The Project Gutenberg EBook of Titus Andronicus, by William Shakespeare

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Title: Titus Andronicus

Author: William Shakespeare

Translator: Franois Pierre Guillaume Guizot

Release Date: June 5, 2008 [EBook #25707]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK TITUS ANDRONICUS ***




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     Note du transcripteur.

         ===============================================
         Ce document est tir de:

         OEUVRES COMPLTES DE
         SHAKSPEARE

         TRADUCTION DE
         M. GUIZOT

         NOUVELLE DITION ENTIREMENT REVUE
         AVEC UNE TUDE SUR SHAKSPEARE
         DES NOTICES SUR CHAQUE PICE ET DES NOTES.

         Volume 8
         La vie et la mort du roi Richard III
         Le roi Henri VIII.--Titus Andronicus
         POEMES ET SONNETS:
         Vnus et Adonis.--La mort de Lucrce
         La plainte d'une amante
         Le Plerin amoureux.--Sonnets.

         PARIS
         A LA LIBRAIRIE ACADMIQUE
         DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-DITEURS
         35, QUAI DES AUGUSTINS
         1863

         =================================================


                          TITUS ANDRONICUS

                              TRAGDIE




                               NOTICE
                        SUR TITUS ANDRONICUS


On dit qu' la premire reprsentation des _Eumnides_, tragdie
d'Eschyle, la terreur qu'inspira le spectacle causa des fausses couches
 plusieurs femmes; je ne sais quel effet et produit sur un auditoire
grec la tragdie de _Titus Andronicus_; mais,  la seule lecture, on
serait tent de la croire compose pour un peuple de cannibales, ou pour
tre reprsente au milieu des saturnales d'une rvolution. Cependant la
tradition nous apprend que cette pice, aujourd'hui repousse de la
scne, a excit  plusieurs reprises les applaudissements du parterre
anglais. On ajoute mme qu'en 1686, Ravenscroft la remit au thtre avec
des changements; mais qu'au lieu d'en diminuer l'horreur, il saisit
toutes les occasions de l'augmenter: quand, par exemple, Tamora massacre
son enfant, le More dit: Elle m'a surpass dans l'art d'assassiner;
elle a tu son propre enfant, donnez-le-moi... que je le dvore.

_Titus Andronicus_, tel que nous l'imprimons aujourd'hui, n'a dj que
trop de traits de cette force, et plusieurs fois, nous l'avouerons, un
frmissement involontaire nous en a fait interrompre la rvision.

Htons-nous de dire que presque tous les commentateurs ont mis en doute
que cette pice ft de Shakspeare, et quelques-uns en ont donn des
raisons assez concluantes. Le style a une tout autre couleur que celle
de ses autres tragdies; il y a dans les vers une prtention 
l'lgance, des abrviations vulgaires, et un vice de construction
grammaticale, qui ne ressemblent en rien  la manire de Shakspeare.
Qu'on lise, dit Malone, quelques lignes d'_Appius et Virginia_, de
_Tancrde et Sigismonde_, de _la bataille d'Alcazar_, de _Jronimo_, de
_Slim_, de _Locrine_, etc., et en gnral de toutes les pices mises
sur la scne avant Shakspeare, on reconnatra que _Titus Andronicus_
porte le mme cachet.

Ceux qui admettent _Titus Andronicus_ au nombre des vritables ouvrages
de Shakspeare sont obligs de considrer celui-ci comme la premire
production de sa jeunesse; mais _Titus Andronicus_ n'est point un coup
d'essai; on y reconnat une habitude, un systme calcul de composition.
Cependant le troisime acte entirement tragique, le caractre original,
quoique toujours horrible, d'Aaron le More, quelques penses, quelques
descriptions, semblent appartenir  l'auteur du _Roi Lear_.

La fable qui fait le fond de _Titus Andronicus_ est tout entire de
l'invention du pote ou de quelqu'un de ces compilateurs du treizime
sicle, qui confondaient les lieux, les noms et les poques dans leurs
prtendues nouvelles historiques.

On trouve aussi dans le recueil de Percy[1], une ballade que
quelques-uns ont cru plus ancienne que la pice, ce qui n'est pas facile
 dcider: nous la plaons en note.

[Note 1: _Relics of anc. poets_, v. I, p. 222.]


                          TITUS ANDRONICUS

                              TRAGDIE




PERSONNAGES

     SATURNINUS, fils du dernier empereur
     de Rome, et ensuite proclam
     lui-mme empereur.

     BASSIANUS, frre de Saturninus,
     amoureux de Lavinia.

     TITUS ANDRONICUS, noble romain,
     gnral dans la guerre contre les
     Goths.

     MARCUS ANDRONICUS, tribun du
     peuple, et frre de Titus.

     MARTIUS,}
     QUINTUS,}
     LUCIUS, } fils de Titus Andronicus.
     MUTIUS, }

     LE JEUNE LUCIUS, enfant de
     Lucius.

     PUBLIUS, fils de Marcus le tribun.

     MILIUS, noble romain.

     ALARBUS,  }
     CHIRON,   } fils de Tamora.
     DMTRIUS,}

     AARON, More, amant de Tamora.

     UN CAPITAINE du camp de Titus.

     TROUPE DE GOTHS et DE ROMAINS.

     UN PAYSAN.

     TAMORA, reine des Goths.

     LAVINIA, fille de Titus Andronicus.

     UNE NOURRICE, avec un enfant
     more.

     Parents de Titus, snateurs, juges,
     officiers, soldats, etc.


La scne est  Rome, et dans la campagne environnante.






                             ACTE PREMIER




SCNE I

Rome.--Devant le Capitole. On aperoit le monument des Andronicus.

_Les_ SNATEURS _et les_ TRIBUNS _assis dans la partie suprieure du
temple; ensuite_ SATURNINUS _avec ses partisans se prsente  une des
portes;_ BASSIANUS _et les siens  l'autre porte: les tambours battent,
et les enseignes sont dployes._


SATURNINUS.--Nobles patriciens, protecteurs de mes droits, dfendez par
les armes la justice de ma cause; et vous, mes concitoyens, mes fidles
partisans, soutenez par l'pe mes droits hrditaires. Je suis le fils
an du dernier empereur qui ait port le diadme imprial de Rome:
faites donc revivre en moi la dignit de mon pre, et ne souffrez pas
l'injure qu'on veut faire  mon ge.

BASSIANUS.--Romains, mes amis, qui suivez mes pas et favorisez mes
droits, si jamais Bassianus, le fils de Csar, fut agrable aux yeux de
Rome impriale, gardez donc ce passage au Capitole, et ne souffrez pas
que le dshonneur approche du trne imprial, consacr  la vertu,  la
justice,  la continence et  la grandeur d'me: mais que le mrite
brille dans une lection libre; et ensuite, Romains, combattez pour
maintenir la libert de votre choix.

(Marcus Andronicus entre par la partie suprieure, tenant une couronne.)

MARCUS.--Princes, dont l'ambition seconde par des factions et par vos
amis lutte pour le commandement et l'empire, sachez que le peuple
romain, que nous sommes chargs de reprsenter, a, d'une commune voix,
dans l'lection  l'empire romain, choisi Andronicus, surnomm le Pieux,
en considration des grands et nombreux services qu'il a rendus  Rome.
La ville ne renferme point aujourd'hui dans son enceinte un homme d'un
plus noble caractre, un plus brave guerrier. Le snat l'a rappel dans
cette ville,  la fin des longues et sanglantes guerres qu'il a
soutenues contre les barbares Goths. Ce gnral, la terreur de nos
ennemis, second de ses fils, a enfin enchan cette nation robuste et
nourrie dans les armes. Dix annes se sont coules depuis le jour qu'il
se chargea des intrts de Rome, et qu'il chtie par ses armes l'orgueil
de nos ennemis: cinq fois il est revenu sanglant dans Rome, rapportant
du champ de bataille ses vaillants fils dans un cercueil.--Et
aujourd'hui enfin, l'illustre Titus Andronicus rentre dans Rome charg
des dpouilles de la gloire, et ennobli par de nouveaux exploits. Pour
l'honneur du nom de celui que vous dsirez voir dignement remplac, au
nom des droits sacrs du Capitole que vous prtendez adorer, et de ceux
du snat que vous prtendez respecter, nous vous conjurons de vous
retirer et de dsarmer vos forces; congdiez vos partisans, et faites
valoir vos prtentions en paix et avec modestie, comme il convient  des
candidats.

SATURNINUS.--Combien l'loquence du tribun russit  calmer mes penses!

BASSIANUS.--Marcus Andronicus, je mets ma confiance dans ta droiture et
ton intgrit; et j'ai tant de respect et d'affection pour toi et les
tiens, pour ton noble frre Titus, pour ses fils et pour celle devant
qui toutes mes penses se prosternent, l'aimable Lavinia, le riche
ornement de Rome, que je veux  l'instant congdier mes amis, et
remettre ma cause  ma destine et  la faveur du peuple, afin qu'elle
soit pese dans la balance.

(Il congdie ses soldats.)

SATURNINUS, _aux siens_.--Amis, qui vous tes montrs si zls pour mes
droits, je vous rends grces, et vous licencie tous. J'abandonne 
l'affection et  la faveur de ma patrie, moi-mme, ma personne et ma
cause. Rome, sois juste et favorable envers moi, comme je suis confiant
et gnreux envers toi.--Ouvrez les portes et laissez-moi entrer.

BASSIANUS.--Et moi aussi, tribuns, son pauvre comptiteur.

(Saturninus et Bassianus entrent dans le Capitole, accompagns de
Marcus, des snateurs, etc., etc.)




SCNE II

UN CAPITAINE, ET _foule_.


LE CAPITAINE.--Romains, faites place: le digne Andronicus, le patron de
la vertu, et le plus brave champion de Rome, toujours heureux dans les
batailles qu'il livre, revient, couronn par la gloire et la fortune,
des pays lointains o il a circonscrit avec son pe et mis sous le joug
les ennemis de Rome.

(On entend les trompettes. Paraissent Mutius et Martius: suivent deux
soldats portant un cercueil drap de noir, ensuite marchent Quintus et
Lucius. Aprs eux parat Titus Andronicus, suivi de Tamora, reine des
Goths, d'Alarbus, Chiron et Dmtrius, avec le More Aaron, prisonniers.
Les soldats et le peuple suivent: on dpose  terre le cercueil, et
Titus parle.)

TITUS.--Salut, Rome, victorieuse dans tes robes de deuil! tel que la
nef, qui a dcharg sa cargaison, rentre charge d'un fardeau prcieux
dans la baie o elle a d'abord lev l'ancre: tel Andronicus, ceint de
branches de laurier, revient de nouveau saluer sa patrie de ses larmes;
larmes de joie sincre de se retrouver  Rome!--O toi, puissant
protecteur de ce Capitole, sois propice aux religieux devoirs que nous
nous proposons de remplir.--Romains, de vingt-cinq fils vaillants,
moiti du nombre que possdait Priam, voil tous ceux qui me restent
vivants ou morts! Que Rome rcompense de son amour ceux qui survivent,
et que ceux que je conduis  leur dernire demeure reoivent la
spulture avec leurs anctres: c'est ici que les Goths m'ont permis de
remettre mon pe dans le fourreau.--Mais, Titus, pre cruel et sans
souci des tiens, pourquoi laisses-tu tes fils, encore sans spulture,
errer sur la redoutable rive du Styx? Laissez-moi les dposer prs de
leurs frres. (_On ouvre la tombe de sa famille._) Saluons-les dans le
silence qui convient aux morts! dormez en paix, vous qui tes morts dans
les guerres de votre patrie. O asile sacr, qui renfermes toutes mes
joies, paisible retraite de la vertu et de l'honneur, combien de mes
fils as-tu reus dans ton sein, que tu ne me rendras jamais!

LUCIUS.--Cdez-nous le plus illustre des prisonniers goths, pour couper
ses membres, les entasser sur un bcher, et les brler en sacrifice _ad
manes fratrum_, devant cette prison terrestre de leurs ossements, afin
que leurs ombres ne soient pas mcontentes, et que nous ne soyons pas
obsds sur la terre par des apparitions.

TITUS.--Je vous donne celui-ci, le plus noble de ceux qui survivent, le
fils an de cette malheureuse reine.

TAMORA.--Arrtez, Romains!--Gnreux conqurant, victorieux Titus,
prends piti des larmes que je verse, larmes d'une mre qui supplie pour
son fils. Et si jamais tes enfants te furent chers, ah! songe que mon
fils m'est aussi cher. N'est-ce pas assez d'tre tes captifs, soumis au
joug romain et d'tre amens  Rome pour orner ton triomphe et ton
retour? Faut-il encore que mes fils soient gorgs dans vos rues, pour
avoir vaillamment dfendu la cause de leur pays? Oh! si ce fut pour les
tiens un pieux devoir de combattre pour leur souverain et leur patrie,
il en est de mme pour eux. Andronicus, ne souille point de sang ta
tombe. Veux-tu te rapprocher de la nature des dieux? Rapproche-toi d'eux
en tant misricordieux: la douce piti est le symbole de la vraie
grandeur. Trois fois noble Titus, pargne mon fils premier-n.

TITUS.--Modrez-vous, madame, et pardonnez-moi. Ceux que vous voyez
autour de moi sont les frres de ceux que les Goths ont vus vivre et
mourir, et leur pit demande un sacrifice pour leurs frres immols.
Votre fils est marqu pour tre la victime; il faut qu'il meure pour
apaiser les ombres plaintives de ceux qui ne sont plus.

LUCIUS.--Qu'on l'emmne, et qu'on allume  l'instant le bcher: coupons
ses membres avec nos pes, jusqu' ce qu'il soit entirement consum.

(Mutius, Marcus, Quintus, Lucius, sortent emmenant Alarbus.)

TAMORA.--O pit impie et barbare!

CHIRON.--Jamais la Scythie fut-elle  moiti aussi froce?

DMTRIUS.--Ne compare point la Scythie  l'ambitieuse Rome. Alarbus
marche au repos; et nous, nous survivons pour trembler sous le regard
menaant de Titus.--Allons, madame, prenez courage; mais esprez en mme
temps que les mmes dieux qui fournirent  la reine de Troie[2]
l'occasion d'exercer sa vengeance sur le tyran de Thrace surpris dans sa
tente, pourront favoriser galement Tamora, reine des Goths (lorsque les
Goths taient Goths et Tamora reine), et lui permettre de venger sur ses
ennemis ses sanglants affronts.

[Note 2: Hcube et Polymnestre.]

(Lucius, Quintus, Marcus et Mutius rentrent avec leurs pes
sanglantes.)

LUCIUS.--Enfin, mon seigneur et pre, nous avons accompli nos rites
romains: les membres d'Alarbus sont coups, et ses entrailles alimentent
la flamme du sacrifice, dont la fume, comme l'encens, parfume les
cieux: il ne reste plus qu' enterrer nos frres, et  leur souhaiter la
bienvenue  Rome au bruit des trompettes.

TITUS.--Qu'il en soit ainsi, et qu'Andronicus adresse  leurs ombres le
dernier adieu. (_Les trompettes sonnent, tandis qu'on dpose les
cercueils dans la tombe._) Reposez ici, mes fils, dans la paix et
l'honneur; intrpides dfenseurs de Rome, reposez ici,  l'abri des
vicissitudes et des malheurs de ce monde. Ici ne se cache pas la
trahison, ici ne respire pas l'envie: ici n'entre point l'infernale
haine; ici nulle tempte, nul bruit ne troubleront votre repos; vous y
goterez un silence, un sommeil ternels. (_Entre Lavinia._) Reposez
ici,  mes fils, en honneur et en paix!

LAVINIA.--Que Titus aussi vive longtemps en honneur et en paix! Mon
noble seigneur et pre, vivez aussi! Hlas! je viens aussi payer le
tribut de ma douleur  cette tombe,  la mmoire de mes frres; et je me
jette  vos pieds, en rpandant sur la terre mes larmes de joie, pour
votre retour  Rome. Ah! bnissez-moi ici de votre main victorieuse,
dont les plus illustres citoyens de Rome clbrent les succs.

TITUS.--Bienfaisante Rome, tu m'as conserv avec amour la consolation de
ma vieillesse, pour rjouir mon coeur.--Vis, Lavinia: que tes jours
surpassent les jours de ton pre, et que l'loge de tes vertus survive 
l'ternit de la gloire.

(Entrent Marcus Andronicus, Saturninus, Bassianus et autres.)

MARCUS.--Vive  jamais le seigneur Titus, mon frre chri, hros
triomphant sous les yeux de Rome!

TITUS.--Je vous rends grces, gnreux tribun, mon noble frre Marcus.

MARCUS.--Et vous, soyez les bienvenus, mes neveux, qui revenez d'une
guerre heureuse, vous qui survivez, et vous qui dormez dans la gloire.
Jeunes hros, votre bonheur est gal,  vous tous qui avez tir l'pe
pour le service de votre patrie, et cependant cette pompe funbre est un
triomphe plus assur, ils ont atteint au bonheur de Solon[3] et triomph
du hasard dans le lit de l'honneur.--Titus Andronicus, le peuple romain,
dont vous avez t toujours le juste ami, vous envoie par moi, son
tribun et son ministre, ce _pallium_ d'une blancheur sans tache, et vous
admet  l'lection pour l'empire, concurremment avec les enfants de
notre dernier empereur. Placez-vous donc au nombre des candidats[4];
mettez cette robe et aidez  donner un chef  Rome, aujourd'hui sans
matre[5].

[Note 3: Allusion  la maxime de Solon: Nul homme ne peut tre
estim heureux qu'aprs sa mort.]

[Note 4: _Candidatus._ Candidat, on sait que ce mot a pris son
origine de la robe blanche que portaient les candidats.]

[Note 5: Mot  mot, mettre une tte  Rome sans tte.]

TITUS.--Son corps glorieux demande une tte plus forte que la mienne,
rendue tremblante par l'ge et la faiblesse. Quoi, irai-je revtir cette
robe et vous importuner? me laisser proclamer aujourd'hui empereur pour
cder demain l'empire et ma vie, et vous laisser  tous les soins d'une
nouvelle lection? Rome, j'ai t ton soldat quarante ans, j'ai command
avec succs tes forces; j'ai enseveli vingt-un fils, tous vaillants,
tous arms chevaliers sur le champ de bataille, et tus honorablement
les armes  la main, pour la cause et le service de leur illustre
patrie: donnez-moi un bton d'honneur pour appuyer ma vieillesse, mais
non pas un sceptre pour gouverner le monde; il le tenait d'une main
ferme, seigneurs, celui qui l'a port le dernier.

MARCUS.--Titus, tu demanderas l'empire, et tu l'obtiendras.

SATURNINUS.--Orgueilleux et ambitieux tribun, peux-tu oser...

MARCUS.--Modrez-vous, prince Saturninus.

SATURNINUS.--Romains, rendez-moi justice. Patriciens tirez vos pes et
ne les remettez dans le fourreau que lorsque Saturninus sera empereur de
Rome.--Andronicus, il vaudrait mieux que tu te fusses embarqu pour les
enfers que de venir me voler les coeurs du peuple.

LUCIUS.--Prsomptueux Saturninus, qui interromps le bien que te veut
faire le gnreux Titus.....

TITUS.--Calmez-vous, prince: je vous restituerai le coeur du peuple et
je le svrerai de sa propre volont.

SATURNINUS.--Andronicus, je ne te flatte point; mais je t'honore et je
t'honorerai tant que je vivrai. Si tu veux fortifier mon parti de tes
amis, j'en serai reconnaissant; et la reconnaissance est une noble
rcompense pour les mes gnreuses.

TITUS.--Peuple romain, et vous tribuns du peuple, je demande vos voix et
vos suffrages; voulez-vous en accorder la faveur  Andronicus?

LES TRIBUNS.--Pour satisfaire le brave Andronicus et le fliciter de son
heureux retour  Rome, le peuple acceptera l'empereur qu'il aura nomm.

TITUS.--Tribuns, je vous rends grces: je demande donc que vous lisiez
empereur le fils an de votre dernier souverain, le prince Saturninus,
dont j'espre que les vertus rflchiront leur clat sur Rome, comme
Titan rflchit ses rayons sur la terre, et mriront la justice dans
toute cette rpublique: si vous voulez, sur mon conseil, couronnez-le et
criez _vive notre Empereur!_

MARCUS.--Par le suffrage et avec les applaudissements unanimes de la
nation, des patriciens et des plbiens, nous crons Saturninus
empereur, souverain de Rome, et nous crions _vive Saturninus, notre
empereur!_

(Une longue fanfare, jusqu' ce que les tribuns descendent.)

SATURNINUS.--Titus Andronicus, en reconnaissance de la faveur de ton
suffrage dans notre lection, je t'adresse les remercments que mritent
tes services, et je veux payer par des actions ta gnrosit; et pour
commencer Titus, afin d'illustrer ton nom et ton honorable famille, je
veux lever ta fille Lavinia au rang d'impratrice, de souveraine de
Rome et de matresse de mon coeur, et la prendre pour pouse dans le
Panthon sacr: parle, Andronicus, cette proposition te plat-elle?

TITUS.--Oui, mon digne souverain; je me tiens pour hautement honor de
cette alliance; et ici,  la vue de Rome, je consacre  Saturninus, le
matre et le chef de notre rpublique, l'empereur du vaste univers, mon
pe, mon char de triomphe et mes captifs, prsents dignes du souverain
matre de Rome.--Recevez donc, comme un tribut que je vous dois, les
marques de mon honneur abaisses  vos pieds.

SATURNINUS.--Je te rends grces, noble Titus, pre de mon existence.
Rome se souviendra combien je suis fier de toi et de tes dons, et
lorsqu'il m'arrivera d'oublier jamais le moindre de tes inapprciables
services, Romains, oubliez aussi vos serments de fidlit envers moi.

TITUS, _ Tamora_.--Maintenant, madame, vous tes la prisonnire de
l'empereur; de celui qui, en considration de votre rang et de votre
mrite, vous traitera avec noblesse, ainsi que votre suite.

