The Project Gutenberg EBook of Cours Familier de Littrature (Volume 3), by 
Alphonse de Lamartine

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Title: Cours Familier de Littrature (Volume 3)
       Un Entretien par Mois

Author: Alphonse de Lamartine

Release Date: May 1, 2008 [EBook #25276]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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                    COURS FAMILIER
                          DE
                      LITTRATURE


                 UN ENTRETIEN PAR MOIS


                         PAR
                  M. A. DE LAMARTINE




                   TOME TROISIME.




                        PARIS
              ON S'ABONNE CHEZ L'AUTEUR,
             RUE DE LA VILLE L'VQUE, 43.
                        1857


L'auteur se rserve le droit de traduction et de reproduction 
l'tranger.


                    COURS FAMILIER
                          DE
                      LITTRATURE


                    REVUE MENSUELLE.

                          III.




Paris.--Typographie de Firmin Didot frres, fils et Cie, rue Jacob, 56.




XIIIe ENTRETIEN.

Premier de la deuxime Anne.

RACINE.--ATHALIE.


I

Nous avons dit, en commenant, que la littrature tait l'expression de
la pense humaine sous toutes ses formes.

Il y a cinq manires principales d'exprimer sa pense pour la
communiquer aux hommes:

La chaire sacre qui parle aux hommes, dans les temples, de leurs
premiers intrts: la Divinit et la morale;

La tribune aux harangues qui parle aux hommes, dans les assembles
publiques, de leurs intrts temporels de patrie, de libert, de lois,
de formes de gouvernement, d'aristocratie ou de dmocratie, de monarchie
ou de rpublique, et qui remue leurs ides ou leurs passions par
l'loquence de discussion, l'loquence parlementaire;

La place publique, o, dans les temps de tempte, de rvolution, de
sdition, le magistrat, le tribun, le citoyen monte sur la borne ou sur
les marches du premier difice qu'il rencontre, parle face  face et
directement au peuple soulev, le gourmande, l'attendrit, le persuade,
le modre et fait tomber de ses mains les armes du crime pour lui faire
reprendre les armes du patriotisme et des lois. Ce n'est plus l ni
l'loquence sacre, ni l'loquence parlementaire, c'est l'loquence
hroque, l'loquence d'action qui prsente sa poitrine nue  ses
auditeurs et qui offre son sang en gage de ses discours;

Le livre qui, par l'ingnieux procd de l'criture ou de l'impression,
reproduit, pour tous et pour tous les temps, la pense conue et
exprime par un seul, et qui communique, sans autre intermdiaire
qu'une feuille de papier, l'ide, le raisonnement, la passion, l'image,
l'harmonie mme empreinte sur la page;

Enfin le thtre, scne artificielle sur laquelle le pote fait monter,
aux yeux du peuple, ses personnages, pour les faire agir et parler dans
des actions historiques ou imaginaires, imitation des actions tragiques
ou comiques de la vie des hommes.

De tous ces modes de communiquer sa pense  ses semblables par la
parole, c'est le thtre qui nous parat le plus indirect, le plus
compliqu d'accessoires trangers  la pense elle-mme, et par
consquent le moins parfait. La pense cesse, pour ainsi dire, d'tre
pense, c'est--dire immatrielle, en montant sur le thtre; elle est
oblige de prendre un corps rel et de s'adresser aux sens autant qu'
l'me. De tous les plaisirs intellectuels, le thtre devient
vritablement ainsi le plus sensuel: voil pourquoi sans doute il est le
plus populaire.

Ce noble plaisir populaire du thtre est inconnu par sa nature aux
poques de barbarie ou mme de jeunesse des peuples. Il ne peut natre
et se dvelopper qu'en pleine et opulente civilisation.

Les premiers potes sont des potes sacrs; les seconds sont des potes
piques; les troisimes sont des potes lyriques; les quatrimes sont
des potes dramatiques.

La raison en est simple: les peuples, avant leur ge de parfaite
civilisation, n'ont ni assez de loisir, ni assez de richesse, ni assez
de luxe public pour lever  leurs potes ces difices vastes et
splendides, ces institutions de plaisir public qu'on appelle des
thtres et des scnes. La multitude elle-mme n'est pas assez riche
pour se donner  prix d'or, tous les soirs, ces heures dlicieuses de
rassemblement, d'oisivet et de reprsentations scniques. Les acteurs
eux-mmes ne manquent pas moins aux potes pour jouer leurs oeuvres que
les difices, les dcorations et les spectateurs. Comment ces acteurs et
ces actrices ncessaires en grand nombre  la reprsentation de la scne
se consacreraient-ils, ds leur enfance,  un art difficile qui ne leur
promettrait ni pain, ni gloire, ni compensation  tant d'tudes? Or,
sans acteurs consomms dans leur art, que devient le drame le mieux
conu et le mieux crit?--L'ennui de ceux qu'il a pour objet de charmer
par la perfection de la langue, de l'attitude, du geste, de l'action.

Ce n'est qu'aprs de longs sicles de grossires bauches thtrales
pareilles  celles de _Thespis_ en Grce, ou de nos _mystres_ en
France, que s'lvent des thtres permanents dignes de la majest du
trne ou du peuple. Ce n'est qu'alors aussi que se forment ces grands
acteurs aussi rares que les grands potes, qui, comme _Roscius_,
_Garrick_, _Talma_, _Rachel_, _Ristori_, personnifient, dans un corps et
dans une diction models sur la nature par l'art, les grandes ou
touchantes figures que l'histoire ou l'imagination groupent sur la scne
dans des pomes dialogus ptris de sang et de pleurs. L'imagination
recule devant les prodigieuses difficults qu'un grand acteur ou une
grande actrice ont  vaincre pour se transfigurer ainsi  volont dans
le personnage qu'ils sont chargs de revtir, depuis la physionomie
jusqu' la passion et  l'accent.

Il faut que, non-seulement la nature morale, mais encore la nature
physique leur obisse comme la note obit au musicien sur l'instrument,
comme la teinte obit au peintre sur la palette. Visage, regard,
lvres, fibres sourdes ou clatantes de la voix, stature, dmarche,
orteils crisps sur la planche, gesticulation serre au corps ou
s'levant avec la passion jusqu'au ciel, rougeurs, pleurs, frissons,
frmissements ou convulsions de l'me communiqus de l'me  l'piderme
et de l'piderme de l'acteur  celle d'un auditoire transform dans le
personnage, cris qui dchirent la vote du thtre et l'oreille du
spectateur pour y faire entrer la foudre de la colre, gmissements qui
sortent des entrailles et qui se rpercutent par la vrit de l'cho du
coeur, sanglots qui font sangloter toute une foule, tout  l'heure
impassible ou indiffrente, gamme entire des passions parcourue en une
heure et qui fait rsonner, sous la touche forte ou douce, le clavier
sympathique du coeur humain: voil la puissance de ces hommes et de ces
femmes, mais voici aussi leur gnie!

De telles puissances et de tels gnies artificiels supposent, dans ces
acteurs indispensables  la scne, des miracles d'efforts, d'tudes,
d'ducation spciale  cette profession, des sentiments fantastiques qui
ne se produisent que dans un tat trs-lettr, trs-oisif et
trs-opulent des nations. Les potes dramatiques ne sont pas seuls dans
leurs oeuvres, ils n'existent tout entiers que par leurs acteurs; ils
dpendent ainsi du temps o ils vivent et ne peuvent natre qu' la
consommation des nations polices. Que serait devenu le grand Homre,
qui allait rcitant lui-mme ses pomes sur les chemins de Chio ou de
Samos, s'il avait crit ses divins ouvrages en scnes et en dialogues,
et s'il lui avait fallu trouver des interprtes de ses vers parmi les
pasteurs ou les matelots de l'Ionie?

 chaque ge son genre de posie, mais le plus parfait, sinon le plus
mouvant de ces genres, est certainement celui qui n'a pas besoin de
tous ces auxiliaires et de tous ces accessoires trangers  la posie
elle-mme et qui ne demande, comme le pote pique ou le pote lyrique,
qu'une goutte d'encre au bout d'une plume de roseau.

Cela dit, remettons  un autre moment l'tude que nous ferons rapidement
du thtre grec, le plus accompli des thtres, du thtre romain,
presque nul dans un peuple trop froce pour goter les plaisirs purement
intellectuels de l'esprit, des thtres espagnols, anglais, allemands,
et enfin du thtre franais, le plus correct et le plus sens des
thtres modernes dans la plus sense et dans la plus communicative des
langues, et commenons par son chef-d'oeuvre Athalie.


II

Il faut tuer ici, par un mot dur, mais vrai, la vanit de l'homme. Un
grand homme n'est pas seulement, comme on dit, fils de ses oeuvres: un
grand homme est avant tout fils de son sicle, ou plutt un sicle se
fait homme en lui: voil la vrit.

Jamais ce mot ne fut plus visiblement vrifi que dans Racine et dans
les cinq ou six grands potes ou grands crivains qui furent avec lui
comme la floraison et la fructification de ce beau sicle de Louis XIV.
Tout concourait, depuis cent cinquante ans, dans la religion, dans la
politique, dans les armes, dans l'ducation publique, dans la direction
des lettres et des arts,  lever la France  une de ces poques de
civilisation, de gloire, de paix, de loisir et de luxe d'esprit o les
nations font halte un instant, comme le soleil  son znith, pour
concentrer tous leurs rayons en un foyer de splendeur active et pour
montrer au monde ce que peut tre un peuple parvenu  sa dernire
perfection de croissance d'unit et de gnie.

La religion et la monarchie, ces deux principes d'autorit absolue, l'un
sur les mes, l'autre sur les esprits, s'taient embrasses dans une
indissoluble treinte. Elles avaient donn  la France tout ce que peut
donner le despotisme: la concentration et la rgle de toutes ses forces
intellectuelles et matrielles dans un effort universel des
intelligences disciplines sous l'glise et sous le roi. La libert a
autre chose  donner un jour aux peuples, mais on peut dfier l'glise
et la monarchie de donner plus qu'elles n'avaient donn au sicle de
Louis XIV, le gnie disciplin par le despotisme.

Voyez comme tout y avait providentiellement concouru! Les guerres de
religion, atroces mais saintes, dans les deux partis, avaient remu et
exerc jusqu'au fond des mes le plus fort, le plus noble, le plus divin
des hrosmes humains, l'hrosme de la conscience, non pas celui qui
fait les hros, mais celui qui fait les martyrs. Les caractres
s'taient vigoureusement retremps dans ce sang et dans ce feu des
guerres sacres.

Le sort et la dfection d'Henri IV, ce dupeur de Dieu et des hommes,
avaient donn la victoire au parti de l'glise romaine. Ce parti avait
perscut et proscrit les vaincus obstins. C'tait atroce, mais c'tait
logique. On avait combattu pour l'unit, on devait triompher pour elle.
Le crime de libert de pense n'tait plus seulement un crime contre le
ciel, c'tait un crime contre l'tat. Le roi n'tait que la main du
pontife, il vengeait l'glise, et l'glise,  son tour, vengeait le
prince; car ces deux autorits se confondaient en une. Ce qui chappait
 l'glise tombait sous le glaive du roi, et ce qui s'insurgeait dans
son coeur contre le roi tombait sous l'excommunication de l'glise. Il
ne fallait pas seulement obir  cette double autorit combine entre le
roi et Dieu, il fallait l'adorer. La servitude tait devenue vertu. Ce
n'est pas assez; elle tait devenue honneur selon le monde.

Un mot historique de Racine dans une de ses lettres  madame de
Maintenon caractrise mieux que mille pages l'excs vritablement impie
et cependant consciencieux d'asservissement  la personne divinise du
prince dont on se glorifiait  cette poque: Dieu m'a fait la grce,
Madame, de ne jamais rougir de l'vangile ni du roi dans tout le cours
de ma vie.

Ainsi Dieu et le prince taient placs au mme niveau d'adoration et
d'adulation par ces sujets agenouills devant les deux puissances. Ce
mot qui paratrait abject et sacrilge aujourd'hui aux plus vils des
courtisans d'un trne, paraissait sublime alors; c'tait la dvotion 
la tyrannie.


III.

Voil ce qu'avait fait l'esprit du temps pour l'unit de ce peuple. La
guerre et la politique n'avaient pas fait moins. Deux grands ministres:
l'un, le Machiavel franais, Richelieu; l'autre, le politique italien,
Mazarin, matres de deux rgnes et d'une rgence, avaient fait le reste.

L'un, par ses frocits implacables, avait mancip compltement le
trne des restes de la grande fodalit qui rsistaient et qui
embarrassaient son action souveraine. La faux de Tarquin dans la main
de Richelieu, cruel par got autant au moins que par politique, avait
abattu toutes les ttes qui tendaient  se relever  la cour ou dans les
provinces. Ce grand niveleur  tout prix avait fait une proscription de
Marius pour crime de supriorit. Malheur aux grands, c'tait sa maxime.
Il ne voulait qu'un seul grand, le roi, et c'tait lui qui tait le roi
sous sa pourpre. Cette terreur d'en haut avait russi.

L'autre, Mazarin, le plus doux, le plus temporiseur et le plus habile de
tous les politiques qui aient jamais mani les fils compliqus d'une
rgence de royaume pendant une longue minorit, avait rejet loin de lui
la hache sanglante de Richelieu son matre. Il avait compris que la
nation, intimide et abattue, n'avait plus besoin que d'tre releve,
caresse et sduite par les manges et par les bienfaits d'une politique
de ngociation. Il avait commenc son systme de sduction par le coeur
de la reine, mre de Louis XIV. Cette charmante veuve d'un roi imbcile
avait trembl elle-mme sous Richelieu, elle s'tait prcipite avec
confiance dans l'esprit et dans le coeur d'un ministre qu'elle ne
pouvait plus trahir sans se trahir elle-mme.

L'histoire, envenime par les pamphlets du temps pleins des animosits
de la Fronde et des parlements, a dfigur cette reine habile. En
ralit, c'tait une femme intrpide, une mre accomplie, une amie
constante de son ministre jusqu' la mort, une politique aussi consomme
et plus magnanime qu'lisabeth d'Angleterre. Son seul tort, dans
l'histoire, c'est de s'tre efface et tenue dans le demi-jour derrire
la pourpre de Mazarin.

Mais cette rserve mme tait dans son vrai rle de femme, de reine et
de mre. En apparaissant trop, elle aurait assum sur elle et sur son
fils les impopularits dangereuses qui s'attachaient  Mazarin. En se
tenant dans l'ombre et dans une habile neutralit, entre le ministre
odieux, mais ncessaire, et les grands rvolts, Anne d'Autriche
conservait pour les grands prils ce rle d'intermdiaire irresponsable
et de ngociatrice couronne qui rtablissait la paix et qui sauvait 
la fois le jeune roi, la monarchie et le ministre.

C'est un rgne mal tudi de l'histoire de France, c'est une histoire
crite par l'opposition de la Fronde et par des factieux en robe du
parlement. La vritable reine Blanche de ce grand rgne fut Anne
d'Autriche.


IV

Richelieu, Anne d'Autriche et Mazarin avaient fait d'avance le rgne de
Louis XIV. Il n'eut qu' le saisir et  le conserver. Il fit bien l'un
et l'autre; c'tait le prdestin du despotisme. La nature lui en avait
donn  la fois les vices et les vertus: un orgueil de dieu et un
commandement de roi.

Mais ce n'tait pas tout encore; il faut un instrument au gnie des
lettres. Cet instrument, c'est une langue. La langue potique et la
langue oratoire de la France se trouvaient prcisment  ce confluent
des diffrents ruisseaux des idiomes o le gnie des langues, un moment
indcis, s'arrte comme embarrass de ses richesses, tente diffrentes
voies, puis, prenant tout  coup son parti dcisif, forme ce grand
courant original de la langue nationale, qui entrane tout en purifiant
tout dans son cours.

C'est le moment o l'on dit que les potes crent les langues. Crer est
un mot impropre; il n'est donn  personne de crer l'idiome d'une
nation: c'est le travail et la gloire de tous; mais il est vrai de dire
que c'est le moment o les grands potes et les grands crivains
faonnent la langue, lui donnent le pli, la forme, la flexibilit, la
sonorit, la couleur, et l'approprient aux usages intellectuels auxquels
cette langue est prdestine par cette providence qui assigne leur
mission aux peuples. Les peuples donnent le lingot aux potes, et les
potes frappent de leur empreinte ce lingot: voil la vrit.

Or, tout avait concouru aussi, dans les moeurs et dans les rgnes, 
enrichir la langue franaise d'alluvions d'idiomes ou antiques ou
modernes, qui la rendaient propre  devenir  son tour monumentale.

L'glise, qui maintenait l'usage du latin, l'avait remplie de latinit.
La latinit lui constituait un nerf, une solidit, une brivet
concentre de construction qui presse les mots, comme Tacite, pour leur
faire rendre avec plus d'nergie le sens.

La pompe du grec, rimporte en Italie par _Lascaris_ sous les premiers
Mdicis, et rimporte d'Italie en France par Ronsard et ses
disciples, lui avait donn l'ampleur, l'image et la grce refuses par
la nature au latin.

L'Italie moderne, qui l'avait inonde, par le midi et par nos guerres de
Franois Ier, de ses posies, lui avait donn, par _Dante_ et par
_Ptrarque_, par le _Tasse_ et par l'_Arioste_, la fluidit, l'harmonie
et l'abondance, qui sont les caractres du gnie italien du moyen ge.
La maison de Mdicis, si souvent confondue avec la maison rgnante de
France sous les Valois, avait rgn au Louvre et aux Tuileries autant
qu' Florence par ses artistes et par ses potes presque naturaliss
franais.

Enfin, dans ces derniers temps, les liaisons de la dynastie franaise
avec l'Espagne avaient inocul  la langue de Louis XIII, sous Anne
d'Autriche, princesse plus espagnole qu'allemande, le gnie hroque,
chevaleresque, maure, plus grand que nature, emphatique, enfl, qui
touchait au sublime par sa hauteur, et au ridicule par son exagration.
Corneille tait la contre-preuve de ce gnie espagnol en France. Il
nous avait fait une langue de hros, presque de matamores; la langue qui
montait avec lui jusqu'aux cieux allait se perdre dans les nuages. Si
nous avions eu une srie de Corneilles, nous aurions perdu le naturel,
et nous nous serions enfls jusqu' la dclamation. C'tait assez d'un.

L'hbreu enfin, elliptique et concass comme ses rochers du Sina, avait
t calqu par les orateurs religieux et par Bossuet surtout, et cette
langue avait donn au franais l'clair lyrique et l'autorit
prophtique qui crivent en lueurs et qui parlent en foudres.

Quels plus riches matriaux de langue un grand pote clectique comme
Racine pouvait-il trouver sous la main pour construire  sa gloire et 
la gloire de sa nation le chef-d'oeuvre achev et insurpassable de la
langue potique franaise, si ce pote surtout savait choisir avec la
sret de bon sens, la dlicatesse de got et le tact infaillible du
caractre franais ce qui convenait le mieux dans ces matriaux
trangers au gnie sens, clair, simple et naturel de la nation?

C'est cette heureuse concidence de bonnes fortunes littraires qui vit
et qui fit natre Racine, c'est--dire la perfection incarne de la
langue potique en France! Nous plaignons ceux qui ne sentent pas cette
perfection de la langue dans un homme providentiel pour notre
littrature. Mais aussi remarquez bien une chose: c'est que tous ceux
qui lui reprochent d'tre trop exclusivement franais sont des
critiques, des crivains ou des potes, qui sont eux-mmes trop
trangers dans leurs tendances potiques et qui touchent, par quelques
exagrations de leur gnie,  ces vices et  ces excs du grec, du
latin, de l'hbreu, de l'italien et surtout de l'espagnol, que Racine a
su, avec un art svre, corriger et exclure de la langue dans laquelle
nous chantons pour nous et pour la postrit de la France.

C'est cette mme concidence de religion acheve, de moeurs faites, de
politique tablie, de loisir national conquis par les armes, et de
langue cre par le temps qui fait, comme nous le disions tout 
l'heure, qu'un grand sicle se fait homme tout  coup dans un groupe
prdestin de grands hommes.

Ainsi, au moment dont nous vous entretenons, la monarchie s'tait faite
homme dans Louis XIV, la Bible s'tait faite homme dans Bossuet,
l'vangile s'tait fait homme dans Fnelon, la comdie s'tait faite
homme dans Molire, la langue potique moderne s'tait faite homme dans
Racine. _Athalie_ allait tomber de son gnie, comme le fruit mr tombe 
son heure de l'arbre fertilis par un sol, par une culture et par une
saison de choix.


V

Nous ne voulons pas crire ici la vie de Racine, malgr la corrlation
intime qui, pour le regard clairvoyant du philosophe, existe entre le
pote et ses oeuvres. Nous rservons cette vie que nous avons
profondment tudie pour la vie des grands hommes  laquelle nous
travaillons dans un autre recueil. Toutefois nous en dirons assez ici
pour faire bien comprendre la naissance et la perfection de l'oeuvre
d'_Athalie_  nos lecteurs.

Jean Racine tait n  la Fert-Milon, petite ville de l'ancienne
province de Valois. Sa famille appartenait  cette vieille bourgeoisie
franaise qui avait la distinction des moeurs de la noblesse sans en
avoir les lgrets et les vices. Son pre occupait un de ces modestes
emplois publics du fisc royal, apanage habituel de ces familles. Son
aeul maternel remplissait un emploi de magistrature. Les deux familles
taient lettres de profession, religieuses de coeur.

Une circonstance fortuite nourrit cette double disposition aux lettres
et  la religion dans la maison. Une tante de l'enfant tait religieuse
dans cette clbre maison de Port-Royal. Port-Royal tait le berceau et
le cnacle du jansnisme. Le jansnisme proccupait gravement alors de
la menace d'un schisme l'glise et le gouvernement de Louis XIV. Les
jansnistes taient les stociens du christianisme.

Les jsuites, leurs implacables ennemis, taient beaucoup moins svres.
En hommes aussi politiques que religieux, ils redoutaient l'exagration
de foi et de moeurs des jansnites. Cette exagration de foi et de
moeurs aurait fini par rvolter la faiblesse humaine et par rduire le
christianisme  un petit groupe de chrtiens forcens qui auraient damn
le monde en sauvant quelques sectaires. Les jsuites appropriaient, avec
un art consomm, la religion au temps, au pays, aux usages, aux vices
mme tolrs du prince et du peuple; ils ngociaient, comme des
diplomates accrdits  la fois au ciel et sur la terre, entre le Christ
et le monde.

Cette profonde habilet de conduite leur avait valu,  la fin, la
confiance absolue d'un roi qui avait besoin de foi pour son esprit et de
tolrance pour ses faiblesses. Sa conscience tait dans leurs mains.
Ils la maniaient  leur fantaisie dans leurs intrts et dans les
intrts de l'glise. Ils lui avaient ordonn de perscuter les
religieux et les religieuses de Port-Royal. Louis XIV leur obissait
d'autant plus volontiers qu'un soupon de rvolte contre l'glise tait
 ses yeux un soupon d'opposition contre la monarchie, et qu'un levain
de rpublicanisme lui semblait cach dans ces doctrines d'obissance 
Dieu seul, de stocisme romain et de mpris de la perscution terrestre.


VI

Ces religieux et ces religieuses de Port-Royal, expulss pour la
premire fois de leur solitude, avaient cherch un refuge dans une
sauvage abbaye des forts de la Fert-Milon, la Chartreuse de
Bourg-Fontaine. Leur mrite et leur saintet rpandaient leur bonne
odeur jusque dans les familles pieuses de la Fert-Milon. On s'attacha 
eux pour leur vertu, pour leur science et pour leur perscution.

La famille maternelle du jeune Racine fut particulirement difie de la
pit de ces saints et de ces saintes anachortes. Trois de ses tantes,
entranes par la contagion de l'exemple, entrrent dans leur ordre
religieux, s'y distingurent par leur zle et y persvrrent jusqu' la
mort. C'est ainsi que le futur pote d'_Athalie_ fut imbib ds sa
tendre enfance de ces manations de foi et de pit chrtienne qui
s'vaporrent un moment au vent du sicle, mais qui se retrouvrent
comme un premier parfum au fond de son coeur quand il repassait les
jours de sa jeunesse dans la maturit de ses annes.

Aprs de premires tudes classiques et svres faites  la Fert-Milon,
sous la direction de son tuteur, le crdit de ses tantes religieuses au
monastre de Port-Royal, prs Paris, le fit entrer au nombre des
disciples de cette savante et sainte maison. La colre du roi s'tait
encore une fois calme devant la rsignation de ces pieux solitaires.
Racine y acheva sous eux ses tudes d'antiquit et de thologie.  seize
ans il vint les terminer  Paris, au collge d'Harcourt. Un des associs
libres de Port-Royal, M. le Maistre, lui prtait sa chambre  Paris, et
le traitait en fils plus qu'en disciple.

La correspondance de ce second pre avec le jeune homme pendant les
absences de M. le Maistre de Paris, est pleine de ces navets  la fois
tendres et austres qui caractrisent ces paternits intellectuelles.

Mandez-moi si mes vieux livres sont bien en ordre sur les tablettes et
si mes onze volumes de saint Chrysostome y sont; voyez-les de temps en
temps pour en enlever la poussire. Mettez de l'eau dans les cuelles
au-dessus desquelles ils sont rangs afin que les rats ne puissent les
ronger. Suivez bien en tout les conseils de votre sainte tante. La
jeunesse doit toujours se laisser conduire et tcher de ne point
s'manciper. Peut-tre que Dieu vous fera revenir  Port-Royal. Tchez
que les vnements vous dtachent du monde si ennemi de la pit. Adieu,
mon cher fils, aimez en moi votre pre comme il vous aime. Envoyez-moi
aussi mon Tacite in-folio.


VII

Le jeune homme rpondait  ces soins pour son avancement dans les
lettres au del de ce que dsiraient ses vnrables matres. Revenant
sans cesse  Port-Royal pendant les vacances du collge d'Harcourt
comme dans un foyer paternel, il s'y livrait avec une ardeur fivreuse
aux trois gots que la nature et l'ducation avaient dvelopps comme
des instincts en lui: le got de l'histoire qu'il satisfaisait dans
Plutarque, le got de la posie qu'il nourrissait d'Homre et de
Virgile, et enfin le got de la tragdie, cette histoire potique en
drame dont il puisait les exemples dans les deux tragiques Sophocle et
Euripide. Il passait des journes entires enfonc dans les forts qui
entourent le monastre de Port-Royal, ces volumes  la main. Sa mmoire,
aussi heureuse que son imagination tait mue, s'imprgnait de ces
belles harmonies de la posie grecque, de cette musique passionne du
coeur humain.

Rien cependant n'indiquait encore en lui, par des explosions trop
prcoces de gnie, une de ces natures qui font violence au temps et qui
jaillissent d'elles-mmes en clairs de talent, rvlateurs de hautes
destines. C'tait un fruit de la culture plus encore que de la nature,
un de ces esprits bien constitus, mais nullement prodigues, qui ont
besoin d'exemples pour imiter et qui empruntent leur sve  toute
l'antiquit pour grandir  la proportion des chefs-d'oeuvre antiques.
Les premiers vers qu'il composa,  l'imitation des lyriques grecs et
latins, sur la solitude des forts, sur les charmes de la nature, sur la
paix religieuse du monastre de Port-Royal; sur les hymnes traduites du
Brviaire, et enfin son ode sur le mariage du roi, intitule la _Nymphe
de la Seine_, sont des exercices trs-ordinaires d'un novice de l'art,
et des imitations trs-ples des odes de David ou de Pindare. L'oreille
a dj son harmonie, la conception n'a pas sa force, l'image n'a pas sa
nouveaut, son relief et son coloris. Ce sont des balbutiements d'un
disciple qui n'aura pas de longtemps l'accent de ses matres. L'tude
attentive de ces premires posies rvle le Racine futur tout entier,
un fils de l'antiquit, non un fils de son sicle, un homme de
renaissance, non de cration, original plus tard, mais original
seulement par la perfection.

Voil ce qui a donn tant de prise contre cette gloire, dans ces
derniers temps,  ses dnigreurs. Oui, son originalit la plus rare de
toutes ne fut pas d'tre neuf, elle fut d'tre parfait. Mais le
chef-d'oeuvre en tout genre n'est-il pas la plus merveilleuse des
nouveauts, la nouveaut ternelle et suprme du beau, celle de Phidias,
celle de Raphal, celle de Racine? Passons:


VIII

Le roi et la cour avaient got son ode de pote laurat sur la _Nymphe
de la Seine_. Les solitaires de Port-Royal furent plus alarms que
flatts de ce succs de leur lve. Ils avaient la faiblesse, ainsi
qu'on le voit dans les penses de _Pascal_, de mpriser la posie, sans
doute comme une volupt de l'esprit qui avait trop d'attrait pour tre
innocente. Ils se htrent d'loigner le jeune Racine de la scne de ses
premiers succs, de peur qu'il ne prt got  ces vaines gloires, et de
l'envoyer chez un de ses oncles, chanoine  Uzs, nomm le pre Sionin.
Cet oncle, chanoine et grand vicaire d'Uzs, possdait de riches
bnfices et se proposait d'en rsigner un  son neveu aussitt que ce
neveu serait entr dans l'glise.

Racine se prta pendant quelque temps, en apparence,  l'tude de la
thologie, mais sa nature mondaine, lgre et passionne rpugnait
invinciblement  l'austrit de la vie sacerdotale. Il prit en aversion
l'habit noir que son oncle lui faisait porter, les moeurs claustrales et
la ville mme d'Uzs. Il se renferma dans la solitude de ses penses et
de ses potes grecs, et il baucha,  l'insu de son oncle, la tragdie
de la _Thbade_ ou des _Frres ennemis_; il mditait de la donner au
thtre  son retour  Paris. Les obstacles qu'il trouva dans le clerg
d'Uzs et le refus d'un petit bnfice ecclsiastique rsign en sa
faveur par son oncle l'aigrirent de plus en plus contre l'glise et
prcipitrent son retour  Paris.

C'tait le moment de la gloire et de la faveur de Molire, gnie
jusque-l inconnu et avili par la mauvaise fortune. Racine se fit
recommander  lui. Molire, incapable de jalousie et capable de toutes
les bonts du coeur, le recommanda et l'introduisit  la cour. Une ode
mdiocre intitule la _Renomme aux Muses_ lui valut des louanges de la
bouche du roi et une gratification de sa main. L'adulation dans cette
cour tait plus vite reconnue et plus libralement rcompense que le
talent. Boileau,  qui Molire porta l'ode de son jeune protg,
l'estima assez pour y faire de sa main des corrections. Racine devint,
par Molire, le disciple favori et l'ami de Boileau. La Fontaine, esprit
naf, gracieux, _discinctus_, pour nous servir de l'expression latine
qui rend seule le dbraillement de ce caractre, faisait dj partie,
souvent inaperue, toujours muette, de cette socit de grands esprits.

Leur crdit et surtout l'intervention amicale de Molire, directeur de
thtre, obtinrent la reprsentation de la _Thbade_ ou des _Frres
ennemis_. Cette tragdie, toute compose de lambeaux mal cousus
d'_Eschyle_, d'_Euripide_ et de _Snque_, qui avaient trait avant
Racine le mme sujet, ne fut excuse qu' cause des beaux vers et de la
jeunesse du pote. On y sent la tension pnible d'un talent naissant qui
veut s'lever, malgr la nature,  la concision hroque et  l'enflure
espagnole de Corneille. Mais c'tait un enfant roidissant ses faibles
muscles pour rappeler l'hercule du thtre. Le nom de Racine se rpandit
par ce premier essai: cependant rien n'indiquait encore qu'un rival
tait n au pote vieilli du _Cid_.


IX

L'anne suivante, 1665, Racine donna au thtre la tragdie d'_Alexandre
le Grand_, tire de Quinte-Curce et imite de Corneille et du roman
chevaleresque de Mlle de Scudri. L'lgance de la versification et les
allusions adulatrices  Louis XIV, hros toujours rel de ces pices
hroques, donnrent  l'ouvrage un succs qu'il tait loin de mriter
par lui-mme.

Tout le gnie grec et tragique de Racine n'clata dans sa plnitude que
dans _Andromaque_. Le pote franais y gale, comme pote pique, Homre
et Virgile, chantres des mmes catastrophes. Dans _Britannicus_, qu'il
donna en 1669, il rivalisa de gnie historique avec Tacite: il ne
rivalisa plus de posie qu'avec lui-mme. _Brnice_, qui suivit
_Britannicus_, n'est qu'une lgie hroque pleine d'allusions aux
amours du roi. Le pote cesse d'tre tragique  force d'effminer
l'amour et le langage d'un hros. _Bajazet_ offre des beauts
suprieures, mais corrompues par la ridicule application des moeurs
galantes d'une cour franaise aux moeurs des Ottomans. _Mithridate_,
_Iphignie_, _Phdre_ enfin, son chef-d'oeuvre profane, levrent le nom
du pote au znith de sa gloire. Nous analyserons ailleurs _Phdre_, la
plus immortelle de ces oeuvres. Nous montrerons ce que ce gnie
clectique et appropriateur a emprunt  ses mules de l'antiquit
grecque et latine, et en quoi le sublime imitateur a gal et surpass
ses modles.

Mais ici nous reprenons notre rcit, puisque ce sont les circonstances
de sa vie qui furent l'occasion de ses dernires et de ses meilleures
oeuvres.


X

Racine, il faut le dire, puisque c'est la vrit de son caractre,
n'avait ni la bienveillance cordiale et sans envie de Molire, ni le
mle dsintressement de soi-mme de Corneille, ni la simplicit purile
et nonchalante de la Fontaine, ni mme l'pre et loyale probit d'esprit
de Boileau son ami.

Le vieux Corneille,  qui il avait demand des conseils en lui
soumettant la tragdie d'_Alexandre_, lui avait rpondu ce que nous lui
aurions rpondu nous-mme aujourd'hui que nous jugeons de sang-froid et
 distance la nature de son gnie: qu'il avait un admirable talent de
pote pique, mais qu'il ne lui trouvait pas le nerf vibrant et
concentr de la tragdie.

Cette rponse, faite de bonne foi par un matre souverain de l'art  un
jeune homme, avait irrit et comme dfi Racine. Il avait eu le tort de
vouloir clipser, en l'imitant dans les mmes sujets, le grand
Corneille. Il avait raval l'mulation  une inconvenante rivalit. Il
n'avait pas assez respect la majest du gnie au repos ni la saintet
de la vieillesse; il avait oubli qu'il vieillirait lui-mme un jour, et
que la pire des insultes est de comparer sa force naissante  la
faiblesse d'un homme hors de combat.

Corneille cependant avait raison selon nous; et en assignant au jeune
Racine le rle de pote pique, il ne lui assignait certes pas une
gloire infrieure  la sienne, car on lit et relit avec dlices le
pome; et la lecture des tragdies, dpourvue des fantasmagories de la
scne, est une lecture difficile, ingrate, tronque, souvent
fastidieuse.

Il y a  cela trois causes qui sont dans la nature mme du drame ou de
la tragdie.

La premire de ces causes, c'est la brivet ncessaire de la tragdie
ou du drame, qui, devant tre rcit avec un grand appareil de
dcoration et une grande lenteur de dclamation devant le peuple
rassembl pendant une soire, ne comporte pas la vaste tendue et
l'ampleur indfinie du pome pique. C'est de la posie en abrg
presse par l'heure et par l'impatience d'une foule.

La seconde de ces causes, c'est que le pote tragique est priv, par la
nature mme de son sujet et par le dialogue press qu'il tablit entre
ses personnages, de toute la partie descriptive de la posie,
c'est--dire d'un des plus grands charmes du pome. Le pote tragique
est comme le sculpteur en bronze ou en marbre: il ne montre que des
statues ou des groupes en action. Le paysage, le lieu, le ciel, les
rflexions, les peintures, n'existent pas et ne peuvent pas exister pour
lui; ses tableaux ne peuvent avoir ni horizon, ni premier plan; le
spectacle de la nature et les analogies de cette nature avec l'homme lui
sont  peu prs interdits. Lacune immense dans son oeuvre! Que feraient
Homre, Virgile, le Tasse, le Dante, Milton, Camons, si vous leur
retranchiez leurs descriptions et leur paysage?

Enfin la troisime de ces causes, c'est que le pote dramatique ou
tragique ne peut, par la concentration force de son drame, saisir ses
hros ou ses personnages que dans un accs de passion extrme de leur
vie et de leur destine, au point culminant de leurs sentiments, au
moment o leur me clate ou se dchire en larmes, en cris ou en sang,
sous la main de la piti ou de la terreur.

Qu'en rsulte-t-il? C'est que le pote tragique est conduit  ne peindre
que des pripties ou des convulsions suprmes de l'me de ses
personnages, et que tous les sentiments doux, habituels, modrs du
coeur humain, sont retranchs forcment de sa posie. Or, les sentiments
doux, habituels, modrs, heureux, de l'me humaine, sont cependant des
notes dlicieuses de la posie, cette musique de l'me. Elles sont
interdites au pote tragique: il ne prend l'homme qu'en flagrant dlit
de passions brlantes, et il n'en montre que les muscles torturs par la
douleur comme ceux du Laocoon.

Peut-on dire qu'avec ces trois causes d'infriorit relative dans le
cadre mme de son oeuvre, le pote pique, qui peint et qui chante la
nature entire et l'homme tout entier, n'est pas suprieur, non pas en
gnie, mais en genre et en charme au pote de thtre?

Racine avait donc tort d'tre humili du mot de Corneille. Corneille lui
assignait en ralit la meilleure part du gnie.


XI

Sa conduite avec Molire, son premier protecteur, son introducteur  la
cour, son introducteur au thtre, ne fut pas plus exempte d'excs
d'amour-propre, de personnalit et mme d'ingratitude. C'tait Molire
qui avait fait reprsenter les premires tragdies de son ami sur son
propre thtre, en rpondant, pour ainsi dire, au public, de la chute ou
du succs de ces tragdies. C'tait l un de ces services qui lient pour
jamais un pote reconnaissant  son protecteur.

Molire avait le droit d'esprer que la gloire de son protg
deviendrait la fortune de sa scne. Cependant Racine n'ayant pas t
satisfait dans sa vanit de la manire dont les comdiens de Molire
jouaient son _Alexandre_, retira brusquement sa tragdie de ce thtre.
Il la porta au thtre rival de l'htel de Bourgogne, et ce qu'il y eut
de plus cruel pour le pauvre Molire dans ce procd, c'est que Racine
lui enleva, en mme temps que sa pice, la meilleure de ses actrices.
Elle passa, avec la tragdie, du thtre de Molire au thtre de
Bourgogne, enlevant ainsi  Molire la curiosit d'une pice nouvelle et
la popularit d'une comdienne accomplie.

L'amiti entre Molire et Racine fut  jamais rompue par cette
dfection. Molire, qui tait incapable de vengeance, tait capable
d'une profonde affliction et d'un amer souvenir. Il ne parla plus de
Racine qu'avec peine, en louant toujours son gnie, mais en se taisant
sur son coeur. La blessure ne pouvait plus se fermer. Ces deux hommes
laissrent la froideur de la faute et du souvenir s'tablir entre leurs
mes.


XII

Une faute de coeur plus grave et plus clatante encore,  la mme
poque, signala tristement l'excs de personnalit et la facilit
d'oubli des services reus dans le coeur du pote devenu le favori de la
cour et de la scne. On a vu que Port-Royal avait t le foyer presque
paternel, et pour ainsi dire, le berceau de l'me et du gnie de Racine.

Les vnrables religieux de cette maison considraient le thtre, qui
remue les passions, comme une institution entirement oppose au
christianisme, qui les corrige ou les supprime. Ils s'affligrent de
voir le jeune Racine, leur lve bien-aim, prter son talent de pote
au thtre.

Nicole, aprs Pascal, le plus rude crivain moraliste de cette cole,
avait crit dans une de ses polmiques, qu'un faiseur de romans ou un
pote de thtre tait un empoisonneur public, non du corps, mais des
mes; il avait ajout qu'un tel pote devait s'accuser de la mort d'une
multitude d'mes qu'il avait perdues ou qu'il avait pu perdre par ses
vers.

Une lettre svre et touchante que la tante de Racine, religieuse 
Port-Royal, crivit  son neveu dans le mme temps, fit croire  Racine
que la rprobation gnrale de Nicole s'adressait surtout  lui. Rien
n'tait plus faux; Nicole s'adressait au pote Saint-Sorlin, espce de
fou qui se donnait pour prophte.

La lettre de la tante au neveu mrite d'tre cite ici.

Ayant appris que vous aviez dessein de faire ici un voyage, j'avais
demand permission  notre mre de vous voir, parce que quelques
personnes nous avaient assures que vous tiez dans la pense de songer
srieusement  vous; et j'aurais t bien aise de l'apprendre par
vous-mme, afin de vous tmoigner la joie que j'aurais s'il plaisait 
Dieu de vous toucher; mais j'ai appris depuis peu de jours une nouvelle
qui m'a touche sensiblement. Je vous cris dans l'amertume de mon coeur
et en versant des larmes que je voudrais pouvoir rpandre en assez
grande abondance devant Dieu pour obtenir de lui votre salut, qui est la
chose du monde que je souhaite avec le plus d'ardeur. J'ai donc appris
avec douleur que vous frquentiez plus que jamais des gens dont le nom
est abominable  toutes les personnes qui ont tant soit peu de pit, et
avec raison, puisqu'on leur interdit l'entre de l'glise et la
communion des fidles, mme  la mort,  moins qu'ils ne se
reconnaissent. Jugez donc, mon cher neveu, dans quel tat je puis tre,
puisque vous n'ignorez pas la tendresse que j'ai toujours eue pour vous,
et que je n'ai jamais rien dsir, sinon que vous fussiez tout  Dieu
dans quelque emploi honnte. Je vous conjure donc, mon cher neveu,
d'avoir piti de votre me, et de rentrer dans votre coeur pour y
considrer srieusement dans quel abme vous vous tes jet. Je souhaite
que ce qu'on m'a dit ne soit pas vrai; mais si vous tes assez
malheureux pour n'avoir pas rompu un commerce qui vous dshonore devant
Dieu et devant les hommes, vous ne devez pas penser  nous venir voir;
car vous savez bien que je ne pourrais pas vous parler, vous sachant
dans un tat si dplorable et si contraire au christianisme. Cependant
je ne cesserai point de prier Dieu qu'il vous fasse misricorde, et 
moi en vous la faisant, puisque votre salut m'est si cher.

Racine, pour toute rponse  ses torts de pit et de tendresse envers
ses anciens matres, leur adressa deux lettres imprimes o la
rfutation trs-aigre de leur doctrine tait assaisonne par les plus
odieuses incriminations contre leur prtendue vanit de corps.

Il est ais de connatre, dit-il  la fin d'une de ces diatribes, par
le soin qu'ils ont pris d'immortaliser ces rponses, qu'ils y avaient
plus de part qu'ils ne disaient.  la vrit, ce n'est pas leur coutume
de laisser rien imprimer pour eux qu'ils n'y mettent quelque chose du
leur. Ils portent aux docteurs les approbations toutes dresses. Les
avis de l'imprimeur sont ordinairement des loges qu'ils se donnent 
eux-mmes; et l'on scellerait  la chancellerie des privilges fort
loquents, si leurs livres s'imprimaient avec privilge.

Ces outrages  ses seconds pres taient d'autant plus impardonnables
que ces solitaires taient en ce moment en suspicion et en perscution
devant la cour, et que l'injure littraire pouvait se transformer contre
eux en svices du gouvernement. Pascal indign prit la plume des
_Provinciales_ pour rpondre; on touffa la querelle, heureusement pour
Racine. Pascal, l'hercule de la polmique, aurait cras le pote aussi
tmraire qu'ingrat dans son injure. L'immortalit de la vengeance
aurait immortalis l'agression.

La facilit du pote  oublier les amitis et les services quand sa
gloire ou quand sa fortune taient en jeu n'clata pas moins envers Mme
de Montespan. Il avait t le courtisan sans scrupule de cette favorite
tant qu'elle avait rgn dans le coeur du roi; il la sacrifia, comme
nous l'allons voir,  Mme de Maintenon, quand cette austre favorite se
fut insinue entre sa matresse et Dieu dans la faveur de Louis XIV. Il
tait temps que la religion de son enfance, qui n'tait qu'assoupie sous
les vanits et sous les volupts de la vie mondaine du grand pote, se
rveillt dans son me, et qu'elle vnt lui imposer ses rgles svres
de probit d'esprit et d'abngation de vaine gloire qu'il ne trouvait
pas assez dans son caractre. Mais Racine tait dj tellement corrompu
par l'esprit des cours, qu'il fallut que cette religion se confondt
avec la faveur du monarque pour reprendre sur lui le double empire de la
cour et de la foi.

Ce fut l'poque de sa conversion; elle fut opportune pour sa faveur
auprs du roi, mais elle fut sincre devant Dieu et efficace pour la
rforme de ses moeurs. Ses torts lui apparurent au jour de la
conscience: il rougit de son ingratitude envers ses matres de
Port-Royal; il se condamna lui-mme plus svrement peut-tre qu'ils ne
l'auraient condamn; il se repentit d'avoir employ au plaisir profane
du public et  la conqute d'une gloire prissable les admirables
talents qu'il avait reus de la nature et des lettres. Il fit  Dieu et
 ses matres la promesse de ne plus crire pour le thtre; il rpudia
ses amours; il se maria  une femme vertueuse et sainte qui ne connut
jamais de lui que l'poux et le pre, et qui ne lut pas mme ses
chefs-d'oeuvre de pote. Il leva dans l'ombre et dans la pit une
famille chrtienne  laquelle il ne songea  laisser pour hritage que
sa religion pour toute gloire.

Sa femme, fille d'un trsorier des finances d'Amiens, s'appelait
Catherine de Romanet; elle avait apport en dot une fortune modeste 
peu prs gale  celle de son mari. Les bienfaits du roi, qui se
renouvelaient sous la forme de gratification littraire  chacune de ses
pices, et qui se convertirent bientt aprs en une pension de 2,000
livres, somme considrable pour le temps, donnaient une grande aisance 
la famille. Il est juste, crivait-il  cette poque, que l'auteur
laborieux tire de son travail une rmunration lgitime.

Le roi ajouta  cette aisance des gratifications annuelles s'levant de
500 jusqu' 1,000 louis pendant huit ans et plus, une charge de
gentilhomme ordinaire de sa chambre avec une nouvelle pension de 4,000
livres, et enfin la charge  la fois politique et littraire
d'historiographe de son rgne et de ses campagnes, avec Boileau, son
collgue et son ami. Les moluments de cette charge taient
proportionns aux dpenses que les deux historiographes avaient  faire
pour suivre le roi aux armes. Louis XIV payait largement ses plaisirs
et sa gloire. Versailles et l'immortalit de son nom, ses monuments et
sa renomme ne lui paraissaient jamais trop chers; il voulait, comme
Alexandre, des tmoins des exploits de son rgne, et il choisissait ses
tmoins parmi les potes, ces chos ternels du temps.

La vie de Racine, depuis cette faveur ainsi consolide par ses charges,
ne fut plus celle d'un pote, mais celle d'un saint dans sa maison et
d'un courtisan accompli  la cour. De toutes ses faiblesses passes, il
ne lui en restait qu'une, l'adulation aux vertus et jusqu'aux caprices
du roi. C'est de cette faiblesse qu'il vivait et qu'il devait mourir.
Mais cette faiblesse tait alors si gnrale et si consacre, qu'elle se
confondait presque avec une vertu.


XIII

Cependant ses matres svres de Port-Royal, avec lesquels il s'tait
rconcili, et dont il gotait, plus que le roi ne l'aurait voulu, les
doctrines, rsistaient seuls  cette contagion servile du temps; ils
conservaient la sainte indpendance de leur rigorisme au milieu de la
prostration de l'glise et du sicle. Racine, entran vers eux par son
estime, retenu  la cour par le prestige du roi et par les caresses de
Mme de Maintenon, flottait dans une pnible ambigut entre les
exigences de sa conscience jansniste et les complaisances de situations
qu'il devait au roi.

Il tait tout occup alors, avec Boileau, d'exercer sa plume au style
historique, pour lever au rgne le monument qu'on attendait de lui. Il
y russit mal; la posie lui avait gt la main pour la prose: trop
proccup de la forme du rhythme et de l'harmonie des priodes, il
manquait de nerf et de pense pour consolider sa phrase historique. Dans
ses fragments d'histoire comme dans ses lettres, on ne retrouve, selon
moi, rien du gnie de l'auteur de _Phdre_ et d'_Athalie_; quand il n'y
avait plus ni passion, ni pompe, ni harmonie de thtre sous sa plume,
tout s'vaporait, et tout se glaait sur sa page. Entre Euripide et
Tacite, il n'y avait qu'un abme de mdiocrit lgante; on en peut dire
autant de Boileau.

Pendant que ces deux potes runissaient leurs forces pour crire,  la
gloire du roi, ces pages couvertes d'or, Saint-Simon, seul, gravait dans
l'ombre l'histoire. L'histoire et la posie sont deux talents bien
rarement runis. Tacite, parmi les historiens, aurait pu tre pote;
Dante, parmi les potes, aurait pu tre historien; cela ne fut donn ni
 Boileau ni  Racine. Ils ne furent qu'historiographes, c'est--dire
les annotateurs d'un rgne, prenant des notes pour la postrit. Mais la
postrit ne les lit pas.


XIV

Racine ne se montra pas, dans ses essais de discours, plus gal  la
haute loquence qu' la grande histoire. Le discours qu'il pronona 
l'poque de sa rception  l'Acadmie franaise ne fut qu'une harangue
vulgaire et mal balbutie. Celui qu'il pronona aprs la mort de
Corneille, son rival, ne fut pas digne de ce deuil, men par l'mule
d'Euripide devant la tombe de l'mule de Sophocle. Quelle plus
magnifique occasion d'loquence, cependant, que l'apothose de Corneille
dans la bouche de l'auteur d'_Athalie_! Mais le souffle de l'loquence,
qui vient du caractre et du coeur, ne soulevait pas aussi nergiquement
cette poitrine que le souffle potique qui vient de l'imagination.
D'ailleurs, except l'loquence de la chaire qui blouissait alors les
temples dans la parole et dans la personne de Bossuet, l'loquence
civique et littraire n'tait pas ne alors en France; elle ne devait
natre qu'avec la libert.

Le roi alors se faisait lire ces morceaux d'histoire de son rgne 
Versailles, dans la chambre de Mme de Montespan, sa favorite en titre,
bien que son coeur appartnt dj  Mme de Maintenon. Ce fut  une de
ces lectures que Racine et Boileau s'aperurent, pour la premire fois,
du dclin de l'une et de l'ascendant de l'autre. Racine le fils, sur le
rcit de son pre, raconte ainsi cette rvolution de palais, qui devait
donner tant de gloire et tant d'amertume ensuite  son pre:

Ces lectures se faisaient chez Mme de Montespan. Tous deux avaient leur
entre chez elle aux heures que le roi y venait jouer, et Mme de
Maintenon tait ordinairement prsente  la lecture. Elle avait, au
rapport de Boileau, plus de got pour mon pre que pour lui, et Mme de
Montespan avait, au contraire, plus de got pour Boileau que pour mon
pre; mais ils faisaient toujours ensemble leur cour, sans aucune
jalousie entre eux. Lorsque le roi arrivait chez Mme de Montespan, ils
lui lisaient quelque chose de son histoire; ensuite le jeu commenait,
et lorsqu'il chappait  Mme de Montespan, pendant le jeu, des paroles
un peu aigres, ils remarqurent, quoique fort peu clairvoyants, que le
roi, sans lui rpondre, regardait en souriant Mme de Maintenon, qui
tait assise vis--vis de lui sur un tabouret, et qui, enfin, disparut
tout  coup de ces assembles. Ils la rencontrrent dans la galerie, et
lui demandrent pourquoi elle ne venait plus couter leur lecture. Elle
leur rpondit fort froidement:--Je ne suis plus admise  ces
mystres.--Comme ils lui trouvaient beaucoup d'esprit, ils en furent
mortifis et tonns. Leur tonnement fut bien plus grand lorsque le
roi, oblig de garder le lit, les fit appeler, avec ordre d'apporter ce
qu'ils avaient crit de nouveau sur son histoire, et qu'ils virent, en
entrant, Mme de Maintenon assise dans un fauteuil prs du chevet du roi,
s'entretenant familirement avec Sa Majest. Ils allaient commencer leur
lecture, lorsque Mme de Montespan, qui n'tait point attendue, entra, et
aprs quelques compliments au roi, en fit de si longs  Mme de
Maintenon, que, pour les interrompre, le roi lui dit de s'asseoir,
n'tant pas juste, ajouta-t-il, qu'on lise sans vous un ouvrage que
vous avez vous-mme command. Son premier mouvement fut de prendre une
bougie pour clairer le lecteur; elle fit ensuite rflexion qu'il tait
plus convenable de s'asseoir, et de faire tous ses efforts pour paratre
attentive  la lecture. Depuis ce jour le crdit de Mme de Maintenon
alla en augmentant d'une manire si visible, que les deux historiens lui
firent leur cour, autant qu'ils la savaient faire.

Mon pre, dont elle gotait la conversation, tait beaucoup mieux reu
que son ami qu'il menait toujours avec lui. Ils s'entretenaient un jour
avec elle de la posie; et Boileau, dclamant contre le got de la
posie burlesque, qui avait rgn autrefois, dit dans sa colre:
Heureusement ce misrable got est pass, et on ne lit plus Scarron,
mme dans les provinces. Son ami chercha promptement un autre sujet de
conversation, et lui dit, quand il fut seul avec lui: Pourquoi
parlez-vous devant elle de Scarron? Ignorez-vous l'intrt qu'elle y
prend?--Hlas! non, reprit-il; mais c'est toujours la premire chose que
j'oublie quand je la vois!

Malgr la remontrance de son ami, il eut encore la mme distraction au
lever du roi. On y parlait de la mort du comdien Poisson:--C'est une
perte, dit le roi, il tait bon comdien...--Oui, reprit Boileau, pour
faire un D. Japhet: il ne brillait que dans ces misrables pices de
Scarron. Mon pre lui fit signe de se taire, et lui dit en particulier:
Je ne puis donc paratre avec vous  la cour, si vous tes toujours si
imprudent.--J'en suis honteux, lui rpondit Boileau; mais quel est
l'homme  qui il n'chappe une sottise?

Racine n'avait pas, comme on le voit, la rudesse tourdie ou la
franchise dsintresse de Boileau. Il lui fallait la faveur ou la mort.
Une suprme occasion de consolider cette faveur et de river sa fortune
dans le coeur mme de la nouvelle favorite ne tarda pas  se prsenter.
Il fait ainsi lui-mme, dans un de ses conseils  son fils, l'loge de
son aptitude au rle de courtisan. On y sent l'homme achev du monde
plus que le pote; il voulait dgoter son fils des vers:

Ne croyez pas que ce soient mes vers qui m'attirent toutes ces
caresses. Corneille fait des vers cent fois plus beaux que les miens, et
cependant personne ne le regarde. On ne l'aime que dans la bouche de ses
acteurs; au lieu que, sans fatiguer les gens du monde du rcit de mes
ouvrages, dont je ne leur parle jamais, je me contente de leur tenir des
propos amusants et de les entretenir de choses qui leur plaisent. Mon
talent avec eux n'est pas de leur faire sentir que j'ai de l'esprit,
mais de leur apprendre qu'ils en ont. Ainsi, quand vous voyez M. le Duc
passer souvent des heures entires avec moi, vous seriez tonn, si vous
tiez prsent, de voir que souvent il en sort sans que j'aie dit quatre
paroles: mais peu  peu je le mets en humeur de causer, et il sort de
chez moi encore plus satisfait de lui que de moi.

Mme de Maintenon avait triomph de sa rivale; Mme de Montespan tait
relgue loin de la cour, dans un de ces splendides oublis qui sont le
supplice des favorites-mres. La religion avait triomph avec Mme de
Maintenon. Un mariage secret mit en repos la conscience agite du roi.
Ce mariage suffisait  Louis XIV pour calmer ses scrupules, mais il ne
suffisait pas  la pieuse ambition de la nouvelle favorite pour lever
son rang au niveau du miracle de ses rves; elle aspirait  conqurir
dans l'esprit de la cour, du clerg, de la noblesse franaise, des
titres de considration et de reconnaissance capables de justifier son
lvation jusqu'au trne.

Dans cette vue, elle faisait rgner par elle l'glise et l'aristocratie
 Versailles; pour flatter ces deux esprits de corps, elle avait fond 
Saint-Cyr, dans le voisinage de ce palais, une maison royale d'ducation
gratuite pour les filles de la haute noblesse militaire et dshrites
de la fortune. Saint-Cyr tait un splendide noviciat de futures mres de
familles nobles qui devaient perptuer, par les exemples et les
enseignements domestiques, le zle envers la religion de l'tat, le
dvouement au roi, et la reconnaissance envers la nouvelle Esther de ce
nouvel Assurus. La cour tait  cette poque trs-lettre; et la
plupart de ces jeunes personnes tant destines, par leur naissance ou
par leur mariage,  vivre  la cour, les lettres saintes et profanes,
les arts d'agrment et principalement la dclamation thtrale des plus
beaux vers de la langue, entraient dans ce plan d'ducation.

Mais il entrait de plus dans les vues personnelles de Mme de Maintenon
d'attacher le roi  cet tablissement royal par l'innocent plaisir que
lui procureraient les exercices presque publics de ces jeunes et belles
novices. Louis XIV, sevr par la pit que Mme de Maintenon nourrissait
en lui, des amours et des ftes mondaines de sa jeunesse, tait
trs-susceptible d'ennui, comme les mes vides. Il fallait compenser
pour lui les pompes et les plaisirs de ses belles annes par les pompes
saintes et par des plaisirs sacrs qui lui fissent retrouver dans la
religion quelque chose des sensualits profanes retranches de sa vie.

Mme de Maintenon imagina donc de transporter le thtre  Saint-Cyr, de
faire de ses belles lves des actrices naves de ces reprsentations
thtrales, et d'illustrer ces reprsentations de Saint-Cyr par la
prsence de la cour et par le gnie emprunt aux plus grands potes de
son sicle. La reprsentation d'_Andromaque_ de Racine, donne sur le
thtre de Saint-Cyr, ne tarda pas  dmontrer le contraste fcheux et
presque corrupteur entre l'innocence de ces jeunes actrices et les rles
d'amour et de passion qui juraient avec leur puret et avec leur ge. On
y renona par respect pour leur pudeur; mais Mme de Maintenon, qui ne
renonait pas  son plan d'amuser le roi, supplia Racine de composer
exprs pour Saint-Cyr quelques-uns de ces chefs-d'oeuvre irrprochables
o la svrit de son gnie n'claterait que dans l'expression de
passions pures et de sentiments pieux adapts  l'ge, au lieu et  la
saintet de ces jeunes mes.

Il ne fallait rien moins que ce dsir du roi et de Mme de Maintenon pour
faire rompre au grand pote un silence qu'il gardait depuis dix ans par
scrupule de conscience, et pour rallumer en lui cette flamme du gnie
qui n'tait point morte, mais qui dormait sous les cendres de sa
pnitence. L'occasion tait unique, Racine pouvait enfin consacrer  la
religion un talent qu'elle lui avait command d'touffer avant l'ge,
et sanctifier sa gloire en ne se glorifiant que pour Dieu. Aussi il
n'hsita pas; son inspiration, si longtemps rprime, lui rvla des
chefs-d'oeuvre: tout se runissait pour l'lever cette fois au-dessus de
lui-mme. La nature, qui se rvoltait souvent en lui contre cette
abstention de la scne; son talent, qui avait mri et qui ne demandait
qu' porter des fruits plus consomms dans la maturit de ses annes; la
passion de complaire au roi, qui tait sa dernire et sa plus grande
faiblesse; le dsir de mriter la faveur de Mme de Maintenon, dont il
estimait l'esprit et dont il vnrait la pit; sa fortune  consolider
 la cour par des triomphes potiques qui retentiraient plus loin que
Saint-Cyr; enfin la satisfaction de conscience qu'il prouvait  mettre
son gnie dans sa foi, sa foi dans son gnie, et  faire son salut pour
le ciel en faisant sa grandeur pour ce monde: tous ces motifs combins
tendaient son me jusqu' l'exaltation et concentraient toutes ses
facults dj si puissantes en un de ces efforts suprmes qui produisent
les miracles de la volont et du gnie.

Ce furent l les inspirations de Racine; le monde seul ne lui en aurait
pas donn de pareilles. Aussi ce n'tait plus une oeuvre mondaine,
c'tait une oeuvre divine qu'il roulait dans sa pense.


XV

Il n'hsita pas davantage sur la source dans laquelle il allait puiser
ses sujets de tragdie. La religion  illustrer tait son but; c'est
dans la religion qu'il devait chercher son texte. Il ferma l'histoire
profane, Sophocle, Euripide, Snque, tout ce monde fabuleux, olympien,
paen, dans lequel il avait jusque-l paganis son gnie; il ouvrit les
livres sacrs pleins d'un autre ciel, d'une autre histoire, d'un autre
style; il ne souffla pas, pour les rallumer, sur les charbons teints du
trpied et du lyrisme grecs, mais il prit hardiment les charbons vivants
dans le foyer du tabernacle juif et chrtien pour en rchauffer son me;
il s'inspira de ce qu'il croyait et non de ce qu'il imaginait ou de ce
qu'il imitait.

De ce moment il devint un autre homme. Imitateur jusque-l tant qu'il
avait t paen, du jour o il fut biblique et chrtien, il fut
original. C'est qu'un peuple ne prend jamais son originalit que dans
sa foi.

L'originalit littraire de l'Europe moderne, c'est la Bible et le
christianisme. Le hasard dcouvrit ce mystre  Racine; il avait t
jusque-l Sophocle, Euripide, Snque; mais de ce jour-l il fut Racine.
Ce sont ses imitations qui l'avaient fait homme de style; c'est sa foi
qui le fit homme de gnie.

Jusqu' _Esther_ et _Athalie_, nous concevons qu'on accuse ce grand
pote de n'avoir t qu'un sublime plagiaire de l'antiquit; mais aprs
_Esther_ et _Athalie_, nous ne concevons pas qu'on lui conteste la
personnalit potique la plus neuve et la plus caractrise: c'est le
christianisme fait posie, c'est l'oeil qui voit, c'est le zle qui
parle, c'est la foi qui chante, c'est l'cho des deux temples qui
rsonne dans l'me du pote convaincu, et qui de son me se rpercute
dans ses vers.

La langue n'est pas moins transforme que l'ide; de molle et de
langoureuse qu'elle tait dans _Andromaque_, dans _Bajazet_ ou dans
_Phdre_, elle devient nerveuse comme le dogme, majestueuse comme la
prophtie, laconique comme la loi, simple comme l'enfance, tendre comme
la componction, embaume comme l'encens des tabernacles; ce ne sont plus
des vers qu'on entend, c'est la musique des anges; ce n'est plus de la
posie qu'on respire, c'est de la saintet.

