The Project Gutenberg EBook of Suzanne Normis, by Henry Grville

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Title: Suzanne Normis
       Roman d'un pre

Author: Henry Grville

Release Date: January 15, 2008 [EBook #24305]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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                           SUZANNE NORMIS

                          ROMAN D'UN PRE

                           HENRY GRVILLE


                          Huitime Edition




                                PARIS
                E. PLON et Cie, IMPRIMEURS-DITEURS
                         RUE GARANCIRE, 10


                                1879

                      _Tous droits rservs_




                           SUZANNE NORMIS

                          ROMAN D'UN PRE




                                  I


...Le docteur, pench sur la poitrine haletante de ma pauvre femme,
l'ausculta avec attention, puis la reposa tout doucement sur son
oreiller.

--Encore un peu de patience, chre madame, lui dit-il avec bont: cela
va dj un peu mieux, et bientt...

Ma femme leva sur lui ses yeux brillants de fivre. Le docteur se tut,
et pressa la main blanche, presque transparente qui reposait sur le
drap.

--Nous allons toujours vous ter cette fivre-l, reprit-il en
griffonnant une ordonnance; et demain, nous verrons. Je passerai dans la
soire. Au revoir; bon courage.

Ma femme rpondit d'une voix claire et distincte:

--Adieu, cher docteur, merci.

Le mdecin disparaissait sous les rideaux de la porte; je le suivis dans
le salon voisin.

--Eh bien, docteur? lui dis-je, presque tranquille,--sa voix et ses
paroles avaient un peu calm mes angoisses.

Il se retourna vers moi, et me serra les deux mains... Ses bons yeux
gris clair, pleins de piti et de douleur, me firent l'effet de deux
couteaux de boucher qu'il m'aurait brusquement enfoncs dans la
poitrine; je rptai machinalement:

--Eh bien?

--La fivre va tomber d'ici deux heures, dit-il, et ensuite... Prenez
garde, ajouta-t-il en me serrant le bras, elle peut vous entendre...

Le cri que j'allais pousser resta dans ma poitrine, la dchirant, la
torturant. Je fis un mouvement pour me dgager le cou; j'touffais.

--Soyez homme, reprit le docteur. Vous avez une fille.

--Une orpheline? re'pondis-je si tranquillement que j'en fus tonn
moi-mme.

Il me semblait que j'tais environn d'un ocan de glace.

--Mon pauvre ami, dit le docteur aprs un silence, elle ne souffrira pas
beaucoup; le plus dur est pass.

--Alors, demain?

--Ce soir peut-tre, demain matin probablement. Je reviendrai. Je vous
demande pardon de vous quitter ainsi; on m'attend et l'on souffre
ailleurs.

--Allez, allez, docteur! lui dis-je machinalement. Vous voyez, je suis
calme.

Il s'enfuit presque en courant.

Je fis un effort inou pour composer mon visage, puis je revins
lentement sur mes pas. Ecartant les rideaux de satin, j'ouvris la porte,
et je me retrouvai en face de ma femme.

Elle tait encore bien jolie, malgr les fatigues anciennes et la
maladie rcente, malgr la mort qui allait me la prendre. Au fond de ses
grands yeux bleus qui me regardaient tristement, que d'expressions
diverses, toutes plus chres les unes que les autres, se retrouvaient
confondues! Que d'amour, que de regrets, que de prires! Et nous nous
tions tant aims... et nous n'tions maris que depuis six ans!...

--Qu'est-ce qu'il t'a dit? murmura ma femme pendant que je me penchais
sur elle, couvrant de baisers timides son front et ses cheveux noirs, si
doux, si longs, dont les tresses roulaient jusqu' ses genoux sur le
drap brod.

--Il m'a dit que ta fivre va tomber, ma chrie, lui dis-je en
continuant  l'embrasser afin qu'elle ne vit pas mon visage; je me
sentais trs calme cependant, et, sinon rsign, au moins prt  tout.

--Oui, rpondit-elle tout bas, et comme  elle-mme; et quand la fivre
sera tombe, je m'en irai.

Un petit pitinement derrire une porte place auprs du lit me coupa la
parole. La porte s'ouvrit, et notre fille Suzanne entra sur ses deux
petits pieds encore incertains.

--Maman! dit-elle avec un cri d'oiseau qui revient au nid, maman et
papa! voil!

De ses toutes petites mains gantes de moufles en laine, elle serrait
sur sa poitrine un bouquet de lilas blanc. La bonne qui la suivait me
dit que, depuis le moment o elles taient entres clans le magasin de
fleurs, Suzanne n'avait pas permis qu'on toucht  son offrande.

La petite fille s'tait avance jusqu'au bord du lit de sa mre qui lui
souriait... et de quel sourire! La vieille bonne dtourna la tte et se
sauva tout  coup dans la pice voisine.

--Je veux embrasser maman! dit Suzanne, en tendant les bras.

Je la soulevai, et je l'assis sur le bord du lit. Elle n'avait pas donn
 sa bonne le temps de lui ter sa toilette de promenade. Les petites
bottes de fourrure blanche, les gutres, la robe d'toffe moutonne, le
petit chapeau de fourrure, toute cette blancheur lui donnait l'apparence
d'un flocon de neige tomb du ciel. Elle saisit  pleines mains le
bouquet de lilas et le dposa sur la poitrine de sa mre.

--Pour toi, lui dit-elle. C'est Suzanne qui l'a achet.

Elle fit un demi-tour, se mit  quatre pattes sur le lit, et se
prcipita au cou de sa mre. J'tendis les bras pour pargner  ma
pauvre femme la secousse trop brusque.

--Laisse-la, dit-elle, cela ne fait plus rien. La petite fille couvrait
de baisers dlicats les cheveux et le visage de sa mre. Elle cherchait
une place pour chaque baiser, et souriait aprs l'avoir dpos bien
doucement. Elle fit ainsi tout le tour du ple visage dont les yeux
s'taient ferms sous ses caresses.

--A papa! dit-elle ensuite en me tendant les mains.

Je la pris dans mes bras, et je reus aussi ma part de baisers. Ma femme
avait rouvert les yeux, et de grosses larmes roulaient lentement le long
de ses joues. Je dposai l'enfant  terre.

--Va dire  ta bonne qu'elle te mette une autre robe, dis-je  Suzanne.

Aussitt la petite, toujours obissante, reprit le chemin de sa chambre;
arrive sur le seuil, elle se retourna, nous jeta une poigne de
baisers, et disparut. La musique de sa voix nous arrivait comme un
gazouillement... Je me htai de fermer la porte, et je revins prs de ma
femme.

Suzanne avait deux ans et demi,--et c'est en la soignant d'une longue et
dangereuse maladie, que ma femme avait contract la bronchite dont elle
devait mourir. Jamais, depuis sa naissance, Suzanne n'avait dormi dans
une autre chambre que la ntre: le petit lit de satin bleu, avec ses
rideaux de mousseline brode, ses noeuds, ses houppes, ses franges, plus
semblable  une bonbonnire qu' autre chose, tait encore auprs de
l'oreiller de ma femme. Que de nuits blanches nous avions passes
ensemble ou tour  tour, prs de la pauvre petite qui ne pouvait pas
venir  bout de faire ses dents! Le fauteuil install  demeure prs du
lit tait tout us par les longues stations de la mre qui avait endormi
l son enfant sur ses genoux.

Et maintenant que Suzanne tait sauve, maintenant que son petit
rtelier complet s'talait triomphant dans ses rires joyeux, voil que
ma femme, puise de lassitude et d'angoisses, n'avait plus trouv de
force pour continuer son oeuvre... Elle avait disput sa fille  la mort
pendant neuf semaines, et la mort, furieuse de s'tre laiss voler
l'enfant, prenait la mre!

Je n'aurais pas d permettre ce sacrifice, cette abngation entire, je
le sais... Mais nous avions dj perdu deux enfants; notre premier-n
avait t pour ainsi dire tu par les remdes empiriques d'une bonne
anglaise, et le second, un garon aussi, avait t empoisonn par le
lait de sa nourrice. Le jour o ma femme s'tait sentie mre pour la
troisime fois, elle m'avait fait promettre de lui laisser lever cet
enfant-l.

--Je le sauverai, tu verras! me disait-elle avec des yeux brillants de
joie et d'esprance.

Hlas! elle l'avait sauv, mais  quel prix!

Lorsque j'eus referm la porte sur l'enfant, je reviens m'asseoir auprs
de la mre. Elle n'avait voulu personne auprs d'elle pendant sa
maladie. Les femmes de chambre et les gardes-malades taient sous la
main, prtes  secourir, mais nous tions rests seuls ensemble; aucun
tiers incommode n'avait troubl la joie que nous prouvions--mme 
cette heure terrible-- nous trouver l'un prs de l'autre.

--Comme elle est belle! dit ma femme en serrant la main que je venais de
mettre dans la sienne.

C'est de Suzanne qu'elle parlait; toute sa vie tait concentre sur
cette petite tte blonde.

--Elle est sauve maintenant; elle va grandir; elle deviendra grande et
belle, et elle t'aime tant!

Ma femme parlait facilement. J'en fus surpris; puis je me rappelai
soudain que ces sortes de maladies amnent toujours un mieux sensible
avant la fin. Je baissai la tte, et je m'appuyai sur l'oreiller, ma
joue contre la joue de ma femme.

--coute, reprit-elle au bout d'un moment,--ce que j'ai fait, il faut
que tu le continues promets-moi que, jusqu' ce qu'elle soit grande,
jusqu' sept ans au moins, l'enfant couchera ici,--elle indiquait le
petit lit;--que tu ne la confieras pas  une bonne, mme dvoue; que
son sommeil sera surveill par toi, que...

L'oppression la saisit si fort, qu'elle plit, ferma les yeux,--je crus
que c'tait fini.

Quelques minutes aprs, je la croyais endormie, elle rouvrit les yeux.

--Le promets-tu? dit-elle.

--Je le promets! rpondis-je, le coeur plein d'un ardent dvouement. Je
te le jure sur nos six annes de bonheur, sur la vie mme de l'enfant!

--Et elle sera heureuse?

--Elle sera heureuse, quand je devrais tre malheureux! Au prix de tous
les sacrifices, elle sera heureuse!

Ma femme m'appela des yeux; je la serrai sur mon coeur, et elle me
rendit mon treinte avec ses deux bras passs autour de mon cou.

--Vois-tu, me dit-elle aprs un silence, je l'ai bien aime; je crois
que je l'ai aime plus que toi,--mais c'est parce qu'elle tait  toi.
Cela ne te fche pas, dis, que, pendant un temps tu n'aies t que le
second dans mon coeur?

--Non, mon ange bien-aim, cela ne me fche pas; tu as bien fait; tout
ce que tu as fait est bien... mais je n'aurais pas d permettre...

--Nous n'avions pas le choix, dit ma femme avec un soupir... elle serait
morte!... Le docteur a dit vrai, ma fivre s'en va, ajouta-t-elle!
Suzanne dormira ici cette nuit, n'est-ce pas?

--Comme tu voudras, ma chre Marie, tout ce que tu voudras.

Ma femme s'endormit. La nuit venait et remplissait d'ombre cette chambre
o nous avions t si heureux. C'tait notre chambre nuptiale, cela seul
et suffi pour nous la rendre chre; mais elle tait encore pleine
d'autres souvenirs. L taient ns nos trois enfants, l nous avions
appris  Suzanne le grand art de se tenir sur ses petits pieds
hsitants; le tapis bleu et blanc portait les traces de plus d'un joujou
bris, de plus d'un fruit cras... Nous voulions le changer au
printemps... A prsent que Suzanne est si sage! disait ma femme en
souriant, la veille du jour o elle tait tombe malade.

Je me levai sur la pointe du pied et j'allumai la veilleuse. Chaque
minute m'emportait une part de ma chre femme, et je ne voulais pas
d'intrus dans ces minutes solennelles..

On vint me chercher pour dner; je fis signe que je ne dnerais pas. Ma
femme n'avait plus une notion bien exacte du temps. Elle tait dans un
demi-sommeil sans souffrance, comme l'avait prdit le docteur.

A huit heures, on m'apporta la petite fille, dshabille, dans sa robe
de nuit, les yeux gros de sommeil,--mais ne voulant pas dormir sans
avoir embrass maman.

Je la pris dans mes bras et je la penchai bien doucement sur la main de
sa mre. Elle la baisa, puis remonta jusqu'au visage.

Ma femme ouvrit les yeux: une expression presque sauvage passa sur sa
figure; avec une force que je ne lui supposais pas, elle saisit l'enfant
et la couvrit de baisers.

--Bonsoir, bonsoir! dit la petite en agitant sa menotte.

Je la mis dans son petit lit, je la couvris soigneusement, et elle tomba
aussitt endormie.

Je me htai de revenir  ma femme. Elle semblait avoir oubli ce qui
venait de se passer, et ses yeux teints ne voyaient que le vague.

Des heures s'coulrent ainsi... courtes et longues  la fois,--courtes,
irrparables--et quelle ternit d'agonie pour mon coeur dchir dans
les soixante minutes d'une heure!

Les premires lueurs du jour se glissrent dans la chambre endormie. La
petite n'avait pas boug depuis la veille au soir. A six heures, un beau
rayon dor passa entre les rideaux.

Ma femme fit un mouvement... Je m'approchai d'elle, bien prs, bien
prs, nos deux mains noues, pour un moment encore nos deux vies
confondues...

--Bonjour, maman! bonjour, papa! cria la voix encore endormie de
Suzanne; et la petite fille, s'aidant du filet de son lit, se mit sur
son sant. Ses deux mains rouges de sant se cramponnaient au bord, et
soutenaient son visage mutin, rose et blanc; ses cheveux friss
tombaient en dsordre sur ses grands yeux bleus, et elle riait  travers
ses boucles mles.

--J'aime maman! cria la voix anglique de notre enfant.

A cette voix, la mre ouvrit ses yeux dilats par la mort, et
s'attachant  moi d'une treinte dsespre:

--Heureuse! heureuse!... dit-elle deux fois.

--Je le jure! rpondis-je perdu.

Pendant ce temps, Suzanne, s'aidant de la chaise place prs du berceau,
tait presque venue  bout de descendre. Ma femme relchait son
treinte... elle respirait encore cependant, et elle comprenait...
J'enlevai l'enfant, et du mme mouvement je la dposai auprs de sa
mre.

--Je... je vous aime... dit celle-ci, en essayant de nous treindre
encore. Elle se laissa aller sur son oreiller...

Je mis dans la main de Suzanne le bouquet de lilas oubli la veille sur
le tapis.

--Mets cela sur ta mre, lui dis-je. Effraye par ma gravit
inaccoutume, par la rigidit du visage ador qui ne lui souriait pas
comme  l'ordinaire, la petite dposa le bouquet sur le corps de sa
mre, et se rejeta dans mes bras.

Je sonnai; la bonne vint,--elle allait crier,--d'un geste je lui
commandai le silence, et je lui remis l'enfant.

Seul je rendis les derniers devoirs  celle qui avait t mon pouse.
Lorsqu'elle fut pare pour le cercueil, vtue de blanc et couverte de
fleurs, je m'agenouillai, j'appuyai ma tte sur le bord de ce petit lit
d'enfant o elle avait laiss sa vie, et je pleurai amrement.




                                  II


La journe s'coula comme toutes les journes de ce genre; j'avais un
chaos dans la tte, et je serrai une quantit de mains sans savoir 
quels visages elles appartenaient. Mais le soir, que je redoutais
confusment, m'apporta une croix bien lourde.

On avait amus Suzanne toute la journe au dehors de la maison; le temps
tant trs-beau, on l'avait promene, elle avait dn avec sa bonne, ce
qui lui arrivait parfois lorsque nous recevions, et elle n'avait gure
demand sa mre qu'une vingtaine de fois. Mais, quand vint l'heure du
coucher, ce fut une autre affaire.

--Maman! je veux voir maman! j'aime maman! criait la petite, qui
sanglotait  fendre son pauvre petit coeur.

Toutes les filles de service taient l consternes; la bonne ne savait
plus  quel saint se vouer... Dans mon dsespoir, une ide me vint:

--Maman est l, lui dis-je, si tu veux, va la voir; mais elle dort, et
elle a trs-froid; il ne faut pas crier, tu la rendrais malade.

--Je serai bien sage, dit Suzanne en m'embrassant bien fort sans cesser
de pleurer, mais je veux la voir.

Je jetai un chle sur la petite fille, et j'entrai dans la chambre. Le
beau visage de ma pauvre chre femme tait plus beau que jamais; ses
traits rguliers semblaient taills dans l'ivoire; seuls les yeux
taient entours d'une ombre violette.

--Voil ta maman; tu peux l'embrasser, mais elle a bien froid, dis-je 
Suzanne, qui regardait les cierges avec tonnement.

L'enfant soudain calme, un peu effraye, me laissa la porter jusqu' sa
mre. Soutenue par mon bras, elle mit un baiser sur le front jauni, qui
n'avait pas eu le temps d'avoir des rides, puis elle se rejeta vers moi
et m'embrassa  pleine bouche. Ses petites lvres taient encore froides
du contact rcent avec la mort. Je la serrai comme si l'on et voulu me
l'arracher, et je courus avec elle dans la pice o l'on avait
transport son berceau.

L, nous nous retrouvmes tous deux en possession de nous-mmes; je la
caressai, elle me parla, et au bout d'un instant elle s'endormit. Au
matin, ce fut bien autre chose. Suzanne avait oubli les impressions de
la veille, ou du moins n'en gardait plus qu'un vague souvenir. Elle
s'veilla comme d'ordinaire en appelant sa mre et moi... Et ses larmes
recommencrent  couler lorsqu'elle vit que le lit de sa mre n'tait
pas auprs de son berceau, comme autrefois.

--Maman est partie, lui disais-je en vain: elle reviendra, tu la
reverras, mais elle est partie pour aller se gurir; tu sais bien
qu'elle tait malade. Est-ce que tu ne veux pas qu'elle se gurisse?

--Je veux bien, criait la petite affole de douleur, mais je veux aller
avec elle!

Ce qu'on lui acheta de joujoux et de bonbons pendant cette matine
aurait suffi  construire une maison. Tout cela l'amusait un moment,
puis revenait la plainte obstine:--Je veux maman.

Elle me demanda sa mre pendant dix mois. Tous les jours, sans se
lasser, elle rptait la mme question et recevait la mme rponse.

Un jour, me voyant crire:

--Tu cris  maman? me dit-elle.

--Pourquoi crois-tu cela?

--Je ne sais pas. Dis-lui que je l'aime et que je veux la voir.

Ah! chre petite orpheline, que de larmes tombrent sur ton berceau
pendant que tu dormais, les bras tendus, rejete en arrire, dans la
plnitude de la vie et de la sant! Heureusement tu ne les as pas vues.
Comme je l'avais promis  ta mre, malgr bien des preuves que je n'ai
pu t'pargner, tu as t heureuse.




                                  III


J'tais veuf depuis environ trois semaines, et je commenais  peine 
envisager l'avenir, quand je reus diverses propositions manant toutes
de parentes bien intentionnes, et qu' ce titre je dus subir avec les
dehors de la plus parfaite reconnaissance. Ce fut un sige en rgle, et
sans la douleur qui dominait tout en moi, j'eusse probablement manqu
aux lois de la biensance, en tmoignant de la mauvaise humeur ou, pis
encore, une gaiet dplace.

Le premier assaillant fut ma belle-mre. Nous avions vcu dans la plus
parfaite concorde, mais je dois avouer que, pour arriver  ce rsultat,
j'y avais, suivant l'expression vulgaire, mis beaucoup du mien. Grce 
cette heureuse harmonie dans le pass, je vis arriver un jour madame
Gauthier, srieuse et compasse, comme de coutume, avec un grand voile
de crpe sur son visage lgrement couperos; elle commena par
embrasser tendrement sa petite-fille; puis s'adressant  notre vieille
bonne:

--Emmenez cette enfant, profra-t-elle avec la dignit qui ne la
quittait jamais.

Suzanne et sa bonne disparurent; la petite, le coeur tant soit peu gros
de se voir ainsi congdie, et la bonne indigne intrieurement de
s'entendre commander. Je dois dire que Flicie tmoignait autant de
mcontentement  recevoir les ordres d'autrui qu'elle apportait de bonne
grce  excuter les miens.

Quand la porte se fut referme, ma belle-mre s'assit sur le canap,
porta  ses yeux son mouchoir encadr d'une norme bande noire, se
moucha et me dit:

--Mon gendre, pourquoi Suzanne n'est-elle pas en deuil?

--Mais, ma chre mre, lui rpondis-je fort surpris, elle est en deuil!

--Alors, vous avez l'intention de lui faire porter le deuil en blanc?

--Mais oui! un enfant si jeune n'a pas besoin,  mon humble avis, de
faire connaissance avec les robes noires.

--Comme il vous plaira, me dit schement ma belle-mre. Vous tes le
matre, tant chez vous; cependant, j'aurais trouv plus convenable...
mais je n'ai pas voix dlibrative... oh! non! ajouta-t-elle en
s'essuyant les yeux avec la bordure noire.

Un silence embarrassant suivit, car, avec toute ma politesse, je me
sentais incapable de lui accorder voix dlibrative, comme elle le
disait, dans mes propres conseils.

--C'est fort bien, mon gendre, reprit-elle enfin; et maintenant, que
comptez-vous faire de cette enfant?

--Suzanne? fis-je innocemment.

--Eh! oui, Suzanne! vous n'en avez pas d'autre, que je sache?

--Non, ma chre mre; eh bien, je compte l'lever de mon mieux, et la
rendre heureuse, ajoutai-je plus bas, songeant  la dernire promesse
faite  ma pauvre femme.

--Vous comptez l'lever... tout seul?

--Pas absolument seul, rpondis-je, non sans une recrudescence
d'tonnement  cet interrogatoire, si savamment conduit. J'ai rflchi
depuis que ma belle-mre avait de singulires aptitudes pour la
profession de juge d'instruction.

Madame Gauthier dposa son mouchoir sur ses genoux, et commena un
discours. La substance de ce discours, ou plutt de ce sermon, tait: 1
qu'une jeune fille est, de tout au monde, ce qu'il y a de plus difficile
 diriger; 2 qu'un homme est incapable de diriger quoi que ce soit, et
spcialement l'ducation d'une jeune fille; 3 que la mre elle-mme est
sujette  commettre des erreurs dans une tche aussi dlicate, mais que
la grand'mre, parmi toutes, excelle par principe  cet emploi; et, pour
conclusion, madame Gauthier m'annona que, par dvouement pour Suzanne
et par piti de mon, malheureux mnage mal tenu, elle avait donn cong
de son appartement et condescendait  venir demeurer chez moi, pour
tenir ma maison et lever ma fille.

--Ah! mais non! m'criai-je inconsidrment.

Ce cri peu parlementaire m'avait t arrach par l'effroi; ma belle-mre
se redressa comme un cheval qui entend la trompette des combats:

--Comment l'entendez-vous? dit-elle avec un calme qui redoubla ma
terreur.

Je vis que ce serait une bataille range, car elle avait prvu ma
rsistance. J'avais repris mon sang-froid et je fis face au danger avec
audace:

--Ma chre mre, lui dis-je en lui prenant affectueusement les deux
mains,--cette marque de tendresse avait un motif inavou, peut-tre bien
le dsir de m'assurer contre la possibilit d'un geste un peu vif,--ma
chre mre, voil quinze ans que vous habitez votre logement, il est
plein des souvenirs de feu votre excellent poux, c'est l que vous lui
avez ferm les yeux; vous avez l'habitude d'y vivre avec vos serviteurs,
votre mignonne petite chienne, vos meubles, tout votre pass, en un mot;
je ne puis consentir  ce que, par un dvouement vraiment surhumain,
vous renonciez  toutes ces chres attaches. Ce serait un trop grand
sacrifice.

--Si grand qu'il soit, fit madame Gauthier, j'aime assez ma petite-fille
pour le faire  son intention.

--Mais moi, son pre, repris-je avec fermet, je ne puis l'accepter.
Non, non, ma chre mre; je serais un misrable goste. Vous m'avez
parfois reproch d'tre entt, ma rsistance ne doit pas vous
surprendre. C'est mon dernier mot. Je pressais affectueusement les deux
mains de ma belle-mre.--Permettez-moi, ajoutai-je, de vous remercier de
cette bonne pense; je vous en serai toujours reconnaissant.

Je serrai encore une fois ses deux mains lgrement rcalcitrantes, et
je les reposai sur ses genoux de l'air d'un homme bien dcid. Ma
belle-mre resta positivement ptrifie.

Un second silence suivit ma proraison; mais cette fois je me sentais
matre du terrain. Madame Gauthier se leva, toujours trs-digne,
rabattit son voile sur son visage et se dirigea vers la porte en disant:

--Votre fille sera la premire victime de votre enttement, mon gendre,
et vous serez la seconde.

--Oh! chre mre, fis-je en souriant, car je devenais un profond
diplomate; pour ne pas vouloir vous imposer une gne de tous les
instants, faut-il...?

Madame Gauthier me jeta un regard ddaigneux:

--Vous me croyez par trop borne, mon gendre, dit-elle avec une certaine
supriorit,--vous ne voulez pas de moi chez vous; ma foi, vous avez
peut-tre raison, car,  coup sr, je ne voudrais pas de vous chez moi!

Elle sortit en me lanant cette flche du Parthe, dard mouss qui ne
m'atteignit pas trs-profondment. Cependant, comme elle ne manquait pas
d'esprit, nous restmes dans de bons termes. Mais au fond, tout au fond,
elle ne me pardonna jamais compltement.




                                  IV


Quelques jours plus tard, j'eus une autre alerte.. Nous finissions de
djeuner, Suzanne et moi, gravement assis, vis--vis l'un de l'autre, et
je lui apprenais  plier sa serviette,--art difficile qu'elle ne
s'appropriait qu'imparfaitement, lorsque mon domestique entra d'un air
plus effar que de coutume; il devait tre vritablement mu, car il
oublia de me parler  la troisime personne:

--Monsieur, dit-il avec prcipitation, il y a l une dame qui vous
demande.

--Eh bien, fis-je sans me dranger, ce n'est pas la premire fois que
cela arrive; pourquoi cet air inquiet?

--C'est que, monsieur... elle a des malles sur l'omnibus.

--Quel omnibus?

--L'omnibus du chemin de fer, monsieur! Je crus que Pierre avait des
hallucinations; son visage boulevers me fortifiait dans cette ide,
quand j'eus une lueur d'en haut. Je me dirigeai vers la fentre, et,
cartant le rideau, je vis en effet un omnibus de chemin de fer, orn de
deux ou trois malles, arrt devant la porte. Je revins  Pierre, et
probablement j'avais l'air aussi effar que lui, car c'est lui qui eut
piti de moi:

--Monsieur, dit-il, si l'on attendait avant de payer l'omnibus? Elle
s'est peut-tre trompe, cette dame; elle n'a pas voulu dire son nom;
c'est une parente de monsieur, mais si ce n'tait pas monsieur...

--Comment! elle veut qu'on paye l'omnibus,  prsent?

--Oui, monsieur, elle a dit qu'elle n'avait pas de monnaie.

--Trs-bien, Pierre; retenez l'omnibus, je le prends  l'heure. Et
d'abord, faites entrer cette dame.

Pierre introduisit la dame,--et je compris alors pourquoi le pauvre
garon avait t si fort troubl. C'tait une grande femme, maigre,
basane, avec un chle jaune et des socques. Elle se prcipita sur
Suzanne et voulut l'embrasser; mais la petite, juche dans sa haute
chaise, se dbattit  grands coups de ses petits poings ferms, et lui
mit son chapeau sur l'oreille, ce que voyant, la femme au chle jaune se
tourna vers moi avec un aimable sourire, et me dit, non sans un fort
accent comtois:

--Je suis la cousine Lisbeth, est-ce que vous ne me reconnaissez pas,
cousin?

Ce nom voqua dans ma mmoire un coteau couvert de vignes, o nous
allions grappiller la vendange, mes frres et moi, quand nous tions
tout petits; on roulait sur l'herbe courte des pentes, on se poussait
pour se faire tomber, et la cousine Lisbeth, de quelques annes plus
ge que nous, commise  notre garde, ramassait les clops, les
grondait, les embrassait, les mouchait parfois, les poussetait
toujours, et, vers l'heure du souper, ramenait  la ferme ses petites
ouailles rcalcitrantes.

--C'est vous, cousine? lui dis-je, en lui tendant la main de bon coeur.
Par quel hasard?

Lisbeth s'assit, tira de son sac,--un sac de la Restauration,--un
mouchoir  carreaux qui sentait le tabac, s'essuya les yeux avec, et me
dit:

--J'ai appris le malheur qui vous a frapp...

Je fis un signe de tte; chose singulire, la banalit de cette phrase,
rpte cent fois par jour, avait bronz mon coeur  cet endroit-l; je
pouvais dsormais parler de ce malheur qui m'avait frapp, comme d'un
malheur arriv  un autre: par moments, il me semblait que ce n'tait
pas de moi qu'il tait question; mais le soir, en rentrant dans la
chambre bleue, je me retrouvais tout entier. Pour le moment, je me
sentais tranger  cette part de moi-mme qui s'absorbait si
douloureusement dans le pass, j'tais le veuf qui reoit des
compliments de condolance.

--C'est pour moi que vous tes venue  Paris? fis-je soudain. J'tais
devenu extrmement sceptique  l'endroit des dvouements.

Lisbeth tourna vers moi sa bonne figure de brebis maigre, rougit,
toussa, revint  son mouchoir  carreaux, tortilla le coin de son chle
jaune et finit par dire:

--Voyez-vous, cousin, on a dit dans le pays que vous tiez rest tout
seul avec cette petite mignonne... alors j'ai pens que vous seriez bien
aise d'avoir quelqu'un pour mettre votre maison en ordre...

L'image menaante de madame Gauthier se dressa devant moi, et je reculai
mentalement devant sa vengeance.

--Ma maison est en ordre, cousine Lisbeth, dis-je tranquillement, et
nous voulons rester seuls, Suzanne et moi. Avez-vous des amis  Paris?
je vous aurais engage  aller les voir.

Lisbeth perdit tout  fait contenance.

--Mon Dieu, dit-elle, je ne connais personne, j'tais venue pour rester
chez vous, pour vous rendre service... Vous n'allez pas me renvoyer
comme a!

La douleur de ma cousine tait sincre, et je faillis m'y laisser
prendre, mais la raison, cette conseillre  tte repose, me souffla
que si je permettais  Lisbeth de passer une nuit sous mon toit, je ne
pourrais plus jamais me dbarrasser d'elle.

--Nous allons d'abord vous offrir  djeuner, cousine, lui dis-je, et je
sonnai.

Pendant qu'on prparait quelques rconfortants, Suzanne, qui s'tait
fait descendre de sa chaise, avait considr notre visiteuse,  distance
d'abord, et puis de plus prs; le bon regard l'attirait, le mouchoir 
carreaux la repoussait, mais le sac fut tout-puissant, et elle finit par
s'en approcher, le regarder avec soin, mettre sa menotte dedans, et en
retirer parmi divers objets, tonns de se voir runis au grand jour,
une paire de lunettes dans son tui. Ces lunettes firent sa joie, et,
pour obtenir le bonheur de les toucher, elle se dcida  se laisser
embrasser par Lisbeth, qui la mangea de caresses sincres, j'eus tout
lieu de le croire.

Quand la cousine eut fini de djeuner, je regardai ma montre.

--Voulez-vous voir Paris? lui dis-je.

--Ah! Seigneur Dieu, non! s'cria-t-elle.

C'est pour vous que j'tais venue, ce n'est pas pour Paris... on dit que
c'est si grand! Je m'en retourne.

--Eh bien, cousine, dis-je enchant, votre omnibus est toujours en bas,
il y a un train  quatre heures quinze; nous allons nous promener un peu
dans ce grand Paris, et nous vous reconduirons au chemin de fer.

Lisbeth soupira, mais ne fit pas d'objection. Je donnai l'ordre
d'envoyer ma voiture  la gare pour quatre heures, et je montai dans
l'omnibus avec Lisbeth et Suzanne. Celle-ci pitinait de joie de se voir
dans ce vhicule trange et nouveau pour elle.

Pendant deux heures nous promenmes Lisbeth, bahie, au milieu de nos
merveilles; Suzanne voulait  toute force la faire aller dans la voiture
 chvres aux Champs-lyses, et mon refus causa quelques larmes. Pour
consoler ma fille, je comblai Lisbeth des cadeaux les plus bizarres,
tous dus  l'initiative de Suzanne: on mit successivement dans un plaid,
achet pour la circonstance, un grand bonhomme de pain d'pice, un
coucou  rveil, un fourneau  faire chauffer les fers 
repasser,--celui-ci tait un dsir de Lisbeth elle-mme,--diverses
botes de bonbons, un manteau ray noir et blanc, et une langouste
gigantesque, que Suzanne avait vole  l'talage d'un marchand de
comestibles pendant que j'achetais le coucou:

--Tiens, cousine Lisbeth, je te la donne! avait dit la jeune vagabonde
en apportant son butin, presque aussi gros qu'elle, dont les antennes la
dpassaient de toute leur longueur.

Le temps venu, nous dposmes Lisbeth et ses bizarres colis dans la
salle d'attente, je lui remis son ticket de chemin de fer, roul dans un
billet de cinq cents francs, qu'elle prit, je crois, pour son bulletin
de bagages, et je lui promis d'aller la voir avec Suzanne.

Mon Dieu! que c'est loin, ce temps pass, et que d'annes devaient
s'couler avant l'excution de cette promesse!

Quand je montai dans ma voiture avec ma fille, celle-ci fit la moue.

--L'autre tait bien plus jolie, dit-elle: il y avait des fentres
partout!

L'autre, c'tait l'omnibus.

Comme je rentrais, Pierre, qui avait recouvr ses esprits, me dit d'un
air modeste en m'ouvrant la portire:

--Monsieur,  ce que je vois, ne s'est pas repenti d'avoir gard
l'omnibus.

Et cependant cette bonne Lisbeth, qui et d m'en vouloir mortellement,
pleurait dans le train en retournant chez elle;--elle m'avait dj
pardonn. J'eus des remords, mais je les touffai.




                                   V


Je reus encore une douzaine de propositions semblables; il m'en vint de
tous les cts, d'amis et d'inconnus, par la voie des journaux et par
lettres anonymes. On et dit que l'ducation de Suzanne tait un point
capital dans la politique europenne. Ma politique intrieure,  moi, me
fit considrer ces ennuis comme hyginiques au point de vue moral; car,
dans cette lutte pour me dfendre contre les intrus, j'acquis une
fermet de volont que je n'avais pas prcdemment, et qui me fut plus
tard d'un grand secours.

A vrai dire, ce n'est pas seulement l'immixtion trangre qui m'apprit 
vouloir fermement, ce fut ma mignonne Suzanne, que j'adorais, et
l'adoration est un dplorable systme d'ducation.

Dans mon grand dsir de la voir heureuse, j'avais oubli que sa
mre,--qui savait l'aimer, elle,--avait d rsister quelquefois  de
petits caprices, de lgers moments d'humeur; moi, aveugle dans ma
tendresse, j'avais tout accord, me faisant patient et dbonnaire, de
peur de me voir quinteux et violent. Le rsultat fut compltement oppos
 mes prvisions, mais il dut remplir d'aise le coeur de ma belle-mre,
car Suzanne ne mit pas dix-huit mois  devenir insupportable.

C'est alors que je voulus dployer la fermet nouvellement acquise, dont
j'tais si fier; mais Suzanne n'entendait pas de cette oreille-l. Ma
premire rvolte,--car les rles taient intervertis, et c'est moi qui
me rvoltais contre sa tyrannie,--ma premire rvolte la plongea dans
une profonde stupfaction:

--Mais, papa, dit-elle, tu ne comprends pas; je veux aller me promener!

--Je comprends trs-bien, mais tu es enrhume, et tu ne sortiras pas.

--Mais, papa, puisque je veux aller me promener!

Elle me regardait de ses beaux yeux bleus, avec une fixit tonnante, et
semblait vouloir faire pntrer dans mon esprit ferm l'intelligence de
ses paroles. Lorsqu'elle comprit que je rsistais, elle me regarda
encore, mais cette fois avec une sorte d'indignation.

--Comment, semblait-elle dire, tu ne veux pas ce que je veux? Est-ce
possible?

Une fois convaincue que je ne voulais pas, elle dploya une rsistance
au moins comparable  la mienne; moi, qui avais eu tant de peine  me
faire une volont, j'tais bahi de voir une petite fille de quatre ans
me tenir tte. Je recourus alors aux grands moyens.

Certain jour, vers six heures, nous revenions d'une longue promenade 
pied;--je multipliais ces exercices pour fortifier Suzanne qui
grandissait trop vite;--elle s'tait obstine  prendre sa poupe; et,
aprs lui avoir conseill  plusieurs reprises de n'en rien faire, je
lui avais annonc qu'elle la porterait seule jusqu'au retour. Elle
s'tait soumise  cette condition avec un petit air entendu qui
n'annonait rien de bon, et je m'attendais  un orage.

En effet, comme nous passions sur le boulevard des Italiens, Suzanne me
tira par la main et me dit:

--Pre, je suis fatigue, porte ma poupe.

Je regardai ma fille: ses yeux railleurs m'annonaient que le moment de
la lutte tait venu. Je lui rpondis tranquillement:

--Tu sais que tu dois la porter toi-mme jusqu' la maison.

Suzanne se remit en marche sans rpondre. Deux minutes aprs, elle
ritra sa demande, et je ritrai ma rponse. Elle s'tait remise 
marcher en silence, et je m'applaudissais du succs de ma fermet
lorsque tout  coup mon jeune dmon s'arrte, se campe fermement sur ses
deux petites jambes, et d'une voix claire comme le cristal:

--Papa, dit-elle, je veux que tu me portes ma poupe.

Au son de cette voix vibrante, deux ou trois passants s'taient
retourns; j'tais fort embarrass, et certes, si j'avais pu me tirer de
l par un sacrifice d'argent, j'aurais probablement corn sans regret
ma fortune. Mais nul secours n'tait possible. Je pris donc ma fille par
la main et je voulus presser le pas... Elle se laissa tomber sur
l'asphalte, s'assit rsolument par terre, mit sa poupe devant elle et
me cria, de cette mme voix perante:

--Je ne marcherai pas!

Un murmure peu flatteur s'leva du cercle qui grossissait autour de
nous; les uns prenaient parti pour moi, d'autres pour l'enfant, et je
courais risque d'tre invectiv par quelque gamin si la scne se
prolongeait un instant de plus... J'appelai toute ma raison  moi,
j'enlevai la petite fille dans mes bras, tout en ayant soin de laisser
la poupe  terre, et je sautai dans une calche qui passait.

--Votre poupe, m'sieu! cria un gamin, en lanant dans la calche la
poupe qu'il tenait par une jambe.

Suzanne, trs-saisie, voulait reprendre son jouet; je le lui enlevai et
je le rejetai sur le macadam, o il fut broy  l'instant par une
voiture.

--Ma fille! s'cria Suzanne qui fondit en larmes.

--Tu n'as pas voulu la porter, lui dis-je d'un ton svre, et tu savais
que je ne la porterais pas.

Suzanne dtourna la tte et se mit  dvorer ses sanglots. Elle me
boudait; je ne pouvais apercevoir son petit visage sillonn de larmes,
mais je sentais de temps en temps le frmissement de son vtement contre
le mien. Mon coeur saignait,--jamais elle ne m'avait boud. En voulant
briser sa rsistance, avais-je perdu le coeur de mon enfant?

Cependant, en dedans de moi-mme, il me semblait avoir bien fait; nous
rentrmes  la maison, toujours silencieux. Je la descendis de voiture.
Au lieu de m'embrasser, comme elle le faisait toujours pendant ce rapide
passage dans mes bras, elle dtourna son visage. Je ne dis rien.

Le dner tait servi; elle mangea peu et en silence; sa bonne vint la
chercher pour la coucher; elle s'approcha, mais sans me faire aucune de
ces caresses qui prolongeaient toujours d'un quart d'heure au moins son
sjour auprs de moi. Je la baisai au front; elle se laissa faire et
partit, toujours muette.

Rest seul, je me sentis trs-malheureux. Si cette petite pouvait
concevoir et conserver un tel ressentiment, j'avais tout  craindre de
l'avenir. N'tais-je pas coupable, moi aussi, d'avoir trop exig d'un
seul coup? N'aurais-je pas d procder par degrs, au lieu d'offrir une
rsistance invincible? En cette circonstance, ma chre femme ne
serait-elle pas mcontente de moi?

J'interrogeais son souvenir  toutes mes heures de dtresse; je me
dirigeai vers la chambre bleue, chambre toujours sacre, o le lit de
Suzanne tait prs du mien, et je m'appuyai sur l'oreiller,  la place
o Marie avait rendu le dernier soupir.

--Que dis-tu? murmurai-je tout bas, que penses-tu de moi? Ai-je bien
fait, ai-je mal fait? Que faut-il faire pour qu'elle soit heureuse?

Une larme que je ne pouvais plus retenir roula sur l'oreiller, et je
m'assis sur le lit, bien las, bien triste.

Un sanglot touff sortit du berceau de Suzanne. Je me penchai sur elle,
ses grands yeux brillants de larmes me regardaient dans l'ombre des
rideaux bleus; elle retint encore un sanglot, mais garda le silence.

--Qu'as-tu, ma petite fille? lui dis-je profondment mu. Tu ne dors
pas?

--Suzanne ne peut pas dormir, rpondit-elle, parce qu'elle a fait de la
peine  papa. Suzanne a t mchante, oh! si mchante!

Elle tourna son petit visage sur l'oreiller qu'elle treignit dans ses
deux bras, et son pauvre coeur se fendit en lourds sanglots. Je
l'enlevai du lit dans sa longue robe de nuit, elle avait l'air d'un
ange. Elle se pencha sur mon paule et pleura, mais avec moins
d'amertume..

--Est-tu fche d'avoir fait de la peine  ton pre? lui dis-je.

Je brlais de l'embrasser, mais je n'osais encore, craignant, parmi
pardon trop vite accord, de perdre le fruit de son repentir.

--Oh! oui, rpondit-elle, bien fche! Depuis que je t'ai fait de la
peine, je n'ose plus t'embrasser.

Je la serrai dans mes bras pour tout de bon cette fois, et je l'emportai
sur le lit,  la place o sa mre tait morte.

--Demande pardon  papa et  maman qui est au ciel, et  qui tu as aussi
fait de la peine.

L'enfant joignit nos deux noms dans son humble prire, et je sentis que
ma femme tait auprs de moi.




                                  VI


Grce  l'heureux mlange d'une douceur indulgente et d'une svrit
motive, je russis  dbarrasser Suzanne de ses vellits de
domination; une anne assez tourmente fut suivie d'une autre plus
facile, et nous entrmes enfin dans une priode d'apaisement qui fut
pour nous le paradis. J'initiai ma fille aux mystres de la lecture et
de l'criture; cette partie de ma tche fut douce et facile, car elle
tait dsireuse de savoir; si j'eusse voulu la croire, nous aurions
pass tout le jour, elle  questionner, moi  rpondre. Mais des
principes d'hygine bien arrts continurent  nous entraner
rgulirement partout o l'on trouve l'air pur et le soleil, surtout au
bois de Boulogne,-- l'heure o cette superbe promenade n'appartient pas
encore  la poussire et  la cohue. C'tait  deux heures de
l'aprs-midi que nous allions nous battre sur le gazon.

J'tais enfant avec Suzanne, si bien qu'elle ne dsirait pas d'autre
socit que la mienne. Elle regardait d'un air ddaigneux les enfants
qui se promenaient en groupe, et me serrait la main en passant auprs
d'eux comme pour m'exprimer sa joie d'tre  mon ct.

--N'as-tu pas envie d'aller jouer avec les petites filles? lui
demandais-je parfois.

Elle secouait ngativement la tte et rpondait:

--J'aime mieux rester avec papa.

Un jour, cependant, elle fut vivement tente. Nous tions assis au
soleil, dans une alle; un pensionnat de petites filles, trs-correct,
je dois le dire: robes noires, ceintures bleues, petit toquet de velours
orn d'un pompon bleu, s'arrta en face de nous, et les enfants
commencrent une de ces rondes o les couples dfilent  la queue leu
leu sous les bras levs de leurs compagnes. La chane gracieuse se
dfaisait et se reformait rgulirement: Suzanne, blottie contre moi,
regardait de tous ses yeux, et de temps en temps murmurait:

--C'est bien joli!

Une sous-matresse, qui nous regardait depuis un instant, dit deux mots
 l'une des grandes, et celle-ci, prenant une des plus petites par la
main, s'approcha de notre banc.

