The Project Gutenberg EBook of Mmoires sur la vie publique et prive de
Fouquet, surintendant des finance et sur son frre l'abb Fouquet, by Various

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Title: Mmoires sur la vie publique et prive de Fouquet, surintendant des finance et sur son frre l'abb Fouquet

Author: Various

Editor: Pierre Aldophe Chruel (1809-1891)

Release Date: July 17, 2008 [EBook #26082]

Language: French

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MMOIRES

SUR LA VIE PUBLIQUE ET PRIVE

DE FOUQUET

SURINTENDANT DES FINANCES

D'APRS SES LETTRES ET DES PICES INDITES

CONSERVES

A LA BIBLIOTHQUE IMPRIALE

PAR

A. CHRUEL

INSPECTEUR GNRAL DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE

TOME PREMIER

PARIS

CHARPENTIER, DITEUR

28, QUAI DE L'COLE

1862

Tous droits rservs.




TABLE DES MATIRES

TOME PREMIER

PRFACE.--Ncessit d'une tude complte sur la vie du surintendant
Fouquet et de son frre l'abb.--Sources de cet ouvrage: utilit des
lettres de Mazarin et des papiers de Fouquet conservs  la Bibliothque
impriale.--Division de la vie et des Mmoires de Fouquet en quatre
parties.


CHAPITRE PREMIER (1615-1650)

Famille de Nicolas Fouquet.--Il devient matre des requtes (1635).--Il
est intendant dans l'arme du nord de la France et ensuite dans la
gnralit de Grenoble.--Sa disgrce en 1644.--Il est de nouveau nomm
intendant en 1647.--Son rle pendant la premire Fronde en 1648 et
1649.--Il achte la charge de procureur gnral au parlement de Paris
(1650), et en prend possession au mois de novembre de la mme
anne.--Puissance du parlement de Paris  cette poque.--Caractre du
premier prsident Mathieu Mol et d'autres magistrats du
parlement.--Rle difficile de Nicolas Fouquet.--Dfauts du parlement
considr comme corps politique.--Contraste avec la conduite habile de
Mazarin.--Nicolas Fouquet s'attache  ce dernier et lui reste fidle
pendant toute la Fronde.


CHAPITRE II (1651-1652)

Mazarin sort de France (mars 1651); son dcouragement.--Services que lui
rendirent en cette circonstance Nicolas et Basile Fouquet.--Caractre
de ce dernier.--Il brave les dangers pour se rendre prs du cardinal
(avril-mai 1651).--Le procureur gnral, Nicolas Fouquet s'oppose  la
saisie des meubles de Mazarin.--Efforts des Fouquet pour rompre la
coalition des deux Frondes.--Ils y russissent (juin 1651).--Tentatives
pour gagner  la cause de Mazarin quelques membres du
parlement.--Ngociations de l'abb Fouquet avec le duc de Bouillon et
Turenne son frre, qui se rallient  la cause royale (dcembre
1651).--Mazarin rentre en France et rejoint la cour (janvier
1652).--Turenne prend le commandement de son arme (fvrier
1652).--Dispositions de la bourgeoisie diffrentes de celles du
parlement.--Influence des rentiers dans Paris.--Rle du coadjuteur Paul
de Goudi; il est nomm cardinal (fvrier 1652).--Efforts inutiles de
l'abb Fouquet pour gagner Gaston d'Orlans.--Ngociations avec
Chavigny.--Importance du rle de ce dernier pendant la Fronde.


CHAPITRE III

Rle de Chavigny pendant la Fronde: son ambition; il est emprisonn,
puis exil en 1648.--Intrigues de Chavigny et de Claude de Saint-Simon
pour renverser Mazarin (1649).--Erreur du duc de Saint-Simon, auteur des
Mmoires, relativement aux relations de son pre avec Chavigny.--Claude
de Saint-Simon cherche  s'appuyer sur le prince de Cond pour enlever
le pouvoir  Mazarin.--Mmoire rdig par Chavigny dans ce but.--Mazarin
parvient  djouer les intrigues de ses ennemis.--Arrestation et
emprisonnement du prince de Cond (1650).--Chavigny et Saint-Simon
s'loignent de Paris.


CHAPITRE IV (1651-1652)

Retour de Chavigny  Paris en 1651; il entre dans le ministre form en
avril 1651 et est attaqu par le cardinal de Retz.--Courte dure de ce
ministre.--Chavigny entame des ngociations avec Mazarin (janvier 1652)
par l'intermdiaire de Fabert et de l'abb Fouquet.--Arrive des troupes
espagnoles  Paris (5 mars 1652).--Ftes et meutes.--Prise d'Angers par
l'arme royale (7 mars).--Violences du parti des princes dans
Paris.--meute du 25 mars.--Inquitude de Mazarin.--L'abb Fouquet fait
afficher des placards contre Cond.--Arrive de Cond  l'arme (1er
avril).--Combat de Blneau (6 avril).--Cond vient  Paris (11
avril).--Il se rend au parlement (12 avril).--Paroles que lui adresse le
prsident le Bailleul.--Le procureur gnral Fouquet attaque le
manifeste du prince de Cond (17 avril).--Les princes sont mal
accueillis  la chambre des comptes et  la cour des aides (22 et 23
avril).--Dispositions peu favorables de l'Htel de Ville.--Arrestation
de l'abb Fouquet (24 avril).--Les campagnes sont dsoles par les
troupes des deux partis.--Destruction des bureaux d'entre.--Plaintes
du prvt des marchands adresses au parlement (20 avril).--Les princes
forcs de ngocier avec la cour (28 avril).--tat misrable de
Paris.--On engage le peuple  secouer le joug des princes.


CHAPITRE V (AVRIL-MAI 1652)

Ngociations des princes avec la cour: Rohan, Chavigny et Goulas 
Saint-Germain (28-29 avril).--Prtentions des princes et de leurs
dputs.--Mauvais succs de ces ngociations.--Mcontentement de Cond,
du parlement et du cardinal de Retz.--Mission secrte de Gourville (mai
1652), propositions dont il est charg.--Mazarin refuse de les accepter;
lettre confidentielle du cardinal  l'abb Fouquet (5 mai).--Madame de
Chtillon continue de ngocier au nom de Cond; caractre de cette dame;
elle se fait donner par Cond la terre de Merlou.--Mazarin profite de
toutes ces ngociations et divise de plus en plus ses ennemis.--Le
prvt des marchands est maltraite par la populace.--La bourgeoisie
prend les armes (5 mai).--Dfaite de l'arme des princes  tampes (5
mai).--Le parlement envoie le procureur gnral, Nicolas Fouquet, 
Saint-Germain.--Harangue qu'il adresse au roi.--Nouvelle mission de
Fouquet  Saint-Germain (10-14 mai).--Relation qu'il en fait au
parlement (16 mai).--Les princes rompent les ngociations avec la cour
et reprennent les armes.


CHAPITRE VI (MAI-JUIN 1652)

Cond s'empare de la ville de Saint-Denis (11 mai), qui est bientt
reprise par l'arme royale (13 mai).--Les princes s'adressent au duc de
Lorraine, qui s'avance jusqu' Lagny  la tte d'une petite arme.--Son
arrive  Paris (1er juin).--Caractre de ce duc et de ses
troupes.--Frivolit apparente du duc de Lorraine.--Ses temporisations
affectes.--Il ngocie avec la cour par l'intermdiaire de madame de
Chevreuse et de l'abb Fouquet.--Intimit de l'abb Fouquet avec
mademoiselle de Chevreuse.--Lettre de l'abb Fouquet  Mazarin (4 juin)
sur les ngociations de madame de Chevreuse avec le duc de
Lorraine.--Lettre de Mazarin  madame de Chevreuse (5 juin).--Trait
sign avec le duc de Lorraine (6 juin).--Part qu'y a la princesse de
Gumne (Anne de Rohan).--Le duc de Lorraine s'loigne de
Paris.--Misre de cette ville.--Procession de la chsse de sainte
Genevive (11 juin).--Conduite du prince de Cond  cette
occasion.--Murmures et menaces contre le parlement.--Violences exerces
contre les conseillers (21 juin).--Mazarin encourage l'abb Fouquet 
exciter le peuple contre le parlement.--Tumulte du 25 juin.--Danger que
court le procureur gnral Nicolas Fouquet.--Les deux armes se
rapprochent de Paris.


CHAPITRE VII (JUILLET 1652)

Marche de l'arme des princes sous les murs de Paris (2 juillet).--Avis
donn par Nicolas Fouquet.--L'arme des princes est attaque par
Turenne.--Escarmouches au lieu dit la _Nouvelle France_ et aux
Rcollets.--Combat de la porte Saint-Antoine.--Danger du prince de Cond
et de son arme.--Il est sauv par mademoiselle de Montpensier.--La
paille adopte comme signe de ralliement des Frondeurs.--Assemble
gnrale de l'Htel de Ville (4 juillet).--Tentative
d'incendie.--Rsistance des archers de la ville.--Meurtre de plusieurs
conseillers.--L'Htel de Ville est envahi et pill.--Le duc de Beaufort
loigne la populace et dlivre les conseillers.--Mademoiselle de
Montpensier sauve le prvt des marchands.--Tyrannie des princes dans
Paris.--lection d'un nouveau prvt des marchands (6
juillet)--Condamnation et supplice de quelques-uns des
sditieux.--Ngociations du parlement avec la cour.--Le roi annonce
l'intention de loigner le cardinal Mazarin (11 juillet).--Opposition de
Cond aux propositions de la cour (13 juillet).--Il continue de ngocie
secrtement avec Mazarin.--Rle de Nicolas Fouquet et de son frre
pendant cette crise.


CHAPITRE VIII (JUILLET-AOT 1652)

Mmoire adress par Nicolas Fouquet au cardinal Mazarin sur la conduite
que la cour doit tenir (14 juillet): il expose le danger de la situation
et la ncessit de prendre des mesures pour annuler les actes du
parlement et de l'Htel de Ville, domins par la faction des
princes.--Il propose de publier un manifeste au nom du roi pour montrer
la mauvaise foi des princes, qui, aprs avoir demand et obtenu
l'loignement de Mazarin, refusent de dposer les armes et appellent les
ennemis dans l'intrieur de la France.--Il faut exiger que les princes
envoient immdiatement leurs dputs  Saint-Denis pour traiter avec la
cour, et en attendant retenir dans cette ville les dputs du
parlement.--Ncessit de transfrer le parlement hors de Paris et moyen
de gagner une partie de ses membres.--Faute que l'on a commise en ne
s'opposant pas  la rception de Rohan-Chabot en qualit de duc et pair
par le parlement.--Lettre de Nicolas Fouquet, en date du 15 juillet: il
explique pourquoi les dputs du parlement ne peuvent se rendre 
Saint-Denis.--Ncessit d'envoyer promptement des ordres au parlement et
de prendre une dcision pour ou contre le dpart du cardinal
Mazarin.--Indication des moyens  employer pour faire venir  Pontoise
un certain nombre de conseillers du parlement.--Arrts du conseil du
roi, en date du 18 juillet et du 31 du mme mois qui annulent les
lections de l'Htel de Ville et transfrent le parlement de Paris 
Pontoise.--Projet de dclaration contre ceux qui n'obiront pas aux
ordres du roi.--Lettre de Nicolas Fouquet  ses substituts pour les
mander  Pontoise.--Circulaire du mme aux divers parlements de
France.--Pamphlets publis  Paris contre la translation du
parlement.--Le parlement de Pontoise s'ouvre le 7 aot 1652, et demande
l'loignement de Mazarin.


CHAPITRE IX (JUILLET-SEPTEMBRE 1652)

Le duc d'Orlans est dclar lieutenant gnral du royaume et le prince
de Cond gnralissime des armes (20 juillet).--Conseil tabli par les
princes; disputes de prsance; duel de Nemours et de Beaufort (30
juillet); querelle de Cond et du comte de Rieux (31
juillet).--Dsordres commis par les troupes des princes.--Mcontentement
de la bourgeoisie parisienne; assembles aux halles et au cimetire des
Innocents (20 aot).--Mazarin s'loigne pour quelque temps; sa
correspondance avec les deux Fouquet.--Chavigny ngocie avec la cour au
nom des princes.--Inquitude que le cardinal de Retz inspire 
Mazarin.--Retz se rend  la cour (9 septembre), et veut traiter avec la
reine au nom du duc d'Orlans.--Il n'y russit pas.--L'abb Fouquet
excite la bourgeoisie parisienne et ngocie avec Chavigny.--Assemble
des bourgeois au Palais-Royal (24 septembre); ils se dclarent
antifrondeurs.--Confrence de l'abb Fouquet avec Goulas (20
septembre).--Il part pour la cour.--On intercepte une lettre de l'abb
Fouquet adresse au secrtaire d'tat le Tellier.


CHAPITRE X (OCTOBRE 1652)

L'abb Fouquet s'obstine  continuer les ngociations avec les
princes.--Sa passion pour la duchesse de Chtillon.--Mazarin l'avertit
vainement que le prince de Cond ne veut pas traiter srieusement avec
la cour (5 octobre).--Il lui conseille de s'attacher  sparer le duc
d'Orlans de Cond.--L'intrt vritable du roi conseille de repousser
les demandes de ce dernier.--Mazarin revient avec plus d'insistance sur
les mmes ides (9 octobre); il sait positivement que Cond est entr
dans de nouveaux engagements avec les Espagnols et leur a promis de ne
pas traiter avec la France.--Madame de Chtillon est galement dvoue
aux Espagnols.--Plaintes de Mazarin sur la prolongation de son exil; il
espre que le procureur gnral, Nicolas Fouquet, dterminera le
parlement de Pontoise  proclamer son innocence.--Il engage l'abb
Fouquet  profiter de la rupture entre le prince de Cond et Chavigny
pour assurer le succs des ngociations avec le duc d'Orlans.--Violence
de Cond envers Chavigny; maladie et mort de ce dernier (11
octobre).--Erreurs de Saint-Simon dans le rcit de ces faits.--Attaques
diriges  la cour contre l'abb Fouquet; on lui enlve la direction des
ngociations avec les princes.--Le procureur gnral, Nicolas Fouquet,
se plaint vivement  Mazarin de la conduite des ministres qui entourent
la reine et de la rupture des ngociations.--Il pense que l'on devrait
profiter de la bonne disposition des Parisiens pour ramener le roi dans
son Louvre.--Le parlement sigeant  Pontoise est tout entier de cet
avis, et c'est en son nom qu'crit le procureur gnral.


CHAPITRE XI OCTOBRE 1652.

Inquitude que les divisions du parti royaliste inspirent 
Mazarin.--Dans sa rponse au procureur gnral, 12 octobre, il montre
que le prince de Cond n'a jamais trait avec sincrit et que,
n'esprant pas conclure la paix avec lui, il a d en rfrer au conseil
du roi.--Il est dispos, quant  lui,  demeurer exil toute sa vie si
le service du roi l'exige, et approuve le projet de ramener le roi 
Paris.--Peu de sincrit de cette lettre.--Mazarin est plus explicite
avec l'abb Fouquet: il exprime le dsir de voir continuer les
ngociations particulires avec Goulas, et souhaite que l'on dtermine
le duc d'Orlans  se retirer dans son apanage.--Mazarin souhaite
vivement entrer  Paris avec le roi; il va se rendre  Sedan et se tenir
prs  rejoindre la cour, ds qu'il sera ncessaire.--Inquitude que lui
inspirent le cardinal de Retz et ses relations avec l'htel de
Chevreuse.--L'abb Fouquet reoit d'un des confidents de Mazarin des
renseignements sur les causes de sa disgrce.--Il conserve toute la
confiance du cardinal, qui le charge de hter son retour, au moment o
la cour se rapproche de Paris.--Dpart de Cond et du duc de Lorraine 13
octobre.--Entre du roi  Paris (21 octobre).


CHAPITRE XII (OCTOBRE-DCEMBRE 1652)

L'abb Fouquet est charg par Mazarin de prparer son retour  Paris, et
de soutenir ses intrts auprs de la reine Anne d'Autriche (21
octobre).--Ncessit de punir les chefs de la rvolte et surtout de
faire sortir de Paris le cardinal de Retz.--L'abb Fouquet doit insister
sur ce point auprs du procureur gnral son frre.--Mazarin conseille
d'envoyer Retz en ambassade  Rome.--Il engage l'abb Fouquet  se tenir
en garde contre les violences du Retz, qui a jur de se venger de
lui.--Nouvelles instances de Mazarin auprs des deux Fouquet pour qu'ils
disposent les esprits en sa faveur, et que les arrts du parlement
contre lui soient annuls par une dclaration royale.--Zle de l'abb
Fouquet et du procureur gnral pour ruiner les ennemis de Mazarin, et
particulirement le cardinal de Retz.--Ngociations avec ce prlat;
elles sont rompues.--Lutte de l'abb Fouquet contre Retz; il lui tient
tte partout et propose de lui enlever l'autorit piscopale dans
Paris.--Arrestation du cardinal de Retz (19 dcembre).--L'abb Fouquet
en avertit le premier Mazarin; ruine du parti de la Fronde.--Services
rendus par les deux Fouquet.--Leur avidit et leur ambition.--Promesses
de Mazarin.


CHAPITRE XIII (JANVIER-FVRIER 1653)

Mazarin lve une petite arme et dlivre la Champagne.--Il se joint 
Turenne.--tat de Paris en son absence.--Divisions entre ses
partisans.--Lettre de le Tellier  Mazarin.--La place de surintendant
devient vacante 2 janvier.--Nicolas Fouquet demande cette place.--Il a
pour comptiteur Abel Servien, qui est vivement appuy par plusieurs
partisans de Mazarin et par la Chambre des comptes.--Lettre adresse en
cette circonstance  Mazarin par son intendant J. B. Colbert.--L'abb
Fouquet soutient son frre et se plaint vivement de le
Tellier.--Rconciliation apparente impose par Mazarin.--Retour du
cardinal  Paris (3 fvrier).--Il fait nommer 8 fvrier deux
surintendants, Servien et Fouquet.


CHAPITRE XIV (1653)

Rle de l'abb Fouquet  cette poque; il est charg sans titre officiel
de diriger la police; mmoire qu'il adresse  Mazarin sur l'tat de
Paris.--Il dcouvre le complot de Bertaut et Ricous contre la vie de
Mazarin, les fait arrter, surveille leur procs et presse leur
condamnation (23 septembre-11 octobre).--L'abb Fouquet accus d'avoir
voulu faire assassiner le prince de Cond; il se disculpe.--Il ne cesse
de veiller sur le parti frondeur, et instruit le cardinal des dmarches
de mademoiselle de Montpensier et des relations du cardinal de Retz avec
le prince de Cond.--Attitude du parlement de Paris: services qu'y rend
le procureur gnral, Nicolas Fouquet.--L'abb Fouquet obtient, de
l'Htel de Ville de Paris, de l'argent et des vtements pour l'arme
royale.--Rpression des factieux et dispersion des assembles
sditieuses.--L'abb Fouquet rpond aux attaques de ses
ennemis.--Mazarin l'assure de son amiti.


CHAPITRE XV (1653-1654)

Administration financire pendant les annes 1653 et 1654 raconte par
Nicolas Fouquet.--Rglement qui dtermine les fonctions de chacun des
surintendants.--Erreurs du rcit de Fouquet.--Embarras financiers
pendant l'anne 1653, prouvs par la correspondance de Mazarin et de
Colbert.--Le cardinal Mazarin se fait traitant et fournisseur des
armes, sous un nom suppos.--Les surintendants se montrent d'abord
assez difficiles, et Colbert s'en plaint.--Fouquet profite d'une absence
de Servien (octobre 1653) pour rgler les affaires d'aprs les dsirs du
cardinal.--Mazarin exige que les deux surintendants vivent en paix.

CHAPITRE XVI

tat de la France en 1654: elle est menace  l'extrieur et trouble 
l'intrieur.--Le surintendant Nicolas Fouquet fournit de l'argent pour
l'entretien de l'arme: cration de quatre nouveau intendants des
finances.--Translation du cardinal de Retz de Vincennes au chteau de
Nantes (30 mars).--Son vasion (8 aot).--Son projet audacieux; il ne
peut l'excuter.--Agitation  Paris  la nouvelle de cette vasion.--_Te
Deum_ chant par ordre du chapitre; libelles publis; Mazarin est pendu
en effigie.--L'abb Fouquet lui donne avis de l'tat de
Paris.--Tranquillit de Mazarin.--Les chanoines et les curs les plus
factieux sont mands  Pronne.--Lettre de Mazarin  l'abb Fouquet en
date du 24 aot sur les mesures adoptes.--Victoire remporte par
l'arme franaise le 25 aot.--Mazarin s'empresse de l'annoncer  l'abb
Fouquet.--Il ne tmoigne que du mpris pour les manifestations
turbulentes de Paris.--Fuite de Retz, qui se retire en Espagne, puis 
Rome.--La cour revient  Paris (5 septembre).--Nouveau rglement pour
les dputs des rentiers qui sont nomms par le roi sur une liste
prsente par le prvt des marchands, les chevins et les conseillers
de ville.--Nicolas Fouquet achte les principaux membres du parlement.


CHAPITRE XVII

Derniers actes d'opposition parlementaire  l'occasion de
l'enregistrement d'dits bursaux (20 mars 1655).--Les dits sont
vivement attaqus dans une sance du 9 avril.--Louis XIV impose silence
au parlement (13 avril).--Vaines dolances de ce corps.--Nicolas Fouquet
fait nommer Guillaume de Lamoignon premier prsident du parlement de
Paris.--Notes sur les membres de ce corps rdiges vers
1657.--Opposition prolonge des partisans du cardinal de Retz.--Efforts
tents en faveur du commerce.--Mmoire remis  Fouquet sur ce
sujet.--Colbert propose aussi ses vues sur les moyens de ranimer
l'industrie et le commerce.--Zle de Fouquet pour la marine et le
commerce.--Mesures favorables au commerce et aux colonies.--Fouquet a de
nouveau recours  de fcheux expdients pour fournir aux dpenses de la
guerre.


CHAPITRE XVIII (1856-1657)

loges donns  l'administration financire de Fouquet par Mazarin
(1656).--Le surintendant se plaint des exigences de Mazarin et de
Colbert.--Les lettres de Mazarin  Colbert pendant Tanne 1657 prouvent
que le cardinal et son intendant insistaient sans cesse auprs de
Fouquet pour en obtenir de l'argent.--Mazarin prlve des pots-de-vin
sur les marchs.--Fonds secrets, ou ordonnances de comptant.--Mazarin
fait payer par le surintendant ses dettes de jeu.--Sommes normes
accumules en huit ans par Mazarin.--Moyens qu'employait Fouquet pour
tromper Servien.--Connivence de son commis Delorme.--Dilapidations de
Fouquet.


CHAPITRE XIX (1655-1657)

L'abb Fouquet dispose de la police.--Anecdote raconte  ce sujet par
Gourville.--Passion de l'abb Fouquet pour madame de
Chtillon.--Portrait de cette dame.--Son avidit.--Elle s'enfuit 
Bruxelles aprs l'excution de Bertaut et Ricous.--Puis elle revient en
France et conspire avec le marchal d'Hocquincourt pour livrer Ham et
Pronne  Cond et aux Espagnols.--Lettre de la duchesse de Chtillon 
ce sujet (17 octobre 1655); elle est intercepte.--La duchesse de
Chtillon est arrte et confie  la garde de l'abb Fouquet.--Fureurs
jalouses de ce dernier.--Scne violente qu'il fait  la duchesse de
Chtillon (1656).--Rupture entre l'abb Fouquet et madame de
Chtillon.--Dsespoir de l'abb.--Il tente de se rconcilier avec la
duchesse, mais sans succs.--Fin de madame de Chtillon.


CHAPITRE XX (1657)

Famille de Nicolas Fouquet.--Il pouse en premires noces Marie Fourch,
et en secondes noces Marie-Madeleine de
Castille-Villemareuil.--Positions leves occupes par ses frres
Franois, Louis et Gilles.--Mariage de la fille aine de Fouquet avec le
marquis de Charost 12 fvrier 1657.--Projet rdig par Fouquet pour se
mettre  l'abri de la vengeance de Mazarin.--Ham et Concarnau sont
dsigns, dans la premire rdaction du projet, comme les places fortes
o doivent se retirer les amis de Fouquet.--Rle important qu'il donne 
la marquise du Plessis-Bellire.--Caractre de cette femme.--Elle marie
sa fille au duc de Crqui.--Madame d'Asserac est cite galement dans le
projet de Fouquet.--Elle achte pour le surintendant le duch de
Penthivre.--Rle assign  l'abb Fouquet et  la famille du
surintendant.--Attitude que devaient prendre les gouverneurs amis de
Fouquet.--Personnages sur lesquels il comptait  la cour et dans le
parlement: le duc de la Rochefoucauld et son fils, le prince de
Marsillac, Arnauld d'Andilly, Achille de Harlay.--Il avait gagn
l'amiral de Neuchse et un marin nomm Guinan.--Les frres et les amis
du surintendant devaient entretenir l'agitation dans les parlements et
le clerg.--Mesures  prendre dans le cas o Fouquet serait mis en
jugement.--Rponse de Fouquet  l'occasion du projet trouv 
Saint-Mand.--Il en reconnat l'authenticit.--Il veut acheter une
charge de secrtaire d'tat.--Travaux excuts  Vaux-le-Vicomte, prs
de Melun.--Fouquet se laisse enivrer par la flatterie.


CHAPITRE XXI (1658)

Rupture entre le surintendant et son frre l'abb Fouquet.--Ce dernier
cherche  inspirer au surintendant des soupons contre
Gourville.--Conduite insolente de l'abb Fouquet, qui s'attire le blme
de Mazarin.--Relations de l'abb Fouquet avec mademoiselle de
Montpensier; elle le traite ddaigneusement.--L'abb Fouquet s'attache 
madame d'Olonne.--Sa conduite perfide  l'gard du prince de
Marsillac.--Mazarin s'loigne de l'abb Fouquet et se fie de plus en
plus  Colbert.--Maladie de Nicolas Fouquet, juin 1658.--Le surintendant
achte Belle-le et en veut faire sa forteresse dans le cas o il serait
attaqu.--Fortifications de Belle-le.--Engagement de Deslandes envers
Nicolas Fouquet.--Ce dernier s'empare des gouvernements de Gurande, du
Croisic et du Mont-Saint-Michel sous le nom de la marquise
d'Asserac.--Nicolas Fouquet continue de s'occuper, jusqu'en 1661, de son
plan de rsistance: ses relations avec l'amiral de Neuchse.--Il achte,
pour le marquis de Crqui, la charge de gnral des
galres.--Possessions du surintendant Fouquet en Amrique.


CHAPITRE XXII (1658-1659)

Ngociations pour le mariage du roi avec une princesse de la maison de
Savoie.--Fouquet envoie  Turin mademoiselle de Treseson, nice de
madame du Plessis-Bellire, pour s'emparer de l'esprit de la princesse
Marguerite de Savoie.--Mademoiselle de Treseson arrive  Turin.--Sa
correspondance avec Fouquet.--Elle fait connatre le caractre de
Christine de France, duchesse de Savoie, de sa fille Marguerite et de
son fils Charles-Emmanuel.--Entrevue des cours de France et de Savoie 
Lyon (novembre-dcembre 1658).--Cause de la rupture du mariage
projet.--Mademoiselle de Treseson reste  la cour de Savoie, o elle
devient madame de Cavour.--La princesse Marguerite pouse le duc de
Parme.


CHAPITRE XXIII

Fouquet protecteur des lettres et des arts.--tat de la littrature
aprs la Fronde.--Fouquet donne une pension  Pierre
Corneille.--Remercment en vers que lui adresse Pierre
Corneille.--Reprsentation d'_OEdipe_ (1659).--Thomas Corneille reoit
aussi des gratifications de Fouquet.--Pellisson s'attache  Fouquet.--Il
le met en relation avec mademoiselle de Scudry et les
_prcieuses_.--Caractre de cette littrature.--Lettres de mademoiselle
de Scudry  Pellisson.--Elle y montre son affection pour Pellisson et
son attachement pour Fouquet.--Autres potes encourags par le
surintendant, Boisrobert, Gombauld, Hesnault, Loret, Scarron.--Lettre
attribue  madame Scarron; elle est apocryphe.--Lettres de madame
Scarron  madame Fouquet.


CHAPITRE XXIV

Fouquet encourage Molire et la Fontaine.--Ce dernier lui offre son
pome d'_Adonis_.--Il reoit une pension de Fouquet  condition de
lui payer une redevance potique.--Engagement que prend la Fontaine
dans son _ptre  Pellisson_ (1659).--Il s'acquitte du premier
terme de la redevance par une ballade adresse  madame Fouquet
(juillet 1659).--Quittance en vers donne par Pellisson.--Ballade
adresse, en octobre 1659,  Fouquet pour le payement du second
terme.--Ballade sur la paix des Pyrnes (dcembre
1659).--Insouciance et indpendance de la Fontaine; il se plaint
dans une ptre en vers de n'avoir pas t reu par le
surintendant.--Fouquet coute les plaintes de la Fontaine et sa
requte en faveur de sa ville natale (Chteau-Thierry).--La
redevance potique,  laquelle s'tait engag la Fontaine, lui
devient onreuse.--Fouquet ne lui continue pas moins sa
pension.--_Songe de Vaux_, pome entrepris par la Fontaine et rest
inachev.--Artistes protgs et encourags par Fouquet.


APPENDICE, Tome I.

I. Sur le nom et les armes de Fouquet.

II. Rapport adress par Fouquet, intendant de l'arme du nord, au cardinal Mazarin.

III. Lettre de Mazarin  Fouquet, 30 septembre 1617.

IV. Projet de Mazarin de faire roi de naples un prince de la maison de Savoie et d'assurer  la France la frontire des alpes.

V. Mmoire adress au chancelier sguier sur Fouquet par le conseiller d'tat de la fosse, (6 octobre 1661).

VI. Projet trouv  Saint-Mand.

VII. Relations de madame Scarron avec Fouquet.

VIII. Lettre autographe de mademoiselle de Treseson  Fouquet.

ADDITIONS ET CORRECTIONS, Tome I.




TOME SECOND


CHAPITRE XXV (1659)

Mort de Servien (17 fvrier 1659).--Fouquet est nomm seul surintendant
des finances (21 fvrier).--Son frre, Louis Fouquet, est nomm vque
d'Agde (mars).--Franois Fouquet devient archevque de Narbonne.--Son
entre dans cette ville (mai).--Mazarin visite Vaux (juin).--Fouquet
reoit la cour dans ce chteau (juillet).--Il est attaqu par Hervart,
contrleur gnral des finances, et par Colbert.--Fouquet arrive 
Bordeaux, o se trouvait la cour, et dcouvre les projets de ses ennemis
(octobre).--Il envoie Gourville  Saint-Jean de Luz, o se trouvait
Mazarin, et s'y rend lui-mme peu de temps aprs.--Lettre de Mazarin 
Colbert (20 octobre) sur sa conversation avec le surintendant.--Rponse
de Colbert (28 octobre).--Mazarin remet la dcision  l'poque o il
aura rejoint la cour.--Signature de la paix des Pyrnes (7 novembre).


CHAPITRE XXVI (1659)

Pendant son sjour  la cour, Fouquet cherche  s'assurer de nouveaux
partisans.--Son frre, l'vque d'Agde, est nomm aumnier du
roi.--Fouquet gagne Bartet.--Origine et caractre de ce dernier.--Sa
vanit.--Son aventure avec le duc de Cancale.--Erreur de Saint-Simon 
son gard.--Bartet resta jusqu' la mort de Mazarin un de ses confidents
intimes; il l'avertissait de toutes les intrigues de cour.--Lettres
qu'il crivait de Bordeaux et de Toulouse au cardinal, pendant que ce
dernier ngociait  Saint-Jean de Luz.


CHAPITRE XXVII (NOVEMBRE-DCEMBRE 1659)

Sjour de la cour  Toulouse (octobre-dcembre 1659).--Le surintendant
et ses quatre frres s'y trouvent runis.--Franois Fouquet, archevque
de Narbonne, prside les tats de Languedoc.--Arrive de Mazarin (22
novembre).--Il dfend  Fouquet de conclure aucun trait avec les
fermiers des impts sans lui en faire connatre les
conditions--Inquitude du surintendant.--Gourville persuade  Mazarin de
rendre  Fouquet la plnitude de son autorit.--Rconciliation du
surintendant avec le secrtaire d'tat Michel le Tellier, et avec son
frre l'abb Fouquet.--Le surintendant quitte Toulouse (dcembre) et se
dirige vers Lyon.--Fausse couche de madame Fouquet.--Lettre de Bartet 
Fouquet (26 dcembre).--Arrive de Fouquet  Paris.


CHAPITRE XXVIII (JANVIER-OCTOBRE 1659)

Voyage de la cour dans le midi de la France; janvier-juillet
1660.--Fouquet envoie Gourville prs de Mazarin pour lui rendre compte
de ses oprations financires.--Mariage de Gilles Fouquet avec la fille
du marquis d'Aumont (mai).--Mariage du roi avec Marie-Thrse 9
juin.--La cour est reue  Vaux par le surintendant (aot).--Entre du
roi et de la reine  Paris (26 aot).--Pice de vers que la Fontaine
adresse  ce sujet  Fouquet.--Jeu effrn,  la cour et chez le
surintendant.--Relations de Fouquet et de Hugues de Lyonne.


CHAPITRE XXIX (OCTOBRE 1660-MARS 1661)

Vie agite et inquite du surintendant.--Embarras pcuniaires.--Lettre
adresse par Fouquet  Bruant et rponse de ce dernier.--Avis donns 
Fouquet sur l'hostilit de Turenne  son gard.--Craintes du
surintendant, qui communique  Gourville son projet contre
Mazarin.--Conseil que lui donne Gourville; Fouquet ne le suit
pas.--Maladie de Mazarin.--Dtails sur les derniers temps de sa vie.--Il
se fait transporter  Vincennes.--Conseils qu'il donne  Louis
XIV.--Inquitude de Fouquet.--Avis qu'il reoit.--Mort de Mazarin (9
mars 1661).


CHAPITRE XXX (MARS 1661)

Rsolution que prend Louis XIV  la mort de Mazarin.--La cour ne croit
pas qu'il puisse y persister.--Fouquet espre s'emparer du
ministre.--Portrait du surintendant  cette poque.--Il est tromp par
Louis XIV.--Caractre du jeune roi.--Ses maximes.--Son application au
travail.--Ministres dont il s'entoure et secret qu'il leur
impose.--Surveillance qu'il fait exercer sur Fouquet par Colbert.--Le
surintendant cherche  entourer le roi d'espions et espre le dominer
par ses matresses.--Socit de madame la Comtesse.--Appuis que s'y
mnage Fouquet.


CHAPITRE XXXI (MARS-AVRIL 1661)

Bnigne de Meaux du Fouilloux, une des amies de la comtesse de Soissons,
reoit une pension du surintendant.--Caractre de cette personne. Elle
s'efforce de gagner des partisans  Fouquet.--Le surintendant l'emploie
pour l'acquisition de la charge de capitaine gnral des galres.--Rle
de mademoiselle de la Motte d'Argencourt dans cette affaire; sa
disgrce.--Mademoiselle du Fouilloux avertit le surintendant de tout ce
qu'elle dcouvre des amours du roi.--Elle est dupe de la dissimulation
de Louis XIV.--Henriette d'Angleterre, duchesse d'Orlans.--Mademoiselle
de la Vallire.--Haine de mademoiselle de Fouilloux et de la comtesse de
Soissons contre elle.--Ce que serait devenu Louis XIV s'il et t
subjugu par cette socit.--Fermet et discernement de Louis XIV au
milieu de cette cour dissolue.


CHAPITRE XXXII (MARS-MAI 1661)

Fouquet s'efforce de gagner la reine mre.--Caractre d'Anne
d'Autriche.--Elle reoit les prsents de Fouquet.--Son confesseur est
gagn par un des agents de Fouquet.--Les femmes de chambre de la reine
reoivent des pensions du surintendant.--Madame de Beauvais; caractre
de cette femme; lettres qu'elle adresse  Fouquet.--Madame d'Uxelles
correspond galement avec Fouquet.--Anne d'Autriche dfend le
surintendant jusqu'en juillet 1661.


CHAPITRE XXXIII (MARS-MAI 1661)

Le surintendant est charg par Louis XIV de diriger des ngociations
particulires avec l'Angleterre.--Il y envoie la Bastide et russit, 
prparer le mariage de Charles II avec Catherine de Portugal.--Fouquet
envoie Maucroix  Rome.--Instructions qu'il lui donne.--Pensions payes
 des trangers.--Relations de Fouquet avec l'abb de Bonzi.--Caractre
de ce dernier.--Il est charg de conduire  Florence Marguerite-Louise
d'Orlans, marie au prince de Toscane. Cosme de Mdicis (avril
1661).--Lettre qu'il crit  Fouquet.--Dtails sur les nices de Mazarin
et sur la cour de Toscane.


CHAPITRE XXXIV (AVRIL-JUILLET 1661)

Parti oppos  Fouquet.--Divisions dans le ministre.--L'abb Fouquet;
cabale qu'il tente de former.--Delorme; surveillance que le surintendant
organise autour de son ancien commis.--Colbert et madame de
Chevreuse.--Voyage de la reine mre  Dampierre juillet 1661; elle se
dclare contre Fouquet.--Le surintendant en est averti.--Il avoue ses
fautes au roi et obtient son pardon.--On prtend que ses tentatives pour
sduire mademoiselle de La Vallire furent une des causes de sa perte.


CHAPITRE XXXV (JUILLET 1661)

Colbert engage Fouquet  vendre sa charge de procureur
gnral.--Magnificence du chteau de Vaux.--Fouquet y reoit Henriette
d'Angleterre, duchesse d'Orlans.--Influence de cette princesse sur le
roi.--Son caractre.--Elle est clbre par la Fontaine.--Loret dcrit
dans sa gazette la fte donne par Fouquet au duc et  la duchesse
d'Orlans.--Projet de voyage en Bretagne form ds le 15
juillet.--Lettre de madame d'Asserac  ce sujet.--Le surintendant
continue d'embellir sa maison de Saint-Mand et son chteau de
Vaux.--Loret dcrit la fte donne par Fouquet  la reine d'Angleterre,
au duc et  la duchesse d'Orlans.--Naissance d'un fils de
Fouquet.--Arrive de l'archevque de Narbonne (Franois Fouquet),  la
cour.--L'vque d'Agde (Louis Fouquet) est nomm matre de l'Oratoire
royal.


CHAPITRE XXXVI (1661)

Fouquet et mademoiselle de Menneville.--Beaut clbre de cette fille de
la reine.--Promesse de mariage que lui fait le duc de Damville et qu'il
refuse de tenir.--Intrigue entre cette fille d'honneur de la reine et le
surintendant Fouquet conduite par la femme la Loy.--Lettre de
mademoiselle de Menneville au surintendant.--Il lui donne cinquante
mille cus en billets sur l'pargne pour faciliter son mariage avec
Damville.--Demande de bijoux, de points de Venise, etc.--Jalousie de
Fouquet contre Pguilin (plus tard Lauzun).--Obstacles aux
rendez-vous.--L'entremetteuse demande que l'argent des cinquante mille
cus soit dpos chez un notaire.--Avidit de Damville.--Nouvelle lettre
de mademoiselle de Menneville  Fouquet.--Pertes au jeu.--Les filles de
la reine font leur jubil (mai 1661).--Ballet des Saisons dans  la
cour (juillet 1661).--Maladie de Fouquet (aot 1661).--L'abb Fouquet
fait quelques tentatives auprs de mademoiselle de Menneville; elles
sont repousses.--Fouquet part pour la Bretagne.--Erreurs de Brienne
dans le passage o il parle des relations du surintendant et de
mademoiselle de Menneville.


CHAPITRE XXXVII (AOT 1661)

Avis donns  Fouquet sur les dispositions du roi  son gard.--Il se
dtermine  vendre sa charge de procureur gnral--Elle est achete par
Achille de Harlay.--Fte donne au roi par le surintendant le 17
aot.--Description qu'en fait la Fontaine pour son ami Maucroix.--On y
joue la pice des _Fcheux_ de Molire.--Irritation de Louis
XIV.--Fouquet s'aperoit du dclin de sa faveur.--Sa tristesse.--Son
entretien avec Brienne avant de partir pour la Bretagne.--Louis XIV a
expos lui-mme dans ses Mmoires les motifs qui le dterminrent 
faire arrter Fouquet.


CHAPITRE XXXVIII (SEPTEMBRE 1661)

Voyage de Nantes.--Le roi s'y rend  cheval avec un petit nombre de
courtisans.--Fouquet s'embarque  Orlans, s'arrte  Angers et arrive 
Nantes.--Il souffre de la fivre tierce.--Brienne le visite de la part
du roi (4 septembre).--Conversation de Fouquet et de Brienne.--Fouquet
croit que Colbert doit tre arrt le lendemain.--Seconde visite de
Brienne  Fouquet.--Avis menaants reus par ce dernier.--Louis XIV
remet  d'Artagnan une lettre de cachet pour arrter Fouquet; prcaution
qu'il prend pour tromper la curiosit des courtisans.--Partie de chasse
commande pour le lendemain.--Conseil tenu au chteau (5
septembre).--Fouquet est arrt par d'Artagnan  la sortie du
conseil.--Les papiers qu'il avait sur lui sont saisis et envoys au
roi.--Prcautions prises pour intercepter les communications entre
Nantes et Paris.--Fouquet est transfr immdiatement 
Angers.--Craintes de Lyonne; le roi le rassure.--Boucherat fait
l'inventaire des papiers de Fouquet.--Dtresse de madame Fouquet, qui
est exile  Limoges.--Inquitude de Gourville; on le laisse en
libert.--Arrestation de Pellisson.--Attitude des courtisans.--Dsespoir
simul du marquis de Gesvres.--Lettre de Louis XIV  sa mre.--Il
retourne  Fontainebleau (6 septembre).


CHAPITRE XXXIX (SEPTEMBRE-NOVEMBRE 1661)

La nouvelle de l'arrestation de Fouquet parvient  madame du
Plessis-Bellire avant l'arrive du courrier expdi par Louis
XIV.--Elle tient conseil avec l'abb Fouquet et Bruant des
Carrires.--L'abb Fouquet veut brler la maison de Saint-Mand et tous
les papiers qu'elle renfermait.--Madame du Plessis-Bellire s'y
oppose.--Bruant parvient  s'chapper.--Sentiments de madame Fouquet la
mre  la nouvelle de l'arrestation de son fils.--Du Vouldy apporte au
chancelier les ordres du roi.--Mesures prises immdiatement par Sguier:
ordre de saisir  Fontainebleau,  Vaux,  Saint-Mand et  Paris, les
papiers du surintendant et de les mettre sous le scell.--Exil de madame
du Plessis-Bellire et de l'abb Fouquet.--Lettres qu'crivent  ce
dernier de Lyonne et Villars.--L'archevque de Narbonne et l'vque
d'Agde sont galement disgracis.--Exil de Jannart et d'Arnauld de
Pomponne.--La Fontaine annonce  Maucroix l'arrestation de Fouquet (10
septembre).--Gui-Patin l'annonce aussi  Falconnet.--Fouquet est
transfr de Nantes  Angers.--Maladie et abattement de Fouquet.--Lettre
qu'il crit  le Tellier pour demander un confesseur.--Il aurait prfr
Claude Joly, cur de Saint-Nicolas des Champs.--Si on ne permet pas
qu'il l'assiste, il prie de laisser  sa mre le choix de
l'ecclsiastique auquel il ouvrira sa conscience.--Seconde lettre de
Fouquet au secrtaire d'tat le Tellier; il y rappelle les services
qu'il a rendus au roi.--Rcriminations contre Mazarin.--Fouquet invoque
le pardon que le roi lui a accord.--Il demande que sa prison soit
change en un exil au fond de la Bretagne.--Le roi le laisse au chteau
d'Angers jusqu'au 1er dcembre.--Fouquet n'en sort que pour tre
transfr dans une nouvelle prison.


CHAPITRE XL (SEPTEMBRE-NOVEMBRE 1661)

Saisie des papiers de Saint-Mand.--Lettres adresses au chancelier par
l'un des commissaires, le conseiller d'tat de la Fosse.--Des
mousquetaires enlvent, par ordre de Colbert (25 septembre) une partie
des papiers de Saint-Mand et les portent  Fontainebleau.--De la Fosse,
signale les consquences fcheuses de cette mesure.--Le matre des
requtes Poucet rapporte les papiers  l'exception d'un certain nombre
de lettres de femmes (27 septembre).--Des matres des requtes et
conseillers du parlement demandent  assister  l'inventaire comme
cranciers de Fouquet.--Avis donns au chancelier sur la nature de
quelques pices.--Dtails sur un dessin trouv 
Saint-Mand.--Mdailles, bibliothque et curiosits de
Saint-Mand.--Remarques sur les relations du premier prsident avec
Fouquet.--Prcautions prises par Fouquet pour dissimuler l'tendue et la
magnificence des btiments de Saint-Mand.--Les papiers inventoris sont
dposs par les commissaires au chteau de Vincennes.


CHAPITRE XLI

Cassette de Fouquet trouve  Saint-Mand; nous n'avons pas toutes les
lettres qu'elle renfermait.--Analyse des papiers conservs par
Baluze.--On peut les diviser en cinq catgories: 1 Intrigues d'amour;
billet attribu  madame du Plessis-Bellire; 2 lettres d'intrigues et
d'affaires; rapports d'espions, dtails sur madame de Navailles, sur
Delorme, sur madame d'Asserac, sur une personne, nomme Montigny,
squestre par ordre de Fouquet; 4 demandes d'argent; 5 lettres
d'affaires.--L'inventaire de ces papiers ne rpondit pas  ce
qu'attendaient la curiosit et la malignit des courtisans; ils
inventent une fausse cassette de Fouquet.


CHAPITRE XLII (OCTOBRE-DCEMBRE 1661)

Lettres apocryphes attribues  des dames de la cour.--Indignation que
cause la lecture des papiers de Fouquet--Lettre de Chapelain  ce
sujet.--Plaintes de madame de Svign.--Autres causes de l'irritation
contre Fouquet: misre des provinces atteste par les lettres de
Gui-Patin, les discours du prsident de Lamoignon et les correspondances
des intendants des provinces.--Famine et mortalit daim l'Orlanais et
le Blsois.--Prix excessif des denres en Basse-Normandie.--Augmentation
du nombre des mendiants et des malades.--Lettre de l'intendant de Rouen
sur l'tat misrable de cette ville et des environs.--Dolances des
chevins et dputs de Marseille.--Ptition adresse au roi par les
pauvres de Paris.--Fouquet et Pellisson sont transfrs d'Angers 
Amboise (1-4 dcembre).--Pellisson est conduit  la Bastille (6-12
dcembre).--Fouquet sjourne  Amboise jusqu'au 25 dcembre.--Il est
transfr  Vincennes.--Imprcations du peuple contre lui.--Il est
enferm au donjon de Vincennes.--D'Artagnan est charg de la garde de ce
chteau et de la personne de Fouquet.


CHAPITRE XLIII (DCEMBRE 1661)

Projet de faire juger Fouquet par une commission de matres des requtes
qu'aurait prside le chancelier.--Ce projet est abandonn.--Chambre de
justice institue pour la rforme des fiances et le jugement de tous les
officiers de finance accuss de prvarication.--Premire sance de la
Chambre de justice (3 dcembre 1661).--Discours du premier prsident
Guillaume de Lamoignon.--Membres qui composaient la Chambre de
justice.--Il s'y forme deux partis:  la tte du premier taient Pierre
Sguier, Poucet, Voysin, Pussort.--Le second est dirig par Guillaume de
Lamoignon.--La conduite de ce magistrat est critique par Colbert.--Il a
pour lui les membres du parlement de Paris et les matres des requtes
Besnard de Rez et Olivier d'Ormesson.


CHAPITRE XLIV (1661-1663)

Procs de Fouquet.--Monitoires publis par ordre de la Chambre de
justice (dcembre 1661).--Arrts de prise de corps contre Boylve.
Bruant, Catelan et autres financiers.--Les registres des trsoriers de
l'pargne sont saisis.--Ordre donn  tous ceux qui ont pris  ferme les
impts, depuis 1655,  leurs veuves et hritiers, de remettre leurs baux
 la Chambre de justice.--Le procureur gnral demande  la Chambre
l'autorisation de poursuivre Fouquet comme principal auteur des abus de
l'administration financire (2 mars 1662).--Cette autorisation est
accorde, et Fouquet subit un interrogatoire devant deux commissaires de
la Chambre (juin 1662).--Fouquet aprs avoir protest contre la Chambre,
rpond  l'interrogatoire.--La Chambre dcide qu'il sera jug sur
pices; ce qui entranait des procdures lentes et
multiplies.--Sainte-Hlne et Olivier d'Ormesson sont nomms par le roi
rapporteurs du procs (octobre 1662).--Caractre d'Olivier
d'Ormesson.--Le chancelier Sguier remplace Guillaume de Lamoignon comme
prsident de la Chambre de justice dcembre 1662.--Sa
partialit.--Reproches qu'il adresse aux rapporteurs.--Longueur du
procs inhrent  la nature de l'affaire.--Ncessit de compulser les
registres de l'pargne et d'en donner communication 
l'accus.--Requtes de rcusation prsentes par Fouquet contre Talon.
Pussort, Voysin et le greffier Foucault; elles sont rejetes (fvrier
1663).--Requte de Fouquet pour obtenir communication des pices; elle
est accorde.--Les membres de la Chambre de justice sont appels au
Louvre aot 1663; recommandations que leur adresse le roi.--Efforts pour
gagner Olivier d'Ormesson, conseils que lui donne Claude le
Pelletier.--Andr d'Ormesson, pre d'Olivier, est choisi pour remplir
les fonctions de chancelier dans la crmonie du renouvellement de
l'alliance des Suisses (novembre 1663).--Talon est renvoy de la Chambre
de justice et remplac par Chamillart.


CHAPITRE XLV (1664)

Suite du procs de Fouquet.--Olivier d'Ormesson repousse les avances de
Chamillart.--Requtes prsentes par Fouquet contre le chancelier et
contre l'inventaire fait aprs la saisie de ses papiers (janvier
1664).--Olivier d'Ormesson fait la vrification des procs-verbaux de
l'pargne  la Bastille, o avait t transfr Fouquet.--Travail assidu
de l'accus.--Presses clandestines qui reproduisent ses
_Dfenses_.--Lenteur de la procdure.--Plaintes du chancelier contre
Olivier d'Ormesson.--Rponse de ce dernier.--Impatience de
Pussort.--L'opinion publique commence  se prononcer en faveur de
Fouquet--Turenne dclare que l'on a fait la corde trop grosse pour
pouvoir l'trangler.--Assiduit et exactitude d'Olivier d'Ormesson dans
l'accomplissement de ses devoirs (janvier-juillet 1664).--Il est priv
de l'intendance du Soissonnais et de la Picardie.--Violence de
Colbert.--Modration de le Tellier.--Colbert vient se plaindre au pre
d'Olivier d'Ormesson de la conduite de son fils; rponse d'Andr
d'Ormesson.--On blme gnralement cette dmarche de Colbert.--La
Chambre de justice est transfre  Fontainebleau (juin 1604), et
Fouquet enferm  Moral.--On restreint ses relations avec ses avocats 
deux communications par semaine.--Fouquet prsente  ce sujet une
requte  la Chambre.--Elle est renvoye au roi.--Paroles adresses par
Louis XIV aux rapporteurs.--La requte de Fouquet est rejete.--Il en
prsente une nouvelle pour rcuser Pussort et Voysin.--Colbert s'en
plaint vivement--Le Tellier sollicite, par ordre du roi, plusieurs
membres de la Chambre de justice.--La requte est rejete.--Fermet
d'Olivier d'Ormesson.--L'instruction du procs est termine (novembre
1664).


CHAPITRE XLVI (1664)

L'opinion publique se prononce en faveur de Fouquet.--Causes de ce
changement: longueur et tendue du procs; nombreuses familles qui y
sont impliqus.--Relations des financiers avec la magistrature et la
noblesse.--Madame Duplessis-Gungaud.--Caractre de Colbert.--Une
partie du clerg est favorable  Fouquet.--Remboursement des rentes (mai
1664); mcontentement qui en rsulte.--Sonnet du pote Hesnault contre
Colbert.--Loret ne veut pas croire aux crimes imputs  Fouquet.--Pierre
Corneille reste fidle au surintendant malheureux et clbre le courage
de ses dfenseurs.--lgie de la Fontaine aux _Nymphes de Vaux_.--Ode
adresse par ce pote  Louis XIV pour solliciter la grce de
Fouquet.--La Fontaine s'loigne de Paris, probablement d'aprs un ordre
du roi.--Sympathie qu'excite le sort de Pellisson.--Lettre de Racine 
son sujet.--Lgendes sur la captivit de Pellisson.--Mmoires et vers
qu'il compose en faveur de Fouquet.--Il est soumis  une surveillance
plus svre--_Requte de Pellisson  la Postrit_.


CHAPITRE XLVII (NOVEMBRE-DCEMBRE 1664)

Suite et fin du procs de Fouquet.--La Chambre de justice se rend 
l'Arsenal (14 novembre 1661) pour entendre et juger l'accus.--On donne
lecture des conclusions du procureur gnral requrant la peine de
mort.--Dclaration du chancelier  l'occasion de lettres de femmes
publies  l'poque de l'arrestation de Fouquet.--Fouquet sur la
sellette.--Il proteste contre la comptence de la Chambre  son
gard.--Principaux chefs d'accusation.--Premier interrogatoire de
Fouquet sur les pensions.--Second interrogatoire (17 novembre)
discussion entre le chancelier et Fouquet.--Troisime interrogatoire (18
novembre).--Intrt qu'inspire le procs de Fouquet.--Maladie de la
reine Marie-Thrse.--Empltre que lui envoie madame Fouquet la
mre.--Quatrime interrogatoire relatif au marc d'or (20
novembre).--Cinquime interrogatoire (21 novembre).--Impatience que
tmoigne Fouquet.--Sixime interrogatoire (22 novembre).--Septime et
huitime interrogatoires (26 et 27 novembre).--Influences que l'on fait
agir sur le chancelier.--Parti nombreux et actif qui s'intresse au
salut de Fouquet.--Neuvime interrogatoire (28 novembre).--Mort du
prsident de Nesmond (30 novembre).--Sances des 1, 2 et 3 dcembre, o
Fouquet est interrog sur les avances qu'il avait faites au trsor
public et sur ses dpenses excessives.--Dernier interrogatoire sur le
crime d'tat (4 dcembre); rcriminations de Fouquet contre le
chancelier, auquel il reproche sa conduite pendant la Fronde; il y
oppose les services qu'il avait rendus  la mme poque.--Olivier
d'Ormesson opine le premier et parle pendant quatre jours du (9 au 15
dcembre).--Sainte-Hlne prend ensuite la parole (15-16
dcembre).--Courage de M. de Massenau.--Folie de Berryer.--Pussort opine
avec beaucoup de force (17 dcembre).--Suite de la dlibration (18, 19
et 20 dcembre).--L'avis d'Olivier d'Ormesson est adopt par treize voix
contre neuf.--Joie gnrale.--L'arrt est signifi  Fouquet (22
dcembre) et commu par le roi en un emprisonnement perptuel dans la
forteresse de Pignerol.--On spare de Fouquet son mdecin Pecquet et son
valet de chambre la Valle.--Exil des parents de Fouquet.--Perscutions
diriges contre les juges qui avaient sauv Fouquet: exil de Roquesante,
disgrces de Pontchartrain et d'Olivier d'Ormesson.--La haine publique
poursuit les juges qui avaient opin pour la mort de Fouquet; trois
d'entre eux (Hrault, Sainte-Hlne et Ferriol) ne tardent pas 
succomber; on attribue leur mort  la vengeance cleste.


CHAPITRE XLVIII (1661-1680)

Fouquet est transfr,  Pignerol et enferm dans le donjon de cette
forteresse (dcembre 1664--janvier 1605).--Vigilance et humanit de
d'Artagnan, charg de la garde de Fouquet pendant le voyage.--Arriv 
Pignerol (janvier 1665), il remet Fouquet  Saint-Mars.--Instructions
donnes  Saint-Mars.--Danger que court Fouquet au donjon de Pignerol
(juin 1665) par suite de l'explosion des poudres.--Fouquet est transfr
au chteau de la Prouze o il passe un an juin 1665--(aot
1666).--Efforts de Fouquet pour entretenir des correspondances avec ses
amis.--Ils sont djous par la vigilance de Saint-Mars.--Occupations de
Fouquet dans sa prison (1667-1668).--Il tombe malade.--Tentative de la
Forest pour gagner quelques-uns des soldats de la citadelle de Pignerol
(1669); elle est dcouverte, et la Forest excut (1670)--Lauzun
emprisonn  Pignerol (1671).--Ses relations avec Fouquet, auquel il
raconte ses aventures (1672).--Fouquet le croit fou.--Causes qui
contriburent  adoucir la captivit de Fouquet: influence d'Arnauld de
Pomponne et de madame de Maintenon.--Fouquet obtient la permission de
recevoir une lettre de sa femme (1672), puis de lui crire et d'en
recevoir des nouvelles deux fois par an 1674.--Lettre de Fouquet  sa
femme (5 fvrier 1675).--L'abb Fouquet obtient la permission de revenir
 Barbeau (1678), et madame Fouquet de se rapprocher de son
mari.--Adoucissement  la captivit de Lauzun et de Fouquet (1679).--La
famille de Fouquet vient s'tablir  Pignerol.--Rupture entre Lauzun et
Fouquet.--Mort de l'abb Fouquet (1680).--Mort de Nicolas Fouquet (mars
1680).--Il est inhum dans l'glise des _Filles de la Visitation_ (28
mars 1681).--Mort de madame Fouquet la mre (1681), de l'vque d'Agde
(1702) et de la veuve du surintendant (1716).--Vertus de madame de
Charost, fille de Fouquet.--Fils et fille ns du second mariage du
surintendant.--Le marquis de Belle-Isle (Louis Fouquet) continue la
postrit masculine de la famille Fouquet.--Illustration de ses fils, le
comte et le chevalier de Belle-Isle.--Lgendes sur le surintendant
Fouquet.


APPENDICE.

I. Protection accorde par Fouquet aux lettres et aux arts dans les
derniers temps de son ministre.

II. Portrait d'Anne d'Autriche par le cardinal de Retz.

III. Extrait des Mmoires de madame de la Fayette et du marquis de la
Fare sur Fouquet.


ADDITIONS ET CORRECTIONS, Tome II.

NOTES




PRFACE

Le surintendant des finances Nicolas Fouquet a jou un grand rle
pendant la premire partie du rgne de Louis XIV. Auxiliaire zl de
Mazarin  l'poque de la Fronde, habile plus tard  fournir de l'argent
 un ministre avide, qui avait plusieurs armes  entretenir et qui
voulait pour lui-mme amasser des trsors, il suffit pendant plus de dix
ans  cette lourde tche. Cependant les Mmoires du temps et les
historiens modernes ne parlent gure que de la catastrophe de Nicolas
Fouquet. Les causes de l'lvation de ce personnage, ses relations avec
Mazarin, les services qu'il lui rendit pendant la Fronde, n'ont jamais
t compltement exposs. Le travail remarquable que M. P. Clment a
plac en tte de son _Histoire de Colbert_ n'embrasse que la disgrce de
Fouquet et les causes qui l'ont amene. Il en est de mme des _Mmoires
sur madame de Svign_, par M. Walckenaer; on n'y trouve que le procs
du surintendant[1]. Je me propose de remonter plus haut et d'exposer
toute la vie de Nicolas Fouquet, en m'appuyant sur des documents d'une
authenticit incontestable.

L'abb Fouquet, frre du surintendant, est encore moins connu. On le
voit,  la vrit, dans les Mmoires du dix-septime sicle, jouer les
personnages les plus divers: serviteur dvou de Mazarin, il lutte
contre le prince de Cond et le cardinal de Retz; il brave tous les
dangers pour assurer le triomphe de la royaut sur la Fronde; plus tard,
il dispose de la police et de la Bastille; mais sa puissance est
occulte; il se plat dans les menes souterraines, et les Mmoires du
temps signalent surtout son insolence et le scandale de ses moeurs, qui
finirent par le compromettre gravement, sans que le cardinal Mazarin,
auquel il avait rendu de grands services, ait jamais consenti  le
disgracier. Toutefois son importance fut amoindrie, tandis que celle du
surintendant grandissait chaque jour et arrivait  l'effacer
entirement.

Je me hte de dclarer qu'aucun des deux frres n'a laiss de Mmoires
historiques. On ne saurait, en effet, dsigner sous ce titre les
_Dfenses_, que Nicolas Fouquet composa  l'occasion du procs qui lui
fut intent en 1661, et qui ne forment pas moins de quatorze volumes.
Mais il reste du surintendant et de son frre l'abb un grand nombre de
lettres, qui ont t crites au moment mme o les vnements
s'accomplissaient, et qui ont plus d'autorit historique que n'en
pourraient avoir des oeuvres composes  loisir et destines trop souvent
 tromper la postrit. Je me suis surtout servi de ces documents[2]
pour faire connatre le rle politique des deux Fouquet.

J'ai adopt le titre de Mmoires, parce que cet ouvrage, qui embrasse la
vie prive aussi bien que la vie publique de Nicolas Fouquet et de son
frre l'abb, ne saurait avoir la gravit de l'histoire. Il descend dans
des dtails domestiques qui sont ncessaires lorsque l'on veut tudier 
fond le caractre et les passions d'un homme, mais que l'on doit
ngliger dans les tableaux et les rcits d'un intrt plus gnral.
Enfin le titre de Mmoires me permet de laisser le plus souvent la
parole aux contemporains. Mazarin, qui a jou dans ces temps le
principal rle, rvle dans ses lettres aux Fouquet bien des dtails
secrets et des causes caches. N'est-il pas juste, d'ailleurs,
d'entendre la dfense de ce ministre que les frondeurs ont si
obstinment poursuivi? Les Mmoires de cette poque ne sont souvent
qu'une continuation des _Mazarinades_, une suite spirituelle et piquante
des pamphlets destins  verser l'odieux et le ridicule sur le cardinal
et sur la reine Anne d'Autriche. Les lettres de Mazarin, crites sous
l'impression mme des vnements, ont bien plus d'autorit que ces
souvenirs rtrospectifs, destins  satisfaire avant tout la vanit de
l'auteur et  exagrer les proportions de son rle.

Je suis loin cependant de contester l'utilit des Mmoires pour retracer
les vnements de cette poque, et j'en ai fait un usage continuel.
Aucune priode de notre histoire n'a t plus fconde en crits de cette
nature. Plusieurs de ces ouvrages runissent le mrite du style 
l'intrt historique, le charme de la narration  l'authenticit des
faits, l'attrait romanesque et dramatique de la vie prive  la grandeur
des vnements publics. Avant et pendant la Fronde, chaque parti, chaque
nuance mme de parti, a son historien. La Chtre crit pour glorifier la
cabale des _Importants_; la cour et Anne d'Autriche trouvent leur
apologiste dans madame de Motteville; la Rochefoucauld et Pierre Lenet
soutiennent de leur plume le parti des Princes, qu'ils avaient dfendu
de leur pe et clair de leurs conseils; le parlement a pour lui,
quoique avec des nuances distinctes, Omer Talon, Olivier d'Ormesson,
l'_Histoire du temps_ et le _Journal de la Fronde_. Priolo, d'abord
attach au duc de Longueville, se laisse gagner par Mazarin, et crit,
dans l'intrt du ministre, son histoire latine des premires annes de
Louis XIV, histoire qui ressemble souvent  des Mmoires par le rle
qu'y joue l'auteur et le soin avec lequel il se met en scne[3]. Gui
Patin exprime les sentiments de la bourgeoisie frondeuse. Le cardinal de
Retz et mademoiselle de Montpensier ne reprsentent gure qu'eux-mmes,
leur esprit, leur vanit, leurs intrigues, leur hrosme romanesque et
thtral. Parmi ces Mmoires, dont il serait facile d'augmenter la
liste, quelques-uns sont considrs comme des oeuvres minentes pour
l'clat pittoresque du style, la vivacit des tableaux et la peinture
des caractres.

Les Mmoires indits m'ont aussi fourni quelques traits pour l'histoire
des deux Fouquet. Je citerai, entre autres, deux journaux, l'un de
Dubuisson-Aubenay, l'autre anonyme. Le premier s'tend de 1648 
1652[4]; il a t crit par un gentilhomme attach au secrtaire d'tat
Duplessis-Gungaud, et par consquent ennemi de la Fronde. On y trouve
sur cette poque de troubles et d'anarchie des particularits que l'on
chercherait vainement ailleurs[5]. Le second est galement crit par un
adversaire des frondeurs; il s'tend de 1648  1659, et m'a aussi fourni
pour l'histoire des deux frres des renseignements nouveaux et
authentiques.

En comparant ces Mmoires, dont les auteurs ont suivi des intrts et
des partis opposs, on arrive souvent  dcouvrir la vrit; mais, quant
aux mobiles secrets qui ont fait agir les personnages, il est difficile
de les pntrer,  moins qu'eux-mmes n'aient pris soin de nous les
rvler dans des lettres confidentielles. C'est l ce qui donne un si
grand intrt  la correspondance de Mazarin avec Nicolas Fouquet et
avec son frre. Les vnements de la Fronde, qui, dans les Mmoires de
Retz et de la plupart des contemporains, sont prsents sous un jour
dfavorable au ministre, apparaissent sous un tout autre aspect dans les
lettres du cardinal. La biographie de Nicolas Fouquet et celle de son
frre est trop troitement lie  l'histoire de la Fronde pour que je
n'aie pas insist sur cette poque, en faisant ressortir l'importance
des services que les deux frres rendirent alors  la cause royale.

Pour la priode suivante, celle o Nicolas Fouquet, devenu surintendant,
administre les finances, abuse de son pouvoir et s'attire une disgrce
mrite, j'ai fait galement usage des Mmoires publis et des documents
manuscrits. La _Muse historique_ de Loret sert  fixer les dates, et les
lettres de Gui-Patin fournissent quelques indications prcieuses. On
trouve encore, pour l'histoire de Fouquet pendant cette poque, des
faits  recueillir dans les Mmoires de mademoiselle de Montpensier, de
madame de Motteville, de Conrart, de Montglat, de Bussy-Rabutin, de
madame de la Fayette, du marquis de la Fare; mais ce sont des traits
disperss. Les Mmoires rellement importants pour cette partie de
l'histoire de Fouquet sont ceux de Gourville, de l'abb de Choisy et du
jeune Brienne. Gourville, un des principaux commis de Fouquet, insiste
tout spcialement sur le caractre et le rle du surintendant. Mais il
veut trop souvent se mettre en scne, et s'attribue une importance qui
est dmentie par des documents plus authentiques. J'ai pris soin de
signaler les passages entachs de ce dfaut. L'abb de Choisy, lev 
la cour par une mre qui fut mle  toutes les intrigues du temps,
avait dix-huit ans  l'poque de la chute de Fouquet. Il a vu et
entretenu les personnages qu'il met en scne; il a beaucoup appris par
les courtisans qui frquentaient la maison de sa mre. Son oncle, l'abb
de Belesbat, passait pour un des familiers du surintendant, et la
calomnie lui a attribu une des lettres les plus honteuses que l'on fit
circuler comme tires de la cassette de Fouquet. Le tmoignage de l'abb
de Choisy mrite donc d'tre recueilli pour tout ce qui touche au
ministre et  la catastrophe de Fouquet.

Quant au jeune Brienne, il tait secrtaire d'tat en survivance 
l'poque de la disgrce du surintendant. Sans doute, son esprit
romanesque diminue l'autorit de ses Mmoires. L'diteur en a d'ailleurs
rajeuni le style au point d'en changer la physionomie et de remplacer la
marche un peu tranante de la prose du dix-septime sicle par des
allures sautillantes et lgres qui mettent en dfiance. Cependant le
fond n'a pas t altr. J'ai eu sous les yeux le manuscrit provenant du
cardinal de Brienne; il n'y a de diffrences, entre ce manuscrit et les
Mmoires publis, que pour le style. Toutefois le caractre du jeune
Brienne, ses aventures, son got pour les dtails singuliers et pour la
mise en scne, suffisent  le rendre suspect. On peut, heureusement,
contrler son tmoignage par le rcit officiel de l'arrestation de
Fouquet, qu'a rdig Foucault, greffier de la Chambre de justice
institue en 1661, et par la lettre mme o Louis XIV retrace  sa mre
toutes les circonstances de cet vnement.

Les papiers trouvs dans la cassette de Fouquet et conservs  la
Bibliothque impriale fournissent aussi des renseignements prcieux et
authentiques pour les dernires annes de son ministre. Depuis plus de
dix ans, je me suis occup de ces correspondances. J'en devais
l'indication  M. Claude, dont le savoir et l'obligeance sont connus de
tous ceux qui font des recherches dans les manuscrits de la Bibliothque
impriale. J'ai cit depuis longtemps les papiers de Fouquet[6] dans
plusieurs articles du _Journal gnral de l'instruction publique_, dans
mon _Histoire de l'administration monarchique en France_, et dans
l'dition que j'ai donne des _Mmoires de mademoiselle de Montpensier_.
Postrieurement  mes recherches, l'attention de plusieurs crivains
s'est porte sur la cassette de Fouquet. M. Dreyss, dans son dition des
_Mmoires de Louis XIV_; M. Marcou, dans son _tude sur Pellisson_, et
tout rcemment M. Feuillet de Conches, dans ses _Causeries d'un
curieux_, en ont tir plusieurs documents. M. Feuillet de Conches
surtout a signal l'intrt de cette cassette et en a dchiffr quelques
nigmes. Lui-mme, du reste, a reconnu, en termes obligeants, que
j'avais dj tudi ces correspondances. J'ai profit plus d'une fois de
ses travaux en indiquant les emprunts que je lui ai faits. Quant 
l'interprtation de quelques pices, o je diffre d'avis avec lui, j'ai
donn mes raisons, tout en rendant pleine justice  son ingnieuse
sagacit.

Une des principales difficults, lorsqu'on cherche  dchiffrer les
lettres que renferme cette cassette, consiste  retrouver les noms des
correspondants de Fouquet. Bien peu de lettres sont signes; souvent
mme les noms des personnes et des lieux sont dguiss, et quelquefois
les correspondants ont pouss la prcaution jusqu' se servir d'une main
trangre. Comment s'tonner que le lecteur hsite au milieu de tant de
difficults et ne puisse reconnatre tous les auteurs de ces lettres?
Pour celles mmes o l'on met un nom, il est difficile de ne pas avouer
qu'il y a toujours une part d'hypothse dans les interprtations. Une
autre difficult rsulte de l'absence de dates: tous ces papiers ont t
jets ple-mle dans la cassette, et jamais on n'a cherch  les
soumettre  un ordre chronologique. Je l'ai tent pour les pices dont
j'ai fait usage dans le corps de ces Mmoires, et, au lieu d'exposer
dans son ensemble tout ce que contient la cassette de Fouquet, j'en ai
successivement tir les lettres qui tablissaient les relations du
surintendant avec les personnes influentes de la cour et de la ville. Il
y a l bien des rvlations honteuses sur les moeurs du temps, et l'on
prouve d'abord de la rpugnance  taler de pareils scandales. A quoi
bon exhumer ces misres et ces turpitudes? Ne vaudrait-il pas mieux
laisser de semblables documents dormir dans la poussire o ils sont
ensevelis depuis plusieurs sicles?

Je n'aurais pas hsit  suivre ce parti, si Nicolas Fouquet
n'appartenait pas  l'histoire. On ne peut connatre et apprcier la vie
publique du surintendant qu'en fouillant dans sa vie prive et en y
cherchant les causes secrtes de ses dilapidations. L'histoire
n'instruit pas seulement en retraant des vertus, mais en montrant les
consquences des fautes et des vices. Raconter la vie d'un homme que de
rares talents, une conduite habile, le dvouement  la cause royale,
avaient lev aux plus hautes dignits, puis le montrer enivr par la
grandeur et la passion, oubliant ce qu'il doit  la France et 
lui-mme, et prcipit de vice en vice et d'abme en abme jusqu' ce
que la main de la justice s'appesantisse sur lui et le jette dans un
cachot, o il expiera pendant dix-neuf ans ses fautes et ses crimes,
n'est-ce pas l un des plus utiles enseignements de l'histoire?
D'ailleurs, en insistant sur la partie rellement importante de cette
correspondance, il sera facile d'viter certains dtails qui
blesseraient la morale et n'auraient que peu d'intrt pour l'tude des
caractres et des vnements historiques.

Relativement au procs de Fouquet, on a aussi des documents d'une
authenticit incontestable. Ce procs a t retrac dans tous ses
dtails par le greffier de la Chambre de justice, Foucault, dont le
Journal indit fait partie des manuscrits de la Bibliothque impriale;
c'est un simple procs-verbal, mais trs-complet. Le Journal d'Olivier
d'Ormesson, que j'ai publi dans la collection des _Documents indite
relatifs  l'histoire de France_, a un autre caractre. Il peint la
physionomie des sances plutt qu'il ne raconte les incidents du procs.
Olivier d'Ormesson, un des juges de Fouquet et un des magistrats les
plus intgres du dix-septime sicle, a une grande autorit lorsqu'il
dpose devant la postrit. Madame de Svign a puis dans ses
entretiens les dtails qu'elle a anims et colors de son style si vif
et si brillant. Cependant il n'est pas inutile, en entendant Olivier
d'Ormesson, qui est l'organe du parti de la magistrature, de comparer 
son tmoignage celui de Colbert. Ce ministre poursuivait Fouquet avec
une passion qui a nui  sa cause; mais il avait pour lui la justice.
J'ai cit quelques passages d'un Mmoire adress au roi par Colbert, o
le contrleur gnral blme le premier prsident, Guillaume de
Lamoignon. J'ai rapproch ces autorits opposes, et, tout en signalant
les dilapidations du surintendant, j'ai cherch  montrer comment
l'opinion publique, touche de ses malheurs et mue par les plaintes de
la Fontaine et de Pellisson, s'tait dclare pour le ministre dchu et
perscut.

Ces Mmoires se divisent naturellement en quatre parties, comme la vie
mme de Nicolas Fouquet. Jusqu'au mois de janvier 1653, il fut, avec son
frre, l'auxiliaire le plus actif de Mazarin. Aprs la Fronde, les deux
frres eurent part aux rcompenses: Nicolas Fouquet devint surintendant
des finances avec Abel Servien. L'abb son frre eut la direction de la
police: son rle fut alors trs-important; mais son audace, son
insolence et le scandale de ses moeurs, finirent par le compromettre. De
son ct, le surintendant commena  abuser de son crdit et  prodiguer
en plaisirs et en ftes l'argent de l'tat. Cependant la prsence de son
collgue Servien le contint jusqu'en 1659. Mais, aprs la mort de
Servien (17 fvrier), le surintendant s'abandonna sans frein  ses
passions. A cette poque, il semble atteint de dmence, _vere
lymphatus_, comme dit un contemporain[7]. Btiments somptueux,
fortifications de Belle-le, traits scandaleux avec les fermiers de
l'impt, folles prodigalits pour les filles de la reine, tentatives
pour succder  Mazarin dans la puissance suprme et tenir le roi dans
sa dpendance, voil le spectacle que prsente l'administration de
Fouquet, parvenu au comble de la puissance et entran par des passions
effrnes. La priode de 1659  1661 marque  la fois l'apoge de sa
grandeur et le commencement de sa ruine. Arrt le 5 septembre 1661, il
est tran de prison en prison et enfin traduit devant un tribunal
compos en partie de ses ennemis. Pendant trois ans, son sort est en
suspens et sa vie menace; c'est alors que, par une compassion naturelle
pour le malheur, l'opinion lui redevient favorable et applaudit 
l'arrt qui le sauve du dernier supplice. Prisonnier  Pignerol, Fouquet
disparat de la scne et expie dans une longue et obscure dtention les
erreurs et les fautes de sa vie publique et prive. Ainsi, au dbut,
activit, nergie, habilet, dvouement  la cause royale; aprs la
Fronde, en 1653, rcompense de ses services et enivrement du succs; de
1659  1661, prodigalits insenses et ambition criminelle; enfin, de
1661  1680, expiation: tel est le rsum de la vie de Nicolas Fouquet;
tel est aussi le plan de ces Mmoires.





MMOIRES

SUR

NICOLAS FOUQUET

SURINTENDANT DES FINANCES

ET SUR

SON FRRE L'ABB FOUQUET




CHAPITRE PREMIER

1615-1650

Famille de Nicolas Fouquet.--Il devient matre des requtes
(1635).--Il est intendant dans l'arme du nord de la France et
ensuite dans la gnralit de Grenoble.--Sa disgrce en 1644.--Il
est de nouveau nomm intendant en 1647.--Son rle pendant la
premire Fronde en 1648 et 1649.--Il achte la charge de procureur
gnral au parlement de Paris (1650), et en prend possession au
mois de novembre de l mme anne.--Puissance du parlement de Paris
 cette poque.--Caractre du premier prsident Mathieu Mol et
d'autres magistrats du parlement.--Rle difficile de Nicolas
Fouquet.--Dfauts du parlement considr comme corps
politique.--Contraste avec la conduite habile de Mazarin.--Nicolas
Fouquet s'attache  ce dernier et lui reste fidle pendant toute la
Fronde.


Nicolas Fouquet naquit en 1615; il tait le troisime fils de Franois
Fouquet, conseiller du roi en ses conseils, et de Marie Maupeou. Les
Fouquet, dont le nom s'crivait alors Foucquet[8], taient originaires
de Bretagne. C'tait une famille de ngociants nantais. Le commerce des
les lointaines, dj en pleine vigueur au seizime sicle, avait d
dvelopper chez les Fouquet un gnie hardi, aventureux, fcond en
ressources. Il semble que la ruse, la souplesse, l'esprit ambitieux et
parfois tmraire que dployrent le surintendant et son frre, l'abb
Fouquet, taient une tradition de famille. Leur pre, Franois Fouquet,
aprs avoir t conseiller au parlement de Rennes, acheta une charge au
parlement de Paris, et fut successivement conseiller, matre des
requtes et enfin conseiller d'tat. Il remplit plusieurs fois
d'importantes fonctions et fut pendant quelque temps ambassadeur en
Suisse[9]. On a prtendu qu'il fut un des juges du marchal de Marillac,
et qu'il s'honora par l'indpendance et la fermet dont il fit preuve
dans ce procs[10]. Cette opinion n'est pas fonde; on a le nom des
juges du marchal de Marillac[11] et le procs-verbal des sances de la
chambre de justice qui le condamna: Franois Fouquet n'y figure pas. Ce
qui est vrai, c'est que ce conseiller d'tat fut procureur gnral
d'une chambre de justice institue, en 1631, pour poursuivre les
financiers, et sigeant  l'Arsenal[12].

Du ct maternel, Nicolas Fouquet descendait d'une ancienne famille
parlementaire, celle des Maupeou, qui a obtenu, au dix-huitime sicle,
une triste clbrit, mais qui n'tait encore connue, au dix-septime
sicle, que par des traditions de vertus domestiques. Marie Maupeou,
mre des Fouquet dont nous nous occupons, contraste par la simplicit et
la puret de sa vie avec l'clat et la corruption de ses fils. Tandis
qu'ils abusaient des plus hautes dignits pour y taler leur faste et
leurs vices, elle prodiguait des secours aux misres qu'avait
multiplies la Fronde. Il ne faut pas oublier, en effet, que pendant
cette poque si agite par les factions, on vit se dployer,  ct
d'effroyables souffrances, une ardente charit, fconde en
tablissements de bienfaisance. C'est alors que saint Vincent de Paul,
que l'on appelait M. Vincent de la Mission, tablit  Saint-Lazare des
prtres chargs de prcher l'vangile dans les campagnes et institua les
soeurs de la Charit. Il fut second par madame Legras (Louise de
Marillac), veuve d'un secrtaire des commandements de Marie de Mdicis
et premire suprieure de ces soeurs de la Charit ou soeurs grises, qui
ne tardrent pas  se rpandre dans toute la France pour soigner les
malades et instruire les jeunes filles pauvres. Madame de Miramion, si
connue par l'audacieuse tentative de Bussy-Rabutin, fonda, vers le mme
temps, la maison de Sainte-Plagie, qui offrait un asile aux femmes et
aux filles perverties. Marie Maupeou a sa place parmi ces saintes
femmes, qui se dvouaient au soulagement de la misre et de la
souffrance. Elle ne donna  ses fils que des exemples de vertu, qui
malheureusement furent peu suivis.

Douze enfants, six fils et six filles, naquirent du mariage de Franois
Fouquet et de Marie Maupeou. Toutes les filles furent religieuses. Des
six fils, trois furent d'glise, deux de robe, et un troisime d'pe.
L'an, Franois Fouquet, devint archevque de Narbonne et survcut  la
disgrce du surintendant. Le second, Basile Fouquet, est connu sous le
nom d'_abb Fouquet_, parce qu'il tait abb commendataire de
Barbeau[13]. Le troisime fut le surintendant, Nicolas Fouquet, qui
dbuta par des fonctions de magistrature. Le quatrime, Yves,
appartenait aussi  la robe; il eut une charge de conseiller au
parlement de Paris; mais il mourut jeune et sans postrit. Le
cinquime, Louis, entra dans l'glise et fut, dans la suite, vque
d'Agde. Enfin, le sixime, Gilles, fut premier cuyer de la petite
curie du roi et s'allia  la noble famille des marquis d'Aumont. Ces
dtails seront utiles pour suivre les vicissitudes de la famille
Fouquet, et comprendre la biographie du surintendant: voil pourquoi
nous les avons rappels ds le commencement de ces mmoires.

Nicolas Fouquet, dont nous nous occupons spcialement, entra dans la
magistrature  vingt ans (1635), en qualit de matre des requtes.
C'tait prcisment l'poque o Richelieu venait de donner une
organisation fixe et permanente au corps des intendants[14]: tantt ils
accompagnaient les armes, avec mission de pourvoir aux
approvisionnements, de rendre la justice et de surveiller la gestion
financire; tantt ils administraient une circonscription territoriale
appele gnralit. Nicolas Fouquet fut d'abord nomm intendant de
l'arme qui dfendait la frontire septentrionale de la France[15].
L'anne suivante, il administrait la gnralit de Grenoble; mais,  la
suite d'une rvolte qu'il n'avait su ni prvenir ni rprimer, il fut
rappel  Paris[16]. Mazarin ne le laissa pas longtemps inactif: il
avait apprci l'esprit vif et souple du jeune magistrat, sa finesse
pour pntrer les hommes, ses grces insinuantes pour se les concilier.
Il esprait tirer parti, mme de l'ambition de Nicolas Fouquet. En 1647,
il l'attacha de nouveau, en qualit d'intendant,  l'arme que
commandaient Gassion et Rantzau. Il nous reste, de la correspondance que
Nicolas Fouquet entretint alors avec Mazarin, un rapport adress par
l'intendant au ministre sur quelques dsordres survenus dans
l'arme[17]. Il s'y montre plus indulgent que svre et dispos 
temprer la violence de Gassion. Ce fut encore Fouquet qui annona au
cardinal la mort de ce marchal[18].

Lorsque la Fronde clata, en 1648, Nicolas Fouquet resta dvou 
Mazarin. Le cardinal le chargea, pendant la premire guerre civile,
d'approvisionner l'arme royale. Mazarin crivait sur ses carnets, en
dcembre 1648[19], au moment o il prenait toutes les mesures pour
assiger Paris: Envoyer Fouquet en Brie, avec ordre d'y faire de grands
magasins de bl pour la subsistance de l'arme. On voit, en effet,
Fouquet, tabli  Lagny, lever des contributions de bl et d'avoine sur
les paysans de la Brie et de l'le-de-France[20]. Il fut aussi charg
par Mazarin de percevoir des taxes sur les riches habitants de Paris,
sous prtexte de sauver du feu leurs chteaux et leurs maisons de
campagne[21]. On a encore l'arrt du conseil du roi qui confiait cette
prilleuse mission  Nicolas Fouquet, ainsi que le rle des taxes,
rdig  la suite de l'arrt[22]. Le Parlement s'mut de ces
contributions forces qui frappaient surtout les magistrats; il dfendit
de les payer, et enjoignit  Nicolas Fouquet d'apporter au greffe de la
cour la commission qui lui ordonnait de les lever, sous peine
d'interdiction de son office de matre des requtes[23]. La
correspondance de Fouquet prouve que ces menaces ne l'intimidrent
point, et qu'il aima mieux obir au roi qu'au parlement.

Son dvouement fut rcompens lorsque Mazarin eut triomph de la Fronde
parlementaire. Fouquet fut alors appel  des fonctions analogues 
celles d'intendant de l'le-de-France[24]. Aprs l'arrestation des
princes, en janvier 1650, il accompagna le roi, qui se rendit en
Normandie pour prvenir la rvolte que la duchesse de Longueville
s'efforait d'y exciter[25]. Au retour des voyages de la cour, qui avait
parcouru, aprs la Normandie, la Bourgogne, le Poitou et la Guienne,
Nicolas Fouquet acheta, avec l'agrment du cardinal Mazarin, la charge
de procureur gnral au parlement de Paris. Les dates sont fixes par le
passage suivant du _Journal de Dubuisson-Aubenay_: Ce soir, 10 octobre
1650, M. le duc d'Orlans retourne de Limours  Paris, et M. Fouquet,
matre des requtes, le va prier pour l'agrer en la charge de procureur
gnral, dont M. Mliand lui a fait sa dmission, accepte en cour,
moyennant sa charge de matre des requtes, estime plus de cinquante
mille cus, par le fils dudit sieur Mliand, de longtemps conseiller en
parlement, et cent mille cus de plus en argent, desquels cent mille
cus la reine a fait expdier un brevet de rserve, ou sret, audit
sieur Fouquet, au cas qu'il vint  mourir dans ladite charge.

Ce fut le 28 novembre 1650,  la rentre du parlement, que Nicolas
Fouquet porta, pour la premire fois, la parole en qualit de procureur
gnral[26]. Cette position lui donnait une haute influence dans un
corps puissant et gnralement hostile  Mazarin. Fouquet n'en usa que
dans l'intrt de son protecteur, auquel il se montra aussi fidle dans
la mauvaise fortune que dans les jours de prosprit. Il lui fallut une
grande souplesse pour contenir et diriger une assemble infatue de ses
privilges, qui se croyait suprieure aux tats gnraux[27], et qui
joignait  l'administration de la justice le contrle des affaires
politiques et des attributions trs-tendues et trs-importantes en
matire de police et de finances. Plus de deux cents magistrats
sigeaient dans les huit chambres du parlement. Il y avait cinq chambres
des enqutes, composes gnralement des jeunes conseillers; deux
chambres des requtes; et, enfin, la grand'chambre, qui tait forme des
plus anciens conseillers ecclsiastiques et laques, magistrats d'une
exprience consomme et d'une grande autorit judiciaire. C'tait l que
sigeaient les prsidents  mortier. Les membres du parlement n'taient
pas seulement inamovibles, ils taient propritaires de leurs charges.
Lors-qu'ils avaient pay au trsor un droit nomm _paulette_, ils
pouvaient les transmettre  leurs fils. Ainsi s'taient formes les
familles parlementaires qui ont t l'honneur de l'ancienne
magistrature. Les noms des Mol, des Potier, des Talon, des Lamoignon,
des de Harlay, des de Mesmes, rveillent des ides de science, de vertu
et de courage civil; mais l'union de ces magistrats pouvait devenir
redoutable  la royaut. La vaste circonscription territoriale
qu'embrassait le parlement de Paris ajoutait encore  sa puissance. Sa
juridiction comprenait l'le-de-France, la Picardie, l'Orlanais, la
Touraine, l'Anjou, le Maine, le Poitou, l'Angoumois, la Champagne, le
Bourbonnais, le Berry, le Lyonnais, le Forez, le Beaujolais et
l'Auvergne[28].

En 1650, le parlement de Paris avait  sa tte le premier prsident
Mathieu Mol, qui est rest le type du magistrat honnte et ferme. Ce
n'tait pas, comme l'a dit le cardinal de Retz, _un homme tout d'une
pice_; Mathieu Mol avait beaucoup d'habilet politique et savait
parfaitement que les affaires de finance, de police, et, en gnral, de
gouvernement, ne se dirigent pas, comme l'administration de la justice,
d'aprs des maximes absolues. Il usait de tempraments suivant les
circonstances, se mnageait entre la cour et le parlement, faisait
entendre  la premire des vrits hardies et un langage nergique sans
rompre avec elle, et rsistait aux entranements factieux des jeunes
conseillers, tout en maintenant l'autorit de sa compagnie. Toutefois,
si Mathieu Mol n'avait eu que ce mange politique, il et pu passer
pour un homme habile, mais il n'et jamais mrit la rputation de grand
magistrat que lui a confirme la postrit. C'est  son courage pendant
la Fronde qu'il a d sa gloire. Un de ses adversaires, le cardinal de
Retz, l'a caractris en ces termes: Si ce n'tait pas une espce de
blasphme de dire qu'il y a quelqu'un dans notre sicle de plus
intrpide que le grand Gustave et M. le Prince[29], je dirais que 'a
t M. Mol, premier prsident.

Autour du premier prsident se groupaient d'autres magistrats minents
par l'esprit et par le caractre: le prsident Henri de Mesmes tait un
des principaux. Il appartenait  une famille minente, et son frre,
Claude de Mesmes, comte d'Avaux, avait t un des ngociateurs de la
paix de Westphalie. Le cardinal de Retz, qui ne pardonnait pas au
prsident de Mesmes de s'tre oppos  ce qu'il siget et et voix
dlibrative dans le parlement, l'accuse de lchet devant le peuple, et
de servilit  l'gard de la cour; il le montre _tremblant comme la
feuille_ en prsence de l'meute qui gronde aux portes du parlement.
Mais dans des rcits plus impartiaux et plus vridiques, le prsident
de Mesmes nous apparat sous un tout autre aspect. A la journe des
barricades, lorsque le peuple entoure, avec des cris de fureur, le
parlement, qui ne ramne pas Broussel, et veut le forcer  rentrer dans
le Palais-Royal, Henri de Mesmes ne s'enfuit pas comme d'autres membres
du parlement; il reste auprs de Mathieu Mol[30], il le conseille, le
dirige mme au moment du danger. Inaccessible aux sductions du
pouvoir[31], dont il blme svrement les excs[32], honnte et ferme,
il marche, comme le premier prsident, dans un sentier troit et
difficile, entre les Mazarins et les Frondeurs. Il s'lve avec une
indignation loquente contre le coadjuteur Paul de Gondi et les gnraux
de la Fronde, qui repoussent le hraut d'armes envoy par le roi, et
reoivent un prtendu ambassadeur de l'archiduc Lopold[33]. Il _ne
tremble pas comme la feuille_ en prsence de la populace qui pousse des
cris de mort; au contraire, lorsque le coadjuteur et le duc de Beaufort
refusent d'aller apaiser ce peuple qu'ils ont soulev et dont peut-tre
ils ne sont plus matres, le prsident de Mesmes veut affronter le
danger et prsenter sa poitrine aux coups des sditieux[34]. Prudence,
habilet, courage civil, amour du devoir et du bien public, telles sont
les qualits par lesquelles brille ce magistrat.

Le parquet, ou, comme on disait alors, les _gens du roi_, se
distinguaient aussi par le talent et les vertus. Le parquet comprenait,
outre le procureur gnral et son substitut, deux avocats gnraux. Il
suffira de citer les noms d'Omer Talon et de Jrme Bignon, qui
remplissaient alors les fonctions d'avocats gnraux, pour rappeler
l'loquence parlementaire dans tout son clat, aussi bien que
l'intgrit et la science de l'ancienne magistrature. Ces avocats
gnraux savaient, comme Mathieu Mol, dfendre les privilges du
parlement, et cependant mnager l'autorit royale, tout en lui faisant
entendre d'utiles conseils. Nicolas Fouquet, que ses fonctions de
procureur gnral plaaient au-dessus des avocats gnraux, tait loin
d'avoir dans le parlement la mme autorit que les Talon et les Bignon.
Plus homme d'affaires que de robe, d'un gnie souple et fcond en
expdients, sans principes bien arrts, il convenait mieux  Mazarin
que d'anciens et austres magistrats. Mais il lui fallut du temps, de la
souplesse et des manoeuvres habiles pour se faire des partisans dans ce
grand corps, dont tous les membres n'taient pas des Mol et des Talon.
Il y avait bien des misres et des bassesses caches sous la robe
parlementaire: nous en aurons plus d'une fois la preuve. Ceux mmes qui
taient sincres dans leur opposition  la cour manquaient souvent de
lumires et d'intelligence politique.

Le type des magistrats populaires, qu'on appelait alors les _pres de la
patrie_, tait Pierre Broussel, homme honnte et simple, qui, dans la
bont de son coeur, trouvait des mouvements d'loquence sympathiques au
peuple; mais il n'avait aucune exprience des affaires politiques, et
tait persuad que l'intrt de la France exigeait des dclamations
violentes et continuelles contre la cour et les traitants. Dans les
premiers temps de la Fronde, Broussel fut le hros du peuple. Ce fut au
cri de _vive Broussel_! que s'levrent les barricades, et son retour
dans Paris fut un triomphe; mais le vide de ce tribun ne tarda pas 
paratre. Retz, qui le faisait agir, s'en moquait. Peu  peu les
factions s'en firent un jouet. Les partisans de la paix lui soufflaient
leurs conseils pacifiques par son neveu Boucherat[35]. Le bonhomme,
comme l'appellent les mmoires du temps, en vint  ne plus comprendre
ses avis[36], et  voter contre la Fronde en croyant la soutenir. Bien
d'autres orateurs parlementaires donnaient le triste spectacle de
dclamations o la violence le disputait au ridicule.

Lorsque l'on veut se faire une ide de l'infatuation et de l'aveuglement
du parlement  cette poque, il faut lire les pamphlets qui furent
inspirs par les passions de ce corps. Je me bornerai  citer quelques
extraits de l'_Histoire du temps_[37], un des principaux ouvrages
composs en l'honneur du parlement. L'auteur dbute ainsi: La France,
opprime par la violence du ministre, rendait les derniers soupirs
lorsque les compagnies souveraines[38], animes par le seul intrt
public, firent un dernier effort pour reprendre l'autorit lgitime que
la mme violence leur avait fait perdre depuis quelques annes. Aprs
une numration des griefs de la nation contre le cardinal Mazarin,
l'auteur rappelle les premiers troubles de la Fronde et le commencement
de l'opposition du parlement. Cette assemble est,  ses yeux, un
vritable snat romain, qui repousse avec indignation les faveurs de la
royaut, lorsqu'elle tente de sparer le parlement des autres cours
souveraines, en l'exemptant de l'impt que devaient payer les magistrats
pour avoir la proprit de leurs charges. Messieurs de la Grand'Chambre
dirent qu'ils ne croyaient pas qu'il y et personne dans la compagnie
qui et t si lche de s'assembler tant de fois pour son intrt
particulier, et que c'tait le mal gnral du royaume qui les affligeait
sensiblement et qui les avait ports  faire aujourd'hui un dernier
effort, et partant, si leur dessein demeurait imparfait, ils n'avaient
qu' abandonner leurs personnes en proie  leurs ennemis, aussi bien que
leurs fortunes particulires; que l'intrt de leurs charges n'tait
point  prsent considrable, et que si, dans cette occasion, ils en
dsiraient maintenir l'autorit, ce n'tait pas pour leur utilit
particulire, mais plutt pour l'avantage public[39].

Aprs la Grand'Chambre, l'auteur nous montre les Enqutes opinant avec
autant de confiance et de libert que faisaient autrefois les snateurs
dans l'ancienne Rome. Les dsordres de l'tat, les voleries, la
corruption et l'anantissement des lois les plus saintes et les plus
inviolables, tout cela fut magnifiquement expliqu[40]. Broussel est le
hros de cet crivain, comme il tait l'idole du peuple. Lorsqu'il
arrive  l'arrestation de ce conseiller dans la journe du 26 aot 1648,
l'historien s'exalte et apostrophe emphatiquement le lecteur: C'est
ici, cher lecteur, que tu dois suspendre et arrter ton esprit; c'est
sur ce hros que tu dois jeter les yeux. Il est beaucoup plus illustre
que ceux de l'antiquit, quand mme tu prendrais pour vrits les fables
qu'on a inventes pour les rendre plus clbres. On ne s'tonne plus,
aprs cette apothose de Broussel, de voir le Parlement transform en
Hercule, qui a terrass les monstres qui se repaissent du sang des
peuples et de leur substance.

Entre les parlements, trop souvent, gars par la passion, et l'habile
politique de Mazarin, les esprits fins et pntrants comme Fouquet ne
pouvaient pas hsiter. Mazarin, depuis son entre au ministre, avait
suivi les traces de Richelieu et continu ses succs. En quelques
annes, il avait obtenu de brillants rsultats: la maison d'Autriche
avait t vaincue  Rocroi, Fribourg, Nordlingen et Lens. Turenne
menaait l'Empereur jusque dans ses tats hrditaires. Le Roussillon,
l'Artois et l'Alsace conquis, le Portugal dlivr, la Catalogne envahie,
la Sude triomphante, la Hongrie dtache de l'Autriche, l'Italie
secouant le joug de l'Espagne, enfin l'Empire triomphant de l'Empereur,
tels taient les fruits de cette glorieuse politique. Mazarin aurait
voulu assurer  la France ses limites naturelles. On en trouve la
preuve dans les instructions qu'il donna aux ngociateurs franais et
aux intendants des armes. L'acquisition des Pays-Bas, crivait-il aux
plnipotentiaires franais de Munster[41], formerait  la ville de Paris
un boulevard inexpugnable, et ce serait alors vritablement que l'on
pourrait l'appeler le coeur de la France, et qu'il serait plac dans
l'endroit le plus sr du royaume. L'on en aurait tendu la frontire
jusqu' la Hollande, et, du ct de l'Allemagne, qui est celui d'o l'on
peut aussi beaucoup craindre, jusqu'au Rhin, par la rtention de la
Lorraine et de l'Alsace, et par la possession du Luxembourg et de la
comt de Bourgogne (Franche-Comt). En mme temps Mazarin voulait
assurer  la France la barrire des Alpes par l'acquisition de la Savoie
et du comt de Nice[42].

La ralisation de ces vastes desseins ne pouvait s'accomplir sans des
sacrifices pcuniaires qui excitaient les murmures de la nation.
Mazarin, qui connaissait peu les dtails de l'administration intrieure,
avait confi le maniement des finances  un Italien, Particelli Emery,
ministre fcond en inventions fiscales, entour de partisans avides, qui
pressuraient le peuple et talaient un faste insolent. Quiconque a
parcouru les mmoires de la Fronde connat les Montauron, les Bordier,
les La Raillire, les Bretonvilliers et tant d'autres traitants[43], qui
taient les grands spculateurs de cette poque. Ils prenaient  ferme
les impts et en dtournaient une partie considrable  leur profit. On
conoit que des magistrats honntes se soient indigns de ces vols et
aient tent de les rprimer; mais, dans leur zle aveugle, ils allaient
jusqu' priver l'tat des ressources sans lesquelles il ne pouvait
continuer la lutte glorieuse qu'il soutenait contre la maison
d'Autriche, et assurer le succs des ngociations de Munster. C'est
surtout  la Fronde qu'il faut attribuer le rsultat incomplet du
congrs de Westphalie et la continuation de la guerre contre l'Espagne.

Rien ne nous porte  croire que Nicolas Fouquet ait hsit entre Mazarin
et le parlement, et qu'il se soit dtermin  s'attacher au cardinal par
des considrations gnrales d'intrt public. Il est plus probable que
cet homme d'un esprit vif et facile, mais avide de pouvoir et de
richesses, peu dlicat d'ailleurs sur les moyens, n'prouva aucun
scrupule en se donnant  un ministre qui tenait surtout  trouver des
agents dociles et fconds en ressources. Sans nous faire illusion sur
les causes qui dterminrent le procureur gnral  s'attacher 
Mazarin, nous ne pouvons qu'applaudir  la fidlit avec laquelle il le
servit dans la mauvaise comme dans la bonne fortune.




CHAPITRE II

1651-1652

Mazarin sort de France (mars 1651); son dcouragement.--Services
que lui rendirent en cette circonstance Nicolas et Basile
Fouquet.--Caractre de ce dernier. Il brave les dangers pour se
rendre prs du cardinal (avril-mai 1651).--Le procureur gnral,
Nicolas Fouquet, s'oppose  la saisie des meubles de
Mazarin.--Efforts des Fouquet pour rompre la coalition des deux
Frondes.--Ils y russissent (juin 1651).--Tentatives pour gagner 
la cause de Mazarin quelques membres du parlement.--Ngociations de
l'abb Fouquet avec le duc de Bouillon et Turenne son frre, qui se
rallient  la cause royale (dcembre 1651).--Mazarin rentre en
France et rejoint la cour (janvier 1652).--Turenne prend le
commandement de son arme (fvrier 1652).--Dispositions de la
bourgeoisie diffrentes de celles du parlement.--Influence des
rentiers dans Paris.--Rle du coadjuteur Paul de Gondi; il est
nomm cardinal (fvrier 1652).--Efforts inutiles de l'abb Fouquet
pour gagner Gaston d'Orlans.--Ngociations avec
Chavigny.--Importance du rle de ce dernier pendant la Fronde.


Au commencement de l'anne 1651, Mazarin semblait perdu. Le parti de
l'ancienne Fronde s'tait uni avec la faction des princes et avait
contraint le cardinal  s'exiler. Mazarin fut loin de montrer, dans ces
circonstances, la dcision et l'habilet dont quelques crivains
modernes lui font honneur. Ils supposent que le cardinal, contraint de
quitter le pouvoir et de s'loigner de la cour, alla dlivrer le prince
de Cond, alors enferm au Havre, pour le lancer au milieu des factions
comme un brandon de discorde, et qu'aprs cet acte audacieux il sortit
tranquillement de France et laissa les deux Frondes se dtruire
mutuellement, bien sr de profiter de leurs fautes et d'asseoir
solidement son autorit sur les ruines des factions. Les lettres de
Mazarin sont loin de nous le montrer aussi ferme dans sa politique et
aussi confiant dans l'avenir. Il semble, au contraire, avoir perdu
courage; il se plaint de ses amis et de ses serviteurs les plus dvous:
de Le Tellier, de Servien, de de Lyonne. Il doute mme de la reine, et
se croit oblig d'adresser  Brienne une longue apologie de son
ministre[44].

Au moment o Mazarin semblait s'abandonner lui-mme, le procureur
gnral et son frre l'abb Fouquet ne cessaient de soutenir son parti,
le premier avec une prudente habilet, le second avec une ardeur et une
dcision qui contriburent puissamment  relever le courage du cardinal.

Basile Fouquet, que nous voyons paratre ici comme un des principaux
agents de Mazarin, avait t destin  l'tat ecclsiastique; mais il ne
fut jamais prtre, et le titre d'abb, qui est rest attache  son nom,
indique simplement qu'il avait obtenu des bnfices d'glise, dont il
touchait le revenu, sans remplir aucune fonction sacerdotale. Activit,
souplesse d'esprit, fcondit de ressources, intrpidit dans la lutte,
zle et ardeur pousss jusqu' la tmrit, telles furent les qualits
que dploya d'abord l'abb Fouquet. Aprs la victoire, ses vices
apparurent et le rendirent odieux; ambitieux, avide, insolent,
s'abandonnant aux plaisirs avec une scandaleuse effronterie, il provoqua
la haine publique et contribua  la chute de son frre. Mais nous ne
sommes encore qu' l'poque o il servit Mazarin avec un zle ardent et
s'en fit un protecteur qui, jusqu' sa mort, couvrit les vices de l'abb
de sa toute-puissante amiti.

Mazarin avait quitt la France, en mars 1651. Ds le mois d'avril,
l'abb Fouquet se rendait prs de lui, charg des promesses et des
conseils de ses amis; il traversait, pour parvenir jusqu'au cardinal,
les postes des frondeurs et bravait tous les prils. J'ai su, lui
crivait Mazarin[45], le danger que vous aviez couru. Je serai toujours
ravi de vous voir; mais, au nom de Dieu, ne vous exposez plus  de
semblables hasards. Vous etes grand tort du vous sparer de la troupe;
il n'importait pas d'arriver deux jours plus tt ou plus tard, pourvu
que vous le fissiez en sret. Dans cette mme lettre, le cardinal
exprimait sa reconnaissance pour Nicolas Fouquet, qui, en sa qualit de
procureur gnral, avait fait lever l'arrt de saisie de ses meubles:
Je remercie de tout mon coeur le procureur gnral, touchant la
main-leve de la saisie. Je n'en serai jamais ingrat. Je le prie de
continuer; car je n'ai qui que ce soit qui me donne aucun secours, et,
faute de cela, l'innocence court grand risque d'tre opprime. Si le
procureur gnral croyait qu'il fallt faire quelque prsent  quelqu'un
qui soit capable de faire quelque chose  mon avantage, j'en suis
d'accord, et vous en pourrez parler  de Lyonne[46], qui donnera
l-dessus des ordres.

L'abb Fouquet avait trouv le cardinal dcourag; Mazarin critiquait
avec amertume tout ce que l'on avait fait depuis son dpart et surtout
l'change des gouvernements qui assurait  Cond de si grands avantages.
En effet, ce prince venait d'obtenir pour lui le gouvernement de
Guienne, qui le mettait en relation avec l'Espagne, et pour son frre,
le prince de Conti, la Provence, qui tait en communication par terre et
par mer avec la Savoie, la Sardaigne, Naples et le duch de Milan[47].
On avait laiss  Cond, en Bourgogne et en Champagne, des places fortes
d'une grande importance. Ses partisans taient pourvus de gouvernements
dans le centre du royaume: Damville[48] avait le Limousin; Montausier,
l'Angoumois et la Saintonge; le duc de Rohan, l'Anjou; Henri de Gramont,
comte de Toulongeon, le Barn[49], etc. Ainsi, le prince de Cond
devenait, par lui ou par ses amis, matre d'une grande partie du
royaume. Chavigny, un des plus dangereux adversaires de Mazarin,
rentrait au ministre. En un mot, le cardinal voyait ses ennemis
s'lever au plus haut point de la puissance, pendant qu'on le laissait
dans l'oubli.

L'abb Fouquet, qui avait plus de zle que de prudence, ne manqua pas de
rapporter  de Lyonne les plaintes du cardinal; il parat mme qu'il les
exagra, si l'on en croit une lettre de Mazarin en date du 18 mai[50]:
Vous avez tir de l'abb Fouquet, crivait le cardinal  de Lyonne,
beaucoup de choses que je n'ai pas dites, et, le croyant homme
d'honneur, je m'assure qu'il tombera d'accord de la vrit. Il a
pourtant eu tort de vous rapporter mme ce que je lui dis en particulier
et justement mu comme j'tais, reconnaissant que son voyage n'avait
pour but que de retirer de moi ce qui tait ncessaire pour achever
votre affaire, et que l'on tait fort en repos du mauvais tat des
miennes. M. Fouquet a eu d'autant plus de tort que je le priai de ne le
faire pas, et qu'il me le promit; mais n'importe. Je suis bien aise que
vous ayez su tout ce que j'avais sur le coeur. Ces derniers mots
prouvent que, si l'abb Fouquet avait t indiscret en dvoilant les
penses secrtes et intimes de Mazarin, il n'avait gure altr la
vrit. Du reste, cette imptuosit de caractre, qui lui fit commettre
tant de fautes par la suite, tait la source de ses qualits. Il
continua de servir le cardinal avec la mme ardeur, mais en la temprant
par plus de circonspection.

De concert avec le procureur gnral, son frre, l'abb Fouquet ne
ngligea rien pour gagner des partisans  Mazarin et surtout pour rompre
le faisceau redoutable que formaient le parti des princes et la vieille
Fronde runis. A la tte de celle-ci tait le coadjuteur de l'archevque
de Paris, Paul de Gondi, si connu par son ambition et par ses intrigues.
Il tait bless de la hauteur du prince de Cond et des _petits
matres_[51], qui composaient la nouvelle Fronde. L'abb Fouquet sut
habilement envenimer les haines. Il fit agir prs du coadjuteur une des
hrones de la vieille Fronde, la duchesse de Chevreuse, qui ne pouvait
pardonner au prince de Cond d'avoir rompu le mariage projet de sa
fille, Charlotte de Lorraine, avec le prince de Conti. Les ressentiments
de la duchesse de Chevreuse furent adroitement aigris par l'abb
Fouquet, et cette femme hautaine et ambitieuse, implacable dans ses
haines, parvint  briser le lien qui unissait les ennemis de Mazarin et
qui faisait leur force. C'tait l un service capital, et le cardinal,
du fond de son exil, chargea l'abb Fouquet d'en tmoigner sa
reconnaissance  la duchesse[52]: Je vous prie de remercier de la bonne
manire la dame qui a dclar ce que vous me mandez  M. le coadjuteur,
et de lui dire qu'en quelque lieu et fortune que je puisse tre, je
serai son trs-humble serviteur. Mazarin tint parole  la duchesse de
Chevreuse, qui, de son ct, se montra aussi fidle dans ses
attachements qu'ardente dans ses haines.

Le procureur gnral et son frre russirent  gagner  Mazarin quelques
partisans dans le parlement de Paris. L'avocat gnral, Omer Talon, qui
y avait une grande autorit comme magistrat et comme orateur, se rallia
au parti du cardinal. Je vous prie, crivait Mazarin  l'abb
Fouquet[53], de remercier Talon de ma part, n'y ayant rien de si
agrable que la manire dont il se conduit  mon gard. Le concours de
ce magistrat servit puissamment la politique de Nicolas Fouquet, qui, en
prsence d'une compagnie hostile au cardinal, tait oblig  des
mnagements et  des prcautions infinies.

Son frre, au contraire, marchait hardiment dans sa voie et bravait les
ennemis que lui suscitait l'ardeur de son zle pour le cardinal. Mazarin
se crut oblig de lui recommander la prudence. Au nom de Dieu, lui
crivait-il[54], mnagez-vous davantage; car je serais au dsespoir, si,
 cause de moi, il vous arrivait la moindre chose qui vous fut
prjudiciable. Mais la modration n'tait pas dans la nature de l'abb
Fouquet. Il ne cessait de souffler la discorde entre les deux Frondes et
de susciter des adversaires au prince de Cond. Plus accoutum aux
luttes des champs de bataille qu'aux attaques parlementaires, le prince
finit par se lasser de cette guerre de la Grand Chambre, o l'audace du
coadjuteur, soutenue de l'astuce des Fouquet et de bon nombre d'pes,
balanait sa fortune. Il sortit de Paris (septembre 1651) et alla
chercher dans les provinces un champ de bataille qui convenait mieux 
son gnie.

Ainsi la rupture des deux Frondes tait consomme. Il s'agissait
maintenant de gagner dans la bourgeoisie et l'arme les hommes les plus
influents, afin de prparer le retour et la domination de Mazarin dans
Paris. Ce fut encore en grande partie l'oeuvre de Nicolas et de Basile
Fouquet. Ils s'assurrent, par l'influence de madame de Brgy[55], du
marchal de l'Hpital, gouverneur de Paris[56], et s'efforcrent
d'attirer au parti du cardinal le premier prsident Mathieu Mol et son
fils, le prsident de Champltreux[57], qui avaient longtemps soutenu la
cause du prince de Cond. Ils y russirent compltement, et, dans la
suite, ces magistrats firent partie du parlement de Pontoise, que la
cour opposa au parlement de Paris. De toutes les conqutes, mnages par
les habiles ngociations des deux frres, la plus importante de beaucoup
fut celle qui donna  Mazarin et au roi le duc de Bouillon et son frre
le marchal de Turenne. Elle cota cher  la France. Les Bouillon ne
s'taient engags dans la Fronde que pour obtenir une compensation de la
principaut de Sedan, dont Richelieu les avait dpouills. Le cardinal,
qui connaissait l'esprit rus et avide des princes de la maison de
Bouillon, s'en dfia jusqu'au dernier moment et chargea l'abb Fouquet,
comme son agent le plus habile, de sonder leurs projets. Je vous prie
de reconnatre bien et dans le dernier secret, lui crivait-il le 22
dcembre 1651, si je puis faire un tat assur de M. de Bouillon et de
son frre.

Mazarin revient avec beaucoup plus d'insistance sur le mme sujet, dans
une lettre du 26 dcembre; elle prouve qu'il tenait surtout  gagner le
marchal de Turenne, dont l'pe valait une arme entire. Pour M. de
Turenne, crivait-il  l'abb Fouquet, il sait l'estime et la tendresse
que j'ai eues pour lui, et il a appris de beaucoup d'endroits et de gens
qui, encore qu'ils soient de mes amis, ne le voudraient pas tromper, que
je suis toujours le mme, nonobstant tout ce qui s'est pass,
l'affection que j'avais pour lui ayant jet de trop profondes racines
pour pouvoir tre arrache par de semblables accidents. J'ai crit dj
fortement  la cour, afin qu'on trouve moyen de ne pas laisser inutile
un homme de sa considration, et j'espre qu'il sera satisfait sur ce
point-l. Il est injuste de se plaindre de ce que j'ai prfr d'autres
 lui pour la leve et le commandement des troupes qui m'accompagnent.
Il peut bien croire que j'aurais tenu  beaucoup d'honneur et d'avantage
qu'il et voulu venir, ainsi que je l'en aurais conjur, si j'eusse cru
qu'il en et eu la moindre pense; mais j'ai pens que ce serait trop de
hardiesse et mme impudence de m'adresser pour une affaire de cette
nature  une personne avec qui je n'avais aucune liaison. Du reste, il
voit l'tat o je suis. Si ma fortune devient meilleure, j'ose rpondre
qu'il s'en ressentira, tant rsolu de chercher toutes les occasions de
faire quelque chose de solide pour lui et de l'obliger par ce moyen 
tre de mes amis sans aucune rserve. Peu de temps aprs, le cardinal
rentra en France (dcembre 1651)  la tte d'une petite arme; Turenne
devait en prendre le commandement, mais il tait encore retenu dans
Paris, d'o il ne parvint  s'chapper qu' la fin de janvier 1652.

A la nouvelle de l'entre de Mazarin en France, la fureur de ses ennemis
clata avec une violence qui ne connut plus de bornes. Le parlement mit
sa tte  prix et ordonna de prlever sur la vente de sa bibliothque la
somme qui serait paye au meurtrier. Deux conseillers furent envoys 
Pont-sur-Yonne, pour l'arrter; mais l'un prit la fuite, et l'autre,
nomm Bitaut, fut fait prisonnier. Il faillit payer les folies des
Frondeurs. J'avais rsolu d'abord, crivait Mazarin  l'abb
Fouquet[58], de renvoyer Bitaut gnreusement; mais personne ne s'est
trouv de cet avis, et tout le monde a conclu qu'on devait le retenir et
lui insinuer que, si les diligences continuelles que font quantit de
conseillers du parlement et autres, en suite du dernier arrt, pour me
faire assassiner, produisent seulement la moindre tentative contre ma
vie, la sienne ne sera gure en sret et que je n'aurai pas assez de
pouvoir pour retenir le zle et la main de tant de personnes  qui ma
conservation est chre. Je serai bien aise, nanmoins, de savoir vos
sentiments l-dessus. Et plus loin: Il faudrait aussi faire connatre
adroitement  M. le prsident Le Coigneux et aux autres parents que
Bitaut a dans le parlement, qui sont en grand nombre, qu'ils ont grand
intrt de faire en sorte qu'on remdie  l'arrt qui a t donn pour
m'assassiner,  cause du risque que leur parent en peut courir. Il ne
sera pas mal,  mon avis, de rpandre le bruit que mes amis ne se
pourront pas empcher de consigner de l'argent pour le donner  ceux qui
entreprendront contre quantit de conseillers du parlement ce qu'il a
ordonn que l'on entreprendrait contre ma vie. Car,  vous dire le vrai,
je vois les choses rduites en tels termes contre moi par les factieux
du parlement, que le seul moyen de les accommoder et de les pousser 
l'extrmit est de leur faire voir que je suis encore plus en tat de
leur faire du mal qu'eux de m'en causer.

Tout en employant les menaces pour intimider le parlement, Mazarin
faisait agir sous main le procureur gnral, Nicolas Fouquet, qui
dtachait de la Fronde quelques-uns des principaux membres de la
magistrature. Ainsi le prsident de Novion, qui appartenait  la
puissante famille des Potier, se dclara pour la cause royale[59]. Le
prsident Perrot suivit son exemple. Le conseiller Mnardeau, qui
s'tait signal dans la premire Fronde par sa violence contre Mazarin,
se montra un de ses partisans dvous. Cependant la majorit des membres
du parlement et surtout les jeunes conseillers des enqutes taient
toujours hostiles au cardinal. Il n'en tait pas de mme de la
bourgeoisie.

L'abb Fouquet, de concert avec le prvt des marchands, qui tait le
vritable chef de la bourgeoisie parisienne, parvint  gagner  la cause
royale les principaux conseillers de l'Htel de Ville. Ce serait, du
reste, une erreur de croire que cette assemble ait partag pendant la
Fronde les passions du parlement. Tandis que les magistrats, dirigs
surtout par l'intrt personnel, proscrivaient le cardinal, les
rentiers, qui formaient une classe nombreuse et influente dans Paris, se
voyaient menacs dans leur fortune et tentaient de rsister 
l'entranement des factions. Les _Registres de l'Htel de Ville de Paris
pendant la Fronde_[60] attestent que les bourgeois qui composaient le
conseil de la cit n'taient pas disposs  courir les risques d'une
guerre civile pour satisfaire l'ambition de quelques intrigants. Il
avait fallu, pour les entraner dans la premire lutte (1648-1649),
avoir recours  la terreur. Lorsqu'en 1649 le prsident de Novion se
rendit  l'Htel de Ville pour y faire excuter les ordres du Parlement,
il dclara  la compagnie qu'il fallait aller droit en besogne dans les
affaires prsentes et que le premier qui broncherait serait jet par les
fentres[61]. La bonne bourgeoisie, force de courber la tte sous le
joug, n'avait pas renonc  ces sentiments de modration et n'attendait
qu'une occasion pour les manifester. L'abb Fouquet, qui connaissait
bien ses dispositions, insistait vivement auprs de Mazarin pour que
l'on mnaget cette classe honnte et pacifique et que l'on en ft un
auxiliaire du pouvoir.

Le payement rgulier des rentes (chose fort rare  cette poque) devait
contribuer plus qu'aucune autre mesure  gagner les Parisiens. Aussi
l'abb Fouquet s'occupa-t-il tout spcialement de cette affaire: Pour
les rentes, lui crivait Mazarin[62], Sa Majest donne plus de crance 
ce que vous mandez de la part de madame de Chevreuse et de M. le
coadjuteur qu' toutes les autres lettres qui sont venues de Paris,
lesquelles, quoique de plus frache date, ne reprsentent pas l'motion
des esprits aussi grande ni les affaires en si mauvais tat que vous
faites. Le roi a donc rsolu de rtablir les choses comme elles taient,
et l'on envoie l'arrt sur la minute que M. d'Aligre en a dresse. J'ai
emport la chose et je crois que vous ne manquerez pas de la bien faire
valoir, afin que j'en acquire quelque mrite envers ceux qui y sont
intresss. Et ailleurs: Par les nouvelles que nous avons de Paris, il
parait que l'on a satisfaction de ce qui s'est fait touchant les rentes,
et effectivement je n'omets aucuns soins pour empcher que le payement
n'en soit discontinu, dont il ne sera pas mauvais que l'on informe le
public, comme vous avez dj fait.

Le peuple tait plus difficile  gagner que la bourgeoisie. L'homme qui
en disposait rellement tait Paul de Gondi. Il avait su, pendant la
premire Fronde, tour  tour soulever et contenir la populace, sur
laquelle les curs, qui lui taient dvous, exeraient la plus grande
influence. Depuis qu'il s'tait ralli  la cour, il l'avait calme, et
en mme temps avait arrt la plume des pamphltaires qu'il avait si
longtemps employs  verser l'odieux et le ridicule sur Mazarin. Le
coadjuteur attendait la rcompense des services qu'il venait de rendre 
la cour et se tenait dans une prudente rserve. Le retour de Mazarin
l'avait irrit; mais il n'osait clater, tant qu'il n'aurait pas le
chapeau de cardinal, qu'on lui avait promis. Mazarin cherchait  le
retenir dans son parti, comme l'attestent ses lettres; mais, en mme
temps, il lui demandait de donner des preuves de son dvouement pour la
cause royale: Il faut, disait-il dans une lettre  l'abb Fouquet, que
M. le coadjuteur prenne des rsolutions pour agir, et il me semble
qu'ayant le roi de son ct, tant assur que j'entreprendrai tout
hardiment pour l'appuyer, avec quantit d'amis que lui et M. le
surintendant (duc de la Vieuville) ont dans Paris, et agissant de
concert avec le prvt des marchands et M. le marchal de l'Hpital, qui
est fort zl pour le service du roi, il se peut mettre en tat de
rompre aisment toutes les mesures des ennemis.

En mme temps, le cardinal lui envoyait de l'argent par l'abb Fouquet;
mais il voulait qu'il le distribut dans les couvents et en oeuvres
charitables, afin de gagner le peuple. Je vous ai dj pri,
crivait-il  l'abb Fouquet, d'avancer six mille livres pour les lits
et autres dpenses de cette nature qu'il faudrait faire  Paris et dont
vous tcherez d'obliger M. le coadjuteur  prendre la direction. Je vous
adresserai au premier jour une lettre de change payable  vue, qui fera
fonds pour employer encore tant  distribuer dans les religions
(couvents) que pour les autres dpenses que M. le coadjuteur jugera 
propos de faire selon les conjectures, si on se remet  lui de faire
parler par les voies qu'il jugera les meilleures au cur de Saint-Paul
et aux autres personnes qu'il croira capables de servir le roi.

L'abb Fouquet pressa, en effet, le cardinal de Retz de se dclarer, et
il le fit avec une vivacit dont le cardinal se plaint dans ses
mmoires. Il n'y peint pas l'abb sous des couleurs favorables[63]: Il
tait dans ce temps-l fort jeune; mais il avait un certain air
d'emport et de fou qui ne me revenait pas. Je le vis deux ou trois fois
sur la brune, chez Lefvre de la Barre, qui tait fils du prvt des
marchands et son ami, sous prtexte de confrer avec lui pour rompre les
cabales que M. le Prince faisait pour se rendre matre du peuple. Notre
commerce ne dura pas longtemps, et parce que, de mon ct, j'en tirai
d'abord les claircissements qui m'taient ncessaires, et parce que
lui, du sien, se lassa bientt de conversations qui n'allaient  rien.
Il voulait, ds le premier moment, que je fusse _Mazarin_ sans rserve
comme lui; il ne concevait pas qu'il ft  propos de garder des
mesures.

Les lenteurs calcules du cardinal de Retz inspiraient de l'inquitude 
Mazarin. Il recevait des avis contre Paul de Gondi, et, au milieu mme
de ses protestations d'amiti, on sent percer une certaine dfiance.
Pour M. le coadjuteur, crivait-il encore  l'abb Fouquet, je suis
incapable de croire qu'il manque jamais  la moindre chose de ce qu'il a
promis; et, de plus, quand ce serait une personne qui se conduirait par
le motif de ses intrts particuliers, je connais fort bien qu'ils ne
lui conseilleraient pas le contraire, puisqu'il lui est sans doute bien
plus avantageux d'tre dans ceux de Leurs Majests et dans une parfaite
amiti avec moi que de consentir  un nouvel accommodement avec M. le
Prince, lequel personne ne croit qu'il durt plus que les autres. C'est
pourquoi, quelque chose que l'on me puisse mander au contraire, elle ne
fera point d'impression, et je jugerai toujours favorablement de ses
sentiments.

Malgr ses dclarations, Mazarin tait d'autant plus port  la dfiance
envers le coadjuteur que lui-mme montrait peu de sincrit dans sa
conduite  son gard. Il avait espr paralyser ses dispositions
hostiles par la promesse du chapeau de cardinal, et, en mme temps, il
agissait  Rome pour empcher le pape de le nommer[64]; mais les
combinaisons de ce politique furent trompes. Le pape Innocent X, qui
n'aimait pas Mazarin, saisit la premire occasion de nommer Paul de
Gondi cardinal. Ce fut le 19 fvrier 1652 qu'eut lieu la proclamation,
et dix jours aprs, le coadjuteur en recevait la nouvelle. Il se
prtendit affranchi de toute reconnaissance envers le ministre qui,
disait-il, avait charg l'ambassadeur de France  Rome de s'opposer au
dernier moment  sa nomination, et, au lieu de seconder franchement la
cause royale, il tenta de constituer un tiers parti, qui repoussait
galement Mazarin et le prince de Cond. Le duc d'Orlans, Gaston,
devait en tre le chef nominal[65].

Ce prince, mobile dans ses affections, inconstant dans ses projets, et
dont la faiblesse salit toute la vie, hsitait entre ses divers
conseillers. La cour ne cessait de lui faire des avances[66], et l'abb
Fouquet travaillait, par ordre de Mazarin,  gagner son entourage. Il
finit par mettre dans les intrts du cardinal La Mothe-Goulas,
secrtaire des commandements du prince, Choisy, son chancelier, la
duchesse de Chevreuse, qui avait une grande influence sur Gaston
d'Orlans, et mme la femme de ce prince, Marguerite de Lorraine[67].
Grce aux efforts des familiers de Gaston, l'influence du coadjuteur sur
le prince fut paralyse. La jalousie avait surtout prise sur le duc
d'Orlans, et on ne manqua pas de l'aigrir contre le prince de Cond, en
lui rappelant ses victoires et sa hauteur. Aussi, Mademoiselle, fille de
Gaston, s'effora-t-elle vainement de l'entraner  Orlans et  la tte
des armes; elle put  peine obtenir la permission d'aller elle-mme
dfendre l'apanage de son pre[68]. Tout ce qu'il fallut de souplesse et
d'habilet pour former, autour d'un prince ombrageux comme Gaston, un
cercle d'intrigues mystrieusement tissues et de plus en plus serres,
ne peut s'apprcier que par la lecture des lettres de Mazarin. Outre le
coadjuteur, il fallait combattre un des politiques les plus habiles de
cette poque, le comte de Chavigny. Ce personnage travaillait alors 
unir le duc d'Orlans et le prince de Cond, pour chasser de France le
cardinal Mazarin. Comme Chavigny fut un des adversaires les plus ardents
et les plus habiles de ce ministre, il est ncessaire d'insister sur le
rle qu'il joua pendant la Fronde. Il faut, pour le retracer, revenir
sur le pass et exposer des intrigues qui se rattachent  l'histoire des
premiers troubles.




CHAPITRE III

Rle de Chavigny pendant la Fronde: son ambition; il est
emprisonn, puis exil en 1618.--Intrigues de Chavigny et de Claude
de Saint-Simon pour renverser Mazarin (1649).--Erreur du duc de
Saint-Simon, auteur des Mmoires, relativement aux relations de son
pre avec Chavigny.--Claude de Saint-Simon cherche  s'appuyer sur
le prince de Cond pour enlever le pouvoir  Mazarin.--Mmoire
rdig par Chavigny dans ce but.--Mazarin parvient  djouer les
intrigues de ses ennemis.--Arrestation et emprisonnement du prince
de Cond (1650).--Chavigny et Saint-Simon s'loignent de Paris.


Lon Le Bouthillier, comte de Chavigny, avait t un des principaux
secrtaires d'tat sous Richelieu[69]. Le cardinal avait pour lui une
bont toute paternelle, qui excita plus d'une fois la verve satirique
des courtisans. Chavigny avait t un des amis et des protecteurs de
Mazarin,  l'poque o ce dernier s'introduisit  la cour de France, et
il croyait avoir des droits  sa reconnaissance. Plus tard, il fut
dsign par Louis XIII pour tre un des membres inamovibles du conseil
de rgence; mais, lorsque le parlement eut cass le testament de Louis
XIII, Mazarin, qui redoutait l'ambition de Chavigny, le rendit suspect 
la reine et le tint dans une position secondaire. Chavigny n'avait alors
que trente ans et n'tait pas dispos  se contenter de ce rle
subalterne, aprs avoir eu, sous le ministre de Richelieu, le maniement
des affaires les plus importantes et les plus dlicates: ambitieux avec
les apparences du dsintressement et de la modration philosophique,
incapable d'occuper le premier rang, et trop orgueilleux pour se
contenter du second, il perdit, en misrables intrigues, d'heureuses et
brillantes qualits.

Cependant, comme il joignait la prudence  l'ambition, il dissimula
quelque temps ses projets. Il crut le moment arriv, en 1648; le
parlement tait menaant, la bourgeoisie murmurait contre les impts, le
clerg tait agit par le coadjuteur et les grands aspiraient  une
rvolution, dans l'esprance de ressaisir le pouvoir que leur avait
enlev Richelieu. En prsence de ces dangers et au premier bruit des
mouvements populaires, Chavigny, affectant un zle ardent pour
l'autorit royale, poussa aux mesures extrmes. Ce fut lui surtout qui
conseilla l'arrestation de Broussel et de quelques autres membres du
parlement[70]. Ce coup d'tat provoqua l'meute connue sous le nom de
_Journe des barricades_, et la cour, passant de la colre  la peur,
recula devant le parlement et rendit les prisonniers. Quant  Chavigny,
dont la politique perfide n'avait pas chapp  Mazarin, il fut arrt
dans le chteau de Vincennes[71], dont il tait gouverneur (septembre
1648), puis transfr au Havre et enfin exil dans une de ses terres
loin de Paris.

Ce fut l qu'un autre ambitieux, galement mcontent de la cour et
impatient de son exil en Guienne, vint l'arracher  la modration
philosophique dont Chavigny affectait de masquer ses regrets. Le duc de
Saint-Simon, ancien favori de Louis XIII et son premier cuyer[72],
avait t relgu, ds 1637, dans son gouvernement de Blaye; il avait
vainement tent de reprendre quelque influence aprs la mort de
Richelieu, et s'tait vu forc de vivre loin de la cour, sans se
rsigner jamais  cette espce d'exil. Il attendait du temps et des
circonstances une occasion de se venger de Mazarin, et de reparatre
avec clat sur le thtre de ses anciens succs. Attach  la maison de
Cond et sr de l'appui de son chef, il se dcida  quitter Blaye et 
se rendre  la cour, lorsque la paix de Rueil (mars 1649) eut donn une
nouvelle importance au prince vainqueur de la Fronde. Saint-Simon
esprait devenir son conseiller intime et s'en servir pour renverser
Mazarin. Chavigny, dont il connaissait l'exprience et l'habilet, lui
devait tre un utile auxiliaire pour arriver  ses fins. Avant de partir
de Blaye pour se rendre  Paris, Saint-Simon lui crivit une lettre
date du 31 mars 1649, dans laquelle se trouve le passage suivant[73].
Je n'ajouterai aucune chose aux fidles assurances que je vous donnai,
tant chez vous, de tous mes services. Je vous les rpte de tout mon
coeur, vous suppliant d'avoir pour agrable que j'en dise autant  madame
votre femme avec tous les respects que je lui ai vous.

Le ton de cette lettre et de celles que nous citerons plus loin donnent
un dmenti clatant au duc de Saint-Simon, l'auteur des Mmoires si
connus sur le rgne de Louis XIV. Il prtend[74] qu' la mort de Louis
XIII, en 1645, Chavigny enleva, par une fraude indigne, la charge de
grand cuyer  son pre, Claude de Saint-Simon, pour la donner au comte
d'Harcourt. A cette nouvelle, ajoute-t-il, on peut juger de
l'indignation de mon pre; la reine lui toit trop respectable, _et
Chavigny trop vil_; il envoya appeler le comte d'Harcourt. Si l'on
ajoutait foi  ces assertions, il faudrait admettre que le duc Claude de
Saint-Simon rompit, ds 1643, toute espce de relations avec un homme
qu'il jugeait _trop vil_ pour assouvir sur lui sa vengeance. Loin de l,
nous le verrons, dans des lettres autographes crites en 1649, traiter
Chavigny de _frre_, et dclarer qu'il est  lui avec passion. Je
n'insisterai pas davantage sur cette erreur manifeste du duc de
Saint-Simon, l'auteur des Mmoires[75].

Claude de Saint-Simon fit lentement le voyage de Blaye  Paris, voulant
laisser aux vnements et aux hommes le soin de se dessiner. Il ne
visita pas Chavigny, comme il en avait d'abord form le projet; mais il
ne cessait de lui ritrer, dans ses lettres, ses assurances de
dvouement. Vous honorant au point que je fais, lui crivait-il le 22
juin 1649, je ne veux perdre aucune occasion de vous rendre mes
services, et croyez, s'il vous plat, qu'il y a en moi pour vous une
passion bien fidle, tant fort attach  tous vos intrts. Dans la
suite de cette lettre, Claude de Saint-Simon parle  Chavigny de son
influence auprs du prince de Cond et lui promet d'en user en sa
faveur. J'ai tout accs auprs de M. le Prince, lui crit-il, et je
suis en possession de lui parler fort librement de tout. Le temps o
nous sommes me fera prendre encore plus de libert, et, s'il y a quelque
chose  lui dire qui vous regarde ou autrement, prfrez-moi  tout
autre. Je vous promets grand secret; je brle les billets, si vous
n'aimez mieux que je les renvoie. Si vous avez agrable de m'envoyer un
chiffre pour parler du monde sans nommer, cela me semblerait bien. En un
mot, je vous conjure d'ordonner franchement sur le fondement que, _si
j'avais l'honneur d'tre votre propre frre, je ne pourrais pas tre 
vous plus passionnment que j'y suis_.

Arriv  la cour, qui rsidait alors  Compigne (aot 1649), le duc de
Saint-Simon y trouva une ample matire pour exercer l'activit de son
esprit. Le prince de Cond, qui venait de rduire Paris rvolt, se
plaignait de l'ingratitude de la reine et du cardinal. De son ct,
Mazarin, las de la hauteur et des prtentions du prince, se rapprochait
de la maison de Vendme, cherchait  gagner le duc de Beaufort, un des
membres les plus influents de cette famille, comblait de faveurs les
duchesses de Montbazon et de Chevreuse, et ngociait le mariage d'une de
ses nices, Laura Mancini, avec le duc de Mercoeur, frre an du duc de
Beaufort. Saint-Simon ne tarda pas  tre au courant de ces intrigues de
cour, et il en rendait compte  Chavigny dans une lettre du 14 aot
1649:

J'ai diffr, lui disait-il,  vous crire de ce monde-ci,  cause que
les choses m'y paraissent assez incertaines et obscures pour embarrasser
un gazetier qui veut tre fidle et assur. La rsolution est prise, il
y a dj quelques jours, de ramener le roi  Paris[76]. Ce n'a pas t
sans peine que l'on y a fait consentir les plus intresss, M. le Prince
ayant employ toute sa force pour le persuader. C'est mercredi ou jeudi
sans faute le jour du dpart par le chemin de Senlis. L'on travaille
encore pour faire venir M. de Beaufort; mesdames de Montbazon et de
Chevreuse y font les derniers efforts. Je tiens qu'ils ne seront pas
inutiles et qu'il se laissera vaincre  la fin par les dames. La
premire a obtenu l'abbaye de Vendme pour son fils, de six mille cus
de rente. L'autre a t trs-bien reue et caresse de toute la cour
jusqu'au point que l'on croit dessein d'alliance de sa fille[77] avec le
sieur de Mancini; mais l'ge est fort disproportionn, et la fille y
tmoigne grande aversion. Madame la Princesse[78] est arrive depuis
deux jours, fort caresse en toutes manires. Le roi et la reine furent
au-devant d'elles. La famille de Cond se runit fort et par le
mouvement du chef.

Ce fut sur cette famille et sur son chef que Saint-Simon fonda ses
principales esprances pour la ruine de Mazarin et l'avnement de
Chavigny au pouvoir. Il y travailla avec une ardeur qui ne se dmentit
pas jusqu' la catastrophe. En moins d'un mois, il avait fait de grands
progrs, si l'on en croit la lettre suivante, qu'il adressait  Chavigny
 la date du 6 septembre[79]: Vous tes  souhait dans la famille de M.
le Prince, et, si ses dsirs taient suivis, vous seriez o vous
mritez, dans la place o je vous souhaite toujours. Cela peut
importuner un philosophe[80]; mais je n'ai pu m'en retenir. La plus
grande nouvelle est le mariage de M. de Mercoeur, conclu et arrt avec
la nice ane de M. le cardinal. Ce n'est pas une bagatelle, et vous
l'avez toujours juge chose importante. Aussi est-elle ressentie par M.
le Prince; il en est trs-piqu, ayant fait entendre, il y a quelque
temps, nettement son aversion  cette affaire. Le cardinal Mazarin est
dcouvert pour le moindre des hommes, avec ses mauvaises qualits
manifestes  un chacun, et il est mpris au dernier degr[81]. Les plus
sages sont persuads de sa perte par diverses raisons; cela va au moins
ou au plus de temps. Les tireurs d'horoscopes sont fort de cet avis.

Chavigny, provoqu par les instances du duc de Saint-Simon, sortit enfin
de cette indiffrence philosophique, o il affectait de s'enfermer. Il
crivit un manifeste, o il rsumait avec habilet et vigueur les
principales accusations contre la politique intrieure et extrieure du
cardinal. Destin  tre communiqu a des hommes graves, ce document n'a
nullement le ton grossier des pamphlets connus sous le nom de
_mazarinades_; c'est une vritable accusation politique. Comme on
voulait gagner des hommes sincrement religieux, qui, sans rien entendre
au gouvernement des tats, n'avaient cess de combattre Richelieu et
Mazarin, Chavigny enveloppa son attaque de formules dvotes. Il y
montrait partout la main de la Providence, chtiant la France, et
faisait de Mazarin un flau de Dieu. On ne doit pas, d'ailleurs, oublier
que Chavigny affectait une grande dvotion et tait li avec le parti
jansniste. Je citerai quelques passages de ce manifeste, qui me parat
la plus srieuse attaque qu'un contemporain ait dirige contre le
cardinal Mazarin. Il commence ainsi:

Les maux qui sont  prsent dans la France et la ruine pouvantable
dans laquelle ils la vont plonger, selon toutes les apparences, ne me
permettent pas de me taire, et je me sens oblig de rompre le silence
que j'avais rsolu de garder toute ma vie, parce qu'il me semble qu'il
serait criminel, et que je trahirais ma patrie, si je ne l'avertissais
du misrable tat auquel elle est et si je ne lui dcouvrais tout ce que
je connais de la grandeur de son mal. Aprs que la reine eut viol le
serment qu'elle avait fait sur les saints vangiles, en prsence du
parlement, des princes du sang et de tous les grands du royaume,
d'observer exactement la volont du dfunt roi son mari porte par sa
dclaration, et que le parlement mme eut autoris une si manifeste
infidlit, que l'interprtation de quelques hypocrites ne peut jamais
excuser devant Dieu ni devant les hommes qui ont tant soit peu d'honneur
et d'intelligence, Dieu ne fit pas clater la colre qu'un clat si
trange lui devait avoir fait natre. Il rserva la punition qu'il en
devait faire dans le temps, et elle n'interrompit point le cours de sa
misricorde dont la France ressentait les effets depuis longues annes.
Il se servit de M. le Prince, encore jeune et sans exprience, pour
nous faire gagner la bataille de Rocroi, dont on le doit nommer
vritablement le Dieu, parce que, s'il n'et aveugl les Espagnols, ils
ne la pouvaient pas vraisemblablement perdre; il nous fit prendre
Thionville presque en mme temps, et, jusqu'en 1648, il nous a donn
quantit d'autres avantages, sous la conduite de M. le Prince et de M.
le duc d'Orlans, dont la cause apparemment doit tre rfre  la pit
du roi Louis XIII,  qui Dieu continuait ses rcompenses, ou  quelque
autre cause qu'il ne nous est pas permis de pntrer.

Chavigny montre ensuite Mazarin s'emparant de la confiance de la reine,
grce aux intrigues de l'Anglais Montaigu, qui avait eu jadis le
maniement des affaires du duc de Buckingham prs de cette princesse. Il
reprsente le cardinal comme un esprit inconstant et variable, timide,
ambitieux, envieux, plein de soupons et de dfiances, sans ordre et
sans rgle jusque dans sa maison, voulant faire le mtier de tout le
monde, ne s'appliquant dans le sien qu'aux choses qu'il ne devrait pas
faire, sans secret, sans aucune fermet ni fidlit pour ses amis, sans
foi et sans parole, avare, pipeur dans le jeu, fripon jusque dans les
moindres choses. Aprs cette sortie violente, il rappelle toutes les
fautes du cardinal: le gouvernement du Languedoc et de la citadelle de
Montpellier donns au duc d'Orlans, ceux de Champagne et de Stenay au
prince de Cond; sa conduite avec l'abb de La Rivire, qu'il a combl
d'argent et de biens d'glise; son manque de prvoyance et d'habilet 
l'poque de l'lection du pape Innocent X; ses fautes dans l'expdition
d'Italie et pendant le sige d'Orbitello; enfin la mauvaise direction
donne aux ngociations pour la paix de Westphalie. Chavigny, qui
connaissait  fond la politique extrieure et l'avait dirige sous le
cardinal de Richelieu, insistait particulirement sur ce point:

Je ne veux pas examiner, disait-il, si le cardinal Mazarin a voulu
faire la paix ou non; la discussion en serait trop longue. Je dirai
seulement que, s'il n'a jamais eu dessein de la faire, il a t trs-mal
habile de ne pas connatre qu'elle seule pouvait affermir son
tablissement dans l'tat et le rendre ncessaire et considrable  tous
ceux  qui il tait oblig de faire la cour pendant la guerre. S'il
avait rsolu de la faire, faut-il avouer que c'est le plus prsomptueux
et le plus incapable de tous les hommes par les voies dont il s'est
servi? Le sieur d'Avaux avait t destin, ds le temps du dfunt roi,
pour cette ngociation, et il avait si bien russi dans toutes les
prcdentes dont il avait t charg, qu'il n'osa pas lui ter celle-ci
d'entre les mains; mais le cardinal Mazarin, craignant qu'il n'augmentt
la gloire qu'il avait dj acquise dans ses emplois par celle que lui
donnerait la conclusion d'un trait si important, et sa jalousie et sa
faiblesse lui persuadant que cela irait  la diminution de celle qu'il
voulait prendre, il fit incontinent nommer le sieur Servien pour lui
tre adjoint en cette ambassade. Ce n'est pas qu'il ne le connt pour un
esprit assez incompatible (insociable) et naturellement infidle; qu'il
ne st qu'tant procureur gnral dans le parlement de Dauphin, ses
dbauches avaient contraint le duc de Lesdiguires de lui donner des
coups de bton et que lui-mme n'et contribu  le faire chasser de la
cour au temps du dfunt roi; mais il lui fallait un semblable sujet pour
tre un excuteur aveugle de ses ordres, et il avait besoin d'un oncle
du sieur Lyonne[82] pour mettre en usage toute la mauvaise politique que
son petit sens lui suggrait[83]. Le sieur Servien n'avait garde de
manquer  se brouiller d'abord avec le sieur d'Avaux. Il savait trop
bien que c'tait le premier pas qu'il devait faire pour plaire au
cardinal, et que c'tait le vritable moyen pour tre son confident dans
cette ngociation. Cette division a fait assez d'clat pour n'tre
ignore de personne, et les suites en ont t assez funestes pour tre 
jamais conserves dans la mmoire des Franais[84], qui ne sont que trop
claircis qu'elle a t le principal obstacle  la conclusion de la paix
gnrale qui tait en nos mains.

Le cardinal favorisait secrtement le sieur Servien, quoiqu'il affectt
souvent de paratre juge quitable entre lui et le sieur d'Avaux. Il
faisait tenir des conseils en sa prsence pour juger leurs diffrends,
et le sieur Lyonne, qui recevait toutes les dpches de Munster,
ajustait si bien toutes les critures, que le sieur d'Avaux y avait
toujours du dsavantage. Le but du cardinal tait de le faire revenir,
parce qu'il ne voulait pas qu'il et part au trait de la paix. Mais son
irrsolution naturelle, le respect qu'il portait au prsident de
Mesmes[85], et le peu d'apparence qu'il y avait de donner un si rude et
si infme chtiment  un homme  qui on ne pouvait reprocher d'autre
faute que de n'tre pas d'accord avec le sieur Servien, qui voulait en
toute manire tre brouill avec lui, lui faisait toujours diffrer
l'excution de ce dessein.

Cependant personne ne peut ignorer que, pendant le sjour que le sieur
d'Avaux a fait  Munster, le cardinal n'ait pu faire la paix galement
glorieuse et avantageuse  cet tat; qu'il ne se soit vant plusieurs
fois publiquement qu'il en tait le matre; qu'il ne l'ait promise,
tantt dans un mois, tantt dans six semaines, et qu'il n'ait dit qu'il
voulait que la reine lui fit couper le cou, s'il ne la lui faisait avoir
quand elle voudrait. Ce discours seul est capable de le faire passer
pour le plus vain et le moins judicieux de tous les hommes; car il ne
lui pouvait produire aucun avantage en faisant la paix, et, ne la
faisant pas, il le mettait infailliblement dans le dcri o nous l'avons
vu depuis et le chargeait d'un crime dont il ne peut viter la punition
que pour un temps, et qui lui est sans doute rserve quand il cessera
d'tre l'instrument de la justice de Dieu contre ceux qu'il veut
chtier.

Rendre Mazarin seul responsable de la continuation de la guerre, c'tait
faire retomber sur lui tout l'odieux des calamits auxquelles la France
tait eu proie, de l'aggravation des impts et des troubles qui en
taient rsults. Insistant sur ce grief, Chavigny citait des
particularits que sa position lui avait fait connatre et qu'il
tournait contre Mazarin. Puis il rappelait la conduite du cardinal 
l'gard du prince de Cond et son dsir de le faire prir dans la guerre
de Catalogne: Le sige de Lerida ayant t lev, le cardinal Mazarin
embarqua M. le Prince en Catalogne pour attaquer de nouveau cette place.
Ce fut alors que, dans les conversations secrtes qu'il eut avec la
reine, il l'obligea de donner les derniers loges  son adresse, en lui
faisant connatre qu'il avait fait tomber M. le Prince dans le pige;
que, s'il prenait Lerida, le roi en tirerait beaucoup d'avantages, cette
ville, qui donne l'entre libre dans l'Aragon, lui devant
infailliblement demeurer entre les mains, comme tout le reste des autres
que l'article des conqutes lui donnait; s'il la manquait, il y perdrait
ou sa rputation, ou plus apparemment la vie qu'une telle disgrce lui
ferait mpriser par dsespoir. Ce qui ne serait pas moins utile 
l'tat, non-seulement que la possession de Lerida, mais que la paix
prsente mme, quelque avantageuse qu'elle pt tre, parce que les
Espagnols, perdant par la mort de ce prince toutes leurs esprances de
voir des brouilleries dans l'tat, ne pourraient s'empcher de nous
offrir ensuite les conditions que nous voudrions.

De pareilles attaques taient bien propres  exasprer le prince de
Cond, qui n'tait d'ailleurs que trop dispos  s'unir aux ennemis du
ministre. Il se rapprocha de Beaufort, du coadjuteur Paul de Condi et
de la vieille Fronde pour renverser cet Italien, dont on dvoilait
hautement les fautes et les turpitudes, et dont un homme d'tat tel que
Chavigny signalait l'incapacit. Livr  la raillerie du peuple par des
pamphlets chaque jour plus violents, au mpris des hommes srieux par un
ancien ministre lve de Richelieu,  la haine de tous par le cri
public, Mazarin semblait perdu. C'est surtout dans une pareille crise
qu'il faut admirer la prodigieuse habilet de ce joueur intrpide, qui
ne dsespra jamais des parties les plus compromises. Son premier soin
fut de rompre l'union de Cond et des Frondeurs. Pour y parvenir, il
signa une dclaration par laquelle il s'engageait  prendre l'avis de ce
prince dans toutes les affaires importantes[86]. Il crivit sur ses
Carnets[87] les phrases suivantes, qui devaient probablement tre
dveloppes dans une conversation avec Cond ou avec quelqu'un de ses
amis: Je tiens pour mes meilleurs amis ceux qui le sont de M. le
Prince. Je me sparerai des miens s'ils lui dplaisent, et je ne songe
qu' le servir en tout et partout avec une rsignation sans exemple, le
tout pour l'assurer qu'il n'a serviteur plus cordial, ferme et sr que
moi, et afin qu'ayant tout  souhait, il agisse pour relever l'autorit
du roi. Ce qui est fort faisable, s'il s'y veut employer et y travailler
de la bonne sorte conjointement avec moi.

Tout ce que le prince de Cond rclamait lui fut accord immdiatement:
le duc de Longueville eut le Pont-de-l'Arche et le prince de Conti la
promesse d'un chapeau de cardinal. Mazarin annona la rsolution
d'enfermer ses nices dans un couvent[88], afin que le prince de Cond
n'et plus  se plaindre des projets de mariage entre Laura Mancini et
le duc de Mercoeur. Enfin le cardinal, aprs toutes ces concessions, alla
souper avec le prince de Cond, et l il eut  supporter les railleries
insultantes des _petits-matres_, qui formaient le cortge ordinaire de
Cond[89]. Les courtisans, qui avaient compt sur ce prince pour
renverser Mazarin, ne prenaient pas au srieux cette apparente
rconciliation. On le voit par une lettre de Saint-Simon  Chavigny, en
date du 17 septembre 1649:

L'accommodement s'est fait hier et a t dclar aujourd'hui par
l'entremise de M. le duc d'Orlans; le Pont-de-l'Arche est accord. M.
le Prince en a remerci ce matin la reine et lui a fait de nouvelles
protestations de service et d'obissance, assurant Sa Majest qu'il
n'aurait pas t moins ferme et moins fidle dans son devoir, quand bien
mme il n'aurait pas reu cette grce de sa bont. Monsieur ensuite a
command  M. le Prince de lui donner  souper, et il a fait entendre
qu'il y mnerait M. le cardinal, et,  l'heure que je tiens la plume,
ils sont  table avec peu d'allgresse. C'est une rconciliation en
apparence, dont beaucoup de gens sont prsentement en peine, mais je
vous puis assurer qu'elle n'est point cordiale du ct du faubourg[90];
Mazarin est entam, et sa ruine est rsolue d'une telle faon, qu'il
faudra des miracles pour sa conservation. Ce sera doucement, sans
employer aucun moyen violent. Faites votre compte l-dessus; vous tes
fort sur le tapis et trs-fort dans le coeur de toute la maison de M. le
Prince; je n'oublierai aucune chose pour vous rendre toute sorte de
services. Vous devez crire  M. le Prince, sur cette occasion, une
lettre pleine d'affection et d'esprance que ses soins et sa conduite
remettront l'tat dans le bonheur. J'offre de rendre votre lettre; si
vous voulez dire davantage dans la mienne, je puis la faire voir. Ma
passion pour votre service est sans rserve; ordonnez franchement. Le
raccommodement fera quelques dupes.

La dupe dans cette affaire, ce fut le duc de Saint-Simon, tout habile
qu'il se piquait d'tre. Mazarin, en s'humiliant devant Cond et en
achetant si cher son pardon, n'avait qu'un but: semer des dfiances
entre les deux Frondes, prouver aux princes de la maison de Vendme, au
coadjuteur,  madame de Chevreuse, qu'ils ne pouvaient compter sur
Cond; isoler ainsi peu  peu le prince et ensuite frapper cet ennemi
dsarm. Il marcha  son but par les voies souterraines, qu'il
prfrait, mais il y marcha srement et rsolument. D'ailleurs Cond lui
fournissait des armes par ses imprudences. Il ne faut pas oublier qu'
cette poque le prince, naturellement hautain et ambitieux, tait dans
toute l'ivresse de sa fortune. Vainqueur  Rocroi,  Fribourg, 
Nordlingen et  Lens, il venait encore de triompher de la Fronde
parlementaire et de ramener le roi dans Paris. Bien loin de se faire
pardonner sa gloire en la couvrant de modration, il affectait pour ses
adversaires le plus insolent ddain. Ses airs mprisants, son ton
arrogant, lui avaient fait de nombreux ennemis. Les _petits-matres_,
qui l'entouraient, les Bouteville, les Chabot, les Jarz, imitaient et
exagraient sa hauteur ddaigneuse et traitaient avec mpris les gens de
robe et de plume qui avaient soutenu la premire Fronde. Les
parlementaires s'en irritrent, et les grands eux-mmes ne supportrent
pas longtemps une pareille arrogance. La vieille haine des maisons de
Lorraine et de Cond se rveilla et fut soigneusement fomente. Comme au
temps de la cabale des Importants, madame de Longueville, rconcilie
avec son frre le prince de Cond, eut pour ennemis madame de Chevreuse,
les princes lorrains et la maison de Vendme.

Mazarin sut habilement profiter de ces divisions qu'il avait semes. Ses
Carnets attestent qu'il se rapprocha de la maison de Vendme et finit
par s'unir troitement avec elle. On y lit[91]: M. de Vendme, aprs
m'avoir parl de ses affaires ce matin, m'a dit que jamais les choses
n'avaient t en meilleure disposition pour retirer M. de Beaufort et le
donner  la reine entirement; que le prsident de Bellivre et le
coadjuteur y taient tout  fait rsolus en haine de madame de
Montbazon, qui voulait mettre tout en confusion pour ses intrts
particuliers. A partir de ce moment, les relations entre Mazarin et la
vieille Fronde devinrent chaque jour plus troites. L'abb Ondedei, un
des parents et des confidents intimes du cardinal, eut des entrevues
avec le marquis de La Boulaye, qui avait t un des plus ardents
Frondeurs. Madame de Chevreuse et le duc de Beaufort promirent  Mazarin
de le soutenir dans sa lutte contre Cond. Beaufort montrait autant de
zle pour son nouvel alli qu'il en avait dploy antrieurement dans
l'intrt de la Fronde. La moindre chose qu'il promet dans cette
liaison d'amiti, crivait Mazarin[92], c'est de calmer le royaume et de
mettre aux pieds de la reine les parlements et les peuples, et de faire
avoir autant d'amour pour moi qu'on a de haine.

Cependant, au milieu des succs de sa politique tortueuse, Mazarin
redoutait toujours Chavigny. Il suivait avec inquitude les menes de ce
rival dangereux, qui s'tait rendu en Brie et de l avait de frquentes
entrevues avec les Frondeurs, tels que Fontrailles et le prsident
Viole. On m'assure, crit Mazarin sur ses Carnets[93], que M. de
Chavigny a t deux heures  Paris et qu'il a vu M. le Prince. Et un
peu plus loin[94]: Chavigny reoit le monde avec grande parade et a vu
M. le Prince. Mazarin craignait que ce conseiller, plus habile que les
_petits-matres_, n'arrtt le prince sur la pente fatale o son orgueil
l'entranait et ne renout les relations entre la Fronde parlementaire
et le parti des princes; enfin, comme il l'crivait sur ses
Carnets[95]: ne fit mille choses prjudiciables au service du roi et au
mien. Malheureusement pour le prince de Cond, il cdait  des conseils
moins prudents que ceux de Chavigny et sparait de plus en plus sa cause
de celle des Frondeurs. Saint-Simon, cho du parti des _petits-matres_,
affectait aussi de ddaigner la vieille Fronde. Il crivait  Chavigny,
le 27 novembre: On vous conseille de frquenter le moins que vous le
pourrez le pape des Frondeurs[96] et les autres de cette nature.

En mme temps que Cond rompait avec Beaufort et avec le coadjuteur, il
poussait aux dernires extrmits Anne d'Autriche et Mazarin par de
nouvelles insolences. Il se rendit coupable de l'insulte la plus grave
envers une femme et une reine; il prtendit lui imposer un amant, et
choisit pour ce rle un des _petits-matres_, le marquis de Jarz[97].
Cet outrage porta le dsespoir dans l'me d'Anne d'Autriche[98], et
Mazarin se hta de prendre les dernires mesures avec les chefs de la
Fronde pour frapper un coup dcisif; il gagna Retz par la promesse du
chapeau de cardinal, Vendme et Beaufort par celle de l'amiraut. Madame
de Chevreuse lui rpondit du faible Gaston d'Orlans.

Si l'on en croit les Carnets de Mazarin[99], il tait temps que ce
ministre en fint avec Cond. Les gentilshommes dvous  ce prince se
runissaient en foule  Paris, et tout annonait une lutte formidable.
Mazarin prvint le coup: le 18 janvier 1650, il fit arrter au Louvre le
prince de Cond, son frre le prince de Conti et son beau-frre le duc
de Longueville. Cet acte de vigueur dispersa la faction des princes;
leurs partisans les plus dvous se retirrent dans les provinces et y
renouvelrent la guerre civile. Quant  Chavigny, gardant toujours son
rle de philosophe, il se retira dans ses terres et attendit que la
dlivrance des princes (1651) lui fournt une occasion de renouer ses
intrigues. Le duc de Saint-Simon, qui voyait toutes ses prvisions
dmenties, se hta de regagner son gouvernement de Blaye et crivit 
Mazarin pour lui offrir son pe. Le ministre ne fut pas dupe de ces
dmonstrations tardives, et l'on voit assez par la lettre qu'il rpondit
au duc de Saint-Simon, le 26 fvrier 1650, que la fuite prcipite de ce
personnage avait inspir au ministre de justes soupons. Vous pouviez,
lui crivait Mazarin, changer la forme de ce dpart et particulirement
dans la conjoncture prsente, o il a donn matire au peuple de faire
diverses spculations et de craindre de mauvaises suites de la sortie de
la cour d'une personne de votre qualit, sans avoir pris cong de Leurs
Majests. Telle fut l'issue de l'intrigue ourdie en 1649 par
Saint-Simon et Chavigny. Le premier s'tait promptement ralli, comme on
vient de le voir, au parti le plus fort[100]. Le second ne tarda pas 
reparatre sur la scne, o nous le retrouvons dirigeant la politique du
parti des princes et considr avec raison comme l'me de leurs
conseils.




CHAPITRE IV

Retour de Chavigny  Paris en 1651; il entre dans le ministre
form en avril 1654 et est attaqu par le cardinal de Retz.--Courte
dure de ce ministre.--Chavigny entame des ngociations avec
Mazarin (janvier 1652) par l'intermdiaire de Fabert et de l'abb
Fouquet.--Arrive des troupes espagnoles  Paris (5 mars
1652).--Ftes et meutes.--Prise d'Angers par l'arme royale (7
mars).--Violences du parti des princes dans Paris.--meute du 25
mars.--Inquitude de Mazarin.--L'abb Fouquet fait afficher des
placards contre Cond.--Arrive de Cond  l'arme (1er
avril).--Combat de Blneau (6 avril).--Cond vient  Paris (11
avril).--Il se rend au parlement (12 avril).--Paroles que lui
adresse le prsident Le Bailleul.--Le procureur gnral Fouquet
attaque le manifeste du prince de Cond (17 avril).--Les princes
sont mal accueillis  la chambre des comptes et  la cour des aides
(22 et 23 avril).--Dispositions peu favorables de l'Htel de
Ville.--Arrestation de l'abb Fouquet (24 avril).--Les campagnes
sont dsoles par les troupes des deux partis.--Destruction des
bureaux d'entre.--Plaintes du prvt des marchands adresses au
parlement (26 avril).--Les princes forcs de ngocier avec la cour
(28 avril).--tat misrable de Paris.--On engage le peuple 
secouer le joug des princes.


Ce fut aprs le premier exil de Mazarin, en 1651, que Chavigny fut
rappel de Touraine  Paris. Il entra dans le ministre rorganis sous
l'influence du prince de Cond, au mois d'avril 1651, et y fut considr
comme le principal dfenseur de ses intrts dans le conseil[101]. Le
coadjuteur, qui aurait voulu y faire prdominer le parti du duc
d'Orlans, dont il tait alors le conseiller intime, attaqua Chavigny
dans un pamphlet intitul: _Les Contre-temps du sieur de Chavigny,
premier ministre de M. le Prince_[102]. Il fallait, disait Retz, que
Chavigny quittt la solitude pour aller porter le flambeau de la
division dans la maison royale, pour servir d'un nouveau prtexte et
d'une nouvelle cause  la division de la reine et de S.A.R., et pour
confrer tous les jours sur ce sujet avec toutes les cratures du
cardinal Mazarin. Quel contre-temps  un homme tabli de se venir jeter
dans la tempte, sur une mer pleine de prils et d'cueils, agite
encore par les vents et par les orages, et dont les mouvements
incertains ne pouvaient qu'tre vits par un esprit tant soit peu
judicieux; d'avoir prtendu de se vouloir rendre matre, dans un temps
o il n'y avait personne au monde qui pt pntrer o elle devait
tomber; d'avoir espr la confiance au moment que l'on ne pouvait
judicieusement fixer aucun dessein pour les choses mme les plus
faciles; d'avoir cru que le cardinal la lui confiait de bonne foi dans
un tat o ses amis les plus assurs lui taient suspects; de s'tre
imagin de pouvoir perdre Monsieur et tous ses serviteurs par la liaison
de la reine et de M. le Prince, qu'un homme sage et bien connu ne
pouvoir tre de dure de la manire qu'elle s'tait faite! Il ne faut
que jeter les yeux sur cette conduite pour la considrer avec piti.

Le coadjuteur donne lui-mme un dmenti  son prtendu mpris pour
Chavigny, par l'pret avec laquelle il poursuit ce rival redoutable. Il
avait raison, cependant, lorsqu'il dclarait que l'alliance de la reine
et de Cond ne serait pas longue, et qu'avec elle tomberait le ministre
de Chavigny. Il ne dura que quelques mois. Lorsque le prince de Cond
s'loigna de Paris pour aller en Guienne allumer la guerre civile
(septembre 1651), Chavigny se retira dans ses terres; mais il n'y resta
pas longtemps en repos. Ds le mois de janvier 1652, il fit faire des
ouvertures  Mazarin par l'intermdiaire de l'abb Fouquet; en mme
temps il se servait de Fabert, gouverneur de Sedan, pour correspondre
avec le cardinal. Il lui promettait l'appui du prince de Cond, et mme
celui du duc d'Orlans, sur lequel il se flattait d'exercer une grande
influence. Mazarin, qui connaissait  fond Chavigny, ne lui tmoigna
qu'une mdiocre confiance: Je vous ai dj mand, rpondait-il  l'abb
Fouquet le 31 janvier 1652, que je n'avais d'animosit contre personne.
Si M. de Chavigny fait connatre videmment qu'il veut se mettre dans le
bon chemin, et que pour cet effet il porte S.A.R. (Gaston d'Orlans) 
prendre les rsolutions qu'elle doit pour le service du roi et pour le
bien de l'tat, il se peut assurer qu'il n'aura pas sujet de se plaindre
de moi; mais il faut des effets et non pas des paroles.

Chavigny s'en tint aux paroles, et le cardinal Mazarin, tout en
ngociant avec lui, dmlait parfaitement le but de cet ambitieux. Il
crivait un peu plus tard  l'abb Fouquet: Il me semble que M. de
Chavigny est le grand conseiller de Son Altesse Royale,  qui
assurment il fait croire qu'il sera en mauvais tat s'il ne se dclare
et ne fait des dmonstrations clatantes et positives pour M. le Prince,
parce que autrement ledit prince, tant matre de l'arme, et voyant
qu'il ne peut se prvaloir de l'assistance et de l'amiti de Son Altesse
Royale, s'accommodera avantageusement avec la cour. Il ne faut pas
douter que cette apprhension ne soit capable de porter Son Altesse
Royale  tout ce qu'on lui conseillera  l'avantage de M. le Prince,
nonobstant la jalousie et mme l'aversion qu'il a contre lui. Et plus
loin: M. de Chavigny, avec ses adhrents, gagne pays furieusement, et
avec l'assistance de M. le Prince il viendra  bout de tout: ce qui ne
peut tre que trs-prjudiciable  Leurs Majests,  M. le cardinal de
Retz et  moi. Car je ne m'arrte nullement  tous les bruits que l'on
fait courir, avec tant d'artifice, que M. le cardinal de Retz est
d'accord avec M. de Chavigny, et qu'il s'est accommod par son moyen
avec M. le Prince, sachant fort bien qu'il est incapable par mille
raisons d'une chose de cette nature.

Le parti des princes devenait, en effet, chaque jour plus menaant.
Pendant que le cardinal de Retz, qui avait enfin la pourpre romaine,
s'enfermait dans sa cathdrale et affectait de se retirer du monde, on
voyait arriver  Paris des troupes recrutes dans les Pays-Bas espagnols
et conduites par le duc de Nemours et par le baron de Clinchamp[103]. Ce
fut le 5 mars 1652 que le duc de Nemours entra dans Paris. Une lettre
date de ce jour en avertissait Mazarin. M. de Nemours, lui
crivait-on, est arriv ici cette aprs-dne, accompagn de quatre
cents chevaux, y compris ce que l'on avait envoy au-devant de lui; il a
travers toute la ville en cet quipage, et est all descendre au palais
d'Orlans (au Luxembourg).

L'arrive de ces renforts exalta les esprances des Frondeurs. Suivant
l'usage du temps, on mla les ftes et la danse  l'appareil militaire.
En considration de M. de Clinchamp et de tous ses officiers, dit
mademoiselle de Montpensier dans ses Mmoires[104], Monsieur voulut que
l'on ft une grande assemble chez moi, le jour de la mi-carme,  quoi
j'obis volontiers. Il y eut un ballet assez joli: ce que M. de
Clinchamp admira moins que la beaut des dames de France, aussi bien que
tous les colonels. Car pour lui, quoiqu'il servt le roi d'Espagne, il
tait Franais, de la frontire de Lorraine. Il avait t, de jeunesse,
nourri en cette cour, et M. de Lorraine l'avait engag au service des
Espagnols. Il me vint voir souvent, et me tmoignait qu'il n'et rien
souhait avec plus de passion que de me voir matresse des Pays-Bas. Je
tournais ce discours en raillerie, ne le connaissant pas assez pour
pouvoir prendre cela autrement, comme j'ai fait depuis. Avant qu'il
partit d'ici, M. de Nemours et lui me prirent qu'ils pussent voir
encore danser chez moi une fois avant de partir. Je lui donnai encore
un bal, mais il fut plus petit que l'autre. Au milieu de ces ftes et
de la joie que l'arrive de ces auxiliaires causait aux Frondeurs, ils
apprirent avec effroi que l'arme royale venait de s'emparer d'Angers (7
mars) et poursuivait ses succs aux bords de la Loire. L'on est, depuis
cette nouvelle, fort tonn au Luxembourg, crivait  Mazarin un de ses
partisans. L'on y a fait monter les deux canons tirs de la Bastille, et
on dit aux spectateurs que c'est contre les _Mazarins_. L'on croit
qu'ils y demeureront pour la garde du Luxembourg. Quelques capitaines de
la ville, sur un avis suppos qu'on voulait enlever Son Altesse Royale,
ont t s'offrir avec leurs compagnies. Les bien intentionns s'tonnent
de la conduite du chancelier[105], qui s'est venu fourrer  Paris pour
donner des conseils, avec Chavigny et Tubeuf[106],  M. le duc d'Orlans
contre le service du roi, et que les trois qui ont le plus vcu des
bienfaits du roi soient aujourd'hui ses plus grands ennemis. Le passage
des Espagnols nous le confirme  l'gard du premier. Plusieurs ont
trouv  redire que l'on n'ait pas pourvu  ce passage de la Seine par
les Espagnols, et que les gouverneurs de Champagne et de Picardie
n'aient pas fait plus de diligence pour s'y opposer. Mais on excuse M.
d'Elbeuf, qui est assez occup  faire danser des ballets et  se
poudrer. A Paris, les affaires sont en tel tat, qu'on n'oserait y crier
la lettre du roi  M. le marchal de l'Hpital[107], d'autant que les
Frondeurs tiennent la prise d'Angers pour fausse, quoiqu'elle soit
trs-assure. Un colporteur a mme, ce matin, t maltrait pour cela.
Il y a aussi quelques jours qu'un Suisse, qui parut tant  la cavalcade
de la majorit, pensa tre trs-maltrait pour avoir blm un colporteur
qui criait je ne sais quel pamphlet contre Son minence.

Ainsi Paris commenait  tre le thtre de violences par lesquelles les
Frondeurs espraient effrayer les partisans de Mazarin, entraner les
indcis et triompher enfin du cardinal. Cependant l'irrsolution de
Gaston les inquitait. L'on voit l'esprit de M. le duc d'Orlans plus
embarrass que jamais, crivait un des agents de Mazarin. Chavigny et
Croissy[108] disent bien que Son Altesse Royale ne fait pas tout ce
qu'elle peut, parce qu'elle n'agit pas selon leurs sentiments. Ces
messieurs-l ne manquent pas d'animer l'esprit de M. le Prince. Toute
leur vise est maintenant de le rendre matre de toutes les troupes: ils
disposent tout pour cela. Son Altesse Royale en a trs-grande dfiance.
La duchesse de Chevreuse, fidle  la cause royale, contribuait  rendre
plus indcis le duc d'Orlans. Chavigny, dsesprant enfin d'entraner
Gaston, appela  Paris le prince de Cond, qui tait encore en Guienne,
et, en attendant que le prince put arriver, il ne cessait d'exciter la
populace contre les _Mazarins_. A la fin de mars et au commencement
d'avril, il se forma sur le pont Neuf des rassemblements de Frondeurs,
qui se livrrent  d'odieux excs[109]. Ils arrtaient les carrosses,
faisaient descendre les personnes qui s'y trouvaient, hommes ou femmes,
et les foraient de crier: _Vive le roi! point de Mazarin!_ maltraitant
ceux qui refusaient, et menaant de les jeter  la Seine. Quelquefois
mme la populace,  laquelle se joignaient des voleurs et des misrables
de la pire espce, pillait et brisait les carrosses. La marchale
d'Ornano, tante et mre adoptive de madame de Rieux-Elbeuf, fut force
de s'enfuir  pied avec ses gens. Madame Paget, femme d'un matre des
requtes, crut se soustraire aux mauvais traitements en disant qu'elle
tait femme d'un conseiller du parlement. Tant mieux! s'crirent
quelques-uns des sditieux; ils sont cause de notre misre. Il faut tous
les jeter  la Seine. Madame Paget ne s'chappa qu'avec peine de leurs
mains. Il en fut de mme de madame La Grange-Le-Roy et de sa nice, la
jeune et belle madame de Montchal. Elles eurent  subir les insultes et
mme les coups de la populace.

Pendant prs de trois heures, le pont Neuf fut le thtre de scnes de
cette nature (2 avril). Vers cinq heures, le bruit se rpandit dans
cette foule qu'un des leurs avait t bless par les gens de l'htel de
Nevers[110] et y tait enferm. Aussitt la multitude se prcipita vers
l'htel, criant qu'il fallait tout piller et brler. Ils commencrent 
attaquer les portes et les murailles  coups de hache et de marteau, et
ils les auraient brises sans l'arrive d'une vingtaine de gardes du duc
d'Orlans, qui vinrent au secours de madame Duplessis-Gungaud et la
dlivrrent. Ces scnes de violence se renouvelaient chaque jour. Le
lendemain 5 avril, de nouveaux attroupements se formrent sur le pont
Neuf. Le carrosse de mademoiselle de Guise fut arrt prs de la
Samaritaine. Elle se tira de ce danger grce  la prudence de son cuyer
La Chapelle, et vint au Luxembourg, o elle parla en princesse outrage
au duc et  la duchesse d'Orlans. On envoya quelques compagnies de
milices bourgeoises pour dissiper la foule, mais elles ne parvinrent pas
 rtablir l'ordre. Les orfvres et autres marchands qui habitaient en
grand nombre dans le quartier du Palais de Justice fermrent leurs
maisons, et pendant prs de trois mois tout commerce resta suspendu.

Ces excs servaient la cause du roi et dgotaient la bourgeoisie de la
Fronde. Mazarin recommandait  l'abb Fouquet de profiter de ces
dispositions. Il serait bon, lui crivait-il, de faire afficher des
placards contre M. le Prince, qui disent particulirement qu'il veut
empcher le retour du roi  Paris, et jeter, par ce moyen, les habitants
dans une dernire ruine. S'il est ncessaire de distribuer quelque
argent, je vous prie de le faire, et on le rendra ponctuellement.
L'abb Fouquet s'acquitta de cette tche avec le zle et l'ardeur qu'il
portait dans toutes les affaires. Un placard qu'il fit afficher, et
dont une partie seulement nous a t conserve[111], montrait l'arme
des princes affamant Paris, appelant les Espagnols, et livrant les
campagnes  une soldatesque effrne. L'abb Fouquet reprsentait Cond
faisant de la Guienne le thtre de la guerre, la plongeant dans la plus
profonde misre, puis l'abandonnant, lorsque les barricades leves 
Agen lui ont prouv que les Gascons ne veulent pas se soumettre  son
joug. Il est venu alors comme un dsespr vers Paris, ajoutait le
placard, pour tcher d'y exciter la mme rvolte, le dsordre et la
division du royaume tant le fondement unique de sa puissance.

A l'poque o l'abb Fouquet s'efforait ainsi de soulever les passions
populaires contre Cond, ce prince avait dj quitt la Guienne, et, par
une marche rapide et hardie  travers des provinces qu'occupaient les
troupes royales, il tait venu se mettre  la tte de l'arme des
Frondeurs[112]. Il annona sa prsence par un de ces succs clatants
qui le rendaient si populaire: le marchal d'Hocquincourt avait dispers
ses quartiers. Cond les enleva  Blneau (1er avril) et tailla en
pices une partie de l'arme royale. Sans l'habilet de Turenne, la
cour, qui tait  Gien, serait tombe entre les mains de Cond. Aprs ce
combat, qui fut plus brillant que dcisif, Cond se rendit  Paris, o
il esprait remporter des avantages aussi rapides et briser toutes les
rsistances. Il y fit son entre le 11 avril, et ne tarda pas 
reconnatre que la situation tait difficile. Le duc d'Orlans, qui
l'accueillit en apparence avec empressement, tait dsol de se voir
clips par un rival aussi suprieur. Le coadjuteur, toujours hostile 
Cond, excitait la jalousie de Gaston. Le parlement tait divis. Les
rentiers et la bonne bourgeoisie gmissaient des violences du parti des
princes. Cond n'avait entirement  sa disposition que la populace:
l'clat de son nom, l'argent qu'il distribuait, ses dfauts mmes,
avaient sduit les classes infrieures. La figure de Cond, telle que la
retrace un contemporain, devait frapper vivement les imaginations dj
blouies de sa gloire: M. le Prince, dit Bussy-Rabutin, avait les yeux
vifs, le nez aquilin et serr, les joues creuses et dcharnes, la forme
du visage longue, la physionomie d'un aigle. Des soldats dguiss se
mlaient au peuple, entretenaient son enthousiasme pour le hros de la
France, et l'excitaient  des actes de fureur et au massacre des
_Mazarins_. Pendant plusieurs mois (avril-juillet 1652), Paris fut
domin par cette dangereuse faction. Il n'y eut plus de scurit pour
les suspects; mais les excs mmes de la nouvelle Fronde finirent par la
perdre.

Le prince de Cond ne se porta pas d'abord aux violences que lui
conseillaient son caractre et sa position comme chef de parti. Il
commena par s'adresser au parlement: il s'y rendit avec le duc
d'Orlans (12 avril). Peu s'en fallut que le parlement ne lui fermt ses
portes. Les prsidents Le Bailleul, de Novion, de Mesmes et Le Coigneux
s'taient assembls avec le procureur gnral Fouquet, pour aviser aux
moyens de repousser un prince qui avait t reconnu criminel de
lse-majest par dclaration royale enregistre au parlement de
Paris[113]. Ne se trouvant pas assez forts pour frapper ce coup dcisif,
ils voulurent du moins lui prouver que sa conduite tait svrement
blme par le parlement. Lorsque le prince eut pris sance avec le duc
d'Orlans, le prsident Le Bailleul, qui, en l'absence du premier
prsident Mathieu Mol[114], dirigeait les dlibrations, manifesta en
termes nergiques sa dsapprobation de la conduite du prince, et dit
qu'il n'et pas voulu le voir siger au parlement sous le coup d'une
accusation de lse-majest et les mains encore teintes du sang des
troupes royales[115]. Les partisans des princes cherchrent  touffer,
par leurs murmures, la voix du prsident Le Bailleul; mais le blme n'en
avait pas moins port coup, et quelques jours aprs (17 avril) le
procureur gnral Nicolas Fouquet se sentit assez fort pour venir
attaquer en plein parlement le manifeste publi par le prince. Cond y
avouait qu'il _avait fait des liaisons dedans et dehors le royaume pour
sa conservation_. C'tait proclamer hautement son trait avec l'Espagne,
ennemie de la France. Le parlement ne pouvait s'associer  une pareille
dclaration sans approuver l'alliance avec des puissances en lutte
ouverte contre la nation. Il recula devant un acte aussi manifestement
criminel, et le prince fut oblig de consentir  rayer de sa
dclaration les mots incrimins par Fouquet[116].

Cet chec fut suivi de plusieurs autres, qui prouvrent que le parti des
princes n'avait pas de racines profondes dans les grands corps de
l'tat. Le 22 avril, le duc d'Orlans et le prince de Cond se
prsentrent  la chambre des comptes; mais tous les prsidents, 
l'exception d'un seul, qui tait intendant de la maison du prince de
Cond, se retirrent, prtendant qu'on ne devait pas accorder aux
princes la place qu'ils voulaient occuper au-dessus d'eux[117]. A la
cour des aides, le premier prsident Amelot rappela en face au prince de
Cond la dclaration royale qui l'avait fltri comme criminel de
lse-majest, et qui avait t enregistre au parlement. Il lui reprocha
d'avoir rcemment combattu l'arme royale et fait battre le tambour dans
Paris pour lever des troupes contre le roi avec les deniers provenant de
l'Espagne[118]. Cond, surpris d'une attaque aussi vive, demanda au
premier prsident s'il parlait au nom de sa compagnie. Amelot rpondit
qu'en la place qu'il occupait il avait le droit de dire son avis, et
n'avait jamais t dmenti par la cour des aides. Le prince fut rduit,
pour se justifier,  nier les actes qu'on lui reprochait et qui
n'taient cependant que trop constats[119].

A l'Htel de Ville, le marchal de l'Hpital, gouverneur de Paris, et
le prvt des marchands, le conseiller Lefvre, ne se montrrent pas
plus favorables  la faction des princes. Nous avons vu que l'abb
Fouquet avait depuis longtemps gagn ces deux personnages  la cause
royale. Tout ce que les princes purent en obtenir, ainsi que des cours
souveraines[120], fut d'envoyer au roi des dputations pour demander
l'loignement du cardinal Mazarin; mais ces dmonstrations, imposes par
l'intrigue et la violence, ne trompaient personne. Les princes voyaient
toute autorit lgale leur chapper. En mme temps on apprenait que
l'arme royale s'avanait vers Paris. Les partisans de la cour et du
cardinal s'agitaient. L'htel de Chevreuse tait le centre de
mystrieuses confrences pour ouvrir au roi les portes de sa capitale.
Le marquis de Noirmoutiers, et surtout Laigues, partirent de Paris le 24
avril, chargs des instructions du parti royaliste, et les portrent 
la cour. De son ct, l'abb Fouquet se dirigea vers Corbeil, o Mazarin
venait d'arriver; mais il fut arrt sur le chemin et conduit  l'htel
de Cond[121]. On saisit sur lui une lettre en partie chiffre, qui
donnait avis au roi et au cardinal qu'on leur ouvrirait  une heure
dtermine les portes Saint-Honor et de la Confrence. La premire
s'levait  l'angle form maintenant par les rues Saint-Honor et
Saint-Florentin; la seconde, entre la Seine et l'extrmit du jardin des
Tuileries; elle tirait son nom d'une confrence qu'y avaient tenue les
royalistes et les ligueurs sous le rgne de Henri IV. L'abb Fouquet,
vivement press de questions, rpondit avec une fermet qui ne dplut
pas au prince de Cond. On ne put jamais arracher de lui le nom de celui
qui avait crit cette lettre. Les soupons se portrent sur plusieurs
personnes, et principalement sur le procureur gnral. Enfin, vers le
soir, l'abb Fouquet fut reconduit chez son frre dans un carrosse de la
maison de Cond. Il resta pendant prs d'un mois prisonnier sur
parole[122], sans discontinuer ses relations avec le cardinal Mazarin.

Les princes prirent  la hte des mesures pour arrter les troupes
royales qui s'avanaient. Tous les passages qui conduisaient  Paris
furent intercepts, et les ponts de Saint-Maur, de Charenton et de Lagny
coups[123]. Les campagnes, ravages par les deux partis, prsentaient
l'aspect le plus dplorable. Les paysans effrays se rfugiaient 
Paris, annonant que les chteaux taient brls, les champs dvasts,
les troupeaux enlevs. Les bureaux d'octroi furent dtruits par cette
foule pouvante et probablement aussi par les factieux, qui, en toute
rvolte, se signalaient d'abord par des violences contre les malttiers
ou percepteurs d'impts. Vainement le prvt des marchands envoya les
archers de la ville pour contenir la multitude souleve. Les archers
furent eux-mmes maltraits par la populace.

Le lendemain (26 avril) le prvt des marchands porta plainte au
parlement et s'leva avec force contre la conduite des princes, premire
cause de ce dsordre. On voulut touffer sa voix; mais l'avocat gnral
Talon, s'adressant au duc d'Orlans, lui reprsenta la ncessit
d'ouvrir les passages pour faciliter l'approvisionnement de Paris. Enfin
les princes furent obligs d'entamer des ngociations avec la cour. Le
duc de Rohan, Chavigny et Goulas furent dsigns pour aller ngocier 
Saint-Germain, et s'y rendirent le 28 avril. En rsum, les embarras et
les difficults se compliquaient: les principaux corps blmaient la
conduite de Cond, la famine devenait menaante, les campagnes taient
dsoles, et, aprs un clat formidable et une entre triomphale, le
prince de Cond se voyait rduit  tout remettre en ngociation.

Quant au peuple, il commenait  souffrir des excs auxquels on l'avait
pouss. Pauvre peuple! lui disait un des crivains royalistes du
temps[124], pauvre peuple! qui t'exposes journellement  la famine en
faveur d'une ingrate grandeur, dont tu as prouv si souvent
l'inconstance ou l'infidlit! use de ta raison ou de ton exprience; ne
crois plus ces suprieurs intresss ou corrompus qui t'engagent  les
servir pour se dgager de leurs tmraires entreprises. Ne vois-tu pas
bien que le Parlement se dgage le plus adroitement qu'il peut d'une
liaison qu'il avoue avoir mal faite, et que les mieux senss pratiquent
sourdement leur accommodement pour se librer de la punition qui pend
sur la tte des malheureux ou des coupables, et dont la faiblesse ou
l'indiffrence des princes ne les tirera jamais? Demande la paix pour
jouir ou du fruit de ton travail et de tes peines, ou du bien de tes
pres. Demande le roi pour l'assurance et le sacr gage de cette paix,
la prompte punition des coupables et des interrupteurs de la paix qui ne
veulent que la confusion pour pcher en eau trouble, et se rendre
importants et redoutables  tes dpens.

L'auteur vitait adroitement de se dclarer en faveur de Mazarin, dont
le nom seul soulevait la haine populaire; mais il montrait dans
l'ambition et l'avidit des princes la cause principale des troubles et
de la misre publique. Si le roi ne leur accorde pas ce qu'ils
demandent aux dpens des peuples, et si l'on ne donne pas  M. le Prince
le meilleur revenu du royaume, pour l'indemniser de la dpense qu'il a
faite pour te ruiner, aux dpens de tes rentes et des gages des
officiers[125]; si l'on ne fait pas Marchin[126] marchal de France, ce
lche dserteur de la Catalogne; si l'on ne satisfait pas madame de
Montbazon, les chres dlices de ce grand gnie le duc de Beaufort; si
l'on ne contente pas le marquis de la Boulaye; enfin, si le roi ne
souffre pas le partage de son tat pour contenter tous ceux qui se sont
jets dans leurs intrts, l'on verra  l'instant des menaces de
l'tablissement d'une tyrannie. L'on se vante de faire des assassinats
en pleine rue; l'on promet  la canaille des billets pour piller les
maisons, exposer chacun  ses ennemis particuliers, et ceux qui ont du
bien  l'avarice des filous. Il est temps que tu y donnes ordre et
promptement. Aussi bien la misre de tant de pauvres paysans qui ont
amen leurs bestiaux va te donner la peste, qui n'pargnera ni les
grands ni les petits, et qui aura bientt rendu Paris dsert, et dsol
la face de cette grande ville, le sjour des rois et l'ornement de
l'tat.

Il y a, dans cet crit, des vrits adroitement et fortement prsentes;
l'ambition des princes, la misre du peuple et la ncessit de la paix y
sont bien peintes. Les ngociations qui suivirent prouvrent combien
taient justes les prvisions de l'auteur; les princes les firent
chouer par leurs prtentions excessives, et il fallut plusieurs mois de
guerres, d'excs et de calamits de toutes sortes pour que le parti de
la paix l'emportt enfin et chasst de Paris le duc d'Orlans et le
prince de Cond, avec leur cortge d'ambitieux et d'intrigants.




CHAPITRE V

AVRIL-MAI 1652

Ngociations des princes avec la cour: Rohan, Chavigny et Goulas 
Saint-Germain (28-29 avril).--Prtentions des princes et de leurs
dputs.--Mauvais succs de ces ngociations.--Mcontentement de
Cond, du parlement et du cardinal de Retz.--Mission secrte de
Gourville (mai 1652); propositions dont il est charg.--Mazarin
refuse de les accepter; lettre confidentielle du cardinal  l'abb
Fouquet (5 mai).--Madame de Chtillon continue de ngocier au nom
de Cond; caractre de cette dame; elle se fait donner par Cond la
terre de Merlou.--Mazarin profite de toutes ces ngociations et
divise de plus en plus ses ennemis.--Le prvt des marchands est
maltrait par la populace.--La bourgeoisie prend les armes (5
mai).--Dfaite de l'arme des princes  tampes (5 mai).--Le
parlement envoie le procureur gnral, Nicolas Fouquet, 
Saint-Germain.--Harangue qu'il adresse au roi.--Nouvelle mission de
Fouquet  Saint-Germain (10-14 mai).--Relation qu'il en fait au
parlement (16 mai).--Les princes rompent les ngociations avec la
cour et reprennent les armes.


Les dputs des princes, Rohan, Chavigny et Goulas, se rendirent 
Saint-Germain le 28 avril. Nous connaissons Chavigny: c'tait le vrai
dpositaire des secrets du prince de Cond. Les deux autres n'eurent
qu'un rle secondaire. Le duc de Rohan, dsign pendant longtemps sous
le nom de Chabot, avait fait sa fortune en pousant l'hritire de la
maison de Rohan. Il venait d'essuyer  Angers un chec, qui avait
termin tristement une expdition commence sous d'heureux auspices. On
disait de lui,  cette occasion, qu'il avait dbut en Rohan et fini en
Chabot. Quant  Lamothe-Goulas, secrtaire des commandements de
Monsieur, il semblait charg plus spcialement de reprsenter les
intrts de Gaston. Mais la correspondance secrte de Mazarin avec
l'abb Fouquet prouve que Goulas tait vendu  la cour et servait auprs
du duc d'Orlans les intrts du cardinal.

On avait dfendu aux ngociateurs de traiter directement avec Mazarin;
mais  peine les confrences furent-elles commences, que le cardinal
intervint et y joua le principal rle. Il excellait dans l'art de
diviser ses ennemis, de nouer des intrigues et de semer des dfiances.
En cette circonstance, il fut servi merveilleusement par les prtentions
exorbitantes des princes[127] et de leurs dputs. Chavigny demanda,
avant tout, l'tablissement d'un conseil qui aurait dirig les affaires
publiques et annul l'autorit de la rgente. Il esprait avoir le
premier rang en l'absence de Mazarin, dont les princes exigaient
l'loignement. L'tablissement de ce conseil fut le point sur lequel
Chavigny insista particulirement[128]. Quant aux intrts particuliers
de Cond et de ses partisans, il parut dispos  les sacrifier. Le
prince demandait, entre autres choses,  tre charg d'aller ngocier la
paix avec les Espagnols; mais, comme il tait notoire qu'il avait des
intelligences et mme un trait avec ces ennemis de la France, cette
condition fut rejete.

Les ngociateurs revinrent  Paris ds le 29 avril, sans avoir rien
conclu. Cond accusa Chavigny de n'avoir pas soutenu sa cause avec assez
de zle et lui retira sa confiance. De son ct, le parlement se
plaignit de n'avoir pas t admis aux ngociations[129], et ordonna au
procureur gnral, Nicolas Fouquet, de se rendre  Saint-Germain pour
demander au roi de recevoir une dputation de la compagnie. Enfin le
cardinal de Retz, qui tait galement irrit d'avoir t laiss de ct
par les princes, fit rpandre, par les pamphltaires dont il disposait,
des crits satiriques o l'on dvoilait l'ambition de Cond et le peu de
souci qu'il avait de l'intrt public[130].

Cond n'en continua pas moins ses ngociations secrtes avec la cour;
mais, au lieu de choisir des dputs d'un rang lev, il employa
Gourville, qui tait attach au duc de la Rochefoucauld et dont le rang
subalterne semblait mieux convenir  une ngociation mystrieuse[131].
Esprit fin, dli, insinuant, Gourville tait parfaitement propre 
lutter contre le gnie rus du cardinal et  dmler ses vritables
sentiments. Il tait charg de presser Mazarin de donner une rponse
positive  une srie de demandes que Cond posait comme _ultimatum_. Ce
prince voulait tre charg d'aller ngocier la paix avec les Espagnols,
et obtenir pour tous ceux qui l'avaient servi dans sa lutte contre la
royaut le rtablissement dans leurs charges et dignits. La Guienne,
qui s'tait dclare pour la Fronde, devait tre dlivre d'une partie
des impts. Il rclamait pour son frre, le prince de Conti, le
gouvernement de Provence; pour le duc de Nemours, celui d'Auvergne; pour
le prsident Viole, une charge de prsident  mortier; pour la
Rochefoucauld, un brevet semblable  celui du duc de Bouillon et du
prince de Gumne; pour Marsin et du Dognon, le titre de marchaux de
France; pour M. de Montespan, des lettres de duc; pour le duc de Rohan,
le gouvernement d'Angers; pour M. de la Force, le gouvernement de
Bergerac; enfin, pour le chevalier de Sillery, un brevet de l'ordre du
Saint-Esprit. Si le cardinal acceptait ces conditions et consentait 
s'loigner pour quelque temps, Cond promettait de se sparer de la
Fronde, de mnager un prompt retour du ministre et de le soutenir contre
ses ennemis.

Mazarin ne repoussa pas tout d'abord les ouvertures du prince; son gnie
et son intrt le portaient galement  ngocier. Mais ses lettres
confidentielles prouvent qu'il n'tait nullement dispos  accepter de
pareilles conditions. Quoique l'abb Fouquet ft toujours prisonnier, le
cardinal trouvait moyen de lui faire parvenir ses ordres et ses
confidences. Il lui crivait le 5 mai: Ce que je vous puis dire sur les
propositions que l'on fait pour l'accommodement, c'est qu'il y a
beaucoup de choses captieuses. Car entre nous on veut commencer par mon
loignement, et, dans la constitution prsente des choses, j'ai sujet de
croire que, si j'tais une fois loign, on formerait des obstacles 
mon retour, qu'il serait plus difficile de vaincre. De plus, M. le
Prince insistant  vouloir tre employ pour la paix gnrale, s'il
russissait dans cette ngociation, il lui serait fort ais d'imprimer
dans l'esprit des peuples que 'a t l'effet de mon loignement et de
ses soins, et que, s'il n'avait pas trait avec les Espagnols et pris
les armes pour forcer le roi  donner les mains  la paix, je l'aurais
toujours loigne, de sorte qu'au lieu que les Franais ont de l'horreur
de la liaison qu'il a faite avec les ennemis de cette couronne et de sa
rbellion, ils croiraient qu'il a pris la meilleure voie pour terminer
la guerre trangre et le considreraient comme l'auteur du repos et du
bien public. C'est pourquoi le roi ne saurait jamais donner les mains 
cette condition, d'autant plus qu'il n'y a gure d'apparence qu'il fasse
son confident et son plnipotentiaire une personne qui a de si grands
engagements avec ses ennemis, et qui a encore les armes  la main contre
Sa Majest.

Cependant Mazarin continua toujours d'amuser le prince de Cond par des
ngociations. Aprs Gourville, ce fut madame de Chtillon qui fut
charge de les continuer au nom du prince. Elle crut, dit la
Rochefoucauld[132], qu'un si grand bien que celui de la paix devait
tre l'ouvrage de sa beaut. Comme il sera souvent question de cette
dame dans nos mmoires, il est ncessaire de rappeler ici son origine.
lisabeth-Anglique de Montmorency-Bouteville tait une des beauts les
plus renommes de la cour d'Anne d'Autriche; elle avait dbut dans le
monde par une aventure romanesque. Elle s'tait laiss enlever par le
duc de Coligny, en 1645[133], et elle l'avait pous malgr l'opposition
du duc de Chtillon, pre du ravisseur. Coligny, qui, aprs la mort de
son pre, avait pris le titre de duc de Chtillon, fut tu en 1649 (8
fvrier), dans la guerre de la premire Fronde. Sa femme, dit madame de
Motteville[134], fit toutes les faons que les dames qui s'aiment trop
pour aimer beaucoup les autres ont accoutum de faire en de telles
occasions. Ce fut alors que les galanteries de madame de Chtillon
firent un clat dont les mmoires contemporains sont remplis. Nous
n'avons pas  nous en occuper. Il suffira de dire, avec madame de
Motteville, que cette dame tait belle, galante et ambitieuse, autant
que hardie  entreprendre et  tout hasarder pour satisfaire ses
passions; artificieuse pour cacher les mauvaises aventures qui lui
arrivaient, autant qu'elle tait habile  se parer de celles qui taient
 son avantage. Sans la douceur du ministre, elle aurait sans doute
succomb dans quelques-unes; mais, par ces mmes voies, elle trouvait
toujours le moyen de se faire valoir auprs de lui, et d'en tirer des
grces qui ont fait murmurer contre lui celles de notre sexe qui
taient plus modres. Le don de la beaut et de l'agrment, qu'elle
possdait au souverain degr, la rendait aimable, aux yeux de tous. Il
tait mme difficile aux particuliers d'chapper aux charmes de ses
flatteries; car elle savait obliger de bonne grce et joindre au nom de
Montmorency une civilit extrme qui l'aurait rendue digne d'une estime
tout extraordinaire, si on avait pu ne pas voir en toutes ses paroles,
ses sentiments et ses actions, un caractre de dguisement et des faons
affectes qui dplaisent toujours aux personnes qui aiment la
sincrit.

Dans les ngociations entames avec Mazarin, madame de Chtillon tait
excite par le dsir de s'attacher un hros tel que le prince de Cond,
et aussi par sa haine contre la duchesse de Longueville[135].
L'mulation, dit la Rochefoucauld, que la beaut et la galanterie
produisent souvent parmi les dames avaient caus une aigreur extrme
entre madame de Longueville et madame de Chtillon. Elles avaient
longtemps cach leurs sentiments; mais enfin ils parurent avec clat de
part et d'autre, et madame de Chtillon ne borna pas seulement sa
victoire  obliger M. de Nemours de rompre la liaison qu'il avait avec
madame de Longueville, elle voulut ter aussi  madame de Longueville la
connaissance des affaires et disposer seule de la conduite et des
intrts de M. le Prince. Le duc de la Rochefoucauld explique ensuite
qu'il fut, dans cette affaire, un des principaux intermdiaires entre
madame de Chtillon, le prince de Cond et le duc de Nemours; qu'il les
unit dans un mme intrt et porta le prince de Cond  donner  la
duchesse la terre de Merlou[136], qui valait plus de dix mille cus de
rente. On voit que madame de Chtillon n'agissait pas par un amour
dsintress des princes et de la paix. En gnral, ce qui domine dans
la conduite de cette noble dame, ce n'est pas la gnrosit; elle se
montra toujours pre au gain et subordonna toutes ses passions 
l'avarice. Munie d'un pouvoir illimit des princes, elle se rendit  la
cour. Mazarin la flatta et la combla d'esprances. Peut-tre mme
parvint-il  en faire une des auxiliaires de sa politique; la conduite
quivoque de madame de Chtillon a donn lieu de suspecter sa bonne foi.

Ce qui est certain, c'est que le cardinal tirait des avantages solides
de toutes ces ngociations: il gagnait du temps, augmentait les soupons
des cabales opposes, et il amusait le prince de Cond par l'esprance
d'un trait, pendant qu'on lui enlevait la Guienne et qu'on prenait ses
places. L'arme du roi, commande par Turenne et d'Hocquincourt, tenait
la campagne; celle des princes, au contraire, tait force de se
retirer dans tampes. A Paris, le parlement se sparait de plus en plus
de Cond, et la bourgeoisie commenait  prendre les armes pour mettre
un terme  l'anarchie qu'entretenaient les factieux. Il tait temps que
les bons citoyens montrassent quelque nergie pour repousser les dangers
qui les menaaient: le prvt des marchands, qui s'tait rendu auprs du
duc d'Orlans, pour pourvoir de concert avec lui  l'approvisionnement
de la ville, avait failli tre gorg. La populace l'accabla d'injures
et le poursuivit jusque dans le palais du Luxembourg, qu'habitait le
prince. Gaston d'Orlans, sous prtexte de protger le prvt et deux
chevins qui l'accompagnaient, les reconduisit dans la cour du palais o
taient rassembls cinq ou six mille factieux, et dit  haute voix: Je
ne veux pas qu'il leur soit fait aucune injure cans[137]. C'tait les
livrer  la fureur populaire ds qu'ils auraient franchi le seuil du
palais. Aussi furent-ils poursuivis par les factieux, qui les auraient
mis en pices, s'ils n'eussent trouv asile dans une maison de la rue de
Tournon. Cette insulte, faite au prvt des marchands, tonna tous les
honntes gens, mme du parti des princes[138]. Ainsi parle un grave
magistrat, organe des hommes modrs. Le marchal de l'Hpital,
gouverneur de Paris, le conseil de ville, les quarteniers et colonels,
vinrent demander justice au parlement contre l'attentat dont le chef de
la bourgeoisie parisienne avait failli tre victime. Le parlement
montra peu d'nergie pour rtablir l'ordre et contenir les factieux;
aussi les bourgeois adoptrent-ils la rsolution de se protger
eux-mmes. Ils se firent donner l'ordre par le roi de prendre les armes
et occuprent aussitt les portes et tous les postes qui pouvaient
assurer la tranquillit de Paris (5 mai).

Pendant que le crdit des princes dclinait  Paris, leur arme,
surprise par Turenne prs d'tampes (5 mai), essuyait une sanglante
dfaite. Le marchal la fora de s'enfermer dans cette ville, l'y tint
assige et conut l'esprance de la dtruire entirement. Le parlement,
qui avait t bless de ce que les princes avaient ngoci avec la cour
sans sa participation, voulut alors prendre l'initiative de la paix, et
avant tout loigner les troupes qui dvastaient les environs de Paris.
Le procureur gnral reut ordre de se rendre  Saint-Germain et de
retracer au roi les dolances de sa bonne ville. Nous avons la harangue
que Nicolas Fouquet pronona dans cette circonstance[139]. Elle est d'un
style plus net et plus clair que celui des discours ordinaires de la
magistrature  cette poque. C'est un spcimen que je crois unique du
talent oratoire de Nicolas Fouquet[140], et c'est ce qui me dtermine 
la publier textuellement:

Sire,

Votre parlement de Paris m'a envoy vers Votre Majest pour la supplier
trs-humblement de vouloir accorder un jour  ses dputs et  ceux des
autres compagnies pour faire les remontrances qui ont t ordonnes sur
la conjoncture des affaires prsentes, et sur la cause des mouvements
dont l'tat est misrablement agit. Outre plus, Sire, j'ai t charg
de faire entendre  Votre Majest l'extrmit de la misre  laquelle
sont rduits la plupart de vos sujets. Les crimes et les excs des gens
de guerre n'ont plus de bornes; les meurtres, les violements, les
incendies et les sacrilges ne passent plus que pour des actions
ordinaires; on ne se cache plus pour les commettre, et les auteurs en
font vanit. Les troupes de Votre Majest, Sire, vivent aujourd'hui dans
une telle licence et un tel dsordre, qu'elles n'ont point de honte
d'abandonner leurs quartiers, mme pour aller piller ceux de vos sujets
qui se trouvent sans rsistance. Les soldats forcent les maisons des
ecclsiastiques, des gentilshommes et de vos principaux officiers, en
plein jour,  la vue de leurs chefs, sans crainte d'tre connus et sans
apprhension d'tre punis. Les pauvres habitants de la campagne,
misrablement pills, outrags et massacrs, viennent tous les jours
demander justice  votre parlement, et votre parlement, dans
l'impuissance de la leur rendre, la demande  Votre Majest pour eux.

Je n'entreprends point, Sire, de reprsenter  Votre Majest le grand
prjudice qu'apportera cette dsolation publique  vos affaires et
l'avantage qu'en doivent tirer les ennemis, voyant les lois les plus
saintes publiquement violes, l'impunit des crimes solidement tablie,
la source de vos finances tarie, les affections des peuples altres et
votre autorit mprise. Je viens seulement convier Votre Majest, Sire,
au nom de son parlement et de tous ses sujets, de se laisser toucher de
piti par les cris de son pauvre peuple, d'couter les plaintes et les
gmissements des veuves et des orphelins, et de vouloir conserver ce qui
reste et qui a pu chapper  la furie de ces barbares qui ne respirent
que le sang et le carnage des innocents, et qui n'ont aucun sentiment
d'humanit. Sire, le mal est grand et pressant; mais il n'est pas sans
remde, si Votre Majest s'y daigne appliquer srieusement. C'est un
soin digne de sa gnrosit et de l'affection paternelle qu'elle doit 
ses sujets.

Faites, Sire, faites connatre la tendresse de votre bon naturel dans
le commencement de votre rgne, et que la compassion que vous aurez de
tant de misrables attire les bndictions clestes sur les premires
annes de votre majorit[141], qui seront sans doute suivies d'un grand
nombre d'autres beaucoup plus heureuses, si les souhaits et les voeux de
votre parlement et de tous vos bons sujets sont exaucs.

Qu'il plaise  Votre Majest, Sire, en attendant ce grand et seul
remde  nos malheurs prsents, que demanderont au premier jour toutes
les compagnies de votre bonne ville de Paris, faire vivre au moins les
gens de guerre en quelque sorte de discipline, faire observer les
ordonnances, contenir les soldats et leurs officiers dans les quartiers,
punir les criminels et enfin obliger les chefs et commandants, sans
distinction des personnes,  livrer les coupables  la justice pour tre
chtis, ou demeurer responsables, en leurs propres et privs noms, de
tous les dsordres qui auront t commis. Ce sont les trs-humbles
supplications que votre parlement de Paris fait  Votre Majest par ma
bouche.

Ces remontrances ayant produit peu d'effet, le parlement renvoya les
gens du roi  Saint-Germain, o tait Louis XIV, et les chargea de
demander expressment que les troupes fussent loignes  dix lieues au
moins de Paris[142]. Au retour de cette mission, Nicolas Fouquet en
rendit compte au parlement. La relation, crite entirement de sa main,
est parvenue jusqu' nous[143]:

Nous partmes vendredi au soir (10 mai), M. Bignon et moi, pour aller 
Saint-Germain, en excution de l'arrt rendu le mme soir, et arrivmes
fort tard. Nous ne pmes voir M. le garde des sceaux[144], qu'il ne ft
prs d'onze heures, au retour du conseil. Ds ce soir-l nous fmes
entendre  mondit sieur le garde des sceaux le sujet de notre voyage et
l'intention de la compagnie pour l'loignement des gens de guerre, et
parce que nous avions appris, depuis notre arrive, qu'il y avait eu des
troupes commandes pour faire, cette nuit mme, l'_attaque du pont de
Saint-Cloud_[145], nous fmes nos efforts pour faire changer cette
rsolution, dans l'apprhension que nous emes que les affaires ne se
portassent dans l'aigreur  cette occasion. Nous ne pmes obtenir, pour
ce soir, ce que nous demandions, pour ce qu'il tait trop tard, et que
l'on nous dit la chose engage et peut-tre faite; mais on nous fit
esprer de surseoir ce qui resterait.

Le lendemain nous emes notre audience entre trois et quatre heures
aprs midi, et nous fmes conduits  la chambre du sieur Duplessis[146],
secrtaire d'tat, par le sieur Saintot, matre des crmonies, et de l
dans le cabinet du roi, dans lequel nous fmes introduits par ledit
sieur Duplessis. Dans le cabinet, le roi tait assis et la reine  ct.
M. le duc d'Anjou[147] y tait, M. le garde des sceaux, M. le prince
Thomas[148], MM. de Bouillon, de Villeroy, du Plessis-Praslin, Servien,
M. le surintendant[149], les quatre secrtaire d'tat[150]. Nous nous
approchmes du roi et lui fmes entendre en peu de mots le sujet pour
lequel nous tions envoys, supplimes Sa Majest de vouloir dlivrer sa
bonne ville de Paris de l'oppression en laquelle elle se trouvait
rduite par le sjour des troupes dans son voisinage, d'avoir la bont
de les loigner de dix lieues  la ronde au moins, et par ce moyen
faciliter le passage des vivres, la libert du commerce et rtablir
l'abondance ncessaire  un si grand peuple; que le parlement demandait
seulement l'excution des paroles portes, au nom de Sa Majest, par M.
le marchal de l'Hpital, puisque l'occasion pour laquelle lesdites
troupes s'taient approches cessait au moyen de la dclaration faite le
jour prcdent par M. le Prince en l'assemble des chambres du
parlement, tant au nom de M. le duc d'Orlans qu'au sien, de retirer en
mme temps les troupes sur lesquelles ils ont pouvoir; que pour le
surplus de ce qui nous tait ordonn touchant la pacification des
troubles de son royaume, la cause et les remdes, nous ne pouvions rien
ajouter aux remontrances faites depuis peu par les dputs du parlement,
dont nous tions chargs de demander la rponse, et supplier Sa Majest
de la vouloir rendre au plus tt.

Le roi nous dit que M. le garde des sceaux nous ferait entendre sa
volont; lequel incontinent nous dit que le roi tait dans l'intention
de donner  sa bonne ville de Paris, et  l'intercession du parlement,
toute la satisfaction que l'on pouvait attendre pour l'loignement des
gens de guerre, lesquels ne s'en fussent point approchs si les autres
troupes ne se fussent saisi des passages, n'eussent empch le commerce
ordinaire, pris des prisonniers, oblig d'avoir des passe-ports pour
venir trouver le roi; qu'il ne tiendrait pas  Sa Majest que l'on ne
fit cesser tous ces actes d'hostilit dans Paris et dans les dix lieues
 la ronde, et que l'abondance, la paix et la tranquillit ne fussent
rtablies. Nanmoins, avant que nous rendre la rponse prcise, puisque
Sa Majest apprenait, par l'arrt du parlement, que le marchal de
l'Hpital et un dput, de la part de M. le duc d'Orlans, devaient
venir pour le mme sujet, que Sa Majest enverrait l'ordre audit sieur
marchal et un passe-port, le nom en blanc, pour celui que Monsieur
voudrait nommer, et cependant que nous eussions  demeurer jusqu' leur
arrive; que l'on avait eu regret que l'affaire de Saint-Cloud ft
engage avant notre arrive; mais que, si nous tions venus par le
chemin ordinaire, nous avions pu voir filer les troupes qui taient
commandes depuis longtemps, et que, pour ce qui restait  excuter, le
roi ferait surseoir l'excution des ordres qui taient donns.

Le roi fit souvenir ensuite M. le garde des sceaux de parler de madame
de Bouillon[151], lequel nous dit que Sa Majest trouvait trange
qu'elle ft retenue prisonnire et qu'on et souffert qu'une personne de
sa condition, sortant de la ville sous la foi des passe-ports, ft
maltraite comme elle avait t. Nous rpondmes au roi que cette
affaire n'tait point de notre connaissance, et que le parlement n'y
avait point de part; mais que, puisqu'il plaisait au roi nous
l'ordonner, nous en ferions rapport  la compagnie.

Nous fmes invits de grand nombre de personnes de qualit et de la
plupart de ceux que nous avons nomms, qui composent le conseil du roi,
lesquels voulurent rendre leurs respects et leurs civilits au parlement
en nos personnes. Nous passmes ainsi le samedi et le dimanche matin,
attendant M. le marchal de l'Hpital, lequel n'arriva qu'environ le
midi avec le sieur comte de Bthune, envoy par M. le duc d'Orlans, et
vinrent ensemble sur les trois heures, par ordre du roi, chez M. le
garde des sceaux, o nous avions dn, pour confrer avec mondit sieur
le garde des sceaux, M. de Bouillon, M. le marchal de Villeroy, les
sieurs le Tellier et Duplessis-Gungaud, secrtaires des commandements
du roi, lesquels avaient eu ordre pareillement de s'y trouver.

Aprs que nous emes de nouveau fait entendre le contenu en l'arrt de
la cour et la supplication que nous tions chargs de faire au roi,
d'loigner toutes les troupes dix lieues  la ronde de Paris, et que M.
le marchal eut insist  la mme proposition, le comte de Bthune fit
entendre qu'il avait charge de M. le duc d'Orlans et de M. le Prince
d'assurer le roi qu'aussitt que les troupes seraient retires ils
feraient aussi retirer celles qu'ils avaient dans Paris et aux environs,
en leur donnant les passe-ports et escortes ncessaires pour aller en
sret  tampes. A quoi il fut rpondu par M. le garde des sceaux que
c'tait une condition nouvelle dont M. le Prince n'avait point parl
dans le Parlement; qu'il tait juste de donner  ces troupes passe-ports
et escorte; mais de les conduire  tampes, il n'tait pas raisonnable,
puisque c'tait une place attaque ou qui le serait dans peu de jours,
et que, s'il voulait dire le nombre d'hommes pour l'exprimer dans les
passe-ports, on aviserait, suivant la quantit des troupes, du lieu o
elles seraient conduites. A quoi le comte de Bthune ayant reparti qu'il
n'avait aucune connaissance du nombre d'hommes, et qu'il ne le pouvait
apprendre sans aller  Paris, ou y envoyer un exprs, et que d'ailleurs
son ordre portait ce qu'il avait dj dit pour tampes et qu'il ne
pouvait s'en relcher en aucune manire, M. le garde des sceaux dit
qu'il en ferait son rapport au roi pour connatre sa volont.

Le lendemain matin, mardi, nous fmes avertis que le roi nous donnerait
audience  l'issue de son dner, et sur les trois heures nous fmes
conduits dans le cabinet du roi, en la mme manire, et o taient les
mmes personnes que la premire fois. Le roi nous dit que nous verrions
son intention dans un crit qu'il nous mit entre les mains, et ensuite,
aprs avoir pris cong de Sa Majest, nous partmes le mme jour et
vnmes coucher en cette ville. La rponse remise aux dputs contenait,
en substance, que l'arme royale s'loignerait  dix lieues de Paris,
pourvu que le duc d'Orlans et le prince de Cond loignassent de mme
leurs troupes. Quant aux questions qui concernaient la pacification
gnrale du royaume, le parlement devait envoyer  Saint-Germain deux
prsidents et deux conseillers qui entendraient la volont du roi[152].

Ces ngociations, conduites sans bonne foi et sans amour sincre de la
paix, n'taient destines qu' amuser et  gagner les magistrats. Elles
couvraient des confrences plus srieuses, o le procureur gnral
traitait directement avec Mazarin. Nicolas Fouquet y obtint qu'on
s'occupt de l'change de son frre, qui tait toujours prisonnier des
princes. Le cardinal crivit le 12 mai  l'abb Fouquet: Le roi
trouvera bon de vous changer avec une personne de qualit et de votre
profession. Il faudrait que ce ft madame de Puisieux[153] qui le fit
proposer  M. le Prince, et il semble qu'il n'y aurait aucune raison
pour rompre cet change. En effet, l'abb Fouquet ne tarda pas  tre
mis en libert. Les lettres du cardinal attestent aussi que la cour
tait trs-dispose  accueillir et  flatter les dputs du parlement.
Il devenait chaque jour plus facile de ramener les principaux membres de
ce grand corps, fatigu de la tyrannie des princes et des violences de
leur faction. Quant au duc d'Orlans et au prince de Coud, ils parurent
indigns des ngociations de la cour avec le parlement, rompirent toutes
les confrences et reprirent les armes[154].




CHAPITRE VI

MAI-JUIN 1652

Cond s'empare de la ville de Saint-Denis (11 mai), qui est bientt
reprise par l'arme royale (13 mai).--les princes s'adressent au
duc de Lorraine, qui s'avance jusqu' Lagny  la tte d'une petite
arme.--Son arrive  Paris (1er juin).--Caractre de ce duc et
de ses troupes.--Frivolit apparente du duc de Lorraine.--Ses
temporisations affectes.--Il ngocie avec la cour par
l'intermdiaire de madame de Chevreuse et de l'abb
Fouquet.--Intimit de l'abb Fouquet avec mademoiselle de
Chevreuse.--Lettre de l'abb Fouquet  Mazarin (4 juin) sur les
ngociations de madame de Chevreuse avec le duc de
Lorraine.--Lettre de Mazarin  madame de Chevreuse (5
juin).--Trait sign avec le duc de Lorraine (6 juin).--Part qu'y a
la princesse du Gumne (Anne de Rohan).--Le duc de Lorraine
s'loigne de Paris.--Misre de cette ville.--Procession de la
chsse de sainte Genevive (11 juin).--Conduite du prince de Cond
 cette occasion.--Murmures et menaces contre le
parlement.--Violences exerces contre les conseillers (21
juin).--Mazarin encourage l'abb Fouquet  exciter le peuple contre
le parlement.--Tumulte du 23 juin.--Danger que court le procureur
gnral Nicolas Fouquet.--Les deux armes se rapprochent de Paris.


Les troupes royales, campes  Saint-Germain, s'taient avances
jusqu'au pont de Saint-Cloud, dans l'esprance de s'en emparer sans
rsistance. A cette nouvelle, Cond se hta de se porter vers le bois de
Boulogne, et les Parisiens le suivirent en grand nombre[155]. Mais dj
les troupes royales s'taient retires, sur un ordre venu de
Saint-Germain. Cond, voulant profiter de l'ardeur des soldats et des
bourgeois qui l'avaient accompagn, les mena  Saint-Denis, qui n'tait
dfendu que par un petit nombre de Suisses. Cette ville fut enleve sans
difficult (11 mai); mais deux jours aprs un des gnraux de l'arme
royale, Miossens, qui devint plus tard le marchal d'Albret, la reprit
aussi aisment. La bourgeoisie parisienne sortit pour le combattre, mais
 la premire charge de la cavalerie ennemie elle tourna le dos[156]. On
ne fit que rire  Paris de cette expdition, et les bourgeois qui
jouaient au soldat devinrent l'objet de railleries, dont Loret s'est
fait l'cho dans sa _Muse historique_ du 19 mai:

    ...tant dans leurs familles
    Avec leurs femmes et leurs filles,
    Ils ne disaient parmi les pots
    Que mots de guerre  tous propos:
    Bombarde, canon, couleuvrine,
    Demi-lune, rempart, courtine...
    Et d'autres tels mots triomphants,
    Qui faisaient peur  leurs enfants.

Avec de pareils soldats, Cond ne pouvait esprer soutenir son ancienne
gloire militaire. Quant  sa vritable arme, elle tait bloque 
tampes et vivement presse par Turenne. Dans cette situation critique,
il s'adressa  un prince tranger, Charles IV, duc de Lorraine, beau
frre du duc d'Orlans. Charles de Lorraine, dpouill depuis longtemps
de ses tats par Richelieu, menait la vie errante d'un aventurier  la
tte d'une petite arme, compose de vieux et bons soldats. Il
s'empressa de rpondre  l'appel des princes, s'avana jusqu' Lagny, 
la tte de huit cents hommes[157], y fit camper ses troupes, et se
rendit lui-mme  Paris (1er juin). Il trouva sur la route le duc
d'Orlans et le prince de Cond, qui taient venus jusqu'au Bourget pour
le recevoir. A Paris, le peuple manifesta la joie la plus vive de
l'arrive de ce belliqueux auxiliaire. Sur le pont neuf, ce n'taient
que mousquetades en l'honneur des Lorrains[158]. Le bon peuple de Paris
ne se doutait gure du caractre des allis qu'il ftait. Le duc de
Lorraine, habitu depuis longues annes  la vie des camps, affichait
dans sa conduite et dans ses paroles un cynisme effront. Il cachait,
sous une lgret moqueuse, l'ambition et l'avidit d'un chef de
mercenaires; se jouait de sa parole et ngociait avec Mazarin en mme
temps qu'avec les princes. Ses soldats, habitus aux horreurs de la
guerre de Trente-Ans, taient des pillards impitoyables[159], et il ne
fallut pas longtemps au peuple des campagnes pour en faire la triste
exprience.

Quant au duc, on prit d'abord ses faons brusques et libres pour la
franchise originale d'un soldat. Les dames surtout s'y laissrent
sduire[160]. Le duc de Lorraine logea au palais du Luxembourg,
qu'habitaient son beau-frre et sa soeur, Gaston d'Orlans et Marguerite
de Lorraine. Aprs quelques jours donns aux plaisirs, les princes
voulurent aller au secours d'tampes; mais leur alli prenait tout sur
un ton de raillerie, chantait et se mettait  danser, de sorte, dit
mademoiselle de Montpensier[161], que l'on tait contraint de rire. Le
duc d'Orlans l'ayant envoy chercher un jour que le cardinal de Retz
tait dans son cabinet, et voulant lui parler d'affaires, il rpondit:
Avec les prtres, il faut prier Dieu; que l'on me donne un
chapelet[162]. Quelque temps aprs arrivrent mesdames de Chevreuse et
de Montbazon, renommes par leur beaut et leur galanterie. Comme on
tenta encore de parler de choses srieuses, le duc de Lorraine prit une
guitare, et leur dit: Dansons, mesdames; cela vous convient mieux que
de parler d'affaires[163]. Pour chapper aux instances de mademoiselle
de Montpensier, il affectait un amour passionn pour madame de
Frontenac, _une des marchales de camp_ de la princesse.

Cette apparence de frivolit couvrait, comme nous l'avons dit, beaucoup
de finesse, d'astuce et mme de duplicit. Le duc de Lorraine n'avait
pas tard  voir o tait la force relle. Du ct des princes, il n'y
avait que divisions. Gaston d'Orlans tait jaloux du prince de Cond;
la duchesse d'Orlans dtestait sa belle-fille, mademoiselle de
Montpensier, et servait le parti de la cour. Au contraire, la cause
royale, dirige par Mazarin, prsentait plus d'unit dans les vues, et
des esprances plus solides. La personne qui servit, dans cette
circonstance,  gagner compltement Charles IV fut madame de Chevreuse;
depuis prs d'une anne, elle s'tait rallie  la cause royale et la
servait avec zle et habilet. Elle tait entoure de _Mazarins_;
Laigues, qui la gouvernait  cette poque ([164]), tait dvou au
cardinal, et l'abb Fouquet, qui s'tait introduit dans son intimit,
exerait un grand empire sur mademoiselle de Chevreuse, Charlotte de
Lorraine([165]). Madame de Chevreuse obtint d'abord que le duc, bien
loin de marcher en toute hte au secours d'tampes, tranerait en
longueur. Ds le 4 juin, l'abb Fouquet en avertit Mazarin: Madame de
Chevreuse a tir parole de M. de Lorraine qu'il serait six jours dans sa
marche; qu'aprs-demain il sjournerait tout le jour, et qu'aujourd'hui
il ne ferait partir de Lagny que la moiti de son arme, quoiqu'il lui
ft ais de faire partir le tout. Si dans l'intervalle on pouvait
achever l'affaire d'tampes (s'en emparer), il en serait ravi, car il
est tout  fait dans les intrts de la reine. Mais, si on ne le peut en
ce temps-l, il pense qu'il sera ais de faire une proposition pour la
paix gnrale de concert avec lui, et il s'engage  servir la reine
comme elle le pourra souhaiter. Madame de Chevreuse dit qu'il serait bon
que la reine l'en remercit par crit. Elle pense que, si l'on envoyait
Laigues avec une rsolution certaine sur Vie et Moyenvie (places que
rclamait le duc de Lorraine), on aurait contentement; il est ncessaire
de donner une rponse prcise au plus tt. Il faut que Votre minence,
si elle veut songer  cette affaire, fasse tmoigner  M. de Lorraine
qu'elle servira ses enfants. C'est l tout son dsir. Il serait bon que
Votre minence crivit  madame de Chevreuse pour la remercier. Elle a
gagn deux jours sur l'esprit de M. de Lorraine. Cette lettre
confidentielle prouve que le cardinal de Retz, qui parle dans ses
Mmoires de la ngociation de madame de Chevreuse ([166]), n'en
connaissait pas les dtails. Il est vrai qu'il avoue qu' cette poque
il ne frquentait plus gure l'htel de Chevreuse, et il laisse percer,
malgr lui, son dpit de n'avoir t du secret ni de la mre ni de la
fille ([167]). Mazarin s'empressa de profiter de l'ouverture de l'abb
Fouquet, et la lettre qu'il adressa  madame de Chevreuse prouve quel
cas il faisait de ses services: Le sieur de Laigues, lui crivait-il le
5 juin, vous dira toutes choses pour ce qui regarde les affaires
gnrales. A quoi je n'ajouterai rien; mais je ne puis m'empcher de
vous tmoigner moi-mme par ces lignes la satisfaction que j'ai de tout
ce que vous avez fait avec M. de Lorraine. Je n'ai point dout que vous
ne fissiez plus d'impression que personne sur son esprit; je suis ravi
de vous voir entirement dispose pour le service du roi, et pour mon
intrt particulier. J'espre une bonne suite de cette ngociation, et
qu'elle se terminera avec beaucoup de gloire et d'avantage pour M. de
Lorraine, avec le rtablissement du repos de la France, et peut-tre de
toute la chrtient. Je vous prie de l'assurer bien expressment de la
continuation de mon estime et de mon amiti, et de le remercier, de ma
part, de tous les sentiments qu'il vous a dclar si obligeamment avoir
pour moi.

L'ancien garde des sceaux, Chteauneuf, qui tait toujours rest en
relation avec madame de Chevreuse, fut charg de rgler les conditions
du trait avec le duc de Lorraine. Tout fut termin ds le lendemain 6
juin, et, le mme jour, Chteauneuf crivait  la reine: M. de Lorraine
est venu cans sur les dix heures, et nous sommes convenus des articles
que j'envoie  Votre Majest; ils sont  peu prs selon l'intention de
Sa Majest et le pouvoir qu'Elle m'a donn. L'arme, qui est devant
tampes, peut tout tenter jusqu' mardi, quatre heures du matin; car,
encore que le jour du lundi[168] soit exprim dans le trait, j'ai
retir de M. de Lorraine un crit particulier que ce mot de lundi
s'entend tout le jour, et il suffit que l'arme se retire le mardi 
quatre heures du matin; ainsi elle a le lundi tout entier. Je n'ai fait
la suspension d'armes que pour dix jours; et, si l'arme des princes
sort d'tampes, celle de Votre Majest la peut suivre toujours  quatre
lieues prs. Si elle est suivie, elle est perdue en l'tat qu'elle est,
et, cela cd, M. de Lorraine obligera les princes  se soumettre 
telles conditions qu'il plaira  Votre Majest. Aussitt que le sige
d'tampes sera lev, M. de Lorraine fait tat d'aller saluer Vos
Majests, et leur proposer son entremise pour la paix d'Espagne et celle
des princes. Aprs quoi, dit-il, il suppliera Vos Majests de lui donner
la sienne et le recevoir  votre service envers tous, except les
Espagnols. Il m'a dit que jusqu'ici ni Monsieur ni M. le Prince ne
savaient rien de ces articles; qu'il voulait sortir de Paris, et que de
son camp il leur en donnerait part. Je doute de cela, et la suite nous
le fera connatre. J'ai promis d'ici  demain, qui est le 7, de lui
donner la ratification des articles, si Votre Majest les a agrables.

Ainsi, les conditions arrtes taient: 1 la leve du sige d'tampes
qui devait avoir lieu le 10 juin; 2 une suspension d'armes de dix
jours, pendant laquelle les annes resteraient  une distance d'au moins
quatre lieues l'une de l'autre; 3 la retraite du duc de Lorraine, qui
devait s'effectuer en quinze jours, par une route dtermine  l'avance,
et sans qu'il ft inquit par les troupes royales. Les conditions
furent excutes au grand tonnement des Frondeurs, qui s'aperurent
trop tard qu'ils avaient t jous par le duc de Lorraine. Tout Paris,
dit mademoiselle de Montpensier ([169]), tait dans des dchanements
horribles contre les Lorrains; personne ne s'osait dire de cette nation
de peur d'tre noy.

Outre la duchesse de Chevreuse, la cour avait employ dans cette
ngociation une autre dame galement renomme pour sa beaut et sa
galanterie. C'tait madame de Gumne (Anne de Rohan), que les Mmoires
de Retz font parfaitement connatre. L'abb Fouquet entretenait aussi
des relations avec cette dame, et ce fut sans doute lui qui la dtermina
 servir la cour. On cacha  madame de Chevreuse cette nouvelle
intrigue; mais elle est parfaitement constate par les lettres de
Mazarin. Il crivait le 9 juin  l'abb Fouquet: Je vous fais seulement
ces trois mots pour vous dire dans la dernire confidence que M. de
Lorraine m'a crit, et a fait dire  la reine que madame la princesse de
Gumne a fort bien agi, et comme une personne tout  fait servante de
Sa Majest et de mes amies particulires. La reine serait bien aise
qu'elle pt trouver quelque prtexte de venir ici pour y tre en mme
temps que M. de Lorraine, qui y sera demain, au moins  ce qu'il m'a
promis. Je recevrai beaucoup de joie d'avoir l'honneur de l'entretenir.
Sur tout, je vous prie, si elle veut prendre cette peine, qu'elle fasse
la chose en sorte que madame de Chevreuse ne puisse point pntrer qu'on
l'ait invite d'ici  y venir, et le secret en ceci est fort important.

Tout russit, comme le cardinal l'avait espr, et le duc de Lorraine,
aprs avoir fait quelques dmonstrations pour secourir tampes,
s'loigna de Paris, laissant les campagnes dsoles. Mazarin a bien
soin, dans ses lettres, de rejeter ces calamits sur les princes. Il
crivait  l'abb Fouquet: Vous aurez dj su, je m'assure,  Paris, ce
qui s'est pass avec M. de Lorraine, et avec combien de sincrit on a
procd avec lui, puisque M. de Turenne pouvant lui faire courir grand
risque, comme lui-mme et le roi d'Angleterre ([170]) l'avoueront, il a
prfr  cet avantage l'excution des ordres de la cour, qui lui
dfendaient d'attaquer ledit sieur duc; mais il demanda qu'il voult
rompre son pont, sparer ses troupes d'avec celles des princes et se
retirer  la frontire, comme il s'est engag de faire. Il ne parle
point de venir  la cour; mais il assure qu'il est plus rsolu que
jamais d'achever son accommodement particulier, tant bien persuad de
l'avantage qu'il y trouvera, et que l'on veut traiter  la cour de bonne
foi. Les environs de Paris ne perdront pas  son loignement, et il sera
bon de faire valoir que j'y ai contribu.

La misre des campagnes fut en effet un peu allge par le dpart du duc
de Lorraine; mais la situation de Paris tait toujours dplorable. Le
nombre des pauvres s'y accroissait d'une manire effrayante. On eut
recours, dans ces calamits,  sainte Genevive, patronne de la
capitale. La chsse de cette sainte fut promene dans la ville le 11
juin avec un crmonial dont les Mmoires du temps nous ont laiss une
ample description ([171]). Le prvt des marchands demanda et obtint,
pour cette procession, l'autorisation du chapitre de Notre-Dame et des
religieux de Sainte-Genevive, puis s'adressa au parlement, qui fixa
l'poque de la crmonie. Aprs un jene de trois jours, les religieux
de Sainte-Genevive descendirent la chsse  une heure aprs minuit. Le
lieutenant civil d'Aubray, le lieutenant criminel, le lieutenant
particulier et le procureur du roi[172] la prirent en leur garde, en
rpondirent  la communaut, et se tinrent pendant la procession autour
de la chsse. La marche tait ouverte par les quatre ordres de religieux
mendiants, savoir: les cordeliers ou franciscains, les jacobins ou
dominicains, les augustins et les carmes. Venait ensuite le clerg des
principales paroisses subordonnes  Notre-Dame, avec les chsses
clbres de saint Magloire, saint Mdric ou saint Merry, de saint
Landry, sainte Avoie, sainte Opportune, saint Marcel, et enfin la chsse
de sainte Genevive porte par des bourgeois de Paris. L'abb de
Sainte-Genevive et les religieux, pieds nus, marchaient  la droite de
la chsse. A gauche se trouvait le clerg de Notre-Dame. Le parlement
suivait; on y remarquait les prsidents de Bailleul, de Nesmond, de
Maisons, de Mesmes et le Coigneux. Le marchal de l'Hpital, gouverneur
de Paris, marchait entre les deux premiers prsidents. Le parquet,
compos du procureur gnral, Nicolas Fouquet, et des avocats gnraux,
Bignon et Talon, figura aussi  cette crmonie, ainsi que la chambre
des comptes, la cour des aides, le prvt des marchands, les chevins
et le conseil de ville.

Pendant cette pieuse action, dit madame de Motteville[173], M. le
Prince, pour gagner le peuple et se faire roi des halles aussi bien que
le duc de Beaufort, se tint dans les rues et parmi la populace, tandis
que le duc d'Orlans et tout le monde tait aux fentres pour voir
passer la procession. Quand les chsses vinrent  passer, M. le Prince
courut  toutes avec une humble et apparente dvotion, faisant baiser
son chapelet et faisant toutes les grimaces que les bonnes femmes ont
accoutum de faire. Mais, quand celle de Sainte-Genevive vint  passer,
alors comme un forcen, aprs s'tre mis  genoux dans la rue, il courut
se jeter entre les prtres; et, baisant cent fois cette sainte chsse,
il fit baiser encore son chapelet et se retira avec l'applaudissement du
peuple. Ils criaient tous aprs lui, disant: Ah! le bon prince, et
qu'il est dvot! Le duc de Beaufort, que M. le Prince avait associ 
cette feinte dvotion, en fit de mme, et tous deux reurent de grandes
bndictions, qui, n'tant pas accompagnes de celles du ciel, leur
devaient tre funestes sur la terre. Cette action parut trange  tous
ceux qui la virent. Il fut ais d'en deviner le motif qui n'tait pas
obligeant pour le roi; mais il ne lui fit pas grand mal.

Le peuple de Paris avait t un instant distrait de sa misre par ces
crmonies religieuses; mais, comme il n'en recevait aucun soulagement,
il commena  clater en murmures,  entourer le parlement et  le
menacer. Vainement le 18 juin on tint une grande assemble o l'on
appela toutes les communauts ecclsiastiques, pour tcher de soulager
les pauvres, dont la multitude s'accroissait chaque jour[174]. Les
secours taient impuissants pour remdier  tant de maux, et le
parlement devenait de plus en plus impopulaire. C'tait la consquence
invitable de la fausse position d'un corps qui proscrivait le cardinal
Mazarin et repoussait en mme temps l'alliance des princes qui voulaient
l'entraner  la guerre civile. Il tait attaqu par les deux partis
extrmes. Le 21 juin, la salle du Palais fut envahie par la populace;
les uns criaient: _Point de Mazarin_! les autres: _La paix_[175]! Les
seconds taient, disait-on, des missaires de l'abb Fouquet. Depuis
qu'il avait recouvr la libert, l'abb se montrait plus ardent que
jamais pour la cause de Mazarin. Il avait recrut parmi la populace un
grand nombre de gens de sac et de corde, qu'il lanait contre le
parlement. Toutes les boutiques qui entouraient le Palais se fermrent
au milieu de ce tumulte, le commerce qui souffrait depuis longtemps fut
ruin, et la bourgeoisie commena  se joindre avec nergie  ceux que
l'abb Fouquet payait pour demander la paix. Le parlement, menac tout 
la fois par les partisans des princes et par les missaires de l'abb
Fouquet, n'avait pas de dfenseurs capables d'opposer la force  la
force. Lorsque les conseillers sortirent de cette sance du 21 juin,
ils furent violemment assaillis[176]. Le mme jour, le duc de Beaufort
runit sa faction, l'aprs-dine,  la place Royale, et promit de donner
une liste des _Mazarins_, dont les maisons devaient tre livres au
pillage[177].

Tel tait, en juin 1652, le spectacle que prsentait Paris, misre
profonde et irrmdiable, pillages, violences, tyrannie des factions,
impuissance des modrs[178]. Le parlement vint demander appui au duc
d'Orlans; mais, en sortant du Luxembourg, le prsident de Longueil, un
des chefs de la dputation, fut attaqu, injuri et poursuivi  coups de
pierre[179]. Il fut contraint de se rfugier dans une maison o le
prince de Cond alla le dlivrer. Le cardinal Mazarin, dont le parlement
avait mis la tte  prix, n'tait pas fch de voir ce corps rduit 
une aussi dplorable condition. Il crivait, le 21 juin,  l'abb
Fouquet: J'ai reu votre billet d'hier, que j'ai lu au roi et  la
reine. Leurs Majests ont une entire satisfaction des diligences que
vous faites pour fomenter la disposition qui commence  paratre, dans
l'esprit du peuple, de demander hautement la paix. Je n'ai pas manqu de
leur faire valoir le zle avec lequel M. le procureur gnral, M. le
prvt des marchands, M. Villayer, M. de la Barre (fils du prvt des
marchands), s'y emploient aussi. Je ne fais point rponse  madame de
Chevreuse, parce que n'ayant point de chiffre avec elle, je ne le
pourrais faire par cette voie, qui n'est point tout  fait sre, sans
courir risque que cela lui prjudicit dans cette conjoncture; mais vous
lui pourrez dire que j'ai lu sa lettre  la reine, qui a tout le
ressentiment imaginable de la manire dont elle agit. Sa Majest dsire
qu'elle demeure  Paris, parce que sa prsence et ses soins peuvent tre
utiles, en diverses rencontres, au bien des affaires; et pour les
menaces que lui fait M. le Prince, je pense qu'elle n'en a pas grande
peur, n'y ayant gure d'apparence qu'elles soient suivies d'aucun effet.
J'ai la mme opinion  votre gard et des autres personnes qui lui sont
suspectes.

On continue toujours de parler d'accommodement; mais il n'est pas prs
d'tre conclu, les princes insistant sur des conditions plus
prjudiciables au roi que la continuation de la guerre, quand mme les
armes de Sa Majest auraient de mauvais succs. C'est pourquoi vous
devez continuer, ce que vous avez commenc, de distribuer de l'argent
pour faire crier  la paix et d'afficher des placards, parce que cela
excitant le peuple pourra rendre les princes plus traitables et
faciliter l'accommodement, et vous pouvez bien croire que, s'il tait en
l'tat que l'on vous a dit, je vous en aurais mand quelque chose. Il
serait bon de dbaucher les cavaliers de l'arme des princes. Si vous
savez quelqu'un propre pour cela, vous l'y pourrez envoyer avec quelque
argent. Je serais bien aise de pouvoir, par ce moyen, remplir bientt
mes compagnies de gendarmes et de chevau-lgers. En terminant, Mazarin
recommandait encore  l'abb Fouquet de continuer  distribuer de
l'argent pour exciter le peuple  demander la paix  grands cris. Basile
Fouquet ne manqua pas de suivre les instructions du cardinal.

De son ct, le duc de Beaufort ameuta la canaille, qui, le 25 juin,
entoura le parlement, fit entendre des cris de menace et de mort, et,
malgr la protection des milices bourgeoises, insulta les conseillers au
moment o ils sortirent du Palais. Il n'y eut pas un seul conseiller,
dit Omer-Talon[180], qui, tant reconnu pour tel (car plusieurs taient
travestis), ne souffrt injures, maldictions, coups de poing ou coups
de pieds ou de bton, et qui ne ft trait comme un coquin. Quatre de
messieurs les prsidents furent attaqus de coups de fusil, coups de
pierre, coups de hallebarde, et, s'ils ne furent pas blesss, c'est une
espce de merveille, parce que ceux qui taient  leurs ct ou derrire
eux furent tus avec fureur, toutes les fentres et les toits des
maisons tant pleins de personnes qui criaient qu'il fallait tout tuer
et assommer; et tout ce peuple ainsi mu ne savait ce qu'il dsirait ni
ce qu'il voulait demander, sinon qu'il voulait la paix ou que l'on fit
l'union avec les princes. Les compagnies de la milice bourgeoise en
vinrent elles-mmes aux mains sous un prtexte frivole, et, comme une de
ces compagnies tait commande par le conseiller Mnardeau-Champr, on
fit  cette occasion une Mazarinade sous le titre de _Guerre des
Mnardeaux_[181].

Le procureur gnral, Nicolas Fouquet, courut un srieux danger dans
cette meute. On tira sur le carrosse o il se trouvait. Mazarin, qui
tait alors  Melun, crivait le lendemain, 26 juin,  l'abb Fouquet:
Par le pril qu'a couru M. votre frre, parce qu'il tait dans votre
carrosse et par les autres circonstances que vous me marquez, je suis
dans des transes continuelles de ce qui vous peut arriver, et, quoique
vos soins soient plus utiles que jamais dans les conjonctures prsentes,
je ne puis m'empcher de vous conjurer de vous mnager un peu et de
donner quelques limites  votre zle, en sorte qu'il ne vous fasse pas
exposer  des dangers trop vidents. On suivra l'avis de s'approcher le
plus qu'on pourra de Paris, et cette approche, jointe aux forces du roi,
 la bonne disposition qui commence  paratre dans les esprits  Paris,
et aux diligences que les serviteurs du roi feront de leur ct, y
pourra peut-tre causer une rvolution favorable aux affaires de Sa
Majest. L'arme royale, commande par Turenne, se rapprocha, en effet,
de Paris, et vint camper  Saint-Denis. Les princes, de leur ct,
amenrent  Saint-Cloud les troupes qui avaient t assiges dans
tampes, et auxquelles le trait conclu avec le duc de Lorraine avait
rendu la libert. Il tait impossible que ces deux armes, ainsi
rapproches, n'en vinssent pas bientt aux mains. On touchait  la crise
dfinitive de cette lutte acharne, mle d'incidents burlesques et de
scnes sanglantes.




CHAPITRE VII

--JUILLET 1652--

Marche de l'arme des princes sous les murs de Paris (2
juillet).--Avis donn par Nicolas Fouquet.--L'arme des princes est
attaque par Turenne.--Escarmouches au lieu dit la _Nouvelle
France_ et aux Rcollets.--Combat de la porte
Saint-Antoine.--Danger du prince de Cond et de son arme.--Il est
sauv par mademoiselle de Montpensier.--La paille adopte comme
signe de ralliement des Frondeurs.--Assemble gnrale de l'Htel
de Ville (4 juillet).--Tentative d'incendie.--Rsistance des
archers de la ville.--Meurtre de plusieurs conseillers.--L'Htel de
Ville est envahi et pill.--Le duc de Beaufort loigne la populace
et dlivre les conseillers.--Mademoiselle de Montpensier sauve le
prvt des marchands.--Tyrannie des princes dans Paris.--lection
d'un nouveau prvt des marchands (6 juillet).--Condamnation et
supplice de quelques-uns des sditieux.--Ngociations du parlement
avec la cour.--Le roi annonce l'intention d'loigner le cardinal
Mazarin (11 juillet).--Opposition de Cond aux propositions de la
cour (13 juillet).--Il continue de ngocier secrtement avec
Mazarin.--Rle de Nicolas Fouquet et de son frre pendant cette
crise.


L'arme royale, tablie  Saint-Denis, tait plus forte que celle des
princes. Turenne se prpara  les attaquer dans Saint-Cloud, et fit
jeter un pont sur la Seine; mais Cond, reconnaissant qu'il ne pourrait
rsister aux troupes royales dans la position qu'il occupait, rsolut de
gagner  la hte Charenton. Il dcampa dans la nuit du 1er au 2
juillet, et se prsenta  la porte Saint-Honor et  la porte de la
Confrence, dont nous avons indiqu plus haut la situation[182]. Il
esprait faire traverser Paris  son arme et gagner en sret le poste
de Charenton; mais les gardes des portes Saint-Honor et de la
Confrence, qui taient dvous au marchal de l'Hpital et au prvt
des marchands, refusrent de les ouvrir, et il fallut que l'arme des
princes longet les murs et les fosss de la ville depuis la porte
Saint-Honor jusqu' la porte Saint-Antoine. A cette poque, Paris tait
entour d'une enceinte fortifie et bastionne, que couvrait un large
foss creus sur l'emplacement o s'lvent maintenant les boulevards.
Huit portes s'ouvraient dans la partie de l'enceinte situe sur la rive
droite de la Seine. C'taient les portes de la Confrence, Saint-Honor,
Richelieu, Montmartre, Saint-Denis, Saint-Martin, du Temple et
Saint-Antoine. Les terrains qui s'tendaient au del des fortifications
taient en partie occups par des villages, comme ceux du Roule et de la
Ville-l'vque, en partie cultivs. Il y avait beaucoup de monastres
dans cet espace. En s'en tenant aux principaux, on peut citer, 
Montmartre, une abbaye de femmes;  Saint-Lazare, un ancien monastre,
o saint Vincent de Paul venait d'tablir les prtres de la mission; au
faubourg Saint-Martin, les Rcollets[183]; enfin, dans le faubourg
Saint-Antoine, l'abbaye de Saint-Antoine des-Champs, le couvent des
chanoinesses rgulires de Saint-Augustin, et celui des religieuses de
Picpus.