Voil l'immense originalit de Racine  dater d'_Esther_ et d'_Athalie_;
le gnie n'est plus un gnie, cet art n'est plus un art: c'est une
religion.


XVI

Ds qu'il eut pris la rsolution d'obir au voeu du roi et de Mme de
Maintenon, il s'enferma dans sa retraite, il parcourut la Bible. Elle
est pleine de meurtres et de catastrophes tragiques; mais ces grands
sujets de larmes ou de terreur, tels que _Sal_, par exemple, l'Oreste
biblique, ne concordaient pas assez avec la navet du sexe de ses
actrices: il y avait l des mystres de haute politique et des clats de
voix tragiques qui ne pouvaient pas avoir pour interprtes et pour
organes des jeunes filles de seize ans.

D'ailleurs, il faut l'avouer, et cet aveu n'est pas cette fois  la
gloire du pote chrtien, Racine voulait que son sujet mme, tout
biblique qu'il tait, ft une adulation indirecte, mais comprise,  la
nouvelle favorite et au roi. Cette adulation  Mme de Maintenon, trop
clairement dsigne sous la figure et sous le triomphe d'Esther, tait
mme une offense et une ingratitude envers la favorite rpudie, Mme de
Montespan, l'_altire Vasthi_. Elle avait got, aim, protg la
fortune du pote, il n'tait pas beau  lui de clbrer, dans sa chute,
le triomphe de sa rivale.

On voudrait effacer d'une vie si sainte ces impits du coeur qui
dgradent l'me en relevant le talent. Mais Racine tait malheureusement
aussi courtisan qu'il tait religieux, et la religion mme, intresse 
la disgrce de Mme de Montespan, entranait tout dans le parti de Mme de
Maintenon. Racine trouvait donc son excuse dans sa pit, excuse sainte,
mais mauvaise excuse, qui lave la foi, mais qui n'innocente pas le
coeur. On rougit de voir la religion et le gnie oublier ainsi jusqu'
la pudeur de la reconnaissance, et triompher avec ce qui s'lve, en
secouant la poussire de leurs souliers sur ce qui tombe. Malheur 
l'historien qui amnistierait de telles faiblesses de caractre: le
gnie ne fait qu'illustrer l'ingratitude, il ne l'absout pas.


XVII

Avant de choisir le sujet d'_Esther_, Racine, qui tait rest toujours
plein de dfrence pour Boileau, alla le consulter sur son projet de
chercher des tragdies dans la Bible. Boileau,  qui la moindre
originalit faisait peur, ne comprenait de route vers la gloire que sur
les traces des potes olympiens. Il dtourna de toutes ses forces son
ami de cette ide: l'auteur des Satires n'avait pas assez d'me pour
avoir beaucoup de religion.

  De la foi des chrtiens les mystres terribles
  D'ornements gays ne sont point susceptibles.

Ces deux mauvais vers de son _Art potique_ taient toute sa thorie;
toute nouveaut semblait sacrilge  cet esprit timide et troit qui
n'avait foi que dans la routine.

L'inspiration souveraine de Racine n'en fut point branle. Il sortit de
la chambre de Boileau pour crire le plan et les scnes d'_Esther_.
L'esprit de la Bible avait souffl sur lui comme il soufflait sur les
prophtes. Le plan d'_Esther_ fut conu en quelques nuits. Ce n'tait
point,  proprement parler, une tragdie, c'tait une idylle hroque
sur le modle du _Pastor Fido_ de _Guarini_ ou de l'_Aminta du Tasse_.

Ce genre de composition avait t invent par les potes italiens du
seizime sicle et import en France par les Mdicis. Ce genre tenait le
milieu entre l'glogue et le drame, il participait galement de
Thocrite et d'Euripide, des glogues de Virgile et des scnes de
Sophocle: seulement ici c'tait non-seulement une idylle hroque, mais
une idylle sainte. Racine, sans y penser, avait invent un genre. Ce
genre tait admirablement appropri  la scne moiti royale, moiti
monastique, sur laquelle _Esther_ tait destine  tre reprsente, et
aux jeunes actrices qui devaient la reprsenter devant le moderne
Assurus.


XVIII

Racine toutefois, avant de se lancer  plein gnie dans son oeuvre,
voulut s'assurer que cette oeuvre serait suivant la pense et suivant le
coeur de Mme de Maintenon. Il tait bien sr d'avance qu'elle serait
suivant l'ambition toute royale de cette favorite, car la favorite ne
pouvait manquer de se reconnatre, comme le public la reconnatrait,
dans le personnage d'Esther. Les traits cruels qui tomberaient sur sa
rivale, Mme de Montespan, sous le nom de Vasthi, ne pouvaient que
rjouir secrtement sa jalousie de faveur: c'est ici la lche
complaisance du pote: il convertissait, dans le sanctuaire mme,
l'encens qu'il faisait respirer  l'une en poison pour l'autre; il
employait l'esprit saint du pote  flatter la haine d'une femme.

Mais l'intrt de la religion tait tellement confondu dans sa pense
avec l'intrt de Mme de Maintenon et avec sa propre gloire, qu'il tait
servile, adulateur et ingrat en conscience, et que son caractre tait
corrompu par son zle pour le trne et pour la foi. Terrible leon pour
les hommes qui consultent, dans leurs actes, leur esprit de parti, au
lieu de consulter l'infaillibilit de leur propre coeur.


XIX

Racine, dit Mme de Caylus, une des jeunes actrices de Saint-Cyr qui
joua le rle d'Esther, Racine ne fut pas longtemps sans apporter  Mme
de Maintenon, non-seulement le plan de sa pice (car il avait accoutum
de les faire en prose, scne pour scne, avant que d'en faire les vers),
il porta le premier acte tout fait. Mme de Maintenon en fut charme, et
sa modestie ne put l'empcher de trouver dans le caractre d'Esther, et
dans quelques circonstances de ce sujet, des choses flatteuses pour
elle. La Vasthi avait ses applications, Aman des traits de ressemblance;
et, indpendamment de ces ides, l'histoire d'Esther convenait
parfaitement  Saint-Cyr. Les choeurs, que Racine,  l'imitation des
Grecs, avait toujours en vue de remettre sur la scne, se trouvaient
placs naturellement dans _Esther_; et il tait ravi d'avoir eu cette
occasion de les faire connatre et d'en donner le got. Enfin, je crois
que, si l'on fait attention au lieu, au temps et aux circonstances, on
trouvera que Racine n'a pas moins marqu d'esprit en cette occasion que
dans d'autres ouvrages plus beaux en eux-mmes.

_Esther_ fut reprsente un an aprs la rsolution que Mme de Maintenon
avait prise de ne plus laisser jouer de pices profanes  Saint-Cyr.
Elle eut un si grand succs, que le souvenir n'en est pas encore
effac.

Jusque-l il n'avait point t question de moi, et on n'imaginait pas
que je dusse y reprsenter un rle; mais me trouvant prsente aux rcits
que M. Racine venait faire  Mme de Maintenon de chaque scne  mesure
qu'il les composait, j'en retenais des vers; et comme j'en rcitai un
jour  M. Racine, il en fut si content qu'il demanda en grce  Mme de
Maintenon de m'ordonner de faire un personnage, ce qu'elle fit. Mais je
ne voulus point de ceux qu'on avait dj destins, ce qui l'obligea de
faire, pour moi, le prologue de sa pice. Cependant, ayant appris, 
force de les entendre, tous les autres rles, je les jouai
successivement,  mesure qu'une actrice se trouvait incommode: car on
reprsenta _Esther_ tout l'hiver; et cette pice qui devait tre
renferme dans Saint-Cyr, fut vue plusieurs fois du roi et de toute la
cour, toujours avec le mme applaudissement.

Des applications particulires, ajoute-t-on, contriburent encore au
succs de la tragdie d'_Esther_: _ces jeunes et tendres fleurs
transplantes_ taient reprsentes par les demoiselles de Saint-Cyr.
La Vasthi, comme dit Mme de Caylus, avait quelque ressemblance avec Mme
de Montespan. Cette Esther, qui a _puis ses jours_ dans la race
proscrite par Aman, avait aussi sa ressemblance avec Mme de Maintenon
ne protestante.


XX

Le succs fut immense; on peut le mesurer aujourd'hui aux exclamations
de Mme de Svign, qui jusque-l, n'avait pas t favorable  Racine:

Toutes les personnes de la cour, crit-elle  sa fille, sont charmes
d'_Esther_. M. le prince de Cond a pleur. Mme de Maintenon et huit
jsuites, dont tait le pre Gaillard, ont honor de leur personne la
dernire reprsentation. Enfin c'est le chef-d'oeuvre de Racine. Il
s'est surpass: il aime Dieu comme il aimait ses matresses; il est pour
les choses saintes comme il tait pour les profanes. L'criture sainte
est suivie exactement, tout est beau, tout est grand, tout est crit
avec sublimit!

Mme de la Fayette, femme d'un got sr, parle avec le mme sentiment,
mais avec plus de sang-froid, de l'effet d'_Esther_ sur la cour et sur
le public; mais on voit qu'elle en attribue le succs  la passion des
applications religieuses et politiques qui en taient faites ouvertement
 la cour:

Ce succs ne se comprend pas, car il n'y eut ni petit ni grand qui n'y
voult aller; et ce qui devait tre regard comme une comdie de
couvent, devint l'affaire la plus srieuse de la cour. Les ministres,
pour faire leur cour en allant  cette comdie, quittaient leurs
affaires les plus presses.  la premire reprsentation o fut le roi,
il n'y mena que les principaux officiers qui le suivent  la chasse. La
seconde fut consacre aux personnes pieuses, telles que le pre
Lachaise, et douze ou quinze jsuites auxquels se joignit Mme de
Miramion, et beaucoup d'autres dvots et dvotes; ensuite elle se
rpandit aux courtisans. Le roi crut que ce divertissement serait du
got du roi d'Angleterre; il l'y mena et la reine aussi. Il est
impossible de ne point donner de louanges  la maison de Saint-Cyr et 
l'tablissement; aussi ils ne s'y pargnrent pas, et y mlrent celles
de la comdie. La marchale d'Estres, qui n'avait pas lou _Esther_,
fut oblige de se justifier de son silence comme d'un crime. Le carme
de 1689 interrompit les reprsentations d'_Esther_; elles furent
reprises le 5 janvier de l'anne suivante; et dans le cours de ce mois
il y en eut cinq qui furent aussi brillantes que les premires.

Nous ne jetterons qu'un coup d'oeil rapide sur cette idylle hroque et
sacre d'_Esther_, qui n'est remarquable que parce qu'elle est la
premire inspiration originale et biblique de Racine, et le premier
prlude  son style sacr.

Le prologue, rcit devant le roi et sa cour par une des jeunes lves
de Saint-Cyr, respire tout entier la religieuse nouveaut de ce style.
C'est la pit qui parle par la bouche de Mme de Caylus.

LA PIT.

  Du sjour bienheureux de la Divinit
  Je descends dans ce lieu par la Grce habit;
  L'Innocence s'y plat, ma compagne ternelle,
  Et n'a point sous les cieux d'asile plus fidle.
  Ici, loin du tumulte, aux devoirs les plus saints
  Tout un peuple naissant est form par mes mains:
  Je nourris dans son coeur la semence fconde
  Des vertus dont il doit sanctifier le monde.
  Un roi qui me protge, un roi victorieux,
  A commis  mes soins ce dpt prcieux.
  C'est lui qui rassembla ces colombes timides,
  parses en cent lieux, sans secours et sans guides.

  ...............
  ...............

  Tu le vois tous les jours, devant toi prostern,
  Humilier ce front de splendeur couronn.

  ...............
  ...............

  Grand Dieu! juge ta cause, et dploie aujourd'hui
  Ce bras, ce mme bras qui combattait pour lui,
  Lorsque des nations  sa perte animes
  Le Rhin vit tant de fois disperser les armes.
  Des mmes ennemis je reconnais l'orgueil;
  Ils viennent se briser contre le mme cueil.

  ...............
  ...............

  Mais, tandis qu'un grand roi venge ainsi mes injures,
  Vous qui gotez ici des dlices si pures,
  S'il permet  son coeur un moment de repos,
   vos jeux innocents appelez ce hros;
  Retracez-lui d'Esther l'histoire glorieuse,
  Et sur l'impit la foi victorieuse.
  Et vous, qui vous plaisez aux folles passions
  Qu'allument dans vos coeurs les vaines fictions,
  Profanes amateurs de spectacles frivoles,
  Dont l'oreille s'ennuie au son de mes paroles,
  Fuyez de mes plaisirs la sainte austrit:
  Tout respire ici Dieu, la paix, la vrit.


XXI

Ce drame n'a que trois actes; le premier acte n'a que deux grandes
scnes et deux choeurs de gmissements lyriques chants par les jeunes
juives compagnes d'Esther. Dans la premire scne Esther raconte  sa
confidente lise comment Assurus l'a choisie pour pouse, sans
connatre sa race,  la place d'une premire pouse ennemie des Juifs et
disgracie pour son orgueil. Ici Racine a fauss l'histoire par esprit
d'adulation  Mme de Maintenon: car Vasthi, cette premire pouse, n'a
point t rpudie par Assurus pour son orgueil, mais pour sa vertu.
Elle a refus d'obir  un infme caprice du roi ivre, qui,  la suite
d'une orgie, lui avait ordonn de paratre nue aux yeux de ses
compagnons de dbauche. Mais pour que Mme de Maintenon, sous le nom
d'Esther, ft justifie, il fallait que sa rivale ft coupable. Racine
sacrifie sans hsiter l'histoire et l'innocence  la flatterie.

coutons Esther racontant son triomphe et se prsageant  elle-mme de
hautes destines devant sa confidente. Qui peut douter que ces beaux
vers ne fussent un encouragement  Mme de Maintenon d'aspirer au trne,
et une insinuation au roi d'oser l'y faire asseoir. Jamais la politique
ne s'insinua au coeur des rois dans un si divin langage.

ESTHER  LISE.

  Peut-tre on t'a cont la fameuse disgrce
  De l'altire Vasthi dont j'occupe la place,
  Lorsque le roi, contre elle enflamm de dpit,
  La chassa de son trne ainsi que de son lit.
  Mais il ne put si tt en bannir la pense:
  Vasthi rgna longtemps dans son me offense.
  Dans ses vastes tats il fallut donc chercher
  Quelque nouvel objet qui pt l'en dtacher.
  On m'levait alors, solitaire et cache,
  Sous les yeux vigilants du sage Mardoche.

  ...............
  ...............

  Du triste tat des Juifs nuit et jour agite,
  Il me tira du sein de mon obscurit,
  Et, sur mes faibles mains fondant leur dlivrance,
  _Il me fit d'un empire accepter l'esprance_.

  ...............
  ...............

  Le fier Assurus couronna sa captive,
  Et le Persan superbe est aux pieds de la juive.
  Par quels secrets ressorts, par quel enchanement
  Le ciel a-t-il conduit ce grand vnement?

La captivit de son peuple cependant trouble sa joie pendant son
triomphe:

  Esther, disais-je, Esther dans la pourpre est assise;
  La moiti de la terre  son sceptre est soumise,
  Et de Jrusalem l'herbe cache les murs!
  Sion, repaire affreux de reptiles impurs,
  Voit de son temple saint les pierres disperses,
  Et du Dieu d'Isral les ftes sont cesses.

  ...............
  ...............

  Cependant, mon amour pour notre nation
  A rempli ce palais de filles de Sion,
  Jeunes et tendres fleurs par le sort agites,
  Sous un ciel tranger comme moi transplantes.
  Dans un lieu spar de profanes tmoins
  Je mets  les former mon tude et mes soins;
  Et c'est l que, fuyant l'orgueil du diadme,
  Lasse de vains honneurs et me cherchant moi-mme,
  Aux pieds de l'ternel je viens m'humilier,
  Et goter le plaisir de me faire oublier.

Mme de Maintenon, sa haute fortune, sa modestie apparente, ses soins
pour les jeunes filles de Saint-Cyr transpercent presque sans voile sous
ces allusions.

Esther appelle ces filles de Sion ses compagnes. Elles chantent devant
elle, en strophes mlodieuses et mlancoliques comme les gmissements
des harpes juives suspendues aux saules de l'Euphrate, les cantiques de
la captivit.

Mardoche parat  leur voix, les chants cessent. Il raconte  Esther le
plan du massacre des Juifs conu par le ministre Aman. Il encourage
Esther  tout oser pour renverser ce ministre et sauver le sang de son
peuple. L'idylle ici s'lve au ton de la tragdie.

MARDOCHE.

  Quoi! lorsque vous voyez prir votre patrie,
  Pour quelque chose, Esther, vous comptez votre vie!
  Dieu parle, et d'un mortel vous craignez le courroux!
  Que dis-je? votre vie, Esther, est-elle  vous?
  N'est-elle pas au sang dont vous tes issue?
  N'est-elle pas  Dieu dont vous l'avez reue?
  Et qui sait, lorsqu'au trne il conduisit vos pas,
  Si pour sauver son peuple il ne vous gardait pas?
  Songez-y bien: ce Dieu ne vous a pas choisie
  Pour tre un vain spectacle aux peuples de l'Asie,
  Ni pour charmer les yeux des profanes humains:
  Pour un plus noble usage il rserve ses saints.
  S'immoler pour son nom et pour son hritage,
  D'un enfant d'Isral voil le vrai partage:
  Trop heureuse pour lui de hasarder vos jours!
  Et quel besoin son bras a-t-il de nos secours?
  Que peuvent contre lui tous les rois de la terre?
  En vain ils s'uniraient pour lui faire la guerre:
  Pour dissiper leur ligue il n'a qu' se montrer;
  Il parle, et dans la poudre il les fait tous rentrer.
  Au seul son de sa voix la mer fuit, le ciel tremble;
  Il voit comme un nant tout l'univers ensemble;
  Et les faibles mortels, vains jouets du trpas,
  Sont tous devant ses yeux comme s'ils n'taient pas.

Esther n'hsite plus. Mardoche s'loigne. Le choeur des jeunes filles
reprend sur un mode plus grave et finit par une invocation au Dieu des
combats.

TOUT LE CHOEUR.

  Tu vois nos pressants dangers:
  Donne  ton nom la victoire;
  Ne souffre point que ta gloire
  Passe  des dieux trangers.

UNE ISRALITE, _seule_.

  Arme-toi, viens nous dfendre:
  Descends, tel qu'autrefois la mer te vit descendre!
  Que les mchants apprennent aujourd'hui
   craindre ta colre:
  Qu'ils soient comme la poudre et la paille lgre
  Que le vent chasse devant lui.


XXII

Le second acte, trs-faible d'intrt tragique, n'est rempli que par des
conversations entre Assurus, son confident Hydaspe et son ministre
Aman, conversations dans lesquelles Assurus apprend que le Juif
Mardoche lui a sauv la vie en lui rvlant une conjuration de ses
sujets contre sa personne. Esther, suivie de ses compagnes, parat  la
dernire scne de cet acte devant le roi. Le seul motif potique de
cette visite parat tre de faire manifester par le roi,  sa favorite,
des adorations et des loges qui retombent directement sur Mme de
Maintenon:

  Croyez-moi, chre Esther, ce sceptre, cet empire,
  Et ces profonds respects que la terreur inspire
   leur pompeux clat mlent peu de douceur,
  Et fatiguent souvent leur triste possesseur.
  Je ne trouve qu'en vous je ne sais quelle grce
  Qui me charme toujours et jamais ne me lasse.
  De l'aimable vertu doux et puissants attraits!
  Tout respire en Esther l'innocence et la paix.
  Du chagrin le plus noir elle carte les ombres,
  Et fait des jours sereins de mes jours les plus sombres;
  Que dis-je? sur ce trne assis auprs de vous,
  Des astres ennemis j'en crains moins le courroux.

Esther a obtenu de ce roi passionn pour elle les plus grands honneurs
pour Mardoche.

Le troisime acte s'ouvre par une scne dans laquelle le ministre Aman,
sous le nom de qui tout le monde lisait Louvois, dj disgraci dans le
coeur de Louis XIV, gmit et s'indigne d'tre oblig d'accompagner le
triomphe d'un vil Hbreu. La seconde scne entre Assurus amoureux et
Esther enhardie par tant d'amour rvle  ce roi la naissance juive de
sa favorite. Elle plaide en vers admirables la grce de sa race. Elle
accuse Aman, elle exalte Mardoche, elle l'avoue pour son oncle; le roi
s'loigne irrit contre son ministre Aman. Celui-ci accourt implorer la
misricordieuse intervention d'Esther; elle est inflexible. Aman tombe 
ses pieds et porte sur elle ses mains suppliantes.

Assurus rentre, et, voyant Aman porter ses mains sur son pouse, croit
ou affecte de croire  un outrage. Sans l'entendre, il l'envoie  la
mort. Il lve Mardoche  sa place, il rvoque l'ordre d'immoler la
nation juive. Le choeur clate en strophes d'admiration pour Esther et
en reconnaissance au Dieu des Juifs.

  Relevez, relevez les superbes portiques
  Du temple o notre Dieu se plat d'tre ador;
  Que de l'or le plus pur son autel soit par,
  Et que du sein des monts le marbre soit tir.
  Liban, dpouille-toi de tes cdres antiques!
      Prtres, prparez vos cantiques!

  Que son nom soit bni, que son nom soit chant;
      Que l'on clbre ses ouvrages
      Au del du temps et des ges,
      Au del de l'ternit!...


XXIII

Voil _Esther_, ce prlude d'_Athalie_. Comme adulation, c'est un
chef-d'oeuvre; comme drame, rien de plus faiblement conu, de plus
misrablement nou et de plus ridiculement dnou! Mais ce n'tait pas,
dans l'esprit de Racine, une tragdie: c'tait une idylle simple  la
porte des jeunes filles et des enfants qui devaient en tre les
acteurs; comme posie de style, images, langue, sonorit, douceur et
majest, c'est la Bible elle-mme non traduite, mais transvase comme un
rayon de miel d'Oreb sur la langue des femmes et des enfants d'une autre
Sion! Racine se transfigure compltement en David franais. Il dpouille
le vieil homme. Ce n'est plus le pote de l'cole classique: c'est le
pote de la foi; ce n'est plus le pote du roi: c'est le prophte de
Dieu. Son gnie, transform par sa pit, ne sort plus de son
imagination, mais de son me. Donnez-lui maintenant un sujet, et il va
devenir l'Euripide et le Sophocle chrtien.

Ce sujet, il le couvait dj dans _Athalie_.

Nous allons vous faire assister  ce chef-d'oeuvre comme on doit
assister  un tel drame, non pas dans une froide lecture, mais dans une
sublime et unique reprsentation sur la premire scne du monde, 
Paris, et par la voix du premier des tragdiens modernes, Talma!

Le hasard nous fit assister, dans notre jeunesse,  cette scne, et la
mmoire nous la reproduit comme si les pompes de cette fte d'esprit
blouissaient encore nos yeux, comme si l'accent du sublime acteur
vibrait encore dans nos oreilles.

Regardez et coutez!

                                        LAMARTINE.

(_La suite au numro du mois prochain._)




XIVe ENTRETIEN.

2e de la deuxime Anne.

RACINE.--ATHALIE.

(SUITE.)


I

Nous disions,  la fin du dernier de ces Entretiens, que, pour bien
juger d'une oeuvre dramatique, il ne suffisait pas de la lire (chose en
gnral ingrate, souvent fastidieuse, toujours incomplte), mais qu'il
fallait assister, en corps et en me,  sa reprsentation. OEuvre d'art
faite pour la scne et pour la dclamation, c'est du point de vue de la
scne et de la dclamation qu'il convient d'en jouir.

Nous voulons donc, autant qu'il est en nous, vous faire assister  la
plus solennelle reprsentation d'_Athalie_ qui ait jamais t donne 
l'Europe, sans en excepter mme la premire de ces reprsentations 
Versailles,  laquelle assistaient Racine et Louis XIV.

Mais permettez-moi d'abord, pour bien vous faire comprendre dans quel
esprit la France monarchique, religieuse et littraire de 1819, assista
 cette reprsentation unique, dont Talma tait le grand intrt aprs
Racine, permettez-moi de vous raconter comment, et par quelles
circonstances, et dans quelles dispositions potiques il me fut donn 
moi-mme d'y assister; et permettez-moi enfin de vous dire comment je
garde, de cette reprsentation, une si longue et si vive mmoire. Je me
souviens aussi du jour et de l'heure o je vis, pour la premire fois,
au soleil levant d'Athnes, les bas-reliefs de Phidias resplendir et se
mouvoir, pour ainsi dire, sous les rayons ambiants de la lumire dore
sur le fronton du Parthnon! Il y a des beauts de la nature et de
l'art qui s'incorporent tellement en nous par la force de l'impression
reue qu'elles ptrifient en quelque sorte notre esprit d'admiration, et
que nous les portons  jamais en nous comme la pierre taille porte son
empreinte. Le jour de cette reprsentation royale d'_Athalie_ fut pour
moi une de ces commotions de l'me qui se rpercutent sur toute une vie.


II

De 1815  1818, dans la mansarde solitaire de la maison paternelle,  la
campagne et dans les langueurs d'une premire jeunesse inoccupe,
j'avais crit plusieurs tragdies sur le mode banal et classique de la
scne franaise. La premire tait une tragdie de _Mde_, dans le
genre de celle qui vient de donner rcemment une triple gloire  M.
Legouv,  M. Montanelli, son potique traducteur, et  madame Ristori,
leur pathtique interprte. La seconde tait une tragdie d'imagination
imite de _Zare_, et dont le sujet tait pris dans les croisades. La
troisime tait une tragdie biblique, intitule _Sal_, pastiche,
assez bien versifi, de Racine et d'Alfieri. Je les ai encore; elles
restent livres justement aux intempries de l'air et aux insectes, qui
font justice du papier noirci par une main novice, dans un coffre de mon
grenier de Milly.

Je n'tais videmment pas n pour cette posie  personnages et 
combinaisons savantes qu'on appelle le drame. L'art, et le mcanisme, et
le coup de thtre, et la brivet laconique qui concentre une situation
dans un mot, me manquaient. Le thtre parle et ne chante pas assez pour
moi. J'aurais peut-tre chant un pome pique si c'et t le sicle de
l'pope; mais qui est-ce qui fait ce qu'il aurait pu faire dans ce
monde o tout est construit contre nature? Ce n'est pas moi. Nous rvons
des pyramides, et nous bauchons quelques taupinires.

Rien n'est que fragments dans notre destine, et nous ne sommes
nous-mme qu'une rognure de ces fragments: tout homme, quelque bien dou
qu'il paraisse tre, n'est qu'une statue tronque.


III

Mais je me flattais secrtement alors, au bruit des brises d'hiver dans
le toit de ma mansarde et au ptillement du sarment de vigne dans
l'tre, que quelqu'une de ces tragdies, amusement de mes ennuis de
jeunesse, aurait le bonheur de parvenir jusque sur la scne par la
protection de quelque acteur de gnie ou de quelque actrice en faveur.
J'entrevoyais dans ce succs, non-seulement une prcoce clbrit pour
mon nom inconnu du monde, mais un peu de fortune  ajouter pour mon
pre, ma mre et mes soeurs,  la mdiocrit de notre vie des champs.

Que de beaux rves ne faisais-je pas, la nuit, sur mon oreiller, quand
j'avais dpos la plume aprs une scne dont les vers sonores
retentissaient aprs coup dans ma mmoire! Quelles scnes illumines
m'apparaissaient toutes pleines des personnages crs par mon
imagination! Quelles masses de spectateurs ondoyants au parterre sous le
vent de mes inspirations! Quelles femmes en larmes, penches sur les
galeries et sur les bords des loges! Quels applaudissements au milieu
desquels Talma s'avanait et proclamait mon nom! Je m'endormais au bruit
de ces ovations dans mon oreille; je les retrouvais le matin  mon
rveil. Elles m'excitaient  reprendre patiemment au lever du jour le
travail commenc.

Je ne me doutais gure alors que, ces applaudissements passionns que je
rvais dans une salle, je les entendrais dans tout un peuple, et qu'au
lieu de faire jouer un rle  des acteurs dans mes tragdies idales,
j'en jouerais un moi-mme dans la tragdie civile des vnements de mon
temps.


IV

Un beau jour de 1818, au printemps, mes tragdies termines et
soigneusement recopies par moi sur du papier  tranches dores,
l'impatience de la clbrit et de la fortune me saisit comme une fivre
de vgtation saisit la nature en ce temps-l. Je ne dis ni  mon pre
ni  ma mre pourquoi je quittais la chambre et la douce table de
famille, et je partis pour Paris par les carrioles du Bourbonnais,
appeles _pataches_, en compagnie des marchands de vin du vignoble et
des marchands de boeufs des herbages de mon pays, qui causaient de leur
commerce aux cahots inharmonieux de ces voitures. Je n'emportais que mon
_Sal_, ma meilleure esprance, dans ma valise de cuir.

Je logeais, comme  l'ordinaire, dans une chambre troite et haute du
cinquime tage du grand htel du _Marchal de Richelieu_, rue
Neuve-Saint-Augustin, sur un vaste jardin qui confinait avec le
boulevard.

Le lendemain de mon arrive  Paris, je pris hroquement, et sans me
donner le temps de la rflexion et du repentir, la rsolution d'aborder
d'assaut le Thtre-Franais. Je me levai; j'crivis  Talma, sur du
joli papier vlin, un billet dont j'ai conserv encore l'bauche rature
et que voici:

     Monsieur et illustre Acteur,

     Je suis un jeune homme inconnu, sans protection, et mme sans
     relations  Paris. J'ai crit une tragdie intitule _Sal_.
     J'en ai pris le sujet dans la Bible. J'ai tent d'en drober
     quelquefois, et autant qu'il convient  ma faiblesse, le style 
     Racine. Je dsire ardemment la soumettre  votre jugement. Ma
     fortune et peut-tre mon talent dpendent d'un moment d'attention
     que vous accorderez ou que vous refuserez  mon oeuvre. Je n'ai
     pour me recommander  vous que ma jeunesse, mon isolement, et ma
     confiance dans votre bont, gale  mon admiration pour votre
     gnie. Votre rponse ou votre silence dcidera de mon sort.

     Recevez, Monsieur et illustre Acteur, l'expression de mon
     respect,

                                        Alphonse de LAMARTINE.

     Grand htel de Richelieu, rue Neuve-Saint-Augustin, 15,  Paris.


V

Ce billet crit, recopi de ma plus lgante criture et cachet, je le
portai moi-mme  l'adresse de Talma. Le concierge du Thtre-Franais
me l'avait donne; c'tait rue de Rivoli, 16 ou 26. Je remis ma lettre
d'une main toute tremblante dans la loge du portier de Talma, et je
rentrai dans mon htel pour y attendre ou le silence de mort, ou la
rponse de vie du grand tragdien.

Je n'attendis pas longtemps. Au moment o j'allais sortir de ma chambre
pour aller dner chez le restaurateur Doyen, o je prenais mes repas,
dans la mme rue, prs de la rue de la Paix, un domestique en riche
livre de fantaisie frappa  ma porte et me remit un billet de Talma. Il
me rpondait de sa main, avec une bont aussi parfaite qu'elle tait
prompte: Qu'il jouait ce soir-l dans _Britannicus_, qu'il partait le
lendemain,  midi, pour sa campagne de Brunoy; mais que, si je n'tais
pas effray de l'heure matinale, il me recevrait  huit heures du matin
le lendemain, et qu'il entendrait avec intrt la lecture de mon
ouvrage.

La cordialit et la promptitude d'une rponse si gracieuse, faite de la
main du grand homme de la scne  un jeune homme inconnu, m'attachrent
instantanment et pour jamais  Talma. Soit que le style ferme et
modeste de mon billet l'et prvenu machinalement en ma faveur, soit
que mes caractres lgants et mon nom semi-aristocratique eussent eu un
attrait non raisonn pour ses yeux, il ne m'avait pas fait faire
antichambre une heure aux portes de sa gloire. Sa rponse respirait
d'avance son accueil. On peut penser que je dormis peu cette nuit-l. Le
lendemain je croyais livrer la bataille de ma vie.


VI

Avant huit heures j'tais  la porte de Talma. Je montrai mon billet
d'introduction au concierge; je montai, le coeur palpitant, les cinq
tages d'escaliers de bois cir et luisant qui conduisaient au seuil du
grand homme. Je sonnai doucement, comme un visiteur qui tremble d'tre
importun et qui ne veut pas donner un sursaut pnible  l'oreille du
matre de la maison.

Une trs-belle femme, en peignoir d'indienne  fleurs bleues, les
cheveux pars sur un cou de Clytemnestre et la ceinture dnoue laissant
entrevoir des paules et un sein de statue antique, m'ouvrit la porte.
Ses traits taient imposants de forme, mais bons d'expression; ses
regards rpandaient comme des ombres de velours noir sur ses joues. Elle
souriait  demi, mais sans malice, en me regardant: on voyait qu'elle
tait habitue  introduire bien des rves et  conduire bien des
illusions.

Vous voulez voir Talma? me dit-elle; vous tes sans doute le jeune
homme qu'il attend? Voulez-vous bien me dire votre nom? ajouta-t-elle
en tenant toujours sa belle et large main sur la serrure. Je lui dis mon
nom. Entrez, Monsieur, me dit-elle. Puis, ouvrant une autre porte qui
donnait sur le cabinet de Talma: Mon ami, lui dit-elle d'une voix de
caresse et de familiarit, c'est ce jeune homme que tu as command de
laisser entrer. Elle disparut aprs ces mots, en retirant les plis de
son peignoir sur ses pantoufles tranantes, et je restai seul en
prsence de Talma.


VII

Talma tait alors un homme assez massif, mais trs-noble dans sa force,
de cinquante  soixante ans. Une robe de chambre de bazin blanc, noue
par un foulard lche, lui servait de ceinture. Son cou tait nu et
laissait se gonfler librement  l'oeil ses muscles saillants et ses
fortes veines, signes d'une charpente solide et d'une mle nergie de
structure. Sa physionomie, qui est connue de tout le monde, tait dj
mdaille; elle rappelait par la forme et par la teinte les bronzes
impriaux des empereurs du Bas-Empire. Mais ce masque romain, qui
semblait moul sur ses traits quand il tait sur la scne, tombait de
lui-mme quand il tait en robe de chambre, et ne laissait voir qu'un
front large, des yeux grands et doux, une bouche mlancolique et fine,
des joues un peu pendantes et un peu flasques, d'une blancheur mate, des
muscles au repos comme les ressorts d'un instrument dtendus.

L'ensemble de cette physionomie tait imposant, l'expression simple et
attirante. On sentait l'excellent coeur sous le merveilleux gnie. Il
ne cherchait  produire aucun effet: il tait las d'en produire sur la
scne; il se reposait et il reposait les yeux dans sa maison. Je me
sentis  l'instant rassur et pris au coeur par la bonhomie sincre et
grandiose  la fois de cette figure.

Talma habitait alors un petit appartement au cinquime tage des faades
de la rue de Rivoli, en face du jardin des Tuileries et trs-prs du
palais. Une belle lumire du matin, un peu verdie par le reflet des
marronniers en fleurs, se jouait sur les rideaux, sur les glaces et sur
les reliures rouges des livres de son cabinet. Il me fit asseoir entre
la chemine et la fentre, et il s'assit en face de moi dans un fauteuil
de forme grecque. Une petite table  guridon nous sparait. Je tirai du
pan boutonn de mon habit mon manuscrit reli en album et je le posai
timidement sur la table. Il l'ouvrit, le parcourut rapidement du doigt,
et me fit compliment sur la nettet et sur l'lgance de mon criture.

Lisez, me dit-il en me le rendant, et, pour pargner votre fatigue et
notre temps, lisez seulement les scnes qui sont de nature  me donner
une ide nette du style et de l'ouvrage. J'ouvris le manuscrit et je
lus.


VIII

Ds la premire scne il parut frapp, malgr le tremblement de ma voix,
de l'harmonie et de la puret des vers. On voit que vous avez beaucoup
lu Racine, peut-tre trop, me dit-il  la fin de la scne. Continuez.

Je lus pendant environ trois quarts d'heure, sans que sa vaste tte,
appuye sur sa main, donnt aucun signe ni de lassitude ni
d'approbation. Cette immobilit et ce silence me glaaient un peu. Aux
dernires scnes, ma voix flchissante et entrecoupe trahissait mon
inquitude: je me repentais d'tre venu chercher si loin une rude
vrit. Quand j'eus termin ma lecture, Talma, dans la mme attitude,
continua de se taire et de rflchir longtemps. Je respirais  peine. 
la fin, se levant de son sige et s'avanant vers moi avec un sourire
affectueux: Jeune homme, me dit-il de sa voix la plus grave et la plus
mue, j'aurais voulu vous connatre il y a vingt ans: vous auriez t
mon pote; maintenant il est trop tard; vous venez au monde, et je m'en
vais. Vos vers sont vraiment des vers, votre pice est bien conue et
bien conduite; il y a des scnes susceptibles de produire de grands
effets, et, avec quelques corrections que je vous indiquerai  loisir,
je me charge de la rception, du rle et du succs. Seulement il y a 
et l trop de jeunesse et trop de dclamation potique, au lieu d'art
dramatique. Ce n'est rien; ce sont des feuilles  laguer pour laisser
nouer et mrir le fruit. Quel ge avez-vous? D'o tes-vous? Quelle est
votre famille? votre situation dans le monde? et  quoi vous
destinez-vous? Parlez-moi comme  un pre; je me sens un vritable
intrt pour vous.

--Je suis de province, lui rpondis-je; ma famille est considre
dans notre pays; elle habite ses terres dans les environs de Mcon et
dans les montagnes du Jura, patrie de ma grand'mre paternelle; ma
famille est riche, mais mon pre ne l'est pas. Aprs avoir servi Louis
XVI dans ses armes, il vit en gentilhomme oisif, mais lettr, dans une
petite terre, apanage d'un cadet de famille. Il a beaucoup d'enfants;
je suis son seul fils. Ma mre, qui est de Paris et qui a t leve 
la cour, nous a transmis les gots et les sentiments dlicats du monde
o elle a vcu dans son premier ge. J'ai fait de bonnes tudes chez les
jsuites; j'ai servi quelque temps comme mon pre dans la maison
militaire du roi; cette vie monotone, sans guerre et sans gloire, m'a
dgot. J'ai voyag, puis je suis rentr dans la maison paternelle  la
campagne, o l'ennui et l'oisivet me rongent, et o j'essaye d'vaporer
en posie cet ennui de mon me. Je voudrais agir, je voudrais sortir de
mon obscurit. Je voudrais rapporter quelque honneur au nom de mon pre,
quelque consolation au coeur de ma mre. J'ai pens  vous. J'ai crit
trois ou quatre tragdies; vous venez d'en entendre une. Seriez-vous
assez bon pour me tendre cette main et pour m'aider  parvenir sur la
scne?


IX

Il avait des larmes, en m'coutant, dans ses beaux yeux bleus.
Djeunons, me dit-il du ton avec lequel Auguste dit  Cinna: _Prends
un sige, Cinna!_ Puis il essuya ses yeux d'un revers de main. Vous
m'attendrissez, me dit-il, avec ces images de pre, de mre, de
soeurs, plus encore qu'avec vos beaux vers bibliques. _Soyons amis_,
ajouta-t-il en souriant.

Il sonna. La belle personne qui m'avait introduit entr'ouvrit la porte
du cabinet contigu au salon. Elle avait fait sa toilette pour sortir,
pendant ma lecture. Elle me parut plus clatante, mais non plus
gracieuse que le matin.

Que veux-tu? mon ami, dit-elle  Talma. Puis, voyant  ses yeux
humides qu'il avait t mu plus que d'habitude: La tragdie de
monsieur est donc bien touchante, lui demanda-t-elle avec hsitation,
puisqu'elle te fait pleurer?

--Oui, oui, rpondit-il entre ses dents, mais ce n'est pas la
tragdie qui me fait monter des larmes aux yeux; c'est ce jeune homme.
Fais-nous servir le djeuner, sur ce guridon, dans mon cabinet.
Monsieur veut bien se contenter de mes oeufs frais, de mon beurre et de
mon chocolat. Nous causerons plus  l'aise jusqu' l'heure de Brunoy.

--Eh bien! on va te servir. Adieu! dit-elle, je sors jusqu' midi.
Puis, embrassant Talma et me saluant  demi, elle sortit en me jetant un
long regard de curiosit et de bienveillance.


X

On apporta le djeuner sur un guridon, et, tout en djeunant lentement
et frugalement aux rayons du soleil levant sur les arbres et aux
roucoulements des tourterelles sur les toits de la maison, Talma me
disait: La nature vous a donn le sentiment et l'harmonie des beaux
vers; vous ferez ce que vous voudrez faire. Mais, si vous vous destinez
au thtre, venez souvent me voir  Brunoy; nous ferons la potique de
ce temps-ci  l'ombre de mes alles. L j'ai tout mon temps  moi; je le
dpense dlicieusement avec quelques amis; soyez de ce nombre. Je serai
fier que votre avenir, dont j'espre bien, ait commenc dans mon
jardin. N'y mettez point de fausse discrtion; venez souvent, venez 
toute heure: Brunoy sera toujours ouvert pour vous. J'aime la nature, et
je me sens meilleur quand je suis dans mes bois.

Puis, reprenant la question de ma tragdie  jouer: Voyez, me dit-il,
c'est trs-bien. Si nous tions au sicle de Louis XIV, o la tragdie
franaise, fille de la tragdie grecque et latine, n'tait qu'une
sublime conversation, un dialogue des morts en action sur la scne, je
n'hsiterais pas  vous jouer demain et  vous garantir un grand
applaudissement au thtre; mais entre Corneille, Racine et ce
sicle-ci, il est n une autre tragdie, d'un homme de gnie moderne,
antrieure  eux, nomme Shakspeare (connaissez-vous Shakspeare?). Eh
bien! ce Shakspeare a rvolutionn la scne. Corneille est l'hrosme,
Racine est la posie, Shakspeare est le drame. C'est par lui que je suis
devenu ce que je suis. Si vous voulez srieusement devenir un grand
pote thtral, vous en tes le matre; mais ne faites plus de tragdie,
faites le drame; oubliez l'art franais, grec ou latin, et n'coutez
que la nature. Je n'ai pas eu d'autre matre, et voil pourquoi on
m'aime.


XI

 ces mots, un vigoureux coup de sonnette retentit comme un tocsin dans
la petite antichambre de Talma; la porte s'ouvrit avec fracas, et une
femme toute tumultueuse et toute familire entra sans se faire annoncer
dans le cabinet. Elle tait grande, maigre, ple, trs-laide, avec
quelques traces de sensibilit fminine dans les yeux et sur les joues.
Elle jeta avec un geste de dgot son vieux chapeau de soie noire sur un
meuble; elle dcouvrit de longs cheveux noirs rouls en bandeaux comme
un diadme sur son front.

Ah! c'est toi, Duchesnois! lui dit Talma d'une voix creuse. J'aurais
d le deviner  ton coup de sonnette: tu entres comme un ouragan, et tu
sors souvent comme une pluie, ajouta-t-il en riant, en faisant allusion
 l'ternelle pleurnicherie de sa camarade sur la scne.

--Ah! c'est que je suis rvolte, indigne, furieuse, rpondit
mademoiselle Duchesnois en prenant un sige et en s'asseyant entre Talma
et moi.

Et, prenant alors la parole avec une volubilit turbulente, elle raconta
 Talma je ne sais quel grief thtral ridicule et sanglant qu'elle
avait contre les gentilshommes de la chambre chargs de la discipline du
Thtre-Franais et contre les Bourbons qui autorisaient ces iniquits
et ces humiliations. Cela ne peut pas durer, cela ne durera pas!
criait-elle sans faire attention  moi, et sans savoir si je n'tais pas
un de ces royalistes contre lesquels elle se rpandait en maldictions
et en menaces. Non, cela ne durera pas! Il y faudra du sang; mais
n'importe, il faut qu'on nous en dlivre  tout prix, mme au prix du
sang!

--Ah! Duchesnois, interrompit Talma d'un ton de modration grandiose et
humaine, tu ne penses pas, tu ne penses pas ce que tu dis l. Je
connais ton coeur, il vaut mieux que ton humeur. Tout ce qui cote du
sang cote trop cher. Tais-toi! D'ailleurs, en me montrant du doigt,
sais-tu seulement devant qui tu parles, et si tu ne blesses pas les
opinions et le coeur de ce jeune homme, qui a t lev dans le culte
des Bourbons par sa famille?

En effet, j'tais muet par convenance, mais la rougeur de la honte
colorait mes joues en entendant blasphmer ainsi ce que mon devoir tait
de respecter et de dfendre.

Mademoiselle Duchesnois s'en aperut. Son bon coeur prvalut  l'instant
sur sa petite colre.

Ah! Monsieur, me dit-elle, je vous demande pardon si je vous ai
afflig; oubliez ce que j'ai dit. Je n'aime pas les Bourbons, mais je ne
veux la mort de personne. C'est que, voyez-vous, je suis reine aussi, et
je ne puis tolrer les humiliations dont on nous abreuve!

Aprs ces mots elle se retira avec la mme fougue qu'elle avait montre
en entrant.

Nous achevmes la matine dans un entretien prolong avec Talma. Je
sortis pntr de sa bont, et lui promettant d'aller passer quelques
jours  Brunoy. Et je tins parole; mais je ne donnai pas suite  mes
projets de reprsentations thtrales. Je repartis bientt aprs pour
les Alpes, o de nouveaux sites et de nouvelles impressions
m'inspirrent de nouvelles penses.


XII

Un an aprs, je revins passer l'hiver  Paris. Je revis Talma; il me
provoqua lui-mme, cette fois,  crire pour la scne. Je n'y songeais
dj plus; ma vie avait pris un autre cours: j'aspirais  entrer dans la
diplomatie. On rcitait dj dans Paris mes vers lgiaques,
philosophiques ou religieux; mon nom rayonnait dans le demi-jour; je ne
voulais plus, pour quelques ovations de scnes, renoncer  la carrire
politique, bien plus conforme qu'on ne le croit  mes instincts
naturels. Je prfrais, comme je prfre encore, la pense ralise en
action  des rves flottants sur des pages! Mais je mourrai  cet gard
incompris. Le prjug de mon sicle aura t plus fort que moi: il m'a
relgu au rang des potes. C'est un bel exil, mais ce n'tait pas ma
place. Que faire? Se rsigner, et dire comme Galile: _E pur si muove!_

Mais revenons  _Athalie_.

Talma me dit qu'on allait la reprsenter avec une solennit digne des
thtres antiques, et qu'il tudiait dj pour cette reprsentation le
rle du grand-prtre.

--C'est prodigieusement beau, me dit-il en passant sa large main sur
son front, mais c'est prodigieusement difficile. Si je suis trop
prophte dans ma diction, je tombe dans le prtre fanatique, et je
refoule dans les mes l'intrt qui s'attache au petit Joas, pupille du
temple et du pontificat. Si je suis trop politique dans ma physionomie
et dans mon geste, j'enlve  ce rle le caractre d'inspiration et
d'intervention divine qui fait la grandeur et la saintet de cette
tragdie. Tenez, ajouta-t-il, que pensez-vous de cet accent?

Et il me rcita en robe de chambre et en pantoufles trente ou quarante
vers du rle du grand-prtre qui auraient fait tressaillir le temple de
Jrusalem!

--C'en est fait, lui dis-je, Racine vous attendait pour tre
interprt selon son esprit.  chaque chef-d'oeuvre de la scne il faut
un chef-d'oeuvre de la nature pour le personnifier aux yeux et 
l'oreille d'un sicle. Vous avez t _Tacite_ dans _Britannicus_, vous
serez la _Bible_ dans _Athalie_.

Il m'offrit sa loge pour m'y faire assister. L'Europe entire m'aurait
envi,  moi, pauvre jeune homme ignor, cette faveur. J'acceptai avec
reconnaissance, mais je ne fis point usage de cette obligeance de Talma.
Le point de vue latral d'une loge d'acteur n'tait pas favorable 
l'illusion de l'ensemble. La faveur d'une femme illustre et pieuse m'en
procura une autre bien plus centrale aux premires loges en face,
presque  ct de l'amphithtre prpar, pour cette solennit,  la
famille des rois.


XIII

Les Bourbons taient rentrs rcemment en France aprs un long exil, et
par la brche de nos dsastres militaires. Ils n'avaient point ouvert
cette brche; ils venaient au contraire pour la fermer et pour la
rparer; mais l'esprit d'un peuple vaincu et humili est injuste envers
ceux qui prennent la rude tche de le relever de ses ruines. Il
attribue injustement ses malheurs au gouvernement qui en porte le
premier le poids. Il n'y a point de justice  esprer d'une nation qui a
t dix ans ivre de gloire, et qui vient, par un retour ncessaire des
choses humaines, d'tre abattue sous le poids des revers et des
humiliations.

Tel tait alors l'tat de la France. Les Bourbons taient dans ce moment
son seul salut, mais ce salut mme lui rappelait qu'elle avait besoin
d'tre sauve; elle les subissait en grondant, comme le malade subit le
remde.

Les Bourbons, de leur ct, se rendaient parfaitement compte de cette
impopularit de contre-coup qui leur faisait porter la responsabilit de
Moscou, de Waterloo, du 20 mars et des deux invasions de la France. Ils
ne pouvaient pas offrir  leur patrie un second Bonaparte pour illustrer
ses armes dtruites par vingt victoires ou pour renverser par toute
l'Europe les trnes lgitimes que leur retour venait au contraire de
relever ou de raffermir. Les gloires modestes et les humbles flicits
de la paix taient les seuls prestiges qu'ils pussent opposer au
prestige qui rayonnait de Marengo, d'Austerlitz et de Sainte-Hlne. Il
fallait, de ce peuple militaire, refaire  contre-coeur un peuple
civil. La libert parlementaire, qui ennoblit l'obissance, les
industries, qui honorent et multiplient le travail, la lgalit, les
arts, les lettres, la religion, toutes ces puissances morales taient
leur seul moyen de gouvernement. Il fallait confondre leur nom avec tous
ces bienfaits et toutes ces gloires de la paix qui attachent un peuple 
ses princes par le bien-tre, et qui lui font oublier, dans la srnit
d'un rgne pacifique, les blouissements d'une dictature de hros.


XIV

Louis XVIII, prince infiniment plus clair et plus philosophe qu'on ne
le suppose, sentait profondment cette ncessit. Convaincu que la
restauration de sa dynastie ne pouvait se naturaliser que par la libert
des discussions parlementaires et par le concours lectif de la nation
elle-mme  son gouvernement, il s'en rapportait  la Constitution qu'il
avait donne de la solidit de son trne.

Mais ce trne, il ne voulait pas seulement le consolider, il voulait
lui rendre son antique prestige. Depuis Franois Ier, les lettres
taient un des caractres de la France; elles brillaient sur la tte de
ses rois comme la plus belle pierre prcieuse de leur diadme. C'tait,
depuis les Grecs de l'antiquit et depuis les Italiens de la
Renaissance, le peuple littraire entre tous les peuples. Richelieu lui
avait donn l'Acadmie, la religion lui avait donn la chaire, Louis XIV
lui avait donn sa cour de potes, d'orateurs, de moralistes. Le rgne
de Louis XV lui avait donn Montesquieu, Voltaire, Buffon, J.-J.
Rousseau, l'Encyclopdie, la philosophie du dix-huitime sicle toute
ptrie du gnie des lettres. Le rgne de Louis XVI lui avait donn la
politique littraire et oratoire, dans cette foule d'crivains dont
Mirabeau avait t la dernire voix; il lui avait donn enfin la
Rvolution, qui n'tait au fond qu'une dernire explosion des lettres
franaises. Les noms des rois de nos dynasties et la gloire des lettres
se trouvaient partout confondus dans une insparable solidarit de
rayons. Les rois faisaient corps avec les potes, et les potes
faisaient aurole avec les rois.


XV

Louis XVIII, en prince habile, voulait rappeler cette grandeur nationale
de sa maison  la nation par tous ses sens. Racine, selon lui, faisait
partie de la dynastie de Louis XIV; en popularisant Racine il
repopularisait son anctre. Il chercha quelle tait l'oeuvre de Racine
dans laquelle le gnie du pote, la majest de la monarchie, la saintet
de la religion nationale taient le mieux rassembls, pour restituer 
ces trois institutions, la religion, la monarchie des Bourbons et les
lettres, le prestige dont il voulait blouir la France pour la rattacher
par un lgitime orgueil national  son pass monarchique. Il trouva
_Athalie_. Il ordonna  ses ministres et  ses gentilshommes de la
chambre de prparer une reprsentation ferique et politique
d'_Athalie_.

On choisit la salle de l'Opra comme la scne des prodiges. Cette salle
immense et monumentale s'levait alors dans la rue de Richelieu,  la
place o une fontaine funraire lave ternellement la trace du sang de
l'infortun duc de Berry, assassin sous le vestibule de ce thtre si
peu de mois aprs cette fte. On devait, pour complter l'enchantement
de l'esprit par l'enchantement de tous les sens, reprsenter _Athalie_
avec les choeurs, qui sont le cadre prophtique et musical du drame.

Tous les grands artistes de la France, musiciens, dcorateurs, peintres,
chorgraphes, excutants, danseurs, danseuses, acteurs et actrices
furent invits par le gouvernement  concourir, sous la direction
potique de Talma,  la dignit,  la splendeur, aux dlices de cette
reprsentation. C'tait l'apothose du sicle de Louis XIV sous
l'apothose de Racine. La France entire se pressa et se recueillit pour
y assister.


XVI

J'y tais. Une famille illustre par le gnie autant que par la naissance
m'avait jug digne de contempler un tel spectacle, pour me donner
l'mulation d'une gloire dont elle avait, dans sa bienveillance, le
pressentiment pour ma jeunesse. J'entrai dans la salle comme je serais
entr dans un sicle illumin parmi les sicles pour se donner 
lui-mme en reprsentation clatante dans la nuit des temps. Les gerbes
de lumire, jaillissant des lustres, de la rampe, des candlabres, et
rpercutes par les diamants des femmes de la cour, m'blouirent un
moment comme d'une ccit lumineuse. La salle, dont le rideau tait
encore baiss, tait pleine de spectateurs. Le parterre ondoyait, les
galeries se mouvaient, les loges dbordaient, comme des corbeilles trop
pleines, de ttes et de fleurs.

La famille royale occupait, au milieu de la salle, en face de la scne,
un amphithtre avanc comme un promontoire sur un ocan. Les regards y
cherchaient avec respect le roi, qui ressemblait, par sa coiffure et son
costume,  l'apparition posthume d'un autre ge; le comte d'Artois, son
frre, protecteur de l'abb Delille, ce laurat de l'exil; le duc
d'Angoulme, le duc de Berry, ses fils, et la fille de Louis XVI, cette
princesse plus tragique par ses malheurs que la tragdie  laquelle elle
venait assister. Des symphonies sourdes et lointaines comme l'cho des
cantiques d'un temple, sortant par les pores de l'difice,
remplissaient l'air d'un bourdonnement, harmonieux qui prparait l'me 
de mystiques sensations. Tout  coup le rideau de la scne se leva comme
si le vent de l'inspiration cleste et dchir le voile du Temple.


XVII

Le Temple apparut dans la lumire dore dont je l'ai vu plus tard
baign, par un beau jour, sur la montagne dont le prcipice est la
_valle des Lamentations_. On sait que le Temple n'tait pas seulement
la maison du Dieu Jhova, mais l'habitation d'une foule innombrable de
lvites, de prtres, de pontifes, de prophtes, habitant, avec leurs
familles consacres, les immenses dpendances, portiques, cours,
jardins, sminaires dont il tait entour. Ces jardins, ces cours, ces
portiques, ces galeries, d'une architecture hbraque et persane
semblable au tombeau d'Absalon dans la valle de Josaphat, avaient t
fantastiquement imits ou invents par l'artifice des dcorateurs. Les
regards, dpayss par l'illusion, transportaient l'me au milieu des
pompes religieuses de Sion.

Un profond silence rgnait dans la foule; chacun se recueillait dans
l'attente d'un drame dj aussi rel qu'un vnement. On se demandait en
soi-mme quelle serait la voix qui oserait s'lever sur cette scne en
consonnance avec cette grandeur et cette antiquit du spectacle. On se
demandait surtout quelle serait la langue assez majestueuse, assez
grave, assez prophtique, assez divine, pour profrer des paroles
franaises dans ces portiques de David, d'Isae, de Jhova. On
s'alarmait d'avance de la dissonance qu'on allait entendre; on craignait
le premier accent, le premier vers des acteurs; on ne se souvenait plus
que Racine avait retrouv un jour, pour crire _Athalie_, les foudres
d'Isae, les larmes de David, les illuminations du Sina.

Enfin Talma parut; ou plutt ce n'tait plus Talma, c'tait le sacerdoce
hbraque personnifi dans ce roi des sacrifices; le chef  la fois
politique et inspir d'une thocratie souveraine, qui rgnait, comme en
gypte, par la main des rois auxquels il intimait les ordres de Dieu.
Son costume et sa physionomie le transfiguraient en prophte. Nulle
pense ne se ptrifiait aussi compltement sur les traits du visage que
celle de Talma. Son visage devenait  volont sa pense.

Il tait accompagn d'un guerrier hbreu, Abner, sous les traite de
Lafon, son rivai de la scne. Lafon, qui avait le front noble, l'oeil
brave, le geste hroque, l'accent martial, tait trs-apte aux rles de
hros. Un peu plus grand que nature, il plaisait dans les sentiments
surhumains; il tait l'art, Talma tait la nature. Il tait, de plus, un
homme justement aim et estim pour son coeur. Ce fut lui seul qui, en
parlant de l'me et en pleurant des larmes sincres sur le cercueil de
son rival Talma, arracha des larmes  cent mille spectateurs que les
discours acadmiques des potes et des orateurs avaient laisss froids.


XVIII

L'acteur qui reprsentait Abner entr'ouvrit les lvres aprs avoir
promen un long regard de tristesse sur la solitude du temple. Il y
avait toute une conjuration et toute une lamentation dans ce seul
regard. Sa voix, concentre comme celle du deuil sur un spulcre, laissa
tomber ces vers, qui taient dans la mmoire de tout le monde et que
tout le monde entendit pour la premire fois.

ABNER.

  Oui, je viens dans son temple adorer l'ternel;
  Je viens, selon l'usage antique et solennel,
  Clbrer avec vous la fameuse journe
  O sur le mont Sina la loi nous fut donne.
  Que les temps sont changs! Sitt que de ce jour
  La trompette sacre annonait le retour,
  Du temple, orn partout de festons magnifiques,
  Le peuple saint en foule inondait les portiques.
  Et tous, devant l'autel avec ordre introduits,
  De leurs champs dans leurs mains portant les nouveaux fruits,
  Au Dieu de l'univers consacraient ces prmices.
  Les prtres ne pouvaient suffire aux sacrifices.
  L'audace d'une femme, arrtant ce concours,
  En des jours tnbreux a chang ces beaux jours.
  D'adorateurs zls  peine un petit nombre
  Ose des premiers temps nous retracer quelque ombre.

Il poursuivit, et il exposa dans cet entretien  demi-voix la situation
religieuse et politique de Jrusalem et du peuple de Dieu sous la reine
impie et usurpatrice qui occupait le trne de Juda.

Il y avait deux royaumes dans Isral: l'un compos de dix tribus et
gouvern par Achab et sa femme Jzabel; l'autre compos des tribus de
Juda et de Benjamin seulement. Ce second royaume sigeait  Jrusalem,
possesseur privilgi du Temple et gouvern par Joram, roi de Juda de la
race lgitime de David. Joram, par un mariage politique qui rtablissait
la paix entre les deux tats, avait pous Athalie, fille d'Achab et de
Jzabel. Athalie, princesse imprieuse et sduisante, avait domin son
mari Joram; elle l'avait entran dans l'idoltrie; elle avait mme
obtenu de lui la tolrance du culte de Baal, dieu syrien, ennemi de
Jhova,  ct du temple de Jhova. Joram tait mort; son fils Ochosias
lui avait succd. Athalie, sa mre et sa tutrice, rgnait sous son nom.
Ce malheureux roi, dans une visite qu'il alla faire au roi Achab, son
aeul, fut massacr par un nomm _Jhu_, tribun ou prophte (c'tait
alors la mme chose), qui avait eu mission des autres prophtes
d'exterminer la race d'Achab. Jhu avait fait jeter par les fentres du
palais de Samarie Jzabel, femme d'Achab et mre d'Athalie. Il avait
fait dfendre d'ensevelir ses restes, et les avait fait dvorer par les
chiens dans une vigne.

Athalie, pour venger son pre et sa mre des cruauts des prophtes,
avait fait immoler  son tour tous les enfants de son fils Ochosias, de
peur que ces rejetons de la famille de David par Joram ne prvalussent
un jour sur la maison d'Achab. Pendant ce massacre, une soeur
d'Ochosias, qui vivait dans l'intrieur du temple, tait parvenue 
sauver un de ses neveux, le petit Joas, encore  la mamelle. On avait
mal compt les cadavres en les jetant aux chiens. Joas, lev dans
l'ombre du temple par Josabeth sous un autre nom, n'tait connu que
d'elle et du grand-prtre Joad.

Voil toute l'exposition faite en vers si piques par Joad au guerrier
Abner. Il ne lui rvle pas encore cependant l'existence de l'enfant; il
se contente de le sonder artificieusement, et de le prparer  la
dfection de la cause d'Athalie par le murmure. Abner n'y parat que
trop dispos de lui-mme; il parle dj d'Athalie en tratre plutt
qu'en serviteur. Il rvle  Joad les inimitis secrtes de cette reine
contre lui.

JOAD.

  D'o vous vient aujourd'hui ce noir pressentiment?

ABNER.

  Pensez-vous tre saint et juste impunment?
  Ds longtemps elle hait cette fermet rare
  Qui rehausse en Joad l'clat de la tiare;
  Ds longtemps votre amour pour la religion
  Est trait de rvolte et de sdition.
  Du mrite clatant cette reine jalouse
  Hait surtout Josabeth, votre fidle pouse.
  Si du grand-prtre Aaron Joad est successeur,
  De notre dernier roi Josabeth est la soeur.
  Mathan, d'ailleurs, Mathan, ce prtre sacrilge,
  Plus mchant qu'Athalie,  toute heure l'assige;
  Mathan, de nos autels infme dserteur,
  Et de toute vertu zl perscuteur.
  C'est peu que, le front ceint d'une mitre trangre,
  Ce lvite  Baal prte son ministre;
  Ce temple l'importune, et son impit
  Voudrait anantir le Dieu qu'il a quitt.
  Pour vous perdre il n'est point de ressorts qu'il n'invente;
  Quelquefois il vous plaint, souvent mme il vous vante.
  Il affecte pour vous une fausse douceur,
  Et par l, de son fiel colorant la noirceur,
  Tantt  cette peine il vous peint redoutable,
  Tantt, voyant pour l'or sa soif insatiable,
  Il lui feint qu'en un lieu, que vous seul connaissez,
  Vous cachez des trsors par David amasss.
  Enfin, depuis deux jours, la superbe Athalie
  Dans un sombre chagrin parat ensevelie.
  Je l'observais hier, et je voyais ses yeux
  Lancer sur le lieu saint des regards furieux;
  Comme si dans le fond de ce vaste difice
  Dieu cachait un vengeur arm pour son supplice.
  Croyez-moi; plus j'y pense et moins je puis douter
  Que sur vous son courroux ne soit prt d'clater,
  Et que de Jzabel la fille sanguinaire
  Ne vienne attaquer Dieu jusqu'en son sanctuaire.

