The Project Gutenberg EBook of Picounoc le maudit, by Pamphile Lemay

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Title: Picounoc le maudit

Author: Pamphile Lemay

Release Date: February 18, 2008 [EBook #24636]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PICOUNOC LE MAUDIT ***




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                              PICOUNOC LE MAUDIT


                                   P. LEMAY



                                    TOME I


                                    QUBEC
                          TYPOGRAPHIE DE C. DARVEAU
                            82, rue de la Montagne.

                                     1878




                                   PROLOGUE

                                  LE MEURTRE




                                      I

                     OU LE BOUT DE L'OREILLE SE MONTRE.


--_Salve, domine_, dit l'ex-lve.

--Bonjour! bonjour! rpondit Picounoc.

--Tu jardines?

--Je sarcle mes alles.

--_Quid novi_? quelles nouvelles?

--Je me marie.

--Tu te maries? _Tu quoque_!

--Oui, rpliqua Picounoc en s'appuyant sur sa gratte.

--Avec qui?

--Avec Agla Larose.

--_Rosa, Rosae_, Larose de la Rose... quand?

--Vers la Toussaint.

--Je t'en souhaite!

--Merci.

--Elle est bien!

--Pas mal: blanche, frache....

--Je veux dire qu'elle est riche.

--Riche? non; mais elle a une terre et un bon _roulant_.

--Il parat que tu ne l'aimes pas?

--Elle m'aime, elle, et, veut devenir ma femme: je me laisse faire....

Tu comprends qu'il n'est pas facile de rsister au dsir de possder une
belle... ferme.

--Tu es bien toujours le mme, Picounoc.

--Ecoute un peu, Paul, je n'ai pas de secret pour toi. J'ai aim, j'aime
et j'aimerai toujours. Celle que j'aime, tu la connais, c'est Nomie...
Elle est la femme d'un autre.... Eh bien! puisque de ce ct le bonheur
m'est ravi, je n'estime plus les femmes que d'aprs leur dot, et je
voudrais devenir veuf tous les ans pour me remarier toujours avec des
filles avantageuses.

--Si tu parlais srieusement je te mpriserais, et j'irais de suite
avertir ta fiance.

--Mais je suis srieux.... Je suis un maudit, tu sais, et le fils d'un
maudit... donc il faut que je fasse mon oeuvre.

En parlant ainsi Picounoc s'animait, sa voix devenait aigre et ses yeux
s'injectaient de sang. L'ex-lve s'loigna lentement, la tte basse, et
prit le chemin de la concession de St. Eustache. Aux premires maisons
du village il rencontra Agla Larose vtue de sa robe des dimanches.
Elle s'en allait  confesse.

--Bonjour, la marie! dit-il avec un sourire triste.

Une rougeur subite monta au front de la jeune fille, et sa dmarche
parut plus gauche.

--Arrte-donc, reprit l'ex-lve, j'ai quelque chose  te dire.

Se doutant bien qu'il allait lui parler de son bien-aim, elle se
retourna et un sourire claira ses yeux.

--Qu'est-ce donc? dit-elle, dpche-toi; je veux me rendre  l'glise
avant qu'il fasse noir.

Il tait cinq heures et demie du soir, alors, et elle avait une lieue 
faire pour atteindre l'glise, car elle se trouvait prs du calvaire, 
Lotbinire--C'est  Lotbinire que nous sommes toujours.

--Voudrais-tu pouser un homme qui ne t'aimerait pas sincrement? dit
brusquement l'ex-lve.

Agla parut surprise de cette question.

--Pourquoi me demandes-tu cela? rpondit-elle aprs un moment.

--Parce que je m'intresse  toi.

--Est-ce que l'on peut se marier sans aimer profondment?

--Je viens de rencontrer un garon sur le point de prendre femme, et qui
ne cache pas du tout son indiffrence  l'gard de sa future.

--Qui donc? fit Agla lgrement anxieuse.

--Je ne le dis pas, cela te chagrinerait.

La jeune fille plit et pencha la tte. L'ex-lve reprit:

--Agla, tu es une bonne fille; ta mre est  l'aise; tu aurais pu... tu
pourrais trouver un autre parti que Picounoc....

--Il me semble que l'on ne peut dire grand'chose contre lui. S'il
fallait couter tous les propos....

--Picounoc ne t'aime pas; il vient de me le dire.

--Il n'est pas oblig de dire qu'il m'aime.

--Tu ne seras pas heureuse avec lui.

--Quand on aime on est toujours heureux.

--Il t'pouse pour ton bien.

--Qui m'assure qu'un autre aura de meilleurs motifs?

--Sais-tu que ce garon-l est maudit?

--Tais-toi donc, Paul, tu me fais peur.

--Je voudrais t'effrayer assez pour t'empcher de l'pouser. Il a t
maudit de son pre.... Et tu sais qu'un enfant maudit de son pre est
maudit de Dieu....

--Tu plaisantes, Paul; qui t'a racont ces histoires? As-tu jamais connu
son pre? Personne dans la paroisse n'a jamais su son nom!

--Agla, te souviens-tu de ce vieillard qui fut trouv mort, l'an
dernier, sous les dcombres de la cave  patates de Joseph Letellier, et
qui fut enterr, comme un chien, dans le ruisseau?

--Eh bien?

--Eh bien! ce vieillard, un chef de voleurs, un assassin, un maudit
lui-mme--ce vieillard tait le pre de Picounoc.

--Mon Dieu! est-ce vrai? s'cria la jeune fille en joignant les mains.

--Dieu m'entend: je dis la vrit. Et tu sais qu'une femme qui n'a
jamais laiss ses habits de deuil, est morte quelques mois aprs, d'une
maladie trange que le mdecin n'a pas connue. Cette femme, c'tait la
veuve du chef des voleurs, la mre de Picounoc, la maladie, c'tait la
honte et la douleur.

--C'est affreux ce que tu me dis l; mais toi, tu vas bien pouser la
fille et la soeur d'un maudit, pourquoi ne crains-tu pas pour toi-mme
le malheur que tu m'annonces?

--Non, Agla; c'est fini entre Emmlie et moi.

--Vraiment?

--Elle va mourir la pauvre enfant, car le mal qui a tu sa mre
l'emporte elle aussi. Avant six mois, peut-tre, elle sera dans la
tombe. Pauvre Emmlie!

Et une larme roula dans les yeux de l'ex-lve.

--Ce n'est donc pas  cause de la maldiction qui pse sur elle que tu
ne la prends pas pour femme? reprit Agla, contente d'affaiblir
l'argument de son ami.

--J'avoue que je l'aime tant.... Et puis c'est une fille vertueuse que
la maldiction de son pre n'a pas voulu atteindre, tandis que son
frre.... Si tu l'avais connu comme moi alors qu'il tait dans les
chantiers!

--J'aime aussi moi, murmura la jeune fille. Et, comme honteuse de cet
aveu, elle reprit: J'en parlerai  mon confesseur. Adieu, Paul, merci de
tes conseils.

Paul Hamel venait de Deschambeault pour voir Djos son ami de chantier.
Joseph Letellier s'appelait toujours Djos pour les intimes. Quelquefois
encore on l'appelait le plerin.

Agla descendait la route jete comme un trait d'union entre la
concession et le bord de l'eau. Elle tait pensive, car les paroles de
l'ex-lve l'avaient trouble. Elle aima Picounoc de toute son me, et
l'ide de renoncer  son amour la jetait dans une vritable prostration.
Bonne enfant, simple un peu, elle croyait tout ce qu'on lui disait, et
passait facilement du plaisir  la peine, du dsespoir  l'esprance.
Comme une terre facile  ptrir, elle recevait toute espce
d'impressions en un moment. Elle n'avait pas d'nergie et ne luttait que
faiblement contre elle mme et contre les autres. L'astucieux Picounoc
exerait un grand ascendant sur son esprit, et il tait le matre de son
coeur. Il le savait bien, et voil pourquoi il ne se gnait nullement de
se dmasquer devant ses amis. Depuis son arrive dans la paroisse il
avait demeur avec sa mre; mais  la mort de celle-ci, il se trouva
seul avec sa soeur. Il et vite fait de s'tablir matre dans la maison,
et de tout conduire  sa guise: au reste, il se sentit tout  coup pris
du dsir d'amasser et se montra fort conome. Emmlie ne le contrariait
jamais, et ne paraissait pas savoir qu'elle avait droit  la moiti du
petit hritage. La mort de sa mre l'avait laisse bien seule au
monde,--car ce frre,  peine connu et si mal lev, n'tait encore
qu'un tranger pour elle. N'eut t son amour pour l'ex-lve, elle
aurait dsir mourir. Les amis et les voisins, remarquant avec
inquitude les ravages de la peine sur son front candide, s'efforcrent
de la distraire; mais elle ne voulut pas tre console, et elle se
complut dans son amertume. Les personnes qui aiment et souffrent,
refusent souvent les consolations. On dirait que la souffrance et
l'amour sont insparables, et se plaisent ensemble. Une dernire goutte
de fiel vint faire dborder la coupe. Un jour elle apprit que les
parents de l'ex-lve ne se souciaient pas de la recevoir dans leur
famille;  cause de l'ignominie de son pre. Car le mystre qui avait
plan sur le chef des brigands s'tait dvoil pour plusieurs; et, bien
que, par respect pour la femme et la fille de ce bandit, l'on eut
gnralement gard le secret, cependant quelques langues furent
indiscrtes. Emmlie se sentit mortellement blesse. J'en mourrai,
pensa-t-elle, mais jamais je ne l'exposerai  rougir de moi... ou de
l'aeul de ses enfants.... J'en mourrai, qu'importe?... Et en effet,
elle inclinait vers la tombe. Picounoc la voyait s'teindre rapidement,
et supputait ce que sa mort lui rapporterait. Il tait dj mordu de
l'avarice. C'est en songeant  ces choses et  la dot d'Agla, qu'il
sarclait les alles du jardin attenant  la maison de sa dfunte mre.
L'ex-lve, qui avait pass par l tout  l'heure, l'arracha un instant
 ses rves d'envie. Il se remit au travail, puis, s'arrta de nouveau.

--J'ai fait une btise, pensa-t-il: je n'aurais pas d parler ainsi 
Paul. Il est capable de rpter mes paroles  Agla, et qui sait?... Les
femmes sont si capricieuses!... Prvenons les coups: allons voir notre
future. Devant moi, Paul sera muet comme une carpe.... Pourtant,
qu'ai-je  craindre? Agla croit tout ce que je lui dis.... La chre
enfant, comme elle est bte!... Si j'allais perdre la terre!... et les
chevaux! et les btes  cornes!... Vite, un brin de toilette et filons!

Aprs ce monologue, Picounoc laisse tomber sa gratte dans l'alle,
entre, se passe un linge tremp sur la figure, un peigne dans les
cheveux, met un col blanc, une cravate rouge et tout ce qu'il faut pour
tre faraud, puis il part  pied. Il marchait vite. Quand il fut au bas
de la route, il vit se dessiner, sur le coteau, vers le milieu, la
silhouette d'une femme qui descendait. Bientt la distance entre cette
femme et lui fut courte, et il reconnut Agla. De son ct la jeune
fille avait vite reconnu le grand et sec gaillard qu'elle adorait. Elle
baissa la tte et simula une tristesse profonde.

--J'allais au devant de toi, Agla, dit Picounoc en souriant.

La bonne fille leva sur lui un regard plein de reproches.

--Allons! tu n'es pas gaie, ce soir; conte moi ton chagrin, ma belle, tu
sais que j'aime  te consoler, continua le cynique garon.

--As-tu vu Paul Hamel? demanda Agla.

Picounoc, malgr son effronterie, demeura un moment sans rpondre.

--As-tu vu l'ex-lve? ritra la jeune fille.

--Pourquoi cette demande?

--Tu le sais bien.

--Comme te voil mystrieuse Agla, o vas-tu? je t'accompagne....

--Je m'en vais  l'glise.

--Alors je m'en retourne avec toi.

--Rends-toi donc au village.... Tu vas voir ta terre sans doute....

--Ma terre?... Je ne te comprends pas.... J'allais te voir.

--Me voir?... Je sais tout, va! l'ex-lve m'a tout dit.

--L'ex-lve! l'ex-lve! ne le connais-tu pas encore? Tu sais bien que
c'est un farceur qui dit tout ce qui lui passe par la tte.

--Il m'a rapport ce que tu lui as confi il y a un instant. Tu ne
m'aimes point, Picounoc....

La pauvre enfant avait des larmes dans la voix.

--Voil qui est drle. Je l'ai  peine vu, et ne lui ai dit qu'un mot en
passant. Je l'ai pri de m'attendre pour monter au village, je voulais
achever de sarcler mon jardin. Il m'a rpondu qu'il tait trop press.
Je comprends ses motifs maintenant. Il voulait te voir avant mon
arrive.... Il avait une mauvaise action  faire: calomnier son meilleur
ami. Sais-tu pourquoi? Il est jaloux, il t'aime et veut faire manquer
notre mariage. Le misrable!... Ma soeur l'a remerci, tu sais, et....

--Emmlie lui a donn _la pelle_?

--Oui, vrai comme tu es l!... et il veut se venger sur moi.

--Il m'a dit en effet, que tout est fini entre elle et lui.

--Tu vois bien, ma chre Agla, que je te dis la vrit, et que lui, le
tratre, il me calomnie. Viens! marchons ensemble; conte-moi tout; je ne
crains rien, et nos ennemis travaillent en pure perte. Ils ne russiront
jamais  m'loigner de toi, Agla, car je t'aime.

--Tu m'aimes! Ah! si c'tait vrai! Il dit, lui, que c'est pour avoir ma
terre que tu m'pouses et que te ne te soucies que fort peu de moi.

En parlant ainsi les deux fiancs suivirent, cte  cte, le bord du
chemin qui conduit  l'glise.

--Il dit cela, le misrable! il ose parler ainsi? Il me le paiera, je le
jure! S'il a le malheur de remettre les pieds  la maison, gare  lui!

--Il avait bien l'air d'un homme qui ne ment pas.

--L'hypocrite! Les hypocrites, Agla, ce sont les plus dangereux de tous
les mchants, parce qu'ils ont l'air bon et que l'on ne se dfie pas
d'eux.... Dire que je t'pouse pour ton bien, quel mensonge! Tiens!
renonce  ta dot; je veux t'pouser pauvre afin que tu saches bien comme
je t'aime. Moi, passer pour un avare, pour un garon trompeur et
malhonnte!... ah! tu me causes de la peine, Agla! Je n'ai donc plus ta
confiance? Tu crois donc que l'ex-lve est plus franc que moi?...
Agla, si quelque jeune fille venait me dire du mal de toi, je les....
Ah! c'est affreux....

Et la voix nasillarde de Picounoc tait devenue sifflante comme une voix
de vipre. Agla renaissait  la confiance, et se trouvait heureuse de
pouvoir douter de la bonne foi de l'ex-lve. Les larmes qui avaient
voil ses yeux se desschrent vite, et, quand elle arriva  l'glise,
elle tait toute joyeuse.

Picounoc revint chez lui fier de son nouveau succs. Il alla s'asseoir
sur le bord de la cte afin de n'tre pas drang dans sa rverie, car
il voulait rver. Parfois, dans son ardeur, il parlait seul, et des
oreilles indiscrtes auraient pu recueillir ces lambeaux de phrases.

--La simple qu'elle est!... comme elle se laisse prendre!...

--C'est une affaire magnifique!... une terre de quatre arpents....

--Si je pouvais me dbarrasser de la bte aprs!...

--Nomie! Nomie! C'est toi que j'aime!...

Sa voix devenait ardente. Elle tait plus sombre quand elle prononait:

--Si Djos pouvait mourir!... Djos et Agla!...




                                      II

                            DES REGARDS INDISCRETS.


On tait  la fin de septembre 1850, et les rcoltes, commences depuis
longtemps, puis interrompues par les pluies, venaient d'tre reprises
partout, grce au retour d'un radieux soleil. Dans quelques endroits bas
le grain avait germ, mais, en gnral, le dommage n'tait pas grand.
Joseph Letellier, ou Djos, comme nous l'appellerons encore assez
souvent, n'avait pas murmur contre la pluie--car il n'y a que les
mauvais Chrtiens qui s'impatientent ou s'irritent lorsque tout ne va
pas  leur gr. Il n'avait pas, non plus, perdu son temps  dormir, dans
son grenier, comme font plusieurs, mais, laborieux et vigilant, il avait
commenc des voitures de travail, _affil_ des chevilles pour les
cltures, rpar les meubles clops, et fait cent autres ouvrages que
les habitants de bonne conduite et adroits ne ngligent pas de faire,
lorsqu'ils ne peuvent aller au champ. Quand vint le beau temps avec le
soleil, il partit, la faucille sur l'paule, pour aller _couper_. La
jeune femme ne le suivit pas  la moisson, car ses devoirs de mre la
retenaient au logis. Un chrubin d'un mois environ, reposait, ros et
frais, dans le berceau neuf. Et la mre dvoue ne laissait pas de loin
le petit amour. La journe finie, Djos revint vers sa femme et son
enfant, le coeur dbordant d'ivresse; car, outre la satisfaction du
devoir accompli, il ressentait toutes les dlices d'une passion
profonde, que la vertu protgeait comme d'une gide. Le soir o commence
ce rcit, il trouva, fumant sa pipe sur le seuil de la porte, son ami
l'ex-lve.

--Viens-tu m'aider  engerber? dit-il, en lui tendant la main.

--Je viens fumer une pipe avec toi, avant de monter dans les chantiers.

--Pars-tu encore?

--_Eo ad_.... _forestam_.... Je m'en vais dans les bois.

--Tu devais n'y plus retourner?

--J'ai chang d'ide...._changeavi_....

--Entrons, nous causerons de cela en mangeant la soupe.

Ils entrrent. Nomie dposa un baiser sur le front de son mari, qui lui
en rendit deux, et l'un et l'autre se penchrent sur le berceau de
l'enfant qui souriait en dormant, parce que, sans doute, son jeune
esprit jouait avec les anges gardiens de la maison.

Le feu ptillait dans l'tre et la flamme enveloppait la marmite pleine
de soupe au lard. L'ex-lve s'approcha de la chemine, comme s'il eut
eu froid, et regarda, d'un oeil pensif, les tincelles du foyer.

--Vous paraissez triste, Paul, dit la jeune femme,  quoi pensez-vous
donc?

--Que vous tes heureux, vous autres! rpondit l'ex-lve.

--Marie-toi, reprit Djos, prends une gentille petite femme comme la
mienne, et tu seras heureux.

--Emmlie vous apportera le bonheur, qu'attendez-vous? ajouta Nomie.

--Emmlie! Emmlie!... exclama l'ex-lve en branlant la tte....

--Comment? ne l'aimes-tu plus? repartit Djos....

--Je l'adore!... mais elle se meurt... ne voyez-vous pas qu'elle va
mourir?... Et quand mme....

--Elle est jeune et forte, Paul, vous vous effrayez  tort.

--Eh oui! tu te livres au chagrin pour rien, ajouta Djos; viens! viens
prendre un petit verre de Jamaque, cela va te remettre sur le ton.

--Je dresse la soupe, dit Nomie: Tu dois avoir faim, mon bonhomme,
ajouta-t-elle en entourant, de son bras, le cou de son mari... et vous
aussi, Paul, car vous avez march beaucoup.

Le souper fut servi et les trois amis s'assirent  la table, causant
avec verve et mangeant avec apptit.

--Vois-tu Picounoc bien souvent? demanda l'ex-lve  son ami.

--Oh! il vient faire _son tour_ plusieurs fois la semaine, et tous les
dimanches sans y manquer.

--Il arrte chaque fois qu'il va voir sa _blonde_, repartit Nomie.

--Je crois qu'il aime mieux ma femme que sa future, dit Djos en riant.

--Cela se pourrait, ajoute la jeune femme, aussi je lui fais les yeux
doux.

L'ex-lve essaya de rire, mais ce fut d'un rire amer. Il se souvint de
l'aveu de Picounoc au sujet de Nomie; il savait combien cet homme tait
dangereux, et la vue de l'innocence qui se jouait ainsi avec le danger,
et ne se doutait de rien, lui causa une peine srieuse. Cependant ses
deux amis ne remarqurent point cette perplexit, tout disposs qu'ils
taient  s'amuser.

--Il va se marier, reprit l'ex-lve aprs un moment.

--Avec Agla Larose, une bonne fille, pas bien fine, peut-tre, mais
travaillante, douce et honnte......dit Nomie.

--Et avantageuse, ajouta, Djos....

--C'est pour cela qu'il la prend, continua l'ex-lve, et, si elle
n'avait pas de dot, je suis sr qu'il ne l'pouserait jamais.

--Il n'a pas l'air de l'aimer beaucoup, en effet.

--Il ne l'aime pas, il me l'a dit, tout  l'heure.

--Il dit souvent le contraire de ce qu'il pense; vous ne le connaissez
pas comme nous, reprit la jeune femme.

--Dfiez-vous de lui, Nomie, c'est peut-tre un mauvais ami.

--Tu te trompes, mon cher Paul, reprit vivement Djos, il n'y a pas d'ami
plus dvou, plus complaisant. Il est toujours prt. Il a chang, va,
depuis un an: il n'est plus le mme. Je t'assure qu'il m'a rendu bien
des petits services, et je lui dois beaucoup.

--Il a peut-tre quelque intrt  se rendre aimable auprs de vous
autres....

--Quel intrt veux-tu qu'il ait?

--Je le crois un garon dangereux... un homme qui, pour arriver  ses
fins, peut dtruire la paix et le bonheur des meilleurs mnages......et
de ses plus chers amis.

--Prends-garde, Paul, car si tu parles trop mal de Picounoc, on croira
que le bruit qui court au sujet de tes amours avec Emmlie est fond, et
que c'est le dpit qui te fait parler....

--Que veux-tu dire, Djos?

--Le bruit court que tu as reu _la pelle_, et et que tu es _en diable_
contre Emmlie et Picounoc....

L'ex-lve pencha la tte. Il comprit que ses amis taient prvenus et
que tout avertissement serait inutile.

--Tu ne rponds rien, Paul, on a touch juste  ce qu'il parat.

--Que Dieu sauve mon Emmlie, et vous verrez.... En attendant je vous
conseille une chose: Dfiez-vous de Picounoc.

--Bah! que peut-il nous faire?

--Bien du mal.

--Parle donc latin, Paul, tu nous amuseras bien mieux qu'avec tes
avertissements de grand pre.

--_Abyssus abyssum invocat_--Es-tu content? Cela veut dire que si l'on
commet une premire faute on en commettra une seconde--cela veut dire,
surtout, qu'un malheur en appelle un autre. Ton premier malheur, ta
premire faute, c'est la confiance que tu reposes dans un garon
mprisable.

--Parlons d'autres choses, dit Djos un peu froidement.

--C'est bien.

--Je fais une pluchette de bl d'Inde, demain soir, tu vas rester avec
nous, n'est-ce pas? nous nous amuserons bien.

--Si je ne _traverse_ pas demain, je veillerai avec ma pauvre Emmlie,
car ce sera probablement pour la dernire fois. Il me serait agrable de
me joindre aux amis, mais la gat n'habite plus gure mon me, et l'on
me trouverait maussade.

Le repas s'acheva au milieu d'une causerie assez srieuse.

L'ex-lve retournait dans les chantiers pour chercher, dans
l'loignement et le travail rude des bois, une distraction  sa douleur.
Il s'tait berc de suaves esprances, et jamais avant les tristes
vnements de l'automne dernier, il n'avait pens que son amour pt
devenir une source d'amertume, et son bonheur, une illusion regrette.
La mort seule, il le savait bien, pouvait le sparer ds sa tendre amie,
mais la mort nous semble si loigne quand on est jeune, plein de
vigueur et dbordant d'amour! Une fois pourtant, sa jeune bien-aime
n'eut pas l'enjouement ordinaire, l'clat de ses yeux fut moins vif,
elle fut moins expansive et comme plus concentre en elle-mme. C'tait
la sensitive qui se repliait sous une haleine glace. L'ex-lve crut
d'abord qu'elle l'aimait moins; on est sensible, souponneux, jaloux
quand on aime beaucoup. Les protestations de la jeune fille le
rassurrent. Madame Saint-Pierre mourut. Alors l'ex-lve comprit la
cause de la tristesse d'Emmlie, et il mla ses larmes aux larmes de la
chaste enfant. Il se disait: l'orage passera, les vents se tairont, les
nuages disparatront, et le calme et la srnit planeront encore dans
le ciel. Mais le ciel demeura couvert; le soleil ne parut qu' de rares
intervalles, et l'espoir s'teignit dans le coeur du brave garon: la
maladie qui avait tu la mre emportait la fille.

A l'poque des _travaux_ on ne se couche pas tard,  la campagne, et on
se lve de bonne heure. Djos et l'ex-lve fumrent la pipe aprs le
souper, en parlant de diverses choses, puis se mirent au lit. La jeune
mnagre veilla jusque vers les onze heures, ravaudant des bas en
berant, du pied, l'enfant mignon. Pendant qu'assise auprs de la table
o brlait une chandelle de suif, elle passait et repassait, dans les
mailles uses, son aiguille de laine, une tte curieuse se penchait
vers la fentre, et la regardait avec des yeux de feu. On eut dit qu'un
courant magntique s'tablit aussitt entre la personne du dehors et
Nomie, car celle-ci se retourna soudain vers la fentre; mais la tte
curieuse avait disparu dj. Il est singulier que souvent nous sommes
avertis par un messager merveilleux--est-ce le magntisme?--qu'un regard
se fixe sur nous.

Nomie dposa son ouvrage et se mit  genoux prs du berceau de son
enfant pour faire sa prire du soir. La tte reparut dans la fentre, et
l'on eut pu voir une singulire expression de trouble passer sur le
visage de l'indiscret qui regardait ainsi. Un souvenir vint  sa
mmoire: il se rappela une parole terrible, prononce dans une horrible
circonstance par son pre alors son compagnon de dbauches--et cette
parole, la voici: _On va voir si le chapelet les sauvera!_--(Plerin de
Sainte-Anne.)

Picounoc,--car c'tait lui--venait souvent le soir, pier les actions de
Nomie; et s'enivrer, en secret, de sa grce et de sa beaut. Il
choisissait, d'ordinaire, les nuits sombres; mais quelquefois il
s'exposait, par des soires de lune, tenant en rserve quelque adroit
mensonge pour le cas o il serait surpris. Il allait faire la cour  sa
_blonde_, la bonne Agla; mais souvent il n'y allait que pour voir, en
passant, Nomie; et la comparaison qu'il faisait entre les deux, le
rendait de plus en plus jaloux et pervers. Le soir o nous le voyons, il
avait eu l'intention de fumer la pipe avec Djos et l'ex-lve, mais il
s'tait attard trop longtemps avec Agla, et quand il arriva ses deux
amis venaient de se coucher. Il n'en fut pas fch, car il put regarder
sans contrainte, de ses yeux de flamme, la femme de son heureux ami.




                                     III

                                L'PLUCHETTE


Le lendemain Djos amena, du champ  la maison, une charrete d'pis de
bl d'Inde qu'il entassa dans un coin de la cuisine. C'est la coutume de
faire des corves pour peler le bl d'Inde, comme pour broyer le lin et
fouler l'toffe. Ces corves sont toutes agrables et joyeuses, mais la
plus joyeuse et la plus agrable, c'est l'_pluchette_. Et d'abord on y
va dans ses beaux habits, car la besogne est propre; on y va avec
plaisir, car le travail n'est pas rude et se fait  la soire; on y va
souvent avec bonheur, en songeant d'avance aux douces faveurs attaches
au bl d'Inde rouge. Et qui n'a pas l'espoir de dterrer, sous ces
feuilles crpitantes, dans ces aigrettes de soie moelleuses, le prcieux
pi aux grains de pourpre? Et puis il y a, pour ceux qui sont un peu
gloutons, la perspective de mordre  belles dents dans le bl d'Inde
rtit  la braise, ou bout dans les profondeurs de la chaudire. Et que
d'autres perspectives encore!

Nomie balaya la _place_, pousseta les meubles, rechangea le bb et le
revtit de sa robe de baptme, la plus belle que l'on porte... aprs
celle de l'innocence. Elle souriait  la pense de toutes les choses
aimables que ses amies allaient dire de son enfant; elle croyait
volontiers que jamais enfant n de la femme n'avait runi tant de grce
et de finesse. Oh! si tous les enfants taient ce que pensent leurs
mres, comme il y aurait des hommes d'esprit sur la terre, et que la
laideur deviendrait vite une chose introuvable! Pauvres mres! aprs
tout, c'est peut-tre notre faute si nous devenons laids, disgracieux et
mchants.

Le soir arriva; les invits arrivrent aussi. Ils taient quinze. Je ne
dclinerai pas les noms et prnoms de chacun-- quoi bon? puisque la
plupart ne seront pas mls aux vnements qui vont suivre. Je nommerai
pourtant Picounoc et Agla, l'ex-lve et Emmlie. Vous tes surpris de
voir Emmlie? Nous le sommes tous: nous ne l'attendions point. Elle est
un peu mieux aujourd'hui, et l'ex-lve lui a fait comprendre qu'une
petite distraction, sous forme _d'pluchette_, lui serait
trs-favorable. Elle s'est laisse persuader.

Assis en cercle autour de l'amas de bl d'Inde, les jeunes gens
commencent leur tche. Sous les doigts vigoureux des garons et sous les
doigts mignons des filles, les pis se dpouillent de leur multiple
enveloppe, et les grains couleur d'ambre apparaissent, au milieu d'un
froissement de feuilles presque assourdissant. Les pis s'amoncellent
d'un ct, les feuilles, de l'autre. On laisse cependant aux pis que
l'on veut garder en tresse trois ou quatre feuilles, que l'on nouera
avec habilet aux feuilles des autres pis. Les aigrettes, fines et
douces comme des glands de soie, tombent sur le plancher ou s'accrochent
comme des guirlandes, aux habits des travailleurs. C'est une lutte entre
tous, lutte agrable et sans aigreur, que l'envie ou la jalousie ne
troublent ni n'excitent. Emmlie seule travaille avec nonchalance. On la
croirait paresseuse, si l'on ne savait  quel tat de faiblesse l'a
rduite un mal mystrieux. L'ex-lve la regarde avec amour et douleur.
Il craint qu'elle ne se fatigue et n'ose lui dire de se reposer.

Djos et Nomie se sont joints  leurs convives. Picounoc est assis
auprs d'Agla, mais ses yeux et sa pense se tournent souvent vers la
femme de Joseph. Nomie s'aperoit bien que ce garon la regarde d'une
singulire manire, et qu'il se plat auprs d'elle; mais la vertu est
simple et sans dfiance.

--Un _bl d'Inde_ rouge! crie tout  coup l'un des _plucheurs_, et vif,
il se lve tenant comme un trophe l'heureuse trouvaille.

--Prte-le moi donc, dit Picounoc.

--Nenni! mon bel ami, je m'en sers pour moi-mme... tu vois! Il avait
embrass sa voisine, une belle grosse brune. Ce que j'ai reprsent par
des points. La grosse brune s'essuya la joue en disant d'un ton
provocateur.

--Reviens-y!

--Bientt! rpond le galant. Et il glisse adroitement l'pi dans la
poche de son habit. C'tait de la prvoyance, car, aprs tout, il
pouvait bien n'y avoir pas d'autre pi rouge, et il y avait encore des
bouches avides de donner un baiser. Il est vrai que l'pi n'est pas de
rigueur; mais il est un bon prtexte. Cependant il y en avait encore des
_bl d'Indes_ d'amour, comme on les appelle quelquefois chez nous.
Emmlie en trouva un. Ds qu'elle aperut les premiers grains, elle
rougit et les recouvrit de leurs feuilles, comme s'il se fut agi de
quelque nudit. Mais l'ex-lve l'avait vu. Il devina tout.

--Changeons, dit-il! le mien est plus facile  _plucher_.... L'change
se fit donnant donnant. En un clin d'oeil l'pi fut mis  nu. Il tait
rouge--pas d'tre mis  nu--rouge et luisant comme si une larme eut
mouill ses perles.

--C'est tricher! dit Picounoc.

--La loi n'y pourvoit pas--_Non est lex_, rpliqua l'ex-lve.

--Pour ta peine, tu n'embrasseras que la personne qui te sera dsigne,
ajoute un autre.

--C'est juste! c'est juste! dirent tous les jeunes gens... sauf Emmlie
qui pencha la tte en tchant de sourire.

--_Durum est_, dit l'ex-lve.

--Du rum? repart Djos, je vais t'en verser dans l'instant.

--Embrasse Agla, dit Picounoc.

--Embrasse Anglique, dit un autre--Il y avait une Anglique.

--Pendant que vous allez vous entendre, j'embrasse.... Emmlie--Quand il
avait dit: "Emmlie," le baiser tait rendu. Emmlie rougit jusqu'aux
oreilles et sourit jusqu'au fond de l'me.

Cependant on allume le feu, et l'on fait bouillir, dans un chaudron bien
propre, les pis que l'on mangera au rveillon, avec le sel et le
beurre. Quelques uns des convives ne veulent pas attendre et prfrent
le bl d'Inde rti. On ne discute pas les gots, et les hommes sont
libres de manger des _bl d'indes_ de toutes sortes. La tche allait se
terminer et Picounoc n'avait pas eu la chance de quelques uns. Cela ne
le troublait gure. Il tait homme  commander la fortune, et quand elle
ne lui apportait point ce qu'il lui demandait, il allait le chercher.
Dj l'on avait port dehors plusieurs brasses de feuilles.

--A mon tour! dit-il, et, triomphant, il montre un pi de pourpre qu'il
vient de tirer de la poche de son voisin.

--Embrasse qui te plaira! lui crie-t-on.

Agla qui s'attend d'tre choisie, se dtourne en riant, et se voile la
figure avec sa main, d'une faon coquette, dcouvrant la joue pour ne
rien perdre de la sensation, Picounoc se penche de l'autre ct et
embrasse Nomie. La pauvre Agla eut presque honte.

Nomie dit:

--_Je t'en fais passer_, Agla.

--Je ne tiens pas  ses baisers, rpond la jeune fille en se donnant de
la contenance.

--Tu sais que tu en auras de reste bientt, ajoute l'ex-lve avec un
grain de malice.

--S'il n'aime pas  l'embrasser maintenant, observe une des
_plucheuses_  sa voisine, que sera-ce plus tard?...

--Aprs le mariage?... rpond en souriant la voisine.

Les _pluchettes_ de bl d'Inde se terminent toujours, comme le foulage
d'toffe et le _brayage_, par les jeux et les danses. Mais les jeux sont
honntes et les danses, dcentes. L'on joue  "Madame demande sa
toilette,"  "La mer agite" aux homonymes quelquefois, lorsque les
veilleux sont un peu duqus; on "loge les gens du roi", ou plutt, on
cherche  les loger, car personne ne se soucie de se dranger pour si
peu; on joue  Collin-maillard--au bout d'un bton--et  la paroisse--un
jeu fort amusant et bien simple celui-ci; l'on vend le
corbillon--toujours en "on", ou l'on passe le gant, en rimant; l'on fait
circuler un petit bton allum en disant: petit bonhomme vit encore. Il
parat que le petit bonhomme vit tant qu'il a du feu, ou qu'il a du feu
tant qu'il vit. Malheur au joueur entre les mains duquel le petit
bonhomme expire! il donne un gage. Les gages, voil la grande affaire.
Et, comme le cur qui veut accomplir son devoir a besoin d'couter tout
ce qui se dit, de voir tout ce qui se passe!... Heureusement qu'il se
trouve alors aussi des commres empresses de lui rapporter les faits et
gestes qu'il n'a pu apercevoir.--Le cur, c'est lui qui recueille les
gages, car ces gages sont la preuve tangible des pchs que les joueurs
ont commis... contre les lois du jeu. A chaque gage est attache une
peine... peine bien douce souvent, et qui tourne  l'avantage du
pnitent. Voil pourquoi sans doute il y a tant de pcheurs. Lorsque
tous les gages sont retirs, que celui-ci a cueilli des
cerises--celui-l, mesur du ruban--cet autre, fait trois pas d'amour,
et cet autre encore, le pont de Paris, on change de jeu, jusqu' ce
qu'enfin le violonneux se dcide  passer de l'arcanson sur le crin de
son archet pour le rendre mordant,  tourner les clefs de son violon,
pour mettre d'accord la chanterelle veille et la grosse corde
grondeuse. Alors, aux premiers rsonnements des cordes harmonieuses que
touche de son doigt l'artiste improvis qui veut s'assurer de la
fidlit de l'instrument, les pieds froissent le plancher avec
impatience, un murmure joyeux court dans la salle; les uns se lvent,
comme mus par un ressort, et font, en cadence, les pas les plus
difficiles; les autres, sans bouger de place, battent d'avance la mesure
avec le talon sonore de leur bottes franaises. Rien de gai, rien
d'entranant comme la danse, mais la danse mesure, rapide, anime de la
gigue et du _rel_. Et puis, c'est un excellent exercice hyginique. En
ce temps-l,  la campagne, on ne connaissait ni le lancier, ni le
quadrille, ni le caledonia. Aussi, l'on ne voyait dans la _place_ que
ceux qui savaient danser; et les autres--les jeunes--avaient du plaisir
 voir ces mouvements capricieux, multiples, lgants des pieds, qui
taient inspirs par le rhythme de la musique. Et tout cela paraissait
facile, tant c'tait naturel; il semblait que tout dpendait de la
musique, et que le joueur de violon n'avait qu' promener ainsi l'archet
sur les cordes pour faire danser tout l'univers.

L'_pluchette_ se termina donc par les jeux et la danse. Nomie, plus
gaie que jamais, dansa beaucoup et avec chacun, mme avec Picounoc. Elle
dansait comme une poupe, tant elle tait lgre et souple. Picounoc
avait, lui aussi, la jambe dlie et l'oreille sre, il battait les
ailes de pigeon comme pas un, et ne perdait jamais une mesure quelque
pas difficile, qu'il excutt. Ils commencrent une gigue tous deux.
Jamais le gaillard ne dansa mieux de sa vie. Il n'y avait pas que le
violon qui l'animt son coeur obissait  une force mystrieuse plus
entranante et plus redoutable que les voluptueuses effluves de la
musique; et, pendant que ses pieds faisaient retentir la salle de leur
bruit cadenc, ses regards luxurieux dvoraient l'innocente jeune femme,
qui n'avait d'autre souci que de ne pas perdre une mesure.

L'ex-lve remarqua Picounoc, car il savait quelle passion ce malheureux
nourrissait dans son me. Pour le distraire de son ide, et sauver de
son oeil de convoitise la femme chaste qu'il obsdait, il alla le saluer
et prendre place. La gigue devenait gigue voleuse. Picounoc n'osa pas
refuser, mais il lana un regard de colre  son ami. Joseph le vint
trouver:

--Que tu danses bien! lui dit-il....

--Ce n'est pas malais, rpondit le grand gars, il suffit de s'y mettre.
Je ne suis pas fatigu et je danserais bien toute la nuit... mais
l'ex-lve n'aime pas  me voir avec ta femme, parat-il.... On dirait
qu'il est jaloux.... Dfie-toi de ce gaillard-l.... Avec son latin il
peut enjler le diable.

--Bah! ma femme est un ange.

--Sans doute,... mais il y a des anges qui ont tomb dj, parat-il.

--Si je m'apercevais de la moindre chose!..

--Veille... fais attention, c'est ton affaire.

Une jeune fille vint remplacer madame Joseph Letellier et la gigue
continua. Le violonneux tait infatigable, et ses talons retombaient de
plus en plus fort, et toujours en mesure, sur le plancher retentissant.
Un garon salua l'ex-lve et dansa  son tour. L'ex-lve alla
s'asseoir prs de Nomie et de l'air le plus indiffrent du monde, se
mit  lui parler de mille riens. Joseph le regardait d'un oeil
souponneux. Picounoc regardait Joseph. Si Nomie souriait, ou jetait un
regard sur son jovial compagnon.

--Vois-tu? disait Picounoc... Vois-tu?

--Je vois... rpondait Djos d'un ton morne.

Aprs quelques instants; l'ex-lve s'loigna, de la matresse de la
maison et prit, auprs d'Emmlie, une place que venait dlaisser l'un
des convives.

--As-tu remarqu quels regards ils ont changs en se quittant? insinua
le tratre Picounoc  son trop crdule ami.

Joseph ne rpondit rien. Il n'avait rien remarqu, et pour cause, mais
il tait triste.

Souvent une parole perverse, dite  dessein, dtruit pour jamais la paix
et la flicit d'un coeur plein d'amour. C'est le poison qui transforme
en une boisson mortelle l'eau frache et limpide de la fontaine. Malheur
 la langue venimeuse qui empoisonne l'existence, comme  la main
criminelle qui la dtruit! Joseph s'effora de paratre gai, et tout le
monde, sauf Picounoc, le crut vritablement heureux. Picounoc, lui,
devina bien le ver rongeur qui commenait son oeuvre de destruction, et
il s'applaudit. La soire termine, chacun se retira; mais, avant de
partir, l'un des convives invita tous les amis  venir chez lui, le
mardi suivant, pour une autre _pluchette_. Tous promirent d'y aller.
Djos promit comme les autres, mais il se disait  part soi: Non, je
n'irai point!




                                    IV

                         LE DMON DE LA JALOUSIE.


Djos n'avait pas offert l'hospitalit  son ancien compagnon l'ex-lve.
Surpris de ce manque d'gard, celui-ci crut que son ami lui gardait
rancune  cause qu'il avait mal parl de Picounoc; et, en sortant, il
lui dit:

--Djos, tu as tort de m'en vouloir.

--Je sais ce que j'ai  faire, avait rpondu Djos.

--Si tu le sais, loigne Picounoc....

--Il y en a d'autres qui devraient tre loigns avant lui. Cette
dernire parole surprit tellement l'ex-lve qu'il ne rpliqua rien.
Nomie tait  ct de son mari, dans la porte, et prenait ces paroles
pour une plaisanterie. L'ex-lve lui tendit la main.

--Bon soir, madame, dit-il.

--Bon soir! Vous reviendrez bientt n'est-ce pas?...

--Quand je pourrai vous tre utile.

Il rejoignit Emmlie.

Picounoc, qui avait entendu, riait sous cape.

--Allons-nous  l'_pluchette_ ce soir? dit Nomie  son mari, quelques
jours aprs la petite soire que nous venons de raconter.

--Je ne suis pas bien; je suis un peu fatigu, rpondit Joseph.

--Cela te remettra:... allons! ne fais pas le vieux sitt... ton bon ami
l'ex-lve y sera.

Un nuage passa sur la figure de Djos.

--L'ex-lve, l'ex-lve!... tu tiens peut-tre plus que moi  le voir,
rpondit-il d'une voix sourde.

--Comment! est-ce qu'il n'est plus ton ami?..

--Depuis qu'il est le tien....

--Que veux-tu dire? je ne te comprends, pas....

--Tu me comprends, Nomie....

--Mon Dieu! quel est cet air mystrieux?...

Pourquoi parles-tu ainsi? tu m'effraies! tu n'est plus le mme depuis
quelques jours! dit la jeune femme d'une voix mue!

En effet, depuis l'_pluchette_, Djos n'avait pas eu les franches et
plaisantes manires de son accoutume: il tait rest morose, sortait le
matin sans embrasser sa femme, et le soir,  son retour du travail,
paraissait lui laisser prendre  regret le baiser qu'elle avait
l'habitude de prendre. Nomie avait bien remarqu cette froideur subite,
car les femmes sont sensibles et rien n'chappe  leur esprit
d'observation,--mais elle n'avait pas interrog son mari, croyant que
chaque minute de ce petit contre-temps tait la dernire, sachant
qu'elle n'avait rien fait qui put le chagriner. Elle avait souffert en
secret et s'tait rapproche davantage de son enfant. Les mres qui ont
des afflictions ne se lassent point de les confier,  ces divines
petites cratures que Dieu leur a donnes dans sa misricorde, et elles
panchent leurs regrets sur les berceaux qui devaient tre les
confidents de leurs esprances.

La nouvelle _pluchette_ de bl d'Inde eut lieu le mardi suivant, et
elle fut joyeuse comme la premire. On regretta cependant l'absence de
Joseph et de Nomie, car tous deux taient estims, d'un entretien
agrable et bien veills.

--C'est curieux que Djos ne soit pas encore revenu de St. Jean, dit le
matre de la maison.

--En effet, il devait tre chez lui  six heures, le plus tard.

Et il passe huit heures.

--Je vais voir s'il est arriv, dit Picounoc.

Et il laissa ses compagnons dpouiller de leurs robes les pis entasss
dans le coin de la salle.

Il pensait bien que Nomie tait seule encore, et que c'tait  dessein
que Djos s'attardait. Il connaissait les moyens ingnieux qu'ont les
jaloux de captiver leurs femmes. Il courut d'une haleine  la maison de
Joseph Letellier, et, suivant sa grossire habitude, regarda  la
fentre avant d'entrer. Nomie filait en chantant. Mais le bruit du
fuseau tait monotone et la chanson, mlancolique.... De temps en temps
elle dtournait un peu la tte et regardait avec amour le berceau o
dormait son petit enfant. La chandelle, versant une ple lumire sur les
murs blanchis  la chaux, se consumait lentement. A cette lueur terne la
figure de la jeune femme semblait presque livide, et ses doigts effils
qui tenaient la laine et la laissaient peu  peu s'allonger, se tordre
et se rouler sur le fuseau, paraissaient amaigris.

La pauvre crature souffrait, car ce changement singulier, survenu dans
l'humeur de son mari, tait pour elle une source d'inquitudes et de
tourments. Elle avait beau chercher, elle ne trouvait pas la cause de ce
changement, et rien ne pouvait la lui expliquer. Nul souvenir, nulle
parole, nulle action, ne revenait  sa mmoire qui put jeter quelque
lumire sur ce mystre. Et elle souffrait en silence.

N'osant parler, elle redoublait d'attentions pour son mari. Lui, il
demeurait impassible. Il s'efforait de le paratre plutt, mais il ne
l'tait point; car, en face de tant d'amour, son coeur se fondait, ses
rsolutions se trouvaient branles, sa fermet chancelait, et, plus
d'une fois, il fut sur le point d'ouvrir ses bras et de serrer sur son
me trop souponneuse, cette femme aimante et douce qu'il avait jur
d'aimer et de protger toujours. Mais qui peut imaginer tout ce qui
vient  l'ide d'un homme jaloux? Et qui peut dlivrer une me qui s'est
donne au dmon de la jalousie? Joseph pensait: C'est peut-tre pour
mieux me tromper qu'elle feint de m'aimer davantage... attendons. Et il
attendait. Et chaque jour Picounoc ravive  dessein la blessure mortelle
qu'il a faite au coeur de son ami. Et dj il a ourdi une trame
horrible: le crime ne lui rpugne point: le mal semble son lment. Il
arrange les fils de sa trame, en fumant tranquillement sa pipe, et il
sourit  l'ide du succs qui ne manquera pas de couronner son oeuvre.
Il se trouve habile et se flicite d'avoir t maudit de son pre, car
il attribue  la maldiction cette heureuse disposition au crime qu'il
sent se rveiller en lui-mme. Mais le crime qu'il aime, ce n'est point
le crime vulgaire que tout homme mal-n peut commettre, et pour lequel
tout imbcile se fait pendre; c'est le forfait cach qui rapporte, 
celui qui l'imagine, des biens ou des plaisirs, et qui reste un secret
pour tous; le forfait qui ne laisse jamais planer un soupon sur son
auteur, mais souvent le protge comme d'une gide.

Picounoc s'tait donc mis  l'oeuvre, et toutes ses paroles toutes ses
dmarches taient calcules et tendaient  un mme but. Le succs
pouvait longtemps se faire attendre: mais quand on est jeune on peut
esprer: et Picounoc tait jeune encore. Il ne voulait pas risquer son
jeu; encore moins sa vie: c'est pourquoi il prenait le chemin le plus
long; c'tait aussi le plus sr.

Aprs avoir regard, par la fentre, la fileuse qui chantait son triste
refrain, il entra.

--Djos n'est pas de retour? dit-il.

--Non, pas encore, rpondit la femme.

--Vous ne viendrez donc pas  l'_pluchette_?

--Il sera trop tard, bien sr... et je crois que Djos aime autant rester
ici.

--Peut-tre, mais il a tort. On s'amuse  merveille.... Il y a deux
joueurs de violon: le petit Jean Lafripe et le gros Zae.... On va
danser.

--J'aimerais bien  y aller, mais....

Elle pesa d'un pied vigoureux sur la _marchette_ du rouet, et le fuseau
bourdonna plus fort, comme pour dissimuler le soupir qu'elle allait
pousser du fond de son coeur malade.

--Vous n'tes pas la mme, Nomie, depuis quelques jours. Vous paraissez
triste....

--C'est _lui_ qui n'est plus le mme.

Et une larme roula sur ses joues ples.

--Il ne faut pas faire attention  ce petit caprice, ni se laisser
attrister pour cela... ajouta l'hypocrite garon; vous savez ce qu'il a
contre vous? il vous l'a dit?...

--Non.... Je ne sais rien; il ne m'a rien dit.

--Le fou! je me suis moqu de lui.... Il est jaloux!... imaginez donc un
peu o il a pch cette ide absurde... il est jaloux, il me l'a avou.

--Jaloux! s'cria Nomie tonne.

--Jaloux, vous dis-je, ou en voie de le devenir.

--Mais de qui? Mon Dieu! je ne vois personne....

--De tout le monde... except de moi; peut-tre parce que je vous aime
plus que ne peuvent vous aimer tous les autres ensemble. Cet aveu
n'tait pas dans le programme diabolique de Picounoc, et il le regretta;
mais la jeune femme n'y ft pas attention, tant elle tait surprise.

--Mon Dieu! qui a pu le porter  me souponner ainsi? ah! non, ce n'est
pas possible!...

--N'allez pas prendre au srieux cette boutade de votre mari, continua
Picounoc--et gurissez-le en vous moquant de lui. Il dit que vous aimez
les autres, dites comme lui; il prend ombrage d'un regard, d'une parole,
regardez, parlez davantage; mais avertissez-le que vous n'agissez de la
sorte que pour le rendre raisonnable. C'est le seul moyen de gurir
cette espce de folie--la pire de toutes--qu'on appelle "jalousie."

Nomie tait trop profondment blesse pour rpondre de cette faon 
l'outrage de son mari. Elle ne dit qu'une parole:

--Moi en aimer d'autres?

Son bonheur venait de recevoir un coup fatal. Elle apprenait que son
Joseph qu'elle aimait tant manquait de confiance en elle, et la jugeait
capable de le tromper. Rien comme l'honneur n'est cher  la femme, et la
plus amre injure que l'on fasse  la vertu, c'est de la souponner.

Joseph Letellier ne souffrait pas moins que sa femme, car les tourments
de la jalousie sont impitoyables. Il n'tait pas entirement dans les
serres du monstre moral; il faisait des efforts pour s'chapper et
conqurir sa libert de pense; mais le doute l'empoignait et le
rejetait dans la dsolation.

--Je suis fou, pensait-il, elle m'aime toujours et elle n'aime que
moi.... L'ex-lve est un ami... un ami dangereux peut-tre... pourquoi
est-il rest prs d'elle! aussi longtemps?... Il ne se tient pas ainsi
auprs des autres femmes.... Et pourquoi parlaient-ils assez bas pour ne
pas tre entendus?... Et ces regards? Non! ce n'est pas comme cela que
l'on se regarde quand on prouve de l'indiffrence.... Allons! je veux
me convaincre que je rve et voil que, sans le vouloir, je cherche  me
prouver le contraire.... Mon Dieu! serais-je jaloux! jaloux!... On dit
que c'est une chose terrible que la jalousie... et que les hommes mordus
de ce vice deviennent de vritables bourreaux.... Mais non, je ne suis
pas jaloux... j'aime ma femme, ma Nomie; je l'aime de tout mon coeur,
voil tout... je l'entoure de tous les soins, je ne travaille et ne vis
que pour elle et pour notre enfant.... Elle le sait bien.... Et jamais
je n'ai de plaisir  causer avec les autres femmes. Nulle n'a la voix
harmonieuse de ma Nomie; nulle n'a son regard doux, et chaud; nulle ne
sourit agrablement comme elle.... Oh! oui je l'aime.... Et, c'est parce
que je l'aime que je la trouve plus belle et plus aimable que toutes les
autres... et que je ne me plais qu'en sa compagnie.... Oui la vie et
toute la vie avec elle seule, loin du monde, au milieu de la solitude...
et je serai le plus heureux des hommes!... Mais elle!... O mon Dieu!
elle ne m'aime donc pas autant que cela, puisqu'elle se plat en la
prsence des autres hommes? puisqu'elle leur sourit avec tant de grce
et les regarde d'un oeil si plein de douceur!... Non, elle ne m'aime
point comme je l'aime... Je ne suis pas jaloux, mais je vois bien ce qui
se passe... et les femmes ont parfois de si singuliers caprices.... On
en voit de bien sages qui oublient leurs devoirs.... L'occasion, le
dpit, la vanit, l'amour des parures... Et pour viter de paratre
jaloux vais-je fermer les yeux et devenir peut-tre la rise de mes
amis? Si quelque jour l'on apprenait que je suis un mari jou et
content?... Comme je passerais pour bte!... Par exemple! moi en
arriver-l? Jamais! Ah! j'en briserai bien des intrigues, j'en ferai
bien manquer des rendez-vous! j'en fustigerai des chercheurs de bonnes
fortunes et des femmes complaisantes, avant de souffrir une pareille
honte!... Qu'on y prenne garde!...

Telles taient les penses folles qui assaillaient sans cesse le
malheureux Joseph. Tout le long de son chemin, en allant  St. Jean et
en revenant  Lotbinire, il n'eut que pareilles absurdits dans la
tte. Il esprait que l'ex-lve ne reviendrait plus, et cela le calmait
un peu. Mais il pensait aussi que Nomie pourrait bien se laisser
attendrir par les soupirs d'un autre, puisqu'elle aimait celui-l, et
qu'elle n'oublierait probablement l'ex-lve que pour se consoler
ailleurs. Oh! les jaloux comme ils sont ingnieux  se tourmenter! Il
avait mis sa confiance en Picounoc, et il se promettait qu'avec le
secours de cet habile garon, il djouerait toutes les ruses de sa
femme, et finirait par dsesprer les amoureux. Il arriva chez lui comme
Picounoc venait de partir, et trouva Nomie toute en pleurs  genoux
contre son lit. Il prouva un sentiment de joie, car il pensa qu'une
femme qui prie ne fait jamais de grosse peine  son poux. Nomie se
leva et courut  lui:

--Petit mchant, va, comme tu me fais de la peine!... dit-elle en
l'enveloppant de ses deux bras.

--Tu pleures? pourquoi?...

--Tu le sais bien pourquoi... penser que je puis en aimer un autre que
toi!... et elle l'embrassa avec effusion.

--Si je savais!...

--Quoi? si tu savais?... Mais doutes-tu de ma sincrit? quand t'ai-je
donn le droit de me souponner?

--Je veux bien croire que je suis fou, que j'ai tort... mais aussi, tu
me mets un peu  l'preuve....

--Comment? explique-toi... tiens! en attendant. Et elle lui donne un
nouveau baiser...

--Tu sembles t'amuser mieux avec les autres qu'avec moi...
Plusieurs--c'tait un mensonge--ont remarqu,  notre _pluchette_, que
tu restais trop longtemps en la compagnie d'un garon tranger, de
l'ex-lve....

--Mon Dieu! il est venu s'asseoir prs de moi, et nous avons parl de
mille choses bien indiffrentes... je ne pouvais pas le planter-l 
propos de rien... et m'en aller.

--Les prtextes pour t'loigner de lui, ne t'auraient pas manqu, si tu
l'eusses voulu.

--Tiens! ne pense donc plus  cela, tu te rends malheureux pour rien, et
tu me causes de la peine.

--Je le veux, mais c'est  toi  faire attention... tu sais que je
t'aime et que tout mon bonheur est d'tre auprs de toi.. fais de
mme...

--Et je ne t'aime pas! moi? petit mchant, va!...

--Djos se retourna et vit un papier sur la table.

--Quel est donc ce papier, dit-il, une lettre?

Nomie se dtacha de lui, courut  la table et saisit la missive:

--C'est pour moi seule; il faut que tu ne voies pas cela....

--Ah! fit Djos un peu surpris.

--N'aie pas de soupon, cher ami; tu sauras tout plus tard...
aujourd'hui, impossible.

--Quelque billet doux, je suppose... c'est bon! garde tes secrets; je
suis simple et naf, je croirai tout... pendant ce temps-l....

--Chasse donc ces mauvaises penses.... Tu n'tais pas comme cela
autrefois, et nous tions si contents; si heureux!...

--Montre-moi cette lettre.

--Non, cher, impossible... cela dtruirait tout le charme de l'affaire.
Plus tard... dans quelques semaines....

--C'est bien, garde-la.

Il sortit et se dirigea vers sa grange, d'o il ne revint que deux
heures aprs.

Nomie s'tait mise au lit, mais ne dormait point; elle priait.

La prire est la consolation des mes chrtiennes, le baume divin qui
gurit les blessures. La crature qui prie ne tombe jamais dans le
dsespoir et peut supporter les peines les plus profondes. Car l'me
s'lve vers le ciel et contemple d'avance le prix de la souffrance
humblement accepte. Elle s'appuie sur Dieu quand les hommes lui
manquent, et elle sait que les jours de la dsolation passent vite et se
changent  la mort, en des jours de gloire et de dlices. Malheureuses
les mes qui ne croient point, ou ne veulent pas s'attacher  Dieu!
elles se replient sur elles-mmes comme des ailes blesses, et s'abment
dans le dcouragement.

A quelque temps de l Picounoc mit les bans  l'glise. Chacun fit les
commentaires que lui inspira la malice ou la charit. Il faut s'attendre
 tre un peu maltrait quand on se marie--pas toujours par la partie
conjointe--mais par les langues envieuses; et pour faire dire du bien de
soi, il faut mourir. En vrit, j'aime autant que l'on me dchire 
belles dents,--et diantre! il en est qui font joliment cette
besogne--que d'acheter  ce prix la louange des hommes.

Mina Lamotte disait: J'aime mieux que ce soit elle que moi.

Elle faisait allusion  Agla Larose, la marie.

--Moi aussi, ajoutait Catherine Dugr, et j'aimerais mieux coiffer Ste.
Catherine ma patronne que de prendre un tel mari.

--Un ivrogne.

--Un effront.

--Un _coureux_....

--Tout de mme il est chanceux ce Picounoc, observait, d'autre part, un
gros garon  l'air un peu dcontenanc.

--Je crois bien! Une belle terre... un tablissement complet, rien de
moins, ajoutait un autre gaillard non moins penaud.

C'taient deux pauvres cavaliers conduits depuis peu, braves garons,
du reste, qui n'avaient eu que le tort de ne pas se vanter assez, et de
manquer de toupet; mais c'est un tort impardonnable, je le sais, au
temps o nous vivons. Agla voulut un homme qui eut de la faon et qui
fut capable de riposter  propos. Allez donc prsenter une empltre,
sous forme de mari,  vos compagnes moqueuses, Agla prit donc pour
fidle et lgitime poux Pierre Enoch Saint Pierre, surnomm Picounoc,
et elle se crut heureuse; donc elle l'tait. Ses parents ne l'en
dissuadrent point. D'abord son pre tait mort, ses frres et soeurs
n'taient jamais venus au monde, et sa mre n'avait d'autre volont que
la volont de son unique Agla. Le seul ami qui osa risquer un conseil,
fut l'ex-lve. Il russit  empcher le sourire de s'tendre une fois
de plus sur la figure bate de la fiance, et ce fut tout. Le moment
d'angoisse passa vite, et l'amour reprit en tyran sa place dans le coeur
de la jeune fille.

Picounoc ne fit pas de noces. Mais comme il lui fallait quelques
tmoins, il invita ses principaux amis, Djos et l'ex-lve.

Quelques jours avant son mariage, il vint chez Letellier. Celui-ci tait
sorti: cela simplifiait l'affaire. Il dit  Nomie qu'Emmlie se sentant
mieux dsirait assister au mariage, et mme avoir pour compagnon, son
ami l'ex-lve.

--Elle m'envoie exprs pour vous demander conseil, dit-il, et un mot de
votre part lui fera grand plaisir.

Nomie ne vit rien que de naturel en cela: elle dit qu'elle serait
heureuse de voir Emmlie sortir un peu de sa solitude, respirer l'air,
voir le soleil. Elle lui crivit quelques mots que le faux
commissionnaire garda soigneusement dans sa poche. Le jour du mariage
arriva. Djos servit de pre  son ancien camarade de chantiers. En
allant  l'glise, il lui dit:

--Pourquoi as-tu invit l'ex-lve? On n'avait pas besoin de lui.

--Un caprice de ma soeur, rpondit Picounoc. Elle y tenait, et tu sais
que je ne veux pas la contrarier, la pauvre enfant.

C'tait un mensonge, on le sait. Mais Picounoc voulait que l'ex-lve et
Nomie eussent une occasion de se rencontrer. Il se doutait bien que
Djos en prendrait de l'ombrage et que, peu  peu, il en viendrait  ne
plus aimer autant sa femme... il en viendrait, peut-tre,  la har.
Quel succs que celui-l et comme il faut tre rus pour y atteindre!

--Mais Emmlie n'est pas ici, comment expliques-tu cela? observa Djos.

Picounoc songea une minute:

--Tiens! rpondit-il, je vais tout avouer; j'ai manqu envers toi, mais
sans le savoir; oui, quand j'ai dcouvert la ruse, il tait trop tard,
l'ex-lve tait ici.

--Explique-toi, que veux-tu dire avec ton trop tard.

--Emmlie parlait pour une autre... et ce n'tait pas pour elle qu'elle
faisait inviter l'ex-lve....

--Pour qui? parle! mais parle donc!

--Si j'avais su!... Vois-tu, je suis un bon frre et je ne veux rien
refuser  ma soeur... pauvre Emmlie qui va me laisser bientt!...

Djos tait sombre et ses yeux se fixaient sur le sol.

--Pour qui l'a-t-elle fait venir? parle! rpta-t-il avec terreur.

--Ce n'est que ce matin que j'ai surpris le secret; j'aurais mieux fait
de ne rien rvler; mais enfin tu vas voir que je suis un ami sincre,
et que je sais ce que je dis quand je dis quelque chose.

--Djos rageait comme un cheval enchan qui ronge son frein.

Picounoc tira de la poche de sa veste un petit billet soigneusement pli
et le remit  Joseph.

--Lis ceci, dit-il connais tu cette criture?... ce nom?

--C'est l'criture de ma femme.... Nomie! voil son nom.

Et il tremblait comme un vieillard, car il s'attendait  quelque
terrible rvlation. Il lut:

Ma chre Emmlie.

Votre frre se marie. La noce ne sera pas forte, mais j'espre que le
bonheur des poux sera grand. Essayez la distraction une fois encore. Il
faut le revoir, cela vous est si doux. Mon Dieu! on ne voit jamais trop
ceux que l'on aime. Dites-lui qu'il vienne: nous serons tous heureux.

Votre amie,

NOMIE.

Djos lut, plusieurs fois... et plus il lut, moins il comprit: son regard
tait troubl comme son coeur. Il ne lui vint pas  l'ide qu'il tait
le jouet d'un misrable. L'absence d'Emmlie lui prouvait bien, d'un
autre ct, qu'elle ne connaissait rien de ce complot, et qu'une femme
coquette l'avait ourdi toute seule. Il fut d'une tristesse mortelle et
ne pria point dans l'glise, pendant la messe. Il prenait en aversion
son ancien ami, et ne pouvait dtourner ses yeux de sa personne.
L'ex-lve priait avec ferveur.

--C'est de l'hypocrisie, pensait Joseph. Il songe  toute autre chose
qu'au bon Dieu....

Parfois il avait envi de pleurer, et d'aller, en suppliant, se jeter
aux genoux de sa femme. Mais l'amour propre reprenait le dessus et la
colre grondait soudain. Mon Dieu, se disait-il, est-ce donc que vous ne
m'avez pas assez chti?... faut-il que vous m'atteigniez dans ce que
j'ai de plus cher au monde!...

L'ex-lve, ignorant tout le trouble qu'il causait, avait retrouv sa
verve d'autrefois. De retour  la maison il aborda la jeune femme et
entama avec elle la conversation. Nomie jeta d'abord un coup d'oeil
craintif autour d'elle et ne vit pas son mari; cela la rassura. Elle se
mit  causer, mais avec une certaine gne. L'x-lve tait en verve et,
devant sa gat, elle dut cder. Elle oublia la jalousie de son mari et
gota sans contrainte les charmes du babil de son compagnon.
Malheureusement Djos l'piait. Les jaloux ont cent yeux et voient
partout, dcouvrant mme des choses qui n'existent point. Il se mordit
les lvres regarda sourire Nomie, mais la regarda d'un oeil sanglant.
La pauvre jeune femme ne songeait pas  mal, et demeurait bien sage
assurment.

Un peu plus tard, dans une autre circonstance, elle se souvint de la
susceptibilit de son mari,--car il n'tait pas loin d'elle--rpondit
avec assez de froideur  l'ex-lve qui lui adressait la parole, et
s'loigna.

--L'hypocrite! pensa Joseph Letellier... elle sait que j'ai les yeux sur
elle.

Il fut tent de lui dire ironiquement qu'elle tait d'une rserve
admirable, et qu'il comprenait la sottise qu'il avait faite en la
souponnant; mais il eut peur de ne pouvoir assez bien dissimuler son
ressentiment aux yeux des amis, et de se laisser emporter par la colre,
il demeura silencieux et sortit. Nomie qui avait jusqu'alors partag
l'enjouement gnral, devint pensive tout  coup, car elle devina le
mcontentement de Joseph. Elle fut tente de voler sur ses pas pour le
ramener  la noce, ou s'en aller avec lui, mais, elle aussi eut peur
d'veiller l'attention. Le plaisir qu'elle gota ensuite fut ml
d'amertumes, et elle se fit violence pour ne pas laisser voir les larmes
qui se cachaient dans ses sourires. Picounoc fut joyeux. Il faisait
semblant d'adorer sa nouvelle pouse, ne la laissait point, se montrait
empress auprs d'elle et la comblait d'attentions. Agla ne comprenait
gure son bonheur, tant il tait grand. Elle se croyait aime pardessus
toute chose, et ne trouvait rien au monde de comparable  Picounoc. Elle
en voulait  l'ex-lve qui l'avait conseille de renoncer  son amour,
disant que Picounoc n'tait ni franc, ni sincre. Jamais jeune pouse
n'a vu la vie lui apparatre plus riante et plus belle, pensait-elle,
et, je n'changerais pas ma destine contre celle d'une reine. Le
bonheur d'un roi ou d'une reine--aux yeux du vulgaire--est l'idal du
bonheur ici-bas. Erreur grossire, car le bonheur ne consiste ni dans la
gloire, ni dans la puissance, ni dans la richesse, mais seulement dans
la paix de la conscience et la soumission  Dieu. Entrez dans les
palais, approchez des trnes, et vous verrez presque toujours des fronts
soucieux, des regards inquiets, des mes troubles, qui s'affublent d'un
masque joyeux pour se montrer au monde. Ouvrez la porte de la chaumire,
souvent vous serez tonns du calme et de l'a paix qui rayonnent sur la
figure des pauvres de la terre, qui s'empresseront de vous offrir une
part de ce pain de chaque jour qu'ils ont demand  Dieu dans leurs
prires. Le soir de la noce Joseph ne parla pas  sa femme; il la
boudait. Il ne fit pas sa prire aussi longue, ni aussi bien que de
coutume, car on prie mal quand on se laisse dominer par une passion.
Nomie pria longtemps et fut agrable au Seigneur. Mais Dieu ne dtourna
point de sa tte les preuves terribles qu'il rserve souvent  ceux
qu'il aime et prdestine  l'ternelle flicit.

L'ex-lve partit pour Deschambeault, mais voulant revoir Emmlie une
fois encore, il entra chez elle, en passant. Il la trouva faible et
souffrante. Picounoc et sa femme venaient d'arriver aussi. Ils
s'efforaient tous deux de l'encourager et de lui rendre l'esprance.
Agla surtout, qui se trouvait si heureuse et aimait tant la vie, ne
pouvait pas se faire  l'ide qu'une fille jeune et belle comme Emmlie
pt renoncer  jouir et  vivre. Les nouveaux maris devaient rester
avec Emmlie jusqu' sa mort ou  son rtablissement, ensuite ils
iraient avec la belle mre sur la terre du village.

Emmlie sourit tristement en voyant l'ex-lve.

--C'est fini, dit-elle. Je sens que je m'en vais.... Tu penseras  moi
quelquefois....

--Toujours! toujours rpondit avec feu, le malheureux garon. Mais il
faut esprer encore, chre amie... reprit-il aprs un moment de silence.

--Je n'espre plus... n'esprons plus. Je voudrais avoir le prtre.

--Tu as communi ces jours derniers, dit Picounoc.

--Encore une fois avant que je meure, ajouta-t-elle... le mdecin m'a
avou que je peux trpasser subitement  cause de ma maladie de
coeur....

L'ex-lve courut  l'glise et revint avec le prtre. Le ministre du
Seigneur portait le viatique et l'ex-lve, en avant, agitait la petite
sonnette, pour avertir les chrtiens que le Seigneur de misricorde
allait consoler une crature mourante. Tout le monde sortait des maisons
pour s'agenouiller sur le passage du bon Dieu. Un grand nombre de
personnes se rendit chez Picounoc pour faire escorte  la Sainte
Eucharistie et prier pour la malade.

Prs du lit d'Emmlie, sur une table garnie d'un drap blanc, tait un
crucifix, deux chandelles allumes et une soucoupe remplie d'eau bnite,
dans laquelle trempait un petit rameau de cdre bnit. Le prtre entra,
la foule se tint prosterne; Emmlie reut la sainte communion avec une
foi touchante et les assistants taient dans l'admiration. Le prtre
allait sortir quand une plainte lgre s'leva. Il se retourna et vit la
malade retomber sur son oreiller, les yeux levs vers le ciel et les
mains jointes comme pour prier. Il s'approche et voit qu'elle rend
l'me. Alors il lui donne le sacrement des mourants, au milieu des
pleurs de l'assistance. Il prononce les paroles sublimes qui effacent
les pchs commis par nos sens corrompus. Puis levant la voix, il dit:

--Partez de ce monde, me chrtienne, au nom de Dieu le Pre tout
puissant, qui vous a cre; au nom de Jsus-Christ, Fils du Dieu vivant,
qui a souffert pour vous; au nom du Saint-Esprit, qui vous a t donn;
au nom des Anges et des Archanges; au nom des Trnes et des Dominations;
au nom des Principauts et des Puissances; au nom des Chrubins et des
Sraphins; au nom des Patriarches et des Prophtes; au nom des Saints
Aptres et Evanglistes; au nom des Saints Martyrs et Confesseurs; au
nom des Saints Moines et Solitaires; au nom des Saintes Vierges et de
tous les saints et saintes de Dieu. Qu'aujourd'hui votre sjour soit
dans la paix, et votre demeure, dans la Sainte Sion! Par Jsus-Christ,
Notre Seigneur. Ainsi soit-il!

A ces mots; un dernier souffle s'chappa des lvres blmes de la jeune
fille; un sourire d'une infinie douceur se rpandit sur sa figure, et
ses yeux d'azur demeurrent fixes comme s'ils eussent contempl une
cleste apparition. Chacun, tour  tour, vint dposer un baiser sur le
front de la morte. L'ex-lve la regarda longtemps, et des larmes
roulaient sur ses joues. Il sortit et s'loigna en silence.

Picounoc ferma sa maison et s'en alla avec sa jeune femme demeurer au
village chez sa belle mre.

Alors commena pour lui une existence nouvelle. Il se vit, d'un coup,
selon qu'il l'avait rv,  la tte d'une ferme superbe. Son ambition
satisfaite, il eut vcu dans l'aisance entour du respect et de l'amiti
de ses concitoyens, s'il eut eu le courage d'imposer silence  ses
apptits sensuels. Mais le succs le grisa au lieu de le rendre sage. Il
se dit qu'il russirait dans une autre affaire, comme il avait russi
dans la premire. Les obstacles ne l'arrtaient point; bien au
contraire, ils aiguillonnaient ses dsirs. La religion ne pouvait mettre
de frein  ses passions, car il la mprisait, et se moquait de ses
prceptes; non ouvertement--il tait trop habile pour agir ainsi--mais
dans le fond de son coeur. Il tait  lui-mme son Dieu, et se dressait
des autels en son me. Il venait de sacrifier  l'avarice; maintenant il
offrait ses hommages au dieu de la volupt. Il allait  la messe chaque
dimanche, et entendait aussi les vpres, comme les autres habitants, et
nul n'aurait os dire qu'il n'tait pas rempli de bons sentiments et
d'une vraie pit. Cependant il n'avait qu'un but: inspirer de la
confiance aux hommes en les trompant.




                                     V

                               DEUX BAISERS.


Les derniers jours de l'automne viennent de finir. Les feuilles mortes
qui tapissaient les bois et roulaient au souffle de la brise, le long
des chemins pleins d'ornires, sont disparues sous la premire couche de
neige; sur les coteaux, les arbres dpouills tremblent, frileux, dans
leur nudit, et paraissent comme des panaches de deuil sur des
catafalques blancs.

Les jours sont courts et les nuits, bien longues, car le soleil
paresseux ne sort de sa couche de nuages,  l'horizon, que vers les huit
heures du matin, et disparat, ds les quatre heures de l'aprs-midi,
derrires les Laurentides couvertes de sapins.

Les bordes de neige se succdent rapidement, et, bientt, les champs
ressemblent  une mer tranquille. De temps  autres on entend le
tintement des sonnettes et des grelots que secouent, en trottant, les
chevaux des charroyeurs; et l'on entend aussi, dans les granges
voisines, les coups rapides et cadencs des flaux qui tombent sans
cesse sur les pis tendus sur l'aire. Il y a quelque chose de gai dans
ces bruits qui s'lvent au milieu du calme de la nature; mais il y a
quelque chose d'une indfinissable mlancolie dans ce calme universel
qui vous entoure, s'il n'est troubl que par le flau d'un batteur de
grain, ou la plainte aigu d'une _lisse_ d'acier sur la neige. Joseph
Letellier se htait de charroyer son bois de chauffage avant la _hauteur
des neiges_, car il n'est pas facile d'entrer dans les bois quand la
neige est bien paisse. Un soir,  son arrive, il trouva plusieurs
voitures  sa porte, et autant de chevaux dans l'curie. Il fut surpris,
examina et reconnut les carrioles et les chevaux. Tout cela appartenait
 des amis. Il dtela, soigna sa bte et revint  la maison.

--Diable! dit-il en entrant, vous me surprenez. Pourquoi ne pas m'avoir
averti? je n'aurais pas t au bois cet aprs-midi, et nous aurions jou
aux cartes.

--Nous jouerons ce soir, dit l'un des nouveaux arrivs.

--Vous n'avez pas soup, je suppose, et vous tes altrs?

--Pardon pour la premire partie de votre phrase, nous avons soup,
repartit le plus pimpant et le plus jovial de la bande--un mdecin, s'il
vous plat! le nouveau mdecin de la paroisse--quant  la seconde
partie, nous sommes altrs, mais de mille choses que nous n'avalerons
jamais.

On convint de trouver cela drle et l'on rit.

--De quoi donc? demanda Djos.

--De quoi? hlas! de bonheur, de richesses, de plaisirs, d'amour.

--Plusieurs verres de rhum donnent tout cela, dit Picounoc.

--Je me rechange, dit Joseph, et je suis  vous.

Au bout d'une demi-heure il revint fort bien mis et de belle humeur.

Alors le jeune mdecin, s'approchant de lui, lui prsenta un norme
paquet; c'tait un casque et des mitaines de vison.

--Voici, dit-il, un lger cadeau que vos amis vous offrent  l'occasion
de votre anniversaire. Ils vous offrent, en mme temps,  vous,  votre
femme bien-aime et  votre enfant, les hommages de la plus sre amiti,
et les voeux les plus ardents pour votre bonheur.

--La jolie surprise, en vrit, que vous me faites l!... J'en suis tout
attendri. Je ne sais pas faire de discours, moi, mais, au moins, je puis
toujours bien vous assurer que je suis heureux de compter des amis aussi
dvous que vous. J'ai presque envie de dire que ce casque est le plus
beau jour de ma vie....

Des bravos couvrirent la voix de Joseph et l'empchrent de continuer.

--Je ne songeais pas, reprit-il aprs un moment, que j'avais aujourd'hui
vingt deux ans...

--J'y songeais depuis longtemps, moi, dit une voix vive et
joyeuse--c'tait la voix de Nomie--et, te souviens-tu de ce billet que
tu vis sur la table et voulus prendre, un soir? eh bien! c'tait une
lettre du docteur au sujet de cette petite fte.

--Oui, oui, je m'en souviens, rpliqua machinalement Joseph.

La soire fut des plus amusantes; le rveillon, servi  point, faisait
honneur  la cuisinire--et  la basse-cour du jeune cultivateur.

Quand tout le monde fut parti, Joseph dit  sa femme:

--Montre-moi donc, maintenant, ce petit billet du docteur.

Nomie rpondit avec une certaine inquitude.

--Je ne l'ai plus, cher ami, je ne sais ce qu'il est devenu; c'tait de
si peu d'importance....

--De si peu d'importance aujourd'hui, et alors c'tait d'une grande
importance?

--Sans doute; si tu l'avais vu, la surprise eut t en moins... et c'est
quelque chose qu'une agrable surprise....

--Mais, si tu voulais le cacher, comment se fait-il que tu n'en aies
pris aucun soin, et que tu l'aies laiss traner, au risque de le voir
tomber sous ma main?

Oh! les jaloux, ils sont parfois d'une logique dsesprante.

Elle avait brl l'inoffensif billet, et n'avait os le dire, de crainte
d'veiller les soupons de Djos; et, c'tait justement en cachant cet
insignifiant dtail qu'elle lui donnait un semblant de raison. Elle
avoua qu'elle l'avait jet au feu, mais il n'en crut rien.

--Si c'tait vrai, pourquoi ne l'aurais-tu pas dit de suite?
rpliqua-t-il.

Nomie pria, affirma, tout fut inutile, elle ne put rendre le repos 
l'me chagrine de Joseph.

Les jours qui suivirent furent des jours de tristesse. L'ange de paix,
qui s'tait assis au foyer des jeunes poux, s'efforait pourtant
d'loigner les nuages, et de faire luire, dans les ombres naissantes, le
flambeau de la charit; mais les esprits pervers, qui remplissent
l'espace et volent sans cesse autour des cratures de Dieu pour les
tromper et les perdre, l'emportaient sur lui. S'ils ne pouvaient
corrompre le coeur de la femme,  cause de ses vertus, ils pouvaient, au
moins, le remplir d'amertume; et leur triomphe sur le coeur de l'homme
s'affermissait de jour en jour, parce que l'homme ne s'tait pas encore
entirement affermi dans le bien.

Picounoc ne ngligeait point ses infmes desseins. Il tudiait et
perfectionnait ses plans, le jour, en allant  l'ouvrage, la nuit, en
attendant le sommeil.

A la fte de Joseph, il entendit Nomie parler du billet qu'elle avait
reu du mdecin, et comprit le parti qu'il pouvait tirer de ce futile
incident, il accosta, quelque temps aprs, la petite Angle Mercier qui
demeurait dans le voisinage, lui parla longtemps, et lui glissa une
pice blanche dans la main.

Il attendit les premiers beaux chemins, attela au traneau _btonn_, et
se dirigea vers sa terre  bois du Portage. Sachant que Joseph avait du
bois  charroyer, il lui demanda en passant--car il passait  sa
porte--s'il tait dispos  atteler. Joseph rpondit qu'il avait
commenc  _battre_, mais, qu'ayant au moins une _moule_ (mouture) de
battue, il pouvait bien, en effet, profiter des beaux chemins pour aller
au bois. Et tous deux ils partirent, chacun dans sa voiture. Quant ils
furent dans la petite route de St. Franois, Picounoc dit:

--_Embarque_ donc avec moi, ton cheval suit bien.

Dans nos campagnes, l'on embarque en voiture comme en bateau, et l'on
abuse trangement du mot, sinon de la chose.

--C'est bon! dit Djos, arrte.

Les deux amis continurent leur route, debout dans le mme traneau, et
le cheval de Djos suivit fidlement. La conversation roula sur divers
sujets: sur le rendement du grain et sur les frquentes bordes de
neige, sur les chevaux et sur les amis.

--On ne voit plus l'ex-lve, dit Picounoc,  propos des amis.

--C'est aussi bon. Penses-tu srieusement qu'il aime ma femme?

--Il ne me l'a jamais dit, mais.... Du reste tu as des yeux comme moi;
et tu n'es pas de ces hommes  qui l'on fait avaler des couleuvres, ce
me semble....

--Il vaut mieux tre prudent que tmraire.

--Sans doute; mais avec les femmes il vaut mieux tre tmraire que trop
prudent. On arrive plus vite et aussi srement: Connais-tu les femmes,
toi?

--Pas beaucoup... Je connais la mienne....

--Tu connais la tienne?... c'est l que tu fais erreur. On connat
toujours mieux la femme de son ami, ou de son voisin, que sa propre
femme.

--Va donc!

--Va donc? Est-ce que je n'ai pas vu, avant toi, le doux penchant de la
tienne pour l'ex-lve?

--C'est vrai.

--Donc j'ai raison. Et je parie que moi qui suis loin de ta femme, je
vois des choses qui te crvent les yeux et que tu ne vois pas?

Djos prit une expression de douloureux tonnement.

--Qu'est-ce donc encore?

--As-tu mis la main sur un certain petit billet que ta femme avait, un
soir, oubli sur la table?...

--Un petit billet?... Ah! au sujet de ma fte?

--Oui, au sujet de ta fte, rpondit Picounoc, d'un ton ironique.

--Non, je ne l'ai pas vu.

--Je sais bien que tu ne l'as pas vu, et que tu ne le verras jamais, ni
celui-l, ni d'autres.

--Comment? penses-tu que....

Il n'osa pas achever, cela lui faisait trop de mal.

--Le docteur est un joli garon, continua Picounoc avec malice, il a de
l'esprit, de l'argent, quelle femme demeurerait insensible?

--Tu crois?... mais non, il ne vient presque jamais  la maison.

--Elle va  l'glise... le dimanche, la semaine aussi des fois... Ah!
les femmes dvotes! les femmes dvotes!...

--Tu te moques de moi, Picounoc; je suis assez malheureux comme cela, je
t'en prie, n'ajoute pas  mon dsespoir.

--Comme tu voudras... je me tais et tu sortiras d'affaire comme tu
pourras.... Mais prends garde que l'on sache tout, et que tu paraisses
ne rien voir... je te plains alors.... Et tu sais le nom que l'on donne
aux maris trop aveugles?...

--Picounoc, dis-tu vrai? tu es mon ami, je le sais, ne me trompe pas....

--T'ai-je jamais tromp? Tu as vu de tes yeux?... Tiens! Djos, une femme
qui cesse une fois d'aimer son mari, ne cesse plus d'aimer les autres
hommes, et tous ceux qui viennent  elle sont les bien venus. Si ta
femme a aim l'ex-lve--et je ne crois pas me tromper en affirmant que
c'est le cas--elle aime le docteur, et, aprs le docteur, un autre, et
toujours ainsi.

Djos avait la tte basse, et du feu dans les yeux.... Il serrait avec
rage les btons du traneau, et son pied droit fouillait la neige
attache au fond.

--Je n'ai pas voulu te faire de peine, repartit Picounoc aprs quelques
moments de silence.

--Il faut que cela finisse! rpondit Djos d'une voix sombre.

--Le moyen?

--Le moyen? Ah! je le trouverai bien!... Mais tu n'as pas de preuves de
ce que ta avances, Picounoc.

--Pas de preuves? demande  la petite Angle Mercier, c'est-elle qui est
la messagre de l'amour et porte les billets doux.

--La petite Angle Mercier?

--Oui.

--Comment as-tu dcouvert cela.

--Un pur hasard.... J'ai t chez le mdecin, avant hier, pour ma femme,
tu le sais, tu m'as vu passer. La petite tait l, dans l'office.

--Est-ce qu'il y a des malades chez vous? que je lui demande.

--Non, monsieur, rpond-elle navement....

--T'en viens-tu avec moi? je suis en voiture.

--Elle n'est pas prte  partir, dit le mdecin, visiblement contrari.
Il faut que je lui prpare quelque chose et lui crive une prescription.
Ne l'attendez pas....

--Prparer des remdes et coucher une longue prescription pour quelqu'un
qui n'est pas malade, voil qui est drle pensais-je... et je faillis
m'clater de rire.... Le mdecin ne s'aperut pas de la bourde qu'il
venait de dire.

--Es-tu descendue exprs pour chercher ces remdes? demandai-je 
l'enfant.

--Oui, monsieur, rpond-elle, d'une voix mal assure.

--Pour qui donc, s'il n'y a pas de malade chez vous?

--L'enfant baisse la tte, rougit et ne rpond rien. Le mdecin,
furieux, m'apostrophe en ces termes:

--Monsieur, sachez que la mdecine a ses secrets comme la confession....

--Pardon! docteur, pardon! je ne voulais pas tre indiscret.... Je
sortis, et vins attendre la petite commissionnaire chez Robineau le
forgeron. Quand elle fut dpasse, je donnai du fouet, la rejoignis et
la fis asseoir  mes cts....

Elle refusa d'abord; mais j'insistai tellement qu'elle dt cder.

--Le docteur t'a dit de ne pas t'en venir avec moi, n'est-ce pas? lui
demandai-je.

Elle pencha la tte en souriant.

--Je le sais bien, tu peux parler sans crainte; tiens! prends ceci pour
t'acheter des bonbons.

Je lui glisse un douze sous dans la main, et vois rayonner ses yeux et
sourire sa figure. Oh! la gourmandise chez les petites filles, c'est
comme... la gourmandise encore chez les grandes.

--Vas-tu souvent, comme cela, chercher des prescriptions pour ta mre?

--Ce n'est pas pour maman.

--Pour qui donc?

--Ah _ben_!...

--Je le sais, va! c'est pour la femme de Djos Letellier.

--Qui est-ce qui vous l'a dit?

--C'est-elle.

--Je ne le crois pas....

--Elle trouvait que tu tardais beaucoup et m'a demand de te ramener en
voiture.

--Vous voulez me faire parler....

--Non, ma chre, mais je sais tout. Et elle t'a donn un petit papier
pour le docteur?...

--Non, monsieur, pas aujourd'hui! rpond-elle d'un air triomphant. Ce
pas aujourd'hui vaut son pesant d'or....

--Pas aujourd'hui? c'est possible; mais elle a coutume de t'en confier?

--Elle m'a dfendu de le dire... laissez-moi tranquille....

--Je riais dans ma barbe. Son mari le sait-il? continuai-je.

--Son mari? son mari?... si elle est malade faut-il pas qu'elle ait le
docteur?

--Si elle est malade je la gurirai, moi! interrompit Djos d'une voix
courrouce.

--Le docteur est fin, va, reprit Picounoc, et il ne t'a pas donn un
casque de vison pour rien, le jour de ta fte... il avait son intention
c'est un diplomate, comme disent les gens instruits.

--Gare  lui! il ne me pserait gure au bout du bras....

Les deux amis se rendirent au bois, et revinrent avec leur voyage,
toujours en causant. Picounoc s'applaudissait d'avoir imagin ce nouveau
grief contre la femme de son ami.

Ce qu'il voulait, ce n'tait point rendre l'ex-lve ou le docteur
odieux  Joseph, mais faire comprendre que Nomie remplaait l'amour
perdu par un autre amour et cherchait dsormais le bonheur et le plaisir
loin de son mari. Il voulait prdisposer Joseph  croire sa femme
capable des plus grandes fautes, et l'aigrir assez pour qu'il put se
venger de sa honte.