Elle me fit une rvrence,--je dis me, car la rvrence tait pour moi;
et le sourire qui l'accompagnait revenait  ma fille.

--Mademoiselle, dit-elle avec la politesse consomme d'une femme du
meilleur monde, voulez-vous nous faire le plaisir de jouer avec nous?

La ronde continuait, avec le chant mesur des fillettes; Suzanne jeta un
regard de ct sur la chane vivante, et se tourna vers moi, indcise.

--Si cela te fait plaisir, lui dis-je, tout en tant mon chapeau  la
jeune pensionnaire, si parfaitement leve.

--Je veux bien, dit Suzanne en hsitant encore.

Elle descendit du banc, prit la main de la jeune fille et s'avana vers
le groupe. Le chant et la danse s'arrtrent  sa venue, et tous les
yeux curieux d'une trentaine d'enfants se fixrent sur elle. Ma petite
sauvage rougit, perdit contenance, retira vivement sa main, courut 
moi, me prit par le bras et me dit: Allons-nous-en, le tout en moins
de trente secondes.

Je saluai en souriant le pensionnat scandalis, je fis un signe 
Pierre, qui nous attendait au bout de l'avenue, et nous montmes en
voiture.

--Pourquoi, dis-je  Suzanne, toujours muette  mon ct et plus grave
que de coutume, pourquoi n'as-tu pas voulu jouer avec les petites
filles?

Elle rflchit, mais ne put trouver la solution d'un problme
vritablement au-dessus de son ge.

--J'aime mieux rester avec papa, dit-elle.

Il n'y eut pas moyen de la faire sortir de l. Le soir mme, je racontai
cette petite scne  ma belle-mre. Celle-ci, en apparence, ne m'avait
jamais gard rancune ni de ma rsistance  ses dsirs, ni de
l'impertinence par laquelle elle avait clos jadis certaine conversation;
une fois par semaine environ, elle venait voir Suzanne, et dnait avec
nous. Comme l'enfant avait gard l'habitude de s'endormir aussitt aprs
le repas, nous restions d'ordinaire en tte--tte, et j'avoue que
parfois la soire me semblait longue. Aussi, je mettais en rserve pour
ce jour tout ce que je pouvais rcolter d'aventures, d'anecdotes et de
traits d'esprit; mais ce soir-l je me trouvais  court.

--Cette sauvagerie, me dit srieusement madame Gauthier, qui m'avait
cout sans sourciller, est un grand dfaut chez un enfant, et surtout
chez une fille. Il faudrait absolument en corriger Suzanne.

Je ne trouvais pas cette sauvagerie aussi malsante que voulait bien le
dire madame Gauthier, et je hasardai avec douceur:

--Sa mre tait un peu sauvage aussi, et cependant...

--Ma fille tait un ange, mais cette malheureuse timidit lui a fait
beaucoup de tort, reprit dogmatiquement madame Gauthier.

Le silence est l'arme des faibles, et je n'tais jamais le plus fort
avec ma belle-mre; aussi je me gardai bien de rien dire.

--Puisque vous avez amen vous-mme ce sujet de conversation, mon
gendre, poursuivit madame Gauthier, je vous dirai qu' mon avis, il est
grand temps de mettre Suzanne en pension.

--En pension! m'criai-je en bondissant sur ma chaise.

--Eh! oui, en pension! On n'en meurt pas! Sa mre a t leve en
pension! Qu'avez-vous  me regarder de la sorte? Vous tiez-vous imagin
de faire  vous seul l'ducation de ma petite-fille?

A tant d'interrogations diverses, je reconnus que madame Gauthier avait
prpar ses batteries de longue main. C'tait d'ailleurs son systme, et
un autre se ft tenu sur ses gardes, mais je ne sais comment il se
faisait toujours que je me laissais prendre au dpourvu.

Mon silence lui parut de la confusion, et elle continua, triomphante:

--J'ai parl  une matresse de pension excellente, qui dirige  Passy
une maison de premier ordre; c'est tout  fait le Sacr-Coeur, en plus
petit; ce sont probablement ses lves que vous avez vues aujourd'hui,
et auxquelles Suzanne a fait cette impolitesse... Dans six mois, vous
verrez comme elle sera change!

--Je serai bien fch de la voir change, m'criai-je hors de moi. Voir
Suzanne pareille  ces petites femmes parfaites... j'en serais au
dsespoir, et puis grand merci pour votre succursale du Sacr-Coeur.
C'tait un coup mont alors, cette rencontre?

--Voyons, dit madame Gauthier, qui perdit beaucoup de sa hauteur, vous
n'avez pas besoin d'employer les grands mots pour une chose aussi
simple: et puis qu'est-ce que vous avez contre le Sacr-Coeur?

--Ce que j'ai?... Je me radoucis soudain en pensant que j'avais trop 
dire pour l'pancher en une heure, et que par consquent mieux valait le
garder pour moi.--Je n'ai rien du tout, ma chre mre, repris-je avec
amnit, et surtout je n'ai pas l'intention de mettre Suzanne en
pension.

--Mais moi, mon gendre, mon intention  moi n'est pas que ma
petite-fille...

--Et moi, ma chre mre, mon intention  moi est d'lever seul ma fille.

J'appuyai si bien sur ces deux mots qu'elle se leva pour battre en
retraite.

--Fort bien, mon gendre, fort bien. Voici la seconde fois que vous me
rappelez que vous tes le matre chez vous. C'est fort bien!

J'avais bonne envie de lui faire observer que ce n'tait pas ma faute,
mais je me contins. Elle s'en alla, trs-digne, mais furieuse, et son
enrag besoin de domination lui dicta, dans le silence des nuits sans
doute, un plan machiavlique dont l'excution ne se fit pas attendre.




                                  VII


Je m'tais prpar  subir ds bouderies sans fin, je fus agrablement
surpris de voir madame Gauthier aller et venir chez nous, comme si de
rien n'tait, se montrer tendre avec ma fille et gracieuse avec moi. Je
commenais  me reprocher de l'avoir mal juge, lorsqu'elle nous invita
 dner.

Cette invitation tait tellement en dehors de ses habitudes que j'en
conus un tonnement ml de quelque terreur. La saine raison me
dmontra cependant qu'elle ne pouvait pas avoir l'intention de nous
empoisonner  sa table, et je conduisis Suzanne  ce dner chez sa
grand'mre.

Il ne se passa rien d'insolite; je trouvai l deux ou trois vtrans,
anciens amis du colonel Gauthier, qui firent l'accueil le plus favorable
 sa petite-fille; une vieille dame qui avait perdu plusieurs enfants,
plus une vieille demoiselle.--Si cette socit n'avait rien de
particulirement attrayant, elle n'avait non plus rien de redoutable.

--Voyez-vous, mon gendre, me dit ma belle-mre en causant au coin du
feu, aprs le dner, qui, je dois le dire, tait excellent, je suis
rsolue  recevoir toutes les semaines deux ou trois amis, afin de me
distraire. Je suis bien seule  prsent...

L'ide que ma belle-mre dsirait se remarier me traversa le cerveau, et
je fus pris d'une terreur, calme instantanment par la rflexion que,
dans tous les cas, elle ne pouvait pas vouloir m'pouser.

--Quel est l'infortun?... pensai-je en promenant mon regard sur les
vtrans. Mais ma belle-mre tait plus habile que je n'tais capable de
le supposer, et elle me le fit bien voir.

Deux ou trois jeudis s'coulrent sans rien amener de particulier; mais
un soir, quoique j'eusse l'habitude d'arriver le premier, je trouvai au
salon une jeune femme vtue de couleur trs-fonce, presque noire, et
qui  notre entre s'cria:

--Oh! quelle beaut mignonne!

Elle fit deux pas vers Suzanne, qui la toisait de toute sa hauteur, puis
parut m'apercevoir pour la premire fois, rougit, se troubla, balbutia
quelques paroles d'excuse et recula vers le coin du feu.

Ce mouvement de recul, si difficile toujours, fut accompli avec une
grce acheve; le corps souple et bien model s'affaissa dans un
fauteuil sans que les plis de la longue trane eussent souffert le
moindre drangement, et je ne pus m'empcher d'admirer cette savante
manoeuvre.

Ma belle-mre entra presque aussitt, et, avec les plus aimables excuses
pour son absence intempestive, elle me prsenta  mademoiselle de Haags,
fille d'une de ses plus anciennes amies, et rcemment arrive en France.

--Mademoiselle de Haags, ajouta ma belle-mre d'un accent triomphant,
est originaire d'une trs-vieille famille catholique de Belgique, et je
regrette, mon gendre, de devoir vous dire qu'elle a t leve au
Sacr-Coeur de Louvain.

Je murmurai quelques paroles de politesse, tout en maudissant
intrieurement ma belle-mre et sa tirade.

--Oh! monsieur, me dit la charmante trangre de la voix la plus
mlodieuse, en dployant un sourire adorable, des dents de perle et des
regards  faire damner saint Antoine, est-il possible que vous ayez des
prjugs contre nous?

--Convertissez-le, ma belle, dit ma belle-mre, je vous l'abandonne.

A dner, le couvert de mademoiselle de Haags se trouva plac, non prs
du mien,--ma belle-mre, je l'ai dit, tait trs-forte,--mais prs de
celui de Suzanne, qui ne me quittait pas plus l qu'ailleurs. Je
n'obtins ni regards ni conversation: la jolie voisine de ma fille tait
absorbe par les grces enfantines de cette adorable petite
crature, et l'adorable petite crature, qui n'tait pas fillette pour
rien, se mit  jouer de sa nouvelle amie comme on joue du
piano:--Donnez-moi votre ventail... Prtez-moi votre montre...
Rattachez ma serviette... J'ai laiss tomber ma fourchette...--Tout
l'arsenal des importunits enfantines y passait. Si j'avais t chez
moi, j'aurais mis Suzanne en pnitence, mais chez moi elle n'et pas
rencontr mademoiselle de Haags...

Aprs le dner on fit de la musique; la jeune Belge avait une belle voix
de contralto, vibrante et passionne, mais un peu thtrale.

--Je ne chante que de la musique sacre, me dit-elle en s'excusant d'un
sourire.

Je le veux bien, mais elle la chantait comme un opra.

Depuis la mort de sa mre, Suzanne n'avait jamais entendu chanter. La
musique produisit sur elle un effet extraordinaire.

--Chantez encore, dit-elle  mademoiselle de Haags, quand celle-ci
revint vers nous, au milieu de flicitations unanimes.

D'une voix singulirement assouplie, la cantatrice murmura, plutt
qu'elle ne chanta, la Berceuse, de Schubert, simple phrase mlodique
assoupissante et presque voluptueuse. L'effet fut complet sur
l'assistance, qui se pma d'admiration, mais Suzanne avait l'esprit
pratique.

--Ce n'est pas bien a, dit-elle tout haut sans se gner: c'est
ennuyeux. J'aime mieux quand vous chantez fort, et quand vous tournez
les yeux en haut.

Mademoiselle de Haags jeta  ma fille un regard presque haineux, puis se
prcipita sur elle et la couvrit de caresses.

J'tudiais cette petite scne d'un air distrait en apparence, mais en
ralit fort investigateur. J'appelai Suzanne, je lui dictai un
remercment pour la belle chanteuse, et je l'emmenai. On voulait me
faire promettre de revenir quand elle dormirait, mais je tins bon.

Lorsque ma belle-mre vint dner chez nous, j'affectai de ne me souvenir
de rien de ce qui s'tait pass: elle ne put y tenir, et me parla
elle-mme de sa jeune amie. J'appris ainsi qu'elle possdait une
certaine fortune, de nombreux talents, une belle me susceptible de tous
les dvouements, et une aptitude particulire pour ramener au bien les
brebis gares.

--C'est une fille d'esprit, conclut ma belle-mre. Dans sa position,
elle n'a qu' choisir parmi une foule de partis brillants, mais elle
s'attache surtout aux qualits solides. Bien que fervente catholique,
elle pousera, je le crois du moins, un incrdule aussi bien qu'un homme
de sa foi.

--Pour le convertir? dis-je sans sourire.

--Pour le ramener, corrigea ma belle-mre. J'tais fix.

Quelques jeudis s'coulrent: mademoiselle de Haags se trouvait toujours
l, comblant Suzanne de caresses et de bonbons... elle tait trop habile
pour donner des joujoux, car c'et t s'exposer  se faire rendre
quelque prsent de prix. Elle ne me parlait presque pas, mais semblait
pntre de ma prsence. C'tait une sorte d'extase muette, dont j'tais
la victime, mais non la dupe. Heureusement les spectateurs de ce drame
intime n'avaient pas les facults ncessaires pour en constater la
marche.

Quand ma belle-mre jugea que la poire tait mre, elle vint chez moi
pour secouer le poirier.

--Depuis quelque temps, mon gendre, me dit-elle, je me reproche de ne
pas vous avoir parl  coeur ouvert... Il y a des mres qui ont des
prjugs; mais moi, voyez-vous, j'envisage la vie sous un point de vue
plus lev...

Je me gardai bien de l'interrompre, et elle continua sans paratre
embarrasse:

--Vous tes jeune, mon gendre, vous avez  peine trente-cinq ans...
L'ide pourrait vous venir de vous remarier...

Je me taisais, mais une sorte d'indignation qui ne prsageait rien de
bon me montait  la gorge.

--Vous avez tmoign, continua-t-elle, le dsir de vous occuper
spcialement de l'ducation de Suzanne, mais c'est l, je pense, une de
ces rsolutions qui ne tiennent pas devant les ncessits de la vie
sociale. Le jour o vous voudriez vous remarier, je vous en prie, mon
cher ami, pas de fausse honte! Je me chargerai de ma petite-fille, qui
recevrait, soyez-en persuad, une ducation au moins aussi bonne que
celle que vous pourriez lui donner, et, de la sorte, votre jeune
femme...

--Je vous remercie infiniment, madame, dis-je froidement, car j'tais
encore matre de moi-mme; mais si vous avez oubli que votre fille fut
ma femme et la mre de Suzanne, je m'en souviens, moi, et ce n'est pas
mademoiselle de Haags qui la remplacera ici!

--Vous pourriez plus mal tomber, riposta ma belle-mre, qui ne perdait
jamais contenance.

--Peut-tre, rpondis-je, mais pas beaucoup plus mal.

Madame Gauthier me lana un regard flamboyant; puis sa colre
s'affaissa, et elle se mit  pleurer. Devant ses larmes, que je crus
sincres, je n'eus pas le courage de lui dire tout ce que m'inspirait
son beau plan de campagne:

--Voyons, lui dis-je, vous, une femme d'esprit, comment avez-vous pu?...

--C'est pour Suzanne, rpondit-elle tout en pleurs. Vous l'levez
dplorablement, elle n'a ni tenue, ni manires, et par-dessus le march
vous allez lui donner une ducation librale... Cette dernire phrase me
parut obscure, et j'en demandai l'claircissement.

--Vous ne lui ferez pas faire sa premire communion, continua madame
Gauthier, noye dans un vritable dluge de pleurs, et vous serez cause
de la perdition de son me.

--Suzanne fera sa premire communion, dis-je gravement, je vous en donne
ma parole d'honneur.

--Vrai? s'cria ma belle-mre en tournant vers moi son visage  demi
consol.

--Positivement; j'aime trop ma fille pour l'exposer  rencontrer dans la
vie des obstacles que j'aurais pu lui viter.

Je ne crois pas que madame Gauthier m'et compris, mais elle me remercia
avec tant d'effusion que je crus qu'elle allait m'embrasser.

--Et mademoiselle de Haags, qu'allez-vous en faire? lui dis-je pour
l'apaiser.

--Ma foi, je n'en sais rien... Elle a assez d'esprit pour se tirer
d'affaire. C'est gal, mon gendre, c'est une jolie fille et une femme
suprieure.

--Oui, d'accord, fis-je en souriant, mais  prsent, chre mre,
puisqu'il est entendu que Suzanne fera sa premire communion, avouez que
vous vouliez me donner en pture au loup, afin de reconqurir votre
petite-fille.

Madame Gauthier murmura quelques paroles fort vagues, que j'acceptai
comme une explication. Je ne revis plus mademoiselle de Haags et, bien
mieux, je ne sus que trs-longtemps aprs ce qu'elle tait devenue.




                                 VIII


Pour me remettre de cette chaude alerte, je m'enfuis  la campagne avec
Suzanne. A vrai dire, c'est l que nous tions le plus heureux; nous y
passions deux mois tous les ans, et ces deux mois valaient mieux  eux
seuls que le reste de l'anne. Ce qui m'avait empch d'y rester plus
longtemps, jusque-l, c'tait la ncessit de m'occuper de la socit
par actions dont j'tais le grant. Je fis alors une rflexion
salutaire:

--J'ai soixante-cinq mille francs de rente, me dis-je;  quoi bon, pour
toucher un traitement qui ne fait qu'ajouter un peu de luxe autour de
nous, rester attach  une chane? Coupons la chane, arrire le boulet!
Suzanne sera toujours assez riche avec mes soixante-cinq mille francs de
revenu!

Je donnai ma dmission, et jusqu' ce jour je bnis la bonne pense qui
m'inspira cette dmarche.

Nous tions donc  la campagne, libres comme les oiseaux de notre parc,
et presque aussi joyeux. Certes, ma vie tait triste;  tout moment,
malgr les annes qui s'coulaient, je me prenais  chercher ma femme
auprs de moi; mais, dans mon chagrin, j'prouvais une sorte
d'apaisement, qui bien certainement venait d'elle. Je sentais que
vivante, elle et fait ce que je faisais, et je me rptais chaque soir:
Je tiens ma promesse, et Suzanne est heureuse.

Oui, parfaitement heureuse. Elle apprenait tout sans effort, sa mmoire
docile la servait  souhait, son intelligence la rendait apte h tout
concevoir, je ne rencontrais qu'une difficult: l'empcher d'apprendre
trop et trop vite, afin de ne pas fatiguer ce jeune cerveau. Mais l
encore elle tait docile, et quand je disais: C'est assez! elle reposait
parfois le livre sur la table avec regret, mais elle insistait bien
rarement.

L't fut magnifique. Nous en passmes une partie en costume de
jardiniers,  remuer des plates-bandes sous un vieux couvert de
tilleuls. J'avais invent cela pour la distraire de l'tude, et jamais
nouveau propritaire n'apporta plus d'ardeur  la cration d'un jardin.
Nos jardiniers--les vrais--regardaient avec stupfaction la mignonne
Suzanne bcher et ratisser avec une ardeur infatigable; elle
transplantait les bgonias, greffait les rosiers et marcottait les
oeillets, comme si elle et t spcialement cre pour cette besogne.

Il fallut lui donner une ligne de pche pour la garantir d'une
courbature; nous passmes alors de longues heures au bord de notre
ruisseau d'eau vive,  l'abri des vieux saules pleins de chenilles qui
devenaient des papillons. Mais  nous deux, nous ne prmes jamais qu'un
goujon, goujon unique et par cela mme prcieux, que Suzanne voulait 
toute force faire empailler. Aprs quelques minutes de rflexion, elle
le rejeta  la rivire. Je ne sais s'il alla raconter sa msaventure au
fond des eaux, toujours est-il que nous n'en revmes pas d'autres.

L'automne vint avec ses joies bruyantes: la vendange, les cuves, le
teillage du lin.--Suzanne allait partout, un panier ou un rteau sur
l'paule,--toujours arme de l'instrument employ ce jour-l, et qu'elle
se procurait je ne sais comment. Je souponne cependant Pierre d'avoir
t son complice. Il apportait dans les remises des paquets mystrieux
qui devaient contenir les outils en question. D'ailleurs, Pierre n'avait
jamais su rien lui refuser, si bien qu'un beau jour je les trouvai, dans
le pressoir vide, perchs sur une chelle; de ce poste lev, Pierre
dmontrait  ma fille le systme ingnieux qui change le raisin en vin.

A ma voix, ils sortirent de l tous deux absolument revtus de toiles
d'araigne, avec les araignes dedans. C'est la vieille bonne qui
n'tait pas contente! J'engageai Pierre  faire dsormais ses
dmonstrations de moins prs.

A l'entre de l'hiver, j'eus envie de rester  la campagne; je n'osais,
craignant de rendre Suzanne encore plus sauvage, et cependant nous
tions si bien l, tout seuls!

Ma belle-mre m'crivit que, si nous tardions encore, elle viendrait
s'installer chez nous jusqu' notre retour. Je n'hsitai plus, et
j'ordonnai de faire nos malles.

Avant de partir, Suzanne voulut faire le tour de son domaine, pour dire
adieu  tous ses biens; nous nous mmes en route un beau matin. La gele
blanche s'tait fondue aux premiers rayons du soleil; mais, bien
chausss de chaudes galoches en bois, nous ne craignions pas la rose.
Suzanne me tenait par la main, suivant son invariable coutume, et
poussait  la fois des cris de joie et des soupirs de regret  chaque
lieu de prdilection,  chaque endroit qui lui rappelait un souvenir.

--Oh! papa! s'cria-t-elle quand nous arrivmes au bord du ruisseau, te
rappelles-tu? c'est ici que nous avons pch ce fameux goujon! Pauvre
petit, comme il tait content de se retrouver dans l'eau! Nous
reviendrons l'anne prochaine, dis?

--Certes! fis-je en lui serrant la main. J'aimais autant qu'elle ces
lieux o elle avait t si heureuse.

--Voil le moulin, dit-elle plus loin, en embrassant la valle du
regard, et le chemin o il pousse des fraises, et l'avenue d'ormes, et
l route de la ville, et la vieille fontaine, et tout, tout!

Elle jeta un baiser  ce doux paysage et se tut, soudain srieuse.

--Regrettes-tu de t'en aller? lui dis-je, prt  braver ma belle-mre si
Suzanne voulait rester.

--Oh! non! dit-elle joyeusement, puisque tu es toujours avec moi. Avec
papa, je suis heureuse partout.

Heureuse, chre petite me! Moi aussi, j'tais heureux partout avec
elle.




                                  IX


A Paris, nous retrouvmes nos habitudes, y compris les dners du jeudi,
qui taient devenus pour ma belle-mre un puissant drivatif  ses
ennuis; mais je dois  la vrit de reconnatre que je n'y rencontrai
plus rien qui de prs ou de loin ressemblt  mademoiselle de Haags.

Ma belle-mre essaya encore de me battre en brche au sujet de
l'ducation de Suzanne, et, sur un point, elle obtint gain de cause.

--Cette petite ne sera jamais de force  tenir sa place dans un salon,
si vous ne lui laissez pas voir un peu les autres! Puisque vous ne
voulez pas la mettre en pension, laissez-moi au moins la conduire  un
cours de n'importe quoi, me dit un jour madame Gauthier.

--Vous avez mille fois raison, chre mre, rpondis-je aussitt. Ds
demain, je conduirai Suzanne  un cours d'histoire.

--Vous-mme?

--Sans doute. Qu'y a-t-il l d'extraordinaire?

--Vous ferez une drle de figure au milieu des ouvrages d'aiguille de
ces dames, je vous en prviens, mon gendre. Enfin, c'est vous qui
l'aurez voulu. Pourquoi ne voulez-vous pas me confier Suzanne? Avez-vous
peur que je ne l'induise en tentation?

--Prcisment, chre mre, en tentation de ces charmantes mondanits
sans lesquelles nous sommes si heureux.

Madame Gauthier haussa les paules et me tourna le dos. Je crois mme
qu'entre ses dents elle m'appela Iroquois. Mais j'tais sourd  de
telles apprciations.

Suzanne ne tmoigna pas un empressement bien vif  l'ide d'aller au
cours;  son hsitation, je dirais presque sa rpugnance, je compris que
ma belle-mre avait eu raison, et qu'il tait temps de faonner cette
jeune intelligence au monde qui devait tre son milieu.

Je n'oublierai jamais l'impression trange de frayeur et de gne que
j'prouvai pour elle et comme elle, en la voyant traverser la salle des
cours pour gagner son rang. Elle avait huit ans et paraissait grande
pour son ge, grce  la finesse de ses attachs et  l'lgance de sa
taille. Toute vtue de blanc,--elle et moi nous affectionnions cette
couleur,--elle avait l'air d'un flocon de laine tomb de quelque toison.
Je restai au fond de la salle, tremblant, oui, tremblant, je l'avoue, de
la peur qu'elle ne fit quelque gaucherie, qu'elle ne part ridicule; 
l'ide de la voir traverser ces ranges de chaises, il me semblait
prendre mes propres jambes dans un ddale de pieds et de barreaux. Bah!
Suzanne semblait ne dans une salle de cours. Toute rouge de confusion,
mais parfaitement sre d'elle-mme,  peine assise, elle se retourna et
m'envoya le plus joli sourire qui et jamais panoui son petit museau.

--Il y a un Dieu pour les petites filles, pensai-je, et certes ce n'est
pas le mme que pour les petits gardons,--car un garon se ft jet par
terre vingt fois avant d'arriver, et, une fois assis, n'et plus song
qu' dvorer sa honte! Une ou deux voix fminines me tirrent de cette
mditation:

--C'est votre fille, monsieur?--Quelle jolie enfant!--Quel ge a-t-elle?

La grce de Suzanne avait bris la glace, et toutes les mres voulaient
la connatre. Je crois que la vue de Pierre, en livre dans
l'antichambre, et le pitinement de nos chevaux dans la cour, entraient
pour quelque peu dans cette sympathie... mais chut! il ne faut pas
mdire,--surtout des femmes du monde! Si elles allaient me rendre la
pareille!

Suzanne s'accoutuma peu  peu  l'preuve de l'examen public; les
premires fois qu'elle eut  rpondre, elle cherchait ses rponses sur
mon visage, et l'encouragement de mes regards lui donnait la force de
vaincre sa timidit. Mais ceci fut pris en mauvaise part. Quelques dames
souponneuses s'imaginrent que je lui soufflais les rponses, je m'en
aperus  la froideur qu'on me tmoigna les jours suivants; grce  mon
sexe, j'avais eu assez de peine  me faire tolrer pourtant!--j'tais le
loup dans la bergerie,--et voil que ce loup soufflait sa fille, comme
un vulgaire camarade d'cole! J'aurais volontiers protest de mon
innocence, mais  quoi bon? J'expliquai de mon mieux  Suzanne la
ncessit de ne pas me regarder pendant les leons, et je l'informai,
pour plus de sret, que dornavant je resterais en arrire  une place
o ma complte honntet ne pourrait pas tre souponne.

--Mais, papa, me dit Suzanne, qui m'coutait avec beaucoup d'attention,
ce serait trs-mal si tu me soufflais?

--Certainement, mon enfant.

--Alors, pourquoi ces dames pensent-elles que tu fais une chose
trs-mal?

--Parce que...

Ma sagesse se trouvait ici prise en dfaut. Fallait-il expliquer 
Suzanne que ces dames soufflaient probablement leurs filles en semblable
circonstance, ou bien fallait-il me rejeter sur la faiblesse humaine en
gnral? J'essayai de faire un peu de philosophie trs-vague, mais
l'esprit net et rflchi de ma fille ne s'accommodait point de mes
priphrases. Elle devint soucieuse et finit par me dire:

--Tout ce que je comprends, c'est que tu ne fais rien de mal, moi non
plus, et qu'on nous accuse injustement. C'est trs-vilain, et ces dames
sont mchantes.

Ah! petite logique implacable de l'enfance! Madame Gauthier avait bien
raison de le dire: il tait grand temps d'accoutumer Suzanne au monde,
car plus tard elle l'et tout bonnement pris en haine.

Elle eut beaucoup de peine  surmonter ce premier plongeon dans les
pines de la socit, et sa petite conscience d'enfant honnte en saigna
longtemps. Elle prouvait une certaine mfiance envers les personnes
trangres qui la caressaient, se souvenant toujours que des trangres,
tout aussi aimables, nous avaient accuss, elle et moi, de ce que, dans
son honnte petite me, elle n'tait pas loin de considrer comme une
infamie. Cependant, elle finit par s'accoutumer  ces formes polies, qui
cachent tant de choses, et je fus souvent tonn de l'indiffrence
gracieuse avec laquelle elle accueillait les loges.

--Pourquoi as-tu l'air si peu contente d'tre complimente? lui dis-je
un jour qu'elle avait remport un vritable succs. Est-ce que cela ne
te fait pas plaisir?

--Ce qui me fait plaisir, dit-elle de l'air d'une petite Minerve
enjuponne, c'est que j'aie bien rpondu, et que tu en sois content;
mais pour les compliments, je m'en moque!

Si ma belle-mre l'avait entendue, quelle semonce pour moi! Car, lorsque
Suzanne commettait quelque bvue, c'est moi qui tais grond.

--Comment, mademoiselle Suzon, vous vous en moquez? Quelle expression
vulgaire!

Nous tions dans la voiture, et il faisait nuit.

--Oui, je m'en moque, rpta-t-elle en sautant sur mes genoux pour
m'embrasser. Je me soucie de tout ce monde comme d'un pruneau (elle
n'aimait pas les pruneaux)--parce qu'ils mentent tous les uns plus que
les autres.

J'tais confondu! O avait-elle t pcher cela? Je le lui demandai, et,
parmi une pluie de baisers, je recueillis des maximes dans le genre de
celles-ci:

--Ce sont tous des menteurs,--les dames surtout, et les petites filles
aussi, elles n'aiment que les beaux habits,--et a leur est bien gal de
ne pas savoir leur leon,--pourvu qu'on ne la leur demande pas! Et
voil!

Elle rebondit  sa place et s'enfona carrment dans son coin, le nez en
l'air, avec l'expression d'un sage qui rve.

J'tais confondu. Il m'avait fallu arriver  trente ans pour pntrer
ces vrits fondamentales, bases de notre socit, et Suzanne  huit ans
n'avait plus d'illusions! Il est vrai que jusqu'alors je n'avais jamais
assist  un cours pour les demoiselles.

En voyant combien cette philosophie tait claire et facile, et surtout
avec quelle dsinvolture Suzanne se l'appropriait, je bnis de plus en
plus la pense de ma belle-mre. En effet, il est bon de s'accoutumer 
ce monde dans lequel nous sommes appels  vivre, mais c'est un peu
comme on s'habitue  l'hydrothrapie, non sans claquer des dents, et
grommeler  part soi ou tout haut.




                                   X


Trois annes s'coulrent  peu prs de la mme faon; j'avais vari les
cours; Suzanne s'y tait faite de tout point, et  l'heure dite, elle
venait me prendre dans mon cabinet. La voiture, attele par ses ordres,
nous attendait en bas, les cahiers et les livres taient prts dans un
portefeuille de ministre, gros comme elle, qu'elle passait sous son bras
avec l'aisance d'un vieux diplomate. J'tais merveill de toute cette
prvoyance, mais je me gardais bien de le tmoigner, car Suzanne avait
cela de commun avec les autres enfants que les loges la rendaient
gauche et sotte. Je me contentai donc de lui laisser faire tout ce
qu'elle voulait,--et je n'eus qu' m'en applaudir.

Je la voyais passer et repasser dans la maison, avec sa grce mutine,
chantonnant quelque chanson sans paroles qu'elle se composait pour
elle-mme, et qui me charmait; elle jouait du piano, pas trs-bien, car
les difficults du mcanisme l'ennuyaient, mais elle voulait en jouer
quand mme, afin de s'accompagner elle-mme, quand elle pourrait chanter
pour tout de bon. Suzanne tait de la race des oiseaux, elle en avait
l'activit silencieuse et la voix limpide; nous vivions toujours
ensemble, jamais lasss l'un de l'autre, et vritablement heureux.

Madame Gauthier, qui n'oubliait rien, me retint un jeudi soir, au moment
o je prenais mon chapeau.

--Et cette premire communion, me dit-elle, quand la ferons-nous?

--Quand vous voudrez, rpondis-je; tout de suite, si vous voulez.

--Comme vous y allez, mon gendre! On voit bien que vous n'tes qu'un
impur mcrant. Il nous faut, avant tout, deux ans de catchisme.

Dans mon effroi, je dposai mon chapeau.

--Deux ans! Seigneur mon Dieu! Et o les prendrons-nous?

--Comment o? Cette anne et l'anne prochaine, ne vous dplaise!

--Oh non! pour cela non! Voyons, ma chre mre,--c'est  vous que je
pourrais reprocher de plaisanter avec un sujet si srieux. Comment s'y
prend-on pour viter deux ans de catchisme? Car vous savez trs-bien
que j'irai aussi.

--Cela vous fera grand bien, paen que vous tes.

--Non, cela me ferait beaucoup de mal, car je mourrais avant la fin; il
est vrai que probablement, tant en tat de grce, j'irais tout droit en
paradis, mais ce serait pour moi une triste consolation. Comment fait-on
pour rduire ces deux annes  leur plus simple expression?

Madame Gauthier me jeta un regard investigateur, puis, revenant 
l'examen de ses manchettes:

--On va trouver l'archevque.

--Ah! et puis?

--Et puis, on lui demande une dispense.

--Fort bien, et puis?

--On l'obtient.

--Parfait. Qu'est-ce que cela cote?

--Cela ne cote rien du tout, dit ma belle-mre en me regardant d'un air
de dfi.

Je m'inclinai avec respect.

--Alors, fis-je observer, pourquoi tout le monde ne demande-t-il pas des
dispenses?

--Tout le monde n'est pas aussi mauvais chrtien que vous! grommela
madame Gauthier.

Je m'inclinai derechef, mais pour la remercier.

--Mais encore, cette grande perte de temps, si onreuse pour les parents
pauvres...

--Pour les parents pauvres on peut n'exiger qu'un an.

--Ah! Et les parents riches peuvent avoir une dispense? De combien?

Ma belle-mre me tourna le dos. C'tait son argument quand elle n'avait
pas envie de rpondre.

--Et que faut-il, ma chre mre, pour obtenir cette dispense? repris-je
avec une douceur anglique.

--Il faut que l'enfant sache son petit catchisme, et elle pourra faire
sa premire communion dans six mois.

--Eh bien, ma chre mre, je vous charge d'apprendre  Suzanne son
catchisme dans le plus bref dlai, et, quand elle le saura, de demander
la dispense. Vous ne direz plus, au moins, que je refuse de vous confier
ma fille.

Madame Gauthier me jeta un regard compos de deux parties de
reconnaissance et huit de reproche, mais le mlange tait fort bien
fait.

--Et, s'il n'y a pas d'indiscrtion, chre mre, quel motif
allguerez-vous pour votre demande de dispense?

--Je dirai, profra ma belle-mre d'un air bourru, que si l'enfant n'a
pas en elle et promptement les germes d'une religion solide, votre
exemple la pervertira!

--Fort bien, chre mre. Je suis heureux de voir que les brebis galeuses
ont la meilleure part au pturage.

Le lendemain, aprs le djeuner, j'appelai mon domestique:

--Pierre, allez acheter un petit catchisme, tout de suite.

Pierre disparut effar, mais il revint au bout d'.un temps assez court,
avec le livre demand.

--Vois-tu, Suzanne, dis-je  ma fille, tu vas apprendre cela par
demandes et rponses, le plus vite possible, et tu le rpteras  ta
grand'mre.

--Par coeur?

--Oui.

--Et si je ne comprends pas?

--a ne fait rien, on te l'expliquera plus tard.

Suzanne obit et se mit dans un coin avec son livre. De temps en temps,
elle me regardait avec tonnement, mais elle apprit tout jusqu'au bout
et le rpta sans broncher.

Huit jours aprs, nous avions la dispense.

Jusque-l tout avait march  souhait, mais les difficults de
l'entreprise se prsentrent bientt. Le jeudi qui suivit l'admission de
Suzanne parmi les nophytes, madame Gauthier arriva ds neuf heures du
matin, avec un joli portefeuille en cuir de Russie, fleurant comme baume
et tout neuf, copieusement garni de papier et de crayons.

--Quel bon vent vous amne, chre mre? lui dis-je avec la grce que
j'apportais toujours dans nos relations.

--N'est-ce pas jeudi aujourd'hui? me rpondit-elle de l'air le plus
naturel.

--Sans doute.

--Eh bien! je viens chercher Suzanne, pour la conduire au catchisme.

--Que c'est aimable  vous! Et ce petit meuble,  quel usage le
destinez-vous? dis-je en dsignant le portefeuille.

--C'est pour prendre les notes, afin de faire les analyses.

--Ah! c'est fort bien pens! Eh bien, quand vous voudrez.

--Gomment! vous venez aussi?

--Certainement. Ne savez-vous pas que j'accompagne ma fille partout?

--Mais je croyais que vous m'aviez confi l'ducation religieuse...

--Sans doute, mais j'irai au catchisme pour m'instruire.

Je parlais srieusement; cependant madame Gauthier me jeta un regard
dubitatif.

--Enfin, dit-elle, nous verrons bien, venez toujours.

Une heure aprs, pendant que les filles d'un ct, les garons de
l'autre chantaient,--assez faux, je dois l'avouer,--les cantiques
d'usage, ma belle-mre et moi nous nous trouvions cte  cte sur des
bancs de bois peu commodes, mais tout  fait vangliques par leur
nudit. J'admirais en moi-mme cette simplicit, digne des premiers ges
de l'Eglise, et propre  carter les ides mondaines, quand un
sacristain vint s'excuser de cette installation provisoire, et nous
prvenir que la semaine suivante nous aurions des chaises.

Je regrettai les bancs de bois, mais pour le principe seulement.

Le catchiste monta en chaire et rcita une instruction, fort bien faite
du reste. Ds les premiers mots, ma belle-mre, comme toutes les dames
qui nous entouraient, avait ouvert son portefeuille, arbor du papier
blanc, et s'tait mise  crire fivreusement. Malgr les pauses
habilement mnages de l'orateur, ces dames prenaient une peine norme.
On n'entendait que le froissement des feuilles de papier vivement
retournes, les coups secs des crayons et le bruissement des soieries
chiffonnes dans le mouvement rapide des manches sur le vlin.

J'observais ce spectacle avec le dsintressement du sage: _Suave mari
magno_, lorsque je saisis un regard plor de ma belle-mre.

--Qu'y a-t-il? lui dis-je aussi bas que possible.

Elle me montra piteusement son cahier, o des lambeaux informes de
phrases couraient les uns aprs les autres sans pouvoir se rattraper.

--Ah! voil! pensai-je, ce sera moi qui devrai faire les analyses!
Enfin, c'est pour m'instruire que je suis venu!

Je pris le crayon, le petit portefeuille, dont la senteur trop prononce
me donna la migraine; je pris des notes succinctes, mais assez
coordonnes pour aider la mmoire.

--Voyez un peu, dis-je  ma belle-mre en sortant, de quels moyens le
Seigneur se sert pour arriver  ses fins!

Elle me jeta Un regard de blme, et pourtant, me sourit agrablement.

--Vous me permettrez au moins, lui fis-je observer, de changer le
portefeuille, car je serais vou aux migraines  perptuit.




                                   XI


Ceci n'tait que le commencement. Restait le vritable travail, la mise
en oeuvre des documents recueillis dans ce prcieux portefeuille. Avec
la conscience qui prsidait  nos actions, le soir venu, j'installai
Suzanne devant mes notes, et je lui dis de faire le rsum,--ce qu'on
appelle l'analyse,--de l'instruction qu'elle avait entendue. De mon
ct, je pris un journal, et je m'absorbai dans la politique.

Au bout d'un quart d'heure, n'entendant pas la plume grincer sur le
papier, je levai les yeux. Suzanne avait fourr ses dix doigts dans
l'paisseur de sa chevelure blonde et frisotte, de sorte qu'elle
m'apparaissait au sein d'un nimbe vaporeux. Son front blanc tait pliss
par la mditation; ses deux coudes, arc-bouts sur la table,
soutenaient, comme Atlas, le poids de ce jeune cerveau. Elle prsentait
l'image du labeur obstin et infructueux.

--Eh bien? fis-je en dposant mon journal.

--Je n'y comprends rien! fit-elle d'un air dsespr, mais avec son
nergie habituelle.

--Rien?

--Pas grand'chose. Ce matin, pendant l'instruction, il me semblait avoir
compris, mais  prsent voil de grands mots, des belles phrases. Je ne
pourrai jamais sortir de l.

Je pris le cahier de notes;--Suzanne avait raison, elle ne sortirait
jamais de l. Ce genre de travail n'est pas de ceux que peuvent excuter
des intelligences de onze  quatorze ans; il faut tre rompu aux
difficults de l'analyse et du compte rendu pour discerner dans un
discours les points qui mritent d'tre nots et ceux qui ne sont que du
dveloppement.

--Passe-moi tes notes, dis-je  Suzanne. Elle obit et vint s'asseoir
prs de moi, un bras sur mon paule, poursuivre mon travail; mais, aprs
un examen attentif, je ne travaillai pas, et j'envoyai Suzanne se
coucher.

Le lendemain, j'allai trouver madame Gauthier.

--Est-il trs-ncessaire, lui dis-je sans prambule, que Suzanne fasse
des analyses?

--Certainement, rpondit-elle, cela va de soi.

--A quel point de vue envisagez-vous cette corve comme une ncessit?

--Tout le monde en fait,--vous ne voudriez pas placer votre fille
au-dessous du niveau le plus ordinaire?

Je mditai un instant. La ncessit de placer ma Suzanne au mme niveau
que les jeunes filles du catchisme ne m'apparaissait pas comme
trs-vidente;--d'un autre ct, j'tais rsolu, ai-je dit,  ne lui
crer, en ce qui dpendait de mon initiative, aucun obstacle futur dans
la vie...

--Comment font les autres petites filles? demandai-je  ma belle-mre.

Elle ne rpondit pas tout de suite; j'entrevis un filet de lumire.

--Si vous faisiez, ses analyses, ma chre mre? lui glissai-je
insidieusement.

--Et vous, mon gendre, pourquoi ne les feriez-vous pas? riposta madame
Gauthier avec cette verdeur qui la rendait si redoutable.

--Moi? m'criai-je, mais, moi, je ne suis pas convaincu...

--Eh bien! cela vous convaincra peut-tre.

Je n'tais pas enchant; cependant, ne voyant gure d'autre moyen de
trancher la difficult, je finis par acquiescer. Mais je voulus en
change avoir le coeur net de mes doutes:

--Alors, ce sont les mamans ou les papas qui font ces belles analyses
que tout le monde admire?

--videmment! murmura ma belle-mre en haussant les paules.

--Et ces messieurs les catchistes l'ignorent? Ma belle-mre me tourna
le dos, ce qui tait son argument sans rplique. Fier de mon avantage,
je poursuivis:

--S'ils l'ignorent, c'est eux que l'on trompe;--mais s'ils ne
l'ignorent pas, c'est le cas de demander: qui trompe-t-on ici? Et la
vrit, premire base de la foi, et l'honneur, et la loyaut, qu'en
faisons-nous en tout ceci?

--Voulez-vous que je vous dise, mon gendre? repartit ma belle-mre en
tournant vers moi son visage irrit; vous devriez vous faire protestant.

Et elle me quitta, enchante de sa sortie.

Je fis les analyses de Suzanne, qui les recopia de sa plus belle
criture sur du papier vlin, orn de filets d'or; c'tait la mode cette
anne-l pour les analyses de catchisme; et je dois avouer, pour la
plus grande gloire de la religion, que nous obtnmes le cachet d'honneur
tout le long de l'anne. Voil o devaient me conduire mes tudes
universitaires! C'est pour cela que j'avais obtenu mes diplmes, hlas!

Suzanne eut beaucoup de peine  accepter la convention. Elle ne voulait
absolument pas signer un travail qu'elle n'avait pas fait. Je l'engageai
 causer avec ses petites compagnes, et elle obtint facilement des
aveux. Personne ne se cachait d'en agir ainsi.

--Tout de mme, papa, me dit cette puritaine, c'est joliment malhonnte
de signer ce qu'on n'a pas fait. Ce n'est pas seulement un mensonge,
c'est un abus de confiance!

--Oh! les grands mots! mademoiselle Suzon, vous tes une petite
rvolutionnaire.

--Et puis, c'est pour tromper le bon Dieu, ce qu'on en fait! Que c'est
vilain!

Je ne veux pas raconter ici les vnements et les orages de ces six
mois. Suzanne voulait tout comprendre, tout expliquer; sa conscience
droite n'admettait ni les atermoiements, ni les subtilits, et, pour en
arriver  nos fins, ma belle-mre et moi, nous emes parfois besoin de
recourir  notre autorit.

--J'aime bien le bon Dieu, disait cette rvolte, mais ce qu'on nous
enseigne est aussi par trop absurde!

Le grand jour arriva; cependant Suzanne n'avait accept de son
instruction religieuse que le cte du sentiment, mais l elle s'tait
donne tout entire. Elle n'avait pas ce qu'on appelle la foi, mais elle
avait l'amour. Je craignis que le catchisme n'et outrepass les
limites de ce qui est sain et raisonnable. Les trois jours de la
retraite l'avaient laisse brise et comme anantie.