SATURNINUS.--Une belle princesse, assurment, et du teint dont je
voudrais choisir mon pouse, si mon choix tait encore  faire. Belle
reine, chassez ces nuages de votre front; quoique les hasards de la
guerre vous aient fait subir ce changement de fortune, vous ne venez
point pour tre mprise dans Rome; partout vous serez traite en reine.
Reposez-vous sur ma parole; et que l'abattement n'teigne pas toutes vos
esprances. Madame, celui qui vous console peut vous faire plus grande
que n'est la reine des Goths.--Lavinia, ceci ne vous dplat pas?

LAVINIA.--Moi, seigneur? Non. Vos nobles intentions me garantissent que
ces paroles sont une courtoisie royale.

SATURNINUS.--Je vous rends grces, aimable Lavinia.--Romains, sortons;
nous rendons ici la libert  nos prisonniers sans aucune ranon; vous,
seigneur, faites proclamer notre lection au son des tambours et des
trompettes.

BASSIANUS, _s'emparant de Lavinia_.--Seigneur Titus, avec votre
permission, cette jeune fille est  moi.

TITUS.--Comment? seigneur, agissez-vous srieusement, seigneur?

BASSIANUS.--Oui, noble Titus, et je suis rsolu de me faire justice 
moi-mme, et de rclamer mes droits.

(L'empereur fait sa cour  Tamora par signes.)

MARCUS.--_Suum cuique_[6] est le droit de notre justice romaine; ce
prince en use et ne reprend que son bien.

[Note 6: Chacun son droit.]

LUCIUS.--Et il en restera le possesseur, tant que Lucius vivra.

TITUS.--Tratres, loin de moi. O est la garde de l'empereur? Trahison,
seigneur! Lavinia est ravie.

SATURNINUS.--Ravie? par qui?

BASSIANUS.--Par celui qui peut avec justice enlever au monde entier sa
fiance.

(Marcus et Bassianus sortent avec Lavinia.)

MUTIUS.--Mes frres, aidez  la conduire hors de cette enceinte; et moi,
avec mon pe, je me charge de garder cette porte.

TITUS, _ Saturninus_.--Suivez-moi, seigneur, et bientt je la ramnerai
dans vos bras.

MUTIUS, _ Titus_.--Seigneur, vous ne passerez point cette porte.

TITUS.--Quoi, tratre, tu me fermeras le chemin  Rome!

(Il le poignarde.)

MUTIUS, _tombant_.--Au secours, Lucius, au secours?

LUCIUS.--Seigneur, vous tes injuste, et plus que cela; vous avez tu
votre fils dans une querelle mal fonde.

TITUS.--Ni toi, ni lui, vous n'tes plus mes fils: mes fils n'auraient
jamais voulu me dshonorer. Tratre, rends Lavinia  l'empereur.

LUCIUS.--Morte, si vous le voulez; mais non pas pour tre son pouse,
puisqu'elle est lgitimement promise  la tendresse d'un autre.

(Il sort.)

SATURNINUS.--Non, Titus, non. L'empereur n'a pas besoin d'elle; ni
d'elle, ni de toi, ni d'aucun de ta race; il me faut du temps pour me
fier  celui qui m'a jou une fois; jamais tu n'auras ma confiance, ni
toi, ni tes fils perfides et insolents, tous ligus ensemble pour me
dshonorer. N'y avait-il donc dans Rome que Saturninus, dont tu pusses
faire l'objet de tes insultes? Cette conduite, Andronicus, cadre bien
avec tes insolentes vanteries lorsque tu dis que j'ai mendi l'empire de
tes mains.

TITUS.--O c'est monstrueux! quels sont ces reproches?

SATURNINUS.--Poursuis; va, cde cette crature volage  celui qui
brandit pour elle son pe, tu auras un vaillant gendre, un homme bien
fait pour se quereller avec tes fils drgls et pour exciter des
tumultes dans la rpublique de Rome.

TITUS.--Ces paroles sont autant de rasoirs pour mon coeur bless.

SATURNINUS.--Et vous, aimable Tamora, reine des Goths, qui surpassez en
beaut les plus belles dames romaines, comme Diane au milieu de ses
nymphes, si vous agrez ce choix soudain que je fais, dans l'instant
mme, Tamora, je vous choisis pour pouse, et je veux vous crer
impratrice de Rome.--Parlez, reine des Goths, applaudissez-vous  mon
choix? Et je le jure ici par tous les dieux de Rome, puisque le pontife
et l'eau sacre sont si prs de nous, que ces flambeaux sont allums, et
que tout est prpar pour l'hymne, je ne reverrai point les rues de
Rome, ni ne monterai  mon palais, que je n'emmne avec moi de ce lieu
mon pouse.

TAMORA.--Et ici,  la vue du ciel, je jure  Rome, que si Saturninus
lve  cet honneur la reine des Goths, elle sera l'humble servante, la
tendre nourrice et la mre de sa jeunesse.

SATURNINUS.--Montez, belle reine, au Panthon. Seigneurs, accompagnez
votre illustre empereur, et sa charmante pouse, envoye par le ciel au
prince Saturninus, dont la sagesse rpare l'injustice de sa fortune: l,
nous accomplirons les crmonies de notre hymen.

(Saturninus sort avec son cortge; avec lui sortent aussi Tamora et ses
fils, Aaron et les Goths.)

TITUS ANDRONICUS, _seul_.--Je ne suis pas invit  suivre cette
marie.--Titus, quand donc t'es-tu jamais vu ainsi seul, dshonor, et
provoqu par mille affronts?

MARCUS.--Ah! vois, Titus, vois, vois ce que tu as fait; tuer un fils
vertueux dans une injuste querelle!

TITUS.--Non, tribun insens, non; il n'est point mon fils,--ni toi, ni
ces hommes complices de l'attentat qui a dshonor toute notre famille.
Indigne frre! indignes enfants!

LUCIUS.--Mais accordez-lui du moins la spulture convenable, donnez 
Mutius une place dans le tombeau de nos frres.

TITUS.--Tratres, cartez-vous: il ne reposera point dans cette tombe.
Ce monument subsiste depuis cinq sicles, je l'ai reconstruit avec
magnificence: ici ne reposent avec gloire que les guerriers, et les
serviteurs de Rome; il n'y a point de place pour celui qui a t tu
dans une querelle honteuse! Allez l'ensevelir o vous pourrez, il
n'entrera pas ici.

MARCUS.--Mon frre, c'est en vous une impit; les exploits de mon neveu
Mutius parlent en sa faveur; il doit tre enseveli avec ses frres.

QUINTUS ET MARTIUS.--Il le sera, ou nous le suivrons.

TITUS.--_Il le sera_, dites-vous? Quel est l'insolent qui a profr ce
mot?

QUINTUS.--Celui qui le soutiendrait en tout autre lieu que celui-ci.

TITUS.--Quoi! voudriez-vous l'y ensevelir malgr moi?

MARCUS.--Non, noble Titus, mais nous te supplions de pardonner  Mutius,
et de lui accorder la spulture.

TITUS.--Marcus, c'est toi-mme qui as abattu mon cimier, c'est toi qui,
avec ces enfants, as bless mon honneur: je vous tiens tous pour mes
ennemis: ne m'importunez plus davantage, mais allez-vous-en.

LUCIUS.--Il est hors de lui.--Retirons-nous.

QUINTUS.--Moi, non, jusqu' ce que les ossements de Mutius soient
ensevelis.

(Le frre et les enfants se jettent aux genoux d'Andronicus.)

MARCUS.--Mon frre, la nature parle dans ce titre.

QUINTUS.--Mon pre, la nature parle dans ce nom.

TITUS.--Ne me parlez plus, si vous tenez  votre bonheur.

MARCUS.--Illustre Titus, toi qui es plus que la moiti de mon me.

LUCIUS.--Mon bon pre, l'me et la vie de nous tous...

MARCUS.--Permets que ton frre Marcus enterre ici dans l'asile de la
vertu son noble neveu, qui est mort dans la cause de l'honneur et de
Lavinia: tu es Romain, ne sois donc pas barbare. Les Grecs, mieux
conseills, consentirent  ensevelir Ajax[7], qui s'tait tu lui-mme,
et le sage fils de Larte plaida loquemment pour ses funrailles: ne
refuse donc pas l'entre de ce tombeau au jeune Mutius qui faisait ta
joie.

[Note 7: Allusion vidente  l'_Ajax_ de Sophocle, dont il
n'existait aucune traduction du temps de Shakspeare (STEVENS.)]

TITUS.--Lve-toi, Marcus, lve-toi.--Le plus triste jour que j'aie vu
jamais, c'est celui-ci; tre dshonor par mes enfants  Rome! Allons,
ensevelissez-le... et moi aprs.

(Ses frres dposent Mutius dans le tombeau.)

LUCIUS.--Cher Mutius, repose ici avec tes frres jusqu' ce que nous
venions orner ta tombe de trophes.

TOUS.--Que personne ne verse des larmes sur le noble Mutius: celui-l
vit dans la renomme qui mourut pour la cause de la vertu.

MARCUS.--Mon frre, pour faire diversion  ce mortel chagrin, dis-moi
comment il arrive que la ruse reine des Goths se trouve soudain la
souveraine de Rome?

TITUS.--Je l'ignore, Marcus; mais je sais que cela est. Si c'tait
prmdit ou non, le ciel peut le dire; mais n'a-t-elle donc pas des
obligations  l'homme qui l'a amene de si loin pour monter ici  cette
fortune suprme? Oui, et elle le rcompensera gnreusement.

(Une fanfare.--L'empereur, Tamora, Chiron et Dmtrius, avec le More
Aaron et la suite, entrent par une porte du Capitole: Bassianus et
Lavinia, avec leurs amis paraissent  l'autre porte.)

SATURNINUS.--Ainsi, Bassianus, vous tenez votre conqute; que le ciel
vous rende heureux avec votre belle pouse!

BASSIANUS.--Et vous, avec la vtre, seigneur; je n'en dis pas davantage,
et ne vous en souhaite pas moins; et je vous fais mes adieux.

SATURNINUS.--Tratre, si Rome a des lois ou nous quelque pouvoir, toi et
ta faction vous vous repentirez de ce rapt.

BASSIANUS.--Appelez-vous un _rapt_, seigneur, de prendre mon bien, celle
qui fut ma fiance fidle et qui est  prsent ma femme? Mais que les
lois de Rome en dcident; en attendant, je suis possesseur de ce qui est
 moi.

SATURNINUS.--Fort bien, fort bien, vous tes bref, seigneur, mais si
nous vivons, je serai aussi tranchant avec vous.

BASSIANUS.--Seigneur, je dois rpondre de ce que j'ai fait, du mieux que
je pourrai, et j'en rpondrai sur ma tte. Je n'ai plus qu'une chose 
faire savoir  Votre Majest;--par tous les devoirs que j'ai envers
Rome, ce noble seigneur, Titus que voil ici, est outrag dans l'opinion
d'autrui et dans son honneur; lui qui, pour vous rendre Lavinia, a tu
de sa propre main son plus jeune fils par zle pour vous, et enflamm de
colre de se voir travers dans le don qu'il avait franchement fait.
Rendez-lui donc vos bonnes grces, Saturninus,  lui, qui s'est montr
dans toutes ses actions le pre et l'ami de Rome et de vous.

TITUS.--Prince Bassianus, laisse-moi le soin de rappeler mes actions.
C'est toi, et mes fils qui m'avez dshonor. Que Rome et le juste ciel
soient mes juges, et disent combien j'ai chri et honor Saturninus.

TAMORA, _ l'empereur_.--Mon digne souverain, si jamais Tamora a pu
plaire aux yeux de Votre Majest, daignez m'entendre parler avec
impartialit pour tous, et  ma prire, cher poux, pardonnez le pass.

SATURNINUS.--Quoi, madame, me voir dshonor publiquement, et le
souffrir lchement sans en tirer vengeance!

TAMORA.--Non pas, seigneur; que les dieux de Rome me prservent d'tre
jamais l'auteur de votre dshonneur. Mais, sur mon honneur, j'ose
protester de l'innocence du brave Titus dans ce qui s'est pass; et sa
fureur, qu'il n'a pas dissimule, atteste son chagrin. Daignez donc, 
ma prire, le regarder d'un oeil favorable: ne perdez pas, sur un
soupon injuste, un si noble ami, et n'affligez pas de vos regards
irrits son coeur gnreux. (_A part  l'empereur._) Seigneur,
laissez-vous guider par moi, laissez-vous gagner: dissimulez tous vos
chagrins et vos ressentiments; vous n'tes que depuis un moment plac
sur le trne; craignez que le peuple et les patriciens aussi, aprs un
examen approfondi, ne prennent le parti de Titus, et ne nous renversent,
en nous accusant d'ingratitude, ce que Rome tient pour un crime odieux.
Cdez  leurs prires, et laissez-moi faire. Je trouverai un jour pour
les massacrer tous, pour effacer de la terre leur faction et leur
famille, ce pre cruel et ses perfides enfants,  qui j'ai demand en
vain la vie de mon fils chri; je leur ferai connatre ce qu'il en cote
pour laisser une reine s'agenouiller dans les rues, et demander grce en
vain. (_Haut._) Allons, allons, mon cher empereur.--Approchez,
Andronicus.--Saturninus, relevez ce bon vieillard, et consolez son
coeur, accabl sous les menaces de votre front courrouc.

SATURNINUS.--Levez-vous, Titus, levez-vous, mon impratrice a triomph.

TITUS.--Je rends grces  Votre Majest, et  elle, seigneur. Ces
paroles et ces regards me redonnent la vie.

TAMORA.--Titus, je suis incorpore  Rome; je suis maintenant devenue
Romaine par une heureuse adoption, et je dois conseiller l'empereur pour
son bien. Toutes les querelles expirent en ce jour, Andronicus.--Et que
j'aie l'honneur, mon cher empereur, de vous avoir rconcili avec vos
amis.--Quant  vous, prince Bassianus, j'ai donn ma parole  l'empereur
que vous seriez plus doux et plus traitable.--Ne craignez rien,
seigneur;--et vous aussi, Lavinia: guids par mon conseil, vous allez
tous, humblement  genoux, demander pardon  Sa Majest.

LUCIUS.--Nous l'implorons, et nous prenons le ciel et Sa Majest 
tmoin, que nous avons agi avec toute la modration qui nous a t
possible, en dfendant l'honneur de notre soeur et le ntre.

MARCUS.--J'atteste la mme chose sur mon honneur.

SATURNINUS.--Retirez-vous, et ne me parlez plus; ne m'importunez plus.

TAMORA.--Non, non, gnreux empereur. Il faut que nous soyons tous amis.
Le tribun et ses neveux vous demandent grce  genoux; vous ne refuserez
pas, cher poux, ramenez vos regards sur eux.

SATURNINUS.--Marcus,  ta considration,  celle de ton frre Titus, et
cdant aux sollicitations de Tamora, je pardonne  ces jeunes gens leurs
attentats odieux.--Levez-vous, Lavinia, quoique vous m'ayez abandonn
comme un rustre. J'ai trouv une amie; et j'ai jur par la mort, que je
ne quitterais pas le prtre sans tre mari.--Venez: si la cour de
l'empereur peut fter deux maries, vous serez ma convive, Lavinia, vous
et vos amis.--Ce jour sera tout entier  l'amour, Tamora.

TITUS.--Demain, si c'est le bon plaisir de Votre Majest, que nous
chassions la panthre et le cerf ensemble, nous irons donner  Votre
Majest le _bonjour_ avec les cors et les meutes.

SATURNINUS.--Volontiers, Titus; et je vous en remercie.

(Ils sortent.)

FIN DU PREMIER ACTE.




                            ACTE DEUXIME




SCNE I[8]

Rome.--La scne est devant le palais imprial.

AARON.

[Note 8: Cette scne, selon Johnson, doit continuer le premier
acte.]


AARON.--Maintenant Tamora monte au sommet de l'Olympe, loin de la porte
des traits de la fortune: elle est assise l-haut  l'abri des feux de
l'clair, ou des clats de la foudre; elle est au-dessus des atteintes
menaantes de la ple Envie. Telle que le soleil, lorsqu'il salue
l'aurore, et que dorant l'Ocan de ses rayons il parcourt le zodiaque
dans son char radieux, et voit au-dessous de lui la cime des monts les
plus levs, telle est aujourd'hui Tamora.--Les grandeurs de la terre
rendent hommage  son gnie, et la vertu s'humilie et tremble  l'aspect
svre de son front. Allons, Aaron, arme ton coeur, et dispose tes
penses  s'lever avec ta royale matresse, pour parvenir  la mme
hauteur qu'elle: longtemps tu l'as trane en triomphe sur tes pas,
charge des chanes de l'amour; plus fortement attache aux yeux
sduisants d'Aaron, que ne l'tait Promthe aux rochers du Caucase.
Loin de moi ces vtements d'esclave, loin de moi les vaines penses. Je
veux briller et tinceler d'or et de perles, pour servir cette nouvelle
impratrice; qu'ai-je dit, _servir_? pour m'enivrer de plaisir avec
cette reine, cette desse, cette Smiramis; cette reine, cette sirne
qui charmera le Saturninus de Rome, et verra son naufrage et celui de
ses tats.--Qu'entends-je? quel est ce bruit?

(Chiron et Dmtrius en querelle.)

DMTRIUS.--Chiron, tu es trop jeune, ton esprit est trop novice et
manque trop d'usage pour prtendre au coeur que je recherche, et qui
peut, sans que tu le sache m'tre dvou.

CHIRON.--Dmtrius, tu es trop prsomptueux en tout, et surtout en
prtendant m'accabler par tes forfanteries: ce n'est pas la diffrence
d'une anne ou deux qui peut me rendre moins agrable et toi plus
fortun: j'ai tout ce qu'il faut, aussi bien que toi, pour servir ma
matresse et mriter ses faveurs: et mon pe te le prouvera, et
dfendra mes droits  l'amour de Lavinia.

AARON.--Des massues, des massues[9]!--Ces amoureux ne pourront pas se
tenir en paix.

[Note 9: C'tait par ces mots qu'on appelait au secours quand une
querelle avait lieu dans la rue.]

DMTRIUS.--Faible enfant, parce que notre mre a imprudemment attach 
ton ct une pe de danseur, as-tu la tmraire insolence de menacer
tes amis? Va clouer ta lame dans ton fourreau, jusqu' ce que tu aies
mieux appris  la manier.

CHIRON.--En attendant, avec le peu d'adresse que je puis avoir, tu vas
connatre jusqu'o va mon courage.

(Ils tirent l'pe.)

DMTRIUS.--Ah! mon garon, es-tu devenu si brave?

AARON.--Eh bien! eh bien! seigneurs? Quoi! osez-vous tirer l'pe si
prs du palais de l'empereur, et soutenir ouvertement une pareille
querelle? Je connais  merveille la source de cette animosit; je ne
voudrais pas pour un million en or que la cause en ft connue de ceux
qu'elle intresse le plus; et, pour infiniment plus, que votre illustre
mre ft ainsi dshonore dans la cour de Rome. Ayez honte de vous-mmes
et remettez vos pes dans le fourreau.

CHIRON.--Non pas, moi, que je n'aie enfonc ma rapire dans son sein, et
que je ne lui aie fait rentrer dans la gorge tous les insultants
reproches qu'il a prononcs ici  mon dshonneur.

DMTRIUS.--Je suis tout prt et dtermin... Lche aux mauvais propos,
qui tonnes avec la langue et n'oses rien accomplir avec ton arme!

AARON.--Sparez-vous, vous dis-je.--Par les dieux qu'adorent les Goths
belliqueux, ce petit querelleur nous perdra tous.--Comment! prince, ne
savez-vous pas combien il est dangereux d'empiter sur les droits d'un
prince? Quoi, Lavinia est-elle donc devenue si abandonne, ou Bassianus
si dgnr, que vous puissiez lever de semblables querelles pour
l'amour de cette dame, sans contradiction, sans justice et sans
vengeance? Jeunes gens, prenez garde.--Si l'impratrice savait la cause
de cette discorde, c'est une musique qui ne lui plairait pas.

CHIRON.--Je ne m'embarrasse gure qu'elle le sache, elle et le monde
entier: j'aime Lavinia plus que le monde entier.

DMTRIUS.--Enfant, apprends  faire un choix plus humble: Lavinia est
l'esprance de ton frre an.

AARON.--Quoi! tes-vous fous?--Ne savez-vous pas combien ces Romains
sont furieux et impatients, et qu'ils ne peuvent souffrir de rivaux dans
leurs amours? Je vous le dis, princes, vous tramez vous-mmes votre mort
par ce dessein.

CHIRON.--Aaron, je donnerais mille morts pour jouir de celle que j'aime.

AARON.--Pour jouir d'elle! h! comment?...

DMTRIUS.--Et qu'y a-t-il l de si trange? C'est une femme, par
consquent elle peut tre recherche; c'est une femme, par consquent
elle peut tre conquise; c'est Lavinia, par consquent elle doit tre
aime. Allez, allez; il passe plus d'eau par le moulin que n'en voit le
meunier; et nous savons de reste qu'il est ais d'enlever une tranche au
pain entam sans qu'il y paraisse. Quoique Bassianus soit le frre de
l'empereur, des gens qui valaient mieux que lui ont port les insignes
de Vulcain.

AARON, _ part_.--Oui, des gens comme Saturninus pourraient bien les
porter aussi.

DMTRIUS.--Pourquoi donc dsesprerait-il du succs, celui qui sait
faire sa cour par de douces paroles, de tendres regards, et de riches
prsents? Quoi, n'avez-vous pas souvent frapp une biche, et ne
l'avez-vous pas enleve proprement sous les yeux mmes du garde?

AARON.--Allons, il parat que quelque jouissance  la drobe vous
ferait grand plaisir.

CHIRON.--Oui, certes.

DMTRIUS.--Aaron, tu as touch le but.