L'histoire de son entretien avec la petite Mercier, n'tait rien moins
qu'un mensonge; mais il avait dress l'enfant  mentir et  raconter la
mme histoire  peu prs si Djos l'interrogeait. Ce qui ne manqua pas
d'arriver.

Nomie vit bien,  l'arrive de son mari, que la paix du foyer allait
subir un nouvel orage, et son coeur gros de tristesse s'leva vers Dieu,
pendant que ses regards, toujours chastes, se baissaient comme ceux
d'une femme coupable.

Djos embrassa son enfant, mais passa prs de sa femme sans la regarder,
et il demeura plusieurs jours sans lui parler.

Ah! que sont-ils devenus ces beaux jours de nagure, o, la main dans la
main, le sourire sur les lvres, ces deux jeunes poux marchaient le
chemin de la vie? L'amour dbordait de leurs coeurs, les paroles
affectueuses coulaient de leurs bouches, et leurs journes taient bien
remplies et agrables au Seigneur! Chaque matin ils allaient  l'ouvrage
en chantant gament, et, chaque soir, ils se reposaient dans les bras
l'un, de l'autre, aprs avoir remerci le ciel de ses bienfaits, et lui
avoir demand un heureux lendemain. Qui aurait pu prdire un orage aussi
prompt dans cette atmosphre limpide? Qui aurait pu deviner tant de
larmes dans les paupires radieuses de la jeune pouse, tant d'angoisses
dans son me alors sereine? Qui aurait os croire que les folles vapeurs
de la jalousie devaient sitt s'lever sur l'esprit de l'poux heureux
et l'envelopper de tnbres? Un homme seul pouvait prdire tout cela,
car tout cela tait son ouvrage, et cet homme, c'tait Picounoc le
maudit.

Un jour, le mdecin revenant de voir un malade dans le bas de St.
Eustache, entra allumer la pipe chez Joseph Letellier qu'il n'avait pas
vu depuis longtemps; et qu'il considrait toujours comme l'un de ses
amis. Joseph tait all au moulin, Nomie reut le mdecin avec
politesse.

--Attendez mon mari, dit-elle, il est  la veille d'arriver.

Elle ne savait pas que son mari tait jaloux du docteur. Djos avait jug
 propos de guetter une bonne occasion pour lui jeter  la face tout ce
qu'il savait de ses prtendus rapports avec cet homme. Le docteur
s'assit et alluma sa pipe. Il remarqua la pleur de la jeune femme et
son air de tristesse.

--Vous n'tes pas bien, Madame Letellier, je crois; vous tes change.

--Pardon, docteur, je suis trs-bien rpondit-elle, en affectant un
sourire o perait la souffrance....

--Et le bb?

--Oh! il se porte  merveille voyez-le....

Le mdecin s'approcha du berceau o dormait l'enfant....

--Il est beau comme un ange.... Il vous ressemble, Madame, oui, il vous
ressemble.

Et le docteur regardait Nomie qui devenait rouge, et reprenait sa
beaut fltrie.

--Je puis bien l'embrasser? continua-t-il.

--Oui, mais vous allez le rveiller.

--Quand mme; il dormira tantt, il n'a que cela  faire.

En disant cela, il se pencha sur l'enfant et lui donna un bon gros
baiser. L'enfant s'veilla en sursaut....

--Je vous le disais, docteur, fit Nomie. Et elle s'inclina,  son tour,
sur le petit qu'elle embrassa bien fort. Le docteur ne s'tait pas
relev encore. Tous deux se trouvrent, un instant, fort rapprochs,
au-dessus du berceau. D'un peu loin on eut pu croire que les baisers
n'taient point pour l'enfant. On se serait tromp. La distance est
souvent une source d'erreurs.

Depuis une minute un homme regardait par la fentre, et la fureur
bouleversait sa figure. Cet homme, c'tait Djos. Il avait connu le
cheval du docteur, et s'tait gliss, sans bruit, jusqu' la premire
vitre, pour voir ce qui se passait  l'intrieur.

--Il savait que j'tais au moulin, pensa-t-il... mais il ne m'attendait
pas sitt, le misrable!... Quand il vit sa femme et le mdecin se tenir
ainsi inclins, tte contre tte, sur le berceau, il se prcipita dans
la maison.

--Ah! ah! les amoureux! hurla-t-il.... Je vous prends enfin!...

--Nomie n'a que le temps de relever la tte, et elle pousse un cri  la
vue de la colre de son mari.

--Mon Dieu! Djos, tu es fou!... Ecoute! coute!

Djos la repousse violemment.

--Misrable! tu me trompes!

Le docteur, stupfait, le regarde et semble demander une explication.

--Vous, coureur de femmes, lui crie Djos, sauvez-vous ou je vous
assomme. Ah! je sais depuis longtemps vos intentions! je connais vos
desseins.... Mais j'en tranglerai quelqu'un de ces maudits-l qui nous
volent nos femmes parce qu'ils sont des Messieurs.... Sortez,
entendez-vous? o je vous dchire en mille morceaux comme une guenille!

Le docteur eut peur, et il eut raison, car Djos, ne se possdait plus,
et pouvait, d'un instant  l'autre, se porter  des violences terribles.
Il sortit, se jeta dans sa carriole et fouetta son cheval....

--Il est fou, pensa-t-il....

Cet esclandre du malheureux Joseph ne resta pas cach, et bientt l'on
sut, dans la paroisse, qu'il tait jaloux. Plusieurs de ses amis
essayrent de le gurir de ce mal, et de lui rendre la paix, mais leurs
efforts furent  peu prs inutiles; ils ne russirent point  le
dlivrer des injustes soupons qu'il nourrissait contre sa femme. Il
croyait avoir des preuves de la lgret de cette bonne crature, mais
il ne voulait pas les rvler, et il se renfermait dans un silence
obstin. Il aimait encore mieux passer  tort pour jaloux, que de subir
la honte de possder une femme infidle. Et il pensait en savoir assez
pour confondre l'innocente victime. Picounoc l'approuvait dans sa
conduite, et, sans paratre le conseiller en rien, lui glissait
sournoisement certains avis qui taient toujours trop fidlement suivis.

Cependant il lana, sur les ailes de la rumeur, une parole mchante qui
fit son chemin. Il confia discrtement  l'un de ses amis, qui jura de
ne jamais en desserrer les dents, que Djos, si jaloux, tait lui-mme un
mari assez galant, et, qu' plusieurs reprises, il avait os manquer de
respect envers Agla. La nouvelle se rpandit vite--bien que toujours
elle fut rpte  l'oreille,  voix basse, et avec promesse qu'elle
n'irait pas plus loin. Il parat que si l'on veut qu'une chose soit vite
connue, il faut l'entourer de mystres et prier ceux qui la connaissent
de n'en jamais parler. Personne ne sut d'o tait sortie cette
intressante nouvelle. De temps en temps la confidence recommenait
revue et augmente. On alla jusqu' dire qu'Agla, la femme sage et
dvoue de Picounoc, avait donn un soufflet  l'impertinent Joseph, et
que celui-ci l'avait, dans sa colre, menace d'une bonne revanche.
Picounoc revoyait lui-mme et amplifiait les nouvelles ditions de son
mensonge.




                                     VI

                   LES PRSENTS ENTRETIENNENT L'AMITI.


L'hiver s'enfuit, comme il s'en va toujours quand arrive le mois de mai.
On dirait que la neige replie ses voiles blanches, comme le vaisseau,
dans le calme, et, dj, le long des cltures seulement, quelques bancs
lgers achvent de fondre aux feux du soleil. Les ruisseaux et les
fosss coulent  pleins bords, et forment des chutes curieuses en se
jetant au fleuve du haut des caps. C'est un murmure universel. La vie se
rveille de toutes parts, la nature sort d'un long sommeil. Le soleil,
de plus en plus matinal, apparat au-dessus des forts verdissantes, et
longtemps d'avance, on le divine aux reflets d'or dont il parsme
l'orient. Peu  peu la terre se rchauffe, les sillons fument, et les
prairies se couvrent de leurs riches tapis de verdure. Les arbres se
drapent de nouveau dans un feuillage qui renat sans cesse, et les
oiseaux reprennent, sur les rameaux qui bercent les nids, l'ternel
concert qu'ils donnent  Dieu. Les fleurs s'ouvrent sur le bord du
chemin et versent, au voyageur, leurs premiers parfums. Les enfants
veills sortent des maisons, comme les petits oiseaux des nids de foin,
comme les abeilles de leurs ruches, et ils remplissent l'air de leurs
cris de joie. Les brillants reflets du jour illuminent les fentres qui
s'ouvrent tout grandes pour laisser entrer l'air pur et la chaleur
vivifiante. Le pauvre sourit, car il ne grelotte plus auprs d'un pole
sans feu, et la bise glace ne l'empchera plus d'oublier sa misre dans
le sommeil. Partout s'veille la gat, partout renat l'esprance. Mais
non! il est une maison qui reste enveloppe dans une atmosphre
mortelle; une maison o le soleil entre sans veiller l'espoir, ou
l'hiver dure encore, ou la saison des frimas est sans fin, o
l'hirondelle paisible ne veut plus btir son nid de terre, o l'abeille
ne s'arrte plus en passant, parce que la paix n'y habite point.... Une
femme ple, les yeux rouges de pleurs, les joues amaigries par le
chagrin, parcourt seule, comme une ombre plaintive, les pices de la
demeure solitaire. Le matre n'y vient plus que comme un tranger. Il
entre il sort, sans sourire, sans donner un regard de piti  la femme
infortune qui se meurt d'ennuis et de douleur. Seul, comme un dernier
rayon de lumire dans le ciel orageux, un bel enfant joue assis sur le
plancher couvert de _catalognes_. Oh! elle est bien triste la maison de
Joseph Letellier! elle est bien triste, en ces beaux jours, quand toutes
les autres maisons se remplissent de bruits, de chants et d'amour...

La jalousie est une vritable folie, et celui qui en est atteint est
bien  plaindre. Il perd la lucidit d'esprit, et son jugement devient
faux. Il souffre mille morts, rend les autres malheureux, mais s'inflige
 lui-mme le plus cruel des martyres. Celui qui souffle ce poison dans
l'me de son semblable est plus coupable que s'il versait le sang....
Picounoc voyait depuis longtemps le ravage dont il tait cause; mais il
ne se laissait pas attendrir par tant de souffrances; et puis, il
fallait qu'il en fut ainsi pour qu'il arrivt  la possession de cette
femme aime que le malheur rendait plus admirable encore. Lorsqu'il
rencontrait Joseph, et cela arrivait souvent, il ne manquait pas de lui
parler de Nomie: il prenait un vritable plaisir  tourner, comme l'on
dit, le fer rouge dans la plaie. Par un mot, par un regard, par un
sourire mme, il rappelait  l'infortun jaloux, son irrparable
malheur; il rveillait dans son me, avec les ennuis, des ides de
vengeance. Confident du pauvre visionnaire, il savait tout ce qui se
passait entre les deux poux, et il envenimait leurs querelles sous
prtexte de rtablir l'accord. Un dimanche qu'ils revenaient tous deux
de l'glise en fumant leur pipe, Joseph dit:

--J'ai l'espoir que le bonheur va revenir dans la maison. Nomie va 
confesse souvent, et, bien sr que si elle voulait continuer ses folies,
elle n'irait point.

Picounoc clata de rire.

--Mon Dieu! que tu es simple! dit-il.... Enfin tant mieux pour toi! car
si tu peux la croire une sainte et fidle pouse, ton bonheur sera le
mme--qu'elle le soit ou ne le soit pas.

Djos demeura un instant pensif.

--Et tu crois qu'elle serait capable de jouer ainsi avec les
sacrements?...

--Je ne dis pas cela.... Mais je crois qu'elle fait semblant d'aller 
confesse et qu'elle n'y va pas...et qu'elle ne fait pas semblant de voir
le docteur, en passant, mais qu'elle le voit bien..

--Ah! ce n'est pas facile. Elle sait que je l'pie.

--De loin. Tu ne connais pas les femmes... Les femmes, c'est tout ce
qu'il y a de plus fin et de plus rus dans la cration... quand l'amour
les pique, o les brle si tu veux. Nous autres, quand nous sommes
amoureux, nous faisons des sottises, des coups de tte, du bruit, et que
sais-je? Les femmes, batiscan! plus elles sont mchantes et plus elles
s'efforcent de paratre bonnes. Et elles ont raison; c'est le scandale
en moins. Nous autres nous nous vantons de nos succs; elles les nient
toujours... Tu en apprendras encore, mon jeune homme.

--Je sais qu'elle va  confesse, le cur me l'a dit....

--Et il t'a dit sa confession, je suppose?

--Non, un cur ne peut jamais rvler la confession?

--Eh bien! en es-tu plus avanc de savoir qu'elle se confesse--

--Il me semble que l'on se confesse afin de changer de vie, de laisser
le pch et de devenir meilleur.

--Eh oui!... cela n'empche pas que les vieux soient aussi fringants que
les jeunes, et le monde d'aujourd'hui aussi dprav que celui des
premiers temps--du moins j'ai entendu un homme instruit faire cette
remarque, et Batiscan! je crois qu'il avait raison....

--Le docteur va se marier; il sera plus sage et sa femme le gardera pour
elle.

--C'est un joli remde que le mariage, tu peux en juger.... Tiens!
coute, je te l'ai dit dj, une femme qui oublie ses devoirs en faveur
d'un homme, les oubliera en faveur de dix; il n'y a qu'une condition 
remplir pour cela, c'est qu'elle trouve, sur son chemin, dix hommes qui
lui plaisent. Et s'il s'en trouve un, pourquoi pas dix?

--C'est bien raisonnable, tout ce que tu dis l, mais c'est bien pnible
 croire....

--Pour toi, oui, mais non pour moi.

--Pourquoi donc?

--Parce que ta femme est belle, ardente, passionne, et que la mienne
est d'une tideur dsesprante. Ta femme ne sera pas sage avant les
soixante-et-dix, la mienne....

--Elle le sera, et bientt! ou....

--Que feras-tu?...

--Je la tuerai!

--C'est grave....

--J'ai le droit de le faire. Un mari peut tuer sa femme adultre.

--Au moins, faut-il qu'il choisisse bien le moment....

--Le moment! on ne le choisit pas, il s'offre.

--Et tu la tuerais?

--Oui, mille noms!...

--Veux-tu parier que je me fasse aimer de Nomie?

--Toi?

--Oui, moi.

--C'est pour le coup que sa vie serait au bout.

--Veux-tu que j'essaie, pour te prouver ce que je viens de te dire sur
les caprices des femmes?

--Essaie.

--coute, tu es mon ami, je te jure que je respecterai Nomie, par gard
pour toi, mais je te donnerai la preuve de son infidlit, et tu jugeras
toi-mme, tu verras de tes yeux....

Le lendemain, vers midi, un colporteur, portant sur son dos une cassette
pleine de nouveauts, entra chez Joseph. Il dposa son fardeau sur une
table, dboucla les courroies et fit un tour dans la _place_, en
gesticulant et parlant avec volubilit:

--Que vous faut-il, madame et monsieur?--il s'adressait  Joseph et 
Nomie--j'ai les meilleures indiennes, le coton le plus fin,  des prix
excessivement bas. Vous avez besoin de mouchoirs? J'ai des mouchoirs de
soie de de toutes les couleurs: des rouges, des blancs, des bleus! c'est
doux, c'est riche, tenez! vous allez voir. Et, ouvrant sa bote, il en
aveit des mouchoirs, des indiennes, du coton; et,  mesure qu'il tirait
 lui une pice, il s'animait.

--Des aiguilles! des longues, des courtes, des grosses, des petites, 
votre got!... Du fil, des fuseaux, des pelotes de toutes les nuances,
de toutes les qualits, de tous les numros!... Je suis assorti, bien
assorti!... Tenez! regardez cette batiste, c'est comme de la soie: a
reluit, c'est fort... ne craignez pas! touchez, touchez!... Allons! que
vais-je vous vendre? Il faut que vous m'encouragiez. Je commence; je
suis tranger ici, et c'est la premire fois que je passe dans cette
paroisse... Une belle paroisse assurment, et riche! cela se voit....

Nomie regardait son mari et n'osait rien toucher. Elle avait besoin
d'une robe pour le petit, d'un tablier pour elle-mme, et de beaucoup
d'autres petits objets.... Djos lui dit  la fin:

--Achte ce que tu voudras; je n'ai pas coutume de te gner.... Elle
acheta, pour son enfant, une toffe fort, jolie.... Comme il sera mignon
l-dedans! pensait-elle. Elle acheta aussi quelques autres petites
choses.

--Ce n'est pas tout, reprit le marchand, il vous faut un chle, Madame.
J'en ai un bien beau, de soie avec une fleur de satin brode dans la
pointe... et il est grand! vous pouvez vous envelopper toute entire
dedans, voyez! je le dplie.

--Oh! non, monsieur, ne le dpliez pas, ne vous donnez pas cette peine,
c'est inutile....

Le marchand entt dplia quand mme un chle vraiment superbe. Picounoc
entra sur ces entrefaites. Il se mit  rire, car ses regards aperurent
l'individu avant la marchandise. Il tait un peu drle  voir ce
colporteur, car, outre sa cassette, il portait une jolie bosse sur son
dos et d'normes lunettes vertes sur son nez. Sa barbe, rouge  la
racine, et noire ailleurs, laissait deviner l'usage de la teinture, et
couvrait, comme d'un masque, son visage blme. Donc il tait curieux 
voir, et Picounoc ne se gna pas de rire. Mais,  la vue du chle, il
prit son srieux.

--C'est un beau morceau, dit-il de sa voix nasillarde, en ttant la soie
du chle....

--Et pas cher! reprit le bossu.

--Quel prix!

--Dix piastres....

--Dix piastres!

--C'est pour la vie, remarquez a....

--Pour des habitants c'est trop beau, dit Joseph.

--Pour des habitants riches? allons! ce n'est que ce qu'il faut....
Voyons, faites un cadeau  votre petite femme.... Elle vous aimera bien
pour cela...

--Si je savais!... dit Joseph, en regardant Nomie.

--Oh! je t'aimerai bien sans cela, va! rpondit la douce jeune femme.

--Je n'ai que celui-l, prenez-le; vous le regretterez si vous ne
l'achetez pas.... Prenez, prenez! pour faire plaisir  votre petite
femme.

Picounoc qui furetait dans la bote aux nouveauts, pendant ce temps,
dcouvrit un second chle, qui,  en juger par ce que l'on en voyait,
devait tre bien semblable au premier. Il se retourna gravement et dit:

--Voyons, Djos, fais donc ce cadeau  ta femme, vas-tu _mesquiner_
quelques piastres?

--Si elle le veut, rpondit Djos, le voici. Djos crut que Picounoc
voulait s'insinuer dans les bonnes grces de Nomie et commencer son
oeuvre de perversion. Il voulut djouer ses plans et le prvenir.

--Je prends le chle, reprit Djos, ma Nomie, aime-moi un peu pour cela.

--O Joseph, tu crois donc, qu'il te faut acheter mon amour? S'il en est
ainsi, je ne veux pas de ce prsent. Une femme honnte ne se vend
pas--mme  son mari....

--Prends-le, et faisons la paix....

Elle prit le chle, le dplia, l'admira, puis souriante, l'alla serrer
dans sa commode.

Picounoc pensa: La paix ne sera pas longue; ce n'est qu'un armistice.

Le marchand, content de la vente qu'il vient de faire, recharge sa
boutique sur son dos, ou plutt sur sa bosse passe les courroies de cuir
sur ses paules et sous ses bras, les boucle serr, salue et sort.

--Quel drle de compre! s'il avait la barbe rouge et le dos moins
difforme, je le prendrais pour quelqu'un que j'ai bien connu, pensa
Djos.

Quand le marchand fut  quelques pas de la maison, il se dtourna.

--Mille noms! dit Djos qui sort pour reconduire Picounoc, je crois que,
c'est lui.

Le marchand continua sa route.

Picounoc ne remarqua pas l'exclamation de son ami; il avait quelque
chose en tte. Il partit et atteignit bientt le colporteur.

--Vous avez encore un chle semblable  celui que vous venez de vendre,
lui dit-il.

--Non, monsieur, pas tout  fait pareil. La diffrence n'est que dans la
fleur, cependant; l'une est rouge: ce sont des roses entrelaces,
l'autre est bleue: une poigne de myosotis. C'est aussi beau d'une faon
que de l'autre. Voulez-vous le voir? Vous demeurez prs d'ici n'est-ce
pas? Je vais entrer chez vous... Votre femme serait jalouse si elle
n'avait pas un chle aussi beau que celui de sa voisine, et celui qui me
reste est plus beau... Ce sont des fleurs bleues; c'est plus dlicat que
le rouge; c'est de meilleur got.

--En avez-vous vendu d'autres dans la paroisse?

--Non, je dois avouer que a ne se vend gure....

--J'en voudrais un tout  fait pareil  celui de madame Letellier.

--De madame Letellier?... fit le marchand un peu surpris....

--Oui, de cette dame que vous venez de quitter....

--Je n'en ai point......impossible......pour aujourd'hui, du moins....

--Pouvez-vous m'en apporter un?

--Certainement; la semaine prochaine, pas plus tard....

--C'est bon! je l'achterai, mais  une condition.

--Laquelle?

--A la condition que vous n'en vendiez pas d'autres semblables, dans la
paroisse, avant six mois, et que vous n'en direz mot  personne,
entendez-vous?

--Conditions faciles. Je pourrai en vendre avec des fleurs bleues?

--Bleues, jaunes, violettes, rouges, pourvu que ce ne soient pas deux
roses.

--La semaine prochaine, vendredi ou samedi, vous l'aurez.

En effet, le bossu revint, et Picounoc paya de bon coeur le chle
demand. En sus, il offrit un verre au marchand, qui se donna garde de
le refuser. Agla ne vit pas alors le joli cadeau que son mari lui
destinait; malade depuis quelques jours, elle ne laissait pas encore la
chambre o elle venait de donner le jour  une belle grosse fille.

Un rayon de soleil entra dans la maison assombrie de Joseph Letellier.
Je ne parle pas du soleil matriel qui entre indiffremment dans toutes
les demeures, pourvu que l'on ouvre les volets; mais de ce soleil de
l'me qui ne se lve que dans la paix et ne brille que pour la vertu.




                                    VII

                              LE RENDEZ-VOUS.


Voyant sa femme toujours triste, pieuse et soumise, Joseph commena 
croire qu'il l'avait souponne  tort ou qu'elle revenait  lui. Nomie
renaissait  l'esprance, car elle trouvait son mari moins indiffrent,
moins sombre. Elle surprenait parfois un sourire sur ses lvres, un
soupir dans son coeur. Picounoc observait les poux.

--Batiscan! se dit-il,  part soi, un soir qu'il avait veill avec eux,
il est temps d'agir, si je ne veux perdre la partie.

Il se mit  visiter plus souvent ses jeunes voisins, s'efforant de leur
tre agrable en toutes manires. Djos tait prvenu et faisait bonne
garde. Cependant il s'absentait souvent pour aller au champ, ou au
moulin, ou au march; car les cultivateurs doivent voir  ce que leurs
rcoltes soient sauves en bon ordre et bien vendues. Picounoc guettait
le moment ou Nomie restait seule pour aller, sous un prtexte
quelconque, la voir et lui parler. Il connaissait sa vertu et ne disait
jamais rien qui put l'effaroucher. Mais il payait la petite Mercier pour
raconter  Djos ses visites frquentes. Et, comme l'on aime  dire du
mal, la petite Mercier en disait pour plus que son argent. A la fin Djos
en prit ombrage:

--Si tu veux que nous restions amis, dit-il  Picounoc, viens un peu
moins souvent chez moi quand ma femme est seule.

--Ah! tu as peur! Laisse-moi faire; je suis en train de te prouver la
justesse de mon jugement sur les femmes en gnral et la tienne en
particulier.... Ta femme m'aime.

--Tu mens!

--Je te le prouverai.

--Tu n'en es pas capable... comment?

--Comme je voudrai. Elle viendra o je l'appellerai, et  l'heure qu'il
me plaira.

--Je vous tue tous les deux.

--Arrte, Djos, tu ne raisonnes pas; souviens-toi que je t'ai dit que
mon amiti te protge, comme elle protge ta femme. Je n'abuserai pas de
la faiblesse de Nomie, ni de sa folle passion. Je te dirai l'heure et
le lieu, et tu seras l.

--Si elle me trompe, si elle s'oublie jusqu' oser te rencontrer quelque
part, je la tuerai, entends-tu? oui! je la tuerai l, comme une chienne,
et tu seras tmoin de ma vengeance.

Picounoc souriait.

--Et de ton innocence dit-il, puisqu'un mari n'est pas coupable quand il
se permet de ces corrections.

--Je me fiche pas mal d'tre coupable ou non.

--Quand veux-tu que cette preuve ait lieu?

--Quand ta voudras....

--Je t'avertirai.

Djos tait dans une surexcitation terrible. Il allait donc enfin avoir
la preuve de l'infidlit de sa femme.... Oh! quelles angoisses
dchiraient son me! Il ne dormait plus, ou s'veillait en proie 
d'affreux cauchemars; il ne mangeait plus et dprissait comme la plante
que la rose ne rafrachit pas, que le soleil ne rchauffa jamais.
Parfois il avait envie de se sauver pour n'tre pas tmoin de sa honte,
et, parfois, il tait tent de tuer sa femme et de se tuer lui-mme
ensuite. Mais le doute surgissait toujours: Si elle n'tait pas
coupable!... Et l'enfant, que deviendrait-il? Ce chrubin vermeil comme
il sourit pendant que son pre pleure et gmit! Pourquoi ce dlai si
long? S'il faut tre plong dans le profond de l'abme autant vaut y
tomber de suite. Rien d'insupportable comme la perspective ou l'attente
d'une calamit.

Dj plus d'un mois s'est s'coul depuis que Picounoc a dclar  son
ami qu'il allait le convaincre de l'infidlit de sa femme, et chaque
jour augmente la souffrance et le ressentiment du mari jaloux. Il est
devenu irritable et sa maison, si remplie de joies et de charmes
autrefois, est pour lui maintenant un lieu d'ennuis et de maldictions.
Picounoc le sait et prolonge  dessein ce martyre. La fte de l'glise
arrivait. C'est la coutume, pour les gens de la paroisse, d'aller 
confesse et de communier  cette grande fte. Et, par toutes les routes,
les femmes pieuses, les jeunes filles, et les hommes aussi, merci 
Dieu, se dirigent, ds la veille, vers l'glise pour se confesser le
soir, ou le matin de bonne heure. Nomie partit comme bien d'autres:
mais ne pouvant laisser son enfant seul, elle demanda pour _garder_ en
son absence, Hlose Hamel, la petite Jos-Antoine, comme on la nommait
toujours. Djos la vit partir avec satisfaction. Elle trennait son chle
neuf, et elle tait bien belle ainsi drape dans cette magnifique
toffe. Les compliments ne lui furent pas mnags, et peut-tre dt-elle
ajouter  sa confession quelques penses de vanit.

La fte de l'glise tombe, chez nous, le 25 de septembre. La brunante
arrive de bonne heure alors et les soires commencent  s'allonger.
Parfois il fait un temps ravissant, parfois la pluie tombe en abondance.
Cette fois, on se serait cru en juillet tant le soleil tait chaud.

Picounoc avait vu s'loigner Nomie, il aborda Djos et lui dit d'un ton
moqueur:

--Eh bien! es-tu prt  subir l'preuve?...

--Tu choisis mal le moment, repartit Djos d'un air triomphant, elle est
alle  l'glise.

--Je le sais.

Ce je le sais, dit schement, fit perdre contenance  Joseph. Cependant
il ajouta:

--Comment vas-tu faire alors?

--Suis-moi.

Djos obit machinalement. Il suivit Picounoc pendant une dizaine de
minutes:

--O me mnes-tu? demandait-il de temps  autres.

En arrire de la maison de Picounoc,  quelques arpents, se trouvait un
jardin plant d'arbres fruitiers. Les pruniers entremlaient leurs
branches serres, les pommiers arrondissaient en dmes leurs cimes
charges de fruits, les gadelliers formaient une haie rouge et verte le
long de la clture, et quelques grands cerisiers levaient, au dessus de
tout, leurs ttes charges de grappes de pourpre. Sous ces arbres le
gazon tait pais et moelleux. Il faisait bon de s'y reposer quand le
soleil brlait les prairies. Le soir, les ombres s'entassaient vite aux
pieds des troncs pars, sous les rameaux touffus. Picounoc conduisit
Joseph dans ce jardin:

--Reste ici, lui dit il, et ne bouge pas: il faut attendre un peu; mange
des pommes pour te dsennuyer.

--Et toi, o vas-tu?

--Au devant de ta femme.

--Est-ce qu'elle doit....

--Venir ici, mon cher....

--Tu te moques de moi, je le vois bien....

--C'est elle qui se moque de toi... et de la confession....

--Elle n'est pas alle  confesse?

--C'est un prtexte... comprends-tu?... Tu comprendras tout  l'heure,
pauvre ami. Diable, dit-il, feignant la surprise, qui a mis ce bois
ici?--il montrait un tas de rondins de bois franc, jets prs de la
clture, en dehors--on l'aura oubli.

Djos se pencha, prit un rondin et le fit tournoyer au bout de son bras.

--Cela frapperait bien, dit-il.

--Oui, mais un peu trop fort... a pourrait tuer, repartit Picounoc, et
il sortit du jardin.

Djos tait ahuri.

--C'est peut-tre un tour, pensa-t-il... Il sait que je suis jaloux et
s'amuse  mes dpens... pourtant c'est un bon ami et il ne m'a jamais
tromp.... Ah! la malheureuse! si elle vient!--et il brandissait son
bton.--je me vengerai! un mari outrag a bien le droit de se venger....

Il attendait depuis assez longtemps, et n'tait pas loin de croire  une
mystification, quand il entendit parler et vit deux personnes s'avancer
par le sentier. Il sentit le froid courir dans ses veines et se mit 
trembler. Il prouvait l'angoisse horrible du condamn qui aperoit
l'chafaud. Peut-tre mme eut-il moins souffert s'il eut march  la
mort; car il y a quelque chose de plus douloureux, de plus dsesprant
que la mort, c'est le dshonneur. Il s'appuya contre la clture, et ses
yeux, regardant  travers les branches noires, se fixrent sur les
auteurs de son supplice qui s'approchaient comme deux ombres.

Picounoc avait dit  sa femme:

--Il faut jouer un tour  Djos. Tu sais comme il est jaloux et comme la
jalousie le rend ridicule. J'ai un moyen de le gurir. Je lui ai dit que
j'avais un rendez-vous, ce soir, avec Nomie, dans le jardin. Il m'a cru
sur parole, et, bien que Nomie soit  l'glise, il s'attend  la voir
venir sous les pommiers, se faire conter fleurette. Il est l qui pie,
avec des yeux ardents, le moment de notre arrive. Il s'est prpar
comme un cur la veille d'une grande fte, et veut lui faire un sermon
comme elle n'en a jamais entendu, sur les devoirs de la femme, et les
suites funestes de l'amour. Viens, et, quand il sera au plus beau de son
zle, tu te feras connatre.... a sera drle de voir la figure qu'il
fera; jamais jaloux n'aura t mieux pris. Et puis j'ai un cadeau  te
faire... un beau chle pareil  celui de Nomie.

--Un beau chle? Montre donc!

--Tiens! mets-le sur tes paules....

--Djos ne le verra pas, il fait trop noir.

--J'allumerai une allumette exprs,  un moment donn.... Tu ne me
parleras pas, mais tu feras de gros soupirs.... Je t'appellerai Nomie,
je t'embrasserai.... Oh! comme il sera bien jou, le pauvre fou! et
c'est assez de cela pour le gurir.

Agla s'enveloppa, souriante, dans son magnifique chle et suivit son
mari au jardin.

--Je t'aime! disait Picounoc en passant sous les arbres ombreux.

La brlante dclaration fut suivie d'un profond soupir.... Les rameaux
s'agitaient au passage des amoureux, et, quelques fruits mrs, pommes et
prunes, roulaient avec un bruit lger sur le gazon.

Djos avait un poids norme sur la poitrine--c'tait le poids de la
douleur et de la colre--il rlait comme un moribond; une sueur froide
mouillait ses tempes.

--Asseyons-nous ici, dit Picounoc, l'herbe est touffue et molle,  ma
douce Nomie.

Djos eut envie de pousser une clameur, le son expira dans son gosier. Il
serra convulsivement le bton qu'il tenait  la main.

--Pourquoi,  Nomie, pourquoi m'as-tu fait si longtemps souffrir? tu
sais que je t'aime depuis que je t'ai vue pour la premire fois.

Un baiser sonore retentit sous les arbres chargs de fruits, et la joue
de la jeune femme s'empourpra comme les prunes suspendues aux branches.
Djos fit un pas. Celui-l eut t effray qui eut pu voir la pleur de
son visage et le feu de ses orbites. Ses mains musculeuses s'ouvraient
et se fermaient comme les serres des perviers; il se penchait sous les
arbres et tchait de voir, dans l'obscurit, ce qui se passait 
quelques pas de lui.

--C'est donc vrai, pensait-il, plus de doute! elle est infidle!... elle
me trahit! elle oublie ses serments et mon amour! elle oublie notre
enfant!... elle oublie qu'elle est mre!... Ah! c'est trop souffrir, mon
Dieu! c'est trop souffrir!... que ne suis-je mort avant d'avoir connu ma
honte et mon infortune!...

Il fut distrait de ces penses amres, par le bruit de plusieurs
baisers; il s'avana soudain vers le couple heureux, puis s'arrta comme
s'il eut regrett de s'tre trahi....

--As-tu entendu, dit Picounoc?

--Oui, rpondit une voix de femme, quelqu'un vient, je crois,
sauvons-nous!...

--Non, restons, mais ne disons rien, coutons encore.

Ils coutrent longtemps, mais le silence tait profond. Djos se tenait
immobile  quelques pas.

--Il n'y a personne, reprit Picounoc, c'est une pomme qui est tombe de
l'arbre, ne crains rien, Nomie. Enveloppe-toi dans ton chle  cause du
serein. Appuie ta tte sur mon bras ma bien-aime. Il faut que je voie
tes beaux yeux noirs, ne serait-ce qu'un moment.

--Alors il frotta sur une pierre une allumette chimique. A la ple lueur
qui s'pandit sous les rameaux, Djos vit, enveloppe dans le beau chle
de soie aux roses entrelaces, une femme  demi-couche sur la pelouse,
les pieds perdus sous les touffes de trfles et la tte appuye sur le
bras de Picounoc.... Au mme instant Picounoc, soulevant le coin du
chle qui voilait la tte de cette femme, imprima sur des lvres
brlantes un long baiser. Djos ne vit plus rien, car la lueur
s'teignit, et ses yeux se remplirent de larmes ardentes comme la poix.
Il sent une rage immense lui monter du fond du coeur jusqu'au cerveau,
bondit, jette une clameur et, de son bras terrible, abat le rondin sur
la tte de la femme heureuse.

--Picounoc se dresse, feignant la surprise et la colre:

--Tu l'as tue, malheureux, dit-il....

--Tant mieux, rpondit, Joseph, gris par la jalousie, la colre et le
sang. Puis il se pencha sur le cadavre.

--Nomie, Nomie, dit-il, d'une voix saccade, que Dieu te pardonne ce
que je n'ai pu te pardonner, moi!...

Il prit la femme et la releva.

--Es-tu morte?

Il tta le crne, et vit qu'il tait bris. Alors il tendit la morte
sur la couche de verdure tache de sang, et se dirigea vers la barrire
du jardin. Quelque chose d'trange se passait au fond de son me, et sa
colre, un instant apaise, se rveillait plus terrible. Il ne tenait
plus son arme meurtrire, mais ses poings osseux taient ferms, et il
prouvait comme un besoin de frapper encore. L'image de Picounoc passa
devant ses yeux, moqueuse et provocatrice. Il frmit et leva le bras sur
elle. Son ami lui apparaissait dans toute sa hideur.

--Picounoc! cria t-il.

--Que veux-tu? rpond celui-ci qui se tient prudemment  l'cart.

--O es-tu? Viens ici, continue Djos d'une voix que la colre rend
tremblante.

Picounoc ne rpond pas.

--Je te rejoindrai, bien, va, maudit! Pourquoi as-tu perdu ma femme?
Pourquoi m'as-tu rvl mon malheur? J'tais heureux! je l'aimais!
fallait me laisser ignorer ses fautes!...

Et, tout en faisant ces reproches  son ami, il le cherchait sous les
arbres, marchant fivreusement, tantt droit, tantt courb, secouant et
cassant, de ses mains puissantes, les branches qui lui barraient le
passage. S'il l'et attrap, il lui et fait payer cher sa dernire
fantaisie; mais Picounoc avait enjamb la clture et s'enfuyait  la
maison.

--Lche! hurla Djos... tu fais bien de te cacher.... mais je te
rejoindrai tt ou tard....

Il sortit et se rendit chez lui. La petite Jos-Antoine, qui berait
l'enfant sur ses genoux, lui dit en le voyant entrer.

--Mon Dieu! Monsieur Joseph, comme vous tes chang! tes-vous malade?

Djos ne rpondit pas. Il s'approcha de l'enfant, le prit dans ses bras,
le pressa sur son coeur et le couvrit de baisers.

--Ce cher petit, repartit Hlose, il commence  parler un peu. Je lui
ai fait dire: Papa, maman....

L'enfant sourit en regardant son pre et rpta: Papa, maman.

--Des larmes remplirent les yeux de Joseph et coulrent le long de ses
joues. Il embrassa de nouveau, avec frnsie, l'ange qui souriait.

--Tiens, dit-il, en le rendant  la petite gardienne, aies-en bien soin,
veille sur lui, car il n'a plus de mre!...

--Elle va revenir demain sa mre, rpondit, demi-souriante, la jeune
fille qui n'avait pas compris.

--Elle ne reviendra plus, je l'ai tue, rpliqua Djos d'une voix
sombre... et moi!... vous ne me reverrez jamais.

Il sortit. La petite Jos-Antoine, effraye, courut chez ses parents,
tenant l'enfant dans ses bras, et raconta ce qu'elle venait d'entendre.

Picounoc, tout troubl, n'aperut pas, en entrant dans sa maison,
Genevive la folle, assise au pied du lit et la tte appuye sur le
poteau tourn qui supportait les rideaux. Il se dirigea vers la
chemine, alluma sa pipe, mit sa tte dans ses mains et parut rflchir.
Genevive ne bougea pas.

Il semble au chercheur d'aventures qu'il pourra toujours expliquer
raisonnablement sa prsence en tel lieu et  telle heure, alors qu'il
est anim du dsir d'atteindre un but; mais souvent, quand le but est
atteint, et que la convoitise n'aveugle plus, il s'aperoit qu'il n'a
pas song  tout, et que plus d'un dtail peut le compromettre. Picounoc
songeait qu'il n'tait pas naturel de dire qu'il se trouvait,  neuf
heures du soir, dans son jardin,  causer avec sa femme, comme si les
tnbres eussent pu avoir pour eux quelques attraits; il ne voulait pas
faire croire, non plus, qu'il avait surpris sa femme dans les bras de
Joseph, car cela ne forcerait pas Joseph  disparatre, et il voulait
s'en dbarrasser.

Voici ce qu'il pensait: ou Joseph, dsespr, se fera justice lui-mme,
et alors mon succs sera parfait; ou--s'il reconnat son erreur--je
l'accuse d'avoir tu ma femme et le mne  la potence.

Tout  coup il releva la tte en souriant:

--C'est cela, dit-il, c'est cela....

Et il alla dcrocher son fanal pendu  une cheville, au ct de
l'armoire, l'ouvrit pour s'assurer qu'il y avait de la chandelle dedans,
puis, il prit un plat de fer blanc dans le buffet et courut au jardin.
Il jeta prs du cadavre de sa femme le plat et le fanal. Alors, 
plusieurs reprises, il appela  demi-voix, en se penchant vers la
victime: Agla! Agla!

Mais la pauvre femme tait bien morte.

--Si elle n'tait qu'vanouie! pensa-t-il.

Et, se penchant de nouveau sur elle, il lui serra la gorge longtemps.

--Il ne doit pas y avoir de danger maintenant, pensa-t-il. Et il se
leva, marchant comme un homme ivre sous les rameaux. Quand il fut  la
barrire il s'arrta, inclina la tte et rflchit.

--Oui, ce sera mieux, dit-il tout haut; il faut bien faire les choses.

Et, retournant sur ses pas il revint  sa victime et la dpouilla de son
chle.

--On n'est pas si bte que le monde pense, murmura-t-il encore 
demi-voix; on sacrifiera tout pour tout sauver....

S'cartant un peu du sentier qui conduisait  la maison, il arriva prs
d'un puits encadr de bois, au dessus duquel pendait une brimbale; et,
contre ce puits, il y avait des pierres plates et des cailloux sur
lesquels montaient les enfants qui voulaient atteindre le crochet de la
brimbale et puiser de l'eau. Il prit un de ces cailloux, l'enveloppa
dans le chle et le jeta dans l'eau. L'eau, trouble un instant, rendit
un son mat, fit surgir quelques bouillons  la surface, et reprit son
calme profond. La folle l'avait suivi instinctivement, mais, l'entendant
revenir, elle rebroussa chemin. Cependant, quand elle comprit qu'il se
dirigeait vers le puits elle s'arrta et prta l'oreille. Picounoc,
prenant des airs pouvants, allongeant sa figure hypocrite dj bien
longue, faisant des gestes de dsespoir, courut chez les voisins,
annoncer l'vnement tragique qui venait d'avoir lieu. Il paraissait fou
de douleur et passait d'une maison  l'autre en criant: Ma femme vient
d'tre tue! ma femme vient d'tre tue! C'est Djos! l'infme! c'est
Djos, le jaloux! ma pauvre Agla! ma pauvre Agla!...

Les gens, tout tonns, n'avaient pas le temps de lui faire des
questions qu'il tait sorti dj. Il entra chez Jos Antoine. La petite
gardienne avait eu le temps de raconter ce que Joseph Letellier venait
de dire et de faire, et Jos Antoine, qui connaissait la jalousie du
malheureux garon, disait  sa femme qu'en effet la chose tait bien
possible. Mais quand Picounoc,  son tour, se prcipita dans la maison
en criant: ma femme a t tue! ma femme a t tue!... C'est Djos!
c'est Djos!... Jos-Antoine crut que Picounoc devenait fou. Deux
meurtres  la fois dans un village aussi paisible d'habitude, c'tait
incroyable.

--Tu te trompes, Picounoc, dit-il, c'est la femme de Djos qui est
morte....

--C'est la mienne, mon Dieu! je ne le sais que trop! c'est la mienne!

--C'est la femme  Djos... la petite vient de le rapporter. C'est Djos
lui-mme qui a tout dclar....

--C'est ma femme, vous dis-je, mon Agla... j'tais l,  ct d'elle,
dans le jardin... Il l'a tue d'un coup de rondin... le misrable!... Il
l'aimait, vous le savez... toute la paroisse le sait... mais elle tait
si bonne, si sage, si honnte!... O mon Agla!... mon Agla!... Elle le
recevait mal, vous le savez encore... elle le traitait comme il mritait
d'tre trait, le vaurien!... et, un jour, elle lui donna une tape en
pleine face... c'est depuis ce temps qu'il lui gardait rancune... Et moi
qui le croyais mon ami!... moi qui l'invitais toujours  venir  la
maison!... Mon Dieu! mon Dieu! est-il possible?...

Ce fut, toute cette nuit-l, un va et vient extraordinaire dans le
village. Tout le monde accourut sur le thtre de l'vnement. Agla fut
transporte  la maison. Les femmes et les jeunes filles pleuraient en
la considrant, et chacun de ceux qui se trouvaient l faisait ses
observations....

--Quelle triste mort!

--Pas une minute pour penser  son Dieu et  son me....

--Elle tait si bonne!... Elle est au ciel, bien sr.

--C'est un exemple, mes chres amies, c'est un exemple, ajoutait une
vieille accoutume de moraliser... on ne sait pas qui vit, qui meurt.

--Dire qu'elle tait si gaie tantt! je l'ai vue avant le souper, je lui
ai parl, jamais elle ne fut si jasante et si veille; elle sentait sa
mort....

--C'est sa mre qui va en avoir du chagrin... quelle nouvelle  lui
apprendre! ce n'est pas moi qui voudrais la lui annoncer....

--Est-elle  l'glise sa mre?

--Oui, elle est descendue  confesse avec la femme  Hilaire Charette.

--Est-ce vrai, dites donc, que la femme de Djos  t tue elle aussi?
s'cria une femme qui faisait irruption dans la maison en deuil.

--La femme de Djos? rptrent avec stupfaction toutes les autres
voix....

--C'est la petite Jos-Antoine qui dit cela, et c'est Djos lui-mme qui
avoue l'avoir tue... c'est incroyable!... Mon Dieu! dans quel sicle
sommes-nous?

--Ce n'est pas possible, elle est  l'glise!

Picounoc pleurait toujours pendant qu'on discourait ainsi. A cette
remarque, il prit la parole:

--Non, il n'a pas tu sa femme, dit-il, mais s'il pouvait faire croire
au monde que c'est elle qu'il a voulu tuer! Il va allguer sa jalousie
pour tcher de se faire pardonner le meurtre de ma femme, de mon Agla!
pauvre Agla!...

Et il se mit  sangloter de nouveau....

--Mon Dieu! qu'il a du chagrin, dit une jeune fille....

--Il en a trop, cela ne durera pas, repartit une femme d'exprience...
une veuve.

--Une voiture fut dpche vers la mre de la dfunte et la femme du
meurtrier. On conoit la peine qu'prouve une mre en apprenant la mort
d'une fille chrie, mais on ne conoit pas ce qui se passe dans le coeur
et l'esprit d'une femme qui apprend que son mari bien-aim est un
meurtrier infme.... Madame Larose s'vanouit--c'tait le mieux et le
plus court. Nomie se fit rpter deux fois l'horrible nouvelle.... Elle
ne dit rien, pencha la tte, joignit les mains, et demeura longtemps
ainsi. Tous les yeux taient fixs sur elle, et elle ne voyait
personne.... Elle tait livide  force d'tre ple, ses paupires se
fermaient et s'ouvraient souvent sans se mouiller de pleurs, et sa
bouche tait serre comme par une convulsion.... Ce qu'elle souffrait
nul ne le pouvait deviner.

--Venez vous, madame? lui dit celui qui devait la reconduire chez elle.

Elle le regarda fixement et ne bougea point.

--Voulez-vous venir? la voiture est prte, rpta-t-il.

Elle le suivit machinalement et ne dit pas une parole. Quand elle fut
rendue  la porte de sa maison, quelqu'un l'aida  descendre. Il y avait
beaucoup de monde venu l par curiosit. Elle entra; la petite
Jos-Antoine vint  sa rencontre, tenant l'enfant dans ses bras. A la
vue de son enfant qui sourit, lui tend les bras et l'appelle, elle jette
un cri terrible, clate en sanglots, saisit le petit, le presse sur sa
poitrine, et le couvre de baisers et de larmes....

--Djos! Joseph! dit-elle en appelant.

--Il n'est pas ici, madame, rpond la petite gardienne... il est
parti.... il a dit qu'il ne reviendrait jamais.... jamais!...

--Ah! mon Dieu! s'crie la malheureuse femme, et elle tombe sur le
plancher, comme si elle eut t frappe de mort subite. L'enfant se fit
mal en tombant et se mit  pleurer. On le coucha dans son petit lit, et
il s'endormit bientt en balbutiant d'une voix douce et faible: papa!
maman! papa! maman!

Dans la nuit la grange de Djos brla. Ce fut en vain que l'on s'effort
d'teindre l'incendie, le feu sortait de partout  la fois, et il tait
vident qu'une main vengeresse l'avait allum de faon qu'il ne put tre
teint jusqu' ce que tout fut consum. Dans les cendres on trouva
quelques ossements. On crut que c'taient les restes du malheureux Djos.
Et cette croyance alla se fortifiant, car on n'entendit plus parler de
lui.

Picounoc, quelques jours aprs, voyant entrer une vieille femme qui
passait pour tirer l'horoscope et dire la vrit--chose digne de
remarque--lui donna un jeu de cartes et, sous prtexte de lui demander
des rvlations sur le meurtrier de sa femme, lui demanda cent choses
pour lui-mme. Il lui demanda, d'abord, si Djos tait mort
vritablement; si les ossements calcins que l'on avait trouvs dans les
cendres taient bien ses os; si Nomie se remarierait un jour: et la
cartomancienne rpondait  merveille. Il demanda si jamais quelqu'un
aveindrait ce qui se trouvait au fond d'un certain puits. Il pensait au
chle.

--Jamais une main de vivant! rpondit la tireuse d'horoscope.

--Quant aux mains des morts, pensa Picounoc, je ne les redoute gure....




                               PREMIRE PARTIE

                              LE GRAND-TRAPPEUR




                                      I

                             PROPOS INTERROMPUS.


--Paul!

--Baptiste!

Ces deux noms, ces deux cris, arrachs  la surprise et au plaisir,
sortaient de deux larges poitrines de chasseurs, tombaient de deux
bouches panouies dans leur franche gat.

--Toi dans ces parages! reprit Baptiste; je te croyais pris pour la vie
dans les neiges de la baie d'Hudson, comme ces squelettes de baleines
qui tranent depuis le commencement du monde sur les grves de glace.

--Comme te voil beau diseur! Tu ne dgainais pas de ces belles phrases
au temps jadis--_in illo tempore_, rpondit Paul.

--Toujours le mot latin?

--Toujours! mais o vas-tu?

--Loin! jusqu'au Mackenzie....

--Ma foi, Baptiste, je suis libre: plus d'argent, plus d'affaires, une
fire carabine, bon pied, bon oeil, j'ai envie de filer avec toi vers
l'toile polaire, au lieu d'aller vers la croix du sud.

--Ah! que je serais heureux! et les autres aussi....

--Les autres?

--Le grand-trappeur, John et Flix Rousseau.

--Le grand-trappeur! Je serais bien aise de faire sa connaissance! o
est-il? o sont-ils tous?

--Je les ai laisss au fort Carlton, sur la Saskatchewan. Je dsirais
passer un jour ou deux avec mon ami le traiteur du fort Green, et j'ai
pris les devants. Je les attendrai l.

--Varenne! je marche seul depuis un bon bout de temps, je ne suis pas
fch de trouver enfin un compagnon et un ami.

--Oui, un ami: car nous avons fait plus d'une chasse ensemble ces annes
passes. Depuis que nous nous dmes adieu, il y a cinq ans de cela--toi
pour retourner au pays, moi pour m'enfoncer plus avant dans le grand
Ouest--je ne me suis gure spar du grand-trappeur....

--O vous tes-vous rencontrs pour la premire fois?

--Au fort de Bonne-Esprance, sur le grand fleuve McKenzie.

--Quel homme est-ce donc que ce grand-trappeur?

--Un grand, gros, souple et vif gaillard; doux comme un agneau quand il
est de bonne humeur; mais, quand il se fche, le vide se fait autour de
lui; on aimerait mieux voir un ours blanc. Il est sombre et morne comme
un sauvage, et ne parle gure plus que s'il s'il tait de bois. Personne
ne peut dire d'o il vient, ni comment il s'appelle. On l'a baptis du
nom de grand-trappeur. Tous les blancs l'aiment et le respectent; tous
les indiens le craignent.

--J'ai entendu parler de cet homme souvent, et je sais,  son sujet, une
histoire assez intressante, reprit Paul.

--Je l'ai vu  l'oeuvre dernirement encore, au lac Suprieur. Battefeu!
c'est lui qui vous rgle vite une affaire! Le Hibou-blanc en sait
quelque chose, ajouta Baptiste.

--Le Hibou-blanc! que lui a-t-il fait! dis donc!... _Dic mihi Dameta_.

--Raconte-moi d'abord l'histoire dont tu viens de parler.

--Volontiers, Baptiste.

Et l'ex-lve, que mes lecteurs ont sans doute reconnu, raconta ce qui
suit:

--Un jongleur de la tribu des Couteaux-jaunes rencontre, un jour, la
fiance du chef des Litchanrs, Porc-Epic--il y a sept ans de cela--et
veut avoir son amour. Cette femme, veuve et mre d'une fille, venait
d'tre convertie et baptise,  la mission de St. Joseph. Elle fut
inbranlable et dnona  son futur les intentions du jongleur.
Celui-ci, irrit de se voir conduit de la sorte, jura de se venger. Il
tint parole et sa vengeance fut terrible. Il apprit du dmon l'art de se
faire aimer d'un amour coupable. Sous prtexte de demander pardon  la
femme chrtienne qu'il avait outrage par ses infmes propositions, il
rentre dans sa cabane, et prononce des paroles hypocrites. Puis il fixe
sur Satalia--c'est le nom de la femme--un regard long, perant, plein de
feu,... un de ces regards qui font tressaillir ou trembler. Satalia
sentit ce regard fouiller au fond de son coeur comme le tisonnier
fouille les cendres pour en faire jaillir le feu. Elle n'en fut point
effraye, car une sensation nouvelle et ravissante se rveillait en mme
temps. Le jongleur partit. Satalia s'assit pensive la tte dans ses
mains; puis elle se mit  prier, mais avec tideur et distraction, car
l'image du jongleur passait et repassait de plus en plus sduisante
devant ses yeux. Une douce chaleur monta de son coeur  son visage et
ses regards prirent un clat radieux. Elle se leva, saisit un long
couteau, jeta autour d'elle un coup d'oeil vague et craintif, puis elle
franchit le seuil du wigwam. Elle tait perdue. Sur le seuil une jeune
fille--Naskarina, son enfant bien-aime--voulut la retenir o la suivre;
elle la repoussa. Elle se dirigeait vers le wigwam du jongleur. Le chef,
par hasard vint  sa rencontre:

--O vas-tu, Satalia? demanda-t-il.

--Je vais  celui que j'aime.

--Satalia!

--Laisse-moi!

--Il t'a ensorcele! je le vois... ah! le chien! vocifra Porc-Epic, le
chef.

--Il est plus beau que toi, il m'aime! je veux tre  lui....

Et elle brandit son couteau.

--Satalia! que va dire la robe noire?

--La robe noire? Elle courba la tte, et resta pensive, les yeux fixs
sur le sol, mais, se relevant soudain:

--J'y vais! dit-elle.

Le chef voulut l'arrter; elle le frappa de son couteau et s'enfuit. Le
jongleur l'attendait non loin de l.

--Me voici! dit-elle en l'apercevant... ah! j'ai bien tard  t'aimer!
J'ai bien tard  venir! mais je suis  toi pour toujours! Je ne te
quitterai plus!

Le jongleur la serra contre sa poitrine.

--Vois-tu? dit-elle, j'ai plant ce couteau dans le coeur de mon fianc
qui voulait me retenir!

--Satalia! dit le jongleur, rien ne nous sparera dsormais! rien!

--Moi, je vais vous sparer! cria une voix formidable....

C'tait le grand-trappeur! Il connaissait le jongleur et le surveillait
depuis longtemps. Le jongleur eut froid jusqu'au fond de l'me. Il
voulut frapper le trappeur de son poignard, mais il fut vite dsarm! Le
trappeur mit le poignard  sa ceinture.

--Tu ne tueras plus personne avec cette arme, dit-il.

Sur ces entrefaites, Pierre Robitaille arriva. Il tait depuis des
annes, parat-il, l'ami intime, le compagnon insparable du
grand-trappeur.

--Je l'ai bien connu, dit Baptiste.

Le grand-trappeur lui dit:

--Pierre, tiens la femme!

Pierre Robitaille saisit la malheureuse et la tint comme si elle eut t
fourre dans un tau.

--Bon! continua le grand-trappeur, maintenant a va aller! Jongleur
maudit, dit-il, il faut que tu dlivres,  l'heure mme, cette femme du
sort que tu lui as jet.

--Je ne lui ai pas jet de sort... Elle m'aime, est-ce ma faute?

--Pas de paroles inutiles! Je t'trangle comme un chat! Enlve le sort!
entends-tu?

Le jongleur tremblait, car il savait que le grand-trappeur ne badine
pas, et qu'il l'tranglerait bien en effet....

--Je ne suis pas capable, balbutia-t-il.

--Pas capable? tu n'es pas capable? Mille noms! on va voir....

Et, saisissant les deux poignets du jongleur dans sa main gauche, il les
broya. Le jongleur poussa un cri froce.

--Ferme! animal, dit le trappeur, et mets-toi  genoux.

Le jongleur obit.

--Fais ton acte de contrition.

Le jongleur leva sur le trappeur un regard pouvant. Pierre Robitaille
riait. Les doigts de fer du grand-trappeur touchrent la gorge du
mchant qui se mit  rler et  faire de la tte un signe
d'acquiescement. Les doigts s'ouvrirent un peu.

--Je vais enlever le sort... murmura le jongleur....

Et alors il fixa sur la femme un regard charg de mpris et de haine.

Aussitt Satalia poussa une clameur profonde!...

--Mon Dieu! o suis-je? Qu'ai-je fait? s'cria-t-elle....

Et fondant en pleurs elle retourna dans sa cabane. Son fianc venait
d'expirer. Elle voulut se tuer elle-mme, mais on russit  l'en
empcher.

Le missionnaire lui apporta l'esprance. Elle avait la contrition dj.
Et puis, qui peut dire la somme de libert qui reste  l'me ainsi
soumise  un malfice? L'infortune mourut de dsespoir un an plus tard,
laissant sa fille orpheline.

--C'est une histoire bien pnible, observa Baptiste.

--Ce n'est pas tout, continua l'ex-lve. Tu connais la petite le
dserte et presque nue qui gt en face du fort Chippeway?

--Oui.

--Eh bien! sur cette le se trouve une grotte assez petite et peu
connue. Un jour, pas bien longtemps aprs l'vnement que je viens de
rapporter, le grand-trappeur et Pierre Robitaille taient sur cette le,
pour une raison que j'ignore, le grand-trappeur retourna au fort,
laissant, pendant quelques heures, son ami seul prs de la grotte. Les
Couteaux-jaunes passrent-l--un pur hasard;--et le jongleur reconnut
Pierre Robitaille et le poursuivit avec plusieurs guerriers de la tribu.
A force de chercher on dcouvrit que l'antre tait sa retraite. On le
somma de sortir. Il fit feu sur ceux qui entrrent pour le prendre.
Alors le jongleur dit que ce lieu devait tre le tombeau du visage ple,
et l'on amassa des branches  l'entre de la grotte. Bientt les balles
que tiraient pour se dfendre le pauvre reclus, se perdirent dans ce
rempart de feuilles et de rameaux. Il comprit la mort horrible qui
l'attendait, que fit-il? Nul ne le saura jamais. Mais il dut prier et
attendre, dans l'angoisse, la volont de Dieu, car il tait bon
chrtien.

Je me suis bien veng de celui-ci! pensait le jongleur,  l'autre
maintenant! Quand le grand-trappeur revint et connut le sort de son
malheureux ami, il eut un dsespoir lugubre. Il se douta bien de quel
ct venait la vengeance. Il dblaya la grotte et trouva le cadavre de
son ami. Il fit une croix avec deux btons de cenellier nain, et
l'appuya contre la paroi de la caverne,  l'endroit o se trouvaient les
restes sacrs de celui qui avait t son ami fidle....

Aprs ce rcit les deux chasseurs demeurrent quelques instants muet.
L'ex-lve prit le premier la parole:

--Et tu le connais bien, toi, le grand-trappeur?

--Battefeu! si je le connais! Nous avons fait plusieurs voyages
ensemble, et la plus franche amiti nous unit.

--Et, tu l'as vu  l'oeuvre?

--Oui! et chose singulire, c'est qu'il s'agit encore du mme jongleur
canaille devenu chef de sa tribu adoptive, et d'une vierge de la tribu
des Litchanrs, la fille de cette mme Satalia dont tu viens de parler.
Il y a un mois  peine, Couteaux-jaunes et Flancs de Chiens--ou
Tranlt-san-ot-ins et Litchanrs, si l'on ne traduit pas leurs noms--se
trouvaient runis au fort William sur le lac Suprieur, pour l'change
des fourrures contre les couvertures, les armes, la poudre et le whisky.
Ils ne descendaient pas souvent jusque l. Plusieurs, mme, de l'une et
de l'autre tribu n'avaient jamais vu ce lac grand comme une mer. La
chasse avait t bonne. Ils se livrrent aux plaisirs et aux danses.
Nous tions l plusieurs chasseurs canadiens: Moi, Robert, Beaulieu,
Tiston, Leclerc, Tintaine, Poussedon, Lefendu et le grand-trappeur....
Nous avions le privilge de les voir s'amuser, mais il ne nous tait pas
permis de prendre part  la fte. Le chef des Couteaux-jaunes tait
vieux, laid, et cruel; de plus, il tait boiteux, ayant perdu un pied,
disait-il, dans les glaces de la baie d'Hudson. Le chef des Litchanrs
tait jeune et beau. Il avait vingt-deux ans seulement et n'tait sachem
que depuis quelques mois. Ni l'un ni l'autre n'avaient d'pouse. Mais le
jeune chef des Litchanrs, Kisastari--c'est son nom--aimait une vierge
de sa tribu, la belle Irma; cependant, pour plaire aux anciens, il
s'tait laiss fiancer  Naskarina, la fille de Satalia. Son pre, un
chasseur habile, n'assista pas aux fianailles, car il n'tait pas de
retour encore d'un voyage lointain. Il arriva quelques jours aprs. Il
tait horriblement mutil et mourant. Surpris par les ours affams, il
avait courageusement dfendu sa vie, et, si sa carabine ne se fut pas
brise, il serait revenu sain et sauf. Sentant qu'il allait mourir, il
appela Kisastari son fils et lui rvla un secret que nul autre ne
connut. Il mourut et fut enterr, il y a deux mois,  la mission du lac
Suprieur....

--Ecoute! j'entends du bruit, dit Paul.

Baptiste s'interrompit et se mit  couter.

Paul, l'oreille colle sur le sol, cherchait  deviner s'il passait
quelqu'un auprs.

--Ils sont plusieurs, murmura-t-il aprs un moment, et ils marchent avec
prcipitation et sans ordre.

Baptiste recueillit  son tour les chos du sol.

--Ils viennent de notre ct dit-il, ce sont nos amis les Litchanrs,
peut-tre.

--Attendons-les? Baptiste.

--Je le veux bien, Paul; nous nous joindrons  eux car ils aiment les
Canadiens du pays.

Et les deux voyageurs s'assirent sur l'herbe au pied d'un sapin, le dos
appuy au tronc.

On tait au commencement de juin. La senteur des bois embaumait l'air,
et les reflets du soleil jouaient mollement  la cime des arbres. Sous
les premiers rameaux, en bas, les ombres commenaient  rouler en
silence, sur les derniers, en haut, la lumire dansait.

--Continue, Baptiste, ton histoire du grand-trappeur, dit Paul, en
battant le briquet pour allumer sa pipe.

--Je vais prendre une chique, d'abord.

Et il coupa, avec ses dents, le bout dj raccourci d'une _torquette_ de
tabac noir.

--Je disais, reprit-il, que le jeune chef des Litchanrs aimait la belle
Irma. Les deux tribus s'taient runies pour les jeux, les danses et
les festins. Litchanrs et Couteaux jaunes ne semblaient faire qu'une
mme nation tant ils se montraient d'amiti.

Les jeux durrent bien trois heures. Ensuite le festin commena. Pendant
les jeux, les vieilles femmes avaient surveill la cuisson des gibiers
et du caribou, dans les vastes chaudires, de sorte que l'apptit
violemment surexcit, put, sans retard, tre satisfait. Le chef des
Couteaux-Jaunes devait prendre la premire place, comme le voulaient son
ge et sa qualit. Il se leva pour aller,  la faon des visages ples,
inviter une des femmes  s'asseoir  ses cts  la table, c'est--dire
 terre, sur des feuilles, autour du chaudron. Naskarina rougit de
plaisir en le voyant s'avancer vers la belle Irma, car elle tait
certaine, maintenant, de s'asseoir auprs de Kisastari. Naskarina tait
la rivale d'Irma. Cette fille--je l'ai vue--a la mine un peu friponne
et elle est jalouse. On disait que le Grand-Esprit ne devrait pas la
donner  Kisastari, mais  un guerrier peureux, pour qu'il expit sa
honte. Car une femme jalouse c'est un rude boulet  traner, parat-il.
Je n'en sais rien, toi non plus, puisque nous sommes encore garons tous
deux, Dieu merci! Alors...




                                      II

                              LE ROI DES OISEAUX.


Un sifflement lger se fit entendre.

--Battefeu! Paul, qu'est-ce que cela! dit Baptiste s'interrompant de
nouveau.

--Une balle: l'corce de l'arbre est dchire.

--Sauvons-nous!

--Pas de ce ct! la balle vient de l.

--C'est vrai;... mais nous nous loignons de la rivire.

--Nous la retrouverons bien, Baptiste, sauvons-nos peaux d'abord nos
chemises aprs.... _pellis ante chemisam_!

Une autre balle siffla et quelques rameaux de sapin, coups par le
projectile, tombrent sur la tte des chasseurs.

--Ils sont bien trop bons, dit l'ex-lve, de nous couronner de
feuillage--_corona pro nobis_!

Et, tout en s'assurant que leurs fusils taient en bon ordre et prts 
la riposte, ils s'enfuirent  travers les bois. Rendus  quelques
arpents du lieu qu'ils venaient de quitter _ex abrupto_ ils
s'arrtrent. Un grand bruit de pas rapides et de branches rompues
retentit tout au prs.

--Les damns! ils courent vite, Baptiste. En avant! dtournons-les!

Et ils reprirent leur course, dcrivant une courbe pour revenir derrire
leurs ennemis.

--Guerriers! cria une voix terrible.

A ce cri vingt-cinq chasseurs sauvages et presque autant de femmes
s'arrtrent.

--Prtez vos oreilles aux voix du sol, et dites-moi ce que disent ces
voix.

Alors les vingt-cinq guerriers indiens se couchrent sur la mousse et
prtrent l'oreille aux bruits qui s'en levaient.

--La face ple,  chef, se croit plus ruse que nous, dit l'un des
guerrier en se relevant; mon oreille entend le bruit de son pied qui
court vers la rivire pour nous tromper; mais l'indien est habile et
ceux qu'il poursuit ne lui chappent point.

--Notre frre a dit la vrit, ajoutrent les autres.

--Que ceux d'entre vous, reprit le chef, qui courent comme les daims
sauvages, retournent vers l'endroit d'o nous venons et renferment les
imprudents dans un cercle redoutable.

Presque tous s'lancrent  ces mots. Mais ils coururent avec tant de
lgret que l'on entendit  peine bruire les feuilles des pinettes
qu'ils touchrent  leur passage. Le chef et les autres guerriers
continurent  poursuivre les fuyards.

--Arrtons! dit Paul  son compagnon.

--Crois-tu que l'on soit en sret ici?

--Non, mais on le sera moins si l'on continue  courir de ce ct. Ils
ont d nous suivre  la piste, ou du moins au bruit de nos pas, et ils
vont nous couper la retraite. Allons de ce cot maintenant, et sans
faire de bruit.

--Ils marchrent ainsi, changeant de direction, l'espace d'une
demi-lieue puis ils consultrent le sol. Alors ils se regardrent avec
une certaine inquitude.

--Ils nous devinent, Baptiste, il sera difficile d'chapper. Si l'on
marche, ils nous entendront, si l'on arrte, ils nous prendront.

--Montons dans un de ces grands pins. De l, si nous sommes attaqus,
Paul, nous pourrons riposter avec avantage.

--Hormis qu'ils coupent le tronc.

--Ou le brlent.

Les pas se rapprochaient: les fuyards n'avaient pas une minute  perdre.

--Montons! dit Paul.

Ils se mirent en frais de grimper au sommet d'un pin majestueux.

L'affaire et t facile s'ils n'avaient pas eu leurs fusils; mais, avec
ces armes, elle devenait assez critique. L'ex-lve monta d'abord, et
quand il fut sur la premire branche, il tira  lui les deux fusils que
Baptiste avait gards, les coucha sur des rameaux au-dessus de sa tte,
puis, aida Baptiste  monter. Une fois sur les branches, la besogne
devint comparativement aise.

--Il pourrait arriver, dit Baptiste en hochant la tte, que l'on
descendrait plus vite que l'on ne monte.

--Oui, Baptiste, _hoc advenire_....

Un hurlement parti d'en bas coupa en deux sa phrase latine. Les sauvages
arrivaient; la nuit aussi, par bonheur, et les ombres s'paississaient
vite sous les rameaux.

--Guerriers, dit le chef indien, vous tes donc moins agiles et moins
russ que les blancs? Quand les blancs nous poursuivent, ils nous
trouvent toujours, et vous, vous les laissez s'chapper comme des
renards mal pris dans les piges.

--Chef courageux, dit un des guerriers, nous ne voulons pas rabaisser le
courage des visages ples, parce que tu le connais mieux que nous, toi
qui as t blanc autrefois; mais les guerriers des bois ne sont pas
peureux, et ils savent encore scalper leurs ennemis.

--Un blanc! ne put s'empcher de murmurer Paul, du haut de sa cachette,
c'est le chef des Couteaux-Jaunes....

--Un blanc! fit Baptiste, comme un cho.

Les guerriers indiens n'entendirent point la faible exclamation des
chasseurs perchs sur les rameaux du sapin. Runis autour de leur chef,
ils semblaient attendre ses ordres. Dj les cimes de la fort se
noyaient dans les vagues sombres de l'air, et le vent qui venait de
s'lever faisait un grand murmure parmi les rameaux.

--Les deux chasseurs se sont arrts non loin d'ici, dit,  voix basse,
le chef  ses guerriers, car nous n'entendons plus le bruit de leurs
pas; il faut leur montrer que les enfants des bois sont aussi fins
qu'eux; restons ici plusieurs, cachs sous la fort; soyons muets et
attentifs, pendant que les autres guerriers vont s'loigner, en criant,
comme s'ils retrouvaient leur trace.

A ces paroles succde un long cri de joie, et la troupe obissante
s'lance dans la fort.

--Nous sommes sauvs, Paul, dit Baptiste  voix basse.

--Peut-tre, Baptiste; mais ces sauvages sont russ.

--Allons-nous descendre?

--Pas maintenant; attendons.

--Batiscan! j'aimerais mieux un lit de plumes que ces branches noueuses.

--Tu n'as pas mauvais got, Baptiste,... mais le temps des lits de plume
est pass!

--Si je continuais mon histoire pour tuer le temps?

--Si tu allais m'endormir?

--Alors, parlons de Lotbinire et du temps pass.

--Ne parlons pas du tout, c'est mieux.

--Mon histoire du grand trappeur est intressante, va!

--Tu l'achveras quand nous serons descendus de ce juchoir.

--Si je ne parle point je vais m'endormir.

--Dors.

--Si je tombe?

--On dira: _De branch in brancham dgringolat atque facit pouf_.

--En voil du jargon, par exemple.

--C'est une parodie de Virgile. Tu n'as jamais t au Sminaire, toi, tu
ne connais pas ce personnage distingu, Virgile?

--En fait de sminaire je n'ai connu que l'cole de mon village, et, en
fait de matre, je n'ai eu que ce damn de Racette.

--Racette! Je l'ai connu, quel misrable! c'est lui qui est la cause
principale des malheurs de ce pauvre Djos.

--Je ne sais pas ce qu'il est devenu Djos?

--Brul dans sa grange probablement.

--Quelle triste destine!

--Il y a quelque chose d'trange en sa mort, de mme qu'en la fin
tragique de la femme de Picounoc. J'ai toujours eu des doutes sur la
culpabilit de Djos, je te l'avoue franchement.

--Moi aussi.

--Parle moins fort, Baptiste.

--Ne crains rien, les branches parlent plus fort que nous; elles nous
empchent d'tre entendus. D'ailleurs les sauvages sont loin.

--Essayons de dormir. Veille sur moi, et je prendrai soin de toi
ensuite.

Une demi-heure aprs, l'ex-lve qui venait de se nicher  la place des
oiseaux, ronflait comme s'il eut t couch sur la mousse. Baptiste le
tenait d'une main ferme en cas d'accident, car sur ce lit d'un nouveau
genre, le dormeur ne pouvait rester longtemps dans la mme position; il
fallait donner  chaque partie du corps la chance d'tre endolorie  son
tour. Paul dormit trois heures conscutives, non pas sans pousser
quelques plaintes dont il n'eut point connaissance. En s'veillant il se
prit  rire.

--Diable! dit-il, est-ce que je suis chang en oiseau, _Avis sum?_

--Nous sommes des aigles, murmura Baptiste, avec un grain de vanit.

--Si toutefois nous ne sommes pas des oies.

--Je dors  mon tour.

--Dors.

--Tiens-moi bien.

--_Noli timere_, j'ai bonne poigne.

Et Baptiste, endormi  la cime du sapin, rva qu'il tait le roi des
oiseaux.

Quand il s'veilla il y avait, dans le ciel, au dessus de sa tte, des
clarts indcises: c'tait le jour qui s'annonait; il y avait, sur la
terre, au dessous de lui, une obscurit encore profonde: c'tait la nuit
qui s'attardait sous les bois. Le chef indien n'avait pas boug depuis
la veille, et ses guerriers s'taient montrs aussi patients dans leur
cachettes. Ils se disaient en eux-mmes: quand le jour paratra, les
chasseurs sortiront de leur retraites, car ils nous jugeront loin d'ici.

Une ligne de feu parut  l'horizon, du ct de l'Orient, et des rayons
de flamme, sortis d'un centre commun, s'lancrent dans le ciel en se
dveloppant comme un immense ventail. La cime des bois parut
tressaillir sous les caresses de la lumire, et les feuilles prirent une
teinte radieuse. Quelques oiseaux chantrent, et leurs notes joyeuses se
rptrent au loin. La brise devenait silencieuse  mesure que le soleil
montait au firmament et que les oiseaux chantaient.

--Battefeu! Je donnerais trente sous pour le moindre gibier, dit
Baptiste... j'ai faim.

--Chut! pas un mot, attendons le jour. Si quelques uns des sauvages sont
cachs dans les environs ils s'loigneront alors, croyant que nous ne
sommes pas ici.

Quelques heures s'coulrent et rien, except les cris des pique-bois
(piverts) et des cureuils, ne vint troubler le calme de la solitude. Le
chef des Couteaux-jaunes sortit lentement de sa cachette, sans faire
bruire les rameaux qu'il souleva. Debout, prs d'un vieux tronc
renvers, il prta l'oreille aux murmures divers de la fort. Rien ne
dissipa le calme froid de son visage tatou; les bruits n'avaient rien
d'insolite.... Ses regards interrogrent, aussi loin qu'ils le purent,
la fort profonde. Alors il crut que les chasseurs blancs avaient
continu  fuir, et que les guerriers, lancs  leur poursuite ne les
avaient pas rejoints, car ces guerriers seraient revenus ou auraient
dpch un envoy pour le prvenir. Il sentit un vif mcontentement et
imita le cri de l'outarde pour runir ses gens. C'tait le signal
convenu. En mme temps que s'leva le cri de l'outarde, un rire franc
descendit de l'arbre o s'taient rfugis les deux chasseurs, et
Baptiste disait  haute voix, mettant le pied  terre:

--Pas plus de sauvages que sur la main!

--Quel est ce cri? dit Paul, tout tonn.

--Une outarde!... notre djeuner! rpliqua Baptiste.

--Le chef indien, non moins surpris, gardait maintenant le silence, et
plongeait son regard perant  travers les rameaux, vers l'endroit d'o
partaient le rire et les paroles. Il aperut les deux chasseurs blancs
qui coutaient, immobiles et craintifs, adosss au tronc du sapin. De
tous cts on entendait les craquements des branches sches sous les
pieds, et les secousses des broussailles replies qui se redressaient
violemment aprs le passage des guerriers.

--Nous sommes perdus! dit Baptiste; si nous tions rests une minute de
plus dans l'arbre!

--Vendons cher nos vies!

Une balle vint effleurer l'corce du sapin qui protgeait les deux
trappeurs canadiens.

--Les lches! hurla Paul Hamel.

--Sauvons-nous! dit Baptiste, nous pouvons chapper encore.

--A droite! reprit Paul, nous n'avons pas entendu de bruit de ce ct;
il n'y a peut-tre personne.

--Es-tu bless?

--Non! la balle s'est amortie sur le canon de mon fusil.

--Fuyons! ils vont nous tuer sans qu'on les voie, les damns!

Et les deux amis s'lancrent du ct qu'ils n'avaient pas entendu de
bruit. Ils passrent prs du chef sans le voir. Celui-ci paula son arme
et fit feu. L'un des fuyards tomba: ce fut Paul Hamel; l'autre se trouva
soudain en face d'un nouvel ennemi. Il ne s'arrta pas, mais le frappa
si fort du canon de sa carabine qu'il lui pera le ventre. Le sauvage
poussa un rugissement terrible; ce fut son mot d'adieu. Mais le chasseur
canadien n'eut pas le temps de retirer, des entrailles du guerrier, son
arme sanglante, qu'il se vit entour d'une bande furieuse, dsarm et
garrott.

--L'autre, demanda le chef, est-il bien mort!

--Il a la face sur la terre comme un lche qui tombe en se sauvant, dit
l'un des guerriers.

--Mon pied lui a cras la tte en passant, dit un autre.

--Le chef a l'oeil juste et le bras ferme, ajoute un troisime.

--Allons danser autour de son cadavre, reprit le chef, les mnes des
Couteaux-jaunes se rjouiront.

Et, parlant ainsi, ils se dirigrent vers le lieu o l'ex-lve tait
tomb.

--Le diable l'a-t-il emport? exclama le chef, je ne le vois plus.

--Il tait ici, il y a une minute....

--Sacripant! Je le sais bien qu'il y tait... mais il n'y est plus!...

Et les indiens se regardaient d'un air hbt. Ils se mirent l'oreille
contre la terre.

--Le chien de visage ple!... il court! il est dj loin.

--Celui que nous tenons paiera pour les deux, reprit le chef, en avant!
Il y aura fte joyeuse et sanglante, ce soir, dans la petite anse, 
l'embouchure de la rivire Claire.




                                     III

                             GENEVIVE LA FOLLE.


Pendant que dans les vastes solitudes du nord-ouest, des
Couteaux-jaunes, guids par le Hibou blanc, poursuivent les trappeurs
Canadiens de leur implacable jalousie, sous le ciel heureux du Canada,
au milieu des campagnes o la vertu s'panouit comme les fleurs, des
hommes civiliss et chrtiens poursuivent, avec non moins de malice et
d'acharnement, mais avec plus d'hypocrisie, la plus douce des victimes.
Et cela depuis vingt ans; car vingt ans se sont couls depuis le
tragique vnement qui rendit Picounoc veuf et Nomie inconsolable.
Picounoc et le bossu s'taient lis d'amiti. Les mmes penchants les
portaient l'un vers l'autre, et leurs intelligences perverses n'avaient
pas t longues  se deviner. Le colporteur avait pass bien des fois,
depuis vingt ans, avec sa cassette sur le dos, et il avait sem partout
sa marchandise choisie, rcoltant, en retour, les gros sous qui
s'taient changs en dollars. Et puis, il avait prt  courte chance
et  gros intrts, sur billets ou obligations par devant notaire, les
prcieux dollars; comme prtent encore, de nos jours, certains usuriers
sans coeur--bourreaux d'un nouveau genre, qui jettent sur le pav, dans
le dshonneur ou le dsespoir, les pauvres qui tombent dans leurs
serres; qui croient se racheter aux yeux de la socit ou de Dieu, en
offrant de temps  autres, avec ostentation, et grand fracas de rclame,
aux glises ou aux communauts, une partie des deniers qu'ils ont
extorqus aux malheureux! Bref, le bossu tait riche, et avait ouvert un
magasin  Leclerville, prs du pont. Picounoc avait vieilli de vingt ans
comme les autres; mais le gaillard portait bien son ge.

On le disait l'habitant le plus  l'aise de la paroisse. Il possdait
deux belles terres en culture et une terre  bois, bonne maison, grange
vaste, chevaux fringants, btes  cornes, montons, porcs et volailles.
On le jalousait. L'un disait: Rien d'tonnant qu'il ait amass, il n'est
pas, comme moi, accabl par la famille. L'autre: il est si mnager! il
tondrait sur un oeuf. Celui-ci: il a eu toutes les chances; jamais de
pertes, jamais d'accidents, et celui-l: s'il avait une femme
gaspilleuse comme la mienne, il ne serait peut-tre pas mieux que
moi....

Picounoc ne s'tait point remari. Plusieurs crurent que c'tait de
regret. En effet, il doit tre difficile d'oublier une premire femme,
bien que nombre de veufs s'efforcent de prouver le contraire. Quoiqu'il
en soit, Picounoc tait rest sage aux yeux de bien des gens, et il
vivait seul avec un engag et Marguerite sa fille. Marguerite tait
passablement belle, pas sotte du tout, bonne mnagre et fille
vertueuse. Lecteurs, ne soyez pas tonns, la rose crot sur les pines.

Elle tait recherche en mariage de plusieurs garons de bonne famille,
tablis sur des terres nouvelles dj toutes dfriches, ou sur le bien
paternel. Mais elle aimait plus haut. Elle tait recherche encore par
un parti riche, mais un peu vieux et difforme, le bossu. Celui-ci, elle
le fuyait, car elle prouvait une antipathie singulire non seulement
pour sa bosse, mais pour son caractre faux. Le bossu n'en tenait pas
moins  ses ides et il ne doutait nullement du succs final: non pas
qu'il esprt jamais sembler un Adonis aux yeux de Marguerite, mais
parce qu'il avait le pre en sa faveur. Marguerite aimait Victor
Letellier, jeune tudiant en droit, fils de Djos le dfunt et de Nomie
la veuve. Victor Letellier avait-il un penchant pour Marguerite? je ne
le sais pas encore: lui-mme le savait-il? Car l'amour est souvent
capricieux: Une femme vous aime, vous en aimez une autre, et celle-ci
vous regarde avec indiffrence, et brle pour votre ami, qui se sauve de
ses embrassements pour voler ailleurs. C'est le jeu: Passe  ton voisin.
Je ne veux pas insinuer toutefois que l'exemple soit applicable dans le
cas actuel.

Picounoc n'avait point convol, mais la faute n'en tait pas  lui, car
sa passion pour Nomie s'tait accrue avec les annes, et, au moment o
nous sommes, il se dirige encore vers la demeure de la veuve, moins
soucieux que de coutume, et l'esprance au coeur.

Nomie travaille au _mtier_, pendant qu'une de ses nices qui demeure
avec elle, tourne le rouet en chantant. Son front est inclin sur les
brins de laine, et la navette active va et vient avec bruit entre les
brins roidis de la chane qui se sparent pour la laisser passer, chaque
fois que le pied de la travailleuse pse sur l'une ou l'autre des
_marches_. Le jour commence et Nomie se hte, car elle veut faire ses
cinq aunes d'toffe avant la nuit.

Elle est pauvre et sa terre, si fconde autrefois, ne rend plus. Les
mauvaises herbes, moutarde et chien-dent, remplacent l'avoine et le bl;
les pacages sont nus et les animaux sont maigres. Pourtant la veuve
infortune n'a pargn ni son temps, ni ses peines. Elle a demand les
meilleurs serviteurs et n'a pas regard au paiement. Une sorte de
fatalit l'a poursuivie, et, malgr son travail et ses conomies, elle
est devenue d'anne en anne plus pauvre et plus malheureuse. Nous
saurons bientt comment cela s'est fait.

Picounoc entra. La jeune fille se leva pour lui prsenter une chaise, et
la navette fut dpose sur l'toffe. Nomie accorda un sourire triste au
visiteur qui s'approchait d'elle.

--Je voudrais vous dire quelques mots, Nomie, fit le veuf.

--Entrez ici, monsieur.

Tous deux passrent dans la salle voisine, et s'assirent sur un sofa de
bois peint en bleu.

--Pauvre Nomie, commena Picounoc, d'un air afflig, avez-vous des
nouvelles?

Nomie pencha la tte et plit.

--Le bossu entendra-t-il raison? Il m'a assur, dj, qu'il prouverait
un dommage norme s'il ne rentrait immdiatement dans ses fonds. Le
commerce a ses exigences, Madame, vous le savez, et si l'argent est
ncessaire  quelqu'un, c'est bien, au ngociant?

Nomie soupira profondment.

--Si vous l'aviez voulu, Madame, continua Picounoc, si vous le vouliez
encore, vous seriez  l'abri de ces preuves qui vous accablent, 
l'abri surtout de la rapacit de ce vilain bossu. Un deuil de vingt
annes doit tre assez long. Vos parents et vos amis seraient heureux de
vous voir accepter enfin un protecteur et un appui; et, si vous n'en
voulez pas pour vous mme, que ce soit pour votre enfant.

--Il sera reu avocat bientt, et pourra, je l'espre, conqurir une
place au soleil, dit Nomie.

--Songez, Nomie, que c'est  moi qu'il devra la position qu'il est
destin  occuper dans le monde; le bossu, si je ne l'avais conseill,
ne vous aurais jamais prt un sou.

--Je le sais.

--Si j'avais eu de l'argent, je vous en aurais fourni de grand coeur et
sans garantie; je n'aurais pas eu recours  ce colporteur qui vous met
dans le chemin aujourd'hui.

--S'il pouvait attendre que mon fils soit reu avocat!

--Nomie, vous ne savez pas comme sont pineux les commencements d'une
carrire. Il s'coulera ncessairement plusieurs annes avant que Victor
puisse rembourser au bossu les trois cents louis que vous lui devez.

--Trois cents louis? dites-vous.

--Eh oui! eh! oui! cela monte vite, allez! l'argent prt  intrt
compos....

--Mon Dieu! Jamais je ne pourrai payer cette somme-l.

--Nomie, si vous vouliez!...

--Mais, c'est impossible, je ne puis pas....

--Vous pourriez vous acquitter bien vite... ou, plutt, dites un mot,
faites-moi une promesse, et j'acquitte tout moi-mme....

La veuve, mue et trouble, ne rpondit rien.

--J'assurerais  votre fils, que j'aime dj comme s'il tait mien, un
avenir prospre: je le pousserais, comme on dit. J'ai les moyens de le
faire. Et j'ai cru m'apercevoir qu'il ne dtestait pas Marguerite....
Que de bonheurs  la fois!... Ah! je sais bien que je n'en mrite pas
autant!

--Vous tes bien bon, Monsieur, mais!...

--Mais quoi? dites, achevez, ce n'est pas la premire fois que vous tes
cruelle  mon gard, et ce ne sera pas la dernire non plus, sans
doute....

--Ce n'est pas ma faute. Je ne puis oublier celui que j'ai tant aim?

--Nomie, est-ce que je vous demande de l'oublier? Non, Dieu m'en est
tmoin. Aimez-le toujours, voquez son souvenir sans cesse oubliez-moi
pour ne voir que son image adore! si j'en souffre, ce sera en secret;
et je ne m'en plaindrai point. Je veux vous rendre heureuse, car je vous
aime.

--Vous mritez bien d'tre aim, reprit Nomie  voix basse et d'un air
effray.

--Oh! merci! merci!... par piti! aimez-moi un peu!...

    On dit que j'aime les pommes
        A la douzaine!
    On dit que j'aime les pommes
        A la douzaine!
    J'en aime ni six, ni cinq, ni quatre, ni trois,
            ni deux, ni une, ni point.
        A la douzaine que j'aime, que j'aime!
        A la douzaine que j'aimerai!

C'tait Genevive la folle qui entrait en chantant ce singulier refrain
des coliers.

--Bonjour, Genevive, dit la fileuse.