Le jour de la premire communion lui donna une fivre mystique dont je
me serais assurment bien pass. Je n'entravai en rien cependant cet
lan de ferveur, persuad qu'en changeant de milieu, Suzanne
redeviendrait ce qu'elle tait, une petite femme trs-raisonnable,
quoique trs-enthousiaste. Mon attente ne fut pas trompe, si bien qu'un
beau jour, conclusion peu logique de ses six mois de catchisme, je
m'aperus que c'tait elle qui commandait le dner.

--C'est que je ne suis plus une enfant, maintenant! me dit-elle d'un air
si grave, que je ne pus m'empcher de lui rire au nez.

Tout n'tait pas perdu; au catchisme, elle avait appris  s'asseoir, 
marcher,  saluer comme une coquette consomme. Madame Gauthier fut
enchante, et moi aussi. Mais quand il fut question du catchisme de
persvrance, je refusai net, et Suzanne ne m'en parla jamais. Je crois
bien que la question des analyses fut pour quelque chose dans son
silence.




                                 XII


L't qui suivit la premire communion de Suzanne a pris date dans nos
meilleurs souvenirs, et pourtant ce fut un des plus prouvs de ma vie.
A peine tions-nous installs  la campagne, que je tombai malade.

Je crus d'abord ce malaise sans gravit, mais tout  coup il s'accentua
de telle faon que je fus contraint de me mettre au lit: et le mdecin
de la petite ville voisine constata l'invasion d'une fivre nerveuse.

Le danger ne se montra jamais trs-srieux, grce  ma robuste
constitution;  peine pendant deux ou trois jours la maison fut-elle
alarme; mais la convalescence se prolongea beaucoup, et c'est cette
convalescence qui fit notre flicit  tous les deux.

Suzanne s'entendait  tout. Qui lui avait appris  doser une limonade, 
mesurer la lumire d'une lampe,  ouvrir et fermer les fentres juste un
moment avant que j'en eusse pressenti le dsir? Je l'ignore. Peut-tre
tait-ce un instinct hrditaire, car jamais personne n'avait su comme
sa mre apporter la paix et la confiance dans une maison de malade.

Quelle joie pour moi, encore faible et impressionnable, de sentir,
plutt que d'entendre ce pas lger comme le vol d'un papillon, aller et
venir a et l, mettant de l'ordre et de l'harmonie partout; de voir
cette main agile, encore potele et dj fine, ranger les plis du
rideau, donner de la grce  ma couverture, ou porter dlicatement un
bouillon dans le bol d'argent! Elle gotait le bouillon de ses lvres
roses, soufflait dessus quand il tait trop chaud, et il me semblait que
son souffle enfantin passait dans mes veines avec la force et la vie
renouveles.

--C'est toi qui es mon enfant, me disait-elle  tout moment. Sois bien
sage, et ne dfais pas ta couverture!

Elle me lisait de longs passages de mes auteurs favoris, des ntres,
devrais-je dire, car nous avions tout mis en commun: je gotais ses
rcits de voyages, et elle apprciait les passages choisis de mon vieux
Montaigne. Loin de professer l'horreur conventionnelle pour les ouvrages
qui pouvaient ouvrir son esprit  des questions qu'on interdit aux
jeunes filles, je m'efforais par une pente insensiblement gradue de
lui faire comprendre combien le mariage est chose srieuse et
irrvocable, combien l'amour est respectable et sacr, quels droits et
quels devoirs la loi donne  la femme... elle comprenait tout et
s'assimilait lentement, sans curiosit, les ides de mariage et de
maternit. Pourquoi eut-elle t curieuse? Elle ne savait pas qu'il y
et quelque chose  cacher!

L'amour pour elle, c'tait mon union avec sa mre: le bonheur complet,
ralisable sur la terre, de vivre avec un compagnon aim, auquel on dit
tout, qu'on associe  toutes ses penses,  tous ses actes, prs duquel
on dort, pour ne pas le quitter mme pendant le repos; d'lever
ensemble, avec les mmes fatigues et la mme tendresse, les enfants qui
doivent vous remplacer dans la socit... Elle me fit raconter mille
fois ses premires annes, les soins qu'elle nous avait cot, comment
sa mre tait morte aprs l'avoir sauve; et je sentais bien que ces
rcits pntraient dans son me, pour y affermir le respect de la foi
conjugale et de l'amour permis. Quant  l'autre, celui qui n'est pas
permis, elle n'en souponnait pas l'existence.

Je recouvrai peu  peu la sant; appuy sur son paule, car elle
grandissait trs-rapidement, je pus faire le tour du parterre, puis du
parc; nous allmes nous asseoir au bord de son ruisseau, qui lui avait
paru si grand jadis, et qu'aujourd'hui elle franchissait d'un bond comme
une jeune amazone. Nous visitmes ensuite le pays dans un petit panier
tran par un poney trs-doux qu'elle conduisait elle-mme, et toujours
ensemble, heureux de ne pas nous quitter, nous vcmes dans un cercle
enchant.

--Tu es toute ta mre! lui dis-je un soir, touch jusqu'aux larmes
pendant que, penche sur moi, elle cherchait la page dans mon livre pour
pargner un peu de fatigue  mes yeux vieillis.

Suzanne me regarda soudain; ses yeux bleus pleins de tendresse, de bonne
volont, de douceur soumise, dbordrent de larmes presses, et elle se
laissa glisser  genoux sur le tapis.

--Qu'as-tu? lui dis-je tonn, en la serrant dans mes bras.

--Tu ne m'en veux donc pas, mon pre chri? me dit-elle. Tu ne m'en veux
donc pas d'avoir fait mourir maman  la peine?

--Quelle ide! ma Suzanne, mon enfant; d'o te vient cette pense
cruelle?

--C'est que, vois-tu, dit-elle en essuyant ses larmes qui coulaient
malgr elle, j'ai pens bien des fois que c'est ma faute si elle tait
morte, et je te trouvais si bon de ne pas m'en vouloir, de ne me l'avoir
jamais reproch!....

--Reproch! ma Suzanne, mais tu l'as remplace; mais, grce  toi, je ne
me suis jamais senti seul! Oui, tu es bien la vraie fille de ta mre!

Nous mlmes nos pleurs, je ne rougis pas de le dire.




                                  XIII


Encore quatre ou cinq annes de flicit  joindre au total de nos jours
heureux, puis les ralits de la vie commencrent pour nous. Ma fivre
nerveuse m'avait laiss de longs accs de faiblesse, d'inexplicables
lassitudes dont je ne m'tais jamais beaucoup effray; mais, vers
l'poque o Suzanne atteignait sa seizime anne, j'prouvai des
touffements et des battements de coeur qui ne laissrent pas que de me
donner des craintes srieuses.

En cachette de ma fille, je me rendis chez notre ami le docteur, et je
le priai de me dire au juste ce qu'il en tait.

--Vous comprenez, lui dis-je, docteur, l'intrt que j'ai  connatre la
vrit; Suzanne n'a que moi,--car ma belle-rnre...

Il m'interrompit d'un geste de la main; il la connaissait, cette
excellente madame Gauthier, et savait aussi bien que moi ce que l'on
pouvait attendre d'elle.

--Eh bien, dit-il, nous allons voir cela, et je vous, promets la vrit,
toute la vrit, rien que la vrit, comme dans Jean Hiroux.

Il plaisantait, l'excellent ami, mais la main qu'il posa sur la mienne
tremblait plus que de raison.

L'examen, long et attentif, fut suivi d'un silence qui me parut un arrt
de mort. J'allais prvenir sa condamnation en la prononant moi-mme,
lorsqu'il m'arrta du geste:

--Non, dit-il, ce n'est pas ce que vous croyez. C'est une maladie de
coeur en effet,--trs-dveloppe, j'en conviens; elle peut vous
foudroyer demain,--comme elle peut vous laisser atteindre les limites de
l'extrme vieillesse. C'est une affaire de concidence, de hasards...
Pas d'motions, vous savez?

Je fis un signe de tte affirmatif.

--Entre nous, docteur, lui dis-je, pourquoi cette recommandation?
Croyez-vous qu'on se prpare des motions de gaiet de coeur?

--Eh! eh! dit-il, cela se voit, les femmes ne dtestent pas a... Pour
vous, je conviens que le prcepte est inutile.

Il se tut, et je restai silencieux. J'avais craint pis que cela, mais le
danger existait toujours. Je fis un effort et posai une question vitale
que notre ami de vingt ans devait comprendre.

--Dois-je marier Suzanne? dis-je d'une voix que je sentais altre.

--C'est dur! murmura le vieux mdecin, une enfant  qui vous avez tout
sacrifi...

--Est-elle trop jeune?

--Hem! on attendrait encore bien une couple d'annes!

--Vivrai-je autant que cela?

Il ne rpondit pas d'abord, puis levant sur moi son honnte regard:

--Je n'en sais rien! rpondit-il franchement.

--Croyez-vous qu'elle puisse se marier? est-elle assez bien portante
pour supporter les fatigues,--le coeur me manquait, je baissai la
voix,--et les chagrins du mariage?

--Elle est solide, Dieu merci! s'cria le docteur.

--C'est bien, mon ami, je vous remercie, dis-je en serrant la main de
mon vieux conseiller.

Je sortis navr.

Ce n'tait rien de penser  ma solitude,  l'abandon de mon foyer, 
l'isolement de mes vieux jours... Mais elle, Suzanne, serait-elle
heureuse comme je l'avais jur  sa mre? Je revins au logis le coeur
plein de tristes penses, et je les gardai pour moi.

Suzanne cependant devinait que je lui cachais quelque chose. J'avais si
rarement eu besoin de dissimuler avec elle, que j'tais malhabile. Elle
me clina, me circonvint de cent manires, sans m'arracher mon triste
secret. A la fin, pourtant, press de toutes parts, je finis par lui
dire que je pensais  la marier.

--Me marier? fit-elle avec un cri d'effroi, dj? pourquoi?

--Pour que, aprs moi, ma fille, tu aies un appui dans la vie.

--Aprs toi? fi le mchant pre qui parle de choses dfendues!

Elle couvrit mes yeux et mon front de tendres baisers et s'assit sur mes
genoux pour mieux m'embrasser.

--Regarde, lui dis-je en essayant de plaisanter, regarde comme je suis
vieux! J'ai des cheveux blancs.

--Quatre seulement! fit-elle, je les ai compts!

--Et j'engraisse.

--Ce n'est pas vrai, tu n'engraisses pas du tout, tu es toujours mon
svelte et lgant papa, que les dames admirent dans la rue. C'est que je
suis fire de toi, vois-tu! Allons, pre, conviens que jamais tu ne
pourras me mettre au bras d'un mari qui vaille mon pre!

--Mais, Suzanne, lui dis-je fort mu, je ne suis pas tremp dans le
Styx, moi, je n'ai pas pris de brevet d'immortalit!

Elle fondit en larmes. Je ne savais plus que faire. Je lui dis des
folies sans nombre, mais je ne la consolai qu' moiti. Cette nuit-l et
beaucoup d'autres,  l'heure o tout le monde dormait, j'entendis son
souffle contenu au seuil de la porte de ma chambre, toujours ouverte,
pour elle.

Elle venait, pieds nus, s'assurer que je dormais paisiblement,--et plus
d'une fois, pendant un douloureux accs d'angoisse, je cachai ma tte
sous les draps pour lui pargner le chagrin d'entendre ma respiration
oppresse.

Je fis part  ma belle-mre du danger qui me menaait, et je dois
convenir qu'elle fut parfaite. Elle m promit de laisser  Suzanne toute
sa libert d'action, si le malheur voulait qu'elle restt orpheline
avant que je lui eusse trouv un mari, et je n'eus qu' me louer de la
bonne volont qu'elle apporta  me seconder dans la tche difficile de
choisir cet poux.




                                  XIV


Le moment tait venu de conduire Suzanne dans le monde. Madame Gauthier
et volontiers accept cette corve; mais je ne m'en rapportais qu' moi
pour examiner les prtendants, et je tins  les accompagner partout
toutes les deux.

Malgr le peu de joie que me causait cette prsentation dans notre
socit frivole, je ne pus me dfendre d'un mouvement trs-vif d'orgueil
paternel lorsque pour la premire fois je vis ma fille en costume de
bal. Fidle  ses gots d'enfance, elle avait voulu du blanc, rien que
du blanc sur toute sa charmante personne, et la guirlande de jasmin qui
serpentait dans ses cheveux, sur son corsage, tout autour, d'elle, tait
bien l'emblme de sa vaporeuse et idale beaut.

Mon seul regret fut que sa mre ne pt la voir telle qu'elle tait ce
jour-l. Nous allmes un peu partout o l'on peut mener les jeunes
filles. Au thtre, au bal, au concert, Suzanne blouissait grands et
petits par sa grce sduisante et le charme ingnu qui se dgageait
d'elle. En moins de trois mois, il se prsenta dix-sept prtendants, qui
tous furent vincs, par ma belle-mre, par moi ou par Suzanne
elle-mme.

J'tais bien rsolu  ne me laisser influencer par aucune considration
matrielle. Si le choix de ma fille s'tait port sur un artiste, pauvre
et inconnu, mais dou de facults productrices, un de ceux qui sont
crs pour grandir et se perfectionner, j'aurais donn mon consentement
sans hsiter. Mais, bien entendu, la sagesse bourgeoise qui dort au fond
du coeur des pres aurait prfr un gendre mieux pos, plus riche,
mieux apparent.

Suzanne allait et venait au milieu de ces nouvelles impressions avec la
mme aisance que, tout enfant, elle avait dploye  son cours
d'histoire. Je laissais  tous les prtendants acceptables le loisir de
faire eux-mmes leur demande, et c'tait, jusqu'alors Suzanne elle-mme
qui s'tait charge de les vincer. J'avais voulu qu'elle connt
l'motion de se sentir demande; j'avais exig qu'elle pt peser la
valeur d'une parole d'amour,--le tout au grand scandale de ma
belle-mre.

--Mais, mon gendre, s'tait-elle crie, cela ne s'est jamais vu! C'est
monstrueux!

--Qu'est-ce qui est monstrueux? De laisser Suzanne juger par elle-mme
de l'impression que lui fait celui qui sera son mari?

--On ne petit pas permettre aux jeunes filles de parler de ces choses-la
avec les hommes...

--Avant le mariage ou aprs?

Ma belle-mre m'et envoy au diable si cette expression vulgaire n'et
pas choqu ses principes rigides. Mais je tins bon comme toujours.

Chacun a plus ou moins sa marotte. J'avais trouv mon gendre moi;--par
malheur il ne voulait pas se marier, et dcemment je ne pouvais pas
aller lui proposer ma fille.

C'tait un jeune homme de vingt-cinq ans environ, aimable bien lev,
bon musicien, joli garon;--bref, il avait tout pour plaire. Sa position
sociale tait d'tre, comme il le disait gentiment, avocat sans causes.

--Je serai riche un jour, disait-il, avec une bonne grce parfaite, 
ceux qui lui demandaient la raison de son aversion pour le mariage; mais
je serai riche le plus tard possible, car tout mon bien me viendra d'une
vieille tante qui m'a lev et que j'adore. Eh bien, je me marierai
quand je serai riche, pas avant,--car je ne veux pas faire entrer mes
esprances au contrat, et actuellement personne ne me donnera sa fille
pour mes beaux yeux!

Il riait avec tant de jeune confiance, avec tant de bonne humeur que
j'avais t prt plus d'une fois  glisser sur le terrain des invites;
cet avocat sans causes gagnait sans s'en douter,  toute heure du jour,
le procs de la jeunesse et de la gaiet contre la sagesse mondaine.
Mais Suzanne qui chantait volontiers des duos avec lui, ne le
considrait que comme un trs-aimable baryton et je fus contraint de
renoncer  nommer Maurice Vernex mon gendre.

Ma belle-mre aussi avait trouv son gendre, et plus heureuse que moi,
d'ailleurs seconde par le sujet lui-mme elle parvint  le faire
agrer.

M. Paul de Lincy tait le type du mari modle, le mari en carton-pte
que toutes les mres dsireuses de bien marier leurs filles devraient
placer sur leur commode, sous un globe.

C'tait un beau garon de trente-deux ans, large d'paules, quelque peu
ventru, mais gure, avec des favoris noirs, des cheveux noirs, des yeux
gris un peu brids; grand chasseur devant l'ternel, grand fumeur devant
tout le monde,--hormis les dames;--grand buveur, je l'appris plus tard,
dans le secret de son cabinet. Ce mari superbe possdait une belle
terre, patrimoine authentique de sa famille, avec un vrai chteau en
pierres de taille, entour de vrais fosss o coassaient de vraies
grenouilles; bref, tout tait vrai en lui et en ses appartenances.

--Il ne me plat pas normment, dis-je  ma belle-mre, qui me
dtaillait tous ces avantages rels.

--Que vous faut-il de plus? rtorqua-t-elle avec sa vivacit accoutume.

--Je ne sais... peut-tre quelque chose de moins... Suzanne est si
mignonne, si frle auprs de ce gros garon... j'ai peur qu'il ne la
casse en lui serrant la main.

Ma belle-mre haussa les paules.

--Et puis ces messieurs les hommes, dit-elle, prtendent que les femmes
seules ont le privilge des fantaisies romanesques! Enfin,
l'autorisez-vous, ce gros garon,  faire sa cour  Suzanne?

--Laissez-moi prendre mes informations, dis-je, pour gagner du temps.

--Allez, allez, prenez tout ce que vous voudrez. Je sais  quoi m'en
tenir, rpondit madame Gauthier d'un air de triomphe.

Je m'en fus secrtement sous un faux nom au chteau de Lincy; je fis un
mtier indigne, car je subornai les domestiques, et je graissai la patte
aux aubergistes pour les faire parler. Tout le monde fut d'accord pour
louer le jeune chtelain. Il payait bien, n'avait point de dettes,
n'avait jamais amen de demoiselles au chteau; personne ne se
souvenait de l'avoir vu malade, et il frquentait la meilleure socit 
dix lieues  la ronde. Je revins fort penaud, et Suzanne me reprocha
amrement d'avoir dcouch.

--Voil papa qui se drange, dit-elle d'un ton dsabus. Aprs dix-sept
annes d'une vie exemplaire! Papa va dnicher des oeufs dans les
poulaillers, probablement? O allons-nous!

Elle levait les bras d'une faon si comique que ma disposition fcheuse
n'y put tenir.

--Que dis-tu de M. de Lincy? lui demandai-je sans prcautions oratoires.

--Je n'en dis rien du tout, fit-elle les yeux baisss.

--Eh bien, qu'est-ce que tu en penses?

--Je n'en pense pas grand'chose. Est-ce que les demoiselles ont le droit
de penser quelque chose sur le compte des messieurs? rpondit-elle avec
cette drlerie qui la rendait si amusante.

--Quand les messieurs ont l'intention de les demander en mariage,
rpliquai-je, je crois que les demoiselles peuvent se permettre de les
juger.

Suzanne ne rpondit pas, et je vis que ma belle-mre avait agi sur elle
pendant mon absence.

M. de Lincy vint le lendemain, et je l'autorisai  faire sa cour. J'en
avais autoris bien d'autres, que le vent avait emports; j'esprais
qu'il en serait de mme pour celui-ci... Hlas! ma belle-mre tait plus
forte que moi  ce jeu-l! Et puis il n'tait pas bte, ce gros garon,
comme je l'appelais en dedans de moi-mme avec ddain; il amusait
Suzanne, il la faisait rire. Ils taient entrs facilement dans la
familiarit de bon ton de gens qui se trouvent bien ensemble. Il voulait
plaire, et il plaisait.

J'tais perplexe. Il ne me plaisait pas  moi; je le trouvais grossier,
sans avoir pourtant rien  lui reprocher; cette grossiret venait du
fond, car certes elle n'tait pas  la surface. Peut-tre aurais-je tout
rompu si une srie de crises ne m'avait fort abattu. Pendant deux ou
trois jours, je crus que la fin tait venue et que j'allais mourir sans
avoir tabli Suzanne. Cette crainte et les instances de ma belle-mre me
dcidrent. Cependant je voulus savoir ce que pensait Suzanne elle-mme,
et je l'interrogeai.

--Te plat-il? lui demandai-je le coeur serr.

--Mais oui; il est trs-gentil, trs-amusant.

--Te sens-tu capable de passer ta vie avec lui?

--Je crois que oui, pre, rpondit Suzanne en me regardant d'un air
candide.

--Sais-tu bien ce que c'est que le mariage? repris-je hsitant.

Elle me regardait toujours.

--Mais oui, pre, rpondit-elle; c'est la vie en commun avec quelqu'un
qu'on estime et qu'on aime...

Il y avait encore autre chose, mais je ne pouvais pas le lui dire:
devant l'innocence de ses yeux d'enfant, le pre ne pouvait que se
taire. C'est la mre qui et d parler! La mre n'tait pas l; Le pre
fit un dernier effort.

--Es-tu sre d'tre heureuse avec lui?

Elle fit un signe affirmatif.

--Personne ne te plat davantage? ajoutai-je honteux de cette
supposition.

Elle rpondit avec sa candeur ordinaire:

--Si quelqu'un me plaisait davantage, c'est celui-l que j'pouserais.

Je poussai un soupir. Elle vint m'embrasser. Le lendemain, elle tait
fiance, et l'on commena la publication des bans.




                                  XV


--Si vite? dis-je  ma belle-mre lorsqu'elle vint me demander les
papiers ncessaires.

--Je croyais, rpondit-elle avec son air gendarme, que c'tait vous qui
tiez press?

Press! Oui, je l'tais, car toutes ces motions me rendaient bien
malade, et je craignais d'tre surpris avant d'avoir tout mis en ordre.

--Soit, dis-je avec rsignation. Que dois-je faire?

--Voir votre notaire, qui s'entendra avec celui de M. de Lincy, et lui
dire au juste ce que vous donnez en dot  Suzanne.

Cette conversation me laissa rveur, et, tout en roulant d'un endroit 
l'autre pour les formalits d'usage, je me demandai ce que j'allais
donner en dot  Suzanne. Lui donner quelque chose! Cette ide me
paraissait bien extraordinaire. Est-ce que tout ce que j'avais n'tait
pas  elle? Pour la premire fois, j'allais sparer sa vie de ma vie,
son bien de ma proprit... C'tait bien trange, et, je l'avoue, bien
pnible.

Mon notaire m'attendait, avec de gros dossiers sur sa table. Il me fit
asseoir en face de lui, tout prs,  porte de ses yeux noirs et myopes,
et se lana aussitt au coeur de la question.

--Mademoiselle Normis, me dit-il, possde deux cent mille francs du chef
de sa mre, ce qui fait de dix  douze mille livres de rente, c'est un
fort joli denier; que dsirez-vous y joindre?

--Ma foi, rpondis-je honteux, je n'en sais rien du tout. C'est  vous
de me dire ces choses-l. Combien donne-t-on  sa fille en la mariant
quand on a plus d'argent qu'on n'en peut dpenser?

--Cela dpend du gendre qu'on prend, rpondit mon notaire d'un air pos
qui ne voulait pas tre narquois.

Je me taisais, il continua:

--Dans le cas de M. de Lincy, je vous conseillerai de donner le moins
possible, et vous voyez, ajouta l'excellent homme en souriant, que je ne
parle pas dans le sens de mes intrts.

Je le remerciai du regard, et je continuai  regarder le feu.

--Pourquoi, lui dis-je, aprs un moment de rflexion, pourquoi me
conseillez-vous ainsi? Dans le cas de M. de Lincy, avez-vous dit?
Sauriez-vous quelque chose de dfavorable sur son compte?

Un vague espoir de ne pas marier ma fille venait de me traverser la
cervelle; ce ne fut qu'un clair, le bon sens et la rponse du notaire
me ramenrent  la ralit.

--Absolument rien de dfavorable; mais c'est un jeune homme qui sait le
prix de toute chose; je le croirais assez, non intress, mais... il ne
put trouver le mot et reprit: Je crois qu'on aura beaucoup  s'en louer
si on le tient par la corde d'argent. Puisque mademoiselle Normis est
votre unique hritire...

Nous restmes silencieux tous les deux.

--Que dois-je donner  Suzanne? repris-je enfin. Tout cela me paraissait
douloureux comme une agonie.

--Donnez-lui dix autres mille francs de rente, insista le notaire, avec
un capital inalinable.

--Faites comme vous voudrez, dis-je en me levant, je n'entends rien 
ces choses que je trouve horriblement pnibles; Je souffre... arrangez
tout pour le mieux, afin que dans sa vie conjugale, ma fille soit
heureuse...

Je m'en allai le coeur serr, et j'eus besoin de quelques heures de
repos pour me remettre. En entrant au salon, vers six heures, je trouvai
Suzanne, vtue de clair, gaie et bavarde comme je ne l'avais jamais vue;
un bouquet superbe parfumait trop fort l'appartement, elle riait avec
son fianc... J'eus envie d'trangler cet homme que je trouvai
insupportable.

Il fallait pourtant le supporter. Les jours s'coulaient... les bouquets
se suivaient et se ressemblaient, mes angoisses aussi,--j'tais devenu
nerveux, impatient, presque mchant. Mes entrevues avec mon notaire me
donnaient des palpitations de coeur.

--Il est dcidment trs-fort, M. de Lincy, me dit un jour le brave
homme, il veut absolument le capital, et non les revenus...

--Qu'on le lui donne, pour l'amour du ciel, et qu'il n'en soit plus
question, m'criai-je, ces marchandages me font mal au coeur!

--Non pas, non pas, rpliqua le notaire, il vaudrait mieux faire 
mademoiselle Normis quinze mille francs de rente, et laisser le capital
 l'abri...

--Fort bien, rpondis-je, terminez vite, et surtout ne m'en parlez plus.

Le dernier dimanche, Suzanne m'emmena  l'glise pour entendre ses bans:
Il y a promesse de mariage entre M. Paul-Raoul de Lincy et mademoiselle
Suzanne-Marie Normis.

La voix du prtre tomba sur mon coeur comme un suaire.. Quoi! ma fille,
ma Suzanne, allait me quitter, quitter mon nom... je n'aurais plus
d'elle que ce qu'il plairait au mari jaloux de m'accorder? A peine sorti
de l'glise, je courus chez mon gendre qui venait de se lever et qui fut
fort tonn de me voir.

--Cher monsieur, lui dis-je sans prambule, je n'avais pas pens  une
chose, c'est que je ne puis consentir  me sparer tout  fait de ma
fille... vous savez que je l'ai leve depuis sa plus tendre enfance...

M. de Lincy fit un signe de tte et continua  me regarder d'un air
inquiet.

--Je vous prie donc de consentir  ce qu'elle continue  vivre prs de
moi, et:  cette fin, je vous offre le premier tage de mon htel, me
rservant seulement le rez-de-chausse.

--C'est trop de bont, vraiment, cher monsieur, me dit mon futur gendre
avec une grande affabilit; nous craindrions de beaucoup vous gner.....

--Suzanne ne peut pas me gner, repris-je avec vivacit, et son mari,
continuai-je en faisant un violent effort, son mari ne peut pas me gner
non plus.

M. de Lincy me serra la main.

--Eh bien, dit-il, c'est entendu; vous savez toutefois que nous
passerons tous les ans quelques mois  ma terre de Lincy... L, je n'ai
pas besoin de vous dire que vous serez le bienvenu, et au retour...

--Vous vous installerez chez moi, interrompis-je avec joie.

--C'est entendu, fit mon futur gendre.

Je le quittai en toute hte, et je rentrai chez moi. Suzanne m'attendait
pour djeuner, fort tonne de ma brusque disparition.

--Voil, fit-elle en m'apercevant, j'ai un pre qui se drange de plus
en plus! un pre qui disparat sans prvenir, qui rentre tout  coup,
qui surgit entre les rideaux comme d'une tabatire  surprise! Ah! j'ai
vraiment un pre bien extraordinaire!

Elle regardait d'un air mutin; ses yeux riaient, et toute sa gracieuse
personne semblait danser. Je la pris dans mes bras, et je la serrai sur
mon coeur qui battait trop fort.

--Suzanne, ma fille, lui dis-je, nous ne nous quitterons pas, tu
demeureras ici aprs... aprs ton mariage.

--Vrai? s'cria-t-elle avec son joli petit cri: Eh bien! je m'en tais
toujours doute, car je me disais: Enfin, papa ne peut pas avoir de
raison pour me mettre  la porte comme cela! Au bout du compte, je suis
toujours sa fille!

Ma chre enfant! Quelle bonne journe nous passmes ensemble! M. de
Lincy ne vint qu' six heures et demie, et je constatai avec joie que
Suzanne ne s'tait pas aperue de son retard.

Elle ne l'aime pas follement, me dis-je: tant mieux!... Je me trouvai si
monstrueusement goste que je n'osai achever ma pense.




                                  XVI


Le jour fatal arriva: le mariage  la mairie avait t clbr la
veille, et j'avais mal cach ma joie jalouse en ramenant pour un jour
encore  la maison paternelle ma fille marie.

Cette nuit-l j'avais plus souffert que de coutume, et elle tait venue
sur la pointe du pied, comme elle le faisait souvent, couter mon
souffle ingal; cette nuit-l encore j'avais eu la force de dissimuler
ma souffrance, et j'avais cach mon visage brlant dans l'oreiller pour
touffer le cri de l'angoisse. Puis elle avait disparu, lgre, toute
blanche, dans sa robe de nuit, et le frlement du rideau m'avait laiss
comme un adieu de sa main dlicate. Le matin tait venu, on m'avait
amen ma fille vtue de blanc, si semblable  sa mre jadis, que j'en
avais eu un blouissement. Je ne sais plus ce qui suivit: ma belle-mre
me tana, je ne sais plus pourquoi; je conduisis ma fille le long d'un
tapis rouge qui m'aveuglait, aux sons ronflants des orgues qui
m'assourdissaient, puis je la vis tout  coup spare de moi,
agenouille auprs d'un homme que je trouvai affreux: bien coiff,
fris, ras de frais, luisant de cosmtique, roide dans son linge
empes, brillant dans son habit noir, irrprochable, et nul comme un
zro: c'tait mon gendre.

Il tait parfaitement correct: toute sa toilette venait de chez les
premiers fournisseurs, sa tenue tait celle d'un homme du monde, et
pourtant il avait un air que je dteste par-dessus tout: il avait l'air
d'un mari! Mais, aprs tout, il y a des gens qui naissent avec cet
air-l, et d'ailleurs je ne pouvais faire autrement que de le trouver
intolrable: n'tait-ce pas mon gendre? Je jetai un regard  ma
belle-mre, qui me rpondit de mme. Nous nous comprimes, et je lui
pardonnai bien des choses; en ce moment-l elle le dtestait tout comme
moi.

Le jour s'coula; ces journes-l finissent aussi; on djeuna chez moi,
et,  cinq heures, les poux prirent l'express. Ils allaient passer la
lune de miel au chteau de Lincy, o je devais les rejoindre quinze
jours plus tard. A ce moment je fus lche: pendant que Suzanne, sur le
quai de la gare, me tendait son front lisse et enfantin, j'eus envie de
me mettre  pleurer, de me cramponner  sa robe comme un enfant malade
et de lui dire: Emmne-moi!

--On part, messieurs, on part! nous cria l'employ.

Il fallut se reculer; avec de l'argent nous avions obtenu d'aller
jusque-l; mais rien ne pouvait plus m'autoriser  suivre ma fille plus
loin.

Le sifflet retentit, le train s'branla; je vis encore une fois la tte
blonde de Suzanne se pencher au dehors... puis plus rien. Madame
Gauthier me prit par le bras et me ramena  ma voiture. Notre fidle
Pierre, qui avait les yeux gros comme le poing  force d'avoir pleur,
nous ouvrit la portire quand nous descendmes, puis s'enfuit dans le
sous-sol en touffant un sanglot dont j'entendis l'cho  la cuisine: la
vieille cuisinire pleurait aussi; la bonne de Suzanne, qui restait 
son service, tait partie en avant le matin, et nous tions tous jaloux
d'elle.

Quand nous fmes dans ce salon, je regardai autour de moi; la vue de ces
objets familiers me ramena  moi-mme. Je traversai deux pices,
toujours suivi de ma belle-mre; et j'entrai dans la chambre de Suzanne.
Chre petite chambre! Elle l'avait voulue bleue, en mmoire de celle o
elle tait ne, o j'avais veill son berceau jusqu' ce qu'elle et
sept ans... J'entends la voix de ma belle-mre qui me gourmandait:

--Voyons, mon gendre, ne vous affectez donc pas comme cela! Vous n'tes
qu'une poule mouille...

Je la regardai hbt, les yeux secs....

--Mais pleurez donc! me dit-elle. J'aimerais mieux vous entendre hurler
que de vous voir tranquille comme vous l'tes!

Je restais toujours immobile. Elle fondit en larmes et se jeta dans mes
bras:

--Ah! mon ami, me dit-elle, que nous voil malheureux! Le monstre qui
nous l'a enleve!

Et pour la premire fois de notre vie, nous nous trouvmes les mains
unies, assis  ct l'un de l'autre, en parfaite communaut
d'impression.




                                 XVII


Le lendemain j'allai voir mon mdecin. Je l'avais beaucoup nglig
depuis quelque temps. Il avait assist au mariage de Suzanne comme les
autres et m'avait engag  lui rendre visite.

--Eh bien! me dit-il en m'apercevant, la sant?

--Je n'en sais rien, lui rpondis-je, je ne sais ce que j'ai; Je crois
n'tre plus de ce monde... les jambes ne vont pas.

Il m'interrogea, m'ausculta, et resta trs-pensif.

--Eh bien, je suis perdu? lui dis-je philosophiquement;  prsent,
d'ailleurs pour ce qu'il me reste de joies en de monde...

--Non, dit-il, ce n'est pas cela, et voil prcisment ce qui me
droute, on dirait qu'il y a un changement en mieux.

--Oh! par exemple, lui dis-je, vous n'allez pas me faire croire cela?

--Si fait; je ne sais trop  quoi l'attribuer; peut-tre m'tais-je
tromp alors dans la gravit du pronostic.

Je me levai et je le foudroyai de mon regard.

--Si vous avez fait cela, docteur, m'criai-je, si vous m'avez fait
marier ma fille inutilement, je ne vous le pardonnerai de ma vie!

--Inutilement! rpta le docteur en riant, inutilement est bien joli.
Eh! mon Dieu, tant mieux qu'elle soit marie, la chre enfant! Vous
voil tranquille, et quand vous aurez des petits-fils...

--Vous appelez cela tre tranquille, grommelai-je d'un ton bourru.

Mais la perspective des petits-fils me consolait un peu. Cependant les
fils de M. de Lincy auraient vraiment besoin d'tre aussi ceux de
Suzanne pour se faire supporter. Je le dis au docteur qui me rit au nez.

--Oui, oui, dit-il, c'est toujours comme cela, et puis on s'y fait.
Tenez, votre belle-mre me disait exactement la mme chose il y a
vingt-quatre ans, quand elle vous donna sa fille en mariage, et vous
voyez pourtant si elle a aim sa petite-fille!

Comme je rentrais, je croisai sous le vestibule Maurice Vernex qui
arrivait de province, et qui venait me rendre visite. Sa figure
sympathique tait justement une de celles que j'avais besoin de voir; je
le fis remonter, et nous nous mmes  causer.

--Tant pis! me dit-il au bout d'une demi-heure de conversation de plus
en plus intime. Je peux bien vous le dire, vous ne me fermerez pas votre
maison pour cela, je suppose! Et puis,  qui le dirais-je si ce n'est 
vous! Je regrette que vous ayez mari mademoiselle Suzanne! Me voici
riche!...--je m'aperus alors qu'il tait en deuil,--et je vous assure
que j'aurais t un gendre bien aimable!

Il riait, mais certain mouvement nerveux de sa main sur ses genoux me
prouva qu'il ne parlait pas tout  fait  la lgre. Je pris cependant
la chose comme une plaisanterie.

--J'aurais t charm de vous avoir pour gendre, lui dis-je, et je
regrette fort de n'avoir pas une autre fille; mais j'espre aussi que M.
de Lincy sera aussi un gendre aimable, et que ma fille sera heureuse
avec lui.

--Dieu le veuille! rpliqua-t-il avec une ombre de tristesse. Je le
souhaite de tout mon coeur!

Il se leva pour partir, et en tenant sa main loyale dans la mienne, je
me pris  regretter qu'il ne ft pas en effet mon gendre  la place de
cet irrprochable Lincy que je ne pouvais souffrir.

--Pourquoi tes-vous parti? dis-je d'un ton qui avait bien l'air d'un
reproche.

--Ma vieille tante tait malade, rpondit-il, et sa rponse ressemblait
fort  une excuse. Elle est morte dans mes bras; je suis revenu ds que
cela m'a t possible...

--C'tait crit! pensai-je, et je ne suis pas sr de ne pas l'avoir dit.
Venez me voir, continuai-je tout haut, venez dner avec moi demain: je
suis bien seul...

Son visage mle et franc prit une expression de sympathie qui acheva de
me gagner.

--Je vous ferai de la musique, dit-il gaiement. Vous ne l'aimez
peut-tre pas beaucoup, la musique?

--Oh! si, rpondis-je, elle m'en faisait tous les soirs.

--A demain! dit gaiement Maurice Vernex en prenant cong de moi, pour
couper court, je crois,  mes dolances.

Il vint en effet, et nous passmes une soire charmante; il s'entendait
en toutes choses, il connaissait tout le monde, et je n'ai jamais
entendu de conversation plus sduisante. Au rebours de la plupart des
gens, il savait dguiser la porte du fond sous la frivolit apparente
de la forme. Quel aimable garon, et que j'eusse t heureux de l'avoir
toujours  mon foyer!

Pendant cette interminable quinzaine, il vint me voir plus qu'il ne
l'avait fait en deux annes. C'tait, je crois bien, par piti de ma
solitude, que ma belle-mre n'adoucissait qu'imparfaitement. Avec
celle-ci, je dois le dire, nous prouvions un plaisir amer  parler de
Suzanne et  mdire de son mari. Trois jours aprs le mariage, j'avais
reu un petit billet de ma fille contenant ces mots:

Cher pre, je me porte bien; le chteau de Lincy est superbe, mais il
pleut  verse depuis notre arrive. Embrasse grand'mre pour moi. Je
t'envoie deux baisers, des meilleurs.

TA SUZANNE.

--Il me semble, dit ma belle-mre d'un ton piqu, lorsque je lui
communiquai ce petit document, il me semble que votre fille aurait bien
pu prendre la peine de m'crire,  moi aussi.

--Mais, chre mre, fis-je observer avec douceur, vous voyez bien
qu'elle me charge de la rappeler  votre souvenir de la faon la plus
affectueuse.

--Je vous dis, moi, qu'elle devait m'crire; du reste, cette ngligence
ne m'tonne pas; vous l'avez si mal leve!

Ce reproche m'avait t fait tant de fois que j'y tais devenu
indiffrent, et ce fut avec une joie secrte que je constatai la
prfrence de Suzanne pour son pre, prfrence dont,  vrai dire, je
n'avais jamais dout.




                                 XVIII


Il n'est pas de martyre qui ne finisse par avoir Un terme,--si ce n'est
peut-tre dans l'autre monde.--Mes quinze jours d'exil s'achevrent, et
je partis pour Lincy, le coeur palpitant de joie, d'angoisse et de
timidit. De timidit,  quarante-sept ans? Oui, vraiment, et
j'achverai de me rendre ridicule en avouant que mon gendre m'inspirait
une terreur insurmontable. En arrivant  la station, si je n'y trouvai
ni mon gendre, ni ma fille, je trouvai en revanche une fort belle
calche, avec un fort beau cocher et un magnifique valet de pied, que
mon Pierre examina ds l'abord avec une curiosit mal dguise.

--Comment s'y prend-on, pensait videmment le pauvre diable, pour tre
si majestueux rien qu'en fermant une portire?

Comme le superbe valet de pied montait auprs du cocher, je n'avais le
choix qu'entre deux alternatives: laisser Pierre faire la route  pied,
ou le prendre  ct de moi dans la calche. Je n'hsitai pas, et mon
fidle valet de chambre s'assit respectueusement sur le bord du coussin,
sans lcher mon sac de voyage.

Les chevaux taient excellents, la route magnifique. Pierre ne put
contenir sa joie:

--Nous allons donc revoir mademoiselle, dit-il d'un air discret et
respectueux; puis s'apercevant de sa mprise, il reprit: Madame de
Lincy! et resta confus.

--Cela vous fait plaisir? lui dis-je. Moi aussi, j'avais besoin de
m'pancher un peu.

--Oh! si monsieur peut penser que a me fait plaisir! rpondit-il en
tournant vers moi son honnte figure  laquelle vingt annes de concorde
domestique m'avaient si bien accoutum. Mais ce qui ne me plat pas, ce
sont... Il s'arrta plus confus que jamais.

--Eh bien! fis-je d'un ton encourageant.

Il me dsigna du bout de son ongle le magnifique cocher et l'imposant
valet de pied:

--Voil! fit-il avec un soupir. Je crois que j'aurai de la peine  m'y
habituer.

Nous entrions dans le parc, par la grille grande ouverte.

--Papa! papa! cria la voix de Suzanne, et je la vis sur le bord de la
route qui m'attendait, les yeux noys de larmes heureuses, les bras
pendants dans l'extase de la joie.

La calche s'arrta, et je sautai  bas avec la vigueur de ma vingtime
anne.

L'treinte qui nous runit elle et moi me rouvrit le paradis ferm
depuis son dpart.

--Allons  pied, me dit-elle en se dgageant de mes bras, pendant
qu'elle cartait ses cheveux friss de son front, avec ce mme geste
qu'elle avait autrefois dans son berceau. Elle regarda machinalement
dans la calche et aperut Pierre, qui, rouge de contentement, n'osant
bouger de sa place, lui souriait d'un sourire large comme le dtroit de
Gibraltar.

--Ah! Pierre! Bonjour, Pierre, a va bien! Je suis bien contente de vous
voir. Eh bien, mon ami, allez en voiture jusqu'au chteau, et dites  M.
de Lincy que papa et moi nous avons pris le plus court; comme cela, nous
arriverons aprs vous.

Elle clata de son rire joyeux, me prit le bras et m'entrana sous le
couvert d'une alle, pendant que la noble calche s'loignait, voiturant
mon valet de chambre avec mon sac.

Nous marchmes pendant un moment, Suzanne et moi; elle, presse de toute
sa force contre mon bras, moi, engourdi par l'excs de ma joie. Au bout
d'une vingtaine de pas je m'arrtai et je la repris dans mes bras avec
plus de force encore que la premire fois. Elle me rendit mes baisers
comme auparavant, j'aurais pu croire que rien n'tait chang, et
cependant je sentais qu'elle n'tait plus la mme.

--Eh bien? lui dis-je en contemplant son cher visage, toujours lumineux
et doux, mais lgrement pli.

--Rien, dit-elle en souriant.

Et nous reprmes notre marche.

--C'est trs-joli ici, reprit-elle au bout d'un instant,--quand il ne
pleut pas, s'entend. Mon Dieu! qu'il a plu pendant la premire semaine!
Je n'avais jamais vu tomber tant d'eau!

La question qui me brlait les lvres finit par sortir:

--Es-tu heureuse?

--Mais oui! rpondit-elle tranquillement,--trop tranquillement
peut-tre.

--Et ton mari?

--Mon mari est trs-aimable. Seulement tantt il m'a vexe. Je voulais
aller  ta rencontre,  la station...

--Eh bien?

--Il n'a pas voulu, il dteste les panchements de famille en public,
m'a-t-il dit; au fond, il a peut-tre raison,--mais j'tais vexe et je
suis venue  ta rencontre dans le parc. Faisons l'cole buissonnire!

Cette proposition tait trop de mon got pour ne pas tre accepte, et
nous voil vagabondant tous deux dans le parc, vraiment fort beau, que
Suzanne connaissait dj par coeur. Je cherchai  obtenir quelques
indications sur le genre de vie de Suzanne, sur ses impressions, sur
l'opinion qu'elle avait de son mari; j'chouai; ma fille, si franche, si
ouverte, s'tait fait une sorte de forteresse derrire laquelle elle se
retranchait  certaines questions; je vis que, pour le moment au moins,
je n'en obtiendrais rien.

Nous causions pourtant  coeur ouvert de Paris, de nos amis, de ma
belle-mre, et Suzanne riait aux larmes de la jalousie si innocemment
provoque par son petit billet, lorsque non loin du chteau, dans le
parterre franais, nous vmes arriver M. de Lincy.

--Je vous cherchais partout, cher beau-pre, dit-il avec une gaiet
force qui cachait mal une mauvaise humeur non quivoque. En voyant
arriver la calche avec votre domestique seul, j'avais crains un
accident.

--Vous tiez l quand Pierre est arriv? dit Suzanne sans quitter mon
bras.

