The Project Gutenberg EBook of Le Rmyana - tome second, by Valmiky

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Title: Le Rmyana - tome second
       Pome sanscrit de Valmiky

Author: Valmiky

Translator: Hippolyte Fauche

Release Date: February 21, 2007 [EBook #20640]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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LE RAMAYANA

POME SANSCRIT DE VALMIKY

TRADUIT EN FRANAIS

PAR HIPPOLYTE FAUCHE

Traducteur des OEuvres compltes de Kalidsa et du Mah-Bhrata

TOME SECOND

PARIS

LIBRAIRIE INTERNATIONALE

13, RUE DE GRAMMONT, 13

A. LACROIX, VERBOECKHOVEN & Ce, DITEURS

_ Bruxelles,  Leipzig et  Livourne_

1864

       *       *       *       *       *

Ensuite l'exterminateur des hros ennemis, Lakshmana, son me tout
enveloppe de colre, pntra dans l'pouvantable caverne Kishkindhy,
comme Rma lui avait command. Ici, tous les singes aux grands corps,
 la vigueur immense, prposs  la surveillance des portes, voyant
le Raghouide en fureur, poussant des soupirs de colre, et, pour ainsi
dire, tout flamboyant de son ardent courroux, lvent au front les
paumes de leurs mains runies, et, tremblants, glacs d'effroi, ne
tentent pas de l'arrter.

L'exterminateur des hros ennemis, Lakshmana, dis-je, l'me tout
enveloppe de colre, vit alors cette grande caverne, belle,
charmante, dlicieuse, remplie de machines de guerre, embellie de
jardins et de bosquets, encombre d'htels et de palais, merveilleuse,
cleste, faite d'or, btie par les mains de Vivakarma, avec des
forts de fleurs varies, avec des bois plants d'arbres au gr de
tous les dsirs, avec toute la diversit des jouissances bocagres,
avec des singes du plus aimable aspect, qui pouvaient changer de forme
suivant leur fantaisie, vtus de robes divines, pars de guirlandes
clestes, fils des Gandharvas ou des Dieux, et, _pour comble_, avec
une grande rue, embaume de parfums aux senteurs exquises de lotus,
d'alos, de sandal, de rhum et de miel.

Lakshmana vit partout aux deux cts des rues les blanches files
des palais aux constructions varies, hauts comme les cimes du
mont Klsa. Dans la rue royale, il vit les temples d'une belle
architecture et plaqus d'mail blanc: partout il vit des chars
consacrs aux dieux. Le frre pun de Bharata vit l des lacs
tapisss de lotus, des bois en fleurs, une rivire limpide, qui
descendait sur la pente d'une montagne. Il vit la dlicieuse
habitation d'Angada, les magnifiques htels bien fortifis des nobles
singes Manda, Dwivida, Gavaya, Gavksha, du sage arabha, des princes
Vidyounmla, Sampti, Hanomat, Nla, Kari, du singe atavali, de
Koumbha et de Rabha. Les palais de ces magnanimes, btis  et l dans
la rue royale, s'levaient, pareils  des nues blanches: les plus
suaves guirlandes _en_ dcoraient _l'extrieur_; ils regorgeaient de
pierres fines et de richesses, _mais_ la perle des femmes en faisait
la _plus charmante_ parure. Il vit, pareil au palais de Mahndra
et protg d'un rempart, tel qu'une blanche montagne, le dlicieux
chteau du monarque des singes avec ses dmes blancs, comme les
sommets du Klsa, maison presque inabordable, aux jardins embellis
d'arbres, o l'on cueillait du fruit en toute saison, aux bosquets
enrichis de plantes fortunes, clestes, nes dans le Nandana, prsent
du grand Indra lui-mme, et qui de loin ressemblait  des nues
d'azur. Couvert partout de singes terribles, leurs javelots  la main,
il regorgeait de fleurs divines et _montrait avec orgueil_ ses arcades
en or bruni.

Apprenant que l'envoy de Rma vient  lui sans trouble, Sougrva
commande aux ministres d'aller  sa rencontre, et ceux-ci l'abordent,
tenant les paumes des mains runies en coupe  leurs tempes. Lakshmana
de parler aux conseillers, Hanomat  leur tte, en observant les
biensances, non par timidit d'me, mais par le sentiment des
convenances; puis, _officiellement_ reconnu, il entra dans le palais.
Quand ce guerrier, le devoir mme incarn, eut franchi trois cours
toutes couvertes de chars--bancs, il se vit en face du vaste srail,
que dfendait une garde bien nombreuse. On y voyait briller  et l
beaucoup de trnes faits d'or et d'argent et sur lesquels s'talaient
de riches tapis. L, il entendit un chant doux et des plus ravissants,
qui se mariait  l'unisson des fltes, des lyres et des harpes.

Le frre pun de Bharata vit dans le palais du monarque un grand
nombre de femmes avec diffrents caractres de figure, mais toutes
fires de leur jeunesse et de leur beaut. Pares des plus riches
atours, de bouquets et de guirlandes varies, elles taient revtues
de robes diffrentes par les couleurs et n'taient pas moins
distingues par la politesse que par la beaut.

Quand le hros eut compar la joie de Sougrva  la tristesse de
son frre an, ce parallle accrut encore plus dans son _coeur_ la
puissance de sa colre.  peine Angada l'eut-il vu irrit comme le
roi des Ngas ou comme le feu allum pour la destruction _du monde_,
qu'une vive motion le saisit tout  coup, et son visage fut couvert
de confusion. Les autres singes, qui gardaient la porte ou circulaient
dans les cours du palais, s'inclinrent humblement et leurs mains
runies en coupe devant Lakshmana.

Ensuite, il vit assis dans un trne d'or, clatant  l'gal du soleil,
couvert de prcieux tapis, lev au sommet d'une estrade, le roi des
singes vtu d'une robe divine, enguirland de fleurs clestes, frott
d'un onguent divin et les membres blouissants de parures toutes
divines: on et dit l'invincible Indra mme incarn sur la terre. Des
femmes d'une beaut suprieure l'environnaient par centaines de mille:
telles, sur le Mandara, de clestes Apsaras font cercle autour de
Kouvra. Lakshmana vit aussi les deux pouses, Roum, qui se tenait 
la droite, et Tr  la gauche du magnanime Sougrva. Il vit encore 
ses cts deux femmes charmantes agiter sur le front du roi l'ventail
blanc et le blanc chasse-mouche aux ornements d'or bruni.

 la vue de cette voluptueuse indolence,  la comparaison qu'il en
fit avec la peine immense de son frre, Lakshmana sentit redoubler sa
fureur.  peine Sougrva eut-il aperu Lakshmana, les yeux rouges de
colre, la vue errante de tous les cts, ridant son visage par la
contraction des sourcils, mordant sa lvre infrieure sous les dents,
poussant maint et maint soupir long et brlant, irrit enfin comme
le serpent aux sept ttes enferm dans un cercle de feux;  peine,
dis-je, l'eut-il vu, les yeux rouges de colre, tenant son arc
empoign, qu'il se leva soudain et porta les mains en coupe  ses
tempes.

Quand le hros fut entr dans son intrieur: Assieds-toi l! dit le
roi des singes.

Alors, poussant un long soupir, comme un reptile enferm dans une
caverne, Lakshmana, retenu par les instructions qu'il avait reues
de son frre, lui rpondit en ces termes: Il est impossible qu'un
envoy, roi des singes, accepte l'hospitalit, mange ou s'assoie
mme, avant qu'il n'ait obtenu ce que demande son message. Quand
le messager, heureux dans sa mission, a vu le succs couronner les
affaires de son matre, il peut alors, monarque des singes, accepter
les prsents de l'hospitalit. Mais comment puis-je recevoir ici les
tiens, sire, moi, qui ne t'ai pas encore vu satisfaire aux voeux du
noble Rma?

Aussitt qu'il eut ou ces paroles, Sougrva de s'incliner devant
Lakshmana et de rpondre ainsi, les sens tout mus de frayeur: Nous
sommes entirement les serviteurs de Rma aux prouesses infatigables;
je ferai tout ce qu'il dsire en change du service qu'il m'a rendu.
Accepte d'abord, suivant l'tiquette, l'eau pour laver et la corbeille
de l'arghya; assieds-toi d'abord, Lakshmana, dans cet auguste sige;
ensuite je parlerai un langage que tu aimeras entendre.

Lakshmana dit: Voici les instructions que m'a donnes Rma: Tu ne
dois pas accepter les prsents de l'hospitalit dans la maison du
singe avant que tu n'aies accompli ton message. coute donc la
mission, que j'ai reue; mdite-la, singe, et donne-lui ds l'instant,
s'il te plat, une prompte excution.

Ensuite, l'homicide _hros_ des hros ennemis, Lakshmana tint ce
langage mordant  Sougrva, qui l'couta mme debout, environn de
ses femmes. Un roi qui a du coeur et de la naissance, qui est
misricordieux, qui a dompt ses organes des sens, qui a de la
reconnaissance, qui est vrai dans ses paroles, ce roi est exalt
sur la terre. Mais est-il rien de plus cruel au monde qu'un monarque
esclave de l'injustice et violateur d'une promesse faite  ses amis,
dont il avait dj reu les services? L'homme qui ment  son cheval
tue cent de ses chevaux; s'il ment  sa vache, il tue mille de ses
vaches; mais l'homme qui ment  l'homme se perd lui-mme avec sa
maison. L'homme qui fait un mensonge  la terre, son chtiment frappe
dans sa famille et ceux qui sont ns et ceux qui sont  natre. Il y
a, nous dit-on, galit entre le mensonge  l'homme et le mensonge
 la terre. Le mensonge  la terre atteint la postrit du menteur
jusqu' la septime gnration. L'ingrat qui, oblig par ses amis,
ne leur a jamais pay de retour le service rendu, mrite que tous les
tres conspirent  sa mort.

Insens, tu oublies que nagure, sur le Rishyamoka, une des plus
saintes montagnes, tu pris nos mains dans les tiennes pour nous
garantir la vrit de ton alliance. Et maintenant, plong dans tes
volupts matrielles, voici que tu dchires le trait!

Ni la vrit, ni la promesse, ni l'autorit, ni la confrence, ni les
mains serres en prsence du feu allum ne sont rien  tes yeux! Ce
fut, pervers, ce fut donc en toutes les faons que tu as tromp
mon frre; lui, ce sage,  l'me droite; toi, coeur vil, aux penses
tortueuses! Un tel mpris fait bouillonner dans mon sein une
ardente colre, comme le gonflement du magnanime Ocan au jour de la
pleine-lune. Je vais t'envoyer, frapp de mes flches aigus, dans les
habitations d'Yama! Certes! ici, avec mes flches, moi qui te parle,
je t'immolerai, comme le fut ton frre, toi, qui as dsert le
chemin de la vrit, ingrat, menteur, aux paroles emmielles,  l'me
inconstante et mobile par le vice de ta race!

 Lakshmana, qui parlait ainsi, comme enflamm d'une ardente fureur,
Tr, semblable par son visage  la reine des toiles, rpondit en
ces termes: Le roi ne mrite pas que tu lui parles de cette manire,
Lakshmana: le monarque des singes ne mrite pas ce langage amer, venu
de tes lvres surtout. Ce hros n'est pas ingrat, perfide et cruel;
son me n'est point amie du mensonge, son me ne creuse pas des
penses tortueuses. Le vaillant Sougrva ne peut oublier le service,
impossible  d'autres, qu'il doit  Rma d'une vigueur incomparable.
C'est la bienveillance de Rma qui met ici dans ses mains la gloire,
l'empire ternel des singes, moi, et sur toutes choses, Roum, _son
pouse_. Rentr en possession des plus douces jouissances par la
bienveillance de Rma, il a voulu, _c'tait naturel!_ goter de ses
volupts, lui de qui la douleur avait toujours t la compagne. Que le
noble Raghouide veuille bien excuser, Lakshmana, un malheureux qui a
pass dix annes dans les fatigues _de l'exil_ et dans la privation de
toutes les choses dsires!

Rvana aux longs bras est insurmontable  qui manque d'auxiliaires:
ce besoin de _vigoureux_ compagnons a donc fait expdier  et l de
nobles singes, afin qu'ils amnent pour la guerre d'autres chefs de
singes en nombre infini. Si le monarque des simiens n'est pas sorti
en campagne, c'est qu'il attend ici, pour assurer le triomphe de Rma,
ces valeureux quadrumanes  la bien grande vigueur. Les dispositions
de Sougrva sont toujours, fils de Soumitr, ce qu'elles taient
auparavant.

Voici le jour o doivent arriver tous les singes: les ours viendront
ici par dizaines de billions, et les golngoulas par milliards; les
tribus simiennes rpandues sur la terre afflueront ici kotis par
kotis. De la rive des mers, tous les singes qui habitent les les
de l'Ocan vont accourir pleins de hte devant toi: dpose donc,
irascible guerrier, dpose l ton chagrin.

Une fois dtruite, la cit glorieuse du roi des mauvais Gnies, les
singes ramneront ici la bien-aime de ton frre, cette Djanakide
charmante aux formes dlicieuses, dussent-ils, monarque des hommes,
l'arracher du ciel mme ou des entrailles de la terre!

Lakshmana, d'un caractre naturellement doux, accueillit avec faveur
ce langage modeste, uni au devoir; et, voyant les paroles de Tr bien
reues, le roi des singes rejeta, comme un habit mouill, la crainte
que les deux Ikshwkides lui avaient inspire. Ensuite il dchira la
guirlande varie, grande, admirable, passe autour de son cou et resta
dpouill de cette royale distinction. Puis, le souverain de toutes
les tribus simiennes, Sougrva  la vigueur pouvantable, de parler 
Lakshmana ce langage doux et fait pour augmenter sa joie:

J'avais perdu mon diadme, fils de Soumitr, ma gloire et l'empire
ternel des singes; mais j'ai recouvr tout par la bienveillance de
Rma. Dans ce monde tel qu'il est, o trouver, dompteur _invincible_
des ennemis, un tre assez fort pour s'acquitter, par un service gal
au sien, envers cet homme-Dieu, qui occupe la renomme du bruit de ses
hauts faits?

 quoi bon, seigneur,  quoi bon des allis pour un bras qui, tirant
son arc, fait trembler, au seul bruit de sa corde, la terre avec
les montagnes? Je suivrai, sans aucun doute, je suivrai les pas du
vaillant Raghouide, marchant pour l'extermination de Rvana et des
gnraux ennemis. Si j'ai pch quelque peu, soit par _trop de_
confiance, soit par _intemprance d'_amour, il faut que Rma ait de
l'indulgence: quel mortel n'a pas une faute  se reprocher?

Ce langage du magnanime Sougrva fit plaisir  Lakshmana, qui rpondit
ces mots avec amour: Ces paroles, tombes de ta bouche, Sougrva,
sont d'une me reconnaissante, qui sait le devoir et ne recule pas
en face des batailles: elles sont dignes et convenables. Quel mortel,
assis dans une haute puissance, toi, singe, et mon frre majeur
excepts, saurait ainsi reconnatre sa faute? Oui! tu es l'gal de
Rma pour la bravoure et la force: ce sont les Dieux mmes, roi des
singes, qui t'ont donn  nous pour notre bonheur aprs une longue
_attente_!

Mais sors promptement d'ici; viens, hros, avec moi, viens consoler
ton ami, le coeur dchir  la pense de son pouse ravie. Veuille bien
excuser toutes les paroles injurieuses que j'ai dites pour toi sous
l'impression des plaintes du Raghouide, vaincu par sa douleur.

Les singes chargs des ordres du roi volent de tous les cts et,
couvrant le ciel, route divine, o circule Vishnou, ils tiennent
offusqus les rayons du soleil. Dans les mers, dans les forts, dans
les montagnes et sur la rive des fleuves, les envoys appellent tous
les singes  soutenir la cause de Rma.

Partout, aussitt qu'ils ont ou les paroles des messagers et reu
l'ordre du monarque, semblable au noir Trpas, la gent quadrumane est
frappe de terreur.

Alors trois kotis[1] de singes au poil sombre comme le collyre
s'avancent, de la montagne nomme le Grand-Andjana, vers ces lieux o
Rma les attend. Dix kotis de singes couleur de l'or bruni viennent
de la belle montagne, brillante comme l'or, o le soleil se couche
 l'occident. Trente kotis de singes accourent du Mandara, _une des_
plus hautes alpes _de la terre_: vaillants hros, ils ont la taille
et la force des lions. Trois mille deux cents kotis de singes, _les
paules couvertes_ d'une crinire lonine toute resplendissante,
afflurent des sommets du Klsa. De ceux qui errent sur les flancs de
l'Himlaya et savent goter la saveur de ses racines et de ses fruits,
un millier de mille kotis se mit en campagne  la ronde. Du mont
Vindhya sortirent mille kotis de singes, tels que des masses de
charbon, pouvantables par l'aspect, pouvantables par les actions.
Dix mille kotis de singes arrivrent du mont Oudaya, tous renomms
par le courage et la force. De ceux qui gtent sur le rivage de la
Mer-de-Lait, o ils mangent les fruits du xanthocyme et font leurs
festins de cocos, il n'existe pas de nombre qui puisse exprimer la
multitude _infinie des croiss_.

[Note 1: Afin que l'on apprcie mieux toute l'ampleur de ces
hyperboles, il n'est sans doute pas inutile d'avertir qu'_un koti_
gale _dix millions_.]

Les armes de ces hommes des bois accouraient des bords de la mer, des
fleuves, des forts; et l'astre du jour en tait comme clips.

Sougrva de monter avec Lakshmana dans son palanquin d'or, brillant
comme le soleil et port sur les paules de grands singes. Il sortit
en roi, auquel est chu la gloire de ceindre une couronne sans gale;
il sortit avec le parasol blanc lev sur sa tte, avec l'ventail
blanc, avec le blanc chasse-mouche, agits de tous les cts autour
de son visage. Environn de singes nombreux, terribles, des javelots 
leur main, le fortun monarque s'avanait, entour de ses ministres 
la grande vigueur; et, dans sa course rapide, il faisait trembler mme
le sol de la terre sous les pas de l'innombrable arme des singes.
Dans ce voyage de Sougrva, le ciel tait comme rempli du bruit
des conques et du son des tymbales. Les ours, par milliers, les
golngoulas par centaines et des singes fortement cuirasss marchaient
devant lui. Il franchit dans l'intervalle d'un instant la distance qui
le sparait du Mlyavat, la grande montagne: arriv  la demeure, mais
encore loin du noble Raghouide, le monarque des armes quadrumanes
s'arrta.

Sougrva descendit avec Lakshmana; et, quittant sa litire d'or, le
roi fortun des singes, tenant au front ses deux mains en coupe et
marchant  pied, s'approcha de Rma. Il se prosterna la tte sur la
terre et se tint formant de ses mains jointes la coupe de l'andjali.
 peine eut-elle vu son roi les paumes des mains runies aux tempes,
toute l'arme des quadrumanes se mit au front les deux mains et fit de
mme l'andjali.

Quand il vit ainsi la grande arme des singes comme un lac de lotus,
dont les fleurs entr'ouvrent leurs calices, Rma fut satisfait 
l'gard de Sougrva. Le digne fils de Raghou treignit dans ses bras
le royal singe, il salua de quelques mots les ministres et lui dit:
Assieds-toi! Alors, s'tant dpouill de sa colre, il tint avec
bont ce langage au roi singe assis avec ses conseillers sur le sol de
la terre:

coute, ami, coute cette parole: renonce  des jouissances brutales
et sache que prter du secours  tes amis, c'est dfendre mme ton
royaume. Dploie tes efforts  la recherche de St et travaille, 
toi qui domptes les ennemis, travaille  dcouvrir en quel pays habite
Rvana.

 ces mots, Sougrva, le monarque des singes, s'incline entirement
rassur devant Rma et lui rpond en ces termes: J'avais perdu ma
fortune, ma gloire et l'empire ternel des singes; mais j'ai tout
recouvr, grce  ta bienveillance, hros aux longs bras! L'homme, 
le plus minent des victorieux, qui ne te payerait pas de retour, 
toi, pre, seigneur et Dieu, le service rendu serait le plus ignoble
des hommes.

J'ai expdi en courriers, flau des ennemis, les principaux de mes
singes par centaines. Ces messagers doivent tous amener ici tous
les simiens rpandus sur la terre; ils amneront les ours et les
golngoulas; ils amneront, fils de Raghou, les singes enfants
des Dieux et des Gandharvas, hros d'une pouvantable vigueur, qui
changent de forme  volont, entours chacun de son arme et verss
dans la connaissance des lieux impraticables, des bois et des forts.

Des singes, pareils  des montagnes ou des nuages et qui peuvent
se mtamorphoser comme ils veulent, suivront tes pas dans la guerre,
chacun avec toute sa parent. Ces guerriers, qui ont pour armes, les
uns des rochers, les autres des shores et des palmiers, arracheront
la vie  ton ennemi Rvana et ramneront la Mithilienne _dans tes
bras_!

       *       *       *       *       *

Sur ces entrefaites arriva l'pouvantable arme du roi singe, _en tel
nombre_ qu'elle clipsait dans les cieux la grande lumire de l'astre
aux mille rayons. Les yeux ne distinguaient plus aucun des points
cardinaux envelopps alors dans la poussire; et la terre elle-mme
tremblait tout entire avec ses bois, ses forts et ses montagnes.

Un singe, nomm atabali, hros cher  la fortune, s'avana d'abord,
environn par dix mille kotis de guerriers.

Ensuite, pareil  une montagne d'or, entour par des armes au nombre
de cinq et cinq fois mille kotis, parut le vaillant pre de Tr, le
roi ou plutt l'Indra mme des singes, l'hroque Sousna, honor des
plus grands ministres et semblable au Dieu Mahndra.

Aprs lui, voici venir Gandhamdana, sur les pas duquel marchent mille
kotis et cent milliers de singes.

Derrire eux arrive l'hritier prsomptif, d'une valeur gale  celle
de _Bli_, son pre: Angada conduit mille padmas[2] de singes avec une
centaine de ankhas[3].

[Note 2-3: Le padma est un nombre gal  dix billions; le ankha
quivaut  cent milliards.]

Il est suivi par Rambha, splendide comme le soleil au matin: celui-ci
commande une myriade avec onze centaines de guerriers.

Eux passs, apparat un chef au grand corps,  la grande vigueur,
telle qu'une montagne de noir collyre: c'est Gavaya. Dix mille hros
excutent ses commandements.

Aprs celui-ci, on voit arriver Hanomat, autour duquel se pressent
mille kotis de singes  la vigueur pouvantable, tous pareils aux
cimes du Klsa.

Maintenant, voici le tour d'un chef effrayant  voir, Dourmoukha,
comme on l'appelle, avec cent mille braves, auxquels s'ajoute encore
une neuvaine de milliers. Intelligent, le plus vaillant des singes,
estim de tous les quadrumanes, son visage resplendit comme le soleil
adolescent, et sa couleur imite celle des fibres du lotus.

Ensuite parat le fils du pre universel des cratures, le fortun
Kari,  la voix duquel obissent des armes composant dix mille
kotis de guerriers.

Sur leurs pas vient le grand monarque des singes  queue de taureau:
il a nom Gavksha et commande  mille kotis de golngoulas.

Immdiatement s'avance le roi des ours, appel Dhomra, autour duquel
marchent deux mille kotis d'ours  la couleur enfume.

Aprs eux dfilent trois cents kotis de singes pouvantables et
pareils  de hautes montagnes sous les ordres d'un chef  la grande
vigueur: son nom est Panasa.

Deux singes d'une force terrible, Manda et Dwivida, entourent
Sougrva avec mille kotis de simiens.

 leur suite, Tra, brillant comme un astre, amne dans cette guerre
cinq kotis de singes  la vigueur pouvantable.

L, vient encore, avec un millier de mille kotis, Darimoukha  la
grande force, honor par tous les chefs des chefs.

Incontinent apparat Indradjnou, le singe aux grands genoux, que
suivent quatre kotis de magnanimes quadrumanes.

Puis s'avance, environn d'un koti et semblable  une montagne,
Karambha  la grande splendeur, le visage brillant comme le soleil du
matin.

Aprs lui se montre, guidant onze kotis rpandus autour de sa
personne, le singe fortun Gaya, le chef suprme des chefs de troupes.

On voit enfin dfiler tour  tour le prudent Vinita, et Koumouda, et
Sampti, et le singe Nala, et Sannata, et Rambha, et Rabhasa.

Ces quadrumanes et d'autres encore, venus pour cette guerre, tous
capables de changer de forme  volont, couvraient entirement
la terre, et les forts et les montagnes. Les gnraux des armes
s'approchent, l'air joyeux, et tous ils courbent avec respect le front
devant Sougrva, le plus noble des quadrumanes. D'autres illustres
singes s'avancent  leur instant et suivant leurs dignits; ils se
tiennent alors devant Sougrva, les mains runies  la manire de
l'andjali. Le monarque, joignant aussi les deux mains aux tempes,
annonce  Rma, digne _en tous points_ d'tre aim, que tous les
singes  la grande vigueur sont arrivs.

Quand les gnraux singes, pareils  des cimes de montagnes, eurent
fait connatre exactement les tats des armes, chacun s'en alla
coucher  son aise, ou dans les grottes du Mlyavat, ou sur la rive de
ses cataractes, ou dans ses forts charmantes.

       *       *       *       *       *

Alors que le monarque vit tous les singes arrivs et camps sur la
terre, il adressa joyeux ces mots  Rma:

Daigne me donner tes ordres maintenant que je suis environn de mes
armes. Veuille bien me conter la chose de la manire qu'elle doit
marcher.

 ces paroles du monarque, le fils du grand Daaratha treignit
Sougrva dans ses bras et lui rpondit en ces termes: Que l'on sache,
bel ami, si ma Vidhaine vit ou non. Que l'on sache, monarque 
la haute sagesse, en quel pays demeure le dmon Rvana. Quand je
connatrai bien l'existence de ma Vidhaine et l'habitation de
Rvana, je dploierai avec ta grandeur les moyens exigs par les
circonstances. Ni Lakshmana, ni moi, ne sommes les matres dans cette
affaire: tu es la cause qui doit ici tout mouvoir, et c'est de toi que
dpend toute la chose. Ainsi, fais-moi connatre toi-mme, seigneur,
la part que tu m'assignes dans cette affaire. L'homme qui trouve 
s'appuyer sur un ami tel qu'est ta grandeur, modeste, courageux, plein
de sagesse et vers dans la distinction des choses, doit parvenir 
son but, je n'en doute pas.

 ce langage, que Rma lui tenait d'une manire accentue d'amour, le
monarque des singes appela un gnral de ses troupes, nomm Vinata,
 la voix tonnante comme une nue d'orage, au corps semblable  une
montagne, et dit au hros quadrumane d'une pouvantable vigueur,
inclin devant lui avec respect: Fais-toi accompagner par mille kotis
de rapides quadrumanes, et va, environn des plus levs entre les
singes, qui savent mener et ramener _une arme_, fils eux-mmes du
Soleil ou de Lunus, instruits  bien connatre les circonstances des
lieux et des temps; va, dis-je, fouiller toute la contre orientale
avec les forts, les montagnes et les eaux. Recherchez-y la Vidhaine
St et l'habitation de Rvana dans les rgions impraticables des
bois, dans les cavernes et dans les forts.

       *       *       *       *       *

Alors que le monarque des simiens eut expdi ces quadrumanes dans
le pays du levant, il fit partir d'autres singes pour les contres
mridionales.

_D'aprs son ordre_, Tra le plus vaillant des singes, entour de cent
milliers, se dirige, avec ses minents compagnons, qui revtent  leur
gr toutes les formes, vers les excellentes et vastes rgions du
sud. Le roi fit connatre  ces quadrumanes, les principaux entre les
simiens, tous les pays qui, dans cette plage, offraient des chemins
difficiles ou dangereux.

Sougrva tenait en grande estime la force et la bravoure d'Hanomat:
ce fut donc  ce quadrumane surtout, le plus excellent des singes,
qu'il adressa la parole en ces termes: Je ne vois, prince des singes,
ni sur la terre, ni dans les eaux, ni dans l'atmosphre, ni dans les
enfers, ni dans le sjour des Immortels, _oui! je ne vois_ personne
qui puisse mettre un obstacle  ta route. Les mondes te sont connus,
grand singe, avec les Dieux, et les Gandharvas, et les Ngas, et
les Dnavas, et les mers, et les montagnes. Libert d'allures,
promptitude, force, lgret: ces dons, hros, sont tels en toi, qu'on
les voit dans ton pre, le magnanime Vent.

Sur la terre, il n'existe aucun tre qui te soit gal en force:
veuille donc agir de manire que la vue de St soit rendue bientt 
nos yeux. Il y a en toi, Hanomat, tout courage, toute nergie, toute
force, avec un art d'assouplir  ta volont et les temps et les lieux,
avec une science de gouverner dgage de toute impritie.

Quand le monarque eut mis sur les paules d'Hanomat la charge de
cette affaire, il parut s'panouir de l'me et des sens, comme s'il
et dj tenu la russite en ses mains. Aussitt que Rma eut compris
que le roi comptait sur Hanomat pour le succs de l'expdition, ce
prince  la grande intelligence rflchit en lui-mme, et lui donna
joyeux son anneau, sur lequel tait grav le caractre de son nom,
pour qu'il se ft reconnatre avec ce bijou par la fille des rois:
 sa vue, la fille du roi Djanaka, noble singe, pensera que tu viens
envoy par moi, et ta vue ne pourra lui causer d'inquitude. Car ta
sagesse, tes actions illustres et ce choix dont t'honore Sougrva,
tout m'entretient dj du succs, _comme s'il tait obtenu_.

Hanomat reoit l'anneau et le porte  son front avec ses mains
jointes; puis, quand il se fut prostern aux pieds de Rma et de
Sougrva, le noble singe, fils du Vent, escort de ses compagnons,
prit son essor dans les airs. Semant la joie dans cette nombreuse
arme de robustes hommes des bois, le fils du Vent brillait alors dans
le ciel balay des nuages, comme la lune au disque pur, environne par
les bataillons des toiles.

       *       *       *       *       *

Quand Sougrva eut fait partir sous les ordres d'Hanomat ces
quadrumanes, dous tous d'intelligence, de courage et d'une agilit
gale  la rapidit mme du vent, le monarque  la grande splendeur
manda un chef d'une pouvantable vaillance, nomm Soushna, le pre de
Tr, et, portant ses mains runies  ses tempes, il s'inclina devant
lui, honora son illustre beau-pre et lui tint ce langage: Prte
l'appui de ton aide  Rma dans la prsente affaire. Entour de
cent mille singes rapides, va, mon doux seigneur, dans la contre
occidentale, o prside Varouna.

Une fois trouves la Vidhaine et l'habitation de Rvana, une fois
arrivs au mont Asta, revenez, aprs un mois coul. Ce temps expir,
je punirais de mort le retardataire!

Si nous ramenons  la vue de Rma la _belle_ Mithilienne, son pouse,
nous aurons entirement acquitt notre dette envers lui et pay d'un
service le bon office qu'il nous a rendu. Je trouve dans ta grandeur
un pre donn par l'alliance aussi vnrable  mes yeux, _Soushna_,
qu'un pre donn par la nature: il n'est pour moi aucun ami qui me
soit gal  toi. Ainsi rgle tout de telle sorte que j'aie bientt
le plaisir de te voir ici revenu aprs ta mission accomplie.  peine
eurent-ils entendu ce discours habile du monarque des simiens, que
les singes partirent, l'me transporte d'ardeur, sous les ordres
de Soushna, pour fouiller cette rgion,  laquelle prside le Dieu
Varouna.

Aussitt l'auguste suzerain de s'adresser au singe atabali en ces
paroles utiles au _pieux_ Rma et funestes au dmon Rvana: Fais-toi
accompagner, dit-il au vaillant hros, monarque estim de tous les
quadrumanes; fais-toi accompagner de cent mille rapides simiens,
et fouille avec les singes fils d'Yama toute la rgion du nord, que
protge le roi sage des Yakshas, des Rakshasas, des Gandharvas et des
Kinnaras, le magnanime Dieu qui donne  son gr les richesses et qui
voile au front avec une tache brune la place o manque l'un de ses
yeux. L, que vos grandeurs cherchent avec des singes invincibles
cette noble fille de Vidha, l'pouse du sage Rma. Vous devez,
singes, au risque mme d'y laisser votre vie, ne rien passer en cette
rgion sans le visiter dans le but d'y retrouver la fille du roi des
Vidhains.

_Revenez_, une fois trouvs la Mithilienne et l'asile de Rvana. Ne
restez pas loin d'ici plus d'un mois: ce temps coul, je punirais de
mort le retardataire!

Il dit; et les singes,  qui ces paroles s'adressaient, de courber
aussitt la tte jusqu' terre aux pieds de Rma et de leur monarque
 la bravoure infinie; puis, de partir ensemble d'un vol rapide pour
cette plage du monde o prside Kouvra.

Les hros singes  la grande force vinrent, en bondissant, jurer cette
promesse.

Moi seul, je veux immoler Rvana dans le combat, et, quand j'aurai
tu cet impur, enlever rapidement la fille du roi Djanaka.

Je fendrai la terre et je bouleverserai les flots de la mer! Je
franchirai, n'en doutez pas, vingt yodjanas d'un seul bond! Le grand
monarque des quadrumanes a tort d'appeler pour cette guerre un si
grand nombre de singes: il suffira de moi seul pour accomplir toute
cette affaire.

Pendant cette grande revue de Sougrva, chacun des singes, dans
l'orgueil de sa force, vint se lier individuellement par cette
promesse; et, quand ils eurent tous prononc le serment, ces
magnanimes  la grande vigueur, les plus minents des singes partirent
chacun pour sa rgion avec le dsir de satisfaire le suzerain.

Le roi Sougrva fut content, alors qu'il eut expdi en claireurs les
premiers gnraux des armes simiennes par tous les points du ciel;
et Rma, dans la compagnie de son frre, habita ce mont Prasravana,
attendant que ft expir le mois accord aux singes pour dcouvrir sa
bien-aime St.

       *       *       *       *       *

Aprs le dpart des singes, Rma dit  Sougrva: Par quelles
circonstances, hros aux longs bras, as-tu jadis explor ce monde?
Comment ta grandeur a-t-elle pu connatre ce globe entier de la terre,
si difficile  connatre? Comment l'as-tu parcouru?  ces paroles de
Rma: coute, dit le monarque des singes; coute, Rma; ce qui jadis
m'a forc de le voir.

Chass par Bli, mourant de peur, courant de toute ma vitesse, je
visitai, noble fils de Kakoutstha, je visitai la terre de tous les
cts, observant et les fleuves divers, et les cits, et les forts.
Je parcourus d'abord la plage orientale; puis j'errai _ et l_ dans
la rgion mridionale; ensuite je promenai dans les pays du couchant
la terreur qui me talonnait sans cesse.

Un long temps avait dj coul quand le fils du Vent eut un _heureux_
souvenir et me tint ce langage: Matanga jadis a maudit Bli au sujet
de Mahisha: Singe, _a-t-il dit_, garde-toi bien d'entrer jamais ici
dans les bois du Rishyamoka! Ta tte, si tu enfreignais ma dfense,
se briserait en cent morceaux! Cette haute montagne du Rishyamoka se
prsente  mon souvenir en ce moment. Allons-y tous, sire; ton frre
n'y viendra pas.

 ces mots d'Hanomat, moi, qui avais dj fait cent fois le tour
de la terre, chass par la crainte de Bli, je me rendis  ce grand
ermitage, o je fus  l'abri de mon ennemi. Telles sont, en vrit,
les circonstances auxquelles je dus alors de voir par mes yeux mmes
ce monde entier et le Djamboudwpa dans sa vaste tendue.

       *       *       *       *       *

Cherchant la _noble_ Vidhaine, explorant la terre avec les montagnes,
les eaux et les forts, tous les chefs des troupes simiennes avaient
dj fouill, pour y trouver l'pouse de Rma, toutes les plages du
monde, suivant la parole du matre et comme le roi des singes leur
avait command. Scrutant  et l toutes les montagnes, les tangs,
les dfils, les forts, les cavernes, les fourrs, les cataractes,
les collines et tous les rochers, les chefs des quadrumanes s'taient
rendus en tous les pays que Sougrva leur avait indiqus.

Tous, ils avaient mainte fois visit, inbranlables dans la recherche
de St, les plateaux des montagnes avec leurs sommets plants
d'arbres nombreux, et parcouru toutes les habitations.

Les recherches finies et le premier mois coul, les chefs des armes
simiennes retournrent sans esprance vers le monarque des singes au
mont Prasravana.

Vinata, second par ses quadrumanes, avait fouill entirement la
plage orientale, mais il revint  la caverne Kishkindhy, n'ayant pas
vu St. L'hroque et grand singe atabali avait fouill toute la
contre septentrionale; mais il revint aussi, n'ayant pas vu St.
Soushna, qui avait port ses pas dans les rgions du couchant, revit
son noble gendre au bout du mois accompli; mais son retour _n'apporta
point de plus grandes nouvelles_ au mont Prasravana.

Tous, ils s'approchent du monarque, assis avec _son alli_ Rma sur un
flanc de la montagne; ils s'inclinent  ses pieds et lui tiennent ce
langage:

On a fouill toutes les montagnes, et les bois, et les fourrs, et
les fleuves, et les mers, et toutes les campagnes. On a parcouru les
dfils; on a visit les cavernes de toutes les formes; on a battu les
_massifs des_ lianes ou des broussailles et coup les hautes herbes.
Nos singes, dans la pense qu'ils avaient peut-tre devant eux une
mtamorphose de Rvana, ont effarouch  et l, ils ont tu mme
de grands, d'pouvantables animaux, remplis de vigueur, dous
_horriblement_ de force et de courage. Nos singes, criant, marchant,
courant, sautant ou grimpant, ont pntr dans tous les endroits
impntrables, qu'ils ont fouill mainte et mainte fois. Ils n'ont
rien mnag pour atteindre au but de leur voyage; mais nulle part ils
n'ont pu saisir un seul renseignement sur l'infortune Vidhaine.

Hanomat, suivi des singes,  la tte desquels marchait Angada, s'en
tait all dans la rgion mridionale, suivant l'ordre que lui avait
donn Sougrva.

Ces quadrumanes, cherchant avec fureur, sans mnager leur vie pour le
service de Rma, pntrent dans les endroits les _plus_ pouvantables
ou les _plus_ inaccessibles.

Tous accabls de lassitude, manquant d'eau, extnus de faim et de
soif, aprs avoir fouill cette plage mridionale, impraticable,
hrisse par des amas de montagnes, et cherch, malades de besoin,
_mais toujours sans les trouver_, un ruisseau et St; alors,
_dis-je_, tous ces quadrumanes, puiss de fatigue, s'tant runis l,
tombrent dans l'abattement, l'me consterne, le visage dfait, le
corps tremblant  la pense de Sougrva et l'esprit comme hallucin
par la crainte du puissant monarque des singes. Vivement affligs de
ce qu'ils n'avaient pu voir ni St, ni Rvana, mourant de faim, de
fatigue et de soif, ils virent, tandis qu'ils aspiraient  trouver de
l'eau, ils virent devant eux un antre form par les dchirements de
la montagne; caverne enveloppe d'arbres, mais engloutie dans une
profonde nuit et capable d'inspirer la terreur au _cleste_ Indra
lui-mme.

De l sortaient de tous les cts, hrons, cygnes, grues indiennes
et martins-pcheurs, oies du brahmane, mouilles d'eau et le plumage
teint par le pollen des lotus, gallinules, pygargues, coqs-d'eau,
canards aux plumes rouges, kalahansas, plicans et autres oiseaux
aquatiques.

Le coeur de tous les singes fut saisi d'admiration  la vue de cette
caverne; et leur me, suspendue entre l'esprance de l'eau et la
crainte de n'en pas trouver, fut remplie tout  la fois de douleur
et de joie. Ensuite le fils du Vent, Hanomat, adressa les paroles
suivantes  tous les singes rassembls, aprs qu'il eut fouill avec
eux cette impraticable rgion du midi, couverte par une multitude de
montagnes: Nous sommes tous fatigus, et la Mithilienne ne s'offre
pas encore  nos yeux; mais nous voyons sortir de cette caverne, par
centaines et par milliers, des bandes nombreuses d'oiseaux habitus
sur les ondes. Sans doute, il doit se trouver l, soit un bassin
d'eau, soit un lac, puisqu'on en voit sortir ces oiseaux pcheurs.
Entrons dans cette grande caverne: l, nous pourrons noyer dans l'eau
la crainte de mourir par la soif et nous y chercherons St de tous
les cts.  coup sr, il doit se trouver l un grand lac o les eaux
abondent.

 ces mots, tous les singes entrent dans cette caverne, enveloppe de
tnbres, sans soleil, sans lune, horrible, pouvantable.

D'abord Hanomat  leur tte, ensuite Angada et ses compagnons aprs
lui, tous se tenant l'un  l'autre enchans par la main, pntrent
jusqu' la distance d'un yodjana dans cette caverne impraticable,
hrisse d'arbres, embarrasse de lianes. Les singes remplissaient
tous ces lieux du cri forcen de leurs noms, _afin de s'y reconnatre
mutuellement_. Dj, continuant  manquer d'eau, troubls, l'esprit
_comme_ perdu et mourants de soif, ils avaient pass l'intervalle
d'un mois entier dans cette pouvantable caverne. Alors, puiss de
fatigue, maigres, le visage dfait, le sang allum par la soif, ils
aperurent avec dlices une clart semblable aux rayons du soleil.

Arrivs dans ce lieu charmant, d'o les tnbres taient bannies, ils
virent des arbres d'or, blouissants d'une splendeur gale  celle du
feu. C'taient de magnifiques shoras, des pryangous, des tchampakas,
des mulsaris, des aokas, des arbres  pain et des nagapoushpas, tous
parsems de bourgeons rouges, tous semblables au soleil du matin et
rptant sous leurs votes les gazouillements des oiseaux les plus
varis. Ils virent l des tangs de lotus aux ondes brillantes et
diaphanes, au milieu desquelles circulaient des tortues d'or mles 
des poissons d'or. On voyait aussi l des chars d'or et des palais de
cristal, aux fentres d'or, aux vitres de perles.

L taient des mines d'argent, d'or, de pierres fines et de
lapis-lazuli, vastes, admirables, resplendissantes de lumire. L,
partout, les singes voient des amas de pierreries.

Ces htes des bois admirent des lits et des siges en or et en ivoire,
grands, de formes diverses et couverts de riches tapis. Des piles de
vaisselles et de coupes, soit d'argent, soit d'or; des racines, des
fruits, des mets _dlicats et_ purs; des breuvages de haut prix et des
liqueurs de toutes les espces, des parfums  l'odeur suave d'alos
et de sandal; des couvertures, soit en laine, soit en poil de rankou,
soit en couleurs mlanges pour les lphants; des tas de vtements
prcieux et de riches pelleteries. Les singes voient  et l, pareils
aux flammes du feu, des amas blouissants, clestes, d'or en lingots.

L, sur un brillant sige d'or, s'offrit aux yeux des singes une femme
anachorte, voue au jene, vtue d'corce et d'une peau de gazelle
noire. Aussitt le docte Hanomat, courbant aux pieds de la pnitente
sa taille semblable  une montagne, runit en coupe  ses tempes les
paumes de ses deux mains, et: Qui es-tu? lui demanda-t-il.  qui sont
ce palais, cette caverne et ces riches pierreries?

Auguste sainte, nous sommes des singes, qui parcourons incessamment
les forts; nous sommes entrs avec imprudence sous _les votes de_
cette caverne enveloppe de tnbres. Consums par la faim et la soif,
accabls de fatigue, extnus de lassitude, nous avons pntr dans ce
gouffre de la terre, esprant y trouver de l'eau. Mais la vue de cette
admirable, cleste et fortune caverne, d'un parcours impraticable, a
redoubl la peine, le trouble et l'alination de notre me.

 qui donc appartiennent ces beaux arbres d'or, embaums de suaves
parfums et qui, chargs de fleurs et de fruits d'or, resplendissent 
l'gal du soleil adolescent?  qui ces racines, ces fruits, ces mets
_dlicats et_ purs?  qui ces chars d'or et ces maisons d'argent,
aux fentres d'or, aux vitres de perles? Par la puissance de qui ces
arbres faits d'or ont-ils obtenu le don _merveilleux_ de vgter?
Comment trouve-t-on ici des lotus d'une telle richesse et d'un parfum
si doux? Qui a pu faire que ces poissons d'or nagent dans ces limpides
ondes? Veuille bien, dans notre ignorance  tous, veuille bien nous
raconter exactement qui tu es et de quelle dignit est revtu le
matre de cette immense caverne?

 ces mots d'Hanomat, la pnitente, fidle  suivre le devoir et qui
trouvait son plaisir dans celui de toutes les cratures, lui rpondit
en ces termes: Jadis il fut un prince des Dnavas, savant magicien,
dou d'une grande vigueur et nomm Maya: ce fut par lui que fut
construite entirement cette caverne d'or avec l'art de la magie. Il
tait dans les temps passs le Vivakarma des principaux Dnavas, et
ce palais superbe d'or massif fut bti de ses mains. Il pratiqua mille
annes la pnitence dans la grande fort, et le pre des cratures le
rcompensa par le don _merveilleux_ d'une force gale entirement  la
force mme d'Ouanas.

Alors, exempt de la mort, plein d'une vigueur _formidable_, matre
souverain de toutes les choses qu'il pouvait dsirer, il habita
quelque temps au sein des plaisirs dans cette immense caverne. Mais
l'amour, dont il s'prit enfin pour la nymphe Hm, ayant excit la
jalousie de Pourandara, ce Dieu vint l'attaquer, sa foudre en main, et
le tua.

Aprs lui, Brahma transmit  la _charmante_ Hm cette fort sans
pareille, les jouissances ternelles des choses dsires et ce
magnifique palais d'or. Mon pre est Hmasvarni, je m'appelle
Swayamprabh, et c'est  moi qu'Hm, nobles singes, a confi la garde
de son palais.

Hm est ma bien chre amie; je garde,  cause de l'amiti qui nous
unit, le palais de cette nymphe, qui excelle dans le chant et la
danse.

Quand Swayamprabh eut parl ainsi dans ce beau langage, sympathique
au devoir, Hanomat, le prince des singes, fit cette rponse  la
pnitente: Nous sommes dans le besoin; donne-nous  boire, noble
femme aux yeux de lotus, et daigne nous conserver la vie,  nous qui
mourons faute de nourriture.

Attentive  marcher dans son devoir, la pnitente,  ces mots, prit
des racines et des fruits, qu'elle donna aux singes, en observant les
rgles de l'tiquette. Les quadrumanes alors de manger, aprs qu'ils
ont reu d'elle ces prsents de l'hospitalit et qu'ils ont honor la
sainte conformment aux lois de la politesse. Ds qu'ils ont bu l'eau
pure et mang tout ce qu'on leur avait offert, les chefs des singes
contemplent de tous cts le _merveilleux_ spectacle de ces beaux
lieux.

Ces nobles singes avaient tous maintenant l'me sereine; la brlante
fivre s'tait enfuie d'eux; ils se montraient l tous restaurs dans
toute leur force et dans toute leur beaut. La pnitente, qui marchait
sur la voie mme de Brahma, adresse alors ces limpides paroles 
ces joyeux habitants des bois: Pour quelle affaire?  cause de qui
tes-vous donc venus dans ces routes difficiles? Comment avez-vous
t conduits  visiter cette caverne impntrable? Si vous avez ranim
votre langueur avec ce festin de racines, si la chose est telle que je
puisse l'entendre, je dsire la connatre: ainsi, parlez, singes!

 ces mots de la pnitente, Hanomat, le fils du Vent, se mit 
lui conter leur mission avec franchise et dans toute la vrit. Le
fortun fils du roi Daaratha, ce Rma, le monarque du monde entier,
ce Rma, semblable  Varouna ou tel que le grand Indra, tait venu
s'tablir dans la fort Dandaka avec Lakshmana, son frre, et St,
sa royale pouse. Mais Rvana, abusant de la force, enleva cette
princesse dans le Djanasthna. Le monarque des hros quadrumanes,
hros lui-mme, un docte singe, ami de Rma (on l'appelle Sougrva),
nous a fait partir, environns de ces vaillants simiens, desquels
Angada est le chef, pour sonder la plage mridionale o circule
_l'toile_ Agastya et qu'Yama couvre de sa protection.

Cherchez, tels sont les ordres, qu'il nous a donns, cherchez tous
de concert ce dmon Rvana, qui change de forme  volont, et _sa
captive_ St, ne dans le Vidha.

Nous tous alors de fouiller entirement la rgion du midi, _mais en
vain_; ni St la Vidhaine, ni Rvana son tyran, ne s'offrit  nos
regards. Enfin, puiss de fatigue, dvors par la faim, consums par
la soif, dchirs par la crainte de Sougrva, nous cherchons un abri
au pied des arbres, tous le visage sans couleur, tous plongs dans nos
rflexions, sans trouver nulle part un moyen pour aborder  la rive
ultrieure de ce vaste ocan d'incertitudes, _o flottaient nos
esprits ballotts_. Tandis que nous promenions  et l nos regards,
nous entrevmes, cach sous des buissons et des lianes, un antre
ouvert, comme une grande bouche de la terre.

Il en sortait, et des cygnes, avec des gouttes d'eau _tremblottantes_
sur leurs ailes, et des pygargues, et des grues indiennes, et de ces
oies rouges, qu'on appelle des tchakras, et des gallinules, et des
canards, les plumes stillantes d'eau, tous mls  d'autres oiseaux
aquatiques.

Voici quelle pense nous vint  l'esprit devant le spectacle de ces
volatiles, htes accoutums des eaux: Mes bons quadrumanes, dis-je 
mes compagnons, entrons l! Et tous, ils se runissent  mon conseil
d'un accord unanime. Entrons donc! marchons! s'crient _ la fois
tous mes_ singes, se htant d'accomplir cette commission que nous a
donne le matre. Nous alors de nous tenir fortement l'un  l'autre
enchans par la main et d'entrer, sans plus rflchir, dans cette
caverne enveloppe de tnbres. Voil quelle est notre mission; voil
quel fut le motif qui nous fit entrer dans cette caverne: au moment o
nous vnmes prs de toi, nous allions tous prir de faim. C'est alors
que, remplissant  notre gard le devoir de l'hospitalit, tu nous a
donn des fruits et des racines: nous les avons mangs, dchirs que
nous tions par la fatigue et la faim. Parle! que doivent faire les
singes pour s'acquitter envers toi de ce bon office?

 ce langage, que lui adressait le fils du Vent, la pnitente aux voeux
parfaits rpondit en ces termes  tous les singes:

Je suis contente de vous tous, singes  la grande vigueur: je marche
dans le devoir; ainsi, personne n'a rien  faire ici pour moi.

Hanomat lui tint de nouveau ce langage: Ta saintet nous a
parfaitement accueillis, moi et tous mes habitants des bois; tu nous
as traits avec les honneurs de l'hospitalit, et notre accablante
fatigue est maintenant dissipe. Nous t'avons fait connatre dans
sa vrit la cause de notre voyage et racont _comment nous tions
occups _ la recherche de St la Vidhaine. Le monarque des singes
nous a fix lui-mme, en prsence des quadrumanes, une limite de
temps: Une fois le mois accompli, revenez! autrement, je punirai de
mort tout retardataire!

Tel est, noble dame, l'ordre que nous avons reu du matre. Sans
doute les singes,  la marche lgre, ont dj fouill toutes les
autres plages. Mais nous,  qui la rgion du midi fut assigne par
Sougrva, cet antre ouvert s'offrit  nos yeux, aprs que nous emes
couru de tous les cts  la ronde. Entrs tourdiment ici pour
continuer la recherche de St, nous n'y voyons pas, femme  la jolie
taille, un chemin de sortie qui nous mne dehors.

 ce langage d'Hanomat, alors tous les singes, joignant les mains
pour l'andjali, disent  la pnitente, fidle  suivre le devoir:

Depuis que nous promenons  et l nos courses sous _les votes_ de
cet antre _obscur_, le temps qui nous fut accord par le magnanime
Sougrva a franchi dj sa limite. Veuille donc nous conduire tous
hors de ces lieux, car le roi Sougrva, outre qu'il est svre, met
ses plus grands soins  plaire au noble fils de Raghou. Nous avons 
terminer, sainte anachorte, une laborieuse affaire, que nos longues
erreurs dans ces lieux nous ont empchs d'accomplir.

Ainsi, daigne nous protger dans la crainte que nous inspire ce
roi si terrible, et veuille bien nous tirer de cette caverne
impraticable.

 tous les singes qui parlaient ainsi, la pnitente qui aimait  faire
du bien  toutes les cratures rpondit au comble de la joie, avec la
volont de les conduire hors de ces vastes souterrains:

Il n'est pas facile,  mon avis, d'en sortir vivant  celui que _son
malheur fit_ entrer dans cet antre, dont le tonnerre d'Indra mme a
dchir le sein par un dchanement imptueux de sa colre. Nanmoins,
grce  la puissance que je possde en vertu de ma pnitence, grce
aux mrites conquis par mes constantes macrations, vous sortirez
tous, singes, de cet obscur labyrinthe. Mais fermez tous, nobles
simiens, fermez bien vos yeux, car il est impossible d'en sortir  qui
tient ses yeux ouverts.

Alors tous les singes  la fois, impatients de quitter cette caverne,
se couvrent les yeux avec les paumes trs-dlicates de leurs mains;
et, dans l'intervalle d'un clin d'oeil seulement, la pnitente mit 
la porte des souterrains ces magnanimes quadrumanes, le visage cach
entre leurs mains.

Quand elle eut dlivr les singes, elle se mit  les consoler et leur
tint ce langage: Ici est le fortun mont Vindhya, rempli de grottes
et de cascades; l, est le mont Prasravana;  ct, c'est la mer. La
flicit vous conduise, nobles singes! Moi, je m'en retourne dans mon
palais!  ces mots, la sainte rentra dans l'pouvantable caverne,
elle qui pouvait franchir les distances dans l'espace d'un clin d'oeil,
par la vertu de sa pnitence et de son unification _en Dieu_.

Les singes  la grande vigueur se tenaient encore l, cachant leur
visage entre les mains; et ce fut un instant seulement _aprs son
dpart_ qu'ils rouvrirent les paupires. Ils virent alors une mer
pouvantable, empire de Varouna, aux bruyantes vagues, pleines de
grands ctaces, et qui semblait n'avoir pas de rivages. Arrivs dans
cette douce et belle rgion, claire du soleil, tous alors, comme ils
avaient manqu  l'ordre qu'ils avaient reu, tous alors ils se dirent
l'un  l'autre ces paroles: Voici dj expir le temps dont le roi
nous imposa la loi, pour trouver l'pouse de Rma et ce rdeur _impur_
des nuits, le dmon Rvana.

Assis sur le flanc aux arbres fleuris du mont Vindhya, eux alors de se
plonger dans une profonde rverie.

Ensuite l'hritier prsomptif, Angada, le singe aux paules de
grand lion, aux bras longs et musculeux, tient  ses compagnons cet
nergique langage: Nous sommes tous venus ici d'aprs l'ordre mme
du monarque des simiens; mais, entrs dans la caverne _et plongs dans
ses tnbres_, il nous fut impossible de connatre, singes, que le
mois avait achev son cours. Maintenant que nous avons laiss fuir le
temps fix par Sougrva lui-mme, ce qui nous convient  nous, hommes
des bois, c'est de nous asseoir dans une privation absolue d'aliments
et d'y rester jusqu' la mort! Le monarque des simiens est tout
puissant; il est naturellement svre: l'auguste Sougrva ne voudra
point nous pardonner cette transgression  ses commandements. Il ne
saura pas sans doute quels pouvantables, quels immenses travaux nos
efforts ont accomplis dans la recherche de St; il ne verra, lui, pas
autre chose que la faute. Nous avions tous reu des ordres, _nous y
avons tous manqu_: eh bien! renonant  nos maisons,  nos richesses,
 nos pouses,  nos fils mmes, asseyons-nous dans un jene opinitre
jusqu' en mourir. Ne laissons pas au roi de chtier notre retour
aprs le temps coul; mieux vaut mourir ici volontairement que
subir l une mort indigne de nous! Celui par qui je fus sacr comme
l'hritier de la couronne, ce n'est point Sougrva; _non!_ c'est
Rma, l'Indra des hommes, si vers dans la science du connais-toi
toi-mme. Le roi porte lie _ son cou_ une vieille inimiti contre
moi, et, voyant ce retard, il m'infligera un rigoureux supplice pour
la faute de revenir aprs une trop longue attente. Que me serviront
mes amis, quand ils verront mon infortune couper le fil de ma vie?
Mieux vaut ici m'ensevelir dans le jene sur le dlicieux rivage de
cette mer!  ces mots, que le prince hrditaire avait prononcs d'un
ton lamentable, tous les plus distingus des quadrumanes tinrent alors
ce langage: Sougrva est d'un naturel svre, il veut plaire  _son
alli Rma_; quand il nous verra de retour, aprs le terme fix,
n'ayant point accompli notre mission, n'ayant pas vu St, il est
certain qu'il nous punira de mort dans son dsir empress de faire une
chose qui soit agrable  Rma. Les rois ne pardonnent pas les fautes
dans les princes du peuple, et nous sommes des chefs qu'il a mis
dans sa plus haute estime. Puisque la chose en est venue  de telles
extrmits, il vaut donc mieux nous laisser mourir de faim!

Quand ils eurent cout les paroles du fils de Bli, ces nobles
simiens alors de toucher l'eau et de s'asseoir tous  l'orient.
Dcids  le suivre dans la mort, tous, la face regardant le
septentrion, ils s'assirent par terre sur des kouas, la pointe des
herbes courbe au midi.

Tandis que tous les singes taient assis sur la montagne au sein
du jene, voici venir dans ces lieux le roi des vautours, charg
d'annes, Sampti, fameux par son courage et sa vigueur, le plus
minent des oiseaux, le frre an du vautour Djatyou. Sorti d'un
antre ouvert dans les flancs du grand mont Vindhya, il vit les singes
couchs l et pronona tout joyeux ces paroles: Sans doute il y a
dans l'autre monde une fortune qui dirige ici-bas les choses avec sa
loi, car je trouve enfin, aprs un si long jene, ce festin servi l
pour moi! Je vais donc manger,  mesure qu'ils mourront, ce qu'il y a
de plus exquis dans les plus excellents des singes! Quand il eut
dit ces mots, Sampti resta l, tenant ses regards attachs sur les
singes.

 peine Angada eut-il entendu ces paroles pouvantables du roi des
vautours, qu'il adressa, tremblant au plus haut point, ce langage au
_vertueux_ Hanomat: Voici le fils de Vivasvat, Yama lui-mme, que
la perte de St fait venir ici devant nos yeux pour le malheur des
singes.

Aprs qu'il a perdu, et Djatyou, et Bli, et Daaratha lui-mme,
ce rapt de St jette encore ici les singes dans un _affreux_ pril.
Heureux ce roi des vautours qui tomba sous les coups de Rvana, en
dployant sa vaillance pour la cause de Rma!

Aussitt qu'il eut ou ces paroles chappes  la bouche d'Angada,
l'amour qu'il portait  son frre mineur fit tout  coup palpiter le
coeur de Sampti. Debout sur le mont sublime, l'inaffrontable vautour
au bec acr tint ce discours aux singes entrs dans le jene afin d'y
mourir: Qui parle ici de Djatyou, qui m'est plus cher que la vie?

Qui est ce Rma pour lequel est mort Djatyou?

Je suis l'an, princes des singes; Djatyou tait mon jeune frre.
Qui donc a tu Djatyou? Comment? O?

Mais je suis dans l'impuissance de voler, car les rayons du soleil
ont brl mes ailes; et vos grandeurs combleraient mon envie si
elles voulaient me descendre vers elles du sommet o je suis de la
montagne.

       *       *       *       *       *

Les conducteurs des singes,  ces mots dits sur un ton arrach par la
douleur, se dfirent de son action et ne crurent point  son
langage. Nanmoins, ces hros, entrs dans le jene de la mort,
rflchissaient, la tte baisse  terre, et cette pense leur vint 
l'esprit: Ce cruel va nous dvorer tous. S'il nous mange, tandis que
nous voil tous assis dans le jene pour y mourir, _eh bien!_ notre
affaire en sera plus tt faite et nous serons arrivs d'un seul coup
 notre but! Aussitt venue cette rflexion, les chefs des singes
descendirent eux-mmes, de la cime o il se tenait, le colossal
oiseau; et quand ils eurent mis le volatile au pied, Angada lui tint
ce langage: Jadis vivait un singe d'une grande majest, roi des
ours et monarque des simiens. C'tait mon aeul,  le plus noble
des oiseaux. De ce prince vertueux,  l'me pure, sont ns deux fils
vigoureux et magnanimes:

Bli, le roi des singes, et Sougrva, le flau de ses ennemis. Leurs
hauts faits sont galement clbres dans le monde: c'est le roi
des singes qui fut mon pre. Rma, ce grand hros des kshatryas, ce
monarque de l'univers entier, ce fils charmant du roi Daaratha, est
sorti _de sa patrie_  l'ordre de son pre, et, marchant sur le chemin
du devoir, il est entr dans la fort Dandaka, suivi de St, son
pouse, et de Lakshmana, son frre. Rvana, l'ternel ennemi des
brahmes, ce Dmon, parvenu dans tous les crimes  une perfection
dbordante, lui a ravi perfidement son pouse dans le Djanasthna.

Le vautour appel Djatyou, ce vertueux oiseau qui fut l'ami du pre
de Rma, vit la _plaintive_ Mithilienne dans le temps mme que Rvana
l'emportait. Il brisa le char de Rvana, il dlivra un moment la
Mithilienne; mais enfin, accabl par la fatigue et le poids des
annes, il prit sous les coups du Rakshasa. Ainsi fut tu par le
Dmon, plus fort que lui, ce gnreux oiseau, tandis qu'il dployait
le plus grand courage et se consumait en efforts pour _sauver l'pouse
de_ son ami. Sans doute il fut admis dans le ciel, car le Raghouide
eut soin d'accomplir en son honneur la crmonie des funrailles.

Suivant les ordres que nous a donns Rma, nous cherchons  et l
son pouse; mais elle n'apparat pas davantage  nos yeux qu'on ne
voit la clart du soleil dans la nuit.

Les singes auraient bientt donn la mort  ce meurtrier de ton
frre,  ce ravisseur de la femme, qui est l'pouse de Rma, s'ils
pouvaient savoir o le trouver!

