Irne et Julien les
remercirent avec effusion de ce qu'ils faisaient pour eux.

Aprs avoir jou longtemps, les petits de Marsy allrent dire  Nomi de
Valmier, et  Lionnette dont les parents taient connus de Mme de Marsy,
que leur mre recevrait le jeudi suivant et serait charme de les voir
venir: Armand s'amusa  piquer leur curiosit en leur dclarant que
_deux grands artistes_ honoreraient la soire de leur prsence: chacun
se spara en riant et en se donnant rendez-vous pour le jeudi.




CHAPITRE XX.

LES DEUX ARTISTES.


M. de Morville fut aussi charm que sa femme de la perspective d'une
soire chez Mme de Marsy; une seule chose l'inquitait: lui et sa femme
avaient des vtements simples mais convenables pour la soire, tandis
que les enfants n'avaient que leurs habits du matin, Mme de Morville
s'tant dfait des vtements d'Irne et de Julien, qui ne convenaient
plus  leur modeste position. M. et Mme de Morville taient donc fort
tourments  ce sujet sans oser se l'avouer, lorsque la bonne des petits
de Kermadio arriva, portant un grand carton qu'elle remit  Irne; puis,
elle partit  la hte.

Irne porta le paquet  sa mre qui l'ouvrit, et poussa un cri en voyant
une toilette simple et charmante pour Irne, avec un costume aussi
simple et aussi charmant pour Julien. Un petit billet attach  la robe
contenait ces quelques mots:

Prire instante  des amis d'accepter ce souvenir d'amiti.

IRNE, _attendrie_.

Maman, c'est encore, c'est toujours lisabeth: quel coeur, quel coeur!

JULIEN.

Voici un billet sur mon habit. Qu'est-ce qu'il y a d'crit?

Un colier  son professeur. Juste tmoignage de reconnaissance; aussi,
pas de remercment, chut!...

Cher, excellent Armand!

MADAME DE MORVILLE.

Oh! mes enfants! comme nous devons remercier le bon Dieu d'avoir de tels
amis!...

M. DE MORVILLE.

Tu le vois, Suzanne, j'avais bien raison d'tre heureux de cette chre
pauvret. Aurions-nous la joie de voir des dvouements pareils, si nous
avions encore nos richesses?

MADAME DE MORVILLE.

Va! j'en remercie Dieu autant que toi. crivez vite  vos amis, chers
enfants, et dites-leur que je les aime et les bnis!

Il n'y avait plus que la matine qui spart nos hros de la rception
de M. et de Mme de Marsy: les enfants crivirent  lisabeth et 
Julien, puis Irne tudia de nouveau avec ardeur ses morceaux les plus
difficiles, tandis que Julien achevait avec soin ses dernires
aquarelles. Il tait tard quand les enfants cessrent leurs travaux et
se htrent de rejoindre leurs parents, qui, eux aussi, avaient
travaill toute la journe; aprs un modeste repas, tous s'habillrent
promptement et se rendirent chez Mme de Marsy.

Il tait encore de bonne heure, aussi eurent-ils la satisfaction de ne
trouver que la famille runie, et d'arriver les premiers parmi les
invits. Irne et Julien murmurrent  l'oreille de leurs amis de
chaleureux remercments, interrompus par un baiser d'lisabeth, et un
terrible _chut_ d'Armand.

Le salon ne tarda pas  se remplir de monde: Lionnette et Nomi
arrivrent bientt avec leurs parents.

LIONNETTE.

Eh! bonjour, chres belles; bonjour, messieurs; nos grands artistes
sont-ils arrivs?

ARMAND.

Oui, mademoiselle, ils sont l.

NOMI.

Ah! quel bonheur! je craignais qu'ils ne manquassent de parole!...
Tiens! Irne Ici... et Julien!

Nomi leur adressa la parole avec embarras; les petits de Morville
rpondirent timidement  son bonjour contraint. Lionnette avait pris un
air de ddain et de protection.

Vous ici, dit-elle, quelle merveille! je croyais que....

Elle s'arrta, trouble par le regard flamboyant d'Armand de Kermadio.

ARMAND, _d'un air formidable_.

Mais continuez donc, mademoiselle, nous vous coutons avec beaucoup
d'intrt (_ses yeux lancent des clairs_), infiniment d'intrt!...

LIONETTE, _balbutiant_.

J'aimerais mieux parler d'autre chose.

ARMAND, _de mme_.

Et pourquoi, et pourquoi?

LIONETTE, _navement_.

Je viens de vous vexer, videmment, et si je continuais, vous me diriez,
comme cela vous arrive toujours dans ce cas-l, des choses piquantes,
d'une faon trs-drle qui gaye les autres  mes dpens; c'est
ennuyeux, a.

Ces paroles de Lionnette firent rire les enfants, et mme le terrible
petit Breton.

MADAME DE MARSY, _s'approchant_.

Ma chre Irne, nous voil tous runis; vous savez ce que vous nous avez
promis; je compte sur vous, et le piano vous attend.

[Illustration: Le piano vous attend. (Page 253.)]

IRNE, _tremblante_.

Me voici, madame, je vous suis. (_Elle se lve._)

NOMI, _bas  lisabeth_.

Ah! mon Dieu! un des grands artistes, c'est Irne?

Un accord brillant rpondit pour lisabeth, et le morceau commena;
Irne, d'abord trs-mue, s'tait tout  coup rassure en jetant les
yeux sur ses parents et sur Julien, aussi tremblants qu'elle; la pauvre
enfant sentit que son avenir dpendait de son talent, de son courage, et
subitement inspire, priant tout bas le bon Dieu, elle joua l'admirable
sonate en _do_ dize mineur, de Beethoven. Au lieu de lui nuire, son
motion la servit. Oh! que ses sentiments taient diffrents alors des
misrables penses qui remplissaient son esprit le jour du bal de Nomi.
Elle jouait aujourd'hui pour sa chre famille, et cette noble
proccupation rendait son jeu dlicieusement doux et touchant! Irne se
surpassa; toutes les profondeurs de cette admirable musique, toutes les
dlicatesses de ce grand style, furent mises en relief par ses doigts
inspirs;  peine eut-elle termin, qu'un tonnerre d'applaudissements
retentit, et des exclamations s'levrent de toutes parts!

On complimenta chaleureusement M. et Mme de Morville sur le talent hors
ligne de leur fille, tandis que les petits de Kermadio et de Marsy se
montraient aussi fiers d'Irne que ses parents l'taient  juste titre.

Nomi et Lionnette aimaient beaucoup la musique; merveilles de
l'admirable talent d'Irne, elles mirent de ct toute morgue et
l'accablrent de flicitations.

NOMI, _enthousiasme_.

Vous aviez bien raison, monsieur Armand, de dire que c'est une grande
artiste; je l'avais entendue jouer quelquefois, mais seulement des
bluettes, et je ne lui souponnais pas ce beau talent.

LIONETTE, _de mme_.

C'est crasant, j'en suis _pate_; dites donc, monsieur Armand, je vous
accorde que voil une grande artiste. Mais l'autre, le second, o
est-il?

ARMAND.

Tenez, mademoiselle, ma rponse est sur cette table.

NOMI, _regardant_.

Oh! que c'est joli! que c'est charmant! Papa, vous qui aimez tant ces
choses-l, venez voir ces aquarelles, elles sont merveilleuses!

Les exclamations de Nomi avaient attir M. de Valmier.

Mais c'est ravissant! dit-il, outre que ces vues sont admirables, elles
sont faites par un vritable artiste; qui est-ce qui fait ces belles
choses?

ARMAND.

Allons, Julien, ne fais pas le modeste; pourquoi n'as-tu pas sign tes
aquarelles?

M. DE VALMIER, _ Julien_.

Bravo! mon ami, je vous flicite; vous avez un talent remarquable!
J'aimerais beaucoup  possder cette belle collection! Me la cdez-vous?

JULIEN, _rougissant_.

Elle est  mon pre, monsieur: je pense qu'il consentirait  s'en
dfaire.

M. de Valmier alla vers M. de Morville, le salua et se mit  causer 
voix basse avec lui, tandis que d'autres personnes venaient voir et
admirer les aquarelles.

LIONNETTE.

Ah! ah! voil donc votre second grand artiste, monsieur Armand?

ARMAND.

Oui, mademoiselle, qu'en dites-vous?

LIONNETTE.

Je suis plus _pate_ que jamais.

ARMAND, _avec sang-froid_.

N'est-ce pas, mademoiselle, que c'est _escarbouillant_?

LIONNETTE, _tonne_.

Hein? vous dites?

ARMAND.

Je dis que c'est _escarbouillant_, ces aquarelles!

LIONNETTE, _stupfaite_.

Qu'est-ce que c'est que a, bon Dieu! escar... escar...

ARMAND, _tranquillement_.

Dame! mademoiselle, c'est du patois; vous venez bien de dire un mot
aussi tonnant que le mien, en vous dclarant _pate_; alors, moi, pour
tre  votre hauteur, je me dis _escarbouill_. (_Les enfants rient._)

LIONNETTE, _trs-rouge_.

L! je le savais bien! avec ce M. Armand, on est toujours sre d'avoir
des affaires. C'est assommant que vous ayez de l'esprit, vous!

ARMAND.

Mais, mademoiselle, si vous....

LISABETH.

Chut! Armand, ne plaisante pas trop longtemps; tu vois bien que cela
finit par tre dsagrable. J'espre que Mlle Lionnette t'a dj excus;
offre-lui ton bras et allons prendre du th, car je vois que tout le
monde se dirige vers la salle  manger.

Aprs le th, on demanda  Irne de se faire entendre de nouveau, et
elle fut aussi justement applaudie que la premire fois.

On finit gaiement cette charmante soire, et M. et Mme de Morville se
retirrent, heureux et fiers de leurs enfants; avant leur dpart, M. de
Valmier avait pris rendez-vous avec M. de Morville, au sujet des
aquarelles, et Mmes de Nardray, Darsal et Drangard s'taient concertes
avec Mme de Morville, pour que leurs filles pussent aller chez Irne
prendre des leons de piano. Ce fut donc en bnissant mille fois leurs
amis, qu'Irne et Julien les quittrent, joyeux et pleins d'espoir.




CHAPITRE XXI.

LE CHANGEMENT DE NOMI.


En revenant chez elle, Nomi avait un air pensif, triste mme; sa mre
s'en aperut et lui en demanda la cause; Nomi s'excusa sur la fatigue
de la soire.

Elle tait pourtant si intressante que cela aurait d te faire oublier
ta fatigue! s'cria Mme de Valmier.

-Oui, dit son mari, c'tait charmant  voir, ces deux enfants si bien
dous, si modestes et si heureux de secourir leurs parents!

A ce moment, la voiture s'arrta, Nomi et ses parents descendirent, et
la conversation en resta l.

Rentre chez elle, la petite fille se dshabilla, fit sa prire avec
distraction et se coucha; mais ce ne fut pas pour dormir, ce fut pour
rflchir srieusement.

Comme Irne et Julien sont gentils maintenant, se dit-elle; plus leurs
talents font de progrs, plus ils deviennent modestes. Comme c'est beau
et courageux de leur part de travailler pour vivre! Jeanne raconte d'eux
des choses bien touchantes. J'ai eu tort, grand tort de m'tre montre
si froide et si orgueilleuse! C'est vilain, le respect humain; et
pourtant la crainte de voir mes amis se moquer de moi m'a rendue lche
et m'a fait agir comme si je manquais de coeur!

Mes amis! sont-ce mes amis? Quelle diffrence entre le semblant
d'amiti que nous nous portons les uns aux autres et la tendresse
dvoue que se tmoignent les petits de Morville, de Kermadio et de
Marsy. Avec mes amis, il n'est question que de vanits, de frivolits!
Ils ne seraient pas capables de dvouement, et me traiteraient, si
j'tais pauvre, comme ils ont trait Irne et Julien l'autre jour. Ils
ont bien mal agi: moi aussi, hlas! Oh! je m'en repens beaucoup
maintenant; je veux changer de manire d'tre avec eux, avoir le courage
d'aimer, malgr les lgants, ces enfants si gentils et si bons.

Cette bonne rsolution calma la conscience trouble de Nomi; elle ne
tarda pas  s'endormir, en rptant:

Je serai l'amie... des bons enfants... du Club de _la Charit_.

Le lendemain,  l'heure habituelle de sa promenade, Nomi se rendit aux
Tuileries; elle htait le pas, et son coeur battait, car elle allait
faire acte de courage. Arrive dans l'alle de Diane, plusieurs lgants
s'empressrent autour d'elle, mais elle se contenta de leur dire
bonjour, les carta doucement, et elle alla droit  un groupe compos
d'Irne, de Julien et de tous leurs amis. Les lgants, fort surpris,
l'avaient accompagne machinalement.

Irne, Julien et vous tous, chers amis, dit Nomi d'une voix mue, en
rougissant, voulez-vous me permettre, non-seulement de jouer avec vous,
mais encore d'tre votre amie? Je me sens attire vers vous, et maman
dit que je ne puis que gagner en tant avec vous le plus possible.
Excusez-moi si je vous ai repousss l'autre jour: je vous en demande
pardon!

A peine ces dernires paroles taient-elles prononces par Nomi que
tous les enfants, attendris, avaient entour la gentille petite fille et
l'embrassaient  l'envi, l'assurant de leur amiti, de leur joie de
l'admettre parmi eux, et la complimentant de sa touchante dmarche. Les
lgants, stupfaits de cette scne, faisaient des figures si
embarrasses, si comiques, qu' la fin Armand les remarqua et partit
d'un grand clat de rire.

CONSTANCE, _aigrement_.

De quoi riez-vous donc, vous?

ARMAND.

Vous devriez plutt dire de qui, mademoiselle.

HERMINIE.