Ces confidences d'Abner amnent ces vers, rests monuments de parole,
dans la bouche du grand-prtre.

  Celui qui met un frein  la fureur des flots
  Sait aussi des mchants arrter les complots.
  Soumis avec respect  sa volont sainte,
  Je crains Dieu, cher Abner, et n'ai point d'autre crainte.
  Cependant je rends grce au zle officieux
  Qui sur tous mes prils vous fait ouvrir les yeux.
  Je vois que l'injustice en secret vous irrite,
  Que vous avez encor le coeur isralite.
  Le Ciel en soit bni!... Mais ce secret courroux,
  Cette oisive vertu, vous en contentez-vous?
  La foi qui n'agit point, est-ce une foi sincre?
  Huit ans dj passs, une impie trangre
  Du sceptre de David usurpe tous les droits,
  Se baigne impunment dans le sang de nos rois,
  Des enfants de son fils dtestable homicide,
  Et mme contre Dieu lve son bras perfide;
  Et vous, l'un des soutiens de ce tremblant tat,
  Vous, nourri dans les camps du saint roi Josaphat,
  Qui sous son fils Joram commandiez nos armes,
  Qui rassurtes seul nos villes alarmes
  Lorsque d'Ochosias le trpas imprvu
  Dispersa tout son camp  l'aspect de Jhu:
  Je crains Dieu, dites-vous, sa vrit me touche!
  Voici comme ce Dieu vous rpond par ma bouche:
  Du zle de ma loi que sert de vous parer?
  Par de striles voeux pensez-vous m'honorer?
  Quel fruit me revient-il de tous vos sacrifices?
  Ai-je besoin du sang des boucs et des gnisses?
  Le sang de vos rois crie, et n'est point cout.
  Rompez, rompez tout pacte avec l'impit;
  Du milieu de mon peuple exterminez les crimes,
  Et vous viendrez alors m'immoler vos victimes.

La scne continue; le secret de l'existence d'un roi lgitime,  peine
retenu sur les lvres du grand-prtre, se laisse percer par Abner. Ce
guerrier s'loigne, la dfection dj dans le coeur.

Josabeth, qui a sauv et nourri de son lait le fils d'Ochosias sous le
nom d'liacin, parat  la place d'Abner sur la scne; le grand-prtre
lui dit que l'heure est venue de dclarer le rang de l'orphelin aux
lvites rassembls par ses soins pour restaurer par les armes ce jeune
prince.

Josabeth s'alarme comme une mre; elle rappelle au grand-prtre, son
poux, combien lui a cot le salut de cet enfant. Ni Homre, ni Virgile
ne donnent  Hcube et  Andromaque des accents si maternels et si
piques.

  Hlas! l'tat horrible o le Ciel me l'offrit
  Revient  tout moment effrayer mon esprit.
  De princes gorgs la chambre tait remplie;
  Un poignard  la main, l'implacable Athalie
  Au carnage animait ses barbares soldats,
  Et poursuivait le cours de ses assassinats.
  Joas, laiss pour mort, frappa soudain ma vue.
  Je me figure encor sa nourrice perdue,
  Qui devant les bourreaux s'tait jete en vain,
  Et, faible, le tenait renvers sur son sein.
  Je le pris tout sanglant. En baignant son visage,
  Mes pleurs du sentiment lui rendirent l'usage;
  Et, soit frayeur encore ou pour me caresser,
  De ses bras innocents je me sentis presser...
  Grand Dieu! que mon amour ne lui soit point funeste!
  Du fidle David c'est le prcieux reste:
  Nourri dans ta maison en l'amour de ta loi,
  Il ne connat encor d'autre pre que toi.
  Sur le point d'attaquer une reine homicide,
   l'aspect du pril si ma foi s'intimide,
  Si la chair et le sang, se troublant aujourd'hui,
  Ont trop de part aux pleurs que je rpands pour lui,
  Conserve l'hritier de tes saintes promesses,
  Et ne punis que moi de toutes mes faiblesses!

JOAD.

  Vos larmes, Josabeth, n'ont rien de criminel;
  Mais Dieu veut qu'on espre en son soin paternel.
  Il ne recherche point, aveugle en sa colre,
  Sur le fils qui le craint l'impit du pre.
  Tout ce qui reste encor de fidles Hbreux
  Lui viendront aujourd'hui renouveler leurs voeux.
  Autant que de David la race est respecte,
  Autant de Jzabel la fille est dteste.
  Joas les touchera par sa noble pudeur
  O semble de son rang reluire la splendeur;
  Et Dieu, par sa voix mme appuyant notre exemple,
  De plus prs  leur coeur parlera dans son temple.
  Deux infidles rois tour  tour l'ont brav:
  Il faut que sur le trne un roi soit lev
  Qui se souvienne un jour qu'au rang de ses anctres
  Dieu l'a fait remonter par la main de ses prtres,
  L'a tir par leur main de l'oubli du tombeau,
  Et de David teint rallum le flambeau...

  Grand Dieu! si tu prvois qu'indigne de sa race,
  Il doive de David abandonner la trace,
  Qu'il soit comme le fruit en naissant arrach
  Ou qu'un souffle ennemi dans sa fleur a sch!
  Mais si ce mme enfant,  tes ordres docile,
  Doit tre  tes desseins un instrument utile,
  Fais qu'au juste hritier le sceptre soit remis!
  Livre en mes faibles mains ses puissants ennemis!
  Confonds dans ses conseils une reine cruelle!
  Daigne, daigne, mon Dieu! sur Mathan et sur elle
  Rpandre cet esprit d'imprudence et d'erreur,
  De la chute des rois funeste avant-coureur!...

La voix de Talma, dans ces derniers vers, grondait, comme le destin des
rois, derrire le mystre des rvolutions prochaines. Il sortit de la
scne comme le prophte des calamits royales.

L'acte tait fini; des choeurs mlodieux remplirent l'entr'acte; mais
les choeurs, il faut en convenir, bien qu'immensment lous par les
rhteurs sur parole, n'taient ni  la hauteur du temple de Sion, ni 
la hauteur des grands lyriques sacrs ou profanes. Racine s'tait trop
puis de gnie dans ce premier acte pour se retrouver, dans le choeur,
gal  lui-mme. Cependant, comme la musique emportait les paroles sur
l'aile des mlodies, l'effet de ce choeur rpandait un parfum de
recueillement, d'esprance et de prire dans la salle. L'Opra n'tait
plus un thtre; c'tait un sanctuaire: Racine et Talma l'avaient
purifi.


XIX

Le second acte s'ouvrit sous ces impressions. Personne n'avait ni parl
ni respir entre ces deux actes. La grandeur de la scne, la majest du
pontificat, l'intervention divine pressentie dans le grand-prtre, la
divinit surtout de la langue des vers dont la perfection faisait
oublier le rhythme pour ne penser qu'au sens, enfin la voix et la
prononciation de Talma, qui rsumait dans son accent tous les chos
souterrains ou clestes du Temple, suspendaient la vie des auditeurs. La
prsence du roi et des princes, cette autre maison de Juda pour la
France restaure, et restaurant avec elle la religion et la posie de
Louis XIV, ajoutait  la puissance de l'impression quelque chose de
tendre, d'antique, de miraculeux.

 la premire scne, des femmes et un enfant perdus s'lancent des
profondeurs du temple sur la scne: c'est Josabeth, la nourrice de Joas
sauv, les femmes et les filles des lvites, et Zacharie, fils de
Josabeth, lev avec Joas dans le temple, mais ne connaissant encore ni
le vrai nom ni le rang de son frre de lait. Zacharie annonce  sa mre
la prsence inattendue et sacrilge d'Athalie dans le temple.

ZACHARIE.

  ... Dans un des parvis aux hommes rserv,
  Cette femme superbe entre, le front lev,
  Et se prparait mme  passer les limites
  De l'enceinte sacre, ouverte aux seuls lvites.
  Le peuple s'pouvante et fuit de toutes parts.
  Mon pre... Ah! quel courroux animait ses regards!
  Mose  Pharaon parut moins formidable.
  Reine, sors, a-t-il dit, de ce lieu redoutable,
  D'o te bannit ton sexe et ton impit.
  Viens-tu du Dieu vivant braver la majest?
  La reine, alors sur lui jetant un oeil farouche,
  Pour blasphmer sans doute ouvrait dj la bouche.
  J'ignore si de Dieu l'ange se dvoilant
  Est venu lui montrer un glaive tincelant;
  Mais sa langue en sa bouche  l'instant s'est glace,
  Et toute son audace a paru terrasse.
  Ses yeux, comme effrays, n'osaient se dtourner;
  Surtout liacin paraissait l'tonner.

JOSABETH.

  Quoi donc! liacin a paru devant elle?

Athalie, suivie de son gnral Abner, parat; elle rvle en une langue
digne de Corneille sa politique; mais le remords l'agite sous la figure
de ses songes.

  C'tait pendant l'horreur d'une profonde nuit;
  Ma mre Jzabel devant moi s'est montre,
  Comme au jour de sa mort pompeusement pare;
  Ses malheurs n'avaient point abattu sa fiert;
  Mme elle avait encor cet clat emprunt
  Dont elle eut soin de peindre et d'orner son visage,
  Pour rparer des ans l'irrparable outrage.
   Tremble, m'a-t-elle dit, fille digne de moi;
  Le cruel Dieu des Juifs l'emporte aussi sur toi.
  Je te plains de tomber dans ses mains redoutables,
  Ma fille. En achevant ces mots pouvantables,
  Son ombre vers mon lit a paru se baisser;
  Et moi, je lui tendais les mains pour l'embrasser...
  Mais je n'ai plus trouv qu'un horrible mlange
  D'os et de chair meurtris, et trans dans la fange,
  Des lambeaux pleins de sang, et des membres affreux,
  Que des chiens dvorants se disputaient entre eux.

ABNER.

  Grand Dieu!

ATHALIE.

             Dans ce dsordre  mes yeux se prsente
  Un jeune enfant couvert d'une robe clatante,
  Tels qu'on voit des Hbreux les prtres revtus.
  Sa vue a ranim mes esprits abattus;
  Mais lorsque, revenant de mon trouble funeste,
  J'admirais sa douceur, son air noble et modeste,
  J'ai senti tout  coup un homicide acier
  Que le tratre en mon sein a plong tout entier...
  De tant d'objets divers le bizarre assemblage
  Peut-tre du hasard vous parat un ouvrage.
  Moi-mme, quelque temps honteuse de ma peur,
  Je l'ai pris pour l'effet d'une sombre vapeur;
  Mais de ce souvenir mon me possde
   deux fois, en dormant, revu la mme ide.
  Deux fois mes tristes yeux se sont vu retracer
  Ce mme enfant, toujours tout prt  me percer.
  Lasse enfin des horreurs dont j'tais poursuivie,
  J'allais prier Baal de veiller sur ma vie,
  Et chercher du repos au pied de ses autels...
  Que ne peut la frayeur sur l'esprit des mortels!
  Dans le temple des Juifs un instinct m'a pousse,
  Et d'apaiser leur Dieu j'ai conu la pense;
  J'ai cru que des prsents calmeraient son courroux,
  Que ce Dieu, quel qu'il soit, en deviendrait plus doux.
  Pontife de Baal, excusez ma faiblesse.
  J'entre: le peuple fuit, le sacrifice cesse;
  Le grand-prtre vers moi s'avance avec fureur.
  Pendant qu'il me parlait,  surprise!  terreur!
  J'ai vu ce mme enfant dont je suis menace,
  Tel qu'un songe effrayant l'a peint  ma pense.
  Je l'ai vu: son mme air, son mme habit de lin,
  Sa dmarche, ses yeux, et tous ses traits enfin;
  C'est lui-mme. Il marchait  ct du grand-prtre;
  Mais bientt  ma vue on l'a fait disparatre.
  Voil quel trouble ici m'oblige  m'arrter,
  Et sur quoi j'ai voulu tous deux vous consulter...

La scne qui suit, une des plus tragiques et des plus naves en mme
temps qui soit sur aucun thtre, place face  face Athalie et l'enfant
vengeur encore inconnu de David. Il faut remonter  la Bible des
patriarches et aux scnes entre Joseph enfant et ses frres pour
retrouver de tels accents. Cette scne ne peut s'analyser; il faut la
lire tout entire.

ATHALIE.

   ciel! plus j'examine, et plus je le regarde!...
  C'est lui!... D'horreur encor tous mes sens sont saisis...

          (_Montrant Joas._)

  pouse de Joad, est-ce l votre fils?

JOSABETH.

  Qui, lui, madame?

ATHALIE.

                    Lui?

JOSABETH.

                         Je ne suis point sa mre.

          (_Montrant Zacharie._)

  Voil mon fils.

ATHALIE, _ Joas_.

                Et vous, quel est donc votre pre?
  Jeune enfant, rpondez.

JOSABETH.

                          Le Ciel jusque aujourd'hui...

ATHALIE.

  Pourquoi vous pressez-vous de rpondre pour lui?
  C'est  lui de parler.

JOSABETH.

                       Dans un ge si tendre,
  Quel claircissement en pouvez-vous attendre?

ATHALIE.

  Cet ge est innocent; son ingnuit
  N'altre point encor la simple vrit.
  Laissez-le s'expliquer sur tout ce qui le touche.

JOSABETH, _tout bas_.

  Daigne mettre, grand Dieu! ta sagesse en sa bouche!

ATHALIE.

  Comment vous nommez-vous!

JOAS.

                            J'ai nom liacin.

ATHALIE.

  Votre pre?

JOAS.

              Je suis, dit-on, un orphelin,
  Entre les bras de Dieu jet ds ma naissance,
  Et qui de mes parents n'eus jamais connaissance.

ATHALIE.

  Vous tes sans parents?

JOAS.

                           Ils m'ont abandonn.

ATHALIE.

  Comment! et depuis quand?

JOAS.

                            Depuis que je suis n.

ATHALIE.

  Ne sait-on pas au moins quel pays est le vtre?

JOAS.

  Ce temple est mon pays; je n'en connais point d'autre.

ATHALIE.

  O dit-on que le sort vous a fait rencontrer?

JOAS.

  Parmi des loups cruels prts  me dvorer.

ATHALIE.

  Qui vous mit dans ce temple?

JOAS.

                                Une femme inconnue,
  Qui ne dit point son nom, et qu'on n'a point revue.

ATHALIE.

  Mais de vos premiers ans quelles mains ont pris soin?

JOAS.

  Dieu laissa-t-il jamais, ses enfants au besoin?
  Aux petits des oiseaux il donne leur pture,
  Et sa bont s'tend sur toute la nature.
  Tous les jours je l'invoque; et, d'un soin paternel,
  Il me nourrit des dons offerts sur son autel.

ATHALIE.

  Quel prodige nouveau me trouble et m'embarrasse!
  La douceur de sa voix, son enfance, sa grce
  Font insensiblement  mon inimiti
  Succder... Je serais sensible  la piti!

ABNER.

  Madame, voil donc cet ennemi terrible?
  De vos songes menteurs l'imposture est visible,
   moins que la piti, qui semble vous troubler,
  Ne soit ce coup fatal qui vous faisait trembler.

ATHALIE, _ Joas et  Josabeth_.

  Vous sortez?

JOSABETH.

               Vous avez entendu sa fortune.
  Sa prsence  la fin pourrait tre importune.

ATHALIE, _ Joas_.

  Non; revenez... Quel est tous les jours votre emploi?

JOAS.

  J'adore le Seigneur; on m'explique sa loi;
  Dans son livre divin on m'apprend  la lire,
  Et dj de ma main je commence  l'crire.

ATHALIE.

  Que vous dit cette loi?

JOAS.

                           Que Dieu veut tre aim;
  Qu'il venge tt ou tard son saint nom blasphm;
  Qu'il est le dfenseur de l'orphelin timide;
  Qu'il rsiste au superbe et punit l'homicide.

ATHALIE.

  J'entends. Mais tout ce peuple enferm dans ce lieu,
   quoi s'occupe-t-il?

JOAS.

                        Il loue, il bnit Dieu.

ATHALIE.

  Dieu veut-il qu' toute heure on prie, on le contemple?

JOAS.

  Tout profane exercice est banni de son temple.

ATHALIE.

  Quels sont donc vos plaisirs?

JOAS.

                             Quelquefois  l'autel
  Je prsente au grand-prtre ou l'encens ou le sel;
  J'entends chanter de Dieu les grandeurs infinies;
  Je vois l'ordre pompeux de ces crmonies.

ATHALIE.

  H quoi! vous n'avez point de passe-temps plus doux?
  Je plains le triste sort d'un enfant tel que vous!
  Venez dans mon palais, vous y verrez ma gloire.

JOAS.

  Moi! des bienfaits de Dieu je perdrais la mmoire?

ATHALIE.

  Non, je ne vous veux pas contraindre  l'oublier.

JOAS.

  Vous ne le priez point.

ATHALIE.

                          Vous pourrez le prier.

JOAS.

  Je verrais cependant en invoquer un autre.

ATHALIE.

  J'ai mon dieu que je sers; vous servirez le vtre;
  Ce sont deux puissants dieux.

JOAS.

                                Il faut craindre le mien;
  Lui seul est Dieu, Madame, et le vtre n'est rien.

ATHALIE.

  Les plaisirs prs de moi vous chercheront en foule.

JOAS.

  Le bonheur des mchants comme un torrent s'coule.

ATHALIE.

  Ces mchants, qui sont-ils?

JOSABETH.

                               Eh, Madame! excusez
  Un enfant.

ATHALIE, _ Josabeth_.

              J'aime  voir comme vous l'instruisez...
  Enfin, liacin, vous avez su me plaire;
  Vous n'tes point sans doute un enfant ordinaire.
  Vous voyez, je suis reine, et n'ai point d'hritier.
  Laissez l cet habit, quittez ce vil mtier;
  Je veux vous faire part de toutes mes richesses.
  Essayez, ds ce jour, l'effet de mes promesses.
   ma table, partout  mes cts assis,
  Je prtends vous traiter comme mon propre fils.

JOAS.

  Comme votre fils!

ATHALIE.

                    Oui... Vous vous taisez?

JOAS.

                                             Quel pre
  Je quitterais! Et pour...

ATHALIE.

                            H bien?

JOAS.

                                     Pour quelle mre!

    ...............
    ...............

On conoit la fureur d'Athalie  cette rponse; elle se retire pour
aller prparer la vengeance contre les chefs lvites instigateurs de ce
dangereux enfant. Le choeur, cette fois, fait partie lyrique du drame;
il chante, dans des strophes enfantines et pieuses, les bonheurs de
l'innocence, la protection de Dieu sur les siens, sa vengeance sur ses
ennemis. Racine s'y rapproche, autant que les temps et la langue le
permettent, de la componction de David. Il est vritablement le David
chrtien.


XX

Au troisime acte, le ministre d'Athalie, Mathan, vient pour arracher du
temple l'enfant, terreur de la reine. Il dvoile  son confident les
voies par lesquelles il est parvenu au pouvoir. Racine ici fait parler
Machiavel dans la langue de Tacite. coutez, vous qui connaissez les
ambitieux de cour ou de popularit; est-ce Sjan qui parle?

  Qu'est-il besoin, Nabal, qu' tes yeux je rappelle
  De Joad et de moi la fameuse querelle,
  Quand j'osai contre lui disputer l'encensoir;
  Mes brigues, mes combats, mes pleurs, mon dsespoir?
  Vaincu par lui, j'entrai dans une autre carrire,
  Et mon me  la cour s'attacha tout entire.
  J'approchai par degrs de l'oreille des rois,
  Et bientt en oracle on rigea ma voix.
  J'tudiai leur coeur, je flattai leurs caprices;
  Je leur semai de fleurs le bord des prcipices;
  Prs de leurs passions rien ne me fut sacr;
  De mesure et de poids je changeais  leur gr.
  Autant que de Joad l'inflexible rudesse
  De leur superbe oreille offensait la mollesse,
  Autant je les charmais par ma dextrit,
  Drobant  leurs yeux la triste vrit,
  Prtant  leurs fureurs des couleurs favorables,
  Et prodigue surtout du sang des misrables.

  Enfin au dieu nouveau qu'elle avait introduit
  Par les mains d'Athalie un temple fut construit.
  Jrusalem pleura de se voir profane;
  Des enfants de Lvi la troupe consterne
  En poussa vers le Ciel des hurlements affreux.
  Moi seul, donnant l'exemple aux timides Hbreux,
  Dserteur de leur loi, j'approuvai l'entreprise,
  Et par l de Baal mritai la prtrise.
  Par l je me rendis terrible  mon rival;
  Je ceignis la tiare, et marchai son gal.
  Toutefois, je l'avoue, en ce comble de gloire,
  Du Dieu que j'ai quitt l'importune mmoire
  Jette encore en mon me un reste de terreur,
  Et c'est ce qui redouble, et nourrit ma fureur.
  Heureux si, sur son temple achevant ma vengeance,
  Je puis convaincre enfin sa haine d'impuissance,
  Et, parmi les dbris, le ravage et les morts,
   force d'attentats perdre tous mes remords!...
  Mais voici Josabeth.

Josabeth refuse liacin  Athalie; le grand-prtre,  sa vue, laisse
clater sa colre en imprcations clestes. Il rejette tous les secours
humains que la faiblesse maternelle de Josabeth lui suggre pour sauver
l'enfant. Il passe en revue les femmes, les vieillards, les lvites.
L'inspiration le saisit  la vue de cette faiblesse derrire laquelle il
voit tout  coup la force de Dieu. Ici Talma se transfigura
vritablement en prophte; on crut voir la lueur divine se rpandre
comme une losange de foudre sur les traits de son visage et jusque sur
les plis de ses draperies.

JOAD.

  Voil donc quels vengeurs s'arment pour ta querelle:
  Des prtres, des enfants,  Sagesse ternelle!
  Mais, si tu les soutiens, qui peut les branler?
  Du tombeau, quand tu veux, tu sais nous rappeler;
  Tu frappes et guris, tu perds et ressuscites.
  Ils ne s'assurent point en leurs propres mrites,
  Mais en ton nom sur eux invoqu tant de fois,
  En tes serments, jurs au plus saint de leurs rois,
  En ce temple o tu fais ta demeure sacre,
  Et qui doit du soleil galer la dure!...
  Mais d'o vient que mon coeur frmit d'un saint effroi?
  Est-ce l'esprit divin qui s'empare de moi?
  C'est lui-mme. Il m'chauffe, il parle; mes yeux s'ouvrent,
  Et les sicles obscurs devant moi se dcouvrent...
  Lvites, de vos sons prtez-moi les accords,
  Et de ses mouvements secondez les transports.

LE CHOEUR _chante au son de toute la symphonie des instruments_.

  Que du Seigneur la voix se fasse entendre,
  Et qu' nos coeurs son oracle divin
    Soit ce qu' l'herbe tendre
  Est, au printemps, la fracheur du matin!

JOAD.

  Cieux! coutez ma voix; terre! prte l'oreille.
  Ne dis plus,  Jacob, que ton Seigneur sommeille!
  Pcheurs, disparaissez: le Seigneur se rveille.

(Ici commence la symphonie, et Joad aussitt reprend la parole.)

  Comment en un plomb vil l'or pur s'est-il chang?
  Quel est dans le lieu saint ce pontife gorg?
  Pleure, Jrusalem! pleure, cit perfide!
  Des prophtes divins malheureuse homicide!
  De son amour pour toi ton Dieu s'est dpouill;
  Ton encens  ses yeux est un encens souill!
    O menez-vous ces enfants et ces femmes?
  Le Seigneur a dtruit la reine des cits:
  Ses prtres sont captifs, ses rois sont rejets;
  Dieu ne veut plus qu'on vienne  ses solennits.
  Temple! renverse-toi; cdres! jetez des flammes.
    Jrusalem, objet de ma douleur,
  Quelle main en un jour t'a ravi tous tes charmes?
  Qui changera mes yeux en deux sources de larmes
      Pour pleurer ton malheur?

AZARIAS.

   saint temple!

JOSABETH.

                   David!

LE CHOEUR.

                           Dieu de Sion! rappelle,
  Rappelle en sa faveur tes antiques bonts.

(La symphonie recommence encore; et Joad, un moment aprs,
l'interrompt.)

JOAD.

      Quelle Jrusalem nouvelle
  Sort du fond du dsert, brillante de clarts,
  Et porte sur le front une marque immortelle?
    Peuples de la terre, chantez.
  Jrusalem renat plus charmante et plus belle!
    D'o lui viennent, de tous cts,
  Ces enfants qu'en son sein elle n'a point ports?
  Lve, Jrusalem, lve ta tte altire;
  Regarde tous ces rois de ta gloire tonns!
  Les rois des nations, devant toi prosterns,
      De tes pieds baisent la poussire;
  Les peuples  l'envi marchent  ta lumire.
  Heureux qui pour Sion d'une sainte ferveur
      Sentira son me embrase!
      Cieux, rpandez votre rose,
  Et que la terre enfante son Sauveur!

L'acte finit au milieu du chant des choeurs agits de terreur et
d'esprance. L'inspiration d'en haut est reste sur la scne avec
l'esprit et la voix de Talma.


XXI

La plus belle scne du quatrime acte est celle o le grand-prtre,
avant de couronner Joas dans le temple, sonde l'esprit de l'enfant, et
lui enseigne, dans un langage bien hardi devant Louis XIV, les devoirs
des rois devant Dieu et devant leur peuple. Ici c'est l'esprit de vrit
et de libert qui soulve le pote et qui lui fait braver le despotisme
d'un prince goste et imprieux. Nous pensons que cette scne fut pour
davantage dans la rancune cache de Louis XIV et dans la mort de Racine
que son obscur Mmoire sur quelques vices de l'administration, crit par
lui pour complaire  Mme de Maintenon.

Jugez-en!

   mon fils, de ce nom j'ose encor vous nommer,
  Souffrez cette tendresse, et pardonnez aux larmes
  Que m'arrachent pour vous de trop justes alarmes.
  Loin du trne nourri, de ce fatal honneur,
  Hlas! vous ignorez le charme empoisonneur;
  De l'absolu pouvoir vous ignorez l'ivresse,
  Et des lches flatteurs la voix enchanteresse.
  Bientt ils vous diront que les plus saintes lois,
  Matresses du vil peuple, obissent aux rois;
  Qu'un roi n'a d'autre frein que sa volont mme;
  Qu'il doit immoler tout  sa grandeur suprme;
  Qu'aux larmes, au travail, le peuple est condamn,
  Et d'un sceptre de fer veut tre gouvern;
  Que, s'il n'est opprim, tt ou tard il opprime.
  Ainsi, de pige en pige et d'abme en abme,
  Corrompant de vos moeurs l'aimable puret,
  Ils vous feront enfin har la vrit,
  Vous peindront la vertu sous une affreuse image.
  Hlas! ils ont des rois gar le plus sage.

  Promettez sur ce livre, et devant ces tmoins,
  Que Dieu fera toujours le premier de vos soins;
  Que, svre aux mchants, et des bons le refuge,
  Entre le pauvre et vous vous prendrez Dieu pour juge,
  Vous souvenant, mon fils, que, cach sous ce lin,
  Comme eux vous ftes pauvre et comme eux orphelin.

  ...............
  ...............

Aprs ces paroles il rvle sa naissance  l'enfant et le proclame roi
dans un sublime discours aux lvites.

Le choeur se mle  un transport des deux tribus.

UNE VOIX, _seule_.

      Triste reste de nos rois,
  Chre et dernire fleur d'une tige si belle,
  Hlas! sous le couteau d'une mre cruelle
  Te verrons-nous tomber une seconde fois?
  Prince aimable, dis-nous si quelque ange au berceau
  Contre tes assassins prit soin de te dfendre,
      Ou si dans la nuit du tombeau
  La voix du Dieu vivant a ranim ta cendre?

Tout finit au milieu des larmes des femmes, des frissons des enfants,
des acclamations des lvites. Le noeud se resserre, et Dieu seul peut le
dnouer. L'intervention divine apparat au cinquime acte par un
miracle de zle dans Joad, de fidlit dans les tribus de Juda et de
Benjamin.


XXII

Au moment o l'enfant, plac sur son trne, est salu roi par
l'acclamation des lvites, Athalie entre avec ses troupes, le rideau du
temple se dchire; elle voit l'enfant, son successeur, couronn.

JOAD.

  Paraissez, cher enfant, digne sang de nos rois!
  Connais-tu l'hritier du plus saint des monarques,
  Reine? De ton poignard connais du moins ces marques.
  Voil ton roi, ton fils, le fils d'Ochosias.
  Peuples, et vous, Abner, reconnaissez Joas.

ABNER.

  Ciel!

ATHALIE,  Joas.

        Perfide!

JOAD.

                 Vois-tu cette Juive fidle
  Dont tu sais bien qu'alors il suait la mamelle?
  Il fut par Josabeth  ta rage enlev;
  Ce temple le reut et Dieu l'a conserv.
  Des trsors de David voil ce qui me reste.

ATHALIE.

  Ta fourbe  cet enfant, tratre, sera funeste.
  D'un fantme odieux, soldats, dlivrez-moi!

JOAD.

  Soldats du Dieu vivant, dfendez votre roi.

(Le fond du thtre s'ouvre: on voit le dedans du temple, et les
lvites arms entrent de tous cts sur la scne.)

ATHALIE.

  O suis-je?  trahison!  reine infortune!
  D'armes et d'ennemis je suis environne!

JOAD.

  Tes yeux cherchent en vain, tu ne peux chapper,
  Et Dieu de toutes parts a su t'envelopper,
  Ce Dieu que tu bravais en nos mains t'a livre:
  Rends-lui compte du sang dont tu t'es enivre.

ATHALIE.

  Quoi! la peur a glac mes indignes soldats!
  Lche Abner, dans quel pige as-tu conduit mes pas?

ABNER.

  Reine, Dieu m'est tmoin...

ATHALIE.

                              Laisse l ton Dieu, tratre,
  Et venge-moi.

ABNER, _se jetant aux pieds de Joas_.

                Sur qui? Sur Joas! sur mon matre!

C'en est fait  ce mot; l'pe d'Athalie s'est brise dans sa main.

  Dieu des Juifs, tu l'emportes!

Elle exhale sa fureur impuissante en imprcations et meurt derrire la
scne, sous le glaive des lvites.

L'impitoyable grand-prtre s'adresse  Joas, dont il va gouverner
l'enfance:

  Apprenez, roi des Juifs, et n'oubliez jamais
  Que les rois dans le ciel ont un juge svre,
  L'innocent un vengeur et l'orphelin un pre.

Le rideau tombe, et Dieu reste prsent dans sa toute-puissance, dans sa
providence, dans sa bont, dans sa vengeance,  l'me des spectateurs
difis par le pote sacr et transports d'un thtre profane dans le
sanctuaire de la Divinit. Les applaudissements succdent lentement au
silence transi du coeur et se partagent entre la Bible, Racine et le
grand interprte qui vient de leur prter sa voix.

Aprs ce jour, Talma ne grandit plus. Il parut rester aussi grand, mais
stationnaire, comme un astre  son apoge.

La mort le cueillit avant son dclin.


XXIII

Quant  Racine, son sort fut celui de tous les hommes plus grands que
leur sicle par leur gnie.

Croirait-on aujourd'hui que la faible idylle d'_Esther_ fut prfre 
la plus auguste des tragdies saintes, et qu'aprs une ou deux
reprsentations  Versailles, devant Louis XIV et sa cour, on la laissa
ensevelie pendant soixante ans dans l'oubli? Le pote qui avait
concentr dans cette oeuvre toute sa foi dans sa religion, tout son zle
pour le roi, tout son gnie dramatique et toutes ses splendeurs
lyriques, fut accabl par le ddain de la cour, par les moqueries de la
critique, par l'indiffrence du roi. Racine ne protesta pas;  quoi
bon? Il renona pour jamais aux vers, juste vengeance d'un temps assez
corrompu par le gnie enfl des Espagnols, pour ne pas comprendre le
gnie biblique! Le pote brisa sa plume.

Mais en cessant d'tre pote, il resta malheureusement courtisan.
Froidement reu par le roi,  qui les leons du grand-prtre avaient
paru renfermer quelques allusions irrvrencieuses  sa royale divinit,
Racine s'attacha de plus en plus  madame de Maintenon. Il voulait faire
de madame de Maintenon son bouclier contre deux soupons qui le
rendaient suspect  Louis XIV: le soupon d'avoir introduit la satire
dans la parole de Dieu par le discours du grand-prtre dans _Athalie_,
et le soupon de dvouement secret aux jansnistes de Port-Royal, ce nid
d'hrsie. Les plus beaux chants n'taient, aux yeux du roi, que des
sductions  l'erreur ou  la libert d'esprit.

Ce bouclier tait mal choisi dans le coeur de madame de Maintenon, qui
n'avait couvert ni Fnelon, ni madame Guyon, ni aucun de ses amis, du
moment que son crdit pouvait tre compromis par ses amitis. Elle avait
l'amiti agrable, mais prilleuse; tout ce qui s'y fiait tait, tt ou
tard, du; le roi lui-mme, sur son lit de mort, n'chappa pas  cette
loi commune: ds qu'il fut dans un tat dsespr, elle le quitta pour
Dieu.


XXIV

On a rvoqu en doute la cause de la mort prmature de Racine et
l'ingratitude de madame de Maintenon. Son propre fils, le second Racine,
ne laisse aucun doute  cet gard dans le rcit qu'il fait des derniers
moments de son pre.

Racine tait dj abattu par le mauvais succs d'_Athalie_. Il aimait
la gloire prsente, et il ne savait pas l'attendre. Sa sensibilit, dit
son fils, abrgea ses jours. Il tait d'ailleurs naturellement
mlancolique, et s'entretenait plus longtemps des sujets capables de le
chagriner que des sujets propres  le rjouir. Il avait ce caractre que
se donne Cicron dans une de ses lettres, plus port  craindre les
vnements malheureux qu' esprer d'heureux succs: _Semper magis
adversos rerum exitus metuens quam sperans secundos._ L'vnement que
je vais rapporter le frappa trop vivement, et lui fit voir comme prsent
un malheur qui tait fort loign. Les marques d'attention de la part du
roi, dont il fut honor pendant sa dernire maladie, durent bien le
convaincre qu'il avait toujours le bonheur de plaire  ce prince. Il
s'tait cependant persuad que tout tait chang pour lui, et n'eut,
pour le croire, d'autre sujet que ce qu'on va lire.

Madame de Maintenon, qui avait pour lui une estime particulire, ne
pouvait le voir trop souvent, et se plaisait  l'entendre parler de
diffrentes matires, parce qu'il tait propre  parler de tout. Elle
l'entretenait un jour de la misre du peuple; il rpondit qu'elle tait
une suite ordinaire des longues guerres, mais qu'elle pourrait tre
soulage par ceux qui taient dans les premires places si on avait soin
de la leur faire connatre. Il s'anima sur cette rflexion; et comme,
dans les sujets qui l'animaient, il entrait dans cet enthousiasme dont
j'ai parl, qui lui inspirait une loquence agrable, il charma madame
de Maintenon, qui lui dit que, puisqu'il faisait des observations si
justes sur-le-champ, il devait les mditer encore, et les lui donner par
crit, bien assur que l'crit ne sortirait pas de ses mains. Il
accepta malheureusement la proposition, non par une complaisance de
courtisan, mais parce qu'il conut l'esprance d'tre utile au public.
Il remit  madame de Maintenon un Mmoire aussi solidement raisonn que
bien crit. Elle le lisait un jour, lorsque le roi, entrant chez elle,
le prit, et, aprs en avoir parcouru quelques lignes, lui demanda avec
vivacit quel en tait l'auteur. Elle rpondit qu'elle avait promis le
secret. Elle fit une rsistance inutile; le roi expliqua sa volont en
termes si prcis qu'il fallut obir. L'auteur fut nomm.

Le roi, en louant son zle, parut dsapprouver qu'un homme de lettres
se mlt de choses qui ne le regardaient pas. Il ajouta mme, non sans
quelque air de mcontentement: Parce qu'il sait faire parfaitement des
vers, croit-il tout savoir? Et parce qu'il est grand pote, veut-il tre
ministre? Si le roi et pu prvoir l'impression que firent ces paroles,
il ne les et point dites; mais il ne pouvait souponner que ces paroles
tomberaient sur un coeur si sensible.

Madame de Maintenon, qui fit instruire l'auteur du Mmoire de ce qui
s'tait pass, lui fit dire en mme temps de ne la pas venir voir
jusqu' nouvel ordre. Cette nouvelle le frappa vivement. Il craignit
d'avoir dplu  un prince dont il avait reu tant de marques de bont.
Il ne s'occupa plus que d'ides tristes, et, quelque temps aprs, il fut
attaqu d'une fivre assez violente.

Hlas! Madame, crivait-il  celle qui l'avait provoqu, puis
abandonn, je vous avoue que, quand je faisais chanter devant vous dans
Esther: _Roi, chassez la calomnie!_ je ne m'attendais pas  tre attaqu
moi-mme par la calomnie dans ma fidlit  Dieu et au roi. Ayez la
bont de vous souvenir combien de fois vous m'avez dit que, la meilleure
qualit que vous trouviez en moi, c'tait ma fidlit d'enfant pour tout
ce que l'glise croit et ordonne, mme dans les plus petites choses!
J'ai fait par votre ordre plus de trois mille vers sur des sujets de
pit; vous est-il jamais revenu qu'on y ait trouv un seul vers qui
sentt l'hrsie? Je ne vois aucun homme qui, soit moins suspect de la
moindre nouveaut!...

Tout fut vain; il expira d'une disgrce mortelle  un courtisan, d'une
amiti trahie par une femme ingrate, d'un chef-d'oeuvre mconnu par son
temps. Tous les temps sont coupables de pareils crimes envers la
postrit. Avant d'tre glorifi, il faut tre supplici: c'est la loi
des grands hommes.


XXV

Quant  _Athalie_, c'est Racine tout entier. Il revivra ternellement
dans cette oeuvre, qui place son auteur non-seulement au rang des
potes, mais au rang des prophtes bibliques. Il n'y a point de
parallle, selon nous, possible entre _Athalie_ et aucun des drames
antiques ou modernes d'aucun thtre profane. Sophocle, Euripide,
Snque, Gthe, Schiller, Shakspeare lui-mme, cdent  jamais la
premire place  cette oeuvre. Pourquoi? C'est que leurs tragdies ne
sont que des oeuvres d'art, et que celle de Racine est une inspiration
de foi. Ils sont des potes profanes, mais Racine ici est un pote
sacr.

Mais l'art y est aussi parfait que l'inspiration y est divine.

Comme conception, ce drame est simple comme l'histoire, grand comme
l'empire qu'on s'y dispute et que Dieu transporte d'une branche 
l'autre de la maison de David pour que cette branche produise un jour un
fruit de salut pour son peuple,

  ET QUE LA TERRE ENFANTE SON SAUVEUR,

selon l'expression de Racine.

Comme intrt, le pote ne va pas chercher l'intrt dans ces vaines
curiosits surexcites par des aventures laborieusement combines et par
des pripties fantastiques; il le place tout entier dans ce que la
nature a fait de plus intressant et de plus pathtique pour le coeur
des mres, dans l'innocence, dans la candeur et dans les prils d'un
enfant suspendu entre le trne et la mort!

Il n'y a pas d'amour, dit-on: c'est vrai; mais qui peut douter que, si
la pice et t susceptible d'un amour profane, celui qui fit parler
Phdre et Brnice n'et su faire parler un amour hbraque dans la
langue de Salomon?

La vertu de ce drame est de n'avoir pas d'amour; cette passion et t
dplace dans le Temple; ce sont les grandes et saintes passions
divines qu'on veut y voir et y entendre. L'ombre visible de Jhova et
fait plir toutes les autres. Un amour ici et t une petitesse et une
profanation. Mais comme les autres passions divines y parlent une langue
suprieure aux langueurs de la passion des sens! La maternit dans
Josabeth, le courage dans Abner, l'hrosme dans le grand-prtre, la
haine dans Athalie, l'ambition dans Mathan, l'innocence et la foi dans
liacin, la pit dans les choeurs, Dieu lui-mme enfin dans les
prophties!... Quelle place resterait-il  une passion secondaire au
milieu de ces passions surhumaines? que sont des soupirs devant ces
foudres?

Quant  la langue, ce n'est plus du franais, ce n'est plus du grec, ce
n'est plus du latin comme dans ces autres pices profanes et classiques:
c'est de l'hbreu transfigur en un idiome qui ne fut jamais parl
qu'entre Jhova, ses prophtes et son peuple, parmi les clairs du
Sina. Les mots fulgurent, les accents terrifient, les strophes
transportent, les vers respirent; les rimes elles-mmes, ces
consonnances pnibles, laborieuses, ordinairement puriles et cherches,
chantent et prient. Elles viennent s'appliquer sans effort,
d'elles-mmes, aux vers comme les ailes se collent  la flche pour la
faire voler plus haut dans le ciel, pour les faire percer plus avant
l'oreille et dans le coeur. Il est impossible, en lisant _Athalie_, de
songer seulement  la rime ou  la versification. Le style n'est ni
prose, ni vers, ni rcitatif, ni mlodie: c'est de la pense fondue au
feu du sanctuaire d'un seul jet avec la forme; c'est le mtal de
Corinthe de la langue moderne. Ce franais-l n'est d'aucune origine et
n'aura aucune fin. Il date du ciel, et il est digne d'y tre parl.


XXVI

On a affect, dans ces dernires annes, de subalterniser Racine et de
lui prfrer Shakspeare et ses imitateurs allemands et franais. Nous
vous parlerons bientt de Shakspeare, et nous en parlerons avec
l'tonnement sublime qu'on prouve  l'aspect du gant du drame moderne.
Il est la grandeur, mais Racine est la beaut. La masse, quelque
tonnante qu'elle soit, peut-elle jamais se comparer  la perfection?
Shakspeare, selon nous, prend l'homme dans ses mains puissantes et lui
fait plonger ses regards dans les abmes tantt sublimes, tantt
vertigineux du coeur humain. Racine, lui, prend l'homme dans ses mains
sanctifies par sa pit et lui fait tourner ses regards vers les
profondeurs et les srnits du firmament plein de la Divinit. L'un
regarde en bas, l'autre en haut; mais en bas sont les tnbres, en haut
la lumire, fille et splendeur de l'ternel.

Voil la diffrence entre ces deux hommes. L'un meut et passionne,
l'autre difie et divinise; l'un est terrible, l'autre est beau. Or,
souvenez-vous de la dfinition que nous avons admise en commenant ces
Entretiens: LA POSIE EST L'MOTION PAR LE BEAU.

Voil ce qui nous distingue et ce qui distingue la France de ceux qui se
sont appels hier les _romantiques_, et qui s'appellent aujourd'hui les
_ralistes_; deux hrsies pleines de talents gars, mais qui, en
rentrant dans la vrit, feront faire de nouvelles conqutes  la
religion du got et des lettres. Ces hrsiarques ne veulent que
l'_motion_, ils oublient que l'_motion par le laid_ s'appelle tout
simplement l'horreur. Nous voulons, nous, de l'_motion et du beau_.
Voil pourquoi Shakspeare est leur idole, et pourquoi Racine est notre
orgueil.

Quand nous ne voudrons qu'tre mus, nous irons au pied d'un chafaud,
et nous regarderons tomber la tte d'un supplici sous le couteau qui
glisse et qui tue; mais quand nous voudrons de l'motion par le beau,
nous irons assister  _Athalie_, crite par Racine, rcite par Talma ou
par Mlle Rachel.

Ajoutons que dans _Athalie_ ce n'est pas seulement le beau qui meut
l'esprit, c'est le divin qui pntre le coeur. Ainsi Racine, pour qui
_Athalie_ fut un acte de foi plus qu'une oeuvre d'art, n'est pas
seulement arriv  la beaut, ce ravissement de l'intelligence, mais 
la saintet, ce ravissement de l'me.

Glorifions-nous donc  jamais d'tre d'une nation qui a produit Racine,
et de parler une langue o l'on a pu crire _Athalie_.

                                        LAMARTINE.




XVe ENTRETIEN.

3e de la deuxime Anne.


PISODE.

Dans les derniers jours de l'automne qui vient de finir j'allai assister
seul aux vendanges d'octobre, dans le petit village du Mconnais o je
suis n. Pendant que les bandes de joyeux vendangeurs se rpondaient
d'une colline  l'autre par ces cris de joie prolongs qui sont les
actions de grce de l'homme au sillon qui le nourrit ou qui l'abreuve,
pendant que les sentiers rocailleux du village retentissaient sous le
gmissement des roues qui rapportaient, au pas lent des boeufs couronns
de sarments en feuilles, les grappes rouges aux pressoirs, je me couchai
sur l'herbe,  l'ombre de la maison de mon pre, en regardant les
fentres fermes, et je pensai aux jours d'autrefois.

Ce fut ainsi que ce chant me monta du coeur aux lvres, et que j'en
crivis les strophes au crayon sur les marges d'un vieux _Ptrarque
in-folio_, o je les reprends pour les donner ici aux lecteurs.

LA VIGNE ET LA MAISON

PSALMODIES DE L'ME.

DIALOGUE ENTRE MON ME ET MOI.

MOI.

    Quel fardeau te pse,  mon me!
  Sur ce vieux lit des jours par l'ennui retourn?
  Comme un fruit de douleurs qui pse aux flancs de femme
  Impatient de natre et pleurant d'tre n?
  La nuit tombe,  mon me! un peu de veille encore!
  Ce coucher d'un soleil est d'un autre l'aurore.
  Vois comme avec tes sens s'croule ta prison!
  Vois comme aux premiers vents de la prcoce automne
  Sur les bords de l'tang o le roseau frissonne,
  S'envole brin  brin le duvet du chardon!
  Vois comme de mon front la couronne est fragile!
  Vois comme cet oiseau dont le nid est la tuile
  Nous suit pour emporter  son frileux asile
  Nos cheveux blancs pareils  la toison que file
  La vieille femme assise au seuil de sa maison!

  Dans un lointain qui fuit ma jeunesse recule,
  Ma sve refroidie avec lenteur circule,
  L'arbre quitte sa feuille et va nouer son fruit:
  Ne presse pas ces jours qu'un autre doigt calcule,
  Bnis plutt ce Dieu qui place un crpuscule
  Entre les bruits du soir et la paix de la nuit!
  Moi qui par des concerts saluai ta naissance,
  Moi qui te rveillai neuve  cette existence
  Avec des chants de fte et des chants d'esprance,
  Moi qui fis de ton coeur chanter chaque soupir,
  Veux-tu que, remontant ma harpe qui sommeille,
  Comme un David assis prs d'un Sal qui veille,
    Je chante encor pour t'assoupir?

L'ME.

  Non! Depuis qu'en ces lieux le temps m'oublia seule,
  La terre m'apparat vieille comme une aeule
  Qui pleure ses enfants sous ses robes de deuil.
  Je n'aime des longs jours que l'heure des tnbres,
  Je n'coute des chants que ces strophes funbres,
  Que sanglote le prtre en menant un cercueil.

MOI.

  Pourtant le soir qui tombe a des langueurs sereines
  Que la fin donne  tout, aux bonheurs comme aux peines;
  Le linceul mme est tide au coeur enseveli:
  On a vid ses yeux de ses dernires larmes,
  L'me  son dsespoir trouve de tristes charmes
  Et des bonheurs perdus se sauve dans l'oubli.

  Cette heure a pour nos sens des impressions douces
  Comme des pas muets qui marchent sur des mousses:
  C'est l'amre douceur du baiser des adieux.
  De l'air plus transparent le cristal est limpide,
  Des monts vaporiss l'azur vague et liquide
      S'y fond avec l'azur des cieux.

  Je ne sais quel lointain y baigne toute chose,
  Ainsi que le regard l'oreille s'y repose,
  On entend dans l'ther glisser le moindre vol;
  C'est le pied de l'oiseau sur le rameau qui penche,
  Ou la chute d'un fruit dtach de la branche
      Qui tombe du poids sur le sol.

  Aux premires lueurs de l'aurore frileuse,
  On voit flotter ces fils dont la vierge fileuse
  D'arbre en arbre au verger a tiss le rseau:
  Blanche toison de l'air que la brume encor mouille,
  Qui trane sur nos pas, comme de la quenouille
      Un fil trane aprs le fuseau.

  Aux prcaires tideurs de la trompeuse automne,
  Dans l'oblique rayon le moucheron foisonne,
  Prt  mourir d'un souffle  son premier frisson;
  Et sur le seuil dsert de la ruche engourdie,
  Quelque abeille en retard qui sort et qui mendie,
  Rentre lourde de miel dans sa chaude prison.
  Viens, reconnais la place o ta vie tait neuve,
  N'as-tu point de douceur, dis-moi, pauvre me veuve,
   remuer ici la cendre des jours morts?
   revoir ton arbuste et ta demeure vide,
  Comme l'insecte ail revoit sa chrysalide,
      Balayure qui fut son corps?

      Moi, le triste instinct m'y ramne:
      Rien n'a chang l que le temps;
      Des lieux o notre oeil se promne,
      Rien n'a fui que les habitants.

      Suis-moi du coeur pour voir encore,
      Sur la pente douce au midi,
      La vigne qui nous fit clore
      Ramper sur le roc attidi.

  Contemple la maison de pierre,
  Dont nos pas usrent le seuil:
  Vois-la se vtir de son lierre
  Comme d'un vtement de deuil.

  coute le cri des vendanges
  Qui monte du pressoir voisin,
  Vois les sentiers rocheux des granges
  Rougis par le sang du raisin.

  Regarde au pied du toit qui croule:
  Voil, prs du figuier sch,
  Le cep vivace qui s'enroule
   l'angle du mur brch!

  L'hiver noircit sa rude corce;
  Autour du banc rong du ver,
  Il contourne sa branche torse
  Comme un serpent frapp du fer.

  Autrefois, ses pampres sans nombre
  S'entrelaaient autour du puits,
  Pre et mre gotaient son ombre,
  Enfants, oiseaux, rongeaient ses fruits.

  Il grimpait jusqu' la fentre,
  Il s'arrondissait en arceau;
  Il semble encor nous reconnatre
  Comme un chien gardien d'un berceau.

  Sur cette mousse des alles
  O rougit son pampre vermeil,
  Un bouquet de feuilles geles
  Nous abrite encor du soleil.

  Vives glaneuses de novembre,
  Les grives, sur la grappe en deuil,
  Ont oubli ces beaux grains d'ambre
  Qu'enfant nous convoitions de l'oeil.

  Le rayon du soir la transperce
  Comme un albtre oriental,
  Et le sucre d'or qu'elle verse
  Y pend en larmes de cristal.

  Sous ce cep de vigne qui t'aime,
   mon me! ne crois-tu pas
  Te retrouver enfin toi-mme,
  Malgr l'absence et le trpas?

  N'a-t-il pas pour toi le dlice
  Du brasier tide et rchauffant
  Qu'allume une vieille nourrice
  Au foyer qui nous vit enfant?

  Ou l'impression qui console
  L'agneau tondu hors de saison,
  Quand il sent sur sa laine folle
  Repousser sa chaude toison!

L'ME.

  Que me fait le coteau, le toit, la vigne aride?
  Que me ferait le ciel, si le ciel tait vide?
  Je ne vois en ces lieux que ceux qui n'y sont pas!
  Pourquoi ramnes-tu mes regrets sur leur trace?
  Des bonheurs disparus se rappeler la place,
  C'est rouvrir des cercueils pour revoir des trpas!


I

  Le mur est gris, la tuile est rousse,
  L'hiver a rong le ciment;
  Des pierres disjointes la mousse
  Verdit l'humide fondement;
  Les gouttires que rien n'essuie,
  Laissent en rigoles de suie,
  S'goutter le ciel pluvieux,
  Traant sur la vide demeure
  Ces noirs sillons par o l'on pleure
  Que les veuves ont sous les yeux;

  La porte o file l'araigne
  Qui n'entend plus le doux accueil,
  Reste immobile et ddaigne
  Et ne tourne plus sur son seuil;
  Les volets que le moineau souille,
  Dtachs de leurs gonds de rouille,
  Battent nuit et jour le granit;
  Les vitraux briss par les grles
  Livrent aux vieilles hirondelles
  Un libre passage  leur nid!

  Leur gazouillement sur les dalles
  Couvertes de duvets flottants
  Est la seule voix de ces salles
  Pleines des silences du temps.
  De la solitaire demeure
  Une ombre lourde d'heure en heure
  Se dtache sur le gazon:
  Et cette ombre, couche et morte,
  Est la seule chose qui sorte
  Tout le jour de cette maison!


II

  Efface ce sjour,  Dieu! de ma paupire,
  Ou rends-le-moi semblable  celui d'autrefois,
  Quand la maison vibrait comme un grand coeur de pierre
  De tous ces coeurs joyeux qui battaient sous ses toits!

   l'heure o la rose au soleil s'vapore
  Tous ces volets ferms s'ouvraient  sa chaleur,
  Pour y laisser entrer, avec la tide aurore,
  Les nocturnes parfums de nos vignes en fleur.

  On et dit que ces murs respiraient comme un tre
  Des pampres rjouis la jeune exhalaison;
  La vie apparaissait rose,  chaque fentre,
  Sous les beaux traits d'enfants nichs dans la maison.

  Leurs blonds cheveux, pars au vent de la montagne,
  Les filles se passant leurs deux mains sur les yeux,
  Jetaient des cris de joie  l'cho des montagnes,
  Ou sur leurs seins naissants croisaient leurs doigts pieux.

  La mre, de sa couche  ces doux bruits leve,
  Sur ces fronts ingaux se penchait tour  tour,
  Comme la poule heureuse assemble sa couve,
  Leur apprenant les mots qui bnissent le jour.

  Moins de balbutiements sortent du nid sonore,
  Quand, aux rayons d't qui vient la rveiller
  L'hirondelle au plafond qui les abrite encore,
   ses petits sans plume apprend  gazouiller.

  Et les bruits du foyer que l'aube fait renatre,
  Les pas des serviteurs sur les degrs de bois,
  Les aboiements du chien qui voit sortir son matre,
  Le mendiant plaintif qui fait pleurer sa voix.

  Montaient avec le jour; et, dans les intervalles,
  Sous des doigts de quinze ans rptant leur leon,
  Les claviers rsonnaient ainsi que des cigales
  Qui font tinter l'oreille au temps de la moisson!


III

      Puis ces bruits d'anne en anne
  Baissrent d'une vie, hlas! et d'une voix.
  Une fentre en deuil,  l'ombre condamne,
      Se ferma sous le bord des toits.

  Printemps aprs printemps de belles fiances
      Suivirent de chers ravisseurs,
  Et, par la mre en pleurs sur le seuil embrasses,
      Partirent en baisant leurs soeurs.

  Puis sortit un matin pour le champ o l'on pleure
      Le cercueil tardif de l'aeul,
  Puis un autre, et puis deux, et puis dans la demeure
      Un vieillard morne resta seul!

  Puis la maison glissa sur la pente rapide
      O le temps entasse les jours;
  Puis la porte  jamais se ferma sur le vide,
      Et l'ortie envahit les cours!...


IV

  ...............
  ...............
  ...............

   famille!  mystre!  coeur de la nature!
  O l'amour dilat dans toute crature
  Se resserre en foyer pour couver des berceaux,
  Goutte de sang puise  l'artre du monde
  Qui court de coeur en coeur toujours chaude et fconde,
  Et qui se ramifie en ternels ruisseaux!

  Chaleur du sein de mre o Dieu nous fit clore,
  Qui du duvet natal nous enveloppe encore
  Quand le vent d'hiver siffle  la place des lits,
  Arrire-got du lait dont la femme nous svre,
  Qui mme en tarissant nous embaume la lvre,
  treinte de deux bras par l'amour amollis!

  Premier rayon du ciel vu dans des yeux de femmes,
  Premier foyer d'une me o s'allument nos mes,
  Premiers bruits de baisers au coeur retentissants!
  Adieux, retours, dparts pour de lointaines rives,
  Mmoire qui revient pendant les nuits pensives
   ce foyer des coeurs, univers des absents!

  ...............
  ...............
  ...............

  Ah! que tout fils dise anathme
   l'insens qui vous blasphme!
  Rveur du groupe universel,
  Qu'il embrasse, au lieu de sa mre,
  Sa froide et stoque chimre
  Qui n'a ni coeur, ni lait, ni sel!

  Du foyer proscrit volontaire,
  Qu'il cherche en vain sur cette terre
  Un pre au visage attendri;
  Que tout foyer lui soit de glace,
  Et qu'il change  jamais de place
  Sans qu'aucun lieu lui jette un cri!

  Envieux du champ de famille,
  Que, pareil au frelon qui pille
  L'humble ruche adosse au mur,
  Il maudisse la loi divine
  Qui donne un sol  la racine
  Pour multiplier le fruit mr!

  Que sur l'herbe des cimetires
  Il foule, indiffrent, les pierres
  Sans savoir laquelle prier!
  Qu'il rponde au nom qui le nomme
  Sans savoir s'il est n d'un homme
  Ou s'il est fils d'un meurtrier!...


V

  Dieu! qui rvle aux coeurs mieux qu' l'intelligence!
  Resserre autour de nous, faits de joie et de pleurs,
  Ces groupes rtrcis o de ta providence
  Dans la chaleur du sang nous sentons les chaleurs;

        O, sous la porte bien close,
        La jeune niche close
        Des saintets de l'amour,
        Passe du lait de la mre
        Au pain savoureux qu'un pre
        Ptrit des sueurs du jour;

        O ces beaux fronts de famille,
        Penchs sur l'tre et l'aiguille,
        Prolongent leurs soirs pieux:
         soirs!  douces veilles
      Dont les images mouilles
      Flottent dans l'eau de nos yeux!

  Oui, je vous revois tous, et toutes, mes mortes!
   chers essaims groups aux fentres, aux portes!
  Les bras tendus vers vous, je crois vous ressaisir,
  Comme on croit dans les eaux embrasser des visages
  Dont le miroir trompeur rflchit les images,
  Mais glace le baiser aux lvres du dsir.

  Toi qui fis la mmoire, est-ce pour qu'on oublie?...
  Non, c'est pour rendre au temps  la fin tous ses jours,
  Pour faire confluer, l-bas, en un seul cours
  Le pass, l'avenir, ces deux moitis de vie
  Dont l'une dit jamais et l'autre dit toujours.

  Ce pass, doux den dont notre me est sortie,
  De notre ternit ne fait-il pas partie?
  O le temps a cess tout n'est-il pas prsent?
  Dans l'immuable sein qui contiendra nos mes
  Ne rejoindrons-nous pas tout ce que nous aimmes
      Au foyer qui n'a plus d'absent?

  Toi qui formas ces nids rembourrs de tendresses
  O la niche humaine est chaude de caresses,
      Est-ce pour en faire un cercueil?
  N'as-tu pas dans un pan de tes globes sans nombre
  Une pente au soleil, une valle  l'ombre
      Pour y rebtir ce doux seuil?

  Non plus grand, non plus beau, mais pareil, mais le mme,
  O l'instinct serre un coeur contre les coeurs qu'il aime,
  O le chaume et la tuile abritent tout l'essaim,
  O le pre gouverne, o la mre aime et prie,
  O dans ses petits-fils l'aeule est rjouie
      De voir multiplier son sein!

  Toi qui permets,  pre! aux pauvres hirondelles
  De fuir sous d'autres cieux la saison des frimas,
  N'as-tu donc pas aussi pour tes petits sans ailes
  D'autres toits prpars dans tes divins climats?
   douce Providence!  mre de famille
  Dont l'immense foyer de tant d'enfants fourmille,
  Et qui les vois pleurer souriante au milieu,
  Souviens-toi, coeur du ciel, que la terre est ta fille
      Et que l'homme est parent de Dieu!

MOI.

  Pendant que l'me oubliait l'heure
  Si courte dans cette saison,
  L'ombre de la chre demeure
  S'allongeait sur le froid gazon;
  Mais de cette ombre sur la mousse
  L'impression funbre et douce
  Me consolait d'y pleurer seul,
  Il me semblait qu'une main d'ange
  De mon berceau prenait un lange
  Pour m'en faire un sacr linceul!

FIN.

Ne voulant pas mler  cet entretien tout familier et tout potique un
autre sujet littraire, j'insre en note,  la suite de ces vers, un
morceau en prose crit en 1848,  peu prs sous les mmes impressions,
et qui n'a jamais t imprim dans mes oeuvres gnrales.




LE PRE DUTEMPS

LETTRE  M. D'ESGRIGNY.


                                        Saint-Point, novembre 1848.

  ...............

Vous savez que je suis venu dans le pays de ma naissance, il y a
quelques semaines, pour rtablir ma sant, atteinte jusqu' la sve, et
pour respirer le vieil air toujours jeune des coteaux o nous avons
respir notre premire haleine, comme on renvoie  sa nourrice, bien
qu'elle n'ait plus le mme lait, l'enfant maladif que le rgime des
villes a nerv. Vous savez que j'y suis venu aussi, et surtout, pour de
pnibles dracinements domestiques de terres, de maisons paternelles, de
sjours, d'affections, d'habitudes, comme on va une dernire fois dans
la demeure vnre de ses pres, pour la dmeubler avant de secouer la
poussire de ses pieds sur le seuil chri, et de lui dire un pieux
adieu. Je suis sous ma tente, en un mot, pour enlever ma tente, pour la
replier, et pour aller la replanter, dchire et rtrcie, je ne sais
o. C'est  cela que je suis occup pendant le court loisir que m'ont
donn par force la nature et les affaires politiques, d'accord pour me
congdier de Paris. Je passe ce cong au centre de mes occupations de
vendeur de terre, et  proximit des hommes de loi, des hommes de banque
et des hommes de trafic rural, auprs de la petite ville de Mcon. Je
commence  reprendre des forces dans les membres, pas encore assez dans
le coeur: cependant vous connaissez ce coeur; il est lastique, il
flchit, il ne rompt pas. Le coeur est un muscle, disent les
physiologistes. Quel muscle! leur dirai-je  mon tour: c'est lui qui
porte la destine!

Ce matin, je me sentais mieux; j'avais  faire un voyage oblig 
quelques lieues de ma demeure temporaire, une course dans cette valle
recule de _Saint-Point_, dont vous connaissez la route. Quelques-uns de
mes vers ont emport ce nom sur leurs ailes, comme les colombes qui
portent sur leur collier, au del des bois, le nom ou le chiffre des
enfants qui les ont apprivoises.