Il fallait que l'arme des princes parcourt ce vaste espace en prsence
de troupes suprieures en nombre, aux attaques desquelles elle prtait
flanc. Aussi le prince de Cond et le duc d'Orlans s'efforcrent-ils 
plusieurs reprises d'obtenir du conseil de ville que l'on livrt passage
 leur arme  travers Paris; mais les magistrats municipaux avaient
donn parole au roi de tenir les portes fermes, et ils persistrent
dans leur rsolution. La plus grande partie de la nuit s'coula dans ces
ngociations, pendant que l'arme des princes campait au cours de la
Reine. Ce fut seulement  l'approche du jour qu'elle se mit en marche 
travers la Ville-l'vque pour longer l'enceinte septentrionale de Paris
et aller rejoindre Charenton. Le procureur gnral, Nicolas Fouquet, qui
avait t inform des demandes des princes et du refus des magistrats
municipaux, se hta de prvenir le cardinal: On donne avis important et
press, crivait-il, que l'arme des princes a pass sous la porte
Saint-Honor, au pied de la sentinelle, par le milieu du Cours, et a
dfil par la Ville-l'vque et va tout autour des faubourgs gagner
Charenton. Ils ont sept pices de canon que l'on a comptes, et marchent
dans le plus grand dsordre du monde, les troupes et les quipages
ple-mle, en sorte que cinq cents chevaux, envoys en diligence,
peuvent tout dfaire aisment, si l'on veut. Cependant on amuse le roi
avec peu de gens que l'on fait paratre. Il faut se hter: ils ont deux
dfils  passer: pourvu qu'on parte promptement, on y sera assez
tt[184].

Turenne n'tait pas homme  ngliger une pareille occasion. Il fit
avancer immdiatement une partie de son arme dans les terrains alors
inhabits, qui s'tendaient entre les hauteurs de Montmartre et la porte
Saint-Martin[185]. Cet espace, dsign sous le nom de _Nouvelle France_,
tait compris entre les rues actuelles de Saint-Lazare, des Martyrs, du
Faubourg-Poissonnire et la place Saint-Georges. Ce fut l que la
cavalerie de Turenne assaillit l'arrire-garde de l'arme des princes.
Celle-ci ne put soutenir le choc et se rfugia au couvent des Rcollets.
Il y eut l une nouvelle lutte, qui se termina encore  l'avantage de
l'arme royale. Les vaincus tentrent vainement de se rfugier dans la
ville par la porte Saint-Martin. On leur en refusa l'entre. Ils
atteignirent enfin le faubourg Saint-Antoine, toujours harcels par la
cavalerie de Turenne. Ce fut seulement  neuf heures que l'arme des
princes parvint  se retrancher dans le faubourg Saint-Antoine,  l'aide
des fosss et des barricades qui avaient servi aux habitants pour
repousser les pillards du duc de Lorraine.

Le prince de Cond, ayant distribu les postes  ses soldats et occup
les maisons qui dominaient les barricades, tint l'arme royale en chec
de neuf heures du matin  quatre heures (2 juillet), mais ce ne fut pas
sans essuyer des pertes cruelles. A la place Saint-Antoine aboutissaient
trois rues principales, celles du Faubourg Saint-Antoine, de Charonne
et de Charenton. Chacune d'elles tait coupe par des barricades que se
disputrent les deux armes. Sur les flancs de la place s'levaient la
porte Saint-Antoine et les hautes tours de la Bastille, garnies de
canons qui pouvaient foudroyer tout le quartier. La porte Saint-Antoine
tait garde par des bourgeois, qui taient dvous  la cour et avaient
promis de ne pas recevoir l'arme des princes. Turenne, qui avait dj
si maltrait les troupes de Cond dans leur retraite prcipite de la
porte Saint-Martin  la porte Saint-Antoine[186], esprait les craser
dans ce dernier combat, et il est probable qu'il y et russi, si les
bourgeois eussent excut leurs promesses. Le roi s'tait avanc sur les
hauteurs de Charonne pour assister au triomphe de son arme, et pressait
Turenne d'engager la bataille. Ce gnral aurait voulu attendre
l'arrive de son artillerie et d'un renfort de trois mille hommes, que
devait lui amener le marchal de la Fert; mais l'impatience du jeune
Louis XIV ne lui permit pas de diffrer l'attaque[187]. Turenne enleva
successivement les trois barricades de la rue de Charonne, de la rue du
Faubourg-Saint-Antoine et de la rue de Charenton; mais le prince de
Cond, qui se multipliait dans le danger et se portait sur tous les
points menacs, fit payer cher cet avantage  l'arme royale:
Saint-Mgrin, Nantouillet, le jeune Mancini, neveu de Mazarin, et un
grand nombre d'autres officiers furent tus ou blesss dangereusement.
Du ct des princes, les ducs de Nemours et de la Rochefoucauld furent
obligs de quitter le champ de bataille. Le prince de Cond lui-mme,
rejet au pied de la porte Saint-Antoine, tait dans un tat pitoyable.
Il avait, dit Mademoiselle[188] qui le vit en ce moment, deux doigts de
poussire sur le visage, ses cheveux tout mls; son collet et sa
chemise taient pleins de sang, quoiqu'il n'et pas t bless; sa
cuirasse tait toute pleine de coups, et il portait son pe  la main,
ayant perdu le fourreau.

La situation des princes devenait de plus en plus critique: Turenne
avait enfin t rejoint par son artillerie et par les troupes du
marchal de la Fert. Il se prparait  envoyer deux dtachements pour
attaquer Cond en flanc, en mme temps qu'il marcherait droit sur lui et
l'craserait au pied des murailles de Paris. A ce moment, la porte
Saint-Antoine s'ouvrit et le canon de la Bastille tira sur l'arme
royale. Le prince de Cond et ses troupes trouvrent un asile dans
Paris, et Turenne fut oblig de battre en retraite devant une artillerie
qui foudroyait son arme. Ce changement fut l'oeuvre de mademoiselle de
Montpensier, fille de Gaston d'Orlans. Vivement mue du danger des
princes, elle avait arrach  Gaston une lettre qui enjoignait au
gouverneur de Paris et au prvt des marchands de lui obir. Elle se
rendit aussitt  l'Htel de Ville, et,  force d'instances et de
menaces, elle contraignit le marchal de l'Hpital et le conseil de
ville  lui donner un plein pouvoir pour faire ouvrir les portes de
Paris  l'arme des princes. Mademoiselle de Montpensier alla
immdiatement  la porte Saint-Antoine, et fora la garde bourgeoise 
laisser passer les bagages et les blesss de Cond. De l elle courut 
la Bastille, dont le gouverneur la Louvire, fils du frondeur Pierre
Broussel, avait aussi reu un ordre du duc d'Orlans qui lui enjoignait
d'obir  sa fille. La princesse, montant sur les tours de la Bastille,
fit pointer les canons contre l'arme royale. Ce fut alors qu'elle
remarqua le mouvement que faisaient les troupes de Turenne pour
envelopper Cond, deux dtachements se dirigeant, l'un par Popincourt et
l'autre du ct de Reuilly, tandis que le marchal, avec le gros de son
arme, marchait vers la porte Saint-Antoine. Mademoiselle de Montpensier
se hta d'avertir le prince[189], et Cond ordonna  ses troupes de
rentrer dans Paris, pendant que le canon de la Bastille protgeait sa
retraite. L'arme des princes traversa Paris, et alla par le pont Neuf
prendre ses quartiers au del des faubourgs Saint-Jacques et
Saint-Victor. Les bourgeois tmoins de cette retraite virent avec
tonnement le drapeau rouge d'Espagne flotter dans l'arme des princes,
ml aux charpes bleues des frondeurs[190].

Le combat de la porte Saint-Antoine, qui aurait pu tre dcisif, ne
servit qu' irriter les deux partis. L'arme royale, qui avait laiss
jusqu'alors les vivres entrer dans Paris, commena  intercepter les
communications avec la campagne et  affamer les habitants de la
capitale. De leur ct, les princes taient dcids  entraner la
bourgeoisie ou  la livrer  la fureur de la populace. Ds le 4 juillet,
les Parisiens furent forcs de porter  leurs chapeaux un signe
distinctif, s'ils ne voulaient pas tre poursuivis comme _Mazarins_.
C'tait un bouquet de paille[191]. On convoqua pour le mme jour une
assemble gnrale des bourgeois  l'Htel de Ville. Elle se composait
du gouverneur de Paris, du prvt des marchands, des conseillers de la
ville, et d'un grand nombre de notables lus dans chaque quartier[192].
On devait y proposer l'union de la ville avec les princes et tenter
d'entraner Paris dans la guerre contre l'autorit royale. Rien ne fut
nglig pour effrayer la bonne bourgeoisie, qui rpugnait  prendre un
parti aussi violent. Ds le matin, la place de Grve tait remplie d'une
populace excite par les factieux, qui lui distribuaient de l'argent.
Plus de huit cents soldats travestis s'taient mls  la multitude et
contribuaient  entretenir et  augmenter son exaltation[193].

Lorsque tous les dputs furent runis, et que le duc d'Orlans et le
prince de Cond furent arrivs, on donna lecture d'une lettre du roi qui
se plaignait que les bourgeois eussent ouvert les portes de Paris 
l'arme des princes. A cette occasion, le procureur du roi en l'Htel de
Ville prit la parole, et dit qu'il fallait envoyer une dputation au roi
pour le supplier de revenir en sa bonne ville de Paris. Les partisans
des princes tentrent d'touffer par leurs clameurs les paroles du
procureur de la ville; mais une notable partie de l'assemble parut
dispose  se ranger  son avis. Alors le duc d'Orlans et le prince de
Cond sortirent de la salle du conseil, et arrivs sur la place de
Grve: Ces gens-l, dirent-ils[194], ne veulent rien faire pour nous;
ce sont tous Mazarins. La populace n'attendait que ce signal pour se
porter aux derniers excs.

Il tait six heures du soir lorsque les factieux commencrent  tirer
dans les fentres de l'Htel de Ville; et, comme les coups, dirigs de
bas en haut, ne blessaient personne et se perdaient dans les plafonds,
les soldats dguiss qui s'taient joints au peuple occuprent les
maisons de la place de Grve, o l'on avait d'avance perc des
meurtrires, et de l ils tirrent dans la salle des dlibrations[195].
D'autres sditieux entassrent aux portes de l'Htel de Ville des
matires enflammables, et y mirent le feu. En peu de temps la fume et
la flamme envelopprent les btiments. Dans cette extrmit, quelques
dputs jetrent par les fentres des bulletins qui annonaient que
l'union avec les princes tait conclue. D'autres, connus pour
frondeurs, sortirent de l'Htel de Ville et tentrent de haranguer le
peuple; mais ils s'adressaient  une foule ivre de vin[196] et de
fureur, qui ne distinguait plus amis ni ennemis. Miron, matre de la
chambre des comptes, fut une des premires victimes. A peine eut-il
franchi les degrs de l'Htel de Ville qu'il fut assailli  coups de
baonnette et de poignard. Il tenta vainement de se faire connatre pour
un des chefs du parti des princes; il fut tu sur place[197]. Le
conseiller Ferrand de Janvry eut le mme sort. Le prsident Charton, un
de ceux qui s'taient le plus signals dans la premire Fronde, fut
accabl de coups. On peut juger, par le sort des frondeurs, du
traitement qu'essuyrent les conseillers de ville qui taient connus
pour adversaires des princes. Le matre des requtes Legras et plusieurs
autres furent assassins au moment o ils cherchaient  s'chapper sous
un dguisement.

Cependant les gardes du marchal de l'Hpital et les archers de la
ville, ayant lev des barricades intrieures, russirent pendant
longtemps  empcher les sditieux de pntrer dans l'Htel de Ville.
Ils en turent mme un certain nombre, mais le manque de munitions ne
leur permit pas de prolonger cette rsistance. Le marchal de l'Hpital,
qui tait une des victimes dsignes  la vengeance du peuple, russit 
s'enfuir dguis. Le prvt des marchands et les conseillers se
cachrent dans des rduits obscurs, et  la faveur de la nuit trouvrent
moyen de se drober  la fureur de la populace. Les voleurs, qui
s'taient mls  la foule, taient plus occups  piller qu' tuer. Il
y en eut mme qui consentirent, moyennant finance,  sauver quelques-uns
des conseillers. Conrart en cite plusieurs exemples. Le Journal indit
de Dubuisson-Aubenay raconte que le prsident de Gungaud promit dix
pistoles  des sditieux qui prirent son chapeau, son manteau et son
pourpoint de taffetas ray, et, aprs l'avoir couvert de haillons, le
firent sortir de l'Htel de Ville; mais, au carrefour form par les rues
de la Coutellerie, Jean-Pain-Mollet, Jean-de-l'pine, ils furent arrts
par une barricade et un corps de garde. Le prsident fut tiraill entre
deux bandes, qui se le disputaient et menaaient de le mettre en pices.
Les gardiens de la barricade l'emportrent enfin, et le conduisirent 
la Monnaie[198]. L, il obtint qu'on le dpost chez un bourgeois; mais
il fallut payer  ses _sauveurs_ cent livres. Le conseiller Doujat, et
bien d'autres, achetrent de mme leur salut.

Le pillage de l'Htel de Ville se prolongea jusqu' onze heures.
Vainement on pressait le duc d'Orlans et le prince de Cond d'aller au
secours des conseillers qu'on gorgeait, et dont plusieurs taient de
leur parti. Ni les meurtres ni l'incendie de l'Htel de Ville ne
parurent les toucher. Ils rpondaient avec indiffrence qu'ils n'y
pouvaient rien. Enfin ils se dcidrent, sur les onze heures du soir, 
envoyer le duc de Beaufort, qui tait le plus populaire des princes. Il
ordonna de tirer des pices de vin de l'Htel de Ville, de les rouler 
l'extrmit de la place de Grve, et de les livrer  la foule pour la
rcompenser de ses exploits. Pendant qu'elle achevait de s'enivrer, il
fit sortir de l'Htel de Ville la plupart de ceux qui y taient
enferms[199]. Beaufort fut rejoint par mademoiselle de Montpensier,
fille de Gaston d'Orlans. Cette princesse n'arriva qu'aprs minuit, et
lorsque tout tait calm[200]. Elle se borna  dlivrer le prvt des
marchands, qui promit de donner sa dmission.

Ce massacre de l'Htel de Ville fut, suivant l'expression de
Mademoiselle[201], le coup de massue du parti des princes; il ta la
confiance aux mieux intentionns, intimida les plus hardis, ralentit le
zle de ceux qui en avaient le plus. Vainement les princes cherchrent
 rejeter ces violences sur la fureur aveugle du peuple. Leur complicit
n'tait que trop vidente. La prsence de leurs soldats au milieu de
l'meute dmentait toutes leurs dngations. On avait vu peu avant
l'attaque de l'Htel de Ville un bateau rempli de leurs hommes aborder 
la place de Grve[202]. Un conseiller de ville, nomm de Bourges, osa
dire en face au duc d'Orlans qu'il avait reconnu parmi les sditieux
des soldats du rgiment de Languedoc, qui appartenait  ce prince, et
entre autres le major[203]. Un autre conseiller, nomm Poncet, avait
donn cent louis au trompette du rgiment de Valois, qui, moyennant
cette ranon, consentit  le sauver[204].

Le rsultat seul et suffi pour prouver que les princes taient les
auteurs du massacre de l'Htel de Ville: ils avaient voulu rgner par la
terreur, et contraindre le parlement et l'Htel de Ville  se dclarer
hautement pour eux. Ils y russirent; mais ces corps n'taient plus que
l'ombre d'eux-mmes. Tous les prsidents  mortier taient sortis de
Paris, ainsi que le procureur gnral, Nicolas Fouquet. Les deux avocats
gnraux, Talon et Bignon, n'allaient plus au Palais[205]. On tait
rduit  faire prsider le parlement par le vieux conseiller Broussel.
L'Htel de Ville n'tait pas moins compltement dsorganis: ds le 6
juillet, on avait lu un nouveau prvt des marchands, et le choix tait
encore tomb sur Broussel, qui tait un instrument docile et aveugle des
passions des princes. Quant aux vritables reprsentants de la
bourgeoisie, ils s'abstenaient de paratre aux assembles. Enfin la
division ne tarda pas  se mettre dans le parti victorieux. Le duc
d'Orlans n'avait jamais montr la mme violence que le prince de Cond,
et il tait jaloux de sa puissance. Il coutait volontiers les conseils
du cardinal de Retz, ennemi implacable de Cond et de Chavigny, et la
cour esprait par son influence gagner le duc d'Orlans, ou du moins le
sparer de ses allis. Mazarin crivait, le 8 juillet,  l'abb Fouquet:
On persiste ici dans la rsolution de ne point excuter la proposition
que l'on a faite[206], que l'on ne sache auparavant si M. le cardinal de
Retz y voudra contribuer. C'est pourquoi il faut le faire expliquer
l-dessus sans perte de temps. Car, si l'on sait qu'il n'y ait aucune
assistance  esprer de ce ct-l, ce sera alors qu'on vous fera savoir
prcisment ce qu'il y aura  faire. J'attendrai de vos nouvelles
aujourd'hui, et je vous prie que je les reoive le plus tt qu'il se
pourra. Je suis en grande inquitude de vous voir expos au danger o
vous tes, et je vous conjure de me croire toujours le mme  votre
gard. Un second billet de Mazarin, adress le mme jour  l'abb
Fouquet, insistait encore sur ce point: Je souhaite que M. le cardinal
de Retz puisse russir dans l'affaire qu'on lui propose, qui ne lui
serait pas moins glorieuse qu'utile  Sa Majest dans les conjonctures
prsentes. Si vous convenez de l'excution, je vous prie de m'en
informer en toute diligence, afin que nous prenions l-dessus nos
mesures de notre ct. Je m'assure que le cardinal de Retz se fiera
assez  vous pour vous en parler librement, et, en cas que cela ne ft
pas, il faudrait que vous lui en fissiez parler par quelque personne 
qui il ne fit point scrupule de s'ouvrir.

Ce projet, que nous ne connaissons que par des indications vagues et
nigmatiques, ne se ralisa pas. Quant aux princes, ils parurent dans
les premiers temps disposs  agir de concert et  sacrifier leurs
divisions et leurs passions personnelles aux intrts gnraux de leur
parti. Comme l'opinion publique s'levait avec force contre le massacre
de l'Htel de Ville, ils voulurent lui donner satisfaction en
abandonnant  la justice quelques-uns des sditieux. On en arrta deux
qui s'taient prsents chez un marchand quincaillier de la rue de la
Ferronnerie, nomm Gervaise, pour rclamer l'argent qu'il leur avait
promis au moment du danger. Ils furent condamns  tre pendus et
excuts immdiatement[207].

Malgr cet acte de vigueur, la confiance ne se rtablit pas dans Paris.
Chaque jour, on apprenait que des gens de condition, que les membres les
plus notables de la bourgeoisie et du parlement avaient quitt la ville
et s'taient retirs prs du roi. En mme temps la cour annonait
l'intention d'loigner le cardinal Mazarin et d'enlever ainsi aux
factieux tout prtexte pour persister dans leur rbellion[208]. Ds que
cette rsolution fut arrte, le garde des sceaux, Mathieu Mol, manda
les dputs du parlement qui s'taient rendus  Saint-Denis pour
ngocier, leur en donna avis, et leur recommanda de l'annoncer au
parlement et aux princes. Ces derniers furent invits en mme temps 
envoyer immdiatement des dputs  Saint-Denis pour que la paix pt
tre signe et le calme rtabli dans le royaume[209].

Cette nouvelle rpandit la joie dans Paris; mais le prince de Cond n'y
vit qu'un pige tendu  son parti. Il se persuada que Mazarin, d'accord
avec la duchesse de Chevreuse et le cardinal de Retz, voulait faire
entrer au ministre le marquis de Chteauneuf et le marchal de
Villeroy, ses ennemis[210]. Aussi s'leva-t-il avec force contre les
propositions de la cour, lorsque le parlement fut appel a en dlibrer
le 13 juillet. Il demanda qu'avant tout le cardinal sortit de France, et
le parlement fut oblig de se plier  la volont imprieuse des princes.
Si les gens de bien, dit Omer-Talon[211], eussent t en libert de
dire leur sentiment comme deux mois auparavant, le parlement et la ville
eussent embrass la proposition de la cour et eussent oblig M. le
Prince de s'y accommoder; mais les actions de violence ayant port la
frayeur et l'tonnement dans tous les esprits, M. le Prince tait devenu
matre dans Paris avec une autorit despotique, conforme  son humeur.

En s'opposant au trait du parlement avec la cour, Cond laissait
Chavigny poursuivre en son nom des ngociations o l'intrt personnel
du prince l'emportait de beaucoup sur l'intrt public. Il s'engageait
 rtablir Mazarin au bout de trois mois, pourvu que ses partisans
obtinssent les rcompenses qu'il avait stipules antrieurement[212].
Mais cette dernire condition excitait l'indignation de tous ceux qui
s'taient dvous pour la cause royale; ils ne pouvaient souffrir que
les rebelles fussent rcompenss, de prfrence aux fidles serviteurs
du roi[213]. Enfin Mazarin aurait voulu employer son exil de trois mois
 conclure la paix avec l'Espagne, tandis que Cond prtendait se
rserver cette importante ngociation[214]. Nous avons dj expos les
motifs qui dterminaient Mazarin  ne pas laisser  son adversaire
l'honneur du trait de paix[215]. Ainsi tout restait en suspens.

Dans ces circonstances, le procureur gnral, Nicolas Fouquet, qui
s'tait retir prs du roi presque aussitt aprs le massacre de l'Htel
de Ville, fut un des conseillers les plus actifs et les plus
intelligents du cardinal. Il insista fortement pour qu'une ordonnance
royale transfrt le parlement dans une autre ville. Ce serait,
disait-il, enlever aux frondeurs l'appui du premier corps de l'tat et
frapper de nullit les actes des conseillers rests  Paris. Ils ne
seraient plus, s'ils persistaient dans leur opposition, qu'une troupe de
factieux sans autorit lgale. Nicolas Fouquet n'insistait pas moins
vivement pour que la cour refust de reconnatre la nouvelle
municipalit tablie  l'Htel de Ville. Il n'y aurait plus alors que
deux camps: d'un ct, le roi avec la majest de l'autorit souveraine,
que les frondeurs n'osaient pas rejeter ouvertement; et, de l'autre, des
princes rebelles soutenus par une troupe de factieux. Le Mmoire dans
lequel le procureur gnral dveloppe ces ides est parvenu jusqu' nous
et prouve que Nicolas Fouquet contribua  donner  la politique du
cardinal une direction plus ferme et plus intelligente.

Quant  l'abb Fouquet, forc de se tenir cach dans Paris, o rgnait
tyranniquement la faction des princes, il ne cessait d'entretenir des
relations avec le cardinal, comme les lettres de Mazarin
l'attestent[216]. Souvent mme il bravait tous les prils pour se rendre
prs du cardinal et lui porter les avis et les propositions de ses
partisans. Ainsi les deux frres persistaient dans le rle qu'ils
avaient habilement rempli depuis le commencement de la Fronde; ils
restrent les soutiens zls et nergiques d'une cause qui semblait
alors gravement compromise.




CHAPITRE VIII

--JUILLET-AOT 1652.--

Mmoire adress par Nicolas Fouquet au cardinal Mazarin sur la
conduite que la cour doit tenir (14 juillet): il expose le danger
de la situation et la ncessit de prendre des mesures pour annuler
les actes du parlement et de l'Htel de Ville, domins par la
faction des princes.--Il propose de publier un manifeste au nom du
roi pour montrer la mauvaise foi des princes, qui, aprs avoir
demand et obtenu l'loignement de Mazarin, refusent de dposer les
armes et appellent les ennemis dans l'intrieur de la France.--Il
faut exiger que les princes envoient immdiatement leurs dputs 
Saint-Denis pour traiter avec la cour, et en attendant retenir dans
cette ville les dputs du parlement.--Ncessit de transfrer le
parlement hors de Paris et moyen de gagner une partie de ses
membres.--Faute que l'on a commise en ne s'opposant pas  la
rception de Rohan-Chabot en qualit de duc et pair par le
parlement.--Lettre de Nicolas Fouquet, en date du 15 juillet: il
explique pourquoi les dputs du parlement ne peuvent se rendre 
Saint-Denis.--Ncessit d'envoyer promptement des ordres au
parlement et de prendre une dcision pour ou contre le dpart du
cardinal Mazarin.--Indication des moyens  employer pour faire
venir  Pontoise un certain nombre de conseillers du
parlement.--Arrts du conseil du roi, en date du 18 juillet et du
31 du mme mois, qui annulent les lections de l'Htel de Ville et
transfrent le parlement de Paris  Pontoise.--Projet de
dclaration contre ceux qui n'obiront pas aux ordres du
roi.--Lettre de Nicolas Fouquet  ses substituts pour les mander 
Pontoise.--Circulaire du mme aux divers parlements de
France.--Pamphlets publis  Paris contre la translation du
parlement.--Le parlement de Pontoise s'ouvre le 7 aot 1652, et
demande l'loignement de Mazarin.


Le 14 juillet, Nicolas Fouquet, qui se trouvait alors  Argenteuil avec
les dputs du parlement de Paris, adressa au cardinal un Mmoire sur
la conduite  tenir avec le parlement et les frondeurs. Il tait inform
de ce qui s'tait pass la veille  la sance du parlement; il savait
que la majorit de ce corps tait dispose  voter l'union avec les
princes; que l'on proposerait de nommer le duc d'Orlans lieutenant
gnral du royaume et le prince de Cond gnralissime des armes, enfin
d'tablir un conseil de gouvernement. Il fallait se hter de frapper de
nullit de pareils actes, qui eussent dtruit l'autorit royale. Ce fut
dans ce but qu'il rdigea son Mmoire, et l'envoya  un des familiers de
Mazarin en lui recommandant de le mettre sous les yeux du cardinal.
Nicolas Fouquet commenait par exposer le danger de la situation: La
plupart de ceux qui sont  la cour, disait-il, aussi bien que ceux de
Paris, voyant toutes les affaires dans l'irrsolution et dans
l'incertitude, se mnagent des deux cts, ne sachant pas ce que les
affaires deviendront; ce qui ne serait pas ainsi si les rsolutions
taient certaines et assures de faon ou d'autre; et alors les
sentiments du roi agiraient avec plus de vigueur. Nous apprenons de
Paris que, nonobstant la rponse du roi, il y eut hier plusieurs avis
dans le parlement  faire l'union du parlement avec les princes et les
peuples, et d'crire  tous les autres parlements et  toutes les
villes. Nous savons que l'on propose de faire un garde des sceaux, et
qu'il y a des gens de condition qui dsirent cet emploi. Le nouveau
prvt des marchands[217] ordonne des fortifications et des leves, et
peut-tre au premier jour parlera-t-on de faire un rgent et de dclarer
le roi prisonnier. Toutes les ngociations et irrsolutions fortifient
ce parti, et il est certain que, tant qu'on flatte les peuples, on les
aigrit, et ils croient qu'on les apprhende, de sorte qu'il est
ncessaire ou de s'accommoder avec M. le Prince en prenant des srets
pour le retour[218], et ce bien promptement, ou bien d'agir avec
vigueur, et que chacun sache que le roi veut devenir le matre et
rtablir son autorit.

Les plus intelligents mandent que le calme est maintenant dans Paris
pour ce qu'ils ont tout ce qui leur fait besoin, et que les auteurs des
sditions sont les matres et feront ce qu'il leur plaira.

La journe de mardi[219] est  craindre, et, si on n'est pas d'accord,
il est  propos de prvenir les rsolutions qui se prendront ce jour-l
par un parlement et un corps de ville, qui demeurent toujours dans
l'approbation du roi[220], puisqu'il n'a encore rien paru de contraire.
Si l'on veut donc se dterminer, il faut dresser une lettre de cachet en
forme de manifeste pour faire connatre aux habitants de Paris et 
toutes les villes des provinces le juste sujet que le roi a de se
plaindre des princes et de ceux de leur parti, lesquels ayant tmoign
ne dsirer autre chose jusqu' prsent qu'une assurance de
l'loignement de M. le cardinal Mazarin, dans la pense qu'ils avaient
que le roi ne se relcherait pas et n'accorderait pas  ses sujets une
demande de cette qualit; nanmoins Sa Majest ayant voulu donner cette
marque de sa bont et de son affection  ses peuples pour faire cesser
les prtextes, les princes ne veulent plus excuter ce qu'ils ont
promis; au contraire, ils ont pris de nouvelles liaisons avec les
ennemis qu'ils attirent au dedans du royaume[221], et veulent que le roi
ait entirement excut de sa part ce qu'ils souhaitent avant que se
mettre en devoir de donner aucun ordre pour l'excution de leurs
paroles. Ce qui fait assez connatre leurs intentions; partant il faut
exhorter  la fidlit et  secourir le roi.

Si on envoie un crit de cette qualit pour prvenir les lettres
circulaires qui seront crites au premier jour, il n'en faut pas faire
l'adresse au corps de ville de Paris pour ne le pas approuver; au
contraire, il est bon d'exagrer ce qui s'est pass dans Paris pour
parvenir  ce changement[222]. On peut aussi adresser au parlement
quelque chose de semblable, et, ds  prsent, faire rponse aux dputs
par crit, conforme  ce que dessus, et leur dire que le roi crira 
son parlement; qu'ils aient au premier jour, toutes choses cessantes, 
obliger les princes de dputer vers le roi, suivant ce qu'il leur a t
mand; autrement, ledit jour pass, que tous les officiers dudit
parlement qui restent  Paris aient  se rendre prs de Sa Majest pour
y recevoir ses ordres, et dlibrer en sa prsence sur le refus fait par
les princes.

Pour cet effet, il faut faire des dfenses aux dputs[223] de
retourner  Paris et de dsemparer la cour, et prendre garde
particulirement que les prsidents ne s'y en retournent pas[224], pour
ce qu'il est de la dernire importance qu'il n'y ait point l de
prsidents, si l'on veut tablir le parlement ailleurs: ce qui est
absolument ncessaire pour conserver l'autorit du roi; autrement, il ne
faut pas douter que tous les peuples ne suivent  la fin un parti, o le
parlement de Paris, le corps de ville et les princes du sang seront
unis. Mais, s'il s'tablit un autre parlement, les affaires seront bien
balances, et l'autorit du roi soutenue dans les provinces. Ceux de la
cour qui ont des grces  esprer, et qui se mnagent avec le parlement
pour le besoin qu'ils en ont, ne reconnatront plus pour parlement que
celui qui sera autoris par le roi, o seront tous les prsidents et le
procureur gnral, qui sont ceux qui font le corps.

Dans cette pense, avant que le roi s'loigne et que la difficult des
chemins s'augmente, il faudrait, sans perte de temps, que chacun
travaillt  mme dessein, et obliger ceux qui sont  la cour d'crire 
leurs amis: M. le garde des sceaux[225],  son fils[226], son
gendre[227] et  ceux sur qui il a pouvoir; M. de Villeroy,  M.
Sve[228]; M. Servien,  M. Fraguier[229]; M. le Tellier,  d'autres; M.
Perrot,  M. Bnard[230], et  d'autres de sa chambre; M. de
Bragelonne[231],  son beau-frre; Bonneau[232],  son fils[233] et 
son neveu; Richebourg, des gabelles,  son fils et  son gendre; crire
 Mnardeau[234] pour lui et son frre. Un mot  MM. Svin[235],
Thibeuf[236], Prvost[237], Doujat[238] et autres, qui ne sont retenus
que par le calme prsent et l'esprance d'un prompt accommodement; M. de
Verthamont[239], qui est  la cour,  son frre et d'autres, ses
parents.

Enfin, il n'y a personne qui n'ait pouvoir sur quelqu'un, et cette
affaire mrite une application prompte, et il ne faut pas douter qu'en
deux fois vingt-quatre heures on n'en fasse sortir grand nombre,
lesquels, ds le premier jour que l'on voudra, avec M. le garde des
sceaux, les ducs et pairs que l'on pourra avoir, les conseillers
d'honneur, quatre matres des requtes, feront un corps
trs-considrable, lequel sera tabli par le roi mme au lieu o il
sera, et, aprs quelques jours, le nombre augmentant, sera envoy dans
telle ville qui sera concerte; ils ne s'appliqueront qu'au service du
roi, et, tant unis dans une mme volont et dans le parti lgitime, ils
serviront trs-utilement.

C'est notre avis, auquel vous tes conjur de faire rponse prompte;
autrement, si l'on ne prend cette rsolution de bonne sorte, ou qu'on ne
s'accommode promptement, chacun, se croyant inutile, s'en va chez soi,
et ceux de Paris se porteront tous dans les intrts des plus forts.

Renvoyez-moi ce Mmoire et la rponse, laquelle je vous ferai rendre,
si vous le voulez.

Il est trange qu'hier tous les opposants  M. de Rohan[240] firent
dfaut, et que le roi n'ait pas fait former une opposition par mon
substitut[241]; que M. de Bouillon n'ait pas fait trouver un avocat qui
ait plaid trois heures durant sur la prminence de Chteau-Thierry et
de ses autres terres[242]; que tous les autres gens de la cour n'aient
pas le coeur de traverser par la chicane une affaire, laquelle est contre
le service du roi prsentement et contre leur intrt pour ce que les
princes l'affectionnent. Il sera reu demain, si on n'y donne ordre
avant l'entre du Palais[243].

Mandez-moi des nouvelles des armes, si vous en savez; de Lorraine[244]
et d'Espagne, et du lieu o le roi doit venir, si c'est chose qui soit
rsolue et que l'on veuille bien dire; des nouvelles de la sant de M.
de Mancini[245]; assurez Son minence de mon service.

Le lendemain, 15 juillet, Nicolas Fouquet, rpondant  un des familiers
du cardinal Mazarin, insistait encore sur les mmes ides. J'ai reu,
lui crivait-il[246], votre billet fort tard; nos Messieurs[247] taient
disperss et engags en divers lieux, en sorte qu'il s'est pass du
temps  les rejoindre. Ils n'ont pas cru pouvoir aller ce soir 
Saint-Denis, pour ce qu'il n'y a point ici d'escorte et qu'il et fallu
bien du temps d'en envoyer querir une  l'arme, qui est  quatre
grandes lieues d'ici, et qu'il n'y a point de sret; mais la principale
raison est qu'ils croient qu'il est impossible d'aller sans tre vus, et
d'tre vus sans tre suivis tout le jour et la nuit mme de diverses
personnes qui les voudront retenir  souper et  coucher, chacun sachant
bien qu'ils n'ont point de gte. Outre qu'y tant alls avant-hier et
ayant dit publiquement qu'ils retournaient chez eux et ne voulaient pas
demeurer  coucher, il est impossible que le soupon ne tombt sur eux,
et ce  la veille d'une rponse au parlement. D'ailleurs, l'entre dans
la maison de M. le cardinal[248] tant expose  la vue des dputs qui
observent tout, ils les auraient fait observer toute la nuit, et, en
l'tat o sont les affaires, ces Messieurs estiment que le service
qu'ils pourraient rendre dans une telle confrence ne serait pas si
grand que le prjudice qu'ils apporteraient, et aux affaires publiques,
et aux leurs en particulier, si la chose tait dcouverte, comme ils
n'en doutent pas. M. de Champltreux, d'ailleurs, ayant mand qu'il
viendrait les voir cette aprs-dine, ou demain matin, sur un billet
qu'ils lui avaient crit, ils ne savent quel prtexte ils pourraient
avoir pour un changement si subit, et cent autres raisons qui leur font
croire le secret impossible.

Nous estimons que les ordres sont  prsent donns au parlement. S'ils
ne le sont pas, et que l'on et dessein d'avoir leur avis l-dessus, ils
n'en peuvent prendre d'autre que celui que je vous ai mand, qui est
d'envoyer au parlement, ds la pointe du jour, une lettre de cachet du
roi pour leur faire savoir les intentions de Sa Majest, lesquelles
intentions doivent tre rgles sur la rsolution  laquelle on se
dterminera: ce qu'il faut faire prsentement, parce qu'en temporisant
et en ngociant, tout prira invitablement.

Si l'on croit que M. le cardinal puisse demeurer et que les forces du
roi soient capables de rsister  celles des ennemis, il faut retrancher
toute esprance de paix et d'accommodement, afin que chacun prenne son
parti et que le roi appuie son autorit de tout ce qui y pourra
contribuer; et, en ce cas, il faut que la lettre de cachet porte la
juste indignation du roi du refus qui a t fait de faire venir des
dputs de la part des princes, et mander tout le reste du parlement.
Si, au contraire, M. le cardinal est dans le doute de pouvoir rsister
et qu'il ait quelque pense de se retirer, il faut ds aujourd'hui,
plutt que demain, s'accorder avec M. le Prince solidement, pour ce que,
dans peu de jours, il ne le pourra peut-tre plus ou refusera les
assurances du retour de M. le cardinal, et, les peuples devenant
insolents, M. le Prince n'en sera plus le matre. En un mot, il n'y a
personne en tout le royaume de tous ceux qui ne sont point intresss en
cette affaire qui ne dise la mme chose: prendre une rsolution
certaine; il vaut mieux qu'elle ne soit pas si bonne, pourvu qu'elle
soit certaine, et que chacun sache sur quel fondement il a  travailler.

Sitt que nous aurons des nouvelles de ce qui aura t fait demain au
parlement, nous vous manderons nos sentiments l-dessus. Cependant nous
nous reposons dans l'assurance que nous serons avertis du temps du
dpart et de la marche du roi.

Si mon frre[249] est de retour, que M. le cardinal nous l'envoie bien
instruit de ses intentions; nous confrerons avec lui de tout ce qui se
peut faire.

J'crirai  mes gens, ds ce soir, pour ce que vous me mandez; mais ce
ne peut tre que pour aprs-demain au plus tt, encore si les lettres ne
se perdent point. Je suis en peine d'un paquet envoy pour cet effet.

J'ai regret de l'tat o vous me mandez M. Mancini.

Il est ncessaire que M. le garde des sceaux mande ici MM. les matres
des requtes du quartier du conseil[250], pour venir faire leur quartier
 la suite du roi, et que l'on transfre la juridiction des requtes de
l'Htel[251] au mme lieu o sera le parlement.

Il faut travailler  faire sortir le plus grand nombre qu'il se pourra
des officiers du parlement. M. Saintot[252] peut presser M. son frre;
Bonneau peut crire  son fils; M. Jeannin[253],  ses beaux-frres. Il
faut crire  M. Prvost, sa prsence tant plus ncessaire que tout ce
qu'il peut faire  Paris. Il faut faire donner fonds de six mille livres
au moins, par l'ordre de M. de Gungaud, pour ceux qui voudront partir;
ensuite de quoi ledit de Gungaud[254] viendra; M. et madame de Turenne
criront  M. de Saint-Martin[255]; M. Guitaut[256],  Verthamont; M. le
garde des sceaux,  ses amis et  son gendre, M. le Tellier, 
Catinat[257] et  Marle[258]; le Boultz, matre des requtes, 
Metz[259]; M. de la Vrillire,  Phlypeaux[260], et en Touraine, 
quelques-uns de condition. Il faut adresser des lettres du roi pour
faire donner  Dutronchet et Bonneau-Rebel, et en tirer rponse; 
Bourges,  M. Fraguier. Son minence peut faire crire  M. Godart[261]
et  M. Bnard. Si M. de Bellivre[262] veut, M. Servin[263] viendra;
s'il est bien intentionn, il faut qu'il en donne cette preuve. M.
Servin peut faire venir M. de Bauquemare[264]. Si Gargan[265] est bien
avec la cour, il faut qu'il envoie son neveu de Larche[266]; et M. de la
Basinire[267], Voysin. Il faut faire crire  M. Baillif, matre des
comptes, qu'il fasse venir un de ses gendres, M. le Prtre ou M.
Lallement. Savoir du marquis de Mortemart s'il pourrait tenter
Foucaut[268], en lui promettant toutes les choses qui le peuvent
toucher. M. Mnardeau avait promis son frre. crire  M. de
Bellejambe[269] de faire venir son fils. Lefebvre la Barre[270] a
pouvoir sur le Vasseur[271] et sur Vassan[272]. Le marquis de la
Vieuville[273] pourrait crire  Malo[274]; M. le grand prvt[275], 
Nevelet[276], son beau-frre. Mais il faut parler  tous ces gens-l
avec chaleur et s'y appliquer fortement, et faire achever de donner aux
prsents les mille francs promis, mme  Bretinires et  Bordier[277],
et aux autres qui restent  payer, et avoir ici un intendant des
finances pour veiller  tout.

Nicolas Fouquet mettait, comme on le voit, un zle ardent  organiser ce
parlement qui devait paralyser l'influence des magistrats rests 
Paris. C'est certainement  son influence qu'il faut attribuer les deux
mesures que la cour adopta presque immdiatement: la premire fut un
arrt du conseil du roi, en date du 18 juillet, qui annulait l'lection
du prvt des marchands faite dix jours auparavant, et maintenait dans
sa dignit l'ancien prvt Lefvre, alors absent de Paris. Le 31
juillet, un nouvel arrt du conseil du roi ordonna la translation du
parlement de Paris  Pontoise, o la cour s'tait rendue. Il fut enjoint
 tous les membres de ce corps de se transporter au lieu fix, sous
peine d'interdiction et de privation de leurs charges. En mme temps la
chambre des comptes, la cour des aides et le grand conseil taient
transfrs  Mantes. Tous ces actes de vigueur annonaient l'intention
de relever l'autorit royale. Mais c'tait peu de rendre des
ordonnances; il fallait en assurer l'excution, surtout en ce qui
concernait le parlement. Ce fut encore Nicolas Fouquet qui s'en occupa.
Il rdigea un projet de dclaration pour contraindre le parlement 
obir, adressa  ses substituts une lettre dans le mme sens, et
crivit  tous les parlements du royaume pour leur faire part des ordres
du roi.

Le projet de dclaration, crit tout entier de la main du procureur
gnral, porte que le roi avait eu dessein de tirer son parlement de
l'oppression en laquelle il s'est trouv  Paris depuis quelque temps;
que, pour cet effet, Sa Majest avait envoy ses lettres de translation
du parlement en la ville de Pontoise, portant interdiction de toutes
fonctions et exercice de leurs charges en la ville de Paris et
injonction de cesser toutes dlibrations; que lesdites lettres
patentes, aprs avoir t communiques par le substitut du procureur
gnral du roi aux principaux de la compagnie, auraient t par lui
portes sur le bureau de la Grand'Chambre, toutes les chambres tant
assembles, lequel leur avait fait entendre la teneur desdites lettres
et la volont du roi[278]. Sur quoi, au lieu de dfrer et cesser leurs
dlibrations, ils auraient pris les voix, et, sans porter aucun respect
aux ordres de Sa Majest, auraient arrt que les lettres du roi ne
seraient point lues, et mme aucuns d'entre eux auraient t si
tmraires de maltraiter et emprisonner des colporteurs qui vendaient
des copies imprimes de ladite translation, pour ter au peuple la
connaissance des intentions de Sa Majest; que non-seulement ils ont
continu leurs fonctions en la manire accoutume, mais ont fait dfense
aux chevins de lu ville de dfrer aux ordres du roi, et ont t assez
oss de casser l'tablissement du parlement en la ville de Pontoise,
quoiqu'il et t fait par le roi en personne; auraient annul les
arrts du parlement lgitime, et se seraient ports jusques  cet excs
d'avoir dress des actes qu'ils qualifient du nom d'arrts contre ceux
des officiers et fidles serviteurs du roi qui ont tmoign leur
obissance et tiennent le parlement par ses ordres, ne se voulant pas
contenter d'tre dans la rbellion et flonie, mais voulant intimider
les autres et les empcher de demeurer fidles, et ce par un mpris et
une dsobissance punissables.

A ces causes, leur enjoindre de se rendre dans trois jours, pour tous
dlais, en ladite ville de Pontoise, satisfaire  la dclaration du
dernier juillet, autrement et  faute de ce faire, ledit temps pass,
que ceux qui continueront la fonction et exercice de leurs charges dans
Paris et assisteront aux assembles tenues par lesdits officiers du
parlement, sous quelque prtexte que ce puisse tre, seront dclars
tratres et rebelles au roi, leur procs fait et parfait suivant la
rigueur des ordonnances, leurs biens acquis et confisqus au roi, les
deniers en provenant appliqus au payement des gens de guerre, les
maisons rases, les bois abattus et les offices supprims, sans qu'ils
puissent revivre, pour quelque cause et occasion que ce soit, en faveur
d'eux, leurs rsignataires, leurs veuves ou hritiers.

Et parce qu'il ne serait pas raisonnable que ceux qui ont obtenu des
survivances fussent punis de la faute qu'ils n'auraient pas commise,
enjoint  eux de se rendre pareillement dans trois jours en ladite ville
de Pontoise, pour y exercer les charges squelles ils ont t reus au
dfaut de ceux qui les possdent  prsent; autrement les survivances
seront rvoques et les offices supprims. Et, attendu la difficult de
faire la signification  chacun des intresss, en particulier, de
ladite dclaration, ordonne que la publication qui en sera faite et les
affiches qui en seront mises en cette ville de Pontoise serviront comme
significations faites  leur propre personne.

En mme temps, Nicolas Fouquet crivait  ses substituts pour les
engager  se rendre  Pontoise. Le ton de sa lettre[279] tait plus
modr: Messieurs, leur disait-il, le roi ayant voulu transfrer le
parlement hors de Paris, je crois qu'en qualit de son procureur
gnral, je suis plus oblig de suivre ses ordres et excuter ses
commandements qu'aucun de ses officiers et de ses sujets, et comme vous
tes tous obligs de demeurer unis dans ce mme dessein et dans une mme
intention de vous conformer  tout ce que ma charge exige de moi,
j'espre qu'il n'y aura aucun de vous qui veuille ni desservir le roi en
lui dsobissant ni me dsobliger en prenant une conduite contraire  la
mienne. C'est la raison pour laquelle j'ai cru  propos de vous informer
que mon intention est de demeurer ferme dans la fidlit que je dois au
roi; faire ma charge dans le parlement au lieu o il lui a plu de
l'tablir par sa dernire dclaration, et de vous convier d'y venir
rendre le service que vous devez auprs de moi. Ceux qui y viendront me
feront plaisir. Je ne suis pas si draisonnable que je prtende appeler
ceux qui, par des raisons domestiques, auraient peine  quitter leur
famille si promptement sans en recevoir de l'incommodit. Je laisse cela
en la libert de chacun, et n'y puis trouver  redire; mais, au moins,
je souhaite que ceux qui demeureront  Paris n'aillent plus au Palais et
ne fassent plus de fonctions de substituts. Autrement j'aurais sujet de
me plaindre d'eux, et ils auraient regret de me l'avoir donn.

Un manifeste royal, en forme de lettres patentes, fut adress  tous les
parlements de France et leur fit connatre les motifs de la translation
du parlement de Paris  Pontoise. Nicolas Fouquet y joignit la
circulaire suivante aux procureurs gnraux: Vous apprendrez, par les
lettres patentes du roi, dont copie est ci-jointe, les raisons qui ont
oblig le roi de transfrer son parlement de Paris en une autre ville,
lesquelles je n'entreprends point de vous rpter; seulement vous
dirai-je que les violences y ont t si grandes contre ceux qui se sont
montrs inbranlables dans la fidlit qu'ils doivent au roi, que la
plupart ont t obligs, il y a dj longtemps, d'abandonner leurs
maisons et se retirer hors la ville. Pour moi, j'ai suivi leur exemple
en consquence des ordres que j'en ai reus du roi, lesquels ceux qui
ont l'honneur de possder les charges que nous avons sont tenus
d'couter avec plus de respect et plus exactement que tous les autres.
Je vous supplie de vouloir prsenter  votre compagnie en diligence
lesdites lettres patentes et l'enregistrement de ces lettres en notre
parlement, et vouloir vous en procurer et envoyer la rponse au plus
tt, la chose tant de trs-grande importance pour le service du roi et
pour tablir le calme et la tranquillit dans le royaume;  quoi nous
allons nous appliquer avec soin autant que la fonction de nos charges le
peut permettre. J'espre que vous en verrez bientt des effets, si
messieurs de votre compagnie veulent s'unir et concourir avec nous dans
le mme dessein.

Les frondeurs ne se dissimulrent pas la porte d'un acte qui allait
frapper d'illgalit toutes les mesures du parlement de Paris. Ils
clatrent en menaces et firent pleuvoir les pamphlets contre le
parlement de Pontoise. Le _Mercure de cour_, le _Parlement burlesque de
Pontoise_, la _Satire du parlement de Pontoise_, etc., s'efforcrent de
verser le ridicule sur les magistrats qui avaient obi aux ordres de la
cour. Mais la violence mme des attaques atteste l'inquitude que leur
inspirait cette assemble. On voit aussi, par les noms cits dans les
mazarinades, que Nicolas Fouquet ne s'tait pas tromp en dsignant les
membres du parlement qui cderaient aux sollicitations des partisans de
la cause royale. Le premier prsident, Mathieu Mol, les prsidents 
mortier de Novion et le Coigneux, l'vque de Noyon, pair
ecclsiastique, les marchaux de l'Hpital et de Villeroy, pairs lacs,
plusieurs conseillers de la Grand'Chambre, les prsidents des enqutes
Perrot et de Bragelonne, les conseillers de Sve, Lefvre, Tambonneau,
de la Barre, Mnardeau, etc., enfin les matres des requtes qui taient
de quartier auprs du roi, se runirent le 7 aot en audience
solennelle, et, aprs avoir entendu la dclaration du roi que leur
apporta le procureur gnral Nicolas Fouquet, ils se constiturent comme
vritable et seul parlement de Paris. Le lendemain, jeudi, ils
rsolurent, de concert avec le cardinal Mazarin, d'adresser au roi de
trs-humbles remontrances pour demander l'loignement de ce
ministre[280]. Elles furent faites par le prsident de Novion, et le
roi, qui ne paraissait plus cder  des sditieux, mais dfrer aux
dolances de sujets dociles, promit de prendre l'avis de son conseil. Ce
fut  la suite de ces dlibrations que Mazarin, s'loignant pour la
seconde fois, enleva tout prtexte  ceux qui prtendaient ne combattre
que l'autorit odieuse d'un ministre tranger et affectaient un respect
hypocrite pour le pouvoir royal.




CHAPITRE IX

--JUILLET-SEPTEMBRE 1652--

Le duc d'Orlans est dclar lieutenant gnral du royaume et le
prince de Cond gnralissime des armes (20 juillet).--Conseil
tabli par les princes; disputes de prsance; duel de Nemours et
de Beaufort (30 juillet); querelle de Cond et du comte de Rieux
(31 juillet).--Dsordres commis par les troupes des
princes.--Mcontentement de la bourgeoisie parisienne; assembles
aux halles et au cimetire des Innocents (20 aot).--Mazarin
s'loigne pour quelque temps; sa correspondance avec les deux
Fouquet.--Chavigny ngocie avec la cour au nom des
princes.--Inquitude que le cardinal de Retz inspire 
Mazarin.--Retz se rend  la cour (9 septembre), et veut traiter
avec la reine au nom du duc d'Orlans.--Il n'y russit pas.--L'abb
Fouquet excite la bourgeoisie parisienne et ngocie avec
Chavigny.--Assemble des bourgeois au Palais-Royal (24 septembre);
ils se dclarent antifrondeurs.--Confrence de l'abb Fouquet avec
Goulas (26 septembre).--Il part pour la cour.--On intercepte une
lettre de l'abb Fouquet adresse au secrtaire d'tat le Tellier.


En prsence des ordres prcis et de l'attitude dcide de la cour, les
princes n'avaient plus qu' dposer les armes ou  dclarer ouvertement
la guerre au roi. Ils n'hsitrent pas  prendre ce dernier parti. Le
parlement et la bourgeoisie, terrifis par les dernires violences, les
suivirent pendant quelque temps et parurent adhrer  toutes leurs
rsolutions. Ds le 20 juillet, le duc d'Orlans fut proclam lieutenant
gnral du royaume par arrt du parlement[281]; le prince de Cond fut
en mme temps nomm gnralissime des armes. Ceux qui ne furent pas de
l'avis de l'arrt, ajoute Omer-Talon, reconnurent, en sortant de la
Grand'Chambre, qu'il tait bien heureux que leur avis n'et pas t
suivi, parce que toutes choses taient disposes pour la violence. Le
premier soin du rgent fut d'organiser un conseil de gouvernement, o
devaient siger, avec les deux princes, le chancelier Pierre Sguier; le
duc de Nemours, prince de la maison de Savoie; le duc de Beaufort, qui
fut bientt nomm gouverneur de Paris; le prince de Tarente, de la
maison de la Trmouille; le duc de Rohan, le prince de Gumne et
plusieurs autres. A peine tabli, ce conseil donna lieu  des querelles
de prsance et  des scnes sanglantes. Le duc de Nemours provoqua le
duc de Beaufort, son beau-frre, contre lequel il nourrissait une haine
invtre. Le duel eut lieu le 30 juillet, et Nemours y fut tu[282]. Le
lendemain, le comte de Rieux, second fils du duc d'Elbeuf, ayant disput
la prsance au prince de Tarente, Cond intervint avec sa hauteur
ordinaire, et, sur un mot blessant du comte de Rieux, il lui donna un
soufflet. Le comte riposta par un coup, qui n'atteignit Cond qu'
l'paule[283]. Au moment o le prince saisissait une pe, les tmoins
de cette scne, et entre autres le duc de Rohan, se jetrent entre lui
et le comte de Rieux. Ce dernier fut arrt et conduit  la Bastille
par ordre du duc d'Orlans.

Ces luttes scandaleuses dconsidraient le parti des princes, et en mme
temps les excs de leurs troupes le rendaient odieux. Depuis le combat
du faubourg Saint-Antoine, elles campaient au faubourg Saint-Victor et
pillaient les villages voisins. Sur les plaintes des habitants[284], les
princes les loignrent, et on les dirigea vers Corbeil. Mais lorsque
les habitants de cette ville apprirent l'approche des bandes de
pillards, ils couprent leur pont et leur fermrent le passage. Il
fallut ramener la petite arme des princes  Saint-Cloud, d'o elle
continua de dvaster les campagnes. Plus tard, on voulut de nouveau
l'tablir dans les faubourgs Saint-Victor et Saint-Marceau; mais les
habitants se barricadrent elles repoussrent[285]. Pendant que les
troupes des princes se livraient  ces dsordres, les ennemis
pntraient dans le nord de la France et menaaient les villes de
Gravelines et de Dunkerque, anciennes conqutes du duc d'Orlans et du
prince de Cond. Ainsi les chefs de la Fronde sacrifiaient  leur
ambition le repos, l'intrt et l'honneur de la France.

Il tait impossible que la bourgeoisie honnte et claire ne gmt pas
d'une pareille oppression, surtout lorsqu'il fallut payer les taxes
tablies par le conseil des princes. Elle commenait  murmurer, et, ds
qu'on fut certain que le cardinal Mazarin tait parti, elle se
rassembla au cimetire des Innocents et sous les piliers des halles pour
dlibrer sur la situation prsente et y porter remde. Les Parisiens
rsolurent d'envoyer des dputations au duc d'Orlans pour le prier
d'loigner ses troupes de la capitale, et dcidrent qu'ils
s'adresseraient directement au roi pour le supplier de revenir dans sa
bonne ville de Paris[286]. Le parlement exprima le mme voeu, et les
princes dclareront qu'ils taient disposs  s'y rendre, _pourvu que la
retraite du cardinal Mazarin ft sans apparence de retour_. Ils
espraient, grce  cette restriction, luder les instances des
Parisiens. Mais les partisans de la cause royale avaient repris courage,
et ils ne cessrent depuis cette poque de manifester leurs sentiments
avec nergie. Nous retrouvons toujours  leur tte les deux Fouquet.

Mazarin, qui s'acheminait lentement vers l'exil, crivait, de Reims, 
l'abb Fouquet (27 aot): Je vous remercie de tout mon coeur de la
continuation de vos soins et de votre affection. Je vous prie d'assurer
aussi M. le procureur gnral que j'ai une parfaite connaissance de la
manire dont il agit. Vous lui manderez qu'il faut que lui et les autres
du parlement portent les choses hautement et avec plus de vigueur que
jamais, comme il a t concert, parce que ceux de Paris n'oublieront
rien pour affaiblir leurs rsolutions ou mettre de la sdition entre
eux, n'ayant plus d'autre ressource; car sans cela il faudra bien qu'
la fin ils se mettent  la raison. Il faudrait tcher de faire en sorte
que les conseillers du parlement qui est  Pontoise ne dsemparent
point, et d'y en faire venir d'autres. Je crois qu'il serait bon d'y
envoyer quelques-uns des matres des requtes qui sont auprs du roi,
n'tant pas malais, ce me semble, d'en faire venir d'autres de Paris en
leur place, et ainsi l'on remdiera  l'inconvnient que vous me marquez
du petit nombre de membres du parlement. En terminant, Mazarin
recommandait  l'abb Fouquet de veiller  l'union et au concert de
tousses amis. Je vous prie, lui disait-il, de faire mes compliments 
madame et  mademoiselle de Chevreuse, et surtout de contribuer en tout
ce qui dpendra de vos soins pour tenir tous mes amis bien unis
ensemble, particulirement M. Servien et M. le Tellier[287] avec M. le
procureur gnral, afin qu'ils agissent de concert en tout ce qui
regarde le parlement et les propositions d'accommodement qui pourraient
tre faites.

Les princes, voyant que la bourgeoisie, le parlement et le clerg
taient disposs  envoyer des dputations au roi pour le supplier de
rentrer  Paris, annoncrent l'intention de prendre part  cette
dmarche, et firent demander des passe-ports pour le marchal d'tampes,
le comte de Fiesque et la Mothe-Goulas, qui devaient se rendre 
Compigne o tait la cour[288]. Leur demande fut rejete, comme ils
s'y attendaient. Aussi avaient-ils adopt d'autres mesures. Ils
appelaient en France des auxiliaires allemands que leur amena le duc
Charles de Lorraine. Mcontent de la cour qui ne lui avait pas rendu ses
tats et toujours avide de pillage, le duc de Lorraine vint de nouveau
apporter aux princes un secours aussi odieux et aussi inutile que le
premier. Les troupes des princes rivalisaient de violences avec les
Lorrains. Elles envahirent et pillrent les faubourgs Saint-Germain,
Saint-Jacques et Saint-Marceau. Elles se rpandirent ensuite sur les
deux rives de la Seine, aux faubourgs Saint-Victor et Saint-Antoine, et
continurent  vivre aux dpens des habitants.

Les bourgeois, irrits de la conduite des princes, se runirent alors en
plus grand nombre et avec plus de hardiesse. A quoi bon,
disaient-ils[289], tant de dlais? Que n'allons-nous trouver le roi et
le prier de venir en sa bonne ville de Paris? Les plus intrpides
dclarrent aux frondeurs qu'ils taient disposs  demander au roi des
troupes pour chasser les bandes de pillards qui ravageaient Paris et les
environs.

En mme temps on recevait de tous cts de mauvaises nouvelles pour le
parti des princes: Montrond (Cher), une de leurs principales
forteresses, tait pris. Le chancelier, qui pendant quelque temps avait
suivi le parti des frondeurs, et le prsident de Mesmes, taient alls
rejoindre le parlement de Pontoise, dont l'autorit commenait 
s'tablir. Enfin, les politiques du parti des princes reconnaissaient
qu'il fallait songer  se rconcilier avec la cour. A leur tte tait
Chavigny. Je vous dirai, dans la dernire confidence, crivait Mazarin
 l'abb Fouquet le 5 septembre, que M. de Chavigny m'a fait savoir, par
le moyen de M. Fabert, que M. Goulas se devait aboucher avec vous, et,
comme vous ne m'en mandez rien, cela me met en peine. Il faudrait vous
conduire dans cette confrence, selon ce que vous diraient MM. Servien
et le Tellier, et je serais d'autant plus aise que les affaires
passassent par les mains de M. Goulas, que je le sais trs-homme
d'honneur et extrmement des amis de M. le procureur gnral. Vous
pouvez aller  Pontoise, et vous m'obligerez de dire  M. le procureur
gnral que j'ai la dernire confiance en lui sans aucune rserve.

Le lendemain, 6 septembre, Mazarin crivait au procureur gnral,
Nicolas Fouquet, les lettres suivantes, qui attestent  quel point il
comptait sur lui: Je vous suis trs-oblig du soin que vous avez voulu
prendre de m'informer de ce qui s'est pass  Pontoise depuis mon
dpart, et de ce que vous avez appris du cot de Paris. Je n'ai pas
crit une lettre  M. votre frre que je ne l'aie pri de vous bien
assurer de mon amiti, et que je me confie de tout en vous sans aucune
rserve. Je vous confirme la mme chose, et j'ose vous dire que, si vous
pouviez voir l-dessus mes vritables sentiments, vous en seriez
assurment fort satisfait.

C'est un mal que le nombre de ceux qui composent le parlement[290]
soit si petit; mais comme l'on me mande de Compigne que l'on y envoyait
les matres des requtes qui taient auprs du roi, que je crois que M.
de Mesmes et son fils parlaient pour le mme effet et en trs-bonne
disposition de servir le roi, et que d'autres conseillers devaient
sortir de Paris pour s'y rendre, je m'assure qu' prsent la compagnie
sera bien augmente.

Je ne vois pas que de la cour on ait inclination  permettre  M. de
Longueil d'y aller sans tout le reste de la famille, parce que, s'il y
tait, il semble que cela pourrait empcher en quelque faon que l'on
n'agit contre ses proches. Nanmoins, je vous prie d'en mander votre
sentiment  MM. Servien et le Tellier aussi bien que toutes les penses
qui vous viendront dans l'esprit sur d'autres matires, parce que je
sais qu' la cour on y dfrera extrmement.

Je sais ce que vous a mand M. Goulas; c'est une personne pour qui j'ai
estime et affection, et que je crois fort homme d'honneur et bien
intentionn. Mais je veux bien vous dire qu'il semble qu'il use d'une
manire de menaces dans son crit, et qu'elles sont fort superflues 
mon gard. Car je vous jure devant Dieu que je me confinerais avec joie
en Canada, si je croyais que cela pt tablir la tranquillit du
royaume, et que l'on se trompe fort si ou croit que le dsir de mon
retour puisse contribuer en aucune faon  me faire faire un pas de plus
ou de moins en ce que je ne croirai pas tre du service du roi.

J'ai trouv trs-judicieux et bien conu ce que vous me mandez sur le
refus qu'on a fait des passe-ports[291], et je ne crois pas que la
seconde fois il y et un inconvnient de les accorder conditionns comme
vous le marquiez et avec les mmes prcautions, c'est--dire de ne
souffrir les dputs traiter avec personne, et de leur imposer silence,
s'ils voulaient parler d'autre chose au roi que de remercments et des
offres d'excuter ce que Sa Majest dsirait. Mais  prsent qu'elle
s'est encore plus engage  ce refus, je crois que l'on y doit
persister, parce que l'on ne pourrait pas retourner en arrire, sans que
cela ft imput  faiblesse.

Je vous dirai de plus sur ce sujet, dans la dernire confidence, que M.
de Chavigny m'a fait savoir, par le moyen de M. Fabert, que l'on tait
fort port  Paris  l'accommodement, et que M. Coulas se devait
aboucher avec M. votre frre, qui nanmoins ne m'en a rien crit; de
sorte qu'en ce cas il n'est plus besoin de dputation, et il nous est
bien plus avantageux que les choses se passent par cette voie, parce
que, si cette confrence ne produit rien de bon pour nous, il sera fort
ais  Leurs Majests de dire qu'elles n'en ont eu aucune connaissance,
en cas que les princes en voulussent tirer avantage en la publiant, et
il n'en serait pas de mme d'une dputation publique, o il ne se
passerait rien que tout le monde ne st.

Je vous prie de faire mes recommandations  mes amis de del, et
particulirement  ceux qui sont du grand secret, et surtout  M. le
Coigneux, de qui,  vous parler franchement, je vous dirai que la
manire me plat au dernier point, et que je prtends,  quelque prix
que ce soit, qu'il soit mon ami de la bonne sorte.

Il est impossible que le cardinal de Retz ne remue quelque chose en
tout ceci; il faut bien prendre garde  lui; car assurment il n'a rien
de bon dans l'me, ni pour le roi, ni pour l'tat, ni pour moi. J'en ai
crit au long  MM. Servien et le Tellier, et je vous conjure aussi de
n'oublier rien de votre ct pour rompre ses desseins, en cas que vous
les puissiez pntrer.

Je vous prie aussi de voir si, par le moyen des amis que vous avez 
Paris, on pourrait adroitement, mme en y employant quelque argent,
ramener les esprits  mon gard, puisqu'ils commencent dj  tre mal
satisfaits des princes, et qu'il y a apparence qu'ils le seront toujours
de plus en plus.

Une seconde lettre, du mme jour, montre quelles taient,  ce moment,
les inquitudes du cardinal. Il redoutait surtout le marquis de
Chteauneuf et le cardinal de Retz; il connaissait leur habilet, leur
ambition et leurs intrigues. Je vous fais ce mot  part, crivait-il 
Nicolas Fouquet, pour vous dire qu'il est faux que M. le Prince ait
envoy vers moi, comme M. de Chteauneuf a assur, s'il ne veut entendre
ce que M. de Chavigny a crit  M. Fabert. J'eusse t de votre avis 
l'gard de la proposition que ledit Chteauneuf avait faite d'envoyer
une personne de confiance en secret  Paris; car, comme vous dites, on
aurait pu tout dsavouer, si l'intrt du roi l'et ainsi requis. Mais,
si l'abb Fouquet a vu Goulas, ce sera la mme chose, et beaucoup
mieux, puisque ledit Chteauneuf ne sera pas mme de l'affaire.

Je vous conjure de vous appliquer  rompre, par toutes sortes de voies,
les desseins du cardinal de Retz, et de croire comme un article de foi,
que, nonobstant toutes les belles choses qu'il fera et les protestations
de sa passion au service de la reine et de vouloir me servir sincrement
et de pousser M. le Prince, il n'a rien de bon dans l'me, ni pour
l'tat, ni pour la reine, ni pour moi. Il faut donc bien garder les
dehors et empcher qu'il ne s'introduise et qu'il ne puisse jouer en
apparence, ni  la cour ni  Paris, le personnage de serviteur du roi
bien intentionn; car il est incapable de l'tre jamais en effet. Vous
n'aurez pas grand'peine avec la reine sur ce sujet; car elle le connat
trop bien pour s'y fier jamais.

Si par les artifices du cardinal de Retz ou autrement, il s'levait
quelque orage contre moi  Paris, comme de parler au roi contre mon
retour, ou choses semblables, je crois qu'on pourrait faire en sorte que
toute la maison du roi, y comprenant les officiers des gardes franaises
et suisses, ceux des gardes du corps et des chevau-lgers et gendarmes,
parlt avec grand respect au contraire, disant avoir jug  propos de
dire en ce rencontre leurs sentiments  Sa Majest, afin qu'elle st
qu'ils taient tous prts  prir pour soutenir son autorit en une
affaire de cette importance, dans laquelle la cabale et l'artifice
agissaient pour des intrts particuliers et non pas pour le motif de
son service. Cette proposition est indigeste, et j'espre qu'on ne sera
pas oblig d'en venir l; mais je vous dis en confidence mes penses,
afin que vous y fassiez rflexion en cas de besoin, sans en parler  qui
que ce soit qu' la reine.

Peut-tre c'est un soupon mal fond; mais je doute que MM. d'pernon
et de Candale tireront de longue  faire une rponse dfinitive sur le
mariage[292], et que, donnant toujours de bonnes paroles, ils tcheront
cependant de tirer tous les avantages qu'ils pourront. C'est pourquoi je
crois qu'il ne leur en faut accorder aucun, mais tenir les choses en
suspens, et se conduire en sorte qu'ils connaissent qu'on ne veut rien
faire qu'on ne voie auparavant la rsolution qu'ils prendront sur ledit
mariage, et il ne serait pas mal que vous en dissiez un mot comme de
vous  M. de Miossens[293].

On voit, par ces lettres, que Mazarin tait vivement proccup des
intrigues du cardinal de Retz, et qu'il cherchait  les djouer. En
effet, cet ancien chef de la Fronde, toujours ambitieux et prt 
profiter des circonstances, voyait le parti des princes en dcadence, et
la bourgeoisie avide de paix, mais encore hostile  Mazarin; il espra
que le tiers parti, qu'il avait tent plusieurs fois d'tablir, pourrait
enfin triompher[294]. Sous prtexte d'aller recevoir la barette, ou
bonnet de cardinal, des mains du roi, il rsolut de se rendre un grande
pompe  Compigne, qu'habitaient alors Louis XIV et la reine Anne.
L'abb Fouquet s'opposa avec beaucoup d'nergie  ce que la cour ret
cet ambitieux. C'est Retz lui-mme qui nous l'apprend. L'abb Fouquet,
dit-il[295], revenait  la charge, et soutenait que les intelligences
qu'il avait dans Paris y rtabliraient le roi au premier jour, sans
qu'il en et obligation  des gens qui ne proposaient de l'y remettre
que pour tre plus en tat de s'y maintenir eux-mmes contre lui. Ce
tmoignage d'un ennemi ne laisse aucun doute sur le zle que mettait
l'abb Fouquet  soutenir les intrts de Mazarin. Il dut cder en cette
occasion, et, le 9 septembre, le cardinal de Retz partit en grande pompe
pour Compigne. Il dit lui-mme, dans ses Mmoires[296], qu'il avait
dans son cortge prs de deux cents gentilshommes et cinquante gardes du
duc d'Orlans. Les dputs du chapitre de Notre-Dame, les curs de Paris
et des congrgations religieuses, telles que celles de Saint-Victor,
Sainte-Genevive, Saint-Germain des Prs, Saint-Martin des Champs, le
suivaient et remplissoient vingt-huit carrosses  six chevaux[297].

Le 11 septembre, M. de Berlise, introducteur des ambassadeurs, vint
prendre dans un carrosse du roi le camrier du pape et le cardinal de
Retz. Il les conduisit au chteau de Compigne, o le roi remit au
cardinal le bonnet rouge. Le cardinal pronona ensuite une harangue,
qu'il a eu soin de nous conserver[298]. Il y retraait les maux de la
France: Nous voyons, disait-il, nos campagnes ravages, nos villes
dsertes, nos maisons abandonnes, nos temples viols, nos autels
profans. Pour mettre un terme  ces malheurs, il exhortait le roi 
rentrer dans sa bonne ville de Paris, et  imiter les exemples de
clmence que lui avait donns son aeul Henri IV. Le roi manifesta, dans
sa rponse, des dispositions bienveillantes pour les Parisiens, mais en
se tenant dans de vagues gnralits.

Aprs ces pompeuses crmonies et ces discours d'apparat, qui taient
bons pour amuser la foule, le cardinal de Retz voulut entrer dans le
secret des affaires[299]. Il promit, au nom du duc d'Orlans, que Gaston
se sparerait du prince de Cond et signerait la paix de bonne foi,
pourvu que Cond conservt ses gouvernements. Un l'couta; mais on ne
prit pas au srieux ses propositions. Lui-mme avoue que l'abb Fouquet,
qui se trouvait alors  Compigne avec la mission d'clairer toutes ses
dmarches, se moquait de la dpense qu'il faisait[300]. Il est vrai,
ajoute Retz, qu'elle fut immense pour le peu de temps qu'il dura. Je
tenais sept tables servies en mme temps, et j'y dpensais huit cents
cus par jour. Le cardinal prtend qu'il fut ddommag de ces dpenses
excessives et des railleries de la cour par l'accueil qu'il reut 
Paris. Ce qui est certain, c'est que sa ngociation choua compltement.
L'abb Fouquet, au contraire, russit  provoquer dans Paris une
manifestation nergique en faveur de la cause royale. Quant  l'intrigue
secrte qu'il avait noue avec Chavigny et Goulas, il la poursuivit
mystrieusement jusqu'au jour o il devint inutile de dissimuler les
projets et les forces du parti de la cour.

Le but principal de cette ngociation tait de sparer le duc d'Orlans
du prince de Cond, Mazarin tait persuad que le second ne voulait pas
sincrement la paix. M. le Prince, crivait-il  l'abb Fouquet le 24
septembre, n'a veine qui tende  l'accommodement, entrant en de nouveaux
engagements et se liant tous les jours de plus en plus avec les
Espagnols. Quoi qu'il en soit, il importe d'en tre clairci promptement
et de faon ou d'autre, pour prendre rsolution l-dessus. J'ai crit au
long  M. le Tellier sur ce sujet, et comme l'on vous aura donn
connaissance de tout pour vous former la rponse que vous avez eue 
faire  Paris, je n'ai rien  ajouter sur cette matire. C'est  ceux
qui agissent sur les lieux par ordre de Leurs Majests  y mettre la
dernire main. Surtout la diligence est ncessaire, et il ne faut plus
faire de renvoi vers moi pour cet effet.

Il faut cultiver soigneusement les bonnes intentions de M. Goulas et
s'en prvaloir pour dtacher Son Altesse Royale de M. le Prince, en cas
que M. le Prince ne veuille point la paix. Il faudra aussi se souvenir
en son temps de ce qu'il propose pour le cardinal de Retz. Cependant je
vous prie de l'assurer de la bonne manire de mon amiti et de mon
estime.

C'est bien fait d'insinuer  M. de Chavigny qu'il ne sera pas pargn,
si M. le Prince commence une fois  maltraiter, les serviteurs du roi en
leurs biens. Au reste, je ne sais quel sujet nouveau il peut avoir de me
har depuis les protestations qu'il me fit du contraire 
Saint-Germain[301], et qu'il m'a confirmes par diverses voies.

La reine a grande raison d'tre satisfaite de M. le procureur gnral.
Je ne vous puis celer l'inquitude que j'ai de voir que vous me mandez
qu'il mrite bien qu'on prenne quelque soin de le mnager; car si cela
regarde la confiance, je pense que M. le Tellier n'en use point
autrement avec lui qu'il ferait avec moi-mme. Et pour l'affection, je
ne cde  personne, comme je crois qu'il est entirement de mes amis.

Ce que vous m'crivez  l'gard de madame la Palatine[302] est
superflu. S'il est besoin qu'elle agisse, vous n'avez qu' confrer avec
M. Servien et M. le Tellier de ce qu'elle aura  faire, et aprs, sur un
mot de la reine, je vous assure qu'elle fera tout ce qu'on voudra sans
hsiter. Ce qui est d'autant plus vrai que je puis vous dire
confidemment qu'elle n'est pas trop satisfaite du cardinal de Retz.

La fin de la lettre de Mazarin est surtout remarquable. Elle prouve
qu'il avait le coeur plus franais que ces princes qui laissaient les
Espagnols s'emparer de Gravelines et de Dunkerque. Aprs avoir parl de
la difficult de secourir Barcelone, qui tait encore au pouvoir des
Franais, il ajoutait: Je vous avoue que je suis fort touch de voir
que, nonobstant toutes les peines que j'ai prises, la Catalogne se perd,
et le roi en souffre un prjudice qu'on ne saurait rparer en des
sicles entiers.

Le jour mme o Mazarin crivait cette lettre, 24 septembre, quatre ou
cinq cents bourgeois, dirigs par M. le Prvost, chanoine de Notre-Dame
de Paris et conseiller clerc de la Grand'Chambre, se runirent au
Palais-Royal, et, plaant  leurs chapeaux des morceaux de papier au
lieu de la paille des frondeurs, annoncrent l'intention de rappeler le
roi dans Paris, malgr les princes[303]. Le duc d'Orlans envoya le
marchal d'tampes pour connatre le but de cette runion. Les bourgeois
ne le dissimulrent pas, et quelques-uns mme, poussant des cris de
menace et de provocation, s'crirent: _La paille est rompue. Point de
princes; vive le roi, notre seul souverain[304]!_ Le marchal d'tampes,
bien loin de pouvoir rprimer ce mouvement royaliste, fut oblig de
prendre le signe du parti et de rompre la paille. L'abb Fouquet n'avait
pas manqu de se trouver  cette assemble. Ds que j'y fus,
crivait-il au secrtaire d'tat le Tellier, les bourgeois, qui taient
runis en grand nombre, sont venus  moi avec la dernire joie, me
demandant ce qu'ils avaient  faire et quel ordre il y avait pour eux.
Ils voulaient aller au palais d'Orlans[305] et exciter des sditions
par les rues. Je n'ai pas cru que l'affaire se dt mal embarquer; j'ai
pens qu'il tait ncessaire que j'envoyasse en diligence demander les
hommes de commandement que l'on voulait mettre  leur tte. Il ne faut
pas perdre un moment de temps pour les envoyer. Le marchal d'tampes
passa; ils l'ont oblig  prendre du papier, dont il a t assez
embarrass, et sur ce que je lui ai dit qu'il en verrait bien d'autres,
il m'a rpondu qu'il ne fallait point faire de rodomontades, et qu'il
fallait conclure la paix.

M. le duc d'Orlans a souhait de me voir; j'ai t une bonne heure
avec lui; j'ai trouv seulement qu'il a un peu insist sur les
troupes[306], disant qu'il ne voulait que sortir honorablement de cette
affaire. Je lui ai dit que, quand mme on les accorderait, elles
seraient casses au premier jour. Il a ajout que, si l'on en rformait
d'autres, il consentait que celles-l le fussent aussi. Il m'a dit qu'il
n'tait point d'avis que l'on mit par un article spar, que M. de
Beaufort sortirait de Paris; qu'il lui ferait faire ce qu'il trouverait
juste; que, pour le parlement, il serait bien aise que la runion[307]
se fit de manire qu'elle ne blesst point l'autorit du roi; mais
qu'il serait bien aise que le parlement ne ft pas mal satisfait de lui.
Et par-dessus, M. de Chavigny m'a assur que, quand M. le Prince ne
s'accommoderait point, Monsieur s'accommoderait. J'ai vu qu'il voulait
tre mdiateur entre la cour et M. le Prince, ayant voulu entrer dans le
dtail de tous les articles. Nous aurons contentement, pourvu qu'il ne
vienne point de faux jours  travers qui dtournent M. le duc d'Orlans.
Tous les amis de M. le Prince approuvent les propositions de la manire
dont la cour souhaite qu'elles passent. J'espre une trve ds demain.
Il y a une chose que M. de Chavigny me propose: c'est que M. le duc
d'Orlans aurait peine  consentir que M. le cardinal ft nomm dans
l'amnistie; qu'il tait bon que l'on casst tous les arrts qui ont t
donns, et que M. le cardinal ft justifi par une dclaration
particulire, et la raison de cela est qu'il fallait que Monsieur ret
l'amnistie, et qu'il aimait mieux solliciter secrtement la
justification.

Autant que je puis conjecturer, les affaires russiront bien. Peut-tre
demandera-t-on quelque argent pour le rtablissement de
Taillebourg[308]. Quant  Jarz[309], n'ayant ordre de rien accorder, je
me tiendrai ferme l-dessus. M. de Broussel s'est dmis de la prvoie
des marchands et s'en est repenti deux heures aprs, et, sur ce
repentir, M. le duc d'Orlans demanda  M. de Chavigny ce qu'il, avait
 faire. Il lui rpondit: _Il s'en est dmis, sans vous en parler;
parlez-lui en, sans le rtablir._ Si les affaires s'chauffent un peu,
c'est un homme que je vois bien qu'on pourra accabler.

Le cardinal de Retz fut hier deux heures avec M. de Lorraine, et lui
fit esprer de grands avantages, s'il se voulait lier avec lui, et dit
en mme temps qu'il a fait avertir les _ttes de papier_ (c'est ainsi
que l'on nomme la nouvelle union), qu'il gouvernait tout  la cour, et
qu'ils ne russiraient jamais s'ils ne le demandaient pour leur
chef[310]. Sur ce, la plupart me sont venus demander avis; je leur ai
dit qu'il tait bon d'avoir des gens de guerre  leur tle; qu'il
fallait faire beaucoup de civilits au cardinal de Retz, et mme, s'il a
des amis, lui demander secours; mais que, pour suivre ses ordres, cela
n'tait pas ncessaire. Demain,  dix heures du matin, j'aurai la
dernire rsolution de toutes choses. M. le Prince, si la paix ne se
conclut point, ne voyant plus de sret pour lui dans Paris, emmnera
son arme. Il est ncessaire que l'on nous envoie des placards
imprims.

Le lendemain, 26 septembre, l'abb Fouquet, aprs tre rest trois
heures en confrence avec Goulas et avoir pris les derniers
arrangements, se mit en route pour rejoindre la cour[311].

Le parti royaliste introduisit dans Paris une centaine d'hommes rsolus,
soldats dguiss, qui devaient se porter aux dernires violences contre
les frondeurs obstins[312]. Si l'on ajoute  ces ngociations et  ces
agitations intrieures les succs de l'arme de Turenne campe 
Villeneuve-Saint-Georges, l'approche de la cour, qui s'tablit 
Pontoise, la maladie et le dcouragement du prince de Cond, on
comprendra que la Fronde expirait, et qu'il ne s'agissait plus que de
lui porter les derniers coups. Un incident en retarda la ruine. La
lettre de l'abb Fouquet, que nous venons de citer, fut
intercepte[313], et le duc d'Orlans, pour ne pas rompre ouvertement
avec le prince de Cond, suspendit pendant quelque temps les
ngociations avec Mazarin.




CHAPITRE X

--OCTOBRE 1652--

L'abb Fouquet s'obstine  continuer les ngociations avec les
princes.--Sa passion pour la duchesse de Chtillon.--Mazarin
l'avertit vainement que le prince de Cond ne veut pas traiter
srieusement avec la cour (5 octobre).--Il lui conseille de
s'attacher  sparer le duc d'Orlans de Cond.--L'intrt
vritable du roi conseille de repousser les demandes de ce
dernier.--Mazarin revient avec plus d'insistance sur les mmes
ides (9 octobre); il sait positivement que Cond est entr dans de
nouveaux engagements avec les Espagnols et leur a promis de ne pas
traiter avec la France.--Madame de Chtillon est galement dvoue
aux Espagnols.--Plaintes de Mazarin sur la prolongation de son
exil; il espre que le procureur gnral, Nicolas Fouquet,
dterminera le parlement de Pontoise  proclamer son innocence.--Il
engage l'abb Fouquet  profiter de la rupture entre le prince de
Cond et Chavigny pour assurer le succs des ngociations avec le
duc d'Orlans.--Violence de Cond envers Chavigny; maladie et mort
de ce dernier (11 octobre).--Erreurs de Saint-Simon dans le rcit
de ces faits.--Attaques diriges  la cour contre l'abb Fouquet;
on lui enlve la direction des ngociations avec les princes.--Le
procureur-gnral, Nicolas Fouquet, se plaint vivement  Mazarin de
la conduite des ministres qui entourent la reine et de la rupture
des ngociations.--Il pense que l'on devrait profiter de la bonne
disposition des Parisiens pour ramener le roi dans son Louvre.--Le
parlement sigeant  Pontoise est tout entier de cet avis, et c'est
en son nom qu'crit le procureur gnral.


Lorsque l'abb Fouquet, qui s'tait rendu  Compigne avec les dernires
conditions des princes, fut de retour  Paris, il trouva le duc
d'Orlans plus froid. Les princes exigeaient de nouvelles garanties, et
il tait facile de reconnatre que le trait tait ajourn. Cependant
l'abb, qui portait dans la conduite des affaires plus d'ardeur que de
prudence, ne se dcouragea pas. Il tait d'ailleurs entran dans cette
circonstance par un autre sentiment. La duchesse de Chtillon, qui tait
toujours charge de soutenir les intrts de Cond, avait un charme
irrsistible pour l'abb Fouquet, et cette passion ne lui laissait plus
toute sa libert d'esprit pour discerner la vrit. Mazarin lui rptait
vainement que le prince de Coud ne voulait pas traiter srieusement, et
qu'il en donnait aux Espagnols des assurances positives. Il est ais 
voir, lui crivait-il encore le 5 octobre, que M. le Prince se moque de
nous et n'a nulle envie de conclure. Vous vous tiez trs-bien conduit 
l'gard de S.A.R. (Gaston d'Orlans), et vous aviez mis les choses au
point que nous pouvions souhaiter, pour nous assurer de S.A.R., de ceux
qui taient de la confrence et des autres, en cas que M. le Prince ne
se fut pus satisfait des conditions que vous lui portiez, comme son
Altesse Royale et les autres vous tmoignent de croire qu'il le devrait
tre. Mais je crains que le malheur de votre dpche, qui a t
intercepte, n'empche que nous ne recevions pas du ct de S.A.R. tous
les avantages que nous pouvions raisonnablement attendre. Je veux
croire nanmoins que l'on trouvera quelque expdient pour tout rparer,
et que vous n'oublierez rien auprs de M. de Choisy[314] et de M.
Goulas, qui tmoignent avoir bonne intention et qui sont intresss 
la chose, afin qu'ils pressent S.A.R.  ne marchander plus en cette
occasion de se sparer de M. le Prince, qui fait voir clairement n'avoir
autre but que la continuation de la guerre; et ce serait le plus grand
service que vous puissiez rendre  l'tat.

Pour ce qui est de M. le Prince, quand il serait autant de l'avantage
du service du roi, comme il y est tout  fait oppos, qu'on lui accordt
tout ce qu'il demande, ce relchement serait attribu  l'impatience que
j'aurais de mon retour, puisque dj l'on dit qu'il me le fera acheter
par rtablissement de la fortune de tous ses amis; mais cela ne me
mettrait gure en peine, car si M. le Prince avait une vritable envie
de s'accommoder, et que l'intrt du roi obliget Sa Majest  consentir
 toutes les choses qu'il demande, je serais le premier  prendre la
hardiesse de les conseiller  Sa Majest. Il me serait ais de faire
voir que ce n'aurait pas t par le motif de mon retour  la cour,
puisque je ne bougerais pas d'ici[315] ou de Sedan.

J'cris au long  M. le Tellier sur toutes les choses que vous avez
rapportes. C'est pourquoi je ne vous fais pas une longue lettre, vous
priant seulement de m'aimer toujours et de croire que vous n'aurez
jamais meilleur ami que moi, et d'assurer M. votre frre de la mme
chose.

Le 9 octobre, Mazarin revenait avec une nouvelle insistance sur
l'impossibilit de se fier au prince de Cond: Je suis surpris de voir
que vous n'ayez pas encore reconnu que M. le Prince ne veut point
d'accommodement, et que toutes les vtilles auxquelles il s'arrte sont
des prtextes qu'il prend et non pas la vritable cause qui l'empche de
conclure, ce qui est si vrai que si on pouvait, sans exposer  un
dernier mpris l'autorit du roi, lui accorder non-seulement les choses
auxquelles il insiste, mais mme d'autres pour ses intrts ou ceux de
ses amis, je mettrais ma vie qu'il ne s'accommoderait point, et je ne
hasarderais point grande chose, sachant dans quel engagement il est
encore de nouveau avec les Espagnols par des promesses positives que
Saint-Agoulin[316] a fait de sa part au roi d'Espagne, et par celles
qu'il a fait faire au comte de Fuensaldagne, lequel n'a jamais t plus
assur qu'il ne l'est  prsent de M. le Prince. Quelque chose qu'on lui
puisse offrir, il ne conclura rien qu'au pralable le roi d'Espagne
n'ait reu les satisfactions qu'il souhaite pour la paix gnrale. Et
comme il y a diverses personnes  Paris du parti de M. le Prince qui
savent ce que dessus, je croyais qu'il vous aurait t ais de
l'apprendre.

Je vous dirai encore, dans la dernire confidence, que les Espagnols se
tiennent aussi assurs de madame de Chtillon qu'ils le sont de M. le
Prince, et que Viole et Croissy[317] savent cela encore mieux que moi.
Je vous conjure de n'en parler  qui que ce soit: car vous savez  quel
point je me fie en vous, mais croyez qu'il n'y a rien de si vrai que ce
que je vous dis.

Vous vous souviendrez bien qu' Sedan vous me tmoigntes que vous
croyiez que M. le Prince s'accommoderait  de bien moindres conditions
que celles que vous lui avez portes, et peut-tre qu'en ce temps madame
de Chtillon avait d'autres ides que celles qu'elle a prsentement.

Hier au soir, j'ai eu nouvelle que le gouverneur de Charlemont avait
dit que M. le Prince avait dpch au comte de Fuensaldagne, depuis que
vous traitiez avec lui, pour l'avertir de ne s'alarmer pas, quelque
chose qu'il entendt dire de son accommodement,  cause des conditions
avantageuses qu'on lui offrait, et qu'il ft bien assur qu'il tiendrait
la parole qu'il lui avait donne; mais qu'il tait oblig de se conduire
d'une certaine faon, afin d'entretenir les peuples de l'union avec
S.A.R., leur faisant toujours croire qu'il avait passion de
s'accommoder, et se servant de divers prtextes pour ne le faire pas.

Pour ce qui est de la peur dans laquelle vous tiez, par la tendresse
que vous avez pour moi, que la dlibration que l'on devait faire dans
le conseil du roi ne me fit tort, vous n'en devez point avoir
d'inquitude; car je vous assure que je n'en ai pas la moindre, quelque
chose que l'on y puisse rsoudre, tant je suis persuad que rien n'est
capable de faire accommoder prsentement M. le Prince.

Au reste, si l'on trouve que j'aie jamais promis des lettres de duc 
madame de Chtillon et le rtablissement des fortifications de
Taillebourg[318], je veux passer pour un infme, n'ayant jamais dit
autre chose,  l'gard du prince de Tarente, si ce n'est que le roi
ferait examiner favorablement ses raisons pour le rang qu'il prtend; et
que pour les dommages qui avaient t faits en sa maison, M. le Prince
pourrait donner telle somme que bon lui semblerait sur celle que le roi
lui accorderait.

Dans la suite de cette lettre, Mazarin se plaint vivement de la
prolongation de son exil, qui, d'aprs les promesses qu'on lui avait
faites, ne devait durer que peu de temps. Il aurait voulu que son
innocence ft proclame par le parlement de Pontoise. L'on sent percer
dans cette partie de sa dpche l'impatience et l'inquitude. Je suis
assur, crivait-il, de divers parlements qui n'attendent que de
recevoir la dclaration de mon innocence pour rectifier les affaires. Il
me semble que je me suis conduit en sorte, depuis ma retraite de la
cour, que je n'ai pas dmrit des bonnes intentions que les principaux
du parlement de Pontoise, qui savent le secret, avaient pour moi. Je
devais tre loign de la cour un mois, sans sortir du royaume.
Cependant, il y en a tantt deux que je suis parti, et trente-six jours
que je suis en une petite chambre de ce chteau de Bouillon, sans que
j'aie encore dit un seul mot, quoique vous sachiez que ce n'est qu'un
trou, et que j'y suis expos aux incuries du temps. Il ne m'est pas mme
possible de me parer du vent et de la pluie; mais comme je me fie
autant en M. votre frre qu'en moi-mme, je m'assure qu'il n'oubliera
rien pour surmonter tous les obstacles que l'on pourra faire  ma
justification, tant ce me semble assez raisonnable qu'un homme qui a
toujours t innocent cesse d'tre criminel.

Je suis en peine si vous avez reu ma dpche du 24 du pass, dont vous
ne m'avez rien mand. Je m'assure que si vous voyez quelque chose qui
n'aille pas bien pour mes intrts, vous m'en avertirez avec l'affection
que vous m'avez toujours tmoigne, et que vous et M. votre frre
profiterez auprs de MM. de Chavigny et Goulas de la mauvaise intention
de M. le Prince pour les obliger  porter S.A.R.  se runir avec Leurs
Majests,  quoi vous servira beaucoup la brouillerie que vous me mandez
tre entre M. le Prince et M. de Chavigny.

La colre de Cond contre Chavigny,  laquelle Mazarin fait allusion
dans cette lettre, devint fatale  l'ambitieux ngociateur. Le prince
tait malade, comme on l'a dit plus haut. Chavigny alla le visiter; mais
il en fut trs-mal reu. Cond s'emporta avec sa violence ordinaire; ses
paroles furent si amres et probablement si vraies dans leur rudesse,
qu'elles murent profondment Chavigny; il fut saisi de la fivre, et en
rentrant chez lui, il se mit au lit pour ne plus se relever. Le cardinal
de Retz alla le voir, mais Chavigny ne le reconnut pas. Il en fut de
mme du prince de Cond. Ce dernier tant dans la chambre o expirait
Chavigny: _Ce fut chez moi_, dit-il, _que le mal lui prit_.--_Il est
vrai_, rpliqua la duchesse d'Aiguillon, _il est vrai, monsieur, ce fut
chez vous qu'il prit le mal; ce fut chez vous, en effet._ Son ton et son
geste, ajoute Conrart[319], faisaient assez entendre sa pense.

Ainsi se termina,  l'ge de quarante-quatre ans, une vie empoisonne
par l'ambition. Chavigny, au milieu des richesses, affectait une
indiffrence philosophique pour les honneurs et mme le rigorisme
religieux; mais il ne sut jamais ni se rsigner au repos ni saisir le
pouvoir qu'il poursuivait avec une ardeur passionne. Il espra d'abord
arriver  la direction des affaires par le testament de Louis XIII; mais
il se vit annul dans le conseil par Mazarin. Il tenta ensuite de faire
une cabale dans le palais du duc d'Orlans et de dominer ce prince; mais
il fut supplant par l'abb de la Rivire. Il voulut profiler des
dsordres de la cour et du parlement pour devenir leur arbitre, et
s'lever au premier rang dans le conseil; il en fut puni par la prison
et l'exil. L'intrigue qu'il noua en 1649, avec le duc de Saint-Simon et
le prince de Cond[320], n'aboutit qu' l'arrestation des princes.
Lorsque le cardinal eut quitt la France en 1651, Chavigny revint 
Paris et entra au ministre, mais ce fut pour quelques mois seulement;
il ne fit qu'y semer la discorde et y recueillir l'exil. Enfin sa
dernire ngociation fut une de ces menes souterraines o il chercha 
tromper tout le monde: Mazarin, en lui promettant de le rconcilier  la
fois avec le duc d'Orlans et avec Cond: les deux princes, en s'en
servant pour parvenir au pouvoir. Mais sa politique goste fut enfin
dmasque, et il prit victime de son ambition.

Saint-Simon, le grand peintre du dix-septime sicle, a saisi avec sa
vigueur ordinaire les principaux traits de cette physionomie, mais en
mlant le vrai et le faux: Il est difficile, dit-il[321], d'avoir un
peu lu des histoires et des Mmoires de Louis XIII, et de la minorit du
roi son fils, sans y avoir vu M. de Chavigny faire d'tranges
personnages auprs du roi, du cardinal de Richelieu, des deux reines, de
Gaston,  qui, bien que secrtaire d'tat, il ne fut donn pour
chancelier, malgr ce prince, que pour tre son espion domestique. Il ne
se conduisit pas plus honntement, aprs la mort du roi, avec les
principaux personnages, avec la reine, avec le cardinal Mazarin, avec M.
le Prince, pre et fils[322], avec la Fronde, avec le parlement, et ne
fut fidle  pas un des partis qu'autant que son intrt l'y engagea. Sa
catastrophe ne le corrigea point. Ramass par M. le Prince, il le trompa
enfin, et il fut dcouvert au moment qu'il s'y attendait le moins. M. le
Prince, outr de la perfidie d'un homme qu'il avait tir d'une situation
perdue, clata et l'envoya chercher. Chavigny, averti de la colre de M.
le Prince dont il connaissait l'imptuosit, fit le malade et s'enferma
chez lui; mais M. le Prince, outr contre lui, ne tta point de cette
nouvelle duperie, et partit de l'htel de Cond, suivi de l'lite de
cette florissante jeunesse de la cour qui s'tait attache  lui, et
dont il tait peu dont les pres, ou eux-mmes, n'eussent prouv ce que
Chavigny savait faire, et qui ne s'taient pas pargns  chauffer M.
le Prince. Il arriva, ainsi escort, chez Chavigny,  qui il dit ce qui
l'amenait, et qui, se voyant mis au clair, n'eut recours qu'au pardon.
Mais M. le Prince, qui n'tait pas venu chez lui pour le lui accorder,
lui reprocha ses trahisons sans mnagement, et l'insulta par les termes
et les injures les plus outrageants. Les menaces les plus mprisantes et
les plus fcheuses comblrent ce torrent de colre, et Chavigny de rage
et du plus violent dsespoir. M. le Prince sortit aprs s'tre soulag
de la sorte en si bonne compagnie. Chavigny, perdu de tous cts, se vit
ruin, perdu sans ressources et hors d'tat de pouvoir se venger. La
fivre le prit le jour mme et l'emporta trois jours aprs. Toute cette
mise en scne est dramatique et fait honneur  l'imagination de
Saint-Simon; mais une grande partie est de pure invention. La visite de
Cond  Chavigny, le cortge qui l'entoure et qui l'excite  la
vengeance, tout cela a t imagin par Saint-Simon, comme le prouvent
les rcits contemporains de Monglat, de Conrart et du cardinal de
Retz[323]. La mort de Chavigny ne suspendit pas les ngociations. Goulas
continuait de traiter au nom du duc d'Orlans, et madame de Chtillon
dfendait les intrts du prince de Cond avec d'autant plus de succs,
que l'abb Fouquet, pris d'une folle passion, n'tait plus en tat de
discerner les piges qu'elle lui tendait. Les ennemis de l'abb ne
tardrent pas  s'en apercevoir. La violence de son caractre, ses
imprudences et son avidit lui avaient suscit, mme  la cour, de
nombreux adversaires. Parmi eux se plaait le secrtaire d'tat, Michel
le Tellier. D'un caractre froid et rserv, d'apparence modeste, habile
 dominer ses passions et  deviner celles des autres, le Tellier
s'tait maintenu auprs de la reine  force de zle, d'application  ses
devoirs, de finesse d'esprit et d'obsquiosit de caractre. L'abb
Fouquet, avec ses emportements et ses passions imptueuses, n'avait pas
les sympathies de ce secrtaire d'tat. Mazarin, qui les dominait et
savait se servir de la finesse de le Tellier comme de l'ardeur de l'abb
Fouquet, les avait maintenus en bonne harmonie. Mais, depuis
l'loignement du cardinal, le Tellier avait fait ressortir dans le
conseil du roi les fautes de l'abb Fouquet et sa passion aveugle pour
madame de Chtillon. Ce fut d'aprs son avis que la reine enleva 
l'abb la direction des ngociations, qui se continuaient avec le duc
d'Orlans, et le remplaa par le conseiller d'tat, tienne d'Aligre,
grave personnage, qui devint chancelier de France aprs la mort de
Sguier.

L'abb Fouquet et son frre le procureur gnral furent profondment
blesss de cette espce de disgrce. Le procureur gnral surtout le
prit sur un ton assez haut. Il accusa le conseil du roi d'avoir rompu
les ngociations et empch ainsi le retour du cardinal on France. Il
vitait de parler de la disgrce de son frre, mais il dplorait la
faute de ceux qui s'opposaient au rtablissement de la paix. Dans cette
lettre, le procureur gnral avait soin de ne pas parler en son nom,
mais au nom du parlement runi  Pontoise[324].

J'ai grand dplaisir, crivait Nicolas Fouquet  Mazarin, de voir les
serviteurs de Votre minence dchus de l'esprance qu'ils avaient eue de
la voir prsentement rentrer dans l'autorit avec l'agrment et
satisfaction de tous les peuples, du consentement des princes et du
parlement et dans la rjouissance d'une paix si universellement
souhaite. Cependant je ne sais par quel malheur ou mauvaise conduite on
a rendu toutes ces bonnes dispositions inutiles, et il semble qu'on
prend  tche de les ruiner, en sorte qu'elles ne puissent plus tre
rtablies. Votre minence aura appris les articles qui taient en
contestation, les tempraments dont on convenait, et je ne puis croire
qu'elle n'y et donn les mains. L'article de la cour des aides[325],
tant remis  six mois, tait un lien ncessaire, au moins pendant ce
temps, entre Votre minence et M. le Prince; autrement il et rendu
cette condition inutile, aussi bien que celle des troupes et la plupart
des autres qui sont remises  un autre temps; il et eu l'obligation 
Votre minence d'avoir termin l'affaire avec confiance de part et
d'autre, et on et pu prendre des mesures secrtes contre les ennemis
communs. Cependant les peuples, lasss d'une si longue guerre, se
fussent remis en leur devoir, les troupes se seraient spares,
l'autorit du roi rtabli, son ge plus avanc, Votre minence bien
confirme; et on renverse tout sans que personne puisse en pntrer le
fondement!

Si les armes du roi taient de beaucoup suprieures aux autres, que le
duc de Lorraine ft dtach des Espagnols, qu'il y et esprance prompte
d'une paix au dehors et que le roi n'eut plus qu' rduire les rebelles,
j'aurais estim qu'il vaudrait mieux encore souffrir un peu et faire une
paix plus ferme et plus durable, en la faisait plus honorable; mais,
aprs avoir nglig les bonnes dispositions de Paris et avoir coul tout
ce temps favorable sans en profiter, avoir laiss fortifier leurs armes
de celles des Espagnols qui sont prtes  entrer, et dprir les ntres,
persuader les peuples que ceux du conseil du roi ne veulent point de
paix, et se rendre aujourd'hui plus difficiles quand la guerre est plus
mal aise  soutenir, c'est un raisonnement que peu de personnes peuvent
comprendre.

Pour faire chouer cette affaire, on s'est servi du prtexte de suivre
exactement un mot tir des lettres de Votre minence, _qu'il fallait
communiquer cette affaire au conseil_, et ce prtexte va faire natre de
nouveaux obstacles, la jalousie entre ceux du conseil et le dessein de
plans  la reine, ou d'avoir plus de part au secret les uns que les
autres, feront toujours chouer toutes les prparations qui seront
remises pour y tre dlibrer  moins qu'elles seront entirement
rsolues auparavant par Votre minence, et je suis si convaincu de cette
vrit, que je suis assur qu'il n'y en a aucun en son me qui ne juge
l'accommodement ncessaire, et qui n'y et donn les mains, si la chose
avait t conduite par son ordre et de sa participation. Ceux de notre
compagnie, qui sont les plus fermes et les mieux intentionns, sont dans
cette mme pense et ont grand regret de voir chapper une occasion si
favorable du retour de Votre minence et de voir cesser les troubles. Il
y a des temps o il faut perdre quelque chose pour en sauver davantage.
La conjoncture du souhait que faisaient les peuples de Paris de revoir
le roi tait si avantageuse, qu'il est  craindre que les mmes choses
accordes dans un autre temps ne soient pas reues avec une mme joie,
aprs que les peuples anims auront repris leur ancienne rage. La
lettre, qui fut surprise au valet de mon frre, avait laiss une
dfiance dans l'esprit des chefs du parti contraire, laquelle tant
cultive aprs l'accommodement termin, les aurait empchs de jamais se
rejoindre. En un mot, pour ne point ennuyer Votre minence sur cet
article, je suis persuad que les affaires de de n'iront pas bien
qu'il n'y ait une personne qui dcide avec plein pouvoir des affaires de
cette qualit; mais, d'une autre part, il est  craindre que le retour
de Votre minence ne fasse quelque mchant effet, si l'on n'est
d'accord, ou si nos forces ne sont suprieures, ou si le roi ne se rend
matre de Paris, auquel cas Paris est si fatigu, qu'il ne remuera plus
pour quelque cause que ce puisse tre.

Pour se rendre matre de Paris, il n'y a aucun des serviteurs du roi,
ni dedans, ni dehors, qui ne soit d'accord qu'il n'y a qu' le vouloir,
et que, si le roi envoie demander deux des portes aux habitants pour
tre gardes par son rgiment des gardes, et qu'il aille ensuite dans le
Louvre, que tout Paris ne se dclare d'une si grande hauteur, et que les
princes seront contraints de s'enfuir. Il est certain que, ds le
premier jour, les ordres du roi seront excuts par tous. Les officiers
lgitimes seront rtablis en leurs fonctions; les portes seront fermes
aux ennemis; l'amnistie sera publie telle que Votre minence le peut
souhaiter, et notre compagnie[326] runie dans le Louvre en prsence du
roi. La joie en sera si universelle, les acclamations publiques si
hautes, qu'il n'y a aucun homme assez hardi pour y trouver  redire, et
j'estime que cette justification de Votre minence dans Paris par la
compagnie runie est plus honorable et plus avantageuse que tout ce que
l'on peut penser. J'ose dire  Votre minence qu'il n'y a qu'une action
de cette qualit qui puisse tout bien rtablir, et qu'elle est si facile
et si indubitable, qu'il n'y a point de gens qui osent la contrarier, si
ce n'est par jalousie. L'arme des princes tant dcampe favorisera le
passage du roi. On fortifiera les gardes des autres troupes, le roi,
demeurant matre de deux portes qu'il ne faut plus jamais quitter, ira
et viendra comme il lui plaira. La Bastille n'oserait refuser d'obir en
donnant quelque mdiocre rcompense[327], et, dans cette premire joie,
en prenant bien ses avantages, le roi peut tout ce qu'il voudra. La
conjoncture de la maladie de M. le Prince est favorable. Il n'y faut pas
perdre un moment. Ni les Lorrains ni les Espagnols ne s'engageront point
dans Paris, et bientt vous aurez la paix, ou du moins la guerre au
dehors.

Je supplie Votre minence et la conjure de considrer que ce que
j'cris n'est point intress; que tous ceux qui n'ont point de jalousie
les uns contre les autres pour traverser leurs avis ou se prvaloir du
dsordre sont tous dans ce sentiment. Tous ceux de notre compagnie,
aprs s'tre bien claircis du dedans de Paris dont chacun reoit par
jour plusieurs lettres, sont tous dans la mme pense. MM. les
prsidents de Novion, le Coigneux, de Mesmes, M. Mnardeau, mon frre,
et cinq ou six autres conseillers, et gnralement tous conviennent d'un
mme principe. Nous savons tout ce qui se dit au contraire; nous savons
les sentiments de ceux du conseil, et, aprs tout bien examin, nous
convenons tous, sans aucune contradiction, qu'il faut promptement, ou
l'accommodement en quelque manire que ce soit, comme il est propos, ou
le voyage du roi prompt  Paris, et nous croyons la chose si certaine,
que nous irons tous avec le roi et donnerons les arrts que l'on voudra
dans le Louvre. Tous ceux qui restent un peu bien intentionns se
joindront  nous, et les autres, auteurs du mal, n'osant y paratre, le
roi sera matre des dlibrations. Ce que j'cris  Votre minence est
au nom de tous ces Messieurs, qui m'ont charg de vous crire, et qui
vous criraient aussi s'ils avaient un chiffre. Nous supplions Votre
minence de nous faire savoir une rponse prompte, les moments tant
prcieux en cette occasion.

Il y a, dans toute cette lettre, un ton du vigueur et de fermet qui
atteste que les Fouquet avaient le sentiment de leur importance et des
services qu'ils rendaient au cardinal. On y sent en mme temps
l'autorit d'un parti triomphant, qui croit pouvoir ramener le roi dans
son Louvre et qui s'indigne de retards pusillanimes. Mazarin tait le
principal auteur de ces dlais, parce qu'il aurait voulu accompagner
Louis XIV dans sa rentre solennelle  Paris. Mais, n'osant pas
dcouvrir le fond de sa pense, il s'attacha, dans sa rponse  Nicolas
Fouquet,  expliquer et  justifier la rupture des ngociations avec les
princes.




CHAPITRE XI

--OCTOBRE 1652--

Inquitude que les divisions du parti royaliste inspirent 
Mazarin.--Dans sa rponse au procureur gnral (12 octobre), il
montre que le prince de Cond n'a jamais trait avec sincrit et
que n'esprant pas conclure la paix avec lui, il a d en rfrer au
conseil du roi.--Il est dispos, quant  lui,  demeurer exil
toute sa vie si le service du roi l'exige, et approuve le projet de
ramener le roi  Paris.--Peu de sincrit de cette lettre.--Mazarin
est plus explicite avec l'abb Fouquet: il exprime le dsir de voir
continuer les ngociations particulires avec Goulas, et souhaite
que l'on dtermine le duc d'Orlans  se retirer dans son
apanage.--Mazarin souhaite vivement entrer  Paris avec le roi; il
va se rendre  Sedan et se tenir prt  rejoindre la cour, ds
qu'il sera ncessaire.--Inquitude que lui inspirent le cardinal de
Retz et ses relations avec l'htel de Chevreuse.--L'abb Fouquet
reoit d'un des confidents de Mazarin des renseignements sur les
causes de sa disgrce.--Il conserve toute la confiance du cardinal,
qui le charge de hter son retour, au moment o la cour se
rapproche de Paris.--Dpart de Cond et du duc de Lorraine (13
octobre).--Entre du roi  Paris (21 octobre).


Mazarin voyait avec peine la division se mettre dans le parti royaliste
au moment o son triomphe semblait assur. Il se hta d'crire au
procureur gnral et  l'abb Fouquet pour les apaiser. Il parla au
premier avec les mnagements qu'exigeait la dignit d'un magistrat,
interprte des opinions et des voeux du parlement fidle. Quant  l'abb
Fouquet, il s'efforait de lui ouvrir les yeux et de lui prouver qu'il
tait dupe de madame de Chtillon, mais il vitait de blesser la vanit
d'un partisan aussi dvou. C'est seulement dans la lettre d'un
confident du ministre que l'on trouve toute sa pense. Ce dernier
plaisante l'abb Fouquet sur l'influence qu'exercent les beaux yeux de
madame de Chtillon, et, en mme temps, il lui fait entendre que c'est
le secrtaire d'tat le Tellier qui l'a desservi prs de la reine, et
lui a fait enlever la direction de la ngociation avec les princes. Le
ton de ces trois lettres marque bien les nuances et fait connatre les
intrigues secrtes qui s'agitaient  la cour en l'absence du cardinal.
Voici d'abord la lettre que Mazarin crit au procureur gnral, Nicolas
Fouquet, en rponse  ses plaintes:

Je vous suis trs-oblig des bons avis que vous me donnez de concert
avec MM. les prsidents, auxquels je vous prie d'en faire mes
remercments, et de les assurer que je conserverai toujours une
particulire reconnaissance de l'affection qu'ils me tmoignent. Il n'y
aurait rien de plus fort ni de plus judicieux que le raisonnement que
vous faites touchant l'accommodement avec les princes, si le principal
fondement sur lequel vous l'tablissez pouvait subsister; mais vous
prsupposez que M. le Prince donnerait volontiers les mains 
l'accommodement, et il n'y a rien de si certain que jamais il n'en a t
plus loign qu' prsent et n'a t plus persuad de pouvoir aisment
faire russir ses desseins, tant pour cet effet entr en de nouveaux
engagements avec les Espagnols, qui sont si troits et si prcis, que,
quand mme il lui viendrait des penses de s'accommoder, il ne passerait
pas outre, qu'au pralable il ne leur et fait donner satisfaction par
la paix gnrale, comme il est port par son trait, et comme depuis peu
il en a fait faire des promesses positives de sa part  don Louis de
Haro par Saint-Agoulin, qui est en Espagne, et  Fuensaldagne par
Saint-Romain et par d'autres qu'il lui a dpchs aprs lui, le priant
de ne concevoir aucun soupon du contraire sur le bruit des ngociations
qui seraient sur le tapis, auxquelles il tait oblig de prter
l'oreille, pour ne s'attirer pas la haine des peuples et pour ne donner
pas sujet  M. le duc d'Orlans de se sparer de lui. C'est la pure
vrit que je vous dis, et je n'ai pas eu grande peine  me confirmer
dans cette crance, aprs avoir vu le refus qu'il a fait des marques si
extraordinaires de la bont du roi, que M. l'abb Fouquet lui avait
portes; de sorte que ce n'est pas le plus ou le moins des conditions du
trait qui en arrte la conclusion, mais le dfaut de volont en M. le
Prince.

Je demeure d'accord de ce que vous dites que, pour rtablir l'autorit
royale, pacifier le dedans du royaume et faire cesser les maux que la
guerre civile fait souffrir, le roi se devrait beaucoup relcher, et
vous voyez bien aussi  quel point on l'a fait, puisque toute la cour en
a murmur jusqu' dire que je faisais bon march de l'intrt du roi,
parce que cela servait au mien particulier. Enfin, il est assez
vraisemblable que, si M. le Prince avait eu la moindre disposition 
s'accommoder, il ne se serait pas arrt de le faire pour la
suppression de la cour des aides et pour procurer plus ou moins
d'avantages au comte du Daugnion.

En outre, il faut considrer que M. le duc d'Orlans, qui tmoigne une
si grande passion de faire son accommodement avec M. le Prince, est
tomb d'accord qu'on lui accorde plus de grces qu'on ne devait. En
dernier lieu, S.A.R. et M. de Lorraine se sont laisss entendre sur ce
sujet  diverses personnes, qu'on n'avait pas grand soin  la cour de
mnager la dignit du roi, et vous aurez mme su que M. de Chteauneuf a
publi partout qu'il avait offert de faire conclure l'accommodement 
des conditions bien plus honorables et plus avantageuses pour Sa Majest
que celles qu'on a envoyes  M. le Prince par M. votre frre.

Il est vrai que, lorsque j'ai vu que tout ce qui se traitait avec M. le
Prince tait public, tant  Paris qu' la cour, et qu'il n'y avait pas
grande apparence de rien conclure, j'crivis que j'estimais du service
du roi que l'on examint cette affaire dans le conseil, afin de ne
demeurer pas seul garant de l'vnement, et qu'on ne donnt pas sujet 
ceux dudit conseil qui n'taient pas de ce secret, de blmer galement
la conduite qu'on aurait tenue, soit que la chose russit ou ne russt
pas.

Vous me dites que mon retour  la cour dans la condition prsente des
affaires pourrait peut-tre faire un mchant effet. Cependant, lorsque
j'en partis, l'on ne prsupposait pas que les princes se dussent
accommoder; mais au contraire que, mon loignement n'empchant pas que
la guerre ne continut, les peuples se dessillant les yeux
connatraient  la fin que je n'tais que le prtexte et non pas la
cause des maux qu'on leur faisait souffrir; ce qui tant, je pourrais
m'en retourner auprs de Leurs Majests avec toute sorte de raison et de
biensance, et avec l'applaudissement de tout le monde. Cependant, sur
le point de mon retour, je vous puis assurer avec sincrit que je n'en
ai nulle dmangeaison, et que, si je croyais que ma demeure pour toute
ma vie en ce lieu pt, en quelque faon, contribuer au service du roi et
au bonheur de ses sujets, je l'y tablirais avec plaisir, sans que
personne m'en pt empcher. Mais j'ose dire, sans aucune proccupation
et sans autre gard que celui du bien de l'tat, que ma prsence  la
cour peut tre encore plus utile, les mouvements prsents continuant,
que s'ils taient apaiss, et je me flatte dans la crance que les
intrts de MM. les prsidents, les vtres et ceux de tout le parlement
se rencontrent dans cette pense.

Pour ce qui est de nos forces, je vous assure qu'elles ne sont pas si
peu considrables, que nous soyons en tat de beaucoup apprhender les
ennemis, et qu'elles augmenteront tous les jours, en sorte que je ne
crois pas qu'il nous soit fort mal ais de les empcher de prendre des
quartiers d'hiver en France. Si raccommodement se fait avec M. le duc
d'Orlans, comme il y a grande apparence, tout ira  souhait, et, quand
il y aurait des difficults, je m'assure que Son Altesse Royale voyant
le roi s'approcher de Paris en rsolution d'y entrer, elle ne
l'empcherait pas du passer outre.

Par les avis que je reois, je vois que la disposition de la ville de
Paris est aussi bonne qu'elle a jamais t; que le roi est en tat d'en
profiter, et que tout le monde s'applique  la cour, afin que Sa Majest
le puisse faire avec une entire sret. Sur quoi j'ai crit comme je
devais, tant de votre avis qu'un semblable coup peut extrmement
contribuer  rtablir l'autorit du roi et mettre ses affaires en tel
tat, que, quand il sera contraint  continuer la guerre trangre et
domestique, ayant Paris de son ct, il en ait plus de moyen et de
facilit.

Je crois que ce que vous me dites de faire la runion du parlement dans
le Louvre est en cas qu'il ne se fit point d'accommodement. Car cela
tant, il serait bien plus avantageux, et pour le roi, et pour vous
autres, Messieurs[328], que les officiers qui sont  Paris sortissent
pour tenir quelques sances  Pontoise. A quoi j'estime d'autant plus
qu'ils consentiraient, que M. de Besanon m'a assur de la part de M. de
Nesmond que, si le roi les mandait pour aller  Saint-Germain, ils y
obiraient trs-volontiers. Je lui ai fait rponse l-dessus que je ne
me mlais de rien; mais que, s'il avait quelque chose  proposer, il se
devait adresser ou  vous ou  quelqu'un des ministres du roi.

Cette lettre, destine  tre montre aux membres du parlement sigeant
 Pontoise, est loin d'exprimer toute la pense de Mazarin: il glisse
rapidement sur son dsir de rentrer  Paris avec la cour, et il ne parle
que de l'intrt public dans une circonstance o il tait dirig avant
tout par son intrt personnel. Quant  la disgrce de l'abb Fouquet,
il s'en tait aussi bien que le procureur gnral, quoiqu'elle fut la
vritable cause du ton de dignit offense qu'on remarque dans la
premire partie de la lettre de ce dernier. Mazarin se borne  expliquer
pourquoi il a d soumettre la question de la paix au conseil du roi.
Avec l'abb Fouquet, le cardinal est beaucoup plus explicite: il ne
craint pas d'aborder le point dlicat. Il montre  son confident qu'il
s'est tromp sur les dispositions de Cond et de madame de Chtillon;
mais il conserve l'espoir qu'il pourra diriger, par l'intermdiaire de
Goulas, une ngociation spare avec le duc d'Orlans et le dterminer 
se retirer dans son apanage de Blois. Enfin Mazarin insiste sur son vif
dsir de rentrer  Paris avec le roi. J'avais eu quelque chagrin, lui
crit-il, de ce que vous n'tiez plus retourn  Paris, et qu'on et
employ un autre que vous en la ngociation avec Son Altesse Royale;
mais je vois que les choses continuent toujours  se traiter par
l'intelligence qui est entre votre frre et M. Goulas. Je m'assure que
l'affaire ne changera point de face et que vous aurez l'un et l'autre la
principale part  la conclusion,  laquelle il me semble que
l'opinitret de M. le Prince, la bonne intention de M. Goulas et
beaucoup d'autres raisons contribuent extrmement.

J'attends cependant avec impatience des nouvelles de ce qui se devait
dire en la confrence qui devait tre faite, si l'accommodement se peut
faire avec Son Altesse Royale en la manire que vous me l'crivez, et
qu'elle demeure d'accord de s'en aller dans son apanage. C'est tout ce
que nous saurions souhaiter, et ce serait un grand malheur s'il
demeurait  Paris gouvern par M. le cardinal de Retz, M. de Chteauneuf
et autres de cette cabale-l, puisque, par ce sjour, nous serions
exposs aux mmes inconvnients o l'on est tomb par le pass.

Je vous remercie du conseil que vous me donnez de m'approcher, et du
dsir que vous tmoignez que je sois en tat de pouvoir accompagner le
roi  Paris. Je vous avoue confidemment que c'est une chose que je
souhaiterais, et pour la dignit de Leurs Majests, et pour ma
rputation, et pour l'avantage qu'en retireront messieurs du parlement
de Paris qui est  Pontoise, par le concert avec lequel on agirait en
toutes choses, et surtout par l'intelligence que j'aurais avec M. votre
frre, duquel je ferai toujours une estime particulire, et je m'y fie 
un tel point que je n'oublierai rien, afin qu'il soit toute ma vie un de
mes plus intimes amis.

Je fais donc tat de partir un de ces jours pour aller  Sedan. Je ne
m'avancerai pas plus avant, mais je me tiendrai prt pour me rendre en
diligence  la cour, aussitt que l'on le jugera ncessaire, et comme
vous avez bien pris d'autres peines pour moi, je m'assure que vous ne
refuserez pas de prendre encore celle de m'crire toujours quand vous
aurez quelque chose d'important  me faire savoir sur ces sujets ou sur
tel autre que ce puisse tre.

J'avais oubli de vous dire que je sais de source certaine que le
cardinal de Retz est dans le dernier bien avec M. de Lorraine, de faon
que, s'il est vrai, comme tout le monde dit, que celui-ci ait tout
pouvoir sur l'esprit de M. le Prince, il ne faut pas douter qu'il ne
vienne  bout de seconder ledit cardinal, dans la pense que, pendant
que lui et M. le Prince tiendront la campagne avec les ennemis, ils
auront Son Altesse Royale de leur ct, le laissant entre les mains du
cardinal de Retz, qui parat agir de concert en toutes choses avec
madame de Chevreuse.

Cette insinuation contre madame de Chevreuse, qui avait pendant quelque
temps soutenu nergiquement Mazarin, n'est pas la seule que l'on trouve
dans les lettres du cardinal. Les Mmoires de Retz parlent aussi de
tentatives de rapprochement qui eurent lieu  cette poque entre lui et
l'htel de Chevreuse[329]: mais il ajoute qu'il ne s'y prta pas. Ce qui
est certain, c'est que les pamphlets du temps signalrent ce
rapprochement des chefs de la vieille Fronde et la conformit de leur
gnie. Une des mazarinades, intitule la _Vrit_, insiste sur ce point:
On examine la conduite de la duchesse de Chevreuse; on n'y rencontre
jamais qu'une importune suite de souplesses qui s'engagent
insensiblement l'une aprs l'autre, et dont elle ne se dgage jamais. On
examine l'conomie du cardinal de Retz, et la mme confusion la rend
dsagrable. La premire ne vit que par les temptes qu'elle a
souleves: point d'ordre, point de calme, point d'conomie dans sa
conduite. Le cardinal de Retz ne se brouille pas moins. Sa conduite
n'est autre chose qu'une suite de souplesses entrelaces les unes avec
les autres; il ne finit jamais, parce que, en sortant d'un abme, il
tombe dans un autre. Il a l'intrigue inpuisable.

L'abb Fouquet, initi  tous les secrets de l'htel de Chevreuse,
savait  quoi s'en tenir sur les avances que l'on faisait de ce ct au
cardinal de Retz. On voulait amener Paul de Gondi  conclure un trait
qui l'loignt de Paris et du duc d'Orlans qu'il gouvernait. Ce qui
inquitait davantage l'abb Fouquet, c'tait le parti qui se formait 
la cour contre lui, et qui dj lui avait inflig une sorte de disgrce.
Un de ses amis, qui avait suivi le cardinal dans son exil, lui donna sur
ce point d'utiles renseignements. Nous ne pouvons affirmer quel tait
cet ami qui garde l'anonyme. Il est probable cependant que c'tait un
des secrtaires intimes de Mazarin, Roussereau ou Roze. Le premier est
peu connu; le second, qui devint aprs la mort de Mazarin, secrtaire de
Louis XIV et qui _tint la plume_, comme on disait alors, avait un esprit
piquant, libre et hardi pour un homme de cour. Il sut tenir tte aux
Cond[330]. Je pense que la lettre suivante est de lui. Ce qui est
certain, c'est qu'elle fait bien connatre la situation de l'abb
Fouquet  cette poque, les accusations de ses ennemis, les esprances
ambitieuses qu'ils lui prtaient, et l'estime qu'en faisait Mazarin.

Je ne m'tais pas tromp, quand je vous ai crit que vous ne manqueriez
pas d'envieux qui tcheraient de censurer votre conduite pour vous
discrditer. Diverses personnes de la cour ont crit contre vous, vous
accusant particulirement d'tre contraire  l'affaire de Paris[331],
soit parce qu'on ne vous en avait pas donn part dans le commencement,
ou parce que vous aviez si fort dans l'esprit l'accommodement de M. le
Prince, par lequel mme on marque que vous prtendiez vous lever  la
pourpre, que vous ne pouviez goter aucune autre voie que l'on voult
prendre pour avancer le service du roi. On a t jusqu' dire que,
quelque esprit qu'et madame de Chtillon, ses yeux sont encore plus
loquents que sa bouche, et qu'il n'y a point de raisons qui ne cdent 
leur force. Enfin, ils concluaient que tout le monde connaissant 
prsent clairement que M. le Prince ne veut point de paix, la passion
que vous tmoigniez tait une marque, ou de peu de clairvoyance, ou
d'opinitret, ou de proccupation. Mais je vous puis assurer sans
dguisement que tout ceci ne vous a point nui auprs du patron, et que
vous y tes mieux que jamais. Je vous supplie cependant de tenir ce que
dessus secret, parce qu'il serait bien difficile, si vous en tmoigniez
quelque chose, qu'on ne se doutt que c'est moi qui vous en ai averti,
M. le Tellier tant un de ceux qui vous a port le plus de charit.

Aussitt que Son minence vit que l'on vous avait substitu M.
d'Aligre, elle me tmoigna en tre fort fche. Je lui dis que, si on
pouvait vous accuser de quelque chose, ce ne saurait tre que de
n'avoir peut-tre pas assez d'exprience pour les grandes affaires. Il
me rpliqua que vous aviez assez de capacit, et que vous tiez connu
pour un homme d'honneur; que tout le monde, par cette raison, se fierait
en vous, et que vous tiez plus propre qu'aucun autre  cette
ngociation, outre que Goulas tant un de vos amis, il serait plus aise
de traiter avec vous qu'avec aucun autre; enfin, qu'en toutes faons, il
ne faisait aucune comparaison de M. d'Aligre avec vous, et qu'il tait
marri de ce choix. Ce qu'il m'a encore confirm ce matin dans son lit,
et m'a charg de vous le mander, ne voulant pas vous en crire lui-mme.

Je vous supplie de nous faire retourner bientt  Paris en quelque
faon que ce soit, car ce n'est que l que je peux rtablir ma sant,
qui est encore languissante. Il n'y a point de nouvelles de la cour dont
je sois si curieux et si impatient, que de savoir comment je suis en
l'honneur de votre bienveillance; car n'ayant reu aucune marque de
votre souvenir depuis votre dpart, je ne sais point si vous ne m'avez
point disgraci, quoique je sois plus que jamais votre trs-humble
serviteur.

Les lettres de Mazarin  l'abb Fouquet prouvent galement qu'il avait
conserv toute la confiance du cardinal. C'est  lui que Mazarin s'en
remet du soin de gagner les Parisiens pour prparer sa rentre dans la
capitale en mme temps qu'aura lien celle du roi. Leurs Majests, lui
crivait-il le 17 octobre, s'approchent de Paris avec un dessein form
d'y entrer. Je vois que c'est une rsolution prise et qui ne peut tre
que trs-utile; mais je vous dirai confidemment que j'aurais souhait
pour la dignit du roi, pour l'intrt mme des Parisiens, pour celui du
parlement qui est  Pontoise, et particulirement des amis que j'ai dans
cette compagnie, et pour ma propre rputation[332], que l'on et fait en
sorte que j'eusse eu l'honneur d'y accompagner Leurs Majests. A quoi ce
me semble on n'aurait pas trouv d'obstacle. Si les choses taient
encore en cet tat, comme je le crois, que cela se pt faire, je me
promets que vous y contribueriez en tout ce qui dpendrait de vous pour
me donner cette nouvelle marque de votre amiti.

Mazarin n'obtint pas la satisfaction qu'il dsirait si vivement; mais du
moins la victoire du parti royaliste fut complte. Cond, abandonn
depuis longtemps par le duc d'Orlans, avait quitt Paris en mme temps
que le duc de Lorraine (15 octobre). La cour tait venue s'tablir 
Saint-Germain, o elle avait reu des dputations des bourgeois pour
presser le roi de rentrer dans Paris. Dj le marchal de l'Hpital
avait t rtabli dans la dignit de gouverneur, et l'ancien prvt des
marchands, le conseiller Lefvre, tait rentr en fonctions (17-19
octobre). Cependant Mazarin, qui suivait les mouvements des partis et
qui recevait sans cesse les avis les plus dtaills, tait loin d'tre
sans inquitude. La prsence du cardinal de Retz  Paris et l'influence
qu'il exerait sur le duc d'Orlans le proccupaient vivement. On
m'assure, crivait-il  l'abb Fouquet (17 octobre), que madame de
Chevreuse et le cardinal de Retz sont dans la meilleure intelligence;
que beaucoup de personnes sont de cette intrigue, et qu'assurment il y
a sur le tapis quelque chose qui doit bientt clater. Je vous prie de
dire au _fidle_[333] d'y prendre bien garde et de tcher de pntrer ce
qui en est par le moyen qu'il a, puisqu'il n'y en peut avoir de
meilleur[334]. C'est,  mon avis, la chose  laquelle on doit le plus
s'appliquer dans l'tat prsent des affaires. Je vous prie d'en parler 
la reine, et il serait bon aussi de savoir de la Palatine ce que le
cardinal de Retz se promet[335]. On dit qu'il est raccommod avec M. le
Prince par le moyen du duc de Lorraine, et que tous les deux contribuent
 le rendre matre de l'esprit de Son Altesse Royale. Je ne le crois pas
tout  fait; mais on doit tout apprhender du naturel des gens  qui
nous avons affaire.

Ce qui parat certain, au milieu des intrigues compliques de cette
poque, c'est que Retz ne ngligea rien pour s'emparer de l'esprit du
duc d'Orlans[336] et lui inspirer des rsolutions nergiques. Tout ce
qu'il put obtenir du prince fut de rester au Luxembourg et d'y attendre
l'arrive du roi. Gaston, qui avait eu un si triste rle pendant la
Fronde, ne pouvait compter ni sur le peuple ni sur l'arme. A la
premire injonction, il se retira  Blois. Louis XIV fit son entre 
Paris le 21 octobre au milieu des acclamations qui saluaient le retour
de l'ordre et de la paix, aprs avoir trop souvent retenti en l'honneur
des factions et mme des armes trangres[337]. Le lendemain, le roi
tint au Louvre un lit de justice et fit lire quatre dclarations. Par la
premire, il accordait l'amnistie; la seconde rtablissait le parlement
 Paris; la troisime exilait un certain nombre de frondeurs et
dfendait au parlement de se mler des affaires publiques. Enfin, par la
quatrime, le roi instituait une chambre des vacations.




CHAPITRE XII

--OCTOBRE-DCEMBRE 1652--

L'abb Fouquet est charg par Mazarin de prparer son retour 
Paris, et de soutenir ses intrts auprs de la reine Anne
d'Autriche (21 octobre).--Ncessit de punir les chefs de la
rvolte et surtout de faire sortir de Paris le cardinal de
Retz.--L'abb Fouquet doit insister sur ce point auprs du
procureur gnral son frre.--Mazarin conseille d'envoyer Retz en
ambassade  Rome.--Il engage l'abb Fouquet  se tenir en garde
contre les violences de Retz, qui a jur de se venger de
lui.--Nouvelles instances de Mazarin auprs des deux Fouquet pour
qu'ils disposent les esprits en sa faveur, et que les arrts du
parlement contre lui soient annuls par une dclaration
royale.--Zle de l'abb Fouquet et du procureur gnral pour ruiner
les ennemis de Mazarin, et particulirement le cardinal de
Retz.--Ngociations avec ce prlat; elles sont rompues.--Lutte de
l'abb Fouquet contre Retz; il lui tient tte partout et propose de
lui enlever l'autorit piscopale dans Paris.--Arrestation du
cardinal de Retz (10 dcembre).--L'abb Fouquet en avertit le
premier Mazarin; ruine du parti de la Fronde.--Services rendus par
les deux Fouquet.--Leur avidit et leur ambition.--Promesses de
Mazarin.


Le jour mme o le roi rentrait  Paris (21 octobre), Mazarin crivait 
l'abb Fouquet: Prenez bien garde que l'on formera des difficults pour
empcher ou au moins pour retarder mon retour, particulirement aprs
que les Parisiens seront satisfaits par celui du roi en leur ville. Le
cardinal de Retz ne sera pas un de ceux qui y travailleront le moins. Je
vous prie de n'oublier rien pour inspirer de plus en plus aux habitants
des sentiments favorables pour moi. En quoi je m'assure que vous serez
bien second par ceux qui ont agi pour le service du roi  Paris dans
ces dernires rencontres, et notamment par M. de Pradelle[338]. En cas
que quelque chose n'aille pas bien  mon gard, dites-le hardiment  la
reine, et proposez les expdients que vous jugerez  propos pour y
remdier. Ainsi c'est l'abb Fouquet qui devient l'intermdiaire entre
la reine et Mazarin exil.

Le 24 octobre, le cardinal, qui venait de recevoir la nouvelle de
l'entre de Louis XIV  Paris, insiste sur les mesures ncessaires pour
assurer le triomphe de la cause royale. Je suis ravi, crivait-il 
l'abb Fouquet, de la manire en laquelle le roi est entr  Paris, et
de la rsolution qu'on a prise d'en faire sortir les factieux; mais j'ai
bien peur que quelques-uns d'entre eux, ou par l'entremise de leurs amis
 la cour, ou autrement, ne trouvent moyen d'en luder l'excution.
C'est pourquoi, je vous prie de nouveau, de dire  la reine confidemment
de ma part qu'il faut faire avec hauteur et fermet ce qui a t arrt
l-dessus, parce que si on souffrait que quelques-uns de ces chefs
d'meute, comme Broussel ou autres, restassent  Paris, ce serait y
laisser une semence de rvolte, et cette tolrance serait rpute une
manifeste faiblesse, parce que l'on verrait qu'en mme temps que l'on
punit quelques sditieux, ou en pargne les chefs principaux. Il n'y a
personne qui puisse tre avec raison d'autre avis que celui o je vois
que vous tes, et j'en ai beaucoup de satisfaction, m'assurant que c'est
aussi le sentiment de M. votre frre.

Parmi les chefs de la sdition que Mazarin craignait que l'on
n'pargnt, le cardinal de Retz tait toujours au premier rang. Il
insiste sur ce point avec l'abb Fouquet, comme avec le procureur
gnral. Je crois, crivait-il  l'abb Fouquet, qu'il est impossible
que le repos et l'obissance envers le roi puissent s'ajuster avec le
sjour du cardinal de Retz  Paris. Il donnera des mfiances et
embarrassera, autant qu'il pourra, l'esprit de S.A.R. pour l'empcher de
s'accommoder et de sortir de Paris[339], et, en cas qu'elle y soit
contrainte, il n'oubliera rien, afin qu'elle ne s'en loigne pas, et
fera de continuelles cabales pour le faire revenir et pour troubler les
affaires plus qu'elles n'ont jamais t. Je vous prie donc de dire  M.
le procureur gnral qu'il faut s'appliquer srieusement  ceci, comme 
la chose, qui,  mon avis, est la plus importante. Il n'y a personne qui
le connaisse mieux que vous, et vous savez si j'ai rien nglig pour
l'obliger  tre de mes amis, et que toutes mes diligences et ses
paroles n'ont abouti  rien, parce que le fonds de la probit n'y est
pas. Si on le pouvait envoyer  Rome, comme il l'a fait offrir lui-mme,
par la princesse Palatine[340], d'y aller quand le roi voudrait, ce
serait un grand coup; mais je ne crois pas qu'il s'y rsolve jamais de
son gr. Je vous prie d'en confrer avec M. votre frre, et de dire
aprs  la reine de ma part tout ce que vous aurez jug  propos sur ce
sujet.

Comme vous tes des tmoins irrprochables de tout ce qui s'est pass
entre lui et moi, et que vous savez son peu de foi et ses mauvaises
intentions, je sais qu'il vous apprhende fort, et que sur ce que vous
marquiez quelque chose  son dsavantage dans votre lettre qui a t
intercepte[341], il a dit qu'il se vengerait de vous. A quoi je vous
conjure de prendre bien garde; car c'est un homme dont l'humeur et la
conduite vous doivent faire croire que, s'il en avait la facilit, il le
ferait encore plutt qu'il ne le dit.

La prsence du cardinal de Retz  Paris tait la principale cause qui
s'opposait  l'entre de Mazarin dans cette ville. De l sa haine
violente contre un adversaire qui l'empchait de raliser le plus ardent
de ses dsirs. Toutes ses lettres recommandent d'user de svrit envers
les ennemis, et, en mme temps, on y voit percer l'impatience de revenir
 Paris. Aprs avoir remerci l'abb Fouquet d'avoir rchauff en sa
faveur le zle du prvt des marchands nouvellement rtabli: C'est une
occasion, lui disait-il, en laquelle tous les bons serviteurs du roi
doivent faire les derniers efforts pour relever son autorit, tant
certain que l'on fera plus de chemin maintenant en un jour que l'on ne
saurait faire dans un autre temps en six mois, et j'ai t bien aise de
voir par votre lettre que vous n'approuviez pas certaines tendresses que
l'on avait pour des gens attachs au parti des princes, parce qu'il est
certain qu'elles ne sont pas de saison, et il sera trs  propos, aprs
que vous en aurez concert avec M. votre frre, que vous preniez
occasion d'en parler souvent  la reine, lui disant que je vous en ai
charg et prenant garde que personne n'en ait connaissance.

Mazarin crivait dans le mme sens au procureur gnral. J'attends, lui
disait-il, les ordres de la cour pour tre inform de la volont de
Leurs Majests, et l'on m'a dj mand que l'on tait sur le point de me
les envoyer. J'avais estim que, dans la bonne disposition o tait la
ville de Paris, l'on aurait bien pu me donner des ordres afin que je
m'avanasse cri diligence pour avoir l'honneur d'y accompagner le roi,
puisque cela se pouvait sans inconvnient, et mme qu'il aurait t
avantageux pour la rputation de Sa Majest. Mais je veux croire que ce
que l'on a fait a t pour le mieux, et que l'on aura eu en cela des
raisons que je ne puis peut-tre savoir ici.

J'attends avec impatience la dclaration[342], que vous avez pris la
peine de dresser avec M. Servien et M. le Coigneux, dont je vous suis
fort oblig; ce n'est pas que j'aie besoin de la voir pour tre persuad
que ce sera une pice acheve. Je suis ravi de voir la vigueur et la
fermet avec laquelle on agit: c'est le moyen le plus sr et le plus
prompt pour rtablir l'autorit du roi et rendre ses succs heureux.
Sans avoir su vos sentiments sur les autres choses dont vous m'crivez,
les miens s'y taient rencontrs tout conformes. Sur quoi je me remets 
vous entretenir plus particulirement  mon retour. Pour ce qui est de
M. de Lyonne[343], je suis toujours dans les mmes dispositions pour lui
que je vous ai tmoignes et que je lui ai fait savoir  lui-mme devant
que partir de Pontoise.

Vous verrez ce que j'cris  M. votre frre, qui parlera fortement  la
reine de ma part sur toutes les choses dans lesquelles il pourrait y
avoir difficult, et que vous jugerez absolument ncessaires pour le
service du roi.

Enfin, je suis assur que vous ne vous endormirez pas  prsent que
l'on peut agir dans Paris avec esprance de bon succs. Je me tourmente
continuellement pour fortifier notre arme. J'ai dj assembl plus de
six cents chevaux, et j'espre que, dans dix jours, il y en aura plus de
mille[344]. Vous jugerez bien que ce n'est pas un petit renfort dans le
temps o nous sommes, et qu'il pourra tre employ utilement pour
empcher que tous nos ennemis unis ensemble ne viennent  bout du
dessein qu'ils ont de prendre des quartiers d'hiver en France. Le comte
de Fuensaldagne devait pour cet effet tre hier  Montcornet[345] pour
faire aujourd'hui la jonction avec M. le Prince[346] et M. de Lorraine;
mais j'espre avec beaucoup de fondement qu'ils n'auront pas en cela le
bon march qu'ils se sont propos.

Il faut seulement que les bons serviteurs que le roi a dans le
parlement songent de bonne heure  des moyens de faire avoir quelque
somme au roi, sans qu'ils soient  la charge du peuple; car avec cela
j'ose vous rpondre que les affaires se rtabliront, et bientt.

Je vous prie d'assurer M. le prsident le Coigneux de mon estime et de
mon amiti, et de lui dire que je n'oublierai rien pour l'obliger  me
conserver la sienne. Je m'assure que vous et lui ferez tout ce qu'il
faut, afin que les officiers qui taient  Pontoise tiennent le haut du
pav dans la compagnie,  prsent que la runion est faite; en quoi ils
peuvent tre assurs qu'ils seront bien appuys du ct de la cour.
C'est tout ce que je vous dirai par cette lettre, attendant avec grande
impatience de vous pouvoir entretenir plus au long sur toutes choses.

Les deux frres agirent en cette circonstance avec la vigueur que leur
recommandait Mazarin. L'abb surtout montra la dcision et l'imptuosit
de son caractre dans la lutte qu'il engagea contre le cardinal de Retz.
Il trouvait en lui un adversaire redoutable, habile  s'entourer
d'hommes rsolus, comme les Fontrailles, les Montrsor et tant d'autres
nourris dans les intrigues de la Fronde et habitus  manier l'pe.
Retz avait d'ailleurs conserv un grand ascendant sur le clerg de
Paris, malgr le scandale de ses moeurs. Une partie du peuple lui tait
dvoue. Il se tenait enferm dans l'archevch,  l'ombre des tours de
Notre-Dame, dans un asile dont il profanait le caractre sacr[347]. Sa
renomme semblait encore doubler ses forces, et il fallait, pour
s'attaquer  un pareil homme, le caractre nergique et tmraire de
l'abb Fouquet. Cet abb tait depuis longtemps le rival en amour du
cardinal de Retz: il lui avait disput madame de Gumne et enlev
mademoiselle de Chevreuse. Il tait alors excit par cette jeune fille,
qui, si l'on en croit les Mmoires de Retz, hassait ce dernier autant
qu'elle l'avait aim.

Cependant, avant d'en venir aux dernires extrmits, on tenta de
traiter avec le cardinal. La reine avait fait sonder ses dispositions
par madame de Chevreuse et par la princesse palatine, Anne de Gonzague.
Retz rpondit, si on l'en croit, aux avances de la premire avec une
froide politesse. Quant  la Palatine, il avait plus de confiance en
elle, et il ne refusa pas d'entrer en ngociation. Il prtend mme que
la cour tait si presse de traiter, qu'on lui envoya un des secrtaires
d'tat, Abel Servien, celui-l mme qui avait ngoci la paix de
Westphalie. On lui aurait offert, outre l'ambassade de Rome et
l'intendance des affaires du roi en Italie, le payement de la plus
grande partie de ses dettes. En un mot, comme il le dit lui-mme[348],
on voulait lui faire un pont d'or pour qu'il sortit de Paris et laisst
la place libre au cardinal Mazarin. Ces offres magnifiques tentrent un
instant la vanit de Retz; mais il aurait, dit-il, regard comme une
lchet de sacrifier  son avantage personnel les intrts de ses amis,
de Brissac, d'Argenteuil, de Montrsor, de Fontrailles et de tant
d'autres frondeurs, qui avaient couru sa fortune et devaient partager
son sort.

Il ne faut croire qu'avec circonspection ces Mmoires de Retz, si
spirituels, si piquants, mais composs longtemps aprs les vnements
pour amuser madame de Caumartin et faire ressortir l'hrosme de
l'auteur. Toutefois les lettres de Mazarin attestent  quel point il
tait proccup de la prsence de Retz  Paris, de ses cabales, de son
audace  tenter un coup de main. On a vu qu'il exhortait l'abb Fouquet
 se tenir sur ses gardes, et qu'il croyait Retz capable de se porter
aux dernires extrmits[349]. Aussi l'abb Fouquet prenait-il ses
prcautions; il avait  ses ordres des hommes de sac et de corde[350],
de vritables coupe-jarrets, et le cardinal de Retz prtend qu'il tenta
plusieurs fois de le faire assassiner[351]. Ce qui est certain, c'est
qu'aprs la rupture des ngociations, l'abb Fouquet redevint le
principal antagoniste de Retz. Il lui tint tte partout o il le
rencontra: Vous connaissant comme je fais, lui crivait Mazarin  la
date du 21 novembre, je m'imagine de quel ton vous aurez parl  M. le
cardinal de Retz chez la personne o vous l'avez vu, et je ne doute
point qu'tant aussi bien inform que vous l'tes, de quelle sorte les
choses se sont passes, vous ne lui en ayez dit librement vos
sentiments; je compterai cela parmi tant d'autres choses de cette nature
que vous faites pour l'amour de moi, et dont je ne perdrai jamais le
souvenir.

Le cardinal de Retz ne se vante pas de la scne  laquelle fait allusion
Mazarin, et qui eut probablement lieu  l'htel de Chevreuse. La fille
de madame de Chevreuse, la jeune Charlotte de Lorraine, dont les amours
ont t si outrageusement profans par Retz, venait d'tre enleve par
une fivre maligne (7 novembre). Le cardinal rapporte qu'il visita
madame de Chevreuse pendant la maladie de sa fille[352], et c'est
probablement dans cette circonstance qu'il se trouva en prsence de
l'abb Fouquet.

Comme Retz tirait sa principale force du caractre piscopal dont il
tait revtu et des fonctions que lui laissait remplir l'archevque de
Paris, son oncle, l'abb Fouquet conseilla au cardinal Mazarin de se
servir du vieux Gondi pour enlever au coadjuteur toute autorit sur le
clerg. J'ai fait rflexion, lui rpondit Mazarin,  ce que vous me
mandtes dernirement, que l'on pourrait obliger M. l'archevque de
Paris  faire une dclaration publique qu'il ne prtend point que le
cardinal de Retz fasse aucune fonction d'archevque, et qu'il dfend 
tous ceux de son diocse de le reconnatre, et comme ce serait ter au
cardinal de Retz les principales armes dont il prtend se servir pour
pouvoir demeurer  Paris, je crois, si la reine le jugeait  propos,
qu'on ne doit rien oublier pour faire roussir cet expdient. Je vous
prie d'y travailler sans perte de temps, aprs en avoir reu les ordres
de Sa Majest. L'abb Fouquet fit sans doute, avec son zle ordinaire,
des dmarches pour assurer le succs d'une mesure qu'il avait suggre,
et que rendait plus facile la jalousie de l'archevque de Paris envers
son neveu. En cas de succs, l'abb Fouquet et pu devenir vicaire
gnral et administrateur du diocse de Paris[353]. Peut-tre
entrevoyait-il dj la pourpre romaine, dont lui avait malicieusement
parl un de ses correspondants? Quoi qu'il en soit, il ne fut pas
ncessaire d'employer contre Retz l'autorit archipiscopale: il se
laissa aveugler et tomba dans le pige que lui tendaient ses ennemis.

Le roi avait donn l'ordre de l'arrter. Pradelle[354], un des officiers
de l'abb Fouquet, tait spcialement charg de veiller  toutes les
dmarches de Retz et d'excuter cet ordre. En cas de rsistance, il
devait le tuer. Il en avait commandement exprs, crit de la main de
Louis XIV[355]. La difficult tait d'attirer le cardinal hors de
l'archevch, o il s'obstinait  rester enferm sous la garde d'un bon
nombre de gentilshommes d'un dvouement  toute preuve. Il fallut user
de ruse pour le faire sortir de sa forteresse: une des femmes qui
avaient le plus de crdit sur Retz le dcida. La duchesse de
Lesdiguires, dans laquelle il avait une pleine confiance et qu'il
croyait bien instruite des projets de la cour, le pressa de se rendre au
Louvre, en lui disant que, s'il pouvait y aller en sret, la biensance
exigeait qu'il s'y prsentt. Retz objecta qu'il ne pouvait le faire
avec sret. N'y a-t-il, reprit madame de Lesdiguires, que cette
considration qui vous arrte? Sur la rponse affirmative du cardinal,
elle ajouta: Allez-y demain; car nous savons le dessous des
cartes[356]. Sur cette affirmation d'une personne qu'il croyait sincre
et bien avertie, le prlat oublia sa prudence ordinaire, et, pour un
homme rput habile, fit une faute trange. A peine eut-il mis le pied
au Louvre, le 19 dcembre 1652, qu'il fut arrt par le capitaine des
gardes Villequier, transfr immdiatement  Vincennes sous bonne
escorte et enferm dans le chteau.

Ce fut l'abb Fouquet, qui, le premier, avertit Mazarin de ce coup
dcisif. La rponse du cardinal est curieuse; il s'efforce de dissimuler
sa joie, et affecte des regrets hypocrites. C'est votre courrier,
crit-il  l'abb Fouquet (24 dcembre), c'est votre courrier qui m'a
apport le premier la nouvelle que le cardinal de Retz avait t arrt
par ordre de Leurs Majests. Je suis marri que sa conduite les ait
obliges  prendre cette rsolution contre un cardinal, et,  la vrit,
il parait assez par les offres avantageuses qu'ils avaient eu la bont
de lui faire pour l'envoyer  Rome, dissimulant tout ce qu'il avait
recommenc  faire contre leur service, qu'elles s'y sont portes avec
grande rpugnance, mais enfin je n'ai rien  dire  ce qu'elles font
pour le bien de l'tat.

Le cardinal de Retz s'tait persuad qu' la premire nouvelle de son
arrestation les Parisiens prendraient les armes; mais personne ne
bougea. Quelques-uns de ses partisans, et entre autres le marquis de
Chteau-Renaud[357], cherchrent vainement  soulever les quartiers dont
les habitants paraissaient dvous  Retz; ils trouvrent, dit le
cardinal lui-mme[358], les femmes dans les larmes, et les hommes dans
l'inaction et la frayeur. Retz et ses partisans se trompaient d'poque;
ils se croyaient encore au temps on l'on levait des barricades pour
Broussel[359] et pour quelques conseillers du parlement, tandis que le
peuple de Paris, corrig par une rude exprience, tait las de ces
agitations factieuses et aspirait au repos. Restait la cour de Rome, qui
pouvait s'irriter de l'arrestation d'un prince de l'glise. Mazarin se
chargea de l'apaiser. Il crivit au pape pour lui faire connatre les
motifs de cette mesure. Le cardinal de Retz, lui disait-il, se laissant
emporter  son naturel, qui est trs-fier, a fait vanit de ne rien
craindre et l'a publi. Comme si la dignit, de laquelle il est
redevable au roi, le rendait indpendant de son autorit, et qu'il lui
fui permis de violer le respect que sa sujtion tablit, ainsi que les
lois les plus saintes de la monarchie, il s'est exempt de venir au
Louvre, et en a dclar les raisons qu'il avait: que c'tait un lieu o
il pouvait tre arrt; qu'ailleurs il tait en sret, etc. Aprs
avoir rappel tout ce que la cour avait fait pour gagner le cardinal de
Retz, Mazarin montrait en lui un rebelle obstin, que le roi avait
justement puni de ses crimes envers l'tat.

L'arrestation du cardinal de Retz fut le coup de mort pour la Fronde.
Depuis cette poque, le parlement, dj abattu, rentra dcidment dans
le devoir. La bonne bourgeoisie manifesta hautement ses sentiments, et
les voix qui tentrent de protester furent facilement touffes. Le rle
des deux Fouquet avait t, dans ces circonstances, utile et honorable.
Ils n'avaient pas dvi un instant de la voie qu'ils s'taient trace.
L'un avait, par un mlange d'adresse et de fermet, calm les esprits
des membres du parlement, ramen les moins passionns, dfendu
habilement les intrts du cardinal, et, lorsque la crise fut parvenue 
son dernier priode, il avait donn des conseils nergiques pour sparer
les magistrats fidles d'une assemble de factieux. La translation du
parlement  Pontoise avait t son oeuvre. L'autre, audacieux jusqu' la
tmrit, avait brav tous les dangers pour porter au cardinal les
conseils et les encouragements de ses partisans fidles; il avait tenu
tte, dans Paris, aux Frondeurs exalts, gagn une partie des bourgeois,
lutte jusqu' la dernire extrmit contre la faction des princes, et en
mme temps ngoci avec une persvrance et une habilet qui ne se
dmentirent qu'au moment o sa passion pour madame de Chtillon commena
 l'aveugler. Enfin, le principal ennemi de Mazarin avait trouv dans
l'abb Fouquet un rival aussi dcid, aussi violent, aussi tmraire que
lui, et, malgr des ddains affects, on voit percer, dans les Mmoires
de Retz, trop de haine contre cet adversaire pour qu'il ne l'ait pas
jug redoutable.

Mazarin proclamait hautement les services des deux frres. Il crivait 
l'abb Fouquet, le 25 dcembre: Je ne puis assez louer l'application
avec laquelle vous embrassez toutes les occasions d'agir pour le service
du roi, sans que la considration des ennemis que vous pouvez vous
mettre sur les bras soit capable de vous refroidir; mais ce n'est pas
par des paroles qu'il faut tmoigner le gr que l'on vous en doit
savoir, vous tant oblig au point que je suis des marques d'amiti que
vous me donnez tous les jours sans aucune rserve. Les services de
l'abb Fouquet n'taient pas dsintresss. Ds le mois d'octobre, il
avait sollicit pour son frre le cordon bleu que laissait vacant la
mort de Chavigny. La dignit de trsorier de l'ordre du Saint-Esprit,
dont Chavigny tait investi, donnait, en effet, le droit de porter cet
insigne qu'ambitionnaient les personnages du plus haut rang[360].
Mazarin ne put, en cette circonstance, cder aux instances de l'abb
Fouquet; mais son refus est exprim en des termes qui devaient consoler
l'abb et lui faire concevoir pour l'avenir de hautes esprances. J'ai
beaucoup de dplaisir, lui crivait-il, de ne pouvoir m'employer pour
faire avoir la charge de trsorier de l'ordre  M. le procureur gnral;
mais vous le pouvez assurer sur ma parole qu'en quelque autre occasion
je le servirai aussi solidement, souhaitant avec passion de l'obliger 
tre toujours de mes meilleurs amis, comme je veux tre toute ma vie des
siens.

L'abb Fouquet, dj pourvu d'une riche abbaye, sollicitait, quoiqu'il
ne ft pas prtre, un grand vicariat de l'glise de Paris. Mazarin avait
d'abord hsit  appuyer cette demande; mais ensuite il y vit un moyen
d'opposer, dans le clerg mme de Notre-Dame, un rival au cardinal de
Retz, qui n'tait pas encore arrt  cette poque, et il rpondit 
l'abb Fouquet: Bien que je vous aie mand que je remettrais  mon
retour  parler  la reine pour le grand vicariat que vous demandez,
ayant nanmoins depuis fait rflexion que la chose pourrait presser, et
qu'tant ncessaire d'en tablir un vous pourriez tre prvenu, j'cris
 Sa Majest pour la supplier de vous faire donner cette commission,
croyant qu'un homme qui n'est pas prtre ne laisse pas d'en pouvoir
faire la fonction. Je vous adresse ma lettre pour Sa Majest, afin que
vous la lui rendiez vous-mme, et je vous prie de croire que j'aurai
toujours beaucoup de plaisir de pouvoir contribuer  ce que vous
souhaiterez.

Les deux frres avaient des vues encore plus ambitieuses. Ils savaient
qu'ils avaient des adversaires dans le conseil du roi: ils aspiraient,
sinon  les carter, du moins  y faire entrer leurs amis pour balancer
le crdit des anciens ministres. Michel le Tellier avait, dans une
circonstance rcente, tmoign  l'abb Fouquet des _charits_ (je cite
le mot mme de la lettre attribue  Roze)[361], dont le vindicatif abb
lui gardait rancune. N'esprant pas faire disgracier Michel le Tellier,
les deux frres travaillrent  introduire dans le conseil du roi Hugues
de Lyonne, avec lequel ils taient en liaison intime. Ils y mirent une
insistance qui fatigua le cardinal, malgr ses dispositions favorables
pour de Lyonne; il voulait, en effet, ne s'occuper de cette affaire
qu'aprs son retour  la cour. Je suis surpris, crivait-il  l'abb
Fouquet, de ce que vous me marquez que M. le procureur gnral ne
comprend rien  ce que je lui ai crit touchant de Lyonne, puisqu'il me
semble m'tre assez bien expliqu en lui disant, comme je le lui ritre
encore, que je suis toujours dans les mmes sentiments que j'ai fait
tmoigner au sieur de Lyonne mme, et comme je sais qu'il en est fort
satisfait, je crois, par consquent, que le procureur gnral le doit
tre aussi. Aprs tout, il faudrait que j'eusse perdu tout crdit auprs
de Leurs Majests, si je ne venais  bout de rsoudre le retour de M. de
Lyonne  la cour. Je crois pourtant trs  propos qu'on ne sache pas,
pour son avantage mme, que j'ai cette intention. Je ne fais point de
rponse plus particulire  M. le procureur gnral, parce que, comme
nous nous reverrons bientt, je remets tout  la vive voix, vous priant
seulement de le remercier de ma part de toutes les marques qu'il me
donne de son amiti, et de lui dire que je suis ravi de le voir si
appliqu  tout ce qui peut rtablir l'autorit du roi au point o elle
doit tre.




CHAPITRE XIII

--JANVIER-FVRIER 1653--

Mazarin lve une petite arme et dlivre la Champagne.--Il se joint
 Turenne.--tat de Paris en son absence.--Divisions entre ses
partisans.--Lettre de le Tellier  Mazarin.--La place de
surintendant devient vacante (2 janvier).--Nicolas Fouquet demande
cette place.--Il a pour comptiteur Abel Servien, qui est vivement
appuy par plusieurs partisans de Mazarin et par la Chambre des
comptes.--Lettre adresse en cette circonstance  Mazarin par son
intendant J. B. Colbert.--L'abb Fouquet soutient son frre et se
plaint vivement de le Tellier.--Rconciliation apparente impose
par Mazarin.--Retour du cardinal  Paris (3 fvrier).--Il fait
nommer (8 fvrier) deux surintendants, Servien et Fouquet.


Le cardinal avait attendu, pour rentrer dans Paris, que le parti de la
Fronde ft entirement abattu; mais cependant il n'tait pas rest
inactif. Il avait rassembl une petite arme, comme on l'a vu plus
haut[362], et avait russi  la porter  quatre mille hommes. Il s'tait
alors avanc jusqu' Saint-Dizier, et s'tait prsent comme le
librateur de la Champagne, que le prince de Cond menaait  la tte
d'une arme espagnole. Puis, ayant rejoint le marchal de Turenne, il
avait repris avec lui une partie des places dont les Espagnols
s'taient rendus matres, et entre autres Bar-le-Duc, Ligny,
Chteau-Porcien. Ces conqutes, accomplies pendant l'hiver (dcembre
1652-fvrier 1653), avaient prpar  Mazarin un retour glorieux. Il
rentra  Paris, le 3 fvrier, et sa modration seule empcha la cour de
dployer en son honneur un faste royal.

Pendant l'absence du cardinal, ses partisans s'taient de plus en plus
diviss. Le Tellier se plaignait des attaques que l'on dirigeait contre
lui et dont les Fouquet taient probablement les principaux ailleurs.
J'ai appris, crivait ce ministre  Mazarin, ds le 1er janvier
1653, par le bruit commun, qu'il s'est form ici une cabale pour
dchirer auprs de Votre minence; ce qui m'a t confirm par les
discours qu'un des associs a tenus assez imprudemment  plusieurs
personnes, marquant le dtail de ce qui a t crit de concert sur ce
sujet-l; et d'autant que j'ai eu apprhension que, ai je faisais
tmoigner  Votre minence que j'en eusse connaissance, vous n'eussiez
quelque inquitude du soupon que vous prendriez que cela peut nuire 
l'excution des choses qui taient  faire ici pour l'avancement du
service du roi, je me suis fait violence et me suis abstenu de vous en
crire. Mais  prsent qu'il n'y a plus rien  faire, que Votre minence
a reconnu par exprience que rien n'est capable de retarder  mon gard
ce qui est de mon devoir, et que j'apprhende que mes ennemis me fassent
un nouveau crime de mon silence, j'ai pens que Votre minence n'aurait
point dsagrable que je me dfendisse des critures de ces messieurs,
et que je la suppliasse de tout mon coeur, comme je fais
trs-humblement, de n'ajouter aucune foi  tout ce qu'ils ont pu dire ou
crire sur ce qui me regarde, qu'elle ne m'ait fait l'honneur de
m'entendre, me faisant en cela la mme justice qu'elle a fait au moindre
du royaume en toutes occasions; ce que j'estime d'autant plus de sa
bont que je suis trs-passionnment, etc.

Une des causes qui faisaient clater les jalousies et les haines entre
les partisans du cardinal tait la lutte pour la place de surintendant,
qui tait devenue vacante par la mort du duc de la Vieuville (2 janvier
1653). Cette charge, qui donnait la direction du trsor public,  une
poque de dsordre et d'anarchie dans l'administration financire,
excitait les convoitises les plus ardentes. C'tait le surintendant qui
traitait avec les fermiers des impts et partageait trop souvent avec
eux les normes bnfices qu'ils faisaient dans leurs avances  l'tat.
C'tait lui qui donnait des assignations ou mandats sur le trsor
public. Comme ces mandats taient assigns sur un fonds spcial, et que
ce fonds tait quelquefois puis, il fallait obtenir du surintendant
qu'il dsignt une autre brandie des revenus publics pour le payement
des billets de l'pargne, ou, comme on disait alors, qu'il les
rassignt. En un mot, cette charge rendait faciles les spculations
scandaleuses et les honteux trafics, dont les d'mery, les Maisons, les
d'Effiat, les Bullion, n'avaient que trop donn l'exemple.

Les comptiteurs furent nombreux, et un des principaux fut le procureur
gnral, Nicolas Fouquet. Ds le lendemain de la mort du surintendant la
Vieuville, il crivait  Mazarin[363]: J'attendais avec impatience le
retour de Votre minence pour l'entretenir  fond de tout ce que j'ai
connu de la cause des dsordres passs et des remdes; mais, comme la
mauvaise administration des finances est une des principales raisons du
dcri des affaires publiques, la mort de M. le surintendant et la
ncessit de remplir sa place m'obligent d'expliquer  Votre minence
par celle-ci, ce que je m'tais rsolu de lui proposer de bouche  son
arrive, et lui dire l'importance qu'il y a de choisir des personnes de
probit connue, de crdit dans le public et de fidlit inviolable pour
Votre minence. J'oserais lui dire que, dans l'application que j'ai eue
en m'informant des moyens de faire cesser les maux prsents et d'en
viter de plus grands  l'avenir, j'ai trouv que le tout dpendait de
la volont des surintendants; peut-tre ne serais-je pas inutile au roi
et  Votre minence si elle avait agrable de m'y employer. J'ai examin
les moyens d'y russir. Je sais que ma charge[364] n'est point
incompatible, et plusieurs de mes amis qui m'ont donn cette pense
m'ont offert d'y faire des efforts pour le service du roi assez
considrables pour n'tre pas ngligs, de sorte que c'est  Votre
minence  juger de la capacit que dix-huit annes de service dans le
conseil, en qualit de matre des requtes et en divers emplois, me
peuvent avoir acquise; et pour l'affection et la fidlit  votre
service, je me flatte de la pense que Votre minence est persuade
qu'il n'y a personne dans le royaume  qui je cde. Mon frre en sera
caution, et je suis assur qu'il ne voudrait pas en donner sa parole 
Votre minence, quelque intrt qu'il ait en ce qui me touche, s'il ne
voyait clair, et dans mes intentions et dans la conduite que j'ai tenue
jusques ici, et si nous n'avions parl  fond des intrts de Votre
minence dans cette rencontre; et je puis lui protester de nouveau
qu'elle ne sera jamais trompe quand elle fera un fondement solide sur
nous, puisque personne au monde n'a plus de zle et de passion pour les
avantages et la gloire de Votre minence. Je la supplie que personne au
monde n'entende parler de cette affaire qu'elle ne soit conclue[365].

Malgr la reconnaissance de Mazarin pour les services que lui avait
rendus le procureur gnral, il hsita entre les divers candidats  la
surintendance. Un journal indit de l'poque[366] numre les
personnages qui prtendaient  cette charge: M. le prsident de Maisons
se fondait sur l'injure qu'il avait reue d'en avoir t t. M. Servien
allguait ses longs et fidles services. MM. les marchaux de l'Hpital
et de Villeroy ajoutrent aux leurs quantit de raisons particulires et
de biensance. M. de Bordeaux, intendant des finances, se mettait aussi
sur les rangs et prtendait y avoir bonne part. M. Fouquet mme,
procureur gnral au parlement, n'y renonait pas, ni quelques autres
encore.

Parmi ces candidats un des plus autoriss tait Abel Servien, qui avait
rendu d'minents services dans la diplomatie et pendant la Fronde. Il se
plaignait de n'en avoir pas t rcompens, dans une lettre qu'il
adressait  Mazarin, ds le 1er janvier 1653[367]: Pour moi, je ne
manquerai jamais  mon devoir, quoi qu'il arrive; mais l'exemple du
traitement que je reois (chacun voyant comme je sers) pourra refroidir
beaucoup de gens. Je n'ose pas dire  Son minence tout ce que j'ai dans
l'me sur ce sujet, et combien je serais malheureux si ceux qui ont plus
de crdit que moi sur l'esprit de la reine pouvaient empcher que mes
services ne fussent agrables  Sa Majest. Son minence sait bien que
le plus grand de tous les dplaisirs est de _servir y no agradir_[368].
Je ne laisserai pas d'avoir la patience qu'elle m'ordonne; car, outre
qu'elle ne peut pas tre bien longue  un homme de soixante ans, il ne
serait pas biensant d'en manquer  cet ge. Je suis le seul du royaume
qui, depuis vingt ans, sois all en rtrogradant, et qui, mme dans un
temps o tout le monde s'avance et s'tablit avec tant de facilit,
n'aie ni charge ni aucun tablissement solide, aprs trente-six ans de
fidles services, et, si je l'ose dire, assez considrables pour un
homme de ma condition.

Un des partisans dvous de Mazarin insistait vivement en faveur de
Servien; aprs avoir signal les vices de l'administration financire
et les qualits ncessaires dans un surintendant, il continuait ainsi:
Je sais qu'il est rare de trouver un homme avec ces belles qualits;
mais, si je ne craignais moi-mme de passer pour intress, j'en
nommerais un qui pourtant ne m'a jamais fait ni mal ni bien, et je
pourrais bien jurer avec vrit que j'en espre si peu, qu'il y a plus
d'un mois que je ne l'ai vu ni ne suis entr dans sa maison. Votre
minence se le peut dj imaginer, c'est M. Servien, qui a dj la voix
publique et pour qui je sais qu'on a fait publiquement en cette
rencontre des voeux dans la chambre des comptes et  la cour des aides;
mais on ajoute qu'il ne les aura pas, parce qu'il ne fera point
d'offres[369]. Je sais aussi qu'il se dfend d'y prtendre; mais, quand
mme il n'en voudrait pas, les plus senss que j'entende discourir
disent qu'ils ne voient pas comment tant si homme de bien, si capable
et si avant dans les affaires, Votre minence peut se dispenser de les
lui offrir. Ce mme correspondant parlait d'un des comptiteurs dans
des termes qui me paraissent dsigner Nicolas Fouquet: Pourquoi,
disait-il, les deux plus importantes charges entre les mains d'un seul
homme, charges auxquelles pour parvenir et se rendre ncessaire, au lieu
d'agir avec vigueur, il a fait mille tours de souplesse? Je ne saurais
oublier les paroles que je lui entendis profrer dans le Palais-Royal un
peu avant la sortie de Votre minence de Paris, _que les pierres qui
enfermaient les princes s'lveraient contre ceux qui les avaient
emprisonns_. Deux charges si importantes  un seul font tort aux plus
habiles qui n'en ont point et qui l'ont mrit, et j'ose dire que la
gloire, la vanit et la corruption n'ont jamais t ainsi en vue, et
que, si on pouvait encore monter plus haut, on ne serait pas content.
L'accusation de cumul semble dsigner Fouquet qui tait dj procureur
gnral, et le trait de la fin est sans doute une allusion  sa devise
_Quo non ascendam_ (jusqu'o ne monterai-je pas)? Quant aux paroles
qu'on lui prte, il n'est pas impossible que le procureur gnral les
ait prononces dans une de ces harangues o, parlant au nom du
parlement, il tait oblig d'adopter son langage.

Malgr les instances des divers partis, Mazarin hsitait toujours, et,
sans contester le mrite de Servien, il prtendait qu'il tait peu
propre  l'administration des finances. C'est un grand malheur pour
moi, crivait Servien  l'un des confidents de Mazarin, que Son
minence, qui a vu de tout temps des emplois plus pnibles que celui-l
russir assez heureusement entre mes mains, juge le soin des finances
trop laborieux pour moi. Cela veut dire qu'elle ne me juge pas capable
de grand chose, n'y ayant point de charge o il faille moins de travail,
et l'exercice de celle-ci consistant plus  avoir de la prvoyance, de
la fermet et de la probit qu' tre laborieux, dont il ne faut point
d'autres preuves que l'exemple de M. de Bullion, qui l'a fort bien faite
de son temps, quoiqu'il n'en ait jamais su le dtail, qu'il ne le
travaillt presque jamais et qu'une des principales parties lui manqut,
qui est la probit; M. d'Effiat[370] n'avait pas aussi beaucoup
d'application aux affaires et travaillait fort peu. M. d'mery et M. de
Maisons donnrent plus de leur temps aux intrigues de la cour, 
l'entretien des dames, aux festins, au jeu et aux autres plaisirs qu'au
travail des affaires dont ils se reposaient sur des infrieurs, et, pour
vous dire le vrai, il faut conclure qu'un homme qui n'est pas capable de
faire la charge de surintendant est indigne pour jamais de toutes les
grandes charges du royaume, o il faut ncessairement apporter plus de
travail et d'assiduit qu'en celle-l.

Au milieu de toutes les sollicitations qui assigeaient Mazarin, et qui
taient si manifestement intresses, on aime  entendre la voix d'un
homme alors obscur, mais destin  rparer les fautes des surintendants,
ses prdcesseurs. J. B. Colbert, simple intendant de Mazarin, lui
crivait le 4 janvier 1653: La reine me fit hier l'honneur de me
demander si M. le surintendant dfunt avait fait de si grandes affaires
pour Votre minence et de telle nature, que, pour les tenir secrtes,
elle ft oblige de laisser les affaires en l'tat qu'elles taient,
sans donner l'autorit aux directeurs[371], afin de la conserver  M. de
Bordeaux. Je fis rponse  Sa Majest qu'il ne s'tait pass aucune
affaire, dont je ne fisse le rapport  Sa Majest en prsence de deux
mille personnes. Elle me dit qu'elle le croyait, mais que M.
Ondedei[372], avec la princesse Palatine, lui avaient voulu persuader
le contraire. Je ne ferais pas ce discours  Votre minence, s'il
n'avait t fait par la reine mme, de qui Votre minence le peut
savoir, et je crois tre oblig en conscience de lui faire rapport d'un
discours de cette nature. Je la supplie seulement que personne ne voie
ma lettre.

Pour ce qui est de l'tablissement[373]  faire, Votre minence voit et
connat fort bien tous les sujets qui en sont dignes, et je voudrais que
personne ne se mlt de lui donner son avis sur cette matire dlicate.
Ma raison est que je vois peu d'avis qui ne soient fort intresss, et
je le connais si bien, que, crainte que, si j'en disais quelque mot 
Votre minence, le mien ne ft mis au rang des autres, j'aime mieux m'en
taire tout  fait, joint que je crois certainement que Votre minence
choisira beaucoup mieux, quand elle aura l'esprit libre et dbarrass de
tous les avis et de tous les rapports de personnes intresses 
proposer et  exclure. Je ne puis pourtant m'empcher de lui dire ces
deux mots: qu'elle se donne de garde de ceux qui sont d'esprit 
sacrifier et  donner beaucoup aux subalternes pour avoir plus de
facilit de tromper le principal. C'est en deux mots le dsordre du
temps pass, qui est celui de tous qui peut apporter le plus de
prjudice aux affaires de Son minence et  l'tat.

L'abb Fouquet fut dans cette lutte l'auxiliaire le plus dvou du
procureur gnral. Il s'tait rendu auprs de Mazarin et avait tent,
mais en vain, d'emporter la nomination immdiate de son frre. Cet
chec donna plus de hardiesse  ses ennemis, et surtout au secrtaire
d'tat le Tellier. De retour  Paris, l'abb Fouquet se vit attaqu par
l'envie et la calomnie; il s'en plaignit vivement  Mazarin: Je suis
oblig, lui crivait-il, de rendre compte  Votre minence de la
civilit que la reine m'a faite depuis mon retour. Je ne sais si Votre
minence aurait eu la bont pour moi de lui en crire quelque chose, ou
si ce sera une suite de la politique de M. le Tellier qui, pour rendre
un mchant service  mon frre, dans le temps qu'il a besoin de la
reine, ne lui aurait point dit du bien de moi et du mal de lui, pour
tmoigner que c'est la vrit seule qui le fait parler de cette
manire-l et non pas l'animosit qu'il a contre moi, puisque mme il a
contribu au bon traitement que l'on me fait.

Quoi qu'il en soit, je tiens que c'est un pige, parce que j'ai appris
qu'il a dit  beaucoup de gens que je m'tais offert de poignarder le
cardinal de Retz; que j'tais un tourdi et beaucoup d'autres choses que
l'on m'a dit que l'on ne me voulait pas dire. Je nommerai les personnes
qui m'ont fait ces rapports,  Votre minence, qui sait bien que je lui
ai dit simplement ce qui nous avait brouills et que je me suis abstenu
de dire beaucoup de choses, lesquelles j'ai peur que Votre minence ne
trouve mauvais que je lui aie tenues secrtes. On a mme fait courir un
bruit de ma prison, afin de pouvoir engager plus de personnes  parler
contre moi, et ce bruit a t fond sur ce qu'on disait que, Votre
minence m'ayant refus la surintendance pour mon frre, je m'tais
emport  dire des choses peu respectueuses  Votre minence, qui peut
se ressouvenir du respect avec lequel j'en ai us, et que cette calomnie
se dtruit d'elle-mme.

Tout cela m'a oblig de prier la reine de commander  M. le Tellier de
s'abstenir de semblables discours, parce qu'ayant beaucoup de respect
pour elle, et sachant  quel point Sa Majest le considrait, je ne
doutais point que je ne fisse une chose qui lui serait fort dsagrable,
si je venais  faire des manifestes pour me dfendre; mais que, si cela
continuait, je serais oblig de pousser les choses  toute extrmit
contre M. le Tellier, ne voyant pas un seul homme qui ne me dise quelque
chose de nouveau qu'il a avanc contre moi; ce qui ne m'a pas empch de
le voir avec toute la civilit possible et de lui rendre moi-mme votre
lettre. L'assurance qu'il dit avoir de la surintendance l'a rendu plus
fier que jamais; ce qui n'empchera pas que je ne vive avec lui de la
manire que vous m'ordonnez. Mazarin russit, en effet,  rtablir une
concorde, au moins apparente, entre ses partisans. L'abb Fouquet lui
rpondait le 26 janvier: J'crirai  M. le Tellier de la manire dont
Votre minence me commande, et mme je vois que, depuis que la reine lui
a parl, il ne me revient plus aucune chose qu'il ait dite. Au
contraire, il affecte de paratre sans crdit et dit qu'il ne se mle de
rien; il n'est pas malais de voir la cause du changement.

Vendredi dernier, les rentiers firent beaucoup de bruit  l'entre de
MM. du parlement, et mme en appelrent quelques-uns _Pontoisiens_[374].
Il y va de si peu de chose pour les satisfaire que l'on ne saurait
croire qu'il n'y ait un peu de connivence de la part de ceux qui manient
les finances. Feu M. de la Vieuville leur donnait quatre-vingt-huit
mille livres par semaine; on leur en offre cinquante, et le prvt des
marchands se faisait fort de les apaiser pour soixante-huit. La prsence
de Votre minence serait absolument ncessaire; car, pour peu qu'elle
leur ft donner en une rencontre pareille, elle s'acquerrait leur bonne
volont, et l'on aurait chti fort aisment les _cabalistes_, desquels
le parti augmentant, il y a des gens qui croient que Votre minence ne
reviendra pas et qu'ils auront toute l'autorit.

J'ai donn avis  la reine que M. de Brissac[375] tait  Paris; elle a
donn ordre pour l'arrter. Je crois que M. de Gauville a crit  Votre
minence qu'un gendarme de M. le Prince, qui est ici, donnerait avis de
ceux qui viendraient de sa part. On arrta l'autre jour un valet de
Guitaut[376],  qui l'on ne trouva rien d'important. Aprs demain,
quelques gens du marquis de Sillery doivent revenir pour emmener sa
vaisselle. On a donn ordre pour tout arrter, nonobstant qu'un desdits
gens ait un passe-port. Ce que la reine a trouv fort mauvais, ayant
dcouvert qu'une dame, que je ne nomme point, tait dans les intrts de
M. le Prince.

On tche de rpandre parmi le peuple que Votre minence retarde pour
faire ses prparatifs pour emmener le roi hors de Paris, et je ne vois
aucun des serviteurs de M. le cardinal qui ne soit persuad que sa
prsence est ici absolument ncessaire.

Rappel avec tant d'insistance par ses partisans les plus dvous,
Mazarin revint enfin  Paris, le 3 fvrier, et un de ses premiers actes
fut la nomination  la surintendance. Il partagea cette charge entre
Servien et Nicolas Fouquet[377]. Ce dernier reut en mme temps le titre
de ministre d'tat. Les mmoires du temps attestent que la nomination de
Nicolas Fouquet, qui restait toujours procureur gnral, ft loin
d'obtenir la mme approbation que celle de Servien[378]. A la suite de
ces mesures, le cardinal, voulant donner quelque satisfaction aux
candidats vincs, multiplia les charges de finances. Il adjoignit aux
deux surintendants trois directeurs des finances, un contrleur gnral
et huit intendants. Leurs appointements, dit l'auteur du journal que
j'ai dj cit[379], et les gratifications ordinaires qu'ils recevaient
ne consommaient gure moins d'un million de livres par an.

La commission donne par le roi aux surintendants, en date du 8 fvrier
1653, ne subordonne point Fouquet  Servien, comme l'a prtendu un
historien dont l'exactitude ordinaire s'est trouve ici en dfaut[380].
Les trsoriers de l'pargne avaient ordre d'obir  l'un comme 
l'autre. Cependant un ambitieux comme le procureur gnral, ne pouvait
tre entirement satisfait d'une dcision qui lui donnait un collgue
que son ge et l'opinion publique plaaient au-dessus de lui. Il voyait
dans Servien un surveillant attentif et svre, qui dfendrait
nergiquement les intrts du trsor public. Mais la prudence de Nicolas
Fouquet galait son ambition, et elle lui imposait la plus grande
rserve en prsence d'un pareil collgue. S'effacer et attendre que les
embarras financiers le rendissent ncessaire  Mazarin et l'appelassent
au principal rle, telle fut sa tactique; elle russit compltement. Il
tait d'ailleurs soutenu par son frre, qui restait toujours le
confident le plus intime et le plus dvou de Mazarin.




CHAPITRE XIV

--1653--

Rle de l'abb Fouquet  cette poque; il est charg sans titre
officiel de diriger la police; mmoire qu'il adresse  Mazarin sur
l'tat de Paris.--Il dcouvre le complot de Bertaut et Ricous
contre la vie de Mazarin, les fait arrter, surveille leur procs
et presse leur condamnation 23 septembre-11 octobre.--L'abb
Fouquet accus d'avoir voulu faire assassiner le prince de Cond;
il se disculpe.--Il ne cesse de veiller sur le parti frondeur, et
instruit le cardinal des dmarches de mademoiselle de Montpensier
et des relations du cardinal de Retz avec le prince de
Cond.--Attitude du parlement de Paris: services qu'y rend le
procureur gnral, Nicolas Fouquet.--L'abb Fouquet obtient, de
l'Htel de Ville de Paris, de l'argent et des vtements pour
l'arme royale.--Rpression des factieux et dispersion des
assembles sditieuses.--L'abb Fouquet rpond aux attaques de ses
ennemis.--Mazarin l'assure de son amiti.


L'abb Fouquet ne s'tait pas oubli dans la distribution des faveurs.
Combl de bnfices ecclsiastiques, il fut charg, sans titre officiel,
de la police secrte et de la direction de la Bastille. Sa position
auprs de Mazarin rappelle celle du P. Joseph auprs de Richelieu. Le
clbre capucin n'avait pas plus de titre officiel que l'abb Fouquet,
et cependant les affaires les plus considrables de la France et de
l'Europe passaient par ses mains. Avec moins de grandeur, l'abb Fouquet
fut une sorte de ministre de la police, charg tout spcialement de
veiller  la sret du cardinal et de djouer les complots que les
factions vaincues ne manqurent pas de tramer contre lui.

Un mmoire qu'il rdigea pour Mazarin fait connatre la situation des
affaires. Il les divise en trois chefs, pour me servir de ses
expressions. Le premier, dit l'abb, regarde le parlement qui se vante
d'clater, si la chambre de justice n'est rvoque, pour la rvocation
de laquelle le premier prsident a crit en cour,  ce qu'ils disent.
Ils se promettent d'y faire joindre tous les autres parlements et
esprent tre protgs par les mcontents qui ne sont pas en petit
nombre. Le second regarde l'tat de la religion qui commence  se
brouiller ouvertement, chacun prenant parti, et cela de la mme manire
que les choses se passrent en France, lorsque l'hrsie de Calvin fut
condamne;  quoi il serait trs  propos de remdier. Si Son minence
m'ordonnait d'en confrer avec M. le chancelier, qui est fort
intelligent et trs-zl, l'on pourrait trouver des remdes  ce mal,
qui deviendra grand, s'il est nglig; bien entendu toutefois qu'aprs
avoir trouv les expdients, on les communiquerait  Son minence sans
l'ordre de laquelle rien ne serait excut. Le troisime concerne l'tat
du peuple que l'on suscite par toutes sortes de voies en semant dans les
esprits de trs-pernicieuses opinions sur la conduite des affaires, sur
l'loignement du roi, sur son ducation et sa manire de vivre
particulire. Il arrive ici tous les jours des gens de M. le Prince,
surtout depuis que M. le prince de Conti et madame de Longueville ont
libert d'y envoyer qui bon leur semble. Ainsi, veiller sur le
parlement et sur les dbris des factions, djouer les complots trams
par les partisans de Retz et du prince de Cond, tel fut le rle de
l'abb Fouquet  une poque o les passions taient encore frmissantes,
et o la Fronde menaait de renatre de ses ruines.

Tant que la cour habita Paris, le parlement et la bourgeoisie furent
paisibles. On n'eut gure  s'occuper que des complots qui menaaient la
vie du ministre. Des missaires de Cond furent arrts et accuss
d'avoir voulu attenter  la vie du cardinal. On avait vu rcemment un
exemple de leur audace. Ils s'taient avancs jusqu' Grosbois, prs de
Paris, et avaient enlev le directeur des postes, nomm Barin. Ils
l'emmenrent  Dainvilliers, et il n'obtint sa dlivrance qu'en payant
une forte somme d'argent. Il tait donc ncessaire d'avoir une police
qui prvnt et dconcertt de semblables attentats, ce fut surtout la
mission de l'abb Fouquet. Des lettres interceptes le mirent sur la
trace d'un projet d'assassinat contre le cardinal. Il en dcouvrit
habilement les auteurs, dont l'un, grand matre des eaux et forts de
Bourgogne, se nommait Christophe Bertaut, et l'autre tait un aventurier
appel Ricous ou Ricousse, qu'on regardait comme un missaire du prince
de Cond et de madame de Chtillon. L'abb Fouquet se chargea de les
faire arrter. Ricous, crivait-il  Mazarin le 16 septembre 1653, est
en cette ville (Paris), et s'en ira  Merlou[381], s'il peut chapper.
S'il plat  Votre minence de donner  du Mouchet, chevau-lger, qui
s'est fort bien conduit et avec affection, huit des gardes de Votre
minence, il ira demain,  la pointe du jour,  Pierrefitte[382], qui
est un passage, o, indubitablement, donnera Ricous. Mouchet le connat.
J'ai des espions en dix endroits pour l'attraper, et, voyant qu'il y va
du service de Votre minence, je ne fais autre chose qu'y travailler
jour et nuit, et j'ose dire avec assez de risque, puisque, tant
dcouvert, on n'en veut plus qu' moi.

Ricous fut, en effet, arrt ainsi que Bertaut, et tous deux jugs par
une chambre de justice, qui fut tablie  l'Arsenal et que prsida le
chancelier Sguier. L'abb Fouquet ne cessa de diriger cette affaire,
comme l'attestent ses lettres  Mazarin. J'envoie  Votre minence, lui
crivit-il le 25 septembre, le sieur du Mouchet, qui a fort bien servi
dans la prise de Ricous, et par qui l'avis est venu du lieu o il tait.
Je l'ai fait conduire  Saint-Magloire, qui est une prison de laquelle
nous sommes assurs, pour de l tre men  Vincennes. M. de Breteuil
l'a interrog; il dit qu'il croit que c'est madame de Chtillon qui l'a
fait prendre, et dit que les offres qu'il a faites de donner de l'argent
au nomm du Chesne ont t pour prouver sa fidlit, et pour voir si,
par argent, il pouvait se fier en lui et s'en servir, dsavouant tout
autre dessein. Je ne sais pas ce qu'il dira quand on lui confrontera les
lettres qu'il a crites.

Je n'cris point celle-ci de ma main, tant bien aise qu'il ne
paraisse point que je me mle de choses qui ne sont pas de ma
profession,  laquelle je ne prendrai point garde, quand il ira du
service de Votre minence, quoique j'aie appris, depuis votre dpart,
qu'il y avait des gens auprs d'elle qui m'y avaient rendu mchant
office, dont je n'ai point trouv d'autres raisons, sinon que, la
surintendance ne leur valant pas ce qu'elle avait fait autrefois, ils
veulent rtablir leurs amis et nous dtruire, en commenant par moi et
finissant par mon frre, ou nous obliger d'acheter leur protection.

Le nomm Bertaut ne veut point rpondre, mme au Chtelet; on prendra
le parti de lui faire son procs comme  un muet.

M. d'Igby[383], sachant que madame de Chtillon se plaignait du sieur
de Cambiac[384], que M. d'Amiens a prsent  la reine, et qui a promis
de n'tre plus dans des intrts contraires  ceux du roi, l'a pris dans
le chemin de Pontoise et men  Merlou pour l'obliger  demander pardon
 ladite dame, qui l'a fait relcher; on dit qu'elle a la petite vrole
et la fivre continue.

Je prie derechef Votre minence que je ne sois pas nomm dans cette
affaire. Le sieur du Mouchet lui fait la mme prire pour lui.

Une seconde lettre du mme jour contenait de nouveaux dtails sur le
procs instruit par la chambre de justice. M. de Nangis, crivait
l'abb Fouquet, s'en allant demander l'agrment de Votre minence pour
le rgiment de Picardie, du prix duquel j'ai trouv,  mon retour,
qu'il tait convenu  vingt et deux mille cus, j'ai t bien aise de
prendre cette occasion pour rendre compte  Votre minence de ce qui se
passe  la chambre de justice. MM. de la Marguerie et Mliand,
commissaires dputs pour instruire le procs de Bertaut, furent hier 
la Bastille, et, n'osant faire venir Bertaut, lui firent entendre la
lecture de la commission du roi et l'arrt de la chambre. Bertaut
demeura fort surpris, et, aprs avoir fait relire plusieurs fois ladite
commission, il dit qu'il ne voulait point reconnatre les deux
commissaires pour ses juges; que cela tait contraire aux ordonnances et
dclarations de Sa Majest, et qu'il tait appelant au parlement des
procdures faites par le lieutenant civil, et signa ce qu'il dit. Demain
matin, la chambre s'assemble, o l'on donnera arrt que Bertaut sera
tenu de rpondre, sinon qu'on procdera contre lui comme contre un muet.
Aussitt les deux commissaires retourneront  la Bastille signifier
ledit arrt  Bertaut, et, s'il ne rpond point, on le jugera comme
muet[385].

L'abb Fouquet ne cessait de hter la procdure, levant les difficults
qu'elle pourrait prsenter, stimulant le zle des juges, et s'occupant
de la confiscation des biens des accuss, dont l'un, Bertaut, avait une
fortune considrable. Il crivait le 5 octobre  Mazarin:
L'interrogatoire des criminels est achev. Bertaut, qui, aprs les
protestations, s'tait rsolu de rpondre et l'avait fait, demeurait
d'accord qu'il tait  M. le Prince, dniait pourtant la lettre que les
matres  crire ont dit tre de lui. Quand on l'a confront  Ricous et
 du Chesne, qui lui ont soutenu qu'il leur avait donn de l'argent, il
n'a plus voulu rpondre, et ses parents ont prsent une requte. Dans
une lettre de Ricous, il y a un article o il semble envelopper M. le
Prince. Je ne sais par quel motif on ne s'est point clairci de la
vrit. Je m'en vas m'appliquer  voir comment on pourra rparer la
faute[386]. Mercredi au plus tard le procs criminel sera jug; il n'y a
plus qu' en faire le rapport qui ne saurait durer deux matines. Il
serait bon de songer  la confiscation de ceux qui ont quelque chose.
Les juges ont mchante opinion de l'affaire pour les criminels.

Le lendemain, 6 octobre, le procureur gnral, Nicolas Fouquet, annona
 Mazarin que l'instruction du procs tait acheve, et que les accuss
allaient comparatre devant la chambre: Hier, aprs midi, toute la
procdure contre Bertaut fut acheve, et, quoiqu'il et rpondu 
l'interrogatoire qui lui avait t fait le jour prcdent, si est-ce
que, lorsqu'il fut question hier au matin de le confronter avec Ricous
et du Chesne, ledit Bertaut s'avisa de ne vouloir point prter le
serment et de ne point rpondre, croyant par l se garantir. Cette
confrontation ne lui a pas sans doute t fort agrable, d'autant que
lesdits Ricous et du Chesne sont toujours demeurs fermes dans ce qu'ils
disent contre Bertaut touchant l'assassinat. Aussitt que toute la
procdure et t hier acheve, qui fut environ les quatre heures du
soir, M. de la Marguerie m'envoya le procs, comme c'est la coutume et
la forme, afin que je prisse des conclusions dfinitives. J'ai gard le
procs pendant la nuit dernire, que j'ai travaill  le voir, et ce
matin je l'ai rendu audit sieur de la Marguerie tout en tat, ne restant
plus que le rapport. Sur les dix heures du matin cejourd'hui, on s'est
assembl et on y a travaill jusques  midi et demi. Demain, on
s'assemble, ds huit heures du matin, pour examiner le procs, et
mercredi sans doute on entendra les accuss dans la chambre, et dans le
mme temps les juges opineront. Ce procs est tout  fait bien instruit,
et la preuve est bien tablie. Il ne reste que l'opinion des juges.

Comme le zle de quelques-uns des commissaires paraissait moins vif au
moment de prononcer la condamnation, l'abb Fouquet se chargea de les
stimuler. Je verrai aujourd'hui, crivait-il  Mazarin le 10 octobre,
M. de la Marguerie, de la part de Votre minence. Il semble qu'il se
refroidisse un peu,  ce que m'ont dit deux ou trois de la chambre. Ds
le lendemain, 11 octobre, la condamnation tait prononce, et l'abb
Fouquet, en l'annonant  Mazarin, lui transmettait le rsum des aveux
arrachs par la torture aux deux condamns: J'envoie  Votre minence
la dposition que Bertaut et Ricous ont faite quand on leur a donn la
question. Celui qui me parait le plus charg dedans la suite de
l'affaire est le nomm Cambiac, qui, depuis le commencement jusques  la
fin, est fort charg. Madame de Chtillon et le prsident Larcher le
sont aussi, en ce qu'il dit que, Frarin devant assassiner M. le Prince,
ils se sont entretenus de quelque dessein contre Votre minence, de qui
on attend ici les ordres de ce qu'il y a  faire, et si elle juge que
l'on doive dcrter contre eux et continuer l'affaire. Pour moi, je me
donnerai l'honneur de lui aller rendre mes respects au premier jour.

Pour la confiscation de Bertaut, Votre minence n'a qu' commander  un
secrtaire d'tat d'expdier le don en blanc, c'est--dire le don des
biens, sans spcifier la charge qu'il faudra songer  faire supprimer
pour la faire aprs revivre,  cause des cranciers qui feraient
opposition au sceau, si l'on donnait les biens. J'expliquerai ce dtail
 Votre minence. Celui qui a fait prendre Bertaut me commanda de dire 
Votre minence qu'il lui devait quatre mille livres qu'il demande 
prsent et promet de grands services. Votre minence me commanda de les
lui promettre.

Il serait bon que Votre minence fit crire un mot de remercment  MM.
le chancelier, garde des sceaux[387], aux rapporteurs, et  M. de
Breteuil, et que ce dernier ft charg de voir tous les autres juges de
sa part en qualit d'homme du roi  la Chambre.

Comme je finis ma lettre, des gens que j'avais envoys pour tenir la
main a l'excution sont revenus. Tout s'est pass fort doucement. Les
lettres ont t brles par la main du bourreau, et les criminels ont
t trangls avant que d'tre rous.

Ces excutions sanglantes, et le rle qu'y avait jou l'abb Fouquet, le
signalaient  la vengeance du parti ennemi; il ne l'ignorait pas et se
tint sur ses gardes. Ses espions l'avertissaient de toutes les dmarches
de Cond. On prtendit mme qu'il avait voulu faire assassiner ce
prince; l'accusation s'accrdita tellement, que l'abb Fouquet fut
oblig de se justifier auprs du cardinal: J'ai su, lui crivait-il le
2 octobre, que l'on avait fait entendre  Votre minence que j'avais
donn un billet au nomm Lebrun[388]; et que cela donnait lieu  M. le
Prince de se plaindre de vous et au peuple de parler. Je supplie
trs-humblement Votre minence de croire que je ne suis pas imprudent
jusques au point de confier un billet  un fripon qui trahit son matre,
et pour un sujet sur lequel Votre minence a toujours dit qu'elle ne
voulait rien entendre. Il est ais de fermer la bouche aux gens qui
parlent autrement qu'ils ne devraient. Votre minence n'a qu' faire
dire  M. le Prince qu'elle ne croit point que j'aie crit; mais que,
s'il se trouve un billet de ma main, comme il en a voulu faire courir le
bruit, Votre minence me remettra entre ses mains, et que, n'ayant
jamais entendu par moi aucune proposition sur ce sujet, elle ne prend
point d'intrt  la vengeance qu'il en fera; et je puis assurer Votre
minence que si, aprs la parole que je lui en donne, il se trouve
quelque chose contre M. le Prince crit de ma main, ou que j'aie jamais
vu ce baron de Veillac,  qui M. le Prince a dit que j'avais parl, je
suis prt de m'aller mettre, entre ses mains; ce que je ferais ds
aujourd'hui, si je croyais que Votre minence ne me ft pas l'honneur
d'ajouter foi  ce que je lui mande.

Votre minence se souviendra, s'il lui plait, que, de ces sortes de
gens, je n'en ai jamais vu que deux, le premier desquels a servi 
dcouvrir l'criture de Bertaut, et, par ce moyeu, dtourner un homme
d'entreprendre contre la personne de Votre minence; et de l l'on est
venu  la connaissance de tout le reste. A l'gard de celui-l, si ma
conduite a t mauvaise, 'a t en ce que je me suis mis vingt fois en
danger d'tre assassin, me trouvant seul en des lieux carts; mais,
quoiqu'il en puisse arriver, quand je croirai que Votre minence
affectionnera quelque chose, je risquerai tout pour en venir  bout.

Pour Lebrun, il s'adressa  M. d'Aurillac, qui est major du rgiment
d'infanterie de Votre minence. Aurillac le mena  M. de Besemaux[389],
par qui je reus l'ordre de Votre minence de l'entendre. D'Aurillac me
dit que, les amis de M. le Prince tant sur le point d'entreprendre sur
Marcoussis, Lebrun en avait fait avertir Son Altesse Royale; ce qui fit
que l'on prit un peu plus de crance en lui, la crance n'allant pas 
lui rien confier, mais  l'entendre et  lui donner de quoi subsister.
Il s'offrit de se remettre entre les mains du roi toutes les fois qu'il
donnerait un avis jusques  ce qu'il ft excut, et fil un crit que
j'ai, par lequel il dit que, pour chaque cavalier qu'il fera dfaire, il
demande une pistole, et un cu par fantassin, et il me dit qu'il tait
ncessaire que M. de Beaujeu, qui commandait sur la frontire, lui
donnt quelques cavalire pour l'avertir de tout. Je lui dis que j'en
crirais; mais je ne lui donnai aucune lettre pour cela. Il fit d'autres
propositions qui furent rebutes, et je lui rptai mille fois, en
diffrentes visites, que l'on n'y voulait point songer. Voil ma
conduite sur ce sujet. Si M. le Prince ne m'aime pas, pour ce qu'il me
croit  Votre minence autant que j'y suis, et qu'il apprend que de
temps en temps on a dcouvert quelque chose de ses mauvais desseins, je
ne crois pas que cela me doive tre imput  blme par Votre minence,
laquelle je crois me fera bien la justice de ne pas donner lieu  tous
les mchants offices que l'on me voudrait rendre l-dessus, ne doutant
pas que beaucoup de gens ne m'accusent d'imprudence et de commettre
Votre minence mal  propos. Je le rpte encore  Votre minence: je la
supplie de m'envoyer pieds et poings lis  M. le Prince, si tout ce que
l'on a dit l-dessus n'est faux.

J'cris une lettre  un des officiers de l'arme de M. le Prince et le
prie de la lui faire voir. J'en ai donn des copies ici  mes amis, et,
si les amis de M. le Prince continuent ici de soutenir que j'ai donn un
billet  Lebrun, je supplie Votre minence de trouver bon que je ne le
souffre pas.

Mazarin lui-mme avait t impliqu dans cette accusation de tentative
d'assassinat contre le prince de Cond. Il crivait,  cette occasion, 
l'abb Fouquet: Tout le monde doit tre assez persuad que je ne suis
pas un grand _assassinateur_, et mes ennemis mmes me peuvent faire la
justice de le croire ainsi. Avec tout cela, le vous assure que j'ai un
trs-sensible dplaisir qu'on publie que l'homme que le prince de Cond
a fait arrter a dclar qu'il tait envoy auprs de lui par mon ordre
pour lui faire du mal. Le temps qui protge la vrit dcouvrira
colle-ci  la confusion des imposteurs, et, s'il n'arrive audit prince
autre mal que celui que je lui ferai par de semblables moyens, il vivra
longtemps. 11 ne tiendra qu' lui de faire, s'il veut, avec moi, trve
d'assassinats, et vous tomberez bien d'accord que je ne perdrai rien
dans la conclusion de ce trait.

Quant aux mesures prventives et  la police vigilante de l'abb
Fouquet, elles obtinrent de Mazarin l'assentiment le plus complet. Il
ne faut rien pargner, lui crivait-il, pour dcouvrir les
correspondants de M. le Prince  Paris, tant certain qu'il y en a
beaucoup qui lui crivent et qui y demeurent pour quelque mauvais
dessein,  ce que vous avez pu assez connatre dans les papiers que M.
d'Amiens m'a envoys. La meilleure diligence est celle que vous faites
de faire visiter les cabarets et chambres garnies, et il le faut
continuer. Il ajoutait dans une autre lettre: Le capitaine Claude
aurait pu dcouvrir tous les desseins de ceux qui se cachent dans Paris,
s'il et t pris, et surtout la personne qui a crit la dernire lettre
que vous savez. C'est pourtant un trs-grand avantage que celui que l'on
reoit de l'pouvante des mchants, qui sont relancs par vos soins, en
sorte qu'ils n'osent pas s'arrter longtemps dans Paris. Je vous en ai
en mon particulier grande obligation.

L'ancien parti de la Fronde s'tait d'abord content de faire des voeux
pour le prince de Coud; mais  peine Mazarin fut-il parti pour l'arme,
emmenant le jeune Louis XIV, que les agitations recommencrent. On
craignit mme l'arrive  Paris de mademoiselle de Montpensier. Tandis
que son pre, Gaston d'Orlans, avait, suivant son usage, sacrifi ses
partisans et ceux mmes qu'il avait entrans dans la rvolte, sa fille
tait reste en relation avec le prince de Cond[390]. Elle avait le
coeur trop noble pour abandonner ses amis, et l'esprit trop romanesque
pour ne pas tenter de nouvelles aventures. L'abb Fouquet, qui
entretenait des espions dans les plus illustres familles, apprit que
Mademoiselle avait envoy un gentilhomme  madame d'pernon pour la
prier de se trouver  Brie-Comte-Robert[391]. Aussitt, crit-il 
Mazarin le 30 septembre, j'y ai envoy un gentilhomme de mes amis et le
sieur du Mouchet, l'un, pour la suivre et l'observer, l'autre, pour me
dire ce qu'il aura appris. Je crois qu'on ne veut point l'arrter: mais,
si l'on prenait cette pense, il n'y a qu'un officier des gardes du
corps qui le puisse. La seule cavalerie que l'on a ici, ce sont les
gardes du marchal de l'Hpital et ceux de Votre minence, qui sont en
Brie avec les chevau-lgers; encore ceux-l sont fort loigns. Il est
ncessaire, si elle venait ici dguise, que l'on ait des ordres de ce
qu'il y a  faire. Quelques jours aprs, les craintes que cette
dnonciation avait donnes  l'abb Fouquet taient dissipes, ou du
moins ajournes. Il crivait le 30 octobre  Mazarin: La demoiselle,
qui devait aller  Brie-Comte-Robert, s'est contente d'y envoyer un
relais. Elle avait crit de sa main une lettre  madame d'pernon, mais
elle a dit  Monsieur qu'elle l'avait brle. Madame de Brgy me donna
hier avis que la mme demoiselle avait dessein de venir en cette ville;
qu'elle voulait encore attendre quinze jours, et que le lieu secret o
elle prendrait ses relais tait chez M. du Chemin, trsorier de ladite
demoiselle, qui est  moiti chemin entre le logis de M. de Chavigny, o
elle est, et Brie-Comte-Robert, et que ledit sieur du Chemin tait celui
qui faisait tenir toutes ses lettres. Je ne me suis expliqu  madame de
Brgy ni de ce que m'a va il dit M. d'pernon, ni  lui de ce que
m'avait dit madame de Brgy, de qui l'on pourrait avoir des avis,
beaucoup de gens s'adressant  elle; elle servirait fort bien, si elle
voulait prsentement.

M. d'pernon m'a dit ce matin que M. de Lusignan tait un homme
dangereux, qu'il n'tait point d'avis qu'on le laisst ici, et qu'il ne
savait point s'il avait pris l'amnistie.

L'abb Roquette m'est venu dire qu'il avait appris que Votre minence
le tenait suspect; qu'il venait offrir de se mettre en cachot s'il
avait eu aucune correspondance avec M. le Prince depuis qu'il tait
sorti de Paris contre le service du roi; qu'il avait toute son attache 
M. le prince de Conti, duquel il donnerait par crit l'assurance qu'il
se dgagerait, s'il faisait jamais rien contre le service.

Ces avis, qui venaient de sources diverses et souvent de grands
personnages, prouvent quelles taient l'activit et l'influence de
l'abb Fouquet. Il ne cessait d'exercer une surveillance active sur
Retz, qui avait conserv de nombreux partisans  Paris et dans l'arme
des princes. Je juge, crivait-il  Mazarin, par une lettre que j'ai
reue d'un lieu secret et qui m'est tout  fait assur, que le cardinal
de Retz a des nouvelles, et qu'un homme est all de sa part 
Charleville et  Mzires. L'on ne m'a point nomm l'homme; mais l'on me
donne avis fie prendre garde  moi, parce que celui qui y est all a dit
que j'tais celui contre qui il tait le plus anim. Il (le cardinal de
Retz) donne avis  MM. les gouverneurs, ses amis, qu'il ne quittera
point sa coadjutorerie et n'ira point  Rome. J'cris pour savoir le nom
de celui qui a pass, et je pourrais mme peut-tre bien le faire
arrter au retour, si Votre minence le trouvait bon. L'abb Fouquet
s'alarmait des sentiments de piti qu'exprimaient les soldats chargs de
veiller sur Retz. M. de Pradelle, crivait-il encore  Mazarin le 28
septembre, m'a dit que les gardes du corps tmoignent avoir grande
compassion du cardinal de Retz, et, quand ils parlent de lui, ils disent
_le pauvre M. le cardinal de Retz_, et que cela vient de ce qu'on ne
leur donne pas un denier. Il prie pourtant qu'on ne le cite pas
l-dessus. Mazarin rpondit immdiatement (29 septembre)  l'abb
Fouquet: Vous pourrez dire confidemment  MM. les surintendants ce que
vous me marquez, que vous a dit Pradelle touchant les gardes du corps
qui compatissent si fort  M. le cardinal de Retz, afin qu'ils donnent
ordre  leur payement.

Le parlement avait t si rcemment abattu qu'il n'osait gure murmurer.
Plusieurs de ses membres taient encore exils; le procureur gnral et
son frre veillaient sur les autres. Le nom du cardinal Mazarin, qui
nagure encore soulevait des temptes dans la Grand-Chambre, y a
retenti avec le respect qu'on lui doit, crivait Colbert  Mazarin ds
le 10 mai. M. le procureur gnral dans sa harangue, M. le prsident le
Coigneux et M. Mnardeau ont fortement parl et fait valoir les
suffrages de Votre minence en faveur de la compagnie. Peu de temps
aprs, le parlement enregistra sans opposition les lettres patentes qui
donnaient  Mazarin les gouvernements de la Rochelle, d'Artois,
d'Alsace, etc., et l'autorit de snchal dans ces contres, avec
dispense d'information de vie et de moeurs et de prter serment en
personne, ce qui ne s'tait jamais vu en pareille matire[392]. Votre
minence, ajoutait Colbert, a t servie en cette occasion, comme elle
devait l'tre par M. le premier prsident, M. le procureur gnral et M.
Mnardeau, qui en a t rapporteur.

Lorsqu'au mois de septembre on tablit une chambre de justice 
l'Arsenal pour juger Bertaut et Ricous, il y eut quelques murmures parmi
les magistrats contre ce tribunal exceptionnel. Le prsident de Maisons
se signala entre tous et chercha  former une cabale. Mais il n'y avait
alors de conseillers runis que les membres de la chambre des vacations,
et ils n'osrent agir en corps. Jusqu' prsent, crivait le procureur
gnral le 6 octobre, la chambre des vacations n'a rien fait contre la
commission de l'Arsenal. Il y a eu, il est vrai, des requtes rpandues
au nom de cette chambre; mais elles sont l'oeuvre de quelques
particuliers. Ainsi, dans une question qui le touchait directement et
en prsence d'une juridiction exceptionnelle, le parlement gardait le
silence.

L'Htel de Ville n'tait pas seulement docile: il se montrait empress 
fournir de l'argent et des vtements pour l'arme et  venir en aide au
trsor public. C'tait encore l'abb Fouquet qui avait ngoci cette
affaire avec le prvt des marchands et le gouverneur de Paris. Je
crois, crivait-il  Mazarin le 25 septembre, que Votre minence n'a pas
sujet d'tre mal satisfaite de ce que la ville a accord au roi, ni de
la prcaution que j'avais prise, qu'il ne fallait point qu'elle donnt 
condition de le reprendre sur les cinquante mille cus; elle en prie
seulement le roi, de sorte que la chose est en la disposition de Votre
minence, aussi bien que d'avoir de l'argent au lieu d'habits, et M. le
marchal de l'Hpital m'a dit que l'on pouvait tirer la somme que je lui
ai dite, de douze mille cus, que l'on aimait autant que ce que la ville
avait accord, de sorte que, si Votre minence le trouve  propos, il
faudrait crire  M. de l'Hpital que, les justaucorps ne pouvant
peut-tre tre prts au temps auquel il est ncessaire de les avoir, la
difficult de les transporter par la saison qui commence d'tre
mauvaise, fait que le roi se contente du tiers des habits, c'est--dire
de cinq cents justaucorps, bas-de-chausses et paires de souliers; et
que, pour ce qu'ils lui ont donn, qu'il l'estime  douze mille cus et
plus, et qu'il leur laisse quatre mille cus pour ce tiers, et que la
ville lui envoie huit mille cus. M. le marchal de l'Hpital et moi
croyons qu'il vaut mieux d'en user de la sorte que de demander le tout
en argent, outre que l'on pourra encore reprsenter qu'il y a des draps
 Chlons et  Reims, o l'on en fera faire. J'attends les ordres de
Votre minence l-dessus. Ce que l'on fera ici servira d'exemple aux
autres villes; mais il ne faut pas laisser traiter la ville avec des
marchands, si l'on veut de l'argent.

Quelques factieux tentrent encore d'agiter Paris; mais ils
rencontraient une vive rsistance et une svre rpression. On fait ici
force cabales, crivait l'abb Fouquet  Mazarin, pour les rentes de
l'Htel de Ville; on distribue des libelles, on vole, et mme hier au
soir (10 septembre 1653) on tira des coups de pistolet dans des
carrosses sans demander la bourse. Je puis assurer Votre minence que je
ne manque pas ici d'occupation. Mazarin approuvait fort cette activit.
Il faut, rpondait-il  l'abb Fouquet, rprimer la licence avec
laquelle on recommence  parler,  publier des libelles sditieux et 
faire de nouvelles assembles, et en public et en particulier, contre
le service du roi; il faut faire en sorte que l'on soit dlivr de toute
inquitude du ct de Paris pendant l'absence de Sa Majest, et procder
avec la dernire svrit contre ceux qui s'en voudraient prvaloir pour
exciter de nouveaux troubles.

L'abb Fouquet ne manqua pas d'nergie pour touffer la Fronde
renaissante. Il annonait  Mazarin la rpression des troubles en mme
temps que leur commencement[393]: L'absence du roi avait ameut
quelques sditieux, dont le nombre s'augmentait au Luxembourg. J'ai
envoy force gens pour les observer; s'en tant aperus, ils se sont
disperss avec frayeur. Ils se rduisent  quelques libelles, qu'ils
prtendent faire imprimer au premier jour contre Votre minence. J'en
dcouvrirai les auteurs, et mme j'espre en faire arrter quelqu'un.

Ainsi tous les dtails de la police et de la sret gnrale taient
abandonns par Mazarin  l'abb Fouquet. Le cardinal lui crivait encore
le 27 novembre: Si on peut trouver la femme qui parla si insolemment
dans l'glise Sainte-Elisabeth, on fera bien de la mettre aux
Petites-Maisons. Vous ferez ce que je vous crivais par ma lettre
ci-jointe touchant M. de Lusignan. Il est certain que 'a toujours t
un fort mchant homme; mais il ne faut pas donner matire de dire qu'on
le recherche  prsent pour les choses passes. Il faut qu'il paraisse
clairement qu'il n'est arrt que pour ce qu'il a fait depuis
l'amnistie, et, en cas qu'il ne se trouve pas coupable, le roi veut
qu'il soit relch. Il est vrai que j'ai promis  M. le premier
prsident[394] de m'employer auprs du roi pour obtenir de Sa Majest le
retour de M. de Thou[395], et vous lui pouvez confirmer que,  notre
retour  Paris, je ferai en cela ce qu'il dsirera; mais il se
souviendra aussi que lui et les autres amis dudit sieur de Thou devaient
l'obliger  tenir dornavant une conduite contraire  celle qu'il a
tenue jusqu'ici. Je crois qu'il serait fort  propos de faire faire le
procs aux payeurs des rentes qui se sont le plus signals dans la
rvolte qu'ils ont voulu mouvoir dernirement.

Les fonctions que l'abb Fouquet remplissait avec un zle si dvou lui
gagnaient de plus en plus la confiance de Mazarin, mais elles excitaient
contre lui l'envie et la haine. Il n'ignorait pas que les accusations de
ses ennemis parvenaient jusqu'au cardinal. Il chargea un de ses agents,
qui se rendait auprs de Mazarin, de le dfendre, et lui remit un
mmoire pour sa justification: Le sieur Mouchet[396] m'obligera de dire
 Son minence que je l'ai charg de lui faire entendre que je lui
demande la grce de m'avertir de ce qu'on lui dira contre moi, afin que
j'aie lieu de me justifier ou d'avouer ce qu'on aura dit; ce que je
ferai toujours avec grande sincrit, et ferai voir si je l'ai dit ou
fait,  quelle intention je l'ai pu faire, qui ne peut jamais tre que
bonne, et, pour deuxime faveur, je supplie Son minence d'avoir la
bont de demander pour moi la mme grce au roi et  la reine, parce
que, sans cela, je ne saurais m'appliquer  aucune sorte d'affaire, et
je m'en retirerais tout  fait, mon honneur m'tant prfrable  toute
autre chose.

Que si Son minence entrait dans le dtail de ce qu'on dit contre moi,
le sieur du Mouchet lui dira seulement deux choses: la premire, que
l'on a promis de faire entendre  Son minence que, pour me rendre
ncessaire, j'tais bien aise de brouiller les affaires et de les
multiplier. Sur quoi il lui faudra faire observer que, si je me veux
claircir avec Son minence sur cela, ce n'est pas que je craigne qu'on
le persuade  mon prjudice; car il sait par exprience que ce que je
fais tend plutt  claircir les affaires et  les terminer qu' les
embrouiller et  les multiplier; mais c'est afin que Son minence
connaisse que ceux qui lui parlent sont instruits par la cabale, comme
nous l'avons remarqu dans nos dpches.

La deuxime, qu'on doit insinuer adroitement dans son esprit que je me
fais de fte, que je me vante des services que j'ai rendus  Paris, 
Bordeaux, etc.; que j'ai de l'ambition. A quoi je rponds que je me
contente de servir quand l'occasion s'en prsente, laissant  Son
minence  juger avec Leurs Majests du mrite de mes services, et me
souciant fort peu qu'ils viennent;  la connaissance des autres. Si
j'tais homme  me vanter de ce que je fais, je n'aurais pas conserv,
comme j'ai fait, le secret dans toutes les affaires que j'ai manies,
et notre commerce n'aurait pas manqu d'tre dcouvert, depuis un an
qu'il a commenc et qu'il continue sans interruption.

Enfin le sieur du Mouchet me fera plaisir, pour conclusion, de dire 
Son minence que je n'ai jamais t ni ne veux jamais tre  personne,
ni dpendre de qui que ce soit au monde que de Leurs Majests et de Son
minence. Je sens bien que par l je m'attire l'envie de plusieurs; mais
c'est de quoi je ne me mets gure en peine.

Mazarin se borna  rpondre quelques mots de sa main pour prouver 
l'abb Fouquet qu'il apprciait ses services et qu'il le soutiendrait
contre ses ennemis: Je vous prie de vous mettre l'esprit en repos; car
vous tes trop bien assur pour que vos ennemis mmes puissent avoir
mauvaise opinion de vous, nonobstant tous les artifices dont on pourra
user pour faire souponner quelque chose  votre prjudice. En tout cas,
mon amiti ne vous manquera en aucun temps.




CHAPITRE XV

--1653-1654--

Administration financire pendant les annes 1653 et 1654 raconte
par Nicolas Fouquet.--Rglement qui dtermine les fonctions de
chacun des surintendants.--Erreurs du rcit de Fouquet.--Embarras
financiers pendant l'anne 1653, prouvs par la correspondance de
Mazarin et de Colbert.--Le cardinal Mazarin se fait traitant et
fourisseur des armes, sous un nom suppos.--Les surintendants se
montrent d'abord assez difficiles, et Colbert s'en plaint.--Fouquet
profite d'une absence de Servien (octobre 1653) pour rgler les
affaires d'aprs les dsirs du cardinal.--Mazarin exige que les
deux surintendants vivent en paix.


Les plus grands embarras de cette poque venaient de la dtresse des
finances: il fallait pourvoir  la guerre et  l'entretien des armes,
et rparer le mal caus par les troubles des cinq dernires aimes.
C'est alors surtout que des financiers intgres et habiles eussent t
ncessaires. Malheureusement Servien, homme suprieur dans les
ngociations, tait peu vers dans ces matires, et quant  Fouquet, il
appliqua tous ses soins  trouver l'argent que demandait le cardinal,
sans s'inquiter de grever l'avenir par les intrts normes qu'il
fallait payer aux traitants. Lui-mme, il prit part  ces prts
usuraires, et entra dans la voie dplorable qui devait le conduire  sa
perte. Toutefois, il sut pendant longtemps dissimuler ses dilapidations.
Il avait beaucoup de mnagements  garder en prsence d'un collgue,
qui, par son ge et sa rputation, tenait le premier rang. S'effacer et
attendre que les embarras financiers le fissent rechercher par Mazarin,
tel fut le plan de conduite qu'il adopta et suivit fidlement en 1653.
Si l'on en croyait l'apologie que Nicolas Fouquet a publie sous le nom
de _Dfenses_[397], il n'aurait pas agi ainsi par calcul, mais par ordre
du cardinal. Dans la partie de ses _Dfenses_, o il raconte son
administration pendant les annes 1653 et 1654, le surintendant prend le
ton de l'histoire, et on voit qu'il aspire  tracer de vritables
Mmoires, mais il manque souvent de sincrit.

Dans cette premire anne 1653, dit-il[397a], M. Servien, par ordre de
M. le cardinal, agissait seul, rglait les affaires de toute nature. Je
lui disais bien ma pense; mais il en usait comme il lui plaisait, ne
faisait  mon gard autre chose que m'envoyer les expditions qu'il
avait signes, pour y mettre mon nom, suivant les ordres que j'en avais
reus de M. le cardinal, qui ne s'adressait alors qu'audit sieur
Servien, mon ancien, d'une grande rputation pour la varit et
l'importance des emplois par o il avait dj pass.

Nous emes plusieurs diffrends ensemble, ledit sieur Servien et moi.
Il se fcha que j'eusse crit de ma main un fonds sur une ordonnance.
Nous portmes nos diffrends l'un et l'autre  M. le cardinal pour les
rgler, et fmes ous ensemble par lui. Ledit sieur Servien soutenait
devoir crire les fonds tout seul. Je disais, au contraire, que ce
n'tait pas une prrogative de l'ancien, et que cela devait tre fait
sans affectation[398] par lui, ou moi, ou M. Hervart, selon les
occasions, comme avaient fait les prcdents surintendants.

M. le cardinal, prvenu par le sieur Colbert, auquel ledit sieur
Hervart faisait de grands biens pour avoir sa protection, rgla que,
puisque nous ne pouvions nous accorder, nous n'cririons les fonds ni
l'un ni l'autre, et que ce serait ledit sieur Hervart, qui les mettrait
tous de sa main, Son minence le considrant comme un homme de son
secret domestique.

M. Servien porta ce rglement avec beaucoup d'impatience; il allguait
toujours audit sieur cardinal que M. Hervart, auquel il tait d de
grandes sommes pour d'anciennes assignations, ayant seul la connaissance
des fonds par son registre et crivant les assignations de sa main sur
les ordonnances et billets, tait matre de toutes les finances,
crivant fort mal, lui tant facile, aprs avoir mis un fonds qui ne
valait rien en notre prsence, et que nos signatures taient apposes,
de le changer, les billets se rompant  l'pargne, et n'y ayant plus de
preuve que par son registre. D'ailleurs il l'accusait de beaucoup de
choses dont il rapportait des circonstances particulires, et disait que
ce rglement tait comme entre un matre et son secrtaire, lequel
voudrait prtendre que,  cause qu'il crit quelquefois des lettres, le
matre ne pourrait plus crire de sa main. Cela demeura en cette forme
pendant toute l'anne 1654.

Si l'on en croit Fouquet, les ressources financires taient loin de
manquer  cette poque[399]: Ces deux annes, dit-il, on ne manqua pas
d'argent; les gens d'affaires payaient ponctuellement et faisaient
volontiers des prts et des avances. D'autres particuliers mmes, en
leur donnant des fonds  15 pour 100 d'intrt, ou avec des billets de
remboursement de vieilles dettes au lieu d'intrts, fournissaient des
sommes considrables. La raison de cette facilit provenait du rabais
des monnaies, les pistoles ayant t rduites de douze livres  dix,
l'argent blanc  proportion, et la rduction ne s'en faisant que peu 
peu en divers termes, de trois mois en trois mois; tous ceux qui
voulaient viter la perte apportaient leur argent avant le terme ou le
prtaient aux traitants de leur connaissance. Ainsi tout le monde avait
alors du crdit. Cela dura dix-huit mois et plus,  cause de quelque
prolongation du dernier terme. On atteignit par ce moyen la fin de
septembre 1654.

Cette facilit fit consommer par avance le fonds des deux annes
suivantes, 1655 et 1656, et toutes les affaires dont on avait pu
s'aviser. Son minence fit payer beaucoup d'assignations des annes
prcdentes, qui n'avaient pu tre acquittes depuis les dsordres de
1649.

Les troupes prirent leur quartier d'hiver dans le coeur du royaume
pendant ces deux annes 1653 et 1654, et avaient ruin dans leurs
logements tout le plat pays des meilleures gnralits. Le mois de
septembre arrivant, il fallait s'assurer des fonds pour diverses
dpenses presses, dont le plus grand effort pendant la guerre tombait
sur les derniers mois de l'anne et les premiers de la suivante. Les
receveurs gnraux avaient fait leurs plaintes publiques de la
dsolation de leurs gnralits et de la perte sans ressource, si on
continuait  y mettre des troupes. Les fermiers des gabelles pour les
provinces d'impt reprsentaient la mme chose; les uns et les autres
avaient trait des annes suivantes,  condition d'en tre exempts,
avaient fait leurs promesses pour 1655 et 1656, et les promesses taient
dj consommes en dpenses du pass, par la facilit d'en trouver de
l'argent. Les monnaies tant rduites  leur prix, le crdit manqua
tout  coup; la raison qui l'avait fait trouver cessant, les
particuliers auxquels on avait rachet des rentes et pay des dettes,
comme il est notoire qu'on faisait de toutes parts, se trouvant chargs
de leurs deniers, pour viter la perte de l'intrt et d'un sixime de
leur bien par cette diminution d'espces, les avaient donns, quoique
avec crainte, aux gens d'affaires. Mais, faisant rflexion sur la
banqueroute de 1648, aussitt que le prix des monnaies fut fix, ils ne
songeaient plus qu' les retirer. On se trouva lors en grande
perplexit; la saison pressait, et de loger encore les troupes dans les
provinces pour y consommer les tailles, c'tait puiser les provinces,
tout rvolter et faire une seconde banqueroute aux gens d'affaires, qui
avaient avanc les deniers des tailles et pay d'autres sommes pour
l'exemption de ce logement.

Personne ne voulait faire des avances sur 1657, les termes du
remboursement tant trop loigns. D'ailleurs le crdit tait cess, et
la parole de M. Servien n'tait pas fort bien tablie, plusieurs se
plaignant qu'il y avait manqu.

Nous fmes mands par M. le cardinal, MM. Servien, Hervart et moi,
pris de nous engager chacun en notre particulier et faire les efforts
que nous pourrions. M. le cardinal emprunta aussi en son nom, et nous
fmes tous quelque somme, qui fut bientt consomme,  cause de la
multiplicit des dpenses, tant ordinaires qu'extraordinaires, qui
s'accumulaient tous les jours. On demeura tout d'un coup  sec et notre
crdit puis; les gardes franaises criaient, les Suisses voulaient se
retirer, la maison du roi ne voulait plus fournir.

M. le cardinal proposa plusieurs fois de toucher aux rentes et faire
une banqueroute nouvelle; mais il n'osait. On voyait l'orage tout prt 
fondre et tout dispos  un nouveau bouleversement. Il fil tous ses
efforts pour persuader aux uns et aux autres de patienter; il parla aux
gens d'affaires lui mme, menaa de leur ter leurs assignations, les
fit assembler pour aviser ensemble ce qui se pourrait, et tout cela ne
produisit rien, sinon que plus on paraissait alarm, plus on publiait le
mal, et plus les bourses se fermaient. Le sieur Colbert ne demandait pas
les finances alors, et, quand il les et eues, lui qui veut son compte
et sa sret partout, y et t bien empch. Il se rservait pour la
paix, quand il n'y aurait rien  risquer.

Les choses demeurrent ainsi jusqu' la fin de novembre, tout tant 
la veille d'une confusion plus grande que jamais. En dcembre 1654, le
sieur cardinal me prit en particulier, et me dit que M. Servien ne
rpondait nullement  son attente en cette charge; me demanda si je la
pourrais exercer seul, et me conjura de l'assister et lui dire mon avis,
et qu'il ne me dissimulait pas qu'il croyait tout perdu, ne voyant aucun
fonds certain de deux ans et peu de personnes en pouvoir et en volont
de prter sur des fonds loigns; que les moyens extraordinaires taient
pour la plupart puiss et les succs trop incertains pour y faire
quoique fondement, et qu'ayant  prendre des mesures pour de grands
desseins de guerre qu'il mditait au printemps, c'tait une chose
cruelle de n'avoir devant soi aucun fonds assur, et n'en avoir aucun
pour l'avenir. Je lui remis l'esprit, lui disant que je ne jugeais pas
les choses si dsespres ni la subsistance de l'tat impossible; que je
ne m'y tais pas appliqu parce qu'il ne m'avait pas sembl le dsirer,
et qu'il connaissait l'humeur de M. Servien, qui ne s'accommodait pas
volontiers aux penses d'autrui; mais que je n'estimais pas bonne la
conduite qu'on avait tenue jusqu'alors, et qu'il n'y avait meilleur
moyen pour subsister que d'en prendre une toute oppose; qu'il fallait
ne manquer jamais de parole pour quelque intrt que ce ft, mais
ramener les personnes  la raison par douceur et de leur consentement;
ne menacer jamais de banqueroute et ne parler de celle de 1648 qu'en cas
de besoin, et pour la dtester comme la cause des dsordres de l'tat,
afin qu'il ne pt tomber en la pense qu'on ft capable d'en faire une
seconde; ne toucher jamais aux rentes ni aux gages et n'en pas laisser
prendre le soupon, afin que la tranquillit et l'affection, qui sont
une autre source de crdit, ne fussent jamais altres; ne point tant
parler de taxes sur les gens d'affaires, les flatter et, au lieu de
leur, disputer des intrts et profits lgitimes, leur faire des
gratifications et indemnits de bonne foi quand ils avaient secouru 
propos, et que le principal secret, en un mot, tait de leur donner 
gagner, tant la seule raison qui fait que l'on veut bien courir quelque
risque; mais surtout de s'tablir la rputation d'une sret de parole
si inviolable, qu'on ne croit pas mme courir aucun danger.

Je le convainquis de tant de choses sur cette matire, que, aprs y
avoir bien mdit quelques jours, il me dit que j'avais raison, et me
pria instamment de prendre soin de tout, et qu'il dirait  M. Servien de
me laisser agir. Je lui fis entendre qu'il serait importun de nos
diffrends tous les jours, et qu'il nous donnt par crit ce que nous
avions chacun  faire, afin que les fautes de l'un ne fussent pas
imputes  l'autre; ce qui fut fait. Le rglement est du 24 dcembre
1654. Par cet arrt, Servien tait charg exclusivement des dpenses,
et Fouquet des recettes; ce dernier traitait seul avec les fermiers des
impts et les financiers qui faisaient des prts  l'tat. Ainsi toute
la partie dlicate du systme financier tait exclusivement attribue 
Fouquet. Voici le passage du rglement qui dtermine les fonctions qui
lui taient rserves: Il pourvoira au recouvrement des fonds et des
sommes de deniers qui devront tre ports  l'pargne, et,  cet effet,
ledit sieur Fouquet fera compter les fermiers et traitants, leur
allouant en dpense tout ce qu'ils auront pay en vertu des quittances
et billets de l'pargne, expdis  leur dcharge sur les ordres desdits
sieurs surintendants. Il arrtera aussi tous les traits, prts et
avances, examinera les propositions de toutes les affaires qui se
prsenteront, fera que les dits, dclarations et arrts ncessaires
soient dresss, et en fera poursuivre l'enregistrement partout o besoin
sera. Ainsi Fouquet tait seul charg de fournir les sommes dont
Servien rglait l'emploi.

Aprs ce rglement sign, ajoute Fouquet[400], ce n'tait pas tout: il
fallait de l'argent. L'tat des affaires que j'ai reprsent ci-devant
ne permettait pas d'en esprer. M. le cardinal me dit des choses si
extraordinaires que je ne serais pas cru si je les rapportais; mais sans
exagration, il me parla comme n'esprant son salut que de moi et
n'ayant d'autre ressource  sa fortune et  son ministre que mon zle
au service du roi, mon affection et ma reconnaissance pour lui en son
particulier, mes soins et mes engagements personnels et de tous mes
amis, m'offrant aussi quand je voudrais, m'autoriser, de la part du roi,
pour tout ce que je voudrais faire, et me laissant matre absolu
d'accorder telles remises, donner tels intrts et telles gratifications
qu'il me plairait, et gnralement faire tout ce que je jugerais 
propos, pourvu qu'on tirt les sommes indispensablement ncessaires,
dont il me donnerait des tats par chacun an, moyennant quoi il
consentait que je lisse du reste comme je l'entendrais. Ce sont choses
vritables, dites en prsence d'aucunes personnes, rptes en plusieurs
de ses lettres, crites par MM. Roussereau ou Roze, ses secrtaires, qui
ne peuvent tre ignores de MM. de Lyonne, le Tellier et Colbert, et de
M. de Frjus[401], si constantes et si publiques que, quand mme on ne
voudra pas me reprsenter mes lettres, personne n'en pourra douter.

Peu de jours aprs[401a], il m'envoya l'tat gnral des sommes dont il
voulait que je fisse le fonds en argent comptant par chacun mois, pour
la guerre, les vaisseaux, les galres, l'artillerie, les fortifications,
et un autre tat pour toucher pareillement en argent comptant d'autres
sommes par mois pour les dpenses des ambassadeurs, pensions trangres,
ligues des Suisses, jeu et divertissement du roi, ballets, comdies,
deuil de la cour, renouvellement de meubles, vaisselle et choses
semblables; de toutes lesquelles dpenses il se chargeait  forfait en
gros, sans entrer avec moi dans le dtail de chacune. Il voulait que les
sommes en fussent payes manuellement  ceux qu'il commettait pour cet
effet, argent comptant, aux termes ports par lesdits tats, sans
vouloir prendre d'assignations, observer les formes ni faire expdier
les ordonnances et quittances des parties prenantes, le tout ou la
plupart se recevant par des commis sur des rcpisss et promesses de
tenir compte et fournir dcharges, ou sur des ordonnances de comptant,
lesdites dcharges ne se rapportant que longtemps aprs, et
quelques-unes point du tout.

Le rcit de Fouquet sur son administration financire pendant les annes
1653 et 1654 ne peut tre admis sans examen. Il importe de rechercher la
part de la vrit et celle de l'invention, en s'appuyant sur des
documents qui n'ont pas t fabriqus aprs coup dans l'intrt d'une
cause. Telle est, par exemple, la correspondance de Mazarin et de
Colbert. Il en rsulte, si je ne me trompe, que plusieurs des assertions
du surintendant sont inexactes. Ainsi, en 1653, les finances, bien loin
d'avoir t dans un tat prospre, comme le prtend Fouquet, taient si
misrables que, dans les besoins les plus pressants, on ne pouvait
trouver  l'pargne la somme de cent mille livres. Il fallait, pour se
la procurer, engager les pierreries du cardinal et emprunter  des
partisans, qui s'indemnisaient ensuite largement aux dpens du trsor
public. Quant  Fouquet, s'il parut d'abord s'effacer devant son
collgue Servien, c'tait pour se faire rechercher. Servien tait probe,
mais brusque et dur; ses manires loignaient les gens d'affaires, que
sduisait l'affabilit de Fouquet. Servien n'entendait rien  cet art
dangereux de procurer des ressources  l'tat, en engageant l'avenir et
en livrant  vil prix les fermes des impts pour un grand nombre
d'annes. Fouquet le laissa aux prises avec le cardinal, qui se lassa
bientt de sa roideur; puis, profitant d'une absence de Servien, il
montra la souplesse et la fcondit de son gnie financier. Voil ce qui
rsulte des lettres de Mazarin  Colbert; ce dernier tait alors charg
de l'administration des biens du cardinal, et il lui servait
d'intermdiaire dans ses relations avec les surintendants. C'est 
Colbert que Mazarin ouvre son coeur et dvoile ses penses les plus
secrtes, avouant mme ses dfauts[402] et se laissant gourmander par
son confident[403].

Au sortir de la Fronde, les gouverneurs de villes et de provinces se
regardaient encore comme indpendants, et il fallut plus d'une fois
acheter leur soumission. L'un de ces gouverneurs, Manicamp, refusait de
rendre la Fre-Champenoise, place d'une haute importance  une poque o
la frontire septentrionale de la France tait menace par une arme
espagnole. Il fallut, pour le dcider  ouvrir les portes de la ville 
l'arme royale, que Mazarin lui promit une somme considrable. Il
crivait  cette occasion  Colbert, le 18 juillet 1653: Pour avoir la
Fre et tenir la parole que j'ai donne par le moyen de M. le marchal
d'Estres, il faut payer cent cinquante mille livres, et, afin d'achever
cette affaire, sans qu'il puisse tre expos  aucun inconvnient, il
faudrait que ladite somme fut prte dans tout le jour du dimanche
prochain. J'en cris un mot  MM. les surintendants, et je vous prie, en
leur rendant le billet, de les conjurer de ma part  faire un effort en
cette rencontre, pour leur faciliter le moyen de la trouver; mais, en
cas qu'il ne leur fui possible de la faire ou en tout ou en partie, je
vous prie de prendre d'autres mesures et vous employer en sorte, suit en
engageant mes pierreries, soit en vous prvalant de l'argent que j'ai 
Lyon, que cette somme puisse tre prte dans le temps marqu ci-dessus,
et nous ferons nos diligences, afin que les louis soient reus  douze
livres. Cette affaire est si importante pour le roi et si bonne pour
moi, que je m'assure que vous n'oublierez rien pour la faire russir.

Il ajoutait encore  la fin de la lettre: Je vous fais ce mot  part
pour vous dire que, en cas que MM. les surintendants,  qui vous ferez
voir la lettre ci-jointe, ne se disposent  envoyer les cent mille
livres, je dsire que vous n'oubliiez rien pour m'envoyer en toute
diligence ce que vous pourrez, vous servant pour cela des expdients que
je vous crivis et d'autres que vous jugerez  propos; mais je ne doute
pas que MM. les surintendants ne fassent l'impossible en cette
rencontre. Vous vous souviendrez aussi de leur dire que, outre les cent
mille livres, vous en chercherez cinquante mille pour acquitter les
lettres que je tirerai sur vous pour payer ceux qui les auront prtes,
afin que mesdits sieurs les surintendants fassent un fonds pour cela. Il
sera bon de dire  la reine de les presser, en cas qu'il en soit besoin,
et que Sa Majest croie que nous faisons une bonne affaire et
trs-importante pour le service du roi.

Le lendemain, nouvelle lettre de Mazarin plus pressante. L'affaire est
trs-dlicate, crivait-il  Colbert le 19 juillet,  cause du peu de
confiance qu'on peut prendre en Manicamp, si le roi s'loigne une fois
de ces quartiers-ci sans qu'elle soit acheve, d'autant plus que les
ennemis ne sont pas trop loin, le prince de Ligne se trouvant avec un
corps  porte pour se pouvoir jeter dans la Fre en une marche. Tout le
monde a t d'avis, et moi plus que personne, de conseiller le roi 
faire mettre toutes pices en oeuvre pour obliger Manicamp  sortir de la
Fre ds aujourd'hui avec sa garnison. Et, comme j'avais crit  M. le
marchal d'Estres qu'on ne prtendait pas cela de Manicamp, qu'il n'et
sa rcompense, soit par le moyen du gouvernement de Saint-Quentin avec
quelque argent, soit en l'quivalent, qui serait de cinquante mille cus
au moins, j'ai dpch audit Manicamp cette nuit un gentilhomme qu'il
avait envoy ici pour faire quantit de demandes et prendre temps 
remettre la place, et j'ai dclar de la part du roi et en la prsence
de Sa Majest audit gentilhomme,  M. de Brancas, avec qui il tait
venu, et  M. le marchal d'Estres,  qui il tait adress, que le roi
voulait coucher ce soir  la Fre; qu'il n'y voulait trouver aucune
garnison; que ds aujourd'hui on donnerait ici  la personne que ledit
Manicamp nommerait la somme de cinquante mille cus en argent comptant;
qu'il pourrait entrer dans Chauny, s'il voulait, pour y commander ds 
prsent, et avec permission de rcompenser le gouvernement de son
argent, en cas qu'il ne pt pas traiter de celui de Saint-Quentin, qui
sont les choses qu'on lui avait promises; que je ferais une obligation
particulire  M. le marchal d'Estres pour la somme de vingt-deux
mille six cents livres, payables dans cette anne pour le remboursement
de quatre mille cus que Manicamp, entrant  la Fre, paya pour la
rcompense du lieutenant de roi, dont il a l'assignation dans le
Soissonnais, et pour dix mille six cents livres qui lui sont dues par sa
place, et que MM. les surintendants eurent dernirement ordre du roi de
payer; que M. le marchal d'Estres, ayant mes promesses, lui ferait la
sienne de ladite somme en son propre et priv nom, et qu'au surplus le
roi ne voulait pas lui accorder aucune des autres choses qu'il
demandait, ni diffrer seulement jusqu' demain son entre dans la Fre.

En suite de quoi Sa Majest ordonna, en la prsence dudit gentilhomme
de Manicamp, que les marchaux des logis allassent faire son logement 
la Fre, et que les gardes partissent ds le lendemain pour s'y en
aller, comme il a t excut.

L'on avait dj dpch ds hier  l'arme pour la faire vacuer, et
nous croyons qu'elle pourra tre le soir  Marle, et ayant aussi fait
arrter M. de Bar, qui a mille chevaux auprs de Saint-Quentin, nous
avons, par ce moyen, pris les prcautions ncessaires pour faire obir
le roi par force, en cas que Manicamp refust de le faire
volontairement.

Je vous mande tout le dtail de cette affaire, afin que vous en
informiez la reine et MM. les surintendants, les conjurant, de ma part,
le plus pressamment que vous pourrez de faire un effort pour nous
assister en ce rencontre, en quoi vous contribuerez ce qui pourra
dpendre de vous, leur donnant mme mes pierreries, afin qu'ils puissent
trouver de l'argent dessus, ainsi que je vous crivis hier plus
particulirement. Vous direz aussi  MM. les surintendants que j'emploie
au payement de la somme qu'on doit donner  Manicamp les vingt-deux
mille cus qu'ils ont envoys par un commis de M. de la Bazinire, les
deux mille louis qu'ils firent donner au roi par Girardin, les mille
louis que vous me donntes en partant avec cinq mille que j'avais encore
dans ma cassette, et que, pour le surplus, je travaille avec M. le
Tellier pour voir si on le pourra trouver parmi ceux qui sont  la suite
de la cour, et dj je me suis assur de plus de quinze cents louis par
MM. de Villeroy, de Roquelaure, de Crqui et de Beringhen, et, s'il me
manque quelque chose pour parfaire la somme, je tcherai de le faire
contenter d'une lettre que je lui donnerai sur vous, payable  vue, dont
M. le marchal d'Estres lui rpondra.

Cependant la vrit est que, le soir aprs payement, il n'y aura plus
un sou  la cour, non-seulement pour donner  l'arme ce que MM. les
surintendants avaient envoy, mais mme pour subsister. C'est pourquoi
je vous prie, sans perdre un moment de temps, de presser MM. les
surintendants de nous envoyer un prompt secours au moins de cent mille
francs, et, s'ils veulent mes pierreries pour avoir plus de facilit de
trouver cette somme sur-le-champ, vous les leur donnerez. Avec cette
somme on pourvoira  ce qui sera ncessaire pour les travaux et pour
l'hpital, pour faire quelque gratification aux principaux officiers des
rgiments auxquels on l'a promis  Paris et pour donner lieu au roi
d'employer deux mille pistoles, comme il avait rsolu de faire, aussi
bien que pour rendre une partie de ce que j'aurai emprunt aux personnes
ci-dessus, qui en auront besoin pour leur subsistance. En cas qu'o ne
put pas trouver  l'instant ladite somme entire, il faudrait au moins
en envoyer demain la moiti droit  la Fre, et, le jour suivant, le
reste; et on pourrait prendre quelques gardes de la reine pour en
assurer la voiture, n'oubliant pas de recommander  ceux qui en seront
chargs de marcher avec toute la diligence possible, vous priant
d'assister de votre ct MM. les surintendants en tout ce que vous
pourrez, afin que l'on gagne des moments dans l'excution de ce que
dessus.

Mazarin s'tait charg, pour cette mme anne 1653, de la fourniture du
pain de munition  l'arme de Champagne. Il se faisait traitant sous un
nom suppos, et esprait raliser des bnfices considrables; mais pour
cela il avait besoin de la connivence des surintendants. Il rencontra
d'abord une rsistance qu'on ne peut attribuer qu' la rigide probit de
Servien. Colbert s'en plaignit vivement: Le malheureux pain de
munition de Champagne, crivait-il  Mazarin, nous va accabler par la
dpense des mois de mai, juin, juillet, que l'on doit demander dans peu
de jours, sans avoir moyen d'en fournir. Votre minence s'est toujours
voulu charger de la sollicitation de cette affaire. Je voudrais bien
qu'elle se voult charger aussi du payement. Le lendemain, Colbert
revenait encore sur cette affaire: Au nom de Dieu, je conjure Votre
minence de me permettre d'crire  M. de Fabert que MM. les gouverneurs
des places frontires dputent ici pour presser MM. les surintendants de
pourvoir  leur pain pour les cinq mois qui restent de cette anne, et
d'en avertir aussi mesdits sieurs les surintendants. Votre minence doit
bien connatre que cette affaire ne lui peut tre qu' charge; et, par
ainsi, le plus tt que nous pourrons nous en dfaire, ce ne sera que le
mieux, bien entendu qu'il ne faut pas se dclarer de ce dessein qu'aprs
avoir eu les assignations, pour prendre les meilleures pour
remboursement de ce que nous avons avanc.