Est-ce de nous, par hasard?

ARMAND.

Ma foi, oui, ah! ah! ah! Vous paraissez tout interloqus, ah! ah! ah!
Vervins a la bouche toute grande ouverte, ah! ah! ah! Jordan carquille
les yeux, ah! ah! ah! et Mlle Constance a l'air de vouloir nous dvorer
tous d'une seule bouche, ah! ah! ah!

La gaiet d'Armand gagna lisabeth et ses amis. Tous se mirent  rire
aux clats.

CONSTANCE, _ricanant_.

Ainsi, de l'avis de monsieur, nous sommes ridicules?

ARMAND.

Certes, et joliment, encore!

Il y eut un hourra d'indignation parmi les lgants, qui arrivaient en
foule.

HERMINIE, _avec ironie_.

Ainsi, ma belle robe de soie gris perle, ma casaque de velours gros
bleu, ma toque de velours cossais gris et bleu, mes bottes grises 
talons bleus, vous trouvez cela ridicule, monsieur?

ARMAND.

Parfaitement, mademoiselle; un enfant doit tre mis de faon  pouvoir
jouer  son aise et ne pas ressembler  une poupe vivante.

Il y eut un mlange de rires et de cris.

CONSTANCE, _en colre_.

Mais puisque nous sommes riches, nous devons donner le ton.

ARMAND.

Oh! oh! des enfants donner le ton!... Tenez, mademoiselle, voulez-vous
faire une chose? Supposons que nous sommes deux avocats? Mlle Lionnette
jugera ma cause; ma soeur jugera la vtre; vous plaiderez pour le _beau
monde_, moi contre, c'est--dire que vous serez l'avocat du diable....
(_Rires et exclamations._)

CONSTANCE, _furieuse_.

Je ne serai pas l'avocat du diable!...

ARMAND.

La paix, la paix! vous serez l'avocat du luxe, l, tes-vous contente?
(_Entre ses dents._) C'est la mme chose.

CONSTANCE, _calme_.

Je veux bien; vous allez tre battu  plate couture.

JULES.

Bon, a va tre amusant.

LIONNETTE.

C'est trs-gentil, ce jeu-l.

JACQUES.

Des chaises pour nos juges!

PAUL.

Avocats, retournez les vtres, on doit plaider debout.

HERMINIE.

Ah! mais je m'amuse, moi; il est drle, cet Armand, il commence 
m'aller trs-bien.

JORDAN.

A moi aussi; en place, mesdemoiselles et messieurs.

Tous les enfants s'assirent ple-mle et la sance commena.

L'AVOCAT CONSTANCE.

Je viens, mesdemoiselles et messieurs, dfendre devant vous une belle
cause, injustement attaque. On a os dire du mal du luxe, du grand
luxe, premire de toutes les ncessits; on veut nous interdire la soie,
le velours, le satin, peut-tre mme, hlas, la popeline;--on croit que
cela nous empche de jouer; mais nos jeux, qui sont calmes....

L'AVOCAT ARMAND.

Oh! trs-calmes!

LE JUGE LISABETH.

Avocat Armand, n'interrompez pas.

LE JUGE LIONNETTE.

Je remercie mon collgue de ce sage avertissement.

L'AVOCAT CONSTANCE.

Et moi aussi. Nos jeux calmes, dis-je, conviennent  notre position, 
notre rang. Et puis, nous faisons aller le commerce: que deviendraient
sans nous, sans nos toilettes, les magasins de nouveauts, de modes, de
chaussures, de coiffures, de passementerie, de bijouterie....

L'AVOCAT ARMAND.

L'picerie est hors de cause. (_Rire gnral._)

L'AVOCAT CONSTANCE, _avec dignit_.

Je mprise vos plaisanteries, avocat Armand! Et nos lgantes poupes,
ne sont-elles pas la fortune de leurs fournisseurs? allez! le luxe est
utile, il est ncessaire, indispensable aux autres comme  nous-mmes.

Les lgants applaudirent avec frnsie  cet habile plaidoyer. On
flicita trs-chaleureusement l'avocat Constance, puis l'avocat Armand
demanda la parole, l'obtint et dit avec emphase:

Messieurs les juges, et vous, chers auditeurs, l'loquence perfide de
mon spirituel adversaire ne m'empche pas d'avoir raison. Autant le luxe
modr est utile, je le reconnais, autant le luxe exagr que j'attaque,
que j'attaquerai toujours, est mauvais et mme dangereux! En effet,
nous, enfants, avons-nous besoin, dites-moi, d'tre couverts de soie, de
velours, de dentelles et de garnitures de toute sorte? Nos jeux
s'accommodent-ils de ces beaux habits qui nous empchent de remuer, de
peur de les dchirer ou de les salir? A quoi servent vos bottes
magnifiques? Ne vaudrait-il pas mieux des bottines simples et solides,
avec lesquelles on peut courir  son aise, les jours o il y a de la
boue comme les jours o il fait sec? N'est-il pas plus amusant de sauter
 la corde, de jouer aux barres, ou cerceau,  cache-cache, que de
rester immobiles sur des chaises comme des grandes personnes? Eh bien,
vos belles toffes vous privent de tous ces jeux-l. Quant  faire aller
le commerce, c'est l'affaire de nos mamans et de nos papas; ce n'est pas
la ntre. Pour vos poupes, mesdemoiselles, faites-les redevenir
simples; et si la marchande de vtements y perd, faites gagner celle qui
habille les pauvres!

Armand s'tait anim en parlant: sa jolie figure tait pleine d'ardeur
et d'intelligence; son me tait dans ses yeux: les enfants coutaient
tous avec une attention profonde: peu  peu, les rires avaient cess,
une srieuse conviction pntrait dans les coeurs.

Il y eut un instant de silence, puis les amis d'Armand l'entourrent en
le flicitant: les lgants, aprs quelque hsitation, s'approchrent
aussi.

[Illustration: Messieurs les juges. (Page 263.)]

HERMINIE.

Je suis contente de vous avoir entendu, monsieur Armand.

LIONNETTE.

Moi aussi; il y a du vrai dans tout cela! pour aider  faire une rforme
utile, je dclare que le Club du _Beau monde_ est une btise et que je
n'en suis plus.

JORDAN.

Moi non plus, alors: cet Armand, il m'a remu, ma foi! C'est un orateur,
vraiment!

LIONNETTE.

Dites donc, mes amis, nous oublions de juger la cause: faut-il le faire?

LES ENFANTS.

Certainement, il le faut.

LIONNETTE.

Eh bien, alors, je dclare que l'avocat Armand a dit d'excellentes
choses, sa cause est loin d'tre mauvaise et je suis presque convertie.
(_Applaudissements._)

HERMINIE.

Dj!... Il faut voir, essayer d'abord: on ne peut pas changer comme a
du jour au lendemain!

LIONNETTE.

C'est trop juste; accord.

CONSTANCE, _gaiement_.

Vous, lisabeth, vous allez me condamner, je prvois que j'ai perdu ma
cause prs de vous.

LISABETH, _affectueusement_.

C'est vrai, ma chre Constance: permettez-moi cependant de le faire en
ajoutant quelques mots. Le bon saint Jean disait  ses disciples: Mes
petits enfants, aimez-vous les uns les autres; disons-nous cela, afin
d'tre affectueux les uns pour les autres: il y a eu souvent des paroles
peu aimables changes entre nous depuis quelque temps; promettons-nous
de n'en plus dire de semblables. Ne regardons plus aux dehors, mais aux
cts srieux de ceux que nous voyons; n'attachons de l'importance
qu'aux qualits du coeur, et non aux vtements. Enfin, je me permets de
vous supplier de renoncer  ce trafic de timbres; autant il est naturel
d'en faire collection avec plaisir, autant il est fcheux de spculer
l-dessus. Vous avez entendu ce que le surveillant a dit l'autre jour 
ce propos (je l'ai appris depuis), que cette leon nous profite.

VERVINS.

Mademoiselle lisabeth, vous parlez aussi sagement qu'Armand; nous
allons tre trs-raisonnables, vous verrez.

CONSTANCE.

Il faudra encore jouer  ce jeu-l, il est trs-drle.

ARMAND, _gaiement_.

A prsent, vive la joie! je propose, pour finir la sance, une partie
monstre; les juges vont choisir le jeu.

On applaudit  cette proposition d'Armand et les Tuileries retentirent
bientt d'clats de rire et de cris joyeux. Ce fut ainsi que finit le
Club du _Beau monde_. Nous verrons plus tard ce que devint le Club de
_la Charit_.




CHAPITRE XXII.

LES SACRIFICES D'IRNE ET DE JULIEN.


En revenant de la sance des Tuileries, Nomi, enthousiasme, raconta 
sa mre tout ce qui s'tait pass; celle-ci en fut vivement mue;
c'tait une personne excellente au fond; une grande fortune, le manque
de bons conseils et d'amie srieuse l'avaient entrane dans une vie
mondaine et dissipe: mais son coeur tait rest bon et elle consentit
avec joie  la demande de Nomi, qui dsirait prendre des leons de
piano chez Irne.

La mre et la fille allrent donc chez Mme de Morville, qui les reut
avec une politesse, une dignit parfaites. Mme de Valmier fut frappe de
voir cette pauvret noblement supporte. Elle causa longuement avec Mme
de Morville et admira sa patience, sa pit, sa rsignation si vraie et
si touchante: elle ne pouvait revenir de son tonnement en entendant
cette jeune femme, jadis frivole et tourdie, parler d'une faon leve
et simple  la fois. Mme de Morville s'en aperut et sourit.

Vous me trouvez bien change, n'est-ce pas, madame? dit-elle.

--C'est vrai, dit franchement Mme de Valmier, et je ne puis que vous en
fliciter.

MADAME DE MORVILLE.

Ah! c'est un heureux malheur que le ntre, madame; je le reconnais
chaque jour davantage.

Pendant que leurs mres parlaient ainsi, les petites filles et Julien
causaient avec non moins de franchise et d'abandon. Nomi se sentait de
plus en plus attire vers Irne et Julien, et dsirait extrmement
devenir l'amie d'lisabeth. Ce fut donc avec joie qu'elle prit jour pour
ses leons de piano, puis elle se retira avec sa mre.

Rests seuls, Mme de Morville et ses enfants se flicitrent de ce
surcrot de leons. Ils causaient encore de la visite si aimable de Mme
de Valmier et de sa fille, lorsque M. de Morville entra: il tait
rayonnant.

JULIEN.

Dieu! papa, quelle figure heureuse!

IRNE.

Eh bien, papa, les aquarelles de Julien sont-elles vendues?

M. DE MORVILLE.

Oui, chre petite, trs-bien vendues, trs-gnreusement achetes.

MADAME DE MORVILLE.

Quel bonheur! Combien, mon ami?

M. DE MORVILLE.

Devine! devinez, enfants.

JULIEN.

Il y en a dix. A vingt francs pice, ce serait magnifique.

M. DE MORVILLE.

Tu n'y es pas.

IRNE.

Quarante francs chacune, alors, papa?

M. DE MORVILLE.

Va toujours.

MADAME DE MORVILLE, _tonne_.

Cinquante francs pice, mon ami?

M. DE MORVILLE.

Cent francs, chre Suzanne.

La mre et les enfants s'exclamrent; Julien tait rouge de joie.

Papa, dit-il, en hsitant, je ne sais si nous pouvons accepter tant
d'argent; ces aquarelles ne valent pas cela.

M. DE MORVILLE.

Je comprends et j'admire ton scrupule, cher enfant: je l'ai eu pour toi
et avant toi, crois-le bien, car j'ai d'abord nettement refus  M. de
Valmier de faire cette vente  des conditions pareilles.

Vous trouvez que ce n'est pas assez? a-t-il dit, en fronant le
sourcil.

--Je trouve que c'est trop, au contraire, monsieur, ai-je rpondu. La
dlicatesse de mon fils et la mienne refusent un prix aussi lev!

Il a souri et sa figure s'est claire.

Je prie pourtant M. Julien et son excellent pre de me faire l'honneur
d'accepter ce prix-l, a-t-il dit. Le travail d'un fils secourant sa
famille est inestimable  mes yeux. Si je voulais le payer ce qu'il
vaut, ma fortune entire ne suffirait pas!... Je vous prie, je vous
supplie d'y consentir.

Il m'avait tendu la main, je la serrai en silence, je pris le billet
qu'il m'offrait et... tiens, Julien, le voici.... Ne pleure pas, mon
enfant, embrasse-moi; je suis fier de toi, de cet argent gagn par ton
talent, par tes veilles assidues. Sois bni, mon fils, des joies que tu
me donnes.

Le pre et le fils s'embrassrent avec tendresse: Mme de Morville et
Irne aussi mues qu'eux, se joignirent  ces tmoignages d'affection.

Bientt aprs, lisabeth et Armand arrivrent. Ils furent enchants de
la bonne nouvelle que leur donnrent leurs amis. Aprs les leons, tous
les quatre se dirigrent, comme d'habitude, vers les Tuileries.

Grce  l'aventure de la veille, qui avait amus tous les enfants, ils
furent reus  merveille par les lgants: la glace tait rompue, et 
partir de ce jour, les enfants raisonnables furent, quoique aussi
simplement mis que par le pass, traits avec politesse, souvent avec
amiti par le _Beau monde_, revenu  de meilleurs sentiments.

Tous jouaient ensemble, et les exagrations de langage, de toilette
s'effaaient peu  peu chaque jour, grce aux conseils d'lisabeth, 
l'esprit gai et malin du bon gros Armand.

Les petits de Kermadio,  leur insu, faisaient subir aux autres
l'influence de leurs charmantes qualits: la bont d'lisabeth attirait;
la gaiet, l'entrain d'Armand amusaient, et ils taient devenus l'me
des Tuileries.