Aprs que nous emes fouill avec une scrupuleuse attention la fort
Dandaka, notre ignorance des lieux nous fit pntrer dans un antre
ouvert au sein de la terre dchire; et, tandis que nous visitions
cette grande caverne, que Maya construisit aid par la magie, le mois
au bout duquel notre _auguste_ roi nous avait prescrit de revenir
s'est consum tout entier.

Le monarque des singes nous avait envoys dans la plage du midi pour
la fouiller de tous les cts. Mais, comme nous avons transgress la
condition qui nous fut impose, la crainte _du chtiment_ nous fait
embrasser ici _la rsolution_ d'un jene pouss jusqu' la mort!
Ainsi, fais de nos corps un festin, suivant ton dsir.

 ces lamentables paroles des singes, qui renonaient  la vie,
le vautour  la grande intelligence rpondit avec des larmes: Ce
Djatyou, qui, dites-vous, a trouv la mort dans un combat sous les
coups du cruel Rvana, il tait, singes, il tait mon frre pun! Ma
condition _languissante_ de vieillard me force d'entendre l'injure
et de la supporter, car je n'ai plus maintenant assez de force pour
venger la mort de mon frre.

Jadis (c'tait  l'poque o _le dmon_ Vritra fut tu), Djatyou
et moi, tous deux jeunes, vigoureux, avides de triompher, nous nous
dfimes hardiment  voler dans le ciel.

Aussitt, l'un devanc par l'autre, nous courons vers l'orient o
le soleil se levait, allum, flamboyant, avec une couronne de rayons,
blouissant de lumire comme un globe de flammes. Djatyou et moi,
nous volions avec une extrme vitesse; mais, quand le soleil fut
arriv  son midi, Djatyou dfaillit _sous le poids de la chaleur_.
Alors moi,  la vue de mon frre consum par les rayons de l'astre
flamboyant, je me sentis mu au plus haut point dans mon amour
fraternel, et je fis  Djatyou un abri avec mes ailes. Mais le soleil
me les brla, et je tombai, vaincu moi-mme, sur le haut de cette
montagne: depuis lors, confin dans le Vindhya, aucune nouvelle de
mon frre n'avait pu venir jusqu' moi; et maintenant qu'un temps bien
long s'est coul, ce sont de telles nouvelles qu'on nous apporte de
lui!

Le singe hritier du trne, Angada rpondit  l'oiseau, de qui
l'esprit distinguait nettement la vraie nature des choses: Des
nouvelles te furent donnes par ma bouche sur Djatyou, ton bien-aim
frre. Parle-moi, si tu en sais quelque chose, de ce cruel Dmon 
courte vue, de ce Rvana, le plus vil des Rakshasas: est-il prs ou
loin d'ici?

Ensuite le souverain des vautours, Sampti  la grande splendeur tint
ce langage digne de lui-mme et qui rpandit la joie parmi les singes:
Mes ailes sont brles, je suis vieux, ma vigueur s'est vanouie;
nanmoins, je vais rendre, singes, un service minent  Rma de ma
voix seulement.

J'ai vu une femme jeune, doue admirablement de beaut et pare de
tous les atours, que Rvana, le Dmon  l'me cruelle emportait dans
les airs. Rma! Rma! criait-elle d'une voix lamentable: _ moi_,
Lakshmana! disait-elle aussi, agitant ses beaux membres et jetant de
tous les cts ses parures. Sa magnifique robe de soie imitait l'clat
du soleil sur la cime de la montagne et brillait  l'entour du noir
Dmon, comme l'clair sur un grand nuage. C'tait St, je le crois, 
ce nom de Rma, qu'elle semait dans les airs: coutez encore! je vous
dirai en quels lieux est l'habitation de ce Rakshasa.

Le fils de Viravas, le frre du clbre Kouvra, le monarque des
Rakshasas, Rvana enfin habite dans la ville de Lank. Loin d'ici, 
cent yodjanas entiers dans la mer, il est une le, au sein de laquelle
s'lve la charmante cit de Lank, btie par Vivakarma. C'est l
qu'habite, enferme dans le gynoece de Rvana et surveille d'un
oeil attentif par des femmes Rakshass, l'infortune Vidhaine aux
vtements de soie.

Arrivs au bord, o finit la mer,  cent yodjanas bien compts au
del, singes, vous apercevrez au sud le rivage de cette le.

D'ici, o je me tiens, mes yeux voient Rvana et sa captive; car la
puissance de notre vision est grande, cleste et, pour ainsi dire,
suprieure  celle de Garouda lui-mme. Notre facult visuelle et le
besoin d'aliments nous font distinguer un cadavre  la distance de
cent yodjanas complets. Mais la nature, en nous gratifiant d'une vue
pour saisir des objets trs-loigns, nous condamne  une manire de
vivre semblable  celle de la poule, mangeant ce qu'elle trouve  la
racine de ses pieds. Avisez donc  quelques moyens de traverser la
mer sale; car, une fois vue de vos yeux la Mithilienne, vous aurez
accompli tout l'objet de votre mission. Je dsire maintenant que
vos grandeurs me conduisent vers l'humide empire de Varouna; je veux
offrir l'eau funbre aux mnes de mon frre, ce magnanime oiseau, qui
s'en est all dans les demeures clestes.

 ces mots, les singes mnent Sampti dans une place unie sur le
rivage, et soutiennent le volatile aux ailes brles pour descendre
dans la mer, souveraine des rivires et des fleuves; puis, la
crmonie de l'eau termine, le ramnent _au mont Vindhya_, et,
l'ayant aid  remonter _sur le sommet_, ils gotent en eux-mmes
la joie de possder ces renseignements _sur l'pouse de Rma_. En ce
moment, le vautour, auquel tait revenu la srnit, Sampti, voyant
assis  ses pieds Angada, qu'environnaient les singes, reprit avec
joie la parole en ces termes: Gardez le silence, nobles singes;
coutez avec attention; je vais dire en toute vrit comment je
connais la Mithilienne.

Jadis, brl par les rayons du soleil, et les membres envelopps de
souffrances causes par le feu, je tombai du ciel sur la cime du mont
Vindhya. Six jours s'coulent, je reviens enfin  la connaissance, et,
malade, chancelant, je parcours tous ces lieux de mes regards,
sans que je puisse m'y reconnatre avec certitude. Mais, tandis que
j'observais les rivages de cette mer, ce fleuve, ces montagnes, ces
bois, ces lacs et ces cascades, peu  peu me revint la mmoire.
Ce lieu, o abondent les eaux, les bassins et les cavernes, et que
remplissent les bandes joyeuses des oiseaux, ce lieu, pensai-je, est
le mont Vindhya, situ sur le rivage de l'Ocan mridional.

L est un ermitage pur, que les Dieux honorent eux-mmes, et c'est
l que vcut dans la patience de la _plus_ effrayante pnitence, un
saint, nomm Nikara. Il habita cette montagne huit mille annes: un
sicle ajout  deux autres s'est coul depuis qu'il s'en est all
au ciel et que ce pays est ma demeure. Je fis de nombreux et pnibles
efforts, soutenu par le dsir de voir l'anachorte; car souvent,
Djatyou et moi, nous tions alls visiter le saint homme.

Prs du pieux ermitage, les vents soufflent d'une haleine suavement
parfume; on n'y voit pas d'arbre qui n'ait des fleurs ou qui n'ait
des fruits. Enfin, parvenu  la porte de son ermitage, je m'appuyai
contre le pied des arbres et j'attendis l, impatient de voir
l'auguste Nikara. Ensuite je vis encore loin, mais vis--vis de
moi, l'invincible rishi, qui revenait dans le nimbe d'une splendeur
flamboyante, au sortir de ses ablutions. Des ours, de jeunes daims,
des tigres, des lphants, des lions et des serpents, rpandus
autour de sa personne, le suivaient comme les tres anims suivent
le crateur. Quand ils virent l'ermite arriv sur le seuil de sa
chaumire, eux alors de se disperser par tous les points de l'espace:
telle se rompt l'escorte des troupes et des ministres aussitt que le
monarque est rentr dans son palais.

Le saint anachorte, m'ayant vu garder le silence, entra dans son
ermitage; mais il en sortit aprs un instant, et me demanda quelle
affaire m'avait conduit en ce lieu. Ta couleur efface, _me dit-il_,
et tes ailes dtruites ont empch d'abord que je ne te reconnusse;
mais voici qu'un souvenir me ramne auprs de toi.

J'ai vu autrefois deux vautours d'une vitesse gale  la rapidit du
vent; tous deux ils taient les rois des vautours, sous les formes de
la Mort: l'an se nommait Sampti, le plus jeune s'appelait Djatyou.
Un jour, s'tant revtus de la forme humaine, ils vinrent ici toucher
mes pieds.

Quelle maladie est tombe sur toi? Comment est venue la chute de tes
ailes? Qui t'a donc inflig ce chtiment? Je veux savoir cela dans la
vrit.

 ce langage, que m'avait tenu cette me juste, mon visage se remplit
un peu de larmes au souvenir de mon frre. Mais, arrtant bientt le
torrent de ces pleurs, que m'arrachait l'amour fraternel, je runis
mes deux pattes en forme d'anjali et j'instruisis le grand anachorte
de ce qu'il dsirait connatre: Vnrable saint, retenu et _comme_
abattu par la confusion que tu m'inspires, il m'est impossible de te
raconter cela: _vois!_ ma bouche est obstrue par les pleurs. Sache,
bienheureux, que tu vois en moi Sampti et que j'ai commis une faute:
_oui!_ je suis le frre an du vautour Djatyou, ce hros que j'aime!
Comment cette difformit a-t-elle remplac mes deux ailes brles? je
vais t'en exposer la cause: grand saint, daigne couter.

Djatyou et moi, jadis tombs sous le pouvoir de la mort, nous fmes
une gageure, en face des anachortes, sur la cime du Vindhya, et
nous mmes pour enjeu le royaume des vautours. L'objet du pari, nous
sommes-nous dit, c'est de suivre le soleil depuis l'orient jusqu'
l'occident!  ces mots, de nous lancer dans les routes du vent, et
voici que les diffrentes surfaces de la terre se droulent sous nos
yeux.

Suivant le chemin du soleil, nous allions une extrme vitesse,
regardant le spectacle qui s'talait en bas. La terre, je me rappelle,
orne d'un jeune et frais gazon, semblait alors un champ de lotus par
ses montagnes, plantes sur toute la surface.

Les fleuves apparaissaient  nos yeux comme des sillons tracs par la
charrue.

Enfin, une violente fatigue, une chaleur dvorante, la plus extrme
langueur, une fivre dlirante psent  la fois sur nous et la crainte
agite nos _coeurs_.

En effet, on ne distinguait plus aucun des points cardinaux: tout
n'tait qu'un foyer rempli par les flammes du soleil, comme si le feu
consumait l'univers dans l'poque fatale o se termine un youga. Le
soleil, tout rouge, n'est plus qu'une masse de feu au milieu du ciel,
et l'on discerne avec peine son vaste corps dans l'incendie gnral.
L'astre du jour, que j'observais dans le ciel avec de grands efforts,
me parut d'une ampleur gale  celle de la terre.

Mais soudain voici que Djatyou, ne s'inquitant plus de me _disputer
la victoire_, se laisse tomber, la face tourne vers la terre; et
moi,  la vue de sa chute, je me prcipitai en bas du ciel rapidement.
J'tendis sur lui mes ailes comme un abri, et Djatyou ne fut pas
brl; mais le soleil fit sur moi un hideux ravage, et je tombai,
prcipit des routes du vent. Je tombai sur le Vindhya, mes ailes
brles, mon me frappe de stupeur, et Djatyou, comme je l'ai ou
dire, tomba dans le Djanasthna. S'il ne m'tait rest quelque chose
du mrite acquis par mes bonnes oeuvres, j'eusse t plong dans la
mer; ou j'eusse trouv la mort, soit au milieu des airs, soit sur les
pres sommets de la montagne.

Priv de mon royaume, spar de mon frre, dpouill de mes ailes,
dsarm de ma vigueur, j'ai tous les motifs pour dsirer la mort. Je
veux me prcipiter du fate de la montagne!  quoi bon maintenant la
vie pour un oiseau qui n'a plus d'ailes, qui ne peut marcher sans un
aide, qui est devenu semblable au morceau de bois ou tel que la motte
de terre?

Aprs que j'eus parl ainsi, en pleurant et dans une vive douleur, au
plus vertueux des anachortes, je versai des larmes, qui ruisselrent
de mes yeux, comme une rivire descend de la montagne.  la vue de
ces pleurs, qui baignaient mon visage, le grand saint, touch de
compassion, rflchit un moment et sa rvrence me tint ce langage:
D'autres ailes, souverain des oiseaux, te reviendront un jour, et tu
dois recouvrer avec elles ta puissance de vision, ta plnitude de vie,
ton intelligence, ton courage et ta force. Au temps pass, j'ai ou
dire que tu aurais  faire une grande oeuvre; je l'ai mme dj vue par
les _yeux_ de ma pnitence: apprends donc ceci, qui est la vrit.

Il est un monarque, issu d'Iskshwkou et nomm Daaratha: il aura un
fils d'une splendeur clatante, appel Rma. Ce prince d'un hrosme
infaillible, obissant  l'ordre de son pre dans une chose inutile 
raconter, s'en ira dans les forts, accompagn de son pouse et de son
frre. Un roi de tous les Rakshasas, qui a nom Rvana, invulnrable
aux Dmons et mme aux Dieux, lui ravira son pouse dans le
Djanasthna.

Des singes, messagers de Rma, viendront ici dans la recherche de sa
royale pouse: je te confie le soin de leur indiquer en quel pays ils
doivent trouver la fille du roi Djanaka.

Tu ne dois pas quitter ces lieux sous aucun prtexte: o d'ailleurs
irais-tu en l'tat o tu es? Un jour, on te rendra tes ailes; attends
ainsi le moment!

Depuis lors, consum par la douleur, mais docile aux paroles du
solitaire, je n'ai pas voulu dserter mon corps, soutenu que j'tais
par l'esprance de voir le _plus noble des_ Raghouides. _Chaque
jour_, sorti de ma caverne et marchant  pas bien lents, je
gravissais pniblement la montagne et l j'attendais l'arrive de vos
seigneuries. Aujourd'hui trois sicles complets d'annes ont coul
depuis le jour que j'ai mis dans mon coeur ces paroles de l'anachorte
et que j'observe curieusement les temps et les lieux.

Mon fils me nourrit ici avec les uns ou les autres des aliments les
plus divers. Un jour, il s'en tait all au mont Himlaya faire une
visite  sa mre. Il rencontra le Dmon, qui enlevait la Mithilienne:
ses ailes fermaient le passage  Rvana; mais, considrant ma triste
condition et ne s'attachant qu' son devoir de fils, il ne voulut pas
engager un combat avec lui. Quoique je connusse bien toute la vigueur
du cruel Dmon, je blmai _Souprwa_, mon fils, avec des paroles
_svres_: Comment, lui dis-je, n'as-tu pas sauv la Mithilienne?

Il dit; et les chefs des quadrumanes sentent leur joie double  ces
paroles, que le roi des vautours avait distilles de sa bouche avec
une saveur d'ambroisie.

       *       *       *       *       *

Alors que Sampti causait de cette manire avec eux, il repoussa des
ailes au magnanime volatile en prsence de ces htes des bois.  la
vue des rames ariennes qui soudain lui taient nes, enveloppant tout
son corps de leurs plumes, le vautour  la grande vigueur fut rempli
avec son fils d'une joie sans gale.

Le monarque des oiseaux, voulant connatre jusqu'o ses ailes
pouvaient s'lever, dploya son essor du sommet de la montagne; et
tous les singes de suivre, les regards tourns vers la cime du mont,
Sampti dans son vol sublime, avec des yeux que l'admiration tenait
tout grands ouverts. Puis, l'oiseau vint se reposer sur le fate et
reprit de nouveau la parole en ces termes, d'une voix que sa joie
avait panouie dans les plus suaves modulations:

Singes, vous voyez tous quel est ce miracle du rishi Nikara, en qui
la pnitence avait consum entirement la matire!

N'pargnez aucun effort! vous arriverez _bientt_  dcouvrir St;
_le saint_ n'a fait renatre mes ailes sous vos yeux que pour vous en
donner l'assurance!

Il vous faut diriger vos pas, singes, vers la haute montagne au
vaste sommet, qui est situe au nord pour la mer du Midi: une faible
distance la spare du mont Malaya. L, confiez tous la charge de
sauter par-dessus la mer  ce hros, qui parmi vous est capable de
franchir cent yodjanas sans trouver ni rocher, ni terre o il puisse
mettre un instant son pied!  ces mots, il dit adieu aux quadrumanes
et, s'tant plong au milieu des airs, il partit d'un essor rapide
comme les ailes de Garouda.

 cette vue de l'oiseau que son vol emportait au loin, Angada, le
fils de Bli, au comble de la joie dit aux princes joyeux des singes:
Maintenant qu'il nous a transmis les nouvelles de la Vidhaine et
sauv les singes de la mort, l'oiseau Sampti retourne  sa demeure,
l'me satisfaite. Venez donc! marchons vers la montagne situe au nord
pour la mer du Midi. Quand nous serons arrivs sur le rivage, nous
penserons au moyen de traverser le vaste Ocan.

Alors, d'un pas gal  celui du vent, les singes, dans une rsolution
bien arrte, s'avancent, l'me contente, vers la plage dsire, sur
laquelle prside le _noir_ souverain des morts.

       *       *       *       *       *

 la vue de cette mer sans rivage ultrieur comme le ciel, ceux-ci
parmi les singes tombrent dans l'abattement, ceux-l tressaillirent
de joie. Dans le but de ranimer leur courage, le fils de Tr, voyant
le visage constern de quelques singes, _Angada_ leur tint ce langage,
aprs qu'il eut salu les grands et sollicit d'un mot l'attention des
autres:

Quadrumanes  l'hroque vigueur, il ne faut pas vous abandonner au
dcouragement; car l'homme dcourag ne peut mettre fin  son affaire.
L'homme qui, s'armant d'nergie en face d'un obstacle, rsiste  son
dcouragement, ne laisse jamais derrire lui son oeuvre imparfaite.

Qui pourrait aller d'ici  Lank et revenir en deux bonds vigoureux?
Qu'il rflchisse mrement et qu'il parle, celui qui possde en
lui-mme ce don merveilleux de franchir une distance! celui grces
auquel, revenus un jour d'ici, heureux et couronns du succs, nous
reverrons nos fortunes, nos pouses et nos fils!

 ces paroles d'Angada, qui que ce ft parmi les singes ne rpondit un
seul mot, et les chefs du peuple restrent l tous immobiles.

Gaya dit ces mots le premier: Je puis nager dix yodjanas.--Et moi,
dit Gavksha, j'irai plus loin, jusqu' vingt yodjanas!--Quant 
moi, dit Gavaya, je peux franchir dans un seul jour trente yodjanas!
Ainsi parla dans cette assemble des singes ce quadrumane vigoureux
et cher  la fortune. Aprs lui, arabha, le singe d'une valeur
incomparable, d'une bien grande vigueur et d'un aspect semblable au
sommet d'une montagne, rpondit ces mots aux paroles d'Angada: Je
puis aller quarante yodjanas dans un mme jour!

Parcourir cinquante yodjanas, ce m'est chose facile, nobles singes!
dit ensuite Gandhamdana, le fortun singe  la couleur d'or. Puis
Manda, pareil au mont Himlaya, tint ce langage: Ma force est
capable de soutenir une marche de soixante yodjanas!--Et moi j'irai
sans doute jusqu' soixante-dix, rpondit au _bel_ Angada Dwivida 
la grande splendeur.

Aprs celui-ci: Singes, fit le sage Nla, fils d'Agni, je puis nager
quatre-vingts yodjanas!--Je pourrais bien fournir quatre-vingt-dix
yodjanas complets! dit avec assurance le fortun Nala, ce noble singe
de qui Vivakarma fut le pre. Et moi, quatre-vingt-douze! rpond
 son tour le vigoureux Tra, d'une force et d'un courage immenses.
Profond comme l'Ocan et rapide comme le vent, semblable au Mandara
par sa taille et d'une splendeur gale  celle du soleil ou du feu, le
singe Djmbavat, saluant tous les chefs des quadrumanes, dit avec un
sourire en prsence des plus nobles simiens:

Certes! ni pour le saut, ni mme pour la marche, ma force, ma vigueur
et mon courage ne sont plus ce qu'ils taient dans les jours de ma
jeunesse, au temps de mes jeunes annes!

Trois et trois fois, Djatyou et moi nous dcrivmes un pradakshina
autour de l'ternel Vishnou dans le sacrifice de Bali et pendant qu'il
oprait ses trois pas clbres. Je calcule o peut aller maintenant ma
puissance de marcher: ce doit tre sans doute jusqu' cent yodjanas,
moins neuf ou dix. Et cette force ne parat pas suffisante pour
atteindre le but propos.

Tandis que Djmbavat parlait en ces termes pleins de sens et de
raison, le fils du Vent, Hanomat, semblable  une montagne, ne dit
rien alors de sa force et de son courage. Mais, ayant salu ce grand
singe, le magnanime Djmbavat, Angada lui rpondit ces belles et
magnifiques paroles: Je pourrais bien marcher cent yodjanas, il n'est
aucun doute, singes; mais je ne pourrais supporter la fatigue d'un
prompt retour.  cause de mon jeune ge et par son attention  tenir
mon existence loigne de la douleur, mon pre, sans considrer mes
dfauts ou mes qualits, m'a toujours lev dans les dlices, et sa
tendresse ne m'a jamais accoutum  la fatigue.

Djmbavat  la grande sagesse lui dit ces mots en souriant: Il
ne convient pas  toi, hros, de parler ainsi dans l'assemble des
singes. Nous savons tous, roi de la jeunesse, quelle est ta vigueur;
tu peux revenir, ayant pass et repass cent fois le grand Ocan.

Tu es notre matre et le fils de notre matre,  le plus grand
des singes: runis autour de ta grandeur, elle nous inspire dans la
discussion des affaires. Il est donc impossible  toi de nous quitter
pour t'en aller quelque part, comme il ne convient pas  nous-mmes de
te laisser aller seul, prince hroque des simiens.

 ces paroles du noble pasteur des singes, Djmbavat  l'minente
sagesse, Angada fit cette rponse d'un visage que la joie se
partageait avec la tristesse: Si je ne vais pas moi-mme, ou si
un autre chef ne va pas vite  Lank, nous courons tous un affreux
danger! Certes! il nous faudra nous asseoir une seconde fois dans le
jene de la mort; car, si nous revenons dans nos patries sans avoir
effectu l'ordre que nous a donn le prudent monarque des singes, je
n'y vois pas un moyen de sauver notre vie! Mais, si je vais _ Lank_,
mon retour n'est qu'incertain. Or, dit-on, un trpas douteux vaut
mieux qu'une mort assure.

Alors que le roi de la jeunesse, Angada, eut prononc de telles
paroles, tous les singes, portant les mains en coupe  leurs tempes,
de s'crier aussitt: Il est impossible que ta grandeur s'en aille
d'ici nulle part  la distance d'un seul pas!  ta vue, nous croyons
tous possder Bli mme de nos yeux! Nous souffrirons tous avec toi
ce qui peut t'arriver de Sougrva, le bien ou le mal, le plaisir ou la
douleur!

 ces belles paroles que les chefs des simiens adressaient au prince
hrditaire, Djmbavat aux longs bras passe les quadrumanes en revue
dans sa pense et rpond, orateur disert, au fils de Bli:

Prince des singes, je connais le hros quadrumane qui peut franchir
cent yodjanas et revenir couronn du succs.

Quand il eut parcouru de ses regards cette arme abattue des singes,
qui formait plusieurs centaines de milliers, Djmbavat s'avana vers
Hanomat, couch  part, sans mot dire, lui, habile dans toutes les
matires des stras et l'un des principaux de l'arme quadrumane:
Pourquoi, lui dit-il, pourquoi ne parles-tu pas, Hanomat?

Je suis vieux aujourd'hui, ma vigueur s'est vanouie; la saison o
me voici maintenant est celle de la mort; tous les dons au contraire
accompagnent l'ge dont jouit ta grandeur. Dploie donc, hros,
dploie donc tes moyens! N'es-tu pas en effet le plus excellent des
singes? De mme que tous les tres suivent le Dieu qui dispense la
pluie; de mme la vie du monde tend vers ce magnanime, qui toujours,
dans une difficult survenue, attaque l'obstacle avec nergie; car la
chose de l'homme, n'est-ce pas l'exercice du courage?

Excit par le plus vnrable des singes, le fils du Vent, ce guerrier
d'une vitesse renomme, se fit soudain une forme allonge propre 
naviguer dans les airs, spectacle qui ravit alors toute l'arme des
simiens.

       *       *       *       *       *

Tandis que l'intelligent quadrumane se gonflait, son visage enflamm
brillait, semblable au _soleil_, roi du ciel, ou tel qu'un feu sans
fume. Il se leva du milieu des singes, et, le poil hriss, il
s'inclina devant les grands et leur tint ce langage: Qu'il en soit
ainsi! Je passerai la mer, en dployant ma vigueur, et je reviendrai,
ma mission accomplie: ayez, singes, ayez foi tous en moi!

Veuillez couter quel est mon courage, quelle est ma force, quel fut
mon auguste pre, et _prter l'oreille _ toute cette aventure de ma
mre. Si je vous entretiens de ma race, c'est pour vous inspirer de
la confiance en mon hroque vigueur: ce n'est pas l'envie d'exciter
l'admiration, ni l'orgueil, ni le penchant naturel  parler, qui
m'ouvre la bouche.

Il est un limpide trtha de la mer occidentale, piscine renomme, o
les saints anachortes viennent se baigner avec recueillement: il est
nomm Prabhsa. L, vivait un lphant des plages clestes, appel
Dhavala: intrpide, mchant, dou d'une force pouvantable, il donnait
sans piti la mort  tous les solitaires. Ce monstre fondit un jour
sur le saint anachorte Bharadwdja, vnr de tous les rishis et qui
s'en allait dvotement se baigner dans les eaux du trtha.

Mon pre, tel que la cime d'une montagne, se fit  la hte une forme
d'une affreuse pouvante et s'lana tout  coup sur l'imptueux
pachyderme. Le terrible monarque des singes aussitt de lui dchirer
avec acharnement les yeux de ses dents et de ses ongles aux pointes
finement acres. Puis, fondant sur lui d'un bond rapide, mon pre lui
arracha de la bouche, quoi qu'il ft, ses deux longues dfenses, et,
lui en assnant deux coups rapides, le tua avec ses propres armes. Le
_monstrueux_ lphant tomba sans vie sur la montagne, comme une autre
montagne _qui s'croule_.

Quand _il vit_ tu ce terrible animal, l'anachorte prit mon pre
avec lui et s'en fut annoncer aux solitaires que le monstre n'tait
plus: Cet lphant, dont la rage dvasta entirement le saint trtha,
il est tomb _leur dit-il_, sous les coups de ce roi des singes aux
prouesses infatigables! _ cette nouvelle_, la socit joyeuse
des anachortes de se rassembler tous les uns avec les autres et
de rsoudre: Qu'il faut accorder  l'hroque singe la grce qu'il
dsire. Tous ces ermites, les plus savants des hommes instruits
dans les Vdas, laissrent donc  mon bien magnanime pre de choisir
lui-mme cette faveur. Je voudrais obtenir, fit-il, dclarant son
choix, je voudrais obtenir, s'il plat  la bienveillance des brahmes,
un fils immortel, d'une beaut comme on peut la souhaiter, et d'une
force qui ft celle de Mroute mme!

Certainement, grand singe! lui rpondirent les anachortes
satisfaits, il te natra un fils tel que tu le demandes! Ils dirent;
et, joyeux de cette grce obtenue, mon pre,  la force hroque,
vcut  sa fantaisie dans les bois aux senteurs de miel.

Ensuite de cette aventure, il arriva qu'Andjan, ma mre, se
promenait un jour au temps de sa jeunesse. Cette beaut charmante, que
le Malaya vit crotre sous les ombrages de sa montagne cleste, tait
la fille du magnanime Koundjara, le monarque des singes. Pare de
sandal rouge, elle venait de baigner sa tte dans la mer, et, laissant
flotter ses cheveux humides, elle se tenait alors sur la cime du
Malaya. Mroute la vit en ce moment toute florissante de jeunesse et
de beaut, l'treignit dans ses bras, et, joignant ses mains en coupe,
lui dit:

Belle aux grands yeux, je suis Mroute, le souffle de toutes les
mes. Mon union, _toute mystique avec toi_, femme au charmant visage,
ne peut te souiller d'une faute: il natra de toi un fils, qui sera
d'une force immense et le monarque des singes. Beaut, splendeur,
force, courage: tels que ces dons mmes sont en moi, tels on les verra
bientt runis dans ton fils.

Il dit; et c'est ainsi que ma mre a jadis reu la chaste faveur du
beau Mroute, ce vent, l'ami du feu, ce souffle rapide, impossible
 mesurer, qui habite dans la rgion des airs et qui prte la
respiration  tous les animaux. Je suis le propre fils de ce Mroute
 la course rapide, de ce magnanime  la terrifiante vlocit: je n'ai
pas d'gal qui me le dispute  franchir une distance.

Tous les singes, auxquels Angada commande, je suffirai seul, en
traversant moi-mme la grande mer,  les dlivrer de la crainte _qui
les tourmente_ comme  repousser d'eux la colre de Sougrva.

Tel que Garouda, les ailes dployes, enlve un long serpent; tel
je vais d'un vol rapide m'emparer du ciel, sjour des oiseaux. Vous,
nobles singes, attendez-moi tous dans ces lieux; je vais franchir en
courant les cent yodjanas.

Rjouissez-vous donc, singes! je verrai la Vidhaine: mes
pressentiments me le disent et je la vois dj mme avec les yeux de
ma pense.

 ce plus hroque des singes,  ce fils du Vent, qui proclamait si
haut sa puissance, l'habile Angada rpondit en ces belles paroles:
Hros, singe rempli de vigueur, issu de Mroute et fils de Karin,
tu viens d'touffer dans le sein de tes pareils un chagrin bien
cuisant. Les principaux des singes, runis de concert, ces grands, qui
tous aspirent au triomphe de ta mission, adresseront ici des voeux au
ciel pour le succs de ton voyage.

Nous resterons ici tant que va durer ton voyage, notre pied _comme_
enracin dans le mme vestige: en effet, c'est de toi, _noble_ singe,
que dpendent les existences de nous tous.  peine eut-il recueilli
ce langage, que lui tenaient Angada et l'assemble des quadrumanes,
le grand singe ayant salu ceux  qui cet hommage tait d, se mit 
dilater ses proportions naturelles.

       *       *       *       *       *

Ce fortun prince, de qui la main terrassa toujours ses ennemis,
Hanomat, environn des singes, monta sur le Mahndra.

Quand le singe pressa de ses deux pieds la noble montagne, elle rendit
un mugissement: tel, dans sa colre, un grand lphant qu'un lion a
bless. Les hauteurs brises du sommet vomirent des ruisseaux pleins
d'cume, les lphants et les singes tremblrent, la tige des grands
arbres fut branle. crass dans le creux des rochers, o ils
repairent, les serpents au venin mortel jettent de leur gueule un feu
ml de fume et une flamme pouvantable.

Le noble singe, debout sur le sommet de la montagne, brillait alors,
tel que Vishnou sur le point de franchir le monde en trois pas. L,
dsireux de voir cette merveille et conduits par une vive curiosit,
se rassemblent de tous cts les Dieux, les Gandharvas, les Siddhas
et les saints du plus haut rang, les animaux qui vivent sur la terre,
ceux qui habitent au sein des mers, ceux qui nichent sur le tronc des
arbres et ceux qui repairent dans le creux des rochers.

Pour obtenir une bonne traverse de la grande mer, le singe aux longs
bras de s'incliner avec recueillement, ses mains runies aux tempes,
en l'honneur des Immortels, du soleil et de la lune, de Mahndra, du
Vent, de iva, de Swayambhou, de Skanda, _le Dieu qui prside  la
guerre_, d'Yama et de Varouna, de Rma, de Lakshmana, de St mme
et du magnanime Sougrva, des Bhotas, des Rishis, des Mnes et de
_Kouvra_, le sage monarque des Yakshas. Puis il embrassa les siens,
et, les ayant salus d'un pradakshina, il s'lana dans la route pure
et sans cueil, habite par le vent. Au retour! s'crirent tous
les singes.  cet adieu, il tendit ses longs bras et se tint la face
tourne vers Lank.

Il affermit ses pieds sur le sol rocheux et le grand mont vacilla. Au
moment qu'il appuya son pas sur la montagne, une liqueur rouge comme
le sandal stilla des arbres embaums de fleurs et parsems de jeunes
pousses.

L'eau suinte en bulles de mousse blanche par tous les cts du grand
mont, press sous le talon du singe vigoureux. Aussitt qu'il assura
le pied sur sa base, on vit chanceler soudain les belles cimes aimes
des Siddhas et des Tchranas, ces promenades chries des Kinnaras.
Toutes les fleurs tombrent, secoues de la tte fleurie des arbres.
 cette jonche de fleurs aux suaves odeurs et qui, tombes de chaque
arbre, couvraient le sol de tous cts, on et dit que la montagne
tait faite de fleurs. Quand il eut appuy ferme ses pieds et baiss
les deux oreilles, le noble singe, Hanomat de s'lancer avec toute sa
grande vigueur.

Ses deux bras, allongs dans les champs du ciel, resplendissaient
pareils  deux cimeterres sans tache ou semblables  deux serpents
vtus d'une peau nouvelle.

En quelque lieu de la mer que passe le grand singe, on voit les ondes
entrer comme en furie, souleves par l'air que dplace son corps.  la
vue de ce tigre-simien, qui nage en plein ciel, les reptiles, qui ont
leurs habitations dans la mer, pensent que c'est Garouda lui-mme. Les
poissons de tomber dans la stupeur, en voyant l'ombre de ce roi des
singes couvrir dix yodjanas de sa largeur, et trois fois plus avec sa
longueur. La grande ombre, en suivant le fils du Vent, se dessinait
sur les ondes sales comme une file de nuages dans un ciel blanc, ou
comme le fils de Vinat quand il courut enlever l'ambroisie.

Les grands nuages, labours par les bras du singe, clataient de
couleur pourpre, blanche, rouge et noire dans l'espace illumin de
foudres, enflamm d'clairs et que la chute des tonnerres festonnait
avec des guirlandes de feu. On le voit  diffrentes fois entrer dans
la masse des nuages ou sortir, et tantt se montrer aux yeux, tantt
se drober comme la lune.

       *       *       *       *       *

Tandis que le singe nageait ainsi dans l'espace, cette pense vint
 l'esprit d'une vieille Rakshas, nomme Sinhik, qui pouvait se
revtir  son gr de toutes les formes: Aujourd'hui, aprs un long
temps, je vais apaiser ma faim; car je vois l dans les airs un bien
grand animal, qui tombe enfin sous ma puissance! Quand elle eut roul
dans son esprit cette pense, elle saisit l'ombre comme un vtement;
et le singe, voyant qu'elle arrtait son ombre, de songer en lui-mme:
Oh! oh! me voil secou vivement, tel qu'une montagne dans un
tremblement de terre, ou comme un grand navire battu dans l'Ocan par
un vent contraire!

Alors jetant les yeux en bas, en haut, de ct, le fils de Mroute vit
ce grand tre qui s'levait hors des ondes sales. C'est l, on n'en
peut douter, _se dit-il_, cette crature qu'on voit dans la grande mer
happer l'ombre, ainsi que je l'ai ou dire au monarque des singes.
 peine eut-il conjectur de cette manire avec justesse que c'tait
Sinhik, le quadrumane ingnieux de gonfler soudain son corps, tel que
le nuage dans la saison des pluies. Aussitt qu'elle vit s'augmenter
les proportions du grand singe, elle ouvrit dmesurment une bouche
pareille aux enfers. L'officieux et rus quadrumane observe alors
cette furie, ses membres _normes_ et sa vaste gueule toute grande
ouverte.

Le singe  l'immense vigueur se ramasse peu  peu, et, le corps
devenu comme la foudre, il se plonge dans cette gueule bante; puis
il dchire avec ses ongles acrs les entrailles de la Rakshas et
s'chappe rapidement, lui, qui possdait la vitesse du vent et celle
de la pense.

Grces  la sret de son coup d'oeil,  sa force,  son adresse,  sa
fermet,  son audace, le singe matre de lui-mme fit son retour
au dehors avec une promptitude merveilleuse. Tue par cet Indra des
singes  la prodigieuse lgret,  la rapidit du vent ou de la
pense, la Rakshas tomba dans le grand bassin des eaux.

Et, voyant la furie tombe morte sous les coups d'Hanomat, les
Bhotas, ces Gnies, habitants des airs:

Tu viens d'accomplir, mon ami, dirent-ils au noble singe, une
prouesse pouvantable, en immolant cette colossale crature. Ta force
a terrass la furie, dont la crainte avait banni de cette rgion les
Tchranas, les Dieux et le roi mme des Immortels. La scurit
est rendue  ces routes, o les habitants de l'air pourront aller
maintenant  leur gr.

Mets  fin l'oeuvre que tu as rsolue: va donc, singe, et va sans
pril!

Au milieu de ces applaudissements, le grand et docte singe, qui
avait russi dans sa ruse, se replongea entre les routes de l'air et
continua son voyage d'un vol acclr.

Parvenu tout  fait sur le rivage ultrieur, ayant tourn ses regards
sur lui-mme, qui, semblable  un grand nuage, offusquait, pour ainsi
dire, le ciel entirement, le singe, toujours matre de son me, fit
cette rflexion: J'exciterais  coup sr, je pense, la curiosit des
Rakshasas, s'ils me voyaient entrer dans leur ville avec ces membres
dmesurs.

Le singe alors diminua extrmement son corps, et, pour se mettre
 couvert _de la curiosit_, il revint  son tat naturel, comme
Vishnou, quand il eut opr ses trois pas.

Il s'avana vers Lank, ceinte de tous les cts, _en haut_, par des
remparts semblables  des masses blanches; en bas, par des fosss
remplis d'eaux intarissables et bien profondes; cette ville,
qu'environnait un grand retranchement fait d'or; cette ville, dont
l'imagination ne peut se crer une ide; elle, jadis la rsidence
accoutume de Kouvra; elle, dont jadis le sjour tait la rcompense
des bonnes oeuvres. Pavoise d'tendards et de drapeaux, orne de
balcons, les uns de cristal, les autres d'or, elle se couronnait
avec des centaines de belvdres surtageant le fate de ses maisons.
Fondes sur le sol mme du retranchement, on voyait des colonnes
d'meraude et de lapis-lazuli, si brillantes qu'elles semblaient aux
yeux des centaines de lunes et de soleils, lever sur leurs chapitaux
de _magnifiques_ arcades.

Hanomat, le fils du Vent, roula ces nouvelles penses en lui-mme:
Par quel moyen verrai-je la Mithilienne, _auguste_ fille du _roi_
Djanaka, sans tre vu de Rvana, ce cruel monarque des Rakshasas?

Confies aux mains d'un messager sans prudence, les affaires
succombent sous les difficults des lieux et des temps, comme les
tnbres s'vanouissent au lever du soleil.

Ici le vent, je pense, ici le vent lui-mme ne pourrait aller
incognito; car il n'est rien qui puisse chapper  la connaissance de
ces indomptables Rakshasas! Si je me tiens ici, revtu de la forme qui
m'est propre, je cours vite  ma perte et l'affaire de mon seigneur
choue. Aussi vais-je me rduire  des proportions minimes dans
cette forme elle-mme et courir cette nuit  Lank pour excuter les
commissions de Rma.

Aussitt faites ces rflexions, Hanomat de gagner un bois vers le
coucher du soleil et de s'y tenir cach dans l'attente du moment o il
puisse tromper l'oeil des Rakshasas. Ensuite, quand le jour a disparu,
le vigoureux fils du Vent, qui doit pntrer la nuit dans Lank, se
rduit  la grosseur d'un chat, et, sautant sur le boulevard, il se
met  contempler cette ville entire, fonde sur la cime d'un mont,
qui semblait tenir _en_ elle _son pouse_, couche dans son sein.

Tel que le ciel brille de ses constellations, elle tincelait de
magnifiques palais, hauts comme la cime du Klsa, blancs comme les
nuages d'automne; palais de corail, de marbre, d'argent, d'or, de
perles et de lapis-lazuli, aux vdikas de lapis et de perles, aux
portes d'or, au sol pav de corail, aux tages desservis par des
escaliers de pierreries. Elle s'en allait, pour ainsi dire, espionner
les _secrets du_ ciel par ses hautes maisons lances dans les airs.

Quand il eut observ la superbe cit du monarque des Rakshasas, cette
Lank, si grande et si riche: Il n'est pas d'ennemi, pensa le singe
en lui-mme, qui puisse enlever d'assaut cette ville, dfendue, les
armes leves  la main, par les forces de Rvana. Mais, quand je
considre l'hroque valeur de Rma aux longs bras et celle de
Lakshmana, je renais  l'esprance. Ensuite, revenu  la confiance,
l'intelligent et sage fils du Vent s'lana d'un bond rapide  l'heure
o le soir tend ses voiles, et pntra dans la ville de Lank aux
grandes rues bien distribues.

Alors, dans les demeures des Rakshasas, les rires, les cris et les
causeries, sur lesquels dominait le son des instruments de musique;
alors, _dis-je_, tous ces bruits se mlaient ensemble pour former en
quelque sorte la seule voix de Lank.

Arriv dans la grande rue, embaume du parfum que l'lphant amoureux
distille de ses tempes, il vint cette pense  l'esprit du singe
intelligent, qui promenait ses regards de tous les cts: Je vais
inspecter l'une aprs l'autre toutes les entres de ces maisons
princires qui ont l'clat des constellations ou des plantes, et qui
montent, pour ainsi dire, jusqu'au ciel.

       *       *       *       *       *

La lune, comme si elle et prt son ministre au singe, s'tait
leve, environne par les bataillons des toiles; et, brillante avec
plusieurs milliers de rayons, elle fouillait dans les mondes par
l'expansion de sa lumire. Le hros illustre des singes vit monter
avec la splendeur de la nacre cet astre illuminant les rgions
thres dans la nuit, et qui, blanc comme le lait ou comme les fibres
du lotus, nageait dans les deux, tel qu'un cygne dans un lac. Ce hros
vit ensuite la splendide et radieuse plante, arrive entre les deux
moitis de sa carrire, verser dans le ciel une abondante expansion
de sa lumire et se promener _dans le troupeau des toiles_, comme
un taureau enflamm d'amour au milieu du parc aux gnisses. Il vit
l'astre aux rayons froids teindre en s'levant les chaleurs dont
le monde avait souffert pendant le jour, enfler mme les eaux de la
grande mer, clairer enfin toutes les cratures.

Il tait semblable aux _soirs du_ Paradis, cet heureux soir, qui
rpandait tant de charmes dans la nuit par le _magnifique_ lever de
la lune clatante; cette nuit o circulent et les Rakshasas et les
animaux carnassiers, mais dans laquelle Rma envoyait _alors_ ses
penses vers sa gracieuse pouse. Le singe intelligent voit dans ses
courses les maisons pleines de gens ivres ou somnolents, de trnes,
de chars, de chevaux, et remplies mme des dpouilles conquises par
la main des hros. Ils se rabaissent les uns les autres dans leurs
discours, ils jettent  droite et  gauche leurs bras normes,
ils sment de part et d'autre les propos obscnes et se provoquent
mutuellement comme des gens ivres.

Le singe vit encore l maintes sortes d'Ytoudas d'une intelligence
suprieure, d'une brillante nature, pleins de loi, riches en trsors
de pnitence et l'me recueillie dans la lecture des Vdas. La vue des
Rakshasas difformes lui inspira le dgot; mais il vit avec plaisir
ceux qui taient dous d'une jolie forme, ceux qui taient
dignes, ceux qui avaient de la conduite et de la dcence, ceux que
distinguaient plusieurs bonnes qualits et qui n'taient pas en
dsaccord avec leur noble origine. Il vit aussi leurs femmes de
penchants bien purs, d'une haute majest, pouses assorties aux maris,
brillantes  l'gal des toiles et dont le coeur tait li au coeur de
leurs poux.

Il vit l de nouvelles maries, flamboyantes de beaut et que les
oiseaux de leurs parures couvraient comme de fleurs[4]: elles tenaient
embrasss leurs poux, telles que des lianes attaches rcemment  des
troncs de xanthocyme.

[Note 4: On sait que les jeunes filles de l'Inde se font des
pendeloques et des atours avec ces brillants oiseaux-mouches, qui
semblent des fleurs  la vivacit de leurs couleurs.]

Tandis que le prince des singes promenait ainsi tour  tour ses yeux
dans chaque maison, il y remarqua des femmes jolies, gracieuses,
enivrantes de gaiet, suavement pares de fleurs. Mais il ne vit point
St, issue d'une origine miraculeuse, ne dans la famille des rois
et de qui le pied ne dviait jamais de sa route; cette princesse bien
ne,  la taille svelte comme une liane en fleurs, et qui n'avait pas
encore vu couler de nombreuses annes depuis le jour de sa naissance:
cette femme distingue, vertueuse plus que les plus vertueuses; elle,
qui marchait dans la voie ternelle; elle, de qui l'image habitait
dans le coeur de son poux et qui, pleine de son amour, appelait Rma
de tous ses voeux.

Voyant qu'il n'avait aperu nulle part l'pouse de Rma, le plus
grand des victorieux et le souverain des enfants de Manou, il
demeura longtemps frapp de tristesse, mais enfin son me revint  la
srnit.

Le grand singe, aim de la fortune, s'approcha de la demeure habite
par le monarque des Rakshasas.

Un haut rempart couleur de soleil environnait son chteau, dcor,
_non moins que dfendu_, par des fosss, auxquels des masses de
nlumbos formaient comme des pendeloques. Le singe en fit le tour,
examinant ce palais aux arcades faites d'or, toutes semes de perles
et de pierreries, aux enceintes d'argent, aux colonnes massives d'or.
Alentour, se tenaient des hros infatigables, invincibles,  la grande
me,  la haute taille, habitus  monter des coursiers ou des chars
d'or, d'argent ou d'ivoire, tapisss de riches pelleteries, soit de
tigres, soit de lions.

       *       *       *       *       *

Dans la demeure de Rvana, le noble singe vit tout merveill des
chevaux marqus de signes heureux, avec la tte du perroquet, avec les
ailes du hron, avec les yeux pareils au jasmin d'Arabie. Ils avaient
le regard louche et les jambes longues: ils taient d'une grande
lgret ou d'une vitesse gale  celle de la pense. Il y en avait
de rouges, de jaunes, de blancs, de noirs, de bais, de verts, de
cramoisis et d'un rouge ple, ou d'un pelage tachet comme la peau de
l'antilope aux pieds blancs. Les pays d'Aratta, de Vlhi et de Kamboge
les ont vus natre.

Il contempla ce palais sublime, hriss par les hampes des tendards,
troubl par le cri des paons et semblable au mont appel Mandara;
cette demeure peuple en tous lieux de quadrupdes et de volatiles
varis, admirables  voir, des plus nobles espces et par nombreux
milliers. Ce palais, clair d'une lumire incessante par l'clat des
pierreries les plus fines et la splendeur mme de Rvana, comme
le soleil brille de ses rayons, et desservi, suivant les rgles de
l'tiquette, par de nobles dames et _par les_ femmes du plus haut
rang; ce palais, tout stillant de rhum et de liqueurs spiritueuses; ce
palais regorgeant de vases en pierreries.

Vtus en habit de femmes avec des manires de femme, on y voyait
courir  et l des animaux charmants, le corps et le sein radieux.

Ensuite il entendit un son de tambour, de conques, d'instruments 
cordes, ml au son des instruments de musique  vent.

Il s'avana vers ce lieu, d'o partaient les accords, et vit le char
nomm Poushpaka, resplendissant comme l'or. Il avait un demi-yodjana
de long; sa largeur s'tendait gale  sa longueur[5]: il tait
soutenu sur des colonnes d'or avec des portes d'or et de pierres
fines. Brillant, couvert de perles en multitude et plant d'arbres,
o l'on cueillait du fruit au gr de tous les dsirs, on y trouvait
du plaisir en toutes les saisons, et sa douce atmosphre se balanait
entre l'excs du chaud et du froid.

[Note 5: L'yodjana fait cinq milles anglais, de 1609 mtres
chacun: le char avait donc 4 kilomtres 22 mtres 1/2 de long sur
autant de large.]

 la vue de ce grand char Poushpaka, aux arcades incrustes de corail,
le noble singe monta dans cette voiture cleste et doue mme d'un
mouvement spontan. Le fils du Vent, Hanomat, vit au milieu d'elle
un palais magnifique, long et large, tout  fait spacieux, embelli par
beaucoup de btiments et couvert dans son pourtour de fentres en
or, avec des portes, les unes d'or, les autres de lapis-lazuli: la
prsence du monarque ou de l'Indra mme des Rakshasas en assurait la
dfense.

L, soufflait une senteur exquise, enivrante, cleste, exhale des
breuvages, des onguents de toilette et des bouquets de fleurs. La
suave odeur montait, et, parente, elle disait  et l au singe
magnanime, son parent, comme si elle tait Mroute lui-mme, revtu
d'une forme: Approche! approche-toi!

Hanomat s'avance donc: il admire cette grande et resplendissante
habitation, aussi chre au coeur de Rvana qu'une noble femme adore;
ce palais rayonnant de ses treillis d'or, au sol pav de cristal, aux
murs couverts de lambris d'ivoire, aux tages duquel on montait par
des escaliers de pierreries.

N'est-ce point ici le Swarga? Ne serait-ce point ici le monde des
Dieux? ou le sjour de la perfection suprme? pensait Hanomat,
observant mainte et mainte fois ce palais. Il vit l des lampes d'or,
qui semblaient mditer, pensives comme des joueurs vaincus au jeu
par des joueurs plus habiles. Il vit l des femmes d'une clatante
splendeur, assises par milliers sur des tapis dans une _grande_
varit de costumes avec des bouquets et des robes de toutes les
couleurs. Tomb sous l'empire du sommeil et de l'ivresse, quand la
nuit fut arrive au milieu de sa carrire, ce troupeau de femmes,
renonant au plaisir de ses jeux, s'endormit alors en mille attitudes.
En ce moment, dans le sommeil des oiseaux, dans le silence des robes
et des parures, la salle parut comme une fort de lotus, o se taisent
les abeilles et les cygnes.

Alors cette pense vint  l'esprit du singe: Voil sans doute les
toiles qu'on voit tomber de temps en temps, rejetes du ciel, et
qui sont venues toutes se rassembler ici! En effet, ces femmes
rayonnaient l manifestement de la mme couleur, du mme clat, de la
mme srnit que les grandes toiles  la splendeur clatante.

L, sur des panavas, des tambours, des cymbales, des siges, des
lits magnifiques et de riches tapis, des femmes dorment fatigues,
celles-ci des jeux, celles-l du chant, les autres de la danse.

Ici, un bras mis sur la tte et pos sous de fins tissus, sommeillent
d'autres femmes, pares de bracelets d'or ou de coquillages. Celle-ci
dort sur l'estomac d'une autre, celle-l sur un sein de la premire:
elles ont comme oreillers les cuisses, les flancs, les hanches et le
dos les unes des autres.

Ces belles  la taille svelte semblaient, par le tissu de leurs bras
enlacs, une guirlande tresse de femmes; guirlande aussi brillante
qu'au mois de Mdhava, un bouquet de lianes en fleurs tresses dans un
feston, autour duquel voltigent des abeilles enivres.

Ces dames taient les filles des hommes, des Ngas, des Asouras, des
Datyas, des Gandharvas et des Rakshasas: telle se composait la cour
de Rvana. Ainsi que resplendit le ciel par le troupeau des toiles,
ainsi brillait ce chariot _divin_ par les visages, semblables 
l'astre des nuits, et les pendeloques tincelantes, qui se jouaient 
l'oreille de ces femmes.

Tandis qu'il parcourait tout des yeux, Hanomat vit un sige minent
de cristal, orn de pierreries et semblable au trne des Immortels.

Il vit, tel que l'astre des nuits, monarque des toiles, un parasol
blanc, orn de tous les cts par les plus belles guirlandes
suspendues  des rubans. L, semblable  un nuage et revtu d'une
longue robe en argent, avec des bracelets d'or bruni, ses yeux rouges,
ses vastes bras, tous ses membres oints d'un sandal rouge  l'exquise
odeur, tel enfin que la nue, grosse de foudres, qui rougit le ciel au
crpuscule du soir ou du matin; l, couvert de superbes joyaux, plein
d'orgueil, capable de revtir  son gr toutes les formes et pareil
au Mandara endormi avec ses riches forts d'arbres et d'arbustes; l,
_dis-je_, vent par de nobles dames, le chasse-mouche et l'ventail
en main, orn des plus belles parures, embaum de parfums divers et
dans les vapeurs du plus suave encens, mais se reposant alors des
liqueurs bues et des jeux prolongs dans la nuit, apparut aux yeux du
grand singe ce hros, l'amour des filles nes des Narritas et la joie
des jeunes Rakshass, ce monarque souverain des Rakshasas, endormi sur
un lit blouissant de lumire.

Le singe vit couche dans un lit clatant, dispos auprs du monarque,
une femme charmante, doue admirablement de beaut. Reine du gynoece,
cette blonde favorite, semblable  la nuance de l'or, tait l tendue
sur un divan superbe: Mandaudar tait son nom.

Hanomat la vit, telle que l'clair flamboyant au sein du sombre
nuage, illuminer ce riche palais avec sa beaut et ses parures d'or
bruni, enchssant des pierreries et des perles. Quand le Mroutide
aux longs bras l'eut considre un moment, sa jeunesse et sa beaut si
parfaites lui firent natre cette pense: Ce ne peut tre que St!
Il en fut d'abord saisi d'une grande joie et s'applaudit, merveill.
Ensuite, le fils du Vent carte cette conjecture et son esprit sage,
embrassant une autre opinion, s'arrte  cette ide sur la princesse
du Vidha:

Cette dame, pensa-t-il, ne doit, spare qu'elle est de Rma, ni
dormir, ni manger, ni se parer, ni goter  quelque breuvage. Elle ne
doit pas se tenir  ct d'un autre homme, ft-ce Indra, le roi des
Immortels! En effet, parmi les Dieux mmes, il n'existe personne qui
soit gal  Rma.

Il dit; et le prudent fils de Mroute, promenant sur elle un nouveau
regard, observa tels et tels gestes, d'o il conclut que ce n'tait
point St.

Le singe  la grande vigueur fouilla tout le palais de Rvana, sans
rien omettre, et ne vit point la Djanakide. Ensuite la crainte d'avoir
manqu au devoir lui inspira cette pense:

Sans doute cette vue que j'ai promene dans leur sommeil sur les
pouses d'autrui, au milieu de son gynoece, est une infraction norme
au devoir. En effet, il n'entre pas dans les choses permises  mes
yeux de voir les pouses d'un autre, et j'ai parcouru ici de mes
regards tout ce gynoece d'autrui. Puis il naquit encore cette
rflexion dans l'esprit du magnanime, lui de qui la pense avait pour
unique fin sa commission et de qui le regard n'avait pas vu l autre
chose que le but de son affaire: J'ai considr  mon aise, dans
toute son extension, le gynoece de Rvana, et mon me n'en a conu
rien d'impur. En effet, la cause d'o procdent les mouvements de tous
les organes des sens est dans les dispositions bonnes ou mauvaises
de l'me, et la mienne est bien dispose. D'ailleurs il m'tait
impossible de chercher la Vidhaine autre part: o trouver les femmes
que l'on cherche si ce n'est toujours parmi les femmes?

Ensuite, brlant de voir St, le Mroutide _Hanomat_ de continuer
ses recherches au milieu du palais, dans les maisons _ou berceaux_ de
lianes, dans les salles de tableaux, dans les chambres de nuit; mais
il ne vit pas encore l cette femme au charmant visage.

Hanomat, le fils du Vent, se remet  visiter, montant, descendant,
s'arrtant ici, marchant l, toutes les diffrentes salles consacres
 boire, les maisons o l'on garde les fleurs, les salles diverses de
tableaux, les maisons d'amusements, les places publiques, les chars
et les bocages plants devant les maisons. Le quadrumane  la marche
lgre, tel qu'un autre Mroute, le singe, rduit  la taille de
quatre pouces, rdait ainsi partout, ouvrant les portes, secouant les
vantaux, entrant ici, sortant de l, d'un ct montant, d'un autre
descendant un escalier. Il n'y a pas un endroit o n'aille Hanomat;
il n'existe rien dans le gynoece de Rvana o il ne porte ses pas.

Il vit un riant bosquet: Voil un grand bocage d'aokas avec des
arbres de trs-belle taille, pensa Hanomat aux longs bras, le sage
fils du Vent; il faut que je cherche l, car je n'ai pas encore
fouill ce parage.

Alors de s'lancer par bonds vers ce clos d'aokas, rapide comme la
flche au moment qu'elle part de la corde. Promptement arriv l,
ce grand, lger et vigoureux singe, fils de Mroute, pntra dans ce
plantureux bocage, rempli d'arbres et de lianes par centaines.

Tandis qu'il cherchait la vertueuse fille des rois  la taille
charmante, le singe rveillait tous les oiseaux dans leur doux
sommeil. Des pluies de fleurs tombaient des arbres, odorante averse
de plusieurs teintes que les troupes des oiseaux, en s'envolant,
soulevaient avec le vent de leurs ailes. Inond l de ces fleurs,
Hanomat le Mroutide, au milieu du bocage d'aokas, brillait tel
qu'une montagne faite de fleurs. Aussi,  cette vue du singe entr
dans les massifs d'arbres et courant partout  et l, tous les tres
de s'imaginer que c'tait le printemps mme.

Le singe remarqua un grand inap d'or, qui tendait au large ses
branches couvertes de nombreuses feuilles et de jeunes rameaux. Le
grand singe courut en bondissant vers le inap au fate lev, arbre
majestueux n au milieu de ces arbres d'or. Arriv au pied, le brave
Hanomat se mit  rouler ces penses en lui-mme: D'ici je verrai la
Mithilienne, qui soupire aprs la vue de son poux, marcher  son
gr  et l, ses yeux baigns de larmes, son coeur dans la tristesse,
captive et toute pantelante, comme une daine spare de son daim et
tombe sous la griffe d'un lion.

Aprs cette rflexion du magnanime Hanomat, soit qu'il chercht dans
le cercle de l'horizon l'pouse du monarque des hommes, soit qu'il
jett ses regards au pied de l'arbre couvert de fleur, Hanomat voyait
tout, cach lui-mme dans l'paisseur de son feuillage.

       *       *       *       *       *

L'optimate singe aux longs bras vit des Rakshass difformes. Les unes
avaient trois oreilles, les autres avaient des oreilles comme le fer
d'un pieu; celle-ci avait d'amples oreilles et celle-l n'avait point
d'oreilles; certaines n'avaient qu'un oeil et certaines qu'une oreille.
Telle aurait pu s'envelopper de ses oreilles comme d'une coiffe;
telle, sur un cou long et grle, soutenait sa tte d'une grosseur
norme: l'une avait de beaux cheveux, l'autre tait chauve, les
cheveux d'une autre lui faisaient comme un voile. Celle-ci tait large
du front et des oreilles, celle-l portait flasques et pendants le
ventre et les mamelles: _beaucoup_ avaient les dents saillantes, la
bouche rompue, le visage laid et difforme.

Elles avaient la face rbarbative et le teint noir ou tann:
irascibles, amies des rixes, elles tenaient  la main des marteaux,
des maillets d'armes et de grandes piques en fer.

Telle avait une gueule de crocodile, telle avait une hure de sanglier;
telle cachait une me sinistre sous un visage heureux; les unes
taient courtes, les autres longues, bossues, naines ou dhanches.
Certaines avaient les pieds d'un lphant, d'un cane ou d'un chameau;
celles-ci avaient le muffle soit d'un tigre, soit d'un buffle;
celles-l une tte de serpent, d'ne, de cheval ou d'lphant;
d'autres avaient le nez camp sur le sommet du crne. Il y en avait
de bipdes, de tripdes, de quadrupdes: celles-ci avaient de larges
pieds, celles-l un cou et d'autres les mamelles d'une longueur
dmesure. En voici avec une bouche et des yeux d'une grandeur
immense; en voil avec une langue et des ongles excessivement longs:
telle avait le facis d'une chvre; telle autre le facis d'une
cavale; telle est vache par sa tte et telle autre a son cou emmanch
avec le chef d'une truie. Certaine a le muffle d'une hyne et _sa
compagne_ celui d'une bourrique. Toutes ces Rakshass ont une force
pouvantable. Le nez de celle-ci est court et le nez de celle-l
prodigieusement long: telle a son nez de travers; le nez manque 
telle autre.

Elles tiennent des lances, des pes, des maillets d'armes; elles se
repaissent de chair; elles ont les mains et la face ointes de graisse,
elles ont tous leurs membres souills de chair et de sang. Avides de
graisse et de viande, elles boivent et mangent continuellement; elles
font aliment de tout; mais, quoiqu'elles mangent toujours, elles ne
sont jamais rassasies.

Le singe joyeux et le poil hriss de plaisir vit enfin dans le cercle
des Rakshass, telle que Rohin dans la gueule de Rho, cette reine
infortune qui treignait dans ses bras, comme une liane en fleurs,
cet arbre sur les branches duquel Hanomat se tenait accroupi.

Le singe vit cette charmante femme s'asseoir, pleine de sa tristesse,
 la racine de l'arbre sis, le visage troubl comme le croissant
de la lune, _voil par un nuage_, au commencement de sa quinzaine
blanche.

Dpouille de ses parures et nanmoins telle encore que Lakshm sans
lotus  la main, accable de honte, consume par la douleur, pleine de
langueur et le corps extnu, elle semblait Rohin sous l'oppression
de la plante Lohitnga; elle paraissait comme la richesse tombe;
comme la mmoire quand elle s'affaisse dans l'incertitude; comme une
esprance, qui s'est envole; comme un ordre qui n'est plus soutenu
par la puissance. Dsole, amaigrie par l'abstinence, baignant sa
face de larmes, faible, trs-dlicate, l'me puise de chagrins et
le corps de souffrances, elle jetait pouvante de nombreux et longs
soupirs, comme l'pouse du roi des serpents.

 l'aspect de cette femme souille de taches et de poussire, triste
et non pare, elle si digne des parures, et telle que la reine des
constellations quand sa lumire est obscurcie par de sombres nuages,
l'incertitude assigea l'esprit du singe dans ses investigations.