--On dit: Bonne nuit! c'est la nuit, a; la nuit pour moi, la nuit pour
toi, la nuit pour Nomie, la nuit pour Picounoc, la nuit pour le bossu,
la nuit pour tous les fous!

    Ou dit que j'aime les pommes
        A la douzaine!

--Comme tu es veille, Genevive.

--Je suis veille parce que je suis triste; je chante parce que je
pleure. Chante donc aussi toi, tout le monde devrait chanter parce que
tout le monde devrait pleurer. O est Nomie? On dit qu'elle va se
marier. Il est grand temps qu'elle y pense, si elle veut publier
mineure.

La jeune fileuse riait de bon coeur. Elle fit signe  la folle d'entrer
dans la chambre o se trouvaient Picounoc et Nomie.

Elle y entra en effet.

--Bon jour, Monsieur et Madame, dit-elle, comment vous portez-vous?
Assez bien, Dieu merci au bon Dieu. Assoyez-vous donc. Merci, je ne veux
pas tre longtemps.

    Ou dit que j'aime les pommes
          A la douzaine!
    On dit que j'aime les pommes
          A la douzaine!

Picounoc et Nomie la regardaient en souriant, accoutums qu'ils taient
 ces folies inoffensives.

--Vous m'inviterez aux noces, continua-t-elle. Vous jouerez du violon et
je danserai toute seule avec tous les autres. Je m'en vais chez le
bossu, de ce pas-l; il m'a promis une pinglette pour me mettre dans
les oreilles. On est en amour tous les deux. Si je peux mettre la main
dessus, je vous promets qu'il va la rouler sa bosse, une butte! J'ai une
rivale, c'est mademoiselle Picounoc, mais, les rivales, quand je me
montre, a fond comme le beurre dans la pole!

--Pauvre Genevive! murmurait Nomie.

--Elle n'a plus la moindre tincelle d'intelligence, dit Picounoc.

--Je cherche Djos, ton mari, reprit la folle s'adressant  Nomie, si je
le trouve je le garde, tu n'en as plus besoin, puisque tu prends ce
grand maigre-chine-l. Djos! c'est a qui tait un bon patriarche. Je
l'ai bien connu dans l'ancien temps. Alors on l'appelait Joseph, et il
avait un beau manteau qu'il prtait aux dames trop frileuses. Mais
tiens! je m'aperois bien que vous me drangez, adieu! bon jour, bon
soir! je m'en vais, tu t'en vas, il s'en va, nous nous en allons; vous
vous en allez, ils s'en vont...  la mort!  l'chafaud!

Et elle sortit.

--Cette folle, remarqua Picounoc, elle a parfois des paroles lugubres.

Nomie avait des larmes dans les yeux.

--Je vais aller voir le bossu, continua Picounoc, et je vous jure de
faire l'impossible pour le dsarmer et vous le rendre un peu plus
favorable.




                                     IV

                        UN DE PERDU TROIS DE TROUVS.


Baptiste prouvait d'horribles tortures morales, mais son visage
impassible les dissimulait bien. Il avait appris des sauvages  dguiser
ses sentiments et  cacher ses motions. On lui dlia les pieds pour
qu'ils put marcher, mais on lui attacha les mains derrire le dos. Il
trbuchait parfois, et parfois tombait sur le terrain embarrass. On le
rouait de coups alors au grand amusement du chef. La perspective n'tait
pas gaie. Il regrettait de n'avoir pas t, comme son compagnon qu'il
croyait mort, atteint par une balle meurtrire. Que d'ignominies et de
souffrances lui eussent t pargnes! Il eut envie de rveiller la
sensibilit du chef en lui parlant du pays, des parents qu'il avait d
aimer, de la religion qui avait embelli son enfance. Car, il le savait,
ce chef n'tait pas un vritable indien, mais bien un rengat.

--Chef, dit-il en franais, car je vois bien que tu n'es pas n dans les
bois, et que tu es un enfant des peuples civiliss, au nom de la mre
qui t'a donn le jour, rends-moi donc la libert, et jamais, je le jure,
je ne ferai rien contre la tribu qui t'a choisi pour son matre.

--La mre qui m'a donn le jour a bien eu tort, rpondit, en franais,
le chef un peu surpris--et toi, tu as eu tort aussi de tomber entre mes
mains.

--Pourquoi cette vengeance? je ne t'ai jamais fait de mal.

--Si ce n'est pas toi, c'est quelqu'un des tiens.

--Comment? mais il y a une justice.

--Une justice! oui! au bout de ma carabine. Ah! je l'ai jur que je me
vengerais! et je voudrais bien que tous ceux  qui je garde rancune
passassent  la porte de mon bras!... N'importe? en attendant, puisque
ceux que je dteste ne viennent pas jusqu'ici chercher leur punition, je
m'assouvis sur les imprudents qui, comme toi, tombent dans mes filets.

--De quelle place viens-tu? chef.

--Cela ne te regarde en rien.

--Connais-tu le grand-trappeur? demanda,  son tour, le chef.

--Cela ne te regarde en rien, dit Baptiste.

Le faux indien se mordit les lvres et ses yeux lancrent un clair de
feu.

--Ce maudit-l, continua-t-il, me le paiera, si je le poigne une bonne
fois!

--C'est qu'il n'est pas ais  prendre.

--Tu le connais donc?

--Je l'ai vu, un jour du mois de mai dernier, craser du bout du doigt,
 ses genoux, un chef tratre, un ravisseur de fille, et lui faire
demander pardon... et je l'ai vu lui pardonner son crime.

Le rengat rougit sous son masque de cuivre.

Les sauvages coutaient avec une certaine inquitude cette conversation
dont ils ne comprenaient pas un mot. Ils avaient peur d'tre trahis et
de perdre leur victime, car ils devinaient bien que leur chef et le
prisonnier taient de la mme nationalit. Les femmes surtout se
montraient inquites: L'une d'elles que Baptiste reconnut et qui
n'appartenait pas  cette tribu hostile, s'approcha du rengat et lui
parla longtemps. Le chef les rassura alors et leur dit de ne rien
craindre, que le prisonnier subirait la mort, ds l'arrive  la rivire
Claire. A cette nouvelle promesse un cri de joie immense fit retentir au
loin la fort.

--_Well_! _well_! nous autres trouverez eux bientt, puisque ils sont
asses _stioupides_ pour _cry up_ si fort.

--_Bene_! _bene_! _fusillabimus omnes_! nous les fusillerons tous s'ils
continuent  se trahir.

Le premier tait un trappeur anglais, le second, notre ami Paul, ou
l'ex-lve. Il y en avait deux autres. Un grand et robuste gaillard 
l'air triste et svre; un petit homme rond et joyeux alerte et
plaisant.

L'ex-lve se voyant perdu, avait jou au plus fin avec le sauvage, et,
au premier coup de fusil, il s'tait jet la face contre terre et les
bras tendus. Bien lui en prit, car son compagnon fut vite apprhend,
comme l'on sait, et menac d'un long martyre et d'une mort certaine.
Paul se doutait bien que les Couteaux jaunes courraient tous aprs
Baptiste pour le saisir vif, et ne s'occuperaient qu'ensuite du mort.
Ds qu'il les vit entourer l'infortun trappeur, son compagnon, il se
leva, saisit sa carabine et s'lana sous la fort.

Quelques uns de mes lecteurs seraient peut-tre tents de blmer la
conduite de l'ex-lve en cette circonstance; ils auraient aim le voir
dfendre son camarade au prix de sa vie, tuer deux ou trois visages de
cuivre et tomber ensuite pour ne plus se relever. L'ex-lve tait brave
et dvou; de plus il tait prudent. Si sa mort eut pu servir  quelque
chose, il serait fait tuer n'en doutez pas; mais avec les indiens comme
avec les blancs il faut surtout employer la ruse: c'est l'arme la plus
redoutable, et le plus sr moyen de triompher. L'ex-lve n'oublia pas
son camarade.

A cette poque de l'anne, de nombreux partis de chasseurs se
dirigeaient vers le nord. Ils allaient passer l'hiver dans les parages
du grand fleuve Mackenzie, pour chasser le rennes, l'lan, l'orignal,
mais surtout le vison, la marte, et autres animaux  riches fourrures.
L'ex-lve savait que la plupart des trappeurs traversent la rgion o
il passait lui-mme, pour se rendre  la rivire Claire. Il fit, avec la
lame de son couteau, de distance en distance, une croix sur l'corce des
bouleaux. Cette croix avait une signification connue des trappeurs, elle
annonait l'ennemi. Et plus elle tait grande et plus l'ennemi tait
proche. Et dans l'corce du mme arbre un trou indiquait le ct o
devait se trouver cet ennemi. Tout en traant ses hiroglyphes, il
songeait  son malheureux compagnon et se mettait l'esprit  la torture
pour imaginer un moyen de le sauver. La faim dchirait ses entrailles,
car il n'avait pas mang depuis sa rencontre avec les Couteaux-jaunes.
Il tendit quelques collets, car il eut t imprudent de tirer des coups
de fusils: c'eut t appeler ses ennemis. Au pied d'un chne feuillu
s'tendait une nappe de mousse et de verdure; il se laissa choir sur
cette couche sduisante, puis, un moment aprs, sentant qu'il avait
sommeil, il se mit  genoux et fit au seigneur une fervente prire.
Alors confiant dans la protection cleste, il s'endormit.

Une dtonation soudaine l'veilla aprs deux heures de repos. Il se leva
d'un bond, et, croyant les sauvages  sa poursuite, se mit  fuir au
hasard. Il avait  peine franchi quelque cent pieds qu'il se trouva en
face de trois hommes. Il ne put s'empcher, dans sa surprise et sa joie,
de lcher un mot latin: _O quam felix!_ Le plus grand des trois
chasseurs, le chef, eut comme un soubresaut d'tonnement en entendant
cette voix et ce latin; un autre dit:

--_He speaks latin_ comme une vache espagnole. Le troisime, plus tonn
que les autres, s'cria:

--Comment? vous me connaissez? Mais diable! qui tes-vous donc. Je ne
vous remets pas moi?

--Pardon, chasseur, je ne vous connais pas du tout, mais loin du pays,
au milieu des solitudes sauvages, tous les chasseurs blancs sont amis.

--Vous ne me connaissez pas, dites vous, mais vous savez mon nom,
puisque vous vous tes cri en me voyant: Oh! tiens! Flix!

L'ex-lve et les chasseurs clatrent de rire,  la grande stupfaction
de Flix.

--C'est un mot latin que j'ai jet au vent reprit l'ex-lve; cela
m'chappe encore parfois dans les grandes circonstances. Je ne savais
pas que je prononais votre nom. Vous vous appelez donc Flix?

--Flix Rivard, pour vous obir.

Vous tes donc un savant, vous l'ami? demanda le premier des trappeurs
avec une indiffrence mal dissimule.

--J'ai t au sminaire de Qubec, dans mon enfance....

--Au sminaire de Qubec!... Et aprs?

--Aprs! dans les chantiers de la Gatineau.

Une motion extraordinaire s'empara du chef des coureurs, une sueur
froide perla sur ses tempes qu'il essuya du revers de sa main, et ses
yeux se fixrent avec une attention, extrme sur le nouveau chasseur.

--J'ai faim, dit l'ex-lve, avez-vous quelque gibier  me mettre sous
la dent?

--Une perdrix, deux perdrix mme, que Flix vient de tuer.

--Heureuses perdrix! heureux coup de fusil qui m'a veill et me donne
trois braves compagnons pour remplacer celui que je viens de perdre.

--Vous avez perdu votre camarade? comment cela? qui tait-il?

--Vite, allumez un petit feu pour faire rtir mon dner, et je vous
conte, en deux mots notre histoire.

L'anglais dit: C'est moi allume _the fire and cook the_ perdrix. Et il
se mit  l'oeuvre.

--Un parti de Couteaux-jaunes nous a poursuivis et rejoints aussi,
puisque l'un de nous deux est prisonnier. Si je n'avais pas fait le
mort, a y tait. Nous avons pass la nuit dans le fate d'un arbre
comme des corbeaux, et les chenapans de sauvages sont venus camper  nos
pieds. Si nous tions rests dans notre cachette cinq minutes de plus,
nous tions sauvs, raconte l'ex-lve.

--Et pourquoi n'y tes-vous pas rests?

--Nous les pensions dcamps.

--Sont-ils nombreux?

--Vingt cinq, sans les femmes.

--Nous ne sommes que quatre....

--Si nous pouvions dlivrer ce pauvre Baptiste nous serions cinq.

--Baptiste?

--Oui, le connaissez-vous?

--C'est un brave! Il nous a laisss au lac Suprieur, il y a un mois
environ. Nous avons protg tous deux, alors, contre l'amour d'un chef
cruel, d'un rengat, d'un blanc qui s'est fait sauvage, une jeune fille
Lithchanre.

--Que dites-vous l? Mais ce chef, c'est lui qui guide et commande la
troupe  laquelle je n'ai chapp que par miracle, et qui emmne
prisonnier mon cher camarade.

--Ce doit tre lui en effet, le Hibou blanc, le chef des
Couteaux-jaunes! En marche alors!

--Vous tes donc celui qu'on appelle le grand-trappeur? demanda, avec
une sorte de respect, l'ex-lve.

--_Oh yes! that is the man_, reprit vivement l'anglais, c'est a le
grrrande chasseur, le grrrande-trappeur!... Tu vas voir!

--Il est l'effroi des sauvages, ajouta Flix.

--Il y a bien longtemps que j'entends parler de vous, reprit l'ex-lve,
et je suis heureux de faire votre connaissance... si vous voulez nous
chasserons ensemble....

--Je le veux, dit le grand-trappeur. Et il tendit sa main loyale au
nouveau compagnon.

--Maintenant, mes perdrix. Pour que je vous suive il me faut un peu de
leste dans l'estomac, _in stomacho meo_!

Le grand-trappeur sourit et une larme apparut dans son oeil
mlancolique.

--Le nouveau camarade il est drle comme un _devil_, observa en riant le
trappeur anglais.

L'ex-lve eut vite fait son repas: Une gorge d'eau maintenant, pour me
rincer le palais, dit-il, et filons!

--Les Couteaux-jaunes ne sont donc pas loin? demanda le grand-trappeur.

--A quelques heures seulement.

--Dans la direction nord, si j'en juge par la marque que vous avez faite
sur les bouleaux, car je suppose qu'elle est de vous.

--En effet. Ils se dirigent sans doute vers le lac noir par o ils ont
coutume de passer.

--Ils iront peut-tre  l'embouchure de la rivire Claire pour faire la
pche, et se donner le luxe d'un festin, avant de s'enfoncer plus avant
dans la fort, observa Flix Rivard.

--_Oh! yes_, dit l'anglais, car ils ont _much wisky_.

--Ils ont coutume de faire la traite  la baie d'Hudson; j'ai entendu
parler d'eux au fort d'York, dit l'ex-lve.

--Il faut marcher vite, reprit le grand-trappeur, et se rendre  la
rivire Athabaska. Si nous ne les trouvons pas l, nous passerons par le
fort Pierre  Calumet pour acheter de la poudre et des balles.

--Mon Dieu! ils auront peut-tre tu mon pauvre compagnon de chasse, et
nous arriverons trop tard.

--Ils sont trop barbares, rpliqua le grand-trappeur, et se complaisent
trop dans les souffrances de leurs victimes pour les immoler si tt. Ce
n'est pas durant la marche qu'ils tuent leurs prisonniers; ils
s'arrtent, boivent, mangent et dansent, d'abord, sous les yeux du
condamn, et puis, quand ils sont las des jouissances ordinaires, ils se
gorgent de sang.

--_God dam!_ frmit l'anglais en serrant sa carabine.

Ils marchaient depuis quelques heures  peine, quand ils entendirent la
clameur joyeuse des indiens  qui le Hibou blanc annonait le supplice
prochain de Baptiste.




                                     V

                                ENTRE AMIS.


Picounoc sortit de chez Madame Letellier avec l'esprance dans l'me:
J'ai souffert vingt ans, pensait-il, mais qu'importe? les vingt ans sont
passs et la volupt que j'ai si longtemps dsire semble m'tre
promise. Qu'est-ce que c'est que vingt annes de martyre pour une heure
de pareilles jouissances? Et cette femme, ce n'est pas pendant une heure
seulement que je la possderai, mais pendant des annes, car je ne suis
pas vieux encore! je suis solide et plein de vigueur! Oh! la
persvrance! la persvrance! quelle force et quelle vertu! Je n'ai que
celle-l, mais!... Si je me faisais illusion! Illusion! Est-ce que je me
suis fait illusion quand elle m'a repouss firement, durement,
impitoyablement? Est-ce que je me suis fait illusion quand elle m'a
accueilli avec froideur, avec indiffrence? Illusion? Allons donc! on
n'est plus  l'ge des illusions. Elle s'incline vers moi, elle penche,
elle penche, comme... n'importe? je ne suis pas un pote, moi, pour
faire des comparaisons. Si Victor son garon peut monter de Qubec
maintenant, il la fera bien se dcider, lui! Il m'aime, ce Victor; il me
considre comme un pre!... Oh!... je sens que je l'aimerai, cet enfant;
je le protgerai, je le pousserai dans le monde. Il faut bien, aprs
tout, qu'on rpare un peu le dommage fait au pre.... On est chrtien ou
on ne l'est pas. Pauvre Djos! lui qui aimait les bons tours, je ne sais
pas comment il prendrait celui-l, s'il savait le fond de l'affaire.
Qu'il dorme en paix dans les cendres de sa grange, j'aurai bien soin de
sa veuve.

C'est en se parlant ainsi  lui-mme que Picounoc arriva chez son ami le
bossu.

--Les affaires avancent-elles? dit celui-ci.

--Pas vite. Le plus sr moyen de vaincre sa rsistance, je crois, serait
de faire vendre la terre. Quand Nomie se verra dans le chemin elle se
montrera plus accommodante.

--Je suis prt, dit le bossu.

--Je l'achterai, moi, reprit Picounoc; tu ne me nuiras pas?

--Non, pourvu que mes intrts soient protgs.

--J'ai rarement vu une veuve aussi tenace.

--Monsieur le marchand, empchez donc ces gamins de me perscuter, pour
l'amour de n'importe qui et de n'importe quoi!

--Tiens! Genevive! dit le bossu,--car c'tait elle, la pauvre folle,
qui entrait--que te font-ils donc, ces mauvais garnements?

--Ils m'appellent "la folle."

--Ne les coute point, dit Picounoc, tu sais bien que tu es plus fine
qu'eux.

--Oui, et plus fine que vous aussi, soit dit sans vous offenser.

--C'est bon pour toi, Picounoc, dit le bossu.

--Non, ce n'est pas bon, rpliqua la folle; j'aurais du dire: _me
culp, me culp, me maxim culp_.

Eu te frappant la poitrine? dit le bossu.

--En me perant le coeur avec un poignard.

--Penses tu encore  Racette? demanda Picounoc.

--Quand j'tais jeune et belle, il y a bien cent ans de cela, je
l'aimais bien, comme cela, pour lui dire un mot sans faire semblant de
rien et continuer ma route.

--Je croyais que vous vous tiez connus intimement, reprit le bossu.

--J'ai tant vu de monde depuis que je suis descendue des limbes que je
ne puis me remettre chacun. Mais vous autres, je vous reconnais bien
toujours. Vous allumiez les toiles tous les deux pour clairer le
paradis de la bonne femme Labourique, dans la rue Champlain, et vous
allumez maintenant la colre de Dieu.

--Est-elle gare un peu? remarqua le bossu en clatant de rire.

--C'est presque de l'idiotisme, rpondit Picounoc.

--Veux-tu me prter cela pour jouer un peu? dit-elle au marchand. Elle
montrait des rouleaux de fil.

--Tiens! amuse-toi, mais ne les salis point.

--Oh! non, j'ai les mains nettes; je me les suis laves il n'y a pas
plus de quinze jours.

Et elle se mit  faire des tourelles et des colonnes avec des fuseaux.
Et pendant qu'elle s'amusait ainsi, les deux vauriens causaient.

--Tu l'as donc toujours aime cette femme? demandait le bossu.

--Toujours, depuis que je la connais.

--Et tu en as pous une autre cependant?

--Avec raison, puisque je suis veuf.

--Farceur, tu fais du mystre.

--C'est mon fort.

--Et tu es devenu veuf si tt!

--Elle se fait prier depuis vingt ans. Si je ne commenais le sige que
d'aujourd'hui, o cela me mnerait-il? j'aurais les cheveux blancs quand
j'entrerais dans la place....

--Drle! va, dit le bossu, lui tapant sur l'paule, tu es si fort que
cela?...

Picounoc se gourma: Silence, dit-il;  la finesse du renard il faut unir
la prudence du serpent.

--Mais deux d'un coup! allons donc! son mari et ta femme?...

--Jamais je ne pourrai refaire la tour de Babel avec ces rouleaux, dit
la folle, c'est dcourageant; comment monter au ciel?

--Courage, dit le bossu, tu y arriveras.

--Eh bien! c'est entendu, tu fais vendre la terre de suite, reprit
Picounoc, il me tarde d'en avoir fini, s'il faut la prendre par la
famine, rduisons-la!

--J'ai bien conduit la besogne, n'est-ce pas? j'ai corrompu tous ses
serviteurs.

--Tu les as tous jets dans l'ivrognerie.

--C'est le plus sr moyen de perdre un homme et de l'empcher de
travailler.

--Aussi, la terre est-elle dans un tat pitoyable. Elle ne se vendra pas
cher.

--Tant mieux pour toi; quant  moi, je ne perdrai rien. Mais tu sais?...
l'autre affaire....

--Marguerite?

--Oui, il faut que les deux mariages soient clbrs  la mme messe. Je
deviens ton gendre respectueux et dvou; tu te fais mon auguste
beau-pre.

--Mais si Marguerite refuse?

--Il n'y a pas de si....

--Je m'en vais, dit la folle, excusez.

--Tu reviendras, Genevive.

--Merci bien de la politesse, vous dites des choses qu'on ne peut pas
comprendre; j'aime bien  tout comprendre, moi. Et elle sortit.

--C'est heureux qu'elle ne comprenne rien! dirent  la fois les deux
amis.

--Mre, je suis avocat! je viens d'tre reu avec distinction, s'cria
un beau jeune homme, en se prcipitant, tout joyeux, dans les bras de la
veuve Nomie....

--Victor! exclama l'heureuse mre, en embrassant le nouveau disciple de
Thmis. O mon Dieu! je croyais ne pouvoir plus jamais prouver les
douceurs d'une joie vritable!... Tu viens te reposer! tu vas passer
quelque temps avec moi, reprit-elle aprs un moment.

--Oui! mre, je suis un peu fatigu, j'ai besoin de respirer l'air des
champs et de courir libre dans nos bois et sur le bord des ruisseaux....
Mais avant tout, j'ai besoin de manger un croton.

Nomie jeta un regard inquiet sur sa nice.

--Tiens! ma cousine Henriette! dit le jeune avocat. Comme te voil
belle! comme te voil grande! Un baiser, voyons! encore un, cela fait
oublier la faim.

--Va donc emprunter un pain, Henriette, demanda la veuve avec des larmes
dans la voix.

--Vous n'avez pas de pain? dit Victor.

--Tu ne l'aimeras pas, mon enfant.

Et vous le mangez, vous? petite mre?

--Faut bien!

--Voyons cela! Et il ouvre le buffet, prend la nappe, la droule et voit
tomber un morceau de ce misrable pain d'avoine amer que trop de pauvres
gens sont condamns  manger.

--Ce pain noir! c'est tout ce que vous avez?

--On y est accoutum; mais toi!...

--Mais moi? j'en mangerai aussi.

--Va chercher du pain de bl, Henriette.

--O vais-je aller?... les gens, vous le savez bien, n'aiment gure 
prter....

--Victor comprit tout: Je n'ai plus faim, dit-il.... Bientt, je
l'espre, je pourrai vous apporter de meilleur pain, ma bonne mre. Je
pourrai relever cette maison qui tombe, amliorer cette terre qui ne
produit plus que du mauvais grain, car je vais travailler; je veux me
faire une place au soleil!

La veuve pleurait: Cher enfant, soupira-t-elle, il sera trop tard.

--Que voulez-vous dire? vous m'effrayez... Vous tes malade? les
chagrins, le travail et les privations vous ont brise?...

--Notre terre va tre vendue... tu le sais, elle a t dcrte....

--Vendue! c'est vrai! et par celui qui vous a prt de l'argent pour me
faire instruire! C'est pour moi que vous vous tes ainsi jete dans la
misre! Oh! que Dieu me donne la force et les moyens de vous prouver ma
reconnaissance! Mais, comment se fait-il que celui qui nous a rendu
service pendant tant d'annes, retire tout  coup ce bras qui nous
soutenait?

--Quand on doit, mon fils, il faut payer: souvent le crancier n'a pas
tort.

--Le crancier, c'est toujours....

--Monsieur Chvrefils.

--Je vais aller le voir: il faut qu'il patiente encore un peu. Il
comprendra que je suis en tat de gagner quelque chose maintenant.

--Il dit qu'il a besoin d'argent pour son commerce. Au reste, notre bon
ami St. Pierre est all lui parler  ce sujet; et s'il est possible
d'obtenir du dlai, il en obtiendra.

--Quel brave homme que ce Saint-Pierre!

--Son dvouement ne s'est jamais dmenti.

--Vient-il ici souvent?

La jolie veuve rougit. Elle voulut cacher son motion et se dtourna
pour tousser.

--Assez souvent, rpondit-elle.

--Sais-tu une chose, mre?

--Non... qu'est-ce que c'est?

--Il m'a laiss comprendre, un jour, qu'il t'aimait et serait heureux de
t'pouser....

--Il t'a fait de pareilles confidences?

--Indirectement... mais, j'ai compris.... Il ne vous en a jamais
parl?...

--Comme te voil curieux, fit la veuve en riant.

--Ah! je devine. C'est bien, petite mre, pouse-le, c'est un bon
parti... et moi....

--Et toi?...

--Et moi j'pouserai Marguerite




                                     VI

                              UN TROUBLE-FETE


Anims par le dsir de sauver leur compatriote et par le besoin
d'changer quelques coups de feu avec de vieilles connaissances, les
trappeurs canadiens s'lancrent sur les traces des Couteaux-Jaunes. Ils
marchaient depuis trois heures environ, quand ils entendirent des cris
de joie.

--Je ne les croyais pas si proches, dit le grand-trappeur, et, s'ils
n'avaient pas eu le bon esprit de crier, nous aurions eu l'imprudence
d'arriver au milieu d'eux le fusil au repos ou le pistolet dans la
ceinture. Marchons avec prcaution, et voyons s'ils gagnent la rivire.

--Oh yes! Je les entends. _Do you hear_?

--_Entendamus omnes_... rpondit l'ex-lve.

Le grand-trappeur prouvait toujours une motion soudaine quand
l'ex-lve improvisait son latin. Il souriait d'une faon mlancolique.
Les autres riaient de bon coeur.

--Doublons le pas, dit-il, si c'est possible, et devanons-les en
gagnant directement l'embouchure de la rivire Claire.

Quelques heures plus tard, les quatre trappeurs arrivaient au bord de la
rivire Athabaska, un peu en bas de l'endroit o elle reoit, dans son
onde vaseuse, les flots limpides de la rivire Claire. Ils remontrent
jusqu' une anse qui s'enfonce de plusieurs arpents dans la fort, et
parat enlace par deux bras normes, deux pointes de rochers recouverts
de sapins rabougris. Au fond de l'anse, une grve de sable fin borde la
rivire. C'est une retraite superbe que tous les chasseurs ne
connaissent point. Les Couteaux jaunes et les Flancs de chiens, la
connaissaient bien, car ils s'y taient surpris tour  tour. Le
grand-trappeur n'ignorait pas non plus, son existence. Il divisa en deux
sa troupe de quatre guerriers. L'ex-lve et Flix eurent ordre
d'attendre, blottis derrire un rocher, sur l'un des bras qui ceignaient
la petite baie, et l'anglais et le chef passrent de l'autre ct o le
danger devait tre plus grand, si les indiens arrivaient--comme cela
tait probable--en ctoyant la rivire. Le grand-trappeur choisissait
toujours le poste le plus prilleux. Les Couteaux-jaunes approchaient
tranant leur victime. Dj les blancs entendaient au loin le bruit de
leur marche.

--Guerriers, arrtez, ordonna le chef.

La troupe fit cercle autour du rengat.

--Votre chef est brave, et vous le savez. Il ne craint pas la mort, ni
les supplices qui la prcdent; mais il est prudent, et ne veut pas
inutilement exposer ses guerriers. Les bois sont remplis d'ennemis, et
les blancs que j'ai fuis parce qu'ils sont lches et menteurs, courent
en tous sens sous ces forts immenses. Ils se cachent partout pour vous
surprendre et verser votre sang; il faut donc se montrer plus habiles
qu'eux-mmes. Nous allons faire le festin sur la grve de sable, au pied
du rocher, au bord des eaux claires de la rivire. Mais nous ne
descendrons pas tous ensemble. Dix d'entre vous resteront sur la cte et
feront sentinelles; ils auront leur part du banquet, et assisteront au
supplice du prisonnier.

Les guerriers firent un murmure approbateur. Les dix choisis pour monter
la garde sur le bord de la baie restrent en arrire, et les autres
descendirent sur le rivage. Le grand-trappeur voyait bien, de sa
cachette, la grve et les sauvages. Il les compta.

--Quinze guerriers,  part les femmes, murmura-t-il, la troupe s'est
donc divise! Qui sait leur dessein? Ils nous ont entendu peut-tre, et
peut-tre nous devinent-ils. Nous avons voulu les surprendre, et nous
sommes peut-tre tombs dans leur pige.

Les sauvages se mirent  courir de a et de l; les uns ramassrent du
bois et allumrent un grand feu, juste au pied du rocher o se trouvait
cach le grand-trappeur, les autres firent la pche.

Baptiste le prisonnier les suivait d'un oeil indiffrent. On ne pouvait
pas lire le dsespoir sur sa franche et brune figure. De temps en temps
il regardait le rocher comme s'il eut pressenti ou devin qu'un ami se
tenait l pour le protger. Il avait toujours les mains lies derrire
le dos, et deux guerriers se tenaient auprs de lui pour le surveiller.

On fit rtir le poisson frais en le fixant au bout de broches de bois,
puis le festin commena, largement arros d'eau de feu.

Le prisonnier ne put s'empcher de regarder avec envie le frugal repas;
et, la senteur de la truite dore  la braise flattait bien agrablement
son odorat, mais agaait fort son estomac depuis longtemps vide. Le chef
s'en aperut, prit un poisson brlant et s'approcha de lui:

--Mange, mon cher ami, mange vite et beaucoup, dit-il, car c'est ton
dernier repas.

Le prisonnier, essayant d'viter les brlants attouchements de la
truite, se tournait la tte en tous sens, mais c'tait inutile; on ne le
laissa en paix que lorsqu'il eut la bouche toute enflamme. Les sauvages
riaient et battaient des mains. Le grand-trappeur voyait tout, et la
colre s'allumait dans son me. Un instant il prit sa carabine pour
viser le rengat, mais un bruit de pas se fit entendre auprs de lui.
Alors dposant son arme, il se blottit le long du rocher. C'taient deux
sauvages qui venaient regarder ce qui se passait en bas.

--Si l'on voit bien tu me le diras, Nid d'cureuil, et j'irai  mon
tour, fit l'un des indiens.

--Oui, Vent qui souffle, je te le dirai.

Et Nid d'cureuil se glissa le long de la roche moussue et couverte de
sapins.

--Oh! oh! commena-t-il...

Il n'acheva pas. Une main vigoureuse le saisit  la gorge et le coucha
sur le lichen. Il se tordit comme un serpent dont on crase la tte, et
son fusil lui chappa. Ses bras se raidirent et ses poings ferms
essayrent de frapper l'ennemi qui le tenaillait ainsi, mais rien ne put
faire desserrer les doigts musculeux du grand-trappeur. La pieuvre ne
tient pas mieux sa victime dans ses dix bras visqueux arms de suoirs.
L'indien se dchirait les pieds sur le rocher, et ses ongles emportrent
un morceau de la veste du chasseur. Ses yeux sortirent de leurs orbites,
et sa langue flotta en dehors de la bouche. Ses membres qui s'taient
d'abord roidis avec violence, s'affaissrent peu  peu et ses doigts
crisps se dtendirent. Le trappeur desserra les doigts et le cadavre
roula  ct de lui.

--Et d'un! pensa-t-il....

On se mit  danser sur le sable, devant le feu. Dj l'ivresse
commenait  transformer ces sauvages, et, de singulires fureurs
passaient dans leurs regards. Ils chantaient en dansant, et battaient la
mesure en se frappant dans les mains. Quand ils passaient prs de
Baptiste, ils lui faisaient, du poing, toutes sortes de menaces, et
souvent mme le frappaient dans la figure. Baptiste, soumis  son
funeste sort, endurait tout avec une orgueilleuse patience. De temps en
temps il faisait un effort pour rompre les liens d'corce qui
enchanaient ses mains, et il faisait un pas en arrire, s'approchant de
la flamme du foyer qu'on attisait toujours.

Vent qui souffle, trouvant que son camarade ne revenait pas vite,
l'appela par deux fois: Nid d'cureuil! Nid d'cureuil! Personne ne
rpondit, et pour cause. Alors, maugrant, il s'approcha  son tour de
la redoutable cachette du grand-trappeur.

--Pourquoi ta parole ne rpond-elle pas  la mienne, Nid d'cureuil?
dit-il, en s'avanant: Les frres s'amusent-ils bien en bas?...

--Vas-y voir! dit le trappeur qui l'empoigna  son tour et, d'un lan
terrible, le poussa dans l'abme. Le sauvage ouvrit les bras comme des
ailes, tourbillonna deux ou trois fois et tomba la tte sur un cailloux.

Il y eut un moment de terreur parmi les sauvages et la danse cessa.

--Une imprudence, dit le chef: il se sera trop approch du bord....

--_O quam degringolat!_ exclama, pas trop haut, l'ex-lve qui voyait
tout de l'autre ct de l'anse troite.

--_O what a nice culbute!_ dit l'anglais!...

Le chef sauvage ou, plutt, des sauvages, poussa un sifflement aigu
auquel plusieurs sifflements rpondirent aussitt.

--Vous le voyez, dit-il, nos guerriers sont tranquilles... c'est un
accident.

Et la danse recommena, et l'eau de feu circula de nouveau. Cependant le
jour baissait et les guerriers sentaient la fatigue et le besoin de
repos. Ils demandrent le supplice du visage ple. Le chef appela, par
un signal convenu, les guerriers qui taient rests en faction sur la
cte. Ils rpondirent par une clameur de joie. Le prisonnier ne put
s'empcher de frmir  la pense des tourments qu'il allait endurer. Il
recula encore d'un pas et se trouva prs du feu. Alors le grand-trappeur
se leva debout, et, prenant le cadavre du guerrier qu'il avait gorg,
il le lana en bas du rocher. La stupeur se peignit sur les figures des
indiens. Ils entourrent le cadavre en poussant des cris de douleur.

--Nous sommes surpris, dit le chef.... Il y a des blancs ici ou des
Flancs-de-chiens.

--Tuons le prisonnier et sauvons-nous, proposa l'un de ces tratres.

Le prisonnier avait la figure lgrement contracte et paraissait
souffrir. Il avait les bras tendus vers la flamme. Un cri descendit du
haut du rocher, un cri monta de la grve. Le grand-trappeur avait t
aperu quand il s'tait lev pour lancer le cadavre en bas, et les huit
guerriers qui restaient encore sur la cte se prcipitrent sur lui  la
fois. Le prisonnier, les mains libres, se jeta dans la rivire,  la
grande stupfaction de ses gardiens. Il avait brl ses liens.

Plusieurs coups de carabine firent rejaillir l'onde autour de lui, mais
il ne fut pas atteint. La colre et la surprise faisaient trembler les
mains de ses ennemis.

L'ex-lve et Flix poussrent un cri de joie en voyant fuir leur ami;
mais aussitt ils virent le danger que leur chef courait, et ils se
levrent pour voler  son secours.

Mais les guerriers montrent la cte avant que le secours put arriver
aux chasseurs qui se trouvrent ainsi fatalement diviss. Le
grand-trappeur se dfendait bien et il tait admirablement second par
son ami John.

Tenant son fusil par le canon, il frappait en diable au risque de le
casser, car il n'avait pas le temps de charger ses pistolets. Il ne
restait plus que six sauvages en tat de se battre, et six contre deux
hommes comme le grand-trappeur et l'anglais, ce n'tait qu'une bouche.

L'ex-lve et son compagnon revinrent par derrire les guerriers, et,
pour donner le change ou les diviser, ils firent feu. Une balle traversa
le dos du moins vigoureux, qui se trouvait en arrire. Il tomba sur la
face pour ne plus se relever. Toute la troupe allait retourner sur ses
pas pour riposter, quand une clameur s'leva: le grand-trappeur! le
grand-trappeur! Les guerriers venaient de reconnatre celui qui tait la
terreur des bandes sauvages. Alors, ddaignant les autres ennemis, tous
se rurent vers le rocher o il s'tait cach.

--Prenez-le vif! ordonna le chef! son supplice nous ddommagera de la
perte que nous venons de faire.

--Le grand-trappeur, accul au rocher, voyait bien qu'il n'y avait plus
de fuite, ni de salut possibles pour lui: il ne voulait que gagner du
temps pour dcimer quelques ttes de plus, ou permettre  ses gens de
s'enfuir. Cependant la fatigue le gagnait, et son bras perdait de
l'agilit. La carabine tournoyait moins vite. Rapide, l'un des guerriers
s'lana  ses pieds, passant au dessous de l'arme dangereuse, et
l'enlaa de ses deux bras. Le grand-trappeur le repoussa rudement et le
fit rouler au loin, mais, dans cet effort, il perdit un mouvement des
bras, et deux autres guerriers se jetrent sur lui. L'un des deux
s'affaissa aussitt; une balle, pousse avec adresse lui avait perc le
crne. Ce fut le dernier qui tomba. Epuis, le vaillant canadien cda au
nombre. Il fut cras. Six indiens, anims par la plus ardente colre,
le garrottrent troitement pendant que les autres tenaient en chec ses
compagnons dsesprs.

Les indiens comprirent que les blancs n'taient pas nombreux quand ils
virent les coups de fusils et de pistolets se faire si rares. Alors ils
laissrent dborder leur joie, et entonnrent un chant de victoire.

L'ex-lve, John et Flix, pleurant la perte de leur chef valeureux
descendirent la cte et se cachrent sur le rivage en attendant le
dpart de leurs ennemis.




                                     VII

                              ROBERT ET CHARLOT


Picounoc entra de nouveau chez la veuve Letellier en revenant de Ste.
Emmlie. Il avait l'air dcourag, et Nomie, en le voyant, comprit
qu'elle n'avait plus rien  esprer.

Impitoyable, cet homme! dit-il avec amertume.

--Il ne veut plus attendre? demanda anxieusement Nomie.

--Il refuse toute espce d'arrangement. J'ai voulu me porter caution et
lui donner une hypothque sur mes terres: rien! pas d'affaire! O
l'usurier! si je l'eusse mieux connu!...

--Et quand va-t-il faire vendre la terre?

--Sans dlai. Elle est annonce depuis trois mois dans la Gazette
officielle.

--Victor est arriv de Qubec. Il est reu avocat. Il pourra peut-tre
prvenir le malheur qui me menace; il doit avoir de l'influence.

--Victor est ici! ce cher enfant! Il est reu! que j'en suis aise! Mais
o est-il donc? Il me tarde de lui serrer la main....

--Il vient de sortir pour aller chez vous....

--Il est jeune encore, et son influence ne peut pas tre grande, mais il
a du talent et de l'honntet; tt ou tard il arrivera. En attendant,
Nomie, ne vous dsolez pas trop. Vous me trouverez toujours quand vous
aurez besoin de moi. Vous ne voulez pas m'aimer, de bon gr--ajouta-il
en souriant--vous m'aimerez de force: je vous rendrai tant de services
que je gagnerai votre affection, et vous finirez par vous jeter dans mes
bras, quand tout le monde vous abandonnera. N'importe, je ne vous
garderai point rancune. Savez-vous que je suis presque heureux des
malheurs qui fondent sur vous? Ils me fournissent l'occasion de vous
faire du bien....

--Que vous tes bon!

--Soyez donc reconnaissante! et....

--Et quoi? reprit la veuve avec timidit...

Et prouvez-moi votre reconnaissance en accdant  mes voeux.

--J'ai peur de finir par laisser paratre trop ma faiblesse.... ou ma
gratitude.

--Nomie! que je serais heureux!...

--Si Dieu le veut, vous le serez!

Picounoc sortit plus rayonnant que jamais. Dcidment la fortune
tournait en sa faveur, et son regard perant pouvait entrevoir les
premires lueurs de la flicit,  travers les brumes de l'horizon. Il
avait manoeuvr habilement, et se trouvait en vue du port, aprs avoir
franchi mille cueils, et vogu des annes sur une mer sans bornes.
Vingt ans il avait ourdi et droul des trames pour surprendre cette
femme trop fidle  son premier amour. Il n'avait trouv qu'un chemin
pour arriver  son coeur: le chemin de la reconnaissance. Il l'avait
poursuivie de ses bons conseils et de ses soins charitables, comme
d'autres poursuivent de leurs injures et de leurs vengeances. Comment
rester insensible devant une pareille vertu? devant un si beau, si long
dvouement? Mais la grande habilet de Picounoc avait surtout consist 
faire faire par d'autres la plupart des bonnes oeuvres qu'on lui
attribuait. Et il fallait le voir rire sournoisement quand il repassait
dans sa mmoire, en fumant sa pipe, au coin du foyer, la suite de ces
belles actions qui ne lui avaient rien cot et dont il demandait le
prix avec instance.

La veuve Letellier n'avait jamais manqu de serviteurs, pour les travaux
de sa terre, et c'tait grce  lui. Mais toujours ou presque toujours,
ces ouvriers taient devenus infidles, et c'tait encore grce  lui.
Victor, l'enfant de Nomie avait reu une instruction classique et
embrass une profession, tout comme un fils de bourgeois; c'tait grce
 lui. Mais le prteur qui avait fourni l'argent ncessaire allait
maintenant jeter la veuve dans le chemin, en la dpouillant de sa
proprit, et c'tait encore grce  lui. Et mille choses taient
arrives, grce  lui, qui, bonnes d'abord, s'taient bientt changes
en adversits.

Picounoc se rendit  sa maison. Il trouva Marguerite et Victor assis
dans la fentre ouverte, et causant fleurs et soleil. Il serra la main 
son protg et le flicita de ses succs. Victor laissa parler son coeur
et fut loquent. Il croyait devoir beaucoup  cet homme, et il tait 
l'ge o nulle passion ne fait taire la voix de la reconnaissance.
Picounoc recueillait avec avidit les bonnes paroles du jeune homme et
devinait qu'il avait un auxiliaire nouveau.

Le soleil rayonnait dans les champs; les oiseaux gazouillaient de toutes
parts; les fleurs avaient des armes, et les arbres, de doux ombrages.
Les deux jeunes gens regardaient les prairies, aspiraient les tides
haleines et paraissaient n'avoir qu'une pense: aller se mler aux
plantes qui fleurissent, aux oiseaux qui gazouillent. Ils se comprirent,
et, souriant, se dirigrent vers le jardin. Les prunes commenaient 
mrir et les gadelliers s'maillaient de grappes brillantes. Le long des
alles, sur les plates-bandes, des marguerites de toutes couleurs
offraient aux curieux leurs feuilles devineresses, l'immortelle levait
son front que nul souffle ne saurait fltrir, la zinnie entr'ouvrait ses
toiles plus petites, mais plus durables que le dahlia. Sur des ronds,
des losanges, des carrs, cent autres fleurs: la violette humble, la
pense qui ouvre ses feuilles comme des ailes, le royal-george aux
touffes de roses, l'hliothrope aromatique, la verveine clatante, le
myosotis couleur du ciel, les graniums et les oeillets qui renaissent
toujours si beaux et si parfums, formaient des chiffres, des lettres,
des figures gracieuses et charmantes  voir. La jeune fille cueillit une
marguerite et se mit  l'effeuiller en disant: Il m'aime--pas du
tout--un peu--beaucoup--passionnment; il m'aime...

--Il t'aime! dit Victor en souriant. Tu ne devais pas en douter.

--Pourquoi n'en douterais-je pas? il ne me l'a jamais dit!...

--Jamais! Et toi, l'aimes-tu?...

Marguerite regarda le jeune homme d'une trange faon. Il sentit comme
un courant de feu passer dans ses veines.

--Il faut que j'interroge aussi la marguerite. Et il prit une fleur
qu'il effeuilla  son tour, en prononant les paroles sacramentelles:
Elle m'aime--pas du tout--un peu--beaucoup--passionnment; elle
m'aime--pas du tout...

--Elle ne m'aime pas!... Vilaine fleur! si j'avais su cela! je t'aurais
bien laisse sur ta tige. J'aurais au moins le doute encore et,
quelquefois, c'est un grand bonheur que de pouvoir douter....

--Elles ne disent pas toujours la vrit ces fleurs, rpliqua
Marguerite, et il faut ne s'y fier qu'un peu.

--Je n'ose pas en consulter d'autres, j'ai peur de voir se confirmer le
tmoignage de celle-ci.

--Pourquoi aussi demander cela aux fleurs?

--Mais c'est  la Marguerite que je le demande. Et il regarda la jeune
fille avec tant de douceur, il eut tant de caresses dans la voix que
Marguerite, mue, laissa tomber de ses lvres, involontairement
peut-tre, le plus suave des aveux.... Je ne sais ce qui se passa alors,
mais les fleurs parurent se vtir de plus riches couleurs, et verser de
plus odorants parfums, les oiseaux chantrent plus haut, la brise
murmura plus doucement, les rayons du soleil jourent plus gaiement sur
le sable, et les peupliers sauvages eurent une ombre plus frache. Et,
sous l'ombrage agrable, dans cette atmosphre de lumire et de joie,
loin du bruit de la foule, Victor et Marguerite qui n'avaient plus de
secrets l'un pour l'autre, gazouillaient amoureusement, les regards
suspendus aux regards, de l'ivresse plein le coeur, de l'amour et du
sourire sur les lvres.

Cependant Chvrefils le bossu n'tait pas, lui non plus, mcontent. Il
avait servi les intrts de Picounoc, c'est vrai, mais en cela il avait
trouv son compte. Le motif dterminant de sa conduite tait le mme que
pour Picounoc: L'amour. Il faut avouer que c'est un motif puissant,
toujours nouveau, bien qu'aussi vieux que le monde. Le bossu aimait
Marguerite. Et souvent, pour avoir la fille, il faut commencer par
conqurir le pre.... ou la mre. Surtout quand la fille est jeune et
que l'on est  la priode du refroidissement; surtout encore lorsque
l'on porte sur le dos une protubrance ridicule.

Picounoc ne tenait pas  marier sa fille avec le bossu, mais il ne
tenait pas non plus  laisser connatre au bossu le fond de sa pens, et
il voulait le mnager, entretenir ses esprances jusqu'au jour de son
mariage avec Nomie: Il avait pour cela quelques petites raisons. Il
avait parl devant son ami; et les amis, vous savez comme c'est
dangereux! Le bossu venait de doubler la quarantaine, et voguait 
pleines voiles de l'autre ct, vers cette mer sans fin ou nous allons
tous fatalement nous perdre. Une bosse  cheval sur quarante ans, ce
n'est ni gai, ni consolant pour une jeune fille. Il est vrai que
monsieur le marchand tait riche et pouvait donner  sa femme des robes
de soie! Mais, Dieu merci! bien peu de nos jeunes filles changeraient
l'humble robe d'indienne contre le gros-de-Naples, s'il fallait en mme
temps changer leur jeune et joli cavalier contre une vieille parodie de
la gente masculine.

Le bossu songeait au bonheur qui l'attendait dans les bras de
Marguerite, et, tout en songeant, il mangeait prosaquement sa soupe au
boeuf, ou peut-tre que c'est en mangeant qu'il songeait ainsi. Il fut
tir de sa rverie par l'arrive de deux trangers; l'un, grand, sec et
maigre, l'autre, gros et trapu. Deux barbes blanches, deux chevelures
grises, deux faces rides et curieuses.

--Que voulez-vous, Messieurs? demanda le bossu, entre deux bouches.

--Nous sommes, reprit le grand, deux voyageurs des pays hauts, et, comme
vous le voyez, nous ne sommes plus des _jeunesses_.

--Non, Seigneur! dit le gros en branlant la tte.

--Nous avons bien travaill, reprit le grand.

--Oui, Seigneur! dit le gros, toujours branlant la tte.

--Nous avons essuy bien des preuves, et nous voici rendus  la
vieillesse sans avoir, continua le grand, la moindre peccadille  nous
reprocher.

--Non, Seigneur! soupira le gros.

Et nous ne voudrions pas, pour tous les jours qui nous restent  vivre,
faire le moindre tort  qui que ce soit...

--Non, Seigneur!

--Nous avions amass quelques piastres... assez pour mettre nos vieux
jours  l'abri de la misre, et nous revenions content dans nos
familles, quand le malheur nous fit entrer,  Montral, dans une maison
d'o, hlas! nous ne sommes sortis que la vie sauve...

--Oui, Seigneur!

--Mais, pourquoi entrez-vous dans ces maisons? demanda le bossu un peu
intrigu.

--Dans ces maisons? dites-vous, cher monsieur. Mais c'tait une honnte
maison: nous n'allons jamais ailleurs...

--Non, Seigneur! fit le gros cho.

--C'tait une honnte maison,  preuve qu'il y avait une enseigne crite
en grosses lettres au dessus de la porte: Eusbe Asselin's restaurant.

--Eusbe Asselin! fit le bossu avec tonnement.

--Oui. Seigneur! rpta, le gros vieillard.

--Le connaissez-vous? demanda le grand.

--Un peu, un peu... Je l'ai connu jadis....

--A Qubec peut-tre?

--A Qubec et ici; mais cela ne fait rien: continuez votre histoire...
et assoyez-vous donc.

Les deux trangers s'assirent.

--Et que fait-il  Montral ce Asselin?

--Il tient un restaurant prs du Canal.

--Raconte donc son histoire; moi, je n'ai pas de mmoire, et je raconte
mal, dit le grand  son compagnon.

--Elle n'est pas longue, et si Monsieur veut la savoir, je la raconterai
bien, reprit le gros.

--Vous me ferez plaisir, dit le bossu. Mais vous allez manger la soupe
avec moi... Pamla!

--Monsieur!

--Apportez deux assiettes.

--Pamla s'en vint de la cuisine, souriante et lisse. Les deux
trangers la regardrent attentivement, puis se firent un signe de
l'oeil. Pamla qui les surprit se dit en elle-mme.

--Friponne que je suis! je fais encore frissonner les barbes
blanches....




                                   VIII

                      OU BAPTISTE REPREND SON RCIT


Les trappeurs entendirent longtemps les sauvages joyeux chanter en
s'loignant, et ces chants de triomphe les remplissaient de douleur.
Tantt ils regrettaient de ne s'tre pas fait tuer tous en dfendant
leur brave compagnon, et, tantt ils se consolaient par la pense que,
peut-tre, ils pourraient le dlivrer.

Quand les voix aigres et insolentes des guerriers se furent teintes
dans le lointain, les trois blancs sortirent de leur cachette et
remontrent un peu le cours de la rivire, marchant sur le rivage
dsert. Ils espraient tre vus de Baptiste, leur camarade, s'il ne
s'tait pas trop enfonc dans la fort. Et il avait d tre curieux de
connatre le rsultat de la bataille. Cependant, personne n'apparaissait
de l'autre ct de la rivire, et un silence profond rgnait aux
alentours. Alors l'un des blancs, faisant de sa main un porte-voix, cria
par trois fois, avec une force tonnante que multipliaient les chos de
la rive et des bois: Baptiste! Baptiste! Baptiste...! Et loin, bien
loin, de divers cts, on entendit rpter dans la vaste solitude:
Baptiste! Baptiste! Baptiste! et puis, tout fit silence. Mais, bientt,
 cet appel rpondit une voix connue, et l'on vit descendre un homme sur
le rivage. C'tait Baptiste. Nageur habile, il eut vite fait de s'ouvrir
un chemin dans les vagues limpides de la rivire. Ruisselant d'eau, il
se prcipite dans les bras de ses amis. Raconter la scne qui venait
d'avoir lieu fut l'affaire de quelques minutes. Quand Baptiste apprit
que le grand-trappeur tait tomb au pouvoir des Couteaux-jaunes, il
leva les bras au ciel avec dsespoir: Mon Dieu! dit-il, est-ce
possible...? Il faut le sauver ou mourir avec lui!

--_All right!_ dit John.

--_Bene!_ cria Paul Hamel, l'ex-lve.

--Oui! oui! ajouta Flix.

--Ta bouche saigne, Baptiste, dit Paul.

--Et tes mains aussi, ajouta, Flix...

--_It is too bad!_ continua John.

--Oui, rpondit Baptiste, ils m'ont brl les lvres, en me forant 
manger du poisson un peu chaud, et moi je me suis brl les mains pour
dfaire mes liens...

John jeta dans le feu qui se mourait une brasse de fagots secs qui ne
tardrent pas  s'enflammer en ptillant.

--_My goodness!_ disait-il, ce pauvre grand-trappeur se battre comme
_une brick_. Nous autres manger quelques _fishes_ et le chercher aprs.

--J'ai peur qu'on ne le revoie plus, dit Paul.

--Il en a toujours bien fait dgringoler quelques-uns en bas du rocher,
ajouta Baptiste, et c'est leur mort qui m'a sauv.

--O sont-ils? demanda John.

--Le diable les a emports, dit Baptiste.

--Les voici sous ces branches, reprit l'ex-lve: ils attendent la
rsurrection gnrale.

--_And the_ corbeaux, dit John.

--Baptiste, reprit l'ex-lve, tu avais commenc  me raconter une
petite histoire du grand-trappeur, continue donc ton rcit, en attendant
notre souper.

--O en tais-je rendu?

--Au festin. Le chef des Couteaux-jaunes invite Irma  s'asseoir  ses
cts.

--Bien! bien! Irma aimait Kisastari le fils du chef de sa tribu, et
Kisastari avait dj chass, pour elle, le renard argent et le vison:
il lui avait apport les peaux les plus soyeuses et les plus riches. On
disait dans la tribu: Kisastari et Irma lveront bientt leur wigwam,
malgr les voeux des anciens, et les fianailles de Naskarina. Naskarina
sourit en voyant le vieux chef des Couteaux-jaunes entraner sa rivale,
 la table du festin. Elle sourit et s'approcha de Kisastari: Irma que
ton coeur aime trop, dit-elle, suit les pas du vieux chef tranger, moi,
je ne voudrais jamais te laisser, parce que, vois-tu, je t'aime plus
fortement.

Kisastari s'assit auprs d'elle sans parler, et longtemps ainsi il
demeura silencieux. Le festin fut joyeux cependant, car l'eau de vie
coula avec abondance. Les deux tribus se donnrent mille marques
d'amiti, et les paroles de paix ne cessrent de tomber. Nous autres,
les blancs, comme amis des indiens, nous avions la permission d'assister
 la fte. Au reste, cela nous amusait, et nous savions bien comment
elle finirait, cette fte.

Le calumet fut allum et passa de bouche en bouche. Chacun tira quelques
bouffes qu'il souffla en l'air avec une gravit ridicule. Puis, la
danse commena. C'tait le dernier amusement, ce fut aussi le plus gai
et le plus dvergond. Au son des tambours et aux cris mesurs des
joueurs, tous les sauvages se mirent  sauter et gambader en rond,
gesticulant comme des damns, riant parfois et parfois prenant des airs
terribles, comme des guerriers en face des ennemis. Tantt, le sensible
chasseur ouvrait, en dansant, ses bras amoureux  sa compagne sauvage
qui se sentait touche, tantt, le guerrier sans peur poussait le cri de
guerre, et, l'oeil plein de feu, menaait de son bras vengeur, un ennemi
invisible. Le vieux chef des Couteaux-jaunes voulut attirer sur son
coeur la belle Irma; elle s'en alla se jeter dans les bras de
Kisastari. Naskarina, emporte par la jalousie s'cria:

--Quelle injure, Irma, ton imprudence fait au grand chef des
Couteaux-jaunes! Tu porteras la peine de ta faute!

Le vieux chef des Couteaux-jaunes, ne dansait plus, mais, retir 
l'cart, il fixait sur la cruelle un regard plein de vengeance.
Naskarina s'approcha de lui et lui dit:

--Chef valeureux, la vengeance est douce au coeur bien fait. Veux-tu
enlever Irma, et l'emmener au loin? je vais t'aider.

--Je le veux bien; mais comment faire? ses amis sont nombreux et bien
arms.

--Je vais aller cacher leurs armes.

Le vieux chef, feignant la joie, se remit  danser avec une nouvelle
ardeur, et l'on crut qu'il avait oubli l'affront que venait de lui
faire Irma. En passant auprs des siens il leur disait  l'oreille:
Armez-vous. Cela suffisait. Accoutums  la surprise ou  la trahison,
les indiens trouvaient moyen de sortir tour  tour pour mettre,  leur
porte, leurs carabines et leurs pistolet. Cependant les chasseurs
Canadiens avaient laiss la fte, et le jeune chef en tait un peu
froiss, car il pensait que c'tait par indiffrence ou ennui.
Naskarina, disparue depuis assez longtemps, rentra tout--coup le
sourire sur les lvres, et, regardant le vieux chef, elle lui fit un
signe qui chappa aux autres. Alors le Hibou blanc saisit Irma dans ses
bras et prit la fuite.

--Guerriers! dit Kisastari. Nos frres les Couteaux-jaunes sont des
lches et des tratres, sachons les punir!

A ces paroles, les guerriers Flancs-de-chiens s'lancent vers leurs
tentes pour prendre leurs fusils et leurs poignards. La colre donne de
l'agilit  leurs pieds et de la force  leurs bras. Bientt, une
clameur douloureuse s'lve: ils ne trouvent plus leurs armes: la
trahison est partout. Cependant les Couteaux-jaunes se sauvent avec leur
victime; mais  leur tour ils sont frapps d'tonnement, et poussent une
sourde clameur: dix hommes arms semblent sortir soudain de terre et
s'lancent sur leurs pas. Le grand-trappeur est  leur tte. Quelques
uns des indiens veulent s'arrter; mais le vieux chef qui est plus
tratre que brave, se sauve toujours. Cependant le grand-trappeur le
rejoint: Rends-moi cette jeune fille, lui dit-il, tratre que tu es, ou
je t'gorge comme un chien.

Les sauvages levrent leurs fusils pour tirer. Nous fmes de mme, et
nous n'avions pas peur. Je dis: nous, car nous y tions, n'est-ce pas,
John?

--_Oh! yes! my! my!_... rpondit John!

--J'aurais voulu y tre! fit l'ex-lve. Et comment avez-vous pu
excuter ce joli tour?--C'tait simple. Je te l'ai dit, nous avions la
libert de regarder la fte, sans y toucher. Le grand-trappeur s'aperut
qu'il se tramait quelque chose; cela se voit quand on observe; et tu le
sais, les sauvages aiment ce genre de passe temps. Il suivit Naskarina
et la vit cacher des armes derrire un rocher. Il comprit tout, nous fit
un signe, nous dit un mot, et a y tait!

--Bien! magnifique! j'aurais voulu en tre!

--La boucherie allait commencer, continue Baptiste, quand tout--coup
des cris de fureur ou des cris de joie, je ne sais trop lesquels
retentissent, et l'on voit apparatre les Litchanrs, brandissant leurs
armes retrouves. Effrays d'avoir  lutter contre des ennemis nombreux
et irrits, les ravisseurs s'enfuient en hurlant comme des loups.
Cependant le grand-trappeur saisit le vieux chef  la gorge et l'crase
 ses pieds.

--Tu vas payer pour les autres, dit-il.

--Grce! supplie le vieux brigand, grce! je suis un des vtres! un de
vos compatriotes!

Il s'exprimait en bon franais. Le grand-trappeur, tonn, lche prise:
Toi, reprit-il, un des ntres! toi, un compatriote?... Infme! rengat!
tu es cent fois plus coupable que les autres...

--Je le sais! dit-il humblement, en se relevant, mais  tout pch
misricorde...

--A tout pch misricorde!  tout pch misricorde!... murmure le
grand-trappeur en baissant la tte, et des larmes coulent le long de ses
joues bronzes....

--Tu me pardonnes?... demande le chef.

--Ton nom? rpond le grand-trappeur.

--Mon nom, je ne le dis pas!... Et, s'lanant avec la rapidit d'un
chien, il rejoint ses amis qui fuient toujours. On veut lui envoyer
quelques balles. Le grand-trappeur dit: Ne le tuez pas maintenant, le
confesseur est trop loin.

Irma n'avait pas de paroles assez ardentes pour exprimer sa
reconnaissance. Les Litchanrs arrivrent  la course, au moment o le
vieux chef rengat rejoignait ses complices. Ils s'arrtrent tout
surpris devant la troupe des chasseurs. Irma tenait enlace de ses bras
nus le grand-trappeur qui l'avait sauve. A la vue de Kisastari, elle
s'loigna de son sauveur et, les larmes aux yeux, elle dit:

--Kisastari, le grand-trappeur blanc est un ami fidle, c'est lui qui
nous rend l'un  l'autre.

--Oui, Kisastari, rpondit le grand-trappeur, aid de mes compagnons qui
sont braves, je l'ai sauve pour te la rendre.

Les sauvages poussrent des cris de joie et revinrent dans leur
campement. Naskarina, qui se louait du succs de sa ruse, et se flattait
de ne plus voir jamais sa rivale, ne put s'empcher de laisser paratre
son dpit: Les Couteaux-Jaunes sont lches, grina-t-elle, ils ne savent
pas se dfendre, ni garder leur proie.

--Naskarina serait-elle tratresse? demande le jeune chef surpris de ce
langage.

--Oui, rpond la jeune fille ivre de jalousie, oui Naskarina a conseill
au chef des Couteaux-Jaunes d'enlever Irma, et c'est elle qui a cach
les armes! parce qu'elle t'aime...

Un cri d'horreur s'leva dans la tribu.

--Naskarina, dit le jeune chef, sors d'ici! va-t-en rejoindre tes amis
les Couteaux-jaunes!...

La jeune fille sortit et, en partant, elle s'cria:

--Kisastari, prends garde  toi, car je t'aime!...




                                     IX

                        DES NOUVELLES INTRESSANTES.


Pendant que les trappeurs, runis  l'endroit que viennent de laisser
les Couteaux-jaunes, coutent le rcit de Baptiste et mangent,  belles
dents, la truite rtie, la veuve Nomie songe aux paroles de Picounoc et
 tout ce qui s'est pass depuis vingt ans; Victor et Marguerite jurent
de s'aimer toujours, et les deux htes du bossu continuent  parler
d'Asselin en jetant un coup d'oeil  Pamla. Nomie n'a plus d'effroi 
la pense d'pouser Picounoc, et elle comprend que, tout en aimant et
regrettant toujours Joseph le plerin, comme on l'appelait jadis, elle
pourrait entourer de soins et de respect son nouveau protecteur.
L'indigence o elle est tombe n'est pas trangre  ces dispositions.
Elle flotte dans l'incertitude, retenue, d'un ct, par le souvenir et
l'amour, attire, de l'autre, par la souffrance de la pauvret et la
reconnaissance. Picounoc se voyait  la veille de recueillir le fruit de
son oeuvre. Et, pour mieux sceller son bonheur, il favorisait les amours
de sa fille et du fils de Nomie: Nos enfants s'aiment, disait-il  la
veuve, et j'en remercie Dieu. Leur amour sera le gage de notre bonheur.
Cependant l'un des vieux trangers assis  la table du bossu, disait:

--Cet Asselin n'a pas toujours demeur  Montral; il cultivait une
ferme vers Joliette, et passait pour tre  l'aise. Ce n'est pas lui qui
nous a dit cela, c'est un habitu du restaurant. Pas vrai, vieux?--il
s'adressait  son compre.

--C'est vrai comme il y a un plat de soupe devant moi!

--Il n'y a rien d'incroyable en cela, reprit le bossu; continuez.

--Avant de demeurer  Joliette, il avait possd une proprit quelque
part par ici. Mais, cela importe peu.

--Au contraire, dit le bossu, cela m'intresse; continuez.

--Il avait une femme, reprit le gros, et des enfants aussi. Les enfants,
il les possde encore, mais la femme, nenni! elle s'est clipse un jour
et n'a plus reparu; elle a fil comme une comte en compagnie d'un
satellite sous la forme d'un gaillard. Pas vrai, vieux?

--C'est vrai comme un et un font deux!

--Il parat qu'elle ne valait pas grand'chose, cette femme l,
continua-t-il, et qu'elle avait fait parler d'elle ailleurs. Mais pour
revenir  nous, et  ce que nous avons vu, et  ce qui nous est arriv,
voici: Mon camarade et moi, nous n'tions pas millionnaires, mais nous
avions dans nos goussets plus d'un rouleau de dix piastres quand nous
entrmes au restaurant d'Asselin. Pas vrai, vieux?

--Vrai comme Mademoiselle est l!

Pamla qui coutait, les poings sur les hanches, rougit comme une jeune
fille et se retira dans la cuisine. L'tranger continua:

--Nous dposmes notre argent entre les mains d'Asselin puis, lgers et
sans soucis, nous descendmes prendre l'air sur le bord du canal, o
nous fmes rencontre de quelques amis. Nous leurs serrons la mains, et
les invitons  souper. Ils acceptent. Tout--coup, pendant le souper,
voil la porte qui s'ouvre.

--Monsieur Chvrefils, dit la vieille servante au bossu, il y a
quelqu'un qui vous demande au magasin.

--Allons! on ne peut jamais manger tranquille, murmura le bossu.
Excusez-moi un instant, Messieurs, dit-il aux vieillards, je reviens de
suite. Et il sortit.

--C'est toujours comme cela, maugra la servante, tout refroidit! on ne
peut rien manger de chaud, avec ces habitants qui s'en viennent vous
dranger. Ah! c'est moi qui les enverrais patre, par exemple!

--Qu'est-ce cela fait d'tre drang, quand a rapporte des sous?
observa le grand vieillard. Et votre matre est riche, n'est-ce pas?

--Pour cela, il l'est _gros_, rpondit Pamla.

--Fait-il le commerce depuis longtemps?

--Mon Dieu! oui; quand je l'ai connu, moi, il s'occupait d'affaires
dj, et, il y a longtemps. Il est vrai, qu'alors son commerce se
rduisait  bien peu de choses... mais il tait habile comme un lutin.
On voyait ds lors ce qu'il ferait un jour.

--A-t-il toujours demeur ici?

--Seigneur! non; _il a port la cassette_ longtemps.

--a devait tre assez drle, de voir une cassette juche sur sa bosse,
dit le gros.

--Et vous Mademoiselle, reprit l'autre, vous n'avez pas toujours habit
cette paroisse; il me semble que je vous ai vue ailleurs.

--C'est possible, Monsieur, mais je ne vous remets plus.

Le bossu entra et reprit sa place  la table.

--C'est un huissier, dit-il; ces monstres-l, ne se font pas plus
scrupule de dranger un homme qui dne, que de saisir un dbiteur qui ne
paie pas. A propos, continua-t-il, vous qui parliez d'acheter une
proprit, j'en fais vendre une belle, la semaine prochaine,  deux
lieues et demie d'ici.

--Par le shrif? demanda le gros.

--Oui, et je suis certain qu'elle va se donner, car l'argent est rare.
Pour moi, je vais la partir  1,200 piastres pour couvrir mes frais, et,
si quelqu'un met un trente sous de plus, il l'aura. C'est une terre qui
vaut bien 2,000  2,500 piastres. C'est la ferme d'une veuve, la veuve
Djos Letellier. Vous ne connaissez pas a, vous autres: Djos! Djos! le
plerin! le muet! fit le bossu avec une grimace amre, un chenapan qui a
bien fait de se tuer lui-mme, car le gredin!...

--Le muet? firent les deux vieillards.

--Oui, l'avez-vous connu?

--Diable! Et il vous avait fait du mal?

--a, c'est mon affaire. Il est mort, tant mieux pour lui! sa veuve vit
encore, tant pis pour elle! Elle ira en plerinage  la bonne
Sainte-Anne  son tour, si elle le veut, mais Ste. Anne ne lui rendra
jamais sa terre.

Les deux vieillards gardaient le silence. Le bossu reprit. C'est une
belle occasion, si vous voulez en profiter.

--Je vais continuer mon histoire, dit le gros vieillard, et vous jugerez
aprs si nous sommes en tat d'acheter des terres.

--C'est bien, continuez.

--Donc, ajouta-t-il, la porte du restaurant s'ouvre tout--coup et une
femme se prcipite dans la maison:

--Eusbe! Eusbe! s'crie-t-elle, pardon! je suis Caroline, ta femme,
Caroline, ton amie d'autrefois! Je reconnais ma faute, je la regrette et
reviens me jeter  tes genoux. Et, en disant cela, elle pleurait; mais
elle restait debout. Nos amis que nous avions  souper avec nous,
avaient des larmes plein les yeux: Que c'est consolant, dit l'un d'eux
de voir un pareil retour  la vertu! Mon camarade et moi, nous nous
mordions la langue pour nous faire pleurer, et nous avions envie de
rire....

--C'est cela; la vrit m'oblige  dire que tu racontes avec une verve
et une fidlit tonnantes, observa le grand.

--Fort bien dit le bossu.

--Asselin, reprit le conteur, regarda sa femme longtemps. Elle avait
l'air bien peine. On voyait qu'il tait partag entre l'envie de la
renvoyer et le plaisir de la reprendre. A la fin, il s'cria avec une
certaine motion et en ouvrant les bras: Viens sur mon coeur! Je ne te
reconnais point; mais je n'ai rien  y perdre!...

--C'est vrai comme vous tes un honnte homme! glissa le grand.

--Nos amis mouillaient leurs mouchoirs, non! la manche de leur vareuse,
car ils n'avaient pas de mouchoirs, et, nous nous mordions toujours la
langue pour ne pas rire.... La soire fut agrable, la nuit eut ses
enchantements, mais le rveil fut terrible. Asselin ne trouva plus sa
femme  ses cts; nos amis taient disparus, et nos rouleaux de billets
roulaient grand train avec les voleurs....

--C'est vrai, comme vous tes un honnte homme! reglissa le grand. Le
bossu fit une grimace.

--Vraiment? fit-il tout tonn; ce n'tait donc pas la femme d'Asselin?

--Et oui! et c'est parce que c'tait sa femme que tout cela est arriv,
et aussi parce que nous avions trop parl sur le bord du canal. Il n'est
jamais bon de dire  ses amis les trsors que l'on possde....

--Et ils n'ont pas t arrts ces misrables?

--Impossible de les trouver. Vous comprenez, maintenant, qu'il ne nous
est pas ais d'acheter une proprit, nous ft-elle offerte pour la
moiti de sa valeur. Ce que nous voulons, c'est l'aumne d'un gte pour
cette nuit, nous sommes fatigus et il se fait tard.

Le bossu secoua la tte et ne rpondit rien.

--Nous serions fchs de vous causer le moindre embarras, reprit le
grand.

--C'est bien assez que Monsieur nous ait donn le souper, continua le
gros, n'abusons point de sa bont.

--Ce n'est pas cela, reprit le bossu, plus gaiement, mais, il faut que
je sorte ce soir, et il ne serait pas convenable de laisser avec ma
fille deux _jeunesses_ comme vous.

Les trangers ne parurent pas offenss de cette plaisanterie; ils
partirent, aprs avoir pay leur souper par de nombreux remerciements,
et le bossu, ayant attel son cheval, se rendit  la concession St.
Eustache, chez son ami Picounoc.

Lorsque Marguerite le vit arriver elle sortit, car elle ne voulait pas
le rencontrer. Il prit  peine le temps d'attacher son cheval  la
porte, et, au lieu d'entrer dans la maison, il donna aprs elle. Elle
arrivait chez la veuve Letellier et marchait vite, esprant de pouvoir
entrer avant d'tre rejointe.

--Vous allez bien vite, Marguerite, on dirait que la peur vous donne des
ailes, dit le bossu essouffl, ds qu'il fut assez prs de la jeune
fille pour lui parler.

Marguerite, un peu confuse, se retourna vivement: Je n'ai pas peur,
cependant dit-elle.

--Alors, c'est le dsir de voir M. Victor?

--C'est que je suis presse.

--Me permettez-vous de vous attendre?

--Vous attendrez peut-tre un peu longtemps.

--Vous-tes toujours impitoyable, Marguerite; je vous aime pourtant
beaucoup.

--Vous avez tort.

--Vous voulez dire que vous me hassez?

--Je ne dis pas cela. Vous savez bien que l'on n'aime pas qui l'on veut,
ni quand on veut.

--Rverie de potes.

--N'importe!

--Votre pre dsire que vous m'pousiez, Marguerite, et si vous aimez
votre pre, soumettez-vous  sa volont.

--Il ne m'a jamais dict d'ordre  ce sujet.

--Il vous en donnera.

--Je ne crois pas.

--J'en suis certain.

--Alors, tant pis pour lui et pour vous!

--Marguerite, votre pre!... Je ne vous en dis pas davantage. Mais vous
le verrez  vos genoux, s'il le faut, pour vous supplier de me donner
votre main. Et, si vous refusez, vous l'avez dit: tant pis pour lui...
et pour vous!

--Que voulez-vous dire, Monsieur?

--Que vous viendrez  moi quand vous m'aurez dfendu d'aller  vous.

--Moi!

--Voulez-vous revenir chez vous?

--Non, Monsieur, pas  prsent.

--C'est bien! au revoir.

Le bossu tourna les talons; il tait furieux. Marguerite se rendit chez
Nomie. Elle tait comme abasourdie par la menace mystrieuse du bossu,
mais peu  peu, dans la douce intimit de Victor, elle oublia le fcheux
prtendant. Ce fut le rayon du soleil aprs le grondement du tonnerre.

Picounoc et le bossu causrent longtemps. Picounoc dit: Il faut que je
fasse accroire  Victor qu'il aura Marguerite, sinon, il se fche et me
fait perdre le fruit de vingt ans de travail. Tu comprends? sa mre en
raffole et passe par toutes ses fantaisies. Depuis qu'il lui a laiss
entendre qu'elle ferait bien de convoler avec moi, mes affaires de coeur
ont avanc de moiti. a va comme sur des roulettes.

--J'y consens, mais, fais attention. Si tu me trompes je te dnonce: Je
rvle  Victor et  sa mre tout ce que tu as dit et fait contre eux,
pour les ruiner dans leurs biens, et les plonger dans la misre.

Les deux amis se donnrent une poigne de main.

Quand le bossu entra dans sa demeure de la rivire du Chne, il la
trouva dans un dsordre complet. Il tait vident qu'elle avait t mise
 sac. Les tiroirs des bureaux et des commodes ouverts, les meubles
renverss, le comptoir forc, les lits ventrs, tout attestait le
passage d'un voleur bien dcid  accomplir son oeuvre en conscience. Le
bossu poussa un juron norme:

--Robert! Charlot! canailles!... j'aurais d m'en douter! Comment se
fait-il que je ne vous aie pas devins plus tt?...

Puis, il appela Pamla, mais Pamla ne rpondit point. Il la trouva lie
solidement sur un lit, un billon entre les dents. La dlivrer ne fut
pas long.

--Ce sont eux, dit il, les misrables?

--Oui, dit Pamla en poussant un profond soupir, ce sont eux!

--Robert et Charlot?

--Charlot et Robert!

--Ils t'ont respecte au moins?

--Ils auraient d, dans tous les cas...

--Tu chancelles! qu'est ce que cela veut dire?

--Les monstres! ils m'ont fait boire le vin comme l'iniquit....

--Comment? ils... et toi, tu n'as?...

--Oui! ils... et moi je n'ai!... que voulez-vous? une femme contre deux
gros hommes?

--Est-ce qu'ils t'ont fait parler?

--Vous voyez bien qu'ils m'en ont empch, plutt....

--Je les rejoindrai!




                                     X

                            LE LIVRE QUI COURT.


Les Couteaux-jaunes, s'loignant de la rivire Athabaska, s'enfoncrent
dans la fort. Le Hibou blanc ne regrettait ni la fuite de Baptiste son
premier prisonnier, ni la mort de plusieurs guerriers de sa tribu, tant
il tait fier d'avoir captur le grand-trappeur; et, enivre par le
succs, joyeuse et insouciante, sa troupe marchait en chantant vers le
lac Noir,  l'est du grand lac Athabaska. Le grand-trappeur suivait ses
bourreaux avec la rsignation d'une victime que tout espoir a
abandonne. Il avait, pendant de longues annes, t la terreur de plus
d'une tribu indienne, car il s'tait fait le vengeur des perscuts; et
les Couteaux-jaunes, surtout, savaient la valeur de son bras et la
finesse de son esprit. Souvent Naskarina, la tratresse qui s'tait
rfugie chez les ennemis de sa tribu, s'approchait de lui pour lui
reprocher durement son intervention dans les affaires des deux tribus.

--Si tu avais permis au Hibou blanc de s'enfuir avec ma rivale,
disait-elle, tu serais libre et parmi les tiens aujourd'hui. Tu seras
mis  mort sur le bord du lac Noir, et, tt ou tard, Irma tombera entre
nos mains.

Le grand-trappeur demeurait muet comme s'il n'et pas entendu, et, sa
figure bronze ne laissait rien paratre des motions de son me. Il
priait dans son coeur, et offrait  Dieu le sacrifice de sa vie en
expiation de ses nombreuses offenses. L'homme qui a des sentiments de
foi ne se trouve jamais faible en face de la mort. Le Hibou-blanc aurait
bien voulu savoir qui tait et d'o venait ce compatriote si fort et si
redoutable; mais, quand il osait le questionner, le grand-trappeur
l'crasait d'un regard de mpris.

Les indiens avaient march pendant deux jours, chassant pour manger,
entassant les branches de sapin pour dormir, et quatre jours encore les
sparaient du lac Noir. Ils s'taient arrts sur une hauteur d'o le
regard embrassait une tendue immense, et, des guerriers faisaient
sentinelles, car les Couteaux-jaunes avaient beaucoup d'ennemis et
craignaient toujours quelque surprise. Pendant que la tribu, assise sur
des feuilles autour d'un grand feu, rappelle, dans un langage imag, les
chasses et les guerres du pass, ou forme, des projets pour l'avenir,
une sentinelle amne vers le chef un guerrier flanc-de-chien. Un cri
sourd s'lve, les sauvages saisissent leurs carabines: Je suis le
"Livre qui court" dit le Litchanr, et Naskarina est la fille de ma
soeur. Le "Livre qui court" est irrit de l'insulte que les Litchanrs
ont faite  Naskarina, et il se venge.

La Hibou-blanc sourit  ces paroles, car il comprit que la vengeance de
cet homme pouvait lui rendre Irma.

--D'o viens-tu, et o sont les guerriers de ta tribu? demanda-t-il?

--Les hommes de ma tribu ont laiss le fort William aprs l'enlvement
d'Irma, ou plutt aprs son retour. Ils ont suivi la route des lacs,
jusqu' la rivire Saskatchewan, qu'ils ont ctoye longtemps, puis
enfin se sont dirigs vers les sources de la rivire Claire, et, de l,
ils se dirigent vers le fort Pierre  Calumet.

--Sont-ils plus nombreux que nous?

--Non; puis ils ont laiss  la tte du lac Winnipeg deux de nos
meilleurs guerriers, Ours grognard et Castor d'argent.

--Pourquoi?

--Pour guider les canots de la robe noire jusqu'au grand lac des
Esclaves.

--La robe noire! grommela le rengat, puisse-t-elle prir dans les
rapides nombreux! Vient-elle seule? ajouta-t-il.

--Des femmes de la prire l'accompagnent.

--Des Soeurs de Charit!... c'est moi qui!... mais, comment te
trouves-tu ici, toi?

--Le Livre qui court a l'oreille fine; il a entendu de loin les chants
des Couteaux-jaunes, et il est venu, laissant les siens qui marchaient
vite et se sauvaient.

Le grand-trappeur tait attach au tronc d'un arbre. Les premires
paroles du Litchanr lui causrent de l'moi, car il crut que le Hibou
blanc allait tre attaqu, et qui sait? battu peut-tre. Alors, ce
serait la libert; mais il pencha la tte sur sa poitrine quand il
apprit que ses amis se sauvaient.

--Doivent-ils s'arrter au fort Pierre  Calumet? demanda le chef.

--Pas longtemps. Ils traverseront l la rivire et s'avanceront, en se
tenant  une petite distance des bords, vers le fort Providence.

--Sont-ils loin?

--Non, mais ils vont marcher toute la nuit.

--En avant! hurla le Hibou-blanc. Nous les atteindrons au point du jour.
Ils n'arriverons pas tous au fort Providence!

Les chasseurs canadiens s'avanaient aussi vers le nord. Ils n'taient
plus joyeux depuis la perte de leur ami le grand-trappeur, et,
cependant, aucun d'eux ne connaissait bien cet homme mystrieux qui
courait les bois, faisant la chasse par caprice ou plaisir, plutt que
pour gagner de l'argent. Mais, si l'on aime quelque part le mystre ou
l'trange, c'est dans ces rgions lointaines et solitaires, au milieu de
ces forts vieilles comme le monde, o les hommes passent de temps en
temps, sans s'arrter, comme les oiseaux de migration. Et, ceux qui
russissent  se faire craindre ou aimer par les peuplades fanfaronnes
ou dfiantes, sont les vritables rois de ces solitudes. Le
grand-trappeur tait l'un de ces rois; mais il venait de tomber. Il
paraissait bien faible maintenant et servait de jouet  ses ennemis. Il
passait, enchan, sous les grands arbres qui avaient entendu ses chants
de libert, qui avaient vu ses courses nombreuses vers la mer de glace,
ou les lacs du midi.

La nuit achevait son cours et le jour allait paratre quand le Hibou
blanc ordonna, pour la cinquime fois,  ses guerriers de se coucher sur
le sol pour couter les bruits lointains, et tcher de dcouvrir la
piste des Flancs de chiens. Le premier, le Livre qui court se releva
joyeux.

--Je les entends! je les entends!

--Oui, dirent les autres, ils se sauvent!

--Marchons! cria le chef.

Et tous partirent, pleins d'ardeur et de vengeance. Le grand-trappeur,
les mains derrire le dos, mais les pieds libres, courait entour de
gardiens jaloux. Une heure s'tait  peine coule, qu'une clameur
formidable s'leva, c'tait le cri des Litchanrs  la vue de leurs
ennemis. A cette clameur une autre plus puissante encore rpondit; les
Couteaux-jaunes, la carabine au bras, s'lancrent les premiers. Les
Litchanrs soutinrent l'attaque avec courage. Des deux cts les femmes
s'taient mises  l'cart pour laisser le champ libre aux combattants.
Ds le commencement de la lutte, Kisastari aperut dans les rangs
ennemis le tratre "Livre qui court." Il comprit l'acte infme de son
ancien ami: Depuis quand, lui cria-t-il, les Litchanrs sont-ils assez
tratres pour combattre la tribu de leurs pres?

--Depuis que Kisastari est assez insens pour mpriser les conseils de
sa tribu et rechercher l'amour d'une fille qui n'est pas digne de lui!
rpliqua le "Livre qui court."

Au mme instant les deux indiens, jetant leurs fusils, tirent, des
pistolets de leur ceinture et s'lancent l'un sur l'autre. Les balles
sifflent et s'enfoncent dans l'corce rsineuse des sapins, les deux
guerriers s'approchent toujours et le feu roule bien nourri.

Le jeune chef est bless, car le sang coule le long de son bras et
jusque sur sa main; mais il ne faiblit point et semble ne pas s'en
apercevoir.

--Voyez-donc le sang d'un chien peureux! crie le Livre qui court, en se
moquant du jeune chef.

Les autres guerriers se battaient toujours, et dj plusieurs jonchaient
le sol.

Au cri insultant du Livre qui court, Kisastari dgaine son couteau et,
d'un bond, se prcipite sur son adversaire. Mais son pied s'embarrasse
dans une branche et il tombe. Alors, le tratre lve le bras pour le
frapper.

--Arrte! s'crie une femme, je l'aime!...

C'tait Naskarina.

--Il ne t'aime pas, lui, hurle le Livre court, qu'il meure!

Disant cela, le Livre qui court presse la dtente de son pistolet, mais
Kisastari s'tait lev: il fait un bond et djoua la balle.

--Meurs donc toi-mme, tratre! dit-il. Et la lame luisante de son
couteau, passant comme un clair, vint se planter, vibrante, dans le
tronc d'un arbre. Le Livre qui court, vif et habile, avait  son tour
tromp la mort. Alors Kisastari empoigne son ennemi par les flancs et
une lutte ardente commence. Malheur  celui qui tombera! Les deux
adversaires ressemblaient  deux dogues qui se tiennent par leurs crocs
aigus. Le Livre qui court, s'efforce d'chapper  l'treinte et de
saisir le manche de son poignard, mais le jeune chef le serre comme un
tau, et le pousse peu  peu vers le sapin ou tremble encore sa fine
lame. Le tratre se sent faiblir, ses jambes tremblent sous lui, la
sueur l'inonde, il voit un nuage passer devant ses yeux.

--Au secours!  moi! crie-t-il.

Au mme instant il touchait le tronc du sapin. Il se sentit tout  coup
libre. Kisastari l'avait laiss pour reprendre son couteau fix dans
l'arbre.

--Partie gale! dit Kisastari, dfends-toi! je t'ouvre le ventre! Et,
disant cela, il lve son terrible couteau. Mais tout  coup il pousse
une clameur: Lches! dit-il! vous tes tous des lches!... Et il tombe
la face contre terre. Il venait d'tre frapp par derrire.

--Il ne mourra pas seul, s'crie une voix de femme.

Et le tratre Livre qui court s'affaisse  son tour en poussant une
plainte amre.

--C'est moi! hurle une jeune fille en brandissant une lame sanglante.
C'est moi qui te venge,  mon Kisastari....

A cette voix connue le jeune chef sourit.

--Irma! Irma! s'crie le Hibou-blanc qui vient de frapper Kisastari,
tu es ma prisonnire.

--Viens donc! Et elle brandissait son arme.

--Dsarmez-la, vous autres, commande le vieux chef.

Irma veut fuir, mais plusieurs guerriers se prcipitent sur elle et lui
arrachent le couteau qui a puni le tratre. Les Litchanrs, voyant leur
jeune chef tomber, s'enfuirent. Les Couteaux-jaunes ne les poursuivirent
point. Ils taient satisfaits de leur besogne.

Le grand-trappeur avait tout vu, et ses yeux s'taient remplis de
larmes. Ses gardiens devaient le tuer dans le cas d'une dfaite, car le
vieux Hibou-blanc avait jur qu'il ne le retrouverait plus dans son
chemin.

Les Litchanrs comptaient deux morts, et les Couteaux-jaunes, trois. Il
y avait un bon nombre de blesss, Irma prisonnire, c'tait le comble
des voeux du vieux chef. Il n'avait jamais ambitionn un plus beau
triomphe. Les corps des guerriers Couteaux-jaunes furent ensevelis sous
des amas de branches et de feuilles, mais ceux des ennemis furent
laisss en pture aux btes fauves. Les Couteaux-jaunes reprirent leur
marche vers le lac Noir.