Nomi, surtout, tait frappe de voir ces excellentes natures faire le
bien sans relche et donner l'exemple de toutes les qualits: le petit
cercle d'Irne tait aussi pour elle un centre d'attraction; les leons
de piano taient pour la petite fille de vraies joies. Elle y retrouvait
souvent lisabeth, dont la conversation tait toujours aussi
intressante que profitable.

Un jour, Nomi achevait de prendre sa leon, lorsque Irne reut un
billet d'lisabeth qui parut la contrarier.

Qu'y a-t-il, Irne? demanda Julien en interrompant son dessin.

--lisabeth envoie Anna pour nous mener promener, dit Irne en
soupirant; mais il faut qu'elle et Armand accompagnent Mme de Kermadio
pour une course presse.

JULIEN.

Ah! que c'est dommage! ils nous auraient aids chez....

IRNE.

Chut! nous tcherons de nous tirer d'affaire tout seuls.

NOMI.

Puis-je vous tre utile, Irne? je serais charme de vous rendre
service, vous savez!

IRNE, _hsitant_.

Je craindrais d'abuser, ma bonne Nomi....

NOMI.

Pas du tout, je vous assure!

JULIEN, _ voix basse_.

Ne parlons pas de cela maintenant.

NOMI, _surprise_.

C'est donc un se....

IRNE, _prcipitamment_.

Chre maman, la leon est finie, nous allons aux Tuileries: lisabeth
nous a envoy la bonne Anna; voulez-vous nous permettre de partir?

MADAME DE MORVILLE.

Certainement, mes enfants. Remerciez Anna de ma part et soyez gentils
avec elle.

Nomi, Irne et Julien dirent adieu  Mme de Morville: puis les trois
amis, suivis d'Anna et de la bonne de Nomi, sortirent pour se rendre
aux Tuileries.

A peine hors de la maison, Irne s'cria.... A prsent, chez Mme
Blesseau, rue du Bac; n'est-ce pas, Julien?

JULIEN.

Oui, voil notre secret, mademoiselle Nomi.

Et il expliqua  Nomi, surprise et touche, que le surlendemain tant
la fte de leur mre, ils allaient chez Mme Blesseau, bijoutire, pour
vendre deux joyaux, restes de leur splendeur passe. Leur mre leur
ayant permis d'en disposer comme bon leur semblerait pour leurs petites
dpenses, ils les portaient  Mme Blesseau, voulant offrir des souvenirs
 Mme de Morville, puis  lisabeth et Armand, les bons anges de la
famille, invits  dner pour ce jour-l.

Tout en parlant ainsi, les enfants taient arrivs chez Mme Blesseau.

IRNE, _entrant_.

Bonjour, madame; voudriez-vous nous faire le plaisir d'estimer les
bijoux dont nous vous avons parl l'autre jour. Maman vous a dit qu'elle
nous avait donn la permission de les vendre.

MADAME BLESSEAU.

Parfaitement, mademoiselle. Voyons-les.

IRNE.

Voil ma bague.

JULIEN.

Voici mes boutons de chemise.

MADAME BLESSEAU.

Ils sont trs-jolis. Ils seront faciles  placer.

IRNE.

Mais c'est que nous voudrions l'argent tout de suite.

MADAME BLESSEAU.

Je vais vous les estimer immdiatement, mademoiselle. (_Elle pse chaque
bijou._)

IRNE.

Dieu! que je voudrais que ma bague pest 10 francs.

MADAME BLESSEAU.

Elle ne pse pas cela, mademoiselle.

IRNE, _avec chagrin_.

Ah! mon Dieu, quel malheur!

MADAME BLESSEAU, _souriant_.

Rassurez-vous, mademoiselle; je veux dire qu'elle vaut davantage.

IRNE.

Quel bonheur! combien s'il vous plat?

MADAME BLESSEAU.

Quinze francs cinquante centimes, mademoiselle.

IRNE.

C'est norme; merci, madame Blesseau.

MADAME BLESSEAU.

Vous oubliez la rubis, mademoiselle; il est joli et trs-bien taill. Je
vous en donnerai certainement.... (_elle l'examine_) trente....

IRNE.

Mais quel bonheur!

MADAME BLESSEAU, _riant_.

Oh! que vous faites une mauvaise vendeuse, mademoiselle, vous ne me
laissez seulement pas achever! trente-cinq francs, voil la valeur bien
exacte de votre pierre.

IRNE.

Que je suis contente!  toi, Julien.

MADAME BLESSEAU.

Pour vos boutons de chemise, monsieur Julien, il y a un jeune homme qui
m'a pri de lui avoir cela d'occasion: il m'a fix un pris de quarante 
quarante-cinq francs. Les vtres valent dix-neuf francs d'or et...
vingt-deux  vingt-trois francs de turquoises; cela fait quarante-deux
francs. C'est leur valeur, qui, du reste, est le prix que ce jeune homme
dsire y mettre; si vous voulez, ils sont vendus.

JULIEN.

Je crois bien; je n'esprais pas tant que cela!... je vous remercie
mille fois, madame Blesseau.

NOMI.

Par exemple, madame, vous n'tes pas comme notre joaillier: j'ai eu
quelquefois la fantaisie de changer des bijoux, il m'en donnait quatre
fois moins qu'ils ne valaient. Tenez, voici un petit bracelet gourmette
dont il m'a offert seulement vingt-cinq francs; vous pensez bien que je
l'ai gard.

MADAME BLESSEAU.

C'est qu'il a voulu trop gagner, mademoiselle.

NOMI.

Combien l'estimez-vous, alors?

MADAME BLESSEAU, _le pesant_.

Trente-neuf francs, mademoiselle.

NOMI.

Dieu! quelle diffrence! pourquoi ne voulez-vous pas gagner autant que
lui? a vous serait si facile, pourtant!

MADAME BLESSEAU.

Parce que, mademoiselle, j'ai pris pour rgle la maxime: Faites-vous
acheteur en vendant, vendeur en achetant.

NOMI.

Je me souviendrai de vous, madame, car je n'ai pas souvent vu faire le
commerce aussi honntement.

[Illustration: Vous oubliez le rubis. (Page 281.)]

MADAME BLESSEAU, _avec simplicit_.

Je ne fais que mon devoir, mademoiselle. Mademoiselle Irne, Monsieur
Julien, voici votre argent.

Les petits de Morville dirent adieu  l'honnte femme qui avait si
justement excit l'admiration de Nomi par sa svre probit, et les
enfants sortirent du magasin. A peine dans la rue, Nomi, qui semblait
proccupe, dit qu'elle avait oubli son ombrelle chez Mme Blesseau;
elle ne voulut pas permettre  ses amies de rentrer pour la prendre et y
courut seule. Elle fut quelques minutes absente et revint toute
essouffle au moment o Irne et Julien s'tonnaient de sa longue
absence. Nomi prtendit qu'elle avait d longtemps chercher l'ombrelle
et l'on se dirigea vers les Tuileries.

NOMI.

Qui est-ce qui vous avait donn vos bijoux, mes amis?

IRNE, _tristement_.

Ce sont des souvenirs de premire communion. (_Julien soupire._)

NOMI.

Vous deviez y tenir beaucoup, alors?

IRNE, _avec effort_.

Ne parlons pas de cela. Julien, nous allons pouvoir acheter pour maman
un beau bnitier et une statue de la sainte Vierge.

JULIEN.

C'est cela; elle priera chaque jour devant une image qui lui rappellera
notre affection.

IRNE.

C'est une trs-bonne pense, n'est-ce pas?

NOMI.

Est-ce que vous n'avez plus de boutons de chemise, monsieur Julien?

JULIEN, _souriant avec effort_.

En voil d'excellents  vingt-cinq centimes, mademoiselle. Ce n'est pas
la valeur qui me fait quelque chose, allez, c'est le souvenir.

IRNE, _lui serrant la main_.

Tiens, Julien, je vois Jacques qui te cherche; nous allons bien jouer,
il faudrait confier notre argent  Anna pour ne pas le perdre. Nous
achterons nos jolis souvenirs en revenant, veux-tu?

JULIEN, _souriant_.

C'est cela.

Les enfants furent entours par leurs compagnons de jeux: l'absence des
petits de Kermadio fut remarque de tout le monde. Puis l'on se mit 
jouer. Nomi se montra tout particulirement affectueuse pour les petits
de Morville, et l'heure de se sparer tant arrive, l'on se quitta en
se donnant rendez-vous pour le lendemain. Tous les enfants
recommandrent  Irne et  Julien de dire aux petits de Kermadio de ne
plus manquer leur promenade, parce qu'on les avait beaucoup regretts.




CHAPITRE XXIII.

LA FTE DE MADAME DE MORVILLE.


lisabeth et Armand arrivrent trs-exactement pour l'heure du dner, le
jour de la fte de Mme de Morville. Irne et Julien les reurent avec
amiti et les emmenrent dans leur petite chambre pour leur faire voir
leurs surprises.

Le pre Michel, toujours serviable et empress, avait dclar qu'il
servirait le dner, et l'on se mit  table; Mme de Morville seule
ignorait pourquoi une certaine expression de joie et de mystre tait
rpandue sur tous les visages.

Au dessert, les enfants se levrent tout  coup.

MADAME DE MORVILLE.

Nous n'avons pas fini, mes enfants; il y a encore une tarte  la crme
en l'honneur de vos amis.

M. DE MORVILLE.

Laisse-les faire, Suzanne. (_Il se lve._)

MADAME DE MORVILLE.

Mais o vas-tu donc, Adolphe? tout est sur la table.

M. DE MORVILLE, _riant_.

Non, pas tout. (_Il disparat comme les enfants._)

MADAME DE MORVILLE, _tonne_.

Il ne manque rien...; mon bon Armand, chre lisabeth, vous aussi, vous
vous sauvez?

ARMAND, _s'enfuyant_.

Pour un instant, chre madame. (_Il sort sur le palier._)

LISABETH, _de mme_.

Une petite minute seulement et nous revenons.

Mme de Morville se retourna du ct du pre Michel pour lui demander
quelque chose; lui aussi s'tait clips!... La jeune femme restait
toute seule, trs-surprise de ces disparitions successives, lorsque
toutes les portes s'ouvrirent  la fois et l'on vit les dserteurs
reparatre.

M. de Morville portait une jolie pendule de marbre blanc, Irne et
Julien un charmant bnitier et une belle statue de la sainte Vierge; sur
le palier tait Armand, tenant une jolie tagre de palissandre.
lisabeth tranait un beau prie-Dieu en palissandre et tapisserie, et le
pre Michel fermait la marche avec un norme bouquet.

MADAME DE MORVILLE, _stupfaite_.

Pour qui toutes ces magnifiques choses, bon Dieu?

[Illustration: Le pre Michel fermait la marche. (Page 290.)]

A peine avait-elle achev ces mots qu'elle se vit entoure, embrasse,
flicite.

IRNE.

Votre fte, chre, chre maman.

JULIEN.

Que nous vous souhaitons de tout notre coeur.

M. DE MORVILLE.

Pouvions-nous l'oublier, Suzanne!

ARMAND.

Voil pour poser la statue de la sainte Vierge.

LISABETH.

Voil pour s'agenouiller devant.

MICHEL.

Et voil un bouquet pour orner l'autel. Hlas! que ne puis-je dire
aussi: et l'htel!

Ce mlancolique calembour du bon vieux concierge fit clater de rire
tout le monde. Ce fut au tour de M. de Morville et de ses enfants
d'offrir leurs prsents, et ce furent de nouvelles exclamations, de
nouvelles tendresses, de nouvelles embrassades. On remerciait, on
serrait la main des petits de Kermadio et du pre Michel, dont les
aimables attentions avaient vivement touch la famille de Morville.

M. DE MORVILLE.

Petits sournois, vous ne m'aviez pas dit ce que vous mditiez!

IRNE.

Et lisabeth, elle s'est bien garde de me parler du joli prie-Dieu.

JULIEN.

Armand ne m'avait rien dit non plus de la belle tagre.

LISABETH, _riant_.

C'est bien tonnant, car sa discrtion a manqu l'touffer: pour se
consoler de ne rien dire, il s'est promen hier pendant une heure dans
le jardin, en chantonnant: Je suis discret, je n'ai dit  personne que
je donnais l'tagre  Mme de Morville, personne ne l'a su, ne le sait,
et ne le saura: personne, personne!

(_Tout le monde rit._)

ARMAND, _constern_.

Tu m'as entendu?

LISABETH.

Moi et toute la maison. On riait joliment, va; tu n'as donc pas compris
pourquoi mon oncle Gaston avait un fou rire, quand il t'a donn de beaux
roseaux pour planter dans ton jardinet?

ARMAND, _frapp_.

Ah! mon Dieu, c'est en souvenir du roi Midas?

LISABETH, _riant_.

Justement.

Armand, aprs avoir fait une figure tragi-comique, s'cria tout  coup:
Je suis veng... je confondrai mon oncle par mon admirable discrtion.

LISABETH.

Comment a?

ARMAND, _avec majest_.

J'ai un secret depuis cinq jours, et je ne l'ai dit  personne, pas mme
 toi!

LISABETH, _intrigue_.

Depuis le jour o Nomi est venue en mon absence et o tu l'as reue 
ma place?

ARMAND, _triomphant_.

Justement.

M. DE MORVILLE.

A propos de secret, Suzanne, tu vas apprendre le sacrifice que se sont
impos nos excellents enfants pour toi.

MADAME DE MORVILLE, _inquite_.

Oh! mon Dieu, lequel?

IRNE ET JULIEN, _suppliant_.

Papa, ne dites pas....

M. DE MORVILLE.

Laissez, mes bien-aims, laissez  votre mre la joie de vous apprcier
pleinement: Suzanne, ils ont profit de ta permission; ils ont vendu
leurs bijoux de premire communion pour t'offrir ces cadeaux de fte.