Enfin, le 26 juillet, il crivait encore sur cette matire avec une
nouvelle insistance, et, en se plaignant des surintendants, qui ne
voulaient pas satisfaire  toutes les exigences du cardinal: Je conjure
une seconde fois Votre minence de me permettre de dclarer  MM. des
finances qu'elle ne pourvoira plus au pain de Champagne, et d'crire la
mme chose sur la frontire, afin que nous sortions une fois pour toutes
de cette sollicitude. Votre minence se peut tenir quitte des
remercments qu'elle avait dessein de faire  MM. les surintendants. Il
est vrai que les cinq cent mille cus de remboursement sont assigns
sur la gnralit de Paris pour 1654. L'on vient  bout avec force de
tout ce que l'on demande  longs jours,  la charge que ce que l'on
donne se trouvera diverti[404]  point nomm. Pour tout ce que l'on
demande comptant, l'on vous donne des traites de l'lection d'Issoudun,
de Coquerel et autres de mme nature, que l'on n'oserait avoir offert au
dernier homme du royaume.

Mazarin, en rpondant  cette lettre le 25 juillet, se contentait de
dire: Je serai  Paris dans trois ou quatre jours; je verrai avec vous
de quelle manire l'on en devra user. Il parait que, dans ces
confrences avec les surintendants, Mazarin trouva plus de souplesse
chez Fouquet; car ce dernier devint, ds lors, le principal confident du
cardinal pour les questions financires. Une lettre de Mazarin  l'abb
Fouquet, du 30 septembre 1655, en fournit une preuve, en mme temps
qu'elle constate la dtresse des finances: Je vous fais ce mot  part,
crivait le cardinal, pour vous dire que j'ai t surpris au dernier
point lorsque j'ai vu, par la dpche que je viens de recevoir de MM.
les surintendants, qu'ils retranchent deux millions de la somme qu'ils
avaient tant de fois promise pour le quartier d'hiver des troupes; et,
ce qui augmente mon dplaisir, c'est que, nonobstant que deux termes
soient dj chus, on n'ait pas envoy un sou pour commencer  donner
aux troupes de quoi subsister, entrant en quartier. J'ai crit  ces
messieurs les surintendants, me plaignant extrmement de ce qu'ils
aient chang pour la somme et pour le temps, et, comme M. le procureur
gnral m'a parl si positivement sur cette affaire, et que vous m'en
avez crit en termes trs-prcis de sa part, je vous ai voulu faire part
de mon dplaisir, afin que M. le procureur gnral en ait connaissance,
tant persuad qu'il n'oubliera rien pour y remdier, puisque, sans
exagration, il n'y a rien de si important. Je serai le premier  opiner
qu'il faut renvoyer les troupes, si on ne leur envoie de quoi
s'entretenir et se fortifier sur la frontire. Le plus grand
inconvnient de tous, c'est que le roi manque de forces pour rtablir
son autorit et contraindre les ennemis  la paix. Il rsulte de cette
lettre que, ds 1653, Nicolas Fouquet tait celui des surintendants dans
lequel Mazarin avait le plus de confiance. Il la justifia en lui
fournissant les fonds qu'il dsirait. Ce fut pendant une absence de
Servien, qui avait t mand par le cardinal au commencement d'octobre,
que l'affaire fut conduite par Fouquet avec la dextrit dont plus lard
il donna tant de preuves. A cette occasion, un des confidents du
cardinal crivait  Colbert le 12 octobre[405]: Vous pourrez dire  M.
le procureur gnral qu'il n'a pas perdu son temps durant qu'il a t
seul. Il le peut connatre par la lettre que Son minence vous crit,
outre ce qu'elle lui mande  lui-mme. Mazarin parlait dans le mme
sens  l'abb Fouquet: Je suis trs-oblig  M. le procureur gnral de
la manire dont il en use et pour ce qui regarde le service du roi et
pour mes intrts particuliers. Je l'en remercie par la lettre que je
lui cris; mais je vous prie de lui tmoigner encore le ressentiment que
j'en ai.

Quelques jours aprs, le cardinal exprimait son contentement dans une
lettre  Colbert en date du 16 octobre: Je vous dirai que je suis
trs-aise de voir que vous avez mis en bon tat les affaires que vous
poursuiviez auprs de MM. les surintendants, ne doutant pas que M.
Servien ne concoure  ce qui a t fait par M. le procureur gnral. Le
10 novembre, Mazarin, crivant  l'abb Fouquet, parle encore de son
frre en termes qui prouvent qu'il tait satisfait de sa conduite: Je
vous prie, lui disait-il[406], d'assurer M. le procureur gnral de mon
amiti et service, et lui dire qu'il importe extrmement que je sache au
plus tt si les deux ternies des quartiers d'hiver sont prts, comme on
m'a promis et comme j'en ni assur toutes les troupes de la part du
roi.

Enfin un des confidents de Mazarin disait le 18 novembre 1653  l'abb
Fouquet: Il (le cardinal Mazarin) m'a fort demand comment MM. les
surintendants vivaient ensemble, et m'a dit qu'il fallait qu'ils se
missent tous deux dans l'esprit de ne se pouvoir pas dtruire l'un
l'autre. Je ne puis pas vous mander tout le dtail de cette
conversation, mais j'y ai fait mon devoir: et, voyant qu'il penchait un
peu  croire que vous seriez relui qui vous accommode, riez le moins
bien avec M. Servien, je l'en ai dtromp et lui ai dit qu'il ne se
pouvait rien ajouter aux avances que vous aviez faites pour bien vivre
avec lui; que j'tais assur qu'elles taient sincres et que vous ne
commenceriez pas le premier  rompre. Il rsulte de toutes ces lettres
que, bien loin de s'effacer devant son collgue, Fouquet devenait peu 
peu le personnage principal dans l'administration des deniers publics.
Mazarin avait reconnu en lui le financier peu scrupuleux et fcond en
expdients, dont il avait besoin pour fournir aux dpenses de l'tat et
lever sa propre fortune. Les deux Fouquet lui rendaient d'ailleurs
d'autres services, Nicolas comme procureur gnral, et l'abb comme
charg de l'administration de la police.




CHAPITRE XVI

--1654--

tat de la France en 1651: elle est menace  l'extrieur et
trouble  l'intrieur.--Le surintendant Nicolas Fouquet fournit de
l'argent pour l'entretien de l'arme: cration de quatre nouveaux
intendants des finances.--Translation du cardinal de Retz de
Vincennes au chteau de Nantes (30 mars).--Son vasion (8
aot).--Son projet audacieux; il ne peut l'excuter.--Agitation 
Paris  la nouvelle de cette vasion.--_Te Deum_ chant par ordre
du chapitre; libelles publis; Mazarin est pendu en
effigie.--L'abb Fouquet lui donne avis de l'tat de
Paris.--Tranquillit de Mazarin.--Les chanoines et les curs les
plus factieux sont mands  Pronne.--Lettre de Mazarin  l'abb
Fouquet en date du 24 aot sur les mesures adoptes.--Victoire
remporte par l'arme franaise le 25 aot.--Mazarin s'empresse de
l'annoncer  l'abb Fouquet.--Il ne tmoigne que du mpris pour les
manifestations turbulentes de Paris.--Fuite de Retz, qui se retire
en Espagne, puis  Rome.--La cour revient  Paris 5
septembre.--Nouveau rglement pour les dputs des rentiers qui
sont nomms par le roi sur une liste, prsente par le prvt des
marchands, les chevins et les conseillers de ville.--Nicolas
Fouquet achte les principaux membres du parlement.


L'anne 1654 fut une des plus critiques pour Mazarin. L'invasion du
prince de Cond dans l'Artois  la tte d'une arme espagnole, et la
fuite du cardinal de Retz, menacrent en mme temps la scurit des
frontires et la tranquillit intrieure. Le surintendant Nicolas
Fouquet fournit l'argent ncessaire pour opposer  Cond une arme
victorieuse. De son ct, l'abb Fouquet travailla avec succs 
rprimer les mouvements sditieux.

Dans la dtresse du trsor royal, Nicolas Fouquet eut recours  une
mesure trop souvent employe sous l'ancienne monarchie. Il cra de
nouvelles charges et les vendit aux plus offrants. On ajouta quatre
nouveaux intendants des finances aux huit qui avaient t tablis
l'anne prcdente[407]: le premier nomm fut un matre des requtes,
appel Paget. Les autres charges furent laisses au choix des
surintendants,  condition qu'ils tireraient de chacun des nouveaux
intendants une somme de deux cent mille francs. C'tait toujours Fouquet
qui, dans ces affaires, avait le principal rle. Mazarin, qui s'tait
rendu  Sedan, crivait le 11 juillet  l'abb Fouquet: Je suis fort
oblig  M. votre frre des penses qu'il a pour faciliter le
remboursement des cinquante mille cus que j'ai avancs aux officiers de
l'arme, et je vous prie de l'en remercier. Je m'tonne que M. Servien
ne lui ait encore rien dit des intendants. Lorsque j'ai crit sur cette
matire, 'a toujours t en commun. L'on envoie  prsent la commission
pour M. Paget et une autre en blanc, que les surintendants pourront
remplir de quelque personne qui se trouvera capable pour cela et qui
donnera les deux cent mille livres en argent comptant. Quand ces deux
charges seront remplies, on se dfera plus aisment des deux autres,
pour lesquelles il sera ais de l'aire expdier les commissions, et on
pourra songer ensuite  les faire riger en titres d'offices en
finanant, ce qui pourra tre une affaire qui produira quelque bonne
somme.

Les surintendants vendirent les trois charges laisses  leur
disposition aux sieurs Boislve, Housset et Brisacier[408]. Le premier
tait un avocat au conseil, qui avait pris part aux traits pour la
fourniture des vivres. Housset avait t trsorier des parties
casuelles, c'est--dire charg de recevoir l'argent que versaient au
trsor les magistrats pour devenir propritaires de leurs charges. Enfin
Brisacier avait t successivement commis du comte de Brienne,
secrtaire d'tat charg des affaires trangres, puis matre  la
Chambre des comptes. Ce fut grce aux huit cent mille livres que
produisit la vente de ces charges que Mazarin put entretenir l'arme
avec laquelle il tint tte aux Espagnols.

En mme temps que le surintendant fournissait des fonds pour continuer
la guerre, l'abb Fouquet veillait  la sret intrieure. J'ai toute
la reconnaissance possible, lui crivait Mazarin le 7 aot, de l'amiti
que vous continuez de me tmoigner, et vous croirez bien que je ne suis
pas sans inquitude des mauvais desseins que l'on a contre vous, dont
j'espre nanmoins que vous saurez bien vous garantir. J'ai t bien
aise de voir ce que M. le procureur gnral m'a crit sur l'arrt que le
parlement a donn touchant les syndics. On considrera toujours
particulirement en ces matires-l l'avis de M. le premier prsident et
le sien. Je vous envoie le billet pour la rsignation de l'abbaye de
Noailles. Je vous adresse aussi la rponse que je fais  M. l'vque
d'Avranches et la lettre de cachet pour la prsance du sieur de
Boislve sur le sieur Housset, me remettant du surplus  la vive voix de
votre secrtaire. Je vous envoie la lettre ci-jointe pour M. de Sve,
que le roi a choisi pour remplir la charge de prvt des marchands. Il
ne le sait pas encore, et je vous adresse cette lettre, afin que, la
recevant de votre main, cela l'oblige de lier une plus troite amiti
avec M. le procureur gnral et vous. Je lui mande qu'il tienne la chose
secrte jusqu' ce qu'on lui rende une lettre du roi qui la dclare
publiquement; ce qui sera dans deux jours au plus tard.

Vers cette poque, la fuite du cardinal de Retz vint fournir aux deux
frres une nouvelle occasion de signaler leur zle. Cette crise fut une
des pins dangereuses que le cardinal eut  traverser depuis la Fronde.
Retz avait conserv de nombreux amis, dont le dvouement clata surtout
 l'occasion de son emprisonnement  Vincennes. MM. de Caumartin et
d'Hacqueville se signalrent entre les plus ardents. Le clerg de Paris
ne cessa de faire des prires publiques pour la dlivrance du cardinal
de Retz[409], pendant que le nonce adressait au roi des remontrances en
sa faveur[410], et que ses gardes mmes s'attendrissaient sur son
sort[411]. Plusieurs d'entre eux se laissrent gagner et remettaient 
Retz des billets de ses amis[412]. Il tait parfaitement au courant de
la situation de Paris et de l'arme des princes. Les gouverneurs de
Mzires, de Charleville et de la forteresse appele le mont Olympe (non
loin de Charleville) promettaient de le soutenir. Les curs de Paris, 
l'exception d'un seul, le cur de Saint-Barthlemy, lui taient dvous,
et, ds que l'archevch de Paris devint vacant par la mort de son oncle
(20 mars 1654), il en prit possession par procureur.

L'agitation que les partisans du cardinal de Retz entretenaient dans le
royaume inquitait Mazarin. Il entama avec lui une ngociation, par
l'intermdiaire du premier prsident de Bellivre, pour obtenir sa
dmission de l'archevch de Paris. A cette condition, il lui promettait
la libert et de riches bnfices. L'abb Fouquet s'opposa nergiquement
 ce projet[413], et, n'ayant pu en dtourner Mazarin, il employa un des
gardiens de Retz pour l'empcher de donner sa dmission. C'tait ce mme
Pradelle, qui tait plus  l'abb Fouquet qu' Mazarin, et qui savait
que son protecteur ne voulait en aucune manire la libert de Retz[414].
Ce dernier, aprs avoir quelque temps hsit, se dcida enfin par cette
considration qu'une dmission donne au donjon de Vincennes ne
l'engageait  rien. Rassur par cette restriction mentale, Retz accepta
les conditions imposes, sortit de Vincennes le 30 mars 1654, et fut
confi  la garde du marchal de la Meilleraye, qui le conduisit au
chteau de Nantes pour y demeurer prisonnier en attendant que sa
dmission et t accepte par le pape[415]. Mais Innocent X ayant
refus son approbation au trait, la captivit de Retz se prolongea
jusqu'au moment o, second par des amis dvous, il parvint 
s'chapper du chteau de Nantes (8 aot 1654).

L'intention de Retz tait de se rendre directement  Paris, de s'y faire
installer comme archevque dans la cathdrale, et de braver plus
audacieusement que jamais l'autorit du roi et du ministre. Les
circonstances semblaient favorables: Mazarin, emmenant avec lui le roi
et la cour, avait quitt Paris pour se rendre  l'arme. L'Artois tait
envahi par le prince de Cond  la tte de trente-deux mille hommes et
d'une formidable artillerie: la ville d'Arras tait assige. Les
gouverneurs de Mzires, de Charleville et du Mont-Olympe n'attendaient
qu'une occasion pour se dclarer. Quant  Paris, les dispositions de la
population encourageaient le cardinal de Retz. Le chapitre de Notre-Dame
tait si dvou  son archevque qu' la premire nouvelle de l'vasion
de ce prlat, il fit chanter un _Te Deum_ solennel. Servien, en
l'annonant  Mazarin le 14 aot, manifestait son indignation contre un
pareil attentat: Son minence, lui crivait-il, apprendra de divers
endroits l'action insolente du chapitre de Notre-Dame, qui a fait
chanter un _Te Deum_ et sonner la grosse cloche aussitt qu'il a su
l'vasion du cardinal de Retz. Si cette entreprise, faite pour dplaire
au roi dans sa ville capitale, demeure sans punition clatante, elle
donnera une trs-mauvaise opinion de l'autorit royale  Paris, tant
dedans le royaume qu'aux pays trangers.

Un accident empcha le cardinal de Retz de donner suite  l'audacieux
projet de se rendre  Paris pour exciter l'ardeur de ses partisans et
rallumer la guerre civile. Il se dmit l'paule en tombant de cheval et
fut oblig d'aller se faire soigner en Bretagne dans les domaines de sa
famille[416]. Il se rendit chez le duc de Retz,  Machecoul
(Loire-Infrieure).

Ces vnements enlevrent  l'vasion du cardinal de Retz une partie de
sa gravit; cependant elle fournit l'occasion  tous les factieux de
s'agiter et de troubler Paris, les curs par leurs prdications, et le
parlement par des assembles dont le tumulte rappelait les dsordres de
la Fronde; enfin sous le nom des rentiers, les anciens Frondeurs
reparurent, attaqurent le gouvernement et menacrent Mazarin. Il y eut
des placards affichs, des libelles publis, et mme on leva des
potences o le cardinal fut pendu en effigie. L'abb Fouquet s'empressa
d'en donner avis  Mazarin; mais le ministre ne s'mut gure de ces
vaines agitations. Sa conduite et celle de ses partisans montrrent
combien depuis deux ans l'autorit royale s'tait affermie. Les
oprations militaires ne furent point suspendues, et les succs
brillants remports par Turenne contriburent  calmer les esprits et 
rtablir l'ordre dans Paris.

L'abb Fouquet et le procureur gnral s'y taient activement employs.
Dans une lettre du 19 aot, ils avaient fait connatre  Mazarin la
situation de Paris et les mesures  prendre: saisir tous les revenus du
cardinal, chasser du chapitre les factieux et les emprisonner, s'opposer
nergiquement  ce que le prlat dmissionnaire fut reconnu en qualit
d'archevque de Paris, et s'adresser, pour le remplacer,  l'archevque
de Lyon comme primat des Gaules, enfin fournir au marchal de la
Meilleraye, gouverneur de Bretagne, les ressources ncessaires pour
s'emparer de Retz ou le forcer  quitter la Bretagne. Le cardinal
approuva ces mesures. Leurs Majests, ajoutait-il, ont t trs-aises
des personnes qui ont t arrtes par la diligence du procureur
gnral.

Les curs et les chanoines les plus compromis furent mands  Pronne,
o tait la cour. Ils furent exils en divers lieux, et Mazarin
tmoignait contre eux, dans ses lettres  l'abb Fouquet, une vive
indignation; il paraissait d'abord dispos  traiter en criminels tous
ceux qui avaient t d'avis de chanter le _Te Deum_, et attaquait
surtout le cur de Saint-Paul, auquel il attribuait des intentions
coupables. Je sais de science certaine, crivait-il le 24 aot  l'abb
Fouquet, qu'il est le plus ambitieux des hommes. Il a prtendu tre
vque, et, par cette raison, a cach quelque temps le jansnisme qu'il
avait dans le coeur et a fait ostentation d'tre ennemi du cardinal de
Retz: mais, n'ayant pas t lev  cette dignit, il n'a rien oubli
pour tmoigner son chagrin, allumant le feu partout et se signalant en
tout ce qu'il pouvait croire qui dplairait au roi. L'on m'a crit que
c'est lui qui a fait la rponse au nom des curs  la lettre que le
cardinal de Retz leur a crite. Elle est fort imprudente, et je m'assure
que M. le procureur gnral et vous l'avez juge de mme.

Vous ne me mandez pas, ni M. le chancelier non plus, qu'on ait rien
fait contre le cur de Saint-Merri, qui assurment est le plus coupable
de tous, n'y ayant rien de plus sditieux et de plus grand mpris pour
le roi que ce qu'il a dit dans son prne, et d'autant plus qu'il a eu
l'insolence de le faire aprs les dfenses du roi. Je vous prie de me
faire savoir quelle rsolution ou prendra l-dessus.

On ne manquera pas de faire connatre  Rome l'intention du cardinal de
Retz dans les retranchements que ses prtendus vicaires ont faits des
deux mots si essentiels, _apostolique et romaine_; et, au surplus,
oubliant de prier pour la reine et voulant qu'on prie pour le prince de
Cond, qui est de la maison royale, ils se contredisent, n'tant pas
possible de demander  Dieu des bons succs pour le roi contre ses
ennemis, et le prier aussi pour M. le prince de Cond, puisque ledit
prince travaille autant pour la prise d'Arras que le roi pour
l'empcher.

J'ai reu le papier de M. l'archevque de Toulouse[417]; je vous prie
de l'en remercier de ma part et de l'assurer du secret. Au surplus, il y
aura temps de rsoudre ce qu'il y aura  faire, et, pour moi, je crois
que l'expdient contenu dans cette lettre est le meilleur.

Vous avez t bien averti que le cardinal de Retz enverrait ici; car 
l'instant que je reus votre lettre, il arriva un gentilhomme de sa
part, avec des lettres pour le roi et M. de Brienne, auquel il
s'adressa; mais il n refus de les recevoir et lui a dit qu'il tait
bien hardi de se prsenter ici pres ce que ledit cardinal a fait, et
que Sa Majest n'entendrait parler de lui que lorsqu'il serait
prisonnier  Nantes. On fera ce qu'il faut  Machecoul, et on donne  M.
le marchal de la Meilleraye toutes les troupes, officiers d'artillerie,
canons, vaisseaux, galres, petits btiments, et gnralement tout ce
qu'il pourra dsirer pour pousser l'affaire  bout, et c'est,  mon
avis, le langage qu'il faut tenir au cardinal de Retz pour l'obliger 
prendre les rsolutions auxquelles il tmoigne tre si contraire.[418]

Je suis trs-aise de ce qui s'est pass au parlement, et je n'ai pas
manqu de faire valoir auprs de Leurs Majests l'adresse et la sage
conduite de M. le premier prsident. Il sera bon de savoir quelle
rponse il faudra faire  la lettre qu'il crira au roi; bien entendu
que Sa Majest n'accordera pas de procder  cette dputation des
syndics, que les brouillons et malintentionns poursuivent sous le nom
et le prtexte des rentiers, qui n'ont rien  souhaiter, tant pays
avec ponctualit, et le roi voulant que cela continue toujours sans que,
par quelque accident que ce puisse tre, il y puisse avoir le moindre
changement. Je vous dirai aussi que le roi est si rsolu  empcher la
continuation du parlement pendant les vacations, qu'il n'y a moyen
duquel Sa Majest ne se serve pour l'empcher.

Je n'ai pas manqu de faire remarquer  Leurs Majests l'utilit que
leur service ressent de gagner temps en l'affaire du parlement. On songe
srieusement aux prcautions pour l'assemble gnrale du clerg, et
j'espre que tout ira bien. J'envoie les nouvelles du sige d'Arras  M.
le chancelier, qui en fera part au conseil. Je vous prie de les dire 
M. le prsident de ma part. En un mot, ce qu'il y a d'essentiel, c'est
que, demain jeudi, Saint-Louis, on donnera aux lignes, avec les trois
armes composes de dix-sept mille hommes de pied, onze mille chevaux,
quatre mille officiers et ce qui sortira d'Arras pour le mme effet, qui
fera bien son devoir. Le succs est entre les mains de Dieu, et le roi a
 gagner beaucoup sans hasarder qu'Arras.

Je vous prie d'assurer M. le procureur gnral de mon amiti, ainsi que
je suis persuad que vous l'tes entirement.

L'attaque que Mazarin annonait pour le 25 aot russit compltement, et
les Espagnols furent forcs de lever le sige d'Arras. Cette victoire
adoucit le cardinal et la cour. Les curs, qui avaient t mands 
Pronne, furent traits avec plus de mpris que de svrit. On
renverra, crivait Mazarin  l'abb Fouquet, le cur de
Saint-Cme[419], et le chanoine qui a fait chanter le _Te Deum_ 
l'Htel-Dieu; car on a bien reconnu qu'ils n'ont pas pch par malice.
Joly[420], tant le plus coupable de tous, Leurs Majests ont t
surprises qu'il n'ait pas accompagn les autres chanoines. Pour le cur
de Saint-Paul, je suis trs-aise qu'il veuille changer de conduite et
bien servir le roi  l'avenir, et je le serai encore davantage si je
vois qu'il tienne parole. On me mande que Vass tient de trs-mchants
discours sur le sujet du cardinal de Retz, de qui il est parent. Je vous
prie de vous en informer et m'en faire savoir la vrit. Je ne m'tonne
pas de ce que Pontcarr dit. Il serait bon que M. le premier prsident
en et connaissance comme d'une chose que je vous ai crite; car c'est
un esprit qui ne fera jamais bien  Paris. J'ai su que le prsident
Lottin a fait rage dans la dernire assemble du parlement, ayant ouvert
l'avis de continuer le parlement pour faire et tablir les dputs des
rentes.

Il ne faut pas s'tonner de la libert avec laquelle vous me dites que
l'on parle  Paris; car cela arrive toujours quand le parlement
s'assemble et tmoigne mauvaise volont, et quand des personnes de
qualit font connatre d'tre disposes au remuement. Je suis persuad
que chacun modrera ses passions, voyant contre leur attente les
bndictions qu'il plat  Dieu de verser sur le roi par tant
d'importants et glorieux succs qu'il fait remportera ses armes, et que
l'on voudra bien attendre d'autres occasions moins favorables pour
montrer leur venin; mais comme ce serait une grande imprudence de
prtendre  force de victoires et de conqutes contenir un chacun dans
son devoir, il est absolument ncessaire que le roi donne ordre  ses
affaires, en sorte que, quelque vnement qu'aient ses desseins et ceux
des ennemis, il ne soit pas expos  prouver la mauvaise volont des
malintentionns de son royaume.

Je me rjouis avec vous, et M. le procureur gnral, de l'avantage que
le roi a remport  Arras, qui est assez dcisif. Vous en avez reu le
premier la nouvelle; je vous prie de faire mes compliments l-dessus 
M. le premier prsident et l'assurer toujours de mon amiti et de la
passion que j'ai de lui en donner des marques. Les potences, les
libelles, les mfiances parmi les rentiers, les remuements de noblesse
et choses semblables, sont des armes avec lesquelles combat d'ordinaire
le cardinal de Retz; mais,  mon avis, elles seront faibles pour
rsister  celles avec lesquelles on l'attaque et ses principaux
fauteurs. Et pour moi je vous dirai ce que le duc de Savoie et le duc
d'Ossone dirent, quand ils eurent avis d'avoir t, l'un pendu  Gnes
et l'autre  Venise, que, pourvu que l'original se portt bien, ils ne
se mettaient point en peine de ce qui arriverait  l'effigie. Soyez en
repos sur ce que l'on fera  Machecoul; le roi en sera absolument
matre. Je ferai partir au plus tt de mes gardes.

En effet, le duc de Retz, n'osant lutter contre la royaut, engagea le
cardinal, auquel il avait donn asile,  s'enfuir  Belle-Isle, o il ne
passa que peu de temps; de l il gagna l'Espagne, et enfin Rome. Ainsi
s'vanouirent les dangers qui avaient menac Mazarin: d'un ct, les
Espagnols taient vaincus et l'Artois dlivr; de l'autre, Retz n'tait
plus qu'un fugitif qui allait demander asile au saint-sige. Ses biens
taient mis sous le squestre, et on excitait ses cranciers, qui
taient nombreux,  le poursuivre. L'abb Fouquet se signala, si l'on en
croit Retz[421], par son ardeur  piller les biens de l'archevch et 
en faire un usage scandaleux. Il et voulu aller encore plus loin et
enlever  Retz la dignit archipiscopale, dont il prtendait qu'il
avait donn sa dmission. Il est probable qu'il reprit alors ses projets
de vicariat gnral[422]; mais le vieux Gondi tait mort et le chapitre
peu dispos  se prter aux vues ambitieuses de l'abb Fouquet. Il
fallut se contenter d'avoir loign de France un prlat turbulent.
Mazarin confia  de Lyonne la mission d'aller djouer  Rome les
intrigues de Retz; il tait surtout charg de le reprsenter comme un
protecteur des jansnistes, que condamnait le saint-sige. Il est
certain, crivait Mazarin  de Lyonne, qu'il n'y a pas un plus grand
jansniste que le prtendu vicaire du cardinal de Retz. Il fait du pis
qu'il peut, remue ciel et terre pour cabaler dans Paris et excute
aveuglment tout ce qui lui est suggr par les adhrents du cardinal de
Retz; mais il se tient si bien cach que l'on ne peut savoir o il est.
On a pourtant assur que le nonce l'a retir chez lui; ce qui serait une
chose trange que le ministre du pape devint le protecteur du jansnisme
et un excuteur des attentats du cardinal de Retz. Sa Saintet a fait au
cardinal de Retz une rponse digne de sa prudence, quand elle lui a dit
qu'elle tenait sa croyance en suspens et que le temps l'claircirait de
la vrit; aprs quoi elle ferait justice fort exactement. Mais ce n'est
pas ce que cherche ledit cardinal, n'y ayant rien qui lui soit plus
contraire que la vrit et la justice.

Aprs la dfaite des Espagnols et la fuite de Retz, il ne restait plus
de dangers srieux. Le parlement et les rentiers, qui s'taient agits,
n'avaient pas russi  soulever la population parisienne. Cependant la
cour tant revenue  Paris, Mazarin s'occupa, de concert avec les
surintendants,  terminer l'affaire des rentiers. Ils avaient
antrieurement des syndics, dont les assembles et les reprsentations
violentes avaient t une des causes des agitations de Paris; on
supprima ce syndicat lectif, et on y substitua des commissaires des
rentes choisis par le roi sur une liste de notables que formeraient le
prvt des marchands, les chevins et autres officiers de l'Htel de
Ville. Une assemble, convoque le 15 septembre, procda  la formation
de cette liste de candidats[423]. On y remarquait des magistrats d'une
probit et d'une capacit reconnues, comme Catinat, conseiller au
parlement et pre du clbre marchal, et Bossu-le-Jau, matre de la
chambre des comptes. La liste des commissaires fut dfinitivement
arrte par le roi, et, au lieu d'assembles tumultueuses qui
inquitaient les rentiers et faisaient de l'Htel de Ville un foyer de
sditions, on n'eut plus qu'un conseil de bourgeois honntes et
expriments, qui se renfermrent dans leurs attributions et ne
transformrent pas les questions de finances en affaires politiques.

Quant au parlement, l'opposition qui s'y tait manifeste fit comprendre
de plus en plus au procureur gnral la ncessit de s'y crer de
nombreux partisans. Nicolas Fouquet prfrait la douceur  la violence,
et le trsor royal, dont il disposait, tait un moyen puissant de
sduction: il l'employa avec succs. Un des hommes qui le servirent le
mieux en cette circonstance fui Gourville, qui, depuis peu de temps,
s'tait attach  son service[424]. Aprs avoir appartenu au duc de la
Rochefoucauld et au prince de Cond, Gourville tait devenu un des
agents les plus dvous du surintendant Fouquet. Homme d'action et
d'intrigue, peu scrupuleux sur les moyens, habile  pntrer les
caractres,  en saisir le faible et  les diriger, Gourville convenait
parfaitement pour cette oeuvre de corruption. On dressa une liste des
conseillers qui, dans chaque chambre, avaient le principal crdit et
entranaient leurs collgues. Gourville en vit quelques-uns et fit
sonder les autres par leurs parents ou leurs amis. Il leur offrait, de
la part du surintendant, une gratification de cinq cents cus, et leur
fit esprer des avantages plus considrables pour l'avenir. Ce trafic,
que Gourville raconte comme la chose la plus naturelle[425], ne parait
pas avoir excit les scrupules des vnrables membres du parlement.

Quelquefois la gratification prenait une forme plus dlicate, quand il
s'agissait de personnages plus importants ou plus scrupuleux. Ainsi
Fouquet, voulant gagner le prsident le Coigneux, Gourville lui dit
qu'il allait quelquefois  la chasse avec lui et qu'il trouverait bien
moyen de lui parler et de le prendre. En effet, comme le prsident Le
Coigneux l'entretenait des constructions qu'il faisait faire  sa maison
de campagne et des dpenses qu'elles entranaient, Gourville lui dit
qu'il fallait faire en sorte que le surintendant l'aidt  achever une
terrasse qu'il avait commence. Deux jours aprs il lui apporta deux
mille cus de la part de Fouquet, et lui fit esprer d'autres prsents
par la suite. Peu de temps aprs, il se prsenta une affaire au
parlement, o l'appui du prsident le Coigneux fut nergique et
efficace[426].




CHAPITRE XVII

--1655-1657--

Derniers actes d'opposition parlementaire  l'occasion de
l'enregistrement d'dits bursaux 20 mars 1655.--Les dits sont
vivement attaqus dans une sance du 9 avril.--Louis XIV impose
silence au parlement (13 avril).--Vaines dolances de ce
corps.--Nicolas Fouquet fait nommer Guillaume de Lamoignon premier
prsident du parlement de Paris.--Notes sur les membres de ce corps
rdiges vers 1657.--Opposition prolonge des partisans du cardinal
de Retz.--Efforts tents en faveur du commerce.--Mmoire remis 
Fouquet sur ce sujet.--Colbert propose aussi ses vues sur les
moyens de ranimer l'industrie et le commerce.--Zle de Fouquet pour
la marine et le commerce.--Mesures favorables au commerce et aux
colonies.--Fouquet a de nouveau recours  de fcheux expdients
pour fournir aux dpenses de la guerre.


Le parlement, en partie gagn par Nicolas Fouquet, tenta cependant, en
1655, une dernire lutte; mais elle tourna  sa confusion, et, depuis
cette poque, on peut le considrer comme dfinitivement vaincu. Le
surintendant avait fait enregistrer dans un lit de justice, en prsence
du roi, le 20 mars 1655, plusieurs dits bursaux portant cration de
nouveaux offices, alination de droits du domaine, marque ou timbre du
papier et du parchemin destins aux actes notaris, etc. Malgr
l'appareil solennel dploy dans ce lit de justice, le parlement
murmura. L'avocat gnral Bignon s'leva avec nergie contre l'dit du
timbre; il dit que celui qui avait os donner l'avis de mettre la main
dans le sanctuaire de la justice, en voulant imposer un droit honteux et
inou sur les actes les plus lgitimes et les plus ncessaires  la
sret publique, tait digne du dernier supplice; mais enfin que la
France esprait que Sa Majest,  l'exemple de son aeul, ce grand et
incomparable monarque Henri IV, prendrait un jour elle-mme le soin de
ses affaires et apporterait un temprament si doux et si convenable aux
maux de son tat, que son nom et son rgne en seraient  jamais en
vnration trs-particulire dans toute l'tendue de son empire[427].

Les autres compagnies souveraines, comme la chambre des comptes et la
cour des aides, devaient aussi enregistrer les dits bursaux; elles ne
firent pas un meilleur accueil  ceux qui vinrent les prsenter au nom
du roi. Philippe de France, frre de Louis XIV, remplit cette mission 
la chambre des comptes. L il entendit un orateur qui, dans le langage
souvent bizarre de m l'poque, compara les dits bursaux aux poisons de
Mde, dont la composition tait si subtile et si dangereuse, que, pour
ne pas en tre atteinte elle-mme, cette fameuse sorcire tait
contrainte d'en dtourner le visage lorsqu'elle y travaillait.

Le parlement, toujours plus puissant et plus hardi que les autres cours,
ne s'en tint pas  cette opposition de paroles. Il prtendit qu'il avait
le droit de soumettre  une discussion rgulire les dits qu'il avait
t contraint d'enregistrer en prsence du roi, sans pouvoir les
examiner. Cette prtention, qui serait juste et naturelle dans une
assemble reprsentant rellement la nation, tait exorbitante de la
part d'un corps judiciaire dont les membres nomms par le roi n'avaient
ni mission ni autorit politiques. L'inscription d'un dit sur leurs
registres tait une simple formalit dans l'origine, une notification de
la loi au parlement, afin qu'il en fit l'application. Peu  peu les
cours souveraines s'taient arrog le droit d'accorder ou de refuser cet
enregistrement, et il avait fallu, pour les rduire au silence, que les
rois vinssent tenir un lit de justice, o ils paraissaient dans tout
l'clat de leur souverainet et imposaient l'obissance. Annuler un
enregistrement exig par l'autorit royale, c'tait placer le parlement
au-dessus du roi et transfrer la souverainet dans la Grand'Chambre.
Voil ce qu'avait tent la Fronde sans oser l'avouer, et ce que les
magistrats entreprenaient de nouveau en proposant de dclarer nulles et
non avenues les ordonnances enregistres en prsence du roi.

Louis XIV, alors g de dix-sept ans, tait  Vincennes, o il chassait.
Il apprit que le parlement s'tait runi le 9 avril et avait soumis  un
nouvel examen les dits qu'il avait fait enregistrer le 20 mars. Ces
dits furent vivement attaqus et mal dfendus. Le chancelier, Pierre
Sguier, n'aimait pas le surintendant Fouquet; il dclara qu'il n'avait
eu aucune connaissance des ordonnances, et en rejeta toute la
responsabilit sur le surintendant. Matthieu Mol, qui tait alors garde
des sceaux, ne se montra pas plus dispos  dfendre le ministre. Il
dclara qu'il n'avait vu ces dits qu'en les scellant le jour mme o on
les avait ports au parlement. Les membres du conseil du roi dclinaient
aussi toute responsabilit dans cette affaire. Il fallait, ou se
soumettre au parlement et accepter sa tutelle, ou briser cette
rsistance. Le jeune Louis XIV n'aimait pas le parlement, dont
l'opposition avait agit les premires annes de son rgne. On se
rappelle qu' l'ge de dix ans il avait dit, en apprenant la victoire de
Lens: _Le parlement sera bien mcontent_. Depuis cette poque, son
pouvoir s'tait affermi et son caractre s'tait dvelopp. Il tait
assez fort pour imposer l'obissance et tait dcid  user de son
pouvoir. Averti que le parlement s'tait runi de nouveau le 15 avril,
il partit subitement de Vincennes dans son costume de chasse avec un
justaucorps rouge, un chapeau gris et de grosses bottes[428], et se
rendit droit au parlement. Il y montra le visage svre et imposant que
lui donnent dj les portraits de cette poque, et y tint le langage
d'un matre. S'adressant aux magistrats: Chacun sait, leur dit-il,
combien vos assembles ont excit de troubles dans mon tat, et combien
de dangereux effets elles y ont produits. J'ai appris que vous
prtendiez encore les continuer, sous prtexte de dlibrer sur les
dits qui nagure ont t lus et publis en ma prsence. Je suis venu
tout exprs pour vous en dfendre la continuation (il montrait en mme
temps du doigt les chambres des enqutes, dont la turbulence tait
connue), ainsi que je le fais absolument, et  vous, monsieur le premier
prsident (et il montrait aussi du doigt le premier prsident, Pomponne
de Bellivre), de les souffrir, ni de les accorder, quelque instance
qu'en puissent faire les Enqutes[429].

Pas un seul membre du parlement n'osa prendre la parole, et le roi, se
levant immdiatement, sortit de l'assemble, se rendit au Louvre, et de
l  Vincennes, o l'attendait le cardinal Mazarin. Cette scne fut un
coup de foudre pour le parlement; il en resta accabl. Ses dolances
prouvrent sa faiblesse; il se plaignit du costume insolite du roi, qui
avait sembl vouloir insulter le parlement en y paraissant en habit de
chasse. On ajoutait mme qu'il avait un fouet  la main, et, qu'aux
remontrances du premier prsident qui lui parlait de l'intrt de
l'tat, il avait rpondu: L'tat, c'est moi. Ces dtails sont de pure
invention. Il n'y eut point de remontrances du premier prsident. Mais,
quoique dpouille des incidents dramatiques qui se sont gravs dans les
esprits et que rptent la plupart des histoires, la scne que nous
venons de rappeler produisit son effet et rduisit le parlement au
silence.

Ce fut seulement quelques jours aprs que le premier prsident alla
trouver le cardinal Mazarin  Vincennes et lui fit part des dolances de
la compagnie. Il lui reprsenta qu'elle tait dans une consternation
profonde d'avoir encouru l'indignation du roi, qui s'tait manifeste
non-seulement par ses paroles, mais par son costume insolite et son
arrive imprvue. Le cardinal rpondit par des gnralits et protesta
des intentions bienveillantes de Louis XIV; il promit mme que, dans
quelques mois, le parlement pourrait s'assembler pour faire des
remontrances. Mais cette concession parut trop considrable aux
secrtaires d'tat et aux surintendants, et elle fut retire. Vainement
les Enqutes continurent de demander l'assemble des chambres avec leur
turbulence ordinaire; le premier prsident les prvint qu'il y avait
des carrosses prpars pour enlever ceux d'entre eux qui feraient
irruption dans la Grand'Chambre contrairement aux ordres du roi. Cette
menace suffit pour arrter les plus ardents. La Fronde tait
dfinitivement vaincue. Il n'en paraissait de loin en loin qu'un
fantme, que faisait vanouir le premier regard un peu svre de Louis
XIV.

Nicolas Fouquet, qui comme surintendant et procureur gnral, avait un
double intrt  l'apaisement du parlement, ne cessa d'y travailler.
Lorsque le premier prsident de Bellivre mourut, la cour voulut avoir 
la tte de ce corps un magistrat qui n'et point d'engagements avec la
Fronde, et qui n'appartint mme pas aux anciennes familles
parlementaires. Fouquet recommanda un matre des requtes, Guillaume de
Lamoignon, qui est devenu la tige d'une maison clbre dans la
magistrature. Elle lui a d sa premire illustration, et peut-tre la
plus clatante. Lamoignon sut concilier, dans la haute position qu'il
occupa, ses devoirs envers le parlement et la soumission  l'autorit
royale. Fouquet se vantait avec raison du choix qu'il avait inspir:
M. le premier prsident de Lamoignon, crivait-il dans son trop fameux
projet, m'a obligation tout entire du poste qu'il occupe, auquel il ne
serait jamais parvenu, quelque mrite qu'il ait, si je ne lui en avais
donn le dessein, si je ne l'avais cultiv et pris la conduite de tout
avec des soins incroyables.

Lamoignon n'tait pas seulement un magistrat habile et intgre, il
aimait les lettres, et il ne cessa d'en donner des preuves jusqu' la
fin de sa vie. Boileau lui a ddi une de ses compositions les plus
ingnieuses. Ce pote tait, avec Racine, un des htes les plus assidus
du chteau de Bville, o Lamoignon runissait l'lite des beaux
esprits. A Paris, l'htel du premier prsident tait galement le
rendez-vous d'crivains distingus et quelquefois mme brillants, qui
venaient y donner lecture de travaux littraires. L'abb Fleury y
parlait d'Hrodote et de Platon; Pellisson y dissertait sur le Tasse. Le
P. Rapin et Bourdaloue s'y rencontraient avec les Arnauld et le
sceptique Gui Patin. Ce fut une gloire pour Fouquet d'avoir donn au
parlement un chef aussi minent.

Quant aux anciens frondeurs, le procureur gnral ne cessa de les
surveiller. Des notes rapides et peu bienveillantes furent rdiges vers
cette poque sous son inspiration et signalrent le caractre et les
relations de chaque membre du parlement en indiquant le moyen de s'en
emparer et de le dominer[430]. Je me bornerai  quelques extraits
relatifs aux conseillers frondeurs. Le prsident Viole est caractris
comme un esprit actif, inquiet, entreprenant, fougueux, vindicatif,
dvou aux intrts du prince de Cond; il s'est vu, ajoute l'auteur de
la note, l'un des chefs de la Fronde, et avec grand crdit dans le
parlement. Le dpit d'avoir t exclu de la charge de chancelier de la
reine l'a emport; il a donn tout  l'ambition. Le prsident Charton,
un de ceux pour lesquels on avait fait des barricades, n'est pas mieux
trait: Esprit brusque, turbulent, qui se pique d'intelligence, de
capacit et de justice; il veut de grandes dfrences et de grands
honneurs, et se rend facilement; songe nanmoins  ses intrts; s'tait
embarrass au canal de Loire[431]; a t grand frondeur; a sa brigue
dans sa chambre, en laquelle il trouve de l'estime, s'y comportant bien
pour l'expdition des affaires. Sa femme a pouvoir sur lui, M. de
Prigny, son parent, est fort bien avec lui.

Ces notes pouvaient servir, comme on le voit,  diriger le surintendant
dans les gratifications qu'il faisait distribuer aux conseillers et dans
les divers moyens qu'il'employait pour s'en faire des cratures.
L'argent du trsor et les menaces du roi russirent  corrompre ou 
intimider l'assemble, et, de ce ct, la victoire fut complte. Les
partisans du cardinal de Retz se soumirent moins facilement. Leurs
murmures et leur opposition agitrent l'assemble du clerg en
1657[432]. Ils rpandaient des libelles contre Mazarin. Il faut
n'pargner rien, crivait le cardinal  Colbert, pour dcouvrir et
chtier les crivains, les imprimeurs et ceux qui dlivrent les pices.
Parlez-en  MM. le chancelier et le procureur gnral. Le moyen
qu'adoptrent ces magistrats fut dcisif; on soumit tous les ouvrages 
la censure pralable du chancelier[433], et, quant aux libelles
clandestins, on en poursuivit les auteurs et les imprimeurs avec une
rigueur impitoyable.

Le surintendant profita des moments de calme qui suivirent tant
d'agitations pour s'occuper du commerce et de la navigation. Enrichir la
France par l'industrie et le trafic, c'tait le meilleur moyen d'assurer
au gouvernement les ressources pcuniaires qu'il se procurait trop
souvent par des ventes d'offices de judicature, par des traits onreux
avec des financiers ou par l'alination du domaine et des impts. Il
semble que Fouquet ait eu quelques vellits de sortir de ce dsordre et
de donner au commerce une impulsion nouvelle. Un mmoire qu'on lui remit
vers cette poque constate le fcheux tat de la France au point de vue
commercial et industriel. Quant aux causes et aux remdes qu'il indique,
on peut en contester l'efficacit; mais il n'en reste pas moins tabli
que le surintendant s'occupait alors de ces questions.

Le plus grand avantage, dit l'auteur de ce mmoire[434], que les tats
puissent avoir, est celui que le ngoce leur produit. Le royaume de
France, qui, par la Providence de Dieu, abonde en tout ce qui est
ncessaire pour l'utilit de la vie par sa fertilit, reoit encore de
trs-grandes richesses par un effet merveilleux de l'adresse et de
l'industrie de ceux qui l'habitent et par le commerce qu'ils ont avec le
reste du monde. Ce qui se fait par le moyen des grandes et clbres
fabriques de toutes sortes de marchandises qu'ils dispersent dans tous
les pays trangers, attirant ainsi de grandes quantits d'or et
d'argent. C'est pourquoi les rois de France ont donn de si belles
prrogatives  ceux qui se sont employs au ngoce, et c'est un trsor
que l'on doit garder chrement, puisque c'est par lui que Sa Majest
reoit de grandes assistances dans le besoin de ses sujets. On ne doit
donc rien oublier, non-seulement pour le maintenir, mais encore pour
l'augmenter. On voit pourtant que, depuis cinq ou six annes, il est
extrmement diminu, de telle sorte que les diverses fabriques qu'il y a
dans le royaume sont presque ananties. Ceux qui n'ont pas pntr dans
le fond des choses en ont attribu la cause aux guerres, aux subsides et
aux logements des troupes dans les provinces, mais on n'a pas trouv la
vritable raison. Il n'y en a point d'autre que le transport de l'or et
de l'argent hors du royaume, qui se fait par plusieurs voies, et la
privation de celui qui venait de l'tranger.

Pour connatre bien cette raison, il faut considrer que, depuis
quelques annes, ce qui faisait venir l'or et l'argent en France a
manqu, qui tait la vente des bls hors du royaume du ct de la mer
Mditerrane, en Catalogne et en Italie, et le transport des
marchandises fabriques dans les provinces de Languedoc et Dauphin,
qu'on portait au Levant et dans toute l'tendue des tats de Turquie. La
vente des bls ne subsiste plus, d'autant que le pays de Catalogne tant
paisible, les rcoltes s'y font avec facilit et abondance. L'Italie
tire des bls de Sicile et d'autres pays o ils sont  beaucoup moindre
prix qu'en France, et c'est l ce qui fait que, le Languedoc et Arles,
qui sont des pays qui n'abondent qu'en cela, ne trouvent pas  les
dbiter, et sont, par ce moyen, privs de l'argent qui venait de toutes
parts. On a vu, les trois dernires annes, que la recette a t
trs-petite, et pourtant les bls ont t  un prix fort bas. Par suite,
le pays de Provence et de Languedoc a t priv depuis quelques annes
de recevoir de l'argent tranger.

On n'en a pas non plus reu de la vente des marchandises, d'o on avait
coutume de tirer des sommes trs-considrables, parce que le commerce
qui se faisait ordinairement des marchandises de France en Levant a t
chang et dtruit par le transport de l'or et de l'argent, qu'on a
invent en le transformant en des basses monnaies d'argent, sur
lesquelles on espre quelque plus-value en les portant auxdits pays du
Levant, de sorte qu'on a abandonn le transport des marchandises et
qu'on ne porte plus que de l'argent effectif. C'est ce qui a caus et
cause, mme  prsent, la perte et la destruction des fabriques du
royaume par plusieurs raisons: la premire, parce que les marchands
abandonnent les fabriques, ne trouvant plus le dbit de leurs
marchandises, et ensuite parce que la France est puise d'argent pour
la fabrication de ces basses monnaies qui consistent en pices de cinq
sous. Faute de billon tranger, on refond, pour les fabriquer, dans les
htels des monnaies, tous les cus blancs et les autres espces
d'argent. Comme ces pices de cinq sous passent avec un bnfice un peu
considrable au Levant, on y en porte quantit sans espoir de retour.
Mais le profit n'est qu'apparent, car les marchandises qu'on reoit en
change sont augmentes  proportion, ce qui est contraire au commerce
et l'a dtruit. Antrieurement, l'on ne portait que des marchandises de
fabriques franaises, lesquelles, par la quantit des toffes qu'elles
produisaient, donnaient  gagner  tous ceux qui habitaient les
provinces. A prsent, ils sont pour la plupart rduits, faute de cela, 
la mendicit, ledit trafic des pices de cinq sous n'tant avantageux
que pour certaines personnes, qui ont intelligence et commerce avec les
matres des monnaies. Ceux-ci, pour gagner un petit intrt, causent en
France une disette d'argent qui ne pourra de longtemps se rparer, et
cela est mme cause que l'on ne voit point en ces provinces de petites
espces, faute de quoi le public souffre beaucoup.

Par la rtention de ces petites espces dans le royaume, les sujets de
Sa Majest trouveraient un soulagement extrme en ce que les ngociants
seraient obligs de faire valoir les fabriques abandonnes et de les
remettre en tat, et, par ce moyen, les pauvres et autres personnes qui
sont maintenant oisives auraient de quoi s'occuper et profiter. Chacun
pourrait jouir de l'avantage de ces basses monnaies, dont on est
entirement priv par le lucre de trois ou quatre pour cent que les
matres des monnaies peroivent de ceux qui font ce transport. Ce qui
est contraire  la volont de Sa Majest, qui n'en a permis la fabrique
que pour le soulagement de son peuple et pour la facilit du commerce
dans son royaume, par suite des humbles remontrances qui lui ont t
faites. Et cependant on n'en jouit aucunement dans les provinces
obliges  ne travailler absolument que pour ceux qui pratiquent le
transport de ces pices, sans que personne autre puisse en avoir. Ce
transport est contraire aux ordonnances du roi, qui le dfendent sous
des peines trs-svres; il porte un notable prjudice au public. Nous
donnons cet avis afin que Sa Majest, en tant informe, ordonne ce qui
sera de son bon plaisir.

Colbert s'occupait, de son ct, des moyens de ranimer le commerce. Le
mmoire qu'il remit  Mazarin atteste des vues plus justes et plus
leves. Libert et scurit, voil pour Colbert les deux causes
principales de la prosprit commerciale. Pour assurer la libert, il
rclamait des relations faciles avec l'tranger et la suppression des
entraves qui gnaient le transport des marchandises  l'intrieur du
royaume. Quant  la scurit, elle tait menace  cette poque par des
pirates qu'il tait de l'intrt commun des peuples civiliss de faire
disparatre[435]. Bien que l'abondance, disait Colbert, dont il a plu 
Dieu de douer la plupart des provinces de ce royaume, semble le pouvoir
mettre en tat de se suffire  lui-mme, nanmoins la Providence a pos
la France en telle situation, que sa propre fertilit lui serait inutile
et souvent  charge et incommode sans le bnfice du commerce, qui porte
d'une province  l'autre et chez les trangers ce dont les uns et les
autres peuvent avoir besoin pour en attirer  soi toute l'utilit.

Aprs avoir rappel les effets dsastreux des troubles civils, Colbert
continue ainsi: Pour remettre le commerce, il y a deux choses
ncessaires: la sret et la libert. La sret dpend d'une mutuelle
correspondance  empcher les pirates et courses des particuliers, qui,
au lieu de s'appliquer en leur navigation  l'honnte exercice du
commerce, rompent avec violence le lien de la socit civile par lequel
les nations se secourent les unes les autres en leurs ncessits. Cette
sret ne se peut tablir que par des dfenses respectives, dans les
deux tats de France et d'Angleterre[436], de faire des prises sur les
marchands des nations. Colbert conseillait a Mazarin de permettre aux
Anglais d'introduire et de vendre leurs draps en France,  condition
qu'ils ouvriraient leurs ports aux vins franais. Ainsi, bien loin
d'tre, comme on l'a prtendu, un partisan exclusif et absolu du systme
prohibitif, il rclamait, dans une sage mesure, la libert du commerce.

Pour l'intrieur, Colbert demandait galement la suppression des
entraves imposes par la routine, ou par des intrts privs,  la libre
circulation des marchandises. Quelques passages de ces lettres  Mazarin
suffisent pour le prouver: Il est trs-important, lui crivait-il, de
remdier aux dfenses faites par M. de Roannez, de son autorit prive,
de porter des bls de Poitou en Aunis, pour avoir lieu de donner ses
passe-ports et d'en tirer un profit considrable. Ce qui ne doit point
tre souffert, ni pour le service du roi, ni pour l'avantage particulier
de Votre minence, attendu que ces dfenses troublent entirement le
commerce de ces gouvernements[437], et qu'elles rendent nuls les
passe-ports du roi que l'on distribue  la Rochelle. Il faut, pour
empcher cette intrigue, une lettre du roi audit sieur de Roannez, pour
lui en dfendre la continuation et lui ordonner de laisser la libert du
commerce aux sujets de Sa Majest. Et ailleurs: Votre minence a su
que de Vendme[438] avait envoy les deux vaisseaux de Neuchse 
l'embouchure des rivires de Svre et de Charente pour faire payer les
droits doubles  toutes les marchandises qui en sortent; ce qui ruine
entirement le commerce, et particulirement celui du sel, s'il n'y est
promptement remdi.

Ces dsordres prouvent que tout tait  crer pour les relations
commerciales. Le surintendant Fouquet, dans les attributions duquel
rentrait cette branche d'administration, se fait honneur, dans ses
_Dfenses_[439], du zle qu'il montra pour le commerce, et rappelle que
son pre s'tait dj signal dans les conseils tenus sous Richelieu
pour les affaires de cette nature: Tant que mon pre a vcu, dit-il,
tout le dtail des embarquements s'est fait par ses soins; tout se
rsolvait en des assembles tenues chez lui. Il y avait des compagnies
pour le Canada, Saint-Christophe et les autres les, pour Madagascar,
pour le Sngal, le cap Vert, le cap Nord et autres lieux. Par son
application, plus de vingt mille personnes avaient fait des colonies
volontaires et des tablissements  l'honneur de la France, si
avantageux  notre nation que, si les trangers qui nous ont succd
n'avaient point pris  tche de tout ruiner pour de lgers intrts,
c'et t une chose trs-considrable dans la suite. Depuis la mort de
mon pre, M. le cardinal de Richelieu m'a continu dans cette
commission. Je lui ai rendu compte des affaires, conjointement avec M.
d'Aligre,  qui mon pre avait aussi procur cet emploi. Sitt que j'ai
pu en jeter des semences dans l'esprit de M. le cardinal Mazarin, je
l'ai fait. Dans les derniers temps[440], il avait tellement approuv les
penses de mer et de compagnies de commerce, qu'il m'avait charg de
m'en instruire davantage et d'y travailler.

Le recueil des ordonnances de cette poque prouve, en effet, que, le
gouvernement s'occupa du commerce et des colonies. Il accorda des
encouragements aux armateurs qui quipaient des vaisseaux pour les deux
Amriques[441]. Une compagnie du Nord fut organise avec privilge
exclusif pour exploiter le trafic des huiles de baleine[442]. Afin de
protger le commerce franais, on prleva un droit de cinquante sous par
tonneau sur les navires trangers[443]. Diverses ordonnances
prescrivirent l'tablissement de manufactures de bas de soie[444] et de
la Halle aux vins[445], le desschement des marais[446]; enfin la
rdaction d'un terrier ou cadastre du royaume[447], qui aurait permis de
faire une rpartition plus quitable de l'impt. On s'occupa aussi de
creuser de nouveaux canaux et de donner plus d'activit 
l'administration des postes[448].

Malheureusement les mesures destines  multiplier et acclrer les
communications,  rendre l'industrie plus fconde et le commerce plus
actif, ne pouvaient avoir de rsultats immdiats pour augmenter la
richesse du pays et les ressources du trsor. Mazarin tait pressant,
et Fouquet, charg de fournir de l'argent pour les armes et pour tous
les services publics, voyait le trsor puis, les revenus de plusieurs
annes engags  des traitants; en un mot, la dtresse d'un ct, des
besoins urgents de l'autre. Il s'engagea de plus en plus dans les
spculations funestes qui devaient le conduire  sa perte. Pour se
dfendre, il allguait les ordres de Mazarin et la ncessit. Rien de
ce qui a t fait, dit-il dans ses _Dfenses_[448a], ne l'a t que par
ordre de M. le cardinal. Je maintiens que ce que mes accusateurs
appellent confusion a t le salut de l'tat. Aprs une banqueroute qui
avait produit la guerre civile et t le crdit au roi, il n'y avait que
l'esprance du gain, les remises, les intrts, les facilits, les
gratifications faites  ceux qui avaient du crdit et de l'argent, qui
pussent les obliger de faire des prts au roi et qui pussent faire
avancer les sommes et les secours ncessaires. Cet expdient fut propos
 M. le cardinal comme le seul et souverain remde, aprs qu'il eut
tudi et tent inutilement tous les autres. Il fut accept, autoris et
approuv par Son minence.

Et ailleurs[448b]: Pendant une longue guerre, l'argent tait le salut
de l'tat; donc, s'il a fallu, pour avoir de l'argent pendant la guerre,
faire les choses qu'on appelle aujourd'hui dsordre et confusion, j'ai
eu raison de dire que ce que l'on appelle dsordre et confusion tait en
ce temps-l le salut de l'tat. Sans doute l'histoire ne peut absoudre
Fouquet, parce qu'il a dfr aux exigences de Mazarin; cependant, pour
tre compltement quitable envers lui, il faut entendre ses
justifications et les rapprocher des textes qui les confirment ou les
dmentent.




CHAPITRE XVIII

--1656-1657--

loges donns  l'administration financire de Fouquet par Mazarin
(1656).--Le surintendant se plaint des exigences de Mazarin et de
Colbert.--Les lettres de Mazarin  Colbert pendant l'anne 1657
prouvent, que le cardinal et son intendant insistaient sans cesse
auprs de Fouquet pour en obtenir de l'argent.--Mazarin prlve des
pots-de-vin sur les marchs.--Fonds secrets, ou ordonnances de
comptant.--Mazarin fait payer par le surintendant ses dettes de
jeu.--Sommes normes accumules en huit ans par Mazarin.--Moyens
qu'employait Fouquet pour tromper Servien.--Connivence de son
commis Delorme.--Dilapidations de Fouquet.


Fouquet invoquait avec raison le tmoignage favorable que Mazarin avait
rendu  son administration financire. Il suffit, pour s'en convaincre,
de parcourir les lettres du cardinal. Il crivait, le 24 juillet 1656, 
l'abb Fouquet: J'ai t surpris de l'effort que M. le procureur
gnral a fait, et je reconnais de plus en plus qu'il fait bon d'avoir
des amis si zls et effectifs comme lui et vous. Je suis fort touch de
la manire dont il en a us, et, quoique je lui fasse mes remercments,
je vous prie de les lui vouloir faire encore de ma part. Il et t bon
de laisser  Paris une partie de la somme qu'il a envoye ici; car il y
faut faire plusieurs dpenses pour les chevaux et pour les autres
choses que le sieur Colbert doit acheter, et quelque chose pour
l'artillerie, et je doute qu'on trouve  point nomm ce qui peut tre
ncessaire pour cela.

Fouquet n'avait pas seulement  pourvoir aux besoins des armes; il
fallait encore satisfaire aux exigences de Mazarin et de son intendant
Colbert. Il s'en plaint dans ses _Dfenses_[449], et des documents
authentiques confirment ses assertions: Sans mon crdit, sans mon
affection et sans les risques que j'ai courus, dont j'avais entre mes
papiers mille tmoignages authentiques, par les lettres de M. le
cardinal, les affaires n'auraient pas russi comme elles ont fait, et le
succs en aurait t bien plus avantageux si le sieur Colbert n'avait
pas eu soin d'amasser des trsors d'argent comptant et de les mettre
hors du commerce dans les lieux o ils se sont trouvs aprs la mort de
Son minence, sans qu'il ait paru aucune dette et sans ce qu'on n'a pas
encore divulgu. C'est ce qu'on doit appeler mauvaise disposition quand
il se trouve que tout l'tat s'appauvrit et qu'un tranger seul met des
millions  couvert dedans et dehors le royaume, abusant de son autorit
absolue, et non pas en accuser un subalterne, qui n'agit que sous ses
ordres, qui se trouve sans biens, qui tche de soutenir le crdit par
politique, se sentant intrieurement puis et consomm par un suprieur
insatiable.

Il y a dans ce passage (et il serait facile d'en citer plusieurs
semblables) une double accusation: la premire contre Mazarin, qui
enleva au trsor public les millions dont il enrichit sa famille, et la
seconde contre Colbert, qui, pour assurer au cardinal cette immense
fortune, exerait sur le surintendant une oppression tyrannique. Nous
avons dj vu que Colbert tait l'intendant et l'homme de confiance de
Mazarin, qui lui avait remis le soin de ses affaires. Colbert ne songea,
pendant l'poque qui nous occupe, qu' les faire prosprer, mme aux
dpens de l'tat. Mazarin s'tait fait traitant sous des noms supposs;
il avanait des fonds qu'il se faisait rembourser, et il est certain
qu'il en tirait, comme tous les financiers, des bnfices normes,
quoiqu'il affirme qu'il ne demandt pas d'intrts. Mazarin se chargeait
aussi de la fourniture des vivres pour les armes, et ralisait des
sommes considrables par ces spculations. Fouquet eut le tort de se
prter aux coupables exigences du ministre; mais il faut reconnatre que
la faute ne retombe pas sur lui seul. L'histoire serait injuste si elle
ne signalait pas les dilapidations d'un premier ministre tout-puissant.

La correspondance de Mazarin avec Colbert prouve que Fouquet essayait
quelquefois de rsister. Le 23 mai 1657, Colbert crivait au cardinal:
Je ne manquerai pas de proposer  M. le procureur gnral d'assigner
les trois cent seize mille livres pour une anne de Brisach[450] sur
l'alination des rentes sur les entres; ce que je ne doute point qu'il
n'accepte, puisque cela le dchargera d'un grand argent qu'il serait
oblig de donner. J'ajouterai  cela que je trouvais que Votre minence
avait dans sa maison assez de bien sur le roi[451]. Mazarin lui
rpondait en marge: Il serait bien mieux d'avoir de l'argent comptant;
mais, au dfaut de cela, une rente sur les entres ne sera pas mauvaise,
parce que mme on la pourra vendre. Souvenez-vous seulement que, pour
cela, M. le procureur gnral ne laissera pas de donner le reste en
argent comptant, ainsi qu'il a promis faire depuis longtemps.

Fouquet, sans refuser positivement les rentes, montrait la difficult
d'en procurer immdiatement. J'ai parl  M. le procureur gnral,
crivait Colbert  Mazarin le 24 mai de la mme anne, pour me donner
des rentes, en dduisant les cinquante mille livres d'argent comptant
qu'il a promises, il y a si longtemps. Il m'a dit qu'il payerait dans
peu de jours les cinquante mille livres; mais que, pour les rentes, il
aurait beaucoup de peine  en pouvoir donner, pour ce qu'elles taient
distribues entirement; qu'il allait nanmoins travailler  en retirer
pour la plus grande somme qu'il lui serait possible.

Colbert voyait avec peine le cardinal s'engager dans les entreprises de
fournitures pour l'arme. Aprs avoir parl d'autres affaires analogues,
il ajoutait: J'oserais dire la mme chose du pain de munition[452] de
l'arme de Catalogne, qui assurment donnera du dplaisir  Votre
minence. L'arme sera mal servie, le mnage sera peu considrable, et,
par-dessus tout, il cotera une infinit d'argent  Votre minence.
Quand j'ai ou parler de ce dessein, je croyais que le fonds de cette
fourniture se payerait par mois, comme les autres dpenses de la guerre;
mais M. le procureur gnral m'ayant dit qu'il lui tait impossible de
donner autre chose que des assignations, et que Votre minence ne lui
avait demand que cela, je commence  connatre que nous avancerons la
plus grande partie de cette fourniture, et peut-tre tout entire, avant
que nous puissions recevoir aucune chose. Le recouvrement des
assignations ne se peut faire ensuite qu'avec quelque mauvais effet,
tant impossible d'empcher que le nom de Votre minence ne paraisse
point, et que ceux sur qui on est assign ne le publient partout, parce
qu'ils en tirent quelque considration. Par exemple, M. le procureur
gnral m'ayant dit qu'il assignerait cette dpense sur une fabrique de
menue monnaie que l'on va faire dans tout le royaume, il est impossible
d'empcher que les traitants ne connaissent que ces assignations auront
t donnes pour le remboursement de Votre minence, et qu'ils ne disent
ensuite, dans toutes les provinces, que cette fabrique est pour elle.

Mazarin, dans sa rponse  Colbert, insiste toujours pour tre pay,
surtout en argent comptant: Vous direz  M. le procureur gnral qu'il
m'avait fait esprer de ne donner pas seulement de bonnes assignations
pour le pain de Catalogne, mais aussi une partie en argent comptant,
puisque les garnisons ont t entretenues jusqu' prsent et que l'on a
fourni du pain  l'arme il y a dj quelque temps. Je vous prie de lui
en parler et de le presser l-dessus, lui faisant connatre que, lors
mme que l'on dpense le tiers davantage dans la fourniture du pain pour
celle de Catalogne, MM. les surintendants ne se sont jamais dfendus de
donner  l'avance une somme d'argent comptant.

Quant  la part qu'il prenait aux marchs avec les traitants, Mazarin
indique un moyen facile de la dissimuler: On peut remdier  cet
inconvnient en faisant paratre le nom d'Albert ou tel autre que vous
jugerez  propos, tant absolument ncessaire que mon nom ne paraisse
pas.

Le cardinal mettait la plus vive insistance pour presser le
remboursement de ses avances. Il crivait encore  Colbert le 12 juin
1657: M. le procureur gnral m'a mand qu'il avait ajust avec vous
diverses choses tendant  me rembourser, et M. l'abb Fouquet, qui me
rendit sa lettre, me confirma la mme chose de vive voix. Je serais bien
aise de savoir ce que c'est; et cependant je vous dirai que, par le
retour du mme abb, j'ai fort press le procureur gnral de me tenir
la parole qu'il m'a donne de me sortir des avances que j'ai faites
depuis l'anne passe, tant plus qu'quitable de le faire, au mme
temps que, par la quantit d'affaires qu'on a faites en dernier lieu,
lui, procureur gnral, sort de tous les engagements o il tait entr
pour le service du roi, avec une diffrence que je n'ai jamais tir un
sol d'intrt de tous les miens. Je vous prie de parler en cette
conformit et presser pour les deux cent mille cus qu'on a envoys ou
qu'on doit envoyer en Allemagne. Il m'a crit aussi qu'il emploierait
Contarini et Cenami[453] dans la fabrique des petites monnaies, et
l'abb a ajout qu'on avait mnag en gnral un donatif[454], duquel je
pourrais disposer. Vous vous informerez donc de la chose, et vous saurez
aussi de Cenami si la compagnie qui veut entreprendre la chose fera le
donatif dont il m'a autrefois parl.

La correspondance de Mazarin et de Colbert est remplie de dtails de
cette nature. Il s'agit toujours des avances faites par le cardinal et
de ses instances pour en tre rembours. Je me bornerai  une dernire
citation. Colbert crivait au cardinal le 22 juin: M. le procureur
gnral m'a dit qu'il faisait tat de donner sur une affaire qu'il avait
propose  Votre minence, qui regarde les intendances des finances,
trois cent mille livres pour le roi de Sude, le remboursement de ce qui
reste d  Votre minence de l'anne dernire et les cent mille livres
du pain de Pimont. Pour la garnison de Brisach, il m'a dit que, toutes
les rentes tant engages, il n'en avait pu retirer que pour vingt-deux
mille cinq cents livres de rentes, faisant cent cinquante mille livres
en principal, et qu'il me ferait payer cinquante mille livres d'argent
comptant.

Ces conditions ne satisfont pas encore Mazarin. Il rpond  Colbert:
Vous pourrez dire  M. le procureur gnral qu'il et t bon que
j'eusse t rembours de ces dernires avances sur des affaires faites,
et non pas sur celles qu'il projette de faire; et il me semble que, sans
prsomption, je pourrais tre considr comme les autres, qui ont fait
des avances et qui ont t rembourss sur les dernires affaires qu'on a
faites et qui sont pays des intrts jusques au dernier sol, pendant
que je ne sais pas ce que c'est que d'avoir un denier d'intrt.

Outre ces entreprises de fournitures pour les armes et les avances
faites  l'tat, il y avait des fonds secrets dans lesquels Mazarin
puisait  pleines mains; on les appelait alors _ordonnances de
comptant_. Le roi, ou plutt le ministre, crivait sur l'ordonnance de
payement: _Je sais le motif de cette dpense._ On en drobait, autant
que possible, le contenu  Servien; quoique ce ministre ft spcialement
charg des dpenses, c'tait Fouquet qui en avait le secret. Mazarin
crivait  Colbert, le 20 mai 1657: Je vous envoie une ordonnance de
comptant de trois cent mille livres, de laquelle vous vous servirez
auprs de M. Servien, comme M. le procureur gnral vous dira, prenant
garde que autre personne que lui n'en ait connaissance. Cette ordonnance
regarde en partie M. le Tellier[455]; mais vous prendrez tel prtexte
avec M. Servien que vous concerterez avec ledit sieur procureur gnral,
afin qu'il paraisse que cela regarde les affaires gnrales plus que
les particulires des personnes que le roi a rsolu de gratifier.

Dans la mme lettre, le cardinal insistait encore pour le payement de
diverses sommes, et entre autres de celles qu'il avait perdues au jeu;
c'tait toujours  Nicolas Fouquet que Colbert devait s'adresser pour
obtenir les remboursements. Je crois, crivait Mazarin  son intendant,
que cette lettre vous arrivera plutt que le marchal de Gramont, qui
vous prsentera deux billets de ma part et plusieurs ordonnances,
desquelles vous recevrez ci-joint un mmoire que le sieur de
Villacerf[445a] a fait. Un des billets est pour payer huit mille et tant
de livres qu'il m'a gagnes, et vous reprendrez cette somme sur le fonds
que je vous ai mand. L'autre est pour parler de ma part,  M. le
procureur gnral, pour faire acquitter les ordonnances qui regardent le
marchal sur le courant de ce mois et du prochain, etc.

Fouquet, contraint d'obir aux exigences du cardinal, a voulu lui faire
supporter la plus grande part de la responsabilit de son
administration. Chacun sait, dit-il dans ses _Dfenses_, que, durant ma
surintendance, dfunt M. le cardinal Mazarin, en qualit de premier
ministre, gouvernait absolument, avec la permission et sous l'autorit
du roi, toutes les affaires de France et mme celles de finances, de
manire que l'on peut dire avec vrit qu'il tait le premier et
principal ordonnateur, et que je n'agissais que sous ses ordres, et que
ceux qui ont eu quelque part dans la direction des finances, du vivant
dudit sieur cardinal, savent et peuvent certifier que le dtail des
trois quarts de la fonction de surintendant, et la recette et dpense
des deniers les plus clairs du royaume, se faisaient en son htel et sur
ses ordres par le ministre dudit sieur Colbert, de Ondedei, Roze,
Roussereau, Villacerf, le Bas[456], Berryer, Picon[457], et autres qui
agissaient sous lui dans les affaires.

Dans un autre passage de ses _Dfenses_[458], Fouquet indique quel fut
pour Mazarin le rsultat de cette administration, dont il tait
l'arbitre souverain: L'extrme ncessit dudit sieur cardinal Mazarin,
en 1653, est publique; son extrme richesse depuis ce temps-l parat en
partie par les mariages de ses nices, par la lecture de ce mystrieux
testament que l'on a tenu cach jusqu' prsent, contre tout ordre et
raison, par autorit absolue. Les mariages dont parle Fouquet avaient
plac les nices de Mazarin dans les maisons de Cond, de Modne, de
Savoie-Carignan, de La Meilleraye, etc. Quant  son testament, on a
valu  plus de trois cents millions de notre monnaie les sommes que
Mazarin avait accumules en huit ans.

En faisant les affaires du cardinal, le surintendant ne ngligeait pas
les siennes, Colbert, qui, ds cette poque, surveillait sa conduite,
nous apprend comment Fouquet trompait la vigilance de son collgue
Servien. Il accuse surtout un commis de Servien, nomm Delorme, d'avoir
t complice de Fouquet, mais en couvrant habilement sa connivence sous
le masque de l'opposition. Delorme rptait  Servien, dit Colbert[459],
qu'il devait toujours tre en garde contre les actes d'un esprit
entreprenant et de grande cabale, et ne laissait pas de lui faire faire
tout ce que le sieur Fouquet dsirait. La premire affaire considrable
qu'il fit par cette intrigue fut la ferme gnrale des gabelles. Deux
compagnies se prsentrent pour cette grande ferme: la premire, celle
du sieur Cusot, qui tait plus agrable  M. Servien, et celle du sieur
Girardin, qui tait accommod surtout avec Fouquet. Ds la premire
direction[460], o l'on parla de cette affaire, avant que M. Servien se
fut prononc, le sieur Fouquet se dclara pour Cusot, dit que cette
ferme ne pouvait tre mieux rgie que par lui et qu'il la lui voulait
donner. Delorme exagra le dplaisir que M. Servien recevrait de cette
dclaration du sieur Fouquet, en lui faisant connatre que, s'il ne
s'opposait fortement aux commencements, l'autre s'attirerait toute
l'autorit; il le fit ainsi rsoudre  donner l'exclusion  Cusot et 
faire tomber la ferme  Girardin.

Cette dclaration connue, Fouquet s'y oppose fortement et veut toujours
que Cusot soit prfr. Lorsque ces contrarits furent assez
ressenties pour en faire une affaire considrable entre les deux
surintendants, le sieur de Lyonne, neveu du sieur Servien, qui s'tait
accommod avec le sieur Fouquet pour jouer un rle en cette comdie, est
propos par Delorme pour s'entremettre de l'accommodement, dans lequel
le sieur Servien avait la satisfaction de donner la ferme au sieur
Girardin, qui tait l'homme de Fouquet; mais aussi le sieur Servien fit
une affaire considrable pour le sieur Fouquet, pour le rcompenser de
ce qu'il s'tait relch, et lui dlaissa une gratification considrable
pour sa favorable entremise. Le sieur Delorme, qui avait donn un
conseil dont le succs avait t si avantageux, devint le confident et
le patron jusque-l qu'aprs que cette comdie fut entirement finie par
le partage des fonctions de la surintendance, le sieur Servien le mena
lui-mme chez le sieur Fouquet, le conjurant instamment de le prendre
pour son commis, et le lui recommanda comme le plus fidle ami qu'il et
jamais eu.

Il est difficile de supposer que Colbert ait compltement invent les
faits dans un Mmoire destin  Louis XIV; mais, lors mme qu'on
l'admettrait, il existe contre le surintendant d'autres accusations dont
il ne s'est pas lav. Ainsi, il est constant qu'il prlevait sur les
fermes des impts des pensions considrables. Pour n'en citer que
quelques-unes, il recevait des fermiers des aides[461] cent quarante
mille livres par an. Deux des commis de Fouquet, en exigeant des
fermiers qu'ils payassent cette pension au surintendant, y ajoutrent
pour eux-mmes une somme de vingt mille livres. Les fermiers qui se
soumettaient  ces conditions s'en vengeaient sur le peuple, et c'tait
lui qui, en dernire analyse, portait tout le fardeau. Les fermiers des
gabelles, ou de l'impt sur le sel, payaient  Fouquet une pension
annuelle de cent vingt mille livres; ceux du _convoi de Bordeaux_[462],
cinquante mille, etc. Fouquet disait, il est vrai, pour sa dfense,
qu'une partie de ces pensions tait destine au cardinal Mazarin, qui
n'en donnait jamais de reus. Le fait est constant, d'aprs les lettres
que nous avons cites; mais il n'en reste pas moins tabli que le
surintendant participait  ces profits illicites.

Il est galement constat par les pices du procs que Fouquet, comme
Mazarin, prenait  ferme des impts sous des noms supposs; ainsi il
avait la ferme des octrois, les pages, ou douanes, appels _parisis_,
l'impt sur les sucres et les cires de Rouen, etc. Enfin il se servait
des sommes normes qu'il drobait ainsi au trsor pour faire des avances
 l'tat, toujours sous de faux noms, et il se les faisait rembourser
avec des intrts usuraires. Ce qui rend encore plus odieuses ces
dilapidations, c'est l'usage qu'en faisaient le surintendant et son
frre l'abb Fouquet; elles servaient  payer leurs dbauches, leurs
palais somptueux et les fortifications qu'ils levaient pour se mettre 
l'abri de la vengeance royale.




CHAPITRE XIX

--1655-1657--

L'abb Fouquet dispose de la police.--Anecdote raconte  ce sujet
par Gourville.--Passion de l'abb Fouquet pour madame de
Chtillon.--Portrait de cette dame.--Son avidit.--Elle s'enfuit 
Bruxelles aprs l'excution de Berthaut et Ricous.--Puis elle
revient en France et conspire avec le marchal d'Hocquincourt pour
livrer Ham et Pronne  Cond et aux Espagnols.--Lettre de la
duchesse de Chtillon  ce sujet (17 octobre 1655); elle est
intercepte.--La duchesse de Chtillon est arrte et confie  la
garde de l'abb Fouquet.--Fureurs jalouses de ce dernier.--Scne
violente qu'il fait  la duchesse de Chtillon (1656).--Rupture
entre l'abb Fouquet et madame de Chtillon.--Dsespoir de
l'abb.--Il tente de se rconcilier avec la duchesse, mais sans
succs.--Fin de madame de Chtillon.


Tant que la lutte contre la Fronde fut srieuse, le surintendant et son
frre, l'abb Fouquet, restrent unis: ils avaient  combattre des
ennemis implacables, et ils savaient que de leur union dpendait leur
force. Mais, lorsque la victoire fut assure, et qu'il ne s'agit plus
que de partager les dpouilles, les liens de famille et d'amiti se
relchrent. L'abb Fouquet ne tarda pas  se laisser emporter par ses
passions et devint pour son frre un obstacle et un danger. Nous sommes
encore loin de la catastrophe; mais dj les deux frres sont entrans
vers l'abme par une ambition et des passions qu'ils ne savent plus
dominer. Basile Fouquet, qui n'avait jamais montr la mme prudence que
le surintendant, porta dans l'exercice du pouvoir une violence et un
arbitraire qui le compromirent, en mme temps qu'il soulevait des haines
violentes par le scandale de ses amours.

L'abb Fouquet avait t combl de faveurs par Mazarin. Le cardinal
avait ajout  son pouvoir occulte des dignits et des titres qui en
faisaient presque un grand seigneur. L'abb avait achet, ds 1654, la
survivance de la charge de procureur gnral au parlement de Paris,
qu'exerait son frre, et devenait ainsi un des chefs de ce grand corps
de magistrature, quoiqu'il n'et t antrieurement que conseiller au
parlement de Metz, et cela pendant six semaines seulement[463]. Peu de
temps aprs il acheta la charge de chancelier de l'ordre du
Saint-Esprit, et porta, au grand scandale de la noblesse, le cordon
bleu, qui tait rserv aux princes et aux personnages les plus minents
par le rang et la naissance[464]. Enfin,  une poque o la libert
individuelle n'tait garantie par aucune loi, l'homme qui dirigeait la
police et disposait de la Bastille tait investi d'une puissance
redoutable. On en trouve une preuve dans l'anecdote suivante.

Gourville, un des commis de Nicolas Fouquet, avait t mis  la Bastille
pour avoir mcontent Mazarin. Il n'en sortit que grce  l'abb
Fouquet. Sachant, dit-il[465], que M. l'abb Fouquet tait fort employ
par M. le cardinal pour faire mettre des gens  la Bastille, et qu'il en
faisait aussi beaucoup sortir, je tournai toutes mes penses vers ce
ct-l. A ce propos, je me souviens d'un procureur, homme d'esprit et
grand railleur, qu'il y avait fait mettre. Comme nous nous promenions un
jour ensemble, il entra un homme dans la cour, qui, y trouvant un
lvrier, en fut surpris, et demanda pourquoi il tait l. Le procureur
rpondit avec un air goguenard: Monsieur, c'est qu'il a mordu le chien
de M. l'abb Fouquet. Je fis proposer de parler  M. le surintendant,
et de voir avec M. son frre si, en parlant de temps  autre  M. le
cardinal, comme il avait coutume, des autres prisonniers, il ne pourrait
pas trouver moyen de me faire sortir. Cela russit si bien, que, M. le
cardinal devant partir, deux ou trois jours aprs, pour aller  la Fre,
M. l'abb Fouquet lui porta la liste de tous les prisonniers de la
Bastille, comme il faisait de temps en temps, il ordonna la sortie de
trois, dont je fus un.

Arm de cette autorit arbitraire, l'abb Fouquet ne sut pas en user
dans l'intrt, je ne dis pas de la justice (ce serait trop demander 
de pareils caractres), mais dans l'intrt vritable de son lvation
et de la grandeur de sa famille. Il se compromit par de folles amours et
par de tmraires rivalits avec les plus grands seigneurs. Nous avons
dj vu quelle tait l'audace de l'abb Fouquet: il s'tait attaqu aux
plus grandes dames, et, entre autres,  mademoiselle de Chevreuse[466],
puis  la duchesse de Chtillon. Celle-ci, issue de l'illustre famille
des Montmorency, allie aux Coligny, parente de Cond, tait une des
beauts les plus clbres de la cour de la reine Anne. Elle avait
dbut, ainsi que nous l'avons dit antrieurement[467], par des
aventures romanesques, et s'tait bientt rendue fameuse par ses
intrigues et ses amours. Elle avait cependant une rputation de bel
esprit et figurait au nombre des _prcieuses_,  une poque o Molire
n'avait pas encore rendu ce titre ridicule. C'est d'elle que le pote
Segrais a dit:

    Obligeante, civile et surtout _prcieuse_,
    Qui serait le brutal qui ne l'aimerait pas?

L'loge s'accorde avec le tmoignage de madame de Motteville, qui, comme
nous l'avons vu plus haut[468], n'est pas partiale en faveur de madame
de Chtillon.

Le portrait de cette dame figure dans la galerie que nous a laisse
mademoiselle de Montpensier[469]. Il est flatt, sinon au physique, du
moins au moral. Quel qu'en soit l'auteur (car il est peu probable,
malgr le titre, qu'il ait t compos par madame de Chtillon
elle-mme), il est bon de le rapprocher des autres jugements que nous
ont laisss les contemporains sur cette femme clbre. C'est madame de
Chtillon elle-mme qui parle: Le peu de justice et de fidlit que je
trouve dans le monde fait que je ne puis m'en remettre  personne du
soin de faire mon portrait, de sorte que je veux moi-mme vous le donner
le plus au naturel qu'il me sera possible et dans la plus grande navet
qui fut jamais. C'est pourquoi je puis dire que j'ai la taille des plus
belles et des mieux faites qui se puisse voir. Il n'y a rien de si libre
et de si ais. Ma dmarche est tout  fait agrable, et, en toutes mes
actions, j'ai un air infiniment spirituel. Mon visage est un ovale des
plus parfaits, selon toutes les rgles; mon front est un peu lev, ce
qui sert  la rgularit de l'ovale. Mes yeux sont bruns, fort brillants
et bien fendus[470]; le regard en est fort doux et plein de feu et
d'esprit. J'ai le nez assez bien fait[471] et, pour la bouche, je puis
dire que je l'ai non-seulement belle et bien colore, mais infiniment
agrable par mille petites faons qu'on ne peut voir en nulle autre
bouche. J'ai les dents fort belles et bien ranges. J'ai un fort joli
petit menton. Je n'ai pas le teint trs-clair; mes cheveux sont d'un
chtain clair et tout  fait lustrs. Ma gorge est plus belle que laide.
Four les bras et les mains, je ne m'en pique pas; mais, pour la peau, je
l'ai fort douce et fort dlie. On ne peut voir la jambe ni la cuisse
mieux faites que je l'ai, ni le pied mieux tourn.

J'ai l'humeur naturellement fort enjoue et un peu railleuse; mais je
corrige cette inclination par la crainte de dplaire. J'ai beaucoup
d'esprit, et j'entre agrablement dans les conversations. J'ai le ton de
la voix tout  fait agrable et l'air fort modeste. Je suis fort
sincre[472] et n'ai pas manqu  mes amis. Je n'ai pas un esprit de
bagatelle ni de mille petites malices contre le prochain. J'aime la
gloire et les belles actions. J'ai du coeur et de l'ambition. Je suis
fort sensible au bien et au mal; je ne me suis pourtant jamais venge de
celui qu'on m'a fait, quoique ce soit assez mon inclination; mais je me
suis retenue pour l'amour de moi-mme. J'ai l'humeur fort douce et
prends mon plaisir  servir mes amis, et ne crains rien tant que les
petits dmls des ruelles, qui d'ordinaire ne vont qu' des choses de
rien. C'est  peu prs de cette sorte que je me trouve faite en ma
personne et en mon humeur, et je suis tellement satisfaite de l'une et
de l'autre, que je ne porte envie  qui que ce soit. Ce qui fait que je
laisse  mes amis, ou  mes ennemis, le soin de chercher mes dfauts.

Il n'y a d'incontestable, dans ce portrait de madame de Chtillon, que
l'loge de sa beaut. A trente ans (c'tait l'ge de la duchesse de
Chtillon en 1656), elle en avait conserv tout l'clat, et le relevait
par la richesse de sa parure. Mademoiselle de Montpensier, qui ne
l'aimait pas, est force d'en convenir. Elle la vit  cette poque mme
au chteau de Chilly: Rien, dit-elle[473], n'tait plus pompeux que
madame de Chtillon; elle avait un habit de taffetas aurore, tout brod
d'un cordonnet d'argent. Elle tait plus blanche et plus incarnate que
je ne l'ai jamais vue, avait plus de diamants aux oreilles, aux doigts,
aux bras; enfin, elle tait dans une dernire magnificence. Le jeune
Louis XIV ne fut pas insensible aux charmes de la duchesse: la cour le
remarqua, et Benserade en fit un couplet:

    Chtillon, gardez vos appas
     Pour une autre conqute.
      Si vous tes prte,
      Le roi ne l'est pas.
      Avec vous il cause;
     Mais, mais, en vrit,
      Pour votre beaut
    Il faut bien autre chose
    Qu'une minorit.

Un autre roi, mais un roi exil, se rangea aussi parmi les adorateurs de
madame de Chtillon: Charles II, roi d'Angleterre, qui habitait alors la
France. Un des seigneurs attachs aux Stuarts possdait prs de Merlou
une maison de campagne o Charles II allait souvent chasser. Le jeune
prince visita madame de Chtillon, et se laissa prendre facilement  sa
beaut et  sa coquetterie. Mademoiselle de Montpensier prtend, dans
ses _Mmoires_[474], que la duchesse aurait voulu se faire pouser par
le roi d'Angleterre, et que dj ses gens la beraient de cette
esprance. Une de ses femmes de chambre lui aurait dit en la coiffant:
Vous seriez une belle reine! Mais Henriette de France, veuve de
Charles Ier, rompit cette intrigue.

L'abb Fouquet osa devenir le rival des rois; il connaissait la duchesse
de Chtillon depuis longtemps, et c'tait surtout en ngociant avec
elle, en 1652[475], qu'il avait commenc  s'prendre d'une passion qui
troubla la nettet de son jugement. La duchesse de Chtillon, qui avait
besoin de l'abb, employa avec lui ces manges de coquetterie fminine
qui lui avaient tant de fois russi. Nemours, Beaufort, Cond, les
Anglais Craf et Digby, pour ne citer que les plus connus[476], avaient
subi le pouvoir de ses charmes. Quant  la duchesse, elle n'avait gure
ressenti les passions qu'elle faisait prouver; elle parat n'avoir t
sincrement attache qu' un seul amant, le duc de Nemours. Pour le
prince de Cond, le duc de Beaufort, le marchal d'Hocquincourt, elle
fut bien aise de les traner  son char comme un ornement, et surtout
d'en tirer des prsents considrables; car ce qui fltrit le plus cette
conduite scandaleuse d'une Montmorency, allie  tant d'illustres
familles, c'est son avidit. Elle s'tait fait donner par le prince de
Cond la terre de Merlou[477], et, lorsqu'elle se rsigna  encourager
les galanteries de l'abb Fouquet, ce fut pour profiter de sa puissance
et s'enrichir de ses prsents.

Il ne faudrait pas, du reste, se reprsenter l'abb Fouquet avec les
traits srieux et le costume austre que son titre rappelle. Les deux
belles gravures de Nanteuil, qui sont  peu prs de l'poque qui nous
occupe, lui prtent une physionomie sduisante. L'oeil est fin et doux;
l'ensemble du visage respire la jeunesse et l'esprit. Ces portraits sont
loin de justifier l'assertion de Bussy-Rabutin, qui prtend que l'abb
Fouquet avait la mine basse. Ce mot s'applique mieux au caractre qu'
la figure de l'abb. Quoique Basile Fouquet et alors plus de quarante
ans, il ne porte pas cet ge dans la gravure de Nanteuil. Son costume
est celui des gens de cour. Rien n'y rappelle l'homme d'glise; il porte
le cordon bleu qui tait rserv aux seigneurs de la plus haute
noblesse. L'abb Fouquet venait, en effet, d'acheter, comme nous l'avons
dit, la charge de chancelier de l'ordre du Saint-Esprit, qui lui donnait
le droit d'en porter les insignes[478]. Mais ce ne furent pas ces
avantages extrieurs qui touchrent madame de Chtillon; elle vit dans
l'abb Fouquet, frre du surintendant et favori du cardinal Mazarin, un
homme qui pouvait puiser dans le trsor public et lui donner part au
trafic des impts qui servait  enrichir le surintendant et ses
cratures. La duchesse de Chtillon sacrifia  cette honteuse
considration son nom et son rang, sa fidlit mme au parti qu'elle
avait embrass et jusqu' la vie des malheureux qu'elle avait excits 
conspirer contre Mazarin[479]. Elle subit les fureurs jalouses de l'abb
Fouquet, pour augmenter les trsors qu'elle ne cessa d'accumuler jusqu'
la fin de sa vie.

Quant  l'abb, il fut tourment pendant plusieurs annes par la passion
que lui inspirait cette femme artificieuse; toute sa politique eut alors
pour but de l'amener de Merlou  Paris et de la mettre entre ses mains.
Madame de Chtillon avait t implique dans la conspiration de Bertaut
et Ricous; mais on ne l'arrta point  cette poque, soit qu'elle et
trahi ses complices, soit que Mazarin, qui connaissait la passion de
l'abb Fouquet, voult la mnager. Aprs l'excution de Bertaut et
Ricous, vers la fin d'octobre ou le commencement de novembre 1653,
l'abb Fouquet crivait au cardinal: La dernire excution faite sur la
personne des deux pestes d'tat qui furent pris nagure, tait
non-seulement ncessaire pour couper racine aux entreprises de la nature
de celle dont ils ont t convaincus, mais elle parle si haut en faveur
de l'autorit royale, qu'il ne s'est rien fait de plus utile et qui
aille plus loin que cette justice. Ce n'est pas tout nanmoins: car il
est certain que, tant que madame de Chtillon demeurera o elle est
(c'est--dire  Merlou), il y aura toujours des intrigues entre elle et
M. le Prince, lequel conserve de secrtes intelligences dans sa maison,
o est le rendez-vous secret et l'entrept de ceux qui vont et viennent
vers M. le Prince, qui a auprs de lui un Ricous, frre de celui qui a
t excut, et dont la femme, qui est cossaise et se nomme Foularton,
est domestique de ladite dame et sert fort  tous leurs mystres.

Mazarin rpondit  l'abb Fouquet le 10 novembre: Pour madame de
Chtillon, j'ai fait diffrer l'ordre du roi, afin qu'elle et le temps
de le donner  ses affaires; mais, comme on juge absolument ncessaire
de l'loigner, en sorte qu'elle ne puisse avoir facilit dans le
commerce avec Paris et le prince de Cond, je ne pourrai pas empcher
qu'on ne lui envoie dans trois ou quatre jours l'ordre de s'loigner.
Cependant je suis trs-aise qu'elle ait crit, comme vous me mandez. Si
l'on en croyait Bussy-Rabutin, l'abb Fouquet aurait profit de la
terreur qu'il avait su inspirer  la duchesse de Chtillon, implique
dans un crime capital, pour l'enlever et la tenir cache pendant quelque
temps. Ce roman, auquel des crivains modernes ont attach trop
d'importance[480], est compltement dmenti par les lettres de Mazarin 
l'abb Fouquet. Elles prouvent que la duchesse de Chtillon s'enfuit, en
effet, de Merlou, mais pour se rendre en Belgique auprs de Cond.
Mazarin crivait le 18 novembre  son confident: Le voyage de madame de
Chtillon  Bruxelles ne sera pas de grande rputation pour elle. Vous
savez de quelle manire j'en ai us  son gard, et je vous puis dire
avec sincrit que 'a plutt t par votre considration que par aucun
autre motif.

Madame de Chtillon ne tarda pas  rentrer en France, o elle continua
ses tranges relations avec Cond, avec l'abb Fouquet et avec plusieurs
autres personnages. Parmi les amants qu'elle prenait pour donner des
allis  Cond, on trouve le marchal d'Hocquincourt, gouverneur de
Pronne. A cette poque, les gouverneurs taient  peu prs
indpendants, et dj, pendant la Fronde, d'Hocquincourt avait promis de
livrer Pronne aux rebelles par amour pour madame de Montbazon. Tout le
monde connat son billet: _Pronne est  la belle des belles_. La
duchesse de Chtillon n'eut pas moins de puissance sur lui que madame de
Montbazon. Elle arracha au marchal la promesse de livrer au prince de
Cond Pronne et Ham, qui lui appartenaient. Mazarin fut instruit des
intrigues de madame de Chtillon, et il est probable que ce fut son
agent ordinaire, l'abb Fouquet, qui les dcouvrit; c'est du moins dans
ses papiers que se trouve la lettre adresse par madame de Chtillon 
Cond, lettre qui fut intercepte et fournit une preuve positive du
complot:

Vasal est arriv, crivait-elle  Cond le 17 octobre 1655[481], comme
j'tais  la cour, et je suis partie le lendemain pour vous faire
rponse avec toute la diligence que vous dsirez; ce qui est ncessaire
pour vous avertir que l'on a grand'peur que vous ne fassiez quelque
chose avec la bonne compagnie que vous avez. Mais, comme je suis
persuade que vous ne vous y pargnerez pas, je ne vous dirai rien pour
vous faire voir le besoin que vous en avez et la facilit que vous y
trouverez. Vous tes assez clair sur toutes choses pour qu'il ne soit
pas  propos de dire seulement un pauvre mot sur ce chapitre, si bien
que je le vais finir pour vous parler d'un autre. Je ne puis comprendre
que vous ne me remerciiez pas d'un prsent de senteur que je vous ai
envoy il y a plus d'un mois. Dame! il tait si beau et si bon que je ne
suis pas consolable que vous ne l'ayez point reu. C'tait un homme de
Chavagnac qui vous le portait, et, comme il avait assurment ordre de
voir Marsin, j'apprhende, selon ce que Bouteville[482] me mande qu'il
en use avec vous, qu'il n'ait renvoy l'homme sans vous le faire voir,
afin de dtourner son matre de vous aller trouver. Mais enfin je vous
mandais que j'avais vu M. le marchal d'Hocquincourt, qui m'avait dit
des choses dont on pouvait faire son profit; c'est, en un mot, que vous
fassiez en sorte que Fuensaldagne lui envoie un homme de crance pour
traiter avec lui sur le bruit qui court qu'il est mal avec la cour, et,
pour peu que l'on soit raisonnable, il y a toute apparence que l'on fera
affaire; mais, afin que Fuensaldagne soit sans soupon, nous avons jug
 propos que vous disiez que le marchal n'est point assez de vos amis
pour que l'affaire se fasse par vous. Nanmoins vous ne manquerez pas de
vous entendre avec le marchal d'Hocquincourt; je l'ai fait jurer plus
de mille fois, et je ne doute point que l'on ne soit dans la dernire
peine de ne rien voir de ce que l'on attendait sur cela. M. de Duras ira
faire un tour  Merlou pour voir le marchal d'Hocquincourt et
l'encourager en cas qu'il ft chang, sur ce qu'il n'a point ou parler
de Fuensaldagne. Je lui en expliquerai la cause, et vous donnerez ordre
pour que cette aventure soit rpare au plus tt. J'envoie pour cela un
nouveau courrier en diligence.

Je vous jure que je me fais un effort furieux de ne vous point parler
des choses sur lesquelles vous paraissez la plus aimable crature du
monde, et je prtends vous faire voir par l que je prfre votre
intrt au mien dans toutes les aventures, parce que j'en trouve un
assez complet dans cette affaire. Mon frre[483] m'en parle encore;
mais je ne vous en dirai rien pour cette fois, ayant trop d'impatience
que vous receviez cette lettre-ci. Enfin, mon cousin, je vous dirai
seulement, en passant, que j'ai fait par avance tout ce que vous me
mandez que vous dsirez que je fasse et que je pense sur ce que je vois.
J'ai peur que je n'aille jusqu'au point o vous dites que vous voulez
que

    De la mme ardeur que je brle pour elle,
      Elle brle pour moi.

Adieu, mon cousin, je pense que je suis folle; mais c'est parce que
vous tes trs-loign et que vous me faites piti, car, sans cela, je
conserverais toujours mon bon sens et la gravit que Dieu m'a donne.

L'abb Fouquet, excit par la jalousie et par l'intrt de l'tat,
poussa Mazarin  faire arrter madame de Chtillon. Livrer Ham et
Pronne  Cond et aux Espagnols, c'tait livrer la frontire
septentrionale de la France et menacer Paris; il fallait pourvoir  ce
danger par de promptes mesures. La duchesse de Chtillon fut arrte 
Merlou, transfre  Paris et confie  la garde de l'abb Fouquet, ce
qui, crivait madame de Svign[484], parut plaisant  tout le monde.
La cour entra ensuite en ngociation avec le marchal d'Hocquincourt
pour l'empcher de recevoir l'ennemi dans Pronne. Il en cota au trsor
deux cent mille cus; moyennant cette somme, le marchal livra les deux
places au roi. Le gouvernement de Pronne fut laiss au marquis
d'Hocquincourt, fils du marchal, et celui de Ham donn  l'abb
Fouquet, en rcompense des bons services que sa police vigilante avait
rendus  la France. L'abb atteignait en mme temps un autre but qu'il
poursuivait depuis longtemps: il tait charg de la garde de la duchesse
de Chtillon. Mais,  peine parvenu au comble de ses voeux, il commena 
prouver les inquitudes et les tourments de la jalousie. Les ruses et
la coquetterie de la duchesse de Chtillon le mettaient au dsespoir. Il
voyait bien que, tout en acceptant ses prsents, elle se moquait de
lui[485] et continuait son commerce de lettres avec le prince de Cond.
La jalousie de l'abb allait souvent jusqu' la fureur; il voulut mme
s'empoisonner, si l'on en croit Bussy-Rabutin. Ce qui est plus certain,
c'est qu'il s'emporta jusqu' faire  la duchesse de Chtillon des
scnes violentes dont la cour et la ville taient scandalises. En voici
une, entre autres, que raconte mademoiselle de Montpensier.

L'abb Fouquet s'tait absent de Paris; la duchesse de Chtillon en
profita pour reprendre des lettres qu'elle avait eu l'imprudence de lui
confier. Comme elle tait connue des gens de l'abb Fouquet et
considre comme la matresse du logis, elle pntra dans son cabinet,
ouvrit les cassettes qui renfermaient ses papiers et s'en empara. A son
retour, l'abb Fouquet entra en fureur, et, se rendant chez la duchesse,
il clata en reproches et lui dit tout ce que la colre et la passion
lui suggrrent de plus violent. Il brisa mme les miroirs  coups de
pied et la menaa d'envoyer saisir ses meubles et ses pierreries, qu'il
prtendait lui avoir donns. Madame de Chtillon, qui avait tout 
craindre de l'emportement de l'abb, fut oblige de faire dfendre sa
maison et ensuite de se rfugier chez madame de Saint-Chaumont[486].
Jamais affaire n'a fait tant de bruit que celle-l, ajoute mademoiselle
de Montpensier. C'est une trange chose que la diffrence des temps! Si
l'on avait dit  l'amiral de Coligny: La femme de votre petit-fils sera
maltraite par l'abb Fouquet, il ne l'aurait pas cru, et il n'tait
nulle mention de ce nom-l de son temps, non plus que du temps des
conntables de Montmorency et du brave Bouteville, pre de madame de
Chtillon[487].

Cette scne violente entrana une rupture, qui mit l'abb Fouquet au
dsespoir. Il chercha par tous les moyens  renouer ses relations avec
madame de Chtillon. Il n'avait plus la ressource des affaires
politiques, la duchesse ne donnant alors aucune prise de ce ct. Il fit
intervenir la religion et se servit de sa mre, dont la simplicit fut
dupe des fourberies de l'abb. Apprenant que la duchesse de Chtillon
tait au couvent de la Misricorde du faubourg Saint-Germain[488], il
s'y rendit avec sa mre. Lorsque madame de Chtillon l'aperut, elle dit
 madame de Brienne, qui l'accompagnait: Ah! que vois-je? Quoi! cet
homme devant moi[489]! Mais la mre Madeleine, suprieure de la
communaut, gagne par la mre de l'abb Fouquet, et ne voyant dans
cette scne de comdie qu'une oeuvre charitable, suppliait madame de
Chtillon de mettre ses ressentiments aux pieds du crucifix. Au nom de
Jsus-Christ, lui disait-elle, regardez-le en piti. Madame Fouquet
joignait ses instances  celles de la mre Madeleine, et leurs prires
finirent, si l'on en croit mademoiselle de Montpensier, par triompher
des ressentiments de la duchesse de Chtillon. Ce fut, comme dit la
princesse, une farce admirable.

Cependant, depuis cette poque, la rconciliation ne fut jamais
complte, et, lorsque mademoiselle de Montpensier revint  Paris en
1658, elle fut encore tmoin d'une scne assez ridicule entre la
duchesse de Chtillon et l'abb Fouquet. Un soir que la princesse tait
 la foire Saint-Germain[490] avec Monsieur, frre de Louis XIV,
qu'accompagnaient la princesse Palatine, Anne de Gonzague, et d'autres
dames de la cour, la duchesse de Chtillon vint les rejoindre. Peu de
temps aprs, l'abb Fouquet arriva; aussitt madame de Chtillon dit 
Monsieur: Permettez-moi de mettre un masque; j'ai froid au front[491].
Elle se couvrit le visage d'un de ces lgers masques de velours que
l'usage permettait aux femmes de porter; elle le garda tant qu'elle fut
en prsence de l'abb Fouquet. Comme le prince et ces dames visitaient
diverses boutiques de la rue de Tournon, ils furent plusieurs fois
spars. Ds que la duchesse de Chtillon se trouvait dans un lieu o
n'tait point l'abb Fouquet, elle tait son masque et le remettait ds
qu'il paraissait. De son ct, l'abb affectait pour la duchesse un
ddain qu'il tait loin d'avoir. Il y eut hier comdie au Louvre,
crivait Olympe Mancini le 20 aot 1658[492]; Mademoiselle y tait,
ainsi que madame de Chtillon, l'abb Fouquet aussi, lequel dit toujours
qu'il ne se soucie point de la belle, et mme il s'en moqua tout hier
soir. Mais je crois que tout ce qu'il en fait, ce n'est que par colre,
et je jurerais qu'ils se raccommoderont.

Repouss par madame de Chtillon, l'abb Fouquet ne tarda pas  porter
ailleurs ses volages amours. Il s'attacha  une des beauts clbres de
cette poque,  madame d'Olonne, et devint le rival des Marsillac, des
Candale, des Guiche, en un mot de toute la brillante jeunesse de la
cour. Quant  la duchesse de Chtillon, lorsqu'elle vit les adorateurs
s'loigner d'elle, elle songea  faire une fin et pousa un prince
allemand, Christian-Louis, duc de Mecklembourg. Depuis cette poque,
elle s'occupa surtout de satisfaire sa passion dominante, celle des
richesses; elle entassa de l'or, de l'argent, des meubles prcieux, des
pierreries. Cependant elle conserva longtemps des restes de beaut, et
madame de Svign, parlant d'un voyage qu'elle fit, en 1678,  l'arme
de son frre le marchal duc de Luxembourg, la compare  Armide au
milieu des guerriers[493]. Saint-Simon, qui nous fait assister  la fin
de toutes les grandeurs du dix-septime sicle, a retrac les derniers
moments de Henriette de Montmorency-Bouteville, qui mourut sans aucun
retour vers des sentiments plus levs[494]. Enfin madame de Svign
s'est charge de son oraison funbre. Annonant la mort de la duchesse
de Mecklembourg  madame de Grignan: Comment peut-on, dit-elle[495],
garder tant d'or, tant d'argent, tant de meubles, tant de pierreries, au
milieu de l'extrme misre des pauvres, dont on tait accabl dans les
derniers temps? Mais comment peut-on vouloir paratre aux yeux du monde,
de ce monde dont on veut l'estime et l'approbation au del du tombeau,
comment veut-on lui paratre la plus avare personne du monde, avare pour
les pauvres, avare pour ses domestiques,  qui elle ne laisse rien;
avare pour elle-mme, puisqu'elle se laissait quasi mourir de faim, et,
en mourant, lorsqu'elle ne peut plus cacher cette horrible passion,
paratre aux yeux du public l'avarice mme!




CHAPITRE XX

--1657--

Famille de Nicolas Fouquet.--Il pouse en premires noces Marie
Fourch, et en secondes noces Marie-Madeleine de
Castille-Villemareuil.--Positions leves occupes par ses frres
Franois, Louis et Gilles.--Mariage de la fille ane de Fouquet
avec le marquis de Charost (12 fvrier 1657).--Projet rdig par
Fouquet pour se mettre  l'abri de la vengeance de Mazarin.--Ham et
Concarneau sont dsigns, dans la premire rdaction du projet,
comme les places fortes o doivent se retirer les amis de
Fouquet.--Rle important qu'il donne  la marquise du
Plessis-Bellire.--Caractre de cette femme.--Elle marie sa fille
au duc de Crqui.--Madame d'Asserac est cite galement dans le
projet de Fouquet.--Elle achte pour le surintendant le duch de
Penthivre.--Rle assign  l'abb Fouquet et  la famille du
surintendant.--Attitude que devaient prendre les gouverneurs amis
de Fouquet.--Personnages sur lesquels il comptait  la cour et dans
le parlement: le duc de la Rochefoucauld et son fils, le prince de
Marsillac, Arnauld d'Andilly, Achille de Harlay.--Il avait gagn
l'amiral de Neuchse et un marin nomm Guinan.--Les frres et les
amis du surintendant devaient entretenir l'agitation dans les
parlements et le clerg.--Mesures  prendre dans le cas o Fouquet
serait mis en jugement.--Rponse de Fouquet  l'occasion du projet
trouv  Saint-Mand.--Il en reconnat l'authenticit.--Il veut
acheter une charge de secrtaire d'tat.--Travaux excuts 
Vaux-le-Vicomte, prs de Melun.--Fouquet se laisse cuivrer par la
flatterie.


Nicolas Fouquet n'imita pas d'abord la fougue ni les emportements de son
frre l'abb. Il s'tait toujours montr plus prudent et plus modr que
lui. A l'poque o nous sommes parvenus, sa conduite est celle d'un
ambitieux qui marche vers son but avec une habile circonspection. Il
prpare de loin sa puissance, se fait des amis et des partisans de haut
rang, tend ses domaines, et s'efforce de poser solidement les bases de
sa fortune. Il avait pous, en premires noces, Marie Fourch, dame de
Quehillac, qui lui avait apport une dot assez considrable. On l'value
 trois ou quatre cent mille livres, dans un mmoire dont l'auteur
s'attache  diminuer la fortune de Fouquet, afin de rendre ses
dilapidations plus frappantes[496]. Marie Fourch mourut bientt,
laissant une fille qui devint plus tard marquise, puis duchesse de
Charost.

Vers 1650, poque o il acheta la charge de procureur gnral au
parlement de Paris, Nicolas Fouquet pousa, en secondes noces,
Marie-Madeleine de Castille-Villemareuil, fille unique de Franois de
Castille, qui fut successivement matre des requtes et prsident d'une
des chambres des enqutes au parlement de Paris. Fouquet eut, dit-on, de
ce second mariage, quatre ou cinq cent mille livres[497]. Les Castille
taient une famille de marchands rputs fort riches, et qui avaient
contract de grandes alliances. Le prsident Jeannin, ministre de Henri
IV et ngociateur clbre[498], avait mari sa fille  Pierre Castille,
qui, de marchand de soie, tait devenu receveur du clerg. Nicolas
Jeannin-de-Castille et Marie-Madeleine de Castille-Villemareuil taient
les descendants de ce Pierre Castille; le premier devint marquis de
Montdejeu et trsorier de l'pargne; la seconde pousa Nicolas Fouquet.

La femme du surintendant resta dans l'ombre tant que son mari fut riche
et puissant; mais, aprs sa disgrce, elle montra un courage et un
dvouement qui honorent sa mmoire. Elle s'effora, de concert avec la
mre de Fouquet, d'exciter la piti des juges et de dsarmer la colre
du roi. Ces deux femmes se tenaient presque chaque jour  la porte de
l'Arsenal, o sigeait la chambre de justice, et prsentaient des
requtes en faveur de l'accus[499]. Aprs la condamnation du
surintendant, sa femme s'enferma avec lui dans la forteresse de
Pignerol, et y resta jusqu' la mort de Nicolas Fouquet. Elle lui
survcut trente-six ans, entoure du respect que mritaient ses vertus.
Elle mourut  Paris, en 1716, dit Saint-Simon[500], dans une grande
pit, dans une grande retraite et dans un exercice continuel de bonnes
oeuvres pendant toute sa vie. La mre et la femme de Fouquet
contrastaient par leurs qualits simples et modestes avec le reste de la
famille.

Nicolas Fouquet avait alors deux frres vques: l'an, Franois, avait
longtemps occup l'vch d'Agde; mais la faveur croissante de sa
famille le porta, en 1656,  la coadjutorerie de l'archevch de
Narbonne. Il assura trente mille livres de rente, en bnfices d'glise,
au neveu de l'archevque, et obtint ainsi le titre de coadjuteur de
Narbonne[501]. En mme temps il rsigna son vch d'Agde en faveur de
son frre cadet, Louis Fouquet, qui avait t rcemment pourvu d'une
charge de conseiller au parlement de Paris. Enfin un troisime frre du
surintendant, Gilles, entra dans la maison du roi, et finit par devenir
premier cuyer de la grande curie. Son mariage avec la fille unique du
marquis d'Aumont releva la famille un peu roturire des Fouquet[502]. Le
marquis d'Aumont se dmit, en faveur de son gendre, du gouvernement de
Touraine et des chteaux forts qui en dpendaient.

Nicolas Fouquet tait, par son crdit, le principal auteur de cette
rapide fortune de sa famille. On trouva mme, dans ces papiers, la
preuve que le trsor public avait pay les dignits et les alliances des
Fouquet. Le surintendant aspirait  un mariage brillant pour la fille
unique qu'il avait eue de son premier mariage, et il y parvint. Elle
pousa, le 12 fvrier 1657[503], le fils an du comte de Charost,
gouverneur de Calais et capitaine des gardes du roi. Pour acheter cette
alliance illustre, Nicolas Fouquet avait donn six cent mille livres de
dot  sa fille[504], et avait fait rembourser au comte de Charost cinq
cent mille livres qui lui taient dues pour d'anciens services. On
clbra ces noces avec une pompe extraordinaire.

Les Charost taient une branche de la maison de Bthune,  laquelle la
France avait d Sully, ministre de Henri IV. Le comte de Charost avait
rendu de grands services au cardinal de Richelieu et rempli sous son
administration des fonctions importantes. Il resta en faveur sous le
ministre de Mazarin, et s'en montra digne par sa fidlit et son
dvouement  la cause royale. En mariant son fils  la fille du
surintendant, il s'assura le payement d'anciennes dettes que la couronne
avait contractes envers lui, et se prpara de nouvelles faveurs aux
dpens du trsor public.

La Gazette en vers de Loret ne manqua pas de clbrer ce mariage. On lit
dans la lettre qui porte la date du 7 fvrier 1657:

    Le fils du comte de Charaut[505],
    Jeune seigneur qui beaucoup vaut.
    Avec une allgresse extrme
    Se maria ce jour-l mme
    A mademoiselle Fouquet,
    Que Dieu prserve de hoquet;
    Car, outre qu'elle est trs-bien ne,
    Et de plusieurs dons orne,
    Diverses gens m'ont racont
    Que c'est un trsor de bont,
    Et qu'elle est fort spirituelle;
    Mais aussi de qui tiendrait-elle?
    Puisqu'on peut dire avec raison
    Qu'elle est fille d'une maison
    Qui parat une ppinire
    De sagesse, sens et lumire:
    Tmoin son oncle paternel[506],
    Digne d'un bonheur ternel,
    Par l'excellence naturelle
    De son me tout  fait belle;
    Tmoin aussi son cher papa,
    Dont l'esprit jamais ne chopa
    Dans ces deux charges d'importance
    Qu'il exerce en servant la France.
    Enfin c'est un rare trsor.

Malgr les progrs de sa puissance et de ses richesses, le surintendant
n'tait pas sans inquitude. Le cardinal Mazarin connaissait son
ambition et prtait l'oreille  ses ennemis. Nicolas Fouquet se tint sur
ses gardes, songea  se prparer un asile en cas de disgrce, et rdigea
en 1657 le fameux projet qui fut trouv  Saint-Mand. Dans un long
prambule[507] il expliquait le motif de ses craintes: la dfiance du
cardinal contre tous les hommes puissants, les inimitis que lui,
Fouquet, s'est attires comme surintendant, et que les fonctions de son
frre l'abb ont encore aggraves, enfin la persuasion que Mazarin ne
les attaquera que s'il croit pouvoir les ruiner et les perdre
compltement. Il faut donc, ajoute-t-il, craindre tout et le prvoir,
afin que, si je me trouvais hors de la libert de m'en pouvoir
expliquer, on et recours  ce papier pour y chercher les remdes qu'on
ne pourrait trouver ailleurs.

Le surintendant voulait avant tout s'assurer une place forte o il pt
braver la colre du cardinal. Depuis Richelieu, les principaux
ministres avaient eu leur ville de refuge. Richelieu s'tait fait donner
le Havre et avait fortifi cette place, dont le gouverneur et la
garnison ne dpendaient que de lui. Mazarin tait matre de Brouage. Le
surintendant songea d'abord  Concarneau et  Ham. La premire de ces
villes tait un petit port de Bretagne que, ds 1656, l'abb Fouquet
avait achet avec l'argent fourni par le surintendant. Les deux frres
s'taient efforcs de donner une certaine importance  Concarneau, et y
avaient fait construire un grand vaisseau du port de huit cents
tonneaux, auquel ils donnrent le nom de l'_cureuil_[508]. Quant  la
forteresse de Ham, elle avait t donne  l'abb Fouquet, en rcompense
des services qu'il avait rendus en dcouvrant les projets de la duchesse
de Chtillon sur Pronne et en les faisant chouer[509]. Dans la
premire rdaction du projet de rsistance, que Nicolas Fouquet crivit
de sa main en 1657[510] il dsigna Ham et Concarneau comme les places
fortes o ses amis devaient se retirer s'il tait disgraci.

Ce projet, sur lequel il est ncessaire d'insister, se divise en deux
parties. Dans l'une, le surintendant prvoit le cas o il serait
seulement arrt, et dans l'autre celui o on le mettrait en jugement.
La premire prcaution  prendre, si on l'arrtait, serait de veiller 
la sret des forteresses; et, pour cela, on devrait s'adresser  madame
du Plessis-Bellire,  qui je me fie de tout, ajoute Fouquet, et pour
qui je n'ai jamais eu aucun secret ni aucune rserve. Elle connat mes
vritables amis, et il y en a peut-tre qui auraient honte de manquer
aux choses qui seraient proposes pour moi de sa part.

Madame du Plessis-Bellire, que nous trouvons ici pour la premire fois,
reviendra trop souvent dans l'histoire de Fouquet pour que nous n'en
parlions pas avec quelques dtails. Suzanne de Bruc tait veuve depuis
trois ans du marquis du Plessis-Bellire, lieutenant gnral des armes
du roi, brave et habile officier qui n'avait jamais manqu  la fidlit
pendant les annes de troubles et de rvolte qu'il avait traverses. Sa
veuve tait, de l'avis de tous les contemporains, une femme d'esprit et
de tte. Elle s'empara compltement de Nicolas Fouquet, et les Mmoires
du temps font assez connatre la nature des relations qui existaient
entre eux. On lui prte mme une lettre[511] qui la ferait descendre au
rang de basse et ignoble entremetteuse. Il est difficile de concilier
ces faits avec les amitis illustres que conserva madame du
Plessis-Bellire. Madame de Svign ne cessa de tmoigner la plus vive
affection  l'amie dvoue de Fouquet[512]. Simon-Arnauld de Pomponne et
madame de Motteville lui crivaient[513]. Saint-Simon lui-mme, en
annonant la mort de la marquise du Plessis-Bellire, n'en parle qu'avec
un sentiment de respect et de sympathie[514]. Il est remarquable que,
dans les lettres qui sont parvenues jusqu' nous, on ne trouve qu'un
seul billet qui puisse faire souponner la vertu de madame du
Plessis-Bellire; elle ne s'occupe le plus souvent que de questions
d'intrt. Ambitieuse, elle visait pour sa fille  un mariage brillant,
et pour elle-mme  la place de gouvernante des enfants de France. Cette
dernire charge fut donne  madame de Montausier, si clbre par son
bel esprit, son rle de prcieuse  l'htel de Rambouillet et sa
renomme de vertu, o il y avait plus d'apparat que d'austrit relle.

Madame du Plessis-Bellire russit mieux dans les projets d'alliance
pour sa fille. Le surintendant, qui lui avait assur de riches pensions
sur les fermes d'impts[515], contribua sans doute par ses largesses 
faciliter le mariage de Catherine du Plessis-Bellire avec Franois de
Crqui, qui devint dans la suite marchal de France et un des plus
grands seigneurs du royaume. Ce qui est certain, c'est que Fouquet donna
plus tard deux cent mille livres pour assurer  Franois de Crqui la
charge de gnral des galres de France, en mme temps qu'il mnageait
au fils de madame du Plessis-Bellire celle de vice-amiral des flottes
de l'Ocan, que possdait le commandeur de Neuchse. Ce dernier tait
aussi un des obligs de Fouquet; il avait reu du surintendant l'argent
ncessaire pour payer sa charge, et avait promis de s'en dmettre en
faveur du fils de la marquise du Plessis-Bellire[516]. On voit combien
de motifs cette femme ambitieuse avait pour tre dvoue au
surintendant. Elle ne manqua pas, du reste,  la reconnaissance et
s'honora par son dvouement pour Fouquet disgraci. Le surintendant
avait raison de compter sur le zle de cette amie pour stimuler ses
partisans dans le cas o il serait arrt.

Madame du Plessis-Bellire devait s'entendre immdiatement avec les
gouverneurs de Ham et Concarnau, et munir ces places de troupes et de
vivres, afin de rsister  une attaque. Fouquet comptait
particulirement sur le gouverneur de Concarnau, nomm Deslandes, dont
je connais, disait-il, le coeur, l'exprience et la fidlit. Il faudrait
lui donner avis de mon emprisonnement et ordre de ne rien faire d'clat
en sa province, ne point parler et se tenir en repos, crainte que d'en
user autrement ne donnt occasion de nous pousser; mais il pourrait,
sans dire mot, fortifier sa place d'hommes et de munitions de toutes
sortes, retirer les vaisseaux qu'il aurait  la mer, et tenir toutes
choses en bon tat, acheter des chevaux et autres choses pour s'en
servir, quand il serait temps.

Une autre femme, que nous trouvons aussi pour la premire fois dans
l'histoire de Fouquet, madame d'Asserac, devait, aussitt aprs avoir
reu la nouvelle de l'arrestation, venir  Paris pour s'entendre avec
madame du Plessis-Bellire. Qu'tait cette dame d'Asserac? Quelles
taient ses relations avec Fouquet? Plagie de Rieux, marquise
d'Asserac, possdait en Bretagne de vastes domaines qui touchaient 
ceux de Fouquet. Les papiers du surintendant renferment plusieurs
lettres de cette dame[517], qui prouvent que, dvoue  Fouquet, elle
avait su concilier son affection avec ses devoirs, et qu'elle faisait
mentir le proverbe: _Jamais surintendant n'a trouv de cruelle_. Ds le
mois d'aot 1656, elle lui crivait une lettre d'affaires[518]. La
seconde lettre atteste que Plagie de Rieux avait su rsister  Fouquet
sans rompre avec lui: De ma vie, lui crivait-elle, je n'prouvai si
bien la force que j'ai sur moi-mme que je fis avant-hier. Il ne s'en
fallait rien qu'elle ne me manqut quand je vous quittai, et je me
saurai bon gr toute ma vie de l'avoir su garder jusques au bout. Enfin,
monsieur, voyez les desseins que le changement des vtres m'a fait
prendre: ils sont de travailler toute ma vie  vous le faire reprocher 
vous-mme, et si pendant tout ce temps il s'en trouve un o vous soyez
en situation de faire un discernement juste des gens, vous pourrez voir
que les moindres obligations font chez moi ce que les plus grandes,
ailleurs, ont peine d'y tablir. Voyez si mon ressentiment est 
craindre[518a].

Le marquis d'Asserac mourut en 1657, ainsi que le prouve la _Gazette_ de
Loret ( la date du 29 septembre):

    D'Asserac, ce brave marquis,
    Qui par bonheur s'tait acquis
    Une pouse de haut lignage,
    Et dont l'esprit et le visage
    Enflammeraient les plus glacs,
    Est dcd ces jours passs;
    Dont sadite pouse plore
    Dans un couvent s'est retire
    Pour y soupirer  loisir,
    Touchant son prsent dplaisir.
    Puis, quand ses yeux pourvus de charmes
    Auront, de quantit de larmes,
    Fait sacrifice  son poux,
    On la reverra parmi nous
    Avec ses appas ordinaires;
    Car ayant de grandes affaires
    Pour rgler sa noble maison,
    Ce ne serait pas la raison
    Qu'une veuve si renomme
    Demeurt longtemps enferme.

La marquise d'Asserac resta l'amie de Fouquet et continua de lui donner
d'utiles conseils, comme on le voit par la lettre suivante: Je
m'aperois que l'amiti dans mon coeur ne peut perdre ses droits, et vous
ne sauriez croire l'impatience que je sentis de vous mander ce qui m'est
revenu par deux personnes de qualit et de croyance, c'est que l'oncle
d'une personne qui est votre proche allie, et ce que vous avez
d'ennemis dans le parlement, et force autres mme, font une espce de
ligue et entreprennent de vous mettre mal dans les esprits de celles qui
ne vont pas au voyage, et, pour y parvenir, cherchent jusques aux choses
les plus particulires, et mme dans votre famille. Songez-y; ne
ngligez rien. L'envie est d'ordinaire l'ombre des grandes fortunes:
plus la vtre s'lvera, plus l'effort de vos ennemis et leur haine
seront grands. Je m'admire de vous faire ici une espce de discours
instructif. J'en retranche ce que je puis, et je vous assure qu'il ne
vous parat que ce que je ne puis retenir. Il et t mieux de vous
crire seulement ce que j'ai appris, et de finir comme je vais faire,
en vous assurant que je serai toute ma vie dans vos intrts sans
empressement de vous le dire,  moins qu'il n'y aille de vous servir.

Telle tait cette dame d'Asserac, amie dvoue, qui avait su rsister
aux dangereuses sductions du surintendant. Ces lettres, que nous
reproduisons dans toute leur simplicit et leur vrit, attestent que
Fouquet avait une puissance sympathique qui lui gagnait des mes leves
et gnreuses, et que lui-mme, malgr la faiblesse de son coeur et
l'entranement de ses passions, savait comprendre la vertu et ses nobles
instincts. Ainsi s'explique le dvouement des amis nombreux qui
restrent fidles  son infortune. Madame d'Asserac servit Fouquet avec
beaucoup de zle dans les acquisitions qu'il fit en Bretagne[519]. Ce
fut sous son nom qu'il acheta, du financier Boislve, le duch de
Penthivre, qui avait pour ville principale Guingamp (dpartement des
Ctes-du-Nord). Le prix tait fix  un million neuf cent mille livres.
Madame d'Asserac, qui,  la mort de son mari, tait crible de
dettes[520], n'aurait pu faire pour elle-mme une pareille acquisition,
et Fouquet devint sous son nom propritaire d'un duch qui tendait son
influence dans le nord de la Bretagne. Madame d'Asserac possdait
l'le-Dieu, sur les ctes de cette province, et Fouquet recommande, dans
son projet, qu'elle ait soin de mettre cette le en tat de dfense, et
d'y runir des vaisseaux pour porter des secours partout o il serait
ncessaire.

L'abb Fouquet ne joue, dans ce plan de rsistance, qu'un rle
secondaire. Son frre, qui n'avait pas encore rompu avec lui, commenait
 s'en dfier. En recommandant  ses amis de s'adresser  l'abb Fouquet
et de le laisser agir, il ajoute: pourvu qu'il conserve pour moi
l'amiti  laquelle il est oblig et dont je ne puis douter. La famille
du surintendant, sa mre, sa femme, ses frres, son gendre, devaient se
runir pour obtenir par leurs instances qu'on lui laisst une partie de
ses gens qu'il dsigne nominativement. Fouquet les engageait  faire
tous leurs efforts pour se mettre en relation avec lui et entretenir un
commerce rgulier, soit par le moyen d'autres prisonniers, soit en
gagnant ses gardiens. Ils devaient en mme temps voir sous main tous
ceux que la reconnaissance obligeait d'tre dans ses intrts. C'est
toujours  madame du Plessis-Bellire que Fouquet leur recommande de
s'adresser.

Aprs avoir consacr trois mois  se reconnatre et  s'entendre, les
amis de Fouquet devaient commencer  prendre une attitude menaante: le
comte de Charost, dont le fils avait pous sa fille, se retirerait 
Calais, dont il tait gouverneur, mettrait la place et la garnison en
bon tat, et si son fils, le marquis de Charost, n'tait point de
service auprs du roi, o le retenait souvent sa charge de capitaine des
gardes, il s'enfermerait aussi  Calais avec son pre et y mnerait sa
femme, fille du surintendant. C'tait surtout cette jeune femme qui
devait stimuler le zle de son mari et de son beau-pre en faveur de
Fouquet. Il faudrait, ajoutait-il, que madame du Plessis-Bellire lui
rappelt en cette occasion toutes les obligations qu'elle m'a, et
l'honneur qu'elle peut acqurir en tenant monsieur son beau-pre et son
mari dans mes intrts.

Fouquet numrait ensuite les gouverneurs qui devraient,  l'exemple du
comte de Charost, s'enfermer dans leurs places et s'y prparer  une
rsistance arme. Il citait, entre autres, MM. de Bar, de Crqui et de
Feuquires. De Bar, gouverneur d'Amiens, avait t charg par Mazarin,
de veiller  la garde des princes enferms au Havre en 1650. Il avait
conserv de grandes intelligences dans cette place, ainsi que dans
Hesdin et Arras. On esprait obtenir, par son concours, que MM. de
Bellebrune, gouverneur de Hesdin, et Montdejeu, gouverneur d'Arras,
s'enfermassent aussi dans leurs forteresses et y prissent une attitude
capable d'intimider Mazarin. Fabert, gouverneur de Sedan, tait trop
dvou au cardinal pour que l'on se flattt de l'en dtacher. Mais le
marquis de Crqui lui rappellerait la parole formelle qu'il avait donne
 Fouquet et  lui-mme, de soutenir les intrts du surintendant. Si
Fabert persistait dans les mmes sentiments, on lui demanderait
d'crire, en son nom et au nom de tous les gouverneurs indiqus
ci-dessus, une lettre pressante au cardinal Mazarin pour obtenir la
libert de Fouquet, en s'engageant  lui servir de caution.

Les amis du surintendant ne devaient pas se servir de la poste pour
leurs communications, mais envoyer des agents, sur le dvouement
desquels on pt compter. Langlade et Gourville taient dsigns comme
les principaux auxiliaires de madame du Plessis-Bellire pour donner des
ordres et organiser la rsistance. Ils ne resteraient pas  Paris, mais
auraient soin de se mettre en sret, en laissant Paris des personnes
dvoues. A la cour, MM. de la Rochefoucauld, de Marsillac et de
Bournonville pourraient tre d'utiles allis. J'ai beaucoup de
confiance en M. de la Rochefoucauld, crit Fouquet, et en sa capacit.
Il m'a donn des paroles si prcises d'tre dans mes intrts, bonne ou
mauvaise, fortune, envers et contre tous, que, comme il est homme
d'honneur et reconnaissant de la manire que j'ai tenue avec lui, et des
services que j'ai eu intention de lui rendre, je suis assur que lui et
M. de Marsillac ne me manqueront pas. C'tait Gourville, autrefois
attach au duc de la Rochefoucauld, qui avait fait sa liaison avec le
surintendant. Le futur auteur des _Maximes_, fidle  ses principes
gostes, avait profit de la faveur et des prodigalits de Fouquet;
mais il tmoigna peu de sympathie pour son malheur. On vit alors combien
taient vrais les traits sous lesquels la Rochefoucauld lui-mme s'tait
peint[521]: Je suis peu sensible  la piti, et je voudrais ne l'y tre
point du tout. Cependant, il n'est rien que je ne fisse pour le
soulagement d'une personne afflige, et je crois effectivement que l'on
doit tout faire jusqu' lui tmoigner mme beaucoup de compassion de son
mal, car les misrables sont si sots, que cela leur fait le plus grand
bien du monde; mais je tiens aussi qu'il faut se contenter d'en
tmoigner et se garder bien soigneusement d'en avoir. C'est une passion
qui n'est bonne  rien au dedans d'une me bien faite, qui ne sert qu'
affaiblir le coeur et qu'on doit laisser au peuple. Cette thorie de
l'gosme rel et de la sensibilit en paroles s'affiche ici avec un
cynisme qui rvolte; mais les contemporains de la Rochefoucauld, qui ne
lisaient pas au fond de son coeur, se laissaient prendre  ses belles
paroles,  ses semblants d'affection et de dvouement. Telle fut sans
doute la cause de l'illusion de Fouquet dans ses relations avec le duc.

Quant au prince de Marsillac, fils de la Rochefoucauld, il prsentait
avec son pre le contraste le plus complet. Il avait l'esprit aussi
ferm et aussi terne que le duc l'avait ouvert et brillant, et ce fut,
si l'on en croit Saint-Simon[522], la cause principale de sa faveur
auprs de Louis XIV. Le roi tait fatigu des beaux-esprits dont sa cour
tait remplie. Il prfra Marsillac, qui, bien loin de l'importuner par
son clat comme les Candale, les Guiche, les Vardes, subissait son
ascendant avec toute la docilit et la bassesse d'un courtisan. Il fut
bientt de toutes les parties du roi. Le surintendant ne pouvait pas
plus compter sur Marsillac que sur son pre, et Gourville avait raison
de lui dire, lorsqu'il lui montra son projet, que, parmi les personnes
qu'il citait comme ses amis, plusieurs ne seraient fidles qu' sa
fortune.

Tels ne furent pas les Arnauld, que Fouquet numre aussi parmi ses
amis les plus dvous. Il cite particulirement Arnauld d'Andilly, qui,
depuis plusieurs annes, s'tait retir  Port-Royal des Champs. Ce
personnage, longtemps ml aux affaires politiques, semblait y avoir
renonc compltement pour la vie solitaire. Cependant, malgr sa pit,
il conserva toujours quelques relations dans le monde et  la cour; il
aimait  obliger ses amis, et il est probable qu'il en recommanda
quelques-uns au surintendant, et qu'il le remercia de ses services par
des protestations de dvouement. Ce qui est certain, c'est que le
solitaire de Port-Royal et sa famille restrent fidles  Fouquet aprs
sa disgrce. C'est  Simon Arnauld de Pomponne, fils d'Arnauld
d'Andilly, que sont adresses les lettres si touchantes de madame de
Svign sur le procs de Fouquet. Le jeune Arnauld avait mme t exil
 l'poque de l'arrestation du surintendant. Ce qui fait supposer que
des relations intimes existaient entre lui et Fouquet. Plus tard,
lorsque Olivier d'Ormesson eut contribu, par son rapport,  sauver la
vie du surintendant, Arnauld d'Andilly lui en exprima sa joie et sa
reconnaissance avec effusion. Ce vieillard de quatre-vingts ans avait
conserv toute la vivacit de coeur de la jeunesse. Madame de Svign lui
prsenta,  Livry, le rapporteur du procs de Fouquet. Il me fit mille
embrassades, dit Olivier d'Ormesson dans son _Journal_, avec des
tmoignages d'estime et d'amiti les plus obligeants du monde; il se
porte bien et agit avec un feu admirable.

Parmi les membres du parlement sur lesquels Fouquet croyait pouvoir
compter, on trouve MM. de Harlay, Maupeou, Miron et Chanut. Le premier,
qui lui succda comme procureur gnral du parlement, portait un nom
illustre dans la magistrature; il en tait digne par l'tendue, les
lumires et la sagacit de son esprit; mais,  en croire le tmoignage
suspect de Saint-Simon[523], il aurait dshonor son nom par la bassesse
de son caractre: Issu de grands magistrats, Harlay en eut toute la
gravit, qu'il outra en cynique; il en affecta le dsintressement et la
modestie, qu'il dshonora, l'une, par sa conduite, l'autre, par un
orgueil raffin mais extrme, qui, malgr lui, sautait aux veux. Il se
piqua surtout de probit et de justice, dont le masque tomba bientt.
Entre Pierre et Jacques, il conservait la plus exacte droiture; mais,
ds qu'il apercevait un intrt ou une faveur  mnager, tout aussitt
il tait vendu. Si l'on s'en rapportait  Saint-Simon[524], Fouquet
aurait t encore moins heureux dans le choix de ses amis au parlement
qu'en fait de grands seigneurs et de courtisans.

Les marins lui furent plus dvous. Comme la Bretagne, sur laquelle le
surintendant fondait ses principales esprances, est surtout accessible
par mer, il avait eu soin de s'assurer des flottes et des amiraux. Il
cite surtout, dans son projet, l'amiral de Neuchse: Il est bon,
dit-il, que mes amis soient avertis que M. le commandeur de Neuchse me
doit le rtablissement de sa fortune; que sa charge de vice-amiral a t
paye des deniers que je lui ai donns par la main de madame du Plessis,
et que jamais un homme n'a donn des paroles plus formelles que lui
d'tre dans mes intrts en tout temps, sans distinction et sans
rserve, envers et contre tous. Il est important que quelqu'un d'entre
eux lui parle et voie la situation de son esprit, non pas qu'il ft 
propos qu'il se dclart immdiatement pour moi; car, de ce moment, il
serait tout  fait incapable de me servir. Mais, comme les principaux
tablissements sur lesquels je me fonde sont maritimes, il est bien
assur que, le commandement des vaisseaux tombant en ses mains, il
pourrait nous servir bien utilement en ne faisant rien, et, lorsqu'il
serait en mer, trouvant des difficults qui ne manquent jamais quand on
veut.

Fouquet avait aussi gagn un marin expriment, nomm Guinan[525], homme
de conseil, d'entreprise et d'excution, disent les pices du procs. Il
comptait sur lui pour mettre Concarnau et le Havre en tat de dfense:
Il faudrait que M. Guinan, lequel a beaucoup connaissance de la mer et
auquel je me fie, contribut  munir toutes nos places de choses
ncessaires et d'hommes qui seraient levs par les ordres de Gourville
ou des gens ci-dessus nomms. C'est pourquoi il serait important qu'il
ft averti en diligence de se mettre en bon tat et de se rendre 
Concarnau ou au Havre; ce dernier serait le meilleur.

Fouquet connaissait la puissance de l'argent et n'avait pas nglig d'en
amasser pour tre en tat d'quiper des vaisseaux et de s'assurer des
dfenseurs. Il savait aussi quel parti on pouvait tirer des parlements,
du clerg et des nations trangres. Il avait song  tous ces moyens
d'agitation, de rsistance et de guerre. Son frre, Louis Fouquet, nomm
depuis peu de temps  l'vch d'Agde, avait t pendant longtemps
conseiller au parlement de Paris; il y avait des amis. Le surintendant
lui recommandait de les faire agir  l'occasion des leves d'impts, et
de susciter au ministre des embarras qui le rendraient plus timide et
plus dispos  traiter. Le clerg, o les jansnistes et les partisans
du cardinal de Retz taient nombreux, formait, comme les parlements, un
corps puissant et peu docile. Deux des frres de Fouquet y occupaient de
hautes fonctions, Franois, comme coadjuteur de Narbonne, Louis, comme
vque d'Agde. Leur mission devait tre d'exciter le clerg  s'unir 
la noblesse pour demander les tats gnraux, ou, s'ils ne le pouvaient,
de convoquer des conciles nationaux en des lieux loigns des garnisons,
et l, ajoute Fouquet, on pourrait proposer mille matires dlicates.
Enfin les troubles des derniers temps n'avaient que trop montr quelles
forces les factieux pouvaient tirer de l'tranger. Bordeaux avait reu
une garnison espagnole, et plus d'une fois les princes avaient appel en
France le duc de Lorraine. Fouquet n'oubliait pas de parler des secours
qu'on pouvait tirer des autres royaumes et tats, et dsignait la
personne qui devait se charger de ngocier avec eux.

Telle tait la premire partie du plan. Fouquet n'y prvoyait que le cas
o il serait arrt; mais, si l'on allait plus loin et qu'on voult lui
faire son procs, des mesures plus nergiques devaient tre adoptes;
les gouverneurs s'empareraient des deniers publics et lanceraient leurs
garnisons sur les routes pour intercepter les communications entre le
pouvoir central et les provinces. Le capitaine Guinan armerait en
brlots et corsaires tous les navires qu'il pourrait saisir sur la Seine
entre le Havre et Rouen. Les amis de Fouquet feraient les plus grands
efforts pour s'emparer de quelque personnage considrable, tel que le
secrtaire d'tat le Tellier, qui servirait d'otage pour le
surintendant. En mme temps, ils se concerteraient pour enlever le
rapporteur du procs et tous les papiers. Quant aux meubles et
argenterie du surintendant, on aurait eu soin, ds l'origine, de les
mettre en sret dans des maisons religieuses. La guerre des pamphlets,
qui avait t si redoutable entre les mains des frondeurs, ne devait pas
tre nglige. Fouquet dsignait Pellisson comme une des plumes les plus
habiles et les plus sres de son parti. Enfin, il comptait que le
parlement de Paris, dirig par un premier prsident qui lui devait sa
charge[526], ne souffrirait pas qu'un de ses principaux officiers, son
procureur gnral, ft livr  une commission judiciaire, en violation
des privilges de ce corps. Il y avait, dans cette dernire partie du
projet, un vritable plan de guerre civile. L'armement des corsaires, la
saisie des recettes, les hostilits des garnisons, pouvaient tre
hautement qualifis d'attentats  la sret publique et de crimes de
lse-majest.

Fouquet n'a jamais ni la ralit de ce projet. Il dit d'abord, dans ses
_Dfenses_, qu'il n'avait voulu que se mettre  l'abri du mauvais
vouloir de Mazarin sans conspirer contre le roi. Il pourrait y avoir,
dit-il[527], des personnes qui soutiendraient que, le nom du roi n'tant
point en tout ce discours, s'agissant seulement de repousser la violence
et se garantir d'une oppression dernire faite par un homme, qui n'tait
point le matre lgitime, contre un sujet du roi qui l'avait servi et
servait encore avec honneur et courage, hasardant tout pour la gloire de
son souverain et le bien de son tat, on aurait pu trs-lgitimement
employer toutes voies pour empcher cette injustice, et d'autant plus 
mon gard qu'il est notoire qu'on ne me la voulait faire que par la
jalousie de M. le cardinal, qui, abusant de son crdit et de l'amiti du
roi, ne rendait jamais de tmoignage  la vrit, dissimulant les
services des particuliers, s'appropriant l'honneur de tous les bons
vnements o il avait le moins contribu, se dchargeant de ses propres
fautes, et tant  tout le monde l'accs auprs de Sa Majest, pour
empcher que la vrit ne lui ft connue.

Ledit sieur cardinal tait gouvern lui-mme par Colbert, son
domestique, lequel, sous prtexte d'amasser des trsors  son matre,
s'tait empar de son coeur et de son esprit, et le portait  me dtruire
pour profiter de mon emploi, lui inspirant une avarice insatiable et
m'accablant avec une insupportable duret de demandes continuelles,
auxquelles je ne pouvais subvenir, le tout pour flatter son matre et
pour me faire succomber, sans considrer le besoin de l'tat et la ruine
des peuples, et sans se pouvoir satisfaire de quarante ou cinquante
millions, dont M. le cardinal et les siens se sont trouvs enrichis,
sans aucune dette, depuis le mois de fvrier 1653, que j'entrai dans les
affaires.

On pourrait, dis-je, soutenir que, ne faisant rien contre le roi, ne
cherchant aucun secours chez les ennemis de l'tat, o il tait facile
d'en trouver en 1657 et 1658, lorsque ce papier a t crit, ce ne
serait pas un crime d'avoir excut la plus grande partie du contenu en
ce projet et d'avoir garanti sa vie, en faisant peur audit sieur
cardinal par ce moyen, puisque toute voie de se sauver d'une pareille
injustice est naturelle et doit en quelque faon recevoir excuse.

Fouquet ne prsente cette explication que sous forme de doute: _On
pourrait dire_. Pour lui, il s'attache surtout (et ce fut le parti
qu'adoptrent ses amis)  soutenir qu'il n'a jamais srieusement song 
l'excution de ce projet; qu'il avait jet quelques penses sur le
papier dans un moment d'inquitude et d'irritation, mais sans y attacher
d'importance. Ce papier, abandonn dans un coin de sa maison de
Saint-Mand, ne pouvait devenir, selon le surintendant et ses amis, un
chef srieux d'accusation. Nous reviendrons plus tard sur ces
allgations de Fouquet. Ce qu'il importe de constater en ce moment,
c'est que le projet tait bien authentique, et que, pendant plusieurs
annes, le surintendant ne cessa de se prparer  la rsistance et de
prodiguer l'argent pour tendre ses domaines et se concilier de nouveaux
partisans. Il avait eu soin, en fournissant  Bussy-Rabutin une partie
de l'argent ncessaire pour acheter la charge de mestre de camp gnral
de la cavalerie, de stipuler qu'il pourrait, au bout de trois ans,
racheter cette charge au mme prix. Il la destinait  un de ses
gendres[527a]. Il voulait mme acqurir la charge de secrtaire d'tat
des affaires trangres, et fit offrir deux millions quatre cent mille
livres  Henri-Louis de Lomnie, comte de Brienne, qui en avait la
survivance[527b]. La ngociation choua, mais les acquisitions de
domaines sous des noms supposs continurent et ne servirent qu'
augmenter la jalousie contre le surintendant.

A la mme poque, Fouquet faisait excuter des travaux considrables 
son chteau de Vaux-le-Vicomte, prs de Melun, et, comme on commenait 
se plaindre des sommes normes qu'il y prodiguait, il recommandait  ses
agents d'user de prudence. Le 8 fvrier 1657, il crivait  Courtois,
qui avait l'intendance de Vaux: Un gentilhomme du voisinage, qui
s'appelle Villevessin[527c], a dit  la reine qu'il a t ces jours-ci 
Vaux, et qu'il a compt  l'atelier neuf cents hommes. Il faudrait, pour
empcher cela autant qu'il se pourra, excuter le dessein qu'on avait
fait de mettre des portires et de tenir les portes fermes. Je serais
bien aise que vous avanciez tous les ouvrages le plus que vous pourrez
avant la saison o tout le monde va  la campagne, et qu'il y ait en vue
le moins de gens qu'il se pourra ensemble[527d]. D'autres billets
relatifs aux travaux excuts  Vaux et  Saint-Mand prouvent que
Fouquet cherchait  dissimuler les immenses dpenses qu'il faisait dans
ses domaines. Elles auraient trop manifestement rvl ses
dilapidations. Mais en mme temps la vanit le portait  taler son luxe
aux yeux de la cour. En novembre 1657, il reut  Saint-Mand le roi et
le cardinal Mazarin. La _Gazette_ de Loret, du 17 novembre, parle de la
visite faite  Fouquet par ces htes illustres:

    Notre roi, dimanche au matin,
    Jour et fte de Saint-Martin,
    tant suivi de l'minence
    Et d'autres gens de consquence,
    Ayant ou messe et pri Dieu.
    Fut voir cet agrable lieu,
    Qui Saint-Mand, sans faute nulle,
    Se qualifie et s'intitule,
    O le Seigneur de la maison[528],
    Dont, avec justice et raison,
    On fait cas, par toute la France,
    Bien moins pour sa surintendance,
    Ni pour sa charge au parlement,
    Que pour son grand entendement,
    O, dis-je, cet homme notable,
    Cet homme toujours honorable,
    Reut admirablement bien
    Ce roi trs-sage et trs-chrtien,
    Qui trs-content tmoigna d'tre,
    Tant de ce logis que du matre.

Vainement quelques amis tentrent par leurs conseils d'arrter Fouquet
dans la route dangereuse o il s'garait. La flatterie touffait leur
voix. Le surintendant y tait tellement sensible, qu'il s'en laissait
enivrer. C'est ce que dclare formellement Gourville[529]: M. Fouquet
aimait fort les louanges et n'y tait pas mme dlicat. Un jour, partant
de Vaux pour aller  Fontainebleau, et m'ayant fait mettre dans son
carrosse avec madame du Plessis-Bellire, M. le comte de Brancas et M.
de Grave, ses plus grands louangeurs, il leur contait comment il s'tait
tir d'affaire avec M. le cardinal sur un petit dml qu'il avait eu
avec lui, dont il tait fort applaudi, et je me souviens que,
prcisment en montant la montagne dans la fort, je lui dis qu'il tait
 craindre que la facilit qu'il trouvait  rparer les fautes qu'il
pouvait faire ne lui donnt lieu d'en hasarder de nouvelles, ce qui
pourrait peut-tre un jour lui attirer quelque disgrce avec M. le
cardinal. Je m'aperus que cela causa un petit moment de silence, et que
madame du Plessis changea de propos; ce qui fit peut-tre que personne
ne rpondit rien  ce que je venais de dire.




CHAPITRE XXI

--1658--

Rupture entre le surintendant et son frre l'abb Fouquet.--Ce
dernier cherche  inspirer au surintendant des soupons contre
Gourville.--Conduite insolente de l'abb Fouquet, qui s'attire le
blme de Mazarin.--Relations de l'abb Fouquet avec mademoiselle de
Montpensier; elle le traite ddaigneusement.--L'abb Fouquet
s'attache  madame d'Olonne.--Sa conduite perfide  l'gard du
prince de Marsillac.--Mazarin s'loigne de l'abb Fouquet et se fie
de plus en plus  Colbert.--Maladie de Nicolas Fouquet, juin
1658.--Le surintendant achte Belle-le et en veut faire sa
forteresse dans le cas o il serait attaqu.--Fortifications de
Belle-le.--Engagement de Deslandes envers Nicolas Fouquet.--Ce
dernier s'empare des gouvernements de Gurande, du Croisic et du
Mont-Saint-Michel sous le nom de la marquise d'Asserac.--Nicolas
Fouquet continue de s'occuper, jusqu'en 1661, de son plan de
rsistance: ses relations avec l'amiral de Neuchse.--Il achte,
pour le marquis de Crqui, la charge de gnral des
galres.--Possessions du surintendant Fouquet en Amrique.


A l'poque o le surintendant crivit la premire rdaction de son
projet de rsistance, il tait parfaitement d'accord avec son frre
l'abb Fouquet. La place de Ham, qui dpendait de ce dernier, tait
cite comme la forteresse du parti. Mais, dans les premiers mois de
1658, les deux frres, qui suivaient chacun avec imptuosit les
entranements de leurs passions, commencrent  se diviser. L'abb
Fouquet s'effora d'enlever au surintendant un de ses serviteurs les
plus habiles et les plus dvous, Gourville, qui, aprs avoir pass de
la maison de la Rochefoucauld dans celle de Cond, s'tait enfin attach
 Nicolas Fouquet. L'abb machina toute une histoire[530], et, pour
qu'elle obtnt plus de crance, il la fit transmettre au surintendant
comme une rvlation de confesseur, consentie par le pnitent. Il fit
choix, dans ce but, d'un jsuite qu'il crut tre bien aise de faire sa
cour, et lui envoya un des missaires dont il disposait sous prtexte de
se confesser  lui. A la fin de sa confession, le prtendu pnitent pria
le jsuite de vouloir bien l'clairer sur un cas de conscience. Il lui
dit que, tant venu un jour pour parler  Gourville et tant entr dans
sa chambre comme il venait d'en sortir, il eut peur, l'ayant entendu
revenir, d'tre surpris, et s'tait cach derrire un rideau. Gourville
tait alors entr avec un autre homme qui lui demanda un entretien
secret. Les portes fermes, cet homme dit qu'une grande cabale s'tait
forme contre le surintendant et proposa  Gourville d'y entrer.
L'entretien continua, mais  voix basse, de telle sorte que l'individu
cach derrire le rideau n'en put saisir que quelques mots sans suite.

Le jsuite dclara au prtendu pnitent qu'il le croyait oblig, en
conscience, d'avertir le surintendant du danger qu'il courait, et se
chargea,  sa prire, de prvenir lui-mme Fouquet, et, si la chose
tait ncessaire, de lui faire connatre l'auteur de cette rvlation.
Ce dernier laissa l'indication de sa demeure, pour qu'on pt le
retrouver au besoin. Le surintendant, averti par le confesseur et
inquiet comme tous les ambitieux, fit venir le pnitent et l'interrogea.
L'missaire de l'abb rpta, avec une apparence de bonne foi et de
navet, la leon qui lui avait t dicte. Fouquet lui demanda s'il
pourrait reconnatre la personne qui avait fait ces confidences 
Gourville. Le pnitent rpondit qu'il l'avait vue  peine; mais que
cependant il pourrait la reconnatre si elle se prsentait  lui. Le
surintendant fit aussitt appeler Vatel, son matre d'htel, dans lequel
il avait une pleine confiance, et lui ordonna de conduire cet homme au
Louvre, afin qu'il vt tous ceux qui entreraient et tcht de
reconnatre le confident de Gourville.

Pendant trois jours conscutifs, Vatel conduisit notre homme au Louvre.
Ce fut seulement le troisime jour que, ayant aperu le duc de la
Rochefoucauld, qui s'appuyait sur un bton, le pnitent dclara que
c'tait la personne qu'il avait vue chez Gourville; qu'il se souvenait
que, pendant l'entretien, il avait laiss tomber son bton, et que
Gourville l'avait ramass. Le personnage tait bien choisi. Ancien
matre de Gourville, la Rochefoucauld avait conserv sur lui de
l'ascendant. Aussi la fable, quoique assez grossire, ne laissa pas de
produire de l'effet. Gourville remarqua une certaine froideur chez le
surintendant, et ce ne fut que longtemps aprs qu'il en connut la cause
par une conversation o Vatel lui raconta tous ces dtails.

L'abb Fouquet chercha encore  priver le surintendant du crdit sans
lequel il n'aurait pu trouver de l'argent et satisfaire aux exigences
souvent tyranniques de Mazarin. Il gagna Delorme, qui avait dj trahi
Servien[530a], et, comme ce commis avait des relations avec les
principaux financiers, l'abb se persuada que, par sa connivence, il
enlverait  son frre des ressources sans lesquelles le gouvernement
devenait impossible. Mais son plan fut dcouvert, et Gourville parvint 
le djouer[530b]. Il conseilla au surintendant de s'adresser  Hervart,
qui, aprs avoir amass une fortune norme, tait devenu contrleur
gnral des finances. Hervart consentit  faire au surintendant des
avances considrables, et d'autres banquiers suivirent son exemple.
Lorsque le surintendant se fut ainsi assur des ressources suffisantes,
il fit connatre aux financiers habitus  traiter avec Delorme qu'ils
eussent  s'adresser dsormais  Gourville, s'ils voulaient continuer un
trafic qui les enrichissait. Delorme fut aussitt abandonn par les
traitants et chass par Fouquet.

Une autre intrigue de l'abb ne russit pas mieux. Bussy-Rabutin avait
achet, comme nous l'avons vu plus haut, la charge de mestre de camp
gnral avec l'argent que lui avait prt le surintendant,  condition
qu'il la lui revendrait dans trois ans au prix convenu; mais Bussy
prtendit que le surintendant ne lui avait pas pay ses appointements et
ne lui faisait pas obtenir la compensation qu'il lui avait promise.
L'abb Fouquet, instruit de ces dmls entre Bussy et le surintendant,
excita le premier  porter plainte au cardinal; mais l'affaire n'eut
pas de suites[531]. Ainsi toutes les tentatives de l'abb pour renverser
son frre tournrent  sa honte. Cependant il conserva encore pendant
quelque temps du crdit auprs de Mazarin; mais,  la longue, sa
conduite compromit le cardinal, qui, sans le disgracier entirement, lui
relira sa confiance et toute influence dans le gouvernement.

L'abb Fouquet s'tait li avec un des seigneurs les plus brillants et
les plus corrompus de cette poque, Franois-Ren du Bec, marquis de
Vardes. Ce courtisan recherchait en mariage mademoiselle de Nicola 
cause de sa grande fortune, et prtendait l'emporter de haute lutte. Les
Nicola, allis aux principales familles de la robe, se montrrent peu
favorables  Vardes. Les Mol-Champltreux les soutinrent, et, comme on
redoutait les audacieuses entreprises de Vardes, on mena mademoiselle de
Nicola chez le prsident de Champltreux, dont l'htel paraissait un
asile inviolable. Vardes, irrit, s'en plaignit  l'abb Fouquet, qui
disposait encore de la puissance occulte de la police. L'abb se
concerta avec un autre seigneur, aussi brillant et aussi prsomptueux
que Vardes, le duc de Candale, fils du duc d'pernon. Candale tait
colonel des gardes franaises. Il leur fit prendre les armes. Les gardes
partirent de leur quartier, tambour battant, et vinrent entourer l'htel
du prsident de Champltreux, qui tait situ sur la place Royale.
C'tait  cette poque le quartier le plus brillant et le plus frquent
de Paris; on peut juger du bruit que fit ce mouvement de troupes. La
magistrature tout entire prit parti pour le prsident de Champltreux.
Le cardinal, averti, s'empressa d'envoyer l'ordre de ramener les troupes
dans leur quartier, et adressa de svres reproches  l'abb Fouquet. Ce
fut un cri gnral contre les insolences de cet abb, qui aurait mrit
d'tre plus rudement chti[532].

Il ne tarda pas  recevoir une nouvelle leon de mademoiselle de
Montpensier, qui revint  la cour en 1657. Elle connaissait  peine
l'abb Fouquet, quoique depuis longtemps il l'et entoure de ses
espions. Ds 1655, il surveillait ses dmarches[533]. Parmi les femmes
qui avaient suivi Mademoiselle dans son exil de Saint-Fargeau,
quelques-unes entretenaient des relations avec l'abb. De ce nombre
tait madame de Fiesque[534]. Lorsque la princesse se fut rconcilie
avec Mazarin et eut permission de revenir  la cour, l'abb Fouquet fut
le seul des confidents du cardinal qui ne vnt pas la visiter. Il se
permit mme de critiquer la conduite de mademoiselle de Montpensier 
l'gard de la comtesse de Fiesque. Dans la suite, il envoya  la
princesse l'vque d'Amiens et le duc de Bournonville pour s'excuser,
allguant qu'on avait voulu lui rendre de mauvais offices[535], et qu'il
n'avait pas tenu les propos qu'on lui prtait. Mademoiselle rpondit
avec hauteur et ddain, dclarant qu'elle ne savait ce qu'on voulait lui
dire. Si l'abb Fouquet, ajouta-t-elle, m'a manqu de respect, je suis
bien fche que tout le monde le sache et que je l'ignore; mais, comme
on me connat assez fire et assez prompte, on aura voulu me cacher ce
qu'il a fait, sachant que je ne suis pas personne  le souffrir. Tout ce
que j'ai  vous dire, c'est que je ne me soucie pas de voir l'abb
Fouquet. S'il a manqu au respect qu'il me doit, directement ou
indirectement, M. le cardinal m'en fera raison[536].

Comme on le voit, la princesse le prenait de haut avec cet abb Fouquet
qu'elle connaissait  peine de nom, et qui prtendait lutter contre une
personne de son rang. Vainement les ambassadeurs envoys par l'abb
voulurent faire comprendre  mademoiselle de Montpensier que Basile
Fouquet tait un personnage considrable[537], qui pouvait rendre de
grands services  ses amis; elle leur rpondit avec sa hauteur
ordinaire: Je suis d'une qualit  ne pas chercher les ministres
subalternes. J'irai toujours droit  M. le cardinal, et ne me soucie
gure de votre abb Fouquet. J'ai fort mchante opinion d'un ministre,
ou d'un homme qui veut passer pour tel, et qui fait sa capitale amie de
la comtesse de Fiesque.

Cependant Mademoiselle consentit  recevoir l'abb Fouquet[538],
prsent par l'vque de Coutances et le duc de la Rochefoucauld. Il
s'excusa, en rejetant sur ses ennemis les bruits qu'on avait rpandus,
et prtendit qu'on lui imputait des ides et des paroles auxquelles il
n'avait jamais song. La princesse reut sa justification avec ddain,
et elle ne manqua pas de s'en vanter devant la petite cour qui
l'entourait: L'abb Fouquet, disait-elle ironiquement, est un grand
seigneur pour menacer les gens d'insulte! il n'y a personne qui en
mrite tant que lui[539].

Malgr ces leons ritres, l'abb Fouquet n'en continua pas moins de
rivaliser avec les plus grands seigneurs. Repouss par la duchesse de
Chtillon, il s'attacha  madame d'Olonne, qui tait alors une des
beauts les plus renommes et les plus compromises de la cour. Fille
ane du baron de la Loupe, longtemps clbre pour sa vertu comme pour
sa beaut, compte au nombre des prcieuses, et des habitues de l'htel
de Rambouillet, Henriette-Catherine d'Angennes ne rsista pas 
l'influence d'une cour corrompue, et ce fut une des personnes qui
gardrent le moins de retenue dans le vice et l'emportement des
passions. Le duc de Candale, le marquis de Sillery, de la famille des
Brulart de Puysieux, le comte de Guiche, fils du marchal de Gramont, le
prince de Marsillac, fils du duc de la Rochefoucauld, se disputaient
l'amour de madame d'Olonne. C'taient, avec Vardes, les jeunes seigneurs
les plus renomms, vers 1658, pour leur clat et leurs galanteries.
L'abb Fouquet, ne pouvant lutter avec eux, s'effora de les diviser. Sa
nature, jalouse et envieuse, tournait de plus en plus  l'aigreur et 
la bassesse. Bless par le prince de Marsillac, il chercha  s'en
venger en se faisant livrer les lettres qu'il avait crites  madame
d'Olonne[540]. Lorsqu'il les eut entre les mains, il voulut s'en servir
pour rompre le mariage projet entre Marsillac et sa cousine,
mademoiselle de Liancourt, que l'on levait dans la pieuse retraite de
Port-Royal. Ce mariage, sur lequel la maison de la Rochefoucauld
comptait pour relever sa fortune, dpendait surtout du vieux duc de
Liancourt. L'abb eut soin de lui faire parvenir les lettres de
Marsillac  madame d'Olonne; mais, bien loin de s'en indigner, le duc de
Liancourt rpondit que l'on ne rompait pas un mariage pour quelques
galanteries. Pour moi, qui ai t galant, ajouta-t-il[541], j'en estime
davantage Marsillac de l'tre, et je suis bien aise de voir qu'il crit
aussi bien que cela. Je doutais qu'il et autant d'esprit, et je vous
assure que cette affaire avancera la sienne. En effet, le mariage se
fit quelque temps aprs[542].

L'abb Fouquet ne continua pas moins de poursuivre de sa haine le prince
de Marsillac. Il montra au cardinal Mazarin quelques lettres de ce
courtisan, o il manquait de respect au roi et  la reine mre.
Apprenant que Marsillac disait partout que, sans la considration qu'il
avait pour le procureur gnral, il ferait donner des coups de bton 
son frre[543], l'abb chercha  armer contre lui quelques-uns des
spadassins qu'il entretenait  ses gages. Il choisit un des officiers
des gardes de Mazarin, nomm Biscara, et le chargea de faire une insulte
publique au prince de Marsillac. Biscara affecta de ne pas saluer le
prince au cours de la Reine, qui tait alors la promenade la plus
frquente. Il le rencontra quelques jours aprs au Louvre et passa
encore sans le saluer. Cette affectation fut remarque, et Marsillac,
s'adressant  Biscara, lui demanda pourquoi il en usait ainsi. Parce
que cela me plat, fut la seule rponse qu'il obtint du spadassin.
Marsillac s'emporta, lui dit que, s'il tait dans un autre lieu, il lui
apprendrait le respect qu'il lui devait, et ajouta force menaces. Cette
scne fit craindre un plus grand scandale, et on mit  la Bastille
Marsillac et Biscara, le premier, sous la surveillance d'un exempt ou
officier des gardes, et l'autre d'un simple garde, pour marquer la
diffrence de rang[544]. La conduite de l'abb Fouquet, qui avait excit
cette querelle, fut universellement blme; le cardinal Mazarin comprit
de plus en plus que l'abb Fouquet, aprs avoir t un serviteur dvou
et utile dans les poques de troubles et d'agitation, devenait un
courtisan dangereux et compromettant dans les temps de calme et de
rgularit, et il lui enleva peu  peu la direction des affaires de
police, dont il lui avait laiss jusqu'alors le maniement.

Ce fut Colbert qui devint en tout et pour tout l'homme de confiance de
Mazarin. Le cardinal avait prouv sa fidlit et son dvouement dans
l'administration de son immense fortune; il l'employa pour les affaires
publiques avec le mme succs. Colbert tait en tout l'oppos de
Fouquet. Froid, impassible, _vir marmoreus_, comme l'appelle Gui-Patin,
il savait dominer ses passions; travailleur infatigable, dur  lui-mme
et aux autres, il ne poursuivait qu'un but et y appliquait toutes les
forces de son esprit. Mazarin avait su reconnatre les qualits de son
intendant. Ce fut lui qu'il employa pour toutes les affaires dlicates,
comme le prouve sa correspondance pendant les dernires annes de sa
vie. Il le chargeait de surveiller les partisans du cardinal de Retz,
les pamphltaires, tous ceux en un mot qui cherchaient  ranimer la
Fronde. C'tait jadis la mission de l'abb Fouquet, que Colbert avait
compltement remplac dans la confiance intime du cardinal.

Ds le 16 mai 1657, Colbert rendait compte  Mazarin de ses confrences
avec le chancelier sur l'assemble du clerg et sur l'agitation
jansniste. M. le chancelier m'a dit que les jansnistes avaient
chauff beaucoup d'esprits dans le parlement contre la dernire bulle
du pape et les lettres d'adresse qui y devaient tre portes; qu'il ne
croyait pas que l'enregistrement en pt passer  prsent; mais, quand on
serait assur qu'il dt passer, qu'il n'tait point d'avis de le
hasarder, de crainte que, dans une assemble des chambres, les amis du
cardinal de Retz ne profitassent de cette occasion pour brouiller.
Mazarin, toujours inquiet des menes des Frondeurs, recommandait 
Colbert de veiller sur les pamphltaires que Retz avait  ses ordres:
Je vous prie de dire  toutes les personnes qu'il faudra faire la
guerre aux imprimeurs et tcher de punir quelqu'un des faiseurs de
libelles; car autrement cette escarmouche durera longtemps, et il n'y a
rien qui dbauche tant les esprits que ces crits factieux. On m'assure
que le dessein du cardinal de Retz, de ses adhrents, et
particulirement des jansnistes, est d'en jeter toutes les semaines, et
qu'ils ont rsolu de les envoyer toutes les semaines par les ordinaires
(les courriers)  Paris. Il faut faire une exacte diligence pour se
saisir de ces libelles, quand ils viendront, tant ais de connatre les
paquets qui en seront chargs. Il faut s'appliquer  cela et n'pargner
rien pour dcouvrir et chtier les crivains, les imprimeurs et ceux qui
dlivrent les pices. Parlez-en  MM. le chancelier et le procureur
gnral, en sorte qu'ils reconnaissent qu'il y faut travailler de la
bonne manire. Ces citations suffisent pour prouver que le rle de
l'abb Fouquet tait maintenant rempli par Colbert, qui y dployait le
mme zle et la mme vigilance avec plus de conscience et d'honntet.

Quant au surintendant son frre, qui avait rompu avec l'abb aussi bien
que Mazarin, une maladie dangereuse l'avait tenu pendant quelque temps
loign des affaires. La _Gazette_ de Loret,  la date du 29 juin, parle
de son rtablissement en mme temps qu'elle signale le danger qu'il
avait couru:

    .....Monsieur Fouquet,
    Ce grand ornement du parquet,
    Dont la personne tant prise,
    Pour tre lors indispose,
    D'un dangereux mal de ct,
    tait presque  l'extrmit;
    Mais, comme cet homme notable
    Est bienfaisant et charitable,
    On a tant pri Dieu pour lui,
    Qu'il se porte mieux aujourd'hui.

Aprs sa gurison, le surintendant songea  remplacer la forteresse de
Ham, qui dpendait de son frre, par une place qui lui appartiendrait et
qui pourrait lui servir d'asile. Il obtint du cardinal la permission
d'acheter Belle-le, sur les ctes de Bretagne. Mazarin avait vu avec
inquitude cet ancien domaine de la maison de Retz occup quelque temps
par Paul de Gondi aprs sa fuite du chteau de Nantes. Il aimait mieux
qu'il ft entre les mains de Nicolas Fouquet, dont il connaissait et
partageait les dilapidations, mais dont la fidlit ne lui tait pas
encore suspecte. En consquence, il n'hsita pas  autoriser le
surintendant  acheter, en 1658, l'le et forteresse de Belle-le[544a].
Il lui fit expdier, le 20 aot 1658, un brevet qui portait que la terre
et marquisat de Belle-le, tant dans une situation forte et
indpendante, il importait que cette place ne tombt pas au pouvoir de
personnes suspectes. Par ce motif, le roi, qui avait pleine confiance
dans la fidlit de Nicolas Fouquet, lui permettait d'acheter Belle-le,
et mme l'y engageait. Toutefois, comme il importait de ne pas divulguer
les dpenses du surintendant, la vente se fit sous un nom suppos. Le
contrat, qui est du 5 septembre 1658, porte que le sieur Floriot,
secrtaire du roi, devient acqureur de Belle-le, moyennant une somme
de treize cent mille livres, dont quatre cent mille seront payes
comptant, et le reste  divers cranciers indiqus par l'acte[545].

Une fois en possession de Belle-le, Nicolas Fouquet se fit dlivrer une
dclaration par le sieur de Montatelon, commandant de la garnison de
cette place, qui s'engageait  ne la remettre qu'entre les mains de
madame du Plessis-Bellire et de M. de Crqui, son gendre[546]. C'est
alors que le surintendant modifia son projet de rsistance, substitua
Belle-le  Ham et au Havre, et effaa partout le nom de son frre. Mais
il n'en continua que plus activement de prparer ses moyens de dfense
en fortifiant Belle-le et en s'emparant de toute la puissance navale de
la France. Ce fut  Belle-le qu'il recommanda  ses amis de se
rassembler; ce fut l que le capitaine Guinan dut runir une petite
flotte, armer des corsaires et des brlots. La Bretagne, o Fouquet
avait dj Concarnau, Guingamp et le duch de Ponthivre, allait devenir
son fief et presque son royaume. Il lui importait d'en dfendre les
abords. Aussi le voyons-nous, pendant les annes 1658, 1659 et 1660,
s'emparer des gouvernements du Mont-Saint-Michel, du Croisic et de
Gurande, exiger de nouveaux engagements des gouverneurs et se prparer
 une lutte srieuse en cas d'attaque.

Ce fut en 1658 que Deslandes, gouverneur de Concarnau, un des hommes sur
lesquels Fouquet comptait le plus, lui remit un engagement par crit
conu en ces termes: Je promets et donne ma foi  M. le procureur
gnral, surintendant des finances de France et ministre d'tat, de
n'tre jamais  autre personne qu' lui, auquel je me donne et m'attache
du dernier attachement que je puis avoir, et lui promets de le servir
gnralement contre toutes sortes de personnes sans exception, et de
n'obir  personne qu' lui, et mme de n'avoir aucun commerce avec ceux
qu'il me dfendra, et de lui rendre la place de Concarnau qu'il m'a
confie, toutes les fois qu'il me l'ordonnera, ou  telle autre personne
qu'il lui plaira, de quelque qualit et condition qu'il puisse tre,
sans excepter dans le monde un seul. Pour assurance de quoi, je donne
avec ma foi le prsent billet crit et sign de ma main, de ma propre
volont, sans qu'il l'ail mme dsir, ayant la bont de se fier  ma
parole qui lui est assure, comme le doit un bon serviteur  son matre.
Fait  Paris le 2 juin 1658[547].

Quant aux gouvernements de Gurande, du Croisic et du mont Saint-Michel,
Fouquet les avait fait donner  la marquise d'Asserac, qui les tenait au
nom de son fils mineur[548]. On a vu plus haut[549] quel tait le
dvouement de cette dame pour Fouquet. D'ailleurs, il avait eu la
prcaution, comme l'tablit un acte du 26 fvrier 1659, d'exiger de
madame d'Asserac une rsignation en blanc du gouvernement du mont
Saint-Michel[550], et il pouvait en investir qui bon lui semblerait.
Belle-le se trouvait ainsi couverte par des gouvernements voisins, dont
disposait le surintendant. Quant  cette place, Fouquet la fortifia
avec le plus grand soin. Un mmoire crit de sa main[551] indiquait les
fonderies de canons, les corps de garde, les curies, les bastions, les
fosss, les ponts, les magasins, hpitaux, logements pour les soldats,
etc., qu'on devait y tablir. Il fit acheter des vaisseaux et des canons
en Hollande[552], et, pendant plusieurs annes, des ingnieurs
travaillrent  faire de Belle-le une citadelle redoutable.

Comme cette place ne pouvait tre attaque que par mer, il tait du plus
haut intrt pour Fouquet de s'emparer des forces navales de la France.
L'amiral de Neuchse lui devait sa charge, comme lui-mme a pris soin de
le rappeler dans son projet[553], et il lui resta fidle jusqu'au
dernier moment. On en trouve la preuve dans des lettres d'agents que
Fouquet entretenait  Bordeaux[554]. L'un d'eux crivait de cette ville,
le 29 aot 1661, peu de jours avant l'arrestation de Fouquet: J'ai
rendu  M. le commandeur de Neuchse la lettre que monseigneur le
surintendant lui crit. Nous avons pris des mesures, pour ce qui regarde
le service de monseigneur. Assurment, il ne peut pas tre plus zl
qu'il l'est pour le service de monseigneur.

Ce mme agent de Fouquet tait charg de faire  Bordeaux des achats de
poudre, de biscuit, de chanvre pour Belle-le, et on voit par les
lettres qu'il adresse au surintendant que l'amiral de Neuchse lui
donnait toutes les facilits possibles pour l'acquisition et
l'embarquement de ces munitions. Il crivait  Fouquet, le 29 aot 1661:
J'ai rendu votre lettre  M. le commandeur de Neuchse; il l'a reue
avec respect en me marquant les obligations qu'il vous a et son
attachement pour vos intrts. Sur le moment, il envoya qurir M. Lanet,
lieutenant de l'amiraut, et lui dit la considration qu'il avait pour
moi, et que, pour les choses que je voudrais embarquer, il me ft
favorable en tout ce qu'il pourrait. Il lui rpondit que M. l'amiral
l'aurait pour agrable, et que, pour cet effet, il lui en crirait pour
lui en faire donner l'ordre.

Nous sommes demeurs d'accord qu'il m'crirait une lettre, par o il me
prierait de lui faire faire de la poudre de bombe, et de faire emplte
de chanvre et faire faire du biscuit; c'est  peu prs ce qui est
ncessaire  Belle-le. Je lui ai dit le prix de tout; il m'a dit qu'il
vous en crirait pour vous faire voir ce que les choses coteront pour
son armement. Le quintal de poudre nous cote cinquante et une livres,
aussi est-elle faite fidlement; le boulet sept livres douze sous. Le
chanvre cote  cette heure dix-huit livres dix sous, et jusques 
dix-neuf livres. Pour le biscuit, cela dpend du prix du bl.

Si vous jugez  propos que je reste ici pour votre service, je crois,
monseigneur, que ce ne serait pas mal que, pour les choses qu'il faut
faire pour les armements des vaisseaux, les ordres du roi me fussent
envoys.

Je suis fort connu en cette ville depuis la guerre, et, voyant le
sjour que j'y fais, ils en tirent mille consquences et ne savent 
quoi l'attribuer; tantt ils croient que le roi veut tablir la gabelle
en ce pays et autres choses, et que je suis votre correspondant. Il est
vrai que cela est dit sourdement; ils ne s'en osent expliquer  moi.
S'ils m'en veulent parler, je les renverrai bien loin. Ils sont
mortifis trangement.

Je disais bien, monseigneur, que vous triompheriez de vos ennemis, et
que vous fouleriez  vos pieds l'envie. Tous les bruits qui ont couru se
sont si fort dissips, que l'on ne parle que de votre gnie, du crdit
que vous avez sur l'esprit du roi; vous tes trop juste, et vous aimez
trop l'tat pour que Dieu ne bnisse pas toutes vos affaires. Il est
assez curieux de se rappeler que, huit jours plus tard, Fouquet tait
arrt. Mais ce qui rsulte surtout de cette lettre, c'est que le
surintendant continuait de fortifier Belle-le en 1661 et avait sous sa
main les forces navales de la France.

Le gnral des galres tait  cette poque le marquis de Crqui, gendre
de madame du Plessis-Bellire. C'tait le surintendant qui avait pay
les deux cent mille livres que cette charge avait cot[555]. L'affaire
n'avait t termine qu'en 1661 aprs de longues ngociations, dans
lesquelles Fouquet avait mis une vive insistance pour dterminer le
marquis de Richelieu  se dsister de ses prtentions. La correspondance
intime du surintendant prouve que les sacrifices d'argent n'avaient pas
suffi pour obtenir le consentement de Richelieu. Il avait fallu avoir
recours  mademoiselle de la Motte, une des filles d'honneur de la
reine, qui avait grand crdit sur ce personnage. Fouquet, une fois en
possession de cette charge pour un homme qui dpendait de lui, eut  sa
disposition les flottes de la Mditerrane en mme temps qu'il tait
matre de celles de l'Ocan par l'amiral de Neuchse. Ainsi, de 1657 
1661, il n'avait cess de poursuivre l'excution de son plan de
rsistance et de continuer, par la fortification des places de sret et
par l'quipement des flottes, de se mettre en tat de tenir tte au
premier ministre et mme au roi. On ne peut dire, avec ses amis, et
comme il l'a sans cesse rpt dans ses _Dfenses_, que le projet trouv
 Saint-Mand tait le rsultat d'une inquitude momentane, et qu'il
avait t abandonn aussitt aprs avoir t imagin. On voit, au
contraire, que, pendant quatre annes, au milieu des proccupations les
plus diverses, Fouquet s'occupa sans cesse de l'excution de ce plan. Il
le modifie aprs sa rupture avec son frre; il remplace Ham et le Havre
par Belle-le, dont il vient de faire l'acquisition. Il accumule dans
cette place les moyens de rsistance: canons, vaisseaux, soldats
dvous. Il a soin de placer les gouvernements qui l'entourent entre des
mains fidles, pendant que les amiraux de Neuchse et de Crqui lui
rpondent des flottes de l'Ocan et de la Mditerrane.

Enfin Fouquet, tendant ses vues et ses possessions jusqu'en Amrique,
o il pouvait se mnager un asile plus assur, y achetait l'le de
Sainte-Lucie, que l'on appelait alors Sainte-Alouzie[556]. Il obtint le
titre de vice-roi d'Amrique[557], qui lui donnait dans ces contres la
disposition des forces de la France et joignait  ses immenses richesses
un droit de souverainet. Si l'on ajoute  cette vaste puissance
maritime les gouvernements dont il disposait dans l'intrieur du
royaume, on comprend que son ambition n'ait plus connu de bornes. Sa
devise: _Quo non ascendam?_ (jusqu'o ne monterai-je pas?) exprime le
fond de sa pense. Ses amis, en lui parlant de Belle-le, l'appelaient
_son royaume_; et, en ralit, les mesures prises par le surintendant
n'allaient  rien moins qu' former un tat dans l'tat. Mais il tait
trop prudent pour dmasquer ses projets, et, en mme temps qu'il
prparait sa rsistance, il cherchait  se donner de nouveaux appuis
prs de Louis XIV.




CHAPITRE XXII

--1658-1659--

Ngociations pour le mariage du roi avec une princesse de la maison
de Savoie.--Fouquet envoie  Turin mademoiselle de Treseson, nice
de madame du Plessis-Bellire, pour s'emparer de l'esprit de la
princesse Marguerite de Savoie.--Mademoiselle de Treseson arrive 
Turin.--Sa correspondance avec Fouquet.--Elle fait connatre le
caractre de Christine de France, duchesse de Savoie, de sa fille
Marguerite et de son fils Charles-Emmanuel.--Entrevue des cours de
France et de Savoie  Lyon (novembre-dcembre 1658).--Cause de la
rupture du mariage projet.--Mademoiselle de Treseson reste  la
cour de Savoie, o elle devient madame de Cavour.--La princesse
Marguerite pouse le duc de Parme.


On songeait srieusement, en 1658,  marier le jeune roi  une princesse
de Savoie, Marguerite, soeur du duc Charles-Emmanuel. Les deux cours de
France et de Savoie devaient se rencontrer  Lyon pour l'entrevue de
Louis XIV et de la princesse Marguerite. Fouquet, inform de ces
projets, tenta de s'emparer de la future reine de France, en plaant
prs d'elle une personne qui lui ft dvoue. L'excution de ce projet
exigeait une grande habilet pour s'insinuer dans les bonnes grces de
la princesse et de sa mre; il fallait dissimuler l'ambition du
surintendant, tout en promettant son appui pour la ralisation des
projets de mariage, enchaner doucement par la reconnaissance la maison
de Savoie  la cause de Fouquet, et se servir de la future reine dans
l'intrt de sa puissance.

Le surintendant confiait de prfrence  ses matresses la conduite des
affaires de cette nature. Madame du Plessis-Bellire tait devenue le
plus actif auxiliaire de ses projets ambitieux. C'tait  elle que
Fouquet, dans le plan dont nous avons parl, remettait la direction de
tous ses amis. Ce fut elle encore qui se chargea de mener l'intrigue de
la cour de Savoie. Elle avait appel prs d'elle une jeune Bretonne, sa
nice, mademoiselle de Treseson, dont l'esprit tait vif et dli et les
principes peu austres. Fouquet avait exerc sur la jeune Treseson une
sduction qui ne s'explique pas seulement par la richesse et la
puissance du surintendant, mais qui tenait encore aux charmes de son
esprit. Ce fut elle qui fut choisie pour se rendre  la cour de Savoie
et y jouer un rle qui exigeait autant de finesse que de
dvouement[558].

Elle partit au mois d'aot 1658 pour se rendre  Turin. Une premire
lettre qu'elle crivit  Fouquet est date de Grenoble, et n'exprime que
les regrets de l'loignement: Je reus hier en arrivant ici une lettre
de vous qui m'y attendait. Je ne vous ferai point de compliment sur la
peine que vous avez eue  l'crire, et vous dirai librement qu'il est
bien juste que vous preniez quelque soin de me consoler pendant mon
voyage, puisque vous tes cause que je le fais avec bien de la
mlancolie. Si le petit cabinet m'est assez fidle pour vous faire
souvenir de moi, je lui promets d'augmenter l'amiti que j'avais pour
lui, et de redoubler mes souhaits pour le voir bientt. Je vous conjure
de continuer d'en faire pour mon retour, et de croire que vous ne me
sauriez procurer rien de plus agrable que l'honneur de vous voir.

Cette lettre en dit assez sur les relations antrieures de Fouquet et de
mademoiselle de Treseson, et sur l'trange ambassadeur qui allait
reprsenter les intrts du surintendant  la cour de Savoie.

Mademoiselle de Treseson arriva  la cour de Savoie au mois d'aot 1658,
et y fut prsente comme parente du comte de Brulon, qui y avait de
nombreuses et puissantes relations. Elle n'avait qu'une beaut mdiocre,
mais, avec de l'esprit et les recommandations secrtes du surintendant,
elle s'insinua promptement dans les bonnes grces de la duchesse
douairire de Savoie, Christine de France, que l'on appelait
habituellement Madame Royale; elle devint une de ses filles d'honneur.
Ds le mois de septembre suivant, elle crivait  Fouquet: L'on me
tmoigne ici autant d'amiti qu' mon arrive, et je trouve mme qu'elle
s'augmente tous les jours. Je vous mande ceci afin de vous faire voir
une marque de celle que Madame Royale et la princesse Marguerite ont
pour vous, en tmoignant une estime trs-particulire pour une personne
que vous avez eu la bont de leur recommander. Et plus loin: Madame
Royale m'a entretenue plus d'une heure aujourd'hui de tous les intrts
de sa famille. Les caresses qu'elle me fait donnent de l'envie sans
causer du soupon; car l'on est assez accoutum  lui voir une amiti
particulire. Le soupon que redoutait mademoiselle de Treseson, et
qu'elle s'efforait d'loigner, tait celui de sa liaison avec Fouquet
et de la mission qu'elle avait reue du surintendant pour lui gagner la
cour de Savoie. Elle russit quelque temps  bien dissimuler son rle,
et elle profita de cet intervalle pour s'emparer des trois personnes
qu'il tait le plus important de lier  la cause du surintendant: la
duchesse douairire de Savoie, la princesse Marguerite et le jeune duc
de Savoie Charles-Emmanuel.

La duchesse douairire tait Christine de France, fille de Henri IV, et
rgente de Savoie depuis plus de vingt ans. Elle avait alors cinquante
ans, et conservait encore des restes de son ancienne beaut.
Mademoiselle de Montpensier, qui la vit vers la mme poque et qui ne la
juge pas avec bienveillance, convient qu'elle avait un air de grandeur:
Il parat qu'elle a t belle, dit-elle dans ses _Mmoires_[559]; mais
elle est plus vieille qu'on ne l'est d'ordinaire  son ge. Elle me
parut ressembler  mon pre (Gaston d'Orlans, fils de Henri IV), mais
plus casse, quoiqu'elle ft tout ce qu'elle pt, par son ajustement,
pour soutenir son reste de beaut. Elle a la taille gte, mais cela ne
l'empche pas d'avoir bonne mine et l'air d'une grande dame. Madame
Royale dsirait ardemment le mariage de sa fille Marguerite avec Louis
XIV, et, comme toutes les personnes qu'entrane la passion, elle
trahissait ses sentiments avec une franchise imprudente, se livrait
aveuglment  ceux qui flattaient ses projets, et recherchait tous les
auxiliaires qui pouvaient concourir  leur ralisation. Il n'est donc
pas tonnant qu'elle ait tmoign une bienveillance particulire  la
jeune Treseson, nice de madame du Plessis-Bellire, et protge du
surintendant. Le 11 octobre 1658, mademoiselle de Treseson crivait 
Fouquet: Madame Royale m'a dit qu'elle tait assure du voyage du roi 
Lyon (c'tait l que devait avoir lieu l'entrevue des deux cours). J'ai
encore recommand le secret avec un grand soin, et l'on me promet de le
bien garder. Je mange toujours avec Madame Royale, et deux fois elle a
port la sant de nos communs amis de Paris. Je lui ai dit que je le
leur manderais, mais en mme temps je l'ai supplie de ne leur plus
faire cet honneur si publiquement, car je crois cela tout  fait propre
 faire souponner quelque chose ici. Vous ne devez pas douter que je
n'apporte tous mes soins pour empcher qu'il n'arrive aucun accident.

Ainsi c'tait la jeune Bretonne qui donnait des leons de prudence dans
cette cour frivole. En mme temps qu'elle entretenait et contenait tout
 la fois les esprances de la duchesse douairire, et qu'elle
s'insinuait dans les bonnes grces de sa fille Marguerite, elle jouait
vis--vis du jeune duc Charles-Emmanuel un rle difficile. Dans toute la
fougue de l'ge, et peu matre de ses passions, ce prince de
vingt-quatre ans se montra empress prs de mademoiselle de Treseson.
Quoique cette jeune fille ft plus spirituelle que jolie[560], elle sut
lui inspirer une passion utile  ses projets[561], mais elle
n'accueillit ses galanteries qu'en plaisantant, et le tint  distance
sans rompre avec lui. Tout ce mange de diplomatie et d'intrigue
fminine est clairement expos dans une lettre que, le 25 octobre 1658,
elle crivait  Fouquet. Elle y repousse les soupons que le
surintendant avait laiss percer  l'occasion des relations de
mademoiselle de Treseson et du duc de Savoie:

Si l'amiti que j'ai pour vous ne se trouvait pas offense par les
reproches que vous me faites, j'y aurais pris bien du plaisir, et
j'aurais appris avec quelque sentiment de joie l'inquitude o vous tes
de savoir ce qui se passe ici, puisque assurment ce n'est point une
marque que vous ayez de l'indiffrence pour moi; mais, quoique j'en
fasse ce jugement, qui ne m'est point dsagrable, je ne puis m'empcher
de m'affliger extrmement que vous en ayez fait de moi un si injuste et
si dsavantageux; car je vous assure que ce n'est point manque de
confiance, ni par aucune proccupation de ce ct-ci, que j'ai manqu 
vous crire cent petites choses que j'ai cru des bagatelles pour vous et
que j'ai fait scrupule de vous mander, de crainte de vous importuner
dans les grandes occupations o vous tes tous les jours; mais enfin,
puisque je vois que vous avez pour moi une bont que je n'avais os
esprer, quoique j'aie toujours dsir la continuation de votre amiti
plus que toutes les choses du monde, je vous dirai qu'il ne se passe
rien entre M. de Savoie et moi qui soit dsavantageux ni pour vous ni
pour moi. J'ai trouv le moyen de m'en faire craindre et de m'en faire
estimer malgr lui. J'ai toujours pris en raillant ce qu'il m'a dit de
plus srieux. Il me parle autant qu'il peut par l'ordre de Madame
Royale, qui est bien aise que j'aie quelque crdit auprs de lui, parce
que je ne suis ni brouillonne ni ambitieuse, et que je ne lui inspire
que de la douceur et de la complaisance. Tout le monde est le confident
de M. de Savoie. Vous pouvez juger de l si je m'y fie en nulle faon.
Jusqu'ici il ne s'est rien pass de particulier entre nous, et l'on a
toujours su nos conversations et nos querelles, quand nous en avons.
Cette dernire chose arrive assez souvent: j'ai t une fois huit jours
sans lui parler, parce qu'il avait dit quelque chose de trop libre
devant moi. Pendant ce temps-l, il en passa trois dans une maison de
campagne, et manda  Madame Royale qu'il ne reviendrait point auprs
d'elle que je ne lui eusse pardonn. Depuis, il ne lui est pas arriv de
retomber dans une pareille faute. Toutes les galanteries qu'il peut
faire, il les fait pour moi, comme de musique, de collations et de
promenades  cheval. Il me prte toujours ses plus beaux chevaux et m'a
fait faire deux quipages fort riches.

Je connais bien que toutes ces choses ne seraient pas tout  fait
propres  faire trouver un tablissement en ce pays-ci. Aussi je vous
assure que, sans l'affaire que vous savez, je les empcherais
absolument; mais je vous avoue que, dans cette pense, je ne m'applique
qu' sauver ma rputation aussi bien comme j'ai sauv mon coeur, qui, je
vous assure, est toujours aussi fidle comme je vous ai promis.

Pour ce qui regarde la princesse Marguerite, M. de Savoie lui tmoigne
beaucoup d'amiti et lui parle souvent de celle qu'il a pour moi, et
mme une fois il l'a oblige de m'envoyer prier d'aller la voir  son
appartement, o je l'ai trouve avec la musique et une collation. Il l'a
mme prie, quand elle serait ma matresse[562], de m'obliger  me
souvenir de lui. La princesse Marguerite me tmoigna beaucoup de
complaisance et mme de grands respects. Ce n'est pas une personne qui
soit beaucoup familire; elle me parle toutefois bien souvent du voyage
que nous allons faire mardi[563]. Elle a grand'peur qu'il ne russisse
pas comme nous le souhaitons[564].

Mandez-moi, s'il vous plat, de quelle manire je dois continuer de
vous crire du lieu o nous allons, et soyez persuad que mes discours
ni mes actions ne seront jamais contraires  l'amiti que je vous ai
tmoigne. Personne ne parat mon ennemi dans ce pays, et j'en attribue
l'obligation  l'amiti de Madame Royale ni  celle de M. de Savoie. Il
y a ici deux ou trois personnes avec lesquelles j'ai fait une espce
d'amiti, afin de les obliger de m'avertir de tout ce qui se dit de moi,
et je les ai pries de ne me pardonner rien. Madame Royale m'a donn
depuis peu des boucles de diamants[565]. J'ai su depuis huit jours que
les perles dont elle m'avait fait prsent venaient de M. de Savoie, qui
avait oblig Madame Royale  me les donner comme venant d'elle. Je vous
assure que la reconnaissance que j'ai de tous ces soins ne va pas au
del de ce qu'elle doit aller.

Je ne crois pas que je puisse crire  madame du Plessis; car
l'ordinaire (le courrier) est prs de partir. Si vous voulez m'obliger
extrmement, vous lui conseillerez, comme de vous-mme, de m'envoyer une
jupe comme on les porte, sans or ni argent. L'on ne trouve ici quoi que
ce puisse tre. Je vous demande pardon de cette commission, et vous
rends mille remercments des effets que j'ai reus de votre part. Je les
ai presque tous donns  la princesse Marguerite. Adieu, je vous
demande pardon de vous avoir donn sujet de penser que je ne vous aime
pas plus que toutes les personnes du monde. Si le mariage que vous savez
s'accorde, je vous supplierai de prendre la peine d'crire  Madame
Royale, afin qu'elle me donne  la princesse Marguerite.

Malgr les explications plus ou moins vraies de mademoiselle de
Treseson, la voix publique la proclamait matresse du duc de Savoie.
Fouquet en tait inform, et lui adressa des reproches auxquels elle
rpondait: Sans que je m'imagine[566] que ce n'est que pour me faire la
guerre que vous me mandez que vous me souponnez de vous manquer de
parole, je vous ferais bien des reproches d'avoir cette mauvaise opinion
de moi, et je vous assure que j'aurais raison de vous en faire; car je
vous promets que le souvenir du petit cabinet touche plus mon esprit que
toutes les choses que peut faire M. de Savoie pour tmoigner qu'il
m'aime. Je ne me laisse point blouir au faux clat, et tous les grands
divertissements de ce lieu-ci ne m'empchent point de souhaiter
trs-ardemment de revoir celui que je vous ai nomm.

Madame Royale et ses filles partirent enfin pour Lyon dans les premiers
jours de novembre, et mademoiselle de Treseson les accompagna. Le duc de
Savoie ne les rejoignit que plus tard. Mademoiselle de Treseson crivit
 Fouquet pendant le voyage, et dans cette lettre elle insiste
particulirement sur le caractre de Marguerite de Savoie, que
jusqu'alors elle avait laiss dans l'ombre. Elle trouvait en elle la
prudence qui manquait  sa mre: C'est, disait-elle, la plus discrte
et la plus secrte personne du monde, et en laquelle on peut se fier.
Pour de grandes confiances (_sic_), elle n'en a jamais eu pour personne
que pour une femme qu'elle aime depuis dix ans. De la civilit et de la
douceur, elle en a pour tout le monde, et beaucoup pour moi,  laquelle
elle a dit des choses fort obligeantes touchant les affaires prsentes,
et le compliment que je lui ai fait pour lui tmoigner l'envie que j'ai
d'avoir l'honneur d'tre  elle en a t fort bien reu. Plus loin
mademoiselle de Treseson insiste encore sur le mme sujet: Il faut que
je revienne  la princesse Marguerite, et que je vous fasse encore
quelque rponse sur son chapitre. Je ne la crois pas assez hardie pour
oser rsister en rien  M. le cardinal; mais elle aimera toujours ceux 
qui elle aura promis l'amiti, et ne manquera jamais de reconnaissance
pour les personnes qui l'auront oblige. Elle a beaucoup de bont, une
fort grande douceur, mais beaucoup de timidit. Voil ce que je crois de
plus important  vous faire savoir, et j'aurais grande honte de vous
crire si mal, si je ne pouvais m'excuser de l'incommodit que j'ai
d'crire sur le bord des grands prcipices o je passe, qui me donnent
bien de la frayeur.

Ainsi les trois principaux personnages de la cour de Savoie, Madame
Royale, la princesse Marguerite et le jeune duc Charles-Emmanuel,
avaient t tudis et caractriss par mademoiselle de Treseson ds les
premiers temps de son sjour  la cour de Turin. Elle avait
compltement gagn la duchesse douairire, et s'efforait de modrer et
de diriger son ardeur, qui pouvait tout compromettre. La princesse
Marguerite montrait plus de rserve et de finesse; mais elle ne pensait
pas qu'on trouvt en elle un appui assez ferme pour rsister  Mazarin.
Quant au jeune duc, il tait tourdi, imptueux; mais mademoiselle de
Treseson se vantait de le dominer et de le conduire, sans cder  ses
passions.

On s'tonne, en lisant ces apprciations, de ne pas trouver un mot sur
les qualits ou les dfauts physiques des personnages. Rien n'et t
plus naturel en parlant de la future reine de France: mademoiselle de
Treseson avait d l'observer avec la finesse et la curiosit naturelles
 son sexe et  son ge. Une autre femme, parlant des mmes personnages,
supple au silence de la jeune Bretonne. Mademoiselle de Montpensier,
qui assista cette anne mme (1658)  l'entrevue des deux cours dans la
ville de Lyon, n'a pas nglig le portrait physique des princes et
princesses de la maison de Savoie. Nous avons dj vu comment elle avait
trac  grands traits la physionomie de Madame Royale, son air de
grandeur, ses ressemblances de famille, et aussi sa caducit prmature.
Pour la princesse Marguerite, dit-elle ailleurs[567], elle est petite;
mais elle a la taille assez jolie,  ne bouger de place; car, quand elle
marche, elle parait avoir les hanches grosses, et mme quelque chose qui
ne va pas tout droit. Elle a la tte trop grosse pour sa taille; mais
cela parat moins par devant que par derrire, quoique ce soit une
chose fort disproportionne. Elle a les yeux beaux et grands, le nez
gros, la bouche point belle, et le teint fort olivtre, et cependant
avec tout cela elle ne dplat point. Elle a beaucoup de douceur,
quoiqu'elle ait l'air fier. Elle a infiniment d'esprit, adroit, fin, et
il y a paru  sa conduite. Enfin le duc Charles-Emmanuel est aussi
dpeint en quelques lignes[568]: On le trouva fort bien fait; il est de
moyenne taille, mais il l'a la plus fine, dlie et agrable, la tte
belle, le visage long, mais les yeux beaux, grands et fins, le nez fort
grand, la bouche de mme; mais il a le ris agrable, la mine fire, un
air vif en toutes ses actions, brusque  parler. Il avait fort bonne
mine.

Ce fut le 28 novembre 1658 que la duchesse de Savoie et ses filles
arrivrent  Lyon. La cour de France y tait depuis plusieurs jours, et
elle s'empressa d'aller au-devant de Madame Royale. Le roi, Anne
d'Autriche, mademoiselle de Montpensier, le marchal de Villeroy et
madame de Noailles se trouvaient dans le mme carrosse, et les Mmoires
de mademoiselle de Montpensier retracent un tableau fidle de tout ce
qui se passa en cette circonstance[569]. La cour de Savoie cherchait 
blouir les yeux par la pompe de ses livres et la magnificence de son
train. La route tait couverte d'quipages aux armes de Savoie, avec
housses de velours noir et cramoisi. Les pages de Madame Royale, ses
gardes avec casaques noires galonnes d'or et d'argent, quantit de
carrosses  six chevaux, prcdaient la princesse, et annonaient ses
prtentions  taler un faste royal. Au moment mme o les cours
allaient se rencontrer, Anne d'Autriche laissait percer son peu de
sympathie pour le mariage projet; mais elle s'y rsignait dans la
pense qu'il agrait  son fils. Si je pouvais avoir l'Infante,
disait-elle, je serais au comble de la joie; mais, ne le pouvant pas,
j'aimerai tout ce qui plaira au roi. J'avoue que j'ai bien de
l'impatience de savoir comment il trouvera la princesse Marguerite.
Louis XIV n'tait pas moins impatient; il monta  cheval  l'approche
des princesses et alla au-devant d'elles, puis revint au galop, mit pied
 terre, et, s'adressant  la reine avec la mine la plus gaie du monde
et la plus satisfaite: Elle est plus petite que madame la marchale de
Villeroi, lui dit-il, mais elle a la taille la plus jolie du monde; elle
a le teint... Il hsita un instant; enfin il ajouta: olivtre; mais
cela lui sied bien. Elle a de beaux yeux; enfin elle me plat.

A ce moment, les princesses de Savoie arrivrent. Madame Royale
descendit de carrosse, salua la reine, lui baisa les mains, et chercha 
la gagner par ses manires caressantes. Lorsqu'elle lui eut prsent ses
filles, toutes les princesses montrent dans la voiture royale, et
firent ainsi leur entre  Lyon. Le roi se plaa auprs de la princesse
Marguerite, et l'on remarqua la vivacit et la familiarit de leur
conversation. Il entretint la princesse de ses mousquetaires, de ses
gendarmes, de ses chevau-lgers, du rgiment des gardes, du nombre de
ses troupes, de ceux qui les commandaient, de leur service, etc.
C'taient l ses sujets favoris. Puis ils parlrent des plaisirs de
Paris et de Turin, et, pendant toute cette entrevue, la princesse montra
une grande aisance et un certain abandon. Quant  la duchesse
douairire, elle fatigua la reine et la cour par l'exagration et la
prolixit de ses compliments. Cependant les dispositions paraissaient
jusqu'alors favorables au mariage projet; mais, lorsque la reine se fut
spare de la duchesse de Savoie, Mazarin la suivit dans son cabinet, et
lui annona qu'il lui apportait une nouvelle  laquelle elle ne
s'attendait pas. Est-ce que le roi mon frre m'envoie offrir l'Infante?
s'cria la reine; c'est la chose du monde  laquelle je m'attends le
moins.--Oui, madame, c'est cela, lui rpondit le cardinal. En mme
temps il lui remit une lettre de Philippe IV, par laquelle il mandait 
la reine sa soeur qu'il souhaitait la paix et le mariage de sa fille avec
le roi de France. Le roi d'Espagne, inquiet de l'alliance troite qui se
prparait entre la France et la Savoie, avait envoy  Lyon don Antonio
Pimentelli, qui s'y introduisit secrtement le jour mme o les
princesses y faisaient leur entre solennelle, et remit  Mazarin la
lettre de Philippe IV.

Quoique la reine et le ministre se dfiassent de la sincrit des
Espagnols, ils ne montrrent plus, depuis ce moment, le mme
empressement pour la cour de Savoie. Lorsque le duc Charles-Emmanuel
arriva, le 1er dcembre, il fut accueilli froidement par les princes
franais, que blessrent ses prtentions  la prsance; il ne passa 
Lyon que peu de jours, et quitta la France en lui jetant cet adieu:
Adieu, France, pour jamais: je te quitte sans regret. Il y avait eu
cependant un bal brillant donn en son honneur; mais on remarqua que le
roi, qui, le premier jour, avait tmoign tant de joie  la vue de la
princesse Marguerite, affectait de ne plus lui parler. Mademoiselle de
Treseson, qui ne cessa d'assister aux ftes et aux entrevues, commenait
 perdre l'esprance de voir se raliser le mariage. Pour comble de
malheur, sa parent avec madame du Plessis-Bellire, qu'elle avait
cache si soigneusement, tait reconnue et divulgue par plusieurs
seigneurs de la cour de France. Les vues secrtes de Fouquet allaient se
dcouvrir. Mademoiselle de Treseson l'avertit, le 3 dcembre, de ces
fcheux incidents:

Encore que je sache, lui crivait-elle, que M. de Lyonne et d'autres
personnes vous informent de toutes les choses qui se passent ici, je ne
veux pas manquer  vous rendre compte aussi bien comme eux de l'tat des
choses de ce pays-ci. Je vous dirai donc que je ne trouve pas qu'elles
aillent trop bien, et nous n'en avons pas l'esprance que nous en avions
le premier jour. La princesse n'a pas dplu au roi; mais M. le cardinal
veut traner les choses en longueur. M. de Lyonne a fait aujourd'hui
parler  S.A.R.[570], et lui a fait savoir qu'il tait dans son intrt;
car, jusqu' cette heure, il n'avait point voulu qu'on et dit son nom.
Mais S.A.R. n'est pas tout  fait persuade, et elle m'a dit aujourd'hui
que M. de Lyonne devait faire un voyage en Espagne pour ngocier
l'autre mariage[571]. J'ai dit tout ce que j'ai pu pour l'empcher
d'avoir cette opinion, et l'ai assure qu il et fallu que vous eussiez
t tromp le premier.

J'ai voulu savoir aussi si M. de Savoie avait quelque disposition 
pouser une nice du cardinal. Je crois qu'avec Pignerol il y pourrait
consentir.

Il faut que je vous dise que je suis assez embarrasse avec les
compliments que tout le monde me vient faire sur l'honneur que j'ai
d'tre nice de madame du Plessis. Le marchal de Clrambault a dit
partout qu'il avait fort connu ma mre; que madame du Plessis et elle
taient soeurs. Je ne dis l-dessus ni oui ni non, et rponds seulement
que c'est M. de Brulon qui m'a place dans cette cour. En vrit, il
tait bien difficile que l'on pt cacher la parent; car il n'y a
personne qui ait t dans mon pays qui ne la sache.

La situation ne s'amliora pas les jours suivants, et la duchesse
douairire commena  se plaindre avec vivacit. On l'apaisa par des
promesses et par un crit attestant que le roi pouserait la princesse
Marguerite, si le mariage avec l'Infante n'avait pas lieu. Ce fut le 6
dcembre que se passa cette scne, dont mademoiselle de Treseson se hta
d'informer Fouquet: Je m'imagine, lui crivait-elle, que toutes les
lettres que l'on vous crit aujourd'hui vous apprennent les mmes
nouvelles, c'est--dire que la chose que vous savez est si loigne,
qu'on la croit rompue. Cependant Madame Royale m'a dit ce soir  son
coucher qu'elle avait, ce jour, retir un crit par lequel on
s'engageait que, si avant le mois de mai le roi n'pousait pas l'infante
d'Espagne, il pouserait la princesse Marguerite. M. le cardinal s'est
mis plusieurs fois en colre de ce que Madame Royale voulait une
criture; mais enfin, elle l'a pourtant obtenue. Je ne crois pas qu'il
arrive d'autres changements avant dimanche, qui est le jour de notre
dpart. Je ne vous saurais tmoigner l'affliction o je suis de penser
que l'honneur de vous voir est si recul pour moi; en vrit, je repasse
les montagnes avec un dplaisir que rien ne peut soulager, et ce qui
l'augmente extrmement, c'est que tout le monde sait ma parent avec
madame du Plessis, quoique je ne l'aie avoue  personne. Par malheur il
s'est trouv ici mille gens qui en avaient une parfaite connaissance.
Cela me cause un chagrin et une inquitude qu'il n'est pas en mon
pouvoir de vous tmoigner; mais, si toutes les choses se tournent de
faon  vous faire tort, je vous supplie de n'avoir aucune considration
pour mon avantage, et de me sacrifier entirement  vos intrts. Je
vous rponds que je n'en murmurerai pas, et que je me tiendrais tout 
fait heureuse de pouvoir, mme par la perte de ma vie, vous tmoigner
que l'on n'a jamais eu plus de reconnaissance et de respect que je n'en
ai pour vous.

La princesse Marguerite montra beaucoup plus de calme et de dignit que
sa mre, au milieu de ces pripties qui renversaient ses esprances de
fortune et de grandeur. On ne lui vit point de changement, dit
mademoiselle de Montpensier[572]; elle fut toujours dans une
tranquillit admirable, et agit dans cette affaire comme si 'avait t
celle d'une autre; et pourtant elle en tait touche comme elle le
devait, ayant autant de coeur que l'on en pouvait avoir. Enfin, le
dimanche 8 dcembre, la duchesse de Savoie et ses filles quittrent Lyon
pour regagner Turin, n'emportant qu'une bien faible esprance de voir se
renouer un jour les ngociations matrimoniales. Mademoiselle de
Treseson, qui avait compt revenir  Paris comme fille d'honneur de la
jeune reine, n'tait pas la moins attriste de cette msaventure; son
chagrin perce dans toutes ses lettres. Elle crivait  Fouquet le 13
dcembre: L'on ne peut pas tre plus afflige que je la suis, et jamais
absence n'a paru plus ennuyeuse[573] que la vtre me la parat.
Toutefois, malgr l'extrme envie que j'ai d'avoir l'honneur de vous
voir, je vous supplie de ne songer pas  me le faire recevoir, s'il y a
le moindre danger pour vous.

Le sjour de mademoiselle de Treseson  la cour de Savoie se prolongea
encore prs d'une anne, et pendant cet intervalle elle continua
d'avertir Fouquet de tout ce qui se passait d'important et de lui
transmettre les communications de la duchesse. Ainsi, lorsqu'en fvrier
1659 Fouquet fut nomm seul surintendant des finances aprs la mort de
Servien, mademoiselle de Treseson lui crivit: Madame Royale vous
assure qu'elle prend beaucoup de part  la nouvelle preuve que vous avez
reue de l'estime du roi et de M. le cardinal, et je vous assure qu'elle
tmoigne pour vous plus de reconnaissance que vous ne sauriez imaginer.
La princesse Marguerite est toujours de son humeur ordinaire,
c'est--dire douce et mlancolique.

Les projets de mariage pour le duc de Savoie proccupaient alors la
duchesse douairire. Jusqu' cette poque elle avait exerc la plnitude
du pouvoir et tenu son fils en tutelle; elle craignait une alliance qui
lui aurait donn une rivale. Il avait t plusieurs fois question de
marier le jeune duc avec mademoiselle de Montpensier; mais le caractre
hautain et l'esprit romanesque de cette princesse la faisaient redouter
de Christine de France. On a mand  Madame Royale, crivait
mademoiselle de Treseson le 22 mars 1659, que Mademoiselle a pri la
reine de la proposer  S.A.R. de Savoie pour sa belle-fille, et que l'on
lui a rpondu qu'il y avait dj des propositions pour mademoiselle de
Valois sa soeur[574], qui seraient assurment approuves de part et
d'autre. L'on a encore mand que la premire (mademoiselle de
Montpensier) faisait ici de grandes libralits pour se faire des
cratures, mais qu'elle me craignait[575]. Je ne suis pas trop fche de
cette dernire chose; car cela n'a pas fait un mchant effet auprs de
Madame Royale, qui me tmoigne toujours ses bonts ordinaires. Elle
craint fort Mademoiselle et souponne qu'elle n'ait intelligence avec
M. de Savoie; mais d'ici nous n'en saurions rien dcouvrir, car il est
le plus artificieux des hommes.

A ces inquitudes s'en joignaient de plus vives sur la rsolution
dfinitive qu'allait prendre la cour de France. L'on est ici dans de
grandes impatiences, crivait mademoiselle de Treseson le 4 avril,
d'apprendre les nouvelles que doit apporter le courrier qui est all en
Espagne. Madame Royale et la princesse Marguerite ne parlent dans leur
particulier que de la crainte et de l'esprance qu'elles ont de cette
affaire. La premire est bien plus forte que l'autre. Mademoiselle de
Treseson crivait encore le 18 avril: Pour la princesse Marguerite,
elle est toujours mlancolique  son ordinaire, et mme encore plus;
elle dit qu'elle ne pense dj plus au roi; mais, pour moi, je suis
persuade qu'elle y pense plus que jamais. Enfin, au commencement de
mai, on apprit que les projets de mariage taient dfinitivement rompus.
Mademoiselle de Treseson l'annonait  Fouquet dans une lettre du 3 mai:
Madame Royale m'a ordonn de vous faire savoir qu'elle est dans la plus
grande affliction du monde du mauvais succs de ses desseins. L'on a su
qu'on n'en devait plus avoir de ce ct-l. Vous pouvez aisment juger
le chagrin o tout le monde est ici. Le 20 mai elle insistait sur le
mme sujet: L'on est ici fort irrit contre M. le cardinal, qui ne
s'est pas content de n'avoir pas servi la princesse Marguerite; il a
mand  Madame Royale qu'elle s'tait mfie de lui et avait voulu
traiter en secret avec les ennemis, de sorte qu'elle apprhende fort
que les intrts de M. de Savoie ne soient pas bien conservs dans les
articles de la paix[576]. Ils feront partir bientt une personne de
qualit pour aller en prendre soin. Aprs des protestations de
dvouement pour Fouquet et de son vif dsir de retourner en France,
mademoiselle de Treseson ajoutait: Je crois vous devoir dire que la
personne  qui Madame Royale a pens pour moi est de la plus grande
qualit et aura un jour plus de cent mille livres de rente.

La jeune Bretonne ne s'tait pas oublie, et cette phrase, jete au
milieu d'une lettre, prouve qu'elle songeait  ses intrts autant qu'
ceux de Fouquet. Les services qu'elle avait rendus, et que la conscience
du lecteur saura qualifier, furent rcompenss par une grande alliance;
mademoiselle de Treseson devint comtesse de Cavour[577]. Quant  la
princesse Marguerite, elle pousa, en 1660, le duc de Parme. On fut
fort tonn, dit mademoiselle de Montpensier[578], que, aprs avoir pu
pouser le roi, elle voult d'un petit souverain d'Italie. Cela ne
rpondait point  la manire dont elle avait soutenu la rupture de son
mariage.




CHAPITRE XXIII

Fouquet protecteur des lettres et des arts.--tat de la littrature
aprs la Fronde.--Fouquet donne une pension  Pierre
Corneille.--Remercment en vers que lui adresse Pierre
Corneille.--Reprsentation d'_OEdipe_ (1659).--Thomas Corneille
reoit aussi des gratifications de Fouquet.--Pellisson s'attache 
Fouquet.--Il le met en relation avec mademoiselle de Scudry et les
_prcieuses_.--Caractre de cette littrature.--Lettres de
mademoiselle de Scudry  Pellisson.--Elle y montre son affection
pour Pellisson et son attachement pour Fouquet.--Autres potes
encourags par le surintendant, Boisrobert, Gombauld, Hesnault,
Loret, Scarron.--Lettre attribue  madame Scarron; elle est
apocryphe.--Lettres de madame Scarron  madame Fouquet.


Au milieu des soucis de la politique, Fouquet n'oubliait pas les lettres
et les arts; c'est l son plus beau titre. Du reste, s'il fut un Mcne
pour les potes et les peintres, ils le lui ont bien rendu parla
fidlit qu'ils lui tmoignrent dans sa disgrce. Ils contriburent
plus que personne  cette raction de l'opinion publique qui a sauv
Fouquet et s'est perptue jusqu' nos jours, malgr les preuves
accablantes de ses dilapidations. Le surintendant avait l'esprit cultiv
et ingnieux; il aimait la socit des gens de lettres, et, lorsqu'il
les protgeait, c'tait avec un sentiment de dlicatesse et de
libralit que les vrais potes et les vrais artistes apprciaient
encore plus que les pensions et les faveurs. M. Pellisson m'a fait
l'honneur de se donner  moi, rpondait Fouquet  ceux qui le
flicitaient d'avoir attach  sa fortune ce bel esprit, qui tait, vers
1659, un des arbitres du got. Les femmes que recherchait le
surintendant se distinguaient presque toutes autant par l'esprit que par
la beaut. Madame du Plessis-Bellire, madame d'Asserac, mademoiselle de
Treseson, crivaient avec une puret et une lgance rares  cette
poque, mme parmi les femmes de cour. Le surintendant apprciait
l'esprit de madame de Svign. N'ayant pu en faire sa matresse, il en
fit une de ses amies les plus dvoues. Il gardait ses lettres dans sa
mystrieuse cassette, quoique les billets que lui adressait madame de
Svign ne fussent remplis que de dtails d'affaires et de bruits de
cour. Il les aimait pour leur tour vif, naturel, piquant.

A l'poque de la grande puissance de Fouquet, en 1659, les lettres
taient dans un triste tat. Corneille vieillissait, et, depuis l'chec
de _Pertharite_, en 1653, il s'tait loign du thtre. Scarron et les
potes bouffons de son cole avaient gt le got public; la Fronde les
avait mis  la mode. On applaudissait  leurs grossires plaisanteries
et au travestissement burlesque des oeuvres les plus sublimes. Ces
dbauches d'esprit avaient amen, dans quelques cercles d'lite, une
raction qui eut aussi ses excs. Les _prcieuses_ affectaient un
langage et des sentiments raffins, et, si quelques-unes s'arrtaient 
la limite du ridicule, d'autres s'y prcipitaient et compromettaient la
littrature par un genre faux et manir. L rgnaient mademoiselle de
Scudry et ses romans, que la raison svre de Boileau a condamns 
tout jamais, et qu'une critique paradoxale tenterait vainement de faire
revivre. Il y avait bien,  ct des potes vieillis, des bouffons et
des prcieuses, une cole d'un genre tout autrement lev et svre:
l'cole de Port-Royal. Elle venait de produire les _Provinciales_ et
prparait les _Penses_; mais ces solitaires, qui fuyaient le monde et
ses dangers, n'attendaient ni ne sollicitaient les faveurs du
surintendant. C'tait dans la mditation des vrits chrtiennes et dans
l'tude des crivains de l'antiquit que s'tait form leur gnie. Il en
tait de mme de Bossuet, qui commenait  briller dans la chaire
chrtienne.

Le mrite de Fouquet fut de chercher partout le talent et de
l'encourager; il ramena Corneille au thtre et s'effora de rveiller
son gnie. Il oublia les plates injures de Scarron et secourut sa
vieillesse. Pellisson, qui vivait dans l'intimit du surintendant, tait
l'ami des prcieuses et faisait le charme des _samedis_ de mademoiselle
de Scudry. Le surintendant entretenait avec Port-Royal des relations
amicales: tmoin Arnauld d'Andilly et son fils, Simon de Pomponne. Enfin
il eut le mrite de discerner et de stimuler des gnies naissants, comme
Molire et la Fontaine. Les _Fcheux_ de Molire furent reprsents 
Vaux avec un prologue de Pellisson, et, quant  la Fontaine, encourag
par la munificence de Fouquet, il s'attacha  lui avec toute l'ardeur de
son me candide. Aprs avoir assist  tant de misres et d'intrigues,
il n'est pas sans intrt de s'arrter un instant sur un spectacle plus
digne de mmoire, celui de la puissance et de la richesse sollicitant et
rcompensant le gnie.

Pierre Corneille fut un des premiers potes auxquels s'adressa Fouquet.
Ag de plus de cinquante ans et dcourag par son dernier chec, le
pote avait abandonn le thtre. Les misrables pices de Scarron et de
son cole avaient dtrn le _Cid_, _Horace_, _Cinna_, _Polyeucte_. Le
surintendant fit un acte honorable en relevant Corneille de son
dcouragement et en l'engageant  rentrer dans la carrire dramatique.
Il lui donna une pension, probablement ds 1657. Ce fut vers cette
poque que Corneille lui adressa une pice de vers[579], o il lui
promet de rpondre  son appel. Voici quelques passages de cette pice,
o l'on trouve des traces du gnie de l'auteur du _Cid_:

    Oui, gnreux appui de tout notre Parnasse,
    Tu me rends ma vigueur lorsque tu me fais grce.
    Et je veux bien apprendre  tout notre avenir
    Que tes regards benins ont su me rajeunir.
    .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
    Je sens le mme feu, je sens la mme audace
    Qui fit plaindre le Cid, qui fit combattre Horace.
    Et je me trouve encore la main qui crayonna
    L'me du grand Pompe et l'esprit de Cinna.
    Choisis-moi seulement quelque nom dans l'histoire
    Pour qui tu veuilles place au temple de la Gloire,
    Quelque nom favori qu'il te plaise arracher
    A la nuit de la tombe, aux cendres du bcher.
    Soit qu'il faille ternir ceux d'ne et d'Achille
    Par un noble attentat sur Homre et Virgile,
    Soit qu'il faille obscurcir par un dernier effort
    Ceux que j'ai sur la scne affranchis de la mort;
    Tu me verras le mme, et je te ferai dire,
    Si jamais pleinement ta grande me m'inspire,
    Que dix lustres et plus n'ont pas tout emport
    Cet assemblage heureux de force et de clart,
    Ces prestiges secrets de l'aimable imposture.
    Qu' l'envi m'ont prts et l'art et la nature.
    N'attends pas toutefois que j'ose m'enhardir,
    Ou jusqu' te dpeindre, ou jusqu' t'applaudir.
    Ce serait prsumer que d'une seule vue
    J'aurais vu de ton coeur la plus vaste tendue.
    Qu'un moment suffirait  mes dbiles yeux
    Pour dmler en toi ces dons brillants des cieux.
    De qui l'inpuisable et perante lumire,
    Sitt que tu parais, fait baisser la paupire.
    J'ai dj vu beaucoup en ce moment heureux.
    Je t'ai vu magnanime, affable, gnreux,
    Et ce qu'on voit  peine aprs dix ans d'excuses,
    Je t'ai vu tout  coup libral pour les Muses.
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Hte-toi cependant de rendre un vol sublime
    Au gnie amorti que ta bont ranime,
    Et dont l'impatience attend pour se borner
    Tout ce que tes faveurs lui voudront ordonner.

Ce remercment atteste que Corneille avait reu de Fouquet une faveur
signale, comme il le dit lui-mme, et qu'il avait promis au
surintendant de traiter le sujet de tragdie que ce dernier lui
indiquerait. Fouquet lui en proposa trois et lui laissa le choix.
Corneille prfra _OEdipe_, et fit reprsenter cette pice en 1659.
Chacun sait, dit-il dans l'_Avis au lecteur_ public en tte de cette
tragdie, que ce grand ministre n'est pas moins le surintendant des
belles-lettres que des finances; que sa maison est aussi ouverte aux
gens d'esprit qu'aux gens d'affaires, et que, soit  Paris, soit  la
campagne, c'est dans les bibliothques[580] qu'on attend ces prcieux
moments qu'il drobe aux occupations qui l'accablent, pour en gratifier
ceux qui ont quelque talent d'crire avec succs. Ces vrits sont
connues de tout le monde; mais tout le monde ne sait pas que sa bont
s'est tendue jusqu' ressusciter les Muses ensevelies dans un long
silence, et qui taient comme mortes au monde, puisque le monde les
avait oublies. C'est donc  moi  le publier aprs qu'il a daign m'y
faire revivre si avantageusement, non que de l j'ose prendre l'occasion
de faire ses loges. Nos dernires annes ont produit peu de livres
considrables, ou pour la profondeur de la doctrine, ou pour la pompe et
la nettet de l'expression, ou pour les agrments et la justesse de
l'art, dont les auteurs ne se soient mis sous une protection si
glorieuse, et ne lui aient rendu les hommages que nous devons tous  ce
concert clatant et merveilleux de rares qualits et de vertus
extraordinaires, qui laissent une admiration continuelle  ceux qui ont
le bonheur de l'approcher. Les tmraires efforts que j'y pourrais faire
aprs eux ne serviraient qu' montrer combien je suis au-dessous d'eux.
La matire est inpuisable, mais nos esprits sont borns, et, au lieu de
travailler  la gloire de mon protecteur, je ne travaillerais qu' ma
honte. Je me contenterai de vous dire simplement que, si le public a
reu quelque satisfaction de ce pome [581], et s'il en reoit encore de
ceux de cette nature et de ma faon qui pourront le suivre, c'est  lui
qu'il en doit imputer le tout, puisque, sans ses commandements, je
n'aurais jamais fait OEdipe, et que cette tragdie a plu assez au roi
pour me faire recevoir de vritables et solides marques de son
approbation, je veux dire ses libralits, que j'ose nommer des ordres
tacites, mais pressants, de consacrer aux divertissements de Sa Majest
ce que l'ge et les vieux travaux m'ont laiss d'esprit et de
vigueur[582]. C'est  ce rveil du pote, provoqu par Fouquet, que la
postrit doit Sertorius et Othon[583].

Thomas Corneille eut aussi part aux bienfaits de Fouquet. Il lui ddia
une de ses tragdies et s'occupa du sujet de _Camma_, un des trois
canevas proposs par Fouquet  Pierre Corneille[584]. Traite par un
gnie tel que Pierre Corneille, cette pice aurait pu exciter les
motions de terreur et de piti que recherche surtout la posie
dramatique. Camma avait vu son poux assassin par un rival qui
ambitionnait sa main; elle feignit, pour assurer sa vengeance, de se
rendre aux dsirs du meurtrier. Arrive au pied de l'autel o leur hymen
devait tre consacr, elle lui prsenta une coupe comme symbole d'union;
mais la coupe tait empoisonne, et le meurtrier y but la mort. Ce sujet
tragique, qui n'est pas sans analogie avec celui de Mrope, fut trait
faiblement par Thomas Corneille. Du reste (et c'est ce que nous voulons
surtout faire ressortir), la gnrosit de Fouquet envers les potes
mme mdiocres est constate par la ddicace que Thomas Corneille a
place en tte de sa tragdie de la _Mort de Commode_. Il y parle 
plusieurs reprises des gnreuses marques d'estime et des bienfaits
qu'il a reus de Fouquet; il lui dit: Je voulais m'offrir et vous
m'avez attir. Enfin il vante sa gnrosit sans exemple et le parfait
discernement qu'il sait faire de toutes choses[585].

Parmi les beaux esprits de cette poque, un de ceux qui eut le plus  se
louer de Fouquet fut Pellisson[586]. N  Castres, en 1624, Paul
Pellisson-Fontanier suivit d'abord la carrire du barreau et publia un
ouvrage de jurisprudence. Plus tard, il vint s'tablir  Paris et se lia
avec Conrart et d'autres gens de lettres; ce fut alors qu'il composa son
_Histoire de l'Acadmie franaise_, qui lui valut l'honneur d'tre nomm
membre surnumraire de la docte compagnie. Il connut vers le mme temps
mademoiselle de Scudry, qui tait dans tout l'clat de sa gloire
littraire. Pellisson devint bientt l'me des _samedis_ de la Sapho
moderne. On y faisait des madrigaux; on y raffinait la langue au point
de la rendre inintelligible. Cette littrature, il faut bien l'avouer,
n'a pas une grande porte. L'htel de Rambouillet, o les _prcieuses_
s'taient jadis runies autour de Catherine de Vivonne et de sa fille,
Julie d'Angennes, avait pur la langue et inspir le got et le
sentiment des beauts dlicates. Malgr le tour d'esprit un peu
recherch et manir des Voiture et des Benserade, il y avait eu l un
travail utile. Les nouvelles _prcieuses_ qui, aprs la Fronde, se
grouprent autour de mademoiselle de Scudry, n'eurent qu'un mrite: ce
fut de faire pntrer dans les classes bourgeoises ce got du fin, du
dlicat, du recherch, qui avait t jusqu'alors le partage de
l'aristocratie. Le titre de _prcieuse_ donna un brevet de distinction,
comme on dit aujourd'hui, et tout ce qu'il y avait de beaux esprits et
de femmes lgantes ambitionna l'honneur d'aller le recevoir des mains
de mademoiselle de Scudry et de Pellisson.

Parmi les personnes qui assistaient aux samedis, on voit surtout figurer
des bourgeoises, entre autres madame Cornuel, si connue par ses bons
mots, et ses deux belles-filles, mesdemoiselles Legendre et Marguerite
Cornuel[587]. Madame du Plessis-Bellire, qui tait d'un rang plus
lev, tait aussi en relation avec mademoiselle de Scudry. C'tait
Pellisson, comme nous l'apprennent ses lettres, qui avait conduit son
amie chez madame du Plessis-Bellire. Ds le 2 novembre 1636, il
crivait  mademoiselle Legendre[588]: J'ai trouv toute la civilit du
monde en madame du Plessis-Bellire. M. l'abb de Bruc, son frre, avant
qu'il allt en Bretagne, o il est, m'avait propos de lui mener notre
amie[589]. Il me sera tout  fait ais de le faire quand il sera de
retour, parce que j'ai assez de familiarit avec lui; mais avant cela
mme, puisque vous le jugez  propos, bien loin d'en viter l'occasion
ou de la ngliger, je la rechercherai avec soin, quoique je me prsente
plus rarement aux lieux o il faut aller pour cela, par la crainte de
jouer ce personnage d'importun dont vous parlez si agrablement, et que
vous ne sauriez pourtant jouer quand vous le voudriez. Cependant,
mademoiselle, vous savez bien que je ne suis qu' vingt pas de M. le
procureur gnral[590]; je dois ajouter que je connais assez
particulirement la plupart de ses commis. S'il y a quelque chose o je
puisse tre employ dans l'affaire secrte dont vous me parlez, vous
n'avez qu' ordonner, et je vous assure qu'elle ne sera pas moins
secrte pour me l'avoir communique.

Pellisson se lia de plus en plus avec madame du Plessis-Bellire, et
cette femme, dont tous les contemporains ont vant l'esprit, fut charme
de celui de l'ami de mademoiselle de Scudry. Elle les fit connatre
tous deux au surintendant, qui s'empressa de se les attacher par des
pensions. Pellisson paya la dette de mademoiselle de Scudry par un
_Remercment du sicle  M. le surintendant Fouquet_, et bientt il en
adressa un nouveau en son nom[591]. C'est Apollon qui parle par la voix
de Pellisson, et dans un langage qui rappelle celui de la _Carte de
Tendre_, dresse par les prcieuses, il fait traverser au pote le
royaume des allgories, la rgion des hyperboles, des anachronismes, des
prophties, pour arriver enfin au pays des bienfaits et de la
reconnaissance. L s'lvent des colonnes de marbre avec des chapiteaux
de bronze et des inscriptions en lettres d'or. On y lit les noms
d'Auguste, de Mcne, de Franois Ier, de Henri III, de Louis le
Juste et du grand Armand[592]. Fouquet y a sa place marque par la
reconnaissance. Dans ce pays imaginaire, Apollon montre au pote des
remercments de toute espce, remercments de refus, remercments
intresss, remercments ambitieux. Il y a a et l quelques traits
satiriques qui relvent la fadeur de l'allgorie. Enfin Pellisson trouve
les _remercments de coeur_; c'taient ceux qu'il cherchait et qu'il
adresse  son bienfaiteur.

A partir de 1656, Pellisson devint un des principaux commis de Fouquet;
mais les soucis des affaires ne le dtournrent jamais compltement de
la littrature. Devenu matre de la chambre des comptes de Montpellier,
en 1659, il continua de s'occuper de vers et de finances. Fouquet
l'employait  traiter avec les fermiers des impts et  corriger les
billets galants qu'il crivait[593]. Mais Pellisson, et c'est l son
principal titre  nos yeux, tait l'intermdiaire entre Fouquet et les
gens de lettres; c'tait par lui que Boisrobert, Loret, Scarron,
Gombauld, Hesnault et d'autres taient signals au surintendant, qui ne
fut jamais insensible  leur misre. La position officielle de Pellisson
auprs du surintendant n'interrompit point ses relations avec
mademoiselle de Scudry. Quoique dfigur par la petite vrole, et
clbre pour sa laideur, il avait inspir  Sapho (c'tait le nom de
mademoiselle de Scudry parmi les prcieuses) une passion dont elle ne
se dfendait pas. Dans des vers, o Pellisson tait dsign sous le nom
d'Acante, Sapho s'adressait  lui en ces termes:

    Enfin, Acaute, il se faut rendre;
    Votre esprit a charm le mien.
    Je vous fais citoyen de _Tendre_[594].
    Mais de grce n'en dites rien.

Les amours de Pellisson et de mademoiselle de Scudry donnrent lieu 
des chansons et  des pigrammes, o l'on n'oubliait pas les allusions 
la Laideur de Pellisson:

    L'amour met tout sous son empire,
    Et ce n'est pas une chanson;
    Sapho mme soupire
    Pour le docte Pellisson.
    --Eh bien! eh bien, qu'en voulez-vous dire?
    N'est-il pas joli garon?

Les vers que l'amour pour mademoiselle de Scudry inspira  Pellisson ne
s'lvent gure au-dessus du mdiocre. La recherche du bel esprit les
gte presque toujours. Cependant, on trouve a et l quelques traits
heureux. Il fait ainsi parler les fleurs qu'il lui envoie le jour de sa
fte:

    A la plus belle des journes,
    Nous arrivons sches, fanes;
    Mais n'en soyez point en courroux.
    Par l nous prtendons vous plaire:
    N'entendez-vous point ce mystre?
    Ainsi l'on sche loin de vous.

Sapho, de son ct, crivait  Pellisson. Les papiers de Fouquet[595]
renferment des lettres que mademoiselle de Scudry adressait  Pellisson
pendant son voyage  Nantes, o il accompagnait le surintendant. Elles
mritent d'tre conserves, parce qu'elles expriment avec vrit et
(chose extraordinaire pour une prcieuse), avec naturel, l'affection de
mademoiselle de Scudry pour Pellisson. On y trouve en mme temps
quelques dtails sur le surintendant et sur la socit de gens de
lettres au milieu de laquelle vivait mademoiselle de Scudry. La cour
tait alors  Fontainebleau; mademoiselle de Scudry revenait d'une
proprit appele les _Pressoirs_, et tait inquite du silence prolong
de Pellisson. La premire lettre est date de vendredi  six heures du
matin[596]: Je pars dans un quart d'heure pour Paris. Je ne pus
m'embarquer hier, parce qu'il fit un temps effroyable, de sorte que je
prends le carrosse de M. de Prmont[597], qui me le donne de fort bonne
grce. Je laisse la petite Marianne  M. Pineau avec la sienne, et je
suis si mal de ma tte que j'en perds patience. Peut-tre que quelques
remdes me soulageront. Je vous en crirai demain plus au long, et je ne
vous cris aujourd'hui que pour vous demander de vos nouvelles et pour
vous prier de m'envoyer un billet pour M. Longuet, qui lui tmoigne que
vous affectionnez l'affaire de M. Pineau; car, comme vous ne lui
crivtes pas en lui envoyant les lettres dont il s'agit, il ne s'est
pas press de le faire. Je vous demande pardon; mais je ne puis refuser
cela  ceux qui m'en prient. Adieu, jusqu' demain. Souvenez-vous de
moi, plaignez-moi et m'aimez toujours. Je ne puis vous dire que cela
aujourd'hui. J'en pense bien davantage.

Le lendemain, mademoiselle de Scudry crivit de Paris  Pellisson:
J'arrivai hier fort tard ici aprs avoir laiss le pauvre M. Jacquinot
et madame sa femme en larmes. Sincrement, je leur suis bien oblige de
l'amiti qu'ils m'ont tmoigne en partant. Je prtendais vous crire
une longue lettre aujourd'hui; mais, quoique je n'aie fait savoir mon
arrive  personne, j'ai t accable de monde, et le comte Tott[598],
qui va arriver, sera cause que je ne vous dirai pas tout ce que je
voudrais. Ma sant est toujours de mme. Deslis vient d'tre reprise de
la fivre pour la troisime fois. Madame de Caen[599] vous baise mille
fois les mains. Mademoiselle Boquet[600] et madame du Val en font
autant. Je commence dj, malgr les caresses de mes amies et de mes
amis, de regretter les Pressoirs[601] du temps que vous y veniez.

Au reste, l'exil de mademoiselle de la Motte[602] fait grand bruit ici;
mais comme je sais qu'on vous a mand cette histoire, je ne vous en dis
rien. On dit que M. le surintendant doit laisser revenir le roi et aller
de Bretagne  Belle-le. Je crois qu'il serait bien qu'il y soit le
moins qu'il pourra, afin d'ter  ses ennemis la libert de dire qu'il
ne s'arrte que pour fortifier Belle-le. L'intrt particulier que je
prends  ce qui le regarde m'oblige de vous parler ainsi. On dit fort
ici, dans le monde de Paris, qu'il est mieux que personne dans l'esprit
du roi. Fontainebleau est si dsert que l'herbe commence de crotre dans
la cour de l'ovale. M. Mnage a t ici, qui vous baise mille fois les
mains. Si je ne craignais pas de vous fcher, je vous dirais que madame
V. M. (votre mre) dit et fait de si tranges choses tous les jours, que
l'imagination ne peut aller jusque-l, et tout le monde vous plaint
d'avoir  essuyer une manire d'agir si injuste et si draisonnable.
Pour moi, je souffre tout cela avec plaisir, puisque c'est pour l'amour
d'une personne qui me tient lieu de toutes choses. Je ne vous en dirais
rien, si la chose n'allait  l'extrmit, et si je ne jugeais pas qu'il
est bon qu'en gnral vous sachiez son injustice. Ne vous en fchez
pourtant pas; car cela ne tombe ni sur vous ni sur moi. A votre retour,
je vous dirai un compliment que les dames de la Rivire me firent en
suite de quelque chose que madame V. M. (votre mre) avait dit. Mais,
aprs tout, il faut laisser dire  cette personne ce qu'il lui plaira,
et s'en mettre l'esprit en repos. Madame Delorme[603] me fait des
caresses inoues, et madame de Beringhen aussi. Je ne sais ce qu'elles
veulent de moi. En voil plus que je ne pensais, et cependant ce n'est
pas tout ce que je voudrais vous dire. Souvenez-vous de moi, je vous en
prie. Mandez-moi quand vous reviendrez, et m'crivez un pauvre petit mot
pour me consoler de votre absence qui m'est la plus rude du monde.

Enfin, ne recevant pas de rponse de Pellisson, mademoiselle de Scudry
lui adresse une troisime lettre le 7 septembre, deux jours aprs son
arrestation: Voici la troisime fois que je vous cris, sans avoir
entendu de vos nouvelles depuis mon dpart des Pressoirs. Il me semble
pourtant que vous pouviez m'crire un pauvre petit billet de deux lignes
seulement pour me tirer de l'inquitude o votre silence me met; car
enfin il y a douze jours que vous tes parti. Je ne vous demande point
de longue lettre; je ne veux qu'un mot qui me dise comment vous vous
portez. Car, pour peu que je sache que vous vivez, je prsupposerai que
vous m'aimez toujours, et qu'il vous souvient de moi autant que je me
souviens de vous. J'aurais quatre mille choses  vous dire de
diffrentes manires; mais il faut les garder pour votre retour.

M. de Mringat[604], qui est  Paris, vous baise les mains. M. de la
Mothe-le-Vayer en fait autant et m'a charge de vous donner un petit
livre de sa faon que je vous garde. M. Nubl m'a promis la harangue que
fit M. le premier prsident de la chambre des comptes[605], lorsque
Monsieur[606] fut porter des dits  sa compagnie. Ce discours est fort
hardi; on le loue fort  Paris, et l'on en fait grand bruit partout. Si
je l'ai devant que de fermer mon paquet, je vous l'enverrai.

On dit toujours que M. le surintendant va droit  tre premier
ministre, et ceux mmes qui le craignent commencent  dire que cela
pourrait bien tre.

On travaille  l'accommodement de mademoiselle de la Motte. Madame la
comtesse de la Suze[607] a enfin t dmarie, de sorte que c'est tout
de bon qu'elle est madame la comtesse d'Adington. Au reste, on dit hier
chez une personne de qualit et du monde, que madame du Plessis-Bellire
pourrait bien pouser M. le duc de Villars, et qu'elle sera gouvernante
de M. le dauphin. Mais on parle parmi tout cela de Belle-le, de sorte
qu'il est assez bon de se prcautionner contre tout ce que l'on peut
dire. Je vous mande tout ce que je sais; vous en ferez ce qu'il vous
plaira.

Au reste, j'ai t bien surprise de trouver ici,  mon retour, entre
les mains de plusieurs personnes, les vers que M. le surintendant fit
pour rpondre aux vtres; car j'en faisais un grand secret. Lambert les
a donns  madame de Toisy et  ma belle-soeur, et il leur a dit qu'il a
eu commandement d'y faire un air, et en effet il en a fait un. On montre
aussi une contre-rponse que vous avez faite, qui n'est point de ma
connaissance.

On a fait quatre vilains vers pour l'aventure de mademoiselle de la
Motte, que madame de Beauvais[608] a fait chasser. C'est le bon M. de la
Mothe qui me les a dits. Il y a une vilaine parole; mais n'importe! ce
n'est pas moi qui l'y ai mise:

    Ami, sais-tu quelque nouvelle
    De ce qui se passe  la cour?
    --On y dit que la maq....
    A chass la fille d'amour.

Tout le monde blme M. le marquis de Richelieu[609].

Adieu, en voil trop. Pour vous, j'ajouterai cependant que madame votre
mre a dit  M. Mnage des choses qui vous pouvanteraient, si vous le
saviez, tant elles sont draisonnables, emportes et hors de toute
raison. Aussi Boisrobert fait-il une comdie de toutes ces belles
conversations. Je ne vous en aurais rien dit si plusieurs personnes ne
m'taient venues dire que j'tais oblige de vous avertir d'une partie
de la vrit. Pardonnez-le-moi, et croyez que, pour ce qui me regarde,
je sacrifie toutes choses  votre plaisir, pourvu que vous me conserviez
toujours votre affection. Vous le devez, et je vous en conjure par la
plus sincre, par la plus tendre et la plus fidle amiti du monde.
C'est tout ce que je puis vous dire de si loin. Bonsoir; crivez-moi un
mot, car votre silence me tue.

Mille amitis  M. de la Bastide et  M. du Mas[610]. Donnez, s'il vous
plat, au premier, une lettre que M. Pineau lui crit. Madame de Caen
vous baise les mains, elle vous a envoy une lettre pour M. le
surintendant. Le pauvre M. de Montpellier vous prie toujours de ne
l'oublier pas, quand vous serez de retour, et dit que, s'il y a
quelqu'un dans sa compagnie qui ne plaise pas, on n'a qu' le lui dire.
Ce pauvre homme me promet des merveilles; mais, comme vous le savez, je
ne vous demande jamais que ce que vous devez et que ce qui vous plat.

Ces lettres font regretter que mademoiselle de Scudry ait si souvent
cherch l'esprit au lieu de suivre sa premire inspiration. Le ton en
est vif et les sentiments vrais. L'affection pour Pellisson et pour le
surintendant s'y peint naturellement, et en mme temps on y trouve des
conseils de prudence, qui malheureusement n'avaient pas t suivis.

Parmi les personnes que cite mademoiselle de Scudry, on remarque
Boisrobert, qui avait figur, ds le temps du cardinal de Richelieu, au
nombre des potes de la cour. Il sollicita et obtint des secours de
Fouquet. Ses _ptres en vers_[611] sont remplies d'loges intresss,
o le pote mendie les faveurs du surintendant et de ses commis.
Gombauld, qui avait paru avec honneur dans les runions littraires de
l'htel de Rambouillet, montra plus de dignit; ayant obtenu le payement
de sa pension, il se borna  ddier  Fouquet sa pice des _Danades_ en
1658. Le traducteur de la _Pharsale_, Brbeuf, fut aussi encourag par
la gnrosit du surintendant. Le pote Hesnault, qui plus lard s'honora
par sa fidlit  Fouquet malheureux et lana contre Colbert un sonnet
rest clbre, touchait une pension pour des vers moins dignes de
rcompense. Hesnault tait picurien et affichait hautement son
matrialisme. Il continuait la tradition des Thophile et d'autres
potes libertins, qui devaient trouver dans Chaulieu et dans la socit
du Temple de trop fidles imitateurs. Le gazetier Loret tait habitu 
tendre la main  tous les ministres; il ne manqua pas de solliciter les
bienfaits du surintendant et en obtint une pension. Scarron, vieux et
infirme, assigeait Fouquet de placets; il l'appelait _son gnreux,
son adorable matre_, et se qualifiait de _son humble valet_. Malgr le
souvenir encore rcent des mazarinades, Scarron obtint de Fouquet une
pension et de frquentes gratifications. On a prtendu que madame
Scarron, qui tait alors dans tout l'clat de la beaut et bien loin des
brillantes destines que lui rservait la fortune, ne fut pas trangre
aux libralits de Fouquet. On cite une prtendue lettre de cette dame
au surintendant[612]; mais cette pice n'a aucune authenticit, et si
j'y fais allusion, c'est que la calomnie se rpte encore tous les
jours, et attribue ce honteux billet  celle qui devait tre madame de
Maintenon. Le surintendant, il faut le proclamer  sa louange, n'avait
pas besoin de pareils motifs pour secourir un pote qui implorait son
secours.