AARON.--Je voudrais que vous l'eussiez touch aussi. Nous ne serions
plus fatigus de ce bruit. Eh bien, coutez, coutez-moi.--Etes-vous
donc assez fous pour vous quereller pour cela? Un moyen qui vous ferait
russir tous deux vous offenserait-il?

CHIRON.--Non pas moi, d'honneur.

DMTRIUS.--Ni moi, pourvu que j'aie ma part.

AARON.--Allons, rougissez de votre querelle, et soyez amis; unissez-vous
pour l'objet mme qui vous divise. C'est la dissimulation et la ruse qui
doivent faire ce que vous dsirez. Et il faut vous dire que ce qu'on ne
peut faire comme on le voudrait, il faut le faire comme on peut.
Apprenez ceci de moi; Lucrce n'tait pas plus chaste que cette Lavinia,
l'amante de Bassianus. Il faut tracer une marche plus rapide que ces
lentes langueurs et j'ai trouv le chemin. Princes, on prpare une
chasse solennelle, les beauts romaines vont y accourir en foule; les
alles des forts sont larges et spacieuses; et il y a des rduits
solitaires, que la nature semble avoir mnags pour la perfidie et le
rapt: cartez dans ces retraites votre jolie biche; si les paroles sont
inutiles, obtenez-la par violence. Esprez le succs par ce moyen, ou
renoncez-y. Allons, allons, nous instruirons notre impratrice, et son
gnie consacr au crime et  la vengeance, de tous les projets que nous
mditons.--Elle saura assouplir les ressorts de notre entreprise par ses
conseils, elle ne souffrira pas que vous vous querelliez et elle vous
conduira tous deux au comble de vos voeux. La cour de l'empereur
ressemble au temple de la Renomme; son palais est rempli d'yeux,
d'oreilles et de langues; les bois, au contraire, sont impitoyables,
effrayants, sourds et insensibles. C'est l, braves jeunes gens, qu'il
faut parler, qu'il faut frapper et saisir votre avantage; assouvissez
votre passion  l'abri des regards du ciel, et rassasiez-vous  loisir
des trsors de Lavinia.

CHIRON.--Ton conseil, ami, ne sent pas la lchet.

DMTRIUS.--_Sit fas aut nefas_[10], peu importe; jusqu' ce que je
trouve le ruisseau qui peut apaiser mes ardeurs, et le charme qui peut
calmer ces transports, _per Stygia et manes vehor_[11].

[Note 10: Permis ou non.]

[Note 11: Je suis transport  travers le Styx et les mnes.]




SCNE II

Fort prs de Rome.--Cabane de garde  quelque distance: on entend des
cors et les cris d'une meute.

_Entrent_ TITUS ANDRONICUS _avec des chasseurs_; MARCUS, LUCIUS,
QUINTUS, MARTIUS.


TITUS.--La chasse est en train, la matine est brillante et gaie, les
champs sont parfums, les bois sont verts; dcouplons ici la meute, et
faisons aboyer les chiens pour rveiller l'empereur et sa belle pouse
et faire lever le prince; sonnons si bien du cor que toute la cour
retentisse du bruit. Mes enfants, chargez-vous, avec nous, du soin
d'accompagner et de protger la personne de l'empereur. J'ai t troubl
cette nuit dans mon sommeil; mais le jour naissant a consol mon coeur.
(_Fanfares des cors. Entrent Saturninus, Tamora, Bassianus, Lavinia,
Chiron, Dmtrius et leur suite._) Mille heureux jours  Votre
Majest!--Et  vous aussi, madame! J'avais promis  Vos Majests l'appel
d'un chasseur.

SATURNINUS.--Et vous l'avez, rigoureusement sonn, seigneur, et
peut-tre un peu trop matin pour de nouvelles maries.

BASSIANUS.--Qu'en dites-vous, Lavinia?

LAVINIA.--Je dis que non: il y avait deux heures et plus que j'tais
tout veille.

SATURNINUS.--Allons, qu'on amne nos chariots et nos chevaux, et partons
pour notre chasse.--(_A Tamora._) Madame, vous allez voir notre chasse
romaine.

MARCUS.--Seigneur, j'ai des chiens qui rclameront la plus fire
panthre, et qui monteront jusqu' la cime du promontoire le plus lev.

TITUS.--Et moi, j'ai un cheval qui suivra le gibier dans tous ses
dtours, et qui rasera la plaine comme une hirondelle.

DMTRIUS, _ son frre_.--Chiron, nous ne chassons pas, nous, avec des
chevaux ni des chiens; mais nous esprons forcer une jolie biche.

(Tous partent.)




SCNE III

On voit une partie de la fort dserte et sauvage.

AARON, _avec un sac d'or_.


AARON.--Un homme qui aurait du sens croirait que je n'en ai pas
d'ensevelir tant d'or sous un arbre, pour ne jamais le possder ensuite.
Que celui qui concevra de moi une si pauvre opinion sache que cet or
doit forger un stratagme qui, adroitement mnag, produira un excellent
tour de sclratesse. Ainsi, repose ici, cher or, pour ter le repos 
ceux qui recevront l'aumne de la cassette de l'impratrice.

(Il cache l'or.)

(Entre Tamora.)

TAMORA.--Mon aimable Aaron, pourquoi as-tu l'air triste, lorsque tout
est riant autour de toi? Sur chaque buisson les oiseaux chantent des
airs mlodieux: le serpent dort enroul aux rayons du soleil; un zphyr
rafrachissant agite doucement les feuilles vertes, dont les ombres
mobiles se dessinent sur la terre. Asseyons-nous, Aaron, sous leur doux
ombrage; et tandis que l'cho babillard se moque des chiens, en
rpondant de sa voix grle aux sons clatants des cors, comme si l'on
entendait  la fois une double chasse, reposons-nous, coutons le bruit
de leurs abois; et aprs une lutte comme celle dont on dit que jouirent
jadis Didon et le prince errant, lorsque, surpris par un heureux orage,
ils se rfugirent  l'ombre d'une grotte discrte, nous pourrons,
enlacs dans les bras l'un de l'autre, aprs nos doux bats, goter un
sommeil dor, tandis que la voix des chiens, les cors et le ramage des
oiseaux seront pour nous ce qu'est le chant de la nourrice pour endormir
son nourrisson.

AARON.--Madame, si Vnus gouverne vos dsirs, Saturne domine sur les
miens[12].--Que signifient mon oeil farouche et fixe, mon silence et ma
sombre mlancolie? la toison de ma chevelure laineuse droule comme un
serpent qui s'avance pour accomplir un projet funeste? Non, madame, ce
ne sont pas l des symptmes amoureux. La vengeance est dans mon coeur,
la mort est dans mes mains; mon cerveau ne roule que projets de sang et
de carnage. coutez, Tamora, vous, la souveraine de mon me, qui
n'espre d'autre ciel que celui que vous me donnez; voici le jour fatal
pour Bassianus: il faut que sa Philomle perde sa langue aujourd'hui;
que vos enfants pillent les trsors de sa chastet, et lavent leurs
mains dans le sang de Bassianus. Voyez-vous cette lettre? prenez-la, je
vous prie, et donnez au roi ce rouleau charg d'un complot sinistre.--Ne
me faites point de questions en ce moment; nous sommes espionns: je
vois venir  nous une portion de notre heureuse proie; ils ne songent
gure  la destruction de leur vie.

[Note 12: Saturne, dans l'astrologie, est la plante des coeurs
froids.]

TAMORA.--Ah! mon cher More, plus cher pour moi que la vie!

AARON.--Pas un mot de plus, grande impratrice; Bassianus vient; soyez
dure avec lui, et j'amnerai vos enfants pour soutenir vos querelles
quelles qu'elles soient.

(Aaron sort.)

(Entre Bassianus et Lavinia.)

BASSIANUS.--Qui rencontrons-nous ici? Est-ce la souveraine impratrice
de Rome, spare de son brillant cortge? Est-ce Diane, vtue comme
elle, qui aurait quitt ses bois sacrs pour voir la grande chasse dans
cette fort?

TAMORA.--Espion insolent de nos dmarches prives, si j'avais le pouvoir
qu'on attribue  Diane, ton front serait  l'instant surmont de cornes
comme celui d'Acton; et les chiens donneraient la chasse  tes membres
mtamorphoss, importun, impoli que tu es!

LAVINIA.--Avec votre permission, aimable impratrice, on vous croit
doue du don des cornes; et l'on pourrait souponner que votre More et
vous vous tes carts pour faire des expriences. Que Jupiter prserve
aujourd'hui votre poux des poursuites de sa meute! Il serait malheureux
qu'ils le prissent pour un cerf.

BASSIANUS.--Croyez-moi, reine, votre noir Cimmrien[13] donne  Votre
Honneur la couleur de son corps; il le rend comme lui, souill, dtest
et abominable. Pourquoi tes-vous ici spare de toute votre suite;
pourquoi tes-vous descendue de votre beau coursier blanc comme la
neige, et errez-vous ici dans un coin cart, accompagne d'un barbare
More, si vous n'y avez pas t conduite par d'impurs dsirs?

[Note 13: _Cimmeri tenebr._ Cimmrien ici veut dire noir, par
l'analogie qui existe entre le pays nbuleux des Cimmriens et la
couleur noire.]

LAVINIA.--Et vous voyant trouble dans vos passe-temps, il est bien
naturel que vous taxiez mon noble poux d'insolence. (_A Bassianus._) Je
vous en prie, quittons, ces lieux, et laissons-la jouir  son gr de son
amant noir comme le corbeau: cette valle convient  merveille  ses
desseins.

BASSIANUS.--Le roi, mon frre, sera inform de ceci.

LAVINIA.--Oui, car ces carts l'ont dj fait remarquer. Ce bon roi!
tre si indignement tromp!

TAMORA.--D'o me vient la patience d'endurer tout ceci?

(Entrent Chiron et Dmtrius.)

DMTRIUS.--Quoi donc, chre souveraine, notre gracieuse mre, pourquoi
Votre Majest est-elle si ple et si dfaite?

TAMORA.--Et n'en ai-je pas bien sujet, dites-moi, d'tre ple? Ces deux
ennemis m'ont attire dans ce lieu que vous voyez tre une valle
horrible et dserte: les arbres, au milieu de l't, sont encore
dpouills et nus, couverts de mousse et du gui funeste: le soleil ne
brille jamais ici; rien de vivant que le nocturne hibou et le sinistre
corbeau; et en me montrant cet abme horrible, ils m'ont dit qu'ici, au
plus profond de la nuit, mille dmons, mille serpents sifflants, dix
mille crapauds gonfls de poisons, et autant d'affreux hrissons,
feraient des cris si terribles et si confus que tout mortel en les
entendant deviendrait fou  l'instant ou mourrait tout d'un coup[14]:
aussitt aprs m'avoir fait cet infernal rcit, ils m'ont menace de
m'attacher au tronc d'un if mlancolique, et de m'y abandonner  cette
cruelle mort; ensuite ils m'ont appele infme, adultre, Gothe
dbauche, et m'ont accable de tous les noms les plus insultants que
jamais oreille humaine ait entendus. Si une bonne fortune merveilleuse
ne vous et pas conduits dans ce lieu, ils allaient excuter sur moi
cette vengeance. Vengez-moi si vous aimez la vie de votre mre, ou
renoncez  vous appeler jamais mes enfants.

[Note 14: On prtendait que la mandragore poussait un cri plaintif
quand on l'ouvrait.]

DMTRIUS, _poignardant Bassianus_.--Voil la preuve que je suis votre
fils.

CHIRON, _lui portant aussi un coup de poignard_.--Et ce coup, enfonc
jusqu'au coeur, pour prouver ma force.

LAVINIA.--Courage, Smiramis, ou plutt barbare Tamora; car il n'est
point d'autre nom que le tien qui convienne  ta nature.

TAMORA, _ son fils_.--Donnez-moi votre poignard: vous verrez, mes
enfants, que la main de votre mre saura venger l'outrage fait  votre
mre.

DMTRIUS.--Arrtez, madame: nous lui devons d'autres vengeances:
d'abord battons le bl, et aprs brlons la paille; cette mignonne fonde
son orgueil sur sa chastet, sur son voeu nuptial, sur sa fidlit; et,
fire de ces spcieuses apparences, elle brave Votre Majest. Eh!
emportera-t-elle cet orgueil au tombeau?

CHIRON.--Si elle l'y emporte, je consens qu'on me fasse eunuque:
tranons son poux hors de ce lieu, dans quelque fosse cache, et que
son cadavre serve d'oreiller  nos volupts.

TAMORA.--Mais lorsque vous aurez savour le miel qui vous tente, ne
laissez pas survivre cette gupe pour nous piquer de son aiguillon.

CHIRON.--Je vous promets, madame, d'y mettre bon ordre.--Allons, ma
belle, la violence va nous faire jouir de cet honneur si scrupuleusement
conserv.

LAVINIA.--O Tamora! tu portes la figure d'une femme...

TAMORA.--Je ne veux pas l'entendre parler davantage: entranez-la loin
de moi.

LAVINIA.--Chers seigneurs, priez-la d'entendre seulement un mot de moi.

DMTRIUS.--coutez-la, belle reine: faites-vous un triomphe de voir
couler ses larmes: mais que votre coeur les reoive comme le rocher
insensible les gouttes de pluie.

LAVINIA, _ Dmtrius_.--Depuis quand les jeunes tigres donnent-t-ils
des leons  leur mre? Oh! ne lui apprends pas la cruaut: c'est elle
qui te l'a enseigne. Le lait que tu as suc de son sein s'est chang en
marbre: tu as puis dans ses mamelles mme ta tyrannie.--(_A Chiron_.)
Et cependant toutes les mres n'enfantent pas des fils qui leur
ressemblent. Prie-la de montrer la piti d'une femme.

CHIRON.--Quoi! voudrais-tu que je prouvasse par ma conduite que je suis
un btard!

LAVINIA.--Il est vrai le noir corbeau n'engendre pas l'alouette.
Cependant j'ai ou dire (oh! si je pouvais le voir vrifier
aujourd'hui!) que le lion, touch de piti, souffrit qu'on coupt ses
griffes royales; on dit que les corbeaux nourrissent les enfants
abandonns, tandis que leurs propres petits oiseaux sont affams dans
leur nid. En dpit de ton coeur barbare, montre-toi, non pas aussi
gnreux, mais susceptible de quelque piti.

TAMORA.--Je ne sais ce que cela veut dire: entranez-la.

LAVINIA.--Ah! permets que je te l'enseigne: au nom de mon pre qui t'a
donn la vie; lorsqu'il aurait pu te tuer, ne t'endurcis point; ouvre
tes oreilles sourdes.

TAMORA.--Quand tu ne m'aurais jamais personnellement offense, le nom de
ton pre me rendrait impitoyable pour toi.--Souvenez-vous, mes enfants,
que mes larmes ont coul en vain pour sauver votre frre du sacrifice:
le cruel Andronicus n'a pas voulu s'attendrir: emmenez-la donc;
traitez-la  votre gr: plus vous l'outragerez et plus vous serez aims
de votre mre.

LAVINIA.--O Tamora, mrite le nom d'une reine gnreuse, en me tuant ici
de ta propre main: car ce n'est pas la vie que je te demande depuis si
longtemps, je suis morte depuis que Bassianus a t tu!

TAMORA.--Que demandes-tu donc? Femme insense, laisse-moi.

LAVINIA.--C'est la mort  l'instant que j'implore; et une grce encore,
que la pudeur empche ma langue de nommer. Ah! sauve-moi de leur
passion, plus fatale pour moi que le coup de la mort, et jette-moi dans
quelque abme odieux, o jamais l'oeil de l'homme ne puisse considrer
mon corps: fais cela et sois un meurtrier charitable.

TAMORA.--Je volerais  mes chers fils leur salaire! non; qu'ils
assouvissent sur toi leurs dsirs.

DMTRIUS, _l'entranant_.--Allons, viens: tu n'es reste ici que trop
longtemps.

LAVINIA.--Point de grce, point de piti de femme! Ah! brutale crature,
l'opprobre et l'ennemie de tout notre sexe! que la destruction tombe....

CHIRON.--Ah! je vais te fermer la bouche. (_Il la saisit et
l'entrane._) (_A son frre._) Toi, trane son mari; voici la fosse o
Aaron nous a dit de le cacher.

(Ils sortent en tranant leur victime.)

TAMORA.--Adieu, mes enfants: songez  la bien mettre en sret. Que
jamais mon coeur ne gote un vritable sentiment de joie jusqu' ce que
la race entire des Andronicus soit dtruite. Maintenant je vais
chercher mon aimable More et laisser mes enfants irrits dshonorer
cette malheureuse.

(Elle sort.)

(Entrent Aaron, Quintus et Martius.)

AARON.--Venez, mes seigneurs, mettez en avant votre meilleur pied; je
vais tout  l'heure vous conduire  la fosse dgotante o j'ai
dcouvert la panthre profondment endormie.

QUINTUS.--Ma vue est extrmement obscurcie, quel qu'en soit le prsage.

MARTIUS.--Et la mienne aussi, je vous le proteste; si ce n'tait pas une
honte, je laisserais volontiers la chasse pour dormir quelques instants.

(Martius tombe dans la fosse.)

QUINTUS.--Quoi, es-tu tomb? Quel dangereux prcipice, dont l'ouverture
est couverte par des ronces touffues dont les feuilles sont teintes d'un
sang tout nouvellement rpandu, et aussi frais que la rose du matin
distille sur les fleurs! Cet endroit me semble fatal.--Parle-moi, mon
frre, t'es-tu bless dans ta chute?

MARTIUS.--O mon frre! je suis bless par l'aspect du plus triste objet
dont la vue ait fait gmir mon coeur.

AARON, _ part_.--Maintenant je vais chercher le roi et l'amener ici,
afin qu'il les y trouve; il verra l un indice probable que ce sont eux
qui ont assassin son frre.

(Aaron sort.)

MARTIUS, _du fond de la fosse_.--Pourquoi ne me consoles-tu pas et ne
m'aides-tu pas  sortir de cet excrable fosse toute souille de sang?

QUINTUS.--Je me sens saisi d'une terreur extraordinaire: une sueur
glace inonde tous mes membres tremblants; mon coeur souponne plus de
choses que n'en voient mes yeux.

MARTIUS.--Pour te prouver que ton coeur devine juste, Aaron et toi,
regardez dans cette caverne, et voyez un affreux spectacle de mort et de
sang.

QUINTUS.--Aaron est parti: et mon coeur compatissant ne peut permettre 
mes yeux de regarder l'objet dont le soupon seul le fait frissonner;
oh! dis-moi ce que c'est: jamais, jusqu' ce moment, je n'ai jamais t
assez enfant pour craindre sans savoir pourquoi.

MARTIUS.--Le prince Bassianus est gisant en un monceau, comme un agneau
gorg, dans cet antre dtestable, tnbreux et abreuv de sang.

QUINTUS.--Si cet antre est si sombre, comment peux-tu savoir que c'est
lui?

MARTIUS.--Il porte  son doigt sanglant un anneau prcieux[15] dont les
feux clairent toute cette profondeur, comme une lampe spulcrale dans
un monument brille sur les visages terreux des morts et montre les
entrailles rugueuses de cet abme: telle la ple lueur de la lune
tombait sur Pyrame, gisant dans la nuit et baign dans son sang.--O mon
frre! aide-moi de ta main dfaillante... si la crainte t'a rendu aussi
faible que je le suis..... Aide-moi  sortir de ce cruel et dvorant
repaire, aussi odieux que la bouche obscure du Cocyte.

[Note 15: On suppose ici que cette bague jette non pas une lumire
rflchie mais une lumire qui lui est propre. (JOHNSON)]

QUINTUS.--Tends-moi la main, afin que je puisse t'aider  remonter...
ou, si la force me manque pour te rendre ce service, je serai entran
par ton poids dans le sein de cet abme, tombeau du pauvre Bassianus.
Ah! je n'ai pas la force de t'attirer sur le bord.

MARTIUS.--Et moi, je n'ai pas la force de monter sans ton secours.

QUINTUS.--Donne-moi ta main encore une fois, je ne la lcherai pas cette
fois que tu ne sois dehors, ou moi au fond.--Tu ne peux venir  moi, je
viens  toi.

(Il tombe dans la caverne.)

(Entrent Saturninus et Aaron.)

SATURNINUS.--Venez avec moi.--Je veux voir quel trou il y a ici, et quel
est celui qui vient de s'y prcipiter.--Parle, qui es-tu, toi qui viens
de descendre dans cette crevasse de la terre?

MARTIUS.--Le malheureux fils du vieil Andronicus, conduit ici par la
plus fatale destine, pour y trouver ton frre Bassianus mort.

SATURNINUS.--Mon frre mort? Tu ne parles pas srieusement; son pouse
et lui sont vers le nord de la fort, au rendez-vous de cette agrable
chasse; il n'y a pas encore une heure que je l'y ai laiss.

MARCUS.--Nous ne savons pas o vous l'avez laiss vivant, mais, hlas!
nous l'avons trouv mort ici.

(Entrent Tamora et sa suite, Andronicus et Lucius.)

TAMORA.--O est mon poux, o est l'empereur?

SATURNINUS.--Ici, Tamora; mais navr d'un chagrin mortel.

TAMORA.--O est votre frre Bassianus?

SATURNINUS.--Oh! vous touchez au fond de ma blessure; l'infortun
Bassianus est ici assassin.

TAMORA.--Alors je vous apporte trop tard ce fatal crit, le plan de
cette tragdie prmature; et je suis bien tonne que le visage d'un
homme puisse cacher dans les replis d'un sourire gracieux tant de
cruaut et de barbarie.

(Elle donne une lettre  Saturninus.)

SATURNINUS _la lit._--Si nous manquons de le joindre  propos;--mon bon
chasseur!--C'est Bassianus, que nous voulons dire.--Songe seulement 
creuser un tombeau pour lui; tu nous entends.--Va chercher ta rcompense
sous les orties au pied du sureau, qui couvre de son ombrage l'ouverture
de cette mme fosse o nous avons rsolu d'enterrer Bassianus, fais cela
et tu acquerras en nous des amis srs.