MADAME DE MORVILLE, _trs-mue_.

Oh! mes pauvres chers enfants! quel sacrifice! Combien je regrette votre
dvouement! (_Elle les embrasse._)

IRNE.

Chre maman, ce n'taient que des bijoux, et votre joie est le vrai
trsor de notre coeur.

JULIEN.

Nous en ferions bien d'autres pour vous faire plaisir, ne ft-ce qu'un
instant!

MADAME DE MORVILLE.

Pauvres petits! Non, je ne puis tre console de vos privations; vous y
teniez tant, surtout depuis notre ruine,  ces prcieux souvenirs!

M. DE MORVILLE.

Ils n'en ont eu que plus de mrite  te les sacrifier. Va, Suzanne, je
suis fier de leur dvouement.

ARMAND, _avec explosion_.

L! le moment indiqu par Nomi est arriv; quel bonheur, Seigneur,
quelle joie! (_Il gambade._)

LISABETH.

Armand, es-tu fou?

ARMAND.

De joie, petite soeur; oui, compltement. Tiens, je te laisse le plaisir
de lire toi-mme cette lettre  nos amis. (_Il lui donne une lettre._)

LISABETH.

Voyons. (_Elle lit haut._)

        Chre Irne et cher Julien,


        C'tait aussi ma fte aujourd'hui. Maman m'a demand l'autre
        jour ce qui me ferait plaisir: Les bijoux de mes amis, ai-je
        rpondu; et je lui ai racont notre visite chez Mme Blesseau.
        Maman a pleur en m'coutant, nous sommes vite montes en
        voiture, nous avons pris vos bijoux chez la bonne Mme Blesseau,
        qui tait dj prvenue: elle tait aussi contente que nous, car
        elle devinait  qui ils taient destins...; les voici.... Vous
        me permettez de vous les offrir, n'est-ce pas, mes bons amis?
        J'ai tant de plaisir  le faire! Ce sera la fte de papa
        bientt, et je m'y prparerai avec votre secours, mes chers
        amis: ce service sera bien suprieur au plaisir que je vous fais
        en ce moment: j'ai le seul mrite de vous offrir ces bijoux
        comme je vous aime: de tout mon coeur.


        Votre amie dvoue,

        Nomi de Valmier.

Les petits de Morville s'taient jets dans les bras de leurs parents,
aussi mus qu'eux de cette lettre touchante.

ARMAND, _sautant de joie_.

Et voici les bijoux.... (_il tire les crins de sa poche_), le secret de
Mlle Nomi; il me semble l'avoir bien gard. Ah! ah! lisabeth,
qu'est-ce qu'il dira des roseaux, mon oncle Gaston?

LISABETH.

Ce ne seront plus les roseaux du roi Midas, Armand, ce seront les
roseaux d'Armand le discret!

(_Armand se rengorge._)

JULIEN, _avec motion_.

Ds demain, je me mets au travail, et je prpare  cette charmante Nomi
une surprise comme elle le mrite.

IRNE, _de mme_.

Et moi aussi; j'ai certain ouvrage que je vais me dpcher de finir.

LE PRE MICHEL, _desservant_.

Je n'ai jamais rien vu d'aussi touchant depuis la grande rvolution.

ARMAND, _gaiement_.

Quel ge aviez-vous en 93, pre Michel?

LE PRE MICHEL.

Aucun, monsieur Armand (_on rit_), car je ne naquis qu'en 98.

ARMAND.

Alors vous avez cinquante-sept ans, puisque nous sommes en 1855.

LE PRE MICHEL.

Et je les porte bien, n'est-ce pas? Ah! c'est que j'ai eu tant de
malheurs! forc par la ncessit, j'ai d tre intendant. J'ai t dix
ans chez un bien bon matre, M. le duc de Narvonne; depuis sa mort, je
n'ai pas eu le courage d'en servir un autre et j'ai pris cette loge
comme retraite, mais maintenant, si j'avais une bonne place en vue,
j'aimerais bien  la prendre.

M. DE MORVILLE.

Si je puis vous recommander, pre Michel, je le ferai, soyez-en sr.

LE PRE MICHEL.

Merci, monsieur. Je montrerai avec orgueil mes certificats; ils ne
peuvent que me faire honneur.

La soire s'avanait. Anna tait venue chercher lisabeth et Armand;
aprs des bonsoirs affectueux on se spara gaiement.




CHAPITRE XXIV.

LA FTE DE M. DE VALMIER.


Lorsque Nomi arriva le jour suivant pour prendre sa leon, Mme de
Morville et ses enfants la reurent avec les tmoignages de la
reconnaissance la plus tendre; Mme de Valmier accompagnait sa fille et
se mit  causer avec la mre d'Irne.

Dans cette conversation, Mme de Valmier dit  Mme de Morville combien
elle tait lasse de mener une vie aussi frivole, aussi vide, et lui
demanda en toute simplicit des conseils pour devenir srieuse et utile
aux autres. Mme de Morville, touche de cette confiance amicale, se
montra des plus affectueuses;  partir de ce moment, les deux jeunes
femmes se lirent troitement. Mme de Valmier vit aussi intimement Mmes
de Kermadio et de Marsy. On va voir quels changements furent amens par
ces liaisons.

La fte de M. de Valmier arriva peu de temps aprs; au moment de se
mettre  table, il fut agrablement surpris de voir sa femme et sa fille
lui offrir de magnifiques bouquets.

En l'honneur de quel saint me fleurissez-vous ainsi? dit il gaiement.

--En l'honneur de saint Andr, votre patron, mon ami, dit sa femme en
l'embrassant.

--Vous ne vous en doutiez pas, cher papa? dit Nomi l'embrassant aussi.

--Ma foi non, rpondit M. de Valmier en souriant; mais il y a si
longtemps qu'on n'a ft cet anniversaire! mon oubli est pardonnable.

--Vous n'aurez plus ce reproche  nous faire, Andr, dit affectueusement
Mme de Valmier; nos coeurs ne vous oublieront point, soyez-en sr.

--Ma chre Juliette, rpondit son mari, ces bonnes paroles me font grand
plaisir... mais n'avons-nous pas du monde  dner, ce soir? Vous tes
bien simplement mises pour nos invits.

MADAME DE VALMIER.

J'ai remis  plus tard, cher Andr, ce dner de crmonie; j'ai prfr
que nous fussions seuls pour vous fter tout  notre aise.

NOMI, _gaiement_.

Et puis, papa, ma petite robe d'alpaga est bien plus commode pour
m'installer sur vos genoux et vous embrasser  mon aise, sans craindre
de chiffonner d'ennuyeuses garnitures.

L'air surpris et joyeux de M. de Valmier fit rire sa femme.

Ah a! dit-il enfin, tu es joliment change, Nomi! toi qui tais folle
de la toilette et... vous aussi, Juliette, permettez-moi de le
remarquer: vous qui recherchiez le luxe, le monde, les runions
brillantes, vous paraissez aimer le calme et la simplicit, maintenant?

MADAME DE VALMIER.

En tes-vous fch, Andr?

M. DE VALMIER, _vivement_.

Pouvez-vous le penser, Juliette! j'en suis enchant, au contraire...
non, je veux dire heureux, profondment heureux! Un intrieur calme doit
tre si doux!

On finissait alors de dner, M. de Valmier se leva, passa dans le salon
avec sa femme et sa fille, puis s'assit en silence prs du feu.

Oui, dit-il alors seulement, je dis _doit tre_, car notre existence
brillante nous empche de jouir de ce bonheur. Quoi de plus charmant que
l'intimit de la famille pour se reposer des fatigues, du tracas des
affaires, pour se retremper le coeur et l'esprit!... Hlas, cela ne nous
est pas donn, et pourtant nous en aurions grand besoin!

M. de Valmier avait dit cela avec un sentiment de profonde tristesse, de
regret poignant, la voix mue, les yeux baisss.

Un baiser le fit tressaillir: il regarda alors Nomi qui, les larmes aux
yeux, tait  genoux devant lui, tandis que sa femme, assise prs de
lui, lui tendait la main et lui dit tout bas:

Tout cela est tristement vrai, Andr; mais cette vie calme qui nous
fait dfaut et que vous dsirez, je la rclame aussi: grce aux
excellents conseils d'amis vrais, j'ai compris que notre vie tait plus
qu'inutile, qu'elle tait mauvaise. Dsormais, cher Andr, ajouta Mme de
Valmier  voix haute, vous trouverez soir et matin le vrai foyer de
famille; jusqu'ici, il tait vide ou envahi par le monde, maintenant
votre femme et votre fille vont y tre sans cesse, simples, aimantes et
dvoues. N'est-ce pas, ma Nomi?

NOMI.

Oh oui, maman, je serai bien heureuse de donner  papa le bonheur qu'il
dsire!

M. de Valmier avait cout avec ravissement ces tendres paroles, chos
de nobles sentiments; il voulut parler, mais l'motion l'en empcha et
il tendit ses bras  sa femme et  sa fille; elles s'y jetrent en
pleurant.

Aprs ces treintes si tendres de la part de la mre et de la fille, si
affectueusement reconnaissantes de la part de M. de Valmier, Nomi,
riant et pleurant, s'cria:

Il faut gayer papa! le faire pleurer le jour de sa fte, c'est triste!

M. DE VALMIER.

Ce sont de douces larmes, mon enfant; bnies soient celles qui les font
couler.

NOMI.

Papa, ne nous flattez pas. Est-il temps de faire ma surprise, maman?

MADAME DE VALMIER.

Oui, mon enfant; elle ne peut tre que bien reue.

M. DE VALMIER.

Comment, Nomi, tu n'es pas contente de m'avoir donn un magnifique
bouquet?

NOMI.

Non, papa, mon cher et excellent papa: le bouquet ne m'a donn aucune
peine, et je veux vous prouver que l'ide de vous faire plaisir m'a
aide  vaincre quelques difficults.

En disant ces mots, Nomi se mit au piano, et joua  son pre un morceau
de Chopin avec une dlicatesse et une sret de jeu vraiment
remarquables.

M. DE VALMIER

Bravo, mon enfant, ma chre Nomi; bravo et merci. (_Il l'embrasse._)
Moi qui suis passionn pour la musique, cela me promet de bonnes et
charmantes soires. Quels progrs Irne t'a fait faire!

MADAME DE VALMIER.

A mon tour de faire ma surprise. Andr, vous me reprochiez avec raison
de ngliger ma voix; depuis quelque temps je prends (_riant_) _en
cachette_ des leons de Braga, et je suis  mme de vous chanter votre
morceau favori du _Barbier de Sville_.

Et, accompagne par Nomi, Mme de Valmier chanta, avec un vrai talent,
l'air tant aim par M. de Valmier.

Quand elle eut fini, M. de Valmier lui serra les mains en silence, mais
ses yeux remerciaient plus loquemment que des paroles n'auraient pu le
faire.

NOMI.

Ah! voil le th, ne vous drangez pas, maman, je vais le servir
moi-mme, comme a fait l'autre jour ma bonne Irne.

M. DE VALMIER, _frapp_.

Eh! mais, parliez-vous tout  l'heure de la famille de Morville,
Juliette, lorsque vous disiez que votre changement, bni et mille fois
bni par moi, tait d  leurs bons conseils?

NOMI, _avec feu_.

Oui, papa! vous ne pouvez savoir combien ils sont excellents, eux et
leurs amis de Kermadio et de Marsy.

[Illustration: Et, accompagne par Nomi... (Page 306.)]

MADAME DE VALMIER.

Laissez-moi vous raconter l'histoire de notre changement, mon bon Andr:
elle vous intressera et vous fera aimer les coeurs  qui nous sommes
redevables de nos ides srieuses.

Juliette fit alors part  son mari de la rsolution de Nomi de prendre
des leons de piano d'Irne; elle lui parla des conversations qu'elle
avait eues avec Mme de Morville, avec Mmes de Kermadio et de Marsy; de
l'affaire des bijoux chez Mme Blesseau; de la charmante conduite de
Nomi; enfin de leur rsolution,  elle et  sa fille, de vivre comme
leurs amis, en famille et pour la famille.

M. de Valmier avait cout sa femme avec un intrt profond; il tait
vivement mu. Lorsque sa femme eut fini, il se leva et s'cria avec
lan:

Moi aussi, j'aurai une surprise  vous faire, mes chres amies, et elle
sera digne de vos coeurs, je le jure.

MADAME DE VALMIER.

Nous sommes richement rcompenses par la joie de vous rendre heureux,
Andr. Nous ne voulons rien de plus!

NOMI.

Certainement non. Ah! maman, savez-vous qu'lisabeth est enchante: sa
famille vient de s'augmenter d'une charmante petite soeur: on va
l'appeler Henriette! Quel joli nom et qu'ils sont heureux! ils sont
trois dj, et moi, je suis toute seule! J'aimerais tant avoir des
petits frres et des petites soeurs  aimer,  caresser....

M. DE VALMIER.

Le bon Dieu t'en enverra peut-tre.

MADAME DE VALMIER.

Je l'espre aussi; c'est si charmant, une nombreuse famille!

M. DE VALMIER.

C'est vrai, on n'a jamais trop d'enfants  aimer.

Un domestique entra en ce moment:

Monsieur, dit-il, il y a un vieux bonhomme qui demande instamment 
remettre  monsieur en personne deux paquets.

M. DE VALMIER.

Est-ce encore une surprise, ma bonne Juliette?

MADAME DE VALMIER.

Pas de moi, mon ami, mais de Nomi peut-tre.

NOMI, _tonne_.

Non, maman, je ne sais ce que cela veut dire.

M. DE VALMIER.

Bah! faites entrer cet homme, Baptiste, nous allons avoir par lui la
clef de ce mystre.