--Sans doute, ma chre.

--Sur le perron?

--Naturellement, j'tais venu saluer mon pre, non sans vous avoir
vainement cherche partout.

--Eh bien! dit-elle avec sa grce mutine, c'est papa qui m'a trouve, et
il ne me cherchait pas, lui! De sorte que c'est Pierre qui a reu vos
salutations? Mon Dieu, que vous avez d tre drles tous les deux quand
vous vous tes trouvs nez  nez!

Et ma fille clata de rire; ce rire perl, si doux et si communicatif,
ne drida pas M. de Lincy, qui n'en parut, au contraire, que plus
soucieux.

Nous nous dirigemes tous trois vers la maison, silencieux, car Suzanne
ne riait plus et n'avait plus l'air de vouloir recommencer de longtemps.
Je pensai  part moi que mon gendre tait quinteux.

Le djeuner nous attendait, servi avec magnificence: tout tait
magnifique dans cette maison, le propritaire plus que tout le reste.
Suzanne, chose trange, n'avait point chez elle cet air de jeune matrone
qui la rendait si drle et si charmante quand elle prsidait chez nous
aux repas de famille. Elle mangeait du bout des dents, mettait beaucoup
d'eau dans son vin et se conduisait, en un mot, comme une demoiselle
bien leve qui dne en ville.

Comme on servait un plat:

--Encore ces maudits oeufs brouills aux pointes d'asperges! s'cria mon
gendre. Je ne puis les souffrir, vous le savez, Suzanne! J'avais dfendu
qu'on en resservt jamais  ma table!

--C'est le plat favori de mon pre, dit doucement ma fille en dirigeant
du regard le domestique vers moi.

J'avoue que ces oeufs me parurent d'une digestion difficile, car mon
gendre, aprs avoir murmur poliment  voix basse:--C'est diffrent!
avait repouss le plat avec ddain. Suzanne, les yeux gros de larmes, me
paraissait n'avoir plus envie de manger du tout, et je trouvai que je
faisais sotte figure. Je dpchai cependant de mon mieux ce mets
malencontreux, et le repas s'acheva sans autre dsagrment.

On prit le caf sur la terrasse; pendant que M. de Lincy donnait des
ordres  son jardinier, je me rapprochai de Suzanne:

--Est-il souvent comme cela? lui demandai-je  voix basse.

Elle haussa les paules, plongea son regard honnte dans le mien, me
pressa simplement la main, dtourna la tte et me rpondit:

--Non.

Mon gendre resta entre nous jusqu'au soir, et si peu content que je
fusse de me sparer de Suzanne, mme pour une seule nuit, je ne pus
retenir un soupir de satisfaction, lorsque je lui eus tourn le dos pour
aller me coucher.

J'tais dans ma chambre depuis cinq minutes, et je mditais assez
tristement, lorsque Suzanne entra sur la pointe du pied. Elle tait
encore tout habille, et, un incarnat plus fonc que de coutume nuanait
le haut de ses joues.

--Je suis venue t'embrasser encore une fois, mon petit pre, me dit-elle
tout bas. Es-tu bien? as-tu tout ce qu'il te faut?

--Oui, oui. Assieds-toi un peu, et causons.

--Oh! non! je ne peux pas. Il ne faut pas que je fasse attendre mon
mari. Je me suis sauve en cachette, il fait sa ronde tous les soirs et
ferme les portes, et il n'aime pas  attendre.

Elle me jeta les bras autour du cou et disparut.

Je me couchai dans un grand lit qui avait l'air d'un catafalque, et je
cherchai  rsumer mes impressions de la journe.

--Il y a beaucoup de choses que mon gendre n'aime pas, me dis-je enfin;
et moi, ajoutai-je avec la franchise d'un aveu assez longtemps rprim,
je n'aime pas du tout mon gendre!

Ce n'est pas cette rflexion-l qui pouvait me procurer le sommeil;
aussi je ne dormis gure.




                                  XIX


Le lendemain se trouvait tre un dimanche. Je descendis un peu tard, car
je me sentais trs-las de mon sommeil interrompu, et  ma grande
surprise, je trouvai Suzanne tout habille, le chapeau sur la tte,
gante de peau de Sude, qui m'attendait devant le plateau de caf.

--Tu vas sortir? lui dis-je, aprs l'avoir embrasse; o peux-tu aller
de si bonne heure?

Elle regarda l'horloge qui marquait dix heures moins un quart, et en me
servant  la hte une tasse de caf:

--A la messe, rpondit-elle; tu viens aussi?

--Ma foi, rpondis-je, pourquoi pas?

Mon gendre qui entrait en ce moment-l, toujours irrprochable, vtu de
frais, en drap d't gris-perle, leva sur moi des yeux plus surpris que
satisfaits.

--Eh bien, ma chre, dit-il, tes-vous prte?

Suzanne m'indiqua d'un geste  peine bauch.

M. de Lincy sourit avec grce:

--Mon beau-pre est ici chez lui, dit-il, et Dieu ne doit pas attendre.

Sur cette phrase majestueuse, il sortit; Suzanne avec un geste inquiet
et indcis me jeta un baiser du bout des doigts,--j'avalai ma tasse de
caf d'un coup, au risque d'touffer, et je la suivis.

Le magnifique valet de pied se mit derrire nous, portant un sac que je
pris d'abord pour un sac de voyage: je rougis de ma mprise lorsque,
arriv  l'glise, je le vis en tirer des livres d'heures, qu'il offrit
 chacun de nous.

Mon gendre faisait trs-bon effet dans son banc seigneurial, et vraiment
je regrettai qu'il ne ft pas en bois sculpt, comme les ttes d'abbs
crosss et mitrs qui ornaient les stalles du choeur. L'ancienne
chapelle de l'abbaye faisait trs-bon effet aussi, comme glise de
paroisse. Tout y tait superbe, magnifique, irrprochable... Suzanne
tait bien partout, avec sa grce juvnile et sa distinction native;
seul, je faisais tache dans cet ensemble parfait, o le peuple
endimanch, group dans les bancs d'une manire pittoresque, semblait
amen tout exprs par la ncessit de faire un fond  ce tableau, de
meubler cette jolie chapelle.

Le cur fit un sermon, ni bon ni mauvais;--je l'coutai avec une
attention qui pouvait passer pour du recueillement; Suzanne, moins
vaillante, laissa doucement tomber sa jolie tte sur son sein, dans une
attitude qui ressemblait moins  la mditation qu'au sommeil...

J'aurais respect ce repos salutaire jusqu' la fin,--mais mon gendre,
par une secousse discrte imprime  la robe de sa femme, la tira de son
engourdissement. La pauvre petite fit un brusque mouvement, rougit,
sourit, se frotta un oeil du bout de l'index, se redressa et prit un air
de grand recueillement. Les deux enfants de choeur sourirent,--mon
gendre avait un air pinc pour lequel je l'aurais battu d'abord, et qui
ensuite m'inspira une certaine envie de me moquer de lui..., mais je
n'en eus garde.

Tout finit cependant. A la sortie, Suzanne exera trs-gentiment ses
devoirs de dame chtelaine; elle interrogea les mres, tapota la joue
des enfants, glissa quelque aumne dans la main des vieillards, puis
nous reprmes la route du chteau, toujours suivis par le domestique
charg des livres d'heures.

Mon gendre tait rest en arrire et causait avec les paysans.

--Est-ce ainsi tous les dimanches? demandai-je tout bas  Suzanne, qui
passa son bras sous le mien avec sa clinerie de jeune fille.

--Oui, rpondit-elle, M. de Lincy tient  ce que nous assistions 
l'office pour donner le bon exemple.

La drlerie d'instinct, qui ne pouvait la quitter longtemps, glissa un
clair de malice dans ses yeux, et elle rit un peu.

--Cela t'amuse? lui dis-je, heureux de la voir gaie.

--Oui et non, dit-elle. Par exemple, le sermon m'endort infailliblement,
et M. de Lincy n'aime pas a...

--Tant pis pour lui, m'criai-je. Il m'ennuie,  la fin! Que le
diable...

Suzanne me pressa doucement le bras:

--Pre, dit-elle, c'est mon mari.

Sa voix avait pris un timbre grave, son jeune visage s'tait revtu tout
 coup d'une noblesse bien au-dessus de ses annes. Je la regardai
surpris et je me tus.

--C'est mon mari, reprit-elle; il n'est pas parfait, mais tel qu'il
est... c'est mon mari, enfin, dit-elle pour la troisime fois.

Je sentis le feu d'une rage intrieure parcourir tout mon tre. Ce butor
tait son mari, grce  moi! Un homme qui faisait le magister et qui
parlait en matre  ma Suzanne, aprs quinze jours de mariage!

Il nous rejoignit, et commena  me parler d'un ton si aimable que j'eus
plus que jamais envie de l'trangler. Mais il fallut lui rpondre
poliment, car Suzanne l'avait dit: c'tait son mari.

Au bout de huit jours de cette existence, j'en avais assez. Mon sjour 
Lincy n'avait jamais d avoir de dure bien dtermine; je prtextai des
affaires, j'allguai des lettres qui rclamaient ma prsence  Paris, et
je dis  Pierre de faire mes malles. Le brave garon m'obit avec un
empressement qui me prouva que le sjour du chteau ne lui agrait pas
plus qu' moi.

--Tu veux donc t'en aller, pre? me dit Suzanne avec tristesse, le jour
que j'annonai mon dpart.

--coute, mon enfant, lui dis-je, je crois qu'il est encore trop tt;
votre mariage est trop rcent pour que je ne me sente pas de trop entre
vous... Le temps aidant, tout s'arrangera...; M. de Lincy a des faons
de parler et d'agir auxquelles je ne puis m'habituer tout d'un coup...
Tu es ma fille, je t'ai adore. Je ne puis supporter de t'entendre
gourmander par un homme... C'est ton mari! Soit. La femme doit
obissance et soumission! Soit encore; mais le pre ne peut pas voir ces
choses avec plaisir... Je m'y ferai plus tard, peut-tre!

Suzanne, qui avait baiss la tte aux premiers mots de ce discours
passablement diffus, la releva et me regarda droit dans les yeux:

--Pre, me dit-elle, ne va pas t'imaginer des choses qui ne sont pas;
malgr ce que tu as pu supposer, tout va bien ici; tes peines n'ont pas
t perdues, cher pre, tu as voulu que je sois heureuse, et je suis
heureuse.

Elle parlait d'une voix vibrante et passionne qui me saisit. M'tais-je
tromp? Aimait-elle son mari? Les formes dplaisantes que M. de Lincy
dployait  son gard n'taient-elles qu'un trompe-l'oeil destin 
voiler aux yeux trangers les joies intimes et l'entente parfaite de
l'amour partag? Je ne pouvais le supposer, et pourtant Suzanne tait
l, transfigure, vaillante, rayonnante, prte, on l'et dit,  dfendre
sa cause au prix de sa vie...

--Tu sais, ma fille, lui dis-je, que je n'ai eu qu'un rve, qu'un but
dans la vie: ton bonheur. Si je savais que j'ai contribu, au contraire,
 te rendre malheureuse; si je pensais que ma btise, ma maladresse ou
ma faiblesse ont empoisonn pour toi la source des joies, je suis encore
assez vaillant pour rparer ma faute, assez courageux pour m'en
punir.... Duss-je mourir  la peine, si cet homme se conduit mal envers
toi, je te vengerai!

--Pre, me dit ma Suzanne, toujours souriante et radieuse, sois en paix,
tu as accompli ton oeuvre, et, comme tu l'as voulu, je suis heureuse.

Avec quelle ferveur je couvris de baisers son front blanc, ses beaux
cheveux'et ses yeux purs! Ah! la loi l'avait donne  cet homme, mais
c'tait un mensonge: elle tait toujours ma fille, et je sentis, 
l'treinte de ses bras autour de mon cou, qu'elle tait ma fille plus
que jamais.

Nous n'avions plus envie de nous parler; une entente muette s'tait
tablie entre nous; jusqu'au moment du dpart, nos yeux seuls
changrent des tendresses. Mon gendre, qui avait fait pour me retenir
toutes les instances qu'un gendre bien lev doit  son beau-pre, me
reconduisit en break jusqu' la station. Suzanne avait prfr me dire
adieu chez elle, loin des yeux curieux,--et loin de son mari, je dois le
dire.

--Vous allez  Paris? me dit mon gendre eu me serrant la main, au moment
o le train approchait.

--Oui, et de l chez moi... Nous nous reverrons en octobre.

--Au revoir, me dit-il.

Et je montai en wagon. Ni lui ni moi n'en avions parl, mais nous avions
trs-bien compris l'un et l'autre qu'il ne pouvait tre question de
vivre sous le mme toit.

Cependant j'avais tellement besoin de la prsence de ma fille que, pour
l'avoir chez moi, pour la rencontrer dans l'escalier, pour entendre son
pas lger au-dessus de ma tte, non-seulement j'eusse tolr mon gendre,
mais j'eusse t un beau-pre modle. Malgr ce dsir ardent, je ne
voulus point rclamer l'excution de sa promesse, et j'appris au bout de
quinze jours qu'il faisait meubler un appartement du ct des Ternes, le
plus loin possible de moi, dans un mme rayon.

--Il a parfaitement raison, me dis-je; s'il m'aime autant que je le
chris, nous ne serons jamais assez loin de l'autre.

Mon coeur se serra,--ce n'tait ni la premire ni la dernire fois, et
je commenais  m'accoutumer  ces motions qui, d'abord, avaient failli
me tuer.




                                   XX


Je passai quelques jours  ma maison de campagne, mais sans Suzanne rien
n'avait d'attrait pour moi. Ma belle-mre vint m'y rejoindre, et nous
trouvmes un plaisir extraordinaire  dire du mal de M. de Lincy. Elle
aussi avait t voir sa petite-fille, et le chteau ne lui avait pas
sembl plus sympathique qu' moi. Cependant les choses qui m'avaient
dplu n'taient pas celles qui l'avaient frappe: l'talage de pit
n'avait rien eu pour elle de remarquable, et quand je lui en parlai,
elle me rit au nez.

--Que voulez-vous! me dit-elle, tout le monde ne peut pas aimer le bon
Dieu, comme moi,  la bonne franquette! Il est des gens qui ne peuvent
faire leur prire qu'en habits du dimanche. Mais, le monstre, comme il
gronde Suzanne! Une enfant parfaite! Malgr le soin que vous avez
employ  faire son ducation, mon gendre, vous n'tes pas parvenu  la
gter!

Nous avions beau faire, madame Gauthier et moi, ni le whist avec un
mort, que nous organisions  l'aide de notre mdecin de village, ni le
bsigue  nous deux, ni les promenades, ni quoi que ce soit, ne pouvait
combler le vide qui semblait au contraire se creuser de plus en plus
autour de nous. Elle s'en alla  Trouville pour prendre son content de
bruit, me dit-elle.--Et moi, rest seul, piteux et ennuy, j'avais
presque envie de partir pour les Pyrnes, lorsqu'une ide me vint: la
vendange et la cousine Lisbeth! J'tais sauv! Pierre et moi nous fmes
une malle en grande hte, et nous voil partis pour le Maonnais.

Lisbeth ne m'attendait gure: il y avait  peu prs quinze ans que je
lui avais promis ma visite. Lorsque j'arrivai au seuil de sa maison,
vaste et commode, quoique peu lgante, elle se leva, mit sa main en
abat-jour sur ses yeux vieillis, que ne quittaient plus les fameuses
lunettes, et resta indcise.

--Cousine Lisbeth, lui dis-je, vous souvenez-vous de votre voyage 
Paris?

--Ah! mon Dieu! s'cria-t-elle en courant  moi, que vous tes chang,
cousin! je ne vous reconnaissais pas!

Et cherchant du regard derrire moi:

--O donc est la petite? fit-elle.

--Hlas! cousine, la petite est grande; elle est marie!

--Marie! Doux Jsus! Il me semble la voir encore avec sa langouste...
Marie! et je n'en ai rien su!

On l'avait oublie dans l'envoi des lettres de faire part! Mais elle
avait un caractre si heureux, qu'elle n'eut pas mme l'ide de s'en
formaliser. Elle convoqua aussitt sa maisonne, et je vis arriver de
vieilles servantes, roses et rides comme des pommes de terre qui ont
pass l'hiver sur la paille. Au bout d'un moment, le feu flambait dans
l'tre, mon repas rissolait dans une grande pole, et le cru clbre de
l'endroit, pris au meilleur tonneau du cellier, baignait les bords d'un
vase de terre semblable  une amphore.

--Excusez, cousin, me dit Lisbeth, qui activait le service en payant de
sa personne, nous mangeons dans la cuisine, mais ds ce soir on vous
servira dans la salle; ce n'est qu'en attendant.

J'aurais t bien fch de ne pas manger dans la cuisine! Quelle
cuisine! Haute, vote, peinte  la chaux tous les six mois, avec un
dallage superbe de pierres du pays, elle faisait penser aux peintres
flamands. Le gros chaudron de Tniers trnait magistralement sur le
manteau de la chemine, en compagnie de plusieurs autres, moins
imposants; toute la batterie de cuisine tincelait, on voyait l les
preuves irrcusables de l'ordre et de l'conomie de plusieurs
gnrations.

--On va vous coucher dans la chambre jaune, me dit Lisbeth en
m'apportant un plat fumant et savoureux; c'est celle qui a la plus belle
vue, et puis elle est au soleil levant... mais si vous aimez mieux la
chambre bleue, qui est au soleil couchant?

Je rougis intrieurement du plus beau cramoisi en comparant cet accueil
hospitalier avec celui que j'avais fait  Lisbeth lors de son voyage. Je
la croyais moins riche aussi; son chle jaune et son ridicule  glands
ne pouvaient me donner la mesure de ce bien-tre de province o les
capitaux sont reprsents par des terres, des tonneaux de vin, des
armoires pleines de linge, de laine, de lin, bien plus que par des
pices de cent sous.

--Cousine Lisbeth, lui dis-je en lui prenant les deux mains, vous tes
une vraie femme, vous!

--La bte au bon Dieu, fit-elle en riant, c'est comme a qu'ils
m'appellent dans le pays, parce que, sans tre mchante, je n'ai pas
plus d'esprit qu'il ne m'en faut.

Je fus touch de cette humble douceur.

--Vous tes seule ici? lui dis-je; mes souvenirs me rappelaient une
famille nombreuse?

--Ils sont tous partis, rpondit-elle avec un soupir, les uns pour
l'arme, les autres pour le cimetire; j'avais une belle-soeur veuve qui
tait morte en me laissant deux enfants,--la coqueluche les a emports
tous les deux la mme semaine, il y a dix-huit mois... Depuis, je suis
reste toute seule ici... Vous allez bien rester un mois, dites, cousin,
pour ne pas dire plus?

--Eh-bien, oui! m'criai-je, je resterai avec vous, cousine, et j'y
serai mieux que l-bas!

Je lui racontai alors le mariage de Suzanne et ma visite au chteau de
Lincy, et l'aversion que m'inspirait mon gendre, et tout ce qui
s'ensuivait; il me semblait causer avec une vieille amie; Lisbeth
m'coutait de toute son me, hochant la tte aux endroits pathtiques...
Jamais, sauf chez ma fille, je n'avais trouv tant de sympathie.

--La pauvre petite! soupira Lisbeth, si son mari n'est pas bon, elle
sera bien  plaindre... Mais chez vous autres gens riches, quand on ne
s'aime pas, c'est moins terrible que chez nous, parce que chacun peut
vivre  son ide; si elle s'ennuie, cette petite, elle viendra vous voir
souvent; son mari sera occup de son ct. Qu'est-ce qu'il fait, votre
gendre?

--Hlas! cousine, il ne fait rien! Elle soupira une fois de plus.

--Eh bien! reprit-elle, il y a les enfants. C'est si bon les enfants, on
n'a pas le temps de penser  autre chose, allez! C'est bien triste ici,
depuis que je n'en ai plus!

Cette humble vieille fille me raconta son histoire, et je compris alors
ce qui l'avait pousse  venir me trouver  Paris jadis. Le dvouement
faisait partie de sa vie, comme le pain et l'eau. Habitue  soigner les
autres,  chercher autour d'elle ce qu'elle pourrait bien faire d'utile,
elle s'tait dit en pensant  mon malheur: Voil un veuf qui doit tre,
bien embarrass, allons  son secours!

Je m'efforai de pallier ce que ma conduite d'alors avait eu d'inhumain,
de brutal: elle ne s'en tait pas mme aperue. A peine revenue au
logis, elle s'tait vu d'autres soucis sur les bras; la vieille mre
tait morte, un frre s'tait mari, puis il tait mort  son tour,
enfin elle avait soign, consol et enterr toute sa famille. Seule,
dernire de cette branche, elle avait hrit de tout, et n'en tait pas
plus contente.

--A quoi bon? me dit-elle en terminant son rcit, je n'ai personne  qui
le laisser! Heureusement, il y a les pauvres!

Le dimanche venu, elle ne m'emmena point  la messe. Je m'tais lev de
bonne heure, afin de ne rien changer  ses habitudes; mais quand je
descendis, elle tait dj revenue.

--Je vais  l'office de six heures, me dit-elle, comme a je puis
envoyer mes servantes  la grand'messe. Cela leur fait tant de plaisir!
Et pour moi, je crois bien que le bon Dieu ne m'en gardera pas rancune!

Humble femme! douce et gnreuse nature! je trouvai dans mon sjour
auprs d'elle des ressources, des consolations que je n'avais jamais
connues. Elle m'apprit combien une me simple peut tre grande,
lorsque--de quelque nom qu'elle le nomme--elle a mis le devoir au-dessus
de toutes choses.

Quand je la quittai, elle me fit promettre de revenir.

--Amenez la petite, me dit-elle, car Suzanne tait reste la petite pour
elle;--je ne vous dis pas d'amener votre gendre, il n'aimerait peut-tre
pas notre genre de vie,--mais si une fois il va en voyage, venez avec
Suzanne.

Je le lui promis, et je retournai chez moi plus calme que je n'aurais
cru pouvoir l'tre six semaines auparavant.




                                  XXI


Le mois d'octobre vint; Suzanne m'avait crit tous les quinze jours des
lettres officielles qui voquaient devant moi l'image de mon gendre,
firement camp sur ses jarrets et lisant d'un air doctoral les lignes
traces par sa femme. J'avais appris par ces lettres que la campagne
tait superbe, le temps trs-doux, la vendange fort amusante,--et
c'tait tout.

Un soir, je me chauffais les pieds au feu,--ce premier feu d'automne si
charmant quand on est deux  le regarder, si triste quand on est tout
seul,  moins qu'on ne soit un vieux garon goste,--et je me faisais
de la morale:

--Comment, me disais-je, te voil devenu vieux, tu as pass l'ge des
rveries sentimentales, et tu te reprends  remonter vers le pass, 
regretter l'anne dernire, o ta fille tait l t faisant la
lecture... Avais-tu rv, vieil goste que tu es, que Suzanne serait
toujours l pour te fermer les yeux et rester fille, isole dans la vie?
Non! Eh bien, que te faut-il?

Mais ma morale ne servait pas  grand'chose, et mes yeux d'incorrigible
rveur, devenus humides, persistaient  revoir, au lieu des bches
charbonnant dans le foyer, certain tapis bleu et blanc o Suzanne enfant
avait cras maintes grappes de raisin, o les pieds pourtant si mignons
de ma femme avaient us un chemin de son lit au berceau...

J'avais rv de ma vieillesse autrefois, quand Marie et moi, serrs l'un
contre l'autre sur la petite causeuse troite, nous parlions bas afin de
ne pas rveiller Suzanne endormie; j'avais rv que je
vieillirais,--mais pas seul! Je m'tais dit que ma noble femme et moi,
toujours serrs l'un contre l'autre, nous arriverions  cette heure
redoutable o l'enfant s'en va du foyer, o les cheveux blancs viennent
encadrer les rides,--et j'avais pens qu'alors nous serions heureux,
--oui, heureux, plus heureux qu'aux temps troubls de la jeunesse;
j'avais considr la vieillesse comme le couronnement d'une existence
remplie de labeurs utiles, comme le dnouement splendide et serein du
drame de la vie... Mais j'avais toujours rv ma femme  mon ct.

Toute l'amertume de la sparation d'alors remonta de mon coeur  mes
yeux; je revis le bouquet de lilas blanc pos par ma fille enfant sur le
sein de sa mre endormie  jamais... Je me rappelai le mot heureuse,
dernier cri arrach par l'angoisse maternelle h cette poitrine
haletante... tait-elle heureuse, Suzanne? Avais-je accompli le voeu de
ma femme? Hlas! je ne pouvais rpondre que par un doute cruel.

--Pardonne-moi, murmurai-je h la chre ombre voque par moi.
Pardonne-moi; je croyais bien faire!

Un rire qui ressemblait  un sanglot me fit lever la tte; j'entendis un
bruit confus, la porte de mon cabinet s'ouvrit toute grande, et une
forme fminine parut dans l'cartement des rideaux.

--Papa! cria faiblement la voix de Suzanne, elle franchit d'un bond
l'espace qui nous sparait et tomba sur mon cou, riant et pleurant.

J'entrevis Pierre qui s'essuyait les yeux du dos de la main et qui
refermait discrtement la porte.

--Papa! cria Suzanne d'une voix touffe par l'motion. Tout droit du
chemin de fer! Voil!

Elle me couvrit de baisers et reprit sans s'interrompre:

--Oh! le vilain pre! il est affreux! Il a des cheveux blancs! Tu t'es
donc fait teindre? Tiens, regarde comme tu es laid!

Elle tournait ma tte vers la glace, et je m'aperus alors que j'avais
blanchi depuis l'poque de son mariage.

--a ne fait rien, reprit-elle sans me laisser le temps de parler, tu es
beau tout de mme, je t'aime comme a.

Elle sourit, me regarda, passa ses doigts mignons dans mes cheveux
blancs et fondit en larmes, en cachant sa tte blonde dans mon cou.

Je la pris par la taille et je voulus la faire asseoir. Elle se releva
d'un bond, arracha son chapeau, qu'elle jeta  l'extrmit du cabinet,
et se laissa tomber dans un fauteuil, riant, pleurant et me prenant 
tout moment la figure entre les deux mains pour me regarder  son aise.

--Ah! soupira-t-elle quand elle m'eut bien vu, que j'avais envie de te
revoir!

Et moi donc! mais je n'osais le lui dire

--Ton mari? demandai-je enfin, me ressouvenant de l'existence de cet
tre dsagrable.

--Il va venir, dit-elle en reprenant soudain un air srieux. Il est all
voir si tout est prt  l'htel.

--L'htel! quel htel? fis-je effar.

--Le ntre. Ah! oui, tu ne sais pas, il a lou un htel avenue d'Eylau,
au bout du monde.

Elle se tut, triste d'avoir  m'apprendre cette nouvelle.

--Je savais, lui dis-je avec douceur, que tu ne demeurerais pas ici; je
crois que cela vaut mieux.

Elle me lana un regard; ce regard voulait dire tant de choses que j'en
fus saisi. Il y avait l du regret, de la rsignation, de la fermet, de
la compassion, et mme un grain de mpris,--mais celui-ci n'tait pas
pour moi. O ma Suzanne avait-elle pris ces yeux-l? J'eus envie de dire
des choses dsagrables  mon gendre, mais cette motion me laissa
froid; je l'avais prouve tant de fois dj!

--Alors, il va venir te chercher ici? dis-je pour changer le cours de la
conversation.

--Oui, rpondit-elle d'un air distrait. Et grand'mre, comment
va-t-elle? Surtout, ne va pas lui dire que je suis venue ce soir, elle
nous mangerait! Ce sera un secret  nous deux.

La porte s'ouvrit encore et laissa passer mon gendre, annonc par Pierre
avec tout le dcorum d  un si noble personnage. Il me serra la main,
s'informa de ma sant et dit  Suzanne qu'il tait temps de partir.
Celle-ci alla chercher son chapeau qui tait rest par terre, le remit
sur sa tte de l'air le plus pos, et tira ses gants sur son poignet.
Mon gendre alors prit cong de moi, je les invitai tous deux  dner
pour le lendemain, ils acceptrent, et se dirigrent vers la porte.

M. de Lincy disparut le premier; Suzanne, reste derrire lui, revint en
hte sur ses pas, m'embrassa  m'touffer, et courut vers la porte; au
moment de disparatre, elle se retourna avec un joli mouvement
d'paules, et m'indiquant son mari d'un geste imperceptible:

--Croquemitaine! murmura-t-elle; ses yeux et son sourire soulignrent ce
mot avec une drlerie inimitable qui me rappela son enfance, et elle
disparut.

Tout cela avait t fait si vite que je n'avais pas mme eu le temps de
rire. La porte se referma; je retournai  mon fauteuil, et je trouvai le
petit mouchoir de Suzanne sur le tapis.

--Vieux troubadour! n'as-tu pas de honte? me dis-je  moi-mme, pour
rprimer un irrsistible dsir de porter le mouchoir  mes lvres... Je
ne pus y tenir, et cachant mon visage dans la batiste, je sentis tout 
coup mes yeux dborder de larmes,--je crois que c'taient des larmes de
joie.

Un bruit me fit reprendre ma dignit: Pierre s'tait gliss dans le
cabinet, et, la main sur le bouton de la porte, il toussait discrtement
pour m'avertir de sa prsence.

--Qu'y a-t-il? lui dis-je en affectant une grande libert d'esprit.

--Rien, monsieur, c'est--dire, mademoiselle est revenue... madame,
veux-je dire... Ah! monsieur, je suis bien content!

Et voil mon Pierre qui se met  chercher son mouchoir dans sa poche en
reniflant d'une faon fort mouvante.

--Je demande pardon  monsieur, reprit-il quand il eut trouv cet objet
 carreaux et qu'il se fut mouch, mais a me fait un drle d'effet de
voir mademoiselle...

--Vous n'tes qu'une bte, mon ami, rpondis-je  mon vieux serviteur.

Mais Pierre, au lieu de paratre offens, me regardait avec des yeux
rayonnants. Je crus le revoir sur l'chelle du pressoir, le jour
mmorable des toiles d'araigne.

--C'est bien, c'est bien, lui dis-je d'une voix que je voulais rendre
ferme.

L'imbcile continuait  me regarder, et de grosses larmes roulaient sur
les revers de sa livre. Tout  coup je portai le petit mouchoir de
Suzanne  mes yeux, il n'tait que temps.

Je tendis la main  mon fidle valet de chambre et j'allai me coucher.

Jamais je ne fus mieux servi que ce soir-l.




                                 XXII


Le lendemain, je djeunais, toujours seul, mais moins triste, car je
savais que je verrais ma fille le soir mme, lorsque la vieille bonne de
Suzanne se faufila modestement dans la salle  manger.

--Ah! c'est vous, Flicie, lui dis-je, je suis enchant de vous voir.
Nous allons donc parler un peu de madame?...

Elle me regardait d'un air si maussade que je ne terminai pas ma phrase.

--Monsieur peut se vanter d'avoir fait l un beau coup! me dit-elle d'un
ton grognon.

--Quel coup, ma bonne? fis-je inquiet.

--En mariant notre pauvre ange de Suzanne avec ce monsieur-l! Ah!
monsieur peut se dire qu'il n'a pas eu la main heureuse!

--Qu'y a-t-il donc, Flicie? Au lieu de me faire des reproches, parlez
franchement, cela vaudra mieux, allez!

--Eh bien, monsieur, voil ce que c'est. M. de Lincy m'a donn mes huit
jours!

Je restai stupfait. Flicie avait vu natre Suzanne, elle avait alors
quarante ans;--la renvoyer  cette heure, c'tait briser le reste de son
existence.

--Cela ne se peut pas, fis-je machinalement, vous vous tes trompe.

--Ah bien oui! Il m'a dit ce matin que je ne connaissais pas le service
comme on le fait maintenant, et que madame avait besoin d'une jeune
femme de chambre pour lui faire ses robes...

--Une jeune femme de chambre ne vous aurait pas empche de rester...

--Monsieur ne comprend donc pas que c'est un prtexte? M. de Lincy ne
veut pas de moi parce que madame n'est pas heureuse et que je lui en ai
fait l'observation...

--Ah! ma bonne, lui dis-je, si vous lui avez fait des observations, je
ne m'tonne plus!...

--Eh bien, quoi? Il fallait le laisser faire, sans lui rien dire
peut-tre? Un brutal, qui ne connat pas la diffrence entre une me du
bon Dieu et un chien? qui a caus une telle frayeur  madame ds le soir
de ses noces, que jusqu' prsent, la nuit, quand elle entend son pas,
elle se met  trembler comme la feuille?

--Que s'est-il donc pass? dis-je en serrant le manche de mon couteau
jusqu' me faire mal aux doigts. Je n'avais plus envie de manger.

--Je n'en sais rien; toujours est-il que, le lendemain, madame m'a
garde prs d'elle aprs qu'elle avait fait sa toilette de nuit, et
lorsqu'on a entendu le pas de monsieur dans le corridor, voil madame
qui est devenue blanche comme un linge. Elle m'a prise par le bras, et
m'a dit tout bas: Ne me quitte pas, Flicie! Elle tremblait si fort
que j'ai cru qu'elle avait la fivre. Monsieur est entr et m'a dit de
m'en aller... Il fallait bien obir. Depuis, tous les soirs, c'est la
mme chose: c'est nerveux, quoi! Faut-il que ce soit un manant pour
l'avoir effraye comme cela!

Je restai constern.

--Pourquoi ne pas me l'avoir dit plus tt? repris-je aprs un moment de
rflexion.

Flicie haussa les paules.

--A quoi cela vous aurait-il servi? me dit-elle.

Je n'avais rien  rpondre.

--De sorte que me voil sur le pav,  mon ge! continua la vieille
bonne. Si c'est l ce que j'attendais!...

--Vous savez trs-bien que vous n'tes pas sur le pav, Flicie, ne
dites pas de btises; vous rentrez ici, voil tout. Je tcherai de faire
entendre raison  mon gendre.

Elle haussa les paules encore une fois. tait-ce  mon adresse ou 
celle de M. de Lincy? Je ne pus le savoir.

Ce mme jour, quand ils vinrent tous les deux, j'envoyai Suzanne dans ma
chambre o elle trouva sa vieille bonne, et je retins mon gendre.

--J'ai vu Flicie, lui dis-je, elle est au dsespoir; elle avait lev
Suzanne, vous le savez...

--Elle donnait de mauvais conseils  ma femme, et elle voulait me
rgenter:  mon grand regret, j'ai d la renvoyer; vous comprenez, mon
cher beau-pre, qu'on ne puisse tolrer un ennemi domestique dans sa
propre maison... Quittons; je vous en prie, ce sujet dsagrable.

--Mais, mon gendre, dis-je avec quelque impatience, si cette femme est
attache  Suzanne. Suzanne lui est galement attache, et vous
comprendrez  votre tour que ce changement lui cause un chagrin
vritable...

--Votre fille, interrompit M. de Lincy avec un sourire et un air de
supriorit sans gale, a assez d'esprit pour se rendre compte de l'tat
rel des choses. Un sage proverbe dit qu'entre l'arbre et l'corce il ne
faut pas mettre le doigt. Flicie a pu reconnatre  ses dpens la
justesse de cette maxime. Je suis rsolu  maintenir mon autorit chez
moi, par tous les moyens.

Je le regardai bien en face pour voir si ce discours s'adressait  moi;
il me fut impossible de rencontrer ses yeux, qui se promenaient avec
complaisance sur les tableaux et les bronzes du salon.

--Vous avez un bien joli Van Goyen, me dit-il avec la plus grande
aisance. L'avez-vous pay cher?

Suzanne rentra bien  propos pour me dispenser de rpondre. Elle passa
son bras sous le mien et m'emmena sur un canap o nous restmes
silencieux,--sa main dans ma main. Mon gendre fit la conversation tout
seul jusqu' l'arrive de ma belle-mre, qu'il accapara pour le reste de
la soire. Ils partirent  neuf heures du soir, me laissant avec madame
Gauthier qui avait vu Flicie et qui me fit une scne pouvantable.

--Voil ce que c'est de ne prendre conseil de personne quand on choisit
son gendre, me dit-elle, en terminant sa premire apostrophe.

Ce coup inattendu m'abasourdit tellement que je ne lui rpondis pas un
mot, et elle parla longtemps.




                                 XXIII


Tout cela me rendait fort perplexe; mon gendre avait bien raison: entre
l'arbre et l'corce... Mais j'tais le pre de Suzanne, cependant, et 
ce titre n'avais-je pas quelque droit  m'occuper de son bonheur?

Elle ne paraissait pas malheureuse; certes, son joli visage, autrefois
rose et mutin, tait devenu plus ple et plus srieux; ses yeux
lgrement cerns n'avaient plus la joyeuse expression des jours passs,
mais elle causait avec abandon quand nous nous trouvions ensemble, et
riait volontiers de ce rire charmant, si doux et si communicatif que le
plus morose s'y ft drid.

Flicie, aprs avoir ponctuellement fait ses huit jours, tait rentre
chez moi, et ne m'avait plus jamais reparl des dtails que dans sa
colre elle avait laiss chapper. J'aurais pu croire que j'avais fait
un mauvais rve, si un lger changement dans l'expression du visage de
Suzanne,  l'approche de mon gendre, ne m'et rappel souvent ce que la
vieille bonne m'avait racont.

Nous n'tions pas loin du 1er janvier, quand un jour, vers midi, en
traversant le salon qui menait  la salle  manger, chez mon gendre,
j'entendis le bruit de sa voix irrite; celle de Suzanne,
particulirement vibrante, lui rpondait par saccades... J'eus l'envie
la plus vhmente de rester immobile et d'couter  la porte, mais la
vieille habitude prit le dessus, et je frappai sans attendre. Mon gendre
m'ouvrit, et j'eus le temps d'observer l'expression brutale et presque
sauvage de sa physionomie. Suzanne, assise devant sa tasse vide, les
mains jointes, les yeux brillants, une tache rouge  chaque pommette,
rprima un lan involontaire vers moi. Je ne dis rien, mais je pris une
chaise, car je sentais mon coeur battre beaucoup trop fort.

--Je suis venu te chercher, dis-je  ma fille; n'tait-il pas convenu
que nous irions ensemble  une matine thtrale?

Avant qu'elle et le temps de rpondre, mon gendre, qui s'tait assis
entre elle et moi, s'interposa vivement:

--Dsol, cher beau-pre, me dit-il;--sa voix tait devenue douce comme
les sons d'une flte,--Suzanne a des visites  faire: elle l'avait
oubli, je viens de lui rappeler;--des visites indispensables... Je
regrette vraiment que vous ayez pris une peine inutile.

Je regardai M. de Lincy; jamais il n'avait t plus calme et plus
aimable; ce jour-l cependant j'tais dcid  ne pas m'en laisser
imposer.

--Soit, dis-je; d'ailleurs je ne tenais pas du tout  ce thtre. Je
vous accompagnerai quand vous sortirez: j'ai la voiture  quatre places,
puis-je vous mener quelque part?

Mon gendre murmura quelques paroles vagues que je ne pus comprendre, et
sortit: je ne puis dire qu'il frappa la porte en s'en allant, mais de la
part d'un homme aussi bien lev que M. de Lincy, le mouvement tait
d'une violence tonnante.

--Qu'y a-t-il? dis-je  Suzanne lorsque le bruit d'une autre porte m'eut
annonc le dpart dfinitif de mon gendre.

--Rien du tout, fit-elle avec un geste d'ennui. Des questions
d'intrt...

--D'intrt?

--Oui; il a fait de mauvaises affaires,  ce qu'il parat; il a quelque
chose  payer, et l'on veut de l'argent tout de suite...

--Qui?

--Je n'en sais rien. Bah! c'est toujours comme cela, et tout s arrange.

--Ce n'est donc pas la premire fois? fis-je avec un mouvement d'effroi.

Suzanne me regarda de l'air de quelqu'un qui se reproche d'en avoir trop
dit.

--C'est dj arriv une ou deux fois, dit-elle avec hsitation, pour des
vtilles... Ce n'est pas la peine d'en parler.

--coute, lui dis-je alors, la chose est fort grave; si mon gendre a des
embarras d'argent, c'est dj un point assez important pour que j'en
sois inform; mais s'il te fait souffrir de ses accs de mauvaise
humeur, c'est encore plus srieux.

Suzanne baissa la tte et ne rpondit pas; ses doigts tortillaient
nerveusement le coin de la nappe. Au bout d'un instant, elle leva les
yeux, et son visage changea d'expression:

--Mon Dieu! pre, s'cria-t-elle, que tu es ple! Voyons, ne te
tourmente pas comme cela. Il a mauvais caractre, c'est bien certain;
mais, en n'y faisant pas attention, je viens bien  bout de me
dbarrasser de lui! Cher pre, ajouta-t-elle en venant  moi, je suis
heureuse malgr cela, oui, je suis heureuse,--elle avait nou ses bras
autour de mon cou,--rien ne me manque, je fais ce que je veux..

--Tu as envie de faire des visites? interrompis-je en la serrant dans
mes bras.

Elle rougit, sourit, hsita et finit par rpondre:

--Non! mais tu as bien vu que c'est sa mauvaise humeur qui est cause de
tout cela; il ne veut pas que je te raconte... Mais sois tranquille,
tout est trs-bien, je suis heureuse.

Elle me clinait, et posait en souriant sa tte sur mon paule; malgr
le souci qui s'tait empar de moi, je ne pus rsister  la grce de ses
caresses, je souris aussi, et mon gendre en entrant nous trouva
rayonnants. Son air grognon avait aussi disparu, il souriait avec la
grce parfaite du temps pass, et nous avions tous les trois l'air de
nager dans la batitude.

--J'ai rflchi, ma chre, dit-il  Suzanne. Ces visites peuvent se
remettre, si vous le dsirez; allez avec votre pre.

Suzanne disparut et revint en un clin d'oeil avec ses gants et son
chapeau.

--J'espre, lui dit  demi-voix son mari au moment o nous sortions,
j'espre que vous me tiendrez compte de ma bonne grce?

Elle ne rpondit pas et se hta de monter en voiture.

--Qu'est-ce que tout cela veut dire? demandai-je quand nous fmes en
route.

Elle sourit de son air embarrass et ne rpondit rien. Comme
j'insistais:

--Tiens, pre, dit-elle, n''allons pas au thtre; je n'ai pas envie
d'entrer dans cette salle chaude o il y a des bougies en plein midi; il
fait beau, allons au bois de Boulogne.

Nous fmes bientt au bord du lac, absolument dsert  cette saison et 
cette heure de la journe.

--Vois-tu, pre, me dit-elle, lorsque le mouvement de la voiture et
l'air vif d'une belle gele eurent ramen son teint  sa fracheur
ordinaire, il ne faut pas t'imaginer que M. de Lincy soit toujours aussi
dsagrable.

--Je trouve suffisant qu'il le soit quelquefois!

--Quelquefois-,--pas souvent. Ce sont ces affaires d'argent qui le
tracassent. Il a vendu ses terres...

--Quelles terres? Lincy?

--Oui; pas le chteau ni le parc, mais tout le domaine...

Je bondis sur mon sige; elle posa sa main sur mon bras. Je me calmai.

--Quand? repris-je d'un ton aussi indiffrent que possible.

--Peu de temps aprs ta visite...

--Un mois aprs ton mariage?

--A peu prs.

Je rflchis encore. Une foule de dtails que jusque-l je n'avais pas
remarqus me revenaient  la mmoire.

--As-tu une voiture? demandai-je  ma fille.

--Pas encore.

--Et l'ameublement de l'htel, est-il pay?

--Je ne crois pas. Il me semble que le tapissier est venu avant-hier...
Voyons, mon petit pre chri, ne te fche pas! N'est-il pas naturel
qu'on ne puisse payer tout d'un coup une somme comme celle-l?

--Non, dis-je avec force, ce n'est pas naturel, quand on vient de vendre
un domaine estim  prs d'un million. M. de Lincy devait avoir des
capitaux  placer, et ce n'est pas un misrable compte de tapissier qui
pourrait le mettre de mauvaise humeur...

Suzanne essaya de me calmer, mais j'avais l'pine enfonce trop avant au
coeur pour que sa tendresse me rassurt compltement, et nous reprmes
le chemin de la ville en silence.




                                 XXIV


Le doute n'tait plus possible; malgr la gnrosit qui poussait
Suzanne  me cacher la situation, ma fille tait malheureuse dans son
intrieur. Malheureuse! Et moi, qui avais cru si bien faire en la
mariant de bonne heure, afin de ne pas la laisser orpheline,
non-seulement je n'tais pas mort, mais il me semblait aller beaucoup
mieux! Ne sachant  qui m'en prendre, dans ma colre, j'allai voir le
docteur. Il se trouvait prcisment chez lui.