O Tamora! a-t-on jamais entendu rien de pareil? Voici la fosse, et voil
le sureau; voyez, amis, si vous pourriez dcouvrir le chasseur qui doit
avoir assassin ici Bassianus.

AARON, _cherchant_.--Mon digne souverain, voici le sac d'or.

(Il le montre.)

SATURNINUS, _ Titus_.--Deux dogues ns de toi, dogues cruels et
sanguinaires, ont t ici la vie  mon frre. (_A sa suite._)
Arrachez-les de la fosse pour les traner en prison; qu'ils y restent
jusqu' ce que nous ayons invent pour leur supplice des tortures
nouvelles et inoues.

TAMORA.--Quoi! ils sont dans cette fosse? O prodige! avec quelle
facilit le meurtre se dcouvre!

TITUS.--Auguste empereur, je vous demande  genoux une grce, avec des
larmes qui ne coulent pas aisment, c'est que ce crime atroce de mes
enfants maudits, maudits si leur crime est prouv.....

SATURNINUS.--S'il est prouv! vous voyez qu'il est manifeste.--Qui a
trouv cette lettre? Tamora, est-ce vous?

TAMORA.--C'est Andronicus lui-mme qui l'a ramasse.

TITUS.--Oui, c'est moi, seigneur; et cependant souffrez que je sois leur
caution, car je fais voeu, par la tombe de mon vnrable pre qu'ils
seront toujours prts  se prsenter sur l'ordre de Votre Majest; et 
rpondre sur leurs vies de vos soupons.

SATURNINUS.--Tu ne seras pas leur caution; allons, suis-moi. Que les uns
enlvent le corps, et que d'autres emmnent les meurtriers; qu'ils ne
disent pas une parole; la culpabilit est vidente; sur mon me, s'il
tait une fin plus cruelle que la mort, je la leur ferais subir.

TAMORA.--Andronicus, je prierai le roi pour toi; ne crains rien pour tes
fils, ils se tireront d'affaire.

TITUS.--Viens, Lucius, viens; ne t'arrte pas  leur parler.

(Ils sortent par diffrents cts.)




SCNE IV

DMTRIUS _et_ CHIRON, _avec_ LAVINIA _viole, les mains et la langue
coupes_.


DMTRIUS.--Va maintenant; dis, si tu peux parler, qui t'a coup la
langue et t'a dshonore.

CHIRON.--cris ta pense, trahis ainsi tes sentiments; et, si tes
moignons te le permettent, fais l'office d'crivain.

DMTRIUS, _ Chiron_.--Vois, comme elle peut manifester son
ressentiment avec des signes et des indices.

CHIRON, _ Lavinia_.--Va chez toi, demande de l'eau de senteur et lave
tes mains.

DMTRIUS.--Elle n'a point de langue pour appeler ni de mains  laver;
ainsi laissons-la  ses promenades silencieuses.

CHIRON.--Si j'tais  sa place, j'irais me pendre.

DMTRIUS.--Oui, si tu avais des mains pour t'aider  nouer la corde.

(Dmtrius et Chiron sortent.)

(Entre Marcus.)

MARCUS.--Que vois-je? Serait-ce ma nice qui fuit si vite? Ma nice, un
mot: o est ton mari? Si c'est un songe, je voudrais me rveiller au
prix de tout ce que je possde. Et si je suis veill, que l'influence
de quelque astre fatal me frappe et me plonge dans un sommeil
ternel.--Parle-moi, chre nice, quelle main froce et sans piti t'a
ainsi mutile? qui a coup et dpouill ton corps de ses deux branches,
de ses doux ossements  l'ombre desquels des rois ont dsir de
s'endormir sans pouvoir obtenir un aussi grand bonheur que la moiti de
ta tendresse?--Pourquoi ne me rponds-tu pas?--Hlas! un ruisseau
cramoisi de sang fumant comme une source bouillante et agite par le
vent sort et tombe entre tes deux lvres de rose, va et revient avec le
souffle de ta respiration. Srement quelque nouveau Tre a profan ta
fleur, et, pour t'empcher de dcouvrir son forfait, t'a coup la
langue. Ah! voil que tu dtournes ton visage confus,--et malgr tout ce
sang que tu perds, et qui sort comme des trois bouches d'un conduit, tes
joues se colorent encore comme la face de Titan lorsqu'il rougit d'tre
assailli par un nuage. Rpondrai-je pour toi? Dirai-je que cela est
vrai? Que ne puis-je lire dans ton coeur, et connatre cette bte
froce, afin que je puisse l'accabler d'injures pour soulager mon coeur!
Le chagrin cach, ferm comme un four ferm, brle et calcine le coeur
o il est renferm. La belle Philomle ne perdit que la langue; et elle
parvint  broder ses sentiments sur un ennuyeux canevas; mais, toi, mon
aimable nice, cette ressource t'a t enleve. Tu as rencontr un Tre
plus rus, qui a coup ces jolis doigts qui auraient brod bien mieux
que ceux de Philomle. Ah! si le monstre avait vu ces mains de lis
trembler, comme les feuilles du tremble, sur un luth, et faire frmir
ses cordes de soie du plaisir d'en tre caresses, il n'et pu les
toucher, au prix mme de sa vie. S'il et entendu la cleste harmonie
que produisait cette langue mlodieuse, il et laiss chapper de ses
mains le couteau cruel, et se ft endormi, comme Cerbre aux pieds du
pote de Thrace.--Allons, viens, viens frapper ton pre d'aveuglement;
car une pareille vue doit rendre un pre aveugle. Un orage d'une heure
suffit pour noyer les prairies parfumes: que ne doivent donc pas
produire sur les yeux de ton pre des annes de larmes? Ne me fuis
point: nous pleurerons avec toi; plt au ciel que nos larmes pussent
soulager ta souffrance!

(Ils sortent tous deux.)

FIN DU DEUXIME ACTE.




                           ACTE TROISIME




SCNE I

Le thtre reprsente une rue de Rome.

_Les_ SNATEURS _et_ _les_ JUGES, _suivis de_ MARCUS _et_ _de_ QUINTUS
_enchans passent sur le thtre, se rendant au lieu de l'excution:_
TITUS _les prcde, parlant pour ses enfants._


TITUS.--coutez-moi, vnrables pres. Nobles tribuns, arrtez un
moment, par piti pour mon ge, dont la jeunesse fut employe  des
guerres dangereuses, tandis que vous dormiez en paix; au nom de tout le
sang que j'ai vers pour la grande cause de Rome, de toutes les nuits
glaces pendant lesquelles j'ai veill, au nom de ces larmes amres que
vous voyez remplir sur mes joues les rides de la vieillesse; ayez piti
pour mes enfants condamns, dont les mes ne sont pas aussi perverses
qu'on l'imagine! J'ai perdu vingt-deux enfants sans jamais rpandre une
larme; morts dans le noble lit de l'honneur. (_Il se jette  terre, les
juges passent tous prs de lui._) C'est pour ceux-ci, pour ceux-ci,
tribuns, que j'cris sur la poussire l'angoisse profonde de mon coeur
et les larmes de mon me, qu'elles abreuvent la terre altre: le sang
de mes chers enfants la fera rougir de honte. (_Les snateurs et les
tribuns sortent avec les prisonniers._) O terre! je prodiguerai  ta
soif plus de pleurs tombant de ces deux urnes vieillies, que le jeune
avril ne te donnera de ses roses; dans les ardeurs de l't, je t'en
arroserai encore: dans l'hiver, je fondrai tes neiges par mes larmes
brlantes, et j'entretiendrai une verdure ternelle sur ta surface, si
tu refuses de boire le sang de mes chers fils. (_Entre Lucius avec son
pe nue._) Tribuns rvrs; bons vieillards, dlivrez mes enfants de
leurs chanes, rvoquez l'arrt de leur mort, et faites-moi dire,  moi,
qui n'avais jamais pleur, que mes larmes sont doues d'une loquence
persuasive.

LUCIUS.--Mon noble pre, vous vous lamentez en vain; les tribuns ne vous
entendent point; il n'y a personne ici, et vous racontez vos douleurs 
une pierre.

TITUS.--Ah! Lucius, laisse-moi plaider la cause de tes
frres.--Respectables tribuns, je vous conjure encore une fois.

LUCIUS.--Mon vnrable pre, il n'y a pas de tribuns pour vous entendre.

TITUS.--N'importe: s'ils m'entendaient, ils ne feraient pas attention 
moi; ou bien, comme je leur suis entirement inutile, ils m'entendraient
sans avoir piti de moi: c'est pourquoi je raconte mes douleurs aux
pierres; si elles ne peuvent rpondre  mes plaintes, du moins
sont-elles en quelque sorte meilleures que les tribuns; elles
n'interrompent point mon douloureux rcit: quand je pleure, elles
reoivent humblement mes larmes et semblent pleurer avec moi. Si elles
taient vtues de longues robes de deuil, Rome n'aurait point de tribun
qui leur ft comparable. Oui, la pierre est molle comme la cire; les
tribuns sont plus durs que les rochers: la pierre est silencieuse et ne
blesse point; les tribuns avec leur langue condamnent les gens  mort:
mais pourquoi te vois-je avec ton pe nue?

LUCIUS.--C'tait pour arracher  la mort mes deux frres; et, pour cette
tentative, les juges ont prononc contre moi la sentence d'un
bannissement ternel.

TITUS.--Que tu es heureux! Ils t'ont trait avec amiti. Quoi! Lucius
insens, ne vois-tu pas que Rome n'est qu'un repaire de tigres? Il faut
aux tigres une proie; et Rome n'en a point d'autre  leur offrir que moi
et les miens. Ah! que tu es heureux d'tre banni loin de ces tigres
dvorants!--Mais qui vient ici avec notre frre Marcus?

(Entrent Marcus et Lavinia.)

MARCUS.--Titus, prpare tes nobles yeux  pleurer, sinon il faudra que
ton coeur se brise de douleur; j'apporte  ta vieillesse un chagrin
dvorant.

TITUS.--Me dvorera-t-il? Alors, montre-le-moi.

MARCUS, _montrant Lavinia_.--Ce fut l ta fille.

TITUS.--Oui, Marcus, et elle l'est encore.

LUCIUS.--Ah! malheureux que je suis! cet objet me tue.

TITUS.--Enfant au coeur faible, relve-toi et regarde-la.--Parle, ma
Lavinia, quelle main maudite t'envoie ainsi mutile devant les regards
de ton pre? Quel insens va porter de l'eau  l'Ocan, ou jeter du bois
dans Troie en flammes? Avant que je t'eusse vue, ma douleur tait au
comble, et maintenant, comme le Nil, elle ne connat plus de limites.
Donnez-moi une pe, je trancherai mes mains aussi, car elles ont
combattu pour Rome, et combattu en vain; elles ont nourri ma vie et
prolong mes jours pour cet horrible malheur: je les ai tendues en vain
dans une prire inutile et elles ne m'ont servi qu' des usages sans
rsultat, maintenant tout le service que je leur demande c'est que l'une
m'aide  couper l'autre.--Il est bon, Lavinia, que tu n'aies plus de
mains, car il est inutile d'en avoir pour servir Rome.

LUCIUS.--Parle, chre soeur; dis qui t'a ainsi martyrise?

MARCUS.--Hlas! ce charmant organe de ses penses, qui les exprimait
avec une si douce loquence, est arrach de sa jolie cage creuse o,
comme un oiseau mlodieux, il chantait ces sons agrables et varis qui
ravissait toutes les oreilles!

LUCIUS, _ Marcus_.--Toi, parle donc pour elle; dis, qui a commis cette
action.

MARCUS.--Hlas! je l'ai trouve ainsi errante dans la fort, cherchant 
se cacher, comme la biche timide qui a reu une blessure incurable.

TITUS.--Elle tait ma biche chrie, et celui qui l'a blesse m'a fait
plus de mal que s'il m'et tendu mort. Maintenant je suis comme un
homme sur un rocher environn d'une vaste tendue de mer, et qui voit la
mare monter vague aprs vague, attendant le moment o un flot ennemi
l'engloutira dans ses entrailles sales. C'est par ce chemin que mes
malheureux fils ont march  la mort: voil ici mon autre fils condamn
 l'exil, et voil mon frre, qui pleure mes malheurs: mais de tous mes
maux, celui qui porte  mon me le coup le plus cruel, c'est le sort de
ma chre Lavinia, qui m'est plus chre que mon me. Si j'avais vu ton
portrait dans cet tat affreux, cela aurait suffi pour me rendre fou:
que deviendrai-je, lorsque je te vois ainsi en personne dans cette
horrible situation? Tu n'as plus de mains pour essuyer tes larmes, ni de
langue pour dire qui t'a ainsi martyrise: ton poux est mort, et, pour
sa mort, tes frres sont condamns et excuts  l'heure qu'il
est.--Vois, Marcus: ah! Lucius, mon fils, regardez-la. Quand j'ai nomm
ses frres, de nouvelles larmes ont coul sur ses joues comme une douce
rose sur un lis cueilli et dj fltri.

MARCUS.--Peut-tre pleure-t-elle parce qu'ils ont tu son mari:
peut-tre aussi parce qu'elle les sait innocents.

TITUS, _ sa fille_.--Si ce sont eux qui ont tu ton poux, rjouis-toi
alors de ce que la loi a veng sa mort.--Non, non, ils n'ont point
commis un forfait aussi atroce: j'en atteste la douleur que montre leur
soeur.--Ma chre Lavinia, laisse-moi baiser tes lvres; ou fais-moi
comprendre par quelques signes comment je pourrais te soulager. Veux-tu
que ton bon oncle, et ton frre Lucius, et toi, et moi, nous allions
nous asseoir autour de quelque fontaine, tous, les yeux baisss vers son
onde, pour voir comment nos joues sont taches par les larmes,
semblables  des prairies encore humides du limon qu'a laiss sur leur
surface une inondation? Irons-nous attacher nos regards sur la fontaine
jusqu' ce que la douceur de ses eaux limpides soit altre par
l'amertume de nos larmes, ou bien veux-tu que nous coupions nos mains
comme on a coup les tiennes: ou que nous tranchions nos langues avec
nos dents, et que nous passions, sans autre voix que nos signes muets,
le reste de nos excrables jours? Que veux-tu que nous fassions?--Nous,
qui possdons nos langues, imaginons quelque plan de misres plus
horribles pour tonner l'avenir de nos dsastres.

LUCIUS.--Mon tendre pre, cessez vos pleurs: car voyez comme votre
dsespoir fait pleurer et sangloter ma pauvre soeur.

MARCUS.--Prends patience, chre nice.--Bon Titus, sche tes yeux.

TITUS.--Ah! Marcus, Marcus! mon frre, je sais bien que ton mouchoir ne
peut plus boire une seule de mes larmes; car toi, homme infortun, tu
l'as tout tremp des tiennes.

LUCIUS.--Ah! ma chre Lavinia, je veux essuyer tes joues.

TITUS.--Vois, Marcus, vois; je comprends ses signes; si elle avait une
langue pour parler, elle dirait en ce moment  son frre, ce que je
viens de te dire; que le mouchoir tout tremp des pleurs de son frre
ne peut plus servir  essuyer ses joues humides. O quelle sympathie de
malheurs! aussi loigns de tout remde que les limbes le sont du ciel!
(Entre Aaron.)

AARON.--Titus Andronicus, l'empereur mon matre m'envoie te dire, que si
tu aimes tes fils, vous pouvez, soit Marcus, soit Lucius, soit toi-mme,
vieillard, quelqu'un de vous, enfin, vous couper la main et l'envoyer au
roi; qu'en retour il te renverra tes deux fils vivants, et que ce sera
la ranon de leur crime.

TITUS.--O gnreux empereur!  bon Aaron! Le noir corbeau a-t-il donc
jamais fait entendre des accents aussi semblables  ceux de l'alouette,
qui nous avertit par ses chants du lever du soleil? De tout mon coeur,
je consens  envoyer ma main  l'empereur; bon Aaron, veux-tu m'aider 
la couper?

LUCIUS.--Arrtez, mon pre; non, vous n'enverrez point votre main, cette
main glorieuse qui a terrass tant d'ennemis, la mienne suffira; ma
jeunesse a plus de sang  perdre que vous; et ce sera ma main qui
servira  sauver la vie de mes frres.

MARCUS.--Laquelle de vos mains n'a pas dfendu Rome, et brandi la hache
d'armes sanglante, crivant la destruction sur le casque des ennemis?
Ah! vous n'avez point de main qui ne soit illustre par de rares
exploits, la mienne est reste oisive; qu'elle serve aujourd'hui de
ranon pour arracher mes neveux  la mort; je l'aurai conserve alors
pour un digne usage.

AARON.--Allons, convenez promptement; quelle main sera sacrifie, de
crainte qu'ils ne meurent, avant que leur pardon arrive.

MARCUS.--Ce sera ma main.

LUCIUS.--Non, par le ciel, ce ne sera pas la vtre.

TITUS.--Mes amis, ne vous disputez plus; des herbes si fltries
(_montrant ses mains_) sont bonnes  arracher, et ce doit tre la
mienne.

LUCIUS.--Mon tendre pre, si l'on doit me croire ton fils, laisse-moi
racheter mes deux frres de la mort.

MARCUS.--Pour l'amour de notre pre, au nom de l'affection de notre
mre, laisse-moi te prouver en ce moment la tendresse d'un frre.

TITUS.--Arrangez-vous entre vous; je veux bien pargner ma main.

LUCIUS.--Je vais chercher une hache.

MARCUS.--Mais c'est  moi qu'elle servira.

(Lucius et Marcus sortent.)

TITUS.--Approche, Aaron, je veux les tromper tous deux; prte-moi ta
main, et je vais te donner la mienne.

AARON.--Si cela s'appelle tromper, je veux tre honnte, et ne jamais
tromper ainsi les hommes, tant que je vivrai. (_A part_.) Mais je te
tromperai d'une autre manire, et tu le verras avant qu'il se passe une
demi-heure.

(Il coupe la main  Titus.)

(Lucius et Marcus reviennent.)

TITUS.--Maintenant cessez votre dispute; ce qui devait tre est fait.
Bon Aaron, va, donne ma main  l'empereur. Dis-lui que c'est une main
qui l'a protg contre mille dangers; qu'il l'enterre; elle a mrit
davantage; qu'elle obtienne du moins cela. Quant  mes fils, dis-lui que
je les regarde comme des joyaux achets  peu de frais, et cependant
bien chrement aussi, puisque je n'ai rachet que ce qui est  moi.

AARON.--Je pars, Andronicus; et, au prix de ta main, attends-toi  voir
incessamment tes fils t'tre rendus, (_ part_) leurs ttes, je veux
dire. Oh! comme cette sclratesse me nourrit par sa seule ide! Que les
fous fassent du bien, et que les beaux hommes cherchent  plaire; Aaron
veut avoir l'me aussi noire que son visage.

(Il sort.)

TITUS, _ sa fille_.--Je lve cette main qui me reste vers le ciel, et
je flchis jusqu' terre ce corps caduc; s'il est quelque puissance qui
prenne piti des larmes des malheureux, c'est elle que j'implore. Quoi,
veux-tu te prosterner avec moi? Fais-le, chre me; le ciel entendra nos
prires, ou bien, avec nos soupirs, nous obscurcirons la vote du ciel,
et nous ternirons la face du soleil par une vapeur comme font
quelquefois les nuages quand ils le pressent contre leur sein humide.

MARCUS.--Mon frre, demande des choses possibles, et ne te jette point
dans cet abme de chagrins.

TITUS.--Mon malheur n'est-il donc pas un abme, puisqu'il n'a point de
fond? que ma douleur soit donc sans fond comme lui.

MARCUS.--Mais pourtant que ta raison gouverne ta douleur.

TITUS.--S'il tait quelque raison pour mes misres, je pourrais contenir
ma souffrance dans quelques bornes. Quand le ciel pleure, la terre
n'est-elle pas inonde? Si les vents sont en fureur, la mer ne
devient-elle pas furieuse, menaant le firmament de son sein gonfl? Et
veux-tu avoir une raison de ce tumulte? Je suis la mer; coute la
violence de ses soupirs. Ma fille est le firmament en pleurs, et moi la
terre; il faut donc que la mer soit mue de ses soupirs; il faut donc
que ma terre submerge et noye par ses larmes continuelles devienne un
dluge. Mes entrailles ne peuvent contenir mon dsespoir; il faut donc
que, comme un ivrogne, je le vomisse. Ainsi, laisse-moi en libert, ceux
qui perdent doivent avoir la libert de se soulager le coeur par la
mchancet de leur langue.

(Entre un messager, portant deux ttes et une main.)

LE MESSAGER.--Digne Andronicus, tu es mal pay de cette noble main que
tu as envoye  l'empereur: voici les ttes de tes deux braves fils, et
voil ta main qu'on te renvoie avec mpris. Tes chagrins vont faire leur
amusement, et ils se moquent de ton courage. Je souffre plus de penser 
tes maux que du souvenir de la mort de mon pre.

(Il sort.)

MARCUS.--Maintenant que le bouillant Etna s'teigne en Sicile, et que
mon coeur nourrisse la flamme ternelle d'un enfer! C'est trop de maux
pour pouvoir les supporter! Pleurer avec ceux qui pleurent soulage un
peu, mais un chagrin qu'on insulte est une double mort.

LUCIUS.--Quoi! comment se peut-il que ce spectacle me fasse une blessure
si profonde, et que l'odieuse vie ne succombe pas? Se peut-il que la
mort permette  la vie d'usurper son nom, quand la vie n'a plus d'autre
bien que le souffle?

(Lavinia lui donne un baiser.)

MARCUS.--Hlas! pauvre coeur, ce baiser est sans consolation, comme
l'eau glace pour un serpent transi par la faim.