Le fils du Vent, Hanomat, la reconnut avec peine: aussi douteuse
revient  l'homme dans un moment, o sa pense n'y est pas attentive,
la science qu'il doit  ses lectures.

       *       *       *       *       *

Aprs que le vigoureux quadrumane eut mdit un instant, il tourna
vers la Mithilienne ses yeux noys de larmes et se mit  gmir
dans une vive douleur. C'est l, _se dit-il_, c'est l cette femme
inbranlable dans sa fidlit  son poux, St, la fille du magnanime
Djanaka, ce roi de Mithila, si dvou  son devoir! Elle, qui fendit
la terre et sortit du champ dchir par le soc de la charrue; elle,
qui fut produite par la poussire jaune du guret, pareille au pollen
des lotus.

Dlaissant tous ses plaisirs, entrane par la force de sa pit
conjugale, elle tait, sans tenir compte des peines, entre dans la
fort dserte. L, contente de manger les fruits _sauvages_ et les
racines, heureuse d'obir  son poux, elle gotait dans les bois tout
le bonheur qu'elle et jamais got dans son palais. Cette princesse
 la couleur d'or, qui accompagnait toutes ses paroles d'un sourire,
infortune, sans appui, elle endure ici un supplice pouvantable!
Cette magnifique robe jaune, qui brille sur elle avec la teinte de
l'or, est la mme que j'ai vue avec les singes ce jour qu'elle fit
tomber sur la montagne son vtement suprieur.

Mais je veux interroger cette vertueuse Mithilienne, trouble par
l'odieux Rvana, comme une fontaine par un homme altr. Elle ne
brille plus aujourd'hui, comme un lotus souill de boue, cette femme
en deuil, que le monstre aux dix ttes arracha violemment  ce
lac d'Ikshwkou! Elle,  cause de qui Rma est tourment de quatre
sentiments: la piti, la tendresse, le chagrin et l'amour.  cette
pense: Ma femme est perdue! sa piti s'meut; elle pense  moi!
sa tendresse; pouse fidle! son chagrin; pouse adore! son
amour.

S'tant rveill au temps opportun, le puissant monarque des
Rakshasas, sa robe et ses guirlandes tombes, _la tte_ encore
chauffe par l'ivresse, tourna sa pense vers la Vidhaine.

Car, enchan fortement  St, enivr d'amour jusqu' la fureur, il
ne pouvait cacher la passion effrne dont son me tait consume
pour elle. Brlant de voir la Mithilienne, il sortit de son palais:
il tait par de tous ses joyaux et portait une magnificence
incomparable.

Une centaine de femmes seulement suivaient Rvana dans sa marche,
comme les femmes des Gandharvas et des Dieux suivent Kouvra, le
rejeton de Poulastya. L, ces femmes portaient, les unes des lampes
d'or et de formes diverses, les autres un chasse-mouche fait avec la
queue du gayal, celles-l des ventails. Celles-ci d'une politesse
_distingue_ marchaient, tenant  leur main droite des vases massifs
d'or et pleins de maints breuvages.

Le fils du Vent alors entendit le son des nopouras et des ceintures,
qui gazouillaient aux pieds et sur les flancs de ces femmes du plus
haut parage.

Brillant de tous les cts par l'clat de plusieurs lampes, o
brlaient, ports devant lui, des parfums et des huiles de ssame,
Rvana, plein d'ivresse, d'orgueil et de luxure, semblait au regard
oblique de ses grands yeux rouges l'Amour, qui s'avance irrit sans
arc  la main.

 la vue de la splendeur infinie qu'il semait de tous les cts:
C'est le monarque aux longs bras! pensa le singe vigoureux  la
grande nergie. L'intelligent quadrumane s'lance  terre et, gagnant
une autre branche cache au milieu des feuilles et des arbrisseaux, il
s'y tient, dsireux de voir ce que va faire le monstre aux dix ttes.

 l'aspect de Rvana, l'auguste femme trembla, comme un bananier battu
par le vent.

Le Dmon aux dix ttes vit l'infortune Vidhaine garde par les
troupes des Rakshass, en proie  sa douleur et submerge dans le
chagrin, comme un vaisseau dans la grande mer. Il vit, inbranlable
dans la foi jure  son poux, il vit la _triste_ captive assise alors
sur la terre nue: telle une liane coupe de l'arbre conjugal et tombe
sur le sol.

Il vit, prive de l'usage des bains et des parfums, les membres hls,
sa personne non pare, elle si digne de toute parure: il vit telle
qu'une statue faite de l'or le plus pur, mais souille de poussire,
il vit St fuir dans le char de ses dsirs attel avec les coursiers
de la pense vers le _grand et sage_ Rma, ce lion des rois, qui
possdait la science de son me.

Il la vit saisie de mouvements convulsifs  son approche.

Elle parut  ses yeux comme une gloire, qui se dment, comme la foi
en butte au mpris, comme une postrit dtruite, comme une esprance
envole, comme une Desse tombe du ciel, comme un ordre foul aux
pieds.

Comme un autel souill, comme la flamme teinte du feu, comme le
croissant de la lune, dont le rayon tombe du ciel sur la terre sans
nous apporter de lumire.

Il la vit accable par sa douleur, poussant des soupirs et telle que
l'pouse du roi des lphants, qui, spare du chef de son troupeau et
tombe captive, est garde dans un peloton _de chasseurs_.

Consume par le jene, le chagrin, la rverie et la crainte, maigre,
triste, se refusant la nourriture, se faisant, _pour ainsi dire_, un
trsor de macrations, en proie  la douleur et ses mains jointes 
ses tempes, comme une Desse, elle demandait continuellement au ciel
de conserver la vie  Rma et d'envoyer la mort  son perscuteur.

Rvana tint ce langage avec amour  l'infortune St, cette femme
sans joie, macrant son corps et fidle  son poux:  mon aspect,
te cachant  et l dans ta crainte, tu voudrais te plonger au sein
de l'invisibilit. Il n'est ici, noble dame, ni hommes quelconques,
ni Rakshasas mmes: bannis donc la terreur, St, que t'inspire ma
prsence. Prendre les femmes de force et les ravir avec violence,
ce fut de toutes manires et dans tous les temps notre mtier, dame
craintive,  nous autres Dmons Rakshasas.

Je t'aime, femme aux grands yeux! Sache enfin m'apprcier, ma
bien-aime,  toi, en qui sont runies toutes les perfections du
corps, et qui es l'enchantement de tous les mondes! Ainsi, je ne te
verrais plus arme de cette haine contre moi, noble dame. Reine, tu
n'as rien  craindre ici; aie confiance en moi: accorde-moi ton amour,
chre Vidhaine, et ne reste point ainsi plonge dans le chagrin. Ces
cheveux, que tu portes lis dans une seule tresse, _comme les veuves_,
cette rverie, cette robe souille, cet loignement des bains, le
jene: ce ne sont pas l des choses qui sient pour toi.

Ce qu'il te faut, ce sont les guirlandes varies, les parfums d'alos
et de sandal, les robes de toute espce, les clestes parures, les
plus riches bouquets de fleurs, des lits prcieux, de magnifiques
siges, et le chant, et la danse, et les instruments de musique: car
_je_ t'gale  moi, princesse du Vidha. Tu es la perle des femmes;
revts donc tes membres de leurs parures: comment peux-tu, noble dame,
toi, femme de haut parage, te montrer ainsi devant mes yeux?

Elle passera cette jeunesse que tu pares avec tant de beaut; ce
rapide fleuve du temps est comme l'eau; une fois coul, il ne revient
plus!

Vivakarma, l'artiste en belles choses, aprs qu'il t'eut faite, n'en
a plus fait d'autre, je pense; car il n'existe pas, Mithilienne, une
seconde femme qui te soit gale en beaut.  la vue de la jeunesse
et des charmes dont tu es si bien doue, quel homme venu prs de toi
voudrait s'loigner de ta prsence, ft-il Brahma lui-mme?

Mithilienne, sois mon pouse; abandonne cette folie: sois mon pouse
favorite,  la tte de mes nombreuses femmes les plus distingues. Les
joyaux que j'ai ravis aux mondes avec violence, ils sont tous  toi,
dame craintive, et ce royaume et moi-mme.  cause de toi, je veux
conqurir toute la terre, femme coquette, et la donner  Djanaka, ton
pre, avec les villes nombreuses qui en couvrent l'tendue.

Tmoignes-en le dsir, et l'on va te faire  l'instant une magnifique
parure. Que les plus brillants joyaux tincellent, attachs sur ta
personne! Que je voie, femme bien faite, la parure orner tes jolies
formes, et ta _grce_ polie orner la parure mme.

Jouis des pierreries diverses qui appartenaient au fils de Viravas;
jouis  ton gr, femme ravissante, de Lank et de moi. Rma n'est pas
mon gal, St, ni pour les austrits de la pnitence, ni pour les
richesses, ni pour la rapidit mme des pas: il ne m'gale ni en
force, ni en valeur, ni en renomme. Jouis, dame craintive,  toi, de
qui la personne est embellie par ce brillant collier d'or, jouis donc
avec moi du plaisir de ces forts, nes sur les rivages de l'Ocan,
perces d'avenues et couvertes par une multitude d'arbres  la cime
fleurie.

       *       *       *       *       *

Aprs qu'elle eut cout ce langage du Rakshasa terrible, St
oppresse, abattue, d'une voix triste, lui rpondit ces mots prononcs
avec lenteur: _C'est_ une chose honteuse, _que_ je ne dois pas faire,
moi, vertueuse pouse, entre dans une famille pure et ne dans une
illustre famille.

Quand elle eut parl de cette manire  l'Indra des Rakshasas, la
chaste Vidhaine au charmant visage tourna le dos  Rvana et lui dit
encore ces paroles: Je suis l'pouse d'un autre, je ne puis donc tre
une pouse convenable pour toi; allons! jette les yeux sur le devoir;
allons! suis le sentier du bien! De mme que tu dfends tes pouses,
ainsi dois-tu, nocturne Gnie, dfendre les pouses des autres.

Ou les gens de bien manquent ici, ou tu ne suis pas l'exemple des
gens de bien: ce mtier, dont tu parles, c'est ce que les sages
nomment le crime. Bientt Lank, couverte par des masses de
pierreries, Lank, pour la faute de toi seul, va prir, malheureuse de
ce qu'elle eut pour matre un insens.  la vue du malheur tomb
sur ton me sclrate: Quel bonheur! s'crieront avec joie tous les
hommes; ce monstre aux actions froces a donc enfin trouv la mort!

Ni ton empire, ni tes richesses ne peuvent me sduire: je
n'appartiens qu' Rma, comme la lumire n'appartient qu' l'astre du
jour!

Ne fus-je pas lgalement unie pour son pouse  ce bien magnanime,
comme la science est unie au brahme, qui a dompt son me et reu
l'initiation aprs le bain crmoniel? Allons, Rvana! allons!
rends-moi  Rma dans ma douleur, comme la femelle chrie d'un noble
lphant, qu'on ramne  son poux amoureux dans la grande fort.

La raison te commande, Rvana, de sauver ta ville et de gagner
l'amiti du vaillant Raghouide,  moins que tu ne dsires une mort
pouvantable.

Avant peu le Raghouide, mon poux, qui dompte ses ennemis; avant
peu Rma, fondant sur toi, son odieux rival, m'arrachera de tes mains
comme Vishnou aux trois pas ravit aux Asouras sa Lakshm enflamme de
splendeur.

 ces paroles de la Mithilienne, le monarque irrit des Rakshasas lui
rpondit ces mots dans une colre monte jusqu' la fureur: Tu crois
sans doute que ta condition de femme te met  l'abri du supplice,
et c'est l ce qui t'excite  me tenir sans crainte ce langage
outrageant. Il n'est pas convenable de jeter une injure ni mme des
paroles qui dplaisent dans l'oreille d'un roi, surtout au milieu de
grandes et d'minentes personnes. Assurment, dit-on, une politesse
distingue est la parure des femmes; c'est un avantage, noble dame,
qu'il ne t'est pas facile d'acqurir. Comment peux-tu conserver ici le
dsir de ton poux?

Au point o ma colre est monte, amasse comme elle est sur ta tte,
il faudra bien que je t'envoie  la mort! Si tu vis maintenant, c'est
grce  ce que tu es une femme!

Indigne de ce langage, St rpondit avec colre au monarque des
Rakshasas, comme la gloire pure qui s'adresse  la honte:  la
nouvelle du carnage que Rma fit dans le Djanasthna,  la nouvelle
qu'il avait tu Doshana et Khara mme, ta premire pense fut pour la
vengeance, et tu m'as conduite ici.

Car notre habitation tait vide alors de ces deux hroques et nobles
frres, sortis pour la chasse, tels que deux lions _d'une caverne_.

Les forces ne seront pas gales dans cette guerre, prte  fondre ici
entre eux et toi. Bientt accompagn du Soumitride, Rma s'en ira de
ces lieux, emportant avec la tienne les vies de ton arme, comme le
soleil passe, ayant tari une flaque d'eau.

Le monarque des Rakshasas, quand il eut ou ces paroles amres de
St, rpondit en ce langage odieux  cette femme d'un aspect aimable:
J'ai toujours t avec toi comme un flatteur, esclave des femmes;
mais,  chaque fois, tu m'as trait comme un tre  qui l'on paye en
mpris la douceur de ses paroles.

Pour chacune des paroles outrageantes que tu m'as dites, Mithilienne,
une horrible mort ne serait qu'un juste chtiment. Mais il me faut
patienter encore deux mois: je t'accorde ce temps: puis, monte dans ma
couche, femme aux yeux enivrants. Pass le terme de ces deux mois, si
tu refuses de m'accepter pour ton poux, mes cuisiniers te couperont
en morceaux pour mon djeuner!

Rma ne pourra jamais te reconqurir, Mithilienne, comme
Hiranyakaipou ne put enlever Poulakshm venue dans les mains
d'Indra.

 la vue de cette _belle_ Djanakide ainsi menace par le monstre aux
dix ttes, les jeunes filles aux grands yeux des Gandharvas et des
Dieux furent saisies par la douleur. Rsolues  la dfendre, elles se
mirent, avec les mouvements de leurs yeux obliques et les signes de
leurs visages  rassurer St contre les menaces du hideux Rakshasa.

Raffermie par elles, St, justement fire de sa belle conduite, tint
ce langage utile pour lui-mme  ce Rvana, qui fit verser tant de
larmes au monde:

Il n'existe assurment aucun tre, dvou au soin d'acqurir
la batitude, qui ne veuille dtourner tes pas de cette action
criminelle. Il n'est, certes! pas dans les trois mondes un autre que
toi pour oser mme de pense arrter son dsir sur moi, l'pouse
du sage Rma, non plus qu'il n'oserait dsirer atch, l'pouse de
_l'immortel_ Indra. Aprs que tu m'as tenu un langage tel  moi, la
femme de Rma, tu verras bientt, vil Rakshasa, quelle rsolution a
prise ce hros d'une vigueur sans mesure! De mme qu'un livre n'est
pas l'gal d'un fier lphant pour le combat: de mme Rma est tel
qu'un lphant vis--vis de toi, et l'on te regarde, toi! comme un vil
livre  ct de lui.

Quand tu viens rabaisser ainsi le rejeton d'Ikshwkou, tu ne penses
pas _ce que tu dis_; car tu ne saurais tenir le pied ferme dans la
rgion de sa vue le temps _qu'a dur ta jactance_.

On ne peut m'ter au vaillant Rma, tant qu'il vit; mais si le Destin
a voulu disposer les choses comme elles sont, ce fut pour ta mort,
sans aucun doute.

Aprs ces mots, Rvana, qui fait rpandre tant de larmes au monde,
impose un ordre  toutes les Rakshass pouvantables  la vue.

Rakshass, leur dit-il, faites ce qu'il faut, sans balancer, 
l'ordre que je vous donne ici, pour que St la Djanakide sache
bientt obir  ma volont! Employez pour la rompre tous les moyens,
les prsents et les caresses, les flatteries et les menaces: faites-la
s'incliner vers moi  force de travaux mmes et par de nombreux
chtiments!

Quand il eut donn ce commandement aux furies, le monarque des
Rakshasas, l'me pleine de colre et d'amour, _sortit_ abandonnant la
Djanakide.

       *       *       *       *       *

Le monarque des Rakshasas tait  peine sorti et retourn dans son
gynoece, que les Rakshass aux formes pouvantables s'lancrent
toutes vers St. Ces furies aux visages difformes commencent par se
moquer de leur captive; ensuite elles couvrent  l'envi de paroles
choquantes et d'injures cette infortune,  qui des louanges seules
taient si bien dues.

Quoi! St, tu n'es pas heureuse d'habiter ce gynoece, meubl de
couches somptueuses et dou compltement des choses que l'on peut
dsirer? Pourquoi donc es-tu fire d'avoir un poux de condition
humaine? Dtourne ta pense de Rma; tu ne dois plus jamais retourner
vers lui!

Pourquoi ne veux-tu pas tre l'pouse du monarque des Narritas,
lui, de qui le bras a vaincu les trente-trois Dieux et le roi des
Immortels? Pourquoi, ma belle, toi, simple humaine, ne pas lever
ton ambition au-dessus d'un humain, ce Rma, qui ne jouit pas d'une
heureuse fortune, qui est exil de sa famille, qui vit dans le
trouble, qui est enfin tomb du trne?

 ces mots des Rakshass, la Djanakide au visage de lotus rpondit
en ces termes, les yeux remplis de larmes: Mon me repousse comme
un pch ce langage sorti de votre bouche, ces affreuses paroles,
excres du monde. Qu'il soit malheureux ou banni de son royaume,
l'homme qui est mon poux est l'homme que je dois vnrer, comme
l'pouse de Bhrigou ne cessa point d'estimer cet anachorte  la
grande vigueur. Il est donc impossible que je renie mon poux:
n'est-il pas une divinit pour moi?

 ces mots de St, les Rakshass, pleines de colre, se mettent 
menacer  et l avec des paroles froces la malheureuse Vidhaine.
Hanomat, cach dans les branches du inap, entendit ces discours
menaants, que les furies dversaient  l'envi sur elle.

Les Rakshass irrites se penchent de tous les cts sur la tremblante
Vidhaine, lchent avidement St avec ces hideuses langues, dont leur
grande bouche est couverte; et, saisissant leurs pes, empoignant
leurs bipennes, lui disent, enflammes de courroux: Si tu ne veux pas
de Rvana pour ton poux, tu vas prir: n'en doute pas!

 ces menaces, elle de s'enfuir et de se rfugier, baigne de
larmes, au tronc du inap. L, harcele de nouveau par les furies
pouvantables, cette noble dame aux grands yeux se tient, noye dans
sa douleur, au pied du grand arbre; mais, de tous les cts, les
Rakshass n'en continuent pas moins d'effrayer la Vidhaine maigre, le
visage abattu, le corps vtu d'une robe souille.

Ensuite une Rakshas  l'aspect pouvantable, les dents longues, le
ventre saillant, les formes encolres, Vinat _ou la courbe_, c'est
ainsi qu'elle tait nomme, lui dit: Il suffit de cette preuve, St,
que tu aimes ton poux. En tous lieux, ce qui passe la mesure est
un malheur. Je suis contente de toi, noble dame: ce qu'on peut faire
humainement, tu l'as fait! Mais coute la parole de vrit que je vais
dire, Mithilienne. Accepte comme poux Rvana, le souverain de tous
les Rakshasas; ce Dmon vaillant, beau, poli, qui sait dire  chacun
des mots aimables; lui, _si_ noble de caractre, gal dans les combats
au grand Indra lui-mme. Abandonne Rma, un malheureux, un homme! et
que ton coeur incline vers Daagrva. Embaume d'un onguent cleste
et pare de clestes atours, sois dsormais la souveraine de tous
les mondes, comme Swh est l'pouse du Feu et atch l'pouse de
_l'auguste_ Indra.

Que veux-tu faire de ce Rma, un misrable, qui, _pour ainsi dire_,
n'est dj plus? Accepte Rvana comme un poux qui est tout dvou 
toi et de qui les penses, belle dame sont toutes pour toi! Si tu ne
suis pas ce conseil, que, moi! je te donne ici, nous allons toutes, 
cette heure mme, te manger!

Une autre furie, horrible  la vue et nomme la Dhanche, dit en
vocifrant, les formes toutes courrouces et levant son poing:
C'est trop de paroles inconvenantes, que notre douceur et notre
bienveillance pour toi nous ont fait couter patiemment!  cause de
toi, ma jeune enfant, nous sommes accables de peines et de soins: 
quoi bon tarder, St? Aime Rvana, ou meurs! Si tu ne fais pas ce
que je dis l, toutes les Rakshass vont te manger  cette heure mme,
n'en doute pas!

Ensuite Tte-de-cheval, rdeuse pouvantable des nuits, la bouche en
feu et les yeux enflamms dit, la tte penche sur la poitrine, ces
mots avec colre  l'pouse de Rma: Longtemps nous avons ml nos
caresses aux avis que nous t'avons donns, Mithilienne, et cependant
tu n'as pas encore suivi nos paroles salutaires et dites  propos.
Tu fus amene sur le rivage ultrieur de la mer inabordable pour
d'autres, et tu es entre, Mithilienne, dans le gynoece terrible de
Rvana. C'est assez verser de larmes! abandonne cet inutile chagrin!
Le Dieu mme qui brisa les cits _volantes_ ne pourrait te dlivrer,
enferme dans le srail de Rvana et bien garde ici par nous toutes.
Suis donc le salutaire conseil, Mithilienne, qui t'est donn par moi.
Cultive le plaisir et la joie, dpouille ce chagrin continuel. Tu ne
sais pas, toi! St, combien la jeunesse d'une femme est incertaine:
savoure donc le plaisir, tandis que tu la tiens encore. Ivre de vin,
parcours avec le monarque des Rakshasas ses dlicieux jardins et ses
bois d'agrment sur la pente des montagnes. Sept milliers de femmes
se tiendront, Mithilienne, attentives  tes ordres. Accepte pour
ton poux Rvana, le souverain de tous les Rakshasas: ou bien, si
tu n'obis pas comme il faut  la parole que j'ai dite, nous allons
t'arracher le coeur et nous le mangerons!

Aprs elle, une Rakshas d'un horrible aspect et nomme
_Ventre-de-tonnerre_ jeta ces mots, brandissant une grande pique:
Alors que je vis cette femme, devenue la proie de Rvana; elle de qui
les yeux se jouaient comme une onde et le sein palpitait de crainte,
il me vint une grande envie _de la manger_. Quel rgal, pensais-je, de
savourer son foie, sa croupe, sa poitrine, ses entrailles, sa tte et
son coeur tout dgouttant de _sang_ liquide!

La Rakshas, nomme la Dhanche prit de nouveau la parole:
tranglons St, fit-elle, et nous irons annoncer qu'elle est morte
_de soi-mme_. En effet, quand il aura vu cette femme sans respiration
et passe dans l'empire d'Yama: _Eh bien!_ mangez-la! nous dira le
matre; je n'en doute pas.

--Partageons-la donc entre nous toutes, car je n'aime pas les
disputes; lui rpondit une Rakshas, qui avait nom Tte-de-chvre.

--J'approuve ce que vient de nous dire ici Tte-de-chvre. Qu'on
apporte vite, reprit orpanakh, la furie aux ongles, dont chaque
aurait pu faire un van[6]; qu'on apporte ici des liqueurs enivrantes
et beaucoup de guirlandes varies. Quand nous aurons bien dn avec la
chair humaine, nous danserons sur la place o l'on brle les victimes!
Si elle ne veut pas faire comme il fut dit par nous, eh bien! mettons
un genou sur elle et mangeons-la de compagnie!

[Note 6: C'est la traduction du nom propre, _orpanakh_.]

 de telles menaces, que lui jettent  l'envi ces Rakshass
trs-pouvantables, la fermet chappe  St, et cette femme,
semblable  une fille des Dieux, se met  pleurer.

Accable par tant d'invectives effrayantes, que vomissaient toutes ces
furies hideuses, la fille du roi Djanaka versait des larmes, baignant
ses larges seins avec l'eau dont ses yeux rpandaient les torrents;
et, plonge dans sa triste rverie, elle ne pouvait aborder nulle
part  la fin de cette douleur. En ce moment les femmes de Rvana,
qui avaient tent St par tous les artifices et rempli de concert les
injonctions du matre avec le _plus grand_ soin, firent silence autour
d'elle.

Aux paroles des Rakshass, la sage Vidhaine rpondit, effraye au
plus haut point et d'une voix que ses larmes rendaient bgayante:
Il ne sied pas qu'une femme de condition humaine soit l'pouse d'un
Rakshasa: mangez toutes mon corps, si vous voulez; je ne ferai pas ce
que vous dites!

Elle s'appuya sur une longue branche fleurie d'aoka, et l, brise
par le chagrin, l'me en quelque sorte exhale, elle reporta une
pense vers son poux: Hlas! Rma! s'cria-t-elle, assaillie par
la douleur; H! Lakshmana! fit-elle encore: Hlas! Kaualy, ma
belle-mre! Hlas! noble Soumitr!

Heureux les regards qui voient ce rejeton de Kakoutstha,  l'me
reconnaissante, aux paroles aimables, aux yeux teints comme les
ptales du lotus, au coeur dou avec le courage des lions. De quel
crime jadis mon me dans un autre corps s'est-elle donc souille, pour
que je doive subir un tel chagrin et cette horrible torture! Honte
 la condition humaine! Honte  celle de l'esclave, puisqu'il m'est
impossible de rejeter la vie  ma volont! Puisque Yama ne m'entrane
pas dans son empire, moi, ballotte dans une douleur sans rivage!

Tandis que la fille du roi Djanaka parlait ainsi, des larmes
ruisselaient  son visage; et, malade, vivement afflige, la tte
baisse  terre, la jeune femme se lamentait comme une gare ou
telle qu'une insense; tantt, comme engourdie au fond d'une tristesse
inerte; tantt, se dbattant sur le sol comme une pouliche qui se
roule dans la poussire.

Si Rma savait que je suis captive ici dans le palais de Rvana, sa
main irrite enverrait aujourd'hui ses flches dpeupler tout Lank de
Rakshasas; il tarirait sa grande mer et renverserait la ville mme!

Rien n'y serait pargn, en premier lieu, dans la race impure du vil
Rvana; ensuite, dans chaque maison des Rakshass, qui tomberaient
elles-mmes sur leurs poux immols; et la cit rsonnerait alors
de mes chants, comme elle retentit  cette heure de mes plaintes
larmoyantes! Oui! Rma, second par Lakshmana; viderait tout Lank
de Rakshasas, et l'on chercherait un jour la ville _sur la terre o
maintenant elle s'lve_!

 ce langage de St, ses gardiennes sont remplies de colre: les
unes s'en vont rapporter ses discours au cruel Rvana; les autres,
furieuses  l'aspect pouvantable, s'approchent d'elle et recommencent
 l'accabler de paroles outrageantes et mme de paroles sinistres: O
bonheur! c'est maintenant, ignoble St, puisque tu choisis un parti
funeste; c'est maintenant que les Rakshass vont manger les chairs
arraches de tous les cts sur tes membres!

Or, en ce moment, parlait un oiseau perch sur une branche, adressant
 l'afflige mainte et mainte consolation puissante; corneille
_fortune_, elle envoyait  la captive sa douce parole de bonjour,
et semblait annoncer  St la _prochaine_ arrive de son poux.

       *       *       *       *       *

Le vaillant Hanomat entendit, sans que rien lui chappt, toutes ces
paroles; le fils du Vent regarda cette reine _malheureuse_ comme il
et regard une Desse elle-mme au sein du Nandana; ensuite, il se
mit  rouler dans son esprit mainte espce de penses: Celle que
les singes par milliers, par millions et par centaines de millions
cherchent dans tous les points de l'espace, c'est moi, qui l'ai
trouve!

Les convenances m'imposent de rassurer une pouse qui aspire  la
vue de son poux, ce _hros_ dou vritablement d'une me sans mesure.
Elle ne trouve pas une fin  sa douleur, elle, qui jusqu'ici n'en
avait pas connu les angoisses.

Si je m'en retourne sans avoir consol dans son abandon cette
infortune, de qui l'me est plonge dans la tristesse, cet oubli sera
blm fortement comme une faute. Il m'est impossible de m'entretenir
avec elle en prsence de ces rdeuses impures des nuits. Comment donc
faire? se disait Hanomat, enfonc dans ses rflexions. Si je ne la
rassure pas entirement aujourd'hui, elle abandonnera la vie, je ne
puis en douter nullement. Et si Rma vient  me demander: Qu'est-ce
que t'a dit ma bien-aime? que lui rpondrai-je, moi, qui n'aurai pas
caus avec cette femme d'une taille ravissante?

Il dit; et, s'tant recueilli dans ses rflexions, le singe
intelligent adopte enfin cette ide:

Je vais lui nommer Rma aux travaux infatigables, et lui parler dans
un langage sanscrit, mais comme on le trouve sur les lvres d'un homme
_qui n'est pas un brahme_. De cette manire, je ne puis effrayer cette
_infortune_, de qui l'me est alle dans sa pense rejoindre son
poux.

Le grand singe fit tomber ces mots avec lenteur dans l'oreille de
St: Reine, que vit natre le Vidha, ton poux Rma te dit _par ma
bouche_ ce qu'il y a de plus heureux; et le jeune frre de ton mari,
Lakshmana, le hros, te souhaite la flicit! Quand il eut dit ces
mots, Hanomat, le fils du Vent, cessa; et la Djanakide,  ces douces
paroles, ouvrit son coeur au plaisir et se rjouit. Ensuite, elle, de
qui l'me tait assige par les soucis, elle de lever craintive sa
tte aux jolis cheveux annels et de regarder en haut sur le inap.
Tremblante alors et l'me tout mue, la modeste St vit, assis au
milieu des branches, un singe d'un aspect aimable.  la vue du noble
quadrumane pos dans une attitude respectueuse: Ce _que j'ai cru
entendre_ n'tait qu'un songe; pensa la dame de Mithila.

Mais, ne voyant pas autre chose qu'un singe, son me dfaillit: elle
resta longtemps comme une personne vanouie; et, quand elle eut enfin
recouvr sa connaissance, cette femme aux grands yeux, St de rouler
ces penses en elle-mme: C'est un songe! je me suis endormie un
instant, puise de terreur et de chagrin; car il n'est plus de
sommeil pour moi, depuis que j'ai perdu celui de qui le visage
ressemble  la reine des nuits! En effet, toute mon me s'en est alle
vers lui; l'amour que je porte  mon poux gare souvent mon esprit;
et, pensant  lui sans cesse, c'est lui que je vois, c'est lui que
j'entends, au milieu de ma rverie.

... Mais quelle est donc cette chose? car un songe n'a point de
corps, et c'est un corps bien manifeste qui me parle ici!
Adoration soit rendue  iva, au Dieu qui tient la foudre, 
l'tre-existant-par-lui-mme! Adoration soit rendue mme au Feu! S'il
y a quelque chose de rel dans ce que dit l cet habitant des bois,
daignent ces Dieux faire que toutes les paroles en soient vritables!

Ensuite, Hanomat adressa une seconde fois la parole  St, et,
portant  sa tte les deux mains runies, il rendit cet hommage  la
Djanakide et lui dit: Qui es-tu, femme aux yeux en ptales de lotus,
 la robe de soie jaune, toi qui te tiens appuye sur une branche de
cet arbre et qui appartiens sans doute  la classe des Immortels?

Si tu es St la Vidhaine, que Rvana put un jour enlever de force
dans le Djanasthna, dis-moi, noble dame, la vrit.

Quand elle eut ou ces paroles d'Hanomat, la Vidhaine, que le nom
de son poux avait remplie de joie, rpondit en ces termes au grand
singe, qui tait venu se placer dans le milieu du inap: Je suis la
fille du magnanime Djanaka, le roi du Vidha: on m'appelle St, et je
suis l'pouse du sage Rma.

 ces paroles de St, le noble singe Hanomat lui rpondit en ces
termes, l'me partage entre la douleur et le plaisir:

C'est l'ordre mme de Rma qui m'envoie ici vers toi en qualit de
messager: Rma est bien portant, belle Vidhaine; il te souhaite
ce qu'il y a de plus heureux. Lakshmana aux longs bras, la joie
de Soumitr, sa mre, te salue, inclinant sa tte devant toi, mais
consume par la douleur, car tu es toujours prsente  la pense de
ton fils[7], comme un fils est toujours prsent  la pense de
sa mre. Ce Dmon, qui, un jour, dans la fort, _te fait dire ici
Lakshmana par ma bouche_; ce Dmon, qui avait sduit tes regards,
reine, sous la forme emprunte d'une gazelle ravissante au pelage
d'or, mon frre an, qui pour moi est gal  un pre, Rma aux yeux
beaux comme des lotus, Rma,  qui le devoir est connu dans sa vraie
nature, l'a tu avec justice en lui dcochant une grande flche aux
noeuds droits.

[Note 7: Il est comme le fils de St, par suite de son mariage
avec Rma. Nos lecteurs n'ont sans doute pas oubli cette maxime
rpte mainte fois dans le cours du pome: un frre an est comme le
pre de son frre pun; le frre pun est comme le fils de son frre
an.]

Mrtcha, en tombant, a jet son cri au loin.

Le vertueux Lakshmana, pour te faire plaisir, obit docilement aux
paroles mordantes que tu lui fis entendre  cette occasion; car
ton jeune beau-frre est pour toi, reine, toujours plein d'une
respectueuse soumission...

 ces mots, le singe de s'incliner devant elle et St de pousser 
cette vue un long et brlant soupir: Si tu es Rvana lui-mme, qui,
aid par la puissance de la magie, vient ajouter une nouvelle douleur
 mon chagrin, lui dit cette femme au visage brillant comme la lune,
tu ne fais pas une belle action. Mais salut  toi, noble singe, si tu
es un messager envoy par mon poux! Je demande que tu me fasses de
lui un rcit qui me ravira de plaisir. Raconte-moi les vertus de mon
bien-aim Rma: tu entranes mon me, beau singe, comme la saison
chaude emporte la rive du fleuve. Mais ceci n'est, hlas! qu'un songe!
c'est un songe qui prsente le singe  mes yeux! car ce rve, il
m'enivre d'une grande batitude, et la batitude n'est donne 
personne ici-bas.

Oh! qu'il y a de charmes en toi, songe! puisque, dans mon triste
abandon mme, je te vois sous mes yeux comme un habitant des bois, qui
m'est envoy par le noble enfant de Raghou!

Cette vision aurait-elle sa cause dans le trouble de mon esprit?
est-ce dlire, hallucination, folie? ou n'est-ce qu'un effet du
mirage?

Ou plutt ce n'est pas garement, ni dlire, ou signe d'un trouble
dans mon esprit: je vois bien que le singe est ici une ralit.

Ensuite, la fille du roi Djanaka eut le dsir de connatre mieux le
singe, et, cette pense conue, la Mithilienne de lui parler en ces
termes:

Puisque tu es le messager de Rma, veuille bien encore,  le meilleur
des singes, me dire avec le secours des comparaisons quel est ce Rma,
_alli_ des _singes_, habitants des bois?

 ces paroles de St, l'auguste fils du Vent lui rpondit en ces mots
doux  l'oreille:

Ce prince vertueux, qui a l'nergie de la vrit, qui est le Devoir
mme incarn, qui trouve son plaisir dans le bonheur de toutes les
cratures, qui est le dfenseur et le donateur de tous les biens,
vigoureux comme le vent, invincible comme le grand Indra, aim du
monde comme la lune et resplendissant comme le soleil; ce roi, chri
de tout l'univers, semblable  Kouvra, et qui possde autant de
courage qu'il en est dans Vishnou  la force immense; ce monarque, sur
la bouche duquel rside la vrit; ce Rma  la voix douce comme celle
de Vrihaspati, et beau, joli, charmant comme l'Amour, qui s'est revtu
d'un corps; ce magnanime, qui a dompt la colre en lui-mme, c'est le
plus intrpide guerrier et le plus grand hros du monde! Sous l'ombre
de son bras l'univers entier repose, et, dans un prochain combat il va
tuer de ses dards enflamms de fureur, comme des serpents gonfls de
leurs poisons, ce Rvana par qui tu fus enleve de ton ermitage vide,
un jour qu'il en eut fait carter ce vigoureux fils de Raghou, sous
les apparences mensongres d'une gazelle! Tu verras donc bientt ce
mchant goter le fruit de son action! Envoy par ton poux, je me
prsente ici devant tes yeux en qualit de son messager: ta sparation
d'avec lui brle son coeur de chagrin; il te souhaite une bonne sant!

Sous peu de temps, accompagn de Lakshmana et de Sougrva, tu verras
venir ici ton Rma au milieu des singes par dix millions comme
Indra au milieu des Maroutes. Je suis le singe appel Hanomat, le
conseiller de Sougrva et le messager de Rma, ce hros infatigable et
ce lion des rois. J'ai franchi la grande mer et je suis entr dans la
cit de Lank.

Je ne suis pas ce que tu penses, reine: abandonne ce doute, crois-en
ma parole, Mithilienne, car jamais un mensonge n'a souill ma bouche.

Comme tu ne vois en moi qu'un singe, c'est vident! et non pas autre
chose, reois donc cet anneau, sur lequel est crit le nom de Rma;
car il me fut donn par ce magnanime comme un signe _qui devait
m'accrditer_.

Rma sur cet anneau d'or, auguste reine, a grav lui-mme ces mots:
D'or, d'or, d'or!

Les membres palpitants de joie et la face baigne de larmes, la
royale captive reut alors cet anneau et le mit sur sa tte.  peine
entendues les paroles que Rma lui envoyait,  peine vu l'anneau, elle
versa de ses yeux noirs et charmants l'eau dont la source est dans la
joie. Son visage pur aux belles dents et dou avec les dons les
plus charmants parut comme l'astre des nuits, quand son disque sort
affranchi de la gueule du _serpent_ Rhou.

La femme aux yeux de gazelle dit alors ces douces paroles au singe
d'une voix suffoque par ses larmes, mais o la joie se mlait avec le
chagrin:

Je veux offrir au temps convenable un sacrifice aux Dieux en
reconnaissance de cet _vnement_,  le plus grand des singes. Quel
bonheur! mon poux jouit encore de la vie! Lakshmana, oh! bonheur! vit
encore! Je suis toute satisfaite d'apprendre ici par ton rcit, aprs
tant de jours couls, que mon poux et le hros Lakshmana se portent
bien l'un et l'autre.

Elle dit ensuite au fils du Vent: Je suis contente de toi, singe,
puisses-tu jouir d'une longue vie! Sois heureux! toi, par qui me fut
annonc que mon poux est en bonne sant avec son frre pun. Certes!
je ne crois pas, noble singe, que tu sois un quadrumane vulgaire,
toi,  qui ce Rvana n'inspire ni terreur, ni frmissement! Tu es bien
digne de converser avec moi,  le plus excellent des singes, puisque
tu viens, envoy par mon poux, qui a la science de son me. Il est
sr que Rma n'et pas envoy, surtout en ma prsence, un affid qu'il
n'aurait pas tudi et dont il n'et pas expriment le courage!

Rma n'est-il pas dans le trouble? N'est-il pas rong de chagrin?

Emploie-t-il sa main  des actions viriles et mme  des oeuvres
divines? Est-ce que l'absence n'a point effac _mon_ amour dans le
coeur de ce noble hros? _Non!_ c'est lui, qui doit m'arracher de cette
horrible calamit, lui, toujours digne des biens et jamais digne des
maux!

Plong dans une douleur profonde, Rma ne s'y noie donc pas? On le
verra donc bientt, singe, venir  cause de moi dans ces lieux, ce
rejeton auguste de Raghou, ce Rma, fils du monarque des hommes!

Puiss-je vivre, Hanomat, jusqu'au temps o mon poux ait reu tes
nouvelles! Viendra-t-elle bientt  cause de moi l'arme complte,
l'pouvantable arme du magnanime Bharata, commande par ses gnraux
et rassemble sous les tendards? Est-ce que les singes  la force
terrible viendront ici? Le beau Lakshmana, ce fils, qui est la joie
de Soumitr, va-t-il de sa main habile  tirer l'arc jeter l'pouvante
chez les Rakshasas avec la multitude de ses flches? Mon voeu est que
je puisse voir bientt Rvana tu dans un combat, lui, ses parents,
ses conjoints et ses fils, sous la main de Rma si terrible avec son
arc sans gal!

       *       *       *       *       *

 ces belles paroles de St, le fils du Vent lui rpondit en ces
termes d'une voix douce et les mains runies en coupe  ses tempes:
Reine, _ton_ Raghouide ne sait pas encore que tu es ici:  mon
retour, ses flches consumeront bientt cette ville.

L, si la Mort, si les habitants du ciel avec Indra osent tenir pied
devant lui, ce noble fils de Kakoutstha leur fait mordre  tous la
poussire du champ de bataille!

Plong dans une grande affliction par ton absence de ses yeux, Rma
ne trouve de calme nulle part, comme un taureau assailli par un lion.

Troubl de ce chagrin, n du malheur qui le spare de toi, il ne
pense ni  l'hrosme, ni  l'exercice des armes, ni  la volupt, ni
aux festins. Le seul plaisir qu'il trouve est celui, Vidhaine, que
lui donne son me en se reportant vers toi: il gmit sans cesse, femme
craintive; il se plonge mainte fois dans sa douleur profonde.

Son me toujours avec toi n'a pas d'autre pense: il rve de toi dans
le sommeil;  son rveil, il pense encore  toi. St! dit le prince
d'une voix douce  l'aspect, ou d'un fruit, ou d'une fleur, ou d'un
autre objet qui ravit le coeur des femmes; et, _courant_ saisir
_la jolie_ chose: Ah! mon pouse! fait-il, s'imaginant que c'est
toi-mme! ah! St! ah! femme au corps sduisant! ah! toi, de qui
la vue est la merveille de mes yeux! o demeures-tu, Vidhaine? o
es-tu? s'crie-t-il en pleurant toujours. Du moment qu'il a vu dans
les nuits se lever le charme de la nature, cette lune, ravissante par
l'immense rseau de ses rayons froids, les yeux de Rma ne cessent
point d'accompagner jusqu'au mont Asta la reine des toiles, car
l'amour, dont il est esclave, chasse le sommeil de ses paupires!

Quand elle eut cout ce discours, St, au visage beau comme la lune
dans sa plomnie, rpondit au singe Hanomat ces paroles, o le juste
se mariait  l'utile: Ce langage que tu m'as tenu est de l'ambroisie
mle  du poison, car si d'un ct Rma n'a pas une pense dont je ne
sois l'objet, son amour d'une autre part le rend malheureux.

Je l'espre,  le meilleur des singes, mon poux viendra bientt; car
mon me est pure et de nombreuses qualits sont en lui. Persvrance,
force, nergie, courage, activit, reconnaissance, majest: voil,
singe, les qualits de mon noble Raghouide.

Quand donc Rma, ce hros, _ou plutt_ ce soleil qui sme en guise de
rayons un rseau de flches, dissipera-t-il avec colre ces tnbres
que Rvana fit natre _sur notre ciel_?

 St, qui parlait ainsi, consume de chagrin par l'absence de Rma
et le visage baign de larmes, le noble singe rpondit en ces termes:
Je vais aujourd'hui mme te porter sur le sein de Rma, Mithilienne
aux beaux cheveux annels, comme le feu porte aux Dieux l'offrande
sacrifice sur leurs autels.

Viens! monte sur mon dos, reine; assure tes mains dans ma crinire!
Je te ferai voir ton Rma aujourd'hui mme, regarde-moi bien! _oui!_
ton Rma  la grande vigueur, assis, comme Pourandara, sur le front
d'une montagne-reine, o il se tient dans un ermitage, les efforts de
son me tendus pour atteindre jusqu' ta vue. Assise sur mon chine,
traverse l'Ocan par la voie des airs, comme la Desse Prvat, monte
sur le taureau. En effet, quand je fuirai, t'emportant avec moi, reine
au charmant visage, tous les habitants de Lank ne sont point capables
de suivre ma route.

Ou bien, si tu crains de monter sur mon dos, reine, de quel volatile
ou quadrupde vivant sur la terre me faut-il emprunter la forme?

 ces paroles agrables du terrible singe Hanomat  la vigueur
pouvantable, la Mithilienne en ces termes lui dit avec modestie:
Comment pourrais-tu, noble singe, toi de qui le corps est si petit,
me porter de ces lieux jusqu'en prsence de mon poux, le monarque des
enfants de Manou?

Hanomat rpondit  ces mots de St: Eh bien! Vidhaine, vois
seulement la forme que je vais prendre maintenant! Alors, ce tigre
des singes  la grande nergie, lui, auquel tait donn de changer sa
forme  volont, il s'augmenta dans ses membres.

Devenu semblable  un sombre nuage, le prince des quadrumanes se mit
en face de St et lui tint ce langage: J'ai la force de porter Lank
mme avec ses chevaux et ses lphants, ses arcades, ses palais et ses
remparts, ses parcs, ses bois et ses montagnes!

Quand la fille du roi Djanaka vit semblable  une montagne le propre
fils du Vent, cette princesse aux yeux grands comme les ptales des
nymphes lui dit:

Je sais que tu as la force, singe, de me porter dans cette course;
mais il est essentiel de voir si l'affaire peut arriver sans naufrage
au succs. Il est impossible que j'aille avec toi par les airs,  le
meilleur des singes: ton imptueuse vitesse, gale  toute la fougue
du vent, me ferait tomber. Ensuite, il ne sied pas que l'pouse de
ce Rma, aux yeux de qui le devoir sige avant tout, monte sur le
dos mme d'un tre que l'on appelle d'un nom affect au sexe mle. Si
autrefois, sans protecteur, esclave et n'tant pas la matresse de mes
actes, il est arriv que j'ai touch malgr moi le corps de Rvana,
est-ce un motif pour que je fasse _librement_ la mme chose 
_prsent_?

 ce langage, le singe Mroutide, aux louables qualits, rpondit
 St: Ce que tu dis, reine  l'aspect charmant, est d'une forme
convenable; ce discours est assorti au caractre d'une femme qui sige
au rang des _plus_ vertueuses; il est digne enfin de tes voeux.

Tous ces dtails, reine, et ce que tu as fait, et ce que tu as dit en
face de moi, tout sera cont, sans que rien soit omis, au rejeton de
Kakoutstha.

Si tu ne peux venir avec moi par la voie des airs, donne-moi un signe
que Rma sache reconnatre.

 ces paroles d'Hanomat, la jeune St, semblable  une fille des
Dieux, lui rpondit ces mots d'une voix que ses larmes rendaient
balbutiante: Dis au roi des hommes: St la Djanakide, voue au soin
de conserver ta faveur, est couche, en proie  la douleur, au
pied d'un aoka et dort sur la terre nue. Les membres pantelants de
chagrin, aspirant de tout son coeur  ta vue, St est plonge dans
un ocan de tristesse; daigne l'en retirer. Matre de la terre, tu es
plein de vigueur, tu as des flches, tu as des armes; et Rvana qui
mrite le trpas vit encore! Que ne te rveilles-tu?

Un hros, toi! ceux qui le disent ne parlent pas avec justesse: en
effet, quiconque a souill l'pouse d'un hros ne peut garder la vie.
Le hros dfend son pouse et l'pouse sert le hros! Mais toi, hros,
tu ne me dfends pas: quel signe est-ce d'hrosme?

Tu lui diras ces choses et d'autres encore de manire  toucher son
coeur de compassion pour moi, car le feu _ne_ brle _pas_ une fort,
s'il _n'_est agit par le vent.

Quand elle eut ainsi donn fin  ces candides et justes paroles, St,
levant son visage pareil  l'astre des nuits, regarda une seconde fois
dans le inap fait d'or. Cette noble dame vit, assis au milieu
des branches avec sa taille d'un empan, le singe au langage aimable,
tenant les deux mains runies en coupe  ses tempes.  sa vue, la
chaste St, le coeur afflig, poussant un long soupir, adressa
une seconde fois la parole au singe, qui se tenait l _dans cette
respectueuse attitude_:

Raconte  mon poux ces _deux faits de notre vie intime_, ce qui
sera _pour toi_ le meilleur des signes _devant lui_: Au pied du
mont Tchitrakota, rempli confusment d'arbres et de lianes, dans les
massifs des bocages, embaums par les senteurs de fleurs varies, au
temps que j'habitais avec toi un ermitage de pnitents, non loin du
fleuve Mandkin et dans un lieu vant des saints anachortes, un
jour, que j'avais recueilli au milieu des bois les racines et les
fruits, je m'assis, humide du bain, sur ta cuisse, o tu m'avais
attire. Alors tu pris en jouant de l'arsenic rouge et tu me fis sur
le front un tilaka, qui, _dans un embrassement_, fut imprim sur ta
poitrine.

Une autre fois, que j'avais tal des viandes de cerf devant la porte
de l'ermitage, une corneille voulut en drober; mais je l'en empchai,
lui jetant des mottes de terre. La corneille s'irritant vient alors
me frapper de tous cts: en colre,  _mon tour_, je lve ma robe,
_comme un bouclier_, contre les assauts du volatile. L'oiseau enlve
de force, il mange la chair, que j'avais seme en l'honneur de tous
les tres; et toi, Rma, tu n'eus aucun souci que j'eusse perdu ma
robe dans cette lutte. Furieuse, moque de toi, fuyant  et l,
j'tais vaincue de tous cts par la vigueur de l'oiseau, avide
de nourriture. Enfin, puise de force, je courus  toi,
_insoucieusement_ assis, et je me rfugiai sur ton sein dans une
colre que tu pris soin de calmer, toi, que cette _petite guerre_
avait amus.

L, fondant sur moi  tire d'aile, le volatile me frappa encore
aux deux seins. Tu me vis alors dsole, irrite par la corneille,
essuyant mes yeux sur mon visage baign de larmes; et ta main
secourable, tirant une flche _du carquois_, l'envoya contre l'oiseau.
C'tait l'arme de Brahma, que tu avais encoche: le trait flamboya
dans les airs; et la corneille, vise par toi, s'enfuit, prenant des
routes diffrentes. Dans son vol, que prcipite la crainte, elle suit
le tour de ce globe: tantt elle se joue au sein du nuage pluvieux,
tantt au milieu des gazelles; mais le dard que tu as lanc la suit
comme son ombre. Enfin n'ayant pu trouver la paix dans les mondes,
c'est auprs de toi-mme qu'elle vient chercher un asile.

Triste et consterne, elle reut de toi ces paroles: La flche, que
j'ai dcoche, ne l'est jamais en vain. Quel membre veux-tu qu'elle
dtruise en toi? L'oiseau choisit de perdre un oeil, que le trait
fit prir  l'instant. Tu n'as pas craint de lancer  cause de moi
la flche de Brahma lui-mme sur une chtive corneille; et tu peux,
matre du monde, pargner le _Dmon_ qui m'a ravie de tes bras!
Courageux et fort, comme tu l'es, fils de Raghou, pourquoi ne
dcoches-tu point ta flche au milieu des Rakshasas, toi, le plus
adroit parmi tous ceux qui savent manier l'arc? Chef des hommes, aie
donc, hros du grand arc, aie donc piti de moi!

 ces paroles de St, Hanomat rpondit en ces termes: Ton poux
accomplira tout ce qui fut dit par toi, Mithilienne. Veuille me
confier, noble dame, un signe, que Rma connaisse et qui mette la joie
dans son coeur.

 ces mots, St, regardant tout le gracieux tissu de ses cheveux
entrelacs dans une tresse, dlia sa longue natte et donna au singe
Hanomat le joyau _qui retenait la chevelure attache_: Donne-le 
Rma, dit cette femme, semblable  une fille des Immortels. Le noble
singe reut le bijou, s'inclina pour saluer, dcrivit un pradakshina
autour de St et se tint  ct, les mains runies aux tempes.
Adieu! lui dit-il, femme aux grands yeux; ne veuille pas t'abandonner
au chagrin!

Salu, au moment de son dpart, avec des paroles heureuses, quand le
singe eut inclin sa tte devant St et se fut loign d'elle, il fit
ces rflexions: Il reste peu de chose dans cette affaire; j'ai vu la
_princesse_ aux yeux noirs: mettant de ct les trois moyens[8], qui
sont dans l'ordre avant le quatrime, c'est  mes yeux celui-l que je
dois employer.

[Note 8: _Oupyas_, moyens de succs au nombre de quatre pour
rduire l'ennemi: l'action de semer la division, la conciliation, les
prsents et les mesures de rigueur.]

_Oui?_ Je ne vois que l'nergie maintenant pour dnouer ce noeud:
aprs que j'aurai tu _quelque_ hros minent des Rakshasas, viendra
ensuite, de manire ou d'autre, le tour des moyens amiables.

Je dtruirai donc, comme le feu dvore une fort sche, tout le
magnifique bocage de ce roi froce; bocage, riche de lianes et
d'arbres varis; bocage, le charme de l'me et des yeux, semblable au
Nandana lui-mme! Et ce parc dvast allumera contre moi la colre du
monarque.

 ces mots, le vaillant Hanomat de saccager ce bosquet royal, peupl
de maintes gazelles et rempli d'lphants ivres d'amour. Bientt
ce bocage n'offrit plus aux regards que des formes hideuses par ses
arbres casss, ses bassins d'eau rompus, et ses montagnes rduites en
poussire.

Quand le grand singe, _missaire_ de l'auguste et sage monarque des
hommes eut achev cet immense dgt, il s'avana vers la porte
en arcade, ambitieux de combattre seul contre les nombreuses et
puissantes armes des Rakshasas.

       *       *       *       *       *

Cependant le cri du singe et le brisement de la fort avaient jet le
trouble et l'pouvante chez tous les habitants de Lank. Aussitt que
le sommeil eut abandonn leurs paupires, les Rakshass aux hideuses
figures virent ce bocage dvast et le gant hros des quadrumanes.

Elles,  l'aspect du vigoureux simien, le corps dmesur, tel enfin
qu'un nuage, de s'enqurir  la fille du roi Djanaka: Qui est-il? De
qui est-il n? D'o vient-il? Quel sujet l'a conduit ici? Et comment,
fille de roi, se fait-il qu'il tienne ici conversation avec toi?

Alors, cette fille des rois, belle en toute sa personne: Je ne crois
pas le connatre, dit St, parce qu'il est donn aux Rakshasas de
prendre toutes les formes qu'ils veulent. Mais vous connaissez, vous!
ce qu'il est et ce qu'il fait, car le serpent doit connatre les pas
du serpent: il n'y a pas de doute!

 ces paroles de St, les Rakshass furent saisies d'tonnement: les
unes de rester l, les autres de s'en aller raconter cet vnement
 Rvana. Les mains runies en coupe  leurs tempes, courbant leurs
ttes jusqu' terre, pleines d'effroi et les yeux gars: Roi, lui
dirent-elles, un singe au corps pouvantable et d'une vigueur outre
mesure se tient au milieu du bocage d'aokas, o il s'est entretenu
avec St. Nous avons interrog la Djanakide plusieurs fois, _mais
en vain_; cette femme aux yeux de gazelle ne veut pas nous rvler ce
qu'il est. Ce doit tre, soit un messager d'Indra, soit un missaire
de Kouvra; ou Rma peut-tre l'envoie  la recherche de St. En peu
de temps, sire, il a bris tout le bocage; mais il n'a point saccag
la partie du bois o St la Djanakide est assise. Est-ce par
mnagement pour St ou par fatigue? On ne sait; mais comment cette
violence aurait-elle pu le fatiguer? Et d'ailleurs il _semble_ garder
la Djanakide. Il dfend l'abord d'un inap aux branches semes
de charmants boutons, arbre majestueux, dont St s'est approche.
Veuille bien ordonner, sire, le chtiment de cet audacieux aux actes
criminels, qui osa converser avec St et dvaster le bocage.

 ces mots des furies, le souverain des Rakshasas, les yeux rouges de
colre, flamboya comme le feu, qui dvore une oblation; et le monarque
 la grande splendeur commanda sur-le-champ de saisir Hanomat.

Aussitt un hros au coeur gnreux, de qui l'me avait dj prcd le
corps au combat; ce hros, gal en puissance au fils de Daksha mme,
dcrivit un pradakshina autour de son pre; et, cet hommage
rendu, l'invincible Indradjit monta dans son char, auquel un _art
merveilleux_ avait adapt une irrsistible imptuosit. Quatre
lions aux dents aigus et tranchantes le tranaient d'une vitesse
pouvantable et pareille au vol de _Garouda_, le monarque des oiseaux.

Le hros, matre du char, le plus adroit des archers, le plus habile
de ceux qui savent manier les armes, courut sur le singe avec son
chariot couleur du soleil. Le noble quadrumane se rjouit, ds qu'il
entendit retentir son char, rsonner son arc et vibrer sa corde. 
la vue du hros Indradjit, qui s'avanait dans son vhicule, le singe
poussa un effroyable cri, et rapide il grossit la masse de son corps.
Indradjit, mont sur le cleste char, tenant son arc admirable dans sa
main, le brandit avec un son gal au fracas du tonnerre.

Alors ces deux hros  la grande force,  l'ardente fougue dans
l'action, _au coeur_ dur au milieu des combats, le singe et le fils du
monarque des Rakshasas en vinrent aux mains comme deux rois des Dieux
et des Dmons, entre lesquels s'est allume la guerre.

Ensuite le singe dmesur, ne songeant pas combien taient rapides les
flches du guerrier au grand char, excellent archer et le plus habile
de ceux qui manient les armes, s'lana _tout  coup_ dans les routes
de son pre. L, Hanomat, qui avait la vitesse et la force du vent,
se tint devant les flches du hros et s'en moqua. Dous galement de
rapidit, experts l'un et l'autre dans les choses de la guerre, alors
ces deux athltes d'engager un combat terrible, qui retint enchanes
les mes de tous les tres. Le Rakshasa ne connat pas le ct faible
d'Hanomat et le Mroutide ne connat pas celui du Rakshasa: objets
mutuels de leurs penses, ils se tenaient donc l'un en face de
l'autre, semblables  deux serpents qui ne sont point arms de
poisons. Ensuite il vint cette pense au fils du roi des Rakshasas
touchant le plus grand hros des singes: J'ai vu que cet animal est
immortel; ainsi de quels moyens n'userai-je pas, _comme inutiles_,
pour me saisir de lui?

Indradjit,  ces mots, de lier son rival avec la flche de Brahma. Le
singe devint au mme instant incapable de tout mouvement et tomba sur
la face de la terre. Maltrait par les Rakshasas, accabl par une nue
de projectiles, Hanomat ne savait comment se dgager du lien dont ce
trait _puissant_ le tenait garrott.

Quand le singe eut reconnu la puissance du trait _enchant_, il songea
que la grce de Brahma lui avait donn un charme pour s'en dlivrer:
il rcita donc la formule que lui avait enseigne le pre des
cratures. Mais, tout dou qu'il ft de vigueur, le Mroutide ne put
mme s'affranchir de cette flche avec les chants mystiques, dont
il devait la science  la faveur de Brahma. Hlas! s'cria-t-il, il
n'est pas de remde contre ce dard lanc par les Rakshasas! O vint
frapper la flche de Brahma, nulle autre n'en peut dtruire l'effet:
nous voil tombs dans un grand pril!

Quand ils virent le Mroutide enchan par ce trait merveilleux,
aussitt les Rakshasas de l'attacher avec des cordes multiplies de
chanvre et des liens faits du liber enroul des grands vgtaux.

 l'aspect de ce hros, le plus vaillant des quadrumanes, li
fortement avec l'corce des arbres, Indradjit lui ta son dard, lien
formidable, dont la dlivrance n'tait pas connue au noble singe.

Hanomat se rsigna donc malgr lui  ses liens et au mpris des
Rakshasas, ses ennemis: Si du moins la curiosit, pensa-t-il,
inspirait l'envie de me voir au monarque des Rakshasas! Battu  coups
de poings et de btons par ces cruels Dmons, le Mroutide fut, _ce
qu'il dsirait_, introduit en la prsence du monarque des nocturnes
Gnies.

Le fils du Vent aperut le monstre aux dix visages, les yeux rouges
et tout pleins de colre, assis dans un sige moelleux et dictant
ses ordres aux principaux de ses ministres, distingus par l'ge, les
bonnes moeurs et la famille. Alors ce magnanime prince des singes, fils
de Mroute, abordant le souverain  la grande vigueur, de s'annoncer
 lui dans ces termes: Je viens ici en qualit de messager, envoy de
sa prsence par le monarque des singes.

Saisi d'un grand courroux  la vue du singe aux longs bras, aux yeux
jaunes nuancs de noir, qui se tenait en face de lui, Rvana au vaste
courage, les yeux rouges de sa colre allume, dit  Prahasta, le plus
minent des Rakshasas, ces mots dicts par la circonstance: Interroge
ce mchant! Qui est-il? Quelle raison nous l'amne? Pour quel motif
a-t-il bris mon bocage? Pourquoi ses menaces contre les Rakshasas?

 ces paroles du monarque: Rassure-toi! dit Prahasta: salut 
toi, singe! Tu n'as rien  craindre ici? Est-ce Indra qui t'envoie
maintenant chez les Rakshasas? Dis la vrit; n'aie pas d'inquitude,
singe, tu seras mis en libert. Es-tu l'envoy de Kouvra? ou d'Yama?
ou de Varouna? N'as-tu pris cette forme pouvantable _que_ pour entrer
dans cette ville? Viens-tu mme envoy par Vishnou, ambitieux de
conqurir Lank? car ta vigueur n'est pas d'un quadrumane et tu n'as
du singe que la forme! Conte-nous la vrit maintenant, et tu seras
mis en libert; mais si tu nous dis un mensonge, il te sera difficile
de sauver ici ta vie!

 ces mots, le singe dou de la parole, le quadrumane  la grande
vitesse, Hanomat, fils du Vent, tourna les yeux vers le monarque
des Rakshasas et, lui parlant d'une me ferme, il se fit connatre
au Dmon: Je ne suis pas l'envoy de akra, ni celui d'Yama, ni le
messager de Varouna. Aucune alliance ne m'unit, soit au Dieu qui donne
les richesses, soit  Vishnou: aucun d'eux ne m'a donc envoy. Cette
forme est la mienne, et c'est comme singe que je viens ici. Il ne
m'tait pas facile d'obtenir cette vue du monarque des Rakshasas; et,
si j'ai dtruit son bocage, c'est afin d'tre amen en sa prsence.