                                    XI

                           LA MRE LABOURIQUE


Robert et Charlot--car c'taient bien nos bandits
d'autrefois--disparurent comme ils taient venus,  l'insu de tout le
monde. Cela n'empcha pas que plusieurs affirmrent les avoir vus
passer; mais le signalement des uns ne rpondait point au signalement
des autres, et ne servait qu' dpister les recherches. Le bossu, qui
avait pris le got des richesses, et mme tait devenu passablement
avare, en courtisant la fortune, avait perdu le sommeil depuis la visite
malencontreuse des deux compres. Pourtant, il ne s'tait vu dpouiller
que d'une somme assez mince, et les voleurs firent comprendre, par le
dsordre qu'ils laissrent derrire eux, que leur avidit n'avait pas
t aussi heureuse que grande. Le bossu ne gardait chez lui que peu
d'argent: il prtait, comme je l'ai dit,  courte chance et  gros
intrts. Quelque fois aussi il prtait  long terme, mais il n'y
perdait rien, et c'tait quand un motif tranger s'ajoutait  l'avarice,
son motif habituel. Ainsi,  la demande de Picounoc, dont il aimait la
fille Marguerite, il avait avanc  la veuve Letellier tout l'argent
ncessaire pour payer l'instruction de son enfant.

Picounoc ne ressentit pas de chagrin du petit malheur arriv  son ami;
d'abord parce qu'il se rjouissait ordinairement des adversits des
autres, et, ensuite, parce que le bossu trouverait l un prtexte de
plus pour faire vendre la terre de Nomie.

Robert et Charlot taient descendus  Qubec, car on se cache plus
facilement  la ville qu' la campagne: la foule est discrte comme la
solitude. Ils longent le ct nord de la rue Champlain et se dirigent
vers une maison  deux tages, sale et moussue, o mes lecteurs sont
entrs, il y a plus de vingt ans,  la suite de Djos, du charlatan, des
gens de cage et des voleurs. C'est encore la mme maison, mais avec
vingt ans de plus sur le pignon; elle est plus sombre encore
qu'autrefois et s'identifie, en quelque sorte, avec le rocher noir qui
la domine et l'crase de ses trois cent cinquante pieds de hauteur. Les
habitus d'autrefois sont disparus, sauf deux ou trois, mais ceux
d'aujourd'hui ne valent pas mieux. La mre Labourique n'est plus
derrire le comptoir; elle se tient assise dans son fauteuil, auprs de
la fentre, et s'amuse  regarder les passants. La Louise, plus jaune,
si c'est possible, que dans sa jeunesse, a succd  sa mre. Elle a
trouv un mari, l'a perdu--temporairement--et elle fait un glorieux
veuvage.

Robert et Chariot entrent en riant.

--Qu'y a-t-il de si drle? demanda la Louise.

--Batiscan! dit Charlot, on ne fait pas de rencontre comme celle-l tous
les jours.

--Non, Seigneur! dit Robert.

--Quelle rencontre? demande la Louise.

--On te contera cela; rien de plus singulier. C'est un des plus beaux
tours du hasard.

--Oui, Seigneur! affirme Robert.

--Qu'est-ce que c'est donc, la Louise? fait la vieille d'une voix
saccade.

--Un peu plus tard, mre Labourique, on vous dira tout. Pour le moment
on a autre chose  faire.

--Plus tard! plus tard! Je ne suis pas jeune, moi, pour attendre ainsi:
j'ai quatre-vingts sonns, oui!

--Eh bien! la mre, on arrive de Lotbinire, Robert et moi, dit Charlot,
manire de se graisser la patte chez les campagnards.

--Ah! ah! vous venez de Lotbinire! cela me rappelle ce pauvre
Saint-Pierre.... Mon, Dieu! je l'ai bien regrett, le brave homme!... Il
me semble que sa mort a port malheur  notre maison. Depuis, les
affaires n'ont pas bien march... non, non!...

--Vous souvenez-vous d'un grand jeune homme  la voix nasillarde qu'on
appelait Picounoc?

--Ma foi! non, je ne me souviens pas de lui.... Est-ce qu'il venait ici?

--Et oui, mre, reprit vivement la Louise: je me le remets bien, moi! La
gaillard, il buvait sec....

--Eh bien! reprit Chariot, ce fripon-l est aujourd'hui l'un des
habitants les plus  l'aise de Lotbinire.

--Vous ne le direz plus! exclama la Louise.

--Et vous l'avez dgraiss? repartit en riant la vieille aubergiste.

--Vous ne l'avez pas tu, j'espre, demanda la Louise un peu anxieuse.

--Tu? allons donc, on est plus humain que a. Du reste, il ne s'agit
pas de Picounoc, mais d'un farceur que vous avez bien connu.

--J'en ai tant connu de farceurs, observa la vieille.

--Vous vous souvenez de Pamla?

--Pamla Racette? demanda la Louise.

--Justement la soeur de notre ex-associ que le diable a emport, je
crois, vingt ans trop tt.

--Eh bien?

--Eh bien! elle est au service d'un riche marchand de Lotbinire.

--Pas possible?

--Pas possible si vous voulez, mais elle y est, quand mme, balayant la
_place_, faisant la soupe, et brassant la paillasse comme... une femme
de qualit, tous les jours que le bon Dieu amne.

--Cette pauvre Pamla! que j'aimerais  la voir! dit la Louise en
poussant un gros soupir. Lui avez-vous parl de moi?

--Ma foi! nous n'y avons pas song.

--Nous avions beaucoup  faire et peu de temps  notre disposition,
ajouta Robert.

La vieille clata de rire tout  coup, et, se penchant dans la fentre,
parut s'intresser vivement  une scne de la rue.

--Qu'y a-t-il donc de si drle, mre?

--C'est un bossu... ah! que c'est drle!... Un Monsieur encore!...
habill _sur le fin_! Il s'est pench pour ramasser une pierre et faire
peur aux gamins, je suppose, mais je _t'en fiche_! un des gamins s'est
mis  cheval sur la bosse, au grand amusement de la foule.

En entendant parler d'un bossu, les deux escrocs s'approchrent de la
fentre: C'est lui! s'crirent-ils  la fois.

Ils se regardrent un moment pour s'interroger.

--Ne nous montrons pas, dit Robert, il est plus fort que nous, et il a
pour lui le droit.

--Bah! s'il nous menace, nous le dnoncerons.

--C'est vrai, mais cachons-nous, c'est plus prudent.

--Et, si Pamla nous avait tromps?

--Si quelqu'un s'informe de nous, dit Charlot aux deux femmes, dites que
vous ne nous connaissez point.

--Vous vous sauvez? demanda la vieille.

--Le bossu nous drange un peu, la mre, n'importe, nous vous conterons
notre voyage un autre jour. Et ils sortirent.

Le bossu entra. Il avait l'air d'un homme bien lev; mais la colre
animait encore son visage, et sa parole tait brve et saccade.

--Est-ce qu'il n'y a pas de police ici, que les gens sont attaqus en
plein midi par la valetaille des rues?

--La police, Monsieur, rpondit la vieille, elle se cache ou se sauve
quand on l'appelle, comme le chien de M. Nivelle... ah! ce n'tait pas
comme cela de notre temps!

--Vous ne vieillissez pas, mre Labourique, vous tes frache comme 
cinquante ans.

--Ah! pardon, Monsieur, je ne vaux pas grand'chose maintenant, je
m'aperois bien que je m'en vais... mes jambes sont paralyses et je
passe ma vie dans ce fauteuil, c'est bien ennuyeux, allez! et j'ai hte
d'aller dans un monde meilleur....

--Vous l'avez bien mrit la mre.

--J'ai fait mon possible....

Le bossu avait envie de rire. Il demanda  la femme qui tait au
comptoir, si elle tait bien Louise, et but un verre de gin pour se
donner du ton. Louise rpondit qu'elle tait bien elle-mme, mais que
les chagrins de toutes sortes la rendaient mconnaissable.

--Je ne me rappelle pas de vous, Monsieur, ajouta-t-elle, est-ce que
vous tes venu ici, dj?

--Quelquefois, mais vous pouvez bien m'avoir oubli, il y a bien
longtemps. J'tais tout jeune alors. C'est au bon temps de Robert, de
Charlot, du docteur au sirop de la vie ternelle.

--Et du vieux chef? ajouta Louise, je me souviens de ce temps-l et de
ces gens aussi. C'est tonnant que je vous aie oubli.

--Cela ne m'tonne pas du tout moi. Plusieurs de ces pauvres diables ont
mal fini. Racette et le docteur au sirop ont got du pnitencier.

--Pas longtemps. Ils se sont vads en tuant leur gardien.

--Vraiment! Et les a-t-on pincs?

--Nous n'avons plus entendu parler d'eux. C'taient deux fins matois,
allez!

--Et Charlot? et Robert?

La Louise hsitait. La vieille rpondit: Ah! Seigneur! il y a longtemps
qu'ils ont dguerpi et gagn les lignes.

--Toujours prudente, la mre, dit le bossu! Ils seront contents de vous,
quand je leur dirai cela. Ils sont ici, du moins ils devaient y tre,
puisqu'ils m'y ont donn rendez-vous.

--Ils vous ont donn rendez-vous ici?

--Ici mme, chez la mre Labourique.

--Et pourquoi?

--Ah! secret d'tat.... Ils arrivent de Lotbinire, vous le savez
peut-tre, peut-tre l'ignorez-vous. Nous nous sommes rencontrs l;
leur bonne fortune l'a voulu ainsi. Je les ai reconnus les vieux de la
vieille, et, je leur ai mis en main la plus jolie affaire du monde. Ils
m'ont jur leurs grands dieux qu'ils seraient reconnaissants, et....

--Je comprends, dit la vieille.... Je comprends! s'ils vous ont promis
quelque chose, vous l'aurez, soyez-en sr....

--Mais pourquoi ne sont-ils pas ici?

--Je n'en sais rien, monsieur.

--Ils ne sont pas encore pass les lignes? demanda-t-il d'un air
moqueur.

--La mre a perdu la carte, reprit la Louise, qui voulait racheter le
faux pas de la vieille, n'allez pas vous fier  ce qu'elle dit. Robert
et Charlot ne sont pas venus ici depuis dix ans.

--La mre Labourique d'aujourd'hui jase aussi bien que la mre
Labourique d'il y a vingt ans. Elle s'est dfie de moi d'abord, et elle
a agi avec prudence, ensuite, elle s'est montre franche et a eu raison,
car je sais que Robert et Charlot sont ici  Qubec et qu'ils ont
l'habitude de venir dans cette maison.

Vous vous trompez, Monsieur, et vous ne les verrez jamais dans notre
maison.

--Est-ce un dfi?

--C'est un dfi facile  jeter, puisqu'ils nous sont tous deux devenus
presque trangers.

--Vous voulez les cacher?

--Pourquoi?

--Parce qu'ils sont des voleurs!

--Et nous faisons mtier de cacher les voleurs, je suppose?

--Depuis trente ans.

--Vous tes un lche et un menteur!... Accuser ainsi deux femmes
honntes comme ma mre et moi! oh! c'est infme!

--Tout doux, la Louise... ta vertu n'est pas si farouche que a!...

--Votre impertinence serait moins grande si vous vous adressiez  un
homme... misrable bossu que vous tes!...

--J'en jure Dieu, s'cria le bossu piqu au vif, je dmolirai votre sale
boutique et je trouverai bien les rats qui s'y cachent!

Il sortit. Pour se consoler, en revenant, il pensait  Marguerite; mais
Marguerite pensait au jeune Victor, et elle pleurait en pensant  lui.
Voici pourquoi: Picounoc tait revenu de l'ouvrage soucieux et morose.
Il ne soupa que lgrement. Marguerite lui demanda la cause de cette
tristesse et de ce manque d'apptit:

--Pauvre enfant, dit-il, c'est, vois-tu, que je voudrais te rendre
heureuse, et tu ne le veux pas...

--Comment! petit pre, il me semble que...

--Tu ne veux pas pouser M. Chvrefils.

--Il est vieux, bossu, avare, jaloux!... et vous croyez qu'il me
rendrait heureuse?...

--Il t'aime et il est riche, cela suffit...

--Je ne l'aime pas, moi.

--Caprice d'enfant...

--Pourquoi insistez-vous tant aujourd'hui? vous me disiez, dernirement,
que Victor m'aimait et que vous en tiez aise.

--J'ai compris que tu ne pouvais pas devenir la femme d'un avocat, et
puis je ne veux pas me sparer de toi.

--Mais si j'pousais M. Chvrefils?

[Carence d'impression]rais souvent, souvent...

--Vous viendrez me voir  Qubec, et l't, je passerai la vacance ici.

--Tu sais, Marguerite, qu'une fille qui se marie malgr son pre est
rarement heureuse.

--Je ne me marierai pas malgr vous.

--Tu pouseras donc M. Chvrefils.

--Jamais! je resterai fille plutt. Vous voulez m'avoir auprs de vous,
vous m'aurez ainsi tant que vous voudrez.

--Marguerite, tu ne sais pas comme...

--Mon pre, je ne vous comprends pas!...

--Ne me demande pas la raison de mon insistance, je t'en prie, mais,
obis, et Dieu te bnira...

--Je hais cet homme...

--Il est puissant et peut nous faire du mal.

--Mon pre, nous avons le coeur droit. Dieu est avec nous, qu'avons-nous
 craindre?

--Marguerite!...

--Mon pre!

--Je t'en supplie!...

--Ma conscience s'y oppose.

--C'est un prtexte; il n'y a pas de mal en cela... c'est un prtexte
pour rester insensible aux prires d'un pre qui te chrit...

--Vous savez que je vous aime, mon pre, eh bien! je resterai avec vous.

--Non!... il faut que tu te maries!

--Avec le bossu?

--Avec M. Chvrefils!

Marguerite se voila la face de ses deux mains. Picounoc tomba  genoux
devant elle.

--Marguerite, dit-il, aie piti de moi!

Marguerite jeta ses bras autour du cou de son pre et l'embrassa avec
effusion, puis, fondant en larmes, elle alla s'enfermer dans sa chambre.

--Le bossu me l'avait dit, que je verrais mon pre  mes genoux... Mon
Dieu! quel est ce mystre! il me glace d'pouvante.

Picounoc s'tait laiss intimider par les menaces du bossu, et redoutait
son indiscrtion. Pre dnatur, il aimait mieux sacrifier sa fille que
renoncer  la possession de Nomie.




                                     XII

                            LE JEU DES COUTEAUX


--_My! my! what is it?_ s'cria John.

--_Quid est tibi, quod fugisti?_... ajouta l'ex-lve.

--Des cadavres! exclama Baptiste.

--Un massacre! rpta Flix.

John se pencha sur un des guerriers morts.

--Les Litchanrs se faire battre, dit-il.

--Je n'appelle pas a se faire battre moi, dit l'ex-lve, ils se sont
faits tuer raide.

--Les Couteaux-jaunes sont venus les surprendre ici, observa Baptiste,
cela m'explique pourquoi ils ont dvi de leur route.

--C'est vrai, ajouta Flix, mais comment ont-ils pu deviner que leurs
ennemis se trouvaient ici?

--Naskarina savait peut-tre le chemin que prendrait sa tribu.

Tout en causant ils examinaient les cadavres.

--Le jeune chef! dit l'ex-lve.

--Le Livre qui court! reprit Flix.

--C'taient deux amis, ils ont du tomber en semble, ajouta Baptiste.

--_For sure!_ dit John.

--Donnons leur une spulture commune, que les mmes branches de sapins
les recouvrent ternellement.

--Voici un amas de rameaux et de feuilles qui n'attendent que le moment
d'tre utiles, tendons-les comme un suaire sur nos amis dfunts; mais,
auparavant, runissons les morts.

Et les quatre chasseurs couchrent, cte  cte, les indiens qui avaient
succomb dans le combat. Lorsqu'ils rangrent le corps de Kisastari, la
plaie que le couteau du Hibou-blanc lui avait faite dans le dos
s'ouvrit; le sang coula et le mort poussa une plainte sourde. Un frisson
courut dans les veines des quatre blancs, et pourtant ils n'taient pas
peureux. Ils se remirent aussitt.

--Il n'est pas mort, dit l'ex-lve, vite! de l'eau et de la gomme de
sapin.

Un moment aprs l'eau pure rafrachissait les lvres altres du bless
et le baume du Canada commenait  cicatriser ses plaies. Les autres
taient bien morts. Ils furent ensevelis sous les rameaux. Les
chasseurs, en enlevant l'amas de feuilles et de branches qu'ils venaient
d'apercevoir, mirent  nu les cadavres des Couteaux-jaunes....

--Oh! oh! dirent-ils, il y a eu bataille en rgle, et des morts de
chaque ct. Nos amis se sont bien dfendus, tant mieux! les branches
leur seront plus lgres.

--Que les corps des Couteaux-jaunes aient le sort rserv aux cadavres
des Litchanrs! dit l'ex-lve, en enlevant la dernire branche.

--_Oh yes_, ajouta John.

--Qu'ils soient la pture des loups et des corbeaux!

--_Oh! yes!_

--Et disons un pater et un ave pour les mes de nos amis, dit Baptiste,
en se mettant  genoux auprs des Litchanrs.

--_Oh! yes!_ mais c'est moi pas dire, parceque c'est moi pas croire
ncessaire, mais vous autres faire bien de prier.

--C'est ton affaire, John.

Et les trois chasseurs catholiques,  genoux prs des cadavres des
indiens, rcitrent avec dvotion un _pater_ et un _ave_.

Kisastari avait repris connaissance. Ses amis rsolurent de rester
auprs de lui jusqu' ce qu'il fut en tat de marcher, et, quand ils le
virent capable de tuer du gibier pour se nourrir, ils lui donnrent une
bonne provision de poudre et s'loignrent.

Les Couteaux-jaunes s'avanaient lentement et joyeusement vers le lac
Noir. Le Hibou blanc poursuivait de ses assiduits la belle Irma qui
demeurait insensible et inconsolable.

--Jamais Irma ne pourra aimer, disait-elle, celui qui a tu son fianc.

--Si tu ne m'aimes pas de bon gr, tu m'aimeras de force.

--Irma n'a pas peur des tourments, ni de la mort. Elle sera heureuse de
souffrir et de mourir pour Kisastari son poux.

--Ne prononce jamais ce nom devant moi!

--Kisastari! c'est le nom que j'aime.

--Le Hibou blanc se vengera....

--Le Hibou blanc n'est pas un vritable indien, et il a peur des
tortures....

Comme le grand-trappeur, Irma avait les mains enchanes--car on la
savait capable de s'enfuir seule  travers la fort. Souvent elle
regardait le visage ple qui l'avait sauve, et elle eut donn sa vie
pour lui rendre la libert. Quand les deux prisonniers se rencontraient,
ils changeaient de tristes et loquents regards.

La troupe atteignit le lac Noir, et elle fit retentir de ses cris de
joie les ondes solitaires et les bois mystrieux. Les danses et les
chants durrent tout un jour. Les jeunes guerriers, vers le soir,
s'approchrent du vieux chef en lui dirent:

--Tu nous as promis que les rjouissances se termineraient par la mort
de notre vieil ennemi, le grand-trappeur, eh bien! nos jambes sont
fatigues de danser, nos voix sont lasses de chanter, et nous voulons
nous reposer bientt.

--Vos bras sont-ils aussi fatigus? demanda le Hibou blanc.

--Non:

--Vos couteaux sont-ils bien aiguiss?

--Oui!

--Et bien! attachez  un tronc d'arbre le grand chef, et lancez-lui vos
couteaux dans le coeur,  vingt pas de distance.... On verra lequel de
vous est le plus habile.

Une clameur joyeuse suivit les paroles du chef, et le grand-trappeur fut
attach au tronc d'un sapin. Il ne tremblait pas. Les jeunes gens se
placrent en rang  vingt pas. Les femmes regardaient avec curiosit.
L'une d'elles pleurait: c'tait Irma. Le sort avait dsign l'ordre
dans lequel on devait tirer. Le premier qui s'arma du couteau fut le
Loup cervier. Il regarda sa lame tranchante et dit en souriant:

--Vous autres, vous ne frapperez qu'un cadavre.

Alors il visa, d'un oeil perant au coeur du grand-trappeur leva le bras
lentement et, toujours l'oeil fix sur le prisonnier, il lana l'arme
sifflante.

--Nul! c'est nul!  recommencer, s'cria-t-il furieux, on m'a touch le
bras.

Le couteau n'avait dchir que le gilet du prisonnier.

--Arrte! s'tait cri Naskarina, j'ai une parole  confier au chef.
Et, disant cela, elle avait saisi le bras de l'indien.

--Pourquoi troubles-tu la fte, Naskarina? dit le Hibou blanc avec une
lgre aigreur.

--Irma pleure, vois-tu? elle est afflige de la mort du grand-trappeur,
eh bien! chef, c'est  toi de profiter des dispositions o elle se
trouve. N'aimes-tu pas mieux avoir l'amour de cette femme que la mort de
cet homme...

--Je ne te comprends pas bien, Naskarina.

--Ecoute--elle parlait bas--dis  Irma que tu donneras la libert au
grand-trappeur si elle veux t'aimer.

--Naskarina, tu as de l'esprit.

--Et puis, si tu veux tuer cet homme, fais le suivre ou surprendre.

--Naskarina, merci!

Il commanda aux guerriers de suspendre leur terrible jeu de couteaux, et
il se dirigea vers Irma. Le grand-trappeur ne savait que penser, mais
il tait loin d'esprer la dlivrance. Irma, remplie de reconnaissance
envers le grand-trappeur, consentit  se sacrifier pour le sauver.

--Je serai votre femme, dit-elle, mais pas avant que la robe noire nous
unisse....

--La robe noire est bien loin....

--Nous irons ensemble, et nous marcherons tout un mois s'il le faut.

--C'est bien long, Irma.

--Je puis bien sacrifier ma vie pour sauver un homme qui m'a fait du
bien, mais il ne m'est pas permis de sacrifier mon me; et, si tu ne
veux pas attendre, chef, ordonne  tes guerriers de continuer leur jeu
meurtrier... tu ne m'auras jamais pour femme....

--Et si je le sauve!

--Si tu le sauves, Irma sera ta femme, elle le jure, et elle est
capable de tenir sa parole.

--Je crois  ta parole et tu es libre.

En disant ces mots il fit tomber les liens qui enchanaient les mains de
la belle indienne. Ses guerriers, surpris, se regardaient entre eux et
commenaient  murmurer.

--Le Hibou blanc nous trahit; risqua l'un d'eux....

--C'est un tranger; les Couteaux-jaunes ont eu tort de se fier  lui,
dit un autre.

--C'est une honte pour nous!

Le vieux chef s'avana au milieu d'eux: Depuis que je suis avec vous,
dit-il, vous n'avez pas t bafous par vos ennemis, et vous les avez
souvent vaincus. Quand j'tais jongleur, je vous prdisais votre bonne
fortune et vos triomphes, depuis que je suis devenu le premier de la
tribu que j'avais adopte, ai-je jamais trahi mes compagnons ou failli 
ma tche? Vous devez donc avoir confiance en moi, et croire que tout ce
que j'ordonne est pour la gloire et le bien de la tribu. Je veux une
femme; et celle que je veux, c'est Irma, la fiance de Kisastari que
vous avez tu. Elle ne sera ma femme qu' une condition. C'est que je
rende la libert au grand-trappeur.... Le voulez-vous?

Un frmissement s'empara des indiens attentifs: Rendre la libert au
grand-trappeur! s'crirent-ils stupfaits.

--Si vous ne le voulez pas, je me soumettrai, car le vieux chef aime
mieux sa tribu qu'il ne s'aime lui-mme....

--Le Hibou blanc est avec nous depuis autant de lunes qu'il y a de
branches  cet arbre, et il nous a toujours t dvou, qu'il fasse donc
selon ses dsirs! s'cria l'un des indiens.

--Eh bien! mes enfants, reprit le chef, d'une faon cline, et parlant
bas pour n'tre pas entendu des autres, consolez-vous, tout ne sera pas
perdu, le grand chef ne nous chappera pas. Il sera mis en libert, mais
vous allez l'attendre sous les bois. Que dix d'entre vous s'lancent
dans la fort, du ct du soleil, je vais le renvoyer par l.

Aussitt dix des plus agiles disparurent sans bruit.

Le grand-trappeur avait bien vu qu'il se tramait quelque nouveau
complot; mais il n'avait rien entendu, et toujours il supposait que l'on
s'vertuait  trouver un genre de mort digne du mal qu'il avait caus.
Quelques heures s'coulrent avant que le Hibou blanc s'approcht de
lui; heures d'angoisses et d'agonie que celui qui va mourir peut seul
comprendre.

--Frre, dit le Hibou blanc.

--Moi, ton frre! vil rengat, jamais!

Le vieux chef eut un mouvement de colre, mais la pense d'Irma lui
rendit le calme.

--Compatriote, dit-il en franais, tu me crois plus mchant que je suis,
je t'offre la libert.

--La libert! dis-tu, mais  quel prix?

--Pars! tu es libre. Et il coupa, d'un coup de couteau, les liens qui
l'attachaient  l'arbre. Le grand-trappeur eut envie de se jeter sur lui
et de l'trangler. Plusieurs indiens arrivrent arms de fusil.

--Pars, dit le vieux chef, va-t-en de ce ct--il montrait le
bois--loigne-toi vite, car nous ne voulons plus te revoir. Si tu suis
les bords du lac, tu seras tu, car mes guerriers sont l qui
t'attendent.

--Et de ce ct, demanda le grand-trappeur il n'y a personne qui me
guette pour me tuer? dit-il avec ironie.

--Personne! rpondit le tratre Hibou blanc.

--Mourir pour mourir, pensa le prisonnier, il vaut mieux tre tu par
une balle que servir de jouet et de cible aux couteaux de ces chiens.

--Donne-moi un fusil, de la poudre et du plomb! demanda-t-il.

On lui donna ce qu'il voulait.

--Au revoir, dit-il, et il s'lana, libre comme l'oiseau, dans la fort
qu'il aimait tant.

Le Hibou-blanc sourit en le voyant partir, et s'approcha d'Irma.

--J'ai tenu parole, tu vois comme je t'aime.

--Irma ne t'aime point, mais elle tiendra sa parole aussi bien que toi.

Le grand-trappeur s'arrta bientt et se mit  genoux. Pendant longtemps
il pria. De quelque ct qu'il put aller il s'attendait  tre
assassin, car il connaissait la perfidie des Couteaux jaunes et de leur
chef blanc, le rengat. Il marcha avec toutes les prcautions possibles,
et souvent il mit son oreille contre le sol pour percevoir les sons et
dcouvrir le passage de quelque voyageur. Il se serait bien cach, mais
il fallait ne pas mourir de faim, et, alors faire la chasse et
probablement se trahir.

Les dix indiens s'taient arrts  une courte distance, et formaient un
cordon comme les tirailleurs qui se dispersent sur le champ de bataille.
Ils guettaient, attentifs, piant tous les bruits de la fort. Tout 
coup l'un d'eux entendit le bruit des rameaux qui craquaient sous des
pieds pesants. Il tressaillit et s'assura, que son fusil tait bien
charg. Mais le bruit s'teignit peu  peu, puis il se fit entendre dans
une autre direction:--C'est le diable que cet homme, pensait-il, il
court avec la rapidit d'un cerf... mais il ne nous trompera pas.
Plusieurs des indiens entendaient le bruit et tenaient en eux-mmes le
mme langage. Le premier qui avait t mis en veil, oubliait, petit 
petit, en songeant  sa belle sans doute, la glorieuse mission qu'il
avait  remplir, quand il fut tir de sa rverie par un murmure, et un
violent froissement de feuilles sches: Il est pass! le misrable,
cria-t-il. Et, se levant, il fit par accident tomber la gchette de son
fusil. Le coup partit et la fort rsonna au loin. Alors un homme
robuste et grand se cacha derrire une souche noire et, l, il attendit
quelques instants pour voir d'o venait le danger. C'tait le
grand-trappeur. L'indien maladroit rechargea sa carabine et se tint
debout. Le fugitif ne pouvait pas le voir. Les autres indiens crurent le
grand-trappeur mort, et ils accoururent. Se voyant cern--car des pas
prcipits rsonnaient de toutes parts autour de lui--le grand-trappeur
se leva pour fuir. L'indien qui venait de recharger sa carabine
l'aperut. Il eut un clat de joie dans les yeux, paula son arme et...
tomba mort. Le grand chef fuyait, il ne le vit point tomber. Trois
autres arrivrent essouffls, haletants, mais la figure souriante....

--Est-il mort? se demandrent-ils?

--_Oh! yes!_ et toi, mourir aussi, dit une voix trange.

Et, au mme instant, l'indien tomba frapp par une balle....

--_Accipe ballam meam!_ cria une autre voix. Et un troisime indien
tomba.

--A moi l'autre!  moi l'autre! dit Baptiste; mais le quatrime se
sauvait; une balle lui corcha le bras en passant. Les autres indiens
qui accouraient aussi s'arrtrent au bruit de la fusillade. La peur les
saisit, vaillants loin du danger, toujours prts  assassiner leur
ennemi confiant, ils ne s'exposaient gure sans ncessit et isolment.
Ils revinrent au lac Noir.

Le bless les suivit de prs. Le vieux chef tait dans une inquitude
extraordinaire. L'cho avait apport le bruit des dtonations des armes
 feu, et il tait facile de conclure qu'un engagement avait eu lieu
entre les indiens et quelques ennemis. Peut-tre aussi que le grand
chef, bless d'abord, s'tait dfendu longtemps avant de tomber;
peut-tre taient-ce ces quelques chasseurs canadiens laisss 
l'embouchure de la rivire Claire, il y avait quelques jours. Cette
rflexion tait la plus juste. Et le bless dissipa tout doute  ce
sujet, car il avait entendu l'anglais de John, et le latin de
l'ex-lve, et de plus, la balle de Baptiste l'avait richement effleur.
Le Hibou blanc venait de passer de la joie  la colre et de la
confiance  la peur.

--Et le grand-trappeur est-il encore vivant? demanda-t-il au bless.

--Le grand-trappeur doit tre mort. Il n'tait pas avec les autres
chasseurs. Il s'est sauv dans la direction de la rivire Athabaska et
plusieurs balles l'ont suivi....

--L'ont-elles atteint?

--Oh! Oui... je le crois, je l'ai vu tomber... c'est alors qu'avertis
par mon coup de feu, les blancs sont accourus et m'ont attaqu. C'et
t folie de lutter contre plusieurs, je suis revenu.

La vrit tait lgrement altre, mais ce rcit, fort vraisemblable,
valut  l'indien perfide de chaudes marques de sympathie.

--Levons le camp, ordonna le chef, et marchons vers le grand lac des
Esclaves.




                                     XIII

                          POINT DE PORTE DE DERRIERE.


Quelques jours aprs le voyage de Robert et de Charlot  Lotbinire, et
leur visite par trop intresse au marchand bossu, un Monsieur Gagnon,
barbe grise, figure insignifiante, vint s'installer avec sa femme, une
vieille laide, mais alerte et pimpante, et une servante bonne enfant,
dans une maison du voisinage, qu'il acheta et paya comptant--Chose assez
rare pour tre signale, d'autant plus qu' la maison attenait une fort
belle terre. Le bossu flairant une bonne pratique, alla prsenter ses
hommages  la dame nouvelle, et, bientt la plus troite amiti lia les
deux maisons. Si Madame Gagnon ne se ft pas rvle, en mme temps, si
dvote, on et pu craindre le jeu des mauvaises langues, car les visites
du bossu devinrent bien frquentes, et Madame allait acheter souvent.
Elle achetait sans doute peu  la fois. Le mari passait pour un
bonhomme, un de ces hommes commodes qui ferment les yeux pour ne pas
voir. Mais qu'avait-il besoin de regarder? Madame se faisait conduire si
souvent  l'glise, et puis, elle tait dans la soixantaine!

Victor Letellier avait t douloureusement surpris de voir l'indigence
dans la maison de sa mre. A sa dernire vacance encore, il avait trouv
la demeure modeste enveloppe dans une atmosphre de paix et de
flicit. Tout lui avait souri comme autrefois: les arbres feuillus et
les fleurs du jardin, le seuil antique et le foyer solitaire. Le pain
n'avait pas manqu sur la table, ni la gat dans le coeur de sa mre.
C'est peut-tre que l'colier, que l'tudiant, fatigu des murs du
collge qu'il ne peut franchir impunment, altr de soleil, d'air et de
libert, se plat, dans son exaltation,  revtir, comme d'un nimbe
lumineux, tous les objets qu'il a regretts longtemps, et longtemps
voqus dans ses rves. Depuis plusieurs annes, en effet, la maison de
la veuve Letellier s'en allait en ruine. Un contrevent tait tomb, et
le gond de fer rouill qui le soutenait depuis vingt ans n'avait pas t
remplac par un gond neuf; le pignon dpeintur laissait voir, comme une
tache honteuse, sa petite fentre brise, o les chapeaux de paille
remplaaient les vitres; le perron devenu poussire sous la pluie et les
pieds, se voyait remplac par une bche de merisier mal carrie. Les
bardeaux de la couverture se garnissaient d'une mousse verdtre. Le
lambris du carr, blanchi  la chaux autrefois, avait pris une teinte
grise et sombre sous l'action de la pluie. La grange ne se portait pas
mieux, et, sans de forts tais qui la soutenaient encore, le vent de
nord-est qui souffle fort en cet endroit, l'et couche sur son vieux
chssis en pourriture. La misre s'chappait par tous les ais, par
toutes les pices, et cependant le jeune avocat ne venait que de
l'apercevoir. Il en ressentit une profonde commotion. Tout son pass de
joie et de lumire se perdit dans une ombre paisse! il regretta d'avoir
t heureux pendant que sa mre souffrait.

Un instant l'amour--ce baume divin auquel nul ne rsiste--l'amour calma
son chagrin et lui rendit le bonheur. Mais ici encore le calme
prsageait la tempte, le soleil annonait l'orage. Marguerite, qu'il
avait vue si rieuse et si aimante, tait devenue tout  coup chagrine et
presque sauvage. Elle semblait se trouver mal  l'aise devant lui, et
paraissait le fuir. Un changement aussi prompt tait inexplicable et
portait le trouble dans son me. Il tait venu dbordant d'ivresse et
d'esprance, il allait repartir dsespr. Il tait venu se reposer dans
la solitude des champs, se distraire dans les plaisirs du village, avant
d'entrer dans l'arne o chacun combat contre tous pour conqurir sa
part des biens de la vie, et il allait, comme un coursier que l'on
presse d'atteindre le but, continuer sans repos, sa marche difficile. Il
lui tardait de rendre  sa bonne mre un peu de tout ce bien qu'elle lui
avait fait; et, si la fortune tardait trop  venir, il trouverait, dans
la maison de Picounoc, un refuge  cette femme aime. Et mme,
n'tait-ce pas l la voie la plus courte pour arriver  la flicit? Le
mariage de Picounoc et de Nomie ne serait-il pas le gage de l'union de
Victor et Marguerite?

--Oh! les jours sombres achvent, et j'ai tort de me dsesprer, se dit
enfin le jeune avocat; encore quelques mois et, sans doute, l'allgresse
rayonnera dans tous nos coeurs.

Avant de s'en retourner  Qubec, Victor alla faire ses adieux 
Marguerite. Il dissimula d'abord, sous un air d'indiffrence et un ton
badin, le chagrin dont il tait rempli. Marguerite prouva un long
serrement de coeur en le voyant parler aussi gament de son dpart.

--Ta pauvre mre va s'ennuyer, dit-elle....

--Je lui crirai souvent....

--Viendras-tu cet hiver?

--Peut-tre aux jours gras, si je gagne quelques dollars pour payer ma
voiture.

--Papa va toujours  la ville pendant l'hiver, il se fera certainement
un plaisir de t'emmener.

--Si tu m'aimes encore, dans ce temps-l, tu le chargeras de me voir...
mais....

--Mais!... que veux dire ce mais?...

--L'autre jour, t'en souviens-tu? tu m'aimais beaucoup.

--Si je m'en souviens!

--Laisse-moi finir... Aujourd'hui, tu m'aimes un peu.

--Un peu! fit Marguerite avec reproche.

--Laisse-moi finir.

--Non, tu finis trop mal....

--Cet hiver, tu ne m'aimeras plus!...

Marguerite ne rpondit pas, mais elle leva sur Victor un regard si doux,
si plein de prire et d'amour, qu'il se sentit troubl jusqu'au fond du
coeur.

--Marguerite, dit-il, pourquoi me regardes-tu ainsi?

--Victor, pourquoi parles-tu comme cela?

Et les deux jeunes gens se regardaient fixement, avec douceur, avec
volupt. Peu  peu leurs yeux se remplirent de larmes, leurs mains se
joignirent, un cri parti du coeur:

--Marguerite!

--Victor!

Picounoc parut. Le tratre! se montrer dans un pareil moment! qu'il soit
honni de tous les amoureux!

--Marguerite, Monsieur Chvrefils, dit-il, en prsentant le bossu. Le
bossu suivait.

Picounoc ne savait pas Victor tait l, dans un charmant tte--tte
avec Marguerite. Il parut surpris, et le bossu fit une grimace
loquente. Marguerite s'avana vers lui:

--Je vous prsente Monsieur Letellier.

--C'est--dire notre voisin, reprit Picounoc, moiti srieux, moiti
badin, le fils de la veuve Nomie que vous connaissez bien.

--Oh! c'est ce jeune homme que nous avons protg? Je suis heureux de
faire votre connaissance, Monsieur, dit-il au jeune avocat, en lui
tendant la main.

--J'aurais voulu vous connatre plus tt, Monsieur Chvrefils, rpondit
Victor, j'aurais d vous connatre plus tt,... puisque de concert avec
M. St. Pierre vous avez fait du bien  ma mre... et vous m'en avez fait
 moi-mme!...

--Bah! ne parlez pas de cela, je vous prie, c'est si peu de chose!

--Vous avez fait beaucoup, Monsieur, mais cependant, si votre gnrosit
n'est pas satisfaite, il se prsente une heureuse occasion de l'exercer
encore.

Le bossu se sentit pris. Il balbutia pourtant:

--Que faudrait-il donc faire encore?

--Il faudrait ne pas faire vendre maintenant la terre de ma mre.

--C'est la ncessit, Monsieur. Le commerce a des exigences... ah! vous
tes neuf, vous ne connaissez pas encore les mauvais cts de
l'existence.

--C'est vrai, mon Victor, ajouta Picounoc; et ce serait mal juger M.
Chvrefils, que de le croire dur ou insensible, parce qu'il use de
moyens extrmes pour recouvrer son argent.

--Au reste, ajouta le bossu, si vous dsirez parler affaires, Monsieur
Letellier, je demeure  la rivire du Chne, prs du grand pont. Nous
serons seuls, et les dames, par consquent, ne s'ennuieront pas  nous
entendre.

--Je m'intresse beaucoup  madame Letellier, dit Marguerite, et vous
pouvez parler d'elle en ma prsence aussi longtemps qu'il vous plaira.

--Merci, Marguerite, dit Victor.

--Et un peu  Monsieur Letellier, n'est-ce pas? demanda le bossu en
essayant de rire.

--Victor est mon ami d'enfance.

--Et je parie, Mademoiselle, que vous pourriez dire plus encore, si vous
coutiez votre coeur.

Marguerite eut envie de dire hautement: oui! mais elle songea  son
pre, et fit taire le cri de son me. Victor tait bless du ton fendant
qu'avait pris le marchand; il eut envie de rpliquer de la mme faon,
mais la crainte d'tre impoli ou de dplaire  Picounoc, retint sur ses
lvres toute parole offensante. Il reprit aprs quelques minutes,
changeant de sujet:

--Vous avez t victime d'un vol? M. Chvrefils?

--Oui, Monsieur, d'un vol considrable! Et vous comprenez que cela ne
rgle pas mes affaires, ne paie pas mes comptes.

--Et chasse un peu la bonne humeur, ajouta Victor en riant.

--C'est vrai! c'est vrai! il faut l'avouer.

--Vous n'avez pas retrouv les voleurs?

--Je les ai suivis  la piste.

--Et ils sont arrts?

--Pas encore, mais ils le seront; je sais o les prendre; je connais
leur cachette.

--Vraiment!

--Robert et Charlot sont les plus anciennes pratiques de la mre
Labourique.

--La mre Labourique! exclama le jeune avocat, la mre Labourique, je
connais a! J'ai voulu voir de mes yeux le sale tripot dont j'ai tant de
fois entendu parler. C'est l qu'autrefois une trame infme avait t
ourdie contre mon pre, jeune encore, et sans exprience. Toute une
socit de brigands tenait l ses quartiers gnraux et dcrtait ses
arrts de mort contre ceux qui lui portaient ombrage. Mais mon pre,
grce  Dieu, avait fini par triompher de ces misrables. L'un d'eux,
s'il vit encore, doit se souvenir d'un coup de rame qui fit sa marque,
un autre perdit un pied, un autre, le plus puni de tous....

Il s'arrta soudain, et rougit comme un homme qui vient de dire une
chose insense. Il est maladroit de parler de corde dans la maison d'un
pendu. Le jeune avocat s'effora de racheter son imprudence en disant:

--Heureusement que les fils ne tiennent pas toujours de leurs pres!

Marguerite observa le trouble de son ami, et fut frappe de la manire
inattendue dont il terminait cette sortie contre les bandits du temps
pass. Elle ignorait, la pauvre enfant, que le chef de ces sclrats,
celui dont la mort avait t si terrible, tait son aeul, le pre de
son pre.

--Achve donc, Victor, dit-elle ingnument; je n'ai jamais entendu
raconter cela, moi....

Picounoc lui imposa silence d'un regard et, quand il vit qu'elle ne
comprenait qu' demi:

--Il y a des choses, dit-il, que les jeunes filles ne doivent pas
entendre.

Marguerite crut qu'elle avait manqu de rserve, et se retira toute
confuse. Le bossu demeurait inflexible sous son masque de barbe noire.
Cependant, il brlait de ses yeux fauves le jeune homme imprudent.

--"L'Etoile" part vers midi, dit le jeune avocat, je n'ai que le temps
d'embrasser ma mre en passant et de m'embarquer: Je vous dis adieu.

--Tu descends  Qubec? Je croyais que tu passais un mois au moins avec,
nous, dit Picounoc tonn....

--Ma mre est pauvre et je vais travailler pour la secourir.

--Ta mre ne manquera de rien, Victor, je te le jure, reste si tu
veux.... Mais enfin c'est le devoir d'un bon fils de travailler pour ses
parents.... Dieu te bnira, mon enfant, va, tu fais bien. Et il tendit
la main au jeune avocat.

--Au revoir, M. Chvrefils, dit Victor au bossu.

Le bossu lui serra la main d'un mouvement convulsif comme pour lui
rompre les os.

--Est-ce l'amiti? demanda Victor.

--C'est pour vous remercier du souvenir que vous avez voqu tout 
l'heure.

--Le souvenir des brigands?

--Oui, j'ai connu votre pre... je l'ai aim... oh! beaucoup aim. Ce
brave Djos! c'est dommage qu'il soit mort si vite....

--Oui, Monsieur, c'est dommage, car les hommes honntes sont assez
rares.

--Il est mort trop tt; j'aurais bien aim  le revoir. C'est un tour
qu'il nous a jou, le gascon! partir si jeune et si vite!

Victor et Picounoc regardaient le bossu avec tonnement.

--Tu as connu Djos! demanda Picounoc.

--Je l'ai connu, bien sr, et peut-tre mieux que toi-mme.

--Tu ne m'as jamais dit cela.

--Il y a bien des choses que je ne t'ai jamais dites.

--O l'as tu connu?

--O? un peu partout, que diable! Il a voyag ce garon, et moi, je ne
suis pas rest les deux pieds dans un sabot.

--C'tait un brave homme en effet, et, s'il n'eut eu ce moment de folie
que vous savez, la jalousie....

--Le vertige! le vertige de l'amour, quoi! c'est quelque chose de
dangereux.... Il avait pourtant une femme honnte et dvoue!

--Une belle et adorable femme! ajouta Picounoc avec passion.

--Que voulez-vous? reprit le bossu, la jalousie est le plus horrible des
aveuglements, et le fruit dfendu sera toujours le meilleur.

Victor expiait les paroles imprudentes qu'il avait dites tout  l'heure.
A son tour il souffrait, et le souvenir que l'on voquait lui tait bien
amer.

--J'ai pardonn, reprit Picounoc hypocritement; j'ai fait le bien pour
le mal, Dieu le sait, cela me suffit. Ne parlons plus de cet homme, ni
de ces choses.

--Parlez-en  votre aise, Messieurs, je m'en vais, dit froidement le
jeune avocat.

Et il sortit. Marguerite le reconduisit jusque sur le seuil de la porte.

--Marguerite, dit-il, je n'aime pas ce bossu, une voix intrieure
m'avertit de me dfier de lui.

--Il passe cependant pour un honnte homme; sauf qu'il aime trop
l'argent, parat-il.

--Les hommes qui aiment trop l'argent sont bien dangereux.

--Comment cela?

--Parce que, pour avoir cet argent qu'ils convoitent, ils se font les
instruments de toutes les passions, les complices de tous les crimes.

--Il a fait du bien  ta mre.

--Oui, mais afin de lui faire plus de mal; c'est le raffinement de la
mchancet. Je vois clair tout  coup. Cet homme a jet son argent sur
notre terre, comme on jette un filet. Il nous tient et ne nous lchera
que pour nous chasser de notre foyer.

--Si tu savais comme je le hais cet homme, et mon pre veut que....
Picounoc et le bossu sortirent de la chambre voisine, ce qui empcha
Marguerite d'achever sa confidence.

Les amoureux sont perspicaces, Victor devina ce que Marguerite n'avait
os achever. Il jeta un regard inquiet sur la jeune fille.

--Je comprends tout... dit-il... ah! voil pourquoi tu me recevais si
froidement tantt...

--Victor, on nous observe... je t'aime et je le dteste. Es-tu content?

--Marguerite, merci! au revoir!  bientt!

Picounoc trouva un prtexte pour sortir et laisser seuls Marguerite et
le bossu. La jeune fille eut voulu se voir ou plutt le voir loin. Quoi
de plus insupportable eu effet que les assiduits d'un homme que l'on
hait? Le bossu se faisait beau autant que possible, prenait des airs
clins, multipliait les sourires agaants et les regards de feu, tout
cela en pure perte, Marguerite tait toute ailleurs. Sa pense voyait
d'autres regards et d'autres sourires plus doux, une figure plus jeune,
plus belle et plus noble.

--Vous ne m'aimez donc pas un peu, Marguerite? risqua enfin le bossu 
bout de patience.

--Pas du tout, Monsieur.

--C'est franc, mais c'est dur.

--Et c'est vrai, ajouta la jeune fille.

--Vous m'aimerez plus tard, quand vous serez ma femme.

--Quand je serai votre femme?

--Oui. Il le faut, vous le savez.

--Je ne suis pas encore convaincue....

--Cependant vous avez vu votre pre  vos genoux....

Marguerite, brusquement mue par cette parole, resta silencieuse.

--Je vous l'avais dit, ajouta le bossu. Je sais ce que fais, et
j'obtiens toujours ce que je veux.

--Toujours?

--Oui, toujours, et, bien que vous ne m'aimiez pas, je vous aurai.

La froide tnacit de cet homme effrayait Marguerite.

--Qui tes-vous donc, dit-elle, pour parler ainsi?

--Qui je suis? votre futur mari.

--A quand notre mariage? demanda-t-elle ironiquement.

--A bientt, mademoiselle.




                                    XIV

                                 KISASTARI


L'ex-lve et Baptiste, Flix et John s'taient mis  la poursuite de
leurs ennemis avec l'acharnement des loups qui ont trouv la piste du
troupeau. Ils savaient bien qu'ils ne pouvaient pas engager la lutte
ouvertement avec eux et les battre quand ils seraient prvenus et
prpars, mais ils espraient les surprendre et peut-tre, qui sait?
dlivrer leur ami, le grand-trappeur; les indiens passent si aisment et
si vite de la crainte  l'insouciance, de la prudence  la tmrit.

Rendus  l'endroit o Litchanrs et Couteaux-jaunes en taient venus aux
mains, ils hsitrent un peu, ne sachant quelle direction prendre; car
un parti de sauvages s'tait dirig vers la rivire Athabaska, et
l'autre, vers le nord. Cependant, ayant examin attentivement le gazon
et les branches, sur le passage des deux tribus, ils trouvrent celui-l
plus foul et celles-ci plus rompues du ct de la rivire. Ceux qui
s'taient dirigs par l avaient d passer rapidement, sans prendre le
temps de choisir les claircies et les endroits les plus favorables. Ils
se sauvaient donc. Et les vaincus, c'taient les Litchanrs puisque
leurs morts taient rests en proie aux btes fauves. Kisastari ne put
leur fournir aucun renseignement; il ne se souvenait que d'une chose:
avoir t frapp par derrire. Et il eut donn beaucoup pour rencontrer
le lche qui l'avait ainsi attaqu. Il ne voulut pas suivre les blancs;
il tait encore trop faible pour marcher vite. Au reste, il voulait, en
chassant, pour se nourrir, rejoindre sa tribu. Les chasseurs canadiens
taient presss d'atteindre les Couteaux-jaunes. Ils arrivrent assez
tt pour sauver le grand-trappeur d'une mort certaine, mais,  leur
insu, car ils ne le virent point. Ils voulaient seulement appliquer la
vieille loi du talion: oeil pour oeil, dent pour dent. Ils savaient que
les Couteaux-jaunes taient des assassins, ils savaient que le
grand-trappeur ne devait pas sortir vif de leurs mains sanglantes, et
ils taient d'humeur  venger sur tous la mort d'un seul. Pour eux, tous
les Couteaux-jaunes ne valaient pas un grand-trappeur. Ils poursuivirent
les fuyards et arrivrent sur les bords du lac noir. La tribu venait de
ployer ses tentes. Au loin, sur le lac, des canots s'en allaient vers le
nord, et les avirons fouettaient l'onde avec rapidit.

--Les lches! ils se sauvent! s'cria l'ex-lve, n'importe, nous les
rejoindrons.

Le grand-trappeur n'avait pas vu ses amis. Il crut que les
Couteaux-jaunes l'enveloppaient dans un cercle qui allait se
rtrcissant toujours, et, pour ne pas perdre toute chance, il se
prcipita au hasard, courant de toutes ses forces, pour tromper les
balles et distancer les assassins. Quand les coups de feu eurent cess
de retentir, il s'arrta. Un sourire de satisfaction passa sur sa noble
figure, et sa pense monta vers le Seigneur. Il prouvait un trange
contentement de se savoir libre; il se contemplait avec une sorte de
bonheur.

--Dieu m'a protg, se disait-il, d'une faon vidente, car comment
aurais-je pu viter de pareilles embches? Le rengat a voulu paratre
gnreux aux yeux de quelqu'un.... Ah! je le vois! exclama-t-il...
tout--coup: c'est Irma qui me sauve  son tour! comment? je n'en sais
rien, mais c'est elle! Pauvre enfant! que Dieu te protge, et qu'il te
dlivre des mains du monstre qui t'a saisie.

Il se dirigea vers la rivire Athabaska, avec l'intention d'en suivre le
cours jusqu'au lac de ce nom. Il atteignit la rive droite de cette
rivire, le deuxime jour au coucher du soleil. C'tait un des plus
beaux jours du mois de juin. Son attention fut attire par une petite
lueur lointaine qui se refltait dans l'eau paisible: Amis ou ennemis,
pensa-t-il, je vais voir qui a camp l!

Et il partit, marchant avec prcaution pour ne pas donner l'veil. Il
longea la rive et, se glissant comme un serpent sous les feuillages, il
arriva  quelques pas du feux. Personne ne rdait autour de ce foyer, et
la flamme allait s'teignant insensiblement. Il pensa que les chasseurs
taient partis, ou s'taient cachs  son approche pour le surprendre ou
le reconnatre. Sachant que les seuls ennemis qu'il avait  craindre,
les Couteaux-jaunes, ne pouvaient se trouver l, il s'approcha du feu
hardiment et le rveilla en l'attisant avec un rondin  demi-brl. Il
se disait qu'il valait autant passer la nuit en cet endroit qu'ailleurs,
et que le feu allum par des inconnus le rchaufferait tout aussi bien
que celui qu'il allumerait lui-mme. Les flammes ptillaient et jetaient
une vive lueur sur le rivage. Un ruban de feu traversait la rivire, et
un voile d'une horrible obscurit couvrait le bois et se droulait dans
l'air  une faible hauteur. Cependant cette obscurit n'tait que
relative. Le voile, sombre pour celui qui se trouvait au dessous, tait
lumineux pour ceux qui le voyaient de loin.

Deux canots d'corce descendaient rapidement la rivire, gagnant le lac
Athabaska. Le premier portait un missionnaire catholique et trois soeurs
de charit, qui s'en allaient catchiser les pauvres infidles, au
milieu des neiges du Mackenzie; il tait conduit par deux chasseurs
indiens. Le second n'tait mont que par deux rameurs; il portait des
provisions et du bagage.

--Oh! oh! dit tout  coup l'un des sauvages du premier canot, il y a
des chasseurs l-bas; le feu se rpand sur la rivire comme le soleil
levant, et nous fait une route de lumire.

--Ce sont peut-tre de pauvres amis qui n'ont pas vu la robe-noire
depuis longtemps, reprit le missionnaire, arrtons-nous en cet endroit
pour y passer la nuit.

--Si nous chantions un cantique? proposa une des religieuses, ceux qui
ont camp l ne prendraient point ombrage de notre arrive et ce serait
peut-tre plus prudent.

Aussitt les soeurs de charit, le prtre et les sauvages, se mirent 
chanter:

    Je mets ma confiance,
    Vierge, en votre secours.

Et loin, bien loin, dans la fort solitaire, on entendit les chos
fidles rpter tour  tour.

    Je mets ma confiance,
    Vierge, en votre secours.

Et les voyageurs coutaient, plongs dans une admiration profonde, ces
voix mystrieuses qui louaient Marie, dans le calme de la solitude et
dans le silence de la nuit. Tout  coup une voix qui n'tait pas l'cho,
renvoya, puissante et sonore, du bord du rivage, aux messagers du
Seigneur le couplet sacr.

--Des amis! des chrtiens! s'crirent les bonnes soeurs en se frappant
dans les mains.

--Gagnons terre, dit le prtre. Et les deux canots vinrent s'chouer sur
la glaise de la rive, vis--vis le bcher qui flambait. Un homme debout
sur le rivage les regardait approcher.

--Le grand-trappeur! dit l'un des indiens!

--Le grand-trappeur! s'crirent les autres.

--Renard d'argent! Ours grognard! fit le grand-trappeur tout tonn.

--Etes-vous seul? je ne vois que vous, demanda le missionnaire.

--Oui, mon pre, du moins, je le crois....

Une voix sourde gmit tout  coup sous les rameaux pais  quelques pas
en arrire.

--Tout le monde eut un mouvement de surprise, et les yeux se tournrent
vers l'endroit d'o partait cette plainte.

Le grand-trappeur s'arma d'un tison de feu pour s'clairer et entra
hardiment dans le fourr. Ce pouvait tre une embche, n'importe! il
avait des moments de folle tmrit. Le prtre et les indiens le
suivirent. Il n'avait pas fait dix pas qu'il s'arrta, poussant un cri
de terreur: Kisastari! A ce cri rpondit un gmissement; et les quatre
indiens, se penchant  leur tour sur le corps de leur jeune chef, se
mirent  faire de grandes lamentations.

Kisastari, se croyant tout  fait hors de danger, n'avait, pour ainsi
dire, plus song  sa blessure, et il s'tait mis  chasser en se
dirigeant vers la rivire. La plaie se rouvrit et nul n'tait l pour la
cicatriser. Une plaie dans le dos ne peut tre gure soigne que par une
main trangre. Le sang se mit  couler, et, bientt le chasseur puis
descendit au bord de la rivire et s'effora d'allumer un petit feu,
pour rchauffer ses membres refroidis, et appeler, peut-tre, un secours
trop tardif. Le feu s'teignait et il voulut aller ramasser de nouvelles
branches sches, quand, son pied s'embarrassant dans les chicots, il
tomba sur la face et ne se releva plus.

Le missionnaire se hta, de fermer la plaie saignante, sur laquelle il
appliqua un bandage de toile de lin, et fit prendre quelques gouttes
d'eau de vie au malade que les indiens dposrent sur une couche de
branches prs du feu. Les Soeurs de Charit veillrent en prire toute
la nuit, craignant qu'il ne mourut sans pouvoir parler et se confesser,
car Kisastari tait un converti. Le missionnaire lui donna l'absolution.

Le grand-trappeur, tait pensif; il s'apercevait que les indiens le
regardaient avec froideur et dfiance et cela lui causait du chagrin. Il
n'avait pu dire comment Kisastari tait venu tomber ainsi, sous un coup
presque mortel, prs de ce feu mourant, seul, au bord de la rivire. Il
avait racont l'attaque des Litchanrs par les Couteaux-jaunes, et la
captivit d'Irma, mais il ne savait pas que le jeune chef, tomb
d'abord sur le champ de bataille, avait t trouv et soign par les
trappeurs canadiens. Il crut et dit que Kisastari, bless, s'tait sans
doute sauv loin du champ du carnage.... Ours grognard rpliqua en
secouant la tte: Notre frre, le grand-trappeur, sait bien que le jeune
chef ne se sauve jamais, et qu'il serait mort en se battant contre les
Couteaux-jaunes ses ennemis.

--Oh! oui, affirma Renard d'argent, notre frre sait bien cela.

--Et vous autres, vous savez bien aussi que le jeune chef  toujours t
mon ami, et que je n'ai jamais frapp un ami....

Les deux indiens secouaient la tte....

--Et puis, ajouta le grand-trappeur, ignorez-vous que le grand-trappeur
ne frappe jamais par derrire, mais toujours eu pleine face?

Le missionnaire intervint: Mes enfants, dit-il, le grand-trappeur est un
enfant de la prire, il aime le bon Dieu et ne lui fait pas de peine.

Les indiens, muets, penchaient la tte.

--Si le jeune chef ne revient pas  la vie, et ne parle point, ces
hommes me croiront toujours un assassin, murmura avec douleur le
chasseur canadien.

Le lendemain matin les voyageurs continurent leur course vers le grand
lac, emportant dans leurs canots Kisastari, trop faible encore pour
parler, et le grand-trappeur, toujours sombre et rempli d'un triste
pressentiment. Les jours s'coulrent et les voyageurs, aprs avoir
brav les prils de toutes sortes, fatigus mais non dcourags,
entrrent dans le lac Athabaska long de prs de cent lieues, mais assez
troit, qu'ils traversrent  l'extrmit ouest, pour atteindre le fort
Chippeway. Le bless fut pris de la fivre pendant la traverse, et,
dans son dlire, il vit passer devant ses yeux les images de ceux qu'il
aimait et de ceux qu'il avait en horreur. Il appela Irma, et le mot de
tratre s'chappa aussi de ses lvres; il pronona le nom du
grand-trappeur, le nom du Livre qui court, et des paroles de vengeance.
Ours grognard et Renard d'argent l'coutaient avec surprise et terreur,
croyant que c'tait le Manitou qui le faisait ainsi parler, afin que fut
connu le tratre qui s'tait cach pour frapper par derrire. S'ils
n'eussent pas eu peur de la robe-noire et que l'occasion de frapper le
grand-trappeur se fut offerte, ils auraient souill leurs mains du sang
de ce juste, car, dans leur simplicit, ils le croyaient coupable. Ils
attendirent.

La petite caravane passa quelques jours au fort Chippeway, ayant besoin
de rparer ses forces avant de s'avancer plus loin dans cette rgion de
plus en plus dsole. Juillet tait arriv et dj le soleil, avare de
ses rayons, rchauffait  peine les plantes frileuses et les mousses
pauvres qui remplaaient les sapins, les sycomores, et les frnes de la
rgion du sud. L'hiver arrive de bonne heure sous ces latitudes
loignes et il demeure longtemps. A peine le sol dgel donne-t-il  la
petite fleur sauvage le temps d'ouvrir son calice humide;  peine une
brise tide a-t-elle pass sur la nature souriante;  peine une baie
timide s'est-elle accroche rouge et mre au buisson, que dj tout se
fane, tout meurt et tombe sous le givre implacable.

--Nous partirons demain, aprs le service divin, dit le missionnaire 
ses guides.

Et les guides avaient rpondu machinalement: C'est bon.

Le lendemain,  l'heure fixe pour le dpart, ni les guides, ni le
grand-trappeur ne se rendirent aux canots. Le missionnaire les fit en
vain chercher partout, on ne les trouva pas. Il dut prendre au fort de
nouveaux hommes pour conduire son canot, et laisser aux soins du
gardien, le malade dont l'tat inspirait encore des craintes srieuses.




                                     XV

                          UNE VENTE PAR LE SHRIF.


C'tait le premier dimanche de juillet que le missionnaire avait laiss
le fort Chippeway, pour descendre la rivire des Esclaves avec ses
nouveaux guides; ce mme dimanche, si pnible pour l'homme de Dieu qui
se voyait trahi par les siens, fut plus triste encore pour la veuve
Nomie. La vente de sa terre fut annonce officiellement  la porte de
l'glise:

Tout le monde fit cercle autour de la tribune. Dfunt Pierrot Martin,
l'huissier--que Dieu ait son me en sa sainte garde!--monta sur le
trteau et lut, en se donnant de l'importance:

_Fieri facias de terris._

COUR SUPRIEURE--DISTRICT DE QUBEC.

Lotbinire,  savoir: Etienne-Charles-Pierre No. 80, Chvrefils, cuyer,
de Ste Emmlie de Lotbinire, marchand, demandeur, contre les terres de
dame Nomie Normand, veuve de feu Joseph Letellier, de Lotbinire,
dfenderesse,  savoir:

1 Une terre sise et situe dans le rang St. Eustache de la paroisse de
Lotbinire, district de Qubec, de quatre arpents de front sur trente
arpents de profondeur, plus ou moins, borne, au nord, au chemin royal
du dit rang ou concession, au sud, partie  la route de St. Charles et
partie aux hritiers Moraud,  l'est  Hilaire Charette, et,  l'ouest 
la terre de Etienne Biron,--avec ensemble les btisses sus-riges,
circonstances et dpendances.

2 Une terre  bois sise et situe, dans la concession du Portage, de la
Paroisse de Ste Emmlie de Lotbinire, mme district, de deux arpents de
front sur 30 arpents de profondeur, borne, au nord,  la terre de
Stanislas Firmin, au sud, au domaine Seigneurial,  l'est  Jrme
Daigle et  l'ouest  Petoche Miquelon.

Pour tre vendu  la porte de l'glise de St. Louis de Lotbinire, jeudi
prochain  dix heures A. M.

F. X. Alne, _Shrif._

Les remarques allrent leur train, et plusieurs donnrent  la
malheureuse femme le coup de pied de l'ne.

--Voil ce que c'est! dit Prisque Martineau, elle a voulu faire un gros
monsieur de son garon, au lieu de l'accoutumer comme les ntres aux
travaux de la terre, et son bien passe  payer des livres, des coles,
des tudes qui ne rendent pas le monde plus fin.

--Elle a fait pour le mieux, la pauvre femme! elle a suivi les conseils
de son excellent voisin Picounoc, ajouta Franois Lapointe.

--Picounoc voyait de loin, reprit Jacques Dumais, il est un peu
vaniteux, sa fille est jolie; il voulait la pousser dans la socit, et,
 cet effet, il lui a prpar pour mari un homme de profession.

--Qui?

--Victor, parbleu! le garon de la veuve.

--C'est une ide que tu as l, Dumais.

--Pourtant, dit un autre, il parat que M. Chvrefils, a dclar l'autre
jour, chez Madame Fleury, qu'il tait fianc avec Marguerite Saint
Pierre, et que son mariage aurait lieu avant longtemps.

--Si le bossu se met dans la tte, ou dans le coeur, d'avoir Marguerite,
le diable ne saurait y mettre obstacle.

--Il a la bosse de la persvrance, cet homme-l.

--Oui, et c'est sa moindre.

Le jour de la vente arriva. Les citoyens se rendirent en grand nombre 
l'glise o se faisait la crie. Plusieurs avaient l'intention
d'acqurir cette belle proprit, pour eux-mmes ou pour leurs garons
en ge de s'tablir. Trois habitants avaient fait le voyage de la ville
pour s'assurer de la somme d'argent ncessaire dans le cas o l terre
leur serait adjuge. L'un s'tait adress  Monsieur Larivire, le
second  M. Venner; l'autre, plus heureux, n'avait pas trouv de
prteur. L'encanteur lut les conditions de la vente, et chacun couta
des deux oreilles.

--Maintenant, Messieurs, une offre, s'il vous plat, dit le crieur, une
offre pour commencer, une offre pour la terre de St. Eustache. Vous la
connaissez; c'est la meilleure et la plus belle terre de la paroisse....

--La veuve avec? demanda un farceur.

Ce fut un clat de rire.

--La veuve est pour Picounoc, rpondit un autre.

--Allons, Messieurs, allons! reprit l'encanteur, dcidez-vous!
dcidez-vous! il n'y a que le premier pas qui cote, c'est comme la
confession....

--C'est le premier pch qui cote  dire  la confession.

--On commence par le dernier!

--Allez-vous faire silence! on dirait des enfants, reprit l'encanteur.

--Cent louis! cria une voix.

--Cent cinquante.

--Deux cents....

--Quand je vous le disais qu'il n'y a que le premier pas qui cote, dit
l'encanteur a va aller! a va aller! A deux cents louis! deux cents
louis! rien que deux cents louis! c'est pour rien! ce n'est pas la
moiti de la valeur! Voyons, vous, Baptiste, vous avez envie de mettre
un cinquante louis, je lis a dans votre figure.

--C'est bon, envoyez!

--A deux cent cinquante louis, deux cent cinquante! rien que deux cent
cinquante! ce n'est pas le quart de la valeur.

--Ce n'est pas mme la valeur du quart! riposta un habitant.

--Bonnet blanc, blanc bonnet! allons; mon farceur, mets un cinquante
louis, toi, tu as de l'argent en veux-tu? en voil!

--Va pour trois cents! rpondit un gros gaillard jovial.

--Bon, voil au moins une offre un peu acceptable, et pourtant, il n'est
pas possible que l'on donne pour un si vil prix une pareille proprit.

--Elle est bien dtriore! observa l'un.

--Il n'y a plus de cltures! ajouta l'autre.

--Les fosss sont remplis! dit un troisime.

--Il faut de l'engrais, partout!

--Les mauvaises herbes pullulent!

--La maison est en ruine!

--Elle va tomber sur le dos de la veuve!...

--Pendant que vous faites des farces la terre s'en va; je vais
l'adjuger! A trois cents louis, une fois,  trois cents louis, deux
fois...  trois cents louis,... voyons! est-ce tout? vous allez la
regretter; dpchez-vous!...  trois cents....

--Trois cent cinquante!

--Et cinq! dit une voix.

--Qu'il la garde! j'ai fini!...

--Qui est-ce qui vient de mettre? demanda le crieur.

--Moi! rpondit une voix.

--A trois cent cinquante cinq louis, rien que trois cent cinquante cinq
louis!... c'est pour rien! ce n'est pas la moiti de la valeur.... Faut
la rendre  quatre cents au moins.... Voyons! tes-vous, bien dcids!
avez-vous tous fini? A trois cent cinquante cinq louis, une fois! 
trois cinquante cinq louis deux fois!  trois cent cinquante cinq
louis... eh! eh! attention! personne? fini? toi? vous? Non?... eh bien!
a y est!... eh! trrrois! fois! Adjug M. Saint-Pierre!

--Picounoc! c'est Picounoc qui l'a achete! il parat que le voil grand
propritaire!

Comme le prix de vente rencontrait les frais et les crances du bossu,
la vente fut suspendue, et la terre  bois ne fut pas mise  l'enchre.

Cette journe fut bien triste pour Nomie et pour Victor, le jeune
avocat. Victor s'tait donn bien du mal pour trouver de l'argent, et
empcher le bien paternel d'tre vendu par le shrif, mais il se heurta
contre des coeurs insensibles ou indiffrents. Il eut toutefois un
clair d'esprance; l'un des notaires agents qu'il vit, lui fit croire
que le prt serait bien possible, si les renseignements qu'il donnait
taient exacts; et Victor savait qu'il n'avait pas mme fait valoir
toutes les raisons qu'il avait d'emprunter, ni toutes les garanties
qu'il pourrait offrir. Le notaire crivit  une personne de Lotbinire
qu'il connaissait bien, pour lui demander s'il y avait quelque risque 
prter trois cents louis  la veuve Letellier. Le jeune avocat attendait
la rponse avec impatience, car il connaissait cette dmarche du
notaire. La rponse arriva. La voici:

Ne prtez pas plus de deux cents louis, vous perdriez; et, comme deux
cents ne paient pas toutes les dettes, vous ne pourriez pas tre
substitu au demandeur et avoir la premire hypothque.

PIERRE-E. ST. PIERRE.

P. S.--Ne montrez pas cette lettre  Victor, et ne parlez pas de moi.

Victor entra plein de confiance dans l'tude du notaire.

--Eh bien! avez-vous une rponse? demanda-t-il.

--Oui, monsieur.

--Favorable, j'espre?

--Non, monsieur. Je le regrette beaucoup, mais il m'est impossible de
vous rendre le service demand.

--De qui tenez-vous vos renseignements, s'il vous plat?

--Je ne puis le dire.

--De quelqu'un qui veut acqurir pour rien la terre de ma mre, je
suppose?...

--Je n'en sais rien: mais c'est d'un homme en qui j'ai confiance moi, et
vous comprenez que cela me suffit.

--Je le comprends!

Et il sortit la tte en feu. Il se dirigea du ct de Ste. Foye,
passant, rveur et dsol, sous les grands arbres qui voilent la route,
devant les demeures des riches et des heureux de la ville.

Quand il apprit que Picounoc tait l'acqureur de cette ferme qu'il
avait tant raison de regretter, il prouva une consolation: Au moins cet
homme nous aime, pensait-il, et il ne chassera pas ma mre, j'en suis
sr. Et une pense toute de soleil vint  son esprit: Marguerite sa
fille unique, sa fille bien aime, Marguerite m'aime; elle sera ma femme
un jour...  elle tous les biens de son pre!...  moi par
consquent!... Et ce rve lgrement ambitieux gayait son me.

Il rencontra, deux jours aprs, le notaire qui avait failli lui prter
de l'argent.

--Eh bien! dit le notaire, savez vous  qui a t adjuge la terre de
votre mre?

--Oui, Monsieur, rpondit le jeune avocat d'un ton tout--fait
ragaillardi,  M. P. St. Pierre, un vieil....

Le notaire fit un pas en arrire....

--A M. Pierre-Enoch Saint Pierre? Vous badinez? et  quel prix?

--Trois cent cinquante cinq louis!

--Trois cent cinquante cinq louis!... et  M. Saint Pierre?

--Mais oui! et pourquoi pas? cela vous surprend? M. Saint Pierre est
trs  l'aise.

--Je n'en doute pas, mais....

--Mais?

--Je ne dis rien! j'aime mieux ne pas parler... salut, monsieur Victor:
Qui peut connatre les hommes? murmura-t-il en s'loignant....

Victor entendit cette remarque et en fut frapp. Cela le conduisit 
rflchir sur la surprise qu'avait manifeste le notaire au nom de St.
Pierre, et de l il se reporta  Lotbinire, et il voqua ses souvenirs
encore tout nouveaux. Il revit Picounoc plus sombre et moins empress
auprs de lui que de coutume; il se rappela les paroles mystrieuses de
Marguerite, les visites du bossu, les entretiens intimes de cet homme
dtestable avec le pre de Marguerite, et une immense angoisse serra son
coeur: Je suis perdu, pensa-t-il!... nous sommes perdus! Cet homme si
bon s'est tourn contre nous!... c'est lui, je le parierais, qui a dit
au notaire de ne pas me prter d'argent.... Ah! veut-il donc se
ddommager du bien qu'il nous a fait, par un redoublement de malice?...
Et, plein de ces penses douloureuses, il retourna sur ses pas et
rejoignit le notaire.

--Je puis bien vous reprocher maintenant, monsieur le notaire, dit-il en
l'abordant, d'avoir mis trop de confiance en votre ami.... Vous voyez
qu'il tait intress  me nuire....

--Comment! qui vous a dit?...

--Je sais tout: et si je n'avais rien su, votre tonnement de tout 
l'heure m'aurait clair compltement....

--On ne connat pas le monde!... J'tais loin de penser cela de mon ami
Pierre-Enoch... enfin, le mot est lch, tant pis pour lui! s'il a agi
indignement, je ne veux tre ni son complice, ni le cacher.... Le jeune
Victor tait horriblement tourment. Comment cet homme dont le dvoment
et l'amiti semblaient inpuisables, se montrait-il tout--coup sans
piti? Comment la protection qu'il avait depuis tant d'annes accorde 
la femme pauvre et souffrante se pouvait-elle changer en une lche
perscution? Rien ne dsole notre me comme l'loignement des amis aux
jours du malheur. Victor comprit que sa mre avait besoin de
consolations dans les circonstances douloureuses o elle se trouvait. Et
qui, aprs Dieu, peut apporter mieux que l'enfant soumis,  la veuve
afflige, le baume sacr de la consolation? Il attendit avec impatience
le dpart du bateau. Or les bateaux qui voyagent entre Qubec et les
paroisses d'en haut, ne viennent que deux fois par semaine, le lundi et
le vendredi. Ils laissent la ville avec la mare montante, le mardi et
le samedi. Et c'est un spectacle curieux que de voir comme des ruches
serres, ces vaisseaux, accosts les uns contre les autres, pleins de
monde, pleins de produits de toutes sortes. C'est un va et vient
singulier et qui rjouit les yeux; c'est un bourdonnement incessant, ce
sont des cris, des rires, des adieux, des saluts qui s'changent
longtemps, et que viennent interrompre de temps en temps les sifflets 
vapeur stridents, rauques ou sonores, des divers btiments sur le point
de partir. Victor monta  Lotbinire le samedi qui suivit la vente.

Nomie avait espr jusqu' la dernire heure que le bossu se laisserait
attendrir et lui ferait grce de quelques mois encore: elle avait espr
aussi que Victor trouverait de l'argent pour payer avant la vente. Quand
elle apprit qu'elle n'avait plus de demeure et qu'il lui faudrait
bientt sortir de cette maison o elle avait si longtemps vcu; o elle
avait d'abord prouv des joies si vives et si pures et, ensuite, des
douleurs si grandes elle se prit  pleurer. Elle entra dans sa chambre 
coucher et, tombant  genoux devant le crucifix suspendu  la muraille:
Jsus! Jsus! s'cria-t-elle, en sanglotant, vous voulez que je boive, 
votre exemple, le calice jusqu' la lie, que votre sainte volont soit
faite! mais soutenez-moi, car mon courage m'abandonne, et je me sens
dfaillir!...

Puis elle demeura longtemps silencieuse, et, de temps en temps, on
l'entendait prononcer, au milieu de profonds soupirs, les noms sacrs de
Jsus et de Marie, et, dans la chambre voisine, Agns, sa nice,
pleurait aussi en tournant son rouet.




                                     XVI

                                 LA CAVERNE.


Le Hibou-blanc et les guerriers se dirigrent d'abord sur le fort
Reliance, qui se trouve au nord du grand lac des Esclaves, et tout 
fait  l'extrmit est. De l ils se rendraient au fort Providence, en
longeant la rive nord du grand lac. C'est au fort Providence que le
vieux chef devait pouser Irma. Ensuite, remontant la rivire des
Couteaux-jaunes, ils iraient, en attendant la saison de la chasse,
dresser leurs tentes sur les vastes terrains occups jadis par leurs
aeux. Irma, esclave de la parole donne, suivait la tribu ennemie.
Libre, elle eut pu, la nuit, quand l'ombre paisse enveloppait le camp,
s'lancer dans la fort et tromper le vieux chef rengat. Mais, dans sa
navet, elle craignait la vengeance du Grand-Esprit, qui veut que l'on
soit fidle  ses promesses. Chrtienne, elle priait, se soumettait,
mais n'esprait plus. Le Hibou-blanc ne la perdait gure de vue, se
louait de sa bonne fortune et songeait au jour prochain de son hymen.

Les trappeurs canadiens prirent une autre route. Ils se rendirent au
fort du Fond-du-lac, o ils achetrent un canot d'corce, et, chantant
"Vive la Canadienne," ils fouettrent les flots de leurs avirons lgers.
Le canot glissa comme une feuille lgre sur la surface unie du grand
lac. Il se dirigeait vers le fort Chippeway sur la rivire des Esclaves.

En face du fort se trouve cette petite le dont l'ex-lve a parl  ses
compagnons: rocher nu et triste o le vaillant ami du grand-trappeur,
Pierre Robitaille, se rfugia pour chapper  la fureur des
Couteaux-jaunes, et o il trouva une si lamentable mort. Le
grand-trappeur ne passait jamais au fort Chippeway, sans se rendre 
cette le dserte, pour y prier, dans la petite grotte o reposaient les
cendres de son ami. Pendant que le missionnaire et les bonnes
religieuses donnaient d'utiles et pieuses instructions aux indiens qui
habitaient le voisinage du fort, le grand-trappeur monta dans un canot
d'corce et rama vers la grotte solitaire qui se trouve  l'ouest de
l'le. Il tira son canot sur la grve; dtacha de son cou la corne de
poudre qui pouvait l'embarrasser et la dposa dans la pince. Il se mit
sur les genoux et les mains, et se glissa dans l'antre sombre. Aprs
avoir march ainsi l'espace d'une demi-minute, il se leva debout, car la
vote de l'antre s'arrondissait tout--coup  une hauteur de dix pieds
au moins. Quelques stalactites pendaient comme des cristaux, et, vers le
milieu, formant comme une colonne, un stalagmite  demi-rompu, montait
comme pour soutenir l'difice naturel. Sur la pierre, au fond, tait
appuye une croix de bois. Le grand-trappeur vint s'agenouiller au pied
de cette croix. Une lueur indcise flottait sur les sombres parois de la
grotte. Le chasseur chrtien fit une longue prire, et ses yeux ferms
ne virent plus que les choses du souvenir. Quand il voulut, une dernire
fois, regarder et embrasser l'humble croix qu'il avait lui-mme place
sur les cendres de son ami, depuis tant d'annes, il eut un mouvement de
surprise, comme quelqu'un qui s'veille en sursaut. La ple clart avait
disparu; seulement, un reflet arrivait encore sur la croix, comme une
lame mystrieuse qui aurait travers les tnbres. Il s'avana vers
l'ouverture, debout, puis en rampant. Son tonnement augmentait  mesure
qu'il approchait: Suis-je donc aveugle, pensait-il? Il n'tait pas
aveugle, mais une pierre norme fermait l'entre de la grotte.

Les indiens Ours grognard et Renard d'argent avaient, depuis quelques
jours, dissimul leur ressentiment, mais non pas renonc  leur ide de
vengeance. L'indien ne raisonne gure d'ordinaire, et se laisse
volontiers tromper par les apparences. Peu enclin  la charit
chrtienne, il aime mieux punir un innocent que de laisser chapper un
coupable. Ils avaient donc pi le grand-trappeur, et s'taient rendus
dans l'le peu de temps aprs lui. Traversant le rocher  pied, au lieu
de le dtourner en canot, ils taient arrivs assez tt pour voir le
chasseur blanc s'introduire dans la grotte. Alors ils roulrent, en le
soulevant avec un levier, le caillou qui formait une porte inbranlable.
Aprs avoir accompli cet acte cruel, ils se dirigrent vers la rivire
de la paix, car ils n'osrent plus retourner au fort et paratre devant
la robe noire.

Les Litchanrs, privs de leur jeune et vaillant chef, atteignirent
bientt la rivire Athabaska qu'ils traversrent, afin d'tre plus en
sret, et s'avancrent vers la rivire de la Paix, chassant et pchant
sans crainte. Ils s'taient camps depuis quelques jours dans cette
presqu'le carre que forme la rivire en courant droit au nord, puis 
l'ouest, puis au sud, et ils allaient se mettre en marche, quand ils
entendirent les dtonations d'armes  feu. Ils crurent  une surprise
et, runis en peloton, ils se prparrent  la dfense. Le silence
s'tendit de nouveau sous les bois. Un clat de rire apport par l'cho
rendit l'assurance aux indiens effrays: Ce sont des chasseurs,
dirent-ils. Et, pour les inviter  s'approcher, ils se mirent  chanter
un cantique pieux que la robe noire leur avait enseign. Deux chasseurs
accoururent aussitt. C'taient Ours grognard et Renard d'argent. Le
surprise fut grande de part et d'autre.

--O est donc la robe noire et les femmes de la dvotion? demandrent
les Litchanrs aux guides tratres.

--Nous tions fatigus et nous voulions rejoindre nos frres,
rpondirent ces derniers, c'est pourquoi la robe noire a engag d'autres
guides  Chippeway.

Ils ne parlrent point de Kisastari, car ils eussent t amens  faire
l'aveu de leur cruelle action, et ils aimaient mieux voir le
grand-trappeur prir d'une mort injuste, que de s'exposer  son
ressentiment. Cependant l'une des femmes de la tribu s'avanant auprs
d'eux leur dit: Vous ne voyez pas le jeune chef, et vous ne demandez pas
o il est.

Les tratres se trouvaient mal  l'aise. Ours grognard rpondit:
Kisastari est brave et il se moque des ennemis, Kisastari est bon tireur
et il s'attarde  la chasse, sans doute.

Un cri de douleur monta du sein de la fort.

--Kisastari ne chasse plus, rpliqua le plus vieux des guerriers:
Kisastari est brave, mais il ne peut voir le lche qui vient
tratreusement frapper par derrire. Kisastari est mort!

Une nouvelle clameur s'leva. Les guides infidles commenaient 
comprendre la folie de leurs soupons. Ils furent tout  fait dsols
quand ils entendirent le rcit de l'attaque des Couteaux-jaunes et du
combat sans merci qui avait eu lieu. Une mme pense leur vint 
l'esprit: Retourner  la grotte pour dlivrer, s'il en tait temps
encore, leur innocente victime. La tribu se mit en marche. Les deux
complices partirent aussi, mais peu  peu ils se laissrent devancer,
puis, changeant de route, ils revinrent vers le lac. Ils avaient laiss
Chippeway depuis deux jours et s'taient amuss  chasser; ils pouvaient
donc, en une journe de marche, retourner  l'le dserte.

Le grand-trappeur devina de suite la vengeance lche des guides. S'il en
fut douloureusement affect, il n'en fut pas surpris. Il essaya de
soulever la pierre, mais elle resta inbranlable. Il ne pouvait se
dresser, et la position gnante dans laquelle il se tenait l'empchait
de dployer toutes ses forces: Les misrables ont bien pris leurs
prcautions, pensait-il. Il voulut la pousser de ses pieds en appuyant
ses bras musculeux sur les angles des parois. Elle obit un peu et il
eut un clair d'esprance, un tressaillement de joie. Un nouvel effort
demeura strile. La pierre s'tait rassise plus solidement. Il savait
bien qu'il tait seul sur ce rocher et que ses cris seraient inutiles;
cependant il appela. Sa voix sonore et tremblante rsonna dans l'antre
ferm, et retomba sur lui-mme. Au dehors nul ne l'entendit. Une espce
de fureur s'empara peu  peu de ses esprits, et il sentit ses muscles se
roidir sous la peau cuivre de ses bras et de ses jambes. Une sueur
froide vint mouiller ses tempes, et il se rua avec plus d'acharnement
sur la pierre implacable. Le sang jaillit de ses doigts dchirs, mais
la porte maudite ne cda point. Alors, sombre, dcourag, il regagna le
fond de l'antre. Le rayon ple qui venait du dehors clairait toujours
la pauvre croix. Il se mit  genoux et, de ses bras palpitants, il
entoura le signe du salut. Sa pense voqua le souvenir de son ami; des
larmes amres coulrent sur ses joues: O mon ami, je vais reposer avec
toi, s'cria-t-il, et nos cendres vont se confondre dans la mort. Il
pria longtemps: il voulait mourir en priant. Il regrettait bien d'avoir
laiss dans le canot sa corne de poudre.... La poudre a tant de
force.... Il passa tout un jour dans ces transes mortelles, puis il
s'endormit. Le sommeil au pied de la croix est paisible: le
grand-trappeur eut quelques heures d'un repos fortifiant. Son esprit
s'chappa du sombre tombeau qui emprisonnait son corps, et, rapide comme
la lumire, il s'envola de rgions en rgions jusqu'aux rives enchantes
du Saint-Laurent. Ah! les malheureux peuvent bien dsirer la mort! Morts
ils ne tranent plus leur corps souffrant, et leur esprit libre monte
sans cesse vers l'ternelle flicit. Au malheureux le sommeil est doux,
mais terrible est le rveil! Le grand-trappeur s'veilla. Le ple reflet
toujours fixe, toujours immobile, qui venait du dehors, claira soudain
son esprit, comme il clairait la croix. Une stupeur profonde succda
aux dlices du rve, et la ralit implacable se dressa comme un spectre
devant sa pense. Il eut voulu se persuader que le rveil n'tait qu'un
cauchemar, mais le souvenir de la veille revint avec toutes ses
horreurs. Il se mit  genoux pour demander au Seigneur la rsignation et
le courage, s'il fallait mourir dans ce spulcre horrible. Il fit de
nouveaux efforts pour remuer la lourde pierre; mais sa vigueur ne put
triompher, et, comme l'aigle fatigu qui replie ses ailes et s'arrte
sur le rocher abrupt, il revint, en se tranant, au fond de la sombre
alcve: Si Kisastari avait pu parler! pensait-il. Il pensait encore: Ces
indiens sont bien insenss qui me souponnent d'une action cruelle et
lche, moi qui fus toujours leur ami et leur dfenseur! La faim dchira
ses entrailles et il devina les terribles souffrances qui l'attendaient.
Dj ses yeux taient hagards, ses orbites, creuses et bistres. Les
muscles de ses membres ressemblaient  un rseau de cordes fines sous un
tissu transparent. Il se leva. Il chancelait. Cela lui fit peur: Mon
Dieu, dit-il, encore un jour et je ne me tiendrai plus debout. J'tais
fort pourtant! et je rsistais  la fatigue!... Il n'avait ni mang ni
bu depuis plus de deux jours. Il portait sur lui des allumettes
chimiques; il fit du feu, sans savoir pourquoi, et se mit  regarder son
trange demeure. A la clart des allumettes, les stalactites jetrent
mille tincelles. On eut dit des clochetons de diamant renverss: Mon
spulcre est beau, murmura-t-il.... Tout--coup il crut entendre le
bruit ds avirons dans l'eau. Une angoisse serra son coeur: il avait
peur de la dception. Il prta l'oreille.

--_Tiremus canotum nostrum in grevam!_ dit une voix.

--Ce qui veut dire: Dbarquons! ajouta une autre voix.

--_Oh! yes_, sautons sur _le_ terre, reprit un troisime.

--Allons! mes amis, dit un quatrime, mais htons-nous si nous voulons
arriver au fort Providence avant les Couteaux-jaunes.

--Un _pater_ et un _ave_ devant la croix de ce pauvre Robitaille, et
nous filons, _filamus_.

--Moi attendre vous autres dans le grve, _near about_, dpchez-vous!

--Viens donc dans la caverne!

--_Veni in cavernam!_

--_All right! I will go too._

--Il y a un canot sur le rivage!

--Quelque chasseur indien--peut-tre.

--Ou quelque personne du fort.

--_No matter!_--laissons-le.

C'taient nos quatre chasseurs canadiens. On les a reconnus  leur
langage. Ils s'taient un peu carts de leur route pour aller prier,
dans la grotte, sur les cendres de l'infortun compagnon du
grand-trappeur. Le culte du souvenir est sacr pour ces voyageurs
intelligents, et honntes qui sillonnent les rgions du nord et de
l'ouest. Le grand-trappeur ressentit une motion indicible en entendant
les voix de ses amis. Il riait, pleurait, se frappait dans les mains et
embrassait la croix. Les chasseurs arrivrent devant la grotte.

--Elle est ferme! dit Flix.

--_O quam pierra!_ cria l'ex-lve.

--_What a big stone!_ ajouta John.

--On peut la reculer, affirma Baptiste.

--Et tous quatre se penchrent sur l'norme caillou.