Je dis au vieux jardinier de rappeler ma jument noire, qui paissait en
libert dans un verger voisin, et de la seller pour moi. La jument
prive, depuis longtemps oisive, voyant la selle que le jardinier
portait sur sa tte, secoua sa crinire, enfla ses naseaux, tendit le
nerf de sa queue en panache, galopa un moment autour du verger, en
faisant partir les alouettes et jaillir la rose de l'herbe sous ses
sabots; puis, s'approchant joyeusement de la barrire, elle tendit
d'elle-mme ses beaux flancs luisants  la selle, et ouvrit sa petite
bouche au mors, comme si elle et t aussi impatiente de me porter que
j'tais impatient de la remonter moi-mme. Nul ne sait,  moins d'avoir
t bouvier, pasteur, soldat, chasseur ou solitaire comme moi, combien
il y a d'amiti entre les animaux et leur matre. Ce monde est un ocan
de sympathies dont nous ne buvons qu'une goutte, quand nous pourrions en
absorber des torrents. Depuis le cheval et le chien jusqu' l'oiseau, et
depuis l'oiseau jusqu' l'insecte, nous ngligeons des milliers d'amis.
Vous savez que moi je ne nglige pas ces amitis, et que de la loge du
dogue de basse-cour  l'table du chevrier, et de l'table au mur du
jardin o je m'assieds au soleil, connu des souris d'espalier, des
belettes au museau flaireur, des rainettes  la voix d'argent, ces
clochettes du troupeau souterrain, et des lzards, ces curieux aux
fentres qui sortent la tte de toutes les fentes, j'ai des relations et
des sentiments partout. Honni soit qui mal y pense! je suis comme le
vicaire de Goldsmith, j'aime  aimer!

Je partis seul, suivi de mes trois chiens. Je franchis rapidement la
plaine dj ondule qui spare les bords de la Sane de la chane des
hautes montagnes noires derrire lesquelles se creuse la valle de
_Saint-Point_.

Quand j'arrivai au pied de ces montagnes, je mis la jument au petit pas.
La journe tait une journe d'automne, indcise, comme la saison, entre
la mlancolie et la splendeur, entre la brume et le soleil. Quelques
brouillards sortaient, comme des fumes d'un feu de bcherons, des
gorges hautes entre les troncs des sapins; ils flottaient un moment sur
les prs en pente au bord des bois; puis, aussitt rouls par le vent en
ballots lgers de vapeurs, ils s'enlevaient, m'enveloppaient un moment
d'une draperie transparente, et s'vaporaient en montant toujours, et en
laissant quelques gouttes d'eau sur les crins de mon cheval. Mais,
au-dessus des premires rampes, toute lutte entre la brume du matin et
l'clat du midi cessa. Le soleil avait bu toute l'humidit de la terre;
les cimes nageaient dans l't. Un vent du midi tide, sonore,
mditerranen, prlude voluptueux d'quinoxe, soufflait de la valle du
Rhne, avec les murmures et les soubresauts alternatifs des lames bleues
de la mer de Syrie, qui viennent de minute en minute heurter et laver
d'cume les pieds du Liban. Je savais que ce vent venait en effet de l;
il n'y avait que quelques heures qu'il avait souffl dans les cdres et
gmi dans les palmiers; il me semblait entendre encore, et presque sans
illusion d'oreille, dans ses rafales chaudes, les palpitations de la
voile des grands mts, le tangage des navires sur les hautes vagues, le
bouillonnement de l'cume retombant de la proue, comme de l'eau qui
frmit sur un fer chaud, quand la proue se relve du flot, les
sifflements aigus quand on double un cap, les clapotements du bord, et
les coups sourds et creux de la quille des chaloupes, quand le pcheur
les amarre contre les cueils de Sidon.

Un petit hameau, tout semblable  un village aride et pyramidal
d'Espagne ou de Calabre, s'chelonnait au-dessus de moi avec ses toits
tags en gradins de tuiles rouges, et avec son clocher de pierre grise,
bronze du soleil. Sa cloche, dont on voyait le branle et la gueule 
travers les ogives de la tour, et dont on entendait rugir et grincer le
mcanisme de poutres et de solives, sonnait l'_Angelus_ du milieu du
jour, et l'heure du repas aux paysans dans le champ et aux bergers dans
la montagne. Des fumes de sarments sortaient de deux ou trois
chemines, et fuyaient chasses sous le vent comme des voles de pigeons
bleus. Ce village tait le mien, le foyer de mon pre aprs les orages
de la premire rvolution, le berceau de nous tous, les enfants de ce
nid maintenant dsert.

Je passai devant la porte de ma cour sans y entrer; je suivis, sans
lever la tte, le pied du mur noir et bossu de pierres sches qui borde
le chemin et qui enclot le jardin; je n'osai pas m'arrter mme 
l'ombre de sept  huit platanes et de la tonnelle de charmille qui
penchent leurs feuilles jaunes sur le chemin. J'entendais les voix dans
l'enclos: je savais que c'taient les voix d'trangers venus de loin
pour acheter le domaine, qui arpentaient les alles encore empreintes de
nos pas, qui sondaient les murs encore chauds de nos tendresses de
famille, et qui apprciaient les arbres, nos contemporains et nos amis,
dont l'ombre et les fruits allaient dsormais verdir et mrir pour
d'autres que pour nous!...

Je baissai le front pour ne pas tre aperu par-dessus le mur, et je
gravis sans me retourner la montagne de bruyres et de buis qui domine
ce village. Je tournai un cap de roche grise o se plaisent les aigles,
o se brise toujours le vent, mme en temps calme; il me cacha la
maison, et je m'enfonai dans d'autres gorges o le son mme de sa
cloche ne venait plus me frapper au coeur.

Aprs avoir march ou plutt gravi environ une heure dans les ravins de
sable rouge,  travers des bruyres et sous les racines d'immenses
chtaigniers qui s'entrelacent comme des serpents endormis au soleil,
j'arrivai au fate de la chane de ces montagnes. Il y a l, au point
troit et culminant de ce col ou de ce pertuis, comme on dit dans le
Valais et dans les Pyrnes, une arte de quelques pas d'tendue. On ne
monte plus et l'on ne descend pas encore; on plonge  son gr ses
regards, selon qu'on se retourne au levant ou au couchant, sur l'immense
plaine du Mconnais, de la Bresse et de la Sane, ou sur les noires et
profondes valles de _Saint-Point_, sur les cimes entre-croises, les
pentes ardues et les dfils rocheux, arides ou boiss, qui
s'amoncellent ou glissent vers le creux du pays.

Toutes les fois qu'il est arriv  ce sommet, le passant, essouffl,
fait une courte halte, et ne peut retenir un cri d'admiration. L'ne, le
mulet et le cheval eux-mmes connaissent ce panorama de Dieu. Ils y
ralentissent le pas sans qu'on retire la bride, et baissent la tte pour
flairer la valle, et pour brouter quelques touffes d'herbe brle par
le vent sur le bord du ravin.

Ma jument se souvint de la place et de la halte: elle me laissa un
moment regarder en arrire. Il y aurait de quoi regarder tout le jour.
Les cnes aigus des montagnes peles du Mconnais et du Beaujolais,
groups  droite et  gauche comme des vagues de pierre sous un coup de
vent du chaos; sur leurs flancs, de nombreux villages;  leurs pieds,
une immense plaine de prairies semes d'innombrables troupeaux de vaches
blanches, et traverses par une large ligne aussi bleue que le ciel, lit
serpentant de la Sane, sur lequel flotte, de distance en distance, la
fume des navires  vapeur; au del, une terre fertile, la Bresse,
semblable  une large fort; plus loin, un premier cadre rgulier de
montagnes grises, muraille du Jura qui cache le lac Lman; enfin,
derrire ce contre-fort des montagnes du Jura, qui ressemblent d'ici au
premier degr d'un escalier dress contre le ciel, toute la chane des
Alpes depuis Nice jusqu' Ble, et au milieu le dme blanc et rose du
mont Blanc, cathdrale sublime au toit de neige qui semble rougir et se
fondre dans l'ther, et devenir transparente comme du sable vitrifi
sous le foyer du soleil, pour laisser entrevoir,  travers ses flancs
diaphanes, les plaines, les villes, les fleuves, les mers et les les
d'Italie.

Aprs avoir effleur et touch cela d'un long coup d'oeil, envoy du
coeur une pense, un souvenir, une adoration  chaque lieu et  chaque
pan de ce firmament, je descendis par un sentier rapide et sombre, bord
d'un ct de forts, de l'autre de prs ruisselants de sources, le
revers de la chane que je venais de franchir. On n'a pendant longtemps
devant les yeux d'autre horizon que des croupes de montagnes confuses,
noires de sapins, ici brches, l amoindries et comme uses par le
frlement des vents et des pluies. Ce sont les montagnes du Charolais,
qui sparent l'Auvergne des Alpes. Ces collines, par leur engencement,
leur tagement, la mobilit des ombres qu'elles se renvoient les unes
les autres sur leurs flancs, du jour qu'elles se refltent, par leur
transparence au sommet, et les couches d'or que les rayons glissants du
soleil y mlent  la fleur dj dore des gents, m'ont toujours rappel
les montagnes de la _Sabine_ prs de Rome, qu'aimait tant _Horace_;
depuis que j'ai vu la Grce, elles me reprsentent davantage les cimes
rondes et  grandes chancrures des montagnes de la _Laconie_ et de
l'_Arcadie_. Quelquefois je m'arrte pour couter si les vagues de la
mer d'Argos ne bruissent pas  leurs pieds.

 mesure que je descendais, la petite valle dont je suivais le lit se
creusait plus profondment devant moi, se cachait sous plus de htres et
de chtaigniers, murmurait de plus de ruisseaux dans ses ravines, et,
s'ouvrant davantage sur ses deux flancs, me laissait dj apercevoir une
plus large tendue et une plus creuse profondeur de la valle de
_Saint-Point_, dans laquelle elle vient aboutir.  l'endroit o ce ravin
s'ouvre enfin tout  fait, et o on le quitte pour descendre en
serpentant les flancs de la valle principale, il y a un tournant du
chemin qui serre le coeur, et qui fait toujours jeter un cri de joie ou
d'admiration.  la droite, on compte neuf ou dix chtaigniers aussi
vieux et aussi vnrs que ceux de Sicile; ils rampent, plutt qu'ils ne
se dressent, sur une pente de mousse et de gazon tellement rapide, que
leurs feuilles et leurs fruits, en tombant, roulent loin de leurs
racines au moindre vent jusqu'au fond d'un torrent. On ne voit pas ce
torrent; on l'entend seulement  cinq ou six cents pas sous leur nuit de
verdure.  la gauche, on descend du regard, de chalets en chalets et de
bocage en chaume, jusqu'au fond d'une valle un peu sinueuse, au milieu
de laquelle on aperoit sur un mamelon entour de prs, voiles
d'ombres, adosses  des bois, isoles des villages, baignes d'un
ruisseau, deux tours jauntres, dores du soleil: c'est mon toit.

Il y a entre l'homme et les murs qu'il a longtemps habits mille
secrtes intimits  se dire, qui ne permettent jamais de se revoir,
aprs de longues absences, sans qu'une conversation qui semble
vritablement anime et rciproque ne s'tablisse aussitt entre eux.
Les murs semblent reconnatre et appeler l'homme, comme l'homme
reconnat et embrasse les murs. Les anciens avaient senti et exprim ce
mystre. Ils disaient: _genius loci, l'me du lieu_; ils avaient les
_dieux lares_, la divinit du foyer. Cette divinit s'est rfugie
aujourd'hui dans le coeur; mais elle y est, elle y parle, elle y pleure,
elle y chante, elle s'y rjouit, elle s'y plaint, elle s'y console. Je
ne l'ai jamais mieux entendue et sentie que ce matin.

Cette divinit du foyer, les animaux eux-mmes l'entendent et la
sentent; car au moment o ma jument aperut, quoique de si haut et de si
loin, les tours du chteau et les grands prs  droite, o elle avait
galop et ptur tant de fois dans sa jeunesse, un frisson courut en
petits plis de soie sur son encolure; elle tourna ses naseaux  droite
et  gauche en flairant le vent, elle rongea du pied le rocher de granit
sur lequel je l'avais arrte, elle hennit  ses souvenirs d'enfance,
et, lanant deux ou trois ruades de gaiet  mes chiens sans les
atteindre, elle bondit sous moi, en essayant de me forcer la main pour
s'lancer vers ses chres images.

Je descendis; je l'attachai par la bride lche  une branche pliante de
houx couverte de ses graines de pourpre, pour qu'elle pt brouter 
l'aise au pied du buisson, et je m'assis un moment sur la racine du
chtaignier, le visage tourn vers ma demeure vide.

Le vent du midi avait redoubl d'haleine  mesure que le soleil tait
mont sous le ciel; il avait pris les bouffes et les rafales d'une
tempte sche; depuis que le soleil avait commenc  redescendre vers le
couchant, il avait balay comme un cristal le firmament; il faisait
rendre aux bois, aux rochers, et mme aux herbes, des harmonies qui
semblaient mles de notes joyeuses et de notes tristes, d'embrassements
et d'adieux, de terreur et d'enthousiasme; il amoncelait en tourbillons
les feuilles mortes, et puis il les laissait retomber et dormir en
monceaux miroitants au soleil: ce vent avait dans les haleines des
caresses, des tideurs, des sentiments, des mlancolies et des parfums
qui dilataient la poitrine, qui enivraient les oreilles, qui faisaient
boire par tous les pores la force, la vie, la jeunesse d'un
incorruptible lment. On et dit qu'il sortait du ciel, de la terre,
des bois, des plantes, des fentres de la maison visible l-bas, du
foyer d'enfance, des lvres de mes soeurs, de la mle poitrine de mon
pre, du coeur encore chaud de ma mre, pour m'accueillir  ce retour,
et pour me toucher des lvres sur la joue et au front. Il faisait battre
les mches humides de mes cheveux sur mes tempes, sous le rebord de mon
chapeau, avec des frissons aussi dlicieux qu'il avait jamais fouett
mes boucles blondes dans ces mmes prs sur mes joues de seize ans! Je
l'aspirais comme des lvres qui se collent  l'embouchure d'une fontaine
d'eau pure; je lui tendais mes deux mains ouvertes, mes doigts largis,
comme un mendiant qu'on a fait entrer au foyer d'hiver, et qui prend,
comme on dit ici, un _air de feu_. J'ouvrais ma veste et ma chemise sur
ma poitrine, pour qu'il pntrt jusqu' mon sang.

Mais cette premire impression toute sensuelle puise, je glissai bien
vite dans les impressions plus intimes et plus pntrantes de la mmoire
et du coeur; elles me poignirent, et je ne pus les supporter  visage
dcouvert, bien qu'il n'y et l, et bien loin tout alentour, que mes
chiens, ma jument, les arbres, les herbes, le ciel, le soleil et le
vent: c'tait trop encore pour que je leur dvoilasse sans ombre
l'abme de penses, de mmoires, d'images, de dlices et de mlancolie,
de vie et de mort dans lequel la vue de cette valle et de cette demeure
submergeait mon front. Je cachais mon visage dans mes deux mains; je
regardais furtivement entre mes doigts les tours, le balcon, le jardin,
le verger, la fume sur le toit, les bois derrire bords de chaumires
connues, la prairie, la rivire, les saules sur le bord de l'tang; et,
recevant de chacun de ces objets un souvenir, une image, un son de voix,
une personne, une voix  l'oreille, une vision dans les yeux, un coup au
coeur, je fondis en eau, et je m'abmai dans l'impossible passion de ce
qui n'est plus!...

Vouloir ressusciter le pass, ce n'est pas d'un homme, c'est d'un Dieu;
l'homme ne peut que le revoir et le pleurer. Les imaginations puissantes
sont les plus malheureuses, parce qu'elles ont la facult de recevoir,
sans avoir le don de ranimer. Le gnie n'est qu'un plus grand deuil.

Je jetai enfin, comme l'me fait toujours quand elle est trop charge,
mon fardeau dans le sein de Dieu; il reoit tout, il porte tout, et il
rend tout. Je me mis  genoux dans l'herbe, le visage tourn vers cette
valle principale de ma vie, non ma valle de larmes, mais ma valle de
paix. Je priai longtemps, je crois, si j'en juge par l'innombrable revue
de choses, de jours, d'heures douces ou amres, de visions apparues,
embrasses et perdues qui passrent devant mon esprit. Le soleil avait
baiss sans que je m'en aperusse pendant cette halte dans mes
souvenirs: il touchait presque aux petites ttes du bois de sapins que
vous connaissez, et qui dentellent le ciel au sommet de la montagne, en
face de moi, en se dcoupant sur le bleu du ciel comme les mts d'une
flotte  l'ancre dans un golfe d'eau limpide de la mer d'Ionie.

Je fus rveill comme en sursaut de ma contemplation par le galop d'un
cheval, par le braiment d'un ne et par les cris d'un homme effray.
Tout ce bruit et tout ce mouvement s'entendaient  quelques pas de moi,
derrire le buisson qui sparait le sentier battu de la montagne, du
petit tertre de mousse enclos de pierres sches o j'tais venu chercher
le dossier du vieux chtaignier. Je m'lanai, je franchis le mur, et je
me retrouvai dans le sentier; mais je n'y retrouvai plus ma jument: elle
avait t effraye par les pierres qu'un ne paissant au-dessus du
sentier, sur une pente de bruyre granitique, avait fait rouler sous ses
pieds. Elle avait rompu d'une saccade de tte les tiges de houx
auxquelles j'avais enroul la bride; elle galopait, allant et revenant
sur elle-mme dans le chemin creux, arrte par les cris et par les
gestes pouvants d'un vieillard qui levait et agitait comme  ttons,
d'une main tremblante, un grand bton dont il semblait se couvrir contre
le danger.

J'appelai _Saphir_, c'est le nom de la jument; elle se calma  ma voix,
et revint cumer sur mes mains et me remettre les rnes. Je criai au
vieillard de se rassurer, et je me rapprochai de lui, la bride sous le
bras.

Dans ce pauvre homme je venais de reconnatre un des plus vieux
_coquetiers_ de ces montagnes, qui louait  notre mre des nesses au
printemps pour donner leur lait  ses pauvres femmes malades, qui lui
servait de guide, d'cuyer pour promener ses enfants avec elle sur ces
solitudes leves, o elle voyait la nature de plus haut, et o elle
adorait Dieu de plus prs.

On appelle ici _coquetier_ un homme qui va de chaumire en chaumire et
de verger en verger acheter des oeufs, des prunes, des pommes, des
petites poires sauvages, des chtaignes; qui en remplit les paniers de
ses nes, et qui va les revendre avec un petit bnfice aux portes des
glises, aprs vpres, dans les villages voisins.

Ce coquetier des montagnes tait dj vieux et cass dans mon enfance.
Je le croyais couch depuis longues annes sous une de ces pierres de
granit couvertes de mousse, qui parsemaient comme des tombes son petit
champ d'orge et de folle avoine autour de son haut chalet. Il avait ds
ce temps-l les yeux chassieux; ma mre lui donnait, pour fortifier sa
vue, de petites fioles o elle recueillait les pleurs de la vigne, sve
du cep qui sue au printemps une sueur balsamique ayant, dit-on, la vertu
sans avoir les vices du vin. Maintenant plus qu'octognaire, il
paraissait tout  fait aveugle, car il tenait une de ses mains en
entonnoir sur ses yeux fixs vers le soleil, comme pour y concentrer
quelque sentiment de ses rayons; de l'autre main il palpait une  une
les pierres amonceles du petit mur  hauteur d'appui qui bordait le
sentier, comme pour reconnatre la place o il se trouvait sur le
chemin.

Rassurez-vous, pre _Dutemps_! lui criai-je en me rapprochant de lui;
j'ai repris le cheval: il ne fera ni peur  votre ne, ni mal  vous.
Et je m'arrtai  l'ombre d'un poirier sauvage, devant le pauvre homme.

Vous me connaissez donc, puisque vous avez dit mon nom? murmura
l'aveugle. Mais moi, je ne vous connais pas. C'est qu'il y a bien
longtemps, continua-t-il comme pour s'excuser, que je ne puis plus
connatre les hommes qu' leur voix. Les arbres et les murs, oui; cela
ne change pas de place; mais les hommes, non: cela va, cela vient,
aujourd'hui ici, demain l; cela court comme de l'eau, cela change
comme le vent;  moins de les voir, on ne sait pas  qui l'on parle, et
je ne les vois plus. Par exemple, quand ils m'ont une fois parl, je les
reconnais toujours au son de leur voix: la voix, c'est comme une
personne dans mon oreille. Mais je ne me souviens pas d'avoir jamais
entendu la vtre. Qui tes-vous donc, si cela ne vous offense pas?

--Hlas! pre Dutemps, lui dis-je, cela prouve que ma voix a bien
chang, comme mon visage; car vous l'avez entendue bien souvent sous le
vieux _sorbier_ de votre cour, quand nous ramassions au pied de l'arbre
les _sorbes_ que la Madeleine votre femme faisait mrir sur la paille,
ou quand je rappelais les chiens courants de mon pre au bord du grand
bois, au-dessus de votre champ de bl noir.

Il renversa sa tte en arrire, ta son bonnet, d'o roulrent sur ses
joues des cheveaux de cheveux blancs et fins comme une toison, et il
recula machinalement en arrire,  deux pas.

Vous tes donc monsieur Alphonse? s'cria-t-il (les paysans de ces
contres ne savent de mes noms que celui-l). Il n'y a que lui qui ait
connu Madeleine, qui ait secou le sorbier de la cour, qui ait rappel
les chiens des chasseurs pour leur rompre le pain de seigle devant la
maison. Hlas! que Madeleine aurait donc de plaisir  le revoir, si elle
vivait! ajouta-t-il avec un accent de regret attendri.--Oui, c'est
moi, pre Dutemps, lui dis-je: Donnez-moi votre main, que je la serre
encore en reconnaissance des bons services que vous nous avez rendus,
des bons fagots que vous nous avez brls, des bonnes galettes de
sarrasin que vous nous avez cuites  votre feu, et de l'amiti que
Madeleine, ses filles et vous, vous aviez pour notre mre et pour ses
enfants! Il y a bien longtemps de cela; mais, voyez-vous, la mmoire
dans les coeurs d'enfants, c'est comme la braise du foyer teint pendant
le jour dans la maison: cela tient la cendre chaude, et, quand la nuit
vient, cela se rallume ds qu'on la remue!

--Est-ce possible? Quoi! c'est bien vous! reprit-il avec un tonnement
qui commenait  s'apaiser. Ah! oui, il y a bien longtemps que vous
n'tiez venu au pays, qu'on ne regardait plus fumer le chteau, qu'on
n'entendait plus aboyer les chiens l-bas dans le grand jardin sous les
tours, qu'on ne voyait plus passer les chevaux blancs qui portaient des
dames et des messieurs dans les chemins  travers les prs! Ma fille me
disait: Le pays est mort; il semble que la cloche pleure au lieu de
carillonner. On disait aussi que vous ne reviendriez jamais; qu'il y
avait eu du bruit l-bas; qu'on vous avait nomm un des rois de la
rpublique; et puis qu'on avait voulu vous mettre en prison ou en exil,
comme sous la Terreur. Il est venu au printemps un colporteur qui
vendait des images de vous dans le pays, comme celles d'un grand de la
rpublique; et puis il en est venu en automne qui vendaient des chansons
contre vous, comme celles de Mandrin. J'ai bien pleur quand ma fille
m'a racont cela un dimanche, en revenant de la messe. Est-ce bien
possible, ai-je dit, que ce monsieur ait fait tous ces crimes? et que
lui, qui n'aurait pas fait de mal  une bte quand il tait petit, il
ait fait couler le sang des hommes dans Paris, par malice? Et puis,
quelques mois plus tard, on dit que ce n'tait pas vrai; et puis, on n'a
plus rien dit du tout.

--Hlas! pre Dutemps, lui ai-je rpondu, il y a du vrai et du faux
dans tous ces bruits de nos agitations lointaines qui sont monts
jusqu' ces dserts, comme le bruit du canon de Lyon y monte quand c'est
le vent du midi, sans que l'on puisse savoir d'ici si c'est le canon
d'alarme ou le canon de fte. On ne sait de mme que longtemps aprs les
rvolutions si les hommes qui y ont t jets sont dignes d'excuse ou de
blme. N'en parlons pas  prsent. Je viens ici pour tout oublier
pendant quelques jours  ce beau soleil, que le sang et les larmes des
peuples ne ternissent pas. Je ne serai que trop tt oblig, par mon
devoir, de retourner o s'agite le sort des empires, et de me faire
encore des misres et des inimitis ici-bas, pour me faire un juge
indulgent et compatissant l-haut; car, voyez-vous, chacun a son travail
dans ce monde, et il faut l'accomplir  tout prix. Je suis bien las,
mais je n'ai pas encore le droit de m'asseoir, comme vous, tout le jour
au soleil contre un mur. Et qui sait s'il y aura un mur?... Mais vous,
pre Dutemps, parlons de vous. Demeurez-vous toujours seul l-haut dans
cette petite chaumire,  une lieue de tout voisin, dans la bruyre, au
bord du bois des htres? Quel ge avez-vous? Qui est-ce qui pioche pour
vous la colline de sable? Qui est-ce qui bat les chtaignes? Qui est-ce
qui soigne vos nesses et vos chvres? Depuis quand avez-vous perdu tout
 fait la vue? Et comment passez-vous le temps que Dieu vous a mesur
plus large qu'aux autres hommes? car je crois que vous tes le plus
vieux de la valle.

--J'ai quatre-vingts ans, me rpondit le vieillard. Ma femme, la
Madeleine, est morte il y a sept ans; elle tait bien plus jeune que
moi. Tous mes enfants sont morts, except la _Marguerite_, qui tait la
dernire de mes filles, et que vous appeliez la _Pervenche des bois_,
parce qu'elle avait les yeux bleus comme ces fleurs qui croissent 
l'ombre, vers la source; elle a t veuve  vingt-huit ans, et elle a
refus de se remarier pour venir me soigner et me nourrir dans la petite
cabane l-haut, o elle est ne et o elle restera jusqu' ma mort; elle
a une petite fille et un petit garon, qui mnent les btes au champ, et
qui continuent  servir mes pratiques d'oeufs et de pommes. Ce petit
commerce, dont nous leur laissons les gros _sous_ pour eux, servira
pour leur acheter des habits, du linge et une armoire quand ils seront
en ge et en ide de se marier. Marguerite pioche le champ de pommes de
terre et de sarrasin, ramasse le bois mort pour l'hiver; elle fait le
pain de seigle; et moi je ne fais rien que ce que vous voyez,
ajouta-t-il en laissant tomber ses deux mains sur ses genoux comme un
homme oisif. Je garde l'ne, ou plutt l'ne me garde quand les enfants
n'y sont pas; car il est vieux pour un animal presque autant que je suis
vieux pour un homme; il sait que je n'y vois pas, il ne s'carte jamais
trop des chemins; et quand il veut s'en aller, il se met  braire, ou
bien il vient frotter sa tte contre moi tout comme un chien, jusqu' ce
que nous revenions ensemble  la cabane.

--Mais le jour ne vous parat-il pas bien long ainsi, tout seul dans
les sentiers de la montagne? lui demandai-je.

--Oh! non, jamais, dit-il; jamais le temps ne me dure. Quand il fait
beau, hors de la maison, je m'assois  une bonne place au soleil, contre
un mur, contre une roche, contre un chtaignier; et je vois en ide la
valle, le chteau, le clocher, les maisons qui fument, les boeufs qui
pturent, les voyageurs qui passent et qui devisent en passant sur la
route, comme je les voyais autrefois des yeux. Je connais les saisons
tout comme dans le temps o je voyais verdir les avoines, faucher les
prs, mrir les froments, jaunir les feuilles du chtaignier, et rougir
les prunes des oiseaux sur les buissons. J'ai des yeux dans les
oreilles, continua-t-il en souriant; j'en ai sur les mains, j'en ai
sous les pieds. Je passe des heures entires  couter prs des ruches
les mouches  miel qui commencent  bourdonner sous la paille, et qui
sortent une  une, en s'veillant, par leur porte, pour savoir si le
vent est doux et si le trfle commence  fleurir. J'entends les lzards
glisser dans les pierres sches, je connais le vol de toutes les mouches
et de tous les papillons dans l'air autour de moi, la marche de toutes
les petites _btes du bon Dieu_ sur les herbes ou sur les feuilles
sches au soleil. C'est mon horloge et mon almanach  moi, voyez-vous.
Je me dis: voil le coucou qui chante? c'est le mois de mars, et nous
allons avoir du chaud; voil le merle qui siffle? c'est le mois d'avril;
voil le rossignol? c'est le mois de mai; voil le hanneton? c'est la
Saint-Jean; voil la cigale? c'est le mois d'aot; voil la grive? c'est
la vendange, le raisin est mr; voil la bergeronnette, voil les
corneilles? c'est l'hiver. Il en est de mme pour les heures du jour. Je
me dis parfaitement l'heure qu'il est  l'observation des chants
d'oiseaux, du bourdonnement des insectes et des bruits de feuilles qui
s'lvent ou qui s'teignent dans la campagne, selon que le soleil
monte, s'arrte ou descend dans le ciel. Le matin, tout est vif et gai;
 midi, tout baisse; au soir, tout recommence un moment, mais plus
triste et plus court; puis tout tombe et tout finit. Oh! jamais je ne
m'ennuie; et puis, quand je commence  m'ennuyer, n'ai-je pas cela? me
dit-il en fouillant dans sa poche, et en tirant  moiti son chapelet.
Je prie le bon Dieu jusqu' ce que mes lvres se fatiguent sur son
saint nom et mes doigts sur les grains. Qui est-ce qui s'ennuierait en
parlant tout le jour  son Roi, qui ne se lasse pas de l'couter?
dit-il avec une physionomie de saint enthousiasme. Et puis la cloche de
Saint-Point ne monte-t-elle pas cinq fois par jour jusqu'ici? Elle me
dit que Dieu aussi pense  moi.

--Mais l'hiver? lui dis-je, afin de m'instruire pour moi-mme de tous
ces mystres de la solitude, de la ccit et de la vieillesse.

--Oh! l'hiver, me rpondit-il, il y a le feu dans le foyer, le bruit
des sabots des enfants dans la maison, les chtaignes qu'on corce, les
pois qu'on cosse, le mas qu'on grne, le chanvre qu'on tille: tous
ces travaux n'ont pas besoin des yeux. Je travaille tout l'hiver au coin
du feu en jasant avec les enfants ou avec les chvres et les poules qui
vivent avec nous, et je me repose tout l't. Oh! non, le temps ne me
dure pas; seulement quelquefois je voudrais bien, comme  prsent,
revoir le visage de ceux qui me rencontrent sur le chemin, et que j'ai
connus dans les vieux temps. Par exemple, dites-moi donc, Monsieur,
poursuivit-il timidement, si vous avez toujours ces longs cheveux
chtains qui sortaient de dessous votre chapeau, et qui balayaient vos
joues fraches comme les joues d'une jeune fille, quand vous
accompagniez votre pre  la chasse, et que vous buviez une goutte de
lait en passant dans le cellier de sapin de ma fille?

--Hlas! pre Dutemps, il a neig sur ces cheveux-l depuis. Le visage
de l'enfant, du jeune homme et de l'homme mr se ressemblent, comme
l'arbre que vous avez plant il y a trente ans ressemble  l'arbre qui
vous donne aujourd'hui ses fruits en automne: c'est le mme bois, ce ne
sont plus les mmes feuilles.

--Et avez-vous toujours ces beaux chevaux blancs qui galopaient dans le
grand pr, auprs du chteau, et qu'on disait que vous aviez ramens,
aprs vos voyages, du pays de notre pre Abraham?

--Ils sont morts de tristesse et de vieillesse, loin de leur soleil et
loin de moi.

--Mais est-il bien vrai que vous allez vendre ces prs, ces vignes, ces
bois, cette bonne maison que le soleil faisait reluire comme les murs
d'une glise au fond du pays?

--Ne parlons pas de cela, pre Dutemps! Dieu est Dieu; les prs, les
terres et les maisons sont  lui, et il les change de matre quand il
veut! Je ne sais pas ce qu'il ordonnera de nous; mais souvenez-vous
toujours de mon pre, de ma mre, de mes soeurs, de ma femme et de moi;
et quand vous direz vos prires sur votre chapelet, rservez toujours
sept ou huit grains en mmoire d'eux.

Je serrai de nouveau la main du coquetier, et je continuai mon chemin.

J'tais heureux d'avoir retrouv ce vieillard, comme un homme se
rjouit, aprs un demi-sicle, de retrouver dans une bruyre les traces
d'un sentier o il a pass dans ses beaux jours, et qu'il croyait
effaces pour jamais. Chaque pas de mon cheval, en descendant des
montagnes, me dcouvrait un pan de plus de la valle, du village, des
hameaux enfouis sous les noyers, de mes jardins, de mes vergers, de ma
maison; mon oeil s'blouissait et s'humectait de reconnaissance en
reconnaissance. De chaque site, de chaque toit, de chaque arbre, de
chaque repli du sol, de chaque golfe de verdure, de chaque clairire
illumine par les rayons rasants du soleil couchant, un clair, une
mmoire, un bonheur, un regret, une figure, jaillissaient de mes yeux et
de mon coeur, comme s'ils eussent jailli du pays lui-mme. Je me
rappelais pre, mre, soeurs, enfance, jeunesse, amis de la maison,
contemporains de mes jours de joie et de fte, arbres d'affection,
sources abrites, animaux chris, tout ce qui avait jadis peupl, anim,
vivifi, enchant pour moi ce vallon, ces prairies, ces bois, ces
demeures. Je secouais comme un fardeau importun, derrire moi, les
annes intermdiaires entre le dpart et le retour; je rejetais plus
loin encore l'ide de m'en sparer pour jamais. J'avais douze ans, j'en
avais vingt, j'en avais trente; regards de ma mre, voix de mon pre,
jeux de mes soeurs, entretiens de mes amis, premires ivresses de ma
vie, aboiements de mes chiens, hennissements de mes chevaux, expansions
ou recueillements de mon me tour  tour rpandue ou enferme dans ses
extases, matines de printemps, journes  l'ombre, soires d'automne au
foyer de famille, premires lectures, bgayements potiques, vagues
mlodies: tout se levait de nouveau, tout rayonnait, tout murmurait,
tout chantait en moi comme ce chant de rsurrection, comme l'_Alleluia_
trompeur qu'entend _Marguerite_  l'glise le jour de Pques dans le
drame de Goethe. Mon me n'tait qu'un cantique d'illusions!

Je croyais retrouver, en entrant dans la cour et en passant le seuil,
tout ce que le temps tait venu en arracher. Si ce chant et t not
dans des vers, il serait rest l'hymne de la flicit humaine,
l'holocauste du bonheur terrestre rallum dans le coeur de l'homme par
la vue des lieux o il fut heureux!

Ce chant intrieur tombait peu  peu en approchant davantage. Ma vieille
jument pressait le pas; elle gravissait le chemin creux qui monte du
ruisseau vers le tertre du chteau; les jeunes talons, les mres et les
poulains qui paissaient dans les prs voisins accouraient au bruit de
ses pas sur les pierres; ils passaient leurs ttes au-dessus des haies
qui bordent le sentier, ils la saluaient de leurs hennissements et la
suivaient derrire les buissons en galopant, comme pour faire fte 
leur ancienne compagne de prairies.

Hlas! personne n'apparaissait au-devant de moi! les feuilles mortes du
jardin que le vent et les torrents balayaient seuls, jonchaient les
pelouses autrefois si vertes, et couvraient le seuil de la barrire
entr'ouverte par laquelle on entre dans l'enclos. Un seul vieux chien
invalide se trana pniblement  ma rencontre, et poussa quelques
tendres gmissements en lchant les mains de son matre. Une petite
fille de douze ans, qui garde les vaches dans l'enclos, entr'ouvrit la
porte au bruit des pas de mon cheval. Elle courut dire  la vieille
servante, qui filait sa quenouille dans une chambre haute, que j'tais
arriv. La bonne fille descendit, en boitant, l'escalier en spirale, et
m'accueillit avec une triste et tendre familiarit dans la cuisine
basse, o la cendre tide recouvrait le foyer. J'tai la selle et la
bride  la jument; la petite bergre lui ouvrit la barrire et la lana
dans le verger.

Aprs avoir command quelques herbages et quelques fruits pour mon
repas, je montai dans les appartements, et j'ouvris les volets, ferms
depuis trois ans. Mais il n'y entra que plus de tristesse avec plus de
jour, car la lumire, en les remplissant, ne faisait que m'en montrer
davantage le vide. Il n'y eut que quelques oiseaux familiers, ces beaux
paons nourris par nos mains, qui parurent se rjouir en voyant se
rouvrir les fentres: ils regardrent, ils volrent lourdement un 
un, comme en hsitant, du gazon sur le rebord de la galerie gothique, o
nous avions l'habitude de leur grener des miettes de pain; ils me
suivirent comme autrefois jusque dans les chambres, en cherchant de
l'oeil les femmes et en frappant du bec les parquets retentissants. La
fidlit de ces pauvres oiseaux m'attendrit. Je me htai de descendre
dans l'enclos, pour chapper  la solitude inanime des murs. Mes chiens
seuls me suivaient, et je pensais au jour o il faudrait aussi les
congdier.

Pour un homme qui a longtemps habit en famille un site de prdilection,
le jardin est une prolongation de l'habitation, c'est une maison sans
toit; le jardin a les mmes intimits, les mmes empreintes, les mmes
souvenirs que la maison! Les arbres, les pelouses, les alles dsertes
se souviennent, racontent, retracent, causent ou pleurent comme les
murs. C'est un abrg de notre pass. J'y retrouvais toutes les heures
au soleil ou  l'ombre que j'y avais passes, toutes les posies de mes
livres et de mon coeur que j'y avais senties, crites ou seulement
rves, pendant les plus fcondes et les plus splendides annes de mon
t d'homme. Chaque source balbutiait, comme autrefois, sa note que
j'avais reproduite; chaque rayon sur l'herbe, son image que j'avais
repeinte; chaque arbre, son ombre, ses nids, ses brises dans ses
feuilles vertes ou ses frissons dans ses feuilles mortes, que j'avais
gots, recueillis et rpercuts dans mes propres harmonies: tout y
tait encore, except l'cho mort et le miroir terni en moi.

J'arrivai ainsi, tranant mes pas sous les branches jaunies et sur les
sables humides, jusqu' une petite porte perce dans un vieux mur
tapiss de lierre et de buis. Vous savez que le mur de l'glise projette
son ombre sur cette partie du jardin, et que l'on communique, par cette
porte drobe, de l'enclos dans le cimetire du village. Vous savez que
j'ai ajout  ce cimetire ombrag de vieux noyers, un petit coin de
terre retranch au jardin, afin que ce petit coin de terre, dont j'ai
fait don au village, ft  la fois la proprit de la mort et la
proprit de la famille, et que, si la ncessit nous dpouillait un
jour de l'habitation et du domaine de _Saint-Point_, cette ncessit ne
ft pas du moins passer ce domaine des morts dans les mains d'une
famille trangre ou d'un propritaire indiffrent.

C'est sur cette frontire neutre entre le cimetire et le jardin, que
j'ai bti (le seul difice que j'aie bti ici-bas) un petit monument
funbre, une chapelle d'architecture gothique, entoure d'un clotre
surbaiss en pierres sculptes qui protgent quelques fleurs tristes, et
qui s'lvent sur un caveau. C'est l que j'ai recueilli et rapport de
loin, prs de mon coeur, les cercueils de tout ce que j'ai perdu sur la
route de plus aim et de plus regrett ici-bas.

Toutes les fois que j'arrive  _Saint-Point_ ou toutes les fois que j'en
pars pour une longue absence, je vais seul,  la chute du jour, dire 
genoux un salut ou un adieu  ces chers htes de l'ternelle paix, sur
ce seuil intermdiaire entre leur exil et leur flicit. Je colle mon
front contre la pierre qui me spare seule de leurs cendres, je
m'entretiens  voix basse avec elles, je leur demande de nous envelopper
dans nos aridits d'un rayon de leur amour, dans nos troubles d'un rayon
de leur paix, dans nos obscurits d'un rayon de leur vrit. J'y suis
rest plus longtemps aujourd'hui et plus absorb dans le pass et dans
l'avenir, qu' aucun autre de mes retours ici. J'ai relu, pour ainsi
dire, ma vie tout entire sur ce livre de pierre compos de trois
spulcres: enfance, jeunesse, aubes de la pense, annes en fleurs,
annes en fruits, annes en chaume ou en cendres, joies innocentes,
pits saintes, attachements naturels, tudes ardentes, garements
pardonns d'adolescence, passions naissantes, attachements srieux,
voyages, fautes, repentirs, bonheurs ensevelis, chanes brises, chanes
renoues de la vie, peines, efforts, labeurs, agitations, prils,
combats, victoires, lvations et croulements de l'ge mr sur les
grandes vagues de l'ocan des rvolutions, pour faire avancer d'un degr
de plus l'esprit humain dans sa navigation vers l'infini! Puis les
refroidissements d'ardeur, les dchirements de destine, les martyres
d'esprit, les pertes de coeur, les dpouillements obligs des choses ou
des lieux dans lesquels on s'tait enracin, les transplantations plus
pnibles pour l'homme que pour l'arbre, les injustices, les
ingratitudes, les perscutions, les exils, les lassitudes du corps avant
celles de l'me, la mort enfin, toujours  moiti chemin de quelque
chose.

Tout cela a roul en bruissant pendant je ne sais combien de temps dans
ma tte, comme le torrent de ma vie qui serait redescendu tout  coup
aprs une pluie d'orage de toutes les montagnes, et qui serait revenu
prendre possession de son lit dessch. Le tombeau tait pour moi la
pierre de Mose d'o coulaient toutes les eaux; j'ouvris mon coeur comme
une cluse, et la prire en sortit  grands flots avec la douleur, la
rsignation et l'esprance; et mes larmes aussi coulaient; et quand je
retirai mes mains de mes yeux et que je les posai contre le seuil pour
le bnir, elles firent une marque humide sur la pierre blanche...

Un bruit m'avait fait lever en sursaut.

C'tait une sourde et monotone psalmodie qui sortait d'une petite
fentre grille au flanc de l'glise, tout prs de moi. Je m'essuyai le
front et les genoux pour faire le tour de l'difice, et pour y entrer
par la petite porte qui ouvre au midi sur la cte oppose. Je fus arrt
sur la premire marche par un petit cercueil recouvert d'un drap blanc
et de deux bouquets de roses blanches aussi, que portaient quatre jeunes
filles d'un hameau des montagnes. Le vieux cur les suivait en rcitant
quelques versets de liturgie latine sur la brivet de la vie; un pre
et une mre pleuraient, en chancelant, derrire lui. Je marchai vers la
fosse avec eux, et je jetai  mon tour les gouttes d'eau, image des
gouttes de larmes, sur le cercueil de la jeune fille, et je rentrai sans
avoir os regarder le pauvre pre!

J'ai pass la soire  vous crire: ce coeur a besoin de crier quand il
est frapp. Je remercie Dieu de m'avoir laiss dans le vtre un cho qui
me renvoie jusqu'au bruit de mes larmes sur mon papier. La vie est un
cantique dont toute me heureuse ou malheureuse est une note.--Adieu!

                                        LAMARTINE.




XVIe ENTRETIEN.

4e de la deuxime Anne.

BOILEAU.


I

Revenons pour un moment au sicle littraire de Louis XIV. Nous aurons 
y revenir bien souvent encore en touchant  Corneille,  Molire,  La
Fontaine,  Bossuet,  Fnelon,  Pascal,  Mme de Svign, ces ternels
survivants d'un sicle mort.

Nous allons aujourd'hui vous parler de Boileau. Boileau est  lui seul
un procs littraire. Est-ce un grand homme de lettres? Est-ce une ple
mdiocrit? Est-ce un Tarquin de notre littrature ayant fauch du
tranchant de ses satires toutes les tiges naissantes de l'esprit
franais qui menaaient de dpasser sa platitude? Est-ce un eunuque
_Narss_ de notre beau sicle, ayant arrach  nos potes leur virilit
et  notre langue sa jeunesse pour les rendre timides, serviles et
striles comme lui-mme? A-t-il nui  notre croissance comme nation
intellectuelle, ou a-t-il dirig notre sve gare et surabondante vers
une conformation durable de la langue et de la pense, en rprimant
cette sve de la France et en la contenant dans les rgles ternelles du
bon sens et du bon got, ces deux ncessits premires et ces deux
qualits natives du gnie franais?

C'est ce procs, si souvent dbattu de nos jours avec la partialit et
avec la passion des querelles d'esprit, que nous allons essayer de juger
 notre tour, en comprenant bien et en faisant bien comprendre cet homme
d'achoppement, Boileau.


II

Disons d'abord une vrit svre en apparence, mais en ralit flatteuse
pour notre pays. Le premier devoir et le premier droit d'un homme qui
crit sur la littrature universelle du genre humain, c'est d'tre
lui-mme universel, c'est de s'lever par consquent au-dessus des
amours-propres, des prjugs, des superstitions d'esprit, des fanatismes
nationaux de sa patrie et de son temps, pour juger les hommes par leurs
oeuvres et non par leurs prtentions. Les lettres n'ont pas de
frontires et ne connaissent pas de drapeaux. Ce qu'on pense et ce qu'on
crit de beau  Rome,  Ispahan,  Jrusalem,  Ptersbourg,  Vienne, 
Londres,  Madrid,  Calcutta,  Pkin, grandit l'humanit pensante 
Paris. Il n'y a pas de droit d'aubaine pour la pense: le gnie est du
domaine commun. Il est comme l'air; il franchit, sans les connatre,
toutes les limites politiques des peuples pour vivifier partout tout ce
qui le respire.

Ce serait un pauvre critique que celui qui se dclarerait un critique
national et qui arrterait les chefs-d'oeuvre de l'intelligence
trangre  ces mesquines douanes de la pense, en leur demandant leurs
certificats d'origine. Nous n'avons eu que trop de ces critiques
prohibitifs en France et ailleurs. Ce sont eux qui ont strilis les
lettres, en empchant, autant qu'il tait en eux, ces unions conjugales
entre les esprits de diffrents climats, qui auraient multipli leurs
fruits en se rencontrant pour s'unir. Toute fcondit vient de l'union,
dans la nature morale comme dans la nature matrielle. Il y a dans
l'esprit humain, comme dans les vgtaux, des penses mles et des
penses femelles. Ces hommes d'exclusion ressemblent  ces Arabes des
frontires de Perse qui tendent des toiles autour des palmiers mles de
leurs tribus, dans le temps de la floraison, pour empcher le vent du
dsert d'aller porter les semences de leurs palmiers aux palmiers
femelles des tribus voisines. Ils tuent le fruit et font la disette au
dtriment de tous. Mais le vent finit par passer, malgr les hommes, et
par porter la fcondit dans les deux partis.

Nous ne sommes pas de ces hommes jaloux de la gloire et de la nourriture
intellectuelle des autres peuples que le ntre. Nous aimons  rendre 
toutes les races pensantes ce qui est  ces races, et  Dieu ce qui est
 Dieu.


III

Cela dit, et aprs ces prcautions oratoires, nous allons,  nos risques
et prils, exprimer franchement, en quelques mots, notre pense sur les
aptitudes naturelles de la France compares aux aptitudes des nations
antiques et modernes avec lesquelles notre littrature nationale peut
rivaliser. Chacune de ces nations a reu son lot de la nature.

L'Inde a la supriorit dans la thosophie, cette disposition mystique
admirable et sainte qui voit la Divinit avec vidence dans toute la
nature, qui fait de toute la nature un miroir de cette Divinit, et qui
contemple avec ravissement dans ce miroir le drame divin et humain de la
cration.

La Chine a la supriorit dans la science qui recueille, qui dcouvre la
premire les faits; elle a la supriorit aussi dans la raison qui
conclut de cette science des faits une grande sagesse pratique et
utilitaire en toute chose, agriculture, morale, lgislation,
civilisation, politique. Les grandes inventions appartiennent  cette
race exprimentale. C'est par excellence le peuple inventif.

L'Arabie, en y comprenant les Hbreux, les Persans et presque tout
l'Orient de la zone rapproche de l'Europe, a la supriorit dans
l'imagination; c'est la race du merveilleux par excellence, la terre des
songes, le lit de pavots o l'on rve veill avec le plus de charme et
de posie. Nulle part on ne conte mieux ces rcits chimriques qui
flottent dans l'imagination transparente comme les fumes du narghil
dans un ciel serein. Tous les conteurs, ces potes populaires de la
tente, sont Arabes ou Persans, et tous nos contes viennent de Bagdad.

La Grce a la supriorit dans l'art, cette logique de la pense, de
l'imagination et du sentiment. De tout ce que la Grce touche, divinit,
philosophie, politique, posie, musique, drame, histoire, architecture,
marbre, pierre, pinceau, elle fait un art accompli. C'est le lapidaire
de l'espce; elle taille tout, elle polit tout, elle enchsse tout dans
un cadre parfait. Sa littrature faonne est l'crin de l'intelligence
humaine.

Rome a la supriorit en politique, en guerre, en loquence d'action, en
constance dans ses desseins, en caractre en un mot. C'est le peuple du
caractre; il y en a jusque dans sa littrature. Lisez Tacite; c'est le
nerf irrit d'un peuple volontaire, libre, humili, mais indompt; c'est
le muscle qui perce la chair. Le caractre de sa race y palpite  chaque
mot comme dans le spasme du gladiateur mourant.

L'Italien, fils non dgnr, mais dshrit, du Romain, a la
supriorit dans le sentiment du beau. C'est l son gnie, c'est l sa
vertu, c'est l son signe entre les peuples. Son me a reu plus de part
que celle des autres nations dans ce type ternel et ineffable de
_beaut_ qui est le modle intrieur sur lequel se moulent les actes ou
les oeuvres de l'homme. Beaut dans la forme: voyez ses femmes! Beaut
dans l'architecture: voyez ses temples et ses palais! Beaut dans la
sculpture: voyez son Michel-Ange! Beaut dans la peinture: voyez son
Raphal! Beaut dans la musique: voyez son Rossini! Beaut dans la
posie: voyez son Dante, que des pamphltaires m'accusent aujourd'hui,
en Italie, d'avoir calomni, parce que j'ai spar, en parlant de lui,
l'oeuvre tnbreuse du thologien du gnie incomparable du pote, et
parce que je l'ai appel le dieu de la posie, tandis que Voltaire
l'appelait le monstre de la barbarie! Voyez sa langue: elle ne pche
mme que par l'excs du beau; elle est trop sonore pour des lvres
d'homme, elle ne devrait tre parle que par des anges ou par des
femmes! Voyez son Tasse! voyez son Arioste! voyez son Ptrarque, Platon
de l'amour fminin! voyez mme son Machiavel, qui a port le sentiment
du beau jusque dans les crimes de son style! C'est toujours le peuple du
beau. L'Italien est un amant du beau.

L'Allemand a la supriorit dans la philosophie spculative et dans la
construction presque indienne de sa langue, faite pour incorporer des
rves ou pour laborer des ides. L'Allemand est un philosophe.

L'Espagnol, en littrature, a la supriorit dans l'lvation grandiose
de l'me et dans la noblesse souvent exagre du style. C'est cette
lvation de l'me qui donne  sa littrature le caractre mystique,
asctique, rmitique qu'on trouve dans sa sainte Thrse et dans son
peintre Murillo. C'est cette noblesse exagre des sentiments qui lui a
maintenu longtemps le gnie chevaleresque pouss jusqu' la folie et
jusqu' la caricature, dont son _don Quichotte_, son livre populaire, a
t, sous la plume de Cervants, l'amusante et dplorable drision. Ce
sont les vices d'un peuple qu'il faut bafouer; ce ne sont pas ses vertus
nationales. L'Espagnol, qui se transforme aujourd'hui en citoyen, a t
jusqu'ici un chevalier et un moine.

Le Portugais, dont la langue a toutes les magnificences de l'espagnol
sans en avoir les dfauts, a la supriorit dans l'aventure et dans
l'audace; il a jou sa fortune sur toutes les vagues de l'Ocan. Jamais
peuple si peu nombreux ne fit et n'crivit de si grandes choses. Son
Camons est le pote pique de son histoire, de ses dcouvertes et de
ses conqutes dans l'Inde. Son empire, transbord en six mois de
Lisbonne en Amrique, sera un jour le texte d'un autre Camons. Le
Portugais est un aventurier, l'aventurier national, hroque et potique
des temps modernes.

L'Angleterre, aprs l'Allemagne, est en littrature la seule nation dont
le gnie vienne du Nord sans avoir pass par la Grce et par Rome; elle
a la supriorit de l'originalit. Cette originalit a un peu t
dteinte par la Bible dans _Milton_ et par la latinit d'Horace dans
_Pope_, l'Horace anglais. Mais son vritable gant, Shakspeare, est n,
comme Ante, de lui-mme et de la terre. Il a imprgn le gnie
littraire saxon anglais d'une sve septentrionale, sauvage, puissante,
qu'elle ne peut plus perdre. Les institutions libres de cette nation et
sa situation forcment navale ont donn  son gnie incontestable le
caractre multiple de ses aptitudes. Il a le besoin de compenser la
petitesse de son territoire par une immense et forte personnalit. Le
citoyen de la Grande-Bretagne est un patriarche dans sa maison, un pote
dans ses forts, un orateur sur sa place publique, un marchand dans son
comptoir, un hros sur son navire, un cosmopolite sur le sol de ses
colonies, mais un cosmopolite emportant sur tous les continents avec lui
son indlbile individualit. Les races antiques n'ont rien qui lui
ressemble. On ne peut le dfinir, en politique comme en littrature, que
par son nom: l'Anglais est un Anglais.

L'Amrique n'a encore que la supriorit de la jeunesse. Son gnie,
s'il lui en vient un autre que celui de la vieille Europe, sa mre, est
 l'tat de croissance. On ne sait encore ce qu'il produira, peuple sans
anctres sur un continent sans pass:

  _Prolem sine matre creatam!_

La France, il faut l'avouer, dussent toutes les frules des coles
tomber sur la main qui inscrit ces lignes, la France n'a pas eu
jusqu'ici, parmi ses innombrables aptitudes, la grande imagination
littraire et potique. La meilleure preuve de ceci, c'est qu'elle n'a
ni un grand pote pique comme Homre, Dante, le Tasse, ni un grand
pote lyrique sacr comme David, ni un grand pote lyrique profane et
philosophique comme Horace et Pindare, ni un grand dramatiste comme
Eschyle ou Shakspeare. La France a peu d'imagination potique; elle
semble rserver cette qualit surhumaine de l'humanit, l'enthousiasme,
pour ses actes plus que pour ses oeuvres.

Elle n'a pas la thosophie contemplative de l'Inde; elle n'a pas le
rationalisme obstin, inventif et lgislateur de la Chine; elle n'a pas
la fcondit de chimres, l'instinct du merveilleux de l'Arabie; elle
n'a pas l'art exquis et universel de la Grce; elle n'a pas la constance
et l'austrit de la vieille Rome; elle n'a pas la grce et la mollesse
de l'Italie moderne; elle n'a pas la philosophie spculative et planante
sans toucher terre de l'Allemagne; elle n'a pas le gnie du grandiose et
du chevaleresque de l'Espagne; elle n'a pas le gnie des aventures
piques des Portugais; elle n'a pas l'indlbile originalit de
l'Angleterre.

Mais la France rachte toutes ces infriorits relatives avec ces
peuples par des qualits d'esprit, de caractre, et surtout de coeur,
qui lui sont propres, et qui la placent, sinon au-dessus, du moins au
niveau et souvent en avant de ces grandes individualits humaines. La
privation relative de ces grandes facults de l'imagination prserve
aussi la France des excs et des vices insparables de ces facults trop
dominantes dans certaines races. Son gnie n'a pas leur puissance, mais
aussi il n'a pas leurs dfauts; rien n'altre, chez le Franais, cet
quilibre admirable des facults qui est la sant de l'esprit, comme
l'quilibre des humeurs est la sant du corps. Cet quilibre parfait de
l'imagination et de la raison, de l'enthousiasme et de la prudence, de
la force d'impulsion et de la force de rsistance, de la chaleur d'me
et du sang-froid d'esprit, conserve au gnie franais cette qualit des
qualits, le jugement, sans lequel le gnie devient une maladie mentale.

Le jugement lui donne ce qu'on appelle le got dans les arts, le got,
c'est--dire le discernement exquis, irrflchi, mais pour ainsi dire
infaillible, de l'esprit, qui lui fait dire: ceci est bon, ceci est
mauvais; ceci est dans la convenance des choses, ceci n'y est pas.
Attrait ou rpugnance naturelle de l'esprit qui le prserve des
engouements illogiques et qui lui fait choisir les aliments sains de
l'intelligence, comme la rpugnance physique du palais ou de l'odorat
prserve le corps des substances suspectes ou nuisibles. Le got, en
effet, n'est que le choix sous un autre nom; c'est une des facults du
gnie national les plus prcieuses, et qu'aucun peuple peut-tre, ni
parmi les anciens, ni parmi les modernes, n'a possd avec autant
d'infaillibilit et de dlicatesse que le Franais; c'est mme par cette
qualit qu'il est en littrature et en ides l'oracle de l'Europe. Le
Franais est le dgustateur intellectuel de toutes les productions de
la pense dans le monde. Ce qu'il aime, on l'aime; ce qu'il rejette, on
le rejette; son jugement a l'autorit d'un instinct.

Or, qu'est-ce que le Franais aime par-dessus tout et avant tout dans
les productions de la pense? C'est le bon sens. La premire qualit
qu'il exige, et avec raison, d'une oeuvre de l'esprit et des langues,
c'est d'tre conforme au bon sens.

Et qu'est-ce que le bon sens? Le bon sens est: _la moyenne rigoureuse de
l'esprit humain dans tout l'univers et dans tous les temps._ C'est la
meilleure dfinition que je puisse trouver. Au-dessus du bon sens il y a
le gnie, apanage exceptionnel d'un trs-petit nombre; au-dessous du bon
sens il y a la sottise, la dmence, la mdiocrit, apanage dplorable de
tout ce qui est infrieur au nom d'homme dans l'espce humaine. Mais
entre le gnie et la mdiocrit il y a le vaste domaine du bon sens, la
rgion moyenne des vrits reues, la terre des heureux et des sages,
qui ne s'lve pas jusqu'aux rgions prilleuses et inhabites du gnie,
qui ne descend pas jusqu'aux rgions basses et tnbreuses de la
mdiocrit, mais qui s'tend, immense et sereine, entre les deux abmes
et qui est le sjour moral habit par les bons esprits. C'est l que le
gnie franais rgne par le got, qu'il maintient sa royaut par
l'esprit, cette monnaie du gnie  l'usage d'un plus grand nombre
d'intelligences que le gnie lui-mme.


IV

Et qu'est-ce encore que l'esprit? L'esprit est la grce du bon sens.
Nous ne pouvons pas non plus trouver une expression plus exacte et plus
concise pour le dfinir. On voit par cette dfinition que l'esprit ainsi
entendu ne vient pas seulement de l'intelligence, mais qu'il vient aussi
du caractre. Une intelligence juste, vive et fine, un coeur ouvert,
large et bienveillant sont les deux conditions ncessaires  un peuple
ou  un homme pour avoir ce qu'on appelle de l'esprit. Le mchant n'en a
pas, car la mchancet n'a pas de grce. Le Franais en a, car il est
essentiellement bon; il s'oublie en toute occasion lui-mme pour voler
au secours de tout le monde. On l'accuse d'tourderie, c'est peut-tre
vrai, mais son tourderie est toujours l'lan de la magnanimit vers
quelque belle chose. Il y a du vent dans son me, mais ce vent enfle les
voiles du monde vers tout ce qui brille d'lev ou de beau  l'horizon
des ides.

De tout ceci que conclure? que, si l'Indou est un thosophe, le Chinois
un raisonneur, le Romain un politique, l'Espagnol un chevalier, l'Arabe
un conteur, le Grec un artiste, le Portugais un aventurier hroque,
l'Allemand un philosophe, l'Anglais un patriote, l'Italien moderne un
amant du beau, le Franais, lui, est par excellence un homme d'esprit.
Nous avons dit que le bon sens tait _la moyenne de l'esprit humain dans
tout l'univers_; nous avons dit que l'esprit et le got taient les
caractres du bon sens franais en littrature; nous avons dit que le
Franais tait l'homme d'esprit entre tous les peuples; nous ajoutons:
la capitale du bon sens est en France, la moyenne du monde est  Paris.


V

Ce court prambule tait ncessaire pour arriver  l'inexplicable
influence de Boileau sur les lettres franaises. Dans aucun autre pays
du monde un tel homme n'aurait laiss une trace de son nom. Pour le
comprendre il fallait comprendre pralablement l'esprit franais
contemporain.

Boileau n'tait certes pas un homme de gnie; il n'avait aucune de ces
qualits qui composent la nature des grands potes, ces foyers
d'enthousiasme brls les premiers par leur propre feu. La vritable
posie est insparable de la grandeur d'me, des convulsions de la
passion, de l'lvation des ides, de la chaleur qui atteste la vie dans
l'oeuvre de l'esprit comme celle du coeur atteste la vie dans l'homme
des sens. En mettant la main sur le coeur du vrai pote, il faut le
sentir battre, comme celui des hros, plus vite et plus fort que celui
des autres mortels. La posie est l'hrosme de l'esprit et de l'me.
Boileau n'avait rien de ces dons ou de ces excs de nature qui font
souvent mourir jeunes les grands potes, mais qui les font revivre
ternellement dans leur nom et dans leurs chants. Ce n'tait point un
homme de chant; c'tait un homme de chuchotement ingnieux et  voix
basse, ou plutt  peine tait-ce un homme.

La nature ou un accident d'enfance, en lui refusant la virilit qui fait
les grandes passions, les grands malheurs, les grandes gloires, lui
avait aussi refus cette puissance d'aimer qui est le tourment, mais
aussi qui est la fcondit de l'me. Quand ces grandes passions sont
refuses  un homme, il faut se dfier de lui.  dfaut des grandes, il
est rduit aux petites passions de la socit: de l'envie, de la haine,
de l'amour-propre, quelquefois de l'ambition et de l'intrigue, comme les
Narss de l'antiquit. Les infirmes naissent jaloux: c'est la loi de la
nature; ils se vengent sur les tres complets du malheur et de
l'imperfection de leur tre; leur consolation, c'est de ravaler ce qui
les dpasse. Un sens de moins peut dtruire toute l'harmonie d'une me;
une infirmit vicie souvent toute une existence. Si Boileau n'avait pas
t maladif il n'aurait pas crit des satires, et si lord Byron, de nos
jours, n'avait pas t boiteux, il n'aurait pas crit _Don Juan_, cette
vengeance d'un esprit perverti par l'orgueil souffrant contre ceux qui
marchent droit. Le malheur est souvent mchant, et cette mchancet est
la seule excusable; le coeur comprim par une souffrance se dilate
rarement pour aimer les hommes.


VI

Une prdisposition naturelle inclina donc Boileau  la satire.