Il est impossible qu'une arme _fe_ m'enchane avec ses liens,
quelque longs mme qu'ils soient, car jadis le pre des cratures
m'accorda cette faveur minente. Mais, comme j'avais envie de voir ici
le roi, j'ai permis  cette arme de m'attacher: _Qu'importe!_ ce fut
l ma pense; puisque j'ai le pouvoir de m'en dlivrer! Et j'ai
subi mme ces liens vils, non assurment par faiblesse, roi, mais,
sache-le, pour atteindre au but de mon dsir. Je suis venu dans ces
lieux comme le messager du _plus grand des_ Raghouides  la force
sans mesure: coute donc, sire, les paroles convenables, que je vais
t'adresser ici en _cette qualit_.

Le prince courageux des singes regarda le Dmon  la grande me et
lui tint sans trouble ce langage plein de sens: Je suis venu dans ton
palais suivant les ordres de Sougrva. L'Indra des singes, ton
frre, Indra des Rakshasas, te souhaite une bonne sant. coute les
instructions que m'a donnes le magnanime Sougrva, ton frre; paroles
o le juste se marie  l'utile, paroles santes, convenables ici et
partout ailleurs.

Il fut un potentat, nomm Daaratha, le roi des coursiers, des
lphants et des hommes: il tait comme le pre du monde entier; il
galait en splendeur le monarque des Immortels. Son fils an, prince
charmant, aux longs bras et _de qui la vue_ inspirait la joie, sortit
de la ville aux ordres de son pre et s'exila dans la fort Dandaka.
Accompagn de Lakshmana, son frre, et de St, son pouse, il entra
dans le sentier du devoir que suivent les grands saints. Il perdit
au milieu de la fort sa femme, la chaste St, fille du magnanime
Djanaka, roi du Vidha.

Tandis qu'il cherchait la reine, ce fils du roi _Daaratha_ vint avec
son frre pun au mont Rishyamoka, et l il eut une confrence avec
Sougrva. Celui-ci promit  celui-l de chercher St, et l'autre
s'engageait  rtablir Sougrva dans le royaume des singes. Sougrva
fut ainsi rinstall sur le trne, comme roi de tous les peuples
singes, par la main de Rma, qui tua Bli, ton ami, dans un combat.
Enchan  la vrit et press d'acquitter sa promesse, le nouveau
roi des quadrumanes a donc envoy des singes par tous les points de
l'espace  la recherche de St. Des milliers de simiens, des myriades
mme et des centaines de millions la cherchent aujourd'hui en
toutes les rgions, sur la terre et dans le ciel. Moi, j'ai pour nom
Hanomat, je suis le propre fils du Vent, et j'ai franchi lgrement 
cause de St _votre mer de_ cent yodjanas.

coute entirement le message que je t'apporte ici, grand roi: utile
dans ce monde-ci, il peut mme te procurer le bonheur dans l'autre
monde. Ta majest connat la dvotion, le juste et l'utile; elle a ses
propres femmes: il ne te sied donc pas, monarque  la grande sagesse,
de faire violence aux pouses d'autrui. Si tu estimes cet avis utile
pour toi, si tu le crois digne de tes amis et de toi-mme, rends,
hros, la Djanakide au roi des hommes.

J'ai vu cette reine; je suis parvenu  la chose o il tait si
difficile de parvenir chez toi: pour ce qui reste  faire en dernier
lieu, c'est  Rma de l'excuter ici. Je l'ai vue plonge dans le
chagrin, cette reine aux grands yeux. Quand tu enlevas cette femme
pour ta concubine royale, comment n'as-tu pas senti que tu prenais une
lionne _pour te dvorer_? Le Dieu qui brisa les villes, _Indra
mme_, s'il commettait une offense  la face de Rma, ne gotera plus
dsormais de bonheur: combien davantage un tre de ta condition! Cette
femme qui se tient ici charmante et de laquelle tu dis: _Voil donc_
St! sache que c'est Klartri[9] elle-mme pour tous les habitants
de Lank!

[Note 9: Une forme de _Kli_ ou _Dourg_, femme de iva et desse
de la destruction.]

Certes! mon bras ft-il seul, peut facilement dtruire Lank, ses
lphants, ses chars et ses coursiers; mais ce n'est pas l que gt
le point de la question. Rma, il en a fait la promesse en face du roi
des singes, tranchera la vie du rival odieux par qui sa Mithilienne
lui fut ravie. Rejette donc ce lacet de la mort que tu as li toi-mme
 ton cou; rejette ce lacet dissimul sous les formes charmantes de
St, et pense au moyen qui peut seul te sauver!

Enflamm de colre  ces mots du singe, le monarque des Rakshasas
ordonne qu'il soit conduit  la mort.

       *       *       *       *       *

Quand Rvana eut command le supplice d'Hanomat, Vibhshana lui tint
ce langage afin de l'en dtourner. Inform que le roi tait en colre
et de quelle affaire il s'agissait, le _vertueux_ Rakshasa d'examiner
la chose d'aprs ses rgles mmes.

Ensuite il honora le monarque avec politesse, et, vers dans l'art de
manier un discours, il adressa au Poulastide assis dans sa rsolution
ce langage d'une extrme justesse: Il n'est pas digne de toi, hros,
d'envoyer ce singe  la mort: en effet, le devoir s'y oppose; c'est un
acte blm dans cette vie et dans l'autre monde. Ce quadrumane est un
grand ennemi, nul doute en cela; son crime est odieux, il est infini;
mais, disent les sages, on doit respecter la vie des ambassadeurs. Il
est plusieurs autres peines desquelles on peut user envers eux. Il est
permis de les mutiler dans les membres, de faire tomber le fouet
_sur leurs paules_, de raser leurs cheveux, d'arracher mme leurs
insignes: le hrault de qui les paroles sont blessantes mrite de
telles punitions; mais on ne voit pas que la mort de l'envoy soit
porte au nombre des chtiments.

O toi qui rjouis l'me des Narritas, le hros n de Raghou ne
peut lutter sur un champ de bataille avec toi, si plein de gnie, de
persvrance, de courage, si difficile  vaincre aux Asouras, et,
qui plus est, aux Dieux. Il est mme  toi des guerriers nombreux,
attentifs, intelligents, bons soldats, hros mme, les meilleurs de
ceux qui manient les armes et ns dans les familles les mieux
doues en grandes qualits. Tu combattras, sire, accompagn de leurs
bataillons rassembls contre ces deux fils de roi: que le singe aille
donc libre vers eux, et fais promptement dfier au combat ces deux
hommes qui me semblent dj morts!

Quand il eut ou ce discours, le monarque puissant rpondit  son
frre en ces mots conformes aux circonstances du temps et du lieu: Ta
grandeur vient de parler avec justesse: on est blm pour donner la
mort  des ambassadeurs; ncessairement, il faut infliger  celui-ci
une peine autre que la mort. Les singes tiennent leur queue en grande
estime; ils disent qu'elle est une parure: eh bien! qu'on mette sans
tarder le feu  la queue de celui-ci, et qu'il s'en retourne avec sa
queue brle! Que ses conjoints, ses parents, ses allis, ses amis
et le monarque des singes le voient tous vex par la difformit de ce
membre!

 ces mots les Rakshasas, de qui la colre avait accru la mchancet,
enveloppent sa queue avec de vieilles toffes en coton.  mesure que
l'on entourait sa queue de ces matires combustibles, le grand singe
d'augmenter ses proportions, comme un incendie allum dans les forts
quand la flamme s'attache au bois sec.

Le prudent singe de rouler en lui-mme beaucoup de penses assorties
aux circonstances du moment et du lieu: Il est sr que ces rdeurs
impurs des nuits sont trop faibles contre moi, tout li que je suis;
combien moins ne pourraient-ils m'arrter si je voulais rompre
ces liens et fuir, m'lanant _au milieu des airs_. Mais il faut
ncessairement que je voie Lank claire par le jour.

Quand Hanomat, zl pour le bien de Rma, eut ainsi arrt sa
rsolution, le noble singe endura ces avanies, tout fort qu'il ft
_pour les empcher_. Ensuite, pleins de fureur et l'ayant arrose
d'huile, ces Dmons  l'me froce attachent solidement la flamme  sa
queue. Ils empoignent Hanomat, l'entranent hors du palais et se
font un jeu cruel de promener le grand singe, sa queue enflamme, dans
toute la ville, qu'ils remplissent  et l de bruit avec le son des
conques et des tambourins.

Tandis qu'ils montrent Hanomat dans la ville avec la flamme au bout
de sa queue, les Rakshass de s'en aller vite porter cette nouvelle 
St: Ce singe  la face rouge qui eut un entretien avec toi, St,
lui disent-elles, voici que _nos_ Rakshasas ont mis le feu  sa queue
et le tranent ainsi partout!  ces paroles cruelles et qui, pour
ainsi dire, lui donnaient la mort, St la Djanakide tourna son visage
vers le grand singe et conjura le feu par ses incantations puissantes.

Cette femme aux grands yeux adora le feu d'une me recueillie: Si
j'ai signal mon obissance  l'gard de mon vnrable, dit-elle; si
j'ai cultiv la pnitence ou si mme je n'ai viol jamais la fidlit
 mon poux, Feu, sois bon pour Hanomat! S'il est dans ce quadrumane
intelligent quelque sensibilit pour moi, ou s'il me reste quelque
bonheur, Feu, sois bon pour Hanomat! S'il a vu, ce _quadrumane_ 
l'me juste, que ma conduite est sage et que mon coeur suit le chemin
de la vertu, Feu, sois bon pour Hanomat!

 ces mots, un feu pur de toute fume et d'une lumire suave flamboya
dans un pradakshina autour de cette femme aux yeux doux comme ceux du
faon de la gazelle, et sa flamme semblait ainsi lui dire: Je suis bon
pour Hanomat!

Ces penses vinrent  l'esprit du singe dans cet embrasement de sa
queue: Voici le feu allum; pourquoi son ardeur ne me brle-t-elle
pas? Je vois une grande flamme; pourquoi n'en prouv-je aucune
douleur? Un ruisseau de fracheur circule mme dans ma queue! C'est
l, je pense, une chose merveilleuse!

Si le feu ne me brle pas, c'est une faveur, que je dois sans doute 
la bont de St,  la splendeur de Rma,  l'amiti, qui unit le feu
au _vent_, mon pre!

Le grand singe, marchant vers la porte de la ville, s'approche alors
de cette _magnifique_ entre, qui s'levait comme l'Himlaya et
d'o tombaient les faisceaux diviss de ses rayons blouissants. L,
toujours matre de lui-mme, le simien se rend aussi grand qu'une
montagne; puis, il se ramasse tout  coup dans une extrme petitesse,
fait tomber ses liens et, sitt qu'il en est sorti, le fortun singe
redevient au mme instant pareil  une montagne. Ses yeux, observant
tout, virent une massue arbore dessus l'arcade: aussitt le singe aux
longs bras saisit l'arme solide toute en fer, et broya de ses coups
les gardes mmes de la porte.

Les Rakshasas, chapps au carnage, de courir sans jeter un seul
regard derrire eux, comme des gazelles pouvantes qu'un tigre chasse
devant lui.

Le grand singe avec sa queue toute en flammes se promena dans Lank
sur les toits des palais, tel qu'un nuage d'o jaillissent les
clairs. Hanomat semait le feu, qui semblait, comme un fils, prter
au singe le concours zl de sa flamme; et le Vent, qui aimait son
fils, de souffler _en mme temps_ l'incendie allum sur tous les
palais. Aussi voyait-on le feu, d'une fureur augmente par son
alliance avec le vent, dvorer les habitations comme le feu de la
mort.

Les palais superbes, incrusts de gemmes, prissaient avec leurs
treillis d'or, avec leurs pavs de perles et de pierreries; et les
oeils-de-boeuf en clats tombaient sur le sol de la terre, comme les
chars des saints tombent du ciel, quand ils ont _un jour_ puis la
rcompense due  leurs bonnes oeuvres. Hanomat vit en flammes tous les
quartiers des palais admirables aux ornements d'argent, de corail, de
perles, de lapis-lazuli et de diamants.

Le feu est insatiable de bois, le noble singe est insatiable de feu,
et la terre ne peut se rassasier de Rakshasas morts, que lui jette
Hanomat. Le fils du Vent semait  et l ses brlantes guirlandes
de flammes, et le feu _toujours_ plus intense dvorait Lank avec ses
Rakshasas.

Effrays par le bruit et vaincus par le feu, ces grands, ces terribles
Dmons  la force pouvantable, arms de traits divers, se prcipitent
sur le singe. Ils fondent sur lui avec des flches pareilles en
clat aux rayons du soleil, et l'on voit cette multitude de Rakshasas
envelopper le plus vaillant des quadrumanes comme un vaste et profond
tourbillon dans les eaux du Gange. Les Dmons nocturnes jettent 
l'envi contre Hanomat des lances tincelantes, des traits barbels,
une grle de haches; mais soudain le fils irrit du Vent se donne une
forme pouvantable, arrache d'un palais une colonne incruste d'or,
la fait pirouetter cent fois, proclame autant de fois son nom, et, tel
qu'Indra sous les coups de sa foudre abat les Asouras, il assomme les
horribles Rakshasas.

Vaincue par la force de sa colre, Lank, toute flamboyante de feux,
enveloppe de flammes, les plus vaillants hros tus, les guerriers
taills en pices, Lank semblait en ce moment frappe d'une
maldiction.

       *       *       *       *       *

Aprs qu'il eut ruin la ville, port le trouble au coeur de Rvana,
signal sa force pouvantable et salu St, ce vaillant meurtrier
des ennemis, ce tigre des singes, brlant de revoir enfin son
matre, escalada le grand mont Arishta; montagne  la surface boise,
tnbreuse, couverte d'arbres en grand nombre et plante de padmakas
levs, d'acwakarnas, de palmiers et de vigoureux slas.

De la cime o il tait mont, le hros, fils du Vent, contempla cette
mer pouvantable, sjour des reptiles et des poissons. Tel que Mroute
au milieu des airs, le tigre des simiens, ce propre fils du Vent,
s'lana dans la route la plus haute de son pre. Accable sous le
poids du singe, la grande montagne alors poussa un gmissement, et,
secoue par lui, elle semblait danser avec ses hautes cimes, les unes
branles, les autres mme s'croulant.

On entendit un bruit pouvantable, pareil au fracas des nues
orageuses: c'tait le rugissement des lions  la grande force crass
au milieu des cavernes, leurs tanires.

De nombreux serpents aux venins subtils, aux langues enflammes, 
l'immense longueur, se dbattent et se tordent, le cou et la tte
crass.

La belle montagne, foule par le grand singe, fit jaillir, ici, un
torrent d'eau; l, un ruisseau de sang; ailleurs, diffrents mtaux;
et, sous les pieds du quadrumane vigoureux, elle entra dans le sein de
la terre avec ses arbres et ses hautes cimes.

Hanomat non fatigu, de qui la voix tait pareille au bruit des
nuages tonnants, poussa un long cri et se plongea dans le lac sans
rivage du ciel; _ce lac_ pur, dont les nues sont le jeune gazon et
la vallisnrie, dont les toiles de l'arcture sont les cygnes qui en
sillonnent la surface.

Ds qu'ils eurent ou ce cri pouvantable d'Hanomat, la joie remplit
aussitt l'me des singes impatients de revoir ce noble ami.

Djmbavat, le plus vertueux des quadrumanes, adressant la parole 
tous les simiens, ainsi qu' leur chef Angada, prononce alors ces
mots, le coeur mu de plaisir: C'est Hanomat qui a compltement
russi dans sa mission; il n'y a l nul doute; car, s'il avait chou
dans son entreprise, il n'aurait pas un tel empressement!  peine
entendu ce cri du magnanime avec le battement fougueux de ses bras et
de ses cuisses, les singes contents de s'lancer _ l'envi_ de tous
les cts.

Dployant sa plus grande lgret et d'une vigueur que doublait sa
joie, Hanomat,  la vive splendeur, traversa de nouveau l'Ocan par
le milieu.

Le grand et fortun quadrumane, voyageur arien, s'avanait ainsi dans
le ciel mme, sjour accoutum du vent, et _sa fougue_ arrachait, pour
ainsi dire, les _bornes_ aux dix points de l'espace.

Remuant les masses de nuages et les traversant mainte et mainte fois,
on le voit comme la lune, tantt il apparat  dcouvert, et tantt il
disparat cach.

 la vue du grand singe, qui semblable  une masse de feu prcipitait
sa course vers eux, tous les simiens alors se tinrent, les mains
runies en coupe  leurs tempes. Descendu sur la haute montagne
avec une rapidit extrme, le Mroutide prit enfin pied sur la cime,
hrisse de grands arbres. Alors tous les chefs des singes environnent
le magnanime Hanomat et se tiennent auprs de lui, tous d'une me
joyeuse. Ils honorent le singe trs-distingu, fils naturel du Vent,
et lui offrent des prsents, du miel et des fruits. Les uns d'clater
en joyeux applaudissements; _les autres_ poussent des cris de plaisir,
ceux-l se balancent de contentement sur les branches des arbres.

Hanomat  la puissante vigueur salua, inclinant son corps, le grand
singe Djmbavat  la vieillesse recule et le prince de la jeunesse
Angada.

Quand il eut reu d'eux les rvrences et les honneurs, qu'il mritait
justement, le vaillant quadrumane leur annona brivement sa nouvelle:
J'ai vu la reine!  ces mots du fils de Mroute: J'ai vu la reine;
ces mots si heureux et semblables en douceur  l'ambroisie mme, le
_coeur des_ singes fut _tout_ rempli de joie.

Le fils de Bli, Angada le serre dans ses bras avec treinte; il prend
sa main dans la sienne; puis il s'asseoit. Tous les singes font cercle
autour de lui dans ces bois charmants du grand mont de Mahndra et se
livrent  la joie la plus vive.

Accroupis aux pieds du Mroutide sur les grands blocs de la montagne,
les principaux des singes, impatients de l'entendre conter de quelle
manire il avait travers la mer, comment il avait pu voir, et Lank,
et St, et Rvana, se tiennent de toutes parts autour de lui, et
tous, les mains runies en coupe  leurs tempes. Les yeux brillants
de joie, ils demeurent tous en silence, attentifs, recueillis, et le
visage dress vers les paroles qu'allait dire Hanomat.

       *       *       *       *       *

Aprs qu'il eut racont toutes ses aventures, Hanomat, le fils
du Vent, prit de nouveau la parole dans le plus beau langage: La
victoire de Rma, le zle de Sougrva et ma grande natation arienne
pour aller vers la chaste St, ont port des fruits. Telles que sont
les oeuvres de cette noble dame, sa pnitence peut sauver les mondes,
chefs des singes, ou les brler mme dans sa colre.

La puissance de Rvana, ce grand monarque des Rakshasas, est infinie
de toute manire, puisqu'il a touch cette femme vertueuse et que son
corps n'est point clat en cent morceaux! La flamme du feu, touche
avec la main, ne ferait pas elle-mme ce que peut faire la fille
du roi Djanaka, quand son me est mue de colre. Environne de
Rakshass, cette dame charmante est accable sous le poids du chagrin,
et cependant c'est une fille des rois et la plus chaste des femmes qui
gardent saintement la foi du mariage.

Au milieu des Rakshass mmes, je ramenai la confiance dans le coeur
de cette femme aux yeux tels, pour ainsi dire, que ceux du faon de
la gazelle, aux cheveux nous d'une seule tresse, _comme les veuves_,
environne dans ce bocage dlicieux par des Rakshass difformes,
en butte  leurs menaces, infortune _captive_, affermie dans la
rsolution de mourir, n'ayant pour couche que la terre, les membres
sans couleur comme un tang de lotus  l'arrive des neiges, l'me
dtourne avec horreur de _l'impie_ Rvana et tout absorbe dans la
pense de son poux. J'eus un entretien avec elle, je l'instruisis des
choses dans la vrit. Apprenant que Rma s'tait uni par une alliance
avec Sougrva, elle en fut ravie de joie, cette magnanime dame, qui,
malgr ses douleurs, ne s'carte pas de ses voeux, de sa rsolution, de
sa rare pit conjugale.

Dcidons maintenant tout ce qui est  faire dans la conjoncture.

Aprs qu'il eut ou son discours: Puisque la chose est ainsi et qu'on
vous l'a raconte comme elle est arrive, dit le fils de Bli  tous
ses compagnons, quel autre parmi vous a besoin de voir la Vidhaine,
fille du roi _Djanaka_? Moi, fuss-je mme sans aide, je suis
capable de renverser dans un instant cette Lank, avec son peuple
de Rakshasas, et d'exterminer le noctivague Rvana: combien plus, si
j'tais accompagn de toutes vos grandeurs aux mes parfaites, aux
bonds vigoureux?

Ce qui retient ici mon courage, c'est le cong que j'attends de vos
grandeurs.

N'est-ce pas quand nous aurons dlivr cette reine aux yeux noirs
et reconquis cette fille du roi Djanaka, qu'il nous sied d'aller nous
montrer sous les yeux du magnanime fils de Raghou? _Autrement_, que
diriez-vous l? On a vu St, mais on ne l'a pas ramene! parole
honteuse pour des gens qui ont du coeur, du courage et de la vigueur!

_Quoi!_ chacun ici est capable de franchir la mer, et pas un ne
le serait d'hrosme, quand vous n'avez pas d'gal dans les mondes,
nobles singes, ni parmi les Datyas, ni mme entre les Immortels!

Une fois Lank vaincue avec ses multitudes de Rakshasas, une fois
St enleve de force  Rvana tu, alors nous, l'me joyeuse et notre
mission accomplie, nous ramnerons la fille du _roi_ Djanaka au milieu
de Rma et de Lakshmana!

Djmbavat,  ce langage d'Angada, rpondit en ces termes: La pense,
hros aux longs bras, que tu viens d'exprimer ici n'est pas la mienne,
prince  la grande sagesse. Fouillez, nous a-t-on dit, l'immense plage
mridionale; mais ni le roi des singes ni le sage Rma n'ont parl de
conqurir.

Comment pourrait-il vouloir que St ft reconquise par nous? _S'il
en tait ainsi_, le Raghouide, ce roi le plus grand des rois, il
renierait donc son illustre famille! Aprs que _notre_ monarque s'est
engag lui-mme, en face de tous les principaux des singes,  faire
de sa personne la conqute de St, comment pourrait-il abjurer
sa promesse? Cette grande chose mise  fin ne lui donnerait aucune
satisfaction, et vous auriez en vain fait montre d'hrosme,  les
plus excellents des singes! Rendons-nous donc aux lieux o Rma
nous attend avec Lakshmana et Sougrva aux longs bras: portons cet
vnement  leurs oreilles.

Bien! lui rpondent tous les singes; et, ce mot dit, ils aspirent
au dpart; ils s'lancent de la cime du Mahndra et nagent de tous les
cts au sein des airs.

Tous les chefs des singes avaient mis le Mroutide  leur tte et ne
pouvaient rassasier leurs yeux de contempler cet illustre Hanomat
 l'minente force; _Hanomat_, le plus excellent des simiens, que
saluaient _ son passage_ toutes les cratures.

Ils arrivrent prs d'un bois couvert d'arbres et de lianes, semblable
au Nandana et nomm le Bois-du-Miel. Cette fort, bien dispose,
appartenait  Sougrva; elle ravissait l'me de toutes les cratures,
mais elle tait infranchissable  tous les tres. Le singe Dadhimoukha
aux longs bras, oncle du magnanime Sougrva, le monarque des simiens,
veillait continuellement sur le bois.

_Nos voyageurs_ abordent ce parc du souverain des quadrumanes, lieu
fortun, dlicieux, aim du coeur, et sont transports de joie  sa
vue. Puis, enchants  l'aspect de ce grand Bois-du-Miel, les singes,
Djmbavat  leur tte, de prier Hanomat, qui s'approche d'Angada et
lui parle en ces termes: Daigne nous accorder une faveur,  nous, qui
avons russi dans notre mission.

Le jeune prince loua d'une voix gracieuse Hanomat et lui rpondit ces
mots avec amiti: Que dsires-tu? parle!

 ces paroles, le fils du Vent, accompagn de ses proches, Hanomat
reprit avec joie: Fils du roi des simiens, daigne accorder en don aux
chefs des singes le _Bois-du-Miel_, qui fut jadis  ton pre; cette
fort inexpugnable, bien garde, sans pareille, dont l'accs nous est
dfendu.

 peine eut-il entendu ce langage d'Hanomat: _Eh bien!_ lui rpondit
Angada, le plus minent des simiens, que les singes boivent le miel!
Aprs qu'Hanomat a _si bien_ rempli sa mission, l'on ne peut se
dispenser de satisfaire  sa demande, ft-elle mme impossible:  plus
forte raison, quand la chose est telle qu'est celle-ci.  ces paroles
tombes de la bouche d'Angada, les singes joyeux de s'crier: Bien!
bien! et d'honorer cet _auguste prince_.

Les singes envahirent les arbres pleins des sucs du miel; ils
remurent mainte et mainte fois toute la fort; ils prenaient dans
leurs bras des rayons tels, qu'un drona les et  peine contenus, les
jetaient joyeux par terre, et mangeaient et buvaient. Le plaisir de
manger ces miels savoureux et bien parfums les mit tous dans la joie
et tous ils en devinrent _comme_ fous d'ivresse.

De ces quadrumanes  face ride, les uns maltraitaient aprs boire les
prposs  la garde des rayons, ceux-l se frappaient dans l'ivresse
les uns les autres avec un reste de miel. Ici, des singes se roulent
aux pieds des arbres; l, gorgs de mets, ils se font un lit de
feuilles et dorment accabls d'ivresse. On voit des chefs de troupeaux
quadrumanes arracher les arbres et _casser_ la fort: on en voit qui,
le corps tout basan par le miel, boivent dans les rayons d'une soif
insatiable. Les uns chantent, les autres dclament, en voici qui
dansent, en voil qui rient; ceux-ci boivent, ceux-l causent; tels
dorment et tels racontent. Les uns se laissent tomber ivres de la cime
des arbres; les autres, d'un rapide essor, s'lancent du sol de la
terre et s'envolent de nouveau sur le sommet des branches. Tel en
riant lutte avec un rival, tel fond en volant sur un autre, qui dort;
tel s'lance  l'improviste devant tel autre qui s'avance; celui-ci
vient en pleurant vers celui-l qui pleure. Il n'y avait pas un simien
qui ne ft ivre; il n'y en avait pas un qui ne ft rassasi.

Les singes empchs ne tinrent pas compte alors de tous ceux que
Dadhimoukha avait mis l par son ordre pour dfendre le miel. On les
tira par les bras, on leur fit voir les chemins du ciel; et, frapps,
ils s'enfuirent pouvants  tous les points de l'espace. Ils arrivent
tremblants vers Dadhimoukha et lui disent: Singe, Hanomat, Angada et
les autres ont dtruit le Bois-du-miel. Que ta grandeur veuille donc
faire immdiatement ce qui doit l'tre dans la circonstance! On nous a
tirs par les genoux; on nous a fait voir la route des airs.

Aussitt que le chef des surveillants, Dadhimoukha eut appris,
enflamm de colre, que l'on avait saccag le Bois-du-Miel, il se mit
 ranimer le courage de ces quadrumanes: Allez donc! marchons, _leur
dit-il_; empchons  toute force les singes d'un orgueil excessif, qui
mangent ce miel exquis.

 ces mots, les hros, chefs des singes, retournent au Bois-du-Miel,
o Dadhimoukha les accompagne. Il prend au milieu d'eux un arbre
norme et court avec furie, escort par les plus grands des singes.
Ceux-ci alors s'arment de pierres, d'arbres et mme de lianes; ils
se prcipitent, bouillants de colre, o sont les nobles singes,
_compagnons d'Hanomat_.

Les vaillants singes, Hanomat  leur tte, voyant s'avancer
Dadhimoukha furieux, de fondre sur lui dans une gale colre.

Irrit, le vigoureux Angada saisit par les deux bras ce hros
imptueux qui accourait avec son arbre; mais, tout aveugl qu'il ft
par l'ivresse, il en eut piti: C'est un _vieillard_ vnrable! et,
ce disant, il se contenta de lui frotter les membres sur le sol de la
terre.

S'tant un peu dbarrass des singes, le noble quadrumane se rapprocha
tout  fait des serviteurs, qui taient accourus avec lui, et leur
dit: Singes, venez avec moi! allons o est notre matre, Sougrva au
long cou, avec le sage Rma. Car ces insenss, qui foulent aux pieds
les ordres mmes du souverain, ont mrit la mort; et Sougrva, irrit
de leurs violences, tera la vie  tous. Quand Dadhimoukha, le garde
vigoureux du bois, eut parl de cette manire, il partit  la tte
de tous les singes qui formaient son bataillon. Dans l'intervalle
que mesure un clin d'oeil, ce coureur des bois atteignit ces lieux o
Sougrva se tenait assis avec Rma et Lakshmana. Le singe Dadhimoukha,
le chef aux longs bras des prposs  la surveillance du bois,
descendit alors, environn de tous ses gardes forestiers. L, d'un
visage constern, joignant les mains en coupe  ses tempes, il pressa
du front les pieds fortuns de Sougrva.

Ensuite le monarque des simiens, ayant vu ce _noble_ singe, le coeur
dans le trouble et le front humili, lui tint ce langage: Relve-toi!
relve-toi! pourquoi te vois-je prostern  mes pieds? Tu n'as rien 
craindre; je t'en donne l'assurance.

Dis-moi ce que tu veux au fond de ta pense. La paix rgne-t-elle
dans le Bois-du-Miel? Singe, je dsire le savoir.

Ainsi encourag par le magnanime Sougrva, le sage Dadhimoukha se
lve et lui rpond en ces termes: Les singes ont dtruit ce bois,
que n'avaient pu surmonter jusqu'ici le monarque des ours, ni toi,
bien-aim _neveu_, ni Bli mme. Environn de tous ses compagnons,
Hanomat  leur tte, le singe Angada,  la vue des rayons, nous a
chasss tous et les a mangs.

Quand le singe eut inform Sougrva de ces nouvelles, l'immolateur
des hros ennemis, Lakshmana  la grande sagesse fit cette demande au
monarque des simiens: Sire, quelle affaire amne ce singe qui garde
ton bois? Il vient de t'annoncer quelque chose d'un air afflig:
quelle parole est-ce qu'il a dite?

 cette question, le monarque habile dans l'art de parler, Sougrva de
rpondre en ces termes au magnanime Lakshmana: Mon Bois-du-Miel fut
saccag par les chefs valeureux des bataillons quadrumanes, qui sont
alls, sous la conduite d'Angada, scruter la plage mridionale.

Si Angada est entr sans aucun gard avec tous les singes, Hanomat 
leur tte, dans mon Bois-du-Miel, c'est qu'il a vu la reine, je pense,
 fils, qui ajoute sans cesse  la joie de Soumitr, ta mre. C'est
l, sans doute, ce qui a rendu les singes si oss d'envahir ma fort
et d'y boire le miel.

Ensuite, quand il eut ou cette dlicieuse parole, tombe des lvres
de Sougrva, le vertueux Lakshmana s'en rjouit avec le _plus
grand des_ Raghouides. Sougrva joyeux lui-mme tint ce langage 
Dadhimoukha: Je suis content; n'aie pas d'inquitude! Le singe
a _bien_ rempli sa mission: je dois pardonner cette faute d'un
_serviteur_, qui a russi dans son expdition. Retourne vite au
Bois-du-Miel, continue  le garder comme il convient, et hte-toi de
m'envoyer tous les singes, Hanomat  leur tte.

Le fortun s'en alla rapide, comme il tait venu; il abaissa du haut
des airs son vol sur la terre et pntra dans la fort. Entr dans
le Bois-du-Miel, il vit les chefs des bataillons singes dsenivrs,
debout et tremblants tous de crainte maintenant que l'ivresse tait
dissipe.

Le hros s'approcha d'eux, tenant ses mains runies en coupe  ses
tempes, et, d'un air joyeux, il dit ces paroles caressantes au _noble_
Angada: Gentil _singe_, l'obstacle que ces gens ont mis  ta marche
ne doit pas allumer ta colre: il n'est personne qui ne pche  son
insu ou sciemment.

Je suis all, noble singe, vers ton oncle et je lui ai dit, mon
seigneur, l'arrive de vous tous dans ces lieux.  la nouvelle que tu
tais venu ici avec ces chefs de bataillons quadrumanes,  la nouvelle
mme que son bois fut envahi, c'est de la joie qu'il en ressentit, et
non de la colre. Hte-toi de me les envoyer tous! m'a dit Sougrva,
ton oncle, ce puissant roi des simiens. Allez donc  votre dsir!

 ce langage affectueux que lui tient Dadhimoukha, le fils de Bli
adresse  tous les principaux des singes ces rjouissantes paroles:
Le roi, je m'en doutais, nobles singes, vient d'apprendre cet
vnement: c'est une joie _franche_ qui fait parler ce quadrumane, et
c'est la cause qui en porte ici la nouvelle  notre connaissance. Vous
avez bu tous  souhait du miel jusqu' l'ivresse: aussi convient-il
maintenant de nous rendre aux lieux o le singe Sougrva nous attend.
Vos excellences doivent agir de telle manire, illustres chefs,
qu'elles soient ma rgle; car je ne suis qu'un serviteur au milieu de
vos excellences. Suis-je vraiment le prince hrditaire? En ce cas,
j'aurais le pouvoir de commander: mais il vous convient de me suivre,
puisque vous avez termin votre expdition.

 peine ont-ils ou Angada mettre une aussi noble parole, tous les
singes  la grande vigueur de s'crier, l'me ravie de joie: Qui
parlera jamais de cette manire, s'il tient le sceptre,  le plus
minent des singes? En effet, aveugl par l'ivresse de la puissance:
Je suis tout! Voil quelle est toujours la pense d'un roi.

Bien! fit Angada; je pars! et, cela dit, le singe prit son essor au
milieu des airs. Tous les principaux des singes mirent leur vol 
la suite de son vol, et, comme une nue de pierres lance par des
machines, ils drobaient aux yeux l'atmosphre.

       *       *       *       *       *

Quand Sougrva, le monarque des simiens, eut appris l'arrive des
singes, il dit  _son alli_ Rma aux yeux de lotus, au coeur battu par
le chagrin: Console-toi, s'il te plat! on a vu St! _autrement_,
il serait impossible que les singes revinssent ici, aprs qu'ils sont
rests absents au del du temps prescrit.

Console-toi, Rma, fils charmant de Kaualy! ne t'abandonne pas
au chagrin! On a vu ta St, le fait est certain, et ce n'est pas un
autre qu'Hanomat!

Dans ce moment, l'on entendit au sein des cieux retentir de joyeuses
clameurs: c'taient les singes, qui, fiers des exploits d'Hanomat et
criant, s'avanaient vers Kishkindhy et semblaient ainsi lui envoyer
_devant eux_ la nouvelle de leur succs.  l'oue de ces acclamations,
le monarque des simiens releva sa grande queue et sentit la joie
inonder son me.

Arrivs au mont Prasravana, les nobles singes courbent la tte devant
Rma et devant le hros Lakshmana; ils se prosternent, le prince
hrditaire  leur tte, aux pieds de Sougrva, et commencent 
raconter les nouvelles qu'ils apportent de St.

Le Mroutide loquent, Hanomat exposa de quelle manire il tait
parvenu  voir l'_auguste princesse_:

Captive dans le gynoece de Rvana et sous la garde vigilante
des Rakshass, la reine St, digne de tout plaisir, est toujours
ensevelie dans une profonde douleur. Infortune, elle porte ses
cheveux nous dans une seule tresse[10]; elle n'a de pense que pour
toi, son me est tout absorbe en toi; et, les membres sans couleur,
comme un lac de lotus  l'arrive des neiges, elle n'a pour couche que
la terre. L'me dtourne avec horreur de Rvana, elle est rsolue
de mourir. Telle St parut  mes yeux mmes, rejeton de Kakoutstha,
quand j'eus trouv un moyen pour m'approcher d'elle.

[Note 10: Signe de deuil, o l'on reconnat une femme, de qui
l'poux est mort ou absent.]

Quand Hanomat eut donn  Rma la perle d'une beaut cleste et
brillante d'une splendeur native, il ajouta, les mains runies en
coupe  ses tempes: Saisissant une occasion que lui offraient ses
Rakshass, la charmante St me dit ensuite, les yeux noys dans les
pleurs du chagrin:

Ne manque pas de conter entirement  Rma, le plus lev des hommes,
ce hros, dont le courage est une vrit, ce que tes yeux ont vu et
ce que tes oreilles ont entendu ici de ces _affreuses_ Dmones:
rpte-lui, et ces invectives que leur matre a vomies contre moi, et
ce langage que m'a tenu, et cette pouvantable menace que m'a faite
Rvana lui-mme. Je n'ai plus que deux mois  vivre; c'est le terme,
dans lequel m'a renferme ce monarque des Rakshasas.

 ces mots, que lui adressait Hanomat, Rma le Daarathide, ayant
press la perle contre son coeur, se mit  pleurer avec Lakshmana.
Quand il eut contempl cette perle, la plus riche des perles, l'_poux
infortun_, bourrel de chagrins, articula ces mots, les yeux noys de
larmes: Tel que la vache prit d'amour loin du veau qu'on drobe 
sa tendresse, tel je languis; _mais_ la vue de ce joyau est pour moi
comme l'aspect de ma Vidhaine. Cette parure fut donne  la princesse
du Vidha par le _roi_ son beau-pre ce jour qu'elle devint sa bru:
attache entre ses tempes, elle brillait alors du plus vif clat!

Cette perle, ne dans les eaux, tait en bien grande vnration;
car le sage Indra jadis l'avait donne au roi, _mon pre_, comme
un tmoignage de la plus haute satisfaction. La vue de cette perle
magnifique semblait  mes yeux la vue mme de mon pre: aujourd'hui,
bon _Hanomat_, c'est comme la vue de St qu'elle vient ici m'offrir
avec la sienne!

Cette perle rare fut porte longtemps par ma bien-aime: en la
revoyant aujourd'hui, il me semble voir St mme. Que t'a dit ma
Vidhaine, beau singe! Ne te lasse pas de me le dire: verse l'eau de
tes paroles sur mon coeur incendi par le feu du chagrin.

 ces mots de Rma, le noble singe Hanomat rpondit en racontant
de nouveau les vnements passs, qu'il avait reus de St comme un
signe _pour l'accrditer_.

Belle reine, dis-je  cette femme d'une taille ravissante, monte
sur mon dos, sans balancer. Je ferai voir  tes yeux aujourd'hui
mme l'auguste Rma, ce matre de la terre, assis entre Lakshmana et
Sougrva: c'est l mon dessein bien arrt! Noble singe, me rpondit
ensuite la reine, m'asseoir de mon plein gr sur ton dos, ce n'est pas
une chose que permette le devoir. Hros, mon corps, _il est vrai_,
a touch le corps du Rakshasa; mais je n'tais pas matresse _de
l'empcher_: dois-je faire _volontairement_ une chose toute semblable
 cette heure, que la ncessit ne m'y contraint pas?

Va donc, tigre des singes, va seul o sont les deux fils du plus
noble des hommes!

Veuille bien agir de telle sorte que mon poux aux longs bras
m'arrache bientt  cette vaste mer de chagrins. _Adieu_,  le plus
hroque des singes! Que ton voyage soit heureux!

Quand il eut ou ce discours, qu'Hanomat avait su dire avec _une
pleine_ convenance, Rma lui rpondit en ces mots accompagns de
bienveillance: Cette affaire si grande, _ jamais_ clbre dans le
monde, impossible mme de pense  nul autre sur la face de la terre,
Hanomat a donc pu l'accomplir! Je ne vois, certes! pas un tre qui
puisse franchir la vaste mer, except Garouda ou le vent, except
Hanomat!

Mais voici une chose qui dsole encore mon me contriste: je ne puis
rcompenser le plaisir que m'a fait ce rcit, par un don qui fasse un
plaisir gal!

Quand l'Ikshwkide eut ainsi roul plusieurs ides en son me
ravie, il fixa bien longtemps des yeux amis sur Hanomat et lui tint
affectueusement ce langage: Cet embrassement est toute ma richesse,
fils du Vent: reois donc ce prsent assorti au temps et  ma
condition.

 ces mots, embrassant Hanomat avec des yeux noys de larmes, il se
plongea derechef au milieu de ses penses.

Ensuite le hros tint ce discours au singe Hanomat: De toutes les
manires, je suis capable de vous passer  la rive ultrieure de
cette mer, soit au moyen d'un pont rapidement construit, soit par le
desschement de ses ondes mmes. Dis-nous suivant la vrit, Hanomat,
tout ce qu'il y a dans cette ville de Lank, sa force, sa grandeur,
quels travaux dfendent l'approche de ses portes, quels sont, et ses
ouvrages fortifis, et les richesses des Rakshasas; car tu le sais,
puisque tu as pu voir l exactement et dans sa vraie nature ce qu'il
en est  son gard.

 ces mots de Rma, Hanomat, le fils du Vent et le plus habile entre
ceux qui savent manier la parole, lui rpondit  l'instant mme et
dans les termes suivants: coute! et, suivant l'ordre _que tu viens
de me tracer_, je vais dcrire toutes ses fortifications, comment la
ville est dfendue et par quelles forces Lank est garde.

La ville joyeuse vit dans les plaisirs; elle est remplie d'lphants,
tous enivrs pour les combats; elle est ferme de portes lies
solidement; elle est environne de fosss profonds. Elle a quatre
portes vastes et trs-hautes, sur lesquelles on voit se dresser des
machines de guerre, engins formidables d'une grande force et de grande
dimension. Ces portes sont barres avec des poutres pouvantables
de fer massif, travailles avec art; et devant elles sont rangs des
ataghns par centaines, que les troupes hroques des Rakshasas
ont forgs _de leurs mains_. Elle est immense, pleine de chars et de
vigoureux Dmons, premier obstacle que rencontre une arme d'ennemis
arrivant sous les murs. L est un rempart de fer, trs-lev,
inexpugnable, embelli d'or mme, de corail, de lapis-lazuli, de
pierreries et de perles. Partout des fosss profonds, aux froides
ondes, peupls de poissons, mais infests de crocodiles, inspirent
l'effroi et portent _au coeur_ une _mortelle_ pouvante. Dans les
portes sont quatre couloirs troits du fer le plus dur, que dfendent
des machines de guerre et des archers nombreux, intrpides,  la
grande taille. Suppos qu'une arme d'ennemis les franchisse, elle
trouve devant elle trois nouveaux dfils, tous remplis d'engins
meurtriers, disposs de tous les cts autour des fosss. Derrire eux
vient seul, _mais plus impraticable_, un dernier passage difficile,
fort, bien solide, inbranlable, couvert de vdikas en or et de
nombreuses colonnes faites du mme riche mtal.

J'ai rompu ces dfils, combl ces fosss, incendi toute la cit
et fendu les remparts du ct o nous traversons l'empire de Varouna.
Songe que la ville de Lank est _dj comme_ dtruite par les singes!

       *       *       *       *       *

Aprs ce discours d'Hanomat, Rma, l'immolateur de ses ennemis, tint
ce langage  Sougrva, le singe au long cou: Sougrva, je suis d'avis
que nous partions  l'instant mme; car c'est une heure convenable
pour la victoire: l'astre qui donne le jour est arriv au milieu de
sa carrire. En effet, aujourd'hui l'astrisme Phalgoun est au
septentrion, et, demain, il sera joint par la constellation Hasta
_ou la main_. Mets-toi donc en route, Sougrva, entour de ton arme
entire. Les signes qui se rvlent  mes yeux sont tous propices: je
ferai mordre la poussire au Dmon, c'est vident, et je ramnerai la
Mithilienne.

Que Nla, environn par cent mille singes rapides, s'en aille visiter
la route en avant de cette arme. Gnral Nla, obis  ma voix et
conduis promptement les bataillons par un chemin o l'on trouve en
suffisance des racines et des fruits, de l'eau et des bois aux frais
ombrages!

Que le singe _nomm_ Rishabha, _parce qu'il est_ le taureau des
singes et _qu'_il rgne sur une multitude de simiens, s'avance,
commandant l'aile droite de l'arme quadrumane. Non facile  vaincre,
comme un lphant, qui est dans la fivre du rut, que Gandhamdana aux
pieds rapides se mette en marche, tenant sous ses ordres l'aile
gauche de l'arme simienne. Moi, port sur Hanomat, comme le roi des
Immortels sur _le cleste lphant_ Arvata, je marcherai au milieu
de l'arme pour en diriger tout l'ensemble. Qu'aprs moi vienne
immdiatement Lakshmana, mont sur Angada, comme Bhoutaia[11] sur
le proboscidien thr Srvabhauma. Que Djmbavat, Soushna et
Vgadari, que ces trois singes dfendent nos derrires avec le
magnanime roi des ours!

[Note 11: Autrement dit Kouvra; mais le nom de BHOUTAIA, _le
seigneur des tres_, est une dnomination plus ordinairement affecte
au Dieu iva.]

Ensuite Rma, au milieu des hommages que lui rendent et le monarque
des quadrumanes et _son frre_ Lakshmana, s'avance avec l'arme vers
la plage mridionale.

Commands par Sougrva, les singes  la vigueur indomptable suivaient
les pas de Rma dans les transports de l'enthousiasme et de la joie.
Volant, nageant, poussant des cris, badinant, soulevant mille bruits,
ils s'avanaient ainsi vers la plage mridionale. Ils mangeaient
des racines et des fruits  l'odeur suave; ils portaient, ceux-ci de
grands arbres, ceux-l des clats de montagne. Ivres d'orgueil, ils
s'enlvent brusquement l'un  l'autre sa place, ils s'invectivent;
les uns tombent et se relvent, ceux-l dans leur chute font choir les
autres. Certes! il faut que Rvana tombe sous nos coups avec tous ses
noctivagues! criaient les singes devant l'poux de St.

Cette grande et terrible arme des singes, pareille aux vagues de
l'Ocan, serpentait dans sa route avec un bruit immense, telle qu'une
mer, dont la tempte a dchan la fougue imptueuse.

Ensuite, d'une voix affectueuse et tout en cheminant sur Angada, le
resplendissant Lakshmana dit  Rma ces mots d'une parfaite justesse:
Bientt, ayant tu Rvana et reconquis la Vidhaine, qui te fut
ravie, tu dois revenir, couronn de succs, dans Ayodhy, la ville aux
abondantes richesses. Je vois, fils de Raghou, sur la terre et dans le
ciel de grands signes, tous heureux et qui te promettent la russite
dans ton expdition. Le vent accompagne les armes d'un souffle
bon, agrable, doux, fortun; ces quadrupdes et ces volatiles, qui
ramagent ou crient, ont des couleurs et des sons parfaits.

Une ruine certaine menace donc les Rakshasas, que la mort a dj
saisis dans cette heure mme: j'en ai pour signes l'oppression des
constellations et des plantes, qui leur sont affectes.

Le Soumitride joyeux parlait ainsi et consolait son frre.
L'innombrable arme s'avanait, couvrant toute la surface de la terre:
le sol en avait disparu sous la foule de ces hros ours et singes, de
qui les armes taient les ongles et les dents. La poussire, souleve
par les singes avec la pointe de leurs pieds, avec le bout de leurs
mains, offusquait la clart du soleil et drobait aux yeux le monde
terrestre.

Toute la grande arme des simiens ravie, joyeuse, commande par
Sougrva, cheminait sans relche jour et nuit. Brlante de combattre,
elle s'avanait d'un pied ht, par bonds rapides, et, tout impatiente
de courir  la dlivrance de St, elle ne fit halte nulle part un
seul instant.

Les singes, ayant franchi et les sommets du Vindhya et ceux du Malaya,
cette alpe sourcilleuse, arrivrent, suivant l'ordre des bataillons,
sur les bords de la mer au bruit pouvantable.

Descendu sur la plaine, accompagn de son frre et de son alli, Rma
de gagner promptement la majestueuse fort du rivage; et l, dans
cette vaste plage aux franges toutes baignes par les vagues, aux
roches nettes et laves par les ondes, ce hros, le plus aimable de
ceux qui savent plaire: Sougrva, dit-il au roi des singes, nous
voici arrivs au rceptacle des ondes sales.

Voici le moment venu pour nous de mettre en dlibration les moyens
de traverser ici la mer. Que personne dans les hros singes, quel
qu'il soit et de quelque endroit qu'il vienne, ne quitte son arme
pour aller dans ce bois, dont les prils sont cachs et qu'il faut
reconnatre! Ces paroles de Rma entendues, Sougrva et Lakshmana
firent camper l'arme sur les bords de cette mer aux rives plantes
d'arbres.

       *       *       *       *       *

Le camp de l'arme bien attentive et bien en garde fut assis par
Nla dans un lieu favorable et suivant les rgles sur le rivage
septentrional de la mer. Alors deux gnraux des singes, Manda et
Dwivida, battirent de tous cts la campagne, voltigeant en claireurs
 l'entour des armes.

Tandis que l'arme tait campe sur le bord du souverain des rivires
et des fleuves, Rma tint ce discours  Lakshmana, qu'il voyait se
tenir  ses cts: Le chagrin s'en va avec le temps qui s'coule,
c'est l'effet constant ici-bas: au contraire, l'absence de ma
bien-aime augmente de jour en jour mon chagrin.

Quand s'envolera donc la Djanakide, mon pouse, du milieu des
Rakshasas dissips devant elle comme un trait de la foudre, qui a
fendu le sombre nuage? Telle que la riante fortune, quand verrai-je
donc, victorieux de l'ennemi, la charmante St aux yeux grands comme
les ptales du lotus?

Quand me dpouillerai-je au plus vite de cet affreux chagrin que
m'inspire l'absence de la Mithilienne, _et me revtirai-je de la joie_
comme d'un autre habit blanc? Cette femme d'une nature infiniment
dlicate, le jene et le chagrin ont d la rendre plus dlicate encore
dans la situation o elle est tombe par l'adversit de sa fortune.
Quand donc, ayant plong mes flches dans la poitrine du monarque des
Rakshasas, quand pourrai-je donc ramener _ma_ St, noye maintenant
sous les vagues furieuses du chagrin?

Tandis que le judicieux Rma se livrait  ces plaintes, le soleil,
dont le jour prs de finir avait mouss les rayons, parvint  la
montagne o son astre se couche.

       *       *       *       *       *

Hanomat,  la grande sagesse, tait parti de Lank, incendie par
lui, quand la mre du monarque des noctivagues Dmons, ayant appris,
dchire par la plus vive douleur, ce carnage des Rakshasas terribles,
pleins de force et de courage, tint  Vibhshana, son fils, ce langage
dont la plus haute vrit formait la substance: Hanomat fut envoy
ici par le fils de Raghou, vers dans la science de la politique et
livr aux soins de chercher son pouse bien-aime: le messager a vu la
captive.

C'est l, mon fils, un grand cueil pour le monarque des Rakshasas:
tu sais, prince  la vaste prvoyance, ce qui doit en rsulter  coup
sr dans l'avenir. Car,  toi, qui sais le devoir, un grand plaisir
que l'on gote en violant son devoir ne manque jamais d'apporter 
l'homme une affreuse calamit pour augmenter la joie de ses ennemis.

Ce qu'a fait ton frre, Dmon sans pch, est une action _justement_
blme: elle produit en moi une douleur telle que si j'avais mang une
nourriture empoisonne. Car, aussitt reue la nouvelle que St fut
enleve, Rma, qui est le Devoir en personne, Rma, qui sait tous les
chemins des flches, va consommer un exploit digne de lui. Oui! dans
sa colre, ayant saisi son arc, il peut tarir la mer elle-mme, ce
hros, _si_ ferme dans le voeu de la vrit et dans la cleste force de
ses flches!

Quand je songe  ces grandes qualits dont fut dou ce rejeton du roi
Daaratha, la crainte agite mes sens et mon me ne trouve point o se
reposer dans la tranquillit! Singe aux grands yeux, hros  l'esprit
infiniment dli, ne laisse point chapper le moment favorable. Fais
aujourd'hui mme,  toi, qui sais manier la parole, fais couter, si
tu peux,  Rvana un langage utile et qui se lve _comme un astre_
doux sur le ciel de l'avenir. Car moi, je n'ai pas la force, mon fils,
de gouverner cet insens, ce coeur qui a secou le frein, cette me qui
a dsert le devoir. Fais entendre,  le plus loquent des tres  qui
la voix fut donne en partage, fais entendre au plus vite ces mots de
ta bouche au petit-fils de Poulastya: Renvoie libre St! car c'est
dans cette parole qu'est notre salut.

Tel qu'un pont enchane le vaste bassin des eaux, tel c'est par toi
seul et par ta vie sage qu'on est matre de ce peuple enfonc dans le
vice.

 ces mots, le Dmon serra les pieds fortuns de sa mre, joignit ses
mains pour l'andjali, prit cong d'elle et s'en alla, impatient de
voir le monarque des Rakshasas, non que les dlices des sens, _o
nageait son frre_, eussent allum sa jalousie.

       *       *       *       *       *

Quand le monarque des Rakshasas vit le dsastre pouvantable et
glaant de terreur dont le magnanime Hanomat, tel que s'il tait
Indra mme, avait frapp sa ville de Lank, il dit, ses yeux rouges
de fureur et sa tte lgrement incline par la colre,  tous les
Dmons, ses ministres, comme  Vibhshana lui-mme: Hanomat est
venu, il est entr dans cette ville, il a pntr jusque dans mon
gynoece, o ses yeux ont vu la Vidhaine. Hanomat a bris le fate
de mon palais, il a tu les principaux des Rakshasas, il a boulevers
toute la cit de Lank! Que ferons-nous dans la circonstance? Ou que
devons-nous faire immdiatement? Dites ce qui vous semble convenable
ici pour nous: qu'est-ce que nous avons de mieux  faire dans cette
conjoncture? En effet, le conseil, ont dit les nobles sages, est la
racine de la victoire: ainsi, Dmons  la grande force, veuillez bien
dlibrer au sujet de Rma.

 ce langage du monarque des Rakshasas, tous les Dmons  la grande
force, joignant leurs mains en coupe, rpondent  Rvana, l'Indra des
Rakshasas: Le malheur qui est tomb sur ta ville, puissant roi, est
le fait d'un tre vulgaire; il ne faut pas que tu le prennes  coeur;
nous tuerons le Raghouide! Sire, tu as une bien grande arme, pleine
de pattias, d'pes, de lances et de massues: pourquoi ta majest
conoit-elle de la crainte?

Reste ici tranquille, puissant monarque!  quoi bon te fatiguer, mon
seigneur? Ce guerrier aux longs bras, Indrajit _ton fils_, va broyer
ton ennemi!

Ensuite un Rakshasa, nomm Prahasta, hros, pareil aux sombres nuages
et gnral d'une arme, runit ses mains en coupe et tint ce langage:
Ni les serpents, les oiseaux ou les vampires, ni les Gandharvas, les
Dnavas ou les Dieux mmes, combien moins les singes, ne pourraient te
vaincre dans une bataille! Si Hanomat a pu nous tromper, c'est grce
 la ngligence, comme  la folle confiance de tous les Rakshasas:
autrement, ce coureur de bois n'et point chapp vivant de nos
mains, nous vivants! Que ta majest nous le commande, et nous allons
dpeupler de singes toute la terre, avec ses bois, ses montagnes et
ses forts, jusqu' la mer, ses limites.

Tenant  la main son pouvantable massue, affame de chair et de sang,
le Dmon Vajradanshtra dit ces paroles au monarque des Rakshasas:
 quoi bon nous occuper, noctivague, du misrable Hanomat, quand
Sougrva, Lakshmana et _surtout_ l'invincible Rma sont encore debout?
Aujourd'hui, je vais commencer, moi! par tuer Rma avec Lakshmana et
Sougrva; puis, je mets en droute l'arme des singes et j'crase les
ennemis sous les coups de cette massue!

Un Rakshasa, nomm Triiras, dit  son tour dans une bouillante
colre: On ne peut tolrer un tel outrage fait  nous tous! C'est une
chose pouvantable qu'on ait dtruit,--et surtout un vil singe,--le
gynoece de l'Indra fortun des Rakshasas et sa ville capitale!
_Je pars et_ je reviens dans cette heure mme, couvert du sang des
quadrumanes immols; car je ne puis supporter davantage cette horrible
offense que l'on fit  mon seigneur!

Aprs lui un Dmon, pareil  une montagne et lchant ses lvres avec
sa langue, qu'il promne autour de sa bouche, Yadjnahanou (c'est
ainsi qu'il tait nomm) jette ces mots dans sa colre: Que tous les
Rakshasas gotent le plaisir dans la compagnie de leurs pouses: je
veux dvorer  moi seul tous les princes des peuples quadrumanes!

Mais soudain, arrtant les Dmons qui sortent, les armes au poing,
Vibhshana les fait tous rentrer, et, joignant ses mains, adresse
au monarque ce langage: Une marche conduite avec circonspection et
suivant les rgles, mon ami, aboutit ncessairement  son but. On ne
peut valuer, noctivagues Dmons, ni les armes, ni les forces _de ces
quadrumanes: d'ailleurs_, il ne faut jamais se hter de mpriser
un ennemi. Rma avait-il commenc lui-mme par offenser le roi des
Rakshasas, pour que celui-ci vnt enlever dans le Djanasthna la noble
pouse de ce magnanime!

Si Khara vaincu prit sous les coups de Rma dans une bataille, il
y avait ncessit pour celui-ci; car il faut que l'tre,  qui la vie
fut donne, emploie toutes ses forces  dfendre sa vie.

Un affreux danger nous menace  cause de cette fille des rois: que
St soit donc renvoye  _son poux_! le salut de ta famille l'exige,
il n'y a l nul doute.

Il n'est pas bon pour toi de s'aventurer dans une guerre funeste avec
ce hros sage, dvou  son devoir, plein de vaillance,  l'immense
vigueur,  la grande me, au bras exterminateur de ses ennemis! Pour
sauver ta capitale avec ses Rakshasas et ta vie, jete dans un pril
extrme, suis la parole salutaire et vraie de tes amis: rends sa
Mithilienne au Daarathide! Arrache  la mort, et cette ville
opulente avec les Rakshasas, et ton splendide gynoece, Rvana, et tes
serviteurs, et ton palais: rends sa Mithilienne au Daarathide!

Renonce  la colre, par laquelle on dtruit sa gloire et sa race;
cultive la vertu, qui ajoute un nouveau lustre  la beaut de la
gloire: prte une oreille favorable  ma voix; fais que nous puissions
vivre, nous, nos parents, nos fils, et rends sa Mithilienne au
Daarathide!

 ce langage de Vibhshana, discours salutaire et dont le devoir mme
avait inspir la substance, l'intelligent Rvana se mit  dlibrer
avec ses ministres. Habile  manier la parole, ce monarque loquent,
superbe, entour de superbes compagnons, parla en ces termes pleins de
justesse: On appelle sage l'homme qui, d'abord, ayant bien examin sa
force, celle des ennemis, les circonstances des temps et des lieux, ne
commence une affaire qu'aprs _cet examen_.

Vous n'avez point  dlibrer ni  raisonner ici sur le Destin, qui
est une chose ternelle. Mais, comme l'inattention ou la vigilance
portent des fruits, que tous les tres anims doivent recueillir dans
le monde, il n'est aucune chose humaine dont il ne faille s'occuper
ici.

Quant  ce Destin, bien diffrent de la puissance humaine, n'y songez
pas! Les esprits senss n'observent que le chemin par o les malheurs
peuvent arriver naturellement: _ils savent que_ le sort est le matre
de tout et les atteint comme il veut!

En effet, comment et-il t possible qu'un tre, qui n'est pas autre
chose qu'un singe, et fouill ainsi tout Lank, si le Destin ne l'et
permis? Le Destin est donc la plus grande des merveilles!

Je tiens ici la Vidhaine  ma discrtion, et je n'en ressens pas
d'ivresse: n'est-ce pas _vous_ donner ici une preuve assez grande que
je suis matre de moi-mme. Que des sages austres puissent me blmer
ici pour une offense que j'aurai faite  quelque saint anachorte:
c'est une opinion que j'ai dj conue moi-mme. _Mais_ comment un
homme, qui porte les insignes des anachortes, peut-il, un arc, des
flches, une pe dans ses mains, poursuivre les _timides_ htes des
forts? O voit-on une seconde femme anachorte, qui demeure comme
St dans un ermitage et qui porte comme elle des pendeloques en or
fin avec une robe de pourpre au tissu dli? Quel enfant de Manou,
habitant, par voeu de pnitence au milieu des bois, entendit jamais l
un son de nopouras ml au gazouillement des parures et des ceintures
de femme?

_Rvana dit, et_ Prahasta, expert en fait d'hrosme et de guerre, ses
propres sciences, Prahasta d'abord se mit  lui tenir ce langage:
Un homme instruit dans les stras, habile  manier la parole,
conciliant, sage, pur et n dans une noble race, voil celui que les
gens de bien estiment pour messager. Mais celui-ci tait un espion que
Rma nous envoya avec des qualits entirement opposes! _Un espion_,
qui vint jeter le dsastre ici pour la ruine de son affaire 
lui-mme! En effet, seigneur, est-il possible de consentir  la
demande d'un homme qui agit d'une telle manire, et, dans l'garement
de son intelligence, s'associe avec un tre avide de combats?

Le voil donc enfin arriv ce temps fortun des batailles,
qu'attendent depuis si longtemps _nos_ guerriers, toujours affams de
combats! Certes! les massues, les arcs, les haches, les piques de fer
ne manquent point ici!

Les guerriers, de qui la _plus belle_ parure est le courage, dsirent
les porter au milieu des combats!

La terre aspire  se joncher de cadavres et, tout arrose de leur
sang, comme d'un parfum liquide,  rire en quelque sorte elle-mme
avec la bouche, _entr'ouverte  son dernier soupir_, de ces guerriers
aux belles dents! Que tes ordres soient donc envoys aujourd'hui mme
 tous nos combattants!

Dou de constance, vers dans le devoir et dans les affaires,
Vibhshana, sur un ton doux, prit de nouveau la parole en ces termes:
Les conseils donns par tes ministres taient bons, amis, tout  fait
en prvision de l'avenir et surtout d'une importance considrable. En
effet, un ministre dvou, rejetant loin de lui ce qui est simplement
agrable et s'attachant  tout ce que l'affaire a de plus grave
en elle-mme, doit toujours dire uniquement ce qui est bien. Aussi
vais-je, appuy sur la confiance que m'inspirent tes grandes qualits,
dire une chose que j'ai bien tudie, roi des rois, dans ma pense
attentive. On poursuit dans ce bas monde les jouissances que procurent
l'amour, la richesse et le devoir; mais c'est toujours avec l'oeil du
devoir qu'il faut examiner ici-bas la richesse et l'amour. Car l'homme
qui, dsertant le devoir, ne voit dans la richesse que la richesse et
dans l'amour que le plaisir de l'amour, n'est pas un homme sage dans
ses penses.