TITUS.--Quand finira cet effrayant sommeil?

MARCUS.--Adieu, maintenant, toute illusion: meurs, Andronicus, tu ne
dors pas: vois les ttes de tes deux fils, ta main guerrire tranche,
ta fille mutile, ton autre fils banni, ple et inanim  cet horrible
aspect; et moi, ton frre, froid et immobile comme une statue de pierre.
Ah! je ne veux plus chercher  modrer ton dsespoir: arrache tes
cheveux argents, ronge de tes dents ton autre main, et que cet affreux
spectacle ferme enfin tes yeux trop infortuns! Voil le moment de
t'emporter: pourquoi restes-tu calme?

TITUS, _riant_.--Ha, ha, ha.

MARCUS.--Pourquoi ris-tu? ce n'est gure le moment.

TITUS.--Il ne me reste plus une seule larme  verser; d'ailleurs, ce
dsespoir est un ennemi qui veut envahir mes yeux humides, et les rendre
aveugles en les forant de payer le tribut de leurs larmes. Par quel
chemin alors trouverais-je la caverne de la vengeance? car ces deux
ttes semblent me parler et me menacer de ne jamais entrer dans le
sjour du bonheur, jusqu' ce que tous ces malheurs retombent sur ceux
qui les ont commis. Allons, voyons quelle tche j'ai  remplir.--Vous,
tristes compagnons, entourez-moi, afin que je puisse me tourner vers
chacun de vous, et jurer  mon me de venger vos affronts. Le voeu est
prononc.--Allons, mon frre, prends une tte, et moi je porterai
l'autre dans cette main. Lavinia, tu seras employe  cette oeuvre:
porte ma main, chre fille, entre tes dents. Toi, jeune homme, va-t'en,
loigne-toi de ma vue: tu es banni, et tu ne dois pas rester ici; cours
chez les Goths, lve parmi eux une arme; et si tu m'aimes, comme je le
crois, embrassons-nous et sparons-nous, car nous avons beaucoup 
faire.

(Ils sortent tous, except Lucius.)

LUCIUS, _seul_.--Adieu, Andronicus, mon noble pre, l'homme le plus
malheureux qui ait jamais vcu dans Rome! Adieu, superbe Rome: Lucius
laisse ici, jusqu' son retour, des gages plus chers que sa vie. Adieu,
Lavinia, ma noble soeur; ah! plt aux dieux que tu fusses ce que tu
tais auparavant! Mais  prsent Lucius et Lavinia ne vivent plus que
dans l'oubli et dans des chagrins insupportables. Si Lucius vit, il
vengera vos outrages et forcera le fier Saturninus et son impratrice 
mendier aux portes de Rome, comme autrefois Tarquin et sa reine. Je vais
chez les Goths, et je lverai une arme pour me venger de Rome et de
Saturninus.

(Il sort.)




SCNE II

On voit un appartement dans la maison de Titus.

_Un banquet est dress._ TITUS, MARCUS, LAVINIA _et_ _le jeune_ LUCIUS,
_enfant de Lucius._


TITUS.--Bon, bon.--Maintenant asseyons-nous, et songez  ne prendre de
nourriture que ce qu'il en faut pour conserver en nous assez de forces
pour venger nos affreux malheurs. Marcus, dnoue le noeud de ton
douloureux embrassement; ta nice et moi, pauvres cratures, sommes
privs de nos mains, et nous ne pouvons exprimer notre profond chagrin
en nous pressant de nos bras. Cette pauvre main droite qui me reste ne
m'est laisse que pour tourmenter mon sein; et lorsque mon coeur, rendu
fou par la souffrance, bat violemment dans cette prison de chair, je le
rprime ainsi par mes coups. (_A Lavinia._) Toi, carte de douleurs, qui
me parles par signes, tu ne peux, quand ton coeur prcipite ses
battements douloureux, le frapper comme moi pour l'apaiser. Blesse-le
par tes soupirs, ma fille; tue-le par des gmissements, ou saisis un
petit couteau entre tes dents, et fais une ouverture l o palpite ton
coeur, afin que toutes les larmes que laissent tomber tes pauvres yeux
puissent couler dans cette fente et noyer dans des flots amers ce coeur
insens qui se lamente.

MARCUS.--Fi donc! mon frre, fi donc! N'enseigne point  ta fille 
porter des mains homicides sur sa frle vie!

TITUS.--Quoi, le chagrin te fait-il dj extravaguer, Marcus? ce n'est
qu' moi seul qu'il appartient d'tre fou. Quelles mains homicides
peut-elle porter sur sa vie? Ah! pourquoi prononces-tu le nom de
_mains_? c'est presser ne de raconter deux fois l'embrasement de Troie
et l'histoire de ses cruelles infortunes. Ah! vite de toucher  un
sujet qui t'amne  parler de _mains_, de peur de nous rappeler que nous
n'en avons point.--Fi donc, fi donc! quels discours extravagants! Comme
si nous pouvions oublier que nous n'avons pas de mains, quand mme
Marcus ne prononcerait pas le mot de mains!--Allons, commenons: chre
fille, mange ceci.--Il n'y a point  boire? coute, Marcus, ce qu'elle
veut dire.--Je puis interprter tous ses signes douloureux. Elle dit
qu'elle ne boit d'autre boisson que ses larmes brasses avec ses
chagrins et fermentes sur ses joues[16]. Muette infortune, j'apprendrai
tes penses et je saurai aussi bien tes gestes muets que les ermites
mendiants savent leurs saintes prires. Tu ne pousseras point de soupir,
tu n'lveras point les moignons vers le ciel, tu ne feras pas un clin
d'oeil, un signe de tte, tu ne te mettras pas  genoux, tu ne feras pas
un geste, que je n'en compose un alphabet, et que je ne parvienne, par
une pratique assidue,  savoir ce que tu veux dire.

[Note 16: _Brew'd with her sorrows, mesh'd upon her cheeks; Grossire
allusion  l'art du brasseur.]

LE JEUNE ENFANT.--Mon bon grand-pre, laisse l ces plaintes amres, et
gaye ma tante par quelque belle histoire.

MARCUS.--Hlas! ce pauvre enfant, mu de nos douleurs, pleure de voir le
chagrin de son grand-pre.

TITUS.--Calme-toi, tendre rejeton, tu es fait de larmes, et ta vie
s'coulerait bientt avec elles. (_Marcus frappe le plat avec un
couteau._) Que frappes-tu de ton couteau, Marcus?

MARCUS.--Ce que j'ai tu, seigneur, une mouche.

TITUS.--Maldiction sur toi, meurtrier, tu assassines mon coeur: mes
yeux sont rassasis de voir la tyrannie. Un acte de mort exerc sur un
tre innocent ne sied point au frre de Titus.--Sors de ma prsence, je
vois que tu n'es pas fait pour tre en ma socit.

MARCUS.--Hlas! seigneur, je n'ai tu qu'une mouche.

TITUS.--Eh quoi! si cette mouche avait un pre et une mre? comme tu les
verrais laisser pendre leurs ailes dlicates et dores et frapper l'air
de leur murmure gmissant! Pauvre et innocente mouche, qui tait venue
ici pour nous gayer par son bourdonnement mlodieux! et tu l'as tue!

MARCUS.--Pardonnez, seigneur, c'tait une mouche noire et difforme,
semblable au More de l'impratrice: voil pourquoi je l'ai tue.

TITUS.--Oh! oh! alors pardonne-moi de t'avoir blm, car tu as fait une
action charitable. Donne-moi ton couteau; je veux outrager son cadavre,
me faisant illusion comme si je voyais en lui le More qui serait venu
exprs pour m'empoisonner. (_Il porte des coups  l'insecte._) Voil
pour toi, et voil pour Tamora; ah! sclrat!--Cependant je ne crois pas
que nous soyons encore rduits si bas que nous ne puissions entre nous
tuer une mouche qui vient nous offrir la ressemblance de ce More noir
comme le charbon.

MARCUS.--Hlas, pauvre homme! la douleur a fait tant de ravages en lui,
qu'il prend de vains fantmes pour des objets rels.

TITUS.--Allons, levons-nous.--Lavinia, viens avec moi: je vais dans mon
cabinet; je veux lire avec toi les tristes aventures arrives dans les
temps anciens.--(_Au jeune Lucius._) Viens, mon enfant, lire avec moi;
ta vue est jeune, et tu liras lorsque la mienne commencera  se
troubler.

(Ils sortent.)

FIN DU TROISIME ACTE.




                           ACTE QUATRIME.




SCNE I

La scne est devant la maison de Titus.

_Entrent_ TITUS _et_ MARCUS; _survient en mme temps le_ JEUNE LUCIUS,
_aprs lequel court_ LAVINIA.


L'ENFANT.--Au secours, mon grand-pre, au secours! ma tante Lavinia me
suit partout, je ne sais pourquoi. Mon cher oncle Marcus, voyez comme
elle court vite.--Hlas, chre tante, je ne sais pas ce que vous voulez.

MARCUS.--Reste prs de moi, Lucius; n'aie pas peur de ta tante.

TITUS.--Elle t'aime trop, mon enfant, pour te faire du mal.

L'ENFANT.--Oh! oui, quand mon pre tait  Rome, elle m'aimait bien.

MARCUS.--Que veut dire ma nice Lavinia par ces signes?

TITUS, _ l'enfant_.--N'aie pas peur d'elle, Lucius.--Elle veut dire
quelque chose.--Vois, Lucius, vois comme elle t'invite.--Elle veut que
tu ailles quelque part avec elle. Ah! mon enfant, jamais Cornlie ne mit
plus de soin  lire  ses enfants, que Lavinia  te lire de belles
posies et les harangues de Cicron. Ne peux-tu deviner pourquoi elle te
sollicite ainsi?

L'ENFANT.--Je n'en sais rien, moi, seigneur, ni ne peux le deviner, 
moins que ce ne soit quelque accs de frnsie qui l'agite; car j'ai
souvent ou dire  mon grand-pre que l'excs du chagrin rendait les
hommes fous, et j'ai lu que Hcube de Troie devint folle de douleur:
c'est ce qui m'a fait peur, quoique je sache bien que ma noble tante
m'aime aussi tendrement qu'ait jamais fait ma mre, et qu'elle ne
voudrait pas effrayer mon enfance,  moins que ce ne ft dans sa folie.
C'est ce qui m'a fait jeter mes livres, et fuir sans raison, peut-tre;
mais pardon, chre tante; oui, madame, si mon oncle Marcus veut venir,
je vous accompagnerai bien volontiers.

MARCUS.--Lucius, je le veux bien.

(Lavinia retourne du pied les livres que Lucius a laisss tomber.)

TITUS.--Eh bien, Lavinia?--Marcus, que veut-elle dire? il y a un livre
qu'elle demande  voir.--Lequel de ces livres, ma fille? Ouvre-les, mon
enfant.--Mais tu es plus lettre, ma fille, et plus instruite. Viens, et
choisis dans toute ma bibliothque, et trompe ainsi tes chagrins jusqu'
ce que le ciel rvle l'excrable auteur de ces atrocits.--Pourquoi
lve-t-elle ses bras ainsi l'un aprs l'autre?

MARCUS.--Je crois qu'elle veut dire qu'il y avait plus d'un sclrat
ligu contre elle dans cette action.--Oui, il y en avait plus d'un,--ou
bien, elle lve les bras vers le ciel pour implorer sa vengeance.

TITUS.--Lucius, quel est ce livre qu'elle agite ainsi?

L'ENFANT.--Mon grand-pre, ce sont les Mtamorphoses d'Ovide: c'est ma
mre qui me l'a donn.

MARCUS.--C'est peut-tre par tendresse pour celle qui n'est plus qu'elle
a choisi ce livre entre tous les autres.

TITUS.--Doucement, doucement.--Voyez avec quelle activit elle tourne
les feuillets! aidez-la: que veut-elle trouver? Lavinia, dois-je lire?
Voici la tragique histoire de Philomle, qui raconte la trahison de
Tre et son rapt; et le rapt, je le crains bien, a t la source de tes
malheurs.

MARCUS.--Voyez, mon frre, voyez: remarquez avec quelle attention elle
considre les pages!

TITUS.--Lavinia, chre fille, aurais-tu t ainsi surprise, viole et
outrage, comme l'a t Philomle, saisie de force dans le vaste silence
des bois sombres et insensibles? Voyez, voyez!--Oui, voil la
description d'un lieu pareil  celui o nous chassions (ah! plt au ciel
que nous n'eussions jamais, jamais chass l!); il est exactement
semblable  celui que le pote dcrit, et la nature semble l'avoir form
pour le meurtre et le rapt.

MARCUS.--Oh! pourquoi la nature aurait-elle bti un antre si horrible, 
moins que les dieux ne se plaisent aux tragdies?

TITUS.--Donne-moi quelques signes, chre fille.--Il n'y a ici que tes
amis.--Quel est le seigneur romain qui a os commettre cet attentat? Ou
Saturninus se serait-il cart, comme fit jadis Tarquin, qui quitta son
camp pour aller souiller le lit de Lucrce?

MARCUS.--Assieds-toi, ma chre nice.--Mon frre, asseyez-vous prs de
moi.--Apollon, Pallas, Jupiter ou Mercure, inspirez-moi, afin que je
puisse dcouvrir cette trahison.--Seigneur, regardez ici.--Regarde ici,
Lavinia. (_Il crit son nom avec son bton, qu'il tient dans sa bouche
et qu'il conduit avec ses pieds._) Ce sable est uni; tche de conduire
comme moi le bton, si tu le peux, aprs que j'aurai crit mon nom sans
le secours des mains. Maudit soit l'infme qui nous rduit  ces
expdients!--cris, ma chre nice, et dvoile enfin ici ce crime que
les dieux veulent qu'on dcouvre pour en tirer vengeance: que le ciel
guide ce burin pour imprimer nettement tes douleurs, afin que nous
puissions connatre les tratres de la vrit!

(Lavinia prend le bton dans ses dents, et, le guidant avec ses
moignons, elle crit sur le sable.)

TITUS.--Lisez-vous, mon frre, ce qu'elle a crit? _Rapt_,
--_Chiron_,--_Dmtrius_.

MARCUS.--Quoi! quoi! ce sont les enfants dissolus de Tamora qui sont les
auteurs de cet abominable et sanglant forfait!

TITUS.--_Magne dominator poli, tam lentus audis scelera? tam lentus
vides._[17]

[Note 17: Suprme dominateur du monde! peux-tu voir, peux-tu entendre
avec patience de si grands sclrats (_Snque_, tragdie
_d'Hippolyte_).]

MARCUS.--Calme-toi, cher Titus; quoique je convienne qu'il y en a assez
d'crit sur ce sable pour rvolter les mes les plus douces, pour armer
de fureur le coeur des enfants. Seigneur, agenouillez-vous avec moi:
Lavinia, agenouille-toi; et toi, jeune enfant, l'esprance de l'Hector
romain, agenouille-toi aussi et jurez tous avec moi; comme autrefois
Junius Brutus jura, pour le viol de Lucrce, avec l'poux dsol et le
pre de cette dame vertueuse et dshonore, jurez que nous poursuivrons
avec prudence une vengeance mortelle sur ces tratres Goths, et que nous
verrons couler leur sang, ou que nous mourrons de cet affront.

TITUS.--C'est assez sr, si nous savions comment. Si vous blessez ces
jeunes ours, prenez garde: leur mre se rveillera; et si elle vous
flaire une fois, songez qu'elle est troitement ligue avec le lion,
qu'elle le berce et l'endort sur son sein, et que pendant son sommeil
elle peut faire tout ce qu'elle veut. Vous tes un jeune chasseur,
Marcus: laissons dormir cette ide, et venez; je vais me procurer une
feuille d'airain, et avec un stylet d'acier j'y crirai ces mots pour
les mettre en rserve:--Les vents irrits du Nord vont parpiller ces
sables dans l'air, comme les feuilles de la sibylle; et que devient
alors votre leon? Enfant, qu'en dis-tu?

L'ENFANT.--Je dis, seigneur, que si j'tais homme, la chambre o couche
leur mre ne serait pas un asile sr pour ces sclrats, esclaves du
joug romain.

MARCUS.--Oui, voil mon enfant! Ton pre en a souvent agi ainsi pour
cette ingrate patrie.

L'ENFANT.--Et moi, mon oncle, j'en ferai autant, si je vis.

TITUS.--Viens, viens avec moi dans mon arsenal. Lucius, je veux
t'quiper; et ensuite, mon enfant, tu porteras de ma part aux fils de
l'impratrice les prsents que j'ai l'intention de leur envoyer  tous
deux. Viens, viens: tu feras ce message; n'est-ce pas?

L'ENFANT.--Oui, avec mon poignard dans leur sein, grand-pre.

TITUS.--Non, non, mon enfant; non pas cela: je t'enseignerai un autre
moyen. Viens, Lavinia.--Marcus, veille sur la maison: Lucius et moi,
nous allons faire les braves  la cour: oui, seigneur, nous le ferons
comme je le dis, et on nous rendra honneur.

(Titus sort avec Lavinia et l'enfant.)

MARCUS.--Ciel, peux-tu entendre les gmissements d'un homme de bien, et
ne pas t'attendrir, et ne pas prendre piti de ses maux? Marcus, suis
dans sa fureur cet infortun qui porte dans son coeur plus de blessures
faites par la douleur que les coups de l'ennemi n'ont laiss de traces
sur son bouclier us; et cependant il est si juste qu'il ne veut pas se
venger.--Ciel! charge-toi donc de venger le vieil Andronicus.

(Il sort.)




SCNE II

Appartement du palais.

_Entrent_ AARON, CHIRON _et_ DMTRIUS _par une des portes du palais;_
LUCIUS _et_ _un serviteur entrent par l'autre porte avec un faisceau
d'armes sur lesquelles sont gravs des vers._


CHIRON.--Dmtrius, voil le fils de Lucius: il est charg de quelque
message pour nous.

AARON.--Oui, de quelque message extravagant de la part de son
extravagant grand-pre.

L'ENFANT.--Seigneurs, avec toute l'humilit possible, je salue Vos
Grandeurs de la part d'Andronicus; (_ part_) et je prie tous les dieux
de Rome qu'ils vous confondent tous deux.

DMTRIUS.--Grand merci, aimable Lucius; qu'y a-t-il de nouveau?

L'ENFANT, _ part_.--Que vous tes tous les deux dcouverts pour des
sclrats souills d'un rapt; voil ce qu'il y a de nouveau.--(_Haut._)
Sous votre bon plaisir, mon grand-pre, bien conseill, vous envoie par
moi les plus belles armes de son arsenal, pour en gratifier votre
illustre jeunesse, qui fait l'espoir de Rome; car c'est ainsi qu'il m'a
ordonn de vous appeler; je m'en acquitte, et je prsente  Vos
Grandeurs ces dons, afin que dans l'occasion vous soyez bien arms et
bien quips; et je prends cong de vous, (_ part_) comme de
sanguinaires sclrats que vous tes.

(L'enfant sort avec celui qui l'accompagne.)

DMTRIUS.--Que vois-je ici? Un rouleau crit tout autour? Voyons:

     Integer vit scelerisque purus
     Non eget Mauri jaculis, non arcu[18]:

[Note 18: Dbut d'une ode d'Horace dont voici le sens: L'homme dont
la vie est pure et exempte de crime n'a besoin ni de l'arc ni des
flches du Maure.]

CHIRON.--Oh! c'est un passage d'Horace; je le connais bien; je l'ai lu
il y a bien longtemps dans la grammaire.

AARON.--Oui, fort bien. C'est un passage d'Horace: justement, vous y
tes. (_A part._) Ce que c'est que d'tre un ne! Ceci n'est pas une
bonne plaisanterie, le vieillard a dcouvert leur crime, et il leur
envoie ces armes enveloppes de ces vers, qui les blessent au vif, sans
qu'ils le sentent. Si notre spirituelle impratrice tait leve, elle
applaudirait  l'ide ingnieuse d'Andronicus: mais laissons-la reposer
quelque temps sur son lit de souffrance.--(_Haut._) Eh bien, mes jeunes
seigneurs, n'est-ce pas une heureuse toile qui nous a conduits  Rome,
trangers et qui plus est captifs, pour tre levs  cette fortune
suprme? Cela m'a fait du bien de braver le tribun devant la porte du
palais, en prsence de son pre!

DMTRIUS.--Et moi cela me fait encore plus de bien de voir un homme si
illustre s'insinuer bassement dans notre faveur, et nous envoyer des
prsents.

AARON.--N'a-t-il pas raison, seigneur Dmtrius? N'avez-vous pas trait
sa fille en ami?

DMTRIUS.--Je voudrais que nous eussions un millier de dames romaines 
notre merci, pour assouvir tour  tour nos dsirs de volupt.

CHIRON.--Voil un souhait charitable et plein d'amour!

AARON.--Il ne manque ici que votre mre pour dire: _Amen_!

CHIRON.--Et elle le dirait, y et-il vingt mille Romaines de plus dans
le mme cas.

DMTRIUS.--Allons, venez: allons prier les dieux pour notre mre
bien-aime qui est  prsent dans les souffrances.

AARON, _ part_.--Priez plutt tous les dmons; les dieux nous ont
abandonns.

(On entend une fanfare.)

DMTRIUS.--Pourquoi les trompettes de l'empereur sonnent-elles ainsi?

CHIRON.--Apparemment pour la joie qu'il ressent d'avoir un fils.

DMTRIUS.--Doucement; qui vient  nous?

(Entre une nourrice, portant dans ses bras un enfant more.)

LA NOURRICE.--Salut, seigneurs! Oh! dites-moi, avez-vous le More Aaron?

AARON.--Bien, un peu plus, ou un peu moins, ou pas du tout, voici Aaron:
que voulez-vous  Aaron?

LA NOURRICE.--Mon cher Aaron, nous sommes tous perdus; venez  notre
secours, ou le malheur vous accable  jamais!

AARON.--Quoi? quel miaulement vous faites! Que tenez-vous l envelopp
dans vos bras?