En effet, qu'est-ce que la satire? C'est la mauvaise humeur de l'esprit
chez les hommes qui, comme Boileau ou Horace, ne font que la satire des
oeuvres; c'est la mauvaise humeur de la vertu chez les hommes qui, comme
Juvnal, font la satire des moeurs; mais toujours c'est la mauvaise
humeur. C'est l'explosion moqueuse ou virulente d'une me plus sensible
aux laideurs qu'aux beauts intellectuelles ou morales de l'humanit.
L'enthousiasme et l'amour, ces deux seules vritables Muses divines, ne
s'abaissent pas  satiriser le genre humain; elles pleurent sur lui s'il
se souille, elles lui chantent le _Sursum corda_, de l'esprance s'il se
dcourage ou s'il se dgrade. Elles croiraient se dgrader elles-mmes
si elles lui prsentaient le miroir satirique de Boileau ou le miroir
tragique de Juvnal pour le faire rire de ses ridicules ou pour le
faire frmir de ses crimes.

La satire procde du dgot ou de la haine, passions peu dignes d'tre
exprimes en vers immortels par les potes. Voil pourquoi nous ne
plaons, dans notre opinion personnelle, ce genre de littrature qu' un
degr infrieur dans les oeuvres de l'esprit humain. Nous exceptons
nanmoins de ce mpris les grandes et saintes indignations en vers de
_Juvnal_, de _Gilbert_ et d'un pote unique dans notre temps,
_Barbier_. C'est lui qui, dans une _iambe_ intitule _la Cure_, a gal
Pindare en verve et dpass Juvnal en colre, mais verve lyrique aux
images de Phidias comme _la Cavale_, colre sainte aux accents d'airain
comme l'_Imprcation biblique_. Ces satires-l ne sont pas de la haine;
elles sont l'amour du beau et de l'honnte pouss jusqu' la vengeance
contre le laid et le crime. Mais cette vengeance leve ne supplicie
personne; elle est anonyme, comme le glaive exterminateur dans les mains
de l'ange; elle ne tombe pas sur des ttes, mais sur des vices.

C'est ainsi que, dans une de ces satires immortelles, _Barbier_ flagelle
le Paris de 1830 du geste et du ton dont le Dante flagellait la
Florence de 1300. Ce pote, sans blesser personne, gourmande les cupides
bassesses de ces foules du lendemain qui se prcipitent sur tout ce qui
tombe, et fltrit les faciles victoires de ces fanfarons d'aprs coup
qui outragent tout ce qui est dsarm. coutez-en seulement les derniers
vers; ils rappellent, par leur fruste nergie, le poil hriss et la
gueule sanglante de ce sanglier de Calydon qu'on voit sur la place du
march de Florence:

  Ainsi, quand, dsertant sa bauge solitaire,
      Le sanglier, frapp de mort,
  Est l, tout palpitant, tendu sur la terre,
      Et sous le soleil qui le mord;
  Lorsque, blanchi de bave et la langue tire,
      Ne bougeant plus en ses liens,
  Il meurt, et que la trompe a sonn la cure
       toute la meute des chiens;
  Toute la meute, alors, comme une vague immense,
      Bondit; alors chaque mtin
  Hurle en signe de joie, et prpare d'avance
      Ses larges crocs pour le festin.
  Et puis vient la cohue, et les abois froces
      Roulent de vallons en vallons;
  Chiens courants et limiers, et dogues, et molosses,
      Tout s'lance, et tout crie: Allons!
  Quand le sanglier tombe et roule sur l'arne,
      Allons! allons! les chiens sont rois!
  Le cadavre est  nous; payons-nous notre peine,
      Nos coups de dents et nos abois.
  Allons! nous n'avons plus de valet qui nous fouaille
      Et qui se pende  notre cou;
  Du sang chaud, de la chair, allons, faisons ripaille,
      Et gorgeons-nous tout notre sol!
  Et tous, comme ouvriers que l'on met  la tche,
      Fouillent ces flancs  plein museau,
  Et de l'ongle et des dents travaillent sans relche,
      Car chacun en veut un morceau;
  Car il faut au chenil que chacun d'eux revienne
      Avec un os demi rong,
  Et que, trouvant au seuil son orgueilleuse chienne,
      Jalouse et le poil allong,
  Il lui montre sa gueule encor rouge, et qui grogne,
      Son os dans les dents arrt,
  Et lui crie, en jetant son quartier de charogne:
      Voici ma part de royaut!

                                        1830.

De telles satires sont des coups de foudre, et non des coups de
lanires. Cela ne blesse pas, cela crase.

Les autres sont un supplice personnel inflig, comme disent les
satiristes, par le fouet de la satire  des hommes dont ce fouet dchire
la peau. Eh bien! quelle que soit la justice de ce supplice, nous ne
pouvons ni approuver ni excuser ceux qui se donnent la mission de
l'infliger au ridicule et mme au crime de leur temps. On m'apportait,
il y a peu d'annes, en Italie, une de ces oeuvres de colre lgitime
qui stigmatisent eu vers terribles des noms d'hommes vivants et qui font
saigner ternellement les coups de verge ou les coups de poignard de la
plume. Comme j'exprimais par ma physionomie ma rpulsion involontaire
pour ces oeuvres de colre, quelqu'un me dit:  quoi pensez-vous? Ne
faut-il pas que justice soit faite de toutes ces iniquits? Ne faut-il
pas que toutes les mauvaises fortunes aient leur Nmsis?--Oui,
rpondis-je, dans les socits d'hommes un excuteur est ncessaire 
la justice; il faut un bourreau, peut-tre, quoique je n'en sois pas
parfaitement convaincu, mais il ne faut pas tre le bourreau.

Le satiriste sanglant est le bourreau des renommes; il jette au
charnier les noms dpecs de ses ennemis littraires ou de ses ennemis
politiques. Ce n'est pas le mtier des immortels. Ce sont l de ces
gloires dont on se repent; il faut se les refuser, sinon par respect
pour ses ennemis, du moins par respect pour soi-mme.

Prise dans une acception plus vulgaire, la satire n'est qu'une pigramme
prolonge. Une pigramme est un coup d'pingle  une vie,  un ridicule
ou  un homme. Quand elle s'adresse  un homme, ce n'est pas grand chose
qu'une pigramme; c'est une goutte de fiel dans un verre d'eau pour
rendre le breuvage de la raillerie amer  celui qu'on force  le boire.
Mais une satire littraire, c'est--dire une pigramme dlaye en deux
cents vers, c'est un torrent de fiel dans lequel on s'efforce de noyer
un nom. La masse de l'pigramme n'en corrige pas l'intention; c'est
toujours de la haine, de la haine qui rit au lieu de la haine qui tue,
mais enfin de la haine; si on ne veut pas tuer, on veut blesser. Le
principe de la satire ou de l'pigramme est mauvais, et ses rsultats
sont cruels. Voil pourquoi nous n'encourageons jamais les potes  cet
exercice haineux de leur gnie. On y recueille ce qu'on a sem: on y
sme des larmes, on y recueille des larmes; mais celles qu'on rpand
sont plus amres que celles que l'on a fait rpandre.


VII

Les modles de Boileau, ceux qui tentrent son gnie essentiellement
imitateur, furent videmment Horace et Juvnal, les deux satiristes
romains. Il ne devait jamais galer dans ce genre ni la grce  peine
maligne du doux, et voluptueux Horace, ni l'pre nergie de Juvnal. La
satire d'Horace est un badinage; la satire de Juvnal est une tragdie.

Le premier, assis  table entre Auguste, qu'il flatte, et Virgile, qu'il
aime, amuse le festin par quelques railleries dcentes en vers contre
les mauvais potes de Rome; un autre jour, couch  l'ombre des chnes
verts de sa petite maison de Tibur (aujourd'hui remplace par un
gracieux ermitage de capucins), au bruit et  la poussire humide des
cascatelles de l'_Anio_, dans lesquelles ses esclaves font rafrachir
son vin de _Cads_ ou de _Ccube_, il crit  quelques amis de Rome une
ptre familire o ses vers bondissent et coulent comme les filets
d'cume de l'_Anio_ sur la mousse. Si une lgre ironie ou si une
pigramme inoffensive contre quelque ennuyeux rcitateur de vers lourds
de Rome s'y glisse  son insu, il ne court pas aprs pour la retenir, il
la laisse rouler comme un caillou poli dans le lit de la cascade ou
comme un flocon d'cume sur l'eau transparente. On n'y sent pas la
haine, mais la confidence et la ngligence d'un esprit souriant dans sa
bont.

Boileau ne pouvait pas plus malheureusement choisir son modle que dans
Horace, l'_Hafiz_ de l'Occident, le _Saint-vremond_ de Rome, le
_Voltaire_ de la posie fugitive; Boileau, l'habile aligneur de vers
travaills au marteau et  la lime, le calqueur patient des choses
incalquables de l'antiquit, le jansniste de la religion comme du
style, dont toutes les grces et tous les amours n'taient que des
contrefaons de lgrets lourdes et de volupts pnibles, par un
rudit!


VIII

Quant  Juvnal, c'est autre chose. Boileau aurait pu l'imiter
compltement et lui drober le stylet sanglant de la satire politique:
il avait pour cela assez d'cret dans la bile et de dgot de
l'humanit; mais la satire politique tait impossible  un pote qui ne
voulait pas jouer sa tte contre un beau vers sous Louis XIV. Elle est
impossible sous la monarchie. Si on l'crit dans le sens du monarque et
contre ses ennemis, elle est une lchet, et un homme de talent, quelque
courtisan qu'il soit, rougit de la commettre. Si on l'crit contre ce
qui tient le glaive, roi ou peuple, elle est un danger de mort, et on
dvoue sa tte au licteur ou le sang de ses veines au suicide. Voyez
Chnier. On ne pouvait donc crire sous Louis XIV que des satires tout 
fait insipides et insignifiantes contre les embarras des rues de Paris,
contre un mauvais cuisinier comme Mignot, contre un mauvais rimeur comme
Chapelain, contre un mauvais traducteur comme l'abb Cottin, tristes
thmes pour un vrai gnie satirique.


IX

Il y avait loin de l  ce Juvnal crivant dans des intervalles de
libert sans frein, entre deux proscriptions ou entre deux tyrannies,
pendant l'croulement de Nron ou pendant l'interrgne de Domitien. Et
crivant o? au fond d'une solitude de Libye dans laquelle il avait t
relgu pour expier un vers contre le pantomime Pris, favori de
l'empereur!

Si Boileau n'avait ni l'me, ni le temps convenable pour galer Juvnal,
on voit par ses beaux vers sur ce pote qu'il avait la corde de
l'indignation aussi sonore que celle du Romain:

  Juvnal, lev dans les cris de l'cole,
  Poussa jusqu' l'excs sa mordante hyperbole.
  Ses ouvrages, tout pleins d'affreuses vrits,
  tincellent pourtant de sublimes beauts:
  Soit que, sur un crit arriv de Capre,
  Il brise de Sjan la statue adore;
  Soit qu'il fasse au conseil courir les snateurs,
  D'un tyran souponneux ples adulateurs;
  Ou que, poussant  bout la luxure latine,
  Aux portefaix de Rome il vende Messaline!
  ...............
  ...............

Juvnal tait le _Caton d'Utique_ des potes; Boileau pouvait bien
admirer ce beau rle, cette protestation hroque contre la servitude
et contre la corruption de Rome, mais il n'aspirait point  l'imiter.
Il prfrait le rle d'adulateur dcent d'un autre Auguste et d'ami d'un
autre Mcne.

Il faut tre juste envers lui; il n'y avait, depuis le cardinal de
Richelieu, ni Tibre, ni Sjan, ni Nron  supplicier potiquement en
France; il n'y avait pas mme lieu  ces orgies de style, dans le
tableau des moeurs, dont Juvnal salit effrontment ses pages; peintures
plus hideuses du vice que le vice lui-mme! D'ailleurs la chastet du
langage heureusement introduit dans l'histoire et dans la posie par une
religion plus pudique, dfendait  Boileau ces nudits de la chair,
scandales de l'esprit comme des yeux. Le christianisme avait jet un
voile sur ces nudits. On s'tonne qu'aucun peuple civilis ait pu
supporter les cynismes de style de ce Juvnal. Ce n'taient pas
seulement les _hyperboles_, comme les appelle son imitateur, c'taient
les impudicits et les gouts de la langue.

 cela prs, Juvnal, soit dans l'imprcation contre les vices, soit
dans la peinture des vertus pures et douces qui font contraste aux
horreurs de ces vices, tait vritablement un crivain de premier ordre
dans la force comme dans la grce. Il a mme des sensibilits qu'on ne
rencontre jamais dans le satiriste franais, telles, par exemple, que ce
tableau des mlancolies et des isolements de la vieillesse dans la
dixime satire.

Lors mme, dit-il dans ces beaux vers que Virgile n'aurait pas
dsavous, lors mme que notre intelligence conserverait, dans l'ge
avanc, toute la vigueur de l'me, ne faut-il pas, hlas! mener les
funrailles de ses enfants? contempler le bcher qui consume les
dpouilles d'une pouse longtemps aime, ou celles d'un frre? ou porter
dans ses mains des urnes pleines des cendres de nos soeurs? Cette
douleur a t rserve  ceux qui vivent longtemps, que leur foyer, sans
cesse dcim par de nouveaux trpas, condamne  vieillir dans une
perptuelle tristesse et sous des noirs vtements de deuil! Le roi de
Pylos, le vieux Nestor, si l'on en doit croire Homre, atteignit les
annes de la corneille dans une constance de flicit sans clipse,
heureux, selon le vulgaire, d'avoir ajourn la mort pendant tant de
rvolutions des jours, et d'avoir bu si souvent le jus nouveau du raisin
qui coule du pressoir aux vendanges. Mais attendez un peu, et coutez
avec quelle amertume il accuse les lois du Destin et la lenteur des
Parques  couper la trame de sa vie, quand il voit la chevelure de son
cher Archiloque ptiller sous la flamme du bcher funbre!... Car il
s'adresse  tous ses proches qui l'entourent et leur demande par quel
crime il a mrit du sort le supplice d'une vie si prolonge. Ainsi
Ple, quand il pleurait son fils Achille enlev  sa tendresse... Si,
avant la subversion de sa ville de Troie, Priam ft descendu chez les
ombres, Hector, son fils, aurait port sur ses paules et sur celles de
ses autres frres le corps vnr de son pre,  travers les Troyennes
gmissantes, dont les filles du vieillard, Cassandre et Polyxne, les
vtements dchirs, auraient commenc les sanglots funbres! Hlas! que
lui servirent ses longs jours? Il vit tout crouler autour de lui, et
l'Asie renverse par le fer et par le feu. Alors, guerrier dbile et
chancelant, il dpose sa couronne pour prendre ses armes impuissantes,
et succombe au pied de l'autel de Jupiter, tel qu'un boeuf vieilli qui
tend  la hache de son matre un cou mince et dcharn par le travail,
pauvre animal devenu maintenant importun  son matre ingrat!

  _Ab ingrato jam fastiditus aratro!_

De tels vers sont bien suprieurs au style de la satire, et ils
illustreraient les plus pathtiques popes. Nous n'en trouverons pas de
semblables dans le satiriste franais.

Quelques aspirations touchantes aux dlices simples de la vie des champs
n'attestent pas moins, dans Juvnal, une me altre de la nature et de
la retraite si chres aux potes.

Si tu pouvais t'arracher aux spectacles du Cirque, dit-il  son
interlocuteur imaginaire, tu pourrais te construire  _Sora_ ou 
_Frosinone_ une maison convenable,  moindre prix que tu ne payes  Rome
le loyer d'un rduit tnbreux; l tu aurais  toi un petit jardin, un
puits peu profond, dont l'eau, tire sans roue et sans corde,
dsaltrerait d'une facile onde tes plantes naissantes et tendres. Vis
l, amant de la bche fourchue et possesseur d'un jardin cultiv de tes
propres mains, dont les lgumes puissent suffire au repas frugal de cent
disciples de Pythagore! En quelque site, en quelque dsert qu'il soit
situ, c'est quelque chose de dlicieux que de s'tre fait le
possesseur d'une habitation champtre.

Et ailleurs: Un enfant rustique, sans autre parure que le vtement
ncessaire pour le prserver du froid, nous servira, dans des plats
d'argile, des mets achets au prix de peu de pices de cuivre. Tu ne
verras aucun de mes esclaves venu de Phrygie ou de Lycie  Rome. Tout ce
que tu auras  leur demander, demande-le-leur simplement en latin. Ils
sont tous vtus uniformment, les cheveux coups court, droits et
peigns seulement avec soin aujourd'hui par respect pour mes convives.
L'un est le fils de mon rude berger, l'autre de mon bouvier. Celui-ci
soupire aprs sa mre, qu'il n'a pas revue depuis trop longtemps;
triste, il regrette sa pauvre cabane et ses chameaux familiers. Il te
versera du vin pressur sur les montagnes o il est n et sur le
penchant desquelles il foltrait nagure, car le vin et celui qui le
verse ont tous les deux la mme patrie?

Et ailleurs encore: Une si petite terre nourrissait autrefois le pre
et toute la foule domestique de son domaine, au milieu de laquelle une
pouse enceinte, assise sur le seuil, et quatre enfants, l'un fils de
l'esclave, les trois autres du matre. Mais, aprs le repas des matres,
un repas plus abondant attendait les frres ans au retour de la vigne
ou du sillon; la bouillie fumait pour eux dans les vastes chaudires de
cuivre.  mes enfants! ne demandons  la charrue que le pain qui suffit
 notre table. Vivez contents de ces cabanes et de ces collines
agrestes! Celui-l ne fera rien de dshonnte qui ne rougit pas
d'affronter les glaces avec des gutres montant jusqu'aux genoux, et de
braver la bise en retournant le poil de son manteau sur ses membres
rchauffs.


X

Nous nous sommes laiss entraner au charme de ces citations. On ne
trouve rien de semblable dans la satire franaise. On ignore la patrie
et la profession natale de Juvnal; mais  de tels vers,  des retours
si complaisants vers la simplicit et vers la frugalit de la vie
rustique, on peut croire qu'il tait, comme Virgile, un enfant de la
glbe, et que les agrestes images de la campagne italique obsdaient sa
belle imagination au milieu des sordidits de Rome. Un grand amour des
choses honntes clate partout dans ses dgots mme les plus scandaleux
d'expression contre le vice.


XI

Boileau n'avait rien d'une telle origine; c'tait un fils du pav d'une
grande ville; il tait n dans cette sombre cour du Palais, au bruit de
la chicane, d'un pre greffier; l'cole avait t sa seule nourrice.

Voltaire, ce Boileau transcendant, ce Boileau qui donna au bon sens et
au bon got franais des ailes plus vastes, plus hautes et plus lgres,
reconnaissait tout ce qu'il devait  son matre. N comme lui et peu de
temps aprs lui dans le mme quartier de Paris et presque dans les mmes
conditions de famille, voici comment il en parle  prs de quatre-vingts
ans, dans un de ses plus gracieux accs de verve:

  Boileau, correct auteur de solides crits,
  Zole de Quinault et flatteur de Louis,
  Mais oracle du got dans cet art difficile
  O s'gayait Horace, o travaillait Virgile,
  Dans la cour du Palais je naquis ton voisin;
  De ton sicle clatant mes yeux virent la fin:
  Sicle de grands talents bien plus que de lumire.
  Dont Corneille en bronchant sut ouvrir la carrire.
  Je vis le jardinier de ta maison d'Auteuil,
  Qui chez toi, pour rimer, planta le chvrefeuil.
  Chez ton neveu Dongois je passai mon enfance,
  Bon bourgeois, qui se crut un homme d'importance.
  Je veux crire un mot sur tes sots ennemis,
   l'htel Rambouillet contre toi runis,
  Qui voulaient, pour loyer de tes rimes sincres,
  Couronn de lauriers t'envoyer aux galres;
  Ces petits beaux esprits craignaient la vrit,
  Et du sel de tes vers la piquante cret.
  Louis avait du got, Louis aimait la gloire;
  Il voulut que ta muse assurt sa mmoire,
  Et, satirique heureux, par ton prince avou,
  Tu pus censurer tout, pourvu qu'il ft lou!

  ...............
  ...............

  Et moi je fais trembler dans mes derniers moments
  Et les pdants jaloux, et les petits tyrans.
  J'ose agir sans rien craindre, ainsi que j'ose crire;
  Je fais le bien que j'aime, et voil ma satire!
  Nous nous verrons, Boileau! tu me prsenteras
  Chapelain, Scudry, Perrin, Pradon, Coras.
  Mais je veux avec toi baiser dans l'lyse
  La main qui nous peignit l'pouse de Thse.
  Tandis que j'ai vcu, l'on m'a vu hautement
  Aux badauds effars dire mon sentiment;
  Je veux le dire encor dans les royaumes sombres:
  S'ils ont des prjugs j'en gurirai les ombres!
   table avec Vendme, et Chapelle, et Chaulieu,
  M'enivrant du nectar qu'on boit dans ce beau lieu,
  Second de Ninon, dont je fus lgataire.
  J'adoucirai les traits de ton humeur austre.
  Partons! dpche-toi, cur de mon hameau;
  Viens de ton eau bnite asperger mon caveau!

On sent plus, dans ces vers du premier disciple de Boileau, la
sautillante inspiration d'Horace que le pas grave et lourd de Boileau
lui-mme; mais on voit que Voltaire ne craignait pas plus que nous de
confesser une srieuse estime pour les services littraires de celui
qu'il nomme l'_oracle du got_, dans un temps o le gnie franais tait
n avec Corneille, et o il allait prir, sans Boileau, dans les
mignardises italiennes ou dans les rodomontades espagnoles de l'htel de
Rambouillet.


XII

Nous ne raconterons pas la vie de Boileau.

Boileau d'ailleurs n'eut point de vie, car il n'eut ni aventures ni
passions. La vie des potes est dans leur coeur; celui-l n'avait que de
l'esprit. Toute sa vie est dans son bon sens. Il l'avait reu de la
nature, inn, incorruptible, inflexible. Les tudes svres, seule
consolation des infirmits prcoces qui attristrent son enfance et sa
jeunesse, avaient appliqu en lui ce bon sens au bon got dans les
lettres. Quinzime enfant d'un pre greffier du parlement, priv de
bonne heure des soins et de l'affection de sa mre, opr de la pierre 
douze ans, nourri dans les collges, ce dur et froid noviciat des
enfants sevrs de leurs familles, jet ensuite contre son gr dans des
tudes de thologie et de jurisprudence dont les arguties lui
rpugnrent, possesseur d'une petite fortune suffisant  la modestie de
ses dsirs aprs la mort d'un pre laborieux; sans ambition, sans
intrigue, sans chaleur dans l'me, mais non sans amiti; amateur de tout
ce qu'on appelle vertu par probit naturelle d'esprit et par ce penchant
honnte qui est le bon got de l'me, il prit contre son sicle la plume
de Caton le Censeur, et il crivit des satires pour rformer le mauvais
got, comme, dans une autre fortune, il aurait pris la hache des
licteurs pour rformer les mauvaises moeurs de sa patrie.

Il ne regarda de la vie que les livres; il s'attira de bonne heure la
haine des mauvais crivains, l'amiti des illustres. Il fut recherch de
la cour sans s'y livrer; il honora dans Louis XIV l'autorit souveraine
et la majest du rgne sans flatter dans le roi d'autre faiblesse que
celle de la gloire. Il ne fut point courtisan comme Racine; il fut plus
immacul de complaisance que Bossuet, plus pur de tout mange que
Fnelon, plus noblement dsintress que Corneille, aussi dgag
d'orgueil et d'envie que Molire, exemple accompli du parfait honnte
homme dans sa vie publique comme dans sa vie prive.

Retir souvent dans sa petite maison de campagne d'Auteuil, dont il
avait fait son _Lucretile_  l'exemple d'Horace, il y cultivait  la
fois ses plantes et ses livres; il y recevait, pendant l't,  sa table
frugale, mais dcente, tout ce que la France possdait d'hommes vnrs
par la vertu, illustres par le gnie. On ferait son histoire par ses
amitis; elles taient toutes pures, grandes ou glorieuses. Il vieillit
ainsi jusqu'aux limites assignes par la nature aux plus longues vies,
et mourut avec fermet, comme il convient  un homme qui a beaucoup
pens au nant pompeux des choses humaines et  la grandeur des
esprances au del du tombeau.

Voil Boileau comme homme; voyons Boileau comme crivain.


XIII

Comme crivain, selon nous, son plus grand mrite fut d'avoir t
l'homme ncessaire au moment o il apparut dans notre littrature. Cette
littrature courait  sa perte en se dnationalisant trop sur les pas
des imitateurs du style italien et du style espagnol. Il lui fallait un
vigoureux coup de frule sur les mains qui tenaient la plume depuis
Ronsard. Sans doute Ronsard tait mille fois plus pote que Boileau; il
y avait, dans ce gentilhomme de cour et d'pe, du _Tasse_, du
_Ptrarque_, de l'_Arioste_, presque du _Pindare_; il y avait aussi de
l'_Horace_. Il y avait de plus une certaine grce juvnile et gauloise
qui charmait l'esprit sans doute, mais qui tendait trop  faire tomber
la langue et la littrature dans une seconde enfance. Cette seconde
enfance, qui n'a pas l'inexprience et la navet vraie de la premire,
pouvait faire dgnrer l'esprit franais en affterie, en mignardise,
en jeu d'esprit, toutes choses indignes d'une grande langue et d'un
grand peuple.


XIV

 ct de l'cole de Ronsard, qui triomphait  l'htel de Rambouillet,
et en opposition avec elle, il s'tait form une cole pdantesque,
pnible, lourde, gauche, inhabilement imitatrice, mais trs-orgueilleuse
et trs-puissante, dont _Pradon_, _Chapelain_ et d'autres crivains
estimables, mais sans gnie, taient les soleils, selon l'expression de
Boileau; cole littraire qui s'tait empare par la prtention, par _la
camaraderie_ et par la suffisance, de la cour, des salons, de ce qu'on
appelait alors _les ruelles_, et surtout des faveurs lucratives du
gouvernement.

Cette coterie littraire, toute-puissante et comme inviolable dans
l'opinion, rappelait assez l'cole dogmatique qui a prvalu depuis
trente ans parmi nous en politique et mme en littrature, par une
volont tenace et bien discipline plus que par une vritable
supriorit de gnie. Les Pradon et les Chapelain obstruaient la voie
aux _Corneille_, aux _Racine_, aux _Molire_, aux _Bossuet_, aux
_Fnelon_, vritables grandeurs de la nature, clipses ou ajournes par
ces fausses grandeurs d'engouement. La littrature franaise, entre
leurs mains, allait mourir d'ennui avant d'tre ne.

C'est contre ces faux grands hommes que Boileau osa ouvrir une campagne
de critique pre, mais courageuse, qui n'tait ni sans danger ni sans
gloire dans un jeune homme qui n'avait d'autre appui que sa passion pour
le vrai. Mais, en tacticien habile, ce jeune homme commena, pour
assurer sa position, par dsintresser l'amour-propre du roi de cette
querelle entre les crivains de son rgne, et par payer largement 
Louis XIV le tribut de gloire ou de vanit que ce prince levait avant
tout sur les gnies de son sicle.


XV

C'est videmment  cette tactique, presque lgitime dans un jeune pote
sans patrons, que l'on doit attribuer les loges ritrs de Boileau au
matre des lettres comme des armes; car on ne voit dans le reste de la
vie de cet homme austre aucune autre trace de bassesse et aucun
penchant inn  la flatterie. S'il y en a dans ses ptres  Louis XIV,
c'est que ce roi tait plac dans l'esprit de ses courtisans hors la loi
mortelle et par ses potes hors de la vrit. Le censeur de son sicle
dbuta donc par une ptre au roi. Cette ptre tait dj une satire.
Les vers  deux visages louaient le roi d'un ct, mordaient de l'autre
les adulateurs ordinaires du prince.

  Jeune et vaillant hros, dont la haute sagesse
  N'est point le fruit tardif d'une lente vieillesse,
  Mais qui, seul, sans ministre,  l'exemple des dieux,
  Soutiens tout par toi-mme et vois tout par tes yeux,
  Grand roi, si jusqu'ici, par un trait de prudence,
  J'ai demeur pour toi dans un humble silence,
  Ce n'est pas que mon coeur vainement suspendu
  Balance pour t'offrir un encens qui t'est d;
  Mais je sais peu louer. . . . . . . .

              Je mesure mon vol  mon faible gnie,
  Plus sage en mon respect que ces hardis mortels
  Qui d'un indigne encens profanent tes autels,
  Qui, dans ce champ d'honneur o le gain les amne,
  Osent chanter ton nom sans force et sans haleine,
  Et qui vont tous les jours d'une importune voix
  T'ennuyer du rcit de tes propres exploits.
  ...............

  C'est  leurs doctes mains, si l'on veut les en croire,
  Que Phbus a commis tout le soin de ta gloire;
  Et ton nom, du Midi jusqu' l'Ourse vant,
  Ne devra qu' leurs vers son immortalit.
  Ah! plutt, sans ce nom, dont la vive lumire
  Donne un lustre clatant  leur veine grossire,
  Ils verraient leurs crits, honte de l'univers,
  Pourrir dans la poussire  la merci des vers!
  Pour chanter un Auguste il faut tre un Virgile.

Toute la fin de cette ptre est crite avec la vigueur du style
cornlien, avec la limpidit du style racinien, avec la proprit acre
du style de Molire. Boileau entremle si habilement et si
indissolublement les louanges du roi aux mpris contre les mauvais
crivains que l'enthousiasme emporte avec lui l'pigramme, et qu'il est
impossible de supprimer une invective contre les potes de cour sans
supprimer dans le mme vers une magnifique apothose du roi. Ce dbut,
qui caressa dlicieusement les oreilles de Louis XIV, valut du premier
coup  Boileau l'amnistie de la cour sur tout ce qu'il pourrait crire
contre les rimeurs en crdit du temps. Il eut le privilge de ses
satires. Louis XIV sentit qu'il fallait tout accorder  un jeune pote
qui se montrait si suprieur  ses rivaux, et qui dispensait d'une main
si magistrale le ddain au mauvais got, la gloire au grand rgne.

Ajoutons que, dans cette mme ptre et toujours depuis, Boileau,
capable de mpris, mais incapable d'envie, sparait Corneille, Racine,
Molire, de la tourbe des crivains mercenaires, et s'honorait de son
admiration pour ces grands hommes comme de leur amiti pour lui. C'est
l ce qui distingue le satiriste du libelliste, l'homme de got du vil
envieux.


XVI

Les qualits vritablement antiques du style de Boileau, qualits neuves
 force d'tre antiques, apparurent ainsi ds ses premiers vers. Vrit,
clart, proprit, sobrit saine, sens spirituel et juste dans une
image naturelle et proportionne au sens, harmonie des vers sans
mollesse, brivet de la phrase potique qui ajoute  sa vigueur, trait
inattendu qui frappe avant d'avoir averti, peu d'lan, mais une marche
vive et sre qui va droit au but et qui ne trbuche jamais; en un mot
toutes les qualits, non d'un grand pote, mais d'un grand manieur de la
langue potique, voil ce qui distingua  l'instant ce jeune homme et
qui donna  sa jeunesse l'autorit d'un ge avanc.

On crut que l'Horace latin de l'Art potique, des ptres et des
Satires, s'tait incarn de nouveau  Paris pour chtier les lettres et
pour amuser un autre Auguste: on se trompait. Le lyrisme et la grce, le
_molle et facetum_, manquaient  la ressemblance, mais le got, l'esprit
et la langue taient  l'unisson dans les deux potes. Il y avait plus
d'analogie avec Juvnal; mais, s'il tombait moins bas, le satiriste
franais s'levait moins haut que le latin. Il avait de plus le mrite
de ne jamais faire rougir ni la pudeur du front, ni la pudeur de
l'esprit, et de conserver toujours, mme dans ses dbordements de verve
et de fiel, cette pudicit des mots qui est la dlicatesse du got,
comme la dcence des actes est la dlicatesse du coeur. Il ne donnait
point au franais, comme son prdcesseur _Rgnier_, l'effronterie du
latin. On sentait qu'il parlait dans une langue vtue et chaste, qui
s'offense des nudits du style comme d'une profanation des yeux.


XVII

La premire de ses satires, qui suivit son _ptre au Roi_, n'est qu'une
dclamation un peu vague, calque d'Horace et de Juvnal et applique
aux moeurs gnrales du temps. Beaucoup de vers en sont devenus
proverbes; mais les proverbes, qui sont des images dans l'Orient, ne
sont que des maximes en Occident. On peut tre proverbial chez nous sans
tre potique. C'est le don de Boileau, de Molire, de Voltaire, les
plus spirituels des crivains en vers, mais les moins vritablement
potes. L'esprit suffit pour faire un proverbe; l'imagination et
l'enthousiasme sont ncessaires pour crire un vers de sentiment.

  J'appelle un chat un chat et Rollet un fripon,

n'est qu'un mot cruel rdig en douze pieds. La malignit de Boileau,
qui ne rougit pas dans cette satire d'attaquer les mauvais potes
jusque dans leur mauvaise fortune, lui fera reprocher ternellement
cette insulte  l'indigence, reste proverbiale aussi, mais proverbiale
contre son coeur:

  Tandis que Colletet, crott jusqu' l'chine,
  S'en va chercher son pain de cuisine en cuisine.

Ce n'tait pas ainsi que Juvnal, son matre, parlait des indigences et
des labeurs de l'esprit; dans ses plus mordantes invectives contre les
fautes du talent, il laissait tomber une larme chaude sur les iniquits
de la fortune. Il est beau, il est lgitime, s'criait-il en deux vers
pieux, de gagner le salaire de son gnie par le travail de
l'intelligence. Boileau, dans ses vers, tait d'autant plus inexcusable
que dj il recevait du roi une pension pour ses louanges prcoces, et
que son aisance potique n'tait pas encore le prix du travail, mais le
salaire de la flatterie.

La seconde satire est adresse  Molire:

  Rare et fameux esprit, dont la fertile veine
  Ignore en crivant le travail et la peine,
  Pour qui tient Apollon tous ses trsors ouverts,
  Et qui sait  quel coin se frappent les bons vers!

Cette satire n'est qu'une charmante et piquante plaisanterie, pleine de
ce qu'on appelait alors le sel attique ou la sve grecque, sur les
difficults de la rime dans le mtre franais. Il cite  Molire, pour
exemple de ces contradictions de la rime et du sens, une foule de
circonstances o, cherchant  trouver le nom d'un homme de gnie, la
rime lui prsente au bout du vers le nom d'un plat ou ridicule crivain.
Cette litanie de la sottise est entremle cependant de vers plus
potiques qu'pigrammatiques, dans lesquels on aime  retrouver quelques
aspirations nonchalantes d'Horace  la paix et  l'obscurit des champs.
Nous les citons, car de tels vers sont trop rares dans Boileau. Ils
dlassent de la mchancet par le charme, ils dtendent l'esprit, comme
un air de flte au milieu d'un aigre concert d'instruments aigus.

  Ah! maudit soit celui dont la verve insense
  Dans les bornes d'un vers enferma la pense,
  Et, donnant  l'esprit une troite prison,
  Voulut avec la rime enchaner la raison!
  Sans ce mtier, fatal au repos de ma vie,
  Mes jours pleins de loisirs couleraient sans envie;
  Mon coeur, exempt de soins, libre de passion,
  Sait donner une borne  mon ambition.
  vitant des grandeurs la prsence importune,
  Je ne vais point au Louvre adorer la fortune.

La satire sur le repas, presque entirement imite de Juvnal, ne se
relve qu' la fin par une salve d'pigrammes ironiques qui jaillissent
comme la mousse d'un vin de dessert sur tous les noms des ennemis de
Boileau.

Plusieurs ne sont que des discours en vers sur des gnralits de
morale, heureusement rimes, mais infiniment au-dessous des discours en
vers de Voltaire, un des chefs-d'oeuvre de cet esprit universel. Celle
sur la noblesse est une imprcation contre les ingalits de rang qui
prludait de bien loin  la rvolution franaise et que Louis XIV
autorisait parce qu'il ne comprenait d'ingalit que pour le trne. 
peine imprimerait-on de telles maximes de dmocratie aujourd'hui.
Boileau, Molire et Fnelon sapaient en pleine cour l'institution qui
peuple les cours.

  Que maudit soit le jour o cette vanit
  Vint ici de nos moeurs souiller la puret!
  Dans les temps bien heureux du monde en son enfance,
  Chacun mettait sa gloire en sa seule innocence,
  Chacun vivait content et sous d'gales lois;
  Le mrite y faisait la noblesse et les rois,
  Et, sans chercher l'appui d'une naissance illustre,
  Un hros de soi-mme empruntait tout son lustre;
  Mais enfin par le temps le mrite avili
  Vit l'honneur en roture et le vice ennobli,
  Et l'orgueil, d'un faux titre appuyant sa faiblesse,
  Matrisa les humains sous le nom de noblesse.

La satire sur les embarras des rues de Paris n'est qu'une boutade sans
originalit, sans grce et sans sel. Celle qui suit commence par de
trs-beaux vers sur le mtier du satiriste:

  Muse, changeons de style et quittons la satire;
  C'est un mchant mtier que celui de mdire;
   l'auteur qui l'embrasse il est toujours fatal:
  Le mal qu'on dit d'autrui ne produit que du mal.
  Le pote aveugl d'une telle manie
  En courant  l'honneur trouve l'ignominie,
  Et tel mot, pour avoir rjoui le lecteur,
  A cot bien souvent des larmes  l'auteur.

Celle sur l'avarice,  travers des banalits mesquines, a des accents
de gnie romain dans la bouche de Caton ou de Snque. La morale y est
loquente comme le drame. Ces vers, traduits de _Perse_, ne le cdent
pas au latin le plus ferme.

  Le sommeil sur mes yeux commence  s'pancher.
  Debout! dit l'Avarice, il est temps de marcher!
  --Eh! laisse-moi!--Debout!--Un moment!--Tu rpliques!
  -- peine le soleil fait ouvrir les boutiques.
  --N'importe, lve-toi!--Pourquoi faire, aprs tout?
  --Pour courir l'Ocan de l'un  l'autre bout,
  Chercher jusqu'au Japon la porcelaine et l'ambre,
  Rapporter de _Goa_ le poivre et le gingembre.
  --Mais j'ai des biens en foule et je puis m'en passer!
  --On n'en peut trop avoir, et pour en amasser
  Il ne faut pargner ni crime ni parjure,
  Il faut souffrir la faim et coucher sur la dure,
  Avoir plus de trsors que n'en perdit Galet,
  N'avoir dans sa maison ni meubles ni valet,
  Parmi des tas de bl vivre de seigle et d'orge,
  De peur de perdre un liard souffrir qu'on vous gorge.
  --Et pourquoi cette pargne enfin?--L'ignores-tu?
  Afin qu'un hritier, bien nourri, bien vtu,
  Profitant d'un trsor en tes mains inutile,
  De son train quelque jour embarrasse la ville!
  --Que faire?--Il faut partir; les matelots sont prts!

Pour quiconque a reu le sens du style et du vers, ce dialogue gale
Boileau aux plus grands artisans de la langue. Ici mme ce n'est plus un
artisan de la langue, c'est un pote vritable. La verve latine enivre
sa diction un peu froide.

  Que faire?--Il faut partir; les matelots sont prts!...

est une image interrompue qui emporte l'avare et le lecteur jusqu'aux
extrmits de l'Ocan,  la fortune ou  la mort.

La satire qu'il adresse ironiquement  son esprit, pour le gourmander
sur sa manie de mdire, est l'apoge de son talent de critique. Elle
tincelle comme le fer chaud sous le marteau de forge, et chaque
tincelle brle le nom d'un de ses ennemis; mais elle est sans piti et
souvent sans justice. Ces beauts sont des crimes d'esprit qu'on ne peut
admirer qu'en les dplorant, crimes brillants, mais inutiles, mme au
bon got qu'ils prtendent venger; car le temps suffit seul  teindre
toutes ces fausses gloires. _Guarda e passa!_ Regarde et passe, est le
seul mot  dire en passant ainsi en revue toutes les mdiocrits et
tous les engouements d'un sicle.

La dixime, contre les femmes, est une dclamation d'colier qui ne
mrite pas d'tre lue. Il n'appartenait pas  un pote sans passion de
parler des femmes. Le seul juste jugement des femmes, c'est l'amour; qui
ne les adore pas ne les connat pas. Il me semble entendre un buveur
d'eau parler de l'ivresse. Si on les juge par les vertus naturelles de
leur sexe, on les divinise; si on les juge par les vices d'un trs-petit
nombre d'entre elles, on les calomnie et on les profane. Les vrais
potes, comme les vrais hros, se reconnaissent  l'adoration qu'ils ont
pour elles. Homre, Dante, Ptrarque, Milton, Racine, Byron ont tous
donn  leurs posies des noms de femmes. Andromaque, Batrice, Laure,
l'pouse et les filles de l'Homre anglais, les hrones innomes de
l'auteur de Lara, clbres sous les noms de _Mdora_ ou de _Gulnare_,
sont toutes des difications de ce sexe outrag par Boileau. C'est une
page  dchirer de ce livre o manquera ternellement la page du coeur.
Ce crime contre l'amour porta malheur aux autres satires de Boileau.
Dpourvu, dans celles sur l'_honneur_ et sur l'_quivoque_, de l'appui
des anciens, qui n'avaient pas pu toucher  ces sujets tout modernes, il
se trana lourdement dans des banalits sans traces. Sa prose,
pniblement rime, n'eut rien du vers que son uniformit et sa
monotonie.


XVIII

De l'aveu de tous les critiques, il se releva dans ses ptres, non
jamais  la grce, mais  la perfection de sens et de versification de
son modle, Horace. L'ptre, sorte de lettre plus ou moins familire en
vers, laisse bien plus de libert et de souplesse au style. C'est un
instrument potique qui a toutes les notes graves ou douces du clavier.
On peut y tre familier sans tre vulgaire, on peut s'y montrer
ingnieux sans tre mchant.

 l'exception de celles de Voltaire, nous n'avons rien dans la langue
franaise d'aussi parfait dans le style tempr que les belles ptres
de Boileau; quelquefois mme elles s'lvent au sublime contemplatif ou
descriptif, comme dans l'ptre sur le passage du Rhin par l'arme de
Louis XIV, ou comme dans l'ptre vengeresse adresse  Racine, mconnu
par son sicle et attendu par la postrit. Elles sont le fruit plus mr
de ses annes. L'ge lui apportait, comme  Voltaire, ce qu'il emporte
souvent aux esprits sans longvit, la flexibilit assouplie et l'habile
ngligence, ces grces du gnie au repos.

La premire, au Roi, a des accents dignes de Virgile parlant la
philosophie de Snque:

  . . . . . . En vain aux conqurants
  L'erreur parmi les rois donne les premiers rangs;
  Entre les vrais hros ce sont les plus vulgaires;
  Chaque sicle est fcond en heureux tmraires,
  Chaque climat produit ces favoris de Mars:
  La Seine a des Bourbons, le Tibre a des Csars!
  Combien n'a-t-on pas vu des fanges Motides
  Sortir ces conqurants, Goths, Vandales, Gpides?
  Mais un roi vraiment roi, qui, juste en ses projets,
  Sache en un calme heureux maintenir ses sujets,
  Qui du bonheur public ait ciment sa gloire,
  Il faut pour le trouver courir toute l'histoire.
  La terre compte peu de ces rois bienfaisants;
  Le Ciel  les former se prpare longtemps.
  Tel fut cet empereur sous qui Rome adore
  Vit renatre les jours de Saturne et de Rhe,
  Qui rendit de son joug l'univers amoureux,
  Qu'on n'alla jamais voir sans revenir heureux;
  Qui soupirait le soir si sa main fortune
  N'avait par des bienfaits signal sa journe.
  Le cours ne fut pas long d'un empire si doux!

Si on lisait ces vers admirables dans une scne de la tragdie de
_Britannicus_, un des chefs-d'oeuvre de Racine, qui pourrait distinguer
entre le style potique de Boileau et le style de Racine? L'ptre ici
est gale  la tragdie, et les deux crivains amis sont, dans des
ordres de posie diffrents, au mme niveau de diction potique.

L'ptre badine  M. de Guilleragues tincelle de beauts d'un autre
genre. Boileau vieilli aspire au repos, donne et demande la paix  ses
ennemis.

J'tais plus irritable et plus guerroyant, lui dit-il,

  Quand mes cheveux plus noirs ombrageaient mon visage.
  Maintenant que le temps a mri mes dsirs,
  Que mon ge, amoureux de plus sages plaisirs,
  S'en va bientt frapper  son neuvime lustre,
  J'aime mieux mon repos qu'une fatigue illustre.
  Aujourd'hui, vieux lion, je suis doux et traitable;
  Je n'arme plus contre eux mes ongles mousss:
  Ainsi que mes beaux jours mes chagrins sont passs.
  Qu' son gr dsormais la Fortune me joue;
  On me verra dormir au branle de sa roue!

Y a-t-il dans La Fontaine des vers suprieurs en philosophie
picurienne? Y en a-t-il d'aussi riches en images appropries au sens,
et d'aussi vibrants d'harmonie? Ne sont-ce pas l des mdailles de style
potique qu'on ne trouverait, en aussi grande abondance, dans aucun
crivain de tous nos sicles franais?


XIX

Boileau avait trouv au petit village d'Auteuil, alors isol de Paris,
l'abri que tout homme sensible ou las cherche au soir de sa vie.

Les simples paysages des collines de Paris et les dlicieux loisirs des
champes, savours par un esprit nonchalant, sont retracs, dans l'ptre
 M. de Lamoignon, comme Horace retrace les collines de Tivoli et les
heures paresseuses de sa vie encaisse dans son jardin  _Lucretile_.

  Du lieu qui me retient veux-tu voir le tableau?
  C'est un petit village, ou plutt un hameau,
  Bti sur le penchant d'un long rang de collines,
  D'o l'oeil s'gare au loin dans les plaines voisines;
  La Seine, au pied des monts que son flot vient laver,
  Voit du sein de ses eaux vingt les s'lever,
  Qui, partageant son cours par leurs vertes barrires,
  D'une rivire seule y forment vingt rivires.
  Tous ses bords sont couverts de saules non plants,
  Et de noyers souvent du passant insults.
  La maison du Seigneur, seule un peu plus orne,
  Se prsente au dehors de murs environne.
  Le soleil en naissant la regarde d'abord,
  Et le mont la dfend des outrages du nord.
  C'est l, cher Lamoignon, que mon esprit tranquille
  Met  profit les jours que la Parque me file.
  Ici, dans ce vallon qui borne mes dsirs,
  J'achte  peu de frais de solides plaisirs:
  Tantt, un livre en main, errant dans les prairies,
  J'occupe ma raison d'utiles rveries;
  Tantt, cherchant la fin d'un vers que je construi,
  Je trouve au coin d'un bois le mot qui m'avait fui.

  ...............

   fortun sjour!  champs aims des cieux!
  Que pour jamais, foulant vos prs dlicieux,
  Ne puis-je ici fixer ma course vagabonde,
  Et, connu de vous seuls, oublier tout le monde!

  ...............

N'est-ce pas, dans la mme langue et dans un autre esprit, la pathtique
invocation de Phdre  la fracheur des forts, dans Racine:

  Dieux! que ne suis-je assise  l'ombre des forts?

N'est-ce pas le vers savoureux d'oubli du pote romain:

  _Ducere sollicit jucunda oblivia vit?_

Peut-on soutenir qu'un tel homme ne fut que le pdagogue des potes? O
trouvera-t-on de pareilles dlices d'oreille en franais? Et ces dlices
taient des prmices, il ne faut pas l'oublier.

coutez comme il continue dans le mme style:

  Qu'heureux est le mortel qui, du monde ignor,
  Vit content de soi-mme  l'ombre retir!
  Que l'amour de ce rien qu'on nomme renomme
  N'a jamais enivr d'une vaine fume!

  ...............
  ...............

  Il n'a point  subir d'affronts ni d'injustices,
  Et du peuple inconstant il brave les caprices.

  ...............

On le presse de produire encore; il rpond

  ...............

  Cependant tout dcrot, et moi-mme,  qui l'ge
  D'aucune ride encor n'a fltri le visage,
  Dj moins plein de feu, pour animer ma voix
  J'ai besoin du silence et de l'ombre des bois.
  Ma muse, qui se plat dans leurs routes perdues,
  Ne saurait plus marcher sur le pav des rues!

Plus loin, seul contre tous, il prend courageusement corps  corps
l'injustice du sicle envers Racine, son ami; il emprunte  l'auteur
d'_Athalie_ son style pour terrasser l'envie qui rapetissait dj le
grand tragique. Il lui rappelle l'abandon dans lequel le sicle avait
laiss mourir quelques jours avant Molire.

  Avant qu'un peu de terre, obtenu par prire,
  Pour jamais sous sa tombe et enferm Molire...

on ravala sa gloire comme la tienne, lui dit-il;

  Mais sitt que, d'un trait de ses fatales mains,
  La Parque l'eut ray du nombre des humains,
  On reconnut le prix de sa muse clipse.

  ...............

  Je soulve pour toi l'quitable avenir.

  ...............
  ...............


XX

Son pome de l'_Art potique_, froide et prosaque imitation d'Horace,
dont les pdants routiniers de collge prosasent et affadissent la
mmoire des enfants, est certainement le plus faible de ses ouvrages.
C'est le squelette de la posie, dcharn, dcolor, priv de vie et
d'me par un profane anatomiste de l'inspiration. C'tait dj une faute
que d'crire un tel pome; les vers sont faits pour le chant,
quelquefois pour la pense, jamais pour la pdagogie. C'est ce prosasme
de l'_Art potique_ qui a le plus diminu Boileau dans l'esprit de notre
sicle; on se venge de l'ennui qui respire dans ces prceptes rims en
oubliant les vers admirables qui parsment les satires et les ptres.

Deux seules grandes qualits manquent  Boileau dans ses ouvrages, la
longue haleine et l'lvation. Il est court dans son vol, il rase la
terre et il badine au lieu de toucher. Aussi est-il par excellence le
pote des esprits ingnieux, mais mdiocres, qui n'ont pas d'ailes et
qui jouent terre  terre  la posie, au lieu de se laisser emporter par
elle dans son ciel; MUSA PEDESTRIS! posie pdestre, qui ne bronche pas,
mais qui ne dvore pas l'espace. Le manque de profondeur fut le dfaut
capital de Boileau comme de sa race gauloise; ce dfaut qui tait celui
de la littrature franaise jusqu' Corneille, Racine, Bossuet, surtout
jusqu' J.-J. Rousseau, dfaut qui a fait une partie du succs si
prodigieux et si mrit de Voltaire, oblig de rire jusqu' l'indcence
mme pour raisonner.


XXI

C'est  ce badinage, selon nous, un peu profanateur de la posie, que
Boileau a d sa plus grande popularit et qu'il la conserve. Nous
voulons parler de son pome hro-comique du _Lutrin_. Jusqu' cette
oeuvre il avait t critique et modle; critique toujours spirituel,
modle quelquefois accompli, mais l il fut vritablement pote,
toujours dans l'acception ingnieuse et tempre du mot.

Les potes italiens jusqu' l'Arioste; Tassoni, aprs lui, dans la
_Scchia rapita_, plaisanterie assez lourde et peu digne de sa renomme;
le pote anglais _Pope_, dans _la Boucle de cheveux enleve_, hochet
potique d'une incomparable dlicatesse de travail, avaient t les
modles de Boileau dans ce genre btard et corrompu de composition.
Boileau lui-mme, en autorisant par son _Lutrin_ ce faux genre, devait
servir d'excuse  La Fontaine dans ses Contes, puis servir d'exemple au
pome burlesque et licencieux de Voltaire, _la Pucelle d'Orlans_; et
Voltaire,  son tour, devait servir d'exemple  lord Byron dans son
pome moqueur et satanique de _Don Juan_. Ainsi la profanation de la
posie par le _burlesque_ devait corrompre une longue srie de potes et
amener, d'excs en excs, La Fontaine  l'obscnit. Voltaire an
scandale, Gresset  la purilit, Byron au sacrilge. On ne ravale pas
impunment le plus beau don de Dieu, la posie,  des trivialits
ridicules. On ne boit pas le vin de l'orgie dans le calice. La
corruption du genre entrane celle de l'esprit. Le burlesque est la
mascarade d'une divinit.


XXII

Nous sommes loin nanmoins d'appliquer ces svrits  l'Arioste, le
_Cervants_ potique de la chevalerie errante. Il fit le _Don Quichotte_
italien, mais un Don Quichotte hroque et amoureux, dont chaque
aventure est un dlicieux pome. L'Arioste embellit tout, mais il ne
profane rien. Il lche la bride de son imagination pour qu'elle le
promne, comme les conteurs arabes, dans les espaces, jamais dans la
boue. Aussi la grce, l'amour, l'hrosme, le pathtique mme, qui
pleure en souriant, l'accompagnent toujours; il enivre d'imagination, il
n'attriste jamais de sacrilge. Il lui faut une place  part dans la
littrature, entre ciel et terre. Quelle que soit notre estime pour
l'excution savante du pome hro-comique de Boileau, nous ne ferons
pas  l'Arioste l'offense de lui comparer son imitateur franais.

On connat le sujet du _Lutrin_. C'est un sujet de sacristie et de
collge. Cela ne prte  rien qu' de beaux vers malheureusement
dplacs. Boileau les a prodigus dans ce badinage. Jamais on ne parodia
en style plus nerveux et plus pique les beaux rcits d'Homre et de
Virgile, mais c'est une parodie.

  Parmi les doux plaisirs d'une paix fraternelle,
  Paris voyait fleurir son antique chapelle;
  Ses chanoines vermeils et brillants de sant
  S'engraissaient d'une longue et sainte oisivet.
  Sans sortir de leurs lits, plus doux que leurs hermines,
  Ces pieux fainants faisaient chanter matines,
  Veillaient  bien dner et laissaient en leur lieu
   des chantres gags le soin de louer Dieu;
  Quand la Discorde, encor toute noire de crimes,
  Sortant des Cordeliers pour aller aux Minimes, etc.

  ...............

  Dans le rduit obscur d'une alcve enfonce,
  S'lve un lit de plume  grands frais amasse;
  Quatre rideaux pompeux par un double contour
  En dfendent l'entre  la clart du jour.
  L, parmi les douceurs d'un tranquille silence,
  Rgne sur le duvet une heureuse indolence;
  C'est l que le prlat, muni d'un djeuner,
  Dormant d'un lger somme, attendait le dner.
  La jeunesse en sa fleur brille sur son visage;
  Son menton sur son sein descend  double tage,
  Et son corps, ramass dans sa courte grosseur,
  Fait gmir les coussins sous sa molle paisseur.

Si on ne reconnat pas dans ce style le grand pote, il est impossible
de n'y pas reconnatre le grand artiste en vers. Il y en a peu de plus
parfaits dans la langue, en admettant que le vers et le sens soient
deux choses spares, et que la beaut srieuse de la pense ou du
sentiment ne soit pas ncessaire  la beaut de la posie. On peut en
dire autant de presque tous les vers du pome:

  Lui-mme le premier, pour honorer la troupe,
  D'un vin pur et vermeil il fait remplir sa coupe;
  Il l'avale d'un trait, et, chacun l'imitant,
  La cruche au large ventre est vide en un instant.

Nous passons les triviales et burlesques inventions du rcit, quoique la
mme perfection fasse partout reconnatre le grand artisan de langue.
Qui ne se rcrierait  cette caricature, devenue classique, de la
mollesse?

  L'air, qui gmit du cri de l'horrible desse,
  Va jusque dans Cteaux rveiller la Mollesse;
  C'est l que d'un dortoir elle a fait son sjour;
  Les plaisirs nonchalants foltrent  l'entour;
  L'un ptrit dans un coin l'embonpoint des chanoines,
  L'autre broie en riant le vermillon des moines.
  La volupt la sert avec des yeux dvots,
  Et toujours le Sommeil lui verse ses pavots.

  ...............

   ce triste discours, qu'un long soupir achve,
  La Mollesse en pleurant sur un bras se relve,
  Ouvre un oeil languissant, et d'une faible voix
  Laisse tomber ces mots, qu'elle interrompt vingt fois.

Elle regrette le temps

  O les rois s'honoraient du nom de fainants.

  On reposait la nuit, on dormait tout le jour.
  Seulement, au printemps, quand Flore dans les plaines
  Faisait taire des vents les bruyantes haleines,
  Quatre boeufs attels d'un pas tranquille et lent
  Promenaient dans Paris le monarque indolent.

Puis enfin ces quatre vers aussi assoupis que le Sommeil lui-mme:

   nuit, ne permets pas!... La Mollesse oppresse
  Dans sa bouche  ce mot sent sa langue glace,
  Et, lasse de parler, succombant sous l'effort,
  Soupire, tend les bras, ferme l'oeil et s'endort.

Aucune langue, mme la plus naturellement harmonieuse, n'est arrive
par la perfection du travail de ses plus habiles ouvriers (les potes) 
produire de pareils effets de musique et d'images. Il faut plaindre ceux
qui mprisent un tel artiste de n'avoir ni des yeux ni des oreilles
capables de comprendre ce grand art de faire rendre  des syllabes tout
ce que la nature fait prouver de plus inexprimable aux sens, mme le
silence et l'assoupissement des sensations!

Le pome tout entier est sem de perles de style semblables et sans
nombre, mais malheureusement attaches  une trop mince toffe. Si
Boileau avait crit avec cette perfection sur un sujet srieux,
religieux ou hroque, il aurait fait une oeuvre immortelle au lieu
d'une fugitive plaisanterie; au lieu du sourire, il aurait arrach
l'motion au coeur humain. Mais c'tait une de ces inspirations qui
descendent et qui ne montent pas: le sourire vient de l'esprit,
l'motion vient de l'me. Nous l'avons dit et nous le rptons: ce
n'tait que l'homme d'esprit franais par excellence. La nature lui
avait refus la source des larmes.


XXIII

Mais s'il avait les lgrets et les lgances trop superficielles de
l'esprit gaulois, il en avait aussi les qualits. C'tait un esprit
probe et droit, c'tait de plus un coeur courageux et honnte. Sa
constance dans ses amitis pour Molire perscut par les hypocrites de
son temps, pour Racine abandonn par la faveur du roi, attestent en lui
une de ces mes fermes qui ne se laissent plier ni par la versatilit
des partis, ni par la disgrce des rois. L'_aura popularis_, ce vent de
terre qui souffle dans la voile des grands hommes, tantt pour les
enfler, tantt pour les dchirer dans leur course, n'existait pas pour
lui. Il reprsentait ce qu'il y a de plus beau  reprsenter dans son
temps: la postrit.

Son amiti tait si fidle et son got pour les hommes d'lite tait si
sr qu'il ne se trompa dans aucune de ses prophties. Il promit la
gloire durable  Corneille,  Racine,  Molire,  Bossuet. La postrit
a tenu toutes les promesses qu'il avait faites d'avance en son nom 
ses illustres amis. Il ne parle jamais en vers de La Fontaine, bien que
ce fabuliste nonchalant ft un hte assez assidu de son jardin d'Auteuil
et un convive voluptueux de sa table. Il le regardait, dit-on, comme un
enfant gt du gnie, mais comme un enfant nou qui ne grandirait pas
au-dessus de la taille des enfants  la stature des vrais grands hommes.
Les fanatiques sur parole de La Fontaine reprochent  Boileau cet oubli
de l'auteur des Fables et des Contes; nous n'y voyons, nous, qu'une
preuve de plus de l'exquise justesse de son jugement. La Fontaine avait
des grces enfantines de langue et des hasards heureux de posie qui
devaient engouer longtemps la France; mais les grces enfantines
s'vaporent avec la jeunesse et ne survivent pas longtemps  la maturit
des peuples. La postrit veut des hommes faits, des coeurs virils, des
mes fortes. Boileau ne s'est pas tromp. Il ne s'est tromp que sur le
Tasse et sur la littrature italienne, dont les vices le choquaient avec
raison, mais dont il apprciait trop peu les chefs-d'oeuvre. Dante, le
Tasse, Ptrarque, Arioste taient pour lui des livres ferms; il ne
pouvait juger ces grands esprits dont il ignorait la langue.


XXIV

 l'exception de quelques pigrammes plus correctes qu'lgantes, et de
deux ou trois malheureuses tentatives pour voler de ses propres ailes
jusqu' l'ode hroque, voil toute l'oeuvre littraire de cette longue
vie.

On a dit, non sans raison, que le Franais n'avait pas la tte pique.
Quand on a lu _Ronsard_, _Malherbe_, les imitations bibliques de
_Jean-Baptiste Rousseau_, quelques strophes de _Pompignan_, quelques
stances inimites et inimitables de _Gilbert_, quelques odes vraiment
pindariques de _Lebrun_, enfin les odes d'_Hugo_ et de ses contemporains
de notre ge, on ne peut plus dire que le Franais n'a pas l'me
lyrique. Mais il est vrai de dire que Boileau ne l'avait pas dans ses
odes; il chantait sans lyre, il brlait sans feu, il palpitait sans
souffle. Il est vritablement curieux et presque ridicule de voir
comment il prenait avec un compas la mesure des ailes de Pindare pour
ajuster ses ailes factices  lui sur ce modle, et pour fendre le ciel 
l'aide de ce lourd mcanisme d'enthousiasme classique qui le laissait
tomber ventre  terre aux justes sifflets de ses admirateurs bahis.

Ce n'tait pas l sa sphre: il n'excellait que dans le bon sens; le
gnie ne se laisse aborder que par un sublime dlire. Boileau ne
dlirait jamais. Il le dit lui-mme dans une de ses lettres:
Philosophiquement, les vers me paraissent une folie! Folie sainte,
folie plus inspire de divinit que la sagesse vulgaire! Folie de la
lyre, dont les hommes de la trempe de Boileau ne seront jamais
coupables!


XXV

Sa correspondance, surtout celle qu'il entretenait avec Racine, son
collgue en historiographie du rgne, et avec Brossette, son ami et son
diteur, montre en lui l'homme tout  fait conforme au pote. M. Berriat
Saint-Prix a recueilli de nos jours et a mis  leur date et  leur
vraie lumire chaque syllabe de cette vie potique ou familire. Il a
exhum Boileau tout entier, prose et vers, avec une minutie d'rudition
qui est en mme temps la pit de la mmoire. On n'aime pas beaucoup
plus Boileau aprs avoir lu ces quatre normes volumes, mais on apprend
 l'estimer plus haut: c'est le pote honnte homme.

Ses jugements confidentiels sur les oeuvres du temps sont svres et se
ressentent un peu de l'austrit de Port-Royal.

Je vous remercie de m'avoir envoy le _Tlmaque_ de M. de Fnelon,
crit-il  Brossette; j'y trouve de l'agrment. Homre est plus
instructif que lui. Mentor dit de fort bonnes choses, mais un peu
hardies. Enfin M. de Cambrai me parat beaucoup meilleur pote que
thologien; de sorte que, si, par son livre des _Maximes_, il me semble
trs-peu comparable  saint Augustin, je le trouve, par son _roman_,
digne d'tre mis en parallle avec Hliodore, l'auteur du roman grec de
_Thagne et Charicle_. Je doute nanmoins qu'il ft d'humeur, comme
Hliodore,  quitter sa mitre pour son roman. Mais vraisemblablement le
revenu de l'vch d'Hliodore n'approchait gure du revenu de l'vch
de Cambrai.