On connat, d'ailleurs, par les lettres mmes de madame Scarron[613],
ses relations avec la famille Fouquet; elles furent toujours pleines de
convenance et de dignit. C'est  madame Fouquet que madame Scarron
adresse ses lettres. Elle lui crivait le 25 mai 1658 pour la remercier
d'un service qu'elle venait de recevoir du surintendant: Madame, je ne
vous importunerai plus de l'affaire des dchargeurs: elle est
heureusement termine par la protection de ce hros, auquel nous devons
tout et que vous avez le plaisir d'aimer. Le prvt des marchands a
entendu raison, ds qu'il a entendu le grand nom de M. Fouquet. Je vous
supplie, madame, de trouver bon que j'aille vous en remercier  Vaux.
Madame de Vass m'a assure que vous me continuez vos bonts, et que
vous ne me trouveriez pas de trop dans ces alles, o l'on pense avec
tant de raison, o l'on badine avec tant de grce.

Madame Fouquet gota l'esprit et l'amabilit de madame Scarron, au point
de vouloir la retenir auprs d'elle. Cette faveur et t dangereuse, et
madame Scarron l'luda avec un tact et une habilet qui rpondent 
toutes les calomnies. Elle crivit  madame Fouquet[614]: Madame, les
obligations que je vous ai ne m'ont pas permis d'hsiter sur la
proposition que madame Bonneau m'a faite de votre part: elle m'est si
glorieuse, je suis si dgote de ma situation prsente, j'ai tant de
vnration pour votre personne, que je n'aurais pas balanc un instant,
quand mme la reconnaissance que je vous dois ne m'aurait point parl.
Mais, madame, M. Scarron, quoique votre redevable et trs-humble
serviteur, ne peut y consentir. Mes instances ne l'ont point flchi: mes
raisons ne l'ont point persuad. Il vous conjure de m'aimer moins, ou
de m'en donner des marques qui cotent moins  l'amiti qu'il a pour
moi. Lisez sa requte, madame, et pardonnez-en la vivacit  un mari,
qui n'a d'autre ressource contre l'ennui, d'autre consolation dans tous
ses maux qu'une femme qu'il aime. J'ai dit  madame Bonneau que, si vous
vouliez abrger le terme, j'aurais peut-tre son consentement; mais je
vois qu'il est inutile de m'en flatter, et que j'avais trop prsum de
mon pouvoir. Je vous prie, madame, de me continuer votre protection:
personne ne vous est plus attach que moi, et ma reconnaissance ne
finira qu'avec ma vie.




CHAPITRE XXIV

Fouquet encourage Molire et la Fontaine.--Ce dernier lui offre son
pome d'_Adonis_.--Il reoit une pension de Fouquet  condition de
lui payer une redevance potique.--Engagement que prend la Fontaine
dans son _ptre  Pellisson_ (1659).--Il s'acquitte du premier
terme de la redevance par une ballade adresse  madame Fouquet
(juillet 1659).--Quittance en vers donne par Pellisson.--Ballade
adresse, en octobre 1659,  Fouquet pour le payement du second
terme.--Ballade sur la paix des Pyrnes (dcembre
1659).--Insouciance et indpendance de la Fontaine; il se plaint
dans une ptre en vers de n'avoir pas t reu par le
surintendant.--Fouquet coute les plaintes de la Fontaine et sa
requte en faveur de sa ville natale (Chteau-Thierry).--La
redevance potique,  laquelle s'tait engag la Fontaine, lui
devient onreuse.--Fouquet ne lui continue pas moins sa
pension.--_Songe de Vaux_, pome entrepris par la Fontaine et rest
inachev.--Artistes protgs et encourags par Fouquet.


A l'exception de Pierre Corneille, les potes que nous avons vus jusqu'
prsent encourags par Fouquet n'intressent gure la postrit; mais on
trouve, sur la liste de ceux qui reurent ses bienfaits, deux noms qui
demandent grce pour lui: Molire et la Fontaine. Le premier venait de
se fixer  Paris avec sa troupe, jusqu'alors nomade, et commenait, dans
le _Dpit amoureux_ et dans les _Prcieuses ridicules_,  opposer le
vrai comique aux bouffonneries de Scarron. Il est probable que, ds
cette poque, il fut encourag par Fouquet, pour lequel nous le verrons
bientt composer la pice des _Fcheux_. Quant  la Fontaine, il tait
venu  Paris vers 1658, appel par son oncle Jannart, substitut du
procureur gnral. Ce fut Jannart qui le prsenta  Fouquet, et le lui
recommanda comme un bel esprit[615]. La Fontaine avait dj publi une
traduction de l'_Eunuque_ de Trence et compos un pome d'_Adonis_,
qu'il offrit  Fouquet avec une ddicace en vers:

    Fouquet, l'unique but des faveurs d'Uranie.
    Digne objet de mes chants, vaste et noble gnie.
    Qui seul peux embrasser tant de soins  la fois,
    Honneur du nom public, dfenseur de nos lois;
    Toi dont l'me s'lve au-dessus du vulgaire,
    Qui connais les beaux-arts, qui sais ce qui doit plaire.
    Et de qui le pouvoir, quoique peu limit,
    Par le rare mrite est encor surmont,
    Vois de bon oeil cet oeuvre, et consens pour ma gloire
    Qu'avec toi l'on le place au temple de Mmoire:
    Par toi je me promets un ternel renom;
    Mes vers ne mourront point, assists de ton nom.
    Ne les ddaigne pas, et lis cette aventure
    Dont pour te divertir j'ai trac la peinture.

L'_Adonis_ ne manque pas de mrite. Des ides gracieuses, rendues en
vers ingnieux, annonaient dj un vritable pote. C'est dans
l'_Adonis_ que se trouve ce vers si souvent cit:

    Et la grce plus belle encor que la beaut.

En 1659, Fouquet accorda  la Fontaine une pension annuelle de mille
francs,  condition qu'il lui enverrait une pice de vers pour le
payement de chaque quartier. La Fontaine souscrivit  cet engagement
dans une pice adresse  Pellisson; il tait alors dans toute l'ardeur
de l'enthousiasme pour un surintendant aussi spirituel que gnreux, qui
encourageait avec une grce dlicate et se disait l'oblig de ceux qu'il
enrichissait. Il aimait Pellisson, par lequel passaient les dons de
Fouquet; aussi se montre-t-il d'abord tout de feu pour s'acquitter de
ses engagements.

    Je vous l'avoue, et c'est la vrit,
    Que monseigneur[616] n'a que trop mrit
    La pension qu'il veut que je lui donne.
    En bonne foi, je ne connais personne
    A qui Phbus s'engaget aujourd'hui
    De la donner plus volontiers qu' lui;
    Son souvenir qui me comble de joie
    Sera pay tout en belle monnoie
    De madrigaux, d'ouvrages ayant cours.
    Cela s'entend, sans manquer de deux jours
    Aux termes pris, ainsi que je l'espre.
    Cette monnoie est sans doute lgre.
    Et maintenant peu la savent priser;
    Mais c'est un fonds qu'on ne peut puiser.
    Plt aux destins, amis de cet empire,
    Que de l'pargne[617] on en pt autant dire!
    J'offre ce fonds avec affection;
    Car, aprs tout, quelle autre pension
    Aux demi-dieux pourrait tre assine[618]?
    Pour acquitter celle-ci chaque anne,
    Il me faudra quatre termes gaux:
    A la Saint-Jean, je promets madrigaux
    Courts et trousss, et de taille mignonne,
    Longue lecture en t n'est pas bonne;
    Le chef d'octobre aura son tour aprs;
    Ma muse alors prtend se mettre en frais.
    Notre hros, si le beau temps ne change,
    De menus vers aura pleine vendange.
    Ne dites point que c'est menu prsent;
    Car menus vers sont en vogue  prsent.
    Vienne l'an neuf, ballade est destine:
    Qui rit ce jour, il rit toute l'anne.
    Or la ballade a cela, ce dit-on,
    Qu'elle fait rire, ou ne vaut un bouton.
    Pques, jour saint, veut autre posie:
    J'enverrai lors, si Dieu me prte vie;
    Pour achever toute la pension,
    Quelque sonnet plein de dvotion:
    Ce terme-l pourrait tre le pire,
    On me voit peu sur tels sujets crire;
    Mais tout au moins je serai diligent,
    Et si j'y manque, envoyez un sergent;
    Faites saisir, sans aucune remise,
    Stances, rondeaux, et vers de toute guise;
    Ce sont nos biens: les doctes nourrissons
    N'amassent rien, si ce n'est des chansons.

    Ne pouvant donc prsenter autre chose,
    Qu' son plaisir le hros en dispose.
    Vous lui direz qu'un peu de son esprit
    Me viendrait bien pour polir chaque crit.
    Quoi qu'il en soit, je me fais fort de quatre;
    Et je prtends, sans un seul en rabattre,
    Qu'au bout de l'an le compte y soit entier:
    Deux en six mois, un par chaque quartier.
    Pour sret, j'oblige par promesse
    Le bien que j'ai sur le bord du Permesse,
    Mme au besoin notre ami Pellisson
    Me pleigera[619] d'un couplet de chanson.
    Chanson de lui tient lieu de longue ptre;
    Car il en est sur un autre chapitre.
    Bien nous en prend; nul de nous n'est fch
    Qu'il soit ailleurs jour et nuit empch.

    A mon gard, je juge ncessaire
    De n'avoir plus sur les bras qu'une affaire.
    C'est celle-ci: j'ai donc intention
    De retrancher toute autre pension,
    Celle d'Iris mme[620]; c'est tout vous dire;
    Elle aura beau me conjurer d'crire,
    En lui payant, pour ses menus plaisirs,
    Par an trois cent soixante et cinq soupirs
    (C'est un par jour, la somme est assez grande).
    Je n'entends point aprs qu'elle demande
    Lettre ni vers, protestant de bon coeur
    Que tout sera gard pour monseigneur.

La Fontaine tait sincre lorsqu'il prenait cet engagement, et il
l'excuta d'abord avec scrupule. La premire chance de la rente qu'il
devait au surintendant tombait au mois de juillet 1659; il paya
exactement et largement sa dette. Ce fut  madame Fouquet, femme du
surintendant, qu'il adressa sa ballade:

    Comme je vois monseigneur votre poux
    Moins de loisir qu'homme qui soit en France,
    Au lieu de lui, puis-je payer  vous?
    Serait-ce assez d'avoir votre quittance?
    Oui, je le crois; rien ne tient en balance
    Sur ce point l mon esprit soucieux.
    Je voudrais bien faire un don prcieux;
    Mais si mes vers ont l'honneur de vous plaire,
    Sur ce papier promenez vos beaux yeux.
    En puissiez-vous dans cent ans autant faire!

    Je viens de Vaux, sachant bien que sur tous
    Les Muses font en ce lieu rsidence;
    Si leur ai dit, en ployant les genoux,
    Mes vers voudraient faire la rvrence
    A deux soleils de votre connaissance,
    Qui sont plus beaux, plus clairs, plus radieux
    Que celui-l qui loge dans les cieux.
    Partant, vous faut agir dans cette affaire,
    Non par acquit, mais de tout votre mieux.
    En puissiez-vous dans cent ans autant faire!

    L'une des neuf m'a dit d'un ton fort doux
    (Et c'est Clio, j'en ai quelque croyance):
    Esprez bien de ses yeux et de nous.
    J'ai cru la Muse; et sur cette assurance
    J'ai fait ces vers, tout rempli d'esprance.
    Commandez donc, en termes gracieux,
    Que, sans tarder, d'un soin officieux,
    Celui des Ris qu'avez pour secrtaire
    M'en expdie un acquit glorieux.
    En puissiez-vous dans cent ans autant faire!

    ENVOI

    Reine des coeurs, objet dlicieux,
    Que suit l'enfant qu'on adore en des lieux
    Nomms Paphos, Amathonte et Cythre,
    Vous qui charmez les hommes et les dieux,
    En puissiez-vous dans cent ans autant faire!

Ce fut Pellisson qui donna la quittance du quartier de rente pay par la
Fontaine. Il la fit en vers et en double expdition; l'une est une
quittance publique par-devant notaire, et l'autre une quittance sous
seing priv. Voici la premire:

    Par-devant moi, sur Parnasse notaire,
    Se prsenta la reine des beauts
    Et des vertus le parfait exemplaire,
    Qui lut ces vers, puis les ayant compts,
    Pess, revus, approuvs et vants,
    Pour le pass voulut s'en satisfaire;
    Se rservant le tribut ordinaire,
    Pour l'avenir, aux termes arrts.
    Muses de Vaux, et vous leur secrtaire,
    Voil l'acquit tel que vous souhaitez.
    En puissiez-vous dans cent ans autant faire!

La quittance sous seing priv continue ces jeux d'esprit:

    De mes deux yeux, ou de mes deux soleils,
    J'ai lu vos vers, qu'on trouve sans pareils,
    Et qui n'ont rien qui ne me doive plaire.
    Je vous tiens quitte et promets vous fournir
    De quoi partout vous le faire tenir,
    Pour le pass, mais non pour l'avenir.
    En puissiez-vous dans cent ans autant faire!

Le second terme, celui d'octobre, commence  peser  la Fontaine. Il
aimait avec dlices le sommeil et la paresse; il ne rimait qu' ses
heures et sur des sujets de son choix. La contrainte lui tait odieuse;
il me semble qu'elle se trahit dans la ballade qu'il adressa  Fouquet
pour son nouveau payement. Il y a toujours de la finesse et de la
malice; mais, si je ne me trompe, on y sent l'effort:

    Trois fois dix vers, et puis cinq d'ajouts,
    Sans point d'abus, c'est ma tche complte;
    Mais le mal est qu'ils ne sont pas compts:
    Par quelque bout il faut que je m'y mette.
    Puis, que jamais ballade je promette!
    Duss-je entrer au fin fond d'une tour.
    Nenni, ma foi, car je suis dj court;
    Si que je crains que n'ayez rien du ntre;
    Quand il s'agit de mettre une oeuvre au jour.
    Promettre est un, et tenir est un autre.

    Sur ce refrain, de grce, permettez
    Que je vous conte en vers une sornette.
    Colin, venant des Universits,
    Promit un jour cent francs  Guillemette.
    De quatre-vingts il trompa la fillette,
    Qui, de dpit, lui dit, pour faire court:
    Vous y viendrez cuire dans notre four!
    Colin rpond, faisant le bon aptre:
    Ne vous fchez, belle, car en amour
    Promettre est un, et tenir est un autre.

    Sans y penser, j'ai vingt vers ajusts,
    Et la besogne est plus qu' demi faite.
    Cherchons-en treize encor de tous cts,
    Puis ma ballade est entire et parfaite.
    Pour faire tant que l'ayez toute nette,
    Je suis en eau, tant que j'ai l'esprit lourd;
    Et n'ai rien fait, si par quelque bon tour
    Je ne fabrique encore un vers en _tre_;
    Car vous pourriez me dire  votre tour:
    Promettre est un, et tenir est un autre.

    ENVOI

    O vous, l'honneur de ce mortel sjour,
    Ce n'est pas d'hui que ce proverbe court;
    On ne l'a fait de mon temps ni du vtre:
    Trop bien savez qu'en langage de cour
    Promettre est un, et tenir est un autre.

Dans l'intervalle entre le second et le troisime terme, un vnement
politique d'une haute importance vint fournir au pote l'inspiration qui
commenait  lui manquer. La paix des Pyrnes fut signe le 7 novembre
1659. La Fontaine s'empressa de la chanter, et paya son terme de
dcembre par la ballade suivante:

    Dame Bellone, ayant pli bagage,
    Est en Sude avec Mars son amant.
    Laissons-les l; ce n'est pas grand dommage:
    Tout bon Franais s'en console aisment.
    J n'en battrai ma femme assurment.
    Car que me chaut si le Nord s'entrepille,
    Et si Bellone est mal avec la cour?
    J'aime mieux voir Vnus et sa famille,
    Les Jeux, les Ris, les Grces et l'Amour.

    Le seul espoir restait pour tout potage;
    Nous en vivions, encor bien maigrement,
    Lorsqu'en traits Jules[621] ayant fait rage,
    A chass Mars, ce mauvais garnement.
    Avec que nous, si l'almanach ne ment,
    Les Castillans n'auront plus de castille[622];
    Mme au printemps on doit, de leur sjour,
    Nous envoyer avec certaine fille[623]
    Les Jeux, les Ris, les Grces et l'Amour.

    On sait qu'elle est d'un trs-puissant lignage,
    Pleine d'esprit, d'un entretien charmant,
    Prudente, accorte, et surtout belle et sage,
    Et l'Empereur y pense aucunement;
    Mais ce n'est pas un morceau d'Allemand,
    Car en attraits sa personne fourmille;
    Et ce jeune astre, aussi beau que le jour,
    A pour sa dot, outre un mtal qui brille,
    Les Jeux, les Ris, les Grces et l'Amour.

    ENVOI

    Prince amoureux de dame si gentille,
    Si tu veux faire  la France un bon tour,
    Avec l'Infante enlve  la Castille
    Les Jeux, les Ris, les Grces et l'Amour.

A cette ballade, la Fontaine joignit un madrigal pour la reine, comme au
terme prcdent il avait ajout  la ballade pour Fouquet un madrigal
sur le mariage de mademoiselle d'Aumont et de M. de Mezire. Ainsi,
pendant l'anne, le pote paya sa rente assez largement; mais, comme
nous l'avons dit, tout travail oblig lui devenait un fardeau
intolrable. Dormir, songer, promener a et l ses rveries et ses
amours volages, rimer quelque conte emprunt  Boccace,  l'Arioste ou 
Machiavel, voil ce qui plaisait au pote. Pellisson, son ami, avait
soin de faire valoir au surintendant ses moindres oeuvres et d'excuser
ses retards. Il vantail avec raison la candeur nave de l'pitaphe que
venait de se composer la Fontaine, et qui peint si bien son indiffrence
pour la richesse:

    Jean s'en alla comme il tait venu.
    Mangea le fonds avec le revenu.
    Tint les trsors chose peu ncessaire;
    Quant  son temps, bien sut le dispenser:
    Deux parts en fit, dont il soulait passer
    L'une  dormir, et l'autre  ne rien faire.

Ce rveur, qui mangeait si lgrement son fonds, n'aurait pas longtemps
port la chane d'un pote de cour. On sent  chaque instant dans ses
vers la libert du vrai gnie qui se rvolte contre l'apparence de la
domesticit. Au milieu de tous ces potes famliques qui imploraient les
bienfaits du surintendant, on aime l'indpendance de la Fontaine. En
veut-on une nouvelle preuve? Il avait attendu  Saint-Mand une audience
de Fouquet sans tre admis, et, quoiqu'il ft entour de cette riche
bibliothque qu'admirait Corneille[624], quoiqu'il pt contempler les
curiosits que Fouquet avait tires  grands frais de l'Orient et
surtout de l'gypte, il s'impatienta, s'irrita et se plaignit de ce
manque d'gards dans une ptre au surintendant:

    Duss-je une fois vous dplaire,
    Seigneur, je ne me saurais taire:
    Celui qui, plein d'affection,
    Vous promet une pension,
    Bien payable et bien assine[625],
    A tous les quartiers de l'anne;
    Qui pour tenir ce qu'il promet
    Va souvent au sacr sommet,
    Et, n'pargnant aucune peine,
    Y dort aprs tout d'une haleine
    Huit ou dix heures rglement
    Pour l'amour de vous seulement,
    J'entends  la bonne mesure,
    Et de cela je vous assure;
    Celui-l, dis-je, a contre vous
    Un juste sujet de courroux.

    L'autre jour, tant en affaire
    Et le jugeant peu ncessaire,
    Vous ne daigntes recevoir
    Le tribut qu'il croit vous devoir
    D'une profonde rvrence.
    Il fallut prendre patience,
    Attendre une heure, et puis partir.
    J'eus le coeur gros, sans vous mentir,
    Un demi-jour, pas davantage.
    Car enfin, ce serait dommage
    Que, prenant trop mon intrt,
    Vous en crussiez plus qu'il n'en est.
    Comme on ne doit tromper personne,
    Et que votre me est tendre et bonne,
    Vous m'iriez plaindre un peu trop fort,
    Si, vous mandant mon dconfort,
    Je ne contais au vrai l'histoire;
    Peut-tre mme iriez-vous croire
    Que je souhaite le trpas
    Cent fois le jour: ce qui n'est pas.

    Je me console, et vous excuse:
    Car, aprs tout, on en abuse;
    On se bat  qui vous aura.
    Je crois qu'il vous arrivera
    Chose dont aux courts jours se plaignent
    Moines d'Orbais, et surtout craignent:
    C'est qu' la fin vous n'aurez pas
    Loisir de prendre vos repas.
    Le roi, l'tat, votre patrie,
    Partagent toute votre vie;
    Rien n'est pour vous, tout est pour eux.
    Bon Dieu! que l'on est malheureux
    Quand on est si grand personnage!
    Seigneur, vous tes bon et sage,
    Et je serais trop familier,
    Si je faisais le conseiller.
    A jouir pourtant de vous-mme
    Vous auriez un plaisir extrme:
    Renvoyez donc en certains temps
    Tous les traits, tous les traitants,
    Les requtes, les ordonnances,
    Le parlement et les finances,
    Le vain murmure des frondeurs,
    Mais, plus que tous, les demandeurs.
    La cour, la paix[626], le mariage,
    Et la dpense du voyage,
    Qui rend nos coffres puiss
    Et nos guerriers les bras croiss.
    Renvoyez, dis-je, cette troupe,
    Qu'on ne vit jamais sur la croupe
    Du mont o les savantes soeurs
    Tiennent boutique de douceurs,
    Tant que pour les amants des Muses
    Votre Suisse n'ait point d'excuses,
    Et moins pour moi que pour pas un.
    Je ne serai pas importun:
    Je prendrai votre heure et la mienne.
    Si je vois qu'on vous entretienne,
    J'attendra fort paisiblement
    En ce superbe appartement,
    O l'on a fait d'trange terre,
    Depuis peu, venir  grand'erre
    (Non sans travail et quelque frais)
    Des rois Cephrim et Kiops
    Le cercueil, la tombe ou la bire:
    Pour les rois, ils sont en poussire.
    C'est l que j'en voulais venir.
    Il me fallut entretenir
    Avec ces monuments antiques,
    Pendant qu'aux affaires publiques
    Vous donniez tout votre loisir,
    Certes, j'y pris un grand plaisir.
    Vous semble-t-il pas que l'image
    D'un assez galant personnage
    Sert  ces tombeaux d'ornement?
    Pour vous en parler franchement.
    Je ne puis m'empcher d'en rire.
    Messire Orus, me mis-je  dire,
    Vous nous rendez tout bahis:
    Les enfants de votre pays
    Ont, ce me semble, des bavettes
    Que je trouve plaisamment faites.
    On m'et explique tout cela;
    Mais il fallut partir de l
    Sans entendre l'allgorie.

    Je quittai donc la galerie,
    Fort content, parmi mon chagrin,
    De Kiops et de Cephrim,
    D'Orus et de tout son lignage,
    Et de maint autre personnage.
    Puissent ceux d'gypte en ces lieux.
    Fussent-ils rois, fussent-ils dieux.
    Sans violence et sans contrainte,
    Se reposer dessus leur plinthe
    Jusques au bout du genre humain!
    Ils ont fait assez de chemin
    Pour des personnes de leur taille.

    Et vous, seigneur, pour qui travaille
    Le temps qui peut tout consumer,
    Vous que s'efforce de charmer
    L'antiquit qu'on idoltre,
    Pour qui le dieu de Cloptre,
    Sous nos murs enfin abord,
    Vient de Memphis  Saint-Mand,
    Puissiez-vous voir ces belles choses
    Pendant mille moissons de roses!
    Mille moissons, c'est un peu trop;
    Car nos ans s'en vont au galop.

    Jamais  petites journes.
    Hlas! les belles destines
    Ne devraient aller que le pas.
    Mais quoi! le ciel ne le veut pas.
    Toute me illustre s'en console,
    Et pendant que l'ge s'envole,
    Tche d'acqurir un renom
    Qui fait encor vivre le nom
    Quand le hros n'est plus que cendre.
    Tmoin celui qu'eut Alexandre
    Et celui du fils d'Osiris
    Qui va revivre dans Paris.

Fouquet acceptait de bonne grce les boutades du pote et lui pardonnait
ses impatiences. Lui-mme n'avait que trop besoin d'indulgence, hlas!
et, tandis que la Fontaine le croyait absorb par les affaires, il tait
tout entier aux plaisirs. C'est du moins ce que dit un contemporain,
l'abb de Choisy: Il se chargeait de tout, et prtendait tre premier
ministre sans perdre un instant de ses plaisirs. Il faisait semblant de
travailler seul dans son cabinet de Saint-Mand, et, pendant que toute
la cour, prvenue de sa future grandeur, tait dans son antichambre,
louant  haute voix le travail infatigable de ce grand homme, il
descendait par un escalier drob dans un petit jardin o ses nymphes,
que je nommerais bien si je voulais, et mme les mieux caches, lui
venaient tenir compagnie au prix de l'or. Les lettres que nous citerons
dans la suite ne prouvent que trop la vrit de ce qu'avance l'abb de
Choisy. C'est  Saint-Mand que Fouquet recevait ordinairement
mademoiselle de Menneville, une des filles de la reine les plus
renommes par sa beaut. Les lettres de l'entremetteuse, qui
transmettait les messages et l'argent de Fouquet, sont encore
conserves  la bibliothque impriale, et attestent les prodigalits du
surintendant et l'illusion de ceux qui le croyaient, comme la Fontaine,
tout occup des affaires publiques.

En condamnant les folles dpenses du surintendant, on ne peut s'empcher
de louer sa gnrosit et sa dlicatesse envers un pote comme la
Fontaine. Il lui laissait toute libert de se plaindre et n'en prtait
pas moins une oreille favorable  ses requtes en faveur de ses
compatriotes. Le pont de Chteau-Thierry, o la Fontaine tait n, avait
t emport pendant l'hiver de 1659. Le pote s'adressa aussitt 
Fouquet:

    Dans cet crit, notre pauvre cit
    Par moi, seigneur, humblement vous supplie,
    Disant qu'aprs le pnultime t
    L'hiver survint avec grande furie.
    Monceaux de neige et gros randons[627] de pluie.
    Dont maint ruisseau, croisant subitement,
    Traita nos ponts bien peu courtoisement.
    Si vous voulez qu'on les puisse refaire,
    De bons moyens j'en sais certainement.
    L'argent surtout est chose ncessaire.

    Or, d'en avoir, c'est la difficult;
    La ville en est de longtemps dgarnie.
    Qu'y ferait-on? Vice n'est pauvret;
    Mais cependant, si l'on n'y remdie.
    Chausse et pont s'en vont  la voirie.
    Depuis dix ans, nous ne savons comment.
    La Marne fait des siennes tellement,
    Que c'est piti de la voir en colre.
    Pour s'opposer  son dbordement,
    L'argent surtout est chose ncessaire.

    Si, demandez combien en vrit
    L'oeuvre en requiert, tant que soit accomplie
    Dix mille cus en argent bien compt.
    C'est justement ce de quoi l'on vous prie.
    Mais que le prince en donne une partie.
    Le tout, s'il veut, j'ai bon consentement
    De l'agrer, sans craindre aucunement.
    S'il ne le veut, afin d'y satisfaire,
    Aux chevins on dira franchement:
    L'argent surtout est chose ncessaire.

    ENVOI.

    Pour ce vous plaise ordonner promptement
    Nous tre fait des fonds suffisamment,
    Car vous savez, seigneur, qu'en toute affaire.
    Procs, ngoce, hymen, ou btiment,
    L'argent surtout est chose ncessaire.

La veine du pote tait fconde lorsqu'il n'coutait que son coeur ou la
reconnaissance; mais, quand il fallait payer sa rente, le travail impos
lui redevenait pnible. Au premier terme de 1660, il se contenta d'un
dizain pour madame Fouquet et de madrigaux adresss au roi. Pour tre
courtes, les pices n'taient pas meilleures; on y sent encore plus que
dans la ballade  Fouquet la contrainte et l'ennui d'un dbiteur press
par son crancier[628]. Le surintendant, qui tait homme de got, fut
peu satisfait, et, ne voulant pas blesser la Fontaine en parlant de la
qualit des vers, il ne se plaignit que du petit nombre. La Fontaine,
piqu du reproche, rpondit par un dizain plein de charme et qui
effaait bien des vers faibles et ngligs:

    Trois madrigaux, ce n'est pas votre compte.
    Et c'est le mien: que sert de vous flatter?
    Dix fois le jour au Parnasse je monte,
    Et n'en saurais plus de trois ajuster.
    Dieu vous dirai qu'au nombre s'arrter
    N'est pas le mieux, seigneur, et voici comme:
    Quand ils sont bons, en ce cas tout prud'homme
    Les prend au poids u lieu de les compter;
    Sont-ils mchants, tant moindre en est la somme.
    Et tant plutt on s'en doit contenter.

Depuis ce moment, Fouquet, reconnaissant  quelle nature de pote il
avait affaire, ne le pressa plus pour le payement de sa rente, et lui
rendit sa libert en lui continuant sa pension. La Fontaine, que cette
gnrosit touchait, et qui avait pour Fouquet une affection sincre,
entreprit de chanter les merveilles de Vaux. Il commena, sous le nom de
_Songe de Vaux_, une oeuvre dont il n'a crit que des fragments. Il y
voquait la peinture, l'architecture, tous les arts qui avaient
contribu  embellir cette splendide demeure. Mais, malgr ses efforts
et sa bonne volont, il ne put achever ce pome, destin  clbrer son
bienfaiteur. Dans les fragments qui en restent, on ne peut admirer que
quelques vers. Tel est surtout ce tableau de la Nuit:

    . . . . . . . . . . . . . .
    Voyez l'autre plafond o la Nuit est trace.
    Cette divinit, digne de vos autels,
    Et qui, mme en dormant, fait du bien aux mortels.
    Par de calmes vapeurs mollement soutenue,
    La tte sur son bras, et son bras sur la nue,
    Laisse tomber des fleurs et ne les rpand pas;
    Fleurs que les seuls Zphyrs font voler sur leurs pas.
    Ces pavots qu'ici-bas pour leur suc on renomme,
    Tout frachement cueillis dans les jardins du Somme.
    Sont moiti dans les airs et moiti dans sa main;
    Moisson plus que toute autre utile au genre humain!
    Qu'elle est belle  mes yeux, cette Nuit endormie!

Un sent ici que le pote chante un des biens qu'il apprciait le plus,
ce sommeil, qui fait oublier  l'homme les soucis, les inquitudes, les
agitations du monde; mais, considrs dans leur ensemble, les fragments
inachevs du _Songe de Vaux_ sont bien infrieure  l'_Adonis_. La
Fontaine n'a jamais pu forcer son gnie. La prosprit et les
libralits du surintendant l'ont moins bien inspir que son malheur.
C'est pour Fouquet dchu et accus que la Fontaine a trouv dans son
coeur d'admirables accents. Avoir inspir une telle affection  ce libre
et potique gnie, avoir compris et respect son indpendance, c'est
pour Fouquet une gloire immortelle. Son nom est rest li  celui de la
Fontaine, et c'est au pote que le surintendant a d surtout la
sympathie de la postrit.

Les artistes trouvrent aussi dans Fouquet un protecteur clair. Le
Poussin, qui vivait  Rome, fut encourag par ses bienfaits. Mais le
Brun, son peintre favori, fut charg d'orner de fresques le chteau de
Vaux. Il s'en acquitta admirablement et ne fut pas moins charm du got
et de la bonne grce de Fouquet que de sa munificence. Il lui resta
fidle aprs son malheur, et exprima plusieurs fois  Olivier
d'Ormesson, le rapporteur du procs de Fouquet, sa sympathie pour
l'accus. Il voulut mme faire le portrait du magistrat intgre qui
avait contribu  sauver la vie du surintendant. Quoique Colbert
continut de lui confier de grands travaux d'art, il se plaignait de sa
duret (c'est ainsi qu'il qualifiait la svre conomie du contrleur
gnral des finances). Peut-tre aussi le nouveau ministre n'avait-il
pas, au mme degr que Fouquet, le got des arts et cette apprciation
dlicate des chefs-d'oeuvre, qui est la plus prcieuse rcompense du
gnie. D'autres artistes, tels que Levau, Le Ntre, furent aussi
encourags par Fouquet. Le premier dirigea la construction du chteau,
dont on louait les belles proportions: le second dessina les jardins et
le parc de Vaux, dont les perspectives taient admires des
contemporains. On apercevait du perron une multitude de fontaines
jaillissantes qui charmaient la vue. Au centre tait une vaste pice
d'eau entoure de grands parterres, et de chaque ct des cascades
mnages avec art. D'innombrables statues s'levaient de toutes parts et
lanaient des jets d'eau, qui, frapps par la lumire et agits par les
vents, formaient mille tableaux enchanteurs. La Fontaine, dans le _Songe
de Vaux_, a cherch  exprimer ces effets de l'art:

    L'eau se croise, se joint, s'carte, se rencontre.
    Se rompt, se prcipite au travers des rochers.
    Et fait comme alambics distiller leurs planchers.

Ailleurs il fait parler le gnie qui a prsid  la disposition de ces
eaux:

    Je donne au liquide cristal
    Plus de cent formes diffrentes.
    Et le mets tantt en canal,
    Tantt en beauts jaillissantes.

    On le voit souvent par degrs
    Tomber  flots prcipits.
    Sur des glacis je fais qu'il roule
    Et qu'il bouillonne en d'autres lieux.
    Parfois il dort, parfois il coule.
    Et toujours il charme les yeux.

Sur les vastes bassins de Vaux flottaient de petites barques peintes et
dores, qui conduisaient dans le grand canal. Le Ntre avait dploy
dans ce parc toutes les merveilles de son art, et Versailles n'a fait
plus tard qu'en imiter les magnificences.




APPENDICE

SUR LE NOM ET LES ARMES DE FOUQUET.


On lit dans le tome XIII (f 428) des manuscrits de Conrart[629] le
passage suivant: Lorsque Foucquet estoit surintendant des finances et
procureur gnral au Parlement, le Brun, clbre peintre, qui faisoit
tous les dessins de Vaux, les rapportoit presque tous aux armes de la
famille des Foucquet qui sont un cureuil (cette famille est venue de
Bretagne, o l'on appelle un cureuil un _Foucquet_), et principalement
au mot: _Quo non ascendet?_ qu'on lui avoit donn pour ame de la devise
qu'il avoit choisie de ce mesme cureuil de ses armes. Quelqu'un qui ne
l'aimoit pas fit reprsenter un gibet fort haut avec l'cureuil qui y
grimpoit et le mesme mot: _Quo non ascendet?_ Mais depuis sa disgrce et
pendant qu'on lui faisoit son procs, on feignit que l'cureuil estoit
par terre entre trois lzards d'un cost et une couleuvre de l'autre (ce
sont les armes de MM. le Tellier et Colbert) avec ce mot: _Quo fugiam?_
Ce qui fut trouv heureusement imagin.

D'aprs d'autres crivains, c'est dans le patois angevin qu'un cureuil
s'appelle un _Foucquet_.


II

RAPPORT ADRESS PAR FOUQUET, INTENDANT DE L'ARME DU NORD, AU CARDINAL
MAZARIN[630].

(Ann. 1617, voy. ci-dessus, p. 5.)


Tout le monde demeure d'accord que M. le mareschal de Gassion s'est
emport mal  propos  battre le capitaine, du rgiment de Son Altesse
Royale outrageusement, comme il a fait. Ce capitaine estait de garde. M.
le mareschal avoit dfendu de laisser aller personne au fourrage.
Nantmoins tant sorti et ayant rencontr plusieurs personnes qui
estoient sorties de la ligne en une charette appartenant  M. de la
Feuillade, il vint au capitaine de garde et en furie le battit de telle
sorte qu'il lui laissa tout le visage marqu de coups. On dit que ceux
qui estoient sortis de la ligne estoient passs par ailleurs que par o
estoit cet officier. Il est vrai qu' force, de prires des gens de M.
de la Feuillade, il avoit laiss passer sa charette, croyant que ce fust
une grce qui se pust accorder  un officier principal; mais jamais M.
le mareschal ne voulut escouter d'excuses.

Tout le monde a blasm ce procd et a cru que M. le mareschal devoit
l'envoyer en prison, ou mesme le frapper d'un coup d'pe, ou lui tirer
son pistolet, s'il croyoit qu'il eust failli, encore qu'il eust mieux
fait de ne passer pas  cette extrmit. Je n'ay point su qu'il ait mis
le capitaine en arrest entre les mains du lieutenant colonel. Ce que je
sais est que tout le rgiment vouloit s'en aller, et que les officiers
avoient desj desfait leurs tentes, indigns de ce mauvais traitement.
Ce que M. de Vieuxpont empescha, mais il ne put empescher que chacun ne
parlast avec grande libert. M. de Brancas trouva les officiers du
rgiment de cavalerie de Son Altesse qui faisoient la mesme chose et se
plaignoient de ce que M. le mareschal n'avoit pas considr un corps qui
portoit le nom de Son Altesse: mais ledit sieur de Brancas les apaisa
fort bien.

Le lendemain, M. de la Feuillade fit tous ses efforts auprs de M. le
mareschal et le rsolut  faire quelque sorte de satisfaction au corps
du rgiment et dire qu'il estoit fasch de ce qui estoit arriv; qu'il
estimoit le corps et respectoit le nom qu'il portoit: mais il disoit
tousjours que cet officier lui avoit manqu de respect, n'avoit pas ost
son chapeau et lui avoit prsent la pique; ce que personne nanmoins
n'a vu, que lui. M. de la Feuillade fit tout ce qu'il put pour faire que
le corps se contentast de cette satisfaction, et y envoya Vieuxpont et
Brancas leur en parler, mais inutilement. Voil o les choses estoient
demeures.

Le sieur de Montigny, capitaine aux gardes, estant mort. Vieuxpont
s'informa de M. de Palluau o estoit M. le mareschal, et sur ce qu'on
lui dit qu'il estoit sur le chemin de Bthune, il partit, disant qu'il
alloit lui demander cong d'aller courre la campagne; mais ne l'ayant
point rencontr, il passa outre et renvoya prier M. l'intendant par le
major du rgiment de dire  M. le mareschal qu'il le prioit de l'excuser
s'il estoit parti sans cong: mais que n'ayant pu le rencontrer et
estant avanc sur le chemin, il avoit cru qu'il ne trouveroit pas
mauvais qu'il le continuast, afin d'avoir quelque avance sur les autres;
ce qui fut fait. Mais M. le mareschal dit qu'il en escriroit  la cour
et s'en plaindroit, et que, s'il revenoit  l'arme, il le feroit
arrester. Voil tout ce que j'en ai su. Vieuxpont a eu tort; car M. le
mareschal a accord le cong  tous les autres; mais pour l'autre
affaire, je sais qu'il n'y a pas failli et estoit afflig de
l'obstination du corps, ayant peur, disoit-il  M. de La Feuillade, que
cela ne nuisist  ses affaires particulires.


III

LETTRE DE MAZARIN  FOUQUET[631].

30 septembre 1617.

Monsieur,

Je viens de recevoir vostre lettre de hier, par le courrier que vous
m'avez dpesch. Vous pouvez juger par la qualit de la nouvelle que
vous m'avez mande, quelle est l'affliction qu'elle, m'a caus, autant
pour l'affection et la tendresse que j'ay pour M. le mareschal de
Gascion, que pour le prjudice que le service du roy peut souffrir de
cet accident. Vous avez fort bien fait de ne pas perdre un moment de
temps  vous rendre  l'arme. Cependant je vous prie d'assister de vos
bons conseils, et de tout ce qui dpendra de vostre diligence,  prsent
que M. le comte de Rantsau est malade, et de confrer tousjours avec M.
de Paluau sur ce qui se doit et peut faire de mieux pour le service du
roi, et de me croire, etc.


IV

PROJET DE MAZARIN DE FAIRE ROI DE NAPLES UN PRINCE DE LA MAISON DE
SAVOIE ET D'ASSURER  LA FRANCE LA FRONTIRE DES ALPES. (1646.)


Le Cardinal Mazarin est surtout remarquable par la supriorit de son
gnie diplomatique; pendant dix-huit ans,  travers toutes les
vicissitudes de la fortune, il poursuit les projets de Richelieu pour
runir  la France l'Alsace et le Roussillon. Les traits de Westphalie
et des Pyrnes, qui donnrent  la France sa frontire naturelle au
nord et au sud, sont trop connus pour y insister. On sait aussi que
Mazarin, dpassant la pense mme de Richelieu, voulut faire de la
Belgique une province franaise. L'acquisition des Pays-Bas[632],
crivait-il aux plnipotentiaires franais de Munster[633], formerait 
la ville de Paris un boulevard inexpugnable, et ce seroit alors
vritablement que l'on pourroit l'appeler le coeur de la France, et qu'il
seroit plac dans l'endroit le plus sr du royaume. L'on en auroit
tendu la frontire jusqu' la Hollande, et du ct de l'Allemagne, qui
est celui d'o l'on peut aussi beaucoup craindre, jusqu'au Rhin, par la
rtention de la Lorraine et de l'Alsace, et par la possession du
Luxembourg et de la comt de Bourgogne (Franche-Comt).

Ce que l'on sait moins, c'est que Mazarin voulut aussi donner  la
France la barrire des Alpes, et que ce projet se rattachait  sa
politique gnrale sur l'Italie. Ce pays tait depuis Charles-Quint sous
la domination de la maison d'Autriche. Les Deux-Siciles et le Milanais
taient gouverns par des vice-rois espagnols, et la plupart des petits
souverains d'Italie, Toscane, Parme et Plaisance, Modne, les papes
eux-mmes, recevaient le mot d'ordre de Madrid. Henri IV et Richelieu
avaient lutt contre cette prpondrance de l'Espagne en Italie. Ils
avaient gagn la maison de Savoie, et c'tait une princesse franaise,
Christine, fille de Henri IV, qui rgnait  Turin, au nom de son fils
mineur,  l'poque o Mazarin succda  Richelieu.

Les historiens modernes ont reproch  Mazarin de n'avoir pas profit
des mouvements de l'Italie pour soustraire cette contre  la domination
espagnole. Ils ont accus le cardinal italien de n'avoir song qu' son
influence personnelle dans les tats pontificaux. Il voulait,
disent-ils, que son frre, Michel Mazarin, devint aussi cardinal, et
voil pourquoi il fit la malheureuse campagne d'Orbitello (1646). M.
Henri Martin (et je le cite comme un des plus autoriss parmi nos
historiens modernes), s'appuyant sur un crivain du dix-septime sicle,
Montglat, soutient que, si Richelieu eut t vivant, la rvolte de
Naples et eu une bien plus grande suite. Mazarin, ajoute-t-il[634],
perdit tout pour avoir tout voulu rgler  loisir dans le cabinet, au
lieu de se contenter de suivre la fortune. Anne d'Autriche s'tait,
prtend-on, retrouve un peu Espagnole en voyant sa maison si prs de sa
ruine, et avait dit que, si les Napolitains voulaient pour roi le duc
d'Anjou, son second fils, elle les soutiendrait de toute sa puissance,
mais qu'elle aimait mieux Naples entre les mains de son frre que du duc
de Guise. Ce mot impolitique de la reine mre semblerait excuser jusqu'
un certain point Mazarin, qui ne pouvait rien que par Anne, et le
dcharger de la responsabilit d'une grande faute.

M. Henri Martin ne fait ici que reproduire les reproches plusieurs fois
adresss  Mazarin par les contemporains ou par des historiens modernes.
Cette partie de son ouvrage a t accepte sans contestation, et a reu
la sanction des suffrages les plus imposants. On peut donc considrer
cette critique de la politique de Mazarin et d'Anne d'Autriche,
relativement  l'Italie, comme gnralement approuve. Cependant elle
s'vanouit lorsqu'on tudie les pices authentiques manes du ministre
et de la reine, et spcialement les instructions donnes au chef de
l'expdition de 1646. Mazarin, qui connaissait parfaitement la situation
de l'Italie, voulait enlever Naples aux Espagnols, placer sur le trne
des Deux-Siciles un prince de la maison de Savoie, Thomas du Carignan;
mais il demandait pour la France des garanties, entre autres plusieurs
ports en Italie et l'abandon de la Savoie  la France, dans le cas o la
branche de Savoie-Carignan viendrait  succder au Pimont, et  runir
Naples et le nord de l'Italie sous une mme domination. Ces projets de
Mazarin, qui semblent une divination de la politique moderne de la
France, devaient aboutir  un double rsultat: assurer  la France ses
frontires naturelles des Alpes et lui donner la principale influence en
Italie. En exposant ce plan d'aprs les pices originales, nous
rectifierons une erreur de l'histoire, et nous fournirons une preuve de
plus du gnie diplomatique de Mazarin.

A peine entr au ministre, le cardinal poursuivit avec une ardeur
infatigable les plans de son prdcesseur sur l'Italie. Il envoya son
secrtaire, Hugues de Lyonne, qui a t dans la suite un des ministres
les plus minents de Louis XIV, visiter les petits princes italiens. De
Lyonne s'arrta surtout  Parme o rgnaient les Farnse,  Modne
soumise  la maison d'Este, et  Florence o les Mdicis ne brillaient
plus que par le souvenir de leurs anctres. Il travailla  rconcilier
ces princes et la rpublique de Venise avec le pape Urbain VIII. Le
trait fut sign en 1644, sous la mdiation de la France, qui prit ds
lors une forte situation dans l'Italie centrale, en mme temps qu'elle
opposait dans le nord la puissance du Pimont  celle des gouverneurs
espagnols de Milan. La correspondance de Mazarin avec d'Aigues-Bonnes,
qui reprsentait la France  Turin, atteste avec quel zle et quel
succs le cardinal entretint et resserra l'alliance entre les deux
rgentes de France et de Savoie.

Malheureusement le succs de cette habile politique fut compromis par la
mort du pape Urbain VIII (Barberini), arrive en 1643. Il eut pour
successeur Innocent X (Pamphilio), qui se dclara ouvertement en faveur
de l'Espagne. Le nouveau pape laissa sans pasteurs les glises de
Portugal et de Catalogne, parce que ces deux pays taient en guerre avec
Philippe IV. Dans une promotion de huit cardinaux qui eut lieu au
commencement de son pontificat, il ne nomma que des ennemis de la
France. Cette partialit d'Innocent X menaait de rendre aux Espagnols
la supriorit dans les affaires d'Italie. Mazarin se hta d'envoyer 
Rome M. de Grmonville, ambassadeur de France  Venise, afin de tenter
de ramener le pape  de meilleurs sentiments. Grmonville essaya d'abord
de gagner Innocent X, et fit pressentir que le roi accorderait quelque
prsent au neveu du pontife. Sans me donner le loisir d'achever, ajoute
l'ambassadeur[635], il me demanda si Sa Majest dsiroit donner quelque
abbaye  son neveu. Je ne crus pas devoir diffrer d'offrir une chose
qui toit demande avec tant d'avidit. Je lui expliquai la pense de Sa
Majest en faveur du cardinal Pamphilio, exagrant le plus que je pus la
grandeur du bienfait et la grce dont on l'accompagnoit. Alors le visage
du saint-pre se rassrna et sembla rajeunir de dix ans, et son
loquence redoubla pour mieux faire ses remercments, en disant: _Vous
avez t les premiers  nous gratifier._

Mais Innocent X, aprs avoir accept pour son neveu l'abbaye de Corbie,
qui valait vingt-cinq mille livres de rente, ne se soucia plus des
rclamations de la France. Il luda les demandes relatives au Portugal,
 la Catalogne et  l'archevque de Trves, dont la France prenait la
dfense contre la maison d'Autriche. Bien plus, dans sa partialit pour
l'Espagne, il assura l'impunit aux coupe-jarrets dont cette puissance
se servait pour intimider ses ennemis, et laissa sans vengeance
l'attentat commis contre un dput du clerg de Portugal, vieillard
respectable qui s'tait mis sous la protection de la France. Comme il
revenoit de la Madona del Popolo, crivait Grmonville en mars 1645,
parmi tout le peuple de Rome qui venoit de voir passer une cavalvade des
ambassadeurs extraordinaires de Lucques, il fut attaqu par cinquante
bandits napolitains ou domestiques de l'ambassadeur d'Espagne, lesquels,
 coups d'arquebuse et d'pe, se rurent sur son carrosse, turent un
gentilhomme qui toit avec lui, blessrent grivement son cocher, et,
ayant tir sur lui trois coups dont ils pensoient l'avoir tu, le
laissrent sur la place sans que nanmoins il ait t bless. Ensuite
ces assassins se retirrent effrontment,  la barbe des sbires, dans le
palais de l'ambassadeur d'Espagne.

Grmonville, dcid  obtenir satisfaction ou  rompre avec Innocent X,
lui demanda audience sur-le-champ et fit entendre les plaintes les plus
nergiques. Ds le lendemain, lui dit-il, on saurait s'il seroit pape
ou non, c'est--dire s'il vouloit rgner avec autorit ou se rendre
honteusement le capelan des Espagnols. Grmonville exigeait que, dans
les vingt-quatre heures, l'ambassadeur d'Espagne livrt les assassins ou
sortit des tats pontificaux. En cas de refus, il menaait de quitter
lui-mme Rome avec tous les Franais. Innocent X tergiversa, et
l'ambassadeur, reconnaissant que la force seule pourrait ramener le pape
 de meilleures dispositions pour la France, quitta Rome vers la fin
d'avril 1645.

Ce fut alors que Mazarin rsolut de porter un coup dcisif pour
conserver et tendre l'influence de la France en Italie. Il fit quiper
une flotte  Toulon et en donna le commandement  l'amiral de Brz,
avec ordre d'aller attaquer les _prsides de Toscane_. On dsignait sous
ce nom plusieurs villes que les Espagnols possdaient dans l'Italie
centrale, et au moyen desquelles ils essayaient de maintenir ce pays
sous leur domination, pendant que le duch de Milan et le royaume de
Naples leur assuraient la possession des deux extrmits septentrionale
et mridionale. Le but avou de l'expdition franaise tait l'attaque
de ces villes: mais il y avait d'autres desseins plus secrets et qui
furent conduits avec un profond mystre.

Mazarin avait fait tudier par de Lyonne et par ses agents en Italie la
situation de tout le pays et particulirement celle du royaume de
Naples. Un mmoire, qu'on lui remit vers 1645, parle de l'irritation
profonde qui se manifestait dans cette contre et faisait prsager une
rvolution. On y remarquait que les Napolitains avaient t
systmatiquement exclus du gouvernement de toutes les places, et qu'ils
aspiraient  secouer le joug de l'Espagne; mais en mme temps l'on
ajoutait qu'ils n'taient pas disposs  remplacer cette domination par
celle de la France. La vivacit franaise les effrayait et provoquait
leur jalousie[636]. Ce qu'il leur fallait, c'tait un roi italien,
choisi hors de leur pays, pour viter les rivalits naturelles aux
grandes familles napolitaines. Le mmoire se terminait par l'indication
de plusieurs points de la cte o l'on pouvait dbarquer eu toute
scurit, et surprendre les places qui n'taient pas suffisamment munies
de vivres ni de garnisons.

Ainsi renseign sur la vraie situation de Naples, Mazarin rsolut de
choisir, pour occuper le trne de ce pays, un prince italien dvou  la
France, d'une puissance mdiocre et hors d'tat de se soutenir par
lui-mme contre l'Espagne. Le prince Thomas de Carignan, d'une branche
cadette de la maison de Savoie, runissait ces conditions. Aprs avoir
t pendant plusieurs annes l'alli et presque le serviteur de
l'Espagne, il s'tait attach, ds le temps de Louis XIII et de
Richelieu,  l'alliance de la France, et Mazarin comptait sur son
dvouement, d'ailleurs il se rservait de prendre ses prcautions avec
lui et de s'assurer, au coeur mme de l'Italie, de places fortes qui
rendraient le pape plus impartial et tiendraient le nouveau roi dans une
demi-servitude. Enfin, prvoyant le cas o le prince Thomas de Carignan
viendrait, par la mort de son neveu,  hriter du Pimont et  runir
Naples et Turin sous un mme sceptre, il demandait la Savoie pour la
France, et portait jusqu'aux limites naturelles des Alpes les frontires
du royaume.

Ce fut d'aprs ces principes que fut prpar un projet de trait
secret[637] entre le roi du France et le prince Thomas. Comme c'est un
document entirement inconnu, je le donnerai textuellement en abrgeant
quelques formules et en rajeunissant lgrement le style: Sa Majest
cdera, pour elle et ses successeurs rois,  M. le prince Thomas et 
ses descendants, les droits de la couronne de France sur le royaume de
Naples, et en fera une plus ample renonciation en faveur de M. le prince
Thomas et de ses descendants, aux conditions ci-aprs dclares.
Moyennant ce, M. le prince Thomas s'obligera de reconnatre le
saint-sige apostolique comme ont fait les rois de Naples, et l'on
estime qu'il sera mme avantageux d'y ajouter quelques marques de plus
grand respect envers l'glise, afin que les papes, trouvant en ce
changement un traitement plus avantageux que celui qu'ils reoivent des
Espagnols, ils n'aient pas sujet de se rendre favorables  leurs
desseins, y ayant toutes sortes d'apparence qu'ils n'omettront rien pour
engager Sa Saintet contre celui qui les aura chasss du royaume de
Naples.

Le prince Thomas cdera au roi la rade et la place de Gate en la mer
de Toscane, et un autre port et place en la mer Adriatique, ou en
quelque autre endroit, ainsi qu'il en sera convenu avec lui, afin de
faire connatre  tout le monde que la reine rgente ne s'est pas hte
d'abandonner les droits du roi son fils sans en tirer rcompense et
utilit, et, en outre, pour avoir moyen d'assister M. le prince Thomas
sans en tre empch, quand mme il y aurait un parti puissant form
contre lui dans le royaume de Naples. La garnison de ces deux postes
sera entretenue par la France en la manire qui sera convenue.

M. le prince Thomas fera ligue offensive et dfensive avec Sa Majest
et promettra, de sa part, de l'assister envers et contre tous, soit
contre les ennemis de l'tat au dehors, soit contre les factieux au
dedans, s'il arrivait quelque soulvement dans le royaume. En cas de
guerre contre qui que ce soit ou de trouble dans le royaume, M. le
prince Thomas, tant roi de Naples, assistera Sa Majest d'un nombre de
vaisseaux, de galres et de troupes, qu'il entretiendra  ses dpens
tant que la guerre trangre ou intestine durera. L'on conviendra de ce
nombre de vaisseaux et galres, et il s'obligera de les fournir et
entretenir et de les unir aux armes de Sa Majest, soit pour la dfense
de ses tats, soit pour quelque entreprise qu'elle veuille faire.

M. le prince Thomas, tant tabli eu la possession du royaume de
Naples, laissera  la disposition de Sa Majest une des principauts,
duchs ou autre tat notable, de ceux qui sont tenus prsentement par
les Espagnols ou par leurs vassaux et sujets qui suivront leur parti et
sur lesquels il y aura justice de les confisquer. Sa Majest en
disposera en faveur de telle personne que bon lui semblera,  condition
de reconnatre le roi de Naples en la mme manire qu'il se fait 
prsent.

Non-seulement on conservera  M. le duc de Parme tout ce qui lui
appartient dans le royaume de Naples, mais se conduisant comme on
l'espre d'un prince qui fait profession d'tre ami de la couronne de
France, Sa Majest lui promet tous les avantages possibles. L'on en
usera de la mme sorte envers M. le duc de Modne, et l'on trouvera
moyen avec le temps de le faire payer de ce qui lui est d dans le
royaume de Naples par le roi d'Espagne, tant pour le douaire de sa
grand'mre que pour les pensions chues, ou bien on lui donnera quelque
tat pour son ddommagement. On laissera jouir le roi de Pologne des
revenus qu'il a dans le royaume de Naples, et semblablement le prince de
Monaco, afin de dcharger Sa Majest de ce qu'elle est oblige de lui
donner de son domaine dans le royaume.

M. le prince Thomas remettra  la disposition de Sa Majest la part
qu'il a eue pour lui et les siens de feu madame la comtesse de Soissons,
 la charge de rcompenser madame la princesse sa femme en autres
choses[638].

Le prince Thomas ou ses descendants venant  succder au duch de
Savoie et  la principaut de Pimont, aprs leur tablissement en la
possession du royaume de Naples, il cdera  Sa Majest pour elle et ses
successeur le duch de Savoie et tout ce qui est en de des monts
proche de la France, en rcompense de l'assistance que Sa Majest lui
aura donne pour la conqute du royaume de Naples et de la cession
qu'elle lui aura faite des droits qu'elle y prtend. Pour la
conservation du Pimont et de tout ce qui appartiendra en ce cas-l au
prince Thomas dans la Lombardie, Sa Majest promettra de l'assister en
la manire dont il sera convenu, en sorte qu'il les possde paisiblement
et srement.

Ce projet de trait, qui est revtu de la signature du roi et du
contre-seing du ministre le Tellier, ne devait tre ratifi qu'aprs la
prise d'Orbitello, une des villes que l'Espagne possdait sur la cte de
Toscane. Le sige fut entrepris au mois de mai 1646; mais la mort de
l'amiral de Brz tu dans une bataille navale, les maladies qui
dcimrent l'arme franaise, le retard des secours qu'on lui envoyait,
firent chouer l'expdition. Mazarin, qui y attachait la plus haute
importance, ordonna immdiatement l'quipement d'une nouvelle flotte.
Malgr l'tat dplorable des finances, les prparatifs furent pousss
avec vigueur. Quelques mois aprs l'chec d'Orbitello, une autre ville
de Toscane, Piombino, tombait aux mains des Franais; le pape intimid
proclamait cardinal le frre de Mazarin et s'engageait  garder une
stricte neutralit entre la France et l'Espagne. Ce fut l tout ce que
put obtenir le cardinal. La rvolte qui se prparait depuis longtemps 
Naples clata, il est vrai, comme Mazarin l'avait prvu; mais ce fut un
mouvement populaire, provoqu par des passions aveugles, mal dirig par
le pcheur Masaniello, et bientt touff par les intrigues espagnoles.

Lorsque le feu se ralluma l'anne suivante, la prsence du duc de Guise
sembla donner un chef plus habile  la rvolte; mais Mazarin avait peu
de confiance dans ce hros de roman; d'ailleurs la Fronde commenait, et
l'opposition aveugle du parlement refusait au ministre les ressources
ncessaires pour continuer une guerre lointaine. Le duc de Guise,
abandonn  ses propres forces, ne tarda pas  succomber.

Si donc les plans de Mazarin sur l'Italie ne furent qu'imparfaitement
raliss, ce n'est pas  lui, mais  ses adversaires, qu'il faut
l'imputer; la gloire de les avoir conus lui reste tout entire. Avoir
marqu avec tant de justesse le but auquel devait tendre la France, lui
avoir assign ses limites naturelles et ralis en partie ces
prvisions, c'est l un titre que rien ne saurait effacer. On pourra
accuser Mazarin de misrables intrigues, dvoiler les faiblesses de son
caractre et les vices de son coeur; ou abaissera l'homme, mais
l'histoire impartiale ne saurait mconnatre la supriorit du ministre.
Le Roussillon, l'Artois et l'Alsace conquis, le Portugal dlivr, la
Catalogne envahie, la Sude triomphante, la Hongrie dtache de
l'Autriche, l'Italie se soulevant contre l'Espagne, enfin l'Empire
triomphant de l'Empereur, sont la rponse la plus loquente  tous les
pamphlets des frondeurs.


V

MMOIRE ADRESS AU CHANCELIER SGUIER SUR FOUQUET PAR LE CONSEILLER
D'TAT DE LA FOSSE[639] (6 octobre 1661).


M. Fouquet pre n'estoit point riche; il a voit pous dame Marie de
Maupeou, qui avoit du bien; mais ledit Fouquet l'ayant prdcde,
c'est--dire tant mort avant elle, et laiss de leur mariage dix ou
douze enfants, six mles et cinq  six filles, tous ces enfants n'ont
jusques  prsent recueilli que la succession bien modique de leur pre,
leur mre estant encore vivante et jouissant de son bien, tellement que
l'on ne peut pas penser que M. Nicolas Fouquet, fils puisn desdits
sieur Fouquet et dame de Maupeou, ait encore recueilli de ses ancestres
plus de trente ou quarante mille livres.

Aussi trouve-t-on parmi les papiers inventoris dans sa maison de
Saint-Mand que, ds l'poque qu'il estoit maistre des requestes et
devant qu'il fust procureur gnral au parlement de Paris, il estoit
dbiteur  diverses personnes de plusieurs sommes montant apparemment 
plus de six vingt mille livres. D'o il faut infrer que, traitant
environ l'an 1650 de ladite charge de procureur gnral pour le prix de
quatre cent mille livres, il lui a fallu emprunter plus de deux cent
mille livres, et que partant en ladite anne il a est dbiteur de plus
de trois cent mille livres, encore qu'il ait retir de sa charge de
maistre des requestes cinquante-cinq ou soixante mille escus, suivant le
prix de ce temps-l.

Il est vrai que le dit Nicolas Fouquet jouissoit pour lors du bien de su
premire et dfunte femme, que l'on dit avoir valu en principal trois ou
quatre cent mille livres. Mais ayant est fait surintendant des finances
ds le commencement de l'anne 1653, il maria incontinent[640] sa fille,
de sa premire femme, au marquis de Charrost,  laquelle fille il laissa
non-seulement tout le bien de sa mre, mais encore il lui bailla du sien
et sur sa succession  eschoir deux cent mille livres, qu'il peut dire
avoir pris sur le bien de sa seconde femme qu'il espousa environ l'an
1650, et en mesme temps qu'il fut fait procureur gnral, et que l'on
dit lui avoir apport quatre ou cinq cent mille livres.

Depuis l'an 1653 qu'il a est appel  la surintendance des finances,
_vere lymphatus est_ en despenses infinies et sans exemple,
d'acquisitions, de bastiments, d'achats de meubles, de livres, de
tables, d'entretiens de gens de guerre, de dons  hommes et femmes et
gnralement en toute sorte de luxe. Pour se maintenir en quoy, dans la
prvoyance qu'il a eue que sa conduite le pourroit disgracier et
destruire, il a dress une instruction ou autrement un _agenda_ qui
s'est trouv escrit de sa main entre ses papiers dans un cabinet appel
secret par ses domestiques, par lequel agenda il ordonne  ses amis et
affids y nomms ce qu'il faudra qu'ils fassent au cas qu'on lui veuille
faire son procs, savoir et en sommaire, que plusieurs d'entre eux,
gouverneurs de places frontires, se jettent dans leurs places: que le
vice-amiral se saisisse des vaisseaux qu'il pourra et se rende maistre
de la mer, et que tous fassent connoistre qu'ils entreront dans une
rbellion ouverte, si l'on ne le met en libert, et  l'extrmit que
l'on cherche un homme d'entreprise et capable d'excuter un grand coup:
ce qui est rpt, et mesme il s'est trouv parmi ses papiers, et dans
le mesme cabinet secret o s'est trouv le dit agenda, un crayon ou
image d'un demi-corps d'homme tirant sur l'ge, ayant la barbe ronde et
le ct perc et rougi comme s'il y portoit du sang avec un poignard ou
cousteau sans estre tenu de personne, ayant la pointe rougie ou
sanglante tourne vers le cost perc, comme si elle n'en faisoit que
sortir, ces mots ou subscription estant au bas de cette figure:
_Explicanti prmium dabitur_, le dit crayon ou image estant fripp et
ayant sur les quatre coins de son revers de la colle sche, comme si
elle avoit est colle et affiche en quelque endroit d'o elle auroit
est tire et arrache. L'on ne veut point donner  ceci
d'interprtation sinistre pour le prsent, mais bien veut-on marquer que
cela mrite un interrogatoire. Le greffier de la commission a envoy le
dit crayon  M. Colbert.

Nous trouvons de plus parmi les dits papiers et dans le dit cabinet
secret une promesse signe de tous les intresss dans la ferme des
gabelles faite pour neuf annes  commencer en 1656, par laquelle les
dits intresss promettent  une personne, dont le nom est en blanc,
pour s'estre dparti d'un cinquime qu'il avoit en la dite ferme, six
vingt mille livres par chacune anne, dont la premire est paye 
l'avance, ainsy que porte leur promesse, et dans la marge d'icelle sont
les reus de la dite somme pour les annes 1657, 1658 et 1659. Dans les
mesmes papiers et dans le mesme cabinet secret s'est aussi trouve une
pice qui marque et porte que le Roy ayant impos cinq sous pour chacun
muid de vin vendu en gros en la ville de Rouen, six deniers sur chacune
livre de sucre et six deniers sur chacune livre de cire entrant s ports
et havres de Normandie, avec le parisis des dits droits, par dit du 26
octobre 1657, et qu'Estienne Reiny s'estant rendu adjudicataire des dits
droits pour les deux tiers, verse et transporte, non-seulement
incontinent, mais mesme  l'avance, savoir est, le 13 du dit mois
d'octobre 1657, les deux tiers des dits droits  M. Fouquet,
surintendant, pour la somme de 400,000 livres que le dit papier on acte
porte avoir est paye comptant.

Par les pices inventories, le dit Fouquet se trouve possesseur de
beaucoup de droits sur le Roy; ce qui peut avoir donn lieu  ses
excessives dpenses et  ses prsents immenses, comme de 200,000 fr. 
M. de Crqui, 200,000 fr. au marquis de Richelieu (cet article peut
estre approuv),  une dame qui le remercie de ce qu'elle a acquis dans
Paris une maison de ses bienfaits. Une autre le remercie de ce qu'il luy
a baill 30,000 livres et luy mande que n'ayant pas de perles pour aller
au grand bal, s'il veut achever la grce, il l'obligera; une autre le
remercie de 4,000 livres. Il a baill pour une seule fois 32,000 livres
 M. de Clrambault; il bailloit 1,600 livres de gages au pote Scarron,
et il a mis 1,200 livres dans la loterie de madame de Beau, etc.

Pour Belle-Isle, l'acquisition en est reprochable, et encore plus les
bastiments et fortifications qui s'y font, la garnison qui s'y
entretient, l'achat des autres isles de la mer de Bretagne, comme
l'isle-Dieu, et les autres places fortes et maritimes de la dite
province, comme Concarnau, le Croisie, Ancenis, Pimpol, etc., la
construction des ports et forteresses qui se font  Belle-Isle, et le
grand nombre d'artillerie, poudre et munitions de guerre et de touche
qui s'y mettent, toutes les acquisitions, bastiments et emmeublements de
Vaux (dont je ne sais rien que par ouy-dire), la bibliothque de
Saint-Mand compose de 7,000 volumes in-f, de 8,000 in-octavo et de
plus de 12,000 in-4.

Le dit sieur Fouquet a acquis en 1657 le marquisat d'Asserac, par dcret
fait sur le marquis d'Asserac. Du depuis la dame d'Asserac, veuve du dit
marquis, parente de M. Fouquet et portant le mesme nom que lui[641],
retira le dit marquisat par retrait lignager, et aprs elle l'changea
avec le sieur Boislve pour le duch de Penthivre, et ensuite la dite
dame passa un acte ou contre-lettre avec le dit sieur Boislve, par
laquelle il est dclar qu'encore qu'ils aient convenu d'un eschange,
par o elle lui laisse son marquisat d'Asserac et autres terres pour le
dit duch de Penthivre, nantmoins la vrit est que les parties n'ont
point entendu que le dit sieur de Boislve retinst le dit marquisat
d'Asserac, et qu'il ne doit retenir que telles et telles autres terres
pour le prix et somme d'environ 900,000 livres, et pour le restant du
prix convenu  la somme de 1,900,000 livres pour le dit duch de
Penthivre, la dite dame le lui doit payer dans un certain temps.

Voil comment Boislve est dpossd du dit duch, qui tombe pour
1,900,000 livres entre les mains de la dite dame, laquelle estant ds
devant le dcs de son mari, avenu sur la fin de 1657, crible de dettes
(comme il est notoire), ne sera jamais prsume avoir est capable de
faire une si chre acquisition pour elle; mais bien est-il ais de
prsumer que cette dame estant et paroissant, par une infinit de
papiers de nostre inventaire, la confidente et agente ordinaire et
familire du dit sieur Fouquet pour les grandes affaires qu'il avoit en
Bretagne; que cette dame, dis-je, n'a fait la dite acquisition que pour
le dit sieur Fouquet, qui vraisemblablement est demeur seigneur
d'Asserac, de Penthivre, aussi bien que de Belle-Isle, que quelques-uns
de ses flatteurs, en luy escrivant, appellent son royaume, des autres
terres susdites et de beaucoup de droits sur les terres du Roy en la
dite province.

Il s'est encore trouv dans un autre cabinet, en faon de garde-meubles,
une liasse contenant les estats des comptes du domestique du dit sieur
Fouquet, que ses commis luy ont rendus pour les annes 1653, 1654, 1655,
1656 et une partie de 1658, par o il s'aperoit qu'il se mettoit en
soin de faire chercher des billets des particuliers pour en former la
recette (et croira-t-on que ces billets lui constassent autant qu'il en
retirait?) et o l'on voit une recette et une despense prodigieuses
pesle-mesles de plusieurs choses reprochables.

Que s'il s'est comport de cette sorte, tandis qu'il a eu un compagnon
habile et son ancien dans la direction des finances, que doit-ce estre
des autres comptes semblables pour les annes 1659[642] et 1660, que
nous n'avons point trouvs, et pendant lequel temps il a est seul dans
la dite direction? Bon Dieu! quelle profusion dans une saison o les
peuples estoient accabls des charges que la ncessit de la guerre
exigeoit d'eux! Bon Dieu! quelle impudence! Bon Dieu! quel aveuglement!
Hlas! o en eust est rduite la pauvre France, si Dieu n'eust ouvert
les yeux et touch le coeur du Roy pour y mettre ordre!

Je ne parle point des meubles, ustensiles, qui ne sont pas ici (
Saint-Mand) fort considrables. Nous n'y trouvons ni or, ni argent, ni
pierreries, ni mesme vaisselle d'argent, qu'en fort petit nombre, le
surplus ayant t port  Vaux lors du grand festin,  ce que les
serviteurs nous disent. Quant aux jardins, il y a deux cents grands
orangers, quelques statues et force plantes de noms  moi inconnus et
barbares, dont j'ai pourtant dress l'inventaire par l'organe de deux
jardiniers allemands, l'un d'icy et l'autre mand  cette fin du jardin
royal.

J'escris ceci en gros et  la haste, de quoy indubitablement M. Colbert
aura est inform par ceux avec lesquels je travaille[643]; mais, quoy
qu'il en soit, voicy le sommaire de l'affaire et l'lixir de nostre
inventaire divis en liasses dont les principales sont celles qui
regardent les affaires du Roy, la conduite du dit sieur Fouquet, l'isle
de Belle-Isle, circonstances et dpendances, et l'intrest des
cranciers ou de la succession, lesquelles liasses nous avons
distingues et paraphes, de telle sorte que dans demain j'espre que
nous pourrons finir nostre commission et sortir d'icy, ayant reu une
lettre de mondit sieur Colbert qui nous fait esprer d'heure  autre un
ordre pour la seuret des papiers et de cette maison.

Lorsque j'ai commenc  mettre la plume sur ce papier, je pensois ne
faire qu'un mmoire et l'accompagner d'une lettre mesle des respects
dont je suis si estroitement oblig; mais escrivant  la drobe, et
ayant mesl quelques termes qui ressentent la lettre missive, je suis
contraint de la prsenter ainsy au meilleur et au plus indulgent de tous
les bienfaiteurs, et qui accordera facilement le pardon que je luy
demande trs-humblement de ma trop grande libert.

Son trs-humble, trs-obissant
et trs-oblig serviteur,

LA FOSSE.

De Saint-Mand, le 6 octobre 1661.


VI

PROJET TROUV A SAINT-MAND.


Un manuscrit de la Bibliothque impriale (des 500 de Colbert, n 235 C,
f 86 et suivants), contient le texte du projet trouv  Saint-Mand. Il
est prcd des lignes suivantes extraites du procs-verbal des
commissaires de la chambre de justice, chargs d'interroger
Fouquet[644]: Nous avons reprsent au respondant six demy-feuilles de
papier plies par la moiti avec un quart de feuillet, le tout escrit
entirement de toutes parts avec diverses ratures au-dessus
corriges[645], duquel escrit ensuit la copie figure. Suit la copie,
qui n'est pas un _fac-simile_, mais qui reproduit les corrections.

_Copie figure de l'escrit trouv dans le cabinet appel secret de la
maison de monsieur Foucquet,  Saint-Mand_.

L'esprit de S. E. susceptible naturellement de toute mauvaise impression
contre qui que ce soit, et particulirement contre ceux qui sont en un
poste considrable et en quelque estime dans le monde, son naturel
deffiant et jaloux, les dissentions et inimitiez qu'il a semes avec un
soin et un artifice incroiable dans l'esprit de tous ceux qui ont
quelque part dans les affaires de l'Estat, et le peu de reconnoissance
qu'il a des services receus quand il ne croit plus avoir besoin de ceux
qui les lui ont rendus, donnant lieu  chacun de l'apprhender,  quoy
ont donn plus de lieu en mon particulier, et le plaisir qu'il tmoigne
trop souvent et trop ouvertement prendre  escouter ceux qui luy ont
parl contre moy, auxquels il donne tout accez et toute crance, sans
considrer la qualit des gens, l'intrest qui les pousse et le tort
qu'il se fait  luy-mesme, de dcrditer un surintendant qui a tousjours
une infinit d'ennemis que luy attire invitablement un employ, lequel
ne conciste qu' prendre le bien des particuliers pour le service du
Roy, outre la haine et l'envye qui suivent ordinairement les finances.
D'ailleurs les commissions qu'il a donnes  mon frre[646] contre M. le
Prince et les siens, contre le cardinal de Retz et tous ceux que S. E. a
voulu perscuter, ne pouvant qu'il ne nous ait attir un nombre
d'ennemis considrables qui[647] attendent l'occasion de nous perdre, et
travaillent sans discontinuation prs de S. E. mesme, connoissant son
foible  luy mettre dans l'esprit des deffiances et soubons mal fondez.
Ces choses, dis-je, et les connoissances particulires qu'il a donnes 
un grand nombre de personnes de sa mauvaise volont, m'en faisant
craindre avec raison les effets, puisque le pouvoir absolu qu'il a sur
le roy et la reyne luy rendent facile tout ce qu'il veut entreprendre;
et considrant que la timidit naturelle qui prdomine en luy ne luy
permettra jamais d'entreprendre de m'esloigner simplement, ce qu'il
auroit excut desj s'il n'avoit pas est retenu par l'apprhention de
quelque vigueur en mon frre l'abb[648] et en moy, un bon nombre d'amis
que l'on a servis en toutes occasions, quelque intelligence que
l'experience m'a donne dans les affaires, une charge considrable dans
le parlement, des places fortes, occups par nous ou nos proches[649],
et des alliances assez advantageuses, outre la dignit de mes deux
frres dans l'glise. Ces considrations qui paraissent fortes d'un
cost  me retenir dans le poste o je suis, d'un autre ne peuvent
permettre que j'en sorte sans que l'on tente tout d'un coup de nous
accabler et de nous perdre: pour ce que, par la connoissance que j'ay de
ses penses et dont je l'ay ou parler en d'autres occasions, il ne se
rsoudra jamais de nous pousser s'il peut croire que nous en
reviendrons, et qu'il pourroit estre expos au ressentiment de gens
qu'il estime hardis et courageux.

Il faut donc craindre tout et le prvoir, afin que si je me trouvois
hors de la libert de m'en pouvoir explicquer, lors on eust recours  ce
papier pour y chercher les remdes qu'on ne pourrait trouver ailleurs,
et que ceux de mes amis qui auront est advertis d'y avoir recours
sachent qui sont ceux ausquels ils peuvent prendre confiance.

Premirement, si j'estois mis en prison et que mon frre l'abb n'y fust
pas, il faudrait suivre son advis et le laisser faire, s'il estoit en
estat d'agir et qu'il conservast pour moy l'amiti qu'il est oblig
[d'avoir], et dont je ne puis douter[650]. Si nous estions tous deux
prisonniers, et que l'on eust la libert de nous parler, nous donnerons
encore les ordres de l[651], tels qu'il les faudroit suivre, et ainsi
cette instruction demeurerait inutile, et ne pourroit servir qu'en cas
que je fusse resserr, et ne peusse avoir commerce avec mes vritables
amis.

La premire chose donc qu'il faudrait tenter seroit que ma mre, ma
femme, ceux de mes frres qui seraient en libert, le marquis de Charost
et mes autres parens proches, fissent par prires et sollicitations tout
ce qu'ils pourraient, premirement pour me faire avoir un valet avec
moy, et ce valet, s'ils en avoient le choix, serait Vatel; si on ne
pouvoit l'obtenir, on tenterait pour Longchamps, sinon pour Courtois ou
la Valle[652].

Quelques jours aprs l'avoir obtenu, ou feroit instances pour mon
cuisinier, et on laisserait entendre que je ne mange pas, et que l'un ne
doit pas refuser cette satisfaction  moins d'avoir quelque mauvais
dessein.

Ensuite on demanderait des livres, permission de me parler de mes
affaires domestiques qui dprissent, ce dont j'ai seul connoissance. On
tascheroit de m'envoyer Bruant[653]. Peu de temps aprs on dirait que je
suis malade, et on tascheroit d'obtenir que Pecquet[654], mon mdecin
ordinaire, vinst demeurer avec moi et s'enfermer dans la prison.

On ferait tous les efforts d'avoir commerce par le moyen des autres
prisonniers, s'il y en avoit au mesme lieu, ou en gagnant les gardes; ce
qui se fait toujours avec un peu de temps, d'argent et d'application.

Il faudrait laisser passer deux ou trois mois dans ces premires
poursuites, sans qu'il part autre chose que des sollicitations de
parents proches, et sans qu'aucun autre de nos amis fist paroistre de
mcontentement qui pust avoir des suites, si on se contentait de nous
tenir resserrs, sans faire autre perscution.

Mais nantmoins cependant il faudrait voir tous ceux que l'alliance,
l'amiti et la reconnoissance obligent d'estre dans nos intrests, pour
s'en assurer et les engager de plus en plus  savoir d'eux jusqu'o ils
voudroient aller.

Madame du Plessis-Bellire,  qui je me fie de tout, et pour qui je n'ai
jamais eu aucun secret ni aucune rserve, seroit celle qu'il faudroit
consulter sur toutes choses, et suivre ses ordres si elle estoit en
libert, et mesme la prier de se mettre en lieu seur.

Elle connoist mes vritables amis, et peut-estre qu'il y en a qui
auraient honte de manquer aux choses qui seraient proposes pour moi de
sa part.

Quand on auroit bien pris ses mesures, qu'il se fust pass environ ce
temps de trois mois  obtenir de petits soulagements dans ma prison, le
premier pas seroit de faire que M. le comte de Charost allast  Calais;
qu'il mist sa garnison en bon estat; qu'il fist travailler  rparer sa
place et s'y tinst sans en partir pour quoi que ce fust. Si le marquis
de Charost n'estoit point en quartier de sa charge de capitaine des
gardes, il se retireroit aussi  Calais avec M. son pre et y mnerait
ma fille, laquelle il faudrait que madame du Plessis fist souvenir, en
cette occasion, de toutes les obligations qu'elle m'a, de l'honneur
qu'elle peut acqurir en tenant par ses caresses, par ses prires et sa
conduite son beau-pre et son mari dans mes intrests, sans qu'il
entrast en aucun temprament l-dessus.

Si M. de Bar, qui est homme de grand mrite, qui a beaucoup d'honneur et
de fidlit, qui a eu la mesme protection autrefois que nous et qui m'a
donn des paroles formelles de son amiti, vouloit aussi se tenir dans
la citadelle d'Amiens, et y mettre un peu de monde extraordinaire et de
munitions, sans rien faire nantmoins que de confirmer M. le comte de
Charost et s'assurer encore de ses amis et du crdit qu'il m'a dit avoir
sur M. de Bellebrune, gouverneur de Hesdin[655], et sur M. de Mondejeu,
gouverneur d'Arras. (La phrase est ainsi coupe dans le manuscrit.)

Je ne doute point que madame du Plessis-Bellire n'obtinst de M. de Bar
tout ce que dessus, et  plus forte raison de M. le marquis de Crquy,
que je souhaiterois faire le mesme personnage et se tenir dans sa place.

Je suis assur que M. le marquis de Feuquires feroit le mesme au
moindre mot qu'on luy en dirait.

M. le marquis de Crquy pourroit faire souvenir M. Fabert des paroles
formelles qu'il m'a donnes et  luy par escrist d'estre dans mes
intrests, et la marque qu'il faudroit luy en demander, s'il persistoit
en cette volont, serait que luy et M. de Fabert escrivissent  Son
minence en ma faveur fort pressamment pour obtenir ma libert; qu'il
promist d'estre ma caution de ne rien entreprendre, et s'il ne pouvoit
rien obtenir, qu'il insinuast que tous les gouverneurs ci-dessus nomms
donneroient aussi leur parole pour moy. Et en cas que M. de Fabert ne
voulust pas pousser l'affaire et s'engager si avant, M. le marquis de
Crquy pourroit agir et faire des efforts en son nom et [au nom] de tous
lesdits gouverneurs par lettres, et se tenant dans leurs places.

Peut-estre M. d'Estrades ne refuseroit pas aussi une premire tentative.

Je n'ay point dit cy-dessus la premire chose de toutes par o il
faudroit commencer, mais fort secrettement, qui seroit d'envoyer au
moment de nostre dtention les gentilshommes de nos amis et qui sont
assurez, comme du Fresne, La Garde, Devaux, Bellegarde et ceux dont ils
voudroient respondre, pour se jetter sans esclat dans Ham[656].

M. le chevalier de Maupeou pourroit donner des sergens assurez et y
faire filer quelques soldats tant de sa compagnie que de celles du ses
amis[657].

Et comme il y a grande apparence que le premier effort seroit contre
Ham[658], que l'on tascheroit de surprendre, et que M. le marquis
d'Hocquincourt mme, qui est voisin, pourroit observer ce qui s'y passe
pour en donner avisa la cour, il faudrait ds les premiers moments que
M. le marquis de Crquy envoyast des hommes le plus qu'il pourroit, sans
faire nantmoius rien mal  propos[659].

Que Devaux y mist des cavaliers, et en un mot que la place fust munie de
tout[660].

Il faudroit pour cet effet envoyer un homme en diligence  Concarnau
trouver Deslandes, dont je comtois le coeur, l'exprience et la fidlit,
pour luy donner advis de mon emprisonnement et ordre de ne rien faire
d'esclat en sa province; ne point parler et se tenir en repos, crainte
que d'en user autrement ne donnast occasion de nous faire nostre procs
et nous pousser; mais il pourroit, sans dire mot, fortifier sa place
d'hommes, de munitions de toutes sortes, retirer les vaisseaux qu'il
aurait  la mer, et tenir toutes les affaires en bon estat, acheter des
chevaux et autres choses, pour s'en servir quand il serait temps.

Il faudrait aussi dpescher un courrier  madame la marquise d'Asserac,
et la prier de donner les ordres  l'Isle-Dieu qu'elle jugeroit  propos
pour excuter ce qu'elle manderait de Paris o elle viendrait confrer
avec madame du Plessis.

Ce qu'elle pourroit faire seroit de faire venir quelques vaisseaux 
l'Isle-Dieu[661], pour porter des hommes et des munitions o il seroit
besoin,  Concarnau ou  Tombelaines[662], et faire les choses qui lui
seroient dites et qu'elle pourroit mieux excuter que d'autres, pour ce
qu'elle a du coeur, de l'affection, du pouvoir, et que l'on s'y doibt
entirement fier, et qu'elle ne seroit pas suspecte. C'est pourquoy il
faudroit qu'elle observast une grande modration dans ses paroles.

Il seroit important que du Fresne fust adverty de se tenir 
Tombelaine[663], y mettre le nombre d'hommes, d'armes, et de munitions
et vivres ncessaires, et le plus important est d'y faire des fours et
y mettre de la farine, afin de n'avoir pas besoin d'aller ailleurs
chercher des vivres, ledit lieu de Tombelaine pouvant estre de grande
utilit comme il sera dit cy-aprs.

Si madame du Plessis se trouvoit oblige de sortir de Paris, il
faudroit, aprs avoir donn ordre  son mesnage qu'elle allast dans
l'abbaye du Pont-aux-Dames s'enfermer quelque temps[664] pour y confrer
et donner les ordres aux gens dont on se voudroit servir.

Prendre garde surtout  ne point escrire aucune chose importante par la
poste, mais envoyer partout des hommes exprs, soit cavaliers, ou gens
de pied, ou religieux.

Le Pre des Champs-Neufs n'a pas tout le secret et toute la discrtion
ncessaire[665]; mais je suis tout  fait certain de son affection, et
il pourroit estre employ  quelque chose de ce commerce de lettres par
des jsuites de maison en maison.

Ceux du conseil desquels il se faudroit servir sur tous les autres, ce
seroient M. de Brancas, MM. de Langlade et de Gourville, lesquels
assurment m'ayant beaucoup d'obligation[666], et ayant esprouv leur
conduite et leur fidlit en diverses rencontres, et leur ayant confi
le secret de toutes mes affaires, ils sont plus capables d'agir que
d'autres, et de s'assurer des amis qu'ils connoissent obligs  ne me
pas abandonner.

J'ay beaucoup de confiance en l'affection de M. le duc de la
Rochefoucauld et en sa capacit; il m'a donn des paroles si prcises
d'estre dans mes intrests en bonne ou mauvaise fortune, envers et
contre tous, que comme il est homme d'honneur et reconnoissant la
manire dont j'ay vescu avec luy et des services que j'ay eu l'intention
de luy rendre, je suis persuad que lui et M. de Marsillac ne me
manqueroient pas  jamais.

Je dis la mesme chose de M. le duc de Bournonville, lequel asseurment
seroit capable de bien agir en diverses rencontres, et je ne doute pas
qu'il ne portast avec chaleur toutes les paroles que l'on voudroit au
roy,  la reyne et  M. le cardinal, pour obtenir ma libert et
reprsenter les soins que j'ay pris de contenir dans le devoir un grand
nombre d'amis que j'ay, qui peut-estre se seroient eschapps.

M. le duc de Bournonville pourroit encore agir sous main au parlement
prs de ses amis pour me les conserver et empescher qu'il ne se fist
rien  mon prjudice.

On peut confier  M. de Bournonville toutes choses sur sa parole.

Je ne serois pas d'advis nantmoins que le parlement s'assemblast pour
me redemander avec trop de chaleur, mais tout au plus une fois ou deux
par biensance, pour dire qu'il en faut supplier le roy, et il seroit
trs-important que de cela mes amis en fussent advertis au plus tost,
particulirement M. de Harlay, que j'estime un des plus fidles et des
meilleurs amis que j'aye, et MM. de Maupeou, Miron et Jannart, de
crainte que l'on ne prist le parti de dire que le roy veut me faire mon
procs et que cela ne mist l'affaire en pires termes.

Pour les affaires qui pourroient survenir de cette nature, lesdits
sieurs de Harlay, de Maupeou, Miron, Jannart et M. Chanut devroient
estre consultez, estant trs-capables et fidles.

Il faudroit que quelqu'un prist grand soin de bien eschauffer ledit
sieur Jannart, mon substitut, le picquant d'honneur et de
reconnoissance, pour ce que c'est un des plus agissans et des plus
capables hommes que je connoisse en affaires du palais.

Une chose importante est d'advertir mes amis qui commandent  Ham[667],
 Concarnau,  Tombelaine, que les ordres de madame du Plessis doivent
estre excuts comme les miens.

M. Chanut me feroit un singulier plaisir de venir prendre une chambre au
logis o sera ma femme pour lui donner conseil en toute sa conduite et
qu'elle y prenne crance entire et ne fasse rien sans son advis.

Une des choses les plus ncessaires  observer est que M. Langlade et M.
de Gourville sortent de Paris, se mettent en sret, fassent savoir de
leurs nouvelles  madame du Plessis, au marquis de Crquy,  M. de
Brancas et autres, et qu'ils laissent  Paris quelque homme de leur
connoissance capable d'excuter quelque entreprise considrable, s'il en
estoit besoin[668].

Il est bon que mes amis soient advertis que M. le commandeur de
Neuf-Chaise[669] me doibt le rtablissement de sa fortune; que sa charge
de vice-admiral a est paye des deniers que je luy ay donns par les
mains de madame du Plessis, et que jamais un homme n'a donn des paroles
plus formelles que luy d'estre dans mes intrests en tout temps, sans
distinction et sans rserve envers et contre tous.

Qu'il est important que quelques-uns d'entre eux luy parlent et voient
la situation de son esprit, non pas qu'il fust  propos qu'il se
dclarast pour moy; car de ce moment il seroit tout  fait incapable de
me servir; mais comme les principaux establissements sur lesquels je me
fonde sont maritimes, comme Belle-Isle, Concarnau, le Havre et Calais,
il est bien asseur que le commandement des vaisseaux tombant entre ses
mains, il pourroit nous servir bien utilement en ne faisant rien, et
lorsqu'il seroit en mer trouvant des difficultez qui ne manquent jamais
quand on veut.

Il faudroit que M. de Guinant, lequel a beaucoup de connoissance de la
mer et auquel je me fie, contribuast  munir toutes nos places des
choses ncessaires et des hommes qui seroient levez par les ordres de
Gourville, ou des gens cy-dessus nommez, et c'est pourquoi il seroit
important qu'il fust adverty de se rendre  Belle-Isle[670].

Comme l'argent seroit ncessaire pour toutes ces dpenses, je laisseray
ordre au commandant de Belle-Isle d'en donner autant qu'il en aura sur
les ordres de madame du Plessis, de M. de Brancas, de M. d'Agde[671], ou
de M. de Gourville; mais il le faut mesnager, et que mes amis en
empruntent partout pour n'en pas manquer.

M. d'Andilly est de mes amis et on pourroit savoir de luy en quoy il
peut servir; en tout tas, il eschauffera M. de Feuquires, qui sans
doute agira bien.

M. d'Agde[672] par sous main-conduira de grandes ngociations, et dans
le parlement sur d'autres sujets que le mien, et mesme par mes amis
asseurs dans les autres parlements, o on ne manque jamais de matire,
 l'occasion des leves (impts), de donner des arrests et troubler les
receptes; ce qui fait que l'on n'est pas sy hardy dans ces temps-l 
pousser une violence, et on ne veut pas avoir tant d'affaires  la fois.

Le clerg peut encore par son moyen, et de M. de Narbonne[673], fournir
des occasions d'affaires en si grand nombre que l'on voudra, en
demandant les estats gnraux avec la noblesse, ou des conciles
nationaux, qu'ils pourroient convoquer d'eux-mesmes en lieux esloignez
des troupes et y proposer mille matires dlicates.

M. de la Salle, qui doibt avoir connoissance de tous les secours qu'on
peut tirer par nos correspondances des autres royaumes et Estats, y peut
aussy estre employ et donner des assistances  nos places.

Voil l'estat o il faudroit mettre les choses, sans faire d'autres pas,
si on se contentoit de me tenir prisonnier; mais si on passoit outre et
que l'on voulust faire mon procez, il faudroit faire d'autres pas. Et
aprs que tous les gouverneurs auroient escrit  S. m. pour demander ma
libert, avec termes pressans comme mes amis, s'ils n'obtenoient
promptement l'effet de leur demande et que l'on continuast  faire la
moindre procdure, il faudroit en ce cas monstrer leur bonne volont, et
commencer tout d'un coup, sous divers prtextes de ce qui leur seroit
deub,  arrester tous les deniers des receptes, non-seulement de leurs
places, mais des lieux o leurs garnisons pourroiont courre, faire faire
nouveau serment  tous leurs officiers et soldats, mettre dehors tous
les habitants ou soldats suspects peu  peu, et publier un manifeste
contre l'oppression et la violence du gouvernement.

C'est en ce cas o Guinant pourroit avec ses cinq[674] vaisseaux,
s'asseurant en diligence du plus grand nombre d'hommes qu'il pourroit,
matelots et soldats, principalement estrangers, prendre tous les
vaisseaux qu'il rencontreroit dans la rivire du Havre  Rouen, et par
toute la coste, et mettre les uns pour bruslosts et des autres en faire
des vaisseaux de guerre, en sorte qu'il auroit une petite arme assez
considrable retraite en de bons ports, et y mneroit toutes les
marchandises dont un pourroit faire argent, dont il faudroit que les
gouverneurs fussent advertis pour avoir crance en luy et luy donner
retraite et assistance.

Il est impossible, ces choses estant bien conduites, se joignant  tous
les mal-contens par d'autres intrests, que l'on ne fist une affaire
assez forte pour tenir les choses longtemps en balance et en venir  une
bonne composition, d'autant plus qu'on ne demanderoit que la libert
d'un homme qui donneroit des cautions de ne faire aucun mal.

Je ne dis point qu'il faudroit oster tous mes papiers, mon argent, ma
vaisselle et les meubles plus considrables de mes maisons de Paris, de
Saint-Mand, de chez M. Bruant, et les mettre ds le premier jour 
couvert dans une ou plusieurs maisons religieuses[675], et s'asseurer
d'un procureur au parlement fidle et zl, qui pourroit tre donn par
M. de Maupeou, le prsident de la premire[676].

Je crois que M. le chevalier de Maupeou occuperoit dans ce temps-l
quelque poste advantageux et agiroit comme on voudroit; mais un tout cas
il pourroit choisir  se retirer dans une des places susdites avec ses
amis.

Une chose qu'il ne faudroit pas manquer de tenter seroit d'enleve des
plus considrables hommes du conseil, au mesme moment de la rupture,
comme M. le Tellier ou quelques autres de nos ennemis plus
considrables, et bien faire sa partie pour la retraite; ce qui n'est
pas impossible.

Si on avoit des gens dans Paris assez hardis pour un coup considrable
et quelqu'un de teste  les conduire, si les choses venoient 
l'extrmit et que le procs fust bien advanc, ce seroit un coup
embarrassant de prendre de force le rapporteur et les papiers; ce que M.
Jannart ou autre de cette qualit pourroit bien indiquer, par le moyen
de petits greffiers que l'on peut gaigner, et c'est une chose qui a peu
estre pratique au procs de M. de Chenailles le plus aisment du monde,
o, si les minutes eussent est prises, il n'y avoit plus de preuves de
rien.

M. Pellisson est un homme d'esprit et du fidlit auquel ou pourroit
prendre crance et qui pourroit servir utilement  composer les
manifestes et autres ouvrages dont on auroit besoin, et porter des
paroles secrtes des uns aux autres.

Pour cet effet encore, mettre des imprimeurs en lieu seur; il y en aura
un  Belle-Isle.

M. le premier prsident de Lamoignon, qui m'a l'obligation tout entire
du poste qu'il occupe, auquel il ne seroit jamais parvenu, quelque
mrite qu'il ait, si je ne luy en avois donn le dessein, si je ne
l'avois cultiv et pris la conduite de tout, avec des soins et
applications incroyables, m'a donn tant de paroles de reconnoissance et
de mrite, rptes si souvent  M. Chanut,  M. de Langlade et  madame
du Plessis-Guenegaud et autres, que je ne puis douter qu'il ne fist les
derniers efforts pour moy; ce qu'il peut faire en plusieurs faons, en
demandant luy-mesme personnellement ma libert, en se rendant caution,
en faisant connoistre qu'il ne cessera point d'en parler tous les jours
qu'il ne l'ayt obtenu; que c'est son affaire; qu'il quitteroit plustost
sa charge que se dpartir de cette sollicitation, et faisant avec amiti
et avec courage tout ce qu'il faut. Il est asseur qu'il n'y a rien de
si facile  luy que d'en venir  bout, pourveu qu'il ne se rebute pas,
et que l'on puisse estre persuad qu'il aura le dernier mescontentement
si on le refuse, qu'il parle tous les jours sans relasche, et qu'il
agisse comme je ferois pour un de mes amis en pareille occasion et dans
une place aussi importante et aussi asseure.

M. Amproux, frre de M. Delorme et conseiller au parlement, est de mes
amis; il m'a quelque obligation. Je ne doute point, estant homme
d'honneur, qu'il ne me serve avec affection et fidlit aux occasions;
on s'y peut fier.

Son usage est et (_sic_) au parlement[677] pour toutes choses, soit en
attaquant ou en deffendant; mesme on le peut consulter sur ce qu'il
estimera qui pourroit estre fait.

Il peut encore servir en Bretagne, o il a des amis et des habitudes,
soit pour la conservation de ce qui m'y appartient, ou pour avoir des
nouvelles.

Il peut encore savoir ce qui se passe et agir avec les gens de la
religion[678], et voir dans la maison d'Estre ce que l'un y machine,
ayant de grandes habitudes auprs de M. l'vesque de Laon.

Madame la premire prsidente de la chambre des comptes de Bretagne, qui
est soeur de madame du Plessis-Bellire et demeure  Rennes, a des
parents et amis au parlement de Bretagne. Je l'ay servie en quelque
occasion, et tant  cause de sa soeur que de mon chef je puis m'asseurer
qu'elle agira avec fidlit et affection en ce pays-l. On peut s'y
confier pour ce qui regarderoit la Bretagne, o mes establissements me
donnent des affaires; et il ne faut pas manquer d'escrire  tous mes
amis de ces quartiers-l de se runir, et veiller qu'il ne se passe rien
contre mes intrests pendant mon malheur.

M. de Cargret (de Kergroet), maistre des requestes, est homme de
condition qui m'a promis et donn parole plusieurs fois de me servir
envers et contre tous. Il peut estre d'un grand usage, et pour ladite
province de Bretagne o il a des amis et des parens dont il m'a
respondu, et dans le conseil, les jours que l'on apprendra qu'il s'y
doibt passer quelque chose, et dans le parlement o il peut entrer quand
on voudra, et parmy les maistres des requestes, si quelque occasion
venoit  les esmouvoir. M. de Harlay peut le faire agir.

M. Foucquet, conseiller en Bretagne, est celuy de mes parents de cette
province auquel j'ay eu plus de confiance, qui a eu la conduite de
toutes mes affaires domestiques en ce pays, qui connoist mes amis et mes
parens, et auquel on peut prendre crance pour ce qui seroit  faire de
ce cost-l; mesme sait l'argent  peu prs qu'on y peut trouver.

       *       *       *       *       *

A la suite de la transcription du projet, on lit[679]:

Et aurions interpell le respondant de dclarer si lesdictes six
dernires feuilles et demie sont escrites entirement de sa main, mesme
les ratures et corrections estant en icelles;  quoy le respondant,
aprs avoir veu, leu et teneu  loisir chacune des dictes six feuilles
et demie et tout autant que bon luy a sembl, a dit et dclar que
l'escriture estant en icelles, mesme les ratures et corrections estant
pareillement sur icelles, estre entirement de sa main et les avoir
escrites de l'escriture dont il se sert ordinairement.


VII

RELATIONS DE MADAME SCARRON AVEC FOUQUET.

Voy. ci-dessus p. 448.


Je n'avais pas sous les yeux, lorsque j'ai crit le chapitre o il est
question de madame Scarron, l'ouvrage de M. Feuillet de Conches,
intitul _Causeries d'un curieux_, etc. J'ai trouv dans ce livre si
riche en prcieux documents une nouvelle preuve de la rserve que madame
Scarron mettait dans ses relations avec Fouquet. M. Feuillet de Conches
cite (p. 514) le passage suivant des _Souvenirs de madame de Caylus_:
Je me souviens d'avoir ou raconter que madame Scarron tant un jour
oblige d'aller parler  M. Foucquet, elle affecta d'y aller dans une si
grande ngligence que ses amis taient honteux de l'y mener. Tout le
monde sait ce qu'tait alors M. Foucquet, et combien les plus huppes et
les mieux chausses cherchaient  lui _plaire_.


VIII

LETTRE AUTOGRAPHE DE MADEMOISELLE DE TRESESON  FOUQUET[680].


J'ai indiqu dans une note (p. 404) que les noms taient changs dans
ces lettres de manire  drouter le lecteur. Je donne ici le texte
d'une de ces lettres avec les noms de convention:

Si l'amiti que j'ai pour vous ne se trouvoit pas offense par les
reproches que vous me faites, j'aurois pris bien du plaisir  les lire
et j'aurois appris avec quelque sentiment de joie l'inquitude o vous
tes de savoir ce qui si passe ici touchant mademoiselle _de Bel-Air_
(mademoiselle de Treseson), puisque assurment ce n'est point une marque
que vous ayez de l'indiffrence pour elle; mais quoique j'en fasse ce
jugement qui ne m'est point dsagrable, je ne puis m'empcher de
m'affliger extrmement que vous en ayez fait un de moi si injuste et si
dsavantageux: car je vous assure que ce n'est point manque de confiance
ni par aucune proccupation de ce ct-ici que j'ai manqu  vous crire
cent petites choses que j'ai cru des bagatelles pour vous et que j'ai
fait scrupule de vous mander, de crainte de vous importuner dans les
grandes occupations o vous tes tous les jours; mais enfin puisque je
vois que vous avez une bont pour moi que je n'aurois os esprer,
quoique j'aie toujours dsir la continuation de votre amiti plus que
toutes les choses du monde, je vous dirai qu'il ne se passe rien entre
mademoiselle de _Bel-Air_ et M. _du Clos_ (le duc de Savoie) qui soit
dsavantageux ni pour vous ni pour elle. Elle a trouv le moyen de s'en
faire craindre et de s'en faire estimer malgr lui. Elle a toujours pris
en raillant ce qu'il lui a dit de plus srieux. Il lui parle tout autant
qu'il le peut par l'ordre de madame _Aubert_ (Christine de France,
duchesse douairire de Savoie), qui est bien aise que cette demoiselle
ait quelque crdit auprs de lui, parce qu'elle n'est ni brouillonne ni
ambitieuse et ne lui inspire que de la douceur et de la complaisance, et
sur toute chose elle en dpend entirement, au moins pour ce qui regarde
ce pays-ci. Tout le monde est confident de M. _du Clos_. Vous pouvez
juger de l si mademoiselle _de Bel-Air_ s'y fie en nulle faon.
Jusqu'ici il ne s'est point pass de chose particulire entre eux, et
l'on a toujours su leurs conversations et leurs querelles, quand ils en
ont. Cette dernire chose arrive assez souvent: elle a t une fois huit
jours sans lui parler, parce qu'il avoit dit quelque chose de trop libre
devant elle. Pendant ce temps-l, il en passa trois dans une maison de
la campagne et manda  madame _Aubert_ qu'il ne reviendroit point auprs
d'elle que mademoiselle _de Bel-Air_ ne lui et pardonn. Du depuis il
ne lui est pas arriv de retomber dans une pareille faute. Toutes les
galanteries qu'il peut faire pour elle, il les fait, comme de musique,
de collations et de promenades  cheval. Il lui prte toujours ses plus
beaux chevaux et lui a fait faire deux quipage fort riches.

Je connois bien que toutes ces choses ne seroient pas tout  fait
propres  faire trouver un tablissement en ce pays-ci, aussi je vous
assure que sans l'affaire que savez je les empcherois absolument: mais
je vous avoue que, dans cette pense, je ne m'applique qu' sauver ma
rputation, aussi bien comme j'ai sauv mon coeur, qui, je vous assure,
est toujours aussi fidle comme je vous l'ai promis.

Pour ce qui regarde mademoiselle _Le Roy_ (Marguerite de Savoie), M. _du
Clos_ lui tmoigne beaucoup d'amiti et lui parle assez souvent de celle
qu'il a pour mademoiselle _de Bel-Air_, et mme une fois il l'a oblige
d'envoyer prier cette fille d'aller la voir  son appartement, o elle
le trouva avec la musique et une collation. Il l'a mme prie, que quand
elle seroit sa matresse, de l'obliger  se souvenir de lui.
Mademoiselle _Le Roy_ lui tmoigne beaucoup de complaisance et mme de
grands respects. Ce n'est pas une personne qui soit beaucoup familire;
elle me parle toutefois bien souvent du voyage que nous allons faire
mardi. Elle a grande peur qu'il ne russisse pas comme nous le
souhaitons.

Mandez-moi, s'il vous plat, de quelle manire je dois continuer de vous
crire du lieu o nous allons, et soyez persuad que mes discours ni mes
actions ne seront jamais contraires a l'amiti que je vous ai tmoigne.
Personne ne paroit ennemi de mademoiselle _de Bel-Air_, et l'on ne lui a
voulu faire aucune pice. Elle en attribue l'obligation  l'amiti de
madame _Aubert_ et  celle de M. _du Clos_. Il y a ici deux ou trois
personnes avec lesquelles j'ai fait une espce d'amiti, afin de les
obliger  m'avertir de tout ce qui se dit de cette demoiselle et les ai
pries de ne lui pardonner rien. Madame _Aubert_ lui a donn depuis peu
des boucles de diamants. J'ai su depuis huit jours que les perles, dont
elle lui avoit fait un prsent, venoient de M. _du Clos_, qui avoit
oblig cette dame  les lui donner comme venant d'elle. Je vous assure
que la reconnoissance que j'ai de tous ces soins ne va point au del de
ce qu'elle doit aller.

Je ne crois pas que vous disiez de cette lettre ce que vous avez dit des
petits billets que je vous ai crits, et que vous ne croirez pas qu'elle
vous soit crite par manire d'acquit. Si elle vous ennuie,
prenez-vous-en  vous-mme; car j'aime mieux qu'elle ait ce malheur-l
que de n'viter pas celui de vous donner sujet de croire que je sois
capable de vous oublier.

Je ne crois pas que je puisse crire ce voyage  madame _du Ryer_
(madame du Plessis-Bellire), car l'ordinaire est prs de partir. Si
vous voulez m'obliger extrmement, vous lui conseillerez comme de
vous-mme de m'envoyer une jupe comme l'on les porte, sans or ni argent.
L'on ne trouve ici quoi que ce puisse tre. Je vous demande pardon de
cette commission et vous rends mille remercments des effets que j'ai
reus de votre part. Je les ai presque tous donns  mademoiselle _le
Roy_. Adieu, je vous demande pardon de vous avoir donn sujet de penser
que je ne vous aime pas plus que tontes les personnes du monde.

Si le mariage que savez s'accorde, je vous supplierai de prendre la
peine d'crire  madame _Aubert_, afin qu'elle donne mademoiselle _de
Bel-Air_  mademoiselle _le Roy_. Je ne puis bien dmler vos lettres
d'avec celles de madame _du Ryer_; mais, depuis que je suis arrive, je
n'ai manqu que deux voyages  vous crire  l'un ou  l'autre, parce
que j'eus peur que les adresses ne fussent pas sres. J'ai reu toutes
les vtres.


ADDITIONS ET CORRECTIONS


Prface, page 2. Il faut ajouter aux ouvrages relatifs au surintendant
Fouquet, cits dans la prface, la _Vie de Nicolas Fouquet_, par
d'Auvigny, dans le tome V des _Vies des hommes illustres_.

Page 4, ligne 21. _Premier cuyer de la petite curie_, sez: _Premier
cuyer de la grande curie_.

Page 6,  la fin de la note 1. ajoutez: _ l'Appendice du tome Ier_.

Page 7, titre courant, lisez 1615, au lieu de 1515.

Page 7, ligne avant-dernire, lire: _pour le fils_, au lieu de: _par le
fils_.

Page 11, note 1, lisez 565, au lieu de 563.

Page 26, ligne 16, lisez: _que_, au lieu de: _qu_.

Page 33, ligne 10, lisez: _c'est_, au lieu de: _c'es_.

Page 65, note 1, ajoutez un point aprs _mmoires_ et _avril_. Page 65,
note 2, _a femme_, lisez _la femme_.

Page 85, note 1. lisez: _f 296 et suiv._ au lieu de: f 296 sq.

Page 88, note 2. tez la virgule aprs _Fouquet_.

Page 90, ligne 27, lisez: _saisies_ au lieu de _saisi_.

Page 120, ligne 24, lisez _inflammables_, au lieu de: _enflammables_.

Page 152, note 3 et page 156 note 1. lisez: _Dubuisson-Auberay_, au lieu
de _Dubuisson-Aubernay_ et _Dubuisson-Auberay_.

Page 235, note 1, dernier vers de la citation tire de Loret, lisez:
_Autant que l'on le aurait tre_.

Page 247, ligne 14, mettre une virgule aprs le mot _charge_.

Page 255, ligne 25, ter la virgule aprs le mot _occasion_.

Page 257, ligne 7, lisez. _Et pour_, au lieu de: _Et que pour_.

Page 308, ligne 14, _canal de Loire_ est pour _canal de Briare_ et non
_canal de Loing_, comme on l'a mis dans la note.

Page 315, ligne 23, _de Vendme_, lisez: _M. de Vendme_.

Page 361. note 2. _Voy. lettres du 9 dcembre 1664 et du 29 avril 1672_,
lisez: _Voy. la lettre du 29 avril 1672_.

Page 364. ligne avant-dernire: _Jamais surintendant ne trouva de
cruelles_ est un vers de Boileau, _Sat._ VIII, V. 208.

Page 402. ligne 12, au lieu de: _Les mesures prises par le surintendant
n'allaient  rien moins qu'_ etc., lisez: _Les messures prises par le
surintendant n'allaient pas  moins qu'_, etc.

Page 404. ligne 12, _Treseson_, lisez partout: _Trcesson_.

Page 431. note 1 Dernier vers de la citation de Loret, au lieu de:
_imitable_, lisez: _inimitable_.

Page 440, ligne 1er et note 1. au lieu de: _Jacques Graindorge de
Prmont_, dont il est question dans cette note, il faut lire: _Charles
le Sart, seigneur de Prmont, qui fut dans la suite chambellan de
Monsieur, frre de Louis XIV_.

Page 441, note 3. Je n'avais pu dterminer exactement la position des
_Pressoirs_. Voici des notes qui viennent de M. Auberg, notaire 
Fontainebleau, et qui donnent sur ce point les dtails les plus
complets: L'htel des Pressoirs du Roy est une maison ainsi nomme 
cause de deux pressoirs et cuves que l'on voit dans un grand corps de
btiment situ sur le bord de la rivire de Seine, du ct de la Brie, 
cinq quarts de lieue de Fontainebleau, et que les chiffres et devises de
Franois Ier que l'on y voit sur les murs font attribuer  ce roi,
qui, chassant, dit-on, dans la fort un cerf qui passa l'eau  l'endroit
o est btie cette maison, et ayant une soif extrme, envoya dans une
maison voisine demander du vin, qui lui parut si bon, qu'il acheta
aussitt cinquante arpens de terre et plus, de l'endroit d'o on lui dit
qu'il provenoit; les fit planter de nouvelles vignes choisies dans les
vignobles de France les plus exquis, et fit bastir ces cuves et
pressoirs que l'on nomma Pressoirs du Roy.

On conserve en cette maison le lit de la belle Gabrielle d'Estres, qui
y logeoit souvent avec Henry.

(Extrait de la _Description historique de Fontainebleau_,
par l'abb Guilbert. Paris, 1751, 2 vol.; t. II, p. 144.)

Cette maison (les Pressoirs du Roy) fut vendue par Henry le Grand 
Nicolas Jacquinot, son premier valet de chambre, le dernier jour de
dcembre 1597. Depuis ce temps-l, le sieur Jacquinot et ses descendants
en ont toujours joui jusqu'au 25 juin 1732, poque  laquelle
Claude-Anne de Breuillard de Coursan, seul hritier de dfunte
Marie-Anne Jacquinot, veuve de Charles de Barville, vendit cette maison
et les hritages qui en dpendaient  Philippe le Reboullet, trsorier
de feu monseigneur le comte de Toulouse, qui y fit des dpenses
considrables.

Elle est passe ensuite dans la maison Dusaillan, et aujourd'hui (1857)
elle appartient  M. le comte de Traversay.

(Extrait de la _Salamandre ou Histoire abrge de Fontainebleau_,
par Mion, p. 149. Fontainebleau, 1857, 1 vol. in-12.)


Aujourd'hui, les Pressoirs sont une maison de campagne sur la rive
droite de la Seine, dpendant de la commune de Samoreau, canton de
Fontainebleau.

Les Pressoirs n'ont jamais appartenu a Fouquet. Ils taient possds au
temps de sa splendeur par la famille Jacquinot, ainsi qu'on l'a vu
ci-dessus. Il a pu y venir, comme le tmoigne mademoiselle de Scudri,
dans les voyages qu'il faisait  Fontainebleau avec la cour. Il existe
au chteau de Fontainebleau un corps d'htel, appel la Surintendance
des Finances, qui servait au logement exclusif du surintendant. Le nom
de Fouquet, comme souvenir de cette destination, s'y rattache
particulirement.

Page 452, ligne 7. En 1658, la Fontaine adressa  Fouquet une longue
ptre ddicatoire pour lui offrir son pome d'_Adonis_[681]. Votre
esprit, lui disait-il, est dou de tant de lumires, et fait voir un
got si exquis et si dlicat pour tous nos ouvrages, particulirement
pour le bel art de clbrer les hommes qui vous ressemblent avec le
langage des dieux, que peu de personnes seroient capables de vous
satisfaire. Plus loin, la Fontaine, parlant des sentiments de tout ce
qu'il y a d'honntes gens en France pour Fouquet, dit: Vous les
contraignez par une douce violence de vous aimer. Il termine en
rappelant avec quelle vivacit l'affection gnrale pour Fouquet avait
clat  l'occasion de la maladie que le surintendant avait prouve en
1658, et dont nous avons parl ci-dessus, p. 394-395.


FIN DU PREMIER VOLUME.

       *       *       *       *       *




MMOIRES

DE LA VIE PUBLIQUE ET PRIVE

DE FOUQUET

SURINTENDANT DES FINANCES

ET SUR

SON FRRE L'ABB FOUQUET

D'APRS SES LETTRES ET DES PICES INDITES

CONSERVES

A LA BIBLIOTHQUE IMPRIALE

PAR

A. CHRUEL

INSPECTEUR GNRAL DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE

TOME SECOND





CHAPITRE XXV

--1659--

Mort de Servien (17 fvrier 1659).--Fouquet est nomm seul
surintendant des finances (21 fvrier).--Son frre, Louis Fouquet,
est nomm vque d'Agde (mars).--Franois Fouquet devient
archevque de Narbonne.--Son entre dans cette ville
(mai).--Mazarin visite Vaux (juin).--Fouquet reoit la cour dans ce
chteau (juillet).--Il est attaqu par Hervart, contrleur gnral
des finances, et par Colbert.--Fouquet arrive  Bordeaux, o se
trouvait la cour, et dcouvre les projets de ses ennemis
(octobre).--Il envoie Gourville  Saint-Jean de Luz, o se trouvait
Mazarin, et s'y rend lui-mme peu de temps aprs.--Lettre de
Mazarin  Colbert (20 octobre) sur sa conversation avec le
surintendant.--Rponse de Colbert (28 octobre).--Mazarin remet la
dcision  l'poque o il aura rejoint la cour.--Signature de la
paix des Pyrnes (7 novembre).


L'anne 1659 marque le plus haut point de la grandeur de Fouquet.
Servien, son collgue dans la surintendance, avait toujours conserv le
premier rang, et, quoique souvent dupe des ruses de Fouquet, il le
tenait en bride. Mais Servien tant mort le 17 fvrier 1659, Nicolas
Fouquet fut nomm quatre jours aprs seul surintendant, et les termes
dont se servit le roi, pour lui confrer la direction absolue des
finances, ajoutrent encore  cette clatante faveur[682]. La lettre
royale adresse  Nicolas Fouquet s'exprimait ainsi: Le poids et la
difficult de l'administration des finances augmentant tous les jours
par les dpenses extraordinaires auxquelles la continuation de la guerre
nous oblige, et tant arriv le dcs du sieur Servien, auquel,
conjointement avec vous, nous en avions commis la surintendance, nous
aurions lieu de penser au choix d'un sujet capable de remplir la place
qu'il occupait, si la confiance que nous avons en votre fidlit,
_prouve pendant six annes en cette fonction_, la preuve[683] et le
zle que vous y avez fait connatre, l'assiduit et la vigilance que
vous y avez apportes, avec l'exprience que vous avez acquise et
l'preuve que nous avons faite de votre conduite en cet emploi et en
plusieurs autres occasions pour notre service, ne nous donnaient toute
assurance que non-seulement il n'est pas ncessaire de partager les
soins de cette charge et de vous en soulager par la jonction d'un
collgue, mais aussi qu'il importe au bien de notre dit tat et de notre
service, pour la facilit des affaires et la promptitude des
expditions, que l'administration de nos finances ne soit pas divise,
et que, vous tant entirement commise et  vous seul, nous en soyons
mieux servi, et le public avec nous.

Peu de jours aprs cette dclaration si honorable et si avantageuse pour
Fouquet, son frre Louis Fouquet, qui tait depuis plusieurs annes
coadjuteur d'Agde, fut sacr voque dans la maison professe des
jsuites[684]. Nous avons dj vu que Louis Fouquet, qui tait
conseiller au parlement de Paris, avait t pourvu de la coadjutorerie
d'Agde; mais le sacre n'eut lieu qu'au mois de mars 1659. Loret en parle
dans sa gazette du 8 mars:

    Dimanche, dans les Jsuites,
    Ce prlat si plein de mrites,
    Par le monde tant estim,
    voque d'Agde tant nomm,
    Prlat d'esprit extr'ordinre. (sic),
    Dont monseigneur Fouquet est frre,
    De sa maison digne ornement.
    Fui sacr solennellement
    Par le pasteur de Rothomage[685],
    Qu'on tient fort savant et fort sage,
    Ayant alors pour assistants
    Deux autres prlats importants,
    Et de vertu considre,
    Savoir vreux et Csare.

    Diverses gens, en quantit,
    Furent  la solennit
    De cette action que j'annonce.
    Entre autres monseigneur le Sonce,
    Dont l'esprit est tout  fait lion,
    Et l'illustre Armand de Bourbon[686]
    Avec son aimable princesse.
    Miroir d'honneur et de sagesse,
    Et pleine d'autant de bont
    Qu'aucune de sa qualit.
    Le surintendant des finances,
    Si propre  servir les puissances,
    Et si bien intentionn,
    Qui dudit vque est l'an,
    Et ceux de son noble lignage
    Virent aussi de bon courage
    Ce sacre qui certainement
    Excita grand contentement
    En toute la belle assemble,
    Qui d'allgresse en fut comble,
    Et jugea, de belle hauteur,
    Qu'un jour cet aimable pasteur
    Serait, par sa prudence exquise,
    Un des ornements de l'glise.

Le frre an des Fouquet, Franois, ne tarda pas  cder  son frre le
sige d'Agde, et prit lui-mme, aprs la mort du titulaire, possession
du sige de Narbonne, dont il tait coadjuteur. Cet archevch tait un
des plus anciens et des plus importants de la France; il avait la
primatie du Languedoc. L'archevque de Narbonne tait de droit prsident
des tats de la province et un des principaux dignitaires
ecclsiastiques du royaume. C'est encore  Loret que nous devons des
renseignements sur l'avnement de Franois Fouquet au sige
archipiscopal:

    L'ancien pasteur de Narbonne,
    Qui fut grand docteur de Sorbonne,
    Zl, de tout temps, pour la loi,
    Pour Dieu, pour l'tat, pour le roi,
    Le ferme appui des catholiques,
    Le modle des politiques,
    Et bref, homme de haut crdit,
    Est aussi mort,  ce qu'on dit.
    On me l'a dit, et la nouvelle
    En est si vraie et si relle,
    Que monsieur son coadjuteur,
    Autre mmorable pasteur,
    Que le ciel  jamais bnisse!
    Acceptant ce beau bnfice,
    En a fait  Sa Majest
    Le serment de fidlit.
    Mais pour t'instruire davantage,
    Lecteur, touchant ce personnage,
    C'est ce prlat sage et savant,
    vque d'Agde ci-devant,
    Qui, n'ayant pas encor neuf lustres,
    Est l'an des Fouquets illustres,
    Tous cinq hommes trs-excellents,
    Possdant tous de beaux talents.
    Et toute la vertu requise
    Pour servir l'tat et l'glise.

La lettre du 17 mai raconte l'entre de l'archevque dans la ville de
Narbonne:

    De l'archevque de Narbonne
    Nous avons nouvelle assez bonne,
    A savoir qu'avec grand clat
    On a reu ledit prlat
    Dans cette ville florissante,
    Antique et toutefois charmante,
    Et la plus belle, en vrit,
    De son archpiscopaut.
    Par discours valant des oracles,
    Par quantit de beaux spectacles,
    Musiques, canons et clairons,
    Messieurs du clerg, les barons,
    Et mmement la populace
    Ont tmoign de bonne grce
    A cet archevque nouveau,
    Digne un jour du rouge chapeau.
    L'allgresse vraie et non feinte
    Qui dans leurs coeurs tait empreinte.
    Monsieur le comte de Quinc[687],
    Brave guerrier et bien sens,
    Escort de cent gentilshommes,
    Et, du moins, d'autant d'autres hommes,
    Lui fut au-devant assez loin.
    Et, venu qu'il fut, prit le soin
    De faire un banquet magnifique
    A ce grand ecclsiastique,
    L'appui, dans cette rgion,
    De la bonne religion.
    Enfin par tout son diocse
    Tout le monde a paru fort aise
    D'avoir pour digne directeur
    Ce candide et sage pasteur,
    Dont le lignage ou la famille
    En de rares hommes fourmille,
    Tous capables d'un haut emploi,
    Et tous grands serviteurs du roi.

En mme temps que la famille de Fouquet prenait possession de ces hautes
dignits ecclsiastiques, le surintendant recevait Mazarin et la cour
dans sa splendide demeure de Vaux. Le cardinal s'y arrta au mois de
juin, lorsqu'il partit de Paris pour se rendre  Saint-Jean-de-Luz. La
cour, qui devait aller s'tablir  Bordeaux pendant les mois d'aot et
de septembre, vint  son tour visiter le chteau de Vaux, et fut traite
magnifiquement par le surintendant:

    Durant mon sjour au chteau,
    Comme est dit, de Fontainebleau.
    Cette ravissante demeure,
    J'entendais parler  toute heure,
    Mais non sans admiration,
    De la belle rception,
    A jamais, dit-on, mmorable,
    Et du festin incomparable,
    Poli, dlicat, abondant,
    Que monsieur le surintendant,
    Qui sait user avec largesse
    De ses biens et de sa richesse,
    Fit  Leurs Majests dans Vaux,
    O par cent rgales nouveaux,
    Dont on peut garnir une table.
    Et par un ordre inimitable.
    O ne survint nul dsarroi,
    Il charma la reine et le roi,
    Et toute leur nombreuse suite,
    Qui fut volontiers introduite
    Dans cette admirable maison,
    Dont on peut dire avec raison,
    Que merveilleuse elle doit tre,
    Aussi bien que son sage matre,
    Digne, sans mentir, d'tre aim,
    Et qui fut alors estim
    La merveille des magnifiques
    Aussi bien que des politiques.

Fouquet, dlivr d'un collgue dont la svrit et la haute rputation
le retenaient, s'abandonna de plus en plus  ses gots de dpense et 
ses passions effrnes. De l une administration dont les dsordres
provoqurent des plaintes trs-vives, qui parvinrent jusqu' Mazarin. Un
des financiers qui paraissait avoir le plus de crdit, le contrleur
gnral Hervart[688], crivait au cardinal, le 22 juillet 1659[689]: Je
me suis donn l'honneur, monseigneur, d'crire  Votre minence, le 22
du mois pass, que j'estimais ncessaire de diffrer les publications et
adjudications des fermes jusqu' son retour. Je suis dans les mmes
sentiments, et je crois, monseigneur, d'tre oblig d'avertir Votre
minence que, aussitt qu'elle a t partie, M. le surintendant est
rentr dans son naturel et a repris la conduite qu'il tenait lorsqu'elle
tait  Lyon. Il m'te, autant qu'il peut, la connaissance et confond
le pass avec le prsent, afin que je ne puisse distinguer ce qui est
lgitimement d d'avec ce qui ne l'est pas, et que personne ne puisse
voir clair dans les finances que lui et ses cratures. Votre minence
jugera par l, s'il lui plat, s'il est  propos qu'elle en crive,
ainsi qu'elle avait rsolu de faire avant son dpart. Je la supplie
seulement de me faire la grce de m'ordonner comment elle veut que
j'agisse.

Mazarin n'avait pas assez de confiance dans Hervart pour donner suite 
ses plaintes. Nous verrons mme plus loin qu'il le regardait comme un
homme vaniteux et sur lequel on ne pouvait faire aucun fonds. Aussi le
surintendant continua-t-il  se livrer  ses gots de faste et de
prodigalit. Les plaisirs, auxquels il s'abandonnait, furent troubls
cependant par un malheur domestique et par des avis qu'il reut de la
cour. Au commencement de septembre, un de ses fils mourut; c'est une
lettre de madame Scarron  madame Fouquet qui nous en instruit. Elle
crivait, le 4 septembre 1659,  sa protectrice[690]:

Madame,

La perte que vous venez de faire est une perte publique, par la part
que la cour et la ville y prennent. Si quelque chose pouvait en adoucir
l'amertume, ce serait sans doute la preuve que ce triste vnement vous
donne de l'estime que toute la France a pour vous et pour monseigneur
le surintendant. La mort du duc d'Anjou[691] n'aurait pas t plus
pleure. Pour moi, madame, qui suis votre redevable  tant de titres,
j'ai bien plus besoin de consolation que je ne suis en tat d'en donner.
J'aimais cet enfant avec des tendresses infinies; j'avais souvent lu
dans ses yeux une flicit et une gloire  laquelle Dieu n'a pas voulu
qu'il parvint. Que son saint nom soit bni! Le ciel vous l'a ravi,
madame; il ne vous l'a ravi que pour le rendre plus heureux.

       *       *       *       *       *

Quant au danger qui menaait Fouquet du ct de la cour, ce fut
Gourville qui l'en avertit. Colbert, qui, comme nous l'avons vu, tait
devenu le principal confident de Mazarin, se joignit  Hervart pour
accuser le surintendant. Dans un Mmoire qu'il adressa  Mazarin[692],
il demandait l'tablissement d'une chambre de justice tout  fait
semblable  celle qui fut institue aprs l'arrestation de Fouquet.
Colbert proposait de choisir dans chaque parlement du royaume un
conseiller, et d'en former une chambre de justice, o sigeraient
galement plusieurs matres des requtes et des magistrats de la chambre
des comptes, de la cour des aides et du grand conseil. Toutes les
affaires de finances, les baux des fermes, la gestion du surintendant et
des trsoriers de l'pargne, devaient tre dfrs  ce tribunal investi
d'une autorit souveraine.

Fouquet, qui avait des espions partout et entre autres dans les postes,
fut inform des attaques diriges contre lui par Hervart et Colbert; il
parvint mme  se procurer le projet prsent par ce dernier au
cardinal[693]. Il se hta d'envoyer Gourville, un de ses principaux
confidents,  Saint-Jean-de-Luz[694], pour se plaindre  Mazarin de ce
qu'il appelait un _complot_ tram contre lui[695]. Le cardinal tait
alors tout occup de la ngociation qui devait, en rendant la paix 
l'Europe, lever la France au premier rang des nations. Cependant il
couta Gourville, qui, si l'on en croit ses Mmoires[696], s'acquitta
avec dextrit de sa mission. Il reprsenta au cardinal qu'il courait
des bruits fcheux pour le surintendant; on parlait d'une cabale qui se
formait contre lui et qui ne tendait pas  moins qu' lui enlever la
direction des finances. Gourville, sans nommer Colbert, insinua
adroitement qu'il n'tait pas tonnant qu'un poste aussi minent que
celui de Fouquet excitt l'envie, et qu'il n'tait point de dmarches
que l'on ne fit pour s'y lever. Il termina en disant qu'il tait 
craindre que ces bruits n'branlassent le crdit du surintendant et ne
l'empchassent de trouver de l'argent, dont on avait si grand besoin.
Mazarin fut surtout touch de cette dernire considration, et, sans
vouloir encore se prononcer, il parut couter Gourville favorablement.
Cependant ce dernier crut le cas assez pressant pour se rendre  Paris
auprs du surintendant[697] et l'amener  Saint-Jean-de-Luz.

Fouquet arriva dans cette ville le 17 octobre[698], et se plaignit
vivement  Mazarin de la conduite d'Hervart; mais il eut soin de mnager
Colbert. Il russit  ramener compltement le cardinal, qui, en se
sparant de lui, le 20 octobre, crivit  Colbert[699]: Je vous dirai
que M. le surintendant m'a fait des plaintes des discours qu'Hervart
tenait  son prjudice, disant  ses plus grands confidents que lui,
surintendant, sortirait bientt des finances; que c'tait une chose
rsolue; qu'il agissait en cela de concert avec vous et que vous l'aviez
conseill de tenir le tour bien secret. M. le surintendant m'a ajout
que, vous ayant pratiqu longtemps, il avait eu le moyen de vous
connatre un peu, et qu'il se doutait que vous n'aviez plus pour lui la
mme affection que par le pass, s'tant aperu depuis quelque temps
que vous lui parliez froidement, quoiqu'il n'y et pas donn sujet;
qu'il avait, au contraire, pour vous la dernire estime et souhaitait
avec passion avoir votre amiti, sachant d'ailleurs l'affection et la
confiance que j'avais en vous. Sur quoi il s'est fort tendu, ne lui
tant pas chapp une parole qui ne ft  votre avantage, et se
plaignant seulement de la liaison en laquelle vous tiez entr avec
Hervart et l'avocat gnral Talon  son prjudice, et d'autant plus que
vous ne pouviez pas douter que je n'avais qu'un mot  dire pour qu'il me
remt non-seulement la surintendance, mais la charge de procureur
gnral.

Je lui tmoignai tre tonn de ce qu'il me disait, puisque je n'en
avais pas la moindre connaissance, et qu'au contraire je pouvais
rpondre que vous m'aviez toujours parl de lui comme de la personne du
monde dont vous estimiez le plus les grandes lumires et talents. Il m'a
rpliqu qu'il savait de source certaine tout ce qu'il m'avait dit, et
qu'en outre Hervart vous avait donn plusieurs Mmoires, et que, si je
n'en avais reu touchant les finances, je le devais recevoir bientt;
car il tait assur que vous y travailliez.

Ce sont les paroles prcises qu'il m'a dites, et vous pouvez aisment
vous imaginer  quel point j'en ai t surpris. Mais je me suis dml
ensuite de tout cela de telle sorte, que le surintendant est demeur
persuad que vous ne m'aviez rien mand  son prjudice. Vous pouvez
parler et vous claircir avec lui en cette conformit; car je reconnais
qu'il souhaite furieusement de bien vivre avec vous et de profiter de
vos conseils, m'ayant dit qu'autrefois vous les lui donniez avec
libert, ce que vous ne faites plus depuis quelque temps. Hervart n'a
jamais t secret, et, par le motif d'une certaine vanit qui n'est
bonne  rien, il dit  plusieurs personnes tout ce qu'il sait, et je ne
doute pas que ces discours n'aient donn lieu au surintendant de
pntrer les choses qu'il m'a dites.

Colbert jugea, avec plus de raison, que Fouquet n'avait t instruit que
par une indiscrtion de quelque agent de la poste. La rponse qu'il
adressa  Mazarin est pleine de bon sens et de vraie dignit; elle
rappelle ses relations antrieures avec le surintendant, les causes qui
les ont interrompues, et fait connatre la conduite qu'il tiendra  son
gard. Cette lettre mrite d'tre cite textuellement; elle est date de
Nevers, 28 octobre 1659: Je reus hier  Decize les dpches de Votre
minence, auxquelles je ferai double rponse. Celle-ci servira, s'il lui
plat, pour le discours fait par M. le procureur gnral et le Mmoire
que j'ai envoy  Votre minence. Il est vrai, monseigneur, que j'ai
entretenu une amiti assez troite avec lui depuis les voyages que je
fis, en 1650, avec Votre minence[700], et que je l'ai continue depuis,
ayant toujours eu beaucoup d'estime pour lui, et l'ayant trouv un des
hommes du monde le plus capable de bien servir Votre minence et de la
soulager dans les grandes affaires dont elle est surcharge. Cette
amiti a continu pendant tout le temps que M. de Servien a eu la
principale autorit dans les finances, et souvent j'ai expliqu  Votre
minence la diffrence que je faisais de l'un  l'autre.

Mais ds lors que, par le partage que Votre minence fit en 1655[701],
toute l'autorit des finances fut tombe entre les mains du procureur
gnral, et que, par la succession des temps, je vins  connatre que sa
principale maxime n'tait pas de fournir, par conomie et par mnage,
beaucoup de moyens  Votre minence pour tendre la gloire de l'tat, et
qu'au contraire il n'employait les moyens que cette grande charge lui
donnait qu' acqurir des amis de toute sorte et  amasser, pour ainsi
dire, des matires pour faire russir,  ce qu'il prtendait, tout ce
qu'il aurait voulu entreprendre, et mme pour se rendre ncessaire; en
un mot, qu'il a administr les finances avec une profusion qui n'a point
d'exemples:  mesure que je me suis aperu de cette conduite,  mesure
notre amiti a diminu. Mais il a eu raison de dire  Votre minence que
je me suis souvent ouvert  lui et que je lui ai mme donn quelques
conseils, parce que, pendant tout ce temps-l, je n'ai laiss passer
aucune occasion de lui faire connatre, autant que cette matire le
pouvait permettre, combien la conduite qu'il tenait tait loigne de
ses propres avantages; qu'en administrant les finances avec profusion,
il pouvait peut-tre amasser des amis et de l'argent, mais que cela ne
se pouvait faire qu'en diminuant notablement l'estime et l'amiti que
Votre minence avait pour lui; au lieu qu'en suivant ses ordres,
agissant avec mnage et conomie, lui rendant compte exactement, il
pouvait multiplier  l'infini l'amiti, l'estime et la confiance qu'elle
avait en lui, et que, sur ce fondement, il n'y avait rien de grand dans
l'tat, et pour lui et pour ses amis,  quoi il ne pt parvenir.

Quoique j'eusse travaill inutilement jusqu'en 1657, lorsqu'il chassa
Delorme[702], je crus que c'tait une occasion trs-favorable pour le
faire changer de conduite; aussi redoublai-je mes diligences et mes
persuasions, lui faisant connatre qu'il pouvait rejeter toutes les
profusions passes sur Delorme, pourvu qu'il changet de conduite, et
lui exagrant fortement tous les avantages qu'il pourrait tirer d'une
semblable conjoncture. Je ne me contentai pas de faire toutes ces
diligences; je sollicitai encore M. Chanut[703], pour lequel je sais
qu'il a estime et respect, de se joindre  moi, l'ayant trouv dans ces
mmes sentiments.

Je fus persuad pendant quelque temps qu'il suivait mes avis, et,
pendant tout ce temps, notre amiti fut fort rchauffe; mais, depuis,
l'ayant vu retomber plus fortement que jamais dans les mmes dsordres,
insensiblement je me suis retir, et il est vrai que, depuis quelque
temps, je ne lui parle plus que des affaires de Votre minence, parce
que je me suis persuad qu'il n'y a rien qui le puisse faire changer.
Mais il est vrai qu'il n'y a rien que j'aie tant souhait et que je
souhaite tant que de voir le procureur gnral quitter ses deux
mauvaises qualits, l'une de l'intrigue et l'autre de l'horrible
corruption dans laquelle il s'est plong, parce que, si ses grands
talents taient spars de ces deux grands dfauts, j'estime qu'il
serait trs-capable de bien servir Votre minence.

Quant  ma liaison avec MM. Hervart et Talon, dont il a parl  Votre
minence, je ne saurais lui dsirer un plus grand bien et un plus grand
avantage que d'tre loign de toutes liaisons de ces deux cts autant
que je le suis. Je suis fortement persuad, et par inclination naturelle
et par toute sorte de raisonnement, que la seule liaison que l'on puisse
et que l'on doive avoir ne consiste qu' bien servir son matre, et que
toutes les autres ne font qu'embarrasser. Mais, quand je serais d'esprit
 chercher ces liaisons, la dernire personne avec qui j'en voudrais
faire, ce serait M. Hervart, pour lequel je n'ai jamais conserv aucune
estime. Pour M. Talon[704], il est vrai que j'ai beaucoup d'estime pour
lui et que je l'ai vu trois fois cet t  Vincennes, chez lui et en mon
logis; mais aussi est-il vrai que j'ai cru qu'il tait peut-tre bon
pour le service du roi et pour la satisfaction de Votre minence de
garder avec lui quelques mesures pour le faire souvenir, dans les
occasions qui se peuvent prsenter, des protestations qu'il m'a souvent
faites de bien servir le roi et Votre minence, pourvu qu'on lui fasse
savoir dans les occasions ce qu'on dsire de lui, avouant lui-mme qu'il
peut quelquefois se tromper.

Pour ce qui est de la connaissance que le procureur gnral a tmoign
avoir du Mmoire que j'ai envoy  Votre minence, je puis lui dire avec
assurance que, s'il le sait, il a t bien servi par les officiers de la
poste[705], avec lesquels je sais qu'il a de particulires habitudes,
n'y ayant que Votre minence, celui qui a transcrit le Mmoire et moi
qui en ayons eu connaissance, et ne pouvant pas douter du tout de celui
qui l'a transcrit, et qui, depuis seize ans, me sert avec fidlit en
une infinit de rencontres plus importantes que celle-ci.

Ce Mmoire n'a t fait sur aucun qui m'ait t donn par le sieur
Hervart, duquel je n'en ai jamais voulu recevoir, ne l'estimant pas
assez habile homme pour bien pntrer une affaire et pour dire la
vrit. Ce que Votre minence trouvera de bon dans ce Mmoire vient
d'elle-mme, n'ayant fait autre chose que de rdiger par crit une
petite partie des belles choses que je lui ai entendu dire sur le sujet
de l'conomie des finances. Pour ce qui est rapport du fait de la
conduite du surintendant, Votre minence sait tout ce que j'en ai pu
dire, et je suis bien assur qu'il n'y a personne en France qui souhaite
plus que moi que sa conduite soit rgle en sorte qu'elle plaise 
Votre minence et qu'elle puisse se servir de lui. Quant  tous les
discours que le sieur Hervart a faits, et que le procureur gnral
m'attribue en commun, et qu'il dit savoir de la source, je crois bien
qu'il les sait du sieur Hervart, parce qu'il a des espions chez lui;
mais je ne suis pas garant de l'imprudence de cet homme-l, avec lequel
j'ai toujours agi avec beaucoup de retenue, m'tant aperu, en une
infinit de rencontres, qu'il se laisse souvent emporter  dire mme
tout ce qu'il avait appris de Votre minence.

Si, dans ce discours et dans le Mmoire que j'ai envoy  Votre
minence, la vrit ne parait sans aucun fard, dguisement, envie de
nuire ni autre fin indirecte de quelque nature que ce soit, je ne
demande pas que Votre minence ait jamais aucune crance en moi, et il
est mme impossible qu'elle la puisse avoir, parce que je suis assur
que je ne puis jamais lui exposer la vrit plus  dcouvert et plus
dgage de toutes passions. Outre que Votre minence pourra le dcouvrir
assez par le discours mme, si elle considre que je ne souhaite la
place de personne, que je n'ai jamais tmoign d'impatience de monter
plus haut que mon emploi, lequel j'ai toujours estim et estime plus que
tout autre, puisqu'il me donne plus d'occasions de servir
personnellement Votre minence, et que d'ailleurs, si j'avais dessein de
tirer des avantages d'un surintendant, je ne pourrais en trouver un plus
commode que celui-l; ce qui parat assez clairement  Votre minence
par l'envie qu'il lui a tmoigne de vouloir bien vivre avec moi; Votre
minence jugera, dis-je, assez facilement qu'il n'y a eu aucun autre
motif que la vrit et ses ordres qui m'aient oblig de dire ce qui est
port par le Mmoire, et que les discours du sieur Hervart n'y ont aucun
rapport.

Quant  l'envie que M. le surintendant a fait paratre  Votre minence
mme de vouloir bien vivre avec moi, il n'y aura pas grand'peine, parce
que, ou il changera de conduite, ou Votre minence agrera celle qu'il
tient, ou Votre minence l'excusera par la raison de la disposition
prsente des affaires, et trouvera peut-tre que ses bonnes qualits
doivent balancer et mme emporter ses mauvaises. En quelque cas que ce
soit, je n'aurai pas de peine  me renfermer entirement  ce que je
reconnatrai tre des intentions de Votre minence, lui pouvant
protester devant Dieu qu'elles ont toujours t et seront toujours les
rgles des mouvements de mon esprit.

Mazarin, tout entier aux ngociations de la paix des Pyrnes, renvoya
la dcision de cette affaire  l'poque o il rejoindrait la cour. Il
passa encore  Saint-Jean-de-Luz la fin d'octobre et une partie du mois
suivant. La paix ne fut signe que le 7 novembre 1659, et ce fut alors
seulement que le cardinal put s'loigner de la frontire d'Espagne et
aller rejoindre la cour, qui s'tait rendue de Bordeaux  Toulouse.




CHAPITRE XXVI

--1659--

Pendant son sjour  la cour, Fouquet cherche  s'assurer de
nouveaux partisans.--Son frre, l'vque d'Agde, est nomm aumnier
du roi.--Fouquet gagne Bartet.--Origine et caractre de ce
dernier.--Sa vanit.--Son aventure avec le duc de Candale.--Erreur
de Saint-Simon  son gard.--Bartet resta jusqu' la mort de
Mazarin un de ses confidents intimes; il l'avertissait de toutes
les intrigues de cour.--Lettres qu'il crivait de Bordeaux et de
Toulouse au cardinal, pendant que ce dernier ngociait 
Saint-Jean-de-Luz.


Pendant son sjour  Bordeaux, Fouquet n'avait pas nglig de se
concilier de nouveaux partisans. Il avait plac prs du roi, en qualit
d'aumnier, son frre l'vque d'Agde. Madame de Beauvais, premire
femme de chambre de la reine, tait depuis longtemps dans ses intrts,
et elle lit l'loge du nouvel aumnier avec un empressement et une
emphase qui manqurent de mesure et d'adresse. Bartet, un des
secrtaires du cabinet du roi, reut une pension de Fouquet, et se donna
au surintendant avec une ardeur qu'atteste sa correspondance. Comme les
_Mmoires_ de Saint-Simon donnent sur Bartet des renseignements qui
manquent d'exactitude, il est ncessaire d'insister sur ce personnage,
de montrer quelle tait alors son importance et quelles furent ses
relations avec Fouquet. Fils d'un paysan de Barn, Bartet se fit
remarquer de bonne heure par un esprit souple, dli, insinuant et en
mme temps entreprenant et audacieux[706]. Il ne tarda pas  s'lever
au-dessus de la condition de ses pres. Dans un voyage qu'il fit  Rome,
il trouva moyen de gagner la faveur de Casimir Wasa, qui devint roi de
Pologne et nomma Bartet son rsident  la cour de France. Son esprit
plut  Mazarin, qui l'attacha  sa personne. Bartet le servit
fidlement. Pendant la Fronde, il portait au cardinal les dpches de la
reine Anne d'Autriche et rapportait les rponses de Mazarin. Il
rivalisa,  cette poque, de fidlit et de dvouement avec l'abb
Fouquet[707]. Comme lui, il en fut rcompens aprs le triomphe du
cardinal, devint secrtaire du cabinet et eut, comme notre abb, la
prtention d'aller de pair avec les plus grands personnages de la
cour[708]. Fier de l'appui de Mazarin, il osa lutter contre le duc de
Candale, fils du duc d'pernon.

Le duc de Candale tait, en 1655, un des plus brillants seigneurs de la
France. Sa beaut, sa magnificence et l'clat de ses aventures l'avaient
mis en renom auprs des dames. Bartet, son rival en amour, cherchait 
le dprcier. Il dit devant plusieurs personnes que, si l'on tait au
duc de Candale ses longs cheveux, ses grands canons[709], ses grandes
manchettes et ses grosses touffes de galants[710], il serait moins que
rien et ne paratrait plus qu'un squelette et un atome[711]. Le duc de
Candale ne tarda pas  tre inform de l'insolence de Bartet, et il s'en
vengea avec une audace qui prouve combien les courtisans se croyaient
alors au-dessus des lois. Il chargea un de ses cuyers, soutenu par une
troupe arme, d'arrter le carrosse de Bartet en plein jour, dans la rue
Saint-Thomas-du-Louvre, o se trouvaient plusieurs htels de grandes
familles, et entre autres l'htel de Chevreuse. Bartet ne reut pas la
bastonnade, comme le dit Saint-Simon dans ses _Mmoires_[712]. Mais les
gens du duc de Candale lui firent un affront encore plus sensible:
pendant que les uns arrtaient les chevaux et menaaient le cocher de
leurs armes, d'autres envahirent le carrosse, se saisirent de Bartet,
lui arrachrent son rabat, ses canons et ses manchettes, et lui
couprent la moiti des cheveux et de la moustache. Ce fut le 28 juin
1655 qu'eut lieu cette aventure, qui peint les moeurs de l'poque.

Mazarin tait alors absent de Paris. Bartet se hta de lui envoyer son
frre avec la lettre suivante: Je dpche mon frre  Votre minence
pour lui rendre compte d'une malheureuse affaire qui m'est survenue ce
matin. Je sortais  dix heures de chez M. Ondedei,  qui je n'avais
point parl, parce qu'il tait avec l'vque d'Amiens, et m'en allais
dans mon carrosse avec deux petits laquais derrire. A l'entre de la
rue Saint-Thomas-du-Louvre, du ct du quai, j'ai vu venir  moi
quatorze hommes  cheval, avec quelques valets  pied, tous arms
d'pes, et de pistolets, et de poignards, qui ont cri  mon cocher
qu'il arrtt. J'ai tir la tte  la portire et ai cru d'abord qu'ils
me prenaient pour un autre, ne me sachant aucune mchante affaire; mais
les ayant reconnus pour tre des valets de chambre et des parents d'un
conseiller[713] de la province dont je suis, avec qui j'ai une querelle
de famille, il y a plus de dix ou douze ans, je n'ai plus dout qu'ils
ne fussent l pour m'assassiner. Je leur ai donc demand, comme ils sont
venus  moi le pistolet et le poignard  la main, s'ils voulaient me
tuer, et leur ai dit mme qu'ils me trouvaient en fort mauvaise
condition; mais deux d'entre eux sont monts dans mon carrosse, et ayant
tir des ciseaux, m'ont coup le ct droit de mes cheveux, et m'ont
arrach un canon, et s'en sont alls sans ajouter aucune voie de fait 
cet outrage.

Comme mes laquais, mon cocher, un de mes amis familiers qui tait dans
mon carrosse, et moi, les avons reconnus pour tre des gens de mon pays,
amis, parents et serviteurs de celui avec qui j'ai cette vieille
querelle dont je viens de parler  Votre minence, je me suis retir
chez moi, et d'abord me suis pourvu par les voies de la justice, comme
plus propres  ma profession et plus conformes  mon naturel. Je supplie
donc Votre minence, monseigneur, que je demeure encore ici peut-tre
quinze jours qu'il faudra que j'emploie  faire les informations, qui
sont dj commences, et mettre ma poursuite en tat qu'elle puisse
aller son chemin, par les formes de la justice, en mon absence. Ainsi je
supplie encore Votre minence qu'il lui plaise d'ordonner  M. de
Langlade qu'il serve ce commencement de quartier jusqu' mon arrive.

Je demanderais  Votre minence la puissance de sa protection, si celle
de la justice ordinaire ne suffisait pas, et si je ne croyais trouver au
moins autant d'amis et de considration dans Paris qu'un homme de
province qui est rduit  des assassins et  un assassinat. Il ne me
reste donc qu' demander en grce  Votre minence qu'elle croie que je
ne puis pas rien oublier au monde, de quelque nature qu'ils puissent
tre, des moyens honntes et lgitimes pour la rparation de mon
honneur, et pour venger un outrage dont l'impunit me rendrait
mprisable dans le monde et bien indigne de l'honneur que j'ai d'tre au
roi par la libralit de la reine et celle de Votre minence qui l'a
produite, de celui que j'ai encore d'tre ministre du roi de Pologne, et
d'tre cru au point que je suis serviteur de Votre minence et sous
votre protection particulire en cette qualit-l.

Bartet ne resta pas longtemps dans l'erreur sur le vritable auteur de
l'attentat dont il avait t victime. Ds le 1er juillet, il crivait
 Mazarin: Il m'est arriv un bien plus grand malheur que celui dont je
rendis compte  Votre minence avant-hier, par mon frre, puisque c'est
M. de Candale qui dit avoir command l'assassinat que je croyais avoir
t fait par ce conseiller de la province avec qui j'ai une querelle de
famille. Il faut bien, monseigneur, que mes ennemis l'aient emport sur
son esprit d'un artifice bien terrible et qu'ils l'aient circonvenu bien
cruellement pour moi, puisqu'ils lui ont persuad divers discours qu'ils
m'attribuent avec une si injuste prcipitation, qu'ils ne lui ont pas
seulement laiss le temps de les examiner, de les vrifier et de les
tenir pour tablis dans le monde. 'a donc t par ses propres
domestiques et par d'autres gens de mon pays que je fus assassin
avant-hier, en la manire que j'ai pris la libert de l'crire  Votre
minence.

Dans la premire interprtation de mes assassins et de mon assassinat,
je ne demandais point  Votre minence une protection particulire,
parce que la qualit de l'action mme, celle de mon ennemi prtendu, et
la justice ordinaire m'en donnaient une assez puissante. Mais
aujourd'hui qu'un homme de la puissance, pour ainsi dire, et de la
qualit de M. de Candale se vante publiquement de m'avoir fait
assassiner, je n'ai presque point de protection  esprer aprs celle
des lois, si le roi ne m'en donne une particulire par la faveur de
Votre minence, par laquelle Sa Majest laisse faire la justice
ordinaire de son royaume, et comme son sujet et comme ayant l'honneur
d'tre son domestique, et encore rsident  sa cour d'un roi tranger,
qui me couvre du droit des gens, si inviolable en toutes les cours du
monde.

Bartet, aprs avoir rappel les bruits qui avaient couru et excit
contre lui la vengeance du duc de Candale, repousse les imputations
calomnieuses, auxquelles ce seigneur n'aurait pas d, disait-il, ajouter
foi si lgrement. Faire assassiner les gens, ajoute Bartet, sur un _on
dit_ qu'on n'tablit point et dont il ne pourra jamais donner de preuve,
est une manire de se faire justice  soi-mme qui n'est pratique en
aucun lieu de la terre. Il se plaint encore que je lui ai parl chez M.
de Nouveau[714], il y a un mois, avec irrvrence (c'est le mot dont il
se sert). Cela est si vague et si gnral, qu'il n'y a point
d'irrvrence qu'on ne se puisse forger tous les jours.

Bartet explique ensuite qu'il ne s'agissait que d'une discussion
grammaticale, pour savoir si on pouvait dire un _esprit frett_.
L'expression tait attribue  Bartet par le duc de Candale. Une
prcieuse, qui avait un grand renom d'esprit, madame Cornuel, demanda 
Bartet ce qu'il pensait de cette locution[715]. Aprs s'tre excus sur
son ignorance et sur son pays, en disant qu'un pauvre Gascon n'tait
gure fait pour prononcer sur la langue franaise, Bartet, qui se
piquait nanmoins de littrature, dclara que l'expression lui semblait
mauvaise, et aussitt madame Cornuel de s'crier que Bartet prtendait
n'avoir jamais rien dit de semblable. Ce dmenti donn au duc de
Candale, et les discours contre ce seigneur que Bartet avait tenus en
prsence de Mazarin, avaient contribu  prparer la scne dont nous
avons parl.

Bartet ajoutait que le duc de Candale avait dit  un des gens qui
avaient fait le coup, en prsence d'un grand nombre de personnes de
qualit: _C'est moi qui l'ai ordonn; je le dis afin que tout le monde
le sache, et si Bartet s'en prend  personne qu' moi, je le ferai
encore assassiner et tuer dans les rues, et s'il fait encore aucune
poursuite, je le ferai assassiner et tuer_. Votre minence, continuait
Bartet, qui sait si bien la science des rois, sait bien qu'ils ne
parlent ni ne font comme M. de Candale, et les tyrans mmes, qui font un
usage tyrannique de l'autorit qui est lgitime aux rois, n'en font
point un de la qualit de M. de Candale. Je me mets donc, monseigneur,
s'il vous plat, sous la protection du roi par celle de Votre minence,
et je la conjure par tous les endroits qui lui peuvent donner quelque
sensible pour la disgrce o je me trouve, de laisser faire la justice
au parlement de Paris.

Le cardinal parut compatir  l'affront de Bartet et lui promit de le
soutenir. Mais il tait alors engag dans des affaires d'une tout autre
importance, et il aurait craint d'offenser la noblesse en prenant trop
vivement la dfense d'un favori insolent, dont la vanit avait bless
toute la cour. Les contemporains riaient de l'avanie faite  Bartet.
Madame de Svign en plaisante dans une lettre adresse 
Bussy-Rabutin[716] et trouve le tour trs-bien imagin. On fit alors sur
l'aventure de Bartet une chanson, dont on a retenu le couplet suivant:

      Comme un autre homme
    Vous tiez fait, monsieur Bartet;
    Mais, quand vous iriez chez Prud'homme[717].
    De six mois vous ne seriez fait
      Comme un autre homme.

L'affaire en resta l, et Bartet chansonn fut rduit  avaler
l'affront. Cependant il ne serait pas vrai de dire, avec
Saint-Simon[718], que l commena son dclin, qui fut rapide et court.
Bartet resta, au contraire, le confident de Mazarin[719]. Pendant le
voyage de la cour  Bordeaux et  Toulouse, en 1659, il est en
correspondance avec Mazarin, et ses lettres font connatre tous les
dtails des intrigues qui s'agitaient  la cour. Il crivait, de
Bordeaux, au cardinal, le 23 septembre 1659: Le roi tmoigne assez
d'impatience pour son mariage[720], et disait  la reine, il y a trois
jours, qu'il serait fort ennuy, s'il le croyait diffr encore
longtemps. Il est certain que son esprit parat fort libre et assez
dgag[721], et il semble qu'il s'affectionne bien plus qu'il ne
faisait. Sans doute que la cessation des commerces[722],  laquelle
Votre minence a mis la main si utilement, l'a mis en cet tat et l'y
maintient. C'est assurment pour lui une situation d'un grand repos. Sa
sant tait visiblement altre et se sentait des impressions de son
esprit.

La cour grossit  cette heure si extraordinairement, qu'il ne se peut
rien voir de plus en un lieu si loign de Paris. M. le duc de Guise,
MM. d'Harcourt, M. de Langres, MM. d'Albret et de Roquelaure, comtes de
Bthune, d'Estres, de Brancas et cinquante autres particuliers de
qualit, sont arrivs ici depuis peu,  trois ou quatre jours les uns
des autres, et de la faon qu'ils parlent, je crois que M. le commandeur
de Jars se trouvera seul dans Paris de tous les gens qui vont au Louvre,
tous ceux qui y sont demeurs se disposant  venir ici.

M. le duc de Guise s'en va voir M. le duc de Lorraine  la confrence
et ne demeurera ici que trs-peu de jours.

Le roi va,  cette heure,  la comdie presque tous les soirs; il en
fit reprsenter une le jour de la naissance de l'Infante; il prit un
habit magnifique, fit faire un grand feu aux gardes franaises et
suisses et  ses mousquetaires; tout le canon de la ville fut tir. Il y
eut grand bal o il dansa. L'on fit _media noche_[723], et il dit  la
reine, n'y ayant que moi et deux personnes, que c'tait le moins qu'il
pouvait faire, puisqu'il tait le principal acteur de la comdie, pour
s'expliquer dans les mmes termes que le roi d'Espagne.

M. de Roquelaure perdit hier dix mille cus contre M. de Cauvisson au
piquet. Celui-ci n'en gagna que deux mille; mais M. de Brancas, qui
pariait pour lui, en gagna six mille[724]. M. de Roquelaure n'a jou que
deux fois contre M. de Cauvisson, et il a perdu quarante mille francs
qu'il a paris. Je vous cris avec cette certitude, parce que je les lui
ai vu perdre. Sa chre n'en est pas moins grande; car il la fait
trs-bonne.

M. de Gourville est pass ici, qui a dit qu'il allait qurir M. le
surintendant[725].

M. de Langlade y est arriv sans doute pour servir son quartier[726].

M. de Vardes en est parti, il y a quatre jours, pour se rendre auprs
de Votre minence et s'y tenir. Rien n'est gal  la manire dont il a
parl  tout le monde de ses intrts, disant qu'il n'aurait jamais de
volont que celle de Votre minence et qu'il y tait si rsign, qu'il
prendrait le mal mme pour le bien, quand il viendrait de la main et du
choix de Votre minence. Il a difi tout le monde par sa tristesse et
par sa modestie[727].

M. de Bouillon est arriv de la campagne, o il tait all pour chasser
quinze jours.

Il arriva ici avant-hier des comdiens franais; ils ont pass  la
Rochelle. On les appelle les comdiens de mademoiselle Marianne[728]
parce qu'elle les faisait jouer tous les jours. Ils vinrent hier chez la
reine, comme elle entrait au cercle. Elle leur fit diverses questions 
ce propos et les engagea  dire qu'il n'y avait jamais eu que
mademoiselle Marianne qui les et vus jouer, et que les demoiselles ses
soeurs n'avaient jamais vu la comdie. Je regardai le roi, qui fit
assurment les mmes rflexions que Votre minence fait dans ce moment.

M. de Noirmoutiers est ici, prt  donner l'estocade  Votre minence
pour la survivance du Mont-Olympe[729]. Il a envoy monsieur son fils 
Bayonne, pour faire le voyage de Madrid avec M. le marchal de
Gramont[730]. Il est fort alerte sur la nature de l'accommodement de M.
le Prince[731], un chacun tant appliqu  voir s'il est fait de manire
qu'il puisse tablir entre vous de la confiance et de l'amiti, et Votre
minence sait que ces messieurs-l (j'entends ses amis) ont plus
d'intrt que les autres gens  ces affaires-l par la manire dont ils
sont rests avec M. le Prince. Je l'ai tonn ce matin au pied du lit du
roi (car j'ai vu qu'il n'en savait rien), quand je lui ai dit que
j'tais assur que Caillet, par ordre de M. le Prince, avait t trouver
Votre minence trois fois pour vous dire qu'il mettait aux pieds du roi
toutes les grces que les Espagnols lui voulaient faire, et qu'il n'en
prtendait que de la bont de Sa Majest.

Voil, monseigneur, l'tat de ce parti. Le marquis de Villeroi a
toujours la dyssenterie avec un peu de fivre; on n'en a point mauvaise
opinion; mais M. Flix[732] m'a dit que ce qui ne serait point dangereux
en un autre l'tait en ce corps-l.

Bartet suivit la cour  Toulouse, et l, aussi bien qu' Bordeaux, il
continua d'envoyer au cardinal une sorte de gazette, qui peint au
naturel les moeurs et les caractres de cette poque. On y voit que Louis
XIV, domin par la comtesse de Soissons (Olympe Mancini), oubliait de
plus en plus sa passion pour Marie Mancini. La politique de Mazarin, qui
tenait le jeune roi comme prisonnier de ses nices et l'enlaait dans
leurs chanes, se montre  dcouvert dans les lettres de Bartet, aussi
bien que les intrigues des femmes de chambre et leurs querelles devant
la reine mre. Bartet crivait  Mazarin, le 28 octobre: Nous attendons
la fin de ces ternelles confrences comme le Messie. Le roi se flatte
qu'il n'y en aura plus que deux, l'une pour la signature, l'autre pour
la sparation. Cette dernire m'a paru mystrieuse aux plis du visage
de la reine et je jurerais que Votre minence y traitera avec D. Louis
d'autres matires que de celles du cong, et que la reine en a
connaissance. Rien n'est plus joli que ce que Votre minence crit de la
comdie et des acteurs; nous l'avons tous lou  la reine, et vous tes
ici tout comme si vous n'en tiez point absent; encore auriez-vous ici
votre modestie contre vous, si vous tiez prsent.

La manire dont M. le duc de Lorraine s'est spar du roi d'Espagne n'a
point surpris la reine; car elle connat ce prince en perfection; il
prend mal son temps de bouder contre lui  cette heure que Votre
minence nous fait de si bons amis.

La reine attend avec grande impatience la lettre que M. le marchal de
Gramont lui a promise pour savoir ce qu'il pense de la beaut et des
agrments de l'Infante.

Le roi parat en tout cela comme un homme curieux et rien de plus, et
considre toutes ces choses plutt comme nouvelles que comme de fort
grandes choses; nanmoins,  mesure que le temps et les personnes
s'approcheront, son esprit et son humeur s'chaufferont aussi, et il y
sera plus appliqu, quand vous lui donnerez plus d'application tant
ici, o personne ne prend soin ni de son humeur ni de son esprit, et o
tout le monde ne cherche qu' vivre, hors messieurs nos deux
ministres[733], dont le ministre meurt et ressuscite  l'arrive de
tous les courriers; car ils ne prennent aucune sorte de vie que par l,
et nous les voyons mourir dans l'intervalle des courriers qui nous
arrivent.

Ne croyez pas, s'il vous plat, que la chute de la reine soit si peu de
chose que Votre minence ne lui en doive faire un compliment; elle a
encore le genou tout noir, et on y fait des remdes. Je lui disais hier
au soir que Votre minence avait trop d'amis  la cour pour ne lui en
pas crire un petit mot; ce qui ne lui fut pas dsagrable.

Le roi entend  cette heure la plus grande partie de l'espagnol. Il
joue toujours grand jeu chez madame la Comtesse et ne joue que l; il en
cote vingt mille cus  M. de Roquelaure qu'il y a perdus, et je
pourrais dire vingt et cinq mille. Le roi et madame la Comtesse jouent
de moiti  petite prime. Le roi tient la carte, et elle le conseille;
ils gagnrent hier dix-neuf cents pistoles, et, aprs avoir fait _media
noche_, le roi seul poussa M. de Roquelaure au tout pour mille louis.
Les joueurs sont depuis quelques jours MM. le duc de Roquelaure, de
Jacquier et de Varangeville. M. de Launay est malade et M. d'Estrade
absent.

Le roi dit  M. le surintendant, le jour qu'il arriva, qu'il voulait
deux  trois mille pistoles, et le jour aprs il lui en demanda quatre
mille, qu'il lui a donnes. Je vous assure que, tant que le roi ne
jouera que sous la main et par le conseil de madame la Comtesse, il
jouera son argent en barbon, car elle est barbonne elle-mme.

La reine a ses joueurs de reste; mais le roi ne joue jamais 
l'archevch: ce que madame de Beauvais regarde avec synderse[734];
car, au grand jeu qu'on joue tous les jours et aux frquentes reprises
qu'on fait, elle y gagnerait plus de vingt louis d'or par jour.

Il se passa, il y a trois jours,  la toilette, une manire de
spectacle; c'est une pice qui a succd  celle de M. de Beaumont,
cuyer de la reine. Madame de Beauvais[735] s'avisa de louer las talents
de M. l'vque d'Agde[736] d'une manire si pleine d'affectation et qui
parut si injuste et si excessive  madame de Laubardemont[737], qui est
une crature chagrine et contredisante, qu'elle lui repartit  tout avec
tant d'aigreur ou tant de raison, que madame de Beauvais fut rduite 
se donner cette sorte d'autorit qu'elle prend, quand elle est prs de
la reine. Nanmoins l'autre, qui a un certain fonds de dvotion bien ou
mal entendue, qui lui donne aussi quelque considration et de l'estime
dans l'esprit de la reine, se dfendit avec une audace si insupportable
 madame de Beauvais, qu'elles en vinrent aux grosses injures, en sorte
que madame de Laubardemont lui reprocha en face les amitis suspectes de
M. l'archevque de Sens, disant qu'elle se faisait tous les jours des
hros, et la poussa l-dessus d'une si trange manire, que la reine ne
voulut point s'y mler, et les laissant faire elles se dirent toute
sorte de choses croyables et incroyables.

Cependant M. l'vque d'Agde s'est trouv embarrass en tout cela,
parce qu'en un instant, comme c'tait presque l'heure de la messe, toute
la cour en fut remplie, n'y ayant point encore ce jour-l de matire
trangre sur le tapis, de sorte que ce dbut de la connaissance de
madame de Beauvais l'a, si je ne me trompe, fort rebut, et je ne pense
pas qu'il lui donne lieu, par ses frquentes visites,  le louer, comme
elle a fait, avec une affectation qui et paru mystrieuse  ceux qui ne
sauraient pas qu'ils n'ont jamais eu aucune sorte de commerce ensemble.

L'affaire des tats[738] parat prendre,  l'arrive de M. le
surintendant, des dispositions  se tourner tout  la satisfaction que
le roi et Votre minence s'en sont propose.

M. le marquis de Gvre est charm de la lettre que Votre minence lui a
fait l'honneur de lui crire; il en a savour toutes les paroles avec
moi, qu'il est venu voir ce matin, et, sans mes rflexions, il a senti
en tous les endroits par lui-mme que vous vouliez si fort l'obliger,
que vous aviez presque du chagrin de ne le pouvoir pas faire; et
vritablement votre lettre est l-dessus si expresse et si pressamment
expresse, qu'il ne se peut rien ajouter de plus obligeant pour lui.
Quand j'aurai l'honneur d'tre auprs de Votre minence, je lui dirai
pourquoi il a demand si publiquement un gouvernement; c'est une chose
sur laquelle il ne vous fera jamais de la peine; car, m'ayant tout dit
l-dessus, je le trouve en tout raisonnable, et j'oserais dire  Votre
minence mme que vous le trouverez raisonnable aussi.

MM. d'Avaux et d'Arcy sont partis aujourd'hui pour se rendre auprs de
Votre minence.

J'attends toujours ici votre retour ou vos ordres pour les choses
auxquelles Votre minence m'a fait l'honneur de me destiner.

Il y a trois mois que Monsieur n'a pas un sol; il tombe dans des ennuis
extraordinaires par intervalles, et j'admire comme il en sort aprs par
de petites choses.

Monsieur le Premier (Beringhen, premier cuyer du roi) n'a pas trouv
les chevaux d'Espagne si beaux que le roi; mais Sa Majest est demeure
dans son opinion, et de la manire qu'il en parle, je ne le vois pas
dispos  la quitter; car il affecte  les louer, et rellement c'est
qu'il les trouve fort beaux, et, quand la calche qu'il mdite et les
harnais seront faits, ils paratront encore bien plus fiers et plus
glorieux qu'ils ne font  les mener en main dans le jardin de
l'archevch, et ceux qui sont pour la selle, quand ils seront monts
par un homme qui s'en sache servir.

Bartet tait, comme le prouvent ces lettres, dans l'intime confidence de
Mazarin. Il importait au surintendant d'avoir un pareil homme  sa
dvotion, et il le gagna par une pension dont ses papiers fournissent la
preuve. Ds ce moment Bartet envoya  Fouquet aussi bien qu' Mazarin
une gazette dtaille de la cour; mais le ton de la correspondance
diffre. Il est plus prtentieux avec Fouquet, et le vaniteux Bartet
n'pargne pas au surintendant les avis et mme les remontrances.




CHAPITRE XXVII

--NOVEMBRE-DCEMBRE 1659--

Sjour de la cour  Toulouse (octobre-dcembre 1659).--Le
surintendant et ses quatre frres s'y trouvent runis.--Franois
Fouquet, archevque de Narbonne, prside les tats de
Languedoc.--Arrive de Mazarin (22 novembre).--Il dfend  Fouquet
de conclure aucun trait avec les fermiers des impts sans lui en
faire connatre les conditions--Inquitude du
surintendant.--Gourville persuade  Mazarin de rendre  Fouquet la
plnitude de son autorit.--Rconciliation du surintendant avec le
secrtaire d'tat Michel le Tellier, et avec son frre l'abb
Fouquet.--Le surintendant quitte Toulouse (dcembre) et se dirige
vers Lyon.--Fausse couche de madame Fouquet.--Lettre de Bartet 
Fouquet (26 dcembre).--Arrive de Fouquet  Paris.


La cour s'tait rendue de Bordeaux  Toulouse ds le mois d'octobre
1659; on y attendait Mazarin, qui revenait avec la gloire d'une paix
avantageuse, comme couronnement de son long ministre. De son ct, le
surintendant et ses quatre frres se trouvaient runis  Toulouse.
L'archevque de Narbonne (Franois Fouquet), qui tait venu prsider les
tats de Languedoc; l'abb Fouquet, dont il a t question dans les
chapitres prcdents; Louis Fouquet, vque d'Agde, et Gilles Fouquet,
avaient accompagn la cour: le second en qualit d'aumnier du roi, et
le troisime comme premier cuyer de la grande curie. L'accord ne fut
pas parfait entre les membres de la famille; le surintendant ne
s'entendait que mdiocrement avec ses deux frres ans, Franois et
Basile, tandis que l'vque d'Agde et le premier cuyer lui taient tout
dvous. Nous ignorons les causes qui divisaient le surintendant et son
frre l'archevque de Narbonne. Peut-tre ce prlat, fier de sa haute
position dans l'glise, avait-il promptement oubli qu'il la devait
surtout  la protection du surintendant.

Quoi qu'il en soit, ds le commencement d'octobre, Franois Fouquet
avait fait l'ouverture des tats de Languedoc par un discours dont Loret
vante l'loquence[739]:

    Le premier jour de ce mois-ci
    (Du moins on me le mande ainsi
    Avec trois lignes d'criture),
    Dans Toulouse on fit l'ouverture
    Des sieurs tats du Languedoc,
    O maint homme de grand estoc,
    D'esprit, d'honneur et de crance,
    Chacun  son rang, prit sance.

    L cet honorable pasteur,
    Qui des vertus est amateur[740],
    Dont l'me est si noble et si bonne.
    Digne archevque de Narbonne.
    Prsident n desdits tats,
    Et dont partout on fait grand cas,
    Employant, comme il faut, sa langue,
    Fit une si sage harangue
    Et d'un style si peu commun,
    Qu'il en fut pris de chacun.

La cour, en attendant l'arrive de Mazarin, ne fit que se livrer aux
plaisirs et aux intrigues frivoles que retracent les lettres de
Bartet[741]. Mais, ds que le cardinal fut de retour (22 novembre), il
s'occupa de la question des finances. Sans vouloir sacrifier Fouquet,
Mazarin reconnaissait la ncessit de mettre un terme  ses
dilapidations. La lettre si mesure et si digne de Colbert[742] avait
certainement fait impression sur son esprit. Il dfendit formellement au
surintendant de conclure aucun trait avec les fermiers des impts sans
lui en mander les conditions[743]. Cette mesure annonait que la
conduite de Fouquet tait suspecte au cardinal. Elle pouvait d'ailleurs
s'expliquer naturellement par le rtablissement de la paix: les marchs
onreux que le surintendant avait conclus antrieurement, l'alination
pour plusieurs annes des droits du domaine, les intrts normes qu'il
payait aux financiers, tout ce dsordre avait trouv son excuse dans le
besoin d'argent pour l'entretien des armes. Mais, aprs la signature du
trait des Pyrnes, il semblait naturel d'adopter un systme nouveau
qui rtablt l'ordre dans les finances. Telle n'tait pas l'intention de
Fouquet et de ses cratures. Se rappelant le Mmoire de Colbert et le
plan de rformes qu'il avait propos au cardinal, le surintendant se
crut perdu. Il fit appeler Gourville[744]. Ce dernier trouva Fouquet se
promenant  grands pas avec le comte de Brancas, qui devint plus tard
chevalier d'honneur de la reine. Brancas, qui recevait une pension du
surintendant[745], n'tait pas moins abattu que lui.

Si l'on en croit Gourville, qui aime un peu trop  se mettre en scne et
 s'attribuer une grande influence sur Mazarin, ce fut lui qui se
chargea d'aller trouver le cardinal et de faire changer ses
dispositions[746]. Il lui aurait reprsent que les besoins de l'tat
taient considrables et exigeaient une somme de vingt-huit millions,
outre les dpenses ordinaires. Paralyser, dans ces circonstances, le
crdit du surintendant en le tenant en suspicion, c'tait le mettre hors
d'tat d'obtenir de l'argent des financiers et entraver la marche du
gouvernement. Que si, au contraire, le cardinal se bornait  exiger que,
dans un dlai convenu, le surintendant lui fournt trente millions, sans
suspendre les autres dpenses, il serait facile d'obtenir cette somme,
grce au crdit dont jouissait Fouquet. A son retour, Mazarin trouverait
l'pargne remplie et pourrait se procurer les fonds ncessaires pour
solder l'arrir. Si tout se ralisait, comme l'annonait Gourville, le
cardinal resterait toujours libre, aprs le payement des dettes de
l'tat, de faire rendre gorge aux financiers en tablissant une chambre
de justice. Gourville ne se borna pas  montrer  Mazarin la ncessit
de laisser tout son crdit  l'homme qui avait la confiance des
traitants. Il attaqua Villacerf, un des intendants du cardinal, qui, par
suite de ses relations avec le Tellier et Colbert, n'tait pas des amis
de Fouquet.

Il est probable que le surintendant ne se contenta pas de faire agir son
commis. Il s'tait acquis de nombreuses cratures en distribuant des
pensions avec une prodigalit qui ne cotait qu'au trsor public. Nous
verrons bientt Bartet, un des affids de Mazarin crire  Fouquet comme
 son bienfaiteur et  l'arbitre des destines de la France. Ce qui est
certain, c'est que le cardinal parut lui rendre toute sa confiance, et
le renvoya  Paris en lui laissant la libre disposition des finances.

Fouquet voulut, avant de quitter Toulouse, se rconcilier avec ceux de
ses ennemis qu'il regardait comme les plus dangereux. Il redoutait
surtout le secrtaire d'tat le Tellier, dont la prudence galait
l'ambition, et qui ne laissait jamais prise aux attaques. Il lui demanda
une entrevue et eut avec lui un claircissement sur leurs diffrends
antrieurs, en sorte que depuis ce temps, dit Fouquet dans ses
_Dfenses_[747], nous avons fort bien vcu ensemble, M. le Tellier et
moi. Il est certain que, pendant le procs de Fouquet, le Tellier fut
loin de montrer la mme passion que Colbert. Il se renferma dans une
circonspection mystrieuse, dont on trouve des preuves dans le _Journal
d'Olivier d'Ormesson_. Ce rapporteur du procs de Fouquet, qui fut
perscut par Colbert, trouva, au contraire, dans le Tellier de la
bienveillance et presque de l'affection, mais tempre par une prudence
excessive. L'abb Fouquet avait aussi accompagn la cour  Toulouse, et
son frre se rconcilia avec lui[748], mais sans lui rendre sa
confiance; le surintendant s'inquita mme de l'intimit qui semblait
s'tablir entre son frre et Gourville, et recommanda  ce dernier de ne
pas s'ouvrir avec l'abb[749].

Fouquet quitta enfin Toulouse, au mois de dcembre 1659, pour revenir 
Paris, en passant par Lyon. Sa femme, qui tait enceinte, l'avait
accompagn pendant ce long voyage. Les fatigues et la rigueur de la
saison lui furent funestes. Elle fit une fausse couche, et aussitt
potes et courtisans d'crire des lgies et des lettres de condolance.
La Fontaine seul, fidle  sa joyeuse humeur, le prit sur un ton moins
triste[750]:

    Puis-je ramentevoir[751] l'accident plein d'ennui
    Dont le bruit en nos coeurs mit tant d'inquitudes?
    Aurai-je bonne grce  blmer aujourd'hui
    Carrosses en relais, chirurgiens un peu rudes?

    Fallait-il que votre oeuvre imparfait fut laiss?
    Ne le deviez-vous pas rapporter de Toulouse?
    A quoi songeait l'amour qui l'avait commenc,
    Et sont-ce l des traits de vritable pouse?

    Ne quittant qu'avec peine un mari par trop cher,
    Et le voyant partir pour un si long voyage,
    Vous le voultes suivre; il ne put l'empcher;
    De vos chastes amours vous lui dtes ce gage
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

La Fontaine continue avec cette lgret, qui ne parat pas trop  sa
place en pareil sujet. Madame Scarron, dont nous avons dj indiqu les
relations avec la femme du surintendant, avait bien mieux compris la
douleur d'une mre dans la lettre qu'elle avait adresse  madame
Fouquet[752].

Gui-Patin qui parle aussi de cet accident, indique qu'il eut lieu prs
de Carcassonne. Il crit  Falconnet le 16 dcembre 1659: On dit que M.
le procureur gnral s'est arrt  Carcassonne pour une fausse couche
de madame sa femme.

Le surintendant s'arrta encore  Lyon, et il crivit de cette ville 
Bartet pour rassurer la cour sur la sant de madame Fouquet, et stimuler
le zle de ses partisans. Bartet rpondit,  sa lettre, le 26
dcembre[753]:

Votre grande lettre de Lyon, du 19 dcembre[754], a donn toute la joie
que vous pouvez penser par les inquitudes que vous nous aviez vues dans
toutes nos lettres, et vritablement vous et tous vos amis doivent louer
Dieu d'avoir mis sa bndiction  un voyage si incertain et si
dangereux. Comme il ne nous est point revenu de nouvelle d'auprs de
vous, touchant la sant de madame votre femme, qui ft mauvaise, et
qu'on n'a ou parler d'aucun accident qui lui soit arriv, le monde n'en
a plus rien dit. On doit ce grand silence-l  l'tat de sa sant et 
la conduite avec laquelle vous l'avez si sagement et si heureusement
gouverne. Ce serait donc une manire de contre-temps de remuer cela
dans la cour par un claircissement prpar. Mais, parlant de votre
arrive  Lyon, on en dira assez de choses presque ngligemment pour
faire connatre, en passant, toutes les prcautions de votre conduite. A
la reine seulement j'en ferai, moi, tout le dtail en particulier, parce
que ce fut elle qui s'y arrta davantage et qui s'y intressait si
obligeamment, qu'elle a plus de besoin que les autres de cette sorte
d'claircissement, que je ferai tomber sur M. Bernard[755], qu'on sait
m'avoir crit par Bontemps[756] une assez grande lettre de Lyon.

Pour moi, je vous puis assurer que je fis de vous peut-tre le mme
jugement que vous auriez fait vous-mme, c'est que, dans ces
circonstances de maux et dangers, l'on fait d'ordinaire le mieux que
l'on peut, et vous ferez tout ce qui se pourra faire; mais vous savez
que les malheurs sont des matires dlicates, et qu'ils ont cela de
commun avec les choses les plus parfaites, ils rveillent le monde, et
le monde s'y attache pour nous plaindre un peu et pour nous blmer
beaucoup.

Vous voil donc  Paris, Dieu merci, et, s'il plat  Dieu, en parfaite
sant. Il n'est plus question que de vous y conduire, comme vous le
savez mieux que personne; mais, comme vous m'avez ordonn de vous dire
toujours les choses qui pourraient vous regarder, je ne veux pas avoir 
me reprocher d'en oublier aucune. Les principales et presque les seules
ne sont pas celles qui sont en vous; ce sont celles qui sont hors de
vous et auprs de vous par les personnes qui vous approchent et qui, se
donnant toujours dans la cour des mouvements incommodes, tiennent les
yeux de la cour toujours ouverts sur eux et sur vous.

Il n'est donc pas question de ne les point aimer ou de ne leur point
faire du bien; il ne s'agit pas de ne les point voir et de ne les pas
couter. Toutes ces choses-l doivent tre prises dans le fond de votre
sagesse; ce sont tous mouvements qui se doivent exciter en vous par vous
seul, et tous vos amis vous doivent trop aimer tout comme vous vous
aimez, pour entrer dans ces endroits-l de votre coeur, que vous devez
gouverner  votre mode.

En mon particulier, Dieu m'est tmoin si je ne donnerais pas toujours
mon suffrage pour les aimer et pour leur bien faire, toutes les fois
qu'il vous sera honorable d'en user ainsi et qu'ils s'en rendront dignes
par leur affection et par leur conduite.

Mais, par leur faute, ou par leur malheur, ou par leur art, ou par leur
nature, ou par trop d'industrie concerte entre eux, ou par une avidit
de gouvernement dcouverte, ou par s'aimer eux-mmes infiniment plus
qu'ils ne vous aimaient, ou pour perptuer dans le monde cette vanit
qu'ils y avaient tablie sur votre amiti, qui est un dsordre de
l'amour-propre, Dieu vous a fait la grce de comprendre vous-mme (car
pour moi je vous ai trouv l-dessus tout plein de lumires) les
inconvnients terribles que cela a si longtemps produits dans le _ciel
empire_[757], et les prjudices continuels que vous en avez remarqus
dans la cour et dans le monde.

Je ne voudrais donc pas les loigner de vous pour leur ruine; mais je
voudrais bien qu'ils ne s'en approchassent pas pour ne vous nuire point.
Je ne voudrais pas leur retrancher le commerce familier de votre amiti
pour leur attirer ce malheur de ne l'avoir plus; mais je voudrais qu'ils
s'en abstinssent au moins extrieurement, parce que cela vous est
ruineux. Comme ce sont vos biens que je cherche et non pas leurs maux,
je voudrais qu'ils fussent heureux; mais je ne voudrais pas qu'ils le
fussent  vos dpens ni par vos disgrces. Or c'en sont de vritables
que d'avoir jet dans votre sagesse la confusion qu'ils y ont jete un
si long temps, et d'avoir si fort corrompu les plus purs endroits de
votre prudence et de votre conduite par leur vanit, que le monde a vcu
longtemps dans ce dsordre de ne pouvoir sparer ce qui tait de vous ou
ce qui tait d'eux, et si on entrait ou si on sortait de vos affections
par votre choix ou par le leur.

Comme j'ai encore plus de connaissance de ce qui s'est pass dans la
cour que de ce qui s'est fait auprs de vous ou dans le monde, je puis
mieux dire aussi ce qui m'y a paru, et il est certain que ce cercle de
personnes concertes y tait bien plus une socit faite pour se
conserver eux-mmes que pour servir leurs amis. Je veux dire que pour le
seul esprit de les servir. Et c'est de cet esprit-l, compos d'intrts
et plein d'art, que sont si souvent venues des craintes donnes sans
fondement ou sur de faux fondements, quand elles taient propres pour se
donner de la considration; c'est de l que sortaient des choses
ramasses dans le public et recueillies de toutes parts, auxquelles ils
donnaient des formes suivant leurs desseins et leurs intrts, et que
jamais il ne vous a t rien propos par eux qui n'et t devant rsolu
en eux-mmes, au milieu de gens qui quelquefois vous aimaient, et qui
souvent ne vous aimaient pas.

Il y a eu des temps o les choses que je dsigne vous ont t aussi
claires que les rayons du soleil. Quand leurs principaux amis ont eu des
intrts considrables et que tous ensemble y ont trouv des rsistances
en vous, ils ne vous ont pas marchand un moment et ont mieux aim
faire leur main et trouver leur compte, comme si c'et t la dernire
action de la vie que de s'accommoder  vos difficults et peut-tre 
vos impuissances. Ils ont t tous orateurs et dclamateurs: ils vous
ont montr des abmes qu'ils venaient de creuser eux-mmes de leurs
propres mains, et plutt que de manquer de faire  point nomm ce qu'ils
venaient de rsoudre, ils donnaient  vos amis et  vos ennemis, par ces
conduites-l, les plus pernicieux et les plus dangereux exemples qu'on
peut jamais inventer contre un ennemi dclar.

Quand, aprs cela, par la suite du temps, qui sert ordinairement 
sortir des erreurs et  dcouvrir le mensonge, les affaires du roi vous
ont amen  la cour, et que vous vous y tes conduit  votre mode,
c'est--dire (et vous le savez) avec l'agrment si facile de nos matres
et les affections de tous les honntes gens qui vous ont donn 
vous-mme cet exemple si unique de n'avoir aucun intrt, vous avez vu
tenir  ces messieurs-l une conduite tonne; vous les avez remarqus
chancelants et branls dans leurs actions et dans leurs paroles, et
leur dconcertement a t si rude et si dur, qu'il a t connu de tout
le monde.

Aprs avoir conseill  Fouquet de ne compter que sur lui-mme et de ne
pas rechercher des amis de cour, qui prenaient son argent et songeaient
surtout  tablir leur crdit, Bartet continue ainsi:

Tous les gens qui aimeront votre gloire vous parleront comme moi et
feront de mme. Il faut se rendre inutile pour vous le plus qu'on peut
dans le _ciel empire_, parce qu'il faut que vous lui paraissiez
vous-mme sans le besoin ni le secours de qui que ce soit que de vous et
de lui, principalement pour les choses importantes et pour les conduites
principales. Les temps deviennent pour cela trs-favorables, puisque
voici vraisemblablement notre dernier grand voyage[758], et par
consquent peu de longues absences. J'instrumente contre moi-mme quand
je cherche  m'annihiler; mais il le faut quand on vous aime
parfaitement, et enfin il faut laisser ou donner cette leon  ces
messieurs-l, et vous voir en vos mains, et non pas en des mains de
tribut (mercenaires).

Cependant, parce que ce qu'ils font pourrait produire d'autant plus de
mal qu'ils rechercheront  se rendre prcipitamment ncessaires 
l'_avenir_ (Fouquet), et que nous n'avons pas une parfaite connaissance
de ce qu'ils font, j'ai laiss entrevoir  M. de Frjus[759], par la
participation de l'_tre de raison_ et la _Sardine_[760], les doutes que
j'avais que ces messieurs-l ne changeassent de conduite sur votre
sujet, et l'ai pri d'y prendre garde dans le _ciel empire_, et pour
l'amour de vous, et pour l'amour de moi-mme, qui assurment, par toute
la suite de ma vie, vous donnerai toujours sujet de m'estimer et de
m'aimer.

Je n'ai presque plus vu ni M. de Narbonne ni M. l'abb, et je me suis
senti m'aliner et m'loigner d'eux  mesure que je les ai trouvs peu
disposs  entrer dans les raisons dans lesquelles je crois que je
mourrai.

M. l'abb m'en fit encore hier au soir une seconde fois reproche dans
la chambre de Son minence, mais il me le fit trs-obligeamment. M.
l'vque d'Agde semble se dvouer et  votre personne par choix et 
votre fortune par intrt. C'est un sujet dans lequel je trouve de si
excellentes choses, qu'il faut que les plus honntes gens de ses amis
travaillent dlicatement  mettre sa nature au-dessus de son intrt, et
 rgler son ambition et l'amour du bien d'une manire qui compatisse
avec la nature d'un fort honnte homme; car les intrts lgitimes et
bien entendus y compatissent toujours,  moins d'avoir une nature
rebelle.

Je ne suis pas si faible que vous croyez sur le sujet de M. l'abb; car
j'ai eu la force de dire  MM. de Brancas et de Grave,  M. le comte de
Soissons et  M. de Varengeville les mmes choses que je vous ai
crites. Les deux premiers en taient plus capables que moi[761] par
eux-mmes, et j'en ai rendu les autres en partie[762].

Il est arriv de M. l'abb pour le jeu ce que je vous en avais crit:
la veille de Nol, il perdit contre l'abb de Gordes, tte  tte,
enferms ensemble, onze mille quatre-vingts pistoles. Et Son minence
part demain, et la cour aprs-demain!

Son minence me dit hier au soir, en lisant les dpches de don
Louis[763], qu'il lui crivait le 9 de ce mois de Madrid, qu'il
enverrait incessamment la satisfaction et la dpche pour la
dispense[764]; que cependant il me rendait mon voyage de Rome[765] le
plus honorable qu'il pouvait en me chargeant des pensions que le roi
donne aux cardinaux de notre faction, et de plus que cela du chapeau de
la nomination du roi pour M. Mancini, son beau-frre, oncle de madame la
comtesse de Soissons. Je m'assure que cette circonstance de mon voyage
vous donne d'autant plus de joie que vous la trouverez plus honorable.
Je vous supplie de la tenir secrte, ne sachant pas encore si Son
minence veut qu'elle soit sue.

Je voudrais que vous pussiez voir et connatre parfaitement les soins
et le zle de l'_tre de raison_ et de la _Sardine_.

Quand je vous parle de M. de Frjus, mettez-vous bien, s'il vous plat,
dans l'esprit, qu'il ne prendra ni mission, ni ministre, ni caractre;
mais il veillera seulement sur ceux qui en ont ou qui le prennent, et
fera le bien sans faire aucun mal, et le temps vous fera connatre la
saintet de cette parole. Pour la vrit, c'est qu'il ne sait d'aucune
chose du monde que pour servir  faire le bien et  empcher le mal, en
la manire que je viens de vous le dire, et que je vous rendrais plus
sensible si j'en avais le temps.

L'affaire de M. le prince de Conti est accommode honorablement et
utilement pour lui, mais avec peu d'agrment de sa part ni de madame sa
femme auprs de Son minence, de sorte que cela va bien prsentement
pour leurs affaires et mal pour leurs personnes.

Je vous donnerai des nouvelles de Carcassonne. Au nom de Dieu,
aimez-moi toujours autant que vous avez fait ici et  Lyon; car pour moi
j'appelle cela ma mesure comble.

Remarquez donc bien, s'il vous plat, combien abandonnment j'entre en
vous, de confiance, en corps et en me.

Fouquet, qui voyageait  petites journes, n'arriva  Paris qu' la fin
de l'anne 1659. Loret se hta d'annoncer son retour[766]:

    Ce modle du vrai prudent,
    Monseigneur le surintendant,
    Dont les bonts me sont si chres,
    Est de retour depuis nagures
    De Toulouse en cette cit,
    Grce au ciel, en bonne sant.
    Plusieurs, avec impatience,
    Souhaitant sa chre prsence.
    Dont ils attendaient des effets,
    Ont sujet d'tre satisfaits;
    Car telles gens sont ncessaires
    Pour rgler les grandes affaires.
    Soit en gros, ou soit en menu;
    Qu'il soit donc le trs-bien venu.




CHAPITRE XXVIII

--JANVIER-OCTOBRE 1660--

Voyage de la cour dans le midi de la France (janvier-juillet
1660).--Fouquet envoie Gourville prs de Mazarin pour lui rendre
compte de ses oprations financires.--Mariage de Gilles Fouquet
avec la fille du marquis d'Aumont (mai).--Mariage du roi avec
Marie-Thrse (9 juin).--La cour est reue  Vaux par le
surintendant (aot).--Entre du roi et de la reine  Paris (26
aot).--Pice de vers que la Fontaine adresse  ce sujet 
Fouquet.--Jeu effrn  la cour et chez le surintendant.--Relations
de Fouquet et de Hugues de Lyonne.


Fouquet tait revenu  Paris, se croyant plus affermi que jamais. Les
confidents de Mazarin lui taient vendus. Il avait des partisans zls
dans la socit intime de la comtesse de Soissons, o le roi paraissait
oublier son amour pour Marie Mancini. Le surintendant reprit alors le
projet qu'il avait ajourn aprs la rupture des ngociations pour le
mariage de Louis XIV avec Marguerite de Savoie[767]; il s'effora
d'enlacer le jeune roi dans un cercle d'intrigues habilement tissues et
de succder  la puissance du cardinal, dont les forces semblaient
puises. Endormir le roi dans les plaisirs et gouverner sous son nom,
tel fut le but que poursuivit Fouquet avec une habile persvrance;
mais, toujours prudent dans son ambition, il se garda de laisser percer
ses desseins, et, s'enveloppant de mystre, il dissimula ses intrigues,
pendant que la cour parcourait les provinces mridionales de la France.
Louis XIV visita successivement le bas Languedoc et la Provence[768]; ce
fut pendant ce voyage qu'eut lieu le mariage de mademoiselle de Gramont
avec le duc de Valentinois, fils du prince de Monaco. C'tait, dit
mademoiselle de Montpensier[769], une belle et aimable personne. Elle
tait du cercle intime de madame la Comtesse, et on lui attribuait
d'troites relations avec Fouquet, comme nous le verrons dans les
chapitres suivants.

Pendant ce voyage, le surintendant, qui connaissait par exprience
l'habilet de Gourville et qui voulait s'en servir pour dissiper tous
les soupons de Mazarin, l'envoya en Provence rejoindre le cardinal et
lui exposer ses oprations financires[770]. Mazarin s'en montra
trs-satisfait, si l'on en croit Gourville. Quant  la sincrit des
comptes prsents par Fouquet, elle est fort douteuse. Nous savons, en
effet, qu'il chercha plus tard  tromper Louis XIV, en diminuant les
recettes et en exagrant les dpenses, et que, sans l'intervention de
Colbert et sa connaissance approfondie des matires de finances, tout
contrle aurait t impossible. Gourville lui-mme avoue que, par suite
des anticipations sur les revenus des annes suivantes et par la
confusion des assignations bonnes et mauvaises, il devenait presque
impossible de se reconnatre dans le ddale des finances. Fouquet
continua de traiter avec les malttiers  des conditions ruineuses pour
l'tat, mais fort avantageuses pour lui et ses amis.

Ce fut vers cette poque (mai 1660) que son frre Gilles, premier cuyer
de la grande curie du roi, pousa la fille du marquis d'Aumont, et
rehaussa par cette noble alliance l'clat de la famille. Loret
s'empressa de chanter cette union, qui lui semblait parfaitement
assortie[771]:

    Le cadet, jeune, mais prudent,
    De monsieur le surintendant[772].
    Jouvenceau de belle esprance,
    Oui d'esprit a grande abondance.
    Bref, de mise et de bon aloi.
    Et premier cuyer du roi,
    S'est aussi joint par l'hymne
    A fille d'illustre ligne,
    Fille du sieur marquis d'Aumont.

Aprs avoir fait l'loge des deux familles, Loret termine en prdisant
que les enfants qui natront de leur mariage

    Auront, sans doute, infiniment
    De l'esprit et du jugement.
    Si (comme il faut que l'on l'espre)
    Ils ressemblent  pre et mre;
    Cette dame en a du plus fin,
    Et messieurs les Fouquets enfin.
    Dignes d'une ternelle estime,
    En ont tous et du plus sublime.

La cour, aprs avoir parcouru la Provence, revint vers les Pyrnes dans
les premiers jours du mois de mai et se rendit  Saint-Jean-de-Luz. Ce
fut l que fut clbr le mariage du roi et de l'infante Marie-Thrse,
le 9 juin. La cour partit peu de temps aprs pour retourner  Paris;
elle s'arrta d'abord  Fontainebleau, et Fouquet eut l'honneur de la
recevoir  Vaux. C'est un lieu enchant, dit mademoiselle de
Montpensier, qui accompagnait le roi et les reines. Loret ne manque pas,
 cette occasion, de clbrer la magnificence du surintendant[773]:

    Fouquet, bien-aim des puissances,
    Seul surintendant des finances,
    De plus procureur gnral,
    tant de ses biens libral,
    Traita, lundi, la cour royale
    Par un superbe et grand rgale
    Dans sa belle maison de Vaux,
    O, par ses soins et ses travaux
    Et ses honorables dpenses,
    Paraissent cent magnificences,
    Soit pour la structure, ou les eaux.
    Pour les dorures, ou tableaux,
    Ou pour les jardins dlectables,
    Qui ne sont pas moins qu'admirables.
    Ce fut donc en ce lieu pompeux,
    Que bien dcrire je ne peux,
    D'autant qu'il passe ma porte,
    Que ladite cour fut traite;
    Mais, outre le zle et l'ardeur,
    Ce fut avec tant de splendeur,
    Ce fut avec tant d'abondance,
    Et mme en si belle ordonnance,
    Que les banquets d'Assurus,
    Prdcesseur du grand Cyrus.
    Soit pour les ptures exquises,
    Soit pour les rares friandises,
    Les breuvages, les fruits, les fleurs,
    Conserves de toutes couleurs,
    Fritures et ptisseries,
    N'taient que des pargoteries
    En comparaison du banquet
    Que fit alors monsieur Fouquet.

Le mois suivant, la reine fit son entre solennelle  Paris (26 aot).
La Fontaine en profita pour payer son tribut ordinaire  Fouquet. Ce fut
 cette occasion qu'il adressa au surintendant l'ptre suivante[774]:

Monseigneur,

Comme je serai bientt votre redevable, j'ai cru que la magnificence de
ces jours passs tait une occasion de m'acquitter et que je ne pouvais
rien faire de mieux que de vous entretenir d'une si agrable matire. Je
vous dirai donc que l'entre ne se passa point sans moi, que j'y eus ma
place aussi bien que beaucoup d'autres provinciaux, et que ce monde de
regardants est une des choses qui me parut la plus belle en cette
action.

      De toutes parts on y vit
      Une nombreuse affluence,
      Et je crois qu'elle se fit
      Aux yeux de toute la France.
    Ce jour-l le soleil fut assez matineux;
    Mais, pour mieux laisser voir ce pompeux quipage.
      Il tempra son clat lumineux;
      En quoi je tiens qu'il fut sage;
      Car, quand il et eu des habits
       Tout parsems de rubis
    Et couverts des trsors du Pactole et du Tage,
    Qu'il et paru plus beau qu'il n'est au plus beau jour,
      Le moins brillant des seigneurs de la cour
        Et brill cent fois davantage.

    La cour ne se mit pas seule sur le bon bout,
    Et le luxe passa jusqu' la bourgeoisie.
    Chacun fit de son mieux: ce n'tait qu'or partout;
        Vous n'avez vu de votre vie
        Une si belle infanterie;
    On et dit qu'ils sortaient tous de chez le baigneur:
        Imaginez-vous, monseigneur,
        Dix mille hommes en broderie.

    Ce fut un bel objet que messieurs du conseil;
    Aussi Leurs Majests s'en tiennent honores;
    On n'en peut trop louer le pompeux appareil
       Leur troupe tait des mieux pare.
    Tout le monde admira leurs superbes atours,
      Leurs cordons d'or, leurs housses de velours,
       Et leurs diffrentes livres.
       Leur chef[775], vtu de brocart d'or
       Depuis les pieds jusqu' la tte,
       Ce jour-l parut un Mdor,
       Et fut un des beaux de la fte.
       Je ne puis assez dignement
       Louer le riche accoutrement
       Qui le para cette journe,
    Ni le coffret des sceaux, que portait firement
       La chancelire haquene,
       Nomme ainsi trs-justement.

    De vouloir peindre aussi les trois cours souveraines[776]
       Et leur auguste majest.
    Ma muse n'y perdrait que son temps et ses peines;
    C'est un sujet trop vaste et trop peu limit.
      Messieurs de ville eurent en vrit
    Bonne part de l'honneur en cette illustre fte
       Je trouvai surtout bien mont
       Celui qui marchait  la tte[777].
       Il n'est pas jusqu' Recollet
       Qui ne ft sur sa bonne mine:
       Son cheval, qui n'tait pas laid
       Et semblait de taille assez fine,
       Lui secouait un peu l'chine,
       Et pensa mettre en dsarroi
       Ce brave serviteur du roi.

       Si je m'tais trouv plus prs
       Des harangueurs et des harangues,
       Vous auriez en vers quelques traits
       De ce qu'ont dit ces doctes langues,
       Sans mentir, j'ai beaucoup perdu
       De n'en avoir rien entendu;
       Car, en fait de magnificence,
       Les compliments sur tes habits
       L'ont emport, comme je pense;
       Mais tout cela n'est rien au prix
       Des mulets de Son minence[778].
      Leur attirail doit avoir cot cher,
    Ils se suivaient en file ainsi que patentres.
    On envoyait d'abord vingt et quatre marcher.
    Puis autres vingt et quatre, et puis vingt et quatre autres.
    Les housses des premiers taient d'un fort grand prix;
    Les seconds les passaient, passs par les troisimes;
       Mais ceux-ci n'ont,  mon avis,
       Rien laiss pour les quatrimes.
    Monsieur le cardinal l'entend en bonne foi;
    Car aprs ces mulets marchaient quinze attelages.
       Puis sa maison, et puis ses pages,
       Se panadant[779] en bel arroi,
       Monts sur chevaux aussi sages
       Que pas un d'eux, comme je croi.
       Figurez-vous que dans la France
       Il n'en est point de plus haut prix;
       Que l'un bondit, que l'autre danse.
       Et que cela n'est rien au prix
       Des mulets de Son minence.

     Bientt aprs, les seigneurs de la cour,
     Propres, dors et beaux comme des ange.
       Ou comme le dieu d'Amour,
       Attirrent nos louanges[780].
    J'entends le dieu d'Amour, quand il tient du dieu Mars
    Et qu'il marche tout fier du pouvoir de ses dards;
      Car ces seigneurs, qui sont prs d'une belle
         Aussi doux que des moutons,
         Sont pires que vrais lions
         Quand ils ont une querelle,
         Ou que le bruit des canons
         Leur chauffe la cervelle.
        En habits sous l'or tout caches,
        En chevaux bien enharnachs.
        Ils avaient fait grosse dpense;
        Et quant  moi, je fus surpris
        De voir une telle abondance.
        Et n'estimai plus rien au prix
        Les mulets de Son minence.

        Incontinent on vit passer
        Des lgions de mousquetaires.
        C'est un bel endroit  tracer;
    Mais, sans que je m'attire un tel nombre d'affaires.
    Leur matre n'a que trop de quoi m'embarrasser.
        Vous le voyez quelquefois:
    Croyez-vous que le monde ait eu beaucoup de rois.
    Ou de taille aussi belle, ou de mine aussi bonne?
    Ce n'est pas mon avis, et lorsque je le vois,
    Je crois voir la grandeur elle-mme en personne[781].

      Comme jadis le monarque des cieux
         Dans le ciel fit son entre,
    Aprs avoir puni l'orgueil audacieux
         Des suppts de Briare;
    Ou bien comme Apollon, des traits de son carquois
    Ayant du fier Python perc l'norme masse,
         Triompha sur le Parnasse;
    Ou comme Mars entra pour la premire fois
         Dans la capitale de Thrace;
    Ainsi je crois encor voir le prince qui passe.
      Et vous pouvez choisir de ces trois-l
         Celui qu'il vous plaira.

    Mais comment de ces vers sortir  mon honneur?
    Ceci de plus en plus m'embarrasse et m'empche;
    Et de fivre en chaud mal me voici, monseigneur.
         Enfin tomb sur la calche.
    On dit qu'elle tait d'or, et semblait d'or massif.
         Et qu'il s'en fait peu de pareilles;
    Mais je ne la pus voir, tant j'tais attentif
         A regarder d'autres merveilles.
    Ces merveilles taient de fort beaux cheveux blonds.
    Une vive blancheur, les plus beaux yeux du monde;
        Et d'autres appas sans seconds
        D'une personne sans seconde.
         Qu'on ne me demande pas
         Qui c'tait que la personne
         En qui logeaient tant d'appas;
         La question serait bonne!
        Tant d'agrment, tant de beaut.
      Tant de douceur et tant de majest.
        Tant de grces si naturelles,
    O l'on trouvait de quoi faire un million de belles,
         Ne peuvent en bonne foi
         Se trouver qu'en la merveille,
         Sans gale et sans pareille.
         Qui donne aux autres la loi
         Et qui dort avec le roi.

Le jeu tait une des plus ardentes passions de cette poque. Les lettres
de Bartet  Mazarin et  Fouquet attestent qu'elle tait porte aux
derniers excs. Le surintendant et les financiers qui l'entouraient
hasardaient des sommes normes. Gourville raconte[782] que, pour son
dbut, il gagna sept  huit cents pistoles  MM. Hervart et de la
Basinire, l'un contrleur gnral des finances et l'autre trsorier de
l'pargne. Peu de temps aprs, tant  Saint-Mand, dans la maison de
campagne du surintendant, il gagna encore dix-sept cents pistoles[783].
On jouait galement chez madame Fouquet, et, parmi les dames qui
hasardaient de grosses sommes, on trouve une prcieuse, madame de
Launay-Grav[784], qui devint marquise de Piennes. Gourville gagna un
jour chez madame Fouquet dix-huit mille livres au comte d'Avaux. On ne
mettait pas d'argent sur table; mais,  la fin de la partie, chacun
crivait sur une carte ce qu'il devait  son adversaire et la lui
remettait. On jouait souvent des bijoux de prix, des points de Venise
d'une grande valeur, et mme des rabats estims soixante-dix ou
quatre-vingts pistoles chacun.

Fouquet, jouant contre Gourville, perdit jusqu' soixante mille livres
et les regagna d'un seul coup. Le contrleur gnral d'Hervart perdit le
mme jour cinquante mille livres. M. de la Basinire ayant invit le
surintendant et sa femme  souper dans son htel, situ sur le quai
Malaquais[785], Gourville les accompagna et gagna au marquis de
Richelieu cinquante-cinq mille livres en un demi quart d'heure. Le
marquis vendit pour le payer une terre qu'il possdait en
Saintonge[786].

Ces folles dpenses mettaient une grande partie des courtisans  la
merci du surintendant. Il leur fournissait de l'argent, leur donnait des
pensions, ou du moins une part dans les compagnies de finance, qui
assuraient d'normes bnfices  ceux qui pouvaient fournir les
premires avances. Il arrivait cependant quelquefois que cette mise de
fonds tait une source d'embarras pour des courtisans prodigues. Je ne
citerai qu'un exemple de ces misres de la cour. Un des hommes les plus
minents de l'poque, Hugues de Lyonne, s'tait mis dans la dpendance
de Fouquet par son amour des plaisirs et les prodigalits o il
l'entranait. Ses lettres au surintendant n'attestent que trop  quel
triste rle ce secrtaire de Mazarin, qui fut une des gloires de la
France, tait rduit en 1660. Il crivait  Fouquet, le 19 octobre[787]:
Je me trouve depuis deux jours tellement accabl de tous cts de
dettes qu'on me presse de payer sans que je puisse tre aid d'aucun
endroit de ce qui m'est d, que je suis forc de recourir  vous pour
trouver quelque remde  mon embarras, que je vous avoue que je ne dis
qu' la dernire extrmit. M. de Gourville m'avait fait esprer que,
pour les intrts du prt de Dauphin, on me baillerait au moins quinze
mille francs comptant et le reste en bonnes assignations. Cependant je
ne vois rien venir ni pour ces intrts-l ni pour le principal mme,
dont il m'est d encore une portion bien considrable, et vous savez
comment cette affaire s'est passe; ce qui m'en devait revenir quand je
m'y engageai sur votre parole, ce que j'empruntai, ce que je pouvais
retirer et que je ne fis pas, parce que vous le dsirtes de la sorte,
et comme je m'y trouve aujourd'hui embourb et pour principal et pour
intrts.

Je vois que mon affaire de la charge tirera de longue sous divers
prtextes, et que ce n'est pas un secours prsent  mon mal. Ainsi, si
vous ne pouvez rien faire prsentement sur cette affaire de M. de
Gourville, le plus court et le plus facile serait  mon avis de me tirer
sans dlai de l'autre grande, dont je vous ai si souvent parl, qui me
mettrait bien au large, et qu'aussi d'ailleurs j'ai grand intrt de
finir, quand ce devrait tre mme sans aucun avantage, ne pouvant vivre
dans cette inquitude ni supporter un si grand poids que de voir
toujours en risque la plus considrable partie de mon bien et ce que
j'ai mme emprunt. Il y a plus d'un mois que le terme qu'il vous avait
plu de me dsigner pour terminer cette affaire est expir. La compagnie
dont est question sait, il y a longtemps, par o sortir de ce qu'on lui
demande. Ainsi tous les obstacles me paraissent cesss  prsent pour
finir avec avantage; mais, quand cela ne serait pas, je vous aurais
obligation de me dbarrasser mme but  but et sans y avoir profit de
rien. Quand je m'y suis embarqu, sur l'espoir de votre faveur, j'avais
cru que je pourrais, par votre crdit, tre au moins dcharg d'une
partie des avances, qui est une grce qu'un surintendant,  mon sens,
peut faire  ses amis; mais, cela n'ayant pu tre, je tiendrai, comme je
dis,  obligation d'en sortir sans y gagner ni perdre, et
particulirement si cela peut tre dans une conjoncture o je suis dans
un dernier besoin. Je vous prie aussi de voir si vous ne pourriez point
me faire donner quelque assistance comptant pour les intrts de
l'affaire de M. de Gourville, ainsi qu'il me l'avait fait esprer. Je
veux croire que lui ou quelque autre ne refuseront pas d'en faire
l'avance en leur donnant leurs srets. Enfin je me remets entre vos
bras dans une extrme ncessit. Je suis tout  vous.

Le 28 octobre, le surintendant recevait de de Lyonne une lettre encore
plus pressante: Je vous assure, lui disait-il, que je ne sais plus o
donner de la tte, pour soixante-dix mille francs qu'on me demande de
divers cts. Je passai, il y a quatre jours, chez M. Bruant[788]; mais
il y a quatre mois que cela dure, je vois bien que, s'il ne vous plat y
mettre la bonne main, je languirai encore longtemps. Je vous en conjure
autant qu'il m'est possible.

M. le cardinal me dit hier le nouvel tat de l'affaire de la charge de
chancelier de la reine pour les difficults de M. de Bonnelle[789]; je
ne vous en dirai mot, parce que Son minence vous en a parl,  ce
qu'elle m'a dit.

Je vous prie de vous souvenir de faire mettre nettement sur le papier
aux gens que vous savez toutes leurs penses. J'ai toujours oubli en
cette affaire-ci  vous parler du point principal, et sans lequel
j'aurais peine  me rsoudre d'y entendre, qui est que vous me ferez la
faveur de me donner mademoiselle votre fille pour mon fils si l'affaire
russit. Je ne serais pas assez impertinent pour faire cette proposition
et cette instance si je n'tais persuad (je ne sais si je me trompe)
que de la donner  un secrtaire d'tat, titulaire de la charge des
trangers, peut tre aussi avantageux que de la placer dans une maison
de duc et pair, et peut-tre plus, ayant votre protection. Si vous
m'accordez cette grce, il serait bien ais de faire ds  prsent des
conventions o chacun trouverait son compte, et o l'on ne manquerait
pas de l'argent qu'il faut pour venir  bout de l'affaire. Je ne vous
presse pourtant de rien  quoi vous puissiez avoir la moindre
rpugnance, sans que je m'en dparte aussitt. Je vous dis cela, parce
que vous pouvez avoir d'autres vues plus avantageuses, qui le seront
aussi  moi-mme, dans la profession que je veux faire toute ma vie
d'tre plus  vous qu' moi.

L'ouverture faite par de Lyonne pour le mariage de son fils avec la
seconde fille du surintendant ne fut pas rejete par Fouquet. Il demanda
 de Lyonne de rdiger les conditions par crit[790]. La rponse de de
Lyonne prouve qu'il tait question d'acheter la charge de secrtaire
d'tat, dont Brienne tait titulaire, moyennant huit cent mille livres.
Pour le payement de cette somme, Fouquet devait s'engager  faire
rembourser  Brienne une valeur d'environ trois cent mille livres
d'anciens billets de l'pargne, en les faisant assigner sur des fonds
disponibles, et, en outre,  lui payer comptant deux cents ou deux cent
cinquante mille livres, qui seraient regardes comme avancement
d'hoirie, en sorte, ajoutait de Lyonne, que si, au temps que le mariage
se pourrait consommer, il venait  manquer par la volont de mon fils,
il serait oblig de vous rendre cette somme  vous ou aux vtres, et, en
cas que le mariage manqut par votre volont ou celle de votre fille, si
elle tait alors en tat de trouver un meilleur parti, que ladite somme
avance demeurerait  mon fils. Si, au contraire, comme l'esprait de
Lyonne, le mariage avait lieu, les avances faites par Fouquet seraient
comptes comme partie de la dot qu'il se proposait de constituer  sa
fille. En terminant, de Lyonne dclarait qu'il tait dispos  se
soumettre  toutes les conditions que Fouquet voudrait lui imposer. Ce
projet n'eut pas de suite; mais de Lyonne n'en resta pas moins enchan
au surintendant par les liens les plus forts, ceux de la ncessit. Ses
passions et ses plaisirs le livraient  la merci de l'homme qui
disposait du trsor public.




CHAPITRE XXIX

--OCTOBRE 1660-MARS 1661--

Vie agite et inquite du surintendant.--Embarras
pcuniaires.--Lettre adresse par Fouquet  Bruant et rponse de ce
dernier.--Avis donns  Fouquet sur l'hostilit de Turenne  son
gard.--Craintes du surintendant, qui communique  Gourville son
projet contre Mazarin.--Conseil que lui donne Gourville; Fouquet ne
le suit pas.--Maladie de Mazarin.--Dtails sur les derniers temps
de sa vie.--Il se fait transporter  Vincennes.--Conseils qu'il
donne  Louis XIV.--Inquitude de Fouquet.--Avis qu'il
reoit.--Mort de Mazarin 9 mars 1661.


Fouquet tait lui-mme aussi tourment que les joueurs passionns qui
imploraient son secours. Il tait oblig de rpondre aux exigences de
Mazarin, de payer les cranciers les plus presss et de se crer sans
cesse de nouvelles ressources. En mme temps, il lui fallait veiller sur
ses ennemis et entretenir partout des espions. Mener une vie de plaisirs
et d'intrigues, au milieu des soucis des affaires et des proccupations
de la politique, tel fut le problme que le surintendant s'effora de
rsoudre. Nous le voyons tantt au milieu de ses commis, Gourville,
Pellisson, Bruant, Girardin, chercher comment il fera face aux dpenses
imminentes; puis, troubl par les avis souvent contradictoires qui lui
arrivaient de tous cts, reprenant son plan de rsistance et de guerre
civile. Enfin, tourment des longs entretiens de Louis XIV avec le
cardinal mourant, il s'efforce d'en pntrer le mystre et ne reoit que
des rvlations incertaines, parfois mme opposes, qui ajoutent  la
perplexit de son esprit. Parvenu presque au comble de la puissance, il
n'en est que plus agit et plus inquiet. Tel est le spectacle que
prsente la vie du surintendant depuis le mois d'octobre 1660 jusqu'en
mars 1661, poque de la mort de Mazarin.

Fouquet crivait, en octobre 1660,  Bruant des Carrires, un de ses
principaux auxiliaires dans l'administration des finances[791]: Je me
suis trouv un peu incommod et n'irai pas  Paris aujourd'hui.
Mandez-moi ce que vous avez fait avec Catelan.

Voyez ce soir M. de Champltreux, de ma part, pour savoir les srets
qu'il peut dsirer, et que M. Girardin le voie et le fasse visiter.

Il est ncessaire que vous m'envoyiez le compte de M. Charron 
prsent, c'est--dire au juste ce qui reste d de la dernire
ordonnance, et que vous lui mandiez, outre les cent vingt mille livres
de Gourville, que vous le priez de recevoir un billet encore de cent
mille francs de vous pour argent comptant, et donnez-lui pour huitaine.
Entre ci et l, on aura de l'argent; car je l'ai employ dans le compte,
et il est ncessaire qu'il dise l'avoir reu.

Son minence presse aussi pour cent mille francs  M. Bernard.

Mandez-moi  quoi se montent par an les appointements pays  M. Rose,
combien  M. de la Rose et combien  M. Roussereau, et en quelles
qualits; ce qui a t pay  M. le premier prsident pour cette anne
et ce qui reste d tant de ses remboursements que de ses gages et
pensions.

Mandez-moi quel projet vous faites pour les trois cent mille livres de
l'emprunt des parties casuelles, afin que je ne blesse point M. Girardin
et que je satisfasse Son minence.

Je ne sais plus ce que vous faites pour le taillon, ni si l'affaire de
Caen est finie.

Mandez-moi d'o provient l'ordonnance du marquis de Richelieu et d'o
venait celle que l'on a paye. Cela presse; car je dois demain donner
ces mmoires  Son minence.

Envoyez-moi l'tat de tous les billets des particuliers qui pressent et
demandent payement, en un mot tout ce que vous avez; car demain je dois
rgler le tout, et il sera difficile d'y revenir.

Bruant rpondait sur la marge aux questions de Fouquet: Je n'ai point
rendu compte  monseigneur de toutes choses, parce que j'ai attendu
jusqu' midi sans sortir. Je vis hier soir M. Catelan, auquel je
proposai de se conserver eux quatre, et de payer dix-huit cent mille
livres  la dduction de trente mille livres de gages et droits. Il
gota fort cela; mais il me parla de l'impuissance de MM. Galand et
Chastelain, qui ont des emportements extraordinaires et ne peuvent pas
payer un sol. Ce qui a fait que nous avons repris la proposition de
faire huit offices pour servir deux par quartier, l'un au conseil et
l'autre  la direction[792], de faire payer les deux millions au roi par
les quatre nouveaux, et deux cent mille livres aux quatre anciens, en
sorte qu'elles ne seront plus que de sept cent mille, anciennes et
nouvelles. J'en ai dit un mot  M. Bechameil, qui ne s'en est pas
loign, et je crois que monseigneur trouvera la chose fort juste et
fort faisable, et, si ces messieurs n'en veulent pas, on trouvera
d'autre monde.

Bruant entre ensuite dans de longues explications sur ses relations avec
le prsident de Champltreux, fils de Mathieu Mol. Il s'agissait de
l'acquisition, par le surintendant, d'une terre qui appartenait  M. de
Champltreux, et dont Bruant tait charg de ngocier l'acquisition.

Puis viennent les comptes relatifs  Charron. Aprs les avoir tablis,
Bruant parle du billet de cent mille francs que ce financier doit
recevoir comme argent comptant: Je prierai, ajoute-t-il, le sieur
Charron de dire qu'il a reu cette somme, et je crois qu'il le fera,
c'est--dire son commis, car il est aux champs.

Les appointements de M. Rose et ceux de M. Roussereau[793] sont de
dix-sept mille trois cents livres chacun; je l'ai pris sur leurs
billets.

Il reste d  M. le premier prsident quinze mille livres des trente
mille livres de son second remboursement. Il n'a reu, sur les seize
mille livres de l'anne courante, que quatre mille livres du premier
quartier. Reste  lui payer quinze mille livres d'une part et huit mille
pour les quartiers chus[794]. Suivent des dtails sur d'autres
affaires de finances, dont le surintendant devait rendre compte au
cardinal.

Au milieu de ces travaux financiers, Fouquet recevait des avis qui
excitaient son inquitude et rveillaient en lui les soucis de
l'ambition. Il entretenait des espions dans les classes les plus leves
et parmi les cratures les plus viles. Ses papiers sont remplis de
lettres honteuses, dont nous ne parlerons qu'en passant. La femme d'un
sieur de la Loy, qui habitait le Palais-Royal et avait une maison 
Saint-Mand, servait d'espion  Fouquet, en mme temps que
d'entremetteuse. Elle lui crivait, le 19 octobre 1660[795]:

Monseigneur,

J'ai cru tre oblige de vous donner avis que, hier, j'ai su de
personnes de condition, et qui disaient le savoir de bonne part, que M.
le marchal de Turenne portait fort M. Delorme contre vous envers M. le
cardinal, et que mme M. l'abb (Fouquet) appuyait fort cela. Je vous
demande pardon si je prends la libert de vous mander ces choses; mais
j'ai cru y tre oblige, tant une crature aussi  vous que j'y suis.
Et,  la fin de la lettre, elle ajoute: Je vous conjure, monseigneur,
de me continuer l'honneur de votre bienveillance et de me croire la
personne du monde la plus  vous, et en qualit de votre trs-humble et
trs-obissante et oblige servante. Ainsi, d'un ct, bassesse et
platitude; de l'autre, inimitis ardentes et ambition inquite, tracas
des affaires, poursuite insense des plaisirs, pret au gain et folles
prodigalits, telle tait la vie de Fouquet.

Le surintendant avait partout des cratures qui recevaient son argent,
mais il se trompait en croyant pouvoir compter sur leur dvouement en
cas de danger. C'est ce que Gourville lui reprsenta avec raison,
lorsque Fouquet lui montra le plan qu'il avait rdig pour sa dfense,
et dont nous avons parl plus haut[796]. Le surintendant l'avait
conserv  Saint-Mand et n'en avait jamais abandonn l'excution. Il le
lut  Gourville vers cette poque, dans les derniers mois de 1660.
Gourville lui reprsenta qu'il tait dupe d'une dangereuse illusion et
l'engagea  renoncer  ce plan chimrique. Il faut donc le brler? lui
dit Fouquet, et, sur la rponse affirmative de Gourville, il dclara
qu'il suivrait son conseil[797]. Le surintendant se rendit alors dans un
cabinet qui communiquait par un souterrain avec son chteau, et qui
avait une sortie particulire dans le parc de Vincennes; mais, au lieu
de brler ce projet, qui formait un cahier assez volumineux, il le mit
derrire une glace, o le trouvrent dans la suite les commissaires
chargs de faire l'inventaire de ses papiers.

Ds le mois d'aot, Mazarin, contre lequel Fouquet songeait encore  se
dfendre, avait commenc  ressentir les effets du mal qui devait le
conduire au tombeau. Gui-Patin, qui n'aimait pas le cardinal, annonait
 son ami Falconnet qu'on s'occupait de son successeur[798]: Un honnte
homme des premiers de sa robe m'a dit aujourd'hui (ce mardi 17 aot)
que, dans peu de temps, nous aurons de bonnes nouvelles; quelques-uns
croient que c'est qu'on parle du cardinal de Retz. Bien que le cardinal
Mazarin se porte mieux, on ne laisse pas de songer qui serait celui qui
pourra attraper sa place. On parle fort de quatre, savoir: le marchal
de Villeroi, M. le Tellier, M. Fouquet, surintendant des finances, et le
seigneur Ondedei, vque de Frjus[799]. J'aimerais mieux le cardinal de
Retz que tout cela; mais je n'en serai pas cru. Le frondeur Gui-Patin
est trs-libre de faire des voeux pour son patron, et il ne s'en fait pas
faute dans maint passage de ses lettres, en mme temps qu'il se plat 
peindre la pleur et l'abattement de Mazarin[800].

A ces attaques renouveles de la Fronde il faut opposer le rcit d'un
tmoin oculaire, qui nous montre le cardinal conservant jusqu'au
dernier moment la puissance de son esprit. Mazarin contribua encore 
cette poque  accrotre l'influence de la France, que le dernier trait
avait porte si haut. Mdiateur entre les tats du nord de l'Europe, il
prpara leur pacification  Oliva. En mme temps, il ngociait avec le
pape pour l'engager  restituer aux souverains de Parme et de Modne les
villes qu'il leur avait enleves et maintenir l'quilibre des puissances
italiennes. Ainsi, jusqu'aux derniers temps de sa vie, le cardinal ne
cessa de s'occuper de la grandeur de la France.

On peut lui reprocher d'avoir nglig l'administration intrieure, et, 
ce point de vue, il est infrieur au cardinal de Richelieu. Cependant
une lettre crite par l'abb Viole, qui parat avoir t attach 
Mazarin, quoique son nom rappelt un ardent frondeur, indique que, sur
son lit de mort, le cardinal nourrissait de grandes penses. Il voulait
achever le Louvre; mais il n'en eut pas le temps, et le palais des rois
de France a attendu pendant deux sicles un complment indispensable, et
a prsent, au milieu de ses splendeurs, l'aspect d'un monument en
ruine. Mazarin songeait aussi  substituer une vaste place  l'ancien
march aux chevaux; ce projet fut excut quelques annes plus tard, et
donna naissance  la place Louis-le-Grand (aujourd'hui place Vendme),
qui est reste un des ornements de Paris. La mme lettre, qui porte la
date du 4 fvrier 1661, parle des projets forms pour soulager le
cardinal des dtails de l'administration. La copie, qui se trouve dans
les papiers de Fouquet conservs  la Bibliothque impriale[801],
semble avoir t faite par des agents de la poste vendus au
surintendant. Cette circonstance prouve avec quel soin il se faisait
informer de tous les dtails de la sant du ministre. On a crit au dos
de la lettre cette note, probablement destine  Fouquet: _Quelque chose
 lire_.

Il y a prs de quinze jours, crit l'abb Viole, que M. le
prsident[802] est malade et que je ne le quitte point. Difficilement
puis-je savoir de grandes nouvelles; ce n'est pas que, dans les ruelles,
il ne s'en dbite beaucoup, et que mon frre n'ait vu grand monde, mais
en vrit j'ai plus song  son mal qu' toutes choses. Il est mieux,
Dieu merci! et commencera  sortir demain, et ses affaires seraient en
bon tat si M. le cardinal avait une meilleure sant. Toute la semaine
lui a t assez mauvaise, et mercredi il se leva en rochet et put faire
ses dvotions  la messe, dont il fut si fatigu, que l'on le recoucha,
et toutes les nuits un mdecin le veille. Dieu lui en te le danger!
Jamais on ne vit une fermet gale  la sienne. Son infirmit, qui est
dangereuse, ne lui donne aucun chagrin et ne l'empche point de former
des desseins qui ne se peuvent excuter qu'avec dix ans de vie; il veut
vendre sa maison  M. de Longueville, dont l'on veut abattre
l'htel[803]  cause du Louvre, et, si Son minence faisait cette
affaire, il prtend btir un palais  la place du march aux chevaux au
mme endroit, y faire une grande place comme celle que nous appelons la
Royale. L'on ne lui parle point d'affaires, et il en arrive toujours 
rgler dans un si grand tat qu'est le ntre. L'on dit que l'on va faire
un conseil, compos de MM. de Turenne, le chancelier, Villeroy, le
surintendant, le Tellier, de Lyonne, qui dcidera des affaires
ordinaires; mais les importantes, Son minence les dterminera. Ce n'est
seulement que pour le soulager de la bagatelle. Nous sommes fort mal
avec le pape, qui n'a fait aucune considration des instances que les
deux couronnes lui ont faites pour la restitution de Castro au duc de
Parme et de Comacchio au duc de Modne, et, quoique l'ambassadeur
d'Espagne  Rome et ordre de presser cette affaire, il ne l'a fait
qu'avec langueur, mnageant le pape  cause du Portugal[804]. Cependant
ces terres se trouvent runies  l'tat ecclsiastique: et, sur ce que
l'on a remontr  Sa Saintet qu'elle aurait eu raison d'en faire part
aux couronnes, il a reparti que, comme les couronnes ne lui avaient
donn aucune participation de cette grande paix, il faisait aussi les
affaires tout seul.

L'on a vol M. d'Anjou dans le cabinet des bains du roi, et lui a-t-on
pris dans une armoire qu'il y a six mille quatre cents louis d'or avec
deux bagues. Dans ce mme endroit taient toutes les bagues de la
couronne, sans que l'on y ait touch. L'on ne sait point encore ce que
c'est; il est important d'en faire une exacte recherche, pour les suites
qu'une insolence impunie pourrait produire. L'on dit que c'est une
personne de la cour que l'on veut cacher; car le roi a rendu la somme
vole, et l'on n'en parle plus.

Mazarin ne se montra pas toujours aussi ferme envers la mort, si l'on en
croit les crivains contemporains. Le jeune Brienne, qui vivait  la
cour et presque dans l'intimit du cardinal, rappelle plusieurs scnes
caractristiques. Pendant la maladie de Mazarin, le feu prit au Louvre
(6 fvrier 1661). Je courus, dit Brienne[805],  l'appartement du
cardinal. Je le rencontrai comme il sortait de sa chambre, soutenu sous
les bras par son capitaine des gardes. Il tait tremblant, abattu, et la
mort paraissait peinte dans ses yeux, soit que la peur qu'il avait eue
d'tre brl dans son lit l'et mis en cet tat, soit qu'il regardt ce
grand embrasement comme un avertissement que le ciel lui donnait de sa
fin prochaine. Jamais je ne vis homme si ple ni si dfait. Je ne
laissai pas de m'approcher de lui comme les autres; mais, quand je vis
qu'il ne rpondait  personne, je ne lui dis mot, et me contentai de me
faire voir  lui. Il monta dans sa chaise sur le haut du degr et le
descendit ainsi  l'aide de quatre porteurs et de ses gardes, tandis que
les Suisses, rangs sur les marches  droite et  gauche, se passaient
de main en main les seaux d'eau ou couraient les jeter sur les flammes,
qui dvoraient dj l'appartement dont le cardinal venait de sortir.

Mazarin se retira dans son palais, qui est aujourd'hui la bibliothque
impriale[806], et l, au milieu de toutes les richesses qu'il avait
entasses, il voyait avec terreur s'avancer la mort, Je me promenais 
quelques jours de l, dit le jeune Brienne[807], dans les appartements
neufs de son palais; j'tais dans la petite galerie o l'on voyait une
tapisserie tout en laine, qui reprsentait Scipion, excute sur les
dessins de Jules Romain. Elle avait appartenu au marchal de
Saint-Andr; le cardinal n'en avait pas de plus belle. Je l'entendis
venir au bruit que faisaient ses pantoufles, qu'il tranait comme un
homme fort languissant et qui sort d'une grande maladie. Je me cachai
derrire la tapisserie, et je l'entendis qui disait: _Il faut quitter
tout cela_! Il s'arrtait  chaque pas; car il tait trs-faible et se
tenait tantt d'un ct tantt de l'autre, et, jetant les yeux sur
l'objet qui lui frappait la vue, il disait: _Il faut quitter tout
cela_! Et, se tournant, il ajoutait: _Et encore cela! Que j'ai eu de
peine  acqurir ces choses! Puis-je les abandonner sans regret?... Je
ne les verrai plus o je vais_. J'entendis ces paroles
trs-distinctement; elles me touchrent peut-tre plus qu'il n'en tait
touch lui-mme. Le jeune Brienne raconte encore plusieurs anecdotes o
se peint la terreur de Mazarin  l'approche de la mort[808].

Ces regrets et ces sentiments d'effroi n'empechrent pas Mazarin de
s'occuper srieusement des affaires publiques jusqu' sa dernire heure.
Il s'tait fait transporter  Vincennes, dont il tait gouverneur; ce
fut l qu'il eut avec le jeune Louis XIV ces entretiens prolongs, o il
lui donna les plus sages conseils et lui signala avec une intelligence
suprieure les qualits et les dfauts de chacun des ministres. Fouquet
tait justement inquiet du mystre qui couvrait ces entretiens du
cardinal et du roi. Ses papiers prouvent qu'il s'efforait d'en pntrer
le secret; mais les avis qu'il recevait taient souvent contradictoires
et le laissaient de plus en plus perplexe.

Ce fut vers cette poque, en janvier 1661, que le surintendant eut avec
son frre une querelle trs-vive dans l'antichambre mme du cardinal, et
les reproches qu'ils s'adressrent devant un grand nombre de courtisans
n'taient pas de nature  relever leur crdit et leur rputation[809].
L'abb dit au surintendant qu'il tait un voleur, qu'il avait dpens
dix-huit millions en btiments, que sa table lui cotait autant que
celle du roi, et qu'il entretenait un grand nombre de femmes qu'il lui
nomma. De son ct, le surintendant reprocha  son frre ses ridicules
amours avec madame de Chtillon. Cette scne scandaleuse parvint au
cardinal. L'abb Fouquet, si l'on en croit Gui-Patin, chargea tellement
son frre, qu'on tenait le surintendant en tat d'tre pendu.

Gui-Patin, qui n'aimait pas les financiers, est suspect dans ses
assertions contre Fouquet. Celui-ci crut cependant ncessaire de se
justifier dans un entretien avec le cardinal et de faire agir auprs de
lui quelques-uns de ses confidents. Il se servit surtout d'Hugues de
Lyonne, qui avait t longtemps secrtaire de Mazarin et qui tait rest
un de ses familiers. De Lyonne crivait  Fouquet, le 16 fvrier[810]:
Je vous avertirai que Son minence m'a dit que vous lui aviez tenu un
discours qui l'avait infiniment satisfait. Je suis au dsespoir que,
quand il me disait cela, M. le chancelier est entr, qui a rompu cet
entretien, dans lequel, s'il ft entr dans le dtail, j'avais la plus
belle occasion du monde de pousser la chose et de dire peut-tre ce que
vous n'aviez pas dit. Je compte nanmoins pour beaucoup que votre
discours lui ait plu, et il me semble qu'il y a  en tirer des
conjectures fort avantageuses.

D'autres avis taient moins favorables. Une personne de la cour, dont
l'criture ne nous est pas connue, rvlait nettement au surintendant
les dispositions hostiles de Mazarin. Elle lui crivait, le 4 mars:
Quelqu'un de chez le marchal[811] dit hier soir que vous lui aviez
rendu de fort mauvais offices auprs de M. le cardinal, lequel n'a pas
tant tmoign de considration pour lui au roi qu'il esprait. On dit
que le cardinal ne lui a parl avantageusement que de MM. de Lyonne et
le Tellier; que, s'il ne meurt point, vous tes perdu, et que vous avez
donn quantit d'argent chez la reine pour vous y faire des cratures.
Dans l'tat o sont les choses, ne pensez point, s'il vous plat,  me
voir. Il ne faut point vous divertir de vos affaires, et, quand je
n'aurai plus rien qui vous regarde  vous apprendre, je plaindrai fort
le temps que vous perdriez  un entretien aussi peu agrable que le
mien.

D'autres tenaient Fouquet au courant des progrs de la maladie.
Pellisson me dit l'autre jour, crit au surintendant une dame de la
cour[812], que vous ne seriez pas fch de savoir ce que l'abb de Maure
avait jug du mal de M. le cardinal. Si M. d'pernon vous a vu depuis,
je suis persuade qu'il ne vous en aura rien cel; mais, comme je n'en
suis pas assure, je vous dirai que, de la manire dont on le traite, il
ne croit pas qu'il en puisse rchapper ni mme qu'il puisse longtemps
continuer les remdes qu'on lui donne. La mme personne, qui parat
sincrement dvoue  Fouquet, lui crivait encore, le 2 mars[813]: Je
ne sais rien de nouveau aujourd'hui, qu'une chose qui me dplairait
infiniment si elle se trouvait vritable: c'est que la parole est donne
du mariage de mademoiselle Marianne[814] avec le marquis de Villeroi.
J'en craindrais les suites avantageuses pour lui, et je ne puis
m'empcher de le har depuis que je sais qu'il n'est pas de vos amis.

Ces bruits n'taient pas fonds; mais il n'est pas sans intrt de voir
l'agitation qui rgnait  la cour, les nouvelles qui y circulaient, les
partis qui se dessinaient, les noms des candidats dsigns comme
successeurs de Mazarin. Le marchal de Villeroi, ancien gouverneur de
Louis XIV, tait un des prtendants  la place de premier ministre, et
le crdit qu'un mariage avec une nice du cardinal aurait donn  son
fils semblait en faire un comptiteur redoutable pour Fouquet. Ainsi
raisonnaient les courtisans, qui ne connaissaient gure mieux la vrit
que le bourgeois Gui-Patin, dont les lettres rptent  peu prs les
mmes nouvelles, avec assaisonnement de remarques satiriques.

Ce qui parat certain, au milieu de ces bruits souvent contradictoires,
c'est que Mazarin rvla au roi les dilapidations et les vues
ambitieuses de Fouquet, tout en reconnaissant qu'il avait de grands
talents, et qu'il serait capable de bien servir l'tat si on pouvait le
gurir de sa passion pour les femmes et mettre un terme  ses
prodigalits dans la construction des btiments. C'est ce qui rsulte
d'une dclaration de la reine mre, rvle par son confesseur[815].
Outre de Lyonne et le Tellier, Mazarin recommanda  Louis XIV son
intendant Colbert. Les paroles du cardinal mritent d'tre conserves.
Sire, je vous dois tout, dit-il au roi, mais je crois m'acquitter en
quelque manire en vous donnant Colbert[816].

Peu de temps avant sa mort, Mazarin conclut un mariage qui semblait
assurer un brillant avenir  une de ses nices, Hortense Mancini. Elle
pousa Jean-Armand de la Porte, fils du marchal de la Meilleraye, qui
prit le nom de duc de Mazarin. Hortense Mancini lui apporta en dot trois
millions six cent mille livres d'argent comptant, les gouvernements de
la Fre, de Vincennes, et les duchs de Ponthieu et de Mayenne[817].

Mazarin mourut le 9 mars 1661. Ce fut le jeune Brienne qui l'annona le
premier  Fouquet[818]. Il rencontra le surintendant, qui se rendait 
pied de sa maison de Saint-Mand au chteau de Vincennes, en traversant
les jardins. Brienne fit aussitt arrter son carrosse, en descendit et
prvint Fouquet. Le cardinal est donc mort? rpliqua celui-ci avec
quelque surprise. Je ne sais plus  qui me fier; les gens ne font jamais
les choses qu' demi. Ah! que cela est fcheux! Le roi m'attend, et je
devrais tre l des premiers. Mon Dieu! monsieur de Brienne, dites-moi
ce qui s'est pass, afin que je ne fasse pas de fautes par ignorance.
Le jeune secrtaire d'tat lui conta tout en peu de mots, et continua sa
route vers Paris pour avertir le chancelier. Quant  Fouquet, lorsqu'il
arriva  Vincennes, il trouva dj le roi en confrence avec les
secrtaires d'tat de Lyonne et le Tellier.




CHAPITRE XXX

--MARS 1661--

Rsolution que prend Louis XIV  la mort de Mazarin.--La cour ne
croit pas qu'il puisse y persister.--Fouquet espre s'emparer du
ministre.--Portrait du surintendant  cette poque.--Il est tromp
par Louis XIV.--Caractre du jeune roi.--Ses maximes.--Son
application au travail.--Ministres dont il s'entoure et secret
qu'il leur impose.--Surveillance qu'il fait exercer sur Fouquet par
Colbert.--Le surintendant cherche  entourer le roi d'espions et
espre le dominer par ses matresses.--Socit de madame la
Comtesse.--Appuis que s'y mnage Fouquet.


Le lendemain de la mort de Mazarin, Louis XIV runit le chancelier
Pierre Sguier, le surintendant Fouquet, et les ministres d'tat le
Tellier, de Lyonne, Lomnie de Brienne, Duplessis-Gungaud, Phlypeaux
de la Vrillire; et, s'adressant au chancelier: Monsieur, lui
dit-il[819], je vous ai fait assembler avec mes ministres et mes
secrtaires d'tat pour vous dire que jusqu' prsent j'ai bien voulu
laisser gouverner mes affaires par feu M. le cardinal: il est temps que
je les gouverne moi-mme. Vous m'aiderez de vos conseils quand je vous
les demanderai. Hors le courant du sceau[820], auquel je ne prtends
rien changer, je vous prie et vous ordonne, monsieur le chancelier, de
ne rien sceller en commandement que par mes ordres et sans m'en avoir
parl,  moins qu'un secrtaire d'tat ne vous les porte de ma part.
Ensuite le roi se tourna vers les secrtaires d'tat, et leur dit: Et
vous, messieurs, je vous dfends de rien signer, pas mme une sauvegarde
ou un passe-port sans mon commandement; de me rendre compte chaque jour
 moi-mme, et de ne favoriser personne dans vos rles du mois. Et vous,
monsieur le surintendant, je vous ai expliqu mes volonts; je vous prie
de vous servir de Colbert, que feu M. le cardinal m'a recommand[821].

On crut que le roi, qui s'imposait une si lourde tche, s'en fatiguerait
bientt. Un prince de vingt-trois ans, accoutum  laisser au cardinal
Mazarin et  sa mre le soin des affaires publiques, ne paraissait pas
capable d'une pareille application au travail. On ne connaissait pas
encore Louis XIV; mais peu  peu on vit se dvelopper ses grandes
qualits: il avait une volont forte et persvrantes[822], un profond
sentiment des devoirs que son rang lui imposait, une dignit majestueuse
en toutes choses[823], enfin un instinct suprieur du bon et du beau
qui supplait souvent aux dfauts de son ducation. Il savait discerner
le mrite et le rcompenser. Pntr de la ncessit du travail, il
voulut tout connatre par lui-mme, finances, justice, guerre, politique
extrieure; et il s'y appliqua avec un zle qui se soutint pendant
cinquante-quatre ans. Au mrite d'un souverain actif et rsolu,
intelligent et laborieux, Louis XIV joignait un profond secret. Personne
ne fut plus matre de lui-mme, et Fouquet ne tarda pas  prouver 
quel point le jeune roi savait porter la dissimulation. En mme temps
Louis XIV tait convaincu de la ncessit de concentrer fortement son
autorit: On doit demeurer d'accord, disait-il  son fils[824], qu'il
n'est rien qui tablisse avec tant de sret le bonheur et le repos des
provinces que la parfaite runion de toute l'autorit dans la personne
du souverain. Il ne parlait qu'avec indignation des monarchies o le
roi est forc de se soumettre  la volont nationale[825]: Il est
certain que cet assujettissement, qui met le souverain dans la ncessit
de prendre la loi de ses peuples, est la dernire calamit o puisse
tomber un homme de notre rang.

En 1661, l'orgueil et l'infatuation de la puissance n'avaient pas encore
altr les qualits de Louis XIV. Les ides que lui-mme a exposes sur
les devoirs des souverains mritent d'tre rappeles et mdites: Il
ne faut pas vous imaginer, dit-il  son fils[826], que les affaires
d'tat soient comme ces endroits pineux et obscurs des sciences, o
l'esprit tche avec effort de s'lever au-dessus de lui-mme, le plus
souvent pour ne rien faire, et dont l'inutilit, au moins apparente,
nous rebute autant que la difficult. La fonction des rois consiste
principalement  laisser agir le bon sens, qui agit toujours
naturellement sans peine. Ce qui nous occupe est quelquefois moins
difficile que ce qui nous amuserait seulement. L'utilit suit toujours.
Un roi, quelque clairs et habiles que soient ses ministres, ne porte
point la main  l'ouvrage sans qu'il y paraisse. Le succs, qui plat en
toutes les choses du monde jusqu'aux moindres, charme en celle-ci comme
on la plus grande de toutes, et nulle satisfaction n'gale celle de
remarquer chaque jour quelque progrs  des entreprises glorieuses et
hautes, et  la flicit des peuples, dont on a form soi-mme le plan
et le dessein. Tout ce qui est le plus ncessaire  ce travail est en
mme temps agrable: car c'est, en un mot, mon fils, avoir les yeux
ouverts sur toute la terre, apprendre incessamment des nouvelles de
toutes les provinces et de toutes les nations, le secret de toutes les
cours, l'humeur et le faible de tous les princes et de tous les
ministres trangers, tre inform d'un nombre infini de choses qu'on
croit que nous ignorons, voir autour de nous-mmes ce qu'on nous cache
avec le plus de soin, et dcouvrir les vues les plus loignes de nos
propres courtisans.