LA NOURRICE.--Oh! ce que je voudrais cacher  l'oeil des cieux;
l'opprobre de notre impratrice, et la honte de la superbe Rome.--Elle
est dlivre, seigneurs, elle est dlivre.

AARON.--A qui[19]?

[Note 19: _Delivered_, veut dire: livre, dlivre et accouche. De
l l'quivoque.]

LA NOURRICE.--Je veux dire qu'elle est accouche.

AARON.--Eh bien, que Dieu lui donne bon repos! Que lui a-t-il envoy?

LA NOURRICE.--Un dmon.

AARON.--Eh bien! alors elle est la femelle de Pluton? une heureuse
ligne!

LA NOURRICE.--Dites une malheureuse, hideuse, noire et triste ligne. Le
voil l'enfant, aussi dgotant qu'un crapaud, au milieu des beaux
nourrissons de notre climat.--L'impratrice vous l'envoie, c'est votre
image, scelle de votre sceau, et vous ordonne de le baptiser avec la
pointe de votre poignard.

AARON.--Fi donc! fi donc! prostitue! Le noir est-il une si vilaine
couleur? Cher joufflu, tu fais une jolie fleur, cela est sr.

DMTRIUS.--Misrable, qu'as-tu fait?

AARON.--Ce que tu ne peux dfaire.

CHIRON.--Tu as perdu[20] notre mre.

[Note 20: _Thou hast undone our mother;... to undo_, dfaire et
perdre de rputation. Le More rpond: je l'ai faite ou je lui ai
fait....]

AARON.--Misrable, j'ai trouv ta mre.

DMTRIUS.--Oui, chien d'enfer, et c'est ainsi que tu l'as perdue.
Malheur  son fruit, et maudit soit son dtestable choix! maudit soit le
rejeton d'un si horrible dmon.

CHIRON.--Il ne vivra pas.

AARON.--Il ne mourra pas.

LA NOURRICE.--Aaron, il le faut; sa mre le veut ainsi.

AARON.--Le faut-il absolument, nourrice? En ce cas, qu'aucun autre que
moi n'attente  la vie de ma chair et de mon sang.

DMTRIUS.--J'embrocherai le petit ttard sur la pointe de ma rapire.
Nourrice, donne-le-moi, mon pe l'aura bientt expdie.

AARON, _prenant l'enfant et tirant son pe_.--Ce fer t'aurait plus vite
encore labour les entrailles.--Arrtez, lches meurtriers! Voulez-vous
tuer votre frre? Par les flambeaux du firmament, qui brillaient avec
tant d'clat lorsque cet enfant fut engendr, il meurt de la pointe
affile de mon cimeterre, celui qui ose toucher  cet enfant, mon
premier-n et mon hritier! Je vous dis, jeunes gens, qu'Encelade
lui-mme avec toute la race menaante des enfants de Typhon, ni le grand
Alcide, ni le dieu de la guerre, n'auraient le pouvoir d'arracher cet
enfant des mains de son pre. Quoi! quoi! enfants aux joues rouges, aux
coeurs vides, murs pltrs, enseignes peintes de cabaret! le noir vaut
mieux que toute autre couleur, il ddaigne de recevoir aucune autre
couleur; toute l'eau de l'Ocan ne blanchit jamais les jambes noires du
cygne, quoiqu'il les lave  toute heure dans les flots.--Dites de ma
part  l'impratrice que je suis d'ge  garder ce qui est  moi,
qu'elle arrange cela comme elle pourra.

DMTRIUS.--Veux-tu donc trahir ainsi ton auguste matresse?

AARON.--Ma matresse est ma matresse; et cet enfant, c'est moi-mme; la
vigueur et le portrait de ma jeunesse; je le prfre au monde entier; et
en dpit du monde entier, je conserverai ses jours; ou Rome verra
quelques-uns de vous en porter la peine.

DMTRIUS.--Cet enfant dshonore  jamais notre mre.

CHIRON.--Rome la mprisera pour cette indigne faiblesse.

LA NOURRICE.--L'empereur, dans sa rage, la condamnera  la mort.

CHIRON.--Je rougis quand je songe  cette ignominie.

AARON.--Voil donc le privilge de votre beaut; malheur  cette couleur
tratresse, qui trahit par la rougeur les secrtes penses du coeur!
Voil un petit garon form d'une autre nuance. Voyez comme le petit
moricaud sourit  son pre, et semble lui dire: Mon vieux, je suis 
toi. Il est votre frre, seigneurs; visiblement nourri du mme sang qui
vous a donn la vie, et il est venu au jour et sorti du mme sein, o,
comme lui, vous avez t emprisonns. Oui, il est votre frre, et du
ct le plus certain, quoique mon sceau soit empreint sur son visage.

LA NOURRICE.--Aaron, que dirai-je  l'impratrice?

DMTRIUS.--Rflchis, Aaron, sur le parti qu'il faut prendre, et nous
souscrirons tous  ton avis. Sauve l'enfant, pourvu que nous soyons tous
en sret.

AARON.--Asseyons-nous et dlibrons tous ensemble; mon fils et moi nous
nous placerons au vent de vous; restez l; maintenant parlez  loisir de
votre sret.

(Ils s'asseyent  terre.)

DMTRIUS.--Combien de femmes ont dj vu cet enfant?

AARON.--Allons, fort bien, braves seigneurs. Quand nous sommes tous
unis, je suis un agneau. Mais si vous irritez le More,--le sanglier en
fureur, la lionne des montagnes, l'Ocan en courroux ne seraient pas
aussi redoutables qu'Aaron.--Mais rpondez, combien de personnes ont vu
l'enfant?

LA NOURRICE.--Cornlie la sage-femme, et moi; personne autre si ce n'est
l'impratrice sa mre.

AARON.--L'impratrice, la sage-femme et vous.--Deux peuvent garder le
secret, quand le troisime n'est plus l[21], va trouver l'impratrice,
dis-lui ce que je viens de dire. (_Il poignarde la nourrice._) Ae! ae!
voil comme crie un cochon de lait qu'on arrange pour la broche.

[Note 21: Secret de deux, secret de Dieu, secret de trois, secret de
tous. _Tre tacerano se due vi non sono._]

DMTRIUS.--Que prtends-tu donc, Aaron? pourquoi as-tu fait cela?

AARON.--Seigneur, c'est un acte de politique; la laisserai-je vivre pour
trahir notre crime? Une commre bavarde avec la langue longue? Non,
seigneur, non. Et maintenant connaissez tous mes desseins. Prs d'ici
habite un certain Mulitus, mon compatriote; sa femme n'est accouch que
d'hier. Son enfant lui ressemble, il est blanc comme vous; allez
arranger le march avec lui, donnez de l'or  la mre, et instruisez-les
tous deux de tous les dtails de l'affaire; dites-leur comment leur
fils, par cet arrangement, sera lev et reu pour hritier de
l'empereur, et substitu  la place du mien, afin d'apaiser cet orage
qui se forme  la cour, et que l'empereur le caresse comme sien. Vous
entendez, seigneurs? Et voyez (_montrant la nourrice_), je lui ai donn
sa potion.--Il faut que vous preniez soin de ses funrailles. Les champs
ne sont pas loin, et vous tes de braves compagnons. Cela fait, songez 
ne pas prolonger les dlais, mais envoyez-moi sur-le-champ la
sage-femme. Une fois dbarrasss de la sage-femme et de la nourrice,
libre alors aux dames de jaser  leur gr.

CHIRON.--Aaron, je vois que tu ne veux pas confier aux vents tes
secrets.

DMTRIUS.--Pour le soin que tu prends de l'honneur de Tamora, elle et
les siens te doivent une grande reconnaissance.

(Dmtrius et Chiron sortent en emportant le cadavre de la nourrice.)

AARON, _seul_.--Courons vers les Goths, aussi rapidement que
l'hirondelle, pour y placer le trsor qui est dans mes bras, et saluer
secrtement les amis de l'impratrice.--Allons, viens, petit esclave aux
lvres paisses; je t'emporte d'ici; car c'est toi qui nous donnes de
l'embarras; je te ferai nourrir de fruits sauvages, de racines, de lait
caill, de petit-lait; je te ferai tter la chvre, et loger dans une
caverne, et je t'lverai pour tre un guerrier, et commander un camp.

(Il sort.)




SCNE III

Place publique de Rome.

TITUS, MARCUS _pre, le jeune_ LUCIUS ET _autres Romains tenant des
arcs; Titus porte les flches, lesquelles ont des lettres  leurs
pointes_.


TITUS.--Viens, Marcus, viens.--Cousins, voici le chemin.--Allons, mon
enfant,--voyons ton adresse  tirer. Vraiment, tu ne manques pas le but,
et la flche y arrive tout droit. _Terras Astra
reliquit_[22].--Rappelez-vous bien, Marcus.--Elle est partie, elle est
partie.--Monsieur, voyez  vos outils.--Vous, mes cousins, vous irez
sonder l'Ocan, et vous jetterez vos filets; peut-tre trouverez-vous la
justice au fond de la mer; et cependant il y en a aussi peu sur mer que
sur terre.--Non, Publius et Sempronius, il faut que vous fassiez cela;
c'est vous qui devez creuser avec la bche et la pioche, et percer le
centre le plus recul de la terre; et lorsque vous serez arrivs au
royaume de Pluton, je vous prie, prsentez-lui cette requte: dites-lui
que c'est pour demander justice et implorer son secours; et que c'est de
la part du vieil Andronicus, accabl de chagrins dans l'ingrate
Rome.--Ah! Rome!--Oui, oui, j'ai fait ton malheur le jour que j'ai runi
les suffrages du peuple sur celui qui me tyrannise ainsi.--Allez,
partez, et je vous prie, soyez tous bien attentifs, et ne laissez pas
passer un seul vaisseau de guerre sans y faire une exacte recherche; ce
mchant empereur pourrait bien l'avoir embarque pour l'carter d'ici,
et alors, cousins, nous pourrions appeler en vain la Justice.

[Note 22: Astre quitte la terre.]

MARCUS.--O Publius! n'est-il pas dplorable de voir ainsi ton digne
oncle dans le dlire?

PUBLIUS.--C'est pour cela qu'il nous importe beaucoup, seigneur, de ne
pas le quitter, de veiller sur lui jour et nuit, et de traiter le plus
doucement que nous pourrons sa folie, jusqu' ce que le temps apporte
quelque remde salutaire  son mal.

MARCUS.--Cousins, ses chagrins sont au-dessus de tous les remdes.
Joignons-nous aux Goths; et par une guerre vengeresse, punissons Rome de
son ingratitude, et que la vengeance atteigne le tratre Saturninus.

TITUS.--Eh bien, Publius? eh bien, messieurs, l'avez-vous rencontr?

PUBLIUS.--Non, seigneur; mais Pluton vous envoie dire que si vous voulez
obtenir vengeance de l'enfer vous l'aurez. Quant  la Justice, elle est
occupe,  ce qu'il croit, dans le ciel avec Jupiter, ou quelque part
ailleurs; en sorte que vous tes forc d'attendre un peu.

TITUS.--Il me fait tort de m'conduire ainsi avec ses dlais; je me
plongerai dans le lac brlant de l'abme, et je saurai arracher la
Justice de l'Achron par les talons.--Marcus, nous ne sommes que des
roseaux; nous ne sommes pas des cdres; nous ne sommes pas des hommes
charpents d'ossements gigantesques, ni de la taille des cyclopes; mais
nous sommes de fer, Marcus, nous sommes d'acier jusqu' la moelle des
os, et cependant nous sommes crass de plus d'outrages que notre dos
n'en peut supporter.--Puisque la Justice n'est ni sur la terre ni dans
les enfers, nous solliciterons le ciel et nous flchirons les dieux pour
qu'ils envoient la Justice ici-bas pour venger nos affronts. Allons, 
l'ouvrage.--Vous tes un habile archer, Marcus. (_Il lui donne des
flches._) _Ad Jovem_[23], voil pour toi.--Ici, _ad Apollinem_[24], _ad
Martem_[25]. C'est pour moi-mme.--Ici, mon enfant,  _Pallas_.--Ici, 
_Mercure_.--A _Saturne_, Caus, et non pas  Saturninus.--Il vaudrait
autant tirer contre le vent.--Allons,  l'oeuvre, enfant. Marcus, tire
quand je te l'ordonnerai. Sur ma parole, j'ai crit cette liste 
merveille: il ne reste pas un dieu qui n'ait sa requte.

[Note 23: A Jupiter]

[Note 24:  Apollon]

[Note 25:  Mars, etc.]

MARCUS.--Cousins, lancez toutes vos flches vers la cour, nous
mortifierons l'empereur dans son orgueil.

TITUS.--Allons amis, tirez. (_Ils tirent._) A merveille, Lucius. Cher
enfant, c'est dans le sein de la Vierge, envoie-la  Pallas.

MARCUS.--Seigneur, je vise un mille par del la lune: de ce coup, votre
lettre est arrive  Jupiter.

TITUS.--Ah! Publius, Publius, qu'as-tu fait? Vois, vois, tu as coup une
des cornes du Taureau.

MARCUS.--C'tait l le jeu, seigneur; quand Publius a lanc sa flche,
le Taureau, dans sa douleur, a donn un si furieux coup au Blier que
les deux cornes de l'animal sont tombes dans le palais; et qui les
pouvait trouver que le sclrat de l'impratrice?--Elle s'est mise 
rire, et elle a dit au More qu'il ne pouvait s'empcher de les donner en
prsent  son matre.

TITUS.--Oui, cela va bien: Dieu donne la prosprit  votre grandeur!
(_Entre un paysan avec un panier et une paire de pigeons._) Des
nouvelles, des nouvelles du ciel! Marcus, le message est arriv.--Eh
bien, l'ami, quelles nouvelles apportes-tu? as-tu des lettres? me
fera-t-on justice? Que dit Jupiter?

LE PAYSAN.--Quoi, le faiseur de potences[26]? Il dit qu'il les a fait
descendre, parce que l'homme ne doit tre pendu que la semaine
prochaine.

[Note 26: Au lieu de Jupiter, le paysan entend Gibbet-Maker, faiseur
de potences.]

TITUS.--Que dit Jupiter? Voil ce que je te demande.

LE PAYSAN.--Hlas! monsieur, je ne connais pas Jupiter, je n'ai bu
jamais avec lui de ma vie.

TITUS.--Comment, coquin, n'es-tu pas le porteur?

LE PAYSAN.--Oui, monsieur, de mes pigeons: de rien autre chose.

TITUS.--Quoi, ne viens-tu pas du ciel?

LE PAYSAN.--Du ciel? Hlas, monsieur, jamais je n'ai t l: Dieu me
prserve d'tre assez audacieux pour prtendre au ciel dans ma jeunesse!
Quoi! je vais tout simplement avec mes pigeons au _Tribunal peuple_[27],
pour arranger une matire de querelle entre mon oncle et un des gens de
l'_imprial_.

[Note 27: _Tribunal peuple_ est ici pour tribun du peuple, _imprial_
pour l'empereur.]

MARCUS.--Allons, seigneur, cela est juste ce qu'il faut pour votre
harangue. Qu'il aille remettre les pigeons  l'empereur de votre part.

TITUS.--Dis-moi, peux-tu dbiter une harangue  l'empereur avec _grce_?

LE PAYSAN.--Franchement, monsieur, je n'ai jamais pu dire _grces_ de ma
vie.

TITUS.--Allons, drle, approche: ne fais plus de difficult; mais donne
tes pigeons  l'empereur. Par moi, tu obtiendras de lui
justice.--Arrte, arrte!--En attendant, voil de l'argent pour ta
commission.--Donnez-moi une plume et de l'encre.--L'ami, peux-tu
remettre une supplique avec grce?

LE PAYSAN,--Oui, monsieur.

TITUS.--Eh bien, voil une supplique pour toi. Et quand tu seras
introduit prs de l'empereur, ds le premier abord il faut te
prosterner; ensuite lui baiser les pieds; et alors remets-lui tes
pigeons, et alors attends ta rcompense. Je serai tout prs, l'ami: vois
 t'acquitter bravement de ce message.

LE PAYSAN.--Oh! je vous le garantis, monsieur: laissez-moi faire.

TITUS.--Dis, as-tu un couteau? Voyons-le.--Marcus, plie-le dans la
harangue: car tu l'as faite sur le ton d'un humble suppliant.--Et
lorsque tu l'auras donne  l'empereur, reviens frapper  ma porte, et
dis-moi ce qu'il t'aura dit.

LE PAYSAN.--Dieu soit avec vous, monsieur! Je le ferai.

TITUS.--Venez, Marcus, allons.--Publius, suis-moi.

(Ils sortent.)




SCNE IV

La scne est devant le palais.

_Entrent_ SATURNINUS, TAMORA, CHIRON, DMTRIUS, _seigneurs et autres.
Saturninus porte  la main les flches lances par Titus._


SATURNINUS.--Que dites-vous, seigneurs, de ces outrages? A-t-on jamais
vu un empereur de Rome insult, drang et brav ainsi en face, et
trait avec ce mpris pour avoir dploy une justice impartiale? Vous le
savez, seigneurs, aussi bien que les dieux puissants; quelques calomnies
que les perturbateurs de notre paix murmurent  l'oreille du peuple, il
ne s'est rien fait que de l'aveu des lois contre les fils tmraires du
vieil Andronicus. Et parce que ses chagrins ont troubl sa raison,
faudra-t-il que nous soyons ainsi perscuts de ses vengeances, de ses
accs de frnsie, et de ses insultes amres? Le voil maintenant qui
appelle le ciel pour le venger. Voyez, voici une lettre  Jupiter, une
autre  Mercure; celle-ci  Apollon; celle-l au dieu de la guerre. De
jolis crits  voir voler dans les rues de Rome! Quel est le but de
ceci, si ce n'est de diffamer le snat et de nous fltrir en tous lieux
du reproche d'injustice? N'est-ce pas l une agrable folie, seigneurs?
Comme s'il voulait dire qu'il n'y a point de justice  Rome. Mais si je
vis, sa feinte dmence ne servira pas de protection  ces outrages. Lui
et les siens apprendront que la justice respire dans Saturninus; et si
elle sommeille, il la rveillera si bien, que dans sa fureur elle fera
disparatre le plus impudent des conspirateurs qui soient en vie.

TAMORA.--Mon gracieux seigneur, mon cher Saturninus, matre de ma vie,
souverain roi de toutes mes penses, calmez-vous et supportez les
dfauts de la vieillesse de Titus; c'est l'effet des chagrins qu'il
ressent de la perte de ses vaillants fils, dont la mort l'a frapp
profondment et a bless son coeur. Prenez piti de son dplorable tat,
plutt que de poursuivre pour ces insultes le plus faible ou le plus
honnte homme de Rome. (_A part._) Oui, il convient  la pntrante
Tamora de les flatter tous.--Mais, Titus, je t'ai touch au vif, et tout
le sang de ta vie s'coule: si Aaron est seulement prudent, tout va
bien, et l'ancre est dans le port. (_Entre le paysan avec sa paire de
colombes._)--Eh bien, qu'y a-t-il, mon ami? Veux-tu nous parler?

LE PAYSAN.--Oui, vraiment, si vous tes la Majest impriale.

TAMORA.--Je suis l'impratrice.--Mais voil l'empereur assis l-bas.

LE PAYSAN.--C'est lui que je demande. (A l'empereur.)--Que Dieu et saint
tienne vous donnent le bonheur. Je vous ai apport une lettre, et une
paire de colombes que voil.

(L'empereur lit la lettre.)

SATURNINUS.--Qu'on le saisisse et qu'on le pende sur l'heure.

LE PAYSAN.--Combien aurai-je d'argent?

TAMORA.--Allons, misrable, tu vas tre pendu.

LE PAYSAN.--Pendu! Par Notre-Dame, j'ai donc apport ici mon cou pour un
bel usage!

(Il sort avec les gardes.)

SATURNINUS.--Des outrages sanglants et intolrables! Endurerai-je plus
longtemps ces odieuses sclratesses? Je sais d'o part encore cette
lettre: cela peut-il se supporter? Comme si ses tratres enfants, que la
loi a condamns  mourir pour le meurtre de notre frre, avaient t
injustement gorgs par mon ordre! Allez, tranez ici ce sclrat par
les cheveux: ni son ge ni ses honneurs ne lui donneront des privilges.
Va, pour cette audacieuse insulte, je serai moi-mme ton bourreau, rus
et frntique misrable, qui m'aidas  monter au fate des grandeurs
dans l'esprance que tu gouvernerais et Rome et moi. (_Entre milius._)
Quelles nouvelles, milius?

MILIUS.--Aux armes, aux armes, seigneurs! Jamais Rome n'en eut plus de
raisons! Les Goths ont rassembl des forces; et avec des armes de
soldats courageux, dtermins, avides de butin, ils marchent  grandes
journes vers Rome, sous la conduite de Lucius, le fils du vieil
Andronicus: il menace dans le cours de ses vengeances d'en faire autant
que Coriolan.

SATURNINUS.--Le belliqueux Lucius est-il le gnral des Goths? Cette
nouvelle me glace; et je penche ma tte comme les fleurs frappes de la
gele ou l'herbe battue par la tempte. Ah! c'est maintenant que nos
chagrins vont commencer: c'est lui que le commun peuple aime tant:
moi-mme, lorsque vtu en simple particulier je me suis confondu avec
eux, je leur ai souvent ou dire que le bannissement de Lucius tait
injuste, et souhaiter que Lucius ft leur empereur.

TAMORA.--Pourquoi trembleriez-vous? Votre ville n'est-elle pas forte?

SATURNINUS.--Oui, mais les citoyens favorisent Lucius, et ils se
rvolteront pour lui venir en aide.