LE DOMESTIQUE.

Tout de suite, monsieur.

La porte s'ouvrit et l'on vit entrer... le pre Michel, haletant,
essouffl, pliant sous le poids d'un lourd paquet, mais toujours
majestueux dans ses gestes, et plus bavard que jamais.

NOMI, _intrigue_.

C'est vous, pre Michel? que nous apportez-vous l?

MADAME DE VALMIER.

Dposez cela bien vite, mon ami; pauvre homme, comme il est charg!

LE PRE MICHEL.

Mlle Irne et M. Julien ne voulaient pas me laisser porter cela, mais je
suis ttu, moi, tel que vous me voyez, surtout quand il s'agit de faire
plaisir  de charmants enfants comme vos amis, mademoiselle Nomi. Or,
comme il n'y avait plus de commissionnaires disponibles et que je voyais
deux gentilles figures dsoles de ne pas envoyer leurs surprises 
monsieur et  mademoiselle, j'ai pris les paquets, et me voici, moi et
mes cinquante-sept ans, plus mes deux paquets.

NOMI, _surprise_.

Irne m'envoie cela?

LE PRE MICHEL.

Rectifions les faits, mademoiselle, rectifions-les! Ce paquet vous est
destin. Celui-l est envoy  monsieur votre pre...; seulement (_il
hsite_) je prierai monsieur de vouloir bien....

M. DE VALMIER.

Quoi, mon ami, que voulez-vous?

LE PRE MICHEL.

C'est que... j'aimerais bien avoir... un petit reu! (_tonnement
gnral_) mais oui, un petit reu, comme quoi je vous ai fidlement
remis ces deux paquets intacts. Voyez-vous, monsieur, il y a des gens si
canailles au jour d'aujourd'hui, que je suis toujours content quand je
peux donner un tmoignage crit de ma dlicatesse; alors, monsieur
comprend..., portant des choses prcieuses, sans doute....

M. DE VALMIER, _riant_.

Oui, mon ami, c'est trs-bien: tenez (_il crit un reu_), voil;
pouvons-nous prendre les paquets, maintenant?

LE PRE MICHEL.

Ah! grand Dieu, monsieur peut-il me faire une pareille question?
J'espre n'avoir pas offens monsieur par cette demande. Monsieur doit
bien penser qu'un pauvre noble aime  s'entourer de tmoignages
honorables, qu'il....

NOMI.

Ah! ma bonne Irne! Quelle charmante chose elle m'envoie! Regardez,
maman, le dlicieux mouchoir!

MADAME DE VALMIER.

La jolie broderie! Tiens, Nomi, vois, mon enfant, quelle pense
dlicate l'a inspire. Ton chiffre est brod dans un anneau;  gauche et
 droite, un semis de petits boutons! Charmante enfant... quelle amie
excellente tu as l, Nomi!

NOMI.

Voici son petit billet, chre maman. (_Elle lit._)

        Ma bonne Nomi,


        La fte de ceux que nous aimons tant aussi une fte pour nous,
        je me permets de t'envoyer un souvenir: dis-toi bien que chaque
        point a t accompagn d'une prire pour toi, d'un lan du coeur
        pour celle qui m'a prouv d'une faon si charmante son
        dvouement et son affection.

        Ton ami reconnaissante,

        Irne.

M. DE VALMIER.

Nomi, aide-moi donc  dfaire mon paquet; je ne puis en venir  bout,
et je prvois une surprise aussi charmante que la tienne.

Nomi se hta de venir au secours de son pre et l'on vit apparatre une
magnifique aquarelle, richement encadre. Elle reprsentait le chteau
de M. de Valmier; l'on voyait crit au bas: Souvenir de la Saint-Andr,
offert par une famille reconnaissante.

MADAME DE VALMIER.

Andr, mon ami, voil une belle et touchante preuve de gratitude; j'en
suis aussi heureuse que fire pour mes amis.

NOMI.

Ah! le sournois de Julien. C'est donc pour cela qu'il m'avait demand le
petit croquis de Valmier!

M. DE VALMIER.

Je le punirai de sa cachotterie, ce cher enfant. Le beau, le touchant
souvenir! il aura la place d'honneur dans mon cabinet de travail!

LE PRE MICHEL.

Madame, monsieur et mademoiselle, j'ai bien l'honneur de vous saluer; je
vous demande pardon d'tre rest pour tre tmoin de votre joie, mais je
tenais  la raconter  Mlle Irne et  M. Julien; ils ont tant travaill
 leur surprise, ces pauvres chers petits! ils se levaient tous ces
jours-ci  cinq heures du matin, prenant sur leur sommeil afin que leurs
leons et leurs tudes, qui sont leur gagne-pain, n'en souffrissent pas.

NOMI, _mue_.

L'entendez-vous, maman?

MADAME DE VALMIER.

Oui, ma fille, ils t'aiment comme tu les aimes! conserve bien ces
affections, mon enfant; ce sont les seuls vrais bonheurs de la vie,
aprs l'amour de Dieu!

M. DE VALMIER.

Tu as raison, Juliette, mille fois raison, mon amie. Tenez, pre Michel,
permettez-moi de vous offrir ceci comme rcompense de toute votre peine.
(_Il veut lui donner un louis._)

LE PRE MICHEL, _refusant_.

Ne gtez pas ma satisfaction, monsieur! je suis largement pay par le
service rendu  Mlle Irne et  M. Julien, et par la vue de votre joie.

M. DE VALMIER.

Je n'insiste pas; laissez-moi alors vous serrer la main, afin de vous
remercier de votre obligeance.

Le bon vieux concierge, aprs cette cordiale poigne de main, s'essuya
les yeux et disparut sans dire un mot, signe infaillible chez lui d'une
profonde motion.

Reste seule, la famille s'aperut avec tonnement qu'il tait onze
heures passes.

M. DE VALMIER.

Le temps passe si vite en famille! Ah! la bonne, la belle soire! merci
 vous, chres amies, qui l'avez rendue si attrayante.

On se spara sur ces bonnes paroles.




CHAPITRE XXV.

ON ENTREVOIT UNE GRANDE SURPRISE.


L'intrieur de M. de Valmier avait subi, depuis le jour de sa fte, la
plus heureuse transformation; une seule chose inquitait Mme de Valmier
et Nomi, et troublait le calme de leur existence: c'taient les allures
mystrieuses de M. de Valmier. Aprs avoir accompagn sa femme et sa
fille chez les Morville, et les avoir remercis chaleureusement de leurs
charmants souvenirs, il ne reparlait plus d'eux et s'absentait presque
chaque jour. Mme de Valmier craignait quelquefois qu'il ne retournt au
cercle, mais elle se rassurait en voyant l'air joyeux de son mari, et
elle se disait que c'tait probablement la surprise annonce qui le
proccupait ainsi.

Papa, dit un jour Nomi en dnant, le pre Michel est donc venu vous
voir aujourd'hui?

--Comment sais-tu cela? demanda M. de Valmier, en se troublant.

--Parce que je l'ai rencontr dans l'escalier en allant avec maman chez
Irne. Il nous a dit vite bonjour, en ajoutant: Je suis press, tel que
vous me voyez.

MADAME DE VALMIER, _finement_.

Andr, vous ressemblez  un coupable; vous me rappelez M. de Morville.

M. DE VALMIER, _riant_.

Comment cela?

MADAME DE VALMIER.

Il tait aussi embarrass que vous ce matin, quand Suzanne lui a demand
le pourquoi de ses allures aussi mystrieuses que les vtres.

M. DE VALMIER, _interdit_.

Moi, mystrieux? par exemple, je vous assure....

NOMI.

Papa, pour vous ter l'embarras de rpondre  la terrible maman,
dites-nous donc si vous avez lou le pavillon, ces jours-ci?

M. DE VALMIER.

Oui! qui te l'a appris?

NOMI.

Des ouvriers allant et venant me l'ont fait supposer, avec raison, vous
le voyez! Dieu! quel gentil mobilier ils apportent!

MADAME DE VALMIER, _avec reproche_.

Comment, Andr! tu as lou le pavillon sans me consulter! il est si
rapproch de nous que je dsirais y voir l, tu le sais, des parents ou
des amis intimes.

M. DE VALMIER.

Ma bonne Juliette, excuse-moi; ce sont des trangers... charmants...; tu
les aimeras beaucoup.

MADAME DE VALMIER, _riant_.

S'ils sont assez charmants pour t'avoir sduit  premire vue, j'espre
qu'ils me plairont galement; comment s'appellent-ils?

M. DE VALMIER.

Hum!... M. et Mme Villemor.

NOMI.

Ont-ils des enfants, papa?

M. DE VALMIER.

Oui, un fils et une fille.

NOMI.

Comme chez les Morville. S'ils sont aussi gentils qu'Irne et Julien,
cela me fera un charmant voisinage.

MADAME DE VALMIER.

Je souhaite pour ma part une jeune voisine ressemblant un peu  ma chre
Suzanne.

M. DE VALMIER.

Mme Villemor est, il me semble, aussi aimable, aussi distingue que Mme
de Morville.

MADAME DE VALMIER.

C'est impossible, mon ami; va, il est rare de rencontrer deux femmes
aussi charmantes.

M. DE VALMIER, _avec tendresse_.

J'en connais une qui la vaut bien.

MADAME DE VALMIER.

Tais-toi, flatteur, ne me donne pas d'orgueil.

Nomi, se mettant au piano, interrompit la conversation.

Quand Nomi alla aux Tuileries le lendemain, les enfants taient comme
une ruche d'abeilles en rvolution. Ce remue-mnage tait caus par
l'arrive d'un petit garon et d'une petite fille, mais quel petit
garon! quelle petite fille!

On n'avait jamais vu un luxe de toilette aussi extravagant, et des
manires aussi ridiculement affectes.

Il va sans dire que les lgants admiraient ces nouveaux venus.
Lionnette tait indcise. Nomi se joignait aux enfants raisonnables
pour rire tout bas de ces costumes et de ces faons grotesques.

CONSTANCE, _gracieusement_.

Mademoiselle, monsieur, voulez-vous jouer avec nous?

LA PETITE FILLE, _zzayant_.

_N'approssez_ pas trop; vous allez me _siffoner_. Qui tes-vous,
mademoiselle?

[Illustration: Voici mon cousin Hliogabale. (Page 323.)]

CONSTANCE.

Je m'appelle Constance de Blainval.

LA PETITE FILLE.

Votre mre est-elle marquise?

CONSTANCE.

Non, elle est comtesse.

LA PETITE FILLE.

La mienne est marquise. Moi _ze_ suis la petite marquise Hlose de
Ramor, et voici mon cousin Hliogabale, le fils du comte de
_Tourtefransse_. Vicomte, la comtesse Constance de Blainval: voulez-vous
_zouer_ avec la comtesse?

LE VICOMTE HLIOGABALE.

Mais comment donc, ma cousine, j'en serai aux anges! On va causer
chevaux et quipages, je suppose. C'est le plus charmant passe-temps
possible.

CONSTANCE, _avec orgueil_.

Voil M. de Jordan, fils du marquis de ce nom, qui va vous parler de ce
qui vous intresse, monsieur le vicomte.

LE VICOMTE HLIOGABALE, _avec importance_.

Combien avez-vous de chevaux dans vos curies, monsieur?

JORDAN, _orgueilleusement_.

Trois, monsieur, deux pour la voiture, un pour la selle.

LE VICOMTE HLIOGABALE.

Nous autres, nous en avons huit. Quatre chevaux (deux bais et deux
noirs) pour attelage, deux chevaux anglais pour le comte mon pre et son
groom, et deux poneys de Shetland pour moi et mon groom. Combien
avez-vous de voitures?

JORDAN, _un peu humili_.

Deux, une calche et un coup.

LE VICOMTE HLIOGABALE.

Nous autres, nous en avons huit, savoir: landeau, calche, coup,
phaton, break, poney-chaise, poney-duc et cabriolet. D'o viennent vos
voitures?

JORDAN, _de plus en plus humili_.

De chez Lelorieux.

LE VICOMTE HLIOGABALE.

Nous autres, nous ne nous fournissons que chez Ehrler. Il n'y a que lui,
mon cher, il n'y a que lui  Paris.--(_A voix basse._) Fumez-vous? _(Il
lui offre mystrieusement un cigare._) J'ai des havanes parfaits que
j'ai chips.

JORDAN.

On me le dfend, mais je fume aussi en cachette. O prenez-vous vos
cigares?

LE VICOMTE HLIOGABALE.

Dans le fumoir de papa, donc.

Pendant que les deux petits garons causaient ainsi, la petite Hlose
disait  Constance.

Votre mre a-t-elle beaucoup de diamants?

CONSTANCE.

Je crois bien! elle a un collier de 12,000 francs et une broche de 8,000
francs, c'est superbe  voir.

HLOISE, _avec ddain_.

Comment, elle n'a que cela? que ze la plains! Ma mre,  moi, a 20,000
cus de diamants, 5,000 cus d'meraudes, et 10,000 cus de perles. Elle
a toute une garniture de vieux point d'Alenon (30 mtres  60 francs le
mtre!) et tout une garniture de vieux point d'Angleterre, d'un prix
incalculable; et puis elle vient d'_asseter_ une garniture de vieux
point de Venise de 4,000 cus.

CONSTANCE, _humilie_.

Maman a beaucoup de belles dentelles, aussi.

HLOISE, _ddaigneusement_.

Des dentelles modernes, probablement: c'est bien commun! Laissez-moi
vous donner un bon conseil, _sre_, ne dites pas maman, dites _ma mre_:
il n'y a que ce mot-l de bien port.

CONSTANCE.

Merci, mademoiselle, vous avez raison.

HLOISE.