Fouquet et les autres ministres taient bien loin de croire au zle
rflchi et srieux que le jeune Louis XIV apportait  son _mtier de
roi_, pour me servir de ses propres expressions. La persvrance dans
cette application aux affaires leur paraissait surtout impossible pour
un prince entour de tant de sductions. Le surintendant rsolut de
laisser s'puiser cette premire ardeur. Il esprait entraner ensuite
Louis XIV dans un tourbillon de plaisirs qui lui feraient oublier le
soin du gouvernement, et alors, dployant cette grce naturelle qui
charmait tous ceux qui l'approchaient, il comptait s'emparer de l'esprit
du prince et le dcharger du fardeau des affaires. Tel fut son but et
son plan de conduite pendant les six mois qui s'coulrent de la mort de
Mazarin jusqu' son arrestation, du 9 mars au 5 septembre 1661. C'est 
dmler cette intrigue, o le surintendant mit tout en oeuvre pour
s'emparer du pouvoir, que nous devons nous attacher. D'un ct un
ministre astucieux, servi par d'innombrables espions, second par Olympe
Mancini et par la foule des courtisans, semble marcher  la souveraine
puissance; de l'autre, un jeune roi, que l'on croyait incapable de
diriger l'tat, mais qui, plein du sentiment de ses devoirs et des plus
hautes penses, aspirait  lever l'autorit royale et la France avec
elle, surveille avec vigilance toutes les dmarches de ses ministres,
dcouvre les fraudes du surintendant, djoue ses projets ambitieux et
triomphe de ses intrigues. Ce spectacle, o se montre le gnie de Louis
XIV, avec sa finesse et sa force, mrite d'tre tudi dans ses moindres
dtails.

Louis XIV commena par former son conseil de trois ministres
exclusivement, afin de donner aux actes de son gouvernement ce secret
profond dont il aimait  s'envelopper. Il n'y appela que le Tellier, de
Lyonne et Fouquet: le premier avait une longue exprience des affaires,
et sa fidlit avait t prouve pendant les troubles de la
minorit[827]. De Lyonne tait instruit  fond des affaires trangres,
et le cardinal mourant l'avait recommand au roi. Quant  Fouquet, l'on
pourra trouver trange, dit Louis XIV dans ses _Mmoires_[828], que
j'aie voulu me servir de lui, quand on saura que ds ce temps-l ses
voleries m'taient connues; mais je savais qu'il avait de l'esprit et
une grande connaissance du dedans de l'tat, ce qui me faisait imaginer
que, pourvu qu'il avout ses fautes passes et promit de se corriger, il
pourrait me rendre de bons services.

Les contemporains nous ont peint les trois ministres que Louis XIV
appelait  son conseil[829]. Michel le Tellier, secrtaire d'tat depuis
1643, avait toutes les grces de l'extrieur, que retracent fidlement
ses portraits: un visage agrable, les yeux brillants, les couleurs du
teint vives, un sourire spirituel. Son esprit tait doux, facile,
insinuant. Il parlait avec tant de mesure et de circonspection, qu'on le
croyait toujours plus habile qu'il n'tait; souvent sa rserve, qui
venait de l'ignorance, passait pour sagesse. Modeste sans affectation,
cachant sa faveur avec autant de soin que ses richesses, il n'avait
point oubli que son grand-pre avait t simple conseiller  la cour
des aides. Il ne fit jamais vanit d'une pompeuse et fausse gnalogie,
et, bien loin d'exciter l'envie par son faste, comme Fouquet, il vivait
avec simplicit et se contentait d'une modeste campagne  Chaville. Le
Tellier se connaissait assez lui-mme et tait assez matre de ses
passions pour ne pas aspirer au premier rang; mais il remplissait avec
exactitude les fonctions de sa charge, et ne s'en laissait jamais
distraire par les plaisirs. Facile et poli dans le commerce ordinaire de
la vie, il tait ennemi dangereux, et attendait avec patience l'occasion
de frapper ceux qui l'avaient offens. Sa rconciliation avec Fouquet,
pendant le sjour de la cour  Toulouse, avait t plus apparente que
relle. Il redoutait les intrigues du surintendant et tait scandalis
de ses folles prodigalits. Ainsi Fouquet ne pouvait compter sur lui
pour la ralisation de ses vues ambitieuses.

Il n'en tait pas de mme d'Hugues de Lyonne. Nous avons dj vu par
quels liens ce ministre tait enchan  Fouquet[830]. Joueur et
dissipateur, entran par les plaisirs et n'pargnant rien pour
satisfaire ses gots, de Lyonne prsentait un mlange de vertus et de
vices: ardent au travail et infatigable quand la ncessit l'exigeait,
mais d'ordinaire distrait par les plaisirs et ne donnant que quelques
heures aux affaires publiques, il regagnait par la vivacit de son
esprit le temps que ses passions lui faisaient perdre. Son gnie vif et
perant s'tait encore aiguis par la pratique des affaires et son
commerce habituel avec le cardinal Mazarin. Louis XIV, qui connaissait
bien de Lyonne, ses faiblesses comme ses qualits, s'en servait pour les
affaires trangres, auxquelles il tait minemment propre. Mais il ne
lui laissait aucune influence sur le gouvernement intrieur. Les deux
Brienne, pre et fils, qui possdaient la charge de secrtaires d'tat
pour les affaires trangres, ne faisaient que signer les dpches
rdiges par de Lyonne, quoique ce dernier n'et encore que le titre de
ministre d'tat.

Fouquet tait videmment le seul des trois ministres appels au conseil
secret que l'on pt considrer comme le successeur de Mazarin. Le
Tellier n'aspirait pas  une si haute fortune, et de Lyonne tait
renferm dans des attributions spciales. Le surintendant seul, par le
nombre de ses cratures, l'clat de son nom, la magnificence qu'il
talait, semblait destin au rang de premier ministre. Il avait
l'intelligence rapide, le travail prompt et facile. Sa conversation
tait vive et lgre, ses manires aises et nobles. Son esprit cultiv
charmait tous ceux qui l'entretenaient. Il avait l'abord facile et
rpondait toujours des choses agrables, de telle sorte qu'il renvoyait
 demi contents tous ceux qui venaient  son audience, lors mme qu'il
ne leur ouvrait pas sa bourse. Pour suffire aux occupations de ses deux
charges et aux plaisirs d'une vie dissipe, Fouquet passait une partie
des nuits  crire, dans son lit, les rideaux ferms[831]; il disait que
le grand jour lui donnait de perptuelles distractions. Ce mlange de
plaisirs et de travaux ne tarda pas  altrer sa sant. Il tait sujet,
en 1661,  des accs de fivre intermittente; mais ni les conseils de
ses amis, ni le soin de sa sant, ni les avertissements de sa
conscience, ne purent prvaloir sur ses passions et l'arrter dans la
voie fatale o il tait entran.

Louis XIV, qui tait dcid  mettre un terme aux dilapidations de
Fouquet, n'avait pas encore rsolu de le perdre. Il le prit en
particulier et lui dclara qu'il voulait tre roi et avoir une
connaissance exacte et complte des affaires[832]; qu'il commencerait
par les finances, comme la partie la plus importante de
l'administration, et s'efforcerait d'y rtablir l'ordre et la
rgularit. Il demanda au surintendant de l'instruire exactement de tous
les dtails, et le conjura de ne lui rien cacher, dclarant qu'il se
servirait toujours de lui, pourvu qu'il le reconnt sincre. Quant au
pass, il tait dispos  l'oublier; mais il voulait qu' l'avenir le
surintendant lui fit connatre avec vrit l'tat des finances. Fouquet
protesta de son dvouement et de sa bonne foi; mais, au lieu de profiter
de l'occasion que lui offrait le roi pour sortir des voies tortueuses et
criminelles o il s'tait engag, il s'y plongea de plus en plus.

Cependant, si l'on en croit un contemporain qui se dit bien
inform[833], les sages avis ne manqurent pas au surintendant. Il avait
runi ses commis, Bruant, Pellisson, Girardin[834], et leur avait fait
part des paroles du roi. Ils lui firent remarquer qu'il y avait autant
de bont que de fermet dans les demandes du prince, et qu'il serait
dangereux de ne pas dfrer  ses ordres. Mais Fouquet se moqua d'eux et
prtendit qu'un jeune roi, livr  ses passions, ne serait pas longtemps
fidle  ses projets de travail. Il lui faudrait, disait-il, consacrer
au moins huit heures par jour  des dtails fastidieux. Comment supposer
qu'il s'y appliquerait avec persvrance, pendant que les plaisirs
l'appelaient de toutes parts? Confiant dans cette pense, Fouquet
prsenta  Louis XIV des tats falsifis. Pendant cinq mois le
surintendant tenta de tromper ainsi le roi, sans que la patience du
prince se lasst. Chaque jour Fouquet exposait  Louis XIV les dpenses
en grand dtail; il les exagrait, et au contraire diminuait les
recettes. Le roi remettait tous les soirs ces tats  Colbert, qu'il
avait nomm intendant des finances, avec mission spciale de surveiller
Fouquet. Colbert indiquait au roi les faussets de ces tats, et le
lendemain Louis XIV insistait auprs de Fouquet pour obtenir la
rectification des erreurs, sans cependant lui dcouvrir qu'il tait
instruit de ses fraudes. Fouquet persistait dans ses mensonges et
croyait que le roi en tait dupe.

Ce qui contribuait  entretenir l'illusion du surintendant, c'est qu'il
avait gagn la plupart de ceux qui entouraient Louis XIV, et il se
croyait parfaitement instruit de toutes ses penses. Langlade et
Bartet, deux des secrtaires du cabinet, lui taient vendus. Les jeunes
courtisans qui paraissaient les compagnons assidus du roi, les
Marsillac, les Guiche, les Vardes, recevaient et souvent sollicitaient
du surintendant des pensions ou gratifications. Marsillac surtout, que
les contemporains reprsentent comme l'ami du roi, tait (du moins
Fouquet le croyait) compltement dans ses intrts[835]. C'tait  ce
courtisan que Louis XIV crivait, aprs l'avoir nomm grand matre de la
garde-robe: Je me rjouis comme votre ami du prsent que je vous ai
fait comme votre matre[836].

Fouquet se croyait galement sr des femmes au milieu desquelles vivait
le roi. Louis XIV semblait alors domin par la comtesse de Soissons,
dont nous avons dj parl antrieurement[837]. Olympe Mancini avait
repris sur ce prince l'ascendant qu'elle avait jadis exerc. Marie
depuis deux ans au prince Eugne de Savoie-Carignan, comte de Soissons,
elle n'tait plus dsigne que sous le nom de madame la Comtesse. Sa
charge de surintendante de la maison de la reine, l'clat de sa beaut,
celle des jeunes femmes dont elle savait s'entourer, leur esprit
d'intrigue et de galanterie, tout contribuait  faire de madame la
Comtesse l'arbitre de la mode et de l'opinion. Son rgne fut court, mais
brillant. La reine mre avait d'abord vu avec plaisir l'ascendant
d'Olympe Mancini sur le roi[838]. C'tait un moyen de faire oublier
Marie Mancini, dont la passion tout autrement profonde aspirait au
trne. Mais elle ne tarda pas  s'apercevoir des dangers que prsentait
cette cabale.

La socit de madame la Comtesse tait trop avide et trop peu
scrupuleuse pour que le surintendant n'y fit pas de faciles conqutes.
Parmi les femmes qui y brillaient du plus vif clat, on remarquait
madame de Valentinois, fille du marchal de Gramont et soeur du comte de
Guiche. Si l'on en croit Conrart et Valant[839], qui ont transcrit dans
leurs recueils de prtendues lettres trouves dans la cassette de
Fouquet, madame de Valentinois aurait t une des matresses du galant
surintendant. Mais la lettre qu'ils lui attribuent parat venir d'une
entremetteuse vulgaire. D'ailleurs, j'ai dj fait remarquer que ces
lettres n'avaient aucune authenticit. Toutefois d'autres documents, qui
mritent plus de confiance, prouvent que madame de Valentinois tait, en
effet, signale par la chronique scandaleuse comme entretenant des
intrigues avec Fouquet. Il a dj t question des lettres d'une
entremetteuse, nomme la Loy, lettres qui forment la plus grande partie
des papiers saisis dans la cassette de Fouquet et conservs par Baluze.
Cette femme fait plusieurs fois allusion aux bruits qui avaient couru
sur les relations de Fouquet avec madame de Valentinois. Racontant une
conversation des filles de la reine, elle crit  Fouquet[840]: Comme
l'on parla de choses et d'autres, et que l'on vint  tomber sur votre
chapitre, mademoiselle de Fouilloux nous dit qu'elle savait de bonne
part que vous tiez passionnment amoureux de mademoiselle de
Valentinois, et que mademoiselle de Beaulieu[841] faisait l'intrigue. Je
vis que mademoiselle de Menneville[842] changea de couleur, et devint
rouge et les yeux tincelants. Les larmes lui tombrent. En mme temps,
comme elle vit cela, elle se leva et s'en alla vers la fentre, feignant
d'avoir mal  la tte et aux yeux. J'ai peur que mademoiselle de
Fouilloux n'ait pris garde  cela; car elle la regarda fort, et, aprs
qu'elle fut sortie, je fis ce que je pus pour lui remettre l'esprit,
disant qu'assurment c'tait une mme plaisanterie que celle qu'on avait
voulu faire de mademoiselle de Pons; mais, quelque chose que je lui
pusse dire, je ne pus lui ter l'inquitude.

Comment s'tonner d'ailleurs que madame de Valentinois ait t en butte
 la mdisance ou  la calomnie, lorsqu'on la voit, dans les _Mmoires_
de Saint-Simon, jouer un si trange personnage? Lauzun en tait pris et
se crut tromp par cette belle et galante dame. Il s'en vengea avec une
audace inoue. Une aprs-dne d't qu'il tait all  Saint-Cloud,
il trouva Madame[843] et sa cour assises  terre sur le parquet pour se
rafrachir, et madame de Monaco[844],  demi couche, une main renverse
par terre. Lauzun se met en galanterie avec les dames et tourne si bien,
qu'il appuie son talon dans le creux de la main de madame de Monaco, y
fait la pirouette et s'en va. Madame de Monaco eut la force de ne point
crier et de s'en taire[845]. Une autre anecdote, galement raconte par
Saint-Simon, prouverait, si l'on en croyait le Gascon Lauzun, que madame
de Valentinois entretenait avec Louis XIV un commerce rgulier de
galanterie. Il ne serait pas tonnant que cette beaut fragile n'et pas
rsist aux sductions du surintendant.

Ce qui est certain, c'est que plusieurs des filles d'honneur de la reine
qui brillaient dans la socit d'Olympe Mancini recevaient des pensions
de Fouquet. Une chanson de l'poque numre ces filles d'honneur, en
caractrisant leur esprit et leur beaut[846]. En voici deux couplets
qui s'appliquent  celles qui figureront dans l'histoire du
surintendant:

    FOUILLOUX, sans songer  plaire,
    Plat pourtant infiniment
    Par un air libre et charmant.
    C'est un dessein tmraire
    Que d'attaquer sa rigueur.
    Si j'eusse t sans affaires,
    La belle aurait eu mon coeur.
    . . . . . . . . . . . . . .
    Toute la cour est prise
    De ces attraits glorieux
    Dont vous enchantez les yeux,
    MENNEVILLE; ma franchise
    S'y devrait bien engager;
    Mais mon coeur est place prise,
    Et vous n'y sauriez loger.
    . . . . . . . . . . . . . .

Bnigne de Meaux du Fouilloux, dont il est question dans le premier
couplet, tait amie intime de la comtesse de Soissons; elle recevait une
pension de Fouquet, le servait avec zle dans toutes les intrigues de
cour, et l'instruisait des mystres de cette cabale o des dehors lgers
couvraient de dangereuses passions. C'est ce qui rsulte de documents
parfaitement authentiques. On y voit assez clairement les efforts de
cette cabale pour enchaner Louis XIV et l'endormir dans les plaisirs.




CHAPITRE XXXI

--MARS-AVRIL 1661--

Bnigne de Meaux du Fouilloux, une des amies de la comtesse de
Soissons, reoit une pension du surintendant.--Caractre de cette
personne. Elle s'efforce de gagner des partisans  Fouquet.--Le
surintendant l'emploie pour l'acquisition de la charge de capitaine
gnral des galres.--Rle de mademoiselle de la Motte d'Argencourt
dans cette affaire; sa disgrce.--Mademoiselle du Fouilloux avertit
le surintendant de tout ce qu'elle dcouvre des amours du
roi.--Elle est dupe de la dissimulation de Louis XIV.--Henriette
d'Angleterre, duchesse d'Orlans.--Mademoiselle de la
Vallire.--Haine de mademoiselle de Fouilloux et de la comtesse de
Soissons contre elle.--Ce que serait devenu Louis XIV s'il et t
subjugu par cette socit.--Fermet et discernement de Louis XIV
au milieu de cette cour dissolue.


Mademoiselle du Fouilloux avait fait son apparition  la cour en 1652;
elle y fut remarque immdiatement pour sa beaut et sa grce[847]:

    Une fleur frache et printanire,
    Un nouvel astre, une lumire,
    Savoir l'aimable du Fouilloux,
    Dont plusieurs beaux yeux sont jaloux,
    D'autant que cette demoiselle
    Est charmante, brillante et belle,
    Ayant pour escorte l'Amour,
    A fait son entre  la cour.
    Et pris le nom, cette semaine,
    De fille d'honneur de la reine;
    Et le roi, se ramentevant[848]
    Que son feu frre ci-devant
    tait mort, lui, rendant service
    Dans le mtier de la milice,
    Lui donne en rtribution
    Deux mil livres de pension.

Vive, spirituelle, aimable et peu scrupuleuse, mademoiselle du Fouilloux
obtint bientt une sorte de clbrit dans cette cour brillante et de
moeurs faciles. Mademoiselle de Menneville la surpassait en beaut[849];
mais mademoiselle du Fouilloux avait plus d'esprit et de gaiet. On la
voit figurer dans la plupart des ballets, o Louis XIV lui-mme aimait 
jouer un rle. Loret, qui chante sur un ton moiti srieux, moiti
burlesque, toutes les ftes de la cour, ne manque jamais d'y mler
l'loge de mademoiselle du Fouilloux[850]. Il dit en parlant d'un ballet
dans en janvier 1658:

    Fouilloux, l'une des trois pucelles,
    Comme elle est belle entre les belles,
    Par ses attraits, toujours vainqueurs,
    Y faisait des rafles de coeurs.

En 1661, mademoiselle du Fouilloux avait encore conserv tout l'clat de
sa beaut. Le jeune Racine, qui tait alors relgu au fond d'une
province, voulant citer  son ami la Fontaine des types de beaut, n'en
trouve pas de plus connus que ceux de mesdemoiselles du Fouilloux et de
Menneville[851]: Je ne me saurais empcher de vous dire un mot des
beauts de cette province... Il n'y a pas une villageoise, pas une
savetire, qui ne disputt de beaut avec les Fouilloux et les
Menneville... Toutes les femmes y sont clatantes, et s'y ajustent d'une
faon qui leur est la plus naturelle du monde; et pour ce qui est de
leur personne.

Color verus, corpus solidum et succi plenum.

Ainsi, d'aprs la citation mme de Racine, l'clat du teint, qui n'avait
pas besoin des artifices de la parure, les charmes de la jeunesse et de
la sant, se runissaient pour faire de ces filles de la reine des
modles d'une beaut parfaite.

Fouquet s'y laissa sduire et s'effora en mme temps de faire de
mademoiselle du Fouilloux un auxiliaire de sa politique. Nous avons dj
vu une jeune fille[852] mettre la finesse et les grces de son esprit au
service des vues ambitieuses du surintendant. Je n'insisterai pas sur
les relations de mademoiselle du Fouilloux et de Fouquet. Il est
difficile de supposer que le voluptueux surintendant et une jeune fille
clbre pour sa beaut et de moeurs lgres n'aient trait que des
questions politiques dans leurs frquentes entrevues, constates par la
correspondance de l'entremetteuse. On voit mme que cette femme a la
prcaution d'viter que mademoiselle du Fouilloux n'aille chez Fouquet
en mme temps que mademoiselle de Menneville. Elle crivait au
surintendant[853]: Mademoiselle du Fouilloux m'a dit qu'elle ne pouvait
vous aller parler aujourd'hui, parce qu'elle est oblige d'aller avec
Madame  la chasse. Elle m'a dit de savoir de vous quelle heure vous
sera la plus commode demain,  deux heures aprs-midi ou  quatre
heures; car elle n'y pourra aller qu' l'une ou l'autre de ces
heures-l. Pour la personne que vous savez[854], je crois qu'il n'est
pas  propos qu'elle aille chez vous avec Fouilloux. Assurment elles
nuiraient l'une  l'autre; il faut qu'elles y aillent sparment. Je
crois que Fouilloux ira seule avec une gouvernante. Que je sache, s'il
vous plat, demain matin l'heure qui vous sera la plus commode.

Ce qui est tabli par cette lettre et par bien d'autres, c'est que
mademoiselle du Fouilloux avait des entrevues avec Fouquet, et il est
prouv d'ailleurs que cette personne, qui joignait le got du solide et
du positif  un ardent esprit d'intrigue, recevait une pension du
surintendant. L'entremetteuse tait charge de la toucher et de la lui
transmettre. Je vous dirai, crivait-elle  Fouquet[855], que j'ai vu
Fouilloux prte  me prier de trouver moyen de vous dire, comme de mon
chef, que je savais bien que vous lui feriez un grand plaisir, si sur la
pension de cette anne vous lui vouliez avancer cent pistoles.

En se vendant  Fouquet, mademoiselle du Fouilloux avait cherch, en
fille prudente et avise,  s'assurer un mari pour l'poque o elle
voudrait faire une fin. Elle avait jet les yeux sur un des seigneurs de
la cour, personnage de noble famille et d'humeur dbonnaire, le marquis
d'Alluye (Paul d'Escoubleau). Elle sut l'enivrer et le fasciner au point
de le tenir pendant prs de dix annes sous son empire. Ds le temps du
voyage de Louis XIV  Lyon, en 1658, elle entretenait avec lui des
relations qui taient connues de toute la cour[856]. Comme la famille du
marquis d'Alluye s'opposait  son mariage avec une personne sans fortune
et d'une conduite justement suspecte, il fallut attendre jusqu'en 1666,
poque o la mort de Charles d'Escoubleau, pre du marquis, leva le
principal obstacle[857]. Dans cet intervalle, mademoiselle du Fouilloux
ne cessa de veiller sur le marquis; les espions du surintendant taient
 ses ordres et lui rendaient bon compte de la conduite de Paul
d'Escoubleau. J'ai dit  mademoiselle du Fouilloux, crivait
l'entremetteuse  Fouquet, ce que vous m'avez mand touchant le marquis
d'Alluye. Elle m'a prie d'aller vous trouver,  quelque prix que ce
ft, et de vous supplier, de sa part, de savoir si c'est lui qui cherche
 se marier: que tous les jours il lui crit des lettres du contraire,
o il lui fait mille protestations d'amiti; que, pour son pre, elle
sait qu'il fait tout ce qu'il peut pour l'obliger  se marier. C'est
pourquoi elle vous supplie de vous informer lequel c'est qui fait les
pas pour cela et de qui l'on parle.

Mademoiselle du Fouilloux ne rendait pas  Fouquet moins de services
qu'elle n'en recevait. Le surintendant l'employa particulirement pour
dcider le marquis de Richelieu  cder la charge de gnral des galres
au marquis de Crqui, gendre de madame du Plessis-Bellire. Fouquet
attachait une grande importance  cette affaire, par des raisons que
nous avons exposes plus haut[858]. Il s'agissait pour lui de s'emparer
de la flotte de la Mditerrane et d'ajouter  la puissance navale, dont
il disposait dj, les galres de Toulon et de Marseille. L'affaire
parut d'abord difficile. Fouquet chargea mademoiselle du Fouilloux d'en
parler  mademoiselle de la Motte-d'Argencourt, une des filles de la
reine, qui avait grand crdit sur le marquis de Richelieu[859].
L'entremetteuse, rendant compte du rsultat de ces dmarches  Fouquet,
lui crivait[860]: Mademoiselle du Fouilloux m'a promis de faire tout
ce qu'elle pourrait humainement pour l'affaire que vous savez; mais elle
m'a dit que mademoiselle de La Motte n'avait pas sur M. de Richelieu le
pouvoir qu'il a sur elle; qu'il lui faisait faire une partie de ce qu'il
veut, et que, elle, n'en usait pas de mme. Elle a mme ajout qu'il
n'y avait que deux jours que M. de Richelieu lui avait dit qu'il y
prirait ou qu'il aurait cette charge, et qu'il n'avait pas de l'argent
rien que pour les galres; mais qu'il en avait encore pour le
gouvernement du Havre, et que l'argent pour tout cela tait tout prt.
Il l'avait mme prie de parler encore  madame la Comtesse pour lui,
mais qu' votre considration elle (mademoiselle de La Motte) ne le fera
pas, et qu'au contraire elle fera tout ce qu'elle pourra pour dtourner
les bons sentiments que madame la Comtesse a pour M. de Richelieu. Car
elle m'a dit de vous avertir que madame la Comtesse se dclare fort pour
M. de Richelieu contre M. de Crqui. Elle a ajout que madame de
Beauvais[861] fait tout ce qu'elle peut envers la reine mre. Elle m'a
prie de vous aller avertir de toutes ces choses, et de vous assurer
qu'il n'y avait rien qu'elle ne fit pour vous et qu'elle y fera tout ce
qu'il se pourra dans cette rencontre, comme en tout ce  quoi vous
voudrez l'employer. Mais elle vous prie que tout ce qu'elle vous fera
dire soit fort secret, et elle ne veut pas que qui que ce soit autre que
moi sache qu'elle a relation avec vous. Elle m'a dit de vous voir tous
les jours si cela se peut et que je sache ce que vous voudrez qu'elle
dise et fasse, et par mme moyen elle me dira ce qu'elle apprendra. Elle
m'a rpt qu'elle a peur que vous n'ayez pas satisfaction dans cette
affaire.

Pendant mon absence elle tait dans la plus grande peine du monde que
je fusse de retour pour vous dire, de sa part, que vous fissiez grande
civilit  madame la comtesse de Soissons; que vous ayez cent petites
complaisances pour elle, et elle m'a dit de vous dire que elle ne vous
mandait pas cela sans raison et que dans peu elle me les dirait pour
vous les rpter. En vrit, elle m'a parl tout  fait de bonne faon.
Cette lettre se termine comme la plupart des billets de l'entremetteuse
par une demande d'argent: Mademoiselle du Fouilloux m'a assur que de
tout l'argent que vous lui avez fait donner, elle n'en a pas pay un
sou, et elle a tout jou.

Quelques jours aprs, la mme personne crivait encore  Fouquet[862],
pour lui annoncer que l'affaire paraissait en meilleure voie. Elle ne
manque pas d'insister sur les services rendus au surintendant par
mademoiselle du Fouilloux et la comtesse de Soissons. J'ai vu
mademoiselle du Fouilloux, qui m'a dit qu'elle avait parl  madame la
Comtesse, et qu'elle vous promettait qu'elle ne serait point contre vos
sentiments. Elle lui parlera encore aujourd'hui. Elle m'a dit de vous
dire qu'elle avait su de mademoiselle de La Motte que le marquis de
Richelieu lui a dit qu'il avait prsentement cinq cent mille livres, et
qu'il lui fallait encore deux cent mille livres; qu'il tait all 
Paris pour les trouver, si bien que comme cela il n'a pas trop son
argent comptant. Elle croit mme qu'il en a encore moins qu'il ne dit.
Le marquis de Richelieu est de retour de cette aprs-dne[863]. Elle
dit qu'elle lui parlera encore ce soir et qu'elle en tirera ce qu'elle
pourra, et, comme elle part demain matin pour aller  Paris, elle m'a
dit que, s'il y avait quelque chose de consquence, elle me laisserait
un billet pour vous.

Mademoiselle du Fouilloux m'a fait entendre qu'elle tait dans la
confidence du roi et de Madame, et que le roi lui avait tmoign qu'il
tait fch de ce qu'elle allait  Paris et lui avait dit jusqu' trois
fois qu'elle ne manqut pas de revenir jeudi. Vous savez que le roi n'a
jamais aim personne qu'il n'ait voulu qu'elle ft de la
confidence[864], si bien que je crois qu'il en est ici de mme; elle m'a
charge aussi de vous dire que, si vous souhaitez de faire dire quelque
chose, soit touchant cette charge ou autre chose, par Madame au roi,
qu'elle le fera, sans que vous y paraissiez en rien. Enfin elle m'a dit
tout ce qui pouvait se dire l-dessus. Elle a ajout que, si elle voyait
qu'il ft  propos, elle intresserait mademoiselle de La Motte de
quelque chose.

L'affaire particulire dont Fouquet s'occupait alors, et pour laquelle
il avait employ mademoiselle du Fouilloux, russit. Le marquis de
Richelieu vendit au marquis de Crqui la charge de capitaine gnral des
galres, moyennant une somme de deux cent mille livres, qui fut paye
par Fouquet. Mademoiselle de La Motte d'Argencourt, dont il a t
plusieurs fois question dans cette ngociation, avait comme mademoiselle
du Fouilloux une rputation de beaut et de grce. Loret l'a clbre
dans sa lettre du 19 janvier 1658:

    Et la mignonne d'Argencour.
    Nouveau miracle de la cour.
    Avec des douceurs sans pareilles.
    Faisait adorer ses merveilles.
    Et soumettait, par ses beauts.
    Cent prcieuses liberts.

L'clat des amours du marquis du Richelieu et de mademoiselle de La
Motte entrana quelques mois plus tard la disgrce de cette fille de la
reine. Cet vnement est racont dans une des lettres trouves dans la
cassette de Fouquet. Il ne s'est rien pass de considrable en cette
cour, depuis que vous en tes parti, que le cong donn  mademoiselle
de La Motte par la reine mre. Ce fut M. de Guitry[865] qui eut ordre de
le lui dire la veille du dpart du roi. La reine mre souhaitait que la
chose se ft sans clat et que La Motte se retirt sous prtexte de
maladie ou quelque autre raison. Mais elle fut chez madame la Comtesse
le lendemain de bon matin, et, aprs avoir appel madame de Lyonne au
conseil, il fut rsolu qu'on engagerait la reine  prier la reine mre
en sa faveur. Cette rsolution prise, on chercha les moyens d'engager la
reine  faire cette prire. On crut que la voie de Molina[866] tait la
meilleure; on la prit, et l'abb de Gordes fut dpch vers elle. Il
s'acquitta fort heureusement de son message. Molina promit de s'employer
de tout son pouvoir et de faire agir la reine. En effet, comme la reine
mre revenait de la promenade, elle fut prie de la part de la reine
d'entrer dans son appartement seule, et y tant, la reine la pria avec
des termes pressants de pardonner  La Motte. Elle lui dit qu'elle
savait bien qu'elle n'aimait pas la galanterie; que si, aprs ce pardon,
La Motte ne vivait pas avec la dernire rgularit et ne servait pas
d'exemple aux filles de la reine mre et aux siennes, elle serait la
premire  prier la reine mre de la chasser. Et voyant que toute cette
loquence tait inutile, elle fit sortir La Motte tout en pleurs de son
cabinet o elle avait t enferme toute l'aprs-dne, qui vint se
jeter aux pieds de la reine mre, qui craignant de s'attendrir, ou,
comme elle a dit depuis, ne voulant pas lui reprocher sa mauvaise
conduite, passa dans le grand cabinet de la reine et fut entendre une
trs-mauvaise comdie espagnole.

Depuis, La Motte a fait prier la reine mre par la reine de souffrir
qu'elle se retirt au Val-de-Grce; ce qui lui a t refus par la reine
mre, parce qu'elle a dit qu'il y allait trop de monde, et on la met 
Chaillot.

Le sujet de sa disgrce est cont diversement. Les uns disent qu'elle a
crit une lettre o elle traite le marquis de Richelieu de tratre et de
perfide pour l'avoir abandonne, et que cette lettre a t intercepte.
Les autres que le marquis a voulu se rengager dans ce mme commerce avec
elle et qu'on l'a apprhend; qu'il lui a crit une lettre plus tendre
que toutes celles qu'il avait crites autrefois et qu'on a su qu'il
l'avait crite. On fait d'tranges contes d'elle, et c'est ce qui fait
qu'elle veut entrer dans un couvent que la reine mre lui choisira,
parce que, autrement, elle ne pourrait se justifier.

Je n'ai pu reconnatre l'criture de la personne qui crit ces nouvelles
au surintendant. Il ne serait pas impossible que ce ft mademoiselle du
Fouilloux elle-mme. Ce qui est certain, c'est qu'elle ne cessa pendant
toute cette poque de donner des renseignements  Fouquet sur l'tat de
la cour et sur les intrigues amoureuses de Louis XIV. Afin de vendre
plus cher ses services, l'entremetteuse ne manquait pas de rpter sans
cesse  Fouquet que mademoiselle du Fouilloux tait de toutes les
confidences du roi, et qu'elle partageait tous ses plaisirs. Elle
insistait avec un soin particulier sur les scnes qui pouvaient donner
au surintendant une haute ide du crdit de mademoiselle du Fouilloux et
de son influence sur Louis XIV; tmoin le passage suivant[867]: J'ai vu
mademoiselle du Fouilloux, qui m'a dit que mardi le roi s'enferma avec
Madame, madame la Comtesse, madame de Valentinois et les filles de
Madame, et ne voulut qu'aucun homme ni d'autre personne y ft. Elle me
dit qu'ils firent mille folies, jusqu' se jeter du vin les uns aux
autres; que le roi lui parla fort et lui tmoigna mille bonts; qu'elle
vous assure que ce ne sera rien que La Vallire, et que tout le tendre
va a Madame. Elle m'a dit que le roi a la dernire confiance en madame
la Comtesse, et qu'il lui dit les choses les plus particulires, mme
touchant les reines, et cent autres choses de cette force; qu'il n'y a
que deux jours l'on parla fort de vous au roi, lui en disant cent
biens, et elle a ajout que ce ne fut pas elle qui en dit le moins.

Cette lettre prouve que mademoiselle du Fouilloux fut dupe, aussi bien
que Fouquet et la plus grande partie de la cour, de la dissimulation de
Louis XIV. On le croyait pris de sa belle-soeur la duchesse d'Orlans,
et en ralit c'tait une des filles d'honneur de Madame, la tendre et
gracieuse La Vallire, qui avait tout son amour. Une passion vive et
sincre, jointe  la dignit de son caractre, que blessaient ces
orgies, sauva Louis XIV de la vie molle et voluptueuse o la comtesse de
Soissons et quelques filles de la reine auraient voulu l'enchaner. On
le croyait sous le charme et comme captif dans ces jardins d'Armide;
mais il les traversait sans danger. L'amour vrai et profond le
prservait de la dbauche. Il faut d'ailleurs distinguer avec soin les
personnes que runit et semble confondre cette honteuse correspondance.
Henriette d'Angleterre, dont il est souvent question sous le nom de
Madame, est loin de ressembler  la comtesse de Soissons: Olympe Mancini
tait ambitieuse et violente dans ses passions; elle ne recula pas
devant le crime, et fut plus tard gravement compromise dans l'affaire
des poisons. Henriette d'Angleterre, leve dans l'exil, d'une sant
dlicate, d'une sensibilit exquise, d'un esprit charmant et cultiv, ne
connut jamais les entranements de l'ambition et de la dbauche. Elle
aimait  plaire et y russissait. Entoure de jeunes courtisans habitus
 l'audace et au succs, elle n'eut pas toujours la prudence et la
rserve qui l'auraient mise au-dessus du soupon; mais on ne saurait
comparer la lgret de sa conduite  la licence de celle de madame la
Comtesse.

Henriette d'Angleterre, qui avait pous,  la fin de mars 1661,
Philippe de France, duc d'Orlans, paraissait recherche par Louis XIV,
et il ne fut bruit  la cour que de cette galanterie; mais, en ralit,
Madame n'tait que le prtexte. Les hommages du roi s'adressaient  une
des filles d'honneur de Henriette, Louise de La Baulme le Blanc,
marquise, et plus tard duchesse de La Vallire. Cette jeune fille, moins
brillante et moins spirituelle que la plupart des beauts du cercle de
madame la Comtesse, avait un charme particulier. C'est pour elle que
semble avoir t fait le vers de l'_Adonis_ de la Fontaine:

Et la grce plus belle encor que la beaut.

Pendant les premiers temps, la socit de madame la Comtesse ne voulut
pas croire  la passion du roi pour cette jeune fille, d'une beaut
mdiocre et d'un esprit insignifiant. On ne vit dans l'empressement de
Louis XIV auprs de mademoiselle de la Vallire qu'un moyen ingnieux de
cacher son amour pour sa belle-soeur. C'tait ce que soutenait
mademoiselle du Fouilloux. Mais, lorsqu'on reconnut que le roi aimait
rellement mademoiselle de La Vallire, il y eut dans le cercle intime
de la comtesse de Soissons un vritable dchanement contre la fille
d'honneur de Madame. Mademoiselle du Fouilloux tait des plus violentes.
Elle se mit  me parler de mademoiselle de La Vallire, crit
l'entremetteuse  Fouquet[868], et, pour vous dire le vrai, je vis fort
qu'elle doit enrager de n'tre point en cette confidence-l. Elle
dclama fort contre mademoiselle de La Vallire, disant que ce n'tait
pas son coup d'essai, et qu'elle on avait fait bien d'autres; et, par
tout ce qu'elle me dit, je vis bien qu'elle en veut faire dire quelque
mchant discours au roi, afin que cela l'en dgote. Elle me dit qu'il
n'y a rien que La Vallire n'ait mis en pratique pour faire que le roi
en ft amoureux, et que, si d'autres avaient voulu faire la moiti de
ces avances, elle ne l'aurait pas eu.

Madame la Comtesse et ceux qui l'entouraient n'pargnrent ni perfides
insinuations ni complots habilement tran pour dtourner Louis XIV de
sa passion naissante. N'ayant pu y russir, ils fabriqurent une lettre
crite en espagnol et destine  dvoiler  la reine[869] les amours du
roi. Cette lettre tomba entre les mains de Louis XIV; et, comme il ne
tarda pas en connatre les auteurs, il rompit compltement avec cette
dangereuse cabale qui avait prtendu le dominer; madame la Comtesse,
Vardes et leurs complices, furent chasss de la cour. Cependant ils
obtinrent plus tard la permission d'y revenir, et, si l'on veut se faire
une ide du danger qu'et prsent pour la France le rgne de ces
intrigants qui ne reculaient devant aucun crime pour atteindre le but de
leur ambition, il faut voir comment se termina la vie de ces femmes qui
paraissaient si brillantes et si spirituelles en 1661. Mademoiselle du
Fouilloux russit, aprs la chute de Fouquet,  se maintenir dans les
bonnes grces du roi: elle est cite dans une lettre de Louis XIV 
Colbert, en date du mois de mai 1664[870], au nombre des dames de la
cour admises  la loterie royale. En 1667, dlivre enfin du pre du
marquis d'Alluye, non sans soupon d'avoir ht sa mort, elle put
pouser le mari qu'elle s'tait assur depuis longtemps.

Toujours intimement lie avec la comtesse de Soissons, elle fut
compromise avec elle dans l'affaire des poisons, et fut entrane
presque malgr elle hors de France. Madame de Svign nous fait assister
 cette scne[871]: Pour madame la comtesse de Soissons, elle n'a pu
envisager la prison. On a bien voulu lui donner le temps de s'enfuir si
elle est coupable. Elle jouait  la bassette mercredi: M. de
Bouillon[872] entra; il la pria de passer dans son cabinet, et lui dit
qu'il fallait sortir de France ou aller  la Bastille. Elle ne balana
point, elle fit sortir du jeu la marquise d'Alluye; elles ne parurent
plus. L'heure du souper vint; on dit que madame la Comtesse soupait en
ville. Tout le monde s'en alla persuad de quelque chose
d'extraordinaire. Cependant on fit beaucoup de paquets: on prit de
l'argenterie, des pierreries; on fit prendre des justaucorps gris aux
laquais, aux cochers; on fit mettre huit chevaux au carrosse. Elle fit
placer auprs d'elle, dans le fond, la marquise d'Alluye, qu'on dit qui
ne voulait pas aller, et deux femmes de chambre sur le devant. Elle dit
 ses femmes qu'elles ne se missent point en peine d'elle, qu'elle tait
innocente; mais que ces coquines de femmes[873] avaient pris plaisir 
la nommer: elle pleura. Elle passa chez madame de Carignan, et sortit de
Paris  trois heures du matin. On dit qu'elle va  Namur.

Madame d'Alluye tait accuse, dans ce triste procs, d'avoir empoisonn
son beau-pre. Mais, soit faute de preuves, soit indulgence de la cour
qui craignait de trouver trop de coupables, on lui permit de rentrer en
France. Elle y vcut jusqu' une extrme vieillesse, toujours occupe
d'intrigues. Elle s'attacha  Monsieur, frre de Louis XIV, et sa maison
resta jusqu' la fin le rendez-vous de toutes les galanteries de la cour
et de la ville[874]. Elle mourut  plus de quatre-vingts ans, telle
qu'elle avait vcu; elle retrouvait au Palais-Royal, qu'elle habitait
pendant la rgence[875], les habitudes de licence de sa jeunesse, et un
rgne tel qu'elle l'avait souhait  Fouquet. Heureusement pour la
France, elle avait t trompe dans ses esprances.

Que serait devenu Louis XIV, si la fermet de son caractre et la
passion qu'il prouvait pour mademoiselle de la Vallire ne l'eussent
soustrait  l'empire de ces femmes perverses? Enivr de plaisirs, il et
puis  longs traits dans cette coupe des volupts l'oubli de ses
devoirs et de sa dignit. Il serait tomb au rang de ces rois fainants,
qui abandonnrent  des ministres souvent incapables ou corrompus le
soin du gouvernement. Voil ce que rvait Fouquet: un jeune prince
endormi dans les plaisirs et lui confiant l'administration du royaume.
On ne peut envisager sans effroi le chaos o serait tombe la France
sous un pareil gouvernement: ruine des finances, puisement et misre du
peuple, troubles et rvolutions, tel en aurait t le rsultat
invitable. Heureusement le roi de vingt-deux ans trompa les prvisions
d'une cour corrompue, et brisa les fers dont elle croyait l'enchaner,
sans qu'elle souponnt mme qu'il chappait  sa domination.




CHAPITRE XXXII

--MARS-MAI 1661--

Fouquet s'efforce de gagner la reine mre.--Caractre d'Anne
d'Autriche.--Elle reoit les prsents de Fouquet.--Son confesseur
est gagn par un des agents de Fouquet.--Les femmes de chambre de
la reine reoivent des pensions du surintendant.--Madame de
Beauvais; caractre de cette femme; lettres qu'elle adresse 
Fouquet.--Madame d'Huxelles correspond galement avec
Fouquet.--Anne d'Autriche dfend le surindentant jusqu'en juillet
1661.


La reine mre avait gard une grande puissance pendant le ministre de
Mazarin, et on devait supposer qu'elle la conserverait aprs sa mort.
Elle-mme tait persuade que le roi son fils ne supporterait pas
longtemps le travail pnible et fastidieux qu'il s'tait impos. Elle
attendait ce moment pour reprendre son ascendant et gouverner sous son
nom. Anne d'Autriche avait montr, pendant toute la minorit, et surtout
pendant les troubles de la Fronde, du discernement et une grande fermet
de caractre. Au milieu d'une cour divise par l'intrigue et l'ambition,
en face d'un parlement qui voulait la diriger et en tait incapable,
entoure de courtisans avides et frivoles, elle sut reconnatre o tait
le vrai mrite. Elle donna sa confiance  un tranger, dans lequel elle
devina le vrai successeur de Richelieu. On a cherch  expliquer cette
faveur de Mazarin par des causes moins honorables pour la reine. En
admettant mme, ce qui restera toujours sujet  contestation, qu'Anne
d'Autriche ait obi  l'amour, il reste  expliquer comment cette
passion, d'ordinaire si mobile, a rsist pendant plus de dix ans 
toutes les preuves,  la mauvaise fortune,  l'absence,  la calomnie,
au dchanement universel contre l'homme qui en tait l'objet. Anne
d'Autriche, qui avait apprci les vues de Mazarin pour la grandeur de
la France, son gnie suprieur dans la diplomatie, son activit
infatigable, le soutint avec une constance inbranlable. A ces qualits,
la reine mre joignait une dignit extrieure que son fils Louis XIV
porta au plus haut degr; elle excellait  tenir une cour et  maintenir
dans un ton de dcence et de respect les femmes et les seigneurs qui la
composaient.

Le cardinal de Retz, qui s'est amus  tracer des portraits en
antithses, a reprsent la reine Anne d'Autriche comme incapable. Je ne
citerai ce passage que pour montrer une fois de plus combien il faut se
dfier de ce bel esprit intrigant. La reine, dit-il[876], avait plus
que personne que j'aie jamais vu, de cette sorte d'esprit qui lui tait
ncessaire pour ne pas paratre sotte  ceux qui ne la connaissaient
pas. Elle avait plus d'aigreur que de hauteur, plus de hauteur que de
grandeur, plus de manire que de fond, plus d'inapplication  l'argent
que de libralit, plus de libralit que d'intrt, plus d'intrt que
de dsintressement, plus d'attachement que de passion, plus de duret
que de fiert, plus de mmoire des injures que des bienfaits, plus
d'intention de pit que de pit, plus d'opinitret que de fermet, et
plus d'incapacit que de tout ce que dessus. Ce portrait de fantaisie,
o la vrit est sacrifie au clinquant des antithses, ne saurait faire
illusion  ceux qui portent dans l'tude de l'histoire un esprit
impartial. Anne d'Autriche avait reconnu la supriorit de Mazarin sur
Gondi, et avait prfr le gnie politique  l'intrigue. Voil son vrai
crime aux yeux du cardinal de Retz.

Aprs la mort de Mazarin, la reine mre, parvenue  un ge avanc, et
loigne des affaires publiques par Louis XIV, se tourna de plus en plus
vers la dvotion. Les influences qui la dirigeaient venaient surtout des
couvents. La suprieure de la Misricorde[877] avait un grand pouvoir
sur elle. Cette religieuse provenale, qui s'appelait la mre Madeleine,
tait venue  Paris, en 1651, pour fonder un couvent de son ordre, sous
les auspices de la reine. Fouquet, qui avait des espions partout, tait
inform des relations d'Anne d'Autriche et de la mre de la Misricorde.
Le billet suivant, qui se trouve dans ses papiers, en est une preuve:
J'attendais toujours d'avoir l'honneur de vous entretenir pour vous
dire bien des choses. Je ne sais si vous savez le pouvoir que la mre de
la Misricorde a sur l'esprit de la reine, et l'intrigue secrte qui
s'y fait. M. le Tellier et M. de Lestrade la voient tous les jours. On
m'en a dit bien des choses avec le dernier secret. Si cela vous est
utile, faites-le-moi savoir. Vous savez que je suis tout  vous, et
qu'il n'y a rien que je ne fasse pour vous le tmoigner. Le
surintendant connaissait, par sa mre, Marie Maupeou, la mre de la
Misricorde[878], et il est probable qu'il ne ngligea pas l'avis que
l'on venait de lui donner.

Anne d'Autriche offrait encore prise  l'ambitieux surintendant par
l'impatience avec laquelle elle supportait son loignement des affaires.
Mazarin, affermi aprs la paix des Pyrnes, avait tenu la reine mre en
dehors du gouvernement, et, sur son lit de mort, il avait engag Louis
XIV  en user de mme. Fouquet, au contraire, flatta Anne d'Autriche et
lui laissa entrevoir qu'elle rgnerait, s'il devenait premier ministre.
Les propositions suivantes, crites de la main mme du
surintendant[879], taient destines  tre mises sous les yeux de la
reine mre, et devaient tre dveloppes, selon toute probabilit, par
un de ses confidents vendus  Fouquet[880]: On ne veut point que la
bont qu'elle a lui soit  charge; on aime mieux prendre tout sur soi
que de la commettre. Si on a quelques sentiments ou quelque conduite
qu'elle n'approuve pas, on lui demande en grce de le dire. Un mot
rglera tout sur le pied qu'il lui plaira. On la conjure d'accorder sa
confiance et de faire connatre toutes les choses qu'elle affectionnera,
de quelque nature qu'elles soient, et celles qu'elle voudra faire
russir sans y paratre, et on demande cela avec la plus grande instance
du monde, n'ayant point de plus forte passion que de rendre quelque
service agrable, et le zle n'empchera pus que l'on ait la discrtion
ncessaire. Tout le monde apprhende la domination nouvelle de M. le
Prince[881], et que Son minence ne puisse rsister  ses
flatteries[882], et que l'on ait le dplaisir de le voir, sous divers
prtextes, triompher de ceux qui ont servi longtemps contre lui. Secret
et dissimulation, sans exception,  tout le monde. M. Le Tellier vit
fort honntement en apparence, mais peut avoir jalousie et craindre que
sa faveur n'aille d'un autre ct. Si elle trouve bon qu'on lui rende
compte de ce qu'on apprend, ou s'il y a quelque chose dont elle dsire
savoir la vrit, en s'ouvrant un peu, on tchera de la satisfaire.

Nous ignorons quelle fut la rponse de la reine mre  ces insinuations;
mais d'autres documents de l'poque font supposer qu'elle ne les
repoussa pas compltement. Cette princesse avait souvent besoin
d'argent, et le surintendant lui ouvrait le trsor public. Pendant que
l'abondance rgnait chez Fouquet, les palais royaux prsentaient
l'aspect de la dtresse. C'est Louis XIV lui-mme qui nous l'apprend
dans ses _Mmoires_. Anne d'Autriche n'eut pas la force de rsister 
des offres si sduisantes pour une princesse avide de pouvoir et
d'argent. Le marquis de Brancas, qui devint bientt son chevalier
d'honneur, et le comte de Grave, qui avait un rang officiel dans la
maison de Monsieur, frre du roi, recevaient dj des pensions de
Fouquet. Le second fut charg de distribuer six cent mille livres par an
 la reine mre,  Monsieur et  Madame. C'est ce qu'atteste une lettre
de la comtesse de Maure, Anne Doni d'Attichy. Cette dame, qui avait un
certain rang parmi les beaux esprits de l'poque, et qui tait en
correspondance habituelle avec la marquise de Sabl, lui parle de
l'interrogatoire de M. de Grave, qui, aprs l'arrestation de Fouquet,
fut appel devant les commissaires de la chambre de justice pour rendre
compte de l'argent qu'il avait reu du surintendant. Fouquet n'est pas
nomm dans cette lettre; mais il ne peut tre question que de lui. Quel
autre aurait pu rpandre ainsi l'or  pleines mains[883]? Ne savez-vous
pas, crit la comtesse de Maure  la marquise de Sabl, ce qu'a produit
l'interrogatoire de Grave[884]? Il a dit qu'il avait reu longtemps
cinq cent mille francs; mais qu'il ne pouvait dire qu'au roi ce qu'il en
avait fait, et l'on dit qu'il les a donns  la reine mre,  Madame et
 Monsieur, et que depuis cela la reine mre parat tout altre. Pour
moi, je ne trouve rien de plus pauvre que d'avoir voulu recevoir deux
cent mille francs de cet homme, en manire de prsent; car c'est bien
ainsi, puisqu'elle ne l'a pas dit au roi, et je trouve pouvantable que,
les ayant pris, elle se soit laiss porter  tre contre lui, du moins
sans les rendre. S'il a fallu qu'elle consentt  sa perte, j'aurais
voulu lui rendre, disant: _Je me suis repentie d'avoir pris cela sans
le su du roi_. Mais, vraiment, si elle avait t la vraie cause de sa
perte, comme vous savez qu'on l'a tant dit, ce serait bien encore autre
chose; mais, selon qu'on peut dmler tout cela, on trouve qu'elle a
rsist au roi quelque temps, et puis qu'elle s'est rendue (cela
s'appelle), quand elle a t gagne par madame de Chevreuse[885].

Fouquet ne se borna pas  acheter la faveur d'Anne d'Autriche, il voulut
connatre ses secrets les plus intimes en corrompant son confesseur. Un
des agents de Fouquet s'en chargea. Les lettres par lesquelles il
transmet au surintendant les rvlations du cordelier, confesseur de la
reine mre, nous ont t conserves[886]. Elles sont curieuses par les
dtails qu'elles donnent sur les relations d'Anne d'Autriche avec le
roi, et sur les intrigues de la cour. La premire est du 2 avril 1664,
et prouve qu' cette poque Louis XIV conservait encore pour Marie
Mancini un amour que les deux reines s'efforaient en vain de draciner:
Je n'ai rien su du cordelier depuis ma dernire lettre; mais j'appris
hier au soir, de la personne qui connat le pre Annat[887], que la
reine mre et la reine l'avaient envoy chercher pour tcher  dtourner
le roi de l'inclination qu'il a pour mademoiselle Marie Mancini[888],
comme d'une chose mauvaise; qu'il en a parl au roi, qui promit de
suivre son conseil, et qui, depuis,  ce qu'on m'a assur, n'avait pas
paru si ardent pour elle. Car, sur plusieurs petites grces qu'elle lui
avait demandes, il avait remis  lui rpondre dans quelques jours. Ce
qui fit paratre que, n'ayant os la refuser tout  fait, il a pris un
milieu, et a t, du moins apparemment, retenu par ce qui lui en avait
t dit.

Voil ce que j'aurais dit  monseigneur si j'avais eu l'honneur de le
voir ce matin. Je n'aurais rien  y ajouter qui mritt la peine d'tre
lu, si je n'tais comme forc de lui dire, par l'envie que j'ai de lui
plaire, que je m'estimerai le plus heureux de tous les hommes si le
zle et la fidlit inviolable que j'ai vous  son service et si ce que
je fais prsentement lui est agrable; je suis au moins assur que, si
le caractre de mon peu d'esprit n'est aussi relev ni aussi capable que
je le souhaiterais pour lui rendre mes trs-humbles services, du moins
ma manire est entirement oppose  l'inconsidration et 
l'tourderie, et que j'ai en quelque sorte ce bonheur d'tre par l
moins indigne d'avoir quelque part en son estime.

La rsolution du roi de tenir sa mre loigne du gouvernement est
nettement marque dans une lettre du 22 avril: Le pre cordelier dit
hier  la personne dont j'ai parl  monseigneur que la reine mre lui
avait cont un mcontentement qu'elle avait eu du roi sur ce que l'autre
jour, entrant fort brusquement dans sa chambre, il lui fit reproche de
ce qu'elle avait pri M. de Brienne de quelque affaire, et qu'il lui dit
en propres termes et fort en colre: Madame, ne faites plus de
pareilles choses sans m'en parler[889]. Qu' cela la reine ne rpondit
rien et ne fit que rougir. Il a encore dit que Monsieur se plaignait et
qu'il avait dit depuis  quelqu'un que le roi le traitait comme un
chien.

Au reste, il assure que la reine mre croit que M. le Prince pense fort
 se mettre dans les affaires; qu'elle dit avoir remarqu une patience
extrme en lui pour faire sa cour; que le roi l'estime fort, et que sur
toutes les choses qu'il fait il demande aux gens si M. le Prince les
approuve. Il est mme trs-constant qu'il tche  cabaler. Il a t voir
ce bonhomme de cordelier, et la reine mre, quoiqu'elle ait une furieuse
dfiance de lui, l'aimerait encore mieux que rien; car il la recherche.
Je tcherai d'crire quelque chose  monseigneur du pre Annat; mais,
comme c'est un homme fort rserv, je n'ose rien promettre.

J'oubliai  dire  monseigneur que, bien que le cordelier doive tre
trs-content de l'arrt de Saintes, il ne tmoigne en tre oblig qu'
la reine mre, qu'il prtend absolument l'avoir ordonn  monseigneur le
procureur gnral. Ainsi il ne le faut pas tant regarder comme un homme
entirement affectionn, et je ne vois pas mme qu'il y ait une grande
sret en lui ni qu'il prenne trop bien les choses: je n'crirai plus
rien de lui  monseigneur de fort longtemps; car, comme les personnes
avec qui j'ai commerce ne sont pas  Fontainebleau[890], je n'aurai plus
moyen d'en savoir des choses si particulires. Cependant, si monseigneur
m'ordonne d'aller  la cour, comme je le connais assez, je pourrais
toujours en tirer quelque nouvelle. Je ferai en cela, comme en toutes
sortes de rencontres, ce qu'il lui plaira de me commander. Je le conjure
seulement de se souvenir que je ne souhaite rien avec plus de passion
que de lui plaire, et que n'ayant nulle affaire qui me retienne  Paris,
je serai avec un plaisir extrme en des lieux o je me puisse flatter de
quelque esprance de lui tre agrable, et o je lui puisse faire
connatre avec quel attachement et quel respect je suis  lui.

La correspondance resta, en effet, suspendue pendant deux mois avec la
personne qui s'efforait de pntrer les secrets du confesseur d'Anne
d'Autriche. Mais Fouquet entretenait auprs de la reine mre d'autres
espions qui ne cessaient de l'avertir de tout ce qui se passait dans son
intrieur. Anne d'Autriche avait de tout temps laiss beaucoup
d'influence aux personnes qui l'entouraient,  ses femmes de chambre
comme  ses dames d'honneur. Il y en avait mme dont l'audace tait
devenue proverbiale; telle tait madame de Beauvais, cette Catherine
Belier, que la reine ne dsignait que sous le nom de _Catau_. Cette
femme, d'une rputation plus qu'quivoque, tait en relation avec les
principaux personnages du temps. Le chancelier Sguier en recevait des
avis sur la situation de la cour et les dispositions du roi[891]. Elle
s'insinuait dans ses bonnes grces en lui parlant du crdit de son
petit-fils, le chevalier de Coislin, et en mme temps lui demandait de
l'argent. C'tait une de ces femmes dont l'esprit actif et intrigant a
besoin de se mler  toutes les affaires. Comment serait-elle reste
trangre au surintendant? Un double intrt la portait vers lui: le
besoin d'argent et l'ambition. Nous avons dj vu[892] avec quelle
chaleur un peu inconsidre madame de Beauvais vantait devant la reine
mre l'vque d'Agde, frre de Fouquet. Elle crit au surintendant,
tantt pour lui faire une recommandation au nom de la reine, tantt
pour ses propres intrts. Ainsi, du vivant de Mazarin, elle priait
Fouquet de procurer  son fils un avantage qui n'est pas spcifi dans
la lettre: Je vois, lui crivait-elle[893], et j'apprends de toutes
parts la bont que vous avez pour moi, monsieur, de sorte que je ne sais
par o je dois commencer si Dieu ne me donne une occasion de vous en
faire paratre ma sensible reconnaissance, et je vous conjure d'en tre
persuad pour le reste de mes jours. M. de Guitry ne me parle d'autre
chose toute la journe, et me fait assez connatre comme quoi vous
agissez comme si c'tait pour vous-mme. Je sais que l'affaire ne dpend
que de vous, et comme je crois que c'est un avantage pour mon fils,
lequel est celui de mes enfants qui me tient le plus au coeur, je vous
supplie de juger combien je vous serai oblige si vous voulez bien
terminer la chose. M. le cardinal me demande tous les jours: _Eh! que
faut-il faire? je le ferai, dites-moi_. Enfin, je suis trs-assure
qu'il ne demande pas mieux. Faites-moi la grce de me dire si vous
dsirez qu'il vous en reparle.

C'est madame de Beauvais qui recommande au surintendant les maisons
religieuses que protge la reine mre[894]: J'ai toujours de bonnes
commissions, monsieur; mais je dois obir. La reine, ma matresse, me
commanda hier fort tard de ne pas manquer de grand matin de vous crire
ce mot pour prire de sa part, que dans la recherche que vous faites
faire des entres de vin pour les religieux de Paris, elle vous prie de
faire augmenter[895] aux Petits-Augustins de la reine Marguerite. C'est
une chose qu'elle leur a promise de longue main et que je suis assure
que vous lui ferez plaisir [d'accorder]. Il sera bon que [pour] la grce
que vous leur ferez de l'augmentation, ils sachent que c'est Sa Majest
qui vous les a recommands, afin que cela ne porte point de consquence
pour d'autres, et, comme ceux-l ne touchent pas le fonds qu'ils
devraient avoir du roi, vous les pouvez obliger sans consquence. Vous
aurez la bont de faire que M. de Grave[896] en rende rponse  la
reine.

Les sollicitations d'argent, en son nom ou au nom de la reine, sont
l'objet le plus ordinaire de la correspondance de madame de Beauvais
avec Fouquet. Je me bornerai  citer une de ces lettres[897]: La reine
me commanda hier en se couchant de vous faire, monsieur, un billet tout
nouveau pour le pauvre M. Richard, lequel, par son commandement et celui
du roi, avait fait par deux fois le voyage, et pour ce elle lui avait
fait donner une ordonnance de douze cents livres, laquelle, monsieur, je
vous ai envoye avec un autre billet de moi. Mais je crains qu'elle ne
vous ait pas t remise. Vous aurez la bont de me le faire dire par M.
de Grave ou par lui-mme  la reine. Je suis, autant qu'on la peut tre,
votre trs-humble et trs-oblige servante.

On n'ignorait pas l'influence que madame de Beauvais exerait sur la
reine mre et les pensions qu'elle recevait du surintendant. Gui Patin,
qui mle dans ses lettres le faux et le vrai, dit, en parlant de Fouquet
et des impts nouveaux qu'il se proposait d'tablir[898]: Il ne peut
autrement subsister dans sa charge, vu que du temps de Mazarin, il
n'avait qu' donner au Mazarin, lequel tirait tant qu'il pouvait, mais
aujourd'hui il faut qu'il donne au roi,  la reine, et encore bien plus
 la reine mre, sa bonne patronne qui le maintient et le conserve
contre ses ennemis et envieux. On dit mme qu'il est oblig de faire de
grands prsents  ceux qui sont auprs d'elle, et surtout  madame de
Beauvais, qui est une harpie, et  plusieurs autres.

Fouquet ne recevait pas directement les avis de madame de Beauvais. Il
se servait d'intermdiaires, tels que MM. de Brancas et de Grave. Nous
trouvons aussi dans ses papiers la preuve qu'une dame, remarquable par
son esprit et ses nombreuses relations, madame d'Huxelles, recevait les
nouvelles de la cour par madame de Beauvais, et les lui communiquait.
Madame d'Huxelles tait fille elle-mme d'un ancien surintendant, le
prsident Le Bailleul. Saint-Simon, qui la connut dans sa vieillesse,
l'a caractrise en quelques mots[899]: C'tait une femme de beaucoup
d'esprit, qui avait eu de la beaut et de la galanterie, qui avait t
du grand monde toute sa vie, mais point de la cour. Elle tait
imprieuse, et s'tait acquis un droit d'autorit. Des gens d'esprit et
de lettres et des vieillards de l'ancienne cour s'assemblaient chez
elle, o elle soutenait une sorte de tribunal fort dcisif.

Madame d'Huxelles ne se bornait pas  communiquer au surintendant les
nouvelles donnes par madame de Beauvais. Elle les discutait et les
contrlait avec autorit. En mme temps elle tait en relation avec un
certain nombre de financiers et de gens de la chambre des comptes. Elle
s'efforait de les unir troitement avec le surintendant, et, lorsque
des dissentiments s'levaient entre eux, elle travaillait  les calmer.
Elle crivait  Fouquet, le 13 mai[900]: Je pars pour m'en aller 
Magni, bien en peine de savoir comme vous avez pris tout ce que je vous
ai mand. Je vous assure, monsieur, que c'est avec grande douleur que je
vois le peu de satisfaction que vous tmoignez avoir de gens qui ne
paraissent pas avoir eu dessein de se brouiller avec vous. Je fais tout
mon possible pour leur faire entendre qu'assurment vous n'tiez pas
d'humeur  commencer. M. Tubeuf[901] m'a dit que, pour le premier
article de votre lettre, il ne savait qu'une affaire qui ne regardait
point le roi, _mais bien un nomm Louis Michel, qui demandait un
remboursement de sept cent mille livres, au rapport de M. Tarteron_; que
si M. Bruant, qui tait prsent lorsqu'on en parla, lui en et dit un
mot de votre part, il n'et pas t contraire, mais qu'il n'en parla 
personne de la Chambre; que, lorsque _vous avez voulu avoir deux
domaines de la reine en Bretagne_, il l'avait fait sans en parler  la
reine; qu'il n'y avait rien qu'il n'ait fait pour mriter vos bonnes
grces; qu'il voit bien que M. Bertillac[902] a pris des mesures avec
vous pour le perdre; qu'il aurait perdu le sens s'il avait pens  faire
russir les bruits qui ont couru; et, s'il se trouve qu'il en ait parl
 personne, il ne veut jamais qu'on le tienne pour homme d'honneur.
Quant aux sommes immenses que vous dites qu'il vous demande, il m'assure
que vous en tiez convenu et qu'il avait travaill  vous mener des gens
pour faire le prt de Riom; mais qu'il fut fort surpris de voir changer
les choses et de ce que vous lui dites que vous ne pouviez rien faire
sans parler  M. Bertillac; que M. Jeannin tant prsent dit qu'il
avait, depuis trois jours, l'ordonnance de M. Bertillac; il avoue que
dans le moment il fut si tonn, qu'il sortit de votre chambre et s'en
alla  la reine lui faire ses plaintes et lui dire que, si M. Bertillac
faisait sa charge, il ne pouvait plus se mler de ses affaires. La reine
lui dit qu'elle vous en parlerait. Il revint  Paris avec MM. de Maisons
et de Bertillac. Ils reparlrent de l'affaire ensemble. Il dit qu'il
connut bien que M. de Bertillac n'tait pas de ses amis.

Il m'a dit qu'il avait vu madame de Beauvais,  qui il avait fait ses
plaintes. Je n'entends rien  toute la manire des gens. Elle lui dit
d'une faon, et je crois qu'elle vous parle d'une autre. Je ne suis pas
persuade qu'il ait rien fait contre votre service. Je vous mande toute
notre conversation; je ne me suis point engage de vous l'crire. Vous
en userez comme il vous plaira. Je vous supplie de me faire la justice
de croire que je n'y prends aucun intrt que le vtre, et que, lorsque
je vous en ai crit avec empressement, ce n'a t que dans la crainte
que cela fit des affaires. Faites-moi l'honneur de me mander quelle
conduite vous voulez que j'y tienne; et soyez persuad que mes
sentiments sont sincres; que j'ai pour vous toute la fidlit que je
dois  la personne du monde  qui je suis le plus.

Une seconde lettre, en date du 19 mai[903], parle surtout de relations
avec des membres de la magistrature: M. de Moussy[904] a mis l'arrt au
greffe, comme vous l'avez dsir. Je crois que vous devez compter sur
lui dans les occasions. M. Miron[905] avait t pour vous dire adieu, et
vous rendre compte du mariage de mademoiselle Miron. Il ne put vous
voir; il vous en crit et adresse ses lettres  M. de Charrost, qui doit
vous les avoir rendues. Je crois que c'est une bonne affaire. C'est un
homme qui a de l'esprit, et fort estim dans sa compagnie; il vous sera
une augmentation de serviteurs. Il m'a bien tmoign qu'il chercherait
les occasions de vous rendre ses services.

J'ai dit  M. de Novion ce que vous m'avez fait l'honneur de m'crire;
il s'en tient extrmement oblig et ne se brouillera point avec vous.
J'ai vu une lettre que vous avez crite  M. de Chalin[906]; je l'ai
trouve admirable. Il faut avouer que vous tes incomparable en toute
votre conduite. Je lui dis qu'il devait en faire un bon usage et voir
que vous aviez raison; qu'assurment vous aviez bien fait des ingrats.
Je ne sais ce qu'il vous mandera.

Tout est assez calme ici[907]: les plus habiles souhaitent la
continuation de votre emploi et disent que vous tes le seul capable de
conseiller le bien et de l'excuter. Tous les bruits qui ont couru ne
vous ont pas t si fcheux que l'on a cru. Je me trouvai l'autre jour
parmi des gros marchands, qui me dirent que vous tes capable de
remettre les choses _dans l'ordre; que les autres sont trop avares et
qu'ils gteront tout par leur mnage_[908]. Ce discours me donna de la
joie de les entendre raisonner sur votre conduite. Je vis bien que vous
tiez aim; tout cela ne parat rien  des gens; mais pour moi, qui fais
cas de votre rputation, ce m'est quelque chose. Cela s'crit dans les
pays trangers et fait son effet dans les temps. Je vous mande le bien
et le mal sans nul dguisement, tant votre trs-humble servante.

On attend des nouvelles de madame de Beauvais, qui doit crire toutes
choses.

Anne d'Autriche, entoure de personnes vendues au surintendant, recevant
elle-mme ses prsents et sollicitant sans cesse des gratifications pour
ses cratures, fut pendant plusieurs mois un auxiliaire utile, une
vraie patronne pour Fouquet, comme dit Gui Patin. Ce fut seulement en
juillet 1661, dans le voyage qu'elle fit  Dampierre, que ses
dispositions changrent, et qu'elle passa dans le camp des ennemis du
surintendant.




CHAPITRE XXXIII

--MARS-JUILLET 1661--

Le surintendant est charg par Louis XIV de diriger des
ngociations particulires avec l'Angleterre.--Il y envoie La
Bastide et russit  prparer le mariage de Charles II avec
Catherine de Portugal.--Fouquet envoie Maucroix 
Rome.--Instructions qu'il lui donne.--Pensions payes  des
trangers.--Relations de Fouquet avec l'abb de Bonzi.--Caractre
de ce dernier.--Il est charg de conduire  Florence
Marguerite-Louise d'Orlans, marie au prince de Toscane, Cosme de
Mdicis (avril 1661).--Lettre qu'il crit  Fouquet.--Dtails sur
les nices de Mazarin et sur la cour de Toscane.


Pour remplacer Mazarin il ne suffisait pas de se faire des cratures
avec l'argent de l'tat. Ce ministre avait, pendant dix-huit ans, dirig
la politique extrieure de la France avec une supriorit que l'histoire
impartiale ne saurait mconnatre[909]. Fouquet aurait voulu comme lui
jouer un grand rle dans l'Europe. Louis XIV, soit pour prouver sa
capacit, soit pour endormir sa vigilance, lui confia la direction de
quelques ngociations trangres. Il chargea, entre autres, Fouquet
d'une affaire dlicate, les relations avec le Portugal. Louis XIV, qui
venait de signer le trait des Pyrnes avec les Espagnols, ne pouvait,
sans violation flagrante de sa parole, se dclarer en faveur du
Portugal, alors en guerre avec l'Espagne. D'un autre ct, il ne voulait
pas laisser accabler les Portugais et s'accrotre outre mesure la
puissance espagnole. Je voyais, dit-il lui-mme dans ses Mmoires[910],
que les Portugais, s'ils taient privs de mon assistance, n'taient pas
suffisants pour rsister seuls  toutes les forces de la maison
d'Autriche. Je ne doutais point que les Espagnols, ayant dompt cet
ennemi domestique, entreprendraient plus aisment de troubler les
tablissements que je mditais pour le bien de mon tat. Et nanmoins je
faisais scrupule d'assister ouvertement le Portugal  cause du trait
des Pyrnes. L'expdient le plus naturel pour me tirer de cet embarras
tait de mettre le roi d'Angleterre en tat d'agrer que je donnasse
sous son nom au Portugal toute l'assistance ncessaire.

Vient ensuite une thorie contestable sur la fidlit due aux traits.
Ce n'est pas, dit Louis XIV, que je ne susse fort bien que les traits
ne s'observent pas toujours  la lettre, et que les intrts des
couronnes sont de telle nature que les princes, qui en sont chargs, ne
sont pas toujours en libert de s'engager  leur prjudice. J'tais mme
autoris dans cette maxime par le propre exemple des Espagnols, qui si
souvent en pleine paix s'taient ouvertement dclars protecteurs de
ceux qui s'taient rvolts en France. Et sans doute que le dessein que
j'avais form de protger un roi lgitime, qui ne pouvait subsister
sans mon secours, n'tait pas si difficile  soutenir que celui de
dfendre par pure animosit une populace mutine. Mais, quoi qu'il y
et, en effet, dans mon procd d'honnte et de gnreux, j'tais bien
aise encore d'en retrancher tout ce qui et pu donner aux Espagnols
quelque sujet de plainte contre moi, par le moyen du mariage en
question.

Ce mariage, qui devait unir Charles II avec l'infante de Portugal, fut
ngoci trs-secrtement par Fouquet,  l'insu des autres ministres et
mme du comte d'Estrades, qui fut nomm, en 1661, ambassadeur de France
en Angleterre[911]. Le surintendant envoya en Angleterre un de ses
affids appel La Bastide[912], qui avait sjourn  Londres du temps de
Cromwell et s'y tait acquitt avec succs de quelques ngociations. Les
Espagnols ne ngligrent rien pour faire chouer le mariage propos: ils
opposrent  l'infante de Portugal une princesse de Parme, qu'ils
promettaient de doter comme une fille du roi d'Espagne[913]. Cette
proposition ayant t carte, ils mirent en avant la fille du prince
d'Orange; mais cette nouvelle ngociation n'eut pas plus de succs que
la prcdente. Charles II se dcida  pouser l'infante de Portugal,
Catherine, dans l'esprance que Louis XIV lui ferait donner chaque
anne deux cent mille cus, qui seraient destins  secourir le
Portugal[914].

Ainsi, la premire ngociation conduite par Fouquet avait pleinement
russi[915]. Mais le surintendant ne se contenta pas de traiter pour le
roi, il voulut avoir ses ambassadeurs  lui et se crer des partisans
dans les principales cours de l'Europe aussi bien que dans celle de
France. Aussitt aprs la mort du cardinal Mazarin, il avait envoy 
Rome un chanoine de Reims, Franois de Maucroix, ami intime de Jean de
la Fontaine[916]. Maucroix tait un homme d'un esprit agrable et
cultiv; il a laiss quelques posies et des Mmoires[917]. Il valait
encore mieux que ses oeuvres, si l'on en juge par ses amis et par
l'importance de la mission qui lui fut confie. Maucroix devait se
prsenter  Rome comme simple particulier, sous le nom d'abb de
Crusy[918]. Afin de pntrer plus facilement dans la socit romaine et
d'en tudier les dispositions, Maucroix devait se lier avec les peintres
et les artistes les plus clbres, tels que le Poussin, le cavalier
Bernin, le chevalier del Pozzo. La maison de ces artistes tant le
rendez-vous de l'lite de la socit romaine, Maucroix parviendrait
aisment, en se prsentant comme un amateur des arts libraux,  en
connatre les principaux membres et les moyens de s'y faire des
partisans. Il aurait soin de faire valoir la puissance de Fouquet, son
mrite et ses libralits, et de signaler l'influence que lui donnaient
les deux charges de surintendant des finances et de procureur gnral du
parlement de Paris. Il devait surtout s'attacher  gagner le cardinal
Chigi, neveu du pape Alexandre VII, et lui reprsenter que Fouquet ne
ngligeait rien pour servir ceux qui taient dans ses intrts. On
esprait faire goter au cardinal-neveu les grandes penses du
surintendant. La beaut d'un dessein, disait l'instruction en parlant
des vues de Fouquet, a plus de force pour l'attirer que toutes les
difficults du monde n'en ont pour le rebuter.

Des pensions et mme de petits prsents suffiraient pour se crer des
amis dans cette cour, o il faut moins d'argent pour gagner les gens
qu'il n'en faut en plusieurs autres[919]. En mme temps Maucroix
profiterait de son sjour  Rome pour acheter des curiosits et des
antiques, destins  orner les palais de Fouquet. Il pourrait
s'adresser, pour se diriger dans ces acquisitions,  l'abb Elpidio
Benedetti, qui avait eu la gestion des biens de Mazarin en Italie et
tait rest un des agents du gouvernement franais  Rome. Ce fut ce
mme Benedetti qui plus tard porta au cavalier Berain la lettre de Louis
XIV pour l'inviter  se rendre en France.

L'instruction recommandait encore  Maucroix de couvrir toutes ces
ngociations d'un profond mystre et d'adresser les lettres destines au
surintendant  trois personnes diffrentes, en employant des noms
supposs et des critures diverses pour drouter ceux qui les auraient
interceptes. Les registres de Bruant des Carrires, un des principaux
commis de Fouquet, ceux de madame du Plessis-Bellire et du surintendant
lui-mme, prouvaient que ces ngociations n'taient pas restes sans
effet, et que plusieurs personnages influents de Rome avaient reu des
pensions[920]. On sait quelle tait  cette poque la puissance
temporelle du clerg, et combien il pouvait peser sur les rsolutions du
roi. Louis XIV, malgr sa puissance et sa fermet, s'arrta plus d'une
fois devant l'opposition de la cour de Rome[921]. Fouquet faisait donc
preuve d'habilet et de sage prvoyance en s'assurant l'appui de cette
cour, pour s'lever au rang de premier ministre; en mme temps le
mystre dont il enveloppait ses intrigues avec l'tranger atteste qu'il
en comprenait la gravit et le pril. C'tait un sujet qui se
substituait au souverain et usurpait son rle et son caractre.

Le rsultat de la mission de Maucroix ne nous est, du reste,
qu'imparfaitement connu, et il semble que Fouquet n'en fut que
mdiocrement satisfait, car il jugea ncessaire de lui adjoindre, au
mois de juillet 1661, l'abb de Bonzi. Cet Italien, qui avait t lev
 l'cole de Mazarin, se distinguait par la finesse de son esprit et la
souplesse de son caractre. Saint-Simon, qui le connut dans sa
vieillesse, en a laiss un portrait trac avec sa verve ordinaire[922]:
C'tait un petit homme trapu, qui avait eu un trs-beau visage,  qui
l'ge en avait laiss de grands restes, avec les plus beaux yeux noirs,
les plus parlants, les plus perants, les plus lumineux, et le plus
agrable regard, le plus noble et le plus spirituel que j'aie jamais vu
 personne; beaucoup d'esprit, de douceur, de politesse, de grce, de
bont, de magnificence, avec un air uni et des manires charmantes.
Suprieur  sa dignit[923], toujours  ses affaires, toujours prt 
obliger; beaucoup d'adresse, de finesse, de souplesse, sans friponnerie,
sans mensonges et sans bassesse; beaucoup de grce et de facilit 
parler. Son commerce,  ce que j'ai ou dire  tout ce qui a vcu avec
lui, tait dlicieux, sa conversation jamais recherche et toujours
charmante; familier avec dignit, toujours ouvert, jamais enfl de ses
emplois ni de sa faveur. Avec ces qualits, et un discernement fort
juste, il n'est pas surprenant qu'il se soit fait aimer  la cour et
dans les pays trangers.

L'abb de Bonzi, qui devait faire une brillante fortune dans l'glise et
dans la diplomatie, tait alors au dbut de sa carrire. Il fut nomm
ambassadeur extraordinaire par le grand-duc de Toscane, et charg de
demander pour son fils la main de la fille ane de Gaston d'Orlans et
de Marguerite de Lorraine. Cette jeune princesse tait prise de
Charles de Lorraine, et sa passion avait clat avec violence. Cependant
le mariage eut lieu le 11 avril 1661[924], et l'abb de Bonzi fut charg
de conduire  Florence Marguerite-Louise d'Orlans. Le dpart fut
signal par des incidents romanesques que mademoiselle de Montpensier,
qui accompagnait sa soeur, a raconts en grand dtail. En sortant de
Paris, les princesses s'arrtrent  l'abbaye de Saint-Victor[925] pour
y entendre la messe, et ce fut l que la duchesse de Toscane se spara
de sa mre. Elle s'arrta quelques jours  Fontainebleau et dsola
l'abb de Bonzi par le manque de dignit et de gravit. Il en fut de
mme  Saint-Fargeau, o elle fut reue par mademoiselle de Montpensier.
Elle y fut rejointe par le prince Charles de Lorraine. Il l'accompagna,
ainsi que mademoiselle de Montpensier, jusqu' Cosne, o se fit la
sparation avec les marques de la plus vive douleur. La jeune princesse
jetait les hauts cris, dit mademoiselle de Montpensier[926], et tout le
monde pleurait. Ces dtails prparent  ce que l'abb de Bonzi crira 
Fouquet sur la situation de la duchesse  Florence.

Bonzi n'tait pas seulement charg par Fouquet de lui faire connatre la
cour de Toscane; il allait retrouver en Italie une des nices de
Mazarin, Marie Mancini, dont le mariage avait eu lieu presque en mme
temps que celui de Marguerite-Louise d'Orlans. Elle avait pous le
prince romain Lorenzo Colonna, conntable du royaume de Naples. Le
surintendant avait eu soin de mettre dans ses intrts cette nice du
cardinal, qui avait failli devenir reine de France. Elle l'assurait, le
14 avril, qu'elle aurait toute sa vie la dernire reconnaissance des
bonts qu'il lui avait tmoignes; qu'elle le reconnatrait toujours
pour le plus fidle de ses amis, et qu'il pourrait, en quelque lieu
qu'elle ft, compter sur elle comme sur la plus affectionne, de ses
servantes[927]. Peu de temps aprs, Marie Mancini partit pour l'Italie,
emportant des richesses considrables, si l'on en croit Gui Patin, qui
crivait  son ami Falconnet, le 18 avril 1661: La petite Marie, nice
du cardinal Mazarin, a t marie par procureur avec le prince Colonne,
et est partie le 13 de ce mois, par ordre du roi, pour aller trouver son
mari. Elle emporte d'ici un million d'argent comptant. C'est ainsi que
la France nourrit les petits poissons d'Italie. Louis XIV avait donn
une nouvelle preuve de sa fermet d'me en rompant avec Marie Mancini et
en la renvoyant en Italie. C'tait d'ailleurs un moyen de soustraire 
sa funeste influence sa soeur Hortense Mancini, qui tait devenue depuis
peu duchesse de Mazarin[928].

Le cardinal avait fianc Hortense, peu de temps avant sa mort (24
fvrier 1661), avec le fils du marchal de la Meilleraye. Il lui avait
donn en dot des sommes considrables ainsi que plusieurs
gouvernements, et avait fait prendre  son mari le titre de duc de
Mazarin. Cette union ne fut pas heureuse. Hortense tait belle, vive,
lgre, sans principes et sans esprit de conduite. Son mari se montra
jaloux, dur et avare. Les conseils des autres nices du cardinal, et
particulirement de Marie Mancini, contriburent encore  accrotre la
msintelligence entre le duc et la duchesse de Mazarin. L'abb de Bonzi,
comme tous les familiers du palais Mazarin, se montre favorable  la
duchesse dans une lettre qu'il crit  Fouquet  la date du 18 juillet
1661[929].

Il commence par des protestations de dvouement: Il est vrai,
monseigneur, que je vous dois beaucoup lorsque vous prenez la plume pour
m'crire, sachant bien les grandes occupations que vous avez; mais il
est aussi vrai que je vous honore et vous rvre avec un si profond
respect, que je crois, sans vous flatter, que vous n'avez nulle personne
plus attache que moi, et vous ne trouverez pas trange que je souhaite
d'avoir souvent de vos nouvelles; car, outre que, dans mon malheur, vous
seul faites toute ma joie, je vous aime avec tant de tendresse, que je
voudrais tous les jours en avoir, et il faut que je vous avoue que votre
dernire lettre du 16 m'a t bien chre. Car j'apprhendais d'tre hors
de votre souvenir; mais, puisque je vois que vous m'aimez toujours et
que vous souhaitez que j'aille  Rome, j'ai pris la dernire rsolution
d'y aller dans la semaine prochaine, tellement que les lettres que vous
recevrez de moi ne seront plus de Florence. Je tcherai de vous faire
paratre toujours plus l'ambition et la passion que j'ai de vous servir.
Je ne doute pas aussi que vous ne fassiez votre possible pour relever
mes petits services et je vous supplie passionnment,  la premire
ouverture que le roi vous donnera sur mon sujet, de le porter  me
charger de quelque commission qui regarde son service et son intrt 
Rome; car,  moins que ce ne soit une chose impossible, je me promets
sans vanit de pouvoir faire beaucoup des choses qu'aucun ministre
tranger ne saurait jamais obtenir dans cette cour. Les amis que j'y ai
sont trs-puissants, et, quoique le pape[930] soit le plus difficile
homme de la nature peut-tre, j'aurais des moyens pour le flchir, que
d'autres n'auraient jamais. Enfin je me suis dtach tout  fait de mon
pays natal[931], et de l'attachement que j'avais  mon ancien matre,
pour pouvoir mieux obir  vos ordres et faire les choses que vous me
commanderez.

C'est donc  vous autres, messieurs,  m'employer et me donner lieu que
je puisse toujours plus acqurir de bienveillance du roi. Je lui ferais
crire tout aussitt par la conntable[932] sur mon sujet et retour,
mais de la bonne manire, et je vous donnerai avis de tout, afin que,
s'il vous demande votre avis, vous sachiez comment l'animer sur cela.

J'ai song encore  l'expdient de prendre la qualit d'agent de
l'archiduc d'Insprck, et, pour parvenir  mes desseins, je suis bien
aise que vous retardiez le troisime payement de la Saint-Jean, afin que
ces princes connaissent que, quand j'tais en France, les choses
allaient un peu mieux, et je leur ferai valoir qu' mon retour je
remettrai leurs affaires en bon chemin, pourvu qu'ils me donnent cette
qualit, ne voulant d'ailleurs prendre la peine de retourner  la cour
de France sans avoir ce caractre. Enfin je leur ferai valoir ma
personne; mais il faut que vous me secondiez, en disant toujours  ceux
qui vous parleront de ce troisime payement que vous n'avez point
d'argent, et que plutt que de proposer  qui que ce soit de donner cent
mille francs par mois, vous le ramassiez ensemble pour donner les quatre
cent mille dans quelque temps, selon que le roi rpondra sur les
instances presses que la conntable lui fera pour mon retour. C'est par
cette raison que je n'ai voulu faire aucune proposition  l'archiduc qui
se trouve ici, o il demeurera jusqu'au mois de septembre, et cependant
il achve l'argent qu'il a tir jusques  cette heure, au jeu et dans
les voyages, au grand dplaisir de vieux Allemands qui sont avec lui.
Vous aurez bien vu par la prire que je vous ai faite par ma prcdente
lettre, que j'aurais t bien aise que vous eussiez _difficult_ (sic)
ce troisime payement, parce que cela fait beaucoup d'effet  mon
avantage, pourvu que vous teniez bon quelques mois, sans vous mettre au
reste en peine du bruit que l'archiduc en pourrait faire; car il ne
songera  cela de quelque temps, tant qu'il aura de l'argent qu'il a
reu, duquel il ne tirera pas le moindre profit pour ses peuples et ses
tats, et je crois que vous autres ministres n'en serez pas fchs.

Il faut que vous excusiez la duchesse de Mazarin, si elle s'est
raccommode avec le duc de Mazarin, et si elle a jou avec la duchesse
de la Meilleraye et refus les lettres de la conntable; car on la
conseille de faire cela pour sortir des mains du marchal et de la
marchale, et elle serait encore alle plus volontiers au bout du monde,
qu'au voyage avec le duc, et, comme elle avait dfense de recevoir les
lettres de la conntable, elle rejeta quelques lettres qu'on lui
prsentait en prsence des valets dpendant de ces btes.

Je vous laisse  penser si j'ai t bien aise d'apprendre de vous les
traitements que le roi a faits au duc de Mazarin, quoique beaucoup
d'autres l'aient crit. Je n'en doute plus, et, puisque cet homme en a
si mal us avec le roi, je crois que, seulement pour lui faire dpit, il
me devrait rappeler, outre qu'il vengerait en quelque sorte le tort que
ce brutal animal a fait  la conntable.

Par cet ordinaire, je mande au roi l'entire gurison de son ami[933],
qui se trouve prsentement  Rome, tellement que j'y vais avec grande
joie, et je lui mande les relations des ftes que l'on a faites ici, et
l'avis de mon dpart pour la semaine prochaine.

Il faut que je vous donne un peu des nouvelles de cette cour et de la
princesse de Toscane, lesquelles je n'ai pas voulu mander au roi; car,
puisqu'il fait voir mes lettres, je ne veux pas que quelqu'un me rende
de mauvais offices auprs du grand-duc; mais, si vous ou votre ami[934]
le voulez dire au roi, vous le pouvez faire.

Il faut que vous sachiez en premier lieu que la princesse de Toscane a
donn  madame du Belloy[935] toute la vaisselle de table que le roi lui
avait fait donner, lit et tapisseries, au grand dplaisir de ses gens
d'ici; mais l'on dit que c'est la mthode de France.

Ladite dame du Belloy est fort mal satisfaite de cette cour  cause
qu'elle prtendait d'tre traite comme madame d'Angoulme[936], qui a
dn en public avec tous les princes de la maison et les princesses, et
elle partira dans huit jours pour s'en retourner en France.

Pour madame la duchesse d'Angoulme, elle fait tat de demeurer ici
jusques au mois de septembre et faire aprs le voyage de
Notre-Dame-de-Lorette et de Rome. Elle reoit toutes les satisfactions
imaginables et est fort satisfaite aussi du pays et des traitements
qu'on lui fait.

Madame la princesse[937] a voulu que ses pages et ses valets de pied
soient habills  la franaise, et non pas  l'italienne, comme l'on
aurait voulu. L'on dit que son tailleur a demand trois cents brasses
d'toffe pour lui faire un habit, et son cuisinier emploie plus de
viande et de volaille en un jour que l'on n'tait accoutum de faire en
dix. L'on dit encore qu'un marchand, par l'ordre du grand-duc, lui porta
plusieurs pices d'toffe pour se faire un habit, afin qu'elle choisit
la plus belle, et, comme elle les trouva toutes  son gr, elle fit
remercier le grand-duc et renvoya le marchand vide.

Le prince n'a couch avec elle que trois fois, et toutes les fois qu'il
n'y va pas il envoie un valet de chambre dire  madame qu'elle ne
l'attende pas, de quoi les filles et femmes franaises qui sont ici sont
fort surprises de ces compliments. Elle trouve que les aprs-dners sont
fort longs; car elle ne dort point, comme font tous ceux qui sont ici,
et ne s'applique  rien. L'on cherche  la divertir; mais, comme elle
est toujours triste, l'on est fort embarrass, et jamais ils ne parlent
ensemble. Madame trouve autant trange la faon de vivre de ces pays,
que l'on est ici surpris de voir la libert qu'ont les valets franais
qu'elle a amens, de sortir et entrer dans sa chambre  toute heure.
Enfin je pourrais faire une longue lettre sur cela; mais, comme je ne
sais pas si vous tes indiffrent (_sic_) de savoir les petites choses,
je ne vous en dirai pas davantage.

J'ai envie de les mander  votre ami[938] dans une lettre ostensible,
afin qu'il les lise au roi avec quelque autre particularit assez
considrable. Car je ne sais pas s'il est vrai ou faux ce que l'on mande
toutes les semaines de France, que le cardinal de Retz sera bientt
rtabli et que assurment le roi se servira de lui comme il faisait de
l'autre[939].

Toute l'Italie est persuade de cela, et je ne doute pas que Rome ne
soit aussi toute remplie de ces discours, et, comme je le crois faux, je
crois aussi que le pape le croira vritable. Ce sera le motif qu'il
n'osera rien entreprendre contre cet homme.

Je m'en vais crire  votre ami et au roi, et en finissant je vous prie
trs-passionnment de m'aimer toujours.

Cette lettre, quoique crite par un personnage qui se distingua dans la
diplomatie, se ressent du caractre du surintendant, auquel elle est
adresse. Il s'y agit moins d'affaires srieuses que d'intrigues de
cour. C'est l qu'excelle Fouquet, et rien ne montre mieux combien il
tait infrieur au ministre qu'il aspirait  remplacer. Mazarin, dans le
dtail infini des ngociations europennes, s'inquitait surtout de la
grandeur et de la dignit de la France. Fouquet s'occupe de querelles de
mnage et d'intrigues d'alcve. Le surintendant portait le mme esprit
dans le gouvernement intrieur: il a peu de souci de dvelopper le
commerce, d'enrichir la nation, d'amliorer les lois et la situation des
Franais, de rendre les communications plus faciles, de fertiliser les
campagnes, d'embellir les villes, d'en assurer la scurit et la
salubrit; il n'a qu'un but: se crer des appuis auprs du roi et des
reines, et se servir des finances et de la police pour consolider sa
puissance, se btir des palais et satisfaire ses passions. La diminution
de trois millions sur les tailles[940], qui tait pour le peuple un
soulagement considrable, fut due  la volont personnelle de Louis XIV.
Il se persuadait, dit-il lui-mme[941], qu'il ne pouvait mieux
s'enrichir qu'en empchant ses sujets de tomber dans la ruine dont ils
taient menacs.




CHAPITRE XXXIV

--AVRIL.-JUILLET 1661--

Parti oppos  Fouquet.--Divisions dans le ministre.--L'abb
Fouquet; cabale qu'il tente de former.--Delorme; surveillance que
le surintendant organise autour de son ancien commis.--Colbert et
madame de Chevreuse.--Voyage de la reine mre  Dampierre (juillet
1661); elle se dclare contre Fouquet.--Le surintendant en est
averti.--Il avoue ses fautes au roi et obtient son pardon.--On
prtend que ses tentatives pour sduire mademoiselle de La Vallire
furent une des causes de sa perte.


Fouquet avait de dangereux ennemis parmi les ministres,  la cour, dans
la bourgeoisie parisienne et mme dans sa famille. Les ministres que
Louis XIV avait admis  son conseil secret ne purent marcher longtemps
d'accord. Chacun d'eux voulait s'emparer de la confiance du roi et de la
principale autorit. Le triumvirat, qui a jusqu'ici subsist en bonne
intelligence, crivait Gui Patin[942], donne  souponner qu'il ne
durera plus gure, et qu'il commence  y avoir entre eux quelque
msintelligence, sur ce qu'ils aspirent d'avoir l'oreille du roi plus
les uns que les autres. Fouquet et de Lyonne paraissaient toujours
d'accord, mais Le Tellier tait regard comme leur ennemi. On n'crit
pas contre vous, mandait au surintendant une personne bien informe des
secrets de la cour, mais contre M. Le Tellier. M. de Lyonne l'appelle
tratre, ainsi que M. de Turenne, qui est au dsespoir, et, sans vous
flatter, on vous donne toute l'autorit[943]. Louis XIV, sans
s'inquiter des dissentiments de ses ministres, fit concourir aux vues
de sa politique les caractres et les passions les plus opposs. Il ne
souffrit pas qu'aucun d'eux diriget les affaires; il se servit de leurs
talents et contint leur ambition. Les mesures qu'il leur imposa pour le
soulagement des peuples et la grandeur de la France n'avaient pas
d'autre principe que sa volont.

Fouquet ne redoutait pas seulement les menes de Le Tellier; il
surveillait les dmarches de son frre l'abb, qui avait toujours
conserv un parti  la cour et aspirait aussi  jouer un rle politique.
Une lettre crite par un des familiers du cardinal Mazarin, peu de temps
aprs la mort de ce ministre, fait supposer que Basile Fouquet cherchait
 s'appuyer sur une cabale, dont Hortense Mancini, devenue duchesse de
Mazarin, aurait eu la direction. Cette lettre est date des premiers
jours d'avril[944]: Je vous ai envoy, mon adorable matre, une lettre
date du 3 avril, avec une dpche pour votre cher ami[945], que
j'espre que vous aurez reue, et suis en impatience s'il a rendu ma
lettre au roi. Je serai encore ici jusques  mardi ou mercredi prochain;
en attendant vos ordres, je me donnai l'honneur de vous crire, encore
hier, un petit billet avec ce qui tait  ma connaissance touchant M.
l'abb Fouquet; mais j'ai  vous dire de plus, que, nonobstant toutes
les intrigues dcouvertes, il s'est hasard  crire un billet  madame
la duchesse[946], qu'il a envoy par la fille appele la Voyer, que l'on
a chasse, et que, tant ces jours-ci alle voir madame la duchesse,
elle lui rendit le billet de M. l'abb, que Madame porta incontinent 
son mari. Cette affaire n'est  la connaissance que de trs-peu de gens,
et le duc[947] a eu le billet de sa femme aprs qu'il est retourn ici
l'autre fois. Une personne qui l'a vu m'a dit qu'il croit que M. l'abb
eut d'autres projets que la galanterie, et que plutt il voulait se
rendre familier et entrer dans la confidence pour se mettre bien dans
l'esprit du roi par ce moyen. Les personnes qui taient dans sa cabale
sont,  ce que l'on m'a dit, mesdames de Brancas, d'Oradoux, de
Courcelles, et une autre que vous seriez surpris si je vous la nommais;
mais elle ne m'a pas surpris, me souvenant que vous me dites une fois
qu'elle n'tait pas de vos amies,  cause de quelque chose qu'elle avait
dit que vous aviez confi  son mari.

Madame est alle  La Fre[948] pour y demeurer longtemps avec le
marquis d'Effiat. Ils ont intercept des lettres de la soeur
loigne[949] et de son ami, que vous voyez souvent, et un certain
gentilhomme, nomm Ballarin, a trahi la pauvre duchesse; car elle lui
avait baill des lettres pour sa soeur, que cet homme remit entre les
mains du mari.

J'ai chang de logis plusieurs fois, et demain j'en ferai de mme, et
je vous supplie trs-humblement, pour mon repos, de me donner avis si
vous avez reu mon papier d'avant-hier, d'hier et cette lettre, qui sera
la dernire pour cette fois, que je vais crire d'ici,  moins que je
n'aie quelque autre chose  vous communiquer.

Bellinzan[950] s'en va  la cour demain ou aprs-demain avec le duc. Je
crois qu'il ne serait pas mal  propos de le faire auteur des nouvelles
que je vous donne; car ce sont des choses qui ne sont  la connaissance
de personne, comme la lettre, crite depuis peu par M. l'abb Fouquet,
donne au duc par sa femme.

Je vous supplie trs-humblement de me continuer toujours vos bonts;
car je serai entirement  vous jusque dans le tombeau.

La cabale forme par l'abb Fouquet n'avait rien de srieux; il suffit,
pour s'en convaincre, de voir les noms des personnes qui la composaient.
Madame de Brancas tait Suzanne Garnier, fille d'un trsorier aux
parties casuelles, nomm Matthieu Garnier. Ni sa naissance ni sa
conduite ne lui donnaient la considration ncessaire pour diriger une
cabale politique. Madame de Courcelles (Sidonie de Lenoncourt) tait
aussi connue par la lgret de son caractre et la licence de ses
moeurs que par sa beaut et son esprit; c'tait la digne amie d'Hortense
Mancini. De pareilles femmes, diriges par l'abb Fouquet, pouvaient
troubler ou amuser la cour par leurs intrigues et leurs scandales; mais,
pour changer le gouvernement, il fallait des vues plus leves et des
esprits plus srieux. Cependant, si l'abb Fouquet tait incapable
d'arriver lui-mme au pouvoir, il pouvait gner le surintendant par ses
intrigues, et cette considration suffit pour expliquer la surveillance
dont Fouquet l'entoura.

Le surintendant redoutait aussi les cabales d'un de ses anciens commis,
Delorme. Il parat que Delorme avait gard des pices importantes et
capables de compromettre Fouquet. Madame d'Huxelles se chargea de les
retirer de ses mains, en faisant agir auprs de lui un ecclsiastique
qu'elle avait gagn[951]. Elle crivait  Fouquet, vers le mois d'avril
1661: J'ai vu l'ecclsiastique touchant l'affaire de M. Delorme, qui
m'a demand si je croyais que vous fussiez bien aise de ravoir les
papiers o vous aviez ratur votre criture; qu'il savait que vous aviez
employ madame de Brancas pour cela, mais que, jusqu' cette heure, M.
le premier prsident l'avait empch et lui avait conseill de prendre
un office de secrtaire du roi pour se mettre  couvert. Il m'a dit
qu'il pensait en venir  bout. Je lui ai tmoign que M. Delorme tait
mal conseill, et qu'il devait vous les avoir ports et n'en plus
parler. Mandez-moi ce que vous voulez que je conseille; par lui je sais
tous leurs dsirs. Il est en grande intelligence avec le
grand-matre[952] et son pre[953].

Un nomm Devaux, qui commandait une compagnie de chevau-lgers, se
servait de ses hommes pour surveiller les ennemis de Fouquet. Il rendait
compte au surintendant, avec une exactitude minutieuse, de toutes les
dmarches de Delorme. Monseigneur saura, crivait-il  Fouquet, les
amis de M. Delorme intimes: premirement, M. de l'Estrade, M. de la
Basinire, M. de Rive; ils vont voir les dames ensemble. M. Boye est le
vritable, en qui il a le plus de confiance; c'est celui qui lui fournit
les gens d'intrigue. Comme marque de cela, il est venu hier me trouver
un homme qui m'a quelque obligation, pour m'avertir que Boye l'a donn 
Delorme pour faire son possible de gagner quelqu'un de mes gens. Il y a
deux mois que Delorme le presse pour cela. Il lui a promis de lui faire
sa fortune; il lui a dit de faire en sorte de savoir sur toutes choses,
quoi qu'il cote, qu'tait devenue une femme que l'on avait tire de la
Bastille huit ou dix jours avant carme-prenant, et qu'un homme de la
Bastille l'avait averti que l'on me l'avait mise en main et que je
l'avais enleve; mais que, s'il devait coter cent mille cus, il
fallait savoir o elle tait, parce que M. le procureur gnral tait
son ennemi capital, mais qu'il s'en vengerait. Il lui dit: J'ai trois
hommes pour l'observer et le suivre partout (parlant de moi). Vous tes
celui en qui j'ai le plus de confiance, dit-il  Gode,  qui il
parlait, qui est celui qui m'a averti; il lui dit: L'autre est Dupuy,
lieutenant du prvt de l'le[954].

Je sais qu'il fait gouverner ledit sieur Dupuy par une femme,  qui il
a rpt ce que Delorme lui avait dit, mais en ajoutant qu'il s'tait
content de me faire suivre trois ou quatre fois; qu'il n'osait
lui-mme, parce que j'tais homme  lui faire mauvais parti si je le
savais. Si bien qu'en voil deux. Il ne reste plus qu'un qui est encore
exempt du prvt de l'le. On me l'a dpeint; je ne sais pas encore son
nom; mais, de la manire que l'on me l'a figur, je l'ai vu deux ou
trois fois prs de mon logis. Je demande  monseigneur qu'il me permette
de lui faire donner ce qu'il mrite, sitt que je saurai son nom; je
crois que je trouverai bien quelque moyen de le faire parler aussi bien
que l'autre.

Ce n'est pas que je me fie en Gode; il peut jouer les deux. Il m'a dit
nanmoins toutes les circonstances et m'a offert de le faire parler sur
tout ce que je voudrai; mais il m'a surtout recommand le secret et la
discrtion, parce que, si vous saviez cela, vous le perdriez; qu'il
fallait mnager cela adroitement. Il lui a dit de faire en sorte de
gagner mon homme, ou bien M. Olery, ou bien quelque servante; mais qu'il
n'pargnt pas l'argent. Il lui fait accroire,  ce qu'il dit, qu'il me
suit tous les jours. Je supplie monseigneur de me dire quel ordre il
veut que je tienne. Il me craint; il croit qu'il ne fait pas un pas que
je ne le sache. Il croit tre suivi partout; il a dit mme  Gode qu'il
y a quelque temps que je le rencontrai chez M. le procureur gnral, que
je le saluai. Aussi est-il vrai que, tant dans ce lieu-l, je crus le
devoir faire; mais il dit aussi que, quand je le trouve ailleurs, je le
traite comme un homme de rien; que cependant c'tait lui qui m'avait
fait don de la rcompense[955] de ma compagnie, du temps de M. Servien.
De quelque manire que ce soit, je suis oblig  Gode et  l'autre,
Dupuy; car il dit  cette femme qu'il serait ravi que je susse la chose.
Monseigneur verra bien que tous ces gens-l ne sont pas grand'chose;
mais il est ncessaire d'en avoir. Ils peuvent vous rendre mille petits
offices qui, en apparence, ne sont rien, mais dans la suite deviennent
des affaires importantes.

Je proteste  monseigneur que la passion que j'ai de remettre ma
compagnie n'est que pour donner la paye  cinq ou six que j'ai  Paris.
Cela fait merveille  la moindre chose que vous voulez savoir; ce n'est
pas que je ne leur fasse tout ce que je puis. Monseigneur sait bien
qu'il y en a trois qui ont servi en bien de petites choses, auxquels je
ne puis pas manquer de procurer quelque avantage, et avec cela
j'accommoderais tout le monde, sans tre importun  monseigneur, et, de
plus, je le servirais plus utilement que je ne fais. Comme ils voient
que monseigneur est tout-puissant, ils me dsesprent pour leur faire
donner des emplois. L'autre me donne tous les jours des billets pour
les faire payer. C'est ce dont je ne parle jamais  monseigneur, crainte
que cela lui fasse peine.

Il faut que Delorme ait quelqu'un dans la Bastille  lui. L'ordre du
roi est ncessaire; il le faut obtenir en date du 10 septembre 1658.
C'est le temps qu'elle a t arrte la premire fois[956].

Delorme et ses amis, surveills par la police de Fouquet, n'taient pas
des adversaires bien redoutables. Colbert, que Louis XIV avait plac
prs de lui comme intendant des finances avec la mission de contrler
ses actes, tait un ennemi tout autrement dangereux. Vainement les
espions de Fouquet l'entouraient, lui et ses commis. Leurs rapports
prouvaient seulement que les dilapidations de Fouquet taient connues;
mais on n'avait aucune prise sur Colbert, dont l'intgrit tait 
l'abri de toute attaque. Un de ces rapports de police, dat du 28 avril,
signale l'hostilit de Colbert et de ses commis contre Fouquet. Il y a,
crit l'agent du surintendant, un cabaret devant la maison de M.
Colbert, o quatre hommes s'taient runis  dner. L'un des quatre
tait un homme qui se dit  M. Colbert, qui fait vendre les charges de
chez la reine. Il se dit commis de mondit sieur Colbert; il s'appelle M.
Guimbert. Il est de Pernes, un gros garon. L'un des trois qui est avec
lui m'a dit qu'il leur dit en dnant, et en mangeant un plat de raie,
que M. le procureur gnral ne serait plus gure surintendant; qu'on
lui avait fait rendre compte et qu'il tait en dcadence  la cour,
parce qu'il ne faisait pas sa charge; qu'il se fiait en ses commis, qui
s'enrichissaient en trois ans de temps. Afin de mieux connatre ledit
commis, voici de son criture, en ce billet[957] et sign de lui. Je le
donne  monseigneur, qui le fera voir s'il le dsire; mais, si on le
donnait, il saurait bien celui qui l'aurait dit des trois qui taient
avec lui. Il mrite chtiment; car il dit d'autres impertinences que je
ne puis dire  monseigneur que de bouche, comme je dirai aussi 
monseigneur le nom de celui qui l'a dit, s'il le souhaite savoir.

Ainsi, ds le mois d'avril 1661 les commis de Colbert annonaient
hautement la chute du surintendant. Depuis cette poque jusqu'au mois de
juillet, l'influence de Colbert auprs du roi ne fit que s'accrotre.
Cependant la reine mre, entoure des amis de Fouquet, persistait  le
dfendre et arrtait seule Louis XIV. On se servit, pour gagner Anne
d'Autriche, de son ancienne favorite, de la duchesse de Chevreuse. Ds
le mois de juin, elle avait tent de gagner le confesseur de la reine
mre[958]; mais ce fut seulement dans les premiers jours de juillet 1661
que le parti de la duchesse de Chevreuse l'emporta dcidment prs de la
reine mre sur celui de Fouquet, soutenu par M. de Brancas et madame de
Beauvais. La cour, qui rsidait alors  Fontainebleau, s'tait rendue 
Dampierre[959], o elle fut reue par la duchesse de Chevreuse. A
Dampierre, Anne d'Autriche, entoure des ennemis de Fouquet, cda 
leurs instances. Le surintendant en fut averti par la personne qui
entretenait des relations avec le confesseur; elle lui crivait de
Paris, le 21 juillet: Je n'ai pu rien savoir de plus particulier de
chez madame de Chevreuse; mais depuis peu le bonhomme de confesseur est
venu ici pour voir la personne dont j'ai eu l'honneur de vous parler
autrefois. Il lui a cont tout ce qu'il savait, et, entre autres choses,
lui a dit que, depuis quelque temps, madame de Chevreuse lui avait fait
de grandes recherches; qu'elle lui avait envoy Laigues[960] plusieurs
fois; qu'il lui avait parl fort dvotement pour le gagner, mais surtout
qu'il lui avait parl contre vous, monseigneur. Je ne m'tendrai point
de quelle sorte; car ce bonhomme a dit qu'il l'avait cont  M.
Pellisson. Il me suffira donc de vous faire savoir sur cela que le
bonhomme de cordelier se plaint un peu de ce que, en faisant un
claircissement  la reine mre, vous l'aviez comme cit, et que lui
disant qu'elle allait  Dampierre parmi vos ennemis et qu'on lui avait
dit des choses contre vous, comme elle niait qu'on lui et jamais parl
de cette sorte, vous lui dites de le demander au pre confesseur; que le
lendemain la reine lui avait dit qu'elle ne pouvait comprendre comment
vous saviez toutes choses, et que vous aviez des espions partout.

La reine a encore dit qu'elle voyait une cabale dans la cour fort
mchante qu'elle ne connaissait point et qu'elle ne pouvait encore
pntrer[961]; qu'elle avait su que depuis peu on avait fait coucher le
roi avec une jeune personne, de laquelle ce bonhomme-ci n'a pu redire le
nom, et que la reine avait encore ajout que le roi se relchait fort
sur la dvotion; qu'il ne se confessait ni ne communiait pas si souvent,
et que le P. Annat tait un pauvre homme et si timide, qu'il n'osait
dire aucune chose au monde au roi, de peur que cela n'allt contre ses
intrts. Au reste, j'ai su, d'un autre ct, je ne sais si l'avis est
bon ou mauvais, que les jsuites ont pense de mettre auprs du roi pour
confesseur le P. Le Clerc, aprs la mort de celui-ci, et que, comme ce
sont des gens qui prennent leurs mesures de loin, ils songent  cela ds
 cette heure.

Il a encore dit (et ceci il l'a donn pour un fort grand secret) qu'il
y a plusieurs personnes  la cour qui veulent perdre M. de Rennes;
qu'ils ont recherch des choses inoues contre lui et contre sa vie;
qu'on a crit de gros cahiers de ses dportements et des faussets qu'il
a faites, et que, tout cela tant des choses de fait qui seront
prouves, il est impossible que cela ne le dtruise pas. La personne qui
donne ces mmoires-l est celui  qui il a rsign son vch, et ces
papiers doivent tre mis entre les mains de l'archevque de Sens.

Il a encore dit que la reine mre, en parlant des mcontentements
qu'elle avait sur Madame, lui avait assur qu'elle tait une profonde
coquette et une artificieuse, mais qu'aussi la jeune reine lui donnait
bien de la peine avec ses larmes et toutes ses faons de faire.

Il a ajout encore que depuis peu le roi lui avait dit que M. le
cardinal, en mourant, lui avait protest, en lui parlant contre elle,
_quelle ne se passerait jamais d'homme_[962]; qu'il prt garde  elle,
et qu'assurment elle ferait un mariage _de conscience_ avec quelqu'un.
Au reste, ce bonhomme assure que la reine mre reoit tous les jours des
avis contre tous les ministres, et que tantt vous tes bien et tantt
mal dans son esprit; qu'on vous y rend souvent de trs-mchants offices,
et que, dans ces temps-l, elle est fort dchane contre vous.

Voil, monseigneur, tout ce qui est venu  ma connaissance. Je ne doute
point que je ne vous crive l bien des choses inutiles. J'espre que
vous aurez la bont de les excuser par le zle que j'ai pour votre
service et par l'envie que j'ai de vous faire paratre avec quel respect
et quelle passion je suis  vous.

Je n'ai os envoyer cette lettre depuis trois ou quatre jours que par
cette voie assure que j'ai trouve aujourd'hui.

De son ct, une dame de la cour, ancienne matresse de Fouquet, se hta
de lui expdier un courrier pour l'avertir des attaques diriges contre
lui. J'attends toujours de vos nouvelles, lui disait-elle dans cette
lettre, et le chiffre que vous m'aviez promis. Il se dit plusieurs
choses contre vous qui me paraissent bagatelles: mais je me trouve
oblige de vous envoyer ce laquais exprs pour vous faire savoir que
M...[963] a fait de grandes liaisons avec le confesseur de la reine et
la mre de la Misricorde[964]. Il est dchan contre vous; il a fait
donner des mmoires  la reine qui portent que vous avez dissip cent
millions; qu'il le fera voir quand il plaira au roi. C'est lui qui a
fait dire au roi de vous dfendre d'arrter aucun tat de distribution,
particulirement avec Monnerot[965]; qu'il fera voir tout ce que vous
avez fait et les dpenses les plus secrtes; que les quinze cent mille
livres que vous lui devez, il les donne de bon coeur  la mre de la
Misricorde pour faire btir un couvent, pourvu que le roi soit
instruit. Il a fait crire cet homme sous lui. Enfin je suis si
pouvante de tout ce que j'ai appris, que j'ai oblig cet homme de vous
aller trouver lui-mme et vous apprendre ce qu'il sait. Je lui ai dit
que, pour parler  vous, il n'avait qu' vous crire un billet, et vous
faire dire son nom. Je lui ai promis le secret. Il est bon que ce soit
par lui que vous sachiez toutes choses, afin de le convaincre de son
ingratitude et de voir que des gens que vous avez combls de biens
soient vos plus grands ennemis. Il a promis  cet homme l'amiti du duc
de Crqui et de bien d'autres de la cour. Faites-moi savoir de vos
nouvelles et croyez que je suis votre servante.

J'oubliais  vous dire qu'il dit qu'il est all  la cour pour vous
traverser. Je ne vous exagre rien.

Faites chauffer ma lettre et vous souvenez comme on vous crivait.

Les lignes qui ont reparu sous l'action du feu, sont les suivantes:

C'est le procureur fiscal au bailliage d'Orlans et domaine de Forez
(ces derniers mots sont presque illisibles,  cause des brlures); c'est
matre Bernard et matre Grimault.

La reine a dfendu  son confesseur d'avoir aucun commerce avec vous,
et a dit que vous aviez un million pour corrompre ses gens.

Averti du danger qui le menaait, Fouquet rsolut de s'ouvrir au roi et
d'implorer son pardon; il lui rappela, dans une entrevue qui eut lieu 
Fontainebleau[966], que le cardinal Mazarin avait gouvern les finances
avec une autorit absolue, sans observer aucune formalit, et l'avait
contraint, lui surintendant,  faire beaucoup d'actes qui pourraient
tre l'objet de poursuites. Il ne nia pas ses fautes personnelles et
avoua que ses dpenses avaient t excessives. Il supplia le roi de lui
pardonner tout le pass, et promit de le servir fidlement  l'avenir.
Le roi, instruit depuis longtemps dans l'art de dissimuler, couta avec
une bienveillance apparente les aveux de Fouquet, et le surintendant se
crut mieux affermi que jamais[967]; mais, ds ce moment, Louis XIV tait
dcid  ne jamais lui pardonner. Si l'on en croit les Mmoires du
temps, il ne voulait pas seulement punir les prvarications du
surintendant; mais il avait appris que, dans ses audacieuses tentatives,
Fouquet avait os s'attaquer  mademoiselle de La Vallire[968]. Le fait
tait gnralement admis par les contemporains, et Conrart nous a
conserv une lettre attribue  madame du Plessis-Bellire, qui raconte
au surintendant les vains efforts qu'elle avait faits pour sduire cette
fille d'honneur de Madame[969]: Je ne sais plus ce que je dis et ce que
je fais lorsqu'on rsiste  vos intentions. Je ne puis sortir de colre
lorsque je songe que la petite demoiselle de La Vallire a fait la
capable avec moi. Pour captiver sa bienveillance, je l'ai assure sur sa
beaut, qui n'est pas pourtant bien grande, et puis, lui ayant fait
connatre que vous empcheriez qu'elle manqut jamais de rien et que
vous aviez vingt mille pistoles pour elle, elle se gendarma contre moi,
disant que deux cent cinquante mille livres n'taient pas capables de
lui faire faire un faux pas, et elle me rpta cela avec tant de fiert,
quoique je n'aie rien oubli pour l'adoucir avant de me sparer d'elle,
que je crains fort qu'elle n'en parle au roi, de sorte qu'il faut
prendre des devants pour cela. Ne trouvez-vous pas  propos de dire,
pour le prvenir, qu'elle vous a demand de l'argent et que vous lui en
avez refus Pour la grosse femme[970], Brancas et Grave vous en rendront
bon compte; quand l'un la quitte, l'autre la reprend. Enfin je ne fais
point de diffrence entre vos intrts et mon salut. En vrit, on est
heureux de se mler des affaires d'un homme comme vous; votre mrite
aplanit tous les obstacles. Si le ciel vous faisait justice, nous vous
verrions un jour la couronne ferme. La couronne ferme tait un signe
de souverainet, et, si la pice est authentique, on peut se figurer
l'indignation de Louis XIV  la lecture d'une lettre qui lui montrait
dans Fouquet un rival d'amour et de puissance.




CHAPITRE XXXV

--JUILLET 1661--

Colbert engage Fouquet  vendre sa charge de procureur
gnral.--Magnificence du chteau de Vaux.--Fouquet y reoit
Henriette d'Angleterre, duchesse d'Orlans.--Influence de cette
princesse sur le roi.--Son caractre.--Elle est clbre par La
Fontaine.--Loret dcrit dans sa gazette la fte donne par Fouquet
au duc et  la duchesse d'Orlans.--Projet de voyage en Bretagne
form ds le 15 juillet.--Lettre de madame d'Asserac  ce
sujet.--Le surintendant continue d'embellir sa maison de
Saint-Mand et son chteau de Vaux.--Loret dcrit la fte donne
par Fouquet  la reine d'Angleterre, au duc et  la duchesse
d'Orlans.--Naissance d'un fils de Fouquet.--Arrive de
l'archevque de Narbonne Franois Fouquet,  la cour.--L'vque
d'Agde Louis Fouquet est nomm matre de l'Oratoire royal.


Lorsque la perte de Fouquet eut t rsolue et que la reine mre y eut
consenti, le roi prit soin d'endormir le surintendant, de le bercer
d'esprances trompeuses et de le mettre hors d'tat d'opposer une
srieuse rsistance. Sa charge de procureur gnral tait un obstacle
aux projets de la cour: un des officiers du parlement ne pouvait tre
jug que par ce corps, et Fouquet y comptait trop de partisans pour
qu'on esprt en obtenir sa condamnation. On s'effora donc de le
dterminer  donner sa dmission de cette charge. Plusieurs de ceux qui
recevaient des pensions de Fouquet taient vendus  ses ennemis, et le
conduisaient  sa perte en flattant sa vanit. Si l'on en croit l'abb
de Choisy[971], Colbert et le roi lui-mme s'unirent  eux. Colbert
feignit de se rconcilier avec Fouquet. Quant  Louis XIV, il tmoigna
au surintendant la plus grande bienveillance aprs l'entrevue de
Dampierre; il l'envoyait chercher  toute heure, dcidait d'aprs son
avis la plupart des questions, lui accordait toutes les grces qu'il
demandait, et nommait son frre, l'vque d'Agde, matre de l'Oratoire
de la chapelle royale.

Colbert, qui avait  cette poque de frquentes relations avec Fouquet,
ne cessait de lui vanter la faveur du roi et de faire valoir toutes les
grces qu'il lui accordait. Il l'engageait en mme temps  tmoigner sa
reconnaissance en remplissant l'pargne, sans avoir recours aux traits
avec les partisans, qui taient si onreux pour l'tat. Je vendrais de
bon coeur, lui dit Fouquet, tout ce que j'ai au monde pour donner de
l'argent au roi. Sans le presser plus vivement, Colbert continua la
conversation, et eut soin de la faire tomber sur la charge de procureur
gnral. Fouquet lui dit qu'on lui en avait offert quinze cent mille
livres. Mais, monsieur, reprit Colbert, est-ce que vous la voudriez
vendre? Il est vrai qu'elle vous est assez inutile: un surintendant
ministre n'a pas le temps de voir des procs.

L'affaire n'alla pas plus loin pour le moment; mais ils y revinrent dans
la suite, et Fouquet, se croyant assur des bonnes grces du roi, dit
un jour  Colbert qu'il avait envie de vendre sa charge, pour en faire
un sacrifice au roi. Colbert applaudit  cette rsolution, et Fouquet
alla sur-le-champ en faire part  Louis XIV, qui l'en remercia et
accepta l'offre sans balancer. J'ai appris ces particularits, dit
l'abb de Choisy, de Perrault,  qui Colbert les a contes plus d'une
fois.

Tout en admettant le rcit de l'abb de Choisy, il ne faut pas oublier
que la vanit fut un des principaux mobiles de la conduite de Fouquet.
Des flatteurs, peut-tre mme de faux amis, lui firent entrevoir la
prochaine ralisation de ses vues ambitieuses. On annonait qu'il allait
tre lev  la place de premier ministre; mais on ajoutait qu'il ne
pourrait y parvenir qu'en renonant  la robe, et en devenant
exclusivement homme de cour. Le roi, dit le jeune Brienne[972], lui fit
esprer de le faire chevalier de l'ordre, en le dclarant son principal
ministre, ds qu'il ne serait plus procureur gnral. La vanit de
Fouquet fut flatte de la perspective de cet avenir brillant, o il
marcherait l'gal des seigneurs de la plus haute naissance, et
remplacerait la toge du magistrat par l'habit de cour. Ds le mois de
juillet 1661, il paraissait dcid  vendre sa charge de procureur
gnral. Gui Patin l'annonait  Falconnet, et accompagnait cette
nouvelle de rflexions satiriques  son ordinaire. Il crivait, le 12
juillet 1661: Je viens d'apprendre que M. Fouquet a vendu sa
charge[973] de procureur gnral seize cent mille livres  M. de
Fieubet, matre des requtes. On prtend par l qu'il est fort en crdit
prs du roi, et qu'il est assur d'autre chose, puisqu'il a abandonn le
Palais, qu'il sera ministre d'tat ou chancelier de France, si la corde
ne rompt; mais d'autres souponnent pis. Trois jours aprs, ces bruits
taient dmentis. Gui Patin l'annonait le 15 juillet: Le prsident
Miron m'a dit aujourd'hui que c'est un roman tout ce qu'on a dit de la
vente de la charge de procureur gnral, mais bien que l'on a remis en
bonne intelligence les deux frres, savoir, l'abb Fouquet avec le
surintendant son frre, et nanmoins il croit que M. le surintendant se
dfera de sa charge de procureur gnral, et qu'il y en a qui la
marchandent. Il ne faut plus que de l'argent pour tre grand; la vertu
ne sert plus de rien:

Si fortuna volet, fies de rhetore consul[974].

_O fortuna, quantos tibi ludos facs in vita mortalium_[975]! Le roi ne
voulait pas seulement enlever  Fouquet la protection du parlement de
Paris, il fallait, pour achever de le dsarmer, s'emparer de ses
forteresses de Bretagne. On n'a pas oubli quelle tait la puissance de
Fouquet dans cette province. Matre de Belle-le, du Croisie, de
Concarnau, de Gurande, du duch de Penthivre, disposant par ses amis
des forteresses du Mont-Saint-Michel et de Tombelaine, il considrait la
Bretagne comme son royaume, et ses partisans flattaient sa vanit en
rptant qu'il en tait le souverain. Il avait une cabale dans le
parlement de Bretagne. Le prsident de Maridor s'tait engag par crit
 le dfendre envers et contre tous. Le conseiller Amproux ne lui tait
pas moins dvou[976]. Si l'on ajoute que la flotte de l'Ocan tait
sous les ordres de l'amiral de Neuchse, qui devait  Fouquet la charge
qu'il avait achete, on pouvait craindre que cette province, de tout
temps peu docile au joug de la royaut, ne profitt de l'arrestation du
surintendant pour s'agiter et revendiquer ses vieilles liberts.

En prsence de ce danger, Louis XIV agit avec prudence et dissimulation.
Comme les ressources pcuniaires manquaient, on proposa d'augmenter la
contribution des pays d'tats. Cet impt, dguis sous le nom de don
gratuit, tait vot par les assembles provinciales. La prsence du roi
parut ncessaire pour dterminer les tats de Bretagne  faire un
sacrifice pcuniaire plus considrable[977], et Fouquet lui-mme
conseilla au prince de se rendre  Nantes, o devait se runir
l'assemble de la province. Le voyage fut dcid ds la premire moiti
du mois de juillet, comme le prouve la lettre suivante de madame
d'Asserac  Fouquet. Elle porte la date du 15 juillet: Je savais, lui
crit-elle[978], tout ci que M. Devaux[979] m'a voulu apprendre, et
personne ne prend plus de part que moi  la joie que vous doit donner le
bon tat des choses. Votre prosprit augmentera sans doute plutt que
de diminuer, du mrite que vous avez; mais, comme il ne se peut faire
autrement que la foule et les divertissements continuels n'accompagnent
vos pas partout et surtout en ce voyage que le roi va faire en Bretagne,
vous me dispenserez, s'il vous plat, d'en tre. Je ne m'accommode ni de
l'un ni de l'autre. Je vous suis trs-oblige du souhait que vous faites
de me trouver en ce lieu, et sans doute j'y serais s'il y allait de vous
faire voir, par des services, comme je suis  vous.

Fouquet se croyait, comme le disait madame d'Asserac, plus puissant que
jamais, et il s'abandonna sans frein aux deux passions qui le dominaient
et qui absorbaient tout l'argent qu'il volait  l'tat, les femmes et
les btiments. Il avait acquis  Paris le magnifique htel construit par
le surintendant d'mery, non loin du lieu o l'on a ouvert la place
Louis-le-Grand (aujourd'hui place Vendme). Sa maison de Saint-Mand se
composait primitivement de deux proprits qu'il avait achetes de
madame de Beauvais, afin d'tre  proximit de Vincennes, o le cardinal
Mazarin passait une partie des ts. Les jardins du surintendant
communiquaient avec le parc royal, et il pouvait se rendre au chteau en
les traversant. Peu  peu il donna  cette maison de plaisance de
Saint-Mand des dveloppements qui la transformrent. Elle renfermait
six cours entoures de btiments, et n'tait pas encore acheve lorsque
Fouquet fut arrt. Il avait en soin de dissimuler la magnificence des
constructions du ct qui regardait Vincennes, afin de ne pas exciter
l'envie par cette maison btie  proximit et en quelque sorte sous
l'oeil du roi; mais  l'intrieur elle faisait l'admiration des trangers
par la beaut des galeries, la raret des livres et la multitude
d'objets curieux que le surintendant y avait entasss[980]. Enfin le
chteau de Vaux, que Fouquet habitait pendant que la cour sjournait 
Fontainebleau, talait une magnificence vraiment royale. Le surintendant
y reut en juillet et en aot 1661 le roi, les princes et la cour tout
entire. Ce fut d'abord la reine d'Angleterre, Henriette de France,
veuve de Charles 1er, sa fille Henriette d'Angleterre, et son gendre
Philippe de France, duc d'Orlans, qui honorrent de leur prsence le
chteau de Vaux et les ftes donnes par le surintendant.

Henriette d'Angleterre, que les mmoires du temps appellent Madame,
passait alors pour avoir une grande influence sur son beau-frre, le roi
Louis XIV. La cabale de la comtesse de Soissons prtendait mme qu'il
en tait pris, et que ses assiduits auprs de mademoiselle de la
Vallire, fille d'honneur de Madame, servaient  couvrir ses relations
avec cette princesse. Mademoiselle du Fouilloux l'avait fait rpter
plusieurs fois  Fouquet par l'entremetteuse, en lui recommandant de
gagner la confiance et les bonnes grces de la duchesse d'Orlans. Ces
bruits avaient pris une nouvelle consistance pendant le sjour de la
cour  Fontainebleau. Les promenades du roi et de Madame, qui se
prolongeaient pendant une partie des nuits, exeraient la malignit des
courtisans. Il est vrai que mademoiselle de la Vallire tait de toutes
ces ftes, et que quelques esprits plus pntrants devinaient que
c'tait rellement  elle que s'adressaient les hommages du roi; mais la
foule s'y trompait et croyait  la puissance absolue d'Henriette
d'Angleterre sur Louis XIV. Fouquet tait averti de tout par les espions
qu'il s'tait mnags dans la place.

Les lettres de la femme la Loy sont remplies de dtails de cette nature,
que mademoiselle du Fouilloux la chargeait de transmettre au
surintendant ou qu'elle recueillait prs des autres filles de la reine.
Le 4 juillet, elle avertissait Fouquet que la reine d'Angleterre avait
t appele  Fontainebleau par la reine mre pour parler  sa fille
Henriette de sa conduite avec le roi, et faire cesser le scandale
qu'elle causait dans la cour. C'est de mademoiselle de la
Motte-d'Argencourt, qui tait encore fille de la reine  cette poque,
que la femme la Loy tenait cette nouvelle. Elle y revient le 7 juillet,
et crit  Fouquet[981]: Ce que je voulais mander de la reine
d'Angleterre, c'est que l'on tient que son voyage n'est caus ici que
pour parler  Madame touchant le roi, et que c'est la reine mre qui
fait tout cela.

Fouquet ne ngligea rien pour gagner une princesse dont l'influence
pouvait contribuer  lui assurer la succession de Mazarin. Madame
brillait encore plus par l'esprit que par la beaut. Elle avait
l'esprit solide et dlicat, dit un des contemporains qui l'ont le mieux
connue[982], du bon sens, connaissant les choses fines, l'me grande et
juste, claire sur tout ce qu'il faudrait faire, mais quelquefois ne le
faisant pas. Elle mlait dans toute sa convention une douceur qu'on ne
trouvait point dans toutes les autres personnes royales. Ce n'est pas
qu'elle et moins de majest, mais elle en savait user d'une manire
plus facile et plus touchante, de sorte qu'avec tant de qualits toutes
divines, elle ne laissait pas d'tre la plus humaine du monde. On et
dit qu'elle s'appropriait les coeurs, au lieu de les laisser en commun,
et c'est ce qui a aisment donn sujet de croire qu'elle tait bien aise
de plaire  tout le monde et d'engager toutes sortes de personnes. Pour
les traits de son visage, on n'en voit pas de si achevs; elle avait les
yeux vifs sans tre rudes, la bouche admirable, le nez parfait. Son
teint tait blanc et uni au del de toute expression; sa taille
mdiocre, mais fine. On et dit qu'aussi bien que son me, son esprit
animait tout son corps. Elle en avait jusqu'aux pieds, et dansait mieux
que femme du monde. Pour ce je ne sais quoi tant rebattu, donn si
souvent en pur don  tant de personnes indignes, ce je ne sais quoi qui
descendait d'abord jusqu'au fond des coeurs, les dlicats convenaient que
chez les autres il tait copie, qu'il n'tait original qu'en Madame;
enfin, quiconque l'approchait demeurait d'accord qu'on ne voyait rien de
plus parfait qu'elle.

Pour gagner une pareille princesse, il fallait avoir recours aux
plaisirs qui charment l'esprit plus encore qu' la magnificence qui
blouit les yeux. Fouquet n'y manqua pas; il la fit clbrer par les
crivains qui lui devaient un tribut, et, dans les ftes qu'il lui
donna, les plaisirs de l'esprit ne furent pas oublis. La Fontaine
chanta le mariage d'Henriette d'Angleterre avec Philippe de France. En
envoyant son ode  Fouquet, il lui crivait:

Monseigneur,

Le zle que vous avez pour toute la maison royale me fait esprer que
ce terme-ci vous sera plus agrable que pas un autre, et que vous
accorderez la protection qu'il vous demande. Avec ce passe-port, qui n'a
jamais t viol, il vous ira trouver sans rien craindre. J'y loue la
merveille que nous ont donne les Anglais. Encore que sa naissance
vienne des dieux, ce n'est pas ce qui fait son plus grand mrite: mille
autres qualits, toutes excellentes, font qu'elle est l'ornement aussi
bien que l'admiration de notre cour. C'est ce qu'on peut dire de plus 
l'avantage de cette princesse; car notre cour est telle  prsent, que
son approbation serait mme glorieuse  la mre des Grces.
L'entreprise de louer dans le mme ouvrage le digne frre de notre
monarque tait infiniment au-dessus de moi.

L'ode o la Fontaine clbre le mariage du frre du roi et de la
princesse d'Angleterre est, en effet, au-dessous du sujet. Le pote n'a
pas le souffle lyrique: et, pour chanter la beaut et l'esprit
d'Henriette, il ne trouve que des vers sans originalit:

    Elle reut la beaut
    De la reine de Cythre.
    De Junon la majest,
    Des Grces le don de plaire;
    L'clat fut pris du Soleil.
    Et l'Aurore au teint vermeil
    Donna les lvres de roses.
    Lorsque d'un mlange heureux
    Le Ciel eut uni ces choses.
    Il en devint amoureux.

Toute cette mythologie est bien languissante, et d'un pauvre effet.
J'aime mieux ces trois vers:

    La princesse tient des cieux
    Du moins autant par son me
    Que par l'clat de ses veux.

Molire fut mieux inspir que la Fontaine, lorsque Fouquet lui demanda
de composer une comdie pour la fte qu'il devait donner  la princesse.
Il crivit  cette occasion un de ses premiers chefs-d'oeuvre, qui fut
reprsent  Vaux, au mois de juillet 1661, en prsence des htes
illustres que recevait le surintendant.

Loret, qui touchait une pension de Fouquet, mais qui avait ordre, comme
il l'avoue lui-mme, de modrer l'essor de sa muse burlesque en parlant
du surintendant, Loret put chanter en toute libert, sur un ton moiti
srieux, moiti bouffon, les magnificences de cette fte[983], qui
n'tait que le prlude d'une rception encore plus brillante:

    Fouquet, dont l'illustre mmoire
    Vivra toujours dans notre histoire,
    Fouquet, l'amour des beaux esprits,
    Et dont un roman de grand prix
    Dpeint le gnie sublime
    Sous le nom du _grand Clonime_[984]:
    Ce sage donc, ce libral,
    Du roi procureur gnral.
    Et plein de hautes connaissances
    Touchant l'tat et les finances,
    Lundi dernier traita la cour
    En son dlicieux sjour,
    Qui la maison de Vaux s'appelle,
    O le Brun, de ce temps l'Apelle,
    A mis (je ne le flatte point)
    La peinture en son plus haut point,
    Soit par les traits incomparables.
    Les inventions admirables.
    Et les dessins miraculeux,
    Dont cet ouvrier merveilleux
    Dlicatement reprsente
    L'inclination excellente
    De ce sage seigneur de Vaux,
    Qui par ses soins et ses travaux,
    Ses nobles instincts, ses lumires.
    Et cent qualits singulires.
    Se fait aimer en ce bas lieu
    Presqu' l'gal d'un demi-dieu.

    J'en pourrais dire davantage;
    Mais  ce charmant personnage
    Les loges ne plaisent pas;
    Les siens sont pour lui sans appas.
    Il aime peu que l'on le loue,
    Et, touchant ce sujet, j'avoue
    Que l'excellent sieur Pellisson
    M'a fait plusieurs fois ma leon;
    Mais, comme son rare mrite
    Tout mon coeur puissamment excite,
    Et que ce sujet m'est trs-cher,
    J'aurais peine  m'en empcher.

    Ici je passe sous silence
    La multitude et l'excellence
    Et mme la diversit
    Des jets d'eau, dont la quantit
    Sont des choses toutes charmantes,
    Sont des merveilles surprenantes,
    Qui passent tout humain discours;
    Et le soleil faisant son cours
    Dessus et dessous l'antarctique
    Ne voit rien de si magnifique;
    C'est ainsi que me l'ont cont
    Diverses gens de qualit.

    Mais pour dire un mot des rgales
    Qu'il fit aux personnes royales[985]
    Dans cette superbe maison,
    Admirable en toute saison;
    Aprs qu'on eut de plusieurs tables
    Desservi cent mets dlectables.
    Tous confits en friands appas.
    Qu'ici je ne dnombre pas,
    Outre concerts et mlodie.
    Il leur donna la comdie,
    Savoir: l'_cole des maris_,
    Charme  prsent de tout Paris,
    Pice nouvelle et fort prise
    Que sieur _Molier (sic)_ a compose.
    Sujet si riant et si beau.
    Qu'il fallut qu' Fontainebleau
    Cette troupe ayant la pratique
    Du srieux et du comique,
    Pour reines et roi contenter,
    L'allt encor reprsenter.

Tout semblait alors sourire  Fouquet. Sa femme lui donnait un fils,
dont la Fontaine chantait l'heureuse naissance[986]. Ses frres, runis
 Paris, rpandaient un nouveau lustre sur sa famille. L'archevque de
Narbonne, Franois Fouquet, venait offrir  Louis XIV les hommages et le
don gratuit de la province de Languedoc[987]. L'vque d'Agde, Louis
Fouquet, dj aumnier du roi, achetait, avec les deniers que lui
fournissait son frre, la charge de matre de l'Oratoire du roi, qui le
mettait  la tte de tous les clercs de la chapelle royale. Le
surintendant se crut plus affermi que jamais: et, au lieu d'en profiter
pour remettre de l'ordre dans les finances, comme il l'avait promis 
Louis XIV, il ne songea qu' s'abandonner aux plaisirs. Ce fut surtout 
cette poque que sa passion pour une des filles de la reine,
mademoiselle de Menneville, l'entrana dans de scandaleuses
prodigalits.




CHAPITRE XXXVI

--1661--

Fouquet et mademoiselle de Menneville.--Beaut clbre de cette
fille de la reine.--Promesse de mariage que lui fait le duc de
Damville et qu'il refuse de tenir.--Intrigue entre cette fille
d'honneur de la reine et le surintendant Fouquet conduite par la
femme la Loy.--Lettre de mademoiselle de Menneville au
surintendant.--Il lui donne cinquante mille cus en billets sur
l'pargne pour faciliter son mariage avec Damville.--Demande de
bijoux, de points de Venise, etc.--Jalousie de Fouquet contre
Pguilin (plus tard Lauzun).--Obstacles aux
rendez-vous.--L'entremetteuse demande que l'argent des cinquante
mille cus soit dpos chez un notaire.--Avidit de
Damville.--Nouvelle lettre de mademoiselle de Menneville 
Fouquet.--Pertes au jeu.--Les filles de la reine fout leur jubil
mai 1661.--Ballet des Saisons dans  la cour (juillet
1661).--Maladie de Fouquet (aot 1661).--L'abb Fouquet fait
quelques tentatives auprs de mademoiselle de Menneville; elles
sont repousses.--Fouquet part pour la Bretagne.--Erreurs de
Brienne dans le passage o il parle des relations du surintendant
et de mademoiselle de Menneville.


Mademoiselle de Menneville ou Manneville[988] tait une des filles
d'honneur de la reine Anne d'Autriche. Elle tait cite comme un type de
beaut. Les chansons de l'poque vantent sa supriorit sur ses
compagnes:

    Cachez-vous, filles de la reine.
         Petites;
    Car Menneville est de retour.
         M'amour.

Racine, dans la lettre  la Fontaine que nous avons cite plus
haut[989], la nomme,  ct de mademoiselle du Fouilloux, comme une des
personnes les plus remarquables de l'poque. Son portrait, en tte d'une
des ddicaces rimes de la Serre, justifie cette rputation[990]. Il
porte la date de 1661. Mademoiselle de Menneville, qui avait alors
vingt-cinq ans, runissait l'clat blouissant du teint  la beaut et 
la rgularit des formes. Quant au caractre de cette fille de la reine,
il prsente, autant qu'on peut en juger par nos correspondances, un
mlange de vanit et de mollesse. Mademoiselle de Menneville n'avait pas
l'esprit d'intrigue de mademoiselle du Fouilloux; mais elle voulait
briller dans cette cour voluptueuse. Elle tenait surtout  devenir
duchesse, et elle avait eu soin de se mnager parmi les seigneurs
d'illustre naissance un adorateur, qui, en 1657, lui avait sign une
promesse de mariage en bonne forme: c'tait Franois-Christophe de Lvi,
duc d'Amville ou de Damville[991]. Elle avait fait un assez triste
choix, si l'on en juge par les dtails que fournissent les papiers de
Fouquet. Damville, qui avait alors plus de cinquante ans, tait rduit 
emprunter  mademoiselle de Menneville l'argent que lui donnait le
surintendant. Mais le titre de duc effaait tous les dfauts aux yeux de
cette beaut frivole.

Madame de Motteville[992], parlant de la mort de Damville, qui arriva au
mois de septembre 1661, explique le motif qui empcha ce mariage de se
raliser: Le duc de Damville, le Brion de jadis, mourut dans le mme
temps. Par sa mort, il chappa des chanes qu'il s'tait imposes
lui-mme en s'attachant d'une liaison trop grande  mademoiselle de
Menneville, fort belle personne, fille d'honneur de la reine mre. Il
lui avait fait une promesse de mariage, et ne la voulait point pouser.
Le roi et la reine mre le pressant de le faire, il reculait toujours,
et, quand il mourut, sa passion tait tellement amortie, qu'il avait
fait supplier la reine mre de leur dfendre  tous deux de se voir. Il
offrait de satisfaire  ses obligations par de l'argent; mais elle, qui
esprait d'en avoir par une autre voie, voulait qu'il l'poust pour
devenir duchesse. La fortune et la mort s'opposrent  ses dsirs, et la
dtromprent de ses chimres. Son prtendu mari s'tait aperu qu'elle
avait eu quelque commerce avec le surintendant Fouquet, et qu'elle avait
cinquante mille cus de lui en promesses. Elle ne les reut pas, et
perdit honteusement en huit jours tous ses biens, tant ceux qu'elle
estimait solides que ceux o elle aspirait par sa beaut, par ses soins
et par ses engagements. Ils paraissaient honntes  l'gard du duc de
Damville, et n'taient pas non plus tout  fait criminels  l'gard du
surintendant. On le connut clairement; car il arriva, pour son bonheur,
que l'on trouva de ses lettres dans les cassettes du prisonnier, qui
justifirent sa vertu.

Madame de Motteville a pouss ici l'indulgence trop loin ou n'a pas t
bien informe. Les lettres trouves dans la cassette de Fouquet sont
loin de justifier mademoiselle de Menneville[993]. Elles prouvent, au
contraire, jusqu' l'vidence, qu'elle s'tait vendue au surintendant,
et qu'en mme temps elle voulait contraindre le duc de Damville
d'excuter sa promesse de mariage. Cette honteuse intrigue est conduite
par cette femme la Loy, dont nous avons dj parl. C'est elle qui
livre la fille d'honneur au surintendant, qui fixe l'heure des
rendez-vous et y conduit mademoiselle de Menneville; c'est elle surtout
qui se charge des demandes d'argent et les renouvelle dans presque
toutes ses lettres avec une insistance digne de sa profession et de son
caractre.

Cette intrigue commence vers la fin de l'anne 1660. L'entremetteuse
nous initie par ses lettres aux manoeuvres employes pour entraner
mademoiselle de Menneville. Elle crit a Fouquet, le 8 dcembre
1660[994]: Je ne manquai pas de faire ds hier ce que vous m'ordonntes
touchant mademoiselle de Menneville. Je lui dis les bonts que vous
m'aviez tmoignes pour elle, quoiqu'elle n'en et pas us, semblait-il,
de la manire qu'elle devait. Elle s'en excusa fort, disant
qu'assurment elle ne vous avait pas vu. Elle m'a fort prie de faire en
sorte de pouvoir avoir l'honneur de vous voir et vous rendre grce des
bonts que vous avez pour elle, et m'a mme tmoign de souhaiter avec
passion de vous pouvoir parler, et vous en faire ses compliments
elle-mme, me disant qu'elle s'informerait lorsque vous seriez chez la
reine, et qu'elle y descendrait pour vous parler: mais de la manire
qu'elle m'a parl il me semble qu'elle souhaiterait de vous parler
particulirement; car elle ma dit que, puisque vous aviez tant de bont
pour elle, vous pouviez beaucoup plus la servir[995] lorsque la chose
serait secrte que quand vous vous dclareriez tre dans ses intrts;
je lui ai promis que je ferais mon possible pour avoir l'honneur de vous
parler.

Le 13 dcembre, l'entremetteuse crit encore[996]: Depuis ma dernire,
mademoiselle de Menneville m'a fort demand si j'avais eu l'honneur de
vous voir, et si je vous avais fait son compliment. Je lui ai dit que
votre indisposition tait cause que je n'avais pas cherch les moyens de
vous pouvoir parler. J'ose vous supplier de me mander ce que vous
souhaitez que je lui dise.

Enfin, dans une lettre du 21 dcembre[997], l'intrigue commence  se
nouer, et,  en croire l'entremetteuse, mademoiselle de Menneville
aurait fait les avances: Elle m'a prie de vous voir demain, qui est
mardi, et confrer avec vous comme elle pourrait faire pour avoir
l'honneur de vous parler, le souhaitant beaucoup. Si vous avez un moment
de temps  perdre et que vous me fassiez la grce de me le mander, je
vous irai rendre compte de tout; car je lui ai promis que je ne
manquerais pas d'y aller demain au soir lui rendre compte de ce que vous
m'aurez dit et du jour o elle vous pourrait parler, et o ce pourrait
tre.

Quelques jours aprs, nouvelle lettre de l'entremetteuse, qui insiste
toujours pour une entrevue secrte: Je suis en peine si vous avez reu
une lettre que je vous crivis mercredi au soir; je vis hier encore
mademoiselle de Menneville, qui me gronda fort de ce que je n'avais pas
eu l'honneur de vous voir, et elle m'avait prie que je fisse tout ce
que je pourrais pour vous voir hier et savoir vos sentiments sur sa
visite. Elle parla hier  la reine plus d'une grande heure; mais je ne
sais pas encore ce qu'elle lui dit. J'irai ce matin pour la voir.
Commandez-moi par un billet ce que vous souhaitez que je fasse; car je
crois que je ne pourrai avoir l'honneur de vous parler que ces
ftes[998]. J'ai appris quelque chose qui vous concerne. Je le dirai 
M. votre frre pour vous le dire, afin que par l il ne se doute pas que
j'ai l'honneur de vous voir.

Le surintendant rpondit par une lettre destine  tre montre 
mademoiselle de Menneville. Il engageait la fille d'honneur  mettre en
lui sa confiance, et provoquait une explication qui ne se fit pas
attendre. Mademoiselle de Menneville s'empressa de lui rpondre[999]:
J'ai vu la lettre que vous avez eu la bont d'crire, dont je vous suis
la plus oblige du monde. Je vous assure, monsieur, que vous ne pouvez
vous employer pour personne qui en ait plus de reconnaissance. Je vous
prie, trouvez bon que je vous dise que je suis un peu scandalise contre
vous de la mauvaise opinion que vous avez de moi de croire que je n'ai
pas la dernire confiance en vous. Je ferai toute ma vie ce que je
pourrai pour vous persuader du contraire. La personne qui vous rendra ma
lettre vous dira en l'tat que sont les choses. C'est une femme que
j'aime fort et  qui j'ai beaucoup de confiance.

L'entremetteuse, si bien traite  la fin de cette lettre, ne cessait de
hter un dnoment dont elle esprait tirer parti. Elle offrait
mademoiselle de Menneville au surintendant, et en mme temps elle
reprsentait  cette fille de la reine que, pour devenir duchesse, il
fallait obtenir du surintendant l'argent qui aplanirait toutes les
difficults. Elle la dcida  crire de nouveau  Fouquet le billet
suivant: Vous m'avez tant tmoign de bont, que j'espre que vous
aurez celle de me vouloir servir dans une affaire qui m'est de la
dernire consquence. C'est que mon affaire avec M. d'Amville a fait
aujourd'hui un fort grand clat, dont madame de Prmont[1000] vous dira
le dtail. Je vous supplie donc de vouloir faire tout ce qu'elle vous
dira pour cela; je vous en aurai la dernire obligation[1001].

Fouquet s'empressa de venir au secours de mademoiselle de Menneville; il
eut avec elle une entrevue et lui donna un billet de cinquante mille
cus, qui devait dcider Damville  excuter sa promesse de mariage.
L'entremetteuse insiste, dans ses lettres  Fouquet, sur la
reconnaissance de mademoiselle de Menneville, et fait entendre qu'elle
prouve pour le surintendant un sentiment plus vif et plus tendre:
Comme je ne pus pas parler  mademoiselle de Menneville le soir mme,
et savoir comme cela s'tait pass avec vous, elle m'a envoy querir ce
matin et m'a prie de vous voir de sa part, et vous tmoigner qu'elle
vous est oblige de vos bonts et de la manire obligeante dont vous en
ustes hier, et qu'enfin l'on ne peut pas plus en avoir de ressentiment
qu'elle en a. Je vous assure, monseigneur, que cette pauvre fille est
change de moiti depuis hier; il y a longtemps que je ne lui ai trouv
tant de gaiet qu'aujourd'hui. Elle m'a dit que, de quelque manire que
pt tourner son affaire, elle vous aurait toujours les dernires
obligations de la manire dont vous aviez agi. Elle a ajout qu'elle fut
si surprise de toutes vos bonts et si interdite, qu'elle en parut toute
bte, et qu'elle est fort mal satisfaite d'elle-mme. Elle m'a dit cent
choses que je ne vous peux mander; elle m'a renvoye fort promptement,
afin qu' quelque prix que ce soit, je vous pusse parler. Mais, comme je
ne crois pas que, prsentement que vous allez au Louvre, je puisse avoir
cet honneur-l, mandez-moi ce que vous souhaitez que je lui dise; et, si
vous le jugez  propos, vous m'crirez une lettre que je puisse faire
voir; et, par un autre petit mot, vous me ferez savoir ce que vous
souhaitez que je fasse pour toute chose. Je prends la libert,
monseigneur, de vous faire encore de nouvelles protestations de ma
fidlit, et je vous proteste, monseigneur, que je suis si absolument 
vous, qu'il n'y a rien au monde que je ne fasse pour vous en assurer,
vous tant la crature du monde la plus acquise. J'ai fait l'affaire
avec madame de Charonne[1002]; je vous en rendrai compte lorsque
j'aurai l'honneur de vous voir; mais je vous puis dire que la chose est
comme vous la souhaitez.

A partir du commencement de l'anne 1661, l'intrigue est engage, et
l'unique soin de l'entremetteuse est d'en tirer le meilleur parti
possible. Presque toutes ses lettres contiennent des demandes d'argent,
de bijoux, de dentelles. Je passai hier au Louvre, en m'en revenant,
crit-elle  Fouquet[1003]; mais je ne pus parler  la personne que vous
savez[1004]  cause que M. d'Amville y tait dj. Je l'ai vue ce matin;
elle tait dans la plus grande inquitude du monde de savoir si je vous
avais parl. Je lui ai rendu compte de tout ce que vous m'aviez dit et
de la prire que vous lui faisiez si elle avait besoin de quelque chose,
et que par l vous connatriez qu'elle aurait confiance en vous. Elle
m'a prie de vous remercier de sa part, et de vous dire que non pas sur
cet article-l, mais sur toutes les actions de sa vie, elle vous ferait
voir une si grande confiance, que, assurment, vous n'auriez pas lieu de
vous en plaindre. Et, plus loin[1005]: Je vous dis hier qu'elle
m'avait prie de lui faire avoir des points de Venise; et aujourd'hui,
devant que je lui dise toutes ces choses, elle m'avait prie encore que
je lui fisse avoir quelques bagues et quelques bijoux de chez un
orfvre. Je vous assure qu'aprs que je lui eus parl, elle ne m'osait
plus faire la mme prire; et, quoique je sache que bien des fois elle
n'ait pas beaucoup d'argent, c'est la personne la plus gnreuse.

Quant  son affaire[1006], elle parla encore hier  la reine, qui
l'assura toujours de M. d'Amville: mais elle vous supplie que vous
essayez de lui dire un mot, comme au P. Annat[1007]; on l'avertit qu'il
met dans l'esprit du roi que M. d'Amville n'est pas oblig de l'pouser.
Elle vous demande en grce de faire parler  ce jsuite, et aussi au
confesseur de la reine. Elle m'a dit que, si vous le trouviez  propos,
elle vous enverrait une copie de sa promesse[1008] et de tous ses
papiers; mais elle croit que l'on n'ira pas vers les jsuites, et que
cela est inutile; que, pourvu que l'on puisse gagner le P. Annat pour
parler au roi d'une autre manire, ce sera beaucoup.

Cette intrigue amoureuse fut trouble par un peu de jalousie, qui ne
servit qu' la rendre plus piquante. Fouquet redoutait un jeune Gascon,
Pguilin, qui commenait  paratre  la cour, et qui ne tarda pas  y
faire grande figure sous le nom de duc de Lauzun. L'entremetteuse, en
prodiguant les assurances de la passion de mademoiselle de Menneville
pour Fouquet, cherche  le rassurer: J'ai relu votre lettre, lui
crit-elle[1009],  la personne que vous savez, qui a autant
d'impatience de vous voir que vous, et je l'ai trouve dans le dessein
de hasarder toutes choses; mais il ne faut pas s'en tenir  ce qu'elle
dit, il faut faire les choses prudemment. Je lui dis ce que nous avions
rsolu, que je leur donnerais la collation chez nous, et que vous seriez
en un petit cabinet o elle pourrait vous voir un moment. Tout aussitt
elle m'a dit qu'elle en tait ravie et qu'elle le voulait; mais, comme
mademoiselle du Fouilloux est malade, et qu'il est plus  propos qu'elle
y soit, je suis d'avis que l'on attende  demain, et, s'il arrivait
quelque changement, je vous en avertirais de bonne heure. C'est une
chose qu'il ne faut pas hasarder souvent; car je vous assure que plus
j'y songe et plus je la trouve dlicate, et il faut assurment, sans
balancer davantage, faire venir madame sa mre.

Je lui ai parl de ce que vous m'aviez dit pour ses affaires[1010], et
ce qu'il fallait qu'elle dise au roi; mais elle dit qu'elle n'ose le
dire elle-mme, et qu'elle le fera dire par le grand prvt[1011] ou par
mademoiselle du Fouilloux. Pour moi, je n'approuve pas que cela se fasse
ainsi; et,  moins qu'elle ne le dise elle-mme, cela ne fera pas son
effet.

Je me suis informe de ce que c'tait que Pguilin; il est amoureux de
la petite mademoiselle de Beauvais, et assurment elle (mademoiselle de
Menneville) ne lui parle jamais. Ce qu'elle lui dit, c'tait que, de la
part de mademoiselle de Beauvais, elle lui demandait qui tait une
personne qui tait dans la chapelle. Ne soyez point en peine comme j'ai
fait cela; je l'ai fait si adroitement, que l'on ne sait par quelle
raison j'ai demand tout cela.

Je vous cris celle-ci dans son alcve pendant qu'elle dne. Je vous
demande la grce, quand vous aurez lu ma lettre, de m'envoyer ce billet
pour madame du Puy[1012]; c'est que je n'ose plus venir cans si je ne
lui donne. Elle m'a dit aussi de vous en prier; car elle souhaite encore
plus que moi que je me maintienne bien avec elle. Je dirai que c'est M.
votre frre qui me le laissa hier en s'en allant. Ne me mandez que ce
que vous voudrez qu'elle voie. Comme elle ne veut pas que je sorte que
ce laquais ne soit de retour, elle voudra lire la lettre. Elle m'a dit
que d'abord qu'elle aurait dn, elle vous allait crire.

Le billet de mademoiselle de Menneville  Fouquet, qu'annonce
l'entremetteuse, est probablement le suivant[1013]: Vous ne pouvez pas
douter de mon amiti sans m'offenser furieusement, aprs les marques que
je vous en ai donnes. Je trouve le temps aussi long que vous de ne vous
point voir, et, si j'avais pu apporter quelque remde, je n'y aurais pas
manqu. Je n'ose pas essayer jusques  cette heure. Si je voulais croire
le bruit du monde, je serais persuade que vous y avez moins de peine
que moi. Je fais tout ce qui se peut pour n'en rien croire. Cela serait
fort vilain  vous de n'agir pas d'aussi bonne foi que moi. L'on vous
dira les moyens que je cherche pour vous voir. Adieu, je suis  vous
sans rserve.

La plupart des lettres qui suivent roulent sur ces trois points: hter
le mariage avec Damville, mnager des rendez-vous, enfin assurer 
l'entremetteuse des avantages de toute nature, part dans les affaires de
finance, argent comptant, bijoux, construction de maison, etc. Elle
demande le plus souvent au nom de mademoiselle de Menneville; mais, sans
exagrer le dsintressement des filles d'honneur, on doit supposer que
la plus grande partie de l'argent donn par le surintendant revenait 
la femme la Loy. Voici d'abord quelques passages d'une lettre o elle
mle la question du mariage de mademoiselle de Menneville avec des
affaires de jaugeage, o elle voulait entrer par la protection de
Fouquet: M. le grand-prvt, crit-elle au surintendant, doit avoir
grande confrence avec M. d'Amville et elle, si bien qu'elle me dit que,
si elle venait, ce ne serait que fort tard; mais enfin que, si vous le
souhaitiez, elle irait  quelque heure que ce ft, et mme qu'elle
quitterait plutt tout que d'y manquer. Comme j'ai vu cela, j'ai dit
qu'il valait mieux remettre la partie  demain; car c'est jour de fte:
vous aurez,  ce que je crois, plus de temps, outre que j'ai peur que
vous en aller si tard, cela ne vous ft mal. Pour l'affaire de la jauge,
le traitant a dit que vous en aviez parl  M. Pellisson, et que, lui,
avait dit que M. Pellot lui en avait crit de la Rochelle. Il jure que
je ne peux pas tre de la jauge dont il entend parler, mais bien du
courtage, parce qu'il proteste qu'il n'a encore fait aucune chose pour
tablir la jauge en ce pays-l, et que pour preuve qu'il dit vrai, si
vous avez la bont de vous en informer  M. Chevrier, il pourra vous en
assurer, et s'offre toujours  promettre que, si vous avez la bont de
lui donner l'arrt qu'il demande, et que dans la suite il fasse le
moindre bruit, il consent que vous le supprimiez.

Les obstacles imprvus aux rendez-vous sont aussi un des sujets qui
reviennent souvent dans cette correspondance. Je vous demande mille
pardons, crit l'entremetteuse  Fouquet[1014], si je ne vous fis point
hier savoir de nouvelles. Toute la journe nous fmes enfermes dans le
Palais-Royal, sans en pouvoir sortir. Je croyais toujours qu'assurment
nous irions vous voir, et je vous jure que ce ne fut pas la faute de la
personne que vous savez; car elle en avait la plus grande envie, et elle
avait jet ses mesures sur ce que M. d'Amville lui avait dit qu'il irait
coucher au faubourg, et qu'il lui viendrait parler sur les deux heures,
si bien qu'il l'a fait attendre toute la journe, et n'est venu que sur
les six heures, et a dit qu'il coucherait au Louvre. Je vous proteste
qu'elle en a eu de la douleur. Je ne pus vous le faire savoir hier au
soir. Elle ira aujourd'hui sans faute,  ce qu'elle me vient de mander.
Je crois que ce sera sur les six heures et demie. J'irai l'y attendre.
Faites tenir M. de la Forest  la porte pour ce temps-l. S'il arrivait
du changement, je vous le manderais.

Quelquefois c'est mademoiselle de Menneville elle-mme qui s'excuse sur
sa sant. Elle crit  l'entremetteuse, qui envoie son billet 
Fouquet[1015]: Quoique malade  la mort, je n'ai pas laiss d'envoyer 
votre logis pour vous prier de venir me prendre chez ma mre pour aller
o vous savez. J'ai tout le dplaisir imaginable de n'y pouvoir aller ce
jour; il y a beaucoup de votre faute: c'est pourquoi n'en pensez pas
crier la premire. Je vous donne le bonjour, et je vous prie d'aller o
vous savez, et faites mes excuses. Adieu, je suis  vous sans rserve.

L'entremetteuse la presse et cherche  l'inquiter. Je lui dis,
crit-elle  Fouquet, que j'avais pu remarquer (non pas que vous me
l'eussiez dit) que cela vous fchait fort de voir toujours les plus
beaux acheminements de parties, et toujours manquer, si bien que je l'ai
fort inquite; mais je crois que ce n'est pas mal  propos. Elle est
toujours fort mal d'un gros rhume.

Dans une autre circonstance, c'est la maladie de sa mre qui retient
mademoiselle de Menneville: Il est impossible que la personne que vous
savez aille aujourd'hui vendredi chez vous, parce que madame sa mre est
fort mal. Les mdecins en dsesprent, et l'on ne croit pas qu'elle
puisse aller jusques  demain, si son mal ne diminue, si bien qu'elle
est en une affliction la plus grande du monde. Cela ne l'aurait pas
empche d'y aller, sinon que M. d'Amville y doit aller sur les trois
heures, et la doit ramener au Louvre. Elle ira dimanche ou lundi, selon
que vous le jugerez  propos. Je lui dis tout ce que vous me dites hier.
Elle est fort rsolue de ne le lui point donner[1016] qu'il ne fasse les
choses; mais elle souhaiterait fort que l'argent ft chez un notaire,
afin qu'elle en puisse parler  M. de Guitaut[1017], et qu'elle puisse
faire voir  l'autre (Damville) que, en cas qu'il veuille faire
l'affaire, assurment on ne le fourbe point.

Tantt c'tait un ordre imprvu qui soumettait les filles de la reine 
une surveillance plus svre et les retenait au Louvre. Il tait
impossible que l'oeil si perant et si peu charitable des courtisans ne
dcouvrit pas quelques-uns des mystres de ces lgres beauts. De l
les dfenses qui, si l'on en croit les lettres de la cassette,
dsolaient mademoiselle de Menneville[1018]. La reine envoya querir au
soir madame Dupuy (c'tait probablement une sous-intendante de la maison
de la reine, charger de la garde des filles d'honneur), et lui dfendit
de laisser sortir les filles, pendant qu'elle n'y serait pas, si ce
n'tait pour aller chez la jeune reine, et de ne les laisser promener
qu'avec elle, si bien qu'elle (mademoiselle de Menneville) est enrage
et dit que, nonobstant cela, demain elle ira voir madame de Froulay, et
qu'elle fera tous ses efforts pour lier la partie pour mercredi. Elle
m'a dit que, si vous vouliez, elle feindrait d'avoir une affaire 
solliciter, et qu'elle vous irait voir demain; mais je crois que cela
ferait trop d'clat. Si vous le souhaitez pourtant, cela sera. M.
d'Amville est de retour, mais sans contrat. Il fait toujours les plus
belles protestations du monde, et jure ses grands dieux que, dans un
mois, elle sera madame d'Amville. De tout cela, je n'en crois gure.

Il parat,  en juger par les lettres suivantes, que Damville se
montrait trs-avide et ne cessait d'emprunter  mademoiselle de
Menneville l'argent que lui donnait le surintendant: La personne que
vous savez, crit l'entremetteuse[1019], me vient d'envoyer prier, au
nom de Dieu, de lui envoyer tout prsentement deux cents pistoles ou
cent, si je n'en pouvais trouver davantage, outre les cinquante que je
lui donnai. Comme j'ai vu cela, je lui ai dit que je n'en avais pas
tant, et je me suis contente de lui en envoyer quatre-vingts. C'est
pour donner  cet homme[1020]. Vous pouvez voir dj combien en voil
que je lui donne; et, de plus, je suis assure qu'elle a une bague et
une table de bracelets, qui vont  quatre-vingts pistoles, dont je ne
recevrai jamais un sou. Elle est prompte furieusement. Je lui dis que
vous lui conseilliez de dire  la reine l'argent qu'elle lui prtait;
elle me dit tout franc qu'elle ne le pourrait faire. Assurment cet
homme-l se moque d'elle. Pour moi, je suis au dsespoir de toutes ces
choses.

Lorsque la cour quitta Paris, au mois de mai, pour se rendre 
Fontainebleau, les rendez vous devinrent plus difficiles. Cependant
Fouquet surmonta tous les obstacles, et mademoiselle de Menneville en
tmoigna sa satisfaction dans le billet suivant, qu'elle lui
adressa[1021]: Mon impatience n'est pas moins grande que la vtre. L'on
m'a donn aujourd'hui bien de la joie de l'expdient que vous avez
trouv pour nous voir. Je vous assure qu'il ne se prsentera point
d'occasion de le faire que je ne le fasse de tout mon coeur. Je vous prie
de n'en point douter. Je suis bien honteuse de ne vous avoir pu encore
remercier de ce que vous avez fait en partant. Adieu, je vous prie que
l'absence ne diminue point l'amiti que vous m'avez promise. Vous ne
pouvez me l'ter sans injustice. Quand vous serez en dvotion, je vous
prie, faites-le-moi savoir. Bonsoir, je vous prie de croire que je vous
aime de tout mon coeur.

Il parat, toutefois, qu' Fontainebleau les relations devinrent moins
frquentes, et que mademoiselle de Menneville commenait  douter de la
constance du surintendant. Il eut manqu quelque chose  cette intrigue,
si Fouquet, qui ne se piquait de fidlit pour personne, n'et pas
veill les soupons de mademoiselle de Menneville. L'entremetteuse fait
peut-tre les frais de toute cette passion: mais il faut la suivre
jusqu'au bout. Elle crit  Fouquet, en mai[1022]: Quant  la personne
que vous savez, je lui ai donn votre billet. Elle tait dans la plus
grande colre du monde contre moi d'avoir t si longtemps dehors, et
croyait qu'absolument vous ne songiez plus  elle. Je lui ai fait
connatre que, moi n'y tant point, vous ne pouviez lui crire. Elle m'a
dit pour toute raison que par mon petit garon vous pouviez bien lui
faire savoir, et m'a dit qu'elle savait bien des choses, sans me vouloir
expliquer rien, sinon que j'ai vu qu'elle a une jalousie enrage. Je
vous peux dire que votre lettre lui a tout remis l'esprit, et ce que je
lui dis que vous m'aviez envoy chercher beaucoup de fois, pendant que
je n'y tais pas. Assurment, monseigneur, je suis tout  fait persuade
qu'elle vous aime infiniment. En vrit, elle m'a dit cent choses que je
ne vous peux mander, et il sera bon que je vous parle demain, si cela se
peut, pour bien des choses; faites-moi la grce de me mander si je le
pourrai.

Elle m'a dit que, pour la messe du roi, vous saviez bien que la reine
mre n'y est pas alle. Elle est fort embarrasse pour son jubil[1023];
car enfin il faut qu'elle le fasse; cela ferait un trop grand clat, et
moi-mme je le lui ai conseill; car cela est de trop grande
consquence. Comme nous parlions, elle se mit  pleurer, me disant
qu'elle tait bien malheureuse de s'tre engage aussi fortement avec
vous qu'elle l'tait, et de voir tant d'obstacles. Elle m'a dit que
pour demain elle ne pouvait vous voir; mais elle m'a voulu faire
comprendre que, lorsque la reine serait partie, elle le pourrait
facilement. Elle vous aurait crit; mais, comme je lui veux faire faire
son jubil, je ne lui ai voulu parler de rien.

Je vous assure, monseigneur, qu'elle m'a fait aujourd'hui piti de la
voir touche comme elle tait, et de voir la peur qu'elle a de vous
perdre. Elle m'a dit que M. le duc d'Enghien lui en veut fort conter et
en fait fort l'amoureux; mais qu'elle vous prie de croire que lui, non
plus que tous les autres, ne la touchent nullement, et Fouilloux et
d'autres personnes m'ont dit des choses, sans que je fisse mine de rien,
qui me font connatre qu'assurment elle en use bien; cela m'a
satisfaite tout  fait. Elle a beaucoup perdu en mon absence; mais elle
ne me l'a jamais os dire. Elle m'a prie de lui prter de ces bijoux
que j'ai pour faire voir, comme crochets, bagues et autres bagatelles,
me disant que c'tait pour les mettre; mais je crois, pour vous dire le
vrai, que c'est pour les donner aux uns et aux autres pour l'argent
qu'elle leur doit.

Comme j'ai vu qu'elle ne me le voulait pas dire, je n'ai pas voulu
faire mine de le savoir. Mandez-moi, si vous jugez  propos que je le
fasse, et si vous le trouvez bon; car elle m'a dj perdu, comme je vous
avais mand, une bague et une table de bracelets de quatre-vingts
pistoles. Toutes ces filles-l se ruinent; elles n'ont point d'autre
divertissement que de jouer; mais elles jouent beaucoup plus petit jeu
qu'elles ne faisaient. J'attends vos ordres pour tout.

Les filles de la reine font, en effet, leur jubil, conduites par la
femme la Loy, qui rend compte de tout  Fouquet: Je fis hier mon jubil
avec elles toutes, et, si vous eussiez vu de la manire qu'elle
(mademoiselle de Menneville) s'y prit, je suis assur que vous eussiez
ri de bon coeur. Il fallut que j'allasse avant elle  confesse, afin de
lui faire un fidle rapport s'il tait doux ou mchant. Je vous assure
que cela se passa plaisamment, et, quand j'aurai l'honneur de vous voir,
je suis assure que je vous en ferai rire.

Demain, sans faute, l'on travaille  mon btiment; c'est pourquoi je
vous supplie, monseigneur, si vous voyez M. de Ratabon[1024], vous le
prierez de ne point trouver mauvais si je le fais faire au mme endroit
que j'en avais eu dessein la premire fois, ne se pouvant faire  profit
de l'autre ct. J'apprhende si fort cet homme-l, que j'aimerais mieux
parler au roi qu' lui.

J'ai peur que la personne que vous savez ne soit fche contre moi.
Elle m'envoya encore hier demander des bijoux. Comme je ne savais point
si vous l'approuviez ou non, et que, sur ce que je vous en ai mand,
vous ne m'avez pas fait savoir votre volont, je ne lui envoyai qu'un
petit crochet de quatre cents livres et une bague de deux cents, et la
priai de me les renvoyer, parce que ceux  qui ils taient, d'abord que
je serais de retour  Paris, voudraient ravoir leurs nippes ou de
l'argent, et qu'elle considrt qu'elle en avait dj eu pour huit cents
livres, et qu'il faudrait bien trouver de l'argent pour payer tout
cela. Je ne sais comme elle aura reu cela; car je ne l'ai pas vue
depuis. Je la verrai demain matin, et saurai d'elle si elle pourra venir
l'aprs-dne.

La cour imposait alors de grandes dpenses aux personnes qui prenaient
part  ses ftes; les jeunes seigneurs y rivalisaient de splendeur avec
le roi. Le comte de Saint-Aignan se distinguait entre tous[1025]: il fit
dresser un thtre dans une alle du parc de Fontainebleau; il y avait
des fontaines naturelles et des perspectives; on y servit une collation,
et on y reprsenta une comdie nouvelle. La fte enfin fut si
magnifique, qu'on pensa que Saint-Aignan n'en tait que l'ordonnateur.
Le clbre ballet des _Saisons_, dont les paroles avaient t composes
par Benserade, et les airs par Lulli, fut aussi dans pendant cet t de
1661. Louis XIV lui-mme y figura, et les principales filles de la reine
y jourent un rle. Ce fut une occasion de dpense. Mademoiselle de
Menneville voulait y paratre avec une magnificence digne de sa beaut.
De l les sollicitations adresses par l'entremetteuse au surintendant
pour qu'il ft les frais des perles, des bracelets, des bijoux, qui
devaient parer mademoiselle de Menneville. Elle est fort inquite de
trouver de l'argent, crit l'entremetteuse, parce que vous savez la
dpense qu'il faut qu'elle fasse pour ce ballet; elle ne m'ose dire de
vous en demander, mais elle me prie de lui en trouver; car elle n'a pas
un sou. A tout cela je n'ai rien rpondu. Il est question plus loin
d'un collier de perles de la valeur de dix mille cus, que l'on peut
avoir pour dix-huit ou vingt mille francs. Mademoiselle de Menneville
n'ose pas le demander; mais, ajoute l'entremetteuse, je vous peux dire
qu'elle donnerait jusqu' sa chemise pour l'avoir. Je suis fort touche
qu'elle m'oblige  vous dire ces choses.

Continuant sur ce ton, la femme la Loy prtend que, pour elle, elle ne
cesse de s'lever contre de pareilles prodigalits; mais que le
surintendant gte tout par sa facilit, Hier je comptais  la personne
que vous savez la dpense que vous avez faite et faisiez pour l'amour
d'elle; je lui comptais mon btiment, la maison que vous avez meuble,
l'argent que vous avez donn. En vrit, cela monte  beaucoup; elle en
fut tout tonne; car elle sait bien que vous ne faites faire tout ce
btiment-ci que pour l'amour d'elle. Elle me tmoigna sur tout cela
mille sentiments de reconnaissance. Et, dans une des lettres suivantes:
En vrit, vous me permettrez de vous dire que vous me gtez tout. Je
vous fais fort fch, et, quand on vous voit, vous tmoignez tout le
contraire, si bien que l'on ne fait que me traiter de menteuse, et l'on
croit que c'est de mon chef que je fais tout cela.

Au mois d'aot 1661, Fouquet commena  tre atteint d'une fivre
intermittente dont il souffrait encore au moment de son arrestation, le
5 septembre. La maladie du surintendant ne suspendit pas entirement la
correspondance de l'entremetteuse. Elle crit  Fouquet[1026]: En
vrit, monseigneur, je ne vous peux exprimer  quel point votre
indisposition me touche. Je vous dirai que la personne que vous savez ne
manqua pas  venir hier, et vous attendit jusqu' une heure passe,
nonobstant qu'elle attendait M. d'Amville. Je reus votre billet comme
elle s'en allait, fort fche de ne vous avoir point vu; mais elle me
parut beaucoup plus touche, quand elle apprit par votre billet votre
indisposition; je vous peux assurer qu'elle en a eu de la vritable
douleur et qui part du coeur. Elle me pria plus que Dieu qu' son rveil,
ce matin, elle pt avoir de vos nouvelles.

Je ne me peux empcher de vous dire une honntet qu'elle a eue pendant
votre absence, qui me plut fort, qui est que mademoiselle de Bonneuil,
qui est prsentement marie, donna dimanche  dner  ses compagnes et 
elle. M. votre frre l'abb s'y trouva; il voulut fort entrer en
commerce avec elle, et, comme elle vit cela, elle quitta la compagnie
qui y passait l'aprs-dne. Elle me vint trouver, et me conta que le
lundi M. de la Basinire[1027] leur voulut donner  toutes un dner, o
M. votre frre devait tre de la partie. Ses compagnes y furent; elle
n'y voulut jamais aller, quelque prire que l'on lui pt faire. L'on a
fort pest contre elle.

Pour ce que je vous mandais que la mre me priait fort de leur prter
de l'argent, elle m'en parla encore au soir, et me fit connatre que, si
par moi ou mes amis je pouvais lui faire prter quatre ou cinq mille
livres, ils me les rendraient assurment dans un an ou dix-huit mois
tout au plus; qu'ils avaient des bois qu'ils vendraient pour cela, si
bien que l-dessus vous me manderez ce que vous souhaitez que je fasse.

Une lettre qui prcda de peu de jours le dpart de Fouquet pour la
Bretagne[1028] parle encore des inquitudes que donnait sa sant: Je
vous peux protester que la personne que vous savez est sensiblement
touche de votre mal. Elle a envoy ici depuis hier quatre fois pour
apprendre des nouvelles de votre sant, et c'est tout vous dire que son
frre le chevalier m'a dit aujourd'hui qu'elle en pleurait. Elle m'a
mand qu'elle me viendrait voir, et qu'elle me priait,  quelque prix
que ce soit, que je lui pusse dire l'tat de votre sant, et de savoir
si, en cet tat-l, vous iriez en Bretagne, et dit que, si vous y allez,
elle sera assez malheureuse que la cause de votre mal empchera qu'elle
ne pourra vous voir. Si vous souhaitez qu'elle aille chez vous, elle n'y
manquera pas; car, pour mademoiselle du Fouilloux, elle ne l'y mnera
pas, parce qu'elle ne veut pas que personne sache qu'elle vous va
parler.

Mademoiselle de Menneville elle-mme crivit  Fouquet au moment de son
dpart pour la Bretagne[1029] (aot 1661): Rien ne me peut consoler,
lui disait-elle, de ne vous avoir point vu, si ce n'est quand je songe
que cela vous aurait pu faire mal. Ce serait la chose du monde qui me
serait le plus sensible. Je trouverai le temps fort long de votre
absence. Vous me feriez un fort grand plaisir de me faire savoir de vos
nouvelles. J'aurai bien de l'inquitude de votre sant. Pour mes
affaires[1030], elles sont toujours en mme tat. Il n'a point voulu
dire de temps  Leurs Majests, disant toujours qu'il le ferait. A moi,
il me fait toujours les plus grands serments du monde. Je n'ai point
pris de rsolution de rompre ou d'attendre, que je n'aie su votre avis.
Je suis toute  vous; je vous prie que l'absence ne diminue point
l'amiti que vous m'avez promise. Pour moi, je vous assure que la mienne
durera toute ma vie. Adieu, croyez que je vous aime de tout mon coeur et
que je n'aimerai jamais que vous.

Les amours de mademoiselle de Menneville et de Fouquet n'avaient pu
chapper  la malignit des courtisans. Le jeune Brienne raconte, dans
ses Mmoires[1031], qu'il s'en aperut peu de temps aprs la fte que
Fouquet avait donne  la cour (17 aot): A quelques jours de l,
dit-il, je m'aperus de l'amour que M. Fouquet portait  la belle
Menneville, fille d'honneur de la reine mre; et ce fut dans la
chapelle, o l'on entre par la salle des Cent-Suisses, que je m'en
aperus la premire fois. M. Fouquet tait fou  lier: il donna
cinquante mille cus  cette fille, et madame du Plessis-Bellire servit
de confidente  cet impudent, qui,  la vue de toute la cour, faisait de
si grands frais en amour. Menneville trompa le bon Guitaut, capitaine
des gardes de la reine mre, et lui donna d'abord son argent  garder.
Elle rendit depuis cette somme au surintendant, qui lui promit de la
faire valoir; mais tout fut perdu par sa disgrce.

Brienne mle ici le vrai et le faux. Nous pouvons, grce aux lettres que
nous venons de citer, rectifier ses erreurs. Ce n'est point madame du
Plessis-Bellire qui conduit cette intrigue, mais une entremetteuse
d'assez bas tage, qui servait aussi d'espion  Fouquet. Le personnage
que l'on voulait tromper n'est pas Guitaut, mais Damville. Il n'est
question de Guitaut, dans toute la correspondance, que comme d'un ami
commun, que l'on employait pour obtenir de Damville l'excution de ses
promesses.




CHAPITRE XXXVII

--AOUT 1661--

Avis donns  Fouquet sur les dispositions du roi  son gard.--Il
se dtermine  vendre sa charge de procureur gnral--Elle est
achete par Achille de Harlay.--Fte donne au roi par le
surintendant le 17 aot.--Description qu'en fait la Fontaine pour
son ami Maucroix.--On y joue la pice des _Fcheux_ de
Molire.--Irritation de Louis XIV.--Fouquet s'aperoit du dclin de
sa faveur.--Sa tristesse.--Son entretien avec Brienne avant de
partir pour la Bretagne.--Louis XIV a expos lui-mme dans ses
Mmoires les motifs qui le dterminrent  faire arrter Fouquet.


Au milieu des plaisirs et des splendeurs de Vaux, Fouquet recevait des
avis menaants. La personne qui, par ses relations avec le confesseur de
la reine mre, pntrait les mystres de la cour, lui crivait au
commencement du mois d'aot: L'on m'a dit hier que, il y a peu de
jours, la reine mre, en parlant de vous, monseigneur, dit: Il se croit
 cette heure bien mieux que M. d'Agde  la charge de matre de la
chapelle du roi, qu'on a achete trois fois plus qu'elle ne valait; il
verra, il verra  quoi cela lui a servi et ce qu'a fait sur l'esprit du
roi tout l'argent qu'il a baill de sa propre bourse pour le marquis de
Crqui[1032]. Le roi aime d'tre riche et n'aime pas ceux qui le sont
plus que lui, puisqu'ils entreprennent des choses qu'il ne saurait faire
lui-mme et qu'il ne doute point que les grandes richesses des autres ne
lui aient t voles.

Madame de Chevreuse, lorsqu'elle fut ici, fut voir deux fois le
confesseur de la reine mre. Cependant ce bonhomme cacha cela  M.
Pellisson, qui, l'ayant t voir, lui demanda s'il ne l'avait point vue;
ce qu'il lui nia, comme il a dit ici depuis. Il a encore dit ici des
choses qu'il a donnes sous un fort grand secret, et qui sont de
trs-grande consquence. La personne qui les sait fait difficult de me
les dire, parce que madame de Chevreuse y est mle et que, lui tant
aussi proche, elle a peine  me les dire. Je ne manquerai point de vous
les apprendre ds que je les saurai, ne doutant point qu'on ne me les
dise enfin. Si M. Pellisson voit le bonhomme, il ne faut pas qu'il fasse
l'empress avec lui, ni qu'il tmoigne savoir ce qu'il n'a pas voulu lui
dire.

La mme personne dtournait vivement le surintendant de se dfaire de la
charge de procureur gnral; mais elle enveloppait ses conseils de
prcautions oratoires, que rendait ncessaires la vanit de Fouquet. Le
zle et la passion extrmes que j'ai pour votre service m'avaient fait
penser en gnral, comme  plusieurs de vos serviteurs, qu'il ne vous
serait point avantageux, en aucune sorte, de vous dfaire de votre
charge de procureur gnral. Cependant, par la connaissance et par
l'admiration que j'ai pour votre prudence et pour votre jugement,
j'tais entirement persuad qu'il n'y avait rien de mieux, et que,
personne ne pouvant aller si loin ni juger si bien par ses propres
lumires que vous, vous ne deviez prendre conseil que de vous-mme.
Cependant, monseigneur, j'ai appris aujourd'hui que vos ennemis sont
ceux-l mmes qui souhaitent avec passion que vous fassiez ce que vous
avez rsolu en cette rencontre; que ce sont eux qui vous y portent sous
main, et que vous devez mme vous dfier du bon accueil et du bon visage
que vous fait le roi, et des vues qu'on vous donne sur d'autres choses.
Madame de Chevreuse a t ici, et l'on m'a promis de m'apprendre des
choses qui vous sont de la dernire consquence sur cela, sur le voyage
de Bretagne, sur certaines rsolutions trs-secrtes du roi et sur des
mesures prises contre vous. Comme je n'ai pas voulu paratre fort
empress pour savoir ce qu'on avait  me dire, je n'ai pas os presser
la personne qui m'a parl, ni m'opinitrer  demander une chose que je
saurai demain, naturellement et sans affectation.

La reine mre dit, dimanche dernier, sur vous, que M. le cardinal avait
dit au roi que, si l'on pouvait vous ter les btiments et les femmes de
la tte, vous tiez capable des grandes choses, mais que surtout il
fallait prendre garde  votre ambition; et c'est par l qu'on prtend
vous nuire. J'ai compris aussi que, de plusieurs personnes qui vous
rapportent ce qu'ils peuvent attraper, il y en a beaucoup qui s'y
gouvernent tourdiment et qui font les choses d'une manire qui fait
voir qu'ils ne veulent savoir que pour vous rapporter ce qu'ils savent;
ce qui a fait dire  la reine mre encore depuis peu que vous aviez des
espions partout.

Soit que Fouquet ajoutt moins de foi  ces conseils qu'aux caresses de
ses ennemis, soit qu'il se crt trop engag pour reculer, il persista
dans la pense de vendre sa charge. Plusieurs magistrats y aspiraient:
le principaux taient MM. de Fieubet, de Harlay et le prsident
Larcher, de la chambre des comptes de Paris. Gourville ngocia avec le
premier[1033], et il fut convenu qu'elle lui serait vendue moyennant
quatorze cent mille livres; mais Fouquet ne voulut pas y consentir par
des motifs qu'explique longuement Gourville. Quant au prsident Larcher,
il avait pour lui mademoiselle du Fouilloux, que l'on trouve mle dans
toutes les intrigues du temps. Mademoiselle du Fouilloux m'envoya
querir hier, crit l'entremetteuse  Fouquet[1034], pour me prier de
vous aller trouver et vous dire qu'elle est un peu fche contre vous de
ce que vous ne lui avez point dit, lorsqu'elle vous a parl de votre
charge pour le prsident Larcher, que vous tiez engag avec M. Fieubet
(car l'on a dit que vous aviez trait avec celui que je vous nomme, et
que mme il a demand l'agrment  la reine[1035]). Elle souhaite fort
que vous me disiez ce qu'il en est et vous prie de le lui mander par
moi, et que, si cela est, comme on le dit, elle vous demande la grce de
ne dire  personne que M. le prsident Larcher y ait song.

Fouquet se dcida pour Achille de Harlay, son ami et son parent[1036].
Il lui vendit sa charge quatorze cent mille livres, dont une partie lui
fut paye comptant. Il fit porter un million  Vincennes, o le roi le
voulut garder pour ses dpenses secrtes[1037]. La gazette de Loret fixe
 peu prs la date de la dmission de Fouquet; on voit que ce fut dans
la premire quinzaine d'aot qu'il vendit sa charge. En effet, la lettre
du 14 aot en parle comme d'un fait accompli:

    Ce politique renomm
    Qui par ses bonts m'a charm,
    Ce judicieux, ce grand homme,
    Que monseigneur Fouquet on nomme,
    Si gnreux, si libral,
    N'est plus procureur gnral.
    Une autre prudente cervelle,
    Que monsieur Harlay l'on appelle,
    En a, par sa dmission,
    Maintenant la possession.

Pour endormir compltement le surintendant et lui prouver que sa faveur
tait plus affermie que jamais, Louis XIV accepta la fte que Fouquet
lui offrit dans son chteau de Vaux. Plus de six mille personnes de la
cour et de la ville y avaient t invites.

Le roi partit de Fontainebleau le 17 aot 1661, et se rendit  Vaux dans
une voiture o avaient pris place Monsieur, la comtesse d'Armagnac, la
duchesse de Valentinois et la comtesse de Guiche. La reine mre y alla
dans son carrosse, et Madame en litire[1038]. La jeune reine manqua
seule  cette fte; elle tait retenue  Fontainebleau par sa
grossesse[1039]. Le roi et la cour commencrent par visiter le parc et
le chteau, o l'on admirait de toutes parts des eaux jaillissantes, la
cascade, la gerbe d'eau, la fontaine de la couronne, les monstres
marins. Des tuyaux de plomb, enfouis sous terre, alimentaient toutes ces
sources, qui jaillissaient et retombaient en pluie brillante. Les
parterres orns de fleurs et de statues, les bassins et les canaux
couverts de barques peintes et dores, charmrent tous les spectateurs.
Le chteau n'talait pas moins de merveilles; on y admirait surtout les
peintures de le Brun. Louis XIV fut, dit-on, frapp et irrit d'un
tableau allgorique, o cet artiste avait plac le portrait du
mademoiselle de la Vallire. Il eut la pense de faire arrter Fouquet 
l'instant mme et dans son chteau; mais la reine mre l'en
dtourna[1040].

Les courtisans, auxquels rien n'chappait, remarqurent que les plafonds
et les ornements d'architecture portaient la devise du surintendant;
c'tait un cureuil qui montait sur un arbre, avec ces paroles: _Quo non
ascendam_? (O ne monterai-je pas?) On voyait alors dans ces armes un
symbole de l'ambition de Fouquet; mais, aprs sa disgrce, on remarqua
qu'il y avait aussi des couleuvres et des lzards qui semblaient menacer
l'cureuil, et que ces animaux figuraient dans les armes de Colbert et
de Michel le Tellier[1041].

Lorsque la cour eut termin la visite du parc et du chteau, on tira une
loterie o tous les invits gagnrent des bijoux, des armes, etc.; puis
on servit un magnifique souper, dirig par Vatel. La dlicatesse et la
raret des mets furent grandes; mais la grce avec laquelle M. le
surintendant et madame la surintendante firent les honneurs de leur
maison le fut encore davantage. La magnificence du service blouit la
cour. Lorsqu'on fit l'inventaire des meubles de Vaux, peu de jours
aprs, on y trouva trente-six douzaines d'assiettes d'or massif et un
service de mme mtal[1042]. Le roi, ajoute l'auteur de cette note, n'en
a point de semblable. Il y avait l encore cinq cents douzaines
d'assiettes, qui avaient servi pour ce souper, dont la dpense fut
value  cent vingt mille livres.

Les plaisirs de l'esprit se mlaient toujours  Vaux au luxe des
festins. Aprs le souper, on se rendit  l'alle des sapins, o un
thtre avait t dress.

      En cet endroit, qui n'est pas le moins beau
      De ceux qu'enferme un lieu si dlectable,
    Au pied de ces sapins et sous la grille d'eau,
        Parmi la fracheur agrable
    Des fontaines, des bois, de l'ombre et des zphyrs,
        Furent prpars les plaisirs
        Que l'on gota cette soire.
    De feuillages touffus la scne tait pare
        Et de cent flambeaux claire.

Les dcorations furent magnifiques; la Fontaine n'a pas manqu de les
dcrire:

    On vit des rocs s'ouvrir, des termes se mouvoir,
    Et sur son pidestal tourner mainte figure.
        Deux enchanteurs pleins de savoir
        Firent tant, par leur imposture,
        Qu'on crut qu'ils avaient le pouvoir
        De commander  la nature.
    L'un de ces enchanteurs est le sieur Torelli,
    Magicien expert et faiseur de miracles;
    Et l'autre, c'est le Brun, par qui Vaux embelli
    Prsente aux regardants mille rares spectacles:
    Le Brun dont on admire et l'esprit et la main,
    Pre d'inventions agrables et belles,
    Rival des Raphals, successeur des Apelles,
    Par qui notre climat ne doit rien au romain.
    Par l'avis de ces deux la chose fut rgle.
        D'abord aux yeux de l'assemble
        Parut un rocher si bien fait,
        Qu'on le crut rocher en effet;
    Mais insensiblement se changeant en coquille,
      Il en sortit une nymphe gentille,
        Qui ressemblait  la Bjart,
        Nymphe excellente dans son art,
        Et que pas une ne surpasse.
    Aussi rcita-t-elle avec beaucoup de grce
    Un prologue estim l'un des plus accomplis
        Qu'en ce genre on pt crire,
        Et plus beau que je ne dis
        Ou bien que je n'ose dire:
        Car il est de la faon
        De notre ami Pellisson.

Dans ce prologue, la Bjart, qui reprsentait la nymphe de la fontaine
o se passait l'action, commandait aux divinits soumises  son empire
de sortir des marbres o elles taient enfermes et de contribuer de
tout leur pouvoir aux plaisirs du roi. Pellisson avait mis dans sa
bouche un loge de ce prince,

    Jeune, victorieux, sage, vaillant, auguste.
    Aussi doux que svre, aussi puissant que juste.
    Rgler et ses tats et ses propres dsirs,
    Joindre aux nobles travaux les plus nobles plaisirs,
    En ses justes projets jamais ne se mprendre;
    Agir incessamment, tout voir et tout entendre,
    Oui peut cela peut tout: il n'a qu' tout oser,
    Et le ciel  ses voeux ne peut rien refuser.
    Ces termes marcheront, et, si Louis l'ordonne,
    Ces arbres parleront mieux que ceux de Dodone.
    Htesses de leurs troncs, moindres divinits,
    C'est Louis qui le veut, sortez, Nymphes, sortez.

A la voix de la nymphe, les termes, les statues et les arbres se mirent
en mouvement. Il en sortit des Dryades, des Faunes, des Satyres, qui
firent l'une des entres du ballet. A ce premier divertissement succda
la comdie des _Fcheux_, que Molire avait compose en quelques jours
pour cette fte. Quoique infrieure  l'_cole des maris_, qui avait t
reprsente dans ces mmes lieux un mois auparavant, la nouvelle pice
eut un grand succs. Le got n'tait plus aux bouffonneries, qu'on
avait trop longtemps admires. La Fontaine marque ingnieusement le
caractre nouveau imprim par Molire  la comdie:

    C'est un ouvrage de Molire.
    Cet crivain par sa manire
    Charme  prsent toute la cour.
    ...............................
    J'en suis ravi; car c'est mon homme.
    Te souvient-il bien qu'autrefois
    Nous avons conclu d'une voix
    Qu'il allait ramener en France
    Le bon got et l'air de Trence?
    Plaute n'est plus qu'un plat bouffon,
    Et jamais il ne fit si bon
    Se trouver  la comdie.
    ..........................
    ..........................
    Jodelet n'est plus  la mode.
    Et maintenant il ne faut pas
    Quitter la nature d'un pas.

Le ballet, qui avait t appropri  la comdie, reprsenta des fcheux
de divers genres. A ce spectacle succda celui d'un feu d'artifice.

    Figure-toi qu'en mme temps
    On vit partir mille fuses,
    Qui par des routes embrases
    Se firent toutes dans les airs
    Un chemin tout rempli d'clairs,
    Chassant la nuit, brisant ses voiles.
    As-tu vu tomber des toiles?
    Tel est le sillon enflamm,
    Ou le trait qui lors est form.
    Parmi ce spectacle si rare,
    Figure-toi le tintamare,
    Le fracas et les sifflements
    Qu'on entendait  tous moments.
    De ces colonnes embrases
    Il renaissait d'autres fuses.

Au moment o le roi revenait au chteau et se prparait  retourner 
Fontainebleau, la lanterne du dme qui surmontait le chteau de Vaux
s'enflamma et vomit des nues de fuses et de serpenteaux; ce fut le
dernier clat de cette fte splendide. Elle eut un retentissement
incomparable; tous les potes du temps la clbrrent. Loret en remplit
sa gazette du 20 aot. Les magnificences de Vaux, qui effaaient de
beaucoup Fontainebleau et toutes les maisons royales[1043], avaient
profondment bless Louis XIV. Ah! madame, disait-il  la reine mre,
est-ce que nous ne ferons pas rendre gorge  tous ces gens-l? On ne
manquait pas d'exasprer le roi, en opposant la pauvret des habitations
royales au luxe tal par le surintendant. Un mmoire[1044] crit par
Colbert marque vivement ce contraste. Les btiments, les meubles,
l'argent et autres ornements n'taient que pour les gens de finances et
les traitants, auxquels ils faisaient des dpenses prodigieuses, tandis
que les btiments de Sa Majest taient bien souvent retards par le
dfaut d'argent; que les maisons royales n'taient point meubles, et
qu'il ne se trouvait pas mme une paire de chenets d'argent pour la
chambre du roi.

Fouquet, malgr les mnagements de Louis XIV et les feintes caresses de
quelques courtisans, pouvait apercevoir des signes menaants, qui
prsageaient sa chute prochaine. Un jeune seigneur, le comte de
Saint-Aignan, lui parla avec hauteur devant tout le monde dans
l'antichambre du roi, et lui dclara qu'il renonait  son amiti. Le
comte de Saint-Aignan tait un des favoris de Louis XIV, et on le savait
trop prudent pour rompre ouvertement avec un ministre qu'il et cru
solidement tabli[1045]. Fouquet essuya encore, dans le conseil, un
chec qui lui fut pnible. Le roi proposa de supprimer les ordonnances
de comptant, qui servaient  couvrir les dpenses secrtes des
surintendants. Le chancelier, qui avait t appel  ce conseil, appuya
fortement la proposition. Fouquet, outr d'une mesure qui le dpouillait
d'une des prrogatives auxquelles il tenait le plus, s'cria: Je ne
suis donc plus rien? A peine avait-il laiss chapper cette exclamation
qu'il sentit qu'il avait eu tort, et s'effora de rparer sa faute en
disant qu'il fallait trouver d'autres moyens pour cacher les dpenses
secrtes de l'tat. Le roi rpondit qu'il y pourvoirait et ne laissa
percer aucune motion qui pt trahir ses sentiments; mais il n'en fut
pas de mme des ministres. Le jeune Brienne, qui assistait  ce conseil
avec son pre, raconta  l'abb de Choisy[1046] que, au moment o
Fouquet laissa chapper les paroles qui dvoilaient ses secrtes
penses, le Tellier donna un coup de coude significatif au bonhomme
Brienne, qui tait auprs de lui.

La maladie du surintendant contribuait encore  rendre plus triste le
voyage de Bretagne, qui se prparait sous de si fcheux auspices.
Fouquet tait atteint depuis quelque temps d'une fivre intermittente,
dont les accs puisaient ses forces et contribuaient  l'abattre. Ce
fut dans cette disposition que le trouva le jeune Brienne, qui le vit et
l'entretint, la veille mme de son dpart pour Nantes[1047]. Il sortait
de son accs de fivre et questionna fort Brienne sur ce que l'on disait
du voyage de Nantes, qu'il avait, disait-il, conseill au roi. Ma foi,
rpondit Brienne, je n'en sais rien du tout.--M. votre pre ne vous
a-t-il rien dit?--Non, monsieur.--Mais le marquis de Crqui sort d'avec
moi et vient de m'avertir que la duchesse de Chevreuse m'a rendu de
trs-mauvais offices.--Je ne sais point cela non plus.--La reine mre
m'a fait dire par Bartillac[1048] de me garder de la duchesse.--C'est
vous, monsieur, qui me l'apprenez.--Je ne suis plus procureur gnral et
je ne serai plus longtemps surintendant. On me leurre d'un collier de
l'ordre qu'on ne me donnera peut-tre jamais, et me voil perdu sans
ressource. J'ai mme prt au roi le million que M. de Harlay m'a pay
sur le prix de ma charge, dont il me doit encore quatre cent mille
livres. J'ai quelque argent sur les aides; mais ces fonds ne sont gure
assurs[1049]. J'ai bien encore quelque somme assez considrable entre
les mains d'un de mes plus fidles amis[1050]; mais tout cela est peu de
chose, si l'on doit m'ter la surintendance. Je dois plus de quatre
millions, auxquels je m'tais engag pour les dpenses de l'tat. (Il
disait tout cela, ajoute Brienne, d'un air triste et abattu.) Mais,
quoi! il faut se rsoudre  tout. Je ne saurais croire que le roi
veuille me perdre.--Le roi, lui dis-je, monsieur, vous a trop promis
pour vous tenir tant de choses. Croyez-vous qu'il veuille avoir un
premier ministre? Et, pour le collier de l'ordre, je le tiens fort mal
assur. Vous n'tes plus procureur gnral; la faute est faite. Le
meilleur parti que vous puissiez prendre est de parler  la reine mre,
qui vous aime et qui vous a fait donner l'avis de la mauvaise volont
que la duchesse de Chevreuse a pour vous[1051].--Je l'ai fait, et elle
ne m'a rien dit que de gnral, et peut-tre ne sait-elle rien des
desseins du roi contre ma personne. Pourquoi le roi va-t-il en Bretagne
et prcisment  Nantes? Ne serait-ce point pour s'assurer de
Belle-le?--Si j'tais  votre place, j'aurais cette crainte, et je la
croirais bien fonde.--Le marquis de Crqui m'a dit la mme chose que
vous, et madame du Plessis-Bellire aussi. Je suis fort embarrass, je
vous l'avoue,  prendre une bonne rsolution. Nantes, Belle-le!
Nantes, Belle-le! Il rpta plusieurs fois ces deux noms, ajoute
Brienne. Enfin il me dit:--M'enfuirai-je? C'est ce qu'on serait
peut-tre bien aise que je fisse. Me cacherai-je? Cela serait peu
facile; car quel prince, quel tat, si ce n'est peut-tre la rpublique
de Venise, oserait me donner sa protection? Irai-je  Livourne? Cela
n'est gure honorable pour moi. Vous voyez ma peine; dites-moi ou
crivez-moi exactement tout ce que vous apprendrez de ma destine, et
surtout gardez-moi le secret. Fouquet prit ensuite cong de Brienne,
et, en l'embrassant, il avait les larmes aux yeux. Je ne pus m'empcher
de pleurer, ajoute Brienne; il me faisait une vraie compassion, et il en
tait digne.

Il faut rapprocher de ces rcits dramatiques, mais un peu suspects
d'invention romanesque, l'expos que fait Louis XIV lui-mme des motifs
qui le dterminrent  frapper le surintendant. Il est possible qu'il y
ait des sous-entendus dans ces pages que le grand roi crit pour
l'instruction de son fils; mais les principaux motifs y sont exprims
dans un langage ferme et noble: Depuis le temps que je prenais soin de
mes affaires, dit Louis XIV[1052], j'avais de jour en jour dcouvert de
nouvelles marques des dissipations du surintendant. La vue des vastes
tablissements que cet homme avait projets, et les insolentes
acquisitions qu'il avait faites[1053], ne pouvaient faire qu'elles ne
convainquissent mon esprit du drglement de son ambition, et la
calamit gnrale de tous mes peuples[1054] sollicitait sans cesse ma
justice contre lui. Mais ce qui le rendait plus coupable envers moi
tait que, bien loin de profiter de la bont que je lui avais tmoigne
en le retenant dans mes conseils, il en avait pris une nouvelle
esprance de me tromper, et, bien loin d'en devenir plus sage, il
tchait seulement d'en tre plus adroit. Mais, quelque artifice qu'il
pt pratiquer, je ne fus pas longtemps sans reconnatre sa mauvaise foi;
car il ne pouvait s'empcher de continuer ses dpenses excessives, de
fortifier des places, d'orner des palais, de former des cabales et de
mettre sous le nom de ses amis des charges importantes qu'il leur
achetait  mes dpens[1055], dans l'espoir de se rendre bientt
l'arbitre souverain de l'tat.

Quoique ce procd ft assurment fort criminel, je ne m'tais d'abord
propos que de l'loigner des affaires; mais, ayant depuis considr
que, de l'humeur inquite dont il tait, il ne supporterait point ce
changement de fortune sans tenter quelque chose de nouveau, je pensai
qu'il tait plus sur de l'arrter. Je diffrai nanmoins l'excution de
ce dessein, et ce dessein me donna une peine incroyable; car je voyais
que, pendant ce temps-l, il pratiquait de nouvelles subtilits pour me
voler. Mais ce qui m'incommodait davantage tait que, pour augmenter la
rputation de son crdit, il affectait de me demander des audiences
particulires, et que, pour ne pas lui donner de dfiance, j'tais
contraint de les lui accorder et de souffrir qu'il m'entretnt de
discours inutiles, pendant que je connaissais  fond toute son
infidlit. Vous pouvez juger que,  l'ge o j'tais, il fallait que ma
raison fit beaucoup d'efforts sur mes ressentiments pour agir avec tant
de retenue. Mais, d'une part, je voyais que la dposition du
surintendant avait une liaison ncessaire avec le changement des fermes,
et, d'autre ct, je savais que l't, o nous tions alors, tait celle
des saisons de l'anne o ces innovations se faisaient avec le plus de
dsavantage, outre que je voulais avant toutes choses avoir un fonds
entre mes mains de quatre millions pour les besoins qui pourraient
survenir. Ainsi je me rsolus d'attendre l'automne pour excuter ce
projet; mais, tant all vers la fin du mois d'aot  Nantes, o les
tats de Bretagne taient assembls, et de l, voyant de plus prs
qu'auparavant les ambitieux projets de ce ministre, je ne pus m'empcher
de le faire arrter en ce lieu mme, le 5 septembre.

Toute la France, persuade aussi bien que moi de la mauvaise conduite
du surintendant, applaudit  cette action et loua particulirement le
secret dans lequel j'avais tenu, durant trois ou quatre mois, une
rsolution de cette nature, principalement  l'gard d'un homme qui
avait des entres si particulires auprs de moi, qui entretenait
commerce avec tous ceux qui m'approchaient, qui recevait des avis du
dedans et du dehors de l'tat, et qui de soi-mme devait tout
apprhender par le seul tmoignage de sa conscience.




CHAPITRE XXXVIII

--SEPTEMBRE 1661--

Voyage de Nantes.--Le roi s'y rend  cheval avec un petit nombre de
courtisans.--Fouquet s'embarque  Orlans, s'arrte  Angers et
arrive  Nantes.--Il souffre de la fivre tierce.--Brienne le
visite de la part du roi (4 septembre).--Conversation de Fouquet et
de Brienne.--Fouquet croit que Colbert doit tre arrt le
lendemain.--Seconde visite de Brienne  Fouquet.--Avis menaants
reus par ce dernier.--Louis XIV remet  d'Artagnan une lettre de
cachet pour arrter Fouquet; prcaution qu'il prend pour tromper la
curiosit des courtisans.--Partie de chasse commande pour le
lendemain.--Conseil tenu au chteau (5 septembre).--Fouquet est
arrt par d'Artagnan  la sortie du conseil.--Les papiers qu'il
avait sur lui sont saisis et envoys au roi.--Prcautions prises
pour intercepter les communications entre Nantes et Paris.--Fouquet
est transfr immdiatement  Angers.--Craintes de Lyonne; le roi
le rassure.--Boucherat fait l'inventaire des papiers de
Fouquet.--Dtresse de madame Fouquet, qui est exile 
Limoges--Inquitude de Gourville; on le laisse en
libert.--Arrestation de Pellisson.--Attitude des
courtisans.--Dsespoir simul du marquis de Gesvres.--Lettre de
Louis XIV  sa mre.--Il retourne  Fontainebleau (6 septembre).


Le roi quitta Fontainebleau dans les derniers jours du mois d'aot
1661[1056], et se rendit  Orlans en carrosse, accompagn du prince de
Cond, du duc d'Enghien, du marchal de Turenne, des ducs de Beaufort et
de Bouillon, de MM. de Villequier, de Saint-Aignan, d'Armagnac, de la
Feuillade, de Gesvres, de Soyecour, de Villeroy, de Gramont et d'un
petit nombre d'autres courtisans. A Orlans, le roi quitta le carrosse
et monta  cheval avec toute son escorte. A Blois, il prit la poste, et,
malgr quelques lgers accidents que raconte le duc de Saint-Aignan, il
arriva trois jours aprs  Nantes (1er septembre).

Fouquet tait parti en carrosse un jour avant le roi pour se rendre 
Orlans, et, comme il avait fait disposer des relais de distance en
distance, il avait atteint rapidement cette ville. Il tait accompagn
de sa femme et de son ami Hugues de Lyonne. A Orlans, il s'embarqua
pour descendre la Loire jusqu' Nantes. Le jeune Brienne suivait la mme
route; il vit passer, un peu au-dessus d'Ingrande, le navire qui portait
Fouquet et qui s'avanait rapidement sous l'impulsion de plusieurs
rameurs. Peu de temps aprs, il arriva un autre bateau sur lequel se
trouvaient le Tellier et Colbert. Un des compagnons de Brienne remarqua
cette concidence: Ces deux cabanes[1057], dit-il, que nous voyons
encore l'une et l'autre se suivent avec autant d'mulation que si les
rameurs disputaient un prix sur la Loire. L'une des deux,
ajouta-t-il[1058], doit faire naufrage  Nantes.

Fouquet, qui tait souffrant, s'arrta  Angers[1059]; mais il en
repartit promptement et arriva  Nantes avant le roi. Louis XIV
s'tablit au chteau. Le surintendant avait pris son logement  l'autre
extrmit de la ville, dans une maison qui communiquait avec la Loire au
moyen d'un canal souterrain; il pouvait, par cette voie, gagner le
fleuve et se sauver  Belle-le, dans le cas o on aurait tent de
l'arrter[1060]. Fouquet se trouvait alors dans un assez triste tat; la
fatigue du voyage avait redoubl ses accs de fivre. Le roi chargea le
jeune Brienne d'aller savoir de ses nouvelles. Brienne raconte qu'il
trouva, en entrant chez le surintendant, Pguilin ou Puyguilhem, qui
sortait de sa maison, et qui s'effora de lier conversation avec
lui[1061]. Pguilin, qui allait bientt devenir duc de Lauzun,
commenait  s'insinuer dans les bonnes grces du roi. Il l'avait
accompagn au voyage de Nantes et cherchait, en avouant avec une
jactance cynique qu'il avait reu de l'argent de Fouquet,  faire parler
Brienne et  dcouvrir les pensionnaires du surintendant. Brienne luda
les questions de Pguilin, et, entrant chez Fouquet, il trouva sa femme
qui faisait danser devant elle des paysannes de Belle-le. Il fut frapp
de la beaut de ces jeunes filles, de leurs danses nationales et de
leurs vtements carlates, bords de velours noir en zigzag[1062].

Comme Fouquet tait dans son accs de fivre, Brienne eut quelque peine
 pntrer jusqu' lui. Cependant il insista, en dclarant qu'il venait
de la part du roi, et on le fit monter. Il trouva le surintendant tendu
sur son lit, envelopp dans sa robe de chambre et tremblant la fivre.
Il lui dit que le roi tait en peine de sa sant et l'envoyait pour
savoir de ses nouvelles. Fouquet exprima la reconnaissance que lui
inspirait la bont du roi, et pria Brienne de lui dire qu'il rpondait
des tats de Bretagne; que plusieurs dputs l'taient venus voir et
avaient promis de faire tout ce que Sa Majest dsirait, et au
del[1063].

Brienne voulait se retirer, de peur de le fatiguer et d'aggraver son
mal, mais Fouquet le retint, le pria de s'asseoir au chevet de son lit
et lui dit d'un air gai: Monsieur, vous tes de mes amis; je vais
m'ouvrir  vous. Colbert est perdu; ce sera demain le plus beau jour de
ma vie. Il lui demanda ensuite s'il n'y avait rien de nouveau  la
cour. Brienne lui apprit que l'on n'entrait plus chez le roi par le
chemin ordinaire; il fallait passer par un petit corridor fort troit,
o Rose, secrtaire du cabinet, crivait sur une petite table et tait
oblig de se lever pour faire place  chaque personne qui entrait. Le
marquis de Gesvres, capitaine des gardes du corps en quartier, et
Chamarante, premier valet de chambre du roi, se tenaient seuls  la
porte. Le roi avait t enferm toute la matine dans son cabinet avec
M. le Tellier, et, lorsque Brienne y avait pntr, aprs avoir t
annonc par Rose, le roi avait jet un grand morceau de taffetas vert
sur une table couverte de papiers. Ces arrangements mystrieux, ajouta
Brienne, donnaient  penser aux courtisans. Fouquet lui rpondit que
tout cela concernait Colbert[1064]. J'ai moi-mme donn les ordres,
ajouta-t-il, pour le faire conduire au chteau d'Angers, et c'est
Pellisson qui a pay les ouvriers qui ont mis la prison hors d'tat
d'tre insulte.

Brienne alla rendre compte au roi de l'tat o il avait trouv Fouquet,
et en reut ordre d'y retourner le soir pour lui recommander de se
trouver le lendemain au conseil  sept heures du matin, parce que le roi
voulait aller  la chasse. Lorsque Brienne visita de nouveau le
surintendant, il remarqua que toute la rue tait remplie de
mousquetaires, et que la maison en tait environne. Fouquet tait remis
de son accs de fivre; mais il lui arrivait de tous cts des avis
menaants. Monsieur, dit-il  Brienne, on vient de me donner avis que
Chevigny[1065], capitaine aux gardes, est mont sur deux grands bateaux
avec sa compagnie pour aller se saisir de Belle-le. Gourville me presse
de me sauver par l'aqueduc. Fouquet dcouvrit alors  Brienne qu'il y
avait entre la maison qu'il habitait et la Loire un canal souterrain,
par o il pouvait, malgr tous les mousquetaires du monde, gagner le
fleuve et un bateau qui l'y attendait. Mais, ajouta-t-il, je n'en veux
rien faire; il faut courir le risque. Je ne peux croire que tout cela
soit contre moi. Il promit de se trouver le lendemain au conseil 
l'heure fixe. Brienne rendit compte de sa mission au roi, qui lui
recommanda d'aller le lendemain,  six heures du matin, chez le
surintendant et de l'amener au conseil, parce qu'il voulait partir de
bonne heure pour la chasse.

Ces dmarches avaient rempli la journe du 4 septembre. Pendant ce
temps, Louis XIV avait fait crire par le Tellier tous les ordres
ncessaires pour l'arrestation de Fouquet, et en avait confi
l'excution  un homme dont la fidlit tait  toute preuve. Il se
dfiait du marquis de Gesvres, capitaine des gardes en quartier: il le
regardait comme un des pensionnaires de Fouquet. Il fit choix de
d'Artagnan, sous-lieutenant de la compagnie des mousquetaires[1066].
Lorsque d'Artagnan, mand par le roi, se fut rendu au chteau, Louis XIV
le reut en prsence de plusieurs courtisans, l'interrogea sur l'tat de
sa compagnie et tmoigna le dsir d'en voir le rle. D'Artagnan le lui
ayant remis entre les mains, le roi entra dans son cabinet en le lisant,
en ferma lui-mme la porte; d'Artagnan l'avait suivi. Louis XIV, aprs
quelques paroles qui tmoignaient de la confiance qu'il avait en lui,
ajouta que, tant mcontent de la conduite de Fouquet, il avait rsolu
de le faire arrter, et qu'il l'avait choisi, lui d'Artagnan, pour
excuter cet ordre. Il lui recommanda d'agir avec prudence et adresse,
et lui remit un paquet qui contenait les diffrents ordres. Il lui dit
d'aller l'ouvrir immdiatement chez le secrtaire d'tat le Tellier;
mais, comme l'attention des courtisans avait d tre veille par
l'audience secrte et prolonge que le roi avait donne  d'Artagnan, il
recommanda  ce dernier de les payer de quelque dfaite.

D'Artagnan dclara, en effet,  ceux qu'il rencontra en sortant du
cabinet du roi, qu'il venait de demander une faveur qui lui avait t
accorde de la meilleure grce du monde; puis il se rendit chez le
Tellier, qu'il trouva entour d'une foule de solliciteurs. Il lui dit
tout haut que le roi venait de lui accorder une grce dont il lui avait
ordonn de demander immdiatement l'expdition. Le Tellier l'emmena
aussitt dans son cabinet, et l d'Artagnan ouvrit le paquet, o il
trouva une lettre de cachet qui lui ordonnait d'arrter Fouquet, et une
seconde qui lui traait la route qu'il devait suivre et tout ce qu'il
avait  faire pour conduire Fouquet au lieu fix pour sa prison. Une
troisime lettre lui enjoignait d'envoyer  Ancenis un brigadier et dix
mousquetaires pour y excuter l'ordre qui leur serait adress le
lendemain de leur arrive. On esprait, en prenant cette prcaution,
arrter les courriers, autres que ceux du roi, qui seraient expdis 
Paris pour annoncer l'arrestation du surintendant. Enfin il y avait
encore dans le paquet plusieurs lettres adresses aux gouverneurs des
places. Toutes ces dpches taient crites de la main du secrtaire
d'tat le Tellier.

Le lendemain, 5 septembre, sous prtexte de la chasse que le roi avait
annonce pour ce jour, les mousquetaires, les chevau-lgers et les
gardes du corps taient  cheval et rangs en bataille de grand matin.
Fouquet les vit en se rendant au conseil  sept heures; mais il crut ou
feignit de croire que ces prparatifs avaient pour but la chasse
commande par le roi. Le conseil se prolongea jusqu' onze heures, et le
roi retint encore quelque temps Fouquet pour l'entretenir de diverses
affaires. Pendant ce temps, le Tellier allait trouver le matre des
requtes, Boucherat, qui avait t mand au chteau. Le Tellier lui
remit une lettre de cachet, qui lui enjoignait de se rendre au logement
de Fouquet aussitt qu'il aurait t arrt, et de saisir ses papiers.
Il devait galement mettre sous le scell tous ceux qui se trouveraient
dans la maison de Pellisson[1067].

Cependant Brienne, qui, d'aprs l'ordre du roi, s'tait rendu de bonne
heure chez le surintendant, avait trouv la porte garde par six
mousquetaires; son coeur se serra  cette vue. Il retourna  l'instant au
chteau, et, en y entrant, il vit un carrosse ferm de treillis de
fer[1068] et entour de mousquetaires. Fouquet venait d'tre arrt par
d'Artagnan, au moment o il avait dj franchi la porte du chteau et
atteint une petite place voisine de la cathdrale; il tait dans sa
chaise. Sur l'injonction de d'Artagnan, il en sortit, et, aprs avoir lu
l'ordre qui prescrivait de l'arrter, il se borna  dire qu'il avait cru
tre mieux dans l'esprit du roi qu'aucune autre personne du
royaume[1069]; il pria ensuite d'Artagnan d'viter tout clat.
D'Artagnan le fit entrer dans la maison qui se trouvait la plus proche;
c'tait celle du grand archidiacre de Nantes, dont Fouquet avait pous
en premires noces la nice, Marie Fourch. Fouquet aperut  ce moment
une de ses cratures, le sieur Codur, auquel il dit en passant: _A
madame du Plessis,  Saint-Mand_.

Aussitt aprs l'arrestation, d'Artagnan envoya au roi un des
gentilshommes servants[1070], nomm Desclaveaux[1071], pour lui faire
connatre comment tout s'tait pass, et en mme temps il dpcha 
Ancenis un mousquetaire pour donner l'ordre au brigadier qu'on y avait
envoy le jour prcdent d'arrter tous autres courriers que ceux du
roi. D'Artagnan demanda ensuite  Fouquet tous les papiers qu'il avait
sur lui, en fit un paquet qu'il cacheta, et chargea le sieur de
Saint-Mars, marchal des logis de la compagnie des mousquetaires, de le
porter au roi avec un billet crit de sa main, par lequel il annonait 
Louis XIV que, aussitt qu'il aurait fait prendre un bouillon  Fouquet
et que le sieur de Saint-Mars serait de retour auprs de lui, il
conduirait le prisonnier au chteau d'Angers. En effet, ds que
Saint-Mars fut revenu, d'Artagnan fit monter Fouquet dans un des
carrosses du roi, o prirent place, en mme temps que lui, Bertaut,
Maupertuis et Desclaveaux, gentilshommes servants[1072].

L'arrestation de Fouquet, quoique vaguement prvue, fut un coup de
foudre pour les amis du surintendant, et mme pour les nombreux
courtisans qui recevaient de lui des pensions et des prsents de toute
nature. Louis XIV l'annona avec sa dignit ordinaire. S'adressant 
tous les seigneurs prsents: J'ai fait arrter le surintendant, leur
dit-il[1073]; il est temps que je fasse mes affaires moi-mme. De
Lyonne, l'ami intime de Fouquet, tait ple et dfait; il avait l'air 
demi mort[1074]. Le roi le rassura et lui adressa des paroles
obligantes. Les fautes sont personnelles, lui dit-il; vous tiez son
ami, mais je suis content de vos services. Brienne, ajouta-t-il en se
tournant vers ce secrtaire d'tat, vous continuerez de recevoir de
Lyonne mes ordres secrets. La disgrce de Fouquet n'a rien de commun
avec lui.

Boucherat arriva en ce moment; il venait de terminer l'inventaire des
papiers de Fouquet, et remit au roi les plus importants. Il avait trouv
madame Fouquet inquite du sort de son mari; elle demandait avec
instance o il tait et s'il ne lui serait pas permis de l'accompagner.
Le procs-verbal officiel, rdig par les ennemis de Fouquet, reconnat
que cette dame montra beaucoup de courage, et ne fit rien d'inconvenant
ni qui tmoignt de la faiblesse. Elle se trouvait tout  coup plonge
de l'opulence dans la misre, et, sans Gourville, elle et t prive de
toutes ressources. Il lui prta deux mille pistoles[1075]. Cette somme
permit  madame Fouquet de se rendre  Limoges, qui lui avait t
assign pour lieu d'exil. Gourville la fit accompagner par un
gentilhomme de ses amis[1076].

Lui-mme se sentait menac. On vint l'avertir que Pellisson et un autre
commis de Fouquet avaient t arrts. Il balana quelque temps sur le
parti qu'il avait  prendre; mais, voyant qu'il n'y avait point d'ordre
contre lui, il se dcida  aller trouver le secrtaire d'tat le Tellier
pour connatre son sort. On lui refusa l'entre; mais le Tellier,
l'ayant aperu, consentit  le recevoir. Gourville lui demanda quelle
tait sa destine; le secrtaire d'tat rpondit qu'il n'avait aucun
ordre contre lui, et qu'il pouvait suivre la cour en sret jusqu'
Paris. Gourville, trouvant dans le Tellier la modration et le ton
d'affabilit que ce ministre savait toujours conserver, se hasarda  lui
reprsenter que Fouquet tait souffrant et qu'il serait de sa bont et
de sa gnrosit de lui faire donner son mdecin. Le Tellier promit d'en
parler au roi, et, en effet, peu de temps aprs, Pecquet, mdecin
ordinaire de Fouquet, obtint la permission de partager sa
captivit[1077], avec un de ses valets de chambre, nomm la Valle.

Pellisson, moins heureux que Gourville, avait t arrt par quatre
mousquetaires dans la maison qu'il habitait  Nantes et ensuite
transfr dans le chteau de cette ville. Il y resta pendant quelque
temps sous la garde du marchal de la Meilleraye, gouverneur de
Bretagne; enfin, sur un ordre de Louis XIV, il fut conduit au chteau
d'Angers et de l  la Bastille.

Quant aux courtisans qui entouraient Louis XIV au moment de
l'arrestation de Fouquet, et qui, pour la plupart, avaient la conscience
d'avoir particip aux dilapidations du surintendant, leur physionomie
tait curieuse  observer. Le marquis de Gesvres, capitaine des gardes,
ne se consolait pas de n'avoir pas t choisi pour excuter les ordres
du roi. Pourquoi me dshonorer? disait-il[1078]. J'aurais arrt mon
pre,  plus forte raison mon meilleur ami. Est-ce que le roi souponne
ma fidlit? Qu'il me fasse couper le cou. Et autres paroles de cette
espce, qu'il disait fort haut, afin que le roi les entendit. Le
marchal de Villeroi s'efforait de le calmer, et Brienne, qui tait
parent du marquis de Gesvres, joignit ses conseils  ceux du marchal.
Le roi n'tait pas dupe de ce mange de courtisan. Gesvres, disait-il 
M. le Prince, est bien en colre, mais je l'apaiserai. Un autre
courtisan, la Feuillade, qui tait connu comme pensionnaire de Fouquet,
faisait des postures de possd[1079]; mais le roi n'y fit aucune
attention.

Toujours calme et matre de lui-mme au milieu de cette cour agite,
Louis XIV se voyait enfin arriv au but qu'il poursuivait depuis
plusieurs mois avec une prudente persvrance. Il tait dlivr d'un
ministre prvaricateur, dont les vols lui taient connus. Il l'avait
fait arrter au milieu de ses amis et de la province qui lui semblait le
plus dvoue, sans que rien et boug. Le jour mme (5 septembre), il
crivit  sa mre pour lui annoncer cette nouvelle, qu'elle attendait 
Fontainebleau[1080]:

Madame ma mre,

Je vous ai dj crit ce matin l'excution des ordres que j'avais
donns pour faire arrter le surintendant. Je suis bien aise de vous
mander tout le dtail de cette affaire. Vous savez qu'il y a longtemps
que je l'avais sur le coeur; mais il m'a t impossible de la faire plus
tt, parce que je voulais qu'il ft payer auparavant trente mille cus
pour la marine, et que d'ailleurs il fallait ajuster diverses choses qui
ne se pouvaient faire en un jour; et vous ne sauriez vous imaginer la
peine que j'ai eue seulement  trouver moyen de parler en particulier 
Artagnan; car je suis accabl tout le jour par une infinit de gens fort
alertes, et qui,  la moindre apparence, auraient pu pntrer bien
avant. Nanmoins il y avait deux jours que je lui avais command de se
tenir prt et de se servir de Desclaveaux et de Maupertuis, au dfaut
des marchaux des logis et brigadiers de mes mousquetaires, dont la
plupart sont malades. J'avais la plus grande impatience du monde que
cela ft achev, n'y ayant plus autre chose qui me retint en ce pays.
Enfin, ce matin, le surintendant tant venu travailler avec moi 
l'accoutume, je l'ai entretenu tantt d'une matire, tantt d'une
autre, et fait semblant de chercher des papiers, jusqu' ce que j'aie
aperu, par la fentre de mon cabinet, Artagnan dans la cour du chteau,
et alors j'ai laiss aller le surintendant, qui, aprs avoir caus un
peu au bas du degr avec la Feuillade, a disparu dans le temps
qu'Artagnan saluait le sieur le Tellier, de sorte que le pauvre Artagnan
croyait l'avoir manqu, et m'a envoy dire par Maupertuis qu'il
souponnait que quelqu'un lui avait dit de se sauver; mais il l'a
rattrap dans la place de la grande glise et l'a arrt de ma part,
environ sur le midi. Il lui a demand les papiers qu'il avait sur lui,
dans lesquels on m'a dit que je trouverais l'tat au vrai de Belle-le;
mais j'ai tant d'autres affaires, que je n'ai pu les voir encore.

Cependant j'ai command au sieur Boucherat d'aller sceller chez le
surintendant, et au sieur Pellot chez Pellisson, que j'ai fait arrter
aussi. J'avais tmoign que je voulais aller ce matin  la chasse, et,
sous ce prtexte, fait prparer mes carrosses et monter  cheval mes
mousquetaires. J'avais aussi command les compagnies des gardes qui sont
ici pour faire l'exercice dans la prairie, afin de les avoir toutes
prtes  marcher  Belle-le. Incontinent donc que l'affaire a t
faite, on a mis le surintendant dans un de mes carrosses, suivi de mes
mousquetaires, qui le mne au chteau d'Angers et m'y attendra en
relais, tandis que sa femme, par mon ordre, s'en va  Limoges.
Fourilles[1081] a march  l'instant avec mes compagnies des gardes, et
ordre de s'avancer  la rade de Belle-le, d'o il dtachera
Chevigny[1082], capitaine, pour commander dans la place avec cent
Franais et soixante Suisses qu'il lui donnera; et si, par hasard, celui
que le surintendant y a mis voulait faire quelque rsistance, je leur ai
command de le forcer. J'avais rsolu d'abord d'en attendre des
nouvelles, mais tous les ordres sont si bien donns, que, selon toutes
les apparences, la chose ne peut manquer; ainsi je m'en retourne sans
diffrer davantage, et celle-ci est la dernire lettre que je vous
crirai de ce voyage.

J'ai discouru ensuite sur cet accident avec ces messieurs qui sont ici
avec moi; je leur ai dit franchement qu'il y avait quatre mois que
j'avais form mon projet; qu'il n'y avait que vous seule qui en eussiez
connaissance, et que je ne l'avais communiqu au sieur le Tellier que
depuis deux jours, pour faire expdier les ordres. Je leur ai dclar
aussi que je ne voulais plus de surintendant, mais travailler moi-mme
aux finances avec des personnes fidles, qui agiront sous moi,
connaissant que c'tait le vrai moyen de me mettre dans l'abondance et
de soulager mon peuple. Vous n'aurez pas de peine  croire qu'il y en a
eu de bien penauds; mais je suis bien aise qu'ils voient que je ne suis
pas si dupe qu'ils s'taient imagin, et que le meilleur parti est de
s'attacher  moi. J'oubliais  vous dire que j'ai dpch de mes
mousquetaires partout sur les chemins, et jusqu' Saumur, afin d'arrter
tous les courriers qu'ils rencontreront allant  Paris, et d'empcher
qu'il n'y en arrive aucun devant celui que je vous ai envoy. Ils me
servent avec tant de zle et de ponctualit, que j'ai tous les jours
plus de sujet de m'en louer. Et, en cette dernire occasion, quoique
j'eusse donn plusieurs ordres, ils les ont si bien excuts, que tout
s'est fait en un mme temps, sans que personne ait pu rien pntrer. Au
reste, j'ai dj commenc  goter le plaisir qu'il y a de travailler
soi-mme aux finances, ayant, dans le peu d'application que j'y ai donn
cette aprs-dne, remarqu des choses importantes, dans lesquelles je
ne voyais goutte, et l'on ne doit pas douter que je ne continue. J'aurai
achev dans demain tout ce qui me reste  faire ici, et  l'instant je
partirai avec une joie extrme de vous aller embrasser et vous assurer
moi-mme de la continuation de mon amiti.

       *       *       *       *       *

Quoique cette longue lettre reproduise plusieurs des dtails que nous
avons dj donns, je n'en ai voulu rien retrancher. Elle prouve, en
effet, avec quelle sollicitude minutieuse Louis XIV avait pris ses
prcautions pour prvenir toute rsistance, et avec quelle persvrance
il avait suivi son plan. On y voit  quel point il pratiquait ce que
madame de Motteville appelle une laide, mais ncessaire vertu, la
dissimulation.

Ds le lendemain, le roi partit de Nantes pour retourner 
Fontainebleau. Il passa  Angers, o Fouquet tait alors emprisonn. La
curiosit publique tait vivement excite, et on cherchait, sur la
figure des courtisans,  lire les sentiments qu'ils refoulaient dans
leur coeur. L'abb Arnauld, qui se trouvait alors auprs de son oncle
l'vque d'Angers, ne manque pas d'en faire la remarque[1083]. Nous
vmes revenir M. de Lyonne, qui avait fait le voyage avec M. Fouquet. Il
tait dans une grande inquitude; mais son mrite et le besoin qu'on eut
de lui, puisqu'il tait presque le seul qui et connaissance des
affaires trangres, l'affermirent, et il fut bientt aprs lev  la
charge de ministre et secrtaire d'tat. M. Colbert marchait avec plus
d'assurance, comme ayant eu part,  ce qu'on croyait, au dessein qui
venait d'clater.




CHAPITRE XXXIX

--SEPTEMBRE-NOVEMBRE 1661--

La nouvelle de l'arrestation de Fouquet parvient  madame du
Plessis-Bellire avant l'arrive du courrier expdi par Louis
XIV.--Elle tient conseil avec l'abb Fouquet et Bruant des
Carrires.--L'abb Fouquet veut brler la maison de Saint-Mand et
tous les papiers qu'elle renfermait.--Madame du Plessis-Bellire
s'y oppose.--Bruant parvient  s'chapper.--Sentiments de madame
Fouquet la mre  la nouvelle de l'arrestation de son fils.--Du
Vouldy apporte au chancelier les ordres du roi.--Mesures prises
immdiatement par Sguier: ordre de saisir  Fontainebleau,  Vaux,
 Saint-Mand et  Paris, les papiers du surintendant et de les
mettre sous le scell.--Exil de madame du Plessis-Bellire et de
l'abb Fouquet.--Lettres qu'crivent  ce dernier de Lyonne et
Villars.--L'archevque de Narbonne et l'vque d'Agde sont
galement disgracis.--Exil de Jannart et d'Arnauld de
Pomponne.--La Fontaine annonce  Maucroix l'arrestation de Fouquet
(10 septembre).--Gui-Patin l'annonce aussi  Falconnet.--Fouquet
est transfr de Nantes  Angers.--Maladie et abattement de
Fouquet.--Lettre qu'il crit  le Tellier pour demander un
confesseur.--Il aurait prfr Claude Joly, cur de Saint-Nicolas
des Champs.--Si on ne permet pas qu'il l'assiste, il prie de
laisser  sa mre le choix de l'ecclsiastique auquel il ouvrira sa
conscience.--Seconde lettre de Fouquet au secrtaire d'tat le
Tellier; il y rappelle les services qu'il a rendus au
roi.--Rcriminations contre Mazarin.--Fouquet invoque le pardon que
le roi lui a accord.--Il demande que sa prison soit change en un
exil au fond de la Bretagne.--Le roi le laisse au chteau d'Angers
jusqu'au 1er dcembre.--Fouquet n'en sort que pour tre
transfr dans une nouvelle prison.


A Paris, la nouvelle de la disgrce de Fouquet causa les sentiments les
plus divers. Elle parvint d'abord  madame du Plessis-Bellire. Un des
valets de chambre de Fouquet, nomm la Fort, profita des relais que son
matre avait tablis, de sept lieues en sept lieues, pour se rendre 
Paris en toute hte[1084]. Il devana de douze heures un des
gentilshommes ordinaires du roi, nomm du Vouldy, qui tait parti en
poste pour porter au chancelier l'ordre d'apposer les scells sur tous
les papiers du surintendant.

A la premire nouvelle de l'arrestation de Fouquet, madame du
Plessis-Bellire envoya chercher l'abb Fouquet et Bruant des Carrires.
Ils tinrent conseil sur les mesures  prendre. L'abb voulait qu'on mt
le feu  la maison de Saint-Mand, et qu'on dtruist ainsi tous les
papiers dont on pourrait se servir contre le surintendant. Madame du
Plessis-Bellire combattit cet avis, et dclara qu'agir ainsi ce serait
perdre absolument Fouquet, et avouer que ses papiers renfermaient la
preuve des crimes qu'on lui imputait. Elle soutint qu'on ne pouvait rien
lui reprocher depuis que le roi gouvernait par lui-mme, et que, pour
les poques antrieures, il n'avait fait qu'obir aux ordres du cardinal
Mazarin. Son opinion prvalut. Madame du Plessis et l'abb Fouquet
attendirent les ordres du roi, pendant que Bruant, aprs avoir rassembl
quelque argent et ses principaux papiers, se cacha dans un couvent. Il
chappa  toutes les recherches, et passa ensuite dans les pays
trangers. L il rendit  Louis XIV des services qui lui mritrent sa
grce. Dans la suite, il devint rsident du roi  Lige[1085].

La Fort avait aussi port  madame Fouquet la mre la nouvelle de
l'arrestation de son fils. Cette femme, d'une vertu si pure, n'avait
jamais t blouie par les grandeurs du surintendant. Elle gmissait de
ses erreurs, et ses prires n'avaient cess de demander au ciel son
retour  des sentiments meilleurs. En apprenant qu'il tait prisonnier,
elle se jeta  genoux, en s'criant: Je vous remercie, mon Dieu! je
vous ai toujours demand son salut; en voil le chemin[1086].

Cependant du Vouldy tait arriv  Fontainebleau, et avait remis au
chancelier les ordres du roi, prescrivant de faire apposer les scells
sur tous les papiers du surintendant, d'enjoindre  madame du
Plessis-Bellire de s'loigner de Paris, de s'assurer des commis de
Fouquet, et d'arrter les comptes de l'pargne, afin qu'on n'y pt rien
ajouter. La rponse du chancelier au roi fait connatre les mesures
qu'il adopta immdiatement[1087]: J'ai reu la lettre qu'il a plu 
Votre Majest m'crire, portant les ordres de faire sceller aux maisons
de M. le surintendant. J'ai fait voir  la reine vos commandements; et,
aprs avoir reu sa volont, j'ai t au logis du surintendant, o j'ai
fait apposer le scell en ma prsence, en toutes ses chambres et
cabinets. Il y a un de ses secrtaires, qui s'appelle L'pine, qui loge
dans son logis, et avait les papiers de sa charge. L'on a mur les
fentres et scell les portes, avec un garde pour conserver le scell.
Les sieurs Paget et Albertas[1088], qui taient seuls  Fontainebleau,
sont alls  Vaux avec huit gardes; ils ont ordre de mettre dehors tous
les domestiques, et de faire sceller en tous les lieux de la maison.
Quant  Pellisson, il tait log dans une htellerie en ce lieu[1089]:
j'ai fait ouvrir sa chambre, avec ordre de murer la fentre et de fermer
la porte avec des barres de fer. L'on a envoy des gardes  Saint-Mand
pour s'assurer de la maison, en attendant que des matres des requtes
ou M. le lieutenant civil apposent le scell comme  sa maison de Paris,
avec des gardes pour donner la sret au scell. L'on a omis de penser 
Bruant; j'cris  Paris pour l'arrter, s'il y est, et de faire sceller
en sa maison et la garder. Quant  Pellisson, je donnerai ordre de
s'assurer de sa personne et de sa maison. L'on dit qu'il est  la suite
de Votre Majest. Si cela est, l'on le peut arrter. Madame du
Plessis-Bellire n'est pas  Fontainebleau. Le sieur du Vouldy est parti
pour aller  Charenton, o l'on m'a dit qu'elle tait, et lui faire
commandement de partir. Il ne s'est trouv aucun valet de pied en ce
lieu; il fait tat d'en prendre  Paris. Je crois qu'il est bien 
propos de faire sceller chez elle comme chez Gourville. Le trsorier de
l'pargne doit reprsenter son tat pour l'arrter, afin que l'on n'y
puisse ajouter. Je lui manderai de venir ici et de l'apporter. Enfin,
sire, je n'oublierai rien de ce qui regardera, en cette occasion, le
service de Votre Majest avec la mme fidlit que je lui dois et que je
continuerai jusqu' la mort, priant Dieu, sire, qu'il la comble de ses
saintes grces et bndictions. J'espre donner compte  Votre Majest
de l'excution de ses ordres lorsqu'elle sera de retour, ce que je
souhaite au plus tt. En attendant cette grce, j'assurerai Votre
Majest de mon humble obissance, etc.

Madame du Plessis-Bellire reut, en effet, l'ordre de se retirer 
Montbrison; mais ensuite on lui permit de demeurer  Chlons[1090].
Basile Fouquet ne tarda pas  tre exil dans ses abbayes[1091]. De
Lyonne s'honora par l'affection qu'il lui tmoigna dans sa disgrce. Il
lui crivit de Fontainebleau, le 20 septembre[1092]: Je ne participe
pas seulement, comme je le dois, au dplaisir de toute votre famille;
mais comme je prends une part trs-sensible  tout ce qui vous regarde
personnellement, je reprends la plume pour vous tmoigner ma nouvelle
douleur sur l'ordre qu'on m'assure vous avoir t envoy de sortir de
Paris. Je prie Dieu de tout mon coeur qu'il vous donne, monsieur, toute
la force dont vous avez besoin pour supporter avec constance de si rudes
coups, et vous prie cependant de croire que j'imputerai  singulire
bonne fortune les occasions de vous faire paratre en ces rencontres-ci
et en toute autre que je suis fort vritablement, monsieur, votre
trs-humble et trs-obissant serviteur.

Le marquis de Villars avait dj antrieurement adress  l'abb Fouquet
une lettre de condolances sur les malheurs de sa famille. On aime 
recueillir ces tmoignages honorables au milieu de toutes les lches
dsertions qui suivent une disgrce: Je suis persuad, monsieur,
crivait le marquis de Villars  l'abb Fouquet, que vous serez touch
du malheur de M. votre frre, comme si vous n'aviez jamais eu sujet de
vous en plaindre, et que, dans cette triste occasion, vous vous
retrouverez toute la tendresse que vous avez eue autrefois pour lui. Je
vous offre, monsieur, en cette rencontre, tout ce que je peux vous
offrir, si vous me jugiez propre  quelque chose, et je vous supplie de
croire que personne ne prend plus de part  tout ce qui vous touche que
moi.

L'archevque de Narbonne et l'vque d'Agde furent exils[1093], comme
l'abb Fouquet, et ne rentrrent jamais en grce. Jannart fut relgu un
peu plus tard en Limousin. Enfin, Simon Arnauld de Pomponne fut
envelopp dans cette catastrophe et envoy  Verdun[1094]. Au bout d'un
an seulement, il obtint la permission de s'tablir  la
Fert-sous-Jouarre, et enfin de revenir  Pomponne. Quelle fut la cause
de la rigueur qu'on montra  son gard? Quelles taient ses relations
avec Fouquet? C'est ce qu'il n'est pas facile de dterminer. On trouve,
 la vrit, dans la cassette de Fouquet, conserve  la Bibliothque
impriale, un certain nombre de lettres qui semblent crites de la main
d'Arnauld de Pomponne; mais c'est une femme qui parle et donne  Fouquet
des avis et des conseils. Il est possible que, pour mieux dissimuler ses
relations avec le surintendant, quelque dame de la cour se soit servie
de la main d'Arnauld de Pomponne, et que la dcouverte de ces billets
ait caus son exil. Ce n'est l qu'une hypothse; mais l'on est oblig
d'en faire beaucoup  l'occasion de cette mystrieuse cassette.

Les Crqui, les Charost, furent pendant quelque temps disgracis, parce
que leurs familles s'taient allies  celles de Fouquet et de madame du
Plessis-Bellire. Bartet fut chass de la cour. Quant  M. de Grave, une
lettre que nous avons cite plus haut prouve qu'il fut appel  rpondre
devant les commissaires chargs d'instruire le procs de Fouquet.

La Fontaine ne fut pas des moins affligs en apprenant la catastrophe de
Fouquet, tmoin la lettre qu'il crivit  son ami Maucroix, le 10
septembre 1661[1095]: Je ne puis te rien dire de ce que tu m'as crit
sur mes affaires, mon cher ami; elles me touchent (_sic_) pas tant que
le malheur qui vient d'arriver au surintendant. Il est arrt, et le roi
est violent contre lui, au point qu'il dit avoir entre les mains des
pices qui le feront pendre... Ah! s'il le fait, il sera autrement cruel
que ses ennemis, d'autant qu'il n'a pas, comme eux, intrt d'tre
injuste. Madame de B...[1096] a reu un billet o on lui mande qu'on a
de l'inquitude pour M. Pellisson; si a est, c'est encore un grand
surcrot de malheur. Adieu, mon cher ami, t'en dirais (_sic_) beaucoup
davantage si j'avais l'esprit tranquille prsentement; mais la prochaine
fois je me ddommagerai pour aujourd'hui.

Feriunt summos fulmina montes.

Gui-Patin parle aussi de l'arrestation de Fouquet, dans ses lettres des
19 et 21 septembre: la premire se borne  annoncer le fait; dans la
seconde, il en prend occasion pour frapper sur quelques mdecins et sur
les jsuites. M. Fouquet, dit-il, est toujours dans le chteau
d'Angers, malade d'une fivre quarte. Avant sa prison, il avait pris du
quinquina, et avait t saign par le conseil de Valot, et nanmoins il
n'est pas guri. Les jsuites sont bien fchs de sa perte; il tait
leur grand patron. Ils ont tir de lui plus de six cent mille livres
depuis peu d'annes.