--Pourquoi entrer, se traner sur le ventre, et se dchirer sur les
pointes des roches? remarqua Flix, on peut tout aussi bien se mettre 
genoux ici pour prier.

--_By Jesus!_ dit John, vous allez vous crve aprs cette caillou.

--_Oremus!_ prions ici! mes vieux, Dieu est partout....

--Prions ici! Et les trois canadiens-franais se mirent  genoux.

Le grand-trappeur, sr d'tre sauv, n'avait rien dit d'abord. Il
attendait l'entre de ses compagnons dans la caverne pour rvler sa
prsence. Quand il les vit renoncer  enlever la pierre qui obstruait
l'ouverture de la grotte, il s'lana vers l'entre, mais son pied
chancelant se heurta  un stalagmite, et il tomba sur le sol durci. Son
front toucha une angle du roc et se dchira. Il s'vanouit.

Les chasseurs parlaient entre eux, ils n'entendirent rien. Aprs qu'ils
eurent accompli leur acte de gratitude et de pit, ils remirent leur
canot  l'eau et vogurent bientt dans la rivire des Esclaves.

Quand le grand chasseur revint  lui, il poussa une clameur profonde;
c'tait le dernier cri d'une me qui s'abme. Le silence rpondit 
cette clameur sinistre. Le malheureux trappeur eut un mouvement de
dsespoir, et, d'une main dfaillante, il prit sa carabine: Dieu me
pardonnera! il est bon, pensa-t-il. Mais aussitt, se tranant au pied
de la croix: Non! dit-il, je mourrai ici, comme Dieu le voudra et 
l'heure qu'il a marque.

Les Litchanrs s'aperurent que les guides de la robe noire ne
marchaient plus avec eux. Ils en furent tonns, car ils ne pouvaient
deviner quelle raison ces hommes pouvaient avoir de fuir la tribu.
Cependant les deux guides revenaient  marche force vers la petite le
o se mourait le grand-trappeur. Ils regrettaient amrement leur crime,
et tremblaient de ne pouvoir le racheter. Ils arrivrent le soir du
troisime jour aprs leur dpart. Les canadiens avaient pass le matin.
Ils reconnurent les vestiges de leurs pieds, et en prouvrent de la
joie, car ils se dirent: Les frres sont venus le sauver. Ils coururent
 la grotte. Elle tait ouverte: Le Grand-Esprit est juste,
s'crirent-ils, le Grand-Esprit est misricordieux, il nous pardonnera.
Alors ils reprirent leur course vers le nord, et, le quatrime jour, ils
rejoignirent la tribu, et racontrent ce qu'ils avaient fait, sachant
bien que tt ou tard leur action serait connue.

En tombant devant la croix, le grand-trappeur remarqua dans le rocher,
une fente large qu'il n'avait jamais aperue auparavant. Ses regards
s'taient habitus  l'obscurit. Dans cette fente reluisait presque un
objet d'une blancheur mte. Il tendit la main pour atteindre cet objet.
O joie! c'tait une corne de poudre, remplie encore, celle de
l'infortun Robitaille. Le grand-trappeur la reconnut bien: Merci, mon
Dieu! dit-il. Il la boucha comme il faut, puis, de la pointe de son
couteau, lui fit une petite incision o il introduisit, en guise de
mche, une mince lisire de linge, et il se rendit  l'ouverture de la
grotte. Alors, avec le canon de sa carabine, il creusa un trou sous la
pierre et y enfona la corne charge de poudre. Il frotta d'une main
tremblante, sur le caillou mme, une allumette qui s'enflamma
promptement et, le coeur serr par l'motion, il mit le feu  la mche
de linge. Retir au fond de la caverne, il attendit  genoux, les yeux
levs sur la croix, l'preuve redoutable. Une dtonation sourde fit
trembler la grotte, une bouffe de lumire fit tinceler les ornements
de la vote, puis une douce clart se rpandit sur les parois sombres.
La porte tait ouverte.

Le grand-trappeur sortit de la caverne, comme un ressuscit, de son
tombeau.




                                    XVII

                     IL NE FAUT PAS JUGER D'APRS LES
                                 APPARENCES


--Bonjour, Nomie, donnes-tu l'hospitalit  la pauvre folle, ce soir?
dit Genevive en entrant chez la veuve Letellier.

--Entrez, Genevive, entrez. Tant que Nomie aura un morceau de pain,
elle le partagera volontiers avec les malheureux; tant qu'elle aura un
toit o s'abriter, elle ne laissera personne  la belle toile. Mais
bientt il me faudra chercher,  mon tour, un gte quelque part, car je
n'ai plus de terre, plus de maison, plus rien!

--C'est Picounoc qui est ton seigneur et matre; on m'a cont cela. Il
est riche, Picounoc, et, s'il veut faire des oeuvres de charit, il a
beau. Il devrait te rendre tes biens.

Nomie regarda la folle avec tonnement, car elle trouvait son langage
bien sens.

--Il s'est dj montr fort gnreux  mon gard, Genevive, et,
peut-tre que sa bienveillance n'est pas encore fatigue.

--S'il tait hypocrite?

--Pourquoi parlez-vous ainsi, Genevive.

--Parce que je t'aime.

--Et lui, pensez-vous qu'il m'aime aussi? demanda la veuve en souriant.

--Lui? ah! s'il ne t'avait pas aime, tu ne serais pas dans la peine et
la misre comme tu l'es aujourd'hui!

Cette rponse de la folle fit une impression pnible sur l'esprit de
Nomie. Elle ne rpondit rien. Agns qui tait sortie pour traire la
vache entra avec sa chaudire.

--Le lait est une bonne boisson, dit la folle, et ceux qui en boivent
beaucoup sont d'un temprament doux et calme.

--D'o venez-vous, Genevive, il y a plusieurs jours que l'on ne vous a
vue? demanda Agns.

--Je voyage autour de la terre en attendant que j'entre dedans.

--Quelle singulire pense! On dirait Genevive, que vous revenez 
votre bon temps, observa Nomie.

--Vous voulez dire au temps o je n'tais pas folle? Dfiez-vous de ceux
qui sont trop fins.

La porte de la maison s'ouvrit tout--coup et un jeune homme entra.
C'tait Victor. Il courut  sa mre, l'embrassa avec effusion: C'est
donc fini! balbutia-t-il. Nomie, les yeux pleins de larmes, resta
silencieuse.

--Ce n'est pas fini, interrompit la folle, a commence.

--Tiens, Genevive! bonjour, dit le jeune avocat. Et toi Agns tu es
bien?

--Aussi bien que possible.

--As-tu vu M. Saint-Pierre, mre? demanda Victor d'une voix fort mal
assure.

--Oui, il m'a dit de ne pas perdre courage, et de ne le point mal juger,
s'il avait achet la terre.

--Le misrable! murmura Victor.

--Nomie, la folle et Agns auraient vu la foudre tomber au milieu
d'elles qu'elles n'eussent pas t plus surprises.

--Victor! exclama la veuve.

--Oui, le misrable!... et je vais, dans l'instant, lui dire  sa face
qu'il est un misrable...

--Mais pourquoi, mon enfant, parles-tu ainsi? Tu ne sais donc pas tout
ce qu'il a fait pour nous depuis vingt ans? Parce qu'un jour il cessera
de nous donner, nous lui jetterons l'outrage  la figure? Est-ce l de
la reconnaissance?

--Vous ne savez pas ce qu'il a fait....

--Et quand mme il aurait achet notre terre! Elle tait  l'enchre,
n'avait-il pas le droit de l'acqurir? Ne vaut-il pas mieux que ce soit
lui qui l'ait achete....

--On parle de la bte, on en voit la tte, s'cria la folle....

Tous les yeux se tournrent vers la porte. Picounoc entra. Il salua les
femmes et s'avana pour donner la main  Victor.

--Jamais! dit avec feu le jeune avocat.

Picounoc plit lgrement: Pourquoi me refuses-tu la main, dit-il? il me
semble que...

--Il me semble que vous devez vous l'imaginer pourquoi... reprit
vivement Victor.

--Mon Dieu! qu'est-ce que cela veut dire? demanda Nomie inquite.

--Si cet homme l'eut voulu, ma mre, la maison o nous ne sommes plus
que des trangers serait encore  nous....

Une poignante motion serrait le coeur de Nomie. Picounoc regardait
Victor avec une assurance tonnante.

--C'est toi qui m'accuses de la sorte? dit-il..

--Oui, je vous accuse et je vous convaincrai!

--Voil comme l'on juge mal, quand on ne juge que d'aprs les
apparences. Ah! vous tous qui m'entendez, souvenez-vous de cette parole:
les apparences sont souvent trompeuses, et il ne faut jamais se hter de
condamner son semblable.

--Et votre lettre au notaire Baudin? reprit le jeune avocat.

--Eh bien! ma lettre?

--N'est-elle pas une preuve de votre mauvaise foi?

--Je ne crois pas, monsieur Victor.

--L'entendez-vous? il ne croit pas que cette lettre le condamne?

--De quelle lettre veux-tu donc parler, Victor? demanda la veuve avec
motion.

--Mre, coutez-moi! j'avais trouv de l'argent pour payer M. Chvrefils
et empcher la vente de nos biens. Le notaire qui me fournissait cet
argent est un ami de M. Saint Pierre. Or, aujourd'hui que tout le monde
est malhonnte, parat-il, on prend mille prcautions pour placer ses
deniers. Le notaire crivit  notre bon ami que voici, pour lui demander
s'il y avait quelque danger  nous faire ce prt, et notre bon ami lui a
rpondu de ne rien prter.

--Mon Dieu! mon Dieu! s'cria Nomie, serait-il donc possible?... Vous!
vous Pierre-Enoch, vous avez fait cela?

La folle regardait tout le monde avec des yeux tranges, et elle riait
d'un rire qui faisait mal.

--Voil l'amiti de cet homme! reprit le jeune avocat, d'un ton de
mpris.

--Ah! j'tais pourtant bien assez malheureuse! soupira Nomie, et ses
beaux grands yeux, chargs de reproches, s'arrtrent sur l'homme
hypocrite.

--C'est vrai, reprit Picounoc avec lenteur, c'est vrai que j'ai fait
cela: mais je n'avais pas de mauvaise intention.

--Vous vouliez acqurir une terre  bon march, rpliqua Victor.

--Et qu'importe le bon march, puisque la proprit a toujours sa
valeur, et que ce n'est pas pour moi?

--C'est pour le bossu, je suppose? Vous vous tes entendus pour
nous-ruiner?...

--Victor, tes paroles me feraient bien du mal, si je ne comprenais pas,
qu'en effet, les apparences sont contre moi; mais je te les pardonne
parce que je t'aime, et parce que j'aime ta mre....

Nomie rougit et se retira en arrire: C'est fini entre nous,
murmura-t-elle....

La folle battit des mains.

--Nomie, dit Picounoc, dtestez-moi, si vous le voulez; oubliez tout ce
que j'ai fait pour vous; refusez-moi votre main que je sollicite depuis
si longtemps; mais vous ne m'empcherez pas de vous aimer et de vous
faire du bien. Tenez, prenez ceci--il lui remit un papier soigneusement
pli--c'est l'explication de ma conduite et ma justification, je
l'espre.

Le jeune avocat reconnut un acte notari. Il prit le papier des mains de
sa mre, et le parcourut en un clin d'oeil. A mesure qu'il lisait, sa
figure refltait toutes les impressions de son me. Il plit, il rougit,
il eut des sourires, et il finit par pleurer.

--Pardon! monsieur Saint Pierre, pardon! s'cria-t-il.

Nomie, de plus en plus stupfaite, se laissa choir sur une chaise. Ses
jambes tremblaient et son coeur battait  rompre sa poitrine. Agns
avait des larmes, dans les paupires, sans savoir pourquoi. La folle,
les poings serrs, murmuraient des mots inintelligibles.

--Je te pardonne, mon Victor, dit Picounoc, rellement mu. Je te le
disais il y a une minute: les apparences sont trompeuses. Que cette
leon te serve pour l'avenir! il est possible que dans la carrire o tu
es entr, cette vrit soit souvent bonne  mditer.

Victor tenait serres dans ses loyales mains les mains coupables de
l'habitant.

--Mre, dit-il, nous sommes riches! cette maison est encore  nous.
Voici l'acte de donation.

--Oui, Nomie, reprit Picounoc, je vous rends votre proprit. Je ne
l'avais acquise que dans ce but.... Elle est  vous plus que jamais, et
vous ne me devez rien!

Il n'tait pas vrai que Picounoc avait achet cette terre dans le but de
la rendre ainsi, de suite, et sans compensation aucune  la veuve
indigente. Il avait imagin ce procd loyal et gnreux pour djouer
les menaces de l'ami bossu. Certes! jamais moyen ne fut plus noble ni
plus sr. Et le sacrifice, aprs tout, n'existait qu'en apparence,
puisque, selon toute probabilit, la ferme et la veuve reviendraient
bientt au rus donateur. Le bossu pouvait parler maintenant, et dire de
son ami Picounoc tout le mal qu'il voudrait, Picounoc se trouvait
protg par la plus forte des gides: une grande et belle action. Il
regrettait une chose, c'tait de n'avoir pas song  cela plus tt. Il
ne se serait pas humili devant sa fille, et ne l'aurait jamais
sollicite de prendre pour mari l'infme bossu. Aux paroles de Picounoc,
Nomie avait rpondu: Je ne vous dois rien, dites-vous? Oh! je sens,
moi, que je vous dois tout mon bonheur! Comment pourrai-je m'acquitter
envers vous?

--Comment? Nomie, rpliqua Picounoc, vous ne l'ignorez pas, mais vous
ne le voulez peut-tre pas encore....

--Ma mre n'a plus rien  vous refuser, se hta de dire le jeune avocat,
qui entrevoyait tout--coup un avenir de flicit pour sa mre et pour
lui-mme.

--Vous l'entendez, Nomie, reprit Picounoc anxieux et presque tremblant.

--Vous nous avez combls de tant de bienfaits; vous venez encore
d'accomplir une si gnreuse action, que je croirais m'attirer la haine
de mes amis et des reproches du bon Dieu, si je refusais plus longtemps
de....

Elle n'acheva pas. Elle avait la chaste timidit d'une jeune fille.

--De devenir ma femme, Nomie! achevez, de grce! dites-la cette parole
que j'attends depuis vingt annes et qui va me rendre le plus heureux
des hommes!

--D devenir votre femme!... acheva-t-elle,  voix basse en rougissant.

--Merci, Nomie, merci! oh que je suis heureux! Et, saisissant les mains
de la femme charmante qu'il avait enfin russi  attendrir, Picounoc les
couvrit de baisers.

--Et quand serez-vous prte  venir prendre la premire place dans ma
maison? demanda-t-il.

--Je vous le dirai ces jours-ci.

--Monsieur Saint Pierre, commena Victor, quand on fait du bien  ses
amis on ne saurait trop en faire. Vous tes bon et gnreux, soyez-le
pour tout le monde, soyez-le  l'excs.

--Eh bien! que veux-tu, mon Victor? o vas-tu arriver avec ce
discours?... reprit Picounoc en l'interrompant.

--Je voudrais aussi moi arriver  la flicit.

--Tu serais bien chanceux, jeune comme tu l'es. Moi je n'y arrive
qu'aprs bien des annes d'ennui, de peine et de chagrins.

--Vous m'effrayez, et je n'ose plus parler.

--Parle, mon enfant, parle; si ton bonheur dpend de moi, tu l'auras,
car je ne suis pas d'humeur  te faire de la peine aujourd'hui....

--Je vous demande la main de Marguerite...

--La main de Marguerite, dis-tu?

--Oui... et ne me la refusez pas, je vous la demande au nom de la
flicit qui remplit votre coeur, au nom de la joie qui remplit cette
maison....

--a, mon Victor, ce n'est pas mon affaire  moi seul. Va trouver
Marguerite et arrangez-vous comme vous l'entendrez, rpondit en riant le
joyeux Picounoc.

Victor, ne se le fit pas dire deux fois.... Dbordant d'ivresse; il
courut auprs de la jeune fille. Picounoc passa la soire avec sa
future. La folle, assise dans un coin, paraissait plonge dans une
stupeur profonde: Il n'est donc pas mchant, pensait-elle. C'est moi qui
suis vritablement folle, vritablement mchante. Tout ce qu'il disait,
tout ce qu'il faisait c'tait pour le bonheur de Nomie!... qui aurait
pu deviner cela?

--Marguerite! s'cria Victor entrant chez Picounoc.

--Victor! rpondit la jeune fille.

Et une chaude poigne demain s'changea. Je ne jurerais pas que les
chos solitaires de la mansarde ne furent point veills par un bruit
mystrieux comme celui d'une bouche ardente sur une joue rose: je ne
jure de rien.

--Depuis quand es-tu ici? demanda la jeune fille.

--J'arrive.

--As-tu vu ta mre?

--Oui, et ton pre aussi.

--Papa? o? chez-vous?

--Chez ma mre. Sais-tu l'affaire?

--Quelle affaire?

--Ton pre sera bientt le mien, et ma mre sera la tienne....

--Vrai? Tu ne m'abuses pas... il aurait consenti....

--A devenir le mari de ma mre....

--Ah!... fit la jeune fille un peu dsappointe...

--Et toi, Marguerite, reprit Victor, consentirais-tu  devenir ma femme?

--Tu le sais bien, Victor... mais mon pre...

--Il m'envoie rgler cette douce petite affaire avec toi.

--Ta m'tonnes! En vrit, il consent?

--Il consent!...

--Je pleurais ce matin... oh! que j'tais loin de souponner toute la
flicit que devait m'apporter le soir!

Le lendemain matin, Picounoc chantait en allant  la fenaison, et, quand
il s'arrtait pour aiguiser sa faulx, on aurait dit que la pierre
faisait aussi chanter l'acier sonore. Tout riait dans la prairie. Le
foin tait plus embaum, le soleil, plus brillant, le vent, plus frais.
Oh! que tout est beau dans la nature quand notre coeur est plein de
joie! Marguerite, en faisant le mnage, se surprenait  sourire, et, 
tout instant les clats joyeux de sa voix se mlaient aux accents des
petits oiseaux curieux juchs dans les peupliers. Victor et sa mre
causaient ensemble des douleurs du pass, des surprises du prsent et
des joies de l'avenir.

Il fut dcid que les deux mariages auraient lieu le 15 d'octobre et
seraient clbrs  la mme messe.

Victor revint  Qubec plus joyeux qu'il n'en tait parti, il se remit
au travail avec un zle admirable, et la pense de Marguerite
l'aiguillonnait en embellissant ses jours.

Un soir, le bossu se prsenta chez son ami Picounoc. Il avait revtu ses
habits de drap noir et plant sur sa tte un _castor_  peine trenn.
Marguerite le salua en souriant d'une faon tout  fait gentille! Il en
fut charm, car elle avait coutume d'tre avare de ses sourires. Il crut
que c'tait un heureux prsage: Je savais bien, pensa-t-il, avec un
grain de vanit, qu'elle finirait par s'apprivoiser. Les femmes ne
rsistent pas longtemps  l'or que l'on fait miroiter  leurs
regards.... Les femmes choisiront toujours pour mari le plus riche de
leurs prtendants, et elles ont raison, car l'amour est un enfant gt,
et le gueux ne saurait satisfaire ses fantaisies.

Picounoc se prsenta tout  coup et fit envoler la dissertation du
bossu. Les amis se serrrent la main, parlrent assez longtemps de
choses insignifiantes, car lorsqu'on parle beaucoup, il est difficile de
dire toujours des paroles sages ou utiles. Le bossu avait l'air mal 
l'aise. On voyait qu'il tait tourment d'une pense fixe. Il suivait du
regard la jolie fille qui, mettant la derrire main au mnage, passait
et repassait gracieuse et charmante, devant lui. A la fin n'y tenant
plus:

--Je suis venu te demander la main de ta fille, dit-il  Picounoc, assez
bas pour n'tre pas entendu de Marguerite.

--Parle-lui, mon cher, tu connatras ses intentions, ses ides. Si elle
n'a pas d'objection, je n'en ai aucune, rpondit l'habitant. Et il
sortit, laissant son ami seul avec Marguerite.

Le bossu, plein de confiance, crut que la chose tait rgle d'avance,
et qu'il n'avait qu' s'annoncer. La gat toute nouvelle de Marguerite
en faisait foi. Il s'approcha de la jeune fille, en se dandinant, la
bouche en coeur, et la convoitise dans les yeux. Comme il se levait
Genevive entra. Il fut un peu dcontenanc: Bah! c'est une folle,
pensa-t-il, qu'ai-je besoin de me soucier d'elle?

Genevive demanda une tasse de lait  Marguerite qui s'empressa de la
servir, et lui offrit l'hospitalit pour la nuit. La folle se mit 
danser pour manifester sa joie. Elle dansait encore bien. Le bossu lui
dit: Tu te souviens encore de ta jeunesse, je crois.

--Te souviens-tu de la tienne, toi? lui rpliqua-t-elle brutalement.

--Non, je l'ai oublie....

--Si tu l'as oublie, je m'en souviens, moi.

--Tu as une bonne mmoire.

--Une mmoire de folle.

Il rit de la repartie, mais  contre coeur, et n'osa plus faire endver
la malheureuse femme. Se tournant vers Marguerite:

--Marguerite, vous savez que je vous aime, commena-t-il.

--Vous me l'avez dit, Monsieur, rpondit-elle.

--Vous tes l'unique objet de mes dsirs.

--C'est possible.

--Je ne rve qu' vous, je ne vois que vous nuit et jour....

--C'est trop.

--Trop! oh! non! je voudrais plus encore.

--Oui!

--Je voudrais......oh! Vous me comprenez n'est-ce pas?

--Peut-tre.

--Laissez-moi vous le dire quand mme....

--Dites!

--Je voudrais tre aim de vous....

--De moi?

--Oui, de vous! je vous l'ai dit cent fois!

--Au moins!

--Je voudrais tre aim de vous!... Je voudrais que vous fussiez ma
femme.

--Votre femme!

--Oui, ma femme! Marguerite, le voulez-vous?

--Non, monsieur.

Un fou, sur la tte duquel on fait tomber une douche froide, n'est pas
plus surpris que ne le fut le bossu  cette parole. Il fit un pas en
arrire, devint blme comme la chaux, et resta longtemps sans rien dire.
A la fin il soupira:

--Vous me refusez?...

--Oui, monsieur.

--Pourquoi?

--Parce que j'en aime un autre, et que je suis sa fiance. Je ne suis
plus libre.

--Vous? vous-tes fiance?

--Moi-mme, monsieur.

--Depuis quand?  qui?

--Depuis quelques temps,  M. Letellier....

--A M. Victor Letellier!... le garon de Djos!... le fils du meurtrier
de votre mre!... ah! vous n'avez pas de coeur!

--Monsieur, de grce! taisez-vous!

La folle coutait le bossu attentivement et le dvorait des yeux....

--Le fils de Djos l'ancien, plerin! continua le bossu, ah! j'ai bien
connu le pre! si le garon est aussi drle!... Djos, Djos, le
misrable! c'est donc lui encore qui me brise mon bonheur!...

--C'est son fils, Monsieur, qui brise votre bonheur, et, si ce n'tait
pas son fils, ce serait le fils d'un autre.

--Malheur! malheur! je regretterai toujours!... Il s'interrompit, voyant
tout--coup qu'il draisonnait ou devenait imprudent.

--O est votre pre Marguerite?

--Ici, dit une voix forte mais toujours nasillarde. C'tait Picounoc qui
rentrait.

--Picounoc, te moques-tu de moi? reprit le bossu tout tremblant de rage.

--Pas du tout, mon ami.

--Tu m'as promis la main de ta fille, et je la veux, entends-tu?...

--Prends-la?

--Comment? prends-la! Tu veux plaisanter, hein? tu veux me rendre
ridicule? rira bien qui rira le dernier! Je t'ai dj forc 
t'agenouiller devant Marguerite, tu t'agenouilleras devant moi! je
parlerai, Picounoc! je dirai tout! entends-tu, tout!

--Mon pre! s'cria Marguerite, qu'y a-t-il donc?

--Ah! votre fianc ne voudra plus de vous, bientt, Mademoiselle, et je
rirai de votre angoisse.... Madame Letellier maudira l'homme qui l'a
perscute secrtement toute sa vie!... Ah! les fiancs d'aujourd'hui
sont les ennemis jurs de demain!... Je sais bien des choses moi! hurla
le bossu fou de colre....

Picounoc tait srieux. Marguerite, tonne des paroles terribles du
bossu, regardait son pre avec terreur. La folle riait en vidant sa
tasse de lait.

--Vous ne voulez pas tre ma femme, Marguerite, repartit le bossu, je
vous le demande une dernire fois. Et, malheur  vous! si....

--Un homme qui parle comme vous venez de le faire, un homme qui sait des
choses comme celles dont vous nous menacez, et qui garde son secret
comme une arme mortelle, n'est pas un honnte homme, Monsieur; et je ne
veux pas avoir  rougir de mon mari!... Epuise par cet effort,
Marguerite, ple, effraye, se renferma dans sa chambre.

--Picounoc, dit le bossu, je m'en vais dclarer  Nomie tout le mal que
tu lui as fait.

--Elle ne te croira point.

--Je saurai bien la convaincre, sois tranquille!

Et il partit. Il entra en effet chez la veuve Letellier, et lui dvoila
toutes les infamies dont Picounoc s'tait rendu coupable  son gard.
Nomie l'coutait bien paisiblement, le sourire sur les lvres. Quand il
eut fini, elle se leva, ouvrit le _placage_, prit un papier
soigneusement pli dans une petite bote et le lui remit.

--Lisez, dit-elle, c'est sa justification.

Le bossu lit avec stupeur l'acte de donation, le rendit et salua. En
montant dans sa voiture, il se dit  lui-mme demi-haut, demi-bas: Ce
diable de Picounoc est plus fin que moi, s'il n'est pas plus canaille!




                                    XVIII

                            LA SOEUR ST. JOSEPH.


Aprs plusieurs jours d'une marche rapide, les Couteaux-jaunes
atteignirent le fort Providence, au nord du grand lac des Esclaves. Ils
dressrent leurs tentes de peaux  une petite distance de l'enceinte, et
se livrrent  toutes sortes d'amusements et de jeux, pour fter leur
heureux retour. Ils se trouvaient en effet, sur les confins du
territoire qu'avaient occup leurs aeux, et, quelques journes
seulement les sparaient encore des lieux o devait s'arrter la tribu
en attendant la chasse de l'hiver. Le Hibou-blanc se montrait d'une
gaiet trange, lui qui ne dridait jamais sont front bas et morose.
C'est que le moment de son union avec Irma tait venu. Naskarina voyait
avec un plaisir malin les larmes de son ancienne rivale, qui se dsolait
de plus en plus  mesure qu'approchait l'heure du sacrifice. Quelle
pense affreuse pour une jeune fille que celle de se donner  jamais 
un vieillard infme qu'elle dteste! Irma fut souvent tente de fuir
pour chapper aux caresses du monstres; mais elle avait jur de rester,
et sa parole avait sauv son ami. Si elle trahissait le serment donn,
le trappeur, abandonn du Grand-Esprit, ne retomberait-il pas entre les
mains des tratres? Plaintive et rsigne, elle demeurait sous sa tente.
Le Hibou-blanc vint la voir.

--L'heure est arrive o tu dois tenir ta promesse, Irma, dit-il, en
entrant.

--Je le sais, et je ne me suis pas sauve sous les bois; tu vois que je
suis rsigne; mais attends  demain, car je souffre aujourd'hui.

--Tu veux m'chapper en gagnant du temps? Irma.

--Il faut que je voie la robe noire, que je me confesse et que je
prpare mon coeur comme le veut le Grand-Esprit.

--Folie que tout a! je t'aime, cela suffit.

--Tu ne m'aimeras pas toujours, peut-tre, et alors si je n'ai pas la
crainte du Grand-Esprit, que ferai-je?... je te quitterai peut-tre pour
aller vers un autre.

Le Hibou-blanc frmit  cette pense.

--Je te tuerais! dit il avec emportement.

--Eh bien! reprit la jeune fille, laisse-moi demander au Grand-Esprit le
courage et la force, l'amour et la foi....

--Tu demanderas ces choses-l aprs notre mariage, ce sera tout aussi
bon.

--J'irai demain, repartit Irma avec fermet.

--Je pourrais t'pouser sans toutes ces crmonies et ces formalits
ridicules....

--Irma n'a pas peur de mourir, et, plutt que de faire une chose
dsagrable au Grand-Esprit, elle se jetterait dans les ondes des lacs
profonds.

Le vieux chef regardait la belle vierge indienne avec une sorte de
stupeur.

--Puisqu'il le faut j'attendrai jusqu' demain, reprit-il d'une voix
altre par l'motion.

Le lendemain il entra dans le fort, suivi d'Irma et d'une partie de la
tribu. "Les forts de traite du Nord ne ressemblent pas  la citadelle de
Qubec, ni mme  aucune autre citadelle, mais tous se ressemblent entre
eux. Ils ne rappellent gure au voyageur civilis les riants villages
qu'il a laisss sous des cieux plus clments. Deux ou trois cabanes de
bois rond, recouvertes en corces d'arbres, et ceintures d'une
palissade de quinze  vingt pieds de hauteur, voil tout. Ces pieux
hauts et serrs protgent le traiteur ou post-master contre les
indiens."

Le Hibou blanc et ses gens arrivrent  "une baraque en troncs d'arbre
perce de quelques trous en forme de trapzes plus ou moins irrguliers,
sur lesquels taient tendus des parchemins fort peu transparents.
C'tait le palais piscopal. Une autre maison du mme style, mais plus
basse et adosse  la prcdente, servait de chapelle. Tout cela tait
bien pauvre et surtout bien mal fait." Il demanda la robe-noire. Le
vieux chef rengat ne cachait ni son plaisir, ni son orgueil; Irma ne
dguisait point sa peine. On fit rponse que la robe-noire tait partie
la veille pour la mission de St. Joseph, au sud du grand lac, prs du
fort Rsolution, et qu'il faudrait attendre quelques jours, car la
distance tait d'au moins soixante  soixante cinq lieues. Le Hibou
blanc entra dans une grande fureur, et voulut amener de force sa fiance
dans sa cabane. Naskarina lui dit: Ne vois-tu pas qu'elle se moque de
toi? Elle t'avait promis de t'pouser ds notre arrive ici, et voil
maintenant qu'elle emploie la ruse pour t'chapper. Elle est venue hier,
seule, parler  la robe-noire, et la robe-noire, de complicit avec
elle, s'est loigne pour ne pas faire le mariage.

--Naskarina, tu es mon amie, toi, et je te jure une ternelle
reconnaissance.... Irma prira de ma main si elle ne m'pouse point.
Est-ce que je reculerais maintenant? J'en ai bien fait d'autres!

Irma, toute heureuse de ces moments de rpit, tait revenue parmi les
femmes de la tribu. Elle avait confi au missionnaire les douloureux
secrets de son me, mais elle n'avait pas cherch  viter son triste
sort. Cependant le prtre voyant qu'il tait aussi bien de ne pas hter
cette union malheureuse, en remit  plus tard, de lui mme,
l'accomplissement. Il dit qu'il allait  la rencontre d'un confrre et
de quelques soeurs de charit qui faisaient  Dieu le sacrifice de leur
vie pour le salut des pauvres indiens.

Il y avait dj au fort Providence quelques bonnes soeurs de Charit,
dont tout le temps tait consacr  instruire des vrits chrtiennes
les jeunes personnes des diverses tribus qui passaient par ce fort.
C'tait l'une de ces religieuses, la soeur St. Joseph, une belle femme
d'un peu plus de trente ans, qui avait converti la jeune Irma, et avait
inculqu dans son me de si beaux sentiments de foi. Elle vint dans le
camp des Couteaux-jaunes, parlant avec amour et douceur, aux femmes et
aux jeunes filles, de la bont de Jsus, de la grandeur de Marie, et de
toutes les merveilles de la religion. Une femme de la tribu s'approchant
de la jeune catchiste lui dit:

--Il y a, dans cette tente que tu vois ici, une vierge Litchanre qui a
beaucoup de chagrin.

--Conduis-moi vers elle, rpondit la religieuse.

--Irma assise sur sa natte, le visage cach dans ses mains, pleurait.
La religieuse ne la reconnut pas d'abord: Tu as du chagrin, ma soeur?
lui dit-elle. A cette voix suave l'indienne tressaillit et dcouvrit sa
figure mouille de larmes.

--Irma! s'cria la religieuse.

--Ma mre chrtienne! dit en mme temps Irma.

Et les deux jeunes femmes s'embrassrent comme deux soeurs. Irma,  la
prire de la bonne religieuse, raconta le sujet de ses angoisses. Elle
dit comment le grand-trappeur l'avait dlivre des mains du tratre
Hibou-blanc, et comment, plus tard, elle le vit lui-mme prisonnier de
ce rengat cruel, et vou, bien sr,  une mort affreuse.

--Ce grand-trappeur, murmura la religieuse, c'est un homme de coeur, un
bon chrtien, et un guerrier terrible....

--Oh! oui! et les indiens qui ne l'aiment pas, le craignent. Mais les
Couteaux-jaunes seuls ne l'aiment point, et c'est le vieux chef--un
blanc comme le grand trappeur--qui les a indisposs contre lui.

--Que dis-tu, Irma? le Hibou-blanc n'est pas un indien?

--Oh! non! mais il vit au milieu de nous depuis bien des lunes....

--Quelle singulire ide! s'cria la religieuse.

--Et lui qui devrait tre plus instruit que nous autres des choses de la
religion, et qui devrait tre meilleur aussi, il se moque de notre
docilit  suivre les conseils de la robe noire, et se plat  faire le
mal.

--C'est un blanc! un compatriote! un chrtien! s'cria la religieuse, 
mon Dieu! quel aveuglement et quelle perversit!

Irma raconta ensuite qu'elle avait promis d'pouser cet homme
mprisable, s'il rendait la libert  son prisonnier.

--Et la lui a-t-il donne? demanda la soeur.

--Oui, rpondit Irma.

--Et o est-il maintenant, le grand-trappeur?

--Je n'en sais rien.

--Il l'a peut-tre fait assassiner?

Irma sentit un frisson lui courir dans tous les membres. Elle resta
silencieuse pendant une minute, puis elle dit tout mue: S'il l'avait
tu, est-ce que je serais libre?

--Oui, certainement, rpondit la soeur.

Irma vit comme un clair de joie traverser son esprit. L'ide de la
libert, la pense d'chapper au vieux chef, lui fit oublier un instant
ce qu'elle devait au grand-trappeur. L'gosme eut un instant de
triomphe, mais bientt elle retomba dans une mlancolie profonde: Il n'y
a pas d'alternative, pensa-t-elle tout haut, s'il est mort, je le
pleurerai toujours, et s'il vit.... Elle acheva sa pense par une
douloureuse secousse de tte.

Les Litchanrs arrivrent. Ils dressrent leurs tentes  l'ouest de la
petite baie o s'lve le fort. Les forts ou les missions sont des
terrains neutres, et l'on enterre la hache ou la carabine en y arrivant.
Souvent aussi les plus heureuses rconciliations ont lieu alors, grce
au zle et  la charit des saints missionnaires.

Le Hibou-blanc comprit qu'il ne pouvait s'entourer de trop de
prcautions, ni employer trop de moyens pour parvenir  son but, la
possession d'Irma. Il fit des dmarches auprs de la tribu ennemie, et
lui proposa la paix. Il fut accueilli avec bienveillance, car les
Litchanrs, bien que braves, n'aimaient gure  verser le sang.
Encourag, le Hibou-blanc convoqua une grande runion des deux tribus,
et fit un long discours pour leur dmontrer qu'elles devaient s'unir, se
fondre en une seule, et n'avoir plus que les mmes wigwams, et le mme
chef. Plusieurs murmurrent, disant qu'ainsi les Litchanrs, qui
n'avaient plus de chef, seraient soumis aux Couteaux-jaunes.

--Je suis vieux, dit le Hibou-blanc, mes jours ne seront pas nombreux,
et, alors, vous choisirez un chef parmi les Litchanrs. Ainsi chaque
tribu sera traite avec justice. En attendant je vais pouser une fille
de la tribu des Litchanrs, et cimenter, par l, l'union des deux
tribus.

--C'est bien! dirent les Litchanrs, mais si par la volont du
Grand-Esprit notre chef bien-aim revenait, tu lui cderais la place.

--Kisastari? demanda le Hibou-blanc en clatant de rire.

--Oui, Kisastari! rpondirent les Litchanrs.

--Oh! oui! je le promets....




                                    XIX

                       LES VIEILLES CONNAISSANCES.


--_Aures habent et non audient_! dit l'ex-lve fatigu de hler un
canot qui passait loin de lui, sur le grand lac.

--_Well_! _let them go_!... C'est nous les rejoindre, ajouta John.

--C'est un canot de missionnaires, dit Baptiste.

--On voit les robes-noires, continua Flix.

--Je ne sais pas si les Couteaux-jaunes sont arrivs au fort, reprit
l'ex-lve.

--_The Yellow knives_? demanda John _I guess so_!...

--On le saura bientt, dit Baptiste, car dans six heures on touchera
terre.

Le canot qui passait au large de celui de nos chasseurs Canadiens tait,
en effet, l'un des canots de la mission. Deux prtres, trois religieuses
et deux indiens le montaient. C'tait le missionnaire de Providence qui
revenait de la mission de St. Joseph et du fort Rsolution, avec le
nouveau missionnaire et les soeurs de charit que nous avons rencontrs
dj. Trois des guides engags au fort Chippeway amenaient le canot
charg de provisions.

Les trappeurs canadiens arrivrent  Providence en mme temps que les
missionnaires. Ils furent bien accueillis et se htrent,  l'exception
de John, d'aller  confesse, comme, du reste, c'tait leur coutume. Ils
avaient toujours quelques peccadilles sur la conscience, et aujourd'hui
surtout, ils n'taient pas parfaitement rassurs sur la lgret de la
faute qu'ils avaient commise en scalpant quelques uns de leurs ennemis.

Le Hibou-blanc prouva du mcontentement, et peut-tre de la frayeur, 
la vue des canadiens, quand il les rencontra. C'tait prs de la
chapelle, le jour mme de leur arrive. Il tait all demander au
missionnaire  quelle heure Irma et lui pourraient se prsenter pour
tre maris. L'ex-lve lui lana un regard oblique plein de menaces, et
John lui dit: _Take care_! _by God_! Baptiste et Flix lui avaient
montr le poing. Affaire d'habitude ou distraction, car le coeur tait
pur et la confession avait t bonne.

Cependant le Hibou-blanc comptait sur ses nouveaux allis pour apaiser
les canadiens. Et il n'avait pas tort. Quand l'ex-lve et ses amis
connurent les dispositions des Litchanrs, ils se dirent qu'ils
n'avaient plus rien  voir dans les affaires de ces indiens: mais
restait toujours le grand-trappeur qui n'tait pas assez veng.

Le lendemain matin, le Hibou-blanc, fier et insolent, se rendit  la
tente d'Irma, qui ne pouvait se rsoudre  partir, et, moiti menaant,
moiti doucereux, il l'entrana vers le fort. Couteaux-jaunes et
Litchanrs suivirent en chantant et dansant. Irma fondait en larmes
quand elle entra dans l'humble chapelle en bois rond. Le missionnaire
supplia le Hibou-blanc de rendre  la pauvre indienne la promesse
arrache dans un moment fatal.

--J'ai attendu assez longtemps, dit le Hibou-blanc, vos prires sont
inutiles.

--Mais cette femme ne vous aime pas.

--Elle a promis de m'pouser!

--Vous la rendrez malheureuse et vous serez malheureux vous-mme.

--C'est mon affaire.

Les chasseurs canadiens taient l, bondissant de rage, mais n'osant
parler haut sans permission.

--S'il tait  la porte! grina l'ex-lve.

--Il ne l'aura pas longtemps! fit Baptiste....

--A nous quatre, dit Flix, on peut en tordre joliment de ces Hiboux.

--_Upon my soul_! murmura John en serrant les poings.

--Vous n'tes pas indien? demanda le missionnaire au vieux chef.

Le rengat fit un pas en arrire, et devint livide.

--Qui vous a dit cela? rpliqua-t-il.

--Ceux qui vous connaissent, repartit le prtre.

Le Hibou-blanc promena autour de lui un regard anxieux; il aperut les
chasseurs Canadiens et se mit  trembler de rage: Je suis libre de vivre
ici ou ailleurs, et de la faon qu'il me plat, rpondit-il au
missionnaire.

--C'est vrai, mais je ne puis vous marier sans savoir votre nom.

Le Hibou-blanc passa sa main ride sur son front couvert de sueurs, il
hsita une minute, puis,  la fin, convaincu que personne, au milieu de
cette solitude lointaine, ne le connaissait ou n'avait entendu parler de
lui, il reprit son assurance arrogante et dit  haute voix: Je m'appelle
Jos Racette!

--Racette! crirent deux chos....

Une angoisse horrible saisit le vieux chef. Il se maudit d'avoir t
assez bte pour dire son nom, car il vit qu'il tait connu. L'ex-lve
et Baptiste s'taient approchs, la terreur ou la colre peinte sur la
figure. Ils ne disaient rien et regardaient avec une fixit brlante le
vieux rengat. D'un autre ct, une jeune religieuse, l'amie d'Irma,
s'tait affaisse sur le sol.... On se hta de lui porter secours.

Elle reprit ses sens, mais ses yeux se dtournrent avec horreur de
Racette, et se reposrent avec piti sur Irma.

--Que veut dire ceci? demanda le prtre; que ceux qui savent quelque
chose parlent! Je le permets, et Dieu le veut....

Alors l'ex-lve s'cria, content de donner cours  son indignation:

--Racette! quoi! c'est vous, misrable! vous, un voleur de grand chemin!
un ravisseur de jeunes filles, un assassin! un chapp du pnitencier!
qui vous cachez ainsi sous le masque de l'indien pour chapper  la
justice des hommes, et continuer vos oeuvres damnes! ah! si le prtre
me le permet, vous ne tuerez plus personne! Et, disant cela, il levait
son bras arm du terrible couteau. Ses compagnons l'encourageaient de
leurs frmissements. Le prtre l'arrta.

--tes-vous chrtien? dit-il avec force, est-ce ainsi que vous pratiquez
la charit?

--L'a-t-il pratique, lui, le maudit! quand il s'est fait voleur? quand
il a enlev une enfant de douze ans? quand il s'est cach dans une cave
pour tuer Djos! Djos, mon ami, Djos le plerin de Ste. Anne?... L'a-t-il
pratique encore dernirement quand il a tu le grand-trappeur.

--Il tu le grand-trappeur? demanda le prtre avec motion.

--Je ne l'ai pas tu, rpondit Racette, puisque voil le prix de sa
libert. Il montrait Irma.

--O est-il le grand-trappeur? demanda le missionnaire.

--Dans la fort, libre et heureux, rpliqua le Hibou-blanc.

--Ici! rpondit une voix sonore.

Tous les yeux se tournrent du ct d'o venait la voix. Un cri s'leva:
Le grand-trappeur!

En effet, le grand-trappeur entrait.

L'ex-lve, Baptiste, John et Flix se prcipitrent vers leur compagnon
et le pressrent dans leurs bras avec tous les transports de la plus
vive ivresse.

--Vous voyez qu'il est vivant et libre, reprit Racette avec une audace
incroyable, vous savez mon nom, monsieur le missionnaire, mariez-nous!

Irma poussa une plainte profonde.

--Mon Dieu! mon Dieu! dit-elle, il faut donc que je me sacrifie?... Mais
il est sauv!

--Irma, s'cria le grand-trappeur, pauvre enfant! console-toi!...

--Je me consolerai puisque je vous ai sauv la vie, mme en perdant le
bonheur et la libert.

--Que veux-tu dire, Irma?

Le prtre rpondit: Elle a promis d'pouser le chef, s'il vous rendait
la libert....

--Le tratre! gronda le grand-trappeur, il avait embusqu ses guerriers
pour m'assassiner.

Un frisson d'horreur courut dans l'assemble.

La jeune religieuse, revenue de son vanouissement, mais encore livide
de surprise et de peur, coutait en frmissant les rvlations de toutes
sortes.

--Tu es libre, dit le missionnaire  la jeune Irma, tu peux pouser le
mari de ton choix.

La jeune fille, folle de joie, se jeta dans les bras de la soeur St.
Joseph.

--Vous, Hibou-blanc, continua le missionnaire, reprenez votre nom de
Jos Racette et allez vous faire pendre ailleurs.

--Racette! Jos Racette! hurla le grand-trappeur.

--Eh bien! oui! repartit le rengat avec cynisme, ce nom-l te fait-il
peur aussi?

--Racette! Jos Racette! le matre d'cole!

--Oui! Racette, Jos Racette, le matre d'cole! rpta, en se moquant,
le vieux chef.

--Misrable! je te trouverai donc toujours sur mon chemin? vocifra le
grand-trappeur.

--Et toi, qui es-tu donc? demanda le Hibou-blanc.

--Moi! moi!... qu'est-ce que cela te fait? Va-t-en, ou....

--Vous connaissez Racette? demanda l'ex-lve au grand-trappeur.

--Hlas! si je l'ai connu!...

--Pas mieux que moi, toujours! Si vous saviez tout le mal qu'il a fait!
Si vous saviez comme il a perscut le meilleur de mes amis, Djos, le
plerin de Ste. Anne!

Une pleur affreuse couvrit la figure honnte du trappeur. L'ex-lve
continua: Pauvre Djos! s'il n'avait pas eu tant d'ennemis il vivrait
encore sans doute et serait heureux!... son enfant ne serait point
orphelin, sa femme ne serait pas veuve!...

--Sa femme veuve! fit le grand-trappeur, d'une voix trangle.

--Veuve depuis vingt ans passs, reprit l'ex-lve--si elle ne s'est pas
remarie, bien entendu....

--Tu te trompes, mon ami, repartit le grand-trappeur, tout frmissant,
Djos a tu sa femme dans un moment de folie....

--Sa femme? s'il l'avait tue je ne l'aurais pas vue, je ne lui aurais
pas parl il y a cinq ans!... c'est la femme de Picounoc qu'il a tue...
et encore on ne sait pas si c'est lui qui l'a tue....

Le grand-trappeur, dfait, tremblant comme un homme qui tombe puis par
les tortures, s'appuya sur ses amis Baptiste et l'ex-lve. L'eau
ruisselait froide de ses tempes, et ses dents claquaient. L'ex-lve
continua: Moi, j'ai toujours cru que Picounoc avait tu sa femme
lui-mme et peut-tre tu Djos aussi, car il aimait Nomie, la femme de
Djos, et quand on aime comme cela....

--Piti! mon Dieu! piti! s'cria tout--coup le grand-trappeur. Et il
tomba  genoux les mains leves vers le ciel.

--Qu'avez-vous donc? demanda le missionnaire.

Tout le monde le regardait avec tonnement. La jeune religieuse s'tait
leve.

--Nomie! Nomie! s'cria-t-il de nouveau, me pardonneras-tu? me
pardonneras-tu?

La stupeur se peignit sur toutes les figures; on sentit un frisson
courir dans la foule....

--Nomie, reprit-il,  ma femme bien aime!

--Sa femme? murmure-t-on de toutes parts.

--Djos! le Plerin de Ste Anne! c'est moi!... oui... c'est moi! ajouta
le grand-trappeur.

--Toi, s'crirent ensemble l'ex-lve et Baptiste!...

--Lui! dirent les autres.

--Mon frre! mon frre! exclama une voix douce et frmissante.

Et, de nouveau, les vieux amis se serrrent coeur contre coeur.

--Elle n'est pas morte! je ne l'ai pas tue! disait, au milieu de ses
sanglots, le grand-trappeur! Elle n'est pas morte!... Je ne l'ai pas
tue!...

--Mon frre! mon frre! s'cria de nouveau la douce voix de femme! Et
une jeune religieuse, s'chappant des bras d'Irma, vint tomber dans
ceux du grand-trappeur:

--Je suis Marie-Louise, ta petite soeur Marie-Louise!

--Marie-Louise! tu es Marie-Louise? Ah! Mon Dieu! Mon Dieu! et le
grand-trappeur, fort contre les tortures, fort contre le malheur,
s'affaissa lourdement sous le poids de son trange flicit.... Le Hibou
blanc se glissa dehors; plusieurs l'entendirent crier.

--Maldiction! maldiction! je l'ai tenu un jour et je l'ai laiss
chapper.




                             PICOUNOC LE MAUDIT

                                 P. LEMAY






                                 TOME II




                             DEUXIME PARTIE

                           LA COUR CRIMINELLE




                                    I

                          LE RETOUR AU VILLAGE.


Jeudi le 28 septembre 1871, Picounoc serra sa dernire gerbe de bl. Il
avait rudement fauch depuis un mois, et les pis, aprs avoir javel
sur le champ, avaient t lis en gerbes, puis transports sur les
grandes charrettes, dans les _tasseries_. La rcolte tait bonne; le
temps s'tait tenu au beau, et les grains: avoine, orge, bl, seigle et
sarrasin, tout se sauvait en bon tat. Aussi, Picounoc tait de joyeuse
humeur, et, ce jour-l, il ftait la grosse gerbe. Il avait bien, pour
tre gai, une autre raison non moins valable: il pousait, dans quelques
jours, la femme aime depuis vingt ans, et Marguerite sa fille allait,
en mme temps, devenir l'pouse d'un jeune avocat riche de talents et
d'esprances.

Il s'en allait midi. Marguerite balayait la _place_, car sa future
position de grande dame ne la rendait ni vaine, ni paresseuse. Le balai
de cdre ramassait net les petits brins de paille, les lgers flocons de
laine et les mille parcelles de toutes sortes de choses qui maillent
nos planchers, aprs un bout de temps de travail au mtier, de serre,
ou de filage. Des rayons de soleil entraient par les fentres comme des
glaives d'or, et la poussire, au moindre souffle, se mettait 
tourbillonner follement dans ces rayons. Tout  coup Marguerite
s'arrta, surprise,  l'aspect d'un tranger qui frappa  la porte. Cet
tranger portait deux pistolets  sa ceinture et une carabine. Mais
retournons de quelques heures en arrire, et racontons bien chaque chose
en son temps.

Deux hommes inconnus taient dbarqus durant la nuit  Batiscan. Ils
venaient de loin. L'un des deux se rendit  pied  Deschambeault, et
l'autre traversa au sud, dans la chaloupe qui fait rgulirement, chaque
jour, le trajet de Batiscan  St. Pierre Lesbecquets, pour accommoder
les voyageurs qui veulent prendre les bateaux de Montral ou de Qubec.
Celui qui avait pris le chemin de Deschambeault, pouvait compter
quarante quatre ans et ne paraissait pas en avoir plus de trente six,
tant il avait de gaiet dans les yeux, et tant riait toujours sa figure
bronze. Il tait de taille moyenne, un peu sec, nerveux et vif. Il
portait une longue barbe noire; du reste, tous deux taient riches de
barbe et de cheveux. L'autre semblait porter sur ses puissantes paules
un fardeau de douleurs. Ce n'est pas  dire qu'il tait courb; il se
tenait droit, le front haut, l'oeil ferme, et l'on se dtournait pour le
voir en murmurant: c'est un bel homme! Il avait quarante deux ans, je
crois. S'ils n'eussent pas t des hommes de fer, des marcheurs
infatigables, ils se seraient fait conduire en voiture; mais la voiture,
ils jugeaient que c'tait bon pour des femmes ou des malades, et, depuis
nombre d'annes ils n'en avaient prouv ni les commodits, ni les
inconvnients. Ils venaient de loin, ces hommes, et l'un d'eux n'avait
pas vu depuis vingt ans les flots d'meraude du plus beau fleuve du
monde, ni les campagnes riantes qui l'entourent comme d'un ceinturon
d'argent. Inutile de vous dcliner les noms de ces trangers, vous les
avez jets au vent: le grand-trappeur et l'ex-lve! Eh bien! oui,
l'ex-lve et le grand-trappeur qui s'en viennent embrouiller les cartes
et gter le jeu de Picounoc, au moment o il va gagner la partie. Le
grand-trappeur risque tout pour tout, et il le sait bien. Il n'a pas tu
sa femme, c'est vrai; mais il en a tu une autre, et il est meurtrier.
S'il se fait connatre, il sera arrt, jet en prison; il s'assira sur
le banc des accuss, et qui sait? il montera peut-tre sur l'chafaud.
S'il demeure inconnu, il verra sa femme, qui se croit veuve et libre
depuis vingt ans, passer enfin dans les bras d'un autre!... Effrayante
alternative! Mais ne pourrait-il pas se faire connatre de sa femme
seulement, lui dire de vendre ses biens et l'emmener vivre ailleurs?
C'est  cette dernire dcision qu'il s'est arrt en effet. Il saute de
la chaloupe sur le rivage et monte la cte escarpe de l'Eglise de St.
Pierre Lesbecquets. Il faisait nuit encore. Il ne voulut pas, comme la
plupart des autres voyageurs, s'arrter aux maisons de pension pour
dormir et djeuner ensuite. Une force mystrieuse le poussait vers
Lotbinire; une pense unique l'absorbait tout entier: revoir sa femme
et son enfant. Mais que de craintes! que d'angoisses serraient son me!
Nomie vit-elle encore? et, si le chagrin ne l'a pas tue, est-elle
demeure fidle  son premier amour? Elle tait encore vivante et libre
il y a cinq ans; l'ex-lve l'a vue alors et lui a parl.... Mais cinq
ans c'est long, quand on considre tout ce qui peut arriver dans cinq
jours! Et l'enfant, le petit Victor, qu'est-il devenu? Bientt il aura
une rponse  toutes ces questions, et c'est ce qui l'effraie. Il a peur
de la vrit. Il eut pu, dans la traverse, s'informer de bien des
personnes et apprendre beaucoup de choses, mais il n'avait os parler.
Les gens l'avaient regard avec une certaine curiosit, mais personne ne
le fit sortir de son mutisme.

Parmi les passagers de la chaloupe se trouvait un jeune homme d'une
tournure lgante et d'une excellente ducation. Ses manires affables
et son discours intressant, sem de saillies originales, le firent de
suite remarquer de tous. Il se trouvait assis auprs du grand-trappeur.
Plusieurs personnes lui demandrent son avis sur certaines matires, les
chances qu'elles pouvaient avoir de gagner un procs intent dans telle
circonstance ou pour telle raison. Toujours il rpondit avec franchise
et prudence. Ceux qui ne le connaissaient point comprirent qu'il tait
avocat. En effet, c'tait Victor Letellier qui montait de Qubec pour la
fte de la grosse-gerbe. Lui non plus ne prit pas le temps de dormir,
mais il djeuna et loua un cocher. La distance entre la traverse de St.
Pierre et la concession St. Eustache,  Lotbinire, est de six lieues.
Le chemin est coup par des ravins profonds et rempli d'ornires, ds
que le soleil, moins chaud, refuse d'aider les fosss  pomper l'eau:
c'est--dire qu'il faut trois heures au moins, et plus souvent quatre,
aux cochers de la campagne pour aller d'un lieu  l'autre.

Le jeune avocat atteignit le grand-trappeur un peu en bas de l'glise de
St. Jean-des-Chaillons, dans l'anse du Calvaire. Il le reconnut pour un
de ses compagnons de chaloupe: C'est un marcheur  ce qu'il parat!
pensa-t-il: aprs tout il peut se faire qu'il ne ddaigne pas la
voiture.... Arrte, _charretier_, fit-il, quand il arriva prs du
voyageur.

Le cocher arrta.

--Montez-donc dans ma voiture, Monsieur; puisque nous allons du mme
ct nous pouvons aller dans la mme voiture.

--Je vous avoue que j'aime bien  marcher... rpondit le grand-trappeur.

--Vous aimez peut-tre  jaser aussi; nous causerons pour tuer le
temps....

Le grand-trappeur sentit son coeur battre fort dans sa poitrine, et il
eut comme un blouissement: Aprs tout, se dit-il, il faut que je
finisse par interroger quelqu'un, et par tout savoir.

Il prit place dans la voiture,  ct du jeune avocat.

--Vous allez dire que je suis bien curieux, reprit le jeune homme; mais,
allez-vous loin de ce pas?

--Je me rends  Lotbinire.

--A Lotbinire? c'est l que je vais aussi. Vous n'tes pas de la
paroisse?

--Non, Monsieur.

--Non, car je vous connatrais. Venez-vous de loin?

--Du grand lac des Esclaves....

--Ah! vous tes chasseur?

--Depuis vingt ans....

--Je vois  votre accoutrement....

--Mon fusil et mes pistolets ne m'ont jamais quitt, et il m'en cote de
m'en sparer.

--Je comprends cela; mais, si vous demeurez quelque temps ici, vous
finirez par vous accoutumer  ne vous en pas servir....

La conversation tomba. Aprs quelques minutes le jeune avocat reprit:

--Vous avez peut-tre rencontr, l-bas, un chasseur canadien du nom de
Paul Hamel.

--Paul Hamel! l'ex-lve? ah! c'est mon meilleur ami....

--C'est aussi l'ami de ma famille... un brave et joyeux garon... le
camarade d'enfance de mon pre... je l'ai vu, il y a cinq ans, et je
vous assure que ses rcits de voyage m'ont fort amus....

--Il est revenu au pays avec moi, balbutia le grand-trappeur que
l'motion agitait comme la fivre.

--Vraiment! alors nous le verrons?

--Il doit traverser dans quelques jours....

--Ma mre aura du plaisir  le revoir....

--Vous demeurez  Lotbinire?

--J'y suis n; mais je demeure  Qubec, et je suis avocat....

--Vous tes avocat! fit le grand-trappeur avec surprise.

--Oui, monsieur; cela vous tonne! vous me trouvez jeune, et vous doutez
de ma science sans doute.

--Non, car je vous ai entendu parler fort sagement, cette nuit, dans la
chaloupe.... Ah! vous tes avocat!

Et le grand-trappeur demeura plong dans une rflexion profonde.

--Si je puis vous tre utile, Monsieur, reprit Victor, ce sera de tout
mon coeur.

Aprs un silence assez long le grand-trappeur reprit:

--Il y a une affaire dont j'aimerais  vous parler... je serais curieux
de connatre votre opinion sur certaines choses!...

--Qu'est-ce que c'est, monsieur? je suis heureux de pouvoir vous
obliger.

--Oh! cela ne me regarde pas directement, c'est pour un ami....

--N'importe! parlez toujours, parlez pour votre ami.

--Il a tu!... balbutia l'tranger.

--Ah! certes! c'est grave, dit l'avocat....

--Oui, monsieur, c'est grave, mais il croyait avoir droit de tuer....

--Etait-ce  la guerre? demanda en riant le jeune homme.

--Ah! monsieur, je sais qu' la guerre on peut tuer, on doit tuer
mme....

--C'est une plaisanterie que j'ai faite, monsieur, continuez je vous
prie.

--Il a tu sa femme......pardon! il croyait tuer sa femme et il a tu la
femme d'un autre...

--C'est assez singulier; voyons! comment cela?

--On lui disait que sa femme tait infidle...

--Et il l'a tue sur un soupon? le malheureux!

--Il ne l'a pas tue, c'en est une autre qu'il a tue.

--Je ne comprends pas bien; expliquez l'affaire plus au long.

--Voici, monsieur. On lui dit: Va  telle heure, en tel endroit, et tu
trouveras ta femme, dans les bras de quelqu'un. Et le malheureux obit 
cette parole infme, va o on lui dit d'aller, et tue, comme je vous
l'ai dit, une femme qui n'est pas la sienne.

--Mais comment se fait-il qu'il ne se soit pas aperu de sa mprise
avant de frapper? demanda le jeune avocat....

--Ah! monsieur, tout tait arrang pour le tromper... c'est quelque
chose d'inou... d'infernal.... Et les poings du grand-trappeur se
crisprent, et un frisson parcourut son corps. Le jeune avocat souponna
que l'ami dont parlait cet tranger n'existait pas, mais qu'il tait
bien lui-mme le hros de ce drame.

--Voil la plus trange affaire, reprit Victor, que j'aie jamais vue!
c'tait donc une conspiration contre votre ami? un pige infme, mais
habilement tendu?...

--Oui, monsieur, c'tait tout cela....

--C'est une cause magnifique, et que j'aurais du plaisir  dfendre...
mais o trouver des preuves de ce que vous avancez, ou plutt de la ruse
dont on s'est servie pour tromper votre ami?...

--Des preuves? je n'en connais point... rien que l'honntet du
meurtrier....

--Ce n'est pas assez.

--Et si le meurtrier tait convaincu d'avoir tu cette femme, sans qu'il
pt prouver que c'est par suite d'une erreur et d'une embche criminelle
tendue  sa bonne foi?

--Il serait condamn....

--A mort?

--A mort!

Le front rembruni du grand-trappeur s'inclina, une lgre pleur couvrit
sa figure.

--Mais, dites donc, est-ce qu'il n'a pas t arrt, votre ami? demanda
le jeune homme.

--Non, monsieur,... il s'est sauv....

--Il a bien fait, et je ne lui conseille pas de revenir....

Un long silence suivit. Les voyageurs passrent la petite rivire du
Chne qui spare, au fleuve, Ste. Emmlie de St. Jean, puis ils
arrivrent  la grande rivire. La grande rivire du Chne est parseme,
 son embouchure, de petites les ombrages de chnes et d'rables. Un
pont magnifique relie la cte est  l'une de ces les, et un autre pont
plus petit va de l'le  l'autre rivage. Il ne coule sous ce dernier
pont, qu'un mince bras de la rivire qu'on appelle le canal. Une
centaine de maisons sont assises coquettement sur la rive occidentale,
au pied du coteau que domine une jolie glise gothique. C'est un immense
bocage o serpentent les ondes d'une rivire, o s'agite un essaim de
travailleurs, d'o s'lvent les fumes bleues de cent foyers. Les
voyageurs passrent devant la maison du bossu. Une vieille femme  l'air
anxieux et triste sortait de cette maison.

--Voulez-vous m'emmener  St. Eustache? demanda-t-elle au cocher, je
suis invite  la fte de la grosse gerbe, et, si je me rends  pied, je
ne pourrai pas danser, je serai trop lasse.

Le grand-trappeur regarda le jeune avocat d'un air interrogateur.

--C'est une pauvre folle, dit le jeune homme, rpondant au dsir de son
compagnon.

--Une folle! comment la nommez-vous?

--Genevive!

--Genevive! exclama le grand-trappeur, et ses yeux se fixrent comme
deux tisons sur la malheureuse femme.

Le cocher passait sans faire attention aux paroles de Genevive.

--Arrtez-donc, dit Victor, nous allons la prendre avec nous: je
paierai; soyez tranquille.

--Ah! ce n'est pas le paiement que je regarde, rpliqua le cocher, ni la
charge: mon cheval est bon; mais une folle avec vous, Monsieur?...

Le jeune avocat se prit  rire.

--Bah! dit-il, la compagnie de cette folle est moins dangereuse que la
compagnie de bien des fines....

Genevive s'assit  ct du cocher. Le bossu entr'ouvrit sa porte, et le
jeune avocat la salua d'un air un peu railleur.

--Mon tour de rire viendra peut-tre, grina le bossu.

--Quel est cet homme? demanda le grand-trappeur.

--C'est un nomm Chvrefils! bossu, marchand et riche....

Le bossu avait entendu la question du grand-trappeur.

--Je ne vous demande pas votre nom  vous, filez donc votre route!
vocifra-t-il....

Le grand-trappeur sourit disant:

--Il est de mauvaise humeur, je crois?

--Oui, et pour cause... j'pouse bientt une jeune fille qu'il voulait
acheter avec sa fortune...

--C'est un lche!... payer pour se faire aimer! ah!...

--Et c'est que Marguerite est jolie....

--Marguerite, que vous la nommez?

--Marguerite Saint Pierre, Monsieur.

--Saint Pierre? Saint Pierre? murmura l'tranger....

--Son pre est connu dans la paroisse sous le surnom de Picounoc.

--Picounoc! s'cria le grand-trappeur!...

--Est-ce que vous le connaissez? monsieur.

--Non, non... mais c'est un curieux nom, tout de mme.... Et c'est un
habitant, ce Picounoc?

--Oui monsieur, et fort  son aise.

--Vraiment! vraiment! c'est bon, cela ne nuit pas. Et a-t-il plusieurs
enfants? dit tout mu le grand-trappeur.

--Non, monsieur, il n'a que la fille que je vais pouser....

--Que cette fille-l?

--Oui, monsieur, il est veuf; sa femme est morte depuis bien longtemps.

--Bien longtemps?

--Oui monsieur....

--Comment? de quelle mort?

--Je ne le sais pas.

--Vous ne le savez pas?

Victor, au souvenir de cette mort, se sentait mal  l'aise, et aurait
voulu changer le sujet de la conversation. Il crut un instant que
l'tranger connaissait le drame de la mort de cette femme, et voulait
jouer avec la douleur ou la honte du fils du meurtrier, il leva sur son
compagnon des yeux chargs de chagrins et de reproches....

--Non, monsieur, je ne le sais pas, dit-il.

--Je le sais, moi! dit la folle, d'un air content....

--Genevive! cria le jeune homme.

--Je le sais moi! cria toujours l'infortune... et je vais le dire.

--Genevive! si vous n'tes pas raisonnable, vous allez descendre de la
voiture....

--Je le sais, moi! rpta-t-elle une troisime fois, mais je ne le dirai
pas, hein, Victor? non, je ne dirai pas que c'est ton pre qui l'a tue,
car....

--Genevive, tu es folle et tu ne sais pas ce que tu dis, rpliqua le
jeune avocat. Et, dans son trouble, il ne vit pas l'tonnement qui
bouleversa tout--coup la figure de son compagnon. Genevive clata de
rire.

--C'est un tour de Picounoc, a, dit-elle... c'est un tour de Picounoc,
un tour infernal qui a perdu ton brave homme de pre....

Le grand-trappeur regardait avec admiration ce jeune homme intelligent
et beau qu'il n'osait encore appeler son fils, dans la crainte de le
voir sourire avec ironie. Il sentait le besoin de serrer sur son coeur
l'enfant de son amour, et il comprenait qu'il n'tait qu'un tranger aux
yeux de cet enfant. Il se reconnaissait dans cette figure ouverte, dans
ce geste noble, dans ce maintien digne. Il avait ce front lev, ce
regard doux et parfois flamboyant, il avait cet ge et cette beaut
quand le malheur, aprs deux ans de rpit, s'acharna de nouveau  lui
pour ne plus lui laisser jamais une heure de flicit.

Ils arrivrent au village et la voiture s'arrta  la porte d'une maison
de chtive apparence.

--C'est la demeure de ma mre, dit le jeune avocat: je regrette de ne
pouvoir vous conduire plus loin.

Le grand-trappeur tait comme un homme ivre. Il ne se rendait plus
compte de ses ides; Il prouvait  la fois toutes les sensations de la
joie et de la douleur, de la crainte et de l'esprance. Sa tte
bourdonnait et le sang, remontant du coeur  sa figure, lui brlait le
front. Il porta  ses yeux la manche de sa vareuse de toile pour
dissimuler ses larmes.

--Voulez-vous entrer, monsieur? demanda Victor, vous n'avez pas djeun;
vous prendrez une tasse de th avant de continuer votre route.

--Vous offrez de si bon coeur que je ne saurais refuser, rpondit le
grand-trappeur.

Et il descendit de la voiture, avec son fusil  la main et ses pistolets
 la ceinture.

--Entrez-vous, Genevive? demanda Victor  la folle.

--Non, j'ai peur de ces armes-l--elle montrait la carabine et les
pistolets du chasseur--je m'en vais chez Picounoc.

--Bonjour, mre, dit Victor en entrant. Et il embrassa Nomie qui venait
au devant de lui, le rire sur les lvres. L'tranger, debout prs de la
porte, regardait avec attendrissement la dlicieuse petite scne
d'intrieur qui se passait devant lui. La veuve--comme nous continuerons
encore  appeler Nomie--parut tonne de la visite du chasseur. Elle
pensa  l'ex-lve qu'elle avait vu dans un pareil costume, il y avait
cinq ans.

--Est-ce notre ami Paul? murmura-t-elle.

--Non mre, mais c'est un chasseur comme lui et son ami intime. Nous
verrons Paul dans quelques jours; il est  Deschambeault.

--Venez-donc vous asseoir, dit Nomie au grand-trappeur. Et elle lui
prsenta une chaise. Le grand-trappeur avait envie de se faire connatre
de suite, tant le faisait souffrir ce silence qu'il gardait depuis plus
de vingt ans; mais la pense d'tre arrt, si l'on venait  apprendre
son retour dans le village, et la peur de causer  sa femme une surprise
trop grande, le retinrent. Il s'assit aprs avoir dpos sa carabine
dans un coin, et, silencieux, se prit  regarder, avec amour et
curiosit, chaque objet, dans le vaste appartement. Tout avait pris un
air d'antiquit; les annes avaient voil d'une teinte ple et presque
de deuil les images et le crucifix pendus au mur; les vitres
paraissaient moins brillantes que jadis; c'taient sans doute les
barreaux noirs des fentres qui les assombrissaient; les meubles
disloqus semblaient se cacher dans les coins; le banc des seaux n'avait
plus de peinture, et la tasse  boire, pendue au clou, tait
encore--sauf le fond--la tasse d'il y a vingt ans.

Le djeuner fut servi. Le chasseur mangea peu. Il tait neuf heures
cependant, et il n'avait rien pris depuis la veille.

--Vous venez veiller ce soir, mre? demanda le jeune avocat.

--Oui, j'ai promis  Picounoc que j'irais.

Le grand-trappeur tressaillit  ce nom.

--Et tu es toujours dcide? reprit Victor en souriant.

--Je ne puis pas reculer, maintenant. A mon ge, on rflchit avant de
s'engager.

Le grand-trappeur prouva comme une angoisse, et il eut peur d'en
entendre davantage. Il se leva.

--Ce Picounoc dont vous parlez, demeure-t-il loin d'ici? demanda-t-il.

--Non, monsieur, se hta de rpondre Victor; c'est la quatrime maison
au nord du chemin. Une assez jolie maison avec galerie sur le devant.

Il prit sa carabine et sortit aprs avoir donn une chaude poigne de
main  Victor et  la veuve.

--Allons! se dit-il  lui-mme quand il fut seul dehors, un vieux
trappeur comme moi doit avoir plus de force qu'une jeune fille, et tre
capable de cacher un peu ses motions. Courage! la coupe des amertumes,
est vide. J'arrive assez tt, puisque Nomie est encore seule au foyer
o je l'ai laisse il y a si longtemps.... Ah! je me sens capable de
dissimuler ma joie ou mes larmes maintenant, car je ne crains plus que
le bonheur m'chappe! Et Nomie est belle encore, malgr la trace de
pleur que les regrets et les ennuis, ont laisse sur son front!

Il se rendit chez Picounoc et c'est lui qui arriva pendant que
Marguerite balayait. Picounoc tait de bonne humeur, on le sait, parce
qu'il allait possder Nomie et parce que la rcolte tait bonne. Il
invita le grand-trappeur  passer l'aprs-midi et la soire avec lui
pour voir la fte de la grosse gerbe.--Vous nous parlerez des sauvages;
vous nous raconterez vos courses lointaines, vos aventures de toutes
sortes, et cela nous intressera beaucoup, lui dit-il.

Picounoc qui avait souffert pendant vingt ans tout ce qu'un amour
malheureux peut causer de tourments et d'angoisses, s'tait abandonn
aux transports de l'esprance et aux ivresses des plus doux rves. Il ne
songea gure  prier, mais il repassa mille fois dans son esprit, tout
le travail qu'il avait fait, toutes les ruses qu'il avait employes,
tous les moyens qu'il avait appels  son aide pour atteindre ce but si
ardemment convoit. Il se trouvait pay de ses veilles et de ses peines,
de sa persvrance et de son dvouement. O que l'amour d'une personne
aime est d'un grand prix! Et combien dpensent toute leur vie et toute
leur nergie  rechercher cet amour qu'ils ont entrevu dans leur rves
de jeunesse! Et combien aussi, ds que leurs voeux sont remplis, ds
qu'ils ont port  leurs lvres ardentes la coupe de la volupt,
s'crient avec le plus heureux et le plus sage des hommes: Vanit des
vanits!

--Restez, monsieur, dit Marguerite,  son tour, d'une voix qu'elle
rendait bien aimable.

Le grand-trappeur enveloppa la jeune fille d'un regard profond et
triste. Elle rougit et ce regard lui fit mal. Elle eut comme le
pressentiment d'un grand malheur. Elle ne savait pourquoi, mais soudain
elle voulait voir cet homme s'loigner. Et lui, il la regardait
toujours, et il y avait une immense piti dans ses yeux: Je reste,
dit-il, cela me fait plaisir. Puis, aprs un moment: Vous ftez donc
encore la grosse gerbe par ici? demanda-t-il.

--Oui, rpondit Picounoc, quand l'anne est bonne. Mais c'est une
coutume qui s'en va comme le reste.

--C'est malheureux! reprit le trappeur, car la fte de la grosse gerbe
est une de nos plus amusantes runions champtres. Et puis, les gars et
les fillettes se voient, se connaissent  ces ftes, et souvent,  la
grosse gerbe suivante, il y a un heureux mnage de plus dans le village.

--Et c'est bien ce qui aura lieu cette fois-ci, rpliqua Picounoc en
riant.

--Un mariage? fit le trappeur, feignant la surprise, Mademoiselle,
peut-tre? Il montrait Marguerite.

--Justement, rpondit Picounoc, et avec un avocat, s'il vous plat.

--Petit pre, reprit la jeune fille vivement mais en riant, tu veux tre
indiscret, eh bien! je le serai aussi moi, et.... Elle acheva sa phrase
avec le bout de son doigt qui menaa de reprsailles le joyeux Picounoc.

--Dites, Mademoiselle, dites tout, ne l'pargnez pas, reprit le
chasseur.

Picounoc riait: Bah! je ne rougis pas comme une jeune fille, moi, et
j'aime  entendre les autres parler de mon mariage, dit-il.

--Ah! vous vous mariez, vous aussi, demanda le trappeur avec tonnement.

--Et mon Dieu, oui! vingt ans de veuvage, c'est bien raisonnable.

--Assurment, vous tiez ou bien inconsolable ou bien difficile.

--J'tais entt.

--Aviez-vous fait une gageure?

--Non, mais je voulais avoir une femme que j'aimais depuis ma jeunesse,
et il m'a fallu vingt ans de sige autour de son coeur pour le prendre.

--Quelle forteresse! et que ces femmes-l sont rares! balbutia le
trappeur qui sentait l'motion le gagner.

--Mais quand Picounoc a dit une chose!... vous comprenez?... veuille
Dieu, veuille diable! la chose arrive.

--Vous avez de la volont? fit le trappeur. Et il avait envie
d'trangler ce tratre qui se gaussait ainsi devant sa victime. Il
continua: Mais cette femme... o donc avez-vous pu la trouver?

--Ici,  quelques arpents, c'est un de mes amis qui a eu l'obligeance de
me la laisser en se rduisant en cendres.

Le grand-trappeur tressaillit sur sa chaise d'corce: Vous avez de
complaisants amis, murmura-t-il....

--C'est le seul qui ait t aussi bon pour moi. Rien d'tonnant! c'tait
le Plerin de Sainte Anne....

--Le plerin de Sainte Anne! oh! l'ex-lve m'a parl de cet homme!...

--Je le crois bien, en effet, c'tait son ami.

--Et vous pousez la veuve du Plerin?... interrogea le
grand-trappeur....

--Lundi en quinze, le 16 d'octobre.

--C'est aujourd'hui jeudi; dans quinze jours il peut se passer bien des
choses, observa l'tranger; prenez garde que la coupe ne se brise avant
de toucher vos lvres!...

--tes-vous un prophte de malheur? demanda Picounoc.

--Non, fit en s'efforant de rire le grand-trappeur, mais si je me
prsentais, moi, pour pouser la veuve?... je ne suis pas d'une tournure
ordinaire comme vous voyez--je ne veux pas dire que vous n'tes pas
bien--mais moi, j'ai le mrite de la nouveaut... je viens de loin, j'ai
vu beaucoup, je puis amuser une femme pendant le reste de ses jours avec
mes rcits fantastiques. Prenez garde! j'ai accept votre invitation,
et, si la veuve me plat, je vous la prends....

Picounoc fixa ses yeux de lynx sur son hte, et parut chercher, dans sa
figure, ce qu'il y avait de plaisanterie et ce qu'il y avait de srieux
dans les paroles qu'il venait de prononcer.




                                     II

                              LA GROSSE GERBE.


Les amis de mademoiselle Marguerite avaient t pris de se rendre de
bonne heure dans l'aprs-midi, afin d'aider  faire et  lier la grosse
gerbe. Un seul manquait  l'invitation; c'tait Gaspard Tintaine, un
jaloux du grand St. Charles, qui boudait Marguerite parce qu'elle ne
l'avait pas assez regard l'autre soir. On ne s'apercevait gure de son
absence. Les potes font bien la nomenclature de leurs guerriers
imbciles qui vont s'entr'gorger au profit de l'orgueil et de
l'ambition, pourquoi ne nommerais-je pas les jeunes gens veills qui
sont venus chez Picounoc prendre part  une fte charmante qui s'en va,
hlas! avec les bonnes annes?

L'on vit arriver,  la porte du riche cultivateur, les rivaux empresss.
L'un tait mont sur le sige lger d'une petite charrette aux ressorts
d'acier; un autre se carrait dans une calche antique; un autre, plus
fier, descendait d'un coquet _buggy_. Et les chevaux taient habills de
harnais luisants. On voyait des boucles blanches partout:  la bride,
aux rnes, aux guides, aux porte-fers, et des clefs argentes! et des
pompons rouges! et des pompons bleus! Le bonhomme Auger qui les vit
arriver s'cria en secouant la tte:

--Pauvres jeunes _cavaliers!_ souvent, quelques annes aprs leur
mariage, on les voit encore, mais leurs chevaux sont devenus boiteux,
les brillants harnais ont perdu leurs clefs argents, et des bouts de
corde remplacent les boucles sans ardillons; la calche _sonne le fer_;
les raies des roues tremblent dans les moyeux. Pauvres _cavaliers!_ ils
ont commenc par o ils auraient d finir. Non! les cultivateurs ne
devraient ni commencer, ni finir par se promener dans les voitures
brillantes et coteuses qu'ils ne peuvent payer, d'ordinaire, qu'aprs
trois ou quatre ans, et en privant leur table de pain de bl, et leurs
terres, de bonnes semences. Qu'ils ne se laissent point aveugler par une
basse jalousie contre les classes leves de la socit, et qu'ils se
souviennent que c'est Dieu qui a tabli, ds le commencement, les
diffrentes couches qui composent l'humanit. Que chacun soit  sa
place; que chacun travaille dans la sphre et sur la scne o la
Providence l'a plac, et le monde ira bien. La misre disparatra de
bien des lieux et la vertu brillera comme un soleil sur nos belles
campagnes. Il est permis d'aspirer  monter, mais que l'on ne cherche
pas  se placer au-dessus des autres par orgueil et pour mieux se
dlecter dans les satisfactions du luxe ou les fumes de la vaine
gloire; que ce soit pour tre, dans les mains de Dieu, un instrument
plus docile et plus noble! que ce soit pour faire plus de bien!

Le premier, celui qui marche  ct de Marguerite, le long de la clture
de cdre, c'est Victor, le jeune avocat. Il est sans regret du pass,
sans souci de l'avenir, mais tout entier  l'heure prsente, parce
qu'elle est ensoleille. Pauvre jeune homme! hte-toi de jouir.... Les
heures de la flicit sont toujours rapides et rarement nombreuses! Les
trois qui suivent et marchent de front, se nomment Isae Par, Franois
Pich Nre Bertrand. Le premier est apprenti forgeron, les autres
s'engagent chez les habitants. Ils regardent d'un oeil jaloux cet
heureux Victor qui agace Marguerite avec un pi oubli dans le champ.
Ils ont l'air de dire: Si nous avions seulement les miettes qui tombent
de votre table! Ils sont venus avec leurs soeurs. Voici un groupe joyeux
et loquace. Ce sont des jeunes filles du bord de l'eau, de l'Eglise et
des concessions: Hermine Fiset, gaie comme pinson et blanche comme
neige; Clina Morissette, qui court lgre comme une gazelle et cherche
des fleurs tardives pour orner son chapeau; Julie et Josphine Marcotte,
deux cousines qui voudraient tre soeurs; Blanche Durocher, la statue du
silence--qui s'oublie de temps en temps. Puis viennent encore des
garons, puis viennent encore des filles. Et toute cette jeunesse rit,
babille et chante comme les oiseaux, comme les ruisseaux.

--Allons! faisons la grosse gerbe! s'cria Picounoc, quand tout le monde
fut auprs de lui, au milieu du champ. Pour faire la grosse gerbe on
avait laiss  terre bon nombre de javelles. La grosse gerbe! crirent
les voix joyeuses de la jeunesse. Alors tous se penchent sur la glbe et
enlvent, dans leurs bras, une javelle qu'ils viennent dposer sur le
lien de saule tendu au milieu d'une planche. C'est  qui dposera le
premier la prcieuse brasse d'pis frmissants. Les gars poussent les
fillettes et les font choir sur le chaume piquant avec leurs lgers
fardeaux; les filles passent  rebours, sur la figure riante de leurs
compagnons, les pis mordants. Et les clats de rire montent comme des
feux d'artifice, les gais propos pleuvent comme les perles quand on
secoue un feuillage charg de pluie. La gerbe s'arrondit, les plus forts
la lient adroitement en s'aidant des genoux. Sa taille crie et se corse.
On attache des fleurs  sa tte d'pis et des rubans  sa jupe de
paille. Alors on la soulve, on la met debout, puis on danse autour des
rondes lgres et entranantes.

La premire, Marguerite, redit d'une voix assez douce:

    J'ai trouv le nique du live
    Mais, le liv', n'y tait pas.
    Le matin, quand il se lve,
    Il emporte son lit, ses draps.
    Sautons! dansons!
    Beau berger, entrez en danse
    Et embrassez qui vous plaira!

Et tous les autres rptrent, en sautant sur le chaume d'or, le refrain
smillant: Sautons! dansons!... Victor que l'on a fait entrer dans le
rond, embrasse la chanteuse, sa voisine, qui ne se dfend qu'un peu.

Ce fut au tour d'un autre, et ce fut une autre chanson. Josphine
Marcotte chanta:

    Dans ma main droite j'ai t'un rosier
    Dans ma main droite j'ai t'un rosier,
    Ha! qui fleurit, ma lon, lon, la!
    Qui fleurira au mois de mai!
    Entrez en danse, joli rosier,
    Entrez en danse, joli rosier.

Le joli rosier, c'tait Franois Pich.

    Et saluez, ma lon, lon, la!
    Et saluez qui vous plaira!

Pich qui n'aimait que mademoiselle Marguerite, et qui tait jaloux des
succs de son ami Victor, ne voulut saluer personne; mais, pour cacher
son dpit sous une boutade, il salua la grosse gerbe; ce qui lit rire la
troupe joviale. Il revint prendre sa place entre Josphine Marcotte et
Clina Morissette, et se mit  chanter:

    Mademoiselle, on parle de vous,
    On dit que vous aimez beaucoup!

Tout le choeur fit chorus. Il continua:

    Si c'est d'amour que vous aimez,
    Entrez dans la danse, entrez!

Tous rptrent encore, et il reprit:

      Faites le pot  deux anses.
      Regardez comme l'on danse,
    Fermez la bouche, ouvrez les yeux,
    Saluez qui vous plaira le mieux!

Mademoiselle Josphine Marcotte, pousse au milieu des danseurs, se mit
les deux mains sur les hanches, et ses bras arrondis simulrent deux
jolies anses. Elle avait un petit air mutin qui ne lui siait pas mal.
Elle salua Nre Bertrand qui rendit la politesse avec un plaisir
nullement dguis.

Puis l'on _ramena les moutons_, et l'on courut  perdre haleine autour
de la gerbe prcieuse, en chantant avec force et volubilit.

    Ram'nez! ram'nez! ram'nez, belle,
    Ram'nez vos moutons des champs!
    Ram'nez! ram'nez! ram'nez, tous,
    Ram'nez vos moutons des loups!

Et cette jeunesse fit bien d'autres danses et bien d'autres jeux nafs
et innocents. Les bois voisins retentirent longtemps des cris de joie et
des chants populaires. On eut dit que, plus loin, sur les cores du
ruisseau, d'autres choeurs veills chantaient, riaient et dansaient
autour d'une autre gerbe de grain. C'taient les chos qui prenaient
part  la fte.

Picounoc alla chercher une voiture pour transporter la gerbe dans la
grange. Il garnit le harnais de fleurs de toutes sortes et de rubans de
toutes couleurs. Le cheval hennissait et secouait la tte avec une
vidente vanit. La gerbe fut mise debout au milieu de la grande
charrette, et les jeunes gens s'entassrent autour ple-mle, formant
une gerbe plus brillante et plus riche que la grosse gerbe de bl. La
charrette, sous son pesant fardeau, faisait crier ses bers et craquer
ses roues, dans les ornires ou les rigoles. Mais l'essieu tant neuf et
en bois de merisier, on voguait sans peur.

La grosse gerbe fut dpouille de ses oripeaux et jete dans la
_tasserie_ avec les autres plus humbles, en attendant le jour terrible
o le flau du batteur la frappera sans merci, jusqu' ce qu'elle ne
soit plus qu'une paille informe, et que le dernier grain de bl reste
sur le plancher de l'aire.

Les jeunes gens entrrent dans la maison. Pendant que Picounoc dtelait
son cheval, Jean Tiston son voisin l'aborda.

--Bonjour! Picounoc.

--Bonjour! Tiston.

--Pourquoi Narcisse, ton garon, n'est-il pas venu? demanda Picounoc.

--Il arrive de St. Edouard, et je viens te dire cela. Pour raccourcir
son chemin, il a pass  travers les champs depuis le cteau de la route
de St. Charles, et il a vu une espce de fou  genoux sur le bord du
ruisseau, prs des dbris de l'ancienne cave, sur le haut de la terre de
Nomie... c'est--dire de ta terre nouvelle... puisque tu l'as achete.

Picounoc le regarda curieusement: Un homme  genoux? dit-il.

--Oui, un tranger: une grande barbe, des cheveux longs, une espce de
sauvage....

--C'est un chasseur des Hauts, reprit Picounoc, un ami de l'ex-lve....
Mais c'est drle tout de mme qu'il aille ainsi s'agenouiller en cet
endroit, ajouta-t-il  demi-voix.

Les deux voisins continurent  causer quelques minutes et se
sparrent. Picounoc tait soucieux.

Le soir arriva. Une longue table fut dresse et tous les convives y
trouvrent place. A l'un des bouts tait assis Picounoc et sa future,
madame Letellier,  l'autre bout, Victor et Marguerite. Le
grand-trappeur se trouvait le premier, au cot droit de la table, et
voisin de Picounoc. Il tait un objet de curiosit pour tout le monde.

--Vous serez indulgents envers le pauvre chasseur, dit-il aux convives,
s'il manque d'ducation et ne sait plus aussi bien tenir un couteau et
une fourchette qu'une carabine: depuis vingt ans il ne s'est gure assis
 une table pour manger.

--Soyez sans inquitude, monsieur, rpondit Picounoc, et faites comme si
vous tiez chez-vous dans les bois. On connat la force de
l'habitude....

--Tous les jeunes gens avaient les yeux sur l'tranger, s'attendant  le
voir prendre les ctelettes de mouton avec ses mains pour les dchirer 
belles dents. Grand ft leur dsappointement quand ils s'aperurent
qu'il savait couper sa viande avec son couteau et la porter  sa bouche
avec sa fourchette. Lorsque l'estomac fut lest, et que l'on fut arriv
du ragot aux croquignoles, en passant par les pts et les tartes, on
se mit  chanter. La chanson, aux repas de la campagne, remplace le
discours, et elle le remplace avantageusement. La chanson gaie tout le
monde et celui qui la chante, au contraire du discours qui embte celui
qui le fait autant qu'il ennuie ceux qui l'coutent. Le grand-trappeur
chanta une chanson Montagnaise--car la langue montagnaise est la langue
gnralement parle par les diverses tribus du nord-ouest. Personne n'y
comprit rien, mais  cause de cela on applaudit davantage.