_Z'_espre avoir toutes les belles _sozes_ de ma mre,  mon _mariaze_:
elle est _touzours_ souffrante et ne les porte presque _zamais_.
D'ailleurs, a m'ira mieux qu' elle.

CONSTANCE.

Avez-vous des frres et soeurs?

HLOISE, _indigne_.

Fi, donc! _ze_ suis fille unique, Dieu merci! partazer avec d'autres, ce
serait horrible; ze n'ai pas trop de tout l'_arzent_ de mon pre et de
ma mre, pour moi seule: tout doit tre  moi, tout!...

ARMAND, _bas_.

Ah! la vilaine petite fille! le vilain petit garon!

JACQUES, _bas_.

Nous allons voir s'ils vont daigner s'amuser! (_Haut._) Eh bien, mes
amis,  quoi jouons-nous  prsent?

CONSTANCE, _avec humeur_.

Laissez-nous causer; moi, je ne joue pas.

HLOISE.

Moi, _zouer_, _zuste_ ciel! _zamais!_ cela _siffonnerait_ ma _zolie_
toilette.

LE VICOMTE HLIOGABALE, _avec hauteur_.

Veuillez, monsieur, nous traiter avec respect. Nous ne sommes pas les
amis des premiers venus, je vous en prviens.

ARMAND, _avec ironie_.

Oh! oh! cher vicomte, vous le prenez de bien haut!

LE VICOMTE HLIOGABALE.

Ne vous familiarisez pas avec moi, monsieur, je vous prie.

ARMAND, _haussant les paules_.

Tenez, mes amis, laissons tranquilles ces petites caricatures et allons
jouer sans elles.




CHAPITRE XXVI.

LES LGANTS SONT ATTRAPS.


Au moment o Hlose et Hliogabale, rouges de dpit, ouvraient la
bouche pour rpondre aux paroles d'Armand, un petit garon et une petite
fille, proprement mais trs-simplement vtus, passrent avec
prcipitation en heurtant involontairement les deux merveilleux.
Hliogabale, enchant d'avoir un prtexte pour se mettre en colre,
arrta brusquement ces enfants.

Je vous trouve bien insolents de nous bousculer, moi et ma cousine,
s'cria-t-il grossirement. Vos vilains vtements ont touch les ntres!

HLOISE.

Ils ont manqu me _siffonner_! _sassez_-les, mon cousin, ces sales
petits.

LE PETIT GARON, _rougissant_.

Nos vtements sont simples, mais propres, monsieur et mademoiselle! vous
ne devez pas craindre de les toucher.

HLOISE, _minaudant_.

Quelle horreur! _tousser_ cette laine affreuse? _zamais!_ (_Elle se
sauve derrire Hliogabale._)

HLIOGABALE, _avec majest_.

Allez-vous-en, ce n'est pas votre place. Les Tuileries ne sont pas
faites pour des gens communs comme vous.

ARMAND, _indign_.

Hliogabale, vous tes aussi impertinent que ridicule: c'est lche 
vous d'insulter des enfants qui ne vous ont rien fait.

HLIOGABALE.

Comment, rien fait? ils ont os effleurer mes vtements! Je leur ai
donn la leon qu'ils mritaient.

LA PETITE FILLE, _irrite_.

C'est vous qui mriteriez d'en recevoir une, monsieur, et elle vous sera
peut-tre donne....

HLIOGABALE, _ricanant_.

Ah! Ah! je voudrais bien voir cela.

LE PETIT GARON, _avec colre_.

Oui, vous verrez cela, car vous tes un vilain petit....

LA PETITE FILLE.

Tais-toi, mon ami, viens: laissons ces deux mchants enfants: ils n'ont
pas de coeur! (_A Armand._) Merci, Monsieur, d'avoir pris notre
dfense.

Les petits inconnus s'loignrent rapidement. Armand et ses amis,
choqus du ton et des manires des nouveaux venus, les laissrent avec
Constance, Herminie, Jordan, Jules et Vervins. Lionnette, retenue par
les lgants, tait reste prs d'Hlose.

Dbarrasss de cette vilaine petite socit, les enfants jourent de bon
coeur: ils se sparrent enfin, en se disant  revoir pour les jours
suivants.

On tait alors au printemps: le soleil brillait dans tout son clat;
aussi la runion tait-elle complte chaque jour aux Tuileries; mais, au
grand regret des enfants raisonnables, la prsence d'Hliogabale, celle
d'Hlose, avaient dtruit chez les lgants les bons effets produits
par les sages conseils et le bon exemple des enfants raisonnables; les
toilettes taient redevenues extravagantes;  la bourse de timbres se
joignaient des paris de toute sorte: Hlose et son cousin triomphaient
orgueilleusement de leur mauvaise influence qui s'accroissait chaque
jour de plus en plus.

Un dimanche, les lgants taient runis comme d'habitude, se pavanant,
paradant les uns devant les autres, lorsque arrivrent deux enfants, une
petite fille et un petit garon, habills si richement qu'Hlose et
Hliogabale eux-mmes poussrent un cri de surprise et d'admiration: ce
n'tait que soie rose, dentelles, broderies, or et bijoux.

HLOSE, _gracieusement_.

Voulez-vous venir zouer avec nous, mademoiselle et monsieur?

LA PETITE FILLE, _avec hauteur_.

Je veux savoir avant qui vous tes.

HLOSE, _bas_.

Quelle dignit! c'est une personne trs-distingue! (_Haut._) C'est trop
_zuste_! Ze suis la fille de la marquise de Ramor.

LA PETITE FILLE, _riant_.

Ah! ah! Ramor! quel drle de nom! pourquoi pas souris morte?

Armand et ses amis, qui s'taient approchs avec curiosit, clatrent
de rire  cette rflexion.

HLOSE, _trs-rouge_.

Vous tes bien moqueuse, mademoiselle!

LA PETITE FILLE, _majestueusement_.

Mon pre est le duc de Fontarabie, mademoiselle: il a trente-cinq
serviteurs.

ARMAND, _riant_.

Pourquoi pas trente-six? c'est un nombre consacr.

LE PETIT GARON, _ Hliogabale_.

Mon pre est marchal: j'ai quarante-cinq chevaux  ma disposition, je
ne comprends pas la vie sans chevaux: en avez-vous autant que moi?

HLIOGABALE, _honteux_.

Hlas! je n'en ai que huit!

JORDAN, _bas_.

Je ne suis pas fch qu'il soit humili par le petit marchal, le
vicomte; il nous a assez assomms avec ses curies!

La conversation continua: les lgants taient de plus en plus subjugus
par les discours et les manires des nouveaux venus. Le moment de se
sparer tant venu, le fils du marchal dit  tous les enfants:
Messieurs et mesdemoiselles, nous allons ce soir au Cirque; il y dbute
deux merveilles, _les petits centaures_. Je vous engage  y aller aussi,
ce sera trs-intressant.

Cette proposition sduisit les enfants, et il fut convenu qu'on
obtiendrait des parents la permission d'aller au Cirque:

Leur curiosit tait vivement excite, aussi furent-ils trs-loquents;
chacun obtint ce qu'il dsirait, et le soir venu, tout ce petit monde se
retrouva au spectacle.

Les lgants, groups entre eux, s'tonnaient de ne voir pas arriver
leurs amis du matin, lorsque l'arne s'ouvrit et l'on vit paratre les
petits centaures, monts sur des chevaux arabes, lancs au grand galop.
Des applaudissements les accueillirent; les enfants des Tuileries
avaient pouss un cri de surprise, les lgants taient furieux, les
enfants raisonnables riaient aux clats en reconnaissant les merveilleux
qui taient venus aux Tuileries le matin.

Les petits centaures firent des prodiges d'adresse et d'intrpidit: on
les applaudissait  tout rompre. Leurs exercices termins, ils sautrent
 bas de leurs chevaux: et se dirigrent vers les lgants, qui taient
devenus rouges et embarrasss.

LE PETIT GARON.

Monsieur Hliogabale, mon pre est marchal... ferrant! (_rires_) et:
j'ai  ma disposition les quarante-cinq chevaux de ce mange!

LA PETITE FILLE.

Mademoiselle Hlose, mon pre s'appelle Leduc, et il est de Fontarabie;
il a trente-cinq valets d'curie sous ses ordres.

LE PETIT GARON.

Merci de l'accueil flatteur que vous nous avez fait ce matin: il est
vrai que nous tions richement habills.

LA PETITE FILLE.

Tandis que l'autre jour, quand nous tions mis simplement, vous nous
avez insults.

[Illustration: Et l'on vit paratre les petits centaures. (Page 333.)]

LE PETIT GARON.

C'est papa qui a voulu que nous vous donnions une leon.

ARMAND.

C'est donc a! je me rappelais bien les avoir vus quelque part, ces
petits enfants!

Aprs avoir salu ironiquement, les petits centaures se retirrent. Les
lgants, pleurant de dpit, se sauvrent au milieu des rires moqueurs
de leurs voisins qui avaient assist  cette scne.

Cet incident fit grand bruit dans la petite socit des Tuileries:
quelques lgants incorrigibles, parmi lesquels se trouvaient Hlose,
Hliogabale, Constance, Herminie, Jordan, son frre et Vervins,
abandonnrent les Tuileries, et se donnrent rendez-vous aux
Champs-lyses pour y taler leurs grces tout  leur aise: une dizaine
d'autres enfants revinrent franchement  la raison,  la simplicit, et
grossirent le nombre des enfants raisonnables.




CHAPITRE XXVII.

LA SURPRISE DE M. DE VALMIER.


Maman, dit Nomi, en entrant un matin au salon, quelques jours aprs
les dernires scnes, Irne m'crit qu'elle ne peut me donner ma leon
aujourd'hui; elle me dit aussi qu'ils sont tous trs-occups, et il leur
est impossible de nous recevoir ce matin.

MADAME DE VALMIER, _tonne_.

C'est singulier, Suzanne y est toujours pour moi; je ne la gne jamais!
cela me contrarie, j'aime tant voir ces chers amis!

NOMI.

Et moi donc, j'aime de tout mon coeur mes leons et ma petite matresse
de piano. Me voil dsoriente pour toute la journe.

M. DE VALMIER.

Allez voir vos amis de Kermadio, cela vous consolera, mes amies.

NOMI.

On dirait que vous tes enchant de notre dsappointement, mchant papa.
(_Elle l'embrasse._) Irons-nous chez Mme de Kermadio, maman?

MADAME DE VALMIER.

Je ne sais si cela leur....

BAPTISTE, _entrant_.

Une lettre pour Madame, une lettre pour Monsieur.

MADAME DE VALMIER, _lisant_.

C'est de Mme de Kermadio, Nomi, elle nous prie de venir passer la
matine chez elle; ses enfants ont leurs cousins de Marsy  goter; ils
dsirent tous que nous y allions.

NOMI, _tonne_.

Ils choisissent pour se runir un jour o Irne, Julien et leurs parents
sont occups! quelle singulire chose!

MADAME DE VALMIER.

Je vais crire que nous irons.

La mre et la fille se rendirent, en effet, chez Mme de Kermadio. M. de
Valmier, visiblement agit aprs la lecture de la lettre qu'il avait
reue, ne tenait pas en place et n'eut de repos que lorsque la voiture
eut emmen Mme de Valmier et Nomi; elles s'en taient aperues et en
voiture, Nomi dit a sa mre:

Maman, papa prpare notre surprise.

MADAME DE VALMIER.

Je le crois aussi.

NOMI, _pensive_.

Peut-tre s'est-il entendu avec Mme de Kermadio pour nous tenir
loignes de la maison aujourd'hui.

MADAME DE VALMIER, _riant_.

Tu le sauras facilement en me demandant  trois heures de retourner 
l'htel. Leur manire de nous retenir nous prouvera qu'ils sont d'accord
avec ton pre.

NOMI.

C'est cela! a va tre amusant.

Elles arrivrent chez Mme de Kermadio, o elles furent reues avec la
tendresse accoutume. Armand faisait mille folies; il clatait de rire
sans sujet, se parlait  lui-mme, se frottait les mains  les corcher
et paraissait hors de lui.

Nomi et sa mre remarqurent cela et se regardrent du coin de l'oeil
en souriant. Aprs le goter, Nomi dit  Mme de Valmier, avec
intention:

Ne serait-il pas temps de retourner  la maison, maman?

Armand poussa un cri qui fit bondir tout le monde.

LISABETH.

Mon Dieu! Armand, ne nous fais donc pas des peurs pareilles.

ARMAND, _trs-agit_.

Mais tu n'as donc pas entendu que Nomi veut partir?

NOMI, _avec malice_.

Il me semble qu'il en est bien temps.

ARMAND, _de plus en plus agit_.

Oh non, non! Il est bien trop tt! c'est impossible! tout serait manqu!

NOMI.

Qu'est-ce qui serait manqu?

LISABETH, _prcipitamment_.

Notre matine, chre Nomi; nous comptons te garder jusqu' l'heure du
dner.

JEANNE, _riant_.

Armand deviendrait fou furieux si tu par... ae!...

LES ENFANTS.

Qu'est-ce que c'est?

JEANNE.

Dis donc, Armand, tu pinces bien quand tu t'y mets! je t'en fais mon
compliment! (_Elle se frotte le bras._)

ARMAND, _honteux_.

Pardon, ma pauvre Jeanne, je craignais que... que....

NOMI.

Que quoi?

ARMAND.

Heu.... Jeanne me comprend, a me suffit.

LISABETH, _riant_.

Armand, mon ami, tu ne tiendras jamais jusqu' la fin!

ARMAND.

Si, si! (_Hroquement._) Je sais me dompter, tu vas voir. Tenez, mes
amis, jouons  la lanterne magique, je serai le montreur.

JACQUES.

Qu'est-ce que c'est que a, le montreur?

ARMAND.

Eh bien, l'homme qui montre, quoi! C'est bien simple.