Pendant que l'opinion publique s'occupait de l'arrestation du
surintendant, d'Artagnan le conduisait de prison en prison jusqu'au
chteau d'Angers. Il l'avait d'abord men  Oudon[1097],  peu de
distance d'Ancenis. L il demanda  Fouquet, au nom du roi, un ordre
crit de sa main et adress au gouverneur de Belle-le, pour remettre
cette place entre les mains de celui que Louis XIV y enverrait. Fouquet
obit sur-le-champ, et le billet fut port au roi par Maupertuis. Le
prisonnier coucha  Oudon, et, le lendemain, d'Artagnan le conduisit 
Ingrande, o il passa la nuit. Le roi, qui retournait  Fontainebleau,
traversa cette petite ville quelques heures aprs l'arrive de Fouquet.
Enfin, le 7 septembre, d'Artagnan et son prisonnier atteignirent Angers.
Fouquet fut enferm dans le chteau, dont la garde fut remise 
d'Artagnan, qui avait sous ses ordres soixante mousquetaires, avec les
sieurs de Saint-Mars et de Saint-Lger, marchaux des logis de la
compagnie.

Fouquet resta prs de trois mois, du 7 septembre au 1er dcembre,
dans cette citadelle fodale, hrisse de tours, et de l'aspect le plus
sombre. Sa maladie, aggrave par la fatigue et les motions, ne tarda
pas  inspirer de vives inquitudes. Ce fut alors qu'il crivit  Le
Tellier une lettre touchante, o l'on voit cet homme, nagure si vain et
si enfl de sa puissance, abattu maintenant par le malheur, et se
tournant vers les consolations religieuses[1098]. Le souvenir de sa mre
et de ses vertus se prsente  son esprit au moment du malheur, et c'est
 elle qu'il demande qu'on laisse le soin de choisir un ecclsiastique
auquel il puisse ouvrir son coeur. Aprs avoir rappel que, malgr tous
les remdes, son mal n'a fait que s'aggraver, Fouquet continue ainsi:
Je suis affaibli et extnu incroyablement; je rve; je suis
quelquefois prs d'vanouir; je ne dors presque point. Je suis
naturellement dlicat. Si la fivre quarte est un effet de mlancolie,
le lieu o je suis ne dissipe pas beaucoup le chagrin. Chacun peut juger
si j'ai raison de craindre un accident de la moindre fluxion,  quoi je
suis fort sujet. Voici la saison qui devient mauvaise[1099]. Je puis
tre surpris par la mort et par la perte de la raison ou de la parole;
car souvent j'ai peine  parler. Mon inquitude pour ma conscience est
assez raisonnable. Le roi est trop bon et trop juste pour me refuser le
secours que je demande avec empressement depuis longtemps. Sa Majest
aurait regret, s'il m'arrivait quelqu'un de ces accidents, de ne m'avoir
pas donn cette consolation  temps: la distance est longue d'ici 
Paris.

En un mot, je ne puis avoir l'esprit en repos, que je n'aie fait tout
ce que j'aurai pu pour me mettre bien avec Dieu; et, comme j'ai de
grands comptes  lui rendre, que j'ai eu plusieurs affaires dlicates et
de grandes administrations pendant des temps fcheux, j'ai besoin d'un
homme trs-capable avec lequel j'ai beaucoup de consultations  faire et
de questions  rsoudre. Il est impossible que je puisse communiquer mes
affaires ou  des ignorants, ou jansnistes, ou gens qui n'aient pas un
peu pratiqu le monde, ou en qui je n'aie pas confiance. Il me semble
que, quand je ne serais pas en l'tat de maladie o je suis, on ne
devrait pas me refuser une chose de cette nature, puisqu'au contraire
nous devrions tous travailler pour mettre les hommes en cette pense
quand ils ne l'ont pas, outre que cela les aide  mieux supporter de
grandes afflictions.

J'avais souhait[1100] ardemment M. Joly[1101], pour ce qu'il a dj
assez de connaissance de ma conscience, m'ayant assist dans une grande
maladie; pour ce qu'ayant servi M. le cardinal, il est susceptible des
affaires du monde; pour ce que le connaissant, j'eusse pris grande
confiance en lui, et que d'ailleurs tant homme d'une vertu et probit
connue, et ayant reu depuis peu des grces du roi, il et d tre moins
suspect qu'un autre.

Mais si cela ne se peut, et que le roi veuille avoir quelque piti de
moi en une affaire aussi dlicate et  laquelle je crois mme qu'il est
oblig devant Dieu, je me jette  ses pieds autant que je le puis, et
implore sa bont pour avoir agrable qu'on avertisse ma mre de me
choisir un ecclsiastique sculier ou rgulier capable et non suspect,
en qui je puisse prendre confiance pour la dcharge de ma conscience, et
que le roi me fasse la grce de lui permettre de l'amener ici elle-mme;
elle en fera toute la dpense et diligence ncessaires. Ce me sera un
double secours, et temporel et spirituel; car je la tiens plus capable
pour mon mal qu'un grand nombre d'habiles mdecins.

Mais comme elle n'a peut-tre l'honneur d'tre connue du roi ni assez
de M. Le Tellier pour qu'il pt bien rpondre d'elle, je ne doute point
que la reine mre, qui la connat, et tout ce qu'il y a de gens de pit
qui l'ont vue, et qui savent sa vertu et la saintet de sa vie, ne
rpondent qu'elle ne voudrait pas, pour un royaume, ni pour la vie de
tous ses enfants et la sienne ensemble, avoir fait une menterie et un
pch, quel qu'il ft. Elle peut donc donner sa parole et faire serment,
mme signer et s'obliger, tant pour elle que pour celui qu'elle
amnera, dont elle peut mme communiquer avec le pre Annat, qu'ils ne
se mleront dans aucune autre affaire que de ma conscience et de ma
sant, et ne se chargeront de lettres, ni de messages ou commissions, de
qui que ce soit pour moi, ni en s'en retournant de moi, pour qui que ce
soit. On peut faire donner la mme assurance  l'ecclsiastique. Aprs
cela, je ne vois pas ce qu'il peut y avoir de suspect ni de difficult
qui entre en balance avec un si grand bien et une si grande ncessit.
Si elle tait d'autre nature, je n'insisterais pas tant.

J'ignore si la demande de Fouquet lui fut accorde. Mais il semble,
d'aprs une seconde lettre qu'il crivit galement  Le Tellier, de sa
prison d'Angers[1102], que le calme ne tarda pas  se rtablir dans son
me, et que son courage se raffermit. Sa nouvelle lettre n'est plus la
prire d'un malade qui redoute la mort et implore les secours de la
religion; c'est la protestation d'un ministre accus qui rappelle les
services qu'il a rendus et ses titres  la bienveillance du roi. Le
langage s'lve comme la pense, et cette lettre mrite  tous gards
d'tre conserve: Puisque le roi a la bont d'couter jusques au
moindre de ses sujets et recevoir avec humanit leurs requtes pour y
examiner la raison de leurs demandes, M. Le Tellier pourrait, ce me
semble, lui reprsenter [les miennes], ma disgrce m'empchant de lui
oser faire directement l'adresse d'un crit qui les pourrait contenir
plus amplement, et d'assez considrables. Ce qui me semble digne de
considration est de voir que tous ceux qui, pendant la minorit et
pendant les guerres, ont port les armes contre Sa Majest, ont excit
des troubles dans son tat, ont voulu lui ter sa couronne, qui ont
assist dans les conseils des factieux, les ont appuys de leur crdit,
qui leur ont donn passage en France[1103], ont fait des actes
d'hostilit ou tmoign mauvaise intention, sont tous en repos,
jouissant de leurs biens, de leurs dignits, de leurs gouvernements,
plusieurs beaucoup dans les emplois; et que moi, qui non-seulement suis
demeur ferme et inbranlable dans le service, mais qui, en toutes ces
occasions, me suis signal hasardeusement, sans en laisser chapper une
seule, et qui puis dire avoir rendu des services autant et plus
importants qu'autre homme, sans exception de qui soit dans l'tat (le
roi n'en a pas connaissance de tous, et, si on me le permettait, je les
expliquerais et prouverais bien), moi, dis-je, qui ai vcu de cette
sorte jusques au dernier moment, je suis seul attaqu!

J'ai gouvern les finances avec M. Servien; je n'tais que le second.
Il avait le crdit et l'autorit les premires annes[1104]. M. Le
Tellier sait bien qu' la fin de 1654, et lui et M. le cardinal mme
demeurrent tout court sans pouvoir plus trouver un sol,  la veille de
voir tout le royaume une autre fois bien plus dangereusement boulevers.
Je me chargeai de sa conduite, et, par mon zle et mon application,
mais, qui plus est (ce qu'aucun homme n'et fait, mais qui tait le
salut du royaume), par mes avances et mes engagements et ceux de mes
amis, je rtablis les affaires et les ai soutenues, toutes misrables
qu'elles taient, par ces voies-l sept ans durant, en sorte que
non-seulement on n'a manqu de rien, mais nous avons t suprieurs aux
ennemis. Nous ne sommes en avance presque que d'une anne, et M. le
cardinal mme en a encore assez honntement profit.

J'avais raison d'esprer, aprs la paix, quelque rcompense; car je
puis dire que, sans moi et sans ma manire hasardeuse, dont mes affaires
sont  prsent bien en dsordre, aucun autre n'et soutenu [les
affaires], et l'tat prissait. On pouvait croire que, si j'avais bien
gouvern la barque dans une tempte, dans un calme on et fait quelque
chose de mieux; et, en effet, le roi a vu d'assez beaux commencements,
et cependant, pour rcompense, on me fait prir!

Je puis avoir fait des fautes; je ne m'en excuse pas. J'en ai fait
qu'il a fallu faire, et c'est par l que j'ai soutenu les affaires; ce
que je n'aurais pu faire sans cela. Et puis on ne pouvait pas avoir une
rgle certaine avec M. le cardinal en matire d'argent: il ne donnait
jamais d'ordres prcis; il blmait et permettait nanmoins; il
dsapprouvait tout; aprs qu'on l'avait convaincu de l'impossibilit
d'agir autrement, il approuvait tout; me parlait d'une faon et
m'crivait avec beaucoup d'estime; parlait mal aux autres, et, comme les
finances attirent la haine et qu'il s'en voulait dcharger, il a
toujours laiss exprs des impressions.

Ces raisons m'obligrent de dire au roi que, si ma conduite lui avait
dplu, quoique je crusse l'avoir bien servi, et afin que je fusse en
sret du pass contre tout ce qu'on pourrait lui dire, je suppliais Sa
Majest de me pardonner toutes les fautes que j'avais faites. Le roi,
trs-obligeamment, me dit qu'il me pardonnait tout, et m'en donna sa
parole. Cependant, je me trouve emprisonn et poursuivi!

Depuis les derniers temps, en combien d'avances suis-je encore entr
pour plaire au roi et rendre le commencement de son administration
tranquille! Sa Majest a-t-elle ordonn ou souhait quoi que ce soit que
je n'aie excut aussitt? Si j'osais la supplier de se remettre en
mmoire avec quel zle, avec quel coeur je lui ai rendu les derniers
services avant de partir, il fut tonn mme de la promptitude et de
l'exactitude de l'excution de ses ordres, nonobstant ma fivre.

Sa Majest sait encore avec quel dvouement et quel abandonnement je
lui ai offert de lui remettre la surintendance, la charge que j'avais,
Vaux, Belle-le, et tout ce que j'avais au monde, et l'agrment qu'il
m'en tmoigna. Et c'est nanmoins dans ce mme temps-l, non pas qu'on
me chasse, comme on a fait de tous les autres surintendants desquels on
n'a pas t satisfait, et dans des temps o ils pouvaient tre 
craindre  cause de la guerre, des connaissances qu'ils avaient et des
diverses factions, mais en pleine paix, tout tant calme, achevant
encore un service en Bretagne! On prend encore mon argent la
veille[1105]; dans un temps que je suis malade, on m'arrte!

Si M. Le Tellier veut bien un jour lire au roi ce que j'cris ici  la
hte, et que sa bont et sa clmence, qui sont des vertus vraiment
royales, y veuillent faire rflexion, je ne doute pas que son me
gnreuse n'ait assez d'humanit pour en tre touche.

Et, pour sa justice, s'il y en a de punir les fautes, il y en a aussi 
rcompenser les services, et je suis bien assur que les fautes ne
peuvent entrer en balance avec les services. D'ailleurs, Sa Majest
m'avait pardonn les fautes, et sa parole doit avoir quelque effet,
donne  un sujet dans un temps de paix, sans contrainte.

Je ne puis pas bien comprendre pourquoi, les affaires allant bien et
tout tant en bon tat, ce changement tait ncessaire, et j'ose mme
dire que ma passion de plaire m'avait fait mditer des choses grandes et
avantageuses, et que mon exprience et pu servir. Je n'affectais[1106]
pas de demeurer surintendant. Au moindre mot que j'eusse pu comprendre,
j'eusse remis tout, sans qu'il et t besoin des extrmits o l'on
m'a mis. Mais ce sont des secrets o je ne dois pas pntrer.

Mais je puis bien me rduire  supplier  mains jointes la bont et la
gnrosit du roi, d'adoucir ma peine, et ce qu'il accorderait 
d'autres par la seule considration d'une longue, pnible et dangereuse
maladie, qui ne peut tre gurie au lieu o je suis, de me le donner au
nom de Dieu, pour la seule rcompense de tous mes services et de
quelques actions que Sa Majest se souviendra que j'ai faites, qui n'ont
pas d lui tre dsagrables. Ce que je demande est peu, c'est de
convertir ma prison en un exil, pour tout le temps qu'il lui plaira, au
lieu le plus loign de la cour. J'ai une mchante chaumire au fond de
la Bretagne o il n'a jamais demeur qu'un concierge, acquise de M.
d'Elbeuf, et qui tient  des bois, dont je dois encore le prix: je
consens d'tre relgu l. M. de la Meilleraye[1107], qui ne m'aime pas,
et qui sera assez bien averti, verra ma conduite. Je signerai, sous
peine de la vie [l'engagement] de ne me mler d'aucune affaire que des
miennes domestiques, de ma conscience, de ma sant, de ma famille. Je
rendrai compte de temps en temps  M. Le Tellier de tout, et ce sera
encore bien assez d'exemples et de chtiments, puisque le roi croit que
j'ai failli, que je me trouve dpouill de la surintendance, de ma
charge de procureur gnral, exclu des conseils, banni de la cour, de
Paris, de mes maisons, de mes parents et amis, ruin sans esprance de
ressource. Pour peu que le roi y fasse rflexion, Sa Majest me
trouvera trait bien pis que les autres, qui n'avaient pas tant servi
que moi.

Tout ce que l'on peut craindre, autant que je puis juger, est que je ne
veuille troubler les nouveaux tablissements, ou les rechercher, et que
mes amis ne prennent des esprances. Mais, en paix, cela n'est gure 
craindre. En l'tat o je suis, qui est  dire plus rien, on n'a gure
d'amis. L'loignement serait grand, et le commerce de l  la cour fort
mdiocre. Le traitement que j'ai reu et celui o on me laissera, ne
fournira pas matire  rien esprer; et, de mon ct, voulant quitter
les penses de toutes choses et faire mon salut, ils seront fort
dsabuss, et ma soumission par crit sera toujours une conviction
contre moi.

Si le roi prenait cette rsolution en ma faveur, il serait lou de tout
le monde d'avoir considr un peu mes services, m'avoir retenu seulement
dans le commencement des nouveaux tablissements et pour intimider
d'autres, et, par humanit, me relcher dans une extrme maladie un peu
plus tt qu'il n'aurait fait. Outre que je puis allguer qu'il y va de
sa conscience, connaissant que je dois plus de douze millions qui
produisent, au denier dix[1108], douze cent mille livres d'intrts par
an, et quand on rduirait tout au denier dix-huit[1109], au moins six 
sept cent mille livres tous les ans, la plupart emprunts pour son
service; comment puis-je demeurer longtemps o je suis sans que tout
prisse? J'ai retrouv plusieurs dettes, non comprises au mmoire, pour
prs d'un million.

Je supplie encore une fois M. Le Tellier de vouloir me faire la grce
de lire,  une heure de loisir, au roi tout ce gros volume (l'affaire
est plus importante que beaucoup d'autres o il donne plus de temps), et
de faire faire rflexion  Sa Majest sur plusieurs choses qui y sont
considrables, et lui dire que je le conjure de me faire la mme
misricorde qu'il dsire que Dieu lui fasse un jour.

Fouquet n'obtint pas la grce qu'il demandait avec tant d'instance; il
resta pendant prs d'un mois encore enferm au chteau d'Angers, et n'en
sortit que pour tre transfr dans une nouvelle prison. Pendant cet
intervalle, les commissaires nomms par le chancelier saisirent ses
papiers  Fontainebleau,  Vaux,  Saint-Mand,  Paris. L'inventaire
qu'ils rdigrent rvla les projets ambitieux de Fouquet, ses folles
amours et ses prodigalits. On exagra, comme toujours, des faits dont
la gravit tait relle, et l'opinion publique s'leva contre le
surintendant avec une force qui encouragea ses ennemis  tout oser
contre lui. Heureusement cette crise fut passagre, et Fouquet conserva
des amis dvous, dont le zle se montra surtout  l'poque o il
semblait prs de succomber.




CHAPITRE XL

--SEPTEMBRE-NOVEMBRE 1661--

Saisie des papiers de Saint-Mand.--Lettres adresses au chancelier
par l'un des commissaires, le conseiller d'tat de la Fosse.--Des
mousquetaires enlvent, par ordre de Colbert (23 septembre), une
partie des papiers de Saint-Mand et les portent 
Fontainebleau.--De la Fosse signale les consquences fcheuses de
cette mesure.--Le matre des requtes Poucet rapporte les papiers 
l'exception d'un certain nombre de lettres de femmes (27
septembre).--Des matres des requtes et conseillers du parlement
demandent  assister  l'inventaire comme cranciers de
Fouquet.--Avis donns au chancelier sur la nature de certaines
lettres.--Dtails sur un dessin trouv  Saint-Mand.--Mdailles,
bibliothque et curiosits de Saint-Mand.--Remarques sur les
relations du premier prsident avec Fouquet.--Prcautions prises
par Fouquet pour dissimuler l'tendue et la magnificence des
btiments de Saint-Mand.--Les papiers inventoris sont dposs par
les commissaires au chteau de Vincennes.


Les commissaires que le chancelier avait dsigns pour procder 
l'inventaire des papiers de Fouquet s'taient mis immdiatement 
l'oeuvre. Nous avons les lettres que l'un d'eux, le conseiller d'tat de
la Fosse, adresse  Sguier pour lui rendre compte du rsultat de leurs
oprations[1110]. Il faisait partie de la commission compose des
conseillers d'tat de Lauzon et de la Fosse, et des matres des requtes
Poncet et Bnard de Rez. Cette commission fit l'inventaire de tous les
papiers et meubles de Saint-Mand. Elle n'avait pas encore termin son
travail, lorsque des mousquetaires, munis d'une lettre de Colbert,
vinrent rclamer une partie des papiers pour les transfrer 
Fontainebleau, et les mettre sous les yeux du roi.

Le conseiller de la Fosse se hta d'avertir le chancelier de cette
mesure, et n'en dissimula pas les consquences fcheuses. Il nous est
arriv aujourd'hui, crivait-il  Sguier le 23 septembre[1111], pendant
que nous continuions notre inventaire  Saint-Mand, sur les cinq heures
du soir, un marchal des logis des mousquetaires du roi, accompagn de
cinq desdits mousquetaires, qui nous a rendu une lettre de M. Colbert,
qui nous avertit que Sa Majest veut que nous mettions entre les mains
desdits mousquetaires les pices que lui, Colbert, avait remarques,
tant ici, pour les porter et faire voir  Sa Majest. Aprs avoir us
de quelques civilits envers les mousquetaires et les avoir fait retirer
dans une chambre spare pour les rgaler d'une petite collation, nous
avons dlibr sur la chose, que nous avons juge de grande consquence,
et dans laquelle nanmoins nous avons mis pour fondement qu'il fallait
obir au roi. La raison de notre doute pour la manire de notre
obissance a t que les papiers que l'on nous demande sont de trois
sortes: 1 il y a des lettres missives presque toutes sans signature,
et en des termes qui ne peuvent servir qu' dshonorer quelques femmes
pour la trop grande libert d'crire; et, pour ces pices non-seulement
nous ne faisons pas difficult de les rendre sans crmonie, mais mme
nous avons pens qu'il tait de la charit de les supprimer, et partant
de les laisser sortir de nos mains pour satisfaire au dsir que le roi a
de les supprimer; 2 des papiers concernant les finances, comme quelques
tats, quelques comptes des petits comptants, quelques projets
d'affaires, etc.; 3 des pices regardant la conduite particulire de la
personne dont il s'agit, laquelle, tombant d'un si haut degr comme elle
fait, cause un grand bruit par sa chute en toute la France, et
particulirement dans Paris, o l'on parle en toutes les assembles que
ledit sieur Colbert, qui n'est pas tenu pour le meilleur ami qu'et
l'accus, est venu prendre les actes qui pouvaient servir  sa
justification, tellement, monseigneur, que, si l'on le veut poursuivre
en justice, il est  craindre qu'il ne se serve de cet chappatoire, qui
pourra tre considr; et, quand mme on ne le voudrait pas poursuivre,
lui et ses cranciers se pourront plaindre de la mme faon et jeter
quelque envie et reproche sur des juges qui auraient laiss emporter des
pices de la maison d'un si fameux dbiteur par quelques mousquetaires,
sur une lettre missive dudit sieur Colbert, personne prive en cette
rencontre, et sans aucun ordre crit ni verbal de Sa Majest.

Cela nous a obligs, monseigneur, aprs avoir paraph les pices qui
nous sont demandes, de prier M. Poncet, l'un de nous commissaires, de
les porter lui-mme au roi pour les faire visiter et en prendre
connaissance, ensemble d'un petit cahier cachet par ledit sieur
Colbert, contenant des instructions crites de la main de M. Fouquet,
touchant les prcautions et srets qu'il voulait prendre en cas de
dfaveur[1112], reprsenter par ledit sieur Poncet les raisons susdites,
afin de faire trouver bon qu'il rapporte lesdites pices pour les
remettre dans l'inventaire et dans leur place, ou si Sa Majest trouve
qu'elle les doive retenir, nous en faire expdier une lettre ou quelque
autre tmoignage de sa volont, qui rectifiera ou du moins disculpera
notre procd.

Je vous ai dj mand, monseigneur, que nous avions trouv une pice,
qui ne nous est pas demande, et que nous n'envoyons pas, par laquelle,
sur un quart de la ferme des gabelles, les fermiers baillent ... (le
nom est en blanc) six vingt mille livres par an; ladite pice, endosse
des quittances de ce pot de vin pour plusieurs annes, commences en
1655, et signe de tous lesdits fermiers, et trouve parmi les papiers
dudit sieur Fouquet. M. Poncet part demain, accompagn des
mousquetaires, ds le point du jour, pour arriver de bonne heure 
Fontainebleau, o il porte les susdites pices, sur lesquelles je ne
crois pas que l'on puisse dlibrer sans vous, que je prie Dieu de
conserver, etc.

Cette lettre est importante  plus d'un titre: d'abord elle prouve que
la cassette de Saint-Mand contenait en ralit un grand nombre de
lettres trangres aux affaires, et qui furent compltement abandonnes
par les commissaires. Elle tablit ensuite que les autres papiers, qui
pouvaient avoir de l'importance pour la dfense de Fouquet, furent
galement enlevs et livrs  l'homme que l'opinion publique dsignait
comme l'ennemi implacable de l'accus. C'est le commissaire lui-mme qui
en fait la remarque; et, certes, on n'accusera pas ce conseiller d'tat
de partialit pour Fouquet. Ses lettres ne prouveront que trop le
contraire.

Le matre des requtes Poncet revint de Fontainebleau le 27 septembre,
et nous trouvons des dtails sur sa mission dans une lettre que le
conseiller d'tat de la Fosse crivait deux jours aprs au chancelier
Sguier[1113]:

Monseigneur,

M. Poncet arriva devant hier au soir fort tard de Fontainebleau, d'o
il nous rapporta toutes les pices, non-seulement que lui, mais encore
que M. Colbert y avait portes,  l'exception de quelques lettres
missives de femmes, qui n'allant qu' les dcrier et nullement 
l'intrt de l'hrdit ni des cranciers, et ne faisant rien pour
l'accusation ou la justification de l'accus, Sa Majest, par sa bont
ordinaire, a jug  propos de retenir et cacher[1114]. Ledit sieur
Poncet, nous a aussi dit ce que vous, monseigneur, m'avez fait l'honneur
de me mander par la vtre dernire, savoir est que notre procd
jusques ici avait t trouv fort juste et fort bon.

Hier, sur le midi, comme nous continuions de travailler, trois matres
des requtes et un conseiller du parlement vinrent nous remontrer qu'ils
taient cranciers de sommes notables; qu'ils avaient intrt et droit
d'assister  l'inventaire que nous faisions pour prendre garde qu'il ne
se divertit ou dissimult rien de ce qui leur pouvait importer. De quoi
ayant parl  M. Le Tellier, il leur avait dit que notre commission ne
portait point que nous travaillerions sans eux, d'o ils infraient que
le roi les laissait au droit commun, qui non-seulement leur permettait
d'assister  notre inventaire, mais mme les y rendait ncessaires. A
cela, monseigneur, nous leur rpondmes que leurs propositions taient
vritables pour les inventaires ordinaires entre les particuliers et
sujets de Sa Majest, mais que ce que nous faisions tait hors de la
rgle, s'agissant d'affaires d'tat et de l'excution d'un commandement
et d'un ordre du roi pour la recherche des choses qui lui taient
trs-importantes, et qui devaient tre tenues fort secrtes; qu'il tait
le pre commun de tous ses sujets, qui regardait en ceci, comme en
toutes occasions, le repos public et le bien des particuliers, auxquels
il ne serait fait aucun prjudice, Sa Majest ayant choisi des
commissaires d'intgrit connue, et que nous pensions bien qu'y ayant
parmi les cranciers des personnes bien sages et bien fidles  Sadite
Majest, quand elle en aurait agr quelqu'une pour assister  notre
commission, nous en serions fort contents. Aprs quelques rpliques et
dupliques, et avoir fait dner avec nous ces envoys, ils se retirrent
avec beaucoup de civilit et apparence de satisfaction.

En effet, nous trouvons toujours quelque chose qui mrite fort le
secret, comme, entre autres, je trouvai hier une lettre d'une dame qui
ne se nomme point, et qui, faisant une longue intrigue d'amour pour
apparemment quelque fille de la reine[1115], met, entre autres choses,
que _mademoiselle de la Motte survint, qui nous rcita tout ce qui se
passe entre le roi et Madame_. J'ai de la peine et je tremble  vous
crire ceci, et je crus qu'il fallait faire une grande considration sur
cette lettre, que M. Poncet mit  part pour en avertir M. Colbert. Je
sais bien que ce serait une chose  dire plutt par vous  la reine
mre, qui voudrait indubitablement que ladite lettre ft supprime, sans
aller jusqu'au roi.

Nous avons aussi trouv une lettre qui remercie de deux cent mille
livres reues par un homme qui ne se nomme point, sans avoir baill de
quittance, suivant les ordres du surintendant. Il me semble que celui
qui baille la somme est le sieur Pellisson. Je dis _il me semble_; car
je n'oserais pas prendre la plume pour marquer, n'ayant pas la
confidence du temps. Je peux oublier quelque nom, et je sais bien que
vous voulez que j'use de prudence.

M. de Machault, conseiller d'tat, est venu  Paris, o je l'ai vu. Il
m'a montr un projet de commission pour inventorier chez les
secrtaires qui sont en charge. Le surintendant y entra en 1653; il me
semble, sauf votre meilleur avis, qu'il suffisait d'aller jusque-l,
moyennant quoi il n'y aurait rien  rendre quant  prsent au sieur
Catelan, mais seulement  le visiter. Je le trouve en beaucoup de
traits. M. de Machault attend, pour travailler  cela, lorsqu'il aura
parachev chez Boylve[1116].

L'inventaire amenait sans cesse des dcouvertes dont le commissaire
s'empressait de signaler l'intrt au chancelier. Il crivait  Sguier,
le 30 septembre 1661[1117]:

Monseigneur,

Depuis celle que je me suis donn l'honneur de vous crire ce matin,
contenant mes observations du jour d'hier, nous avons travaill et
trouv deux choses ou lettres fort considrables: l'une d'un quidam,
qui donne avis  M. le procureur gnral de ce que la maison qu'il a
achete, proche des Quinze-Vingts, est trop chre d'une moiti, d'autant
que les murailles en ont t perces; que dans les trous ou concavits,
on y a cach des papiers, et que, par aprs, on a repltr lesdites
murailles. Ladite lettre est date du commencement de l'anne courante.
Je sais bien que le sens littral peut tre que le vendeur de la maison
en a tellement affaibli les murs qu'elle est menace de ruine et ne vaut
pas l'argent qu'elle a cot; mais l'ordre de l'criture tant que les
papiers ont t mis, et puis les murailles pltres, cette cache des
papiers ne peut tre des papiers du vendeur.

L'autre lettre est d'une demoiselle, qui met son nom, que nous ne
pouvons connatre. Il a bien quelque apparence de Marie de
Lorraine[1118], et nous voyons que ce nom est de chiffre. Ladite lettre
s'adresse au surintendant en ces mots: _L'ordonnance de dix mille cus
que vous m'avez envoye a t donne comme vous savez. La reine m'a
command de me trouver au bal mercredi, et je n'ai point de perles; si
vous vouliez achever la grce, vous obligeriez, etc._

J'ai relev l'importance de ces lettres, qui sont tombes entre mes
mains, non pas que je sois avide de rechercher le mal de mon prochain;
mais je crois que Dieu me commande de faire connatre au roi la
frntique dissipation de ses finances  la grande foule (oppression)
de son pauvre peuple, qui pourra tre par ci-aprs soulag, et Dieu
moins offens par l'exemple qui se donnera en cette occasion. Lesdites
deux lettres ont t mises  part pour tre envoyes ce soir  M.
Colbert par MM. Poncet et Foucault[1119], et j'ai cru, monseigneur, que
je vous en devais promptement avertir, afin que vous soyez prpar si la
chose vient  vous.

La lecture du projet que Fouquet avait rdig, ds 1657, pour se mettre
en garde contre le cardinal, frappa vivement les commissaires. Le
conseiller d'tat de la Fosse, qui semble avoir eu l'esprit un peu
chimrique, crut mme y apercevoir des desseins encore plus criminels,
un complot contre la vie du cardinal Mazarin. C'est ce qui rsulte d'une
seconde lettre qu'il adresse au chancelier, le 30 septembre 1661:

Monseigneur,

Vous avez vu le papier crit devant le dcs du cardinal Mazarin, de la
main du malheureux, et que M. Poncet nous a rapport, contenant une
instruction  ses affids de ce qu'ils devaient faire en cas de sa
dfaveur, et comme quoi certains gouverneurs se devaient retirer dans
leurs places, et le commandeur de Neuchse tenir la mer, prendre tous
les vaisseaux de nos rades, en faire servir quelques-uns de brlots, et
augmenter ses soldats, et, qu'en l'extrmit de son procs, il fallait
chercher un homme d'entreprise et dtermin pour faire un grand coup.
Ces deux ou trois mots sont rpts, ce me semble. Voici, monseigneur,
ce que vous n'avez pas vu: c'est que, dans le mme cabinet, appel
secret, o tait ce papier, et parmi d'autres papiers considrables, il
s'est trouv un papier ou carton, presque in-folio, fripp, et,
par-dessous, sur les coins, marqu de colle, comme ayant t arrach de
quelque endroit o il avait t attach ou affich. Sur ce papier est un
mchant crayon d'un demi-homme tirant sur le vieillard, avec une barbe
ronde, ayant le ct ouvert et sanglant, comme sans comparaison l'on
reprsente le ct de Jsus; et, vis--vis de cette place, un couteau ou
poignard, dont la pointe sanglante est dresse vers ledit ct, comme si
elle en venait de sortir sans aucune main qui tienne le couteau, et au
bas sont ces mots: _Qui interpretabitur_ (ou quelque autre approchant)
_mercedem accipiet_. Voil une belle nigme  exercer des coliers. Mes
collgues ont cru qu'il fallait jeter cela au feu, comme un papier de
nant, et je ne blme pas leur pense, attendu le bon zle et la grande
capacit avec laquelle ils travaillent, et moi j'ai pens, et insist,
qu'il en devait tre dit un mot au lieu o vous tes. C'est pourquoi M.
Poncet l'a mis  part pour en crire  M. Colbert. Il me semble que cela
pourrait passer[1120] pour un article d'interrogatoire pour les
circonstances. Ce n'est pas que je ne porte compassion aux affligs,
mais je vous dois le rcit de cette histoire.

M. le marquis de Charost et madame sa femme[1121] nous demandent fort
quelques vtements et quelque vaisselle d'argent, marqus de leurs
armes, qui sont dans une chambre qui leur tait affecte. Nous les avons
remis  crire. Nous attendons quelque ordre, et je demeure toujours
inviolablement, etc.

Les dtails sur Saint-Mand et les curiosits que cette maison
renfermait ne sont pas sans intrt, quoique le conseiller de la Fosse y
mle souvent d'tranges apprciations. Il crivait, le 7 octobre, au
chancelier:

Monseigneur,

J'ai oubli de mettre en ma dernire dpche que dans l'une des
chambres de la bibliothque il y a un coffre mdiocre rempli de
mdailles, parmi lesquelles il y en a six vingt-deux d'or, du poids
chacune d'environ une pistole,  l'exception d'une seule, qui peut peser
quatre pistoles: quelques autres desdites mdailles sont d'argent, et le
restant d'icelles de quelques autres moindres matires, et les toutes
peu antiques et peu considrables.

Je ne vous ai pas non plus crit que le jardinier de Saint-Mand, qui
est vtu, log et meubl comme un honnte homme, et que l'on appelle Le
Henriste, est celui,  ce que l'on m'a dit, de tous les domestiques
dudit lieu duquel le sieur Fouquet faisait le plus d'tat, et auquel il
prenait le plus de confiance, nonobstant qu'il ft Allemand, luthrien,
qui a sous lui trois ou quatre serviteurs luthriens, et qui, mme  la
vue de toute sa famille, a perverti et rendu luthrien un catholique qui
servait sous lui. Ajoutez, s'il vous plat,  cela, monseigneur, que le
principal confident dudit sieur Fouquet, pour les affaires importantes,
savoir est le sieur Pellisson, tait calviniste.

Deux cordeliers espagnols, personnes de lettres et de prud'hommie,
tant venus voir la bibliothque, moyennant une lettre ou passe-port de
M. Le Tellier, se sont principalement arrts dans la chambre o sont
les alcorans, les talmuds, les rabbins, et quelques vieux interprtes de
la Bible; et, comme je les ai pris de venir dner avec nous, ils m'ont
fort civilement et religieusement refus, et dit que le livre qu'ils
tenaient et sur lequel ils faisaient des recueils, tait d'un auteur
espagnol qui avait interprt _Vocabula Bibliorum_, et lequel livre ils
n'avaient jamais pu voir en Espagne; et, aprs s'tre arrts cinq ou
six heures dans ladite bibliothque et s'tre un peu promens par le
jardin, ils nous ont affirm, faisant en latin des rflexions morales
sur la chute dudit sieur Fouquet, et frappant leur poitrine pour donner
plus de foi  leur dire que: _Rex Hispaniarum nihil tale habebat_[1122].
Que diraient-ils en visitant la maison de Vaux!

Continuant hier l'inventaire de celle-ci et tant en la cour, qui
s'appelle la _Cour de la mnagerie_, et qui est la cinquime des grandes
cours du logis (je dis la cinquime et non la dernire), d'autant que
toutes lesdites cours sont sur une mme ligne, en face de la principale
entre de la maison, j'y trouvai une chambre remplie d'environ dix-neuf
cents volumes de livres, dont il y avait plus de sept cent soixante
in-folios, tout ceci outre et par-dessus la grande bibliothque, de
laquelle je vous ai ci-devant fait mention. Aprs cela, je vins dans un
appentis ferm  clef, tout rempli de statues, de tables de marbre et de
bronze, et entre autres de deux grands corps gyptiens enbaums et en
momie[1123].

Vous dirai-je, monseigneur, pour vous montrer seulement que le matre
du logis tait _omnium curiositatum explorator_, et non point pour
l'accuser d'aucune mauvaise pense, que j'ai trouv une petite chambre
appele le _Magasin_, remplie de trois grands barils pleins de grenades,
de fer, de fonte, d'environ cinquante pots de grs pleins de poudre et
plis avec de la ficelle, de six mousquets et de beaucoup de plomb plat
et arrondi, et que j'ai trouv dans une autre chambre un muid plein de
poudre  tirer ou  canon.

Nous venons de recevoir la dpche du roi qui nous a ordonn de mettre
tous les papiers inventoris dans un donjon du chteau de Vincennes, et
prendre quelques soldats de la garnison dudit chteau, pour la garde de
cette maison, par subrogation aux gardes du corps, qui y sont malades ou
fatigus. MM. de Lauzon et Poncet sont alls porter la lettre que Sa
Majest crit pour cet effet au commandant dudit chteau, et de l
coucher  Paris, pour tre en ce lieu, o je les attends, demain de bon
matin, afin d'y clore notre inventaire et excuter cet ordre.

Dans une lettre du 16 octobre, le mme conseiller, revenant sur le
projet trouv  Saint-Mand, rappelle que le premier prsident y est
cit: Vous savez peut-tre bien que M. le premier prsident du
parlement de Paris est marqu _cum maximo elogio_ de presque une page
dans le mmoire des confidents de M. Fouquet, disant qu'il lui doit sa
charge, qu'il lui a promis son assistance si fortement qu'il ne faut
point douter qu'il fasse le mauvais et le mutin, et se porte aux
extrmits pour empcher qu'on ne le perscute. Vous pourriez avoir
oubli ceci, et il se peut rencontrer des occasions o il est bon que
vous vous en souveniez. J'honore ledit M. le premier prsident, et je
crois qu'il a t parl de lui contre vrit; mais  toutes fois je vous
rcite cette histoire secrte.

Ailleurs la Fosse donne encore quelques dtails sur divers papiers et
objets que contenait Saint-Mand[1124]: En finissant notre inventaire,
nous avons trouv, parmi des papiers que nous avions cru inutiles, une
cdule ou reconnaissance signe Chanut, portant qu'il a treize mille six
cent trois pistoles, valant cent cinquante et une mille livres,
appartenant  M. Fouquet, surintendant, et qu'il promet rendre; ladite
cdule est date de 1656;

_Item_, les tats de la recette et dpense du domestique dudit sieur
Fouquet, pour l'anne 1657, que nous n'avions pas trouvs parmi les
autres; lesdits tats non signs;

_Item_, deux pistolets gravs sur le fer et orns sur le bois de
figures d'argent si artistement rapportes, et ce nonobstant lesdits
pistolets si lgers et bien  la main, que M. de Lauzon, qui s'entend
aux curiosits, ne s'est pu soler de les admirer;

_Item_, dans la layette de la table du cabinet secret, que nous
n'avions pas encore fait ouvrir, un seul petit livre intitul: l'_cole
des Filles_, imprim  Leyden, si sale, si impudique et infme, que nous
avons cru le devoir faire brler, puisqu'il ne pouvait servir  rien
qu' corrompre les esprits de ceux et celles entre les mains de qui il
serait tomb.

Le maon, qui a conduit le btiment de cette maison, et qui conduit
maintenant ceux du Louvre, interrog par serment s'il savait qu'il y et
ici quelques caches, nous a dclar n'en savoir point et ne croire pas
qu'il y en et qu'une qui n'tait que commence, et dans laquelle nous
ayant conduits, nous n'avons rien trouv, n'tant pas encore ferme.
Elle est dans l'paisseur de la muraille de la troisime vote ou
troisime chemin sous terre, que nous n'avions point encore aperu; et
ce maon nous a dit que l'esprit et l'application du sieur Fouquet, dans
ses btiments, tait d'y pouvoir cheminer partout sous terre et sans
tre vu, et que le prsent btiment de Saint-Mand, avec la
bibliothque, revenait pour le moins  onze cent mille livres, dont le
plus beau, qui est commenc, reste  parachever:

    ...Stant opera interrupta minque
    Murorum ingenies[1125];

qu'il avait ordre de ne faire que des btiments bas et  un seul tage,
de crainte que l'lvation en dplt  Sa Majest; et qu' cette fin,
tout le ct de la couverture de ces btiments qui s'aperoit de
Vincennes n'tait couvert et ne se devait couvrir que de tuiles, et
l'autre ct d'ardoises, de telle sorte que, venant dudit lieu de
Vincennes, l'on ne pense voir que _vilia tuguria_, et, venant du ct de
Conflans, on croit voir une pompeuse ville. Il y faut, pour le moins,
six ou sept mille livres d'entretien par an et davantage, sans qu'il s'y
recueille que fort peu de grain et un peu de sainfoin, le terroir en
tant fort strile.

Nous avons de plus trouv environ onze mille livres en or de diverses
espces, dans une bourse tant dans une bote du cabinet de madame la
surintendante.

Il me semble, monseigneur, que je ne vous ai point encore mand que
nous avons trouv et inventori une lettre signe _Clment_, et adresse
 M. le surintendant, par laquelle celui-l mande  celui-ci qu'il a
dlivr  l'abb de Bruc (que nous croyons tre le frre de madame du
Plessis-Bellire) les deux cent mille livres, sans en prendre de
rcpiss, _suivant votre ordre_, porte ladite lettre.

Enfin nous avons fini notre commission, fait conduire et mettre les
papiers de notre inventaire dans deux coffres bien scells et tiquets
 la premire chambre du premier tage du chteau de Vincennes, de
laquelle chambre nous avons fait mettre la clef entre les mains du
greffier de notre commission, le tout en prsence du commandant du
chteau, nomm le sieur de Montfort, qui va envoyer de ses soldats
relever ceux qui ont gard jusqu'ici la maison de Saint-Mand, aux
chambres de laquelle nous avons appos notre sceau et apport toutes les
prcautions possibles pour la sret d'icelle. M. Poncet ira
incessamment  Fontainebleau, o il vous rcitera le menu de tout, et je
demeurerai ici pour servir  la commission contre les secrtaires du
roi.

Les commissaires n'avaient conserv entre leurs mains que les pices qui
pouvaient tre utiles pour le procs. Mais,  Fontainebleau, la
curiosit avait surtout t frappe par les lettres de femmes dont il a
t plusieurs fois question. L'examen de cette mystrieuse cassette
donna lieu  des bruits scandaleux, et beaucoup de dames de la cour
parurent compromises. Bientt la malignit et la haine aidant, on
inventa des lettres et on fabriqua une prtendue cassette de Fouquet,
qui est reproduite dans les recueils du temps. Cette question est si
intimement lie  l'histoire du surintendant, que nous sommes obligs de
nous y arrter.




CHAPITRE XLI

Cassette de Fouquet trouve  Saint-Mand; nous n'avons pas toutes
les lettres qu'elle renfermait.--Analyse des papiers conservs par
Baluze.--On peut les diviser en cinq catgories: 1 Intrigues
d'amour, billet attribu  madame du Plessis-Bellire; 2 lettres
d'intrigues et d'affaires; 3 rapports d'espions, dtails sur
madame de Navailles, sur Delorme, sur madame d'Asserac, sur une
personne, nomme Montigny, squestre par ordre de Fouquet; 4
demandes d'argent; 5 lettres d'affaires.--L'inventaire de ces
papiers ne rpondit pas  ce qu'attendaient la curiosit et la
malignit des courtisans; ils inventent une fausse cassette de
Fouquet.


Les lettres du conseiller d'tat, que nous avons cites dans le chapitre
prcdent, prouvent que des billets de femmes trouvs  Saint-Mand dans
la cassette de Fouquet furent ports  Fontainebleau et remis au
roi[1126]. Ils ne furent pas renvoys aux commissaires. Que
devinrent-ils? Ici commencent les mystres de cette cassette. Il est
probable que quelques lettres furent dtruites; d'autres, conserves par
Colbert et par son bibliothcaire Baluze, sont parvenues jusqu' nous.
Il est facile d'tablir que nous n'avons pas toutes les correspondances
qui firent alors un si grand bruit. Ainsi madame de Svign s'afflige
que l'on ait trouv de ses lettres dans la cassette de Fouquet: Je
pense, crit-elle  Mnage[1127], que vous savez bien le dplaisir que
j'ai eu d'avoir t trouve dans le nombre de celles qui lui ont crit.
Il est vrai que ce n'tait ni la galanterie ni l'intrt qui m'avait
oblige d'avoir un commerce avec lui. L'on voit clairement que ce
n'tait que pour les affaires de M. de la Trousse; mais cela n'empche
pas que je n'aie t fort touche de voir qu'il les avait mises dans la
cassette de ses poulets, et de me voir nomme parmi celles qui n'ont pas
eu des sentiments si purs que moi. Dans cette occasion, j'ai besoin que
mes amis instruisent ceux qui ne le sont pas. Je vous crois assez
gnreux pour vouloir en dire ce que madame de la Fayette vous
apprendra, et j'ai reu tant d'autres marques de votre amiti, que je ne
fais nulle faon de vous conjurer de me donner encore celle-ci[1128].

Cependant les lettres de madame de Svign, qui furent trouves dans la
cassette de Fouquet, ne font pas partie des papiers que Baluze a
recueillis et qui existent  la Bibliothque impriale. Le conseiller
d'tat de la Fosse, dans une lettre du 30 septembre 1661, parle d'une
lettre signe d'un nom qui paraissait tre celui de Marie de Lorraine
(mademoiselle de Guise), et il indique les principaux passages de cette
lettre. Elle ne se trouve pas non plus dans les papiers de Fouquet
conservs par Baluze. Il faut donc reconnatre que nous sommes loin
d'avoir tous les billets de femme enlevs de Saint-Mand et ports 
Louis XIV.

Quant aux papiers conservs par Baluze, on a dj vu quel usage
l'histoire en peut tirer. J'en ai extrait un grand nombre de documents
authentiques pour composer ces Mmoires de Fouquet pendant les annes
1658, 1659, 1660 et surtout 1661[1129]. Il y a dans cette multitude de
lettres un choix  faire:  ct de lettres de personnages influents,
comme de Lyonne, le marquis de Villequier, madame d'Huxelles, madame du
Plessis-Bellire, le chevalier de Gramont, Vardes, Bonzi, il y a des
rapports de police, des billets d'entremetteuses d'assez bas tage, puis
des projets d'affaires, des demandes d'argent, des sollicitations de
toute nature, quelquefois des avis utiles, souvent des flatteries
intresses. Presque toutes ces lettres sont anonymes, parfois mme les
noms des personnes et des contres ont t altrs pour drouter le
lecteur. C'est seulement par la comparaison des critures et par l'tude
attentive des faits que j'ai russi  en deviner quelques-uns.

Pour terminer ce qui concerne ces papiers de Fouquet, j'ajouterai qu'on
peut y distinguer cinq espces de documents: 1 des correspondances de
femmes qui s'occupent d'intrigues amoureuses; la plupart viennent de
cette femme La Loy qui faisait un ignoble mtier; elles concernent
surtout mesdemoiselles de Menneville et du Fouilloux. Nous en avons
suffisamment parl; il serait aussi inutile que fastidieux d'insister
plus longuement sur cette honteuse correspondance; 2 des lettres o les
intrigues amoureuses et les affaires sont perptuellement mles; on en
a vu un spcimen dans la correspondance de mademoiselle de Trcesson
avec le surintendant[1130]; 3 les rapports d'espions dont Fouquet
cherchait  entourer tous les personnages puissants, afin de pntrer
les secrets du roi, de la reine mre, de Colbert et des ministres; 4
des sollicitations adresses au surintendant des finances par des
personnes de toutes les classes, dont quelques-unes mme occupaient une
haute position, par exemple le chevalier de Gramont et Hugues de Lyonne;
5 enfin des papiers concernant uniquement les affaires publiques ou les
intrts privs de Fouquet.


I

De ces cinq catgories, la premire est, comme je l'ai dj dit, de
beaucoup la plus considrable. Parmi les billets anonymes, que l'on peut
attribuer  des matresses du surintendant, un seul parat crit par
madame du Plessis-Bellire, et encore je n'exprime cette opinion qu'en
hsitant. Le voici: Je pars  la fin, demain, assez incommode, mais ne
sentant point mon mal dans la joie que j'ai dans la pense de vous voir
bientt; je vous en prie, que le jour de mon arrive j'aie cette
satisfaction. Je ne vous puis exprimer l'impatience o j'en suis, et
moi-mme je ne la puis pas trop bien comprendre; mais je sens qu'il ne
serait pas bon que je vous visse la premire fois en crmonie, parce
que ma joie serait trop visible. Adieu, mon cher, je t'aime plus que ma
vie.

Les billets de mademoiselle de Menneville n'ont pas cet accent
passionn. J'en ai cit plusieurs antrieurement[1131]. En voici encore
un dont le ton ne diffre pas beaucoup de celui des prcdents[1132]:
Je suis fort fche de n'avoir pas pu tous ces jours-ci vous aller
voir. Je crois que la personne que vous savez (l'entremetteuse) vous
aura pu dire le chagrin que j'en ai eu, et quoique je me trouve toujours
fort mal, cela ne m'empchera pas d'y aller demain. Je vous dirai les
raisons pourquoi je n'y peux pas aller aujourd'hui. Adieu, bonjour.


II

Quant aux lettres qui prsentent un mlange d'intrigues et d'affaires,
elles sont fort nombreuses. Le surintendant aimait, comme nous l'avons
dj fait remarquer,  se servir de ses matresses pour pntrer les
secrets des cours trangres et s'y faire des cratures: c'tait aussi
par elles qu'il cherchait  connatre les plans de ses ennemis. Une des
personnes qui le prvient des attaques diriges contre lui lui rappelle
qu'elle lui crivait autrefois en encre sympathique[1133]. Ces lettres
ne sont pas moins difficiles  interprter que celles qui viennent de
l'entremetteuse. Les noms y sont souvent dguiss, comme on l'a vu dans
les lettres de mademoiselle de Trcesson, ou chiffrs, comme dans celles
de l'abb de Bonzi sur la cour de Florence. Voici un billet o madame de
Svign semble dsigne, sans tre nomme[1134]. C'est une femme qui
crit  Fouquet: Quand vous serez aussi persuad que je le souhaite du
vritable attachement que j'ai  tous vos intrts, j'aurai peu de chose
au monde  dsirer; mais il faudrait pour cela que je fusse plus
heureuse et que j'eusse quelque occasion importante de vous servir. Je
suis nanmoins fort contente de ce que vous connaissez un peu mes
sentiments dans les rencontres o vous pouvez avoir quelque part. Car je
vous assure que c'est par l seulement que j'y en puis prendre.

La dame que vous vtes l'autre jour m'a paru fort satisfaite de vous;
elle voulait retourner demain vous parler de son affaire; mais je lui ai
fait conseiller d'en donner la commission  quelqu'un de ses amis, ne
croyant pas que des visites si frquentes vous plussent fort par les
consquences qu'on en pourrait tirer. Elle donnera cet emploi 
Pomponne ou  Hacqueville; ni l'un ni l'autre ne savent que j'ai
l'honneur de vous crire.

Pellisson me dit l'autre jour que vous ne seriez pas fch de savoir ce
que l'abb de Mores[1135] aurait jug du mal de M. le cardinal. Si M.
d'pernon vous a vu depuis, je suis persuade qu'il ne vous en aura rien
cel; mais comme je n'en suis pas assure, je vous dirai que de la
manire dont on le traite, il ne croit pas qu'il en puisse rchapper, ni
mme qu'il puisse continuer longtemps les remdes qu'on lui donne.

Brlez ce billet, s'il vous plat, et croyez que je ne vous demanderai
jamais de prcaution quand cela sera bon  quelque chose.

Les circonstances relatives  la maladie de Mazarin que mentionne cette
lettre prouvent qu'elle a d tre crite vers la fin de fvrier ou au
commencement de mars 1661. Quelle est la dame qui connaissait si bien
Pomponne et d'Hacqueville et pouvait les employer auprs de Fouquet pour
ses affaires? Ne serait-ce pas madame de Svign, qui, comme le prouvent
ses lettres, tait lie avec l'un et l'autre et se servait d'eux
habituellement? Quant  l'insinuation malveillante sur la frquence des
visites, elle ne prouverait que de la jalousie, et une jalousie bien peu
fonde; car madame de Svign avait toujours su repousser les attaques
de Fouquet. Elle crivait ds 1655  Bussy-Rabutin[1136]: J'ai toujours
avec lui les mmes prcautions et les mmes craintes, de sorte que cela
retarde notablement les progrs qu'il voudrait faire. Je crois qu'il se
lassera de vouloir recommencer toujours inutilement la mme chose.

Une autre femme, qui dissimule son nom, informait Fouquet des relations
de son frre avec Delorme, son ancien commis, avec un prsident qui
n'est indiqu que par ce titre, et un marquis qui se donne pour favori
du roi, et qui pourrait bien tre le marquis de Vardes. C'est avec
regret, crit-elle  Fouquet[1137], que je vois les vtres et les
miens[1138] dans l'aveuglement au point qu'ils sont, et que je sois
oblige de vous faire connatre leur mauvaise volont. Tant que je n'ai
point vu de chef pour excuter leur entreprise, je n'ai rien dit; mais
quand j'ai su que M. l'abb tait de la partie, j'ai cru qu'il tait
temps de vous avertir, puisque vous m'ordonnez, monseigneur, de vous
mander ce que j'en ai appris: c'est que le prsident, lequel M. l'abb
ne voit jamais chez lui, il le va voir  prsent, et tous les jours ils
se voient et ont de longs entretiens et se donnent des rendez-vous de
temps en temps pour confrer tous trois[1139] ensemble. De plus Delorme
s'assure de toutes parts d'argent et de tous ses amis, afin de se rendre
ncessaire, et ils font courre le bruit parmi les gens d'affaires qu'il
n'y a pas moyen que la surintendance subsiste, s'il ne rentre dans les
affaires; et, ayant commerce avec ceux de la maison de Son minence,
l'on m'a dit que c'tait MM. de Frjus et de Mongaillac et quelques
autres qui devaient faire connatre au cardinal que, si Delorme rentre
dans les affaires, l'on ne manquera point d'argent. Pour le marquis, il
prtend tre favori du roi et dire tout ce qui sera  propos sur ce
chapitre. En attendant, Delorme lui a fait faire quelques affaires et
prt de l'argent. Delorme promet  tous ceux qui sont dans ses intrts
de les faire riches. Voil tout ce que je sais de l'affaire. Si je
pouvais davantage, monseigneur, pour votre service, je le ferais,
n'ayant point de plus forte passion, en reconnaissance de vos bienfaits,
que de vous faire voir que je suis plus que personne,

Votre trs-humble et trs-obissante servante.

Le surintendant avait toujours cherch  se mnager l'appui des nices
de Mazarin. On l'a vu en relation avec la socit d'Olympe Mancini,
comtesse de Soissons[1140], et recevant des avis mystrieux d'un
confident d'Hortense Mancini, duchesse de Mazarin[1141]. Marie Mancini,
qui avait failli devenir reine de France, n'avait pas t oublie, et il
parat que le surintendant avait su se l'attacher solidement,  en juger
par le billet suivant, qu'elle lui crivait le 14 avril 1661, au moment
de partir pour l'Italie[1142]: J'ai reu, monsieur, avec grande joie la
lettre obligeante qu'il vous a plu m'crire. Je vous prie d'tre
persuad que j'aurai toute ma vie la dernire reconnaissance des bonts
que vous m'avez tmoignes. Je vous reconnatrai toujours pour le plus
vritable de mes amis, et en quelque lieu que je sois, comptez toujours
sur moi comme sur la plus affectionne de vos servantes.

MARIE DE MANCINI.


III

Les rapports de police ne manquent pas dans la cassette de Fouquet. On
pourrait ranger dans cette catgorie les lettres de la personne qui
tait en relation avec le confesseur de la reine mre. Il y a d'ailleurs
de vritables rapports de police, qui paraissent maner d'un nomm
Devaux, chef d'une compagnie qu'il entretenait avec l'argent de Fouquet.
Il tait charg de surveiller les ennemis du surintendant et de
recueillir leurs propos. En remuant cette fange, on trouve la trace de
tristes histoires, telles que la squestration d'une personne que ce
Devaux tenait enferme chez lui par ordre de Fouquet. Il faut cependant
se donner le spectacle de ces misres et de cette corruption, si l'on
veut connatre  fond Fouquet et son entourage. C'est ce qui me dcide 
publier quelques-uns de ces rapports. Ils ne sont pas exactement dats.
Cependant la premire lettre est videmment de la fin d'avril 1661, il y
est question de l'hostilit de madame de Navailles contre Fouquet.
Cette dame d'honneur tait charge de veiller sur les filles de la
reine. Comment sa vertu, qui s'opposa aux amours de Louis XIV, ne se
serait-elle pas rvolte des intrigues de Fouquet?

Je sais, crivait l'espion, que M. de Saint-Genis a dit vendredi 29
avril, parlant de M. le procureur gnral, qu'il tait fort satisfait de
lui; mais que sa belle-soeur, madame de Navailles, avait une langue dont
personne ne se pouvait exempter, et qu'elle n'tait pas des amis de M.
le procureur gnral; c'est un homme de foi qui me l'a dit. Si
monseigneur veut savoir son nom, je le lui dirai. Monseigneur ne doit
pas mettre cet article en doute. Cela s'est dit _In vino veritas_.

Monseigneur aura la bont de se souvenir de faire expdier l'ordre du
roi et de m'envoyer cet ordre de ce que je dois faire, tant de mon
dernier mmoire que je lui ai mis en main touchant M. Delorme[1143] que
de celui-ci. Je vais pourtant mon chemin. Pour l'affaire Delorme, je le
fais parler, dont je vous rendrais compte, si n'tait la raison que
monseigneur sait. Jores est le porteur de tous mes billets. Je suis
assez touch de ne le pouvoir faire; je suis au dsespoir d'entendre
tous les jours dire cent sottises; il en faut faire punir un pour
l'exemple. Celui qui est ici dnomm[1144] le mrite bien. Madame
d'Asserac se porte un peu mieux. Elle prit hier un remde; je crois
qu'elle sera saigne du pied aujourd'hui lundi; car son oppression
continue. Je lui ai dit avoir ordre de monseigneur de la voir tous les
jours et de lui mander l'tat de sa sant.

Madame d'Asserac est souvent mentionne dans ses rapports, surtout pour
une affaire mystrieuse: il s'agit d'une personne nomme la Montigny,
qui avait t enleve,  ce qu'il semble, par ordre de madame d'Asserac
et du surintendant, puis enferme  la Bastille, et enfin confie  la
garde de l'espion de Fouquet. Quelle tait la cause de cette
squestration? tait-ce une intrigue d'amour ou une affaire politique?
C'est ce que les lettres n'expliquent pas. Cependant, comme le nom du
cardinal de Retz revient souvent dans les dnonciations, il semble qu'il
y a l quelque intrigue politique. L'espion rapporte d'abord les propos
tenus par les ennemis de Fouquet  l'occasion de cet enlvement:

Le marquis de la Bertche a dit, chez madame des Blrons, qu'il fallait
attendre  pousser l'affaire de la Montigny que vous ne fussiez pas si
bien en cour, et que cela ne pouvait pas aller loin. Ils ont nanmoins
conclu que, si l'on en pouvait avertir le roi et lui dire toutes les
choses comme elles se sont passes, tant de la part de madame d'Asserac
que de vous, de tout le mystre de son existence et de l'intelligence
qui tait entre le cardinal de Retz et les personnes que j'ai nommes,
tout cela ensemble vous branlerait fort dans l'esprit du roi. La dame
des Blrons a dit: Oui; mais qui en parlera? car moi qui avais donn
mon mmoire au Pre confesseur de la reine, il me l'a gard et n'en a
pas parl. En qui se fier? Un gentilhomme gascon, qui est frre d'une
dame qui loge aux Trois-Maures avec madame des Blrons, et qui tait de
ce conseil, dit: Je connais bien des gens, et j'en prsenterai qui ne
sont pas des amis de M. le procureur gnral; surtout je connais M. de
Roquelaure; j'ai une forte intrigue avec lui par des voies que je ne
vous puis dire. Je connais aussi M. de Luxembourg, qui est M. de
Bouteville, et mme toute la maison de M. le Prince. Laissez-moi mnager
cette affaire. Je vous en rendrai compte. Voil ce qu'on m'a confi.

J'ai fait voir ce gentilhomme gascon  mon homme, pour voir si ce n'est
pas celui-l qui allait chez madame de la Roche; mais ce n'est pas lui.

Les ennemis de Fouquet cherchrent  effrayer madame d'Asserac en
rpandant le bruit que cette affaire tait parvenue jusqu' la reine.
Madame d'Asserac m'a dit, crit l'espion, qu'il tait venu un
gentilhomme de M. le grand-matre[1145] la trouver, pour lui dire que le
Pre confesseur avait parl  la reine de cette crature, et que la
reine avait dit: Il faut obliger Bessemot[1146]  la reprsenter. Pour
moi, je rpondrais bien que cela vient de madame des Blrons, qui l'a
fait dire  madame d'Asserac, par cet homme de M. le grand-matre. Quand
le Pre confesseur l'aurait dit, ce que je ne crois pas, la chose serait
secrte et aurait t faite en particulier. Ainsi le confesseur ne
l'aurait pas divulgue ni dite  ce gentilhomme de M. le grand-matre,
qui mme ne le connat pas; mais la dame de bonne volont l'a oblig 
cela.

A ce que je peux connatre par elle-mme, c'est que monseigneur a une
ppinire d'ennemis; tous s'en veulent mler. Monseigneur se souviendra
bien d'une mademoiselle de Mormar qui a t chez lui en sortant de
religion; elle s'est mise dans la galanterie, o quelques gens l'ont
vue, entre autres un M. Tabouret de Turny, qui s'en est empar, non tant
pour l'amour que pour savoir le secret de ce qui se passait chez
monseigneur dans le temps qu'elle y tait, et mme je doute qu'elle
s'est conserv quelque intelligence dans la maison. Le sieur Tabouret en
est encore prsentement saisi, en quelque lieu qu'elle soit. Je le sais
par celui qui lui en a donn la connaissance et  qui elle a dit son
secret; il suffit que monseigneur sache que Tabouret n'est pas dans ses
intrts,  ce que m'a dit cet homme-l. La demoiselle de Mormar a dit
aussi des sottises contre mademoiselle de Frensse (_sic_). Si
monseigneur le dsire savoir, je le lui dirai de bouche. Depuis ma
lettre crite, je sais o demeure ladite demoiselle de Mormar.
Monseigneur n'a qu' ordonner ce qu'il lui plat que l'on sache ou que
l'on fasse sur cet article.

L'espion crit  Fouquet une autre lettre de la maison mme d'une dame
de la Roche, qui tait une des personnes charges de donner avis des
bruits rpandus contre le surintendant. Elle recevait chez elle les
ennemis de Fouquet, encourageait leurs propos et en informait Devaux. Le
gentilhomme gascon mentionn ci-dessus (p. 300-301) retourna chez cette
dame de la Roche. Vendredi dernier, 22 de ce mois, crit l'espion, il a
rcit tout ce que j'ai dj crit. Quoiqu'elle dise qu'il y a tant
parl du cardinal de Retz, qu'elle ne se souvient pas de ce qu'il a dit;
tout cela,  mon sens, n'est rien; car il promet beaucoup, et cependant
il ne lui donne rien. Il lui promet tout et de lui faire sa fortune. Il
continue  la prier de lui garder ce mmoire que lui doit envoyer des
Fros de Guyon, que la Montigny lui a laiss; mais la lettre que j'ai
crite au sieur des Fros, de la part de la Montigny, l'empchera de
l'envoyer,  moins qu'il ne ft parti avant de recevoir ma lettre.

Pour la demoiselle[1147], c'est  l'ordinaire, un peu pire; mais elle
me promet que, ce mois-ci fini, elle fera jour et nuit des cris
horribles, tant que l'on ait mis fin  lui donner tout ce qu'il lui
faut, et qu'on l'ait renvoye chez elle; aprs cela qu'elle ne dira mot.
Sinon, qu'elle ne se soucie de rien; qu'elle fera cent fois pis que ce
qu'elle a fait; c'est en vrit une mchante garde[1148]. Je ferai tout
de mon mieux pour trouver quelque biais pour l'apaiser, en attendant que
mon affaire soit faite. Aprs cela, je ne crains plus rien.

Elle dit que le gentilhomme  qui madame d'Asserac avait donn ordre de
la gouverner, comme elle a t dehors de son pays(?), s'appelle du
Guilie. Au lieu de lui conseiller de ne rien dire, il l'a prie et
sollicite cent fois de tenir bon et de dire le pis qu'elle pourrait
contre M. le surintendant; qu'il fallait qu'elle s'attacht  cela, et
que, si elle lui voulait confier son secret, il lui donnerait de bons
conseils pour faire ses affaires, et mme il lui donnerait de quoi
vivre, et qu'ils feraient tous deux leur affaire. Ledit sieur du Guilie
l'a fort prie de le mettre bien dans l'esprit de M. de Vendme, et de
faire en sorte qu'il pt tre snchal de Lamballe, et qu'il lui
promettait de lui donner avis de tout ce qu'il apprendrait contre elle;
mais aussi qu'elle lui crivit de Paris toutes ses affaires
rciproquement. Voil la fidlit des gens  qui madame d'Asserac s'est
confie. Je n'en vois pas un qui ne l'ait trompe, tous par esprance de
faire leur fortune.

Elle m'a dit aussi que M. de Saint-Georges lui disait: Madame
d'Asserac est bien fine; mais je la tiens  cette heure et M. le
procureur gnral aussi; il ne m'oserait rien dire, car je sais tout ce
que vous avez fait; ils font cas de moi. M. le recteur[1149] avait crit
 madame d'Asserac contre moi; mais,  cette heure, je puis tout faire;
ils ne me diront rien. Je m'en vais tant battre que je les ferai tous
prir.

Elle[1150] dit qu'elle est fche de lui avoir confi toutes choses, et
qu'assurment si l'on dsoblige cet homme-l, il dira tout, ainsi qu'il
a dit qu'il le ferait. L'on peut dire qu'elle a empoisonn tous ceux qui
l'ont approche. Comme c'est un esprit dangereux, ds lors qu'on
l'coute, elle est capable de s'attirer les gens par ses belles
promesses. Elle vous prie de recommander ce placet fortement; elle ne
peut sortir aujourd'hui; ce sera pour un des jours de la semaine. Elle
m'a dit que M. le marchal de la Meilleraye continue sa haine contre
les personnes que vous savez. Elle vous prie de faire que M. du Plessis
offre des fiefs des Rieux le denier 25 (4 p. 100) et le denier 20 (5 p.
100) des domaines. Et elle, si vous le trouvez bon, elle en donnera le
denier 30 (3,33 p. 100) des fiefs, et le denier 25 (4 p. 100) des
domaines. Elle vous prie lui mander si vous ne serez pas fch qu'elle
fasse quelques pas contre M. l'abb votre frre; elle ne l'a pas voulu
faire que vous ne lui ayez mand comme vous tes ensemble.

Elle dit qu'il y a quelques jours, l'cuyer de madame la Princesse et
six autres gentilshommes de M. le Prince disaient tout haut, et
continuent tous les jours  dire mille sottises contre vous, en disant
que l'on n'a jamais vu la France si mal gouverne; que tout est ruin;
que ce sont tous les jours de nouveaux impts; que l'on a retranch tous
les officiers de province; que cela ruine dix mille familles; que l'on
tait plus heureux dans la guerre, et que la guerre de la paix tait
plus fcheuse que la guerre de la guerre, et que c'tait vous qui
faisiez tout cela; et puisque le roi voulait rendre justice  ses
sujets, qu'il devait prendre des anciens officiers du parlement, qui
l'auraient averti de toutes les malversations qui se font dans les
provinces, et tout par un seul homme. Ils disent: Nous sommes cent fois
pis que nous n'tions du temps de Son minence.

Elle dit qu'elle veut reprendre mon htesse en sa garde. J'apprhende
qu'ils ne la gardent  leur ordinaire. Cependant ce serait une affaire
plus fcheuse que l'on ne saurait s'imaginer si elle sort encore
mcontente. Si monseigneur n'y avait intrt, je n'en parlerais pas: la
garde n'en est pas si agrable pour la souhaiter. La dame est enrage
contre elle, parce qu'elle a dit dans le pays qu'il lui est bien ais de
porter des mouchoirs de mise; que cela ne lui cotait rien; que c'tait
M. le procureur gnral qui l'entretenait de tout  Paris. Pour moi,
elle ne m'en a jamais parl; elle ne me dit prsentement rien, sinon
qu'on lui donne du bien et qu'on la renvoie chez elle; qu'elle n'en
parlera jamais et qu'elle ne dira pas un mot de tout ce qui s'est pass,
en lui donnant du bien; car autrement elle ferait pire que jamais.

Dans une autre lettre, il est question d'une tentative d'assassinat
contre le marquis de Crqui, gendre du madame du Plessis-Bellire. Il
ne se peut pas mieux faire que l'on fait pour trouver les gens dont l'on
m'a donn les noms; mais l'affaire a chang trois fois de face depuis
hier. Ils ont voulu assassiner M. de Crqui, et, comme les gens de M. de
Crqui les ont pousss dans la rue Saint-Martin, et mme bless
quelqu'un d'eux, ils se sont retirs,  ce que vient de me dire M. le
prvt de l'le[1151], qui fait fort bien son devoir. Il a appris qu'ils
avaient t ce matin  la Chesse (_sic_), qui est un petit cabaret rue
Saint-Denis, o il dit qu'ils se battront absolument, quoique blesss.
Il avait vu un valet dguis y dlibrer s'il sortirait de Paris ou non;
enfin ils demandrent pour conclusion un homme pour les mener chez M. de
Fonsaldagne (Fuensaldagne)[1152], qui les y conduisit, c'est--dire il
leur montra le logis, et puis ils le renvoyrent. Je ne doute pas qu'ils
n'y soient; mais cela ne nous empche pas de chercher partout. J'envoie
au Bourget et vers Saint-Denis battre l'estrade. C'est M. de la Motte
qui y est avec de vos cavaliers; il y est ds minuit. Enfin il ne se
peut pas prendre plus de prcautions que l'on fait depuis que l'on m'a
mand que c'tait un assassinat fait  M. de Crqui. J'en ai donn avis
 tous les prvts,  qui je n'avais que dit qu'il fallait seulement se
tenir prs de ce colonel. Guisfin fait tout ce que l'on peut faire.
Monseigneur sera averti de ce qui se passera. Vous saurez que l'on a
arrt quatre officiers de M. de Crqui au faubourg Saint-Martin, qui
taient logs au Boisseau, devant Saint-Laurent, qui taient ceux qui se
devaient battre contre les Flamands, qui devaient tre cinq contre cinq.
Je crois que monseigneur saura tout cela. Les gens de M. de
Grandmaison[1153] me viennent de confirmer qu'ils sont chez
l'ambassadeur M. de Fonsaldagne (Fuensaldagne).


IV

Les demandes d'argent adresses au surintendant par des seigneurs et des
dames de la cour sont frquentes. J'ai cit les lettres de Lyonne[1154].
Le chevalier de Gramont crit  Fouquet: Je vous supplie de me vouloir
remettre vingt mille francs; je vous porterai demain le billet. Vardes
s'adressait  madame du Plessis-Bellire pour avoir une audience du
surintendant[1155]: Si vous me fournissiez quelque invention pour
pouvoir voir M. le procureur gnral aujourd'hui, vous seriez, de mon
aveu, la meilleure dame du monde; car j'ai  lui parler de chose qui
presse, et, s'il entre une fois dans ces ftes de Nol, il est perdu
pour moi pour huit jours. Excusez, madame, l'importunit de votre
trs-obissant serviteur.

Madame d'Huxelles faisait aussi payer ses conseils. Elle rclamait une
augmentation de la pension que lui servaient les fermiers des salines du
Dauphin.

Quelquefois les demandes d'argent sont adresses par des _braves_ qui
offrent leur pe  Fouquet. Voici deux lettres d'une orthographe
dtestable; elles viennent d'un pauvre diable de mousquetaire, qui, dans
la premire, tend humblement la main  Fouquet, et qui, dans la seconde,
fait blanc de son pe et se transforme en matamore: Mon bon
matre[1156], je vous dis, il y a quelque temps, que je n'avais point
d'argent. Je n'ai point d'habits, et le tailleur ne me veut point faire
de crdit davantage. Je n'ai point de plume qui soit belle; enfin, je
n'ai rien. J'ai lou une maison; je n'ai, pour tout meuble  la garnir,
que votre portrait. Mon pre ne veut point donner d'argent du tout. Si
vous n'avez la bont de signer cette ordonnance, je cours risque de mal
passer mon hiver; et, si vous le faites, vous me verrez aprs cela fait
tout comme un honnte homme qui ne serait point mousquetaire. On m'a
mis les originaux[1157] entre les mains. Si vous les souhaitez voir, je
les vous montrerai.

Il est probable que Fouquet paya l'ordonnance ou mandat prsent par le
mousquetaire. Ce qui est certain, c'est que, peu de temps aprs, le mme
aventurier crivait une nouvelle lettre qu'il signait. Il y prend un ton
de menace  l'gard d'ennemis rels ou supposs de Fouquet[1158].
Monseigneur et mon bon matre, je suis si fort en colre, que je ne
saurais vous l'avoir dit, de tout ce qui s'est pass ce matin au Palais.
Je ne vous en dis point le dtail, ayant laiss M. le prsident
de.....[1159] avec M. Paschaust, qui vous en allait faire un fidle
rapport. Pour moi, si vous en avez contre quelqu'un[1160], vous n'avez
qu' me le faire savoir, et de quelle manire vous voulez que l'on le
traite, et cela sera promptement fait. S'il faut en emprisonner
quelqu'un ou l'exiler, faites-en moi adresser l'ordre, et je les
promnerai comme il faut et le plus suivant votre intention que je
pourrai. Il ne vous sera besoin que de me le faire savoir, et vous serez
aussi bien obi qu'homme du monde. Mon matre, c'est tout ce que je vous
dirai. Disposez de moi entirement, et croyez que personne n'est autant
que moi, monseigneur et mon bon matre,

Votre trs-humble et trs-obissant serviteur,
RIGHT
CHARNAC.

Si je vous suis utile en quelque chose, je demeure dans la rue du
Chantre, derrire le Louvre.

Quel est ce Charnac qui, de mendiant, s'est transform en spadassin?
Serait-ce le mme personnage que Saint-Simon nous reprsente[1161],
s'inquitant si peu de la proprit d'autrui, et faisant en une nuit
dmolir et reconstruire plus loin la maison d'un paysan qui gnait la
vue de son chteau? Je ne puis que hasarder une conjecture; mais il ne
m'a pas paru sans intrt de montrer, par un exemple, en quels termes
certains _braves_ de l'poque offraient leur pe et leurs services au
surintendant.


V

Quant aux lettres d'affaires, elles sont moins nombreuses que les
autres. Cependant, outre les billets de la main de madame du
Plessis-Bellire et les rponses de Bruant aux lettres de Fouquet, on
peut citer quelques billets de l'vque d'Agde, Louis Fouquet, et les
lettres d'un agent du surintendant pour les affaires d'Amrique.
L'vque d'Agde crivait  son frre, le 22 avril 1661[1162]:

Vos occupations et votre retraite m'empcheront de prendre cong de
vous avant mon dpart.

Avant-hier, qui fut le jour du dpart de M. Le Tellier, il fut de bonne
heure au Palais-Royal, et il y fut fort longtemps avec M. de
Montaigu[1163].

L'on ne parle  Paris que du gouvernement de Touraine[1164], et l'on
fait d'tranges discours sur cette matire. J'ai bien peur que cette
affaire ne laisse une tache  la famille.

En cas qu'il ne se puisse conserver dans la maison, il m'tait venu
dans l'esprit une vue qu'il ne nuira rien de vous mander. Il ne vous en
cotera que la peine de la lire, et peut-tre peut-elle contribuer 
sauver un peu l'honneur, et  la longue assurer le gouvernement.

Il est certain que, si le gouvernement ne peut rester dans la maison,
il est moins honteux qu'il aille  la parent proche de M. d'Aumont que
de passer  des trangers, qui n'auront pas trop t dans nos intrts,
puisqu'ils l'auront demand.

Il est certain que Villequier a de grandes exclusions  l'avoir par son
autre gouvernement; qu'il ne croit pas mme que ce ft votre compte
qu'il l'et. Aprs Villequier, nul parent n'est plus proche de M.
d'Aumont que M. de Mortemart. D'ailleurs il a eu ce mme gouvernement
dj, et le rendit au roi, qui le lui redemanda, et n'en a jamais eu
rcompense[1165].

Ces deux raisons le mettaient si bien en passe et en droit de le
demander et de l'obtenir, que, sans Vivonne, qui, par votre seul
intrt, l'a retenu, il le demandait, et c'est ce qui m'a donn en mon
particulier cette imagination: savoir, si, vous ne le pouvant
conserver, il ne vous serait pas bon de le faire demander par eux, et
pour l'ter aux ennemis, et pour le conserver aux amis de vous et
parents de cette maison. Ils taient cousins germains. Outre que cette
parent est une manire de voile qui couvre un peu l'honneur, c'est que,
comme la vue de ces messieurs va pour le Poitou, o est tout leur bien,
en tout temps et par mille biais on le peut retirer d'eux, et soit dans
l'un, soit dans l'autre poste, c'est une digue  la puissance de la
maison de M. de la Meilleraye, et peut-tre  celle du comte d'Harcourt,
que l'tablissement de celle-l en ce poste.

L'auditeur de M. le Nonce depuis trois mois me presse de savoir s'il
peut esprer d'avoir de l'argent d'un billet dont la copie est
ci-jointe.

M. de Croissi[1166] m'a adress cette lettre ci-jointe pour vous, et
l'abb Elpidio[1167], autrefois agent de Son minence, l'autre paquet.
Il tmoigne une furieuse envie d'tre  vous.

Cette lettre n'est pas sans importance pour l'histoire de Fouquet. Elle
prouve une fois de plus avec quel empressement et quelle avidit le
surintendant cherchait  tendre son influence. Le marquis d'Aumont,
gouverneur de Touraine et beau-pre de Gilles Fouquet, tant mort le 20
avril 1661, le surintendant aurait voulu assurer  son frre le
gouvernement de Touraine; mais le roi s'y opposa, et ce refus parut une
honte et un dsastre pour la famille Fouquet. De l les dolances de
l'vque d'Agde et les combinaisons qu'il imagine pour sortir de ce
mauvais pas. Rien n'indique si le surintendant les adopta; mais ce qui
rsulte de ses papiers, c'est que la famille d'Aumont fit une dmarche
auprs du roi pour obtenir que le gouvernement de Touraine ft conserv
 Gilles Fouquet. C'est Victor d'Aumont, marquis de Villequier, qui
l'annonce au surintendant: Je crois, lui crit-il, que vous aurez
appris comme quoi M. le marchal[1168] et moi avons t ce matin au
Louvre pour faire ce que vous aviez dsir pour vos intrts. Nous avons
eu un dplaisir extrme de n'y arriver pas assez  temps; mais pour
satisfaire  la parole que je vous avais donne de joindre mes
trs-humbles supplications  celles de votre famille, sitt que j'ai
joint le roi, je lui ai parl de la part de toute la ntre pour qu'il
lui plt vous considrer en cette rencontre, et ce avec des termes tels
qu'il faut. Je vous servirai bien sincrement comme j'ai promis 
monsieur votre frre. J'oubliais  vous dire que Roquelaure, le comte du
Lude, Navailles et plusieurs autres ont parl pour eux[1169]. On ne peut
le mieux savoir que je le sais. Je suis tout  vous.

D'AUMONT DE VILLEQUIER.

Il y a ici une personne extrmement de mes amis, qui parle  Sa Majest
avec libert, qui m'a promis de servir dans cette rencontre-ci tant que
je voudrais. Je vous offre encore de lui parler, lui disant que dans
cette rencontre-ci et pas dans une autre, je croyais que votre famille
aussi bien que la mienne, n'auraient jamais d'empressement pour chose
qui lui pt dplaire. J'ai remarqu que le discours que je lui ai fait
ne lui a pas dplu. Il m'a rpondu fort honntement qu'il verrait ce
qu'il aurait  faire. Il y a mille expdients que je ne puis vous crire
qui me paraissent pour faire russir cette affaire pour vous. Si je puis
vous tre utile  quelque chose, ordonnez, commandez.

Nous avons vu[1170] que le surintendant avait de vastes possessions dans
les Antilles. Il avait song  y tablir des colonies et  en exploiter
les denres; mais les intrigues et les plaisirs l'avaient bientt
dtourn de cet utile projet. L'homme qui le reprsentait avec le titre
de gouverneur n'avait que trop suivi son exemple. Un correspondant
anonyme du surintendant l'engage  rappeler ce gouverneur, qu'on ne
dsigne que par les initiales de _Vodr_.

Ce correspondant de Fouquet lui parle de ses intrts en Amrique avec
une franchise et une sagesse qui donnent  sa lettre une certaine
importance[1171]. Il reproche au surintendant de ngliger les avantages
qu'il pourrait retirer du commerce des Antilles et il insiste
principalement sur le danger d'y laisser pour gouverneur un homme d'un
caractre ombrageux, qui nuisait plus  ses intrts qu'il ne les
servait. Il ne faut pas oublier, en lisant cette lettre, que les les de
l'Amrique appartenaient alors  des particuliers et que Louis XIV n'y
avait encore qu'un droit de suzerainet. Le roi donnait l'investiture
par une lettre de cachet, mais la vritable autorit appartenait au
propritaire.

Aprs un court prambule, le correspondant, qui date sa lettre du 7
avril 1661, engage Fouquet  s'occuper de ses possessions d'Amrique.
Un peu plus d'application  vos affaires de del, lui dit-il,
non-seulement y ferait grand bien, mais serait peut-tre cause qu'elles
ne se ruineraient pas, comme elles sont en grand danger, si l'on
continue de les ngliger. Je sais bien que vous tes accabl des
affaires publiques; mais M. Clment et moi pouvons vous soulager en
beaucoup de choses, pourvu que vous ne vous trouviez point importun de
nous donner vos ordres de temps en temps. Pour moi, je me suis abstenu
de vous voir et de vous crire, de crainte de vous tre importun,
quoique je jugeasse ncessaire de le faire.

Si les lettres de cachet eussent t expdies  temps, le sieur de
Vodr. serait  prsent en France, et je ne fais nul doute qu'il
n'accordt tout ce qu'on voudrait, se voyant hors d'esprance de retour
et mme poursuivi pour rendre compte d'un bien dont il a joui depuis
deux ans, outre que dans le besoin on y pourrait ajouter quelque petite
gratification.

Autant que vous avez  prsent de peine  songer  ces affaires
loignes, autant aurez-vous peut-tre quelque jour de satisfaction 
vous y occuper, vu que ces affaires de ngoce, d'tablissement de
colonies et de sucreries, d'aller et de retour continuels de vaisseaux,
de commerce et de correspondance avec toute sorte de nations qui
dpendront de vous, sont communment assez agrables, et c'est pour
cela, pour le moins autant que pour le profit, qu'un plus grand nombre
de personnes que vous ne pouvez croire veulent acheter des les en ces
pays. Je connais plus de six ou sept sortes de gens qui souhaitent de
tout leur coeur de traiter de la Martinique, et je crois qu' cause de
Belle-le et des autres avantages que vous avez, vous pouvez vous
promettre de faire toute autre chose, si vous tes bien servi; mais il
vaudrait mieux abandonner de bonne heure l'entreprise que de la laisser
prir, s'il vous est impossible de vous y appliquer.

Si vous ne faites revenir le sieur de Vodr., vos gens de del auront
bien  souffrir; car il les tient pour suspects et les observe beaucoup.

La faon d'envoyer et de donner les lettres de cachet mriterait qu'on
en concertt un peu les moyens. Il vous est ais d'en obtenir une qui
oblige le sieur de Vodr.  retourner en France et  quitter le
gouvernement incontinent aprs l'avoir reue.

Ces dtails d'affaires ne satisfaisaient pas la curiosit et la
malignit publiques. On aurait voulu plus de scandales, et d'aprs
quelques mots chapps  des indiscrtions l'imagination des courtisans
se donna carrire. Ils inventrent de prtendues lettres d'amour
adresses  Fouquet par des femmes de la cour, dont on citait les noms.
Recueillies avec avidit, conserves par les collecteurs de pices, ces
lettres, inventes ou falsifies, sont parvenues jusqu' nous. Conrat et
Vallant ont pris soin de les transcrire dans leurs papiers[1172], et on
les a reproduites depuis comme des pices authentiques[1173]. Elles
avaient reu une si grande publicit, que le chancelier Sguier crut
ncessaire, au moment o Fouquet allait comparatre devant la Chambre de
justice, de dclarer que ces lettres taient apocryphes, et que l'accus
avait eu raison de se plaindre d'une pareille infamie.




CHAPITRE XLII

--OCTOBRE-DCEMBRE 1661--

Lettres apocryphes attribues  des dames de la cour.--Indignation
que cause la lecture des papiers de Fouquet.--Lettre de Chapelain 
ce sujet.--Plaintes de madame de Svign.--Autres causes de
l'irritation contre Fouquet: misre des provinces atteste par les
lettres de Gui-Patin, les discours du prsident de Lamoignon et les
correspondances des intendants des provinces.--Famine et mortalit
dans l'Orlanais et le Blsois.--Prix excessif des denres en
Basse-Normandie.--Augmentation du nombre des mendiants et des
malades.--Lettre de l'intendant de Rouen sur l'tat misrable de
cette ville et des environs.--Dolances des chevins et dputs de
Marseille.--Ptition adresse au roi par les pauvres de
Paris.--Fouquet et Pellisson sont transfrs d'Angers  Amboise
(1-4 dcembre).--Pellisson est conduit  la Bastille (6-12
dcembre).--Fouquet sjourne  Amboise jusqu'au 25 dcembre.--Il
est transfr  Vincennes.--Imprcations du peuple contre lui.--Il
est enferm au donjon de Vincennes.--D'Artagnan est charg de la
garde de ce chteau et de la personne de Fouquet.


Il faut s'arrter un instant  cette fausse cassette de Fouquet et se
mettre  la place des contemporains qui assistaient  tant de honteuses
rvlations, sans pouvoir toujours distinguer la vrit de la calomnie.
Les femmes du plus haut rang n'taient pas pargnes. Madame de
Valentinois, fille du marchal de Gramont et femme d'un Grimaldi
hritier de la principaut de Monaco, fut des plus maltraites. Elle
avait  la cour une rputation de lgret et d'imptuosit aveugle
dans ses passions. On lui attribua les avances les plus hardies avec
Fouquet. Elle lui aurait crit: Je ne sais plus de quel prtexte me
servir pour vous voir; j'ai pass encore aujourd'hui deux fois
inutilement au-dessous de votre fentre. Donnez-moi un rendez-vous; je
saurai me dfaire de tout le monde pour m'y rendre. J'ai parl  Madame
de la bonne sorte, et je vous puis rpondre d'elle. Je vous ai mnag
une entrevue pour aprs-demain; mais je souhaite qu'elle ne soit pas
comme elle est aujourd'hui; jamais elle n'a paru si aimable; assurment
mes affaires iraient fort mal.

Le frre de madame de Choisy, l'abb Hurault de Betesbat, tait, comme
sa soeur, fort ml aux intrigues de cour; mais c'tait un homme
d'esprit, incapable d'crire au surintendant un billet grossier comme
celui qu'on lui prta: J'ai trouv votre fait aujourd'hui; je sais une
fille belle et jolie et de bon lieu; j'espre que vous l'aurez pour
trois cents pistoles.

J'ai dj cit la lettre apocryphe qu'on imputait  madame Scarron. On
faisait dire  une autre dame, dont le nom n'tait pas indiqu et
restait livr  tous les commentaires des courtisans: Jusqu'ici j'tais
si bien persuade de mes forces que j'aurais dfi toute la terre; mais
j'avoue que la dernire conversation que j'ai eue avec vous m'a charme.
J'ai trouv dans votre entretien mille douceurs,  quoi je ne m'tais
point attendue. Enfin, si je vous rencontre jamais seul, je ne sais pas
ce qui en arrivera.

Mademoiselle de Menneville fut la plus compromise. On crivait de
Fontainebleau[1174]: Vous savez sans doute que le surintendant a eu des
conversations avec mademoiselle de Menneville pour cinquante mille cus;
mais vous ne savez peut-tre pas ce qui l'a convaincue: c'est une lettre
que l'on a trouve dans les papiers dudit surintendant, contenant les
termes ci-dessous: Je compatis  la douleur que vous me tmoignez
d'tre all au voyage de Bretagne sans que nous ayons pu nous voir en
particulier; mais je m'en console aisment, lorsque je pense qu'une
semblable visite et pu nuire  votre sant. Je crains mme que, pour
vous tre trop emport la dernire fois que je vous vis  la
Mivoie[1175], cela n'ait contribu  votre maladie[1176].

On a cit plus haut la lettre relative  mademoiselle de la Vallire, et
que l'on prtendait crite par madame du Plessis-Bellire[1177]. On lui
en prtait une autre d'une grossiret rvoltante[1178]. Vraies ou
fausses, ces pices furent colportes par les curieux et lues
avidement; il en rsulta un scandale effroyable. Mademoiselle de
Menneville fut oblige de quitter la cour et de s'enfermer dans un
couvent, o elle mourut quelques annes plus tard. Les honntes gens
poursuivirent de leur indignation le surintendant, qui, ne se contentant
pas de voler l'argent de l'tat, avait compromis tant de femmes qui
appartenaient  de nobles familles. Nulle part ce sentiment n'est
exprim avec plus de force que dans une lettre de Chapelain. Il crivait
 madame de Svign, qui se plaignait que Fouquet et mis ses lettres
dans sa cassette aux poulets[1179]: Qu'est-ce donc que cela, ma
trs-chre? N'tait-ce pas assez de ruiner l'tat et de rendre le roi
odieux  ses peuples par les charges normes dont ils taient accabls,
et de tourner toutes ses finances en dpenses impudentes et en
acquisitions insolentes qui ne regardaient ni son honneur ni son
service, et au contraire qui allaient  se fortifier contre lui et  lui
dbaucher ses sujets et ses domestiques? Fallait-il encore, pour
surcrot de drglements et de crimes, s'riger un trophe des faveurs,
ou vritables ou apparentes, de la pudeur de tant de femmes de qualit,
et tenir un registre honteux de la communication qu'il avait avec elles,
afin que le naufrage de sa fortune emportt avec lui leur rputation?
Est-ce, je ne dis pas tre honnte homme, comme ses flatteurs, les
Scarron, les Pellisson, les Sapho, et toute la canaille intresse l'ont
tant prn, mais homme seulement de ceux qui ont la moindre lumire et
qui ne font pas profession de brutalit? Je ne me remets point de cette
lchet si scandaleuse, et je n'en serais gure moins irrit contre ce
misrable, quand vous ne vous trouveriez pas dans ses papiers.

Tous les bruits que l'on rpandait, toutes les rvlations que l'on
prtendait tires des papiers du surintendant, taient propres 
augmenter les sentiments d'indignation et d'irritation qui se
manifestaient alors contre lui. Des lettres de cette poque, transcrites
par Vallant[1180], faisaient connatre les mesures prises par Fouquet
pour accrotre sa puissance, et quelques-unes des pensions qu'il
distribuait aux courtisans: On a trouv parmi ses papiers, crivait-on
de Fontainebleau, trois dclarations: l'une du marquis de Crqui, qui
tient la charge de gnral des galres pour un des enfants de M. le
surintendant, quand il sera en ge; la seconde, de M. de Breteuil, par
laquelle il parat que la charge de contrleur gnral des finances est
pour un autre de ses enfants; la troisime, du commandeur de Neuchse,
par laquelle il reconnat que la vice-amiraut est pour un des enfants
dudit surintendant.

Outre cela, on a trouv une liste des pensionnaires: M. de Beaufort a
quarante mille livres; Gramont, Clrembault et un autre marchal de
France, chacun dix mille cus; deux ducs et pairs, la Rochefoucauld et
un autre, dix mille cus.

Au marquis de Gesvres et  un autre capitaine des gardes, vingt-cinq
mille livres;  plusieurs capitaines aux gardes, prsidents et
conseillers du parlement, [des sommes] que quelques-uns font monter 
quatre-vingts [mille livres], et presque  toutes les personnes
considrables de chaque ordre et condition,  plusieurs dames et filles
de la reine, mme jusqu' plusieurs valets de chambre.

La duch de Penthivre, de vingt mille cus de rente, que le sieur
Boislve avait achete, a paru appartenir au surintendant.

Le mmoire de la dpense de Vaux a t trouv monter dj jusqu' huit
millions. On a trouv dans cette maison cinq cents douzaines
d'assiettes, trente-six douzaines et un service d'or massif, et le roi
n'en a point.

Ce fut probablement dans ce moment d'irritation gnrale contre Fouquet
que l'on composa une assez mauvaise pice de vers intitule: _Le
Confiteor de Fouquet_, o le surintendant fait lui-mme l'aveu de toutes
ses fautes[1181].

Ce n'tait pas seulement la cour qui s'indignait des dilapidations de
Fouquet; il s'levait de toutes les provinces, en proie  une effroyable
misre, des plaintes qui taient la plus terrible accusation contre une
administration fastueuse et prodigue. Les critiques de Gui-Patin
pourraient tre regardes comme des boutades d'un frondeur dsappoint,
mais elles sont confirmes par les documents les plus authentiques. Il
crivait, le 5 septembre 1661: Il semble que les gens de bien n'ont que
faire d'attendre du soulagement pour le pauvre peuple; on minute de
nouveaux impts:

         .....Omnia fatis
    In pejus ruere, et retro sublapsa referri[1182].

Enfin les pauvres gens meurent par toute la France, de maladie, de
misre, d'oppressions, de pauvret et de dsespoir: _Eheu_! _nos
miseros! o miseram Gallium_!

Je pense que les Topinamboux sont plus heureux en leur barbarie que ne
sont les paysans de France aujourd'hui: la moisson n'a pas t bonne; le
bl sera encore fort cher toute l'anne.

Le premier prsident Guillaume de Lamoignon s'exprimait avec non moins
d'nergie sur le triste tat de la France en 1661: Les peuples
gmissaient, disait-il, dans toutes les provinces, sous la main de
l'exacteur, et il semblait que toute leur substance et leur propre sang
mme ne pouvaient suffire  la soif ardente des partisans. La misre de
ces pauvres gens est presque dans la dernire extrmit, tant par la
continuation des maux qu'ils ont soufferts depuis si longtemps que par
la chert et la disette presque inoues des deux dernires
annes[1183].

Les calamits dont parle Guillaume de Lamoignon, et qu'il impute  la
rapacit des financiers, n'taient ni inventes, ni mme amplifies par
l'exagration habituelle aux orateurs, et, comme on dit, par les besoins
de la cause. Des documents nombreux et authentiques attestent la misre
profonde de cette poque et en accusent l'normit des impts autant que
l'influence funeste de l'atmosphre. Les calamits du centre de la
France sont vivement retraces dans une lettre adresse par un mdecin
de Blois, M. Bellay, au marquis de Sourdis[1184]: Monseigneur, lui
crit-il, il est vrai que, depuis trente-deux ans que je fais la
mdecine en cette province et en cette ville, je n'ai rien vu qui
approche de la dsolation qui y est, non-seulement  Blois, o il y a
quatre mille pauvres par le reflux des paroisses voisines et par la
propre misre du lieu, mais dans toute la campagne. La disette y est si
grande, que les paysans manquant de pain se jettent sur les charognes,
et aussitt qu'il meurt un cheval ou quelque autre animal, ils le
mangent; et il est sr que dans la paroisse de Cheverny, on a trouv un
homme, sa femme et son enfant morts sans tre malades, et ce ne peut
tre que de faim. Les fivres malignes commencent  s'allumer, et
lorsque le chaleur donnera sur tant d'humidit et de pourriture, ces
misrables, qui manquent dj de force, mourront bien vite, et si Dieu
ne nous assiste extraordinairement, on doit attendre une grande
mortalit. La pauvret est si grande, qu'il y a eu mme un peu d'orge en
un bateau que l'on n'a pas achet, manque d'argent. Nos artisans
meurent de faim, et le bourgeois est incommod  un point, qu'encore
qu'il soit rempli de bonne volont pour assister ces misrables, le
nombre et leur impuissance les empchent de satisfaire  la charit
chrtienne. Je viens d'apprendre qu'on a trouv un enfant  Cheverny qui
s'tait dj mang une main. Ce sont l des choses horribles et qui font
dresser les cheveux.

Ce qui nous donnait en ce pays le moyen de subsister tait le vin; mais
on n'en vend point, et chacun est incommod. On ne le vend point, et on
manque de chevaux pour l'enlever, _ cause des grandes impositions_.
Enfin, monseigneur, il n'est jour que je ne voie de nouveaux malades qui
me donnent une juste crainte de pis, et, si cela continue, je serai
contraint de quitter.

On demande dcharge de la moiti des tailles, et sursance pour l'autre
moiti jusqu'aprs la rcolte, pour les lections[1185] de Blois,
Beaugency, pour la Sologne, Romorantin et Amboise. Le roi a promis  la
reine, sa mre, dcharge pour lesdites lections.

Une lettre date de Caen donne des dtails aussi tristes sur la
situation de la basse Normandie: L'intemprance de l'air, le
drglement des saisons et la strilit des trois dernires annes vous
persuaderont facilement que la misre est extrme, puisque les bls et
les pommes, qui sont la richesse du pays, ayant manqu dans toute la
province, les moins incommods des villages ne boivent que de l'eau et
ne mangent plus qu'un peu de pain ptri avec un peu de lie de cidre.
Les autres ne soutiennent leur vie qu'avec de la bouillie d'avoine et de
sarrasin. Le pot de cidre, qui ne cotait que trois sous, en vaut neuf,
et le boisseau de froment, que l'on avait pour trente sous, se vend
quatre et cinq livres, et celui d'orge soixante sous. L'on peut mme
apprhender avec raison que ces prix n'augmentent de beaucoup,  cause
que l'abondance des pluies a rendu les meilleures terres inutiles, aussi
bien que le dfaut des neiges, qui ne les ont point engraisses, et des
faons et des semailles qu'elles n'ont pu recevoir. Les dbordements des
rivires qui couvrent encore les campagnes passent ici pour des prsages
infaillibles et pour les funestes avant-coureurs d'une trs-fcheuse
anne; et, par une ancienne tradition, les habitants ferment leurs
greniers et leurs celliers lorsque le Bidual, petit ruisseau de mauvais
augure, enfle ses eaux et, mprisant les bornes que la nature lui a
donnes, fait des courses sur ses voisins et leur porte les nouvelles et
les menaces d'une trs-grande strilit. La ncessit est si pressante
et si gnrale, qu'elle s'tend jusqu'aux portes et pntre bien avant
dans les villes. Il y a des paysans,  trois ou quatre lieues de Caen,
qui ne se nourrissent plus que de racines de choux et de lgumes; ce qui
les fait tomber dans une certaine langueur qui ne les quitte qu' la
mort. Et je vous peux assurer qu'il y a des personnes qui ont pass
quatre jours entiers dans cette ville sans avoir eu aucune chose 
manger.

La grande quantit des pauvres a puis la charit et la puissance de
ceux qui avaient accoutum de les soulager. La ville a t contrainte
d'ouvrir les portes du grand hpital, n'ayant plus de quoi fournir  la
subsistance de ceux qui y taient enferms. Les fivres et les flux de
sang ont laiss dans la plupart des villes de cette gnralit des
marques si cruelles de leur pouvoir et de leur violence, qu'elles ont
dpeupl des paroisses tout entires.

La gnralit de Rouen n'tait pas mieux traite que celle de Caen;
tmoin la lettre suivante de l'intendant de Rouen: Il y a une si grande
quantit de pauvres dans la campagne et dans les villes, que le
parlement a donn arrt par lequel il est ordonn aux curs, seigneurs
et principaux habitants des paroisses de s'assembler pour faire mettre
des taxes sur les acres de terre pour la nourriture des pauvres, et, 
l'gard des villes, on fera des taxes sur les bourgeois, afin que chaque
ville et paroisse nourrisse ses pauvres.

Les dolances des chevins et dputs du commerce de Marseille prouvent
que la situation du Midi n'tait pas moins triste[1186]. Elles
constatent que le commerce est surcharg de trs-grandes dettes et n'a
ni les fonds ni les moyens pour les acquitter, se trouvant si ruin, si
abattu, qu'il semble tirer  sa fin. Paris tait aussi en proie  une
misre profonde. Les pauvres adressrent au roi une ptition[1187], o
ils lui reprsentaient que les charits des paroisses ne pouvaient plus
les assister, tant surcharges de malades, d'invalides et
d'orphelins. Les hpitaux taient si pleins qu'ils n'admettaient plus
de pauvres; la campagne, qui devrait fournir du pain aux villes, crie
de toutes parts misricorde, afin qu'on lui en porte. Ce peuple,
mourant de faim et s'adressant au roi dans l'angoisse de la dernire
misre, mrite la sympathie de la postrit  plus juste titre que des
financiers auxquels on faisait expier leurs exactions, et on ne peut
qu'applaudir  l'acte de justice et de rigueur par lequel Louis XIV
inaugura son gouvernement personnel, en ordonnant l'arrestation et le
procs du surintendant.

Aprs avoir t pendant plusieurs mois emprisonn  Angers, Fouquet fut
transfr  Saumur. Ce fut le 1er dcembre 1661 que, sur un ordre du
roi, d'Artagnan conduisit  Saumur Fouquet et Pellisson[1188]. Le second
avait t amen, ds le 22 novembre, de Nantes  Angers. Le 2 dcembre,
d'Artagnan conduisit ses prisonniers au lieu appel la Chapelle-Blanche.
Le 3, ils logrent dans un faubourg de Tours, et, le 4, ils furent
enferms au chteau d'Amboise.

Fouquet y resta jusqu'au 25 dcembre, sous une surveillance svre et
dans une prison dont La Fontaine donne une triste ide. Ce pote, qui
accompagnait son oncle Jannart exil en Limousin, s'arrta au chteau
d'Amboise, peu de temps aprs l'poque o Fouquet y avait t dtenu.
Dans une lettre adresse  sa femme il oppose la tristesse de cette
prison au riant aspect des contres arroses par la Loire: De tout
cela le pauvre M. Fouquet ne put jamais, pendant son sjour, jouir un
petit moment: on avait bouch toutes les fentres de sa chambre, et on
n'y avait laiss qu'un trou par le haut. Je demandai de la voir: triste
plaisir, je vous le confesse, mais enfin je le demandai. Le soldat qui
nous conduisait n'avait pas la clef; au dfaut, je fus longtemps 
considrer la porte et me fis conter la manire dont le prisonnier tait
gard. Je vous en ferais volontiers la description, mais ce souvenir est
trop affligeant.

    Qu'est-il besoin que je retrace
    Une garde au soin non pareil,
    Chambre mure, troite place,
    Quelque peu d'air pour toute grce;
        Jours sans soleil,
        Nuits sans sommeil;
    Trois portes en six pieds d'espace?
    Vous peindre un tel appartement,
    Ce serait attirer vos larmes;
    Je l'ai fait insensiblement:
    Cette plainte a pour moi des charmes.

Sans la nuit on n'et jamais pu m'arracher de cet endroit.

Le 6 dcembre, d'Artagnan remit, sur un ordre du roi, Fouquet, son
mdecin et son valet de chambre  la garde de M. de Talhouet[1189],
enseigne des gardes du corps, et partit d'Amboise pour conduire
Pellisson  la Bastille; le 12 dcembre, Pellisson fut enferm dans
cette prison d'tat, sous la garde de M. de Bessemaux, qui en tait
gouverneur[1190].

Peu de temps aprs, M. de Talhouet reut ordre de conduire Fouquet 
Vincennes. Il en informa immdiatement son prisonnier. Celui-ci parut
d'abord surpris et afflig de cet ordre. Il insista auprs de M. de
Talhouet pour savoir dans quel but on le transfrait dans un lieu voisin
de celui qu'habitait le roi. Ce changement devait-il amliorer sa
position ou la rendre plus fcheuse? M. de Talhouet s'effora de calmer
ses inquitudes et lui adressa quelques paroles d'encouragement.

Ce fut seulement le 25 dcembre que le prisonnier quitta le chteau
d'Amboise. Il fut plac dans un carrosse, o entrrent avec lui Pecquet,
son mdecin; La Valle, son valet de chambre; M. de Talhouet; Batine,
marchal de la compagnie des mousquetaires; Bonin et Blondeau, qui
avaient amen le carrosse  Amboise. Vingt six mousquetaires les
escortaient. Le carrosse traversa Blois et s'arrta 
Saint-Laurent-des-Eaux, o Fouquet coucha. Les tapes suivantes eurent
lieu  Orlans,  Toury,  tampes et  Corbeil. Enfin, le 31 dcembre,
Fouquet arriva  Vincennes. Il aperut, en passant, sa maison de
Saint-Mand, et ne put s'empcher de dire qu'il aimerait mieux prendre 
gauche qu' droite; mais il ajouta que, puisqu'il avait t assez
malheureux pour dplaire au roi, il devait se rsigner et prendre
patience[1191].

On remarqua que, sur toute la route, les populations se montrrent
trs-hostiles  Fouquet. Elles le poursuivaient de leurs injures et de
leurs menaces. Vainement les gardes s'efforaient de les carter, elles
s'acharnaient contre lui, et Fouquet entendit les imprcations dont
elles l'accablaient. Ce qu'il supporta, ajoute le rcit officiel, avec
beaucoup de courage et de rsolution. Dj,  Angers, la mme
irritation avait clat contre le surintendant. Comme d'Artagnan
veillait avec grand soin sur son prisonnier, le peuple s'criait: Ne
craignez pas qu'il s'chappe; nous l'tranglerions plutt de nos mains.
Ce fut d'Artagnan lui-mme qui raconta ce dtail  Olivier
d'Ormesson[1192].

Fouquet fut enferm dans la premire chambre du donjon du chteau de
Vincennes, qu'on garnit, ainsi que les cabinets qui en dpendaient, de
meubles tirs de la maison de Saint-Mand. Pecquet et la Valle, les
fidles serviteurs de Fouquet, continurent de partager sa captivit. M.
de Talhouet tait charg, avec vingt-quatre mousquetaires, de garder
l'intrieur du chteau. M. de Marsac, lieutenant au gouvernement de
Vincennes et capitaine-lieutenant de la compagnie des petits
mousquetaires, devait veiller  la sret des portes et de l'extrieur
du chteau. Cette division des pouvoirs donna lieu  des conflits entre
MM. de Talhouet et de Marsac. Comme ils ne pouvaient s'entendre pour
l'excution des ordres qu'ils avaient reus, le roi rsolut de remettre
 d'Artagnan la garde des prisonniers et lui enjoignit de s'en charger,
le 3 janvier 1662.

Le lendemain, d'Artagnan se rendit au donjon de Vincennes avec cinquante
mousquetaires de sa compagnie et deux marchaux des logis. M. de Marsac
lui remit la garde de la place, et M. de Talhouet remit galement entre
ses mains Fouquet, son mdecin et son valet de chambre. Jusqu'en 1663,
Fouquet resta au donjon de Vincennes; ce fut l que vinrent l'interroger
les commissaires de la Chambre de justice que Louis XIV avait institue
pour prononcer sur son sort. Ce fut de l aussi qu'il adressa  sa femme
le billet suivant dat du 25 janvier 1662: Le roi m'a permis de vous
crire ce mot pour vous adresser ce diamant que je vous supplie de faire
vendre, et du prix en provenant donner un tiers au grand hpital et les
autres deux tiers en autres oeuvres pies, telles que vous jugerez
meilleures, soit  des pauvres honteux, soit  dlivrer des prisonniers,
ou autres emplois semblables; le prix doit tre au moins de quinze mille
francs. Nanmoins, aprs l'avoir fait voir  plusieurs orfvres et
autres personnes qui s'y connaissent, vous en tirerez ce que vous
pourrez; mais il vaut davantage. Je vous prie de donner un reu  M.
d'Artagnan du diamant comme il vous l'a remis entre les mains pour tre
employ en aumnes, afin que vous n'en soyez pas charge.

Je fais tat de prendre demain du quinquina, et ensuite tre quitte de
ma fivre quarte, dont il ne reste plus gure; je vous supplie de prier
Dieu qu'il me donne ce qui m'est ncessaire, et je le conjure de vous
conserver.




CHAPITRE XLIII

--DCEMBRE 1661--

Projet de faire juger Fouquet par une commission de matres des
requtes qu'aurait prside le chancelier.--Ce projet est
abandonn.--Chambre de justice institue pour la rforme des
finances et le jugement de tous les officiers de finance accuss de
prvarication.--Premire sance de la chambre de justice (5
dcembre 1661).--Discours du premier prsident Guillaume de
Lamoignon.--Membres qui composaient la chambre de justice.--Il s'y
forme deux partis:  la tte du premier taient Pierre Sguier,
Poncet, Voysin, Pussort.--Le second est dirig par Guillaume de
Lamoignon.--La conduite de ce magistrat est critique par
Colbert.--Il a pour lui les membres du parlement de Paris et les
matres des requtes Besnard de Rez et Olivier d'Ormesson.


Fouquet, poursuivi par les maldictions publiques, semblait perdu. Le
roi tait dcid,  le livrer  une commission judiciaire et  laisser
excuter la sentence de mort, si, comme on le supposait, le surintendant
tait condamn  la peine capitale[1193]. Ds le mois de septembre, le
chancelier avait reu l'ordre de former un tribunal compos de matres
des requtes et de diriger lui-mme le procs de Fouquet[1194]. Ces
commissions judiciaires n'admettaient pas les formes lentes et
minutieuses des parlements. En quelques jours le procs criminel de
Ricous et Bertaut avait t instruit et jug[1195]; il en aurait t de
mme pour Fouquet. On tait sous l'impression des honteuses rvlations
de sa cassette, et l'indignation publique clatait avec une violence qui
aurait encourag et presque contraint le tribunal  user de la dernire
svrit. Le projet trouv  Saint-Mand pour organiser la guerre civile
n'avait pas encore t prsent comme une pense chimrique  laquelle
on ne devait attacher aucune importance[1196]. Enfin parmi les matres
des requtes dsigns pour former le tribunal, la plupart avaient des
intendances ou dsiraient en obtenir, et ils n'auraient pas hsit 
sacrifier  la vengeance publique le ministre prvaricateur.

Heureusement pour Fouquet, on trouva parmi ses papiers la copie du
mmoire que Colbert avait adress  Mazarin, en 1659, pour la rforme
des finances et la punition de tous ceux qui avaient particip aux
abus[1197]. Colbert embrassait dans son plan tout le systme financier,
et faisait remonter les poursuites  l'anne 1633. Pour donner plus
d'autorit  la chambre de justice, charge de dtails immenses, il
avait propos de la composer de quatre matres des requtes, de
plusieurs prsidents et de quatre conseillers du parlement de Paris, de
deux magistrats des trois autres cours souveraines sigeant  Paris
(Chambre des comptes, Cour des aides et Grand Conseil), et d'un membre
de chacun des parlements de province. Charge de poursuivre tous les
dlits financiers commis dans les provinces depuis vingt-cinq ans, elle
aurait pu instituer des subdlgus qui, en son nom et sous sa
surveillance, eussent tendu leur action sur toutes les parties de la
France. Colbert montra ce mmoire au roi pour lui prouver que, depuis
longtemps, il avait signal les abus et indiqu le remde[1198]. Louis
XIV gota ces ides, et, au lieu d'une commission de matres de requtes
qui et procd sommairement, on institua une Chambre de justice o
dominaient les membres des parlements, accoutums  une procdure
rgulire et solennelle. D'ailleurs la tche impose  cette Chambre de
justice tait si vaste et exigeait des recherches si approfondies, qu'il
tait impossible d'esprer les terminer avant plusieurs annes. C'tait
donner  l'opinion le temps de se calmer et de se modifier, aux amis du
surintendant celui de se reconnatre et de signaler les illgalits des
inventaires. L'enlvement des papiers de Fouquet, dont le conseiller de
la Fosse avait dj montr les inconvnients au chancelier[1199], devint
aux yeux de magistrats consciencieux et formalistes un motif srieux
pour se prononcer en faveur de l'accus, ou du moins pour attnuer la
rigueur des lois.

Les mois de septembre et d'octobre avaient t consacrs aux saisies et
aux inventaires des papiers de Fouquet  Fontainebleau,  Vaux, 
Saint-Mand et  Paris[1200]. Au mois de novembre seulement parut
l'dit royal instituant une Chambre de justice avec les vastes
attributions que nous avons rappeles. Il fut suivi d'une dclaration
qui dsignait les membres de cette Chambre et les investissait du droit
de juger souverainement et en dernier ressort[1201].

Ce ne fut que dans les premiers jours de dcembre 1661 que la Chambre se
runit sous la prsidence du chancelier. On dploya un certain appareil
pour rehausser l'clat de la crmonie. Ds le matin, le lieutenant
criminel et le prvt de l'le-de-France, avec leurs exempts et archers,
avaient pris possession du Palais de Justice[1202]. Le premier prsident
du parlement, Guillaume de Lamoignon, le prsident de Nesmond et quatre
conseillers de la Grand'Chambre, MM. Regnard, Catinat, de Brillac et
Fayet, se rendirent  la salle du conseil, prcds de douze huissiers;
puis arrivrent successivement les matres des requtes Poncet,
Boucherat et Besnard de Rez, le prsident de la Chambre des comptes
Phlypeaux de Pontchartrain, avec deux matres des comptes, de Moussy et
le Bossu-le-Jau; MM. de Baussan et Le Frou, conseillers de la Cour des
aides; Chouart et Pussort, conseillers au Grand Conseil. Lorsque
l'assemble fut runie, le chancelier fit son entre, prcd d'une
dputation qui avait t le recevoir, et accompagn de six conseillers
d'tat, choisis parmi les plus anciens, savoir: MM. Andr d'Ormesson, de
Morangis, de Lezeau, d'Aligre, d'Estampes et de la Margerie.

Comme dans toutes les crmonies de cette nature, il y eut quelques
discussions de prsance; mais elles furent promptement termines.
Lorsque enfin tous les magistrats eurent pris place, le chancelier,
Pierre Sguier, ouvrit la sance et annona que le roi, non content
d'avoir donn la paix  ses peuples, voulait les affranchir de la guerre
intestine dont l'avidit des financiers les affligeait depuis longtemps.
C'tait, ajouta-t-il, pour les magistrats appels  participer  cette
rforme une marque singulire d'honneur et de confiance, et ils devaient
s'estimer heureux d'tre choisis pour cette oeuvre. Ils ne perdraient
jamais de vue cette pense, que, en faisant rgner le roi sur
quelques-uns de ses sujets par la justice, ils le feraient encore mieux
rgner par amour dans le coeur de tous les autres et participeraient au
titre glorieux de restaurateur de son tat.

Le premier prsident rpondit, suivant l'usage,  la harangue du
chancelier. Aprs avoir rappel les calamits qui accablaient le
peuple, opprim par les exacteurs[1203], il continua ainsi: Nous ne
doutons pas, monsieur, que, dans cette premire dignit de l'tat, o
vos mrites vous ont lev et conserv depuis tant d'annes, vous n'ayez
t le premier  connatre et  ressentir trs-vivement ces malheurs.
Nous savons aussi combien le roi a t touch de cette misre gnrale
de son royaume; mais il n'y avait que la paix qui pt donner les moyens
d'apporter les remdes ncessaires  un si grand mal. C'est pourquoi,
aussitt qu'il a plu  Dieu d'en faire natre les occasions, nous avons
vu que ce prince si glorieux s'est arrt de lui-mme au milieu de ses
victoires, et que, s'levant au-dessus de tous les sentiments que la
guerre peut donner  un roi si gnreux et si victorieux, il a montr
qu'il prfrait la qualit de pre du peuple  toute la gloire que les
armes et les conqutes peuvent donner.

Toute la France voit maintenant de quelle sorte ce prince incomparable
s'applique  rparer les ruines qu'elle a souffertes, et, dans les
premiers commencements de la cessation de ses maux, elle ressent dj
les effets de cette bont toute royale qui lui font esprer de jouir
bientt du plus heureux rgne qu'elle ait jamais connu. Mais, entre
toutes les choses qui relvent ses esprances, il n'y en a point qu'elle
considre davantage, et dont elle attende un plus grand secours, que ce
qui se prsente aujourd'hui, c'est--dire l'tablissement d'une Chambre
de justice. On sait combien il y a qu'elle le dsire comme la vritable
consolation de tous ses maux, et comme le seul moyen par lequel, en
tant les biens aux injustes possesseurs qui les ont ravis si
violemment, on puisse les employer pour soulager la misre de ceux
auxquels ils appartiennent trs-lgitimement.

Aussi elle reoit cet tablissement comme un effet singulier, comme une
marque certaine de la sagesse de sa conduite et comme un gage
trs-assur de la dure de son rgne; mais, monsieur, comme tout le
succs de cette affaire dpend du soulagement que le pauvre peuple en
recevra, et que le prince sera la vritable balance avec laquelle on
pourra peser le bien qui en peut revenir  l'tat, et que d'ailleurs la
misre de ces pauvres gens est presque dans la dernire extrmit, tant
par la continuation des maux qu'ils ont soufferts depuis si longtemps
que par la chert et la disette presque inoues des deux dernires
annes, nous vous conjurons de reprsenter de plus en plus au roi ces
grandes considrations, et de seconder, comme vous faites
trs-dignement, les penses bienfaisantes que ce monarque incomparable
conoit incessamment pour les besoins de ses peuples.

Cependant, puisqu'il a plu  Sa Majest de nous choisir pour un si
grand ouvrage, nous pouvons vous dire que, d'un ct, nous lui sommes
trs-particulirement obligs de l'honneur qu'elle nous fait de nous
donner des marques si sensibles de son estime et de sa confiance, et de
l'autre nous nous trouvons en mme temps trs-chargs envers elle par le
devoir de la reconnaissance, et envers le public par les grandes choses
qu'il attend de nous dans une commission si importante.

C'est pourquoi nous emploierons tous nos soins pour y agir d'une
manire digne de l'honneur d'un si grand choix, et pour faire en sorte
que ce prince si bon et si juste connaisse que nous correspondons,
autant qu'il nous est possible, aux grands biens qu'il veut faire, et
que tous ses peuples ressentent au plus tt par le soulagement de leurs
misres, et mme que toute la postrit sache que ce n'est pas en vain
que ce grand roi a rassembl des principaux officiers de toutes les
compagnies de son royaume pour travailler au point le plus important de
la rformation de son tat.

En quoi, monsieur, nous serons principalement anims par les grands
exemples que vous avez donns  tous les magistrats du royaume depuis
que vous en tes le chef, et par ceux encore que nous esprons recevoir
de vous en cette fonction, que nous vous prions d'honorer souvent de
votre prsence.

Vous voulez bien aussi que nous ajoutions un exemple qui ne vous est
pas tranger, c'est celui de M. le prsident Sguier, votre oncle, dont
la mmoire est si prcieuse au Parlement et  tout le public, et qui
s'acquitta si dignement, il y a prs de soixante ans, d'une semblable
commission, que nous penserons toujours  l'imiter et  suivre les
traces de sa vertu.

Aprs le discours du premier prsident, Denis Talon, qui avait t nomm
procureur gnral de la Chambre de justice, se leva et dit qu'il lui
avait t apport, de la part du roi, un dit et une dclaration pour
l'tablissement de cette Chambre, sur lesquels il avait donn ses
conclusions par crit, et il requit qu'il en ft fait lecture  la
Chambre. Pussort lut ces ordonnances et les conclusions du procureur
gnral, qui en demandait l'enregistrement. Denis Talon appuya cet avis
par une harangue d'apparat[1204]. Puis le chancelier consulta
l'assemble, et, aprs avoir recueilli les voix, dclara la Chambre de
justice constitue.

Les lments dont se composait ce tribunal taient, comme nous l'avons
vu, trs-divers, les uns pris dans les parlements (c'tait le plus grand
nombre), les autres dans la Chambre des comptes, la Cour des aides, le
Grand Conseil et parmi les matres des requtes. Voici les noms de ces
magistrats: le chancelier Pierre Sguier, le premier prsident du
parlement de Paris, Guillaume de Lamoignon, qui devait prsider en
l'absence du chancelier, le prsident de Nesmond, le prsident de
Pontchartrain, de la Chambre des comptes; les matres des requtes
Poncet, Olivier d'Ormesson, Boucherat, Voysin et Besnard de Rez; quatre
conseillers de la Grand'Chambre du parlement de Paris, Regnard, Catinat,
de Brillac et Fayet; Massenau, conseiller au parlement de Toulouse;
Francon, du parlement de Grenoble; Du Verdier, du parlement de Bordeaux;
de la Toison, du parlement de Dijon; Le Cormier de Sainte-Hlne, du
parlement de Rouen; Raphelis de Roquesante, du parlement d'Aix; Hrault,
du parlement de Rennes; Nogus, du parlement de Pau; le Tellier de
Louvois[1205], du parlement de Metz; de Moussy et le Bossu-le-Jau, de la
Chambre des comptes de Paris; le Fron et de Baussan, de la Cour des
aides; Chouart et Pussort, du Grand Conseil. La mort ou la retraite de
certains membres amenrent plus tard quelques changements dans la
composition de l'assemble. Ainsi Chouart, conseiller au Grand Conseil,
obtint du roi la permission de se retirer de la Chambre de justice, et
fut remplac par un autre membre de ce tribunal, nomm Cuissotte de
Gisaucourt; le Tellier de Louvois, du parlement de Metz, fit place  un
conseiller au mme parlement, nomm de Ferriol; Francon, du parlement de
Grenoble, tant mort en 1662, eut pour successeur de la Baulme,
conseiller au mme parlement. Enfin le matre des requtes Boucherat se
rcusa pour cause de parent et obtint que la Chambre approuvt les
raisons qu'il fit valoir pour se retirer.

Deux partis ne tardrent pas  se former dans la Chambre et se
prononcrent de plus en plus  mesure que le procs excita plus vivement
les passions: l'un, dirig par le chancelier Sguier, aurait voulu que
l'affaire ft mene rapidement; l'autre, qui avait  sa tte le premier
prsident de Lamoignon, tenait  respecter les formes tablies par les
lois pour assurer une connaissance complte de la vrit et garantir la
libre dfense des accuss. Le chancelier Sguier avait prsid, ds le
temps du cardinal de Richelieu, les commissions judiciaires qui
enlevaient les crimes politiques aux parlements; il avait prononc
l'arrt de mort de Cinq-Mars et d'Auguste de Thou. Vivement attaqu  la
fin du rgne de Louis XIII et signal  la reine Anne d'Autriche comme
un des ennemis qu'elle devait sacrifier, il n'avait conserv sa dignit
de chancelier qu'en se montrant aussi soumis  Mazarin qu' Richelieu.
C'tait d'ailleurs un magistrat savant et d'une capacit prouve; mais
son caractre le rendait odieux. Humble en face des puissants, il se
montrait souvent dur et implacable contre ceux que poursuivait leur
vengeance. Fouquet trouva en lui un juge rigoureux et d'une partialit
dclare. Les matres des requtes Poncet et Voysin suivirent le parti
du chancelier, le premier avec une habile circonspection; le second avec
une ardeur imptueuse. Poncet tait un magistrat estim et qui aspirait
 devenir conseiller d'tat; il mnageait le pouvoir, sans rompre avec
le parlement. Voysin, matre des requtes comme Poncet, et de plus
prvt des marchands de Paris, tait tout dvou  Colbert. Pussort,
oncle de ce ministre, se montra le plus ardent des adversaires de
Fouquet. Saint-Simon a trac de ce magistrat un portrait qui peint tout
 la fois sa rudesse et sa capacit: C'tait, dit-il[1206], un grand
homme sec, d'aucune socit, de dur et difficile accs, un fagot
d'pines, sans amusement et sans dlassement aucun; parmi tout cela
beaucoup de probit, une grande capacit, beaucoup de lumires,
extrmement laborieux, et toujours  la tte de toutes les grandes
commissions du Conseil et de toutes les affaires importantes du
royaume. Ce fut Pussort qui insista avec le plus d'nergie pour que
Fouquet ft condamn  la peine capitale.

Je ne m'arrterai pas sur quelques autres magistrats qui furent domins
et entrans par l'influence du chancelier et de Colbert. Timides et
hsitant entre les deux partis, ils n'ont eu qu'un rle secondaire.
Celui du procureur gnral de la Chambre de justice, Denis Talon, fut
beaucoup plus important. Il tait signal depuis longtemps comme un
adversaire de Fouquet[1207], et Colbert comptait sur son loquence pour
dcider la condamnation du surintendant. Mais Denis Talon fut loin de
justifier dans cette affaire la rputation de capacit qu'il devait 
une ancienne habitude du barreau et peut-tre aussi  un nom illustr
depuis longues annes par les vertus et l'loquence de son pre. Il
tait  cette poque pris de la marchale de l'Hpital. Cette passion
d'un homme de robe pour la veuve d'un capitaine renomm avait excit la
verve satirique des courtisans. On se moqua dans les chansons du temps
de ce grave magistrat transform en Cladon. Voici quelques vers d'une
de ces chansons[1208]:

       Veuve d'un illustre poux,
        Vous nous la donnez bonne,
       Quand vous faites les yeux doux
    A ce grand pdant qui vous _talonne_.

Denis Talon, qui aurait d diriger le procs de manire  viter des
longueurs inutiles, se laissa entraner par un intrigant, nomm Berryer.
Ce commis de Colbert, qui voulait se rendre ncessaire, dcida Talon 
demander un examen dtaill de tous les registres de l'pargne[1209]. De
l d'interminables lenteurs, dont les amis de Fouquet profitrent
habilement. On en rejeta la faute sur le procureur gnral, qui fut
renvoy de la Chambre de justice et remplac par les matres des
requtes Hotman et Chamillart, comme nous le verrons en racontant les
principaux incidents du procs.

Le parti parlementaire, qui contribua si puissamment  sauver Fouquet,
eut d'abord pour chef Guillaume de Lamoignon. Ce magistrat avait d en
grande partie son lvation  Fouquet[1210]. Cependant telle tait sa
rputation d'intgrit et son habilet pour diriger le parlement de
Paris, qu'on ne crut pas pouvoir l'exclure d'une Chambre  laquelle on
voulait donner une grande autorit. Lamoignon, sans laisser souponner
ses intentions, travailla  ramener les esprits en faveur du
surintendant et  jeter de l'odieux sur Colbert et sur les mesures
financires que ce ministre avait adoptes. C'est du moins ce qu'affirme
Colbert dans un mmoire o il retrace la conduite du premier prsident
dans la Chambre de justice[1211]: Le premier effet, dit-il, que cette
mauvaise disposition produisit fut une prodigieuse longueur de cette
affaire. Le premier prsident n'alla jamais qu' onze heures et demie 
la Chambre, en sortant  midi, n'y retournant qu'entre trois et quatre
heures, et en sortant entre cinq et six; joint  cela diverses autres
dmonstrations et publiques et secrtes qu'il fit. Sa Majest connut
clairement que, si elle ne s'appliquait avec soin  faire agir cette
Chambre, elle aurait le dplaisir de la voir s'anantir elle-mme et
continuer sans cesse la dissipation des finances du royaume, puisque les
gens d'affaires et de finances seraient dlivrs de la seule crainte qui
les pouvait retenir.

Colbert rappelle ensuite que, jusqu' la fin du mois de mars 1662, il ne
se passa rien d'important  la Chambre de justice. Comme,  cette
poque, il fut reconnu que le roi n'avait pas retir cent mille livres
de la dernire alination de rentes sur les tailles, qui se montait  un
million, plusieurs membres de la Chambre ouvrirent l'avis d'annuler
cette alination et les contrats auxquels elle avait donn lieu. Leur
opinion fut adopte, malgr l'opposition du premier prsident: ce qui,
ajoute Colbert, lui donna un tel dplaisir, qu'il ne laissa rien
d'intent pour rparer son honneur qu'il croyait tre bless, et
empcher la suite d'un arrt qu'il croyait tre si prjudiciable 
l'tat et au bien public. Il ne manqua pas d'exagrer combien il est
important de ne pas toucher aux rentes de la ville de Paris, disant que
le salut de l'tat en dpend; que tous les mouvements de sdition et de
rvolte avaient t excits par les intresss en ces sortes de rentes;
que toutes les compagnies, tous les grands du royaume, toute la ville de
Paris et mme les provinces avaient les mmes intrts; que la plus
grande partie des familles en subsistait, et qu'un homme qui perd son
pain et celui de ses enfants est capable des dernires extrmits.
Enfin, ne mettant point de diffrence entre les plus fcheux temps des
guerres civiles qui avaient pris leur origine dans sa compagnie et celui
du rgne d'un jeune prince gnreux qui lve son tat sur les principes
de justice dont il ne s'est jamais dparti et tient une conduite qui
donne de l'admiration  tous ses peuples, il pronostiquait les mmes
malheurs que la faiblesse de la plus longue minorit qui et jamais t
dans notre royaume et une infinit d'autres raisons avaient fait
sentir.

Colbert montre ensuite le premier prsident et ses amis critiquant une
des mesures les plus utiles de Louis XIV, la diminution des tailles qui
pesaient principalement sur le peuple. Dj, en 1661, le roi en avait
retranch trois millions. Il diminua encore cet impt d'un million en
mars 1662. Cet arrt, ajoute Colbert, ayant t port sur le bureau de
la Chambre de justice, au lieu de publier et exagrer une si sensible
marque de la bont du roi pour ses peuples, les amis du premier
prsident non-seulement n'en relevrent pas le mrite, mais encore l'on
entendit une voix d'entre eux qui dit que le roi l'tait aujourd'hui et
le remettrait demain.

Guillaume de Lamoignon se montra galement hostile aux mesures adoptes
pour le remboursement des rentes. Ce qui fcha Sa Majest, ajoute
Colbert, et l'obligea enfin, aprs avoir employ jusques alors toute
sorte de bons traitements et de caresses envers le premier prsident, de
lui tmoigner que cette conduite ne lui pouvait plaire et qu'il ferait
bien de la changer; qu'il lui suffisait que Sa Majest ne lui demandt
rien contre ce qu'il disait tre de sa conscience. Mais de se porter
avec tant de chaleur qu'il faisait en se concertant avec ses amis avant
d'aller  la Chambre, il ne pouvait pas bien accorder cette conduite
avec la bonne conscience. Cette mortification fut sensible au premier
prsident, en sorte qu'il fut prs de deux mois sans parler autrement
qu'en disant son avis. Mais Sa Majest ne voulut pas le laisser plus
longtemps en cet tat. Ds la premire occasion o il donna quelque
marque de son zle, le roi le caressa comme auparavant[1212].

Cette opposition mitige et habilement calcule contribuait  augmenter
la popularit de Guillaume de Lamoignon. Il avait de nombreux partisans
dans la Chambre de justice. A leur tte se plaaient les conseillers de
la Grand'Chambre Regnard, Catinat, Brillac et Fayet. Le premier est cit
avec loge dans le _Tableau du parlement_, o la plupart des magistrats
sont apprcis avec peu de bienveillance: Trs-facile, sr, de grande
crance dans sa compagnie; a beaucoup d'honneur et de probit, n'est
nullement intress. Le conseiller Catinat, pre du marchal de France
de ce nom, jouissait galement de l'estime publique: C'est, dit le
_Tableau du parlement_, un homme d'honneur, trs-capable, hors
d'intrts, qui a grande probit et grande crance en la Grand'Chambre,
et est l'un des piliers de M. le premier prsident. Brillac tait aussi
un magistrat intgre et clair. Enfin, le conseiller Fayet est
caractris en ces termes: Homme d'honneur, pieux, sans intrts, d'un
esprit assez lent, mais connaissant les affaires du Palais, estim dans
sa Chambre pour son intgrit; est peu gouvern, n'est ni port pour la
cour ni contre, apportant un temprament raisonnable aux affaires
publiques[1213].

Appuy par quatre magistrats aussi considrs et jouissant lui-mme
d'une haute rputation de science et de probit, le premier prsident ne
tarda pas  exercer une influence considrable dans la Chambre. Les
prsidents de Nesmond et de Pontchartrain taient presque toujours de
son avis, ainsi que les matres des requtes Besnard de Rez et Olivier
d'Ormesson. Je reviendrai sur ce dernier, qui fut nomm rapporteur du
procs, et dont l'avis contribua puissamment  sauver Fouquet. Mais les
dtails que je viens de donner sur la Chambre de justice suffisent pour
montrer que les forces des deux partis se balanaient. Ce serait
toutefois une erreur de croire que l'antagonisme se manifesta ds le
dbut du procs. Il ne se dveloppa que lentement et successivement, 
mesure que les sentiments de piti et de sympathie pour Fouquet
succdrent, dans une partie de l'assemble,  l'indignation et  la
colre qui avaient d'abord clat contre le surintendant.




CHAPITRE XLIV

--1661-1663--

Procs de Fouquet.--Monitoires publis par ordre de la Chambre de
justice (dcembre 1661).--Arrts de prise de corps contre Boylve,
Bruant, Catelan et autres financiers.--Les registres des trsoriers
de l'pargne sont saisis.--Ordre donn  tous ceux qui ont pris 
ferme les impts, depuis 1635,  leurs veuves et hritiers, de
remettre leurs baux  la Chambre de justice.--Le procureur gnral
demande  la Chambre l'autorisation de poursuivre Fouquet comme
principal auteur des abus de l'administration financire (2 mars
1662)--Cette autorisation est accorde, et Fouquet subit un
interrogatoire devant deux commissaires de la Chambre (juin
1662).--Fouquet, aprs avoir protest contre la Chambre, rpond 
l'interrogatoire.--La Chambre dcide qu'il sera jug sur pices; ce
qui entranait des procdures lentes et multiplies.--Sainte-Hlne
et Olivier d'Ormesson sont nomms par le roi rapporteurs du procs
(octobre 1662).--Caractre d'Olivier d'Ormesson.--Le chancelier
Sguier remplace Guillaume de Lamoignon comme prsident de la
Chambre de justice (dcembre 1662).--Sa partialit.--Reproches
qu'il adresse aux rapporteurs.--Longueur du procs inhrent  la
nature de l'affaire.--Ncessit de compulser les registres de
l'pargne et d'en donner communication  l'accus.--Requtes de
rcusation prsentes par Fouquet contre Talon, Pussort, Voysin et
le greffier Foucault; elles sont rejetes (fvrier 1663).--Requte
de Fouquet pour obtenir communication des pices; elle est
accorde.--Les membres de la Chambre de justice sont appels au
Louvre (aot 1663); recommandations que leur adresse le
roi.--Efforts pour gagner Olivier d'Ormesson; conseils que lui
donne Claude Le Pelletier.--Andr d'Ormesson, pre d'Olivier, est
choisi pour remplir les fonctions de chancelier dans la crmonie
du renouvellement de l'alliance des Suisses (novembre 1663).--Talon
est renvoy de la Chambre de justice et remplac par Chamillart.


La Chambre de justice s'occupa, pendant les premiers mois de l'anne
1662, de rechercher les financiers qui devaient tre envelopps dans le
procs de Fouquet. Elle avait fait publier, ds le mois de dcembre
1661, des monitoires dans chaque paroisse de Paris pour menacer
d'excommunication ceux qui ne dnonceraient pas les traitants coupables
de malversations. Des arrts de prise de corps furent lancs contre
Boylve, Bruant, Catelan, Gourville et autres financiers. Les trsoriers
de l'pargne, la Basinire, Jeannin de Castille et Claude de Gungaud
furent dpossds de leurs charges et leurs registres saisis[1214].
Enfin il fut dcid que tous ceux qui, depuis 1635, avaient pris  ferme
les impts, et leurs veuves et hritiers, seraient tenus d'apporter
leurs baux au greffe de la Chambre et de faire connatre les personnes
qui directement ou indirectement avaient t leurs associs ou avaient
reu des pensions sur les fermes[1215]. Ainsi le procs s'tendait de
plus en plus: des subdlgus furent chargs de remplir dans les
provinces les fonctions que la Chambre se rservait  Paris, d'instruire
et mme de juger les procs de finance jusqu' concurrence d'une
certaine somme.

Jusqu'au 3 mars 1662, il ne fut point question de Fouquet; mais  cette
poque le procureur gnral de la Chambre, qui tait encore Denis Talon,
dclara que le dsordre des finances provenait surtout des abus commis
par ce surintendant, et demanda  la Chambre d'en faire informer[1216].
Le matre des requtes Poncet et le conseiller Regnard furent chargs de
cette partie de l'instruction et se rendirent au chteau de Vincennes,
o Fouquet tait enferm (juin 1662). Ils l'interrogrent sur le crime
d'tat dont il tait accus d'aprs le mmoire trouv 
Saint-Mand[1217] et sur les dilapidations qu'on lui reprochait. Avant
de rpondre, Fouquet protesta contre la Chambre de justice et dclara
qu'il ne reconnaissait pour juge que le parlement de Paris. Ces rserves
faites, il rpondit  toutes les questions avec une prsence d'esprit
qui ne l'abandonna jamais pendant le procs, et il demanda que la
Chambre lui accordt le conseil d'un avocat et lui ft remettre ses
papiers, qui lui taient indispensables pour sa dfense[1218].

Comme Fouquet persistait toujours dans son refus de reconnatre la
Chambre, il fut dcid que le procs lui serait fait comme  un
muet[1219], et qu'il serait jug sur pices. Dans ce cas, le procureur
gnral produisait ses rquisitions par crit[1220], et l'accus y
rpondait de la mme manire. On suivit, pour la forme des procdures,
l'avis des prsidents et conseillers du parlement[1221], et l'on
s'engagea dans une voie qui devait entraner des longueurs infinies et
mettre au jour les abus qui avaient t commis dans la saisie et
l'inventaire des pices.

Il fallait, dans ces sortes de procs, qu'un ou plusieurs rapporteurs,
choisis parmi les membres du tribunal, fissent l'analyse de toutes les
productions du procureur gnral et de l'accus, ainsi que de toutes les
requtes qui taient prsentes galement par crit. Le choix des
rapporteurs tait un point fort dlicat; il tait d'une grande
importance de dsigner des magistrats instruits et intgres, capables
d'clairer le tribunal sans se laisser entraner par la passion. Jamais
ces conditions n'avaient paru si ncessaires que dans un procs hriss
de questions de finances, qui avaient t obscurcies  dessein par les
gens d'affaires. Le roi se rserva le choix des rapporteurs. Le 11
octobre 1662, il manda au Louvre le premier prsident, qui, depuis
l'ouverture de la Chambre de justice, en dirigeait les dlibrations, et
lui dclara qu'il avait dsign pour rapporteurs Olivier d'Ormesson,
matre des requtes, et le Cormier de Sainte-Hlne, conseiller au
parlement de Rouen. Guillaume de Lamoignon lui reprsenta que ces juges
taient suspects  la famille Fouquet, qui les avait mme rcuss, mais
sans motiver leur exclusion de manire qu'elle ft approuve par la
Chambre. Malgr ces objections, Louis XIV persista dans le choix qu'il
venait de dclarer[1222], et les rapporteurs entrrent immdiatement en
fonction.

Le Cormier de Sainte-Hlne est peu connu, et son rle dans le procs de
Fouquet n'a qu'une importance secondaire. Docile aux volonts de la
cour, il fut presque toujours en opposition avec Olivier d'Ormesson;
mais il n'avait ni assez de talent ni assez d'autorit dans la Chambre
pour balancer l'influence de ce matre des requtes. Olivier d'Ormesson
tait issu d'une ancienne famille de magistrats[1223]. Son pre, Andr
d'Ormesson, tait doyen du conseil d'tat et un des membres les plus
considrs de ce corps: Olivier, aprs avoir dbut par le parlement,
avait achet, en 1642, une charge de matre des requtes et dployait,
depuis vingt ans, dans l'exercice de fonctions tour  tour judiciaires
et administratives, beaucoup d'application, de zle et de probit. Il
avait t nomm, en 1650, par Mazarin pour remplir, de concert avec
Fouquet, des fonctions analogues  celles d'intendant dans
l'le-de-France[1224]. Plus tard, il fut intendant de Picardie et mrita
l'approbation universelle par la prudence et la fermet de sa conduite.
Il exerait cet emploi lorsqu'il fut choisi pour faire partie de la
Chambre de justice. Il tait, ds cette poque, troitement li avec
Guillaume de Lamoignon, et sa conduite pendant le procs ne fit que
rendre leur union plus intime.

Il importait au roi et  Colbert, qui voulaient que le procs ft
conduit rapidement, de placer  la tte de la Chambre de justice un
magistrat qui tint moins aux formes que le premier prsident. Nous avons
vu d'ailleurs, par le tmoignage mme de Colbert[1225], que Guillaume
de Lamoignon tait souponn de partialit en faveur de Fouquet. Le roi
rsolut de faire prsider la Chambre par le chancelier Sguier, sans
toutefois exclure positivement le premier prsident. Le 11 dcembre
1662, un an environ aprs l'tablissement de la Chambre, le chancelier,
qui n'y avait plus paru depuis la sance d'ouverture, s'y rendit[1226]
et fut reu avec le crmonial ordinaire. Il annona  l'assemble que
le roi lui avait ordonn d'y venir siger chaque jour, et qu'il
obissait avec d'autant plus de plaisir qu'il pourrait ainsi concourir
au bien que la Chambre de justice ferait  l'tat. Le premier prsident
lui rpondit que la Chambre le recevrait toujours avec honneur et que
lui, en son particulier, l'y verrait siger avec beaucoup de joie. Le
premier prsident assista encore  quelques sances pour ne pas paratre
bless de la mesure adopte par le roi, mais peu  peu il se retira,
sous prtexte que les affaires du parlement l'absorbaient tout
entier[1227], et  partir de cette poque ce fut le chancelier qui
dirigea la procdure.

Son attitude n'y fut pas celle d'un magistrat pntr de la gravit de
ses fonctions et observant scrupuleusement les formes de la justice.
Parvenu  la vieillesse[1228], il se plaignait vivement de la longueur
de ce procs, qui, disait-il, durerait plus que lui, et il tmoignait
hautement son impatience[1229]. On vit, dans un des nombreux incidents
de ce vaste procs, le chancelier tenant sur la sellette un malheureux
pour lequel il s'agissait de la vie ou de la mort, le pressant de
questions et ne lui laissant pas le loisir de s'expliquer[1230]. Comme
la plupart des membres de la Chambre murmuraient de cette partialit,
Sguier jeta brusquement au prsident de Nesmond le cahier qui lui
servait pour l'interrogatoire et lui dit de le continuer. Le prsident
s'y refusa. Le chancelier fit alors lire les articles par le rapporteur.
L'interrogatoire achev, il se leva piqu et sans dire mot  personne.
Beaucoup de Messieurs[1231], ajoute Olivier d'Ormesson[1232], me
parurent fort indigns de la conduite de M. le chancelier, qui faisait
connatre son empressement pour plaire  la cour et ne songeait qu'
faire condamner promptement cet homme[1233], sans garder la biensance
d'un juge qui doit couter favorablement un accus et chercher plutt 
le soulager qu' l'accabler.

Les rapporteurs, qui n'abondaient pas dans le sens du chancelier,
n'taient pas  l'abri de ses reproches. Il manifestait son irritation
lorsqu'ils lisaient des pices, qui, selon lui, ne pouvaient servir qu'
faire traner le procs en longueur[1234]. Il s'attaquait surtout 
Olivier d'Ormesson, qu'il ne trouvait pas aussi docile que
Sainte-Hlne; il cherchait  le piquer et  le dconcerter par ses
railleries[1235], et comme il n'y russissait pas, il s'en prenait avec
humeur  l'autre rapporteur qui gardait le silence. Celui-ci ayant
rpondu qu'il n'tait pas ncessaire qu'il parlt, M. le chancelier
rpliqua: _Pourquoi? n'tes-vous pas aussi rapporteur? que ne
parlez-vous_? M. de Sainte-Hlne dit: _Si vous me voulez dispenser
d'tre rapporteur, vous me ferez plaisir_. L'impatience et l'irritation
de Pierre Sguier ne firent que s'accrotre, lorsqu'il vit que le procs
ne tournait pas selon ses dsirs. M. le chancelier tait si irrit, dit
Olivier d'Ormesson[1236], que M. de la Guillaumie lui ayant prsent des
arrts  signer, il en jeta par colre cent soixante-douze dans le feu,
en sorte que maintenant les parties sollicitent pour en faire signer
d'autres.

Malgr la partialit du chancelier, l'affaire tait engage de telle
sorte, qu'elle trana encore pendant deux ans, de dcembre 1662 
dcembre 1664. Cette lenteur tenait  la nature mme de la procdure sur
pices. Il fallait compulser tous les registres de l'pargne et donner
communication  l'accus des nombreuses pices ncessaires pour sa
dfense. Il faut se rappeler, pour comprendre la marche de cette
affaire, ce qu'tait un surintendant et quelle tait l'organisation
financire de l'ancienne monarchie. Le surintendant n'avait pas le
maniement des deniers publics; il se bornait  donner aux trsoriers de
l'pargne les ordres de payement, en les assignant sur des fonds
dtermins, comme les gabelles, les tailles, les aides, etc. Les
intendants et contrleurs des finances secondaient le surintendant dans
ce travail. Les trsoriers de l'pargne, qui avaient reu les fonds
provenant des impts, payaient sur les ordonnances du surintendant; ils
devaient garder ces ordonnances pour leur dcharge et les produire  la
Chambre des comptes. Leurs registres, lorsqu'ils taient bien tenus,
tablissaient la balance des recettes et des dpenses. Ceux des
contrleurs des finances devaient servir  en vrifier l'exactitude.

Rien de plus simple au premier aspect que le mcanisme de cette
administration financire; mais, lorsqu'on l'examine de prs, on voit
que les fraudes taient faciles. Souvent, les assignations donnes par
les surintendants portaient sur des fonds dj puiss, et n'avaient
plus aucune valeur. Elles se vendaient  vil prix  des financiers qui
avaient le crdit de les faire rassigner sur des fonds disponibles, et
qui ralisaient ainsi d'normes bnfices. Ce trafic criminel des
assignations fut un des principaux chefs d'accusation contre Fouquet.

Les emprunts donnaient aussi lieu  des fraudes ruineuses pour l'tat.
Le Trsor tait rduit  emprunter  un taux exorbitant, qui allait 
plus de 30 pour 100; mais comme la Chambre des comptes n'admettait, pour
les emprunts, que le taux lgal du denier 18 (5,55 p. 100), le
surintendant se reconnaissait dbiteur envers les cranciers de l'tat
d'une somme plus considrable que celle qu'il avait reue en ralit. Ce
faux en entranait un autre: il fallait inscrire sur les registres de
l'pargne des dpenses imaginaires pour rtablir la balance entre les
recettes et les dpenses. Comme ces fraudes ne pouvaient avoir lieu que
par la complicit des trsoriers de l'pargne, ils se trouvrent
envelopps, comme nous l'avons dit, dans le procs de Fouquet. Les
registres des contrleurs des finances, o l'on devait inscrire toutes
les sommes reues et dpenses, auraient pu servir  constater les abus;
mais, comme il y avait eu connivence entre le surintendant et les
contrleurs, ces derniers avaient cess d'enregistrer les sommes verses
au Trsor depuis 1654. C'est ce qui rsulte positivement de la
dclaration du contrleur gnral Hervart devant la Chambre de
justice[1237].

Souvent des prts usuraires taient faits au Trsor par les
surintendants et leurs commis sous des noms supposs. Nous avons vu que
Mazarin lui-mme avait augment, par ces avances intresses, son
immense fortune[1238]. Le surintendant Fouquet et ses commis, Bruant,
Gourville et d'autres, ne ngligrent pas ce moyen de s'enrichir.

La ferme des impts tait encore l'occasion de graves abus. Le
surintendant, ses commis, ses matresses exigeaient des fermiers des
impts des sommes considrables, que ceux-ci faisaient payer au peuple.
Mazarin leur en avait donn l'exemple[1239], Fouquet l'imita: il
touchait une pension de cent vingt mille livres sur la ferme des
gabelles; une autre de cent quarante mille livres sur la ferme des
aides; une troisime de quarante mille livres sur les fermiers du
convoi de Bordeaux, qui devaient en outre payer annuellement cent
vingt-cinq mille livres  madame du Plessis-Bellire; dix mille livres 
M. de Crqui, gendre de cette dame; dix mille livres  madame de
Charost, fille de Fouquet, etc. Comment s'tonner de la misre du peuple
et de la pnurie du trsor, lorsque les fermiers, qui pressuraient la
nation et s'enrichissaient de ses sueurs, taient obligs de partager
avec d'avides courtisans le produit de leurs exactions? L'argent, qui
aurait d tre vers dans l'pargne, se perdait dans mille canaux qui
l'interceptaient, et il n'en parvenait au trsor qu'une faible partie.

Quelquefois les surintendants prenaient eux-mmes, sous des noms
supposs, la ferme des impts. On accusait Fouquet de s'tre fait
adjuger, sous le nom de Duch, la ferme du mare d'or, ou impt que
payaient les nouveaux titulaires des offices de judicature et de
finance, avant d'obtenir les provisions de leurs charges. Fouquet avait
encore la ferme des sucres et cires de Rouen. Ces abus, auxquels
participaient un grand nombre de familles, taient souvent rests
impunis, et Fouquet avait t encourag par l'exemple de plusieurs de
ses devanciers. Mais la fermet de Louis XIV, claire par la sagacit
de Colbert, avait djou ses plans, et il avait maintenant  rendre
compte  la Chambre de justice de ses dilapidations.

Toutefois, la constatation des malversations prsentait de graves
difficults. Pour convaincre Fouquet et ses complices, il fallait
compulser les registres de l'pargne, les comparer avec les ordonnances
du surintendant, et chercher  dmler, au milieu de la complication
des comptes, si les billets avaient rellement t pays, ou s'il y
avait eu un trafic criminel des assignations. Il tait galement
ncessaire d'examiner plus de soixante mille pices[1240], qui
concernaient les baux des fermes et les prts faits  l'tat. A ces
difficults, inhrentes aux procs d'appointement ou procs jugs sur
pices, il faut ajouter que Fouquet, ancien procureur gnral du
parlement de Paris, tait assez vers dans la chicane pour faire natre
des incidents qui retardaient le jugement. Il tait d'ailleurs assist
de deux avocats fort habiles, nomms Lhoste et Auzanet.

Ds le mois de dcembre 1662, Fouquet prsenta des requtes de
rcusation contre le procureur gnral Talon, le greffier Foucault, et
deux membres de la Chambre, Voysin et Pussort[1241]. Il fallut que la
Chambre statut sur chacune de ces requtes, ce qui entrana de nouveaux
dlais[1242]. Les requtes furent rejetes; mais on avait atteint le
mois de fvrier 1663, avant que les incidents prliminaires fussent
compltement vids.

Fouquet prsenta,  cette poque, une nouvelle requte pour obtenir
communication de toutes les pices, allguant qu'elles taient
ncessaires pour sa dfense[1243]. Cette demande fit clater la colre
de Pussort, qui ne s'impatientait pas moins que le chancelier de la
lenteur du procs; il parla, dit le _Journal d'Olivier d'Ormesson_,
comme un homme transport et hors de lui. Cependant la majorit de
l'assemble adopta les conclusions d'Olivier d'Ormesson, qui proposait
de communiquer  Fouquet la copie des procs-verbaux de l'pargne, et
les pices qu'il aurait spcialement dsignes[1244].

La cour, qui ne comprenait rien  ces procdures interminables,
commenait  s'en irriter. Le roi se proposait de partir pour la
Lorraine (aot 1663); il manda au Louvre le prsident de Nesmond et les
conseillers du parlement, avec les matres des requtes. Il leur dit
qu'il ne dsirait que la justice, mais qu'il souhaitait une prompte
expdition[1245]. Olivier d'Ormesson fut ensuite appel seul (23 aot).
tant entr dans le cabinet du roi, dit ce magistrat dans son
_Journal_[1246], Je roi me dit qu'il avait t bien aise de me tmoigner
en particulier la satisfaction qu'il avait des services que je rendais;
qu'il ne me recommandait point la justice, sachant que je ne pouvais
avoir d'autres sentiments, mais qu'il souhaitait la diligence. Sur cela,
je lui rpondis que je m'estimais trop heureux que Sa Majest et
agrables mes services, mais que l'expdition et la diligence ne
dpendaient point des rapporteurs. Il me rpliqua: _Je le sais bien;
j'ai donn ordre  ceux qui en ont soin de la faire; ce que je souhaite,
c'est que vous l'apportiez en ce qu'il dpendra de vous_. Aprs quoi, je
pris cong et me retirai. Les membres des parlements de province furent
mands  leur tour, et reurent les mmes recommandations. On remarqua
que Pussort et Gisaucourt, qui avaient tmoign le plus de zle contre
Fouquet, furent mieux accueillis par Louis XIV que les autres membres de
la Chambre de justice[1247]. Pussort surtout fut fort bien trait. Le
roi lui demanda pourquoi il ne le venait point voir, ajoutant qu'il
serait toujours bien reu; il le rappela encore au moment o il sortait.
Les membres de la Chambre des comptes, de Moussy et le Bossu-le-Jau,
reurent un accueil plus froid. Quelques mots du roi leur firent
comprendre qu'il tait bien inform de tout ce qui se passait dans la
Chambre, et qu'il tait peu satisfait de leur conduite.

Dans l'espoir d'acclrer la marche du procs, on s'effora de gagner
Olivier d'Ormesson, et on rsolut de changer le procureur gnral Talon,
dont la ngligence excitait les plaintes les plus vives. M. le
chancelier, crit Olivier d'Ormesson,  la date du 27 aot 1663[1248],
tmoigna beaucoup de chagrin contre M. Talon, disant sur une affaire
particulire, qui ne se jugeait pas faute de conclusions, qu'il ne
s'tonnait pas de cela, et que l'on manquait  bien d'autres choses.

Quant  Olivier d'Ormesson, il avait t bless en plusieurs
circonstances par Pussort, qui ne savait ni modrer son humeur ni
dissimuler ses sentiments. Sainte-Hlne, chercha  les rconcilier. Il
vint, dit d'Ormesson[1249], me tmoigner, de la part de M. Pussort,
qu'il tait bien fch; qu'il avait toute estime pour moi, et mille
civilits. Olivier d'Ormesson rpondit trs-froidement  ces avances.
Je suis bien aise, ajoute-t-il dans son Journal[1250], de l'incivilit
de M. Pussort, parce que, s'il et saisi cette occasion pour me faire
plaisir, insensiblement j'eusse pris quelque petit engagement, et je
leur aurais donn un avantage sur moi; je suis fort aise de ne leur
avoir aucune obligation pour conserver ma libert. Ce passage suffit
pour montrer  quel point taient dj diviss les deux partis que nous
avons signals dans la Chambre.

Cependant les ministres ne dsespraient pas encore de gagner Olivier
d'Ormesson. Le Tellier lui fit parler par Claude le Pelletier, qui tait
alors conseiller d'tat, et qui devint dans la suite contrleur gnral
des finances[1251]. Le Pelletier engagea vivement Olivier d'Ormesson 
se mnager dans cette affaire dlicate, et  ne pas s'exposer au
ressentiment de Colbert. En mme temps, la cour rservait  Andr
d'Ormesson, pre d'Olivier, un rle important dans la crmonie du
renouvellement de l'alliance avec les Suisses, qui eut lieu au mois de
novembre 1665. Les ambassadeurs des cantons venaient d'arriver, et,
aprs avoir fait  Paris leur entre solennelle[1252], ils se rendirent
 la cathdrale pour jurer le renouvellement des traits en prsence du
roi. Andr d'Ormesson fut choisi par Louis XIV pour remplir dans cette
circonstance les fonctions de chancelier, en l'absence de Sguier,
retenu par la maladie. Ce fut lui qui rpondit  la harangue des
Suisses, et lut la formule du serment que chacun des ambassadeurs prta,
la main sur l'vangile. Le roi pronona ensuite le mme serment, et,
avant de se retirer, tmoigna beaucoup de bienveillance et de
satisfaction  Andr d'Ormesson[1253]. Le lendemain, 19 novembre, ce
vieillard alla remercier Louis XIV, fut accueilli avec les mmes
prvenances, et reut de Colbert une mdaille d'or destine  perptuer
le souvenir de cette crmonie[1254].

En mme temps que le roi flattait la famille d'Ormesson, il changeait le
procureur gnral de la Chambre, que l'on accusait de n'avoir pas su
diriger la procdure. Le 26 novembre, Colbert dclara  Denis Talon que,
les affaires du parlement exigeant sa prsence, le roi le dispensait du
service de la Chambre de justice. On le remplaa par deux matres des
requtes, Hotman et Chamillart[1255]. Le second fut spcialement charg
de suivre le procs de Fouquet[1256]. La cour esprait que le zle et
l'application de Chamillart, qui pourrait concentrer tous ses soins sur
une seule affaire, en hteraient la solution.




CHAPITRE XLV

--1664--

Suite du procs de Fouquet.--Olivier d'Ormesson repousse les
avances de Chamillart.--Requtes prsentes par Fouquet contre le
chancelier et contre l'inventaire fait aprs la saisie de ses
papiers (janvier 1661).--Olivier d'Ormesson fait la vrification
des procs-verbaux de l'pargne  la Bastille, o avait t
transfr Fouquet.--Travail assidu de l'accus.--Presses
clandestines qui reproduisent ses _Dfenses_.--Lenteur de la
procdure.--Plaintes du chancelier contre Olivier
d'Ormesson.--Rponse de ce dernier.--Impatience de
Pussort.--L'opinion publique commence  se prononcer en faveur de
Fouquet.--Turenne dclare que l'on a fait la corde trop grosse pour
pouvoir l'trangler.--Assiduit et exactitude d'Olivier d'Ormesson
dans l'accomplissement de ses devoirs (janvier-juillet 1664).--Il
est priv de l'intendance du Soissonnais et de la
Picardie.--Violence de Colbert.--Modration de le Tellier.--Colbert
vient se plaindre au pre d'Olivier d'Ormesson de la conduite de
son fils; rponse d'Andr d'Ormesson.--On blme gnralement cette
dmarche de Colbert.--La Chambre de justice est transfre 
Fontainebleau (juin 1664), et Fouquet enferm  Moret.--On
restreint ses relations avec ses avocats  deux communications par
semaine.--Fouquet prsente  ce sujet une requte  la
Chambre.--Elle est renvoye au roi.--Paroles adresses par Louis
XIV aux rapporteurs.--La requte de Fouquet est rejete.--Il en
prsente une nouvelle pour rcuser Pussort et Voysin.--Colbert s'en
plaint vivement--Le Tellier sollicite, par ordre du roi, plusieurs
membres de la Chambre de justice.--La requte est rejete.--Fermet
d'Olivier d'Ormesson.--L'instruction du procs est termine
novembre 1664.


Le nouveau procureur gnral, Chamillart, fit des avances  Olivier
d'Ormesson et chercha  s'entendre avec lui sur la conduite du
procs[1257]; mais le rapporteur refusa de prendre aucun engagement et
continua de garder l'indpendance et la dignit de son caractre. Le
mois de janvier 1664 fut rempli tout entier par des incidents que
faisait natre Fouquet pour retarder le jugement. Il prsenta deux
requtes, l'une de rcusation contre le chancelier, l'autre
d'inscription de faux contre les saisies et inventaires qui avaient
suivi son arrestation. La requte contre le chancelier ne fut pas
admise; le conseil du roi dclara que cet officier de la couronne ne
pouvait pas tre rcus[1258]. Quant  l'inscription de faux, elle
soulevait de graves questions et touchait  des irrgularits que nous
avons dj signales[1259], et qui devaient contribuer puissamment 
sauver Fouquet. Outre l'enlvement des papiers, il y avait eu de
vritables falsifications de pices dans l'inventaire rdig par un des
commis de Colbert nomm Berryer, et sign par Pussort et Voysin, tous
deux membres de la Chambre de justice[1260]. Les deux juges furent
maintenus, malgr les allgations de Fouquet; mais ces faits, rpandus
par les amis du surintendant, eurent un grand retentissement dans le
public, qui commena  s'intresser  Fouquet. On prtendait qu'on
n'avait pas seulement altr les pices du procs qui pouvaient servir 
sa dfense, mais que l'on avait suborn des tmoins pour dposer contre
lui[1261].

Cependant Olivier d'Ormesson avait t charg de faire, en prsence de
Fouquet, du procureur gnral de la Chambre et du greffier Joseph
Foucault, la vrification des procs-verbaux des registres de l'pargne,
travail long et minutieux, que rendaient encore plus pnible les
discussions qui s'levaient sans cesse entre Chamillart et Fouquet. Ce
dernier avait t transfr de Vincennes  la Bastille ds le 18 juin
1663; il y tait toujours plac sous la garde de d'Artagnan. Le
gouverneur de la Bastille, Bessemaux, avait t autrefois en relation
troite avec le surintendant, et les lettres qu'il lui adressait  cette
poque contenaient des protestations de dvouement absolu: Croyez,
disait-il  Fouquet[1262], que je suis  l'preuve de tout pour vous et
plus que personne du monde. Et il signait: Votre trs-humble,
trs-obissant et _trs-fidle_ serviteur. On s'tonnerait que ce mme
Bessemaux et t maintenu comme gouverneur de la Bastille  l'poque o
le surintendant y fut enferm, si d'Artagnan et ses mousquetaires
n'avaient pas veill  ses cts.

Pendant six mois, Olivier d'Ormesson se rendit matin et soir  la
Bastille et travailla  la vrification des procs-verbaux de l'pargne.
Il s'y mit directement en rapport avec Fouquet, et il a pris soin de
noter dans son Journal tous les dtails relatifs au prisonnier. Il le
trouva peu chang[1263], sinon qu'il tait plus gras, les yeux battus et
le teint bilieux. Fouquet montra son logement  Olivier d'Ormesson, les
oiseaux qu'il nourrissait dans le coin d'une tour, ses livres, ses
papiers, ses critures sur le procs. Il n'avait pas t donn une seule
pice qu'il ne l'et lui-mme compose. Aprs l'avoir crite, il la
faisait copier par son mdecin Pecquet; puis il la relisait, la
corrigeait et la faisait recopier au dehors[1264]. Ce que Fouquet ne dit
pas  Olivier d'Ormesson, c'est que sa femme et sa mre, qui, pendant
tout le procs, montrrent un zle admirable pour le seconder, avaient
plusieurs presses o les dfenses de l'accus taient imprimes
clandestinement. On en saisit une qui tait tablie vis--vis l'hospice
des Incurables, et les ouvriers furent envoys  la Bastille; mais
madame Fouquet en avait trois autres: une  Montreuil, une seconde au
faubourg Saint-Antoine et la troisime en Champagne, 
Nogent-l'Artaud[1265]. Elles chapprent  toutes les recherches des
agents de Colbert et rpandirent en grand nombre les pices qui
pouvaient contribuer  ramener l'opinion publique en faveur de Fouquet.
L'accus se dfendait d'ailleurs avec habilet et faisait preuve, dans
ses discussions avec Chamillart, de beaucoup d'adresse et de prsence
d'esprit.

Malgr le zle et l'assiduit d'Olivier d'Ormesson, qui consacrait
toutes ses journes  la vrification des procs-verbaux de l'pargne,
ce travail avanait lentement. Il fallait, aprs chaque sance, rendre
compte du rsultat  la Chambre de justice; c'tait la consquence de
l'arrt qui avait dcid que Fouquet serait jug sur pices ou, comme on
disait alors, par appointement. Le chancelier ne cessait de se plaindre
des longueurs de cette procdure, allguant que, si l'on coutait
toujours l'accus, on ne finirait jamais[1266]. Il blma la conduite
d'Olivier d'Ormesson[1267] avec une aigreur qui mut ce magistrat,
malgr la modration de son caractre. Il prit la parole et rpondit au
chancelier: Monsieur, vous savez bien que, lorsque l'on a dsir que
j'excutasse l'arrt[1268], voyant M. de Sainte-Hlne hors d'tat de
venir  la Bastille[1269], j'ai pri que vous voulussiez nommer un autre
de Messieurs pour travailler avec moi, non pas que je me dfiasse de mon
coeur, mais de mes lumires et de ma connaissance, et parce que je me
croyais oblig d'tre plus rserv  cause de la qualit de
rapporteur[1270]. Olivier d'Ormesson avoue que, malgr son calme
habituel, il tait irrit des attaques perptuelles de Sguier. Je dis
 plusieurs de la Chambre, ajoute-t-il, que je n'aimais pas qu'on me
donnt le fouet tous les matins, et que M. le chancelier tait une
manire de correcteur que je ne souffrirais pas[1271].

Pussort ne manifestait pas moins d'impatience que Sguier. Il
soupirait, se fchait, grondait contre la longueur du procs et s'en
prenait  tout le monde[1272]. Ces incidents, que la malveillance
exagrait, taient avidement recueillis par les amis de Fouquet. On
avait rveill les vieilles haines contre le chancelier, ce Pierrot
dguis en Tartufe, comme l'appelait Arnauld d'Andilly. Pussort tait
accus d'une partie des rformes de son neveu Colbert, rformes qui
blessaient de nombreux intrts et lui suscitaient des ennemis. On
opposait  la passion et  la violence de ces juges la conduite de
Fouquet, sa patience, sa rsignation. D'Artagnan lui-mme faisait
l'loge de son prisonnier. Il me dit, raconte Olivier d'Ormesson[1273],
que M. Fouquet avait t d'abord trois semaines fort inquiet et tonn,
mais que, son esprit s'tant calm, il s'tait fort possd depuis et
s'tait mis dans une grande dvotion; qu'il jenait toutes les semaines
le mercredi et le vendredi, et, outre ce, le samedi au pain et  l'eau;
qu'il se levait avant sept heures, faisait sa prire et aprs
travaillait jusqu' neuf heures; qu'il entendait ensuite la messe; que
son conseil[1274] venait tous les jours  dix heures et sortait  midi;
qu'il dnait, puis travaillait et ne se couchait qu' onze heures.
Pecquet, son mdecin, me dit qu'il avait pens mourir  Angers de la
fivre triple-quarte. Fouquet avait compos dans sa prison, outre ses
_Dfenses_, les _Heures de la Conception de Notre-Dame_ et traduit un
psaume[1275].

Aux sentiments de compassion qu'inspiraient naturellement le malheur et
la rsignation d'un ministre nagure si puissant venait se joindre
l'indignation contre les faussaires. Le travail patient et consciencieux
d'Olivier d'Ormesson faisait ressortir leurs fraudes; lui-mme l'affirme
dans son Journal[1276]: Je trouvai sept ou huit lignes du procs-verbal
entirement fausses, n'y ayant rien de semblable dans les
registres[1277], et je ne puis comprendre comment on peut inventer des
choses qui ne sont point et les rapporter comme si elles taient. La
Chambre, informe de ces faux, s'en indigna aussi vivement qu'Olivier
d'Ormesson[1278]. Berryer, qui en tait le principal auteur, fut blm
svrement, et les membres de la Chambre (Pussort et Voysin) qui avaient
sign le procs-verbal n'chapprent pas  la censure. Les chansons, les
posies satiriques, commenaient  pleuvoir sur les juges hostiles 
Fouquet[1279]. Au contraire, on applaudissait ceux qui se montraient
indpendants. Turenne lui-mme en donnait l'exemple. Je fus voir M. de
Turenne, dit Olivier d'Ormesson[1280], qui me parla de ma rponse  M.
Pussort, et me dit que les honntes gens l'avaient fort approuve[1281];
qu'on avait fait la corde si grosse qu'on ne pouvait plus la serrer
pour trangler M. Fouquet, et qu'il ne fallait d'abord qu'une
cordelette.

D'autres, il est vrai, prtendaient que cette impartialit d'Olivier
d'Ormesson n'tait pas sincre; qu'il tranait  dessein le procs en
longueur, et qu'il se laissait gouverner par sa parente madame de
Svign. Ces reproches taient rpts jusque dans sa famille par un de
ses frres, Nicolas d'Ormesson, de l'ordre des Minimes[1282]. Je lui
parlai de cela avec mpris, ajoute le rapporteur, et nanmoins
l'engageai  ne plus tenir de pareils discours.

Sans s'inquiter de ces attaques, Olivier d'Ormesson continua de
s'acquitter avec le mme zle et la mme intgrit de la tche pnible
qui lui tait impose. Il se rendait de grand matin  la Bastille pour
hter la vrification des procs-verbaux, et il y travailla avec cette
assiduit pendant six mois (janvier-juillet 1664). Ce qui donna du
chagrin  M. Fouquet, dit le rapporteur[1283]; il dclara qu'il ne
pouvait rsister au travail, et que c'tait le moyen le plus sr pour en
venir  bout et l'opprimer.

Malgr ce zle, Olivier d'Ormesson n'chappa pas  la vengeance des
ennemis de Fouquet. N'ayant pu le gagner, ils rsolurent de le punir de
son impartialit et de frapper un coup qui intimidt la Chambre. Ils lui
firent enlever l'intendance de Picardie et du Soissonnais, qu'il avait
conserve jusqu'alors[1284]. Olivier d'Ormesson supporta cette
injustice avec patience, et sa femme[1285] montra la mme fermet. Je
suis oblig de remarquer, dit-il dans son Journal, que, ayant annonc
cette nouvelle  ma femme, il ne se peut la recevoir plus sagement
qu'elle fait et avec plus de force, et que mon fils m'a fait paratre en
cela des sentiments fort sages et fort prudents. C'tait Colbert qui
avait priv d'Ormesson de son intendance, et il continua, pendant tout
le procs, de montrer un acharnement dont les amis de Fouquet ne
manqurent pas de profiter.

Quant  le Tellier, que des crivains modernes ont reprsent comme
aussi implacable que Colbert[1286], il s'efforait, au contraire, de
rejeter sur ses collgues l'odieux de ce procs. Olivier d'Ormesson
l'ayant t visiter aprs sa disgrce[1287], il le fit entrer dans son
jardin, lui fit mille civilits, l'engageant  ne tmoigner aucun
ressentiment, mais  suivre toujours le mme chemin, sans faire ni plus
ni moins, afin que l'on ne crt pas qu'il cdt  la crainte ni qu'il
voult se venger. Il lui parla ensuite du procs, des fautes qu'on y
avait faites et entra dans le dtail, ajoutant, comme l'avait dj dit
Turenne[1288], qu'on avait fait la corde trop grosse; qu'on ne pouvait
plus la serrer; qu'il ne fallait d'abord qu'une chanterelle[1289].

Le procs n'avanait gure au milieu de tous ces incidents, qui
agitaient l'opinion publique. On tait arriv au mois de mai 1664, et la
cour se disposait, suivant l'usage,  aller passer le printemps et l't
 Fontainebleau. Colbert, qui devait l'accompagner, rsolut de faire une
dmarche personnelle auprs du pre d'Olivier d'Ormesson, dans
l'esprance que ce vieillard engagerait son fils  abrger la procdure.
Il se rendit en effet, le 5 mai, chez Andr d'Ormesson[1290], et, aprs
les premires civilits, il lui dit qu'il venait le trouver de la part
du roi pour se plaindre de ce que son fils, bien loin d'apporter toutes
les facilits possibles pour terminer le procs de Fouquet, semblait, au
contraire, affecter la longueur. Le roi tait persuad, ajouta-t-il, de
la droiture de ses intentions et ne voulait pas contraindre ses
sentiments, mais il dsirait terminer ce procs. La Chambre de justice
ruinait toutes les affaires, et il tait fort extraordinaire qu'un grand
roi, craint de toute l'Europe, ne pt pas faire achever le procs d'un
de ses sujets.

Andr d'Ormesson, sans s'mouvoir de ces reproches, rpondit qu'il tait
fch que le roi ne ft pas satisfait de la conduite de son fils. Il
savait que ses intentions taient bonnes, et qu'il pratiquait ce qu'il
lui avait toujours recommand: craindre Dieu, servir le roi et rendre la
justice sans acception de personne. Quant  la longueur du procs, elle
ne venait pas de lui, mais de l'tendue et de l'importance de l'affaire,
dans laquelle, au lieu de deux ou trois chefs d'accusation, on en avait
fait entrer trente ou quarante. Comment supposer que le rapporteur
cherchait  plaire  Fouquet, dont la fortune tait ruine, et 
dplaire au roi, de qui dpendaient toutes les grces?

Colbert rpliqua qu'on remarquait que le rapporteur insistait plus sur
les raisons allgues par Fouquet que sur celles du procureur gnral. A
cette accusation Andr d'Ormesson rpondit qu'un rapporteur tait oblig
de faire valoir toutes les raisons, et que son fils se conduisait si
prudemment, que l'on ne pouvait dcouvrir ses sentiments. Il
persisterait dans cette conduite, ajouta-t-il, quoiqu'on lui et enlev
l'intendance du Soissonnais. Ils n'avaient que peu de biens; mais
c'tait une fortune qui leur venait de leurs pres et dont ils sauraient
se contenter, rendant la justice sans aucune considration d'intrt.
Sur quoi, Colbert ayant dclar qu'on savait que le rapporteur tait
zl pour la justice, mais qu'on dsirait la prompte expdition du
procs, Andr d'Ormesson dit que son fils donnait tout son temps  cette
affaire; qu'il y travaillait matin et soir sans perdre un instant, et
qu'il faisait tout ce qui dpendait de lui pour en hter la marche.

Aprs une conversation qui avait dur environ une demi-heure, Colbert
sortit avec un visage fort srieux, comme le remarque Olivier
d'Ormesson[1291]. Cette dmarche fit beaucoup de bruit et ne tourna pas
 l'honneur du ministre. Tout le monde blme M. Colbert, crit Olivier
d'Ormesson[1292], de se charger lui-mme des messages dsagrables;
d'avoir voulu voir lui-mme M. Boucherat pour faire plus d'clat et
augmenter l'injure[1293], vu que la mme chose se pouvait faire sans
bruit, M. le Tellier s'tant offert de lui parler; puis d'avoir voulu
venir parler lui-mme  mon pre. Oter M. Boucherat, homme de bien et de
rputation, de la Chambre de justice, c'tait faire connatre que les
intentions taient mauvaises. M'ter l'intendance de Soissons, c'tait
me faire honneur et se charger de honte, en faisant croire que l'on
dsirait des choses injustes et que j'avais assez d'honneur pour y
rsister; c'tait achever de gter le procs en faisant injure au
rapporteur, et me mettant hors d'tat de leur tre favorable quand j'en
aurais le dessein; car l'on attribuerait mes sentiments  crainte ou 
intrt et non pas  justice. Et, pour comble, lever Berryer et le
faire conducteur public de toutes les affaires de la Chambre de justice,
c'tait faire gloire d'infamie et de honte; car Berryer est le plus
dcri des hommes.

La magistrature, qui avait alors une si grande influence, partageait les
sentiments exprims par Olivier d'Ormesson et les tmoignait hautement.
Tous ses amis et ceux de son pre s'empressrent de venir les
fliciter[1294]. La disgrce inflige au rapporteur devint pour lui un
titre glorieux: On en parle avec tout l'honneur et toute l'estime
possibles, dit-il lui-mme, aussi bien que de la rponse de mon pre 
M. Colbert. Elle a t publique ds le mme jour, et tout le monde en
tmoigne une grande joie.

Il tait vident que la Chambre de justice subissait de plus en plus
l'influence de l'opinion, qui se dclarait hautement contre les
perscuteurs de Fouquet. Pour la soustraire  cette pression, on rsolut
de la transfrer  Fontainebleau, o la cour venait de se rendre. Elle
reut, en effet, l'ordre de l'y suivre, au mois de juin 1664, et y
sigea pendant deux mois[1295]. Fouquet, Delorme et les trsoriers de
l'pargne, toujours confis  la garde de d'Artagnan et de ses
mousquetaires, furent conduits et enferms au chteau de Moret[1296]. La
Chambre continua d'entendre  Fontainebleau, comme  Paris, la lecture
des nombreuses pices du procs, les rsums des rapporteurs, les
productions du procureur gnral sur les prts faits  l'tat, sur les
fermes des impts, sur le trafic des assignations et les autres griefs
dirigs contre Fouquet, ainsi que les rponses crites de l'accus. Elle
eut galement  prononcer sur de nouvelles requtes prsentes par
Fouquet.

La premire tait relative au conseil qu'on lui avait accord  Paris et
qu'on lui supprimait en partie  Moret[1297]. On ne lui permettait de
communiquer avec ses avocats que deux fois par semaine, le mardi et le
vendredi, et encore en prsence de d'Artagnan. Comme cette mesure avait
t adopte par ordre du roi, la Chambre enjoignit aux rapporteurs de
remettre la requte  Louis XIV et de le prier de prononcer. Le roi,
aprs l'avoir reue des mains des rapporteurs[1298] et en avoir pris
connaissance, leur donna audience le lendemain et leur adressa des
paroles qu'Olivier d'Ormesson a pris soin de conserver textuellement
dans son Journal[1299]: Lorsque je trouvai bon, leur dit Louis XIV, que
Fouquet et un conseil libre, j'ai cru que son procs durerait peu de
temps; mais il y a deux ans qu'il est commenc et je souhaite
extrmement qu'il finisse. Il y va de ma rputation. Ce n'est pas que ce
soit une affaire de grande consquence; au contraire, je la considre
comme une affaire de rien. Mais dans les pays trangers, o j'ai intrt
que ma puissance soit bien tablie, l'on croirait qu'elle n'est pas
grande, si je ne pouvais venir  bout de faire terminer une affaire de
cette qualit contre un misrable[1300]. Je ne veux nanmoins que la
justice; mais je souhaite voir la fin de cette affaire, de quelque
manire que ce soit. Quand la Chambre a cess d'entrer et qu'il a fallu
transfrer M. Fouquet  Moret, j'ai dit  d'Artagnan de ne plus lui
laisser parler les avocats, parce que je ne voulais pas qu'il ft averti
du jour de son dpart. Depuis qu'il a t  Moret, je lui ai dit de ne
les laisser communiquer avec lui que deux fois la semaine, et en sa
prsence, parce que je ne veux pas que ce conseil soit ternel, et j'ai
su que les avocats avaient excd leur fonction, avaient port et
report des paquets et tenu un autre conseil au dehors, quoiqu'ils s'en
dfendent fort; et puis, dans ce projet, par lequel il voulait
bouleverser l'tat[1301], il doit faire enlever le procs et les
rapporteurs. C'est ce qui m'a fait donner cet ordre, et je crois que la
Chambre s'y conformera[1302]. Je m'en remets nanmoins  ce qu'elle fera
sur la requte de M. Fouquet et si elle voudra y mettre quelqu'un de sa
part. Je ne veux que la justice, et sur tout cela, je prends garde 
tout ce que je vous dis; car, quand il s'agit de la vie d'un homme, je
ne veux pas dire une parole de trop. La Chambre donc ordonnera ce
qu'elle trouvera  propos. J'aurais pu vous dire mes intentions ds
hier; mais j'ai voulu voir la requte, et je me la suis fait lire avec
application; on est bien aise de savoir ce qu'on a  dire. Je vous ai
dit mes intentions, et je vous rends la requte, afin que la Chambre y
dlibre.

Aprs avoir rapport ces paroles de Louis XIV, Olivier d'Ormesson
ajoute: Je ne veux pas omettre une circonstance qui me parut fort belle
au roi: c'est qu'tant demeur tout court au milieu de son discours, il
demeura quelque temps  songer pour se reprendre et nous dit: _J'ai
perdu ce que je voulait dire_. Il songea encore assez de temps, et ne
retrouvant point ce qu'il avait mdit, il nous dit: _Cela est fcheux;
car en ces affaires, il est bon de ne rien dire que ce qu'on a pens_.

La Chambre de justice,  laquelle Louis XIV avait laiss le soin
d'accorder  Fouquet un conseil libre ou restreint, adopta ce dernier
parti. Il fut dcid, suivant l'avis d'Olivier d'Ormesson[1303], que les
communications de l'accus avec ses avocats n'auraient lieu que deux
fois par semaine. On remarqua, dans cette dlibration, la violence avec
laquelle opina Voysin, dont le fils devint chancelier  la fin du rgne
de Louis XIV. La Chambre de justice, disait-il[1304], n'avait t
tablie que pour M. Fouquet, et cependant depuis deux ans elle n'avait
encore rien fait pour ce procs. Le roi savait que M. Fouquet tait un
homme d'intrigue; il connaissait son gnie. Il continua avec un tel
emportement, que le chancelier mme en tait pein[1305]. Quoique la
Chambre n'et pas partag les avis passionns de Voysin, on trouva 
Paris qu'elle avait cd aux influences hostiles  l'accus, et que
l'air de Fontainebleau donnait d'autres sentiments que celui de
Paris[1306].

Une autre requte de Fouquet donna lieu  des discussions plus vives. Il
y demandait  la Chambre l'autorisation de poursuivre Colbert comme
ayant soustrait une partie de ses papiers, et subsidiairement
prtendait que Pussort ne devait pas tre admis  dlibrer sur cette
requte, parce qu'il tait parent de Colbert[1307]. A cette occasion, le
chancelier s'leva avec force contre Fouquet[1308] et soutint
qu'avancer, comme il le faisait, que Colbert lui avait enlev ses
papiers, c'tait faire injure au roi, qui se servait de ce ministre dans
ses affaires les plus importantes. Le chancelier fit ensuite un loge
pompeux et mrit de Colbert. Enfin une dcision du roi trancha la
question[1309]; elle se fondait sur les raisons d'tat que faisait
valoir le chancelier: Le roi, disait-il, avait d faire saisir les
papiers d'un surintendant qui avait eu le maniement des affaires les
plus dlicates pour le gouvernement intrieur et extrieur de la
France[1310]. Mais le public ne fut pas de cet avis, et on continua de
se plaindre d'une mesure qui, aux yeux de bien des gens, frappait tout
le procs de nullit.

L'altration des inventaires tait encore un des actes reprochs aux
ennemis de Fouquet. Une nouvelle requte de l'accus, se fondant sur ces
illgalits, demandait la rcusation de Pussort et de Voysin[1311].
Cette affaire paraissait fort dlicate; car il tait vident que la
Chambre, o les avis taient partags et l'opinion encore flottante, ne
prononcerait pas la condamnation de Fouquet, si les deux juges qui le
poursuivaient avec le plus d'ardeur taient loigns. Aussi Colbert
fit-il les plus vives instances pour que la requte de rcusation ft
rejete. Il s'adressa au roi et se plaignit vivement d'Olivier
d'Ormesson, qu'on savait favorable  la requte; il lui dit que ce
magistrat attaquait sa famille  l'honneur[1312], dclarant que, si l'on
prononait la rcusation, il ne pourrait plus servir, ni son oncle
Pussort, qui depuis trente ans avait vcu avec une rputation intacte;
que le rapporteur le traitait de faussaire. En un mot, il rcrimina avec
la dernire violence contre Olivier d'Ormesson.

Louis XIV, cdant aux pressantes sollicitations de Colbert, chargea le
Tellier, qui se mnageait habilement entre les deux partis, d'aller
trouver en son nom quelques-uns des membres de la Chambre et d'obtenir
d'eux que Pussort ne ft pas rcus[1313]. Le Tellier, avant de faire
une pareille dmarche auprs d'Olivier d'Ormesson, fit pressentir son
opinion par Claude le Pelletier, et ayant reconnu que d'Ormesson
persistait avec une fermet inbranlable dans son avis, il s'abstint de
faire prs de lui une dmarche qui aurait compromis l'autorit du
roi[1314]. La majorit de la Chambre, entran par les instances que les
ministres faisaient au nom mme de Louis XIV, rejeta la requte de
rcusation[1315].

Dans toutes ces circonstances, Olivier d'Ormesson sacrifia son intrt 
sa conscience; il vola contre l'opinion que la cour voulait faire
prvaloir[1316]; il perdit son avenir comme magistrat; mais il mrita
de vivre dans la postrit comme un des juges les plus intgres. En mme
temps il poursuivait avec un labeur infatigable la rude tche qui lui
avait t impose. Chaque jour il exposait avec mthode et clart devant
la Chambre les questions obscures et embrouilles des avances, des
assignations, des fermes, des procs-verbaux de l'pargne; il analysait
les accusations et les dfenses, et expliquait nettement ce long et
difficile procs. Cette tche prliminaire ne fut termine que le 12
novembre 1664[1317]. Ce fut alors seulement que la Chambre put faire
comparatre devant elle l'accus, qui avait t ramen  la Bastille en
mme temps que la cour et les juges rentraient  Paris. Son retour avait
t signal par une scne touchante: la femme de Fouquet, qui n'avait
pas obtenu la permission de le voir depuis son arrestation, l'attendit
prs de Charenton au moment o on le ramenait  la Bastille. D'Artagnan,
qui sut dans toutes ces circonstances concilier son devoir avec
l'humanit, fit ralentir la marche de la voiture. Madame Fouquet put
s'approcher de la portire et embrasser son mari[1318]. Il y avait l
bien d'autres personnes de distinction qui venaient donner au prisonnier
un tmoignage de sympathie et d'affection.




CHAPITRE XLVI

--1664--

L'opinion publique se prononce en faveur de Fouquet.--Causes de ce
changement: longueur et tendue du procs; nombreuses familles qui
y sont impliques.--Relations des financiers avec la magistrature
et la noblesse.--Madame Duplessis-Gungaud.--Caractre de
Colbert.--Une partie du clerg est favorable 
Fouquet.--Remboursement des rentes (mai 1664); mcontentement qui
en rsulte.--Sonnet du pote Hesnault contre Colbert.--Loret ne
veut pas croire aux crimes imputs  Fouquet.--Pierre Corneille
reste fidle au surintendant malheureux et clbre le courage de
ses dfenseurs.--lgie de la Fontaine aux _Nymphes de Vaux_.--Ode
adresse par ce pote  Louis XIV pour solliciter la grce de
Fouquet.--La Fontaine s'loigne de Paris, probablement d'aprs un
ordre du roi.--Sympathie qu'excite le sort de Pellisson.--Lettre de
Racine  son sujet.--Lgendes sur la captivit de
Pellisson.--Mmoires et vers qu'il compose en faveur de
Fouquet.--Il est soumis  une surveillance plus svre.--_Requte
de Pellisson  la Postrit_.


L'indignation, qui, aprs l'arrestation de Fouquet, avait clat si
vivement contre lui, avait fait place peu  peu  des sentiments tout
opposs. On plaignait le surintendant, on s'apitoyait sur son sort et on
maudissait hautement ses perscuteurs. Plusieurs causes avaient
contribu  ce changement: d'abord la longueur du procs et la
compassion naturelle pour le malheur. Depuis trois ans, de nombreuses
familles, impliques dans les poursuites judiciaires contre les
financiers, taient menaces de ruine. Abattues au premier moment, elles
s'taient peu  peu releves. Les financiers tenaient par des alliances
 la magistrature et  la noblesse; il y avait bien peu d'anciennes
familles qui n'eussent adopt la maxime attribue  madame de Grignan:
Qu'il faut de temps en temps fumer les meilleures terres. On remarqua,
au lit de justice du 29 avril 1665, que mesdames de Brancas, de Lyonne,
d'Estres et la prsidente le Pelletier, taient les filles de
financiers nomms Garnier, Payen, Morin et Fleuriau[1319]. Il tait donc
naturel qu'un procs qui frappait les plus riches traitants inquitt la
noblesse comme la magistrature et excitt leurs plaintes.

Sans insister sur les nombreux financiers envelopps dans la disgrce de
Fouquet et condamns plus tard  payer cent dix millions d'amende, il
suffira de parler d'une de ces familles, celle des Gungaud. Le
trsorier de l'pargne, Claude de Gungaud, frre d'un des secrtaires
d'tat, avait t enferm  la Bastille et impliqu dans le procs de
Fouquet. Sa femme s'occupa de ses affaires avec un zle admirable[1320].
Cette dame avait de nombreux amis, parmi lesquels se faisait remarquer
Arnauld d'Andilly, et  en juger par les Mmoires du temps, elle
mritait la plus vive sympathie: Son esprit, dit Arnauld d'Andilly,
son coeur et sa vertu semblent disputer  qui doit avoir l'avantage. Son
esprit est capable de tout, sans que son application aux plus grandes
choses l'empche d'en avoir en mme temps pour les moindres. Son coeur
lui aurait, dans un autre sexe, fait faire des actions de courage tout
hroques, et sa vertu est si leve au-dessus de la mauvaise fortune,
que ce ne serait pas la connatre que de la croire capable de se laisser
blouir par l'une et abattre par l'autre[1321]. Madame
Duplessis-Gungaud tait le centre d'une nombreuse et brillante
socit, qui s'associa  ses efforts pour sauver son mari et Fouquet.

Colbert contribuait encore par sa froideur glaciale  augmenter les
sympathies pour les accuss. On opposait  sa rudesse les manires
affables et prvenantes de l'ancien surintendant. Les courtisans, qui
redoutaient la svrit du contrleur gnral, l'avaient surnomm _le
Nord_. Dans des couplets satiriques, qui expriment leurs regrets, on
disait  Colbert:

    Vous ne mritez pas notre surintendance,
    Dplorable jouet du sort et de la cour;
    Quand vous l'aviez, Fouquet, on ne parlait en France
    Que de paix, que de ris, que de jeux, que d'amour[1322].

Colbert, tout entier aux rformes qu'il mditait pour la grandeur et la
prosprit du royaume, ne s'inquitait gure de ces coups d'pingle. Il
poursuivait son but, qui tait l'amlioration du systme financier de
la France, l'allgement des charges du trsor public par le
retranchement ou le remboursement d'une partie des rentes et le
dveloppement de la richesse nationale par les progrs de l'industrie,
du commerce, de la marine et des colonies. Les classes qui ne
contribuaient pas par leur travail  la prosprit publique, et entre
autres les rentiers, la magistrature, le clerg, se sentaient menaces.
On savait que, outre la rduction des rentes, le contrleur gnral
rclamait la diminution du prix des charges de judicature et des
modifications dans les lois qui rgissaient les couvents, dont le nombre
lui paraissait excessif[1323]. Comment s'tonner que les rentiers, les
magistrats et une partie du clerg soient entrs dans l'opposition qui
se forma contre Colbert et entrava ses rformes? Fouquet profita de ces
dispositions. Beaucoup de membres du clerg s'intressaient vivement 
sa cause. Claude Joly, cur de Saint-Nicolas-des-Champs, paroisse
d'Olivier d'Ormesson, en parla plusieurs fois au rapporteur[1324]. Tous
les dvots taient pour-Fouquet, comme le disait Foucault[1325], et
avaient trouv moyen de l'informer de ce qui pouvait l'intresser.
Ainsi, sous les verrous de la Bastille, il tait prvenu, avec une
tonnante exactitude, des dmarches de Chamillart et des entrevues
secrtes que ce dernier avait avec les commis de Colbert[1326]. Nous ne
pouvons que deviner les influences mystrieuses qui agissaient en faveur
de Fouquet. Les femmes, pour lesquelles il s'tait perdu, l'avaient
toujours aim et protg; elles ne l'oublirent certainement pas dans
une circonstance o il s'agissait de son salut. Madame de Svign,
mademoiselle de Scudry, madame d'Asserac, madame Duplessis-Gungaud,
la comtesse de Maure, s'intressaient vivement  lui[1327]. Combien
d'autres nous sont restes inconnues, qui contriburent  former en sa
faveur une de ces ligues dont la puissance est irrsistible! La conduite
admirable de la femme et de la mre de Fouquet, leur patience, leur
zle, leur courage  toute preuve, donnaient un noble exemple et
trouvrent de nombreux imitateurs.

Le remboursement des rentes, qui concida avec le procs de Fouquet,
contribua encore  agiter et  soulever l'opinion publique. Colbert
avait dj fait rendre, avant 1664, plusieurs ordonnances qui
diminuaient le revenu des rentiers[1328]. Boileau y fait allusion dans
les vers si connus:

    Quel sujet inconnu vous trouble et vous altre?
    D'o vous vient aujourd'hui cet air sombre et svre,
    Et ce visage enfin plus ple qu'un rentier
    A l'aspect d'un arrt qui retranche un quartier?

Mais ce fut surtout au mois de mai 1664 qu'clata le mcontentement des
rentiers. On avait fait afficher un arrt, en date du 24 mai, par
lequel le roi annonait l'intention de faire rembourser toutes les
rentes sur l'Htel de Ville de Paris tablies depuis vingt-cinq ans, et
ordonnait aux rentiers de remettre leurs titres  une commission
compose de MM. d'Aligre, de Sve et Colbert, membres du conseil royal
institu par Louis XIV pour rgler l'administration financire, et de M.
Marin, intendant des finances[1329]. Aussitt les rentiers coururent 
l'Htel de Ville et firent entendre les plaintes les plus vives. Le
chagrin parat sur le visage de chacun, dit Olivier d'Ormesson[1330],
n'y ayant personne qui ne soit intress  cette suppression des rentes,
soit par la perte de son revenu, soit parce qu'il ne reste plus o
placer son argent.

Les discussions auxquelles cette mesure donna lieu retentissaient jusque
dans le sein de la Chambre de justice. Le chancelier en prenait
fortement la dfense et s'levait contre la conduite des rentiers.
S'assembler en tumulte tait, disait-il[1331], une chose fort trange;
il fallait respecter la majest des rois; les sditions se brisaient
contre elle comme les flots de la mer contre le sable. On reconnaissait
dans ces mouvements l'esprit qui avait excit les derniers troubles; il
y avait des gens qui n'taient pas rentiers qui s'y mlaient, comme le
diable dans l'orage. On savait qu'on avait envoy des courriers dans les
provinces. Pussort se joignait au chancelier et disait aussi que
c'tait la Fronde; mais que tout irait bien, et que celui qui
attacherait le grelot serait bien hardi[1332].

L'motion cause par le remboursement des rentes ne tarda pas, en effet,
 se calmer, et tout se termina par des pigrammes:

    De nos rentes, pour nos pchs,
    Si les quartiers sont retranchs,
    Pourquoi nous mouvoir la bile?
    Nous n'aurons qu' changer de lieu:
    Nous allions  l'Htel de Ville,
    Et nous irons  l'Htel-Dieu[1333].

Toutefois l'agitation des esprits tait relle et favorable  Fouquet.
Ses amis l'entretenaient avec soin. Les potes et les artistes, dont le
zle pour sa cause ne se dmentit jamais, ne cessaient de travailler en
sa faveur. Hesnault, un des moins connus entre les potes qui recevaient
des pensions de Fouquet, s'illustra par le vigoureux sonnet qu'il lana
contre Colbert:

    Ministre avare et lche, esclave malheureux,
    Qui gmis sous le poids des affaires publiques.
    Victime dvoue aux chagrins politiques.
    Fantme rvr sous un titre onreux:

    Vois combien des grandeurs le comble est dangereux;
    Contemple de Fouquet les funestes reliques.

    Et tandis qu' sa perte en secret tu t'appliques,
    Crains qu'on ne te prpare un destin plus affreux!

    Sa chute, quelque jour, te peut tre commune;
    Crains ton poste, ton rang, la cour et la fortune;
    Nul ne tombe innocent d'o l'on te voit mont.

    Cesse donc d'animer ton prince  son supplice,
    Et prs d'avoir besoin de toute sa bont.
    Ne le fais pas user de toute sa justice.

Je ne parlerai pas de la multitude de chansons et de satires, la plupart
mdiocres ou mauvaises, qui furent alors composes contre les ennemis de
Fouquet[1334]. Ce qu'il importe de constater, c'est que,  tort ou 
raison, l'opinion publique avait compltement chang, qu'elle s'tait
dclare en sa faveur, et qu' la tte de ce mouvement taient les
potes encourags jadis par le surintendant. Le gazetier Loret se
contenta d'abord de garder un silence prudent; c'tait dj du courage.
Puis il osa douter des crimes dont on chargeait Fouquet[1335]:

    ...J'en doute de la moiti,
    Et par raison et par piti,
    Et mme pour la consquence
    Je passe le tout sous silence.

Pierre Corneille aussi resta fidle au surintendant disgraci. Sa
pension avait t supprime aprs l'arrestation de Fouquet (septembre
1661); elle fut rtablie dans la suite par Colbert, qui voulait  son
tour jouer le rle de Mcne. Mais Corneille, bien loin de se montrer
empress auprs du successeur de Fouquet, resta une anne entire sans
demander le brevet de sa pension et sans adresser de remerciements 
Colbert[1336]. Le ministre en fit des reproches  l'abb Gallois, qui
amena enfin Corneille  l'htel Colbert. Il est, du reste, remarquable
que le nom de Colbert ne se trouve qu'une fois dans les oeuvres de Pierre
Corneille; c'est dans une adresse au roi crite au nom des marchands de
la ville de Paris en 1674[1337]. Au contraire, Pierre Corneille a
compos une longue ptre  la louange du talent et du caractre de
Pellisson[1338], o il clbre ainsi son dvouement  Fouquet:

    En vain, pour branler la fidle constance,
    On vit fondre sur toi la force et la puissance;
    En vain dans la Bastille on t'accabla de fers;
    En vain on te flatta sur mille appas divers;
    Ton grand coeur, inflexible aux rigueurs, aux caresses,
    Triompha de la force et se rit des promesses;
    Et comme un grand rocher par l'orage insult
    Des flots audacieux mprise la fiert,
    Et, sans craindre le bruit qui gronde sur sa tte,
    Voit briser  ses pieds l'effort de la tempte,
    C'est ainsi, Pellisson, que dans l'adversit
    Ton intrpide coeur garda sa fermet,
    Et que ton amiti, constante et gnreuse,
    Du milieu des dangers sortit victorieuse.

De tous les amis et dfenseurs de Fouquet, la Fontaine fut celui qui se
signala le plus par son dvouement et par ses efforts pour le sauver.
Aussitt aprs l'arrestation du surintendant, et sous le coup de la
premire motion, il crivit l'lgie clbre adresse aux _Nymphes de
Vaux_. C'est le cri du coeur, le gmissement d'une me attriste  la vue
d'une si grande ruine; puis un retour amer sur les caprices de la
fortune, un contraste potique entre les trompeuses grandeurs de la cour
et le calme du bonheur champtre que Fouquet et pu goter dans cet
asile de Vaux; enfin un appel  la clmence du roi:

    Remplissez l'air de cris en vos grottes profondes,
    Pleurez, nymphes de Vaux, faites crotre vos ondes,
    Et que l'Anqueuil[1339] enfl ravage les trsors
    Dont les regards de Flore ont embelli ses bords.
    On ne blmera point vos larmes innocentes;
    Vous pouvez donner cours  vos douleurs pressantes.
    Chacun attend de vous ce devoir gnreux;
    Les destins sont contents: Oronte est malheureux.
    Vous l'avez vu nagure aux bords de vos fontaines,
    Qui, sans craindre du sort les faveurs incertaines,
    Plein d'clat, plein de gloire, ador des mortels,
    Recevait des honneurs qu'on ne doit qu'aux autels.
    Hlas! qu'il est dchu de ce bonheur suprme!
    Que vous le trouveriez diffrent de lui-mme!
    Pour lui les plus beaux jours sont de secondes nuits:
    Les soucis dvorants, les regrets, les ennuis,
    Htes infortuns de sa triste demeure,
    En des gouffres de maux le plongent  toute heure.
    Voil le prcipice o l'ont enfin jet
    Les attraits enchanteurs de la prosprit!
    Dans les palais des rois cette plainte est commune.
    On n'y connat que trop les jeux de la Fortune,
    Ses trompeuses faveurs, ses appas inconstants;
    Mais on ne les connat que quand il n'est plus temps.
    Lorsque sur cette mer on vogue  pleines voiles.
    Qu'on croit avoir pour soi les vents et les toiles,
    Il est bien malais de rgler ses dsirs;
    Le plus sage s'endort sur la foi des zphirs.
    Jamais un favori ne borne sa carrire;
    Il ne regarde pas ce qu'il laisse en arrire;
    Et tout ce vain amour des grandeurs et du bruit
    Ne le saurait quitter qu'aprs l'avoir dtruit.
    Tant d'exemples fameux que l'histoire en raconte
    Ne suffisaient-ils pas sans la perte d'Oronte?
    Ah! si ce faux clat n'et point fait ses plaisirs.
    Si le sjour de Vaux et born ses dsirs,
    Qu'il pouvait doucement laisser couler son ge!
    Vous n'avez pas chez vous ce brillant quipage,
    Cette foule de gens qui s'en vont chaque jour
    Saluer  longs flots le soleil de la cour;
    Mais la faveur du ciel vous donne en rcompense
    Du repos, du loisir, de l'ombre et du silence,
    Un tranquille sommeil, d'innocents entretiens.
    Et jamais  la cour on ne trouve ces biens.

    Mais quittons ces pensers: Oronte nous appelle
    Vous, dont il a rendu la demeure si belle,
    Nymphes, qui lui devez vos plus charmants appas.
    Si le long de vos bords Louis porte ses pas,
    Tchez de l'adoucir, flchissez son courage;
    Il aime ses sujets, il est juste, il est sage;
    Du titre de clment rendez-le ambitieux:
    C'est par l que les rois sont semblables aux dieux.
    Du magnanime Henri qu'il contemple la vie:
    Ds qu'il put se venger, il en perdit l'envie.
    Inspirez  Louis cette mme douceur;
    La plus belle victoire est de vaincre son coeur.
    Oronte est  prsent un objet de clmence;
    S'il a cru les conseils d'une aveugle puissance.
    Il est assez puni par son sort rigoureux,
    Et c'est tre innocent que d'tre malheureux.

Cet appel  la clmence ne fut pas entendu de Louis XIV; mais les beaux
vers de la Fontaine trouvrent de l'cho dans tous les coeurs. Il ne se
lassa pas de plaider la cause de Fouquet, et, au commencement de l'anne
1663, lorsque les sentiments publics devenaient plus favorables 
l'accus, il s'adressa de nouveau  Louis XIV pour le supplier de ne pas
se montrer implacable envers son prisonnier:

    Prince qui fais nos destines,
    Digne monarque des Franois.
    Qui du Rhin jusqu'aux Pyrnes
    Portes la crainte de tes lois;
    Si le repentir de l'offense
    Sert aux coupables de dfense
    Prs d'un courage gnreux,
    Permets qu'Apollon l'importune.
    Non pour les biens et la fortune,
    Mais pour les jours d'un malheureux.

    Ce triste objet de ta colre
    N'a-t-il point encore effac
    Ce qui jadis t'a pu dplaire
    Aux emplois o tu l'as plac?
    Depuis le moment qu'il soupire.
    Deux fois l'hiver en ton empire
    A ramen les aquilons;
    Et nos climats ont vu l'anne,
    Deux fois de pampre couronne,
    Enrichir coteaux et vallons.

    Oronte seul, ta crature.
    Languit dans un profond ennui;
    Et les bienfaits de la nature
    Ne se rpandent plus pour lui.
    Tu peux d'un clat de ta foudre
    Achever de le mettre en poudre;
    Mais, si les dieux  ton pouvoir
    Aucunes bornes n'ont prescrites,
    Moins ta grandeur a de limites,
    Plus ton courroux en doit avoir.

    Rserve-le pour des rebelles;
    Ou, si ton peuple t'est soumis,
    Fais-en voler les tincelles
    Chez tes superbes ennemis.
    Dj Vienne est irrite
    De ta gloire aux astres monte:
    Ses monarques en sont jaloux;
    Et Rome t'ouvre une carrire
    O ton coeur trouvera matire
    D'exercer ce noble courroux[1340].

    Va-t'en punir l'orgueil du Tibre;
    Qu'il se souvienne que ses lois
    N'ont jadis rien laiss de libre
    Que le courage des Gaulois;
    Mais parmi nous sois dbonnaire;
    A cet empire si svre
    Tu ne te peux accoutumer;
    Et ce serait trop te contraindre:
    Les trangers te doivent craindre;
    Tes sujets te veulent aimer.

    L'Amour est fils de la Clmence;
    La Clmence est fille des Dieux;
    Sans elle, toute leur puissance
    Ne serait qu'un titre odieux.
    Parmi les fruits de la victoire,
    Csar, environn de gloire,
    N'en trouva point dont la douceur
    A celui-ci pt tre gale,
    Non pas mme aux champs o Pharsale
    Lui donna le nom de vainqueur.

    Je ne veux pas te mettre en compte
    Le zle ardent ni les travaux,
    En quoi tu te souviens qu'Oronte
    Ne cdait point  ses rivaux:
    Sa passion pour ta personne,
    Pour ta grandeur, pour ta couronne.
    Quand le besoin s'est vu pressant,
    A toujours t remarquable;
    Mais, si tu crois qu'il est coupable,
    Il ne veut point tre innocent.

    Laisse-lui donc pour toute grce
    Un bien qui ne lui peut durer,
    Aprs avoir perdu la place
    Que ton coeur lui fit esprer:
    Accorde-nous les faibles restes
    De ses jours tristes et funestes,
    Jours qui se passent en soupirs:
    Ainsi les tiens, fils de soie,
    Puissent se voir combls de joie,
    Mme au del de tes dsirs!

Cette ode, fort infrieure  l'lgie, fut communique  Fouquet. Il la
renvoya avec des annotations que nous fait connatre la rponse de la
Fontaine. On y voit que Fouquet, ignorant ce qui s'tait pass  Rome,
n'avait pu comprendre les allusions du pote. Vous voulez, monseigneur,
lui rpond la Fontaine, que l'endroit de Rome soit supprim, et vous le
voulez, ou parce que vous avez trop de pit, ou parce que vous n'tes
pas instruit de l'tat prsent des affaires. Ceux qui vous gardent ne
font que trop bien leur devoir. Fouquet demandait aussi que le pote
retrancht la dernire strophe, o il suppliait le roi d'pargner la vie
de l'accus. Vous dites, lui rpond la Fontaine, que je demande trop
bassement une chose que l'on doit mpriser. Ce sentiment est digne de
vous, monseigneur, et, en vrit, celui qui regarde la vie avec une
telle indiffrence ne mrite nullement de mourir; mais peut-tre
n'avez-vous pas considr que c'est moi qui parle, moi qui demande une
grce qui nous est plus chre qu' vous. Il n'y a point de termes si
humbles, si pathtiques et si pressants, que je ne m'en doive servir en
cette rencontre. Quand je vous introduirai sur la scne, je vous
prterai des paroles convenables  la grandeur de votre me. Il est
difficile de n'tre pas touch de ce dvouement de la Fontaine, qui
s'accrot en proportion du malheur et prend avec le prisonnier un ton
plus humble et plus respectueux qu'avec le ministre tout-puissant[1341].

La Fontaine s'loigna de Paris dans le courant de cette anne 1665. Son
voyage fut-il volontaire ou impos par ordre suprieur? La Fontaine
tait-il exil comme son oncle Jannart, ami et substitut de Fouquet,
qu'une lettre de cachet relgua en Limousin, ou ne l'accompagna-t-il que
par affection? Les lettres de la Fontaine  sa femme laissent quelque
doute sur ce point. On y voit que le dpart eut lieu le 25 aot; que M.
Jannart reut les condolances de quantit de personnes de condition et
de ses amis: que M. le lieutenant criminel en usa gnreusement,
libralement, royalement; qu'il ouvrit sa bourse, et nous dit, ajoute
la Fontaine[1342], que nous n'avions qu' puiser. Et plus loin: La
fantaisie de voyager m'tait entre quelque temps auparavant dans
l'esprit, comme si j'eusse eu des pressentiments de l'ordre du roi. Ces
derniers mots me font supposer, malgr l'opinion contraire du savant M.
Walckenaer[1343], que la Fontaine tait compris dans la lettre de cachet
qui exila son oncle Jannart, pour avoir donn des conseils  mesdames
Fouquet et inspir plusieurs des requtes qu'elles avaient prsentes 
la Chambre de justice. C'est pendant ce voyage que le pote, passant 
Amboise, se fit montrer la chambre qu'avait occupe le prisonnier[1344],
et tmoigna avec une touchante navet son affection pour l'_illustre
malheureux_.

Pellisson n'excitait pas moins vivement que Fouquet la sympathie des
gens de lettres. Comment ne se seraient-ils pas attendris sur les
malheurs de cet crivain, qui, sans avoir partag la grandeur et les
fautes de Fouquet, partageait ses infortunes? Racine, encore fort jeune
 cette poque et relgu au fond d'une province, s'tonnait que tous
les potes ne se runissent pas pour solliciter la grce de Pellisson.
Tous les beaux esprits du monde, crivait-il  l'abb le Vasseur[1345],
ne devraient-ils pas faire une solennelle dputation au roi pour
demander sa grce? Les Muses elles-mmes ne devraient-elles pas se
rendre visibles, afin de solliciter pour lui?

    Nec vos, Pierides, nec stirps Latoa, vestro
      Docta sacerdoti turba tulistis opem[1346]!

Mais on voit peu de gens que la protection des Muses ait sauvs des
mains de la justice: il et mieux valu qu'il ne se ft jamais ml que
de belles choses, et la condition de roitelet en laquelle il s'tait
mtamorphos lui et t bien plus avantageuse que celle de financier.
Cela doit apprendre  M. l'Avocat[1347] que le solide n'est pas toujours
le plus sr, puisque M. Pellisson ne s'est perdu que pour l'avoir
prfr au creux; et, sans mentir, quoiqu'il fasse bien creux sur le
Parnasse, on y est pourtant plus  son aise que dans la Conciergerie, et
il n'y a point de plaisir d'avoir place dans les histoires tragiques,
dussent-elles tre crites de la main de M. Pellisson lui-mme.

Les sentiments exprims par Racine taient ceux de tous les gens de
lettres, dont Pellisson avait t pendant plusieurs annes le
protecteur. Leur sympathie pour le prisonnier se manifesta avec d'autant
plus d'nergie que la captivit de Pellisson tait plus rigoureuse. On
savait qu'il tait troitement resserr  la Bastille, et qu'on avait
cart le seul gardien qu'il avait russi  adoucir. L'imagination lui
cra bientt une lgende: on disait que, priv de livres, de papier et
de tous moyens d'crire, il n'avait trouv de distraction qu'
apprivoiser une araigne; mais que son gelier avait pris un plaisir
barbare  le priver de cette dernire consolation, et avait cras
l'insecte. Ah! monsieur, se serait cri Pellisson[1348], j'aurais
mieux aim que vous m'eussiez cass le bras. La lgende prtait au
prisonnier des traits de prsence d'esprit remarquables: on racontait
qu'ayant un jour t confront avec Fouquet  la Bastille, Pellisson
s'aperut de l'hsitation du surintendant. Fouquet ignorait en effet que
des papiers qui pouvaient le compromettre avaient t dtruits:
Monsieur, lui dit Pellisson, si vous ne saviez pas que les papiers qui
attestent le fait dont on vous charge sont brls, vous ne le nieriez
pas avec tant d'assurance[1349]. Ce fut, ajoute-t-on, un trait de
lumire pour Fouquet, qui, ne doutant plus que les traces de ses
dilapidations avaient disparu, se tint ferme et ne put tre convaincu.
Ces anecdotes trs-douteuses prouvent, du moins, combien tait vive la
sympathie qu'inspirait Pellisson.

Le prisonnier laissait  ses amis le soin de le dfendre: lui-mme ne
s'occupait que de la dfense de Fouquet. Il invoquait le pardon de Louis
XIV, non pour lui, mais pour le surintendant. Il rappelait le
dsintressement et la gnrosit de Fouquet, les services qu'il avait
rendus aux lettres et aux arts[1350]:

    D'un esprit lev ngligeant l'avenir,
    Il toucha les trsors, mais sans les retenir;
    . . . . . . . . . . . . . . . . .

    Pensant  soutenir l'indigente vertu,
    A relever partout le mrite abattu.
    A l'clat des beaux-arts,  l'honneur de la France,
    Il ne se rserva que la seule esprance,
    Esprance fonde en son coeur, en sa foi,
    En son rare gnie, aux bonts de son roi.

Puis, s'adressant  Louis XIV, Pellisson faisait allusion au pardon que
ce prince avait accord  Fouquet, et qui, en le trompant sur les
vritables sentiments du roi, avait contribu  le prcipiter dans
l'abme.

    S'il a pu vous dplaire, Oronte est trop coupable;
    Mais si, dans son erreur, flatt de vos bonts,
    Il courait  sa perte  pas prcipits;
    S'il n'a pu souponner votre juste colre;
    S'il brlait dans son coeur du dsir de vous plaire;
    Si ce coeur noble et franc, d'un zle abandonn,
    Tenant tout de vos mains, pour vous et tout donn;
    Si de ce zle ardent il vous servit sans cesse,
    Pardonnez au pouvoir de l'humaine faiblesse.

Pellisson, en terminant, touchait  des ides qui devaient faire une
profonde impression sur Louis XIV. Il lui montrait l'avenir et la
postrit applaudissant  sa clmence:

    Si je puis quelque jour, charm de vos merveilles,
    Montrant  l'univers, aprs de longues veilles,
    Ce que peut un esprit nourri dans les beaux-arts,
    galer votre histoire  celle des Csars,
    Ne me drobez point ce beau trait de clmence;
    Je l'attends, et mes voeux sont les voeux de la France.

Les Dfenses ou Discours de Pellisson pour Fouquet ont eu, au
dix-septime sicle, une rputation d'loquence qui s'est soutenue
jusqu' nos jours. On y trouve, en effet, un style plus ferme et plus
lev que dans la plupart des plaidoyers des avocats alors en renom. Il
suffit, pour s'en convaincre, d'en citer quelques passages. L'orateur
s'adresse d'abord au roi: Ce n'est pas la coutume, dit-il, ni le dfaut
du sicle, que la disgrce trouve trop de dfenseurs, et Votre Majest
n'est sans doute gure importune de ceux qui lui parlent aujourd'hui
pour M. Fouquet, nagure procureur gnral, surintendant des finances,
ministre d'tat, l'objet de l'admiration et de l'envie, maintenant 
peine estim digne de piti. Tout se tait, tout tremble, tout rvre la
colre de Votre Majest. Je la rvrerais plus que personne, et, quelque
oblig que je fusse de parler, je me tairais comme tous les autres, si
je n'avais  dire  Votre Majest des choses essentielles, qu'autre que
moi ne lui dira point, et qui regardent le bien de son service[1351].

Quant au fond de l'argumentation de Pellisson, elle se rduit, comme
celle de Fouquet lui-mme,  allguer les besoins de la France, alors en
guerre avec l'Espagne, la ncessit de subvenir  l'entretien des armes
et de payer la gloire nationale, enfin les ordres pressants de Mazarin.
Le surintendant, qui avait fourni  toutes les dpenses et fait preuve
d'un gnie fcond en ressources, devait-il tre rendu responsable du
malheur des temps et du dsordre qui rgnait depuis longtemps dans
l'administration financire? Ses services taient constants et proclams
par des lettres de Mazarin; ses fautes lui taient communes avec tous
les surintendants. Comment la justice et la bont du roi
pourraient-elles punir Fouquet d'abus qui remontaient jusqu' Mazarin et
qui taient couverts par la gloire et par tant d'importantes
acquisitions?

Pellisson s'efforce de prouver qu'une conduite diffrente et t
funeste. Il demande ce qu'on dirait si on lisait un jour dans
l'histoire: Cette anne, nous manqumes deux grands succs, non pas
tant faute d'argent que par quelques formalits de finances. On
attendait un grand et infaillible secours de quelques affaires
extraordinaires, rentes et augmentations de gages, mais la vrification
n'en put tre faite assez promptement. Un rapporteur de l'dit s'alla
malheureusement promener aux champs, un autre perdit sa femme; on tomba
dans les ftes, et aprs la vrification mme, dont l'on n'tait pas
assur, les expditions de l'pargne, des parties casuelles et de
l'Htel de Ville, taient longues par la multitude des quittances et des
contrats. Girardin, le plus hardi des hommes d'affaires, avait promis
deux millions d'avances, mais il tait malade  l'extrmit; Monerot le
jeune, qui ne lui cdait ni en crdit ni en courage, pour quelque
indisposition tait aux eaux de Bourbon, etc... Le surintendant trouvait
de l'argent sur ses promesses (personnelles), mais la prudence ne lui
conseillait pas d'engager si avant sa fortune particulire dans la
publique; il allait pourtant passer par-dessus, quand de grands et
doctes personnages lui montrrent clairement qu'il ne le pouvait; car de
prter ces grandes sommes sans en tirer aucun ddommagement, c'tait
ruiner impitoyablement sa famille; d'en prendre le mme intrt qu'un
homme d'affaires, cela tait indigne et mme usuraire; de faire un prt
suppos sous le nom d'un autre, c'tait une fausset. Et par toutes ces
circonstances malheureuses, l'arme manquant de toutes choses, et le mal
tant plus prompt que le remde, nous ne pmes jamais prendre Stenay ni
secourir Arras[1352].

Pellisson suppose le cas o l'on et cherch chicane  Mazarin lui-mme
sur les moyens par lesquels il se procurait de l'argent pour l'entretien
des armes. En conscience, dit-il[1353], quel homme de bon sens lui et
pu conseiller d'autre harangue que celle de Scipion: _Voici mes
registres, je les apporte, mais c'est pour les dchirer. En ce mme jour
je signai, il y a un an, la paix gnrale et le mariage du roi, qui ont
rendu le repos  l'Europe; allons en renouveler la mmoire au pied des
autels_. Mais, comme le remarque trs-judicieusement M. Sainte-Beuve,
Fouquet n'avait pas rendu de ces services clatants qui effacent toutes
les fautes, et d'ailleurs Pellisson suppose toujours qu'il ne s'agit que
d'irrgularits et non de vritables vols dans l'administration
financire.

Les Dfenses de Pellisson, quoique l'argumentation n'en ft pas bien
solide, contriburent  persuader au public que Fouquet tait victime
d'une odieuse perscution. Colbert s'en inquita, et il fit resserrer
Pellisson avec une nouvelle rigueur. On ne lui permit plus, comme par le
pass, de se promener sur la terrasse de la Bastille, et d'y cultiver
des fleurs. Ce fut alors que mademoiselle de Scudry, qui s'tait
toujours signale  la tte des amis de Pellisson, crivit  Colbert, en
dcembre 1663, une lettre o elle le suppliait d'apporter quelque
adoucissement  la captivit de son ami[1354].

La mre de Pellisson s'efforait, de son ct, de flchir Colbert par
les placets qu'elle ne cessait de lui adresser[1355]. Des personnages
illustres, tels que les ducs de Montausier et de Saint-Aignan,
s'intressaient en faveur du prisonnier. Pellisson lui-mme invoquait
indirectement la justice du roi dans une pice intitule: _Requte  la
Postrit_[1356]:

    A Nosseigneurs de la Postrit,
    Juges des rois et tout pleins d'quit,
    Paul Pellisson, dans une prison noire.
    Manquant de tout, mme d'une critoire.
    Comme il le peut, en son entendement,
    Vous fait sa plainte et remontre humblement
    Qu'il a procs contre un roi magnanime,
    Qui fut toujours l'objet de son estime.
    Pour le servir, il quitta les amours,
    Les tendres vers et les tendres discours,
    Mourut au monde (et de trs-bonne grce
    Son pitaphe[1357] en fut faite au Parnasse),
    Veilla, sua, courut, n'oublia rien.
    Pendant quatre ans, hors d'acqurir du bien,
    N'en voulant point qui ne lui vint sans crime,
    Ou qu'un patron ne rendit lgitime,
    Bien lui fut dit par gens du trs-bon sens
    Qu'il se htt, que c'en tait le temps;
    Que, s'il venait quelque prompte retraite,
    Il passerait pour n'tre qu'un pote.
    Mais, toujours ferme en sa premire humeur,
    Se contenta de sentir en son coeur
    Que, pour connatre ou l'histoire ou la fable,
    De nuls emplois il n'tait incapable,
    Ni ddaigneux pour les moins importants,
    Ni faible aussi pour soutenir les grands.
    Quoi qu'il en soit, ou faveur ou mrite,
    Sa part d'emploi, d'abord la plus petite,
    Fut la plus grande aprs qu'il fut connu.
    Lui des premiers, quoique dernier venu,
    On le vit lors traiter, compter, crire,
    Pour l'intrt de tout un vaste empire.
    Et toutefois,  souvenir amer!
    Pour ce grand prince il sut encor rimer,
    Tmoins ces vers: _Puisque Louis l'ordonne.
    Arbres, parlez, mieux que ceux de Dodone;
    Louis le veut, sortez, Nymphes, sortez_[1358].
    Mais, au milieu de ces prosprits,
    Il plut au ciel, par un grand coup de foudre,
    En un moment de le rduire en poudre.
    Il ne veut pas mettre en longue oraison
    Les longs ennuis de sa dure prison:
    N'ayant pour lui courroux, mpris, ni haine,
    On l'en plaignait; il les souffrait sans peine,
    Quand un dmon jaloux et suborneur,
    Pour lui ravir ce reste de bonheur.
    Aux plus hauts lieux forma de vains nuages,
    Troubla les airs, excita cent orages.
    Vous le savez, grilles, portes, verrous,
    Si dans ces lieux, sans nuls tmoins que vous,
    Son coeur, sa main, sa langue, sa mmoire,
    Du grand Louis n'ont rvr la gloire,
    Faisant pour lui ce qu'un coeur bien pieux
    Au mme tat aurait fait pour les dieux
    Vous le savez,  puissance divine,
    S'il eut jamais l'esprit  la rapine.
    Et toutefois, sans savoir bien pourquoi,
    Certaines gens, qu'on nomme gens du roi,
    Bien renferm le dchirent d'injures,
    Lui demandant par longues critures
    Les millions que, faisant son devoir,
    Il n'eut jamais, mais qu'il pourrait avoir.
    On le diffame, et qui pis est encore.
    Il le sait bien, mais il faut qu'il l'ignore
      O Nosseigneurs de la Postrit,
    Juges des rois, plaise  votre quit,
    Quant aux crits qui ternissent sa gloire,
    Ne les pas lire, ou bien ne les pas croire;
    Consent pourtant que vous alliez prchant
    Qu'il fut un sot, mais non pas un mchant.
    Quant  Louis, l'ornement de son ge,
    Si dans six mois, un an, ou davantage,
    Il ne lui rend, sans y manquer en rien,
    Libert, joie, honneur, repos et bien,
    Quoiqu' la gloire il ait droit de prtendre
    Plus qu'un Csar et plus qu'un Alexandre,
    Ce nonobstant, pour sa punition,
    Le dclarant gal  Scipion,
    A cet effet, ter de son histoire,
    Sans que jamais il en soit fait mmoire,
    Quatre vertus, six grandes actions,
    Douze combats, soixante pensions;
    Faire dfense aux chos du Parnasse
    De le nommer le plus grand de sa race;
    A tous faiseurs de chants nobles et hauts,
    A tous Ronsards, Malherbes et Bertauts,
    A tous faisants galantes critures,
    A tous Marots, Brodeaux, Mellius, Voitures,
    A tous Arnaulds, Sarrazins, Pellissons,
    D' l'avenir, dans leurs doctes chansons,
    Pass mille ans, faire aucun sacrifice
    A son grand nom, ET VOUS FEREZ JUSTICE.

Pellisson ne gagna pas immdiatement sa cause prs de Louis XIV; mais
l'opinion publique se dclara en sa faveur plus vivement encore que pour
Fouquet. Delille a exprim la pense des contemporains de Pellisson,
lorsqu'il a dit:

    Aimer un malheureux, ce fut l tout son crime.




CHAPITRE XLVII

--NOVEMBRE-DCEMBRE 1664--

Suite et fin du procs de Fouquet.--La Chambre de justice se rend 
l'Arsenal (14 novembre 1664) pour entendre et juger l'accus.--On
donne lecture des conclusions du procureur gnral requrant la
peine de mort.--Dclaration du chancelier  l'occasion de lettres
de femmes publies  l'poque de l'arrestation de Fouquet.--Fouquet
sur la sellette.--Il proteste contre la comptence de la Chambre 
son gard.--Principaux chefs d'accusation.--Premier interrogatoire
de Fouquet sur les pensions.--Second interrogatoire (17 novembre);
discussion entre le chancelier et Fouquet.--Troisime
interrogatoire (18 novembre).--Intrt qu'inspire le procs de
Fouquet.--Maladie de la reine Marie-Thrse.--Empltre que lui
envoie madame Fouquet la mre.--Quatrime interrogatoire relatif au
mare d'or (20 novembre).--Cinquime interrogatoire (21
novembre).--Impatience que tmoigne Fouquet.--Sixime
interrogatoire (22 novembre).--Septime et huitime interrogatoires
(26 et 27 novembre).--Influences que l'on fait agir sur le
chancelier.--Parti nombreux et actif qui s'intresse au salut de
Fouquet.--Neuvime interrogatoire (28 novembre).--Mort du prsident
de Nesmond (30 novembre).--Sances des 1, 2 et 3 dcembre, o
Fouquet est interrog sur les avances qu'il avait faites au trsor
public et sur ses dpenses excessives.--Dernier interrogatoire sur
le crime d'tat (4 dcembre); rcriminations de Fouquet contre le
chancelier, auquel il reproche sa conduite pendant la Fronde; il y
oppose les services qu'il avait rendus  la mme poque.--Olivier
d'Ormesson opine le premier et parle pendant quatre jours (du 9 au
13 dcembre).--Sainte-Hlne prend ensuite la parole (15-16
dcembre).--Courage de M. de Massenau.--Folie de Berryer.--Pussort
opine avec beaucoup de force (17 dcembre).--Suite de la
dlibration (18, 19 et 20 dcembre).--L'avis d'Olivier d'Ormesson
est adopt par treize voix contre neuf.--Joie gnrale.--L'arrt
est signifi  Fouquet (22 dcembre) et commu par le roi en un
emprisonnement perptuel dans la forteresse de Pignerol.--On spare
de Fouquet son mdecin Pecquet et son valet de chambre la
Valle.--Exil des parents de Fouquet.--Perscutions diriges contre
les juges qui avaient sauv Fouquet: exil de Roquesante, disgrces
de Pontchartrain et d'Olivier d'Ormesson.--La haine publique
poursuit les juges qui avaient opin pour la mort de Fouquet; trois
d'entre eux (Hrault, Sainte-Hlne et Ferriol) ne tardent pas 
succomber; on attribue leur mort  la vengeance cleste.


La Chambre de justice subissait le contre-coup de l'motion profonde
qu'entretenaient les plaintes des potes et les crits de toute nature
o l'on prenait la dfense de Fouquet. Plus le procs s'avanait, plus
cette agitation des esprits devenait vive et anime. Les partisans de
Fouquet commenaient  se compter dans la Chambre: ses adversaires
aussi, mais ces derniers se sentaient faiblir en prsence de l'opinion
publique et du blme de leurs amis et de leurs familles. Le chancelier
se montrait toujours docile aux ordres de la cour, et dirigeait le
procs avec partialit; mais tantt il sommeillait, tantt il grondait
et se plaignait des lenteurs affectes de la Chambre. Pussort et Voysin,
naturellement emports, avaient t exasprs par les requtes de
rcusation de Fouquet, et ils ressemblaient plutt  des accusateurs
qu' des juges. Le prsident de Nesmond, qui, sur la requte de
rcusation, avait vot contre Fouquet, ne s'en consolait pas, et il
mourut peu de temps aprs en maudissant sa faiblesse[1359]. Les autres
membres du parlement de Paris taient favorables  Fouquet. Il en tait
de mme des matres de la Chambre des comptes. Les membres des
parlements provinciaux et les matres des requtes taient partags.
Nanmoins la majorit semblait favorable  Fouquet, lorsque, le 14
novembre, la Chambre se rendit  l'Arsenal pour entendre et juger
l'accus. Jusqu'alors elle avait tenu ses sances au Palais de Justice,
d'abord dans la salle du conseil, et ensuite dans une pice o sigeait
ordinairement la Cour des monnaies[1360].

Ds le matin, les mousquetaires, qui avaient toujours t chargs de la
garde de Fouquet, veillaient aux portes de l'Arsenal[1361]. Aussitt que
la Chambre fut runie, le chancelier fit donner lecture du rquisitoire
du procureur gnral; Chamillart n'avait fait qu'apposer sa signature au
bas des conclusions prises par Denis Talon. Elles taient ainsi conues:
Je requiers, pour le roi, Nicolas Fouquet tre dclar atteint et
convaincu du crime de pculat[1362], et autres cas mentionns au procs,
et pour rparation condamn  tre pendu et trangl jusqu' ce que mort
s'en ensuive, en une potence qui, pour cet effet, sera dresse en la
cour du Palais, et  rendre et restituer au profit du seigneur roi
toutes les sommes qui se trouveront avoir t diverties par ledit
Fouquet ou par ses commis, ou par autres personnes, de son aveu et sous
son autorit, pendant le temps de son administration; le surplus de ses
biens dclars acquis et confisqus, sur iceux pralablement prise la
somme de quatre-vingt mille livres parisis[1363] d'amende envers ledit
seigneur.

Aprs la lecture des conclusions du procureur gnral, le chancelier
consulta la Chambre pour savoir si l'on ferait placer l'accus sur la
sellette. La rponse fut affirmative. Sguier ajouta qu'avant de faire
entrer M. Fouquet il devait dclarer qu'il s'tait plaint avec raison
des lettres infmes que l'on avait fait courir  l'poque de son
arrestation; qu'elles taient supposes, et que l'on n'avait publi
aucune de celles qui s'taient trouves dans les cassettes du
surintendant, le roi n'ayant pas voulu compromettre la rputation de
dames de qualit[1364].

On introduisit ensuite Fouquet, qui portait le costume des bourgeois de
l'poque, habit de drap noir avec manteau. Il s'excusa de paratre
devant la Chambre sans robe de magistrat, dclarant qu'il en avait
vainement rclam une depuis un an. Somm par le chancelier de prter le
serment qu'on exigeait alors des accuss, il s'y refusa, en renouvelant
les protestations qu'il avait toujours faites contre la comptence de la
Chambre de justice, et dclarant qu'il ne pouvait reconnatre que la
juridiction du Parlement. Il ajouta que, ces rserves faites, il tait
dispos  rpondre  toutes les questions et  donner les
claircissements qu'on lui demanderait[1365]. La Chambre, consulte par
le chancelier, passa outre, et il fut procd immdiatement 
l'interrogatoire.

Les nombreux chefs d'accusation allgus contre Fouquet peuvent se
rduire  quatre: 1 les pensions qu'il prlevait sur les fermiers des
impts; 2 les fermes qu'il s'tait fait adjuger sous des noms supposs;
3 les avances qu'il avait faites au trsor public; 4 le crime d'tat
rsultant du projet trouv  Saint-Mand. Fouquet ne pouvait nier la
ralit des abus commis dans les finances; il tait forc de reconnatre
que lui et ses cratures avaient reu des pensions, pris  ferme
diffrentes taxes, et fait des avances au trsor; mais il rejetait
toutes ces fautes sur le dsordre de l'administration financire du
temps de Mazarin. Les pensions n'taient,  l'entendre, qu'un
remboursement de ses avances autoris par le cardinal. Il en tait de
mme des impts qui lui avaient t adjugs. Sans les prts qu'il avait
faits  l'tat, le gouvernement et t impossible. Enfin le projet
trouv  Saint-Mand n'tait qu'une chimre, le produit d'une
imagination exalte par un moment de colre; ce papier laiss derrire
un miroir tait oubli depuis longtemps, et Fouquet croyait l'avoir jet
au feu. Tel fut le systme de dfense qu'il adopta et soutint
habilement. Pour le suivre au milieu des questions obscures et
compliques de l'administration financire, il et fallu un prsident
bien instruit de ces matires et capable de dmler la vrit au milieu
des sophismes de la dfense. Sguier, affaibli par l'ge et peu au fait
des dtails du procs, se faisait instruire chaque matin par Berryer,
Foucault et Chamillart sur les chefs d'accusation qui devaient tre
dvelopps  l'audience; mais il tait incapable de lutter contre un
adversaire aussi habile que Fouquet et aussi vers dans les matires de
finances. Pussort, qui les connaissait mieux que le chancelier, avait
compromis son autorit dans la Chambre par la violence de son caractre.
Aussi l'interrogatoire de Fouquet tourna-t-il  son avantage.

Les questions portrent d'abord sr une pension de cent vingt mille
livres que Fouquet tait accus d'avoir prleve sur la ferme des
gabelles, adjuge, en 1655,  Girardin sous le nom de Simon le
Noir[1366]. L'accus ne nia pas le fait, mais il rpondit que le
cardinal Mazarin lui avait accord cette pension pour le rembourser des
avances qu'il avait faites  l'tat[1367]. Il fit preuve de modration
et d'habilet dans cette premire audience: La compagnie, dit Olivier
d'Ormesson[1368], parat l'avoir entendu favorablement, et les zls
sont mal satisfaits de M. le chancelier.

La seconde audience eut lieu le lundi 17 novembre[1369]. Fouquet
s'assit, comme la premire fois, sur la sellette. Le chancelier lui dit
de lever la main; Fouquet rpondit qu'il avait dj expos les raisons
qui l'empchaient de prter serment. L-dessus, le chancelier entra
dans de longs discours pour tablir le pouvoir lgitime de la Chambre,
qui avait t institue par le roi[1370], et dont un arrt du Conseil
avait dclar que Fouquet tait justiciable. A cela l'accus rpondit
que les arrts du Conseil du roi taient tantt conformes aux lois,
tantt opposs, et que dans le dernier cas ce n'taient pas de
vritables arrts. Comment! reprit le chancelier, vous dites que le roi
n'a pas pu juger et qu'il a abus de sa puissance!--C'est vous qui le
dites, rpliqua Fouquet (_a temetipso hoc dicis_)[1371], mais non pas
moi, et j'admire qu'en l'tat o je suis, vous me veuillez faire une
affaire avec le roi. Mais, monsieur, vous savez bien vous-mme qu'on
peut tre surpris. Quand vous signez un arrt, vous le croyez juste; le
lendemain, vous le cassez, ayant reconnu la surprise[1372]. Vous voyez
donc qu'on peut changer d'avis et d'opinion.--Mais cependant, ajouta le
chancelier, quoique vous ne reconnaissiez pas la Chambre, vous lui
rpondez, vous lui prsentez des requtes, et vous voil sur la
sellette; ce qui prouve que vous tes devant vos juges.--Il est vrai,
monsieur, rpondit Fouquet, je suis sur la sellette; mais je n'y suis
pas par ma volont; on m'y mne; il y a une puissance  laquelle il faut
obir. C'est une mortification que Dieu me fait souffrir et que je
reois de sa main. Peut-tre pouvait-on bien me l'pargner aprs les
services que j'ai rendus et les charges que j'ai eu l'honneur
d'exercer[1373].

Le chancelier continua ensuite l'interrogatoire sur la pension que
Fouquet recevait des fermiers des gabelles, sans que l'accus se
dconcertt et lui laisst prendre aucun avantage sur lui.

Le lendemain, 18 novembre, Fouquet comparut encore devant la Chambre et
refusa de s'asseoir sur la sellette; il allgua, pour expliquer sa
conduite, que, la veille, le chancelier lui avait dit qu'tant sur la
sellette il reconnaissait la Chambre de justice, et, comme il ne voulait
rien faire qui pt prjudicier  son privilge, il priait la Chambre de
trouver bon qu'il ne se mt pas sur la sellette[1374]. Le chancelier,
surpris de ce refus, lui dit qu'il pouvait se retirer et que la Chambre
en dlibrerait. Fouquet fit un pas comme pour se retirer, mais revenant
aussitt: Je ne prtends point, dit-il, faire un incident nouveau pour
gagner du temps; je veux seulement renouveler mes protestations et vous
prier d'en prendre acte. Aprs quoi je rpondrai.

Le chancelier rpliqua qu'il ferait toutes les protestations qu'il
voudrait, mais que la Chambre ne pouvait pas douter de son pouvoir. Puis
il passa  l'interrogatoire, qui porta sur les pensions que Fouquet
recevait des fermiers des aides[1375] et du convoi de Bordeaux[1376]. La
premire, qui tait inscrite au nom de Gourville et de Bruant, tait de
cent quarante mille livres. La seconde tait de cent dix mille livres,
qui devaient tre payes annuellement  Fouquet,  madame
Duplessis-Bellire, au marquis de Crqui,  la marquise de Charost, 
MM. de la Rochefoucauld, de Brancas, etc. Fouquet se tira de cet
interrogatoire avec autant d'habilet et de prsence d'esprit que des
prcdents.

L'intrt qu'inspirait le prisonnier s'accroissait avec le danger, et,
malgr les gardiens, ses communications avec le dehors continuaient. On
parle fort  Paris, crivait madame de Svign[1377], de son admirable
esprit et de sa fermet. Il a demand une chose qui me fait frissonner;
il conjure une de ses amies de lui faire savoir son arrt par une
certaine voie enchante, bon ou mauvais, comme Dieu le lui enverra,
sans prambule, afin qu'il ait le temps de se prparer  en recevoir la
nouvelle par ceux qui viendront la lui dire, ajoutant que, pourvu qu'il
ait une demi-heure  se prparer, il est capable de recevoir sans
motion tout le pis qu'on lui puisse apprendre. Cet endroit-l me fait
pleurer, et je suis assure qu'il vous serre le coeur.

La Chambre ne se runit pas le 19 novembre,  cause de la gravit de la
maladie de la reine Marie-Thrse. Le roi avait fait dire au chancelier
qu'il dsirait que la Chambre suspendit ses travaux pendant que tout le
royaume tait en prires pour cette princesse[1378]. On prtendit que
ces dlais n'avaient t imagins que pour interrompre le cours des
admirations[1379] qu'inspiraient les rponses de Fouquet, et avoir le
loisir de reprendre haleine des mauvais succs. Ainsi tout tait
interprt en faveur de Fouquet et contre ses ennemis. L'empltre
compos par madame Fouquet la mre pour la jeune reine fit grand bruit.
Ce fut la marquise de Charost, fille de Fouquet, qui le porta  la reine
mre pour le donner  Marie-Thrse[1380]. L'effet en fut
merveilleux[1381], et la reine dclara que c'tait madame Fouquet qui
l'avait gurie. La plupart, suivant leur dsir, ajoute madame de
Svign, se vont imaginant que la reine prendra cette occasion pour
demander au roi la grce de ce pauvre prisonnier; mais pour moi, qui
entends un peu parler des tendresses de ce pays-l, je n'en crois rien
du tout. Ce qui est admirable, c'est le bruit que tout le monde fait de
cet empltre, disant que c'est une sainte que madame Fouquet et qu'elle
peut faire des miracles.

La sance du jeudi 20 novembre ne prsenta de remarquable que la rude
apostrophe du chancelier  un des juges les plus inoffensifs, M.
Hrault, conseiller au parlement de Bretagne. Fouquet tait dans
l'usage,  son entre dans la salle o tait runie la Chambre, de
saluer le chancelier et ensuite les commissaires. Quelques-uns lui
rendaient son salut; d'autres,  l'exemple du chancelier, ne
paraissaient pas s'en apercevoir. Sguier, voulant donner une leon aux
premiers, s'en prit au conseiller Hrault. Au moment o il portait la
main  son bonnet: C'est  cause que vous tes de Bretagne, lui
dit-il[1382], que vous saluez si bas M. Fouquet. Le pauvre Hrault
n'osa rpliquer, et les autres commissaires se tinrent pour avertis. Je
n'avais pas touch  mon bonnet, ajoute d'Ormesson, et je ne l'ai fait
qu'une fois  l'imitation de quelques-uns.

L'interrogatoire roula pendant cette sance sur le marc d'or, que
Fouquet s'tait fait adjuger sous le nom de Duch. On lui reprochait
d'avoir dtourn  son profit les fonds provenant de cette taxe, que les
nouveaux titulaires d'un office payaient au roi avant d'en obtenir les
provisions. A en croire ses partisans, il sortit encore  son honneur
de cette accusation. Mais ce qui rsulte surtout des pices du procs,
c'est que Fouquet avait eu soin de faire disparatre toutes les preuves
qui pouvaient tablir sa culpabilit dans cette affaire.

Le 21 novembre, il fut interrog sur les sucres et les cires de Rouen.
Il tait accus d'avoir pris cette ferme sous des noms supposs, et
d'avoir donn en payement au trsor des billets sans valeur[1383],
tandis que lui-mme prlevait des droits considrables. Cet
interrogatoire fut moins avantageux  l'accus, de l'aveu mme de madame
de Svign: Il s'est impatient, crit-elle  Pomponne, sur certaines
objections qu'on lui faisait et qui lui ont paru ridicules. Il l'a un
peu trop tmoign, et a rpondu avec un air et une hauteur qui ont
dplu. Il se corrigera; car cette manire n'est pas bonne; mais en
vrit la patience chappe. Il me semble que je ferais tout comme lui.

Fouquet se corrigea  la sance suivante, celle du 22 novembre. Il y fut
interrog sur les octrois. C'tait encore un impt que Fouquet s'tait
fait adjuger  vil prix sous des noms supposs. Heureusement pour lui,
le chancelier, dont l'ge avait affaibli les facults, ne comprenait pas
bien ces questions de finances[1384]. Pussort, qui aurait pu le diriger,
tait tellement emport, que la majorit de la Chambre ne l'coutait
qu'avec dfiance. Fouquet, bien mieux instruit sur toutes ces matires
que le chancelier et que la plupart de ses juges, parvint encore  se
tirer de ce mauvais pas, quoique ce ft un des plus glissants de son
affaire. En mme temps, il avait adouci son ton. Je ne sais quel bon
ange, dit madame de Svign, l'a averti qu'il avait t trop fier.

Les sances du 26 et du 27 novembre furent encore consacres aux
octrois, et les amis de Fouquet convinrent qu'il s'embrouilla sur des
points importants, et qu'il aurait pu tre pouss par un juge qui et
t habile et bien veill; mais le chancelier sommeillait doucement.
On se regardait, dit madame de Svign[1385], et je pense que notre ami
en aurait ri, s'il avait os.