--C'est une indignit, docteur, lui dis-je en entrant: vous m'avez
tromp!

--Asseyez-vous donc, mon ami, rpondit-il sans se troubler. En quoi vous
ai-je tromp?

--Je me porte comme le pont Neuf! Et vous qui m'avez fait marier ma
fille sous prtexte que j'tais dangereusement malade...

L'excellent homme me rit au nez sans crmonie, puis reprit avec une
douce gaiet:

--D'abord, je ne vous ai pas fait marier votre fille, et puis je ne vous
trouve pas si malheureux de n'tre plus malade! De quoi vous
plaignez-vous?

--J'ai mari ma fille  un butor,  un...

Je me calmai subitement, car je courais risque de passer pour un fou aux
yeux de l'minent praticien si je disais tout ce que je pensais de mon
gendre.

Le docteur tait devenu srieux tout  coup.

--Est-ce qu'il ne se conduit pas bien avec Suzanne? dit-il d'un ton
grave.

--C'est un animal; voil mon opinion! Nous nous regardmes tous les
deux, et je vis que le docteur tait fort mu.

--Si je pensais qu'il la rend malheureuse, dit-il entre ses dents...
C'est que je l'aime, notre Suzon! Elle est votre fille, c'est vrai, mais
c'est moi qui l'ai amene au jour... Est-il possible que ce beau M. de
Lincy ne soit pas aux genoux de son adorable femme?

--Aux genoux de sa femme! Ah! docteur, tenez, ne parlons pas de tout
cela. Je ne me consolerai jamais d'avoir fait ce mariage-l! et quand on
pense qu'il y en a pour toute la vie!...

--Hlas! soupira le docteur, c'est pour cela que je suis rest garon!

Je rflchis, puis un rayon d'espoir me vint d'en haut.

--Est-ce que M. de Lincy a une bonne constitution? glissai-je
cauteleusement.

--Lui? il est bti  chaux et  sable: ce garon-l ira jusqu'
quatre-vingts ans!

Un morne silence rgna dans le cabinet.

--Et moi, dis-je, aurai-je longtemps la douleur d'assister aux
souffrances de ma fille?

--Asseyez-vous, fit le docteur qui se mit  me palper et  me retourner
dans tous les sens.

--N'avez-vous jamais mal dans les jambes? me dit-il aprs un long
examen.

--Si fait, lui dis-je, et mme je voulais vous consulter  ce sujet; il
me semble que mes articulations se roidissent chaque jour; j'ai des
douleurs vagues...

--Ah! mon ami, s'cria le brave homme en me tendant les deux mains, vous
avez des rhumatismes, vous tes sauv!

--Sauv?

--Mon Dieu, oui!  condition de ne pas vous amuser  faire des folies;
mais vous tes sauv, et probablement vous vivrez trs-vieux,--avec des
douleurs atroces de temps en temps, par exemple! Je vous en prviens!

--Trs-vieux? rptai-je d'un air proccup.

--Mais oui! Cela a l'air de vous contrarier?

--Pas prcisment, mais si j'avais su... c'est moi qui n'aurais pas
mari Suzanne!

--Vous pourrez au moins la protger.

--La protger? de quelle faon, s'il vous plat? Est-ce qu'une femme
marie n'est pas absolument l'esclave de son mari?

--Pas absolument, fit le docteur sur le ton de la conciliation; il y a
la sparation de corps...

--Cela vaut mieux que rien... et encore, je ne sais pas... le scandale,
les bruits mchants autour d'une jeune femme... Suzanne n'a que dix-huit
ans...

--Allons, allons, tout n'est peut-tre pas dsespr; on a vu des
mnages qui avaient mal commenc devenir trs-heureux...

--Si M. de Lincy rend jamais quelqu'un trs-heureux, je serai bien
tonn. Enfin, vous avez raison, docteur, en cas de ncessit, il y
aurait la sparation. Mais tout cela, est bien lugubre. Ah! si vous
m'aviez dit l'an dernier que j'aurais des rhumatismes!...

--Eh! mon ami, pouvais-je le deviner? fit le docteur en me citant un
texte latin pour arrondir sa phrase. Vous aviez le coeur attaqu, mais
c'tait  cause de vos rhumatismes... N'importe qui s'y serait tromp.

--C'est gal, docteur! si j'avais su!...

En m'en allant, dans l'escalier, je sentis une vive douleur au genou
gauche. Brave docteur! il venait de me rendre la vie, comme il me
l'avait te un an auparavant. J'tais content cependant, moins pour la
vie en elle-mme, bien qu'elle ne soit point si mprisable, que pour la
joie de me savoir en tat de protger Suzanne.

Au moment de monter en voiture, je rencontrai Maurice Vernex qui
passait.

--Eh! vous voil! me dit-il allgrement. Vous avez bonne mine. Comment
va-t-on chez vous?

--Figurez-vous, lui dis-je, que j'ai des rhumatismes; je suis enchant!

--Eh bien! vous n'tes pas difficile! s'cria-t-il en riant. Et madame
de Lincy?

--Ma fille va bien, merci, dis-je, ramen  mes proccupations. Mais
vous-mme?

--Moi? Je m'ennuie! rpondit-il avec un srieux qui ne lui tait pas
ordinaire. Je m'ennuie de n'tre bon  rien en ce monde. Quand je
n'avais pas le sou, tout allait bien;  prsent que j'ai des rentes, je
n'ai plus got  rien.

--Venez dner avec moi, nous mettrons nos misres ensemble, lui dis-je.
Moi aussi, je ne suis pas content de mon sort.

--Comment, vous avez des rhumatismes, et vous n'tes plus content? Mais
que vous faut-il donc?

Sa gaiet me rajeunissait; grce aux paroles du docteur et  la socit
de Maurice Vernex, je passai une soire charmante.

Vers neuf heures du soir, nous tions dans mon cabinet  fumer de
trs-bons cigares, et comme il faisait froid, nous avions baiss les
portires et les rideaux; cette pice, somptueuse et svre  la fois,
bien chauffe, doucement claire, tait l'image de la vie large et
confortable des gens de notre monde, et j'prouvais un bien-tre que je
n'avais pas ressenti depuis longtemps, lorsqu'un petit bruit me fit
retourner, et j'aperus la tte blonde de Suzanne passe  travers la
fente de la portire de velours.

--Comment! lui dis-je, toi,  cette heure? Viens vite te chauffer.

--Tu n'es pas seul... dit Suzanne en se dgageant  demi des plis pais
de l'toffe, je vous drange.

Maurice Vernex s'tait lev en apercevant ma fille, et, la main sur le
dossier d'une chaise, il attendait son arrt.

--Pas du tout, dis-je, et M. Vernex n'aura garde de s'en aller comme il
me parat en avoir l'intention. Nous allons prendre une tasse de th
tous les trois ensemble.

J'tendais la main pour sonner, Suzanne me retint:

--J'ai dj donn des ordres  Pierre, dit-elle, et j'ai apport mon
ouvrage. Est-ce que vous supportez les femmes qui font de la tapisserie,
monsieur? dit-elle en s'adressant  Maurice.

--Je les vnre, madem... Pardon, madame, reprit-il en s'inclinant
devant elle. Je n'avais pas eu l'honneur de vous voir, ajouta-t-il en
manire d'excuse, depuis l'vnement qui...

--Qui m'a donn le nom de M. de Lincy? fit-elle avec ce mlange de
comique et de srieux qui la rendait si amusante. Oh! j'ai chang de
nom, mais voil tout!

Elle rougit soudain et se mit  fouiller activement dans son petit
panier  ouvrage.

--Alors on peut faire encore de la musique? demanda Maurice d'une voix
particulirement moelleuse.

--Oui... mais pas les jours maigres, c'est aujourd'hui vendredi.

Elle se mit  broder avec une application qui me rappela le temps o
elle apprenait son catchisme. La conversation reprit; Pierre nous
apporta le th, et nous passmes une heure dlicieuse.

--A propos, dis-je soudain, retombant dans la ralit, o est ton mari?

--Au club, rpondit tranquillement Suzanne.

--Est-ce qu'il y va souvent, au club?

--Tous les soirs.

--Et comment es-tu venue?

--En voiture.

--De remise?

--De place, numro 2,884, lanternes rouges, un brave homme de cocher.

--Tu ne devrais pas sortir seule le soir..., fis-je d'un ton mcontent.

--Oh! pre, dit Suzanne en levant sur moi ses beaux yeux caressants, si
tu me refuses cela, que me restera-t-il?

Maurice Vernex regarda ma fille avec une telle intensit d'tonnement
que je crus lui devoir une sorte d'explication.

--M. de Lincy est un mari... mari..., fis-je non sans hsiter.

--Despote? glissa Maurice.

--Autoritaire! fit Suzanne d'un ton magistral. Heureusement, il va au
club, ajouta-t-elle, mi-rieuse, mi-triste.

--M'accorderez-vous la faveur de vous reconduire ce soir? dit Maurice,
avec cette voix richement timbre qu'il n'employait point pour me parler
 moi.

Suzanne secoua ngativement la tte.

--Si vous osiez le dpossder de ce droit, dit-elle, mon vieux Pierre
vous tordrait le cou sans crmonie, comme  un poulet!

Nous causmes encore quelques instants, puis Maurice se retira. Quand je
fus seul avec Suzanne, elle vint se blottir dans un grand fauteuil, tout
contre moi.

--Que dira M. de Lincy de cette visite? demandai-je non sans quelque
inquitude.

--Ce qu'il voudra, rpondit ma fille avec ddain.

Je gardai le silence. Puis, pouss par le besoin irrsistible de
rassurer Suzanne, je lui confiai ce que m'avait dit le docteur au sujet
de ma sant.

--Alors tu n'es plus malade? Ton pauvre coeur ne bat plus comme l'an
dernier? fit-elle avec une joie trouble.

--Non, je ne souffre plus du tout; je passe de bonnes nuits...

Elle m'enlaa dans ses bras, et je sentis des gouttes chaudes tomber sur
mes mains et sur mon visage.

--Cher, cher pre, murmura-t-elle, que j'ai craint de te perdre! Si tu
savais que de fois, la nuit...

--Je le sais, lui dis-je; je t'entendais, et je retenais ma
respiration...

--Oh! le mchant pre, qui se faisait mal pour ne pas m'inquiter...
C'est fini, dis?

--Le danger est pass, au moins: je vivrai, ma Suzanne, je te
protgerai...

Elle me serra plus fort sans parler.

--Es-tu bien malheureuse? lui dis-je tout bas.

Elle me regarda bien en face; je lus une fois de plus dans ses yeux la
douceur sublime, la joie ineffable du sacrifice, et elle ne rpondit:

--Je suis parfaitement heureuse!

Et elle se remit  pleurer.




                                  XXV


Suzanne prit ainsi l'habitude de me visiter le soir. M. de Lincy,
parait-il, ne s'en occupait pas, car il n'en avait rien dit. Maurice
venait parfois, mais rarement. J'appris par Pierre que plus d'une fois
il avait sonn  ma porte, et, en apprenant que ma fille tait avec moi,
il s'tait retir sans vouloir se faire annoncer. Cette rserve me parut
de bon got, et je sus gr  ce jeune homme d'avoir su respecter ainsi
les tte--tte que le destin clment me rservait avec Suzanne.

Un soir, aprs avoir babill et ri pendant une demi-heure, celle-ci
mergea des profondeurs du grand fauteuil o elle se roulait en boule,
comme autrefois, s'assit posment sur le bord, et me regarda d'un air
srieux:

--Pre, me dit-elle, je te demande pardon d'une question si saugrenue...
mais j'ai besoin de savoir... Es-tu riche?

Jamais Suzanne n'avait parl de notre fortune, je la croyais au courant
de nos revenus.

--Mais oui! lui dis-je, ne le vois-tu pas d'aprs mon genre de vie?

--Ce n'est pas cela que je veux dire, reprit-elle: je m'exprime mal,
sans doute. As-tu une grande fortune personnelle, indpendante de... de
ma dot? ajouta-t-elle plus bas.

Je pressentis un nouveau noeud dans notre existence, et je rpondis
nettement:

--Je t'ai assur, quinze mille francs de revenu,  cinq, qui font trois
cent mille francs de capital: le capital t'appartient; les revenus sont
indivis entre toi et ton mari. De plus, tu tiens de ta mre environ deux
cent mille francs.

Suzanne baissa la tte et parut calculer.

--Vingt-cinq mille francs, dit-elle, c'est beaucoup...

--Non, quand on a un loyer et un train de maison considrables,--mais tu
n'as pas de voitures... M. de Lincy doit avoir au moins autant?

Ma fille ne rpondit pas  cette dernire question.

--Et toi, pre, reprit-elle, es-tu riche?

--J'ai encore  moi environ quarante-cinq mille francs de revenu,--de
quoi te donner tout ce que tu voudras. As-tu envie de quelque objet,
as-tu une fantaisie? J'avais oubli de te dire que tu peux puiser sans
compter dans ce meuble-l.

J'indiquai mon secrtaire. Elle suivit mon regard.

--Pourrais-tu me prter dix mille francs? dit-elle d'un ton timide.

--Dix mille francs! rptai-je stupfait. Que veux-tu faire de dix mille
francs?

Elle baissait toujours la tte et jouait avec la frange de sa robe.

--As-tu des dettes? demandai-je avec autant d'indulgence qu'il me fut
possible.

--Des dettes? Moi? fit-elle en riant d'un rire forc. Pourquoi pas?
Supposons que j'aie des dettes. Refuserais-tu de les payer?

--Non, certes! A qui dois-tu? A ta couturire? A ta modiste?

--Non, dit Suzanne, je ne puis pas mentir comme cela. C'est M. de Lincy
qui en a besoin. Il a perdu au jeu.

--Dix mille francs! qu'il ne peut pas trouver ailleurs que chez moi? Et
il ne veut pas me les demander lui-mme?

--Oh! pre, ne lui en parle pas, je t'en supplie! s'cria ma fille; s'il
savait que je t'en ai parl, il serait furieux!

--Furieux! Je voudrais bien voir cela.

J'tais tellement irrit, que pour me calmer Suzanne se vit force de
m'avouer l'exacte vrit, M. de Lincy, averti par ses domestiques des
visites que me rendait sa femme pendant ses absences journalires, avait
jug  propos de se faire payer sa complaisance, et il avait dit
trs-nettement  Suzanne que, si elle voulait continuer  me voir, il
fallait qu'elle obtnt en change les sommes dont il pourrait avoir
besoin. C'est du moins ce que je recueillis de son long rcit, coup par
des rticences douloureuses.

--Et si je te les refuse? dis-je, outr de tant de bassesse.

--Ne me les refuse pas, pre, je t'en supplie!

Tu me ferais beaucoup de chagrin!

Elle insistait avec tant de vivacit, que je souponnai encore autre
chose. A forc d'interroger et de deviner, je finis par comprendre que
le misrable poux, connaissant la rpugnance invincible qu'il inspirait
 ma fille, lui faisait acheter son repos au prix des sacrifices
d'argent qu'elle pourrait obtenir de moi.

--De sorte que si je ne te donne pas la somme que tu me demandes?...
fis-je plein d'humeur et de dgot.

--Il viendra dans ma chambre ce soir, murmura-t-elle honteuse. Je ne
puis supporter sa prsence, continua-t-elle.--Et le tremblement nerveux
dont m'avait parl Flicie apparut aussitt  la seule ide de cette
prsence abhorre.

--Le misrable! m'criai-je en serrant les deux poings. Puis je courus 
mon secrtaire, j'y pris un paquet de billets de banque que je remis 
ma fille.

--Surtout, lui dis-je, donne-les un  un; qu'il paye chaque concession
au prix que tu jugeras convenable. Bannis-le irrvocablement, et s'il
manque  sa promesse, viens me trouver, je te dfendrai contre lui, oui,
je te dfendrai, quand je devrais le tuer!

Effraye de ma violence, Suzanne fit de son mieux pour l'apaiser, mais
je ne voulais rien entendre.

--coute, lui dis-je,  mes yeux, il n'est pas de pire outrage que celui
qu'un mari peut infliger par son amour, feint ou rel,  une femme qui
le dteste et le mprise. Si jamais ton mari t'inflige cet outrage, je
le tuerai--en duel ou autrement,--mais je le tuerai!

Suzanne me quitta fort agite, fort inquite; et je n'ai pas besoin de
dire que je ne fermai pas l'oeil de la nuit.

A onze heures du matin, je vis accourir Suzanne souriante et repose. La
veille au soir, elle avait livr son argent, et en change elle avait
obtenu un trait de paix, arme,  la vrit.

--S'il ne lui faut que de l'argent, pensai-je, je m'arrangerai pour en
avoir. Mais s'il a d'autres exigences, que ferai-je?

Je consultai le Code; le Code ne me dit rien; alors j'allai trouver mon
notaire.




                                 XXVI


--Je vous attendais, me dit celui-ci. Je vous aurais fait prvenir si
vous n'tiez pas venu.

--Que se passe-t-il donc?

--M. de Lincy est trs-fort! oh! il est trs-fort! Il s'est inform de
la manire, dont sont placs les capitaux de madame de Lincy.

--Eh bien! ne sont-ils pas inalinables?

--Sans doute... et c'est bien cela qui l'irrite... J'ai appris,
continua-t-il, que votre sant s'est raffermie; vous sentez-vous en tat
de recevoir une violente commotion?

--Il le faut bien, dis-je; d'ailleurs, aprs ce que j'ai appris ces
jours derniers... Qu'y a-t-il?

Le notaire fouilla dans un tiroir de son coffre fort, en tira une simple
copie de lettre, et je lus ce qui suit:

Mon cher perscuteur,

En rponse  votre dernire lettre, je me vois forc de vous rvler le
vritable tat des choses. Malgr les belles apparences, Lincy tait
fort hypothqu, vous le savez mieux que personne. J'ai conclu un
mariage qui ne m'assurait presque rien en fait d'avantages prsents,
mais qui m'offrait une fort belle position dans un dlai que la mort
prvue de mon beau-pre devait rapprocher.

Je regardai le notaire, qui me fit signe de continuer. J'obis.

Mon beau-pre, au lieu de mourir, se porte comme un charme, et moi, par
contre, je me trouve dans les plus mauvais draps. J'avais trouv
quelques bonnes mes qui, se basant sur l'tat prcaire de la sant du
pre de ma femme, m'avaient avanc des fonds. Le rtablissement de ce
monsieur rend leur crance trs-mauvaise, et, naturellement, c'est moi
qui en suis victime. Je n'insiste pas sur l'indlicatesse que commet mon
beau-pre en ne trpassant pas dans les dlais voulus, mais il faut que
vous m'aidiez  obtenir un renouvellement de ces crances, ou quelques
garanties, ou enfin quelque chose qui me sorte de mon ptrin.

La copie s'arrtait l. Je repliai le papier et je le remis au notaire:

--Il a la plaisanterie aimable, dis-je d'un ton dgag. Gomment vous
tes-vous procur ce prcieux document?

Il haussa les paules.

--On se procure tout ce qu'on veut, pourvu qu'on y mette le prix,
rpondit-il. Eh bien! que pensez-vous de votre gendre?

--Je le trouve charmant; mais cela ne m'tonne nullement de sa part. Je
ne pouvais pas attendre autre chose. Qu'allons-nous faire?

--La dot de madame de Lincy ne court aucun danger, me rpondit
vasivement mon conseiller.

--Fort bien; mais il n'en appert pas moins que M. de Lincy a des dettes
probablement considrables; sa terre patrimoniale a t vendue six
semaines aprs son mariage, vous le savez. Donc, il vit actuellement des
vingt-cinq mille francs de rente que lui a apports ma fille;  moins
qu'il n'ait d'autres ressources que j'ignore...

Le notaire fit un signe ngatif; je continuai:

--Il doit tre cribl de dettes nouvelles, car il avait besoin
avant-hier de dix mille francs que ma fille m'a demands pour lui.

--Vous avez refus, j'espre? dit mon interlocuteur.

--J'ai accd, et ma fille lui a remis cette somme de la main  la main.

Mon notaire se leva et fit deux tours dans son cabinet:

--Permettez-moi, mon cher client, de vous dire que cette conduite n'est
base sur aucun raisonnement. Si vous donnez ainsi de l'argent, sans
reu,  la premire rquisition, vous laissez s'organiser contre vous
une exploitation rgulire!

Je fis un signe d'assentiment.

--C'est absurde!

--Oui, d'accord; mais si c'est  ce prix seulement que je puis obtenir
le repos de ma fille, je n'ai pas  hsiter.

--Mais, cher monsieur, c'est du chantage, alors!

--Parfaitement.

Le notaire fit encore deux ou trois tours:

--Et ensuite? dit-il en s'arrtant devant moi.

--Ensuite? Que voulez-vous que je vous dise? Le roi, l'ne ou moi, nous
mourrons, comme dit le fabliau; mais moi, vivant, je ne puis souffrir
que ma fille soit malheureuse quand je puis acheter sa tranquillit 
poids d'or.

--Et quand vous serez entirement dpouill?

--Sans doute alors il me laissera l'emmener quelque part o nous
achverons de vivre en paix, pauvres, mais heureux d'tre ensemble.

--C'est de l'alination mentale! s'cria le digne homme. Je ne puis
permettre  mes clients de dissiper ainsi leur fortune. Faites prononcer
une sparation!

--Ce moyen me rpugne, repris-je, mais en dernier recours...

--Non pas en dernier! en premier! Est-il possible que vous hsitiez un
moment?

Il me dmontra si bien les avantages de la sparation, que je restai
branl. Certes, il m'en cotait-de voir ma fille,  dix-huit ans,
condamne pour toujours  ignorer les douceurs de la vie de famille et
de la maternit; mais cette perspective, si triste qu'elle ft, tait
encore prfrable  celle que, dans mon dsespoir, j'avais voque:
l'abandon de tous mes biens, pour obtenir la libert d'avoir ma fille
avec moi.

--Pourquoi tous vos biens? m'avait dit le notaire.

--Parce que, tant que j'aurai quelque chose, il perscutera sa femme
pour me le soutirer.--Soit, dis-je enfin quand j'eus cout la lecture
du code et les conclusions de mon conseiller. Que faut-il faire pour
obtenir une sparation?

--Il y a d'abord les coups et svices par-devant tmoins...

--M. de Lincy, je l'espre du moins, n'est pas un homme  frapper ma
fille. Passons.

--Il y a l'adultre du mari, constat par l'existence d'une matresse
sous le toit conjugal.

--Ceci ne serait peut-tre pas impossible, nous verrons. Et puis?

--Il y a l'incompatibilit d'humeur;--mais si M. de Lincy a intrt 
conserver son pouvoir sur sa femme, il sera bien difficile de l'amener
l. Enfin, rflchissez, conclut le notaire; causez avec votre fille,
voyez ce qu'elle prfre; si vous pouviez engager M. de Lincy  vous la
rendre, sans bruit et sans scandale, cela vaudrait beaucoup mieux.

--Sans doute, mais je n'attends rien de lui...

--Mme en le payant trs-cher?

--Peut-tre. Je reviendrai vous voir. Merci. Je le quittai, navr, et
j'allai chez mon avou.

Celui-ci me reut avec les dmonstrations du plus vif intrt et parut
parfaitement au courant de l'affaire, ce qui ne laissa pas de m'tonner.
Comme je lui faisais part de ma surprise:

--Oh! me dit-il, depuis deux ou trois mois, on s'attend  quelque
rsolution semblable de votre part. M. de Lincy est lanc dans un genre
de vie trs-dissip; madame de Lincy est digne de tous les respects; on
pensait bien que vous ne pourriez pas tolrer cet tat de choses.

--On? Comment oh? Qui donc?

--Mais, tout le monde, ou  peu prs... Vous tiez, comme il arrive
toujours, le seul  ne pas connatre le caractre vritable de votre
gendre.

J'appris alors que les renseignements obtenus par moi sur le compte de
M. de Lincy avaient exactement la valeur de ceux qu'on obtient sur ses
domestiques quand on a la faiblesse de croire  la validit des
renseignements. Tous ceux qui avaient quelque intrt  voir mon gendre
faire un beau mariage, pour tre dbarrasss de lui ou de ses billets,
tous ceux-l, amis, cranciers, tenanciers, voisins, avaient chant le
concert de louanges qui m'avait tourdi.

Depuis son retour  Paris, M. de Lincy, qui avait commenc par vendre
Lincy pour se dbarrasser d'hypothques par trop exigeantes, s'tait
jet  plein corps dans la vie qu'il avait toujours rve. Il aimait
tout ce qui cote de l'argent; il aimait les soupers bruyants, les
femmes pltres, l'ivresse des liqueurs, la frnsie du jeu. Jusqu' son
mariage, il avait soigneusement dompt ses apptits brutaux, afin de se
faire un pidestal de sa bonne rputation pour faire un mariage riche.
Depuis il se rattrapait, comme il le disait lui-mme sans se gner.

--Et voil, m'criai-je, pourquoi ma fille n'a pas de voiture, pourquoi
elle porte toujours les mmes robes depuis son mariage, pourquoi...

Je restai atterr, et, la tte dans mes deux mains, je maudis ma folie,
mon imbcillit!

--Que faire? dis-je machinalement, la sparation?

--Certainement! conclut mon lgiste d'un ton joyeux.

Il voyait une bonne affaire, et moi, je voyais le nom de ma fille livr
aux feuilles publiques. Je sentais la raillerie des regards mchants sur
le visage innocent de ma Suzanne... Aprs tout, mieux valait encore
l'esclandre, puisqu'il tait ncessaire, que le martyre prolong, la
lente agonie de mon enfant dans les mains impures du misrable auquel
elle tait lie pour la vie.

J'annonai mon intention de rflchir et je rentrai chez moi.

Aprs une heure de mditation, je sortis et je me rendis chez mon
gendre. Il tait absent, ma fille aussi; je laissai ma carte avec
l'ordre de la remettre  M. de Lincy seul. Par quelques mots au crayon,
je lui demandais un entretien particulier pour le soir mme ou le
lendemain matin. Puis je rentrai chez moi, afin de mrir mon plan de
campagne.




                                 XXVII


Le lendemain, vers dix heures du matin, Pierre vint m'annoncer que mon
gendre m'attendait dans mon cabinet. J'appelai mentalement  mon secours
l'image de la mre de Suzanne et j'abordai M. de Lincy.

Personne n'et pens que, de nous deux, c'est lui qui tait le coupable
et moi le juge, car je sentais mes traits et ma voix profondment
altrs par l'motion, tandis qu'il paraissait parfaitement  son aise.
Ses vtements, d'une coupe lgante, lui seyaient  merveille; mais son
visage fatigu, ses yeux ternes tmoignaient contre lui.

Il n'essaya pas de me tendre la main et se contenta de s'incliner.
C'tait du reste ce qu'il avait de mieux  faire. Je lui indiquai un
sige, et je m'assis.

--Vous m'avez demand un entretien? dit-il avec aisance.

Je fis un signe de tte affirmatif. Son impudence me rvoltait au point
d'arrter ma voix dans mon gosier contract.

--Je suis  vos ordres, continua-t-il avec une dfrence du meilleur
got.

J'avais recouvr; la parole, je me htai d'en profiter.

--Je vous ai tromp, monsieur, lui dis-je, mais c'tait bien sans le
vouloir.

Le visage de mon gendre exprima une anxit de bon ton.

--Lorsque vous avez pous ma fille, continuai-je, tout le monde me
croyait bien malade, et, moi-mme, je n'ai consenti  me sparer de
Suzanne que dans la prvision d'une fin prochaine.

M. de Lincy fit un geste aimable qui semblait dire: Ne parlez donc pas
de ces vilaines choses-l! Mais je n'tais pas d'humeur  me laisser
mouvoir.

--Suzanne se trouvait donc alors non-seulement convenablement dote,
mais encore elle vous apportait, dans un avenir prochain, ce qu'on est
convenu d'appeler de trs-belles esprances...

M. de Lincy m'coutait avec une attention si soutenue qu'il oublia de
conjurer poliment au passage ce mot de mauvais got.

--Voici que,--heureusement ou malheureusement, car tout dpend des
points de vue,--mon mdecin s'tait tromp du tout au tout, en prenant
les symptmes accessoires d'une maladie pour une altration organique...
Mais ce serait trs-long et peu intressant...

--Comment donc! murmura M. de Lincy, ces dtails, au contraire, sont de
l'intrt le plus puissant. Qui est votre mdecin?

--Le docteur D...

--Il est trs-fort, trs-fort, murmura M. de Lincy. Eh bien?

--Eh bien, je ne cours aucun danger, et trs-probablement,  moins d'un
accident que nul ne peut prvoir, j'atteindrai un ge fort respectable.

--Je ne puis, dit mon gendre, que me fliciter de cet heureux
changement.

Son ton tait irrprochable, mais l'expression de son visage, quoi qu'il
en et, tait moins joyeuse que ses paroles.

--Le rsultat est que, devant vivre longtemps, j'avais des annes devant
moi pour prendre une rsolution irrvocable, et je reconnais que j'ai
mari Suzanne  la lgre.

--Comment l'entendez-vous? dit M. de Lincy en levant sur moi un regard
poli et haineux.

--C'est ce que je vous dirai tout  l'heure. Mais votre position, vos
esprances, en un mot, se trouvent aussi modifies par mon tat actuel
de sant... de sorte qu'il y aurait, je pense, lieu d'arriver  un
compromis... Si vous voulez me rendre Suzanne, et considrer, en ce qui
dpend de vous, votre mariage comme non avenu,--je vous offre une rente
viagre de nature  contenter les gots les plus larges.

Je me tus. Mon gendre, toujours calme, m'observait de son regard terne
et froid. Comme il gardait le silence, je levai les yeux sur lui pour
l'interroger. Il parla:

--Je ne peux pas m'expliquer, cher beau-pre, dit-il, le motif qui vous
porte  me faire une proposition aussi extraordinaire; Jusqu'ici,  ce
qu'il me semble, Suzanne et moi n'avons jamais donn lieu de penser que
nous n'tions pas heureux de vivre ensemble!

--Je n'ai pas  discuter cette question, repris-je avec une sorte
d'impatience, ce genre de discussion nous entranerait trop loin. Je
vous demande si vous consentez  me rendre ma fille.

--Mais, cher beau-pre, dit-il avec une politesse exquise, vous n'y
pensez pas! Que dirait-on de moi dans le monde,--et, bien mieux, que
dirait-on de madame de Lincy? Une jeune femme qui quitte  dix-huit-ans
la maison conjugale! Cette dmarche malheureuse lui ferait, ainsi qu'
moi et  vous-mme, un tort irrmdiable!

Sa froideur me faisait bouillir le sang dans les veines. J'eus envie de
le frapper  la face; je me contins.

--Si je vous faisais, lui dis-je, des avantages assez beaux pour primer
toute autre considration?

--A quoi bon? rpondit-il; vous aimez trop votre fille pour la laisser
manquer de rien, et, tant que nous vivrons ensemble, je n'aurai pas
besoin personnellement de recourir  votre gnrosit.

Il avait jet le masque; je me sentis plus  l'aise.

--Mais, monsieur, lui dis-je, je puis placer mon bien en viager?

--Raison de plus pour que je ne me spare pas de ma femme! rpondit-il
avec un cynisme qui m'pouvanta.

--Vous savez qu'elle vous hait, dis-je, glac par la colre qui
m'envahissait, vous savez que je vous mprise, et vous persistez!

--La femme doit obissance et soumission  son mari, rpondit-il sans
relever mon insulte. Trouvez bon que Suzanne continue  me har sous le
toit conjugal.

--Vous tes un lche! m'criai-je exaspr.

--Heureusement personne ne vous entend, riposta Lincy sans se troubler,
car on douterait de l'tat de votre raison! Voyez mon calme, et regardez
votre fureur. Personne ne pourrait croire que, sans provocation aucune,
un homme en possession de son bon sens s'abandonne  de pareilles
extravagances.

Je le regardai; il essaya de me braver, mais sa figure de lche se
dcomposa, et il baissa ses yeux impudents devant mon regard d'honnte
homme.

--Terminons, lui dis-je. A quel prix me rendrez-vous ma fille?

--A aucun. Je l'aime! rpliqua-t-il avec effronterie.

--Nous intenterons un procs en sparation!

--Vous n'aurez pas de griefs. Je ne suis pas assez bte pour me laisser
prendre.

Il se dirigea vers son chapeau. J'avisai un revolver  une panoplie, et
je fis un mouvement pour m'en saisir, mais je rflchis qu'il n'tait
pas charg...

--Je vous donnerai cent-mille francs comptant, lui dis-je, en essayant
de le sduire par un gros chiffre.

--Avec le temps, dit-il froidement, j'en aurai neuf cent mille...
Suzanne est assez bonne pour me donner tout ce que je lui demanderai....
Adieu, cher beau-pre.

Il tait parti depuis un quart d'heure que j'tais encore  la mme
place, essayant de sortir du gouffre, et ne trouvant aucune voie de
salut.

Ma belle-mre, qui venait djeuner avec moi, me trouva dans cet tat de
prostration, et n'en fut pas peu pouvante. A force de me secouer et de
m'interroger, elle apprit tout ce que les derniers mois m'avaient rvl
et que je lui avais cach jusque-l.

Elle en fut profondment remue; de vagues apprhensions l'avaient
parfois saisie,  la vue du mnage de Suzanne. Mais celle-ci portait si
courageusement son malheur, elle savait si bien tourdir sa grand'mre
par son joyeux babil d'enfant gte, que les commrages, de quelques
amies n'avaient pu branler qu'imparfaitement la foi de madame Gauthier
en l'honneur de mon gendre.

--Je savais qu'il tait insupportable, dit-elle; d'ailleurs, tous les
gendres sont insupportables, mais je n'aurais jamais cru qu'il ft
malhonnte!

--Eh bien, lui dis-je, vous pouvez ajouter cela  son bilan.

Madame Gauthier tomba d'accord avec moi de la ncessit d'une
sparation.

--S'il n'y a pas d'autre moyen, rserva-t-elle prudemment, car une femme
spare joue un triste rle dans la socit. Enfin, vous et moi nous
sommes l, par bonheur. O aviez-vous l'esprit, mon pauvre ami, quand,
malgr mes conseils, vous vous tes entt  prendre M. de Lincy?

Il n'y avait pas  l'en faire dmordre, et j'avais d'autres soucis. Je
la laissai accumuler les pierres de cette espce dans mon jardin.




                                 XXVIII


Il fallait aviser  une prompte solution, car la situation, de jour en
jour plus tendue, pouvait amener une catastrophe. Notre pauvre Suzanne,
qui n'obtenait la paix qu'avec des billets de banque, tait exaspre au
point de me faire craindre un dnouement fatal  ce mariage dsastreux.
Elle parlait dsormais plus librement de sa vie domestique. La prsence
de sa grand'mre, avec laquelle cependant elle n'avait jamais t aussi
expansive qu'avec moi, lui permettait d'aborder certaines questions
dlicates que je n'osais mme effleurer.

--Ce n'est pas ma faute, dit un jour Suzanne  sa grand'mre. Je ne
savais pas ce que voulait dire le mot mariage: si je l'avais su, je
n'aurais jamais pous M. de Lincy. C'est un crime, oui, un crime que de
livrer une jeune fille  un homme qui, pour elle, est le premier venu.

Que rpondre  cela? Certes je croyais avoir bien fait, avoir, mieux
fait que les autres en laissant ma fille libre dans le choix de ses
lectures; mais je n'avais pas prvu que sa pudeur virginale viterait
tout ce qui aurait pu l'instruire, et j'avais donn  ma fille pour
mari, pour matre, non un homme aim, mais, comme elle le disait, le
premier venu!

C'est alors que je maudis la coutume barbare qui jette le ridicule et
presque le mpris sur celles qui, par got ou par ncessit, gardent
longtemps ou toujours le clibat, les vieilles filles, comme on les
nomme. C'est alors que je dplorai ma faiblesse, qui n'avait pas su
rsister  la pression de mon entourage. Faible et misrable pre! Tant
qu'il s'tait agi de l'ducation de Suzanne, j'avais os tenir tte 
l'opinion publique, et au moment redoutable de dcider de son avenir,
j'avais manqu d'nergie pour lui assurer l'indpendance et le bonheur!

Il fallait la faire manciper  sa dix-huitime anne, en prvision de
ma mort prochaine, me dis-je, et lui laisser le soin de trouver
elle-mme, quand l'heure serait venue, celui  qui elle se donnerait
volontairement, pour l'aimer et le respecter jusqu' la mort.

Oui, c'est ce qu'il et fallu faire, mais il tait trop tard; tout au
plus pouvais-je essayer de pallier le mal que ma faiblesse et mon
imprudence avaient caus.

Je m'appliquai ds lors  dcouvrir les torts de M. de Lincy. Je le
suivis partout, le matin, le soir, dans le jour. J'appris o il
dpensait son temps et mon argent,  quel restaurant on le voyait
souper, o il passait quelquefois la nuit. Ici j'eus une esprance, mais
mon avou la renversa d'un mot:--Ce n'est pas sous le toit conjugal.

Je ne me dsesprai pas cependant; je continuai  m'enqurir. Je me fis
apporter des billets qu'il avait souscrits, me rservant de le
poursuivre s'il en tait besoin... Hlas! la contrainte par corps tait
abolie, et je n'avais plus mme la ressource de l'envoyer passer
quelques semaines  Clicby!

Un jour que, dans ma patiente recherche, je l'avais traqu sur le
boulevard, je le vis descendre de voiture devant Bignon; le coup tait
fort joli, le cocher irrprochable, le cheval demi-sang,--c'tait son
coup  lui; pour ne pas tre forc d'en partager la jouissance avec
Suzanne, il le louait au mois et le prenait au coin de l'avenue des
Champs-Elyses, en sortant de chez lui le matin.

Une femme reste dans le coup se pencha par la portire et lui cria:

--Surtout, n'oubliez pas les cailles rties!

Cette voix, ce visage m'taient connus; je fis un plongeon dans mes
souvenirs, et je retrouvai au fond, tout au fond, le profil de
mademoiselle de Haags, celle que ma belle-mre m'avait si obligeamment
destine autrefois.

C'tait bien mademoiselle de Haags, les lvres rouges, les cheveux d'un
blond insolent, les yeux bistrs, agrandis par le crayon noir, les joues
fardes,--mais toujours belle. Elle rencontra mon regard en retirant sa
tte de la portire, et je ne sais si elle me reconnut. Je restai plant
l, de manire  ce que mon gendre ne pt faire autrement que de me
voir.

Il sortit bientt et se dirigea rapidement vers le coup.

--Le dner est command, dit-il, faisons un tour; dans un quart d'heure
nous serons servis.

Je m'avanai alors, et le regardant bien en face:

--Je vous fais compliment, lui dis-je d'un ton aussi froid que possible.

--Eh! mais, dit-il, il y a de quoi, je vous remercie. Mais pas sous le
toit conjugal! continua-t-il avec une politesse drisoire. Oh! non, pas
cela!

Il me salua, monta en voiture, referma la portire avec bruit, et le
coup partit dans la direction de la Madeleine. Moi, dvor par la rage
impuissante, je m'assis sur un banc du boulevard, et je me demandai s'il
faudrait arriver  lui brler la cervelle pour dlivrer Suzanne de ce
monstre.




                                 XXIX


Quelques semaines s'coulrent; les jours taient dj longs, le soleil
tait plus chaud, et pourtant Suzanne avait une toux nerveuse qui
ressemblait  la phthisie.

A dix reprises, le docteur, consult, nous avait assur que cela
passerait avec du calme et du bien-tre moral. Ils en parlent bien 
leur aise, les docteurs! A quel prix pourrais-je assurer le calme et le
bien-tre moral  Suzanne? Elle obtenait, un repos relatif en
satisfaisant aux exigences d'argent de son mari, toujours croissantes,
mais qu'tait ce repos drisoire? L'angoisse de la lutte ne
torturait-elle pas, avant et aprs, ce pauvre coeur dchir?

Madame Gauthier tait devenue ma plus prcieuse consolation. Malgr la
brusquerie de ses coups de boutoir, elle n'en tait pas moins une
excellente femme, et ses ides, autrefois si absolues, avaient subi des
modifications essentielles depuis nos malheurs. Elle avait vieilli
beaucoup en quelques mois; quant  moi, j'tais devenu tout blanc. Ma
barbe et mes cheveux, toujours abondants, n'avaient plus trace de leur
couleur primitive.

Depuis quelques jours je trouvais Suzanne plus agite, plus nerveuse
encore que de coutume; ses visites, toujours frquentes, taient plus
courtes. Le plus souvent, elle ne faisait qu'entrer et sortir. Un soir
qu'elle tait venue vers neuf heures, aprs s'tre laisse tomber en
entrant dans un fauteuil, elle se releva tout  coup comme par un
ressort, rajusta ses bandeaux toujours bouriffs et m'embrassa comme
pour s'en aller.

--Dj? lui dis-je. Nous ne nous parlions gure, mais c'tait encore du
bonheur que d'tre ensemble.

--Oui, dit-elle, je m'en vais. Elle serrait nerveusement contre elle les
plis de son burnous.

--Veux-tu de l'argent? lui dis-je; il y a longtemps que tu m'en as
demand.

--Non, merci, dit-elle. Combien m'as-tu donn  peu prs, depuis les
premiers dix mille francs?

--Nous voici bien prs de vingt mille.

--C'est bien ce que je pensais, rpondit-elle d'un air proccup.

--Mais tu sais, lui dis-je en l'attirant  moi, tu sais que tout est 
toi, qu'il n'y a pas une obole  moi qui ne t'appartienne?

Elle me serra fbrilement contre elle, m'embrassa et sortit sans parler.
Ma belle-mre, qui la regardait tristement, n'essaya pas de lui rappeler
sa prsence Depuis que nous tions si malheureux, sa jalousie purile
avait totalement disparu.

--Si j'tais vous, mon gendre, me dit-elle aprs que nous emes bien
regard les chenets sans rien dire, j'irais voir un peu cette maison-l.
Il me semble que tout n'y va pas bien.

--Quand cela a-t-il t bien? dis-je avec dsespoir.

--: J'ai dans l'ide que les choses vont plus mal qu'avant, insista
madame Gauthier. Il y a dans l'attitude de Suzanne quelque chose
d'extraordinaire... C'est votre fille, et vous tes assez emport sans
qu'il y paraisse. J'ai peur qu'elle ne prenne quelque mauvaise
rsolution...

--Vous avez raison, dis-je. J'irai demain. Le lendemain, en effet, vers
midi, je me rendis chez mon gendre. Il tait rarement chez lui  cette
heure, j'avais lieu d'esprer une conversation tranquille avec ma fille.
J'appris au contraire qu'il tait rest  djeuner, ce qui n'tait gure
dans ses habitudes. Le valet de pied paraissait peu soucieux de
m'annoncer, il y avait dans toute l'apparence de la maison quelque chose
de dcousu, d'inquiet, qui me parut du plus mauvais augure. Je dis au
domestique que j'entrerais seul, et je franchis la porte du salon. La
vaste pice tait dserte, mais la porte oppose, celle de la salle 
manger, ouverte  deux battants, laissait arriver le bruit des voix.

--Je vous hais, cria Suzanne en frappant du pied, je vous hais et je
vous mprise!

--Vous tes une femme charmante, rpondit Lincy, et la colre vous sied
 merveille. Je crois qu'au fond j'aime encore mieux revenir  vous que
d'aller chercher fortune ailleurs.

--Lche! s'cria ma fille.

J'avais fait un pas en avant, je les voyais dans l'embrasure de la
porte, mais ni l'un ni l'autre ne regardaient de mon ct.

Il s'approcha d'elle en riant et voulut lui prendre la taille; elle
alors, se redressant de toute sa hauteur, lui cracha au visage.

Il reut l'affront et recula; sa figure blme exprimait la rage la plus
froce. Au moment o j'arrivais en courant, il leva le bras, et Suzanne
reut sur le visage un soufflet de crocheteur.

Je bondis sur Lincy, mais il tait plus jeune et plus alerte que moi, il
se dgagea de mon treinte, et toujours sans essuyer son visage
dcompos, me serrant le bras comme dans un tau:

--Coups et svices, me dit-il, mais pas en prsence de tmoins. Il faut
deux tmoins, beau-pre, et vous ne m'y prendrez pas. Je la battrai la
nuit!

Il me poussa brusquement, et pendant que je regagnais l'quilibre, il
disparut.




                                 XXX


Je regardai Suzanne. Elle n'tait pas de celles qui s'vanouissent dans
les grandes circonstances: son doux visage marbr avait pris une
expression rigide; ses lvres tremblaient.

--J'aime encore mieux cela que ses caresses, dit-elle entre ses dents
serres. S'il vient ce soir, je le tuerai, ou moi-mme!

Une ide lumineuse me traversa l'esprit.

--Est-il parti? dis-je.