LISABETH.

Plus simple qu'lgant.

ARMAND.

C'est bon, moqueuse. Installez-vous, je prpare mes verres.

La fin de la matine s'coula rapidement. Armand tait trs-drle en
dbitant ses histoires et faisait rire tout le monde. Six heures
sonnaient quand Mme de Valmier s'cria:

Qu'il est tard! Nous nous sommes oublies: vite, Nomi, partons.

NOMI.

Tout de suite, maman. (_Elle s'apprte._) Adieu, mes amis; nous sommes
horriblement en retard pour le dner!

ARMAND.

Tant mieux!

NOMI.

Merci, Armand, vous tes charitable! Le pauvre papa qui nous attend doit
mourir de faim!

ARMAND.

Il n'y songe pas, au... ae!...

LES ENFANTS.

Qu'est-ce que tu as!

ARMAND.

C'est Jeanne qui m'a rendu mon pinon (_il se frotte le bras_) avec les
intrts! (_On rit._)

JEANNE, _gaiement_.

Il n'y avait plus moyen de t'arrter autrement... tu allais, tu
allais....

ARMAND.

Tu m'as rudement arrt! C'est gal, je te remercie.

Mme de Valmier et sa fille prirent cong de leurs amis; elles taient
plus intrigues que jamais.

NOMI.

Mais qu'est-ce que cela peut tre, mon Dieu, que cette surprise?

MADAME DE VALMIER.

Je ne m'en doute pas du tout! Patience!

En arrivant  l'htel, la calche s'arrta un instant pour laisser
entrer un commissionnaire portant une tagre et un prie-dieu.

NOMI.

Voil nos locataires qui emmnagent, maman. C'est drle: ces meubles
ressemblent  ceux de Mme de Morville.

MADAME DE VALMIER.

Il y en a des centaines de pareils, mon enfant.

En descendant de voiture, Nomi leva machinalement la tte: le jour
baissait, elle vit pourtant  une des fentres du pavillon la figure
d'une petite fille qui disparut ds qu'elle se vit regarde.

Nomi poussa une exclamation.

Comme cette enfant ressemble  Irne! dit-elle.

MADAME DE VALMIER.

Mais tu rves, ma fillette. Tu n'as dans la tte que nos amis, leur
mobilier, leur ressemblance... Bonjour, Andr, c'est bien aimable  toi
de nous attendre, au lieu de te mettre  table... nous sommes si en
retard!

M. DE VALMIER.

Tant mieux!

NOMI.

L! voil papa qui dit comme Armand.

M. DE VALMIER.

Mais certainement: cela prouve que vous vous tes amuses (_entre ses
dents_) et que Mme de Kermadio m'a tenu parole.

MADAME DE VALMIER.

A table, Nomi: j'ai honte de retenir ainsi ton pauvre pre.

A peine  table, M. de Valmier regarda sa femme et sa fille, sourit en
se voyant observ par elles avec une curiosit affectueuse et leur dit:

Nos locataires se sont installs ce matin dans le pavillon.

MADAME DE VALMIER.

Bien, mon ami; j'irai les voir ds demain matin, cela me semble poli.

M. DE VALMIER.

Je te prie de m'excuser, Juliette, mais je leur ai dj annonc que nous
irions tous leur faire une visite ce soir.

MADAME DE VALMIER, _tonne_.

N'est-ce pas trop d'empressement, mon ami? ils doivent tre  peine
installs: notre visite les gnera, je crois.

M. DE VALMIER.

Nous y resterons cinq minutes seulement, si tu le veux. Nomi sera
contente de voir ses petits voisins.

NOMI.

Certainement, papa, d'autant plus que j'ai entrevu la petite fille et
elle m'a paru ressembler  ma chre Irne.

[Illustration: La calche s'arrta un instant. (Page 345.)]

On sortit de table, et Nomi se mit au piano sur la demande de son pre,
mais elle tait visiblement distraite.

A huit heures, M. de Valmier se leva en disant: Veux-tu venir chez nos
voisins, Juliette?

MADAME DE VALMIER.

Volontiers; viens, Nomi.

On alla vers le pavillon des nouveaux locataires. M. de Valmier sonna
et... le pre Michel vint ouvrir.

NOMI, _surprise_.

Vous ici, pre Michel, par quel hasard?

M. DE VALMIER, _souriant_.

Il est  mon service maintenant, et il a aid au dmnagement de nos
voisins. Entre au salon, Juliette.

MADAME DE VALMIER, _entrant_.

Je suis charme, Ma.... Suzanne, chre Suzanne, vous ici? (_Elle
l'embrasse._)

NOMI, _enchante_.

Irne, Julien, mes bons amis! quel bonheur!... Et M. de Morville! Voil
donc votre surprise, papa?

MADAME DE VALMIER, _mue_.

Oh! merci, merci, mon bon Andr: elle est digne de ton coeur, et de ta
tendresse pour nous.

MADAME DE MORVILLE.

Oui, Juliette, nous voil devenus vos voisins. Et vous ne savez pas
tout!

M. DE MORVILLE.

Laisse-moi la joie de le dire, ma bonne Suzanne. Notre gnreux ami,
madame, m'associe  sa maison de banque: grce  son affection, ma chre
famille n'est plus dans la gne.

IRNE.

Et c'est par sa bont que nous voil installs ici. Ces jolis meubles,
nous les devons  sa gnrosit.

JULIEN.

Comment jamais reconnatre tant de bienfaits?

En disant cela tout le monde s'embrassait, riant, pleurant, s'embrassant
encore. Quand on fut un peu calm, M. de Valmier prit la parole:

Oui, dit-il avec motion, voil nos amis prs de nous: M. de Morville,
grce  sa grande intelligence,  sa grande habitude des affaires, et 
sa prudence, si chrement acquise, m'aidera  diriger ma maison de
banque, trop considrable pour moi seul. Mais cette conduite m'a t
inspire par les bienfaits que nous avons reus de nos amis. Grce 
eux, j'ai retrouv l'intrieur, les affections qui me manquaient.
N'tait-il pas juste de tmoigner ma reconnaissance  ceux qui l'ont si
noblement mrite?

De nouvelles exclamations, des effusions nouvelles rpondirent  ces
paroles; puis Nomi et sa mre visitrent avec bonheur le charmant
appartement de leurs amis.

NOMI.

Que c'est joli! que c'est bien arrang!... Ah! voil l'tagre et le
prie-dieu! Maman, avais-je raison de trouver qu'ils ressemblaient  ceux
de Mme de Morville?

MADAME DE VALMIER.

Parfaitement raison, ma Nomi, et la ressemblance de la voisine avec
Irne tait trs-naturelle.

IRNE.

Je me suis bien aperue que j'avais attir l'attention de Nomi quand
elle a regard le pavillon. J'avais tort de me montrer; mais je ne
pouvais rsister  l'envie de voir un instant cette chre amie....
(_Elles s'embrassent._)

M. DE VALMIER.

Je propose d'aller prendre le th chez Juliette; nos amis sont  peine
installs et rien n'est prt. Le bon Michel va nous servir; il est
averti.

NOMI.

Je suis enchante que vous ayez pris Michel, papa, je l'aime beaucoup.

MADAME DE VALMIER.

Oui, il me parat trs-honnte: il remplacera avantageusement Marius le
matre d'htel.

On alla chez Mme de Valmier, et l'on termina paisiblement la soire dans
la plus douce, la plus affectueuse intimit.




CHAPITRE XVIII.

LES CONTRASTES.


Le jour suivant, il y avait rception chez M. et Mme de Valmier; mais ce
n'tait pas une brillante soire comme il y en avait autrefois: si les
toilettes taient simples, si les invits taient en petit nombre, les
coeurs taient franchement joyeux. Il y avait l les familles de
Morville, de Kermadio et de Marsy: le bonheur tait complet et les amis
vrais venaient se rjouir avec ceux qu'ils avaient aims et consols
dans leurs malheurs.

Sur l'expressive et sympathique figure d'lisabeth se peignait une joie
profonde; pour Armand il tait chang en mouvement perptuel, riant,
chantant, gambadant et ne cessant pas une minute de se frotter les mains
avec plus d'ardeur que jamais.

Aprs le dner, il y eut un petit concert, puis une loterie: les
artistes taient Mme de Valmier, Nomi, Irne et lisabeth. Chacun avait
gagn un magnifique lot. lisabeth et Armand seuls n'avaient pas encore
tir leurs billets.

ARMAND.

Que vais-je gagner, moi? un nigaud, peut-tre, j'ai toujours de la
chance  rebours. (_On rit; il tire son billet._) Qu'est-ce que je
disais! un papier pli! C'est une attrape, videm.... Ah! ah! mes amis,
je vais m'vanouir.... (_il saute de joie_). Non, j'aime mieux embrasser
M. de Valmier! (_Il lui saute au cou._)

LISABETH, _intrigue_.

Mais qu'est-ce que c'est donc, mon Dieu?

ARMAND.

Tiens, regarde! Le remplacement du fils de ma nourrice, de ce pauvre
Yvon que je savais si malheureux d'tre  l'arme. Tu sais comme cela me
faisait de la peine,  moi aussi? Ah! mon Dieu, que je suis heureux!...
Marie-Anne va tre si contente de ravoir son pauvre fils. J'en pleure,
tenez! (_Il s'essuie les yeux._)

MADAME DE KERMADIO, _mue_.

Quelle charmante pense, monsieur de Valmier! Vous venez de faire l
bien des heureux!

M. DE KERMADIO, _de mme_.

Nous en sommes vivement reconnaissants!

LISABETH, _poussant un cri_.

Ah! c'est trop, trop gnreux! Voyez, maman, ce que je viens de
gagner....

MADAME DE KERMADIO, _avec tonnement_.

Une lettre de notre architecte pour toi! (_Elle lit._)

        Mademoiselle,


        J'ai reu l'argent destin  l'cole des soeurs. Le terrain est
        achet et les travaux commencent aujourd'hui. L'cole sera prte
        pour le premier jour du mois de mai, comme vous le dsirez, me
        dit-on.

        Daignez agrer, etc.

        LEPEC, _architecte_.

M. DE KERMADIO.

Une cole  Kermadio.... L'objet de tous les voeux d'lisabeth! Cher
monsieur de Valmier, vous la comblez. Je ne sais vraiment si nous
pourrons lui laisser accepter....

M. DE VALMIER.

Ah! laissez-nous tmoigner notre reconnaissance  vos charmants enfants,
monsieur; c'est grce  eux que tous ces enfants font la joie de leurs
parents. Qu'ils en soient rcompenss!

MADAME DE VALMIER.

Andr a raison: vous vous plaisez, chers petits,  faire le bien: nous
sommes heureux de vous y aider.

lisabeth embrassa Mme de Valmier en pleurant.

Ne me donnez pas d'loges, madame, s'cria-t-elle: je fais mon devoir,
voil tout! C'est le bon Dieu qu'il faut remercier: lui seul a permis
que notre amiti fit quelque bien.

ARMAND.

Rendons-nous justice: lisabeth a t excellente; moi, je n'ai presque
rien fait de bon.

JULIEN.

Par exemple! Et tes leons de dessin? et tes recherches pour nous
trouver?

Aprs quelques protestations modestes d'Armand, l'on se dit adieu et
l'on se spara en se donnant rendez-vous aux Tuileries pour le
lendemain.

Elles taient bien changes, les Tuileries! les dbris du club _le Beau
monde_ ayant disparu, les enfants taient redevenus peu  peu simples et
gentils; le club _de la Charit_ grossissait de plus en plus et
amliorait ceux qui en faisaient partie. Il n'y a rien de tel que de
faire l'aumne et de s'occuper activement des pauvres pour amliorer son
coeur et son esprit. Aussi les parents s'applaudissaient-ils chaque jour
davantage de l'excellente influence exerce sur leurs enfants par
lisabeth, Armand et leurs amis.

On venait de terminer les comptes rendus des bonnes oeuvres faites dans
la semaine, quand un ouragan de rires et de quolibets fit lever tous les
enfants: ils virent accourir Hlose de Ramor tout en larmes, rouge, en
nage, les vtements en dsordre. Lionnette et sa bonne l'accompagnaient;
Hlose tait poursuivie par quelques gamins, acharns comme de vrais
roquets. On n'entendait que des cris confus entremls de ces phrases:

Sac  papier! papa, maman, que crne toilette!

--C'est la reine de Charenton, pour sr!

--Et a insulte le monde, ces pronnelles-l?

-Si a ne fait pas suer! une cervelle  l'envers qui va faire la _Marie
j'ordonne_!

--Ah! mais non! a ne prend pas....

--Un gamin est t'hardi, mais pas assez pour porter une pelure comme
celle-l!

--J'crois ben! un chaudron emplumass de queues d'arlequins, des habits
idem, et tout a rouge comme du sang de boeuf gras!

--Une ronde autour de la desse du Boeuf-Gras!

--a y est!

Et les impitoyables gamins, malgr les cris des petites filles furieuses
et de la bonne effraye, se mirent  tourbillonner autour d'elles, en
chantant avec frnsie, sur l'air de: _Nous allons planter des choux:_

        V'l la Desse du Boeuf-Gras,
            A la mode,  la mode,
        V'l la Desse du Boeuf-Gras,
          A la mode de chez nous.

        Elle a la tte  l'envers,
        Pas d'cervelle, pas d'cervelle,
        Elle a la tte  l'envers,
          A la mode de chez nous.

ARMAND, _s'lanant_.

Voyons, mes amis, laissez ces enfants. C'est lche  de grands garons
comme vous de tourmenter de pauvres petites filles, parce que leurs
parents jugent  propos de les habiller d'une faon ridicule.

UN GAMIN.

Si a nous plat,  nous? a n'est pas votre affaire!

UN AUTRE GAMIN.