Il semble que les hsitations et la faiblesse de Sguier ne venaient pas
seulement de la vieillesse. Il tait circonvenu par des influences
qu'Olivier d'Ormesson laisse entrevoir et sur lesquelles insiste madame
de Svign. Le premier crit dans son journal,  la date du 22
novembre[1386]: J'ai su la dvotion de M. le chancelier  M. de
Genve[1387] et les quatre visites faites au couvent de Sainte-Marie du
faubourg[1388], auxquelles il porta mille cus, et les rponses honntes
qu'il a faites sur l'affaire de M. Fouquet. Il faut voir dans madame de
Svign comment la suprieure de la Visitation, qu'elle connaissait et
sur laquelle son nom de Chantal[1389] aurait suffi pour lui donner de
l'autorit, profita des visites de Sguier pour lui parler en faveur de
Fouquet. Ce fut alors que le chancelier fit entendre ces paroles
honntes dont parle Olivier d'Ormesson. Ainsi chaque parti s'agitait
avec une ardeur qu'il ne faut pas oublier en tudiant ce procs. Si
Colbert, Pussort et Voysin cherchaient  gagner ou  intimider les
juges, il y avait une ligue fort active de dames, de religieuses, de
dvots et dvotes, qui travaillaient  reprsenter Fouquet comme la
victime innocente d'une odieuse perscution. Entre ces deux partis, il
tait difficile de garder l'impartialit d'un juge.

D'Ormesson inclinait de plus en plus vers ceux qui voulaient sauver
Fouquet. Lorsque le chancelier, ou Pussort, allguait un grief contre
l'accus, il opposait immdiatement une rponse. Le chancelier lui ayant
dit, aprs avoir cit une des charges les plus fortes: Que peut
rpondre M. Fouquet  cela?--Voici l'empltre qui le gurit, rpliqua
d'Ormesson[1390]. On rit de cette allusion  l'empltre de madame
Fouquet, qui avait fait tant de bruit.

L'engouement des dames pour Fouquet devenait tel, qu'elles allaient se
placer dans une maison qui avait vue sur l'Arsenal, pour apercevoir
l'accus au moment o on le ramenait  la Bastille. Madame de Svign
s'y rendit masque[1391]. Quand je l'ai aperu, dit-elle, les jambes
m'ont trembl, et le coeur m'a battu si fort, que je n'en pouvais plus.
En s'approchant de nous pour rentrer dans son trou, M. d'Artagnan l'a
pouss et lui a fait remarquer que nous tions l. Il nous a donc
salues et a pris cette mine riante que vous lui connaissez. Je ne crois
pas qu'il m'ait reconnue; mais je vous avoue que j'ai t trangement
saisie quand je l'ai vu rentrer dans cette petite porte. Si vous saviez
combien on est malheureuse quand on a le coeur fait comme je l'ai, je
suis assure que vous auriez piti de moi; mais je pense que vous n'en
tes pas quitte  meilleur march, de la manire dont je vous connais.
J'ai t voir votre chre voisine; je vous plains autant de ne l'avoir
plus que nous nous trouvons heureux de l'avoir. Nous avons bien parl de
notre cher ami; elle a vu Sapho (mademoiselle de Scudry), qui lui a
redonn du courage. Pour moi, j'irai demain en reprendre chez elle; car
de temps en temps je sens que j'ai besoin de rconfort. Ce n'est pas que
l'on ne dise mille choses qui doivent donner de l'esprance; mais, mon
Dieu! j'ai l'imagination si vive, que tout ce qui est incertain me fait
mourir.

A la sance du 28 novembre, le chancelier fit lire l'article des quatre
prts[1392]; on dsignait ainsi les prts faits  l'tat par Fouquet
sous le nom de quatre traitants, le Blanc, du Tot, Francfort et
Ancillon. Ce grief ne parut pas assez important pour qu'on s'y
appesantt; tel tait l'avis d'Olivier d'Ormesson, et la Chambre
l'adopta, malgr l'opposition de Pussort. Lorsque Fouquet eut t
introduit, on revint  l'article des octrois, sur lequel il donna de
nouvelles explications et prit sur le chancelier un avantage signal
par l'-propos avec lequel il lui rpondit. Comme Sguier lui demandait
s'il avait eu la dcharge d'une somme dont il parlait, Fouquet rpondit
qu'il l'avait eue conjointement avec d'autres. Mais, reprit le
chancelier, quand vous avez eu vos dcharges, vous n'aviez pas encore
fait la dpense.--Il est vrai, rpondit Fouquet, mais les sommes taient
destines.--Ce n'est pas assez, rpliqua le chancelier.--Mais, monsieur,
dit alors Fouquet, quand je vous donnais vos appointements, quelquefois
j'en avais la dcharge un mois auparavant, et, comme cette somme tait
destine, c'tait comme si elle et t donne. Le chancelier dit que
cela tait vrai et qu'il lui avait obligation de l'avoir ainsi fait
payer par avance.

Dans le mme temps arriva la mort du prsident de Nesmond (30 novembre),
qui fit une vive impression sur la Chambre. On racontait qu' ses
derniers moments il avait charg ses hritiers de demander pardon  la
famille de Fouquet de ce qu'il avait contribu  faire rejeter la
requte de rcusation prsente contre Pussort et Voysin[1393].

La Chambre ne rentra en sance que le 1er dcembre. Le chancelier
s'effora de presser l'interrogatoire, sans laisser  Fouquet le temps
de s'expliquer[1394]. Il esprait ainsi lui enlever l'avantage que lui
donnaient une parole vive et facile, la prsence d'esprit et la
connaissance approfondie du procs. Fouquet insista pour qu'on le
presst moins. Monsieur, dit-il au chancelier, je vous supplie de me
donner le loisir de rpondre. Vous m'interrogez, et il semble que vous
ne vouliez pas couter ma rponse; il m'est important que je parle: il y
a plusieurs articles qu'il faut que j'claircisse, et il est juste que
je rponde sur tous ceux qui sont dans mon procs. Comme la Chambre
parut approuver la rclamation de Fouquet, Sguier le laissa dvelopper
tous ses moyens de dfense. Il en fut de mme  la sance du 2 dcembre,
o Fouquet parla pendant deux heures et un quart avec beaucoup de
sang-froid et d'habilet[1395]. Il s'agissait d'un point dlicat, d'un
prt de six millions que l'on prtendait fait  l'tat, et qui tait en
grande partie suppos. Fouquet se rejeta, comme toujours, pour expliquer
les avances qu'on lui reprochait, sur les ncessits de la guerre et sur
les ordres pressants de Mazarin. Madame de Svign se hta d'avertir
Pomponne du rsultat favorable de cette sance: Notre cher et
malheureux ami, lui crivait-elle, a parl deux heures ce matin, mais si
admirablement bien, que plusieurs n'ont pu s'empcher de l'admirer. M.
Regnard entre autres a dit: _Il faut avouer que cet homme est
incomparable; il n'a jamais si bien parl dans le parlement; il se
possde mieux qu'il n'a jamais fait_.

La sance du 3 dcembre fut encore en partie consacre 
l'interrogatoire de Fouquet sur les prts faits au trsor public et sur
ses dpenses excessives. On lui reprochait, d'aprs les tats que l'on
avait trouvs dans ses maisons, d'avoir dpens jusqu' quatre cent
mille livres par mois, seulement pour sa table[1396]. Fouquet avoua
qu'il y avait eu excs et prodigalit, mais il prtendit que ce n'tait
pas aux dpens du trsor public, et se rejeta sur son dsir d'tre
agrable  tous[1397]. Il n'tait pas, disait-il, de l'humeur de ses
ennemis, qui taient durs et n'obligeaient jamais personne. Ces raisons
habilement dveloppes et commentes touchaient la Chambre et le public,
surtout au moment o les rformes de Colbert blessaient un grand nombre
d'intrts.

Il ne restait plus que le crime d'tat. L'interrogatoire roula sur ce
grief le jeudi 4 dcembre. Le chancelier fit d'abord lire par le
greffier le projet trouv  Saint-Mand[1398]; puis il demanda  Fouquet
comment il pouvait se justifier des desseins criminels dvelopps dans
cet crit. L'accus rpondit que ce n'tait qu'une pense extravagante,
laisse imparfaite, et qu'il avait dsavoue aussitt qu'elle tait
sortie de son esprit[1399]. Une pice aussi ridicule ne pouvait servir,
disait-il, qu' lui donner de la honte et de la confusion, mais on ne
pouvait en faire un chef d'accusation contre lui[1400]. Comme le
chancelier le pressait et lui disait: Vous ne pouvez pas mconnatre
que ce soit l un crime d'tat, il rpondit: Je confesse, monsieur,
que c'est une extravagance; mais ce n'est pas un crime d'tat. Je
supplie ces messieurs, dit-il en se tournant vers les juges, de trouver
bon que j'explique ce que c'est qu'un crime d'tat: c'est quand on est
dans une charge principale, qu'on a le secret du prince, et que tout
d'un coup on se met du ct de ses ennemis, qu'on engage toute sa
famille dans les mmes intrts, qu'on fait livrer les passages par son
gendre[1401] et ouvrir les portes  une arme trangre pour
l'introduire dans l'intrieur du royaume. Voil, messieurs, ce qu'on
appelle un crime d'tat. Le chancelier, dont tout le monde se rappelait
la conduite pendant la Fronde, ne savait o se mettre, et les juges
avaient fort envie de rire[1402].

Jamais Fouquet n'avait montr autant de vhmence. Il continua en
rappelant les services qu'il avait rendus au cardinal Mazarin et que
nous avons retracs[1403]. C'tait lui, disait-il, qui lui avait
conseill, contre l'avis des ministres, de se retirer, qui s'tait
engag  le faire revenir et y avait russi: il en avait la preuve
crite dans les lettres du cardinal, et mme un certificat sign de la
reine mre[1404]. Le chancelier, tourdi de l'attaque si vive et si
directe qu'il venait de recevoir, laissa Fouquet s'tendre autant qu'il
le voulut. Il ngligea mme de l'interroger sur les moyens d'excution
du projet trouv  Saint-Mand, et, lorsqu'on lui rappela cette
omission, il rpondit avec humeur: De quoi parlez-vous? de
l'engagement de Deslandes, de Maridor[1405], de cette ngociation de
Rome[1406]? Voil de belles preuves! Et il marqua par son geste qu'il
les trouvait ridicules[1407]. Sur cela, Pussort dit  demi-voix: Tout
le monde n'est pas de votre sentiment. On avait, du reste, remarqu
que, pendant cet interrogatoire, o Fouquet profita si habilement de la
faiblesse du chancelier, Pussort n'avait pu se contenir et qu'il
indiquait son improbation par des sourires et des mouvements de
tte[1408].

L'interrogatoire termin, la Chambre avait  entendre l'avis motiv des
rapporteurs et  prononcer sa sentence. Olivier d'Ormesson devait parler
le premier, et on voit dans son Journal[1409] avec quel soin religieux
il se prpara  l'accomplissement de ce devoir. Madame de Svign, sa
parente, qui le voyait souvent et avait de l'influence sur ses avis,
nous apprend elle-mme qu'il se condamna  une solitude complte pour
mditer  loisir et prparer son rapport: M. d'Ormesson, crit-elle 
M. de Pomponne[1410], m'a prie de ne le plus voir que l'affaire ne soit
juge; il est dans le conclave et ne veut plus avoir de commerce avec le
monde. Il affecte une grande rserve; il ne parle point, mais il coute,
et j'ai eu le plaisir, en lui disant adieu, de lui dire tout ce que je
pense.

Ce fut le 9 dcembre qu'Olivier d'Ormesson commena la rcapitulation
du procs[1411]. Il parla cinq jours de suite, les mardi, mercredi,
jeudi, vendredi et samedi, et, malgr les interruptions frquentes du
chancelier et de Pussort, il parla avec clart et nettet. Il conclut au
bannissement  perptuit et  la confiscation des biens, avec amende de
cent mille livres, dont une moiti serait verse au trsor public, et
l'autre employe en oeuvres pies[1412]. L'avis d'Olivier d'Ormesson fut
gnralement approuv. Il ne faut en juger ni par les lettres de madame
de Svign, qui l'admire[1413], ni mme par le Journal de ce magistrat.
Mais Gui-Patin, qu'on n'accusera pas d'avoir t favorable aux
financiers, crivait  Falconnet, le 16 dcembre 1664: M. d'Ormesson a
dit son avis, et aprs de belles choses a conclu au bannissement
perptuel et  la confiscation de tous les biens. Et quelques jours
plus tard: On dit que M. Fouquet est sauv. On en donne le premier
honneur  celui qui a parl le premier, M. d'Ormesson, qui est un homme
d'une intgrit parfaite.

Sainte-Hlne, qui prit la parole aprs Olivier d'Ormesson, n'effaa pas
l'impression qu'il avait produite. Il parla pendant les sances des 15
et 16 dcembre, et opina  la peine de mort[1414]. On remarqua 
l'audience du 15 le courage d'un des juges, nomm Massenau. Il
souffrait depuis huit jours d'une colique nphrtique. Il se fit traner
 l'Arsenal, o il prouva d'horribles douleurs. Le chancelier, le
voyant plir, lui dit: Monsieur, retirez-vous.--Non, lui rpondit le
juge, il faut mourir ici. Cependant, comme M. de Massenau tait prs de
s'vanouir, le chancelier suspendit l'audience. Massenau sortit, rendit
deux pierres, et revint au bout d'un quart d'heure[1415]. Cette histoire
fut aussitt rpandue et redite partout avec admiration. On parla en
mme temps de la folie de Berryer[1416], que l'on accusait des fraudes
principales commises dans l'inventaire des papiers de Fouquet. Aprs
avoir t saign excessivement, crit madame de Svign, il ne laisse
pas d'tre en fureur; il parle de potences, de roues; il choisit des
arbres exprs; il dit qu'on le veut pendre; il fait un bruit si
pouvantable, qu'il le faut tenir et lier. Ainsi tout se runissait
pour exciter de plus en plus la piti et la sympathie publiques en
faveur de l'accus, et la haine contre ses adversaires.

Ce fut en vain que Pussort parla pendant cinq heures avec beaucoup de
force[1417]. Son discours rsumait toutes les accusations et les faisait
ressortir nettement et vigoureusement, mais avec trop de passion. Il
conclut, comme Sainte-Hlne,  la peine de mort. Son argumentation,
quoique serre et nergique, fit peu d'effet dans la Chambre, et au
dehors, on l'accusa d'_emportement_, de _rage_, de _furie_[1418].
Gisaucourt, Ferriol, Nogus, Hrault, qui n'avaient pas d'autorit dans
la Chambre, opinrent le 18 dcembre, et conclurent tous quatre  la
mort. Roquesante, qui les suivit, reprit l'avis d'Olivier
d'Ormesson[1419].

Le lendemain, 19, MM. de la Toison, du Verdier, de la Baume, de
Massenau, adoptrent les mmes conclusions[1420]. Le matre des requtes
Poncet opina  la mort (sance du 20 dcembre)[1421]; il le fit avec une
apparence de modration qui est assez bien caractrise dans des
couplets satiriques qui coururent  cette poque:

    Poncet ne montra point de fiel
    Comme avoit fait Pussort;
    Mais par un discours tout de miel
    Conclut doucement  la mort.

Aprs Poncet, le Fron, de Moussy, Brillac, Regnard et Besnard furent
tous de l'avis le plus doux et lui assurrent la majorit[1422]. Voysin
n'en parla pas moins avec beaucoup de vhmence pour appuyer l'opinion
de Sainte-Hlne[1423]. Le prsident de Pontchartrain se dclara pour
l'avis d'Olivier d'Ormesson. Enfin le chancelier, opinant le dernier,
vota la peine de mort. Ainsi treize des juges s'taient prononcs pour
le bannissement, et neuf pour la mort. L'arrt fut rdig immdiatement
et sign par les rapporteurs et par le chancelier (20 dcembre)[1424].

Tout Paris, dit Olivier d'Ormesson[1425] attendait cette nouvelle avec
impatience; elle fut rpandue en mme temps partout et reue avec une
joie extrme, mme parmi les plus petites gens des boutiques: chacun
donnait mille bndictions  mon nom sans me connatre. Ainsi M.
Fouquet, qui avait t en horreur lors de son emprisonnement, et que
tout Paris et vu excuter avec joie incontinent aprs son procs
commenc, est devenu le sujet de la douleur et de la commisration
publiques par la haine que tout le monde a dans le coeur contre le
gouvernement prsent, et c'est la vritable cause de l'applaudissement
gnral pour mon avis. Il fallut qu'Olivier d'Ormesson fit fermer sa
porte pour chapper aux flicitations que l'on venait lui adresser de
toutes parts[1426]. Il vita, le dimanche 21 dcembre, d'aller au sermon
de son cur Claude Joly, afin de se soustraire  des manifestations trop
vives. Il entendit la messe  Sainte-Genevive, et de l il se rendit 
la maison des jsuites[1427], o il reut les flicitations d'un grand
nombre de pres et entre autres du pre de Champneuf[1428]. Il est
trs-probable que ce jsuite est le mme que Fouquet cite, dans son trop
fameux projet[1429], comme plein de zle pour son parti et pouvant
faire porter des lettres par les jsuites de maison en maison.

Le lendemain, 22 dcembre, le rapporteur se rendit  la Bastille[1430]
pour donner  d'Artagnan dcharge des registres de l'pargne. Ds que
d'Artagnan le vit, il l'embrassa et lui dit  l'oreille qu'il tait _un
illustre_; tant la piti pour Fouquet avait gagn jusqu' ses gardiens!
Pendant ce temps le greffier de la Chambre, Foucault, tait all
signifier l'arrt  Fouquet. Aprs l'avoir fait descendre  la chapelle,
il lui demanda son nom. Fouquet lui rpondit: Vous savez bien qui je
suis, et pour mon nom, je ne le dirai pas plus ici que je ne l'ai dit 
la Chambre, et pour suivre le mme ordre je fais mes protestations
contre l'arrt que vous m'allez lire. On crivit ses protestations, et
ensuite Foucault s'tant couvert lui donna lecture de l'arrt, que
Fouquet entendit tte nue. Immdiatement aprs on conduisit Fouquet dans
la chambre de d'Artagnan, et le gouverneur de la Bastille, Bessemaux,
fit sortir son mdecin Pecquet et son valet de chambre la Valle de
l'appartement qu'il avait occup. Ils fondaient en larmes de douleur de
se voir spars de leur matre, ne sachant pas d'ailleurs ce qu'on
allait faire de lui et redoutant sa mort. Leurs cris attendrirent
d'Artagnan: il envoya leur dire qu'il n'tait question que du
bannissement.

Fouquet, qui tait  la fentre de la chambre de d'Artagnan, aperut
Olivier d'Ormesson, au moment o il se retirait aprs avoir rdig son
procs-verbal. Il le salua avec un visage plein de joie et de
reconnaissance, et lui cria par la fentre qu'il tait son serviteur.
D'Ormesson lui rendt son salut sans rien dire, et s'en alla le coeur
serr conter ce qu'il avait vu  Turenne et  madame de Svign[1431].
Le soir mme, Turenne vint chez d'Ormesson pour le fliciter de sa noble
conduite. Il est incroyable, ajoute ce magistrat[1432], jusqu'o va la
folie du peuple sur cela; tous ceux de la maison qui vont par la ville
disent que parmi les moindres gens l'on me donne des bndictions.

La sentence, quoique rigoureuse, ne satisfit pas les ennemis de Fouquet,
et on la fit commuer par le roi en un emprisonnement perptuel dans la
forteresse de Pignerol. Madame Fouquet la mre et sa belle-fille
reurent l'ordre de se rendre  Montluon[1433]; Gilles Fouquet, qui
avait t priv de sa charge de premier cuyer du roi, fut relgu 
Joinville; M. et madame de Charost,  Ancenis. Ce ne fut pas sans peine
que la mre de Fouquet, ge de soixante-douze ans, obtint de garder
avec elle le plus jeune de ses fils, celui que l'on avait voulu exiler 
Joinville. Quant aux enfants de Fouquet, ils avaient t amens,
aussitt aprs l'arrestation de leur pre (septembre 1661)[1434], par M.
de Brancas, de Fontainebleau  Paris, et remis  leur aeule. Nous les
retrouverons dans la suite.

Ces rigueurs contre la famille de Fouquet, et surtout celles qui
frapprent les juges coupables seulement d'avoir prfr leur conscience
aux faveurs de la cour, n'taient pas propres  calmer et  ramener
l'opinion publique. Roquesante, conseiller au parlement de Provence,
avait adopt l'avis d'Olivier d'Ormesson: il fut une des premires
victimes de la colre des ennemis de Fouquet; on l'exila 
Quimper-Corentin[1435], sous prtexte qu'il avait demand aux fermiers
des gabelles une pension pour une dame de sa connaissance. Cette
accusation fut traite de fable, et on n'imputa la disgrce de ce juge
qu' la rsistance qu'il avait oppose aux sollicitations de Berryer et
de Chamillart[1436]. Gui-Patin crivait  cette occasion[1437]: Voil
ce qui ne s'est jamais vu, un commissaire exil. L'estime publique
vengea Roquesante de cette injustice. Pendant que l'on dchirait, dans
des pices satiriques, les juges courtisans, on clbrait le courage de
ce membre du parlement d'Aix[1438]. Sept ans plus tard, madame de
Svign, qui avait la mmoire du coeur, crivait  sa fille[1439]: Vous
savez ce que m'est le nom de Roquesante, et quelle vnration j'ai pour
sa vertu. Vous pouvez croire que sa recommandation et la vtre me sont
fort considrables. Et, plus loin: Pour M. de Roquesante, si vous ne
lui faites mes compliments en particulier, vous tes brouille avec
moi.

Bailly, avocat gnral au grand Conseil, fut exil pour avoir dit 
Gisaucourt, un des juges, qu'il devrait bien remettre le grand Conseil
en honneur, et qu'il serait dshonor s'il suivait l'exemple de
Chamillart et de Pussort[1440]. Le prsident de Pontchartrain avait
courageusement rsist aux instances du chancelier et du secrtaire
d'tat la Vrillire, son parent: il en fut puni dans la personne de son
fils. Saint-Simon l'affirme, et, malgr quelques erreurs de dtail, son
rcit parat vridique[1441]. Pontchartrain, dit-il, fut un des juges
de M. Fouquet; sa probit fut inflexible aux caresses et aux menaces de
MM. Colbert, le Tellier[1442] et de Louvois[1443], runis pour la perte
du surintendant. Il ne put trouver matire  sa condamnation, et par
cette grande action se perdit sans ressource. Il tait pauvre, tout son
dsir et celui de son fils tait de faire tomber sa charge sur sa tte
en s'en dmettant. La vengeance des ministres fut inflexible  son tour;
il n'en put jamais avoir l'agrment; tellement que ce fils demeura
dix-huit ans conseiller aux requtes du Palais, sans esprance d'aucune
autre fortune. Je le lui ai ou dire souvent, et combien il tait
afflig d'tre exclu d'avoir la charge de son pre.

De toutes les perscutions diriges contre les juges intgres, la plus
odieuse fut celle qui frappa Olivier d'Ormesson, lui enleva,  la mort
de son pre, la place de conseiller d'tat qui lui avait t promise, le
priva de toutes les places qui devinrent successivement vacantes, et le
condamna  une retraite prmature[1444]. Mais, plus encore que
Roquesante et Pontchartrain, Olivier d'Ormesson fut veng par l'opinion
publique. Le Brun, qui avait conserv un vif attachement pour
Fouquet[1445], voulut faire le portrait du rapporteur, qui avait
contribu  le sauver[1446]. Pellisson,  peine sorti de la Bastille, se
hta de venir tmoigner sa reconnaissance  Olivier d'Ormesson[1447].
Enfin, cette honorable disgrce a assur au rapporteur du procs, dans
le souvenir de la postrit, une place que ses vertus seules n'auraient
pu lui donner.

Quant aux juges qui avaient cd aux instances de la cour, ils furent
exposs  une haine si violente et  un mpris si universel[1448], que
plusieurs en moururent de dsespoir. Nous avons dj vu quels remords
avaient troubl les derniers moments du prsident de Nesmond. Ds le
mois d'octobre 1665, Hrault, conseiller au parlement de Bretagne,
succomba[1449]. On parlait de sa mort comme d'un coup du ciel, dit
Olivier d'Ormesson[1450]. Sainte-Hlne ne tarda pas  le suivre; il
mourut subitement. Plusieurs personnes dignes de foi m'ont dit, ajoute
Olivier d'Ormesson en racontant cet vnement[1451], que, plus de trois
mois auparavant, il se justifiait  tous ceux qui le voyaient du procs
de M. Fouquet; il ne parlait d'autre chose. L'on prtendait qu'il tait
mort de chagrin d'avoir t tromp dans les rcompenses qui lui avaient
t promises. On ne manqua pas de rappeler que c'tait en face de la
Bastille qu'il avait t atteint du mal qui l'avait enlev brusquement.
Presque dans le mme temps, Ferriol, conseiller au parlement de Metz,
succomba  une maladie de langueur. On imputa galement  la vengeance
cleste la mort de ce magistrat frapp dans la force de l'ge. Il avait
dsir et espr la charge de lieutenant criminel, et, comme
Sainte-Hlne, il avait t tromp dans son attente[1452].




CHAPITRE XLVIII

--1664-1680--

Fouquet est transfr a Pignerol et enferm dans le donjon de cette
forteresse (dcembre 1664--janvier 1665).--Vigilance et humanit de
d'Artagnan, charg de la garde de Fouquet pendant le
voyage.--Arriv  Pignerol (janvier 1665), il remet Fouquet 
Saint-Mars.--Instructions donnes  Saint-Mars.--Danger que court
Fouquet au donjon de Pignerol (juin 1665) par suite de l'explosion
des poudres.--Fouquet est transfr au chteau de la Prouze o il
passe un an (juin 1665--aot 1666).--Efforts de Fouquet pour
entretenir des correspondances avec ses amis.--Ils sont djous par
la vigilance de Saint-Mars.--Occupations de Fouquet dans sa prison
(1667-1668)--Il tombe malade.--Tentative de la Forest pour gagner
quelques-uns des soldats de la citadelle de Pignerol (1669); elle
est dcouverte, et la Forest excut (1670).--Lauzun emprisonn 
Pignerol (1671).--Ses relations avec Fouquet, auquel il raconte ses
aventures (1672).--Fouquet le croit fou.--Causes qui contriburent
 adoucir la captivit de Fouquet: influence d'Arnauld de Pomponne
et de madame de Maintenon.--Fouquet obtient la permission de
recevoir une lettre de sa femme (1672), puis de lui crire et d'en
recevoir des nouvelles deux fois par an (1674).--Lettre de Fouquet
 sa femme (5 fvrier 1675).--L'abb Fouquet obtient la permission
de revenir  Barbeau (1678), et madame Fouquet de se rapprocher de
son mari.--Adoucissement  la captivit de Lauzun et de Fouquet
(1679)--La famille de Fouquet vient s'tablir a Pignerol.--Rupture
entre Lauzun et Fouquet.--Mort de l'abb Fouquet (1680).--Mort de
Nicolas Fouquet (mars 1680).--Il est inhum dans l'glise des
_Filles de la Visitation_ (28 mars 1681).--Mort de madame Fouquet
la mre (1681), de l'vque d'Agde (1702) et de la veuve du
surintendant (1716).--Vertus de madame de Charost, fille de
Fouquet.--Fils et fille ns du second mariage du surintendant.--Le
marquis de Belle-le (Louis Fouquet) continue la postrit
masculine de la famille Fouquet.--Illustration de ses fils, le
comte et le chevalier de Belle-le.--Lgendes sur le surintendant
Fouquet.


Ds que l'arrt de la Chambre de justice eut t signifi  Fouquet,
d'Artagnan le fit monter dans un carrosse, avec plusieurs mousquetaires,
pour le conduire  Pignerol. Au moment du dpart, un ancien cuyer de
Fouquet, la Forest, se prsenta  lui: Je suis ravi de vous voir, lui
dit Fouquet; je sais votre fidlit et votre affection. Dites  nos
femmes qu'elles ne s'abattent point, que j'ai du courage de reste, et
que je me porte bien[1453]. Ce fut sur le midi que Fouquet sortit de la
Bastille; il tait seul au fond du carrosse. Trois hommes chargs de
veiller sur lui prirent place devant. Il avait le visage gai, et tout le
peuple lui donnait des bndictions[1454]. Aprs avoir franchi la porte
Saint-Antoine, il alla coucher  Villeneuve-Saint-Georges; et, le
lendemain, il suivit la route de Lyon. Le bruit qu'il tait malade se
rpandit bientt. On avait les soupons les plus sinistres. Tout le
monde se disait: _Quoi? dj_... On ajoutait que d'Artagnan ayant envoy
demander  la cour ce qu'il ferait de son prisonnier malade, on lui
avait rpondu qu'il le ment toujours, en quelque tat qu'il ft[1455].
Le mdecin et le valet de chambre de Fouquet avaient t retenus  la
Bastille, et cette circonstance ajoutait encore aux inquitudes et aux
soupons.

Cependant d'Artagnan sut, comme par le pass, se montrer aussi humain
que vigilant. Il donna  Fouquet les fourrures ncessaires pour ne pas
souffrir du froid en traversant les montagnes. Enfin, ils arrivrent 
Pignerol, dans le courant de janvier 1665[1456], et d'Artagnan remit le
prisonnier entre les mains de Saint-Mars, un des marchaux-des-logis des
mousquetaires. Saint-Mars avait quatre mousquetaires et une compagnie
d'infanterie, avec lesquels il devait veiller  la garde de Fouquet,
enferm dans le donjon de Pignerol. Les ordres transmis  Saint-Mars par
d'Artagnan avaient t rdigs par Louvois[1457], qui, depuis plusieurs
annes, avait t attach au ministre de la guerre, sous la direction
de son pre, Michel le Tellier. Ces instructions[1458] portaient en
substance que Saint-Mars devait imiter la prudente et sage conduite de
d'Artagnan pendant le temps qu'il avait veill  la garde de Fouquet,
enferm  Vincennes et  la Bastille. Il lui tait surtout recommand de
ne pas permettre que Fouquet communiqut de vive voix ou par crit avec
qui que ce ft, qu'il ret la visite de personne, ni qu'il sortit de
son appartement, sous quelque prtexte que ce ft, mme pour se
promener. Saint-Mars ne devait lui fournir ni encre, ni plumes, ni
papier; mais il pourrait lui procurer les livres qu'il demanderait, en
prenant la prcaution de ne lui en donner qu'un seul  la fois, et de
s'assurer, lorsqu'il le rendrait, qu'il n'avait rien crit ni marqu
dans l'intrieur. Si le prisonnier avait besoin de linge on de
vtements, Saint-Mars aurait soin de lui en fournir, et il serait
rembours des avances qu'il aurait faites pour cet objet. Il devait tre
donn  Fouquet un valet auquel on allouerait six cents livres de gages;
mais  la condition qu'il n'aurait pas plus que son matre de
communications avec l'extrieur. Les dpenses pour la nourriture et
l'entretien de Fouquet et de son valet seraient prises sur un fonds
annuel de six mille livres. Un autre fonds de douze cents livres
servirait pour le bois et la chandelle,  l'usage de Fouquet ou des
soldats employs  sa garde. Dans le cas o Fouquet tomberait malade, il
serait assist par des mdecins, chirurgiens et apothicaires de la ville
de Pignerol, au choix de Saint-Mars. Lorsque Fouquet voudrait se
confesser, on ne lui refuserait pas l'assistance d'un prtre; mais on
aurait soin que le confesseur ne ft prvenu qu'au moment o il devrait
entendre Fouquet. Un chapelain devait lui dire la messe tous les jours,
et recevoir pour son ministre une somme de mille livres, et, en outre,
cinq cents louis pour achat des ornements et autres objets ncessaires 
la clbration de la messe.

Saint-Mars excuta rigoureusement les ordres qu'il avait reus. Il
exera sur Fouquet une surveillance si vigilante, que toutes les
tentatives du prisonnier pour entretenir quelques relations avec
l'extrieur, et celles de ses amis pour pntrer jusqu' lui, restrent
longtemps sans rsultat. Il ne lui laissa ni plume, ni encre, ni
papier[1459], ne lui permit de se confesser qu'aux cinq ftes
solennelles (Nol, Pques, l'Ascension, l'Assomption et la
Toussaint)[1460], rgla strictement ses dpenses de nourriture et
d'habillement[1461], et, sur le plus lger soupon, renvoya les valets
qui le servaient[1462].

Pendant la premire anne de la captivit de Fouquet  Pignerol, il
n'arriva qu'un seul incident remarquable. Au mois de juin 1665, la
foudre tomba sur le donjon de la citadelle, o Fouquet tait enferm, et
mit le feu aux poudres. L'explosion fut terrible: une partie du donjon
fut emporte. La chambre de Fouquet fut dtruite; ses meubles volrent
en clats et furent brls. Lui-mme et le valet qui le servait
n'chapprent au danger qu'en se rfugiant dans l'embrasure d'une
fentre, qui faisait saillie. Cet vnement parut miraculeux, et on ne
manqua pas de dire  Pignerol et  Paris[1463], que le ciel s'tait
dclar contre l'arrt du roi en sauvant celui qu'il avait proscrit.

Comme Fouquet ne pouvait plus habiter le donjon de la citadelle, on le
logea provisoirement dans la demeure du commissaire Damorezan, qui tait
une des principales maisons de Pignerol[1464]. On le transfra ensuite
au chteau de la Prouze, o il resta enferm plus d'une anne (juin
1665--aot 1666), pendant qu'un architecte envoy de Paris rparait les
dgts causs par la foudre au donjon de Pignerol. Fouquet fut toujours
pendant cet intervalle soumis  la garde de Saint-Mars.

Durant son sjour au chteau de la Prouze, Fouquet tenta d'entrer en
relation avec ses amis; il fabriqua de l'encre avec de la suie dlaye
dans quelques gouttes de vin, fit des plumes avec des os de chapon, et
crivit sur les marges des livres qu'on lui avait prts ou mme sur des
mouchoirs[1465]. Il avait trouv moyen de faire de l'encre sympathique
qui ne paraissait que lorsqu'on chauffait le papier[1466]. Mais la
vigilance de Saint-Mars djoua toutes les tentatives de Fouquet pour
faire parvenir  ses ennemis les billets qu'il avait crits. On les
trouva dans un dossier de chaise o il les avait cachs. Saint-Mars
redoubla de svrit, et le prisonnier fut fouill avec une rigueur
inusite[1467]. Tous ses efforts pour gagner les valets qui le servaient
avaient chou galement[1468]. Fouquet dcourag tomba malade au mois
de juin 1666. Cependant il ne tarda pas  tre assez bien rtabli pour
qu'on pt le transfrer au mois d'aot de la mme anne dans le chteau
de Pignerol, qui avait t rpar[1469].

Il semble que, se rsignant alors  une captivit qu'il avait vainement
tent d'adoucir, il chercha sa consolation dans la religion et dans
l'tude. Il demanda les oeuvres de saint Jrme et de saint Augustin. On
les lui refusa[1470]. La lettre de Louvois n'indique aucun motif.
Craignit-on l'influence des jansnistes qui invoquaient saint Augustin
comme leur principal docteur? Nous sommes rduits sur ces questions 
des hypothses. Ce qui est certain, c'est que Louvois autorisa
Saint-Mars  procurer  Fouquet les oeuvres d'un docteur moins suspect,
saint Bonaventure. On se montra plus facile pour la posie: Fouquet
avait demand un _Dictionnaire des rimes franaises_[1471]; on le lui
accorda. Il parat qu'il en fit usage; car aprs sa mort, son fils ain,
le comte de Vaux, obtint la permission d'emporter ses posies. Pour
donner un aliment  l'activit de son esprit, Fouquet s'occupa encore 
enseigner le latin et la pharmacie[1472]  un des domestiques attachs 
son service.

Cette activit intellectuelle, jointe  une captivit rigoureuse qui le
privait de tout exercice physique, suffirait pour expliquer les maladies
qui affligrent Fouquet si frquemment pendant sa captivit[1473].
Cependant, au milieu de ses souffrances, il ne ngligeait pas les
tentatives pour gagner ceux qui le gardaient. En 1669, un de ses anciens
serviteurs, la Forest, s'introduisit  Pignerol et chercha, de concert
avec un personnage dsign sous le nom de _Honneste_[1474],  corrompre
quelques-uns des soldats de la garnison[1475]. Cinq reurent de
l'argent[1476], et furent dans la suite svrement punis. Ds que la
Forest et Honneste s'aperurent que leurs manoeuvres taient dcouvertes,
ils passrent en Savoie; mais ils y furent arrts. La Forest fut
excut aprs un jugement sommaire en 1670[1477]. Quant  l'autre
personnage, il n'est pas facile de savoir ce qu'il devint. On voit par
les lettres de Louvois qu'il dut tre traduit devant le conseil
souverain de Pignerol. Mais on ignore quelle punition lui fut inflige;
c'est peut-tre de lui que parle madame de Svign dans une lettre au
comte de Grignan en date du 25 juin 1670: Si l'occasion, dit-elle, vous
vient de rendre service  un gentilhomme de votre pays, qui s'appelle ***,
je vous conjure de le faire... Ce pauvre garon tait attach  M.
Fouquet; il a t convaincu d'avoir servi  faire tenir  madame Fouquet
une lettre de son mari; sur cela il a t condamn aux galres pour cinq
ans. C'est une chose un peu extraordinaire. Vous savez que c'est un des
plus honntes garons qu'on puisse voir, et propre aux galres comme 
prendre la lune avec les dents[1478]. Louvois et Saint-Mars ne
partageaient pas la tendresse de madame de Svign pour le prisonnier
de Pignerol. Ils ne se bornrent pas  punir les serviteurs de Fouquet
et les soldats qui s'taient laiss gagner; ils redoublrent de svrit
 l'gard de Fouquet lui-mme: les fentres de sa prison furent garnies
de grilles de fer, qui ne lui laissaient apercevoir qu'un coin du
ciel[1479].

Vers la fin de l'anne 1671, la citadelle de Pignerol reut un nouveau
prisonnier, le duc de Lauzun, que Fouquet n'avait connu que sous le nom
de Pguilin[1480], lorsqu'il commenait  peine  paratre  la cour.
Lauzun fut pour Saint-Mars un hte plus embarrassant que Fouquet. A
peine arriv  Pignerol, il tenta de mettre le feu au donjon. Une poutre
de la chambre o se trouvait Fouquet fut consume. C'et t une belle
aventure, crivait  cette occasion madame de Svign[1481], s'il et
brl ce pauvre M. Fouquet, qui supporte sa prison hroquement et qui
n'est nullement dsespr. Lauzun finit par trouver moyen de
communiquer avec les autres prisonniers enferms dans le donjon de
Pignerol; ils pratiqurent dans la muraille un trou, qui leur permit de
se parler et de se voir[1482]. Fouquet, priv depuis si longtemps de
toutes nouvelles du dehors, esprait en avoir par Lauzun. Mais il
prouva un trange dsappointement. Il avait laiss Pguilin pointant 
peine  la cour, o il tait protg par le marchal de Gramont, son
compatriote, et par la comtesse de Soissons, Olympe Mancini. Lorsque ce
cadet de Gascogne dit  Fouquet qu'il avait t colonel-gnral des
dragons, capitaine des gardes, et qu'il avait eu la patente de gnral
d'arme, l'ancien surintendant le crut fou et s'imagina qu'il lui
racontait ses visions. Mais quand Lauzun passa  son mariage avec
mademoiselle de Montpensier, et lui dit que le roi y avait consenti,
puis l'avait rompu, Fouquet ne douta plus de sa folie et la crut pousse
 un tel point qu'il craignit presque de se trouver avec lui[1483]. Ds
lors il prit pour des imaginations d'un cerveau drang, toutes les
nouvelles que lui donna Lauzun, et ce ne fut que longtemps aprs,
lorsque sa captivit commena  s'adoucir, qu'il reconnut que Lauzun ne
l'avait pas tromp.

Plusieurs changements qui devaient contribuer  amliorer la situation
de Fouquet taient arrivs  la cour: Simon Arnauld de Pomponne, qui
avait t li troitement avec le surintendant, tait devenu secrtaire
d'tat en 1671. Madame Scarron, qui prit bientt le nom de madame de
Maintenon, tait l'amie intime de madame de Montespan et la gouvernante
des enfants que celle-ci avait eus de Louis XIV. On aime  croire pour
l'honneur de madame de Maintenon qu'elle n'oublia pas les services que
madame Fouquet lui avait rendus[1484], et qu'elle usa de son influence
dj trs-puissante en faveur du prisonnier de Pignerol. Ce qui est
certain, c'est qu'en 1672, Fouquet obtint la permission de recevoir une
lettre de sa femme[1485], et que deux ans aprs il lui fut accord
d'crire deux fois par an  sa famille, et d'en recevoir des nouvelles,
 la condition que toutes les lettres passeraient par les mains de
Louvois. Ce fut dj une grande consolation pour le prisonnier.

Vers le mme temps son frre, l'vque d'Agde, qui, depuis la disgrce
du surintendant, tait exil, revint  Paris, et quoiqu'il n'et pas
d'autorisation formelle pour y rsider, on y tolra sa prsence. Le pre
Rapin, connu par divers crits et surtout par son pome des _Jardins_,
eut des entrevues avec l'vque. Il parle comme un prophte, crit le
jsuite  Bussy-Rabutin[1486], et il me fit voir une lettre de monsieur
son frre  madame sa femme, qui me donna de la piti et de
l'admiration. J'en fus touch et charm tout ensemble. Si cela
paraissait dans le public, on aurait bien de l'aversion contre ceux qui
ont endurci le coeur du roi contre lui. Enfin, monsieur, il n'y a que la
morale chrtienne qui donne de la joie dans la disgrce et du plaisir
dans les afflictions; toutes les autres morales sont bien froides sur le
chapitre de la consolation dans les grandes souffrances.

La lettre dont parle le pre Rapin, et qui tait si propre  entretenir
et raviver les sentiments de compassion qu'avait inspirs le malheur de
Fouquet, est parvenue jusqu' nous[1487]. Il est probable que l'on en
multiplia les copies et qu'on les fit circuler parmi les amis de
Fouquet. L'une d'elles s'est conserve entre plusieurs requtes et
autres pices relatives  son procs. Cette lettre porte la date du 5
fvrier 1675. Il y avait alors dix ans que Fouquet tait enferm 
Pignerol:

Votre lettre, crivait-il  sa femme, m'a tir d'une inquitude plus
grande que vous ne sauriez croire. J'avais pass trois mois avec
impatience  l'attendre. Elle est enfin arrive et m'a donn autant de
consolation que je suis capable d'en recevoir dans un lieu d'amertume et
de douleur.

Vous avez bien fait, madame, de ne pas importuner  contre-temps M. de
Louvois, lequel peut bien sans doute vous faire la grce de rparer le
temps perdu et au del. Je supplie de tout mon coeur la divine Bont de
le rcompenser abondamment de toutes les charits qu'il nous fait, et de
me donner un moyen de lui faire dire par vous mes sentiments, que je ne
puis exprimer par crit.

Je suis ravi que mon fils lui ait une si grande obligation avant que
d'entrer dans le monde; et si je pouvais lui en avoir une autre encore
avant d'en sortir[1488], dites-lui hardiment tout ce que vous pourrez de
ma gratitude; vous n'en direz pas assurment trop.

Rien ne me touche davantage dans votre lettre que le pieux exercice que
vous avez pris pour notre chapelle[1489], et les sacrements que vous y
frquentez. Il y a longtemps que j'ai besoin et le dsir d'en user de
mme. J'ai souvent importun le sieur de Saint-Mars et le prtre qui
vient ici me confesser de m'obtenir la consolation de pouvoir me
disposer  la mort, que je sens n'tre pas loigne, par l'entretien
libre et frquent d'un trs-bon religieux ou ecclsiastique non suspect,
auquel je puisse ouvrir entirement et sans prcipitation ma conscience
sur ma mauvaise vie passe et prsente, m'instruire sur plusieurs
scrupules bien fonds, me fortifier par les secours ordinaires que Dieu
a institus pour la vie et nourriture des mes chrtiennes, enfin me
consoler en mes dplaisirs continuels et chauffer ma froideur trop
souvent glace. Mais je n'ai pu en venir  bout; de sorte que je ne fais
mes confessions et communions qu' Nol, Pques, Pentecte, l'Assomption
et la Toussaint. Ainsi je me trouve quelquefois, comme cette anne,
quatre mois entiers, entre Nol et Pques, priv d'une assistance que
l'on ne croit peut-tre pas si ncessaire ici qu'ailleurs, mais qui
l'est en effet beaucoup davantage, parce qu'une oisivet force est la
mre des dsespoirs, des tentations et agitations continuelles, dans un
esprit accabl de dsirs et d'impuissance, surcharg d'ennuis et de
dplaisirs que personne ne prend soin de soulager. On croit tre oubli
ou abandonn de ses proches, mpris des autres, inutile et  charge 
tout le monde. A cela il n'y a d'autre remde que la patience et la
tranquillit qui procdent ordinairement d'un bon usage des sacrements
et de l'entretien journalier d'un homme spirituel et charitable, qui
n'ait que Dieu pour but et non point de lches desseins de faire sa
fortune aux dpens d'un afflig[1490].

Je sais bien que, quand c'est pour peu de temps et qu'il y a des
considrations de justice qui le requirent, on se dispense de ces
rgles, et on ne s'arrte pas  la satisfaction d'un particulier; mais
quand les procs sont termins et que les choses tirent de longueur,
dans un cours ordinaire[1491], les prisonniers peuvent avec respect
inspirer des sentiments de christianisme et d'humilit[1492] dans le
coeur de ceux dont tels secours dpendent; et moi je ne le puis pas,
quoique l'incertitude de ma vie, tous les jours menace par des
faiblesses extrmes, me fasse sentir trs-souvent la douleur de cette
privation. C'est pourquoi si vous pouvez obtenir, par vos bonnes
prires, que les obstacles qui se rencontrent  l'excution d'un dsir
si lgitime soient levs, je vous assure, moyennant la grce de Dieu,
qu'en toutes les communions que j'aurai l'honneur[1493] de faire tout le
reste de ma vie, au moins tous les huit jours, si je le puis, ceux par
qui cette permission me sera procure y auront bonne part, et que je
prierai mon Dieu que je recevrai par leur moyen de leur faire la mme
misricorde qu' moi. Cependant faites  mon intention ce que je ne puis
pas faire, et me rendez participant de vos solides dvotions.

J'ai regard le billet de ma mre comme un miracle et comme une
relique. Sa main est plus forte que la mienne, et sa bont est extrme
pour un fils qui lui a tant donn de dplaisirs. Ce seront autant
d'ornements  la couronne qu'elle a mrite par ses vertueuses
souffrances et qui ne lui peut pas manquer. Je la supplie de me
pardonner si je prie Dieu encore tous les jours qu'elles lui soient
retardes[1494] jusqu' ce qu'il me soit permis d'aller me jeter  ses
pieds, et ne plus me sparer d'elle et de vous que par une mort, qui ne
me sera point dsagrable quand j'aurai fait mon devoir.

En attendant, madame, continuez et redoublez vos sollicitations auprs
de Dieu et de ceux qui exercent sa puissance en terre pour venir passer
[ici] quelque temps et obtenir la libert de me voir. Les prires
assidues des personnes d'esprit et de vertu ne peuvent  la fin qu'elles
ne soient exauces[1495]. Dieu veut tre pri et importun. Quand il
sait que le coeur des hommes est touch de compassion, c'est un signe
pour lui; il leur donne occasion de mriter une rcompense qu'il sait
bien leur payer lui-mme. Vous ferez plaisir  ceux auxquels vous
donnerez les moyens de faire du bien; c'est une faveur que vous
demanderez, mais c'est une charit que vous faites. Il n'y a rien
contre la raison ni contre la justice, qu'aprs quatorze ans d'absence,
une femme voie son mari sur le dclin de sa vie, et j'espre qu'un
monarque glorieux, et que Dieu rend triomphant de toute l'Europe, voudra
bien, pour l'amour et en l'honneur du mme Dieu, pardonner et accorder
un peu de soulagement  un de ses sujets, dont la personne, le bien et
les esprances sont en son pouvoir. Si je me suis mal conduit, j'ai t
chti, et j'ai eu le temps d'en faire pnitence. Le ministre
illustre[1496] qui voudra bien se charger de votre demande et appuyer
vos raisons soutiendra une bonne cause, et en aura du mrite devant Dieu
qui aime[1497] la misricorde  ceux qui la font.

Je loue Dieu de la bonne disposition en laquelle vous me mandez que
sont nos enfants, chacun selon son ge. C'est une singulire bndiction
de sa divine Majest, qui ne veut pas pour les pchs d'un pre dtruire
absolument la famille d'une mre vertueuse. Cultivez bien ce qu'ils ont
de bon et tchez de dtourner leur esprit du vice et d'y mettre
l'aversion du jeu, qui est une trs-pernicieuse inclination de plusieurs
de notre famille[1498]. Gravez dans leur coeur une ferme rsolution de
gratitude envers ceux dont ils recevront des bienfaits et une
inviolable exactitude  garder leur parole; cela, et la crainte de Dieu
surtout, les fera prosprer.

N'employez point vos soins et vos poursuites pour me faire voir leurs
portraits, qui ne feraient que me presser[1499] le coeur, et ne
pourraient profiter de ce que je pourrais leur dire; mais que votre
charit s'emploie  me faire voir les originaux.

Je n'ai pas bien compris comment vous vous tes charge des
terres[1500], par quelle ferme, pour quel prix, et ce que vous tes
tenue d'acquitter de dettes. J'eusse bien voulu savoir cela en gnral,
et je vous trouve bien accable.

Si vous pouvez, faites dire  ma fille de Charost quelque amiti de ma
part.

Depuis la Notre-Dame de septembre, que mourut devant mes yeux un de mes
valets nomm Champagne, je n'ai eu joie ni sant; c'tait un garon
diligent et affectionn et que j'aimais tendrement, que j'affectionnais
et qui me soulageait. Je voudrais que son frre ft avec vous pour lui
faire du bien. L'autre valet prit ici dans les remdes, et a autant et
plus besoin que moi. Il est chagrin de son humeur, et ainsi n'y ayant
que lui et moi  nous entretenir jour et nuit, jugez comment je passe ma
vie. Nous avons moins d'assistance, quand la ncessit est plus
pressante. Nous pourrions beaucoup mriter, si la vertu rpondait 
l'affliction: c'est assurment un des moyens les plus efficaces que Dieu
nous donne pour nous sauver, si elle pouvait tre bien supporte; mais
la peine est  gagner sur soi d'aimer ce qui naturellement n'est point
aimable, de sorte qu'aprs quelques petits efforts on se relche
aisment, sitt qu'on se sent offens au corps ou en l'esprit, et on a
recours  des rflexions inutiles.

J'ai ici cette occupation tant que je veux, et je m'tudie  la
retrancher non pas de la manire que je voudrais, mais que je puis,
n'ayant compagnie de qui que ce soit  me divertir, consoler, assister
spirituellement ni corporellement.

M. de Saint-Mars vient quelquefois savoir de mes nouvelles, mais par
crmonie, non pas par entretien, ou pour amener un mdecin: l'air de
notre citadelle tant toujours dans quelque excs, et moi infirme et pas
assez habile pour savoir ce qui m'est bon, il m'en faudrait un bien
expert et sage qui ne me quittt point ou qui me vit deux ou trois fois
par jour pour se conduire comme il verrait  propos, et non pas dans un
temps que par pudeur je n'ose tout dire ou montrer devant le monde.
Apprenez donc  cette fois qu'il n'y a mal en un corps humain que le
mien s'en ressente quelque attaque. Je ne me vois point quitte de l'un,
que l'autre n'y succde, et il est  croire qu'ils ne finiront qu'avec
ma vie. Il me faudrait un assez gros volume pour en crire ici le
dtail; mais le principal est que mon estomac n'est point de concert
avec mon foie; ce qui sert  l'un nuit  l'autre, et de plus vous savez
que j'ai toujours les jambes enfles. J'ai des sciatiques, des coliques,
et si vous me permettez de tout dire, des hmorrhodes trs-fcheuses.
J'ai fait cette anne deux petites prires, et Dieu m'a fait la grce
de me donner relche de cette douloureuse et importune sorte
d'infirmit. Envoyez  M. Pecquet, qui sait mon temprament, un petit
mmoire; M. de Saint-Mars sait tout ce que je dis l et qu'on m'a fait
observer pour ma gravelle un rgime de bouillon et sirop qui m'ont
soulag. Si vous n'approuvez pas de consulter M. Pecquet, n'en faites
rien.

J'ai cru devoir, par raison de conscience ou autre (car on se flatte
aisment), m'abstenir des jenes que je faisais sans y tre oblig, et
Dieu veuille que je ne sois pas oblig de quitter ce carme[1501]. Lors
du commencement, j'ai eu de la peine  supporter les jours maigres, et
je ne vous dis qu'une partie de mes misres, sans les rhumes, les
fluxions, maux de tte, bruits d'oreilles. Quand vous m'crirez, si vous
savez un remde  ce mal, mandez-le-moi; notre mdecin n'en sait pas.
J'en suis fort incommod; mais ne laissez pas de me donner avis sur les
autres, si vous pouvez. A la fin, mes yeux sont rduits aux lunettes, et
mes dents mines. Le plus sr est de quitter les soins du corps
entirement et de songer  l'me. Cela nous est important, et cependant
le corps nous touche le plus. Si vous veniez ici, ce serait le moyen que
l'un ou l'autre se portassent mieux; vous me communiqueriez votre vertu,
et moi je fournirais la matire de l'exercer. Faites mes compliments 
mes frres et soeurs, s'il y en a encore en vie. Je ne doute pas que Dieu
n'en ait voulu appeler  lui, depuis le temps que je n'en ai ou
parler[1502]; et il faut que tout prenne fin, mais non pas ma
connaissance (_sic_)[1503] et mon amiti pour vous. Embrassez ma fille
de ma part, et me recommandez aux prires de votre petite
communaut[1504].

Toute la famille de Fouquet se ressentit des dispositions plus
favorables de la cour. L'abb Fouquet, qui depuis 1661 avait t exil
comme ses frres, obtint la permission de revenir, en 1678, dans son
abbaye de Barbeau prs de Melun, et en mme temps Louis XIV accordait au
jeune comte de Vaux, fils an de Fouquet, la faveur de servir dans
l'arme que ce prince commandait en personne[1505]. Madame Fouquet eut
l'autorisation d'habiter en Bourgogne, afin de se rapprocher de plus en
plus de son mari. Elle fut reue partout avec le respect que mritaient
ses vertus, quelquefois mme avec un appareil qui ne convenait gure 
sa fortune prsente. Je ne sais, crivait Bussy-Rabutin  madame de
Svign[1506], s'il vous est revenu que madame Fouquet a t  Autun
rendre visite  l'vque; que celui-ci alla au-devant d'elle avec six
carrosses et deux cents chevaux de la ville.

Et j'y tais, j'en sais bien mieux le conte[1507].

La dame fut fort aise de me voir et me dit que M. d'Autun faisait trop
d'honneur  une malheureuse comme elle. Je lui rpondis qu'il partageait
cet honneur avec elle et qu'il n'tait pas si gnreux qu'elle pensait.
Madame de Svign lui rpond sur un ton moiti srieux, moiti
plaisant[1508]: Vous m'tonnez de la rception que M. d'Autun a faite 
madame Fouquet; j'aurais peine  le croire si vous n'en aviez t
tmoin. Une malheureuse n'a pas accoutum d'tre si honore. Je suis
persuade qu'il y a de la saintet rvre dans l'excs de cette
procession; ce fut assurment en qualit de relique et de chsse qu'il y
eut tant de monde en campagne. Une lettre de Bussy, en date du 5
dcembre[1509], prouve que madame Fouquet passa toute l'anne  Autun,
d'o elle pouvait facilement entretenir des relations avec le prisonnier
de Pignerol.

Au commencement de l'anne 1679, la captivit de Fouquet et de Lauzun
perdit beaucoup de la rigueur  laquelle on les avait si longtemps
soumis. Vous savez, crivait madame de Svign  Bussy[1510],
l'adoucissement de la prison de MM. de Lauzun et Fouquet? Cette
permission de voir tous ceux de la citadelle et de se voir eux-mmes,
manger et causer ensemble, est peut-tre une des plus sensibles joies
qu'ils auront jamais. Quelques mois plus tard, Fouquet obtint une
consolation bien plus grande. Il lui fut enfin permis de recevoir sa
famille. Sa femme, sa fille, ses fils, M. de Mezire son frre (Gilles
Fouquet), se rendirent  Pignerol et furent admis dans le donjon o
depuis quatorze ans gmissait le prisonnier[1511]. La fille de Fouquet
obtint mme la permission d'y occuper un logement prs de celui de son
pre; mais  partir de ce moment, Lauzun, dont on connat l'audace
entreprenante et le caractre insolent, commena  se montrer moins bien
dispos envers son compagnon de captivit. Il est inutile de chercher 
approfondir les causes d'une rupture qui devint bientt clatante[1512],
et qui porta le rancuneux Lauzun  poursuivre de sa haine la famille de
Fouquet. Il est probable que le sjour de mademoiselle Fouquet au
chteau de Pignerol n'y fut pas tranger[1513].

Fouquet ne jouit pas longtemps du bonheur d'tre runi  sa famille. Ds
le commencement de l'anne 1680, son frre l'abb tait mort[1514].
puis lui-mme par une longue captivit, il ne faisait plus que
languir, et il mourut en mars 1680, au moment o il venait de recevoir
l'autorisation de se rendre aux eaux de Bourbon. Vous savez, je crois,
crit Bussy  madame de Montjeu[1515], la mort d'apoplexie de M.
Fouquet, dans le temps qu'on lui avait permis d'aller aux eaux de
Bourbon. Madame de Svign parle galement de la mort du surintendant,
sans lever le moindre doute sur la ralit de l'vnement[1516]. Le
corps de Fouquet fut dpos provisoirement dans les caveaux de l'glise
de Sainte-Claire  Pignerol. Mais l'anne suivante, madame Fouquet
obtint l'autorisation de le faire transfrer dans l'glise du couvent de
la Visitation, rue du Faubourg-Saint-Antoine, o sa famille avait sa
spulture. Il y fut inhum le 28 mars 1681, comme l'atteste l'extrait
suivant des registres mortuaires de cette glise: Le 28 mars 1681, fut
inhum dans notre glise en la chapelle de Saint-Franois-de-Sales,
messire Nicolas Fouquet, qui fut lev  tous les degrs d'honneur de la
magistrature, conseiller du parlement, matre des requtes, procureur
gnral, surintendant des finances et ministre d'tat[1517]. Le comte
de Vaux, fils an de Fouquet, avait rapport de Pignerol les manuscrits
de son pre, et on en publia, en 1685, un extrait, sous le titre de
_Conseils de la Sagesse_[1518].

La mre de Fouquet, qui avait vu mourir quatre de ses fils, dont trois
ont figur dans nos Mmoires, l'archevque de Narbonne en 1673, l'abb
et le surintendant en 1680, succomba elle-mme en 1681, dans un ge
trs-avanc et avec une rputation mrite de vertu et de
saintet[1519]. L'vque d'Agde, Louis Fouquet, vcut jusqu'en
1702[1520], sans avoir pu se relever compltement de la disgrce qui
l'avait frapp en 1661. La veuve de Fouquet trouva un asile dans les
btiments extrieurs du Val-de-Grce, et y mena jusqu'en 1716 une vie
pieuse et retire[1521]. Madame de Charost, fille du premier mariage de
Fouquet, se distingua galement par sa pit et ses vertus. Elle tait 
la tte du petit troupeau que Fnelon dirigeait dans les voies du
mysticisme[1522]. Elle s'y rencontra avec mesdames de Chevreuse et de
Beauvilliers, filles de Colbert, et tous les ressentiments de famille
s'effacrent devant la charit chrtienne.

Fouquet avait laiss de son second mariage trois fils et une fille:
Nicolas Fouquet, comte de Vaux, Charles-Armand Fouquet, Louis Fouquet
marquis de Belle-le, et Marie-Madeleine Fouquet. Cette dernire pousa
Emmanuel de Crussol, duc d'Uzs et marquis de Monsalez. Le comte de Vaux
mourut en 1705 sans postrit. Charles-Armand Fouquet entra dans la
congrgation de l'Oratoire, qu'il difia par ses vertus; enfin le
marquis de Belle-le, homme de beaucoup d'esprit et de savoir, dit
Saint-Simon[1523], perptua la branche masculine de la famille Fouquet
par son mariage avec Catherine de Lvi. Il eut  supporter d'abord les
rigueurs de la fortune: repouss par la famille de sa femme, qui s'tait
oppose de toutes ses forces  son mariage, il vcut longtemps prs de
son oncle l'vque d'Agde. Aprs la mort de ce dernier, Louis Fouquet
vint demeurer avec sa mre dans les btiments extrieurs du
Val-de-Grce. Madame Fouquet avait t spare de biens de son mari,
avant sa condamnation, et elle avait obtenu pour ses reprises le
marquisat de Belle-le, qui passa  ce fils et  sa postrit. Les deux
fils du marquis de Belle-le eurent le gnie hardi, aventureux, fcond
en ressources de leur aeul le surintendant, et purent l'exercer sur un
thtre plus vaste et plus brillant, celui de la guerre et de la
diplomatie. Le comte et le chevalier de Belle-le s'illustrrent sous le
rgne de Louis XV, et l'on vit alors reparatre avec un clat plus vif,
mais passager, l'illustration un instant clipse de la famille Fouquet.

Quant au surintendant Nicolas Fouquet, son nom resta entour, mme pour
les contemporains, d'une mystrieuse clbrit. On ne se contenta pas
des qualits et des dfauts que signale dans sa vie l'histoire
vridique: on lui cra une lgende. La Brinvilliers voulut l'associer 
ce procs des empoisonnements, o elle enveloppait les plus illustres
personnages de la cour[1524]. Les tranges Mmoires de l'abb
Blache[1525] font planer les mmes soupons sur la marquise d'Asserac,
qui avait t troitement lie avec Fouquet. Enfin, de nos jours mme,
ou a voulu voir dans le surintendant le hros de cette histoire du
_masque de fer_, qui depuis prs de deux sicles attire et amuse la
crdulit publique[1526]. Sans nous arrter  ces lgendes, nous avons
cherch  montrer dans Fouquet le magistrat habile et zl, qui fut
pendant la Fronde un des soutiens du trne, puis le surintendant
prodigue et voluptueux qu'garrent ses passions et que perdirent ses
vues ambitieuses.

       *       *       *       *       *

Aprs avoir racont aussi exactement qu'il nous a t possible la vie et
la mort de Nicolas Fouquet, il nous reste  dire quelques mots de ses
qualits physiques et morales. Si l'on en juge par les portraits du
surintendant que l'on doit au talent de le Brun et de Nanteuil[1527], sa
figure, sans tre belle, tait loin de manquer d'expression. L'oeil est
vif et intelligent. L'ensemble du visage dnote plus de finesse que
d'lvation, plus de pntration et d'astuce que de noblesse et de
grandeur. Mais dire, comme Bussy-Rabutin[1528], que Fouquet avait la
mine basse, me parat injuste. N'oublions pas que le surintendant n'a
pas t aim seulement pour l'or qu'il prodiguait, mais que des femmes
qui ont su lui rsister, comme madame de Svign, parlent du son air
aimable, ouvert et riant; et certes rien n'aurait t plus antipathique
 un noble coeur, comme madame de Svign, que la dgradation de l'me se
refltant dans les traits et l'expression du visage.

Quant au moral, les qualits comme les dfauts de Fouquet clatent dans
sa vie prive et publique. Il suffit de les rsumer en quelques mots.
Fouquet tait dou d'un esprit dlicat, vif et pntrant. Il comprenait
les matires les plus diverses; questions financires et diplomatiques,
matires juridiques et affaires de police, rien ne lui tait tranger.
Il avait le travail prompt et facile; il trouvait moyen de suppler au
temps que lui drobaient les plaisirs. Est-il ncessaire du rappeler
avec quel tact et quel got il apprciait et rcompensait les
productions des lettres et des arts? C'est le plus beau titre de son
administration. Fouquet possdait encore  un haut degr le talent de
juger et de gagner les hommes. La plupart de ceux ou de celles qui
rapprochrent lui restrent attachs dans la mauvaise fortune comme aux
jours de sa prosprit. Son abord tait facile et engageant, et lors
mme qu'il tait contraint  un refus, il savait l'adoucir par des
formes aimables et renvoyer presque contents ceux dont il ne pouvait
satisfaire les dsirs.

Malheureusement ce caractre, qui avait des charmes si puissants, tait
gt par des dfauts, et surtout par la vanit, la faiblesse et un
entranement funeste vers les plaisirs. C'est la vanit qui lui fit
rechercher les honneurs, les palais, les ftes somptueuses et crer ces
merveilles de Vaux qui clipsaient les demeures royales et annonaient
les splendeurs de Versailles. Fouquet n'avait pas une de ces ambitions
profondes et criminelles, qui marchent  leur but avec une implacable
rsolution et brisent tous les obstacles. Il souhaitait le pouvoir
plutt pour la satisfaction d'une purile vanit que par esprit
d'orgueil et de domination. De l sa facilit  prodiguer l'or au lieu
de le garder comme un moyen de puissance et de gouvernement. De l aussi
sa crdulit si souvent trompe, et sa promptitude  prendre pour des
amis tous ceux qui sollicitaient ses faveurs. Cet esprit brillant tait
plein de chimres et d'illusions; tmoin son trop fameux projet de
Saint-Mand. Que dire de cette soif insatiable de plaisirs, qui dnote
dans Fouquet une si trange faiblesse de caractre? Il tait, il est
vrai, environn de sductions; mais ni le sentiment du devoir, ni l'ge,
ni mme l'intrt de son ambition et de sa famille, ne purent l'arrter
sur la pente qui l'entranait  l'abme. Toutefois, il faut le
reconnatre, ces passions, qui furent le flau de sa vie et qui le
poussrent  des actes criminels, provenaient moins d'une nature
pervertie que de la faiblesse de caractre et de l'absence de principes.
Une prison de dix-neuf ans en a t la rude expiation. Ramen par le
malheur  des sentiments plus levs, Fouquet supporta mieux l'infortune
que la prosprit. Aprs avoir habilement dfendu devant la Chambre de
justice une vie qu'il tait prt  sacrifier avec courage[1529], il sut
trouver des consolations dans la religion et l'tude, et terminer
chrtiennement une existence qu'avaient trouble les enivrements de la
fortune et des passions. Les contemporains du surintendant, tmoins de
sa catastrophe et de son courage, furent plus touchs de ses malheurs
que de ses fautes, et jugrent que ces tortures morales et physiques,
prolonges pendant dix-neuf ans, avaient dpass et effac ses erreurs.
Il est difficile que la postrit ne partage pas ces sentiments de piti
et de sympathie, et que, malgr les justes svrits de l'histoire, elle
ne prenne pas parti pour la victime contre les bourreaux.




APPENDICE

I

PROTECTION ACCORDE PAR FOUQUET AUX LETTRES ET AUX ARTS DANS LES

DERNIERS TEMPS DE SON MINISTRE.

(1660-1661)


Fouquet ne cessa, pendant les dernires annes de son ministre
d'encourager les lettres et les arts, comme il l'avait fait par le
pass. Les deux Corneille, stimuls par les pensions et les
gratifications qu'il leur accordait, continurent de remplir la scne
tragique avec un succs que proclamaient les contemporains, mais que la
postrit n'a pas toujours ratifi. Thomas s'tait empar du sujet de
Camma, que Fouquet avait propos  son an, et, si l'on en croit la
_Muse historique_ de Loret, cette tragdie fut vivement applaudie[1530].
Il dclare que la pice fut reprsente

    Avec un ravissement tel
    Des judicieux qui la virent,
    Oui mille et mille biens en dirent.
    Qu'on n'avoit vu depuis longtems
    Tant de rares esprits contens.

La Toison d'or, de Pierre Corneille, qui avait t compose ds l'anne
prcdente pour le mariage de Louis XIV et de Marie-Thrse, fut
reprsente, au mois de fvrier 1661, par les comdiens du Marais[1531].
C'tait plutt un opra qu'une tragdie, et l'clat de la mise en scne
fit passer la faiblesse de l'action dramatique. On y remarquait quelques
beaux vers en l'honneur de la paix. Corneille fait ainsi parler la
France, qui sortait  peine des longues guerres termines par la paix
des Pyrnes:

    A vaincre tant de fois mes forces s'affoiblissent;
    L'tat est florissant, mais les peuples gmissent;
    Leurs membres dcharns courbent sous mes hauts faits,
    Et la gloire du trne accable les sujets.

La Fontaine ajouta au tribut potique qu'il avait pay pour le premier
terme de 1661 une pice sur la grossesse de la reine, o il annonait la
naissance d'un Dauphin, et profita de l'occasion pour faire un loge
pompeux de Louis XIV. La grossesse de la reine est l'attente de tout le
monde, crivait-il  Fouquet:

    Quant  moi, sans tre devin.
    J'ose gager que d'un Dauphin
    Nous verrons dans peu la naissance.

Loret ne cessait de clbrer Fouquet, et on voit dans les passages mmes
que nous avons cits[1532] que Pellisson s'efforait de modrer la verve
un peu bouffonne du gazetier. Les bals donns par le surintendant,
l'arrive de ses frres, les vertus de sa mre, ne sont jamais oublis
dans la Muse historique. Loret avait clbr, au commencement de l'anne
1661[1533], un bal donn par Fouquet.

    Samedi, monseigneur Fouquet
    Avoit, ce dit-on, le bouquet,
    C'est--dire en d'autre langage
    Que cet illustre personnage,
    Surintendant de la Toison,
    Dans son opulente maison
    Bien claire et bien musque
    Reut toute la cour masque.
    Qui fut lors, selon sa grandeur,
    Traite avec tant de splendeur
    Par ce magistrat trs-habile
    Et sa femme belle et civile.
    Que notre prince omnipotent
    En sortant parut fort content;
    Dont les bouches de consquence
    Qui ne manquent point d'loquence
    Leur firent, pour remercimens,
    D'assez obligeans complimens.

Vers la fin de juillet, l'archevque de Narbonne Franois Fouquet, frre
an du surintendant, vint prsenter au roi,  la tte d'une dputation
des tats de Languedoc, l'hommage de la province et tmoigner de sa
soumission aux volonts du roi. Aussitt Loret[1534] clbre ce _Fouquet
de race_, pour me servir de ses expressions:

    J'ai su de certaine personne
    Que l'archevque de Narbonne,
    A qui le beau langage est hoc,
    En revenant de Languedoc,
    O son sage esprit on admire,
    Harangua le roi notre sire
    A la tte des dputs
    De plusieurs villes et cits,
    Afin d'assurer ce grand prince
    Que les tats de la province
    N'ont dans leurs coeurs d'autres objets
    Que d'tre toujours bons sujets;
    Et, comme il est Fouquet de race,
    Il parla de si bonne grce,
    Que le roi fort content parut
    Tant que ce prlat discourut.

Il est question, dans la mme lettre, de la nomination de Louis Fouquet,
autre frre du surintendant,  la charge de matre de l'oratoire du roi.

    Monsieur d'Agde, un autre sien frre,
    Que toute la cour considre,
    Quoiqu'il ne soit qu'en son printemps,
    Comme un des bons esprits du temps,
    Est  son grand honneur et gloire
    Reu matre de l'Oratoire.
    Charge qu'avoit cet orateur
    Qui d'Amiens est le pasteur[1535].
    Et par lui franchement remise,
    A ce jeune astre de l'glise.
    Infiniment judicieux
    Et qui l'exercera des mieux.

Louis Fouquet tait dj aumnier du roi. En achetant pour lui la charge
de matre de l'oratoire, le surintendant le mettait  la tte de tout le
clerg infrieur de la chapelle du roi, compos du chapelain ordinaire
et de huit chapelains qui servaient par quartier et clbraient toutes
les messes basses dans l'oratoire particulier de Louis XIV.

Le Brun ne cessa de travailler aux peintures de Vaux pendant les
dernires annes du ministre de Fouquet. Lorsque le surintendant eut
t disgraci, il ne cacha pas sa sympathie pour son malheur: Je dnai,
crit Olivier d'Ormesson[1536], avec M. le Brun, qui conservoit beaucoup
d'estime pour M. Fouquet, et tmoignoit du chagrin de la duret du
sicle, et, quoiqu'il ft fort bien auprs de M. Colbert et qu'il et la
conduite des ouvrages des Gobelins, il n'en paroissoit pas content,
disant que plus il faisoit, plus on exigeoit de travail de lui, sans
tmoignage de satisfaction, et que mme on avoit de la jalousie de lui,
parce que le roi en toit content.


II

PORTRAIT D'ANNE D'AUTRICHE PAR LE CARDINAL DE RETZ. (Mmoires sur
Fouquet, t. II, p. 123-124.)


Voltaire, dans la Prface de son _Histoire de Russie_ (paragr. VII),
aprs avoir cit le portrait d'Anne d'Autriche par le cardinal de Retz,
pour montrer que la _passion et le got de la singularit garaient son
pinceau_, ajoute:

Il faut avouer que les obscurits de ces expressions, cette foule
d'antithses et de comparatifs, et le burlesque de cette peinture si
indigne de l'histoire, ne doivent pas plaire aux esprits bien faits.
Ceux qui aiment la vrit doutent de celle du portrait, en lui comparant
la conduite de la reine; et les coeurs vertueux sont aussi rvolts de
l'aigreur et du mpris que l'historien dploie en parlant d'une
princesse qui le combla de bienfaits qu'ils sont indigns de voir un
archevque faire la guerre civile, comme il l'avoue, uniquement pour le
plaisir de la faire.


III

EXTRAITS DES MMOIRES DE MADAME DE LA FAYETTE ET DU MARQUIS DE LA FARE
SUR FOUQUET.


Madame de la Fayette, qui tait attache  Henriette d'Angleterre,
duchesse d'Orlans, a parl de la disgrce de Fouquet dans l'Histoire de
cette princesse. Elle n'a fait que toucher les principaux points, mais
avec beaucoup de justesse et de discernement. Quant au marquis de la
Fare, qui arriva  Paris en 1662 seulement, il n'a su que par ou-dire
ce qui concernait Fouquet. Il crit, d'ailleurs, longtemps aprs les
vnements et sous l'influence de la socit du Temple, qui tait
gnralement hostile  Louis XIV. On ne doit le lire qu'avec prcaution
et dfiance.

Madame de la Fayette, aprs avoir rappel les intrigues qui troublaient
la cour en 1661, continue ainsi[1537]: Pendant ce temps-l, les
affaires du ministre n'toient pas plus tranquilles que celles de
l'amour, et, quoique M. Fouquet, depuis la mort du cardinal, et demand
pardon au roi de toutes les choses passes, quoique le roi le lui et
accord[1538] et qu'il part l'emporter sur les autres ministres,
nanmoins on travailloit fortement  sa perte, et elle toit rsolue.

Madame de Chevreuse, qui avoit toujours conserv quelque chose de ce
grand crdit qu'elle avoit eu sur la reine mre, entreprit de la porter
 perdre M. Fouquet.

M. de Laigues, mari en secret,  ce que l'on a cru, avec madame de
Chevreuse, toit mal content de ce surintendant: il gouvernoit madame de
Chevreuse. M. le Tellier et M. Colbert se joignirent  eux; la reine
mre fit un voyage  Dampierre[1539], et l la perte de M. Fouquet fut
conclue, et on y fit ensuite consentir le roi[1540]. On rsolut
d'arrter ce surintendant; mais les ministres, craignant, quoique sans
sujet, le nombre d'amis qu'il avoit dans le royaume, portrent le roi 
aller  Nantes, afin d'tre prs de Belle-Isle, que M. Fouquet venoit
d'acheter[1541], et de s'en rendre matre.

Ce voyage fut longtemps rsolu sans qu'on en fit la proposition[1542];
mais enfin, sur des prtextes qu'ils trouvrent, on commena  en
parler. M. Fouquet, bien loign de penser que sa perte ft l'objet de
ce voyage, se croyoit tout  fait assur de sa fortune; et le roi, de
concert avec les autres ministres, pour lui ter toute sorte de
dfiance, le traitoit avec de si grandes distinctions, que personne ne
doutoit qu'il ne gouvernt.

Il y avoit longtemps que le roi avoit dit qu'il vouloit aller  Vaux,
maison superbe de ce surintendant, et, quoique la prudence dt
l'empcher de faire voir au roi une chose qui marquoit si fort le
mauvais usage des finances, et qu'aussi la bont du roi dt le retenir
d'aller chez un homme qu'il alloit perdre, nanmoins ni l'un ni l'autre
n'y firent aucune rflexion.

Toute la cour alla  Vaux, et M. Fouquet joignit  la magnificence de
sa maison toute celle qui peut tre imagine pour la beaut des
divertissemens et la grandeur de la rception[1543]. Le roi, en
arrivant, en fut tonn, et M. Fouquet le fut de remarquer que le roi
l'toit. Nanmoins ils se remirent l'un et l'autre. La fte fut la plus
complte qui ait jamais t. Le roi toit alors dans la premire ardeur
de la possession de la Vallire: l'on a cru que ce fut l qu'il la vit
pour la premire fois en particulier; mais il y avoit dj quelque temps
qu'il la voyoit dans la chambre du comte de Saint-Aignan.

Peu de jours aprs la fte de Vaux, on partit pour Nantes; et ce
voyage, auquel on ne voyoit aucune ncessit, paroissoit la fantaisie
d'un jeune roi.

M. Fouquet, quoique avec la fivre quarte, suivit la cour[1544], et fut
arrt  Nantes. Ce changement surprit le monde, comme on peut se
l'imaginer, et tourdit tellement les parens et les amis de M. Fouquet,
qu'ils ne songrent pas  mettre  couvert ses papiers, quoiqu'ils en
eussent eu le loisir. On le prit dans sa maison sans aucune
formalit[1545]; on l'envoya  Angers, et le roi revint  Fontainebleau.

Tous les amis de M. Fouquet furent chasss et loigns des affaires. Le
conseil des trois autres ministres (le Tellier, de Lyonne, Colbert) se
forma entirement: M. Colbert eut les finances, quoique l'on en donnt
quelque apparence au marchal de Villeroy[1546]; et M. Colbert commena
 prendre auprs du roi ce crdit qui le rendit depuis le premier homme
de l'tat.

L'on trouva dans les cassettes de M. Fouquet plus de lettres de
galanterie que de papiers d'importance; et, comme il s'y en rencontra de
quelques femmes qu'on n'avoit jamais souponnes d'avoir de commerce
avec lui, ce fondement donna lieu de dire qu'il y en avoit de toutes les
plus honntes femmes de France. La seule qui fut convaincue, ce fut
Menneville, une des filles de la reine, et une des plus belles
personnes, que le duc de Damville avoit voulu pouser. Elle fut chasse
et se retira dans un couvent[1547].

Le marquis de la Fare, qui crivait  la fin du rgne de Louis XIV, est
loin d'entrer dans les mmes dtails que madame de la Fayette sur le
ministre de Fouquet. Cependant, comme il prsente les faits sous un
autre point de vue, il ne sera pas inutile de recueillir son
tmoignage. Il indique en quelques mots les vues ambitieuses du
surintendant, mais il fait en mme temps l'loge de sa magnificence et
de sa libralit. M. Fouquet, dit-il[1548], ayant pour but d'occuper un
jour la premire place, et par dfiance aussi du cardinal, avec qui
l'abb Fouquet son frre l'avoit brouill, ne songea qu' se faire des
cratures et rpandit beaucoup d'argent dans la cour. Cela mit de la
magnificence et de la joie: les vieux courtisans et les plus
considrables ne songrent qu' se maintenir dans la familiarit et les
bonnes grces du cardinal (ce qui leur donnoit une grande distinction),
et les jeunes gens qu' se divertir et  jouir des bienfaits de M.
Fouquet. Quelques-uns s'attachrent au jeune roi et s'en trouvrent bien
dans la suite.

Aprs ce tableau, o la Fare ne signale que le ct brillant du
ministre de Fouquet, il passe  la mort de Mazarin et au gouvernement
personnel de Louis XIV, puis il arrive  la disgrce du surintendant.
La perte de M. Fouquet, dit-il[1549], qui avoit t,  ce que l'on
croit, rsolue par le cardinal Mazarin, mais non pas du consentement de
la reine mre, qui avoit obligation  Fouquet, arriva sur la fin de cet
t (1661). La reine mre l'abandonna  ses ennemis,  la persuasion de
madame de Chevreuse, lie d'intrt avec Colbert, qui, aprs avoir eu
toute la direction des affaires du cardinal et sa confiance, avoit t
ds longtemps destin par ce ministre pour la rformation des finances.
Cette affaire fut mnage avec beaucoup de secret et de dissimulation de
la part du roi. Il fit beaucoup de caresses  Fouquet, et, sous prtexte
que cet homme avoit des liaisons considrables et qu'il avoit fortifi
Belle-Isle sur la cte de Bretagne, le roi alla lui-mme  Nantes pour
l'y faire arrter, comptant que sa prsence empcheroit que personne se
pt soulever en faveur de ce ministre; ce qui parut puril aux plus
senss, mais qui flatta le roi, dans la pense qu'il en acquerroit la
rputation d'un prince rsolu, prudent et dissimul. Fouquet, dans
l'apprhension qu'il avoit eue du cardinal, s'toit voulu mettre en tat
de lui rsister en s'acqurant des amis; et, comme il toit
naturellement visionnaire, il crut en avoir un bien plus grand nombre
qu'il n'en avoit rellement. Il en fit une liste: la moiti de la cour
se trouva sur ses papiers et fut quelque temps aprs dans une grande
consternation. D'un autre ct, les gens d'affaires prvirent bien
l'orage qui alloit fondre sur eux. Quelques-uns furent arrts en mme
temps que le ministre; d'autres se sauvrent, comme Gourville, le plus
habile de ses confidents, qui mit  couvert beaucoup de bien et se
retira en Flandre.

L'emprisonnement de Fouquet fut suivi de l'rection d'une Chambre de
justice; les prisons furent pleines de criminels et d'innocents; il
parut qu'on en vouloit au bien de tout le monde. Colbert, persuad que
le roi toit matre absolu de la vie et de tous les biens de ses sujets,
le fit aller un jour au parlement pour en mme temps se dclarer quitte
et le premier crancier de tous ceux qui lui devoient[1550]. Le
parlement n'eut pas la libert d'examiner les dits: il fut dit que
dsormais il commenceroit par vrifier ceux que le roi lui enverroit, et
qu'aprs il pourroit faire ses remontrances; ce qui, dans la suite, lui
fut encore retranch. On peut s'imaginer la tristesse, la crainte et
l'abattement que toutes ces choses produisirent dans le public, et voil
o commena cette autorit prodigieuse du roi, inoue jusqu' ce sicle,
qui, aprs avoir t cause de grands biens et de grands maux, est
parvenue  un tel excs, qu'elle est devenue  charge  elle-mme.


IV

CASSETTE DE FOUQUET.--LISTE DES PAPIERS CONSERVS PAR BALUZE.


J'ai dj parl de la cassette de Fouquet[1551] et je crois que les
points suivants sont bien tablis: 1 les correspondances et papiers du
surintendant Fouquet, conservs  la Bibliothque impriale (f. Baluze),
sont authentiques et proviennent des cassettes de Fouquet; 2 les
manuscrits de Baluze ne renferment pas toutes les lettres de femmes qui
furent trouves dans ces cassettes: tmoin les lettres de madame de
Svign, qui tirent tant de bruit  l'poque de l'arrestation de Fouquet
et qu'on a vainement cherches dans ces manuscrits: 3e les billets
cits par Conrart et Vallant ne figurent pas non plus dans les papiers
conservs par Baluze. Un seul billet, celui que l'on attribue 
mademoiselle de Menneville, rappelle quelques mots de l'original, mais
il a subi des altrations considrables. Ce qui porte  croire que les
autres billets copis par Conrart et Vallant ne sont pas de pure
invention, mais que le texte en a t dfigur. Souvent aussi on a
attribu ces lettres anonymes  des personnes qui en taient innocentes.

Pour que l'on apprcie plus facilement la nature de ces altrations, je
placerai en regard le texte original du billet de mademoiselle de
Menneville et la prtendue copie qu'en ont donne Vallant et Conrart:

TEXTE ORIGINAL.

Rien ne me peut consoler de ne
vous avoir point vu, si ce n'est quand
je songe que cela vous auroit pu
faire mal. Ce seroit la chose du
monde qui me seroit la plus sensible,
Je trouverai le temps fort long de
votre absence. Vous me feriez un fort
grand plaisir de me faire savoir de
vos nouvelles. J'aurai bien de l'inquitude
de votre sant. Pour mes
affaires (le projet de mariage avec
Damville). elles sont toujours en
mme tat. Il n'a point voulu dire
quand  leurs majests, disant toujours
qu'il le feroit. A moi il me fait
tous les jours les plus grands serments
du monde. Je n'ai point pris
de rsolution de rompre ou d'attendre
que je n'aie su votre avis; c'est le
seul que je suivrai. Adieu, je suis
tout  vous. Je vous prie que l'absence
ne diminue point l'amiti que
vous m'avez promise. Pour moi, je
vous assure que la mienne durera
toute ma vie. Adieu, croyez que je
vous aime de tout mon coeur et que
je n'aimerai jamais que vous.


TEXTE DE VALLANT ET CONRART.

Je compatis  la douleur que
vous me tmoignez d'tre all au
voyage de Bretagne, sans que nous
ayons pu nous voir en particulier,
mais je m'en console aisment,
lorsque je pense qu'une semblable
visite et pu nuire  votre sant.
Je crains mme que, pour vous
tre trop emport la dernire fois
que je vous vis  la Mivoie[1552], cela
n'ait contribu  votre maladie.

Il serait fort inutile d'insister sur la nature des altrations: l'on
a extrait d'une lettre, empreinte de quelque motion, un dtail choquant
pour le mettre seul en relief, et l'on y a ajout des inventions
qui lui donnent un caractre encore plus grossier.

Pour complter ce qui concerne les papiers authentiques de Fouquet,
je vais indiquer sommairement les pices contenues dans les
manuscrits Baluze. Elles sont relies en deux volumes petit in-folio
et prsentent un ple-mle qui rend toute classification difficile.
Voici d'abord la table des matires avec l'indication des pages:


TOME PREMIER.

Pages 1-2. Mmoire de ceux qui sont entrs  la Bastille pour voir M. de
Richelieu.

--2-4. Mmoire de ceux qui sont entrs  la Bastille pour voir M. le
comte de Guiche.

--5-9. Rponse aux prtendus moyens d'opposition  la concession que Sa
Majest a faite au sieur Gargot et du gouvernement qu'elle lui a donn
de l'le de Terre-Neuve en Amrique.

--11-12. Lettre du roi portant concession de cette le  Gargot.

--13-14. Lettre de Gargot sur le mme sujet.

--15. L'tat des parties dont on demande le payement.

--17-19. Mmoire sur le commerce, cit t. I, p. 310 et suiv.

--22-23. Acte notari portant engagement des la Loy (mari et femme) pour
une certaine somme.--On trouvera plus loin (p. 187) un extrait de cet
acte qui m'a permis de reconnatre quelle tait l'entremetteuse qui
conduisait l'intrigue de mademoiselle de Menneville.

--24. Extrait d'un acte concernant le duc de Damville.

--25-26. Lettres relatives aux affaires de finance.

--27-51. Douze lettres de la femme la Loy, sans aucune classification,
ni chronologique, ni par ordre de matires.

--52. Lettre de M. de Nouveau, directeur des postes.--Voyez plus loin,
p. 502 et suiv.

--54. Lettre de mademoiselle de Trcesson (4 avril 1659), t. I, p. 423.

--56. Lettre d'un agent de Fouquet  Bordeaux (22 aot 1661).

--58. Lettre de Bessemaux, gouverneur de la Bastille,  Fouquet (25 aot
1661).

--60-61. Lettre d'une femme qui dnonce  Fouquet un complot form
contre lui par Delorme, son ancien commis, son frre l'abb Fouquet, un
marquis et un prsident qui ne sont pas nomms; t. II, p. 296-297.

--62-63. Lettre d'affaires adresse  Pellisson par un nomm
Guitonneau.

--64-65. Lettre anonyme, date d'Aix-en-Savoie (20 aot 1661).

--66-69. Avis et nouvelles envoys de Paris  Fouquet (3 septembre
1661).--Voy. plus loin, p. 499.

--70-107. Seize lettres de la femme la Loy, places ple-mle comme les
prcdentes.

--107. Lettre relative  de Lyonne.

--109. Lettre relative  Colbert.--Voyez plus loin, p. 498.

--111. Sur le confesseur de la reine mre (lettre du 22 avril 1661), t.
II, p. 130.

--113. Lettre du 4 mars; avis donns par une femme  Fouquet, t. II, p.
85.

--115-116. Lettre contre l'avocat gnral Talon.

--117-118. Sur le confesseur de la reine mre (2 aot 1661), t. II, p.
218.

--119. Mme sujet. (4 aot), t. II, p. 217.

--121-122. Mme sujet. (2 avril), t. II, p. 129.

--123-124. Lettre de l'vque d'Agde  Fouquet (22 avril), tome II, page
310.

--125-171. Vingt-trois lettres de la femme la Loy.

--172-179. Quatre lettres d'Hugues de Lyonne, t. II, p. 67 et suiv. page
85.

--180. Lettre de la femme la Loy.

--182-183. Sur le confesseur de la reine mre (21 juillet), tome II,
page 168.

--184-185. Lettre de la femme la Loy.

--186. Billet du chevalier de Gramont, t. II, p. 307.

--187. Lettre du prsident de Prigny.--Voy. plus loin, p. 495-496.

--189. Sur le confesseur de la reine mre (28 juin 1661).--Voyez plus
loin, p. 492.

--191-196. Lettre de l'abb de Bonzi (18 juillet 1661), t. II, p. 150 et
suiv.

--197-212. Huit lettres de la femme la Loy (6 mars).

--213. Recette faite  l'pargne, sans date.

--214-215. Lettre d'un nomm Lecouturier pour demander  Fouquet de
faire excuter un arrt (23 aot 1661).

--216-217. Arrt  l'appui de cette lettre.

--218. Mme affaire.

--220-221. Lettre signe Job; avis donns par une personne attache  la
reine mre.--Voyez plus loin, p. 496-497.

--222. Lettre signe Labriffe pour affaires de finance.

--224. Lettre adresse  Pellisson et signe D.V., avis sur des plaintes
contre lui.--Voyez plus loin, p. 496.

--226-236. Cinq lettres de la femme la Loy.

--237. Lettre de madame du Plessis-Bellire; il n'y est question que
d'affaires.--Voyez plus loin, p. 488-490.

--238-246. Six lettres de la femme la Loy.


TOME SECOND.


Pages 1-5. Mmoire sur les droits de Fouquet en Bretagne.

--7. Mmoire d'affaires.

--9-11. Lettres adresses de Bordeaux relatives  la navigation et aux
approvisionnements de Belle-le, t. I, p. 308 et suiv.

--13. Sur divers navires.

--15-20. Trois lettres de Plagie de Rieux (madame d'Asserac). t. I, p.
264 et suiv.

--21. Billet d'amour attribu  madame du Plessis-Bellire. t. II, p.
292.

--22. Lettre de mademoiselle de Menneville  Fouquet, t. II. p. 195.

--24. Lettre d'une personne de la famille d'Aumont relative  des
affaires domestiques.

--26-27. Sur les fortifications du Havre.

--28-29. Lettre relative  la Bretagne.

--30. Avis donns de la Rochelle sur ce qu'on dit de Belle-le.

--32-36. Lettres de madame d'Huxelles  Fouquet, t. II, p. 135 et suiv.

--37. Lettre de mademoiselle de Menneville  la femme la Loy, t. II, p.
204.

--39-40. Lettre de Charnac  Fouquet, t. II, p. 308.

--41-42. Du mme au mme, t. II, p. 309.

--43-45. Sur la disgrce de mademoiselle de la Motte d'Argencourt.

--46. Lettre relative  des marbres.

--48-51. Lettre attribue  madame d'Huxelles.

--52-53. Lettre de mademoiselle de Menneville  Fouquet, t. II, p. 214.

--54. Billet de mademoiselle de Menneville  Fouquet, t. II, p. 201.

--56-59. Lettre de madame d'Huxelles  Fouquet.

--60-61. Lettre sur les colonies d'Amrique, t. II, p. 315 et suiv.

--63. Lettre de Devaux sur sa compagnie, qu'il voulait remettre en tat.

--64. Lettre de madame d'Asserac sur le projet de voyage en Bretagne, t.
II, p. 180.

--67. Lettre du marquis de Crqui  Fouquet.

--68. Lettre de mademoiselle de Menneville  Fouquet, t. II. page 207.

--70-73. Lettre de madame d'Huxelles.

--73-82. Rapports de police par Devaux, t. II, p. 299 et suiv.

--83. Lettre relative  des affaires de famille.

--85. Lettre de madame de Motteville  madame du Plessis-Bellire. t. I,
p. 361-362, note 3 de la page 361.

--87-88. Souhaits pour le voyage de Bretagne (17 aot 1661).

--89. Lettre relative  des affaires de famille.

--90. Rapports de police par Devaux.

--92. Demande d'argent pour aider  acheter une maison  Suresnes.

--94-96. Lettre de madame de Beauvais, t. II, p. 133.

--98. Plaintes contre Bruant.

--100. Lettre relative  des affaires de famille.

--101-112. Lettres adresses  Pellisson par mademoiselle de Scudry, t.
I, p. 439 et suiv.

--113. Extrait d'une lettre de l'abb Viole, t. II, p. 80.

--115-116. Nouvelles de Bretagne.--Acquisitions proposes  Fouquet dans
ce pays.

--117-118. Lettre d'Hugues de Lyonne relative au projet de mariage de
son fils avec la fille de Fouquet, t. II, p. 70-71.

--119-120. Lettre d'une femme Dubreuil.--Voyez plus loin, p. 420.

--123-124. Lettre relative  Hortense Mancini (3 avril 1661), t. II, p.
159 et suiv.

--125-126. Lettre de madame de Beauvais, t. II, p. 134.

--129-171. Vingt-trois lettres ou billets de la femme la Loy.

--173. Lettre d'affaires de madame du Plessis-Bellire.--Voy. plus loin.

--174. Lettre de M. de Nouveau  Fouquet.

--176. Mmoire de la main de madame du Plessis-Bellire des sommes
payes par elle pour le procureur gnral.--Voyez plus loin.

--178-179. Avis donns  Fouquet par une femme qui garde l'anonyme.

--180-181. Billet de la mme personne.

--182-183. Lettre de M. de Prigny.--Voyez plus loin, p. 494.

--184. Lettre d'une femme qui prend le parti du fermier des impts
d'Orlans contre Gourville.

--185. Suite d'un billet de madame du Plessis-Bellire, dont la premire
partie est  la page 173.

--186-187. Lettre d'affaires crite par une femme.

--188. Lettre d'une femme qui garde l'anonyme; cette lettre, date de la
Barre (16 aot 1661), contient des propositions pour l'acquisition d'une
charge.

--190-191. Lettre de Pellisson relative aux affaires de finance.

--192-193. Lettres sur les matelots et sur les voyages lointains (3
septembre 1661).

--194-195. Lettre de l'vque d'Agde  son frre (13 mai 1661).--Voyez
plus loin, p. 498.

--196. Lettre d'un anonyme relative  des affaires de finance, en date
du 8 juin 1661.

--198-199. Fin d'une lettre d'affaires, dont le commencement se trouve
aux pages 187-188.

--200. Lettre donnant des nouvelles de la sant de Mazarin (2 mars
1661), t. II, p. 86.

--202-206. Trois lettres de mademoiselle de Trcesson, t. I, p. 403 et
suiv.

--207-208. Lettre du 26 septembre 1660, signe Morant; le correspondant
se plaint des impts excessifs que l'on levait en Touraine.

--209. Lettre de Girardin  Fouquet (18 octobre 1660) relative  des
affaires de finance.

--211-215. Trois lettres de mademoiselle de Trcesson, t. I, p. 403 et
suiv.

--217-219. Deux billets de mademoiselle de Menneville, t. II, p. 293.

--221. Lettre de M. de Nouveau  Fouquet.

--223-224. Lettre du marquis de Villequier  Fouquet, tome II pages
512-513.

--225. Lettre de M. de Novion  Fouquet; affaires de finance.

--227. Lettre d'affaires de la personne qui habitait la Barre.

--229. Lettre d'affaires (13 dcembre 1660).

--231. Billet relatif  une discussion entre Fouquet et le premier
prsident.

--233. Lettre de mademoiselle de Trcesson (11 dcembre 1658).

--235. Lettre de Bessemaux, gouverneur de la Bastille,  Jannart,
substitut du procureur gnral; il y est question d'acquisitions 
Saint-Germain, etc.

--237. Lettre de Marie Mancini, t. II, p. 297-298.

--239. Avis donns  Fouquet par une femme de la cour.

--240-241. Lettre de M. de Bragelonne contenant des protestations de
dvouement pour Fouquet.

--242. Lettre de Girardin; affaires de finance.

--245-257. Cinq lettres de mademoiselle de Trcesson.

--258. Avis donns  Fouquet par une femme.

--260-262. Lettre sur les affaires de Bretagne.

--263-264. Lettre de Fouquet  Bruant avec les rponses marginales de
Bruant, t. II, p. 73 et suiv.

--266-267. Lettre d'affaires relative au gouverneur de Paris.

--268. Lettre d'affaires du 9 novembre 1660.

--270. Lettre relative  une audience demande et non accorde.

--272. Lettre relative aux affaires de Bretagne.

--274. Sur la disgrce de mademoiselle de la Motte-d'Argencourt, t. II,
p. 113 et suiv.

--276-277. Lettre de Bessemaux  Fouquet (24 juillet 1661).

--278-279. Lettre d'affaires anonyme.

--280-284. Trois lettres de mademoiselle de Trcesson.

--285-289. Trois lettres de M. de Nouveau.

--291. Avis donns a Fouquet.

--292. Autographe de Fouquet; propositions pour la reine mre, t. II, p.
125-126.

--294. Lettre d'affaires anonyme.

--295-296. Demande d'argent adresse par une femme.

--298. Lettre de Vardes pour madame du Plessis-Bellire, t. II, p. 308.

--300-311. Plusieurs lettres de M. de Nouveau.

--311-314. Trois lettres de mademoiselle de Trcesson.

--316-317. Deux lettres de M. de Nouveau.

--319-320. Lettre de mademoiselle de Trcesson.

--322-331. Cinq lettres de la femme la Loy.

--352. Une lettre de mademoiselle de Trcesson.

--334. Trait entre les Suisses et le chevalier de Maupeou pour la
garnison de Belle-le.--Voy. p. 520.

Ainsi, sur deux cent soixante-treize pices environ que contiennent les
papiers Baluze, il y a cent et une lettres ou billets de cette femme la
Loy, qui servait d'entremetteuse au surintendant; vingt-deux lettres de
mademoiselle de Trcesson; quatre de madame du Plessis-Bellire, dont
une douteuse; six billets de mademoiselle de Menneville;  peu prs
autant de madame d'Huxelles; quatre lettres de madame d'Asserac; cinq
d'Hugues de Lyonne; trois de madame de Beauvais; trois de mademoiselle
de Scudry; une dizaine de M. de Nouveau; une du marquis de Villequier;
une de madame de Motteville; deux du prsident de Prigny; deux de
l'vque d'Agde (Louis Fouquet); une de Marie Mancini; une de l'abb de
Bonzi; une de Vardes; deux autographes du surintendant; une lettre de
Pellisson; deux de Girardin; trois de Bessemaux, le gouverneur de la
Bastille; puis un grand nombre de lettres ou mmoires anonymes ou
pseudonymes.

La classification que j'ai adopte au chapitre XLI a, je crois, permis
de simplifier le travail sur cette cassette. Il ne me reste plus qu'
ajouter ici quelques lettres moins importantes pour complter l'tude
sur ces papiers et pour donner en mme temps une ide de l'orthographe
de quelques-unes des correspondantes de Fouquet. Celle de mademoiselle
de Menneville dnote une ignorance profonde. En voici un spcimen. Elle
crit  Fouquet: Rien ne me peut consol de ne vous avoier poient vu,
si se net quant je chonge que se la auret peu fere malle [ce] se raies
la chose du monde qui me se raies la plus sansible. Je trouver le tant
fort lon de vostre apesance. Vous me feris un for gran plesier de me
fere savoier de vos nouvelles. Jor bien de lin quiestude de vostre
sant. Pour mes afaiere il sont tousjours en maiesme estat il na poient
voulu dire quant  leurs majests disanes tous jours qu'il le feroict. A
moi il me faict tous jours les plus grans sermans du monde. Je n poient
pris de rsolusion de rompre ou datandre que je n sue vostre avie.
Saies le seul que je suivr. Adieu je suis tout  vous. Je vous prie que
la pesance ne diminue point la miti que vous mavs promis. Pour moie je
vous assure que la mienne dura toute ma vie. Adieu crois que je vous
esme de tout mon ceur et que je ne me r (n'aimerai) jamaies que vous.

L'entremetteuse a une orthographe aussi barbare. Voici une lettre
qu'elle adressait  Fouquet, le 29 novembre 1660[1553]: Jay renvoiies
deus foies a St-Mende pour resevoier loneur de vos commendement et a
prendre cant je pouroy aitre asse heureuse pour vous aller fere la
reverense. Maies je nenne resus aucune ordre et baien que je croy
quissis je ne pourre pas si fasilement jouir de se boneur vous aure la
bonte de me fere savoier comme vous aprevez que je fase pour vous rendre
conte de tout se que jay appris. Je ne peus menpaicher monsenieur duse
de redite et vous suplier de monore tougour de loneur de votre baien
veliense etent la chause du monde que je soite aveque le plus de pasion
et qu'il nias raien au monde que je ne fise pour la pouvoier merite ses
la protaitasion que vous faict la crature qui sera toute sa vis aveque
la soumission que vous doies votre tres humble et tres aubeisente et
aublige servante.

Les lettres de cette femme sont toutes anonymes. J'ai reconnu qu'elle se
nommait la Loy, en comparant plusieurs passages de sa correspondance
avec un acte notari qui se trouve dans les papiers de Fouquet (t. I, p.
22). En voici le dbut: Fut prsent en sa personne LOUIS DE LA LOY,
escuyer, sieur dudit lieu, demeurant  Paris, au Palais-Royal, rue
Saint-Honor, tant en son nom que comme se faisant fort de damoiselle
BREGIDE CONVERSET, sa femme. Par cet acte, en date du 26 juillet 1661,
collationn  Fontainebleau le 4 aot, Louis de la Loy et sa femme
s'engagent  payer 18,500 livres pour un _collier de perles orientales_,
contenant trente et une perles rondes pesant dix-huit grains chaque
perle, envers Louis Loire, orfvre, demeurant sur le quai des Orfvres.

La correspondance de la femme la Loy[1554] contient le passage suivant,
qui se rapporte  cette acquisition: Je vous dirai que, suivant ce que
vous m'aviez dit, j'ai mand  _M. de la Loy qu'il fist march de ces
perles_ et qu'il en tirt le meilleur compte qu'il pourroit; que tout au
plus je ne voulois pas qu'il passt 18,000 livres.

Il est encore question, dans plusieurs autres lettres, du mari de cette
femme: Je vous dirai, crit-elle  Fouquet, que, pendant que j'tois
alle faire mon jubil hier[1555], M. vostre frre[1556] envoya chez
nous un chariot de meubles, disant qu'il vouloit se faire tendre un lit
dans une de nos chambres et des meubles pour des valets. M. de la Loy le
refusa et dit qu'il ne souffriroit pas que dans une maison o nous
tions l'on mit d'autres meubles que les ntres, si bien qu'il en est
fort en colre et dit  ses gens qu'ils les devoient toujours dcharger,
et que quand j'aurois t venue j'aurois mis ordre  cela, si bien que
en partant il donna charge  son matre d'htel de les faire reporter.
Je lui dis que M. de la Loy ne le vouloit pas absolument, et le matre
d'htel voyant cela me dit qu'il se moquoit d'eux de faire comme cela;
que tout le monde se moquoit de lui de ce qu'il ne faisoit pas mieux
valoir sa charge[1557]; qu'il logeroit fort bien  la grande curie et
que les gentilshommes de M. d'Harcourt occupoient des chambres qui lui
appartenoient, et que s'il vouloit il y logeroit fort bien lui et ses
chevaux.

Presque toutes les lettres d'amour contenues dans les papiers conservs
par Baluze ont t cites antrieurement. On pourrait cependant y
ajouter le billet suivant de mademoiselle de Trcesson. Elle crivait 
Fouquet[1558]: Je vous conjure d'estre persuad que l'amiti que j'ay
pour vous est aussi tendre et aussi fidle que je vous l'ay promise;
quoiqu'en peu de mots ce soit dire beaucoup, je ne suis toutefois pas
contente de ce petit billet et dans deux jours vous en recevrez de plus
amples; mais le courrier va partir. L'orthographe de mademoiselle de
Trcesson est d'une correction remarquable pour l'poque.

Les billets de madame du Plessis-Bellire sont peu nombreux et ne
parlent gure que d'affaires ou d'intrigues. On pourra en juger par les
suivants. Elle crit  Fouquet: Je croyois avoir l'honneur de vous
voir, et je pourray avoir cet honneur apres-disner, si l'affaire de M.
de Crquy[1559] m'en donne le temps, pour vous parler de celle de M. de
Brancas. Je [le] vis hier au soir au dsespoir sur la charge de Flandre.
Il vous escrivit une lettre que je retins, croyant qu'il valoit mieux
que nous parlassions l-dessus; mais, comme je doute si je le pourray,
je vous l'envoie. Ils luy ont fait voir dans sa famille que vous l'aviez
fort peu considr de n'entrer pas avec lui  fond dans cette affaire,
et il fut surpris hier de la voir acheve sans qu'il le st. Enfin il
est si afflig, qu'on ne peut pas vous le reprsenter. Vous pouvez
croire que je fis ce que je pus, mais ce qu'on lui fait voir que vous ne
l'avez pas considr assez et les tourmens que sa famille lui font
(_sic_) le mettent  bout et me font croire qu'il faut que vous ayez la
bont de le remettre l-dessus. Il me semble que, si vous pouviez
retirer ces papiers ou faire quelque autre chose, cela seroit
ncessaire. Il dit pourtant qu'il ne veut rien, mais que l'on satisfasse
Champlastreux, si l'on peut. Je vous envoie une opposition qu'il m'a
donne. Je ne l'ay vue qu'aujourd'huy; mais cela me paroist fascheux.
Vous verrez ce qu'il vous plaira. S'il vous plaist de me faire quelque
response, je seray encore icy; car l'affaire de M. de Crquy n'est pas
encore accommode.

Je n'ay point encore receu le paquet de M. de Clrambault.

Ailleurs, madame du Plessis-Bellire dresse une liste de quelques
pensionnaires de Fouquet, sous ce titre: _Mmoire de ce que j'ay pay
pour M. le procureur-gnral_[1560]:

  Trois cents pistoles pour M. de la Croisette;
  Trois cents pistoles pour mademoiselle de Vertus;
  Cent pistoles pour retirer des prisonniers;
  Deux cents pistoles pour le Val-de-Grce;
  Soixante pistoles pour les bndictins anglais;
  Quarante pistoles pour Asserant, soldat qui avoit t a Belle-Isle;
  Sept cents francs  madame Courtet pour madame de Charaux (Charost);
  Mille cus  M. de Terme (ou Jerme) pour l'anne 1639, que M. de
  Crquy avoit avanc deux mille deux cent cinquante livres  mon frre
  de Monplaisir[1561], pour l'intrt d'une anne qui lui toit due;
  A Bosc (ou Bou), quatre cents pistoles;
  Encore  M. de Terme (ou Jerme) pour l'anne 1660, mille cus;
  Pour faire raccommoder la maison achete sept cent cinquante livres
  j'en ai la quittance du maon;
  A l'abb de Belesbat, trois cents pistoles;
  A Bartet, mille cus;
  A M. de Tracy, mille cus;
  Encore  Bartet, mille cus.
  Je trouve que c'est sept mille quatre cents livres qui me sont dues du
  reste de trente, que M. le procureur gnral avoit avances pour moy 
  Girardin.

Faut-il conclure de ces billets que madame du Plessis-Bellire ne
s'occupait que des finances et des affaires politiques? Cette hypothse
est en opposition avec tous les tmoignages des contemporains.
Bussy-Rabutin, qui ne fait qu'exprimer l'opinion de son temps, dit, en
jouant sur les mots, qu'elle toit la _surintendante des amours du
surintendant_[1562]. J'avoue que, tout en rabattant beaucoup des bruits
exagrs et des insinuations calomnieuses, il est difficile d'expliquer
le rle de madame du Plessis-Bellire  l'gard de sa nice de
Trcesson. Elle l'appelle auprs d'elle pour en faire une matresse et
un agent de Fouquet. Elle descendait aussi  des dtails bien peu dignes
de son rang; tmoin la lettre suivante, crite  Fouquet par une femme
nomme Dubreuil:

Monseigneur,

J'ay vu madame du Plessis ce matin un petit moment o je n'ay su luy
dire ce que j'avois rsolu par le peu de temps que l'on a  luy parler.
J'estois donc rsolue, monseigneur, de vous demander cette maison pour
moy  condition que je vous dchargerois du soin que vous auriez de cet
enfant jusqu' l'ge de dix ans. Il me semble, monseigneur, que cela
vous sera plus commode. Vous ne serez point importun toutes les fois
qu'il vous faudra quelque chose tant pour son ducation jusqu' cet
ge-l que pour son entretien. Vostre bont, monseigneur, en disposera
toujours  sa volont, et, de quelque manire que ce soit, je me
tiendrois fort heureuse de vous obir aveuglment, et, pour vous montrer
qu'il est vrai, c'est que je dois voir demain une nourrice qui n'est pas
de loin; c'est hors la ville. De tous les soins qu'il faudra avoir de
toute chose, vous pouvez, monseigneur, me les remettre, comme vous
souhaitez que je m'abandonne tout  fait sous vostre protection. Je le
fais, monseigneur, et vous la demande comme une chose sans laquelle je
ne puis estre heureuse. Je viens d'apprendre que Marie Crevon[1563] s'en
est alle ce matin et n'est pas revenue depuis; elle est sortie disant
qu'elle ne vouloit pas aller en Dauphin; on veut qu'elle y aille, et
pour cet effet on la cherche. Je ferai tout mon possible pour la voir et
savoir toutes choses.

Parmi les lettres qui paraissent crites par madame d'Huxelles,
j'ajouterai la suivante, o l'on trouve quelques renseignements sur les
dangers qui menaaient Fouquet: Je vous escris ce billet pour vous dire
adieu. Je suis extrmement fasche de n'avoir pu vous entretenir. On m'a
dit en grand secret que vous quittez votre charge de procureur gnral:
qu'estant oblig d'estre tousjours auprs de la personne du Roy vous ne
pouvez la faire. Je ne sais si on ne veut point vous faire d'affaire du
ct du Palais. Vous savez comme M. le Tellier fut longtemps avec M. le
premier prsident et la liaison qu'ils ont renouvele ensemble. M. de
Turenne et M. Colbert sont de la partie. Bartet a dit la conversation
qu'il avoit eue avec vous. M. de Turenne est persuad que c'est vous qui
avez contribu  l'loigner, ce poirier[1564] ayant dit que, si on avoit
affaire de chevaux, on n'avoit qu' en prendre chez vous. Il est
impossible de vous mander tout le dtail de ce que l'on sait.
Faites-moi savoir si l'on vous peut escrire srement. Si vous m'envoyiez
des noms, je m'en servirois si je savois quelque chose de consquence.
Adieu, monsieur, faites-moi l'honneur de croire que je suis tout  vous.
Adieu, ayez soin de votre sant plus que vous ne faites.

L'abb de Belesbat, qui recevait une pension de Fouquet, fut exil 
l'poque de son arrestation aussi bien que Bartet. Je n'ai pu connatre
son criture et m'assurer si les lettres relatives au confesseur de la
reine mre viennent de lui; mais je serais port  le croire. J'ai
publi presque toutes ces lettres dans le courant des Mmoires de
Fouquet. Une seule, en date du 28 juin, a t omise. La voici: Je n'ai
point os m'empresser ce matin  vous suivre pour vous apprendre,
monseigneur, ce que le bon religieux que vous savez me dit hier. J'en
appris, entre autres choses, qu'il croyoit qu'il _pourroit bien n'y
avoir plus de conseil de conscience_[1565], et qu'il y avoit deux jours
que quelqu'un donna avis et envie au roi de voir une lettre que ces
messieurs du conseil de conscience crivoient  Rome par son ordre. Le
paquet tant dj entre les mains du courrier fut report au roi, qui
trouva que, dans cette lettre qu'il n'avoit point vue, ces messieurs
crivoient qu'ils tenoient le roi dans l'obissance exacte qu'il devoit
au saint-sige et s'attribuoient comme la gloire de le gouverner. Cela
le choqua extrmement, et, jaloux comme il est de son autorit, il parut
si irrit, qu'il protesta qu'il ne les assembleroit plus.

Au reste, madame de Chevreuse continue toujours  faire de grandes
recherches  ce bonhomme-ci[1566], mais assurment cela ne servira de
rien et vous apprendrez prcisment tout ce qu'elle lui dira. Il
persiste  croire ce que je vous ai crit du roi et de mademoiselle de
la Vallire et pense que ce qu'il en a dit il y a quelque temps est
absolument vrai.

Comme j'ai appris depuis peu que le pre Leclerc, que je pensois qui
devoit tre confesseur du roi aprs le pre Annat, le sera de Monsieur,
je puis vous assurer que, si cela est de quelque chose, j'aurai des
habitudes et des liaisons aussi troites avec lui que j'en ai auprs du
bon pre.

J'appris encore avant-hier une chose assez plaisante de Florence. La
jeune duchesse[1567] s'y ennuie fort: ce qu'on trouve bien trange en ce
pays-l, ne sachant pas qu'elle est amoureuse en France du jeune prince
de Lorraine[1568], qu'on avoit parl de marier avec Mademoiselle[1569].
Avant qu'elle partit, elle avoit t cinq ou six fois seule dans sa
chambre. L'on ne sait point s'ils ont couch ensemble; mais toujours
elle le poursuivoit fort, et Mademoiselle, qui les clairoit de fort
prs, en a dcouvert bien de petites affaires. Depuis peu mme on a
intercept des lettres qui alloient  Florence. L'on a trouv un poulet
du cavalier et surtout des vers qu'il a faits sur son absence et qu'il
lui envoie, qui sont la plus plaisante et la plus risible chose du
monde.

Parmi les personnages qui ont sign leurs lettres, il faut placer un
magistrat fort estim, le prsident de Prigny, qui fut le premier
prcepteur du Dauphin, fils de Louis XIV. Ces lettres ne sont pas
adresses  Fouquet, mais  un intermdiaire qui devait parler au
surintendant du dsir qu'avait M. de Prigny de traiter d'une charge
vacante. L'intermdiaire est probablement Pellisson, qui travailla plus
tard avec le prsident de Prigny aux _Mmoires de Louis XIV_[1570].

Comme je fermois ce billet, lui crit M. de Prigny[1571], ou m'est
venu dire que le trait de M. de Fourcy fut hier sign avec M.L.V., qui
a vendu et donn procuration _ad resignandum_ en qualit de curateur.

Cela fait changer de face  nostre affaire et me fait perdre toute
prtention d'entrer comme premier en la troisime[1572], parce que je ne
crois pas que je me doive attirer une concurrence sur les bras.

Mais cela ne nous excluroit pas de l'ouverture que je vous fis hier de
changer avec M. de Maupiau (_sic_[1573]), parce que, lui paroissant
contre un homme qui n'a pas le service, la chose seroit sans difficult,
et par cet expdient plusieurs choses s'ajusteroient toutes  la fois;
M. le procureur gnral verroit tousjours la premire place de la
troisime et la seconde de la premire remplies par deux hommes
dpendant de lui[1574], et j'essayerois de prendre de M. de M.
(Maupeou) et de lui donner, de mon cost, les instructions ncessaires
pour servir utilement chacun dans son nouveau poste. M. de M. (Maupeou)
auroit une place de premier au lieu de celle de second qu'il occupe, et
moi, je serois sans comptiteur et n'aurois personne intress 
traverser ma rception. Outre que j'aurois moins d'argent  fournir,
parce que M. de Maupeou contribueroit quelque chose pour la primaut et
M. de G. se relascheroit de prix ne considrant plus la charge comme
premire et ne sachant pas l'usage que l'on pourroit faire de sa
primaut.

Mais le secret et la diligence sont infiniment ncessaires en cette
affaire. Si on l'agre, vous m'obligerez de me faire au plus tost
rponse sur tout, afin que j'agisse: et, si on ne l'agre pas, je vous
seray tousjours oblig de m'oster le plus tost que vous pourrez de la
teste une affaire qui me travaille.

Il parat que Fouquet, dsireux de s'attacher le prsident de Prigny,
se montra dispos  lui avancer une partie de la somme ncessaire pour
l'acquisition de la charge  laquelle il aspirait. C'est ce qui rsulte
de la lettre suivante, adresse au mme intermdiaire par M. de
Prigny[1575]: La rpugnance que j'ai  demander et la crainte de
devenir incommode  ceux qui me font l'honneur de me vouloir du bien
m'ont fait faire mille rflexions fcheuses sur la demande que je vous
ai pri de faire pour moi. Mais, pour faire connotre  M. le procureur
gnral que je n'agis pas en cela par la seule ncessit de l'occasion
prsente, je vous supplie de lui dire que, si ds  prsent j'tois en
possession du bien qui me doit venir quelque jour, je saurois bien me
passer du secours qu'il m'a fait l'honneur de m'offrir et n'aurois
besoin que de sa faveur; mais que mme dans l'tat prsent, si, au lieu
de me rembourser le fonds de mes quittances, il lui plat de m'assigner
un simple usufruit pour quelques annes en tels droits qu'il lui plaira,
dont il retiendra le fonds, je serai infiniment satisfait de sa bont,
parce qu'elle me donnera moyen de payer les arrrages des sommes que je
serai contraint d'emprunter, en attendant qu'il me vienne de quoi les
payer du mien, ou bien encore s'il vouloit me faire vendre des rentes ou
des gages  bien bon march et faire prendre pour argent mes promesses
payables  longs termes.

Je sais bien que tout cela ce sont des aumnes travesties, et c'est ce
qui me fait rougir; mais j'ai assez de courage pour esprer que, par mes
services  venir, je me purgerois d'une partie de la bassesse que je
fais  cette heure Je suis tout  vous.

PRIGNY[1576].

Une lettre autographe de Bessemaux[1577], adresse  Fouquet, prouve que
le gnie envahissant du surintendant s'tait communiqu  toute sa
famille. Bessemaux, aprs lui avoir parl d'affaires sans importance,
ajoutait que Saint-Aunais tait dispos  traiter de Leucate avec
l'archevque de Narbonne. Ce poste fortifi avait une certaine
importance pour le Languedoc. Il est vrai qu' cette poque
Saint-Aunais, qui tait mal vu de la cour, se croyait menac de l'exil
auquel il fut bientt aprs condamn. Bessemaux se doute bien que cette
situation n'est pas trangre aux rsolutions de Saint-Aunais. Je ne
sais, crit-il  Fouquet, si son tre[1578] prsent et la peur de voir
tout dmolir lui inspirent cette pense. Quoi qu'il en soit, la fidlit
que je veux toujours avoir pour tout ce qui vous touche m'oblige  vous
dire cela, et si vous dsiriez que de moi-mme je l'entretienne dans
cette pense, je crois que j'aurois peu de peine  le faire soumettre 
ce que vous pourriez dsirer. Ne feignez pas[1579], monseigneur, de
m'ordonner quelque chose l-dessus et croyez que je suis  l'preuve de
tout pour vous et plus que personne du monde. Il signe: Votre
trs-humble, trs-obissant et _trs-fidle_ serviteur.

Les lettres anonymes et pseudonymes abondent dans la cassette de
Fouquet. En voici deux qui viennent d'une mme personne, qui, la
premire fois, signe D.V., et la seconde fois _Job_. Serait-ce _de
Villefargeau_, comme pourraient le faire supposer les initiales places
au bas de la premire lettre qui est adresse  Pellisson? Il est
impossible de rien affirmer. Nous avons vu que du Grave, sieur de
Villefargeau, tait dvou  Fouquet et en recevait pension. Il tait
galement familier chez la reine mre[1580]. Il serait donc possible que
ces lettres vinssent de lui.

Monsieur[1581],

Je serois ingrat de toutes les bonts que vous me tmoignez, si je ne
vous faisois voir ma reconnoissance en toute rencontre. Vous saurez,
monsieur, qu'il y a une femme qui dit que son mari est mort au service
de monseigneur le surintendant, qui vous charge de mille imprcations et
qui dit que vous tes la cause qu'elle n'a point de satisfaction de
mondit seigneur. M. Berryer se plaint pareillement de vous et dit qu'il
vous a donn pour prs de huit  neuf cent mille livres de billets sur
votre bonne foi, et, lorsqu'il vous en a voulu demander un rcpiss,
vous le lui avez refus. Il s'en est plaint  beaucoup de personnes. Une
dame de la cour, dont l'on n'a pas voulu dire le nom, se plaint
pareillement de vous. Cette dernire nouvelle m'a t dite par une
personne qui est attache  M. Bruant. C'est pourquoi je n'y ajoute pas
grand'foi. Je suis, monsieur, votre trs-humble, obissant et oblig
serviteur.

D.V.

La mme personne adresse  Fouquet la lettre suivante[1582]:

Monseigneur,

J'ai t cette aprs-dne dans la chambre de la reine mre. Comme elle
est sortie avec Monsieur, je suis demeur dans ladite chambre avec M. de
Joyeuse et Aubery, interprte des langues, et Mercier, valet de chambre
de la reine, l'un desquels est venu  parler de votre autorit. Joyeuse
a fait rponse: _Je ne trouve pas que leur autorit augmente, mais
qu'elle diminue. Ne voyez-vous pas qu'ils n'ont su avoir raison d'un
conseiller, de leurs parents, qui a eu des coups de bton, et que,
malgr toutes leurs poursuites, le roi a donn la grce  ces soldats_?

Auparavant le dpart du roy, le Tellier et Colbert ont eu trois
confrences particulires avec le roi et la reine mre, prs de deux
heures chacune. J'ai su d'un payeur des rentes que la nuit d'auparavant
que le Tellier allt en sa maison des champs, Colbert passe presque
toute la nuit avec lui; il croit que ledit Colbert sera bientt
surintendant. Ce payeur des rentes-l est fort son ami.

Je suis, monseigneur, avec respect, votre trs-humble, trs-obissant
et trs-oblig serviteur.

JOB.

Je rtablis ici le texte complet d'une lettre d'Hugues de Lyonne, dont
je n'ai donn qu'un extrait. Il crivait  Fouquet, le 16 fvrier
1661[1583]: J'ai fait ce matin ce que je vous avois dit touchant
Chandemer; Son min. l'a fort approuv, et j'escrirai ds aujourd'huy en
cette conformit. N'en soyez plus en inquitude.

Je vous avertirai encore que S. m. m'a dit que vous luy aviez tenu un
discours qui l'avoit infiniment satisfait. Je suis au dsespoir que,
quand il me disoit cela, M. le chancelier est entr, qui a rompu cet
entretien, dans lequel il fust entr dans le dtail. J'avois la plus
belle occasion du monde de pousser la chose et de dire peut-estre ce que
vous n'aviez pas dit. Je compte nanmoins pour beaucoup que vostre
discours lui ait plu, et il me semble qu'il y a  en tirer des
conjectures fort avantageuses.

Une lettre d'Hugues de Lyonne  Fouquet insiste, comme celles que nous
avons cites dans les Mmoires, sur le triste tat de ses
affaires[1584].

Ce lundi matin.

Je vous prie de vous souvenir de mes affaires, si vous en trouvez ce
matin la conjoncture favorable, et, si vous y trouviez quelque
rsistance, de n'oublier pas de dire que, si j'eusse est indiscret et
voulu accepter l'offre de S. m., j'eusse profit mesme de cinq cent
mille francs que je lui eusse ost de sa bourse; 2 que j'ay plus de
besoin qu'on ne croit de toutes mes pices et qu'avec mesme les cent
mille escus, je devrai encore les cinquante mille francs, la pluspart de
mes dettes ayant est contractes pour le service du roy ou au moins
tourn  sa gloire; 3 que sans la parole formelle que vous m'avez
donne des 300,000 livres, j'aurois mieux aym et aymerois encore mieux
aujourd'hui la charge particulirement aprs _la sortie de M.
Colbert_[1585], avec qui je ne voulois point de demesls qui pt faire
de l'embarras  S. m., et lequel vient luy-mesme de profiter de cinq
cent mille francs qu'il mrite bien: 4 que l'intention de S. m. avoit
paru de me donner cent mille francs sur la charge et que j'ay trouv
moyen de le descharger de cinquante mille par une affaire venue de mon
industrie qui ne couste rien au roy ni  ses sujets.

Louis Fouquet, vque d'Agde, donnait  son frre, le 15 mai 1661, des
nouvelles de Paris[1586]: L'on m'a dit que M. l'abb de Montaigu auroit
l'vch d'vreux.

Je vous avertis que quelqu'un a pris soin de faire courir ici (qu'il y
ait fondement ou non) que vous tiez extraordinairement ennemi et alin
de notre ordre[1587] et qu' Fontainebleau vous en auriez donn de
grandes marques.

M. de Narbonne vient loger chez madame d'Amours  Paris, et non pas
chez mon frre l'abb, comme il avait rsolu d'abord.

Mon frre l'abb tente fort [de s'introduire] chez la reine
d'Angleterre. Il y a mme fait quelque petit prsent depuis peu.

M. de la Garde cherche depuis longtemps  vendre le mont Saint-Michel.

J'ai dj fait remarquer que Fouquet prenait grand soin de faire
surveiller Colbert. En voici une nouvelle preuve. On lui crivait[1588]:
Un valet de chambre du duc de Bournonville, lequel veut quitter son
matre, m'a dit qu'il entroit valet de chambre de M. Colbert et m'a
promis de me dire tout ce qui s'y passera. C'est un M. du May qui le
fait entrer, commis de Colbert[1589], et lui a dit qu'il falloit
prfrer la condition de M. Colbert  quelle condition que ce soit,
parce que prsentement il toit assur d'tre surintendant des finances,
conjointement avec vous, monseigneur, et peut-tre qu'il sera
surintendant tout seul. Ce sont les discours dudit du May au valet de
chambre.

M. de la Casgne m'a dit qu'il avoit  vous parler, et nous sommes
demeurs d'accord que doresnavant il vous mandera tout par billet.

Je suis oblig de partir dans deux jours pour faire marcher notre
rgiment. S'il vous plat de me commander quelque chose, votre valet de
chambre la Valle sait o je loge. Je suis  vous, monseigneur, et tous
ceux qui dpendront de moi, pour nous sacrifier pour votre service.

Il y a un M. Tessie[1590], huissier de la chambre de la reine mre,
lequel vous sollicite pour payement d'un billet de 3,500 livres, auquel
billet j'ai moiti; mais parce que je ne vous perscute pas comme lui 
vous solliciter, il prtend de me traiter fort en cadet. C'est pourquoi,
monseigneur, je vous supplie trs-humblement de me donner ce qui
m'appartient sur ledit billet pour m'aider  faire mon voyage et
m'obliger  tre toute ma vie, comme je suis, votre trs-humble
serviteur.

Un personnage qui parat avoir t attach  Jannart, substitut du
procureur gnral du parlement de Paris, donnait  Fouquet des nouvelles
de Paris pendant son voyage de Bretagne. Il lui crivait, le 3
septembre[1591]:

Monseigneur,

Tout ce que j'ai pu dire de l'tat de votre sant  ceux de vos amis
qui m'en ont demand souvent [des nouvelles] a t que jusques  Blois
nous avions eu des nouvelles que vous vous tiez, grce  Dieu, fort
bien port et que, lorsque j'en aurois de plus fraiches, je leur en
dirois.

Quant  ce qui s'est pass de de depuis mercredi que je me donnai
l'honneur de vous crire, je ne vois pas autre chose que les
enregistrements qui furent hier faits au parlement des dclarations
concernant les rentes  vie, de la tontine, de la suppression de l'dit
des secrtaires du roi et de la charge de colonel[1592], entre lesquels
il n'y en a point qui puisse produire quelque chose, si ce n'est celui
des secrtaires du roi. Car pour la tontine, qui [ ce qu'il] semble,
produiroit quelque chose, si elle avoit lieu, encore qu'elle soit
vrifie, 'a t  la charge de modifications qui seront arrtes par
six commissaires de la cour, qui s'assembleront pour les dresser et en
feront rapport  la compagnie. Ainsi c'est encore bien tirer de longue.

Aussitt que la chose  l'gard des secrtaires du roi fut faite au
parlement, je portai le duplicata de la chambre des comptes  M. le
procureur gnral de ladite chambre, lequel [duplicata] M. Jannart
m'avoit laiss. Il le reut fort bien, et, comme je le pressai
d'expdier, parce qu'on en avoit besoin, il me promit que la chose ne
dureroit point et qu'il y travailleroit incessamment, m'ayant pri
seulement de lui en envoyer autant de l'arrt du parlement pour s'y
conformer, ce que j'ai fait, et demain je le retournerai voir pour
savoir ce qu'il aura fait. Il n'y a autre modification dans l'arrt [si
ce n'est] qu' l'ordinaire les gages attribus par l'dit ne seront
pays qu'aprs les anciennes charges acquises. Ce qui n'est rien.

Lesdits secrtaires du roi sont contents de nos diligences. Ils m'ont
dit avoir pay cent mille cus et qu'ils payeront le reste sitt que la
vrification de ladite chambre sera faite, et ainsi je la presserai. Ils
sortent de cans prsentement pour me prier de voir M. le procureur
gnral, s'il est ncessaire.

Quant  l'dit d'extinction de la chambre de justice sur les gens
d'affaires, M. le procureur gnral et M. de Breteuil vous en crivant
au long, il me seroit bien difficile de vous en rendre un meilleur
compte. Je vous dirai seulement que M. le premier prsident trouve que
le temps est bien bref pour prendre ses mesures  propos. Il demeure
d'accord que le roi lui en a parl; mais, comme cela ne fut pas suivi
lors et qu'il n'avoit point vu l'dit, il n'en avoit aussi point parl 
la compagnie; ce qu'il et fait  son retour de Fontainebleau, il y a
quinze jours. Il ajoute qu'il a peur que le parlement n'arrte des
remontrances, et qu'il ne veuille estre meilleur mnager que MM. des
finances ne sont de quitter les gens d'affaires pour quatre millions au
lieu de plus de trente qu'il feroit venir, si on lui laissoit la libert
d'une chambre de justice. A mon sens, je crois qu'il seroit fort mauvais
de mettre entre leurs mains le pouvoir d'accabler tout le monde. Ce
n'est point l leur affaire. Lundy on verra plus clair leur bonne
intention.

Ce matin, j'ai mont jusques  la cour des aides, o, causant avec le
greffier, il m'a dit qu'on ne lui avoit point encore demand les dits.
Il me semble qu'ils devroient tre retirs.

M. le premier prsident et M. Ravot sont partis aujourd'hui pour aller
 Fontainebleau recevoir, par la bouche de M. le chancelier, notamment
ledit premier prsident, quelque rprimande de sa harangue.

Ce matin, le commissaire Picard m'a dit qu'ils avoient reu un arrt du
conseil pour procder  la leve du scell de M. le duc d'pernon. Il
n'y auroit possible pas de mal de voir ses tapisseries.

M. Ceberet[1593] a envoy la commission de la chambre de l'dit, qui, 
mon avis, sera bien foible: de la grand'chambre, on y fait entrer M.
Grangier; de la premire, M. Fraguier et M. Amproux; de la seconde,
point; de la troisime, M. Dubois; de la quatrime, M. le Vasseur; de la
cinquime, M. Bochard. Je crois que M. le procureur gnral l'apportera
(cet dit) au premier jour.

Le commissaire la Vigne a enfin promis de porter  M. le procureur du
roi l'information que vous savez. Nous verrons ce que c'est, et je vous
en donnerai avis.

M. Mnardeau m'a tantt dit qu'il parlera lundi de l'affaire des
vendeurs de volailles, et que M. le premier prsident lui avoit dit ce
matin qu'il en falloit sortir.

Nous avons nouvelles de Fontainebleau que M. le chevalier[1594] se
porte beaucoup mieux, et madame la marquise[1595] et mesdemoiselles
bien. Il n'y a que M. l'vque d'Agde qui se porte mal; j'y ai pass
tantt; il attendoit encore la fivre.

M. Jannart et M. de Jarnay n'y tant pas, je ferai en leur absence ce
qui se pourra prsenter.

Madame le Tellier est morte la nuit passe. M. Devaux[1596] m'a dit
qu'il toit aprs  disposer l'affaire que vous savez. Ce sera quand il
voudra; car, pour le commissaire, il est tout prt.

Le premier prsident Guillaume de Lamoignon, qui contribua si
puissamment  sauver Fouquet, n'avait pas toujours t en bonnes
relations avec lui,  en juger par la lettre suivante[1597]:

J'eus si peu de temps  vous entretenir, lorsque j'eus l'honneur de
vous voir ces jours passs, que je n'ai pas pu vous dire que M. le
prsident de Bragelonne m'avoit assur bien savoir que M. le premier
prsident seroit bien aise de se remettre avec vous. Il m'en parla, il y
a quelque temps, en termes qui me firent bien connotre qu'il le disoit
 dessein que je vous le fisse savoir. Mandez-moi, s'il vous plat, si
lorsque vous le vtes dernirement vous vous tes rconcilis, et, en
cas que vous ayez quelque chose de particulier  m'ordonner sur cela,
prenez la peine de me le mander avec toute la confiance que vous devez
avoir en votre obissant serviteur.

Vous croirez bien que c'est la part que je prends en tout ce qui vous
regarde qui me donne cette curiosit. J'ai t deux fois  Saint-Mand
pour vous en parler.

J'ai rserv pour la fin un certain nombre de lettres anonymes que
j'attribuerais volontiers  M. de Nouveau, directeur des postes[1598].
Il a dj t question (ci-dessus, p. 9) des moyens qu'employait Fouquet
pour avoir connaissance des lettres qui l'intressaient. De Nouveau lui
parle dans plusieurs billets des papiers qu'il lui envoie ou qu'il se
propose de lui porter[1599]. J'envoie savoir si je pourrai sur les
trois heures vous porter plusieurs papiers qu'il est bon que vous voyiez
avant que l'on soit oblig de les rendre. Je serois bien aise aussi de
profiter de cette occasion pour vous dire un mot d'une autre affaire qui
regarde le marc d'or et vous assurer que je suis entirement  vous.

M. de Nouveau crit encore  Fouquet[1600] une lettre qui atteste que sa
position tait menace et qu'il avait besoin pour s'y maintenir de
l'appui du surintendant: Depuis avoir eu l'honneur de vous voir j'ai
parl  la reine mre et au roi. La premire m'a promis de parler au roi
pour accommoder toutes choses, et a sur ce fait connotre  Sa Majest
qu'il toit ncessaire de rcuser M. Berthemet. S. M. y a consenti, et
m'a dit que demain matin il rsolveroit la chose. Je l'ai conjure de ne
me pas abandonner sur ce que je l'avois fort bien servi dans tous les
temps et tois en tat de le faire encore. Le roi m'a rpondu: Je
verrai toutes vos raisons. Depuis, j'ai vu M. de Lyonne, que j'ai
trouv bien intentionn. Je vous rendrai compte de ce que nous avons
concert. Je vous supplie de ne rien oublier pour me sauver. Je tcherai
de vous en tmoigner ma reconnoissance.

La lettre suivante est plus explicite. Elle fait connatre qu'il
s'agissait d'un partage de fonctions qui aurait enlev  M. de Nouveau
la connaissance des dpches chiffres[1601]: Je viens prsentement de
parler au roi et lui ai donn ce que vous savez. En le prenant, Sa
Majest m'a dit: Avez-vous vu M. le Tellier? J'ai demand sur quel
sujet. A quoi il m'a fait rponse: C'est pour Rossignol[1602], qui
prtend que l'on lui donne tous les chiffres. A quoi j'ai reparti
qu'il y a quelque temps que je savois que l'on me vouloit jouer cette
pice, parce que je n'avois pas voulu prendre des mesures avec de
certaines gens. Il m'a fort press de lui parler franchement et qu'il me
garderoit le secret. Je lui ai nomm l'homme. Il m'a assur qu'il n'y
avoit pas pens, et, comme je lui ai reprsent que c'toit me dgrader
des fonctions de ma charge, que je l'avois servi toujours et en tout
temps avec bien de la fidlit, mais que depuis la mort de Son minence
je m'y tois appliqu avec un si grand soin, que S. M. avoit vu qu'il ne
s'toit rien pass sans qu'elle en et t informe. J'y ai ajout que
c'toit peu de lui obir et que si elle trouvoit que je fusse de quelque
obstacle, je me retirerois chez moi et je lui obirois en tout
aveuglment. Il m'a dit: Vous pouvez croire que je ne vous ordonnerai
pas cela, tant content de vous. Je ne prtends pas faire tort  votre
charge, lui donnant les chiffres et vous donnant le clair. Je lui ai
fait rponse que ce qui toit en clair n'toit rien. Je lui ai
reprsent que, se servant de R[ossignol], l'affaire ne pouvoit
subsister parce qu'il faudroit un jour pour faire ce qui se fait en deux
heures; que l'on vouloit employer R[ossignol] pour se rendre matre des
dpches, parce que R[ossignol] n'osant pas lui parler il faudroit qu'il
donnt tout  M. le Tellier. J'ai fort appuy sur cette impossibilit. A
quoi il m'a rpondu que c'toit un homme qu avoit bien servi. Je lui ai
rpliqu que j'en avois fait de mme et plus utilement; que Son minence
avoit t huit ans sans s'en trouver mal, et que enfin il m'avoit pri
de le continuer et de lui faire donner Espagne et Flandre seulement; et
bien souvent Son minence m'ordonnoit de lui parler directement[1603];
que si Sa Majest vouloit remettre les choses au mme tat, j'obirois;
mais que de me dgrader entirement je ne pensois pas l'avoir mrit. Il
m'a dit: Ce n'est pas mon intention. Enfin, aprs une fort grande
conversation, il m'a dit: _Eh bien, monsieur, je verrai_.

Voil ce qui s'est pass, dont j'ai voulu vous rendre compte, parce que
vous tes assurment intress dans cette affaire par les services que
je prtends vous y rendre. Mandez-moi ce que je dois faire, et si,
nonobstant ce que je lui ai fortement reprsent, je lui donnerai demain
matin un placet pour lui faire connotre que ce sera du temps perdu, qui
fera que l'on ne pourra travailler. Je ne veux agir que par votre ordre.
Il me semble que, M. de Lyonne tant de vos amis, vous le pourrez prier
d'appuyer cette affaire. Si vous le trouvez bon, je lui en parlerai
demain avant le conseil. Pour M. le Tellier, je ne crois pas que je le
doive voir. Je ferai nanmoins ce que vous m'ordonnerez. Je crois que,
pour peu que vous appuyiez la chose, elle ira  l'avenir rglement.
J'attendrai vos ordres sur ce que j'ai  faire, et si vous voulez bien
que je vous voie aprs ce conseil, ne voulant pas faire un pas que par
votre ordre.

Les deux lettres suivantes n'ont d'importance que parce qu'elles
prouvent  quel point le directeur des postes tait dvou  Fouquet. M.
de Nouveau lui crivait[1604]: J'ai reparl au roi, suivant vos ordres,
qui m'a dit qu'il avoit vu mon placet et qu'il falloit instruire M. le
chancelier de l'affaire pour l'en informer. Il me semble que vous ne
m'avez pas dit que l'on l'et rsolu. Ainsi j'ai t auparavant en
parler  M. le Tellier, qui m'a dit la mme chose avec beaucoup de
scheresse que je n'ai pas fait semblant de remarquer, n'y ayant t que
pour qu'il ne crt pas que j'affectois de ne le pas voir.

J'ai t me plaindre  M. de Gourville des mchantes impostures qu'il
vous a donnes sur mon quatriennal de gnral des postes. Je l'ai fait
convenir que, chaque charge n'tant que  cent mille livres, l'on ne
pouvoit pas taxer le quatriennal Cm L. (cent mille livres) ni CLm
l. (cent cinquante mille livres); que j'en avois dj pay XXXIIIIm
l. Je vous supplie trs-humblement de vouloir considrer mes justes
raisons avec cette bont que vous avez eue pour moi en tant de
rencontres et de vous bien persuader qu'il n'y a homme au monde qui soit
plus attach  vos intrts que je le suis, ni qui par le temps mrite
mieux ni avec plus de soin et de ponctualit les grces que vous lui
ferez.

Aprs cette vritable protestation, si vous voulez prendre sur les cent
mille livres qui me sont dues quelque partie pour ma taxe, vous en serez
le matre. Je souscrirai  tout ce qu'il vous plaira; mais en ce cas je
vous demande que vous me donniez des assignations pour le reste. Quoi
que vous ordonniez, je vous assure dj que j'en serai trs-content, ne
doutant pas que me confiant  vous au point que j'y suis, vous ne
vouliez accommoder mes affaires, et que je ne me ressente de la
protection que vous m'avez fait l'honneur de me promettre et dont je
tcherai de me rendre digne par tout ce que je croirai qu'il faudra
faire pour votre service et pour votre satisfaction;  quoi je vous
promets de ne pas perdre un moment. Ordonnez aprs cela ce qu'il vous
plaira.

La dernire lettre, attribue  M. de Nouveau, est relative  des
discussions de prsance, et remplie de protestations d'attachement 
Fouquet[1605].

Je ne me suis pas donn l'honneur de vous voir sur ce qui arriva aux
Feuillants, parce que M. Jeannin me dit qu'il vous en avoit rendu compte
et que vous avez eu la bont d'approuver la chose, puisque la difficult
que nous faisons pour la prsance ne regarde pas l'intrt que vous
pouvez avoir en cette affaire. J'ose croire que vous me faites bien la
justice d'estre persuad que je n'en puis jamais avoir d'autres ni en
cette occasion ni dans aucune autre. M. l'vque d'Agde, mme aprs l'en
avoir entretenu, me tmoigne en tre content, sans que je cherche des
discours pour l'assurer de mes services. Cependant l'on me vient de dire
qu'il vous avoit parl de cette affaire bien autrement pour me rendre de
mauvais offices, quoique j'aie des preuves assez essentielles de votre
bouche pour ne pas craindre que, sur ce que l'on vous pourroit dire,
vous me voulussiez condamner ni me souponner pour ce [de] jamais
manquer au respect que je vous dois et que je vous rendrois en tous
rencontres. Quelque certitude que j'aie de votre justice, je ne laisse
pas d'en avoir de l'inquitude comme de la chose du monde qui m'est la
plus chre. Je vous supplie de me tirer d'embarras par un mot. A mon
retour, j'aurai l'honneur de vous voir et de vous confirmer les
assurances de mes services trs-humbles.


V

CONFITEOR DE FOUQUET.


J'ai indiqu ci-dessus (p. 323),  quelle occasion fut probablement
compos le _Confiteor de Fouquet_. Une copie de cette pice est
conserve dans les manuscrits de la bibliothque de Bourges, au milieu
d'un livre de prires. J'en dois l'indication  M. Corrard, matre de
confrences  l'cole Normale et professeur de rhtorique au collge
Rollin, et la transcription  M. Delouche, professeur de rhtorique au
lyce imprial de Bourges:

    Dans ce funeste estat o chacun m'abandonne,
    Que contre moy les loix exercent leur pouvoir,
    La mort, la triste mort n'a plus rien qui m'estonne,
    Et je dis de bon coeur, pour faire mon debvoir:

            _Confiteor_

    Ces respects que chacun me rendoit  toute heure.
    Tous ces divins honneurs que partout on m'offroit.
    Ces superbes lambris de mes riches demeures,
    Tout cela m'empeschoit de ne penser jamais

               _Deo_

    Je n'eus d'autre desseins que de ruiner la France;
    A mes dsirs pervers mon esprit s'employoit,
    Et par l je m'estois acquis tant de puissance,
      Que partout on me comparoit

          _Omnipotenti_

    Je foulois  mes pieds et la pourpre et l'ivoire,
    Chez moy l'or et l'argent s'entassoient  monceaux,
    Je mettois en ces biens mon bonheur et ma gloire,
    Et j'aymois tous ces biens plus que tous les tableaux

          _Beat Mari_

      Bien que je prisse  toutes mains,
      Jamais mon coeur ne se put rendre,
      Et j'avois de si grands desseins,
    Que pour y russir partout il falloit prendre

            _Semper_

      Sur chacun j'ay fait ma fortune,
    J'ay vol le marchand, j'ay vol le bourgeois,
      Et je me souviens qu'autrefois
      J'ay ravi l'honneur  plus d'une

           _Virgini_

      Jamais toute la terre humaine
      N'eust sceu peser tous mes trsors;
    Elle auroit employ vainement ses efforts,
    Puisqu'un fardeau si lourd auroit fait de la peine

      _Beato Michaeli archangelo_

    Dans ce comble d'honneur rien ne m'estoit contraire:
    J'estalois mes grandeurs en ballets et festins,
    J'estimois plus la cour qu'ensemble tous les saincts,
    Je fis cent feux pour elle, et jamais un pour plaire

        _Beato Joanni Baptist_

    Je n'eus point de respect pour le sainct vangile,
    En tout temps, en tout lieu j'eus mpris pour la croix;
    En vain pour me prescher on employoit la voix,
    Cette peine eust est tout ensemble inutile

      _S. A. P. P. O. S. et tibi, Pater_

    Mais ce qui me fait voir encor plus criminel.
      Et qui redouble mon martyre,
      Le trouble que j'ay fait est tel,
    Que pour m'en excuser je n'ay plus lieu de dire

              _Quia_

    Pendant les premiers temps de ma gloire passe,
    L'esclat o je vivois esblouit ma raison,
    Je me plaisois  voir la France renverse,
    Et je ne dis jamais pour mes crimes un bon

            _Peccavi_

    Le peuple cependant contre moy murmuroit,
    Les paysans foules crioient partout vengeance.
    Un chacun, en un mot, surpris de ma puissance,
      Disoit tout haut que c'en estoit

             _Nimis_

    Bien qu'ayant de l'Estat tant troubl les affaires,
    Qu'il semblast que la France eust pli sous mes lois
    Et que tout fust rduit aux dernires misres,
    J'en aurois propos bien d'autres toutefois

         _Cogitatione_

    Ouy, j'avais des desseins que je n'ose vous dire,
    Pour le succs desquels je voulois tout ruiner.
    Je ne puis y penser que mon coeur ne souspire,
      Et moins encore l'exprimer

           _Verbo_

      Mais si, pour renverser la France,
    A cent desseins pervers j'appliquois tous mes soins,
    Si des grands pour cela j'employois la puissance,
      Je ne travaillois gures moins

          _Opere_

      Mais puisqu'enfin il faut prir,
    Et que sur moy des loix s'exerce la justice,
    Sans le moindre murmure on me verra mourir,
    Et confesser tout haut[1606]...

        _Mea culpa_.


VI

RSUM DU PROCS DE FOUQUET, PAR OLIVIER D'ORMESSON[1607].


Aprs avoir retrac en dtail tous les incidents du procs de Fouquet,
Olivier d'Ormesson le rsume dans le passage suivant: Voil ce grand
procs fini, qui a t l'entretien de toute la France du jour qu'il a
commenc jusques au jour qu'il a t termin. Il a t grand bien moins
par la qualit de l'accus et l'importance de l'affaire que par
l'intrt des subalternes, et principalement de Berryer, qui y a fait
entrer mille choses inutiles, et tous les procs-verbaux de l'pargne,
pour se rendre ncessaire, le matre de toute cette intrigue, et avoir
le temps d'tablir sa fortune; et, comme par cette conduite il agissoit
contre les intrts de M. Colbert, qui ne demandoit que la fin et la
conclusion, et qu'il trompoit dans le dtail de tout ce qu'il faisoit,
il ne manquoit pas de rejeter les fautes sur quelqu'un de la Chambre:
d'abord ce fut sur les plus honnestes gens de la Chambre qu'il rendit
tous suspects, et il les fit maltraiter par des reproches publics du
roi.

Ensuite il attaqua M. le premier prsident, et le fit retirer de la
Chambre et mettre en sa place M. le chancelier. Aprs il fit imputer
toute la mauvaise conduite de cette affaire  M. Talon, qu'on ta de la
place de procureur gnral avec injure; et enfin, la mauvaise conduite
augmentant, les longueurs affectes par lui continuant, il en rejeta
tout le mal sur moi; il me fit ter l'intendance de Soissons; il obligea
M. Colbert  venir faire  mon pre des plaintes de ma conduite, et
enfin l'exprience ayant fait connotre qu'il toit la vritable cause
de toutes les fautes, et les rcusations ayant fait voir ses faussets,
les procureurs gnraux Hotman et Chamillart lui firent ter
insensiblement tout le soin de cette affaire, et, dans les derniers six
mois, il ne s'en mloit plus, et pour conclusion il est devenu fol.

Ainsi le procs s'est termin, et je puis dire que les fautes
importantes dans les inventaires, les coups de haine et d'autorit qui
ont paru dans tous les incidents du procs, les faussets de Berryer et
le mauvais traitement que tout le monde et mme les juges recevoient
dans leur fortune particulire, ont t de grands motifs pour sauver M.
Fouquet de la peine capitale; et la disposition des esprits sur cette
affaire a paru par la joie publique que les plus grands et les plus
petits ont fait parotre du salut de M. Fouquet, jusqu' tel excs qu'on
ne le peut exprimer, tout le monde donnant des bndictions aux juges
qui l'ont sauv, et  tous les autres des maldictions et toutes les
marques de haine et de mpris, les chansons contre eux commenant 
parotre, et je suis surpris que, y ayant quinze jours passs que cette
histoire est finie, le discours n'en finit point encore, et l'on en
parle par toutes les compagnies comme le premier jour.


VII

INFLUENCES EXERCES SUR LES MEMBRES DE LA CHAMBRE DE JUSTICE PENDANT LE
PROCS DE FOUQUET.


Les ministres, et surtout Colbert, ne cessrent, pendant le procs de
Fouquet, d'exercer sur les juges une pression dont nous avons cit de
nombreuses preuves; mais l'opinion publique, les prires de la famille,
et quelquefois mme les sollicitations des seigneurs et des princes ne
furent pas moins vives, et eurent plus d'influence sur les membres de la
Chambre. Olivier d'Ormesson, qui n'est pas dispos  exagrer ces
influences opposes aux voeux de la cour, en parle cependant dans son
_Journal_[1608].

Le fils de M. de Pontchartrain ayant vu les diffrents sentiments du
public sur mon avis et celui de M. de Sainte-Hlne et de M. Pussort, se
mit  genoux devant son pre pour le conjurer de ne pas se dshonorer et
toute sa famille par un avis de mort, et lui dit qu'il toit rsolu de
quitter sa robe si ce dplaisir lui venoit. M. Hrault, qui avoit dit 
plusieurs qu'il ne retourneroit point dans sa province (la Bretagne) les
mains sanglantes, et qu'aprs avoir entendu mon avis, il en toit
convaincu, changea nanmoins et conclut  la mort, parce que M. d'Arbon,
commis de M. le Tellier, y fut quatre fois, la veille, le presser et
l'intimider, de sorte qu'il ne le quitta pas qu'il ne lui et donn
parole de suivre l'avis de M. de Sainte-Hlne.

L'on impute  M. le Prince[1609] l'avis de M. de la Toison: on dit
qu'il lui envoya Guitaut, et l'obligea de lui donner sa parole pour M.
Fouquet. Je ne sais si cette sollicitation est vritable; mais je sais
fort bien certainement, d'une personne sre, qui me l'a dit depuis le
procs jug, que, ds le voyage de Fontainebleau[1610], M. le Prince
avoit tmoign des sentiments trs-favorables  M. Fouquet. Je sais
encore que, dans la Bourgogne, tous les bons juges de M. de
Marillac[1611] sont en estime, et que les autres, mme leurs enfants,
sont en horreur, et que M. de la Toison ne vouloit pas se dshonorer
dans sa province.

L'on dit que M. de Lesdiguires avoit gagn M. de la Baulme, et mme M.
de Bessemaux[1612], chez qui il loge, parce que, du vivant de M. le
cardinal, il toit le confident de M. Fouquet. A quoi je ne vois pas
d'apparence, Bessemaux tant dvou au sicle prsent. L'on dit aussi
que les enfants[1613] de M. Catinat lui ont parl fort honntement, et
il s'toit conduit sur cette affaire avec tant de rserve qu'il toit
mis au nombre des douteux.


VIII

CHANSON SUR LE PROCS DE FOUQUET.


Le procs de Fouquet donna lieu  un grand nombre de chansons o clate
la haine contre le gouvernement et les rformes qu'il tentait. On les
trouve dans les recueils du temps et dans le _Nouveau Sicle de Louis
XIV_ (t. II). En voici une qui ne brille pas par la posie, mais qui
rsume assez nettement l'opinion qu'on se formait alors des juges et des
mobiles qui les faisaient agir. Elle fut compose aux ftes de Nol
1664[1614]:


         1

    A la venue de Nol
    Chacun se doit bien rjouir,
    Car Fouquet n'est point criminel;
    On n'a pu le faire mourir.

         2

    Quand, par ses malices, Berryer
    Dedans l'abme l'attira,
    Il toit dans un grand bourbier,
    Mais d'Ormesson l'en retira.

         3

    Sainte-Hlne fort s'emporta
    Quand il se mit  rapporter,
    Et le premier il protesta
    Qu'il le falloit dcapiter.

         4

    J'ai, dit-il, un double argument,
    Messieurs, pour fonder mon avis;
    L'un est: Je serai prsident[1615],
    L'autre est dedans la loi, _Si quis_.

         5

    [O grand] Dieu [s'cria Pussor],
    Qu'il est profond [qu'il est savant]
    En peut-on trouver un plus fort
    Pour rgir le snat normand?

         6

    Mais, messieurs, ajoutons encor
    Un troisime raisonnement,
    Par o je conclus  la mort,
    Et non pas au bannissement.

         7

    Quand d'ardoise il couvrit un toit,
    L'autre de tuiles seulement,
    Fut-ce pas pour tromper le roi?
    Rpondez  cet argument[1616].

         8

    Il est fort bon, dit Gisaucour.
    Et Ferriol pareillement:
    Messieurs, admirons son discours
    Et le suivons aveuglment.

         9

    Hrault dit: Vous n'avez pas tort,
    Et quand il n'auroit fait que Vaux,
    N'est-il pas bien digne de mort
    D'avoir tant dpens en eaux?

        10

    Pour moi, je n'y rpugne pas,
    Ajouta le petit Nogus;
    Car je prtends l'vch d'Acqs (_de Dax_)
    Pour mon frre le Barns.

        11

    Roxante (_Roquesante_), assur Provenal
    Se mit alors en grand moi,
    Et dit: Messieurs, vous faites mal,
    Quand vous tronquez ainsi la loi.

        12

    Il leur expliqua donc la loi,
    D'une trs-savante faon,
    Disant: Messieurs, une autre foi
    Apprenez mieux votre leon.

        13

    La Toison, sitt qu'il finit,
    En faveur de Fouquet parla,
    Et ne voulut pas qu'on punt
    En lui les crimes de Sylla.

        14

    La Baulme vint  son secours
    Et suivit le grand d'Ormesson;
    Quelqu'un m'a dit que son discours
    Fut trs-petit, mais qu'il fut bon.

        15

    Verdier s'emporta l-dessus,
    Et par maint auteur allgu
    Il leur prouva que tout au plus
    Il devoit tre relgu.

        16

    Mais pour ces messieurs contenter,
    Dit raillant le grand Massenau[1617],
    Si l'on faisoit dcapiter
    Les Mirmidons qui sont  Vaux?

        17

    Je ne leur ferai point de mal,
    Non plus qu' Fouquet, dit Moussy
     Ni moi, dit M. Catinat,
    Ni moi, dit Le Fron aussy.

        18

    Je sais bien, dit Brillac, par o
    Nous mettre, messieurs, tous d'accord;
    Qu'on lui mette la corde au cou,
    Mais que l'on ne serre pas fort.

        19

    La corde au cou! cria Regnard,
    Je crois que vous n'y pensez point.
    Dieu nous prserve, dit Besnard,
    D'un ministre la torche au poing!

        20

    Poncet ne montra point de fiel,
    Comme avoit fait Pussort;
    Mais par un discours tout de miel
    Conclut doucement  la mort.

        21

    Monsieur le prvt des marchands[1618]
    Ne parut pas si modr;
    Ce n'est pas qu'il soit trop mchant,
    Hais Fouquet l'a voit ulcr:

        22

    En raisonnements superflus
    Je ne veux point perdre de temps.
    Ni combattre des corrompus,
    Des lches et des ignorants.

        23

    Pontchartrain dit: Ces nouveaux noms
    Nous conviennent bien moins qu' toi;
    Tes rentes et tes pensions,
    Tes procs-verbaux en font foi.

        24

    Si Sguier eut raison ou tort,
    Je ne dclarerai pas ce point.
    Je l'honore et rvre fort;
    C'est pourquoi je n'en parle point.

        25

    Mais, pour finir notre chanson,
    Que chacun se mette  crier:
    Gloire soit au grand d'Ormesson
    Et le diable emporte Berryer!


IX

CONDUITE DE LOUIS XIV A L'GARD DU RAPPORTEUR DU PROCS DE FOUQUET.


Nous avons vu (p. 439) que la rsistance d'Olivier d'Ormesson aux
volonts hautement manifestes de la cour entrana sa disgrce.
Cependant on ne trouve rien, dans son Journal, qui puisse justifier une
anecdote raconte par la Hode, dans son Histoire de Louis XIV[1619] et
rpte par M. de Sismondi, dans son Histoire des Franais[1620].
D'aprs ces crivains, Louis XIV aurait personnellement sollicit
Olivier d'Ormesson, pour ce qu'il appelait son affaire, et d'Ormesson
lui aurait rpondu: Sire, je ferai ce que mon honneur et ma conscience
me suggreront. Dans la suite, Olivier d'Ormesson, sollicitant pour son
fils le titre de matre des requtes, le roi lui aurait dit: Je ferai
ce que mon honneur et ma conscience me suggreront. Rien n'est moins
vraisemblable que ce rcit. Il n'tait pas dans le caractre de Louis
XIV de descendre  des sollicitations personnelles, ni dans celui
d'Olivier d'Ormesson de rpondre au roi avec une hauteur insolente.

Au lieu de ces anecdotes, le Journal d'Olivier d'Ormesson donne un rcit
dtaill de la dmarch qu'il lit prs du roi quelques jours avant la
mort de son pre, et lorsque dj l'on dsesprait de sa vie[1621]. M.
Pelletier[1622] m'crivit qu'il toit bon d'aller voir le roi et M.
Colbert. A midi, je montai en carrosse pour aller voir M. Colbert; je ne
le trouvai pas, et l'on me dit qu'il dineroit au Louvre. Je fis crire
mon nom. De l, je fus au Louvre. tant mont par la petite monte, 
cause que la reine loge dans l'appartement du roi, je demeurai quelque
temps dans un petit cabinet par o le roi devoit passer sortant du
conseil. Mais ayant pens que M. Colbert me verroit en sortant, je
descendis dans l'appartement de la reine mre[1623], o je reus accueil
de tous ses officiers; et l'huissier ayant dit mon nom, madame de
Beauvais[1624] me vint qurir o j'tois pour me prsenter  la
reine-mre. J'entrai dans la chambre, et lui fis une profonde rvrence.
Elle me fit bon visage, me demanda des nouvelles de mon pre, me dit
qu'elle se souvenoit toujours de Calais quand elle me voyoit; que j'y
servois fort bien[1625]; me parla du feu des halles, et enfin me
tmoigna beaucoup de bont.

M. le Prince toit au coin de la chemine, qui me fit, des yeux, bien
de l'amiti, et enfin coula le long du paravent pour s'approcher de moi,
et me dit; Je vous ai fait faire compliment de ma part, et je suis bien
aise de vous assurer moi-mme de mes services et de l'estime que j'ai
pour vous. Je lui rpondis par une profonde rvrence.

Je sortis incontinent, crainte de perdre l'occasion de parler au roi.
tant dans le cabinet, le roi vint; je me prsentai  lui. Il me
demanda: Comment se porte votre pre? Je lui dis qu'il n'avoit point
de mauvais accident; mais son grand ge et son mal nous donnoient bien
de la crainte. Il me demanda encore, marchant toujours, s'il avoit de la
fivre. Lui ayant dit qu'il en avoit peu, voyant que je suivois, il
s'arrta sur la porte de la chambre de la reine mre; je lui dis que mon
pre m'avoit command d'avoir l'honneur de remercier Sa Majest de la
bont avec laquelle il avoit reu la trs-humble prire qui lui avoit
t faite par M. l'vque d'Agen[1626] de me conserver la grce qui lui
avoit t accorde, et dont il avoit trouv bon qu'il le remercit; que
je suppliois en mon particulier Sa Majest de me continuer l'honneur de
ses bonnes grces. Le roi me rpliqua: Quand vous les mriterez, je vous
les accorderai volontiers. Et aussitt il entra dans la chambre, et moi
je me retirai. La scheresse de cette rponse laissait peu d'espoir 
Olivier d'Ormesson, et en effet la place de son pre fut donne 
Poncet[1627], un des juges de Fouquet. Il sollicita, avec aussi peu de
succs, comme le prouve son _Journal_, plusieurs autres places qui
devinrent vacantes au conseil d'tat. Jamais Louis XIV ne lui pardonna
l'indpendance dont il avait fait preuve comme rapporteur du procs de
Fouquet.


X

LA CHAMBRE DE JUSTICE CONTINUE LE PROCS DES FINANCIERS APRS LA
CONDAMNATION DE FOUQUET.


La Chambre de justice ne cessa pas aussitt aprs la condamnation de
Fouquet. Les financiers qui avaient t envelopps dans ce procs furent
condamns  payer des taxes considrables. Olivier d'Ormesson retrace,
dans son _Journal_, les dernires sances et les rsultats de cette
Chambre. Le dimanche, 18 octobre 1665[1628], M. le Pelletier m'envoya
qurir pour aller souper chez M. Boucherat avec M. Brillac. L j'appris
que le trait des taxes de la Chambre de justice avoit t sign, devant
le roi,  cent dix millions, savoir, deux millions en argent comptant,
vingt millions en argent payables en cinq ans, trente-huit millions en
billets, et cinquante millions en rentes, droits et autres bons effets;
qu'il n'y avoit d'excepts de ce trait que Marchand, les deux Monnerot
et le duch de Penthivre; que la difficult toit quelle compagnie on
formerait pour juger tous les incidents et faire vendre les immeubles.
L'on dit que l'affaire de M. de Gungaud s'accommoderait: 1 il n'toit
point except du trait; 2 madame de Sully[1629] avoit envoy dire chez
le marchal d'Albret[1630] que, dans trois jours, l'on verroit combien
la famille de Gungaud avoit obligation  M. le chancelier; 3 le roi
avoit cout sur cela assez favorablement MM. d'Albret et Duplessis, et
dit que l'on dit, de sa part,  Colbert, de lui en parler; 4 la mort de
M. Hrault[1631], qui rompoit les mesures; 5 le retardement affect
depuis cinq ou six jours.

Le mercredi, 18 novembre[1632], j'appris que M. le chancelier avoit, le
lundi, parl  madame de Gungaud, et lui avoit dit, par ordre du roi,
qu'il falloit que M. de Gungaud optt, ou de prendre abolition et
reconnotre avoir commis les faussets dont il toit accus, et dire le
fait comme il s'toit pass, ou que le roi le feroit juger par de
nouveaux commissaires, et qu'elle avoit rpondu qu'avant de parler il
toit ncessaire qu'elle en pt communiquer avec M. de Gungaud et avec
son conseil. Je sus aussi que, le mardi, aprs midi, la question de
l'hypothque des taxes avoit t juge devant le roi; que MM. de Sve,
d'Aligre et de Villeroy avoient t d'avis que le roi ne pouvait avoir
privilge pour le payement des taxes au prjudice de cranciers
antrieurs; que c'tait une maxime nouvelle qui ne pouvoit tre tablie
que par une dclaration qui ne pouvoit avoir son effet que pour
l'avenir, et non pour le pass; que M. Colbert, aprs avoir reconnu que
c'toit une maxime nouvelle, avoit conclu qu'elle toit ncessaire pour
le payement des taxes, et qu'autrement le trait de cent dix millions
seroit inutile; que M. le chancelier avoit t de cet avis, et que le
roi avoit suivi l'avis de M. le chancelier. C'est une rsolution qui
tonne tout le monde; elle ruine tous les cranciers des financiers;
elle ruine tout le commerce d'argent avec les gens d'affaires; elle
ruine le roi, parce que les financiers, n'ayant plus de crdit, ne
pourront plus faire aucune avance au roi, et il est certain qu'aprs que
ces taxes-ci seront payes, il faudra abolir cette maxime et rtablir la
contraire. L'on signifie tous les jours des taxes qui sont si
extraordinairement grosses qu'elles emportent au moins tous les biens
des taxs, et il parot impossible qu'elles puissent tre acquittes.
C'est une plainte gnrale contre la rigueur de ces taxes.

Le jeudi, 17 dcembre[1633], je fus au Petit-Arsenal, o la Chambre de
justice s'assembla chez M. Clapisson,  cause que M. le cardinal des
Ursins toit log dans le Grand-Arsenal, dans l'appartement du
grand-matre[1634]. M. le chancelier tant arriv, l'on discourut de la
forme de vrification des abolitions. M. le chancelier demanda  M.
Chamillart, qu'on fit entrer pour y tre prsent, comme il devoit en
user, disant qu'il falloit faire deux sances, et ordonner que le
procureur gnral donnerait ses moyens d'obreption et subreption. M. de
Brillac dit qu'il y auroit inconvnient, forma des difficults,
prtendant qu'il serait mieux de finir aujourd'hui, et il me semble
qu'il ne disoit pas cela  propos; car leurs rgles toient prises, et
il n'toit pas capable de les faire changer. Enfin M. de Gungaud, vtu
de noir, s'tant avanc au-devant du barreau, M. le chancelier lui a
fait lever la main et prter le serment de dire la vrit. Ensuite le
greffier lui ayant dit de se mettre  genoux, il s'y est mis un genou 
terre seulement. M. le chancelier ayant dit qu'il falloit y mettre les
deux genoux, il les y a mis; et puis M. le chancelier lui a demand s'il
avoit obtenu des lettres d'abolition, il a dit que oui; si elles
contenoient la vrit, a dit que oui; s'il vouloit s'en servir, a dit
que oui. J'oubliois qu'avant de faire entrer M. de Gungaud, M. Poncet
a lu la requte de M. de Gungaud, disant que, dans le procs criminel
intent contre lui, il avoit obtenu lettres d'abolition, et qu'il en
demandoit l'entrinement; que sur cette requte, ayant t ordonn le
_soit monstr_[1635], le procureur gnral avoit donn ses conclusions;
que ledit sieur de Gungaud, mand en la Chambre et ou, il ferait ce
que de raison. Sur quoi il avoit t mand, et, aprs avoir rpondu ce
que dessus, M. le chancelier a ordonn la lecture des lettres; ce que
Foucault a fait. Elles contiennent la confession de tous les chefs
d'accusation. A la fin, il y a: Sa Majest se rservant de le taxer 
telle somme qu'elle avisera. La lecture acheve, M. de Gungaud
toujours  genoux, et lui retir, le procureur gnral a requis de
bouche la communication desdites lettres pour y donner ses moyens
d'obreption et de subreption. M. le chancelier ayant demand les avis,
les conclusions ont t suivies. Aprs, on s'est lev et retir.

Le vendredi, 18 dcembre, le matin,  la Chambre de justice, chez M.
Clapisson, M. le chancelier venu, M. Poncet a lu la requte de M. de
Gungaud, les lettres d'abolition avec les conclusions du procureur
gnral, qui ne les empchoit tre entrines,  la charge que Sa
Majest ferait telle taxe qu'elle aviserait, et de dix mille livres
d'aumne. M. Poncet a dit que le procs de M. de Gungaud avoit t
instruit, rapport, vu, et que les juges devoient juger selon la rigueur
des ordonnances et des lois, et ne pouvoient pas s'en dpartir; mais que
les rois pouvoient les combattre par la clmence; qu'il se souvenoit
d'un beau mot d'un grand chancelier d'un grand roi d'Italie, Thodoric,
Cassiodore: _Felix querela, cum justitia pietate vincitur;_ que le roi
avoit fait grce  M. de Gungaud par ses lettres d'abolition, et qu'il
toit d'avis de les entriner,  la charge de la taxe et de l'aumne de
dix mille livres; Tous ont t du mme avis, sans parler, sinon M.
Brillac, qui a dit que l'on ne condamnoit point un accus  une aumne
sans l'interroger, et qu'il toit mieux de ne pas parler de la taxe, le
roi la pouvant faire, et mme tant juste qu'il la fit. M. le chancelier
a dit que c'toit M. de Gungaud qui avoit lui-mme dress ses lettres
et les avoit prsentes avec cette clause, et ainsi qu'il n'y avoit rien
 dire. Aprs, il a dit que les comdies finissoient par des mariages,
et la Chambre de justice par la clmence; qu'elle ne s'assembleroit plus
l. On s'est ensuite retir.


XI

CONVENTION POUR LA GARNISON DE BELLE-ILE.


Le chevalier de Maupeou, dont Fouquet parle dans le projet trouv 
Saint-Mand, avait conclu un trait avec un capitaine suisse pour
l'entretien de cinquante soldats de la mme nation dans la forteresse de
Belle-le. Une copie de ce trait se trouve dans les papiers de
Fouquet(t. II, p. 334).

S'ensuit ce qui a t convenu entre le chevalier de Maupeou et le sieur
Jean-Jacques Knopfly, du canton et de la ville de Zug en Suisse, pour
l'entretien de cinquante soldats de la mesme nation en garnison 
Belle-Isle:

1 Ledit sieur Knopfly sera oblig d'entretenir audit lieu la quantit
de cinquante hommes, lui compris, le sergent et toutes les autres hautes
payes, moyennant la somme de mille cinquante livres par chacun mois;

2 Mondit sieur de Maupeou sera oblig de luy faire payer toujours un
mois d'avance sur le lieu;

3 En cas que quelque soldat tombe en quelque faute, ledit soldat sera
chti par la justice des Suisses  la rigueur;

4 Il sera permis audit sieur Knopfly d'avoir un de ses soldats qui ait
pouvoir de vendre du vin, bire ou autres choses pour la ncessit de
ses camarades et non  personne autre, sans payer aucun droit;

5 Quand on n'aura plus besoin de leurs services, et que l'on les
voudra congdier, l'on leur payera un mois de gage pour s'en pouvoir
retourner  leur pays;

6 Le prsent trait commencera le quinzime de ce mois.

Nous, soussigns, promettons excuter ponctuellement tout ce qui est
contenu au trait ci-dessus,  Paris, ce vingt-sixime mars mil six cent
soixante-un.

LE CHEVALIER DE MAUPEOU,
JEAN-JACQUES KNOPFLY.

La date de ce trait est importante. On voit, en effet, que
postrieurement  la mort de Mazarin, Fouquet faisait encore lever des
troupes trangres par un des hommes qu'il regardait comme dvous  ses
intrts, et qu'il avait dsign nominativement pour le seconder dans
son projet de guerre civile. C'est une nouvelle preuve de la persistance
avec laquelle Fouquet poursuivait son plan.


XII

L'AMIRAL DE NEUCHSE ET FOUQUET.


M. de Neuchse, dont il a t souvent question dans l'histoire de
Fouquet, tait commandeur de l'ordre de Malte. Il avait t nomm
vice-amiral et intendant gnral de la marine le 7 mai 1661, en
remplacement de Louis Foucault de Saint-Germain, marchal de France,
dcd.

Aprs l'arrestation de Fouquet, le commandeur de Neuchse fut accus 
la cour, comme le prouvent plusieurs lettres autographes qui sont entre
les mains de M. Armand de Neuchse et qui ont t communiques par M.
Beauchet-Filleau, correspondant du ministre de l'instruction publique.
Voici d'abord une lettre de Colbert, date de Fontainebleau, 17 octobre
1661:

Monsieur, je me remets  ce que vous dira vostre secrtaire e  tout ce
que vous aurez pu apprendre par vos amis touchant l'estat de vos
affaires en ce pays-cy. Il est vray qu'elles ne sont pas en tel estat
que je pourrois le souhaiter; mais je ne les tiens pas si dsespres
que vous ne puissiez encore les raccommoder. Je suis de tout mon coeur,
monsieur, votre trs-humble et trs-obissant serviteur.

COLBERT.

Une seconde lettre, du 19 octobre 1661, sans signature, est aussi
relative aux accusations qui pesaient sur le commandeur de Neuchse par
suite de ses relations avec Fouquet: Vous saurez tout par le porteur et
la lettre de M. Matarel. On vous a servi ici de bonne manire, et en
vrit vous en aviez grand besoin. On n'a jamais vu une telle rage que
celle de M. Fouquet; car il a fait tout son possible pour perdre amis et
indiffrents. Madame du Plessis est accuse d'avoir servi  ses
galanteries. Bref, c'est un abme que tout ce qu'a fait cet homme-l;
songez  vous en allant presser incessamment votre armement, et  servir
nostre maistre en fesant parler, s'il y a lieu, de vous. Remerciez
Colbert; crivez-lui et au Roy une lettre d'assurance de fidlit
dernire. Nous la donnerons, s'il y a lieu; le reste au porteur, estant
tout  vous sans rserve... De Fontainebleau, ce 19 octobre 1661.

P. S. Assurment on fera le procs  M. Fouquet. Si vous aviez le
temps, on vous pourrait bien mander de venir ici dire votre
projet[1636]; mais n'y songez pas, si on ne vous l'ordonne.

Le commandeur de Neuchse ne partit pas immdiatement, comme le prouve
la lettre que lui crivait le duc de Vendme, le 31 octobre 1661:

Monsieur, vous vous tenez fort cach sur tous les bruits qui ont couru
 la cour, et les dmarches de vostre secrtaire sont cause que ces
bruits se confirment. Pour moi, comme vostre amy, lorsqu'on m'en parle,
je responds des paules et je ne say que dire, puisque vous vous estes
cach de moi comme des autres. Vous estes bon et sage; mais la Toussaint
vous trouve encore non embarqu. Croyez que cela vous faict grand tort
et plus que je ne vous le saurois dire. Remdiez-y et promptement... Je
remets le surplus au sieur Matarel et suis votre bien humble serviteur.

CSAR DE VENDOSME.

Le commandeur de Neuchse se justifia auprs du roi et de Colbert, ainsi
qu'il rsulte de cette lettre que lui adressa le ministre, le 24 octobre
1661: Je vous remercie trs-humblement des mmoires que vous m'avez
envoys; je ne manqueray pas de les prsenter au Roy, qui asseurment y
aura beaucoup d'esgards pour le chois des officiers de la marine:
cependant je me resjouis, comme votre serviteur, que vous ayez fait une
dclaration ingnue  Sa Majest sur le sujet dont je vous ai escrit;
et, au cas que vous n'y ayez rien omis, je ne vois point que vous
eussiez pu suivre une meilleure voie pour vous bien establir dans son
esprit, et lui inspirer une bonne opinion de vostre conduite, et de ce
qu'elle peut attendre de vous  l'avenir.


XIII

SAINT-VREMOND ET FOUQUET.


Saint-vremond fut envelopp dans la disgrce de Fouquet[1637]. Voici
comment: il avait t dsign pour faire le voyage de Bretagne avec le
roi; avant de partir, il laissa  madame du Plessis-Bellire une
cassette o il y avait de l'argent, des billets et plusieurs lettres.
Aprs l'arrestation de Fouquet, on mit sous le scell tous les papiers
et meubles de madame du Plessis-Bellire. On trouva chez elle la
cassette de Saint-vremond, o se trouvait la _Lettre sur la paix des
Pyrnes_, dans laquelle Saint-vremond critiquait trs-vivement la
conduite du cardinal Mazarin. Elle fut dnonce au roi, qui ordonna de
mettre Saint-vremond  la Bastille. Prvenu par Gourville,
Saint-vremond se retira d'abord en Normandie, d'o il parvint  passer
en Hollande et en Angleterre.

Saint-vremond n'oublia pas ses relations avec Fouquet dans son
_Discours sur l'Amiti_[1638]; telle est du moins l'opinion de son
biographe des Maizeaux[1639]. Voici le passage dans lequel des Maizeaux
croit voir une allusion  Fouquet alors enferm  Pignerol: Comme je
n'ai aucun mrite clatant  faire valoir, dit Saint-vremond, je pense
qu'il me sera permis d'en dire un, qui ne fait pas la vanit ordinaire
des hommes: c'est de m'tre attir pleinement la confiance de mes amis;
et l'homme le plus secret que j'aie connu en ma vie[1640] n'a t plus
cach avec les autres que pour s'ouvrir davantage avec moi. Il ne m'a
rien cel tant que nous avons t ensemble, et peut-tre qu'il et bien
voulu me dire toutes choses lorsque nous avons t spars. Le souvenir
d'une confidence si chre m'est bien doux: la pense de l'tat o il se
trouve m'est plus douloureuse[1641]. Je me suis accoutum  mes
malheurs; je ne m'accoutumerai jamais aux siens; et puisque je ne puis
donner que de la douleur  son infortune, je ne passerai aucun jour sans
me plaindre.


XIV

PELLISSON ET LA BASTILLE.--BESSEMAUX GOUVERNEUR DE CETTE PRISON D'TAT.

(_Mmoires sur Fouquet_, t. II, p. 402-403.)


Pellisson parle assez plaisamment des liberts de la Bastille dans ce
placet qu'il adressa au roi le 8 septembre 1665: Sire, aprs avoir
assur Votre Majest du plus profond respect et de la plus parfaite
vnration qu'on aura jamais pour elle, je prendrai, si elle me le
permet, un style plus propre  la divertir qu' la fatiguer.

Il y a ici une douzaine de liberts, qui toutes ensemble ne valent pas
la douzime partie d'une libert entire. On les nomme libert de la
cour; libert de la terrasse; libert de s'y promener seul; libert de
l'escalier; libert d'une fentre; libert d'crire pour ses affaires;
libert de voir quelqu'un avec un officier, libert de le voir sans
tmoin; libert d'tre malade; libert de s'ennuyer tant que l'on veut:
les deux dernires ne sont refuses  personne.

De tant de liberts, Sire, je n'en ai encore demand aucune; mais j'ose
demander trs-instamment, et avec toute la soumission possible, la
libert de louer Votre Majest, c'est--dire, de mettre sur le papier et
d'adresser  quelqu'un des beaux esprits d'aujourd'hui je ne sais
combien d'ouvrages qui pourraient enfin s'effacer de ma mmoire, et o
j'ai tch, dans les divers temps de ma longue prison, d'enfermer en
mille manires diffrentes une partie des loges infinis que Votre
Majest mrite. J'avois rsolu de n'en parler jamais qu'au sortir d'ici;
mais comme je suis press depuis dix mois d'une fluxion sur le poumon,
et contraint enfin d'entrer aujourd'hui dans les remdes, qui, par
l'aversion que j'en ai, pourront aussitt me tuer que le mal mme, il me
fcheroit, Sire, de mourir sans avoir laiss ce bon exemple aux sujets
de Votre Majest et ce lger tmoignage, qu'en conservant jusqu' la
mort la gaiet d'une bonne conscience, j'ai su honorer et rvrer Votre
Majest plus que personne ne fera jamais, et penser incessamment  la
servir ou  lui plaire.

J'cris ce placet avec un crayon sur une feuille arrache d'un de mes
livres, pour viter une ngociation longue et peut-tre inutile, si je
demandois de l'encre et du papier. Je supplie trs-humblement Votre
Majest de croire que je saurai encore la louer et la bnir jusqu' la
fin, sans murmure, plaintes ni lamentations, et que ceux qu'elle comble
de ses faveurs ne peuvent faire de prires plus ardentes que moi pour la
sant, la grandeur et la gloire de Votre Majest.

Ces _liberts de la Bastille_ dont parle Pellisson n'taient pas une
plaisanterie: Jean Rou, dtenu  la Bastille en 1675, en parle aussi
dans ses Mmoires[1642], dont voici quelques passages:

(T. I, p. 59) Dans la chambre qu'on me donna, je ne trouvai pour tout
meuble qu'une petite chaise de paille, et la seule fentre par o
entrait le jour tait une double grille sans la moindre vitre ni
chssis. M. le lieutenant, nomm la Grizolle, m'ayant introduit dans ce
beau domicile, me dit que j'avois la libert, mais pour cette seule
fois, d'crire chez moi, afin de me faire venir un lit, une table et
quelque vaisselle, parce que le Roi me faisoit bien,  la vrit, la
grce de me nourrir et de me loger, mais qu'il falloit que je me
meublasse; et qu'aprs ces petits besoins spcifis  ma femme, il ne
m'toit pas permis de joindre aucune autre particularit dans ma
lettre...

(p. 63.)--Au bout de quelques jours, on le fait changer de chambre; la
Grizolle lui dit: Habillez-vous, le Roi vous donne la libert de la
cour, et je ne suis venu ici que pour vous mener joindre la compagnie
de plusieurs messieurs, qui vritablement sont arrts ici aussi bien
que vous, mais avec une entire libert de communiquer les uns avec les
autres, et d'tre mme visits de tous leurs amis. J'ai mme dj envoy
chez vous annoncer cette bonne nouvelle, et sans doute que vous verrez
bientt ici ce que vous avez de plus cher.

(p. 71)... Ds que cette libert de la cour m'eut t accorde, il y
eut une permission entire  tous mes amis de me venir voir...

(p. 81): Je passe  deux mots que j'ai  dire sur la distinction du
traitement qui,  la faveur des obligeantes recommandations de M. de
Montausier, me fut fait  la Bastille tant que j'y fus arrt. J'ai dj
parl du grand nombre de visites que j'avois la libert de recevoir;
mais, outre cela, j'avois celle de la terrasse, que ni le chevalier
d'Humires, ni le marquis de Pomenars n'avoient point, encore moins par
consquent tous les autres beaucoup infrieurs  ceux-l. Enfin, s'il
venoit  faire mauvais temps, depuis l'arrive de ma femme (qui ne
manquoit pas de se rendre auprs de moi tous les matins, et y demeurait
jusqu' onze heures du soir, le matre d'htel de la Bastille et toute
sa squelle la ramenant avec eux, par la commodit du hasard qui les
avoit rendus mes voisins porte  porte), si, dis-je, il survenoit du
mauvais temps, j'avois la libert de la retenir toute la nuit avec moi,
ce qui ne se pratiquoit pour aucun autre prisonnier...

Dans les Mmoires dont nous venons de citer quelques extraits, Jean Rou
parle de Bessemaux ou Bezemaux, gouverneur de la Bastille (p. 85):...
Je lui dis (au sous-lieutenant de la Bastille qui venait lui annoncer
sa mise en libert) que puisqu'on me chassoit, je ferais comme j'en
avois toujours us, depuis que j'tois au lieu o nous nous trouvions,
savoir, que je n'y avois jamais appris qu' obir. Monsieur, me dit-il,
vous ne sauriez mieux faire; mais oserois-je vous demander une chose?
N'irez-vous pas dire adieu  M. le gouverneur? Il me faisoit cette
question, parce que depuis cinq ou six jours quatre gendarmes, que M. le
prince de Soubise avoit fait emprisonner pour quelques mauvais
dportements, ayant enfin obtenu leur largissement, s'en toient alls
sans faire aucune civilit  M. de Bezemaux, par ressentiment de ce que,
sur quelques paroles peu respectueuses, il les avoit fait renfermer dans
leur chambre; cette imprudente conduite, nonobstant le peu de cas que
M. de Bezemaux faisoit de pareilles gens, n'avoit pas laiss de lui
dplaire, par cette seule raison qu'une conduite indiscrte choque le
bon sens, comme un vilain objet choque la vue, et une puanteur l'odorat.
Ce fut donc l pourquoi on me faisoit la question dont je viens de
parler;  quoi je rpondis que je n'tois nullement gendarme, et que
d'ailleurs j'avois toujours t si bien trait par les obligeants ordres
de M. le gouverneur, que je n'avois garde de manquer  lui en faire mes
trs-humbles remercments. Je fus donc men  M. de Bezemaux[1643], et
ds qu'o m'eut ouvert la porte de sa chambre, il me fit l'honneur de
venir au-devant de moi, avec ces obligeantes paroles: Monsieur, je sais
bien que c'est un bruit rpandu dans la Bastille que j'ai toujours de la
joie quand il y entre un prisonnier, et du chagrin quand il en sort; je
ne discuterai point avec vous, monsieur, le vrai ou le faux de cet
indigne soupon; mais je vous prie trs-sincrement de croire que j'ai
reu avec un singulier plaisir la lettre dont le roi m'a honor pour
l'ordre de vous faire sortir. Le gouverneur accompagna ces paroles de
l'obligeante demande qu'il me fit, si j'tois content de toutes les
manires dont ses gens m'avoient trait depuis ma dtention;  quoi
ayant rpondu comme je le devois, il me pria d'en vouloir bien rendre
tmoignage  M. le duc de Monlausier; puis me prsentant la main: Il
est fort tard, dit-il, et je ne juge pas  propos de vous laisser aller
seul  l'heure qu'il est. Qu'on mette les chevaux au carrosse, dit-il 
ses gens, et qu'on ramne monsieur chez lui. Je descendis donc, aprs
une nouvelle prsentation de mes respects, et trouvai le carrosse qui
m'attendoit avec deux flambeaux, que deux valets de pied portaient; mais
avant que d'y entrer, j'allai prendre mes hardes de nuit dans ma
chambre, etc.


XV

EXTRAITS DES LETTRES DE LOUVOIS SUR LA FOREST, HONNESTE ET VALCROISSANT.

(1669-1670).


M. Walckenaer, dans ses _Mmoires sur madame de Svign_ (t. III, p. 291
de la premire dition), dit: Fouquet tait, par les ordres de Louvois,
dtenu  Pignerol dans une dure captivit. Personne ne pouvait
communiquer avec lui; on lui avait interdit tous les moyens de donner de
ses nouvelles. Il fut rduit, pour crire,  se servir, au lieu de
plume, d'os de chapons; au lieu d'encre, de suie mle avec du vin; et
cette ressource lui fut encore enleve. Mais auparavant une lettre de
lui, pniblement trace par ce moyen, avait t transmise  sa femme par
un gentilhomme nomm Valcroissant, autrefois attach au service du
surintendant, et qui avait conserv pour lui un vif sentiment de
reconnaissance. Pour ce seul fait, Valcroissant fut condamn  cinq ans
de galres.

Le rcit de M. Walckenaer s'appuie sur deux autorits: 1 les lettres de
Louvois cites dans Delort, et surtout la lettre o il est dit que
Valcroissant a t condamn aux galres et conduit  Marseille (11
juillet 1670); 2 le passage d'une lettre de madame de Svign qui
recommande  M. de Grignan un gentilhomme, dont le nom a t laiss en
blanc par les anciens diteurs, lequel avait t condamn aux galres
pour avoir transmis  madame Fouquet une lettre de son mari. Ce
rapprochement parait d'abord ingnieux et dcisif. Les nouveaux
diteurs des lettres de madame de Svign[1644] ont adopt l'opinion de
M. Walckenaer et introduit dans le texte le madame de Svign le nom de
Valcroissant. J'avoue que je conserve quelques doutes et qu'il me semble
ncessaire de bien tablir deux points: 1 Louvois parle d'un
gentilhomme, qui est amen  Pignerol en 1670 par le major de Dunkerque
et que l'on tient au secret, puis qui est conduit aux galres 
Marseille par un sieur de Saint-Martin; 2 madame de Svign recommande
vivement  la mme poque  M. de Grignan un gentilhomme qui avait t
condamn  cinq ans de galres pour avoir remis  madame Fouquet une
lettre de son mari. Mais rien ne prouve que ce gentilhomme soit
Valcroissant. Pourquoi aurait-on amen ce dernier de Dunkerque 
Pignerol, s'il et t coupable d'avoir port antrieurement une lettre
 madame Fouquet? tait-ce pour une confrontation? Mais Louvois dfend
de le laisser communiquer avec qui que ce soit, et ordonne de le tenir
au secret le plus rigoureux. Il n'est pas question de son jugement 
cette poque, et on ne trouve aucune, trace, dans les lettres de
Louvois, des motifs qui ont pu faire conduire le sieur de Valcroissant
d'abord  Pignerol, puis  Marseille. D'autre part, madame de Svign,
ni dans cette lettre, ni dans une autre du 28 novembre 1670, o elle
reparle de ce gentilhomme, ne dit qu'il et t conduit  Pignerol. Il
me semble donc difficile d'affirmer, comme le fait M. Walckenaer, que le
gentilhomme dont parle madame de Svign soit ce Valcroissant qui est
mentionn dans les lettres de Louvois. Du reste, pour que le lecteur
puisse en juger, je citerai les passages des lettres de Louvois qui se
rattachent au complot form en 1669 pour gagner quelques-uns des soldats
de la garnison de Pignerol et aux suites qu'il eut en 1670.

Dans une lettre du 17 dcembre 1669[1645], Louvois dit  Saint-Mars:
J'ai appris fort en dtail, du sieur de Blainvilliers, tout ce que vous
avez fait pour vous saisir de la Forest et du nomm Honneste. J'en ai
rendu compte au roi, qui a t fort satisfait de ce que vous avez fait.
Il a command  M. de Lyonne de faire faire des remercments de sa part
 M. le duc de Savoie de la manire honnte dont il en avoit us en
laissant prendre dans ses tats ledit la Forest et ledit Honneste, et
je vous enverrai par l'ordinaire prochain un prsent que Sa Majest
souhaite que vous envoyiez en son nom au major de Turin, qui a agi en ce
rencontre avec tout le zle que l'on aurait pu attendre d'un sujet de Sa
Majest.

Le roi, comme je vous l'ai mand par ma dernire, dont le courrier que
je vous ai dpch toit charg, trouve bon qu'avec les officiers de
votre compagnie vous jugiez en conseil de guerre vos soldats, et que par
l'exemple que vous en fera, vous fassiez perdre aux autres l'envie de
plus faire de pareilles trahisons. Sa Majest ne dsire pas que vous
jugiez le nomm Champagne, valet de M. Fouquet, quoique, suivant ce que
m'a dit le sieur de Blainvilliers, il s'y soit soumis par crit; mais
elle entend que vous le teniez dans une prison dure, pour le punir de
son infidlit, et se remet  vous d'en user comme vous le voudrez 
l'gard de la Rivire, autre valet de M. Fouquet, c'est--dire de le
laisser auprs de lui ou de l'en ter, Sa Majest se promettant qu'en
cas que vous le lui tiez, vous ne le laisserez sortir qu'aprs une
prison de sept ou huit mois, afin que, s'il avoit pris des mesures pour
porter des nouvelles de son matre, elles soient si vieilles en ce
temps-l qu'elles ne puissent en rien prjudicier; et pour viter de
pareils accidents  celui qui vient d'arriver, il faut, comme je vous
l'ai dj marqu, faire faire une grille, vis--vis de chacune des
fentres de votre prisonnier, qui soit en demi-cercle, en saillie hors
du mur extrieur de deux ou trois pieds, et entourer chacune desdites
grilles d'une claie fort serre et assez haute pour empcher qu'il ne
puisse voir autre chose que le ciel, et que ladite claie se trouve
oppose  tous les terrains qui sont vis--vis de ses fentres, et que
quand il sera nuit, vous fassiez descendre des nattes dessus ses
fentres, que vous relverez  la pointe du jour. Ainsi l'on ne pourra
lui faire signe, ni lui en faire  qui que ce soit, et il ne pourra plus
rien jeter ni rien recevoir.

A l'gard du sieur Honneste, qui vient dbaucher des soldats de votre
compagnie, le roi dsire que vous le teniez prisonnier, et son valet
avec lui jusqu' nouvel ordre; en sorte qu'ils n'aient tous deux de
commerce avec personne du dehors, et par la peine et la mortification
qu'ils souffriront, empcher que l'on ne se hasarde si facilement 
essayer de corrompre vos soldats.

1er janvier 1670.

Monsieur, j'ai reu, avec vos lettres des 19 et 21 du mois pass, le
mmoire qui y toit joint. Par la premire, je vois que vous avez fait
le procs au nomm la Forest, et que vous l'avez fait excuter.

Les jalousies que vous ferez mettre (aux fentres de Fouquet) de fil de
Richard (sic) ne feront point l'effet que celles de bois,  moins que
vous ne les fassiez faire de mme force, c'est--dire qu'il y ait autant
de plein que de vide.

Je vous envoie les tablettes que vous m'avez adresses, parce qu'elles
pourront servir  la conviction du sieur Honneste, auquel le roi veut
faire faire le procs, ainsi que vous l'apprendrez du sieur de Loyaut.

Si le sieur Honneste a peur, il en aura bien davantage quand il verra
qu'on lui va faire son procs; il faut cependant le tenir dans une
prison dure, car il est bon d'effaroucher les gens que l'on pourroit
envoyer pour vous dbaucher vos soldats.

Le roi se remet  vous d'en user comme vous le jugerez  propos 
l'gard des valets de M. Fouquet: il faut seulement observer que si vous
lui donnez des valets que l'on vous amnera d'ici, il pourra bien
arriver qu'ils seront gagns par avance, et qu'ainsi ils feroient pis
que ceux que vous teriez prsentement.

Du 16 janvier 1670.

Les prcautions que vous avez rsolu de prendre pour empcher que M.
Fouquet ne donne de ses nouvelles  personne, ni n'en reoive de qui que
ce soit, sont bonnes; et puisque ses valets sont si infidles au roi, Sa
Majest trouve bon qu'ils soient dornavant privs de leurs gages.

Du 21 janvier 1670.

.....L'argent qui s'est trouv sur le nomm la Forest tant confiscable
au roi par son crime et sa punition, Sa Majest veut bien que vous en
disposiez.

J'ai fait rembourser pour vous au sieur de Blainvilliers tout ce qu'il
m'a dit que vous aviez dpens pour la prison du sieur Honneste, qui se
monte, si je ne me trompe,  neuf cents et tant de livres.

Du 26 janvier 1670,

La punition que vous avez fait faire des cinq soldats qui vous avoient
trahi ne saurait produire qu'un trs-bon effet; je ne doute pas que cet
exemple de svrit ne contienne les autres dans le devoir. Je ne puis
qu'approuver toutes les prcautions que vous prenez pour la sret des
prisons de Pignerol, tant persuad que vous n'oublierez rien de tout ce
que vous croirez ncessaire pour les maintenir en bon tat, et que l'on
peut s'en reposer sur vos soins.

Du 28 janvier 1670,

J'ai reu le plan des jalousies que vous faites faire pour les fentres
de M. Fouquet; ce n'est pas comme cela que j'ai entendu qu'elles doivent
tre, mais bien des claies ordinaires qu'il faut mettre autour des
grilles en saillie et en hauteur ncessaire pour empcher qu'il ne voie
les terres des environs de son logement.

Du 11 fvrier 1670.

........... Vous avez bien fait de n'avoir aucun gard aux raisons que
vous a donnes M. Fouquet pour avoir auprs de lui son valet nomm
Champagne, et suivant votre avis il sera bon de ne relcher le sieur
Honneste que lorsque vous aurez fait poser des grilles et des jalousies
 ses fentres. Cependant ayez grand soin d'empcher que M. Fouquet ne
profite du temps qu'il faut pour les faire, et continuez  prendre les
autres prcautions que vous jugerez ncessaires pour sa sret.

Du 10 mars 1670,

Vous avez bien fait de laisser au sieur de Loyaut la libert
d'excuter ce que je lui ai mand pour faire faire le procs au sieur
Honneste, et si je ne vous en ai pas crit, c'est par omission.

Du 26 mars 1670.

Je vois que vous tes rsolu de conduire vous-mme le sieur Honneste au
conseil souverain de Pignerol, lorsque les juges le demanderont pour le
juger; cela est bon, et lorsqu'il y aura arrt rendu contre lui,
l'intention de Sa Majest est qu'il lui soit envoy, pour, aprs qu'il
l'aura vu, faire savoir sa volont pour le faire excuter.

L'on m'a donn avis que le sieur Honneste, on un des valets de M.
Fouquet, a parl au prisonnier qui vous a t amen par le major de
Dunkerque[1646], et lui a, entre autres choses, demand s'il n'avoit
rien de consquence  lui dire,  quoi il a rpondu qu'il le laisst en
paix: il en a us ainsi, croyant que c'toit quelqu'un de votre part qui
l'interrogeoit pour l'prouver et pour voir s'il diroit quelque chose.
Par l vous jugerez bien que vous n'avez pas pris assez de prcautions
pour empcher qu'il n'et quelque communication que ce put tre, et
comme il est trs-important au service de Sa Majest qu'il n'en ait
aucune, je vous prie de visiter soigneusement le dedans et le dehors du
lieu o il est enferm, et de le mettre en tat que le prisonnier ne
puisse voir ni tre vu de personne, et ne puisse parler  qui que ce
soit ni entendre ceux qui lui voudraient dire quelque chose.

Du 21 avril 1670.

Je suis bien aise de voir par ce que vous me mandez que l'avis qui
m'avoit t donn qu'un des valets de M. Fouquet et le sieur de
Valcroissant s'toient parl soit faux. Vous devez tre circonspect en
toutes choses pour ne donner point de matire de parler contre votre
exactitude.

Du 14 juillet 1670.

Lorsqu'il y aura occasion, je serai bien aise de faire plaisir au
chevalier de Saint-Martin, qui a conduit  Marseille le sieur de
Valcroissant, condamn aux galres.

Ces extraits prouvent, selon moi, que M. Walckenaer, et aprs lui les
nouveaux diteurs des Lettres de madame de Svign, ont eu tort
d'affirmer que le gentilhomme condamn aux galres pour avoir remis 
madame Fouquet une lettre de son mari, se nommait Valcroissant. Ils
auraient pu tout au plus donner cette opinion comme une hypothse; mais
introduire sans autorit suffisante ce nom dans le texte me parat une
hardiesse contraire aux principes de la critique historique et
littraire.


XVI

MORT DE FOUQUET--ANALYSE DE LA DISSERTATION DE PAROLETTI. (Voyez
ci-dessus, p. 462-463)


M. Modeste Paroletti a publi  Turin, en 1812, une dissertation
intitule: _Sur la mort du surintendant Fouquet, Notices recueillies 
Pignerol_[1647]. Aprs avoir rappel sommairement le ministre et la
disgrce de Fouquet, l'auteur arrive  son emprisonnement et  sa mort 
Pignerol, qui sont le but principal de ses recherches[1648]. Il nous
apprend que la citadelle de Pignerol fut dmantele en 1696, et que l'on
peut  peine reconnatre aujourd'hui l'endroit ou s'levaient le donjon
et les remparts. Afin de retrouver les actes relatifs  la mort de
Fouquet, M. Paroletti fit des recherches dans les registres mortuaires
des diverses paroisses de Pignerol; mais il n'y trouva pas le nom de
Fouquet. Il examina ensuite les inscriptions funraires, et parcourut
les glises et les spultures, sans rencontrer aucune trace du
surintendant. Ce fut seulement en tudiant les anciens registres des
notaires de Pignerol qu'il commena  dcouvrir quelques indices
relatifs  Fouquet. Deux documents de l'anne 1679 tablissaient que
Marie-Madeleine de Castille, pouse spare de messire Nicolas Fouquet,
ministre d'tat, ci-devant surintendant des finances, accompagne de son
fils, Charles-Armand Fouquet, clerc du diocse de Paris[1649], tait
venue  Pignerol en 1679, et que ces deux personnes avaient log dans la
maison du sieur Fenouil jusqu'en 1680. Les deux actes cits par M.
Paroletti sont relatifs  des procurations donnes par le jeune Fouquet
et par sa mre  leurs reprsentants. M. Paroletti conclut avec raison
de ces deux actes que Fouquet ne serait pas sorti de prison vers 1674,
comme on avait prtendu l'induire des Mmoires de Gourville[1650].

M. Paroletti (p. 16-17) analyse un troisime acte notari, en date du 27
janvier 1680, environ deux mois avant la mort de Fouquet, qui contient
une procuration donne par madame Fouquet  M. Jean Despineux,  Paris,
pour obtenir le remboursement de quelques rentes sur l'Htel de Ville.
Cette procuration fut reue par le notaire Lanteri, au donjon de la
citadelle de Pignerol. D'o rsulte qu' cette poque Fouquet y tait
encore emprisonn, et que sa famille y habitait avec lui.

Il est probable que la permission d'aller aux eaux de Bourbon, dont
parle Bussy-Rabutin (ci-dessus, p. 463), arriva en fvrier ou en mars,
et que Fouquet, dont la sant tait depuis longtemps affaiblie, mourut
avant de pouvoir en profiter. Comme on avait connu,  Paris,
l'autorisation accorde  Fouquet, Gourville a avanc qu'il tait sorti
de prison avant sa mort. Il aurait fallu dire, si l'on cherchait une
prcision de langage dont Gourville s'est peu inquit, qu'_il avait
obtenu avant sa mort la permission de sortir de prison_.

M. Paroletti, ne voulant ngliger aucun genre d'information, recueillit
tout ce que la tradition a conserv  Pignerol relativement  Fouquet
(p. 17, 18 et 19). Beaucoup d'habitants de Pignerol se souvenaient
d'avoir entendu dire, dans leur jeunesse, qu'un personnage de grande
importance avait termin sa vie dans la citadelle. De ces individus,
ajoute M. Paroletti (p. 18), il en est quelques-uns qui confondent ce
personnage avec _l'homme au masque de fer_, qui certainement n'est
jamais venu  Pignerol; mais il en est d'autres qui savent positivement
que ce personnage tait un ministre d'tat. Une des ci-devant
religieuses du couvent de Sainte-Claire conserve le souvenir d'un rcit
entendu dans sa jeunesse sur la visite de quelques officiers  ce
monastre, pour y examiner une inscription spulcrale, et recueillir des
notices sur un prisonnier d'tat dcd au donjon de la citadelle. Le
secrtaire de la mairie se souvient d'avoir appris de son devancier, que
des officiers taient venus, il y a cinquante ans[1651], rechercher,
dans le couvent des Feuillants, des Mmoires sur la vie de M. Fouquet.
C'taient les moines de ce couvent, tous Franais  cette poque, qui
prenaient soin des prisonniers d'tat dtenus  la citadelle.

M. Paroletti termine en citant les lettres de Bussy-Rabutin et de madame
de Svign, dont nous avons donn des extraits (ci-dessus, p. 463). Il
conclut (p. 20) en adoptant l'opinion qui fait mourir Fouquet dans le
donjon de Pignerol, vers le milieu du mois de mars 1680; il ajoute que
sa mort a d tre connue  Paris vers le 24 ou le 25 de ce mois; que son
corps a t probablement dpos dans les caveaux de l'glise de Sainte
Claire, jusqu' ce qu'il ft transport  Paris, pour tre dpos dans
le tombeau de sa famille; enfin que la suppression du couvent de
Sainte-Claire, les changements survenus dans l'glise et la dispersion
des papiers appartenant  ce monastre, sont la cause probable du manque
d'indications touchant la mort et la spulture de M. Fouquet.

Une inscription, place derrire un portrait de Fouquet, que possde M.
H. de Vielcastel, porte que Fouquet est mort  Paris, le 22 mars 1680.
Cette note, dont on ignore et la date et l'auteur, ne saurait prvaloir
sur les tmoignages contemporains que nous avons mentionns.


XVII.

FOUQUET ET LE MASQUE DE FER.

(_Mmoires sur Fouquet_, t. II, p. 467)


J'ai dj dit un mot (p. 467, note 1) de la dissertation o l'on a
soutenu que Fouquet tait le personnage dsign sous le nom de _l'homme
au masque de fer_[1652]. L'argumentation de M. Paul Lacroix peut se
rduire aux trois points suivants:

1 Toutes les hypothses que l'on a faites jusqu'ici sur _l'homme au
masque de fer_ sont inadmissibles;

2 On ne sait ni le lien ni l'poque de la mort de Fouquet (ce qui porte
l'auteur  supposer que les bruits de mort rpandus au mois de mars 1680
taient une invention du roi et de ses agents);

3 Louis XIV, qui avait intrt  faire disparatre Fouquet, le fit
conduire par Saint-Mars aux les Sainte-Marguerite et de l  la
Bastille, o il est mort en 1703.

Je reprends chacun de ces points: je n'ai pas  discuter les hypothses
sur _l'homme au masque de fer_; je me bornerai  renvoyer aux ouvrages
de Delort, de Roux-Fazillac et de Ellis relatifs  ce personnage
mystrieux. Lors mme qu'ils n'auraient pas rsolu la question, il ne
s'ensuivrait pas qu'on doive identifier Fouquet avec _l'homme au masque
de fer_.

Le second point est plus important pour nous. Si, en effet, la mort de
Fouquet en 1680 tait bien constate, il serait inutile de s'occuper du
reste de la dissertation. J'ai cit[1653] les passages des lettres de
Bussy-Rabutin et de madame de Svign, qui me paraissent ne laisser
aucun doute raisonnable sur ce point. On peut y ajouter l'extrait
suivant de la lettre de madame de Svign du 3 avril 1680 (vers la fin
de cette lettre): Mademoiselle de Scudry est trs-afflige de la mort
de M. Fouquet; enfin voil cette vie qui a donn tant de peine 
conserver! il y auroit beaucoup  dire l-dessus. Sa maladie a t des
convulsions et des maux de coeur sans pouvoir vomir. Les lettres de
Louvois  Saint-Mars parlent galement de la mort de Fouquet. Reste le
passage des _Mmoires de Gourville_; j'ai dit[1654] comment,  mon avis,
il pouvait se concilier avec les textes que je viens de rappeler. Mais,
ajoute M. P. Lacroix, les uns font mourir Fouquet d'apoplexie, les
autres de suffocations. Comment les mettre d'accord? Il me semble que
la difficult n'est pas plus srieuse que la prcdente, et que
l'apoplexie pulmonaire est prcisment accompagne de suffocations,
semblables  celle dont parle madame de Svign.

Quoique la mort de Fouquet en mars 1680 me paraisse dmontre par la
runion de tous les textes contemporains, il est possible que des
esprits obstins demandent toujours comment il se fait qu'elle ne soit
constate par aucun acte authentique, et ne s'avouent pas convaincus. Il
faut donc suivre l'auteur de la brochure dans la dernire partie de son
argumentation et rechercher avec lui pourquoi Louis XIV qui, depuis
1672, avait adopt  l'gard de Fouquet une conduite plus humaine,
change tout  coup de sentiments, le fait traner de prison en prison et
l'ensevelit vivant au fond d'un cachot. M. Lacroix parle de secrets
d'tat dont Fouquet tait dpositaire; mais Louis XIV n'ignorait pas
cette circonstance  l'poque o il le fit arrter, et cependant il lui
avait permis de communiquer avec Lauzun et avec sa famille, de 1679 
1680[1655]. Pourquoi aurait-il modifi tout  coup sa conduite? La
raison d'tat ne suffit pas pour expliquer ce changement. Aussi M. Paul
Lacroix a-t-il recours  une autre hypothse. Madame de Maintenon qui,
selon lui[1656], avait t une des matresses du surintendant, tant
devenue toute-puissante, voulut effacer toutes les traces de sa vie
passe, et Louis XIV ne fit que cder aux exigences tyranniques de cette
femme en faisant disparatre Fouquet. Ce systme suppose rsolue
affirmativement la question suivante: madame de Maintenon a-t-elle t
une des matresses de Fouquet? Pour le prouver, M. Lacroix invoque les
billets apocryphes cits par Conrart et que Conrart lui-mme,
remarquons-le en passant n'attribuait pas  madame Scarron, mais 
madame de la Baume. Nous croyons avoir tabli, au contraire, par les
lettres mme de madame Scarron[1657] que, tout en recevant les bienfaits
de madame Fouquet, elle avait vit d'accepter une position qui l'et
mise trop directement en rapport avec le voluptueux surintendant. Ds
lors le systme bti par M. Lacroix croule par la base. Louis XIV
n'aurait eu aucun intrt  redoubler de rigueur contre un prisonnier
qui ne pouvait ni inquiter sa puissance ni offenser son orgueil. Aussi
notre conclusion est-elle qu'il est impossible d'appliquer  Fouquet
les traditions plus ou moins douteuses relatives  _l'homme au masque de
fer_.


XVIII

SURINTENDANTS DES FINANCES DE 1594 A 1653.


Il est souvent question, dans ces _Mmoires sur Fouquet_, des
surintendants qui l'avaient prcd; il ne sera donc pas inutile d'en
donner ici la liste, de 1594  1653, d'aprs les Mmoires indits
d'Andr d'Ormesson. Ce magistrat, pre du rapporteur du procs de
Fouquet, avait t en relation avec tous les surintendants dont il
parle. Aussi a-t-il intitul ce chapitre: _Les surintendants des
finances que j'ai vus et connus_.

Quand le roy Henry IV entra dans Paris, au mois de mars 1594, il fit
messire FRANOIS D'O, seigneur de Fresnes, gouverneur de Paris et
surintendant des finances, lequel mourut en l'an 1595. Aprs sa mort,
plusieurs furent employs aux finances. Messire NICOLAS DE HARLAY,
seigneur de Sancy, luy succda en cette charge; et, ayant parl trop
librement au roy sur son mariage avec la duchesse de Beaufort[1658], il
fut disgraci; et fut mis en sa place, en l'anne 1598[1659], messire
MAXIMILIEN DE BTHUNE, marquis de Rosny, qui, estant fort rude et fort
mesnager, paya les dettes du roy, tant envers les estrangers que les
Franois, remplit son arsenal de canons et d'armes pour armer cinquante
mille hommes, et la Bastille, dont il estoit gouverneur, de quantit
d'or et d'argent. Il fut aussy grand-maistre de l'artillerie et duc de
Suilly, et, ayant gouvern les finances avec un pouvoir absolu, lorsque
le roy Henry IV dcda, en mai 1610, il fut disgraci en 1611, par MM.
de Sillery, chancelier, Villeroy, secrtaire d'Estat, et le prsident
Jeannin, qui ne le pouvoient souffrir  cause de sa rudesse et paroles
insolentes.

En la place dudit duc de Suilly, au lieu du surintendant, fut compose
une direction de finances, compose de sept personnes: de MM. de
Chasteauneuf, prsident de Thou, prsident Jeannin, Maupeou, Arnauld,
Bullion et Villemonte. Cette direction rapportoit, tous les samedys, ce
qu'elle avoit fait pendant la semaine, devant M. le chancelier de
Sillery, o toutes les despenses estaient arrestes. Cet ordre dura
jusqu'au mois de mai 1616, que le prsident Jeannin, lequel avoit
tousjours est contrleur gnral des finances, depuis l'tablissement
de la direction, fut fait surintendant des finances, et, son gendre, M.
de Castille, intendant.

PIERRE JEANNIN, prsident autrefois de Bourgogne, fut fait surintendant
des finances en l'anne 1616, et bailla son contrle gnral  Claude
Barbin, favori et confident du mareschal d'Ancre, lequel Barbin usurpa
toute l'autorit dans les finances et les affaires d'Estat, et demeura
en cet estat jusqu'au 14 avril 1617, que ledit mareschal d'Ancre fut tu
sur le pont du Louvre, auquel jour il (Claude Barbin) fut arrest
prisonnier et mis dans la Bastille. Le prsident Jeannin reprit lors la
surintendance des finances et fit son gendre, M. de Castille, intendant
et contrleur gnral.

Le comte de SCHOMBERG fut fait surintendant des finances  Tours, au
mois de septembre 1619, et y demeura jusqu'au mois de janvier 1623,
qu'il fut disgraci et renvoy en sa maison.

Messire CHARLES, marquis de LA VIEUVILLE, fui mis en sa place. Il
estait fort entendu aux finances et trs-puissant dans l'esprit du roy,
et, estant encore fort jeune, faisoit trs-bien cette charge. Il avoit
est capitaine des gardes et lieutenant de roy de Champagne et
gouverneur de la ville de Rheims. Il demeura en grande autorit depuis
janvier 1623 jusques en l'an 1624, que M. le cardinal de Richelieu fut
fait chef du conseil, lequel, ayant pris le dessus, le fit disgracier 
Saint-Germain-en-Laye, au mois d'aoust 1624, et fut envoy prisonnier
dans le chasteau d'Amboise, dont il se sauva au mois d'aoust 1625.

Messire JEAN BOSCHARD, seigneur DE CHAMPIGNY, et messire MICHEL DE
MARCILLAC furent faits surintendans des finances ensemble, audit mois
d'aoust 1624, et demeurrent ensemble jusqu'au commencement de l'anne
1626, que ledit sieur de Champigny fut mis au conseil des dpesches.
Messire Michel de Marillac demeura seul surintendant jusques au mois de
juin de l'anne 1626 qu'il fut fait garde des sceaux de France, par la
disgrce de M. le chancelier Halligre, renvoy en sa maison de la
Rivire, prs de Chartres.

Audit sieur de Marillac succda messire ANTOINE RUZ, seigneur
D'EFFIAT, qui fut fait surintendant des finances, au mois de juillet
1626, par la faveur du cardinal de Richelieu, et exera cette charge
jusqu'en l'an 1632, qu'il mourut mareschal de France, commandant une
arme du roy dans l'Allemagne, prs la ville de Strasbourg.

Par son dcs, furent faits ensemble surintendans messire CLAUDE
BULLION, ancien conseiller d'Estat, et messire CLAUDE BOUTHILLIER,
secrtaire d'Estat, et exercrent cette charge ensemble jusqu'a la fin
du mois de dcembre 1641, que M. de Bullion mourut. M. Bouthillier
demeura seul surintendant, et estoit un des six ministres qui ne
pouvoient estre changs pendant la rgence[1660]. Nantmoins, au mois de
juillet 1644, il fut disgraci, et sa charge donne  messire NICOLAS LE
BAILLEUL, prsident de la cour et chancelier de la reyne rgent. CLAUDE
DE MESMES, sieur D'AVAUX, fut fiat surintendant avec ledit sieur le
Bailleul. Il fut presque  l'instant envoy  Munster, plnipotentiaire
pour la paix, avec M. le duc de Longueville et M. Servien. Il a
tousjours est employ dans les ambassades, vers les princes estrangers.
Je ne veux pas oublier de dire que la principale conduite et direction
des finances estoit, sous M. le prsident le Bailleul, entre les mains
du sieur Michel Particelle, seigneur d'mery, contrleur gnral des
finances. Les sieurs de Mauroy, de Charron et Maillier, intendans,
n'approchoient pas de son employ et autorit.

Au mois de juillet 1647, ledit sieur prsident le Bailleul donna sa
dmission de la charge de surintendant des finances, de laquelle fut
pourvu messire MICHEL PARTICELLE, seigneur d'MERY, contrleur gnral
des finances, lequel en presta le serment entre les mains de Leurs
Majests, dans la ville d'Amiens, le jeudy 18 juillet 1647. Pour le
regard de M. d'Avaux, il estoit encore en ce mois  Munster,
plnipotentiaire pour la paix gnrale, avec M. le duc de Longueville et
M. Servien, plnipotentiaire comme luy. Ledit sieur d'Avaux fut
disgraci en juin 1648, et rduit (relgu) dans Roissy.

Le 9 juillet, M. d'mery fut disgraci et envoy en sa maison de
Taulay, et le mareschal DE LA MEILLERAYE fait surintendant des finances,
et MM. Halligre et Morangis faits directeurs le mesme jour. Le prsident
le Camus, son beau-frre, estant tousjours contrleur gnral des
finances, sans crdit, ayant perdu son appuy, M. d'mery, son
beau-frre.

En mars 1649, le mareschal de la Meilleraye quitta la surintendance;
et, en octobre 1649, MM. D'MERY et D'AVAUX furent restablis dans leurs
charges de surintendans, et lors les directeurs signoient les arrts du
conseil des finances avec eux; mais M. de Chasteauneuf ayant est
restabli dans la charge de garde des sceaux, au mois de mars 1650, les
directeurs n'ont plus sign les arrests, ny est appels aux affaires de
consquence concernant les finances. MM. d'Avaux et d'mery rsolvant
tout sans les y appeler, et toute l'autorit estoit entre les mains de
M. d'mery, encore qu'il fust tousjours malade.

Au mois de [mai] 1650, M. d'mery estant dcd, la reyne donna la
charge de surintendant des finances, vacante par la mort dudit sieur
d'mery,  M. le prsident DE MAISONS (REN DE LONGUEIL), prsident de
la cour, et, au mesme temps, M. d'Avaux remit volontairement sa charge
de surintendant entre les mains de la reyne, ne se voyant pas aux bonnes
grces de M. le cardinal Mazarin, qui ne communiquoit ses secrets
qu'audit sieur de Maisons, son bon amy, et fit une action de prudence et
de gnrosit tout ensemble, et a est fort estim. _Satius est cum
dignitate cadere quam cum ignominia servire_.

Le 8 septembre 1651, M. le marquis DE LA VIEUVILLE fut restabli en sa
charge de surintendant des finances, vingt-sept ans aprs en avoir est
despouill, et fut mis en la place de Ren de Longueil, prsident de la
cour et seigneur de Maisons. Il trouva huit intendans des finances:
Mauroy, Tillier, Bordier, Foul, Bordeaux, Gargan, Hervart et Marin.

Le marquis de la Vieuville estant dcd le mercredy, second jour de
janvier 1655, MM. SERVIEN et FOUQUET furent faits surintendans des
finances, le samedy, 18 fvrier 1655, et M. Mesnardeau-Champr,
troisime directeur, avec MM. Halligre et Morangis.



XIX

COMPARAISON DE L'ADMINISTRATION DE COLBERT ET DE CELLE DE FOUQUET.


Colbert, dont l'acharnement contre Fouquet parait odieux, a effac cette
tache par les immenses services qu'il rendit  la France. Lui-mme a
pris soin de les rappeler dans un Mmoire qu'il prsenta  Louis XIV, et
o il attribue tout le mrit de son administration  l'initiative du
roi[1661]. Aprs avoir trac un tableau des rformes opres en 1662, il
continue ainsi: Il sera peut-tre bon de faire un parallle de l'tat
du royaume pour toutes les affaires dans lesquelles les finances peuvent
avoir part au mois de septembre 1661 avec celui du mois de dcembre
1662, c'est--dire seize mois aprs que le roi a commenc  prendre le
soin de cette nature d'affaires:

SEPTEMBRE 1661.

Les finances toient rgies par le
surintendant seul avec une autorit
souveraine, dont toient provenus
tous les dsordres.

Les manires pour la conduite des
finances toient de faire et dfaire
sans cesse, ngliger les revenus
ordinaires et faire des affaires
extraordinaires[1662]

Les impositions sur les peuples en
milles et droits sur les fermes toient
augmentes en toute rencontre.

Les surintendants ne pensoient
qu' appauvrir les peuples en augmentant
les impositions.

S'enrichir eux-mmes, leurs parents,
leurs amis et une trentaine
de gens d'affaires.

Les btiments, les meubles, l'argent
et autres ornements n'toient
que pour les gens de finance et les
traitants, auxquels ils faisoient des
dpenses prodigieuses, tandis que
les btiments de Sa Majest toient
bien souvent retards par le dfaut
d'argent; que les maisons royales
n'toient point meubles, et qu'il
ne se trouvoit pas mme une paire
de chenets d'argent pour la chambre
du roi.

Tous les beaux-arts n'toient employs
que par les partisans traitants,
qui n'avoient ni le got de
ces belles choses ni assez de force
pour les pouvoir soutenir par leur
protection.

Les auteurs et tous les savants
couroient risque de tomber en cette
ncessit de n'avoir  louer que la
corruption.

Les revenus toient rduits 
vingt et un millions de livres; encore
toient-ils consomms pour
prs de deux annes.

La marine toit entirement perdue
et ruine, soit pour les vaiseaux,
soit pour les galres, n'ayant
t mis en mer aucune galre depuis
prs de dix ans, ni plus de deux
vaisseaux.

L'on n'avoit jamais pens au commerce
dans le royaume.

Les dpenses de l'tat pour les
troupes, maisons royales et autres,
n'toient jamais faites qu'aprs un
long retard et donnoient une occupation
perptuelle  tous les gens
de finance pour toute l'anne.

L'on consommoit en remises et
intrts vingt millions de livres.

Toute la France et l'Europe
voyoient toujours le roi dans une
prodigieuse ncessit, ne subsistant
que sur le crdit des partisans
et ne pouvant jamais faire de dpense
extraordinaire.


DCEMBRE 1662

Le roi a supprim cette charge,
et s'en est rserv la fonction tout
entire, et s'est charg par ce moyen
d'un travail de trois heures par jour
l'un portant l'autre, dont il s'est
admirablement acquitt.
Le roi a supprim les affaires
extraordinaires, et augment
prodigieusement ses revenus ordinaires.

Le roi a diminu les tailles de
huit millions de livres en deux annes
(1661 et 1662).

Le roi travaille  enrichir les
peuples par la diminution des
impositions.

A s'enrichir soi-mme pour pouvoir
ensuite faire des grces.

Le roi leur a retranch toutes
ces superfluits et a fait passer,
pour ainsi dire, toute abondance en
ses maisons, qui sont  prsent dignes
de Sa Majest, non-seulement
par leurs btiments, mais encore
par les meubles, l'argenterie et autres
ornements.

Le roi a relev les beaux-arts,
leur a donn sa protection tout
entire et en mme temps les a
employ pour lui, ce qui les a
fait refleurir en peu de temps.

Le roi les a retirs de cette disgrce,
leur a donn sa protection
tout entire, et par le moyen des
pensions qu'il donne  tous les savants,
il y a lieu d'esprer que les
lettres seront plus florissantes sous
son rgne qu'elles n'ont encore
t.

Le roi a augment ses revenus
jusqu' cinquante millions
de livres en seize mois de temps.

Le roi a mis dix-huit vaisseaux
en mer jusqu'en juin 1662, et, le
reste de l'anne, six. Sa Majest a
assembl, avec un soin et une dpense
incroyables, assez de chiourmes
pour mettre, en 1662, six galres
en mer, et d'autres sur les
ctes de Provence.

Sa Majest en a fait un de ses
principaux soins, et a donn une
telle protection qu'elle a vu un nombre
considrable du vaisseaux se
btir de nouveau.

Le roi, ds les premiers temps de
l'anne commence, a donn ordre
 toutes les dpenses principales,
de sorte qu'il n'a plus t ncessaire
d'y penser tout le reste de l'anne.

Le roi n'a plus donn un sou de
remise ni d'intrt depuis qu'il a
pris soin de ses finances.

Le roi s'est mis dans une si grande
rputation d'abondance d'argent
aprs l'affaire de Dunkerque[1663], que
toute l'Europe a craint l'achat de
terres, de places et de tous les tats
qui pourroient tre  sa biensance.

Ce parallle, ajoute Colbert, pourroit tre continu  l'infini; mais,
pour l'abrger, il suffira de dire qu'il a fait (chose incroyable et
mme impossible dans la nature) passer en si peu de temps un tat comme
celui-ci, dans une matire si dlicate et si importante que celle des
finances, d'une extrmit de corruption au plus excellent degr de
perfection qui se puisse imaginer, et toutefois c'est l'ouvrage d'un
jeune prince de vingt-trois  vingt-quatre ans.




ADDITIONS ET CORRECTIONS


Page 6, ligne 15. La Fontaine avait parl dans son Ode _sur la paix_ du
sjour que Mazarin fit  Vaux en 1659:

    Quand Jules las de nos maux
    Partit pour la paix conclure,
    Il alla coucher  Vaux,
    Dont je tire un bon augure[1664].

M. Walckenaer a ajout cette variante  la deuxime stance l'extrait
suivant des _Dfenses de Fouquet_: M. le cardinal partit pour
Saint-Jean de Luz, passa  Vaux, et, aprs avoir puis pour les
affaires publiques tout ce que chacune des personnes dont je me servois
avoit de crdit, me redemanda le mme jour sur ses appointements quinze
mille pistoles, et manda au sieur Colbert de m'en donner dcharge.

Page 36: ligne 18. _de Gvre_, lisez _de Gesvres_.

Page 57, note 1: _a cour_, lisez _la cour_.

Page 58. Gilles Fouquet qui pousa en mai 1660, la fille du marquis
d'Aumont est probablement le personnage dsign plusieurs fois sous le
nom de _M. de Mezire_. Je n'ai pu en trouver la preuve, mais la
Fontaine a compos un madrigal sur le mariage de M. de Mezire avec la
fille de madame d'Aumont[1665]. Il est vrai que l'on donne  ce madrigal
la date de juin 1659, dans l'dition de M. Walckenaer, tandis que le
mariage de Gilles Fouquet avec mademoiselle d'Aumont n'eut lieu qu'en
mai 1660[1666]; mais ces erreurs de date, qu'il faut attribuer aux
diteurs, n'ont rien qui doive tonner. Il en est de mme du nom de
_marchale_ donn  madame d'Aumont dans le titre du madrigal de La
Fontaine et dans une note crite par le pote lui-mme; madame
d'Aumont[1667], n'tait que marquise d'Aumont; c'tait sa belle-soeur
madame d'Aumony de Rochebaron, qui portait le titre de marchale. Il
est probable que la Fontaine avait crit _madame la M. d'Aumont_, et que
les diteurs ont mis _madame la marchale_ au lieu de _madame la
marquise_. Enfin ce qui me porte encore  croire que M. de Mezire tait
bien Gilles Fouquet, frre du surintendant, c'est que lorsqu'en 1679 la
famille de Nicolas Fouquet obtint la permission de le venir voir 
Pignerol, nous trouvons parmi les membres de cette famille un M. de
Mezire, frre du prisonnier[1668].

Quoi qu'il en soit, voici les vers composs par la Fontaine sur le
mariage de M. de Mezire avec mademoiselle d'Aumont, et la note qu'il y
a jointe:

    Belle d'Aumont et vous Mezire,
    Quand je regarde la manire
    Dont vous vous mariez, l'un venant de la cour.
    Et l'autre de Paris, ou bien de la frontire,
    J'appelle votre hymen un impromptu d'amour.
    Avec le temps vous en ferez bien d'autres,
    Et nous en pourrons voir dans neuf mois, plus un jour.
    Un de votre faon qui vaudra tous les ntres.

La Fontaine ajouta  ce madrigal la note suivante: Comme j'tois sur le
point d'envoyer le terme de la Saint-Jean, l'on m'a mand que M. de
Mezire s'en venoit  Vaux en diligence, et que madame la _marchale_
(lisez la _marquise_) d'Aumont y devoit aussi amener mademoiselle sa
fille; que l ils s'pouseroient aussitt, et que ce mariage avoit t
conclu si soudainement, que les parties ne se doutoient quasi pas du
sujet de leur voyage. J'aurois bien voulu pouvoir tmoigner, par quelque
chose de poli, le zle que j'ai pour les deux familles; mais j'ai cru
que l'pithalame ne devoit pas tre plus prmdit que l'hymne, et
qu'il falloit que tout se sentit de la soudainet avec laquelle
monseigneur le surintendant entreprend et excute la plupart des choses.
Je me suis donc content d'ajouter au terme ce madrigal.

Ce fut probablement  cette occasion que Fouquet se plaignit du petit
nombre de vers que lui envoyait la Fontaine; et que le pote rpondit
par le madrigal que nous avons cit (t. I. p. 467):

Trois madrigaux, ce n'est pas votre compte... etc.

Page 62, ligne 7: Rocollet dont parle la Fontaine dans la description de
l'entre de la reine Marie-Thrse  Paris, tait libraire et imprimeur
du roi, et en mme temps de la ville de Paris. On lit dans l'_tat de la
France_ en 1657 (in-12), p. 179: Pierre Rocollet, aussi imprimeur et
libraire, choisi de Messieurs de la ville pour tre leur imprimeur, et
qui durant ces derniers mouvements, paru aussi gnreux capitaine que
bon citoyen; pour marque de quoi Sa Majest lui a fait don et prsent
d'une chane d'or avec la mdaille de sa figure et pourtrait.

Page 62, dernire ligne: _On envoyait_, lisez _On en voyait_.

Page 81. ligne 21: _il faisait aussi les affaires_, lisez _il faisait
aussi ses affaires_.

Page 101, ligne 6 et 7: _de mademoiselle de Valentinois_, lisez _de
madame de Valentinois_.

Page 141. ligne 9: _eutre autres_, lisez _entre autres_.

Page 179. note 2: avant-dernire ligne: _effetz_, lisez _effets_.

Page 181, note 1: _chapitre_ X, lisez _chapitre_ XI.

Page 181, L'abb de Marolles, (_Mmoires_, t. I. p. 278 et 285) parle
des belles peintures que Fouquet avait fait excuter  Saint-Mand, et
pour lesquelles la Fontaine avait compos des vers franais, et Nicolas
Gervaise, mdecin et ami de Fouquet, des vers latins. Dans la suite, M.
Tilon acheta pour les hospitalires de Chantilly la maison que Fouquet
avait possde  Saint-Mand; elles s'y tablirent en 1705 (note de M.
Walckenaer, sur les _OEuvres de la Fontaine_, t. VI, p. 74, note 2).

Page 181, ligne 26: _ausi bien_, lisez _aussi bien_.

Page 225, note 3: _ms., de la Bibl. impriale_, lisez _ms. de la Bibl.
impriale_.

Page 243. ligne 11. Il est question d'un M. Codur ou Codure sur lequel
Bussy-Rabutin donne quelques renseignements[1669]. Codure avait t
capitaine dans le rgiment de la marine et s'tait ensuite attach 
Fouquet.

Page 244, note 1, ligne 7: le roi ne partira point d'ic, lisez _le roi
ne partira point d'ici_.

Page 251, ligne 12: _Il passa  Angers_, lisez _Il passa  Ingrande_.

Page 256. Une lettre de madame du Plessis-Bellire adresse  Arnauld de
Pomponne  la date du 19 septembre 1661 donne quelques dtails sur son
exil. Voici cette lettre qui a t publie par M. Monmerqu dans son
dition des _Mmoires de Conrart_ (collect. Petitot, t. XLVIII, p. 259,
note):

De Chlons, ce 19 septembre 1661.

Vous pouvez croire que je n'ai pas dout de vos bonts pour tout ce qui
nous regarde. Je vous comtois trop pour n'estre pas persuade de vostre
gnrosit, et vous me connoissez assez aussi pour vous imaginer ce que
je souffre d'un si grand coup. Ce n'est pas que je n'aye assez prvu
qu'il pourroit arriver du mal  M. le surintendant; mais je ne l'avois
pas prvu de cette sorte, et je me consolois qu'on l'ostast de la place
o il estoit, voyant qu'il le dsirait luy-mesme pour songer  son
salut. Mais, mon pauvre monsieur, le savoir en l'estat o il est et ne
pouvoir lui donner aucune consolation! Je vous avoue que je suis dans
une affliction incroyable, de sorte que je suis tombe malade d'une
fivre qui n'est pourtant pas violente. Si elle me continue je me ferai
saigner demain. Vous avez su que j'avois en ordre d'aller  Montbrison;
mais comme ma fille n'a jamais voulu me quitter, l'un a chang mon
ordre, et je suis arrive ici d'hyer au soir, aprs avoir fait soixante
lieues de marche. Je vous supplie de me faire savoir des nouvelles de la
sant de M. le surintendant, si vous en avez. Je crois qu'il n'y aura
pas de mal  cela, et qu'ils ne le trouveront pas mauvais  la cour,
quand les lettres seroient vues. Faites-moi savoir quand vous serez 
Paris, et me croyez vostre, etc.

D'aprs une lettre cite par Delort (_Voyages aux environs de Paris_, t.
II. p. 210), l'abb Fouquet s'tait empress de sparer sa cause de
celle du surintendant. Il avait crit  Colbert qu'il n'avoit point eu
de part  toutes les choses qui avoient dplu  Sa Majest dans la
conduite de son frre.

Page 265, ligne 15. _De Fouque_, lisez _de Fouquet_.

Pape 291. note 1. _Ordinairement_, lisez _ordinairement_.

Page 293, note 2. _Page_ 217 et 53, supprimez _et_ 53.

Page 295, ligne 13. _De prcaution quand_, lisez _de prcaution que
quand_.

Page 370. J'ai mentionn, d'aprs Delort, les imprimeries franaises
dont disposait madame Fouquet; mais on fit en outre imprimer en
Hollande, ds 1665, une partie des pices du procs, comme le prouve
l'ouvrage intitul: _Lettres et ngociations de Jean de Witt_, t. III.
Le ministre plnipotentiaire de Hollande  la cour de France crivait 
Jean de Witt  la date du 27 fvrier 1665: On a ici avis de bonne part
qu'on imprimoit  Amsterdam quelques pices du procs de M. Fouquet, o,
comme on croit, M. le chancelier, M. Colbert et quelques autres
seigneurs pourroient tre attaqus. Il est certain que cela ne peut tre
agrable au roi. On lit encore dans une lettre du 15 mars 1665: Je
suis fch que les actes du procs de M. Fouquet aient t publis avant
qu'on on ait pu arrter l'impression. On m'a rapport que M. Colbert
s'en est plaint avec aigreur.

Page 394. A l'occasion de Loret. M. Sainte-Beuve rapporte que Colbert
ayant supprim la pension que touchait ce gazetier. Fouquet, tout
prisonnier qu'il tait, fit prier mademoiselle de Scudry d'envoyer
secrtement  Loret 1,500 fr. pour le ddommager, ce qui fut excut, et
sans qu'on put deviner d'abord d'o venait le bienfait. Le mdecin
anatomiste Pecquet avait t choisi par Fouquet pour tre son _mdecin
de plaisir_, pour l'entretenir  ses heures perdues des plus jolies
questions de la physique et de la physiologie; Pecquet ne se consola
jamais d'avoir t spar de lui. M. Sainte-Beuve ajoute: Le plus grand
tmoignage rendu  Fouquet dans sa disgrce fut assurment celui du
pote Brbeuf, lequel, dit-on, mourut de chagrin et de dplaisir de le
savoir arrt voil une mort qui est  elle seule une oraison funbre.

Page 395. J'ai suivi pour l'ode de la Fontaine, en faveur de Fouquet, le
texte imprim sous ses yeux en 1671 ce qui diffre dans quelques
passages des ditions postrieures, et notamment des leons qu'a
adoptes M. Walckenaer.

Le mme pote, dans une ode adresse en 1662 au duc de Bouillon, fait
allusion  la douleur que lui causait l'emprisonnement du
surintendant[1670]:

    Prince, je ris, mais ce n'est qu'en ces vers;
    L'ennui me vient de mille endroits divers,
    Du parlement, des aides, de la Chambre,
    Du lieu fameux par le sept de septembre[1671],
    De la Bastille[1672] et puis du Limosin[1673];
    Il me viendra des Indes  la fin.

Pape 434. D'aprs Gui-Patin, la cour comptait que Fouquet serait
condamn  la peine de mort. On s'attendoit  la cour que, par le
crdit de M. Colbert, sa partie, M. Fouquet seroit condamn  mort; ce
qui auroit t infailliblement excut sans esprance d'aucune grce. On
dit que, quatre jours avant son jugement, madame Fouquet la mre fut
visiter la reine mre, qui lui rpondit: _Priez Dieu et vos juges tant
que vous pourrez en faveur de M. Fouquet; car du ct du roi, il n'y a
rien  esprer_. (Lettre du 23 dcembre 1664.)

Page 442. Madame de Svign ne croyait pas seule  la possibilit de
l'empoisonnement du surintendant. On supposait gnralement que les
ennemis de Fouquet chercheraient  le faire prir, mme par un crime M.
Fouquet est jug, crivait Gui-Patin  la date du 25 dcembre 1665; le
roi a converti l'arrt de bannissement en prison perptuelle et utinam
non degeneret [Grec:eis ton thhanaton] car quand on est entre quatre
murailles, on ne mange pas ce qu'on veut et on mange quelquefois plus
qu'on ne veut; et de plus, Pignerol produit des truffes et des
champignons: on y mle quelquefois de dangereuses sauces pour nos
Franois, quand elles sont apprtes par des Italiens. Ce qui est bon
c'est que le roi n'a jamais fait empoisonner personne; mais en
pouvons-nous dire autant de ceux qui gouvernent sous son autorit?

Page 445. Ds le mois de fvrier 1665, on commenait  vendre le
mobilier de Fouquet. Gui-Patin crit le 28 fvrier 1665: On procde ici
 la vente de tous les meubles de M. Fouquet; on commence par les
meubles. Il y a une belle bibliothque; on dit que M. Colbert la veut
avoir; s'il en a tant d'envie, je crois bien qu'il l'aura: car il est un
des grands matres, et a bien de quoi la payer.

Page 446. Au moment o Fouquet cherchait, par divers moyens,  entrer en
relation avec ses amis, ceux-ci s'efforaient de leur ct de prouver
son innocence. Leurs dmarches taient bien connues. Gui-Patin en parle
dans une lettre du 16 mars 1666: M. Fouquet le surintendant de jadis a
eu soin de se faire plusieurs amis particuliers qui voudraient bien
encore le servir, et en attendant l'occasion ils travaillent  faire un
grand recueil de diverses pices qui peuvent servir  sa justification;
en ce recueil il y aura quatre volumes in-f, dans lesquels sans doute
le cardinal Mazarin ne trouvera pas de quoi tre canonis.

Pape 448 Le roi d'Angleterre, Charles II. s'intressa  Fouquet, si l'on
en croit les lettres de Gui-Patin. Ce dernier crivait au mois de
septembre 1670: Il est certain que le roi d'Angleterre a crit au roi
en faveur de M. Fouquet; mais il n'y a pas d'apparence que M. Colbert
consente  cette libert, contre laquelle il a fait tant de machines:
_interea patitur justus_.

Page 464. Pendant sa captivit  Pignerol Fouquet avait compos
plusieurs ouvrages, d'o l'on tira les _Conseils de la Sagesse ou
recueil des maximes de Salomon_, publis en 1683 (2 vol. in-12). Fouquet
se dsigne lui-mme dans la prface: Il y a longtemps, Thotime, que
vous me faites la grce de me plaindre et de sentir pour moi les peines
de ma solitude... Ces tristes spectacles et le silence affreux du dsert
o la fortune me retient encore n'empchent pas que les heures n'y
passent bien vite... Vous savez que je me consolois autrefois en livres,
vous allez voir dans l'crit que je vous envoie que je m'occupe
maintenant  les expliquer.

Un second ouvrage, tir des papiers de Fouquet, fut publi sous ce
titre: _Le Thologien, dans les conversations avec les sages et les
grands du monde_ (Paris, 1683. in-4).

Un troisime ouvrage posthume de Fouquet, intitul _Mthode pour
converser avec Dieu_ (1684, in-16) fut supprim, quoiqu'il ne contint
qu'un extrait des _Conseils de la Sagesse_. (Voy. sur ces divers traits
l'ouvrage cit de M. Paul Lacroix, p. 250 et suiv.)

FIN DU SECOND VOLUME

       *       *       *       *       *




NOTES:

[1] M. de Royer, aujourd'hui premier vice-prsident du Snat, a aussi
trait du procs de Fouquet dans un savant discours de rentre  la Cour
de cassation. M. Sainte-Beuve, dans une de ses ingnieuses _Causeries du
Lundi_ t. V, a touch tous les points importants de la biographie de
Fouquet avec sa sagacit ordinaire; mais il n'a pu que les effleurer. M.
Feuillet de Conches dans un ouvrage rcent (_Causeries d'un curieux_,
etc.) ne parle que de la cassette du surintendant. J'ai trouv dans ce
livre de prcieux documents, et, quoique mon travail ft presque termin
lorsque M. Feuillet de Conches a publi le sien, j'en ai profit en
indiquant toujours la source o je puisais.

[2] Les lettres et autres pices publies dans le corps de l'ouvrage ont
subi quelques modifications pour l'orthographe, afin d'viter des
irrgularits qui auraient paru choquantes. Il n'en est pas de mme des
textes cits en note ou  l'Appendice: ils ont t reproduits avec le
caractre de l'poque et d'aprs le texte mme de l'crivain.

[3] _B. Prioli, ab excessu Ludovici XIII, de rebus Gallicis historiarum
libri XII_, 1669.--Priolo raconte, entre autres aventures o il a
figur, ses ngociations avec le duc de Longueville et son voyage en
Normandie, o il accompagna Mazarin, qui allait dlivrer les Princes.

[4] Il est conserv  la Bibl. Mazarine, n 1765.

[5] Voy. _Mmoires sur Fouquet_, t. I, p. 65 et 156

[6] Ces papiers, qui forment la vritable cassette de Fouquet, ont t
conservs par Baluze, bibliothcaire de Colbert.

[7] Ce sont les termes dont se sert le conseiller d'tat de la Fosse en
parlant de Fouquet dans le Mmoire qu'il adresse au chancelier Sguier.
Voy. ce Mmoire  l'Appendice du tome Ier.

[8] Ce mot signifie, dit-on, _cureuil_ dans la langue bretonne.

[9] Ces dtails sont tirs de l'pitaphe grave sur le tombeau de
Franois Fouquet. Ce tombeau tait plac dans la chapelle des Dames de
la Visitation, rue Saint-Antoine. Nicolas Fouquet fut enterr dans la
mme chapelle.

[10] J'insiste sur ce point parce que l'erreur se trouve dans l'ouvrage
justement estim de M. P. Clment (_Histoire de Colbert_).