--Oui, il s'en va toujours quand il a fait une scne.

--Viens, lui dis-je en l'entranant dans sa chambre. Vite un chle et un
chapeau; ne perds pas une minute.

Elle obit machinalement.

--Tes bijoux, lui dis-je, o sont-ils?

Elle indiqua un petit meuble. J'y fouillai vivement et j'y pris sa bote
 bijoux, encore intacte.

--As-tu des lettres, des souvenirs, quelque chose que tu aimes?

Elle regarda autour d'elle d'un air indiffrent, pus saisit une
miniature de sa mre, accroche  la chemine, la pressa sur ses lvres
et fondit en larmes.

--Non, non, lui dis-je, ne pleure pas, il ne faut pas qu'on te voie
pleurer.

Elle scha ses larmes aussitt; La marque du soufflet commenait 
rougir et lui causait une cuisson douloureuse.

--Un voile, dis-je.

Elle en prit un et l'attacha avec le mme mouvement automatique.

Je la fis passer devant moi. L'antichambre tait dserte, et les
domestiques  la cuisine, dans le sous-sol, se racontaient l'exploit de
leur matre, devin ou entendu  travers les portes. Je fis monter
Suzanne en voiture, et je donnai un ordre au cocher.

--O allons-nous? me dit ma fille en voyant qu'on ne prenait pas le
chemin de la maison.

--Chez le docteur, rpondis-je.

Le docteur finissait  peine de djeuner. Je poussai Suzanne dans la
salle  manger, et la montrant  notre ami stupfait:

--Voil ce qu'il a fait de ma fille! dis-je Je devais tre terrible, car
le docteur me regardait plus que Suzanne.

--Qu'est-ce que cela? dit-il sans me quitter des yeux.

--C'est un soufflet, dis-je, et celui qui le lui a donn le payera de sa
vie!

Le docteur secoua la tte, prit la main de Suzanne, toujours muette,
toujours droite, et secoue seulement par son tremblement nerveux.

--Qu'allez-vous faire? dit-il.

--Vite une ordonnance, docteur; nous partons pour l'Italie. Je l'enlve,
et s'il veut venir me la reprendre, je le tuerai!

Suzanne poussa un cri de joie, s'lana dans le vide pour m'embrasser,
et ce fut le docteur qui la reut dans ses bras, car cette fois elle
tait vanouie.




                                  XXXI


Suzanne revint bientt  elle; en rencontrant mon regard, elle eut
sur-le-champ le sentiment de la ralit.

--Est-ce bien vrai que tu m'emmnes? fit-elle avec une expression
dchirante d'angoisse et de prire.

--Oui, je t'emmne, pour toujours.

--Je, ne le reverrai plus?

--Jamais, en ce qui dpendra de moi; jamais, au moins tant que je
vivrai!

Elle ferma les yeux et respira longuement Puis son doux regard plein de
reconnaissance se porta de mon visage  celui du docteur.

--Je vous la laisse, dis-je  celui-ci; gardez-la jusqu' mon retour, et
ne laissez pntrer personne auprs d'elle.

--Soyez tranquille, rpondit notre vieil ami, d'autant mieux que j'ai 
causer avec elle.

Je sortis, et je courus chez mon notaire. Quand celui-ci apprit ma
rsolution de ne pas laisser Suzanne plus longtemps aux mains de son
mari, il devint trs-soucieux:

--C'est grave, dit-il, trs-grave, ce que vous projetez l! Songez que
le mari est toujours en possession du droit de retenir sa femme au
domicile conjugal, en se faisant prter main-forte, en cas de besoin!

--Qu'il y vienne! murmurai-je entre mes dents.

--Je vous ferai observer; continua-t-il, que je vous parle en ami; que
ferez-vous si votre gendre dcouvre votre retraite et vous fait sommer
de lui rendre sa femme?

--Je n'en sais rien, rpondis-je en essayant de me calmer. Si cette
occasion se prsente, je trouverai sans doute un dnouement  la
situation; mais en ce moment, aprs ce qui s'est pass, je ne peux y
penser de sang-froid.

--Ne voudrait-il pas mieux demander une sparation, et obtenir que votre
fille, en attendant, vnt demeurer chez vous?

--Peut-elle y rester ds  prsent? tout de suite?

--Tout de suite, non, peut-tre, mais demain.

--Demain? Pour qu'elle passe encore vingt-quatre heures seule avec cet
infme? Mais songez donc qu'il m'a dit,  moi, son pre, qu'il la
battrait quand il serait sr de n'tre pas vu!

Le notaire enfona son menton dans sa cravate et rflchit. J'tais
lanc, je continuai:

--Et cette sparation, tes-vous sr que je l'obtiendrai? Pouvez-vous me
garantir que la loi me rendrait ma fille? A ma place, que feriez-vous?

--Je ne suis sr de rien, rpondit le notaire; je ne sais rien; je vous
parle comme peut et doit parler un homme calme qui juge les choses de
loin; mais si j'tais  votre place, j'ignore absolument ce que je
ferais.

--C'est tout ce que je voulais savoir, rpondis-je. A prsent, parlons
de choses pratiques. Pouvez-vous me donner de l'argent?

Tout s'arrangea sans difficult: mon notaire promit de m'envoyer mes
revenus  l'endroit que je lui indiquerais, sous un nom suppos dont
nous convnmes ensemble, et je le quittai, sr au moins de pouvoir
aplanir les difficults matrielles.

Je me rendis alors chez madame Gauthier. En quelques mots je la mis au
courant de la situation, et elle approuva sans rserve la rsolution
suprme que j'avais prise si vite. C'tait une femme de tte et de
coeur, je le vis bien, car elle renona  embrasser sa petite-fille, sur
la seule observation que je lui fis relativement au danger qu'elle nous
ferait courir par cette dmarche.

--C'est bien, dit-elle, allez! Seulement, parlez de moi  Suzanne, pour
qu'elle ne m'oublie pas!

Je la quittai le coeur serr, mais plein de tendresse reconnaissante
pour cette femme vraiment forte dans les moments douloureux. Jusque-l
ses dfauts m'avaient empch de rendre justice  ses qualits. Je me
promis de rparer mon erreur, si la vie m'en donnait la possibilit.

Je passai ensuite chez moi, et je fis venir Pierre dans le coin le plus
recul de l'appartement.

--coutez, lui dis-je, voil vingt-cinq ans que nous vivons ensemble,
vous tes attach  ma fille peut-tre plus qu' moi-mme, je m'en
remets absolument  vous.

Le pauvre Pierre ouvrit de grands yeux et voulut protester de son
dvouement, je lui coupai la parole:

--J'enlve ma fille, lui dis-je. Cette nuit, demain au plus tard, on
viendra chercher ici madame de Lincy,--vous direz que vous ne l'avez pas
vue. On s'informera de moi,--vous ne m'avez pas vu depuis le moment o
je vous parle; vous ignorez absolument ce qu'on veut dire, et vous
serez, s'il le faut, plus inquiet que personne de ma brusque
disparition. Demain, vous recevrez la lettre que voici: vous la mettrez
 la poste ce soir avant de vous coucher; dans cette lettre, je vous
ordonne de licencier ma maison, et je vous annonce mon intention de ne
pas revenir  Paris avant plusieurs annes: Vous toucherez chez mon
banquier la somme que je vous ai indique, vous payerez les gages de
chacun et vous fermerez la maison. Aprs quoi, quand vous aurez laiss
passer une quinzaine de jours, vous direz que vous vous ennuyez  Paris,
et que vous voulez retourner dans voire pays. De quel pays tes-vous?

--Je suis de Vaugirard, rpondit piteusement le pauvre Pierre.

--a ne fait rien, vous direz que vous retournez dans votre pays, 
Rouen. Vous prendrez le train  la gare Saint-Lazare. Arriv  la
premire bifurcation, vous vous dirigerez sur Orlans,--sans
bagages,--et de l vous viendrez nous rejoindre. Dans un mois, je serai
 Florence.

--Ah! monsieur, s'cria Pierre en me sautant au cou, moi qui pensais que
vous vouliez m'abandonner!

Je rpondis de bon coeur  son treinte, et, chose trange, ce plan,
mri en voiture, m'avait si bien rendu ma libert d'esprit, que je
souris de son accs d'expansion.

Je lui remis de l'argent pour ses dpenses personnelles, je lui dis sous
quel nom il me retrouverait  Florence, je lui dfendis de m'crire, je
lui indiquai un faux nom pour lui-mme; et, toutes ces prcautions
prises, je le congdiai en le priant de m'envoyer Flicie.

Avec celle-ci, ce fut bien autre chose: Quand elle apprit que je
quittais Paris avec sa jeune matresse, elle m'accabla d'un torrent de
reproches qui ne me permirent pas de prononcer une parole. Je la laissai
me dire autant de choses dsagrables qu'elle en put trouver, et quand
elle s'arrta, hors d'haleine:

--C'est trs-bien, Flicie, lui dis-je; seulement, vous venez avec nous.

Elle me regarda, vit que je n'avais pas envie de plaisanter, fondit en
larmes et s'cria:

--Ah! monsieur, bien sr, le bon. Dieu vous le rendra!

Je lui ordonnai de partir sur-le-champ, de prendre le chemin de fer
d'Orlans et de gagner Maon par le centre. L, elle devait nous
retrouver, ou avoir de nos nouvelles. Elle coutait dans le plus profond
recueillement, hochant la tte pour prouver qu'elle avait compris, et
quand elle eut termin, elle me dit pour conclusion:

--Alors, monsieur, je m'en vais chez madame pour faire ses malles?

J'eus envie de trpigner, mais je vis que cela ne servirait  rien. Je
la fis descendre comme elle tait; je la bousculai dans une voiture de
place, et je l'accompagnai jusqu' la gare d'Orlans. Quand elle eut
disparu dans la salle d'attente, je poussai un soupir de soulagement et
je retournai prs de ma fille.

Elle tait bien, presque joyeuse, et pourtant comme ploye par le poids
d'une grande responsabilit. Je ne me souciais pas de la laisser
rflchir; d'ailleurs le jour baissait, les heures s'taient rapidement
coules depuis la scne du matin. Si je voulais partir le soir mme
pour quelque endroit loign, je n'avais plus un moment  perdre. Nous
prmes cong du docteur qui nous jura le secret le plus absolu, et
j'entranai ma fille vers une station de voitures. Je ne voulais pas
qu'aucune indiscrtion, mme la plus lgre, pt trahir le secret de
notre fuite.

Au moment o nous montions en voiture, ma fille fit en arrire un
brusque mouvement. A deux pas de nous, mon gendre, arrt sous un
rverbre, causait avec un homme mal vtu, que je reconnus pour un
prteur  gros intrts. J'entranai vivement Suzanne dans l'ombre de la
voiture, je donnai une fausse adresse au cocher, et cinq minutes aprs
je lui dis de se rendre  la gare de Lyon.

Nous arrivmes juste au moment du dpart. Bien en hte nous montmes en
wagon, et quand le train s'branla, j'tai mon chapeau et je passai la
main sur mon front. Nous tions sauvs.

--Pre me dit tout  coup Suzanne avec sollicitude, tu n'as pas dn!

--Je n'y songe gure, lui rpondis-je. Mais toi?

Elle fit un geste de la main.--O allons-nous? dit-elle.

--Chez la cousine Lisbeth.




                                 XXXII


J'avais choisi la maison de Lisbeth comme l'asile le plus sr; personne
ne la connaissait  Paris, je n'avais jamais pas d'elle,--et si
quelques-uns par hasard savaient son nom,  coup sr aucun n'avait ide
de l'endroit qu'elle habitait. Aux premires lueurs du jour, le train
s'arrta devant une petite gare d'aspect modeste; nous descendmes, le
train repartit sans que nul curieux et seulement mis la tte  la
portire du wagon. Un gendarme et l'employ charg de recevoir les
billets furent les seuls tmoins de notre arrive.

Un petit omnibus jaune attendait les voyageurs,--nous, c'est--dire, car
nous tions seuls  cette heure matinale. J'y fis monter Suzanne... je
m'assis auprs d'elle, et nous voil roulant vers la petite ville,
loigne de deux ou trois kilomtres. Suzanne n'avait plus rien dit
depuis la veill. Pendant la nuit, chaque fois que j'avais lev les
yeux, j'avais vu les siens fixs dans le vide avec une tnacit
extraordinaire. Que voyait-elle au del du drap gris de notre coup?
Qu'allait chercher ce regard, presque dur  force d'tre obstin?
tait-ce l'horreur de ses nuits passes qu'elle voyait s'loigner d'elle
 chaque tour de roue? Je n'avais pas os l'interroger.

La fracheur de l'aube la faisait frissonner. A mi-chemin, je fis
arrter l'omnibus devant une route qui menait  une mtairie peu
loigne, je pris le bras de ma fille sous le mien, et je tournai le
coin d'une haie. Le conducteur de l'omnibus nous cria
obligeamment:--Toujours  gauche! puis il fouetta ses chevaux, et la
voiture jaune disparut avec un bruit de ferrailles.

Quand je fus assur qu'on ne pouvait nous voir, je revins sur mes pas et
nous prmes  droite, de l'autre ct de la route. Suzanne, toujours
muette, suspendue  mon bras, marchait avec une nergie concentre qui
me faisait mal. videmment, si je lui avais dit que le salut tait au
bout d'une route de cent lieues, elle et march du mme pas sans se
plaindre jusqu'au bout.

--Je voudrais bien t'pargner cela, lui dis-je. Mais il faut dpister
les recherches, dans le cas invraisemblable o quelqu'un nous aurait vus
descendre.

--Allons, allons, rpondit-elle en pressant le pas.

Le ciel tait gris clair; la terre laboure, toute brune, fumait  la
premire tideur du jour. Un brouillard d'opale montait doucement en
s'claircissant vers le ciel, et des flocons de bue s'accrochaient 
et l aux branches des arbres dans l'air immobile. L'herbe des chemins
tait couverte de rose, mais la route admirable, comme toutes nos
routes de France, tait sche, ferme et sonore sous le pas. Le soleil
n'tait pas encore lev, vu la saison peu avance, mais les oiseaux
s'appelaient dj dans les sillons. Je vivrais cent ans que je ne
pourrais oublier cette marche matinale dans les champs dserts avec mon
enfant reconquise, vole!  mon bras.

Au bout de trois quarts d'heure nous vmes devant nous la maison de
Lisbeth.

Une fume joyeuse sortait en jolies volutes des hautes chemines, les
vaches mugissaient  l'table, rclamant la traite du matin. La porte de
la cour tait ouverte, et la charrue brillante attele d'un cheval
vigoureux, prte  sortir, n'attendait plus que le laboureur. Suzanne me
regarda, et je vis  l'expression de son visage qu'elle tait contente.

--Cela ressemble  notre chez-nous, dit-elle  voix basse.

Nous avions atteint notre refuge. Je poussai la porte entre-baille; au
fond de la vaste pice, Lisbeth, dessine en noir sur le fond clair de
la croise  petits carreaux, triait des cheveaux de lin.

--Cousine Lisbeth, dis-je  haute voix, je vous amne la petite.

La cousine me regarda d'un air effar, bondit  travers ses cheveaux de
lin sans s'y prendre les pieds, et, pleine d'une ardeur juvnile, serra
Suzanne dans ses bras.

--Mon Dieu! mon Dieu! dit-elle deux ou trois fois. Elle tait si saisie
que les paroles ne lui venaient pas. Elle aima mieux nous embrasser que
de faire un discours. Quand elle eut renou le fil de ses ides:

--A pied! dit-elle, et  cette heure-ci! Est-il possible! Attendez, je
vais vous faire du caf. O sont vos bagages? Je vais appeler les
filles... Je lui mis la main sur le bras.

--Cousine Lisbeth, ne faites pas de bruit; personne ne nous a vus
entrer. Personne ne sait que je ne suis pas remari. Suzanne passera ici
pour ma femme.

--Et pourquoi, Seigneur Dieu? fit la cousine pouvante.

--Parce que j'ai vol ma fille  son mari, parce que le lche l'a
frappe, parce qu'elle en serait morte, et que je veux qu'elle vive!

Les bras de Lisbeth retombrent  son ct:

--Oh! la pauvre mignonne, dit-elle, c'est donc pour cela qu'elle est si
ple! Vous avez bien fait, cousin. On dira comme vous voudrez, mais je,
vais toujours vous faire du caf.

Quelle heure bnie que celle qui suivit! Suzanne, dj remise par ce bon
accueil, souriait doucement au fond du vieux fauteuil de tapisserie que
Lisbeth avait tran auprs du feu; une gerbe de flammes gaies et
ptillantes, sans cesse avive par les fagots que la cousine y jetait
avec profusion, montait le long de la vieille chemine luisante de suie:
la cafetire de cuivre tincelait; la crme paisse tremblait dans le
crmier de terre brune, et Lisbeth allait et venait avec une activit
prodigieuse. Tout  coup un rayon de soleil pntra par la porte que
nous avions laisse ouverte et tomba sur les cheveux d'or de ma fille.
Lisbeth fit le signe de la croix, et ses lvres muettes s'agitrent un
peu:

--C'est une vieille habitude, dit-elle avec un sourire en se tournant
vers nous; chaque fois que je vois le soleil au lever du jour, il faut
que je remercie le bon Dieu!

Et sa main vigilante ramena les tisons disperss dans le foyer. Humble
coeur, dbordant de joie et de reconnaissance, elle trouvait moyen de
remercier Dieu  toute heure du jour!

Quand Suzanne eut mang quelques bouches de pain, Lisbeth, qui s'tait
absente un instant, revint tout essouffle.

--La chambre de la petite est faite, dit-elle, j'ai mis des draps au
lit; elle va aller se coucher.

Suzanne ne se fit pas prier. Elle monta sans faiblesse l'escalier de
bois de chne aux larges balustres noircis et polis par l'usage; elle
entra dans la chambre gaie et claire, o les poutres du plafond taient
encore garnies de leurs chapelets d'oignons conservs pour l'hiver; me
tendit son front que je baisai, et sourit  Lisbeth qui nous avait
suivis...

--Ah! la chre petite, s'cria la bonne cousine, pauvre petite sans
mre, qu'elle a d souffrir pour avoir ces yeux-l!

Et Lisbeth, cachant son visage dans son tablier, s'enfuit en touffant
un sanglot. Suzanne ne pleurait pas:

--Nous serons bien ici, pre, dit-elle. Je suis contente d'y tre venue.

Je sortis en fermant la porte doucement. Je revins au bout d'un quart
d'heure, elle tait dj endormie. Mais sur son doux visage la marque du
soufflet se voyait encore en une ligne rouge. Je redescendis sur la
pointe du pied, et j'allai retrouver Lisbeth.

--Eh bien! vous ne dormez pas? Votre chambre est pourtant prte aussi,
dit-elle en me voyant entrer dans la laiterie o j'avais fini par la
rejoindre, aprs l'avoir cherche dans toute la maison.

--J'ai trop de choses  vous conter, rpondisse. Sommes-nous bien seuls?

--Vous pouvez tre tranquille. J'ai envoy les filles  l'ouvrage, et je
leur ai parl comme vous m'aviez dit. Racontez-moi votre histoire.

C'est dans cette frache laiterie, pendant que Lisbeth battait le
beurre, que je la mis au courant de ce qui s'tait pass depuis ma
prcdente visite. Elle ne parut pas fort surprise de la conduite de mon
gendre, en ce qui touchait les choses d'intrt; les campagnards peuvent
tout comprendre en fait de cupidit: le spectacle des petites rivalits,
des jalousies de la province les bronze  cet endroit l; mais, en ce
qui touchait le procd employ par lui pour obtenir de l'argent de
Suzanne, je la trouvai incrdule.

--Voyons, cousin, pensez donc, a n'est pas possible. Il n'y a pas
d'homme assez lche pour commettre une action pareille.

Je finis cependant par la convaincre, et ds lors sa tendresse et sa
piti pour Suzanne ne connurent plus de bornes. Elle n'tait pas loin,
je crois, de la considrer comme une sainte martyre.

Ma fille dormit pendant une partie du jour; au dner nous nous trouvmes
runis. Elle fut gaie, un indiffrent et cru qu'elle avait tout oubli;
mais; moi qui la connaissais, je devinais bien que cette gaiet tait
factice, et je l'interrogeai.

--Que crains-tu? lui dis-je, quand nous fmes seuls le soir.

--Je crains qu'on ne nous trouve, rpondit-elle.

--Ne crains rien, fis-je, heureux de pouvoir la rassurer; ici nous
sommes mieux cachs que n'importe o, et d'ailleurs je te jure que quand
mme on nous trouverait, je ne te laisserais pas emmener. O tu iras
j'irai, et je coucherai en travers de la porte s'il le faut.

Elle m'embrassa avec effusion et s'endormit d'un calme sommeil.




                                XXXII

[Note du transcripteur: Il y a deux chapitres XXXII. L'erreur de
l'dition source n'a pas t corrige ici.]


Le soleil levant que j'avais dans les yeux me rveilla le lendemain. Je
me levai et j'ouvris la fentre pour respirer l'air du matin.

--Pre, fit la voix de Suzanne, viens ici.

J'entrai dans sa chambre, spare de la mienne par une cloison de chne,
et je la trouvai dans son lit, accoude sur son oreiller, rose,
souriante, telle que je l'avais vue toute petite. La camisole de
Lisbeth, trop grande pour elle, faisait mille plis sur son cou; ses
mains fluettes sortaient  grand'peine des longues manches, et elle
riait au travers de ses cheveux qui avaient repouss son bonnet de nuit
pendu  son cou.

--Pre! dit-elle, c'est comme autrefois! Oh! que c'est bon!

Elle ferma les yeux, s'allongea de toutes ses forces dans le lit de
plume rebondi, puis se repelotonna, avec son geste familier, et rpta:
C'est bon de vivre!

Une joie immense m'inonda; faible et aveugle pre, je n'avais pourtant
pas coup dans sa fleur cette jeune existence si pleine de sve. Elle
pouvait encore trouver du plaisir  vivre! Sa chane tait brise, nous
allions tre heureux!

Elle avait sans doute devin ma pense, car elle ajouta:

--C'est  prsent que je suis heureuse! Chre enfant! Je sentis que
j'avais bien fait.

Les hommes et la loi ne pouvaient me donner tort; une voix plus forte
que tous les sophismes me criait que j'avais rempli mon devoir en
arrachant ma fille  son bourreau.

--Mais ce n'est pas tout, pre, dit-elle, j'ai faim. Et puis je ne puis
pas me lever, parce que je n'ai pas de robe!

Elle clata de rire, et ce rire enfantin, naf, me rappela tout un ordre
de souvenirs que nos rcentes peines avaient relgus dans le pass. Il
me semblait,  moi aussi, redevenir jeune et retourner au temps de sa
premire enfance!

Lisbeth entra, voyant la porte ouverte:

--Je t'apporte une de mes robes, ma mignonne, dit-elle, pendant qu'on
nettoie la tienne; ce serait peut-tre un peu long, j'y ai fait un pli.

Je m'en allai pendant que Lisbeth aidait Suzanne  faire sa toilette.

Au bout de quelques instants, j'entendis un concert d'clats de rire, et
Suzanne entra vtue de la robe de Lisbeth. La jupe n'tait pas trop
longue, mais la taille avait bien cinq pouces de trop, et Suzanne
essayait vainement de s'apercevoir en entier dans les petites glaces de
cette antique demeure.

Nous restmes huit jours chez notre excellente cousine, puis il fallut
partir, pour mettre dfinitivement la frontire entre mon gendre et
nous.

J'ignorais absolument ce qui se passait  Paris, aucun journal
n'arrivait dans ce coin recul du monde. Malgr les regrets de Lisbeth,
nous partmes un matin,  l'heure o nous tions venus, mais cette fois
dans la carriole de Lisbeth, qui avait voulu nous conduire elle-mme.
Aprs que nous fmes monts dans le train, j'aperus encore longtemps sa
silhouette sur le ciel clair, et je sentis que j'aimais sincrement la
bonne vieille fille.

Quelques heures aprs, nous tions  Genve, c'est--dire  l'abri de la
police franaise; mais ce rendez-vous de l'Europe convenait mal  des
gens qui ne veulent pas tre reconnus. Aprs une nuit de repos, nous
repartmes pour le lac de Constance; de l je voulais gagner Munich et
ensuite l'Italie.

Cet excs de prudence m'tait venu par la lecture des journaux. A
Genve, en parcourant les feuilles parses sur la table de l'htel,
j'avais lu un entre-filet ainsi conu:

Il n'est bruit dans Paris que de la disparition inconcevable d'une
jeune femme appartenant au meilleur monde parisien et marie depuis
moins d'un an. On se perd en conjectures sur la cause de cet vnement
extraordinaire. L'poux abandonn, dans son dsespoir, a tlgraphi
aussitt  toutes les frontires, mais jusqu' prsent les recherches
ont t infructueuses. On commence  croire qu'il pourrait y avoir l un
suicide ou mme un crime; pourtant, ce qui rend ces suppositions peu
vraisemblables, c'est que la disparition de madame de L... concide avec
celle de son pre, qui a occup anciennement des fonctions importantes
dans une entreprise actuellement en voie de grande prosprit.

Je frmis en lisant ce bavardage indiscret, et je maudis-d'abord le
reporter qui avait failli nous perdre, puis je me dis que ces lignes
taient trop soigneusement peses pour ne pas tre le produit de la
plume de mon gendre. Grce  notre sjour chez Lisbeth, nous avions
lud l'ardeur des premires recherches; si j'avais tent de passer la
frontire immdiatement, nous eussions probablement t arrts; mais,
depuis huit jours, la consigne s'tait relche, et d'ailleurs nous
n'tions pas des voleurs, et mon gendre n'offrait pas de prime. Je me
rjouis de sa maladresse, mais je me fortifiai dans mon ide de gagner
l'Italie par la Bavire.

Quinze jours plus tard nous tions  Florence, comme je l'avais dit 
Pierre. Lisbeth s'tait charge de nous envoyer Flicie. Mon vieux valet
de chambre vint nous rejoindre en temps convenable, et nous nous
trouvmes tous les quatre parfaitement heureux d'tre runis.

Pierre avait un million de choses  me raconter, et je n'avais pas moins
envie de les entendre. Tout s'tait pass comme je l'avais prvu,  cela
prs que les recherches avaient commenc ds huit heures du soir. M. de
Lincy, quand nous l'avions rencontr  Paris au moment de monter en
voiture, essayait prcisment de se procurer de l'argent; et si
l'usurier auquel il s'adressait ne s'tait pas fait tirer l'oreille,
nous aurions t arrts  la gare mme, avant que j'eusse eu le temps
de prendre nos billets.

Par bonheur, en rentrant chez lui pour l'heure du dner et en apprenant
que sa femme n'avait pas reparu depuis la scne du matin, il avait
commenc par la faire demander chez moi, puis chez sa grand'mre, et ce
n'est qu'en apprenant que moi aussi j'avais disparu, qu'il s'tait dout
de la vrit.

Cependant il avait fait faire une perquisition  mon domicile et  celui
de ma belle-mre pendant la nuit de notre dpart, et ne s'tait
rellement convaincu de notre fuite qu'au bout de vingt-quatre heures.

Pierre me fit un rcit dtaill de sa fureur. Je suis jou! n'avait-il
cess de rpter, et je suis persuad que la blessure de son
amour-propre saignait presque autant qu'elle de sa cupidit. Comment, en
effet, expliquer la disparition de sa femme? Les moins mchants se
contentaient de sourire, et la supposition la plus naturelle tait qu'un
plus heureux avait supplant M. de Lincy dans le coeur de sa femme.
Cette hypothse n'ayant rien de flatteur pour un homme qui tenait avant
tout  retenir sa femme au domicile conjugal, il avait donn aux
journaux la petite note que j'avais lue. Il ne lui plaisait pas beaucoup
plus d'avouer que le pre pouvait avoir enlev sa fille, mais au moins,
de la sorte, l'honneur tait sauf, et la faute retombait tout entire
sur moi... qui avais si mal lev mon enfant!

Le monde n'avait parl que de cet enlvement pendant deux jours; puis,
un cheval clbre s'tant cass la jambe, on avait cess de s'occuper de
nous pour aller prendre des nouvelles de l'illustre bless. Seul, M. de
Lincy cherchait toujours, et cherchait d'autant mieux que, Suzanne lui
ayant refus de l'argent prcisment au moment de notre fuite, il tait
fort mal en point.

Pierre me raconta ces nouvelles avec l'expression d'une satisfaction
profonde, et conclut en disant:--Je ne voudrais pas dire que monsieur
peut avoir eu la main malheureuse: je crois mme qu' la place de
monsieur j'aurais fait le mme choix;--mais quand j'ai vu le gendre de
monsieur aller  la messe avec un domestique pour lui porter son
paroissien, je me suis dit que cela finirait mal.

Tout le monde tait content, sauf Flicie qui trouvait le beurre
dtestable, et qui se plaignait du baragouin de ces femmes noires qui,
crient toujours. Avec le temps elle finit par se faire, au baragouin,
mais elle ne put jamais s'accoutumer au beurre italien.




                                XXXIII


Suzanne revenait rapidement  la sant, ses joues se rosaient, la
vilaine marque rouge avait disparu depuis bien longtemps, mais je la
voyais toujours, moi; pourtant, ses beaux yeux bleus, rendus  leur
douceur premire, me souriaient comme aux temps heureux de son enfance.
Un jour qu'aprs une longue promenade en calche nous revenions ensemble
par les faubourgs, Suzanne avait sur les genoux un gros bouquet de
fleurs d'oranger cueilli  quelque villa des environs, les lumires
lointaines piquaient de clous d'or le fond gris de la ville, o quelques
clochers se dtachaient visibles encore. Ma fille me dit avec un soupir
de batitude:

--Pre, j'avais toujours rv de faire avec toi ce voyage d'Italie... Il
me semble que je n'ai jamais t marie.

Elle jouait avec son bouquet; ses yeux tombrent sur les fleurs
symboliques, et elle fit un mouvement comme pour carter une pense
importune.

--Qu'y a-t-il? lui dis-je anxieux, car chacune de ses paroles ne me
rvlait plus comme autrefois la direction de ses penses. Il y avait un
an, un an seulement que nous ne parlions plus absolument  coeur ouvert,
un an que cet tranger qui me l'avait vole s'tait plac entre elle et
moi.

--Je pense, dit-elle, que ce que je viens de dire n'est pas juste. J'ai
t marie, je le suis encore... J'ai jur d'aimer et de respecter mon
mari...

Elle pronona ces mots avec tant d'amertume que j'en fus navr.
L'obscurit m'empchait de voir son visage, elle continua:

--Je suis marie et je n'ai pas de mari, je mprise et je hais celui 
qui je suis lie pour la vie;--quel trange mariage est celui-ci. Et
pourquoi suis-je condamne  porter toujours le nom d'un homme indigne
de moi? Et pourquoi, moi qui n'ai jamais fait le mal, suis-je exile 
jamais de mon cher pays, tandis que celui qui m'a torture depuis le
premier jour est heureux et considr dans sa patrie?

Elle parlait sans colre, sans passion; ces questions redoutables se
succdaient les unes aux autres comme entranes par leur propre poids.
On et dit que pour la premire fois de sa vie elle allait jusqu'au fond
de ce mystre interroger sa destine.

Que pouvais-je lui rpondre? Je restai muet. Elle reprit de la mme voix
gale et lente, mais avec un peu d'amertume:

--Je suis une honnte femme: depuis le jour o M. de Lincy m'a emmene
chez lui, jusqu' celui o il s'est conduit comme un lche, j'ai fait de
mon mieux pour l'aimer. Si je n'ai pas russi, ce n'est pas de ma faute,
car jusqu'au jour de mon mariage, j'ai eu de l'amiti pour lui; j'ai t
conome et soigneuse de son bien, j'ai t soumise  ses ordres et mme
 ses caprices, je n'ai eu ni fantaisies ni rbellions, j'ai mme
sacrifi  ses gots le voeu le plus cher de ma vie, qui tait de vivre
auprs de mon pre. Il s'en disait jaloux, j'ai cd sans me plaindre...
je n'ai: rien  me reprocher, rien qu une aversion insurmontable pour
lui comme poux, tandis que je l'acceptais comme ami....Pourquoi est-ce
lui qui est considr dans le monde, le monde qui me jette la pierre?
Pourquoi est-ce moi qui me cache et lui qui me cherche, moi que la loi
condamne et lui qu'elle soutient?

Ici, pas plus qu'avant, je ne pouvais rpondre. Je pressai la main de
Suzanne, devenue fivreuse tout  coup.

--Pre, continua-t-elle, quand une femme prouve pour son mari le dgot
le plus violent, quand la vue seule de cet homme la fait trembler de
crainte et de colre, est-elle oblige de lui obir, de se soumettre 
ses caprices?

Forc de rpondre, je rpondis:--Oui.

--Et quand ce mari, qui ne sait pas se faire aimer, qui ne sait mme pas
se faire estimer, va chercher prs de femmes ignobles les plaisirs de la
dbauche, est-il vrai que sa femme, jeune et leve dans la chastet,
soit force d'accepter le rebut de ses caresses?

Je n'eus pas le courage de rpondre.

--Mais alors, dit Suzanne en tournant vers moi son visage empourpr par
la honte, o ses grands yeux lanaient des clairs d'indignation, si moi
aussi je foulais aux pieds le respect de la foi jure, si je
m'avilissais comme il s'avilit, c'est encore lui que le monde
plaindrait, et moi qui serais condamne?

--Oui, dis-je en baissant la tte.

--Mais il m'a prise innocente au foyer paternel, o jamais l'ombre du
mal n'avait effleur ma pense; c'est lui qui ds le premier jour a
voulu m'entraner dans la fange, et c'est moi qui serais responsable de
ma chute? Non, non, non! s'cria-t-elle en tendant les bras vers les
toiles, je demande justice devant le ciel sourd et muet! Je demande
justice de cet homme, qui fut mon bourreau sans pouvoir m'abaisser!

Elle se laissa retomber puise. Je serrai son chle autour d'elle. Le
pas gal des chevaux retentissait sur la route dserte, le cocher
italien ne s'occupait pas de nous. Suzanne reprit faiblement:

--Tantt, dans le village que nous avons travers, il y avait une jeune
mre qui allaitait son enfant. Le pre, tout  ct, clouait des douves
 son tonneau, deux autres petits jouaient  terre; l'as-tu vu?

J'avais remarqu ce joli tableau, et mon coeur s'tait serr pour elle 
la vue de ce bonheur qu'elle devait ignorer.

--Voil la famille, dit-elle; le pre regardait les enfants avec bont;
la mre avait l'air heureux; quand les yeux des poux se sont
rencontrs, j'ai vu qu'ils s'aimaient... Oui, c'est ainsi qu'on s'aime,
je le comprends, c'est ainsi que tu aimais ma mre! vos deux existences
n'en faisaient plus qu'une, et chacun de vous n'et pas voulu du paradis
s'il avait d quitter l'autre pendant une heure pour y entrer! Et moi!
moi... qui ne serai jamais aime, moi qui ne serai jamais mre!

Elle appuya sa tte sur mon paule et pleura longuement.

Jusqu'alors j'avais espr que sa jeunesse la dfendrait de ces tristes
rflexions, je m'tais dit que peu  peu la vie, lui apportant la
sagesse, adoucirait les regrets,--j'avais compt sans l'ducation virile
et srieuse que je lui avais donne. Ds l'enfance, je l'avais habitue
 considrer le fond de chaque chose,  se rendre compte de ses droits
et de ses devoirs: ici comme ailleurs, mon ouvrage tournait contre moi,
et ce que j'avais fait pour la rendre heureuse la condamnait 
l'ternelle douleur!

--A ce monde de convention, pensais-je, il ne faut que des poupes de
salon. J'aurais d l'lever au Sacr-Coeur, comme le dsirait ma
belle-mre. Elle se serait parfaitement arrange de M. de Lincy; ils
auraient fait un mnage modle!

Suzanne tait ma fille, ma vraie fille vaillante et rsigne. Elle
s'essuya les yeux. Nous entrmes dans la ville, elle reprit sa place
dans le fond de l'quipage, puis elle prit ma main qu'elle garda dans la
sienne.

--Malgr tout, pre, dit elle, ne va pas croire que je te rende
responsable des erreurs de M. de Lincy; je l'ai accept de mon plein
gr, donc c'est moi seule qui l'ai voulu ce mariage. Je suis trop
heureuse d'avoir pu te donner quelques semaines de tranquillit, et pour
ma consolation, cher pre, je veux croire et je crois que c'est ce repos
moral qui t'a sauv la vie.

Je ne pouvais pas lui ravir cette dernire illusion. Je la lui laissai
donc, et  partir de ce jour elle trouva une grande douceur 
m'entretenir de mon rtablissement,  me demander quand et comment je
m'tais senti mieux, et  faire concider ce mieux avec l'poque de son
mariage. Il ne fut plus question entre nous de la condition bizarre o
elle se trouvait vis--vis du monde. Nous vivions seuls, trs-retirs,
servis par nos fidles domestiques. Elle tait gaie, elle se disait
heureuse. Seul je savais quel ver rongeur se cachait dans ce beau fruit,
mais je gardais ma douleur pour moi. Quand j'crivais  ma belle-mre
par l'entremise de Lisbeth, qui mettait  la poste toutes mes lettres,
je ne lui parlais que de la sant meilleure de Suzanne, et j'appris
qu'elle aussi se rjouissait de ma rsolution dsespre.

Une de ses lettres me donna des dtails nouveaux, bien que prvus, sur
mon gendre.

Imaginez-vous, m'crivait-elle, que le coquin se prlasse et vit  peu
prs maritalement avec qui? Je vous le donn en mille!... Avec
mademoiselle de Haags. Celle-ci, aprs diffrentes fugues  l'tranger,
notamment  Vienne, a trouv un prince  plumer. Elle s'en est acquitte
en conscience, et maintenant elle mange ce plumage avec votre gendre.
Elle va dbuter ces jours-ci sur une de nos scnes lyriques: il faut
voir le mal que Lincy se donne pour lui faire un succs. C'est
positivement monstrueux! Qui et pu croire cela d'elle! Vous
souvenez-vous, mon ami, que dans un moment o j'avais la berlue, j'avais
pens  vous la donner pour femme? Ce dernier coup me prouve que vous ne
ftes point, en mariant Suzanne  ce monsieur, aussi coupable que je
l'avais prsum. Mais cette demoiselle de Haags! Cela me passe! Elle
avait reu une si bonne ducation et de si excellents principes!

Je ne partageais pas l'tonnement de ma belle-mre. Ces belles
ducations et ces excellents principes ne peuvent donner, suivant les
natures, que d'admirables rsultats, ou de trs-mauvais. Et certainement
mademoiselle de Haags n'tait point prdestine  donner les premiers.

Comme me l'avait prdit le docteur, j'eus pendant les chaleurs de juin
une abominable attaque de rhumatisme, et je souffris autant que le cher
homme pouvait le dsirer pour faire un excellent drivatif. Cette
maladie me fut douce cependant, car Suzanne tait ma garde-malade, et je
croyais remonter au bon temps pass, quand j'avais cru mourir une
premire fois. Elle y songeait aussi, et bien souvent elle vint
s'asseoir auprs de moi, et posant sa main souple et caressante sur mon
front fivreux, elle me dit de sa voix d'enfant:

--Pre, c'est tout comme autrefois,--je suis bien heureuse!

Mais elle avait beau me le rpter, je savais bien qu'elle mentait
encore, et souvent, dans mes nuits d'insomnie, je me dis que sa mre ne
serait pas contente de moi, qui n'avais pas su tenir ma promesse, et
rendre Suzanne heureuse!




                                 XXXIV


Deux annes s'coulrent pendant lesquelles un calme profond s'tendit
sur nous; j'avais vieilli rapidement pendant les six premiers mois, puis
ma sant s'quilibra peu  peu, j'eus aux changements de saison de
bonnes attaques de rhumatisme, je devins un hygromtre de premier ordre,
prdisant de par mon genou gauche les moindres symptmes d'humidit dans
l'atmosphre, et  cela prs je restai un monsieur dcid  vivre
trs-longtemps et le mieux possible.

Suzanne m'blouissait, malgr les retours frquents que je lui voyais
faire sur elle-mme, dans la torpeur muette des longues aprs-midi
d't. Elle avait repris son dveloppement si malheureusement interrompu
par son mariage. Je voyais ce corps jeune et frle passer doucement,
sans secousses,  la maturit clatante de vingt ans: le visage s'tait
arrt  des contours prcis taills dans un marbre vivant et
transparent, les lignes de toute sa personne s'taient remplies, des
courbes harmonieuses remplaaient les formes un peu grles de
l'adolescence. Quand je la voyais venir  moi avec son sourire adorable,
ses yeux dsormais pensifs, mme au milieu de leur joie nave, ses mains
blanches et fines noues sous une gerbe de fleurs:

--Qu'adviendra-t-il, me disais-je, de cette beaut rayonnante, de cette
fleur-de jeunesse? Va-t-elle se desscher lentement comme les arbres qui
ne donnent point de fruit? Faut-il que cette admirable crature, si bien
faite pour inspirer l'amour, ne doive ni le permettre ni le ressentir?

Et un vague chagrin de grand-pre me saisissait le coeur. Il me semblait
qu'auprs du berceau des enfants de Suzanne j'eusse retrouv les
douceurs oublies de ma jeunesse vanouie.

C'tait  M. de Lincy que je m'en prenais dans ces heures de tristesse:
 force de le mpriser, je venais parfois  bout de le plaindre. Pauvre
homme en effet que celui qui n'avait pas su respecter en Suzanne
l'pouse accomplie, adorable, qui ft close sous ses yeux, s'il l'et
voulu! J'aurais dsir parfois qu'il la vt telle qu'elle tait devenue,
afin de l'craser de ses perfections, et de le chasser ensuite
honteusement du paradis qu'il s'tait ferm lui-mme.

Cependant, je ne pouvais lui en vouloir beaucoup, car il nous laissait
bien tranquilles; ma belle-mre me parlait rarement de lui, et jamais
pour lui donner des louanges, il est superflu de le dire. Mon notaire
m'crirait qu'il touchait rgulirement les vingt-cinq mille francs de
rente de Suzanne. Quant  celle-ci, il ne s'en proccupait plus et
semblait avoir oubli son existence. Par quel prodige avait-il trouv un
radeau pour surnager dans son ocan de dettes? Je ne l'ai jamais su, et,
du reste, je n'ai jamais cherch  le savoir.

Nous tions depuis deux ans  Florence; il y faisait bien un peu chaud
l't, mais notre villa, moiti ville et moiti campagne, avait de
grandes salles fraches, presque humides, et dans le parc une
grotte,--tout  fait humide, celle-l,--o nous bravions les rayons du
soleil. Suzanne me paraissait supporter le printemps moins bien que de
coutume, et je lui avais dj propos deux ou trois fois de voyager pour
changer d'air; mais je n'avais jamais obtenu que des rponses vagues.

Un soir qu'elle me paraissait plus alanguie, je lui demandai
srieusement ce qu'elle prouvait:

--Tu sais bien, lui dis-je, que je n'ai d'autres dsirs que les tiens;
je vois que Florence t'ennuie, que veux-tu? Quel pays te tente? Ft-ce
le Niagara, nous irons, malgr mon horreur pour les voyages sur mer,
ajoutai-je en riant, afin de temprer ce que mon adjuration pouvait
avoir de trop grave.

--Le Niagara, murmura-t-elle en souriant. Pourquoi pas? Mais c'est bien
loin!

--Nous avons la Grce, l'Asie Mineure... veux-tu aller au Caire? Mais il
va faire bien chaud... Veux-tu que nous allions  l'le de Wight?
Prcisment le docteur, dans sa dernire lettre, te conseillait l'air de
la mer... Veux-tu Jersey, Guernesey?

--Les les anglaises... rpondit Suzanne de la voix lente et endormie de
ses jours de dcouragement; non... pas les iles anglaises... mais un
pays o les prairies sont entoures de grands arbres, o les chemins ont
l'air de vous connatre, o l'on ne voit plus ces ternels cyprs, ces
ternels peupliers qui me rendent malade... un pays o l'on parle la
chre langue maternelle... Oh! pre, la France! la patrie!...

Elle me tendait ses mains suppliantes, et ses yeux dbordrent de larmes
longtemps retenues.

Trs-troubl, je m'approchai d'elle. Je caressai ses cheveux, je baisai
son front brlant... elle avait la fivre...

--Pre, dit-elle tout bas, voil six mois que je le cache, mais je meurs
du mal du pays, il faut que je retourne en France! Je n'ai pas voulu te
le dire, je savais  quelles craintes j'allais t'exposer, mais je ne
puis plus supporter ce dsir qui me tue... Cette langue italienne me
fait horreur. C'est mon pays que je veux, et si je dois mourir de
chagrin o de nostalgie, j'aime mieux mourir sur la terre de France!