Quel homme judicieux, s'il prend sa conviction dans la raison,
oserait dans les conseils d'un roi donner une fausse couleur 
l'attentat commis sur l'pouse d'autrui, et dire: C'est le devoir. Les
actions que l'on raconte de Rma ont laiss des vestiges rpandus 
et l: eh bien! o voit-on nulle part, dans un de ces vestiges, Rma
s'carter du devoir? Quand Rma sortit de sa demeure un arc dans sa
main, quand il dcocha mme sa flche contre un kshatrya, a-t-il en
cela viol son devoir?

Suis donc mon avis! et que le vertueux Rma, s'il vient auprs de ta
grandeur toute-puissante, reoive de toi son pouse! Et quel
homme, sire, n'et-il aucune vertu, ft-il d'un rang vulgaire, se
prsenterait ici, devant ta majest, remplie de belles qualits, et
n'obtiendrait pas d'elle une gracieuse faveur? Si tu veux faire une
chose digne de toi-mme ou si tu veux observer le devoir, cette noble
St mrite,  mon roi, que ta bienveillance lui rende sa libert.

 peine le vigoureux monarque eut-il ou le discours de son frre,
que soudain la fureur colora son visage, comme le soleil parvenu  son
couchant. Tous les ministres,  qui le caractre _du monarque_ tait
bien connu, sentirent natre la crainte au fond du coeur, en voyant
cette fureur violente de l'irascible souverain.

Ensuite, aprs qu'il a frott vivement de colre une main dans la
paume de l'autre main, Rvana jette  Vibhshana ces paroles dictes
par un amer dpit: Ce que ta grandeur a dit porte entirement le
sceau d'une pense funeste pour moi: c'est un langage par de qualits
favorables  mes ennemis et qui n'est coup nullement sur ma taille.
Tu n'as point observ ici les gards que les hommes attentifs et
bien ns se doivent mutuellement: il faut mettre le plus grand soin 
respecter ces convenances, qui ne sont pas dpourvues de raison.

En venant ici devant le matre de la terre, tu fais bien voir que
tout ce qu'il y a de sottise, de pauvret, d'idiotisme, d'aveuglement
et d'inintelligence au monde est ramass tout entier dans toi-mme.
Oui! c'est comme si la sauterelle en se jouant allait follement sauter
pour sa perte au milieu du feu: serait-ce donc un signe indubitable
d'hrosme?

Ce peuple, sans doute, ne savait pas quelle diffrence existe
d'garer  bien conduire, puisqu'il a reu _des cieux_ le sage
Vibhshana, de qui l'esprit est si dgag des sens! Si les ennemis
sont des hros dans la guerre et si nous sommes, nous, des lches dans
les combats, que n'allons-nous, par couardise et cdant  la force,
demander grce  l'ennemi!

Voil ce qui est toujours  l'heure du combat la nature ternelle des
gens peureux, troits de coeur,  l'me basse, tels enfin que toi-mme!

Les hommes sans courage et sans vigueur ne brillent point 
pourfendre les ennemis: leur me est poltronne, de mme nature et
telle que la tienne!

Si Rma, dpouillant son orgueil, venait me demander grce!...
Est-il une chose faisable aux yeux des gens de bien, qu'ils ne soient
disposs  faire si on vient les supplier? Nous devons touffer
notre haine  l'gard de notre ennemi surtout: c'est un devoir 
vos excellences de pratiquer la compassion de toute votre me envers
l'homme qui demande votre assistance. Ne pas le faire, c'est unir le
poison avec le sang, d'o rsulte que le mlange ira bientt allumer
la guerre entre les deux substances.

Moi, fuss-je mme seul dans ce combat, je suis capable de consumer
par ma vigueur sur le champ de bataille Rma avec Lakshmana, comme un
feu allum dvore l'herbe sche.

Ainsi, que la rsolution de la guerre soit prise  l'instant par vos
grandeurs, _si bien_ doues pour la guerre,  l'exception toujours du
vil et du lche Vibhshana lui-mme.

Ensuite le sage, le gnreux Vibhshana, profond comme la mer et
victorieux des sens, rpondit ces nouvelles paroles au monarque des
Rakshasas: Rejeter les discours les plus vertueux pour s'engager dans
une mauvaise route, c'est, disent les sages, un signe avant-coureur de
la ruine.

Il n'est pas facile pour une me aveugle de remporter la victoire:
et quelle victoire peuvent esprer les bons mmes, s'ils retiennent
dans leurs mains une chose avec injustice? Autant il est difficile
de traverser la mer  la force des bras, autant est-il impossible aux
mes basses d'atteindre le devoir, ce but o visent les gens de
bien et qu'on doit se proposer ici-bas et dans l'autre monde! Comme
l'amour, la haine et les autres affections naissent toujours de l'me;
ainsi tous les bonheurs des gens heureux ici-bas ont pour cause le
devoir. Et mme une preuve suffisante que le devoir est l'auteur de
tout ce qui arrive, c'est que l'homme en gnral a trs-peu de bonheur
et que les maux font la plus grande partie de sa fortune.

Est-il un bien quelconque, excellent, suprieur, d'acquisition
facile, qui n'en soit le rsultat? Si l'on veut observer d'un regard
intelligent le bonheur de tous les tres, on verra que le devoir en
est la source.

L o le guide est vertueux et ceux qui l'accompagnent dous
eux-mmes des vertus, on doit naturellement considrer avec justesse
l'amour, l'utile et le devoir. Mais ici le guide est sans vertus et
ses compagnons suivent _aveuglment ses pas_. Les choses tant ce
qu'elles sont,  quoi bon ce conseil et que cherchez-vous  connatre?
Ce qui mrite d'tre appel un conseil, c'est une assemble o l'on
examine srieusement, et le bien, et le mal, et le douteux; les autres
ne sont,  bien dire, qu'un mauvais emploi du nom.

J'abandonne un roi, esclave de l'amour et qui oublie son devoir dans
ses conseils: je me retire  l'instant vers ce Rma, qui est sans
cesse, lui dvou, invariablement au devoir; car on m'a toujours dit
que c'est un roi victorieux des Asouras et des Dieux; _un prince_ qui
n'abandonne jamais le faible abrit dessous sa protection; _un roi_
qui est secourable  ses ennemis eux-mmes! Je laisse avec une vive
douleur ici tous mes parents divers, et je m'en vais, conseill par
le devoir, demander un asile  ce noble enfant de Manou. Une fois
cela fait et moi parti, arrtez, s'il est ici un conseiller qui
sache indiquer la bonne voie, arrtez convenablement une rsolution
qu'inspire l'intelligence d'une saine politique.

       *       *       *       *       *

Tandis que son frre Vibhshana parlait ainsi, le monarque des
Rakshasas, plein de fureur, s'lana tout  coup de son sige,
le cimeterre  la main, tel qu'un nuage sombre, tonnant, d'o
jaillissaient de longs clairs; et, pouss par le sentiment de la
colre, il frappa du pied Vibhshana sur le sige o il se tenait
assis. Le prince tomba renvers de son trne sur la terre, comme le
fragment d'une belle montagne, brise par la chute de la foudre. La
terreur saisit les ministres  la vue de cette rixe, comme elle saisit
les cratures  l'aspect de la pleine lune tombe dans la gueule
de Rhou. Prahasta se mit  calmer doucement le monarque irrit des
Rakshasas et fit rentrer dans le fourreau son glaive, qu'il tenait 
la main. Ramen dans sa nature, le terrible souverain se rassrna,
tel que la mer au temps o ses flots, revenus au calme, sont rentrs
dans ses rivages.

Les _grands_ demeuraient l, formant un cercle autour du trne, o
Rvana se tenait assis: tel que le hallo de la lune, merveilleux et
beau spectacle! telle silencieuse resplendissait alors cette couronne
de ministres. Ensuite, le vertueux Vibhshana teignit en lui-mme le
feu allum de la colre et chercha dans sa pense quelle marche son
bien lui prescrivait d'observer. Dou de mansutude et brillant d'une
grande force morale, il suivit sans la franchir, comme un gnreux
coursier, la ligne que lui traaient les inspirations de sa noble
race. Quand il eut rflchi un instant, pris, quitt et repris une
rsolution, Vibhshana se levant tint alors ce langage dict par le
devoir:

Les affections de mon me sont pour le devoir et ne sont pas nommes
de l'amour ou de la colre. Ce coup de pied n'est donc pas un bien
grand malheur  mes yeux. Dans ce monde, ceux qui sont vraiment 
plaindre, ce sont les grands pcheurs, qui ont dsert le devoir et
qui, en dpit de leur _auguste_ naissance, ont asservi leurs mes 
la colre. Toutes vos excellences ont embrass _les opinions de_
cet homme, et c'est un malheur, o je vois le grand signe d'une
catastrophe universelle.

Une flche ne peut tuer qu'une seule vie sur le champ de bataille.
Mais la pense d'un roi  l'esprit aveugl fait prir et lui-mme et
tout son peuple. La meilleure des flches  la pointe acre ne cause
pas autant de mal que les pchs, une fois ns, de ces mortels, qui
ont peu d'me.

Toi, sur la tte de qui la ruine est suspendue et qui pousses ta
famille  sa ruine, je te quitte et je m'en vais de ce pas avec
colre, tel que les eaux d'un fleuve coulent vers l'Ocan.  cette
heure, o j'ai reconnu que ton esprit est faux, cruel, infracteur
de la justice, puis-je faire autrement que de t'abandonner comme un
lphant qui est enfonc dans la boue?

       *       *       *       *       *

Quand Rvana, que poussait la mort, eut, bouillant de colre, entendu
ces paroles de Vibhshana, il rpondit  son frre en ces termes
pleins d'amertume: On peut habiter avec son ennemi, avec un serpent
irrit; mais non avec l'homme, qui manque  ses promesses et qui
sert nos ennemis! Je sais bien, Rakshasa, quel est en toute chose le
caractre des parents: les infortunes des parents font toujours
du plaisir aux parents. Oui! des parents comme toi ddaignent et
mprisent _dans leur parent_ un chef actif, hroque, savant, qui sait
le devoir et qui se plat avec les gens de bien.

Flons, coeurs dissimuls, se rjouissant toujours des revers les uns
des autres, les parents sont pour nous _des ennemis_ terribles; et
c'est d'eux que nous viennent les dangers. On entend quelque part,
dans la fort Padma, les lphants mmes chanter des lokas  la vue
des chasseurs qui viennent, tenant des cordes  leur main. coute-les,
Vibhshana!

Notre danger n'est pas dans ces cordes, ni dans le feu, ni dans les
autres armes; il est dans nos parents, esclaves gostes de leurs
intrts: voil ce qui est  craindre. Ils indiqueront sans doute
le moyen de nous prendre! Le plus terrible de tous les dangers est
toujours, pense-t-on, le danger que nous apportent les parents.

Il te dplat, sclrat, que je sois honor du monde!... Mais qui est
mont sur le trne a les pieds sur le front de ses ennemis!

Aprs que le monarque aux dix ttes eut jet ces paroles, le fortun
Vibhshana, dont il avait excit la colre, lui rpondit en ces
termes, debout au milieu des ministres: Il est donc vrai, Dmon des
nuits! les hommes pris de vertige et tombs sous la main de la mort
n'acceptent jamais les paroles d'un ami, qu'inspire le dvouement
 leur bien! Si un autre que toi, nocturne Gnie, m'avait tenu ce
discours, il et cess de vivre  l'instant mme. Loin de moi, honte
de ta race! Aprs qu'il eut dit ces mots si amers, Vibhshana, de qui
la juste raison inspirait toujours les paroles, prit son vol tout 
coup, le cimeterre  la main, suivi par quatre des ministres.

Il revit sa mre, lui donna connaissance de tout, et, se replongeant
au sein des airs, il se dirigea vers le mont Klsa, o habite le
monarque  la vigueur sans mesure, fils de Viravas, avec ses nombreux
Gouhyakas et ses Yakshas  la grande force. Il y avait alors dans le
palais de ce roi divin l'auguste souverain des mondes, le chef _de
tout, iva_, la vertu en personne.

Environn de troupes nombreuses _d'immortels serviteurs_, le suprme
seigneur de tous les Dieux, celui de qui le drapeau montre aux yeux
un taureau, tait venu avec Oum, sa compagne, visiter le Dieu qui
prside aux richesses dans sa _brillante_ demeure.

Aussitt ces deux grands Immortels de jouer entre eux aux ds. Sur
ces entrefaites, l'poux d'Oum, voyant le prince des Rakshasas,
Vibhshana, le rejeton de Poulastya, qui venait  la montagne, dit
ces paroles au matre des richesses: Voici que Vibhshana vient
se rfugier vers toi, seigneur. Ce hros est tout plong dans le
ressentiment, parce qu'il a reu un outrage du monarque des Rakshasas.
Il a mis sur toi sa pense et vient ici demeurer chez toi. Que
ce hros vigoureux  la grande vaillance s'en aille promptement
aujourd'hui mme, engag par toi, se prsenter devant Rma. Ensuite,
Vibhshana tant venu chez lui, Rma, l'immolateur des ennemis et
le plus lev des hommes, doit sacrer ce Dmon sur le trne des
Rakshasas.

Vibhshana, comme il parlait ainsi, arrive en ce lieu, descend sur
la terre, tombe  ses genoux et courbe la tte  ses pieds. Le
bienheureux iva lui dit avec l'auguste rejeton de Viravas:
Lve-toi, Rakshasa! lve-toi! La flicit descende sur toi! Ne te
livre point  la douleur. Obtiens, invincible guerrier, obtiens la
couronne aussitt que tombe du front mme de Rvana. Rends-toi, mon
ami, aux lieux o sont, et Rma aux longs bras, ce jardin _fortun_
des vertus, et le singe Sougrva, et le majestueux Lakshmana. C'est l
que Rma  la vive splendeur et le plus habile de ceux qui manient les
armes te sacrera bientt sur le trne de Lank, toi, venu d'ici vers
lui, _vaillant_ meurtrier des ennemis.

Dans ce moment, le monarque  la grande splendeur, fils de Viravas,
tint ce langage au prince des Rakshasas, Vibhshana: Partant d'ici,
hros, tu seras bientt roi de toutes les manires  Lank; c'est
ce que nous avons dj vu dans _l'avenir_ depuis longtemps. Hte-toi
d'aller en ce jour mme, pour l'anantissement des Rakshasas, le salut
de toutes les cratures et l'inauguration de toi-mme sur le trne,
vers ce hros n de Raghou, le plus vertueux de tous ceux par qui la
vertu est cultive. Accompagn de Rma, hte-toi de consommer, prince
 l'minente fortune, l'affaire des habitants du ciel, des Rishis et
de tous les tres appliqus au devoir.

Immole Rvana, comme on tue l'homme d'un naturel pervers, sans
pudeur, sans frein, qui cherche  s'enivrer de guerres, qui est le
perptuel obstacle des mes placides et douces, voues aux pratiques
de la vie pnitente. Immole ce Dmon aux dix ttes qui se fait un jeu
de troubler le soma dans les grands sacrifices, qui se plat  semer
le danger sous les pas du voyageur et des autres, qui aime  vivre
toujours au milieu des iniquits, comme on se tient prs d'un jeune
frre que l'on aime ou dans la compagnie des Dieux.

Parce que tu as quitt le tyran aux dix ttes comme on abandonne loin
derrire soi le voyageur qui marche hors du vrai chemin et ne suit pas
une bonne route, tu jouiras, Dmon sans pchs, de la gloire et des
plaisirs ternels dont nous jouissons nous-mmes.

Aprs qu'il eut cout ces paroles tombes des lvres de son frre
an, le prudent Vibhshana, baissant la tte, demeura plong dans ses
rflexions. L'auguste et immortel Bhagavat dit au prince enseveli dans
ses penses: Lve-toi, monarque des Rakshasas! lve-toi, Dmon  la
grande sagesse! obtiens le bonheur ternel, digne rcompense de ta
pnitence et de tes bonnes oeuvres! Nous voyons toutes ces choses _dans
l'avenir_, hroque Vibhshana, comme si elles taient sous nos yeux.

Lve-toi donc et rends-toi vers l'immortel seigneur des villes,
l'immortel et glorieux appui de toutes les cratures. Car c'est le
trsor des vertus; c'est la voie suprme o circule ce qui se meut;
c'est la racine de l'univers entier.

 ces mots prononcs l par l'Immortel au cou bleu, le singe aux longs
bras de se lever avec ses ministres eux-mmes. Puis, quand il eut
ador le Dieu iva et l'auguste Kouvra, le vertueux Vibhshana partit
d'un vol rapide, et, se replongeant au sein des airs, il s'en alla
chercher la prsence du hros  la grande force.

Les rois des singes, qui se tenaient sur la terre, le virent se tenant
au milieu du ciel, o il ressemblait  la cime d'un mont et paraissait
flamboyer de splendeur. Ceint des armes les plus excellentes, le
fortun Dmon planait au sein de l'air, semblable  une montagne de
nuages ou tel que la Mort vtue d'un corps humain. Munis eux-mmes
d'armes offensives et de boucliers, ses quatre suivants  la force
pouvantable reluisaient par l'clat des parures.

Ds que le vigoureux monarque des singes, l'invincible Sougrva, l'eut
aperu, il dit  tous ses quadrumanes, Hanomat  leur tte, ces mots
que lui dictait sa prudence: Ce Rakshasa couvert d'armes et d'une
cuirasse, qui vient ici, voyez! suivi par quatre Dmons, accourt sans
doute pour nous tuer.

 ces mots, arrachant des rochers et des arbres, tous les chefs
des tribus quadrumanes de lui rpondre en ces termes: Donne-nous
promptement tes ordres, sire, pour la mort de ces mchants; qu'ils
tombent maintenant immols sur la terre et baigns dans leur sang!

Tandis qu'ils se parlaient mutuellement, Vibhshana, tant arriv sur
le bord septentrional de la mer, s'y tint, planant au milieu des
airs. Le Dmon  la grande sagesse, abaissant de l ses regards sur le
monarque et sur les singes, leur dit en criant d'une voix forte:
Je suis venu, sachez-le, singes, pour voir le noble Rma. Il est un
Rakshasa puissant, nomm Rvana; c'est le souverain des Rakshasas.
C'est par lui que St fut emporte du Djanasthna, aprs qu'il eut
tu Djatyou. Je suis le frre pun de ce monarque, et Vibhshana
est mon nom. Je _tentai_ d'ouvrir ses yeux par diffrents et sages
discours: Allons! que St, lui ai-je dit mainte et mainte fois, que
St soit rendue  Rma! Mais Rvana, que la mort pousse en avant, ne
voulut point agrer les bonnes paroles que je lui fis entendre: tel un
malade qui veut mourir se refuse au mdicament.

Accabl d'invectives, outrag par lui comme un esclave, je viens,
abandonnant mes amis et mon pouse, me rfugier sous la protection
de Rma. Je n'ai, certes, besoin ni des plaisirs, ni d'une autre
opulence, ni de la vie: puisse mon abandon mme de tous ces biens
m'obtenir la faveur du prince fils de Raghou!

Annoncez promptement au magnanime Rma, le protecteur de toutes les
cratures, que je suis venu solliciter sa protection.

Sougrva s'en fut aussitt trouver les deux Ikshwkides: Le frre
pun de Rvana, dit le monarque des singes, le hros Vibhshana,
comme on l'appelle, vient, accompagn de quatre ministres, se mettre
sous ta protection. C'est Rvana lui-mme, ce me semble, qui nous
envoie ce Vibhshana: la prudence veut qu'on s'assure de lui; c'est l
mon avis,  le meilleur des hommes patients. Il vient avec une
pense tortueuse, mchante, infernale, pier l'heure o tu seras sans
dfiance pour te frapper: homme sans pch, _mfie-toi!_ c'est un
ennemi cach! Mettons  mort dans un cruel supplice, avec ses quatre
amis, ce frre pun du sanguinaire Rvana, ce Vibhshana qui s'est
jet dans nos mains.

Alors que Rma eut appris l'arrive de Vibhshana il dit  Sougrva,
constant dans la douceur, l'attention sur le temps prsent et la
vigilance pour le temps  venir: Asseyons-nous l, Sougrva! convoque
tous les conseillers, Hanomat  leur tte, et les autres chefs des
peuples quadrumanes. Runi avec eux, je ferai l'examen que nous
avons  faire. Ce que tu dis est juste, Sougrva: oui! les rois sont
environns de piges.

Ensuite,  la voix de Sougrva, on vit se rassembler entirement les
chefs des tribus simiennes, tous hros, tous verss dans les affaires,
tous adroits  lancer une flche.

Alors ces optimates singes, qui avaient ou les paroles de Vibhshana
et qui dsiraient agir pour le bien de Rma, lui dirent avec
soumission: Il n'est rien qui te soit inconnu dans les trois mondes,
fils de Raghou: si tu nous consultes, docte roi, c'est donc par
amiti, c'est qu'il te plat d'honorer nos personnes. Que tes
conseillers nombreux, qui savent la raison des choses et sont dous
tous de sages conseils, parlent donc maintenant tour  tour, et, _s'il
est ncessaire_,  deux et plusieurs fois.

 ces mots, Angada, rempli de prudence, leur dit ces bonnes paroles
sur les prcautions qu'il fallait observer  l'gard de Vibhshana:
Il convient d'examiner  fond cet tranger, qui vient de chez
l'ennemi; il ne faut point ajouter foi prcipitamment au langage de
Vibhshana. Ces Dmons aux penses trompeuses circulent, dissimulant
ce qu'ils sont; cachs dans les trous, ils pient l'instant de vous
attaquer: un malheur _ici_ serait _pour eux_ un bonheur!

Le singe arabba rflchit; puis il dit ces mots: Qu'on expdie
promptement un espion vers lui, tigre des hommes. Oui! qu'un missaire
observe de toute son attention le caractre de ce rfugi, et, sur
l'examen fait, que l'on tienne  son gard la conduite exige par la
juste raison.

Djmbavat, quadrumane savant, aprs qu'il eut considr la chose dans
son esprit illumin par tous les Traits, exprima sa pense dans ces
termes exempts de reproche et dignes mme d'loge: Sorti de chez le
monarque des Rakshasas, en guerre dclare avec nous et d'un naturel
mchant, Vibhshana vient ici, o ne l'appelle aucune raison, ni de
temps, ni de lieu; il faut donc l'observer sans rien ngliger.

Aprs lui, Manda, loquent orateur, dit ces mots remplis de sens:
Que maintenant, sur l'ordre enjoint par ce monarque issu de Raghou,
Vibhshana soit interrog sans prcipitation avec des paroles douces.
Quand tu sauras distinguer son caractre,  le plus minent des
hommes, alors, s'il est perfide ou non, tu prendras une rsolution,
devant laquelle aura march l'intelligence.

Ensuite Hanomat, dou de sagesse, Hanomat le plus grand des
conseillers, tint ce langage doux, aimable, utile et rempli de sens:

(Vrihaspati mme parlant n'et pas t capable de surpasser, quand
Hanomat parlait, ce quadrumane savant, le plus vertueux des singes et
le plus loquent des tres  qui fut donne la parole:)

Ce n'est pas l'amour, ni l'envie d'un prsent, ni l'orgueil, ni une
ambition de supriorit, mais, comme il convient, sire, la gravit de
cette affaire, qui va dicter mon discours.

Tes conseillers ont parl d'envoyer, soit un espion, soit un
missaire: il n'existe pas de motif  cette mesure, puisqu'il n'en
peut rsulter aucun avantage. En effet, un espion ne peut connatre
Vibhshana tout d'un coup, et c'est une faute de traner ici le temps
en longueur: donc, il n'y a pas lieu d'envoyer un espion.

On dit encore: Ce Vibhshana vient ici, o ne l'appelle aucune
raison, ni du temps, ni du lieu! J'ai pour cette objection quelques
mots  rpondre: Il en est ici du temps et du lieu ce qu'il en est
des vertus ou des vices dans chaque homme: _ce sont les unes ou les
autres qui font l'-propos ou l'inopportun_. Ce qui est accompagn du
moyen porte bientt ses fruits.

Il a vu tes grands exploits et Rvana engag dans une fausse route;
il a su que tu avais immol Bli et mis Sougrva sur le trne; il
aspire  possder _aussi_ le trne _de son frre_ et voit dj, son
me le prsageant, _que les choses auront ici la mme fin_: voil sans
doute les considrations places en premire ligne devant ses yeux,
_et les motifs_ qui amnent Vibhshana vers toi.

Aprs qu'il eut cout le fils du Vent, l'invincible Rma lui rpondit
en ces termes: J'ai moi-mme quelque envie de parler sur Vibhshana.
Je dsire que mes paroles soient toutes entendues par vos grandeurs,
inbranlables dans la vertu.  Dieu ne plaise que je repousse jamais
l'homme qui vient  moi sous les couleurs de l'amiti! S'il est en lui
de la perfidie, le blme des gens de bien _n'_en sera_-t-il pas_ le
chtiment?

Ne voyant donc en lui qu'un magnanime, entr dans une noble voie
et qui vient  moi sans dtour, veuillez bien retirer de lui vos
soupons.

Ce nocturne Gnie, qu'il soit bon ou mchant, est-il capable, singes,
de me nuire en la moindre chose?

On raconte que _jadis_ une colombe accueillit avec politesse un
_vautour, son_ ennemi, qui tait venu lui demander assistance, et lui
offrit sa chair mme en festin. Si une colombe, un simple volatile,
donna l'hospitalit au meurtrier de son pouse,  plus forte raison
dois-je accueillir ce Vibhshana, ce frre de Rvana, _il est vrai_,
mais appliqu  suivre le devoir et qui, malheureux, vient se rfugier
vers moi, accompagn de ces dmons!

Je promets d'assurer la scurit de tous les tres, ai-je dit quand
je prononai mes voeux, et d'pargner dans le combat ceux qui diront,
implorant ma piti: Je me rends  toi!

Conduis vers moi Vibhshana,  le meilleur des singes; je lui donne
toute assurance: autrement, Sougrva, ne serais-je pas un Rvana
moi-mme pour Vibhshana?

Quand Rma eut accord le sauf-conduit, ce frre pun de Rvana fut
invit par le roi des singes et descendit aussitt du ciel avec ses
compagnons. Le monarque intelligent des quadrumanes s'approcha de
Vibhshana, l'treignit dans ses bras, lui fit ses compliments et lui
montra le hros n de Raghou. Descendu  peine du ciel  terre avec
ses fidles suivants, le Rakshasa joyeux attache toutes ses armes
aux premiers des arbres qui se trouvent devant lui. Imit par ses
compagnons eux-mmes, le vertueux Dmon changea sa forme en une autre
plus avenante et se prosterna aux genoux de Rma.

Celui-ci, dont il cherchait  toucher les pieds, le fit relever,
l'embrassa et lui dit cette douce parole: Ta grandeur est mon amie?
 ce langage _poli_, Vibhshana rpondit en ces termes non moins
polis, maris au devoir et sur l'expression desquels se levait
l'expression de ses qualits: Je suis le frre pun de Rvana et je
fus outrag par lui. J'ai quitt Lank, mes richesses, mes amis, et
je viens me rfugier vers ta majest, secourable pour toutes les
cratures. C'est  toi que je devrai tout, ma vie, mes richesses
et l'empire mme. Je ferai une alliance avec toi, hros  la grande
sagesse, et je conduirai tes armes  la mort des Rakshasas et  la
conqute de Lank.

Ces paroles dites au fils du roi des hommes, le Dmon dans la race
d'un saint[12] n'ajouta point un seul mot et contempla silencieusement
le magnanime Rma.

[Note 12: Le rishi Poulastya.]

 ces mots, Rma le hros d'embrasser Vibhshana: Mon ami, va
chercher, dit-il  son frre, un peu d'eau  la mer et sacre au milieu
des principaux singes  l'instant mme ce Vibhshana, par ma grce,
monarque des Rakshasas et roi de Lank; car, fils de Soumtr, il a
gagn ma faveur. Il dit, et, sur l'ordre que lui donnait son frre,
Lakshmana de sacrer Vibhshana dans sa dignit au milieu des chefs
quadrumanes.  la vue de la bienveillance que Rma tmoignait au
_pieux Dmon_, tous les singes  l'instant d'applaudir avec de grandes
clameurs: Bien! bien! s'crirent-ils.

Ensuite, Hanomat et Sougrva dirent  Vibhshana: Comment
traverserons-nous cette mer, inbranlable asile des monstres marins?
Indique-nous un moyen, mon ami, de franchir sains et saufs avec une
arme cet empire de Varouna, souverain des rivires et des fleuves.

 ces paroles, Vibhshana, le devoir en personne, de rpondre: Un
monarque, issu de Sagara, n'a-t-il pas droit  rclamer le secours de
la mer, car la main qui a creus ce grand bassin des eaux, vaste et,
_pour ainsi dire_, sans mesure, fut celle de Sagara? C'est donc un
devoir pour la mer de rendre au petit-neveu de cet ancien roi les bons
offices d'une parente: voil quelle est mon opinion! En effet, Sagara,
vous l'avez ou dire, fut un des aeux de Rma: aussi, prenant de
nobles sentiments, la mer,  la vue de sa force immense, lui rendra
certainement, _je le rpte_, les bons offices d'une parente. Ces
paroles de Vibhshana, le sage Dmon, plurent au fils de Raghou, dont
le caractre tait naturellement fait pour le devoir.

Et, par une dfrence de politesse, le hros  la grande splendeur,
habile dans ses travaux, dit ces mots que prcdait un sourire, 
Lakshmana comme  Sougrva, le monarque des singes: J'approuve,
Lakshmana, ce conseil de Vibhshana; dis-moi, sans tarder, Sougrva,
s'il te plat galement.

 ces mots, les deux hros, Lakshmana et Sougrva, lui rpondirent,
_d'un commun accord_, en ces termes, d'une rsolution bien arrte:
Les Dieux puissants, Indra mme  leur tte, ne pourraient conqurir
Lank, s'ils n'avaient d'abord jet un pont sur cette mer, sjour
pouvantable de Varouna! Suis, mon ami, cet avis, convenable ou non,
de Vibhshana: ne perdons pas de temps et que la mer soit lie d'un
pont!

       *       *       *       *       *

Trois nuits alors s'coulrent ainsi dans la compression des sens pour
ce hros d'une grandeur infinie, couch sur le sol de la terre. Mais
Rma eut beau rprimer ses sens et lui rendre tout l'honneur qu'elle
mritait, la mer ne se montra point  ses yeux.

Alors, s'irritant contre elle et voyant  ses cts Lakshmana, il dit
les yeux enflamms ces paroles avec colre: Vois donc, Lakshmana,
l'insolence de cette ignoble mer! Je l'honore, et pourtant elle ne
veut pas m'accorder la vue de sa personne! La placidit, la patience,
la douceur, l'attention  ne dire que des choses aimables, sont des
qualits dont les fruits n'ont jamais de saveur pour les gens sans
vertus. Le monde ne sait honorer que l'homme cruel, audacieux, qui se
donne  soi-mme des loges et qui, dnu de raisons persuasives, ne
parle jamais que le bton lev.

Apporte-moi donc au plus tt mon arc et mes flches pareilles  des
serpents! Je vais  l'instant mme bouleverser dans ma colre cette
mer qu'on ne peut mouvoir!

Ces mots dits, Rma de saisir dans les mains de Lakshmana ses flches
et son arc cleste, auquel soudain il attacha la corde.

Il courba son grand arc, et ce mouvement branla, pour ainsi dire,
la terre; puis il dcocha ses dards acrs, tel qu'Indra lance ses
tonnerres! Ces longs traits flamboyants, et dont la splendeur tait
semblable  celle du feu, volent rapidement au sein des eaux et font
trembler tous les poissons de l'Ocan.

Au mme instant s'levrent par milliers, semblables au mont Vindhya,
les flots du souverain des fleuves, portant _jusqu'aux nues_ les
requins et les crocodiles. Hriss par des multitudes de vagues
monstrueuses et jonch par des masses de coquillages, le grand bassin
des eaux s'agitait avec des ondes enveloppes de fume. La terreur
fouettait les reptiles aquatiques, la gueule en feu, les yeux
enflamms. Ensuite, ayant prouv la puissance du hros et vu quelle
terrible affaire il avait soulev contre lui-mme, le grand souverain
qui rgne sur les fleuves se fit voir en personne au fils du souverain
qui rgna sur le monde.

Ouvrant donc prs du _noble_ Rma ses vastes flots, la mer se montre
alors entoure de ses monstres aux gueules enflammes. Semblable au
suave lapis-lazuli, portant une robe de pourpre et des guirlandes de
fleurs rouges avec des parures faites d'or, la mer, accompagne de ses
ministres, s'approche de Rma, sans tarder, et, les mains runies
en coupe  ses tempes, lui adresse un discours modeste et doux.
Le saluant d'abord avec son nom, elle dit: Rma! ensuite, la mer
vigoureuse lui tint ce langage:

La terre, le vent, l'air, l'eau et la lumire, qui est la cinquime,
se tiennent, mon ami, dans leur nature et suivent la voie ternelle
_qui leur fut assigne_. Imprissable, j'ai reu pour ma qualit la
profondeur: tre guable serait un renversement de ma nature; je te
rpte l ce qui me fut dit _ l'origine des choses_. Un de tes aeux
 la grande splendeur et nomm Sagara fut jadis _en ces lieux_ mon
auteur, et c'est de son nom que je suis appele Sgara, moi, la
souveraine des rivires et des fleuves. Je ne veux pas qu'on lve
un pont sur moi; mais jette un mle dans mes eaux, Rma, et je t'y
donnerai un chemin facile, par o passeront tes singes. L'origine de
cette voie solide au milieu de la mer sera ds lors une merveille dans
le monde; et c'est  toi surtout qu'il sied, Rma, de me laisser _
jamais_ ce _monument_ de toi.

Apprends de moi, mon ami, le moyen de traverser mon domaine. Rma,
voici un singe appel Nala: c'est le fils de Vivakarma, qui l'a dou
de ses dons; Nala, qui trouve son _plus grand_ plaisir  procurer
ton bien mme. Que ce fortun singe, capable de grands travaux, soit
prpos  la construction du mle et qu'il fasse,  le meilleur
des hommes, une jete dans mes eaux! Je consens  la supporter, vu
l'importance de l'affaire qui amne ici ta majest; j'empcherai
les monstres marins de rder _au milieu de ces travaux_, et Mroute
lui-mme retiendra son souffle. Enfin, je rendrai mes flots immobiles,
 ton ordre comme  celui de Nala.

Quand il vit la mer tenir ce langage, Nala rpondit au fils de Raghou:
Je mettrai en oeuvre cette capacit, _insigne faveur_ de mon pre, et
j'lverai une vaste chausse dans l'habitation des monstres marins:
la reine des eaux a dit la vrit.

La mer, aussitt qu'elle eut ou ce langage de Nala, prit cong de
Rma et rentra dans son domaine.

 l'ordre de Sougrva, les singes de s'lancer pleins d'empressement
vers le bois par centaines de mille. L, se chargeant d'avakarnas,
de shores, de bambous et de roseaux, de korayas, de pentaptres
arjounas, de naucles, de tils, de mulsaris, de bakapoushpas et
d'autres arbres; apportant mme des cimes de montagne, les singes par
centaines de mille en construisent une chausse dans les eaux de la
mer. Les uns, d'une force immense, arrachaient  l'envi des crtes de
montagnes ou des roches luisantes d'or, et venaient dposer leur faix
dans la main de Nala.

Des singes pareils  des lphants levaient ce mle de la mer avec
des monts aussi gros qu'une ville et des arbres encore tout pars de
fleurs.

Le chemin s'en allait dans la mer, se dpliant sur les dix yodjanas
de sa largeur, comme on voit dans la chaude saison un grand nuage se
drouler au souffle du vent.

Ces travailleurs  la force immense, pour lier entre eux les
intervalles de la jete, couchrent l des arbres attachs avec des
arbrisseaux pullulants de sauterelles, avec des cbles de lianes et de
roseaux.

Les autres, par centaines de mille, chargeant d'un seul coup sur leurs
paules des sommets de montagnes, en formaient les assises du mle
dans les eaux de la mer. Des singes rapides, vigoureux, secouaient
imptueusement et renversaient mme dans l'_Ocan_, roi des fleuves,
les arbres ns sur le rivage. C'tait alors _partout_ dans ce grand
bassin des eaux un bruit confus de roches transportes et de cimes
rompues.

Sougrva lui-mme, grimpant de montagne en montagne et semblable  un
nuage, en faisait descendre les sommets par centaines et par milliers.
Le bel Angada rompit de sa main le fate du mont Dardoura et le
fit rouler dans les flots sals comme une nue d'o jaillissent des
clairs. Ici Manda et Dwivida mme accouraient, voiturant d'un pied
ht une grande cime, qu'ils venaient d'arracher, toute revtue encore
de sa fort de sandal fleurie de tous les cts.

pouvants du fracas, tous les quadrupdes et les volatiles des bois,
impuissants  _courir ou_ voler, restaient nichs _ou tapis_ dans les
cimes des montagnes.

Les plus hauts Rishis, les Siddhas, les Gandharvas et les Dieux,
brlants de voir cette merveille, tous alors d'accourir l, couvrant
de leur multitude la plaine thre. Les Rishis, les Pitris, les
Ngas, les saints rois, les Yakshas et Garouda lui-mme viennent
contempler ce mle jet dans la grande mer. Et, se tenant au sein des
airs, non loin de Rma, tous lui rendent leurs hommages et parlent
ainsi d'une voix douce: Quel crateur, sans excepter mme Indra,
second par les Dieux, a fait jadis ou fera jamais un ouvrage tel que
celui du noble Raghouide?

Autant que subsistera cette mer, aussi longtemps durera, comme elle
est, cette _admirable_ jete: et tant que la renomme dira le nom de
cette mer, elle publiera en mme temps le nom de Rma[13]!

[Note 13: Rma, dans son expdition contre l'le de Ceylan,
rtablit momentanment par un miracle l'isthme ancien, qui a d
joindre Ceylan  l'Inde, et dont une chane d'les, d'lots et de
rochers contigus semble tre le reste. Les Hindous... appellent
ces rcifs _Pont de Rma_, dnomination  laquelle les Arabes ont
substitu celle de _Pont d'Adam_... Ces bancs de sable, connus sous le
nom de _Pont de Rma_, dit ailleurs Malte-Brun, joignent presque l'le
de Ceylan au continent de l'Inde. (_Gographie universelle_, 1841, t.
Ve, p. 300 et 314.)]

       *       *       *       *       *

Accourus  la hte dans ces lieux: Qui a li d'une chausse les deux
rives de cette mer? demandaient merveills les Tchranas et les
Vidydharas. Celui, rpondait-on, qui a li d'une chausse les deux
rives de celle mer, c'est Rma. Et ces mots dans un bruit confus _de
voix_ mles s'en allaient par les dix points de l'espace et venaient
frapper les oreilles jusque sur la terre.

De peur que l'astre du jour ne brlt, si peu mme que ce ft, les
singes dans leurs fatigants travaux, des nuages, ns sous la vote des
cieux, interceptaient les rayons du soleil. Indra versait la pluie et
Mroute son haleine d'une manire _tout  fait_ propice: on vit
mme les arbres distillant alors un miel semblable aux nourritures
accoutumes des singes.

Commence  la rive septentrionale, la jete se prolongeait jusqu'au
rivage de Lank; et, d'une admirable beaut, on la voyait diviser la
mer en deux parties. Large, bien excute, propice, faite pour tous
les tres, elle brilla dsormais au front de l'Ocan comme une raie de
chair, qui partage les cheveux sur le milieu de la tte.

La jete construite, le passage des singes magnanimes par milliers de
kotis exigea un mois entier.

Enfin, ayant repris haleine et s'tant reposs tous, chacun dans son
arme, ces quadrumanes fameux traversrent l'Ocan sur la voie qui
tait ne sous leurs mains. Vibhshana, une massue au poing, se
tenait avec ses _quatre_ amis sur la rive ultrieure de la mer afin de
repousser l'approche des ennemis.

       *       *       *       *       *

Quand Rma, le Daarathide, eut travers la mer avec son arme, le
fortun Rvana de parler ainsi  deux de ses ministres, ouka et
Srana: L'arme entire des singes a franchi l'infranchissable Ocan,
et Rma a li d'une chausse, qui n'existait pas avant ce jour, les
deux rives de cette mer. On n'a jamais ni vu ni ou dire qu'un pont
ft jet sur la mer elle-mme: c'est donc le Destin qui, pour nous
perdre, tend son bras _vers nous_! C'est Rma qui fit, Srana, ce
travail incroyable: la construction d'une telle chausse en plein
Ocan trouble  cette heure mon esprit. Il faut ncessairement que je
connaisse le nombre de cette arme simienne: une fois ces informations
prises, je disposerai nos moyens de rsistance.

Que vos excellences, revtant le corps des singes, entrent _donc_,
sans qu'on les remarque, dans cette arme, et veuillent bien en
supputer les forces. Observez, et l'arme, et l'ordre suivi des
marches, et quels desseins ont les guerriers, et la stature, et la
vigueur, et qui sont les plus excellents des quadrumanes.

_Il sera fait_ ainsi! rpondent  cet ordre les dmons ouka et
Srana, qui s'en vont d'un vol rapide o est l'arme _des ennemis_.
L, revtus d'une forme simienne, les deux ministres du monarque des
Rakshasas entrent, sans avoir t remarqus, sous le dguisement que
leur avait prt la magie, dans l'arme des singes, dont l'imagination
n'aurait pu se peindre une ide et dont l'aspect aurait fait dresser
le poil d'pouvante.

ouka et Srana virent cette grande arme assise ou courant par
milliers sur le fate des montagnes, sur les rives de la mer, dans les
cavernes, dans les bois fleuris, le long des cataractes, et se mirent
 computer de tous leurs soins. Mais _en vain_, Srana et ouka ne
surent pas trouver le nombre de cette arme simienne, invincible, sans
fin, indestructible.

Vibhshana reconnut sous leur dguisement ces deux magnanimes pour des
espions venus de Lank. Ce hros  la grande vigueur les fit saisir
par des singes aux forces pouvantables et dnona les deux compagnons
 Rma: Sache que ces deux _faux singes_, lui dit-il, sont des
espions qui nous viennent de Lank!

Alors, pleins de trouble et dsesprant de leur vie  l'aspect de
Rma, ceux-ci de joindre en coupe leurs mains suppliantes et de lui
adresser tout frissonnants les paroles suivantes: Nous sommes venus
dans ton camp, hros, les dlices de Raghou, parce que Rvana nous
envoya tous deux, observer ici toute cette arme sous tes ordres.

Quand il eut ou ces mots, Rma le Daarathide, qui trouvait son
plaisir dans le salut de tous les tres, dit en souriant ces paroles:
Si vous avez bien vu toute l'arme, si vous nous avez suffisamment
observs, si vous avez tout fait de la manire qu'on vous l'avait dit,
retournez-vous-en comme il vous plaira. Vous pouvez,  votre aise,
emporter vos calculs  la ville de Lank. Je vais dans ce moment,
noctivagues, vous donner un sauf-conduit; et, s'il est quelque chose
que vous n'ayez pas encore _bien_ vu, il vous est permis de le voir
une seconde fois.

Mais une fois rentrs dans votre cit, n'oubliez pas de rpter
au monarque des Rakshasas, le frre pun du Dieu qui donne les
richesses, ces paroles de moi, telles que je vous les dis: Fais-nous
voir autant qu'il est dans ta puissance, avec le secours de ton arme
et de tes parents, cette vigueur que tu as dploye ce jour du temps
pass, o tu m'as enlev St!

Vois, quand demain sera venu, toute la ville de Lank s'crouler sous
mes flches avec ses remparts, avec ses portiques, avec son arme de
Rakshasas!

 cet ordre, les deux Ytavas _partent, ils_ arrivent dans la cit de
Lank, o ouka et Srana disent au roi des Rakshasas:

Arrts _dans notre mission_ par Vibhshana, la mort nous tait due,
monarque des Rakshasas; mais, conduits en prsence du magnanime Rma,
ce prince  la vigueur sans mesure nous fit rendre la libert. C'est
l que nous vmes runis dans un mme lieu et semblables aux gardiens
du monde ces quatre hros  la grande force, aux mains instruites
dans le maniement des armes, au courage inbranlable: Rma, le beau
Daarathide, Lakshmana  l'immense vigueur, Sougrva d'une splendeur
blouissante et Vibhshana, ton frre.

Les voil donc, ces hros quadrumanes, arrivs sous les murs de notre
Lank inexpugnable. On ne trouve pas la fin de cette arme, qui a
pass dj et qui passe maintenant la mer sous la protection de Rma,
qui semble, sire, un de ces Dieux prposs  la garde du monde. Loin
d'ici la guerre! Que la paix soit rsolue! Rends sa Mithilienne au
fils du roi Daaratha.

       *       *       *       *       *

Quand il eut ou ces paroles justes, hardies, bien dites par Srana,
le roi de lui rpondre en ces termes: Je ne rendrais pas mme St
par la crainte du monde entier, les Dnavas, les Gandharvas et les
Dieux vinssent-ils  fondre sur moi!

 ces mots, Rvana, plein d'une bouillante colre, se leva du sige
royal et, pouss par le dsir de voir, il monta, rapide, sur le fate
de son palais, qui avait la blancheur de la neige et dont la hauteur
et gal plusieurs palmiers, _l'un sur l'autre tags_. Flamboyant de
_tout_ son corps, il abaissa les yeux sur la terre, et, accompagn de
ces deux espions, il contempla cette grande arme. Il vit, et la mer,
et les montagnes couvertes de hros simiens, et les contres de la
terre bien remplies de singes. Quand il eut considr cette arme de
quadrumanes, immense, incalculable, sans terme, le monarque fit ces
demandes  Srana:

Qui sont parmi eux les enfants des Dieux? Qui sont rduits  des
forces purement humaines? Qui sont ici les singes de qui Sougrva
coute les conseils? Qui sont les chefs des chefs? Indique-moi
promptement, Srana, les singes qui sont ici les gnraux?

 ces mots du monarque de Rakshasas, l'interrog,  qui les
principaux des singes n'taient pas inconnus, lui rpondit: Le singe
qu'entourent mille centaines de capitaines et qui rugit, le front
tourn vers Lank; ce hros de qui la grande voix fait trembler toute
la cit avec ses remparts, ses portiques, ses bois, ses montagnes et
ses forts; ce gnral qui se tient  la tte des armes du magnanime
Sougrva, l'Indra de tous les singes, on l'appelle Nala. Il est fils
de Vivakarma, et c'est par lui que ce pont fut construit.

Semblable au fate d'une montagne et pareil en couleur aux fibres du
lotus, ce guerrier vigoureux, qui, tenant ses bras levs, creuse des
pieds la terre et qui, la face tourne vers Lank dans une fureur
dborde, ouvre  chaque instant sa bouche par des billements de
colre, fait claquer  chaque pas sa queue et remplit du son les chos
aux dix points de l'espace; ce hros qui, environn par un millier de
padmas[14] et par une centaine de cent milliards, te dfie au combat,
fut sacr comme roi de la jeunesse par Sougrva, le monarque des
singes: le nom qu'il porte, est Angada.

[Note 14: Le padma est une quantit gale  dix milliers de
millions.]

_Tu vois_ ce singe blanc, qui semble d'argent, qui vient de
s'aboucher  la tte de son arme avec Sougrva et qui s'en retourne,
divisant _par sa marche_ les armes simiennes, au milieu desquelles sa
vue rpand la joie. Il promne ses pas sur les rives charmantes de
la Gomat, sur les flancs du mont Arbouda, et tient le sceptre en
ces lieux, o s'lve, peuple d'oiseaux varis, la montagne nomme
Sankotchana. Ce quadrumane fortun, distingu par l'intelligence et
fameux dans les trois mondes, est appel Koumouda.

Celui-ci d'une immense vigueur, et qui entrane autour de lui cent
et un mille guerriers, s'appelle Nla, capitaine des capitaines et
conseiller du magnanime Sougrva, le monarque des singes.

Cet autre, de qui les cheveux pars, affreux  voir, longs de
plusieurs brasses, descendent jusqu' sa grande queue et ressemblent
 la crinire d'un lion; _cet autre, dis-je_, roi de Lank, qui, d'un
naturel irascible et dans une _bouillante_ colre, aspire au combat, a
nom Vgavat, et sa force est gale  celle de Sougrva. Environn par
un millier de cent mille kotis, il se vante de broyer Lank sous les
coups de son arme!

Ce gnral de couleur fauve, qu'on dirait un lion  sa longue
crinire et qui, poussant des rugissements rpts, observe Lank
d'une contenance plus modeste, est nomm Parvata. Il remplissait
_avant ce jour_ de ses cris ternels le Vindhya, qu'il habite,
montagne azure, dlicieuse et charmante  la vue.

Ce gnral simien, qui tient l ses oreilles ouvertes et qui bille
_d'impatience_, qui ne dtourne pas ses yeux et ne s'carte pas de son
arme, qui montre enfin tant de scurit dans ces grands dangers, a
pour demeure le mont Tchandra, sire, et pour nom arabha. Tous les
singes, compagnons de ce puissant capitaine, sont au nombre de cent
milliers et de quarante centaines.

Ce grand singe qui, drobant le ciel, comme un grand nuage, se tient
au milieu des chefs quadrumanes, comme Indra parmi les Dieux, l o,
tel que le bruit des tambours, on entend les rois simiens appeler 
grands cris le combat; ce gnral, vif, irascible, semblable 
une montagne et toujours irrsistible dans une bataille, habite le
Priptra, mont sublime, et se nomme Pauasa.

En voici un autre, que suit une arme formidable, excellente, de
singes, camps avec lui sur le rivage de la mer, comme une seconde
mer. Ce gnral, appel Vinata, habite le mont Dardoura et s'abreuve
dans la rivire Parna: cent millions de guerriers sont rpandus
autour de lui.

Celui-l, qui, pareil au sombre nuage, les yeux enflamms, le visage
dor comme le soleil, et tenant leve une roche immense, te dfie au
combat, se nomme Krathana. Son arme comprend soixante centaines de
mille htes des bois.

Voici Gavaya, que la colre pousse vers toi, singe plein de splendeur
et qui nourrit un corps dont la teinte est ressemblante  l'or. Dix
milliers et dix centaines de kotis lui obissent, tous singes prompts
et d'une grande vigueur.  leur tte, il peut te vaincre sur un champ
de bataille,  toi qui domptes les cits des ennemis!

Aprs qu'il eut contempl cette arme simienne aux nobles mes,
examin la vigueur et l'hrosme, entendu rapporter le nombre des
singes, le monarque plit dans tout son corps et sentit faiblir sa
rsolution.

       *       *       *       *       *

Quand Srana, le magnanime Rakshasa, eut fini de parler, ouka saisit
l'occasion, et, contemplant toute l'arme, il dit  Rvana:

Ces deux jeunes princes que tu vois l avec des formes clestes, sont
Manda et Dwivida: ils n'ont point d'gal au combat. Ils ont obtenu de
Brahma la permission de manger l'ambroisie: aussi proclament-ils que
leur seule force peut broyer la ville de Lank!

Ces deux autres, qui, semblables  des montagnes, se tiennent  leurs
cts, sont Dourmoukha et Soumoukha, fils du Trpas, gaux  leur
pre. Environns par cent millions de guerriers, ils observent la
ville et se vantent que leur force va rduire en poussire la cit de
Lank!

Celui que tu vois l se tenir comme un lphant enivr _pour les
combats_; ce guerrier qui peut dans sa colre agiter, quoi qu'elle
fasse, la mer elle-mme par sa vigueur seule, est ce mme singe qui
a dj triomph de Lank et qui a dj vu St: vois-le revenu devant
ces murs, lui que tes yeux ont vu ds avant ce jour. C'est le fils
an de Kari, _ou plutt_, dit la renomme, c'est le fils du Vent.
On l'appelle Hanomat, et c'est lui-mme qui a franchi la mer. On ne
peut mettre obstacle  son chemin, comme il est impossible d'arrter
le vent dans sa route. Un jour, au temps qu'il tait un enfant, comme
il vit le soleil qui se levait, il s'lana vers lui; ce fait est
certain: il franchit une route, qu'il parcourut jusqu' trois mille
yodjanas: Je prendrai le soleil, avait-il dit, et le soleil n'ira
plus sur moi! Il avait arrt cette rsolution dans son me, que
sa force dj enivrait d'orgueil. Mais, sans atteindre le soleil, ce
Dieu, le plus invincible des tres aux Dnavas, aux Rishis, aux Dieux
mmes, il tomba sur la montagne, o se lve _chaque jour_ l'astre qui
donne la lumire. Le singe au corps solide, prcipit sur la face d'un
rocher, s'y brisa quelque peu l'une des mchoires: c'est de l qu'il
est appel Hanomat. Voil ce que j'ai appris sur lui dans cette
excursion mme, o j'ai mis toute mon attention. Sa vigueur, ses
formes, sa puissance est chose impossible  dcrire.

Ce hros, qui est l tout prs de lui; cet homme au teint bleutre,
aux yeux comme les ptales du lotus; ce guerrier, le plus grand des
Ikshwkides; lui, de qui la valeur est clbre dans le monde; lui, de
qui le devoir ne s'carte jamais et qui n'abandonne jamais le devoir;
lui, qui est le plus instruit des hommes instruits dans les Vdas et
qui sait manier la cleste flche de Brahma; ce prince, en qui rside
avec la destruction mme l'assemblage de toutes les armes; lui, qui
pourrait fendre le ciel et dchirer la terre avec ses flches; lui, de
qui la colre est comme celle de la mort et le courage est comme celui
d'Indra, c'est Rma le Daarathide,  qui nagure tu es all dans un
ermitage du Djanasthna ravir son pouse et qui vient ici te livrer
bataille!

_Ce guerrier_, qui est  son ct droit avec un clat d'or pur, une
large poitrine, les yeux dors, les cheveux noirs et boucls, c'est
Lakshmana, l'exterminateur des ennemis, son frre, qu'il tient pour
gal  sa vie. Habile  gouverner autant qu'il est habile  combattre,
il a puis toute la science des armes; il est imptueux, difficile
 vaincre, fort, courageux dans le combat, victorieux; c'est le bras
droit de Rma; il est continuellement comme son me qui se meut autour
de lui.

Ce guerrier, qui, environn par un peloton d'Ytavas est venu se
placer au flanc gauche de Rma, c'est ton frre lui-mme, Vibhshana.
Dans sa colre contre toi, il s'en est all prter l'appui de ses
conseils au Raghouide; et ce roi fortun des rois a fait sacrer
Vibhshana comme monarque de Lank.

Jadis, lanc par le vent, un grain de poussire entra dans l'oeil
gauche du matre des cratures, et le contact de _cet hte incommode_
lui causa une impression douloureuse. Brahma le prit donc avec la
main gauche et l'envoya tomber au loin; puis cette pense lui vint 
l'esprit: Que va-t-il natre de cela?

 l'instant mme s'leva une forme de jeune fille aux yeux de lotus,
aux regards tremblants comme l'clair, au visage rond comme le disque
de la lune, et brillant comme un flocon d'cume, sur lequel vacille un
rayon de lumire. Brahma lui-mme n'avait jamais rien vu, ni Pannag,
ni Asour, ni Gandharv, ni Desse elle-mme d'une gale beaut. Les
gardiens clestes du monde,  sa vue, d'accourir en ce lieu. Alors,
s'tant approch de Brahma, le soleil de lui parler en ces termes: De
qui est cette nymphe  la figure charmante? Quelle raison l'a conduite
ici? Pourquoi cette fille des Ngas, quittant sa ville de Bhogavat,
est-elle venue ici? Est-ce la Grandeur, la Perfection, Lakshm, la
Satisfaction, la Splendeur ou l'Aurore? Aussitt le Pradjpati de
raconter cette histoire au Soleil.

Un jour qu'elle s'tait baigne sur le sein du Mandara, le soleil dit
ces mots  la nymphe, toute fire de sa jeunesse et de sa beaut: Par
l'opration d'une force coule de ma splendeur, il te natra un
fils d'une immense vigueur, invincible dans les grandes batailles
aux Rakshasas, aux Pannagas, aux Yakshas, aux Dmons, aux Dieux; _un
fils_,  qui les Tridaas eux-mmes n'auraient pas la puissance d'ter
la vie.

Ds qu'il eut gratifi la nymphe de cette faveur _minente_, le Dieu
partit aussitt. Elle fut appel Bl par le soleil, parce qu'elle
tait dans la fleur de l'adolescence.

Ensuite, dans la saison qui abonde en toutes les espces de fleurs,
un jour que le bienheureux Indra se promenait, agit par l'amour, il
vit cette jeune fille belle en toute sa personne; et ce Dieu, que tous
les Dieux honorent, en fut ravi dans la plus haute admiration. De qui,
_lui dit-il_, de qui es-tu la fille entre les Rakshasas, les Pannagas
et les Yakshas? Tu ravis mon me, belle timide, car tu es ce que j'ai
vu de plus beau!

Alors il toucha de sa main frache comme l'onde, par la nature de
son essence divine, cette nymphe bien sduisante et lui dit encore
ces paroles: Deux singes d'une forme cleste, possdant toutes les
sciences, prenant  leur gr toutes les formes, natront de toi, noble
nymphe: bannis donc ta crainte. Ces glorieux jumeaux seront appels
Bli et Sougrva. Il est une caverne sainte, riche de fruits et de
fleurs clestes; on la nomme Kishkindhy. C'est l qu'ils doivent
exercer l'empire sur tous les hros simiens. Il natra dans la race
d'Ikshwkou un prince fameux, nomm Rma, qui sera Vishnou mme sous
une forme humaine: un de tes jumeaux est pour s'unir d'une alliance
avec lui.

Cet invincible seigneur de tous les rois simiens est celui-l mme
que tu vois debout ici tout prs de Lakshmana: il surpasse les singes
en splendeur, en renomme, en intelligence, en force, en noblesse,
autant que l'Himlaya dpasse en hauteur les montagnes. Il habite
avec les principaux chefs la Kishkindhy, caverne pleine de singes,
impntrable et situe au milieu d'une montagne. C'est autour de lui
que resplendit cette guirlande d'or, o s'entrelacent cent lotus et
dans laquelle rside la fortune, non moins agrable aux Dieux qu'elle
est aime des hommes. Cette guirlande et la belle Tr, et l'empire
ternel des singes, sont les dons que Rma fit  Sougrva quand sa
main eut donn la mort  Bli.

Maintenant que tu as vu, grand monarque, cette arme impatiente de
combattre et pareille  la plante qui vomit des flammes, dploie tes
plus hroques efforts de manire que tu remportes la victoire et non
la dfaite.

Rvana, saisi de colre, clata en menaces  la fin du rcit, et,
courrouc, il jeta aux deux hros ouka et Srana, ces reproches d'une
voix bgayante de fureur: Tenir un discours si blessant au roi qui
dispense et les faveurs et les peines, c'est un langage qui, certes,
ne convient pas dans la circonstance  des conseillers qui vivent dans
sa dpendance! Des paroles comme celles que vous avez dites l'un
et l'autre sient  des ennemis dclars et qui s'avancent pour le
combat; mais dans votre bouche, elles ne sont point  louer.

Certes! j'enverrais  la mort ces deux coupables, qui osent vanter
les forces de mes ennemis, si leurs anciens services n'inclinaient mon
courroux  la clmence: ils iraient voir  l'instant mme, envoys par
moi, le Dieu _sombre_ Yama!

Que ces deux mchants sortent d'ici et s'loignent vite de ma
prsence! je ne veux plus vous avoir sous les yeux, vous de qui les
paroles offensent!

 ces paroles, les deux _ministres_ ouka et Srana, tout confus, de
saluer ce monarque aux dix ttes avec le mot d'usage: Triomphe! et
de sortir  l'instant.

Il manda le Rakshasa Vidyoudjihva, magicien au grand corps,
 l'immense vigueur; puis il entra dans le bocage o tait la
Mithilienne. Quand le puissant magicien fut venu, le monarque des
Rakshasas lui dit: Je veux au moyen de ta magie fasciner l'me de
St, _cette_ fille du roi Djanaka. Fais-moi donc  l'instant une
tte enchante avec un grand arc et sa flche: puis, reviens  moi,
noctivague, _une fois ton oeuvre finie_.

Oui! rpondit  ces mots le coureur de nuit Vidyoudjihva, qui
bientt mit sous les yeux de Rvana ce travail de magie parfaitement
excut. Le roi, content de lui, gratifia d'une parure l'_habile
enchanteur_ et, d'un pas empress, il entra dans le joli bosquet
d'aokas.

L, il vit la triste Djanakide, venue elle-mme dans ce bocage,
plonge dans une affliction qu'elle ne mritait pas, rvant  son
poux et surveille de loin par ses pouvantables Rakshass. Le
monarque  l'me vicieuse dit ces mots  l'adolescente fille du roi
Djanaka, qui, _tristement_ assise, dtournait de lui sa face et tenait
son visage baiss vers la terre:

J'ai toujours t avec toi comme un flatteur, esclave des femmes;
mais,  chaque fois, tu m'as trait comme un tre  qui l'on paye en
mpris la douceur de ses paroles. Je refrne ma colre souleve contre
toi, St, comme un habile cocher, abordant un chemin difficile,
modre la course de ses chevaux. Ton poux, noble Dame, vers lequel
ton me se reporte sans cesse, quand elle rpond  mes flatteries,
est mort dans un combat. Ainsi, de toutes les manires, j'ai coup
ta racine et j'ai terrass ton orgueil: grce  ton malheur, tu seras
donc mon pouse, St!

coute quelle fut la mort de ton poux, aussi pouvantable que la
mort de Vritra lui-mme! Il est vrai que ton Raghouide, environn
d'une arme nombreuse, commande par Sougrva, le roi des singes, a
franchi l'Ocan pour me tuer!