[11] Le pre Griffet a donn dans son _Histoire de Louis XIII_ (t. II,
p. 224;) le nom des juges du marchal de Marillac. Il existe d'ailleurs
dans les papiers de la famille d'Argenson (_Bibl. imp. du Louvre, ms.
F._ 325, t. XVIII, fol. 100 et sq.), une relation de ce procs rdige
par un d'Argenson qui tait procureur gnral de la commission. Il n'y
est pas question de Franois Fouquet.

[12] Ce fait est constat par les papiers des d'Argenson, cits plus
haut.

[13] Barbeau, Barbel ou Barbeaux (dpartement de Seine-et-Marne), tait
une abbaye d'hommes de l'ordre de Citeaux, qui valait 20,000 livres de
rente.

[14] On trouvera dans mon _Histoire de l'administration monarchique en
France_, (t. I, p. 291 et suiv.), les dtails relatifs  l'organisation
des intendants par Richelieu.

[15] Ce fait est tabli par une lettre de Mazarin  Fouquet en date du
15 janvier 1643.

[16] _Journal d'Olivier d'Ormesson_, t. I, p. 199, 200 et 201. Cet
ouvrage fait partie de la collection des _Documents indits relatifs 
l'histoire de France_.

[17] Voy. ce rapport a l'Appendice.

[18] Voy. la rponse de Mazarin  Nicolas Fouquet en date du 30
septembre 1647.

[19] Carnet XI, fol. 85. Les carnets de Mazarin font partie des
manuscrits de la Bib. imp. F. Baluze.

[20] _Journal d'Olivier d'Ormesson_, t. I, p. 680, 681.--Voy. aussi les
lettres de Fouquet  Mazarin conserves aux archives des affaires
trangres, FRANCE t. CXXII.

[21] _Journal d'Olivier d'Ormesson_. _Ibidem._

[22] Ces pices se trouvent dans le _Choix de Mazarinades_, publi par
M. Moreau pour la _Socit d'hist. de France_, t. I, p. 208.

[23] _Journal d'Olivier d'Ormesson_, t. 1, p. 681.

[24] _Ibidem._ p. 801.

[25] Les sieurs Fouquet et de la Marguerie, tous deux maistres des
requestes, vont  la suite de la cour. _Journal de Dubuisson-Aubenay_,
 la date du 1er fvrier 1650. Voy. sur ce journal, qui fait partie
des manuscrits de la bibliothque Mazarine, mon Introduction en tte du
premier volume du _Journal d'Olivier d'Ormesson_.

[26] Mme journal,  la date du 1er dcembre 1650.

[27] M. de Mesmes a dit que les parlements tenoiont un rang au-dessus
des tats gnraux, tant comme mdiateurs entre le peuple et le roi.
_Journal d'Olivier d'Ormesson_, t. I, p. 698. Le _Journal de
Dubuisson-Aubenay_ confirme ce fait: Le prsident de Mesmes a dit que
le parlement ne dpute et n'assiste jamais aux tats gnraux, _qui lui
sont infrieurs_.

[28] On peut consulter sur le parlement de Paris les _Mmoires d'Omer
Talon_ et de _Mathieu Mol_, le _Journal d'Olivier d'Ormesson_, le
_Journal du parlement_, l'_Histoire du temps_, les _Treize Parlements de
France_, par la Roche Flavin, les _loges des premiers prsidents du
parlement de Paris_, par l'Hermite, les _Prsidents  mortier du
parlement de Paris_, par Blanchard, etc.

[29] Gustave-Adolphe, roi de Sude, et Louis de Bourbon, prince de
Cond.

[30] _Journal d'Olivier d'Ormesson_, t. I, p. 563, 566.

[31] _Ibidem._ p. 433.

[32] _Ibidem._ p. 430, 440.

[33] _Ibidem._ p. 673 et 676, texte et notes.

[34] _Ibidem._ p. 708, 709 et 710.

[35] _Journal d'Olivier d'Ormesson_, t. I, p. 660.

[36] _Ibidem._ p. 719 et 720.

[37] Voici le titre complet: _Histoire du temps, ou vritable rcit de
ce qui s'est pass dans le parlement depuis le mois d'aot 1647 jusques
au mois de novembre 1648_ (Paris, 1649). Cet ouvrage a t attribu  un
conseiller au Parlement nomm Portail.

[38] Il y avait  Paris trois cours souveraines, outre le parlement,
savoir: la Chambre des comptes, la Cour des aides et le Grand Conseil.

[39] _Histoire du temps_, p. 81-82.

[40] _Histoire du temps_, p. 83.

[41] _Ngociations relatives  la succession d'Espagne_ par M. Mignet,
t. I, p. 178.

[42] Voy. les preuves de ce dernier projet  l'Appendice.

[43] Voy. le _Catalogue des partisans_ dans le _Choix des Mazarinades_,
publi par la _Socit d'histoire de France_, 1. I, p. 113.

[44] On trouvera la preuve de toutes ces assertions dans la
correspondance du cardinal Mazarin, qui doit faire partie de la
collection des _Documents indits relatifs  l'Histoire de France_.

[45] Lettre du cardinal Mazarin  l'abb Fouquet, en date du 16 mai
1651.

[46] Hugues de Lyonne tait secrtaire du cardinal. Il fut, aprs sa
mort, secrtaire d'tat charg des affaires trangres de 1661  1671,
poque de sa mort.

[47] Lettre de Mazarin  Hugues de Lyonne (mai 1651) dans le recueil des
_Lettres du cardinal Mazarin_, publi par M. Ravenel pour la _Socit
d'histoire de France_, p. 69.

[48] Franois-Christophe de Lvis, duc de Damville.

[49] Lettre de Mazarin  de Lyonne, ibid., p. 70.

[50] Lettre de Mazarin  de Lyonne. _ibid._, p. 81.

[51] On sait que l'on dsignait sous ce nom les Bouteville, les Chabot,
les Jarz, etc., en un mot toute la jeunesse brillante et insolente qui
faisait cortge au prince de Cond et imitait ses vices plus encore que
son courage.

[52] Lettre de Mazarin  l'abb Fouquet en date du 18 juin 1651.

[53] Lettre du 4 juillet 1651.

[54] Lettre de Mazarin  l'abb Fouquet en date du 15 aot 1651.

[55] Charlotte Saumaise de Chazan, marie  Lonor de Flesselles, comte
de Brgy. Elle tait femme de chambre de la reine.

[56] Lettre de Mazarin  l'abb Fouquet, en date du 13 dcembre 1651.

[57] _Ibidem._

[58] Lettre du 11 janvier 1652.

[59] Voy. les _Mmoires du cardinal de Retz_, dit. Charpentier, t. III,
p. 309.--Les assertions de Retz sont confirmes par les lettres de
Mazarin  l'abb Fouquet.

[60] Cet ouvrage, publi par la _Socit de l'histoire de France_, a t
dit et annot par MM. Leroux de Lincy et Dout d'Arcq.

[61] _Registres de l'Htel de Ville_, t. I, p. 98. _Le Journal d'Olivier
d'Ormesson_ (t. I, p. 616) confirme les dtails donns par les
_Registres de l'Htel de Ville_, et trop souvent oublis par les
historiens de la Fronde.

[62] Lettre de Mazarin  l'abb Fouquet, en date du 31 janvier 1652.

[63] _Mmoires de Retz_, dit. Charpentier, t. IV, p. 12.

[64] Voy. les _Mmoires du cardinal de Retz_, mme dit., t. III, p.
322, 336, 338.

[65] Voy. _Mmoires du cardinal de Retz_, _Ibidem._ p. 330.

[66] On trouve dans les lettres de Mazarin des dtails sur les missions
de Ruvigny et de Damville, envoys par la cour prs du duc d'Orlans. Le
cardinal de Retz parle longuement, dans ses Mmoires, des efforts du duc
de Damville pour entraner Gaston.

[67] Lettres de Mazarin  l'abb Fouquet, des mois de janvier et fvrier
1652.

[68] Voy. les _Mmoires de mademoiselle de Montpensier_, dit.
Charpentier, t. I, p. 345 et suiv.

[69] Voy. la _Correspondance de Richelieu_ dans les _Documents indits
relatifs  l'histoire de France_. Un grand nombre de lettres de
Richelieu sont adresses  Chavigny.

[70] Mazarin l'en accusa formellement dans ses Carnets.

[71] Voy. sur la conduite de Chavigny en aot et septembre 1648, la note
de la page 584 du t. I du _Journal d'Olivier d'Ormesson_.

[72] Claude de Saint-Simon, dont il s'agit ici, est le pre de l'auteur
des Mmoires.

[73] Cette lettre est autographe comme toutes celles de Claude de
Saint-Simon qui sont cites dans ce chapitre.

[74] _Mmoires de Saint-Simon_ (dit. Hachette, in-8), t. I, p. 63.

[75] Si l'on voulait rechercher une explication  ces graves erreurs de
Saint-Simon, il faudrait d'abord reconnatre que l'auteur des Mmoires
n'a pas connu Chavigny, mort prs de vingt ans avant sa naissance, et
qu'crivant longtemps aprs ces vnements, il ne les a raconts que
d'aprs les conversations de son pre. Ce dernier, qui se vantait
d'avoir rendu de grands services  Anne d'Autriche pendant la Fronde
(Voy. _Mmoires de Saint-Simon_, _ibid._, p. 74 et 75), fut cependant
tenu jusqu' la fin de sa vie dans une sorte de disgrce: on avait saisi
 la mort de Chavigny les lettres que Saint-Simon lui adressait, et
elles furent mises sous les yeux de Mazarin, qui y tait fort maltrait.
De l la disgrce de Claude de Saint-Simon; de l aussi probablement son
ressentiment contre Chavigny, qu'il accusa d'avoir livr ses lettres et
qu'il traita comme un tratre devant son fils. L'auteur des Mmoires,
infidle en cela aux rgles de critique historique qu'il proclame bien
haut, accepta sans discussion toutes les accusations de son pre et les
a consignes dans ses crits. Cet exemple seul suffirait pour prouver
qu'on ne doit consulter qu'avec beaucoup de circonspection les _Mmoires
de Saint-Simon_.

[76] La cour rentra  Paris le 18 aot 1649.

[77] Mademoiselle de Chevreuse, dont il est souvent question dans les
_Mmoires du cardinal de Retz_.

[78] Claire-Clmence de Maill-Brz, femme du prince de Cond.

[79] Dans cette lettre tous les noms sont indiqus par des chiffres;
mais, comme le chiffre est traduit, je me suis born  donner la
traduction.

[80] On a dj parl de la modration philosophique qu'affectait
Chavigny.

[81] Ces lettres de Claude Saint-Simon tombrent, comme je l'ai dj
dit, entre les mains de Mazarin, et c'est dans les papiers du cardinal
que je les ai trouves.

[82] Hugues du Lyonne, dont on a dj parl plus haut, tait neveu
d'Abel Servien.

[83] Il est inutile de relever la partialit de pareilles apprciations.
J'ai signal plus haut (p. 15 et 16) les services rendus par Mazarin
dans la politique extrieure.

[84] On peut consulter sur ce sujet l'_Histoire de la paix de Wesphalie_
par le pre Bougeant. On y trouvera de curieux dtails sur la lutte de
d'Avaux et de Servien.

[85] On a vu plus haut que Claude d'Avaux tait frre du prsident Henri
de Mesmes.

[86] Cette dclaration a t publie dans les _Mmoires_ de Pierre Lenet
p. 204 et 205 (dit. Michaud et Poujoulat)

[87] Carnet XIII, p. 77.

[88] Carnet XIII, p. 76.

[89] _Mmoires_ de Pierre Lenet, dit. cit., p. 198.

[90] C'est--dire du ct du prince de Cond, qui avait son htel au
faubourg Saint-Germain.

[91] Carnet XIII, p. 41.

[92] Carnet XIII, p. 16, 17.

[93] _Ibidem._ p. 18.

[94] _Ibidem._ p. 45

[95] Carnet XIII, p. 93.

[96] Il s'agit probablement, dans ce passage, de Paul de Gondi.

[97] Carnet XIII, p. 95, et _Mmoires de madame de Motteville_, 
l'anne 1649.

[98] Carnet XIV. p. 1.

[99] _Ibid._, p. 79

[100] Le duc de Saint-Simon, auteur des Mmoires, prsente son pre
comme un modle de fidlit pendant la Fronde (dit. Hachette, t. I. p.
73). Il ignore compltement, ou du moins passe sous silence les
intrigues que nous venons de retracer d'aprs les documents les plus
authentiques. Quant  la conduite de Claude de Saint-Simon  Blaye, il
n'est pas de notre sujet de la raconter; mais on trouvera dans les
Mmoires de Pierre Lenet et du duc de La Rochefoucauld des dtails
prcis et circonstancis qui permettront de contrler les assertions de
Saint-Simon.

[101] Voy. les Mmoires de Montglat. Pierre Lenet, Retz, etc.,  la date
d'avril 1651.

[102] Ce pamphlet a t rimprim  la fin du t. III des _Mmoires du
cardinal de Retz_ (dit. Charpentier).

[103] Bernardin de Bourqueville, baron de Clinchamp

[104] T. III, p. 342, dit. Charpentier.

[105] Pierre Sguier, dont le gendre, duc de Sully, avait livr le
passage de la Seine, prs de Mantes,  l'arme espagnole. C'est un fait
que douze ans plus tard Nicolas Fouquet rappellera  Sguier, devenu son
juge.

[106] Jacques Tubeuf, prsident de la chambre des comptes.

[107] Lettre par laquelle le roi annonait la prise d'Angers au marchal
de l'Hpital, gouverneur de Paris.

[108] Conseiller au parlement, connu sous le nom de Fouquet-Croissy.

[109] _Mmoires d'Omer-Talon et du cardinal de Retz_,  la date du 25
mars.--Les dtails que nous donnons sont tirs du _Journal de
Dubuisson-Aubenay_, qui est beaucoup plus circonstanci que les mmoires
Comme Dubuisson-Aubenay tait attach  l'htel de Nevers et y habitait,
son rcit inspire la plus grande confiance. Il place cette meute au 2
avril

[110] L'htel de Nevers tait situ sur l'emplacement qu'occupent
maintenant la Monnaie et la rue Gungaud. Il tait habit  cette
poque par a femme du secrtaire d'tat, Duplessis-Gungaud.

[111] Bibl. imp., mss. f. Gaignires, n 2799, fol. 50.

[112] Voy. les _Mmoires de Gourville_,  la date d'avril 1652. Le rcit
de Gourville est d'autant plus curieux qu'il fut dans cette expdition
le compagnon et le guide de Cond.

[113] _Mmoires d'Omer-Talon_ (dit. Michaud et Poujoulat), p. 479.

[114] Mathieu Mol accompagnait le roi on qualit de garde des sceaux.

[115] _Mmoires d'Omer-Talon_, ibidem, p. 475.

[116] _Mmoires d'Omer-Talon_, p. 476,

[117] _Ibidem._ p. 477.

[118] _Ibidem._ Le discours du premier prsident Amelot a t publi
dans les _Mmoires de Conrart_ (dit. Michaud et Poujoulat), p. 541.

[119] _Mmoires d'Omer-Talon_, p. 478.

[120] On donnait ce nom aux juridictions sans appel, comme celle du
parlement, de la chambre des comptes et de la cour des aides.

[121] Cet htel tait situ sur l'emplacement qu'occupe maintenant
l'Odon. Les rues de Cond et de Monsieur-le-Prince en indiquent les
limites et en rappellent le souvenir.

[122] _Mmoires d'Omer-Talon_ (25 avril 1652); le fait de l'arrestation
de Fouquet y est mentionn sans dtails, et plac  la date du 25.--Les
circonstances que je viens de rappeler sont tires du journal indit de
Dubuisson-Aubenay, qui donne la date du 24 avril. M. Walckenaer, dans
ses Mmoires si intressants sur madame de Svign, a eu tort de placer
l'arrestation de l'abb Fouquet aprs la mort de mademoiselle de
Chevreuse, qui n'a eu lieu qu'en novembre 1652.

[123] Mmoires d'Omer-Talon, p. 478

[124] _L'Esprit de paix_, dans le _Choix des Mazarinades_, t. II, p.
376.

[125] C'est--dire des titulaires d'offices; on dsignait surtout par ce
nom les magistrats.

[126] Marchin, ou Marsin, tait un des gnraux dvous  Cond.

[127] _Mmoires de la Rochefoucauld, de madame de Motteville_ et _de
Retz_, etc.  la date d'avril 1652.

[128] _Mmoires de madame de Motteville_,  l'anne 1652 (avril).

[129] Voy. les _Mmoires d'Omer-Talon_,  la date de mai 1652.

[130] _Mmoires du cardinal de Retz_,  l'anne 1652; voy., parmi ces
pamphlets, les _Intrigues de la paix_, crit attribu  Gui Joli, un des
partisans dvous de Paul de Gondi; le _Vraisemblable sur la conduite de
Mgr le cardinal de Retz; le vrai et le faux du prince de Cond et du
cardinal de Retz_.

[131] Voy., sur la ngociation de Gourville, les _Mmoires de la
Rochefoucauld_ et _de madame de Motteville_. Gourville lui-mme n'en dit
que quelques mots dans ses Mmoires.

[132] _Mmoires_, d t. Michaud et Poujoulat, p. 478.

[133] Voy. sur cet enlvement les _Mmoires de madame de Motteville_.

[134] _Mmoires de madame de Motteville_,  l'anne 1649.

[135] Voy. les _Mmoires de madame de Motteville_ et _de la
Rochefoucauld_,  l'anne 1652.

[136] Le bourg de Merlou, Marlou ou Mello, est situ sur le Therain, 
peu de distance de Clermont-en-Beauvaisis (Oise). Loret parle de ce don
dans sa _Gazette_ ou _Muse historique_, du 12 mai 1652:

Monsieur le prince...
A donn d'un coeur magnanime.
A cette beaut rarissime
Sa riche maison de Merlou,
Terre propre  chasser le lou,
Et qui vaut de valeur prsente
Plus de dix mille cus de rente.



[137] _Mmoires d'Omer-Talon, ibid._, p. 479.--Voy. aussi les _Mmoires
de Gui Joli, ibid._, p. 73. et surtout ceux de Conrart, p. 544, 599.

[138] Omer-Talon, _Ibid._, p. 480.

[139] La minute crite de sa main se trouve dans un manuscrit de la Bib.
imp., F. Gaignires, n 2799, fol. 296 sq.

[140] Omer-Talon, qui se faisait de l'loquence parlementaire une ide
qu'il nous serait difficile d'adopter, dit dans ses Mmoires (_Ibid._,
p. 485), que le talent du procureur gnral (Nicolas Fouquet) n'tait
pas d'tre lgant; mais, ajoute-t-il, il tait fort bon ngociateur, et
capable des habitudes du cabinet dans lesquelles il avait t nourri.

[141] La majorit de Louis XIV avait t proclame au parlement le 7
septembre 1651.

[142] _Mmoires d'Omer-Talon_, dit. Michaud et Poujoulat, p. 480.

[143] Elle se trouve dans les manuscrits de la Bibl. Imp., F.
Gaignires, n 2799, fol. 289, 301. Ou voit par les _Mmoires
d'Omer-Talon, ibid._, p. 485, que Fouquet, fit cette relation le 16 mai.

[144] Mathieu Mol, qui cumulait cette charge avec celle de premier
prsident du parlement de Paris.

[145] Ces mots sont souligns dans le manuscrit

[146] Duplessis-Gungaud, un des quatre secrtaires d'tat.

[147] Le duc d'Anjou tait Philippe de France, frre du roi. Il porta
dans la suite le nom de duc d'Orlans.

[148] Le prince Thomas de Savoie-Carignan

[149] Duc de la Vieuville.

[150] Les quatre secrtaires d'tat taient alors Michel le Tellier,
Lomnie de Brienne, Duplessis-Gungaud et Phlypeaux de la Vrillire.

[151] Voy. dans les _Mmoires de Conrart_ (p. 548, dit. Michaud et
Poujoulat), les insultes auxquelles la duchesse de Bouillon avait t
expose.

[152] Mmoires d'Omer-Talon, ibid., p. 484.

[153] Charlotte de Valenay, marquise de Puisieux ou Pisieux. Elle tait
veuve depuis 1640 et mourut en 1677,  quatre-vingts ans. Saint-Simon
l'a caractrise en quelques lignes: C'tait une femme souverainement
glorieuse, que la disgrce n'avait pu abattre, et qui n'appelait jamais
son frre le conseiller d'tat que: _mon frre le btard_. On ne peut
avoir plus d'esprit qu'elle en avait, et, quoique imprieux, plus tourn
 l'intrigue.

[154] _Mmoires d'Omer-Talon, ibid._, p. 484, 485.

[155] _Mmoires de Conrart_ (dit. Michaud et Poujoulat), p. 551.

[156] Journal de Dubuisson-Aubenay,  la date du 13 mai 1652.

[157] _Mmoires du cardinal de Retz_,  l'anne 1652.

[158] _Journal de Dubuisson-Aubenay_,  la date du 1er juin.

[159] _Mmoires de Conrart_, p. 557 (dit. Michaud et Poujoulat).

[160] Voy. les _Mmoires de mademoiselle de Montpensier_,  l'anne
1652. Les _Mmoires de Conrart_ (p. 557) parlent du cynisme du duc de
Lorraine.

[161] _Mmoires de mademoiselle de Montpensier_, dit. Charpentier, 1,
II. p. 75.

[162] _Ibidem._ p. 76.--Voy. aussi les _Mmoires de Conrart_ (dit.
Michaud et Poujoulat), p. 557.

[163] _Mmoires de mademoiselle de Montpensier_, p. 76,77.

[164] Le jeune Brienne (_Mmoires_ publis par M. Barrire, t. II, p.
178) dit que Laigues tait le mari de conscience de madame de Chevreuse.
Voy. aussi l'ouvrage de M. Cousin, intitule: _Madame de Chevreuse_

[165] Retz, qui ne connaissait que trop les mystres de l'htel de
Chevreuse, le dit positivement (_Mmoires_, dit. Charpentier, t. IV, p.
11 et 14): Elle devint amoureuse de l'abb Fouquet au point de
l'pouser s'il et voulu. Comme nous l'avons dj dit, l'abb Fouquet
n'tait pas prtre, et les portraits de Nanteuil lui donnent une
physionomie vive et spirituelle, qui explique ses succs auprs des
dames du plus haut rang.

[166] _Mmoires du cardinal de Retz_, t. IV, p. 20 et 30 (dit.
Charpentier).

[167] _Ibidem._ p. 30

[168] Le lundi tait le 10 juin.

[169] _Mmoires_, t. II, p. 82 (dit. Charpentier).--Voy. _Mmoires de
Conrart_. p. 560 (dit. Michaud et Poujoulat)

[170] Charles II qui s'tait retir en France. On voit par les _Mmoires
de mademoiselle de Montpensier et de madame de Motteville_, que le roi
d'Angleterre fut employ dans les ngociations avec le duc de Lorraine

[171] Voy. entre autres dans le _Choix des Mazarinades_ (t. II, p. 367)
la pice intitule: _L'ordre et la crmonie qui se doit observer, tant
en la descente de la chsse, de sainte Genevive qu'en la procession
d'icelle_, etc.

[172] Ces quatre magistrats taient officiers du Chtelet, c'est--dire
qu'ils remplissaient des offices de judicature au tribunal de ce nom.

[173] _Mmoires_,  l'anne 1652.

[174] Voy. les _Mmoires d'Omer-Talon_,  la date du 18 juin 1652

[175] Omer-Talon, _Ibid._, p. 491. dit. Michaud et
Poujoulat.--_Mmoires de Conrart, ibid._, p. 561.

[176] Omer-Talon, _Mmoires_,  la date du 18 juin 1652.

[177] Omer-Talon, _Ibid._; Conrart, _Mmoires_, p. 561.

[178] Les _Mmoires de Conrart_ donnent les dtails les plus curieux et
les plus circonstancis sur l'anarchie qui rgnait alors dans Paris.

[179] Omer-Talon, _Ibid._, p. 492.

[180] _Mmoires, ibid._, p. 492.--Comparer les _Mmoires de Conrart_, p.
564.

[181] _La guerre des Mnardeaux, ou la fameuse bataille de la rue
Neuve-Saint-Louis, donne entre quelques brigades de la compagnie de la
milice_ _de Paris, le 25 juin 1652, avec l'apologie des vainqueurs et
l'oraison funbre des morts, en vers faon de burlesque, par un disciple
de Scarron._

[182] Voy. p. 71-72.

[183] Le couvent des Rcollets, qui est devenu un hpital, avait donn
son nom  la _rue des Rcollets_, qui s'appelle maintenant _rue Bichat_.

[184] L'avis n'est pas sign; mais il est crit de la main de Nicolas
Fouquet. On voit par les _Mmoires de Turenne_ que ce fut par suite de
l'avis donn  la cour que ce gnral fit avancer son arme.

[185] Ces dtails sont tirs du rcit d'un partisan de Mazarin, conserv
dans les papiers du cardinal.

[186] Voy. _Mmoires de Turenne_  l'anne 1652.

[187] _Mmoires de Turenne, ibid._, p. 444 (dit. Michaud et Poujoulat).
On voit par les _Mmoires de Conrart_ (Ibid., p. 566) que le marchal de
Turenne, ancien gnral de la Fronde, n'tait pas  l'abri des soupons
de la cour.

[188] Mmoires de mademoiselle de Montpensier (dit. Charpentier), t.
II, p. 99.

[189] _Mmoires de mademoiselle de Montpensier, ibid._, p. 109.

[190] Dubuisson-Aubenay, _Journal_,  la date du 2 juillet.

[191] _Journal de Dubuisson-Aubenay_,  la date du 4 juillet. Cet usage
vint, dit-on, de ce que les soldats de l'arme des princes avaient
port, pendant le combat de la porte Saint-Martin, de la paille  leurs
chapeaux pour se distinguer des troupes royales.

[192] Voy. sur ces lections les _Mmoires de Conrart. (Ibid._, p. 567.)

[193] _Registres des dlibrations de l'Htel de Ville_, pendant la
Fronde.--_Mmoires de Conrart. (Ibid._, p. 568.)--_Rcit vritable de
tout ce gui s'est pass  l'Htel de Ville touchant l'union de Messieurs
de ville et du parlement avec Messieurs les princes pour la destruction
du cardinal Mazarin_, dans le _Choix des Mazarinades_, t. II, p. 379.

[194] Conrart, _Ibid._, p. 567.

[195] _Ibid._, p. 569.

[196] Conrart, _Ibid._ Ces gens-l, dit Conrart, avaient dfonc plus
de cinquante muids de vin dont ils s'toient enivrs.

[197] Conrart, _Ibid._, p. 574.--Voy., dans le _Choix des Mazarinades_
(t. II, p. 383), _la liste gnrale de tous les morts et blesss, tant
Mazarins que bourgeois de Paris,  la gnreuse rsolution faite 
l'Htel de Ville pour la destruction entire des Mazarins_, etc.

[198] Rue actuelle de la Monnaie,  l'extrmit septentrionale du pont
Neuf.

[199] _Journal de Dubuisson-Aubenay_,  la date du 4 juillet 1652.

[200] _Mmoires de mademoiselle de Montpensier_ (dit. Charpentier), t.
II, p. 121 et suiv.

[201] _Ibidem._ p. 128.

[202] _Journal de Dubuisson-Aubenay_,  la date du 4 juillet 1652.

[203] Dubuisson-Aubenay, _Ibid._--Conrart, rappelant le mme fait
(_Mmoires_, p. 577), dit que c'taient des soldats du rgiment de
Valois.

[204] Dubuisson-Aubenay, _Ibid._

[205] Voy. les _Mmoires d'Omer-Talon_, p. 501. Quant  moi, je n'ai
particip ni de mon suffrage ni de ma prsence  tout ce qui s'est fait
depuis le 1er juillet, m'tant dispens d'aller au Palais, sachant
bien que toute sorte de rsistance et de contradiction tait inutile;
que la force tait suprieure, et que l'on pouvait intimider, violenter
et contraindre les suffrages  faire toutes choses sans rien excepter...
M. le procureur gnral n'a pas t non plus au Palais parce qu'il tait
sorti de Paris, ni M. Bignon, lequel tait incommod aussi bien que
moi.

[206] Il s'agissait probablement de livrer au roi une des portes de
Paris.

[207] Voy., pour les dtails, le _Journal de Dubuisson-Aubenay_ (juillet
1652).

[208] _Ibid._,  la date du 11 juillet.--Voy. aussi les _Mmoires
d'Omer-Talon_,  la mme date.

[209] Omer-Talon, _ibid._,  la date du 11 juillet.

[210] _Ibidem._

[211] _Ibidem._  la date du 13 juillet.

[212] Voy. plus haut, p. 79

[213] _Mmoires d'Omer-Talon, ibid._

[214] _Ibidem._

[215] Voy. plus haut, p. 79-80.

[216] Voy. plus haut. p. 125.

[217] On a vu plus haut que ce prvt tait Pierre Broussel.

[218] Il s'agit ici du retour du cardinal Mazarin. Ce passage confirme
ce que nous savons aussi par les Mmoires contemporains, que Cond
ngociait avec la cour et songeait  conclure avec elle un trait
particulier.

[219] Le parlement devait se runir le mardi 16 juillet, et on craignait
que l'union avec les princes n'y ft proclame.

[220] C'est--dire que l'on considre toujours le parlement et le corps
de ville comme lgalement constitus tant qu'il n'a paru aucune
ordonnance du roi annulant leurs actes.

[221] Les Mmoires contemporains prouvent, en effet, qu' cette poque
mme les princes traitaient avec les Espagnols et les appelaient  leur
secours. On lit dans le _Journal de Dubuisson-Aubenay_,  la date du 11
juillet 1652: Grand bruit de par les partisans des princes que
l'avant-garde de l'archiduc, venant pour les secourir, est  Beauvais.
Courrier pour cela apost au palais d'Orlans (au Luxembourg), et
lettres supposes de toutes parts. Autres du sieur de la Roque,
capitaine des gardes du prince de Cond, portant qu'il y a vingt mille
hommes prs d'entrer des Pays-Bas en France. Autres des gens des
Pays-Bas  leurs correspondants  Paris que le comte de Fuensaldagne est
 Valenciennes avec grosses troupes, et grand attirail comme pour faire
un sige ou de la Basse ou de Dunkerque.

[222] L'administration municipale avait t change  Paris le 6
juillet, comme on l'a vu plus haut,  la suite des scnes de violence du
4 juillet.

[223] Fouquet parle des dputs du parlement qui s'taient rendus 
Saint-Denis pour traiter avec la cour.

[224] Le prsident de Nesmond tait chef de cette dputation. On a vu
plus haut que les autres prsidents  mortier avaient quitt Paris.

[225] Le garde des sceaux tait alors Mathieu Mol, qui tait en mme
temps premier prsident du parlement.

[226] Jean-douard Mol, appel ordinairement le prsident de
Champltreux.

[227] La fille ane de Mathieu Mol avait pous Jean Mol, son cousin,
qui tait prsident dans la cinquime chambre des enqutes du parlement.

[228] Conseiller de la grand'chambre du parlement de Paris. Il avait un
frre lieutenant gnral du prsidial de Lyon, ville dont le marchal de
Villeroy tait gouverneur.

[229] Conseiller de la premire chambre des enqutes. Il est ainsi
caractris dans le _Tableau du parlement_: Bon homme, un peu patelin,
bien intentionn, appliqu au mtier; est capable d'ouverture; un peu
faible et vacillant; sans intrt. Son frre le jsuite et les dvots
ont crdit auprs de lui; est fort ami de M. le prsident de Bailleul.

[230] Conseiller de la quatrime chambre des enqutes.

[231] Il y avait un Bragelonne prsident de la deuxime chambre des
enqutes; son beau-frre se nommait de Marle.

[232] Ce Bonneau tait un des fermiers des gabelles. Voyez le _Catalogue
des partisans_ dans le _Choix des Mazarinades_, t. I, p. 118.

[233] Bonneau fils tait conseiller de la cinquime chambre des
enqutes.

[234] Mnardeau-Champr est mentionn dans le _Tableau du parlement_
comme conseiller de la grand'chambre, avec l'apprciation suivante
Trs-capable, ferme, opinitre, sr, intress et dvou  la cour. Il
ne faudrait pas attacher au mot _intress_ le sens qu'on lui donnerait
aujourd'hui et qui ferait accuser ce conseiller d'avarice. Il indique
une disposition oppose  celle qui a t marque plus haut, pour le
conseiller Fraguier, par ces mots: _sans intrt_, c'est--dire
n'obissant pas  un autre sentiment que celui de la justice.

[235] Svin tait galement conseiller de la grand'chambre: Habile
homme, sr quand il promet, intress, de nul crdit et de nulle estime
dans sa compagnie, aime la dbauche, etc. (_Tableau du parlement_.)

[236] galement conseiller de la grand'chambre: A une grande dfrence
 M. Svin, qui le peut engager  tout; est intress comme lui.
(_Ibid._)

[237] Conseiller-clerc de la grand'chambre: Trs-habile, trs-fier,
etc. (_Ibid._)

[238] Conseiller de la grand'chambre: A de l'extrieur et est peu de
chose au fond; faible, timide, dvou entirement  la cour, intress,
etc. (_Ibid._)

[239] Franois de Verthamont, conseiller d'tat. Il est l'auteur du
_Diaire_ ou _Journal du voyage du chancelier Sguier en Normandie_,
publi par M. Floquet. (Rouen, 1842. 1 vol. in-8e).

[240] Rohan-Chabot, un des partisans du prince de Cond, demandait que
le parlement enregistrt ses lettres de duc et pair.

[241] Le substitut du procureur gnral se nommait Beschefer. Il en est
souvent question dans les _Mmoires d'Omer-Talon_.

[242] Les lettres patentes pour l'rection de Chteau-Thierry en duch
n'avaient pas encore t enregistres par le parlement.

[243] Le duc de Rohan fut reu le 15 juillet. Ainsi le Mmoire de
Nicolas Fouquet est bien du 14 juillet, comme nous l'avons indiqu plus
haut.

[244] Le duc de Lorraine se prparait  rentrer en France pour soutenir
le parti des princes.

[245] Paul Mancini, neveu du cardinal Mazarin, avait t bless au
combat de la porte Saint-Antoine et mourut des suites de cette blessure.

[246] Cette lettre est autographe.

[247] Il s'agit toujours des membres du parlement qui ngociaient avec
la cour.

[248] Le nom du cardinal de Mazarin est dsign par un chiffre dans
l'original.

[249] L'abb Fouquet tait toujours, comme on le voit, l'agent le plus
actif du parti, l'intermdiaire entre le cardinal et ses partisans.

[250] Les matres des requtes servaient par quartier de trois mois au
Conseil d'tat, o ils faisaient rapport des affaires litigieuses

[251] Les requtes de l'Htel du roi taient un tribunal particulier, o
les matres des requtes prononaient souverainement, avec le grand
prvt, sur les causes qui concernaient les officiers de l'htel du roi
et autres affaires qui ressortissaient  cette juridiction

[252] Saintot, ou Sainctot, tait attach  la cour comme matre des
crmonies. Il avait un frre conseiller-clerc de la grand'chambre

[253] Jeannin de Castille, trsorier des parties casuelles

[254] Il y avait plusieurs membres de cette famille attachs au
parlement ou  la cour: Henri de Gungaud, seigneur du Plessis et de
Plancy, comte de Montbrison, etc., tait secrtaire d'tat depuis 1643.
Son frre, Claude de Gungaud, tait trsorier de l'pargne. Il s'agit
ici du second

[255] Saint-Martin tait conseiller de la troisime chambre des
enqutes. Il est ainsi caractris dans le _Tableau du parlement_: Bel
esprit, savant, fort en jurisprudence, fort en belles-lettres, retient
nanmoins un peu de l'cole; est estim dans sa chambre; est de la
religion prtendue rforme; est attach  M. de Turenne.

[256] Franois de Comminges, capitaine des gardes de la reine

[257] Conseiller de la grand'chambre: Homme d'honneur, trs-capable,
hors d'intrts, a une grande probit et une grande crance dans la
grand'chambre. (_Tableau du parlement de Paris_.)

[258] Conseiller de la seconde chambre des enqutes, beau-frre du
prsident de Bragelonne.

[259] Conseiller de la cinquime chambre des enqutes.

[260] Conseiller de la seconde chambre des enqutes et neveu du
secrtaire d'tat Phlypeaux de la Vrillire.

[261] Godart Petit-Marais tait conseiller de la quatrime chambre des
enqutes: Bel esprit, intelligent; a beau dbit; prenant nanmoins des
avis tout particuliers; fort intress; donnant  la cour, etc.
(_Tableau du parlement_.)

[262] Pomponne de Bellivre, qui succda  Mathieu Mol dans la charge
de premier prsident du parlement de Paris. Ce prsident se tenait alors
 l'cart sous prtexte de maladie et tait suspect  la cour.

[263] Conseiller de la premire chambre des enqutes.

[264] Conseiller de la cinquime chambre des enqutes.

[265] Un des financiers de cette poque; il est mentionn dans le
_Catalogue des partisans_.

[266] Conseiller de la premire chambre des requtes: De gnie mdiocre
et de peu de vigueur; n'a pas de crdit dans sa chambre; a pous une
Gargan. (_Tableau du Parlement_.)

[267] Trsorier de l'pargne.

[268] Foucaut, ou Foucault, tait conseiller de la premire chambre des
requtes du Palais. Il est ainsi caractris dans le _Tableau du
parlement_: Honnte homme, de bon esprit, hardi, capable de service,
s'appliquant  sa charge et la faisant bien, ne laisse pas d'aimer le
plaisir et le divertissement.

[269] Hirosme Lemaistre, sieur de Bellejambe ou Bellejame, tait
conseiller d'tat.

[270] Fils de l'ancien prvt des marchands.

[271] Conseiller de la quatrime chambre des enqutes

[272] Conseiller de la mme chambre.

[273] Fils du duc de la Vieuville, surintendant des finances.

[274] Conseiller de la cinquime chambre des enqutes.

[275] Le grand prvt tait alors le marquis de Sourches, dont le fils a
laiss des Mmoires.

[276] De la cinquime chambre des enqutes: Prche la justice, parlant
toujours de rgle et de discipline, affectant de la politesse, ne
faisant nullement sa charge, etc. (_Tableau du parlement_.)

[277] On trouve dans le _Catalogue des partisans_ un Bordier, sieur du
Raincy, qui s'tait fait btir en ce lieu un magnifique chteau. Il est
attaqu avec violence dans les _Mazarinades_; on lit dans un de ces
pamphlets: Un Bordier, tirant son illustre naissance d'un chandelier de
Paris, a dpens plus de trois cent mille cus  btir sa maison du
Raincy, par une insolence sans exemple, mais qui mriterait, pour
l'exemple, qu'on le loget  Montfaucon, qui en est tout proche. On
sait qu' Montfaucon s'levait le gibet principal de Paris. Ce fut le
fils de ce Bordier qui se rendit au parlement de Pontoise, comme le
prouve la Mazarinade intitule le _Parlement burlesque de Pontoise_:

Ce douzime au nez boutonn,
Et de rubis damasquin,
Est de Bordier la gniture,
Et d'un chandelier la facture.
Son pre fut de tous mtiers
Et parmi les malettiers
A tenu la premire place.


[278] Comparez les _Mmoires d'Omer-Talon_,  l'anne 1652.

[279] _Mss._ B. I., f. Gaignires, n 2799, f 293.

[280] _Mmoires d'Omer-Talon_, en date du 8 aot 1652.

[281] _Mmoires d'Omer-Talon_, p. 500 dit. Michaud et Poujoulat.

[282] Voy. sur ce duel les Mmoires du temps et particulirement ceux de
mademoiselle de Montpensier (dit. Charpentier, t. II, p. 132 et suiv.)

[283] Voy. le _Journal de Dubuisson-Aubernay_ et les Mmoires du temps
qui racontent tous les dtails de cette scne.

[284] Ces soldats taient _cousus d'or et d'argent de leurs pillages_,
dit Dubuisson-Aubenay,  la date du 29 juillet.

[285] _Ibid._,  la date du 30 aot. On peut comparer les _Mmoires de
mademoiselle de Montpensier_ (_Ibid._, p. 149 et suivants.)

[286] _Journal de Dubuisson-Aubenay_,  la date du 20 aot.

[287] Abel Servien et Michel le Tellier taient, en l'absence de
Mazarin, les deux ministres qui avaient la principale influence; mais
les _Mmoires_ du cardinal de Retz prouvent que Mazarin ne cessait de
faire surveiller ces _sous-ministres_, comme il les appelle, par ses
affids, et entre autres par Zongo Ondedei et par l'abb Fouquet.

[288] _Journal de Dubuisson-Aubenay_,  la date du 27 aot.

[289] Dubuisson-Aubenay,  la date du 30 aot. Aucun autre contemporain
ne donne des dtails aussi complets sur l'tat dplorable de Paris 
cette poque. Je ne fais que reproduire presque textuellement ce journal
d'un tmoin oculaire.

[290] Il s'agit toujours du parlement de Pontoise.

[291] Demands par les princes pour leurs dputes. Voyez ci-dessus, p.
155

[292] Il s'agissait du mariage du duc de Candale, fils du duc d'pernon,
avec une nice du cardinal Mazarin.

[293] Csar-Phbus, comte de Miossens, qui devint dans la suite marchal
de France et fut dsign sous le nom de marchal d'Albret.

[294] Voy. _Mmoires du cardinal de Retz_, t. IV, p. 72 et suiv. (dit.
Charpentier). Retz met sur le compte de la Providence les inspirations
de son ambition: La Providence de Dieu, qui, par de secrets ressorts,
inconnus  ceux mmes qu'il fait agir, dispose les moyens pour leur fin,
se servit des exhortations de ces messieurs pour me porter ma conduite,
etc.

[295] _Mmoires du cardinal de Retz_, ibid., p. 82.

[296] _Ibid._, p. 83.

[297] _Journal de Dubuisson-Aubenay_,  la date du 9 septembre.

[298] _Mmoires de Retz_, ibid., p. 84-91.

[299] _Ibid._, p. 93.

[300] _Ibid._, p. 109.

[301] Voy. plus haut, p. 76. les ngociations de Rohan, Chavigny et
Goulas  Saint-Germain-en-Laye.

[302] Anne de Gonzague, princesse palatine. Ce passage prouve combien
Retz se trompe, dans ses _Mmoires_, lorsqu'il cite  la date de
septembre 1652 la princesse palatine comme dvoue  ses intrts.

[303] Voy. le _Journal de Dubuisson-Aubenay_,  la date du 24 septembre;
et les _Mmoires de mademoiselle de Montpensier, du pre Berthod, de
Retz,_ etc.,.  la mme date.

[304] _Journal de Dubuisson-Aubenay_, ibid.

[305] Le duc d'Orlans, comme on l'a dj vu, habitait  Luxembourg.

[306] C'est--dire sur la conservation des troupes dont se composait
l'arme des princes.

[307] Il s'agissait de runir on un seul corps les deux parlements
sigeant  Paris et  Pontoise.

[308] Cette forteresse, qui appartenait au prince de Tarente, avait t
rase par ordre de la cour.

[309] Ren du Plessis de la Roche-Pichemer, un des petits-matres
attachs  Cond.

[310] Retz se garde bien de parler de cette circonstance dans ses
_Mmoires_. Il prtend (t. IV, p. 117, dit. Charpentier), que cette
assemble n'eut aucune importance et que ces _ttes de papier_ furent
hues comme on hue les masques.

[311] Dubuisson-Aubenay. _Journal_,  la date du 26 septembre.

[312] Voy. _Mmoires de mademoiselle de Montpensier_, t. II. p. 179-180
dit. Charpentier.

[313] _Ibid._, p. 173.

[314] M. de Choisy tait chancelier du duc d'Orlans. Son fils, l'abb
de Choisy, a laiss des Mmoires sur le rgne de Louis XIV.

[315] Mazarin tait alors dans la petite ville de Bouillon.

[316] C'tait un des agents de Cond dans ses ngociations avec
l'Espagne, comme on le voit par les _Mmoires_ de Pierre Lenet.

[317] Le prsident Viole et Croissy-Fouquet taient membres du parlement
et dvous au parti des princes.

[318] Il s'agissait ici des conditions que le parti des princes
rclamait en faveur du prince de Tarente, comme on l'a vu plus haut, p.
169.

[319] On peut comparer sur la mort de Chavigny les _Mmoires de Conrart,
de Monglat_ et _du cardinal de Retz._.

[320] Voy. plus haut, p. 36 et suiv.

[321] _Mmoires de Saint Simon_, dit. Hachette, in-8, t. I, p. 64-65.

[322] Henri de Bourbon, prince de Cond, et Louis de Bourbon, duc
d'Enghien, qui, aprs la mort de son pre, prit le nom de prince de
Cond, ou simplement de M. le Prince. C'est ce dernier qui est connu
dans l'histoire sous le nom de grand Cond.

[323] J'ai dj indiqu plus haut, p. 30, note 3, la cause de la haine
de Saint-Simon, ou plutt de son pre, contre Chavigny.

[324] Cette lettre autographe se trouve dans les Mss. de la B.I.F.
Gaignires n 2799, f 298 et suiv.

[325] Il avait t question de la suppression de cette cour.

[326] Le parlement qui tait divis, partie  Pontoise, partie  Paris.

[327] Le gouverneur de la Bastille tait, comme on l'a vu plus haut, un
frondeur, la Louvire, fils du conseiller Pierre Broussel.

[328] Nom que l'on donnait d'ordinaire aux membres du parlement.

[329] Voy. _Mmoires de Retz_ (dit. Charpentier), t. IV, p. 148.

[330] _Mmoires de Saint-Simon_, (dit. Hachette), in-8, t. III. p. 58
suiv. On trouvera dans ses Mmoires beaucoup de dtails sur Roze.

[331] Il s'agit probablement du coup du main qui devait livrer Paris au
roi. On a vu, au contraire (p. 170), que l'abb Fouquet en tait un des
principaux instigateurs.

[332] Mazarin a dj manifest son dsir presque dans les mmes termes.
Je n'ai pas supprim la rptition, parce qu'elle me semble
caractristique.

[333] Je suppose que le _fidle_ est l'abb Fouquet lui-mme. Toutes ces
lettres sont en grande partie chiffres, et les noms dguiss de manire
 drouter ceux qui les auraient interceptes.

[334] Il est probablement question ici des relations de l'abb Fouquet
avec mademoiselle de Chevreuse, dont on a parl plus haut, p. 99.

[335] Nouvelle preuve que le cardinal de Retz tait jou par Anne de
Gonzague, dans laquelle il mettait la plus grande confiance.

[336] _Mmoires du cardinal de Retz_, t. IV. p. 134 et suiv. dit.
Charpentier

[337] Ils en firent presque autant dernirement pour M. de Lorraine.
disait Turenne le jour mme de l'entre du roi  Paris. (_Mmoires de
Retz_, t. IV. p. 131-132.)

[338] Cet officier, qui servait dans les gardes-franaises, avait t,
ds la fin de septembre, un des principaux missaires de Mazarin et de
l'abb Fouquet.

[339] A cette poque le duc d'Orlans avait dj quitt Paris. Mazarin
n'en avait pas encore reu la nouvelle.

[340] Retz prtend que les offres vinrent de la cour, et que ce fut
Servien qui les lui fit au nom de la reine. (_Mmoires_, t. IV, p.
155-156, dit. Charpentier.)

[341] Voy. plus haut, p. 170.

[342] Dclaration royale reconnaissant l'innocence de Mazarin et cassant
tous les arrts rendus contre lui.

[343] Nicolas Fouquet, qui tait, ds cette poque, ami particulier
d'Hugues de Lyonne, insistait pour qu'il ft rappel  la cour et
redevint secrtaire de la reine.

[344] La lettre de Mazarin est du 25 octobre, et il se prparait  aller
rejoindre Turenne, qui commandait l'arme royale dans le nord de la
France.

[345] Prs de Mzires, dans le dpartement des Ardennes.

[346] Le prince de Cond s'tait dirig d'abord vers Soissons, et avait
pris ensuite Chteau-Porcieu et Rethel.

[347] Retz disait qu'il tait la troisime tour de l'glise de Paris,
et si chri du peuple que si l'on vouloit entreprendre contre lui, il
prendroit les armes pour le mettre en libert. Lettre de Mazarin au
pape pour expliquer les motifs de l'arrestation de Retz. (_Mmoires de
Retz_, I. IV. p. 149, dit. Charpentier.)

[348] _Mmoires de Retz_, ibid., p. 156.

[349] Voy. plus haut, p. 207.

[350] Ce sont les termes mmes qu'emploie Gourville en parlant des
satellites de l'abb Fouquet.

[351] _Mmoires_, ibid., p. 156, 159 et 161.

[352] _Mmoires_, ibid., p. 149.

[353] Une lettre de Mazarin, en date du 2 dcembre, prouve qu'il en fut
srieusement question. Voy. plus loin, p. 219.

[354] Voy. ci-dessus, p. 203.

[355] Voy. le texte de cet ordre dans les _Mmoires de Retz_, ibid., p.
160.

[356] _Mmoires de Retz_, t. IV. p. 164

[357] _Mmoires de Retz_, t. IV. p. 167.

[358] _Ibid._, p. 168.

[359] _Ibid._

[360] Les _Mmoires de Saint-Simon_ attestent que la noblesse voyait
avec indignation des parvenus porter les insignes de l'ordre du
Saint-Esprit.

[361] Voy. plus haut, p. 199.

[362] Voy, ci-dessus, p. 209

[363] Cette lettre, date du 2 janvier 1653, est autographe et en partie
chiffre.

[364] La charge de procureur gnral que Nicolas Fouquet avait achete
en 1650.

[365] A la suite de cette lettre, il s'en trouve une, galement
autographe, de l'abb Fouquet, qui se porte caution pour son frre.

[366] Bibl. imp. Ms. S. F. n 1238, C (_bis_), f 321.

[367] Lettre autographe en partie chiffre.

[368] Servir et non agrer.

[369] Il s'agit d'offres pcuniaires;  cette poque, les charges de
finances s'achetaient comme les charges de judicature.

[370] Le marchal d'Effiat, aussi bien que M. de Bullion, avait t
surintendant des finances sous le rgne de Louis XIII.

[371] Les directeurs des finances taient alors MM. d'Aligre et de
Morangis.

[372] Zongo Ondedei, vque de Frjus, tait un des parents de Mazarin.

[373] Colbert veut parler de la nomination  la place de surintendant.

[374] Allusion au parlement de Pontoise.

[375] Un des partisans du cardinal de Retz.

[376] Le Guitaut dont il s'agit tait attach au parti du prince de
Cond.

[377] Loret annonce ainsi cette nomination dans sa _Muse historique_ du
8 fvrier 1650:

On toit encor attendant
Qui seroit le surintendant,
Cette charge, autant que pas une,
tant une rare fortune;
Mais il faut beaucoup endurer
Pour y pouvoir longtemps durer;
Et quoiqu'elle soit pineuse,
Presque autant que pcunieuse,
Plusieurs pour elle s'intriguans,
Elle n'est jamais sans briguans.
La brigue est pourtant termine,
Car j'ai su cette matine
(Et toute la cour en convient)
Qu'elle est pour monsieur de Servient
Qu'on peut nommer, sans flatterie
Un ornement de la patrie.
Tant il possde abondamment
De lumire et de jugement;
Mais, comme la charge est pesante
Pour le moins autant qu'importante,
Afin de soulager ses soins,
On lui donne quelques adjoints,
Savoir messieurs Fouquet, d'Aligre,
Dont l'esprit est doux et non tigre,
Morangis, Mnardeau, Bordeaux,
Tous gens qu'on tient assez loyaux,
Et serviteurs du roi leur matre,
Autant qu'on le sauroit tre.


[378] Bibl. imp. Mss. S. F. n 1238 C (_bis_). f 332.

[379] Journal ms. _Ibidem._

[380] _Histoire de la France pendant le ministre de Mazarin_, par M.
Bazin, t. IV, p. 309 (dit. in-18). On trouve le texte de la commission
royale dans un manus. de la Bibl. imp., des 500 de Colbert, n 233.
Comme il s'est lev quelque doute sur ce point, je publierai ici en
note le texte mme de la commission: Louis, par la grce de Dieu, roy
de France et de Navarre,  nos amez et faux les sieurs comte Servien,
marquis de Boisdauphin et de Sabl, commandeur et surintendant des
finances de nos ordres, l'un de nos ministres d'Estat, et Foucquet,
conseiller en nostre conseil d'Estat et nostre procureur gnral en
nostre cour de parlement de Paris, salut: Si la probit et la science
sont les vertus ncessaires pour parvenir  la promotion des grandes
charges, et si elles demandent de longues expriences pour s'en
acquitter avec la fidlit et le bon ordre que les affaires requirent,
il nous a sembl ne pouvoir faire un meilleur choix que de vos personnes
pour exercer celle de surintendant de nos finances, qui est  prsent
vacante par la mort du sieur duc de la Vieuville; les grands emplois qui
vous ont incessamment occups dedans et dehors le royaulme pour le bien
de cet Estat, les preuves que vous avez tousjours donnes de vostre zle
et exprience pour en soustenir les intrts et la grandeur, nous
confirment dans cette crance, et nous font esprer que vous vous
acquitterez si dignement de cette importante administration, que le
public n'aura pas moins de sujet d'en estre satisfaict que nous. Nous,
pour ces causes et autres grandes considrations  ce nous mouvant, nous
vous avons constitus, ordonns et tablis, constituons, ordonnons et
tablissons par ces prsentes, signes de nostre main, pour faire et
exercer la charge de surintendants de nos finances, avec un plein et
entier pouvoir d'en ordonner et de les administrer ainsy qu'en vos
consciences vous jugerez estre ncessaire pour le bien de nostre
service, comme aussy pour jouir de ladicte charge aux mesmes honneurs,
autorits, prrogatives, prminences, fonctions, estats et
appointements tels et semblables qu'en a joui ledict feu sieur de la
Vieuville, et les autres qui l'ont prcd en cette charge, sans que de
ladicte administration vous soyez tenus d'en rendre raison  nostre
Chambre des comptes, ni ailleurs qu' nostre personne; nous vous avons,
de nostre grce spciale, pleine puissance et autorit royale, relevs
et dispenses, relevons et dispensons par ces dictes prsentes, de ce
faire, et vous avons donn et donnons plein pouvoir, autorit et
mandement spcial. MANDONS et ordonnons aux trsoriers de nostre
espargne prsens et  venir et autres nos officiers des finances et
comptables gnralement quelconques qu'il appartiendra, qu'en ce faisant
ils vous obissent et entendent diligemment aux choses concernant
lesdictes charges; deffendons aux susdicts comptables d'acquitter
aucunes parties de dons ou autrement quelsconques acquits qui leur en
soient expdis, s'ils ne sont viss et accompagns de vos ordonnances
particulires, ainsy qu'il a tousjours est practiqu et observ.
Mandons auxdicts trsoriers de nostre espargne de vous payer, chacun en
l'anne de son exercice, les estats, pensions et appointemens qui vous
seront ordonns, et que nous voulons estre passs et allous en la
despense de leurs comptes par nos amez et faux les gens de nos comptes
 Paris, auxquels nous mandons ainsy le faire sans difficult; car tel
est nostre plaisir. Donn  Paris, le huitime jour de fvrier, l'an de
grce 1653, et de nostre rgne le dixime, sign LOUIS, et plus bas: PAR
LE ROY, DE GUNGAUD, et scell du grand sceau de cire jaune.

[381] Terre qui appartenait  madame de Chtillon.

[382] Il y a beaucoup de lieux dsigns sous ce nom; il s'agit ici de
Pierrefitte dans le dpartement de l'Oise (arrondissement de Beauvais).

[383] Mylord d'Igby ou Digby passait pour tre  cette poque l'amant de
madame de Chtillon.

[384] Il est dsign ailleurs sous le nom _d'abb de Cambiac_.

[385] Il est remarquable que dix uns plus tard une autre chambre de
justice, sigeant  l'Arsenal, procda de mme contre Nicolas Fouquet,
qui refusait de rpondre.

[386] Le prince de Cond ne pouvait tre jug, que par le parlement et
les ducs et pairs. S'il avait t impliqu dans cette affaire, il et
fallu la porter au parlement.

[387] Le garde des sceaux tait toujours Mathieu Mol.

[388] C'tait un des espions que l'abb Fouquet entretenait auprs du
prince de Cond.

[389] Gouverneur de la Bastille.

[390] _Mmoires de mademoiselle de Montpensier_, t. II. p. 255-250
(dit. Charpentier).

[391] Mademoiselle ne parle pas de ce fait dans ses _Mmoires_; mais il
parait bien constat; c'tait par le duc d'pernon lui-mme que l'abb.
Fouquet tait instruit des desseins de la princesse.

[392] Lettre de Colbert  Mazarin en date du 20 juillet 1653.

[393] Lettre du 23 septembre 1653.

[394] Pomponne de Bellivre venait de remplacer Matthieu Mol, comme
premier prsident du parlement de Paris.

[395] Un des quatre membres du parlement qui avaient t exils en
octobre 1652.

[396] Il a t question plusieurs fois de Mouchet ou du Mouchet, qui
tait un chevau-lger, dont l'abb Fouquet se servait pour les coups de
main.

[397] Je me servirai de l'dition de 1665  la Sphre (14 vol. in-18).

[397a] _Dfenses_, t. II. p. 61 et suiv.

[398] C'est--dire sans attribution spciale.

[399] _Dfenses_, ibidem, p. 63 et suiv.

[400] _Dfenses_, t. II. p, 71.

[401] L'vque de Frjus tait Zongo Ondedei, parent du cardinal
Mazarin.

[401a] _Dfenses_, t. II, p. 72-73.

[402] Mazarin crivait  Colbert le 16 octobre 1653. J'ai cinquante
ans; j'ai eu plus de ncessits que je n'en ai  cette heure, et il n'a
pas t en mon pouvoir de mettre mes affaires en bon tat. Il faut que
vous suppliez o je manque, et que vous ne prtendiez pas exiger de moi
certains soins qu'il ne m'est pas possible de donner  mes intrts
particuliers, que je suis en possession, il y a longtemps, et par mon
naturel et par l'habitude, de ngliger pour les affaires publiques.

[403] Colbert reprochait surtout  Mazarin sa facilit  faire des
promesses d'argent: La campagne dernire, lui crivait-il le 7 juin
1654, Votre minence a fait deux promesses de 22,000 livres chacune (je
la conjure, s'il se peut, de n'en point faire celle-ci): l'une  M. le
marchal d'Estres pour M. de Manicamp, l'autre  M. de Bordeaux. Pour
celle-ci, j'espre que Votre Eminence la retirera.

[404] C'est--dire _dpens, employ  d'autres usages._

[405] B.I. MSS. F. Baluze.

[406] B.I.F. Gaignires, n 2709. f 107.

[407] Voy plus haut, p. 236.

[408] Journal indit de 1648  1657 Bibl. imp. ms. n 1238, D _bis_,
n^os 170-171.

[409] _Mmoires du cardinal de Retz_. l. IV. p. 173.

[410] _Ibid._: p. 186

[411] Voy. plus haut, p. 254.

[412] _Mmoires de Retz_, ibid., p. 177 et suiv.

[413] _Ibid._, p. 195.

[414] _Ibidem._

[415] _Mmoires de Retz_. t. IV. p. 196-200.

[416] On trouvera tous les dtails de cette fuite dans le tome IV des
_Mmoires de Retz_.

[417] Pierre de Marca, auteur du trait _De concordia sacerdotii et
imperii._

[418] On l'avait consult probablement sur le moyen d'annuler l'autorit
archipiscopale de Retz.

[419] Cette glise tait situe dans la _rue des Cordeliers_, qui porte
maintenant le nom de _rue de l'cole de Mdecine_. Il y avait prs de
l'glise Saint-Cme _l'cole de Chirurgie_.

[420] Chanoine de la cathdrale de Paris, que l'on accusait d'avoir
compos un libelle contre le cardinal Mazarin sous le titre de:
_L'ducation du roi_.

[421] _Mmoires du cardinal de Retz, ibid._, I. IV, p. 349.

[422] Voy. plus haut, p. 219.

[423] Journal indit de 1648  1657. ms. Bibl., imp., n 1238 _bis_ D
f^os 210-211

[424] _Mmoires de Gourville_ dit. Michaud et Poujoulat p. 517.

[425] _Mmoires de Gourville_ (dit. Michaud et Poujoulat,  l'anne
1654.)

[426] _Ibidem._

[427] Journal ms de 1648  1657, cit plus haut. f 313

[428] Voy. _Mmoires de Monglat_,  l'anne 1635. Montglat, matre de la
garde-robe, dcrit avec exactitude le costume du roi.

[429] Voy. le Journal ms. de 1648  1657, cit plus haut, 1 326 et
suiv.

[430] La date de ces notes peut se dterminer approximativement par les
personnages qui y figurent. Elles sont postrieures  la nomination du
premier prsident Guillaume de Lamoignon, qui eut lieu en 1657, et
antrieures  la disgrce de Fouquet, qui est de 1661. C'est dans cet
intervalle,  l'poque o Fouquet tait encore procureur gnral,
qu'elles ont t rdiges. On en trouve une partie dans le t. II de la
_Correspondance administrative sous Louis XIV_.

[431] Il faudrait peut-tre lire _de Loing_.

[432] Voy. une lettre de Colbert  Mazarin en date du 16 mai 1657.

[433] _Anc. lois fran._, t. XVII, p. 370.

[434] Ce Mmoire, manuscrit, se trouve dans les papiers de Fouquet
conservs  la Bibl. imp., F. Baluze

[435] Ce Mmoire a t publi par M. Guizot dans son _Histoire de la
Rpublique d'Angleterre_, t. I, p. 451-457. Il pense que ce Mmoire est
de 1650; mais il est vident, d'aprs la manire dont l'auteur parle des
troubles de la Fronde, qu'il s'agit d'vnements dj anciens

[436] Il s'agissait surtout, dans ce Mmoire, d'tablir des relations de
commerce entre la France et l'Angleterre

[437] Colbert veut parler des gouvernements d'Aunis et de Saintonge, qui
appartenaient  Mazarin.

[438] Le duc de Vendme tait grand amiral de France et avait sous ses
ordres l'amiral de Neuchse.

[439] T. III, p. 349 et suiv.

[440] Fouquet parle ici des temps qui ont suivi la Fronde, et surtout
des annes 1657  1661.

[441] _Anc. lois fran._, t. XVII, p. 349. Forbonnais, _Recherches sur
les finances_, t. I, p. 269-270.

[442] _Mmoires de Jean Witt_, deuxime partie, chap. VI.

[443] Forbonnais, _ibid._, t. I, p. 270.

[444] _Anc. lois fran._, t. XVII, p. 319.

[445] _Ibid._, p. 328.

[445a] Villacerf tait un des intendants du cardinal, comme nous
l'apprennent les _Mmoires de Gourville_.

[446] _Ibid._.

[447] _Ibid._, p. 369.

[448] _Ibid._

[448a] _Dfenses_, t. III, p. 20-21.

[448b] _Ibid._, t. IV, p. 53.

[449] T. III, p. 29.

[450] C'est--dire pour entretenir pendant une anne, la garnison de
Brisach, dont le gouvernement appartenait  Mazarin.

[451] Dans le langage de cette poque, on appelait _biens sur le roi_,
les alinations de domaines royaux ou participation aux fermes d'impts
que certains particuliers obtenaient. Telles taient les rentes sur les
entres ou octrois, dont il est question dans ce passage.

[452] Il y a dans le texte _pain de munion_; mais c'est sans doute une
abrviation pour _munition_.

[453] Banquiers italiens auxquels Mazarin avait confi une partie de sa
fortune.

[454] C'est ce que l'on appelle vulgairement un pot-de-vin. Le cardinal
en prlevait sur les marchs passs avec les traitants. Sa
correspondance ne laisse aucun doute  cet gard.

[455] Michel le Tellier tait secrtaire d'tat et charg du dpartement
de la guerre.

[456] Un des commis de Colbert.

[457] _Idem._

[458] T. II, p. 25.

[459] _Mmoire de Colbert  Louis XIV_. manus. de la Bibl. imp., S. F.,
n 3995. f 3. Ce Mmoire a t publi en partie par M. Pierre Clment
dans son _Histoire de Colbert_, et plus compltement par M. Joubleau.

[460] Conseil de finances.

[461] On appelait _aides_ les impts tablis sur le vin, les boissons et
en gnral sur les denres.

[462] Le _convoi de Bordeaux_ tait un impt spcial qu'on levait, 
Bordeaux, sur les boissons transportes par mer. Il tirait son nom de ce
que primitivement les ngociants de Bordeaux taient obligs de faire
escorter les navires de commerce par des btiments arms en guerre, et
payaient une taxe pour les frais de ce _convoi_ ou escorte. Dans la
suite, les rois se chargrent de faire escorter les navires de commerce,
et pour subvenir aux dpenses, tablirent une ferme spciale de cet
impt, qui conserva le nom de _convoi de Bordeaux_.

[463] Journal indit de 1648  1657. ms. de la Bibl. imp., n 1238 E
_bis_, f 231.

[464] _Ibid._ f 232.

[465] _Mmoires de Gourville_, dit. Michaud et Poujoulat, p. 518.

[466] Voy. ci-dessus, p. 99.

[467] Voy. p. 81.

[468] Voy. p. 81-82.

[469] _Portrait de madame la duchesse de Chtillon peint par elle-mme_.
Cette manie de portraits tait si gnralement rpandue, qu'un savant
vque, Huet, fit celui de quelques religieuses de son diocse. On les
trouve dans la collection de portraits de mademoiselle de Montpensier.

[470] Bussy-Rabutin dit galement dans l'_Histoire amoureuse des
Gaules_: Elle avait les yeux noirs et vifs. Mais il ajoute, ce qui
n'est plus d'accord avec le portrait, _le front petit_.

[471] Le nez bien, la bouche rouge, petite et releve, le teint comme
il lui plaisait, mais d'ordinaire elle le voulait avoir blanc et rouge.
Bussy-Rabutin, _ibid._

[472] Nous avons vu que l'indulgente madame de Motteville dit
prcisment le contraire.

[473] _Mmoires de mademoiselle de Montpensier_, dit. Charpentier, t.
II, p. 437-438.

[474] T. II, _ibid._

[475] Voy. plus haut, p. 173. M. Walckenaer, dans son intressant
ouvrage sur madame de Svign (t. I, p. 43), fait remonter les relations
de l'abb Fouquet et de madame de Chtillon jusqu' l'poque o l'abb
fut prisonnier dans l'htel de Cond (avril 1652; voy. p. 71) et il
ajoute que la prison de l'abb Fouquet fut postrieure  la mort de
mademoiselle de Chevreuse, qui n'eut lieu qu'en novembre 1652. Je ne
m'arrterais pas  relever ces contradictions si l'ouvrage de M.
Walckenaer ne jouissait d'une rputation mrite de science et
d'exactitude.

[476] Les _Mmoires de M^{***}_, qui font partie des collections de
mmoires sur l'histoire de France, donnent beaucoup de dtails sur les
amours de la duchesse de Chtillon; mais cette compilation informe
mrite peu de confiance. On ne saurait non plus ajouter foi aux _Amours
des Gaules_ de Bussy-Rabutin. Mais les mmoires vridiques, tels que
ceux de mademoiselle de Montpensier et de madame de Motteville,
suffisent pour faire connatre la duchesse de Chtillon. Les lettres de
l'abb Fouquet et celles de Mazarin servent  complter les
renseignements authentiques sur une partie de la vie de cette dame. Je
ne parle pas des _Mmoires de madame de Chtillon_; c'est une oeuvre
apocryphe compose par Senac de Meilhan.

[477] Voy. plus haut, p. 83.

[478] Journal indit de 1648  1657, ms. de la Bibl., imp. 1238 (_bis_),
E. L'auteur anonyme, qui est loin d'tre un Frondeur, s'indigne de voir
l'abb Fouquet s'lever aussi haut: Il fut malais de ne pas s'tonner
que ledit sieur abb Fouquet eut voulu porter son ambition si haut que
de donner 400,000 livres d'urgent comptant de la charge de chancelier et
garde des sceaux des ordres du roi, dont M. Servien tait pourvu. Il
n'en fit pourtant aucun scrupule et en prta le serment entre les mains
de Sa Majest, le 11 de ce mois de dcembre 1656, se souciant fort peu
de toutes les consquences que ses ennemis en pourraient tirer. Cet
auteur anonyme exprime probablement la vritable opinion des
contemporains.

[479] Mademoiselle de Montpensier l'en accuse dans ses Mmoires (t. II,
p. 438 de l'dition Charpentier). On disait que c'tait elle (la
duchesse de Chtillon) qui avait tout dcouvert  l'abb Fouquet dans
l'affaire de ces deux hommes rous.

[480] Entre autres M. Walckenaer dans l'ouvrage sur madame de Svign
cit plus haut.

[481] Cette lettre se trouve dans un manus. de la Bibl. imp. F.
Gaignires, n 2799, fos 306 et 307, au milieu de lettres et de
billets des deux Fouquet. Elle est en partie chiffre, et on y trouve
certaines indications ajoutes uniquement pour drouter le lecteur. Je
les ai supprimes.

[482] Ce Bouteville, frre de la duchesse de Chtillon, devint le
marchal duc de Luxembourg.

[483] Henri de Montmorency-Bouteville, dont il t question  la page
prcdente. Il avait suivi pendant la Fronde la fortune de Cond et
partageait alors sa vie d'exil et d'aventures.

[484] Lettre de madame de Svign  Bussy-Rabutin, en date du 25
novembre 1655: On dit que madame de Chtillon est chez l'abb Fouquet.
Cela parat plaisant  tout le monde.

[485] Nous ne suivrons pas Bussy-Rabutin dans tous les dtails qu'il
donne sur les ruses de la duchesse de Chtillon et les infortunes trop
mrites de l'abb Fouquet. C'est du roman ou tout au moins de la
chronique scandaleuse; nous nous en tenons aux faits authentiques.

[486] _Mmoires de mademoiselle de Montpensier_, dit. Charpentier, t.
III. p. 225-226.

[487] La duchesse de Chtillon tait de la branche de
Montmorency-Bouteville. Son pre tait Franois de
Montmorency-Bouteville, qui fut arrt et excut sous Louis XIII, pour
s'tre battu en duel sur la place Royale, en plein jour.

[488] Le couvent des Filles de la Misricorde tait situ rue du
Vieux-Colombier.

[489] _Mmoires de mademoiselle de Montpensier_, t. III, p. 226-227

[490] Cette foire se tenait alors rue de Tournon.

[491] _Mmoires de mademoiselle de Montpensier_, t. III, p. 225.

[492] Cette lettre a t publie dans le _Bulletin de la Socit de
l'Histoire de France_, t. I, deuxime partie, p. 163.

[493] Lettre du 12 octobre 1678

[494] _Mmoires de Saint-Simon_, dit. Hachette, in-8, t. I p. 233.

[495] Lettre du 3 fvrier 1695.

[496] Ce mmoire du conseiller d'tat de la Fosse est adresse au
chancelier Sguier et se trouve dans les papiers de ce dernier, t.
XXXII, f 145 et suiv. Bibl. imp., ms. Saint-Germain fr., n 709.

[497] _Ibid._

[498] Les _Ngociations du prsident Jeannin_ font partie de toutes les
collections de mmoires relatifs  l'histoire de France.

[499] On trouve la preuve de ces faits dans le tome II du _Journal
d'Olivier d'Ormesson_, o sont raconts les principaux vnements du
procs de Fouquet.

[500] _Mmoires_. dit. Hachette, in-8, t. XIV, p. 112.

[501] Journal indit de 1648  1657. Bibl. imp., ms., n 1238 (_bis_),
E. fos 231-232.

[502] _Dfenses_, t. III, p. 317-318, et 362-363.

[503] Journal ms. cit plus haut, _ibid._, f 259.

[504] _Ibidem._

[505] On prononait ainsi le nom de Charost.

[506] L'abb Fouquet.

[507] On trouvera  l'Appendice le texte mme du projet. Il a t publi
en grande partie par M. P. Clment dans son _Histoire de Colbert_, p. 41
et suiv.

[508] _Dfenses_, t. III, p. 347. Le nom de Foucquet, comme nous l'avons
remarqu plus haut, signifie _cureuil_. Cet animal figurait dans les
armes des Fouquet.

[509] Voy. plus haut, p. 349.

[510] L'authenticit de ce projet est incontestable, et Fouquet lui-mme
n'a jamais lev aucun doute sur ce point.

[511] Cette lettre a t publie dans les _Mmoires de Conrart_, p. 614,
dit, Michaud et Poujoulat.

[512] Voy. entre autres les lettres du 9 dcembre 1664 et du 29 avril
1672.

[513] On trouve dans les papiers de Fouquet (ms. de la Bibl. imp. F.
Baluze) une lettre autographe de madame de Motteville  madame du
Plessis-Bellire. Elle lui demande un service auprs de Fouquet: Dans
la confiance que j'ai en vostre bont, Madame, je vous supplie
trs-humblement de me faire la grce de dire de ma part  M. le
surintendant que je le conjure de ne rien accorder aux habitants de
Montereau, que premirement je ne lui fasse voir ce que j'ai  lui
demander et ce que je puis prtendre de sa protection avec justice et
sans que personne s'en puisse plaindre. Je vous supplie, Madame, de lui
dire cela le plus tost que vous pourrez, et que cette grce que je lui
demande, quoiqu'elle soit dans l'ordre, sera pourtant compte par moi
pour fort grande et je lui en serai infiniment redevable.

[514] _Mmoires_, dit. Hachette, in-8, t. IV, p. 435. Annonant sa
mort, arrive en 1705, il ajoute: Madame du Plessis-Bellire, la
meilleure et la plus fidle amie de M. Fouquet, qui souffrit la prison
pour lui et beaucoup de traitements fcheux,  l'preuve desquels son
esprit et sa fidlit furent toujours. Elle conserva sa tte, sa sant,
de la rputation, des amis jusqu' la dernire vieillesse, et mourut 
Paris chez la marchale de Crqui, sa fille, avec laquelle elle
demeuroit  Paris.

[515] Ces faits sont constats par le procs de Fouquet.

[516] On en trouva la preuve dans les papiers de Fouquet.

[517] Ces lettres sont autographes et conserves dans les manuscrits de
la Bibl. imp. F. Baluze.

[518] Voici le texte de cette lettre:

Monsieur.

Du moment o j'ai vu par votre lettre que mes signes n'toient bons 
rien, j'envoyai une chaloupe trouver M. d'Asserac pour avoir de lui ce
que vous souhaitez. Je vous enverrai un courrier exprs porter ce qui en
viendra, et je crois que je le suivrai d'assez prs, n'ayant plus qu'
vendre pour cent mille francs de terre pour faire la somme qu'il faut
que je porte. Cependant, monsieur, je vous supplie de croire que j'ai
toute la reconnoissance que je dois des bonts que vous avez pour moi.
Je suis persuade que vous me les continuerez jusqu'au bout, vous
connoissant aussi gnreux que vous tes et tant fort sure que jamais
ma conduite ne m'en rendra indigne, et que je serai toute ma vie
trs-sincrement,

Monsieur,

Votre trs-humble et obissante servante,

PLAGIE DE RIEUX.

Au dos on lit:

_Monsieur_,

_Monsieur le Procureur gnral._

[518a] Au dos:

_Monsieur_,

_Monsieur le Surintendant._

[519] Voy. pour la preuve de ces faits un Mmoire du conseiller d'tat
de la Fosse,  l'Appendice.

[520] Ce sont les termes mmes du Mmoire du conseiller d'tat.

[521] Voy. le portrait de la Rochefoucauld peint par lui-mme, dans la
galerie des _Portraits de Mademoiselle_. Ce portrait est de 1659

[522] _Mmoires_, dit. Hachette, in-8, t. XI, p. 37.

[523] _Mmoires de Saint-Simon_, dit. Hachette, in-8, t. I, p. 141 et
suiv.

[524] La partialit du portrait trac par Saint-Simon est trop frappante
pour qu'il soit ncessaire d'insister sur ce point. On sait d'ailleurs
que le duc de Saint-Simon avait eu contre lui Achille de Harlay dans un
procs qu'il soutenait contre le marchal de Luxembourg; cette
circonstance suffit pour expliquer son ressentiment.

[525] Il est appel _Guinan_ dans les _Dfenses_. On trouve ailleurs la
forme _Guinaut_ ou _Quinaut_.

[526] Voy. plus haut, p. 307.

[527] _Dfenses_, t. II, p. 19 et suiv.

[527a] _Mmoires de Bussy-Rabutin_ (dit. Charpentier), t. II, p. 49-50,
et 84-86.

[527b] Ce fait ne se trouve pas dans les _Mmoires de Henri-Louis de
Lomnie de Brienne_, publis par M. F. Barrire; mais dans des Mmoires
indits o le jeune Brienne raconte ses voyages en Allemagne, en
Hollande, en Danemark, Sude, Laponie, Prusse, Pologne, Italie. Voici le
passage o il est question de l'offre de Fouquet. Brienne tait alors en
Courlande, on lui offre la fille du duc, et la princesse elle-mme agre
le projet de mariage. Enfin, dit l'auteur, pour rompre le discours, qui
toutefois ne pouvoit me dplaire, mais qui m'embarrassoit pour m'tre
trop avantageux, je m'avisai de dire en souriant: _Ma foi, je perdrois
trop  ce march. Je serois prince, il est vrai, sans principaut; mais
je ne serois plus aussi secrtaire d'tat de Sa Majest trs-chrtienne,
le roi mon matre. Et savez-vous, belle et gnreuse infante, que ma
charge vaut mieux que toute la Courlande, en y joignant la Samogitie?_
Et je crois que cela toit vrai  la lettre, puisqu'en ce temps j'aurois
pu en avoir deux millions quatre cent mille livres de M. Fouquet. Les
Mmoires, d'o ce passage est extrait sont autographes.

[527c] Il faudrait lire, je crois, Villesavin.

[527d] Cit par M. Pierre Clment, _Hist. de Colbert_, p. 30.

[528] Loret a mis en note: _M. Fouquet, surintendant des finances et
procureur gnral au parlement_.

[529] _Mmoires de Gourville_, dit. Michaud et Poujoulat, p. 588.

[530] _Mmoires de Gourville_, p. 524 et suiv., dit. Michaud et
Poujoulat.

[530a] Voy. plus haut, p. 330.

[530b] _Mmoires de Gourville_, p. 524.

[531] _Mmoires de Bussy-Rabutin_, dit. Charpentier, t. II, p. 86-87.

[532] _Mmoires de mademoiselle de Montpensier_, d. Charpentier, t. II,
p. 163.

[533] Voy. plus haut, p. 252-253.

[534] _Mmoires de mademoiselle de Montpensier_, t. III, p. 19.

[535] _Ibid._, p. 86.

[536] _Mmoires de mademoiselle de Montpensier_, t. III, p. 87.

[537] _Ibidem._

[538] _Ibid._, p. 88-91.

[539] _Mmoires de mademoiselle de Montpensier_. p. 91.

[540] _Mmoires de mademoiselle de Montpensier_, t. III, p. 357.

[541] _Ibid._, p. 358.

[542] Jeanne-Franoise du Plessis-Liancourt fut marie  Franois de la
Rochefoucauld, le 13 novembre 1659.

[543] _Mmoires de mademoiselle de Montpensier_, ibid., p. 365.

[544] _Mmoires de mademoiselle de Montpensier_, t. III, p. 265.

[544a] Dfenses, t. III. p. 327.

[545] _Dfenses_, p. 331.

[546] _Ibid._, t. III. p. 338.

[547] _Dfenses_ 1. III. p. 200.--M. P. Clment a publi de nouveau le
texte de ce billet dans son _Hist. de Colbert_, p. 30.

[548] _Dfenses_, _Ibid._, p. 314 et 315.

[549] P. 364-367.

[550] _Dfenses_, _ibid._, p. 315-316.

[551] _Dfenses_, t. III, p. 343.

[552] _Ibid._, p. 347.

[553] Voy. p. 373-374.

[554] Ces lettres autographes sont conserves  la Bibl. imp. dans les
papiers de Fouquet. F. Baluze.

[555] _Dfenses_, _ibid._, p. 357.

[556] _Dfenses_, t. III, p. 358.

[557] _Ibid._, p. 354.

[558] Les lettres de mademoiselle de Treseson sont conserves  la
Bibliothque impriale. L'interprtation prsente des difficults qui
tiennent  un systme alors fort usit pour dguiser les noms des
personnages et des villes; Fouquet s'appelle _M. le Baron_; mademoiselle
de Treseson, _mademoiselle de Bel-Air_; madame du Plessis-Bellire,
_madame du Ryer_; le roi Louis XIV, _M. le Prsident_; la duchesse de
Savoie, _madame Aubert_; le cardinal Mazarin, _M. le Conseiller_; le duc
de Savoie, _M. Duclos_; sa soeur Marguerite, _mademoiselle le Roy_, etc.
J'ai fait disparatre ces pseudonymes dans les lettres que je publie;
ils ne serviraient qu' drouter et fatiguer le lecteur.

[559] dit. Charpentier, t. III. p. 306.

[560] C'est ce qu'en dit mademoiselle de Montpensier: Je lui trouvai de
l'esprit plus que de la beaut. (_Ibid._, p. 317.)

[561] Elle montra  la reine une de ses filles, nomme Treseson, qui
est Franoise, de la province de Bretagne, dont M. de Savoie toit
amoureux. (_Ibid._, p. 311.)

[562] Marguerite de Savoie devant (on le supposait du moins) devenir
reine de France, mademoiselle de Treseson l'aurait accompagne en
France, comme fille d'honneur.

[563] Il s'agit du voyage de Lyon, o les cours de France et de Savoie
devaient se rencontrer

[564] Mademoiselle de Montpensier attribue les mmes pressentiments 
Marguerite de Savoie: L'on disoit que Madame Royale avoit fait ce
voyage contre l'avis de sa fille, qui la pria,  Chambry, de la
laisser, et de ne l'exposer point  un refus. (_Mmoires. ibid._, p.
318.)

[565] Mademoiselle de Montpensier parle aussi des prsents que la
duchesse de Savoie avait faits  mademoiselle de Treseson: Elle
(mademoiselle de Treseson) me conta que Madame Royale lui avait donn
des perles, des pendants d'oreilles qu'elle avoit, assez raisonnables.
(_Ibid._, p 317.)

[566] Vieille tournure, pour _si je ne m'imaginais que_...

[567] _Mmoires, ibid._, p. 313 et suiv.

[568] _Mmoires, ibid._, p. 307.

[569] _Ibid._, p. 313.

[570] Christine de France, duchesse douairire de Savoie.

[571] Le mariage de Louis XIV avec l'infante Marie-Thrse, fille de
Philippe IV.

[572] _Mmoires, ibid._, p. 323.

[573] On sait quelle tait au dix-septime sicle la force des mots
_ennui_ et _ennuyeuse_.

[574] Franoise de France, fille de Gaston d'Orlans et de Marguerite de
Lorraine, fut en effet marie, le 4 mais 1663, avec le duc de Savoie
Charles-Emmanuel.

[575] Mademoiselle dit dans ses _Mmoires_ (_ibid._, p. 366) que
mademoiselle de Treseson fut la principale cause du mariage de sa soeur
avec le duc de Savoie. Elle parle avec un ressentiment assez visible de
la jeune Bretonne, qu'elle traite de _matresse de M. de Savoie_.

[576] La paix des Pyrnes se ngociait  cette poque, et fut signe le
7 novembre 1659.

[577] _Mmoires de mademoiselle de Montpensier_, _ibid._, III, 566.

[578] _Ibid._, p. 452.

[579] Ces vers n'ont t imprims qu'en tte de la tragdie d'_OEdipe_,
publie en 1659; mais ils paraissent antrieurs. Le pote demande au
surintendant de lui dsigner les noms qu'il veut immortaliser, et ce fut
alors que Fouquet lui proposa trois sujets de tragdie.

[580] On voit galement, par un passage des posies de la Fontaine, que
nous citerons au chapitre suivant, que c'tait dans la bibliothque de
Saint-Mand qu'il attendait une audience de Fouquet, et que cette
bibliothque tait remplie de curiosits runies  grands frais de
toutes les parties du monde.

[581] L'OEdipe de Corneille eut, en effet, un succs qui ne s'est pas
soutenu. Voici ce qu'en dit Loret dans sa lettre du 25 janvier 1659:

Monsieur de Corneille l'ain
Depuis peu de temps a donn
A ceux de l'htel de Bourgogne
Son dernier ouvrage, ou besogne.
Ouvrage grand et signal,
Qui l'Oedipe est intitul;
Ouvrage, dis-je, dramatique,
Mais si tendre et si pathtique.
Que, sans se sentir mouvoir,
On ne peut l'entendre ou le voir.
Jamais pice de cette sorte
N'eut l'locution si forte:
Jamais, dit-on, dans l'univers,
On n'entendit de si beaux vers.

Je n'y fus point, mais on m'a dit
Qu'incessamment on entendit
Exalter cette tragdie,
Si merveilleuse et si hardie,
Et que les gens d'entendement
Lui donnoient, par un jugement
Fort sincre et fort quitable,
Le beau titre d'inimitable.


[582] Corneille rpte les mmes choses, presque dans les mmes termes,
dans son _Examen d'OEdipe._

[583] _Sertorius_ parut en 1662 et _Othon_ en 1664. Il est curieux de
voir  quel point la haine altra dans la suite les actes les plus
honorables de Fouquet et chercha  s'en faire des armes contre lui.
L'abb d'Aubignac accuse le surintendant d'avoir prodigu les trsors de
l'tat pour ramener Corneille aux jeux de la scne, et celui-ci de
n'avoir rpondu  de si folles prodigalits que par un ouvrage compos
uniquement pour diminuer les tendresses et le respect que nous devons 
nos rois.

[584] Fontenelle indique dans la _Vie de Corneille_ deux des sujets
proposs par le surintendant (_OEdipe_ et _Camma_); mais il ne cite pas
le troisime.

[585] Je dois les indications sur les relations de Thomas Corneille avec
Fouquet  un de mes amis, M. Delzons, professeur de l'Universit, qui
joint  un got dlicat une connaissance approfondie de la posie du
dix-septime sicle.

[586] Voy. _l'tude sur Pellisson_, par M. Marcou, 1 vol. in-8 (Paris.
1859, chez Didier et Durand).

[587] Voy. sur ces personnes les _Historiettes de Tallemant des Raux_,
et la _Socit fran. au dix-septime sicle_, par M. Cousin, t. II, p.
244 et suiv.

[588] Cette lettre est cite dans la _Socit fran. au dix-septime
sicle_, etc. t. II, p. 475. Elle prouve que ce ne fut pas chez
mademoiselle de Scudry que Pellisson fit la connaissance de madame du
Plessis-Bellire, comme on l'a rpt dans plusieurs ouvrages. C'est
lui, au contraire, qui mne son amie chez la parente du surintendant.

[589] Mademoiselle de Scudry.

[590] Nicolas Fouquet avait alors son htel rue du Temple.

[591] Tallemant, _Historiettes_, 413-414; Marcou, _tude sur Pellisson_,
p. 171 et suiv.

[592] Armand du Plessis, cardinal de Richelieu.

[593] On trouve dans les mss. Conrart, in-f, t. XI. p. 153, un billet
attribu  Fouquet avec cette indication: _Lettre du sieur Fouquet  une
dame, corrige de la main de Pellisson_. Mais ces prtendues lettres de
Fouquet sont pour la plupart apocryphes. Ce billet, que les
contemporains prtendent adress  mademoiselle de la Vallire, n'a rien
de remarquable. En voici le texte d'aprs Conrart: Puisque je fais mon
unique plaisir de vous aimer, vous ne devez pas douter que je ne fasse
toute ma joie de vous satisfaire. J'aurais pourtant souhait que
l'affaire que vous avez dsire ft venue purement de moi; mais je vois
bien qu'il faut qu'il y ait toujours quelque chose qui trouble ma
flicit, et j'avoue, ma chre demoiselle, qu'elle serait trop grande,
si la fortune ne l'accompagnait quelquefois de quelque traverse. Vous
m'avez aujourd'hui caus mille tentations en parlant au roi; mais je me
soucie fort peu de ses affaires, pourvu que les ntres aillent bien.

[594] La carte du _pays de Tendre_, telle que mademoiselle de Scudry
l'a donne dans la _Cllie_, mrite d'tre cite. Elle suffit pour
donner une ide de cette littrature des _prcieuses_: La premire
ville situe au bas de la carte du _pays de Tendre_ est
_Nouvelle-Amiti_. Comme on peut avoir de la tendresse par trois causes
diffrentes, ou par une grande estime, ou par reconnoissance, ou par
inclination, on y a tabli trois villes de Tendre sur trois rivires,
qui portent trois noms, et on a fait aussi trois routes diffrentes pour
y aller, si bien que comme on dit Cumes sur la mer d'Ionie et Cumes sur
la mer Tyrrhne, on dit aussi _Tendre-sur-Inclination,
Tendre-sur-Estime_ et _Tendre-sur-Reconnoissance_. Cependant comme
Cllie a prsuppos que la tendresse qui nat par inclination n'a besoin
de rien autre chose pour tre ce qu'elle est, elle n'a mis nul village
le long de ses rives pour aller de _Nouvelle-Amiti_  _Tendre_. Mais
pour aller  _Tendre-sur-Estime_, il n'en est pas de mme; car Cllie a
ingnieusement mis autant de villages qu'il y a de petites et de grandes
choses qui peuvent contribuer  faire natre par estime cette tendresse
dont elle entend parler. En effet, vous voyez que de _Nouvelle-Amiti_
on passe  un lieu qu'on appelle _Grand-Esprit_, parce que c'est ce qui
commence ordinairement l'estime. Ensuite, vous voyez ces agrables
villages de _Jolis-Vers_, de _Billet-Galant_ et de _Billet-Doux_, qui
sont les oprations les plus ordinaires du grand esprit dans le
commencement d'une amiti. Ensuite, pour faire un plus grand progrs
dans cette amiti, vous voyez _Sincrit, Grand-Coeur, Probit,
Gnrosit, Respect, Exactitude et Bont_, qui est tout comme _Tendre_.
Aprs cela il faut retourner  _Nouvelle-Amiti_, pour voir par quelle
route on va de l  _Tendre-sur-Reconnaissance_. Voyez donc, je vous
prie, comment il faut aller de _Nouvelle-Amiti_  _Complaisance_,
ensuite  ce petit village qui se nomme _Soumission_, et qui en touche
un autre fort agrable qui se nomme _Petits-Soins_. De l il faut passer
par _Assiduit_, et  un autre village qui s'appelle _Empressement_,
puis  _Grands-Services_, et pour marquer qu'il y a peu de gens qui en
rendent de tels, ce village est plus petit que les autres. Ensuite il
faut passer  _Sensibilit_. Aprs, il faut, pour arriver  _Tendre_,
passer par _Tendresse_. Ensuite il faut aller  _Obissance_, et pour
arriver enfin o l'on veut aller, il faut passer  _Constante-Amiti_.
Mais comme il n'y a pas de chemin o l'on ne puisse s'garer, Cllie a
fait que si ceux qui vont  _Nouvelle-Amiti_ prenaient un peu plus 
droite ou un peu plus  gauche, ils s'gareroient aussi. Car, si au
partir de _Grand-Esprit_ on alloit  _Ngligence_, qu'ensuite,
continuant cet garement, on allt  _Ingalit_, de l  _Tideur_, 
_lgret_ et  _Oubli_, au lieu de se trouver  _Tendre-sur-Estime_, on
se trouveroit au lac d'_Indiffrence_, qui, par ses eaux tranquilles,
reprsente sans doute fort juste la chose dont il porte le nom en cet
endroit. De l'autre ct, si, au partir de _Nouvelle-Amiti_, on prenoit
un peu trop  gauche, et qu'on allt  _Indiscrtion_,  _Perfidie_, 
_Orgueil_,  _Mdisance_ ou  _Mchancet_, au lieu de se trouver 
_Tendre-sur-Reconnoissance_, on se trouveroit  la _Mer-d'Inimiti_, o
tous les vaisseaux font naufrage. La rivire d'_Inclination_ se jette
dans une mer qu'on appelle la _mer Dangereuse_, et ensuite au del de
cette mer, c'est ce que nous appelons _terres inconnues_, parce qu'en
effet nous ne savons point ce qu'il y a. _Cllie_, (dit. de 1660, in-8
t. I, p. 399 et suiv.)

[595] Mss. de la Bibl. imp., F. Baluze. Ces lettres ont t publies,
mais incompltement, par M. Marcou, dans son _tude sur Pellisson_.

[596] Cette lettre est probablement des premiers jours de septembre
1661.

[597] Il est question dans les _Mmoires de Huet_ d'un Jacques
Graindorge de Prmont, qui se faisait remarquer par ses tudes sur les
antiquits romaines et la numismatique. Je ne sais si c'est celui dont
parle mademoiselle de Scudry.

[598] Le comte Tott ou du Tot tait ambassadeur de Sude en France. Il
tait arriv  Fontainebleau au mois de juillet. Loret en parle ainsi
dans sa _Gazette_ ou _Muse historique_, du 31 juillet 1661:

Le grand comte Tot, qui ne cde
A pas un des grands de Sude
En ce que doit avoir d'honneur
Tout brave et gnreux seigneur,
C'est--dire en esprit, courage.
Grce, politesse et lignage.
Lundi dernier, jour assez beau,
Arriva dans Fontainebleau,
Suivi d'une nombreuse presse
De gens de cour et de noblesse,
Desquels tous il fut escort
Par ordre de Sa Majest.


[599] Marie-lonore de Rohan, abbesse de la Sainte-Trinit de Caen.
Elle figure parmi les _prcieuses_ de cette poque. Voyez son portrait
peint par elle-mme dans la galerie des _Portraits de Mademoiselle_.

[600] Il est question d'une demoiselle Boquet et de sa soeur dans le
_Dictionnaire des Prcieuses_ de Somaize: Blise (mademoiselle Boquet
et sa soeur sont deux prcieuses ges qui jouent fort bien du luth, et
qui ont une grande habitude  toucher les instruments. Elles logent
aussi au quartier de l'olie au Marais), qui est le lieu o les
prcieuses font le plus de bruit.

[601] Il m'est impossible de dterminer avec prcision la position de
cette maison de campagne. Elle parait avoir t situe sur les bords de
la Seine et  peu de distance de Fontainebleau.

[602] Il s'agit ici de mademoiselle de la Motte d'Argencourt, qui venait
d'tre expulse de la cour. Voy. les _Mmoires de madame de Motteville_,
 l'anne 1661, ainsi que les _Mmoires de la Fare_ et ceux du jeune
Brienne. On a souvent confondu cette fille d'honneur de la reine avec
mademoiselle de la Mothe-Houdancourt, qui fut un instant recherche par
Louis XIV.

[603] Femme d'un des commis du surintendant.

[604] On trouve dans les papiers de Conrart  la bibliothque de
l'Arsenal (t. XI, in-f, p. 187) un portrait de M. Mringat ou Mrignat,
crit par lui-mme.

[605] Nicolas de Nicola fut premier prsident de la chambre des
comptes, de mars 1656  fvrier 1686.

[606] Philippe de France, frre de Louis XIV.

[607] Henriette de Coligni, comtesse de la Suze, ne en 1618, morte en
1671. Mademoiselle de Scudry en a fait un loge pompeux dans la
_Cllie_. Hsiode, endormi sur le Parnasse, voit en songe les Muses, et
Calliope lui montre les potes qui natront dans la suite des ges. A
l'occasion d'Henriette de Coligni, la Muse s'exprime ainsi: Regarde
cette femme qui t'apparot: elle a, comme tu vois, la taille de Pallas
et sa beaut, et je ne sais quoi de doux, de languissant et de
passionn, qui ressemble assez  cet air charmant que les peintres
donnent  Vnus. Cette illustre personne sera d'une si grande naissance,
qu'elle ne verra presque que les maisons royales au-dessus de la sienne.
Sache qu'elle natra encore avec plus d'esprit que de beaut,
quoiqu'elle doive, comme tu vois, possder mille charmes. Elle aura mme
une bont gnreuse qui la rendra digne de toutes les louanges, sans te
parler de tant d'autres admirables qualits que le ciel lui prodiguera.
Apprends seulement qu'elle te fera des lgies si belles, si pleines de
passion, et si prcisment du caractre qu'elles doivent avoir, qu'elle
surpassera tous ceux qui l'auront prcde et tous ceux qui la voudront
suivre. Henriette de Coligni fut marie, en 1643,  Thomas Hamilton,
comte d'Hadington ou Adington, et devint veuve peu de temps aprs. Elle
pousa en secondes noces le comte de la Suze, qui tait calviniste.
Henriette de Coligni, petite-tille de l'amiral de Coligni, tait de la
mme religion; mais, en 1655, elle se fit catholique, afin, disait la
reine Christine, de ne voir son mari ni dans ce monde ni dans l'autre.
Elle demanda, en effet, la rupture de son mariage avec le comte de la
Suze, et l'obtint en 1661. C'est  cet vnement que mademoiselle de
Scudry fait allusion dans la lettre  Pellisson. On a sous le nom de
madame de la Suze, des recueils de vers qui ne justifient pas les loges
des contemporains.

[608] Catherine Belier, femme de chambre de la reine Anne d'Autriche.

[609] Il tait l'amant de mademoiselle de la Motte d'Argencourt, comme
on le voit par les Mmoires du jeune Brienne.

[610] Rmond du Mas tait, comme la Bastide, un des commis de Fouquet.

[611] Paris, 1659.

[612] Cette pice se trouve dans les mss. de Conrart  la Bibl. de
l'Arsenal (t. XI, in-f, p. 151), avec d'autres billets dont nous
examinerons l'authenticit lorsqu'il sera question de la cassette de
Fouquet. La transcription est de l'poque de Conrart, mais c'est une
main plus moderne qui, en haine de madame de Maintenon, a attribu ce
billet  madame Scarron: Je hais le pch, mais je hais encore plus la
pauvret. J'ai reu de vous dix mille ecus; si vous voulez encore en
apporter dix mille dans deux jours, je verrai ce que j'aurai  faire; je
ne vous dfends pas d'esprer. Conrart dit, dans une note, qu'il croit
ce billet crit par madame de la Baulme. Les ennemis mmes de madame de
Maintenon ne lui ont jamais refus une certaine pruderie de style qui
contraste avec le ton de ce billet.

[613] Je regrette de ne pas pouvoir donner le texte des lettres de
madame Scarron d'aprs l'dition que prpare H. Lavalle. Je n'ai  ma
disposition que celle de la Beaumelle.

[614] Cette lettre porte la date du 18 janvier 1660.

[615] Voy. l'_Histoire de la vie et des ouvrages de J. de la Fontaine_,
par M. Walckenaer (1 vol. in-8, Paris, 1854.)

[616] On donnait le titre de _Monseigneur_ au surintendant. Voy. la
_Ddicace_ en tte de l'_OEdipe_ de P. Corneille.

[617] C'tait le nom que l'on donnait alors au trsor public.

[618] Pour assigne. On appelait alors _assignations_ les mandats sur le
trsor.

[619] Me servira de garant, de caution.

[620] Quelle est la personne dsigne sous le nom d'Iris? Il n'est pas
facile de suivre les volages amours de la Fontaine. Il est probable
cependant qu'il s'agit ici de Claudine Colletet, qui se piquait
elle-mme de posie. Voy. l'_Histoire de la vie et des ouvrages de J. de
la Fontaine_, par M. Walckenaer.

[621] Jules Mazarin, qui venait de conclure la paix des Pyrnes.

[622] Ce mot s'employait alors dans le sens de dbat et querelle.

[623] Marie-Thrse d'Autriche, que Louis XIV pousa  Saint-Jean de
Luz, le 9 juin 1660.

[624] Voy. plus haut.

[625] C'est--dire assigne sur un bon fonds. On a vu plus haut que les
surintendants donnaient quelquefois des assignations, ou mandats du
payement, sur des fonds dj puiss.

[626] Il s'agit toujours de la paix des Pyrnes, qui fut suivie du
mariage du roi avec l'infante d'Espagne.

[627] Vieux mot qui signifiait l'abondance et l'imptuosit. On disait
que le sang coulait d'une blessure  _gros randons_.

[628] Je renvoie le lecteur  ces pices qui se trouvent dans toutes les
ditions compltes de la Fontaine.

[629] Ces manuscrits sont conservs  la Bibl. de l'Arsenal. Il y a deux
collections, l'une in-4, l'autre in-f. Il est question ici de la
collection in-f.

[630] Ce rapport autographe se trouve  la Bibl. imp., ms. F.
Gaignires, n 2799, f 302, r.

[631] Manusc. de la Bibl. Mazarine, n 1719, t. III, f 403. recto.

[632] Il s'agit ici des Pays-Bas espagnols, qui correspondent,  peu
prs, au royaume actuel de Belgique.

[633] Voy. les _Ngociations relatives  la succession d'Espagne_, par
M. Mignet t. I, p. 178.

[634] _Histoire de France_, 4e dit., t. XII, p. 252 et suiv.

[635] La correspondance de cet ambassadeur fait partie des manuscrits de
la Bibl. imp.

[636] Ils ont prouv, dit l'auteur du Mmoire, que les Franois ne
peuvent oublier leur nature libre et leur familiarit trop grande dans
la pratique de leurs femmes, et la conversation qu'on ne leur peut ter,
point si sensible aux rgnicoles et  toute l'Italie, que la moindre
chose en cela les offense en honneur et la rputation.

[637] L'intention de tenir le trait secret tait si formelle, qu'il
tait recommand  l'intendant de l'arme, auquel on remit le document
chiffr, de le dchiffrer lui-mme sans la participation de qui que ce
soit.

[638] La princesse de Carignan, femme du prince Thomas de Savoie, tait
soeur du comte Louis de Soissons, tu  la bataille de la Marfe, en
1641.

[639] Bibl. imp., mss. F. Saint-Germain fr., n 709, t. XXXII, f 145.
Autographe. Le conseiller de la Fosse tait un des commissaires chargs
de faire l'inventaire des papiers de Saint-Mand.

[640] Le mariage n'eut lieu qu'en 1657. Voy. p. 357.

[641] Il semble qu'il y a ici erreur. La marquise d'Asserac tait de la
maison de Rieux, et signait PLAGIE DE RIEUX. Voy. p. 364-365.

[642] Abel Servien tait mort au mois de fvrier 1659.

[643] L'inventaire tait fait  Saint-Mand par les conseillers d'tat
de Lauzon et de la Fosse, et le matre des requtes Poncet.

[644] F 85 du mme manuscrit.

[645] C'est--dire avec des corrections en interligne. Ces corrections
ont t mises en note dans notre reproduction du projet.

[646] Fouquet a ajout en interligne dans la rdaction de 1658: _ mon
frre l'Abb, qui s'est engag peut-estre trop lgrement, puisqu'il n'a
pas de titre pour cela, contre M. le Prince_.

[647] Addition de 1658 en interligne: _qui confondent toute la famille
et attendent_, etc.

[648] Fouquet a effac, en 1658, ces mots _en mon frre l'abb_ et y a
substitu _en mes frres_.

[649] Le mot _proches_ a t effac en 1658 et remplac par _amis_.

[650] Fouquet a effac toute cette phrase, depuis: _et que mon frre
l'abb n'y fust pas_, et y a substitu la suivante en 1658: _et que mon
frre l'abb, qui s'est divis dans les derniers temps d'avec moy mal 
propos, n'y fust pas et qu'on le laissent en libert, il foudroit
doubter qu'il eust est gagn contre moy, et il seroit plus  craindre
en cela qu'aucun autre. C'est pourquoi le premier ordre seroit d'en
advertir un chacun, estre sur ses gardes et observer sa conduite_.

[651] Cette phrase a t remplace par la suivante: _Si j'estois donc
prisonnier et que l'on eust la libert de me parler, je donneray les
ordres se l_, etc.

[652] Note ajoute par les commissaires: _Ce la Valle est le valet de
chambre_ qui sert M. Fouquet  Vincennes.

[653] Bruant des Carrires, un des principaux commis de Fouquet.

[654] Le sieur Pecquet, mdecin, est auprs de Fouquet depuis sa
dtention. (_Note des commissaires_.)

[655] Cette phrase, _qu'il m'a dit avoir sur M. de Bellebrune,
gouverneur de Hesdin_, t raye et remplace par celle-ci: _qu'il a sur
le commandant du Havre_.

[656] Cette phrase a t modifie dans la seconde rdaction, depuis
_comme du Fresne_ jusqu' _dans Ham_, et remplace par la suivante:
_dans Bellisle, M. de Brancas, auquel je me confie entirement, auroit
la principale conduite de tout avec madame du Plessis_.

[657] Les derniers mots de la phrase, depuis _tant de sa compagnie_, ont
t supprims.

[658] La seconde rdaction porte en interligne: _Bellisle et Concarnau_,
au lieu de _Ham_ qui a t effac.

[659] Cette phrase, depuis: _et que M. le marquis d'Hocquincourt_, a t
biffe et remplace par celle-ci: _et que M. le mareschal de la
Meilleraye, quoiqu'il m'ait donn parole d'estre dans mes intrests
envers et contre tous en prsence de M. de Brancas et de madame du
Plessis, n'en useroit peut-estre par trop bien, il faudrait advertir
Deslandes de prendre des hommes le plus qu'il pourroit, sans faire
nantmoins rien de mal  propos_. On doit se rappeler que le marquis
d'Hocquincourt avait remplac le marchal, son pre, comme gouverneur de
l'ronne, que le marchal de la Meilleraye tait gouverneur de Bretagne,
et Deslandes, gouverneur de Concarneau. La substitution de Belle-Isle 
Ham a rendu ces changements ncessaires dans la suite du projet.

[660] Ce paragraphe a t compltement supprim.

[661] Il y avait, dans la premire rdaction, _au Croisil_ (auj.
Croisic).

[662] Tombelaine est une petite le situe prs du mont Saint-Michel.
Dans la seconde rdaction, Fouquet a remplac _ Concarnau et
Tombelaine_ par ces mots: _faire accommoder Saint-Michel et Tombelaine_.

[663] Fouquet a remplac ce membre de phrase par le suivant: _Il serait
important que ceux qui commandent dans Saint-Michel et Tombelaine soient
advertis de s'y tenir_.

[664] Dans la seconde rdaction ces mots, _dans l'abbaye du
Pont-aux-Dames_, ont t biffs et remplacs par cette phrase: _qu'elle
allait s'enfermer quelque temps dans la citadelle d'Amiens ou de
Verdun_.

[665] Cette phrase a t ainsi modifie: _n'a pas de luy-mesme toute la
circonspection ncessaire_.

[666] Fouquet a chang ainsi cette phrase: _M. de Brancas, MM. de
Langlade et de Gourville m'ont beaucoup d'obligation_.

[667] Ce mot a t effac dans la seconde rdaction et remplac par
_Bellisle_.

[668] Ici commence la partie du projet crite en 1658, aprs
l'acquisition de Belle-Isle, et o le nom de cette place se trouve dans
le corps mme de l'crit.

[669] On crit ordinairement _Neuchse_.

[670] Fouquet avait ajout: _ou au Havre_; mais il a effac ces mots.

[671] Ce nom a t ajout en interligne.

[672] Louis Fouquet, alors coadjuteur de l'vque d'Agde, tait en mme
temps conseiller du parlement de Paris.

[673] Franois Fouquet, qui n'tait encore en 1658 que coadjuteur de
l'archevque de Narbonne.

[674] Fouquet a remplac _ses cinq_ par _quelques_.

[675] Fouquet a ajout en interligne _et chez M. de Bournonville_.

[676] C'est--dire _de la premire chambre des enqutes_.

[677] La phrase a t copie textuellement. Fouquet veut dire sans doute
que M. Amproux connait bien les usages du parlement et y peut servir
pour toutes choses.

[678] Les protestants.

[679] F 94 du mme volume.

[680] Papiers de Fouquet, Bibl. imp., F. Baluze, t. II, p. 249. Au dos:
_Monsieur le Procureur gnral_.

[681] _OEuvres de la Fontaine_, dit. Walckenaer, t. VI, p. 350 et suiv.
Paris. Lefvre, 1828.

[682] L'ordonnance qui nomme Nicolas Fouquet seul surintendant des
finances se trouve dans le journal de Foucault, dj cit, t. VIII.

[683] Probablement _preuve de capacit_. On dit encore _faire ses
preuves_.

[684] Cette maison, situe rue Saint-Antoine, est aujourd'hui le lyce
Charlemagne.

[685] L'archevque de Rouen tait,  cette poque, Harlay de Chanvalon,
qui devint, dans la suite, archevque de Paris.

[686] Prince de Conti, frre du prince de Cond.

[687] Gouverneur de Narbonne.

[688] Barthlmy Hervart, ou d'Hervart, tait un des plus riches
financiers de cette poque. Il avait obtenu la faveur de Mazarin en lui
avanant des sommes considrables pendant la Fronde.

[689] Archives des affaires trangres, FRANCE, t. CLXVII, pice 172.

[690] Je n'ai sous les yeux que l'dition dfectueuse donne par la
Beaumelle (Amsterdam, 1756, in-12), t. I, p. 25.

[691] Frre de Louis XIV, qui porta plus tard le titre de duc d'Orlans.

[692] _Mmoires de Gourville_, dit. Michaud et Poujoulat, p. 525.

[693] Ces avis (il s'agit de lettres et avis adresss  Fouquet), et
entre autres un de 1659, contiennent tout le dessein du sieur Colbert,
en la manire qu'il s'est excut depuis et s'excute encore  prsent.
C'est une pice principale, que j'ai montre  plusieurs personnes, qui
porte tout le dtail du complot, et particulirement que Colbert faisoit
de grandes instances auprs de Son minence pour m'ter mon emploi et
faire rsoudre une chambre de justice, dont il seroit le matre.
(Dfenses, t. II, p. 26.)

[694] Mazarin s'tait rendu dans cette ville pour ngocier avec don
Louis de Haro.

[695] _Mmoires de Gourville_, dit. Michaud et Poujoulat, p. 525-526.

[696] _Ibid._ p. 526.

[697] Voy. la lettre de Bartet au chapitre suivant.

[698] Gourville ne parle pas de ce voyage de Fouquet 
Saint-Jean-de-Luz; mais la lettre du cardinal  Colbert, en date du 20
octobre 1659, ne laisse aucun doute sur ce point. On sait d'ailleurs,
par les lettres de Mazarin au roi et  la reine, en date du 20 octobre
1659, que Fouquet resta trois jours avec Mazarin  Saint-Jean-de-Luz, du
17 au 20 octobre, et repartit ensuite pour Bordeaux, o il rejoignit la
cour et l'accompagna  Toulouse.

[699] Cette lettre de Mazarin  Colbert a t publie, sans date, dans
les _Documents historiques tirs de la Bibliothque impriale_
(Collection des _Documents indits_), t. II, p. 501 et suivantes. La
date de cette lettre est dtermine par la rponse de Colbert. M. Pierre
Clment a rimprim ces deux lettres dans son _Histoire de Colbert_.

[700] Ce voyage, dont il a t question au t. I, p. 7, fut entrepris par
le cardinal aprs l'arrestation des princes. Fouquet l'accompagnait en
qualit de matre des requtes.

[701] Colbert veut parler du rglement du 21 dcembre 1654, dont il a
t question plus haut. Voy. t. I, p. 269-270.

[702] Voy. t. I, p. 386.

[703] Il est souvent question de ce personnage dans les _Dfenses de
Fouquet_. C'tait un des confidents du surintendant, qui en parle avec
beaucoup d'estime: Ceux  qui le nom, le mrite, la vertu et la
fidlit de M. Chanut ont est connues [auront peine  croire] que cet
homme, d'une probit rare et incomparable, ait est choisi pour estre le
confident d'une rvolte. _Dfenses_, t. III. p. 353.

[704] Denis Talon, dont il s'agit ici, avait succd  son pre Omer
Talon dans la charge d'avocat gnral au parlement de Paris.

[705] Les _Mmoires de Gourville_ prouvent que Colbert avait devin
juste.

[706] Voy. dans les _Mmoires de Conrart_ l'article intitul BARTET,
_secrtaire du cabinet_.

[707] On connat la plaisanterie de Gaston d'Orlans qui, parlant des
Fouquet, Bartet, Brachet, Milet, etc., qui taient dvous  Mazarin,
disait: _Omnia nomina in_ ET _sunt Mazarinei generis_.

[708] Voy. t. I, p. 390-391, la conduite de l'abb Fouquet.

[709] Les canons taient des ornements de toile ronds, fort larges,
souvent orns de dentelles, qu'on attachait au-dessous du genou et qui
tombaient jusqu' la moiti de la jambe. Molire s'est moqu

De ces larges canons, o comme en des entraves
On met tous les matins ses deux jambes esclaves.


[710] Noeuds de ruban qui servaient  orner les vtements.

[711] _Mmoires de Conrart_, article BARTET.

[712] T. VI, p. 120 dit. Hachette, in-8.

[713] Ce conseiller du Parlement de Pau, que Bartet accusa d'abord de
l'attentat commis contre sa personne, se nommait Casaux. Voy. _Mmoires
de Conrart_, article BARTET.

[714] M. de Nouveau tait directeur des postes.

[715] _Mmoires de Conrart_, article BARTET.

[716] Lettre du 19 juillet 1655.

[717] Baigneur clbre de cette poque, chez lequel on trouvait tous les
raffinements du luxe.

[718] _Mmoires_ (dit Hachette, in-8), t. VI, p. 121.

[719] Bartet ne quitta la cour qu'aprs la disgrce de Fouquet. Il se
retira alors  Neufville, prs de Lyon, dans un domaine de la famille de
Villeroy. Il y vcut jusqu' un ge trs-avanc (cent cinq ans) Bartet
mourut en 1707.

[720] On sait que Mazarin ngociait le mariage de Louis XIV avec
l'infante Marie-Thrse, en mme temps que la paix des Pyrnes.

[721] Bartet fait allusion  la passion que le roi avait prouve pour
Marie Mancini et dont le cardinal ne le croyait pas bien guri.

[722] Il s'agit du commerce pistolaire entre Louis XIV et Marie Mancini
relgue  Brouage.

[723] Ces deux mots espagnols furent franciss et formrent le mot
_mdianoche_, trs-usit au dix-septime sicle pour indiquer un repas
fait  minuit, en gras, lorsqu'on passait d'un jour maigre  un jour
gras, Madame de Svign en parle souvent dans ses lettres: Le soir, le
roi alla  Liancourt, o il avait command _mdianoche_. (Lettre du 26
avril 1671.) Voy. aussi lettres du 26 aot 1671, du 6 avril 1672, etc.

[724] Il y a ici un _lapsus_, il faudrait huit mille pour faire le
chiffre de dix mille indiqu par Bartet.

[725] Ce passage dtermine l'poque o Fouquet vint  Bordeaux; ce fut
vers la fin de septembre ou au commencement d'octobre 1659.

[726] On a vu, dans une lettre prcdente, que Langlade tait, comme
Bartet, secrtaire du cabinet.

[727] Les Mmoires du dix-septime sicle attestent que tel n'tait pas
le caractre habituel de Vardes; c'tait, au contraire, un des seigneurs
les plus brillants et les plus vaniteux de la cour.

[728] Marie-Anne Mancini, dernire nice du cardinal Mazarin. Elle
pousa dans la suite le duc de Bouillon.

[729] Ce chteau fort tait situ prs de Charleville.

[730] Le marchal de Gramont tait charg de faire la demande officielle
de la main de l'infante Marie-Thrse.

[731] On sait que Louis de Bourbon, prince de Cond, rentra en grce par
suite de la paix des Pyrnes.

[732] Premier chirurgien du roi.

[733] Le Tellier et Lomnie de Brienne.

[734] Remords de conscience.

[735] Catherine Belier, premire femme de chambre de la reine.

[736] Louis Fouquet, frre du surintendant. Il tait aumnier du roi.

[737] Madame de Laubardemont tait galement femme de chambre de la
reine. Loret en parle dans sa lettre du 10 avril 1660:

...La sage Laubardemont,
Femme de chambre de la reine,
Mourut la seconde semaine
Du mois de mars dernier pass.


[738] Il s'agit des _tats de Languedoc_, dont l'ouverture avait eu lieu
le 1er octobre Voy. le chapitre suivant.

[739] _Muse historique_, lettre du 18 octobre 1659.

[740] Loret a ajout en note: _Messire Franois Fouquet, frre an de
monseigneur le surintendant_.

[741] Voy. plus haut, p. 28 et 32.

[742] Ci-dessus, p. 13.

[743] _Mmoires de Gourville_, ibid., p. 526. Si l'on s'en rapporte aux
lettres de Gui-Patin, il semble que le surintendant tait revenu  Paris
aprs l'entrevue de Saint-Jean-de-Luz et qu'il fut de nouveau appel 
la cour. On lit, en effet, dans une lettre du 2 dcembre 1659: M.
Fouquet, surintendant des finances, a t appel  la cour pour quelque
chose que M. Hervart avoit dit contre lui, et et t en danger de
perdre la surintendance, s'il n'et par le coup, et, dit-on, en donnant
cinquante mille cus au cardinal comme un prsent de bagatelle; il
revient bien rtabli. Les derniers mots peuvent faire supposer qu'il
s'agit d'un voyage dj ancien, comme celui que Fouquet avait fait au
mois d'octobre. D'ailleurs la chronologie des lettres de Gui-Patin est
loin d'tre tablie d'une manire satisfaisante.

[744] _Mmoires de Gourville_, ibid., p. 526.

[745] M. de Brancas, dit Gourville, toit assez de mes amis, parce que
de temps en temps je lui donnois de l'argent de la part de M. Fouquet,
et  bien d'autres aussi.

[746] _Mmoires de Gourville_, ibid., p. 527.

[747] T. III, p. 291.

[748] _Mmoires de Gourville_, p. 527.

[749] _Ibid._, p. 528.

[750] Cette pice, intitule _Ode anacrontique_, est adress  _Madame
la surintendante sur ce qu'elle est accouche avant terme, dans le
carrosse, en revenant de Toulouse_. Elle porte la date de 1658; mais
c'est par erreur: il faut lire 1659. Voy. au chapitre suivant la lettre
de Bartet.

[751] Vieux mot pour _rappeler_.

[752] Voy. ci-dessus, p. 8.

[753] Mss. de Conrart  la bibliothque de l'Arsenal, in-f, t. XI, p.
159 et suiv. Conrart a ajout la note suivante: Cette lettre a est
copie par moy sur l'original, escrit de la main de Bartet, qui estoit
alors fort bien  la cour,  M. Foucquet, surintendant des finances,
entre les papiers duquel elle fut trouve, aprs qu'il eust est arrest
 Nantes, avec plus de quatre-vingts autres [lettres] de mesme force et
de mesme style. Il y avoit au-dessus de celle-cy, en gros caractres,
POUR L'AVENIR, qui est le nom de M. Foucquet dans le chiffre qu'ils
avoient ensemble.

[754] Il y a _novembre_ dans le texte; mais c'est une erreur du copiste.
Mazarin n'tait arriv  Toulouse que le 22 novembre, et le surintendant
n'avait quitt cette ville que dans le courant de dcembre.

[755] Un des commis de Fouquet.

[756] Valet de chambre du roi.

[757] Ces mots dsignent la reine et Mazarin.

[758] La cour en quittant Toulouse se rendit en Provence.

[759] Zongo Ondedei, vque de Frjus. Il tait, comme on l'a dj dit,
parent et confident de Mazarin.

[760] Il n'est pas facile de deviner quelles sont les personnes caches
sous ces noms; cependant on peut conjecturer, sans trop
d'invraisemblance, qu'ils dsignent MM. de Brancas et de Grave, qui
recevaient l'un et l'autre une pension de Fouquet. Il a dj t
question de Brancas, qui devint plus tard chevalier d'honneur de la
reine mre. De Grave tait charg de distribuer les sommes alloues par
le surintendant aux personnes de la famille royale.

[761] C'est--dire, connaissaient ces faits mieux que moi.

[762] C'est--dire, j'en ai, en partie, instruit les deux autres.

[763] D. Louis de Haro, qui avait ngoci avec Mazarin la paix des
Pyrnes.

[764] La dispense ncessaire pour le mariage de l'infante avec Louis
XIV.

[765] Ce voyage de Bartet  Rome parut un vnement assez important pour
que Loret s'en occupt  plusieurs reprises. Il annonce le voyage dans
sa lettre du 24 janvier 1660:

Bartet, qu'on sait tre habile homme,
Est all de Tuloze  Rome
De la part de Sa Majest,
Pour avoir de Sa Saintet,
Par la raison de parentage,
Dispense pour le mariage, etc.

La lettre du 13 mars parle de son retour:

J'appris l'autre jour, en passant,
Que Bartet, esprit agissant,
Un peu Gascon, mais honnte homme,
Est enfin revenu de Rome, etc.

La mme lettre nous apprend que Bartet a t charg de porter la
dispense  Madrid. La lettre du 24 avril parle d'un don de pierreries de
la valeur de quatre mille cus, dont le roi d'Espagne a gratifi Bartet.

[766] _Muse historique_, lettre du 5 janvier 1660.

[767] Voy. t. I, p. 423.

[768] Voy. les _Mmoires_ de mademoiselle de Montpensier, qui accompagna
la cour dans une partie du voyage (t. III, p. 589 et suiv.).

[769] _Ibid._, p. 404.

[770] _Mmoires de Gourville_, dit. cite, p. 528-520.

[771] Lettre du 8 mai 1660.

[772] M. Fouquet, premier cuyer de la grande curie du roi. (Note de
Loret.)

[773] Lettre du 24 juillet 1660.

[774] On peut comparer une lettre de madame Scarron  madame de
Villarceaux en date du 27 aot 1661.

[775] Le chef des conseils du roi tait le chancelier de France. Pierre
Sguier tait alors investi de cette dignit. Madame Scarron dit aussi
en parlant de Sguier: Ensuite parut M. le chancelier en robe et
manteau de brocart d'or.

[776] Parlement, chambre des comptes et cour des aides. Il y avait
encore une cour souveraine, le grand conseil, qu'il ne faut pas
confondre avec le conseil du roi. Madame Scarron n'admire pas le
parlement: Les prsidents  mortier toient assez ridicules avec leurs
mortiers sur la tte, qui, de loin, paroissoient de ces boites plates de
confitures.

[777] Le prvt des marchands tait  cette poque Alexandre de Sve,
seigneur de Chtignonville.

[778] Madame Scarron parle aussi des mulets de Son minence: La maison
de M. le cardinal Mazarin ne fut pas ce qu'il y eut de plus laid; elle
commena par soixante-douze mulets de bagage; les vingt-quatre premiers
avoient des couvertures assez simples, plus fines, plus clatantes que
les plus belles tapisseries que vous ayez jamais vues, et les derniers
en avoient de velours rouge en broderie d'or et d'argent avec des mors
d'argent et des sonnettes, tout cela d'une magnificence sur laquelle on
se rcria beaucoup. Et plus loin: J'oubliois, dans la maison de M. le
cardinal, vingt-quatre chevaux de main, couverts de housses si belles,
et si beaux eux-mmes, que je n'en pouvois ter les yeux.

[779] Vieux mot qui a le mme sens que _se pavanant, faisant la roue
comme un paon_.

[780] Madame Scarron parle aussi de quelques-uns des seigneurs de la
cour et particulirement du comte de Guiche, fils du marchal de
Gramont: Le comte de Guiche marchoit seul, fort par de pierreries qui
clatoient au soleil admirablement, entour de force belles livres et
suivi de quelques officiers des gardes. Il alla sous le balcon, comme
vous pouvez penser (il s'agit du balcon de l'abb d'Aumont, o tait
Henriette d'Angleterre). Je crois qu'il plut assez; car il toit en
plein de verd et de blanc qui russit fort bien.

[781] ...Le roi, dit madame Scarron, saluoit tout le monde avec une
grce et une majest surprenantes, La partie de la lettre de madame
Scarron renfermant la description du roi et de la reine n'a pas t
publie dans l'dition de la Beaumelle. L'diteur dit qu'il y a une
lacune de quatre pages dans le manuscrit.

[782] _Mmoires_ (dit. Michaud et Poujoulat), p. 526.

[783] Ce qui fait dix-sept mille livres de monnaie du temps; plus de
quarante mille francs de monnaie actuelle.

[784] On a altr son nom dans les _Mmoires de Gourville_, o elle est
appele _madame de Launay-Granc_. Franoise Godet des Marais tait
veuve de Launay-Grav depuis 1655. Elle se remaria dans la suite 
Antoine de Brouilly, marquis de Piennes. Le _Dictionnaire des
prcieuses_ la mentionne sous le nom de _Ligdaride_.

[785] Cet htel devint plus tard l'htel de Bouillon. On y remarquait un
tableau de le Brun reprsentant Apollon sur le Parnasse.

[786] _Mmoires de Gourville_, ibid., p. 539.

[787] Ces lettres sont autographes et font partie des papiers de Fouquet
conservs  la Bibl. imp., mss. F. Baluze.

[788] Bruant des Carrires tait un des commis de Fouquet.

[789] Bullion de Bonnelle tait chancelier de la reine, charge que
Fouquet voulait acheter.

[790] La rponse autographe de de Lyonne est conserve dans les papiers
de Fouquet, mss. de la Bibl. imp., F. Baluze.

[791] Papiers de Fouquet, Bibl. imp., mss. F. Baluze. t. II, p. 241.

[792] On donnait le nom de _direction_ au conseil des finances.

[793] Rose et Roussereau taient les secrtaires de Mazarin.

[794] Ce passage n'est pas sans intrt pour l'histoire des moeurs de
cette poque. Il montre que le premier prsident Guillaume de Lamoignon
n'tait pas rest tranger aux prts et autres affaires de finances.

[795] Papiers de Fouquet. F. Baluze. t. I, p. 199.

[796] T. I, p. 360 et suiv., et p. 488 et suiv.

[797] _Mmoires de Gourville_, ibid., p. 531.

[798] Lettre du 17 aot 1660.

[799] Voy. encore sur ces bruits la lettre du 29 dcembre 1660.
Gui-Patin, qui rpte un peu au hasard les on-dit, met dans cette lettre
l'abb Fouquet au lieu du surintendant.

[800] Voy. entre autres la lettre du 10 octobre 1660.

[801] F. Baluze, t. II, p. 113.

[802] Il s'agit du prsident Viole, qui avait t un des partisans les
plus ardents des princes.

[803] L'htel de Longueville tait situ rue Saint-Thomas-du-Louvre.

[804] On peut consulter sur ces affaires la correspondance de Colbert de
Croissy avec le cardinal Mazarin et avec son frre, J.B. Colbert.
Colbert de Croissy, qui devint plus tard ministre des affaires
trangres, avait t envoy  Rome par Mazarin. Il y sjourna pendant
les mois de novembre et dcembre 1660, janvier et fvrier 1661. Sa
correspondance originale est conserve  la Bibl. imp. dans le f.
Baluze.

[805] _Mmoires de Louis-Henri de Lomnie, comte de Brienne_, (dit. de
1828), t. II, p. 112.

[806] Voy. l'_Histoire du palais Mazarin_, par M. le comte Lon de
Laborde.

[807] _Mmoires_, ibid., p. 114-115.

[808] _Mmoires_, ibid., p. 121-125.

[809] Le fait est rapport par l'abb de Choisy, qui ne donne pas de
date; mais Gui-Patin, dans une lettre du 28 janvier 1661, dit que cette
querelle avait eu lieu quatre jours auparavant. Ce qui place la scne au
24 janvier.

[810] Lettre autographe de Lyonne  Fouquet conserve dans les papiers
de Mazarin  la Bibl. imp., F. Baluze. t. I, p. 174. Les lettres de
Lyonne ne sont pas signes, mais l'criture est facile  reconnatre.

[811] Il s'agit probablement du marchal de Turenne.

[812] Papiers de Fouquet, F. Baluze, t. II, p. 178.

[813] _Ibid._, p. 180.

[814] Marie-Anne Mancini, nice de Mazarin, qui pousa dans la suite le
duc de Bouillon.

[815] On trouvera plus loin la lettre mme qui contient cette
dclaration.

[816] _Mmoires de l'abb de Choisy_, p. 579, dit. cit.

[817] Lettre de Gui-Patin du 25 fvrier 1661.

[818] _Mmoires du jeune Brienne_, t. II, p. 152.

[819] _Mmoires de Louis-Henri de Lomnie, comte de Brienne_. t. II. p.
155 et suiv.

[820] Le chancelier scellait tous les arrts et titres dans une
assemble compose de matres des requtes et de rfrendaires, o la
lgalit de chaque pice tait vrifie avant qu'on y appost le sceau
de l'tat.

[821] _Mmoires du jeune Brienne_, ibid., p. 157.

[822] La constance ne consiste pas  faire toujours les mmes choses,
dit Louis XIV dans ses _Mmoires_ dit. Dreyss, t. II, p. 109, mais 
faire toujours les choses qui tendent  la mme fin.

[823] Saint-Simon, qu'on ne souponnera pas de partialit envers Louis
XIV, s'accorde sur ce point avec tous les crivains de l'poque.
Mademoiselle de Scudry disait du roi que, mme en jouant au billard, il
avait l'air du matre du monde.

[824] _Mmoires_, t. II, p. 103-104, mme dit.

[825] _Ibid._, t. II, p. 6.

[826] _Mmoires_, t. II. p. 428.

[827] _Mmoires de Louis XIV_, mme dit., t. II, p. 388.

[828] _Ibid._, p. 388-389.

[829] Voy. entre autres les _Mmoires de l'abb de Choisy_.

[830] Voy. plus haut, p. 67 et suiv. Compar. les _Mmoires de
Gourville_, p. 535, dit. Michaud et Poujoulat.

[831] _Mmoires de Choisy_, p. 575, (dit. Michaud et Poujoulat).

[832] _Mmoires de Choisy_, p. 581.

[833] _Ibid._ Choisy raconte qu'il a su ces dtails de Pellisson.

[834] L'abb de Choisy compte  cette poque Delorme parmi les commis de
Fouquet. C'est une erreur. Nous avons vu (t. I. p. 586) que ds 1657
Fouquet l'avait chass.

[835] Voy. t. I, p. 370.

[836] _Mmoires de l'abb de Choisy_, ibid.

[837] Ci-dessus, p. 32 et 34.

[838] On trouve dans les lettres indites de Bartet la preuve de cette
assertion. Il crivait  Mazarin, le 21 octobre 1659: La reine (Anne
d'Autriche) ne se sent pas de joie de ce rembarquement d'amiti du roi
avec madame la Comtesse. Je crois que sa joie seroit encore plus vive,
si les nouvelles voloient jusqu' Brouage, o sans doute elles seront
bientt. On sait que Marie Mancini avait t relgue  Brouage.

[839] Voy. mss. de Conrart, in-f, t. XI, p. 151,  la Bibl. de
l'Arsenal.--Les portefeuilles de Valant sont conservs  la Bibl.
impriale.

[840] Papiers de Fouquet dans les mss. Baluze, t. I. p. 41.

[841] Ce nom est difficile  dchiffrer; il y a _Bosleus_ dans le
manuscrit; mais, comme l'orthographe de ces lettres est dtestable, il
faut lire, je crois, _Beaulieu_.

[842] Mademoiselle de Menneville ou Manneville tait aussi une des
filles de la reine; il en sera question plus loin.

[843] Henriette d'Angleterre, femme du duc d'Orlans.

[844] La duchesse de Valentinois tait princesse de Monaco.

[845] _Mmoires de Saint-Simon_, t. XX, p. 45.

[846] Recueil de Maurepas. t. II, p. 271.

[847] Loret. _Muse historique_, lettre du 28 dcembre 1652.

[848] Se rappelant.

[849] _Mmoires de mademoiselle de Montpensier_. t. III, p. 111-115
(dit. Charpentier).

[850] Voy., entre autres, lettre du 19 janvier 1659.

[851] Lettre de Racine  la Fontaine, d'Uzs, le 11 novembre 1661.

[852] Voy. le rle de mademoiselle de Treseson  la cour de Savoie, t.
I. p. 404 et suiv.

[853] Papiers de Fouquet, F. Baluze, t. I, p. 40.

[854] Ces mots dsignent toujours mademoiselle de Menneville dans la
correspondance de l'entremetteuse.

[855] Papiers de Fouquet (F. Baluze), t. I, p. 31-32. Ces lettres ne
sont pas dates; mais la plupart sont de 1661.

[856] _Mmoires de Mademoiselle de Montpensier_, t. III. p. 288 (dit.
Charpentier).

[857] Mademoiselle du Fouilloux, devenue marquise d'Alluye, fut
implique, comme on le verra plus loin, dans le trop fameux procs des
poisons, et accuse d'avoir fait prir son beau-pre, qui mourut le 21
dcembre 1666. Le mariage n'eut lieu qu'en 1667.

[858] T. I, p. 400-401.

[859] Voy. les _Mmoires du jeune Brienne (Henri-Louis de Lomnie_), t.
II, p. 173-174.

[860] Papiers de Fouquet, t. I, p. 27.

[861] Le marquis de Richelieu avait pous la fille de madame de
Beauvais, femme de chambre de la reine mre.

[862] Papiers de Fouquet, t. I, p. 72.

[863] La cour tait alors  Fontainebleau.--Voy. sur le marquis de
Richelieu les _Mmoires de madame de Motteville_, ann. 1661.

[864] On voit par les _Mmoires de mademoiselle de Montpensier_ (t. III,
p. 288) que mademoiselle du Fouilloux avait t mle aux intrigues
amoureuses de Louis XIV avec Marie Mancini.

[865] Matre de la garde-robe du roi.

[866] Espagnole attache  la reine Marie-Thrse.

[867] Papiers de Fouquet, t. I, p. 87

[868] Papiers de Fouquet, t. I, p. 45.

[869] Voy. sur cette lettre mystrieuse les _Mmoires de madame de
Motteville_ et de _mademoiselle de Montpensier_. On ne sut que plus tard
l'origine de cette lettre.

[870] _OEuvres de Louis XIV_, t. V, p. 182-184.

[871] Lettre du 26 janvier 1680.

[872] Le duc de Bouillon tait beau-frre de la comtesse de Soissons.

[873] La Voisin et la Vigoureux.

[874] Voy. les _Mmoires de Saint-Simon_, dit. Hachette, in-8 t. XVII.
p. 472-473.--Comparez les _Mmoires du marquis d'Argenson_ dit. de la
_Socit d'Hist. de France_. t. I. p. 147 et suiv.

[875] Elle mourut en 1721.

[876] _Mmoires de Retz_ dit. Charpentier, t. I. p. 252-255.--Voy. 
l'Appendice l'opinion de Voltaire sur ce portrait.

[877] Le couvent des _Filles de Notre-Dame de la Misricorde_ tait
situ rue du Vieux-Colombier.

[878] Voy. t. I, p. 350-351.

[879] Papiers de Fouquet  la Bibl. imp., t. II, p. 292.

[880] M. Feuillet de Conches, dont je ne connaissais pas l'intressant
ouvrage (_Causeries d'un curieux_, etc.), lorsque j'ai crit cette page,
a suppos (t. II, p. 551) que ces instructions taient destines 
mademoiselle de Treseson qui se rendait  Turin. Je ne puis partager
cette opinion. Mademoiselle de Treseson avait t envoye  la cour de
Savoie en 1658. Comment Fouquet aurait-il parl  cette jeune fille, ou
 la princesse Marguerite, de l'influence de M. le Prince, qui, en 1658,
tait encore exil et ne rentra en France qu'aprs la paix des Pyrnes?
(Il ne quitta la Belgique que le 29 dcembre 1659.) Il me semble
impossible d'assigner  ce Mmoire une autre date que la fin de 1659 ou
le commencement de 1660.

[881] Louis de Bourbon, prince de Cond.

[882] Les flatteries de Cond envers Mazarin taient relles. Le prince
crivait au cardinal le 24 dcembre 1659, mme avant d'avoir quitt
Bruxelles: Pour vous, monsieur, quand je vous aurai entretenu une
heure, vous serez bien persuad que je veux tre votre serviteur, et je
pense que vous voudrez bien aussi m'aimer.

[883] Cette lettre se trouve dans les portefeuilles de Valant, t. VII.
f 277.--Compar. le _Journal d'Oliv. d'Ormesson_ (t. II, p. 42-43),
Fouquet y est cit.

[884] Henry de Grave de Villefargeau, marquis de Grave, ancien
gouverneur de Monsieur en 1648, marchal de camp en 1661. Oliv.
d'Ormesson (_Journal_, t. II, p. 42-45) dit positivement qu'il fut
renvoy de la cour et qu'il recevait de Fouquet de l'argent pour la
reine mre.

[885] Nous verrons plus loin que ce fut, en effet, dans un voyage 
Dampierre, chez madame de Chevreuse, que l'on dtermina la reine mre 
consentir  la perte de Fouquet.

[886] Papiers de Fouquet  la Bibl. imp. F. Baluze.

[887] Confesseur de Louis XIV.

[888] Les nices de Mazarin taient revenues  la cour depuis le mariage
du roi. Il parat que la passion de Louis XIV pour Marie Mancini se
rallumait. Madame de la Fayette dit, dans son _Histoire de madame
Henriette_ (collect. Petitot, t. LXIV. p. 385): Le roi serait peut-tre
revenu  mademoiselle de Mancini, s'il n'avait t persuad que le duc
Charles de Lorraine avait su toucher son coeur.

[889] Comparez les _Mmoires de madame de Motteville_ sur les relations
d'Anne d'Autriche et du roi son fils.

[890] La cour passa  Fontainebleau les mois de mai, juin, juillet et
aot 1661.

[891] Bibl. imp., mss. f. Saint-Germain fr., n 709.

[892] Ci-dessus, pag. 35.

[893] Papiers de Fouquet, t. II. p. 94.

[894] Ibid., p. 96.

[895] Il faut sous-entendre dans cette phrase _la quantit de vin qu'ils
pouvaient faire entrer en franchise_.

[896] On voit dans cette lettre et ailleurs que de Grave tait
l'intermdiaire entre la reine mre et le surintendant.

[897] Papiers de Fouquet. t. II, p. 125.

[898] Lettre du 2 septembre 1661. Gui Patin se trompe d'poque. En
septembre 1661, la reine mre avait abandonn Fouquet.

[899] _Mmoires_, t. X. p. 187 dit. Hachette, in-8.

[900] Papiers de Fouquet, t. II, p. 50.

[901] Jacques Tubeuf, prsident de la chambre des comptes et
surintendant des finances de la reine mre.

[902] Bertillac ou Bartillac, trsorier de la reine mre.

[903] Papiers de Fouquet. t. II, p. 58.

[904] Matre de la chambre des comptes. Il fut un des juges de Fouquet.

[905] Miron tait galement matre de la chambre des comptes.

[906] Il y avait un prsident de Chalin au parlement de Rennes.

[907] C'est--dire  Paris. La cour tait alors  Fontainebleau.

[908] Soulign dans la lettre, comme ci-dessus, p. 136 et 137.

[909] Voy. p. 15-16, et p. 474-483 du tome I.

[910] _Mmoires de Louis XIV_, dit. cite, t. II, p. 407

[911] _Mmoires de l'abb de Choisy_, p. 583 (dit. Michaud et
Poujoulat).

[912] Voy. sur ce ngociateur l'_Histoire de Louis XIV_, par Pellisson
(t. I, p. 49). C'toit, dit Pellisson, un gentilhomme de Rouergue,
trs-habile, et personne de confiance, dont Bordeaux, matre des
requtes, et depuis chancelier de la reine, s'toit servi huit ans
durant comme d'un instrument principal en son ambassade d'Angleterre
sous Cromwell. Il connoissoit cette cour et cette nation, en parloit et
crivoit la langue avec facilit, et n'toit pas inconnu au chancelier
(Clarendon).

[913] _Mmoires de Louis XIV_, t. II, p. 408.

[914] _Mmoires de l'abb de Choisy_, mme dit., p. 583.

[915] Le mariage n'eut lieu qu'aprs la disgrce de Fouquet; mais il
avait t prpar par ses ngociations.

[916] Voy. la _Vie de Franois de Maucroix_, par M. Walckenaer, en tte
des _Nouvelles oeuvres diverses de Jean la Fontaine_; (Paris, 1820).

[917] Les _Mmoires de Maucroix_ se trouvent dans le t. II de ses
_oeuvres diverses_ publies par M. Louis Paris, en 2 vol. in-12 (Paris,
1854).

[918] Voy. les _Dfenses de Fouquet_, t. III, p. 366. Le manuscrit de
Foucault relatif au procs de Fouquet (des 500 de Colbert, n 235 et
suiv.) contient les instructions donnes  Maucroix, t. II, f 145.

[919] Instruction remise  Maucroix et rdige probablement par
Pellisson.

[920] _Dfenses_, t. III, p. 367.

[921] Voy. entre autres ce qui arriva, en 1667, pour la Rforme projete
des couvents. _Journal d'Oliv. d'Ormesson_, t. II, p. 499.

[922] _Mmoires_, dit. Hachette, in-8, t. IV, p. 134-135.

[923] Bonzi tait devenu cardinal et archevque de Narbonne.

[924] _Mmoires de mademoiselle de Montpensier_. t. III, p. 512 (dit.
Charpentier).

[925] L'abbaye de Saint-Victor comprenait un vaste terrain qui
s'tendait de la rue des Fosss-Saint-Bernard  la rue Cuvier (autrefois
rue de Seine).

[926] _Mmoires_, ibid., p. 519.

[927] Voyez la lettre de Marie Mancini au ch. XLI.

[928] Voy. l'ouvrage de M. Amde Rene intitul _les Nices de Mazarin_
et l'_Histoire du palais Mazarin_ par M. le comte Lon de La Borde.

[929] Cette lettre est autographe et en partie chiffre. Elle est
conserve dans les papiers de Fouquet  la Bibl. imp. F. Baluze, t. I.
p. 191.

[930] Fabio Chigi avait succd sur le saint-sige  Innocent X en 1655,
et avait pris le nom d'Alexandre VII.

[931] Les Bonzi taient originaires de Florence.

[932] Marie Mancini, qui avait pous le conntable du royaume de
Naples.

[933] Quel est cet ami du roi? Peut-tre le duc de Nevers,
Philippe-Julien Mancini, neveu de Mazarin.

[934] De Lyonne.

[935] On voit par les _Mmoires de Mademoiselle_ (t. III, p. 516), que
madame du Belloy tait une des dames d'honneur qui avaient accompagn la
princesse  Florence.

[936] Franoise de Nargonne, veuve de Charles de Valois, duc
d'Angoulme. Elle survcut soixante-trois ans  son mari et mourut en
1715. Voy. les _Mmoires de Saint-Simon_, t. X, p. 126, dit. Hachette,
in-8.

[937] Cosme de Mdicis, mari de Marguerite-Louise d'Orlans, ne devint
grand-duc qu'en 1670. Jusqu' cette poque, il ne porta que le titre de
_prince de Toscane_.

[938] De Lyonne.

[939] De Mazarin.

[940] Lettre de Gui-Patin du 1er avril 1661.

[941] _Mmoires_, t. II, p. 398 dit. Dreyss.

[942] Lettre du 24 mai 1661.

[943] Papiers de Fouquet. t. II. p. 34.

[944] _Ibid._

[945] Ce cher ami est probablement Hugues de Lyonne.

[946] Hortense Mancini, duchesse de Mazarin.

[947] Jean-Armand de La Porte, duc de Mazarin.

[948] On a vu plus haut (p. 88) que Mazarin mourant avait donn  sa
nice Hortense le gouvernement de La Fre.

[949] Cette soeur, dont il a t question dans le chapitre prcdent,
tait Marie Mancini, la conntable Colonne.

[950] Ce Bellinzan ou Bellinzani tait un des Italiens attachs aux
nices de Mazarin.

[951] Lettre autographe dans les papiers de Fouquet, t. II, p. 31.

[952] C'est le mme Jean-Armand de La Porte, qui fut dsign sous le nom
de duc de Mazarin, aprs son mariage avec Hortense Mancini. Il tait
grand-matre de l'artillerie.

[953] Le marchal de La Meilleraye, qui s'tait dmis de la charge de
grand-matre en faveur de son fils.

[954] Prvt de l'le-de-France.

[955] C'est--dire de la somme d'argent qui servait de compensation pour
le prix d'acquisition de ma compagnie.

[956] L'affaire sur laquelle revient ici l'agent de Fouquet est une
arrestation arbitraire, qui avait t dnonce  la reine mre. Nous
parlerons plus loin de cet acte dont les ennemis de Fouquet se servaient
contre lui.

[957] Un billet sign GUYMBERT est en effet annex  la lettre.

[958] On en trouve la preuve dans les lettres de la personne qui avait
tabli d'troites relations avec le confesseur d'Anne d'Autriche. Voy.
plus haut. p. 128 et suiv.

[959] Loret dit dans sa lettre du 5 juillet 1661:

Ils furent ensuite  Dampierre.
Autre nobilissime terre.
Dont le chteau de tous cts
A cent diffrentes beauts.
O la duchesse de Chevreuse,
Princesse illustre et gnreuse,
De qui la gloire est l'lment,
Les reut admirablement.


[960] Le mari de conscience de madame de Chevreuse.

[961] Il s'agit probablement de la cabale de la comtesse de Soissons et
de Vardes.

[962] Ces mots sont souligns dans le manuscrit.

[963] Le nom est en blanc dans la lettre; il est probable qu'il s'agit
de Colbert.

[964] Il a dj t question de cette religieuse qui avait beaucoup
d'influence sur la reine mre. Voy. p. 121.

[965] Un des traitants de cette poque.

[966] _Mmoires de l'abb de Choisy_ (dit. Michaud et Poujoulat), p.
588.

[967] Plus d'une fois dans ses _Dfenses_ et dans ses lettres, Fouquet
invoqua le pardon qu'il prtendait que Louis XIV lui avait positivement
accord dans cette circonstance.

[968] _Mm. de l'abb de Choisy_, ibid., p. 585.

[969] Cette lettre a t transcrite dans les mss. Conrart (t. XI. in-f,
p. 152), avec beaucoup d'autres lettres trouves, dit-on, dans la
cassette de Fouquet. Elle est loin d'tre authentique. Cependant on doit
reconnatre que, pour quelques-unes de ces lettres, si le style a t
modifi, le fond est assez conforme aux pices originales. Le nom de
madame du Plessis-Bellire a peut-tre t substitu  celui de quelque
entremetteuse. Toutefois l'abb de Choisy _ibid._, attribue aussi une
dmarche de cette nature  madame du Plessis-Bellire: Madame du
Plessis-Bellire, amie de Fouquet, l'avoit attaque mademoiselle de La
Vallire en lui disant que le surintendant avoit vingt mille pistoles a
son service; et, sans se fcher, elle lui avoit rpondu que vingt
millions ne lui feroient pas faire un faux pas. Ce qui avoit fort tonn
la bonne confidente, peu accoutume  de pareilles rponses.

[970] Il est probable que ces mots dsignent la reine mre.

[971] _Mmoires_, dit. Michaud et Poujoulat, p. 586.

[972] _Mmoires_, dit. de 1828, t. II, p. 178-179.

[973] La charge ne fut vendue qu'au mois d'aot  M. de Harlay, mais la
rsolution semblait prise ds cette poque.

[974] Juven. _Sat._ VII, V. 197.

[975] Mot de Valerius Licinianus cit par Pline le Jeune, lettre M du
livre IV.

[976] Voy.  l'Appendice du tome I, le texte du projet trouv 
Saint-Mand.

[977] Gui-Patin crivait  Falconnet: Le roi s'en va en Bretagne pour
prsider aux tats et tirer de l'argent le plus qu'il pourra. Il n'y a
plus que cette province o il n'a pas encore t. On dit qu'il tchera
d'y mettre la gabelle, et de rduire cette province dans une obissance
aveugle comme les autres. Son conseil ne songe gure au soulagement des
peuples et des pauvres provinces dsoles, qui souffrent il y a si
longtemps. (Lettre du 12 juillet 1661.) Dans la lettre du 15 juillet:
On dit que les Bretons veulent se racheter, afin que le roi n'aille
point en Bretagne. Enfin dans la lettre du 2 septembre: On dit que le
roi veut aller en Bretagne pour supprimer les tats de cette province,
et les tailler comme les autres, et y faire de nouveaux officiers au
parlement et ailleurs; voil des effets de l'instruction mazarinesque et
des chantillons de l'avarice italienne.

[978] Papiers de Fouquet, t. II, p. 64.

[979] Il s'agit probablement du mme Devaux, dont il a t question plus
haut. C'est de lui que sont les rapports de police que nous avons cits
(p. 163) et que nous citerons encore.

[980] Voy. au chapitre X les lettres du conseiller d'tat de la Fosse,
charg de faire l'inventaire des papiers de Saint-Mand.

[981] Papiers de Fouquet. t. I, p. 93-94.

[982] _Mmoires de Daniel de Cosnac_, t. I. p. 420-421. Cosnac tait
aumnier d'Henriette d'Angleterre.

[983] Lettre du 17 juillet 1661.

[984] Il n'y a pas,  ma connaissance, de roman de ce nom. Loret veut
probablement parler d'un hros de quelque roman de mademoiselle de
Scudry. Mais on ne trouve le _grand Clonime_ ni dans le _Cyrus_ ni
dans la _Cllie_.

[985] La reine d'Angleterre, Monsieur et Madame. (_Note de Loret_.)

[986] Voy. dans les oeuvres de la Fontaine une _ptre  madame Fouquet
sur la naissance de son dernier fils_.

[987] Voy. Loret, Lettre du 31 juillet 1661.

[988] Elle signait elle-mme _Manneville_, comme on le voit par les
lettres autographes conserves dans les papiers de Fouquet  la Bibl.
imp. L'usage a fait prvaloir la forme de Menneville. Elle tait de la
maison de Roncherolles; Louis de Manneville, son pre, tait seigneur
d'Auxouville (Seine-Infrieure).

[989] Voy. p. 106.

[990] Voy. les dtails donns par M. Feuillet de Conches (_Causeries
d'un curieux_, t. II, p. 555).

[991] Une copie de l'engagement rciproque se trouve dans les manuscrits
de la Bibl. imp., papiers de Fouquet. La voici:

Je soussign, Franois-Christophe de Levy, duc d'Ampville,
reconnoissant avoir donn la foy  mademoiselle Catherine de Manneville,
 prsent fille d'honneur de la reyne, de l'espouser dans un an au
plustost, ay voulu pour gage et confirmation de cette foy, escrire et
signer de ma main le prsent acte fait  Paris le huitime fvrier mil
six cent cinquante et sept.

FRANOIS-CHRISTOPHE DE LEVY.

Je soussigne, Catherine de Manneville, fille d'honneur de la reyne,
ayant donn ma foy rciproquement  Franois-Christophe de Levy, duc
d'Ampville, de l'espouser du consentement de mon pre et de ma mre
soussigns, ay escrit et sign de ma main le prsent acte fait  Paris
ce mesme jour et an que dessus.

  CATHERINE DE MANNEVILLE,
  LOUIS DE MANNEVILLE,
  SUZANNE DE SERICOURT,
  FRANOIS-CHRISTOPHE DE LEVY.


[992] _Mmoires de madame de Motteville_,  l'anne 1661.

[993] Madame de la Fayette a t mieux informe: On trouva, dit-elle
dans son _Histoire de madame Henriette d'Angleterre_, on trouva dans la
cassette de M. Fouquet plus de lettres de galanterie que de papiers
d'importance. Et comme il s'y en rencontra de quelques femmes qu'on
n'avoit jamais souponnes d'avoir de commerce avec lui, ce fondement
donna lieu de dire qu'il y en avoit de toutes les plus honntes femmes
de France. La seule qui fut convaincue, ce fut Menneville, une des
filles de la reine et une des plus belles personnes, que le duc
d'Amville avoit voulu pouser. Elle fut chasse de la cour et se retira
dans un couvent.

[994] Papiers d'Fouquet, Bibl. imp., F. Baluze. t. I, p. 228. Les
premires lettres sont dates et le nom de mademoiselle de Menneville
s'y trouve tout au long. Plus tard il n'y a plus d'indication de dates,
et c'est seulement d'aprs le contenu des lettres que l'on peut tablir
une classification. Quant  mademoiselle de Menneville, elle n'est plus
dsigne que par ces mots: _la personne que vous savez_.

[995] Pour son mariage avec Damville.

[996] Papiers de Fouquet, t. 1, p. 230.

[997] Ibid., p. 226. Il n'y a aucun ordre dans ces papiers, qu'on a
relis ple-mle. Des lettres postrieures en date sont places avant
celles qui devraient les suivre.

[998] Ftes de Nol 1661.

[999] Papiers de Fouquet, t. II, p. 22.

[1000] Antoinette-Caroline le Sart, femme de Charles le Sart, seigneur
de Prmont, chambellan de Monsieur.

[1001] Ce billet est sign MANNEVILLE. Je ne reproduis pas
l'orthographe, qui dnote une grossire ignorance. M. Feuillet de
Conches (_Causeries_, t. II, p. 558) a donn un _fac-simile_ de cette
lettre. L'orthographe de l'entremetteuse est encore plus barbare.

[1002] Il est plusieurs fois question de madame de Charonne dans cette
correspondance; il s'agissait probablement d'une abbesse de quelque
monastre, avec laquelle le surintendant traitait pour une acquisition
de proprits. Charonne est voisin de Saint-Mand. La femme la Loy
s'employait, comme on l'a dj vu, pour toute espce d'affaires.

[1003] Papiers de Fouquet. t. I, p. 70.

[1004] C'est ainsi que mademoiselle de Menneville est toujours dsigne
dans la suite de la correspondance.

[1005] P. 71.

[1006] Il s'agit toujours du projet de mariage avec Damville.

[1007] Confesseur de Louis XIV.

[1008] Voy. cette promesse de mariage, p. 190, note 5.

[1009] Papiers de Fouquet, t. II, p. 330.

[1010] Toujours le mariage avec Damville.

[1011] Le marquis de Sourches.

[1012] Cette dame du Puy ou du Puis tait charge de surveiller les
filles d'honneur de la reine.

[1013] Papiers de Fouquet, t. II, p. 54.

[1014] Papiers de Fouquet, t. I, p. 48

[1015] Papiers de Fouquet, t. II, p. 57.

[1016] Il s'agit du billet de cinquante mille cus que Fouquet avait
remis  mademoiselle de Menneville et dont elle voulait se servir pour
dterminer le duc de Damville  l'pouser.

[1017] Franois de Comminges, comte de Guitaut, capitaine des gardes de
la reine mre.

[1018] Papiers de Fouquet, t. I, p. 72-73.

[1019] Papiers de Fouquet, t. I, p. 51.

[1020] Il ne peut tre question que de Damville.

[1021] Papiers de Fouquet, t. II, p. 68.

[1022] Ibid., t. I. p. 27 et 28.

[1023] La bulle du jubil tait arrive le 1er avril 1661. Gui-Patin
crivait  cette date: Enfin la bulle du jubil est ici arrive; on
s'en va prendre les mesures ncessaires pour la distribuer quelques
semaines aprs Pques. C'est pour remercier Dieu de la paix gnrale,
des mariages, etc., et pour le prier qu'il nous assiste contre le Turc
qui nous menace. L'poque fixe pour les crmonies et stations du
jubil fut la fin de mai et le commencement de juin. On lit dans la
gazette de Loret du 5 juin 1661:

Le peuple est ici fort zl
En faveur du saint jubil.


[1024] Intendant des btiments royaux.

[1025] _Mmoires de l'abb de Choisy_, p. 583.

[1026] Papiers de Fouquet, t. II, p. 324.

[1027] Un des trsoriers de l'pargne, dont il a t plusieurs fois
question.

[1028] Papiers de Fouquet, t. II, p. 322.

[1029] Ibid., p. 52-53.

[1030] Le projet de mariage avec le duc de Damville.

[1031] T. II, p. 172-173 (dit. de 1828).

[1032] On se rappelle que le marquis de Crqui avait achet la charge de
gnral des galres avec l'argent fourni par Fouquet.

[1033] _Mmoires de Gourville_, dit. Michaud et Poujoulat, p. 532-533.

[1034] Papiers de Fouquet, t. I, p. 45.

[1035] M. de Fieubet tait chancelier de la reine mre. (_Mmoires de
Gourville_, dit. cite, p. 533.)

[1036] Un ms. de la Bibl. imp. (F. Saint-Germain fr., n 1929) donne
quelques renseignements sur la manire dont se fit la vente: Quelque
temps aprs, Fouquet se dfait de la charge de procureur gnral. M...,
qui a une belle maison au bout de l'Isle-Notre-Dame (c'tait M. de
Barentin, d'aprs les _Mmoires de Gourville_), en offre dix-huit cent
mille livres. Mais M. Fouquet, se souvenant que M. de Harlay luy avoit
prest quatre cent mille livres sans intrest, vint luy offrir sa charge
et luy proposa [de la luy vendre] quatre cent mille livres de meilleur
march. M. de Harlay fit apparemment quelque difficult. Fouquet luy dit
qu'il trouverait trois cent mille livres de sa charge de maistre des
requestes; qu'il avoit plusieurs maisons dans la rue de Harlay; qu'il
devoit s'en dfaire, et que cela pourrait fournir presque la somme; que
de plus il luy promettoit de luy faire hausser ses gages  quarante
mille livres. Mais, M. Fouquet ayant est arrest, M. de Harlay n'en a
point est pay jusques  l'an 1671, que le roy paya douze mille escus 
son fils. Je ne sais si l'on continue  luy payer tous les ans. Ce
manuscrit est anonyme, et il est impossible d'apprcier l'authenticit
des faits qu'il raconte.

[1037] _Mmoires de l'abb de Choisy_, dit. cite, p. 586. Gui-Patin,
qui est gnralement dispos  prendre le mauvais ct des choses et
dont les renseignements sont loin d'tre toujours exacts, crivait  son
ami Falconnet,  la date du 2 septembre: On dit que le roi a un grand
caveau, dans lequel il serre volontiers ses pistoles, et d'o il n'aime
point de rien tirer. Il dit que, quand ce caveau sera plein, il en fera
faire un autre, et que M. le surintendant lui donne tous les mois cent
mille cus.

[1038] _Mmoires de l'abb de Choisy_, dit. cite, p. 86.

[1039] Voy., pour la description de la ft de Vaux, la lettre de la
Fontaine  Maucroix (du 22 aot), et celle de Loret en date du 20 aot
1661.

[1040] _Mmoires de l'abb de Choisy_, p. 587.

[1041] Voy.  l'Appendice du tome Ier un extrait des papiers de
Conrart.

[1042] Portefeuilles de Vallant, t. III, pice 27; ms., de la Bibl.
impriale.

[1043] _Mmoires de l'abb de Choisy_, dit. cit., p. 587.

[1044] Mmoire crit tout entier de la main de Colbert et conserv  la
Bibl. Imp. Nous en avons dj cit un extrait, t. I, p. 330.

[1045] _Mmoires de l'abb de Choisy_, p. 587.

[1046] _Ibid._

[1047] _Mmoires de Henri-Louis de Lomnie, comte de Brienne_, dit.
1828, t. II, p. 183. Ces Mmoires sont, je le sais, suspects  la
plupart des critiques. Le style en a t rajeuni; mais j'ai pu me
convaincre, en consultant le manuscrit mme, que les faits n'ont pas t
altrs, et c'est pour l'histoire le point essentiel. Quant  la
confiance que mrite un auteur dont l'esprit a t aussi profondment
drang que celui du jeune Brienne, il y a encore lieu  discussion;
mais je ferai remarquer qu'il s'agit ici d'vnements dont il a t
tmoin et o il a jou le principal rle. Il serait difficile de ne pas
croire  sa vracit.

[1048] Bartillac, ou Bertillac, tait le trsorier d'Anne d'Autriche.

[1049] C'tait treize ou quatorze cent mille livres dont il avait les
rescriptions des fermiers des aides dans sa poche quand il fut arrt.
(_Note de Brienne_).

[1050] C'tait sept cent mille livres que lui gardait M. Chanut, dont la
reconnaissance fut aussi trouve dans sa poche quand on l'arrta. (_Note
de Brienne_.)

[1051] Il est fort douteux que la reine mre ait fait elle-mme donner
les avis  Fouquet. Nous avons vu qu'ils venaient d'une personne qui
tait en relation avec le confesseur de la reine mre. Il ne serait pas
impossible que ce ft Bartillac, le trsorier d'Anne d'Autriche.

[1052] _Mmoires de Louis XIV_, dit. Dreyss, t. II, p. 521-525. Ces
pages sont de la main de Pellisson.

[1053] Voy. sur ces acquisitions de Fouquet, t. I, p. 395-402 de nos
Mmoires.

[1054] Voy. sur l'tat misrable de la France  cette poque les dtails
donns dans le chapitre XLII.

[1055] Les preuves de tous ces faits se trouvent dans le t. I, p.
395-402, des _Mmoires sur Fouquet_. On y voit, en effet, que les
charges d'amiral de l'Ocan, de gnral des galres de la Mditerrane,
les gouvernements du Croisie, de Gurande, du mont Saint-Michel, la
charge de mestre de camp gnral de la cavalerie (p. 380), avaient t
achets avec l'argent fourni par le surintendant et lui appartenaient en
ralit.

[1056] Le voyage de Nantes et l'arrestation de Fouquet ont t raconts
par le jeune Brienne, qui accompagna la cour  Nantes, par l'abb de
Choisy, qui vivait dans la familiarit intime d'un grand nombre de
seigneurs, par le duc de Saint-Aignan, qui a fait une relation du voyage
en vers pour les deux reines, enfin par Foucault, greffier de la chambre
de justice: j'ai souvent parl des Mmoires du jeune Brienne et de
l'abb de Choisy. Quant  l'ptre en vers du duc de Saint-Aignan, elle
a t imprime dans un recueil de _Pices intressantes pour servir 
l'Histoire de la littrature_, t. IV, p. 9. Enfin j'ai publi le rcit
de Foucault dans un Appendice au t. XII des _Mmoires de Saint-Simon_,
dit. Hachette, in-8. On peut aussi tirer quelques renseignements des
_Mmoires de l'abb Arnauld_, qui ont t publis dans les collections
de _Mmoires relatifs  l'Histoire de France_.

[1057] On donnait ce nom aux lgers navires qui parcouraient la Loire.

[1058] _Mmoires du jeune Brienne_, dit. cite, t. II, p. 187.

[1059] _Mmoires de l'abb Arnauld_, dit. Michaud et Poujoulat, p. 541.

[1060] _Mmoires de l'abb de Choisy_, dit. cite, p. 588.

[1061] _Mmoires de Brienne_, t. II, p. 195-197.

[1062] _Mmoires de Brienne, ibid._, p. 198.

[1063] _Mmoires de l'abb de Choisy_, ibid.

[1064] Comparez pour cette scne les _Mmoires du jeune Brienne_ et les
_Mmoires de l'abb de Choisy_. Il y a des diffrences assez notables
dans les dtails, quoique les deux crivains soient d'accord pour ce qui
concerne le fond des vnements.

[1065] 'a t depuis le fameux P. Chevigny, de l'Oratoire. (_Note de
l'abb de Choisy, ibid._) On a chang  tort ce nom en celui de
_Chaviguy_ dans les _Mmoires de Brienne_.

[1066] Ces dtails sont tirs du rcit de l'arrestation de Fouquet par
le greffier de la chambre de justice, Foucault.

[1067] On voit par la lettre de Louis XIV cite plus loin que ce fut
Pellot qui mit les scells chez Pellisson.

[1068] L'imagination romanesque de Brienne a ajout ici des dtails qui
sont peu d'accord avec le procs-verbal officiel.

[1069] Rcit du greffier Foucault.

[1070] On appelait _gentilshommes servants_, d'aprs le _Dictionnaire de
Trvoux_, ceux qui servaient le roi  table. Il y en avait alors
trente-six; ils servaient par quartier.

[1071] Il y a quelques diffrences entre le rcit de Foucault et ceux de
Choisy et du jeune Brienne. Choisy dit que ce fut Maupertuis, lieutenant
des mousquetaires, que d'Artagnan envoya au roi et qu'il eut de la peine
 pntrer jusqu'au prince. Rose, secrtaire du cabinet, s'y opposait:
Eh bien, monsieur, lui dit Maupertuis, vous en rpondrez en votre
propre et priv nom. Rose, intimid, le fit entrer, malgr le capitaine
des gardes et Chamarante. La lettre de Louis XIV, que nous citons plus
loin, mentionne Desclaveaux et Maupertuis comme deux gentilshommes
servants. Cette autorit l'emporte sur toute autre.

[1072] Le marquis de Coislin, gendre du chancelier Sguier, s'empressa
de lui annoncer l'arrestation du surintendant. Sa lettre autographe se
trouve dans les papiers de Sguier, Bibl. imp., ms. f. Saint-Germ. fr.,
n 709, t. XXXII, f 24. On y remarque le soin que le roi prend de
s'assurer de Belle-le: L'on a charg deux compagnies des gardes
franoises et trois des Suisses de s'emparer de Belle-Isle, et donn
ordre au gouverneur de Concarneau de remettre la place... Le roi ne
partira point d'ici qu'il n'ait reu des nouvelles de Belle-Isle.

[1073] _Mmoires de l'abb de Choisy, ibid._, p. 589.

[1074] Ce sont les expressions mmes du jeune Brienne, tmoin de cette
scne.

[1075] _Mmoires du jeune Brienne, ibid._, p. 208.

[1076] _Mmoires de Gourville_, dit. Michaud et Poujoulat, p. 534.

[1077] _Mmoires de Gourville_, dit. cite, p. 534-535.

[1078] _Mmoires de Brienne_, t. II, p. 207.

[1079] Ce sont les termes mmes de Brienne, _Mmoires, ibid._, p. 208.

[1080] Cette lettre a t publie dans les _OEuvres de Louis XIV_, t. V,
p. 50-54.

[1081] Le marquis de Fourilles tait colonel des gardes franaises.

[1082] Il y a dans le texte _Chavigni_; c'est une erreur, comme je l'ai
dj fait observer pour les _Mmoires de Brienne_.

[1083] _Mmoires de l'abb Arnauld_, dit. cite, p. 541.

[1084] _Mmoires de l'abb de Choisy_, dit. cite, p. 589.

[1085] Ibid., p. 590.

[1086] _Mmoires de l'abb de Choisy_, p. 590.

[1087] Lettre autographe de Pierre Sguier  Louis XIV. (Arch. des
affaires trangres, FRANCE, t. CLXXI, pice 90.)

[1088] Matres des requtes.

[1089] Il s'agit du logement de Pellisson  Fontainebleau

[1090] _Mmoires de Conrart_, dit. Michaud et Poujoulat, p. 614.

[1091] _Mmoires de Montglat_, p. 353, mme dition.

[1092] Bibl. imp., ms. F. Gaignires, n 2790, f 388. Lettre autographe

[1093] _Mmoires de Montglat_, dit. Michaud et Poujoulat, p. 353.

[1094] _Mmoires de l'abb Arnauld_, mme dit., p. 541.

[1095] Cette lettre a t publie par M. Walckenaer dans son dition
complte des _OEuvres de la Fontaine_; t. VI, p. 484. Elle est date du
_samedi matin_, et M. Walckenaer a ajout avec un point d'interrogation
_le 11 septembre_; c'est une lgre erreur. Fouquet avait t arrt le
lundi 5, le samedi suivant tait le 10.

[1096] Probablement de Bellire (_du Plessis-Bellire_).

[1097] Ces dtails sont tirs du rcit de Foucault, greffier de la
chambre de justice.

[1098] Cette lettre a t publie par M. Feuillet de Conches, t. II, p.
529 des _Causeries d'un curieux_, etc.

[1099] On voit que cette lettre est de la fin d'octobre ou du
commencement de novembre.

[1100] Il semble qu'il faudrait: _J'aurais souhait ardemment_, etc.

[1101] Claude Joly, alors cur de Saint-Nicolas des Champs et plus tard
vque d'Agen. Il avait de la rputation comme prdicateur.

[1102] L'original autographe de cette lettre, comme celui de la
prcdente, fait partie de la prcieuse collection de M. Feuillet de
Conches. Il l'a publie dans le t. II, p. 532, de ses _Causeries d'un
curieux_, etc.

[1103] On reconnat assez dans ce passage le prince de Cond, qui avait
pris les armes contre le roi, le chancelier et son gendre le duc de
Sully qui s'taient joints au parti des princes, et avaient livr aux
Espagnols le passage de la Seine  Mantes.

[1104] Voy. sur ces assertions, que Fouquet rpte dans ses _Dfenses_,
le chapitre XV de notre premier volume, p. 262 et suiv., et notamment la
p. 281, qui prouve que, ds 1653, Fouquet avait la confiance du cardinal
pour l'administration financire.

[1105] On a vu dans le chapitre prcdent, p. 248, que Louis XIV avait
demand au surintendant, le jour mme de son arrestation, une somme
ncessaire pour la marine.

[1106] C'est--dire: _je n'ambitionnais pas_.

[1107] Le marchal de la Meilleraye tait, comme on l'a vu, gouverneur
de Bretagne.

[1108] Dix pour cent.

[1109] Le denier dix-huit (5,55 pour 100) tait alors le taux lgal de
l'intrt. Colbert le porta, peu de temps aprs la disgrce de Fouquet,
au denier vingt, ou 5 pour 100.

[1110] Ces lettres se trouvent dans les papiers du chancelier Sguier 
la Bibl. imp., F. Saint-Germain fr., n 709, t. XXXII. J'ai dj publi
 l'Appendice du tome Ier un mmoire du conseiller d'tat de la
Fosse.

[1111] Papiers de Sguier, ms. B. I., _ibid._, f 60.

[1112] C'est le projet que nous avons publi  l'Appendice du tome
Ier.

[1113] Papiers Sguier, Bibl. imp., _ibid._. f 65.

[1114] Plusieurs de ces lettres furent supprimes, mais la plupart ont
t conserves par Baluze, bibliothcaire de Colbert.

[1115] Il s'agit probablement de la correspondance de la femme La Loy
avec Nicolas Fouquet; elle servait, comme on l'a vu, d'entremetteuse
pour une des filles de la reine, mademoiselle de Menneville.

[1116] Boylve, ou Boislve, tait un des traitants, et on faisait
l'inventaire de tous leurs papiers comme le prouve la lettre suivante du
conseiller de la Fosse au chancelier, en date du 24 septembre:

Monseigneur,

Je n'ai rien  ajouter  celle que j'eus l'honneur de vous crire hier
au soir touchant l'inventaire de Saint-Mand, mais seulement touchant
les papiers que les anciens secrtaires du conseil doivent rendre aux
nouveaux, chacun selon son quartier. Je vous dirai qu'ayant achev mon
inventaire au logis du sieur Bossuet et fait transporter toutes les
expditions qui y estoient chez le sieur Beri (Berryer), dont les
quartiers rpondent  ceux dudit sieur Bossuet, le sieur Bechamel, qui
m'a trouv en repos  cause de l'absence de M. Poncet, m'est venu
presser d'aller chez le sieur Galland, son rsignant, pour tre prsent
 la dlivrance qui lui devoit tre faite, dans l'espace d'une heure, de
tous les papiers dudit sieur Galland absent, suivant l'inventaire qu'ils
avoient fait entre eux, et la crainte que ledit sieur Galland avoit
donne  ses amis d'en faire la restitution, etc.

[1117] Papiers de Sguier, Bibl. imp., _ibid._, f 66.

[1118] Marie de Lorraine, ne le 15 aot 1615 et morte le 5 mars 1688,
tait connue  cette poque sous le nom de mademoiselle de Guise.

[1119] Joseph Foucault a rdig le _Journal du procs de Fouquet_, dont
j'ai dj parl.

[1120] C'est--dire donner lieu  un article d'interrogatoire  cause
des circonstances.

[1121] Le gendre et la fille de Fouquet.

[1122] Il a t question dans le Ier volume, ch. XXIII et XXIV, de la
bibliothque de Saint-Mand. Pierre Corneille en vantait la richesse.

[1123] Ce sont probablement les momies dont parle la Fontaine. Voy. t.
I, ch. XXIV, p. 462-463.

[1124] Papiers de Sguier, Bibl. imp., _ibid._, f 14.

[1125] Virg. _neid_, lib. II, v. 88.

[1126] Parlant des papiers que le roi a demands, le conseiller de la
Fosse dit: Il y a des lettres missives, presque toutes sans signature,
et en des termes qui ne peuvent servir qu' dshonorer quelques femmes
pour la trop grande libert d'crire, etc. Voy. p. 275.

[1127] Lettre du 9 octobre 1661.

[1128] Les lettres de Chapelain et de Mnage prouvent que madame de
Svign trouva en eux d'ardent et habiles dfenseurs. Voy. les
_Causeries d'un curieux_, par M. Feuillet de Conches, t. II, p. 518, 522
et 523.

[1129] Je les ai dsigns ordinairement sous le titre de _Papiers de
Fouquet conservs  la Bibliothque impriale_, F. Baluze.

[1130] T. I, ch. XXII. Le nom de Trcesson doit s'crire avec un _c_.

[1131] Voy. chapitre XXXVI, p. 195, 196, 201, 207 et 214.

[1132] Papiers de Fouquet, F. Baluze, t. II, p. 217 et 53.

[1133] Voy. plus haut, p. 171-172.

[1134] Papiers de Fouquet, t. II, p. 178.

[1135] Ou abb de Maure.

[1136] Lettre du 19 juillet.

[1137] Papiers de Fouquet, F. Baluze, t. I, p. 60.

[1138] Ce mot indique que cette femme tait de la famille d'un des
ennemis de Fouquet, le prsident, le marquis ou Delorme.

[1139] On n'a mentionn que deux personnes; mais je copie textuellement.

[1140] Ci-dessus, p. 100-101.

[1141] Pag. 159 et suiv.

[1142] Papiers de Fouquet, F. Baluze, t. II, p. 237.

[1143] On a vu plus haut que Fouquet faisait surveiller cet ancien
commis, qu'il avait chass.

[1144] Il se nommait Guinbert, comme on le voit par une autre lettre.

[1145] Armand de la Porte, duc de Mazarin et grand-matre de
l'artillerie.

[1146] Bessemot ou Bessemaux, gouverneur de la Bastille.

[1147] Il s'agit ici de la personne appele la Montigny.

[1148] C'est--dire, c'est une personne qu'il est difficile de garder.

[1149] On donne ce nom, en Bretagne, aux curs de paroisse.

[1150] _Elle_ dsigne ici madame d'Asserac, qui tait fche d'avoir
parl au gentilhomme appel plus haut du Guilie.

[1151] Le prvt de l'le-de-France.

[1152] Ambassadeur d'Espagne  Paris.

[1153] Lieutenant-criminel de robe courte.

[1154] Voy. ci-dessus p. 67 et suiv.

[1155] Papiers de Fouquet, F. Baluze, t. II, p. 298.

[1156] Papiers de Fouquet, t. II, p. 39.

[1157] S'agit-il de l'original de l'ordonnance dont le mousquetaire
demandait le remboursement? Je suppose que c'est le sens du mot
_originaux_.

[1158] Papiers de Fouquet. t. II, p. 41. Cette lettre est date du 5
aot 1661.

[1159] Le nom est en blanc dans la lettre.

[1160] C'est--dire _si vous avez de la colre contre quelqu'un_

[1161] _Mmoires_, dit. Hachette, in-8, t. II, p. 169.

[1162] Papiers de Fouquet, t. I, p. 123.

[1163] L'abb de Montaigu tait Anglais et attach  la reine mre.

[1164] Ce gouvernement avait t promis  Gilles Fouquet par le marquis
d'Aumont, son beau-pre.

[1165] C'est--dire _une compensation_.

[1166] Il s'agit de Colbert de Croissi, qui tait alors charg des
affaires de la France  Rome.

[1167] Il a t question plus haut (p. 145) de cet abb Elpidio
Benedetti. On voit, du reste, par cette lettre, que la mission de
Haucroix  Rome n'tait pas reste sans rsultat, et que Fouquet y avait
des cratures.

[1168] Antoine d'Aumont de Rochebaron, marchal de France, tait frre
pun du marquis d'Aumont et oncle par alliance de Gilles Fouquet.

[1169] Cette phrase veut dire, je crois, que chacun de ces seigneurs
demandait pour lui le gouvernement de Touraine.

[1170] T. I, p. 401-402.

[1171] Papiers de Fouquet, t. II, p. 60-61.

[1172] Les papiers de Conrart sont conservs  la Bibl. de l'Arsenal,
ceux de Vallant  la Bibl. imp.

[1173] M. Feuillet de Conches a dj fait justice de ces lettres
apocryphes dans ses _Causeries d'un curieux_. Peut-tre mme a-t-il t
trop loin en n'admettant pas que ces pices taient une amplification,
une exagration de lettres relles, dont on ft disparatre les
originaux. D'un autre ct, comme les correspondances de cette espce
n'taient pas signes, on a souvent attribu  des personnes connues des
billets qui venaient d'entremetteuses obscures.

[1174] Portefeuilles de Vallant, t. XIII, f 384.

[1175] La Mivoie tait le nom de la maison que l'entremetteuse occupait
et o elle recevait les filles de la reine. Il parat que Damville avait
des droits sur cette proprit,  en juger par le passage suivant d'une
lettre de la correspondance authentique (t. I, p. 46-47): M. d'Amville
me dit hier que absolument il voulait retirer la Mivoie, et nous fmes
prs d'une grande demi-heure en prsence de celle que vous savez
(mademoiselle de Menneville)  nous quereller, et lui dis tout franc que
je ne lui rendrois pas,  moins qu'il ne me ddommaget de tous les
meubles, de tous mes voyages et de mes rparations, et de l'argent que
j'en avois donn.

[1176] Comparez cette lettre  celle de mademoiselle de Menneville, qui
commence par ces mots: Rien ne me peut consoler, etc. (Ci-dessus, p.
214-215.) On voit, par le rapprochement des deux pices, que les lettres
conserves par Conrart et Vallant n'taient pas de pure invention; mais
on les avait commentes, amplifies et dnatures.

[1177] T. II, p. 173-174.

[1178] _Mmoires de Conrart_, dit. Michaud et Poujoulat, p. 614.

[1179] Cette lettre de Chapelain a t publie par M. Feuillet de
Conches (_Causeries d'un curieux_, t. II, p. 518 et suiv.). Je me
bornerai  citer le commencement. La fin ne concerne que madame de
Svign, dont Chapelain prit hautement la dfense contre des imputations
calomnieuses.

[1180] Portefeuilles, t. III, pice 27.

[1181] Voy. cette pice  l'Appendice.

[1182] Virg. _Georg._ lib. I, v. 199-200.

[1183] Ce discours fut prononc en dcembre 1661. La disette et la
misre se rapportent par consquent aux annes 1660 et 1661, o Nicolas
Fouquet avait jou le principal rle dans l'administration intrieure.

[1184] Cette lettre et les suivantes sont tires d'une collection de la
Bibl. imp. dsigne sous le nom de _manuscrits verts_.

[1185] Circonscriptions territoriales o la rpartition de l'impt tait
faite par des _lus_. Ces magistrats tiraient leur nom de ce que
primitivement ils avaient t nomms par l'assemble des tats gnraux.

[1186] _Correspondance administrative sous le rgne de Louis XIV_,
publie par M. Depping dans la collection des _Documents indits
relatifs  l'Histoire de France_, t. I, p. 657-658.

[1187] _Ibid._, t. I, p. 654-656.

[1188] Ces dtails sont tirs du rcit de l'arrestation de Fouquet par
le greffier de la chambre de justice.

[1189] Ce nom est crit tantt Talois ou Tallois, tantt Talouet,
Tallouet, Talhouet.

[1190] Gui-Patin (lettre du 6 dcembre 1661) fait traverser Paris 
Pellisson le 6 dcembre; mais le rcit officiel a plus d'autorit qu'une
correspondance dont les dates ont t souvent altres ou ajoutes par
les diteurs.

[1191] Ces dtails sont tirs, comme je l'ai dj fait observer, du
rcit officiel rdig par Foucault.

[1192] Voy. le _Journal d'Oliv. d'Ormesson_, t. II, p. 99.

[1193] Racine, _Fragments historiques_.

[1194] Gui-Patin, lettre du 19 septembre 1661. Un des secrtaires de M.
le premier prsident me vient de le dire, crit Gui-Patin  cette date.
Gourville confirme ce tmoignage. _Mmoires_, p. 525-526, dit. cite.

[1195] T. I des _Mmoires sur Fouquet_, p. 242-248.

[1196] Gourville, _ibid._

[1197] Ci-dessus, p. 9.

[1198] _Mmoires de Gourville_, p. 25-526.

[1199] Ci-dessus, p. 272.

[1200] Les procs-verbaux des saisies se trouvent dans plusieurs mss. de
la Bibl. imp. Le ms. du suppl. fr., n 36, p. 1-8, contient le
procs-verbal de la leve du scell appos dans la maison de Fouquet 
Fontainebleau, avec l'inventaire des meubles et papiers. Cet inventaire
est sign par le conseiller d'tat d'Aligre, par Poncet et par J.B.
Colbert. Dans le mme ms. (p. 106-153), on trouve le procs-verbal de la
leve du scell appos  Vaux, et l'tat des revenus de ce domaine (p.
153-155); puis le procs-verbal (p. 155-191) des scells mis dans la
maison de Fouquet  Paris et sur son appartement du Louvre; des scells
apposs chez madame du Plessis-Bellire (p. 191-249); chez Bruant (p.
249-263). Un autre manuscrit (suppl. fr., n 2352) renferme le
procs-verbal et les inventaires des saisies faites  Saint-Mand.

[1201] L'dit royal a t imprim dans le _Recueil des anciennes lois
franaises_. J'ai publi la dclaration, date du 15 novembre 1661, dans
l'introduction au t. II du _Journal d'Oliv. d'Ormesson_, p. 70 et suiv.

[1202] Voy. le rcit de la sance du 3 dcembre 1661 dans le _Journal de
la chambre de justice_, rdig par Foucault, greffier de la chambre. Je
l'ai publi dans la mme introduction, p. 70.

[1203] J'ai cit plus haut, p. 324. ce passage de la harangue du premier
prsident.

[1204] Le discours de Denis Talon a t imprim dans le _Recueil des
discours d'Omer et de Denis Talon_, t. II, p. 43 et suiv.

[1205] Fils du secrtaire d'tat Michel le Tellier.

[1206] _Mmoires_, t. I, p. 411, dit. Hachette, in-8.

[1207] Voy. ci-dessus, p. 12.

[1208] Recueil de Maurepas, Bibl. imp., mss., t. II, f 518.

[1209] _Journal d'Oliv. d'Ormesson_, t. II, p. 288.

[1210] Voy. t. I de nos Mmoires, p. 307. et t. II. p. 285.

[1211] Bibl. imp., ms. n 3695, f 12. Ce Mmoire de Colbert est
autographe; il a t cit par M.P. Clment, _Hist. de Colbert_.

[1212] Il est dit dans la biographie de Lamoignon, imprime  la suite
de ses _Arrts_, qu'il avait rdig un _Journal du procs de Fouquet_.
Si ce journal a jamais exist, il ne devait embrasser que la premire
anne du procs, la seule pendant laquelle le premier prsident ait
assist aux sances de la Chambre de justice, comme on le verra au
chapitre suivant.

[1213] _Tableau du parlement de Paris_, ms. de la Bibl. imp., n 325 du
Suppl. fr.

[1214] _Journal d'Olivier d'Ormesson_, t. II, p. 2 (collection des
_Documents indits relatifs  l'Histoire de France_.) Voy. les notes p.
2, 3 et 5. J'ai toujours rapproch, dans ces notes, le journal indit de
Foucault de celui d'Olivier d'Ormesson.

[1215] _Ibid._, p. 6.

[1216] _Journal d'Oliv. d'Ormesson, ibid._, p. 10.

[1217] Voy. t. I des _Mmoires sur Fouquet_, p. 360 et 488.

[1218] _Journal d'Olivier d'Ormesson_, t. II, p. 13.

[1219] _Ibid._, p. 19 et 20.

[1220] On les appelait pour ce motif _productions_.

[1221] _Journal d'Olivier d'Ormesson, ibid._, p. 21.

[1222] _Journal d'Olivier d'Ormesson_, ibid., p. 22.

[1223] J'ai retrac en dtail la vie d'Olivier d'Ormesson et de son pre
Andr en tte du t. I du _Journal d'Olivier d'Ormesson_. Je me borne ici
 un rsum rapide.

[1224] _Journal d'Olivier d'Ormesson_, t. I, p. 801.

[1225] Ci-dessus, p. 346 et suiv.

[1226] _Journal d'Olivier d'Ormesson_, t. II, p. 26.

[1227] _Ibid._, p. 27.

[1228] Pierre Sguier, n en 1588, avait alors soixante-quatorze ans.

[1229] _Journal d'Olivier d'Ormesson, ibid._, p. 224.

[1230] _Journal d'Olivier d'Ormesson, ibid._, p. 157.

[1231] Ce mot dsigne ici les membres du tribunal.

[1232] _Journal d'Olivier d'Ormesson, ibid._, p. 157.

[1233] L'accus, nomm Dumont, fut en effet condamn  tre pendu et
excut immdiatement, p. 161.

[1234] _Ibid._, p. 229.

[1235] _Journal d'Olivier d'Ormesson, ibid._, t. II, p. 231.

[1236] _Ibid._, p. 290.

[1237] _Journal d'Olivier d'Ormesson_, t. II, p. 94 et 95.

[1238] T. I des _Mmoires sur Fouquet_, p. 325.

[1239] _Ibid._, p. 326.

[1240] C'est le chiffre indiqu par Olivier d'Ormesson. (_Journal_,
ibid., page 38.)

[1241] _Journal d'Olivier d'Ormesson_, t. II, p. 52.

[1242] _Ibid._, p. 33-37.

[1243] _Ibid._, p. 37-38.

[1244] _Journal d'Olivier d'Ormesson_, ibid., p. 39.

[1245] _Ibid._, p. 45.

[1246] _Ibid._, p. 45-46.

[1247] _Journal d'Olivier d'Ormesson_, t. II, p. 46.

[1248] _Ibidem._

[1249] _Ibid._, p. 47.

[1250] _Journal d'Olivier d'Ormesson_, t. II, p. 47-48.

[1251] _Ibid._, p. 54-55.

[1252] _Ibid._, p. 51-52.

[1253] _Journal d'Olivier d'Ormesson_. t. II, p. 58.

[1254] _Ibid._, p. 60. Il existe aussi au Muse de Versailles un tableau
de le Brun, qui reprsente la crmonie du renouvellement de l'alliance
avec les Suisses. On y reconnat parfaitement Andr d'Ormesson, plac
derrire Louis XIV.

[1255] C'est le pre du Chamillart qui,  la fin du rgne du Louis XIV,
fut contrleur gnral des finances et secrtaire d'tat de la guerre.

[1256] _Journal d'Olivier d'Ormesson_, ibid., p. 60-61.

[1257] _Journal d'Olivier d'Ormesson_, ibid., p. 71.

[1258] Ibid., p. 75.

[1259] Ci-dessus, p. 272.

[1260] _Journal d'Olivier d'Ormesson_, ibid., p. 100-104.

[1261] _Ibid._, p. 81.

[1262] Lettre autographe dans les papiers de Fouquet, t. II, p. 277.
Cette lettre est du 24 juillet 1661. On la trouvera  l'Appendice.

[1263] _Journal_, ibid., p. 79.

[1264] _Journal_, ibid. Ce travail assidu a produit les nombreux volumes
qui portent le titre de _Dfenses de Fouquet_. On y trouve les requtes
adresses  la Chambre de justice, les rponses aux productions du
procureur gnral, en un mot toutes les pices du procs.

[1265] _Histoire de la Dtention des philosophes et gens de lettres_,
etc., par Delort, t. I, p. 21.

[1266] _Journal d'Olivier d'Ormesson_, ibid., p. 82.

[1267] _Ibid._, p. 87.

[1268] Il s'agit de l'arrt qui ordonnait de communiquer  Fouquet les
pices du procs et principalement les procs-verbaux des registres de
l'pargne.

[1269] Sainte-Hlne tait atteint de la goutte.

[1270] _Journal d'Olivier d'Ormesson_, ibid.

[1271] _Ibid._, p. 88.

[1272] Ce sont les termes mmes d'Oliv. d'Ormesson. (_Journal_, ibid, p.
90.)

[1273] _Journal_, ibid., p. 92.

[1274] Les avocats Lhoste et Auzanet.

[1275] _Journal d'Olivier d'Ormesson_, ibid., p. 80.

[1276] _Journal_, t. II, p. 100,  la date du 19 fvrier 1664.

[1277] Il s'agit toujours des registres de l'pargne.

[1278] _Journal_, ibid., p. 114-116.

[1279] _Ibid._, p. 117.

[1280] _Ibid._, p. 120.

[1281] Olivier d'Ormesson avait rpondu  Pussort qui lui reprochait
d'avoir pris parole de Fouquet pour limiter le travail de vrification
des procs-verbaux de l'pargne: Monsieur, en justice, je ne prends
point de parole et je n'en donne point. (_Journal_, p. 115.)

[1282] _Journal_, ibid., p. 120.--Voy. aussi p. 124.

[1283] _Journal_, ibid., p. 132.

[1284] _Ibid._, p. 133.

[1285] Olivier d'Ormesson avait pous, le 22 juillet 1640, Marie de
Fourcy, qui appartenait aussi  une ancienne famille parlementaire.

[1286] Delort dit que le Tellier fut le plus implacable des
perscuteurs de Fouquet. (Tome I de l'_Histoire de la Dtention des
philosophes_, etc., p. 23.)

[1287] _Journal_, ibid., p. 134.

[1288] Ci-dessus, p. 373-374.

[1289] Corde de luth ou de violon la plus dlie.

[1290] _Journal d'Olivier d'Ormesson_, t. II, p. 136, 137 et 138.

[1291] _Journal_, t. II, p. 136.

[1292] _Journal_, t. II, p. 138-139.

[1293] Boucherat tait rest membre de la Chambre de justice pour les
procs autres que celui de Fouquet. Il en fut loign  cette poque,
sous prtexte qu'il tait le conseil de M. de Gungaud, un des
trsoriers de l'pargne. (_Journal_, ibid., p. 133.)

[1294] _Journal_, ibid., p. 141.

[1295] _Journal_, t. II, p. 162.

[1296] _Ibid._, p. 164.

[1297] _Ibid._, p. 171.

[1298] _Journal d'Olivier d'Ormesson_, t. II, p. 172-173.

[1299] _Ibid._, p. 174-175.

[1300] Olivier d'Ormesson remarque plus loin (p. 176) qu'il y eut dans
les paroles du roi _des mots durs_, et ajoute qu'il les retrancha dans
le rapport qu'il fit de son audience  la Chambre de justice.

[1301] Projet trouv  Saint-Mand. Voy. t. I des _Mmoires sur
Fouquet_, p. 360 et 488. Ce passage prouve quelle impression la lecture
de ce projet avait faite sur l'esprit du roi.

[1302] Il y a dans le manuscrit y _adjoustera_, et j'ai reproduit ce mot
dans le texte du _Journal_, t. II, p. 175, lig. 4. Le sens est, je
crois, _s'y ajustera, s'y conformera_.

[1303] _Journal_, t. II, p. 177-178.

[1304] _Ibid._, p. 178.

[1305] _Ibidem._

[1306] Ce sont les termes mmes d'Olivier d'Ormesson (_Journal_, ibid.,
p. 181).

[1307] _Journal_, t. II. p. 193.

[1308] _Ibid._, p. 195.

[1309] _Ibid._, p. 219-220.

[1310] _Ibid._, p. 220.

[1311] _Ibid._, p. 205-208.

[1312] _Journal d'Olivier d'Ormesson_, t. II, p. 208.

[1313] _Ibid._, p. 210-211.

[1314] _Ibid._, p. 211.

[1315] _Ibid._, p. 211-215.

[1316] Ce n'est pas seulement dans le _Journal d'Olivier d'Ormesson_ que
nous en trouvons la preuve. Le _Journal de Foucault_, rdig sous
l'influence de Colbert, peut servir  contrler le tmoignage d'Olivier
d'Ormesson, et il le confirme sur tous les points essentiels.

[1317] _Journal d'Olivier d'Ormesson_, ibid., p. 238.

[1318] _Ibid._, p. 204.

[1319] _Journal d'Olivier d'Ormesson_, t. II, p. 353. Comparez les
_Mmoires de Saint-Simon_, o l'on trouve (dit. Hachette, in-8, t. IV,
p. 250-251) des renseignements sur madame de Lyonne. Le mme auteur,
parlant de la mort de la marchale d'Estres, s'exprime ainsi: Elle
toit fille d'un riche financier, nomm Morin, qu'on appeloit Morin le
Juif.

[1320] _Journal d'Olivier d'Ormesson_, t. II, p. 107, 118, 119, 217.

[1321] _Mmoires d'Arnauld d'Andilly_, dit. Michaud et Poujoulat, p.
470.

[1322] Recueil de Maurepas, Bibl. imp., mss., t. II, f 461-463.

[1323] Les moines et les religieuses, disait Colbert dans un mmoire au
roi, non-seulement se soulagent du travail qui iroit au bien commun,
mais mme privent le public de tous les enfants qu'ils pourroient
produire pour servir aux fonctions ncessaires et utiles. Pour cet
effet, il seroit peut-tre bon de rendre les voeux de religion un peu
plus difficiles et de reculer l'ge pour les rendre valables, mme
retrancher l'usage des dots et pensions des religieuses. Ce mmoire de
Colbert a t publi dans la _Revue rtrospective_, 2e srie, t. IV,
p. 257-258.

[1324] _Journal d'Oliv. d'Ormesson_, t. II. p. 117.

[1325] _Ibidem._

[1326] Journal d'Olivier d'Ormesson, t. II, p. 116.

[1327] S'il en fallait de nouvelles preuves, il suffirait de relire
quelques-unes des lettres de madame de Svign. Je viens de souper 
l'htel de Nevers, crivait-elle  Pomponne, nous avons bien caus, la
matresse du logis (madame Duplessis-Gungaud) et moi, sur ce chapitre
(le procs de Fouquet). Nous sommes dans des inquitudes qu'il n'y a que
vous qui puissiez comprendre.

[1328] Voy. plus haut, p. 346-349, les plaintes de Colbert sur la
conduite du premier prsident  l'occasion de ces mesures. On tait
alors en 1662.

[1329] _Journal d'Oliv. d'Ormesson_, t. II, p. 149.

[1330] _Ibid._, p. 150.

[1331] _Ibid._, p. 152.

[1332] _Journal d'Olivier d'Ormesson_, t. II, p. 153.

[1333] Ces vers sont du chevalier de Cailly, connu sous le nom de
_d'Aceilly_, mort en 1673.--Les rentes se payaient alors  l'Htel de
Ville.

[1334] Ou trouve plusieurs de ces pices dans les mss. Conrart, in-f,
t. XI, p. 225. En voici quelques passages:

Malgr les juges courtisans,
Le cordeau de Fouquet, fil depuis trois ans,
Est maintenant  vendre.
Mais nous avons Colbert. Sainte-Hlne et Berryer.
C'est assez de quoi l'employer;
C'est assez de voleurs  pendre.
C'est assez de fous  lier.

On prtendait, comme on le verra au chapitre suivant, que Berryer tait
devenu fou, et fou  lier.

Les potes du temps attaquent sans trop de discernement toutes les
rformes de Colbert. Un anonyme, dont la satire se trouve dans les
portefeuilles de Vallant (mss., Bibl, imp., t. XIII, p. 130), fait
allusion au retranchement de certaines ftes et aux ordonnances qui
modifirent les lois:

Quel est donc ce chaos et quelle extravagance
Agite maintenant tout l'esprit de la France?
Quel dmon infernal, ami des changements,
Fait tant de nouveauts dans tous nos rglements?
On fait, on redfait, on rtablit, on casse;
Rien ne demeure fait, quelque chose qu'on fasse:
On retranche les saints, on les refte aprs:
On plaide au Chtelet quand on fte au Palais,
On trouve  rformer mme sur la rforme,
L'ancien code  prsent est un code difforme, etc.


[1335] Lettre du 2 octobre 1661. Voyez l'Appendice.

[1336] Ces dtails se trouvent dans la _Dfense du grand Corneille_, par
le P. Tournemine. Voy. Taschereau, _Histoire de la vie et des ouvrages
de Pierre Corneille_, 2e dition (1855), p. 342.

[1337] Voy. _OEuvres diverses de Pierre Corneille_, 1738. p. 84.

[1338] _Ibid._, p. 223-226.

[1339] Ruisseau dont les eaux alimentaient les fontaines et les bassins
de Vaux.

[1340] Allusion  l'insulte qui avait t faite  l'ambassadeur franais
par la garde du Pape.

[1341] Voy. t. I, p. 460 et suiv., les vers o la Fontaine se plaignait
de n'avoir pas t reu par le surintendant.

[1342] Lettre  sa femme, en date du 25 aot 1663.

[1343] _Histoire de la Fontaine_, liv. II, p. 108, dit. de 1834.

[1344] Ci-dessus, p. 329-330.

[1345] Lettre crite d'Uxs, le 16 dcembre 1661.

[1346] Ovid. _Trist._; III, 2, 3-4.

[1347] Ce M. l'Avocat avait sans cesse  la bouche le mot de _creux_.
(_Note de Louis Racine_.)

[1348] _Mmoires pour servir  l'Histoire des rgnes de Louis XIV et de
Louis XV_, 2 dit., t. II, p. 444. Ces lgendes sont peu dignes de foi.
Delille s'en est empar dans son pome de l'_Imagination_ (ch. VI):

Un gelier au coeur dur, au visage sinistre,
Indign du plaisir que gote un malheureux,
Foule aux pieds son amie et l'crase  ses yeux.


[1349] Il est trs-difficile d'admettre cette prtendue confrontation 
la Bastille. Fouquet n'y fut transfr qu'en 1663, et les journaux
d'Olivier d'Ormesson et de Foucault ne mentionnent aucun fait de cette
nature pendant les annes 1663 et 1664.

[1350] _lgie sur la disgrce de M. Fouquet_, dans les _OEuvres
diverses_ (Paris, 1735), t. I, p. 194-202.

[1351] _Premier Discours au roi_, dans les _OEuvres diverses_, t. II, p.
13.--Voy. dans l'_tude sur Pellisson_ par M. Marcou, p. 213 et suiv.,
l'analyse des _Discours au roi_ ou _Dfenses de Fouquet_, par Pellisson.

[1352] _Deuxime Discours au roi_, ibid., p. 107-109. Ce passage de
Pellisson a t cit par M. Sainte-Beuve dans son article sur Fouquet,
_Causeries du Lundi_, t. V, p. 236.

[1353] _Deuxime Discours au roi_, ibid., p. 110.

[1354] Cette lettre est cite par Delort, _Histoire de la dtention des
philosophes_, etc., t. I, p. 79 et suiv.

[1355] Voy. ces placets dans Delort, ouvrage cit, t. I, p. 73 et suiv.

[1356] _OEuvres diverses_, dit. cite, t. I. p. 202-205.

[1357] Allusion  quelques vers, en forme d'pitaphe de Pellisson,
composs par Mnage en 1659.

[1358] Vers du prologue des _Fcheux_.--Voy. ci-dessus, p. 225.

[1359] Voy. _Mmoires de Conrart_, article du PRSIDENT DE NESMOND.

[1360] La Cour des monnaies avait juridiction souveraine pour tout ce
qui concernait la fabrication des espces d'or et d'argent et de la
monnaie de billon. Elle remontait au quatorzime sicle.

[1361] Les sances de la Chambre de justice  l'Arsenal ont t
retraces en grand dtail par Foucault (_Journal de la Chambre de
justice_) et par Olivier d'Ormesson. Madame de Svign, dans ses lettres
 M. de Pomponne, exprime les motions du public attentif  tous les
incidents du procs. Il est facile de reconnatre qu'elle doit la
plupart de ses renseignements aux conversations qu'elle avait
frquemment avec Olivier d'Ormesson.

[1362] Ce crime, qui, d'aprs les anciennes lois de la France,
entranait la peine de mort, tait dfini: vol des deniers publics par
ceux qui en avaient le maniement.

[1363] Nom de la monnaie qui se frappait  Paris, et qui tait plus
forte d'un quart que celle de Tours.

[1364] _Journal d'Olivier d'Ormesson_, t. II, p. 240.

[1365] _Journal d'Olivier d'Ormesson_, ibid., p. 242-244.

[1366] _Journal de Foucault_, t. X, f 10 v et 11 r.

[1367] _Ibid._, f 11 v.

[1368] _Journal d'Olivier d'Ormesson_, t. II, p. 245.

[1369] _Ibid._, p. 246 et suiv.--Lettre de madame de Svign, en date du
17 novembre 1664.

[1370] Madame de Svign ajoute: Et que les commissions avoient t
vrifies par les compagnies souveraines. C'est une erreur: l'dit qui
tablissait la Chambre de justice avait t enregistr par cette Chambre
mme (voy. p. 342). Le parlement ni les autres cours souveraines
n'avaient jamais t chargs de cet enregistrement. L'erreur ne se
trouve pas dans le _Journal d'Olivier d'Ormesson_.

[1371] L'accus, dit Foucault, ajouta ces termes de la Passion
(_Joan._, XVIII, 34).

[1372] Cet argument s'explique surtout par les usages de l'ancienne
monarchie. Le chancelier tenait, avec les matres des requtes, un
conseil, o, avant de sceller les arrts qui taient dj signs, il
examinait s'il n'y avait aucune cause de nullit, comme surprise,
fraude, etc.

[1373] Lettre de madame de Svign, _ibid.--Journal d'Olivier
d'Ormesson_, ibid., p. 247.--_Journal de Foucault_, t. X, f 22 et suiv.

[1374] _Journal d'Olivier d'Ormesson_, t. II, p. 248. Lettre de madame
de Svign du 18 novembre 16??

[1375] Madame de Svign (I. c.) dit que _l'on a continu la pension des
gabelles_; mais son tmoignage ne peut prvaloir sur ceux d'Olivier
d'Ormesson et de Foucault, qui sont parfaitement d'accord quant aux
chefs d'accusation traits dans cette audience du 18 novembre.
D'ailleurs, madame de Svign, qui s'attache surtout aux incidents
dramatiques, s'inquite beaucoup moins de mentionner avec une exactitude
minutieuse les diffrents chefs d'accusation.

[1376] J'ai dj fait remarquer qu'on appelait _convoi de Bordeaux_ un
impt qui se levait principalement sur les vins, eaux-de-vie et autres
denres transportes par mer. Le nom de _convoi_ venait de l'usage de
faire _convoyer_ ou escorter les navires de commerce par des vaisseaux
de guerre. Pour subvenir aux frais de cette escorte, on avait tabli la
taxe nomme _convoi de Bordeaux_.

[1377] Lettre du 18 novembre 1664.

[1378] _Journal d'Olivier d'Ormesson_, t. II, p. 249.

[1379] Ce sont les paroles mmes de madame de Svign (lettre du 19
novembre).

[1380] _Journal d'Olivier d'Ormesson_, t. II, p. 251.

[1381] _Ibid._--Lettres de madame de Svign du 20 et du 24 novembre.

[1382] _Journal d'Oliv. d'Ormesson_, t. II, p. 250-251.--Lettre de
madame de Svign du 20 novembre.--Foucault a bien soin d'omettre tous
ces incidents dans un procs-verbal rdig par les ordres de Colbert.

[1383] Il a t question plusieurs fois de ces billets sur l'pargne,
que l'on se procurait  vil prix, parce qu'ils taient assigns sur des
fonds puiss.

[1384] Olivier d'Ormesson le dit formellement (_ibid._, p. 256): M. le
chancelier ne sait pas l'affaire.

[1385] Lettre du 26 novembre 1664.

[1386] _Journal_, t. II, p. 252-253.

[1387] Saint Franois de Sales.

[1388] Couvent des _Filles de la Visitation_, fond dans la rue
Saint-Antoine en 1628.

[1389] Jeanne-Franoise Frmyot, dame de Chantal, avait t la
fondatrice et la premire suprieure des _Filles de la Visitation_.

[1390] _Journal_, t. II, p. 251.--Madame de Svign, lettre du 27
novembre.

[1391] Mme lettre.

[1392] _Journal d'Oliv. d'Ormesson_, t. II, p. 255.--_Journal de
Foucault_, t. X, fos 87-97.--Lettre de madame de Svign du 28
novembre.

[1393] Voy. plus haut, p. 412. Les dtails sur la mort du prsident de
Nesmond se trouvent dans les _Mmoires de Conrart_.

[1394] _Journal d'Oliv. d'Ormesson_, t. II, p. 259.--Lettre de madame de
Svign du 1er dcembre.

[1395] _Journal d'Oliv. d'Ormesson_, t. II, p. 260.--Lettre de madame de
Svign en date du 2 dcembre.

[1396] _Journal de Foucault_, t. X, f 128, v.

[1397] _Journal d'Olivier d'Ormesson_, t. II, p. 261.

[1398] Voy. ce projet  l'Appendice du t. I.

[1399] _Journal de Foucault_, t. X, f 135.

[1400] _Journal d'Olivier d'Ormesson_, t. II. p. 263.

[1401] Le duc de Sully, gendre du chancelier Sguier, avait livr, en
1652, le passage du pont de Nantes  l'arme espagnole. Voy. t. I, p.
65.

[1402] _Journal d'Oliv. d'Ormesson_, t. II, p. 263.--Lettre de madame de
Svign du 9 dcembre.

[1403] Voy. le premier volume des _Mmoires sur Fouquet_, p. 19-221.

[1404] _Journal d'Oliv. d'Ormesson_, t. II, p. 204.

[1405] Voy. sur ces engagements, t. I, p. 396-397.

[1406] La ngociation de Maucroix, dont il a t question ci-dessus, p.
144.

[1407] _Journal d'Olivier d'Ormesson_, t. II, p. 265.

[1408] _Ibidem._

[1409] _Ibid._, p. 265-266.

[1410] Lettre du 5 dcembre.

[1411] _Journal d'Oliv. d'Ormesson_, t. II, p. 266-267.--Lettres de
madame de Svign des 9, 10, 11 et 15 dcembre.

[1412] On trouvera le rsum de l'avis d'Olivier d'Ormesson dans
l'Appendice du t. II de son Journal.

[1413] Voy. la lettre de madame de Svign en date du 17 dcembre: J'a
ou dire  des gens du mtier que c'est un chef-d'oeuvre que ce qu'il a
fait, etc.

[1414] _Journal d'Oliv. d'Ormesson_, t. II, 272-274.--_Journal de
Foucault_, t. X, fos 171-177.

[1415] _Journal d'Olivier d'Ormesson_, t. II, p. 273.--Lettre de madame
de Svign du 17 dcembre.

[1416] _Ibid._, p. 270-271.--Lettre de madame de Svign du 17 dcembre.

[1417] _Journal de Foucault_, t. X, fos 184-250. L'avis de Pussort ne
remplit pas moins de soixante-six pages in-f de ce Journal.

[1418] Ce sont les termes mmes de madame de Svign. (Lettre du 17
dcembre.)

[1419] _Journal d'Oliv. d'Ormesson_, t. II, p. 277.

[1420] _Ibid._, p. 279-280.

[1421] _Ibid._, p. 281.

[1422] _Ibid._, p. 281-282.

[1423] _Ibid._, p. 282.

[1424] _Journal d'Olivier d'Ormesson_, t. II, p. 283.

[1425] _Ibid._, p. 283-284.

[1426] _Ibid._, p. 284.

[1427] Il s'agit probablement ici du collge de Clermont (aujourd'hui
lyce Louis-le-Grand).

[1428] _Ibid._, p. 284.

[1429] T. I des _Mmoires sur Fouquet_, p. 495.

[1430] _Journal d'Oliv. d'Ormesson_, p. 286 et suiv.--_Journal de
Foucault_, t. X, f 577 et suiv.--Lettre de madame de Svign du 22
dcembre.

[1431] _Journal d'Olivier d'Ormesson_, t. II, p. 287.--Madame de
Svign, lettre du 22 dcembre.

[1432] _Ibid._, p. 288.

[1433] _Ibid._, p. 285.--Lettre de madame de Svign du 21 dcembre.

[1434] _Mmoires de madame de Motteville_, anne 1661.

[1435] _Journal d'Oliv. d'Ormesson_, t. II, p. 301,  la date du 12
fvrier 1665.

[1436] _Ibid._, p. 509-510.

[1437] Lettre du 13 fvrier 1665.

[1438] On trouve dans les mss. Conrart, t. XI, f 549, quelques vers sur
Roquesante, prcds de cette note: Sur l'exil de M. de Roquesante,
conseiller au parlement de Provence et commissaire en la Chambre de
justice, lequel, aprs le jugement du procs de M. Foucquet et estant
rapporteur de celuy de M. de Gungaud, trsorier de l'Espargne, fut
envoy  Quinpercorentin:

Hlas! il est bien vrai qu'en ce sicle barbare
Et la gloire et l'honneur n'ont qu'un titre pompeux,
Et que, sous ces grands noms dont la vertu se pare,
Elle cache souvent les maux qu'elle prpare
Et du plus grand hros en fait un malheureux!
Hoxsnie (_sic_), dont l'honneur rend le sort pitoyable,
Et qu'un trop grand mrite accable,
En sert d'exemple assez puissant
Il est banni comme un coupable
Pour n'avoir pas voulu punir un innocent.


[1439] Lettre du 30 mars 1672.

[1440] Lettre de madame de Svign du 22 dcembre.

[1441] _Mmoires_, dit. Hachette, in-8, t. II, p. 301.

[1442] Le Tellier ne fit point de menaces, mais se tint, comme c'tait
son caractre, sur une prudente rserve.

[1443] Louvois ne se mlait pas encore du gouvernement  cette poque
Saint-Simon, qui dteste Louvois, le met partout o se commet une
injustice.

[1444] On trouvera les preuves dtailles de toutes ces assertions dans
la biographie d'Oliv. d'Ormesson, que j'ai place en tte du t. I de son
Journal (collect. des _Documents indits relatifs  l'Histoire de
France_).

[1445] _Journal_, t. II, p. 405.

[1446] _Ibid._, p. 412, 413 et 439.

[1447] _Ibid._, p. 446-447.

[1448] Voy.  l'Appendice une des chansons composes contre les juges
qui avaient opin pour la peine de mort.

[1449] Journal d'Oliv. d'Ormesson, t. II, p. 400.

[1450] _Ibid._, p. 502.

[1451] _Ibid._, p. 504.

[1452] _Ibid._, p. 505.

[1453] Lettre de madame de Svign, date du jeudi au soir, 25 dcembre.

[1454] _Journal d'Oliv. d'Ormesson_, t. II, p. 287.

[1455] Lettre de madame de Svign, date du vendredi 26 dcembre.

[1456] Les lettres de Louvois que Delort a publies (_Dtention des
philosophes_, etc., t. I, p. 83-85) prouvent que, ds le mois de janvier
1665, d'Artagnan avait remis Fouquet  la garde de Saint-Mars, qui tait
charg de le tenir prisonnier dans le donjon de Pignerol.

[1457] Les instructions et lettres relatives  la captivit de Fouquet
sont conserves aux archives de l'Empire. Les pices les plus
importantes ont t publies par Delort dans l'ouvrage cit.

[1458] Delort, _Dtention des philosophes_, etc., t. I, p. 24-27.

[1459] Lettre de Louvois dans Delort, _Dtention des philosophes_, etc.,
t. I, p. 85-86.

[1460] _Ibid._, p. 30, 90 et 91.

[1461] _Ibid._, p. 89-90.

[1462] _Ibid._, p. 92.

[1463] _Journal d'Oliv. d'Ormesson_, t. II, p. 372,  la date du 28
juin.

[1464] Voy. les lettres de Louvois dans l'ouvrage de Delort, _Dtention
des philosophes_, etc. t. I, p. 101-102.

[1465] Lettres de Louvois dans l'ouvrage de Delort, _Dtention_, etc.,
t. I p. 105 et 116. Voy. aussi p. 32 du mme ouvrage.

[1466] _Ibid._, p. 104.

[1467] _Ibid._, p. 103.

[1468] _Ibid._, p. 118-119.

[1469] _Ibid._, p. 131-134.

[1470] Lettres de Louvois dans l'ouvrage de Delort, _Dtention_, etc.,
t. I, p. 138.

[1471] _Ibidem._

[1472] _Ibid._, p. 53.

[1473] _Ibid._, p. 149 et 158.

[1474] Ce nom de _Honneste_, le seul sous lequel ce personnage soit
dsign, semble un pseudonyme.

[1475] Delort, _Dtention des philosophes_, etc., t. I, p. 160-161.

[1476] _Ibid._, p. 164.

[1477] _Ibid._, p. 162.

[1478] M. Walckenaer (t. III, p. 291 des _Mmoires sur madame de
Svign_, 1re dit.) pense qu'il s'agit dans ce passage d'un sieur de
Valcroissant mentionn dans les lettres de Louvois  Saint-Mars; mais
comme le sieur de Valcroissant n'est cit par Louvois que comme un
prisonnier amen de Dunkerque  Pignerol, puis conduit  Marseille, on
ne voit pas d'aprs quelle autorit M. Walckenaer en a fait le
gentilhomme recommand par madame de Svign.--Voy.  l'Appendice les
extraits des lettres de Louvois de 1669 et 1670 sur la Forest, Honneste
et Valcroissant.

[1479] Delort, _Dtention des philosophes_, etc., t. I, p. 161-165.

[1480] Ci-dessus, p. 199.

[1481] Lettre du 25 mars 1672.

[1482] _Mmoires de Saint-Simon_, dit. Hachette, in-8, t. XX, p. 48 et
suiv.

[1483] _Mmoires de Saint-Simon_, ibid., p. 40.

[1484] Voy. t. I des Mmoires sur Fouquet, p. 448-450.

[1485] Delort, _Dtention des philosophes_, etc., t. I, p. 40.

[1486] Lettre du 3 juillet 1675, t. III, p. 49 de la _Correspondance de
Roger de Rabutin, comte de Bussy_, publie par M.L. Lalanne, chez
Charpentier, 1858.

[1487] Mss. de la Bibl. imp. S.F., n 2358, f 234-238. M.F. Le Mounier
a publi cette lettre  l'Appendice de son ouvrage intitul _Le
Chancelier d'Aguesseau_.

[1488] La phrase manque de rgularit, mais elle s'entend. Il faudrait
seulement supprimer l'inversion: Dites-lui hardiment quelle serait ma
gratitude, si je pouvais, etc.

[1489] La famille Fouquet avait une chapelle dans l'glise des _Filles
Sainte-Marie_, ou _Filles de la Visitation_, rue Saint-Antoine. Cette
glise est aujourd'hui un temple protestant.

[1490] Ces derniers mots font voir que Fouquet avait peu de confiance
dans les confesseurs qu'on lui imposait. Les lettres de Louvois prouvent
qu'il avait raison. Le ministre crivait  Saint-Mars le 17 avril 1670:
J'ai reu avec votre lettre du 4 de ce mois celle qui y toit jointe du
confesseur de M. Fouquet. Je lui mande que je rendrai compte au roi de
sa fidlit, et je le ferai effectivement, afin que S.M. le gratifie de
quelque bnfice, lorsqu'il en viendra  vaquer.

[1491] C'est--dire _dans le cours ordinaire des choses_.

[1492] Cette phrase parat d'abord obscure, et on serait tent de
changer le nom _humilit_ en celui d'_humanit_; mais Fouquet veut dire
que le malheur des prisonniers enseigne aux puissants le nant des
grandeurs humaines, et par consquent l'humilit chrtienne.

[1493] Le mot _bonheur_ semblerait plus convenable; mais il y a
_honneur_ dans le manuscrit.

[1494] Il faudrait lire: _qu'elle_ (cette couronne) _lui soit retarde_,
etc.

[1495] C'est--dire _ne peuvent manquer d'tre  la fin exauces_.

[1496] Louvois. J'ai dj fait remarquer que le Tellier, pre de
Louvois, n'avait jamais montr contre Fouquet le mme acharnement que
Colbert. Il faut ajouter qu' cette poque Louvois tait ennemi de
Colbert et que la lutte des deux ministres tournait  l'avantage de
Fouquet.

[1497] Le mot _aime_ se trouve dans le manuscrit. Le sens est: _Dieu
aime  faire misricorde  ceux qui la font_.

[1498] Voy. ci-dessus, p. 65, quelques dtails sur la passion effrne
du jeu  cette poque, et ce que dit Bartet, p. 52-55, des pertes que
faisait au jeu l'abb Fouquet.

[1499] Il faudrait peut-tre lire _percer le coeur_.

[1500] Madame Fouquet, spare de biens de son mari avant que la
condamnation et t prononce, avait pu conserver une partie
considrable de sa fortune.

[1501] C'est--dire renoncer aux jenes et abstinences du carme.

[1502] Le frre an de Fouquet, Franois, archevque de Narbonne, tait
le seul de ses frres qui ft mort pendant la captivit du surintendant,
en 1675.

[1503] Je pense qu'il faudrait lire: _reconnaissance_.

[1504] Je n'ai pas trouv de renseignements sur la congrgation ou
association religieuse  laquelle Fouquet fait ici allusion.

[1505] Lettre de Jeannin de Castille  Bussy-Rabutin, en date du 12
avril 1678. (_Correspondance de Roger de Rabutin_, dit. cite, t. IV,
p. 86 et 212.)

[1506] Lettre du 14 juin 1678, mme dit., t. IV, p. 125.

[1507] Vers de Marot.

[1508] Lettre du 24 juin 1678. dit. cite, p. 137.

[1509] _Ibid._, p. 253-254.

[1510] Lettre du 27 fvrier 1679.

[1511] Delort, ouvrage cit, t. I, p. 50 et 51.

[1512] Voy. Saint-Simon, _Mmoires_, dit. Hachette, in-8, t. XX, p. 49.

[1513] C'est l'opinion de Delort, _ibid._, p. 52.--Voy. aussi les
_Mmoires de mademoiselle de Montpensier_, (dit. Charpentier, t. IV, p.
401). Cette princesse indique assez que ce fut la galanterie qui les
brouilla: Il se fit force contes, dits et redits sur des galanteries
qui les brouillrent. Et plus loin, p. 473, Mademoiselle, excite par
une jalousie qu'elle ne cherche pas  dissimuler, apprend par la
marquise de Lvi que Lauzun continuait de voir secrtement mademoiselle
Fouquet: En arrivant ici ( Paris) il a fait semblant d'tre brouill
avec mademoiselle Fouquet... Puis elle raconte que Lauzun allait les
aprs-dners et les soirs se promener avec mademoiselle Fouquet; qu'en
entrant dans sa chambre, il jetait ses gants et son chapeau, et
demandoit du chocolat, ou du th, ou du caf, et que quoique sa mre
(madame Fouquet) pt dire, il y venoit tous les jours en revenant de
Choisy. Mademoiselle demeurait alors  Choisy.

[1514] Lettre de Bussy (en date du 2 fvrier 1680, dition cite t. V,
p. 50).

[1515] _Lettres de Bussy_, dit. cite, _ibid._, p. 92.

[1516] Lettre du 3 avril 1680: Le pauvre M. Fouquet est mort; j'en suis
touche: je n'ai jamais vu perdre tant d'amis. Et dans la lettre du 5
avril: Si j'tois du conseil de la famille de M. Fouquet, je me
garderois bien de faire voyager son pauvre corps, comme on dit qu'ils
vont faire, etc. Un passage des _Mmoires de Gourville_ semble seul en
contradiction avec les tmoignages contemporains. Le voici: M. Fouquet,
quelque temps aprs (c'est--dire aprs l'anne 1674), _ayant t mis en
libert_, sut la manire dont j'en avois us avec madame sa femme,  qui
j'avois prt plus de cent mille livres pour sa subsistance, son procs
et mme pour gagner quelques juges, comme on lui avoit fait esprer.
Aprs m'avoir crit pour m'en remercier, il manda  M. le prsident de
Maupeou, qui toit de ses parents et de ses amis, de me proposer, en cas
que mes affaires fussent aussi bonnes qu'on lui avoit dit, de vouloir
faire don  M. de Vaux, son fils, de cent et tant de mille livres qui
pourroient m'tre dues: ce que je fis trs-volontiers et en passai un
acte. Ce passage ne porte, comme on le voit, aucune date prcise. Il
doit se rapporter  l'anne 1679, o Fouquet obtint la permission de
voir sa famille. Il parat, d'aprs le texte de Bussy que nous avons
cit plus haut, que l'anne suivante Fouquet fut autoris  se rendre
aux eaux de Bourbon, et c'est sans doute ce que Gourville appelle sa
_mise en libert_. crivant ses souvenirs longtemps aprs les
vnements, Gourville ne s'inquite ni d'une grande exactitude
chronologique ni de la valeur prcise des termes qu'il emploie. C'est
cependant  l'occasion de ce passage de Gourville que se sont leves
des doutes sur la vritable poque de la dlivrance et de la mort de
Fouquet. Voltaire (_Sicle de Louis XIV_, ch. XXV) dit: Gourville
assure, dans ses _Mmoires_, qu'il sortit de prison quelque temps avant
sa mort. La comtesse de Vaux, sa belle-fille, m'avait dj confirm ce
fait; cependant on croit le contraire dans sa famille. Ainsi on ne sait
pas o est mort cet infortun, dont les moindres actions avaient de
l'clat quand il tait puissant. Voil sur quel fondement on a bti des
hypothses tranges et qui n'iraient pas  moins qu' faire supposer que
la mort de Fouquet fut simule et qu'il fut transfr aux Iles
Sainte-Marguerite, puis  la Bastille, le visage couvert d'un masque en
velours noir aveu charnire en fer; en un mot, que _l'homme au masque de
fer_ n'est autre que Fouquet. Je me bornerai  rappeler cette hypothse,
qui n'appartient pas  l'histoire. On ne voit pas, en effet, pourquoi on
aurait pris ces tranges prcautions  l'gard du prisonnier.
D'ailleurs, comme je l'ai fait remarquer, les contradictions ne sont
qu'apparentes, et il suffit d'un peu de rflexion pour concilier les
diffrents textes.

[1517] Delort, ouvrage cit, t. I, p. 53.--Voy. Paroletti, _Sur la mort
du surintendant Fouquet, Notices recueillies  Pignerol_. Turin, 1812,
in-4.

[1518] _Conseils de la Sagesse, ou Recueil des maximes de Salomon_.
Paris, 1683, 2 vol. in-12.

[1519] _Mmoires de Saint-Simon_, dit. cite, t. XVII. p. 105.

[1520] _Ibid._, t. III. p. 286-287.

[1521] _Ibid._, t. XIV, p. 112.

[1522] _Ibid._, t. IX, p. 294.

[1523] _Ibid._, t. XVII, p. 106.

[1524] Lettre de madame de Svign du 22 juillet 1676.

[1525] Voy. les Mmoires de l'abb Blache dans la _Revue rtrospective_,
t. I-IV. C'est dans la partie publie au t. I de cette _Revue_ que se
trouvent les accusations tranges de l'abb Blache contre la marquise
d'Asserac.

[1526] M. de Cayrol a prtendu que Fouquet fut enferm  Pignerol parce
qu'il tait dpositaire du secret relatif au _masque de fer;_ M. Paul
Lacroix a soutenu que Fouquet lui-mme tait l'homme au masque de
fer.--Voy.  l'Appendice le rsum de la dissertation de M. Paul
Lacroix.

[1527] Le portrait de Fouquet, par Le Brun, a t grav par Poilly;
Nanteuil a fait lui-mme le portrait et la gravure.

[1528] _Mmoires_, t. II, p. 48, de l'dition cite. Il ne faut pas
oublier que Bussy-Rabutin tait un ennemi de Fouquet.

[1529] Voy. la lettre de la Fontaine  Fouquet en date du 30 janvier
1665. t. VI. p. 485-487, des _OEuvres de la Fontaine_. dit. de
Walckenaer (1827).

[1530] Voy. la lettre de Loret du 19 janvier 1661.

[1531] Voy. Loret, _Muse historique_, lettre du fvrier 1661.

[1532] Ci-dessus, p. 187.

[1533] Lettre du 22 janvier.

[1534] Lettre du 31 juillet.

[1535] Le P. Faure, qui avait alors une rputation d'loquence.

[1536] _Journal_, t. II. p. 405,  date du 15 novembre 1665.

[1537] _Histoire de madame Henriette_, collect. Petitot, t. LXIV, p.
402.

[1538] Il faut distinguer ici des poques que madame de la Fayette
parat confondre: Fouquet voulut d'abord tromper le roi (ci-dessus, p.
97), et ce fut seulement en juillet, lorsqu'on l'avertit du danger qu'il
courait, qu'il fit l'aveu de ses fautes et en demanda pardon (p.
172-173); mais il tait trop tard; sa perte tait rsolue.

[1539] En juillet 1661; ci-dessus, p. 168.

[1540] Gui Patin (ci-dessus, p. 135) et d'autres disent, au contraire,
que ce fut Anne d'Autriche qui dfendit le plus longtemps Fouquet. Cette
opinion est plus vraisemblable. Pendant le procs, Anne d'Autriche fut
loin de se montrer acharne  la perte du surintendant.

[1541] Fouquet avait achet Belle-le ds 1658 (voy. t. I des _Mmoires
sur Fouquet_, p. 395). On voit que madame de la Fayette dit les choses
un peu trop en gros et d'une manire gnrale, dans une question o les
dates doivent tre fixes avec prcision.

[1542] Le voyage ne fut rsolu qu'aprs le voyage de Dampierre, qui eut
lieu au commencement de juillet, et ds le 15 juillet Fouquet en tait
inform (ci-dessus, p. 180).

[1543] Ci-dessus, p. 222-227.

[1544] On a vu ci-dessus, p. 236, que Fouquet fit le voyage en partie
sur la Loire et arriva  Nantes avant le roi.

[1545] Madame de la Fayette se trompe sur les dtails de l'arrestation
de Fouquet. Voy. ci-dessus, p. 242-243.

[1546] Le marchal de Villeroi fut nomm prsident du conseil des
finances; Colbert n'eut que le titre de contrleur gnral.

[1547] Elle y succomba probablement au chagrin quelques annes aprs, en
1669. Mademoiselle de Menneville n'avait que trente-trois ans  l'poque
de sa mort.

[1548] _Mmoires du marquis de la Fare_, t. XLV, p. 145 et suiv. de la
collect. Petitot.

[1549] _Ibid._, p. 147.

[1550] Cette sance du parlement eut du 22 dcembre 1665. Olivier
d'Ormesson l'a retrace dans son _Journal_, t. II, p. 428 et suiv.

[1551] Ci-dessus, p. 289 et suiv.

[1552] J'ai indiqu ci-dessus, p. 310, note 2, ce que c'tait que a
Mivoie.

[1553] Papiers de Fouquet, t. I, p. 201.

[1554] _Ibid._, p. 42.

[1555] Ci-dessus, p. 210.

[1556] Gilles Fouquet, premier cuyer de la grande curie.

[1557] La charge de premier cuyer donnait droit  un logement. La cour
tait alors  Fontainebleau.

[1558] Papiers de Fouquet, t. II, p. 206.

[1559] Gendre de madame du Plessis-Bellire. On a vu ci-dessus qu'il
avait achet la charge de gnral des galres. C'est peut-tre de cette
affaire qu'il s'agit.

[1560] Papiers de Fouquet, t. II, p. 176.

[1561] Ren de Bruc de Monplaisir, frre de madame du Plessis-Bellire.

[1562] _Mmoires de Bussy-Rabutin_ (dit. Charpentier), t. II, p. 84.
Voici le texte complet de Bussy: La veuve du Plessis-Bellire,
belle-mre de Crquy, gouvernoit absolument Fouquet. Je ne sais s'il y
avoit eu autrefois quelque galanterie entre eux; mais on disoit alors
qu'elle lui cherchoit des plaisirs, et on l'appeloit la surintendante
des amours du surintendant. Je n'attacherais pas beaucoup d'importance
au tmoignage de Bussy, s'il n'tait confirm par d'autres documents.

[1563] Je n'ai rien trouv sur cette Marie Crevon, dans les papiers de
Fouquet.

[1564] Cette expression s'employait pour dsigner un parvenu et
s'appliquait parfaitement  Bartet. Elle venait, disait-on, de ce qu'un
paysan ne voulait pas saluer l'image d'un saint, parce qu'elle avait t
faite d'un poirier de son jardin.

[1565] Ces mots sont souligns dans le manuscrit.

[1566] Le confesseur de la reine mre.

[1567] Marguerite-Louise d'Orlans, fille de Gaston d'Orlans et de
Marguerite de Lorraine. Voy. ci-dessus, p. 154 et suiv.

[1568] Voy. les _Mmoires de mademoiselle de Montpensier_, t. III, p.
510, dit. Charpentier.

[1569] Mademoiselle de Montpensier, soeur ane de Marguerite-Louise
d'Orlans.

[1570] Voy. la dissertation de M. Dreyss en tte de son dition des
_Mmoires de Louis XIV_.

[1571] Papiers de Fouquet, t. II, p. 182-183.

[1572] Troisime chambre des enqutes. Ce fut M. de Fourcy qui eut le
rang de premier dans cette chambre. M. de Prigny n'y fut que second
prsident.

[1573] De Maupeou, second prsident de la premire chambre des enqutes.
Il tait parent de Fouquet, dont la mre se nommait, comme on l'a vu,
Marie Maupeou.

[1574] On voit que M. de Prigny voulait devenir second prsident de la
premire chambre des enqutes, en place de Maupeou, qui serait devenu
premier prsident de la troisime chambre.

[1575] Papiers de Fouquet, t. I, p. 187.

[1576] C'est en comparant cette lettre avec une partie des manuscrits
des _Mmoires de Louis XIV_ que M. Dreyss a reconnu la part que le
prsident de Prigny avait prise  ce travail.

[1577] Papiers de Fouquet, t. II, p. 277. Cette lettre est du 24 juillet
1661.

[1578] Pour _tat prsent_. Il y a bien _tre_ dans le manuscrit.

[1579] C'est--dire _n'hsitez pas_.

[1580] Voy. ci-dessus, p. 127 et 134.

[1581] Papiers de Fouquet, t. I, p. 224. Cette lettre est adresse 
Pellisson.

[1582] _Ibid._, t. I, p. 220.

[1583] Papiers de Fouquet, t. I, p. 174.

[1584] Papiers de Fouquet, t. I, p. 172. Cette lettre parat avoir t
crite dans les derniers mois de l'anne 1660. Mazarin tait encore
vivant, comme le prouve la fin.

[1585] Ces mots sont souligns dans le manuscrit. Colbert tait alors
intendant de Mazarin.

[1586] Papiers de Fouquet, t. II, p. 194.

[1587] C'est--dire du clerg.

[1588] Papiers de Fouquet, t. I, p. 109.

[1589] Commis de Colbert se rapporte  M. du May.

[1590] Il y a bien _Tessie_; mais l'orthographe est dtestable. Il
faudrait lire probablement _Tessier_.

[1591] Papiers de Fouquet, t. I, p. 66-69.

[1592] Louis XIV parle, dans ses _Mmoires_, de la suppression de la
charge de colonel gnral de l'infanterie franaise.

[1593] Personnage attach au chancelier.

[1594] Quel est ce personnage? probablement un fils de Fouquet.

[1595] Probablement la marquise de Charost, fille de Fouquet.

[1596] Il a t question de ce Devaux ci-dessus, p. 298.

[1597] Papiers de Fouquet, t. II, p. 231.

[1598] Il est, en effet, question dans une de ces lettres de la charge
de gnral des postes qu'avait celui qui l'crit. Du reste, quel que
soit l'auteur de ces lettres, elles sont importantes parce qu'elles
prouvent jusqu' l'vidence que Fouquet avait achet tous les hommes qui
pouvaient lui rvler des secrets d'tat.

[1599] Papiers de Fouquet, t. I, p. 52.

[1600] _Ibid._, t. II, p. 174.

[1601] Papiers de Fouquet, t. II, p. 311-312. La fin de cette lettre est
 la p. 317.

[1602] Ce nom est le seul que je puisse lire. J'ignore quel tait ce
personnage.

[1603] On pourrait lire aussi: De lui porter directement [les
dpches]. L'criture de ces lettres est trs-difficile  dchiffrer.

[1604] Papiers de Fouquet, t. II, p. 287.

[1605] Papiers de Fouquet, t. II, p. 285.

[1606] Le vers est incomplet dans la copie. Il y avait sans doute dans
le texte original: En allant au supplice.

[1607] _Journal_, t. II, p. 288 et suiv.

[1608] T. II, p. 290.

[1609] Louis de Bourbon, prince de Cond. Il tait gouverneur de
Bourgogne, et M. de la Toison, membre du parlement de Dijon.

[1610] Il s'agit du sjour fait par la cour  Fontainebleau aux mois de
mai, juin et juillet 1664.

[1611] Le marchal de Marillac avait t jug et condamn  mort sous le
ministre de Richelieu.

[1612] Le sens est que M. de Bessemaux, comme M. de Lesdiguires, avait
contribu  gagner M. de la Baulme.

[1613] Un des fils du conseiller Catinat est devenu le marchal de
Catinat.

[1614] Archives de l'Empire, sect. judiciaire, liasse Z, 600, collection
Rondonneau.

[1615] On disait qu'on avait promis  Sainte-Hlne la charge de
prsident au parlement de Rouen.

[1616] Voy. ce que le conseiller d'tat de la Fosse dit dans ses lettres
 Sguier sur les causes qui avaient engag Fouquet  faire couvrir une
partie de sa maison de Saint-Mand en ardoises et l'autre en tuiles.
Ci-dessus, p. 287. Pussort reprit cette accusation, qui parut
gnralement purile. (_Journal d'Oliv. d'Ormesson_, t. II, p. 276.)

[1617] Il y a Machaut dans la copie; mais la mesure et le sens demandent
galement que ce nom soit chang en celui de Massenau. J'ai eu tort de
laisser _Machaut_ dans le _Journal d'Oliv. d'Ormesson_, t. II, p. 296.

[1618] Voysin, un des membres de la Chambre de justice; c'est  lui que
sont attribues les paroles prononces dans le couplet 22. On l'accusait
surtout d'avoir altr les procs-verbaux de l'pargne, et c'est  cette
altration que Pontchartrain fait allusion.

[1619] Liv. I. XIVII, p. 162.

[1620] T. XXV, p. 76.

[1621] T. II, p. 308-309.

[1622] Claude le Pelletier qui fut plus tard contrleur gnral des
finances.

[1623] Anne d'Autriche n'avait jamais t hostile  Fouquet au point de
souhaiter sa mort. On trouve la preuve de cette assertion dans le
_Journal d'Oliv. d'Ormesson_.

[1624] On a vu ci-dessus, p. 135, que madame de Beauvais recevait une
pension de Fouquet.

[1625] Allusion  l'poque o d'Ormesson tait intendant de Picardie et
du Soissonnais.

[1626] Claude Joly, antrieurement cur de Saint-Nicolas-des Champs,
paroisse d'Olivier d'Ormesson.

[1627] _Journal_ t. II, p. 422-423.

[1628] _Ibid._, t. II, p. 400 et suiv.

[1629] Fille du chancelier.

[1630] Gendre de Gungaud, trsorier de l'pargne.

[1631] Un des membres de la Chambre de justice.

[1632] _Journal_, t. II, p. 407.

[1633] _Journal_, t. II, p. 425 et suiv.

[1634] Le grand matre de l'artillerie tait alors le duc de Mazarin.

[1635] C'tait la formule par laquelle on renvoyait une requte 
l'examen des gens du roi pour qu'ils donnassent leurs conclusions avant
que le tribunal rendt un arrt.

[1636] Le projet trouv  Saint-Mand.

[1637] _Vie de Saint-vremont_, par des Maizeaux, en tte des _OEuvres de
Saint-vremond_ (dit. de 1740, t. I, p. 58-60).--Voltaire, _Sicle de
Louis XIV_, ch. XXV.

[1638] T. III, p. 361 de la mme dit. des _OEuvres de Saint-vremond_.

[1639] _Vie de Saint-vremond_, t. III, p. 142-143, note.

[1640] On a peine, malgr l'autorit du biographe de Saint-vremond, 
reconnatre le surintendant Fouquet dans cet homme d'une discrtion
absolue.

[1641] Cette phrase et les suivantes s'appliquent parfaitement au
surintendant alors enferm  Pignerol.

[1642] _Mmoires indits et opuscules de Jean Rou_, avocat au parlement
de Paris (1659), secrtaire interprte des tats gnraux de Hollande
depuis l'anne 1689 jusqu' sa mort (1711), publis pour la Socit de
l'Histoire du protestantisme franais, d'aprs le ms. conserv aux
archives de l'tat  la Haye, par Francis Waddington. Paris, 1857, 2
vol. in-8.

[1643] M. de Bezemaux toit un gentilhomme d'une ancienne famille de
Gascogne. Il rendit quelques services au cardinal Mazarin, qui le fit
capitaine de ses gardes, et lui procura ensuite le gouvernement de la
Bastille. Il mourut immdiatement aprs la paix de Hyswick, gnralement
regrett de tous ceux qui le connoissoient, principalement des
prisonniers.

Je n'en ai pas connu un seul qui n'en ait dit du bien. Voici les justes
souhaits que l'on a faits pour M. de Bezemaux aprs sa mort:

         MADRIGAL
  Bezemaux, tes vertus t'ont mis au rang des sages:
  Vois tes durs successeurs au nombre des tyrans,
  Dans le temps qu'on est prs d'encenser tes images.
  Tous te voudraient encore au nombre des vivans;
  La mort, qui s'est mprise, a fait un coup injuste:
  Elle a pris l'honnte homme et laisse le fripon!
  Reviens, cher Bezemaux, grossir la cour d'Auguste,
  Et que Bernaville aille accompagner Nron.

M. de Bezemaux toit humain, doux, poli, civil et honnte, au rapport
mme de Braillard et encore mieux de Francillon. Il rendoit souvent de
trs-bons offices aux prisonniers, quand il les croyoit innocents, et il
a procur la libert de plusieurs. Sous M. de Bezemaux, les prisonniers
un peu distingus avoient la libert de se communiquer, et se voyaient
au moins dans les cours. (_L'inquisition de la Bastille_, par
Constantin de Renneville. Amsterdam, 1724, t. II, p. 75, et t. IV. p.
1.)

[1644] dit. Hachette, 1882, t. II, p. 2-5.

[1645] Cite dans l'ouvrage de Delort, p. 159-161.

[1646] On voit plus loin que ce prisonnier tait le sieur de
Valcroissant.

[1647] in-4 de 24 pages, chez Flix Galetti, Turin 1812

[1648] P. 12 et suiv.

[1649] Il fut plus tard prtre de l'Oratoire.

[1650] J'ai dj fait remarquer ci-dessus, p. 463, note, que rien n'est
moins certain que la chronologie des _Mmoires de Gourville_, et que
btir des hypothses sur de pareils fondements, c'est s'amuser  un jeu
puril.

[1651] Ces dates donnes approximativement pourraient faire supposer que
les recherches relatives  Fouquet furent faites par ses petits-fils, le
comte et le chevalier de Belle-le, ou du moins par leurs ordres.

[1652] L'_Homme au masque de fer_, par Paul L. Jacob (Paul Lacroix).
Paris, Victor Magen. 1857, brochure in-8.

[1653] Ci-dessus, p. 463.

[1654] P. 463, note.

[1655] Ci-dessus, p. 461.

[1656] P. 294 et suiv. de la _Dissertation_ cite.

[1657] T. I. p. 149.

[1658] Gabrielle d'Estres.

[1659] Note d'Andr d'Ormesson: Les intendans des finances
d'Iscarville, d'Heudicourt, Marcel, de Bussy, des Barreaux, Senteny,
d'Attichy, Devienne, furent supprims en l'an 1586; MM. de Maupeou,
Devienne, Arnauld, mis en leur place, sous M. de Rosny.

[1660] Les six ministres qui ne pouvoient estre changs pendant la
rgence estoient monseigneur le duc d'Orlans, monseigneur le prince de
Cond, monseigneur le cardinal Mazarin, M. le chancelier, M.
Bouthillier, surintendant des finances, M. Bouthillier-Chavigny,
secrtaire d'Estat; mais  la cour il n'y a rien de certain et nulle
stabilit en la condition. M. Bouthillier fils est demeur dans le
conseil d'en haut, mais a est contraint de rsigner sa charge de
secrtaire d'Estat  M. de Lomnie, comte de Brienne, qui l'excerce
encore.

_note d'A. d'Ormesson.._


[1661] Mmoire autographe de Colbert. Bibl. imp., mss. S. l., n 3695.

[1662] C'est--dire des emprunts, alinations de domaines, vente
d'offices, etc.

[1663] Dunkerque avait t vendu, en 1662, par Charles II, roi
d'Angleterre,  Louis XIV moyennant une somme de 5 millions, qui furent
pays en argent comptant. Le roi d'Angleterre, dit Colbert, ayant mis
pour condition que telle somme lui seroit paye en argent, Sa Majest la
fit porter tout entire en quarante-six charrettes qui partirent du
Louvre, et furent escortes par les mousquetaires de Sa Majest.

[1664] _OEuvres de la Fontaine_, dit. Walckenaer (Paris, Lefvre, 1828,
t. VI, p. 33, note 5.)

[1665] _Ibid._, t. VI, p. 258.

[1666] Voyez ci-dessus, p. 58, un extrait de la _Muse historique_ de
Loret.

[1667] Belle-mre de Gilles Fouquet.

[1668] Delort, _Dtention des philosophes_, etc., p. 50.

[1669] Mmoires, dit. Charpentier, t. II, p. 83-84.

[1670] _OEuvres de la Fontaine_, dit. cite, t. VI, p. 80.

[1671] La Fontaine a crit en marge: _C'est le jour o M. Fouquet fut
arrt_. On a vu que Fouquet fut arrt le 5 septembre.

[1672] Pellisson tait alors emprisonn  la Bastille.

[1673] Madame Fouquet avait t relgue en Limousin.






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de Fouquet, surintendant des finance et sur son frre l'abb Fouquet, by Various

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