On suit dans ces lettres, avec une certaine piti d'esprit, les
sollicitudes un peu puriles d'une longue existence passe  aligner des
rimes,  lucider une pigramme,  justifier une ode,  commenter un
sonnet. Puis on arrive aux dernires pages, o on lit avec tristesse ce
refrain des petites vies comme des grandes:

J'ai fait une chute sur mon escalier d'Auteuil. Je suis malade,
vraiment malade; la vieillesse m'accable de tous cts: l'oue me
manque, ma vue s'teint, je n'ai plus de jambes, je ne saurais plus
monter ou descendre qu'appuy sur le bras d'autrui; enfin je ne suis
plus rien de ce que j'tais, et, pour comble de misre, il me reste un
malheureux souvenir de ce que j'ai t.

Racine mourant aussi, Racine, son lve autant que son ami, dsira le
voir pendant sa dernire maladie; Boileau se trana au lit de mort du
pote d'_Athalie_. Racine, se ranimant  sa prsence, essaya de se
soulever sur son lit et de le serrer pour la dernire fois dans ses
bras. Boileau s'attendrit et veut consoler son ami de quelque
esprance.--Non! non! lui dit Racine, ne me plaignez pas! Je regarde
comme un bonheur de mourir le premier! L'homme qui inspirait de tels
sentiments au plus sensible des potes de son poque n'tait
certainement pas un coeur froid. Racine, au reste, tait son plus bel
ouvrage. Le disciple et le matre doivent tre confondus dans la mmoire
de la postrit.

Peu de temps aprs cette plainte et cette mort, Boileau lui-mme n'tait
plus. Et comme si son tombeau avait d tre encore aprs lui une pierre
d'achoppement et de division entre les crivains et entre les coles
littraires, la dispute ternelle sur l'utilit ou sur le malheur de son
influence commenait sur cette tombe et se perptuait jusqu' nos jours.
Nous ne prtendons pas la trancher, mais nous dirons courageusement
notre pense  ses amis comme  ses ennemis.

Boileau ne fut point un grand pote dans l'acception transcendante du
mot. On n'est pas tel pour avoir aiguis malignement quelques lancettes
acres d'pigrammes, ou pour avoir rim heureusement quelques satires
spirituelles contre les mauvais crivains de son temps. On n'est point
tel pour avoir admirablement poli quelques ptres courtes sur les
exploits de son prince, ou sur quelques maximes saines, mais banales, de
philosophie sans nouveaut. On n'est point tel pour avoir rim en vers
mdiocres la prose didactique d'Horace, de Longin ou de Quintilien sur
le mcanisme du style. On n'est point tel pour avoir suprieurement
mani l'instrument encore inhabile de la langue potique franaise et
pour avoir remis aprs soi cette langue trs-perfectionne  ses
successeurs. On n'est point tel mme pour avoir crit dans un pome
hro-comique, comme _le Lutrin_, cinq ou six pages gales en
expression, sinon en invention,  ce qu'il y a de plus parfait dans le
badinage d'Arioste et de Pope. On est,  tous ces titres, un admirable
artisan de style, mais on n'est pas crateur, c'est--dire pote. On est
homme de sens, homme d'esprit, homme de talent, homme de got, le
premier des critiques en action; on contribue  faire les grands potes,
comme Boileau fit Racine, mais on est dpass par ses disciples et on
reste  jamais terre  terre, tandis qu'ils prennent leur vol vers la
gloire avec les ailes que vous leur avez faonnes. Tel fut Boileau
comme pote.

Comme critique, il eut deux influences diverses: l'une, selon nous,
trs-nuisible; l'autre trs-salutaire au gnie spcial de son pays. Par
la premire il comprima, autant qu'il tait en lui, les originalits,
les tmrits, les audaces, les enthousiasmes potiques de la France
littraire, et il la condamna  se calquer servilement sur l'antique,
c'est--dire  calquer le vif sur le mort. Il voulut refaire ce qui ne
se refait jamais, un vieux monde avec un nouveau. Par cela seul il fit
avorter l'avenir d'une grande posie nationale en France. Ce n'est que
juste un sicle aprs sa mort que la France conut de l'esprit nouveau
de nouveaux germes potiques, et qu'elle redevint capable d'enfanter ce
que nos neveux verront natre et grandir, une posie  grand foyer dans
l'me,  grand souffle et  grandes ailes, pour emporter aux sicles le
nom propre et non le nom latin de notre patrie. Boileau retarda de plus
de cent ans cette naissance. C'est son tort, ou plutt c'tait le tort
de sa nature. Il n'tait pas n libre et fcond, il tait n servile et
copiste.


XXVI

Mais, cela dit, il serait souverainement injuste de mconnatre
l'influence rgulatrice et directrice que cet excellent esprit devait
avoir sur l'esprit littraire de sa patrie.

Nous ne voulons pas exagrer ici la valeur de ce qu'on appelle la
critique. Ce n'est certes pas la premire des qualits de l'esprit;
mais, si elle n'est pas la plus minente, elle est toutefois la plus
ncessaire; ou, pour mieux dire, l o cette qualit manque, il n'y en a
plus d'autre qui serve.

Si nous avions  la dfinir comme nous la comprenons, nous dirions: _la
critique est la logique des arts_, de l'art de penser et d'crire comme
de tous les autres arts que l'esprit humain a invents pour exercer les
forces de son intelligence ou de ses sens  la gloire de son tre. Sans
cette logique des arts, qui doit gouverner,  son insu, mme le gnie,
le gnie ne serait qu'une sublime dmence. Il ferait, dans le domaine de
l'esprit ou des sens, des choses prodigieuses dans quelques parties,
monstrueuses dans l'ensemble. Ses oeuvres, tombant  chaque instant dans
le dsordre ou dans l'excs, n'auraient ni proportions, ni convenance,
ni mesure. Ce seraient encore des prodiges, mais ce seraient des
prodiges de drglement. Ces monstruosits n'offenseraient pas moins la
vrit ternelle que l'intelligence saine ou que les sens justes de
l'homme.


XXVII

La beaut dans la nature ou dans les arts, ces divines contre-preuves
de la nature, la beaut n'est pas arbitraire, comme le prtendent
quelques philosophes  courte conception. La beaut est absolue en
elle-mme; elle rsulte de quelques rapports mystrieux entre la forme
et le fond dans toutes les choses morales ou matrielles, rapports qui
ont t tablis par Dieu lui-mme, suprme type, suprme rgle, suprme
proportion, suprme mesure, suprme convenance de tout ce qui mane de
lui. _Dieu fit l'homme  son image._ On pourrait dire encore: _Dieu
fit toute chose  son image._ Or Dieu est le grand logicien par
excellence. La critique ou la logique des arts n'est donc nullement un
caprice ou d'esprit ou du got; elle est la logique absolue et divine
applique par le sens commun, ce rgulateur sans appel, aux oeuvres de
l'esprit, de la langue ou de la main de l'homme. En d'autres termes, la
critique est la recherche et la manifestation de cette rgle logique et
intime qui prside et doit prsider  toute cration de notre
intelligence; sorte de conscience de l'esprit qui, au lieu de nous dire:
Cela est bien, cela est mal, nous dit avec la mme autorit: Cela est
beau, cela est laid; cela est proportionn, cela est disproportionn;
cela est dans la mesure, cela est dans l'excs; cela est dans la vrit,
ou cela est dans la chimre.

Or, pendant que les hommes de cration ou de gnie produisent, soit dans
le domaine de la pense, soit dans le domaine des sens, des oeuvres
d'art que la fougue mme de leur imagination cratrice peut faire
quelquefois dborder avec beaucoup d'cume et d'irrgularit du moule,
comme le bronze en bullition dborde du fourneau, il est bon que les
hommes de critique ou de logique des arts les surveillent, les modrent,
les gourmandent, et, leur prsentant la rgle et la mesure ternelles,
leur disent: Voil le type! vous ne l'atteignez pas, ou vous le
dpassez.

Et s'il arrive que ces hommes de critique, ces logiciens des arts, ces
logiciens de la langue, soient eux-mmes capables  un certain degr de
joindre l'exemple  la leon et de produire des oeuvres de talent
irrprochables, leur talent accrot leur autorit, et les nations
reconnaissent longtemps leurs lois. Or Boileau fut prcisment et
opportunment pour la France un de ces hommes. Il prouva sa mission par
ses oeuvres. Il fut un esprit critique, et il fut en mme temps, non un
pote d'me et de gnie, mais un crivain en vers trs-accompli, ce que
les musiciens appellent, non un compositeur sublime, mais un admirable
excutant.


XXVIII

La France tait jeune dans les lettres quand il parut; elle pouvait se
jeter dans les excs de jeunesse et de sve, carts antipathiques  son
gnie national, gnie vrai, sens, modr, logique, dlicat, gnie qui
avait besoin, comme la jeunesse, d'un instituteur svre et un peu
froid. Boileau fut pour sa littrature naissante cet instituteur, qui
encouragea d'une main et qui monda de l'autre sa sve surabondante.
Peut-tre l'monda-t-il trop, nous ne le nions pas; mais remarquez
cependant qu'il n'empcha de natre et de grandir ni Molire, ni
Corneille, ni Racine, ni Bossuet, ni Fnelon, ni Pascal, ni surtout
Voltaire, qui naissait  ct de lui, sur sa trace, et qui, avec un
esprit mille fois plus original, plus indpendant et plus tendu, fut
cependant, comme il l'avoue partout en s'en glorifiant lui-mme, son
disciple et son ouvrage dans le domaine de la langue, de la critique et
du bon sens dans l'art d'crire.

De tels services  la langue franaise, au bon sens et au bon got,
rendus en beaux vers par un bon esprit, ne pourraient tre mconnus sans
injustice ni oublis sans ingratitude par la nation du bon sens, du bon
esprit et du bon got comme la France. Boileau a immensment contribu 
lui conqurir et  lui maintenir incontestablement ces trois modestes
mais solides supriorits sur les littratures des nations
contemporaines.

La France n'avait pas, comme l'Italie, son _Dante_ gigantesque mais
tnbreux, son _Tasse_ pique mais nerv, son _Machiavel_ robuste mais
dprav, son _Arioste_ accompli mais futile; elle n'avait pas, comme le
Portugal, son _Camons_ grandiose mais trop latin; elle n'avait pas,
comme l'Angleterre, son _Milton_ biblique mais monotone. Non, la France
avait, avec son inexprience, cette universelle aptitude qui allait lui
donner, homme  homme, selon l'heure et selon le besoin, non pas la
supriorit, mais la direction de l'esprit de l'Europe. Or, cette
direction que la France allait donner dans les lettres, dans la
philosophie, dans la science, dans la politique, dans les arts, dans le
got,  l'Europe, aprs Louis XIV, ce fut Boileau qui la donna le
premier  la France.

N'est-ce rien? Homme de rgle et de monarchie dans les lettres, Boileau
sentit le besoin d'un gouvernement des lettres: il fonda le gouvernement
du got. C'est une des puissances de la France. Il ne faut donc pas
s'tonner si dans le culte de Boileau il y a un peu de patriotisme
franais. Il fut un des fondateurs de cette monarchie du got, qui fut
d'abord franaise, et qui, grce  l'unit de l'esprit humain qui se
constitue de plus en plus en Europe, devient maintenant universelle.

                                        LAMARTINE.




XVIIe ENTRETIEN.

5e de la deuxime Anne.

LITTRATURE ITALIENNE.

DANTE.


I

De toutes les nations qui ont cultiv les lettres avant ou aprs le
christianisme, sans en excepter la Grce et Rome, l'Italie moderne est
certainement, selon nous, la nation qui a apport le plus magnifique
contingent de gnie  la famille humaine. Dante, Ptrarque, le Tasse,
l'Arioste, Machiavel, Michel-Ange, Raphal, les Mdicis et leur cour;
trois pomes piques en trois sicles; une litanie de noms et d'oeuvres
secondaires, et cependant imprissables, dignes d'tre gravs sur la
colonne de bronze qu'on lverait  la gloire intellectuelle de l'Europe
pensante, sont le tmoignage de cette immortelle fcondit de l'Italie.
_Alma parens!_ Le ciel, la mer, les montagnes, les fleuves, la race, la
langue, les religions, les grandeurs et les revers de la destine, le
pass presque fabuleux, le prsent triste, l'avenir toujours prt 
renatre, et toujours trompeur, la jeunesse ternelle de ce sang italien
qui roule toutes sortes de royauts dchues dans ses veines, une
noblesse de peuple-roi dans le dernier laboureur de ses plaines ou dans
le dernier pasteur de ses montagnes, une rivalit de villes capitales,
telles que Naples, Rome, Florence, Sienne, Pise, Bologne, Ferrare,
Ravenne, Vrone, Gnes, Venise, Milan, Turin, ayant toutes et tour 
tour concentr en elles l'activit, le gnie, la posie, les arts de la
patrie commune, et pouvant toutes aspirer  la royaut intellectuelle
d'une troisime Italie, voil les explications de cette aristocratie
indlbile de l'esprit humain au del des Alpes.

Tous les peuples jeunes et nous-mmes nous sommes des parvenus auprs de
l'Italie, et nous respectons sa grandeur jusque dans sa dcadence. Car
ce n'est pas la race qui est dchue en elle, c'est le sort. L'antiquit,
la dignit survivent  la dgradation de sa fortune. C'est l'Italie
divise, dcouronne, humilie, afflige, garrotte ici, corrompue l,
domine partout; mais c'est l'Italie!

Il est curieux de voir ce que fut un tel peuple dans sa littrature
virile, au moment o il donna le premier au monde le signal de la
renaissance des lettres, aprs douze sicles de tnbres et de strilit
rpandues en Orient et en Occident sur ce qu'on appelait l'univers
romain.

Nous ngligerons les premiers commencements de ce que nous pourrions
nommer les balbutiements de cette renaissance, et nous ne la ferons
dater, comme toutes les grandes choses, que de son premier grand homme:
le Dante.


II

Quand une religion s'croule dans la partie du monde qu'elle dominait,
tout s'croule avec elle. Le plus enracin des difices humains dans le
sol, c'est un autel; il faut, pour le saper, un tremblement de terre qui
engloutit tout dans sa poussire. Quand les dieux s'en vont, comme dit
Tertullien, tout s'en va.

Tel fut l'avnement du christianisme dans l'empire romain. Les lettres
prirent pour mille ans dans le choc des deux religions. Les tnbres se
rpandirent sur l'intelligence pendant qu'une nouvelle morale et une
nouvelle thologie s'emparaient des opinions et des coeurs. Constantin
prta la massue de l'empire aux chrtiens pour pulvriser le pass. Les
monuments, les temples, les oracles, les bibliothques, les livres
prirent dans les dcombres. Rien ne survcut  cet accs de colre
sacre de l'esprit humain contre lui-mme. On sema le feu sur les
difices, la cendre sur le sol, le sel sur la cendre, pour empcher les
vieilles superstitions et les vieilles philosophies de regermer jamais
de leurs racines. Ce furent les _Vpres siciliennes_ du paganisme, le
1793 de sa littrature. Ainsi est faite la misrable humanit; elle ne
s'arrte jamais dans le vrai et dans le juste, elle se prcipite 
l'excs, et elle ne se croit libre de l'oppression que quand elle
opprime  son tour.

On nie en vain aujourd'hui cette raction exterminatrice contre tous les
monuments btis ou crits de l'antiquit littraire; elle clate
partout, non-seulement dans les ruines d'phse, de Delphes, d'Athnes,
d'Alexandrie, dont la poussire est faite de statues mutiles ou de
cendres de bibliothques, mais dans les crits des premiers chrtiens et
dans les actes des conciles. Tiraboschi, dans sa savante _Histoire de la
Littrature italienne_, cite le dcret du concile de Carthage qui
interdit aux vques la lecture des auteurs antrieurs au christianisme;
il cite galement le passage de saint Jrme o ce Pre gourmande
amrement ceux qui, au lieu de lire la Bible et l'vangile, lisent
Virgile. On sait le sort de la bibliothque d'Alexandrie, incendie dans
un feu de six mois par l'ordre du patriarche Thophile, qui ne laissa
rien  faire  Omar. L'historien contemporain Orose dcrit et dplore
l'anantissement de ces trsors de la mmoire. Le pape Lon X lui-mme,
ce restaurateur si platonique et si tendre des vestiges de l'esprit
humain chapps  ce sac du monde, dit qu'il a recueilli dans son
enfance, de la bouche de Chalcondyle, homme trs-instruit dans tout ce
qui concerne la Grce, que les prtres avaient eu assez d'influence sur
les empereurs d'Orient pour les engager  brler les ouvrages de
plusieurs anciens potes grecs, et c'est ainsi qu'ont t ananties les
comdies de Mnandre, les posies lyriques de Sapho, de Corinne,
d'Alce. Ces prtres, ajoute Lon X, montrrent ainsi une honteuse
animadversion contre les anciens, mais ils rendirent tmoignage de la
sincrit et de l'intgrit de leur foi.

 l'exception des tudes thologiques et morales,  l'exception de
l'loquence sacre, qui dbattait les questions d'orthodoxie ou de
schisme entre les diffrentes sectes nes du christianisme, qui
s'emparaient peu  peu d'une partie de l'Orient et de tout l'Occident,
l'intelligence humaine, pendant ces sicles de chaos et d'laboration,
parut enferme dans l'enceinte des temples ou des monastres. Ce fut
l'ge monastique de l'univers. Except en Arabie,  Bagdad et en
Espagne, sous les califes, nul flambeau des lettres et des sciences
n'claira le monde chrtien jusqu' Charlemagne. Ce grand homme fit le
premier, pour l'Occident tout entier, ce que les Mdicis firent plus
tard pour l'Italie; il ordonna les fouilles dans la cendre du pass,
recueillit les monuments pars, restitua les langues mortes, voqua,
par les tudes encourages et rmunres, le gnie de l'antiquit pour
y rallumer le gnie de l'avenir. Un crpuscule claira d'un jour
croissant cette longue nuit de la barbarie. Mais, except dans la
jurisprudence, cette premire ncessit des socits civiles qui se
fondent, aucune oeuvre remarquable ne sortit de cette seconde enfance
des lettres. Le gnie humain couvait sourdement on ne sait quel fruit
inconnu. C'est en Italie qu'il devait natre.


III

Les papes, les empereurs d'Allemagne, les tyrannies provinciales, les
rpubliques et les anarchies municipales se disputaient cet hritage
conquis et reconquis des Romains et des Barbares. Ces ondulations
politiques de l'Italie, du quatrime au quatorzime sicle, seraient
aussi confuses et aussi fastidieuses  dcrire que les roulis des vagues
dchanes par les vents sur une mer d'quinoxe.

Ces divisions, aprs la mort de l'empereur Frdric, finirent par se
rduire  peu prs  deux grands partis, les Guelfes et les Gibelins:
l'un favorisant de ses voeux et de ses armes la domination des papes;
l'autre, par haine de cette domination pontificale, se dvouant aux
empereurs d'Allemagne, comme si le patriotisme se ft senti moins
humili et moins oppress de s'asservir  un dominateur tranger qu' un
dominateur sacr qui ajoutait un droit divin au droit temporel!

Florence, capitale de l'ancienne trurie, aujourd'hui la Toscane, tait
le foyer le plus anim des querelles de ces deux grands partis. Cette
rpublique, fonde sur l'industrie, et non sur les armes, prosprait,
malgr ses dissensions intestines, par la seule vertu de la libert.
C'tait videmment l que l'Italie littraire et potique devait clore,
car l'esprit humain cherche par instinct les terres libres pour drober,
comme l'aigle, ses oeufs  la tyrannie. De plus, il y avait dans le sang
toscan, coulement du vieux sang trusque, une sve non encore puise
de gnie littraire et de gnie artistique. Cette nation venait de toute
antiquit de Grce ou d'gypte. La civilisation lgante et presque
fabuleuse de l'trurie avait t anantie par la soldatesque des
premiers Romains, ces barbares de Romulus; mais cette civilisation, dont
on ne sait rien que par ses oeuvres, avait laiss dans ses vases, dans
ses dessins, dans ses monuments cyclopens, des tmoignages d'une
grande vigueur d'esprit et d'une grande perfection de main. Cette race,
dans la politique, dans le commerce, dans la guerre, avait des facults
innes qui clataient souvent en individualits colossales. Les Dante,
les Machiavel, les Mdicis, les Buonarotti, les Gondi, les Mirabeau, les
Bonaparte taient des familles trusques. Les deux hommes modernes qui
ont remu le plus d'ides par l'loquence et le plus d'hommes par la
guerre, Mirabeau et Napolon, sont des Toscans transports sur la scne
de la France. Le cardinal de Retz, qui fut  l'intrigue ce que Machiavel
fut  la politique, tait un Toscan. Cette Athnes de la Toscane tait
donc assez naturellement prdestine  donner une langue et une
littrature  la confdration des villes italiennes qui cherchaient 
reconstruire un esprit moderne sur cette terre antique.


IV

Pour cela il lui fallait deux choses: une langue et un homme.

La langue latine s'tait croule avec l'empire. Il s'tait form, de
ses dbris mls aux dialectes vulgaires des provinces romaines et de la
Gaule mridionale, une langue usuelle, imparfaite, flottante, diverse,
par laquelle on s'entendait tant bien que mal dans la conversation, mais
sans pouvoir y graver ses penses dans cette forme solide, convenue et
uniforme, seule langue avec laquelle on puisse construire des monuments
de style. Un latin corrompu tait rest la langue de l'glise, de
l'histoire, de la lgislation; l'italien tait la langue du peuple. Les
classes suprieures de la socit parlaient les deux langues; mais le
latin dprissait chaque jour et la langue usuelle se perfectionnait. Il
ne lui manquait plus que d'tre adopte par un grand esprit et d'tre
crite dans une grande oeuvre pour se substituer facilement et
triomphalement  la latinit posthume du monde romain maintenant
gouvern par les papes.

Voil pour la langue.

Quant  un homme de gnie, il n'y en avait eu qu'un, selon nous, capable
d'oprer cette grande rvolution de la renaissance des lettres en Italie
depuis Charlemagne. Cet homme tait saint Thomas d'Aquin. Nous l'avons
longtemps confondu, dans notre ignorance, avec ces orateurs et avec ces
crivains ecclsiastiques des sicles barbares, qu'on a, selon nous,
levs bien au-dessus de leur stature, dans ces derniers temps, en les
comparant aux potes, aux orateurs, aux historiens, aux philosophes
d'Athnes et de Rome. Ces Tacite, ces Dmosthne, ces Cicron, ces
Homre et ces Virgile du clotre crivaient  une poque obscure de
transition  travers les tnbres, entre les lettres classiques et les
lettres des sicles des Mdicis et de Louis XIV. Ils n'appartiennent
gure qu'au sacerdoce et trs-peu aux lettres profanes.

Mais, depuis qu'une tude plus approfondie nous a permis de mesurer, au
moins par des fragments, les grandeurs de l'intelligence de saint Thomas
d'Aquin, nous sommes rest convaincu que, si ce gnie universel avait pu
s'manciper de la thologie scolastique et de la mauvaise latinit, il
aurait donn, longtemps avant le Dante, un Dante, suprieur encore, 
l'Italie. Fontenelle l'galait dans son estime  Descartes. Quant 
nous, nous n'hsitons pas  reconnatre dans ce prcurseur des
philosophes et des politiques modernes un esprit digne de converser
d'avance et de loin avec Machiavel, avec Bacon, avec Montesquieu, avec
Jean-Jacques Rousseau, esprit assez fcond et assez vaste pour porter
de la mme gestation un monde divin et un monde humain dans ses flancs,
comme deux jumeaux de sa pense. Les ides ont ainsi, comme la terre, de
ces germinations de plantes prcoces et tranges qui fleurissent en
hiver. Saint Thomas fut un de ces phnomnes de vgtation anticipe.

C'tait un jeune gentilhomme de la noble maison de Landolfo d'Aquino. Il
vivait dans l'opulence fodale au chteau de Rocca Secca. La passion de
Dieu et de l'intelligence des choses divines, qui prcipitait alors tant
d'mes dans la solitude, l'arracha, dans la fleur de son adolescence, au
monde. On raconte que cette passion tait si forte dans ce jeune homme
qu'elle brisa avec violence tous les piges tendus par sa famille pour
le retenir, et qu'il poursuivit, un tison enflamm dans la main, une
jeune fille d'une merveilleuse beaut que ses frres lui avaient fait
apparatre dans sa chambre pour sduire ses yeux et son coeur. Entr
dans l'ordre des Dominicains, il alla tudier  Paris sous Albert le
Grand, thologien clbre, alors que la thologie tait la science
unique. Devenu lui-mme de disciple matre, il professa avec clat 
Paris,  Rome,  Naples. Le feu de l'tude le consuma avant l'ge, et
il expira sur la route en se rendant en 1274 au concile de Lyon. Il
n'avait encore que quarante-neuf ans. Les ouvrages laisss par ce
philosophe, sans repos et sans limites, formrent les bibliothques des
monastres et des universits du temps. Quelques-uns sont dignes d'en
tre exhums, comme des monuments de force et de fcondit dans la
pense humaine.


V

Neuf ans avant la mort de saint Thomas d'Aquin, en 1265, le Dante tait
 Florence. Esprit du mme ordre, mais avec le don de plus qui lve la
pense jusqu'au ciel, la posie. Son nom tait _Alighieri_. Sa famille,
attache par tradition au parti guelfe, tait patricienne et consulaire
dans la rpublique. Livr de bonne heure aux leons de Brunetto Latini,
sorte de Quintilien toscan qui professait la grammaire et la rhtorique
 Florence et  Bologne, l'enfant fut nourri du lait pre de la
thologie scolastique. Cette nourriture ne lui ft pas perdre totalement
le got des lettres profanes. Il apprit le franais sous Brunetto
Latini, qui professait en cette langue; il apprit l'italien vulgaire
dans les sonnets et dans les _canzone_ de quelques potes toscans qui
commenaient  rgulariser et  polir cet idiome naissant comme pour le
prparer  un plus grand qu'eux. Tous chantaient exclusivement l'amour,
cette ternelle inspiration du coeur. L'amour fut aussi le premier chant
de cet enfant, dans l'me duquel la passion idale tait close avant
l'ge des passions terrestres.

lev dans la familiarit de la noble famille des _Portinari_, amie de
la sienne, il couva, ds l'ge de onze ans, une sorte de pressentiment
amoureux pour une jeune fille de cette maison, nomme Batrice. Cette
inclination fut mutuelle, quoique contrarie par les circonstances de
famille. Elle remplit l'adolescence du Dante de songes, et son ge mr
de larmes. Batrice mourut dans la fleur de sa beaut,  vingt-cinq ans.
L'me de Dante quitta en quelque sorte la terre avec elle, et on ne peut
douter que ce ne fut pour suivre et pour retrouver l'me de Batrice
qu'il entreprit plus tard ce triple voyage  travers les trois mondes
surnaturels, enfer, purgatoire, paradis, o, sous le nom de thologie,
il ne cherche et ne divinise au fond que son amante.

Ses vers, jusqu' l'ge de trente ans et au del, n'annonaient pas le
pote souverain qui devait dans l'ge avanc se rvler en lui;
c'taient des sonnets et des _canzone_ sans nerf, sans naturel et sans
grandeur, calqus sur les posies amoureuses des potes secondaires de
son temps. L'ge, la mditation et le malheur n'avaient pas encore donn
 son me cette sonorit grave et surhumaine, timbre spulcral de sa
seconde voix.

Les traditions de son pre mort, la vocation de famille, les soins de sa
mre _Bella_, femme minente autant que tendre, enfin le courant des
affaires et des passions d'une rpublique, qui entrane tous les
citoyens notables dans les fonctions de l'tat, lancrent le jeune
Alighieri dans les emplois et dans les dissensions de sa patrie. Nous
n'crivons pas ici sa vie, nous la rservons pour une autre place; nous
ne faisons pas l'histoire, bien peu intressante aujourd'hui, de ces
agitations municipales de la valle de l'Arno. Ces agitations ne sont
grandes que lorsqu'elles influent sur le sort du monde. Dante aurait t
peut-tre un Gracque ou un Cicron  Rome, il ne fut qu'un Gibelin de
plus  Florence.


VI

Qu'il nous suffise de savoir qu'Alighieri, qu'on nommait dj
familirement Dante, servit dans la cavalerie florentine contre les
Guelfes de la petite ville toscane d'Arezzo, et qu'il se montra vaillant
soldat avant de se montrer politique et pote; bien diffrent en cela
d'Horace, jetant son bouclier  Philippes, et de Virgile, fuyant, un
chalumeau  la main, sous les htres, pendant que la guerre civile
dchire sa patrie. Dante tait un citoyen, ceux-l n'taient que des
potes.

lev bientt aprs aux premires magistratures de la rpublique,
assailli d'un ct par les _blancs_, de l'autre par les _noirs_,
dnomination de deux partis dans Florence, il rsiste aux uns, aux
autres, et les fait nergiquement exiler hors de la Toscane.

Nomm ambassadeur de la rpublique auprs du pape, il y ngociait la
paix et l'indpendance pour son pays. Pendant cette mission, le peuple
de Florence, ingrat et aveugle comme tous les peuples, l'accuse de
trahison, de concussion, s'ameute contre son nom, court  sa maison, la
ravage et la rase, comme _Clodius_ avait fait de celle de Cicron, le
modrateur de Rome. Ou confisque ses biens, on le bannit  perptuit de
sa patrie. On trouve la peine trop faible pour ses prtendus crimes; un
second jugement populaire le condamne  mourir par le feu!

Indign contre le pape, son ennemi, qu'il suppose l'instigateur de ces
proscriptions, Dante quitte Rome, se rfugie d'abord  Sienne, puis 
Arezzo, o i! rejoint ses concitoyens migrs, proscrits pour la mme
cause. Il tente avec eux une attaque  main arme contre Florence. Il
succombe et s'loigne pour jamais de ces murs qui dvorent leurs
citoyens.

Il erre, depuis ce jour, de retraite en retraite, dans la basse Italie,
tantt  Padoue chez les _Malespina_, tantt  Vrone chez les
_Scaligieri_, tyrans de la ville, tantt chez les _Scala_, tyrans d'une
autre partie de l'Italie; aujourd'hui  Udine, demain au chteau de
Tolmino,  la fin de ses jours  Ravenne. De l, plus refoul que jamais
par la vengeance vers le parti de l'empereur, il ne cesse d'animer ce
prince contre sa patrie et de le pousser de la main  l'oppression de
Florence. Triste sort des migrs, condamns  avoir souvent pour amis
les ennemis de leur pays! Enfin, l'empereur tant mort avant d'avoir
veng le pote, Dante vient  Paris, retourne en Italie, et se fixe
enfin pour mourir  Ravenne. L'hospitalit du tyran de Ravenne, _Guido
Novello de Polenta_, lui en adoucit le sjour. Ce site mlancolique
convenait  la mlancolie de son me. La fort de pins (_la pineta_) qui
s'tend entre la mer et Ravenne tait sa promenade habituelle. J'y ai lu
moi-mme ses plus beaux vers, peut-tre crits sous les mmes arbres, au
bruit lointain des mmes brises de l'Adriatique. C'est l, et non pas
dans le carrefour fangeux de Ravenne, que devrait s'lever son tombeau.
Il faut le vide autour des ombres et le silence autour des grandes
mmoires; on entendrait mieux l'me gmissante de l'exil dans les
gmissements des pins de la _pineta_ et des vagues sans repos sur la
grve.


VII

Mais, pendant que ce sombre proscrit,  _la taille haute et courbe, au
visage long et ple,  l'oeil voil par la rflexion intrieure_, comme
ses contemporains le dcrivent, pendant que cet hte des ennemis de sa
patrie errait ainsi de ville en ville et de mers en forts, regrettant
sa maison rase par son peuple, il couvait deux choses immortelles dans
son front cave: sa gloire et sa vengeance. Ce n'tait plus le pote
affadi et ingnieux de sa jeunesse; c'tait le pote thologique,
politique et _nmsien_ de son ge avanc. L'adversit avait chang sa
muse dans son sein; elle n'y avait laiss que son premier amour.

Cet amour, cependant, n'avait pas t le seul. Indpendamment de son
mariage avec une fille d'une famille illustre de Florence, dont il avait
eu sept enfants, Boccace confesse, dans l'histoire de sa vie, crite sur
les lieux et si peu d'annes aprs la mort de Dante, que son hros et
son pote avait eu la faiblesse des hros et des potes: un amour de la
beaut pouss quelquefois jusqu' la licence du coeur.

La ngligence que Dante fit de sa femme aprs son exil, sa longue
sparation sans retour et l'affectation avec laquelle il parle, dans ses
oeuvres en prose, des inconvnients du mariage, appuient trop  cet
gard les accusations de Boccace. Mais tout indique aussi que, si le
Dante avait t plus que lger dans l'amour des sens, il avait t
fidle dans l'amour de l'me. Le souvenir toujours renaissant de sa
Batrice, premire et dernire apparition de la beaut cleste sous un
voile mortel, l'obsda, tantt dlicieusement, tantt douloureusement,
jusqu'au dernier jour. Cette image le transformait tellement, en se
prsentant  lui  chaque pas de sa vie et  chaque mouvement de sa
pense, que, quand il voulut se consacrer entirement  la philosophie
thologique, muse svre de son pope, il prouva le besoin de donner 
cette philosophie et  cette thologie personnifies le nom, la forme,
le regard, la voix, la beaut de sa Batrice. C'est ce qu'il avoue sans
cesse lui-mme dans ses sonnets et dans sa _Vita nuova_ (vie nouvelle),
sorte de commentaire mystique crit par lui-mme de ses oeuvres et de sa
pense.

Mais sa grande inspiration ne soufflait pas encore en lui quand il
crivait ces sonnets et ces oeuvres en prose; elle ne souffla que dans
l'exil, quand les vnements, la guerre, la diplomatie, la politique et
les passions civiles eurent fait silence, le soir, dans son me. Alors,
et alors seulement, il entendit toute la voix de son gnie, touffe
jusque-l par les bruits de la terre. Il dessina son grand pome et il
commena  l'crire.

Ce pome, c'tait lui! Le pote n'est-il pas toujours le sujet le plus
vivant et le plus intressant de tout pome? Quels que soient les
innombrables dfauts de ce pome pique du Dante dans la fable, on ne
peut nier que ce ne ft,  l'poque o il vivait, et encore  la ntre,
le seul vritable texte d'une vaste pope qui restt  chanter aux
hommes. Il y eut dans la conception autant de gnie vrai que dans
l'excution. J'aime  assister, par la pense,  cette lente conception
dans l'esprit de l'exil de Florence. Je comprends comment il fut amen
par la force et par la justesse de son esprit  chanter le monde
invisible.

En effet, puisque l'tendue de son intelligence, l'lvation de son
coeur, la fcondit de son imagination, la richesse des couleurs sur sa
palette potique portaient cet homme du treizime sicle  crer pour
l'Italie et pour le monde un pome pique, o pouvait-il trouver, dans
l'histoire du moyen ge, depuis les empereurs romains jusqu' lui, un
sujet hroque, national ou europen, d'pope? Il n'y en avait plus sur
la terre. Homre avait fait l'pope des Grecs, Virgile avait fait celle
des Latins; les places taient prises. Le ciel paen, les hros
fabuleux, l'Olympe, la terre, la mer, la guerre, les naissances et les
chutes d'empires, la nature physique et la nature morale avaient t
dcrites et chantes par les potes prdcesseurs de l'poque
chrtienne. Except les grandes invasions des Barbares, qui taient
venues, comme un reflux du Nord, submerger l'Italie, il n'y avait, dans
l'histoire, aucune grande pope hroque  construire; mais cette
pope des Barbares, ruine et humiliation de l'Italie, il appartenait 
des bardes du Nord, et non  des citoyens de la patrie conquise, de la
chanter.--Nous la lirons bientt ensemble.


VIII

Dante ne trouvait donc rien d'pique autour de lui dans l'histoire
d'Italie qui pt servir de texte  son imagination; mais le monde
thologique tait plein de dogmes nouveaux, de foi savante ou de foi
populaire, de croyances surnaturelles, de vrits morales ou de fantmes
imaginaires, flottant ple-mle dans le vide de l'esprit humain, comme
les figures tronques des rves au moment d'un rveil.

L'me humaine, que le christianisme avait dtache, dans les monastres
surtout, des intrts terrestres, s'tait absorbe dans l'intrt de son
salut ternel. Des cieux, des enfers, des purgatoires sans cesse
dcrits, peupls, vids par les moines prdicateurs dans les chaires du
peuple, taient devenus, par la puissance de la foi, par l'habitude des
pratiques, par la rptition des crmonies, des ralits de la pense
aussi visibles et aussi palpables dans l'esprit des fidles que les
ralits physiques. L'imagination habitait pour ainsi dire ces mondes
intellectuels des morts autant et plus que le monde des vivants. Les
temples taient remplis de leurs symboles; les murailles mme des rues
taient couvertes des reprsentations par le pinceau de ces trois
sjours de l'me, enfer, purgatoire, paradis. Dans les ftes sacres, ou
mme profanes, on donnait aux peuples de l'Italie, au lieu de courses
olympiques ou de combats du cirque, des drames de thologie chrtienne.
L les mes, les dmons, les anges, les vierges, les saints, les damns,
les trois personnes de la Divinit elles-mmes, jouaient des rles
d'acteur dans le drame thogonique de ces mondes surnaturels. Le ciel et
la terre se touchaient et se confondaient, dans cette atmosphre de la
thologie monastique et populaire, comme deux horizons dans la brume.

Dante lui-mme tait ce qu'on tait dj  Florence  cette poque, et
ce qu'on fut bien davantage, quelques annes aprs,  l'poque des
Mdicis et de Lon X: croyant et platonicien tout  la fois, associant
dans son esprit la foi moderne  la philosophie grecque et romaine; les
pieds dans l'glise, la tte dans l'Olympe, l'me dans les cieux, dans
les preuves ou dans les abmes du monde chrtien.

Il tait naturel que ce monde surnaturel, qui tenait plus de place dans
l'imagination des hommes de son temps que le monde des vivants, lui
part le seul et vrai sujet d'pope potique et mystique pour son ge
et pour la postrit. Il regarda donc pendant longtemps et jusqu'au
vertige dans la profondeur de son me, de sa foi, de ses amours, de ses
haines, de ses vengeances, et il se dit: Je ferai voir l'invisible, et
je le rendrai si visible, par la puissance de ma foi et par la vigueur
de mes pinceaux, que la terre et le ciel sembleront s'ouvrir aux yeux
des hommes, et que je jouirai d'abord en ce temps, puis, par
anticipation, dans l'ternit, de cette justice ternelle qui sera  la
fois ma flicit et ma vengeance. Gloire  ceux que j'aurai sauvs!
Malheur  ceux que j'aurai perdus! Et surtout gloire  moi-mme! Je ne
serai pas seulement, aux yeux de l'Italie guelfe et gibeline, un pote,
je serai le prophte de la divine rtribution!

Ainsi videmment se parla  lui-mme le Dante, brlant  la fois de
conviction divine et de colre humaine, quand, regardant pour la
dernire fois l'inique Florence du haut de l'Apennin, il lui lana sa
maldiction de proscrit et sa prophtie de pote.


IX

On le voit, cette conception de l'pope de _la Divine Comdie_ (titre
de son pome) tait double: divine par le plan, humaine par la
personnalit; de l ses beauts et ses vices, que nous allons faire
saillir, le livre  la main, sous vos yeux.

Je comprends d'autant mieux le plan de cette pope que moi-mme, hlas!
mille fois infrieur en conception, en loquence et en posie, au grand
exil de Florence, j'avais conu, ds ma jeunesse, une pope, le grand
rve de ma vie, la seule pope qui me paraisse aujourd'hui ralisable,
sur un plan  peu prs analogue au plan de _la Divine Comdie_.

Je m'tais dit: Qu'y a-t-il de plus intressant aujourd'hui dans
l'humanit? Sont-ce des batailles, des conqutes, des lvations et des
catastrophes d'empires? Non; le monde en a tant vu, et il connat
tellement les misrables ressorts par lesquels la fortune lve ou
abaisse les conqurants d'ici-bas, qu'il ne s'tonne gure plus des
vicissitudes des empires que de l'amoncellement et de l'croulement
d'une vague en cume sur le lit de l'Ocan. Mais ce qui intresse
vritablement l'homme, c'est l'homme; et dans l'homme, c'est la partie
permanente de son tre, c'est l'me; et dans l'me, c'est la destine
passe, prsente, future, ternelle, de ce principe immatriel,
intelligent, aimant, jouissant, souffrant, consciencieux, vertueux ou
criminel, se punissant soi-mme par ses vices, se rcompensant soi-mme
par ses vertus, s'loignant ou se rapprochant de Dieu selon qu'il vole
en haut ou en bas dans la sphre infinie de sa carrire ternelle,
jusqu'au jour o il s'unit enfin, par la foi croissante et par l'amour
identifiant,  son Crateur, le souverain tre, la souveraine vrit,
le souverain beau, le souverain bien.


X

Je me plais  me rappeler encore, en ce moment, le lieu, le jour,
l'heure o je conus soudainement, dans ma pense, le plan de cette
pope de l'me, de l'me suivie par le pote dans ses prgrinations
successives et infinies  travers les chelons des mondes et ses
existences d'preuves.

C'tait en Italie,  la fin de ma jeunesse. Je venais de passer un hiver
 Naples, dans de vagues souffrances de nerfs qui sont la croissance de
l'esprit et qui donnent  l'me les mmes angoisses que la croissance
trop acclre du corps donne aux sens. Une anxit sourde et continue
travaillait ma pense; je n'tais bien  aucune place; ce ciel serein,
ce beau soleil, cette mer blouissante, ces collines lysennes, le
bruit de vie et de joie perptuelle de ce peuple d'enfants, d'amoureux,
de musiciens, de potes, fourmillant sur les plages de cette cte, aprs
m'avoir tant charm autrefois, m'taient devenus presque fastidieux
alors. Il y avait je ne sais quel contraste blessant entre la srnit
panouie de cette race et la mlancolie maladive de mon esprit. Ce grand
jour m'aveuglait en m'blouissant. Je regrettais les brumes d'automne et
les tnbres humides des forts de mon pays. L'cosse et Ossian me
seyaient mieux que _le Tasse_ et _Sorrente_. Je lisais alors prcisment
les documents les plus dtaills de la vie du Tasse; la lecture de ces
documents, tout remplis de preuves de sa folie, obsdait mon imagination
et m'imprimait je ne sais quelle terreur. J'avais cependant l'esprit
aussi juste que le corps sain; mais j'tais malade d'un pome que je
voulais enfanter sans avoir eu encore la force de conception ncessaire
 cet enfantement.

Pour me soulager de cette obsession d'un mal inconnu et pour retremper
mes nerfs irrits dans un air moins imprgn de sel et de soufre que
l'air de la mer et du Vsuve, je cdai au conseil du vieux _Cottonio_,
l'Esculape presque sculaire de Naples, et je partis pour Rome.


XI

 peine eus-je dpass Capoue, et franchi les premires collines des
Abruzzes qui sparent l'atmosphre des montagnes de l'atmosphre de la
mer, que je me sentis soudainement guri, comme un homme asphyxi  qui
une fentre ouverte vient de rendre l'air respirable. Le lendemain,
aprs une nuit de sommeil passe dans la villa de Cicron  _Molo di
Gaete_, je poursuivis dlicieusement ma course vers Rome. Je couchai 
Terracine,  l'issue des marais Pontins; puis je commenai  gravir les
collines de _Velletri_, de _Genzano_ et d'_Albano_, ces monts
_Penthlique_ et ces monts _Hymette_ de la plaine de Rome, plus
majestueux et plus gracieux que ceux d'Athnes.

J'tais mont sur le sige de ma calche pour contempler de plus haut et
de plus prs une plus large part de ce magique horizon, dlices de
Cicron, de Mcne, de Virgile et d'Horace; ils y ont incorpor leurs
noms comme des illustrations ternelles de l'homme sur ces pages de la
nature.

C'tait le soir; le soleil, roulant autour de son disque rouge quelques
brumes sanglantes comme les vapeurs de pourpre de ces champs de bataille
vapores dans ses rayons, se prcipitait dans la mer tincelante. Les
rides roses de cette mer ondulaient doucement dans le lointain comme une
toffe moire qu'on dploie et qu'on replie pour en faire admirer les
chatoyements. Les collines sur lesquelles serpentait la route taient
couvertes dans leurs valles et sur leurs flancs de forts d'amandiers
en fleurs. Ces fleurs innombrables rpandaient leurs teintes lactes et
roses sur toute la campagne; elles tombaient des branches  chaque
lgre bouffe du vent tide de la mer; elles semaient d'un vritable
tapis de couleurs riantes l'intervalle d'un arbre  l'autre; elles
remplissaient l'air soulev par la brise d'une nue de papillons
inanims qui venaient tomber jusque sous les roues sur le chemin.

Au sommet de ces collines de vignes hautes et d'amandiers fleuris
pyramidaient quelques mtairies romaines  l'aspect sombre, caverneux,
monumental; plus haut encore des pins parasols  larges cimes
dentelaient l'horizon de leurs dmes noirs. Ces coupoles sombres
contrastaient avec la riante lumire des valles, comme les sicles
immuables contrastent avec les printemps d'une heure qui fleurissent et
qui s'effeuillent  leurs pieds!


XII

Je me souviens aujourd'hui de tous les dtails les plus fugitifs de ce
beau coucher de soleil, au mois de mars, dans la campagne de Rome; je
m'en souviens avec plus de prsence des objets dans les yeux que je ne
la ressentais mme alors. Cette scne a d m'impressionner cependant
avec une certaine force, puisqu'elle se retrouve si complte et si vive
aprs trente ans dans mon imagination; mais je ne la percevais que par
mes sens et par le seul instinct, car mon esprit tait absorb par la
contemplation intrieure d'une tout autre nature.

Il me sembla que le rideau du monde matriel et du monde moral venait de
se dchirer tout  coup devant les yeux de mon intelligence; je sentis
mon esprit faire une sorte d'explosion soudaine en moi et s'lever
trs-haut dans un firmament moral, comme la vapeur d'un gaz plus lger
que l'atmosphre, dont on vient de dboucher le vase de cristal, et qui
s'lance avec une lgre fume dans l'ther. J'y planai, dans cet ther,
pendant je ne sais combien de temps, avec les ailes libres de mon me,
sans avoir le sentiment du monde d'en bas qui m'environnait, mais que je
ne voyais plus de si haut.

Les crations infinies et de dates immmoriales de Dieu dans les
profondeurs sans mesure de ces espaces qu'il remplit de lui seul par ses
oeuvres; les firmaments drouls sous les firmaments; les toiles,
soleils avancs d'autres cieux, dont on n'aperoit que les bords, ces
caps d'autres continents clestes, clairs par des phares entrevus 
des distances normes; cette poussire de globes lumineux ou
crpusculaires o se refltaient de l'un  l'autre les splendeurs
empruntes  des soleils; leurs volutions dans des orbites traces par
le doigt divin; leur apparition  l'oeil de l'astronomie, comme si le
ciel les avait enfants pendant la nuit et comme s'il y avait aussi l
haut des fcondits de sexes entre les astres et des enfantements de
mondes; leur disparition aprs des sicles, comme si la mort atteignait
galement l haut; le vide que ces globes disparus comme une lettre de
l'alphabet laissent dans la page des cieux; la vie sous d'autres formes
que celles qui nous sont connues, et avec d'autres organes que les
ntres, animant vraisemblablement ces gants de flamme; l'intelligence
et l'amour, apparemment proportionns  leur masse et  leur importance
dans l'espace, leur imprimant sans doute une destination morale en
harmonie avec leur nature; le monde intellectuel aussi intelligible 
l'esprit que le monde de la matire est visible aux yeux; la saintet de
cette me, parcelle dtache de l'essence divine pour lui renvoyer
l'admiration et l'amour de chaque atome cr; la hirarchie de ces mes
traversant des rgions tnbreuses d'abord, puis les demi-jours, puis
les splendeurs, puis les blouissements des vrits, ces soleils de
l'esprit; ces mes montant et descendant d'chelons en chelons sans
base et sans fin, subissant avec mrite ou avec dchance des milliers
d'preuves morales dans des prgrinations de sicles et dans des
transformations d'existences sans nombre, enfers, purgatoires, paradis
symbolique de _la Divine Comdie_ des terres et des cieux;

Tout cela, dis-je, m'apparut, en une ou deux heures d'hallucination
contemplative, avec autant de clart et de palpabilit qu'il y en avait
sur les chelons flamboyants de l'chelle de Jacob dans son rve, ou
qu'il y en eut pour le Dante au jour et  l'heure o, sur un sommet de
l'Apennin, il crivit le premier vers fameux de son oeuvre:

  Nel mezzo del cammin di nostra vita,

et o son esprit entra dans la fort obscure pour en ressortir par la
porte lumineuse.


XIII

C'en est fait! m'criai-je en me rveillant, j'ai trouv mon pome!
Et ce n'tait pas seulement mon pome que j'avais cru trouver; c'tait
le jour ou plutt le crpuscule de ce monde de vrits que la Providence
fait flotter toujours  porte, mais toujours un peu au-dessus de notre
intelligence, comme le pre fait flotter le fruit au-dessus de la taille
de son enfant pour lui faire lever ses petites mains jusqu' l'arbre, et
pour le faire grandir par l'effort jusqu' la branche.

Cration, thogonie, histoire, vie et mort, phases primitives,
successives et dfinitives de l'esprit, destine de tous les tres
anims, de l'me humaine d'abord, puis de celle de l'insecte, puis de
celle des soleils, puis de celle de ces myriades d'esprits invisibles,
mais vidents, qui comblent le vide entre Dieu et le nant, qui
pullulent dans ses rayons, et qui sont, je n'en doute pas, aussi divers
et aussi multiplis que les atomes flottants qui nous apparaissent dans
un rayonnement de soleil; je crus tout comprendre; et, en effet, je
compris tout ce que Dieu permet de comprendre  une de ses plus infimes
intelligences.

Et une grande joie, une joie que je n'avais jamais gote avant, que je
n'ai jamais gote depuis, se rpandit dans tout mon tre. Je croyais
m'tre approch autant qu'il tait en moi du foyer de la vrit; je n'en
entrevoyais pas seulement la lueur, qui m'blouissait, j'en sentais la
chaleur, qui me descendait de l'esprit au coeur, du coeur aux sens;
j'tais ivre d'intelligence, s'il est permis d'associer ces deux mots.


XIV

En un instant mon pome pique fut conu. Je me supposai assistant,
comme un barde de Dieu,  la cration des deux mondes matriel et
moral. Je pris deux mes manes le mme jour, comme deux lueurs, du
mme rayon de Dieu: l'une mle, l'autre femelle, comme si la loi
universelle de la gnration par l'amour, cette tendance passionne de
la dualit  l'unit, tait une loi des essences immatrielles de mme
qu'elle est la loi des tres matriels anims (et qui est-ce qui n'est
pas anim dans ce qui vit pour se reproduire?). Je lanai ces deux mes
soeurs, mais devenues trangres l'une  l'autre, dans la carrire de
leur volution  travers les modes de leur vie renouvele. Je les suivis
d'un regard surnaturel et ternel dans les principales transfigurations
angliques ou humaines qu'elles avaient  subir dans les mondes
suprieurs et infrieurs, se rencontrant quelquefois, sans se
reconnatre jamais compltement, de sphre en sphre, d'ge en ge,
d'existence en existence, de vie en mort et de mort en renaissance, dans
le ciel et sur la terre. Puis, aprs ces douze ou vingt transfigurations
accomplies, qui tantt les rapprochaient de Dieu par leurs vertus,
tantt les en loignaient par leurs fautes, en mme temps que ces vertus
ou ces fautes les rapprochaient aussi ou les sparaient davantage l'une
de l'autre, je les runissais enfin dans l'unit de l'amour mutuel et
de l'amour divin,  la source de vie, de saintet et de flicit d'o
tout mane et o tout remonte par sa gravitation naturelle vers le
souverain bien et le souverain beau, l'tre parfait, l'tre des tres,
Dieu.

Chaque scne de ce drame sacr tait emprunte  la terre ou aux autres
plantes de l'espace, et les dcorations potiques changeaient ainsi, au
gr du pote, comme l'poque, les vnements, les personnages. Le pome
s'ouvrait aux portes de l'den et se terminait  la fin de la terre par
l'explosion du globe, rendant toutes ses mes purifies, divinises par
la misricorde de Dieu, et lanant ses gerbes de feu dans le firmament
comme les flammches d'un bcher qui se consume lui-mme aprs
l'holocauste accompli.

On comprend quelle richesse, et quelle varit, et quel pathtique, et
quel mystre un pareil texte d'pope fournissait au pote, s'il y avait
eu un pote, ou si j'avais t moi-mme ce pote digne de concevoir et
de rendre en chants une pareille inspiration. Mais je n'tais qu'un
enfant essayant de souffler des toiles au lieu de souffler ses bulles
de savon. Mon pome, aprs que je l'eus contempl quelques annes,
creva sur ma tte comme une de ces bulles de savon colores, en ne me
laissant que quelques gouttes d'eau sur les doigts, ou plutt quelques
gouttes d'encre, car la _Chute d'un Ange_, _Jocelyn_, le _Pome des
Pcheurs_, que j'ai perdu dans mes voyages, et quelques autres bauches
piques que j'ai avances, puis suspendues, sont de ces gouttes d'encre.
Ces pomes taient autant de chants pars de mon pope de l'me. Je
possdais dans ma pense le fil conducteur  travers ces bauches, et je
comptais les relier  la fin les unes aux autres par cette unit des
deux mmes mes, toujours gares, toujours retrouves, toujours suivies
de l'oeil et de l'intrt, dans leur _Divine Comdie_,  travers la vie,
la mort, jusqu' l'ternelle vie!


XV

Ce pome avait quelque analogie lointaine avec _la Divine Comdie_ du
Dante. Il y a nanmoins cette diffrence: c'est que l'intrt est
impossible dans le plan du Dante, attendu que son pome n'est qu'un
spectacle auquel il assiste sans y prendre part, une espce de revue
rapide des supplices de quelques ombres de ses ennemis. Les personnages
passent comme des fantmes sous le fouet des dmons et sous l'oeil du
pote; l'intrt, sans cesse morcel et interrompu, passe avec eux et ne
laisse qu'un blouissement dans l'imagination; tandis que, dans l'pope
telle que je la concevais, l'intrt attach aux mmes mes dans des
pripties diverses ne se rompait qu' leur runion dfinitive et  leur
batitude ternelle. Il ne manquait, je le rpte,  mon pope qu'une
chose: le pote.

Le _Dante_ ou le _Tasse_, ou _Ptrarque_ pouvaient, peut-tre, excuter
cette pope de l'me, seul sujet qui reste; mais il n'y avait en moi,
disciple trop dgnr de ces grands hommes, que la force de rver une
telle conception sans la puissance de l'enfanter.


XVI

Revenons au Dante.

En disant ce que devait tre une pope surnaturelle aprs les popes
hroques puises, nous avons dit ce qui, selon nous, manquait  la
sienne: l'intrt, l'universalit, l'unit.

C'est l le sujet de la violente objurgation que nous adressent, depuis
quelques mois, les nombreux journaux littraires de l'Italie. Nous avons
touch  l'arche, et la majest du dieu nous frappe de mort. Voyons
cependant si nous y avons touch sans le respect convenable. Voici le
fait.

Il y a quelques mois, nous fmes imprimer, selon notre habitude, dans le
journal _le Sicle_, quelques pages lgres de notes intimes _sur nos
lectures_, pages dans lesquelles nous parlions, comme dans une
conversation au coin du feu, du _Dante_ et de son pome.

Voici textuellement ce que nous disions. On verra, dans la suite de
cette tude approfondie sur le _Dante_ et sur son pome, que ce que nous
pensons aujourd'hui ne diffre pas considrablement de ce que nous
crivions dans _le Sicle_. Nous dfinissons le Dante: _Un homme plus
grand que son pome._

Voici le crime; lisez.

Nous allons froisser bien des fanatismes. N'importe, disons ce que nous
pensons.

On peut, selon nous, classer le pome du Dante, _l'Enfer, le Purgatoire
et le Paradis_, parmi ces posies locales, nationales, temporaires, qui
manent du gnie du lieu, de la nation, de l'poque, et qui s'adressent
aux croyances, aux passions de la multitude. Quand le pote est aussi
mdiocre que son pays, son peuple, son poque, ces posies sont
entranes dans le courant ou dans l'gout des sicles avec la foule qui
les gote. Quand le pote est _un grand homme_ comme le Dante, le pote
survit ternellement, et on essaye aussi de faire survivre le pome
(_tout entier_), mais on n'y parvient pas; l'oeuvre jadis intelligible
et populaire rsiste comme le sphinx aux interrogations des rudits; il
n'en subsiste que des fragments plus semblables  des nigmes qu' des
monuments. Pour comprendre le pome du Dante, il faudrait ressusciter
toute la plbe florentine de son poque (qui l'exila, le brla en
effigie et rasa sa maison); car ce sont les croyances, les popularits
et les impopularits de cette plbe qu'il a chantes.

Il est puni par o il a pch: il a chant pour le temps; la postrit
ne le comprend pas. _Je vous remercie_, crit Voltaire, _d'avoir eu le
courage d'crire contre ce monstre d'obscurit, etc._ Nous n'avons rien
dit de _si cru_, de si injuste; mais continuons la citation du
_Sicle_.

Tout ce qu'on peut comprendre, c'est que le pome, exclusivement
toscan, du _Dante_ tait une espce de satire vengeresse du pote et de
l'homme d'tat contre les partis auxquels il avait vou sa haine. Cette
ide tait mesquine et indigne du pote. Le gnie n'est pas un jouet mis
au service de nos petites colres; c'est un don de Dieu qu'on profane en
le ravalant  ces petitesses. _La lyre_, pour nous servir de
l'expression antique, n'est pas une tenaille pour torturer nos
adversaires, elle n'est pas une claie pour traner des cadavres aux
gmonies; il faut laisser cela  faire au licteur, ce n'est pas oeuvre
de pote. Le Dante eut ce tort; il crut que les sicles, infatus par la
beaut de ses vers, prendraient parti contre on ne sait quels ennemis
qui battaient alors le pav de Florence. Ces amitis ou ces inimitis
d'hommes obscurs sont parfaitement indiffrentes  la postrit; elle
aime mieux un beau vers, une belle image, un beau sentiment, que toute
cette chronique rime de la place du _Vieux-Palais_  Florence.

Mais le style dans lequel le Dante a crit cette gazette de l'autre
monde est imprissable. Rduisons donc ce pome bizarre  sa vraie
valeur, le style. Nous savons bien que nous choquons, en parlant ainsi,
toute une cole littraire rcente (en France comme en Italie); cette
cole s'acharne sur le pome du Dante sans parvenir  le comprendre,
comme les mangeurs d'opium, en Orient, s'acharnent  regarder le
firmament pour y dcouvrir Dieu. Mais nous avons vcu de longues annes
en Italie dans la socit de ces rudits commentateurs et explicateurs
du Dante, qui se succdent de gnration en gnration comme les ombres
des hiroglyphes sur les oblisques de Thbes. La persvrance mme de
ces commentateurs est la meilleure preuve de l'impuissance du
commentaire  lucider le texte. Un secret une fois trouv ne se cherche
plus avec tant d'acharnement. De jeunes Franais s'vertuent maintenant
 poursuivre ce sens cach qui a lass les Toscans eux-mmes. Que le
dieu du chaos leur soit propice!

Quant  nous, comme Voltaire, nous n'avons trouv, dans le Dante, qu'un
grand inventeur de style, un grand crateur de langue gar dans une
conception tnbreuse, un immense fragment de pote dans un petit nombre
de morceaux gravs plutt qu'crits avec le ciseau de ce _Michel-Ange de
la posie_, quelquefois une grossire trivialit qui se dgrade
jusqu'au cynisme du mot (le papier franais n'en souffrirait pas ici la
reproduction et la preuve), une quintessence de thologie scolastique
qui s'lve jusqu' la vaporisation de l'ide; enfin, pour dire notre
sentiment d'un seul mot, _un grand homme_ et un mauvais pome!


XVII

On voit que la prtendue injure n'est pas mortelle, et que si j'ai t
accus, peut-tre avec quelque fondement, par les Italiens, d'avoir
mconnu la beaut architecturale du pome, je suis bien loin d'avoir
mconnu la grandeur colossale et michel-anglesque de l'homme.

Je poursuivais, dans cette note du _Sicle_, la mme pense; je citais
en entier l'pisode de Francesca, et voici comment j'en parlais: Quoi
de plus incendiaire que ces deux amants seuls avec ce livre complice qui
interprte malheureusement leur silence, que cet garement qui les perd,
et enfin que ce supplice chang en flicit amre par le souvenir de
leur sparation sur la terre et par le sentiment de leur
indivisibilit dans le chtiment? Si Dante avait beaucoup de pages comme
celle-l, il surpasserait son matre Virgile et son compatriote
Ptrarque. Peu de pages de posie galent en mlancolique beaut et en
perfection ces quelques vers. Le tableau est troit, la peinture est
sobre de couleurs; l'impression est ternelle! C'est que l'motion et la
beaut y sont compltes et pour ainsi dire infinies. Et je dis pourquoi.
C'est que la jeunesse, la beaut, la nave innocence des deux
personnages, qui ne se dfient ni d'eux-mmes, ni des autres; leurs
fronts penchs sur le mme livre, qui, semblable  un miroir terni par
leur haleine, leur retrace et leur rvle tout  coup leur propre image,
et les prcipite dans le mme dlire et dans le mme enfer par la fatale
rpercussion du livre contre le coeur et du coeur lui-mme contre un
autre coeur, sont l des coups de pinceaux achevs. C'est que le rcit
est simple, court, candide comme la confession de deux enfants. Je
voudrais avoir, disais-je, je voudrais avoir pour plume le pinceau du
grand peintre de sentiment Scheffer, pour traduire ici le trop court
pisode de Franoise de Rimini, qui fait pleurer et rver, dans le pome
et dans le tableau de Scheffer, les imaginations amoureuses..... Il y a
l une divine intelligence du coeur de la femme qui prouve que le Dante
avait aim. Il sait le secret des coeurs tendres, qu'il ne faut pas dire
trop haut, mme aux enfers: c'est que l'amour dfie tout, except la
sparation, le seul enfer de ceux qui aiment.

coutons le pote. Il dcrit d'abord en vers qui frissonnent de froid
l'ouragan glac par lequel sont ternellement fouetts et rouls dans un
ocan de brume et de frimas les ombres de ceux dont les flammes de
l'amour coupable consumrent ici-bas les sens et les mes.

Quand j'ai reproduit cette scne pathtique, que je ne reproduis pas ici
en ce moment parce que je vous la reproduirai plus loin dans cet
entretien, je m'crie:

Sapho dans sa strophe de feu n'a rien de comparable. La nature du
supplice lui-mme, le vent glacial qui emporte dans un tourbillon de
frimas les deux coupables, mais qui les emporte ensemble, changeant
l'amre et ternelle confidence de leur repentir, buvant leurs larmes,
mais y retrouvant au fond quelque arrire-goutte de leur flicit
perdue, quoi de plus dans un tel rcit pique? L'motion n'est-elle pas
produite ici par le Dante en quelques vers plus compltement que par
tout un pome? Aussi c'est pour cela que le pome survit; le pome de la
thologie est mort, celui de l'amour est immortel.