Abord sur la rive mridionale de la mer,  l'heure o le soleil
s'inclinait vers son couchant, il s'est camp avec une grande arme.
Nos espions, se glissant au milieu de la nuit, ont d'abord visit ces
troupes, qu'il ont trouves lasses du voyage et dormant un agrable
sommeil. Ensuite une grande arme de moi, que Prahasta commandait, a
surpris dans cette nuit mme le camp, o reposaient Rma et Lakshmana.
Pleuvent alors de toutes parts au milieu des singes les kampanas, les
crocs _aigus_, les bhallas, les tchakras-de-la-mort, les haches, une
grle de flches, une tempte de pattias, de btons en fer massif, de
pilons, de massues, de lances, de maillets d'armes et de marteaux
de guerre luisants, de traits, de _grands_ disques, de moushalas et
d'effrayants leviers tout en fer. Bientt le terrible Prahasta d'une
main ferme coupa de plusieurs coups avec une grande pe la tte de
Rma, plong dans le sommeil. Bless dans le dos  l'instant qu'il
se levait en sursaut, Lakshmana, mettant de lui-mme un frein  sa
valeur, s'enfuit avec les singes vers la plage orientale.

C'est ainsi que mon arme immola ton poux avec son arme. Sa tte me
fut apporte ici couverte de poussire avec les yeux remplis de sang.

En ce moment, le monarque des Rakshasas dit aux oreilles mmes de St
 l'une des Rakshass: Fais entrer Vidyoudjihva aux actions froces,
qui m'apporta lui-mme du champ de bataille la tte du Raghouide.
 ces mots, la Rakshas d'aller en courant vers le Rakshasa
et d'introduire avec empressement le rdeur _impur_ des nuits.
Vidyoudjihva, portant la tte et l'arc, se prosterna, le front jusqu'
terre, et se tint devant le monarque. Ensuite le puissant Rvana dit 
l'pouvantable Dmon, plac debout et prs de lui:

Mets, sans diffrer, la tte de ce Daarathide sous les yeux de St!
Allons! qu'elle voie, cette malheureuse, la dernire condition de son
poux.

 ces paroles, l'esprit impur, ayant fait rouler aux pieds de St une
tte si chre  sa vue, disparut au mme instant, et Rvana, jetant
lui-mme devant elle un grand arc tout resplendissant: Voil, dit-il,
ce qu'on appelle dans les trois mondes l'arc de Rma! Cette arme, 
laquelle tient sa corde, c'est Prahasta qui me l'apporta ici lui-mme,
aprs qu'il en eut tu le matre dans cette nuit de combat.

Quand Rvana vit St, qui, fidle  sa foi conjugale et dchire par
le malheur de son poux, versait des larmes: Qu'as-tu, lui dit-il, 
voir ici davantage? _Allons!_ deviens mon pouse, noble dame!

 peine St eut-elle vu cet arc gigantesque et la tte ravissante; 
peine eut-elle vu, et les cheveux, et cette place de la tte, o
leur extrmit se rattachait en gerbe, et le joyau tincelant de
l'aigrette, que, tombe dans une profonde douleur et convaincue par
tous ces traits exposs devant ses yeux, elle se mit  maudire Kky
et  pousser des cris comme un aigle de mer.

Jouis, au comble de tes voeux, Kky! ce hros qui rpandait la joie
dans sa famille est tu, et toute sa race est dtruite avec lui par
une ambitieuse, amie de la discorde!

La chaste Vidhaine eut  peine articul ces mots, que, tremblante et
dchire par sa douleur, elle tomba sur la terre, comme un bananier
tranch dans un bois. Ds que la respiration lui fut rendue et qu'elle
eut recouvr sa connaissance, elle baisa cette _ple_ tte et gmit
cette plainte avec des yeux troubls:

Je meurs avec toi, hros aux longs bras! _c'est l ce que demande_ la
foi que j'ai voue  mon poux. Ce dernier tat _de l'homme_ est donc
maintenant le tien, et mon veuvage m'arrache galement la vie. Le
premier et le _plus_ saint asile de la femme, dit-on ici-bas, est
celui qu'elle trouve auprs de son poux. Honte soit donc  moi, qui
peux te voir dans cet tat suprme _de la mort_!

En effet, toi qui fus renvers dans ton premier lan pour me sauver,
n'est-ce point  cause de moi que tu fus tu dans cette lutte avec
les Rakshasas? La parole de ceux qui t'avaient promis une longue vie
n'tait donc pas vraie, hros  la force inimaginable, puisque tu n'as
point vcu de longues annes. Comment as-tu pu tomber dans cette mort
sans la voir, toi, vers dans les traits de la politique, habile  te
garantir des malheurs et qui savais opposer la ruse  _la ruse_? Mais,
quelque savant qu'il soit, la science de l'homme expire au moment
qu'arrive le Destin contraire et que vient _l'heure_ de la mort. Car
la mort, imprissable et souveraine, moissonne galement tous les
tres.

Sans doute, tu es all dans le ciel, hros sans pch, te runir 
Daaratha, ton pre et mon beau-pre, ainsi qu' tes antiques aeux?
L, tu contemples ces rois saints de ta race immacule, qui, en
clbrant les crmonies des plus grands sacrifices, ont mrit de
former dans le ciel une constellation.

Pourquoi ne tournes-tu pas tes yeux sur moi, Rma? Pourquoi ne
m'adresses-tu pas une parole,  moi qu'enfant tu pris enfant pour ton
pouse et qui toujours accompagnai tes pas?

Lakshmana, revenu seul de _nous_ trois, qui tions partis pour
l'exil, rpondra aux questions de Kaualy, insatiable de chagrins.

Il racontera donc, hros, ta mre l'interrogeant, et mon enlvement
par un Dmon, et cette mort _fatale_, que tu as reue des Rakshasas
dans une heure o tu dormais.  la nouvelle que son fils _unique_ fut
tu dans le sommeil et qu'un Rakshasa m'avait dj lui-mme ravie 
_mon poux_, elle quittera sans doute la vie, car tout son coeur se
brisera. Allons, Rvana! fais-moi tuer promptement sur le corps de
Rma! Joins l'pouse  son poux, et procure-moi ce bonheur, le plus
grand _que je puisse goter maintenant_.

Place ma tte sur cette _froide_ tte, unis mon corps  son corps: je
suivrai dans sa route mon poux magnanime!

Ainsi la fille du roi Djanaka gmissait, consume par sa douleur, et
contemplait avec ses yeux troubles _ce qu'elle croyait_ l'arc et la
tte de son poux. Mais, tandis qu'elle se lamente de cette manire,
voici venir le gnral des armes, les mains runies en coupe,
dsirant parler au puissant monarque. Dans le mme instant, l'me
trouble de ce qu'il venait d'apprendre, le portier du palais
courut annoncer au _noctivague_ souverain la nouvelle effrayante
et malheureuse, _que le gnral apportait  son matre_. Triomphe,
dit-il, fils d'une noble race! Puis, aprs qu'il se fut inclin _sur
la terre_, il raconta d'un air stupfait la chose  l'Indra mme des
Rakshasas: Prahasta est arriv avec tous les conseillers; il dsire
t'informer d'une affaire un peu fcheuse, qui _nous_ est survenue.

 ces mots, le puissant monarque sortit avec empressement, et vit
Prahasta, qui attendait non loin, accompagn des ministres. Mais 
peine fut-il sorti, vivement mu, que la tte feinte s'vanouit et que
l'arc gigantesque disparut avec elle.

Ayant su que St tait _comme_ aline _par sa douleur_, une
Rakshas, nomm Saram, s'approcha de la Vidhaine pour la consoler.
Car, pleine de compassion et ferme dans ses voeux, elle s'tait prise
d'affection pour St et lui adressait toujours des paroles aimables.
Elle vit donc alors St, l'me pntre de chagrin, assise et
souille de poussire, comme une cavale _qui s'est roule_ dans la
poudre.

Quand elle vit sa chre amie dans une telle situation, Saram,
cherchant  la consoler, lui dit ces mots d'une voix mue par
l'amiti: Djanakide aux grands yeux, ne plonge pas ton _me_ dans ce
trouble. Il est impossible qu'on ait surpris dans le sommeil ce Rma,
qui a la science de son me. La mort ne trouve mme aucune prise dans
ce tigre des hommes. On ne peut tuer les hros quadrumanes, qui ont
pour armes de grands arbres et que Rma dfend, comme le roi des
Immortels dfend les Dieux. Tu es fascine par une illusion, ouvrage
d'un terrible enchanteur. Bannis ton chagrin, St! la flicit va
renatre pour toi!

Tandis que la bonne Rakshas parlait de cette manire avec St, elle
entendit un bruit pouvantable d'armes qui en venaient aux mains; et,
quand elle eut distingu le bruit des tymbales frappes  grands coups
de baguette, Saram dit ces mots  St d'une voix douce:

coute! la tymbale effrayante, qui fait courir le brave  ses armes
et qui fend le coeur du lche, envoie dans les airs un son profond
comme le bruit des nues orageuses. Voici qu'on met le harnais aux
lphants dj enivrs _pour les combats_; voici qu'on attelle aux
chars les coursiers; on entend  et l courir les fantassins, qui
ont vite endoss la cuirasse, de toutes parts toute la rue royale est
encombre d'armes, comme la mer de grands flots imptueux  la fougue
indomptable.

Cette pouvante des Rakshasas, belle aux yeux charmants comme les
ptales du lotus, c'est Rma qui l'inspire, tel que le Dieu, arm de
sa foudre sme la terreur chez les Datyas. Bientt, sa colre teinte
dans le sang de Rvana, ton poux, d'une bravoure inconcevable,
viendra te reprendre ici comme le prix de sa conqute!

       *       *       *       *       *

De mme que le ciel, en versant la pluie, redonne la joie  la terre;
de mme la bienveillante Ytoudhn remit dans la joie avec un tel
discours cette me gare, o il tait n un cuisant chagrin. Ensuite,
cette bonne amie, qui dsirait procurer le bien de son amie, lui
tint ce langage  propos, elle qui savait les moments opportuns, et,
dbutant par mettre un sourire en avant de ses paroles: Je puis m'en
aller vers ton Rma, dit-elle, et revenir sans qu'on le sache,
belle aux yeux noirs, aprs que je lui aurai fait part de tous ces
discours.

 Saram qui parlait ainsi, la Vidhaine rpondit ces douces paroles
d'une voix faible et _comme_ touffe par le chagrin qu'elle venait
d'prouver: Si tu veux me rendre un service, si tu es mon amie, va et
veuille bien t'informer ainsi: Qu'est-ce que fait Rvana?

Voici la grce que je voudrais obtenir de toi, femme, de qui les
promesses sont une vrit: c'est que je sache toutes les actions du
monarque aux dix visages, ses discours touchant Rma et ce qu'il aura
dcid mme en conseil.

 ces mots d'elle, Saram, trouble par ses larmes, rpondit  St
d'une voix douce ces nobles paroles: Si c'est l ton dsir, _belle_
Djanakide, je pars  l'instant pour l'accomplir. Elle dit et s'en
alla prs du puissant Dmon, o elle entendit tout ce que Rvana
dlibrait avec ses ministres. Quand elle eut dcouvert les
rsolutions du cruel monarque, elle revint avec la mme vitesse au
charmant bocage d'aokas. Entre l, elle vit St qui l'attendait,
St, belle comme Laksm sans lotus  la main.

coute, Mithilienne, ce qu'a rsolu ton ravisseur. Aujourd'hui sa
mre elle-mme a suppli, Vidhaine, le monarque des Rakshasas pour
ta dlivrance; et le plus vieux de ses ministres lui fit entendre bien
longtemps ses reprsentations:

Qu'on traite avec les honneurs de l'hospitalit, ont-ils dit, le
roi de Koala, et qu'on lui rende sa Mithilienne. Que ses exploits
merveilleux dans le Djanasthna, sa traverse de la mer, la vue de
ce qu'il est _comme Dieu_ sous une forme _humaine_, et le carnage des
Rakshasas nous suffisent pour exemple! En effet, quel homme aurait pu
consommer de tels actes sur la terre? Mais en vain ces avertissements
lui sont-ils donns longuement par sa mre et le plus vieux de ses
conseillers, il n'a point la force de te rendre la libert, comme
l'avare ne peut se rsoudre  lcher son or. Ton ravisseur, Djanakide,
ne pourra jamais prendre sur lui de te renvoyer sans combat. Voil
quelle rsolution fut arrte par le monarque des Rakshasas dans le
conseil de ses ministres; et cette pense demeure immuable par le
dcret mme de la mort. Ni Rma lui-mme, ni aucun autre ne peut
donc briser tes fers sans combat. Mais ne te fais nullement de
cette difficult un pnible souci. Le Raghouide saura bien, St,
reconqurir son pouse, et, Rvana une fois immol par ses flches,
ton poux te remmnera dans sa ville, Mithilienne aux yeux noirs.

Au mme instant, il s'leva dans le camp de Rma un bruit de tambours
ml au son des conques, et les montagnes en furent toutes branles.

Au bruit pouvantable qui s'levait, envoy au loin par un vent
imptueux, la grande ville s'affaissa tout entire dans la peur, tant
elle ne put supporter le tumulte des singes.

Rvana le Rakshasa dlibra de concert avec ses ministres; il examina
les choses; il tablit dans Lank la plus vigoureuse dfense. Il
confia la porte orientale au Dmon Prahasta, il mit le quartier du
midi sous la garde de Mahprwa et de Mahaudara. Il commanda pour la
porte occidentale de la ville son fils Indradjit, le grand magicien,
environn de nombreux Ytavas. Il prposa _les deux compagnons_
ouka et Srana sur la partie du nord: C'est l que je serai de ma
personne; dit-il  ses ministres. Il mit Viropsksha d'un grand
courage et d'une grande force  la tte de la division poste au
milieu de la ville. Quand il eut ainsi dispos les choses dans Lank,
le souverain des Rakshasas, fascin par la puissance de la mort, se
crut dj matre du succs.

       *       *       *       *       *

Parvenus enfin sur le territoire des ennemis, les deux rois des hommes
et des quadrumanes, le singe fils du Vent, Djmbavat, le roi des ours,
et le Rakshasa Vibhshana, Angada, Lakshmana, Nala et le singe Nla se
runirent tous en conseil pour dlibrer.

La voil donc qui se montre  nos yeux, _dirent-ils_, cette Lank
inexpugnable aux Dmons, aux Gandharvas, aux Dieux mmes et par
consquent aux hommes!

Tandis qu'ils se parlaient ainsi, le vertueux Vibhshana, prince
habile dans toutes les affaires soumises  la dlibration d'un
conseil, tint ce langage utile  Rma, mais funeste  Rvana; discours
aux excellentes ides et tissu mme avec la substance de la raison:

_Mes quatre compagnons_, d'une vigueur sans mesure, Anala, Hara,
Sampti et Praghasa, sont alls, au moyen de la magie, dans la ville
de Lank et sont revenus ici prs de moi dans l'intervalle d'un clin
d'oeil seulement. Changs en oiseaux, ils sont tous entrs dans la
cit de l'ennemi, et, visitant ses quartiers, ils ont vu toutes les
dispositions faites pour la dfense.

Aussitt oues les paroles qu'avait dites ce frre pun de Rvana,
le Raghouide tint ce langage dans le but d'opposer victorieusement
la force  la force des ennemis. Environn de plusieurs milliers des
plus grands hros simiens, que Nla le singe fonde sur Prahasta le
Rakshasa. Qu'appuy d'une arme formidable, Angada, fils de Bli,
courre  la porte mridionale sur Mahprwa et Mahaudara. Que le fils
du Vent  la magnanimit sans mesure enfonce la porte du couchant et
pntre dans la ville, escort par une foule de singes!

Quant  moi, me rservant la mort de Rvana, cet Indra puissant
des Rakshasas, je forcerai, second par le Soumitride, la porte
septentrionale de la ville. Enfin que Sougrva, le roi des singes, et
le monarque des ours, et le frre pun de l'Indra mme des Rakshasas
se tiennent prts  charger le corps d'arme post au milieu de la
ville.

Je dfends  tous les simiens de prendre une forme humaine dans la
bataille, afin que tous conservent les moyens de se reconnatre au
milieu de la mle dans leurs divisions respectives. C'est un singe!
diront nos gens, qui les distingueront  cette marque.

Aprs qu'il eut dit ces paroles  Vibhshana pour le triomphe de ses
armes, le sage Rma conut la pense de monter sur la cime du Souvla.

Parvenu avec les singes au sommet, il s'assit l sur une roche  la
surface unie. Ensuite des troupes de simiens, couvrant la terre 
la distance de trois yodjanas, gravirent toutes en sautant cette
montagne, la face tourne vers le midi. Arrivs l de tous les cts
en peu de temps, ils virent _devant eux_ la ville de Lank remplie
de Rakshasas pouvantables, d'un immense courage et de formes
diffrentes, impatients de combattre; tous les singes poussrent de
hautes clameurs, tels que des paons  la vue de nuages _pluvieux_.
Ensuite le soleil, rougi par le crpuscule, disparut au couchant et la
nuit vint promener la pleine lune comme une lampe _au milieu du ciel_.

Quand il eut  propos arrt mainte et mainte rsolution, dsirant
une excution immdiate, connaissant la vrit des choses dans leur
enchanement et leurs consquences, se rappelant d'ailleurs  quels
devoirs les rois sont obligs, le Daarathide appela vers lui Angada,
fils de Bli, et lui dit ces mots avec le consentement de Vibhshana:
Va, mon ami, vers le monarque aux dix ttes; ose traverser, exempt de
crainte et libre d'inquitude, la ville de Lank, et rpte ces mots,
recueillis de ma bouche,  ce Rvana, de qui la fortune est brise, la
puissance abattue, la raison gare et qui cherche la mort:

Abusant des grces que t'a donnes Brahma, l'orgueil est n dans ton
coeur, vaniteux noctivague; et ta folie est monte jusqu' outrager les
rois, les Yakshas, les Ngas, les Apsaras, les Gandharvas, les Rishis
et mme les Dieux! Je t'apporte ici le chtiment d  ces _forfaits_,
moi, de qui tu as suscit la colre par le rapt de mon pouse; et j'ai
la force de tenir la peine leve sur ta tte, moi, _que tu vois dj_
plac devant la porte de Lank. De pied ferme dans le combat, je
suivrai le chemin, Rakshasas, de tous les rois saints, des Maharshis
et des Dieux. Montre-nous donc ici, roi des noctivagues, cette vigueur
avec laquelle tu m'as enlev St, aprs que tu m'eus fait sortir _de
mon ermitage_ au moyen de la magie. Je ne laisserai pas un Rakshasa
dans ce monde avec mes flches acres, si tu ne me rends la
Mithilienne et ne viens implorer ma clmence. Renonce  la
souverainet de Lank, abdique l'empire, quitte le trne, et, pour
sauver ta vie, insens, fais sortir ma Vidhaine. Ce Vibhshana qui
est venu me trouver, ce sage Dmon, le plus vertueux des Rakshasas et
comme le devoir incarn, va gouverner, sous ma protection, le vaste
empire de Lank.

 ces mots de Rma, infatigable en ses travaux, le fils de Tr se
plongea dans les airs et partit: on et dit le feu revtu d'un corps.
Un instant aprs, le gracieux messager abattit son vol sur le palais
du monarque, o il vit Rvana paisible et calme assis dans son trne
au milieu de ses conseillers. Descendu prs de lui, le jeune
prince des singes, Angada aux bracelets d'or, se tint vis--vis,
resplendissant comme un brasier flamboyant.

Puis, s'tant fait connatre lui-mme, il rendit, sans rien omettre,
au despote, environn de ses ministres, les grandes, les suprmes, les
irrprochables paroles du Raghouide.

 ces paroles mordantes, que lui jetait le roi des singes, Rvana fut
saisi d'une violente colre, et, les yeux tout enflamms d'une
fureur dbordante, il dit alors plus d'une fois aux ministres: Qu'on
saisisse et qu'on chtie cet insens!  peine Rvana, de qui la
splendeur gale celle du feu, a-t-il articul ces mots, quatre
pouvantables noctivagues s'emparent aussitt d'Angada. Le hros
se laissa prendre volontairement lui-mme pour donner sa force en
spectacle dans l'arme des Ytoudhnas. Mais Angada treignit aussitt
dans ses deux bras les _quatre noctivagues_, et, les emportant comme
des serpents, il s'envola sur le comble du palais, semblable  une
montagne. Rejets par lui du haut des airs avec imptuosit, tous ces
Rakshasas alors de tomber sur la terre sans connaissance et la vie
brise. Le fortun Angada frappe alors de son pied la cime du palais,
et ce comble _superbe_ tomba du choc aux yeux mmes du monstre aux
dix ttes. Quand il eut bris le sommet du palais et proclam son nom:
Victoire, s'cria-t-il, au roi Sougrva, le puissant monarque des
singes! Et  Rma, le Daarathide, et au vigoureux Lakshmana, et au
vertueux roi Vibhshana, le souverain des Rakshasas! car il obtiendra
ce vaste empire de Lank, aprs qu'il t'aura couch mort dans la
bataille.

Alors, joyeux, Angada se battit les bras avec ses mains, s'lana
_dans les cieux_, revint en la prsence du magnanime Rma, et, de
retour aux pieds de Sougrva, il rendit compte de toute _sa mission_.
 peine Rma eut-il ou ce rapport, tomb de la bouche d'Angada, qu'il
fut ravi de la plus haute admiration et tourna ses penses vers la
guerre.

L'outrage fait  son palais avait allum dans Rvana la plus vive
colre, et, prvoyant sa ruine  lui-mme, il poussait de profonds
soupirs.

Alors et sous les regards mmes du monarque des Rakshasas, les armes,
dvoues au bien de Rma, escaladaient par sections la ville de Lank.
Ces hros d'une vigueur infinie branlaient, soit  coups de poing,
soit en frappant, les uns avec des arbres, les autres avec les
pitons des montagnes, ces hautes portes et ces remparts solides,
inbranlables; et remplissant, ou de terre sche, ou de sommets
arrachs des monts, les fosss aux ondes limpides, les singes
combattaient vaillamment.

Ils dvastaient les arcades faites d'or, ils secouaient les hautes
portes, semblables aux cimes du Klsa, et volant, bondissant, levant
des cris, les singes, pareils  de grandes montagnes, se ruaient tous
sur Lank mme.

L'me enveloppe de colre, Rvana aussitt de commander  toutes les
armes de sortir au pas de course.  son ordre, les hros joyeux de
s'lancer par toutes les portes en masses compactes, tels que les
courants de la mer. Au mme instant une bataille pouvantable s'engage
entre les Rakshasas et les singes, comme si les Dnavas en venaient
aux mains avec les Dieux. Proclamant  haute voix leurs propres
qualits, les terribles Dmons frappent les singes avec des massues
enflammes, des lances, des piques en fer ou des haches; et les singes
de tous les cts rpondent aux coups des Rakshasas avec les dents
et les ongles, avec des arbres aux grands troncs, avec des cimes de
montagnes.

D'autres affreux Dmons blessaient du haut des remparts avec des
javelots et des piques en fer les singes placs en bas sur la terre.
Ceux-ci alors d'un vol rapide s'lancent irrits et prcipitent 
coups de poing les Rakshasas du haut des remparts.

Dans ce moment, il s'engagea une srie de combats singuliers entre les
singes et les Rakshasas, qui se prcipitaient  l'envi les uns contre
les autres.

Le Rakshasa Indradjit  la grande vigueur et d'une bravoure gale 
celle de _Rvana_, son pre, combattit avec Angada, fils de Bli.

Sampti, toujours difficile  vaincre dans une lutte, en vient aux
mains avec Pradjangha.

Le vigoureux Hanomat lui-mme entreprit Djmbouml. Pouss d'une
bouillante colre, Vibhshana fit tte dans la bataille  Mitraghna
d'une fougue irrsistible; et Nala  la grande vigueur croisa le fer
avec le Rakshasa Tapana.

Nla  la vive splendeur se battit avec Soukarna, et Sougrva, le roi
des singes, affronta le duel avec Praghasa. Le sage Lakshmana se posa
dans le combat  l'encontre de Viropksha; mais Rma seul eut quatre
ennemis  combattre, l'invincible Agniktou, le Dmon Ramiktou,
Souptaghna et Yadjnaktou.

Beaucoup d'autres guerriers quadrumanes s'taient coupls avec
_beaucoup_ d'autres guerriers Ytavas pour se livrer des combats
singuliers. L, bouillonnait donc une pouvantable, immense,
tumultueuse bataille de hros singes et Rakshasas, dsirant tous
galement la victoire. Sortis du corps des Rakshasas et des singes, on
voyait couler des fleuves de sang, roulant une foule de cadavres, o
les cheveux des morts figuraient aux yeux des herbes fluviales.

Habitu  rompre les armes des ennemis, le hros Indradjit, plein de
colre, frappa de sa massue Angada, comme Indra lui-mme frappe de son
tonnerre. Mais le bel Angada lui brise dans la bataille son char aux
admirables ais d'or, ses chevaux, son cocher, et pousse un cri _de
victoire_. Sampti, bless par trois flches de Pradjangha, assna un
coup du shore, qu'il tenait,  son adversaire, et l'tendit sur le
champ du combat. Atikya, de qui la vigueur infinie pouvait briser
l'orgueil des Dmons et des Dieux, pera de ses flches Rambha
et Vinata mme. Tapana fondit sur Nala, qui fondait sur lui; mais
l'pouvantable singe d'un coup de sa paume lui enfona les deux yeux.
Le Dmon  la main prompte de lui dchirer le corps avec ses flches
acres, mais Nala d'assommer Tapana avec son poing, aussi lourd
qu'une montagne.

Bouillant de colre et debout sur son char, le vigoureux Djmbouml
pera dans le combat Hanomat entre les deux seins avec sa lance de
fer. Mais le fils du Vent s'lana sur le char, et, frappant le Dmon
avec la paume seulement, il broya sa tte, pareille au sommet d'une
montagne. Mitraghna de ses flches aigus avait hriss le corps de
Vibhshana, et celui-ci dans sa colre assomma le Rakshasa d'un coup
de sa massue. Praghasa, qui dvorait, pour ainsi dire, les bataillons,
tomba sous l'alstonie, dont s'tait arm le roi des singes, et
Sougrva de pousser un cri de victoire. Avec une seule flche,
Lakshmana eut raison de Viropksha, ce Rakshasa d'un aspect
pouvantable, qui semait des averses de flches.

Les traits de l'invincible Aniktou, ceux de Ramiktou, de Souptaghna
et du Rakshasa Yadjnaktou avaient bless Rma. Mais, avec quatre
flches, Rma dans sa colre de trancher les ttes de ses quatre
ennemis: les chefs _coups_ bondissent _hors des paules_ et croulent
sur la terre.

Debout lui-mme sur un char, Vidyounml transfora de ses dards aux
ornements d'or le roi Soushna et poussa maint cri _de victoire_; mais
celui-ci, voyant un instant propice, _le saisit et_ soudain lui broya
son char sous le coup d'une grande cime de montagne. Alors, grce  sa
lgret naturelle, le noctivague Vidyounml sauta vite  bas du char
et se tint pied  terre, une massue  la main.

Aussitt, enflamm de colre, Soushna, le roi des singes, prit un
vaste rocher et courut sur le noctivague. Nanmoins, d'un mouvement
rapide, le rdeur des nuits, Vidyounml, frappa dans la poitrine avec
sa massue le roi Soushna au moment qu'il fondait sur lui. Mais le
quadrumane, sans faire aucune attention  ce terrible coup de massue,
envoya sa _lourde_ roche tomber dans la poitrine mme de son rival et
_termina_ ce grand combat. Tu par l'atteinte du rocher, le noctivague
Vidyounml tomba sur la terre, ayant son coeur moulu et sa vie brise.

Tandis que les Rakshasas et les singes combattaient ainsi, le soleil
parvint  son couchant et fut remplac dans les cieux par la nuit
destructive des existences. Alors un combat de nuit infiniment
pouvantable s'leva entre ces guerriers qu'une haine mutuelle armait
l'un contre l'autre et qui tous dsiraient galement la victoire:
Es-tu Rakshasa? disaient les singes; es-tu un singe? criaient les
Rakshasas; et tous,  ces mots, ils se frappaient dans le combat de
coups rciproques au milieu de cette affreuse obscurit. Fends!...
dchire!... amne! disaient les uns; Trane-le!... mets-les en
fuite! criaient les autres. On ne distinguait que ces mots dans un
bruit confus au milieu de cette affreuse obscurit.

Sous leurs cuirasses d'or, les noirs Dmons apparaissaient dans les
tnbres comme de grandes montagnes, dont le feu consume les forts et
les herbes. Les ours, couleur de la nuit, circulaient pleins de fureur
et dvoraient les noctivagues au milieu de cette affreuse obscurit.
Remplis de colre, les Rakshasas  la vigueur immense criaient
eux-mmes  et l, dvorant les quadrumanes au milieu de cette
inextricable nuit.

Les singes, levant, abaissant leur vol, plongeaient  leur tour dans
l'empire d'Yama les Rakshasas, qu'ils frappaient avec les poings et
les dents. Rptant leurs assauts, ils dchiraient  belles dents,
pleins d'une violente colre, et les coursiers aux riches panaches
d'or, et les drapeaux semblables  la flamme du feu. Rptant leurs
assauts, ils mettaient en pices avec l'ongle et la dent les chars,
les conducteurs, les fantassins, les lphants et les guerriers
habitus  combattre sur les lphants.

Rma et Lakshmana, visant avec justesse aux plus excellents des
noctivagues, les frappaient de leurs flches pareilles  la flamme du
feu.

Droule par le sabot des chevaux et souleve par les roues des chars,
une poussire paisse drobait aux yeux et les armes et toutes les
plages du ciel.

Le bruit confus des tambours, des tymbales et des patahas, ml d'un
ct au son des conques et des fltes, joues par les terribles Dmons
aux formes changeantes, d'un autre aux gmissements des Rakshasas
blesss, aux cliquetis des armes, aux hennissements des chevaux,
frappaient les oreilles du plus pouvantable fracas. Le champ du
combat, affreux  voir, affreux  marcher dans un bourbier de chair et
de sang, n'offrait l que des bouquets d'armes au lieu de ses prsents
de fleurs.

Alors, enflamm de colre, Indradjit, furieux, se mit  ravager de
toutes parts l'arme d'Angada par une averse de flches.

Angada, ce roi vigoureux de la jeunesse, arrache, l'me tout
enveloppe de colre, un _vaste_ rocher  la force de ses bras et
pousse trois et quatre fois un cri. Submerg sous un torrent de
flches, le prince simien lance rapidement son roc et brise le char de
son ennemi sous la chute imptueuse de cette masse. Indradjit,  qui
le terrible singe avait tu ses chevaux et son cocher, abandonne
son char  l'instant, et, puissant magicien, il se rend alors mme
invisible.

Indradjit, humili, ce hros mchant, habile  manier toutes les
flches et terrible dans les batailles, courut sacrifier au feu
suivant les rites sur la place destine  consumer les victimes.
Tandis qu'il clbrait les crmonies en l'honneur du feu, les Ytavas
s'empressrent d'apporter l, o le Rvanide tait, des bouquets de
fleurs, des habits et des turbans couleur de sang: des flches  la
pointe aiguise, des _morceaux de_ bois, des myrobolans belerics, des
vtements rouges et une cuiller double en fer noir. De tous cts, 
l'entour du feu, ils jonchrent le sol de flches, de leviers en fer
et de traits barbels.

Le guerrier, avide de combats, gorgea vivant un bouc noir et versa
dans le feu, suivant les rites, le sang recueilli du cou. Une grande
flamme, pure de fume, s'allume soudain, et des signes, prsage de
victoire, se manifestent avec elle. Le feu s'enflamme de lui-mme,
et, tournant au midi la pointe de sa flamme, couleur d'or pur,
il accepte gracieusement l'oblation de beurre clarifi. Ensuite, du
milieu des feux sacrs s'lana un char magnifique, attel de quatre
beaux coursiers avec des panaches d'or sur la tte.

Resplendissant comme le feu enflamm,  peine le fortun Dmon, qui
s'tait rendu invisible, eut-il rassasi du sacrifice le feu, les
Asouras, les Dnavas et mme les Rakshasas;  peine eut-il fait
prononcer par la voix des Brahmanes les bndictions et les voeux
pour un bon succs, qu'il monta dans ce char blouissant, nonpareil,
brillant de sa propre substance, tel enfin que l'or pur. Attel de
quatre chevaux sans frein, il marchait invisible, couvert de riches
vtements, approvisionn de traits divers, arm de grandes lances 
l'usage des chars, muni partout de bhallas et de flches ressemblantes
 des lunes demi-pleines. Un serpent d'or massif, par de lapis-lazuli
et pareil en clat au soleil adolescent, _se droulait sur le char_:
c'tait le drapeau qu'arborait Indradjit.

Quand celui-ci eut sacrifi au feu avec les formules des prires
consacres chez les Rakshasas, il se tint  lui-mme ce langage:
Aujourd'hui que j'aurai tu ces _deux insenss_, qui mritent la mort
et que leur folle audace engage dans un combat, je vais rapporter une
victoire dlicieuse  Rvana, mon pre!

Mont dans le char arien et se tenant invisible aux yeux, il blesse
alors de ses dards aiguiss Rma et Lakshmana. Les deux frres,
envelopps dans une tempte de ses flches, saisissent leurs arcs et
lancent dans les cieux des traits pouvantables. Mais ce couple de
hros  la grande force eut beau couvrir le ciel par des nuages de
flches, aucun trait ne vint toucher le Rakshasa, pareil  un grand
Asoura.

Ayant fait natre des tnbres, grce  cette puissance de la magie
dont il tait dou, le Rvanide voila toutes les plages du ciel,
enveloppes de brouillards et d'obscurit. Tandis qu'il se promenait
ainsi dans les airs, on n'entendait, ni le bruit du char, ni celui des
roues, ni le son de la corde vibrante  son arc: on n'entrevoyait mme
aucune forme de son corps.

Enfin la colre fit parler Lakshmana: Je vais, dit-il plein de
courroux  son frre, dcocher la flche de Brahma pour la mort de
tous les Rakshasas!

Garde-toi bien, rpondit celui-ci, de tuer pour un seul Rakshasa tous
ceux qui vivent sur la terre et _de confondre avec les Rakshasas qui
nous font la guerre_ ceux qui ne combattent pas, ceux qui dorment,
ceux qui sont cachs, ceux qui fuient et ceux qui viennent  nous les
mains jointes!

Dans l'intervalle  peine d'un clin d'oeil, le Rvanide lia par la
vertu d'une flche _enchante_ les deux frres, qui, tombs sur le
champ de bataille, ne pouvaient plus mme remuer les yeux. Tous les
membres percs, couverts l'un et l'autre de javelots et de flches,
en vain cherchaient-ils  briser le charme, ils gisaient comme deux
bannires du grand Indra qu'on plie _aprs une fte et_ qu'on lie
d'une corde.

Hros, ils taient couchs maintenant sur la couche des hros, ces
deux frres ensevelis dans la douleur, baigns de sang et tous les
membres hrisss de flches! Il n'tait pas dans tout le corps de ces
deux guerriers une largeur de doigt sans blessure; il n'tait pas si
minime partie que les dards n'eussent perce ou mme dtruite.

Ensuite les _singes_, htes des bois, portant leurs yeux dans le ciel
et sur la terre, virent gisants les deux frres Daarathides, que les
flches tenaient l garrotts.

Vibhshana et tous les singes furent saisis d'une vive douleur  la
vue de ces deux hros, tombs sur la terre et couverts d'une grle
de flches. Parcourant des yeux le firmament et toutes les plages du
ciel, les simiens ne virent pas dans tout ce _vaste_ champ de bataille
Indradjit, qui se drobait sous le voile de la magie. Mais Vibhshana,
regardant lui-mme dans les airs avec des yeux clairs de la mme
science, aperut le fils de son frre, qui s'y tenait cach grce aux
prestiges de la magie.

Le Rvanide, habile  trouver les articulations dans tous les membres,
se mit  fatiguer de ses pouvantables flches, prsent d'_Agni_, tous
les chefs des quadrumanes, et, les enchanant avec la magie de ses
dards, il faisait tomber ces hros fascins sur la face de la terre.
Quand il eut sem les blessures et la terreur au milieu des singes par
les torrents de ses flches, il clata d'un rire bruyant et dit ces
paroles: Ces deux frres, compagnons de fortune, je les ai garrotts
 la face mme de l'arme avec cet affreux lien d'une flche: voyez,
Rakshasas!  ces mots, charms de cet exploit, tous les noctivagues,
accoutums  combattre avec l'arme de la fraude, sont ravis dans la
plus haute admiration. Tous alors de crier  grand bruit, comme
les nues _tonnantes_; et tous,  cette nouvelle: Rma est tu!
d'honorer  l'envi ce _vaillant_ Rvanide.

Ensuite l'indomptable Indradjit, victorieux dans cette bataille, entra
d'un pied ht dans la ville de Lank, rapportant la joie  tous les
Narritas.

L, il s'approcha de Rvana, il s'inclina devant son pre, les mains
jointes, et lui annona l'agrable nouvelle que Rma et Lakshmana
n'taient plus.  peine eut-il ou que ses deux ennemis gisaient
morts, Rvana joyeux de s'lancer vers son fils et de l'embrasser au
milieu des Rakshasas. Il baisa d'une me toute satisfaite son fils
sur le front; et celui-ci rpondit aux questions de son pre, en lui
racontant sa bataille entirement. Aussitt que Rvana eut ou
le rcit de ce guerrier au grand char, il rejeta le souci, que le
vaillant Daarathide avait dj fait natre dans son me, inonde
par un torrent de plaisir, et, dans les transports de sa joie, il
congratula son fils.

Le roi manda vers lui une vieille Rakshas, personne minente,
dvoue, excutant les choses  son moindre signe: elle tait
au-dessus des autres et se nommait Tridjat. Quand le monarque des
Rakshasas vit la Dmone accourue  la parole de son matre, celui-ci
tint ce langage:

Dis  la Vidhaine qu'Indradjit, _mon fils_, a tu Rma et Lakshmana,
fais-la monter sur le char Poushpaka et fais-lui voir les deux frres
morts sur le champ de bataille. Sans incertitude, sans crainte,
sans proccupation maintenant, il est vident que la Mithilienne va
s'approcher de moi, _souriante_ et pare de toutes ses parures.

 peine Tridjat et les Dmones, ses compagnes, eurent-elles ou ces
paroles de Rvana le mchant, qu'elles s'en allrent o tait le char
Poushpaka. Elles s'empressent de tirer le _cleste_ chariot de sa
remise, et viennent trouver la Mithilienne dans le bocage d'aokas.

Le monarque des Rakshasas fit pavoiser Lank de drapeaux, de
banderolles, d'tendards, et, plein de joie, fit proclamer dans toute
la ville: Rma et Lakshmana sont morts: c'est Indradjit qui les a
tus!

Alors St, du char, o elle tait assise avec Tridjat, vit la terre
couverte par des armes de hros quadrumanes, les Rakshasas, l'me
remplie de joie, mais l'aspect pouvantable, et les singes consums
par la douleur  ct de Rma et de Lakshmana.  la vue de ces deux
hroques Daarathides, tendus sur le sein de la terre, la cuirasse
dtruite, l'arc chapp des mains, le corps, _pour ainsi dire_,
tout revtu de flches, alors, noye dans les pleurs du chagrin,
tremblante, consume par la douleur, elle se mit  gmir d'une manire
lamentable.

Tous les doctes interprtes des marques naturelles, qui m'ont dit:
Tu seras mre et tu ne seras jamais veuve! n'avaient donc pas dit
la vrit, puisque Rma fut tu aujourd'hui! Les savants, qui
m'appelaient tous: Fortune, parce que tu seras, disaient-ils,
l'pouse d'un hros et d'un roi, ne disaient donc pas la vrit,
puisque Rma fut tu aujourd'hui! Quand ces doctes sacrificateurs, qui
ont sans cesse les stras dans leurs mains, me prdisaient tous que
je serais une reine couronne, ils ne disaient donc pas la vrit,
puisque Rma fut tu aujourd'hui! Tous ces brahmes savants, qui m'ont
assur dans l'audition _des prires_ que je serais bienheureuse et que
j'tais fortune, ils assuraient donc eux-mmes un mensonge, puisque
Rma fut tu aujourd'hui!

La Rakshas Tridjat dit  l'infortune, qui soupirait ces plaintes:
Reine, ne te livre pas au dsespoir, car ton poux est vivant. On
voit des marques certaines accompagner toujours la dfaite des hros.
En effet, quand le roi est tu, les chefs des guerriers ne sont pas
_si_ bouillants de colre et _si_ brlants d'exercer leur courage et
leur impatiente ardeur.

Une arme qui a perdu son gnral est sans vigueur, sans nergie;
elle se dbande; elle est dans une bataille ce qu'est au milieu des
eaux un navire qui a perdu son gouvernail. Au contraire, cette arme,
pleine d'ardeur, sans trouble, ses lgions en bon ordre, garde ici le
Kakoutsthide, tendu sur le champ de bataille.

Fais attention, Mithilienne,  cet indice; il est bien grand: ces
deux hros ont perdu le sentiment, et cependant la beaut ne les a pas
encore abandonns. _Ce n'est pas ce qu'on voit_ ordinairement; _car_
le visage des hommes qui ont rendu le dernier soupir et dont l'me
s'est enfuie, inspire  tous les yeux une insurmontable aversion.
Secoue, fille du roi Djanaka, secoue ce chagrin et cette douleur, qu'a
jets dans ton me ce triste aspect de Rma et de Lakshmana: ils n'ont
pas, ces deux hros, perdu la vie.

Semblable  une fille des Dieux, St joignit les mains et rpondit
encore afflige  ces paroles de Tridjat: Puisse-t-il en tre
ainsi!

L, dans ce bosquet dlicieux, l'pouse du monarque des hommes ne
put goter de joie au souvenir de ces deux princes, qu'elle venait
de contempler tendus sur le champ de bataille; car cette vue
l'avait blesse au coeur, telle qu'une jeune gazelle, par une flche
empoisonne.

       *       *       *       *       *

Aprs beaucoup de temps coul, l'an des Raghouides, quoiqu'il
ft tout cribl de flches, reprit enfin sa connaissance, grce  sa
durabilit, grce  l'union d'une plus grande part de l'me divine
dans sa nature humaine.

Il tourna d'abord ses regards sur lui-mme, et, se voyant inond de
sang, il gmit et des larmes lentes coulrent de ses yeux. Mais, quand
il vit Lakshmana tomb _prs de lui_, alors, saisi par la douleur et
le chagrin, dsespr, il pronona d'un accent plaintif le nom de sa
mre, et, d'une voix brise, il dit au milieu des singes:

Qu'ai-je  faire maintenant de St, de Lank ou mme de la vie, moi,
qui,  cette heure, vois Lakshmana aux signes heureux couch _parmi
les morts_? Je puis trouver ailleurs une pouse, un fils et mme
d'autres parents; mais je ne vois pas un lieu o je puisse obtenir de
nouveau un frre consanguin. Indra fait pleuvoir tous _les biens_;
c'est une parole des Vdas; mais il ne fait pas qu'il nous pleuve un
frre! c'est un adage qui n'est pas moins vrai. Soumitr est ma mre
_par son hymen avec mon pre_, et Kaualy est celle qui m'a donn
le jour. Mais je ne fais aucune diffrence entre elles pour l'autorit
d'une mre.

Dans ce mme instant, le Vent s'approcha du hros gisant et lui
souffla ces mots  l'oreille: Rma! Rma aux longs bras, souviens-toi
dans ton coeur de toi-mme. Tu es Nryana le bienheureux, incarn dans
ce monde pour le sauver des Rakshasas: rappelle-toi _seulement_ le
fils de Vinat, ce divin _Garouda_,  l'immense vigueur, qui dvore
les serpents! Et soudain il viendra ici vous dgager l'un et l'autre
de cet affreux lien, dont vous ont enchan des serpents _sous les
apparences de flches_.

Rma, les dlices de Raghou, entendit ce langage du Vent et pensa au
cleste Garouda, la terreur des serpents. Au mme instant, il s'lve
un vent _imptueux_ avec des nuages accompagns d'clairs. L'eau de la
mer est bouleverse, les montagnes sont branles; tous les arbres ns
sur le rivage sont briss, arrachs avec les racines et renverss
de mille manires dans les ondes sales au seul vent des ailes _de
l'invincible oiseau_. Les serpents _de la terre_ et les reptiles,
habitants des eaux, tremblent d'pouvante.

Un instant s'tait  peine coul, que dj tous les singes voyaient
ce Garouda  la grande force, comme un feu qui flamboyait au milieu
du ciel.  la vue de l'oiseau, qui vient  _tire d'aile_, tous les
reptiles de s'enfuir  et l. Et les serpents, qui se tenaient
sous la forme de flches sur le corps de ces deux robustes et nobles
hommes, disparaissent _au plus vite_ dans les creux de la terre.

Aussitt qu'il voit les princes Kakoutsthides, Garouda les salue et
de ses mains il essuie leurs visages, resplendissants comme la lune.
Toutes les blessures se ferment ds que l'oiseau divin les a touchs,
et des couleurs gales sur tout le corps effacent dans un moment les
cicatrices. Souparna, brillant comme l'or, les baisa tous deux, et,
_sous l'impression de ce baiser_, il revint en eux-mmes deux fois
plus de force, de vigueur, d'nergie, de courage, de prvision et mme
d'intelligence _qu'ils n'avaient auparavant_. Grce  toi, lui
dit Rma, nous avons chapp vite  cette profonde infortune, o le
Rvanide nous avait plongs; nous sommes revenus promptement  la
bonne sant; nous avons t dlivrs du lien de ces flches et nous
avons obtenu mme une force plus grande! tre fortun, qui rehausses
de clestes parures cette beaut dont tu es dou, qui es-tu, 
toi, qui, portant ces vtements clestes, parfumes notre haleine de
clestes guirlandes et de parfums clestes?

Souparna, le monarque des oiseaux, embrassa, l'me pleine de joie et
les yeux troubls par des larmes _de plaisir_, le noble rejeton de
Kakoutstha et lui dit en souriant: Je suis ton ami, Kakoutsthide,
et, pour ainsi dire, une seconde me que tu as hors de toi: je suis le
propre fils de Kayapa et je suis n de Vinat, _son pouse_. Je suis
Garouda, que l'amiti fit accourir  votre aide; car ni les Asouras au
grand courage, ni les Dnavas  la grande force, ni les Dieux ou les
Gandharvas, Indra mme  leur tte, n'auraient pu vous dlivrer de ces
flches au lien souverainement pouvantable, que le farouche Indradjit
avait forges par la puissance de la magie. En effet, tous ces dards
plongs dans ton corps, c'taient des serpents infernaux se nouant
de l'un  l'autre, aux dents aigus, au subtil venin, que le Rakshasa
avait changs en flches par la vertu de sa magie.

Fils de Raghou, il te faut dployer dans les batailles une grande
vigilance; car tous les Rakshasas naturellement sont des tres pour
qui la fraude est l'arme habituelle de combat.

Il dit; et, sur ces mots, Garouda  la force imptueuse dcrivit
au milieu des singes un pradakshina autour du noble Rma, et, se
plongeant au sein des airs, il partit, semblable au vent.  la vue
de ce merveilleux spectacle et des Raghouides rendus  la sant, les
simiens de pousser tous  l'envi des acclamations de triomphe, qui
portent la terreur dans l'me des Rakshasas.

Les oreilles battues par le bruit vaste et profond de ces habitants
des bois, les ministres de parler en ces termes: Tels qu'on entend
s'lever, comme le tonnerre des nuages, les cris immenses de ces
milliers de singes joyeux, il a d natre, c'est vident, au milieu
d'eux un bien grand sujet d'allgresse; car voil qu'ils branlent de
leurs intenses clameurs toute la mer, pour ainsi dire.

 ces paroles de ses ministres, le monarque des Rakshasas: Que l'on
sache promptement, dit-il aux gens placs l prs de lui autour de sa
personne, la cause qui fait natre  cette heure une telle joie parmi
ces coureurs des bois dans une circonstance ne pour la tristesse!

 cet ordre, ils montent avec empressement sur le rempart et promnent
leurs yeux sur les armes commandes par le magnanime Sougrva. Ils
virent les deux nobles princes debout et libres des liens, dont ces
flches magiques les avaient garrotts: cette vue alors consterna
les Rakshasas. L'me tremblante, ils descendent vite du rempart, et,
tristes, ils se prsentent devant l'Indra des Rakshasas avec un visage
abattu. L'affliction peinte sur la figure, ces noctivagues, tous
orateurs habiles, rapportent suivant la vrit cette fcheuse nouvelle
 Rvana.

 ces mots, l'Indra puissant des Rakshasas, le visage constern,
l'me enveloppe de tristes penses, donna cet ordre au milieu des
Rakshasas: Sors, accompagn d'une nombreuse arme de guerriers aux
formidables exploits, dit-il au Rakshasa nomm Dhomrksha, et va
combattre _ l'instant_ Rma avec le peuple des bois!

Les vigoureux noctivagues aux formes pouvantables attachent leurs
sonnettes, et, joyeux, poussant des cris, ils environnent Dhomrksha.
Les chefs des Rakshasas, inabordables comme des tigres, s'lancent
revtus de cuirasses, ceux-ci monts sur des chars pavoiss de
_brillants_ drapeaux et dfendus par un filet d'or, ceux-l sur des
nes[15] aux hideuses figures, les uns sur des chevaux d'une vitesse
incomparable, les autres sur des lphants tout remplis d'une furieuse
ivresse. Dhomrksha, tourdissant les oreilles par un son clatant,
tait mont sur un char divin, attel d'nes, aux ornements d'or,  la
tte de lions et de loups.

[Note 15: N'est-il pas curieux de trouver mme ces nes de guerre
dans l'numration des armes que Xerxs conduisit en Grce? Les
Indiens, lit-on au livre VII d'Hrodote, montaient des chevaux de
selle et des chars de guerre: ces chars taient attels de chevaux de
trait ou d'nes sauvages.]

       *       *       *       *       *

Aussitt qu'ils voient sortir le Dmon aux yeux couleur de sang, tous
les singes joyeux, avides de combats poussent des cris. Et, du
mme temps, s'leva un combat tumultueux entre les simiens et les
Rakshasas. Ils tombrent dans cette bataille, dchirs mutuellement
par les javelots impitoyables.

Son arc  la main et sur le front de la bataille, Dhomrksha
parpillait en riant  tous les points de l'espace les singes fuyant
sous les averses de ses flches. Mais  peine eut-il vu le Rakshasa
maltraiter son arme, soudain le Mroutide empoigna un norme rocher
et furieux il fondit sur lui. Les yeux deux fois rouges de colre et
dployant une force gale  celle du _Vent_, son pre, il envoya la
pesante roche tomber sur le char de l'ennemi.

Mais Dhomrksha, qui avait dj lev sa massue, voyant arriver cette
grande masse, se hta de sauter lestement  bas du char, et se tint
de pied ferme sur la terre. Le rocher brisa le char et tomba sur la
plaine.

Quand il eut rompu la voiture de l'ennemi, son timon et ses roues,
cass mme son arc et son drapeau avec le char, Hanomat, le fils du
Vent, se mit  rpandre la terreur parmi les Dmons  coups d'arbres
enlevs, troncs et branches.

Briss, la tte fendue, le corps tout broy sous le poids de ces
arbres _normes_, les Rakshasas, noys dans leur sang, tombrent sur
la face de la terre.

L'arme de Ytavas une fois mise en droute, le fils du Vent prit la
cime d'une montagne et courut avec elle sur _le vaillant_ Dhomrksha.

Mais celui-ci, portant haut sa massue, de s'lancer rapidement contre
Hanomat, qui fondait sur lui dans le combat avec des rugissements.
Alors Dhomrksha fit tomber avec imptuosit sa massue toute
hrisse de pointes sur la poitrine d'Hanomat, enflamm de colre. Le
Mroutide  la grande valeur, que sa massue d'une forme pouvantable
avait frapp au milieu des seins, n'en fut nullement mu. Et le singe
qui possdait la force de Mroute, sans mme penser  ce terrible
coup, dchargea, au milieu de la tte du Rakshasa la cime de montagne.
Broy sous la chute du lourd sommet, Dhomrksha, tous ses membres
vacillants, tomba soudain sur la terre, comme une montagne qui
s'croule.

 la vue de leur chef renvers, les noctivagues chapps au carnage
de rentrer dans Lank, tremblants et battus par les singes. Tout
boulevers, les genoux briss, la poitrine et les cuisses rompues, les
yeux rouges de sang, la tte pendante, vomissant de la bouche un sang
_pais_, Dhomrksha tomba par terre, sa connaissance teinte.

 peine eut-il appris la mort du hros, _qu'il avait envoy au
combat_, Rvana, plein de colre, dit ces mots  l'intendant de ses
armes, qui s'tait approch, les mains runies en coupe: Que des
Rakshasas d'un pouvantable aspect, difficiles  vaincre et tous
habiles au mtier des armes, sortent  l'instant sous le commandement
d'Akampana! Il a tudi les Traits _sur la guerre_, il sait
dfendre _une arme_; il est le plus excellent des hommes qui ont
l'intelligence des batailles; il a toujours eu ma prosprit  coeur,
il a toujours aim les combats.

Mont sur un char et par de pendeloques d'un or pur, le fortun
Akampana sortit, environn de formidables Rakshasas.

De nouveau, il s'alluma donc entre les singes et les Rakshasas une
bataille infiniment pouvantable, o, de l'une et de l'autre part, on
sacrifiait sa vie pour la cause de Rma et celle de Rvana.

Il tait impossible aux combattants de se voir les uns les autres
sur le champ de bataille, envelopps qu'ils taient par les nuages
de poussire, o le blanc, le pourpre, le jaune et le bistre se
confondaient ensemble dans une teinte unique. Ils ne pouvaient
distinguer au milieu de cette poussire, ni un char, ni mme un
coursier, ni un drapeau, ni une bannire, ni une cuirasse, ni mme
une arme quelconque. On entendait le cri tumultueux des guerriers
s'entrechargeant et poussant des cris; mais aucune forme n'tait
perceptible dans cette bataille confuse. Les singes irrits frappaient
les singes dans le combat, et les Rakshasas tuaient les Rakshasas dans
cette mle.

Bientt la poussire fut abattue sur le sol, arrose par un fleuve de
sang, et la terre se montra aux yeux toute remplie par des centaines
de cadavres.

Alors ce guerrier, le plus habile de ceux qui savent combattre sur
un char, le vigoureux Akampana, emport par sa colre, de prcipiter
contre les simiens son char et ses chevaux, dont le _fouet ou
l'aiguillon_ excitait la vitesse.

Les singes ne pouvaient tenir pied devant lui,  plus forte raison ne
purent-ils combattre; et tous ils s'enfuirent, briss par les flches
du gnral ennemi. Quand Hanomat vit ses proches tombs dans les
mains de la mort ou rduits sous le pouvoir d'Akampana, il s'avana
avec son immense vigueur.  peine tous les plus braves simiens ont-ils
vu le grand singe dans la bataille, qu'ils se rallient et se pressent
de tous les cts autour du hros.

Mais Akampana inonde avec une averse de flches Hanomat, ferme devant
lui et tel qu'une montagne, comme _Indra_, le grand Dieu, inonde avec
un torrent de pluie _les sommets et les flancs_ d'un mont. Le fils du
Vent, Hanomat  la vive splendeur pousse un clat de rire et court
sur le Rakshasa d'un pas qui, pour ainsi dire, fait trembler la terre.

Songeant qu'il n'avait pas d'arme et saisi de colre, il arracha un
shore, haut comme la cime d'une montagne. Le guerrier vigoureux tint
d'une main l'arbre sourcilleux, et, poussant le plus effroyable cri,
il remplit d'pouvante les Rakshasas. Ensuite il fondit sur Akampana
pour le tuer, comme le Dieu courrouc de la foudre tua Namoutchi dans
un grand combat. Mais le gnral des Rakshasas, le voyant porter haut
son shore, lui coupa de loin cette affreuse massue avec de grandes
flches en demi-lune. Hanomat fut saisi de stupfaction, quand il
vit cet arbre norme qui, tranch au milieu des airs par le chef des
Ytavas, tombait, jonchant la terre de ses dbris. Mais de nouveau
le singe  la grande force,  la dvorante splendeur, arracha d'un
mouvement rapide un shore immense pour la mort de son ennemi. Il
empoigna et, riant d'une joie extrme, se mit  brandir l'arbre
colossal sur le champ de bataille.

Furieux, il abattit et les lphants, et les guerriers monts sur des
lphants, et les chars, et les coursiers attels  des chars, et les
troupes de fantassins Rakshasas.

Quand ils virent Hanomat en courroux et qui, semblable au Dieu de
la mort, arrachait les vies dans la bataille, les Dmons prirent de
nouveau la fuite.  l'aspect du singe accourant, plein de colre,
et semant la terreur dans les Rakshasas, le hros  la grande force,
Akampana, fut lui-mme rempli de fureur.

Aussitt le guerrier vigoureux de percer Hanomat au milieu des seins
avec quatorze flches aigus, habitues  fendre les articulations.
Mais, tenant son arbre lev, il se prcipita du plus vif lan et
dchargea le shore pouvantable rapidement sur la tte du noctivague
Akampana. Celui-ci,  peine reu en pleine tte le coup assn par le
singe, tombe soudain sur la terre et meurt.

Tous les _plus_ vigoureux des Rakshasas jettent leurs armes et,
tournant le dos  l'ennemi, s'enfuient vers Lank, malmens par les
singes. Troubls, vaincus, briss, les cheveux pars, les couleurs
du visage effaces par la peur, soupirant, la tte perdue, fous
d'pouvante, tournant  chaque instant leurs yeux effrays derrire
eux, ils entrrent dans la ville, en s'crasant les uns les autres.

Alors, et tous les quadrumanes, Sougrva mme  leur tte, et
Vibhshana  la grande sagesse, et Lakshmana  la force sans mesure,
et Rma lui-mme, et les choeurs des Immortels s'empressrent tous
d'honorer le vaillant Mroutide.

Ds que Rvana eut appris d'une me agite cette dfaite, il donna
promptement de _nouveaux_ ordres  ses Ytavas:

Je rendrai  Rma et  Lakshmana le prix de leur inimiti: je
sortirai pour l'extermination des ennemis et le gain de la victoire
avec les chars, avec les coursiers, avec les lphants, avec tous les
Rakshasas, et j'irai moi-mme d'un pied ht au front de la bataille.

 la nouvelle que Rvana se laissait emporter au dsir des combats,
la noble et belle reine, qui avait nom Mandaudar, se leva et vint
_le trouver_. Elle prit Mlyavat par la main; puis, accompagne par
Yopksha, par les ministres verss dans la vrit des conseils et
par les autres plus sages conseillers; environne par les Ytavas, qui
tous portaient des jharjharas[16] et des bambous, entoure de femmes,
jeunes et vieilles, escorte de tous les cts par des guerriers,
qui tenaient des armes dans leurs mains inquites, la reine se rendit
elle-mme dans la salle o tait le souverain des Rakshasas.

[Note 16: Bton, aux extrmits duquel sont attaches de petites
sonnettes ou des plaques en mtal afin d'effrayer les serpents et les
autres btes nuisibles, qui peuvent se trouver dans le chemin.]

Aussitt que le monarque aux dix ttes voit s'approcher la reine, il
se lve prcipitamment, _il marche  sa rencontre_ d'un pied ht, il
embrasse Mandaudar, sa belle pouse.

Aprs que Rvana l'eut salue comme il tait convenable, il se rassit
sur le trne, les yeux rougis par les _pleurs donns aux_ malheurs de
Lank, l'me trouble et soupirant aprs les combats. Et prenant la
parole, suivant l'tiquette, d'une voix haute et profonde: Reine,
dit-il, quelle affaire t'amne ici? Empresse-toi de me l'apprendre.

 ces paroles du monarque, la reine de lui rpondre en ces termes:
coute, grand roi, ce que j'ai  t'apprendre, je t'en supplie  mains
jointes. Il n'entrera dans mes paroles aucune intention de t'offenser,
 toi, de qui l'honneur dcoule. J'ai pens que ta majest brlait de
combattre et qu'elle avait form la rsolution de sortir: c'est l,
roi des rois, la cause de ma venue en ces lieux.

Il ne sied pas  toi,  le plus minent _des princes_, il ne sied pas
 toi d'affronter le magnanime Rma, de qui tu as ravi l'pouse, ni le
fils de Soumitr, ce Lakshmana qui n'a point son gal dans la guerre.
Ce n'est pas simplement un homme, que ce Rma le Daarathide, qui,
seul de sa personne, immola tant de Rakshasas..., quatorze milliers,
qui habitaient le Djanasthna!

Il est impossible que tu russisses: c'est l'opinion de ces ministres
mmes dans leur intelligence. Que la vertueuse pouse de Rma soit
donc rendue  son poux!

Envoyons au plus grand des Raghouides, et de riches vtements, et des
joyaux, et St elle-mme, puissant roi, et des chars, et de l'or, et
de l'argent, et du corail, des pierreries et des perles. Que Mlyavat
se rende vers lui en diligence, accompagn d'Yopksha et de cet
Atikya _si_ vers dans la connaissance des choses qui sont ou ne sont
point  faire. Vibhshana, qui les a prcds, aidera certainement ces
trois envoys, qui vont le rejoindre,  ngocier la paix au camp
des ennemis: sans doute, aprs qu'il aura salu Rma et honor la
Mithilienne, Vibhshana lui-mme, _en ton nom_, rendra ta captive 
son poux.

La fortune des batailles est douteuse: ou l'on tue, ou l'on est tu:
n'embrasse donc pas le parti des combats, et traite plutt de la paix,
monarque aux dix ttes.

 ces paroles de son pouse, le monarque des Rakshasas, poussant de
longs et brlants soupirs, regarda les membres de l'assemble, prit
ensuite la main de Mandaudar et lui rpondit en ces termes: Ce
langage, que tu m'as tenu par le dsir de mon bien, reine chrie,
n'est pas entr d'une manire fcheuse dans mon esprit. Quand j'ai
vaincu jadis les Ngas, les Asouras, les Dmons et les Dieux, comment
irais-je m'incliner devant Rma, le protg d'un singe! Que
diraient les Dieux, s'ils me voyaient baisser la tte devant Rma le
Kakoutsthide? Quelle serait ma vie dans la perte de ma splendeur!

Ne laisse pas entrer le souci dans ton coeur; je triompherai, femme au
candide sourire; je tuerai les singes, et Lakshmana, et Rma lui-mme.
La peur de Rma ne me fera pas lui renvoyer sa Vidhaine: Rma
d'ailleurs ne voudrait plus de la paix maintenant. Au reste, je ne
veux de sa paix ni aujourd'hui, ni dans un autre temps; va donc, aie
confiance; tout cela, noble dame, est pour nous l'aube du plaisir.