TAMORA.--Roi, prenez les sentiments d'un empereur, comme vous en portez
le titre. Le soleil est-il clips par les insectes qui volent devant
ses rayons? L'aigle permet aux petits oiseaux de chanter et ne
s'embarrasse pas de ce qu'ils veulent dire par l, certain qu'il peut,
de l'ombre de ses ailes, faire taire  son gr leurs voix. Vous pouvez
en faire autant pour la populace insense de Rome. Reprenez donc
courage; et sachez, empereur, que je saurai charmer le vieil Andronicus
par des paroles plus douces, mais plus dangereuses que ne l'est l'appt
pour le poisson, et le miel du trfle fleuri pour la brebis[28]: l'un
meurt bless par l'hameon, et l'autre empoisonn par une pture
dlicieuse.

[Note 28: Cette herbe mange en abondance est nuisible aux
troupeaux. (JOHNSON.)]

SATURNINUS.--Mais il ne voudra pas prier son fils pour nous.

TAMORA.--Si Tamora l'en prie, il le voudra; car je puis flatter sa
vieillesse et l'endormir par des promesses dores: et quand son coeur
serait presque inflexible et ses vieilles oreilles sourdes, son coeur et
son oreille obiraient  ma langue.--(_A milius._) Allez,
prcdez-nous, et soyez notre ambassadeur. Dites-lui que l'empereur
demande une confrence avec le brave Lucius, et fixe le lieu du
rendez-vous dans la maison de son pre, le vieil Andronicus.

SATURNINUS.--milius, acquittez-vous honorablement de ce message; et
s'il exige des otages pour sa sret, dites-lui de demander les gages
qu'il prfre.

MILIUS.--Je vais excuter vos ordres.

(Il sort.)

TAMORA.--Moi, je vais aller trouver le vieux Andronicus, et l'adoucir
par toutes les ressources de l'art que je possde, pour arracher aux
belliqueux Goths le fier Lucius. Allons, cher empereur, reprenez votre
gaiet; ensevelissez toutes vos alarmes dans la confiance en mes
desseins.

SATURNINUS.--Allez; puissiez-vous russir et le persuader!

(Ils sortent.)

FIN DU QUATRIME ACTE.




                            ACTE CINQUIME




SCNE I

Plaine aux environs de Rome.

LUCIUS, _ la tte des Goths; tambours, drapeaux._


LUCIUS.--Guerriers prouvs, mes fidles amis, j'ai reu des lettres de
la superbe Rome, qui m'annoncent la haine que les Romains portent  leur
empereur, et combien ils aspirent de nous voir. Ainsi, nobles chefs,
soyez ce qu'annoncent vos titres, fiers et impatients de venger vos
affronts, et tirez une triple vengeance de tous les maux que Rome vous a
causs.

UN CHEF DES GOTHS.--Brave rejeton sorti du grand Andronicus, dont le
nom, qui nous remplissait jadis de terreur, fait maintenant notre
confiance; vous, dont l'ingrate Rome paye d'un odieux mpris les grands
exploits et les actions honorables, comptez sur nous: nous vous suivrons
partout o vous nous conduirez; comme dans un jour brlant d't les
abeilles, armes de leurs dards, suivent leur roi aux champs fleuris, et
nous nous vengerons de l'excrable Tamora.

TOUS ENSEMBLE.--Et ce qu'il dit, nous le disons tous avec lui, nous le
rptons tous d'une voix.

LUCIUS.--Je lui rends grces humblement, et  vous tous.--Mais qui vient
ici, conduit par ce robuste Goth?

LE SOLDAT.--Illustre Lucius, je me suis cart de notre arme pour aller
considrer les ruines d'un monastre, et comme j'avais les yeux fixs
avec attention sur cet difice en dcadence, soudain j'ai entendu un
enfant qui criait au pied d'une muraille. Me tournant du ct de la
voix, j'ai bientt entendu qu'on calmait l'enfant qui pleurait en lui
disant: Paix, petit marmot basan qui tiens moiti de moi, moiti de ta
mre! Si ta nuance ne dcelait pas de qui tu es l'enfant; si la nature
t'avait seulement donn la physionomie de ta mre, petit misrable, tu
aurais pu devenir un empereur: mais quand le taureau et la gnisse sont
tous deux blancs comme lait, jamais ils n'engendrent un veau noir comme
le charbon. Tais-toi, petit malheureux, tais-toi. Voil comment on
grondait l'enfant, et on continuait: Il faut que je te porte  un
fidle Goth, qui, quand il saura que tu es fils de l'impratrice, te
prendra en affection pour l'amour de ta mre. Aussitt, moi, je tire
mon pe, je fonds sur ce More que j'ai surpris  l'improviste, et que
je vous amne ici pour en faire ce que vous trouverez bon.

LUCIUS.--O vaillant Goth! voil le dmon incarn qui a priv Andronicus
de sa main glorieuse: voil la perle qui charmait les yeux de votre
impratrice, et voil le vil fruit de ses passions drgles. (_A
Aaron._)--Rponds, esclave  l'oeil blanc, o voulais-tu porter cette
vivante image de ta face infernale? Pourquoi ne parles-tu pas?--Quoi!
es-tu sourd? Non; pas un mot? Une corde, soldats; pendez-le  cet arbre,
et  ct de lui son fruit de btardise.

AARON.--Ne touche pas  cet enfant: il est de sang royal.

LUCIUS.--Il ressemble trop  son pre pour valoir jamais rien. Allons,
commencez par pendre l'enfant, afin qu'il le voie s'agiter; spectacle
fait pour affliger son coeur de pre. Apportez-moi une chelle.

(On apporte une chelle sur laquelle on force Aaron de monter.)

AARON.--Lucius, pargne l'enfant, et porte-le de ma part 
l'impratrice. Si tu m'accordes ma prire, je te rvlerai d'tonnants
secrets qu'il te serait fort avantageux de connatre; si tu me la
refuses, arrive que pourra, je ne parle plus, et que la vengeance vous
confonde tous!

LUCIUS.--Parle, et si ce que tu as  me dire me satisfait, ton enfant
vivra, et je me charge de le faire lever.

AARON.--Si cela te satisfait? Oh! sois certain, Lucius, que ce que je te
dirai affligera ton me; car j'ai  t'entretenir de meurtres, de viol et
de massacres, d'actes commis dans l'ombre de la nuit, d'abominables
forfaits, de noirs complots de malice et de trahison, de sclratesses
horribles  entendre raconter, et qui pourtant ont t excutes par
piti. Tous ces secrets seront ensevelis par ma mort, si tu ne me jures
pas que mon enfant vivra.

LUCIUS.--Rvle ta pense; je te dis que ton enfant vivra.

AARON.--Jure-le, et puis, je commencerai.

LUCIUS.--Par qui jurerai-je? Tu ne crois  aucun dieu, et ds lors
comment peux-tu te fier  un serment?

AARON.--Quand je ne croirais  aucun dieu, comme en effet je ne crois 
aucun, n'importe; je sais que tu es religieux, et que tu as en toi
quelque chose qu'on appelle la conscience, et vingt autres superstitions
et crmonies papistes que je t'ai vu trs-soigneux d'observer.--C'est
pour cela que j'exige ton serment.--Car je sais qu'un idiot se fait un
dieu de son hochet, et tient la parole qu'il a jure par ce dieu. C'est
l le serment que j'exige.--Ainsi tu jureras par ce dieu, quel qu'il
soit, que tu adores et que tu vnres, de sauver mon enfant, de le
nourrir et de l'lever; ou je ne te rvle rien.

LUCIUS.--Eh bien, je te jure par mon dieu que je le ferai.

AARON.--D'abord, apprends que j'ai eu cet enfant de l'impratrice.

LUCIUS.--O femme impudique et d'une luxure insatiable!

AARON.--Arrte, Lucius! Ce n'est l qu'une action charitable, en
comparaison de ce que tu vas entendre. Ce sont ses deux fils qui ont
massacr Bassianus; ils ont coup la langue  ta soeur, ils lui ont fait
violence, lui ont coup les mains, et l'ont _pare_ comme tu l'as vue.

LUCIUS.--O excrable sclrat! tu appelles cela _parer_?

AARON.--Eh! elle a t lave, et taille et pare, et cela fut mme un
fort agrable exercice pour ceux qui l'ont fait.

LUCIUS.--Oh! les brutaux et barbares sclrats, semblables  toi!

AARON.--C'est moi qui ai t leur matre, et qui les ai instruits. C'est
de leur mre qu'ils tiennent cet esprit de dbauche, ce qui est aussi
sr que l'est la carte qui gagne la partie; quant  leurs gots
sanguinaires, je crois qu'ils les tiennent de moi, qui suis un aussi
brave chien qu'aucun boule-dogue qui ait jamais attaqu le taureau  la
tte. Que mes actions perfides attestent ce que je veux; j'ai indiqu 
tes frres cette fosse o le corps de Bassianus tait gisant; j'ai crit
la lettre que ton pre a trouve, et j'avais cach l'or dont il tait
parl dans cette lettre, d'accord avec la reine et ses deux fils. Et que
s'est-il fait dont tu aies eu  gmir, o je n'aie pas mis ma part de
malice? J'ai tromp ton pre pour le priver de sa main; et ds que je
l'ai eue, je me suis retir  l'cart, et j'ai failli me rompre les
ctes  force de rire. Je l'ai pi  travers la crevasse d'une
muraille, aprs qu'en change de sa main il a reu les ttes de ses deux
fils, j'ai vu ses larmes, et j'ai ri de si bon coeur que mes deux yeux
pleuraient comme les siens; et quand j'ai racont toute cette farce 
l'impratrice, elle s'est presque vanouie de plaisir  mon rcit, et
elle m'a pay mes nouvelles par vingt baisers.

UN GOTH.--Comment peux-tu dire tout cela sans rougir?

AARON.--Je rougis comme un chien noir, comme dit le proverbe.

LUCIUS.--N'as-tu point de remords de ces forfaits atroces?

AARON.--Oui, de n'en avoir fait mille fois davantage, et mme en ce
moment je maudis le jour (cependant je crois qu'il en est peu sur
lesquels puisse tomber ma maldiction) o je n'aie fait quelque grand
mal, comme de massacrer un homme ou de machiner sa mort, de violer une
vierge ou d'imaginer le moyen d'y arriver, d'accuser quelque innocent ou
de me parjurer moi-mme, de semer une haine mortelle entre deux amis, de
faire rompre le cou aux bestiaux des pauvres gens, d'incendier les
granges et les meules de foin dans la nuit, et de dire aux propritaires
d'teindre l'incendie avec leurs larmes: souvent j'ai exhum les morts
de leurs tombeaux, et j'ai plac leurs cadavres  la porte de leurs
meilleurs amis lorsque leur douleur tait presque oublie, et sur leur
peau, comme sur l'corce d'un arbre, j'ai grav avec mon couteau en
lettres romaines: _Que votre douleur ne meure pas quoique je sois mort_.
En un mot, j'ai fait mille choses horribles avec l'indiffrence qu'un
autre met  tuer une mouche; et rien ne me fait vraiment de la peine que
la pense de ne plus pouvoir en commettre dix mille autres.

LUCIUS.--Descendez ce dmon: il ne faut pas qu'il meure d'une mort aussi
douce que d'tre pendu sur-le-champ.

AARON.--S'il existe des dmons, je voudrais tre un dmon pour vivre et
brler dans le feu ternel; pourvu seulement que j'eusse ta compagnie en
enfer, et que je pusse te tourmenter de mes paroles amres.

LUCIUS, _aux soldats_.--Amis, fermez-lui la bouche et qu'il ne parle
plus.

(Entre un Goth.)

LE GOTH.--Seigneur, voici un messager de Rome qui dsire tre admis en
votre prsence.

LUCIUS.--Qu'il vienne. (_Entre milius._) Salut, milius; quelles
nouvelles apportez-vous de Rome?

MILIUS.--Seigneur Lucius, et vous, princes des Goths, l'empereur romain
vous salue tous par ma voix: ayant appris que vous tes en armes, il
demande une entrevue avec vous  la maison de votre pre. Vous pouvez
choisir vos otages, ils vous seront remis sur-le-champ.

UN CHEF DES GOTHS.--Que dit notre gnral?

LUCIUS.--milius, que l'empereur donne ses otages  mon pre et  mon
oncle Marcus, et nous viendrons. (_A ses troupes._)--Marchez.

(Ils sortent.)




SCNE II

Rome.--La scne est devant la maison de Titus.

TAMORA, CHIRON ET DMTRIUS _dguiss_.


TAMORA.--C'est dans cet trange et singulier habillement que je veux me
prsenter  Andronicus, et lui dire que je suis la Vengeance envoye du
fond de l'abme pour me joindre  lui et venger ses cruels outrages.
Frappez la porte de son cabinet, o l'on dit qu'il se renferme pour
mditer les tranges plans de terribles reprsailles. Dites-lui que la
Vengeance elle-mme est venue pour se liguer avec lui et travailler  la
ruine de ses ennemis.

(Ils frappent, et Titus se montre en haut.)

TITUS.--Pourquoi troublez-vous mes mditations? Vous faites-vous un jeu
de me faire ouvrir la porte, dans le but de faire vanouir mes tristes
rsolutions et de rendre sans effet toutes mes tudes? Vous vous
trompez; car ce que j'ai intention de faire, voyez, je l'ai trac ici en
caractres de sang; et ce qui est crit s'accomplira.

TAMORA.--Titus, je suis venue pour te parler.

TITUS.--Non, pas un seul mot. Comment puis-je donner de la grce  mon
discours, lorsqu'il me manque une main pour y joindre les gestes? Tu as
l'avantage sur moi; ainsi retire-toi.

TAMORA.--Si tu me connaissais, tu voudrais me parler.

TITUS.--Je ne suis pas fou: je te connais bien; j'atteste ce bras
mutil, et ces lignes sanglantes, et ces rides profondes, creuses par
le chagrin et les soucis: j'atteste les jours de fatigue et les longues
nuits; j'atteste tout mon dsespoir que je te connais bien pour notre
fire impratrice, la puissante Tamora: ne viens-tu pas me demander mon
autre main?

TAMORA.--Sache, triste vieillard, que je ne suis point Tamora: elle est
ton ennemie, et moi je suis ton amie. Je suis la Vengeance, envoye du
royaume des enfers pour te soulager du vautour qui te ronge le coeur, en
exerant d'horribles reprsailles sur tes ennemis. Descends et
souhaite-moi la bienvenue dans ce royaume de la lumire: viens
t'entretenir avec moi de meurtre et de mort. Il n'est point d'antre
sombre, de retraite cache, de vaste obscurit, de vallon obscur o le
meurtre sanglant et l'affreux viol puissent se tapir de frayeur, o je
ne puisse les dcouvrir, et faire retentir  leurs oreilles mon nom
terrible, la Vengeance, nom qui fait frissonner les odieux coupables.

TITUS.--Es-tu la Vengeance? m'es-tu envoye pour tourmenter mes ennemis.

TAMORA.--Oui; ainsi descends et reois-moi.

TITUS.--Commence par me rendre quelque service avant que j'aille te
recevoir. A tes cts sont le Meurtre et le Viol: donne-moi quelque
assurance que tu es en effet la Vengeance: poignarde-les ou crase-les
sous les roues de ton char; alors j'irai te trouver, et je serai ton
cocher, et je roulerai avec toi autour des globes. Procure-toi deux
coursiers fougueux, noirs comme le jais, pour entraner rapidement ton
char vengeur, et dterrer les meurtriers dans leurs coupables repaires.
Et lorsque ton char sera charg de leurs ttes, je descendrai et je
courrai  pied prs de la roue tout le long du jour, comme un vil
esclave; oui, depuis le lever d'Hyprion  l'orient jusqu' ce qu'il se
prcipite dans l'Ocan: et tous les jours je recommencerai cette pnible
tche,  condition que tu dtruiras ici le Rapt et le Meurtre.

TAMORA.--Ce sont mes ministres, et ils m'accompagnent.

TITUS.--Sont-ils tes ministres? Comment s'appellent-ils?

TAMORA.--Le Rapt et le Meurtre: ils portent ces noms parce qu'ils
punissent ceux qui sont coupables de ces crimes.

TITUS.--Grand Dieu! comme ils ressemblent aux fils de l'impratrice!
Mais nous autres, pauvres humains, nous avons de pauvres yeux insenss
qui nous trompent. O douce Vengeance, maintenant je viens  toi; et si
l'treinte d'un seul bras peut te satisfaire, je vais te presser tout 
l'heure avec celui qui me reste.

(Titus se retire.)

TAMORA, _ ses fils_.--Ce pacte que je fais avec lui convient  sa
folie: quelque invention que je forge pour nourrir la chimre de son
cerveau malade, songez  l'appuyer,  l'entretenir par vos discours; car
il ne lui reste plus aucun doute, et il me prend fermement pour la
Vengeance. Profitant de sa crdulit et de sa folle ide, je le
dterminerai  mander son fils Lucius; et lorsque je serai assure de
lui dans un banquet, je trouverai quelque ruse, quelque coup de main,
pour carter et disperser ces Goths inconstants, ou au moins pour en
faire ses ennemis. Voyez: le voil qui vient; il faut que je joue mon
rle.

TITUS.--J'ai longtemps t dlaiss, et cela pour toi; sois la
bienvenue, furie terrible, dans ma maison dsole! Meurtre et Rapt, vous
tes aussi les bienvenus.--Oh! comme vous ressemblez  l'impratrice et
 ses deux fils! Je vous trouve bien assortis, il ne vous manque qu'un
More.--Est-ce que tout l'enfer n'a pu vous procurer un pareil dmon? car
je sais bien que jamais l'impratrice ne roule dans son char qu'elle ne
soit accompagne d'un More; et pour reprsenter en vrai notre reine, il
conviendrait que vous eussiez un pareil dmon. Mais soyez les bienvenus,
tels que vous tes; que ferons-nous?

TAMORA.--Que voudrais-tu que nous fissions, Andronicus?

DMTRIUS.--Montre-moi un meurtrier, et je me charge de lui.

CHIRON.--Montre-moi un sclrat qui ait commis un rapt; je suis envoy
pour en tirer vengeance.

TAMORA.--Montre-moi mille mchants qui t'aient fait du mal, et je te
vengerai d'eux tous.

TITUS.--Regarde autour de toi dans les rues corrompues de Rome, et quand
tu apercevras un homme qui te ressemble, bon Meurtre, poignarde-le;
c'est un meurtrier.--Toi, accompagne-le, et quand le hasard te fera
rencontrer un autre homme qui te ressemble, bon Rapt, poignarde-le;
c'est un ravisseur.--Toi, suis-les; il y a dans le palais de l'empereur
une reine suivie d'un More; tu pourras aisment la reconnatre en la
comparant  toi, car elle te ressemble de la tte aux pieds: je t'en
conjure, fais-leur souffrir quelque mort violente; ils ont t violents
envers moi et les miens.

TAMORA.--Nous voil bien instruits; nous l'excuterons: mais si tu
voulais, bon Andronicus, envoyer vers Lucius, ton vaillant fils, qui
conduit vers Rome une arme de valeureux Goths; et l'inviter  se rendre
 un festin dans ta maison; lorsqu'il sera ici, au milieu de ta fte
solennelle, j'amnerai l'impratrice et ses fils, l'empereur mme et
tous tes ennemis, et ils s'agenouilleront et se mettront  ta merci; et
tu pourras soulager sur eux ton coeur irrit. Que rpond Andronicus 
cette proposition?

TITUS _appelant_.--Marcus, mon frre!--C'est le triste Titus qui
t'appelle. (_Entre Marcus._) Pars, cher Marcus, va trouver ton neveu
Lucius; tu le chercheras parmi des Goths. Dis-lui de venir me trouver,
et d'amener avec lui quelques-uns des principaux princes des Goths;
dis-lui de faire camper ses soldats l o ils sont; dis-lui que
l'empereur et l'impratrice viennent  une fte chez moi, et qu'il la
partagera avec eux. Fais cela pour l'amiti que tu me portes, et qu'il
fasse ce que je dis s'il tient  la vie de son vieux pre.

MARCUS.--Je vais faire ton message, et revenir aussitt.

(Il sort.)

TAMORA.--Je vais te quitter pour m'occuper de tes affaires, et j'emmne
avec moi mes ministres.

TITUS.--Non, non, que le Meurtre et le Rapt restent avec moi; autrement
je rappelle mon frre, et je ne cherche plus d'autre vengeance que par
les mains de Lucius.

TAMORA, _ part,  ses deux fils_.--Qu'en dites-vous, mes enfants?
Voulez-vous rester, tandis que je vais informer l'empereur de la manire
dont j'ai conduit le stratagme que nous avons rsolu? Cdez  sa
fantaisie, flattez-le, caressez-le, et demeurez avec lui jusqu' mon
retour.

TITUS, _ part_.--Je les connais bien tous, quoiqu'ils me croient fou;
et j'attraperai par leur propre ruse ce couple de maudits chiens d'enfer
et leur mre.

DMTRIUS.--Madame, partez quand il vous plaira, laissez-nous ici.

TAMORA.--Adieu, Andronicus; la Vengeance va ourdir un plan pour
surprendre tes ennemis.

(Elle sort.)

TITUS.--Je le sais que tu vas t'en occuper; adieu, chre Vengeance.

CHIRON.--Dis-nous, vieillard,  quoi tu nous emploieras.

TITUS.--Ne vous mettez pas en peine; j'ai assez d'ouvrage pour vous.
(_Il appelle._)--Publius, Caus, Valentin, venez ici!

(Entrent Publius et autres.)

PUBLIUS.--Que dsirez-vous?

TITUS.--Connais-tu ces deux hommes?

PUBLIUS.--Ce sont les fils de l'impratrice, je crois, Chiron et
Dmtrius.

TITUS.--Fi donc, Publius, fi donc, tu te trompes trangement. L'un est
le Meurtre, et l'autre s'appelle le Rapt; en consquence, enchane-les,
bon Publius.--Caus, Valentin, mettez la main sur eux. Vous m'avez
souvent entendu dsirer cet instant, je le trouve enfin. Liez-les bien,
et fermez-leur la bouche s'ils veulent crier.