Et, aprs avoir reproduit un second pisode que je vous analyserai tout
 l'heure, je m'crie en finissant:

Si l'immense pote n'est pas l, o sera-t-il? Ni Homre, ni Virgile,
ni Shakspeare n'ont en si peu de notes de pareils accents. N'et-il que
ces deux scnes, Dante mriterait d'tre nomm  ct d'eux! (_Sicle_,
numro du 20 dcembre 1856.)


XVIII

Voil, je le rpte, les prtendus sacrilges dont je suis coupable
envers le grand Toscan! Voil pour quels crimes imaginaires contre
l'inviolabilit de leur pote vingt journaux littraires ou politiques
de l'Italie, dont les rdacteurs n'ont certainement pas lu ma note dans
son texte, me tranent sur la claie, aux gouts de l'Arno, me lapident
de diatribes o la calomnie assaisonne l'injure, et m'ensevelissent
tout vivant et tout brlant de l'amour de l'Italie sous des monceaux de
papier patriotique noirci de leur colre. Cette colre va jusqu' la
tragdie dans un de ces journaux qui m'a envoy rcemment  son tour son
invective circulaire. Pourquoi ma plume, s'crie le rdacteur en
finissant, n'est-elle pas une pe, et pourquoi ne peut-elle te percer
le coeur du mme fer dont notre compatriote, le colonel _Pepe_, te pera
autrefois le bras?

Voltaire parlait des amnits littraires de son temps; qu'aurait-il dit
de celle-l? Et quel fondement  tant de fureur nationale? On vient de
le voir: j'ai appel le Dante un grand homme, un Michel-Ange de la
posie, un rival d'Homre, de Virgile, de Shakspeare, quelquefois
suprieur  eux par fragments piques; mais j'ai eu l'audace de dire que
son pome tait obscur, que les expressions se perdaient quelquefois
dans les nuages de la thologie mystique, et descendaient souvent
jusqu'au scandale de l'image et jusqu'au cynisme du mot!

Je n'ai pas de rancune contre ces patriotes de l'hmistiche et de la
rime, qui se sont crus outrags parce qu'ils ne m'avaient pas lu, et
qui m'ont excommuni sur parole. Le patriotisme est honorable partout;
le gnie italique est aussi une patrie dont ils dfendent  coups de
plume les magnifiques frontires. Seulement je les engage  viser plus
juste, et  ne pas tirer sur leurs meilleurs amis en croyant tirer sur
leurs ennemis. Que ne placent ils leur patriotisme de collge sur les
Alpes et sur l'Apennin au lieu de le placer sur des rimes du Dante?

Reprenons le sujet.


XIX

Mais, avant de feuilleter avec vous page  page, ces trois pomes en un,
_l'Enfer_, _le Purgatoire_, _le Paradis_, pomes pleins de tant de
splendeur de style et de tant de tnbres d'ides, disons un mot des
diffrentes interprtations que les traducteurs ou commentateurs
franais ont donnes du sens mtaphysique de _la Divine Comdie_.

Il n'y a pas trs-longtemps que le pome du Dante a commenc  retentir
an del des Alpes. Boileau n'en parle pas dans son _Art potique_, ou,
s'il en parle, dans le passage o il rprouve le merveilleux chrtien en
posie, c'est avec ddain. Voltaire en parle dans quelques lettres 
des savants italiens, mais il ne l'avait videmment pas lu tout entier
(chose difficile), et on a vu plus haut qu'il en parle comme d'une
_monstruosit_ potique.

Les premires traductions qu'on en donna en France,  la fin du dernier
sicle, ne sont que des paraphrases enlumines ou affadies; il est
impossible d'y trouver trace de l'original: ce sont des dentelles sur le
corps d'Hercule. La premire traduction srieuse et les premiers
commentaires comptents sont la traduction et les notes explicatives du
chevalier Artaud. M. Artaud tait un diplomate et un savant franais,
rsidant tantt  Florence, tantt  Rome. Je l'ai beaucoup connu dans
ma jeunesse; j'ai t son disciple en diplomatie italienne et en
intelligence des potes de cette terre de toute posie. C'est lui qui
m'a fait peler le Dante, c'est  lui que je dois le droit de le
comprendre et d'en parler aujourd'hui. J'aime  lui rendre ce tribut de
reconnaissance sur sa tombe; il y est descendu tard; il s'y repose d'une
vie honorable et laborieuse dans un champ des morts de Paris. Il tait
digne de dormir avec les illustres Toscans sur sa couche de gloire dans
le champ des morts (_Campo Santo_) de Pise, ou dans l'glise de _Santa
Croce_  Florence, ou bien  Ravenne,  l'ombre du spulcre du Dante!
Les Italiens devraient revendiquer sa dpouille comme ils devraient
revendiquer un jour la mienne, si l'homme doit dormir en effet dans la
terre qu'il a le plus aime.


XX

La destine de M. Artaud tait bizarre. Entr dans la diplomatie
franaise sous les derniers ministres de Louis XVI, il y tait rest
sous la Convention, sous le Directoire, sous le Consulat, sous l'Empire,
jusqu'au jour o il n'y eut plus d'autre diplomate  Rome que le gnral
_Miollis_, homme de mme moelle et de mmes os antiques que M. Artaud.
Il avait pass alors  Florence de longues annes dans la socit
d'Alfieri et de la comtesse d'Albany. Puis il tait revenu  Rome avec
l'glise; il avait t l'ami de Pie VI, le plus doux des papes, et du
cardinal Gonsalvi, le plus sduisant des ministres. Il y avait t  lui
seul la tradition de la diplomatie franaise en permanence depuis le
cardinal de Bernis jusqu'au duc de Montmorency-Laval, en passant par le
gnral Duphot et par M. de Canclaux. Il tait  Rome et  Florence
inamovible comme la tradition,  peu prs semblable  ces premiers
drogmans que les puissances europennes entretiennent dans les cours
d'Asie auprs de leurs ambassadeurs pour leur enseigner la langue du
pays et la politique de ces cours. Un tel homme est indispensable 
Rome, o il y a une politique permanente et traditionnelle  ct de
souverains lectifs et transitoires.

M. Artaud remplissait merveilleusement ce rle prs de la cour romaine.
Li avec tous les membres distingus de cette aristocratie lective
qu'on appelle le _Sacr Collge_, il les avait vu arriver  Rome, y
remplir successivement les divers degrs des fonctions de l'glise et de
l'administration au Vatican, puis s'lever de dignits en dignits
jusqu' ces piscopats,  ces cardinalats,  ces principauts,  cette
papaut qui les rendaient arbitres de la politique sacre ou profane du
monde catholique. Les rapports qu'il avait eus avec eux dans leur
jeunesse, dans leurs revers, dans leurs lgations, le rendaient
minemment propre  traiter avec eux presque familirement les grandes
affaires.

Ses liaisons avec le monde savant et lettr de Rome n'taient pas moins
intimes. Nulle part il n'existe en Europe une caste savante et lettre
comparable  ces abbs romains, vivant pour ainsi dire dans les
catacombes des bibliothques, et s'enivrant depuis l'enfance jusqu' la
mort de la poussire des livres.

M. Artaud avait contract auprs d'eux cette mme passion des antiquits
et des curiosits bibliographiques de l'Italie. Le matin, c'tait un
diplomate habile et consomm, traitant avec une autorit polie les
intrts de la France  Rome; le soir, c'tait un rudit presque
monastique, lucidant avec des religieux et des bibliothcaires le texte
d'un vers du Dante ou le sens d'une allusion obscure de ce pote aux
hommes et aux vnements de son temps. C'est pendant quarante ans d'une
pareille vie que la traduction et les notes de M. Artaud furent, pour
ainsi dire, filtres goutte d'encre  goutte d'encre. Il avait transfus
son sang dans l'ombre du pote toscan. La figure mme de M. Artaud avait
pris quelque chose de la physionomie anguleuse, plombe, asctique, que
les peintres donnent au visage du Dante, allong et amaigri sous son
laurier.


XXI

 mon premier voyage  Rome j'avais des lettres de recommandation pour
ce savant diplomate. Il m'accueillit avec cette bont un peu suprieure
d'un homme fait envers un adolescent. Ma passion prcoce pour l'Italie
potique l'intressa  moi; il m'ouvrit le sanctuaire du Dante; il
m'apprit  peler vers  vers ce grand pome ou cette grande nigme dont
il tait le sphinx depuis tant d'annes. Il m'initia en mme temps, par
une immense varit d'anecdotes dont il tait le recueil vivant,  la
diplomatie consomme de la vieille cour de Rome et  l'histoire de cette
capitale ecclsiastique depuis la rvolution franaise jusqu' la
captivit de Pie VI  Savone.

Je gotais beaucoup ces entretiens avec un homme suprieur en ge, en
rudition et en politique. Je n'ai jamais perdu le souvenir de ces
heures agrables passes dans son cabinet de traducteur ou dans sa
chancellerie de diplomate. Ce souvenir m'a peut-tre rendu partial pour
sa traduction et pour ses commentaires; mais j'avoue que jusqu'ici je
n'ai pu lire avec une complte scurit de sens le pome du Dante que
dans l'dition en deux langues de M. Artaud, et en contrlant  chaque
instant le texte par le commentaire. M. Artaud n'tait pas pote, j'en
conviens; mais il tait savant. Dante tait assez pote pour deux; ce
qu'il lui fallait, c'tait un interprte. Il n'en pouvait pas avoir un,
selon moi, plus pntrant, plus consciencieux et plus fidle que le
secrtaire d'ambassade de France  Rome et  Florence. Depuis ce temps
ce livre ne m'a pas quitt.


XXII

Il y a une autre traduction en franais et en prose, qu'on dit
excellente et que je n'ai lue que par fragments; c'est celle d'un homme
de lettres italien. M. Fiorentino s'est naturalis Franais par la
puret de son style dans notre langue. C'est un lgitime prjug en
faveur du sens de cette traduction que d'avoir t crite par un
compatriote du Dante. Le sens de _la Divine Comdie_ coule, pour ainsi
dire, dans les veines des Italiens. _Barbarus hic ego sum_, devons-nous
dire  M. Fiorentino, nous autres Barbares. Il vient de me lancer  ce
titre une indulgente pigramme dans un article de journal; nous l'avons
accepte en toute humilit. Un traducteur qui venge son pote est
respectable dans sa pit filiale. Le droit des traducteurs est de
confondre tellement leur personne avec la personne de leur modle que
les critiques adresses  l'un blessent l'autre, et que, si on voque le
Dante, M. Fiorentino a le droit de rpondre: Me voil!

Nous admettons celte identit sans doute trs-lgitime entre le pote et
l'interprte: c'est l'identit de la voix et de l'cho. M. Fiorentino a
t un bel cho de l'Italie en France. Sa petite pigramme immrite
(car nous ne nous sommes jamais mis, comme pote, au niveau seulement
d'un vers du Dante) ne nous empchera pas de remercier cet crivain de
son excellente interprtation.

Aprs lui M. Mongis, en vers, M. Brizeux, digne de lutter corps  corps,
et plusieurs autres traducteurs srieux ont tent l'oeuvre.


XXIII

M. de Lamennais, c'est--dire un souverain ouvrier de style, a consacr
ses dernires annes  une traduction littrale et mot  mot de _la
Divine Comdie_. M. de Chateaubriand avait consacr ainsi ses dernires
veilles d'crivain  une traduction de Milton.

Il est glorieux sans doute pour l'Italie comme pour l'Angleterre que les
deux plus grands prosateurs franais de ce sicle n'aient pas jug
au-dessous de leur talent de copier ces deux modles trangers et
d'crire leurs noms sur les pidestaux ternels de Milton et de Dante;
mais le systme de traduction qu'ils ont adopt l'un et l'autre est,
selon nous, un faux systme, un jeu de plume plutt qu'une fidlit de
traducteur. Ils ont voulu, par une copie servile plutt que fidle,
rendre le mot par le mot, la phrase par la phrase, la syllabe par la
syllabe. Erreur! ils ont montr en cela qu'ils ne s'taient pas rendu
compte du gnie des langues.

Que vous demande, en effet, le lecteur? Ce ne sont pas des mots qu'il
demande, c'est du sens. Or deux langues diffrentes n'expriment pas le
mme sens dans les mmes mots, ni mme dans le mme nombre de mots. Si
vous vous astreignez  rendre purilement le vers par le vers, le mot
par le mot, le tercet par le tercet, l'octave par l'octave, que
faites-vous? Vous faussez par l'effort votre propre langue sans parvenir
 lui faire rendre ni la forme ni le sens de la langue que vous
traduisez. L'instrument n'est pas le mme; vous ne le manierez pas avec
la mme mesure et avec le mme doigt. Vous faites ce que voudrait
faire un musicien qui prtendrait imiter le violon avec la cimbale ou la
flte avec le tambourin. Encore une fois, ce n'est pas l'expression
qu'il faut traduire, c'est le sentiment. Pour transvaser ce sentiment,
cette posie, cette harmonie, cette image, d'un dialecte dans un autre,
vous n'avez pas trop de toute la libert, de toute la souplesse, de
toute la richesse de votre langue. Ne vous entravez donc pas vous-mme
en vous liant comme un boeuf servile au joug parallle du mot  mot.
C'est ce qu'avait fait M. de Chateaubriand pour Milton, c'est ce qu'a
voulu faire M. de Lamennais pour le _Dante_; oeuvre estimable, mais
malheureuse, o la servilit dtruit la fidlit.


XXIV

Un autre jeune traducteur de _la Divine Comdie_ tente en ce moment une
oeuvre mille fois plus difficile, et, chose plus tonnante encore, il y
russit.

Nous voulons parler de la traduction de _la Divine Comdie_ en vers
franais, par M. Louis Ratisbonne.

Malgr le prodigieux effort de talent et de langue ncessaire pour
traduire un pote en vers, M. Louis Ratisbonne n'a pas seulement rendu
le sens, il a rendu la forme, la couleur, l'accent, le son. Il a
communiqu au mtre franais la vibration du mtre toscan; il a
transform,  force d'art, la priode potique franaise en tercets du
Dante. Ce chef-d'oeuvre de vigueur et d'adresse dans le jeune crivain
est tout  la fois un chef-d'oeuvre d'intelligence de son modle. M.
Louis Ratisbonne rappelle la traduction, jusqu'ici inimitable, des
_Gorgiques_ de Virgile par l'abb Delille; mais le Dante, pote
abrupte, trange, sauvage et mystique tout ensemble, est mille fois plus
inaccessible  la traduction que Virgile. La lumire se rflchit mieux
que les tnbres dans le miroir de l'esprit humain comme dans le miroir
de l'Ocan. Le vers de M. Ratisbonne roule, avec un bruit latin, dans la
langue franaise, les blocs, les rochers et jusqu'au limon de ce torrent
de l'Apennin toscan qu'on entend bruire dans les vers du Dante.


XXV

D'autres crivains de notre ge, parmi lesquels on doit citer M. de
Saint-Mauris, qui a consacr dix annes d'tude patiente et forte 
cette reproduction de _la Divine Comdie_; d'autres aussi, qu'on annonce
et qu'on nomme dj avec esprance, ont vulgaris ou vulgarisent de plus
en plus le Dante parmi nous. Il y a dans ce culte une rvlation de
l'esprit de ce sicle; c'est le symptme d'une renaissance de la posie
grave et philosophique chez une nation qui a trop longtemps confondu la
posie et la futilit. Le fleuve potique remonte  sa source pour y
retrouver ces eaux qui coulent des hauts lieux. Le Dante, malgr ses
dfauts, est certainement pour notre poque un de ces glaciers
inabordables d'o ces eaux fcondes coulent sous les nues et sous les
tnbres du moyen ge. On n'a pas voulu le traduire seulement, on a
voulu le comprendre, et cet effort a produit le bel ouvrage de M.
_Ozanam_ intitul: _Dante et la philosophie catholique du treizime
sicle._

Hlas! nous avons aim comme ami et pleur ce studieux et pieux jeune
homme. Il ressemblait, par la physionomie, par l'me, par la srnit du
regard, par le timbre mme monotone, affectueux et voil de sa voix, 
un brahme chrtien venu des Indes en Europe pour y prcher l'vangile
de la science calme de la contemplation mystique et de l'adoration
extatique  notre monde de discorde et de contention.

Ozanam croyait, comme nous, que la vrit tait  plus grande dose dans
le coeur que dans l'esprit. Ses dogmes ruisselaient d'onction, comme les
soleils d'Orient ruissellent le matin et le soir de rose. Bien que ma
philosophie ne ft plus la sienne, dans tous les articles de ce grand
symbole qui unit les esprits  la base et qui les spare quelquefois au
sommet, ces diffrences galement respectes, parce qu'elles taient
galement sincres, n'tablissaient aucune divergence d'me et aucune
froideur de sentiment entre nous. Son orthodoxie parfaite pour lui-mme
tait une charit d'esprit parfaite aussi pour les autres. Il y avait
autour de lui comme une atmosphre de tendresse pour les hommes. Cette
atmosphre cordiale adoucissait toutes les asprits entre les ides. Il
respirait et il aspirait je ne sais quel air balsamique qui avait
travers le vieil den. Chacune de ces respirations et de ces
aspirations vous prenait le coeur et vous donnait le sien. On pouvait
diffrer, on ne pouvait pas disputer avec cet homme sans fiel. Sa
tolrance n'tait pas une concession, c'tait un respect. Ozanam tait
le saint Jean de la philosophie platonicienne et monastique de la
Renaissance. Il s'endormait sur le sein de son matre, Dante, et il y
faisait de divins songes.

Un de ces songes mls de nuages et de lumire, de merveilleux et de
vrit, est son livre intitul _de Dante et de la Philosophie catholique
au treizime sicle_.

L'italien avait t la langue de son berceau, de graves tudes l'avaient
initi depuis  tous les arcanes du moyen ge. Il avait pris ce
crpuscule pour le grand jour. En cela nous ne partagions pas ses
illusions; c'est la raison qui fait le jour dans les sicles, ce n'est
pas la crdulit. Mais il faut respecter la lumire jusque dans son
aurore. Le moyen ge tait une aurore. Dante, semblable au Lucifer du
tableau du Guide, dchirait les ombres et secouait le flambeau devant
ses pas.

Un mot, en passant, de ce livre d'Ozanam.


XXVI

On sait que le pome du Dante a, selon ses interprtes et selon le pote
lui-mme (dans sa _Vita nuova_), deux sens: un sens littral et potique
pour les profanes, un sens mystique et symbolique pour les initis.

C'est ce sens mystique et symbolique des amours et de la posie de Dante
qu'_Ozanam_ s'efforce de dcouvrir, et c'est dans ce sens mystique et
symbolique du pome qu'il s'efforce aussi de faire reconnatre et
admirer la philosophie religieuse du moyen ge chrtien. Selon lui,
Dante serait une espce d'_Ovide_ suprieur; ses pomes seraient des
espces de mtamorphoses chrtiennes, racontant, chantant, expliquant
tous les dogmes surnaturels de la religion nouvelle qui avait remplac
le paganisme. Il y a dans ceci du vrai et du faux, mais le vrai domine.
coutons dans quelques belles pages cette voix d'Ozanam si digne de
parler des choses de l'esprit.

C'est vers le milieu de cette priode,  l'heure du chant du cygne de
la philosophie antique mourante, que la philosophie du moyen ge devait
avoir son pote. La posie est, en effet, comme un corps glorieux sous
lequel la pense demeure incorruptible et ternelle. Immortalit et
popularit, ce sont les deux dons divins dont les potes ont t faits
les dispensateurs. La philosophie grecque avait eu son Homre en la
personne de Platon. (Ne pourrait-on pas dire que la philosophie
spiritualiste avait commenc  Platon?) La philosophie scolastique,
celle du moyen ge, menace d'une dcadence plus rapide, prouvait le
besoin d'tre console par un grand pote. Le pote qui allait venir
avait donc sa place marque dans le temps.

tre conu dans l'exil et y mourir, ajoute Ozanam, remplir de hautes
magistratures et subir les dernires infortunes, ce destin a t celui
de beaucoup d'autres; mais d'autres circonstances avaient mnag  Dante
une autre vie que la vie publique, une vie de coeur dont il faut, pour
le comprendre, pntrer les mystres. En effet, selon les lois qui
rgissent le monde spirituel, pour qu'une me s'lve, elle a besoin de
l'attraction d'une autre me. Cette attraction, c'est l'amour. Dante ne
devait pas chapper  la loi commune.  neuf ans,  un ge dont
l'innocence ne laisse rien souponner d'impur, il rencontra dans une
fte de famille Batrice, jeune enfant, pleine de noblesse et de grce.
Cette vue fit natre en lui une affection qui n'a pas de nom sur la
terre et qu'il conserva plus tendre et plus chaste encore durant la
prilleuse saison de l'adolescence. C'taient des rves o Batrice se
montrait  lui radieuse. Mais surtout quand Batrice quitta la terre
dans tout l'clat de la jeunesse, il la suivit par la pense dans ce
monde invisible dont elle tait devenue l'habitante, et il se plut  la
parer de toutes les fleurs de l'immortalit. Il l'entoura des choeurs
des anges, il la fit asseoir sur les degrs les plus hauts du trne de
Dieu. Ainsi cette beaut se transforma pour lui en un type idal qui
remplissait son imagination et qui devait la faire se dilater et
s'pancher au dehors. Il voulut dire ce qui se passait en lui; il
voulut, selon sa propre expression, noter les chants intrieurs de
l'amour, et Dante fut pote.

Mais comme il faut toujours, poursuit Ozanam, que la nature humaine
se trahisse par quelque ct, les belles qualits de ce pote se
dshonorrent quelquefois par leurs excs. Au milieu des luttes civiles,
la haine de l'iniquit devint une colre aveugle qui ne sut jamais
pardonner. Alors il allait par les rues de Florence, jetant des pierres
aux femmes et aux enfants qui calomniaient son parti politique. Alors il
s'criait, dans une discussion philosophique: Ce n'est point par des
arguments, c'est par le couteau qu'il faut rpondre  ces stupidits!
Alors aussi, quoique protg par le souvenir de Batrice, sa sensibilit
elle-mme rsistait mal aux sductions d'autres beauts. Ses posies
lyriques, qui ont prcd la composition de son pome, ont gard les
traces de ses affections profanes et passagres, qu'il essaya en vain de
voiler  demi sous des allusions symboliques.

La posie pique, dit plus loin le jeune commentateur, apparat, 
son origine, revtue d'un caractre sacerdotal, se mlant  la prire et
 l'enseignement religieux; c'est pourquoi, dans les temps mme de
dcadence, le merveilleux demeure un des prceptes de l'art potique.
Aussi, ds le paganisme, les grandes compositions orientales, comme le
_Mahabarata_; les cycles grecs, comme ceux d'Hercule, de Thse,
d'Orphe, d'Ulysse, de Psych; les popes latines de Virgile, de
Lucain, de Stace, de Silius Italicus; et enfin ces ouvrages qu'on peut
nommer des pomes philosophiques, la _Rpublique_ de Platon et celle de
Cicron, eurent leurs voyages aux cieux, leurs descentes aux enfers,
leurs ncromancies, leurs morts ressuscits ou apparus pour raconter les
mystres de la vie future. Le christianisme dut favoriser encore
davantage l'intervention des choses surnaturelles dans la littrature
qui se forma sous ses auspices. Les victimes qui remplissent l'Ancien et
le Nouveau Testament inspirrent les premires lgendes; les martyrs
furent visits dans leurs prisons par des visions prophtiques; les
anachortes de la Thbade et les moines du mont Athos avaient des
rcits qui trouvrent des chos dans les monastres d'Irlande et dans
les cellules du mont Cassin. Rien n'tait plus clbre, au dix-huitime
sicle, que les songes de sainte Perptue et de saint Cyprien, le
plerinage de saint Macaire Romain au paradis terrestre, le ravissement
du jeune Albric, le purgatoire de saint Patrick et les courses
miraculeuses de saint Brendan.--Ainsi de nombreux exemples et toutes les
habitudes littraires contemporaines nous montrent les rgions
ternelles comme la patrie de l'me, comme le lien naturel de la pense.
Dante le comprit, et, franchissant les limites de l'espace et du temps
pour entrer dans le triple royaume dont la mort ouvre les portes, il
plaa de prime abord la scne de son pome dans l'infini.

L il se trouvait au rendez-vous des gnrations, jouissant du mme
horizon qui sera celui du jugement universel, et qui embrassera toutes
les familles du genre humain. Il assistait  la solution dfinitive de
l'nigme des rvolutions. Il jugeait les peuples et les chefs des
peuples; il tait  la place de celui qui un jour cessera d'tre
patient, puisant  son gr au trsor des rcompenses et des peines. Il
avait l'occasion de drouler, avec la magnificence de l'pope, ses
thories politiques, et d'exercer, avec cette verge de la satire que les
prophtes n'ont pas ddaign de manier, ses impitoyables vengeances. L,
comme un voyageur attendu  l'arrive, il rencontrait Batrice, qui
l'avait prcd de quelques jours; il la voyait telle qu'il se l'tait
faite dans ses plus beaux rves; il la possdait dans son triomphe. Ce
triomphe cleste avait peut-tre t l'ide primitive et gnratrice de
_la Divine Comdie_, conue comme une lgie o viendraient se rflchir
les mlancolies et les consolations d'un pieux amour.


XXVII

M. Ozanam cite ici l'interprtation philosophique et symbolique de _la
Divine Comdie_ par le fils du Dante lui-mme, si peu de temps aprs la
mort de son pre, et  un moment o la tragdie paternelle devait
retentir encore dans l'oreille du fils. Voici cette interprtation
filiale; tout donne lieu de croire qu'elle est la vrit sur cette
trange composition.

L'oeuvre entire se divise en trois parties, dont la premire se nomme
Enfer, la seconde Purgatoire, la troisime et dernire Paradis. J'en
expliquerai d'avance et d'une faon gnrale le caractre allgorique en
disant que le dessein principal de l'auteur est dmontrer, sous des
couleurs figuratives, les trois manires d'tre de la race humaine.
Dans la premire partie il considre le vice, qu'il appelle Enfer, pour
faire comprendre que le vice est oppos  la vertu comme son contraire,
de mme que le lieu dtermin pour le chtiment se nomme Enfer  cause
de sa profondeur, oppose  la hauteur du ciel. La deuxime partie a
pour sujet le passage du vice  la vertu, qu'il nomme Purgatoire, pour
montrer la transmutation de l'me qui se purge de ses fautes dans le
temps, car le temps est le milieu dans lequel toute transmutation
s'opre. La troisime et dernire partie est celle o il envisage les
hommes parfaits; et il l'appelle Paradis, pour exprimer la hauteur de
leurs vertus et la grandeur de leur flicit, deux conditions hors
desquelles on ne saurait reconnatre le souverain bien. C'est ainsi que
l'auteur procde dans les trois parties du pome, marchant toujours, 
travers les figures dont il s'environne, vers la fin qu'il s'est
propose.


XXVIII

D'aprs cet indice fourni par le fils du Dante sur les intentions
philosophiques et potiques de son pre, M. Ozanam, comme la plupart des
commentateurs italiens, voit dans la fable du Dante une philosophie tout
entire; il appelle cette doctrine la philosophie catholique du moyen
ge. On l'appellerait plus justement, selon nous, la philosophie
spiritualiste de tous les ges, incorpore dans quelques dogmes et dans
quelques formes de l'imagination christianise du temps.

Le christianisme alors, en Italie,  Florence surtout, se dgageait mal
de la philosophie platonique, avec laquelle il sembla un moment prt 
se confondre sous les Mdicis. Le mlange, souvent grotesque, des
personnages de la Fable et de la Bible, de Virgile et des prophtes, des
Muses et de Batrice, du Ciel et de l'lyse, dans le pome, est une
contre-preuve de ce qui se passait  cet gard dans l'imagination du
peuple et du pote. Dante tait, pour ainsi dire, un paen  peine
converti, tranant encore dans l'glise les thories de son vieux culte
et les lambeaux de son premier costume.

Ici M. Ozanam, dans un long et savant volume, suit pas  pas le Dante
dans sa thologie, dans son astronomie, dans sa science scolastique, et
montre partout la concordance allgorique de la foi du Dante, de la
science du temps et de l'invention surnaturelle du pote. Ceci devient
sous la main d'Ozanam un vaste trait de scolastique moderne dans lequel
nous ne le suivrons pas. Il nous suffit d'avoir donn au lecteur, qui
voudra lire les trois pomes tout entiers, la clef de ces
interprtations retrouves et prsentes par un judicieux et savant
esprit.

Ce commentaire rend, en passant,  chacun ce qui lui appartient dans le
trsor philosophique et potique du Dante. Il rapporte avec justice
l'ide gnrale du pome  cet incomparable fragment de la philosophie,
de la raison et de l'loquence antique dans Cicron, intitul _le Songe
de Scipion_. Ce fragment, que nous avons reproduit nous-mme dans la vie
de Cicron, est, selon nous, la plus belle profession de foi
rationnelle qui ait t crite par une main d'homme au-dessus des
fictions et des crdulits d'imagination de l'antiquit.

Parmi les rminiscences qui ont inspir _la Divine Comdie_, celles de
Cicron me frappent d'abord. Lorsque Dante parcourt les cercles du
paradis, coutant le bruit harmonieux des astres et cherchant des yeux
au fond de l'espace la terre imperceptible; lorsqu'il apprend de son
bisaeul, Caccia-Guida, sa mission prilleuse et son exil, on reconnat
le rcit du _Songe de Scipion_. Au moment de commencer sa carrire de
gloire, le hros est ravi en songe en un lieu lev du ciel, o son
aeul l'Africain, lui dcouvrant les honneurs, les prils et les devoirs
qui l'attendent, le prpare  cette destine par le spectacle de
l'conomie divine qui soutient l'univers, police les socits et dispose
souverainement des hommes. Du haut du temple cleste, au milieu des mes
justes qui vont et viennent par la voie lacte, Scipion coute les sept
notes de cette musique ternelle que forment les astres; il contemple
les espaces o ils roulent, et, quand enfin il aperoit la terre si
petite, et sur la terre le point obscur qui est l'empire romain, il a
honte d'une puissance qui trouve si tt ses limites, il aspire  une
flicit que rien ne circonscrive. Son aeul lui en dcouvre le secret,
et dans ce cadre admirable Cicron rassemblait ses plus fortes doctrines
sur Dieu, la nature, l'humanit. Il en avait fait le dernier livre de
son trait _de Republica_, cherchant ainsi, dans l'ternit, la sanction
des lois destines  contenir les peuples dans le temps.

C'est la gloire du Dante, dit Ozanam en finissant, d'avoir imprim sa
marque, la marque de l'unit, sur un sujet immense dont les lments
mobiles roulaient depuis bientt six mille ans dans la pense des
hommes.

Le gnie ne peut rien de plus. Il n'a pas mission, quoi qu'on ait dit,
de crer, d'introduire des ides dans le monde; il y trouve tout ce
qu'il faut de lumire pour les yeux; mais il les trouve flottantes,
nuageuses, en tourbillon et en dsordre. La hardiesse est d'arrter chez
soi, au passage, ces penses fugitives; de percer leur nuage, de saisir
au vif les beauts qu'elles reclent; de les fixer, enfin, en les
enchanant, en y mettant l'ordre, en les forant de se produire par les
oeuvres. Je crois voir l'originalit souveraine dans cette force d'un
grand esprit qui soumet ses ides, les fait obir, et en obtient tout
ce qu'elles peuvent, en sorte que le dernier secret du gnie comme de la
vertu serait encore de se rendre matre de soi. Si l'homme, d'aprs les
philosophes, est un abrg de l'univers, il ne se montre jamais si
puissant que lorsqu'il matrise cet univers intrieur, ce tumulte
orageux de sentiments et de penses qu'il porte en lui. Dieu s'est
rserv le pouvoir de crer; mais il a communiqu aux grands hommes ce
second trait de sa toute-puissance, de mettre l'unit dans le nombre et
l'harmonie dans la confusion.


XXIX

Je ne peux quitter ce beau travail d'un esprit aussi philosophique que
tolrant sans dplorer la mort prcoce qui brisa la plume dans la main
de ce jeune disciple du Dante. Ozanam fut enlev au paradis de son pote
favori en laissant sur la terre la _Batrice_ de ses inspirations et de
son amour. Un esprit tel que le sien et t bien ncessaire  ce temps
de contention pnible o la philosophie, redevenue religieuse, et o
l'orthodoxie, redevenue platonicienne, si elles ne peuvent pas se
confondre, cherchent nanmoins  s'avancer dans une concorde divine sur
la double voie que la raison et le coeur cherchent vers le mme but: la
science est le service de Dieu. Homme de paix et non de dispute, si
Ozanam n'avait pas conquis les esprits  ses doctrines, que de coeurs
n'aurait-il pas conquis  la paix! Or la dispute est-elle plus favorable
que la paix aux progrs de la vrit dans les deux ordres d'esprits qui
s'occupent des choses surnaturelles? C'est encore un vers du Dante qui
rpond:

  ...... Esser conviene
  Amor sementa in voi d'ogni virtute.

                    (CHANT 17e _du Purgatoire_.)

Que l'amour soit en vous la semence de toute vertu.

La plus belle des oeuvres d'Ozanam, la socit fonde pour l'assistance
des misres du peuple, sous les auspices du saint de la charit moderne,
Vincent de Paul, ne fut-elle pas une oeuvre d'amour impartial qu'on
s'efforcerait vainement de mconnatre ou de rtrcir aujourd'hui?

Toujours attach  la grande figure symbolique du Dante, Ozanam
mditait, dans ses derniers jours, une histoire complte de la
littrature, depuis le cinquime sicle jusqu'au treizime. On ne peut
lire sans attendrissement le prologue inachev de son oeuvre.

Nous sommes tous des serviteurs inutiles, crit-il en sentant dj
dfaillir sa vie, mais nous servons un matre souverainement conome et
qui ne laisse rien perdre, pas plus une goutte de nos sueurs qu'une
goutte de ses roses. Je ne sais quel sort attend ce livre, ni s'il
s'achvera, ni si j'atteindrai la fin de cette page qui fuit sous ma
plume; mais j'en sais assez pour y mettre le reste, quel qu'il soit, de
mon ardeur et de mes jours. Je le commence dans une heure solennelle. Le
vendredi saint du grand jubil de 1300, Dante, arriv, comme il le dit,
au milieu du chemin de sa vie, dsabus de ses passions et de ses
erreurs, commena son plerinage en enfer, en purgatoire et en paradis.
Au seuil de la carrire, le coeur un moment lui manqua; mais trois
femmes bnies veillaient sur lui dans la cour du ciel. Virgile
conduisait ses pas, et, sur la foi de ce guide, il s'enfona
courageusement dans ce chemin tnbreux. Comme lui je veux faire le
plerinage des trois mondes.... Mais, tandis que Virgile abandonne son
disciple avant la fin de sa course, Dante, lui, m'accompagnera
jusqu'aux dernires hauteurs du moyen ge, o il a marqu sa place, et
celle qui est pour moi Batrice m'a t laisse sur cette terre pour me
soutenir d'un sourire et d'un regard, pour m'arracher  nos
dcouragements, et pour me montrer sous sa plus touchante image la
puissance de l'amour chrtien dont je vais raconter les oeuvres...


XXX

Bientt aprs, chass par la langueur croissante de la maladie de place
en place pour retremper sa vie dans un rayon de soleil, Ozanam crivait
de _Pise_ cette page en marbre, ces lignes du 23 avril 1853, vritable
psaume d'agonie chant sur les tombes du _Campo santo_.

J'ai dit au milieu de mes jours: J'irai aux portes de la mort.

Ma vie est replie derrire moi comme la tente des pasteurs.

Le fil qui s'ourdissait encore est coup comme sous le ciseau du
tisserand. Entre le matin et le soir vous m'avez conduit  ma fin.

Mes yeux se sont fatigus  force de s'lever au ciel.

J'accomplis aujourd'hui ma quarantime anne, plus que la moiti du
chemin ordinaire de la vie. Je sais que j'ai une femme jeune et bien
aime, une charmante enfant, d'excellents frres, une seconde mre,
beaucoup d'amis, une carrire honorable, des travaux conduits
prcisment au point o ils pouvaient servir de fondement  un ouvrage
longtemps rv. Laquelle faut-il que je vous immole de mes affections
mondaines? Si je vendais mes livres pour en donner le prix aux pauvres;
si je consacrais le reste de ma vie  visiter les indigents; seriez-vous
satisfait, Seigneur, et me laisseriez-vous la douceur de vieillir auprs
de ma femme et d'lever mon enfant? Peut-tre n'accepterez-vous point
cet holocauste? C'est moi que vous voulez! Me voici, Seigneur, je viens!

Je viens! Si vous m'appelez, je n'ai pas le droit de me plaindre. Vous
avez donn quarante ans de vie  une crature qui est arrive sur la
terre maladive, frle, destine  mourir dix fois sans les tendresses
d'un pre et d'une mre qui l'avaient seuls sauve. Mais peut-tre,
Seigneur, exaucerez-vous ma prire d'une autre manire? Vous me donnerez
le courage de la rsignation, vous me ferez trouver dans la maladie une
source de mrites et de bndictions, et ces bndictions vous les
ferez retomber sur ma femme, sur mon enfant.


XXXI

Ozanam allait,  la fin de l'automne, s'embarquer pour la France. En
quittant la maison qu'il avait habite au bord de la mer, dans ces
tides maremmes de Toscane o l'on respire une atmosphre d'lyse
antique, dit M. Lacordaire, son ami, dans un rcit vritablement
virgilien de sa mort, il ta son chapeau pour saluer le soleil et le
firmament. Sa femme, son enfant, ses frres taient l. Il leva ses
mains au ciel et dit  haute voix: Je vous remercie, mon Dieu, des
souffrances et des afflictions que vous m'avez envoyes dans cette
demeure que je quitte. Acceptez-les en rmission de mes faiblesses.
Puis, se tournant vers sa femme: Je veux, ajouta-t-il, qu'avec moi tu
bnisses Dieu de mes douleurs. Et en l'embrassant: Je le bnis aussi
des consolations qu'il m'a donnes! en rvlant  cette Batrice, par
un regard et par un triste sourire, que ces bonheurs et ces consolations
avaient t pour lui personnifis en elle. Il expira en touchant le
rivage de la France.

Voil le traducteur qu'il fallait au pote mystique de la philosophie
des trois mondes. M. de Lamennais, crivain plus consomm dans le
maniement de la langue, avait dans l'esprit l'nergique pret du Dante,
Ozanam en avait l'onction: le rocher est imposant, mais il n'est beau
que quand il ruisselle pour dsaltrer un peuple; sous la main d'Ozanam
il aurait ruissel des larmes piques des abondances du coeur.

Quant aux commentaires sur le sens obscur de l'histoire de la
philosophie du pome, Ozanam n'aurait pas mieux russi que M. de
Lamennais  rpandre une complte lumire sur ce chaos. Tous ces
commentaires ne sont au fond que de la nuit dlaye avec des tnbres.
C'est la posie qu'il faut chercher dans ce livre; ce ne sont pas des
opinions posthumes ou des allusions mortes.

Nous allons, le livre  la main, vous conduire, autre VIRGILE, dans ces
trois mondes, pour y glaner  et l des vers sublimes, et pour y
recueillir, dans l'aridit des sicles en poudre, quelques-unes de ces
gouttes de rose qu'on trouve  la fin d'une longue nuit sur l'herbe des
tombes.

                                  LAMARTINE.




XVIIIe ENTRETIEN.

6e de la deuxime Anne.

LITTRATURE LGRE.

ALFRED DE MUSSET.


I

Vive la jeunesse!... mais  condition de ne pas durer toute la vie!...

Cette exclamation nous est inspire par la mmoire d'un homme qui vient
de chanter et de mourir comme un rossignol au printemps, ivre de
mlodie, de rayons et de gouttes de rose. Le rossignol, c'est Alfred de
Musset. Alfred de Musset est la personnification de la jeunesse.

La jeunesse est la vie en sve; c'est aussi le gnie en fleur. Si nous
tions encore pote, nous dirions:

Il y a dans la famille des vgtaux, des plantes, des arbres, des
arbustes  doubles fleurs dont la sve ne se noue jamais en fruits,
prcisment parce que la fleur double puise l'arbuste; plantes dont la
seule destination est de peindre la terre d'un arc-en-ciel de riantes
couleurs tendues sur les pelouses, les parterres, les forts, et
d'embaumer le printemps en livrant au vent d't leurs corolles
striles. La plupart de ces dbris tombent  terre sans que personne les
ramasse.

Neige odorante du printemps! comme dit Hugo.

Les plus parfumes et les plus salubres sont ramasses soigneusement au
pied de l'arbuste qui les a portes par les jeunes filles des bords du
Bosphore ou de Fontenay-aux-Roses; elles en remplissent leurs tabliers
et leurs corbeilles. Elles les distillent, elles en fixent l'odeur
volatile, elles en remplissent, sous forme d'une goutte de liqueur ou
d'huile suave, des flacons que respirent avec dlices les odalisques,
les voluptueux et les amants.

Eh bien! de mme il y a dans la famille humaine des _hommes
printaniers_, si l'on peut se servir de cette expression, mes  doubles
fleurs et sans fruits, qui accomplissent toute leur destine en
fleurissant, en coloriant, en embaumant leur vie et celle de leurs
contemporains, mais dont on fixe cependant l'clat et le parfum dans la
mmoire en volumes de vers ou de prose immortels, oeuvres qu'on ne
compulse pas, mais qu'on respire, qui ne nourrissent pas, mais qui
enivrent! Ce sont les oeuvres et les hommes de la littrature lgre.

De ces hommes et de ces livres il y en a eu dans tous les sicles et
dans tous les pays, depuis _Salomon_ en Jude, _Anacron_ en Grce,
_Horace_  Rome, _Hafiz_ en Perse, _Saint-vremond_, _Chaulieu_,
_Voltaire_ en France, _Byron_ et _Moore_ en Angleterre, _Heine_, plus
amer que suave en Allemagne, jusqu' Alfred de Musset, fleur sans pine,
abeille sans dard, dont nous remuons avec dlicatesse la cendre toute
tide encore aujourd'hui! Ces hommes sont l'ternelle jeunesse de la
littrature.


II

Nous avons dit tout  l'heure: VIVE LA JEUNESSE,  CONDITION QU'ELLE NE
DURE PAS TOUTE LA VIE! Expliquons cette exclamation involontaire, mais
qui a cependant un sens profond quand la rflexion l'analyse.

La jeunesse de tout est la grce de l'tre. Tout le monde l'aime, tout
le monde lui pardonne, tout le monde lui sourit. Mais pourquoi
l'aime-t-on? pourquoi lui sourit-on? C'est que la jeunesse est une
grce, c'est qu'elle est une esprance, disons plus, c'est qu'elle est
une promesse. Si la jeunesse reste ternellement grce, elle ne sera
jamais force; si elle reste ternellement esprance, elle ne sera jamais
ralit; si elle reste ternellement promesse, elle ne sera jamais
fructification. Il faut que la nature mme la plus fconde tienne enfin
un jour ce qu'elle a promis.

Sans doute il est beau d'tre jeune, de n'avoir que des songes gais du
matin dans le coeur, des blouissements de rveil dans les yeux, des
clats de rire ou des tendresses de sourire sur les lvres; il est beau,
comme le charmant gnie du matin, dans le tableau de l'_Aurore_, de
s'lancer sans toucher terre devant le char du jour, la torche de
l'amour dans une main, des roses dans l'autre, dont on sme, pour ne pas
voir les tombeaux, le sentier de la vie.

Mais s'il est beau de fleurir, il est plus beau de mrir, il est plus
beau de transformer sa mle adolescence en forte virilit; il est plus
beau de dcouvrir des horizons plus svres, plus tristes, mais plus
vrais, sans plir et sans se dtourner en arrire  mesure qu'on avance
dans la route; il est plus beau de voir, sans reculer et sans pleurer,
les roses de l'aurore plir et scher aux feux, et  la sueur du milieu
du jour; il est plus beau d'avancer toujours courageusement en teignant
du sang de ses pieds les rudes asprits du chemin. S'il est beau d'tre
enfant, il est beau d'tre homme, fils, poux, pre pench gravement sur
les devoirs pnibles de l'existence, artiste srieux, citoyen utile,
philosophe pensif, soldat de la patrie, martyr au besoin d'une raison
dveloppe par la rflexion et par le temps. Quand les anciens, nos
matres en tout, parce qu'ils ont march les premiers, voulurent
exprimer dans une seule figure la suprme beaut physique de l'homme,
ils ne sculptrent pas un enfant, ils sculptrent Apollon, le dieu de la
beaut  trente ans; ils sculptrent Hercule, le dieu de la force 
quarante. Et quand ils voulurent exprimer dans une seule figure la
suprme beaut intellectuelle et morale, ils sculptrent la figure d'un
vieillard, le vieil Homre, visage presque spulcral sur lequel la
ccit mme, infirmit des sens, ajoute  la beaut intellectuelle,
morale et recueillie en dedans du vieillard; car s'il est beau d'tre
jeune, s'il est beau d'tre mr, il est peut-tre plus beau encore de
vieillir avec les fruits amers, mais sains de la vie dans l'esprit, dans
le coeur et dans la main.

Que de beaut, en effet, dans le vieillard digne de porter le poids et
l'honneur des longues annes qu'il a plu  la Providence d'accumuler sur
ses paules courbes?

Les sens uss au service d'une intelligence immortelle, qui tombent
comme l'corce vermoulue de l'arbre, pour laisser cette intelligence,
dgage de la matire, prendre plus librement les larges proportions de
son immatrialit; les cheveux blancs, ce symbole d'hiver aprs tant
d'ts traverss sans regret sous les cheveux bruns; les rides, sillons
des annes, pleines de mystres, de souvenirs, d'exprience, sentiers
creuss sur le front par les innombrables impressions qui ont labour le
visage humain; le front largi qui contient en science tout ce que les
fronts plus jeunes contiennent en illusions; les tempes creuses par la
tension forte de l'organe de la pense sous les doigts du temps; les
yeux caves, les paupires lourdes qui se referment sur un monde de
souvenirs; les lvres plisses par la longue habitude de ddaigner ce
qui passionne le monde, ou de plaindre avec indulgence ce qui le trompe;
le rire  jamais envol avec les lgrets et les malignits de la vie
qui l'excitent sur les bouches neuves; les sourires de mlancolie, de
bont ou de tendre piti qui le remplacent; le fond de tristesse
sereine, mais inconsole, que les hommes qui ont perdu beaucoup de
compagnons sur la longue route rapportent de tant de spultures et de
tant de deuils; la rsignation, cette prire dsintresse qui ne porte
au ciel ni esprance, ni dsirs, ni voeux, mais qui glorifie dans la
douleur une volont suprieure  notre volont subalterne, sang de la
victime qui monte en fume et qui plat au ciel; la mort prochaine qui
jette dj la gravit et la saintet de son ombre sur l'esprance
immortelle, cette seconde esprance qui se lve dj derrire les
sommets tnbreux de la vie sur tant de jours teints, comme une pleine
lune sur la montagne au commencement d'une claire nuit; enfin, la
seconde vie dont cette premire existence accomplie est le gage et qu'on
croit voir dj transpercer  travers la pleur morbide d'un visage qui
n'est plus clair que par en haut: voil la beaut de vieillir, voil
les beauts des trois ges de l'homme! On voit que ces beauts sont
diverses, mais non infrieures les unes aux autres; on voit que le
Crateur, qui n'a rien fait que de beau, quand on considre ses ouvrages
de ce point de vue suprieur et gnral o la raison se place pour tout
adorer et tout comprendre, a distribu par doses au moins gales leur
beaut propre  toutes les annes de l'existence humaine. Soyez donc
heureux de votre jeunesse, mais n'en soyez pas si tiers, et ne vous
obstinez pas  rester verts quand vous aurez d devenir mrs, ni 
rester tourdis quand vous devez tre srieux. Le faux rire est la plus
lugubre des tristesses.


III

Que rsulte-t-il littrairement de ce coup d'oeil sur la jeunesse, sur
la maturit, sur la vieillesse de l'homme? Il en rsulte qu'il y a et
qu'il doit y avoir eu toujours des crivains correspondants  ces trois
phases de la vie humaine. La littrature lgre dont nous nous occupons
en ce moment,  propos d'Alfred de Musset, appartient particulirement 
la jeunesse: rire, sourire, badiner, aimer, dlirer, chanter, foltrer
avec les primeurs de la vie qui ne vivent qu'un jour, sont choses jeunes
de leur nature. Il y a une strophe d'un pote persan adresse aux
sources de _Chiraz_ qui m'a frapp ds mon enfance, en la lisant dans
une traduction anglaise. Je ne me rappelle pas littralement les
paroles, mais voici le sens:

Charmant ruisseau dont le gazouillement m'assoupit pendant la chaleur
du jour et o je fais rafrachir le vin de Chiraz, tu ne murmureras plus
ainsi, quand l'hiver sera venu et qu'il aura congel et solidifi tes
ondes babillardes.--Oui, me rpondait la petite onde fugitive, mais
Allah m'tendra et me polira dans mon bassin en miroir de cristal, et
j'y reflterai son soleil et les toiles du ciel!

Image aussi nave et aussi philosophique, selon moi, qu'aucune image
d'Horace pour assigner leur rle diffrent au printemps et  l'hiver des
potes!


IV

Mais indpendamment de cette littrature badine de la jeunesse et de
cette littrature srieuse de l'ge mr ou de l'ge avanc, il y a une
sorte de littrature mixte participant des deux autres et invente par
les Italiens, ces inventeurs de tout ce qui amuse ou charme en Europe.
Ils appellent ce genre de littrature, le genre _semi-srieux_, genre
minemment propre aussi au gnie franais qui aime  faire badiner mme
la raison, et qui ne flotte ni trop haut ni trop bas entre le ciel et la
terre. Voici ce que nous crivions l'anne dernire sur ce genre si fin
et si indfinissable de littrature,  propos de l'aimable vieillard
Xavier de Maistre, l'auteur du _Voyage autour de ma chambre_.

Le caractre de Xavier de Maistre se lit dans son style, ds la
premire page de son livre. C'tait un caractre _semi-srieux_; c'est
ainsi que les Italiens dsignent cette espce d'oeuvre et cette espce
d'homme dont le _divin Arioste_ est dans leur langue le type le plus
original et le plus achev, comme _Sterne_ l'est pour l'Angleterre.

L'crivain semi-srieux est un homme chez lequel la sensibilit douce
et l'enjouement tendre sont, par le don d'une nature modre, dans un si
parfait quilibre, qu'en tant sensible, l'crivain ne cesse jamais
d'tre enjou, et qu'en tant enjou il ne cesse jamais d'tre sensible;
en sorte qu'en le lisant ou en l'coutant on passe  son gr, du sourire
aux larmes, et des larmes au sourire sans jamais arriver ni jusqu'au
sanglot qui dchire le coeur, ni jusqu' l'clat de rire, cette
grossiret de la joie. Phnomne rare et admirable d'une nature
parfaitement pondre qui semble toujours prte  glisser ou dans la
mlancolie ou dans le cynisme, mais qui n'y glisse en ralit jamais, et
qui, par la merveilleuse lasticit de son ressort, se relve toujours
de la douleur ou de la plaisanterie dans la srieuse srnit d'une
philosophie suprieure  ses propres impressions.


V

La raison d'tre de cette littrature est dans la nature mme du coeur
humain. Il y a, en effet, une littrature qui n'a pour objet que le
beau, l'utile, le grand, le vrai, le saint. C'est la littrature de la
raison, du sentiment, de l'motion par l'art, de la vrit, de la vertu,
la littrature de l'me. Il y a une autre littrature qui a surtout pour
objet l'agrment, le dlassement, le plaisir, la littrature de l'esprit
et, faut-il tout dire? la littrature des sens.

Ces deux littratures sont trs-diffrentes l'une de l'autre, et
cependant elles sont galement fondes sur la nature de notre tre.

Le plaisir est, en effet, aussi une des fonctions de l'homme; par une
divine indulgence de la Providence, la vie de tous les tres a t
partage en travail et en repos, en veille et en sommeil, en effort et
en dtente du corps et de l'esprit. C'est cette dtente agrable du
corps et de l'esprit qu'on appelle le plaisir. Dieu a trait ainsi
paternellement l'homme en enfant  qui on accorde un dlassement aprs
le travail. Sans cette alternative de la peine et du plaisir dans notre
existence, l'homme succomberait comme le trappiste  l'obsession et  la
fixit d'une seule pense, toujours en haut, jamais en bas; la dmence
ou la mort puniraient bientt le contre-sens aux lois intermittentes de
notre nature.

La vie est lourde, il faut la soulever quelquefois avec des ailes,
ft-ce avec des ailes de papillon; le temps si court dans sa dure est
souvent bien long dans son passage, bien lent dans le cours ingal des
heures; il faut l'aider  passer plus vite et plus agrablement d'un
lever du jour  un coucher de soleil. L'esprit se lasse aisment, il
faut le dtendre, le distraire, l'amuser pour lui rendre, aprs ces
courbatures de la vie, l'lasticit, la souplesse et mme la _gaiet_ de
son ressort. C'est le plaisir en tout genre (et puisque nous ne parlons
ici que de littrature), c'est le plaisir littraire qui est charg de
rendre  l'esprit cette lasticit, cette _gaiet_ de notre ressort
moral, ncessaire  l'homme de toute condition pour faire, comme disait
Mirabeau, son _mtier gaiement_.

L'oisivet rveuse, l'amiti panche, l'amour heureux, la causerie
familire avec des esprits inattendus et tincelants de verve, la
plaisanterie douce, l'ironie lgre, le badinage dcent, la chanson
rieuse, le vin mme vers  petites coupes dans les festins sont les
muses sans ceintures (_discinct_, comme disent les Latins), quelquefois
mme un peu dbrailles de cette littrature du plaisir ou du
passe-temps. Le vin aussi est chanteur de sa nature. Il y a une posie
comprime sous le lige qui bouche la bouteille au long col du vin de
Champagne, comme sous la feuille de figuier qui ferme la jarre au large
ventre des vins de Chypre ou de Samos. C'est de cette posie dont
_Horace_, le pote sobre de la treille, disait:

  _Nardi parvus onyx eliciet cadum._


VI

Rien n'est donc de plus lgitime quand on est jeune, spirituel, oisif,
amoureux, libre de soucis et de deuils, dlicatement voluptueux,
lgrement gris de la sve du coeur ou de la sve du raisin; rien n'est
si naturel du moins que de chanter nonchalamment couch  l'ombre du pin
qui chante sur votre tte, au bord du ruisseau qui court et qui chante 
vos pieds, au coucher du soleil, au lever de la lune, heure o chante le
rossignol, sur l'herbe o chante la cigale, tenant  la main la coupe o
chante d'avance dans la mousse qui ptille la demi-ivresse du buveur
insoucieux; cette posie du passe-temps et du plaisir, quelque futile
qu'elle soit, a eu des chos tellement conformes  notre nature et
tellement sympathiques aux lgrets de notre pauvre coeur humain, que
ces chos se sont prolongs depuis Anacron jusqu' Branger, et
depuis Hafiz jusqu' Alfred de Musset, cet Hafiz de nos jours.

La France a t la terre de prdilection de cette littrature du plaisir
et du passe-temps. La France, ou, selon l'expression du _Tasse_, qui
venait de visiter la Touraine:

  ... _La terra dolce e ieve
  Simile a se gli habitator produce!_

La France o un sol lger et superficiel produit des habitants du mme
caractre que son sol!


VII

Nous ne parlons pas ici de RABELAIS, le gnie ordurier du cynisme, le
scandale de l'oreille, de l'esprit, du coeur et du got, le champignon
vnneux et ftide, n du fumier du clotre du moyen ge, le pourceau
grognant de la Gaule, non le pourceau du troupeau d'picure comme dit
Horace:

  ... _Epicuri de grege porcum!_

mais le pourceau des moines dfroqus, se dlectant dans sa bauge
immonde et faisant rejaillir avec dlices les claboussures de sa lie
sur le visage, sur les moeurs et sur la langue de son sicle. Rabelais,
selon nous, ne reprsente pas le plaisir, mais l'ordure; il enivre, mais
en infectant. La jeune cole littraire du ralisme qui s'vertue
aujourd'hui  le rhabiliter, ne parviendra qu' se salir l'imagination
sans parvenir  le laver. Toute l'eau de rose du Bosphore ou de
Fontenay-aux-Roses ne suffirait pas  parfumer ce lviathan de la
crapule. Rabelais a quelquefois une folle ivresse qui fait qu'on se
rcrie d'admiration sur la sordide fcondit de la langue, j'en
conviens, mais c'est un ivrogne de verve.--Aux gouts le festin!

Deux crivains du XVIIe sicle ont laiss  la France, en l'amusant, la
dlicatesse de ses plaisirs et de son got. Ces deux crivains sont:
Hamilton, l'auteur des _Mmoires du comte de Grammont_, et
Saint-vremond, le premier importateur du vritable sel attique en
France.

Saint-vremond est le patriarche de cette tribu des voluptueux et des
rieurs en prose et en vers. Il enfanta dans sa vieillesse Mme de
Svign, puis Chaulieu, Lafare, l'abb Courtin, l'cole des gracieux
dbauchs du _temple_, puis le Voltaire des posies lgres, des
facties, de la correspondance, puis Beaumarchais, puis Alfred de
Musset, le dernier des petits-fils de Saint-vremond, non pas plus
voluptueux, mais mille fois plus pote que cet aeul de ses vers.

Il y a un air de famille incontestable entre Hamilton, Saint-vremond et
Alfred de Musset; coeurs de mme grce, esprits de mme sve,
philosophes de mme insouciance, si on peut appliquer  l'insouciance le
nom de philosophie. C'est du moins la philosophie de l'agrment.


VIII

Nous venons de relire, pour les comparer aux oeuvres d'Alfred de Musset,
les _Mmoires du comte de Grammont_. Nous ne connaissons dans aucune
langue une si charmante dbauche d'esprit, de draison et de style.
Pourquoi? C'est que le comte de Grammont ne songeait pas le moins du
monde, en crivant ou en dictant son livre,  faire de l'esprit, de la
folie ou du style; il ne songeait qu' se raconter lui-mme, et, comme
la nature avait fait de lui, en le crant, le plus fin et le plus
spirituel badinage vivant qui soit jamais sorti des sources de
l'hroque et factieuse Garonne, en se racontant lui-mme, il faisait
un chef-d'oeuvre de bonne plaisanterie. Son livre n'est pas un livre,
c'est un homme, et cet homme n'est pas un homme, c'est un esprit follet.

On ne sait pas bien au juste dans quelle proportion exacte le comte de
Grammont, son beau-frre l'anglais Hamilton, et Saint-vremond, l'ami
des deux et vivant  Londres avec eux, concourent  cet inimitable
livre. Il y a vingt romans de moeurs, trente comdies et cinquante
mariages de Figaro dans cet opuscule.  coup sr, Voltaire le savait par
coeur et Beaumarchais l'avait beaucoup lu. Le comte de Grammont fut
l'original de ces esprits fins, lgers, futiles, inconsistants, mais
cependant justes, senss, exquis, dont notre littrature de passe-temps
a eu depuis cette poque tant de copies. Mais ces esprits-l ne se
copient pas, ils jaillissent du caractre et de la verve de
l'crivain; il faut que le livre naisse avec l'homme.


IX

Saint-vremond, l'ami du comte de Grammont et d'Hamilton, tait un de
ces hommes qui ne se font pas avec de la volont, du travail et du
talent, mais qui naissent tout faits des mains capricieuses de la
nature. Son histoire ressemble elle-mme  un caprice du hasard.

lev dans les lettres pour le parlement, emport par l'ardeur du sang
et de la jeunesse vers la guerre, il entra dans les camps et dans les
cours  une de ces poques toujours fertiles en talents neufs, o les
esprits secous par de longues guerres civiles se dtendent et se
reposent dans le loisir de la paix. La socit comme la terre, n'est
jamais plus fconde que quand elle a t bien remue par le soc des
rvolutions: elle produit alors des plantes inattendues. L'poque de la
_Fronde_, o les partis, dj  demi-dsarms se combattaient avec la
plume autant qu'avec l'pe, fournit  l'esprit aiguis plus que malin
de Saint-vremond l'occasion de railler spirituellement et gracieusement
ses adversaires. Son bon sens l'avait rang de bonne heure dans le parti
du jeune roi Louis XIV, de la reine-mre et de l'habile ministre
Mazarin. Il ne voyait, avec raison, dans les partis opposs que des
queues de factions, d'intrigues et d'ambitions sans tte, propres 
perptuer les dsastres de la France, mais nullement  y constituer la
libert pratique et morale. Mazarin, aussi spirituel que lui, se
dlectait jusque sur son lit de mort  entendre la lecture de ses
factieuses ripostes au parti des princes et du parlement. Le jeune roi
l'aimait comme il aima plus tard Molire et Boileau. Mais un badinage
pistolaire un peu trop hardi contre le cardinal,  propos de la paix
des Pyrnes, fut envenim aux yeux du roi par Colbert, infiniment moins
spirituel et par consquent infiniment moins tolrant que le cardinal
italien; ce badinage fut travesti en crime d'tat. Menac de la Bastille
aprs l'emprisonnement de Fouquet, son ami, Saint-vremond se rfugia
d'abord en Hollande; il y connut Spinosa dont la frquentation ajouta
une teinte de philosophie sceptique, mais non athe,  la voluptueuse
licence de sa vie.

De l il passa en Angleterre. C'tait le rgne de l'esprit, de la
dbauche, de la beaut, sous le spirituel et voluptueux Charles II.
Charles II tait une sorte de Louis XV anglais, avec plus de gaiet,
plus de libert et plus d'lgance dans ses scandales de cour.

Saint-vremond se lia d'une amiti passionne, quoique mre, avec la
belle duchesse de Mazarin, nice du cardinal, errante comme lui de cour
en cour, et fixe enfin en Angleterre. Il se fit de cette Cloptre
italienne, digne d'tre adore dans tous les pays, une divinit
terrestre. Il attira autour d'elle, dans un centre de socit
cosmopolite, le comte de Grammont, l'abb de Saint-Ral, historien
superficiel, mais entranant, prcurseur de Voltaire dans l'art de
donner de la couleur et du mouvement au rcit, Hamilton, le
Saint-vremond anglais, Waller enfin, l'Anacron de la Grande-Bretagne.

L'amiti solide, l'amour respectueux, la libert d'esprit, la grce de
l'entretien, l'oisivet d'habitude, le travail par amusement, la
plaisanterie sans malice, la posie sans prtention, la recherche du
plaisir dcent comme but d'une vie o rien n'est certain que la mort, le
doute nonchalant sur les vrits morales, la philosophie des sens en un
mot assaisonne seulement des dlicatesses du bon got, prolongrent
jusqu' quatre-vingt-dix ans les annes toujours saines et l'esprit
toujours productif du philosophe franais.