Il dit et, d'une me qui semblait joyeuse, il embrasse son pouse. La
reine aussitt rentra dans son brillant palais. _Elle partie_,
Rvana de penser  cette guerre pouvantable qui avait clat, et,
s'adressant aux Rakshasas: Qu'on prpare vite mon char, dit-il, et
qu'on l'amne ici promptement!

Alors, au milieu des conques, des tambours et des patahas rsonnants,
au milieu des applaudissements, des cris de guerre et des grincements
de dents, au milieu des hymnes les plus doux chants  sa gloire,
alors s'avana le plus grand des rois Ytavas.

 l'aspect de Rvana, qui accourt d'un rapide essor avec son arc et
son dard enflamm, le monarque des simiens se porte  sa rencontre,
impatient de se mesurer avec lui dans un combat. Le souverain des
singes arrache de ses bras vigoureux la cime d'une montagne, fond sur
le roi des Rakshasas, et, levant cette masse, lance  Rvana le sommet
que surmonte un plateau ombrag d'une fort. Mais  la vue de ce mont
qui vient sur lui, soudain le hros dcacphale de le couper avec des
flches pareilles au sceptre de la mort.

Quand il eut fendu par morceaux cette montagne aux admirables et
nombreux plateaux couverts d'arbres, au fate arien et sublime, le
formidable monarque prit une flche terrible, semblable  un grand
serpent. Il encocha cette arme scintillante, pareille  une flamme et
d'une vitesse gale  celle du vent; puis il envoya au souverain
des troupes simiennes ce trait aussi rapide que le tonnerre du grand
Indra. Le dard, lanc par la main de Rvana, ce dard  la pointe
aigu, au corps semblable  celui de la foudre, atteint Sougrva et le
perce avec imptuosit: tel Krtikya d'un coup de sa lance transpera
le mont Krauntcha.

Le roi bless par la flche pousse un cri et tombe sur la terre, l'me
gare, en proie  l'motion de la douleur.  l'aspect du noble singe
tendu sur le champ de bataille, les Ytoudhnas, pleins de joie,
la font clater en acclamations: mais Gavksha, Gavaya, Soudanshtra,
Nala, Djyotirmoukha, Angada et Manda arrachent les rochers d'une
grosseur dmesure et courent  l'envi sur l'Indra mme des Rakshasas.
Ce terrible monarque rendit inutiles tous les coups des singes
avec des centaines de traits  la pointe aigu, et blessa les hros
quadrumanes avec ses multitudes de flches  l'empennure embellie
d'or.

_Sur ces entrefaites_, le fils du Vent, Hanomat  la grande
splendeur, voyant Rvana lancer partout ses projectiles, s'tait
avanc contre lui.

Il s'approcha du char et, levant son bras droit, il fit trembler ce
hros: Eh quoi! les singes t'inspirent de la crainte, lui dit le
sage Hanomat,  toi, qui as pu briser les Ngas et les Yakshas,
les Gandharvas, les Dnavas et les Dieux, grce  ce que _la faveur
obtenue de Brahma_ te mit de leur ct  l'abri de la mort!

Ce bras de moi  cinq rameaux, ce bras droit que je tiens lev,
arrachera de ton corps l'me qui l'habite et dont il fut trop
longtemps le sjour!

 ces mots d'Hanomat, Rvana au terrifiant courage lui rpondit en
ces termes, les yeux rouges de colre: Sus donc! attaque-moi sans
crainte! couvre-toi d'une solide gloire! je n'teindrai ta vie
qu'aprs avoir expriment ce que tu as de vigueur!  ce langage
de Rvana le fils du Vent rpondit: Souviens-toi que c'est moi qui
nagure t'enlevai ton fils Aksha! Sur ces mots, le vigoureux monarque
des Rakshasas, le Viravaside  la splendeur flamboyante, assna au
fils du Vent un coup de sa paume dans la poitrine.  ce rude choc,
le singe alors chancelle un instant; mais, saisi de colre, il frappe
galement de sa paume l'ennemi des Immortels.

Sous le coup _violent_ de ce quadrumane imptueux, le monarque aux dix
ttes fut secou comme une montagne dans un tremblement de terre.
 l'aspect du Rakshasa branl dans le combat par une paume
_vigoureuse_, les Dmons et les Dieux, les Siddhas, les Tchranas et
les plus grands saints poussent _ l'envi_ des cris de joie. Quand
il eut repris le souffle: Bien, singe! tu as de la vigueur, lui dit
Rvana  la vive splendeur; tu es un ennemi digne de moi! Hanomat
rpondit  ces mots: Honte soit de ma vigueur, puisqu'elle n'a pu
briser ta vie, Rvana! Livre maintenant un combat srieux! Pourquoi te
vanter, insens? Mon poing va te prcipiter dans les abmes d'Yama!
Ces paroles du quadrumane ne firent qu'ajouter  la fureur du
noctivague; et celui-ci, l'me tout enveloppe par le feu de la
colre, jeta des flammes, pour ainsi dire.

Les yeux affreusement rouges, le vigoureux Dmon lve son poing
pouvantable, qu'il fait tomber rapidement sur la poitrine du simien.
Frapp de ce poing terrible dans sa large poitrine, le grand singe
en fut tout mu, perdit connaissance et chancela. Aussitt qu'il vit
Hanomat priv de sentiment, Rvana, qui excellait  conduire un char,
fondit sur Nla rapidement,  toute vitesse.

Quand le resplendissant Hanomat  la grande vigueur et plein de
vaillance eut recouvr le sentiment, il ne songea point  tirer parti
de la circonstance pour ter la vie  Rvana; mais, arrtant sur lui
ses regards, il dit avec colre: Guerrier vers dans la science
des batailles, ce combat est inconvenant aux yeux de tout homme qui
n'ignore pas les devoirs du kshatrya: tu ne devais pas m'abandonner
pour t'en aller combattre avec un autre!

Mais le vigoureux monarque des Ytavas, sans faire cas de ces paroles,
coupa en sept morceaux, avec sept flches, la cime de montagne lance
par Nla.

En ce moment, le fortun Mroutide assna dans sa large poitrine 
l'ennemi un coup de son poing semblable au tonnerre. Sous le choc de
cette main ferme, le monarque  la grande vigueur tomba par terre
 genoux, vacilla et s'vanouit. En voyant ce Rvana d'une valeur si
terrible dans les batailles tendu sans connaissance, les Rishis, les
Dnavas et les Dieux poussent  l'envi des cris de joie. Revenu  lui
aussitt, le Dmon prit des flches acres et s'arma d'un grand arc.

Le vaillant Rma, voyant le courage du puissant noctivague et tant
de fameux hros des armes simiennes tendus sans vie, courut sus 
Rvana dans ce combat mme. Alors, s'tant approch de lui: Monte
sur mon dos, lui dit Hanomat, et dompte cet impur Dmon!--Oui!
rpondit  ces mots le Raghouide, qui, impatient de combattre et
dsireux de tuer le noctivague, monta vite sur le singe.

Port sur Hanomat, comme Indra mme sur l'lphant Arvata, le
monarque des hommes vit alors dans le champ de bataille Rvana mont
sur son char.  cette vue, le hros  la grande vigueur, tenant haut
son arme, de fondre sur lui, comme jadis Vishnou dans sa colre fondit
sur Virotchana. Et, faisant rsonner le nerf de son arc au bruit tel
que la chute crasante du tonnerre, Rma d'une voix profonde: Arrte!
arrte! dit-il au monarque des Ytavas. Aprs un tel outrage que j'ai
reu de toi, o peux-tu aller, tigre des Rakshasas, pour te drober 
ma vengeance? Allasses-tu chercher un asile chez Indra, chez Yama ou
vers le Soleil, chez l'tre-existant-par lui-mme, vers Agni ou vers
iva; allasses-tu mme dans les dix points de l'espace, tu ne pourrais
aujourd'hui chapper  ma colre!

Il s'approche et brise de ses dards  la pointe aigu le char de
Rvana, avec ses roues, avec ses chevaux, avec son cocher, avec
son ample tendard, avec sa blanche ombrelle au manche d'or. Puis,
soudain, il darde au Dmon lui-mme dans sa poitrine large et d'une
forme bien construite une flche pareille  l'clair et au tonnerre:
tel Indra au bras arm de la foudre terrassa dans ses combats l'Indra
mme des Dnavas. Atteint par la flche de Rma, cet orgueilleux
roi, que n'avaient pu branler dans leurs chutes ni les traits de la
foudre, ni les lances du tonnerre, chancela sous le coup, et, _tout
branl_, dchir par la douleur, constern, laissa tomber son arc de
sa main.  l'aspect de son vacillement, le magnanime Rma saisit un
dard flamboyant en forme de lune demi-pleine et coupa rapidement
sur la tte du souverain des Ytavas sa radieuse aigrette couleur du
soleil.

Le vainqueur alors de jeter dans le combat ces paroles au monarque,
semblable au serpent dsarm de poison, la splendeur teinte, sa
gloire efface, l'aigrette de son diadme emporte, tel enfin que le
soleil quand il n'a plus sa lumire: Tu viens d'excuter un grand, un
bien difficile exploit; ton bras m'a tu mes plus vaillants guerriers:
aussi pens-je que tu dois tre fatigu, et c'est pourquoi mes flches
ne t'enverront pas aujourd'hui dans les routes de la mort!

 ces mots, Rvana, de qui l'orgueil tait renvers, la jactance
abattue, l'arc bris, l'aurige et les chevaux tus, la grande tiare
mutile, se hta de rentrer dans Lank, consum de chagrins et toute
sa gloire clipse.

Il s'approcha du sige royal, cleste, fait d'or; il s'assit, et,
regardant ses conseillers, il parla en ces termes: Toutes ces
pnitences rigoureuses que j'ai pratiques, elles ont donc t vaines,
puisque moi, l'gal du roi des Dieux, je suis vaincu par un homme! La
voici confirme par l'vnement, cette parole ancienne de Brahma: Tu
n'as rien  craindre, si ce n'est des hommes. J'ai obtenu que ni les
Pannagas ou les Rakshasas, ni les Yakshas ou les Gandharvas, ni les
Dnavas ou mme les Dieux ne pourraient m'ter la vie; mais j'ai
ddaign de m'assurer contre les hommes. Voici mme que ma ville,
comme Nand[17] me l'avait prdit un jour dans sa colre sur le mont
Himlaya, est assige par des tres d'une figure semblable  son
visage. Aujourd'hui les choses n'arrivent pas autrement qu'il ne fut
dit par ces deux magnanimes. Elles n'taient pas moins vraies, ces
paroles que m'adressa le noble Vibhshana. Ces discours sages de mon
frre s'accomplissent: les vnements qui surviennent sont justement
ce qu'il avait prvu.

[Note 17: Singe et conseiller de iva, habitant comme lui sur les
cimes de l'Himavat.]

Que Koumbhakarna d'un courage incomparable et qui a bris l'orgueil
des Dnavas et des Dieux soit rveill du sommeil o il est plong par
la maldiction de Brahma! Ce _gant_ aux longs bras dpasse dans le
combat tous les Rakshasas comme une cime de montagne: il aura tu
bientt les singes et les deux princes Daarathides.

 ces paroles du monarque, les Rakshasas de courir avec la plus grande
hte au palais de Koumbhakarna.

Mais, rejets au dehors par le vent de sa respiration, ces robustes
Dmons ne purent mme y rester. Quelle que ft leur puissante vigueur,
le souffle seul du gant les repoussa hors du palais: enfin, avec de
grands efforts et beaucoup de peine, les Ytavas parvinrent  rentrer
dans cette habitation charmante au pav d'or. L, ils virent alors
couch, dormant, tout son aspect glaant d'effroi et le poil dress en
l'air, cet horrible chef des Narritas, ce mangeur de chair, effrayant
par ses ronflements, soufflant comme un boa, avec une tempte de
respiration pouvantable, sortant d'une bouche aussi grande que la
bouche mme de l'enfer.

Alors, se plaant  l'entour et _se tenant l'un  l'autre_ fortement,
ils s'approchent du gant, dont la vue semblait une montagne de noir
collyre; puis, ces guerriers intrpides entassent devant lui un
amas d'aliments haut comme le Mrou et capable de rassasier sa faim
compltement. Ils firent l des tas de gazelles, de buffles et de
sangliers; ils amoncelrent une prodigieuse montagne de nourriture.
Ensuite, ces ennemis des Dieux mirent devant Koumbhakarna des urnes de
sang et diffrentes liqueurs spiritueuses. Ils oignirent d'un sandal
prcieux  l'odeur cleste, ils couvrirent le gant de riches habits,
de guirlandes et de parfums aux senteurs les plus exquises. Enfin, ils
rpandent les manations embaumes du plus suave encens autour de lui,
ils entonnent des hymnes en l'honneur de Koumbhakarna, ils se mettent
 rveiller de son lourd sommeil ce hros, immolateur des ennemis.
Tels que des nuages _orageux_, les Ytoudhnas font du bruit  et l,
ils secouent ses membres, et poussent des cris en mme temps qu'ils
frappent sur lui. Ils se fatiguent, mais ils ne peuvent le rveiller.
Enfin ils tentent, pour le tirer du sommeil, un plus grand effort. Ils
remplirent de leur souffle des trompettes reluisantes comme la lune,
et, dans leur vive impatience, ils jetrent tous  la fois des cris
clatants. Ils se frappaient les mains l'une contre l'autre _ou les
bras avec leurs mains_, ils allaient et venaient de tous les cts,
soulevant pour le rveil de Koumbhakarna un bruit tumultueux. Ils
battaient des chameaux, des nes, des chevaux et des lphants 
grands coups de btons, de fouets et d'aiguillons: ils faisaient
rsonner de toutes leurs forces des tymbales, des conques et des
tambours. Ils frappaient les membres du gant avec de grands marteaux,
avec des maillets d'armes, avec des pattias, avec des pilons mme,
levs autant qu'ils pouvaient. Les oiseaux tombaient tout d'un coup
dans leur vol, tourdis par ce fracas de tymbales, de patahas, de
conques, par ces cris de guerre, ces battements de mains et ces
rugissements; bruit confus, qui s'en allait courant par tous les
points de l'espace et se dispersait au milieu du ciel.

Mais en vain; tant de tumulte ne rveillait pas encore ce magnanime
Dmon.

Las _de tous ces vains efforts_, les noctivagues essayent d'un nouveau
moyen: ils font venir de charmantes femmes aux colliers de pierreries
blouissants. Celles-ci taient nes des Rakshasas ou des Ngas,
celles-l taient les pouses des Gandharvas, celles-ci encore taient
les filles des hommes ou mme des Kinnaras.

Entres dans ce palais magnifique au pav d'or pur, elles se tiennent
devant Koumbhakarna, _les unes_ chantant, _les autres_ jouant divers
instruments du musique. Et voici que, dans leurs foltres bats,
ces dames clestes aux clestes parures, ces nymphes, embaumes d'un
cleste encens et parfumes de senteurs clestes, remplissent des
odeurs les plus suaves cette splendide habitation. Toutes avaient de
grands yeux, toutes avaient le doux clat de l'or, toutes possdaient
les dons _aimables_ de la beaut, toutes taient pares de _gracieux_
atours.

Rveill par le gazouillement de leurs nopouras, le ramage de
leurs ceintures, le concert de leurs chants maris au son de leurs
instruments, leurs voix douces, leurs senteurs exquises et leurs
divers attouchements, le gant crut n'avoir jamais got de plus
dlicieuses sensations. Le prince des noctivagues jette en l'air ses
grands bras aussi hauts que des cimes de montagnes; il ouvre sa bouche
semblable  un volcan sous-marin, et bille hideusement. Cet horrible
spasme achve de rveiller ce Dmon  la force sans mesure: il pousse
un soupir, comme le vent qui souffle  la fin du monde. Ensuite le
Dmon rveill, ayant fait rougir ses yeux, _en les frottant_, promena
ses regards de tous les cts et dit aux noctivagues: Pour quelle
raison vos excellences m'ont-elles rveill dans mon sommeil? Ne
serait-il point arriv quelque chose de fcheux au monarque des
Rakshasas? En effet, on ne trouble pas dans le sommeil une personne de
mon rang pour une faible cause.

Le roi souverain de tous les Rakshasas a _bien_ envie de te voir.
Veuille donc aller vers lui, rpondent-ils; fais ce plaisir  ton
frre.

Aussitt qu'il eut ou la parole envoye par son matre, l'invincible
Koumbhakarna: Je le ferai! dit le gant  la grande vigueur, qui
se leva de sa couche, et, joyeux, se lava le visage, prit un bain
et revtit ses plus riches parures. Ensuite il eut envie de boire et
demanda au plus vite un breuvage, qui rpand la force dans les veines.
Soudain les noctivagues s'empressent d'apporter au gant, comme Rvana
leur avait prescrit, des liqueurs spiritueuses et diffrentes sortes
d'aliments pour la joie de son coeur. Le colosse affam se jeta
avidement, avec une bouche enflamme, avec des yeux ardents, sur la
chair des buffles, sur les viandes de sangliers, sur les boissons
prpares, et, _non moins_ altr, il but  longs traits du sang.

 l'aspect de cet minent Rakshasa, tel qu' le voir on et dit une
montagne, et qui semblait marcher dans les airs, comme jadis l'auguste
Nryana lui-mme;  cet aspect du colosse, affreusement pouvantable,
 la voix tonnante comme celle du nuage,  la langue flamboyante, aux
longues dents aigus et saillantes, aux grands bras, aux mains armes
d'une lance et devant la vue duquel, inspirant la terreur, fuyaient
tous les singes par les dix points de l'espace, Rma dit avec
tonnement ces mots  Vibhshana: Dis-moi qui est ce colosse? Est-il
un Rakshasa? Est-ce un Asoura? Je ne vis jamais avant ce jour un tre
de cette espce?

 cette demande que lui adressait le prince aux travaux infatigables,
Vibhshana rpondit en ces termes au rejeton de Kakoutstha: C'est le
fils de Viravas, le noctivague Koumbhakarna, qui a pu vaincre dans la
guerre Yama et le roi des Immortels.

Le vigoureux Koumbhakarna est fort de sa propre nature: la force
des autres chefs Rakshasas vient des faveurs et des grces qu'ils ont
mrites _du ciel_; mais la force de Koumbhakarna ne vient que de
son corps, hros aux longs bras; elle est inne en lui. Aussitt sa
naissance, ce magnanime, press dj par la faim, mangea dix Apsaras,
suivantes du puissant Indra. Par lui furent dvors des tres anims
en bien grand nombre de milliers.

Enfin, accompagn des cratures, Indra se rendit au sjour de
l'tre-existant-par-lui-mme, et fit connatre au vnrable aeul de
tous les tres la mchancet de Koumbhakarna: La terre sera bientt
vide, s'il continue  dvorer sans relche, comme il fait, tous les
tres anims!  ces paroles de akra, l'auguste pre de tous les
mondes manda vers lui Koumbhakarna et vit cet affreux gant. 
l'aspect du colosse, le souverain matre des cratures fut saisi
d'tonnement, et l'tre-existant-par-lui-mme tint ce langage au
vigoureux Koumbhakarna: Assurment, c'est pour la destruction du
monde, que tu fus engendr par le fils de Poulastya; mais, puisque tu
n'emploies tes soins et cette force, dont tu es dou, qu' ravager le
monde, dsormais tu vas dormir, semblable  un mort!

Aussitt, vaincu par la maldiction de Brahma, le Rakshasa tombe, _et
s'endort_!

Quand il vit son frre tendu et plong dans un profond sommeil,
alors, agit par la plus vive motion: On ne jette pas  terre, dit
Rvana, un arbre d'or, parce qu'il n'a point rapport de fruits dans
la saison. Souverain matre des cratures, il n'est pas sant que ton
petit-fils dorme ainsi. L'auguste parole, dite par toi, ne peut l'tre
en vain: il dormira donc, ce n'est pas douteux; mais fixe pour lui
un temps _alternatif_ de sommeil et de veille.  ces mots de Rvana:
_Eh bien!_ rpondit l'tre-existant-par-lui-mme, il dormira six
mois, et restera veill un seul jour. J'accorde toute la dure d'un
jour  ce hros affam pour se promener sur la terre, y faire des
choses gales  lui-mme et se pourvoir de nourriture.

C'est Rvana lui-mme, qui maintenant, pouvant de ta valeur et
tomb dans l'adversit, fit _sans doute_ rveiller Koumbhakarna. Ce
hros vigoureux va sortir, crois-le bien! et, dans sa violente colre
aiguise par la faim, il va dvorer les singes.

       *       *       *       *       *

Le prince des Rakshasas  la grande vigueur, mais encore plein de
l'ivresse du sommeil, tait arriv dans la rue royale, environn de
splendeur.

Il vit la charmante demeure du monarque des Rakshasas, vaste
habitation; revtue d'une immense richesse d'or et qui offrait
l'aspect du soleil, pre de la lumire. Il s'approche du palais,
il entre dans l'enceinte, il voit son auguste frre assis, le coeur
troubl, dans le char Poushpaka.

Alors le prince  la grande force, Koumbhakarna, d'embrasser les pieds
de son frre, assis dans un palanquin. Mais Rvana se lve et, plein
de joie, lui donne une accolade. Ensuite Koumbhakarna, embrass et
combl par son frre des honneurs qu'exigeait l'tiquette, prit place
sur un trne sublime et cleste. Quand le Dmon  la grande vigueur se
fut assis dans le sige, il adressa, les yeux rouges, avec colre, ces
mots  Rvana:

Pourquoi, sire, m'as-tu fait rveiller sans aucun gard? Dis-moi d'o
te vient cette crainte?  qui dois-je maintenant donner la mort? Ce
danger te vient-il du roi des Dieux, sire, ou du monarque des eaux?

Noctivague, mon frre, il y avait bien longtemps, rpondit l'autre,
que durait le sommeil, dont nous t'avons retir aujourd'hui. Tu n'as
donc pu connatre, plong dans ce doux repos, en quelle infortune m'a
jet Rma. Jamais, ni les Gandharvas, ni les Datyas, les Asouras ou
mme les Dieux ne m'ont fait courir un pril gal au danger qui me
vient de cet homme.

Tu n'as pu savoir comment St fut jadis enleve par moi. Rma, que
ce rapt consume _de colre et de chagrin_, nous a prcipits dans ces
horribles transes. Accompagn de Sougrva, ce vigoureux Daarathide a
franchi la mer, et maintenant il coupe _sans piti_ les racines _de_
notre _existence_. Vois, hlas! aux portes mmes de Lank nos bosquets
d'agrment, que les singes, arrivs par une chausse _inoue_,
revtent d'une couleur tanne. Ils ont tu dans la guerre mes
Rakshasas les plus minents.

Sors donc, arm de ta lance et ton lasso  la main, comme la Mort!

Guerrier  la vigueur infinie, qu'aujourd'hui, rendu au bonheur,
tout mon peuple, dfendu par la vitesse et la force de ton bras, soit
affranchi de ce pril extrme: immole, ennemi des Dieux, Rma et toute
son arme!

Ds qu'il eut ou ce discours, Koumbhakarna lui rpondit en ces
termes: C'est assez t'abandonner aux soucis, tigre des Rakshasas!
dpose ton chagrin et ta colre, veuille bien tre calme. J'immolerai
celui qui est la cause de tes chagrins.

Aujourd'hui, guerrier aux longs bras, sois dans la joie et St dans
la douleur, en voyant la tte de Rma, que je vais te rapporter du
combat!

Amuse-toi, selon tes fantaisies, bois des liqueurs spiritueuses,
vaque  tes affaires, chasse de toi le souci: aujourd'hui que son
poux sera plong dans l'empire de la Mort, St va pour longtemps
devenir ton esclave!

Le colosse saisit rapidement sa lance aigu, exterminatrice des
ennemis; arme pouvantable, flamboyante, toute de fer, pareille  la
foudre du _puissant_ Indra et d'un poids  l'quipollent du tonnerre.
Quand il eut pris cette lance, orne d'un or pur, teinte du sang des
ennemis, moulue, qui avait mainte fois bris l'orgueil des Dnavas
et des Dieux, arrach  la vie des Yakshas et des Gandharvas,
Koumbhakarna  la grande splendeur tint ce langage  Rvana: J'irai
seul, moi-mme! Que ton arme reste ici!

Son cocher  l'instant de lui amener son char cleste, attel de cent
nes et sur lequel flottaient des drapeaux de guerre; vaste char,
semblable au sommet du _mont_ Klsa, mont sur huit roues, bruyant
comme les grands nuages et long de cinq stades.

Inond par des pluies de fleurs, le front abrit d'une ombrelle, une
pique moulue  sa main, ivre du sang dont il s'tait gorg, et dans
la fureur de l'ivresse, tel sortait le plus terrible combattant des
Ytavas.

Grand, terrible, large de cent arcs, haut de six cents brasses,
les yeux comme les roues d'un char, il ressemblait au sommet d'une
montagne.

Au reste, la racine des maux de Lank, c'est l'an des Raghouides
avec Lakshmana; lui mort, tout est mort, se disait-il: je vais donc le
tuer dans cette bataille.

Tandis que le Rakshasa Koumbhakarna s'avanait, des prodiges d'un
aspect sinistre se manifestaient de tous les cts.

Des chacals aux formes horribles glapirent et leurs gueules jetrent
des bouffes de flammes; les oiseaux annoncrent des augures
sinistres. Un vautour s'abattit sur le char du hros en marche pour
le combat; son oeil gauche tressaillit et son bras gauche trembla. Son
pied frmit, son poil se hrissa, sa voix mme changea de nature au
moment qu'il entra sur le champ de bataille. Un mtore ign tomba
flamboyant du ciel avec un fracas pouvantable, la clart du soleil
fut clipse et le vent fut sans haleine.

Mais, sans tenir compte de ces grands signes, qui tous se levaient
pour annoncer la fin de sa vie, Koumbhakarna sortit, l'me gare par
la puissance de la mort.

Aussitt que le vigoureux colosse eut pass le seuil de la cit, il
poussa une clameur immense, qui fit rsonner tout l'Ocan, produisit
_au milieu des airs_ l'effet d'un ouragan imptueux et fit trembler,
pour ainsi dire, les montagnes. Ds qu'ils virent s'avancer le monstre
aux yeux pouvantables, que n'auraient pu tuer Yama, Maghavat et
Varouna, tous les singes de courir  et l.

 la vue de Gavksha, de arabha, de Nla et du robuste Koumouda,
qui s'enfuyaient, oublieux de leur vaillance, de leurs familles et
d'eux-mmes, le fils de Bli, Angada, leur jeta ces paroles: O
allez-vous, tremblants comme des singes vulgaires? Vous courez
l? Revenez! Quoi! vous _croyez_ sauver ainsi votre vie? Mais o
irez-vous, chefs des singes, que la mort n'y soit pour vous? Puisque
la mort est une ncessit, ce qui va le mieux  des gens tels que
vous, c'est de mourir en combattant.

Rassurs avec peine et s'appuyant l'un sur l'autre, les singes restent
enfin de pied ferme sur le front de la bataille, tenant  leurs mains
des rochers et des arbres. Revenus sur leurs pas, les sylvicoles
guerriers, bouillants d'ardeur, comme des lphants pleins d'ivresse,
se mettent  frapper dans une extrme fureur Koumbhakarna de tous les
cts; mais en vain le frappait-on avec des rochers, avec des sommets
levs de montagnes, avec des arbres aux cimes fleuries, il n'en tait
pas branl.

Irrit, Koumbhakarna de broyer dans un souverain effort les armes des
singes vigoureux, comme un feu allum dvore les forts.

Enfin, battus par le terrible Dmon, les singes _tremblants_ se
sauvent dans la route mme par laquelle tous ils avaient travers la
mer. Traversant d'un bond _ce large dtroit_, courant en avant, le
visage constern d'pouvante, ils ne s'arrtaient pas  regarder ces
lieux profonds. Les uns franchissent la mer, les autres s'envolent
dans les cieux; il en est qui grimpent sur les arbres; il en est qui
plongent dans l'Ocan. Ceux-ci de gravir sur les montagnes, ceux-l de
se rfugier dans les cavernes; en voici qui tombent; en voil qui ne
se tiennent plus en bon ordre. Voyant les simiens rompus; Arrtez,
singes! leur crie Angada; combattons! Que vous sert-il de fuir?

Si nous sauvons nos vies par la fuite, rompus en si grand nombre sous
le bras d'un seul, notre renomme dans la guerre est  jamais perdue!

Aussitt neuf gnraux des armes quadrumanes, tenant leves de
pesantes roches, courent sur le gant  la grande vigueur. Mais,
rompus par le corps du gant, les rochers, pareils  des montagnes,
ne broyent sous leur chute que son drapeau, son char, ses nes et son
cocher. Le hros en toute hte se jette  bas du char, tenant leve sa
lance, et s'envole rapidement au milieu des airs, tel qu'une montagne
aile.

Il se promenait dans les armes des singes, foulant aux pieds les
guerriers, comme un vigoureux lphant, ses tempes baignes par une
sueur de rut, brise de ses pitinements une fort de roseaux.

En ce moment du combat, Nla de lancer une cime de montagne 
Koumbhakarna; mais celui-ci voit arriver cette masse et la frappe de
son poing. Sous l'atteinte de ce vigoureux coup, le sommet de montagne
se brisa et tomba sur la face de la terre, en semant des tincelles et
dispersant des flammes.

On vit alors des milliers de simiens se prcipiter  la fois contre
le gant; et, grimpant sur Koumbhakarna, ils escaladrent le colosse,
tels qu'on et cru voir des collines s'lever sur une montagne.

Le vigoureux Dmon, entranant tous les simiens entre ses bras, se mit
 les dvorer dans sa fureur, comme Garouda mange les serpents. Mais
les singes, que le monstre jetait dans sa bouche, aussi grande que les
enfers, trouvaient le moyen d'en sortir, _ceux-ci_ par ses oreilles,
_ceux-l_ par ses fosses nasales.

Ceux-ci, fuyant la mort, courent s'abriter sous la protection de Rma,
qui s'lance et prend son _arc, cette_ perle des arcs.

Prs d'en venir aux mains, il dit alors au colosse, tel qu'une
montagne ou pareil  un nuage, chass par le vent: Avance prs de
moi, seigneur des Rakshasas! Me voici de pied ferme, mon arc et ma
flche dans les mains. Sache que je suis la mort venue ici pour toi:
dans un moment, sclrat, tu vas exhaler ta vie!

C'est Rma! se dit Koumbhakarna  la grande splendeur. Il poussa en
mme temps un bruyant clat de rire, qui brisa, pour ainsi dire, les
coeurs de tous les quadrumanes htes des bois; et, quand il a ri d'une
manire difforme, pouvantable, pareille au tonnerre des nuages, il
tient ce langage au Raghouide:

Vois ce maillet d'armes que je porte, solide, pouvantable, tout en
fer! avec lui, j'ai vaincu jadis les Dieux et les Dnavas. Montre-moi,
tigre d'Ikshwkou, cette vigueur agile de laquelle est dou ton corps;
ensuite, quand j'aurai vu ta force et ton courage, je ferai de toi mon
festin.

 ces mots, Rma lui dcocha des flches bien empennes; mais, atteint
dans le combat par ces traits d'une vitesse gale  celle du tonnerre,
le colosse n'en fut aucunement mu.

Cet ennemi du grand Indra but des pores, _en quelque sorte_, ces
flches, comme des gouttes d'eau, et, brandissant son maillet d'armes,
il en opposa la terrible fougue  l'imptuosit des projectiles _du
vaillant_ Raghouide.

Mais Rma dans ce combat dploie soudain un arc cleste et plonge
des flches invincibles dans le coeur de Koumbhakarna. De la bouche
du colosse en fureur, bless par le Daarathide et fondant sur lui
rapidement, il sortit un mlange de flammes et de charbons.

Dans son trouble, l'arme effroyable tomba de sa main sur la terre; et,
quand il vit son bras dsarm, le gant  la grande vigueur se mit 
faire un immense carnage  coups de pieds,  coups de poings. Le corps
tout bless par les flches, baign du sang qui ruisselait de ses
membres comme les torrents d'une montagne, Koumbhakarna, inond 
la fois de sang et d'une colre bouillante, parcourut les armes,
dvorant tout sans distinction, quadrumanes ou Rakshasas.

Rma, dfiant son ennemi, dcocha au noctivague la grande
flche-du-vent et lui enleva du coup le bras, qui tomba au milieu des
armes quadrumanes et frappa dans ses convulsions les bataillons des
singes.

Tel qu'une haute montagne,  qui la foudre coupa une aile,
Koumbhakarna, que cette flche avait dpouill de son bras, dracine
un shore de l'autre main et fond avec cet arbre sur l'Indra mme des
hommes. Mais soudain, celui-ci, associant  la flche d'Indra un dard
pareil  l'clair et au tonnerre, de lui trancher ce bras, que
le gant levait, arm de son norme shore. Ce bras coup de
Koumbhakarna, tombant comme un serpent chapp aux serres de Garouda,
se dbattit sur le sol et frappa les rochers, les arbres, les
Rakshasas et les singes.

Nanmoins le Rakshasa, poussant des cris, accourait avec la mme
furie, quoiqu'il ft sans bras:  cette vue, Rma saisit deux flches
moulues en demi-lunes et lui trancha les deux pieds dans cette
nouvelle phase du combat. Alors, ouvrant sa bouche semblable au
volcan sous-marin, le Dmon vocifrant, les bras coups et les jambes
mutiles, s'avanait encore imptueusement vers le Raghouide: tel
Rhou, dans les cieux, quand il veut dvorer la lune. Rma aussitt
de lui remplir sa gueule de flches  la pointe aigu,  l'empennure
vtue d'or; et le monstre, sa bouche pleine de traits, ne pouvant
parler, rlait  grand'peine des sons inarticuls; il perdit mme la
connaissance.

Rma choisit un autre dard cleste, d'une ternelle dure, que les
Dieux et mme Indra vnraient comme le second sceptre de la Mort.
Il envoya au noctivague cette arme  l'empennure varie d'or et de
diamants, ce projectile d'un clat pareil aux flammes ou aux rayons
allums du soleil, ce trait d'une vitesse gale  celle de l'clair et
du tonnerre dchans par le grand Indra.

Soudain le trait coupe au roi des Ytavas sa tte pareille au sommet
d'une montagne, ce chef  la bouche arme de ses longues dents
arrondies, au cou par de son beau et resplendissant collier: tel
Indra jadis abattit la tte de Vritra. Le Dmon poussa un effroyable
cri et tomba mort: son grand corps crasa deux milliers de singes.
La chute du gant sur la terre fit trembler tous les remparts et les
portiques de Lank; la grande mer elle-mme en fut agite.

Alors, pleins d'allgresse et le visage riant comme des lotus
panouis, les singes d'honorer en foule cet heureux et bien-aim
Raghouide, qui avait tu de sa main leur ennemi noctivague d'une force
pouvantable. Alors les Maharshis, les Gouhyakas, les Dieux et les
Asouras, les Bhotas, les Pannagas et Garouda mme, les Yakshas, les
Gandharvas, les Datyas, les Dnavas et les Dieux-rishis, tous de
clbrer dans la joie cette valeur _insigne_ du _noble_ Rma.

       *       *       *       *       *

 la nouvelle que le rejeton magnanime de Raghou avait tu
Koumbhakarna, les Ytavas se htent d'en porter la connaissance aux
oreilles du monarque des Rakshasas. Apprenant que ce gant  la grande
force avait perdu la vie dans la bataille, Rvana, consum de chagrin,
s'vanouit et tomba.

Voyant le souverain plong dans ses pnibles soucis, personne n'osait
parler, et tous ils taient absorbs dans leurs _tristes_ penses.
Enfin le fils du monarque des Rakshasas, Indradjit, le plus grand des
hros, voyant son pre constern et comme submerg par les flots de
cet ocan de chagrins, lui adressa la parole en ces termes: Mon pre,
il n'est pas temps de s'abandonner au dcouragement, puisque Indradjit
vit encore: oui! puissant roi des Narritas, qui que ce soit dans
un combat, s'il est touch d'une flche lance par mon bras ennemi
d'Indra, n'est capable de remporter sa vie sauve! Vois bientt Rma
couch sans vie avec Lakshmana sur le sol de la terre, le corps fendu,
tout hriss de mes flches et les membres couverts de mes dards
aigus.  ces mots, l'ennemi du roi des Tridaas salua son pre et,
d'une me intrpide, il monta dans son char, bien admirable, attel
des plus excellents coursiers et dont la vitesse galait celle du
vent. Quand ce guerrier  la vive splendeur, habitu  dompter les
ennemis, fut mont dans ce char, pareil au char de Vishnou, il hta
sa marche vers le champ de bataille. De nombreux hros  la grande
vigueur, les mains armes de harpons, d'arcs et d'pes, suivirent 
l'envi l'un de l'autre les pas de ce magnanime. Le contempteur du roi
des Dieux s'avanait  grand son de tymbales, au bruit terrible des
conques, au milieu des hymnes chants  sa gloire.

Rvana dit  son fils, qu'il voyait sortir, environn d'une nombreuse
arme: Tu n'as pas au monde un hros qui puisse lutter avec toi,
mon fils: tu as vaincu Indra mme dans la guerre;  plus forte raison
feras-tu mordre la poussire  ce Raghouide, un misrable, un homme!
Aprs ces mots de son pre et quand il eut reu les bndictions pour
la victoire, ce hros, mont sur le char attel de rapides chevaux,
s'en alla vite au lieu destin  consumer les victimes. Arriv sur
le terrain des sacrifices, le Dmon  la grande splendeur, habitu 
dompter ses ennemis, fit placer de tous cts les Rakshasas devant son
char.

L, cet auguste prince, d'un clat pareil  celui du feu, sacrifia au
puissant Agni, suivant les rites avec les prires mystiques.

Alors, il se mit  charmer par des incantations son arc, ses flches
et son char mme entirement.

Il congdia son arme, et seul, une flche et son arc  la main,
invisible sur le champ de bataille, il rpandit sur les armes des
singes la pluie d'une tempte de flches, tel qu'un sombre nuage
dverse l'eau de ses flancs.

Fascins par sa magie et criant avec des sons discordants, les plus
pouvantables des singes, le corps hriss des flches que lanait
Indradjit, tombent sur la terre, comme des arbres sourcilleux, sur
lesquels Indra jette sa foudre. Ils voyaient seulement les dards si
horribles que l'exterminateur envoyait dans les armes des singes;
mais ils n'entrevoyaient nulle part leur ennemi, ce terrible
contempteur du roi des Dieux, que sa magie enveloppait d'invisibilit.

L'invisible ennemi de frapper Sougrva, Angada, Nla, le vigoureux
Hanomat, Soushna, Dhomra, atabali, Dwivida et d'autres ennemis.

Quand il eut dchir avec ses dards empenns d'or les hros et le
monarque des singes, il enveloppa Rma lui-mme et Lakshmana dans les
rseaux de ses pluies de flches, aussi rapides que la foudre.

Inond par cette averse de projectiles, comme le roi des monts par la
chute des pluies, Rma d'une beaut souveraine et merveilleuse jeta
les yeux sur Lakshmana et lui tint ce langage: Lakshmana, le prince
des Rakshasas, ce vaillant guerrier, ennemi du roi des Dieux, a pris
de nouveau le trait de Brahma; il immole cette arme de hros simiens,
et, mont sur son char, il dploie toute sa magie. Comment peut-on
maintenant russir  tuer dans le combat cet Indradjit, son trait
_ineffable_  la main, et le corps invisible aux yeux? Son dard
infaillible est un don, je pense, de l'auguste Swayambho lui-mme,
inconcevable  la pense. Supporte en ce moment avec moi d'une me
intrpide ces averses pouvantables de flches.

Toute cette arme du monarque des simiens est taille en pices; elle
a perdu ses hros les plus minents. Mais, quand il nous aura vus,
nous d'une fougue pouvantable dans la guerre, mis hors de combat et
tombs sans connaissance, alors, sans doute, cet ennemi des Tridaas
nous abandonnera; et, content de la gloire insigne, qu'il a recueillie
dans sa bataille, cet odieux contempteur d'Indra et de ses Dieux, va
bientt s'en aller, environn de ses amis, raconter son triomphe au
monarque des Rakshasas. En effet, ces multitudes de flches, lances
par Indradjit, couvrirent de blessures les deux nobles frres; et,
quand il eut abattu ces deux puissants Raghouides, le prince des
Rakshasas _mit fin_ au combat en poussant un cri de victoire.

Le terrible Dmon avait couch morts ou blesss dans la huitime
partie d'un jour soixante-quatre kotis de rapides quadrumanes.

Aprs un long regard jet sur cette pouvantable arme, rpandue
telle que les flots de la mer, Hanomat et Vibhshana virent le vieux
Djmbavat couvert par des centaines de flches. Accabl naturellement
sous le faix de la vieillesse, ce hros, envelopp de souffrances,
tait alors comme l'image d'un feu qui s'teint.  sa vue, le rejeton
de Poulastya, s'tant approch de lui: Ces flches acres, noble
vieillard, dit-il, n'auraient-elles pas entirement bris ta vie?
Vis-tu encore, roi des ours? Te reste-t-il encore un peu de force?

Quand il eut ou la voix de Vibhshana, Djmbavat, le monarque des
ours, faisant couler de sa bouche les paroles avec peine, lui rpondit
ces mots: Puissant roi des Narritas, je te vois de l'oreille. Mais,
bless par ces multitudes de flches, plein de souffrances, je ne
puis, Narrita, te voir de mes yeux. Celui que la nymphe Andjan et le
Vent se glorifient d'avoir pour fils, Hanomat, le plus excellent
des singes, a-t-il sauv sa vie du combat?  ce langage du moribond,
Vibhshana, voulant prouver le caractre et la sagesse de ce roi,
qui savait honorer les sages: Pourquoi me fais-tu cette demande sur
Hanomat, lui dit-il, sans t'inquiter d'abord de ces deux illustres
hommes qui sont les premiers objets de notre douleur, eux, sur la vie
desquels repose mme notre force!

 ces mots de Vibhshana, Djmbavat rpondit: coute pour quelle
raison je t'ai fait cette demande sur le Mroutide; c'est que, tigre
des Narritas, si l'invincible Hanomat respire, cette arme, ft-elle
morte, peut vivre encore! Si le souffle de la vie est rest au
Mroutide, nous sommes pleins de vie nous-mmes, eussions-nous rendu
le dernier soupir.

 peine oues ces belles paroles, Vibhshana reprit: Il vit, mon
pre, ce hros d'une vitesse gale  celle du vent: le prince, fils de
Mroute, conserve une splendeur pareille  celle du feu. Il est venu
ici; et c'est toi, seigneur, qu'il cherchait maintenant de concert
avec moi.

Hanomat, le fils du Vent, s'approche alors du vieillard, le salue
avec modestie et lui dit son nom. Quand ce vieux roi des ours
entendit, les sens tout mus, cette parole d'Hanomat, il crut natre,
pour ainsi dire, une seconde fois  la vie. Ensuite Djmbavat  la
grande splendeur lui tint ce langage: Va, prince des simiens, et
veuille sauver les quadrumanes; il n'y en a pas d'autre ici que toi, 
le plus vertueux des singes, qui soit _assez_ dou de vigueur.

Aprs une route merveilleuse parcourue au-dessus de la mer, veuille
bien diriger ta course, Hanomat, vers l'Himlaya, roi des monts.
Ensuite tu verras, hros  la prodigieuse vigueur, une montagne d'or,
appele Rishabha, au front sourcilleux, et la crte elle-mme du
Klsa. Entre deux cimes, tu verras une admirable montagne d'un clat
incomparable: c'est la Montagne-des-simples, riche de toutes les
herbes mdicinales. L, vgtant sur le fate, s'offriront  tes
yeux, noble singe, quatre plantes  la splendeur enflamme, dont elles
illuminent les dix points de l'espace. Une d'elles, herbe prcieuse,
ressuscite de la mort, une autre fait sortir les flches des
blessures, la troisime cicatrise les plaies, une autre enfin ramne
_sur les membres guris_ une couleur gale et naturelle. Prends-les
toutes, Hanomat, et veuille bien revenir ici promptement. Fais  tous
les singes, fils du Vent, fais-nous prsent de la vie!

 ces mots des torrents de force remplirent Hanomat, comme la mer
elle-mme est remplie par les courants imptueux des ondes.

Aprs qu'il eut offert son adoration aux Dieux, le Mroutide  la
terrifiante vigueur entra dans sa grande mission pour le salut des
Raghouides. Il releva sa queue semblable  un serpent, courba son
dos, inflchit ses oreilles, ouvrit sa bouche, pareille au volcan
sous-marin et s'lana dans les airs d'une vitesse impatiente et
merveilleuse. Ses deux bras, tels que des serpents tendus par-devant
lui, Hanomat, de qui la force galait celle de Garouda, le roi des
oiseaux, dirigea son vol, dchirant, pour ainsi dire, les plages du
ciel, vers le Mrou, ce mont, le roi des monts; et le grand singe
aperut bientt l'Himlaya, dou richement de fleuves et de ruisseaux,
orn de cataractes et de forts, avec des cimes du plus magnifique
aspect et semblables  des masses de nuages blancs.

Le grand singe avait parcouru mille yodjanas quand il arriva sur
la haute montagne, o il se mit  chercher les quatre inestimables
panaces. Mais ces divines plantes qui pouvaient changer de forme,
ayant su qu'Hanomat n'tait venu dans ce lieu que pour s'emparer
d'elles, se cachrent  l'instant mme dans l'invisibilit. Le noble
singe, ne les voyant pas, s'irrite; il pousse un cri de colre, il
ouvre sa bouche, il cligne tout indign ses yeux et jette ces paroles
au roi de la montagne:

Est-ce une sage pense  toi de montrer une telle insensibilit pour
le noble Raghouide? Vaincu par la force de mon bras, vois!  l'instant
mme, roi des grandes montagnes, tes dbris vont ici joncher la
terre! Soudain ce magnanime, embrassant la cime, rompit violemment,
d'un seul coup, dans sa fougue, le sommet flamboyant et le spara de
la montagne avec ses lphants, son or et sa richesse de mille mtaux.

Quand il eut dracin ce plateau, il s'lana dans les cieux avec lui
et, dployant sa vitesse imptueuse, effrayant les mondes, les princes
des Asouras, les Dieux mmes et le roi des Souras, il s'en alla
rapidement clbr  l'envi par les choeurs des Immortels et des
Siddhas. Cette montagne rpandait une splendeur clatante sur le fils
du Vent, tel qu'une montagne lui-mme, comme le tchakra de feu jette
dans les cieux sa lumire flamboyante sur Vishnou, quand ce Dieu s'est
arm de son disque aux mille tranchants.

Aussitt qu'ils ont aperu Hanomat, les singes de pousser leurs
acclamations de joie; le Mroutide, _de son ct_, jette un cri de
triomphe  la vue des singes, et les habitants de Lank eux-mmes, au
bruit de ces clameurs effrayantes, crient d'une manire encore plus
pouvantable. Admir par les plus nobles chefs des simiens et lou par
Vibhshana lui-mme, le hros, tenant la cime de montagne, descendit
au milieu de cette arme quadrumane.  peine les deux fils du monarque
issu de Raghou ont-ils respir l'odeur exhale des clestes panaces,
soudain les flches sortent des plaies et leur corps est guri mme de
toutes ses blessures.

Alors tous les singes privs de la vie sortirent de la mort, comme on
sort du sommeil  la fin de la nuit; et, poussant des cris _de joie_,
ils se relevaient tout  coup, clbrant  l'envi ce glorieux fils du
Vent!

       *       *       *       *       *

Quand Indradjit, victorieux dans la guerre, eut mis l'arme des
singes en droute, il revint du combat et rentra dans la ville. _Mais
bientt_, saisi d'une grande colre au souvenir mainte et mainte fois
renouvel des Rakshasas, tombs morts _sous les coups des singes_, le
hros prit de nouveau le chemin de la sortie. Ds qu'il eut franchi
d'un pied rapide le seuil de la porte occidentale, le puissant
noctivague rsolut de mettre en oeuvre la magie pour fasciner les
quadrumanes htes des bois.

Le cruel fit donc par la vertu de sa magie un fantme de St, monte
dans son char: puis, guerrier habile en l'art des combats, il s'avana
dans le champ de bataille, la face tourne vers les singes.  peine
ont-ils vu le Rakshasa venir de la ville, ceux-ci, brlants de
combattre, s'lancent, enflamms de colre et les mains pleines de
rochers. Devant eux marchait le noble Hanomat, tenant lev un faite
de montagne, sommet immense et d'un poids accablant.

Il vit, monte sur le char d'Indradjit, la St, plonge au fond de
la tristesse, les cheveux renous dans une seule tresse et le corps
extnu de jenes.  cette vue de la Mithilienne, assise dans le
char, l'air constern et les membres souills d'impurets, son me se
troubla et des larmes noyrent son visage.  peine eut-il vu la St
morne, pleine de mfiance, amaigrie de privations, dchire par le
chagrin et monte sur le char du Rvanide: Quel est son dessein?
pensa le grand singe; et l-dessus il fondit avec les plus vaillants
des quadrumanes sur le fils de Rvana.

Rempli de colre en voyant l'arme des singes, le Rvanide tire son
glaive du fourreau et pousse un bruyant clat de rire. Quand il se fut
arm de cet excellent cimeterre, il saisit par son paisse chevelure
ce fantme de St, qui appelait  grands cris: Rma! Rma!

Alors qu'il vit apprhender la St, Hanomat, le fils du Vent tomba
dans un profond abattement et versa de ses yeux l'eau dont la source
est dans la douleur. Au comble de la colre, il dit au Rvanide
avec menace: me ignoble, mchante et vile, insens, de qui la
sclratesse inspire les rsolutions, il n'est pas sant  toi de
faire une chose telle, basse, ignominieuse!

Comment veux-tu ter la vie  cette Mithilienne, enleve  sa
demeure,  son royaume, aux mains de Rma, innocente de toute injure
et sans dfense? De quelle offense cette dame s'est-elle rendue
coupable envers toi, que tu veuilles ici la tuer?

 peine eut-il articul ces mots sur le champ de bataille, Hanomat,
plein de colre, fondit, environn des singes, sur le fils du monarque
des Rakshasas. Mais le Dmon aux faits pouvantables refoula dans
un _rapide_ combat cette formidable arme des orangs-outangs qui se
ruaient contre lui. Indradjit, avec mille dards, sema le trouble dans
l'arme des simiens, puis, adressant la parole au Mroutide, le plus
vaillant des singes: Moi, qui te parle, dit-il, je tuerai sous tes
yeux,  l'instant mme, cette Mithilienne pour laquelle Sougrva,
toi et Rma, vous tes venus ici. Une fois la vie arrache  St, je
donnerai la mort  Sougrva,  Rma,  Lakshmana,  toi, singe, et au
lche Vibhshana. On doit respecter la vie des femmes, dis-tu: je te
rponds qu'on a droit, singe, de faire ce qui peut causer de la peine
 l'ennemi.

Indradjit,  ces mots, frappa de son glaive au taillant acr ce
fantme de St, versant des larmes. Tranche par lui comme un fil,
tombe alors sur la terre cette belle anachorte  la ravissante
personne.

Le fils du Vent, Hanomat, dit  tous les singes terrifis, la face
consterne, fuyant, aiguillonns par la peur, chacun de son ct:
Singes, pourquoi fuyez-vous, troubls, le visage abattu, l'ardeur
teinte pour les combats? O s'en est alle votre me hroque?
Suivez-moi par derrire, je marche en avant au combat! car il ne sied
pas de fuir  des hros ns en de nobles races.

Il dit: et les singes dont ces mots raniment le courage, d'empoigner
aussitt les cimes des montagnes ou des arbres nombreux et divers.

Pntr de colre et de chagrin, le grand singe Hanomat envoya
tomber sur le char du Rvanide un pesant rocher. Mais,  peine voit-il
arriver cette masse, le cocher dtourne bien loin du coup son char
attel de coursiers dociles. Arriv sur la place o avaient t le
char et les chevaux, Indradjit et son cocher, le granit, sans toucher
le but, rompit la terre et s'y plongea. La chute du rocher mit le
trouble dans l'arme Rakshas; et les singes par centaines de se ruer
sur elle en poussant des cris.

Arriv en la prsence du magnanime Rma, Hanomat lui tint avec
douleur ce langage: Fils de Raghou, tandis que nous combattions de
tous nos efforts, le Rvanide a frapp de son pe, sous nos yeux,
St versant des pleurs. Constern, l'me trouble, je l'ai vue de
mes yeux _gisante_, dompteur des ennemis, et, l'esprit envelopp
d'paisses tnbres, je suis venu t'en apporter la nouvelle.  peine
le Raghouide eut-il ou ces paroles du singe, que, suffoqu par la
douleur, il tomba sur la terre, son me trouble et sa connaissance
vanouie.

Tandis que Lakshmana, frre dvou, s'occupait  rendre le sentiment
 Rma, Vibhshana revint d'inspecter les troupes et de leur
assigner des postes. Le hros aux vastes forces, s'tant approch de
_l'infortun_ Raghouide, vit les singes consterns, en mme temps que
Sougrva, en mme temps que Lakshmana. Il vit aussi le Raghouide 
la grande vigueur, joie de la race d'Ikshwkou, tomb dans
l'vanouissement et soutenu sur le sein de Lakshmana.

 la vue de Rma, sans force et consum par le chagrin: Qu'est-ce?
dit Vibhshana, le coeur afflig d'une peine intrieure. Lakshmana,
voyant Vibhshana plong dans ses rflexions et la tte baisse:
Hros, lui dit-il, noy dans ses larmes, ce prince vient d'apprendre
 l'instant par la bouche d'Hanomat qu'Indradjit a tu St, et
soudain il est tomb dans cet vanouissement...

Mais Vibhshana, interrompant le Soumitride au milieu de son rcit,
adresse  l'vanoui, revenu  la connaissance, ces paroles minemment
consolantes: Dans ce qu'est venu te raconter Hanomat d'un air
constern, il n'y a pas moins de fausset, je pense, qu'il n'y
en aurait dans cette nouvelle: Toute la mer est  sec! Je sais,
guerrier aux longs bras, quelles sont,  l'gard de St les
rsolutions de l'impie Rvana: il ne lui fera pas ter la vie. En
effet, ses parents lui ont dit, au nom de son intrt, en mme temps
qu'ils parlaient au nom du devoir: Abandonne la Vidhaine! mais il
n'a point cout cette parole.

Secoue, tigre des hommes, secoue ce dsespoir qui est tomb sur toi
sans raison; car toute l'arme va perdre courage en te voyant la proie
du chagrin.

Revtu de son armure, le Soumitride, tenant alors ses flches, portant
son pe, couvert de sa cuirasse et rayonnant d'une grande quantit
d'or, toucha les pieds de Rma et lui dit, plein de joie: Dans un
instant ces dards, lancs par mon arc, vont dvorer le corps de ce
terrible _Dmon_, comme le feu consume un tas d'herbes _sches_.

Il dit, et, sur ces mots prononcs en face de son frre, Lakshmana
joyeux sortit, brlant de tuer le Rvanide dans un combat. Aussitt
Hanomat, environn par de nombreux milliers de singes, et Vibhshana,
escort de ses ministres, suivent le frre de Rma.

Le Rvanide, plein de fureur, semblable au noir Trpas, s'avance
imptueux, mont dans son char, bien dcor, spacieux, hriss d'armes
et de cimeterres, attel de chevaux noirs. Ensuite, quand il eut
promen ses regards sur tous, et sur le Soumitride, et sur Vibhshana,
et sur les principaux des singes: Voyez ma force! s'cria dans
la plus ardente colre le puissant Rvanide aux longs bras. Tchez
maintenant de supporter dans cette guerre l'insupportable averse des
flches que va lancer mon arc, comme une pluie verse au milieu des
airs. Qui tiendra pied devant moi, criant d'une voix semblable au
_tonnerre du_ nuage et semant d'une main prompte sur le champ de
bataille les multitudes de mes flches? Tout  l'heure, sous les coups
de mes pattias, de mes pes, de mes traits  sarbacane, je vous
plongerai tous, percs de mes flches aigus, dans la _noire_
habitation d'Yama!

 peine eut-il entendu cette jactance du prince des Ytavas,
Lakshmana, plein de colre, lui rpondit en ces mots, prononcs d'une
voix que la peur ne troublait pas: On aborde aisment avec la
langue au rivage des faits; mais le propre du sage,  le plus vil des
Rakshasas, c'est de prendre terre avec un acte  cette rive ultrieure
des actes.

Le feu brle sans parler et le soleil chauffe en silence; le vent
brise les arbres, sans leur jeter un seul mot d'outrage. Le puissant
hros,  qui ce langage tait adress, Indradjit, habitu  vaincre
dans les combats, saisit un arc pouvantable et se mit  lancer
des flches acres. Dcochs par le guerrier vigoureux, ces dards,
pareils au poison des serpents, atteignent Lakshmana et continuent
leur vol en sifflant comme des reptiles.

Tous ses membres percs par cette multitude de flches, le beau
Lakshmana, baign de sang, brillait alors sous la couleur d'un feu
sans fume.

Indradjit, admirant son exploit, s'enorgueillit, jeta au loin un
immense cri et tint ce langage: Frapp de mes flches, tu vas rester
ici gisant, tes membres suprieurs dchirs, les sens troubls, ta
cuirasse tombe sur la terre et ton arc en morceaux chapp de ta
main!

Au fils de Rvana,  qui la colre avait dict ces mots outrageants,
Lakshmana rpondit en ces termes convenables et pleins de raison:
Pourquoi viens-tu, Rakshasa, te vanter ici, n'ayant rien fait encore?
C'est moi qui, sans t'avoir dit une seule injure, sans me vanter, ni
mpriser ta _valeur_, te ferai mordre la poussire  cette heure mme,
 le plus vil des Rakshasas!

 ces mots, Lakshmana d'une grande vitesse plongea dans le fils de
Rvana une flche  cinq noeuds, lance d'une corde tire jusqu' son
oreille. Atteint par ce trait, le Rvanide en colre de blesser  son
tour Lakshmana avec trois dards bien dcochs.

Lakshmana irrit arrache ces terribles flches et, d'un visage
intrpide, jette dans le combat ces mots au Rvanide: Ce tir,
noctivague, n'est pas celui des hros, une fois arrivs sur un champ
de bataille; car ces flches, venues de ta main, sont lgres et n'ont
pas une grande force. Voici de quelle manire dans un combat tirent
les hros qui dsirent la victoire! Le guerrier  ces mots le pera
cruellement de ses flches. Brise par les dards sur le sein du
noctivague, sa vaste cuirasse d'or tombe  et l sur le fond du char,
comme on voit filer dans le ciel une multitude d'toiles. Sa cotte
de maille enleve par les flches de fer, le hros Indradjit, tout
sanglant de ses blessures, parut aux yeux dans la bataille comme un
kinouka en fleurs. Tous les membres hrisss de flches, ces deux
hros  la grande vigueur combattirent, inonds par leur sang de tous
les cts et respirant d'un souffle haletant. L'homme et le Dmon
exposaient aux yeux dans ce combat leur terrible vigueur: de l'un 
l'autre passait une ardeur  dtruire, lgre, varie, sre.

Le ciel tait labour de leurs flches entremles; leurs dards 
milliers brisaient et fendaient les airs.

Tantt Lakshmana touchait le Rvanide et tantt le Rvanide touchait
Lakshmana: aussi rgnait-il dans cette lutte de l'un avec l'autre une
effrayante instabilit. Enfin Lakshmana de percer avec quatre dards
les quatre chevaux noirs aux ornements d'or, qui tranaient ce lion
des Rakshasas. Ensuite il saisit une flche de fer tincelante,
signale, meurtrire des ennemis et telle qu'un serpent. Lance par
son arc, comme le tonnerre par un nuage, elle ravit le jour au cocher.

Mais, _voyant_ son attelage sans vie et son cocher mort, le Rvanide
se jette  bas du char et fait pleuvoir sur le Soumitride une averse
de flches. Alors, semblable au grand Indra mme, Lakshmana d'arrter
vigoureusement avec des centaines de flches le guerrier aux chevaux
massacrs, qui, forc de combattre  pied, semait dans le champ de
bataille ses traits formidables, acrs, invincibles.

Indradjit, ayant bris d'abord la cuirasse imbrisable de Lakshmana,
lui plante trois dards bien empenns au _milieu_ du front, en homme
de qui la main est rapide. Lakshmana, dployant sa valeur, eut bientt
fich cinq dards acrs dans le visage irrit d'Indradjit aux
boucles d'oreille faites d'or. L'un et l'autre habiles archers, l'me
dtermine  la victoire, s'tant mis  porte, ils se frapprent de
coups mutuels dans tous les membres avec des flches pouvantables.

Ensuite, le frre pun du Raghouide encocha une flche excellente,
bien faite, cleste, insurmontable, irrsistible, rayonnante de
splendeur, aux noeuds droits, au toucher pareil  celui du feu ou
mortel comme celui des serpents et qui portait au corps une incurable
destruction. Jadis, combattant avec cette arme dans la guerre des
Asouras et des Dieux, l'auguste Indra, cette puissante divinit aux
coursiers fauves, extermina les Dnavas.

Ce trait encoch au meilleur des arcs, Lakshmana, le protg de
Lakshm, pronona en tirant la corde, ces mots utiles pour le succs
de lui-mme: Aussi sr que Rma le Daarathide est une me vertueuse,
_un coeur_ attach  la vrit, un guerrier qui n'a point son gal pour
le courage dans un combat singulier, tue ce Rakshasa! Aussi sr qu'il
fut dvou  son pre, qu'il est une grce accorde aux Dieux, que
c'est un jeu pour lui de lutter contre une multitude de hros, qu'il
aime tous les tres et compatit  leurs peines, tue ce Rakshasa!

Ces mots dits, l'hroque Lakshmana tire jusqu' son oreille et
dcoche au vaillant Dmon sa flche, qui va toujours droit au but.
Elle fait tomber violemment du corps d'Indradjit sur le sol de la
terre sa tte pouvantable, arme de son casque et pare de ses
pendeloques flamboyantes.

Alors ce Dmon tu, tous les singes et Vibhshana avec eux poussent
des cris simultans de joie: tels acclamrent les Dieux  la mort de
Vritra. Dans ce moment clate au sein des airs un battement de mains,
applaudissement des Bhotas, des magnanimes Rishis, des Gandharvas et
des Apsaras elles-mmes.

 peine eut-elle appris sa mort, la grande arme des Rakshasas,
maltraite par les singes victorieux, se dispersa dans tous les
points de l'espace. Aprs qu'ils ont envoy une vole de traits, les
Rakshasas tournent la face vers Lank, et, battus par les simiens, ils
fuient, poussant des cris et la tte perdue. Malmens par les singes,
les uns entrent dans Lank tout tremblants, ceux-l se jettent dans la
mer, ceux-ci gravissent les montagnes.