Tais-toi, Micou, ce petit garon a raison, je le connais, et je ne veux
pas qu'on le contrarie, entends-tu?

PREMIER GAMIN.

A cause? C'est l'arche sainte, peut-tre?

DEUXIME GAMIN.

Tu m'demandais l'aut' jour qui avait donn  maman l'argent de not'
loyer pour apaiser l'propritaire. J't'ai dit: un bon coeur.... Eh ben!
le v'l.

[Illustration: V'l la desse du Boeuf-Gras. (Page 358.)]

PREMIER GAMIN, _mu_.

C'est bien, a! fichtre, c'est bien! vot' main, m'sieu, s'vous plat
(_il serre la main d'Armand_); on aime  s'amuser et  gouailler, mais
on n'est pas mauvais pour a; pas vrai, les autres?

TOUS LES GAMINS.

Non, non, vive l'bienfaiteur  Todore!

DEUXIME GAMIN.

Et filons roide,  prsent:  l'atelier, les camarades!

ARMAND, _affectueusement_.

Merci, mes amis, merci, Thodore.

THODORE.

Faudrait que je soye un fier ingrat pour pas vous faire plaisir, m'sieu
Armand, l'gamin de Paris est reconnaissant pour toujours, entendez-vous?
en route, mauvaise troupe.

La bande de gamins disparut comme une nue d'oiseaux, en chantant 
tue-tte.




CHAPITRE XXIX.

LES CONTRASTES CONTINUENT.


Rests seuls, les enfants consolrent Lionnette et Hlose; ils aidaient
la bonne  rparer le dsordre de leurs vtements, lorsque de grands
cris se firent entendre de nouveau: Hliogabale parut  son tour, suivi
de loin par deux soldats. Le petit garon se sauvait  toutes jambes en
pleurnichant lorsqu'il aperut sa bonne, poussa un cri de joie et
s'lana vers elle.

LA BONNE.

Enfin, vous voil, monsieur le vicomte. Comment ne m'avez-vous pas
suivie pour protger aussi votre cousine?

HLIOGABALE, _pleurnichant_.

Les mchants gamins se seraient moqus de moi, comme d'Hlose! j'aimais
mieux rester aux Champs lyses.

PREMIER SOLDAT, _arrivant_.

Mille tonnerres de pipe culotte! nous vous attrapons enfin, l'insulteur
du militairrrre frrrranais.

DEUXIME SOLDAT.

Oui, nous vous....

PREMIER SOLDAT, _avec solennit_.

Que l'on doit se taire devant son sargent, fusilier Rodet; laissez-moi
m'expliquer avec ce civil impoli. C'est donc comme a, jeune blanc-bec,
que vous nous remerciez pour avoir eu l'obligeante complaisance de vous
faire traverser la place Concorde?

DEUXIME SOLDAT.

Il est t'honteux de ses bienfaiteurs, pas vrai, sargent?

LE SERGENT.

Que je vous _adjoins_  nouveau de clore votre bec, fusilier Rodet;
votre _intemprie_ de langage me choque.

LA BONNE, _tonne_.

Monsieur le vicomte, qu'avez-vous donc fait  ces braves soldats?

HLIOGABALE, _grognant_.

Rien du tout; ils sont mchants et assommants de venir me faire une
scne devant tout ce monde: ils m'ont aid  venir ici parce que j'avais
peur des voitures, c'est vrai, mais aprs ils ont exig des
remercments: de quoi se plaignent-ils, puisque j'ai voulu leur donner
de l'argent?

[Illustration: Mille tonnerres! (Page 36).]

ARMAND, _vivement_.

C'est trs-mal, Hliogabale, d'avoir t ingrat envers ces braves gens.
Comment avez-vous os les humilier en leur offrant de l'argent?

JULIEN.

A des soldats franais! c'est honteux....

JACQUES.

Pauvre sergent, il a l'air tout pein! (_Il lui serre la main._) Allez,
sergent, tout le monde ne se ressemble pas; les enfants des Tuileries
vous remercient de ce que vous venez de faire pour un de leurs
camarades.

PAUL.

Bien dit, Jacques. Tenez, sergent, voil un rouleau de sucre au punch,
voulez-vous me faire le plaisir de l'accepter? Ce n'est pas de l'argent,
a, mais le souvenir d'un petit garon qui espre devenir brave comme
vous.

LE SERGENT, _souriant_.

A la bonne heure! voil parler! Merci de vos bonnes paroles et de votre
gentil cadeau.

DEUXIME SOLDAT.

Et moi aussi, je vous remercie, messieurs, je....

LE SERGENT, _avec autorit_.

Assez caus, fusilier Rodet; par file  droite, en avant marche, mon
ami. Au revoir, mes enfants. Adieu, gredinet de vicomte.

Les deux soldats s'loignrent, tandis que la bonne faisait des
remontrances  Hliogabale, qui grognait de plus belle.

Les lgants et les lgantes des Champs-lyses taient arrivs peu 
peu  la recherche de leurs amis.

HLOSE, _aigrement_.

C'est la faute de cette sotte de Lionnette, si tout cela m'est arriv;
elle disait sans cesse  haute voix: Tout ce _rouze_ est ravissant! il
n'y a qu'Hlose pour s'habiller si bien! Alors, les gamins l'ont
entendue et se sont mis  me poursuivre. _Ze_ me suis sauve
_zusqu'ici_, et voil.

LIONNETTE, _vivement_.

Ah! par exemple, vous n'tes gure reconnaissante, ma chre; j'ai essay
de vous dfendre tout le temps.

HLOSE, _avec colre_.

Ce n'est pas vrai! et Herminie m'a abandonne _lssement_, elle, c'est
dgotant!

HERMINIE, _ricanant_.

Tiens! comme 'aurait t agrable de recevoir des injures  cause de
vous....

HLOSE, _de mme_.

Et Constance riait des in_zu_res des gamins. C'est ignoble!

CONSTANCE, _tranquillement_.

C'tait drle  entendre. D'ailleurs, vous n'tes gure aimable, ce
n'est donc pas tonnant que je ne me soucie pas de vous.

HLIOGABALE.

Jordan, Jules et Vervins n'ont jamais voulu quitter guignol, pour me
mener ici. C'est pas des bons amis, a!

JORDAN.

Merci, allez donc vous dranger pour un garon qui m'a filout pour 18
francs de timbres confdrs....

JULES.

Et qui n'a jamais voulu me payer mes timbres russes....

VERVINS.

Et qui ne veut jamais jouer qu'aux jokeys pour nous craser de son luxe,
de ses havanes chips et fums en cachette, et de ses curies.

HLIOGABALE.

Vous tes des vilains!

HLOSE, _ ses amies_.

Vous tes des _messantes_!

Les bonnes ramenrent aux Champs-lyses les malheureux lgants, qui se
disputaient avec acharnement. Lionnette seule ne les suivit pas.

LA BONNE.

Venez-vous, mademoiselle Lionnette? voil toutes vos amies qui s'en
vont.

LIONNETTE, _rsolment_.

Non, ce ne sont plus mes amies; je veux rester ici avec lisabeth,
Nomi, Irne, Jeanne et Franoise, que j'ai sottement ddaignes.
Hlose n'est qu'une ingrate et une goste. (_Aux petites filles qui
l'entourent._) Chres amies, voulez-vous de moi? je serais si heureuse
de redevenir votre amie, d'tre simple et gentille comme vous toutes!

ARMAND, _battant des mains_.

Vivat! voil Mlle Lionnette gagne  la bonne cause!

LISABETH, _l'embrassant_.

Soyez la bienvenue, chre Lionnette! nous vous regrettions
vritablement. Votre retour parmi nous est une grande joie.

LA BONNE.

Vous faites joliment bien, mademoiselle; allez, les bons coeurs valent
mieux que les beaux habits.

Tous les enfants entourrent Lionnette, mue et reconnaissante, et lui
firent les plus tendres caresses.

Armand dclara alors solennellement qu'on allait jouer  la
condamnation du luxe des enfants. Lionnette devait dposer comme tmoin
 charge. On accueillit avec joie cette proposition et l'interrogatoire
commena.

LE JUGE LISABETH.

Procureur Armand, qu'avez-vous  dire?

P. ARMAND.

Illustre juge, j'accuse le maudit Luxe d'avoir pris une de nos amies, de
l'avoir maquille, de l'avoir habille comme une poupe, et, pour
preuve, je demande qu'on interroge la susdite amie.

J. LISABETH.

C'est trop juste! Tmoin Lionnette, dites ce que vous savez.

T. LIONNETTE.

Je dclare en toute franchise que je trouve fcheux et ridicule de se
barbouiller de blanc, de rouge et de noir. Moi-mme j'avoue que....

P. ARMAND, _l'interrompant_.

Vous n'tes pas accuse, vous n'tes que tmoin.

LIONNETTE.

Je dclare galement qu'il est fcheux de voir les enfants affubls de
tant d'toffes et de garnitures coteuses: cela les empche de jouer....

ARMAND.

coutez, coutez bien!... (_On rit._)

LIONNETTE.

Cela excite leur vanit, dtruit les bons sentiments de leurs coeurs,
les rend passionns pour le monde, et pour ces motifs je blme
absolument ces modes dangereuses. (_On applaudit._)

ARMAND.

Bravo, tmoin!  mon tour.... (_Il grince des dents._) Brrr! (_On rit._)
Mesdemoiselles et messieurs, nous venons de voir quel fcheux exemple
nous donnent ceux qui ne vivent que pour le luxe, l'lgance, la vanit
et l'argent. Ils sont ridicules  plaisir, ingrats, grossiers, sans
coeur, faux amis. Nous, sachons rester simples, naturels, sincres: nous
y gagnerons sous tous les rapports.

Des applaudissements accueillirent le discours d'Armand, et le juge
lisabeth pronona, au milieu d'acclamations enthousiastes, la
condamnation suivante:

D'aprs la dposition du tmoin Lionnette et le rquisitoire du
procureur Armand, nous, juge, dclarons que le luxe est  jamais aboli
par les enfants des Tuileries.

Et satisfaits de cette srieuse rsolution, qui ne pouvait que leur
faire grand bien, les enfants se sparrent gaiement, pour annoncer 
leurs familles l'heureuse transformation des enfants des Tuileries.




CONCLUSION.


Depuis ce temps tout fut paix et bonheur chez nos amis. Irne, Julien,
Nomi, Lionnette, les petits de Kermadio, les petits de Marsy, tous
achevrent brillamment leur instruction. Les jeunes gens terminrent
leur ducation dans un excellent collge. Les jeunes filles, diriges
par leurs mres et assidues  des cours de toute espce, acquirent ainsi
une solide instruction. Michel, tel que vous le voyez, est le meilleur
des matres d'htel: il mne admirablement la maison de M. de Valmier
Les parents sont profondment, compltement heureux. Nomi a vu,  sa
grande joie, sa famille s'accrotre de deux petites soeurs et d'un petit
frre. La famille de Morville a rachet sa terre. Irne et Julien s'y
plaisent beaucoup, y font beaucoup de bien et sont adors par tous les
gens du voisinage, pauvres et riches.

Julien, en sortant du collge, est devenu l'associ de M. de Valmier et
de son pre: on parle de son prochain mariage avec Notoni. Armand dirige
l'exploitation de Kermadio et vient de demander la main d'Irne. On
pensa qu'elle ne le refusera pas.

Constance a pous un sportman qui se ruina en jokeys et en chevaux.
Herminie est dfigure par la petite vrole et impossible  marier,
grce  son detestable caractre.

Hlose est morte touffe dans son corset.

Jordan et Jules se dtestent et plaident l'un contre l'autre,  propos
d'hritages.

Vervins est en prison pour dettes; le vicomte Hliogabale est devenu
idiot  force de fumer.

Et lisabeth! notre chre, notre charmante et sympathique lisabeth?
vous n'en parlez pas! me disent d'impatients petits lecteurs, indigns
de mon oubli... Je la rservais pour la fin.

lisabeth est une de ces natures d'lite qui ont soif de sacrifices, de
dvouement. Si vous voulez la voir, allez  l'hospice de ***; celle que
les malades attendris appellent _la bonne soeur_, celle dont la
cornette de soeur de Charit voile le doux et gracieux visage, c'est
lisabeth, l'Ange de la famille devenu l'Ange de la Charit.


FIN.




TABLE DES MATIRES.

Ddicace. A ma fille.
I. L'lgante et l'lgant.
II. Deux petits Bretons.
III. L'accident.
IV. Aux Tuileries.
V. Rendez le bien pour le bien.
VI. Irne et Julien s'amusent.
VII. Comme quoi l'on s'amuse mal quelquefois.
VIII. Les deux clubs.
IX. Une sance du Club la Charit.
X. Une sance du Club le Beau monde.
XI. Chez la grand'mre d'lisabeth.
XII. Premire charade.
XIII. Seconde charade.
XIV. Les amis faux et les amis vrais.
XV. La maladie d'lisabeth.
XVI. Les recherches d'Armand.
XVII. Chez Irne et Julien.
XVIII. Manires diffrentes de recevoir des amis pauvres.
XIX. Les joies de la pauvret.
XX. Les deux artistes.
XXI. Le changement de Nomie.
XXII. Les sacrifices d'Irne et de Julien.
XXIII. La fille de Mme de Marville.
XXIV. La fte de M. de Valmier.
XXV. On entrevoit une grande surprise.
XXVI. Les lgants sont attraps!
XXVII. La surprise de M. de Valmier.
XXVIII. Les contrastes.
XXIX. Les contrastes continuent.
Conclusion.

FIN DE LA TABLE DES MATIRES.








End of the Project Gutenberg EBook of Les enfants des Tuileries, by 
Olga, Vicomtesse de Pitray

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES ENFANTS DES TUILERIES ***

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