(Titus sort.)

(Publius, Caus, Valentin, etc., se saisissent de Chiron et de
Dmtrius.)

CHIRON.--Lches, arrtez; nous sommes les fils de l'impratrice!

PUBLIUS.--Et c'est pour cela que nous faisons ce qu'on nous a
commands.--Fermez-leur la bouche; qu'ils ne puissent pas dire un
mot.--Est-il bien garrott?--Songez  les bien lier.

(Titus Andronicus rentre tenant un poignard, et Lavinia tenant un
bassin.)

TITUS.--Viens, viens, Lavinia. Vois, tes ennemis sont lis.--Amis,
fermez bien leurs bouches; qu'ils ne me parlent pas, mais qu'ils
entendent les paroles terribles que je profre.--O sclrats, Chiron et
Dmtrius! voici la source pure que vous avez souille de boue, voil ce
beau printemps que vous avez ml avec votre hiver. Vous avez tu son
poux, et pour ce lche forfait deux de ses frres ont t condamns au
supplice; ma main a t tranche, et vous en avez fait de gaies
plaisanteries; ses deux belles mains, sa langue, et ce qui tait plus
prcieux encore que sa langue et ses mains, sa chastet sans tache,
tratres inhumains, vous les avez mutiles et ravies! Que
rpondriez-vous si je vous laissais parler? coutez, misrables, comment
je me propose de vous martyriser. Il me reste encore cette main pour
vous couper la gorge; tandis que Lavinia tiendra entre ses moignons le
bassin qui va recevoir votre sang criminel. Vous savez que votre mre
compte revenir partager mon festin, qu'elle se donne le nom de la
Vengeance, et qu'elle me croit fou.--coutez, sclrats, je mettrai vos
os en poussire, j'en formerai une pte avec votre sang, et de la pte
je ferai un pt o je ferai entrer vos ttes odieuses; et je dirai 
cette prostitue, votre excrable mre, de dvorer, comme la terre, sa
propre progniture. Voil le repas auquel je l'ai convie, et voil le
mets dont elle se gorgera. Vous avez trait ma fille plus cruellement
que ne le fut Philomle; je veux m'en venger plus cruellement que
Progn. Allons, tendez la gorge.--(_Il les gorge_.) Viens, Lavinia,
reois leur sang; et, quand ils seront morts, je vais rduire leurs os
en poudre imperceptible, les humecter de cette odieuse liqueur, et faire
cuire leurs ttes dans cette horrible pte. Viens, que chacun m'aide 
prparer ce banquet; je dsire qu'il puisse tre plus terrible et plus
sanglant que la fte des centaures. Allons, apportez-les ici; je veux
tre le cuisinier, et les tenir prts pour le retour de leur mre.

(Ils sortent en emportant les cadavres.)




SCNE III

Un pavillon avec des tables.

LUCIUS, MARCUS, OFFICIERS GOTHS, AARON _prisonnier_.


LUCIUS.--Mon oncle Marcus, puisque c'est la volont de mon pre que je
vienne  Rome, je suis satisfait.

UN GOTH.--Et notre volont est la tienne, arrive ce que voudra la
Fortune.

LUCIUS.--Cher oncle, chargez-vous de ce More barbare, de ce tigre
affam, de ce maudit dmon: qu'il ne reoive aucune nourriture;
enchanez-le jusqu' ce qu'on le produise face  face avec
l'impratrice, pour rendre tmoignage de ses horribles forfaits, et
veillez  ce que nos amis en embuscade soient en force; je crains que
l'empereur ne nous veuille pas de bien.

AARON.--Que quelque dmon murmure ses maldictions  mon oreille, et
m'inspire afin que ma langue puisse exhaler tout le venin dont mon coeur
est gonfl.

LUCIUS.--Va-t'en, chien barbare, esclave infme.--Amis, aidez  mon
oncle  l'emmener. (_Les Goths sortent avec Aaron. Fanfares._)--Ces
trompettes annoncent l'approche de l'empereur.

(Entrent Saturninus et Tamora avec les tribuns et les snateurs.)

SATURNINUS.--Quoi, le firmament a-t-il donc plus d'un soleil?

LUCIUS.--Que te sert-il de t'appeler un soleil?

MARCUS.--Empereur de Rome, et vous, mon neveu, entamez le pourparler.
Cette querelle doit tre discute paisiblement. Tout est prt pour le
festin que le soigneux Titus a ordonn dans des vues honorables, pour la
paix, pour l'amiti, pour l'union, et pour le bien de Rome. Veuillez
donc avancer, et prendre vos places.

SATURNINUS.--Volontiers, Marcus.

(Les hautbois sonnent. La compagnie prend place  table. Titus parat en
habit de cuisinier, plaant les mets sur la table, Lavinia voile
l'accompagne, avec le jeune Lucius.)

TITUS.--Soyez le bienvenu, mon gracieux souverain.--Soyez la bienvenue,
redoutable reine.--Salut, Goths belliqueux.--Salut, Lucius; soyez tous
les bienvenus. Quoique la chre soit peu splendide, elle suffira pour
vous remplir l'estomac: veuillez bien manger.

SATURNINUS.--Pourquoi tes-vous ainsi accoutr, Andronicus?

TITUS.--Parce que je voulais m'assurer que tout serait en ordre pour
fter Votre Majest et votre impratrice.

TAMORA.--Nous vous sommes obligs, bon Andronicus.

TITUS.--Vous le seriez srement si Votre Majest pouvait lire au fond de
mon coeur. Seigneur empereur, rsolvez-moi cette question: Le fougueux
Virginius fit-il bien de tuer sa fille de sa propre main, parce qu'elle
avait t viole, souille et dshonore?

SATURNINUS.--Il fit bien, Andronicus.

TITUS.--Votre raison, mon souverain?

SATURNINUS.--Parce que sa fille ne devait pas survivre  son dshonneur,
et renouveler sans cesse par sa prsence les douleurs de son pre.

TITUS.--Cette raison est forte, dcisive et convaincante. C'est un
exemple, un prcdent, un modle  suivre pour moi, le plus malheureux
des pres. Meurs, meurs, Lavinia, et ta honte avec toi; et avec ta honte
le chagrin de ton pre!

(Il tue sa fille.)

SATURNINUS.--Qu'as-tu fait, pre barbare et dnatur?

TITUS.--J'ai tu celle qui m'a rendu aveugle  force de me faire
pleurer: je suis aussi malheureux que l'tait Virginius, et j'ai mille
raisons de plus que lui de commettre cette violence; et la voil faite.

SATURNINUS.--Quoi, est-ce qu'elle a t viole? Dis, qui a fait cette
action?

TITUS.--Voudriez-vous manger? Que Votre Majest daigne se nourrir.

TAMORA.--Pourquoi as-tu tu ainsi ta fille unique?

TITUS.--Ce n'est pas moi: c'est Chiron et Dmtrius, ils l'ont viole,
ils lui ont tranch la langue; ce sont eux, oui, eux, qui lui ont fait
tout ce mal.

SATURNINUS.--Qu'on aille les chercher sur-le-champ.

TITUS.--Bon! ils sont l tous deux assaisonns dans ce pt, dont leur
mre s'est dlicatement nourrie: elle a mang la chair qu'elle a
enfante elle-mme. C'est la vrit, c'est la vrit: j'en atteste la
lame affile de mon couteau.

(Il perce Tamora.)

SATURNINUS.--Meurs, misrable fou, pour cet abominable forfait.

(Saturninus tue Titus.)

LUCIUS.--L'oeil d'un fils peut-il voir couler le sang de son pre? Voil
salaire pour salaire, mort pour mort.

(Lucius poignarde Saturninus.)

MARCUS.--Peuple et fils de Rome dont je vois les tristes visages que ce
tumulte disperse comme une troupe d'oiseaux spars par les vents et le
tourbillon de la tempte, laissez-moi vous enseigner le moyen de runir
de nouveau dans une gerbe unique ces pis pars, et de former de ces
membres spars un seul corps.

UN SNATEUR.--Oui, de peur que Rome ne soit le flau de Rome; et que
celle qui voit ramper devant elle de vastes et puissants royaumes,
dsormais comme un proscrit errant dans l'abandon et le dsespoir,
exerce sur elle-mme une honteuse justice! Mais si ces signes de
vieillesse, ces rides profondes de l'ge, tmoins srieux de ma longue
exprience, ne peuvent vous engager  m'couter, parlez, vous, ami chri
de Rome (_ Lucius_), comme jadis notre anctre, lorsque sa langue
pathtique raconta  l'oreille attentive de l'amoureuse et triste Didon
l'histoire de cette nuit de flammes et de dsastres o les Grecs russ
surprirent la Troie du roi Priam: dites-nous quel Sinon avait enchant
nos oreilles, ou qui a introduit chez nous la fatale machine qui porte
une blessure profonde  notre Troie,  notre Rome?--Mon coeur n'est pas
form de caillou ni d'acier, et je ne puis exprimer notre amre douleur
sans que des flots de larmes viennent suffoquer ma voix, et interrompre
mon discours dans le moment mme o il exciterait le plus votre
attention et attendrirait vos coeurs mus de piti. Voici un gnral:
qu'il fasse lui-mme ce rcit; vos coeurs palpiteront et vous pleurerez
en l'entendant parler.

LUCIUS.--Apprenez donc, nobles auditeurs, que les excrables Chiron et
Dmtrius sont ceux qui ont massacr le frre de notre empereur, que ce
sont eux qui ont dshonor notre soeur, et que nos deux frres ont t
dcapits pour leurs atroces forfaits. Apprenez que les larmes de notre
pre ont t mprises; et qu'il a t, par une lche fraude, priv de
cette main fidle qui avait soutenu les guerres de Rome et prcipit ses
ennemis dans le tombeau. Enfin, vous savez que moi j'ai t injustement
banni, que les portes ont t fermes sur moi, et que, pleurant, j'ai
t chass et rduit  aller demander du secours aux ennemis de Rome,
qui ont noy leur haine dans mes larmes sincres, et m'ont ouvert leurs
bras pour me recevoir comme un ami; et je suis le banni, il faut que
vous le sachiez, qui ai protg la sret de Rome au prix de mon sang,
et dtourn de son sein le fer ennemi pour l'enfoncer dans mon corps
intrpide. Hlas! vous savez que je ne suis pas homme  me vanter; mes
blessures, toutes muettes qu'elles sont, peuvent attester que mon
tmoignage est juste et plein de vrit. Mais, arrtons, il me semble
que je m'carte trop en parlant ici de mon faible mrite. Oh!
pardonnez-moi, les hommes se louent eux-mmes quand ils n'ont plus
d'amis pour le faire.

MARCUS.--C'est maintenant  mon tour de parler. Voyez cet enfant. (_Il
montre l'enfant qu'un serviteur porte dans ses bras._) Tamora est sa
mre; c'est la progniture d'un More impie, le premier artisan et
l'auteur de tous ces maux. Le sclrat est vivant dans la maison de
Titus, et il est l, tout homme qu'il est, pour attester la vrit de ce
fait. Jugez maintenant quelle raison avait Titus de se venger de ces
outrages inexprimables, au-dessus de la patience, au del de ce que peut
supporter l'homme. Maintenant que vous avez entendu la vrit, que
dites-vous, Romains? Avons-nous rien fait d'injuste? Montrez-nous en
quoi, et de la place o vous nous voyez maintenant, nous allons, en nous
tenant par la main, nous prcipiter ensemble, dtruire tout ce qui reste
de la triste famille d'Andronicus, craser nos ttes sur les pierres
rugueuses, et teindre d'un seul coup notre maison. Parlez, Romains,
parlez, et si vous l'ordonnez, voyez, Lucius et moi, nous allons, la
main dans la main, nous prcipiter.

MILIUS.--Viens, viens, respectable citoyen de Rome, et conduis
doucement par la main notre empereur, notre empereur Lucius; car je suis
bien sr que toutes les voix vont le nommer d'un cri unanime.

TOUS LES ROMAINS _s'crient_.--Salut, Lucius; salut, royal empereur de
Rome.

(Lucius et ses amis descendent.)

MARCUS.--Allez dans la triste maison du vieux Titus, et tranez ici ce
More impie pour le condamner  quelque mort sanglante, cruelle, en
punition de sa mchante vie.

LES ROMAINS.--Salut, Lucius; salut, gracieux matre de Rome.

LUCIUS.--Grces vous soient rendues, gnreux Romains: puiss-je
gouverner de faon  gurir les plaies de Rome, et  effacer ses
dsastres! Mais, bon peuple, accordez-moi quelques instants, car la
nature m'impose une tche douloureuse.--Tenez-vous  l'cart.--Et vous,
mon oncle, approchez pour verser les larmes funbres sur ce
cadavre.--Ah! reois ce baiser brlant sur tes lvres ples et froides
(_il embrasse Titus_), ces larmes de douleur sur ton visage sanglant;
tristes et derniers devoirs de ton digne fils!

MARCUS.--Ton frre Marcus nous offre  tes lvres, larmes pour larmes,
et tendre baiser pour baiser. Oh! lorsque la somme de ceux que je devais
te donner serait infinie, impossible  compter, cependant je
m'acquitterais encore.

LUCIUS, _ son fils_.--Approche, enfant: viens apprendre de nous 
fondre en pleurs. Ton grand-pre t'aimait bien: mille fois il t'a fait
danser sur ses genoux, il t'a endormi en chantant, pendant que son
tendre sein te servait d'oreiller, il t'a racont bien des histoires 
la porte de ton enfance; en reconnaissance, comme un tendre enfant,
rpands quelques larmes de tes yeux encore faibles, et paye ce tribut 
la nature qui le demande: les amis associent leurs amis  leurs chagrins
et  leurs peines: fais-lui tes derniers adieux; dpose-le dans sa
tombe; rends-lui ce service et prends cong de lui.

LE JEUNE LUCIUS.--O grand-pre, grand-pre! oui, je voudrais de tout mon
coeur tre mort, et qu' ce prix vous fussiez encore vivant. O seigneur!
mes larmes m'empchent de pouvoir lui parler: mes larmes m'toufferont
si j'ouvre la bouche.

(Entrent des serviteurs entranant Aaron.)

UN DES ROMAINS.--Enfin, triste famille d'Andronicus, finissez-en avec le
malheur. Prononcez la sentence de cet excrable sclrat, qui a t
l'auteur de ces tragiques vnements.

LUCIUS.--Enfouissez-le jusqu' la poitrine dans la terre, et laissez-le
mourir de faim[29]: qu'il reste l, qu'il crie et demande de la
nourriture: si quelqu'un le soulage et le plaint, il mourra pour ce
crime. Tel est notre arrt: que quelques-uns de vous demeurent et
veillent  ce qu'il soit enfoui dans la terre.

[Note 29: Dans la pice de Ravenscroft, Aaron est mis  la broche et
rti sur le thtre.]

AARON.--Eh! pourquoi la rage serait-elle muette? pourquoi la fureur
garderait-elle le silence? Je ne suis pas un enfant, moi, pour aller,
avec de basses prires, me repentir des maux que j'ai faits. Je
voudrais, si je pouvais faire ma volont, commettre dix mille forfaits
pis que tous ceux que j'ai commis; et si jamais il m'arriva dans le
cours de ma vie de faire une seule bonne action, je m'en repens de toute
mon me.

LUCIUS.--Que quelques bons amis emportent d'ici le corps de l'empereur,
et lui donnent la spulture dans le tombeau de son pre. Mon pre et
Lavinia seront sans dlai enferms dans le monument de notre famille.
Quant  cette odieuse tigresse, cette Tamora, nuls rites funbres ne lui
seront accords, nul homme ne prendra pour elle les habits de deuil: nul
glas funraire n'annoncera ses obsques: qu'on la jette aux btes
sauvages et aux oiseaux de proie. Sa vie fut celle d'une bte froce;
elle vcut sans piti; et par consquent elle n'en trouvera point.
Veillez  ce qu'il soit fait justice d'Aaron, de cet infernal More,
l'auteur de tous nos dsastres: ensuite nous allons travailler  bien
ordonner l'tat, afin que de pareils vnements ne viennent jamais hter
sa ruine.


FIN DU CINQUIME ET DERNIER ACTE.




                               BALLADE.

                     PLAINTES DE TITUS ANDRONICUS.


Vous, mes nobles et guerrires, qui n'pargnez pas votre sang pour la
patrie, coutez-moi, moi qui, pendant dix longues annes, ai combattu
pour Rome, et n'en ai reu que de l'ingratitude pour rcompense.

Je vcus soixante ans  Rome dans la plus grande considration, j'y
tais aim des nobles, j'avais vingt-cinq fils dont la vertu naissante
faisait tout mon plaisir.

Je combattis toujours avec mes fils contre l'essaim furieux des ennemis
de Rome; nous avons combattu dix ans les Goths, nous avons essuy mille
fatigues et reu beaucoup de blessures.

Le glaive m'enleva vingt-deux de mes fils avant que nous revinssions 
Rome; et je ne conservai que trois de mes vingt-cinq enfants, tant la
guerre en moissonna!

Cependant le bonheur accompagna mes travaux, j'amenai prisonniers la
reine, ses fils et un More, l'homme le plus meurtrier qui fut jamais.

L'empereur pousa la reine, source de maux funestes qui dsolrent Rome;
car les deux princes et le More le tromprent lchement, sans gard pour
personne.

Le More plut  l'impratrice, qui prta l'oreille  sa passion; elle
oublia ses serments jurs  l'empereur, et elle mit au monde un enfant
more.

Jour et nuit ils ne pensaient tous les deux qu' rpandre le sang, et 
me plonger moi et les miens dans le tombeau par un assassinat.

J'esprais enfin vivre en repos, lorsque de nouveaux chagrins vinrent
m'assaillir; il me restait une fille de qui j'attendais le soulagement
de mes maux, et la consolation de ma vieillesse.

Cette enfant, appele Lavinia, tait fiance au noble fils de
l'empereur: dans une chasse, il fut massacr par les indignes complices
de la cruelle impratrice.

On eut la mchancet de jeter son corps dans une profonde et sombre
fosse; le sclrat more passa peu de temps aprs par cet endroit avec
mes fils, et ils tombrent dans la fosse.

Le More y fit passer ensuite l'empereur, et leur imputa tout le crime de
ce meurtre; comme ils furent trouvs dans la fosse, on les arrta et on
les enchana.

Mais ce qui mit le comble  mon malheur, les deux princes eurent la
cruaut d'enlever ma fille sans piti, et souillrent sa chastet dans
leurs bras impudiques.

Et quand ils l'eurent dshonore, ils firent tout ce qu'ils purent pour
tenir leur crime secret; ils lui couprent la langue, afin qu'elle ne
pt les accuser.

Ils lui couprent aussi les deux mains, afin qu'elle ne pt ni mettre
ses plaintes par crit, ni trahir les deux complices de ce forfait, en
brodant avec l'aiguille sur son mtier.

Mon frre Marcus la rencontra dans la fort o son sang arrosait la
terre, la vit les deux bras coups, sans langue, et ne pouvant se
plaindre de son malheur.

Et lorsque je la vis dans cet affreux tat, je versai des larmes; je
poussai pour Lavinia plus de plaintes que je n'en avais pouss pour mes
vingt-deux fils.

Et quand je vis qu'elle ne pouvait ni crire, ni parler, ce fut alors
que mon coeur se brisa de douleur; nous rpandmes du sable sur la
terre, afin de parvenir  dvoiler l'auteur de tant d'atrocits.

Avec un bton, sans le secours de la main, elle crivit sur le sable ce
qui suit:

Les fils abominables de la fire impratrice sont les seuls auteurs de
mes souffrances.

J'arrachai mes cheveux gris, je maudis l'heure o j'tais n, et je
souhaitai que la main qui avait combattu pour l'honneur de Rome et t
estropie dans le berceau.

Le More, toujours occup de sclratesses, dit que si je voulais
dlivrer mes fils, il fallait que je donnasse ma main droite 
l'empereur, et qu'alors il laisserait vivre mes fils.

J'ordonnai au More de me couper sur-le-champ la main, et je la vis
spare de mon bras sans crainte et sans horreur; car j'aurais
volontiers donn au tyran mon coeur sanglant pour la vie de mes enfants.

Bientt on me rapporte ma main qu'on avait refuse, et les ttes de mes
fils spares de leurs corps: je les contemplai, et mes larmes coulrent
encore  plus grands flots.

Alors en proie  ma misre, je m'en allai sans secours, je traai ma
douleur sur le sable avec mes larmes, je dcochai ma flche vers le
ciel[30], et j'invoquai  grands cris les puissances de l'enfer pour me
venger.

[Note 30: Si cette ballade est antrieure  la tragdie, c'est ici
une expression mtaphorique, emprunte probablement d'un passage du
psaume LXIV, 3: Ceux qui visent avec des mots empoisonns, comme avec
des flches. PERCY.]

L'impratrice, qui me crut fou, parut devant moi sous la forme d'une
furie, avec ses fils travestis; elle se disait la Vengeance, et ses deux
fils le Rapt et le Meurtre.

Je la laissai quelque temps dans cette ide, jusqu' ce que mes amis,
ayant pi le lieu et le moment, attachrent les princes  un poteau,
pour infliger la punition due  leur crime.

Je les gorgeai; Lavinia, des restes de ses bras mutils, tint le bassin
pour recevoir leur sang; je rpai ensuite leurs os, pour faire de cette
poussire une pte paisse dont je fis deux pts.

Je les remplis de leur chair et les fis servir sur la table un jour de
festin; je les plaai devant l'impratrice qui mangea la chair et les os
de ses deux fils.

Ensuite j'gorgeai ma fille sans piti, et j'enfonai le poignard dans
le sein de l'impratrice, j'en fis de mme  l'empereur, puis 
moi-mme, et terminai ainsi ma fatale vie.






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1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
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works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
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the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
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a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
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Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
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States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

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whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
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almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
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from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
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with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
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through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
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     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
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     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
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     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
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electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

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of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
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fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

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in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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