La mort de la duchesse de Mazarin, son amie, attrista sans le briser le
coeur de Saint-vremond. Elle emportait en mourant tout son bonheur et
toute sa fortune qu'il lui avait gnreusement prte. Il refusa de
rentrer en France, voulant mourir o il avait aim.

La mdiocrit de ses ressources n'altra ni son dsintressement ni sa
paix: Je me contente de mon indolence, crit-il  ses amis. J'avais
encore cinq ou six ans  aimer le thtre, la musique, la table; il faut
vivre de privations et d'conomies; je saurai me passer de ce que je ne
puis avoir sans m'enchaner, je suis un philosophe galement loign de
la superstition et de l'impit, un voluptueux qui n'a pas moins
d'aversion pour la dbauche que de got pour le plaisir. J'ai mis mon
bonheur dans moi-mme pour qu'il ne dpendt que de ma raison: jeune,
j'ai vit la dissipation, persuad qu'un peu de bien tait ncessaire
aux commodits d'une vie avance; vieux, j'ai cess d'tre conome,
pensant que la ncessit est peu  craindre quand on a peu de temps  en
souffrir. Je me loue de la nature et ne me plains point de la fortune.
J'aime le commerce des belles personnes autant que jamais, mais je les
trouve aimables sans le dessein de m'en faire aimer. Je ne compte que
sur mes propres sentiments, et ce que je cherche avec elles, c'est moins
la tendresse de leur coeur que celle du mien.


X

Quinze jours avant sa fin, il crivit encore des vers pleins des
souvenirs de son amoureuse jeunesse. Il la faisait revivre cette
jeunesse entre la mort et lui pour se retenir encore  la vie par les
perspectives en arrire du bonheur pass.

Saint-vremond avait naturalis la lgret et la grce franaises en
Angleterre. Il lui avait appris  badiner et  sourire; la littrature
anglaise lui doit quelque chose de cette qualit de style qu'on appelle
en anglais _humour_; cette qualit du style ou de la conversation, qui
n'a pas de nom en franais, pourrait s'appeler l'tonnement. C'est
quelque chose de neuf dans l'ide, de contrastant dans l'esprit,
d'heureux dans l'expression, d'inespr dans le mot, qui tient au
caractre plus encore qu'au gnie de l'crivain. Ce don de l'esprit
appartient plus gnralement aux amateurs de littrature qu'aux auteurs
de profession, parce qu'il est insparable d'une certaine lgret; les
hommes du monde possdent plus souvent cette lgret que les hommes
d'tudes, parce que la conversation rend la phrase lgre et que la
plume rend quelquefois la main lourde.

L'Angleterre reconnaissante du plaisir qu'elle avait eu de la
conversation de Saint-vremond, rclama sa cendre et l'ensevelit avec
honneur parmi ses rois, ses orateurs, ses hommes illustres, dans
l'abbaye de Westminster. Quoiqu'il et vcu presque autant qu'un sicle,
il n'y avait eu rien de srieux dans sa longue vie, que son honneur et
son amour pour la belle Hortense Mancini, duchesse de Mazarin.


XI

Saint-vremond n'avait jamais ni imprim, ni recueilli, ni vendu ses
lgers ouvrages; il ne travaillait pas, il s'amusait; il s'en rapportait
au vent pour dissminer  et l ou pour laisser tomber  terre ses
feuilles parses, simples badinages, la destine de son talent n'tant,
selon lui, que de faire sourire ses amis.

Mais aussitt qu'il fut mort, l'Angleterre et la France recueillirent
avec un engouement passionn ses moindres reliques en vers et en prose.
Donnez-nous du Saint-vremond, disaient les diteurs aux auteurs, nous
vous payerons ces grces sans poids au poids de l'or.

Cinq volumes multiplis par d'innombrables ditions suffirent  peine 
l'empressement de son sicle. Ils sont rares et ngligs aujourd'hui
dans les bibliothques; c'est un malheur pour l'esprit franais. Les
grces indfinissables de ce style sont ensevelies dans ces pages, mais
elles n'y sont pas vapores. Mes mains tombrent par hasard sur ces
cinq volumes poudreux de Saint-vremond, dans une vieille bibliothque
de famille, chez un de mes oncles, curieux de reliques d'esprit. Je les
feuilletai avec complaisance et avec assiduit dans ma premire
jeunesse. J'en ai conserv la saveur que laissent aux doigts des roses
sches retrouves sur la pierre d'un vieux spulcre: vers, prose,
correspondance, panchement du coeur, enjouement d'esprit, fines
railleries, plaisanteries d'autant plus rieuses qu'elles sont plus
inoffensives, voil le patrimoine hrditaire de cet anctre de Voltaire
et d'Alfred de Musset.

Il y a surtout dans ces volumes une conversation relle ou imaginaire
sur les plus graves sujets de la philosophie traduits en comique et
assaisonns du rire inextinguible d'Homre. Elle est intitule
_Conversation du pre Canaye avec le marchal d'Hocquincourt_. C'est
certainement le chef-d'oeuvre sans rival de l'enjouement et de la fine
ironie. Molire n'a pas plus de verve dans ses bouffonneries grotesques,
Voltaire n'a pas plus d'clat de fou-rire dans ses facties.
Saint-vremond a t videmment leur modle. C'est un Rabelais de cour
et de bon got qui n'a du franais que la sve, mais qui a du grec
l'atticisme. Il y soulve les ides mtaphysiques avec la grce d'un
enfant d'Athnes jouant sous les portiques aux osselets, pendant que
Platon y prore ou qu'Alcibiade y promne ses grces pour sduire les
Athniens.

En recherchant bien dans la littrature franaise le type original et
l'anctre direct d'Alfred de Musset, nous ne trouvons pour cette
gnalogie lointaine que Saint-vremond qui soit digne de cette parent.
Nous allons, en feuilletant avec vous ses oeuvres et en faisant glisser
sous le pouce bien des pages, lui trouver des anctres moins purs et
plus rapprochs de nous.

Mais d'abord un mot de l'homme lui-mme. Dans ces crivains sans marque
dont l'inspiration est le caprice et dont la nonchalance est la seule
muse, l'homme et le livre se confondent tellement, que si vous n'aviez
pas le caractre, vous n'auriez pas le livre. Car la grce est un don
gratuit de la nature. Les potes de cette cole sont des favoris de
talent; ils se sont seulement donn, comme on dit, la peine de natre.
Ils n'ont rien acquis, ils ont tout reu. Ne leur demandez pas compte
de leurs efforts, mais de leur bonheur. Ce sont des prdestins.


XII

Alfred de Musset appartenait  une ancienne famille noble de la
Touraine. Son pre, administrateur par tat, tait homme de lettres par
got; il avait profondment tudi J.-J. Rousseau. Un excellent livre de
lui, intitul _Vie et ouvrage de J.-J. Rousseau_, atteste  la fois son
enthousiasme et sa saine critique. C'est un supplment des
_Confessions_. Sa conduite, dans toutes les circonstances difficiles de
ces temps de contrastes et de revirements de fortune, fut aussi noble
que ses sentiments. La mre d'Alfred de Musset survit, hlas!  son
fils, mais console et honore au moins par un autre fils, aussi lettr,
aussi aimable, aussi minent, mais plus srieux. Elle est fille d'un
membre du Conseil des Anciens, nomm Des Herbiers. Des Herbiers tait
ami de Cabanis, qui reut le dernier soupir de Mirabeau. Cet aeul
d'Alfred de Musset cultivait la posie. Il imprimait dj  ses vers ce
tour spirituel, original, capricieux, caractre des drames lgers de son
petit-fils. Il est rare qu'on soit sans aeux dans le gnie comme dans
la fortune. En remontant avec attention le cours des gnrations dans
les plus humbles familles, on retrouve presque toujours dans la premire
goutte du sang la source de la dernire. Il y a une rvlation dans la
gnalogie; on ne doit pas trop s'tonner que les hommes de tous les
sicles y aient attach, sinon une gloire, du moins une signification.
Ceci ne contredit point la dmocratie, cela peut l'honorer au contraire,
car il y a une noblesse de sentiments et de moeurs dans toutes les
conditions, et toutes les familles ont des anctres sous le chaume comme
dans le palais.


XIII

Alfred de Musset fut le premier couronn dans toutes ses tudes.
L'enfance est ainsi bien souvent la promesse de la vie. En 1827, il
remporta le grand prix de philosophie au concours gnral de l'lite des
tudiants de Paris; il n'avait que dix-sept ans. On voit que si la
philosophie manqua plus tard  sa vie, ce ne fut pas par ignorance, mais
par cette indolence qui n'est une grce que parce qu'elle plie.

Ce succs clatant  la fin de ses tudes l'introduisit presque encore
enfant chez Nodier, dans cette socit de l'Arsenal dont la gloire tait
Hugo, dont l'agrment tait Charles Nodier. Il apprit de l'un l'art des
vers; il apprit trop peut-tre de l'autre l'art de dpenser sa jeunesse
en loisirs infructueux, en nonchalances d'imagination, en volupts
paresseuses d'esprit. Nodier tait le plus dlicieux des causeurs et le
plus dangereux des modles. Il aurait d natre cur de village, vicaire
de Wakefield, uniquement occup  sarcler les herbes de son jardin
l't,  regarder l'hiver les pieds sur ses chenets, la bche jaillir en
tincelles sous les coups distraits, de ses pincettes, et  prolonger le
souper avec quelques voisins sans affaires jusqu' l'aurore dans les
entretiens sans suite et intarissables de son foyer. Nous l'avons
beaucoup connu et beaucoup aim nous-mme. Nous ne l'avons jamais vu
remplac; c'tait une de ces grces dont on ne peut se passer, une de
ces inutilits ncessaires au coeur et qui manquent au bonheur comme
elles manquent au temps. Cette molle incurie de l'me et du talent qui
faisait la faiblesse de son caractre, faisait le charme de son esprit.
_Molle atque facetum!_


XIV

Cette faiblesse, cette grce, cette adolescence perptuelle de caractre
taient empreintes  l'oeil sur les traits d'Alfred de Musset comme sur
son style. Nous l'apermes  cette poque une ou deux fois
nonchalamment tendu dans l'ombre, le coude sur un coussin, la tte
supporte par sa main sur un divan du salon obscur de Nodier. C'tait un
beau jeune homme aux cheveux huils et flottants sur le cou, le visage
rgulirement encadr dans un ovale un peu allong et dj aussi un peu
pli par les insomnies de la muse. Un front distrait plutt que pensif,
des yeux rveurs plutt qu'clatants (deux toiles plutt que deux
flammes), une bouche trs-fine, indcise entre le sourire et la
tristesse, une taille leve et souple, qui semblait porter, eu
flchissant dj le poids encore si lger de sa jeunesse; un silence
modeste et habituel au milieu du tumulte confus d'une socit jaseuse de
femmes et de potes compltaient sa figure.

Il n'tait point clbre encore. Je n'habitais Paris qu'en passant; Hugo
et Nodier me le firent seulement remarquer comme une ombre qui aurait un
jour un nom d'homme.

Plus tard je me trouvai une ou deux fois assis  ct de lui aux sances
d'lection de l'Acadmie franaise; je reconnus la mme figure, mais
allanguie par la souffrance et un peu assombrie par les annes; elles
comptent doubles pour les hommes de plaisir.

Le trait marquant de cette physionomie alors tait la bont: on se
sentait port  l'aimer involontairement. S'il avait eu quelques
dfaillances de nerfs et non de coeur, elles n'avaient jamais fait tort
qu' lui-mme. Il tait innocent de tout ce qui diffame une vie; il
n'avait pas besoin de pardon; il n'avait besoin que d'amiti; on aurait
t heureux de la lui offrir. Voil le sentiment que sa physionomie
inspirait.

Nous n'changemes que quelques-unes de ces questions et de ces
rponses insignifiantes que s'adressent deux inconnus quand le hasard
les rapproche dans une assemble publique. Il me prenait pour un
rigoriste qui n'aurait pas daign s'humaniser avec un enfant du sicle;
il se trompait bien. C'est alors qu'il crivait dans son dernier sonnet
ce vers quivoque o l'on ne devine pas bien s'il me reproche mon ge ou
s'il s'accuse du sien:

  Lamartine vieilli qui me traite en enfant.

Hlas! nous avons tous t jeunes! et je voudrais bien qu'Alfred de
Musset et reu du ciel ce complment de la journe humaine qu'on
appelle le soir. J'aurais t heureux de rajeunir d'esprit et de coeur
avec un pote qui prenait, comme lui, des annes sans vieillir.


XV

C'tait un temps trs-indcis que 1829 et 1830, une halte au milieu d'un
sicle, semblable  un plateau de montagne  deux versants; on s'y
arrte un moment pour dlibrer si l'on doit monter encore ou
redescendre. On y embrasse d'un coup d'oeil mille horizons et mille
sentiers sans savoir lequel il faut prendre. Alfred de Musset, bien
qu'entran par une puissante impulsion de nature, dut prouver un
moment cette hsitation. Bien des places taient prises en posie 
cette poque; l'instinct de son gnie naissant, comme aussi l'instinct
de son doux caractre, lui dirent qu'il ne fallait dplacer personne,
mais qu'il fallait se faire  lui-mme,  ct et au niveau de tout le
monde, une place neuve qui n'et pas encore t occupe, et qui, par
cela mme, n'excitt ni colre ni envie parmi ses rivaux.

Le badinage potique tait vacant, il prit le badinage comme autrefois
Hamilton, Saint-vremond, Chaulieu, Voltaire, l'avaient pris en
commenant. Il se dit: je suis jeune, je suis nonchalant, je suis
enjou, je ne crois qu' mon plaisir, je serai le pote de la jeunesse.
La jeunesse s'ennuie, elle m'accueillera comme son image.

Soit raisonnement, soit instinct, il y avait, en 1829 et en 1830, un
vritable gnie des circonstances dans ce parti pris.

De 1789  1800 il y avait eu une solution complte de continuit dans
la littrature franaise. La littrature spirituelle et lgre, celle
qu'on peut appeler la littrature de paix, avait disparu pour faire
place  la littrature de guerre. Il ne s'agissait plus de loisir et de
plaisir, mais d'opinions et de combats dans les ouvrages d'esprit. Un
interrgne tragique de rvolution, d'chafaud, de patrie en danger,
d'loquence tribunitienne, avait occup l'espace entre 1789 et 1800.
Aprs cette poque et pendant le Consulat et l'Empire, il y avait eu une
lourde et froide littrature de collge qui semblait vouloir faire de
nouveau peler  un peuple adulte l'alphabet classique de sa premire
enfance.  l'exception de Mme de Stal et de M. de Chateaubriand qui,
malgr leur gnie, avaient bien conserv dans leur style quelques
oripeaux, clinquant de la dclamation et de la rhtorique natale, tout
tait imitation servile de l'antique dans les potes laurats de la
guerre, de la gloire, de la caserne, de l'acadmie et du palais.

De 1815  1830 la libert de tribune, la libert de penser et la libert
d'crire avaient relev la nation de ces champs de bataille o elle
avait trbuch  son tour et o elle gisait toute mutile dans sa
gloire et dans son sang. La respiration des mes, suspendue par les
proscriptions de 1793, par la guerre et par le gouvernement militaire,
avait t rendue  la France, on peut mme dire  l'Europe: une nouvelle
gnration d'esprits levs dans le silence et dans l'ombre tait
apparue sur toutes les scnes littraires,  la fois monarchique avec M.
de Chateaubriand, librale avec Mme de Stal, thocratique avec M. de
Bonald, fodale avec M. de Montlosier, sacerdotale avec M. de Maistre,
classique avec Casimir Delavigne et Soumet, historique avec M. Thiers,
pique avec M. Philippe de Sgur, attique avec Branger, platonique avec
M. Cousin, acadmique avec M. Villemain, pindarique sur les ailes neuves
et dans les rgions inexplores avec Victor Hugo, lgiaque avec moi,
oratoire avec Royer-Collard, de Serre, Foy, Lain, Berryer naissant, et
leurs mules de tribune, no-grecque avec Vigny, romanesque avec Balzac,
humoristique avec Charles Nodier, satirique avec Mry, Barthlemy,
Barbier, intime avec Sainte-Beuve, guerroyante et universelle avec cette
lgion de journalistes survivants au jour, avant-postes des ides ou
des passions libres de leurs partis qui, de Genoude  Carrel, de
Lourdoueix  Marrast, de Girardin  Thiers, combattaient aux
applaudissements de la foule entre les dix camps de l'opinion lettre.

Si on met les noms propres, tous clatants au moins de jeunesse, sur
chacune de ces innombrables catgories d'esprits alors en sve ou en
fleur, si on y ajoute, dans l'ordre des sciences exactes (o le gnie
consiste  se passer d'imagination,) La Place, qui sondait le firmament
avec le calcul; Cuvier, qui sondait le noyau de la terre et qui lui
demandait son ge par ses ossements; Arago, qui rdigeait en langue
vulgaire les annales occultes de la science; Humboldt, qui dcrivait
dj l'architecture cosmogonique de l'univers, et tant d'autres leurs
rivaux, leurs gaux peut-tre, qui ngligrent d'inscrire leurs noms sur
leurs dcouvertes; si on rend  tout cela le souffle, la vie, le
mouvement, le tourbillonnement de la grande mle religieuse, politique,
philosophique, littraire, classique, romantique de la restauration, on
aura une faible ide de cette renaissance, de cet accs de seconde
jeunesse, de cette nergie de sve et de fcondit de l'esprit
franais  cette date. Cette renaissance de 1815  1830 et au del, ne
sera peut-tre pas regarde un jour comme trop ingale  la renaissance
des lettres sous les Mdicis et sous Louis XIV. J'en parlerais avec plus
d'orgueil si moi-mme je n'en avais pas t, quoique bien loin des
autres, une faible partie:

  _Et quorum pars parva fui._

Et si on y ajoute enfin les grands esprits littraires de l'Angleterre
qui semblaient avoir fleuri de la mme floraison sous les rayons de la
paix europenne, esprits qui subissaient le contre-coup intellectuel de
la France, et dont la France  son tour subissait l'influence; si on y
ajoute les Canning, les Byron, les Walter Scott, les Moore, les
Wordsworth, les Coledridge, les potes des lacs, ces thbades anglaises
de la posie de l'me, on aura une ide approximative vraie de la
situation de la littrature au moment o Alfred de Musset naissait aux
vers.


XVI

Ses premiers vers publis datent de 1828, ce sont les fantaisies
intitules: _Don Paez_, _Madrid_, _Portia_, _Mardoche_, _les Marrons du
feu_, la _Ballade  la lune_, tout un volume enfin dont le plus grand
mrite tait de ne ressembler  rien dans la langue franaise.

Si ce jeune pote n'et pas t dou par la nature d'une originalit
forte et inventive, il aurait certainement commenc comme tout le monde
par l'imitation des modles morts ou vivants qu'il avait  ct de lui.
Sa nature le lui dfendit, et peut-tre aussi un calcul habile.
Bernardin de Saint-Pierre, Mme de Stal, M. de Chateaubriand, Andr
Chnier, Hugo, Vigny, Sainte-Beuve, moi-mme nous avions touch trop
fort et trop longtemps la note grave, solennelle, religieuse,
mlancolique, quelquefois larmoyante, quelquefois trop thre, du coeur
humain. Ainsi le voulait le temps qui sortait, le front couvert de
cendres, des dcombres d'une socit; ainsi le voulaient nos propres
coeurs, que nos mres avaient allaits de tristesse ou que l'amour
malheureux avait enivrs de son dernier charme, la mlancolie des
regrets.

Mais la mme note, touche par tant de mains pendant dix annes, avait
fatigu la France. La France a l'oreille nerveuse et dlicate, prompte 
saisir, prompte  dlaisser mme ce qui l'a charme un moment. Il ne lui
faut pas longtemps le mme diapason. Elle tait lasse de rver, de
prier, de pleurer, de chanter, elle voulait se dtendre. Alfred de
Musset, soit qu'il prouvt lui-mme cette _fastidiosit_ du sublime et
du srieux, soit qu'il comprt que la France demandait une autre musique
de l'me ou des sens  ses jeunes potes, ne songea pas un seul instant
 nous imiter. Il toucha du premier coup sur son instrument des cordes
de jeunesse, de sensibilit d'esprit, d'ironie de coeur, qui se
moquaient hardiment de nous et du monde. Ces vers faisaient, dans le
concert potique de 1828, le mme effet que l'oiseau moqueur fait  la
complainte du rossignol dans les forts vierges d'Amrique, ou que les
_castagnettes_ font  l'orgue dans une cathdrale vibrante des soupirs
pieux d'une multitude agenouille devant des autels.

Ce fut d'abord un grand scandale, puis ce fut un grand clat de rire;
puis, quand on se rendit compte du talent prodigieux de cette parodie du
sublime, ce fut, dans la jeunesse surtout, un grand engouement. Tout le
monde demanda du _Musset_ comme tout le monde avait demand autrefois du
Saint-vremond. Puis enfin ce fut une grande estime pour l'artiste, mme
parmi les hommes srieux, quand ils eurent le sang-froid et
l'impartialit ncessaires pour reconnatre l'admirable doigt de cet
instrumentiste, de ce guitariste si l'on veut, sur les touches neuves et
capricieuses de son fragile instrument.


XVII

Soyons justes dans nos indulgences cependant: il n'est pas exact de dire
que tout fut neuf dans l'me de l'artiste, dans la musique et dans
l'instrument. Hlas! malheureusement non: tout n'tait pas original dans
cette posie charmante et bouffonne du nouveau pote. Il ne nous imitait
pas, cela est vrai, mais la nature humaine, dans la premire jeunesse,
est tellement imitatrice qu' son insu Alfred de Musset en imitait
d'autres que nous. Si nous avions fond l'cole des larmes, deux
crivains d'un immense gnie, mais d'une dpravation de coeur aussi
prodigieuse que leur gnie, avaient fond l'cole du rire. Mais de quel
rire? du faux rire! Car rire du srieux, rire du triste, rire des
sentiments les plus dlicats et les plus saints du coeur de l'homme,
rire de soi-mme, rire du bien, rire du beau, rire de l'amour, rire de
la femme, rire de Dieu, ce n'est plus rire: c'est grimacer le blasphme,
c'est grincer des dents en profrant le sacrilge, c'est profaner la
posie, c'est se griser  l'autel dans le calice de l'enthousiasme et
des larmes.

Ces deux hommes taient alors lord Byron en Angleterre, Henri _Heine_ en
Allemagne, et ensuite  Paris.

Lord Byron, aprs avoir crit les plus pathtiques et les plus
orientales posies qui aient jamais attendri ou enchant l'Occident,
crivait maintenant son pome burlesque de _Don Juan_, apostasie
quelquefois ravissante, quelquefois grossire et plate de son me et de
son gnie. _Don Juan_, prcisment parce que c'tait un scandale, avait
un succs immense et trs-disproportionn  son mrite. On passait sur
des chants interminables de divagations, d'obscnits et de platitudes,
pour s'extasier avec raison sur des chants inous de passion nave, de
jeunesse, d'innocence et de flicit, tels que les amours de Don Juan et
d'Had, cette Chlo et ce Daphnis de l'Archipel. Tout le monde se
croyait capable d'crire des _Had_, parce qu'on se sentait
trs-capable de rimer en franais les prosaques obscnits et les
grossires plaisanteries de cette longue et mauvaise rapsodie du pote
anglais.

Le sujet de _Don Juan_ a t et sera mille fois encore l'ternelle
tentation des imaginations potiques. _Don Juan_ est Espagnol d'origine,
puis Allemand de conception, puis Anglais d'excution; il sera
certainement Franais tt ou tard d'imitation, quand le pote sera n
assez enthousiaste pour s'lever au sublime, assez corrompu pour se
moquer de son enthousiasme, assez souple pour se prcipiter de l'empire
dans l'gout sans se casser les reins dans ce tour de force. Dieu
prserve le plus longtemps possible la littrature franaise de ce
casse-cou! Voltaire l'a essay dans un pome plus ordurier que
plaisant; o Voltaire a chou qui osera se flatter de russir?


XVIII

Le type vritablement original de _Don Juan_ est n le jour o la
chevalerie est morte en Europe. La chevalerie tait la noble folie de la
vertu; les don Juan sont la folie du vice. C'est _Don Quichotte_ qui est
le vritable pre de _Don Juan_; le jour o l'on a commenc  railler
l'hrosme et l'amour, on a ouvert la carrire aux hros du scepticisme
et du libertinage. _Don Juan_, fils de _Don Quichotte_, aprs avoir
amus sous diffrentes incarnations l'amoureuse Espagne, a fait son
apparition dans la fantastique Allemagne sous le nom de _Faust_. Les
vieux potes allemands s'en sont empars et lui ont donn un degr de
dpravation de plus. Ils ont ajout l'impit  la dbauche dans ce
caractre. Ils en ont fait un _Lucifer_ dguis en amant pour sduire et
pour dlaisser les jeunes filles blouies  sa lueur infernale. Goethe
l'a rajeuni dans son _Faust_, tragdie pique et merveilleuse, o
l'innocente coupable Marguerite attendrit Dieu lui-mme aprs avoir
attendri Satan.

Don Juan, dans lord Byron comme dans les potes espagnols, n'est plus
Satan, mais c'est un jeune homme satanique, une personnification de la
jeunesse corrompue dans sa fleur, corrompant tout autour d'elle, mais
ayant conserv, dans sa corruption prcoce et malfaisante, quelque chose
de la grce et du parfum de sou innocence. Don Juan, en un mot, c'est
l'tourdi blas de l'univers, c'est le mauvais sujet de l'espce
humaine, c'est le vice sduit et sduisant, prouvant quelquefois la
passion, la jouant plus souvent par caprice et la finissant toujours par
un clat de rire.

Voil le modle que _Don Quichotte_ de Cervants, le _Faust_ de Goethe
et le _Don Juan_ de Byron offraient  Alfred de Musset.

_Henri Heine_, pour qui on commenait  s'engouer en France, lui en
offrait un bien plus dprav.

Nous avons beaucoup lu _Henri Heine_ dans ses vers et dans sa prose. Ce
Voltaire de Hambourg, ce Camille Desmoulins de la mer Baltique, ce
Figaro d'outre-Rhin, tait le fils d'une honorable et opulente maison
de banquiers d'Allemagne. Proscrit de son pays pour quelques peccadilles
de satiriste, il tait venu  Paris; il s'y tait fait le Coriolan de
plume de sa patrie.

Son prodigieux talent comme pamphltaire, bien suprieur, selon nous, 
son trs-mdiocre talent comme pote, l'avait bien vite naturalis
Franais. Nous lui rendons justice sous ce rapport: ni Aristophane, ni
Arioste, ni Voltaire, ni Beaumarchais, ni Camille Desmoulins, ces dieux
rieurs de la factie, n'ont surpass ce jeune Allemand dans cet art
mchant d'assaisonner le srieux de ridicule et de mler une posie
vritable  la plus cynique raillerie des choses sacres. Du reste, il
ne fallait lui demander aucune raison d'aimer ou de har ce qu'il
exaltait ou ce qu'il brisait avec la mme verve d'esprit.

_Heine_ n'avait pour raison que son caprice. Tour  tour libral,
monarchiste, allemand, franais, radical, napoloniste, orlaniste,
rpublicain, communiste, blasphmant la socit quand elle rgne, sapant
le trne quand il est debout, imprquant la rpublique quand elle sort
pour un jour de ses propres voeux, cynique d'impit quand il s'amuse,
dvot quand il souffre, ambigu quand il meurt, indchiffrable partout,
ce n'est pas un homme, c'est une plume, ou plutt c'est une griffe, mais
c'est la griffe d'un aigle de tnbres, d'un singe de l'enfer amuseur
des mauvais esprits: cette griffe gratigne jusqu'au sang tout ce
qu'elle touche et elle brle tout ce qu'elle a gratign. En conscience
nous ne croyons pas que la nature humaine ait jamais runi dans un seul
homme, tant de talent, tant de lgret, tant de posie, tant de grce 
tant d'innocente perversit. Nous disons innocente, car un enfant n'est
jamais coupable, et sous les premiers cheveux blancs Henri Heine est
mort enfant!

Tel tait le second modle que l'esprit tentateur offrait 
l'adolescence inexprimente d'Alfred de Musset quand il entra dans le
monde. Mais s'il fut malheureux dans ses premiers modles, il fut
galement malheureux dans ses premires tendresses de coeur.

Un jeune crivain aussi dlicat de touche qu'il est accompli
d'intelligence et qu'il est viril de caractre, M. Laurent Pichat, pote
et politique de la mme main, fait aujourd'hui mme dans la _Revue de
Paris_, une allusion par rticence  cette infortune de coeur d'Alfred
de Musset, hlas! et peut-tre la plus irrmdiable de ses
infortunes!--Les biographes crit M. Laurent Pichat, chercheront 
rendre publique l'anecdote de cette douleur qui le ft pleurer comme un
enfant: dj mme les indiscrtions personnelles en ont trop dit
peut-tre. Ne nous arrtons pas  ces lgendes du sentiment. Quand nous
dvorions ses plaintes, et quand des voix vagues voulaient nous rvler
cette mystrieuse histoire, nous nous refusions  entendre, et
aujourd'hui mme nous ne voulons rien savoir et rien rpter de ce qu'on
a murmur. Lisons les vers et respectons les secrets de l'me.

Nous ne dchirerons pas le voile, et cela avec d'autant plus de raison,
que nous n'avons recueilli, comme M. Laurent Pichat, que les commrages
 demi-mot de l'ignorance et de la malveillance contre deux natures de
gnie. Il parat rsulter de ces balbutiements de vagues sur les lagunes
de Venise, que le premier amour de ce jeune homme ne fut pas heureux, et
que n d'un caprice, il fut abrg et puni par un abandon. De l ces
gouttes de larmes amres qui tombrent pendant toute la vie de Musset
sur ces feuilles de rose de ses vers, et qui en sont peut-tre les
perles les plus prcieuses, comme dans un tableau de fleurs _de
Saint-Jean_ les gouttes de rose que transperce un rayon de soleil. Mais
de l aussi une incrdulit impie  l'amour vertueux, une ironie
habituelle contre l'amour fidle, une moquerie de l'amour de l'me, un
culte  l'amour des yeux, et enfin un abandon sans rsistance  l'amour
capricieux et volage de l'instinct qui est  la fois la profanation et
la vengeance de ce qu'il y a de plus divin dans le calice o l'homme
boit ses dlices et ses larmes.

Ce fut un grand malheur que cette rencontre au printemps de leur vie,
entre deux grandes imaginations et entre deux belles jeunesses qui
n'taient pas nes pour se reflter l'une  l'autre des clarts, mais
des ombres. Elles se ternirent ainsi au lieu de s'illuminer
mutuellement. Il y eut clipse dans leur ciel, elles en souffrirent, et
tout le monde en souffrit avec elles.

Il y a deux ducations pour tout homme jeune qui entre bien dou des
dons de Dieu dans la vie: l'ducation de sa mre et l'ducation de la
premire femme qu'il aime aprs sa mre. Heureux celui qui aime plus
haut que lui  son premier soupir de tendresse! Malheureux celui qui
n'aime pas  son niveau! L'un ne cessera pas de monter, l'autre ne
cessera pas de descendre. La Destine est femme.

Ce n'tait pas un caprice de jeunesse qu'il fallait  Musset, c'tait
une religion du coeur, notre premier matre de philosophie, c'est un
chaste amour. C'est Batrice qui ft Dante, c'est Laure qui ft
Ptrarque, c'est Lonore qui ft le Tasse, c'est Vittoria Colonna qui
fit Michel-Ange, aussi pote de coeur qu'il fut artiste du ciseau; dans
la Grce, c'est Sapho qui ft Alce; les femmes olympiques de la Grce
ne firent que des Anacrons, les belles _Dlies_ de Rome ne firent que
des Tibulles, les _lonores_ de Paris ne firent que des Parnys. L'amour
est un holocauste dans les coeurs purs, mais c'est  condition de ne
brler que des parfums.


XIX

Cependant Alfred de Musset parat avoir rencontr plus tard (hlas, trop
tard!) une de ces cratures au-dessus de tout pinceau, ft-ce celui de
Raphal pour la Fornarina; elle semblait digne d'exhausser le gnie d'un
jeune pote jusqu' la hauteur idale et sereine o l'amour des
_Batrice_, des _Laure_ et des _Lonore_ avait transfigur le Tasse, le
Dante et Ptrarque.

Cette femme aurait suffi pour les transfigurer tous les trois. C'tait
la musique, ou plutt c'tait la posie sous figure de femme. On
l'appelait sur la terre la _Malibran_; on l'appelle sans doute au ciel
la sainte Ccile du dix-neuvime sicle.

Quelques vers tristes, et pour ainsi dire rtrospectifs, d'Alfred de
Musset, crits sur le tombeau de cette incarnation de la mlodie quinze
jours aprs sa mort, semblent rvler dans le pote un regret qui recle
presque un amour. Que reste-t-il de toi aujourd'hui, dit le pote, de
toi morte hier, de toi, pauvre Marie! Au fond d'une chapelle il nous
reste une croix!

  Une croix et l'oubli, la nuit et le silence!
  coutez! c'est le vent, c'est l'ocan immense,
  C'est un pcheur qui chante au bord du grand chemin,
  Et de tant de beaut, de gloire, d'esprance,
  De tant d'accords si doux, d'un instrument divin,
  Pas un faible soupir, pas un cho lointain!

  N'tait-ce pas hier, qu' la fleur de ton ge,
  Tu traversais l'Europe, une lyre  la main,
  Dans la mer, en riant, te jetant  la nage,
  Chantant la tarentelle au ciel napolitain,
  Coeur d'ange et de lion, libre oiseau de passage,
  Nave enfant ce soir, sainte artiste demain?

  ...............
  ...............

  Hlas! Marietta, tu nous restais encore;
  Lorsque sur le sillon l'oiseau chante l'aurore,
  Le laboureur s'arrte, et, le front en sueur,
  Aspire dans l'air pur un souffle de bonheur:
  Ainsi nous consolait ta voix frache et sonore,
  Et tes chants dans les airs emportaient la douleur!

  ...............
  ...............

  Meurs donc: la mort est douce et ta tche est remplie!
  Ce que l'homme ici-bas appelle le gnie,
  C'est le besoin d'aimer, hors de l tout est vain.
  Et puisque tt ou tard l'amour humain s'oublie,
  Il est d'une grande me et d'un heureux destin
  D'expirer comme toi pour un amour divin!


XX

Ces vers nous ramnent malgr nous  un amer souvenir.

Nous l'avons connue et admire aussi, cette apparition transparente du
gnie dans la beaut. Nous avons entrevu dans tous les climats bien des
femmes dont les traits blouissaient les yeux, dont le timbre de l'me
dans la voix branlait le coeur, dont les regards rpandaient plus de
lueurs qu'il n'y en a dans l'aube et dans les toiles d'un ciel
d'Orient; mais nous n'avons jamais vu et nous craignons qu'on ne revoie
jamais (car la nature s'gale mais ne se rpte pas) une crature
innome comparable  cette bayadre du ciel ici-bas. Nous disons
bayadre dans le sens pur et pieux du mot, une cariatide vivante des
temples de la divinit dans les Indes, l'ivresse de l'oreille et des
yeux dvoile aux hommes pour enlever l'me au ciel par les regards et
par la voix!

Un mystre qu'elle nous a  demi rvl un jour  nous-mme planait sur
sa vie comme un nuage sur la source d'un fleuve. Ce nuage assombrissait
sa beaut. Il rpandait sur ses traits clatants de jeunesse et
d'inspiration une arrire-pense de tristesse. Cette mlancolie
s'clairait, mais ne se dissipait jamais entirement. Elle avait trop
souffert pour que le sourire ne conservt pas une certaine langueur et
une certaine amertume irrflchie sur ses lvres.

Cette beaut de madame Malibran existait par elle-mme sans avoir besoin
de formes, de contours, de couleurs pour se rvler. C'tait la beaut
mtaphysique n'empruntant  la matire que juste assez de forme pour
tre perceptible aux yeux d'ici-bas. Son corps charmant ne la parait
pas, il la voilait  peine. Cependant cette beaut, qui transperait 
travers ce frle tissu comme la lueur  travers l'albtre, fascinait
tous les sens autant qu'elle divinisait l'me. On se sentait en prsence
d'un tre dont le feu sacr de l'art avait dvor le tissu. Ce feu de
l'enthousiasme tait si ardent et si pur en elle, qu' chaque instant on
croyait voir cette enveloppe consume tomber en une pince de cendre et
tenir dans une urne ou dans la main. On connat les prodigieux
engouements qu'elle excitait d'un bout de l'Europe  l'autre par son
chant. Mais ce n'tait ni son chant, ni son geste, ni son drame que
j'admirais le plus en elle, c'tait sa personne. Elle n'avait pas besoin
de baguette pour ses enchantements, le charme tait dans son me. Ce
charme ne tombait pas avec ses parures ou ses couronnes de thtre, il
s'endormait et se rveillait avec elle.

Un hasard nous rapprocha; elle me tendit la main comme  un frre. Toute
son me tait dans ce geste. Je la vis assidment pendant un court
printemps, le dernier de ses beaux printemps; c'tait tantt dans des
nuits musicales sous les arbres illumins des jardins de Paris, o elle
faisait taire et mourir de mlodie les rossignols; tantt dans son salon
familier de la rue de Provence, o les instruments de musique et les
guitares de la veille jonchaient les meubles et les tapis. La
conversation y prenait bien plus souvent le ton mlancolique de
l'enthousiasme qui est le mal du pays des grandes mes, que le ton de
l'enjouement qui n'tait chez elle que l'ivresse d'une soire.

Elle me traitait en ami suprieur en ge  qui l'on se plat  se
confier, parce qu'on sent l'affection dsintresse dans le conseil. Il
dpendit plusieurs fois de moi d'avoir une influence heureuse sur sa
destine. Cependant je ne la dtournai pas assez du chemin de la mort.
Elle partit. Elle pousa un homme suprieur dans l'art qu'elle aimait.
Elle fut heureuse quelques jours, puis elle mourut dans le bonheur et
dans le triomphe. Ses bienfaits incalculables l'avaient devance dans le
ciel et l'attendaient sur le seuil des misricordes. Je venais de
recevoir d'elle peu de jours avant sa mort une lettre badine de trente
pages, qui dort encore quelque part parmi mes papiers. Je voudrais, m'y
disait-elle, avoir sous la main une feuille de papier longue et large
comme le firmament pour la remplir de mon bavardage et de mes
panchements avec vous. Jeunesse, beaut, bont, gnie, me de
prdilection parmi les mes expressives, la petite croix dont parle
Alfred de Musset couvrit tout.

Voil la vision  la fois charmante et surnaturelle que le hasard aurait
d placer  temps sur la route du pote dont nous parlons! voil le
_Sursum corda_ qu'il fallait  ce jeune homme pour l'empcher de
regarder jamais ailleurs. Ils taient jeunes, ils taient libres, ils
taient beaux, ils taient potes au moins autant l'un que l'autre, ils
pouvaient s'attacher saintement dans la vie l'un  l'autre aussi
indissolublement que la musique s'attache aux paroles dans une mlodie
de Cimarosa!

Il ne devait pas en tre ainsi, nous dit M. de Sainte-Beuve dans un
tendre reproche  la destine de cet ami mort. La passion vint,
ajoute-t-il; elle claira un instant ce gnie si bien fait pour elle;
mais elle le ravagea. On connat trop bien cette histoire pour que ce
soit une indiscrtion de la rappeler.

M. de Sainte-Beuve a raison; du jour, en effet, o ce jeune pote cessa
de croire  la saintet de l'amour et  la dure de l'enthousiasme, il
fit plus que de tomber dans l'incrdulit, il tomba dans la drision de
l'amour, il devint un sceptique du sentiment, un athe de
l'enthousiasme, un blasphmateur du feu sacr; de l au cynisme il n'y a
qu'un pas; sa nature lgante et attique lui dfendait de s'y livrer,
mais il glissa trop souvent dans des libertinages de style qui ne se
dgradent pas jusqu' l'Artin, mais qui rappellent Boccace, le Musset
immortel d'Italie.


XXI

Trois conditions, selon nous, sont ncessaires pour former un grand
pote srieux dans tous les sicles. Ces trois conditions sont: un
amour, une foi, un caractre.

Nous venons de voir que la premire de ces conditions, un saint amour,
un amour de _Batrice_ ou de Laure, avait malheureusement manqu  M. de
Musset.

Ses oeuvres,  dater de ce jour, nous prouvent assez qu'une foi
quelconque, soit religieuse, soit philosophique, soit mme politique,
lui manqua aussi; nous n'en voudrions d'autre preuve que ses vers. Ils
badinent presque sans cesse avec les choses srieuses, ils font de la
posie la flamme bleue d'un bol de punch, au lieu d'en faire la flamme
inextinguible d'un autel. Musset fait plus que de badiner avec les
grands sentiments, il les raille, soit que ces grands sentiments
s'appellent amour, soit qu'ils s'appellent religion, soit qu'ils
s'appellent patriotisme: lisez, sur les matires religieuses et
politiques, sa profession ironique adresse  un ami.

    Vous me demandez si j'aime ma patrie?
  Oui, j'aime fort aussi l'Espagne et la Turquie.

  ...............
  ...............

  Vous me demandez si je suis catholique?
    Oui, j'aime fort aussi les dieux....

  ...............
  ...............

    Vous me demandez si j'aime la sagesse?
  Oui, j'aime fort aussi le tabac  fumer.

  ...............
  ...............
  ...............

  J'estime le Bordeaux, surtout dans sa vieillesse.
  J'aime tous les vins francs parce qu'ils font aimer!

Lisez, dans les vers sur la naissance d'un prince, l'apostrophe  la
nation pour la dsintresser de tout ce qui n'est pas jouissance
matrielle.

  As-tu vendu ton bl, ton btail et ton vin?

  ...............
  ...............
  ...............

Enfin lisez dans la dernire page dont il a scell ses oeuvres, son
sonnet d'adieu  ce bas monde:

  Jusqu' prsent, lecteur, suivant l'antique usage,
  Je te disais bonjour  la premire page.
  Mon livre cette fois se ferme moins gaiement;
  En vrit, ce sicle est un mauvais moment.

  Tout s'en va, les plaisirs et les moeurs d'un autre ge.
  Les rois, les dieux vaincus, le hasard triomphant,
  Rosalinde et Suzon qui me trouvent trop sage,
  Lamartine vieilli qui me traite en enfant.

  La politique, hlas! voil notre misre.
  Mes meilleurs ennemis me conseillent d'en faire.
  tre rouge ce soir, blanc demain, ma foi, non.

  Je veux, quand on m'a lu, qu'on puisse me relire.
  Si deux noms, par hasard, s'embrouillent sur ma lyre,
  Ce ne sera jamais que Ninette ou Ninon.

Charmante plaisanterie, triste symbole d'une foi absente qui ne donne
aucune unit, aucune spiritualit, aucun but grandiose, aucune tendance
mme perceptible au gnie; ces moeurs dlicieuses, mais toujours
lgres, sont des osselets avec lesquels un enfant joue sur les deux
seuils de la vie. Une philosophie manque donc  ce pote pour tre un
homme fait de la littrature.

La troisime condition, un caractre, ne lui a pas moins manqu. Si l'on
entend par ce mot une nature saine, bonne, honnte, tendre mme et
capable de tous les excellents sentiments du coeur et de l'esprit dans
la vie prive; non, ce caractre-l n'a pas manqu au pote, c'est pour
cela mme qu'il fut aim, et qu'il sera pleur: sa physionomie seule
rvlait un homme de bien. Mais si l'on entend par caractre cette
solidit de membres, cet aplomb de stature, cette nergie de pose qui
font qu'un homme se tient debout contre les vents de la vie et qu'il
marche droit  pas rguliers dans les sentiers difficiles, vers un but
humain ou divin plac au bout de notre courte carrire humaine; non,
Alfred de Musset ne reut pas de la nature et ne conquit pas par
l'ducation ce caractre, seul lest qui empche le navire de chavirer
dans le roulis des vagues. Son me, qui n'tait que grce, flexibilit
et souplesse comme son talent, s'inclinait  tout vent de l'imagination.
Il n'y avait en lui de solide que ce qu'on entend par l'honnte homme:
tout le reste tait d'un enfant; ses fautes mme dont on a trop parl
n'taient que des enfantillages. C'taient des fautes de temprament, ce
ne furent jamais des vices de coeur.

Mais enfin pour tre vrai il faut reconnatre que l'absence de ces
trois conditions qui font seules la grande posie: l'amour, la foi, le
caractre, lui manquent comme elles manqurent  un homme du
dix-septime sicle avec lequel il a une lointaine ressemblance, la
Fontaine. Il faut reconnatre de plus que l'absence de ces trois
conditions qui n'ont pas empch la Fontaine d'tre ce qu'on appelle
immortel, mais qui l'ont empch d'tre moral, il faut reconnatre,
disons-nous, que l'absence totale de ces trois conditions de l'homme a
port un prjudice immense au pote; il faut reconnatre que l'absence
de ces trois qualits donne  l'ensemble des oeuvres de Musset quelque
chose de vide, de creux, de lger dans la main, d'incohrent, de
sardonique, d'ternellement jeune, et par consquent de souvent puril
et de quelquefois licencieux qui ne satisfait pas la raison, qui ne
vivifie pas le coeur autant que ses oeuvres sduisent et caressent
l'esprit.

Enfin il faut reconnatre qu'il y a dans ces ternels enjouements, dans
cette folle ironie des choses graves: amour, beaut, religion, chastet
des moeurs, dvouement  ses opinions, quelque chose qui fait une
impression pnible mme  l'imagination. Cette impression est tout 
fait semblable  celle que fait, dans un bain d'Orient, le baigneur qui
vous verse une pluie d'eau froide sur la poitrine, aprs vous avoir
plong dans l'eau tide et parfume du bassin de marbre. On a froid et
chaud tout ensemble, on ne sait si l'on doit s'panouir ou frissonner.

Pour moi j'avoue (mais c'est sans doute un tort de ma nature un peu trop
sensible aux impressions de l'air ambiant), j'avoue que c'est surtout
cette ironie moqueuse, cette caresse  rebrousse-poil, ce chaud et froid
de ses vers, cette profanation du sentiment qui m'ont rendu moins
sensible que je ne devais l'tre au mrite incomparable des ouvrages
lgers de cet mule en posie.

Dirai-je ici toute ma pense? Il m'est arriv souvent, en fermant avec
humeur le volume de _Don Juan_ de Byron, les facties presque toujours
sacrilges de _Heine_, et quelquefois les posies trop juvniles et trop
rabelaisiennes de Musset, il m'est arriv, dis-je, de comparer
l'impression que j'avais reue dans ces volumes lthifres  une Morgue
de la pense o l'on va, pour les reconnatre, contempler avec
rpugnance et dgot les choses mortes et dcomposes du coeur humain!
Il me semblait que j'entendais la voix ricaneuse de don Juan, ou la voix
plus grinante de _Heine_ le _pote rprouv_ de cette cole, nous dire,
en se faisant une joie de notre horreur: Tenez, regardez votre idal:
Ici la jeunesse, ici la beaut, ici l'innocence, ici l'amour, ici la
pudeur, ici la vertu, ici la pit, ici la posie, cette fleur de l'me!
ici l'hrosme tromp par la fortune! Les voil, mais les voil tus!
les voil trouvs dans la rue aprs une nuit de carnaval! les voil tout
salis de boue et de lie! les voil honteux, mme aprs leur mort, de
leur nudit! Et, pour que le spectacle soit plus funbre et que l'ironie
des potes soit plus sanglante: Regardez! voil, sous le vestibule de
cette Morgue de l'me, une statue du rire qui grimace la volupt en face
de la mort et qui vous encourage du doigt  vous moquer des plus belles
et des plus tristes choses de la vie!

Pardon de cette image, mais il ne s'en prsente pas d'autre sous ma main
pour peindre cet attrait ml de rpulsion qui me saisit en lisant ces
posies renverses qui placent l'idal en bas au lieu de le laisser o
Dieu l'a plac, dans les hauteurs de l'me et dans les horizons du
ciel. Est-ce l ce qu'on prouve en lisant l'Arioste? Non! le franc rire
n'est pas le ricanement.


XXII

Alfred de Musset ne devait pas persister toujours dans ce faux genre. La
tristesse venait avec les annes, et avec la tristesse venait la
vritable posie, celle de son second volume, celle surtout de ses
_Nuits_ que nous vous ferons admirer tout  l'heure sans rserve. Depuis
quinze ans il s'tait retir de tout, du monde, de l'amour, de la posie
mme, de tout except de la famille et des amitis qui lui taient
restes pieusement fidles.

La maladie du dsenchantement, vengeance de ceux qui n'ont pas plac
leur perspective et leur esprance assez haut, explique les silences et
les dfaillances qu'on a reprochs  ses dernires annes. La
philosophie du plaisir ne laisse dans la bouche que cendre amre, elle
ne survit pas  la jeunesse: il faut mourir quand les feuilles tombent,
 l'approche de l'hiver, de l'arbre de vie. Musset dsirait mourir; il
disait  son excellent frre, homme d'une grce aussi tendre, mais d'une
raison plus saine que lui: Je suis le pote de la jeunesse, je dois
m'en aller jeune avec le printemps. Je ne voudrais pas passer l'ge de
Raphal, de Mozart, de Weber, de la divine Malibran!

Une maladie de coeur l'avertissait depuis longtemps que ses voeux
seraient exaucs. Le premier mai de cette anne il s'alita comme pour
une indisposition lgre; rien de funeste en apparence n'alarmait sa
mre, son frre, ses amis, la gouvernante dvoue qui le servait depuis
vingt ans avec une affection maternelle. Lui cependant avait les vagues
pressentiments d'un adieu prochain, il s'entretenait souvent avec une
tendre sollicitude de la douleur des siens, du sort de la pauvre femme
qui le veillait, providence domestique de son foyer.

Une lgre crise les alarma un instant dans la soire; elle fut suivie
d'un bien-tre et d'un calme perfides; il tmoigna le dsir de dormir;
il s'endormit et ne se rveilla pas. Il avait pass sans secousse d'un
monde  l'autre; son dernier souffle n'avait pas t entendu. Mort
douce et nonchalante, dsire de ceux qui ne craignent ici-bas que la
douleur! De sourds sanglots clatrent autour de sa couche, et des
prires suivirent son me lgre et repentante au sjour des bons et des
misricordieux; il avait t l'un et l'autre. Dante l'aurait plac dans
les limbes, comme les enfants dont ses faiblesses mmes avaient
l'innocence.


XXIII

Et maintenant on recueille ses vers. Mais quelle influence ce pote de
la jeunesse a-t-il eue sur cette jeunesse de la France, qui s'est
enivre pendant vingt-cinq ans  cette coupe? Une influence maladive et
funeste, nous le disons hautement. Cette posie est _un perptuel
lendemain de fte_, aprs lequel on prouve cette lourdeur de tte et
cet allanguissement de vie qu'on prouve le matin  son rveil aprs une
nuit de festin, de danse et d'tourdissement des liqueurs malsaines
qu'on a savoures. Posie de la paresse qui ne laisse, en retombant
comme une couronne de convive, que des feuilles de roses sches et
foules aux pieds. Philosophie du plaisir qui n'a pour moralit que le
dboire et le dgot.

Pendant vingt-cinq ans, cette jeunesse picurienne de ses disciples ne
s'est nourrie malheureusement que de cette fume des vers qui s'exhalait
avec une sduction, enivrante des posies de son favori. Musset a fait
une cole, l'cole de ceux qui ne croient  rien qu'aux beaux vers et
aux belles ivresses.

 Jeunesse d'aujourd'hui! Jeunesse dore de Musset, toi qui le pleures,
mais qui ne t'es pas mme donn la fatigue d'aller jeter une feuille de
rose sur son cercueil ou de l'accompagner jusqu'au seuil creux de
l'ternit, de peur de dranger une de tes paresses ou d'attrister une
de tes joies!  Jeunesse d'aujourd'hui! Jeunesse qu'il a faite, il est
mort, ton pote! Mais toi, interroge-toi bien: est-ce que tu vis?

Est-ce que tu vis par l'intelligence? Est-ce que tu vis par le coeur?
Est-ce que tu vis mme par aucune de ces illusions gnreuses et
juvniles qui poussent l'homme en avant sur les routes de l'idal, de la
passion, de l'activit, de l'tude, et qui sont les mirages de la
libert et de la vertu? Non! tu ne vis, comme le vieillard blas, que
de la vie snile des sens. Le ricanement de l'indiffrence sur les
lvres, du plaisir pour de l'or et de l'or pour le plaisir dans la main:
voil ta posie!

Tu as t leve sous ce rgne terre  terre o la France de 1830,
antichevaleresque et antilibrale tout  la fois, s'tait fondu un trne
 son image avec des rognures d'cus entasses dans ses coffres-forts,
et o le matrialisme de la jouissance ne prchait pour toute morale aux
enfants de tels pres que le mpris de toute noble intellectualit! Le
_savoir-faire_ dans une petite faction gouvernante et le _savoir-vivre_
dans les fils de cette oligarchie dore, taient les seuls mrites
apprcis dans les gymnases de cette poque en possession du sceptre et
du comptoir. _Enrichis-toi et jouis_ tait le catchisme du temps.

Tu sortais de ces gymnases dj toute corrompue par cette prtendue
sagesse de la vie sans rves. Il te fallait un pote  l'image de ta
politique; car enfin les potes sortent de terre comme en France sortent
les soldats, quel que soit le parti qui frappe du pied cette terre
fconde. Alfred de Musset naquit; il volait plus haut que toi, car il
avait des ailes pour s'lancer, quand il tait dgot, au-dessus de son
sicle; il avait un gnie pour mpriser mme sa propre trivialit. Il
badinait avec le vice, et ton vice  toi tait sincre. Il t'a chant ce
que tu demandais qu'on te chantt, les seules choses que tu voulais
entendre: la beaut de chair et de sang, le plaisir sans choix, le vin
sans mesure,

  Qu'importe le flacon, pourvu qu'il ait l'ivresse!

les srnades espagnoles, les aventures risques, les strophes
titubantes, le ddain de Platon, les assouvissements d'picure, le
mpris de la politique, le rire de la saintet, le doute sur les
immortels lendemains de cette courte vie! Tu l'as applaudi, et vous vous
tes pervertis l'un et l'autre. Il est remont de cette perversion par
le ressort vainement comprim de son gnie. Mais toi, Jeunesse, tu y es
reste et tu t'y complais, et tu rptes ses vers, aprs tes orgies,
pour te justifier  toi-mme ta mollesse par un lgant exemple!

Aussi regarde: qu'es-tu devenue depuis que cette moralit du plaisir a
t aspire par toi dans ces vers ivres de verve, mais malsains de
substance. Ton trne de 1830 est tomb, et tu n'as pas lev un bras
seulement pour le dfendre. La rpublique a surgi sous tes pieds, et tu
n'as pas fait un geste pour la modrer et pour l'asseoir sur ta propre
souverainet, comme si tu t'tais sentie indigne de ce rgne de la
raison et de l'nergie civiles que le hasard t'offrait pour te relever 
tes propres yeux et aux yeux du monde. Souverain fatigu avant le
travail, tu as abdiqu avec insouciance, comme un roi de la race des
Sardanapale, une dignit qui t'aurait cot une heure de ton sommeil ou
une coupe de tes festins! Mille tribunes se sont leves, et tu n'es
monte  aucune pour dfendre ou rfuter des opinions. Des opinions? Ton
pote t'avait bien recommand de ne pas te compromettre  en avoir une.

  Qui? moi? noir ou blanc? Ma foi non!

La dictature est venue et tu as regard passer, les bras croiss, la
fortune comme un spectacle! Que t'importe  toi ce qui passe dans la
rue, pourvu que l'or roule, que le verre cume, que la courtisane
chante, et que la baonnette tincelle au soleil? car, il faut te rendre
justice, la bravoure est la seule incorruptibilit de ta race!

En littrature tu n'as pas cess de railler depuis dix ans toutes ces
vieilleries de religiosits, de philosophie, de spiritualisme,
d'loquence, de lyrisme, de philanthropie, de politique, bulles de savon
colores, selon toi, tantt des rayons de nos vaines imaginations,
tantt du sang de nos veines! Tu n'as pas cess de relguer dans le pays
des songes creux et des chimres tous ces potes, tous ces publicistes,
tous ces historiens, tous ces orateurs qui avaient le malheur de dater
de plus haut que toi dans la vie, d'tre ns  des poques o l'me se
rattachait  l'antiquit par l'tude des grands exemples, et o l'on
croyait btement  autre chose qu' _Ninette_ ou _Ninon_! Tu te vautrais
dans ton prosasme, tu te pmais d'aise pour ton _Rabelais_, tu te
chtrais le coeur avec ton _Don Juan_, tu te pervertissais l'esprit avec
ton _Heine_! Tu ne reconnaissais pour philosophe que _Stendal_ et pour
matre que Musset, et tu te targuais d'avance tous les matins des
oeuvres inoues que tu couvais sur ton oreiller inspirateur entre une
nuit d'orgie et une aurore de paresse!

Moi-mme, je l'avoue, tonn de tes forfanteries de coeur et d'esprit,
j'attendais, avec une admiration toute prte  t'applaudir, ces
chefs-d'oeuvre de nouveaut, promis par tes prsomptueux pressentiments.

Nous avons attendu dix ans, et qu'avons-nous vu sortir de ces coles de
Byron, de Heine, de Musset? Une foule d'imitateurs grimaant des grces,
naturelles chez ces grands artistes, affectes chez vous! la platitude
systmatique ou inne se masquant pompeusement sous le nom prtentieux
de _ralisme_! la posie se dgradant au tour de force comme une
danseuse de corde! les potes oubliant le sens pour ne s'occuper que des
mtres ou des rimes de leurs compositions, et finissant par se glorifier
eux-mmes du nom de _funambules_ de la posie! un jeu, en un mot, au
lieu d'un talent! un effort, au lieu d'une grce! un caprice, au lieu
d'une me! une profanation, au lieu d'un culte! un sacrilge, au lieu
d'une adoration du bien et du beau dans l'art? Y a-t-il l de quoi tant
se vanter de sa jeunesse, et de quoi tant mpriser ses pres?
Royer-Collard s'criait que ce qui manquait  la jeunesse de son temps,
c'tait le respect des supriorits: ne pourrait-on pas vous dire 
vous que ce qui vous manque aujourd'hui, c'est le respect de vous-mmes?

Et nous qui vieillissons aujourd'hui, sommes-nous fonds  vieillir du
moins avec esprance?

Et comment bien esprer encore de ce rveil de ton me,  Jeunesse dore
de Musset, Jeunesse  qui tes potes eux-mmes, tes potes picuriens,
chantres jadis des nobles passions, baladins de paroles aujourd'hui,
prchent l'indiffrence, le boudoir et la coupe pour toute vrit?
Comment bien esprer de ton me, quand la lgislation de ton
enseignement national dcrte elle-mme la suppression facultative de
l'tude des lettres humaines qui font l'homme moral, au profit exclusif
de l'enseignement mathmatique qui fait l'homme machine? Crois-tu fonder
ainsi une civilisation pensante sur le chiffre qui ne pense pas? Ne
sens-tu pas qu'un pareil systme n'est propre qu' dgrader d'autant la
pense dans le monde? Ne sais-tu pas ce que c'est que l'me d'un peuple?
L'me d'un peuple n'est pas ce chiffre muet et mort  l'aide duquel il
compte des quantits et mesure des tendues; un calcul n'est pas une
ide: la toise et le compas en font autant! L'me d'un peuple, c'est sa
littrature sous toutes ses formes: religion, philosophie, langue,
morale, lgislation, histoire, sentiment, posie! Si tu laisses diminuer
dans ton enseignement la part immense et principale qui doit appartenir
 la pense dans l'homme, c'est ton me elle-mme que tu diminues pour
toi et pour les gnrations qui natront de toi; et quand on aura
diminu ainsi l'me de cette grande nation intellectuelle, c'est sa
place dans le monde et dans les sicles que vous aurez faite plus petite
avec votre propre compas! Ce n'est pas en chiffres morts, c'est en
lettres vivantes et immortelles que le nom franais a t crit sur la
face du globe!

Voil pourtant  quoi tu applaudis, Jeunesse atteinte jusque dans ta
moelle! Voil de quoi tu te rends complice: tu dsertes les lettres pour
les chiffres, tu affectes,  l'exemple de tes corrupteurs en prose et en
vers, le ddain du beau, l'estime exclusive de l'utile, l'insouciance
des institutions qui font l'avenir, le mpris pour ces noms littraires
et politiques qui te restent encore comme des reproches vivants de ta
mollesse, crivains, orateurs, philosophes, potes, qui n'ont de vieux
que leurs services, leur exprience et leurs gloires! Ces gloires
t'offusquent, tu aimes mieux les insulter que les atteindre! Prends
garde! cela porte malheur de dshonorer ses pres!

Il en fut exactement ainsi  Rome du temps de Csar. Tu pourrais le lire
dans Cicron, si tu n'aimais mieux lire la ballade _ la Lune_ ou les
facties de tes pamphltaires que _le Songe de Scipion_; toute la
jeunesse romaine, aprs les longues guerres civiles, sduite par l'clat
des armes et par les robes flottantes de Csar, d'Antoine, de Dolabella,
fut prise d'un picurisme insolent, d'une insouciance pour les lettres,
et d'un mpris pour les choses cultives et honores jusque-l, qui
devaient prcipiter vite la ruine morale de l'Italie; il ne resta du
parti des patriciens de la vieille libert et de la vieille austrit
romaines, que des ttes chauves abandonnes par les idoltres de la
gloire militaire et railles par les potes lascifs du plaisir et de la
jeunesse, tels que le lche Horace qui avait jet son bouclier. Mais ces
ttes chauves taient les _Scipion_, les _Caton_, les _Cicron_, les
noms par qui Rome vivait et vivra dans les lettres, dans le coeur et
dans la mmoire des hommes de bien de tous les ges futurs.

Prends garde, encore une fois,  prsomptueuse et folle Jeunesse de
l'cole des sens, qu'il n'en soit ainsi de toi-mme! Prends garde que
les ttes mres, sur lesquelles tu jettes la poussire de tes mpris, ne
dominent encore de toute la hauteur d'un autre temps les cheveux
couronns de roses; ce serait l le symptme fatal de l'abaissement du
niveau de l'intelligence nationale et de la diminution des proportions
de l'me parmi nous; car ce qu'il y a de plus dplorable et de plus
irrmdiable dans un peuple, c'est quand la jeunesse du coeur se rfugie
sous les cheveux blancs!

                                        LAMARTINE.

_P. S._ Lis avec moi maintenant ces pages de ton pote favori, pour
apprendre de lui comment on _dlire avec grce_, et dchires-en ensuite
plus de la moiti, pour apprendre qu'on ne doit chanter que ce qui est
digne d'tre pens, et que la littrature de l'me est plus imprissable
que la littrature des sens.


Paris.--Typographie de Firmin Didot frres, fils et Cie, 56, rue Jacob.





End of the Project Gutenberg EBook of Cours Familier de Littrature (Volume
3), by Alphonse de Lamartine

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electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
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1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
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Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
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1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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     http://www.gutenberg.org

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