--Ce doit tre une complainte bien triste, observa l'une des jeunes
filles, car des larmes ont roul sur les joues du chasseur et sa voix a
trembl pendant qu'il chantait.

En effet le grand-trappeur avait redit ses infortunes, dans des couplets
potiques qu'il composa lui-mme, au milieu des solitudes o il avait
vcu. La table fut enleve, puis les jeux commencrent. Assis  l'cart,
ayant visiblement conscience de son importance et de son talent,
Narcisse Tiston prit son violon envelopp dans un grand mouchoir de
poche en soie rouge, droula le foulard, et, de son pouce, fit vibrer
tour  tour les quatre cordes de l'instrument. Alors un frmissement de
plaisir courut dans la troupe veille, et les jeux cessrent.

--Dansons! dansons! dirent vingt voix ensemble.

--La danse est dfendue, observa madame Letellier.

--Pardon! madame, vous n'tes pas encore la matresse de cans, rpliqua
en riant Picounoc, et je ne suis pas oppos  la danse, moi,
ajouta-t-il.

Les jeunes gens approuvrent Picounoc.

--Dansons! dansons! htons-nous! dirent-ils, avant que madame Nomie
devienne la matresse.

Le violonneux tournait les clefs de son instrument pour raidir ou lcher
les cordes, pendant que l'archet se promenait lentement de la
chanterelle  la basse, pour assurer entre toutes l'accord parfait. Et
ces prludes harmonieux rveillaient, dans la salle, le plaisir et la
volupt. Le violon, c'est l'occasion prochaine de la danse: s'il vibre,
s'il chante, c'en est fait, on dansera.

Le grand-trappeur tait content de retrouver cette rigidit dans les
moeurs de sa femme. Je ne veux pas dire qu'il y a du mal  danser...
certaines danses... avec certaines personnes: mais danser certaines
autres danses avec certaines autres personnes!...

Nomie se trouva seule contre tous, que pouvait-elle faire? danser?
cependant elle ne dansa point. Picounoc en prouva un lger dpit.

--Quel scrupule de rien! observa-t-il.

--J'ai promis de ne jamais danser, rpondit-elle.

--A qui?

--Au bon Dieu.

--En voil par exemple! Venez donc! une promesse manque en plus ou en
moins qu'est-ce que cela peut faire?

--Est-ce un reproche? demanda-t-elle.

--Non, c'est une plaisanterie.

Le grand-trappeur recueillait avec une joie folle ces paroles lgrement
acidules. N'importe, les jeunes gens s'amusaient bien et le violon ne
se reposait gure. Victor et Marguerite taient radieux. Plus d'un oeil
jaloux les regardait. Quand le violonneux eut le bras fatigu de
promener l'archet, et les talons fatigus de battre la mesure, on
demanda au trappeur de raconter quelque histoire d'indien. Il ne se fit
pas prier.

--Avez-vous connu un nomm Jos Racette? commena-t-il.

--Racette! Jos Racette! rpondit Picounoc tonn, oui: oui! je l'ai
connu, moi.

--Moi aussi, hlas! ajouta, d'une voix triste, la veuve Letellier.

--On ne l'a pas connu, mais on a entendu parler de lui, dirent les
jeunes gens.

--Eh bien! Jos Racette, continua le grand-trappeur, est un chef
sauvage, maintenant.

--Un chef sauvage! s'cria tout le monde.

--Oui, le chef de la tribu des Tranltsan-otins--en franais, des
"Couteaux-jaunes", et se nomme le Hibou-blanc.

--Le Hibou-blanc! firent les autres.

--Il est plus cruel que les indiens, plus impie que le diable, et je
crois qu'il se prpare une fin des plus horribles.

--Il tait un rien qui vaille, un misrable, avant de se faire sauvage,
dit Nomie, rien de surprenant qu'il ne soit pas en odeur de saintet,
maintenant.

--Il s'efforce, reprit le trappeur, de dtruire l'oeuvre magnifique des
missionnaires de la foi. Pendant que nos saints envoys prient,
souffrent et instruisent les infidles, lui, il les scandalise et les
pervertit. Mais j'espre que son rgne achve, car il est connu
aujourd'hui: on sait son nom et ses antcdents Voici comment Dieu a
permis que cet homme fut dmasqu et confondu. Et le grand-trappeur fit
le rcit des actions lches et cruelles dont s'tait rendu coupable le
Hibou-blanc. Il termina par le coup de thtre qui eut lieu dans
l'humble chapelle, au fort Providence, quand, pour pouser Irma la
belle Litchanre, il rvla son nom.

Plusieurs fois, pendant ce rcit, des larmes remplirent les yeux de
Nomie et des jeunes filles, et, plusieurs fois des exclamations de
surprise chapprent aux bouches avides et attentives.

--Tantt, aprs la danse qui va recommencer, quand vous aurez encore
besoin de repos, je vous parlerai d'un autre personnage que vous devez
aussi avoir connu.

--Qui? qui?... l'ex-lve? Paul Hamel?

--Tantt.

Et la danse reprit plus lgre, plus vive et plus anime que jamais. Le
violon rsonna avec un redoublement de vigueur et d'clat. On entendait
la mesure que marquaient les pieds, comme on entend les coups
retentissants et cadencs de trois flaux qui battent la mme aire. Et,
quand le dernier cotillon eut arrt ses tourbillons tourdissants, la
foule anxieuse entoura de nouveau le conteur.

--En vous parlant de Racette, le rengat, je vous ai ncessairement
parl du grand-trappeur, son plus mortel ennemi, reprit le chasseur.

--Oui! oui! monsieur!

--a, c'est un homme! par exemple, exclama le violonneux.

--Oui, messieurs, c'est un homme, reprit l'tranger, mais c'est un homme
malheureux; c'est un homme qui doit avoir quelque profond chagrin. Il ne
rit presque jamais; mais il pleure souvent. Il ne nous avait jamais
rvl son nom avant l'incident dont je vous ai parl, il y a un
instant; incident qui eut pour effet de dmasquer le Hibou-blanc et de
nous apprendre son vrai nom. Cependant le grand-trappeur parcourt en
tous sens, la carabine sur l'paule et les pistolets  la ceinture,
depuis plus de vingt ans, les rgions dsertes et glaces du nord. Il
est l'ami de tous les chasseurs, et sa force, sa douceur, son agilit,
en font un compagnon bien prcieux. C'est notre matre  tous. Il parle
peu et parat toujours absorb dans de sombres penses. On ne
l'interroge jamais; cela semble lui faire mal. On respecte son
secret--car il doit cacher un grand secret cet homme--et l'on aime son
esprit aventureux, son coeur sincre, et son dvouement  ses
semblables.

En parlant ainsi l'tranger regardait souvent Nomie; car il tait
curieux de voir si le pass tait compltement enseveli dans l'me de
cette femme. Il la vit plir, comme si tout son sang affluait au coeur,
et il crut surprendre une larme sous sa paupire baisse. Il continua
ainsi:

--L'homme quelquefois se trahit dans son sommeil, et la bouche,
obissant  l'esprit qui ne dort point, parle aussi quelquefois plus que
de raison. Dans ses rves, le grand-trappeur laisse souvent chapper, de
ses lvres inconscientes, un nom qu'il ne prononce jamais devant nous
alors qu'il est veill; c'est le nom d'une femme. Il a, c'est vident,
un chagrin d'amour; mais, grand Dieu! quel chagrin! il dure depuis vingt
ans!

--Quel est ce nom de femme qu'il murmure ainsi dans ses rves? demanda
le jeune avocat.

Ceux qui regardaient Nomie la virent tressaillir soudain sur son sige.
Elle prit son mouchoir blanc et s'essuya le visage. Elle avait des
sueurs froides sur le front. Picounoc dit: Et qu'est-ce que cela nous
fait, un nom ou un autre?... Continuez, monsieur... o bien dansons!
Voyons, les jeunes gens, moustillez-vous un peu!

--Le nom de la femme! dirent plusieurs....

--Eh bien! reprit l'tranger, d'un accent troubl par l'motion, le nom
de cette femme c'est "Nomie!"

--Mon Dieu! s'cria madame Letellier. Et elle se mit  sangloter, le
visage cach dans ses deux mains....

Victor se leva soudain. Tous restrent muets dans leur tonnement; mais
au bout d'un instant Picounoc s'cria visiblement excit, et tout
effray des consquences de cette rvlation: C'est faux ce que vous
dites l!

--Monsieur, rpliqua le grand-trappeur, se levant et tirant, de sa
ceinture, un pistolet... jamais, dans les forts de l'ouest, le grand...
il se ravisa--je n'ai souffert une pareille insulte, et, bien que je
sois dans votre maison, je ne la supporterai point davantage....

Mais il se reprit aussitt, et, sous une apparence de calme, il dit:
Pardon! si j'ai rpliqu un peu trop vivement  votre dmenti; mais si
vous ne me croyez pas sur parole, demandez  l'ex-lve, il vous dira la
mme chose que moi....

--Mais non! ce n'est pas possible! disait Picounoc marchant au milieu de
la salle... Djos est mort!... eh! oui, bien mort! brl avec sa grange.
Et puis, s'il revenait!...

Il s'arrta, voyant qu'il en avait trop dit dj....

--Et s'il revenait? demanda Victor.

--Mais c'est impossible, puisqu'il est mort, rpondit-il en ludant la
question, on a retrouv ses ossements calcins.... Bah! Et il se prit 
rire.

--Mon ami, observa Nomie avec douceur et tristesse, ce rire me fait
mal.

--C'est vrai, pensa Picounoc, je m'excite trop, je fais des btises....

--Mais il me semble, demanda Victor, que ce grand-trappeur a rvl son
nom, en mme temps que le Hibou-blanc faisait connatre le sien?

--Oui, jeune homme, rpondit l'tranger....

--Et ce nom? quel est-il?

Tout le monde prtait une oreille attentive et curieuse; seul le
battement des coeurs agitait les poitrines.

--Joseph Letellier! pronona, d'une voix lente et forte, l'tranger.

Un nouveau cri s'leva, ou plutt plusieurs cris  la fois firent
retentir la maison de Picounoc.

--Mon mari! mon mari!

--Mon pre! c'est mon pre!

--Lui!

C'tait Picounoc qui avait cri ce "Lui!" Il tait ple jusqu' la
lividit. Nomie prte  s'vanouir avait demand  s'en retourner chez
elle... Victor s'applaudissait tout haut d'avoir un pre si brave et si
trange.

--Monsieur, dit Picounoc  l'tranger, vous tes venu troubler notre
fte.

--C'est bien malgr moi, soyez-en sr, rpondit le grand-trappeur d'un
air de componction; je ne savais pas que la femme et l'enfant du
grand-trappeur se trouvaient ici.

--Vous ne l'ignoriez pas, et cela est fait  dessein; mais, si vous
retournez dans les Hauts, dites-bien  Djos ou au grand-trappeur, comme
vous l'appelez, qu'il ne se montre jamais ici... le meurtrier qu'il
est!...

--Meurtrier, dites-vous? lui, un meurtrier!

--Oui, monsieur, il a tu ma femme!...

--Il a tu votre femme!... et vous avez des preuves de cela?

--Des preuves? je l'ai vu de mes yeux... entendez-vous? de mes yeux!...
et, s'il revient, la corde l'attend!...

--C'est mon pre, dit d'une voix mue le jeune avocat.

--Je le sais bien que c'est ton pre!...

--Vous aviez pardonn?... puisque....

Le jeune homme n'acheva pas, il fondit en larmes.... La douleur est
contagieuse comme la joie. Marguerite se mit  pleurer  son tour, et,
aprs elle, plusieurs jeunes filles.

La soire se termina l. Commence dans l'allgresse elle finit dans les
larmes. Victor s'approcha de Marguerite:

--Ma pauvre Marguerite, dit-il, les nuages montent  l'horizon...
l'orage nous menace... j'ai de tristes pressentiments....

--Victor, quoiqu'il arrive, je ne serai jamais  d'autre qu' toi....

--Me le promets-tu....

--Je te le jure!

L'tranger s'excusa du mal qu'il avait fait et sortit.




                                     III

                            AMOUR ET VENGEANCE.


Madame Letellier passa la nuit dans un tat difficile  dcrire. A la
pense que son mari vivait encore, l'immense douleur qu'elle avait
ressentie jadis, et que le temps avait apaise, se rveilla tout  coup.
Les plaies cicatrises par le baume des annes se rouvrirent, et il lui
sembla que le sanglant vnement qui avait tu son bonheur et fait
asseoir le deuil  son foyer n'tait arriv que la veille. Cependant 
ce lugubre souvenir se mlait une lueur d'esprance,  cette angoisse
profonde, une vive allgresse, et elle passait d'une sensation  une
autre, comme la nacelle pousse par l'orage, d'une vague  une autre
vague. Tantt elle se prenait  esprer un prochain retour de son mari,
et tantt elle s'abmait dans une amre terreur, en songeant  quel
danger il s'exposerait en revenant au pays. L'ide qu'un pur hasard seul
empchait Picounoc de devenir son poux adultre, la faisait frissonner
d'horreur; et, maintenant qu'elle se savait encore lie  l'homme de son
choix, maintenant qu'elle savait que la mort n'avait pas rompu ses
liens, elle prouvait pour Picounoc un loignement voisin du mpris.
Elle se reprsentait Joseph sous l'accoutrement original du chasseur
qu'elle venait de voir; se le figurait bronz, fort et beau comme lui,
et disait: j'irai  lui s'il ne vient pas  moi.

Victor n'tait gure moins mu que sa mre, et il se voyait, comme elle,
agit de mille sentiments divers. Le dsir de connatre cet homme qui
lui avait donn le jour, luttait contre la peur du scandale et du
dshonneur; l'amour de Marguerite l'entranait d'un ct, puis, de
l'autre, le dvouement. Tant d'motions violentes chassrent de ses
paupires le sommeil bienfaisant, et, quand vint le matin tout radieux,
il n'avait, pas plus que sa mre, got de repos.

Pour tous la nuit fut terrible; mais pour personne elle ne le fut autant
que pour Picounoc. Il voyait s'envoler, en une minute, le fruit de vingt
ans de travail, de ruses et d'hypocrisie. La coupe enchante tombait de
ses mains au moment o elle touchait ses lvres. Tous ces dsirs de feu
qui l'avaient dvor depuis la jeunesse dj loin, allaient tre
satisfaits, puis il allait jouir en paix,  force d'habilet, de l'amour
de la femme qu'il convoitait, et de l'estime des hommes qu'il abusait,
quand, tout  coup, par la faute d'un tranger  qui il offre
l'hospitalit, tout s'vanouit, tout s'croule! Oh! qu'il regrettait
d'avoir retenu cet homme! et comme il lui eut vite cass la tte, si ce
crime eut pu lui rendre le bonheur perdu. Il s'efforait, par moment, de
se faire illusion et de croire que tout cela n'tait qu'un nuage que le
vent emporterait. Mais en vain, le nuage restait tendu comme un immense
linceul au dessus de sa tte, et nul vent ne pouvait plus le dissiper.
Il s'endormit, mais son sommeil fut plus affreux que l'tat de veille.
Il vit le grand-trappeur s'avancer vers lui, conduisant une femme
appuye  son bras. Il crut que c'tait Nomie et il eut un
tressaillement de volupt; mais quand la femme leva son voile noir il
reconnut Agla, sa propre pouse qu'il avait fait assassiner. Elle
portait une horrible blessure  la tte, et des larmes de sang coulaient
de ses yeux. Il voulut fuir; mais ses pas alourdis s'attachrent au sol
comme  une glaise implacable, et ses jambes plirent sous un fardeau
norme. Ce fardeau, une main mystrieuse le tenait sur sa tte, et
c'tait en vain que de ses deux bras, il voulait le jeter  terre. Ce
fardeau se divisa en sept parties; et chacune des sept parties prit la
forme d'une tte de mort; et sur chaque tte il y avait une inscription.
Or voici quelles taient ces inscriptions: Orgueil, avarice, impuret,
envie, gourmandise, colre, paresse! Et, au dessus de ces sept ttes de
mort, un crne norme--le crne nu du vieux chef des bandits enterr
dans le ruisseau, avec cette autre inscription: La maldiction d'un
pre. Et tout cela crasait le malheureux Picounoc qui voulait en vain
s'enfuir.... Toute la nuit son sommeil eut de ces cauchemars horribles.

Marguerite qui ne comprenait pas encore toutes les consquences que
pouvaient avoir les paroles du grand-trappeur, mais qui pressentait un
malheur cependant, trouva, dans la prire et l'amour, la seule
consolation qui plat aux mes vraiment attristes.

Le grand-trappeur craignit de s'tre trahi, et d'avoir veill les
soupons de son ennemi. Il passa le reste de la nuit chez Tiston, puis,
de bon matin, pour dtourner les soupons, il s'achemina vers Ste.
Croix. Il fit bien, car Picounoc, souponnant quelque ruse, s'informa o
tait le chasseur. Quand on lui dit qu'il continuait sa route, sans plus
s'occuper des incidents de la veille, il parut satisfait. La journe ne
fut pas gaie. Picounoc ne put se mettre franchement  l'ouvrage et on le
vit rder dans son champ comme une ombre en peine.

Vers le soir, Victor parlait avec sa mre de toutes ces choses qu'avait
rappeles les rcits du chasseur, et tous deux songeaient aux moyens de
faire revenir le malheureux exil, dont la conduite, l-bas, tait si
noble et si chrtienne, quand, tout  coup, le jeune avocat s'cria en
se frappant le front:

--Mon pre n'est pas coupable, j'en suis certain!

Nomie pencha la tte. Elle ne pouvait pas comprendre qu'il ne le fut
point, puisqu'il fuyait la justice et les regards de ses amis, depuis le
jour du meurtre.

--Mon pre n'est pas coupable! reprit Victor avec une motion  moiti
contenue, et c'est de lui que me parlait le chasseur, hier matin, en
revenant de St. Pierre....

Comment? que disait-il donc ce chasseur, demanda la femme, tremblante
d'espoir et de crainte  la fois.

--Il me disait qu'un de ses amis tait accus d'un meurtre qu'il n'avait
pas commis... non, ce n'est pas cela. Il me disait que cet ami, tromp
par de fausses apparences et par un homme qui avait intrt  se jouer
de lui, sans doute, avait tu la femme d'un autre, croyant tuer sa
propre femme, dans un moment d'infidlit.... Ah! c'est un cas srieux
et beau, mais difficile! difficile!... L'avocat prenait le dessus, comme
on le voit. Ce qui est regrettable, reprit Victor, c'est que les preuves
manquent: le malheureux ne peut pas prouver qu'il a t la victime d'un
rus coquin....

Nomie, aprs tre demeure un instant pensive, clata tout  coup en
sanglots. Elle venait de comprendre comment, en effet, son mari qui
tait jaloux, avait pu tuer la femme de Picounoc, croyant se venger des
infidlits imaginaires de sa propre pouse; mais elle n'osait croire
encore qu'il pt entrer tant de malice et de fourberie dans le coeur de
Picounoc. Et pourtant, elle tait si heureuse de pouvoir allger la
faute de son mari! Victor lui demanda d'une voix basse, comme s'il et
craint d'tre entendu ou d'offenser son pre:

--Mre, dites-moi, s'il vous plat... papa tait-il jaloux?... Les
pleurs de Nomie redoublrent, et c'est avec peine qu'elle rpondit.

--Oui, mon fils, et j'ignore pourquoi, Dieu sait que je n'ai rien  me
reprocher....

--Et quel tait son meilleur ami?

--C'tait Picounoc....

--Mon Dieu! fit le jeune avocat! serait-il donc possible!

Il avait  peine achev ce cri qu'une ombre apparut dans la porte
entr'ouverte: c'tait le grand-trappeur.

--Je suis content de vous voir, dit vivement Victor en se levant pour
donner une chaise  l'tranger, vous allez me parler de mon pre,
monsieur... de mon pre que je ne connais point!...

--Oh! dites-lui donc que nous l'attendons, reprit Nomie en s'essuyant
les yeux, dites-lui qu'il revienne, ou qu'il nous demande d'aller  lui!

--Vingt ans n'ont donc pas suffi pour le faire oublier? demanda
l'tranger.

--Ah! reprit la femme toute brise par la douleur, on peut croire que je
l'avais oubli, puisque je consentais  devenir la femme d'un autre,
mais  mon ge, on ne fait plus de mariage d'amour, et, celui qui allait
devenir mon deuxime poux savait bien qu'il ne m'avait pas toute
entire....

--La reconnaissance, monsieur, ajouta Victor, est une vertu qui tient
souvent la place de l'amour, et bien des hommes achtent le bonheur en
la faisant natre dans les mes qui ne veulent pas ou ne peuvent pas
aimer.

--Cet homme que vous appelez Picounoc vous a fait beaucoup de bien,
Madame?...

--Beaucoup, monsieur....

--C'est lui qui a conseill ma mre de me faire donner une ducation
classique, reprit Victor, et, n'et-il fait que cela, je voudrais
l'aimer toujours....

--Est-ce lui qui a pay votre ducation? demanda le grand-trappeur.

--Non et oui. Ma mre a pay d'abord, et pour cela elle s'est impos
bien des privations, et elle a emprunt beaucoup d'argent.... Si bien,
qu' la fin ne pouvant plus rembourser le prteur, qui tait ce marchand
bourru que nous avons vu sur sa galerie,  la rivire du Chne, elle dut
voir notre terre dcrte et mise en vente.

--Dcrte et vendue par le shrif? fit l'tranger tout surpris.

--Oui, monsieur, continua Victor.... Mais une douce surprise nous
attendait.... M. Saint Pierre--celui qu'on surnomme Picounoc--achte la
terre et nous la rend pour un merci.

--Dites pour la ravoir quelques jours plus tard avec la main de la femme
qu'il aime, affirma d'une voix sourde et menaante l'tranger....

--C'est vrai, fit le jeune avocat....

--Je vois plus d'gosme que de gnrosit dans la conduite de cet
homme, ajouta l'tranger.

--C'est vrai, dit Nomie navement, je n'avais pas song  cela. Mon
Dieu! que je suis contente d'chapper  cet homme! s'cria-t-elle
ensuite, en joignant les mains.

Une larme vint trembler au bord de la paupire du grand-trappeur.

--Retournez-vous dans le Nord-Ouest, Monsieur? lui demanda Victor.

--Je ne sais gure, je vous jure, ce que je vais faire, ou ce que je
vais devenir....

--Ah! retournez-y donc, dit Nomie, retournez-y donc pour voir mon mari
et lui dire de revenir!

Le grand-trappeur se sentait mu, et, le coeur gros, il avait peur
d'clater.

--C'est de lui que vous me parliez hier, reprit Victor, quand vous
m'avez consult au sujet d'un certain meurtre?...

--Oui, Monsieur, prcisment.

--Ah! il n'est pas coupable! s'cria de nouveau Nomie, dites-lui qu'il
revienne, et mon Victor, son fils, le dfendra bien contre ses
accusateurs! Vous lui direz que Victor est avocat.... N'est-ce pas,
Monsieur, que vous lui direz ces choses, et que vous le conseillerez de
revenir vivre avec nous?... Voyez-vous, je n'ai que ces deux amours au
monde, mon enfant et mon mari! Ah! s'il savait ce que j'ai souffert!
s'il savait comme je l'ai aim, comme je lui ai toujours t fidle!...
Ah! qui donc a pu lui faire croire que je ne l'aimais plus! que je
pouvais m'oublier jusqu'au point de faire entrer la honte ou le
dshonneur dans ma maison! Mon Dieu! mon Dieu! vous seul connaissez les
larmes que j'ai rpandues et les tortures que j'ai endures!... Tenez,
Monsieur, s'il revenait!... il me semble que tout ce pass d'afflictions
et d'amertume, ne serait qu'un mauvais rve bien vite oubli!... S'il
revenait! nous reprendrions la vie... la vie de bonheur et de paix o
nous l'avons laisse il y a si longtemps, et nul ne pourrait plus,
jamais, jamais, nous arracher l'un  l'autre, que le bon Dieu, quand il
trouverait nous avoir assez rcompenss de nos longues annes de
martyre! Ah! s'il revenait, Monsieur, pour voir son enfant, son petit
Victor qu'il a laiss au berceau et qui est maintenant un si beau jeune
homme! comme il en serait fier de son Victor!.. Mais il ne me
reconnatrait plus, hlas!... les chagrins ont laiss de profondes
traces sur ma figure! Il ne me retrouverait pas brillante de jeunesse
comme autrefois!... et, peut-tre!... Mais non! il m'aimerait encore,
car je l'aime toujours, moi!... Dites-lui, Monsieur, dites-lui tout ce
que vous entendez, tout ce que vous voyez!... Ah! vous pleurez!... vous
tes bon! vous tes sensible! vous comprenez les souffrances de mon
pauvre coeur!... Vous irez, n'est-ce pas, jusqu' ces pays de glace d'o
vous venez, pour en ramener mon mari! Vous lui direz que vous avez
pleur avec nous!...

Le grand-trappeur, ne pouvant plus contenir ses motions, ne pouvant
plus calmer son coeur qui bondissait  rompre sa poitrine, se leva pour
se jeter aux genoux de sa femme; mais une voix joyeuse qui retentit sur
le seuil l'arrta.

--_Salvete, omnes gentes! ego sum_ Paul Hamel _qui dicitur
ex-elevatus_....

--L'ex-lve! s'cria Nomie en s'essuyant les yeux....

--Monsieur Paul Hamel, dit Victor, en tendant la main au chasseur qui
entrait....

Le grand-trappeur jeta un regard et un sourire  son ami....

--_Salve! grandissime_ trappeur! fit l'ex-lve en saluant son compagnon
de chasse.

Une pleur affreuse couvrit les figures de Nomie et de Victor qui
restrent immobiles dans leur stupeur.... L'ex-lve qui vit leur
tonnement, reprit tout joyeusement:

--Eh! oui, c'est le grand-trappeur du Nord-Ouest.... Quoi? est-ce qu'il
ne vous l'a pas dit encore? Il n'aime pas  se vanter, je le sais; mais
moi, je n'ai pas de cachette.

Un tremblement nerveux saisit Nomie, dont les regards dvoraient le
grand-trappeur. Victor croyait tre le jouet du dlire.

--Nomie! Nomie! tu ne me reconnais plus! s'cria le grand-trappeur!...

Deux cris terribles firent  la fois retentir la maison.

--Joseph!

--Mon pre!

Et soudain Djos tomba aux genoux de sa femme... et l'on entendit ces
mots entrecoups de sanglots.

--Pardon!... pardon!... pardon!...

--Oh! dit l'ex-lve, en s'essuyant les yeux, je croyais que la
connaissance tait faite.... Je ne veux pas vous dranger, mes
enfants.... Je reviendrai tantt....

Et, le coeur touch de ce qu'il voyait, il sortit! Il est des joies
comme il est des douleurs qui dfient toute description, et si le
pinceau de l'artiste russit  montrer, dans la figure humaine qu'il
reproduit, toutes les douleurs ou toutes les joies de l'me, la plume de
l'crivain s'arrte impuissante, ou se brise de dsespoir. D'abord le
silence ne fut interrompu que par des paroles isoles comme ces bouffes
de flamme qui s'chappent des lvres entr'ouvertes du volcan prt 
faire irruption; et ces mots, c'taient les noms de Nomie, de Victor et
de Joseph: puis, suivirent des baisers d'une ineffable douceur, et des
regards chargs d'amour plus loquents, plus persuasifs que tous les
serments  la fois. Aprs la premire effusion, le grand-trappeur se
dbarrassa de sa ceinture _flche_ et de ses pistolets, puis il voulut
revoir chaque chambre, chaque morceau, pour ainsi dire, de cette maison
qui voquait tout--coup un pass si calme et si heureux d'abord, si
amer, hlas! ensuite.

Victor, aprs quelques moments, dposa un baiser sur le front de son
pre et s'loigna, promettant de rentrer bientt. Il trouva l'ex-lve
assis pensif sur la clture du chemin,  un arpent de la maison. Il lui
proposa une promenade, et tous deux marchrent en causant du grand
vnement qui venait de se produire.

--Je suis bien heureux, disait le jeune avocat, je suis bien heureux
d'avoir retrouv mon pre; mais un bonheur s'achte souvent au prix d'un
autre bonheur, et je sens que je ne serai pas pargn.... Pauvre
Marguerite! soupirait-il de temps en temps, pauvre Marguerite! o s'en
vont nos doux projets? o s'en vont nos dlicieuses esprances?...

Marguerite ne connaissait pas encore toute l'tendue du malheur qui la
menaait, et elle se plaisait  croire que le coup inattendu qui
frappait son pre ne l'atteindrait point elle-mme. Elle ne savait
point, innocente crature, fruit succulent et beau, sorti par hasard
d'un rameau encore vert, elle ne savait point comme le coeur de l'arbre
qui l'avait produit, tait profondment gt.

Picounoc, aprs avoir err vaguement, sans but et sans motif, toute la
journe, s'tait enferm dans sa chambre. Il ne voulut pas souper.

--Vous tes malade, petit papa, risqua timidement la jeune fille.

--Si cet homme a le malheur de revenir!... gronda-t-il pour toute
rponse.

--Le chasseur qui a pass hier soir, papa?

--Celui-l aussi!... que le diable l'emporte!...

--Il ne savait pas la peine qu'il te ferait en disant ce qu'il a
racont.

--Qu'avait-on besoin de ces histoires-l? Du reste, je suis certain que
c'est un menteur. Il est pay par quelqu'un pour faire manquer mon
mariage... je le comprends bien, moi; mais Nomie!... Ah! ces femmes!...
ces femmes!... Elles croiraient manquer  leur dignit si elles ne
tombaient en pmoison  la moindre parole un peu surprenante qu'elles
entendent.

--Vois-la donc, petite pre, et dis-lui tout ce que tu penses de ces
histoires; elle finira par comprendre, sans doute, qu'il est fort
possible que vous soyez tous deux les jouets d'un mauvais plaisant, ou
d'un ennemi.

--Victor est-il venu aujourd'hui? demanda Picounoc.

--Non, papa, rpondit Marguerite, l'me oppresse par le regret.

--Il croit aux contes du chasseur, le petit fat! il y croit!

--Il aurait tant de bonheur, s'il retrouvait son pre!... Mon Dieu! si
vous partiez pour ne revenir qu'aprs vingt ans!... quelle serait ma
peine!... mais quelle serait ma joie ensuite! Oh! petit pre, ne lui
garde pas rancune de son espoir et de sa flicit!...

--Le grand-trappeur et mieux fait de ne jamais rvler son nom, et de
rester mort pour tout le monde....

--Tu es injuste, petit papa!... voyons! calme-toi....

--Injuste? je suis injuste? dis-tu?

--Mais il me semble que... la charit....

--Il te semble que!... la charit!... oui! tout a, c'est bel et bon.
Mais tu sais une chose, Marguerite, tu sais que ce grand-trappeur, ce
Djos, ce Plerin, quelque soit son nom, est un assassin?

--Mais, mon pre, on le dit si bon maintenant, reprit la jeune fille
avec une douceur trange.

--N'importe! c'est un meurtrier; et je l'ai dit hier soir devant tout le
monde; c'est un meurtrier! qu'il ne remette pas les pieds ici!

--Mon pre! les apparences sont parfois trompeuses.... On a vu souvent
l'innocence accuse et la faute impunie, qui sait?...

--Je sais bien, moi! puisque je l'ai vu faire!... Vas-tu donc dfendre
et protger l'assassin de ta mre?... serais-tu oublieuse et ingrate 
ce point?

--Mon Dieu! mon Dieu! s'cria Marguerite. Et, se cachant le visage dans
ses deux mains, elle demeura longtemps silencieuse.

--Veux-tu donc qu'il revienne maintenant, reprit Picounoc, et n'et-il
pas mieux fait de passer pour mort plus longtemps encore? dis!...

--Ah! c'est affreux! murmurait la jeune fille.... Et un combat terrible
se livrait dans son coeur: son amour tait aux prises avec sa dignit.
Elle voyait Victor souriant tristement et jurant de l'aimer toujours;
elle le voyait avec toutes ses vertus, sa franchise et sa noblesse, et,
derrire lui, elle apercevait un homme souill de sang; et cet homme,
c'tait le pre de son fianc, et ce sang, c'tait celui de sa mre!...
Jamais ce souvenir ne s'tait rveill aussi amer, et jamais il n'tait
revenu sous de pareilles couleurs! Brise par le choc des sentiments
violents et divers qui se heurtaient dans son esprit, ne trouvant plus
l'appui des hommes assez ferme, elle entra dans sa chambre et se jeta 
genoux. La prire est le plus sr et le meilleur moyen d'arriver au
repos--que ce soit le repos dans l'allgresse ou le repos dans les
afflictions. Picounoc sortit et se dirigea machinalement vers la demeure
de Nomie.

La nuit n'tait pas encore venue mais le ciel tait sombre dj, et les
objets de la terre, sans couleurs et presque sans formes certaines, se
confondaient dans une masse grise. On et dit un grand nuage ouvrant ses
ailes pour couvrir le monde. La lumire de la lampe brillait dans chaque
maison, s'chappant en rayons joyeux par quelqu'une des fentres. Le
plus souvent les cultivateurs, qui n'ont ni crainte d'tre vus, ni peur
de voir trop, ne prennent pas la peine de suspendre des rideaux  leurs
fentres, ou de les fermer s'il s'en trouve, et le passant voit la
famille runie autour de la table pour prendre son souper, ou jouer la
partie de cartes.

Victor et l'ex-lve ayant rencontr des amis du vieux temps
s'attardaient  jaser.

Picounoc arriva sans trop savoir pourquoi, et en proie  des penses
horribles,  la porte de Nomie. Il remarqua avec surprise qu'il n'y
avait pas de lumire aux fentres. Il s'approcha davantage et vit qu'on
avait improvis des rideaux. Cela l'intrigua bien un peu. Il colla son
oreille contre le trou de la clenche, puis entendit chuchoter. Il couta
avec plus d'attention. Le grand-trappeur disait  sa femme.

--Si Picounoc savait que je suis ici, il me ferait arrter, vois-tu. Et
comme je n'ai pas de preuves de sa fourberie, je serais probablement
condamn!...

Picounoc frissonna jusqu'au fond des entrailles; un clair jaillit de
ses paupires, et il s'appuya un moment sur le cadre de la porte, puis
la stupfaction calme, il s'inclina de nouveau pour couter...

--Je vendrai la terre et j'irai te rejoindre, disait Nomie....

Il n'eut pas besoin d'en entendre plus long. Honteux d'avoir t la dupe
du chasseur, fou de colre  la pense de cette femme qui lui chappait
pour toujours, pour retomber dans les bras de celui qu'elle aimait, il
s'loigna chancelant. Mais, ayant entendu des voix et le bruit des pas
de quelques personnes qui venaient, il longea la maison et se cacha au
coin, derrire. L il vit des rayons qui sortaient  pleine fentre et
s'en allaient dormir sur les feuilles du verger voisin: Voyons! se
dit-il, est-ce bien lui? Et, s'approchant de la fentre, il plongea son
oeil avide et cruel dans la maison. Il eut un grincement de dents
effroyable....

--Je serai veng! gronda-t-il et, aveugl par la rage il alla se heurter
au tronc d'un arbre: Maudit! recule-toi donc! grina-t-il, et il frappa
du poing l'arbre inoffensif. Il reprit le chemin de sa demeure, et, en
s'en allant, il pensait: Je suis bien bte de perdre la tte pour a!...
De quoi va me servir tout ce dsespoir?... c'est inutile d'y penser, je
ne l'aurai jamais!... Elle me hara quand mme!... Elle va me
mpriser!... brisons-la! en avant! Ah! l'on veut jouer un tour 
Picounoc! on veut tout bonnement dguerpir l'un aprs l'autre, sans
tambour ni trompette! allons donc! pour qui me prenez-vous, M. le
grand-trappeur? et Madame la _grande-trappeuse?_... Picounoc ne se
laisse pas emmancher comme a! Puisque l'on ne peut pas goter 
l'amour, eh bien! rassasions-nous de vengeance. L'amour passe,
parat-il, mais la vengeance! ah! le temps la rend plus belle et plus
terrible!...

Il attela son cheval, prvint Marguerite de ne pas l'attendre avant deux
ou trois heures du matin, et partit au grand trot. Il s'arrta 
l'glise, chez un juge de paix, fit une dclaration contre Joseph
Letellier, l'accusant de meurtre et spcifiant tous les dtails.... Puis
il dit au magistrat de se hter, car l'assassin serait probablement
disparu de nouveau, le lendemain matin. Alors, quand il eut remis
l'affaire entre les mains de la justice, il remonta dans sa voiture;
mais il ne revint pas chez lui, il se rendit  la rivire du Chne, et
alla frapper  la porte du bossu.

--A quoi puis-je attribuer l'honneur de ta visite? demanda le marchand
d'un air de grand seigneur vex.

--A la vengeance, rpondit Picounoc....

--Ce n'est pas chrtien, cela, observa le bossu....

--C'est agrable, toujours! si ce n'est pas chrtien....

--Et de qui veux-tu donc te venger ainsi?

--D'un homme!

--Ah! je pensais que tu allais dire d'une femme.

--D'une femme aussi!

--Bigre! deux vengeances  la fois, c'est du corse, cela.

--C'est du Picounoc, en tout cas, rpliqua l'habitant irrit en se
frappant le coeur d'un geste vaniteux.

--Le mariage serait-il rompu, par hasard? demanda le bossu....

--Les mariages sont rompus! les... mariages, entends-tu?

--J'entends mais je ne comprends pas....

--Tu vas comprendre.... Djos, le plerin de Ste. Anne, est revenu.

--Hein! que dis-tu? Djos est revenu? exclama le bossu, se dressant de
terreur....

--Oui, il est revenu sous la forme d'un chasseur du Nord-Ouest....

--Ah! c'est cet homme que j'ai vu avant hier! C'est Djos? dis-tu?

--Oui, c'est lui!... mais tu ne le connais pas toi?... et cela ne te
fait pas grand'chose, continua Picounoc, qui n'avait pas remarqu la
surprise du bossu.

--C'est vrai! c'est vrai! je ne le connais pas, reprit le marchand, mais
j'ai tant entendu parler de lui!... Ah! il est revenu!... Et que veux-tu
que je fasse? voyons! je suis dispos  t'obliger: Tu m'as un peu
maltrait, mais  tout pch misricorde.... Oui, voyons! assieds-toi un
peu, et causons tranquillement... en prenant un petit coup....

--Que tu es bon, mon cher Chvrefils, et que j'ai du regret de t'avoir
un instant prfr ce petit fat de Victor! mais, Dieu merci! c'est fini!
Victor et Marguerite se marieront ensemble quand Nomie et moi nous
serons de vieux poux.

--Vraiment! ce serait fini! tu ne plaisantes pas?

--Ma fille va-t-elle pouser le fils de l'assassin de sa mre? Je la
chasserais de ma maison.

--Mais il me semble que....

--J'allais pouser la femme de l'assassin de ma femme?... se hta
d'achever Picounoc. Oui, oui... mais il me semble  moi que ce cas est
fort diffrent.

--En effet, tu as raison. Et que comptes-tu faire?

--Je compte faire pendre Djos.

--Rien que a? et as-tu besoin de mes services pour cela?

--Peut-tre.

--Ils te sont acquis....

--- Je ne veux qu'une promesse de toi, et cette promesse je la paie de
ma fille, entends-tu?

Le bossu se leva tout palpitant, et son oeil faux jeta mille tincelles.

--Ta fille dis-tu? et si elle ne veut pas plus maintenant que l'autre
jour?...

--Tu la prendras de force: elle est  toi, je te la donne!...

--Voil qui est parl! et quelle promesse me demandes-tu? que je la
rende heureuse? que je l'adore toujours? que je....

--Non! non! c'est que tu ne dises jamais, quoiqu'il arrive, que tu m'as
vendu un chle... pour ma femme, il y a vingt ans,... te souviens-tu?

--S'il y a si longtemps la promesse tiendra, bien sr!

--Tu diras plutt, si jamais l'on parle de ce chle, que tu ne m'en as
jamais vendu!...

--Rien de plus ais, mon cher beau pre; et pour cela, tu vas me donner
Marguerite!... Allons! tu te moques de ton gendre....

--Ce qui te parat une bagatelle aura peut-tre une grande importance un
jour....

--Comme tu voudras, beau pre... et quand prendrai-je possession de ta
fille que j'aime  la folie?...

--Aprs le procs....

--Ah! il y a un procs? fit le bossu, plus srieusement.

--Sans doute, je te l'ai dit, je livre Djos  la justice....

--Bien! bien! je comprends!... parfait! compte sur moi!

Pendant cette conversation, un huissier suivi de quatre recors arms,
entra chez Nomie et fit--au nom de la reine--le grand-trappeur
prisonnier. Heureusement pour l'huissier et les recors, le chasseur
n'avait pas ses armes sous la main, car pas un seul d'entre eux ne
serait sorti vivant.




                                     IV

                              FRRE ET SOEUR.


La mission de Providence, au grand lac des Esclaves, fut jete dans un
moi extraordinaire par l'vnement qui amena deux des chasseurs les
plus remarquables--l'un par ses vertus morales et physiques et l'autre
par ses vices-- rvler leurs noms que, pour des motifs puissants, ils
avaient toujours cachs. Le grand-trappeur fit alors connatre  tous
ceux qui voulurent l'entendre, dans quelle voie sinistre il avait t
pouss par son ami trompeur, et comment, entran par une fatale et
aveugle illusion, il tait devenu l'instrument probable de la malice de
cet ami, en croyant n'tre que le vengeur de la foi conjugale outrage.
Le missionnaire lui prodigua les conseils clairs dont il avait besoin
pour se guider dsormais; il lui dit de partir sans retard et d'aller,
plein de confiance en Dieu, consoler la femme infortune qu'il avait
plonge dans le deuil, et dmasquer en face du monde, l'homme pervers
dont l'amiti lui avait t si funeste. Et le grand-trappeur, accompagn
de l'ex-lve, s'tait achemin de suite, dans l'immense solitude qu'il
venait de traverser, vers les rives du Saint Laurent. Cependant il
songeait, en marchant, par quels moyens il russirait  convaincre
Picounoc de malice et de trahison, et plus il songeait, plus la chose
lui semblait impossible. Alors il rsolut de ne point se faire
reconnatre, et d'arriver chez lui comme un tranger. A sa femme seule
il rvlera tout, et ensemble secrtement, ils s'entendront pour viter
les chances d'un procs et s'en aller quelque part achever, dans le
calme, ce qui leur reste d'annes. Mais Picounoc a surpris le secret du
chasseur, et, maintenant, c'est entre ces deux hommes une lutte  mort.
Il y a eu un meurtre, et l'un des deux est le coupable. Ils vont
s'accuser tour  tour, et la justice humaine, si Dieu ne l'aide pas,
aura peut-tre un moment d'hsitation, une heure d'angoisse.

Le missionnaire de Providence s'effora de faire rentrer le remords dans
l'me endurcie de Racette, le Hibou blanc; mais le criminel tait trop
corrompu pour couter la voix de la religion qui le suppliait de revenir
 elle; il tait surtout trop irrit de la perte d'Irma et du dpart du
grand-trappeur  qui le bonheur semblait maintenant sourire. Il ne
rpondit aux exhortations du ministre du Seigneur que par un silence
obstin ou un rire cynique. Alors, comprenant tout le mal que pouvait
faire parmi les nafs indiens cet tre dprav, l'homme de Dieu fit un
reproche aux guerriers de ce qu'ils se soumettaient lchement  un chef
sans honneur, que la justice de son pays avait marqu au front d'un
cachet de honte et d'ignominie; il les conjura de chasser loin de leur
tribu cet homme de sang, et de se choisir un chef parmi les braves
chasseurs de la nation.

--Vous tes venus, dit-il, Couteaux-jaunes et Litchanrs, avec le dsir
d'oublier vos haines trop longues et de vous unir, comme une seule
famille, pour chasser dans les forts qui vous appartiennent, eh bien!
enterrez les armes de la guerre, enterrez le ressentiment et l'orgueil
qui vous mnent dans le pays du feu qui ne s'teint jamais! Aimez-vous
et protgez-vous les uns les autres comme si vous tiez tous des frres!
Le grand Esprit le veut, et si vous ne faites pas la volont du grand
Esprit vous n'irez pas le rejoindre dans son sjour de gloire et de
plaisir, aprs votre mort. Demeurez ensemble sous vos tentes, auprs du
fort, pendant quelques jours. Venez vous agenouiller aux pieds de la
robe noire qui vous pardonnera vos pchs et vous dira de bonnes paroles
pour vous encourager  la vertu. Vous ferez la sainte communion et
alors, devenus sages et bons, vous lirez ensemble un chef pour vous
conduire  la chasse, ou veiller sur vous aux jours de repos.

--Kisastari n'est peut-tre pas mort, dit le grand-trappeur, qui n'tait
pas encore parti pour revenir au pays quand le missionnaire parla, comme
nous venons de le dire, aux indiens runis dans la chapelle.

--Kisastari n'est pas mort! s'cria la pauvre Irma, dans une
effervescence soudaine. L'esprance lui rendait toute son nergie. Elle
tait belle  voir se dressant ainsi dans son amour, frmissante, l'oeil
tincelant.

--Je ne sais s'il est mort maintenant, mais nous l'avons trouv gisant
dans son sang et couvert de blessures, reprit l'ex-lve, et aprs
quelques jours passs auprs de lui, pour le soigner et le rendre  la
vie,  sa demande, nous l'avons laiss pour suivre les traces de ses
ennemis. Kisastari pouvait alors marcher seul et chasser pour vivre.

--_It is true_, dit John.

--C'est la pure vrit! ajouta Baptiste.

--O est-il? o est mon fianc? reprit Irma avec exaltation.

--Il est au fort Chippeway, rpondit le prtre.

La Grand-Esprit est bon! s'cria Irma.

--Et j'espre que Kisastari reviendra bientt, reprit  son tour le
grand-trappeur, d'une voix svre, pour avertir ses amis Renard d'argent
et Ours grognard que le grand-trappeur n'est ni un lche, ni un tratre,
ni un assassin....

A cette parole on vit deux guerriers Litchanrs, se faufiler
honteusement dans la foule et sortir l'un aprs l'autre de la chapelle.

--Vous n'avez pas besoin de vous cacher, misrables, continua le
grand-trappeur, que le souvenir de l'horrible action des guides, rendait
un peu acerbe; vous n'avez pas besoin de fuir! Je suis assez heureux
pour ne pas souhaiter de mal  ceux qui ont voulu me faire prir de
faim.

Le missionnaire et les religieuses, tout anxieux, voulurent connatre 
quelle trahison nouvelle,  quelle nouvelle malice, le noble chasseur
avait t en butte. Le grand-trappeur leur raconta comment il avait t
enferm dans une grotte, o il tait entr pour prier sur les cendres de
son ancien ami, et comment aprs deux jours seulement il en tait sorti,
grce  une corne de poudre trouve dans une large fissure de la
caverne....

Un mouvement d'indignation courut dans la chapelle; mais il fut vite
remplac par une pense de reconnaissance envers Dieu.

--La sainte Providence, dit le missionnaire, ne vous a pas tant de fois
sauv de la main de vos ennemis, pour vous livrer  une mort
ignominieuse et immrite,... partez avec confiance. C'est alors
qu'ayant embrass sa soeur Marie-Louise, ayant serr la main au
missionnaire dvou et  ses anciens camarades, le grand-trappeur
s'tait mis en route.

Les indiens suivirent les avis de la robe noire: ils se runirent comme
des frres sous les mmes tentes, allant aux instructions religieuses et
se confessant. Puis la plupart firent la sainte communion. Cependant le
Hibou-blanc, n'avait pas laiss la tribu, et il s'efforait de runir
autour de lui quelques guerriers pour continuer la lutte et le pillage.
Quelques uns se sentaient entrans par ses paroles fallacieuses, mais
n'osaient pas avouer leur dessein. Naskarina, honteuse de se retrouver
parmi ceux qu'elle avait trahis, irrite de voir ses projets djous par
la Providence, demeurait fidle au rengat, et l'encourageait dans sa
rvolte contre les hommes de la prire. Elle s'aperut bientt qu'elle
n'arriverait pas  son but en se montrant si franchement mchante, et
elle rsolut de dguiser sa noirceur sous le voile de la vertu. Il y
avait un mois que les indiens avaient dress leurs tentes autour du fort
Providence. On tait au milieu d'aot, la plupart des sauvages allaient
se rendre dans le fort pour la grande fte de l'Assomption. Mais, avant
de partir, les guerriers s'assemblrent pour lire un chef commun. On
tira au sort pour savoir dans quelle tribu il serait choisi. Le sort
favorisa les Litchanrs.

--Nous nous soumettons, dirent d'une voix un peu triste plusieurs
Couteaux-jaunes....

--Vous tes des lches! gronda le Hibou-blanc.

--Oui, vous tes des lches, rpta Naskarina.

--Nous sommes fidles  notre parole, rpondirent les Couteaux-jaunes
qui s'taient soumis  l'arrt du sort.

--Que vont dire vos aeux? reprit le Hibou-blanc.

--Ils vont rougir de vous et vous maudire, continua Naskarina.

--Nous gardons la parole donne, firent les Couteaux-jaunes, d'un ton
ferme qui commandait le respect.

--Vous vous en repentirez! menaa le Hibou-blanc.

--Tes menaces ne nous effraient point....

--Ce n'tait pas la peine de trahir mes frres pour vous, reprit
cyniquement l'infme Naskarina.

--Qui d'entre les Litchanrs mrite d'tre nomm chef, demanda l'un des
Couteaux-jaunes.

--Aucun, cria le Hibou-blanc. Naskarina battit des mains.

--Tous! dit une voix nouvelle, qui ne s'tait pas fait entendre
encore... tous!

Les regards se tournrent du ct d'o s'levait cette voix, et une
clameur immense retentit soudain:

--Kisastari!

C'tait le jeune chef qui arrivait, guri, ou  peu prs, et dispos 
se battre encore. Irma courut  lui; il la reut dans ses bras et la
serrant contre sa poitrine, il lui jura qu'avant le soir elle serait sa
femme. Naskarina plit et rougit tour  tour de rage et de jalousie.
Elle s'loigna du camp et se dirigea vers le fort.

--Kisastari! voil notre chef! crirent ensemble les guerriers des deux
tribus.

--Oui, reprit le jeune guerrier, oui, je suis votre chef, mais je suis
plus encore votre frre! chassons ensemble jusqu'aux glaces du lac sans
fin, dormons sous les mmes tentes, partageons le mme festin,
chauffons-nous au mme feu, coutons ensemble les paroles de vie de la
robe noire et nous serons heureux!

Un immense cri de triomphe suivit ces paroles.

--Hibou-blanc, va-t-en! tu n'es qu'un tratre! crirent cent voix.

Et le vieux rengat Racette, l'ancien matre d'cole qui martyrisait le
petit Joseph, prit sa carabine et, frmissant de colre, il disparut
sous les arbres de la fort profonde. Les deux tribus, unies et
heureuses, se rendirent  la maison de la prire pour la grande
crmonie. Kisastari alla trouver le missionnaire.

--Me voici, dit-il, je ne suis pas mort et mes blessures sont guries.
Je dsire que tu m'unisses  Irma ma bien-aime. Nous sommes prts tous
les deux. Nous nous sommes confesss, tu le sais, et nous ne voulons
plus tre spars.

--C'est bien, mon enfant, je vais vous marier; mais attendez quelques
instants, il y a l une pnitente qui veut se confesser: il ne faut pas
laisser passer les instants de grce.

--Nous attendrons, mon pre.

Naskarina s'tait dit en se dirigeant vers le fort: Je n'ai pas russi 
me venger; Irma est encore dans les bras de Kisastari.... Je ne suis
assez pas mchante, et l'esprit du feu qui ne meurt point, ne m'a pas
aide. La robe noire dit qu'aprs une mauvaise confession et une
communion criminelle on appartient au mauvais esprit. Je veux lui
appartenir, et je vais aller me confesser pour cela.

Et abordant le missionnaire elle lui dit d'un air contrit et repentant:

--Pre, je veux me confesser pour devenir meilleure....

--Pauvre enfant! dit le prtre, oui, tu as raison, confesse toi, demande
pardon au grand Esprit,  Jsus crucifi pour l'amour de toi, et il va
te pardonner parce qu'il est misricordieux. Tu as souffert, pauvre
enfant! je le sais, et tu souffres encore; mais plus on souffre ici sur
la terre et plus on a de bonheur dans le ciel, aprs la mort. Ceux que
l'on aime ici et qui ne nous aiment point, changent de coeur dans le
ciel, et l ils nous aiment toujours.

Les yeux de Naskarina, brillrent comme des escarboucles.

--Est-ce vrai ce que tu dis-l, mon pre!

--Oui, mon enfant, sois en sre. Tu seras aime l comme tu voudras
l'tre.... Mais il faut auparavant que tu demandes pardon  Dieu de tes
fautes, et que tu les regrettes sincrement.

--J'ai fait bien des pchs....

--Quand mme tu en aurais fait autant qu'il y a de feuilles dans la
fort, tu seras pardonne et tu deviendras blanche aux yeux de Jsus,
comme si tu venais d'tre purifie par l'eau du baptme.

--Mais je ne voulais pas me confesser srieusement; je voulais te
tromper et tromper les autres....

Le prtre surpris, se retira en arrire et ne sut un instant que
rpondre  cette parole inattendue....

--Tu ne voulais pas te confesser, dis-tu, et tu avais de mauvaises
dispositions? mais, vois comme Jsus est bon et comme il est habile pour
avoir les coeurs, il t'aime, car tu n'as pas toujours t mchante....

--Non, ce n'est que depuis que j'aime, et que ma rivale est prfre,
dit la jeune fille.

--Eh bien! reprit le confesseur, Jsus t'aime, lui, et il t'aime
beaucoup, et c'est lui qui te parle au coeur et qui te conjure de
l'aimer, et d'tre bonne fille comme tu l'tais d'abord. Tu n'as pas t
heureuse dans le crime; ton sommeil tait troubl par des songes
affreux, et tu n'es pas eu de repos. Sois ferme, sois noble, sois
courageuse et mprise les conseils du dmon qui te dit de te venger et
d'tre jalouse, pour te perdre et t'avoir avec lui, ensuite, dans le feu
de l'enfer....

Naskarina couta longtemps encore le confesseur qui lui parlait de
l'enfer et du ciel. Soudain, elle jeta un cri, et, se cachant la figure
dans ses deux mains, elle se mit  sangloter.... Le prtre se hta de
l'absoudre au nom du Dieu de misricorde. Les indiens regardaient avec
admiration le miracle de la grce. Quand Naskarina se releva elle
pleurait encore et ses yeux rougis cherchrent  travers ses larmes
Kisastari et Irma. Alors, quand elle les eut aperus, elle se rendit 
eux, chancelant comme une bacchante ivre de vin, elle qui tait ivre du
bonheur que donne la paix de la conscience; elle leur saisit les mains
et les amenant devant le missionnaire:

--Mon pre, dit-elle, bnis-les, et qu'ils soient heureux!... Ils sont
bons, ils ont toujours aim Jsus, eux!...

Irma jetant ses bras autour du cou de sa rivale infortune l'embrassa
avec transport....

--Naskarina, tu seras ma soeur, dit-elle!

Naskarina leva sur Kisastari un regard qui implorait la piti....

--Je t'aime, Naskarina, dit le jeune chef, et je te pardonne.

La pnitente eut un frmissement de volupt, et le feu sortit de ses
paupires....

--Naskarina, reprit le chef, je t'aime comme une soeur, car je suis ton
frre.... Nous avons eu tous deux le mme pre!...

--Mon frre! toi, mon frre! s'cria Naskarina haletante, tourdie....

--Et tout le monde regardait avec dfiance et surprise ou curiosit le
jeune chef.

--Oui, je puis bien le dire maintenant puisque notre pre est mort...
reprit Kisastari. Il est avec le grand Esprit depuis deux lunes, et ses
dpouilles reposent  l'ombre de la croix, dans le petit cimetire de la
mission du lac Suprieur.... Ta mre, tu l'as connue... elle ne fut pas
la mienne. Elle avait aim mon pre, alors qu'elle tait jeune, et elle
fut trop confiante ou trop faible. Avant d'aller paratre devant le
grand Esprit, mon pre m'a rvl ces choses... car il venait
d'apprendre que nous tions fiancs....

--Mon frre! murmurait Naskarina, Kisastari est mon frre! Et ses grands
yeux noirs ne pouvaient se dtacher de cet homme qu'elle avait tant aim
et que du moins elle ne perdait pas tout entier.

Kisastari et Irma furent unis pour toujours, sous le regard de Dieu, et
la fte de l'Assomption fut une belle fte, cette anne-l, pour les
indiens runis dans le fort Providence.




                                      V

                       LE PREMIER PAS VERS L'CHAFAUD.


L'arrestation du grand-trappeur fut un coup de foudre pour Nomie et
Victor. Le soleil de la flicit n'avait lui qu'une minute dans la
maison depuis si longtemps enveloppe de deuil, et, aprs cet clair de
joie, la nuit parut plus noire et plus lugubre. Nomie passa dans les
pleurs le reste de cette nuit extraordinaire. Victor aurait voulu suivre
son pre; mais le grand-trappeur, accoutum  se dfendre seul contre
les attaques du sort, et  ne partager avec personne les chagrins dont
il tait depuis un quart de sicle rellement accabl, le pria de rester
auprs de sa mre pour la consoler.

L'huissier amena chez lui son prisonnier et le fit garder  vue jusqu'au
matin. Il s'effora, par de bonnes paroles, de faire oublier les
rigueurs ncessaires de sa profession. Joseph Letellier avait trop
souvent vu la mort en face pour trembler quand elle le menaait de loin.
Il rpondit aux excuses de son gelier en s'informant, avec un certain
air de curiosit, des personnes de la paroisse qu'il avait connues
autrefois. Les peines des uns et les succs des autres parurent
l'intresser beaucoup plus que sa propre situation. A dix heures il fut
conduit devant le juge de paix. Picounoc tait rendu, et Victor ne tarda
pas  arriver. Le bruit de cette arrestation se rpandit vite, et la
maison du juge de paix se remplit de curieux. Il tait plaisant
d'entendre les remarques que faisait chacun,  demi-voix, car nul ne
voulait tre entendu de l'accusateur ou de l'accus.

--Ce pauvre Picounoc, disait l'un, il a bien raison d'tre furieux, se
voir ainsi couper l'herbe sous le pied!...

--Et  la veille de ses noces! rpondait un autre....

--Si encore c'eut t au lendemain!

--Il va tre oblig de penser de nouveau  sa premire femme....

--Il croyait pourtant l'avoir oublie pour toujours....

--Et Letellier, vois donc! c'est un bel homme aprs tout....

--Et qui n'a pas l'air d'un meurtrier....

--Il a eu le temps de se refaire la figure et la contenance....

--Oui, depuis vingt ans....

--Tout de mme, ce n'est pas fin de venir se jeter comme a dans la
gueule du loup....

--La Providence, mon cher, c'est la Providence!...

--Elle prend un vilain instrument....

--Comment? Picounoc est un brave et honnte homme....

--Vois donc cette figure! on dirait que c'est lui qui est le meurtrier
et que c'est le meurtrier qui est la victime....

--Silence! fit l'huissier.

Le juge de paix venait de s'asseoir au bout d'une table couverte de
livres et de papiers, la plupart inutiles pour le moment. Le greffier
s'assit au ct de la table et lut la dposition assermente que
Picounoc avait faite la veille. L'accus, malgr sa force de volont, ne
put cacher son trouble,  la lecture de cette pice, la premire d'un
procs qui allait sans doute avoir du retentissement. Il chercha de son
regard terrible l'infme accusateur, mais Picounoc semblait se cacher 
dessein dans la foule.

--Qu'avez-vous  rpondre  l'accusation porte contre vous, M.
Letellier. Victor se leva.

--Je suis le dfenseur de mon pre, monsieur le magistrat, et je dclare
qu'il est innocent.

Un murmure courut dans la salle.

--Cette dclaration, monsieur, ne suffit pas, vous le savez, observa le
juge de paix, il faut des preuves.

--Vous n'avez pas le pouvoir d'entendre une pareille cause, monsieur le
magistrat, si la dposition qui se trouve devant vous est suffisante 
vos yeux pour conduire l'accus  la cour criminelle, faites votre
devoir, nous tcherons alors de dmler cette affaire plus embrouille
qu'on ne le suppose, et de dmasquer le vrai coupable.

En disant ces derniers mots, le jeune avocat s'tait retourn vers
Picounoc, et l'avait cras d'un regard de mpris.

L'accusateur, sur un signe du magistrat, s'tait approch de la table.

--Vous maintenez tout ce qui est crit dans votre dposition, monsieur
Saint Pierre? demanda le juge de paix.

--Oui.

--Infme! gronda le grand-trappeur.

--Il faut, reprit le juge s'adressant  l'accus, que je vous envoie en
prison, en attendant le terme de la cour criminelle. Alors votre procs
aura lieu, et j'espre, si vous n'tes pas coupable, que vous ferez
aisment briller votre innocence.

--Cela ne sera pas facile, dit l'un des curieux en sortant.

--Non, rpondit un autre, car s'il n'eut pas t coupable, il ne se fut
pas sauv.

--C'est clair comme le jour.

--Il croyait que Picounoc ne le reconnatrait plus....

--Ou bien ne relverait pas l'affaire....

Picounoc qui entendit ces remarques, reprit l'assurance qui lui avait un
peu fait dfaut en prsence de sa victime, et s'en retourna confiant
dans sa bonne toile. Joseph Letellier fut, en effet, conduit  Qubec
et emprisonn en attendant son procs. Victor alla faire part  sa
malheureuse mre de cette honte, hlas! trop prvue.

--Maintenant, dit-il, je vais me sparer de vous moi aussi; il faut que
je suive mon pre et que je travaille  le sauver. Vous aurez avec vous
ma cousine, Agns; et puis je viendrai souvent vous voir, car j'aurai
besoin de connatre bien des choses....

Mais, avant de partir, il aurait bien voulu rencontrer Marguerite, sa
fiance, et lui dire qu'il ne la croyait pas responsable des crimes de
son pre, et qu'il l'aimait toujours, elle la douce et candide crature.
Et Marguerite, assise rveuse dans la fentre, se disait aussi:

--Ne viendra-t-il plus?... croit-il donc que la faute de son pre a
fltri son front noble et pur?... Ah!... notre union n'est peut-tre
plus qu'un doux rve envol; mais je l'aimerai toujours.... Et, comme
elle s'abandonnait  ces penses de tristesse et d'amour, elle le vit
venir. Il marchait la tte penche, et ses pas semblaient enchans au
sol, tant ils taient lents et indcis. Il arriva. Marguerite le salua
avec un sourire de piti:

--Ton pre est-il ici? demanda le jeune homme tout craintif.

--Non, rpondit Marguerite, il est all  la rivire du Chne.

--Tant mieux! nous allons encore passer une heure ensemble.

--Hlas! nous n'en passerons peut-tre pas souvent dsormais!...

Il entra et vint s'asseoir aux cts de son amie.

--Quel malheur vient de fondre sur nous! commena-t-il... et o cela
va-t-il s'arrter?...

--Nous tions si heureux et si tranquilles! murmura Marguerite.

--Qu'avons-nous fait pour mriter ce chtiment?...

--Il est donc vrai, dit Marguerite, que les enfants portent la peine des
fautes de leurs parents!...

--Oui, ma bien aime, cela est vrai, trop souvent vrai!... et les
pauvres enfants ne sont pourtant nullement coupables!...

--Oh! ils sont injustes ceux qui veulent faire expier par les mes pures
et innocentes les fautes des autres! dit la jeune fille....

--Mais les liens qui unissent les parents et les enfants sont tellement
intimes, Marguerite, qu'on ne peut les rompre sans offenser Dieu et
scandaliser les hommes.

--Mais quand Dieu pardonne, Victor, pourquoi les enfants ne se
pardonneraient-ils pas les crimes de leurs pres?

--Tu es bonne, Marguerite, et le bon Dieu aura piti de toi....

La jeune fille regarda son fianc, avec un peu d'tonnement....

--Que veux-tu dire, Victor? demanda-t-elle avec douceur.

--Je veux dire que ton pre, fut-il mille fois plus coupable que le
mien, je t'aimerais encore... parce que je te sais vertueuse....

--Et mon pre est un homme irrprochable.

--Marguerite, prparons-nous  de terribles et douloureuses
surprises....

--N'en avons-nous pas eu suffisamment?

--Moi, oui:... mais, toi...?

--Mon Dieu! quel est cet air prophtique.

--Je ne prophtise point, mais je veux te fortifier contre la douleur...
et, peut-tre, la honte....

La jeune fille se leva subitement. Une expression de profond dsespoir
se peignit dans ses yeux:....

Victor! Victor! veux-tu donc me plonger dans la dsolation o tu viens
de tomber toi-mme?... Si tu me demandes de partager tes chagrins, de
pleurer avec toi, de rougir mme de la mme honte que toi... Victor, je
t'aime et je suis ta compagne insparable.... Mais si tu me menaces, si
tu veux par vengeance mettre un sceau d'ignominie sur mon front, en
accusant mon pre, Victor, Victor je ne te reconnais plus! je ne t'aime
plus! je ne veux plus de voir....

Et, puise par cet effort pour dire toute sa pense  cet ami qu'elle
aimait tant, elle retomba sur sa chaise et se mit  pleurer.

Victor la regarda quelques minutes avec admiration.

--Marguerite, dit-il, trouveras-tu mal qu'un enfant se dvoue pour
sauver son pre?

--Pour le sauver, non! rpondit la jeune fille au milieu de ses larmes.

--Et si, pour sauver mon pre, j'arrive ncessairement  perdre un autre
homme? continua le jeune avocat--et si cet autre homme, Marguerite,
tait le tien, ton pre?

--Ah! c'est affreux, Victor, ce que tu supposes l! tu m'accables, tu ne
m'aimes donc plus?

--Je t'aime... oui! mais je hais ton pre... parce que ton pre veut
tuer le mien!... et qu'il....

--Mais, ton pre,  toi... ah! c'est horrible  dire cela... ne m'a-t-il
pas rendue orpheline? Tu deviendras orphelin, et cette chose parfois
pouvantable qui s'appelle la justice sera satisfaite.

--Marguerite, je te l'affirme sur mon honneur et sur Dieu, le coupable
n'est pas celui que tu penses.

--Oh! je ne saurais blmer tes paroles, ni ta conduite, tu es un fils
dvou.

--Attendons, Marguerite, tout ce drame de la mort de ta mre se
dvoilera devant le juge, et, Dieu aidant, ce mystre de sang et
d'iniquit sera dvoil. J'ai voulu te prvenir, ma chre amie, car les
chocs inattendus sont plus terribles et plus dangereux. J'aurais
peut-tre mieux fait de te laisser dans la quitude; mais
pardonne-moi... quoiqu'il arrive, Marguerite, je t'aimerai toujours.

--Mais pourquoi ce nouveau scandale? et pourquoi rveiller ces souvenirs
amers? Ma mre est au ciel depuis vingt ans, et au ciel on ne veut plus
de vengeance. Dieu connat le coupable et saura le punir.

--Pourquoi? demande  ton pre. Le dpit de n'avoir pu pouser ma mre
le rend aveugle et le fait entrer dans une voie bien dangereuse pour
lui-mme. Il a fait arrter le chasseur qui veillait ici, avant hier....
Cet tranger, c'tait mon pre! On le conduit en prison, et peut-tre 
l'chafaud....

Et le jeune homme, serrant son front dans ses mains, demeura quelques
temps en proie  un dcouragement profond.

--Mon pre a fait cela! pourquoi? pourquoi, mon Dieu? exclama
Marguerite. Et, dans l'agitation de ses esprits, elle essayait de
trouver une excuse  la conduite de son pre....

Mais Picounoc en recherchant l'amour de Nomie, en priant cette femme de
venir remplacer, auprs de lui, l'pouse immole si cruellement,
renonait au droit de venger la mort par la mort.




                                     VI

                      PREMIERS PAS VERS LA LIBERT.


Picounoc et le bossu, assis tous deux devant une fentre qui donnait sur
la rivire et le pont, s'entretenaient aussi, dans le mme temps, de
l'arrestation de Letellier.

--Tu as ma parole, dit Picounoc, et tu auras ma fille, mais il faut
mener le procs rondement, et passer la corde autour du cou de ce
misrable.

--Ta dclaration est formelle?

--Oui, sans doute; mais abondance de biens ne nuit pas: si je trouvais
un ou deux tmoins qui appuieraient de quelque faon mon tmoignage.

--Je comprends! je comprends, fit le bossu, souriant; des gens qui
auraient, par hasard, entendu quelques paroles chappes Letellier... ou
qui l'auraient vu faire des menaces  la dfunte....

--Prcisment... c'est cela!...

Le bossu se passa la main dans la barbe et fit semblant de rflchir....

--La chose est possible... assez facile mme.... Tu peux essayer....

--Mais o irai-je?  qui oserai-je m'adresser? Si j'allais tomber entre
les mains d'un tratre?

--Cela demande rflexion, en effet, rpliqua le bossu.

--Tu ne connais personne, toi? demanda Picounoc.

--Je t'avoue que mes relations ne me permettent gure....

--Je n'ai pas voulu t'offenser, reprit vivement Picounoc en riant; mais
enfin comme tu connais beaucoup de monde, il se pourrait que....

--Ecoute! tu es mon ami, tu vas devenir mon beau pre, eh bien! je te
trouverai peut-tre ces tmoins complaisants: mais, cela te cotera
quelques piastres... bah! une bagatelle! disons vingt  trente.

--Rien que cela! fais les venir ces hommes.

--Ce n'est pas tout; rpliqua le bossu, l'argent, c'est le paiement des
tmoins, mais  moi il me faut aussi quelque chose....

--Tu vas tre mon gendre... et....

--Quand?

--Aprs le procs....

--Aprs le procs, si tu fais ta preuve seul et sans mon aide, mais si
je mets la main  la roue, je serai ton gendre d'ici  quinze jours.
Est-ce dit?

--Et si tes tmoins font dfaut?...

--Je te rendrai ta fille, rpondit en riant le cynique bossu....

--Marguerite ne se laissera peut-tre pas aisment persuader, observa
Picounoc.

--C'est ton affaire.

--Ecoute! si elle ne consent point, tu la prendras de force. Je suis de
bon compte comme tu vois.

--Soit! Je vois que tu tiens  gagner ce procs.

--Oui, j'y tiens!

Le bossu jeta un regard distrait vers le pont.

--Que fais-tu l, toi? demanda-t-il tout--coup  une femme assise sur
un bout de planche, vis--vis la fentre.

A la vue de cette femme qui ne s'tait pas encore retourne, Picounoc
eut un tressaillement de peur: si elle avait entendu! pensa-t-il....
Mais la femme se retourna et les deux compres reconnurent la folle.

--Elle est partout, cette gueuse-l! murmura le bossu.... Puis il
rpta: que fais-tu l, Genevive?

--J'enfile des perles pour un faire un collier. Marguerite va se marier
et ce sera son cadeau de noces.

--Avec qui se marie-t-elle?

--Avec un jeune avocat de la ville, un beau garon, un monsieur, quoi!

--Tu te trompes, c'est avec moi, dit le bossu.

--Avec toi? veux-tu te cacher! elle a meilleur got que cela....

--Crois-tu qu'elle pouserait le fils d'un meurtrier? demanda Picounoc.

--Tiens! qui se ressemble se rassemble!...

Picounoc ne rit pas de cette parole: il eut mieux aim ne pas
l'entendre.

--Que veux-tu dire? reprit-il.

--La folle se mit  rire aux clats, et s'loignant en montrant du doigt
Picounoc presque irrit, elle se mit  crier: Il a peur! il a peur! il a
peur!

--Si elle n'tait pas aussi folle qu'on le pense? observa le bossu.

--On ne s'est jamais dfi d'elle, dit Picounoc... mais, mieux vaut tard
que jamais!

Et les deux misrables se comprirent sans rien dire de plus. Jusque l,
et depuis plus de vingt ans, ils n'avaient jamais song, ni l'un ni
l'autre,  s'enqurir de ce que devenait Genevive  certaines poques
de l'anne, car elle disparaissait souvent et pendant assez longtemps
chaque fois. Mais l'on ne songe pas  tout. S'ils avaient suivi
Genevive, ils l'auraient vue reprendre, de temps  autres, sa place au
sein de cette excellente famille du Chteau Richer qui l'avait si
charitablement accueillie, alors qu'elle voulait drober  ses
perscuteurs la petite Marie-Louise; et ils l'auraient vue dposer, en
entrant, le masque humiliant de la folie; car le calme et le bonheur
avaient opr sur sa raison comme un ractif puissant, et rpar le mal
que lui avait fait la peur, pendant cette nuit terrible que n'ont pas
oublie les lecteurs du Plerin de Sainte Anne. Genevive, il y avait
alors vingt ans, tait entr un soir chez Picounoc, croyant ne trouver
encore que la veuve et sa fille. Elle arrivait du Chteau Richer, et,
ravie, annonait  ses connaissances l'tat dsormais satisfaisant de
ses facults mentales. Elle fut tonne de trouver un berceau o dormait
un de ces petits anges  qui le monde, hlas! coupe bientt les ailes.
Prs de ce berceau nul ne veillait. Elle embrassa l'enfant et, pour
causer une surprise  la mre qui ne devait pas tarder  paratre,
pensait-elle, elle la prit dans ses bras et s'assit au pied du lit,
ramenant, pour se cacher, les grands rideaux de fine toffe du pays.
Elle vit entrer Picounoc qui ne la vit point, comme on sait, et qui ne
songea pas  son enfant, proccup qu'il tait de l'horrible forfait
qu'il venait de voir. Elle remarqua son trouble et la pleur de son
front; elle entendit ses paroles mystrieuses, le vit prendre un fanal,
un plat de fer-blanc et sortir prcipitamment, tout en regardant autour
de lui avec crainte et terreur, comme s'il eut fait une mauvaise action.
Aussitt elle remit l'enfant dans le berceau et sortit. Ceux qui la
virent alors et dans la suite dirent: Cette pauvre Genevive qui se
croyait gurie et qui en effet, semblait tout  fait bien, comme elle
est trouble! comme elle est folle! c'est la vue du sang, c'est l'aspect
de ce meurtre atroce qui l'auront pouvante de nouveau.

Victor dit adieu  sa fiance,  sa mre, et s'embarqua pour Qubec. Il
n'avait plus qu'une pense maintenant, pense grande et noble qui
dominait les angoisses de sa douleur et les lans de son amour: sauver
son pre. Il se rendit  la prison, se fit ouvrir les portes de fer qui
se ferment impitoyables sur les condamns, et entra dans la cellule du
grand-trappeur. Le noble prisonnier sourit tristement en recevant sur
son front soucieux le baiser de son fils.

--Mon pre, dit Victor, ma mre m'a promis d'tre courageuse: elle
espre et prie. C'est aussi ma coutume de recourir  Dieu avant
d'entreprendre une tche difficile, voulez-vous rciter un _Pater_ et un
_Ave_ avec moi?

Le prisonnier, mu jusqu'aux larmes, tomba  genoux auprs de son fils,
et tous deux, les yeux levs sur une humble croix, rcitrent la prire
divine.

--Et maintenant, dit Victor, racontez-moi donc vos relations avec
Picounoc depuis le jour o il a commenc  souiller la rputation de ma
mre.

--Mon enfant, cela est impossible. Je n'ai point pes ses paroles alors,
car nos relations taient celles de deux intimes; et tu vois que je ne
le souponnais pas de trahison puisque j'ai tu sa femme dans ses bras,
croyant que c'tait la mienne...

--Eh bien! causons de ce meurtre d'abord, peut-tre trouverons-nous
quelque branche de salut o vous vous accrocherez.

Le prisonnier secoua la tte d'un air de doute.

--Quelle heure tait-il alors? demanda Victor.

--Neuf heures du soir, je crois.

--Il faisait noir?

--Le 24 de septembre,  neuf heures du soir, oui; cependant  quelques
pas on distinguait les gens, mais sans les connatre.

--Comment avez-vous cru reconnatre ma mre?

--Picounoc a fait brler une allumette, et j'ai reconnu le chle de
Nomie, un beau chle neuf comme aucune autre femme n'en avait, j'en
suis bien sr....

--- Mais ce chle tait-il rellement celui de ma mre?

--Je n'en sais rien... ta mre pourra mieux que moi claircir ce point.

--De qui aviez-vous achet ce chle?

--D'un marchand colporteur, un bossu....

--Un bossu? un bossu?... mais c'est monsieur Chvrefils, de Ste.
Emmlie, celui-l mme qui vous a insult, l'autre jour, quand nous
revenions de Saint-Pierre....

--Vraiment? Je ne l'ai pas reconnu....

--Lui non plus ne vous a pas reconnu, car il ne vous eut pas parl de la
sorte.

--Et pourquoi?

--Mais c'est un de vos anciens amis....

--Je l'ai vu pour la premire et la dernire fois quand il m'a vendu ce
chle....

--C'est, singulier! dites-moi, mon pre, ne se trouvait-il pas un bossu
parmi vos connaissances ou vos amis?

--Non, jamais,... jamais!

--Jamais?... Eh bien! ce M. Chvrefils m'a dit  moi-mme qu'il vous
avait intimement connu et que vous avez t amis un jour.

--O cela?

--Chez Picounoc.

--Non, o et en quel temps, prtend-il que nous avons t amis?...

--Il ne l'a pas dit....

--Il s'est tromp.

--Vous dites, mon pre, que la femme de Picounoc portait un chle
semblable  celui de ma mre?

--Absolument pareil....

--C'est ce bossu qui les a vendus tous les deux, rien de plus sr.
Serait-il donc complice? se demanda Victor, frapp d'une ide subite.
Que sont devenus vos compagnons de jeunesse? vos amis?...

--Je l'ignore... Les seuls que je reconnaisse sont l'ex-lve Lefendu
Tintaine et Poussedon. C'taient des camarades de chantier....

--Et vos ennemis?

--Le vieux chef des voleurs est mort dans la cave du ruisseau, comme tu
sais; Picounoc jouit de la considration de ses concitoyens; Racette est
sorti du pnitencier pour aller se faire chef d'une tribu sauvage;
Ferron... l'un des plus habiles et des plus pervers, mon camarade
d'enfance et mon petit voisin... Ferron, le docteur au sirop de la vie
ternelle, est all au pnitencier avec Racette... mais il y a vingt ans
de cela.... Les autres doivent tre morts ou bien vieux et retirs du
vice....

--Il faudra s'assurer de cela....

--Vous m'avez dit tout  l'heure, mon pre, que Picounoc avait brl une
allumette, mais n'avait-il pas un fanal pour s'clairer dans le jardin?

--S'il en avait un, il ne l'a pas allum....

--N'a-t-il pas dit.... En effet j'oubliais, cher papa, que vous tes
parti cette nuit-l mme, et que vous ne pouvez pas savoir ce que cet
homme, a pu dire ensuite.... Mais, est-ce que nul de vos amis ne
s'apercevait que la conduite de Picounoc envers vous ou ma mre, n'tait
pas irrprochable... ou du moins sans quelque singularit....

--Oui, oui, en effet, Paul Hamel le chasseur m'a dit de me dfier de
lui, une fois, mme que cela m'avait un peu refroidi....

--L'ex-lve... je l'ai laiss hier.... Si j'avais su! n'importe je le
reverrai. Quels taient alors les meilleurs amis de Picounoc?

--A Lotbinire, je ne sais pas trop: il n'en avait gure, je crois; moi
je l'avais connu intimement dans les chantiers, c'tait diffrent.... A
Qubec, il devait en avoir quelques-uns parmi les habitus de l'auberge
de la mre Labourique....

--Dans la rue Champlain?

--Oui!  l'Oiseau de Proie....

--Je connais cette vieille boutique.... On ira, on ira!...

Le pre et le fils causrent encore longtemps, puis mettant en Dieu leur
confiance ils se sparrent.




                                     VII

                              LES FAUX TMOINS.


Quelques jours se sont couls. Marguerite est triste et se fltrit
comme les fleurs du jardin. Pourtant, elle n'est qu' son printemps, et
les fleurs ne tombent que sous le souffle glac de l'automne. Elle songe
aux paroles de son ami, et ces paroles dchirent son me. Elle rapproche
cet avertissement mystrieux et terrible du jeune homme des prires de
son pre qui voulut la jeter, malgr elle, dans les bras du bossu; elle
essaie  deviner pourquoi son pre tait tomb alors  ses genoux, et
elle a peur d'en dcouvrir la raison; elle veut croire encore, croire
toujours  son innocence. Pendant qu'elle est plonge dans cette mer
d'amertume, Picounoc l'aborde:

--Tu es assez sage, sans doute, lui dit-il brusquement, pour comprendre
qu'il te faut oublier Victor?

--Mon pre, pardonnez-moi, mais je n'ai pas cette sagesse... si cet
oubli toutefois est de la sagesse.

--Tous rapports entre ces gens et nous doivent cesser.

--C'est l'arrive de M. Letellier, mon pre, qui a modifi vos
sentiments.

--Il a rveill un pass que je n'avais russi  oublier qu'avec peine,
tant pis pour lui! tant pis pour les siens!

--La misricorde, mon pre, est une belle chose, et qui n'en a pas
besoin?...

Picounoc fixa sur Marguerite un oeil scrutateur.

--As-tu vu Victor? dit-il.

--Oui, mon pre....

--Depuis que j'ai fait arrter le meurtrier de ta mre?

--Oui, mon pre....

--Et que t'a-t-il dit?...

--Il m'a dit: Quoiqu'il arrive, je t'aimerai toujours... car,
ajouta-elle, l'me serre par l'motion--car, dit-il, les enfants ne
doivent pas porter la peine due aux fautes de leurs pres....

Picounoc rflchit une minute:

--Et que compte-t-il faire? demanda-t-il.

--Sauver son pre, rpondit Marguerite....

--Et comment le sauvera-t-il?

--Je n'en sais rien.

--Je le crois bien que tu n'en sais rien, et lui non plus ne peut le
savoir,... car cet homme qui fut un jour mon ami, ce misrable qui fut
l'assassin de ma femme, le meurtrier de ta mre, ne peut pas tre sauv!
Au reste, ne s'est-il pas avou coupable lui-mme en disparaissant aprs
son crime; pour ne reparatre que vingt ans aprs, alors qu'il supposait
tout oubli.

Marguerite pencha la tte et ne rpondit rien.

--J'ai promis ta main, reprit Picounoc, et tu te marieras dans quinze
jours.

--Moi me marier dans quinze jours? dit la jeune fille en se redressant
tout  coup dans sa fiert.

--Oui, je le veux, je l'exige.

--Et avec qui me mariez-vous comme cela?

--Avec Monsieur Chvrefils.

--Encore lui! fit Marguerite avec un geste de ddain, encore lui!...

--Oui, lui! et cette fois je suis bien dcid.

--Et quel prix m'avez-vous vendue?

Cette parole hardie et juste fut un coup de foudre pour ce pre infme.
Il recula d'un pas et resta muet.... Marguerite le regardait avec cette
assurance que donne la puret de l'intention ou la saintet de la cause.

--Je ne t'ai pas vendue, reprit Picounoc aprs quelques instants, mais
je veux ton bonheur. J'ai plus d'exprience que toi, et j'espre que tu
auras confiance en mon amiti paternelle....

Marguerite craignit de le voir se jeter encore  ses genoux comme
auparavant. Elle avait peur des larmes si elle bravait les menaces.

--Mon pre, dit-elle, nous parlerons de cela plus tard, laissez-moi me
retirer je suis souffrante.

Et elle s'loigna.

Picounoc la regarda s'enfuir. Il eut un sentiment de compassion.

--Pauvre enfant! murmura-t-il, tu ne peux pas tre heureuse, car tu es
d'une race maudite.... Il faut que tu subisses ta destine.... Et puis,
ajouta-t-il en s'animant, il faut que Djos monte sur l'chafaud!...

Victor revint  Lotbinire. Il aborda tout le monde, cherchant dans les
on-dits quelque bribe utile  sa cause, plantant des jalons pour
s'orienter vers le but o il tendait. Il ne recueillit pas grand'chose.
Il put s'assurer, toutefois, que la dfunte femme de Picounoc n'avait
jamais port de chle comme celui qu'elle avait lorsqu'elle fut tue. Ce
chle avait donc t achet exprs pour tromper le malheureux Letellier,
puis cach avant et aprs le crime. Il questionna le bossu, mais le rus
compre ne se souvenait de rien. Victor prouvait parfois de profonds
dcouragements, et se sentait cras sous l'implacable fatalit. Il se
dbattait contre la force passive de la rsistance, la plus redoutable
des forces. L'ex-lve lui dit bien que Picounoc, quelque temps avant
son mariage, avait dclar qu'il pousait sa femme sans l'aimer, et
qu'il se sentait entran vers Nomie. Ce fait, joint  quelques autres,
pouvait faire une preuve de circonstance, assez faible il est vrai, mais
suffisante pour veiller le doute dans l'esprit d'un jur, et c'est dj
une bonne chance avec le systme d'unanimit qui prvaut ici. Souvent
Victor visitait son pre toujours sous les verrous, pour lui faire part
du fruit de ses recherches et le consoler; mais le prisonnier ne
faiblissait point; seulement quand le spectre de l'chafaud passait
devant ses yeux avec sa honte ternelle, il frmissait et sentait son
front devenir humide: c'est que l'ignominie ne serait pas pour lui seul,
mais retomberait sur sa femme et sur son enfant. Ah! l'on peut bien tre
fort contre le malheur qui nous broie d'un pied impitoyable, mais jamais
contre le malheur qui frappe ceux que l'on aime!



Il est dix heures du soir et l'on est au 15 d'octobre. Encore douze
jours et le sort du prisonnier sera fix. Entrons dans l'auberge enfume
de la mre Labourique. La Louise, veuve de son mari qui n'est qu'absent,
verse  boire  deux vieux habitus; la bonne femme s'est mise au lit et
dort du sommeil des... endurcis.

--Et comme cela, Robert, vous avez-vu mon mari? demande la Louise  l'un
des buveurs.

--Comme je te vois l, ma fille, rpond le vieillard, et il avale son
verre.

--Nous avons pint ensemble toute une nuit, dit l'autre vieillard.

--Et la Asselin? continue la fille de la mre Labourique.

--Toujours  ta place, rpond Robert....

--Que font-ils pour vivre...?

--Ils mangent et boivent....

--Et pour avoir de quoi boire et manger?

--Ils volent....

--Mais ils sont plus chanceux ou plus adroits que nous, ajouta Charlot.

--Et ils sont  la veille de se retirer des affaires, dit Robert.

--Mme que ton mari m'a dit qu'il allait acheter une terre et vivre
paisiblement des rentes des autres, comme un rat dans son fromage.

--Mon Dieu! que j'ai eu de la peine! soupira la Louise.

--Cela se comprend.

--Et Asselin? dit la Louise.

--Pauvre comme deux Jobs.

--Ce que c'est!

--Oui, ce que c'est! rpta Robert. Il a ferm boutique ces jours-ci,
grce au dernier tour que ton mari lui a jou. Nous tions l, et il y a
deux mois au moins que cette belle affaire a eu lieu. C'est rellement
un de nos meilleurs coups. La Asselin, une vraie comdienne vient se
jeter aux genoux de son mari; la paix est faite, l'absolution
accorde.... Bref pendant que le mari dort enivr d'un bonheur
inattendu, sa femme lui donne, je suppose, un doux baiser sur le front,
et descend silencieusement de la couche nuptiale. Elle savait o prendre
la clef du coffre comme la clef des champs. En un clin d'oeil le tour
fut jou. Asselin tait ruin bel et bien, et d'autant mieux que le feu
consuma, la mme nuit, le mnage et la maison dont il tait
propritaire.