Elle parlait vite maintenant, et ses larmes coulaient vite aussi; ce
pauvre coeur toujours dchir, toujours saignant, toujours comprim,
s'panchait enfin, avec la douceur douloureuse de la libert longtemps
dsire. Elle parla longtemps, et  la fin de chaque phrase revenait le
nom de la patrie aime, qui l'appelait si haut!

Je lui fis toutes les reprsentations possibles; j'eus recours  tous
les raisonnements, mais en vain. Elle acquiesait  tout, approuvait
tout, et rptait pour conclusion: Je veux revoir la France!

--Veux-tu, lui dis-je un jour,  bout de force, veux-tu que nous allions
dans le Midi, quelque part prs de la frontire d'Espagne, afin de nous
enfuir  la moindre alerte?

Elle secoua la tte.

--C'est une autre Italie, dit-elle, pas de verdure frache, ni de petits
ruisseaux, d'eau vive... on n'y parle pas franais avec le cher accent
tranant de nos provinces...

Nous ne pouvions pourtant pas nous en aller de ville en ville, au risque
d'tre reconnus par quelqu'une de mes nombreuses relations. Ce n'tait
pas pour Suzanne que je craignais; elle avait tant chang que des
indiffrents l'auraient vue passer sans songer  madame de Lincy; mais
moi, j'tais parfaitement reconnaissable! J'hsitai longtemps; enfin je
me rappelai qu'un jour Maurice Vernex m'avait parl d'un village en pays
perdu, sur la cte normande, o il avait pass, disait-il, les quinze
journes les plus dlicieuses de sa vie. Je me procurai une carte, des
guides... peine perdue, le nom de cet endroit bni ne s'y trouvait pas.

Nulle recommandation ne valait celle-l, pour nous. Je me fis envoyer
plusieurs cartes du dpt de la guerre, et je me mis  suivre avec une
pingle les sinuosits de la cte en dchiffrant  grand'peine les noms
presss les uns sur les autres. Aprs une heure de patientes recherches,
mon pingle s'arrta sur un petit point noir, un hameau, dix maisons
tout au plus... J'avais trouv notre refuge; mais je me gardai bien de
faire part de ma dcouverte  ma fille. Dans son impatience, elle et
voulu partir le soir mme, et c'tait l'poque o les Parisiens frileux
s'en viennent chercher le soleil en Italie, pendant que le mois de mai
les boude  Paris. Je me dis que je retarderais le plus possible ce
voyage, m'estimant heureux de la certitude de garder Suzanne aussi
longtemps que je serais de l'autre ct de la frontire.

Nous tions devenus trs-braves, et nous sortions dsormais en plein
jour; deux ans de scurit nous avaient rendus tmraires. Tout le monde
nous connaissait sous le nom du vieux monsieur anglais avec sa jeune
femme, et mme les marchandes de fruits du march aux herbes nous
saluaient d'un sourire amical lorsqu'elles nous voyaient passer. Un
jour, tard dans l'aprs-midi, nous revenions de faire quelques emplettes
au centre de la ville, notre calche se trouva arrte par un embarras
de charrettes. Une autre calche, qui venait par une rue latrale, se
trouva prs de nous; une femme dont le visage tait cach par son
ombrelle causait haut, sans se gner et en franais, avec un homme qui
ne nous prsentait que la raie du derrire de sa tte.

Au moment o le groupe confus dont nous faisions partie commenait 
s'branler, la dame en question releva son ombrelle, jeta un regard
autour d'elle, me regarda avec stupfaction, et s'cria  pleine voix:

--Dites donc, Paul, votre beau-pre!

Avec l'imprudence invitable en pareil cas, Suzanne et moi, au lieu de
nous dtourner, nous regardmes le monsieur interpell qui se retourna
vivement de notre ct, et nous fit voir la figure fatigue, mais
irrprochable, de M. de Lincy.

Il fit un mouvement si brusque, son visage exprima une joie si froce,
que je m'lanai involontairement en avant pour protger Suzanne de mon
corps. Heureusement notre cocher, voyant enfin la route libre et voulant
regagner le temps perdu, fouetta vivement ses btes qui partirent,
moiti trot, moiti galop. Les sons aigus de la voix de la femme 
l'ombrelle m'arrivrent de loin, et je crus discerner quelque chose
comme une altercation. Mais je n'avais pas un instant  perdre. Je fis
faire plusieurs dtours au cocher, et nous arrivmes chez nous.

--Reste l, dis-je  Suzanne en l'enfermant dans sa chambre  coucher.
Je pris tout mon argent, mon ncessaire de voyage, celui de Suzanne, qui
renfermait ses bijoux et nos papiers; je dis  Pierre de nous suivre
immdiatement  la gare, ainsi que Flicie, en abandonnant tous nos
effets, et je remontai dans la calche avec ma fille. Nos deux
serviteurs s'arrangrent de leur mieux auprs du cocher, et nous
quittmes ainsi la villa hospitalire qui nous avait abrits deux ans.

J'avais fait prendre un dtour qui me permettait de voir la villa en
repassant sur une route en contre-bas... et j'eus la satisfaction
d'apercevoir une autre calche contenant mon gendre et deux personnages
que je ne pus dfinir, gens de la police ou employs du consulat, qui
s'arrtait devant la porte de notre demeure. Ils sonnrent  tour de
bras, et longtemps sans doute, car les aboiements d'un chien me
poursuivirent longtemps. Nous gagnmes la gare, et nous prmes le
premier train de banlieue. La direction nous importait peu, l'essentiel
tait de quitter cette ville devenue dangereuse pour nous.

Suzanne trs-effraye, trs-ple, me serrait fortement le bras, Flicie,
qui avait gagn quelques habitudes italiennes, faisait de temps en temps
un grand signe de croix... Quand nous fmes en wagon, Suzanne me dit:

--O allons-nous, pre?

Son visage exprimait une inquitude si poignante que je ne pus y tenir
plus longtemps.

--En France! rpondis-je.

Un cri de triomphe partit des trois poitrines haletantes qui attendaient
ma rponse, et les trois paires d'yeux me remercirent par des larmes de
joie.

Le lendemain nous tions  Nice, o je ne fis que passer. Nous ne fmes
point inquits  la frontire. Mon gendre, bien sr, ne nous cherchait
point de ce ct.

Arriv prs de Paris je dposai Suzanne avec nos domestiques dans un
htel de la banlieue, et j'allai voir notre docteur nuitamment comme un
voleur. Il approuva mon projet, loua fort mon nergique rsolution et
m'assura que, ds lors, nous pouvions rester en France sans tre
inquits.

--Comment voulez-vous, dit-il, qu'on vous cherche l o vous allez. Je
ne crois pas que personne connaisse le nom de ce trou-l. Seulement ce
ne sera pas trs-habitable l'hiver!

--L'hiver est loin! dis-je gaiement, nous retournerons en Italie, ou en
Espagne, ou  Malte. Le monde est grand, et Suzanne n'aura pas toute sa
vie le mal du pays.

--Je doute mme fort, reprit le docteur, qu'elle l'ait une seconde fois!
On n'a gure cette maladie-l qu'une fois, et dans l'extrme jeunesse.
Plus tard, on se bronze!

Notre ami touffa un soupir; peut-tre se croyait-il trop bronz; mais
il se trompait en ce cas, car son vieux coeur tait aussi jeune que le
ntre.

J'aurais voulu voir aussi le notaire, mais je considrai l'entreprise
comme trop prilleuse, et j'y renonai. D'ailleurs, je craignais
vaguement qu'il ne ft arriv quelque malheur  Suzanne. Je me htai de
retourner  l'endroit o je l'avais laisse. Tout tait pour le mieux;
elle dormait encore, car j'avais pass une partie de la nuit  causer
avec le docteur, et j'tais revenu par le premier train.

Nous partmes ensemble tous quatre sans passer par Paris, et douze
heures aprs nous dbarquions dans une petite ville de Normandie, si
tranquille que l'herbe y pousse entre les marches des escaliers, sur les
perrons des htels et jusque dans le march aux chevaux.

Aprs une nuit passe  nous reposer de ce voyage prcipit, nous
montmes dans une lourde voiture jaune qui rappela  Suzanne l'ancien
omnibus du chemin de fer dans lequel nous avions promen Lisbeth. Vers
le soir, la patache en question nous dposait sur la place d'un village
o il y avait bien cinq maisons groupes autour d'une vieille glise
surmonte d'un clocher  btire, c'est--dire un toit de schiste  deux
versants trs-inclins, assez semblable, en effet,  un bt de cheval ou
de mulet.

Quelques femmes taient venues pour rclamer leurs commissions au
conducteur, sorte de messager rural; on tira de la patache une quantit
de choses tranges, des petits barils pleins d'huile, de vinaigre, de
liquides varis, des sacs d'avoine ou de farine, des morceaux de viande
frache envelopps de feuilles de chou, des paniers vides, enfin un
nombre prodigieux de colis htroclites, bien que je cherchasse
vainement  dcouvrir l'endroit o ils avaient t prcdemment cachs
aux regards.

Quand tous les petits barils et les quartiers de viande eurent trouv
leurs destinataires, non sans quelques litiges, une femme avenante,
proprement vtue, s'approcha de nous, prenant en piti notre air
emprunt. De fait, nous devions tre passablement gauches, car nos yeux
suivaient avec une sorte de regret la voiture jaune, qui s'en allait
plus loin peupler le pays de petits barils et de sacs de toile
mystrieux.

--Qu'y a-t-il pour le service de ces messieurs et de ces dames? nous dit
l'htesse en franais trs-acceptable, malgr l'accent du pays. Une
jolie chambre peut-tre et un souper?

--Quatre jolies chambres et quatre soupers, rpondis-je, retombant dans
la ralit.

Les chambres taient propres et fraches malgr leurs affreuses
lithographies de la Restauration encadres dans des cadres de bois noir;
en attendant le repas, je me mis au courant des aventures de Tlmaque
et de celles non moins vridiques de la belle Zlie, reprsente avec un
corsage bleu et un jupon ronge, dans l'acte de reprocher  un perfide
l'abandon le plus immrit.

Le souper fut servi, et nous mangemes tous  la mme table. La
frugalit, mais non la parcimonie, prsidait  ce repas, arros de cidre
encore potable. Pierre fit la grimace; je l'avais accoutum  boire de
bon vin,--mais, en nous voyant boire courageusement, il prit le parti
d'en faire autant, et je n'ai pas ou dire qu'il s'en soit trouv plus
mal.

--Ces messieurs et ces dames sont venus pour voir l'endroit? nous
demanda l'htesse en desservant la table.

--Oui, et pour respirer l'air. La mer est-elle loin?

--A un petit quart de lieue; c'est  Faucois que vous la trouverez.

--Y a-t-il une auberge  Faucois?

--Ah! seigneur Dieu, non, bien sr!

Je n'y tais plus du tout, et je commenais  accuser Maurice Vernex
d'avoir fait comme tous les voyageurs anciens et modernes, lorsque
l'htesse ajouta:

--Mais il y a une maison  louer, une belle maison de six appartements,
avec jardin, une curie et une table... a sera peut-tre un peu
humide, parce que voil deux ans qu'on ne l'a loue... Mais si ces
messieurs veulent voir...

Je tenais mon rve! Le lendemain ds l'aube j'tais dans la belle maison
de six appartements, ce qui voulait dire en langue vulgaire six pices,
et, le mtre  la main, je toisais et retoisais la place du lit, des
chaises, des armoires... Une heure aprs, Pierre tait en route pour la
ville dserte avec le chariot de l'htesse, et le soir mme, pendant
qu'un bon feu de bois de charme brlait dans les chemines pour les
assainir, nous couchions dans nos meubles.




                                 XXXV


Je fus rveill par les cris joyeux de Suzanne, et je me trouvai bientt
auprs d'elle.

--La mer, disait-elle, vois donc, pre, la voil en face de nous sous la
fentre! On dirait qu'il n'y a qu' ouvrir la porte pour y tremper ses
pieds!

En effet, la veille, tout occups des arrangements intrieurs, nous
n'avions pas song  regarder par les fentres.

Un panorama splendide se droulait devant nous. En face, la mer, d'un
bleu fonc intense, qui faisait mal aux yeux, au-dessus, le ciel d'un
bleu plus ple, doux et tendre;  droite et  gauche, deux bras de
rochers roux qui enserraient une baie merveilleuse, si parfaite qu'elle
avait l'air d'un dcor d'opra; des falaises tantt rocheuses, tantt
couvertes d'herbe drue et de hautes fougres; quelques arbres
pittoresques auprs de nous;  nos pieds, un ruisseau d'eau vive qui
traversait Je jardin avec un bruit de cascatelle, et sous la fentre, de
grandes plates-bandes de juliennes blanches qui embaumaient l'air. Un
bruissement d'abeilles affaires remplissait l'atmosphre frache et
tide  la fois, o le vent avait la douceur du velours et la force
vivifiante du bain sal.

--C'est prodigieux! murmurai-je. Maurice Vernex ne m'avait pas tromp.

--C'est lui qui t'avait enseign ce nid? dit vivement Suzanne en se
tournant vers moi.

--Oui, il y a longtemps; je l'avais oubli, et puis, quand tu as parl
de revenir en France, je me suis rappel le nom de ce pays trange et
sauvage.

Suzanne ne rpondit rien; mais une expression de joie et de gratitude
passa sur son visage expressif.

--C'est un bon garon, dit-elle, il ne nous est jamais venu de lui que
du bien. Te rappelles-tu ce triste hiver  Paris, comme il venait
souvent te dsennuyer?... Nous avons pass alors de bonnes soires.

Elle devint pensive, et moi, craignant de la voir revenir aux pnibles
souvenirs de ce pass douloureux, je dtournai la conversation.

--C'est un pays superbe que celui-ci, dis-je, mais que mange-t-on dans
ce paysage de ferie? Il n'y a pas de boutiques, il n'y a pas mme de
marchands...

--Il y a toujours des poulets et du beurre, rpondit Flicie qui
accourait un volatile dans chaque main; si vous voulez vous plaindre de
la nourriture, monsieur, vous allez nous rendre bien malheureux!

C'tait sa manire  elle de rassurer les gens inquiets. Je la laissai
dire. Du reste, grce  son activit et  sa prvoyance, nous emes
toujours un ordinaire confortable.

Le ciel et l'Ocan aux teintes changeantes, les falaises qui prenaient
un air riant ou svre suivant les heures du jour, les sentiers troits
tapisss de fleurs sauvages, o la mer apparaissait soudain par un trou
dans la haie, les pentes gazonnes et les bois pleins d'ombre, faisaient
de cette vie un enchantement perptuel. Jamais je n'avais rv tant
d'eaux courantes, de valles, de pelouses, de points de vue divers et
charmants; le besoin de posie que tout homme apporte en lui et qui dort
pendant les annes de lutte, cet lan vers tout ce qui est beau, se
traduisait en moi par un enivrement complet. D'autres se mettent 
collectionner des bibelots, quelques-uns achtent des tableaux, le plus
grand nombre s'en va  la campagne; mais je ne crois pas que nul ait
jamais plus ou mieux joui de la posie des choses que moi,  ce moment
de la vieillesse commenante.

Je ne sais si Suzanne partageait mes impressions parce qu'elle tait ma
fille, ou bien si son temprament et ses tudes l'avaient prdispose
aux mmes rveries, mais elle absorbait la vie par tous les pores et
tombait dans des extases dlicieuses devant les merveilles que la nature
jetait  pleines mains autour de nous.

Pour la premire fois nous tions dans un vritable dsert. Jusque-l,
la solitude n'avait t que fictive;  la campagne, chez nous, les
paysans du village, les journaliers, le personnel de la maison formaient
une sorte de socit qui nous entourait sans nous toucher. A Florence,
nous ne parlions  personne, mais nous voyions des hommes; le mouvement
d'une grande ville nous empchait de sentir notre isolement. Ici, le
plus froce misanthrope et trouv la satisfaction de ses gots. Les
quelques paysans de notre hameau taient toujours au travail dans les
champs;  peine  midi ou le soir les voyait-on passer. On changeait un
salut, parfois une parole, car ces gens taient trs-sociables. Leur
aisance relative leur donnait le sentiment de l'galit vis--vis de
nous. Les paysannes ne causaient gure qu'avec Flicie; parfois Suzanne
entrait dans une maison, caressait un enfant et sortait aussitt. L se
bornaient nos relations extrieures.

Notre maison, ancien corps de garde de douaniers, tait en pierres de la
falaise, schiste et granit; des rosiers blancs la tapissaient
extrieurement; Suzanne y avait tendu  l'intrieur quelques centaines
de mtres de perse, et avec les meubles primitifs que nous avions
achets  la hte, nous nous tions install un refuge trs passable. Il
n'y manquait qu'un piano, et je n'osais en faire venir un de la ville,
de crainte d'attirer l'attention des villages environnants. Suzanne
s'tait rendue  cette raison; nous nous promettions d'en avoir un
l'anne prochaine, quand on se serait assez habitu  nous pour ne
plus remarquer nos fantaisies. Elle se contentait de chanter sans
accompagnement, le plus souvent au grand air, et ces exercices rpts,
loin de lui gter la voix, avaient donn  son timbre dj riche et
velout une puissance extraordinaire.

J'avais fait venir des livres, des couleurs, du papier; nous faisions,
ma fille et moi, de dtestables aquarelles d'aprs nature; et si quelque
chose pouvait consoler Suzanne des siennes, c'tait la contemplation des
miennes.

--C'est un rocher, a? me dit-elle un jour, aprs avoir admir
longuement une de mes esquisses.

--O donc?

--L, dans le coin.

--Oh! fis-je indign, comment peux-tu prendre cela pour un rocher?

--Un tronc d'arbre, alors?

--Du tout! c'est une vache rousse. Suzanne se laissa tomber sur le gazon
en proie au fou rire le plus contagieux. Quand elle eut repris un peu de
calme:

--Sais-tu, pre, me dit-elle, que, pour ce que nous faisons, nous
serions peut-tre plus sages de nous abstenir? La muse de la peinture ne
nous a point regards d'un oeil favorable.

--J'en conviens, rpondis-je, mais que veux-tu que nous fassions? Il
faut bien passer le temps  quelque chose.

Elle devint si grave que je me repentis d'avoir parl. Je n'tais jamais
sr de ne pas atteindre sans le savoir quelqu'une des fibres blesses de
son me.

--A Paris, murmura-t-elle, nos journes taient toujours trop courtes!

Elle poussa un soupir, et je lui fis cho. C'est que Paris est un foyer
de lumire lectrique; on a beau faire, on se consume soi-mme dans cet
embrasement, o chacun apporte et reoit sa part de lumire.

--Paris, reprit-elle, mon beau Paris! Nous en sommes bannis  jamais...
Je hais cet homme, dit-elle avec nergie, en tournant vers moi son
visage presque dur: je le hais, il m'a tout t! tout, depuis la
maternit jusqu'aux joies de l'intelligence!

Je m'tais dit souvent qu' l'ge de Suzanne on ne peut vivre loin du
monde o l'on a t lev, qu'il faut un aliment  l'esprit
naturellement chercheur, qu'un jour ou l'autre elle regretterait son
ancienne existence, celle d'avant son mariage, qu'alors je ne lui
suffirais plus... Il s'agissait de reculer ce jour autant que possible,
mais quand il viendrait?...

Il tait venu.

Elle me regardait toujours et semblait attendre mes paroles. Je feignis
de ne pas le voir, et je jouai avec mon pinceau. Nous tions dehors, 
l'ombre, sur le versant est de la falaise,  l'abri d'un grand rocher.
La ville la plus proche s'tendait dans le lointain comme une bue
blanchtre, et, sur la route qui serpentait le long de la cte, la
patache jaune apparaissait comme une lourde bte  la dmarche
irrgulire. Suzanne vit la voiture, et ses penses prirent un chemin de
traverse.

--Ils viennent des villes, ceux-l, dit-elle en indiquant le vhicule
qui festonnait le long de la monte, ils savent ce qui se fait ailleurs,
ils ont vu des pices de thtre, ils ont t au concert, ils ont
entendu de la musique. Oh! la musique, si douce  l'oreille, si douce au
coeur!

Elle tomba dans une de ces rveries qui m'avaient tant inquit 
Florence; la nostalgie qui la dvorait n'tait pas seulement le mal de
la France, c'tait le mal de Paris.

Suzanne revint peu  peu  sa premire pense, et se tourna vers moi
avec une expression d'amertume rsigne qui me toucha profondment.

--Je ne serai rien, dit-elle, ni pouse, ni mre, ni femme du monde, ni
femme utile; je serai ta fille, rien de plus, et c'est une douce tche
que d'embellir les vieux jours d'un pre tel que toi!

Je la serrai sur mon coeur. Elle me rendit mes caresses, puis reprit:

--Tu dois avoir un souci, pre, et je sens que depuis longtemps j'aurais
pu, j'aurais du te l'ter. Je n'attendrai pas plus longtemps. Tu as
pens souvent, n'est-ce pas,  ce qui arriverait si je rencontrais un
jour, n'importe quand, l'homme que j'aurais pu pouser, et que j'aurais
aim?

Suzanne touchait, l une des cordes les plus sensibles de mon coeur;
oui, j'avais pens  ce jour, et j'avais recul devant cette pense, car
je me sentais impuissant devant ce malheur-l!

--Eh bien, pre, rassure-toi, continua-t-elle avec une sorte
d'exaltation; moi aussi, j'ai pens  cela; j'ai rflchi longtemps, et
j'ai gard le silence parce que je ne savais pas si je serais assez
forte pour tenir une parole donne. Aujourd'hui, j'ai vingt ans, je vois
clair devant moi. La virile ducation que tu m'as donne a port ses
fruits; sois sans inquitude, le nom de ma mre n'aura point de
reproches, et tu pourras t'appuyer sur mon bras sans honte. Si je
rencontre cet homme, je ne puis jurer de ne pas l'aimer, mais je te jure
que je ne faillirai pas!

Elle portait sur son front l'expression de jeunes martyres confessant
leur foi. Je baisai longtemps ses cheveux d'or. Ces paroles rpondaient
trop bien aux questions douloureuses de mes nuits d'angoisse pour que
j'eusse besoin de lui demander des explications, mais ce fut elle qui
m'en donna.

--J'ai rflchi, vois-tu, dit-elle en s'asseyant auprs de moi. Je me
suis demand si je n'avais pas le droit de choisir un coeur entre tous
pour m'y appuyer, pour faire entre lui et toi le chemin de la vie: le
destin me paraissait si inique, si cruel envers moi qui n'avais rien
fait de mal! J'ai pens, le cas chant, que je pouvais, sans me manquer
 moi-mme, m'accorder la douceur d'tre aime en dehors des lois de
notre monde. Puis j'ai pens  tant d'autres, aussi dshrites que moi
dans le mariage et qui n'ont pour les consoler ni les douceurs de la
fortune, ni l'affection entire, aveugle d'un pre tel que toi... Je me
suis rappel d'humbles ouvrires que leur mari battait, qui n'avaient
pas d'enfants,  qui le pain manquait souvent, et qui pourtant portaient
haut l'honneur du nom conjugal, et plus haut encore l'honneur du nom que
leur avait laiss leur pre;  ct de ces existences de martyres, j'ai
vu que la mienne tait un paradis, et j'ai eu honte de ma premire
pense. Sois donc sans inquitude, pre, ta fille ne te fera jamais
rougir: ces beaux cheveux blancs ne connatront point la honte.

Elle me couvrit de caresses, et moi, faible, mu, les yeux pleins de
larmes, larmes d'orgueil paternel plus que de tristesse peut-tre, je me
laissai faire comme un enfant, et je la bnis dans mon coeur.

Nous tions muets depuis un moment, et nous laissions errer nos yeux sur
le paysage; la patache, qui avait achev de gravir la monte,
s'loignait rapidement dans la direction des terres, et bientt un
bouquet d'arbres la cacha  nos yeux. Le soleil descendait, et l'Ocan
commenait  prendre ces teintes mystrieuses o sous le gris, le bleu
et le vert, on sent un peu de rose, le flamboiement du soleil couchant 
travers les vagues. Tout  coup une voix de baryton sonore, splendide,
clata derrire un pli de terrain, et un personnage invisible lana 
plein gosier:

                      Chant de nos montagnes
                      Qui fais tressaillir...

Nous nous tions levs brusquement pour moi, ce baryton tait l'ennemi,
car on ne chante pas avec cette perfection sans l'avoir appris, et tout
homme du monde,  quelque monde qu'il appartnt, tait un danger vivant.
Suzanne, au contraire, le cou tendu, la tte incline, prtait l'oreille
de toute son me. La voix se rapprocha rapidement; avant que j'eusse eu
le temps de battre en retraite, un grand beau garon, superbement
dcoupl, arriva sur nous  longues enjambes sans perdre une note de
l'air du Chalet. Il regardait si bien le ciel et la mer qu'il ne nous
avait pas vus; j'esprais qu'il continuerait  admirer le large, mais,
juste en face de nous, sur le milieu du sentier troit, il s'arrta
interdit, la dernire note de sa roulade interrompue rsonna dans la
valle o l'cho la rpta deux fois, et le grand garon, tant son
chapeau, s'cria avec un tonnement indescriptible:

--Monsieur Normis! mademoiselle Suzanne! vous n'tes donc pas morts?

C'tait Maurice Vernex.

Je ne saurais rendre le soulagement que j'prouvai  reconnatre le
brave garon dans ce visiteur malencontreux; le bien-tre fut si grand
que je serrai  deux reprises sa main tendue vers moi.

Suzanne toute, rose de surprise et d'motion, regardait sans pouvoir en
dtacher ses yeux le jeune homme dont la prsence venait de nous rejeter
soudain en pleine civilisation. Aprs les premiers mots:

--C'est que je suis fatigu, moi, dit Maurice. Permettez-moi de
m'asseoir, je viens de faire deux lieues  pied; ces conducteurs de
diligence ont une manire dlicieuse de vous apitoyer sur le sort de
leurs pauvres chevaux. Pour leur allger la charge, on se laisse
btement induire  marcher derrire la voiture pendant les trois quarts
de la route; ils empochent votre argent, et le tour est jou.

Il se laissa tomber sur le gazon, nous nous assmes aussi, et le silence
se fit. Maurice n'avait plus rien  dire pour soutenir la conversation,
et la situation tait si embarrassante que je ne pus trouver
immdiatement ce que je voulais exprimer....

--Vous devez fort vous tonner, dis-je enfin, de nous trouver ici. C'est
un peu votre faute. Vous me ftes, il y a deux ans, une description si
enchanteresse de ce pays que l'ide nous vint de nous y fixer, et, comme
vous le voyez, nous avons mis notre ide  excution.

--Comment! vous demeurez par ici? C'est curieux, par exemple! Et vous
avez trouv  vous loger? Dans quel grenier  foin, sur quel perchoir
fantastique avez-vous lu domicile?

--Dans un grenier fort convenable, dis-je, un ancien corps de garde de
douaniers...

--O donc? Je n'en connais-pas d'habitable sur la cte  dix kilomtres
 la ronde.

--Mais tout prs,  Faucois!

--A Faucois? Voil qui est fort, mais vous m'avez pris ma maison!

--Votre maison, celle que vous avez habite autrefois?

--Ma maison  moi, que j'ai habite et qui m'appartient toujours, en
vertu d'un bail dment enregistr, et tenez, j'en ai la clef dans ma
poche.

Il tira de sa poche une vieille clef tordue, use,  peu prs aussi
efficace pour ouvrir une serrure que la premire bchette venue.

--Je ne comprends pas, dis-je boulevers, comment cette maison...

--Oh! je comprends bien, moi, s'cria gaiement Vernex. Il y a de la
Normandie l-dessous. Quand j.'ai sign le bail, il y a deux ans,
j'avais l'intention de revenir le printemps suivant, et puis... je vous
dirai une autre fois pourquoi je ne suis pas revenu, fit-il avec une
nuance d'embarras; le fait est que je ne suis pas revenu, je n'ai
cependant pas cess de payer fidlement mon loyer d'avance  la
Saint-Michel. Mais en ne me voyant pas venir cette anne plus que
l'autre, les braves gens ont imagin de tirer deux moutures du mme sac,
et ils vous ont lou ma maison. C'est d'une simplicit charmante.

--Je suis dsol, commenai-je; nous allons quitter...

--Du tout, du tout, interrompit Vernex; la terre est au premier
occupant; je suis venu trop tard. Tant pis pour moi. Mais si vous m'avez
pris ma maison, o vais-je loger, moi? Il faudra que j'implore une
grange... Ah! fit-il joyeusement, on m'avait bien dit qu'il y avait des
Parisiens dans le pays, mais du diable si je pensais  vous, et dans ma
maison encore!

Il se mit  rire avec cette bonne grce familire et communicative qui
lui tait propre.

--Vous logerez dans notre maison, lui dis-je, vous me permettrez de vous
offrir l'hospitalit sous votre propre toit?

--J'accepte de grand coeur! rpondit-il, je vous remercie.

Nous n'avions plus rien  nous dire, le silence reprit de plus en plus
embarrassant. Suzanne se leva, nous dit qu'elle allait s'occuper du
repas et prit le chemin de la maison. Quand elle eut disparu:

--Je n'ai pas besoin de vous dire, fis-je en regardant attentivement
Maurice, que nous vivons dans la retraite la plus absolue; j'ai vol
Suzanne  M. de Lincy, et si celui-ci apprenait o nous sommes, c'est
lui qui me la volerait  son tour.

Vernex me regarda, me tendit la main, et je compris qu'il ne nous
trahirait  aucun prix.

--Les raisons qui m'ont fait prendre cette rsolution suprme,
poursuivis-je, vous sont sans doute connues?--Il fit un signe de tte.
En ce cas je n'ai pas besoin de m'tendre sur ce pnible sujet. Vous me
blmez peut-tre?

--Lincy est une fameuse canaille, dit Vernex pour toute rponse. Vous ne
pouvez pas vous imaginer le mal qu'il s'est donn tout rcemment pour
prouver que vous et madame de Lincy aviez pri dans une catastrophe de
chemin de fer. Il voulait hriter de vous deux, tout vivants!

--Quand cela? fis-je dans la pense que l'vnement tait peut-tre
antrieur  la rencontre de Florence.

--Il n'y a pas un mois, un accident de chemin de fer belge...

--Allons, il est complet, pensai-je. Il venait de nous rencontrer 
Florence, dis-je simplement.

--Ah! trs-bien! de mieux en mieux!

Le silence reprit.

--Srieusement, monsieur, dit Vernex en se levant, si je suis importun,
si vous dsirez garder votre solitude inviole, je m'en vais 
l'instant. Ce n'est pas trois lieues de plus ou de moins qui peuvent
effrayer un marcheur tel que moi...

--Restez, lui dis-je, pouss par l'instinct de la sociabilit et aussi
par le plaisir de rencontrer un homme pour lequel j'avais de l'estime et
de l'affection, restez et soyez notre hte aussi longtemps que vous le
pourrez,  condition qu'en quittant ce pays vous oublierez que vous nous
avez rencontrs.

Il acquiesa du geste.

--Et nous allons parler de Paris!

Le soir venait, un doux crpuscule gris-ros tombait sur la campagne, la
lune se levait  l'est dans une brume transparente; nous revnmes au
logis, causant intimement comme des gens qui ne se sont jamais quitts,
effleurant les thories pour revenir aux actualits, et parfaitement
heureux, je le crois, d'tre ensemble.

La lampe tait allume dans la pice du rez-de-chausse qui nous servait
de salle  manger, et Suzanne nous attendait, debout auprs de la table.
La soupe fumait dans une grande soupire, l'argenterie brillait sur la
nappe  ct des assiettes en terre commune, et le tout avait un air de
bonhomie et de contentement rural indescriptible.

--Il y a du mieux depuis que je ne suis venu ici! dit Maurice en
regardant autour de lui. Mon logis de garon pour tenture n'avait gure
que des toiles d'araigne.

Nous nous mmes  table, plus heureux que nous ne l'avions t depuis
que nous avions quitt la cousine Lisbeth. L'heure venue, je conduisis
Maurice  la chambre que lui cdait notre vieux Pierre.

--Voil tout ce que je puis vous offrir, dis-je  notre hte.

--Je ne suis pas accoutum  tant de luxe, rpondit-il en riant.

Aprs l'avoir quitt, je retournai vers Suzanne, qui regardait la lune
briller sur la mer, assise  sa fentre.

--Quel vnement! lui dis-je quand je fus prs d'elle.

--C'est incroyable! rpondit-elle, et pourtant cela devait arriver. Je
ne comprends pas comment nous n'y avions pas song!

--Le mal n'est pas grand, repris-je; Vernex est un brave coeur, et, en
somme, je suis bien aise qu'il soit venu.

--Moi aussi, murmura Suzanne.




                                 XXXVI


Pendant les deux ou trois premiers jours, notre hte fut d'une rserve
presque exagre. A peine assistait-il  nos repas, et alors la
conversation roulait sur des sujets gnraux, tels que le rendement des
impts, les lois de l'esthtique et la prpondrance des opinions
religieuses en matire politique. De tels entretiens n'avaient
assurment rien qui put paratre indiscret, et cependant le quatrime
jour Maurice Vernex nous annona son intention de retourner  Paris.

--Qui vous presse? lui dis-je.

--Des affaires laisses en souffrance... Ma prsence est ncessaire pour
les dbrouiller.

--Mon ami, lui dis-je srieusement, depuis votre arrive vous n'avez pas
reu de lettres; vous n'aviez pas lou cette maison dans l'intention d'y
passer trois jours tous les deux ans. Souffrez donc que je conclue 
votre place. Vous craignez d'tre importun, et vous vous en allez par
discrtion. Eh bien, voici le fond de ma pense: si nous acceptions ce
sacrifice, nous en serions bien peu dignes; par consquent, si vous
partez, nous partons aussi, et nous irons chercher ailleurs un nid que
nous n'ayons pas usurp.

--C'est votre dernier mot? fit Maurice avec une sorte de joie.

--Assurment.

--Alors, restons tous! s'cria-t-il avec un contentement visible.

Il fit venir le jour mme quelques colis rests  la ville voisine, et
une bonhomie qui nous fit grand bien  tous prsida dsormais  nos
relations. Maurice tait bon tireur, il avait apport d'excellentes
armes. Nous prmes un rocher pour cible, et la falaise retentit
journellement de nos exploits. Suzanne, de sa fentre, jugeait les coups
et agitait son mouchoir quand l'un de nous mettait dans le blanc, que
nous avions fait avec du cirage.

Je devais  Maurice quelques explications; nos soires d'autrefois
avaient amen entre nous une entente bien plus intime que celle qui
existe d'ordinaire entre gens du mme monde, satisfaits de tuer le temps
ensemble. Il tait ds lors au courant des chagrins domestiques de
Suzanne, et, depuis, les bruits de ville lui en avaient appris beaucoup
plus long que je n'en savais moi-mme. Un jour que nous revenions du tir
par le plus long chemin, je lui racontai donc comment j'avais enlev
Suzanne; il m'interrompit:

--Ce lche l'avait frappe? dit-il avec une expression de rage qui me
saisit.

--Qui vous l'a dit?

--Ce n'est un secret pour personne; je suppose que les domestiques
auront parl.

--M'a-t-on blm? fis-je, curieux soudain de savoir comment nous avions
t jugs.

--Il n'y a eu qu'une voix pour vous louer. Lincy tait universellement
connu pour ce qu'il est. Mais vous avez agi trs-sagement en vivant 
l'cart comme vous l'avez fait, car il a remu ciel et terre pour vous
retrouver, et je suis persuad qu'il n'y a pas renonc.

--Qu'il y vienne! dis-je, comme je l'avais dit deux ans auparavant. S'il
veut l'avoir, il faudra que je sois mort.

Vernex me serra la main avec une force extraordinaire, et la
conversation tomba.

Depuis ce moment, un bien-tre indicible s'tendit sur notre paisible
demeure. Nos causeries, nos promenades, notre silence mme avaient pris
un charme tout particulier. Nul ne peut se reprsenter ce que la
prsence de notre hte apportait d'lments  notre intelligence, de
satisfaction  notre curiosit. Pendant ces deux annes, nous avions
vcu comme des parias, heureux d'oublier et d'tre oublis; nous
rentrions ainsi dans la socit, dans la vie intellectuelle. Jamais
notre solitude ne nous avait pes,  Suzanne, je crois, pas plus qu'
moi; mais la tristesse tait souvent assise  notre foyer dsert. La
venue de Maurice l'en avait bannie  jamais.

Quelle tristesse d'ailleurs et rsist  ce franc sourire, 
l'expression cordiale et spirituelle de cette physionomie, au regard
sympathique et vif de ces yeux bruns? Maurice tait l'tre le plus
actif, le plus communicatif que puisse produire notre socit, en
restant dans les limites du bon ton; il chappait  l'cueil ordinaire
de ces tempraments en dehors, la vulgarit; rien n'tait plus correct
que sa tenue et son langage, et nul ne mettait plus de bonhomie dans sa
faon d'tre avec tous, grands et petits.

Juillet tirait  sa fin; on avait dj essay les bains de mer, et je
mrissais le plan d'une cabine en planches  mi-chemin de la falaise,
quand Pierre m'aborda un jour d'un air proccup. Il tait en tenue de
gala et ptrissait la visire d'une casquette de livre, chappe je ne
sais comment aux vicissitudes de nos vasions.

--J'ai une demande  formuler  monsieur, me dit-il avec une gravit
surprenante.

--Formulez, mon ami, formulez votre demande.

--C'est que, monsieur, depuis que M. Vernex demeure ici, moi, je demeure
dans la grange...

--Eh bien? trouveriez-vous qu'il est temps de troquer vos appartements?

--Non, monsieur, mais j'ai pens que peut-tre, si monsieur voulait bien
m'accorder son agrment, avec la permission de monsieur, j'aurais bien
aim pouser Flicie.

pouser Flicie, demeurer dans la grange... Je ne saisis pas tout
d'abord le rapport occulte entre ces deux ides.

--Flicie? fis-je d'un air peu intelligent, faut-il supposer, car
Pierre, avec sa bont ordinaire, vint  mon secours.

--Oui, monsieur; comme a, je ne coucherais plus dans la grange.

--Ah! trs-bien! fis-je. J'avais compris. Mais Flicie n'est pas
trs-jeune, et vous-mme...

--Flicie a cinquante-neuf ans et demi, monsieur, et moi j'en ai
cinquante-sept; la diffrence d'ge n'est pas considrable, et
d'ailleurs ce n'est pas cela qui fait le bonheur.

Je n'avais rien  opposer  ce raisonnement.

--Epousez donc Flicie, mon ami, lui dis-je; je serai enchant de vous
voir maris. A vrai dire, il y a une vingtaine d'annes que vous auriez
d y penser.

--J'y avais bien pens, monsieur, rpondit Pierre dont le visage s'tait
panoui; mais elle tait un peu grognon; avec l'ge elle s'est amende,
ou bien peut-tre c'est moi qui m'y suis accoutum; mais je crois bien
qu' prsent il n'y aura plus de bisbille entre nous.

--La demoiselle consent? dis-je avec une gravit comique.

--Oui, monsieur, elle consent, rpondit Pierre, rayonnant d'aise. Elle
va tre bien contente quand je lui dirai que monsieur ne met pas
d'obstacle.

Cinq minutes aprs, Flicie, rougissante comme si, elle n'avait eu que
quinze printemps, vint me faire sa rvrence; j'adressai un petit
discours aux fiancs, et je les congdiai. Comme ils s'en allaient, une
rflexion me vint:

--Dites donc, Pierre, comment vous marierez-vous? Nous n'avons pas six
mois de domicile!

Les bras tombrent au pauvre garon, qui me regarda d'un air piteux.

--Combien avons-nous, monsieur?

--Quatre mois et huit jours.

--Eh bien, cela ne fait plus que sept semaines  attendre. Pendant ce
temps-l, nous allons toujours faire venir nos papiers.

Pierre s'loigna, consol, et je pensai  part moi que ceux qui n'ont
plus longtemps  vivre sont moins impatients de l'avenir que ceux qui
ont de longues annes devant eux, ce qui n'est pas logique absolument
parlant. J'allai raconter ces vnements  Suzanne, et je la trouvai
dans le jardin; Maurice lui faisait la lecture pendant qu'elle brodait
une immense tapisserie qu'elle s'tait fait venir de la ville. Je restai
immobile sur le seuil du jardin  regarder le charmant tableau qu'ils
faisaient  eux deux. La tte brune et srieuse du jeune homme formait
un contraste original avec la beaut blonde et vaporeuse de Suzanne; le
rideau de feuillage qui servait de fond, le ruisseau courant qui
dessinait un premier plan, les couleurs vives de la laine, tout,
jusqu'aux teintes neutres et douces de leurs costumes, formait un
ensemble fait  souhait pour le plaisir des yeux.

Il posa son livre et fit une question que je n'entendis pas. Suzanne
leva la tte, sourit; une teinte fugitive de rose passa sur ses joues,
ses cils chtains battirent deux ou trois fois sur ses yeux; elle
rpondit un mot, et se pencha sur son ouvrage. Je restai un instant
comme ptrifi, puis je retournai sans bruit dans ma chambre. Ils ne
m'avaient ni vu, ni entendu.

Fou que j'tais! comment n'avais-je pas prvu qu'ils s'aimeraient!

Ces deux jeunes gens si bien faits l'un pour l'autre pouvaient-ils vivre
ensemble, partager le mme toit, les mmes ides, les mmes impressions,
changer les mmes sympathies, et ne pas s'aimer! Si quelque chose tait
trange ici, c'tait qu'ils ne fussent pas tombs dans les bras l'un de
l'autre au bout de huit jours! Et moi, pre aveugle, niais, incapable,
j'avais retenu cet homme auprs de nous! Une seconde fois j'avais jou
le bonheur de ma fille. Alors je l'avais ravie au mariage. A prsent,
pourrais-je la ravir  l'amour?

Malgr moi, je m'approchai de la fentre et je regardai dans le jardin;
elle brodait, il lisait, rien n'tait chang, et pourtant,  prsent que
mes yeux s'taient dessills, je voyais dans cette attitude paisible,
dans ce recueillement intrieur mille nuances qui m'avaient chapp.

Ils en taient encore  la priode de l'amour qui s'ignore et vit de
lui-mme. L'innocence du regard de Suzanne, la franchise de celui de
Maurice m'taient garantes qu'ils ne se croyaient qu'amis. Combien de
jours, combien d'heures durerait ce calme? A quel moment inconnu la
passion claterait-elle dans ces deux tres en pleine jouissance de la
jeunesse et de la vie? Demain, ce soir peut-tre... Que fallait-il
faire? O s'arrtaient mes droits? Que me commandaient mes devoirs?

Je m'assis dans mon fauteuil, loin de la fentre, pour ne pas les pier
malgr moi, car ce rle d'espion me rpugnait d'autant plus qu'il me
tentait, en dpit de mes efforts. Je voulais savoir  tout prix ce
qu'ils pouvaient se dire; je voulais mesurer l'tendue de l'abme o
nous venions de rouler sans nous en apercevoir. J'eus le courage de me
retirer, de coller mes mains sur mes yeux et de me mettre  penser seul.

Leurs voix me tirrent de ma rverie; Maurice m'appelait pour le bain du
soir. Je descendis, et je pris avec lui le chemin de la falaise; j'avais
rsolu de lui parler sans plus attendre.

Quand nous emes atteint la crique solitaire qui nous servait de plage,
je l'arrtai:

--Asseyons-nous, lui dis-je; je voudrais causer un instant avec vous.

Il me regarda non sans quelque surprise, puis s'assit sur un rocher;
j'en fis autant.

--Maurice, lui dis-je, vous voyez avec quelle amiti je vous parle, ayez
confiance en moi, et oubliez que je suis un vieillard, un pre. Causons
comme deux amis. Je regretterai toujours que vous soyez arriv quelques
heures trop tard, il y a trois ans... mais...

Il m'arrta du geste, secoua la tte d'un air dsespr et me dit d'une
voix basse:

--C'est vrai, je l'aime!

Il se tut.

La lame brisait rgulirement sur le sable  quelques pas de nous;
j'coutais machinalement son bruit mesur, et l'attente de ce bruit du
flot me privait pour ainsi dire de ma puissance de rflexion. J'tais
comme magntis, mon cerveau souffrait d'une si forte secousse. Je fis
un effort violent pour secouer cette torpeur.

--Vous aime-t-elle?

Il fit un geste indcis. J'avais retrouv mon nergie.

--Si elle ne vous aime pas, je vous en conjure, mon enfant, mon ami,
partez! Partez aujourd'hui, ne la revoyez pas, ayez piti d'elle! Si
elle tait libre, je vous la donnerais  l'instant, mais elle est
enchane, vous ne pouvez que la perdre. Vous ne voulez pas la perdre,
n'est-ce pas? Mon ami, je vous en supplie, ayez piti d'elle et de moi.