--Nous avons racont cette affaire au bossu de Ste. Emmlie, mais avec
une lgre variante, dit Charlot. Nous nous sommes fait passer pour les
victimes....

La porte de l'auberge s'ouvrit tout  coup, et tous les yeux se
tournrent vers le nouvel arriv. Les deux compres se touchrent du
coude et clignrent de l'oeil. C'tait le bossu qui entrait. Il marcha
droit au comptoir. Robert et Charlot firent un pas en arrire.

--Ne vous drangez pas, Messieurs, dit le bossu, feignant de ne pas les
reconnatre.

Les deux vieillards s'effaaient petit  petit.

--Faites-moi donc l'honneur de prendre un verre avec moi, invita le
bossu.

--Merci, nous venons de _prendre_, dit Charlot, en se retirant toujours.

--Venez donc! sans faon... je ne bois jamais seul, dit le bossu.

Force fut aux deux voleurs de revenir prs du comptoir. Le bossu ordonna
trois verres et, tout en vidant le sien, il dvisageait ses nouveaux
compagnons.

--Il me semble vous avoir vus dj, dit-il.

--C'est possible, rpondit Charlot, mais  coup sr, je ne vous ai
jamais vu, moi.

--Jamais! fit le bossu en le fixant de son oeil de feu.

--Du moins, rpondit Charlot, je n'ai pas souvenir....

--Vous avez bien chang tous deux, depuis, reprit d'un air moqueur le
bossu, et, plus heureux que le reste des mortels, vous avez rajeunis au
lieu de vieillir....

Les deux vieillards se regardrent avec inquitude.... C'est que ce
soir-l ils portaient fausses barbes et perruques noires. Ils jetrent
un coup d'oeil rapide dans la porte pour s'assurer que le nouvel ami
tait bien seul, puis, comme la timidit n'tait pas de longue dure
chez eux, ils reprirent leur aplomb.

--Si nous avons chang, reprit Charlot, vous avez d changer, vous
aussi, car, foi de gentilhomme, nous ne nous rappelons pas de vous avoir
jamais vu avec cet apanage sur le dos....

Le bossu devint vert de stupeur et ne rpliqua rien, mais il comprit que
Pamla avait parl.... Charlot crut avoir bless la susceptibilit du
monsieur, et lui fit des excuses. Allons! pensa le bossu, Pamla n'a
peut-tre rien dit.... Et il reprit toute son assurance.

--Je vous connais, mes amis, dit-il, si vous ne me connaissez pas. Vous
m'avez proprement dvalis, il n'y a pas longtemps, pour me rcompenser
de vous avoir bien accueillis. Vous voyez que je vous connais bien et
que je sais o vous prendre. Je lis  travers les masques et je descends
jusqu'au fond des coeurs. Robert Picouille, Charlot Grismouche, vous
tes deux heureux gaillards, car depuis quarante ans vous courez aprs
la potence sans pouvoir l'atteindre.... Vous voyez que je vous sais par
coeur. Il n'y a pas d'oreille indiscrte ici, je suppose, et je puis
parler sans crainte?

--Personne autre que vous et moi, dit la Louise....

--Et la mre Labourique dort sur les deux oreilles? demanda le bossu.

--Oui, et quand mme elle entendrait, vous n'auriez rien  craindre.

--Oh! je la connais; aussi ce n'est pas comme mesure de prcaution, mais
par convenance, que je m'informe d'elle, rpliqua le bossu.

Puis s'adressant aux deux voleurs.

--Bien! franchement, savez-vous mon nom, vous autres?

--Nous croyons le savoir, rpondit Robert, vous tes M. Chvrefils....

--Oui, mais j'ai un autre nom encore....

Les deux voleurs se regardrent pour s'interroger.

--Il n'est pas ncessaire de tout dire aujourd'hui, rpondit Charlot.

--Nous nous tenons sur la dfensive, ajouta Robert.

Le bossu fit une grimace:

--Eh bien! dit-il, je n'attaque pas. Ce que j'ai  vous dire
aujourd'hui, c'est que j'ai besoin de vous.

--Fort bien,  votre service! rpondirent les escrocs.

--Vous avez entendu parler de Djos, le Plerin de Ste. Anne? demanda le
bossu.

Les vieillards se mirent  rire....

--Vous savez qu'il a tu la femme de Picounoc son voisin?...

--Connu! connu! dirent les vieillards... et ensuite il s'est brl
btement dans sa grange.

--Pas du tout! il ne s'est pas rduit en cendres, mais il s'est rendu
invisible pendant vingt ans....

--Ah!... et comment?...

--En allant faire la chasse dans les rgions du nord....

--Tiens! exclamrent les escrocs, intresss  ce rcit.

--Et il est revenu il y a quinze jours avec son camarade l'ex-lve ou
Paul Hamel, qui lui aussi s'tait fait trappeur....

--Mais, Batiscan! la farce est belle, s'cria Charlot.

--Impayable! ajouta Robert.

--Je ne serai pas fch de lui prouver ma reconnaissance pour les
services qu'il m'a rendus autrefois, dit Charlot.

--J'ai bonne mmoire aussi moi, continua Robert.

--Et vous, monsieur Chvrefils, avez-vous la bosse de la reconnaissance?
demanda Charlot.

--Vous ne l'aviez pas jadis, ajouta Robert....

--Vous tes des drles, rpondit le bossu, mais il ne s'agit pas de cela
pour le moment.

--Parlez, vos serviteurs vous coutent.

--Voici ce que je veux. Picounoc a fait arrter le meurtrier. La preuve
qu'il va produire est forte, mais, en pareil cas, nulle prcaution n'est
de trop, et il voudrait avoir des tmoins pour corroborer le fait....

--Je comprends, dit Charlot.... C'est un moyen comme un autre de faire
son chemin... vers le pnitencier.

--Il n'y a rien  craindre, dit le bossu.

--Au contraire, rpondit Robert... le parjure....

--Vous vous effrayez de rien; voici, coutez bien! Vous n'avez pas vu
commettre le meurtre, mais vous vous tes rencontrs  Montral ou
ailleurs avec l'assassin--rien de plus ais--et vous avez surpris
quelques paroles compromettantes, comme celles-ci, par exemple, qu'il
disait  son compagnon: J'ai peur d'arriver!... Ce meurtre que j'ai
commis n'a peut-tre pas t oubli... Si j'tais reconnu!... arrt!
Rien que cela, ou quelque chose de semblable. Vous ne courez aucun
danger. Si l'ex-lve veut contredire vos tmoignages, il sera seul et
vous serez deux! Deux contre un, c'est la victoire....

--Nous y penserons, rpondit Charlot. Combien cela paie-t-il?

--Je vous donne quittance.... Est-ce assez gnreux?

--Oh! oui, nous n'esprions pas tant... mais....

--Quoi?

--C'est dj fondu joliment... et voici l'hiver qui approche....

--Vous tes impitoyables.

--Bah! vous tes riche, monsieur Chvrefils,... et puis le Plerin...
quelle satisfaction pour vous!... comme cela se prsente bien!

--Vous comprenez que ce n'est pas mon affaire....

--Quel dvouement! fit Charlot avec un srieux comique.

--Voyons! vous aurez chacun vingt dollars, est-ce dit?

--Qu'en dis-tu, Charlot?

--Qu'en penses-tu, Robert?

--Va! pour vingt piastres chacun; mais c'est peu pour le service... dit
Robert....

--Et quand le terme criminel?

--Le vingt-sept de ce mois, rpondit le bossu.

--Nous serons  Montral, vous nous ferez servir les "subpoenas" 
l'auberge du Boeuf-gras, prs de Bonsecours: Robert Picouille et Charlot
Grismouche, bourgeois....

Le bossu, de retour chez lui, fit un brin de toilette et, tout en
faisant une petite marche pour se dgourdir, se rendit chez madame
Gagnon.

--Il faut que vous me rendiez un petit service, lui dit-il entre mille
autres choses. Je voudrais connatre les moyens de dfense que va
employer Victor pour essayer de sauver son pre....

--Ses moyens de dfense? rpta la vieille femme en ruminant.

--Oui, ce qu'il va dire, ce qu'il va faire, ce qu'il va essayer de
prouver, ou de nous empcher de prouver.... Quand je dis nous... ce
n'est pourtant pas mon affaire....

--Alors, pour vous tre agrable, j'irai voir Nomie et Victor; je
tcherai de les faire parler; ils ne se dfieront pas de moi.




                                    VIII

                                LE MENDIANT.


Ce mme soir du 15 octobre, un vieux mendiant, arriv  Lotbinire
depuis le matin, montait  pas lents la route qui runit la concession
St. Eustache et le rang du bord de l'eau. Il avait le crne nu et la
barbe blanche. Cette barbe longue tombait en cascades sur sa poitrine.
Les habits de ce mendiant n'taient pas encore orns de ces capricieuses
pices d'toffes de diffrentes couleurs qui trahissent une longue
pratique de la profession, et s'ils n'avaient pas, non plus, cet air de
jeunesse qui dure si peu, ils n'en taient pas davantage rendus  la
corde. Ils flottaient entre un pass luisant et un avenir sombre.... Ce
mendiant, novice sans doute et honteux encore, n'avait pas os arborer
le sac; il ne portait donc rien sur son dos... rien qu'un fardeau de
souvenirs pnibles et de mauvaises actions, mais, htons-nous de le
dire, de remords aussi et de repentance.... Et c'tait bien assez. Il
arriva en haut de la route, jeta un regard en arrire pour embrasser le
chemin qu'il venait de parcourir, le grand fleuve et les campagnes de
Deschambeault avec les Laurentides bleues qui les bordent, et un soupir
amer souleva sa poitrine. Puis il reprit sa marche lente, le regard fix
sur les maisons blanches du village o il entrait. Il vit des enfants
qui jouaient aux portes, et le bonheur inaltrable de ces petites
cratures qui ne connaissaient encore rien des angoisses de la vie,
l'affecta profondment. Quand les enfants l'aperurent avec son bton 
la main et sa figure trange ils se sauvrent. Je suis donc un objet
d'horreur! pensa-t-il, et ses yeux humides tombrent sur la route
devenue dserte. Il entendit chanter une jeune fille qui rentrait avec
un paquet de filace jaune comme de l'or sous le bras, et son souvenir
remonta loin, bien loin vers les jours perdus... et il secoua la tte
comme pour se dbarrasser d'une pense fatigante. Il avait faim, et
l'angoisse dchirait ses entrailles plus que la faim. Il tait fatigu
et ses jambes affaiblies tremblaient. Tout  coup ses yeux parurent
chercher quelque chose. Il s'arrta: C'est bien l murmura-t-il. Le jour
s'effaait, et, du ct du couchant une bande couleur d'orange avait
succd  l'ocan de flamme, comme la ple srnit de la vieillesse
suit l'clat du jeune ge. Une lumire venait de briller  la fentre de
la maison voisine, et, vis--vis cette lumire passaient, comme des
ombres, les habitants de la maison. Un serrement de coeur inexprimable
fit plir le mendiant.

--C'est l! pensa-t-il... c'est l qu'ils demeurent! Oh! vais-je donc
entrer pour les voir, les entendre, et m'assurer qu'ils sont heureux
encore... eux du moins, qui n'ont rien fait pour mriter de souffrir!...
S'ils allaient me reconnatre! Mais non! impossible! le chagrin et l'ge
m'ont rendu mconnaissable.... Il se dirigea vers la porte de la maison
et vit une femme qui pleurait. Mon Dieu pensa-t-il, est-ce que d'autres
misrables auraient continu mon oeuvre infme? Et, traversant le
chemin, il alla s'appuyer sur la clture de cdre, les yeux toujours
plongs dans le triste intrieur. La porte s'ouvrit, un jeune homme
parut sur le seuil. Le mendiant ne bougea point, mais il s'appuya comme
un homme qui souffre, le front dans sa main. Le jeune homme vint  lui:

--Etes-vous malade, pre? lui demanda-t-il.

Le mendiant tressaillit  cette voix pure et sonore; il arrta sur son
interlocuteur un regard presque suppliant. Le jeune homme rpta sa
demande.

--Oh! je souffre beaucoup, rpondit le vieillard....

--Venez, entrez! vous trouverez d'autres personnes qui souffrent aussi,
et peut-tre plus que vous encore.... Les malheureux se doivent entre
eux de la piti.

--Mre, dit le jeune homme, rentrant suivi du mendiant, ce vieillard a
peut-tre besoin de quelque chose; en tous cas, il ne peut coucher
dehors, et nous avons un lit.

Le vieillard s'tait assis sur une chaise prs de la porte et n'osait
lever les yeux sur ses htes.

--Je n'ai pas besoin de lit, rpondit-il--et sa voix chevrotante
trahissait une vive motion--je dormirai bien l, sur votre plancher,
dans un coin, si vous me le permettez.

--Nous avons un bon lit de paille au grenier, reprit le jeune homme,
nous vous l'offrons avec orgueil  vous qui dormez sur le plancher, nous
l'offririons sans honte aux riches accoutums  dormir sur la plume, car
nous n'en avons pas de meilleur  donner.

--Et vous avez sans doute besoin de manger? demanda la femme.

--J'accepterai un morceau de pain, madame.

--Du pain, du beurre et du th, c'est peu, mais enfin avec cela on
s'empche de mourir, dit la femme en apportant sur la table ces humbles
aliments qu'elle annonait.

--Approchez-vous, dit-elle au mendiant....

--Vous tes bien charitable, madame, reprit celui-ci, et vos bonnes
paroles me consolent des avanies que parfois je suis forc de souffrir.

--Comment! est-ce qu'il se trouve des mes assez peu chrtiennes!...
Mais en effet, mon Dieu!... reprit-elle, et la tte baisse, elle se
dtourna pour essuyer les pleurs qui coulaient de ses yeux.

Le mendiant ne vit pas cette douleur trange, et il dit, rpondant  sa
premire pense:

--Aujourd'hui mme,  midi, je suis entr dans une maison de bonne
apparence, un peu en de des ctes de la rivire du Chne: j'avais
faim, et j'ai demand l'aumne d'un morceau de pain. Une fille, une
servante sans doute, tait l; elle entr'ouvre une porte et demande  sa
matresse si elle peut me secourir.

--C'est un vieillard qui demande la charit, dit-elle.

--La charit! rpond la femme que je n'ai pu apercevoir, la charit! si
je prends le _manche  balai_ je vais aller lui en faire une charit,
moi! comme si nous devions nourrir tous ces gueux de fainants qui
tranent les chemins!... comme si nous n'avions pas assez de nos propres
dpenses et de nos propres affaires! Ah! l'on serait vite ruin, si l'on
coutait tous ces escamoteurs de confiance!... Je n'ai jamais vu une
paroisse comme celle-ci pour les _quteux_!... Il y a peine un mois que
nous sommes ici, et dj nous avons fait connaissance avec cent figures
de coureurs de chemins! j'aurai un chien pour les empcher d'entrer
ici!...

--La servante ferma la porte et vint me dire qu'elle n'avait rien  me
donner. Elle aurait pu s'en dispenser; j'en avais assez entendu. Cette
parole dure me fit tant de mal que je n'osai plus, de toute la journe,
demander rien  personne.

--Pauvre vieillard! des coeurs aussi insensibles sont rares,
heureusement, remarqua le jeune homme, mais quelle peut tre cette femme
inhumaine? reprit-il, en s'adressant  sa mre.

--Je ne la connais point, rpondit Nomie. Je sais que dernirement une
famille s'est tablie  la rivire du Chne, la famille Gagnon.

A ce nom, le mendiant leva la tte.

--Mais j'ai de la peine  croire, continua-t-elle, que ce soit madame
Gagnon qui traite ainsi les pauvres, car on dit qu'elle est trs-pieuse.
Elle vient  l'glise deux ou trois fois par semaine, ne manque pas un
office et donne  la qute du dimanche.

--Je ne veux pas faire de jugement tmraire, reprit le jeune homme,
mais quelqu'un m'a assur, et je dirai bien qui, c'est le petit
Xavier-Firmin, que monsieur le cur avait dit qu'il ne lui donnerait pas
 cette dvote crature la communion sans confession.

--Elle m'a fait mander qu'elle viendrait me voir, te l'ai-je dit,
Victor?

--Non, mre, rpondit le jeune avocat--car mes lecteurs ont devin, sans
doute, que nous sommes dans la maison de Nomie--non, vous ne me l'avez
pas dit... mais si madame Gagnon traite les mendiants comme vient de
nous le dire ce pauvre, elle peut rester chez elle.... Je vais sortir un
instant, continua Victor; il faut que je voie le pre Normand.

Le vieillard cessa de manger et se retira dans un coin. Il s'apercevait
bien qu'il y avait dans cette maison un air de tristesse inaccoutume.
Il n'avait pas vu un sourire sur les lvres de ses htes, pas un rayon
dans leurs regards, et une teinte de srieuse mlancolie tait rpandue
sur leurs figures douces et franches. La femme avait pleur; des cercles
rouges entouraient ses orbites et le sang paraissait s'tre rpandu dans
l'oeil enflamm par le chagrin. L'aspect de cette douleur navrait le
mendiant. Il voulait en savoir la cause et n'osait interroger personne.
Nomie la premire rompit un silence pnible.

--Avez-vous dj pass par ici? demanda-t-elle au mendiant....

--Oui, madame, rpondit-il, mais il y a bien longtemps....

--Vous devez trouver la _place_ joliment change?...

--Bien change! fit-il avec un soupir. Et, comme s'il eut redout les
questions de cette femme, il la prvint en lui demandant:

--Avez-vous encore votre mari, madame? je n'ai vu que votre fils.

Nomie poussa un profond soupir.

--Oui, monsieur, rpondit-elle....

--Est-il malade? est-il absent? se hta d'ajouter le mendiant.

Nomie se laissa tomber sur une chaise, et se voilant la figure, comme
pour cacher sa honte:

--Il est en prison! Monsieur... en prison!... mais il est innocent!...
ah!... bien innocent!... Victor entra.

--Le pre Normand n'est pas chez lui, dit-il.

Il aperut sa mre qui sanglotait.

--Ne te dsole point, petite mre, allons! du courage, tout n'est pas
fini.... Et se tournant vers le vieillard.

--Notre affliction est grande, pauvre homme, dit-il, et si le bon Dieu
n'a pas piti de nous, je ne sais ce que nous allons devenir....

--J'ai t indiscret, rpondit le mendiant, et j'ai rveill sans doute
des chagrins qui dormaient.

--Oh! monsieur, les chagrins ne dorment pas ici!... oh! non! ils
veillent depuis vingt ans et plus!... s'cria Victor, comme exaspr....

--Quelle est donc la cause de ces chagrins? si toutefois, mon
indiscrtion n'est pas trop grande.... demanda le vieillard que
l'motion gagnait.

--La cause premire est loin, rpondit Victor, et ce serait bien long de
vous conter toutes les preuves par lesquelles ma pauvre mre a pass...
et avant elle et encore mon pre! mon pauvre pre!...

--Votre pre?

--Oui, mon pre Joseph Letellier....

--Mon Dieu! mon Dieu! s'cria malgr lui le vieillard, et ses mains
tremblantes passrent sur ses paupires rides pour en effacer les
pleurs.... A ce cri, Nomie se redressa frmissante.

--Connaissez-vous mon pre? demanda Victor.

Le vieillard ne rpondit point. Victor renouvela sa question.

--Oui, murmura sourdement le vieillard, je l'ai connu autrefois....

--Si vous l'avez connu, coutez-moi, je vais vous raconter ses malheur;
vous en serez mu, et vous comprendrez notre dsolation. Et Victor
retraa  grands traits la vie extraordinaire de son pre. Il parla de
son enfance sans amour et sans soleil, pour lui et pour la petite
Marie-Louise; il rappela l'gosme et la cruaut d'Asselin, le tuteur et
l'oncle de l'orphelin, et surtout la malice odieuse de la femme
d'Asselin; Il n'oublia ni le Matre d'cole infme, ni les voleurs de la
taverne de la mre Labourique, ni le blasphme, ni le chtiment, ni
surtout le miracle de la bonne Sainte-Anne. Mais enfin, dit-il, tout
cela tait pass, fini! et la flicit rayonnait sur les jours du jeune
homme assez perscut. Asselin le tuteur infidle s'tait repenti...
mais il devait aussi porter la peine due  sa femme maudite. Il s'enfuit
pour jamais. La plupart des coupables furent punis par la Providence
d'une faon vidente. Plusieurs chapprent, il est vrai, mais Dieu les
retrouvera bien, si dj il ne les a pas punis....

Un homme restait, un ami de mon pre, mais, hlas! un enfant maudit de
l'auteur de ses jours, Picounoc, le fils de Saint Pierre, le chef des
voleurs.... C'est lui ce Picounoc ce sclrat, qui est la cause nouvelle
de nos misres. Je dis nouvelle, je me trompe, puisqu'elle remonte 
vingt ans.

Et de nouveau le jeune avocat, le coeur rempli d'amertume, fit
l'histoire de l'astuce et de la mchancet de Picounoc, qui tue sa femme
par les mains d'une victime qu'il veut immoler en mme temps; et raconte
tout ce drame que nous connaissons dj et qui va se continuer encore
quelques jours, pour se dnouer en cour criminelle, le 27 d'octobre....
Et, pendant tout le rcit du jeune homme, le mendiant resta la face
cache dans ses mains ples, sillonnes de grosses veines bleutres, et
ses paules eurent de frquentes secousses comme en prouvent les
paules de quelqu'un qui gmit, et sa barbe blanche se mouilla peu 
peu.

--Merci de votre motion, merci de vos larmes! dit le jeune avocat. Cela
nous fait du bien de vous voir pleurer avec nous. Notre amiti est peu
de chose, mais vous la gagnez toute entire.

--Votre amiti! votre amiti! s'cria le vieillard, dans un transport
soudain, je ne la mrite pas! c'est le pardon qu'il me faut, c'est le
pardon!

Et il vint tomber aux genoux de Nomie et de son fils....

Rien ne pourrait peindre l'tonnement de Victor et de sa mre. Ils se
regardaient muets et ples, et regardaient ensuite le vieux mendiant
sanglotant  genoux devant eux.

--Qui tes-vous donc? qui tes-vous? demanda le jeune homme tout
terrifi....

--Je suis un misrable que le Seigneur a bien chti, rpondit le
vieillard.

--Esprez le pardon alors, reprit Nomie, car Dieu est juste et ne punit
qu'une fois....

--J'espre le pardon de Dieu, car je me repens et je bnis la main qui
me tient dans la poussire, balbutia le mendiant; mais je ne puis pas
esprer le pardon des hommes... et pourtant je le demande!...

--Les hommes ne sont point misricordieux comme le Seigneur, mais ils
doivent pardonner cependant: "Pardonnez-nous nos offenses comme nous les
pardonnons..." reprit Victor.

--Ah! tu es bien le digne enfant de ton pre, et Dieu te bnira, murmura
le vieillard.

--Qui tes-vous donc? rpta Victor.

--Qui je suis? je suis Asselin ton grand-oncle.

--Mon oncle Asselin! s'crirent  la fois Victor et Nomie....

--Oui, Asselin votre oncle!... oh! je n'ose prendre ce nom que j'ai
prostitu....

--Mon oncle, levez-vous, dit Victor, mon pre vous a pardonn.... Je ne
veux pas me souvenir du mal que vous lui avez fait....

Mais le mendiant ne se relevait point. Il fallut le prendre par le bras
et le conduire, chancelant,  un sige.

Quand l'motion fut apaise, le mendiant dit  son tour comment Dieu
l'avait chti.

--Ma femme a quitt depuis bien des annes le toit conjugal, et je ne
l'ai revue qu'une fois, il y a deux mois; mais j'ai senti sa main peser
continuellement sur moi. Dieu s'est servi d'elle pour me ruiner. Elle
m'a vol, elle a brl mes btisses  maintes reprises, car elle m'avait
jur haine et vengeance, parce que, repentant, j'accueillis comme je
devais le faire, Djos mon neveu,  son retour de Sainte-Anne, aprs sa
gurison miraculeuse. Je n'ai jamais pu la surprendre, ni la rencontrer;
mais je sais qu'elle dirigeait les coups si elle ne les portait
elle-mme. Dernirement, elle est venue  Montral o je m'tais cach,
car on se cache mieux dans une grande ville que dans un village ou une
campagne, et elle m'a port le dernier coup. J'avais vendu ma terre et
mont une auberge fort proprette, dans une rue passante. Elle arrive, se
jette  mes pieds, pleure et supplie si bien que je me laisse attendrir.
Je l'embrasse et lui donne les clefs de ma maison, car il faut vous dire
que je suis seul depuis longtemps: tous mes enfants sont ou mort, ou
disperss dans les Etats-Unis, ce qui ne vaut gure mieux. Dans la nuit,
l'on me pille, le feu est mis  la maison, et ma femme disparat pour ne
plus revenir.... J'tais ruin... dans la rue... et,  mon ge, on n'a
plus le courage de recommencer  vivre et  travailler.... Au reste, je
sais que ce serait inutile: c'est la main de Dieu qui s'appesantit sur
moi....

Victor avait tressailli pendant ce court rcit....

--Mon oncle, dit-il, vous resterez avec nous quoiqu'il arrive. Nous
avons besoin de l'aide de Dieu pour sortir de l'abme o nous a
prcipits la mchancet des hommes; et Dieu nous aidera, parce que nous
lui sommes agrables en pratiquant la misricorde.

--Oui, mon fils, dit Nomie, soyons misricordieux pour obtenir
misricorde.

Le vieillard se prcipita de nouveau aux genoux de Victor et de Nomie.
Une voiture s'arrta  la porte. Une femme bien mise entra aprs avoir
frapp!




                                     IX

                                MADAME GAGNON.


--C'est elle! murmura Nomie.

En effet, c'tait madame Gagnon, la femme charitable dont on avait parl
tout  l'heure, qui venait, selon qu'elle l'avait mand Nomie, visiter
les mes affliges et leur apporter quelques consolations.

--Je suis madame Gagnon, dit-elle en entrant; je viens un peu tard,
pardonnez-moi.

--Vous tes la bienvenue, Madame; il n'est jamais trop tard pour
recevoir des personnes telles que vous.

--Et j'aime mieux, Madame, reprit la Gagnon, que les quelques bonnes
oeuvres que je fais restent caches; Dieu me voit, cela me suffit.

Le mendiant, assis prs de la chemine, fit un mouvement de surprise 
la vue de l'trangre et,  sa voix, il la reconnut bien pour cette
vieille hre qui l'avait si rudement trait quelques heures auparavant.
Il se recula dans l'ombre et parut se distraire en bouleversant la
cendre du foyer avec les pincettes. Madame Gagnon s'assit prs de la
table et la premire elle reprit la parole.

--On m'a dit, Madame, commena-t-elle, que le bon Dieu vous envoyait une
nouvelle et grande preuve.

--- On vous a dit la vrit, rpond Nomie, en soupirant.

--Mais en mme temps, reprit la visiteuse, on m'a parl de votre force
d'me, de votre soumission  la volont divine, de vos vertus
admirables.

--Oh! Madame, pargnez-moi!... Je suis une femme comme une autre, et la
douleur me tue....

--Je comprends; mais enfin vous ne murmurez pas, vous n'accusez pas le
ciel.

--Et pourquoi l'accuserais-je? et pourquoi voudrais-je murmurer? ne
sommes-nous pas sur la terre pour souffrir, et, par la souffrance,
mriter le ciel?

--Oh! que vos sentiments sont beaux, Madame, et qu'ils me font du bien 
moi-mme! Rien ne me fait plaisir comme d'entendre parler ainsi, comme
de voir que Dieu est compris et lou par ses bonnes cratures!...

Le mendiant se tordait sur sa chaise, et sa figure, sous sa barbe
blanche, prenait toutes sortes d'expressions.

Victor regardait cette femme avec curiosit, et il pensait: Elle est
bien bonne ou bien mchante, pas de milieu; et, si elle est mchante,
elle doit avoir un but cach en venant ici. Puis il dit tout haut....

--Excusez-moi, Madame Gagnon, je ne vous ai pas demand si vous vouliez
dteler votre cheval....

--Mon mari est all plus loin; il me reprendra en revenant. Je vous
remercie bien.

--Son mari! pensa le mendiant.

--Vous tes avocat, Monsieur Victor? demanda la visiteuse.

--Oui, Madame, rpondit celui-ci, tonn d'tre si bien connu.

--J'espre que vous sauverez votre pre, car il est innocent, j'en suis
sre?

--Madame, je ferai mon possible, et, avec la grce de Dieu....

--Mais ce doit tre assez facile de sauver un innocent....

--Pas toujours, Madame....

--Est-ce que vous craindriez?...

--Il y a tant de mauvaise foi, tant de malice dans le monde....

--Hlas! oui, vous avez bien raison.... Et ce Picounoc, je pense, n'est
pas de bois de calvaire.

--Le connaissez-vous?

--Assez peu, j'habite la paroisse depuis deux mois seulement.

--Vous avez pu le rencontrer?

--Je l'ai rencontr quelquefois.

--Chez M. Chvrefils probablement?

Madame Gagnon, un peu dcontenance par les questions qui tombaient
drues et l'intervertissement des rles, hsita une minute.

--Je suis peut-tre indiscret, reprit Victor, mais voyez-vous, je sais
que Picounoc est l'ami intime de M. Chvrefils, et que M. Chvrefils est
hospitalier et fier de s'entourer de gens marquants.... J'espre bien
qu'il l'loignera de sa maison lorsqu'il le connatra mieux.

Madame Gagnon se remit tout--fait.

--Vous avez des tmoins, reprit-elle, qui prouveront l'innocence de
votre pre?

--Il y aura conflit de tmoignages, car Picounoc va jurer qu'il l'a vu
frapper.

--Vous croyez?

--J'en suis certain. Il vous l'a dit lui-mme, ce me semble?

--En effet, je crois qu'il a dit quelque chose comme cela.

--Et j'avoue que mon pre n'aurait pas d se sauver.... Cette fuite,
c'est l'aveu pour plusieurs.

--Vous avez raison, Monsieur, et c'est, il faut le reconnatre, assez
logique.

--Picounoc va largement exploiter ce fait; il ne se gne pas de le dire;
mais il y a quelque chose qu'il expliquera difficilement, c'est le chle
qui a servi  tromper mon pre.

--Le chle? demanda la Gagnon.

--Oui, M. Chvrefils n'en a-t-il pas parl devant vous?

--Devant moi? jamais!

--Il ne vous a pas dit qu'il avait vendu un chle  Picounoc peu de
temps avant le meurtre?

--Non, monsieur.

--Le chle que portait la dfunte, quand elle a t tue... et qu'elle
n'a port que cette fois-l. C'est peu de chose, si vous voulez, mais
enfin pourquoi le dtruire?

--Est-ce qu'il a t dtruit?

--Je n'en sais rien. Pensez-vous qu'il l'ait t, vous?

--Je ne pense rien du tout.... Je l'ignore, rpondit la femme ahurie.

Le jeune avocat s'tait lev d'un bond; il fallait jouer serr. Il
ouvrit un tiroir de commode, et en tira un magnifique chle.

--Il n'a pas t dtruit! vous voyez, Madame, et cela va joliment
embter Picounoc.

La Gagnon blmit et balbutia:

--C'est lui, a?

--Lui-mme, affirma Victor.

--N'est-ce pas celui de votre mre? demanda-t-elle timidement.

Victor s'cria d'un accent demi-railleur:

--Madame, vous qui tes si bonne, vous m'aiderez, n'est-ce pas,  sauver
mon pre?

Rassure par cette exclamation du jeune homme qu'elle ne comprit pas
bien, Madame Gagnon promit de faire ce qu'elle pourrait.

--Et quels sont vos moyens de dfense? demanda-t-elle brusquement au
jeune avocat.

--Je les cherche, rpondit Victor, et quand je les aurai trouvs, comme
vous tes notre amie, je vous les communiquerai.

Il se dit  part soi: Va, ma vieille, je suis aussi fin que toi....

Une voiture arriva  la porte....

--C'est mon mari, dit la Gagnon. Elle se leva, mit un baiser sur le
front de Nomie, tendit la main  Victor et sortit.

Le mendiant exaspr se dressa soudain. Ses yeux lanaient des flammes
et ses mains tremblantes se crispaient de fureur: La misrable!
s'cria-t-il, la misrable!

--C'est cette femme qui vous a refus l'aumne? demanda Nomie
presqu'effraye de la colre du vieillard.

--Oui, c'est elle.... Et on eut dit que ces mots l'tranglaient.

--Elle va peut-tre nous sauver! s'cria Victor, en battant des mains
d'esprance....

--Oui, en voulant vous perdre, rpondit le vieillard.... Et il reprit:
la misrable! la misrable!...




                                     X

                          LA CHASSE AUX PREUVES.


Cependant l'ex-lve, feignant de croire  la culpabilit du
grand-trappeur, avait t voir son ancien camarade Picounoc, et lui
avait parl longuement de cette triste affaire qui de nouveau mettait la
paroisse en moi.

--Picounoc, tu aurais d pardonner, lui dit-il; aprs vingt ans
d'expiation, cet homme, s'il est coupable, doit tre absous.

--Pourquoi est-il revenu? rpondit brusquement Picounoc.

--Pour revoir sa femme; c'est assez naturel.

--Il a eu tort.

--Peut-tre; mais dis-moi donc, ne comptes-tu que sur ton seul
tmoignage pour le faire condamner?

--C'est assez.

--Tu pourrais te faire illusion.... On n'envoie pas un homme 
l'chafaud de gaiet de coeur.

--N'importe!...

--Prends garde: quelquefois en prouvant trop, on ne prouve rien du
tout... si tu manquais ta preuve... ou si elle tait dmolie de quelque
manire? As-tu song  cela?

--Pourquoi y songer?

--Pour ne rien faire de trop, ou de mal. Il est toujours bon de
rflchir avant d'agir; il est bon de savoir o peut conduire le chemin
que l'on prend.

--Es-tu venu ici pour me faire des sermons?

--Pas du tout; mais pour te dire que tu es entr dans une route
pineuse.

--J'en sortirai bien.

--Je suis ton ami, eh bien! coute:  ta place, je n'aurais pas fait
arrter Djos, mais je lui aurais fourni les moyens de s'en aller avec sa
femme.

--Avec sa femme?

--Sans doute: mais, allons! tu n'as plus de prtentions de ce ct,
j'espre?

Picounoc baissa la tte et rougit quasiment:

--Ce qui est fait est fait, dit-il.

--Je sais une chose, moi, reprit l'ex-lve, c'est que Djos n'est pas
coupable....

--Comment! il n'a pas tu ma femme?

--Oui, il l'a tue, mais pas de mystre! tu sais comment et pourquoi; en
bien! moi, je tmoignerai en sa faveur.

--Toi? que peux-tu dire? tu ne sais rien de l'affaire.

--Tu verras!...

--Vas-tu te vendre ou jurer le mensonge pour plaire  ton ami?

--Et toi que vas-tu faire pour me venir moraliser comme a? ne sera-ce
pas un mensonge que tu viendras jurer? n'as-tu pas peur de te contredire
ou de manquer de sang froid? Tu vas tre roul sur le gril, je t'en
prviens: tu n'as qu' te bien tenir.

--Si tu es venu ici pour m'insulter, Paul, tu peux t'en aller....

--M'en aller! batiscan on ne me dloge pas de cette faon? Non, je ne
suis pas venu pour t'insulter, mais pour t'avertir que la Providence se
joue des desseins des hommes. Vous autre vieux criminels vous tes bien
russ; mais vous ngligez toujours un dtail insignifiant, et c'est ce
qui vous perd. On se dfie des sages et ce sont les fous qui nous
attrapent. Ces pauvres fous! ils sont plus utiles qu'on ne serait port
 le croire.

--Veux-tu parler de Genevive? demanda Picounoc presque pouvant.

--Sois tranquille, tu le sauras assez tt.

--Mais je n'ai rien dit, je n'ai rien fait devant cette folle qui put me
compromettre, reprit Picounoc avec un malaise visible.

--Ces personnes-l recueillent tout....

--Et qu'a-t-elle pu dire?

--C'est mon secret... et le sien!...

L'ex-lve avait atteint son but. Il s'tait dit: Picounoc, depuis vingt
ans, a d se compromettre par quelque parole aux yeux de Genevive qui
est tant de fois entre dans sa maison; et s'il redoute les dclarations
mmes de la pauvre insense, il s'efforcera de la faire disparatre. Ce
sera une preuve de circonstance qui, ajoute  d'autre, aidera 
clairer la justice. Maintenant que j'ai peut-tre expos les jours de
cette femme,  moi de la protger.

Victor ne put voir Marguerite qu'un instant, au moment o, un soir, elle
passait pour se rendre  l'glise. Les deux jeunes gens s'aimaient
toujours avec autant d'ardeur et de fidlit; mais ils sentaient qu'une
ombre menaante montait, montait, qui bientt les envelopperait tout
entiers, et, dans leur terreur, ils n'osaient plus regarder l'avenir.

Victor retourna  Qubec pour rendre de nouveau  son pre un compte
exact de son travail. Le grand-trappeur songea longtemps  la parole
imprudente de la Gagnon, s'accrochant  ce futile dtail comme un homme
qui se noie s'accroche  une faible branche. Les malheureux ne demandent
qu' esprer. Mais quand Victor lui dit l'hypocrisie de cette femme, et
quand il lui raconta dans tous les dtails l'histoire du vieux mendiant,
il se leva, comme fou de terreur, et, tombant  genoux devant son
crucifix, il y demeura longtemps prostern. Quand il se releva, il vit
que Victor pleurait. Alors il lui mit les mains sur la tte en disant:

--Mon fils, je te bnis!... car tu as pardonn en mon nom. Prends soin
de ton vieil oncle et continue la tche noble mais difficile que tu as
entreprise.

Victor se spara de son pre pour continuer ses recherches. Il descendit
au Foulon par le grand escalier, qui se trouve vis--vis de la prison,
et prenant la rue Champlain, se dirigea vers la basse ville. Rendu  la
porte de l'auberge de l'Oiseau de Proie, il s'arrta un instant, comme
indcis, puis, tout  coup il entra. La Louise et sa mre prouvrent un
mouvement de vanit, car un pareil visiteur ne se prsentait pas
souvent.

--Vous ne me connaissez pas, Mesdames, dit Victor, mais moi je sais que
j'ai une dette de reconnaissance  vous payer....

--Vous, Monsieur! reprit vivement la Louise?

--De la part de mon pre, Madame.

--Qu'est-ce qu'il dit donc ce monsieur-l? demanda la vieille
Labourique.

La Louise ne ft pas attention  la demande de la mre qui se mit 
grogner. Victor reprit:

--Quand je vous aurai dit que je suis le fils de ce petit Djos qu'un
jour vous avez pris dans la rue et protg, vous me comprendrez, Madame.

--Djos! vous dites? vous tes le garon de Djos?...

--Djos! il parle de Djos! redemanda la vieille, qui grogna de plus en
plus, parce que la Louise ne l'coutait point....

--Oui! je suis son garon!...

--Voyez donc ce que c'est!... comme on vieillit! Il me semble que c'est
hier que j'ai trouv dans la rue ce pauvre petit garon qui pleurait....
reprit la Louise, avec motion.... Mre! continua-t-elle, entranant
Victor auprs de la vieille, c'est le garon de Djos, notre ancien petit
Djos!...

--Ah! non, non, tu badines! ce n'est pas possible! exclama la vieille
Labourique; mais pourtant oui! je le reconnais.... Son pre tait comme
cela dans sa jeunesse: mme taille, mme voix, mme faon, mme
figure!... Ah! que cela me fait plaisir d'avoir ta visite, mon petit!...
Je suis une vieille mre pour toi... et oui! j'ai lev ton pre.... Ah!
le satan enfant, il tait bien plaisant, et pourtant il me faisait bien
enrager par fois.... Mais approche que je t'embrasse!...

Victor dut subir le baiser de cette vieille malpropre, et, de plus,
celui de l'autre vieille, la veuve Louise--comme elle se faisait
appeler.

--Et comment vont les affaires? demanda-t-il, aprs avoir satisfait la
curiosit des femmes, au sujet de son malheureux pre.

--Pas vite, rpondit la Louise; on voit peu de voyageurs.

--Les habitants viennent les jours de march?

--Quelques uns....

--Il en vient de Lotbinire?

--Quelquefois.

--Picounoc vient-il souvent?...

--Il est venu la semaine dernire.

--Oui, je sais, il cherchait des tmoins.

--Des tmoins, il n'en a pas besoin: il a tout va de ses yeux, rpondit
la Louise.

--Il n'est pas bien sr de russir.

--A faire condamner votre pre? ce pauvre Djos?

--Oui; et de fait, mon pre n'est pas coupable....

--Pourtant il a l'air bien certain...

--Il y a des dtails qui l'inquitent un peu; il vous l'a dit?

--La Louise ne rpondait pas....

--Oui, oui, dit la vieille... tu sais bien?

--Taisez-vous donc, vieille folle, rpliqua brutalement la Louise.

--Pourquoi ne voulez-vous pas qu'elle parle? demanda le jeune avocat,
est-ce que vous n'aimez plus mon pre?

--Elle ne sait pas ce qu'elle dit, reprit la Louise.

--Quelles personnes se trouvaient avec Picounoc ici? demanda Victor.

Le marchand bossu, dit vivement la vieille Labourique.

--Et Picounoc demandait l'opinion du bossu?

La Labourique clata de rire.

--Si vous dites un mot, la vieille, gare  vous! rpondit d'un air
menaant, la fausse veuve.

Victor comprit qu'il y aurait peut-tre quelque chose  tirer de ce
bouge, et il ajouta, sur sa liste de tmoins, les noms des htelires.

--Je vous laisse ma carte et mon adresse, dit-il en sortant, et si
quelques uns ont besoin de mes services, je suis  leurs ordres.

--Ce bossu, pensa-t-il en sortant, qui peut-il donc tre?... C'est lui
qui a, selon toute probabilit, vendu les deux chles de soie. Il tait
donc ds lors, ou il est devenu depuis, le complice de Picounoc?
Pourquoi? Pour de l'argent? Peut-tre. Par vengeance? Peut-tre encore.
Il prtend, ce singulier bossu, avoir t l'ami de mon pre, et mon pre
ne le connat point.... Il faut que je dterre son origine, et que je
retrace sa vie.




                                     XI


                              L'EMPOISONNEMENT.

A mesure qu'approchait le terme des assises, l'inquitude de Picounoc
augmentait. Cet homme faonn au mal et rou ne pouvait se dfendre
d'une vague crainte, car, bien que toute mesure de prudence fut prise de
sa part pour tromper la justice et perdre le trappeur, il savait l'oeil
de Dieu ouvert sur lui, il savait que le hasard frappe des coups,
inexplicables parfois. Il songeait aux paroles de l'ex-lve, et se
demandait si jamais devant cet homme il avait parl d'une manire
compromettante. Et il pensait aussi  Genevive la folle. De celle-ci il
ne s'tait gure dfi en effet; mais pourquoi avoir peur du tmoignage
d'une femme insense? et qui songerait  s'en prvaloir? Il labourait
son champ. Le labour d'automne est bon pour le bl, et puis, le
printemps est si souvent tardif et long, qu'il est sage de gagner du
temps, ds avant l'hiver, en prparant les sillons. Son humeur se
ressentait de son trouble intrieur, et ses chevaux subissaient les
caprices de son humeur, il les ahurissait de ses cris, les brlait de
son fouet, et quand la charrue se heurtait  une roche il poussait des
jurons formidables. A la maison, il ne se montrait gure plus honnte,
et Marguerite souffrait en silence.

Un soir, le bossu arriva  la porte. Picounoc venait de dteler et se
mettait  la table. Marguerite versait le th, cette boisson favorite du
Canadien. Le marchand fut accueilli avec empressement d'une part, et, de
l'autre, avec une froideur significative. Inutile d'ajouter que
l'empressement ne venait pas de Marguerite. Quand la jeune fille eut
servi la table, son pre la pria de le laisser quelques instants seul
avec le visiteur. Elle se rendit  la laiterie, sous prtexte d'crmer
le lait et de brasser une faon de beurre; mais elle tait trop
proccupe pour se livrer au travail, et elle donna libre cours  sa
douleur.

--Eh bien! commena le bossu, a arrive...

--Dix jours encore, ajouta brivement Picounoc.

--Et ta promesse? Marguerite est-elle prvenue?

--Je l'en ai avertie... mais je crois bien qu'il faudra employer les
menaces....

--N'importe! c'est aujourd'hui lundi, je veux me marier dans huit jours.

--On la fera consentir.

--Victor est en peine, je crois, il ne sait trop comment dfendre son
pre, reprit le bossu.

--Il a raison d'tre en peine; d'autres le seraient  sa place. Mais
comment le sais-tu?

--J'ai des agents.... Je suis l'affaire comme si elle tait mienne... et
n'es-tu pas mon beau pre?...

--Eh oui! eh oui! fit Picounoc ragaillardi... dans huit jours....

--As-tu vu Genevive depuis peu? demanda le bossu.

--Ma foi! pas depuis une quinzaine; elle se cache, je crois....

--C'est mauvais signe... pour toi.

--Tu crois?

--Elle en a peut-tre entendu assez?...

--Si je savais!

--Trop de prudence vaut mieux que trop de confiance.

--Tu as raison. D'ailleurs cet imbcile d'ex-lve, tout en voulant me
menacer, m'a averti d'tre prudent et de me dfier d'elle.

--Et c'est pour cela qu'elle est disparue?

--Non, mais....

--Alors, si tu la trouves, dpche-la moi, et....

Les points qui terminrent la phrase furent, parat-il, admirablement
compris de Picounoc, car sa figure sombre se drida, et un clair joyeux
sortit de ses paupires. On appela Marguerite.

--Ma fille, commena brutalement Picounoc, je te l'ai dit dj, et je te
le rpte en prsence de ton futur, tu vas te marier.

--Je ne me sens point de got pour l'tat du mariage, mon pre.

--Depuis que vous avez perdu Victor? demanda grossirement le bossu.

--Peut tre, fit Marguerite, rougissant de dpit.

--Demain en huit, ma fille, reprit le pre, le mariage aura lieu, c'est
dcid.

--Vous m'avez vendue? fit-elle amrement.

--Oh! il n'y a pas de prix pour vous, Mademoiselle, rpondit avec une
galanterie de mauvais aloi, le vilain bossu.

--Vous ne craignez donc pas, monsieur, d'pouser une femme qui ne vous
aime point? rpliqua Marguerite, qui s'efforait de devenir menaante.

--Je suis sr de votre vertu, Mademoiselle, rpondit le bossu.

Voyant bien qu'en effet on comptait sur sa vertu pour l'immoler, la
jeune fille s'abandonna  un violent dsespoir, et elle eut presque un
regret de se voir tant estime.

Quand le bossu fut sur le point de se retirer, il lui tendit la main,
mais elle refusa de lui donner la sienne. Picounoc entra dans une sombre
fureur.

--Malheur  toi! Marguerite, s'cria-t-il, si tu ne fais pas ma volont!

--O mon pre! s'cria la jeune fille, en joignant les mains....

--Je veux que tu m'coutes, reprit le pre dnatur; je veux que tu
pouses M. Chvrefils, la semaine prochaine; je veux qu'il te donne, ds
ce soir, en ma prsence, le baiser des fianailles!... entends-tu? et si
tu t'insurges contre ma volont, je te....

--O mon pre, grce! grce! supplia Marguerite.

--Je te maudirai!...

--Ah! non! non! arrtez! arrtez!... tout ce que vous voudrez, mon
pre... oui je ferai tout... je serai soumise... oui! j'pouserai M.
Chvrefils! mais, mon pre... ne me maudissez pas!... ah! ne me
maudissez pas!...

--Bon! voil qui s'appelle parler et comprendre le bon sens.... Donc 
mardi le mariage....

Le lendemain Genevive la folle, qui n'avait point paru depuis deux
semaines, passa devant la porte de Picounoc. Marguerite la vit,
l'arrta, et se mit  causer avec elle, comme si la vieille femme et pu
la comprendre. La pauvre enfant causait bien avec les rosiers, la
verveine et l'Hliothrope qui buvaient les rayons du soleil  travers
les vitres de sa fentre; elle pouvait aussi chercher une consolation
dans les paroles souvent raisonnables de l'ancienne matresse de
Racette. Picounoc survint  l'instant mme.

--Entre donc, Genevive, dit-il.

La folle entra.

--Vas-tu loin de ce pas? lui demanda-t-il.

--N'importe o, rpondit Genevive.

--Marguerite a une commission  te donner.

Marguerite regarda son pre avec tonnement, et la folle regarda
Marguerite avec une expression d'aise.

--C'est une lettre que Marguerite envoie  son futur, Monsieur
Chvrefils de la rivire du Chne, tu le connais bien?

--Oui, rpondit Genevive.

--Ta lettre est sur la table dans la grande salle, Marguerite; va la
prendre et tu la confieras  Genevive.

Marguerite hsitait, tout ahurie de ce quiproquo.

--Viens, dit Picounoc.

Elle suivit son pre dans la salle. Il prit une lettre oublie sur la
table: Tiens, Marguerite, dit-il, adresse-la et l'envoie  M.
Chvrefils.

--Mais, mon pre, pas en mon nom, toujours! puisque j'ignore le contenu
de cette lettre.

--Le contenu? rpta en riant le madr, tiens! vois! ce n'est pas
compromettant. Et, dpliant le papier, il montra quatre pages blanches.

--Alors pourquoi, mon pre?... observa Marguerite.

--C'est mon affaire.... Adresse-la  M. Chvrefils, et demande 
Genevive de l'aller porter: ce n'est pas plus malin que a.... Mais
glisse ton nom au coin d'une de ces pages... tu sais, les amoureux!...
ah! il va trouver la chose plaisante, admirable!...

Marguerite, prouvant de la rpugnance  tracer son nom pour les yeux de
ce vilain bossu, fit semblant d'crire et n'crivit rien.

--Ecris! te dis-je, s'cria Picounoc, qui s'aperut de la supercherie.

Elle crivit, en entremlant les lettres, "Victor et Marguerite," puis,
repliant le papier, le donna  la folle qui partit pour la rivire du
Chne.

En passant devant la maison de Nomie, Genevive jeta un coup d'oeil
dans l'intrieur. Nomie, l'ex-lve et le mendiant, assis ensemble,
causaient d'une faon intime. Elle entra.

--Voici l'heure fatale qui arrive, dit-elle, et le triomphe des mchants
n'est pas d'une longue dure.

--Les desseins de Dieu sont impntrables, observa Nomie.

--Le Seigneur, continua la folle, se sert souvent des plus futiles
instruments pour oprer de grandes choses.... Vous direz  monsieur
Victor que Genevive la folle rendra tmoignage contre Picounoc et le
bossu, et le tmoignage de Genevive confondra les pervers.

--Victor s'en doutait, s'cria l'ex-lve triomphant....

--Dieu le veuille! ajouta Nomie.

--Restez avec nous, Genevive, reprit l'ex-lve....

--Non, je vais chez M. Chvrefils de la part de mademoiselle
Marguerite....

--Un pige, peut-tre... observa le mendiant....

--Soyez prudente, Genevive, repartit l'ex-lve, et prenez garde 
Picounoc et  son ami, ce sont des hommes dangereux....

--Je le sais, fit-elle.

--Elle n'est plus folle! Telle fut la pense qui vint  l'esprit de
chacun.

Elle tait  peine rendue chez M. Chvrefils que l'ex-lve, qui ne
voulait pas la perdre de vue, rdait comme un fantme au milieu des
grands chnes de la rivire. Il vit sortir la folle avec un petit paquet
 la main. Elle reprit le chemin de Lotbinire: il la suivit. Elle
s'arrta dans une maison  pignons gris et  contrevents rouges,
distante d'un quart de lieue environ de la rivire. Il attendit, les
yeux fixs sur cette maison.

Le bossu avait souri en voyant Genevive lui remettre un billet de la
part de Marguerite. Il rompit le cachet, et dplia les quatre pages
blanches, disant: Chre enfant, tu es bien trop mignonne! Mais quand il
eut dchiffr les deux noms enlacs sur le coin de la feuille, il grina
des dents et frappa du pied avec colre.

--N'importe! vocifra-t-il, je t'aurai....

Puis, se ravisant tout  coup, il clata de rire.

--Picounoc! Picounoc! s'cria-t-il encore tout haut, quand tu ne
russiras pas, le diable lui-mme n'aura que faire d'essayer....

Il fit plusieurs questions  Genevive qui lui parut plus gare que
jamais, et prenant un petit paquet tout prpar, il la pria de le donner
en passant  Madame Gagnon. En recevant le paquet Madame Gagnon plit
lgrement, puis ensuite rougit beaucoup. Elle s'approcha de l'armoire
et le dveloppa: C'est du th, murmura-t-elle, et du bon!... Genevive,
il est l'heure de souper, veux-tu prendre une tasse de th?
demanda-t-elle  la folle.

--Oui, rpondit la pauvre femme qui avait faim et soif.

Le th fut servi. Genevive le trouva bien fort, bien amer, mais elle en
but deux tasses. Rconforte, elle exprima son intention de partir, et
Madame Gagnon ne la retint point. L'ex-lve la suivit de nouveau. Elle
avait  peine fait une demi-lieue que sa dmarche parut ingale, tantt
lente, tantt prcipite, et, de temps en temps, la pauvre femme portait
la main  sa gorge comme pour en arracher quelque chose. L'ex-lve la
rejoignit. Elle le regarda avec une espce de terreur instinctive
d'abord, mais ds qu'elle l'eut reconnu elle se jeta dans ses bras en
s'criant: Je suis empoisonne! Oh! que je souffre! J'ai trop tard 
parler! mon Dieu! j'ai trop tard... je vais mourir!... Picounoc et le
bossu.... Immdiatement elle fut prise de vomissements abondants, et
elle se plaignit d'une soif ardente. L'ex-lve, l'enlevant dans ses
bras, la porta dans la maison voisine, et demanda le mdecin et le
prtre....

--J'ai mal  la tte! j'ai mal  la tte! criait la malheureuse en se
tenant le front dans ses deux mains.... Et  chaque minute elle
demandait  boire, et toujours la boisson ramenait le vomissement. Quand
le prtre arriva, ses traits taient dj profondment altrs, ses
pieds et ses mains refroidis, et le pouls  peine sensible laissait
deviner une prochaine syncope. Le mdecin avait t appel dans une
autre paroisse. En son absence l'ex-lve qui connaissait bien les
simples, administra divers mdicaments pour favoriser l'expulsion du
poison ingr. Mais aprs quelques heures d'attente il commena  douter
du succs. Le cas tait dans la forme suraigu, excessivement grave par
consquent. Le prtre pia les moments de repos que le mal laissait  la
moribonde, et remplit son saint ministre. La pauvre infortune tomba
dans le dlire, et, dans cette nouvelle folie, elle disait une quantit
de paroles inintelligibles; mais entre toutes, les mots fanal,
chandelle, chemine, revenaient souvent. On l'interrogea dans ses
moments de calme; mais elle parut avoir perdu la mmoire. Une fois
seulement elle s'cria, comme se souvenant tout  coup:--Oh! oui! le
fanal! cherchez le bien!

Enfin son visage ple comme la cire prit une teinte violace, ses forces
dcrurent rapidement, sa peau se glaa, et elle rendit l'me  Dieu. Il
y avait sept heures seulement qu'elle tait sortie de chez Madame
Gagnon.

Il y eut enqute et il fut constat comme toujours que la dfunte tait
bien morte. Personne ne fut arrt alors, et Madame Gagnon restait sous
l'gide de sa bonne renomme. L'ex-lve ne voulait pas donner l'veil
aux ennemis du grand-trappeur: il aimait mieux les laisser s'endormir
dans la confiance. Ds qu'ils connurent le rsultat de l'enqute et le
verdict du jury, le bossu, Picounoc et madame Gagnon, poussrent
intrieurement--car cela se fait--des cris de triomphe. Victor demanda 
l'ex-lve pourquoi il n'avait pas,  l'enqute, fait connatre tout ce
qu'il savait, de faon  amener l'arrestation des coupables.

--J'ai mon ide, rpondit l'ex-lve; laissons-les s'enferrer eux-mmes,
et se jeter dans le pige.... Seulement je les pousserai bien un peu,
sans que cela paraisse. Fiez-vous  moi.




                                    XII

                                 LE FANAL.


Victor, Nomie, le vieil Asselin et leur bon ami, l'ex-lve,
ressentirent une vive douleur de la mort tragique de Genevive: mais ils
s'efforcrent d'en tirer--pour la cause sacre qu'ils avaient 
dfendre--tout le bnfice possible.

--Je retourne  Qubec, dit  l'ex-lve, le jeune avocat, et, je ne
reviendrai peut-tre pas avant la cour; marchez, voyez, agissez! Les
paroles de Genevive ont une signification.... La pauvre folle savait
quelque chose, et elle a trop tard  parler. Ce fanal, cette chandelle,
cette chemine, je ne sais ce que cela veut dire, mais  coup sr cela
veut dire beaucoup. Cherchons.... Ce fanal, ce doit tre celui.... Mais,
non, mon Dieu! puis qu'il s'est clair au moyen d'une simple
allumette....

--C'est vrai! dit l'ex-lve, saisissant au bond la pense de Victor,
mais Picounoc peut bien avoir prvu le cas... et qui sait si, dans son
tmoignage, il ne sera pas fait mention d'un fanal?...

--Vous avez raison, mon ami, reprit Victor, vous avez raison!... Il
tait neuf heures du soir, alors, il faisait noir, et une simple
allumette chimique pour aller au jardin avec sa femme, cueillir des
pommes... non! non!... Il y aurait du louche en cela. Ce fanal!
cherchez-le, trouvez-le!... Mais, mon Dieu! aprs vingt ans?... Ah!
c'est folie!... Et puis si on le trouve, cela ne sera-t-il pas contre
nous?

--Monsieur Victor, cela ne sera pas contre nous, puisque Genevive a dit
de le chercher... On le cherchera, Monsieur Victor, et, s'il existe
encore... soyez tranquille, on n'a pas pass vingt ans pour rien dans
les bois, parmi les sauvages!

Et quand Victor fut parti, l'ex-lve se mit  l'oeuvre. Il russit 
voir tous ceux qui, le soir du meurtre, taient venus dans le jardin et
dans la maison de Picounoc. Personne n'avait eu connaissance du fanal...
seulement on se souvenait que Picounoc en avait achet un neuf.

--Arrtez donc! dit tout  coup Normand,  qui Paul Hamel parlait de
l'affaire, si vous n'avez pas vu Franois Bernier, vous n'avez pas vu
tous ceux qui sont venus au jardin de Picounoc ce soir-l.

--Je ne l'ai pas vu, rpondit l'ex-lve, se raccrochant  un dernier
espoir.

--Franois Bernier, qui est un homme  cette heure, n'avait que neuf ou
dix ans alors; je me souviens qu'il tait l parce qu'en courant il est
venu se jeter sur moi, a tomb et s'est dmis un poignet. C'est la
Catoche qui l'a _remmanch_.

--Je le verrai, reprit l'ex-lve; o demeure-t-il?

--Il demeure au troisime rang de Ste. Croix maintenant.

L'ex-lve partit de suite. Le temps d'atteler un cheval et ce fut tout.
Franois Bernier tait chez lui. L'ex-lve ne se laissait pas retarder
par les prambules:

--Vous tes all dans le jardin de Picounoc, n'est-ce pas, lors du
meurtre de sa femme? demanda-t-il.

--Oui, monsieur, mme que c'est moi qui ai ramass le fanal.

L'ex-lve faillit jeter un cri: Le fanal? dit-il, et il avait la gorge
serre par l'angoisse ou la fivre.

--Oui, monsieur, et je l'ai donn  une femme, une pauvre folle qui
s'appelait Genevive....

--Et savez-vous ce qu'elle a fait de ce fanal?

--Pour cela non, Monsieur, je n'en ai jamais plus entendu parler....

--C'est toujours autant de gagn! murmura l'ex-lve. Il remercia
Bernier, tout surpris de ce qu'un homme se dranget pour si peu, et
revint  Lotbinire, le coeur joliment refait.



Victor assis  son bureau crivait, et de temps en temps une larme
tombait sur le papier tal devant lui. Le pauvre jeune homme avait peur
de ne pas tre assez loquent, assez habile pour sauver son pre.
Quelqu'un frappa et entra de suite. Ce quelqu'un accusait bien soixante
ans, et portait une figure vulgaire et fatigue... par le vice, sous un
front compltement dnud....

--En quoi puis-je vous tre utile, Monsieur? demanda l'avocat.

Le rustre roula son chapeau entre ses doigts:

--Je voudrais avoir une _consulte_, Monsieur; on m'a dit que vous tes
bon avocat.

--Parlez! je vous coute.

--Je voudrais poursuivre en dommage un de mes voisins qui a dit que ma
femme avait empoisonn une autre femme.

--C'est grave....

--J'en ai bien le droit, n'est-ce pas?

--Certainement, et mme c'est votre devoir, non pas de poursuivre pour
avoir de l'argent, mais pour faire reconnatre l'innocence de votre
femme, et faire punir un calomniateur....

--Je voudrais poursuivre pour mille piastres.

--Vous avez tort, parce que l'on croira que vous spculez sur l'honneur
de votre femme.

--Alors faites comme vous l'entendrez.

--Quel est le nom de cet homme?

--Andr Barab....

--Et le nom de votre femme et le vtre?...

--Gagnon, Madame Alexis Gagnon, de Lotbinire.

Le jeune avocat bondit sur son sige. Il prtexta une douleur
nvralgique et fit un tour dans la pice, en s'efforant de se remettre
de sa surprise.

--M'y voici, dit-il, je prends votre cause. Nous irons au "criminel."
Elle sera sur le rle pour le terme prochain. Je vais intenter l'action
immdiatement.

--Et vous avez bon espoir?...

--Oh! oui! restez tranquille, a va marcher....

--On m'avait dit aussi que je pouvais m'adresser  vous en toute
sret....

--Et qui vous a dit cela?

--Un vieux chasseur arriv  Lotbinire dernirement. Les gens
l'appellent l'ex-lve, je crois; je ne sais pas pourquoi, ni ce que
cela veut dire.

C'tait un tour de l'ex-lve. Il avait mis dans sa confidence ce nomm
Barab, un riche cultivateur, et Barab n'hsita pas  prter son
concours aux desseins de l'ex-lve en lanant la terrible accusation.
Madame Gagnon tait dfendue par sa grande rputation de pit: c'tait
bien une protection magnifique. Elle connut les soupons que l'on
tchait de faire planer sur elle, et poussa son mari, pardon! son
associ,  faire, pour imposer silence aux mauvaises langues, la
dmarche que nous savons.

Cependant Marguerite voyait approcher avec terreur le jour fix pour la
crmonie de son union avec le bossu. La pense de son irrvocable et
malheureux destin l'absorbait toute entire, et les douleurs de son me
se manifestaient par la pleur de son front et la tristesse de son
regard. Elle n'attendait point de secours du monde o elle se trouvait
de plus en plus isole, et elle s'adressait avec plus de ferveur et de
foi au ciel qui seul pouvait la sauver encore. Son pre croyait qu'elle
s'tait soumise sans effort et sans amertume. Tout occup de lui-mme il
ne songeait gure  sa fille. Et puis son propre sort lui semblait bien
autrement important que ce qu'il appelait un caprice d'enfant. Un soir
Marguerite resta longtemps assise auprs du foyer. Elle tait frileuse
et la flamme ptillante ne la rchauffait point. Ses yeux brillaient
d'un clat inaccoutum, ses lvres taient brlantes, et un reflet de
pourpre embrasait sa figure. Dieu va-t-il m'exaucer, pensa-t-elle. Elle
esprait mourir. La maladie s'aggravait de jour en jour et la fivre,
avec ses hallucinations fantastiques et ses dlires navrants, fit
oublier  la fiance le monde rel qui l'entourait, et la transporta
dans des rgions imaginaires o l'amour et la flicit rgnent sans fin.




                                    XIII

                              LE JOUR SE FAIT


Marguerite ne mourut pas cependant. Elle tait mieux, mais faible
encore, au grand dsespoir du bossu qui voyait son bonheur indfiniment
retard. L'ex-lve demanda  la voir, et, quand il approcha de son lit,
elle sourit avec tristesse. Il lui dit quelques bonnes paroles, puis,
lui demanda la permission de chercher dans tous les btiments, 
commencer par la maison, un fanal qui avait t perdu autrefois. La
pauvre enfant n'eut garde de refuser une aussi simple chose, et, pendant
plusieurs jours conscutifs, on vit l'ex-lve rder dans le voisinage
des btisses de Picounoc, comme un homme qui veut tudier des lieux
nouveaux, ou se familiariser avec ceux qu'il connat dj, pour excuter
quelque dessein secret. On le vit entrer dans la grange, dans l'table,
dans la bergerie, et n'en sortir chaque fois que longtemps aprs. Il se
glissa sous le pav des hangars et des _tasseries_; il descendit dans la
cave de la maison et en interrogea tous les coins et recoins; il monta
au grenier et fureta partout. Un visible dcouragement commenait  se
lire sur son front. Tout  coup une pense subite lui rendit un faible
espoir: la chemine! se dit-il, la chemine dont parlait Genevive!...
Il courut  la chemine qui longeait le pignon sans le toucher; mais,
fatalit! il n'y avait pas d'espace pour le plus petit fanal: Il y a une
chemine au hangar, pensa-t-il, et il retourna au hangar. La sablire
qui couronnait le carr du hangar, forait la chemine  passer  une
distance de six pouces environ des planches du pignon. L'ex-lve eut un
tressaillement presque douloureux, tant il eut peur d'une nouvelle
dception. Il s'approcha avec crainte de la chemine, et regarda
derrire. Rien! il n'y avait rien que des toiles d'araignes. Restait
encore une chance, pourtant, et la dernire. La sablire tait leve de
huit ou neuf pouces au dessus du plancher; donc sous la sablire,
derrire la chemine, on pouvait fourrer un fanal en le mettant sur le
ct. L'ex-lve se coucha sur le plancher et plongea son bras dans la
petite cachette mnage par le hasard. Il toucha un objet. Un frisson
courut dans ses veines et un clair jaillit de ses yeux. Il saisit cette
chose qui se trouvait au bout de sa main, et, tremblant d'prouver
encore une dception, la plus cruelle de toutes, il l'amena  lui. Le
fanal! c'tait le fanal! noir de poussire et envelopp de fils
d'araignes. Il l'essuya un peu et voulut l'ouvrir pour voir s'il n'y
avait pas dedans quelque chose d'extraordinaire, mais il tait scell
par une bande de papier coll avec de la pte. Respectons le secret, se
dit-il, tout mu, et emportons ce document  la cour.

Picounoc tait venu  la ville quelques jours avant l'ouverture du
terme, et c'est en son absence que l'ex-lve avait fait ses recherches.

La veille de l'ouverture de la Cour Criminelle, l'ex-lve, tenant sous
son bras et prcieusement envelopp dans une gazette, un objet qu'il eut
t assez difficile de reconnatre ou de deviner, entra, la figure
souriante, dans le bureau de Victor Letellier. Le jeune avocat arpentait
la chambre monologuant, gesticulant, comme un homme fortement exalt par
une impression subite.

--Si je pouvais prouver complicit! s'criait-il, oui, si je pouvais!
Picounoc se trouverait  moiti dmoli.... Dis moi qui tu hantes, je te
dirai qui tu es!...

Il aperut l'ex-lve: Ah! bonjour! dit-il, quelle nouvelle?...
qu'apportez-vous donc l?

--_Antiquum documentum_! rpondit gravement l'ex-lve.

--Un vieux document?

--Le fanal! mon cher! le fanal....

--Le fanal dont parlait Genevive?

--Eh oui! ni plus, ni moins,... qu'est-ce que cela vaut? je l'ignore.
Enfin nous verrons....

Victor prit le fanal des mains de l'ex-lve, le dbarrassa de son
enveloppe de gazette, le tourna en tous sens.

--Qui l'a ainsi scell? demanda-t-il.

--Elle, rpondit laconiquement l'ex-lve...

--Voil qui est singulier!... reprit Victor.

Mon Dieu! fit-il plus haut, y a-t-il donc l de quoi perdre ou sauver
mon pre!... Cette Genevive n'tait donc pas folle autant qu'elle le
paraissait?...

--Folle? interrompit l'ex-lve, je pense qu'elle ne l'tait pas du
tout... seulement, elle a t imprudente:... elle a trop tard  parler.
Se croyant sre de triompher et de faire clater la vrit, elle s'est
plu  attendre jusqu' la dernire heure.... Dieu veuille que toute
chance de succs ne soit pas morte avec elle!...

--Oui, Dieu le veuille!

--J'ai travaill de mon ct, reprit Victor, et mes recherches n'ont pas
t infructueuses.

--Vite, parlez! qu'avez-vous dcouvert? Voil le courage qui me revient
au coeur. Il me semble que le ciel est pour nous enfin.

--J'espre, mais n'ose m'abandonner trop vite  la joie... si j'allais
tre du!... Ma pauvre Marguerite! il faut que l'un de nous soit
couvert de honte et abm dans la douleur....

Et Victor, le visage cach dans ses mains, demeura longtemps silencieux.

--Voyons! qu'avez-vous trouv? demanda l'ex-lve, cela m'intresse
fort, allez!...

--Je connais l'histoire du bossu!...

--Vraiment!...

--J'ai remont  la source de cet homme comme on remonte  la source
d'un ruisseau.... Il m'a fallu carter bien des broussailles entasses 
dessein, gravir bien des rochers, faire bien des dtours; mais enfin
j'ai triomph des obstacles, et maintenant, je puis lui jeter  la
figure, comme une souillure ou un dfi, son vritable nom....

--Il ne se nomme pas Chvrefils?

--Il ne s'appelait pas de ce nom il y a vingt ans....

--L'ai-je connu?

--Vous avez d le connatre....

--Et c'est un vaurien?

--Pis que cela.

--Un voleur?

--Pis que cela.

--Un assassin?

Tout cela ensemble!... Et c'est l'intime ami de Picounoc! Vous
comprenez?

--a va venir; laissez faire le procs de Madame Gagnon: On va les
envelopper l-dedans. Ce n'est pas pour rien que l'ex-lve est revenu
des rgions lointaines du McKenzie!... ce n'est pas pour rien qu'il a
dit  Picounoc de se dfier de la folle! ce n'est pas pour rien qu'il
aura avanc la mort, par sa faute, de cette infortune Genevive!... On
ne fait pas les choses  moiti!...

Victor serra la main du brave chasseur:

--C'est demain, dit il.




                                    XIV

                            GAGNON VS. BARAB.


Le 27 octobre est arriv. Ds avant dix heures la salle d'audience est
remplie d'une foule anxieuse. L'arrestation du grand-trappeur a fait du
bruit et rveill bien des souvenirs. Les avocats, revtus de leur toge
noire, entrent avec un air solennel qui impose le respect  la foule et
relve  ses yeux la grandeur du tribunal.

--Silence! fait l'huissier audiencier.

Le juge entre; le peuple se lve; l'huissier crie: Oyez! oyez! oyez!
Vous tous qui avez quelque procs  la Cour Criminelle dans et pour le
district de Qubec, approchez et soyez attentifs.

Vous tous, juges de paix, coroners et autres qui avez des enqutes on
des obligations de comparatre, dposez le tout devant ce tribunal afin
que la justice de la Reine puisse avoir son cours.

Vous tous, honntes gens, qui faites partie du jury de ce district pour
notre Souveraine Dame la Reine, rpondez de suite et pargnez vous
l'amende. _God save the Queen._

Le grand jury rapporta _true bills_ accusation fonde contre Andr
Barab, pour calomnie, et contre Michel Lpingle et Nicolas Calumet,
deux jeunes fripons qui se sont btement laisss prendre en escamotant
une chane d'or au clbre tablissement de Duquet, pendant que la chef
de la maison, renferm dans une pice voisine, causait au moyen du
tlphone, avec les employs de son magasin de St. Roch.

Le procs de ces deux jeunes dlinquants fut le premier entendu. Il ne
prit qu'un moment, car les accuss plaidrent coupables. La cause de
Gagnon contre Barab fut appele ensuite. Beaucoup de gens prouvrent
un dsappointement. Ils n'taient venus que pour voir le grand-trappeur,
et le grand-trappeur n'avait pas mme paru  la barre des criminels.

Les tmoins de la demanderesse se tiennent debout prs du banc des
juges. Ils sont trois: Onzime Desruisseaux, Jacques Letendre et Philias
Normandeau. Desruisseaux, appel le premier, entre dans la bote et
prte serment.

--Votre nom? demanda le procureur.

--Onzime Desruisseaux.

--Vous connaissez l'accus en cette cause?

--Je le connais bien.

--Est-ce un homme dont l'opinion et la parole ont de l'influence
gnralement sur les autres?

--Il a toujours pass pour respectable et naturellement on a confiance
en lui.

--Quand il dit une chose on le croit?

--Quand cette chose est croyable.

On rit. Silence! crie l'huissier.

--Est-ce que vous ne croiriez pas plutt une chose affirme par lui que
par le premier venu? reprend le procureur.

--Quant  cela, oui.

--Eh bien! l'accus vous a-t-il parl de la demanderesse, depuis la mort
de Genevive Bergeron?

--Rien qu'une fois, mais aplomb!

--Rptez tout ce qu'il vous a dit.

--Il m'a dit comme a: Onsime, crois-tu  l'hypocrisie, toi? Et j'ai
rpondu en badinant: je crois  tout ce qui est mal.

--Eh bien! reprit-il, je crois  l'hypocrisie de Madame Gagnon ma
nouvelle voisine. Elle va trop souvent  l'glise et chez le bossu, et
le bossu vient trop souvent chez elle.

--Vous badinez! une vieille couenne comme a, que je rponds.

On clate de rire de nouveau, et de nouveau un formidable silence
retentit. Le juge s'adressant au tmoin lui recommande de ne rien dire
d'inutile, et de rapporter seulement les paroles de l'accus.

--C'est bien, votre honneur, j'y suis. Donc Andr Barab me dit: Je ne
crois pas que cette femme soit trangre  la mort de Genevive....

--Pas possible!... que je... pardon! j'oubliais.

--Genevive sortait de chez Madame Gagnon, o elle avait bu et mang, me
dit-il encore, et c'est une demi-heure aprs que les symptmes
d'empoisonnement se manifestrent. Genevive est morte en sept heures:
donc le poison tait violent. S'il tait violent, il venait d'tre
administr, et s'il venait d'tre administr, c'est chez Madame Gagnon
qui l'avait t.... Cela me parut clair et je dis la mme chose 
d'autres.

--On ne vous demande pas ce que vous avez dit? reprit le juge.

--L'accus vous a-t-il dit autre chose?

--Oui, mais pas  ce sujet-l....

--Aprs qu'il vous eut dit cela, perdtes-vous confiance en l'honntet
de Madame Gagnon?

--Oui, raide!

--Et savez-vous si d'autres personnes ont, par le fait de l'accus,
perdu aussi confiance en la demanderesse?...

--Oui, Jrme Dufresne, la Maurice Dchne, la Michel Roy, Archange
Ppin, et je pourrais en nommer bien d'autres....

--Vous n'avez plus rien  ajouter? demanda l'avocat de la reine.

--Non monsieur.

--_Transquestionn._--Avez-vous vu Madame Gagnon, depuis la mort de
Genevive?

--Oui, monsieur.

--Et que vous a-t-elle dit au sujet de cette mort?

--Que c'tait une mort bien extraordinaire, et qu'elle ne pouvait pas
expliquer.

--Savait-elle alors que quelqu'un la souponnait de ce crime?

--Elle ne m'en a rien dit....

--Vous a-t-elle parl de ce que Genevive avait mang ou bu chez elle?

--Pas un mot....

--Retirez-vous.

Desruisseaux sortit en s'essuyant le front avec la manche de sa blouse.
Jacques Letendre et Normandeau vinrent, tour  tour, subir  peu prs
les mmes interrogations et faire les mmes rponses. Seulement, dans
les transquestions, Normandeau rapporta que Madame Gagnon, sachant
l'accusation qui pesait sur elle, leva les yeux et les mains au ciel en
s'criant: Dieu soit bni! qui permet que l'on me perscute ici-bas!
Bienheureux ceux qui souffrent la perscution!... C'est au moins une
petite ressemblance que j'aurai avec les saints et le Divin Sauveur....

Plusieurs personnes, dans l'assistance, se sentirent touches par cette
vertu aux prises avec la calomnie: d'autres flairaient un scandale
nouveau, et commenaient  prendre intrt au procs. Les tmoins de la
dfense furent appels. Ils taient trois aussi, Paul Hamel, Picounoc et
la servante de Madame Gagnon.

--Votre nom? demanda l'avocat.

--Paul Hamel, chasseur, dit firement le vieux voyageur. Et il continua
sans qu'on eut le temps de l'interroger: Je dis un jour  M. Victor:
j'ai une ide qui peut nous tre utile dans notre grande
entreprise--Cette grande entreprise, c'tait de sauver son pre, mon
ami, l'ancien Plerin de Ste Anne--Je vais voir Picounoc et tcher de
lui faire croire que Genevive dont il n'a jamais d se dfier, va lui
jouer, au procs, quelque bon tour. En effet, j'accoste l'ancien
camarade Picounoc, et je joue si habilement mes cartes que bientt je
m'aperois qu'il a peur de Genevive. Alors, que je pense, il y a
quelque chose qui va mal pour toi, mon vieux, et je n'ai pas t mal
inspir. Mais je me dis en moi-mme: cette pauvre Genevive est expose
par notre faute, il faut veiller sur elle. En effet, aprs ce jour je ne
l'ai pas perdue de vue.... Cependant elle a t tue sans que j'aie pu
la dfendre. Le jour de sa mort, Genevive fut envoye par Picounoc  la
rivire du Chne, chez M. Chvrefils, le bossu, pour porter une lettre.
Je la suivis. Quand elle sortit de chez M. Chvrefils elle portait un
petit paquet. Elle reprit le chemin de Lotbinire et entra chez Madame
Gagnon, dont la maison se trouve  une distance d'une demi-lieue environ
de chez le bossu. J'attendis assis sur la clture,  un arpent de la
maison, et je repris mon chemin, deux heures aprs, alors que la dfunte
fut sortie. Elle ne portait plus de paquet. Je me proposai de la
rejoindre et de la faire parler.... Je m'aperus bientt qu'elle tait
sous une influence trange. Elle chancelait en marchant, se serrait la
gorge avec ses doigts et avait des hoquets. Quand elle m'aperut elle
s'cria: je suis empoisonne!... je vais mourir!... Picounoc et le
bossu!... la Gagnon!... il est trop tard! Un instant aprs je fus
oblige de la prendre dans mes bras comme un enfant, et de la porter
dans la maison la plus proche o elle expira bientt. Quelques mots
qu'elle a dit en mourant: Fanal! chandelle et chemine... m'ont
convaincu que quelqu'un avait intrt  sa mort... Le lendemain, je sus
par la servante de madame Gagnon, que la folle avait bu du th prpar
par madame elle mme. Je ne voulus pas, toutefois, faire part de mes
soupons lors de l'enqute, et j'avais mes raisons pour agir ainsi.
Quelques jours aprs je racontai tout, et je dis hautement que madame
Gagnon devrait tre arrte. Pour rendre l'affaire plus piquante je
conseillai  Andr Barab de lancer l'accusation, et  M. Gagnon de
revendiquer, devant les tribunaux, l'honneur de sa femme. Cette affaire
est intimement lie au procs qui va commencer bientt.

Les transquestions ne firent pas broncher d'un point le vaillant tmoin,
et la Cour prit un intrt norme  cette cause qui tournait si
fatalement pour sa demanderesse. La servante de madame Gagnon fut
entendue. Elle dit que Genevive avait en effet apport une livre de
th, et qu'elle l'avait remise  madame Gagnon; que celle-ci l'infusa
elle mme contre son habitude, et le servit  la folle qui en but deux
tasses en mangeant du pain et du beurre; qu'aucune autre personne ne but
de ce mme th dont le reste fut perdu; qu'il y avait dans l'armoire,
quand la folle est venue, du th pour au moins deux mois encore. Bref,
non seulement la demanderesse ne prouva pas qu'on l'avait calomnie,
mais elle demeura sous le coup d'un soupon gnral, tellement motiv,
qu'il tait presque une condamnation.

Picounoc fut appel  son tour. Il parut extrmement mal  l'aise et
troubl. Son masque d'assurance, sa voix nasillarde et couverte le
trahirent. Le criminel peut tre fort, audacieux et provocateur devant
la foule des ignorants et des simples; mais en face de la justice
implacable et solennelle; au milieu d'hommes habitus  lire dans les
coeurs et sur les figures, habiles  dmasquer l'hypocrisie, il n'a pas,
d'ordinaire, la puissance de se revtir de sa fausse livre, et baisse
la tte honteusement.

--Vous connaissez la demanderesse? commena le procureur.

--Oui.

--Depuis longtemps?

--Depuis trois mois environ.

--Elle passait pour une femme comme il faut?

--Oui.

--Que pensez-vous d'elle maintenant?

--Je crois qu'elle est calomnie.

--De sorte qu' vos yeux elle n'prouve aucun tort dans sa rputation?

--Sa rputation d'honntet et de pit est dj si bien tablie....

--Saviez-vous que Genevive devait arrter chez Madame Gagnon en
revenant de la rivire du Chne?

Object comme tendant  incriminer le tmoin lui-mme. Objection
maintenue.

--Madame Gagnon vous a-t-elle, avant ou depuis la mort de Genevive,
parl de cette pauvre folle? et en quels termes?

Object comme tendant  faire une preuve qui ne dcoule pas de la cause.
Objection maintenue.

--N'avez-vous pas dit que Madame Gagnon faisait bien de revendiquer son
honneur devant les tribunaux?

--Je puis avoir dit cela; je puis ne l'avoir pas dit. Ma mmoire s'en
va....

--Vous pouvez vous retirer.

Un homme qui ne triomphait pas c'tait Monsieur Gagnon. Il vit bien
qu'il s'tait fourr dans un gupier, et il songea  s'en tirer le mieux
possible. Andr Barab fut acquitt, et, singulier jeu de la fortune,
Madame Gagnon et le bossu qui se trouvaient  Qubec furent
immdiatement arrts.




                                     XV

                          LA REINE _VS_ LETELLIER.


Aprs l'audition de la cause Gagnon-Barab, la cour s'ajourna. La foule
s'coula lentement et  regret, tant elle tait avide de voir se
drouler l'affaire de Letellier, qui venait de se couvrir d'un voile
mystrieux, grce aux tmoignages de la servante et de l'ex-lve. Dans
toute la ville on ne s'entretint, ce soir-l, que de la femme Gagnon, si
malheureuse dans la revendication de son honneur, de Genevive la folle,
et des rapports que pouvait avoir avec le procs du lendemain, la mort
subite de cette infortune....

Victor et l'ex-lve, rendus confiants par le rsultat de la cause qui
venait d'tre juge, augurant bien de cette premire victoire, le coeur
ouvert  l'esprance, entrrent dans la prison o le grand trappeur se
consumait depuis un mois dans l'inaction et l'ennui.

--Esprons! mon pre, esprons plus que jamais! s'cria Victor en se
jetant dans les bras du grand-trappeur.

--Quoiqu'il arrive, mon fils, je resterai homme et chrtien... rpondit
avec fermet le prisonnier.

L'entretien fut long entre les trois amis.

Le lendemain matin,  l'ouverture de l'audience, il n'y avait pas plus
de monde que la veille, dans la vaste salle, car, la veille, elle
regorgeait, mais la foule anxieuse dbordait jusque dans les corridors
et sous le vieux portique du vieil difice. Quand le juge fut assis dans
son fauteuil surmont, comme d'une gide, des armes royales sculptes et
dores, les grands jurs rapportrent accusation fonde contre Joseph
Letellier. Le greffier debout se tourna vers le fond de la salle.

--Gelier, dit-il, faites mettre Joseph Letellier  la barre.

Un mouvement onduleux agita la salle, et tous les regards se tournrent
vers le prisonnier qui parut entre deux sergents de police. Letellier
tait ferme sans forfanterie et rsign sans faiblesse. Personne ne put
lire ce qui se passait dans son esprit; personne ne put voir sur son
front la pleur de la crainte ni les dfis de la jactance.... Le shrif
mit devant la cour la liste des jurs, et le greffier procda  l'appel
en ces termes:

--Vous qui tes sur la liste des jurs pour dcider l'issue jointe entre
notre Souveraine Dame la Reine et le prisonnier  la barre, rpondez 
vos noms, sous les peines de droit.

Ensuite il s'adressa  l'accus et lui dit:

Les personnes dont vous allez maintenant entendre appeler les noms,
sont celles qui vont dcider entre Notre Souveraine Dame la Reine et
vous, de votre vie et de votre mort. Si donc vous voulez les rcuser ou
aucune d'elles, vous devez les rcuser lorsqu'elles s'avanceront pour
prendre le livre et tre assermentes, et avant qu'elles soient
assermentes, et vous serez cout.

Les jurs furent appels. Le prisonnier pouvait en rcuser trente-cinq,
attendu que l'accusation tait capitale, il n'en rcusa qu'un seul dont
l'intelligence lui parut rellement trop limite. Alors le greffier leur
administra le serment suivant:

--Vous examinerez bien et fidlement et ferez un vrai rapport entre
notre Souveraine Dame la reine et le prisonnier  la barre que vous avez
maintenant sous votre charge, et donnerez un verdict exact suivant la
preuve; ainsi que Dieu vous aide. Cela fait, et les douze jurs
asserments, il dit  l'huissier de la cour: Comptez les jurs.
Celui-ci, aprs les avoir compts leur dit:--Vous, douze hommes,
demeurez ensemble et coutez la preuve qui va vous tre soumise. Aprs
cela le crieur fit la proclamation suivante:

--Si quelqu'un peut informer les juges de notre Dame la reine, le
procureur de la Reine, dans l'enqute qui va se faire entre notre
Souveraine Dame la reine et le prisonnier  la barre, de quelque
trahison, meurtre, flonie ou _misdemeanor_ par lui commis, qu'il
s'avance, et il sera cout: le prisonnier est  la barre pour subir son
procs: que toutes les personnes obliges par cautionnement ou
reconnaissance de donner leur tmoignage contre le prisonnier  la
barre, s'avancent pour donner leur tmoignage; sinon, elles forfairont
leurs dites reconnaissances.

Le greffier alors se leva et appelant le prisonnier lui dit:

--Joseph Letellier, levez la main. Prisonnier, regardez les jurs,
jurs regardez, le prisonnier, vous qui tes asserments, et coutez
l'accusation porte contre lui: Qubec,  savoir: Les jurs de notre
Dame la reine dclarent, sur leur serment, que Joseph Letellier, de la
paroisse de Lotbinire, cultivateur, dans le comt de Lotbinire,
n'ayant point la crainte de Dieu, mais obissant aux inspirations du
dmon, a, le 24 septembre 1851, dans la quatorzime anne du rgne de
Notre Souveraine Dame Victoria, par violence et avec un bton, dans la
paroisse susdite, dans le susdit comt, commis flonieusement avec
malice et prmditation, un meurtre sur la personne d'Agla Larose,
contre la paix de Dieu et de notre Dame la Reine, sa couronne et sa
dignit. A cette accusation il a plaid non coupable et s'en est
rapport  la dcision de Dieu et de son pays que vous reprsentez.
Votre devoir est donc de vous enqurir s'il est coupable ou non du crime
de flonie dont il est accus. Ecoutez maintenant les tmoignages.

Pendant cette procdure empreinte d'une triste solennit, et presque
lugubre comme les prludes de l'chafaud, une sensation pnible oppressa
bien des mes dans cette foule compacte qui voulait voir comment un
accus arrive  tre convaincu et un crime, puni, par la prudence et la
sagesse des lois. L'avocat de la Couronne s'adressant aux petits jurs,
leur fit avec un soin mticuleux le rcit du meurtre commis il y avait
vingt ans, par le prisonnier  la barre, et l'audition des tmoins
commena. Picounoc, c'est--dire Pierre-Enoch St-Pierre entra dans la
bote et jura, sur les Saints-Evangiles, de dire la vrit, toute la
vrit et rien que la vrit. A sa vue, il y eut un long chuchotement
dans l'auditoire.

--Silence! cria l'huissier.

Picounoc fit un suprme effort pour retenir son audace qui tombait, et
paratre tout  fait rassur. Les yeux de la foule qui venaient de se
fixer sur lui le brlaient. Il courba la tte comme pour se recueillir.
Il dclina son nom et ses prnoms.

--Vous connaissez l'accus  la barre? demanda l'avocat de la Couronne.

--Oui, monsieur, c'est Joseph Letellier.

--Vous connaissiez mieux encore Agla Larose sa victime?

--Agla Larose tait ma femme bien-aime, rpondit le tmoin, en
poussant un soupir.

--Voulez-vous raconter  la Cour ce qui s'est pass dans la soire du 24
septembre 1851, en rapport avec la cause actuelle.

--Il y a dj longtemps, reprit Picounoc en relevant hypocritement un
visage attrist, il y a dj longtemps que cette soire fatale est
passe, mais je m'en souviendrai toujours. On m'avait dit que Letellier
aimait ma femme; elle-mme m'avoua qu'il la poursuivait de ses
assiduits, et la menaait mme de sa vengeance si elle demeurait
toujours aussi insensible. J'avertis Letellier, en ami--car nous tions
intimes--de respecter ma femme. Il me rpliqua que ce qu'il avait dit 
Agla n'tait que du badinage. La chose en demeura l pendant quelque
temps. Je surveillai les dmarches et les regards de l'accus, et je
m'aperus bien qu'il n'avait pas renonc  ses coupables esprances.
Mais j'tais sans inquitude, car la vertu d'Agla m'tait connue.
Cependant Agla paraissait triste depuis quelques jours. A la remarque
que je lui fis  ce sujet, elle se mit  pleurer, se jeta dans mes bras
et me dit: j'ai peur de Djos--c'est ainsi qu'on appelait Joseph
Letellier--il a jur qu'il me tuerait.... Je la consolai de mon mieux et
lui rpondis que ses craintes taient vaines... que Djos n'tait ni si
mchant, ni si amoureux d'elle qu'elle le pensait.... Cela se passait
sept ou huit jours avant la fte de l'glise. La veille de la fte de
l'glise, au soir, ma femme me demanda d'aller avec elle au jardin pour
cueillir des pommes. Nous partmes tous les deux, laissant, pour cinq
minutes, notre petite fille seule dans son berceau. Rendus au jardin,
nous nous dirigemes vers le meilleur pommier, et j'en secouai les
branches pour faire tomber les pommes les plus mres. Ma femme se mit 
genoux  terre pour les ramasser  mesure que j'agitais l'arbre. Pendant
qu'elle tait ainsi penche, et que j'tais occup  secouer le pommier,
l'accus s'avana, un rondin  la main. Je ne le vis qu'au moment o, le
bras lev, il abattait son bton sur la tte de ma pauvre femme.... Je
poussai un cri, mais il tait trop tard. Je reconnus bien Letellier; je
l'appelai par son nom, mais il tait loin dj. Je me prcipitai au
secours de ma femme; elle n'avait plus besoin de secours, elle tait
morte. Le bton lui avait fracass le crne.

Ce rcit court, succinct et net, gagna  Picounoc les sympathies
gnrales de l'assemble, et des regards de haine se dirigrent ds lors
vers l'accus. Mais ce n'tait pas tout, il fallait rpondre aux
transquestions, et les transquestions sont des cueils o viennent
souvent faire naufrage la fourberie et la mauvaise foi.

--Vous avez dit, commena Victor, qu'on vous avait inform des
empressements de l'accus auprs de la dfunte, nommez donc quelqu'un de
ceux qui alors vous ont donn ces renseignements.

--Plusieurs le disaient; mais je ne me souviens pas des noms de ces
personnes.

--Comment avez-vous pu oublier leurs noms vous qui vous souvenez si bien
de ce qu'elles vous ont dit alors?...

--Ce n'est pas de ma faute, si je n'ai pas la mmoire des noms....

--Quelle heure tait-il quand vous tes alls au jardin, vous et la
dfunte?

--Environ neuf heures du soir.

--Et quand le meurtre a eu lieu?

--Environ une vingtaine de minutes plus tard.

--Faisait-il noir?

--Oui, passablement.

--S'il faisait noir, comment avez vous pu reconnatre l'accus?

--Nous avions un fanal.

--Comment tait ce fanal?

--De fer-blanc perc  jour.

--Qu'est-il devenu?

--Il m'a t vol ce soir-l, car je ne l'ai jamais revu depuis.

--Le reconnatriez-vous si vous le voyiez?

--Je le pense.

--Est-ce lui, ce fanal? Et l'avocat montra au tmoin le fanal trouv par
l'ex-lve....

--Picounoc le prit, l'examina attentivement comme on fait d'une
connaissance, et rpondit:

--C'est lui, on c'en est un pareil: mais il n'tait pas attach comme a
par une lisire de papier.

--A-t-il t longtemps allum?

--Pas bien longtemps, dix ou quinze minutes peut-tre, je ne me rappelle
pas au juste.

--L'aviez-vous allum avant de sortir de la maison?

--Oui, du moins je le crois.

--Maintenant dites  la cour, s'il vous plat, comment tait habille
votre femme ce soir-l.

--Je ne m'en souviens plus.

--Avait-elle un chle sur ses paules?

--Non.

--Vous veniez de lui acheter un chle de soie?

--Je ne me souviens pas de cela.

--Comment pouvez-vous dire qu'elle apportait pas un chle, si vous ne
vous souvenez plus comment elle tait habille?

--Je ne me souviens plus quelle robe elle portait.

--Et vous jurez qu'elle n'avait pas de chle?

--Je le jure.

--Avait-elle un chapeau?

--Non.

--Ne lui avez-vous pas recommand de se couvrir la tte de son chle, 
cause du serein?

--Non, puisqu'elle n'avait point de chle.

--Vous deviez pouser prochainement Madame Letellier qui se croyait
veuve?

--Oui.

--Vous l'aimiez depuis longtemps?

--C'est possible.

--Vous avez voulu lui faire la cour moins d'un an aprs la mort de votre
femme?

--Je ne me rappelle pas au juste....

--Vous l'aimiez avant qu'elle fut... ou se crut libre?

--Comme on en aime bien d'autres?

--Vous l'aimiez quand vous vous tes marie avec Agla Larose?

--Qui vous l'a dit?

--Je vous le demande.

--Je n'ai pas remarqu le jour o j'ai commenc  l'aimer.

--N'avez-vous pas souvent dit  l'accus... Djos, ta femme est lgre...
ou Djos, dfie toi de ta femme? ou quelque chose comme cela?

--Je ne pense pas....

--Ne lui avez-vous pas dit que vous vous feriez aimer de sa femme, si
vous le vouliez?

--Je ne lui ai jamais parl de cela.

--Vous le jurez?

--Oui.

--Savez-vous o l'accus avait pris le bton dont il s'est servi?

--Je n'en sais rien.

--N'y avait-il pas des rondins prs de la clture de votre jardin?

--C'est possible.

--Pourquoi ces rondins se trouvaient-ils l?

--Je ne m'en souviens pas, assurment.

--Aviez-vous coutume de corder du bois en cet endroit?

--J'en ai mis quelquefois....

--Vous avez crit  M. Chvrefils le jour de la mort de Genevive?

--C'est possible.

--Et vous avez envoy Genevive porter votre lettre?

--Oui.

--Au nom de qui criviez-vous?

--En mon nom, je suppose.... C'est--dire, c'est ma fille....

--Entendons-nous. Est-ce vous ou votre fille qui avez crit?

--C'est ma fille....

--Alors, ce n'est pas vous?

--Elle crivait en mon nom.

--Pourquoi?

--Par rapport  son prochain mariage... de sorte que je puis dire aussi
bien que c'est elle qui envoyait cette lettre.

--Combien de pages a-t-elle crites?

--Je ne saurais le dire, je ne les ai pas comptes.

--Deux, trois, quatre?

--Pas si vite....

--Une page?

--Plus ou moins.

--A-t-elle sign son nom ou le vtre?

--Le mien... le sien!... Je n'en sais rien, je ne sais pas lire.

--Et vous savez mentir! grommela Victor. C'est bien; vous pouvez vous
retirer.

Picounoc poussa un soupir de soulagement. Il promena son regard dans la
salle et toutes les figures parurent lui sourire. Charlot Grismouche fut
appel et asserment.

--Vous connaissez le prisonnier  la barre? demanda l'avocat de la
couronne.

--Oui, rpondit-il, je l'ai vu  Montral, il y a un mois  peu prs.
Nous avons soup et pass une partie de la nuit ensemble  l'htel.

--Vous a-t-il parl de l'affaire du 24 septembre 1851?

--Nous avions sabl quelques coups ensemble et nous avions la langue
dlie; nous nous vantmes d'avoir fait quelques bons coups dans notre
vie. Il dit, lui, qu'il en avait fait un, il y a une vingtaine d'annes,
et qu'il l'avait bien regrett, parce que cela l'avait oblig de fuir et
de se faire passer pour mort. Sollicit par nos questions il avoua qu'il
avait tu une femme qu'il aimait beaucoup: Ne parlez de rien,
ajouta-t-il, j'espre que l'affaire est oublie et qu'on me laissera en
paix.

_Transquestionn_, il dit que la femme  laquelle l'accus avait fait
allusion se nommait Agla. La _transquestion_ tournait contre l'accus.
Le tmoignage de Robert Picouille fut le mme que celui de son ami. Les
deux russ compres s'taient fort bien entendus. La Couronne fit
entendre plusieurs autres tmoins pour faire clater les vertus civiques
et les qualits du citoyen Picounoc. L'un d'eux poussa la bonne volont
jusqu' dclarer qu'il tait grandement question de l'lire marguillier
 la Nol prochaine. D'autres vinrent dclarer qu'ils avaient entendu
dire que l'accus aimait Agla la femme de Picounoc; mais aucun ne put,
toutefois, citer un seul fait  l'appui de ces on-dit. D'aprs tous ces
tmoignages explicites et formels, il tait difficile de croire 
l'innocence de l'accus. Aussi, malgr son apparence honnte et
paisible, commena-t-il  perdre les sympathies du publique. Pendant les
dpositions des tmoins il frona souvent les sourcils, comme un homme
qui sent la colre bouillonner au fond de son me: il sourit aussi par
fois, mais avec amertume. La dfense fit comparatre ses tmoins  son
tour.

L'ex-lve fut entendu le premier.

--L'accusateur et l'accus sont mes amis du jeune ge, dit-il.

--Il n'y a pas d'accusateur, reprit le juge, M. St. Pierre n'est que
tmoin, et la cause est celle de la Couronne.

--Monsieur Pierre-Enoch Saint-Pierre, rpliqua l'ex-lve, a t maudit
de son pre, qui avait t maudit du sien aussi lui.

--On ne vous demande pas de faire la biographie de M. Saint-Pierre ou de
ses aeux, observa l'avocat de la couronne, parlez de la cause....

--Pardon, mon savant confrre, reprit Victor, mais il est ncessaire de
bien connatre un homme pour bien comprendre ce qu'il peut faire....

L'ex-lve continua:

--C'est en ma prsence que Picounoc--pardon! que M. Saint-Pierre....

On se mit  rire, mais le formidable "Silence!" clata derechef.

--C'est en ma prsence, reprit l'ex-lve, que Saint-Pierre a t maudit
de son pre, il y a vingt-deux ans de cela. Plus tard un peu je le
rencontrai; il me dit qu'il se mariait et qu'il n'aimait pas sa fiance,
mais qu'il se laissait faire parce qu'elle possdait une belle
proprit. Je le blmai. Il rpliqua: Tiens! je n'ai pas de secret pour
toi! j'ai aim, j'aime et j'aimerai toujours. Celle que j'aime, tu la
connais, c'est Nomie. Elle est la femme d'un autre. Eh bien! puisque de
ce ct le bonheur m'est ravi, je n'estime plus les femmes que d'aprs
leur dot, et je voudrais devenir veuf tous les ans pour me remarier
toujours avec des filles avantageuses.

--Si tu parlais srieusement, que je lui rpliquai, j'irais de ce pas
avertir ta fiance: Je suis srieux, qu'il me rpond, je suis un maudit
et le fils d'un maudit, donc il faut que je fasse mon oeuvre.

Ces premires paroles du tmoin  dcharge bouleversrent profondment
la salle toute entire, et les ides les plus opposes jaillirent tout 
coup de partout: Quel est le monstre? quel est le martyre? est-ce
l'accus? est-ce l'accusateur? se demandait-on avec effroi. Et l'on
cherchait  deviner, sur les traits impassibles de Letellier et sur la
figure hypocrite de Picounoc, le secret de ce mystre.

L'ex-lve continua: Je prvins la dfunte, et j'avertis aussi l'accus,
car de ce moment je perdis toute confiance en Picounoc,--pardon! en
Saint-Pierre--mais ni Agla Larose, ni Joseph Letellier ne s'occuprent
de mes avis. Je partis pour l'ouest quelque temps aprs le meurtre
d'Agla. Je savais bien que Letellier tait accus de ce meurtre; mais
j'ai toujours pens qu'il y avait une ruse en cette affaire, et quoique
ne m'expliquant pas la fuite ou la mort de Djos Letellier je ne le
croyais pas coupable. Un jour, il y a trois mois de cela environ, nous
tions runis, sauvages et trappeurs, dans une petite chapelle, au fort
Providence, sur le lac des Esclaves. Le grand-trappeur arriva. Nous le
connaissions tous comme chasseur et l'aimions beaucoup, mais nous ne
savions ni son nom vritable, ni d'o il venait. Jamais il n'avait voulu
desserrer les dents  ce sujet. Ce grand-trappeur d'alors, c'est
l'accus d'aujourd'hui. Moi je me mets  parler de Lotbinire,  propos
du vieux chef des Couteaux-jaunes, le Hibou-blanc, qui venait de se
trahir et de s'avouer Canadien rengat, autrefois instituteur. Ce
misrable s'appelait Racette de son vrai nom, et il avait bien
maltrait, quand il faisait l'cole, mon ami Djos Letellier. L dessus
je chante pouille au vieux rengat, et je ne sais comment, mais j'arrive
 dire: Pauvre Djos! s'il n'avait pas eu tant d'ennemis, il serait
encore heureux, son enfant ne serait pas orphelin--tous les yeux se
braqurent sur le jeune avocat--et sa femme ne serait pas veuve, sa
femme ne serait pas veuve, remarquez bien cela!

--Sa femme veuve? me dit le grand-trappeur qui pleurait.

--Et oui, depuis vingt ans.

--Tu te trompes! qu'il ajoute en secouant la tte, Djos a tu sa femme
dans un moment de folle jalousie.

--Il ne l'a pas tue puisque je l'ai vue il y a cinq ans, que je
riposte; c'est la femme de Picounoc qu'il a tue!...

--Mon Dieu! mon Dieu! s'crie le grand-trappeur en tombant  genoux.

--Le missionnaire lui demande ce qu'il a. Il pleurait comme une
Madelaine, et criait: Nomie! Nomie, pardon!... ah! je n'ai pas tu ma
femme!... mon Dieu, soyez bni!...

--Toutes ces choses me sont bien restes dans la tte, allez! a m'a
fait assez d'impression. Et tout le monde pleurait dans la chapelle....

Et dans la cour aussi, pendant cette rapide et pittoresque esquisse du
tmoin, bien des gens s'essuyaient furtivement les yeux.

--Voil, votre honneur, une lettre du missionnaire du fort Providence
qui confirme le rcit du tmoin, dit le jeune avocat, et il dposa sur
la table, parmi d'autres documents, la lettre que le juge fit lire de
suite.

--Alors poursuivit l'ex-lve, je revins de suite au pays avec le
grand-trappeur, pour claircir cette triste et inexplicable affaire.
Comme je l'ai dit, dans mon tmoignage, hier, j'ai fait croire 
Picounoc que Genevive la folle pourrait peut-tre nous tre plus utile
qu'il ne le croyait. Et Genevive a t empoisonne quelques jours
aprs. Dans son dlire elle a parl de fanal, de chandelle et de
chemine.... J'ai compris que cela avait rapport au meurtre d'Agla, et
je me suis mis  chercher. J'ai fouill partout. A la fin, derrire la
chemine du hangar de Picou... pardon! de M. Saint-Pierre, j'ai trouv
le fanal que voici. Je ne sais pas ce qu'il va dire, par exemple, ce
fanal....

La cour clata de rire malgr la solennit de la circonstance.

_Transquestionn._--L'accus a avou, en votre prsence, qu'il a tu
Agla Larose, la femme de Saint-Pierre?

--Pour a, oui! mais il croyait avoir tu sa propre femme,
comprenons-nous. Il pensait l'avoir surprise dans les bras de
Picounoc....

--Qui a conseill  l'accus de revenir au pays?

--Personne. Il s'est dit comme a: Puisque c'est la femme de Picounoc
que j'ai tue, j'ai t le jouet et l'instrument d'un grand sclrat;
allons  la grce de Dieu: il faut que la clart se fasse.... Et nous
sommes partis tous deux.

La fortune inconstante allait tourner encore, et l'accus apparaissait
dj, aux yeux de plusieurs, avec l'aurole du martyre. Madame Letellier
fut appele. Elle parut vtue de noir et voile; mais, pour rendre
tmoignage, elle rejeta en arrire les replis de deuil de son grand
voile, et sa douce figure fit entrer la compassion dans les coeurs.
Victor laissa  son adjoint la tche dlicate d'interroger Nomie.

--Je suis la femme de l'accuse, dit-elle d'une voix mue.

--Aprs une anne de bonheur, Madame, votre mari ne vous a-t-il pas
rendue malheureuse en se laissant aller  la jalousie.

--Oui, monsieur... sans que je puisse deviner pourquoi, il est devenu
jaloux....

--Et il se montrait violent, n'est-ce pas?

--Que mon savant confrre veuille bien donner une autre tournure  ses
questions, et ne pas provoquer ainsi la rponse qu'il dsire, observa
l'avocat de la couronne.

--Se montrait-il violent? repartit l'avocat de l'accus.

--Trs-violent.

--Sortait-il souvent?

--Pour ses travaux seulement.

--Avait-il des amis bien intimes?

--M. Saint-Pierre tait son plus intime ami.

--Avez-vous connaissance qu'on l'ait averti de se dfier de son ami?

--M. Paul Hamel l'en a averti en ma prsence....

--Et votre mari a-t-il profit de cet avertissement?

--Il a rpondu  Paul Hamel que c'tait probablement le dpit qui le
faisait parler ainsi, parce qu'il ne pouvait pas avoir en mariage
Emmlie la soeur de Saint-Pierre.

--Vous aperceviez-vous alors que M. Saint-Pierre vous aimait?

--Cela ne me venait pas  l'ide: mais plus tard, lorsqu'il me demanda
en mariage, il m'avoua qu'il m'aimait depuis le jour o il m'avait vue
pour la premire fois.

--Depuis combien de temps sa femme tait-elle morte quand il vous
rechercha en mariage?

--Depuis six mois.

--Et combien de temps avez-vous pris  vous dcider  l'pouser?

--Vingt ans.

Il y eut un murmure approbateur dans la salle.

--O tiez-vous le soir du meurtre?

--A l'glise.

--Savez-vous comment le meurtre a eu lieu?

--Oui... mon mari m'a tout expliqu.

--Racontez fidlement, s'il vous plat?

Le silence, dj profond, se fit encore plus absolu; chacun retenait son
souffle pour ne rien perdre de ce rcit nouveau.

--Ce fut Saint-Pierre qui alluma la jalousie dans le coeur de mon mari,
en lui disant,  chaque instant, que j'tais lgre et oublieuse de mes
devoirs. D'abord, mon mari n'en crut rien; mais il m'observa davantage
et interprta mal mes actions les plus innocentes. Il devint
vritablement jaloux sans que j'eusse la plus lgre faute  me
reprocher, Dieu le sait. Quand Saint-Pierre le jugea assez prvenu, il
lui jura que je serais  lui-mme Saint-Pierre quand il le voudrait, et,
la veille de la fte de l'glise, quand je fus partie pour aller 
confesse, il vint de nouveau trouver mon mari et lui dit: Rends-toi ce
soir, vers neuf heures, dans mon jardin, et cache-toi bien, tu verras si
je suis un menteur. Mon mari rpliqua: Ma femme est  l'glise.--C'est
pour mieux te tromper, rpondit Saint Pierre.--Elle n'aurait pas mis,
pour aller courir dans les jardins, le beau chle que je lui ai achet
dernirement, observa mon mari.--Pour aller au rendez-vous, on ne se
fait jamais trop belle, reprit Saint-Pierre. Mon mari, tout boulevers,
se rendit dans le jardin, il prit un rondin sur un tas de bois que
Saint-Pierre lui avait montr, comme par hasard, un peu auparavant, et
se cacha sous les arbres. L'obscurit se rpandit. Alors il entendit
venir quelqu'un, et vit deux personnes s'avancer vers la barrire. Quand
elles furent entres, il entendit Saint-Pierre s'crier: je t'aime!...
et la femme qui l'accompagnait poussa un soupir. Au bout d'un instant
Saint-Pierre dit: Asseyons-nous ici, ma douce Nomie--comme s'il m'eut
parl--puis, il ajouta d'autres paroles encore... et embrassa sa
femme.... Il fit brler une allumette exprs pour se faire voir. Alors
mon mari qui se tenait tout prs, un bton  la main, aperut une femme,
la tte penche sur l'paule de Saint Pierre, et enveloppe
presqu'entirement dans un chle absolument pareil au mien. Il fut
tromp par ce vtement; il crut que j'tais infidle, et il voulut me
tuer... et il aurait eu raison, si.... Mais, puise par ce long effort,
Madame Letellier s'affaissa tout  coup et fondit en larmes. On lui
apporta un peu de vin et d'eau, et, quand elle se fut remise, on
continua  recevoir son tmoignage. Picounoc apparaissait dj comme le
plus rus des monstres.

--Vous avez eu dernirement la visite d'une dame Gagnon?

--Oui, monsieur.

--Voulez-vous raconter  la cour ce qui s'est dit alors au sujet du
chle de la dfunte?

--Mon fils disait: Il y a quelque chose cependant qui va embarrasser
Picounoc, et qu'il expliquera difficilement: c'est le chle.

--Madame Gagnon parut surprise un peu: Est-ce qu'il l'a dtruit ce
chle? demanda mon fils.--Je n'en sais rien, rpondit-elle.--Ensuite
elle se reprit: Il ne m'en a jamais parl, ajouta-t-elle: Mon fils se
leva vivement, ouvrit ma commode:--Il ne l'a pas dtruit, Madame, le
voici, dit-il, et il dplia le chle que j'avais pris pour aller 
l'glise, le soir du meurtre.... Madame Gagnon demeura un instant sans
parler, puis elle dit en balbutiant: N'est-ce pas celui de votre mre?

--Etiez-vous l'amie de la dfunte Agla?

--Oui.

--Vous a-t-elle jamais dit que votre mari l'importunait de ses
assiduits?

--Jamais. Elle m'a dit que c'tait une fausse rumeur que des mchantes
langues faisaient courir.

_Transquestionne._--Savez-vous, madame, si la dfunte avait un chle
semblable au vtre?

--Je ne lui en ai jamais vu.

--Avez-vous entendu dire qu'elle en eut un?

--Jamais....

--Si elle en avait eu un, croyez-vous que vous ou les voisines en
eussiez pris connaissance de quelque faon?

--Si ce chle devait servir  induire mon mari en erreur, il a d tre
tenu cach.

--C'est tout, Madame, vous pouvez vous retirer.

Le mdecin Nol Dubois fut cit  son tour. Il dit qu'un jour, pendant
que pench sur le berceau de l'enfant du prisonnier, il regardait, en
causant avec la mre, la petite crature, le prisonnier entra
subitement, et, se montrant anim de la plus sotte jalousie, l'accabla
d'injures et l'appela sducteur de femme. Il dit aussi que l'accus
passait pour bien jaloux....

Madame Gagnon comparut. Elle arriva escorte de deux hommes de police,
car elle tait prisonnire depuis la veille. Elle regarda l'assistance
d'une faon suppliante, car elle n'avait encore rien perdu de son
hypocrisie. Vieille, laide, rousse et l'air bgueule, elle ne pouvait
compter que sur son mrite pour s'attirer les coeurs.

--Votre nom, madame? demanda Victor.

--Eugnie Laroche, femme Gagnon, monsieur.

--Eugnie Laroche? rpta Victor en la regardant fixement.

--Oui, monsieur, reprit la vieille, est-ce que mon nom ne vous va pas?

On se mit  rire, et l'huissier imposa son ternel "silence!"

--Depuis quand tes-vous dans la paroisse de Lotbinire?

--Depuis un mois et demi environ.

--Vous avez t chez Madame Letellier, il y a quelques jours, pourquoi?

--Pour la consoler de ses peines....

--Vous avez regard un chle assez joli et bien conserv que l'on vous a
montr alors?

--Oui....

--Et qu'avez-vous dit?

--Je ne me rappelle pas d'avoir fait des remarques.

--N'avez-vous pas dit que ce chle appartenait  madame Letellier?

--Oui, Monsieur.

--Comment saviez-vous cela?...

--Parce que... parce que... il sortait de sa commode.

--Mais quelqu'un vous affirmait que c'tait le chle de la dfunte,
quelle raison aviez-vous de dire que c'tait celui de madame
Letellier... rpondez! Est-ce parce que les deux taient pareils?

--Probablement....

--Et qui vous a dit que les deux chles taient pareils?

--Personne.

--Vous l'avez devin?...

La vieille ne voulut plus ajouter un mot. De guerre lasse on dut
l'loigner. Plusieurs tmoins vinrent dclarer que Letellier s'tait
presque tout  coup montr terriblement jaloux. Puis vint Angle
Mercier, femme de No Delorme. Elle dclara que lorsqu'elle tait
enfant, Picounoc la payait pour lui faire dire qu'elle portait des
billets doux de la part de madame Letellier au Docteur et de la part du
Docteur  madame Letellier, et pour lui faire dire aussi  Joseph
Letellier qu'il allait, lui Picounoc, en cachette voir Nomie; que tout
cela tait faux....

La malice hypocrite de Picounoc se dessinait peu  peu, mais srement.
On voyait un rayon d'espoir briller sur le front du prisonnier. Franois
Bernier, de Ste. Croix, suivit. Il dit que le soir du meurtre de la
femme de Saint-Pierre, il avait ramass un fanal, dans le jardin, et
qu'il l'avait donn  Genevive, une espce de folle qui demeurait la
plupart du temps dans le voisinage. C'est tout ce qu'il savait. Vint
ensuite le tour de la petite Jos Antoine--Hlose Hamel--qui tait
gardienne chez Letellier, le soir da meurtre, pendant l'absence de
Nomie.

--Vous tiez gardienne chez Letellier, le soir du meurtre?

--Oui, Monsieur.

--Quel ge aviez-vous alors?

--J'avais douze ans, Monsieur.

--Que s'est il pass alors?

--Madame Letellier m'avait demand pour avoir soin de son enfant,
pendant qu'elle irait  confesse. Je berais le petit sur mes
genoux--Plusieurs sourirent en regardant le petit qui tait maintenant
le beau grand garon qu'on appelait M. l'avocat Victor--Je berais le
petit sur mes genoux, continua le tmoin. Tout  coup, vers neuf heures
ou neuf heures et demie, M. Letellier entre. Il tait affreusement
chang. Il s'approche de l'enfant, le regarde en pleurant, le prend dans
ses bras, l'embrasse plusieurs fois, et me le rend en disant: Aies-en
bien soin... car il n'a plus de mre!

--Sa mre est alle  confesse, que je rponds, il la verra demain.

--Elle ne reviendra plus, je l'ai tue, qu'il dit d'une voix  faire
peur,... et moi, qu'il ajoute, vous ne me reverrez jamais.... Et il
sortit pour ne plus revenir. J'avais peur. J'ai couru avertir le monde.

Le tmoignage naf et concluant de la petite gardienne fut corrobor par
ceux  qui en effet, le soir du meurtre, elle alla annoncer la nouvelle
de la mort de Madame Letellier.

Le marchand bossu de Ste. Emmlie, prisonnier aussi lui, fut questionn
 son tour.

--Genevive, la pauvre folle morte l'autre jour, vous a port une lettre
le jour de sa mort, demanda le jeune avocat.

--Oui, Monsieur?

--De la part de qui?

--De la part de M. Letellier.

--Pouvez-vous dire  quel sujet cette lettre tait crite....

--Non, Monsieur....

--Pouvez-vous dire combien de pages d'criture elle renfermait?

--Je n'ai pas remarqu ce dtail.

--Vous l'avez lue cette lettre?

--Oui.

--Y avait-il plus d'une page d'criture?

--Je ne puis le dire.

--Avez-vous cette lettre?

--Peut-tre la retrouverai-je.

--Saint-Pierre l'a-t-il signe lui-mme?

--Non, puisqu'il ne sait pas crire.

--C'est une autre personne qui l'a signe pour lui?

--Apparemment.

--De son nom?

--Comme de raison.

--Voici, votre honneur, dit le jeune avocat, s'adressant au juge, la
dposition certifie de Mademoiselle Marguerite Saint-Pierre au sujet de
cette lettre. Mademoiselle Saint-Pierre est malade et n'a pu venir  la
cour.

--Mon pre m'a dit d'envoyer  M. Chvrefils, par Genevive, une lettre
qui se trouvait sur la table dans la salle. Comme j'prouvais quelque
rpugnance  obir, mon pre ouvrit la lettre et, me montrant les quatre
pages toutes blanches, il me dit: Tu vois que ce n'est pas
compromettant. Il n'y avait pas un mot d'criture en effet. Je mis mon
nom, entrelac avec celui, de Victor, sur le coin d'une page, et je
remis la lettre  Genevive qui partit pour ne plus revenir....

    MARGUERITE SAINT-PIERRE.

    Assermente devant moi
      le 25 octobre 1871.
          OVIDE FRENETTE
                Juge de paix.

Pendant la lecture de ce tmoignage le bossu et Picounoc passrent par
toutes les teintes, depuis la pourpre jusqu' la lividit, et par toutes
les sensations, depuis la honte jusqu' la rage.

--C'est tout, dit Victor au bossu, vous pouvez sortir.

Eusbe Asselin fut appel. Le vieillard que nous connaissons bien entra
dans la bote des tmoins.

--Vous teniez htel  Montral dernirement?

--Oui.

--Avez-vous vu le prisonnier chez vous?

--Non, jamais  ma connaissance.

--Connaissez-vous Charlot Grismouche et Robert Picouille, deux des
tmoins entendus en cette cause?

--Je les ai bien connus autrefois.

--Sont-ils parmi les personnes que vous voyez ici dans ce groupe?

--Il y a deux hommes qui leur ressemblent, mais ils n'ont pas les
cheveux de la mme couleur.

--Allez toucher ces deux hommes que vous croyez reconnatre.

--Les voici, dit le vieillard en montrant Charlot et Robert; mais je
jure que si ces deux hommes sont Robert Picouille et Charlot Grismouche,
ils taient dguiss quand je les ai connus ou ils le sont aujourd'hui.

--Les croiriez-vous sous serment?

--Non.

Les deux compres gagnrent la porte instinctivement. Le jeune avocat
fit remarquer au juge que ces hommes taient peut-tre venus ici
dguiss pour tromper le tribunal, et qu'il tait expdient de vrifier
la chose. Alors un huissier s'approcha d'eux et s'aperut qu'on effet
ils taient affubls de perruques et de fausses barbes.... Ils furent
somms d'enlever ces masques. Le vieux Asselin les regarda fixement
pendant quelques minutes:

--Oh! oh! je vous reconnais, dit-il... Charlot Grismouche et Robert
Picouille! deux voleurs de profession!... Vous n'tiez pas comme cela,
non plus, cependant, quand vous tes venus  Montral....

Les vieux sclrats voulurent s'chapper, mais ils s'aperurent que
certains hommes de police ont le poignet fort. Alors se voyant perdus,
ils se prirent  rire:

--N'importe, dit Robert, on a pass une longue jeunesse....

--Oui, Seigneur! et un beau brin de vieillesse aussi, rpondit
Charlot....

--Vous n'avez pas besoin d'en demander davantage au bonhomme Asselin,
reprit Robert, tout ce que nous avons dit, c'est de la blague.

--Et de la belle encore! ajouta Charlot....

--Pourquoi agissiez-vous ainsi demanda le juge svrement?

--Charlot se frotta le pouce et l'index comme un homme qui fait glisser
des pices blanches.

Le juge se leva plein d'indignation....

--Et qui vous a pays? demanda-t-il.

--Personne encore, dit Robert et c'est perdu  ce que je vois....

--Mais qui vous a engags  venir rendre de faux tmoignages?

--Le bossu! dit Robert.

--Tais-toi donc, repartit Charlot, pourquoi le dire?

--Faut qu'il y passe lui aussi. On a t pinc, tant pis!

--Quel est ce bossu, demanda le juge?

--Un bossu riche et laid qui travaille, parat-il, pour le compte de M.
Saint-Pierre dont il veut pouser la jolie fille, continua Robert.

--C'est le mme qui vient de comparatre, reprit Victor, et qui a t
arrt en mme temps que Mme. Gagnon, souponn comme elle d'avoir
empoisonn Genevive la folle.

--Monsieur Chvrefils? dit le juge.

--Chvrefils, c'est un nom de guerre rpondit Victor, ou plutt c'est un
masque.

Charlot poussa Robert du coude:

Le jeune avocat a vent la mche, mon vieux... je gage qu'il a eu un
tte  tte avec Pamla....

--Fini le bossu! fini! rpondit Robert. Il va danser au bout de la
corde....

--Quel est le nom de M. Chvrefils? demanda le juge.

--Son vrai nom? se hta, de dire Robert, car il en a pour tous les
besoins....

--Pour la semaine et les dimanches, ajouta Charlot.

--Respectez la Cour! cria l'huissier, ou vous allez sortir.

--C'est ce que nous voudrions, rpliqua Charlot. Et tout le monde clata
de rire.

--Quel est le vritable nom de cet homme, M. Letellier? demanda de
nouveau le juge au jeune avocat.

--Clodomir Ferron, votre honneur, voleur, chapp du pnitencier et
assassin.

Deux voix crirent  la fois: Ferron! c'taient Picounoc et l'accus.

Quand l'moi fut un peu apais, l'interrogatoire continua.

--Connaissez-vous la femme Gagnon qui vient de donner son tmoignage
devant l'honorable cour? demanda Victor  Asselin.

--Oui.

--Est-elle digne de foi?

--Non.

--Pourquoi?

--Parce que c'est une femme d'une conduite scandaleuse et... qui vient
de se parjurer.

--Comment pouvez-vous dire cela?

--Parce qu'elle a jur se nommer Eugnie Laroche, femme Gagnon, et
qu'elle se nomme Ombline Racette, et... qu'elle est ma femme?

Le vieillard, honteux, et chagrin d'avoir  rvler de pareilles
turpitudes, courba la tte, et un grand murmure remplit la salle. Le
juge ordonna d'amener cette femme et de la mettre en prsence du tmoin.
Quand elle aperut le vieillard elle recula en faisant un geste de
menace ou d'effroi:

--Toi ici! dit-elle.

--Pour te confondre, misrable! rpondit le vieillard d'une voix sourde
et terrible.

--Reconduisez cette femme en prison! ordonna le juge.

--Il reste un dernier tmoignage, reprit Victor, qui sait si la pauvre
folle lchement assassine ne parlera pas du fond de sa tombe. Voici le
document qu'elle nous a laiss. Il est scell, et il ne doit pas l'tre
par un simple caprice d'une imagination malade. Si votre honneur le
permet, je romps l'enveloppe.

Sur un signe du juge, le papier fut coup et la petite porte du fanal
s'ouvrit. Il n'y avait rien dedans qu'un petit bout de chandelle. Le
fanal passa de main en main. Personne n'y trouva rien d'extraordinaire
d'abord. Tout  coup le jeune avocat s'cria d'un air de triomphe en
levant les mains au ciel:

--A quoi tient donc l'intelligence, la science et l'esprit, si une
pauvre folle trouve d'un coup ce que nous cherchons, si longtemps! La
chandelle de ce fanal n'a jamais t allume!...

Pendant une minute l'huissier fut impuissant  contenir l'motion de la
foule. Ce simple oubli du meurtrier allait le confondre  jamais. En
examinant le revers de papier qui entourait le fanal, on aperut
quelques lignes d'criture, et voici ce qu'on lut:

--Picounoc ment quand il dit qu'il s'est servi de son fanal pour
s'clairer; il doit mentir aussi quand il accuse Djos du meurtre
d'Agla. Si Djos revient cela pourra le sauver.

GENEVIVE BERGERON.

--Pauvre Genevive! soupira Victor en essuyant une larme. Pauvre
Genevive! fit, comme un cho, la voix mue du prisonnier. Et une
motion profonde s'empara de toute l'assistance.

L'avocat de la couronne fit son plaidoyer. Il remmora d'une manire
nette, prcise, sans passion et sans faiblesse tous les faits que l'on
sait dj. Mais son argumentation parut faible, car tous les tmoins 
charge venaient d'tre convaincus de parjure ou de malhonntet.
Picounoc seul restait debout, mais sa version du meurtre ne semblait
plus naturelle et vraie comme en premier lieu.

--Cependant conclut le procureur, la socit attend de vous le salut,
messieurs les jurs, si vous laissez le crime impuni, par compassion ou
par faiblesse, vous sapez les fondements de l'difice social, et nul
n'est  l'abri de la malice des mchants. Si vous croyez, devant Dieu,
que l'accus soit coupable, et que, plus rus que son ennemi, il ait
russi  djouer la justice, vous devez le condamner sans merci, car
l'hypocrisie augmente la grandeur d'une faute; si, au contraire, vous
tes d'avis qu'il est accus injustement, et qu'il a t amen 
commettre ce meurtre par un concours de circonstances qui l'excusent,
vous devez l'acquitter. Si vous avez des doutes, donnez  l'accus le
bnfice de ces doutes; car il vaut mieux pardonner  tous les coupables
que faire prir un innocent.




                                    XVI

                          LE PLAIDOYER DE VICTOR.


Victor se leva au milieu d'un silence presque redoutable. Il tait ple
et un lger tremblement agitait tout son tre. C'tait la premire fois
qu'il plaidait en cour criminelle, et dans quelle circonstance, grand
Dieu! La vie de son pre et l'honneur de sa famille pouvaient dpendre
de son plus ou moins d'loquence et d'habilet. Il sentait que le
prisonnier le regardait avec plus de crainte encore que d'affection.

--Messieurs les jurs, commena-t-il, vous avez  juger une des causes
les plus tonnantes qui aient jamais t soumises au tribunal des
hommes. Aurai-je assez d'habilet pour vous l'exposer clairement, assez
de prudence pour ne rien omettre d'utile, assez de science pour la bien
discuter, assez de forces pour en faire jaillir la glorification de la
justice? Ah! si je n'tais soutenu que par l'appt de l'or ou la soif de
la gloire, je pourrais dfaillir, et je mriterais de succomber; mais
j'ai pour aiguillonner mou courage l'amour de la justice et le
dvouement filial.

--Messieurs les jurs, reportez un instant vos regards en arrire;
tournez vos souvenirs vers Lotbinire, la paroisse de l'accus; remontez
d'une vingtaine d'annes le cours de la vie! Voyez-vous sur ce coteau de
St. Eustache, cette grande maison blanche, au milieu des arbres qui
l'ombragent? L habitent le bonheur et la paix. Joseph Letellier et
Nomie, sa femme jeune et belle, coulent des jours heureux dans la
crainte du Seigneur. Leur maison, comme leur coeur, est ouverte  tout
le monde, et les amis sont nombreux. Mais entre tous, celui qui partage
le plus souvent la joie des jeunes poux, c'est un voisin, un camarade
de l'accus; c'est l'ami intime  qui l'on se confie avec le plus de
confiance et d'abandon. Mais Nomie est belle, et le voisin est
voluptueux. Nomie est vertueuse et le voisin est sans pudeur. Un homme
qui se sent brl d'une flamme honteuse est un homme vou  toutes les
infamies, s'il n'a pas la crainte de Dieu. Ce voisin se laisse donc
entraner sur la pente fatale, et il porte un oeil de convoitise sur la
femme de son ami. De ce moment l'amiti est finie et l'ami, condamn.
L'amiti est remplace par l'hypocrisie, et l'ami, abus chaque jour.
Par une combinaison diabolique on appelle le mensonge au secours de la
volupt, et la femme pure et sainte est accuse auprs de son mari. Les
calomnies rptes veillent la jalousie dans le coeur du mari qui se
croit tromp, et la jalousie couvre d'un nuage toujours menaant la
maison jusqu'alors pleine de srnit. Un jour, enfin, l'accus trop
confiant dans l'ami qui l'abuse, aveugl de plus en plus, s'imaginant
avoir sous les yeux sa femme infidle, oublieuse de ses devoirs les plus
sacrs et de la foi jure, entre dans une de ces colres qui rugissent 
bon droit dans les profondeurs d'un coeur honnte, quand un mari croit
voir se consommer sa honte. Il tait arm, il frappa.... Il frappa et
s'enfuit.... Il entra dans sa maison en pleurant.... Mais coutez plutt
le tmoignage naf de la petite fille qui gardait, ce soir-l, l'enfant
de Nomie: J'tais gardienne chez Letellier le soir du meurtre. J'avais
alors douze ans. Madame Letellier m'avait demand d'avoir soin de son
enfant pendant qu'elle irait  confesse. Je berais le petit sur mes
genoux. Tout  coup, vers les neuf heures ou neuf heures et demie, M.
Letellier entre. Il tait affreusement chang. Il s'approche de
l'enfant, le regarde en pleurant, le prend dans ses bras, l'embrasse et
me le rend en disant: Aies-en bien soin... car il n'a plus de mre.

--Sa mre est alle  confesse, que je rponds, et il la verra
demain.--Elle ne reviendra plus! je l'ai tue, qu'il dit d'une voix 
faire peur... et moi, ajoute-t-il, vous ne me reverrez jamais....

Quoi de plus fort que ce tmoignage dans sa touchante navet! Et vous
le savez, la femme qui le rend, ce tmoignage, est une femme digne de
foi, celle-l! et son tmoignage se trouve corrobor par les dpositions
du voisin chez lequel elle est accourue, le soir du meurtre, pour
annoncer la triste nouvelle. Il est donc bien vrai que l'accus,
malicieusement induit en erreur, avait cru tuer sa femme infidle. Et en
effet, il disparut, comme il l'avait dclar  la petite gardienne, et
il voulut tre mort pour tous ceux qui l'avait connu. Il brla sa grange
pour faire croire qu'il s'tait brl avec elle.... Pourquoi vivre, en
effet, quand on a perdu, par la plus lche des trahisons, tout ce que
l'on aimait sur la terre? Comment un homme de coeur pourrait-il, le
front souill par l'ignominie de sa femme, voir ses amis et leur
sourire? La mort est mille fois plus douce que la vie, dans ces
douloureuses circonstances, la mort ou relle ou feinte. L'accus
choisit la dernire, et, pour tous ceux qui l'avaient connu, il fut
mort. Il ne choisit pas, il fut plus plutt inspir de Dieu dont les
desseins sont impntrables. Pendant vingt ans il se tint cach dans les
immenses solitudes glaces du Nord-Ouest, et l, sous un nom nouveau, il
fit des prodiges de valeur et des oeuvres de charit sans nombre! Il
devint la gloire des trappeurs-canadiens et la terreur des sauvages
barbares, si bien, qu'on l'appelait partout le grand-trappeur. Il serait
encore perdu dans ces rgions sans limites, si un vnement merveilleux
ne lui eut appris qu'il n'avait pas tu sa femme et qu'elle vivait
encore. Ici, messieurs les jurs, vous retrouvez de nouveau cette preuve
indestructible, irrcusable, de la bonne foi de l'accus dans son crime
et de la malice d'un sclrat qui agit dans l'ombre. Ecoutez encore le
tmoignage d'un brave et honnte chasseur qui a la crainte de Dieu. Ce
tmoignage est appuy par une lettre du rv. pre Olivier missionnaire
du lac des Esclaves: Voici ce que dit ce fidle compagnon de l'accus:

--Pauvre Djos, s'il n'avait pas eu tant d'ennemis, il serait encore
heureux!... son enfant ne serait pas orphelin... et sa femme ne serait
pas veuve!

--Sa femme veuve? me dit le grand-trappeur qui pleurait.

--Et oui, depuis vingt ans.

--Tu te trompes! qu'il ajoute en secouant la tte, Djos a tu sa femme
dans un moment de folle jalousie.

--Il ne l'a pas tue, puisque je l'ai vue il y a cinq ans, que je
riposte.

--Mon Dieu! mon Dieu! s'crie le grand-trappeur en tombant  genoux. Il
pleurait comme une Madelaine, et criait: Nomie! Nomie! pardon! Oh! je
n'ai pas tu ma femme!... Mon Dieu! soyez bni!...

Messieurs, quoi de plus concluant? La vrit se fait jour de toute part.
Elle clate, elle blouit.

L'accus savait bien qu'il avait tu; mais il croyait avoir droit
d'exercer cette suprme justice, car il croyait avoir subi un suprme
outrage de la part de sa femme. Et qu'on ne dise pas qu'il s'est laiss
tromper volontairement. Les machinations les plus habiles ont t mises
en oeuvre pour l'aveugler et le perdre. Il ne peut tre coupable en
conscience, car il tait de bonne foi et sa conscience lui disait d'agir
comme il l'a fait. C'est un crime purement matriel qu'il a commis, et
qui n'offense pas Dieu. Les hommes seraient-ils plus svres que Dieu
lui-mme?

Ou l'accus savait qu'il n'avait pas tu sa femme, et, alors, il n'eut
pas attendu vingt ans pour faire cet acte d'hypocrisie qui pouvait
toutefois le conduire  l'chafaud; car au bout de vingt ans de cette
vie trange, active, accidente du chasseur, il tait devenu un homme
tout autre; il avait d oublier les attachements d'autrefois, et tout ce
qu'il avait aim, pour se dlecter dans sa gloire de grand chasseur et
l'enivrante libert des forts; ou il croyait l'avoir tue, et, alors,
il devait s'efforcer de rester inconnu de tous, et ne se rvler que
dans une circonstance trange comme celle qui s'est offerte  lui au
bout de vingt ans. Mais ici, certain d'avoir t le jouet ou
l'instrument d'une volont mystrieuse et coupable, il devait se lever
et partir, sans songer aux consquences de sa dtermination. Et c'est ce
qu'il a fait. Il est venu! Il est venu pour demander pardon  sa femme
qu'il avait outrage par ses lches soupons! Il est venu pour dire au
monde qu'il a t un instrument aveugle et innocent dans les mains de
l'hypocrisie! Il est venu pour soulever le voile qui couvre le mystre
d'iniquit, et chercher o se cache l'infme qui a tram, pour le
perdre, le plus odieux des complots! Il est venu pour aider la justice 
triompher; pour tre l'instrument de Dieu au jour de la vengeance, comme
il l'a t au jour de l'preuve!... Et, pour cela, il a expos sa vie,
ses dernires esprances et ce qui lui restait de bonheur sur la terre.

O est donc le coupable? Voil ce que je dois chercher avec vous,
messieurs les jurs, car il y a un coupable quand il se commet un crime:
seulement le vrai coupable n'est pas toujours celui par qui l'attentat
est consomm, mais celui qui l'a mdit, prpar et fait accomplir.
L'autre, comme dans le cas qui nous occupe, n'est qu'un instrument
inconscient. Il existe un axiome bien vieux et bien sage que les
criminalistes voquent toujours avant d'entrer dans les ddales o se
cachent les sclrats; un axiome qui jette une premire lueur dans
l'ombre o s'aventure la justice, et la conduit souvent comme un fil
d'Ariane jusqu' la grande clart du ciel. Cet axiome le voici: A qui
profite le crime? En effet, l'on ne commet point un crime pour le
plaisir de le commettre; c'est--dire que le crime n'est pas un but,
mais un moyen: le moyen d'arriver  la satisfaction d'une passion; et
toutes les passions se rduisent  deux, la haine et l'amour. Dans
l'affaire qui nous occupe, on cherche en vain la haine. La victime et
l'accus avaient toujours vcu comme de bons et honntes voisins,
quoiqu'en ait dit Saint-Pierre dans son tmoignage intress. Et la
dfunte n'a-t-elle pas avou elle-mme  Madame Letellier, que les
bruits que l'on faisait courir sur le compte de Joseph taient faux et
calomniateurs; et qu'il n'avait jamais manqu de respect envers elle. Et
puis ce jeune homme qui venait d'tre l'objet d'une immense faveur du
ciel, l'objet d'un miracle, pouvait-il tout  coup devenir si
profondment mchant, que de tuer une femme qui lui aurait donn un
soufflet? Est-ce donc la satisfaction de l'amour? Pas davantage.
Supposez,--ce qui n'est pas,--qu'il ait aim la dfunte, pourquoi
l'eut-il assassine? Pour qu'un autre homme ne la possdt point. Mais
ne sait-on pas, hlas! qu'un libertin se glorifie de partager avec
l'poux les faveurs de la femme qu'il a dtourne de ses devoirs? Il
arrive qu'un homme plonge le poignard dans le coeur de sa matresse,
mais ce n'est que lorsque cet homme est ou doit tre le premier ou le
seul aim, et croit avoir des droits sur cette femme qui le trahit tout
 coup. Mais ici, rien de cela; et quelle diffrence! L'accus aimait sa
femme... il l'aimait passionnment; il l'aimait de l'amour le plus
jaloux, vous le savez. Et quand a-t-on vu un homme ainsi jaloux avoir, 
la fois, deux amours galement violentes? Et quand a-t-on vu un homme
jaloux devenir infidle par habitude?... La jalousie peut pousser 
l'infidlit, mais c'est la vengeance qui est le principal motif, et si
l'infidlit persiste, la jalousie s'apaise ncessairement. Or, ici la
jalousie est reste jusqu'au dernier jour dans l'me ulcre du
malheureux accus. Donc il aimait sa femme et n'en aimait pas d'autre de
la faon que l'on voudrait faire croire.

A qui donc le crime profite-t-il? Qui pouvait gagner quelque chose par
la mort d'Agla? Son mari? Non, s'il l'aimait, oui, s'il ne l'aimait
pas. Car une femme que l'on hait est un fardeau bien lourd  porter.
Nous verrons donc si Picounoc, le premier accusateur, pouvait en ce sens
profiter du crime, et nous verrons ensuite pourquoi, s'il voulait se
dbarrasser de sa femme, il ne l'a pas fait prir lui-mme, et nous
verrons encore s'il n'avait pas intrt  compromettre l'accus et  le
perdre.

Et d'abord Picounoc ou Saint-Pierre aimait-il sa femme?

Picounoc se marie, mais il n'aime pas la femme qu'il jure devant le
Christ d'aimer et de protger toujours. Il est parjure une premire fois
au pied des autels. Et si ce que je dis est vrai, messieurs, ce que je
dirai ensuite sera bien facile  comprendre; car, du moment qu'un homme
a laiss, de plein gr, le chemin de la vertu et de l'honneur pour
entrer rsolument dans la voie du crime et de l'infamie, nul ne sait o
cet homme s'arrtera... parce qu'il ne s'arrtera que dans l'abme....
Et ce que j'ai dit est vrai. Ecoutez plutt le tmoignage de Paul Hamel:

--Je rencontrai Picounoc: il me dit qu'il se mariait, mais qu'il
n'aimait pas sa fiance... qu'il se laissait faire parce qu'elle avait
une belle proprit.... Je le blmai, repart le tmoin; il me rpliqua:
Tiens! Je n'ai pas de secrets pour toi; j'ai aim, j'aime, et j'aimerai
toujours. Celle que j'aime tu la connais, c'est Nomie! Elle est la
femme d'un autre, eh bien! puisque de ce ct le bonheur m'est ravi, je
n'estime plus les femmes que d'aprs leur dot, et je voudrais devenir
veuf tous les ans pour me remarier toujours avec des filles
avantageuses.--Si tu parlais srieusement, rplique le tmoin, j'irais
avertir ta fiance.--Je suis srieux, rpond Picounoc, je suis un maudit
et le fils d'un maudit... donc il faut que je fasse mon oeuvre.

Messieurs, ces paroles pouvantables sont le noeud gordien de la cause
qui vous est soumise, et elles expliquent la noirceur de l'homme qui a
ourdi ce drame, et la subtilit de ses moyens. C'est un maudit qui veut
faire son oeuvre, et Dieu sait qu'il l'a faite terrible!

Picounoc, mari et pre de famille, nourrissait toujours dans son me le
feu de ses criminels dsirs. S'il eut t un sclrat vulgaire, s'il
n'eut pas t un homme maudit peut-tre, il serait all aveuglement o
l'entranaient ses dsirs, et, comme la plupart des criminels, il aurait
bris violemment les obstacles. Il eut tu sa femme et son ami. En
effet, consultez les annales judiciaires et voyez si, dans presque tous
les cas analogues, l'homme ou la femme pris d'une passion coupable, ne
font pas eux-mmes, par le fer ou le poison, disparatre ceux qui les
gnent. Mais Picounoc plus rus, plus fort, plus attach  la vie,
imagine, pour arriver  son but, un moyen plus lent sans doute, mais
plus sr et moins dangereux. Peut-tre aussi savait-t-il qu'il avait
besoin d'abord de diminuer un peu l'extrme tendresse de Madame
Letellier pour son mari, en s'efforant de rendre celui-ci injuste et
cruel mme envers sa femme. Et c'est ce qu'il fit. Dans son imagination
infernale il trouva cet infernal projet: Faire tuer sa femme bonne et
fidle par le mari de Nomie. C'tait habile, mais malais. Comment en
arriver l?... Par la jalousie, la plus aveugle des passions. Oui,
rendre Joseph jaloux, se dit l'infme, et lui faire tuer ma femme en
guise de la sienne. Vous savez, messieurs, par quelle suite de
fourberies et de mensonges il y est arriv. Vous le savez par le
tmoignage de Madame Letellier, qui avoue ce qu'elle a souffert de cette
incomprhensible jalousie de son mari. Vous le savez par le tmoignage
d'Angle Mercier, qui dclare que lorsqu'elle tait enfant, Picounoc la
payait pour lui faire dire--ce qui tait faux--qu'elle tait la
messagre du docteur et de Madame Letellier. Vous le savez par le
tmoignage du docteur lui-mme qui se vit injuri de la faon la plus
grossire, parce qu'il causait avec l'infortune Nomie. Et quand
Picounoc trouve son travail assez avanc; quand il voit son aveugle ami
se porter  des excs de violence, et dans son langage et dans ses
actions, alors il songe  mettre le couronnement  son oeuvre. Il
prvient l'accus que Nomie, sa femme qu'il aime tant et qu'il croit si
vertueuse et si fidle, djouera son attention le soir mme, et
viendra--aprs avoir prtext la confession, un sacrement
divin--viendra, dis-je, dans ses bras  lui Picounoc.... Mais il a bien
soin d'attendre les ombres du soir, et de ne pas sortir de sa proprit.
Il eut t difficile de donner  Agla, la victime dsigne d'avance, un
motif plausible peur l'entraner ailleurs. Il rentre donc dans son
jardin, suivi de sa femme  qui il parle comme un amant parle  son
amante. Agla, prvenue de quelque faon que l'on ignore, mais que l'on
devine bien, joua son rle bien innocemment sans doute, et sans prvoir
qu'il pourrait avoir des suites aussi funestes. Au reste, elle tait un
peu simple, comme l'ont dclar plusieurs tmoins. Bonne et simple,
c'tait bien la victime que Picounoc pouvait, sans trop de crainte,
conduire  la boucherie! Il eut soin de la vtir d'un chle tenu cach
pour la circonstance, et en tout semblable  celui que Madame Letellier
venait de recevoir de son mari. On n'a pas de preuve directe de ce fait;
mais cela se dduit de la dclaration de l'accus lui-mme et des
paroles d'un faux tmoin de la couronne, de Madame Gagnon. En effet,
comment cette femme pouvait-elle dire  Madame Letellier, en parlant
d'un chle: Mais! _c'est le vtre!_ puisqu'elle n'avait jamais vu ce
chle et qu'elle ne pouvait savoir qu'il existait.... Et pourtant cette
parole: c'est le vtre! implique ncessairement l'existence d'un autre
chle. Le vtre implique le mien ou celui d'un autre. Et d'ailleurs quoi
de surprenant que Madame Gagnon, ou Madame Asselin si on lui rend son
vrai nom, quoi de surprenant, dis-je, que cette dame soit dans les
secrets d'un assassin? elle est accuse elle-mme d'empoisonnement, et
elle vient d'tre convaincue de parjure!... Et le marchand qui a vendu
le chle  Madame Letellier, peut bien, quoi qu'il le nie, en avoir
aussi vendu un autre pareil  Picounoc. Sa dngation ne vaut rien
puisque lui-mme n'est aussi qu'un misrable, un chapp du pnitencier
qui va monter sur l'chafaud!

Et n'est-ce pas pour que l'accus fut tromp par ce chle et crut
reconnatre sa femme, que Picounoc fit brler une allumette? Cette
clart lgre et momentane suffisait pour induire en erreur, mais ne
suffisait pas pour qu'un oeil prvenu, comme l'oeil du jaloux, put
dcouvrir la ruse. La clart du fanal eut t trop persistante, et qui
sait? toute la trame ourdie avec tant de soins et d'adresse se ft
dnoue ridiculement et  la confusion du tratre. C'est ici surtout que
l'on peut admirer comment Dieu se joue des projets de l'iniquit! D'un
souffle il renverse les plans les plus hardis, il dfait les
combinaisons les plus merveilleuses. Il serait indigne de lui de sembler
travailler quand les impies travaillent, pour opposer, comme le font les
hommes, force contre force, penses contre penses. Il laisse se glisser
un futile oubli parmi toutes les grandes ides savamment combines, et
l'difice que l'architecte du mal admirait avec orgueil s'croule
soudain. Ainsi Picounoc a tout prvu, jusqu' la lumire dont il
faudrait s'clairer dans le jardin, et, pour donner plus de poids  sa
parole, il feint mme d'avoir oubli le fanal dont il s'est servi, et il
jure que la chandelle de ce fanal a brl pendant quinze ou vingt
minutes. Mais voil o la Providence qui veille sur les justes l'attend.
Dans son trouble le malheureux n'a pu songer  tout: il n'a peut-tre
pas mme ouvert le fanal, il l'a peut-tre port dans le jardin aprs le
meurtre... quoiqu'il en soit, le mensonge est l, et le mensonge suffit
 dfaut de toute autre preuve, pour attirer sur la tte de celui qui
l'a profr, en prenant le nom de Dieu  tmoin, les chtiments les plus
terribles. La chandelle du fanal n'a pas t allume, et, aprs vingt
ans, vous la voyez encore avec sa mche blanche que la flamme n'a jamais
touche. Un tmoin dit qu'il a ramass le fanal et l'a donn  Genevive
la folle. Genevive, tonne de ce que la chandelle n'en avait pas t
allume, bien que Picounoc dclart de suite le contraire, cacha ce
fanal comme un prcieux document, et attendit le jour marqu de Dieu. La
pauvre fille fut alors inspire du ciel, et, sans savoir peut-tre
qu'elle marchait au martyre, elle passa vingt ans de sa vie  chercher
ce mystre que sa mort a fait clater. Pauvre Genevive! sainte fille
que la pnitence a transfigure, sois bnie, car tu as sauv mon pre!
sois bnie dans ta tombe, car tu as t un instrument terrible dans les
mains du Seigneur!

Et ici vous voyez encore la vrit du rcit de l'accus  sa femme. Il
dit que Picounoc fit brler une allumette, une seule, comme pour lui
montrer la femme coupable  cette lumire faible et passagre, et la
tromper plus srement. Il dclare qu'il ne se produisit pas alors
d'autre lumire, et la chose est vidente pour tous maintenant. Donc
tout ce qu'il raconte au sujet de cette lugubre affaire est aussi
vridique.

Picounoc avait raison de se dfier de Genevive puisque cette infortune
savait une chose qui pouvait le perdre. Cependant il ne connaissait
point l'irrcusable argument de ce fait si futile en apparence,
puisqu'il croyait que le fanal avait t perdu ou vol. Pourquoi alors
la pauvre folle a-t-elle t empoisonne? Ah! c'est qu'elle avait
entendu quelque conversation, surpris quelque secret, et l'on voulait
s'assurer de son silence. Sa folie est peut-tre simule, pensait-on,
et, au jour du procs, qui sait si cette femme ruse ne se montrera pas
plus fine et plus intelligente que le criminel qui a conu et excut ce
projet avec tant d'astuce et de patience? Car ce n'est point par un
simple hasard que Genevive est morte soudainement quelques jours avant
le procs, et aprs que l'un des tmoins de l'accus eut averti Picounoc
de se dfier d'elle. Qui, en effet, l'a pousse  son destin fatal?
Picounoc. Et ensuite? Ensuite, elle est partie de la maison du bossu
infme pour aller--cela se prouvera bientt--pour aller chez une femme
perdue boire le poison qui devait la tuer! Et sous quel prtexte
Picounoc l'envoie-t-il au bossu? sous un faux prtexte. On l'envoie
porter une lettre qui n'est pas crite.... Que veut dire cela? On envoie
une lettre pour dire  la personne absente ce qu'on lui dirait si elle
tait prs de nous. On n'envoie jamais quatre pages blanches, except
quand il y a convention d'avance entre les deux correspondants sur la
signification du singulier envoi. Et la convention dans le cas actuel,
c'tait la mort de Genevive, la mort d'un tmoin dangereux, les faits
l'ont prouv. Picounoc et le bossu se sont compromis au sujet de cette
lettre, et le tmoignage de Marguerite, la fille de Picounoc, n'a pas
tard  les confondre.

Et pourquoi parlerais-je des tmoignages menteurs de ces deux malheureux
vieillards qui sont venus ici donner publiquement le spectacle d'un
scandale inou! Surpris dans leur oeuvre coupable, reconnus pour de
redoutables malfaiteurs, convaincus de parjure, jetant, avec le masque
matriel qui dguisait leur figure, le masque moral qui voilait leur
me, ils se sont mis  rire, avec un cynisme coeurant, de leur acte
criminel, et  se vanter avec orgueil de leur vie honteuse. Ils ont
eux-mmes, se voyant perdus, dnonc leurs complices ou plutt leurs
matres; car les lches n'aiment pas  rouler seuls dans l'abme, et
malheur  ceux qui se servent d'eux! Ils ont dnonc Ferron, Ferron! un
chapp du pnitencier qui se cachait, riche et redout sous un nom
vol, le nom de Chvrefils. Ils ont de plus dclar--et ces hommes sont
sans doute bien informs--ils ont dclar, ce que nous savions dj, que
Ferron est l'ami et l'instrument de Picounoc. Voil comme cet
enchanement extraordinaire de faits ou de tmoignages nous conduit
infailliblement au vrai coupable.

Je me rsume. A qui le crime a-t-il bnfici? A l'accus qui aimait sa
femme jusqu' la jalousie, ou  Picounoc qui hassait la sienne, mme
avant de l'pouser? A l'accus qui ne demandait qu' vivre en paix dans
son foyer bni, entre sa Nomie douce et fidle et son enfant au
berceau, ou  Picounoc qui portait un oeil lubrique sur une autre femme
et voulait parvenir  en faire sa femme lgitime, sachant bien que la
vertu de cette crature tait inbranlable? En devenant libre Picounoc
avait fait un grand pas vers le but qu'il convoitait; mais une autre
personne restait enchane  ses devoirs, fidle  ses serments, c'tait
Nomie la femme dsire. Il fallait donc qu'elle fut libre elle aussi.
Et pour qu'elle le fut, il fallait que son poux mourut... ou du moins
passa pour mort.... Et voil qu'en effet, le mme jour, du mme coup,
disparaissent les deux personnes qui sont des obstacles  la ralisation
des voeux de Picounoc: sa femme et son ami. L'une des victimes est
morte, l'autre se fera justice elle-mme; elle disparatra de plein gr
pour toujours, ou, si elle demeure, elle sera accuse. Oui, dans la
pense de Picounoc, ce qui se fait aujourd'hui, aurait eu lieu le
lendemain du meurtre, si l'accus ne se fut pas sauv!

Et pendant vingt ans Picounoc s'efforce de gagner l'amour de cette femme
qu'il a plonge dans le deuil, et pendant vingt ans, soutenue par sa
vertu, inspire par le ciel, elle a refus les hommages de ce
perscuteur dguis en ami. Et ce n'est que lorsque dcourage par des
preuves sans nombre, appauvrie par des accidents frquents, jete dans
le chemin public par la malice d'un avare, ami et complice de Picounoc,
de Chvrefils ou Ferron, qu'elle se dcide enfin  ne plus tre si
cruelle envers celui qu'elle croit son protecteur. Toutefois elle hsite
encore. Mais la reconnaissance opre en son coeur ce que rien n'avait pu
y oprer encore. Picounoc, par une gnrosit qui s'explique maintenant,
rend  la femme afflige le bien qu' dessein il lui avait fait perdre.
Hypocrite et fourbe, il achte non l'amour mais la foi de cette femme,
par des sacrifices qu'il n'a jamais accomplis et des bienfaits qu'il n'a
jamais rendus. Il va triompher. Le jour de son mariage est fix. Oh!
comme il doit se glorifier de son crime d'autrefois! Les vingt ans de
souffrance et de crainte sont passs. Agla ne sortira pas de sa tombe
pour crier vengeance, et l'ami tromp ne reviendra jamais se faire
expliquer un mystre d'iniquit qu'il n'a jamais souponn! Mais Dieu
qui se rit des complots des mchants a marqu le jour de sa justice. Le
mari si injustement jaloux a expi suffisamment sa faiblesse coupable,
et le tratre a triomph assez longtemps. Celui qu'on disait meurtrier
est apparu soudain et il a montr, de son doigt implacable, la tache de
sang sur le front de l'accusateur. Il a tu, mais innocemment et au
signal trompeur d'un homme qu'il croyait son ami.

Avec la maldiction de son pre, Picounoc a fait retomber sur sa tte le
sang de sa femme. Rien d'tonnant, la maldiction d'un pre, c'est la
maldiction de Dieu, et la maldiction de Dieu, c'est la mort!... Mais
le ciel ne pouvait pas perdre  jamais un homme qu'il venait de protger
si hautement. L'accus, vous le savez, c'est le Plerin de Sainte-Anne,
c'est cet homme qui, jeune encore, contrit, repentant et humili, fut
guri miraculeusement en prsence d'une foule de personnes, dans le
sanctuaire de Notre Dame de Beaupr!... Voil, messieurs, un gage
magnifique de l'innocence de l'accus, car cela prouve qu'il tait
devenu vertueux, et qu'il ne pouvait, en consquence, commettre le crime
dont il est accus, que par une erreur fatale, comme l'erreur dans
laquelle il est tomb par les machinations de Picounoc. Cependant,
messieurs les jurs, le miracle de Sainte-Anne n'est pas plus clatant
que celui qui s'accomplit sous vos yeux; car tout le monde reconnatra
l'intervention divine dans ce procs tristement clbre. Et l'on dira
que cet homme, heureux aprs tout, le Plerin de Sainte-Anne ou
l'accus, a t deux fois sauv par un miracle.

Victor paraissait transfigur, et ses yeux taient mouills de larmes.

Plusieurs avocats, des plus anciens, se levrent de leur sige pour
venir lui serrer la main.

Le juge fit alors, avec une gravit imposante, un rsum des
tmoignages. Il exposa sans passion et sans faiblesse, les principaux
faits, et, pour venir en aide  l'honnte simplicit des jurs, ils jeta
les lumires de sa science sur les dtails de la cause.

--Quiconque se servira de l'pe prira par l'pe, dit-il  la fin de
son adresse; c'est la loi de Dieu. Cependant cette loi ne frappe pas
aveuglement et n'est pas impitoyable. Les lois des hommes, qui sont les
images des lois divines, ne sauraient tre plus svres. On ne punit pas
l'homme qui tue pour dfendre sa propre vie. Il serait inique de le
faire. On pardonne au mari qui tue sa femme dans l'adultre. Car la
douleur et la colre de l'homme, alors, sont peut-tre plus fortes que
sa volont, et dtruisent son libre arbitre. Et puis s'il est permis de
tuer pour sauver sa vie, il doit l'tre davantage pour sauver ou venger
ce qui est bien plus prcieux que la vie, l'honneur. Mais ici il ne
s'agit pas d'un malheureux qui a tu sa femme coupable, mais d'un homme
qui, croyant tuer sa femme coupable, a tu la femme d'un autre. Est-il
excusable dans un pareil cas? Difficilement d'ordinaire; mais dans le
cas actuel il est certain que l'accus a t envelopp dans un rseau
d'intrigues qui l'ont tout  fait gar. On l'a rendu jaloux quand il
possdait la femme la plus dvoue. N'est-il pas blmable d'avoir cru 
l'infidlit de sa femme sans jamais avoir pu la surprendre en faute?
N'est-il pas blmable d'avoir mis une confiance illimite dans un homme
dont il connaissait le caractre mauvais? Oui sans doute. Et si une
femme n'tait venue jurer qu'elle mme, paye pour cela par Picounoc,
avait induit cet homme jaloux en erreur, en lui racontant comme vraies
des fautes que sa femme n'avait pas commises, je ne pourrais l'excuser
compltement. Mais aprs les criminels moyens rvls par cette femme,
l'aveugle jalousie de l'accus s'explique et s'excuse. Il a t un
instrument de mort, mais un instrument inconscient. Il se trouve un
homme plus coupable que lui, et seul coupable: c'est l'homme qui a
prpar cette oeuvre infme, suppos qu'il ne puisse en rien attnuer
les tmoignages qui se sont levs contre lui, lorsqu'il les voulait
diriger sur un autre. Quant  l'accus  la barre, il a expi par vingt
ans d'exil, de pleurs et de souffrances, la lche complaisance avec
laquelle il a cout son tratre et sensuel ami. Dieu semble satisfait
de l'expiation; il ne sirait pas  la justice humaine de se montrer
plus svre que la justice divine.




                                   XVII

                        COUPABLE OU NON COUPABLE.


Les jurs, ne s'accordant pas immdiatement, se retirrent dans leur
chambre sous la garde d'un huissier qui prta le serment suivant: Vous
jurez que vous garderez et tiendrez ce jury, sans aliments, boissons,
feu ou lumire; que vous ne permettrez  qui que ce soit de parler 
ceux qui en font partie, que vous ne leur parlerez pas vous-mme, si ce
n'est pour leur demander s'ils sont d'accord sur leur verdict. Ainsi que
Dieu vous soit en aide.

La foule prouva un vif dsappointement en voyant cette hsitation du
jury. Les uns murmuraient, les autres, sombres et pensifs, doutaient de
la sagesse de cette belle institution des jurs, et se demandaient en
quoi de pauvres ignorants, honntes tant que vous voudrez, mais
quelquefois malhonntes, peuvent juger avec plus de discernement et
d'quit que des juges savants, ou qu'un autre jury qui serait compos
d'hommes de loi? Et ils avaient raison. Car si parfois un innocent court
une chance d'tre perdu, le coupable qui ne peut tre condamn que par
la totalit absolue des jurs, a bien des chances d'chapper.

Le jury, au grand dsespoir des curieux, des amis, des hommes de loi,
passa toute la nuit en dlibration, ou peut-tre  dormir. Quelques uns
des jurs voulaient acquitter l'accus, d'autres inclinaient  le
trouver coupable d'homicide, et d'autres encore voulaient le verdict de
coupable avec circonstances attnuantes et recommandation  la clmence
de la cour.

Le lendemain, le peuple se porta de nouveau en foule vers le palais de
justice. Sur les onze heures, les procds de la cour furent tout  coup
interrompus. Les jurs annonaient qu'ils en taient venus  une
entente. Ils revinrent dans leur banc. Tous les regards de la masse
runie sous les vieilles votes les interrogeaient avec anxit. Le
prisonnier ne put s'empcher de plir un peu. Ce moment tait solennel
pour lui. Le greffier fit l'appel des jurs et leur demanda  chacun
d'eux s'ils taient d'accord sur leur verdict. Tous rpondirent
affirmativement. Il leur demanda alors qui d'entre eux allait prononcer
le verdict.

--Le chef choisi par nous, rpondirent-ils.

Alors le greffier dit  l'accus de lever la main--ce que le grand
trappeur fit avec dignit--puis, s'adressant aux jurs, il leur dit:
Regardez le prisonnier, vous qui tes asserments: Comment dites-vous?
est-il coupable de la flonie dont il est accus, ou non coupable?

--Non coupable!

--Prisonnier, vous tes libre, dit le juge avec motion.

Une clameur longtemps contenue s'leva soudain, et des applaudissements
frntiques branlrent la vaste salle. Victor, tout en larmes, se
prcipita dans les bras de son pre, et longtemps le pre et le fils se
tinrent presss coeur contre coeur. On avait empch Nomie d'assister
au verdict qui pouvait, vu l'indcision des jurs, tourner fatalement.
Le grand-trappeur alla lui-mme lui annoncer la fin de ses preuves et
de son expiation.

Des ordres furent donns pour l'arrestation de Picounoc. Picounoc
s'tait enfui de la ville, comme le rat laisse le navire qui sombre. En
un jour il avait vu s'crouler l'immense chafaudage lev, vingt ans
durant, par sa malice et sa lubricit. Ses amis, tombs et perdus 
jamais, l'appelaient dans le gouffre, et il se sentait invitablement
entran. Sombre, morose, il entra dans sa maison et parcourut, comme un
homme ivre ou fou, chaque appartement. Il vita les regards de sa fille
encore faible et souffrante. Par instant il avait encore un fol espoir:
il est si dur renoncer  l'esprance! Il pia le retour des gens qui
taient alls  Qubec pour le procs, et, afin d'apprendre le secret de
sa destine sans s'exposer  rougir, il se cacha dans le foss qui longe
la route de St. Eustache, sur le coteau de sable, parmi les cerisiers
sauvages, et il attendit patiemment. Il fut bien servi. Les premiers qui
passrent furent le grand-trappeur, Victor et Nomie. La joie brillait
sur leurs figures et l'amour dbordait de leurs coeurs. En passant sur
le coteau, le grand-trappeur disait: Pauvre Picounoc! je ne lui avais
pourtant jamais fait de mal!... et s'il eut voulu me laisser en paix, je
lui aurais bien pardonn son crime, j'tais si heureux! Et Nomie
rpondit: Maintenant il est trop tard.--Trop, tard! ajouta Victor, on le
cherche pour l'arrter.

Picounoc eut le frisson et ses yeux se couvrirent d'un nuage de sang. Il
eut envie de se repentir pour satisfaire  la justice divine, et de se
livrer au bourreau pour satisfaire  la justice humaine. Mais ce premier
bon mouvement ne fut pas suivi d'un second.

--Maldiction! dit-il, il n'y a point de pardon pour moi, ni en cette
vie, ni en l'autre! Il demeura longtemps dans un abattement profond. Il
pensa  se sauver comme avait fait Djos autrefois; mais ce qui lui
paraissait facile pour d'autres, lui semblait impossible  lui. Quand il
se leva, irrsolu encore et tremblant, il aperut des trangers qui
montaient la route. Alors il se met  fuir, croyant que ce sont des
constables qui viennent l'arrter. Et il a raison. Aprs avoir couru
longtemps il se dtourne. Deux des constables sont sur ses talons. La
peur lui donne des ailes, et il s'lance comme un cerf que la meute
poursuit. Il passe  la porte de Letellier, et voit une foule joyeuse et
bruyante.... Il pense que cette foule va lui barrer le passage; mais
elle s'ouvre pour le laisser fuir. Il arrive chez lui haletant, puis,
couvert de sueurs, les yeux sanglants et sortis de leurs orbites. Les
officiers de la police le poursuivent toujours. Il passe  ct de la
maison, gagne la prairie et, soudain, il disparat comme s'il se fut
enfonc dans la terre. Il s'tait, prcipit dans un puits. Dans son
lan, il descendit tte premire au fond, et l, ses mains crispes
s'attachrent par hasard  une pierre, fangeuse. Quand on le retira il
tait mort; mais ses mains serraient toujours la roche pleine de
limon.... En jetant cette pierre on s'aperut que son enveloppe se
dsagrgeait. On l'examina attentivement. O jugement de Dieu! on
reconnut le chle qui avait d envelopper sa victime. Il y avait vingt
ans qu'il tait l. Ce n'avait pas t, en effet, selon la parole de la
tireuse d'horoscope, la main d'un vivant qui l'avait retir du puits.

Marguerite fut long temps  se remettre de ce coup terrible. Cependant
elle ignorait, la pauvre enfant, l'horrible mystre de la mort de son
pre. On s'tait fait un devoir de lui cacher cette honte. Elle vit son
jeune ami Victor et ne rougit pas, inconsciente qu'elle tait du crime
de sa race. Elle s'applaudissait d'avoir t dlivre du bossu. Il
venait de mourir sur le gibet.

C'est le temps de dire que l'ancien docteur au _sirop de la vie
ternelle_ tait devenu bossu  la suite du coup de rame qui lui avait
t inflig--les lecteurs du Plerin s'en souviennent--sur la grve du
Chteau-Richer, lors de l'enlvement de la petite Marie-Louise. Ferron,
conduit au pnitencier avec son compre Racette le matre-d'cole,
s'tait enfui au bout de deux ans, avec le mme complice, en tuant l'un
des gardiens. La femme Asselin, la tante inhumaine du Plerin, l'pouse
infidle, l'empoisonneuse, monta aussi sur l'chafaud. Robert et Charlot
furent enferms au pnitencier pour le reste de tours jours. En
entendant leur sentence, ils se poussrent du coude.

--Batiscan! dit Robert, une pension sur l'Etat! qu'en dis-tu?

--Mille noms! quelle chance! le mrite est toujours reconnu, rpliqua
Charlot.

--On en sortira.

--Oui, couch sur le dos.... N'importe on a fait une bonne jeunesse....

--De soixante et quinze ans!...

Marguerite, pourtant, finit par apprendre ce qu'avait t son pre, et
ce qu'il avait fait. Inutile d'essayer  peindre son dsespoir; nul ne
le pourrait. Ses entrevues avec Victor ne furent que des larmes et des
sanglots. Un jour, pourtant, qu'il voulait la consoler, et lui disait,
que les enfants ne sont pas responsables des fautes de leurs parents, et
qu'il l'aimait encore et qu'il l'aimerait toujours, elle retrouva son
nergie et sa fiert:

--Victor, dit, dit-elle en le couvrant d'un regard plein de pleurs et
d'amour, Victor, consentirais-tu donc  avoir pour enfants les petits
fils de mon pre?...

Victor l'treignit sur son coeur et, silencieux, sortit sans pouvoir
rpondre.

Plus tard, une belle jeune fille arrivait au fort Providence, sur les
bords de ce grand lac solitaire qui dort dans les rgions borales, sous
un manteau de glace. Elle apportait beaucoup d'argent pour secourir les
pauvres et embellir la chapelle de Dieu; elle apportait beaucoup
d'ardeur pour le salut des enfants sauvages. Cette nouvelle sainte qui
voulait expier les fautes de sa race, c'tait Marguerite. Le trappeur
qui l'avait conduite l, c'tait l'ex-lve. Il revint prendre sa place
au foyer du grand-trappeur qui ne voulait pas se sparer de lui.

Gagnon, instruit par les vnements qu'il avait vu se drouler sous ses
yeux, retourna auprs de la Louise. Il arriva au moment ou la vieille
Labourique sortait.... Elle sortait pour aller au cimetire. Pour
racheter un peu le mal qu'il avait caus  la socit en gnral et au
bonhomme Asselin en particulier, il donna  ce dernier la belle terre
qu'il venait d'acqurir  Lotbinire.

Deux ans se sont couls. Victor, sur la voie de la fortune et de la
gloire, vient d'arriver  la maison paternelle. Le grand-trappeur,
Nomie, l'ex-lve et le vieux Asselin font la partie de quatre sept, et
s'amusent comme seuls peuvent s'amuser des chrtiens qui ont la paix et
l'amour de Dieu dans la conscience, et de l'or dans leur bourse....
Victor apporte une lettre de Marie Louise, la soeur St. Joseph du fort
Providence. Les cartes restent ple-mle sur la table, et les oreilles
attentives ne perdent pas un mot. Or voici ce que dit cette lettre, et
ce sera la dernire page de mon livre.

MON CHER GRAND-TRAPPEUR,

Je te donne, frre, ce nom que rpteront longtemps nos solitudes
immenses; il doit tre doux  ton oreille comme il l'est au coeur des
pauvres indiens................... .....................................

La religion porte, de plus en plus loin, son flambeau divin dans les
rgions nagure plonges dans les tnbres, et son oeuvre de misricorde
et de paix ne s'arrtera que lorsqu'il n'y aura plus d'mes  sauver.
Nos saints missionnaires semblent redoubler de zle et de travail 
mesure que l'ge et les privations de toutes sortes s'acharnent  les
craser. Le spectacle de leurs dvoment nous soutient et nous
encourage, nous, pauvres femmes.... ............... Nous trouvons aussi
un exemple admirable de toutes les vertus dans la jeune Marguerite. Quel
caractre franc et nergique! quelle me soumise et pnitente! et comme
nos enfants sauvages se plaisent  l'entendre et  la voir!............

Couteaux-jaunes et Litchanrs continuent  chasser et  vivre ensemble
comme des frres, sous le jeune Kisastari leur chef commun. Irma est
heureuse maintenant et son mariage a t bni du Seigneur. Naskarina,
son ancienne rivale, ne nous a pas laisss. Elle aussi a tourn vers le
Seigneur le feu de son me ardente...............................

Je t'ai dit antrieurement, mon frre, les actions de grces que nous
avons rendues au ciel en apprenant comment il avait mis fin  tes
infortunes et au deuil de ta douce Nomie.

Il faut que je te parle d'un songe extraordinaire qu'a eu Marguerite. Tu
sais, que je suis un peu superstitieuse depuis le songe de cette
infortune Genevive. Au reste il s'agit, dans cette vision, d'un
personnage que tu as bien connu, du Hibou-blanc.... Et d'abord, je te
dirai que le vieux rengat, chass de la tribu des Couteaux-jaunes,
abandonn de tous, honni et mpris, partit seul  travers le dsert
glac, et se dirigea vers le lac du grand Ours. Or Marguerite, qui ne
connat pas cet homme, nous le peignit,  son rveil avec une fidlit
surprenante, et cela suffit pour nous faire ajouter  son rve la foi
que l'on ne donne d'ordinaire qu'aux rcits vridiques.

--J'tais loin vers le nord, dit-elle, et sur ma tte l'Ourse glace
tournait dans la vote cleste comme sur un pivot. Mes yeux taient
blouis par le spectacle qui se droulait autour de moi; je me croyais
dans un monde ferique. Des aigrettes innombrables s'allumaient dans le
ciel o elles jouaient, comme les feux Saint-Elme le long des mts et
des vergues; des banderoles de pourpre flottaient au znith; des rideaux
sanglants s'ouvraient et se fermaient sur l'horizon, pour laisser
paratre et cacher tour  tour les molles clarts de l'aurore, les feux
ardents du soleil et de fantastiques figures de flamme. Des coupoles
diaphanes, des mers aux ondes mtalliques et chatoyantes, des zones d'or
ondules comme des rivages, des franges capricieuses apparaissaient et
disparaissaient soudain. Puis des voiles de gaze, puis des nues de sang
immobiles et lugubres, puis la neige clatante, infinie qui refltait
toutes ces merveilles. La nuit tait calme, le silence, si grand que
l'on croyait entendre jusqu'au soupir des esprits. Le froid faisait
clater les arbres; et toutes les pierres, tous les troncs, tous les
rameaux s'taient cristalliss sous le frimas; et la lumire, en les
clairant, les embellissait d'une dcoration fantastique. Tout  coup
j'entendis un craquement de raquettes sur la neige durcie; je regardai
du ct d'o venait le bruit, et ne vis rien. Cependant le bruit ne
cessait pas. O calme effrayant des nuits polaires, que tu es trompeur!
Ce ne fut que plusieurs heures aprs l'avoir entendu marcher que
j'aperus le chasseur. Il tait vieux, boitait en marchant, avait la
barbe blanche et les cheveux longs, mais rares. Il pleurait et ses
larmes, geles en sortant des paupires, couvraient ses joues d'une
glace que les lueurs de la nuit faisaient resplendir. On eut dit qu'il
portait un visage de feu ou de sang, et que ses yeux, sans clat,
taient noirs comme les orbites d'un crne de mort. Rendu prs de moi,
il ne me vit pas, et se mit  creuser dans la neige pour se faire un
abri. Mais il n'eut pas la force de creuser assez. Il avait faim et
dvorait les bouts des petites branches de sapin. Il poussa un cri, et
moi, qui de si loin avais entendu le craquement de ses raquettes,
j'entendis  peine sa voix. Il voulut armer sa carabine pour se
suicider, et ses doigts crisps se gelrent sur la gchette. Son haleine
rapide faisait bruire l'air en s'chappant de ses lvres. Il tait l
debout, immobile au milieu des neiges comme un tronc moussu, et semblait
un arbre trange ou une pierre grossirement sculpte par une main
sauvage. Les aurores borales dansaient toujours au dessus de sa tte,
et des serpents de feu, se glissant sur la neige, semblaient accourir de
l'horizon jusqu' ses pieds. Des hurlements firent retentir la solitude
et une troupe de loups apparut au loin. Il eut un tressaillement rapide
et nerveux, et il voulut de nouveau armer sa carabine pour dfendre,
contre la voracit des btes, son corps glac qui s'en allait mourant.
Les loups arrivrent.... Il poussa une clameur formidable et la bande
sanguinaire s'arrta tonne. Mais aussitt l'une des btes, flairant un
reste de sang encore tide, dchira les mains du malheureux. Les autres
ouvrirent,  leur tour, leur gueules ardentes et se prcipitrent en
hurlant sur le chasseur maudit. Il tomba et quelques gouttes de sang
rougirent la neige; et l'on eut dit que ces gouttes de sang taient
tombes des franges rouges qui s'agitaient en l'air. Un instant aprs,
des chasseurs sous la conduite de Kisastari, passrent par l, mirent
les loups en fuite, et reconnurent le cadavres  demi-dvor et gel de
Racette, le Hibou-Blanc. Ils l'ensevelirent sous la neige et rcitrent
un _pater_ et un _ave_ pour le repos de son me.

Tel fut le rve de Marguerite.

P. S.--Cher frre! chose extraordinaire, terrible mme, Kisastari vient
d'arriver au fort avec un parti de chasseurs. Ils ont trouv le cadavre
du Hibou-Blanc gel au milieu des neiges du nord, et demi-dvor par les
btes froces.... Le rve de Marguerite n'est donc pas un rve!...

--Quelle mort! murmura le grand-trappeur!

--_Requiescat in pace!_ rpondit l'ex-lve.



                                    FIN.

















End of the Project Gutenberg EBook of Picounoc le maudit, by Pamphile Lemay

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     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
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     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
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     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

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     and discontinue all use of and all access to other copies of
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     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
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1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
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fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
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written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
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providing it to you may choose to give you a second opportunity to
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opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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