Les paroles se pressaient sur mes lvres tremblantes, j'avais peine 
les prononcer distinctement; je me sentais vaincu par la douleur.

Maurice releva la tte; ses yeux  lui aussi taient pleins de larmes.

--Monsieur, me dit-il, vous auriez le droit de me chasser. C'est vrai,
j'aime votre fille, et je sens que cet amour est un outrage. Si elle
tait veuve demain, je la rclamerais de vous, mais je n'ose pas mme le
lui dire  elle, tant son malheur est respectable. Oui, j'aurais d
partir; je n'en ai pas eu le courage, la vie est si douce ici entre vous
deux, vous que je vnre autant que je l'aime. Je m'en irai, puisque
vous le voulez, je m'en irai...

Il me regardait; ses yeux pleins de douleur, de reproche, lurent au fond
de mon me que j'avais plus de chagrin que de colre. Je lui tendis la
main, il y mit la sienne, et nous nous sentmes lis pour la vie par un
lien indestructible d'estime et d'amiti.

Il n'tait plus question de bain; d'ailleurs le ciel s'assombrissait,
quelques gouttes de pluie commencrent  tomber, nous revnmes lentement
vers le logis. Maurice regardait la mer comme pour l'absorber par les
yeux.

--J'ai t bien heureux ici, me disait-il d'une voix rveuse; si
heureux, que ces quelques semaines seront la joie de ma vie entire. Il
n'est pas au monde de femme semblable  Suzanne. Elle n'a pas  craindre
d'tre jamais remplace dans mon coeur. Quelle autre crature aurait
sous le ciel sa grce et son intelligence, son instruction suprieure et
sa modestie! quelle autre aurait travers le bourbier de son preuve
sans y souiller seulement la moindre plume de son aile! Suzanne seule
pouvait porter une telle infortune avec tant de dignit; seule, sa
grande me tait capable de se dvelopper ainsi sous l'aiguillon du
malheur!

Je l'coutais, ses paroles n'taient que l'expression de ma pense, et,
plus il parlait, plus je le trouvais digne d'elle. O folie amre,
d'avoir livr ma fille  son bourreau, pendant que j'avais l prs de
moi l'homme que tout lui destinait!

Nous marchions un peu  l'aventure le long du chemin glissant et troit.

Maurice n'tait pas press de rentrer, puisqu'il ne devait rentrer que
pour partir, et moi je n'tais gure dsireux de le mettre en face de
Suzanne, ft-ce pour un instant. Tout  coup il me saisit par le bras et
me tira brusquement en arrire; ce mouvement rapide faillit me jeter 
terre, et au mme instant la motte de gazon sur laquelle j'avais pos le
pied se dtacha du bord et roula sur les rochers  quarante pieds
au-dessous.

--Ces endroits sont trs-dangereux, dit Maurice; la moindre pluie
dtrempe les terres sans cesse mines par le vent et la poussire des
vagues. Ds demain j'enverrai les gamins du village faire ici un petit
parapet de gazon; j'en avais construit un jadis... Demain, rpta-t-il
avec amertume, je n'y serai plus!

--C'est moi qui m'en chargerai, lui dis-je; votre bonne pense ne
restera point strile.

L'orage fondit sur nous, et nous regagnmes la maison d'un pas rapide.

--Quel temps! murmura Maurice en me regardant avec une expression de
prire humble et soumise.

--Vous partirez demain, lui dis-je  voix basse. Il me serra la main, et
nous entrmes.




                                 XXXVII


--Je commenais  m'inquiter, dit Suzanne; vous avez t bien
longtemps.

--J'ai failli rouler en bas de la falaise, rpondisse; c'est notre ami
qui m'a sauv en me retenant au moment dangereux.

Le regard de ma fille charg de reconnaissance glissa sur moi, et se
posa un instant sur le visage dfait de Maurice.

--Allons vite souper, dit-elle, vous avez besoin de vous scher, et mme
je crois de vous rchauffer.

Le repas fut morne: nous n'avions pas le courage de feindre une gaiet
dont nous tions si loigns; Suzanne, qui avait commenc par rire et
plaisanter, comme d'habitude, se laissa gagner bientt  notre gravit,
et pressa le service pour avoir plus tt fini.

Aprs le dner, nous nous runmes dans notre petit salon, et ma fille
fit faire une flambe pour chasser l'humidit qui pntrait partout. La
flamme jaillit bientt en gerbes jusqu'au milieu de la vaste chemine,
et un semblant de confort rgna dans le salon. Maurice prit son courage
 deux mains.

--Il faut esprer, dit-il, que le temps ne sera pas si mauvais demain
pour mon voyage.

--Une excursion? fit Suzanne sans y attacher d'importance.

--Non, un voyage.

Ma fille s'tait redresse et regardait le jeune homme avec anxit.

--Je pars pour Paris, dit Maurice, sans oser lever les yeux.

--Pour Paris! rpta Suzanne.

Elle joignit les mains sur ses genoux et nous regarda tour  tour.

--C'est toi qui le renvoies? me dit-elle d'une voix singulirement
altre.

--Moi! quelle ide! voulus-je dire, mais le mensonge s'arrta dans ma
gorge.

--Tu le renvoies pour empcher qu'il ne m'aime? fit-elle toujours en
s'adressant  moi, sans regarder Maurice. C'est inutile, ni toi, ni lui,
ni moi n'y ferons rien. Il ne me l'a pas dit, mais je sais qu'il m'aime,
et je l'aime!

Elle s'tait leve, nous aussi; droite, entre nous, trs-ple, son
visage contract, clair par les flammes capricieuses du foyer, elle
avait l'air de quelque divinit paenne acceptant un sacrifice.

Maurice, perdu, avait fait un mouvement vers elle; elle l'arrta du
geste:

--Oui, je vous aime, dit-elle, et c'est devant lui,--elle me
dsignait,--devant lui, le confident de toute ma vie, que-je veux vous
le dire. Vous m'avez appris qu'il est au monde des hommes qui savent
respecter en aimant, qui prfrent le bonheur de la femme aime  leur
propre bonheur. Grce  vous, j'ai reconnu que l'amour existe, qu'il
ennoblit l'me et la rapproche de la perfection autant qu'il est
possible  notre nature imparfaite... Vous m'avez donn une seconde
vie,--je me sens jeune, vivante, heureuse de vivre,--je vous bnis,
Maurice, et je vous aime.

Il s'inclina devant elle et baisa un pli de sa robe. Je me taisais.
Qu'avais-je  dire?

--Mon pre vous a ordonn de partir? C'tait son devoir; moi, je vous
prie de rester; peut-tre mon pre y consentira-t-il quand je lui aurai
parl.--Te souviens-tu, dit-elle en se tournant vers moi, que, le jour
mme de son arrive, nous avons abord ce sujet? Je t'ai dit, tu ne peux
l'avoir oubli, que si j'aimais, je ne faillirais pas; que j'aimerais
jusqu'au martyre, mais que je respecterais tes cheveux blancs.

Je m'en souvenais, certes! La joie de ce jour avait t une des plus
pures de ma vie.

--Je tiendrai ma promesse, continua Suzanne. Jamais Maurice, par
surprise ou persuasion, n'obtiendra rien de moi; je resterai ce que je
suis, nous vivrons comme nous avons vcu; s'il trouve l'preuve pnible,
qu'il parte. Mais moi, je l'aime, mon pre, et s'il part, ma vie s'en
ira avec lui!

Maurice me regardait, attendant son arrt. Je n'eus pas le courage de le
prononcer; mais je ne pouvais cependant consentir. Suzanne reprit et
s'approcha de moi, passant sa main sur mon bras avec cette clinerie
irrsistible qui lui tait reste de son enfance.

--Vois-tu, pre, dit-elle, depuis trois ans, j'ai t bien malheureuse;
me suis-je jamais plainte? Ai-je manqu de courage? Voici un rayon de
joie qui me vient du ciel; je me croyais condamne  l'ternelle
solitude; toi et moi, nous devions voguer  jamais par le monde sans
port et sans asile; nous avons trouv un ami, j'ai trouv le repos...
Veux-tu m'enlever le seul bonheur que je doive jamais connatre, celui
d'aimer dans le prsent, de toute la puret de mon me, avec le devoir
et l'honneur pour toiles? Dis, le veux-tu?

Elle me regardait avec des yeux, de femme mrie par la douleur, et qui
sait ce qu'elle veut...

--Fais ce que tu voudras, lui dis-je, je t'ai mal marie, je n'ai pas le
droit de te contraindre.

Je sortis du salon, mais je n'avais pas eu le temps daller jusqu'
l'escalier, quand je sentis la main de Maurice me retenir:

--Je pars, monsieur Normis, dit-il, je m'en irai demain, venez assister
 nos adieux.

Je rentrai. Suzanne vint  ma rencontre, et se laissa glisser  mes
genoux. Je la reus  moiti route.

--Pardon, me dit-elle en pleurant, pardon, cher pre,--j'avais fait ce
beau rve,--il est impossible... soit. Pardonne-moi seulement, je ne
croyais pas mal faire.

--Eh! mes pauvres enfants, m'criai-je, que nous somms malheureux!

Aprs un montent de trouble, Maurice s'approcha de moi.

--Adieu, monsieur, me dit-il, j'aurais t heureux, bien heureux de vous
nommer mon pre. Tchez qu'elle soit heureuse!

--Au revoir, Maurice, dit Suzanne en tendant la main au jeune homme, au
revoir. Quoi qu'il arrive, nous nous reverrons.

La voiture ne passait le lendemain qu' neuf heures, mais nous nous
sparmes aussitt, sur la convention de ne pas revenir sur ces adieux
le lendemain.

Comme je me retirais chez moi, je vis Pierre qui s'efforait de mettre
tout le zle possible dans son service du soir.

--J'ai crit pour les papiers, monsieur, me dit-il; la lettre est
partie. M. le maire a eu la bont de m'indiquer toutes les formalits.
J'ai crit une demi-douzaine de lettres. Ah! monsieur, quelle affaire
qu'un mariage!

J'avais le coeur trop serr pour lui rpondre. Je me htai de le
congdier.

Pendant la nuit, pluvieuse et tourmente, j'entendis un bruit insolite.
Comme je ne dormais pas, je fus bientt sur pied. J'ouvris ma porte et
je prtai l'oreille. On parlait dans la chambre de Suzanne. J'allumai
vite une bougie et je'm'approchai. Les sons s'teignirent, puis
recommencrent: c'taient des plaintes. Sans frapper, je levai le
loquet, fermeture unique et primitive de toutes nos chambres, et je vis
Suzanne, assise sur son sant, en proie  une fivre violente. Elle
gesticulait vivement, et parlait  voix haute. La vue de ma lumire lui
fit dtourner la tte, mais bientt elle s'y accoutuma, et reprit ses
discours incohrents:

--Qu'ai-je fait? disait-elle trs-vite, presque en bredouillant; je n'ai
rien fait de mal! Qu'est-ce que je veux? rien de mal! Alors pourquoi mon
pre est-il si cruel? Vous savez bien, Maurice, que je suis une honnte
femme,--vous-savez bien que je tiendrai mon serment. Partez, partez;
allez vite, il ne faut pas mcontenter mon pre! Il a t si bon pour
moi. Il souffre tant, il faut avoir piti de lui... Allez, allez!

Et une plainte longue, douloureuse, succdait  ces discours. Je ne
savais que faire; je fis lever Flicie, pour employer quelque remde
domestique, de ceux qu'on a sous la main, et Pierre partit aussitt pour
la ville, afin de ramener un mdecin.

Au premier bruit, Maurice s'tait lev; je le rencontrai dans la salle,
tremblant d'motion et d'angoisse. Je lui dis en deux mots ce qu'il en
tait, et je m'en repentis aussitt  la vue de son dsespoir.

--Laissez-moi m'asseoir auprs de sa porte, me dit-il, je resterai en
dehors, mais laissez-moi l'entendre; vous ne pouvez vous imaginer ce que
je souffrirais si vous me dfendiez de rester l.

Je consentis, et il s'appuya contre le mur pour se soutenir.

--Mon mari, c'est mon mari, disait Suzanne dont le dlire augmentait,
c'est mon mari malgr tout, et je le hais. Pre, cache-moi, je ne veux
pas le voir. Emmne-moi chez Lisbeth tout de suite. Pre, cria-t-elle,
tu n'es pas l... je lui tenais les mains. Ah! le misrable, il
m'entrane, il va m'enlever, pre... Je ne veux pas, non, non...
Maurice!

Elle jeta ce nom  pleine voix, comme un appel dsespr. Maurice n'y
rsista pas, il bondit dans la chambre et se laissa tomber  genoux prs
du lit. Suzanne, qui jusqu'alors n'avait reconnu aucun de nous, poussa
un cri de joie, lui saisit la tte dans ses bras, appuya sa joue sur ses
cheveux; ses traits se dtendirent et exprimrent une douceur cleste:

--Enfin, dit-elle, enfin tu ne t'en iras plus, tu ne me laisseras pas
enlever?

Non, non, rptait Maurice perdu. Je ne veux pas aller avec lui.
Assieds-toi l.

Maurice dut s'asseoir prs de son lit. Elle murmura encore quelques
paroles incomprhensibles, puis se laissa retomber sur l'oreiller, et
s'endormit d'un sommeil d'abord troubl, puis plus profond, toujours
sans quitter la main de Maurice.

Au petit jour, le mdecin arriva. Il examina Suzanne pendant son sommeil
et ne voulut pas qu'on la rveillt. Il attribua ce dlire passager 
une forte commotion; la moindre motion pouvait provoquer une fivre
crbrale; mais avec un repos parfait, il n'y avait probablement rien 
craindre.

--Surtout, monsieur, dit-il d'un air de reproche  Vernex, qu'il prit
pour mon gendre, pas de contrarits, pas de scnes de famille. On la
tuerait, et ce ne serait pas long.

Il se retira aprs avoir prescrit une potion calmante.

Suzanne dormait tranquillement. Un peu de rougeur  ses joues, un peu de
chaleur  ses mains taient les seules traces de la terrible secousse de
la nuit; au premier mouvement qu'avait fait Maurice pour retirer sa main
elle l'avait serre sans se rveiller, avec un gmissement douloureux.

Il me regarda de cet air soumis et malheureux qui me fendait l'me.

--Maintenant, lui dis-je tout bas, c'est moi qui vous conjure de rester.

Il me remercia d'un mouvement des lvres, puis dtourna son visage et le
plongea dans l'oreiller de Suzanne, sans parler.




                                XXXVIII


Au matin, Suzanne, en s'veillant, n'eut qu'un vague souvenir de ce qui
s'tait pass. La vue de Maurice la troubla tellement, que je crus une
explication ncessaire:

--Tu as t trs-malade, ma chrie, lui dis-je; j'ai pri notre ami de
rester pour m'aider  te soigner.

Elle se rappela soudain, devint rouge, puis ple. Son cerveau affaibli
ne lui permit pas de longues rflexions; elle se laissa aller sur
l'oreiller avec un air heureux:

--Vous resterez, dit-elle  Maurice, dont elle avait lch la main en
ouvrant les yeux..

Celui-ci fit un signe de tte et quitta la chambre sans dire un mot. Ma
fille n'insista pas, et il ne fut plus question de dpart.

Deux ou trois nuits agites nous effrayrent encore. Elle avait le
dlire  la mme heure, et se dbattait contre son mari qui voulait
l'enlever. La voix et la main de Maurice seules pouvaient ramener le
calme. J'appris alors, par la force de cette obsession, quelles
pouvantes ma pauvre enfant avait subies en silence. Que de fois, depuis
notre fuite, elle avait d s'veiller en sursaut, glace par l'angoisse
de voir son mari l'entraner loin de moi! Ces divagations inconscientes
me livrrent son secret, et je reconnus que, pour se taire et paratre
joyeuse, elle avait dploy une force d'me bien au-dessus de son ge.

J'appris encore autre chose, et cette dcouverte jeta sur mon esprit une
teinte de mlancolie qui fut longue  dissiper: j'appris que du jour o
notre enfant aime, nous autres parents, nous ne sommes plus que bien peu
de chose auprs de l'tre aim. Mais la vie m'avait donn d'assez rudes
leons pour que j'eusse le courage d'envisager ma peine et de tcher de
lui trouver un bon ct. Je n'accusai pas ma fille d'ingratitude: un
autre pre l'et peut-tre fait; moi je me contentai de reconnatre que
plus l'enfant lev par nos soins est d'une nature fine et suprieure,
plus l'amour a de prise sur ce jeune coeur, et plus, par consquent,
nous pauvres vieux, devons passer au second plan. Je reconnus aussi que,
si Suzanne avait donn le meilleur de son me  ce jeune homme, elle
m'avait gard pour ddommagement toutes les adorables caresses, toutes
les grces charmantes que j'avais chries en elle ds l'enfance. A
Maurice, elle avait donn sa vie, mais tous ses regards, toutes ses
tendresses taient pour son vieux pre. C'est ainsi qu'elle me
remerciait de lui avoir laiss son bonheur.

Suzanne se remit bientt:  vingt ans, le corps est si souple et si
rsistant! Il faut si peu de chose pour lui rendre son lasticit! A la
fin de la semaine, elle put marcher dans le jardin et rester quelques
heures au grand air sans trop de fatigue. Rien n'tait chang dans ses
relations avec Maurice. Ils se parlaient trs-peu et paraissaient
absolument satisfaits de leur sort. Elle lui tendait la main le matin et
le soir,--il la laissait retomber aussitt,--un indiffrent n'et jamais
pens qu'ils s'aimaient... et moi, sous cette glace, je voyais couver,
grandissant chaque jour, une passion irrsistible qui menaait de nous
engloutir tous dans quelque catastrophe.

J'tais rsolu  n'tre pas complice de la chute de ma fille. Le jour o
j'aurais la certitude qu'il s'tait pass entre eux quelque chose,
d'irrvocable, j'tais dcid  fuir, leur laissant ma fortune et ne
gardant pour moi que le souci de mon honneur. Que me fallait-il pour
vivre? Un morceau de pain,--et pour peu de temps, car j'tais bien
certain de ne pas rsister longtemps au chagrin d'avoir perdu Suzanne.
C'est alors qu'elle serait perdue pour moi! C'tait donc pour en arriver
l que je l'avais leve avec tant d'amour! C'tait pour cela que je
l'avais arrache  son mari!

C'est alors que j'appelai ma femme  mon secours! Que de fois pendant
que tout dormait dans notre maison isole, que de fois j'invoquai la
chre image pour lui demander conseil! Mais je n'obtenais pas de
rponse, car dans ce ddale de perplexits son esprit droit et honnte
lui-mme se ft perdu.

Et pendant que je nourrissais ce projet d'abandon, vritable suicide
moral, les deux amants, encore innocents, savouraient  longs traits
l'ivresse de leur amour. Suzanne, grave, presque recueillie sous le
poids de ce grand bonheur d'aimer qui l'absorbait tout entire, semblait
grandie et transfigure par le rayonnement de son me... Chre et chaste
enfant, j'tais bien sr, si la chute devait venir, qu'elle viendrait
d'une surprise! Jamais hermine n'eut  un plus haut degr l'horreur de
la boue. De plus que les ingnues, elle avait gard des ralits du
mariage un dgot, un mpris qui la mettait bien haut sur un pidestal,
au del des atteintes d'une passion terrestre. Maurice tait le plus
honnte, le plus chevaleresque des hommes; livre  son respect, Suzanne
et pu traverser l'Ocan,--mais ils n'taient aprs tout que de chair et
de sang; le soleil d'aot brillait sur nos ttes, et la sve montait
dans leur coeur!...

Un jour je les regardais le long de la falaise: ils s'taient quelque
peu loigns de la maison, mais toujours  porte de la vue et presque
de la voix. Suzanne s'tait arrte  l'endroit o prcisment il
m'avait arrach  une mort peu douteuse, le jour qui avait dcid de nos
destins: sa pense de prvoyance n'tait point reste strile. Ds que
Suzanne s'tait remise, il tait venu lui-mme avec Pierre,  cet
endroit, apporter des mottes de gazon pour en faire un parapet. Une
investigation attentive de la falaise, vue d'en bas, lui avait dmontr
que les terres dtrempes ne tenaient plus que par les racines des
herbes jusqu' cinq ou six pieds du bord et c'est  cette distance qu'il
avait tabli ce mur protecteur, destin  garder de mal les rares
passants de la falaise, enfants du village, douaniers, et nous-mmes. Il
travaillait, remuant  pleines mains la terre humide de rose qui
laissait ses traces  ses doigts, elle le regardait, de temps en temps,
ils se souriaient, et je devinais,  l'attitude de ma fille, qu'elle
tait satisfaite de lui: satisfaite de sa bonne pense et fire de le
voir travailler comme un ouvrier.

Ah! ces tres-l ignoraient les mivreries des conventions mondaines!
Ils ne craignaient, ni l'un ni l'autre, les souillures du travail
matriel. C'est pour la puret de leurs mes qu'ils gardaient leurs
proccupations!

Je pensais  beaucoup de choses, quand la voix de Pierre me tira de ma
rverie:

--Monsieur n'a pas de commission pour l'Angleterre? me disait-il.

--Pour l'Angleterre? Non, Pierre. A quel propos?

--C'est que le patron d'une barque est venu demander tantt si monsieur
ne voulait pas se faire rapporter quelque chose d'Angleterre; il y va
toutes les semaines... et aux les anglaises presque tous les jours; ils
sont trois patrons...

--Qui font de la contrebande? interrompis-je.

--Oh! non, monsieur, pas de la contrebande, puisqu'ils feraient payer la
douane  monsieur!

Je ne trouvai rien  rfuter dans cet argument. videmment, si je payais
les droits de douane, je ne serais pas un contrebandier. Reste  savoir
si ces droits seraient verss dans la caisse de l'Etat. Mais ce
n'taient pas mes affaires.

--Je ne savais pas, dis-je  Pierre, qu'il y et des correspondances
rgulires avec l'tranger dans ce pays perdu.

--Si fait, monsieur. Ils partent de la pointe, l-bas--Pierre indiquait
un petit havre  quatre ou cinq kilomtres en longeant la cte;--ils
vont aux les  volont, pour les messieurs qui voyagent... Je leur ai
dit de me rapporter des couverts, ajouta Pierre d'un air d'importance.
Quand on entre en mnage, il faut bien se meubler!

--Vieil imbcile, pensai-je, il veut se meubler avec des couverts en
mtal anglais! Est-ce bientt, ajoutai-je plus poliment, que Flicie
quitte le clibat?

--Dans quinze jours, monsieur, fit Pierre en se rengorgeant. Nous sommes
dj affichs.

Quinze jours! En effet, dans quinze jours, il y aurait six mois que nous
habitions Faucois.

--Ah! vous tes affichs? J'en suis fort aise.

--Mais oui, monsieur,  la porte de la mairie, et  Paris aussi.

Je bondis.

--A Paris? o?

--A la mairie du deuxime, monsieur, rue de la Banque, puisque c'est
notre dernier domicile.

--Malheureux! m'criai-je, vous nous avez perdus!

--Perdus, moi, monsieur, balbutia Pierre reculant de plusieurs pas.

Quand il se trouva accul contre le mur, il resta les yeux fixes, les
bras ballants. Je devais avoir l'air assez farouche, car il tait
littralement muet d'pouvante.

--Oui, par votre btise! Vous et Flicie, vous tes affichs rue de la
Banque, n'est-ce pas? Eh bien, vous imaginez-vous que si quelqu'un a
intrt  nous trouver, il ne cherche pas vos traces, et en voyant vos
deux noms, il ne devine que vous tes avec nous? Ah! vous avez fait l
un beau chef-d'oeuvre!...

--Que faut-il faire, monsieur? demanda le pauvre diable compltement
ananti.

Je restai ananti aussi, pendant un moment qui dut lui paratre long.
Tout  coup une ide me vint:

--Il faut courir aprs votre contrebandier, et lui dire de tenir une
barque prte pour nous, afin que nous quittions le pays sans perdre un
moment. Allez, dpchez-vous! Payez, ce qu'on vous demandera, et dites
que c'est une fantaisie de touriste. Mais allez donc!

--Monsieur, bgaya Pierre, les yeux pleins de larmes, alors, comme a,
Flicie et moi nous ne nous marierons pas? Puisqu'il faut six mois de
domicile, ce sera toujours  recommencer, et nous serons vieux avant que
monsieur ait choisi un endroit pour y rester.

Nous serons vieux! Ils se croyait jeune, vraiment! mais je n'avais ni le
temps de rire de lui, ni la gaiet ncessaire. J'eus, piti de sa peine
pourtant; il m'avait servi fidlement depuis bien des annes, et je
n'avais pas le droit de sacrifier  mes besoins le bonheur de cet
honnte serviteur. D'ailleurs, il y avait un moyen bien simple de tout
arranger.

--Nous partirons sans vous, dis-je; vous vous marierez ici, et vous
viendrez nous rejoindre en Angleterre. Si l'on vient nous relancer ici,
vous ne nous avez pas vus; vous serviez d'autres matres qui sont alls
se promener aux Iles. Avez-vous compris?

--Parfaitement; monsieur, s'cria Pierre, qui retrouva ses jambes de
quinze ans pour courir au gte du patron. Je le vis au bout d'un moment;
il avait pris par le plus court et s'en allait  grandes enjambes le
long de la falaise, par le ct oppos  celui qui menait  la ville.

Les jeunes gens revenaient lentement vers la maison, sans se parler,
sans mme se regarder, et pourtant que d'ivresse contenue dans leurs
tres, si parfaitement faits l'un pour l'autre!

--Quand je les aurai mis  l'abri, pensai-je, il sera temps que je m'en
aille.

Ils rentrrent dans le jardin, distraits, rveurs, absorbs par la
pense l'un de l'autre. Je leur communiquai la nouvelle de Pierre, ainsi
que la dcision que j'avais prise.

--Qu'importe, murmura Suzanne, ensemble, ne serons-nous pas heureux
partout!

C'tait  moi qu'elle parlait, mais son regard alla chercher celui de
Maurice. Je ne sais ce qu'elle y lut, mais pour la premire fois elle se
troubla et disparut.

--Allons tirer un brin, dis-je  Maurice. Je ne me souciais pas de le
laisser seul avec elle.

Chaque jour, chaque heure, n'taient-ils pas pour moi autant de larcins
 mon destin cruel? Nos malles seront bientt faites, ajoutai-je en
souriant.

Maurice entra dans la maison, prit les pistolets et tout ce qu'il nous
fallait, et nous nous dirigemes vers la cible. Au bout d'une
demi-heure, nous nous arrtmes.

--Vous tes plus fort que moi, dit Maurice. Jamais il ne manquait une
occasion de me faire plaisir; mais, cette fois, je savais que ce n'tait
pas vrai.

Je secouai la tte, et, machinalement, je rechargeai les pistolets que
je remis dans la bote.

--J'ai perdu la clef, dit Maurice en cherchant autour de lui.

--Cela ne fait rien, rpondis-je, il ne manque pas de petites clefs  la
maison, nous en trouverons une.

Nous revnmes  pas lents. Le temps tait gris, le vent soufflait par
rafales. Dj les jours prcdents nous avions eu d'assez fortes
bourrasques; la falaise tait glissante; une sorte mare, la semaine
prcdente, avait roul des blocs de rochers jusque sur le galet,
au-dessous de nous; je frissonnais, un peu de froid, beaucoup parce que
j'avais la fivre intrieurement. Maurice s'en aperut, ta sa vareuse
et m'obligea, malgr mes refus,  la garder sur mes paules, pendant
qu'il marchait dpouill  mon ct.

--Quel fils, pensai-je, serait plus attentif, plus respectueux, plus
tendre! Pourquoi faut-il que cet homme fait pour que je l'aime doive
tre mon ennemi, en me prenant mon enfant!

Nous rentrmes aussitt. Le vent soufflait en tempte et frappait de
grands coups dans nos fentres. Pendant le souper il y eut un tel
vacarme au dehors que je crus  quelque accident. C'tait simplement un
volet dtach qui frappait le mur. Le tonnerre se mit aussi de la
partie, et, pendant une demi-heure, il n'y eut pas moyen d'changer une
parole.

Ds que le calme se fut un peu rtabli:

--Comment partirons-nous demain, dit Suzanne, si la mer ne se remet pas?

--Qu'importe! fit Maurice avec nergie; l'essentiel est d'chapper aux
poursuites.

--Mais s'il y a danger? fis-je observer.

--Qu'importe, puisque nous serons ensemble!

Leurs deux voix avaient prononc  l'unisson cette phrase arrache au
plus profond de leurs coeurs. Ils ne furent pas troubls de cette
concidence. Le danger, cette nuit d'orage, et la fivre de leur passion
les emportaient malgr eux. Leurs yeux se croisrent, leurs mains se
joignirent, et je sentis que j'allais cesser d'tre le plus fort.

Nous fmes des malles et nous brlmes des papiers pendant une partie de
la nuit. Rien ne devait rester derrire nous qui pt trahir notre
identit ou mettre sur nos traces. Vers le matin, chacun se retira,
bris de fatigue, pour prendre un peu de repos. Pierre m'avait lou une
barque. La mare serait propice  dix heures du matin, le vent tait
bon, quoique la mer ft encore houleuse du grain de la veille; mais ce
n'tait pas une considration de cet ordre qui devait nous arrter en un
tel moment.

J'avais fait atteler le, cheval d'un voisin  une carriole emprunte,
afin d'pargner  ma fille la fatigue d'une longue marche. Mais, comme
le chemin tait assez mauvais devant la maison, il fut convenu qu'on la
conduirait jusqu' un endroit sec, un peu plus haut sur la falaise, et
que nous irions la rejoindre  pied. Nous nous assmes devant un frugal
repas prpar par Flicie qui laissait tomber de grosses larmes dans les
assiettes.

--Ne pleurez donc pas comme a, Flicie, lui dit Suzanne, vous serez
marie dans quinze jours avec votre bon ami. Vous n'tes pas  plaindre,
vous!

--Ah! madame, que je voudrais qu'il pt vous en arriver autant! dit
navement la bonne fille.

Suzanne rougit et baissa les yeux. Ce mot presque brutal dans sa
simplicit venait de blesser sa dignit fminine. Un certain malaise
nous saisit tous les trois.

--Ah! la boite  pistolets, dit Maurice. Mettez-la bien en vue, Pierre,
sans cela je l'oublierais.

Nous terminions notre repas lorsque Pierre m'annona la visite du
propritaire de l maison. Il avait vu nos bagages dans la carriole et
venait prendre cong de nous. Comme les visites de province n'en
finissent pas si l'on n'y met bon ordre, je sortis de la maison pour
l'empcher d'y entrer, et je donnai en mme temps l'ordre de conduire la
carriole  l'endroit o elle devait nous attendre. Je la vis bondir 
droite et  gauche sur le pav raboteux; elle tourna le coin, et je
descendis dans le jardin pour recevoir mon hte importun. Maurice et
Suzanne rentrrent dans la salle  manger pendant que Flicie tait le
couvert.

Notre propritaire qui m'avait entran hors du jardin, sur la falaise,
me racontait ses malheurs: la pluie de la veille avait perc son toit,
une pierre tombe lui avait tu une poule.

--Vous avez bien mauvais temps pour votre voyage, me dit-il, mais voici
des particuliers qui viennent par ici, et qui n'ont pas d avoir beau
temps hier non plus.

Je me tournai du ct de la ville qu'il m'indiquait, et je vis arrte
sur la route une voiture de louage, prs de laquelle deux individus
d'une classe que je ne pus dfinir se dgourdissaient les jambes au
moyen d'un peu de gymnastique. A cent pas devant moi, abritant ses yeux
de la main pour mieux me reconnatre, M. de Lincy me regardait
attentivement...

Je sentis un coup si violent au coeur que je faillis perdre pied. Mon
interlocuteur, qui avait remarqu ma surprise, me jeta un coup d'oeil
curieux.

--Vous le connaissez donc, ce monsieur? fit-il.

--Je crois que oui, mais il ne peut avoir grand'chose  me communiquer.
Je vous en prie, mon bon monsieur, allez dire aux enfants qu'ils partent
sans m'attendre, je les rejoindrai dans un instant.

--Les enfants? fit le Normand d'un air fut, la jeune dame n'est donc
pas votre femme? On disait dans le pays que c'est votre fille, c'est
donc vrai?

Je fis un geste de colre,--mon Normand s'carta de quelques pieds,--M.
de Lincy approchait  grands pas.

--Allez, allez, lui dis-je, il y aura cent francs pour vous.

Esprant l'avoir allch par l'appt d'une rcompense, je descendis
au-devant de mon gendre. Une rencontre tant invitable, autant valait
ne pas le laisser approcher de la maison. Mon Normand, au lieu de
m'obir, se retira un peu  l'cart derrire un rocher, pas trop prs,
mais assez pour ne rien perdre de nos gestes, sinon de nos discours.

--Enfin, dit mon gendre en me saluant poliment, je vous retrouve! Vous
pouvez vous vanter de m'avoir fait faire du chemin! Heureusement, votre
Pierre a t roussi par le flambeau de l'hymen.

J'tais dcid  jouer cartes sur table.

--Vous n'aurez pas ma fille, lui dis-je. Combien voulez-vous pour me la
laisser?

--J'ai dj eu l'honneur de dcliner une proposition semblable, dit
Lincy; je ne suis pas venu si loin pour m'en retourner bredouille. C'est
ma femme que je veux, et je me suis arrang pour la ramener au domicile
conjugal.--J'aimerais mieux que ce ft de son plein gr, ajouta-t-il
avec un sourire faux sur sa face blme.

Il avait beaucoup vieilli; ses traits fatigus, dtendus, lui donnaient
dix ans de plus que son ge. Malgr mes cheveux blancs, je paraissais,
j'en suis sr, plus jeune que lui.

--Moi vivant, lui dis-je, vous ne l'aurez pas!

Nous tions arrivs prs du parapet si laborieusement construit par
Maurice, je m'arrtai, M. de Lincy se mit  faire des trous dans le
gazon avec sa canne.

--Ce sont des phrases, tout cela, cher monsieur, dit-il avec son
ancienne insolence; je ne vous tuerai pas, et vous ne me tuerez pas.

--Ce n'est pas sr, lui dis-je les dents serres.

Son insolence m'exasprait.

--Bah! fit-il toujours avec le mme sang-froid, tout cela n'est que des
phrases; j'ai la loi pour moi.

Avec sa canne il fit voler dans le prcipice une motte de terre arrache
au parapet.

--J'ai la loi pour moi, vous entendez; c'est vous et votre fille qui
tes en contravention.

Une seconde motte suivit la premire.

--C'est  vous de voir si vous voulez que j'agisse lgalement ou si vous
prfrez me rendre ma femme, comme il convient entre gens du monde, sans
bruit et sans scandale.

Les mottes de terre volaient toujours sous les petits coups presss de
sa canne.

--Laissez cela, lui dis-je machinalement; ce mur est l pour quelque
chose, il y a un abme au-dessous...

--Eh bien, tant pis pour ceux qui tombent dans les abmes, fit-il avec
un cynisme rvoltant, cela ne me regarde pas; moi, je vais dans la vie
sans m'inquiter des autres. Il continua  dmolir le parapet avec une
sorte de joie froidement froce. Moi, reprit-il, j'ai une ide, j'ai un
but dans la vie:  savoir d'tre heureux  ma faon, comme je l'entends;
le reste me chault peu.

Il assna un coup vigoureux  la dernire motte qui disparut; je crus
sentir le sol manquer sous mes pieds, et je reculai. De l'ouvrage de
Maurice, il ne restait plus qu'un peu de gazon souill.

--Voyez, fit mon gendre en souriant, vous reculez, vous n'tes pas de
force  lutter avec moi; vous dites qu'il y a un abme ici? J'y marche
sans frayeur... On ne meurt qu'une fois, et en attendant il faut vivre
de son mieux; donc, rendez-moi ma femme, s'il vous plat.

Je jetai un coup d'oeil dans la direction de la maison, et,  mon
inexprimable douleur, j'aperus Suzanne qui, inquite de mon absence, se
dirigeait vers nous. A la vue de son mari, qu'elle ne reconnut pas
d'abord, elle resta immobile, puis revint rapidement sur ses pas.

--La voil, s'cria Lincy, vous ne me l'enlverez pas cette fois.

Il s'lana vers la maison, mais j'avais un peu d'avance sur lui; je
passai devant mon Normand, toujours tapi derrire un rocher, et j'entrai
le premier. Maurice et Suzanne, se tenant par la main, dans la salle 
manger, attendaient de pied ferme, trs-ples, mais trs-rsolus.
Maurice tenait un de ses pistolets dans sa main droite.

Avant que j'eusse eu le temps de leur dire un mot, Lincy entrait aussi.
A la vue de Maurice, ses traits exprimrent une joie railleuse plus
horrible que tout le reste.

--Enfin, dit-il, le brave homme d'en bas ne m'a pas menti tout 
l'heure, et les gens de la ville qui ne avaient prvenu n'avaient pas
menti non plus! Je vous prends, madame, en flagrant dlit d'adultre,
sous le toit paternel, ce qui empchera votre pre de vous rclamer
efficacement devant les tribunaux... Vous me faites la partie belle.

--Monsieur, s'cria Maurice, vous tes un lche!

--Monsieur, rpondit Lincy, vous voudriez bien me tuer, mais vous ne me
tuerez pas. Je ne me bats que lorsque cela me convient.

Maurice levait son pistolet et visait Lincy au front. Je dtournai son
bras et lui arrachai son arme.

--Non, pas vous, lui dis-je, vous seriez ternellement spar d'elle,
mais moi!

Lincy profitant de cette diversion, avait bondi sur sa femme et
cherchait  l'entraner.

--Pre, cria-t-elle, pre, sauve-moi!

Un orgueil affol remplit mon coeur. Dans sa dtresse, c'est moi qu'elle
appelait, non Maurice!

--Monsieur, dis-je  Lincy, laissez ma fille libre, ou je vous tue!

--Vous passeriez en cour d'assises, rpondit-il, et il essaya d'enlever
dans ses bras Suzanne qui s'accrochait  la table.

--Lche! cria Maurice, et sa main souffleta la joue de Lincy.

Au mme moment, je mis le doigt sur la gchette de mon pistolet, et le
coup partit,--mais dans ce groupe serr, j'avais craint de blesser un de
ceux qui m'taient chers,--la balle se perdit dans le mur.

Lincy avait quitt le bras de ma fille.

--Ah! dit-il cumant de rage, c'est ainsi? Nous verrons si vous oserez
rsister  la loi.

Il sortit en courant. Dans ma fureur, je tirai une seconde fois sur lui,
mais je le manquai galement. Ma main tremblait, non de vieillesse, mais
de colre.

--Partez, criai-je aux jeunes gens, partez, la carriole vous attend, la
barque est prte, allez!

--Mais toi, pre? s'cria Suzanne en m'enveloppant de ses bras.

--Je reste pour protger votre retraite. Suzanne fit un geste nergique
de ngation.

--Partez, rptai-je avec toute mon autorit paternelle, je le veux!
Seulement, par respect pour moi, faites-vous naturaliser Anglais,
obtenez un divorce et mariez-vous. Allez.

Ils voulaient me serrer dans leurs bras, je les repoussai, et je sortis
pour dfendre l'entre de la maison. Ils prirent le chemin de traverse,
et j'attendis.

Lincy tait dj arriv  la voiture; aprs un court colloque, les deux
agents de l'autorit l'avaient suivi. Mais lui, plus press, revenait en
courant. A mi-chemin, il m'aperut et fit un geste de triomphe en me
dsignant les hommes qui le suivaient de prs. Je mis le doigt sur la
dtente, car j'tais dcid  tout; mais au moment o j'allais peut-tre
commettre un meurtre, car ma main ne tremblait plus, le sol s'effondra
sous Lincy, et il roula dans le prcipice.

Les agents terrifis s'arrtrent au bord de l'abme nouvellement
creus; la terre, mine par la tempte de la veille, avait cd sous le
poids du misrable, prcisment  l'endroit o il avait dmoli
cruellement le parapet protecteur lev par Maurice. Au hurlement du
malheureux, au cri d'horreur des survivants, Suzanne et Maurice, qui
couraient dans la direction oppose, se retournrent: ils restrent
ptrifis. Les agents descendirent aussitt, le secours fut promptement
organis; mais quand on remonta mon gendre au haut de la falaise, ce ne
fut qu'un cadavre. La mort avait t instantane, car ces rochers sont
autant de pointes d'aiguilles.

Je ne sais ce que pensaient les autres; pour moi, j'tais compltement
incapable de rflchir. La disparition subite de cet homme dans notre
existence tait une dlivrance si inattendue que mon cerveau branl fut
quelque temps  s'en remettre.

--Je ne l'ai pas tu, n'est-ce pas? dis-je machinalement ds le premier
choc.

--Mon bon monsieur, vous n'avez pas tir cette fois; j'en porterai
tmoignage si vous voulez, me dit mon Normand, sortant soudain de
dessous une pierre.

A prsent que mon gendre tait mort, il tait de mon ct.

Le corps de M. de Lincy fut transport dans notre maison; mes enfants,
car Suzanne et Maurice taient dsormais galement mes enfants, se
rendirent  la ville voisine pour viter les constatations et tout le
lugubre appareil de ces sortes d'affaires. Heureusement les agents,
amens pour nous nuire, se trouvrent tre les meilleurs tmoins et les
plus puissants auxiliaires.

Mon gendre fut enterr dans le cimetire de Faucois. Une grande croix de
fer orne sa tombe, mais nul de nous n'a eu l'hypocrisie de lui apporter
des fleurs.

Nous nous htmes de revenir  Paris, car nombre d'affaires exigeaient
notre prsence. L'anne de deuil fut plus lourde pour Maurice que pour
Suzanne, car celle-ci ne rvait rien au del du bonheur qu'ils avaient
got dans notre dsert maritime.

Elle finit cependant, cette longue anne, et, sans crmonie aucune,
avec le docteur, notre notaire et deux employs pour tmoins, je remis
ma Suzanne aux mains,--je ne dirai pas de mon gendre,--mais de mon fils.

Pierre avait t si press d'pouser Flicie que, malgr la catastrophe
de la falaise, il avait procd au mariage ds qu'il avait eu ses six
mois de domicile.

Ma belle-mre se fait vieille, et, chose trange, depuis qu'elle n'a
plus besoin de dployer les qualits viriles de son coeur noble et bon,
elle redevient insupportable. Il est juste de dire que ses dfauts se
montrent spcialement en ce qui concerne les enfants de Suzanne. Elle
recommence pour eux les mmes tyrannies que jadis elle exerait sur moi
pour ma fille; et je ne serais pas tonn, si nous sommes encore tous
deux de ce monde, que, dans quelques annes, elle me fit retourner au
catchisme et recommencer les analyses religieuses pour le compte de son
arrire-petite-fille, mademoiselle Suzanne Vernex, que tout le monde
appelle Suzon pour la distinguer de sa mre.

J'ai t bien longtemps, je le disais plus haut,  me sentir triste de
n'tre pas le premier dans le coeur de ma fille, mais je me suis consol
depuis une dcouverte que j'ai faite, il y a dj quelque temps. C'est
que mon petit-fils, M. Robert, me prfre  son papa et mme  sa maman!
Depuis lors, il ne me manque plus rien, tant il est vrai que l'homme est
un tre jaloux et ambitieux.

Quand on ne rve pas un empire, on rve d'tre le premier et l'unique
dans le coeur d'un bambin de quatre ans.

Lisbeth est venue nous voir il y a quelque temps; elle et ma belle-mre
se sont tellement prises en affection que je prvois un va-et-vient
continuel sur la route du Maonnais.

Je ne parlerai pas ici du jeune mnage. Ils ont trouv l'amour, le vrai,
et, quand on le possde, le mariage est la ralisation suprme du
bonheur sur la terre. Peines et joies, tout leur est bon, parce que tout
est partag.

Quant  nos vieux serviteurs, je n'y comprends rien, plus ils vont en
vieillissant, plus ils s'aiment! Je suis persuad que l'amour est comme
le vin, quand il est bon: il s'amliore en vieillissant.

Et si M. de Lincy n'tait pas mort?

Trs-probablement je l'aurais tu, et alors, comme il le disait,
j'aurais pass en cour d'assises.

Quand je repense  cette heure si fconde en pripties, je me dis qu'il
a fort bien agi en dmolissant le parapet de Maurice.

Et maintenant je pense  ma chre femme envole avec une douceur
toujours croissante, car j'ai tenu mon serment et Suzanne est heureuse.

FIN.













End of the Project Gutenberg EBook of Suzanne Normis, by Henry Grville

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SUZANNE NORMIS ***

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