Aussitt que le fils du monarque des Rakshasas fut tomb, le souffle
imptueux du vent se calma; le monde perdit son inquitude et prit
un aspect souriant. Aussitt que ce Dmon aux oeuvres mchantes eut
succomb, l'auguste Indra se rjouit avec tous les principaux Dieux;
les cieux et les eaux deviennent purs; les Dnavas et les Dieux se
flicitent. Une fois mort cet impie, qui portait l'pouvante dans
tous les mondes, les Gandharvas, les Dieux et les Dnavas marchent
de compagnie et proclament joyeux: Que les Brahmes dsormais se
promnent sans inquitudes, leur ennemi n'est plus!

De leur ct, les chefs des troupeaux quadrumanes, ayant vu frapper de
mort dans le combat ce prince des Rakshasas, dou d'une irrsistible
vigueur, poussent  l'envi des cris de joie. Se balanant, jetant des
cris, se glorifiant, tous les singes s'taient approchs et formaient
un cercle autour du rejeton vaillant de Raghou, qui avait si bien
touch le but. Remuant leurs queues, battant des mains, ils criaient
 l'envi ces mots: Victoire  Lakshmana! L'me remplie de joie
et s'embrassant les uns les autres, ils changeaient entre eux
diffrentes histoires concernant ce _noble_ frre de l'an des
Raghouides.

Les membres arross de sang, le guerrier puissant avait eu le corps
sillonn de blessures dans ce combat par le terrible Rakshasa. Le
vigoureux Lakshmana  la vive splendeur s'en revint, l'me dans
la joie, appuy sur Vibhshana et sur le singe Hanomat au lieu o
l'attendaient Rma et Sougrva.

Qu'est-il arriv? dit Rma, interrogeant Lakshmana, son frre.
Alors, comme s'il en avait perdu le souvenir, ce hros ne raconta
point lui-mme la mort d'Indradjit au magnanime Raghouide. Mais
la tte du Rvanide fut coupe, dit Vibhshana, par l'intrpide
Lakshmana! Et, joyeux, le noble transfuge exposa toute l'affaire.
 cette nouvelle que son hroque frre avait terrass Indradjit, le
Raghouide  la grande vigueur en conut une joie sans gale.

Puis, voyant avec douleur que des flches avaient bless cruellement
son frre, le Raghouide alors fut prs de s'vanouir, partag qu'il
tait entre la joie et le chagrin. Il baisa sur la tte ce hros,
donn pour l'accroissement de sa fortune et fit asseoir Lakshmana
malgr lui et rougissant au milieu de sa cuisse. Aprs qu'il eut pos
dans son sein le Soumitride avec amour, le Raghouide l'embrassa: il
tourna mainte et mainte fois ses regards vers ce frre bien-aim, le
baisa au front une seconde fois, toucha doucement ses blessures et
dit:

Cet exploit difficile, que tu viens d'accomplir, est heureux au
plus haut degr. Tu as coup dans ce combat,  bonheur! le bras droit
lui-mme de ce criminel Rvana! En effet, hros, cet Indradjit
tait son _dernier_ asile! Sur la nouvelle que son fils a mordu
la poussire, Rvana, de qui tu as tu ce fidle ami, sortira donc
aujourd'hui avec une nombreuse foule de troupes!

Ensuite, ayant ranim son frre et l'ayant serr dans ses bras
troitement, Rma, s'adressant  Soushna, debout  son ct, lui
parla en ces termes: Tu vois perc de flches ce fils de Soumitr,
la joie de ses amis: veuille donc bien procurer, singe  la grande
science, un remde qui le rende  la sant.

 ces mots, Soushna, le roi des singes, mit sous les narines de
Lakshmana le simple fortun, sublime, n sur l'Himlaya et nomm
l'Extracteur-des-flches.  peine celui-ci en eut-il respir le
parfum, que tous ses dards glissrent du corps au mme instant. Ses
douleurs s'teignirent et ses plaies furent cicatrises.

Entrs dans la ville de Lank, les noctivagues, reste chapp
de l'arme dtruite, s'en vont, perdus, consterns, la cuirasse
dchire, le corps accabl de fatigue, au palais de Rvana et lui
annoncent que le Rvanide a succomb dans la bataille sous le fer de
Lakshmana.

Le despote aux longs bras s'vanouit; hors de lui-mme, il perdit le
sentiment; et, quand la connaissance lui fut revenue longtemps aprs,
ce roi, que la perte de son fils torturait de chagrin, ce monarque
suprme des Rakshasas, gmit, constern et dans le trouble des sens:

Hlas, mon fils! Indradjit aux vastes forces, toi, le plus formidable
des armes Rakshass, comment aujourd'hui as-tu subi le joug de
Lakshmana? Yama est un Dieu, que dsormais j'estimerai davantage,
lui, par qui tu fus attel, mon ami, sous le grand joug de la mort!
_Hlas!_ c'est le chemin battu des hros, dans les troupes mmes, o
tout guerrier est un immortel. _Mais_, s'il a sacrifi sa vie pour son
matre, l'homme au coeur mle entre _aussitt_ dans le Swarga.

Abandonnant, et l'hrdit du trne, et Lank, et l'empire mme des
Rakshasas, et ta mre, et moi, et ton pouse, o t'en es-tu all,
aprs que tu nous eus tous dlaisss! N'tait-ce pas  toi, hros,
de clbrer mes funrailles, alors que je serais descendu au sjour
d'Yama? Et les rles sont ici renverss!

Tandis qu'il gmissait ainsi, les yeux baigns de larmes, il tomba en
dfaillance.

Le hros, afflig par la mort de son fils, Rvana, en proie  la plus
vive douleur, tourna les regards de sa pense vers St et rsolut de
lui ter la vie.

Mon fils, pour fasciner les singes, leur fit voir avec le secours de
la magie un fantme de mme taille et de mme figure; puis, ayant paru
le tuer, s'cria: La voici, _votre_ St! Moi, au contraire, je veux
pour mon plaisir faire de cette illusion une ralit; je tuerai cette
Vidhaine, _trop_ fidle au kshatrya, son poux!

Il dit; et le monarque eut  peine articul ces mots adresss aux
ministres, qu'il dgaina son pe de bonne trempe, clatante comme
un ciel sans nuage. Il sortit promptement du palais  pas rapides,
et chaque pied, qu'il posait en colre sur le sol, branlait toute la
terre.

Dans ce mme instant, un conseiller honnte, judicieux et dou de
science, Avindhya tint ce langage au monarque des Rakshasas, _mal_
contenu par ses ministres: Comment donc, toi, en qui nos yeux voient
un fils de Viravas, peux-tu, sans manquer  ta dignit, gorger la
Vidhaine dans ce moment o la colre te fait oublier ce qui est le
devoir? Tuer une femme est une action qui ne te sied d'aucune manire,
 toi, n dans la plus minente famille, recommand par la clbration
des sacrifices et distingu surtout par ta _haute_ sagesse.

Regarde cette Vidhaine, doue de toute beaut et si charmante 
voir; puis, va dans cette bataille mme dcharger ta colre allume
sur le Raghouide! Une fois que tu auras tu dans un combat, il n'y a
nul doute, Rma le Daarathide, sa Mithilienne retombera de nouveau
dans tes mains.

 ces mots, le vigoureux Dmon retint le monarque malgr lui et
russit  l'emmener hors de la prsence de St. Le tyran  l'me
cruelle abaissa un long regard sur la beaut de sa captive, orne de
toutes les perfections, et sa colre s'teignit au mme instant.
Il retourna donc  son palais et rentra dans la salle du conseil,
environn de ses amis.

Ensuite, mont dans son char, attel de chevaux rapides, l'minent
hros sortit de la ville par cette porte mme que tenaient investie
Rma et Lakshmana. Aussitt le soleil teint sa lumire, les plages du
firmament sont enveloppes d'obscurit, les nuages mugissent avec un
bruit pouvantable et la terre chancelle. Une pluie de sang tombe du
ciel, les coursiers bronchent dans leur chemin, un vautour s'abat sur
son drapeau, et des chacals hurlent d'une manire sinistre. On vit une
troupe de vautours qui volaient en cercle autour du roi magnanime; on
vit enfin les coursiers runis dans son attelage verser eux-mmes des
larmes.

Mais, sans mme penser  ces prodiges souverainement pouvantables,
Rvana, que la mort poussait en avant pour sa ruine, sortit, aveugl
par sa folie. Cependant, au roulement des chars de ces Rakshasas,
impatients de combattre, l'arme des singes eux-mmes s'tait avance
pour accepter la bataille.

Enflamm de colre, le monarque aux vastes forces,  la vaillance
minente, dchire les corps des simiens par des grles de flches. Il
s'avanait dans le champ de bataille, comme le soleil dans les plaines
du ciel, et dardant ses flches, telles que des rayons pouvantables,
il courait furieux sur les gnraux des singes. Hors d'eux-mmes,
agits par la crainte, le corps sillonn de blessures, les simiens
alors de s'enfuir  et l, tout baigns de leur sang. Mais bientt
les singes vaincus, faisant  la cause de Rma le sacrifice de leur
vie, reviennent au combat, arms de roches et poussant des cris.
Ils fondirent avec des arbres, avec leurs poings, avec des cimes
de montagnes sur le fier Dmon, qui les reut de pied ferme dans le
combat.

Gandhamdana bless de huit et mme dix flches, il frappe avec dix
traits Nala, qui se tenait _plus_ loin. Manda au grand corps perc
avec sept dards bien pouvantables, il en met cinq dans Gaya sur
le champ de bataille. Hanomat reoit vingt, Nla dix et Gavksha
vingt-cinq flches; il frappe akradjnou avec cinq, Dwivida avec six,
Panasa avec dix, Koumouda avec quinze et Djmbavat avec sept traits.
Il dchire Angada, le fils de Bli, avec quatre-vingts flches et
perce arabba d'un seul trait dans la poitrine. Trois dards vont de sa
main se loger dans Tra, huit dans Vinata; il fiche trois zagaies dans
le front de Krathana; et, tournant de nouveau sa rage sur les armes
des singes, Rvana les dvaste dans une grande bataille avec
ses flches rayonnantes comme le soleil et qui tranchent les
articulations.

Mais Sougrva,  la vue des singes rompus et fuyants sur le champ
de bataille, confia son corps d'arme  Soushna et partit le front
tourn vers l'ennemi.  ses cts et derrire lui marchaient tous ses
capitaines, ayant tous empoign de hautes montagnes ou d'immenses et
d'normes arbres.

Sougrva sans perdre un instant fondit sur Matta. Il saisit une vaste,
une pouvantable roche, pareille  une montagne, et le grand singe 
la grande splendeur la jeta pour la mort du Rakshasa. Mais soudain le
gnral des Ytavas, ne laissant pas l'inaffrontable roche arriver
 son but, la trancha dans son vol avec des traits acrs. Bris en
mille fragments par les multitudes de ses flches, le bloc norme
tomba comme une troupe de vautours s'abat du ciel sur la terre.

Enfin, saisi de courroux  la vue de sa roche casse avant qu'elle
ait port coup, Sougrva arrache et lance un shore, que l'autre coupe
encore en plus d'un morceau. Et, _cela fait_, le Rakshasa dchire avec
ses dards le monarque des singes. Celui-ci dans le mme temps voit une
massue tombe  terre; il prend vite cette arme, il pare avec elle les
flches de l'ennemi, et d'un bond terrible il en frappe les coursiers
du char.

Aussitt le hros  l'immense vigueur, de qui le monarque avait tu
les chevaux, saute  bas de son grand char et saisit lui-mme une
massue. Les mains armes de la massue et du pilon, nos deux hros
engagent un nouveau combat, en poussant des cris tels que deux
taureaux ou comme deux nues grosses de tonnerres. Ensuite le
noctivague en colre de lancer  Sougrva dans cette grande bataille
sa massue flamboyante et lumineuse  l'gal du soleil. Le monarque des
simiens envoya son pilon frapper la massue du Rakshasa, et le pilon
bris par cette massue tomba sur la terre.

Alors l'invincible roi des singes prit sur le sol de la terre un
moushala de fer pouvantable, partout enrichi d'or. Sougrva lve ce
trait, qu'il adresse au Rakshasa, et le Dmon  son tour lui jette
une seconde massue: les deux armes se brisent dans un choc mutuel et
tombent  la fois sur le sol de la terre.

Les deux engins de guerre s'tant ainsi rompus, ils continuent
ce combat  coups de poing, remplis l'un et l'autre de force et
d'nergie, tels que deux brasiers excits jusqu' la flamme. Les deux
hros se frappent mutuellement, ils rugissent mainte et mainte fois,
ils se choquent rudement avec les mains, ils tombent de compagnie
sur la face de la terre, ils se relvent soudain, ils se chargent de
nouveaux coups et jettent leurs bras dans l'air avec un dsir mutuel
de s'arracher la vie. Mais le Rakshasa  la grande force,  la grande
vitesse, voit alors, non loin de lui, un cimeterre qu'il ramasse avec
un bouclier; et Sougrva, de son ct, prend un bouclier avec une
pe, tombs sur la terre; puis, envelopps de colre, ils fondent
l'un sur l'autre avec des rugissements. Habiles dans l'art des
combats, nos deux guerriers, tenant haut leurs glaives, dcrivent
l'un  la droite de l'autre un cercle  pas rapide sur le champ de
bataille. Enflamms d'une colre mutuelle, ils ont tous deux pour but
la victoire: dous galement de courage, ils ont une gale envie de se
donner la mort.

Enfin Matta, d'une grande vigueur et d'une grande vitesse, Matta,
renomm pour sa vaillance, dcharge un coup mal combin de cimeterre
sur le grand bouclier du monarque des singes; mais, au moment qu'il
veut relever son arme engage dans l'cu, Sougrva de son pe lui
abat la tte, rayonnante dans la tiare dont elle tait couronne.
Aussitt que le tronc spar du chef fut tomb sur le sol de la terre,
toute l'arme du souverain des Ytavas s'enfuit aux dix points de
l'espace. Le singe, qui avait tu ce fier Dmon, poussa joyeux un
cri de victoire avec ses _phalanges_ quadrumanes. La colre saisit
l'auguste prince aux dix ttes,  la grande vaillance,  la vive
splendeur, qui avait obtenu une grce de Brahma et bris dans les
combats l'orgueil des Dmons et mme des Dieux.

Alors, voyant Rvana, qui, semblable  une montagne et rugissant comme
un nuage destructeur, s'avanait, mont dans son char et brandissant
un arc pouvantable; Rma aux yeux de lotus saisit le plus excellent
des arcs et dit ces paroles: Oh! bonheur! le despote insens des
Narritas vient s'offrir  mes yeux! je vais donc engager un combat
avec lui et goter enfin le plaisir de lui ter la vie! Il dit, bande
son arc, et tirant la corde jusqu' son oreille, dcoche un trait, que
le monarque irrit des Rakshasas lui coupe avec trois bhallas.

Alors un de ces combats pouvantables, acharns, qui mettent fin  la
vie, s'leva entre ces deux hros, anims par un dsir mutuel de la
victoire. Le Rakshasa ne s'en mut pas, car il vit quelle tait sa
propre lgret  dcocher le trait,  briser le dard,  repousser la
flche ennemie. Cependant Rma, de qui ce combat excitait la colre,
Rma  la force immense perce le noctivague avec des centaines de
traits aigus, qui vibrent dans la blessure.

Mais le monarque aux dix ttes,  la grande vigueur, s'avance irrit
et dcoche le trait des tnbres, dard bien formidable et qui glace de
la plus horrible pouvante. Le projectile envoy brle de tous cts
les singes: aussitt, rompus et fuyants, les simiens font lever sur le
sol un nuage de poussire. Ils ne furent pas capables de supporter ce
trait, que Brahma lui-mme avait fabriqu.

Dans ce moment, le Dmon victorieux voit Rma, qui l'attend de pied
ferme  ct de Lakshmana, son frre: tel Vishnou prs duquel est
Indra. Il vit devant lui ce Kakoutsthide, qui, appuy sur un grand
arc, semblait effleurer de sa tte la vote du ciel; et, poussant avec
rapidit son char sur le champ de bataille contre ce noble enfant de
Raghou, il blessa, _chemin faisant_, beaucoup de singes.

Voyant les simiens rompus dans la bataille, et Rvana qui fondait sur
lui, Rma, tout horripil de colre, empoigne son arc par le milieu.
Et, brandissant cet arc immense, il dfie au combat son ennemi  la
grande fougue,  la voix tonnante, qui dchirait, pour ainsi dire, le
ciel et la terre de ses cris.

Lakshmana, qui dsirait lui porter le premier coup avec ses dards
aigus, courba son arc et lui dcocha ses flches, pareilles  la
flamme du feu. Mais  peine l'excellent archer les avait-il envoyes
au milieu des airs, soudain l'blouissant Rvana d'arrter les flches
avec des flches; et de couper, montrant la lgret de sa main, un
trait de Lakshmana avec un dard, trois avec trois, dix avec dix.

Quand le monarque, habitu  triompher dans les combats, eut vaincu
le Soumitride, il s'approcha de Rma, qui se tenait l, immobile comme
une montagne, les yeux rouges de colre; il fit pleuvoir sur lui des
averses de flches.  peine eut-il vu ces multitudes de zagaies
partir de son arc et venir  lui d'une aile rapide, soudain l'an des
Raghouides saisit des bhallas, avec le fer aigu desquels ce hros au
grand arc trancha ces voles de traits enflamms, pouvantables, et
tels que des serpents.

Les deux guerriers firent crever l'un sur l'autre des nuages de
flches dans ce combat, le Raghouide sur Rvana et Rvana mme sur
le Raghouide. Attentifs  s'observer mutuellement et dcrivant mainte
volution l'un autour de l'autre, tantt de droite  gauche, tantt
de gauche  droite, ces deux hros, jusqu'alors invaincus, dirigeaient
d'une manire habile et varie la fougue de leurs projectiles.

Tels que les nuages couvrent le ciel au temps o la saison brlante a
disparu, tels ces divers projectiles acrs le voilaient de tnbres,
sillonnes par la flamme des clairs.

Tous deux, arms des arcs les plus grands, tous deux verss dans l'art
des combats, tous deux les plus adroits entre ceux qui savent lancer
une arme de jet, tous deux ils se livrrent un combat furieux. L'un
et l'autre semblaient un ocan, qui fait rouler des vagues de flches
comme des flots pouvantables, battus par le souffle du vent sur deux
mers _ennemies_.

Enfin Rvana, d'une main vigoureuse, planta un bouquet de flches de
fer dans le front du vaillant Daarathide. Mais celui-ci, portant sur
sa tte comme une guirlande faite de lotus azurs, cette _hideuse_
couronne lance d'un arc terrible, n'en ressentit aucune motion.
Ensuite, rcitant  voix basse la mystique formule qui a la vertu
d'envoyer le trait de iva, le Raghouide, saisi de colre, encoche des
flches  son arc. Alors ce hros  la vive splendeur tire  soi
le nerf de sa corde et lance  Rvana dans le combat ses flches,
pareilles  la flamme du feu. Mais, dcochs par la _main_ vigoureuse
_du_ Raghouide, ces dards tombent sur la cuirasse imbrisable du
monarque des Ytavas, sans lui faire de blessure.

De nouveau, Rma  la grande vigueur envoya un second trait, celui des
Gandharvas mmes, frapper le tyran, debout sur son beau char. Mais le
dmon arrte ces dards, qui soudain, quittant leurs formes de flches,
entrent dans la terre en sifflant, comme des serpents  cinq ttes.

Quand Rvana, plein de colre, eut vaincu le trait du Raghouide, il en
choisit lui-mme un autre, bien fait pour inspirer une insurmontable
pouvante, celui des Asouras. Irrit et soufflant comme un serpent,
le monarque  la vive splendeur lance  Rma des flches termines
en muffles de tigres et de lions, en becs de hrons et de corbeaux:
celles-ci ont une tte flamboyante de vautour; celles-l un museau
de chacal; les unes ont des gueules de loup; les autres des hures de
sanglier; il en est avec des bouches effroyablement bantes; en voici
d'autres qui ont chacune cinq ttes, altres de sang  lcher: tels
sont les dards aigus et d'autres encore _non moins terribles_, que
Rvana dchane contre son ennemi par la vertu de ses enchantements.

Assailli dans le combat par les traits des Asouras, le Raghouide 
la grande nergie riposte avec le trait du feu, arme cleste et
souveraine. Il dcoche maintes flches diffrentes: celles-ci ont une
face toute flamboyante de feu et ressemblent au soleil ou  la foudre;
celles-l ont des langues pareilles  des clairs; les unes ont pour
chef une toile ou une plante; les autres ont pour tte une lune,
soit pleine, soit demi-pleine: telles ont pour fer un grand mtore
ign, telles autres sont  l'image d'une comte. Le trait du Raghouide
ayant rompu le charme, les dards formidables de Rvana s'vanouissent
alors par milliers au sein des airs: et les singes, habiles  revtir
les formes qu'ils veulent, de pousser  l'envi un cri de joie, en
voyant s'vaporer ces armes dont Rma aux travaux infatigables a bris
la vertu.

       *       *       *       *       *

Quand Rvana vit que le trait de son rival avait ananti son trait,
son courroux augmenta et devint sur-le-champ deux fois ce qu'tait
auparavant sa colre. Le monarque  la grande vigueur se mit donc 
lancer contre ce noble fils de Raghou le trait pouvantable de iva,
que lui avait compos Maga le magicien. Alors on voit partir en
masse de son arc, et les harpons, et les massues, et les moushalas
enflamms, au tranchant de tonnerre. On en voit sortir, imptueux et
divers, les marteaux de guerre, les maillets d'armes, les cimeterres
et les foudres allumes, comme les vents sortent _des nuages_  la
retraite de l'hiver.

Mais soudain, le plus habile entre ceux qui savent lancer une flche,
le Raghouide  la splendeur clatante, de frapper le trait de Rvana
avec un trait suprieur, celui des Gandharvas.  la vue de son trait
vaincu par le magnanime Rma, le monarque tout flamboyant de lumire
en dcocha un autre, le Pitchide. Aussitt les tchakras vastes,
embrass,  la fougue pouvantable, s'envolent de l'arc du Rakshasa
aux dix ttes. Le ciel tait rempli de ces armes ignes, qui se
ruaient toutes  la fois: on aurait dit que le soleil, la lune et les
plantes tombaient des mondes du Swarga.

Mais soudain Rma de trancher  la face des armes ces disques
terribles et les armes diverses que lui adresse le vigoureux Dmon. 
peine eut-il vu surmonter la puissance de son trait, le monarque des
Ytavas blessa le Raghouide avec dix flches dans tous les membres.
Cruellement perc de ces dards aigus en tout le corps, ce guerrier
d'une cleste vigueur n'en fut pas mme branl quelque peu. Sa colre
en fut excite au plus haut point, et ce hros, accoutum  vaincre
dans les batailles, ficha des traits aigus dans tous les membres du
terrible Dmon.

Dans cette conjoncture, le puissant Lakshmana prit avec colre sept
flches, et, d'une main vigoureuse, il envoya ces dards  la grande
fougue trancher le drapeau du resplendissant monarque, dans le champ
duquel une tte d'homme se dtachait pour insigne. Puis, avec un seul
trait, ce hros fortun fit tomber  bas du char de ce _roi_ magnanime
la tte de son cocher, pare de pendeloques flamboyantes; et, dans le
moment que le souverain des Rakshasas courbait son arc, semblable 
une trompe d'lphant, Lakshmana le rompit _dans ses mains_ avec cinq
et cinq flches.

De son ct, Vibhshana d'assommer sous les coups de sa massue, au
timon du char mme de son frre, les bons coursiers pareils  des
montagnes et couleur des sombres nuages. Ses chevaux tus, le rapide
monarque saute lgrement  bas de son grand char et s'enflamme
d'une colre violente contre _le hros_ son frre. Aussitt l'auguste
souverain saisit et lance  Vibhshana une longue pique de fer, qui
flamboyait comme la flamme du feu. Mais Rma de la briser avec trois
flches avant qu'elle ait touch le but: cette lance, autour de
laquelle s'enroulait une guirlande d'or, tombe casse en trois
morceaux.

 la vue de cette arme que le magnanime Raghouide avait rompue dans
ce grand combat, un immense cri _de victoire_ s'leva au milieu des
singes.

Rvana s'arme d'une autre lance de fer, luisante, inaffrontable,
rayonnante d'une lumire inne et plus redoutable que la mort
elle-mme. Balance dans la main du vigoureux et magnanime Dmon,
cette pique, d'une imptuosit nonpareille, flamboya au milieu du ciel
comme un clair.

Mais soudain l'hroque Lakshmana de s'lancer au mme instant prs de
Vibhshana expos au danger de sa vie. Ce vaillant guerrier bande son
arc et inonde avec une pluie de ses flches Rvana, sa pique  la main
et prt de la darder en guise de javelot. Submerg dans cette averse
de traits dcochs par ce magnanime, le tyran ne pensa plus  diriger
sa lance contre Vibhshana et sa colre fut contrainte  se dtourner
de lui.

Voyant que son frre tait sauv par Lakshmana, il tourna sa face vers
le Soumitride et lui tint ce langage: Puisque c'est toi qui sauves
de la mort ce Vibhshana si renomm pour sa force, _eh bien!_ ma
lance pargne le Rakshasa, mais elle va tomber sur toi! Il dit; et,
_brandissant_  ces mots sa lance au grand bruit, aux huit clochettes,
au coup toujours sr, meurtrire des ennemis et flamboyante d'une
splendeur inne, Rvana, bouillant de colre, vise Lakshmana, lui
darde sa pique, ouvrage enchant de Maga le magicien, et pousse un
cri.

Enveloppe d'une lumire gale  celle de la foudre mme de akra,
cette pique, envoye d'une effroyable vitesse, fondit sur le
Soumitride au front de la bataille. Tandis que volait cette arme de
fer, soudain Rma de lui adresser ces paroles  elle-mme: Que la
fortune sauve Lakshmana! Sois vaine! N'arrive pas  ton but!

Il dit; mais pendant cette pense le trait,  la grande splendeur et
flamboyant comme la langue du roi des serpents, s'abattit avec une
grande fougue sur la grande poitrine de Lakshmana. Celui-ci tomba
sur la terre, le coeur fendu sous le coup de cette lance que le bras
imptueux du tyran avait enfonce bien profondment.  peine Rma, qui
se trouvait  ses cts, l'eut-il vu dans ce _dplorable_ tat,
que son coeur en fut tout rempli de tristesse par le vif amour qu'il
portait  son frre; il demeura un instant absorb en lui-mme, les
yeux troubls de larmes; mais bientt, flamboyant comme le feu 
la fin d'un youga: Ce n'est pas le moment de se laisser abattre!
L'hroque Daarathide, impatient d'arracher la vie au Dmon,
recommena contre lui un combat des plus tumultueux avec des flches
bien aiguises.

       *       *       *       *       *

Aprs que le noctivague eut livr cette terrible bataille au
Raghouide, il s'carta un peu du combat, fatigu de cette lutte, et se
reposa. Alors, mettant  profit ce moment de rpit que lui donnait la
retraite de son ennemi, Rma, ayant relev dans son sein la tte
de son frre, se mit, plein de tristesse,  pleurer d'une manire
touchante son Lakshmana aux signes heureux: Hlas! mon frre! toi que
j'aimais d'un amour infini! Hlas! mon frre! toi qui tais ma vie!
Renonant  tous les plaisirs, tu m'avais suivi dans la fort. L,
inspir sans cesse par la tendresse fraternelle, tu fus toujours mon
consolateur quand le malheur fondit sur moi, quand le rapt de St
m'eut rempli de chagrin: Je vaincrai, _disais-tu_, le monarque
des Rakshasas et je ramnerai ta Mithilienne! O t'en es-tu all,
Soumitride aux longs bras, si dvou  ton frre?

Ensuite le monarque des simiens, Sougrva  la grande science,
runissant les mains en coupe, dit ces mots  Rma, noy dans sa
douleur: Ne conois pas d'inquitude  l'gard du Soumitride;
abandonne, guerrier aux longs bras, abandonne ce chagrin et ne te
laisse pas abattre. En effet, il est un mdecin nomm Soushna; qu'il
vienne examiner le fils de Soumitr, ton frre bien-aim...

Celui-ci venu se mit  examiner Lakshmana de tous les cts.

Puis, quand il eut promen son examen sur tous les membres et sur
les sens intimes du malade, Soushna tint ce langage  l'an des
Raghouides:

Ce Lakshmana, _de_ qui _l'existence_ accrot ta prosprit, n'a point
quitt la vie; en effet, sa couleur n'a pas chang et son teint n'est
pas devenu livide. Examinez son visage: il est clair et brillant; les
paumes de ses mains ont la rougeur des lotus! Voyez reluire ses yeux!

Que l'ordre soit donn d'apporter ici le simple du Gandhamdana!
Qu'un homme bless voie cette plante, c'est assez pour qu'il soit
guri de ses blessures. Ainsi, que les singes prennent leur vol sans
tarder et qu'ils s'en aillent rapidement la chercher! Les paroles
de Soushna entendues, Rma tint ce langage: Sougrva, confie cette
mission au vigoureux Hanomat _et laisse-moi lui dire_: Va, hros
 la grande science, va au mont Gandhamdana! car je ne vois pas un
autre homme aussi capable de nous apporter cette panace.

Il dit,  ces mots, le fils du Vent, habile dans l'art de manier le
discours, Hanomat rpondit en ces termes au noble fils de Raghou: Si
le sacrifice de ma vie pouvait rendre la vie  Lakshmana, je subirais
volontiers la mort pour lui;  plus forte raison, la fatigue d'un
voyage.

 peine le plus vaillant des singes eut-il parl ainsi, que Sougrva
lui adressa la parole en ces termes: lve ton vol au-dessus de la
mer, et dirige-toi, hros  la grande vigueur,  la vaste science,
vers le mont Gandhamdana! Explore ces lieux o crot la plante
fortune, qui fait tomber les flches des blessures. L, sont deux
rois Gandharvas, nomms Hh et Hoho. Trente millions de guerriers
Gandharvas  la force immense habitent cette montagne dlicieuse,
couverte de lianes et d'arbres varis. Il te faudra soutenir contre
eux, on ne peut en douter, un combat pouvantable. Va! que ta route
soit heureuse! Fais une bonne traverse!

Le fils du Vent les salua, ses mains en coupe, et se mit en chemin.
Le hros Hanomat, qui voyageait par la cinquime voie[18], passa donc
intrpidement au-dessus de Lank.

[Note 18: L'ther: les quatre autres sont la terre, l'eau, le feu,
l'atmosphre.]

Mais Rvana, car il aperut le Mroutide en sa course arienne, tint
alors ce langage  Klanmi, insurmontable Dmon, le plus difficile
 vaincre de tous les Rakshasas, monstre aux quatre faces, aux quatre
bras, aux huit yeux, et de qui la seule vue inspirait la terreur:
coute ici mes paroles, noctivague loquent! Le hros Hanomat, que
tu vois l-haut, va au Gandhamdana, o crot le simple fortun
qui extrait les flches et gurit les blessures. Si tu russis 
l'arrter, je te donne la moiti de mon royaume.

Klanmi se hte vers le mont Gandhamdana. Parvenu l, ce noctivague
 la grande force btit dans un clin d'oeil par la vertu de sa magie un
dlicieux ermitage, o ne manquaient ni les offrandes au feu, ni les
sacrs tisons allums, ni les habits d'anachorte faits d'corce.
Il se trouve au mme instant revtu avec le costume des ermites, les
cheveux renous dans une gerbe sainte, les ongles et la barbe longs,
le ventre amaigri par le jene, un chapelet  sa main et des prires
sur ses lvres murmurantes. Quand il se fut donn ces traits sous
les apparences d'une forme qui n'tait pas la sienne, il se tint l,
attendant l'arrive du singe.

Pendant ce temps, le sage Hanomat s'avanait d'une vigueur immense;
les deux bras tendus  travers le ciel, ce hros aux longs bras
nageait dans les airs bien au-dessus de la mer avec des mouvements
acclrs.

Hanomat parvint avec la rapidit du vent au mont Gandhamdana.
Il aperoit l un ermitage cleste, envelopp d'arbres varis.
L'anachorte, voyant arriver Hanomat, se lve, vient  sa rencontre
et lui dit: Sois le bienvenu; voici la corbeille de l'hospitalit,
voici de l'eau pour laver tes pieds, voici un sige, assieds-toi!
Repose-toi  ton aise dans mon ermitage,  le plus excellent des
singes.

 ces mots du solitaire, Hanomat rpondit en ces termes: coute les
paroles que je vais dire,  le plus saint des ermites.

L'homicide Rvana a bless dans la poitrine avec une lance de fer un
grand hros, nomm Lakshmana, qui est le frre de Rma. Je vais
donc au Gandhamdana  cause d'un simple merveilleux qui nat sur la
montagne et qui s'appelle Extracteur-des-flches: j'ai mission
d'en rapporter pour lui cette herbe souveraine, que le mdecin a
prescrite.

Si mme il en est ainsi, minente personne, rpondit celui qui d'un
ermite n'avait que l'habit, tu peux nanmoins t'asseoir ici un
moment. Tu es un hte venu dans ma chaumire; accepte, hros, mes dons
hospitaliers. J'ai obtenu ce lac cleste par la vertu d'une cruelle
pnitence. Que je boive un peu de son eau, c'est assez pour apaiser ma
faim.

 ces mots du perfide, Hanomat descendit vers ce lac, couvert de
nymphas rouges et de lotus bleus. Mais, tandis qu'il y boit de l'eau,
soudain Grh, la crocodile[19], happe le singe. Tout saisi qu'il
tait par elle, Hanomat, le singe  la vigueur immense, tira le
monstre hors des ondes rapidement, et, levant la Grh dans ses bras,
il se mit  la dchirer avec ses ongles.

[Note 19: On nous excusera de prter un fminin  ce mot qui n'en
a point dans notre langue: c'est encore l une ncessit de cette
traduction.]

Alors, se pmant au milieu de l'air, voici que la crocodile tint ce
langage: coute, tigre des singes, Hanomat, fils du Vent. Sache que
je suis une Apsara, nomme Gandhakl. Un jour que, monte dans un
char couleur du soleil, resplendissant d'or pur, je m'en allais
par l'air au palais de Kouvra, je ne vis pas, tant ma course tait
rapide, un saint ermite occup  mortifier sa chair. Cet anachorte 
l'minente splendeur avait nom Yaksha. Mon char dans ce moment, noble
singe, heurta le pnitent, ceint des armes de la maldiction. Alors,
de son nimbe radieux, le solitaire aux violentes macrations me jeta
ces mots:

Il est dans la plage du septentrion une montagne qui se nomme le
Gandhamdana. Prs d'elle,  son ct mridional, est un grand lac: tu
vivras dans ses ondes sous la forme d'un crocodile, ravisseur de tout
ce qui a vie. Aussitt je tombai, foudroye par cette maldiction,
sur le sol de la terre. Et l'anachorte, se laissant flchir  mes
prires, conclut ainsi l'anathme: Mais au temps o le hros Hanomat
viendra au mont Gandhamdana, tu obtiendras, n'en doute pas, la
dlivrance de cette mtamorphose.

Mon histoire t'est connue maintenant, quadrumane sans pch; je
te l'ai raconte entirement: c'est  toi, hros, que je dois ma
dlivrance: adieu! je retourne au palais de Kouvra!

 ces paroles de la nymphe, Hanomat rpondit ces mots: Va donc avec
une pleine assurance! je suis heureux, Apsara, de ce que j'ai bris ta
chane!

Quand il eut affranchi de sa mtamorphose la bayadre cleste, le
fils du Vent, Hanomat s'en alla au charmant ermitage o se tenait le
Dmon. Aussitt que le Rakshasa, dguis en ermite, le voit arriver,
il prend des racines et des fruits: Mange! lui dit-il. Le chef
quadrumane vit cette forme d'emprunt, et resta un moment  cette vue
plong dans ses ides et dans ses rflexions: Je ne vois pas chez les
saints ermites des apparences telles que je les trouve en celui-ci,
pensa-t-il. Cette diffrence ncessairement doit avoir sa cause,
et d'ailleurs les gestes de cet homme remplissent _malgr soi_
d'pouvante. Ses traits mmes ont quelque chose du Rakshasa: on
s'aperoit qu'il a chang de forme. Ne voit-on pas ces Dmons, qui
excellent dans la magie, circuler par le monde sous quelque forme
qu'ils veulent? videmment, c'est un missaire, qui vint ici, envoy
par le monarque des Ytavas pour me donner la mort: je tuerai donc ce
Dmon  l'me cruelle, qui veut m'ter la vie!

_Puis, s'adressant au Rakshasa_: Tiens bon, sclrat, noctivague de
mauvaises moeurs! Je sais maintenant qui tu es!

 ces mots d'Hanomat, le Dmon Klanmi dmasqua sa forme naturelle,
repoussante, affreuse  voir, et fit trembler le Mroutide: O
iras-tu, singe? lui dit-il. Oui! c'est le magnanime Rvana qui
m'envoie ici pour satisfaire son envie de t'arracher la lumire. Ma
force en magie est considrable et je m'appelle Klanmi. Je vais
aujourd'hui, singe, dvorer ta chair jusqu' la satit!

 ces paroles, Hanomat sentit doubler son courage, et, les sourcils
contracts sur le front, il dfia Klanmi au combat. Aussitt le
singe et le Dmon se prennent  bras le corps, une lutte s'engage; ils
se frappent des bras ou des poings, de la queue ou des talons. L'un et
l'autre d'une grande force, tous deux pouvantables, l'un et l'autre
d'une effroyable valeur, ils ne laissrent dans ce lieu, ni une roche,
ni un arbre debout. Enfin le fils du Vent treint dans le cble de
ses bras le terrible Dmon, qui, priv de souffle et la respiration
supprime, tombe sur la terre, pousse un vaste cri et descend au
sjour d'Yama. Cette clameur du Rakshasa fit trembler tous les
Gandharvas  la grande force et les trente millions des gardes
vigoureux, _camps_ sur la montagne.

       *       *       *       *       *

Aprs qu'il eut donn la mort  l'inaffrontable Klanmi, le hros
monta sur la cleste montagne, enrichie de mtaux divers. Quand ils
virent grimper Hanomat, les Gandharvas lui dirent: Qui es-tu, toi,
qui es venu, sous la forme d'un singe, au mont Gandhamdana?

 ces mots, il rpondit: L'homicide Rvana a bless dans la poitrine
avec une lance de fer un grand hros, nomm Lakshmana, qui est le
frre de Rma. C'est  cause de lui que je viens au mont Gandhamdana
chercher une plante salutaire, ne dans ces lieux et nomme
l'Extracteur-des-flches.

Mon dsir est que vous l'indiquiez, hros; veuillez m'accorder votre
bienveillance. Dans la terre de Rma, le souverain des hommes, il sied
 vos excellences de montrer un esprit tout  fait bienveillant et
docile aux volonts de ce puissant monarque.

--Dans la terre de qui? rpondent  ces paroles entendues les
Gandharvas  la grande force. Et de quel autre que de Hh et de
Hoho, ces deux magnanimes Gandharvas, sommes-nous les serviteurs?
Qu'on mette donc  mort, sans dlai, ce singe lui-mme, le plus vil
de sa race!  ces mots, les vigoureux Gandharvas l'environnent, et,
remplis de fureur, le chargent de coups avec les poings et les pieds,
avec des massues et des pes. Battu par ces Gnies, orgueilleux
de leurs forces, Hanomat, sans penser  leurs coups, s'enflamma de
colre et les mit en dsordre aussi vite que le feu dvore une meule
d'herbes sches. Il tua dans un clin d'oeil tous ces trente millions de
robustes guerriers.

Ensuite le singe, fils du Vent, parcourut  la recherche du simple
cette montagne cleste, remplie d'arbres et de lianes, sjour des
tigres et des lions. Il eut beau chercher, tout rempli d'impatience,
il ne put trouver cette plante salutaire. Enfin le noble singe entoura
de ses bras et dracina, comme en se jouant, l'inbranlable plateau
de cette montagne, large de cinq et longue de sept yodjanas sur dix en
hauteur, retraite aime par toutes les sortes de volatiles, embellie
de la prsence des Kinnaras, enrichie de mtaux varis, ombrage
d'arbres diffrents et chargs de fleurs; cette montagne, pleine de
lions et de gazelles, hante des lphants et des tigres, qui versait
partout dans ses grottes une eau semblable  des perles, qui se
couronnait de maintes et maintes fleurs, qui prtait  et l
des siges aux Vidydharas et aux Gnies Ouragas, o des lianes
s'enroulaient  l'entour des arbres divers, o maint oiseau s'battait
dans toutes les varits du vol.

Dracine avec tant de vigueur par l'auguste fils du Vent, la montagne
pleura et des larmes de mtaux coulrent de ses yeux. Hanomat, qui
possdait la force du vent, saisit  la hte cette montagne, dont
les chos rpondaient aux cris des plus magnifiques animaux, _ses
habitants_, de chaque espce; il s'lana lestement avec elle au
milieu des airs et partit avec rapidit.

 l'aspect du singe, volant ainsi charg dans les airs, les Pannagas,
les Vidydharas, les Gandharvas et les Dieux s'entredirent stupfaits:
Nous n'avons pas encore vu dans les trois mondes un grand fait aussi
merveilleux! Le hros capable d'accomplir un exploit tel: tuer dans
un combat les Gandharvas et draciner une montagne, quel autre peut-il
tre que Hanomat lui-mme? Gloire  toi, hros aux longs bras, qui
possdes une telle vigueur! Tu as libr Gandhakl de sa maldiction,
tu as extermin les gardes du Gandhamdana, tu as dracin la montagne
et tu voles avec elle, porte dans tes bras! Certes! les oeuvres qui
ont aujourd'hui signal ta vigueur sont gales aux oeuvres mmes des
Immortels.

Hanomat, tenant son agrable cime de montagne, arriva en peu de temps
 Lank. Troubls  la vue du singe, une montagne dans ses mains,
aussitt les Rakshasas, qui habitaient cette ville, de courir, agits
par la crainte. Alors ce valeureux fils du Vent, charg de sa grande
alpe, descendit prs de Lank. Il rendit compte de sa mission 
Sougrva, Rma et Vibhshana: Je n'ai pas trouv sur le Gandhamdana
cette plante salutaire. J'ai donc apport ici la cime entire de cette
montagne.

Le noble Raghouide s'empresse alors de louer Hanomat  la grande
force: L'oeuvre que tu as faite, hros des singes, est gale aux
actions des Dieux mmes. Mais il faut reporter cette montagne aux
lieux o tu l'as prise; car c'est le thtre o les Dieux viennent
toujours s'battre  chaque nouvelle ou pleine lune. Soushna d'un
regard tonn contempla cette montagne, riche de racines et de
fruits, ombrage par des lianes et des arbres divers, couverte par
ses diffrents arbustes; il monta sur la cleste montagne, pare avec
toutes les espces de mtaux. Arriv sur la cime, il aperut l'herbe
salutaire. Aussitt vu, il arracha le simple fortun, le recueillit
avec empressement et descendit au pied de la montagne. Soushna, le
plus habile des mdecins, macra ce vgtal dans une pierre et le
fit respirer avec le plus grand soin au guerrier bless. L'hroque
meurtrier des hros ennemis, Lakshmana, en eut  peine senti l'odeur,
qu'il fut dlivr de ses flches et guri de ses blessures. 
l'instant mme il se releva de la terre o il tait couch.

Le voyant libre de la pique, Rma fut combl de joie: Viens! viens!
dit-il  son frre; et, les yeux noys de pleurs, il serra troitement
le Soumitride avec amour dans ses bras, le baisa au front, versa des
larmes de plaisir, l'embrassa une seconde fois et lui dit: Hros, je
te vois donc,  bonheur! ressuscit de la mort!

Les singes de s'crier joyeux  la vue de Lakshmana, qui s'tait remis
debout sur le sol de la terre: Bien! bien! Ils rendent  l'envi des
honneurs  Soushna, le plus habile des mdecins; Sougrva le comble
de louanges, et le Kakoutsthide  la grande splendeur lui dit en
souriant: Grce  toi, je revois Lakshmana _vivant_, ce frre
bien-aim!

 la vue de Lakshmana debout, libre de ses flches et sans blessures,
les singes poussrent de tous les cts un cri de victoire. L'aspect
de cette montagne, qu'ils n'avaient pas encore vue l jusqu' cette
heure, excite leur curiosit; et tous, joignant les mains, ils
s'approchent de Sougrva. Ils ont un grand dsir, _lui disent-ils_,
de visiter cette montagne; et le magnanime roi d'en accorder  tous la
permission.

Alors, monts sur le Gandhamdana, ils y voient des aiguires clestes
de saints anachortes et des fruits de toutes les sortes. Ils se
baignent dans les sources de la montagne; ils mangent ses fruits et,
dans un instant, les singes eurent consomm tout ce qu'il y avait de
fruits et de racines. Puis, leur faim apaise, leur soif tanche dans
ces ondes fraches, les simiens descendent au pied de la montagne.

Quand Rma les vit descendus: Hros, dit-il  Sougrva, donne tes
ordres au fils du Vent. Qu'il remporte cette montagne et qu'elle soit
remise  la mme place, d'o elle fut arrache.

Aussitt Sougrva de parler au Mroutide un langage conforme  celui
de Rma; et le fils du Vent,  cet ordre de son magnanime souverain,
s'incline devant les chefs quadrumanes, enlve dans ses bras la
montagne sublime et s'lance avec elle rapidement au milieu des airs.

Le monarque aux dix ttes vit passer la montagne emporte dans
le ciel; et, s'adressant aux Rakshasas, que leur force enivrait
d'orgueil,  Tladjangha, le Dmon trs-pouvantable,  Sinhavaktra,
de qui le ventre s'arrondissait en cruche,  Oulkmoukha d'une force
immense,  Tchandralkha,  Hastikarna aux longs bras et au noctivague
Kankatounda:

Que le singe Hanomat, leur dit-il  cette vue, soit arrt au plus
vite par la vertu de vos enchantements! En rcompense,  les plus
terribles des Rakshasas, vous recevrez de moi un honneur au-dessus
duquel il n'est rien de suprieur.  ces mots de Rvana, les
noctivagues se couvrent tous les membres de leurs cuirasses, prennent
 la main des projectiles varis et s'lancent tous au milieu des
airs.

Quand ils virent l'inaffrontable Mroutide voyageant, sa montagne 
la main, les Rakshasas vigoureux lui adressrent tous ce langage: Qui
es-tu sous les formes d'un singe, toi qui marches tenant une montagne?
Ne crains-tu ni les Rakshasas, ni les Datyas, ni les Dieux mmes? Qui
peut te sauver de nos mains  cette heure, o te voil pris? Tu vois
en nous Brahma, le grand iva, Yama, Vishnou, Kouvra et Indra, tous
rayonnants de splendeur, qui viennent ici, conduits par le dsir de
t'arracher la vie!

Aux paroles de ces Dmons, le fils du Vent rpondit en ces termes:
Fussiez-vous les trois mondes, qui viennent, seconds par les
Asouras, les Pannagas et les Dieux, je vous tuerai tous, m'appuyant
sur la seule force de mon bras!

Ce disant, Hanomat, sachant bien qu'il avait affaire  des courtisans
de Rvana, fit tte aux six Rakshasas, unissant leurs efforts contre
lui. Ne pouvant user de ses bras, qui portaient la montagne, et rduit
 combattre avec les pieds seulement, le singe  la grande vigueur
maltraita les Dmons  la grande force. Il crasa les uns avec le
coup de sa poitrine, les autres avec le coup de son genou; il frappa
ceux-ci avec ses pieds, ceux-l avec ses dents. D'autres, lis dans
le cble de sa queue par le magnanime singe porteur de la montagne,
pendaient au sein des airs; et ces Dmons robustes, ondulants au
milieu du vide, semblaient un collier de grands saphirs bleus,
entrelacs dans un fil d'or. Aprs de violents efforts Tladjangha,
entour de la formidable queue, parvint avec beaucoup de peine  se
dgager de la chane et prit la fuite.

Quand le vigoureux fils du Vent eut tu les Rakshasas, il continua son
chemin, tenant sa montagne et resplendissant au milieu du ciel. Alors
tous les Dieux avec les Gandharvas, les Vidydharas et les Tchranas
de lui jeter cette acclamation: Gloire  toi, Hanomat, qui nous
montres une telle vigueur! O verra-t-on jamais un autre que toi
capable d'accomplir un exploit tel avec une puissance infinie
et d'exterminer les Rakshasas dans les airs, sans quitter cette
montagne!

Au milieu de ces applaudissements, il arrive au Gandhamdana et remet
sa montagne  la mme place d'o elle fut arrache.

Cependant le monarque aux dix ttes s'tait retir  l'cart, et, par
la vertu de sa magie, il avait cr un char blouissant, pareil au
feu, muni compltement de projectiles et d'armes, aussi pouvantable
 voir qu'Yama, le trpas et la mort. Des coursiers  face humaine et
d'une vitesse nonpareille s'attelaient  ce char fortun, solidement
cuirass, enrichi d'or partout, et conduit par un habile cocher,
_quoiqu_'il se mt  la seule pense de l'esprit.

Mont dans ce char, le roi dcacphale, _visant d'un oeil_ attentif,
assaillit Rma sur le champ de bataille avec les plus terribles dards,
semblables au tonnerre. Il est ingal, dirent les Gandharvas, les
Dnavas et les Dieux, ce combat, o Rma est  pied sur la terre et
Rvana mont dans un char!

 ces paroles des Immortels, atakratou[20] d'envoyer sur-le-champ
 Rma son char, conduit par son cocher Mtali. On vit descendre
aussitt du ciel et s'approcher du Kakoutsthide le char fortun du
monarque des Dieux avec son drapeau  la hampe d'or, avec ses parois
admirablement incrustes d'or, avec son timon fait de lapis-lazuli,
avec les cent zones de ses clochettes; vhicule nonpareil, tel que
l'astre adolescent du jour, que tranaient de bons coursiers au poil
fauve, semblables au soleil mme, orns avec une profusion d'or,
agitant _sur le front_ des panaches d'or et _secouant sur le corps_
des chasse-mouches blancs.

[Note 20: Indra.]

Quand ils virent ce char descendu des cieux, Rma, Lakshmana,
Sougrva, Hanomat et Vibhshana furent tout saisis d'tonnement. Il
arrivera quelque chose! se dirent-ils merveills. Sans doute, ceci
est une ruse, que le tyran cruel des Rakshasas, ce Rvana, qui est
arm d'une magie puissante, met en jeu pour nous tromper.

 ces mots des prcdents, Sougrva tint ce langage: Visitons nous
tous, char, attelage et cocher! Mais  la vue des chevaux qui se
tenaient sur la terre, prts au combat et rapides comme la pense:
Hros, dit Vibhshana  la grande science, monte sans crainte, avec
une pleine confiance, dans ce char. Je connais toute la magie des
Rakshasas qui sont ici: il n'existe, meurtrier des ennemis, aucun char
de cette espce chez le monarque des Rakshasas. Et, de plus, je vois
ici de ces prsages qui annoncent le succs.

Alors Mtali, cocher de l'Immortel aux mille yeux, tenant son
aiguillon et mont dans le char, s'approche du Kakoutsthide  la vue
mme du monarque aux dix ttes, et, les mains runies en coupe, il
adresse  Rma ces paroles: Mahndra, ce Dieu aux mille regards,
t'envoie pour la victoire, Kakoutsthide, ce char fortun,
exterminateur des ennemis, et ce grand arc, fait  la main d'Indra, et
cette cuirasse pareille au feu, et ces flches semblables au soleil,
et ces lances de fer, luisantes, acres. Monte donc, hros, dans ce
char cleste, et, conduit par moi, tue le Dmon Rvana, comme jadis,
avec moi pour cocher, Mahndra fit mordre la poussire aux Dnavas!

Rma, saisi d'une religieuse horreur, se mit  la gauche du char et
dcrivit autour de lui un pradakshina; il fit ses rvrences  Mtali,
et, songeant qu'il tait un Dieu, il honora les Dieux avec lui. Cet
hommage rendu, le hros, instruit  manier les traits divins, monta
pour la victoire dans ce char cleste; et, quand il eut attach autour
de sa poitrine la cuirasse du grand Indra, il rayonna de splendeur 
l'gal du monarque mme qui rgne sur les gardiens du monde.

Mtali, le plus habile des cochers, contint d'abord ses coursiers;
puis, les fouetta de sa pense au gr du hros qui savait dompter les
ennemis. Alors s'leva, char contre char, un terrible, un prodigieux
combat. Le Daarathide, vers dans l'art de lancer un trait
surnaturel, paralysa tous ceux du roi ennemi, le gandharvique avec le
gandharvique, le divin avec le divin.

Le monarque aux dix ttes, bouillant de colre, saisit un nouveau dard
souverain, pouvantable, et dcocha au Raghouide le trait mme des
Ngas. Soudain, transformes en serpents au venin subtil, les flches
aux ornements d'or, que Rvana lance de son arc, fondent sur le
Kakoutsthide. Affreux, apportant avec eux la terreur, la tte en feu,
la gueule bante, vomissant la flamme de leurs bouches, ils assaillent
Rma lui-mme. Toutes les plages du ciel taient remplies, toutes les
rgions intermdiaires taient couvertes de ces reptiles flamboyants
au poison mortel, au toucher pareil  celui de Vsouki.

Quand Rma vit ces hideux serpents voler de tous les cts, il mit
en lumire un pouvantable trait, le dard terrifiant de Garouda. Les
flches aux ornements d'or et brillantes comme le feu, dcoches par
le grand arc de Rma, dvoraient, comme autant de Garoudas, les dards
des ennemis transforms en serpents. Irrit de voir son trait ananti,
le monarque des Rakshasas fit alors tomber sur Rma d'pouvantables
averses de flches.

Quand il eut rempli de mille dards ce prince aux infatigables
exploits, il pera Mtali avec une foule de traits. Aprs qu'il eut
abattu le drapeau d'or sur le fond du char, Rvana de blesser avec
la rapidit de ses flches les coursiers mmes d'Indra.  la vue
du Raghouide accabl par son ennemi, les Dnavas et les Dieux
tremblrent. La terreur saisit tous les rois des singes et Vibhshana
avec eux. La mer, pour ainsi dire, toute en flammes, enveloppe de
fume, ses flots bouleverss, montait avec fureur dans les airs
et touchait presque au flambeau du jour. Le soleil avec des rayons
languissants apparaissait horrible, couleur de cuivre, coll en
quelque sorte contre une comte et le sein macul.

Le monarque aux dix ttes, aux vingt bras, son arc  la main, se
montrait alors inbranlable comme le mont Manaka. Et Rma lui-mme,
refoul par le terrible Daagrva, ne pouvait arrter le torrent de
ses flches sur le champ de bataille. Enfin, les sourcils contracts
sur le front et ses yeux rouges de colre, il entra dans la plus
ardente fureur, consumant de sa flamme, pour ainsi dire, le puissant
Dmon.

Aussitt les Asouras et les Dieux rallument entre eux leur _ancienne_
guerre, ils entre-croisent des acclamations passionnes: Victoire
 toi, Daagrva! s'crient d'un ct les Asouras. Victoire  toi,
Rma! crient d'un autre les Dieux mainte et mainte fois.

Dans ce moment Rvana  l'me vicieuse, qui dsirait lancer un
_nouveau_ coup au Raghouide, mit la main sur un long projectile.
Enflamm de colre, pour ainsi dire, il saisit une lance pouvantable,
sans pareille, insurmontable, effroi de toutes les cratures, au
tranchant de diamant,  la grande splendeur, exterminatrice de tous
les ennemis, inaffrontable pour Yama lui-mme et semblable au trpas.

L'Indra puissant des Rakshasas lve son arme, il pousse un grand cri
pouvantable, il branle de cet horrible son la terre, le ciel, les
points cardinaux et les plages intermdiaires. Au rugissement affreux
du monarque aux terribles exploits, tous les tres de trembler, la mer
de s'agiter et les plus hauts rishis de s'crier: Dieu veuille sauver
les mondes! Aprs que le monarque aux vastes forces eut pris cette
grande lance et qu'il eut jet cette clameur, il tint  Rma cet
amer langage: Tiens bon maintenant, Raghouide! Mais cette lance va
trancher ta vie. Et le monarque  ces mots lui darde sa lance.

 la vue de cette arme flamboyante et d'un aspect pouvantable, le
Raghouide vigoureux, levant son arc, envoie contre elle ses dards
aigus. Il frappa cette lance au milieu de son vol avec des torrents de
flches, comme la mer combat avec les torrents de ses ondes le feu qui
s'lve pour _la destruction du monde_  la fin d'un youga.

Mais, tel que le feu dvore les sauterelles, la grande pique de
l'Ytou consuma les traits que lui dcochait l'arc de son rival. En
voyant ses dards briss au milieu des airs et rduits en cendres au
seul toucher de cette lance, le Raghouide fut saisi de colre. Il
empoigne dans une ardente fureur la pique de fer que Mtali avait
apporte et qu'Indra lui-mme estimait grandement.  peine eut-il
_d'une main_ vigoureuse lev cette arme, bruyante de ses _nombreuses_
clochettes, que le ciel en fut tout illumin, comme par le mtore de
feu qui incendie le monde  la fin d'un youga. Il envoya cette pique
frapper la grande lance du monarque des Ytavas, qui, brise en
plusieurs morceaux, tomba, ses clarts teintes.

Ensuite Rma de lui abattre ses coursiers aussi rapides que la pense
avec des traits acrs, perants,  la grande vitesse, au toucher
pareil  celui du tonnerre. Cela fait, le Raghouide blesse Rvana
de trois flches aigus dans la poitrine, et lui fiche de toutes ses
forces trois autres dards au milieu du front. Le corps tout perc
de flches, le sang ruisselant de ses membres, l'Indra bless des
Rakshasas paraissait alors comme un aoka en fleurs plant au milieu
des armes.

Ensuite l'hroque Daarathide, tout brlant de courroux, se mit 
rire et tint ce langage mordant  Rvana: En chtiment de ce que tu
entranas du Djanasthna ici mon pouse, tu vas perdre la vie,  le
plus vil des Rakshasas! Abusant d'un moment, o j'avais quitt ma
Vidhaine, tu me l'as ravie, triste, violente, sans gard  sa
qualit d'anachorte, et tu penses: Je suis un hros! Tu exerces ton
courage sur des femmes sans dfense, ravisseur des pouses d'autrui;
tu fais une action d'homme lche, et tu penses: Je suis un hros! Tu
renverses les bornes, Dmon sans pudeur, tu dsertes les bonnes moeurs,
tu prends la mort comme par orgueil, et tu penses: Je suis un hros!
Parce que des Rakshasas faibles, tremblants, t'honorent comme d'un
culte, tu penses en ton orgueil et ta hauteur: Je suis un hros!
Tu m'as ravi mon pouse au moyen de la magie, qui fit _paratre  mes
yeux_ ce fantme de gazelle: c'tait bien montrer compltement ton
courage et tu fis l un exploit merveilleux!

Je ne dors, ni la nuit, ni le jour, noctivague aux actions
criminelles; non! Rvana, je ne puis goter de repos, tant que je ne
t'aurai pas arrach de ta racine! Qu'ici donc aujourd'hui mme, de
ton corps perc de mes dards et abattu sans vie, les oiseaux du ciel
tirent les entrailles, comme Garouda tire les serpents!

 ces mots, l'hroque meurtrier des ennemis, Rma d'inonder avec les
averses de ses flches Rvana, qui se tenait dans la foule _de
ses Rakshasas_. La colre avait doubl en ce guerrier aux travaux
infatigables dans la guerre son courage, sa force et son ardeur pour
le combat.

En butte aux averses de flches que dcochait Rma, aux pluies de
pierre que jetaient les singes, le trouble envahit le coeur du monarque
aux dix ttes. Toutes les flches, tous les javelots divers lancs
par lui ne suffisaient plus aux ncessits du combat; tant il marchait
rapidement vers l'heure fixe pour sa mort! Aussitt que le cocher,
par qui ses coursiers taient gouverns, le vit tomber dans un tel
affaissement, il se mit, troubl lui-mme,  tirer peu  peu le char
de son matre hors du champ de bataille.

       *       *       *       *       *

Irrit jusqu' la dmence, aveugl par la puissance de la mort,
Rvana, saisi de la plus ardente colre, dit  son cocher: Pourquoi,
sans tenir compte de mon dsir, me traitant avec mpris, comme un
tre faible, timide, lger, sans me, comme un homme de force vile,
dpourvu de courage et destitu d'nergie, ta grandeur fait-elle
sortir mon char du milieu des ennemis?

Fais vite retourner le char avant que mon ennemi ne soit retir, si
tu n'es pas un rebelle, ou si tu n'as point mis en oubli ce que sont
mes qualits.

 ce langage amer, que le monarque insens adressait au judicieux
cocher, celui-ci rpondit avec respect ces paroles salutaires:

coute! Je vais te dire pour quel motif ce char fut dtourn par moi
du combat, comme un fleuve imptueux serait dtourn de la mer.

Je pense, hros, que le grand travail de cette journe t'a caus
de la fatigue: en effet, je ne te vois plus la mme ardeur, ni l'air
aussi dispos.  force de traner ce fardeau, les coursiers du char
sont couverts de sueur; ils sont abattus, accabls par la fatigue.
J'ai fait ce qui tait convenable pour suspendre un instant ce combat
entre vous et te procurer du repos,  toi et mme aux coursiers du
char.

Rvana, satisfait de ce langage, dit, altr de combat: Cocher, fais
tourner vite  ce char le front vers le Raghouide! Rvana ne veut pas
revenir sans avoir tu son ennemi dans la bataille! Stimul par
ces mots de Rvana, le cocher aussitt de pousser rapidement ses
coursiers, et, dans un instant, le grand vhicule du souverain des
noctivagues fut arriv devant le char du Raghouide.

 l'aspect de ce char pareil aux nuages, qui, attel de chevaux
noirs, se prcipitait sur lui, et, revtu d'une formidable splendeur,
semblait soutenu sur les humides nues au milieu des airs, Rma dit 
Mtali, cocher du puissant Indra:

Mtali, vois ce char de l'ennemi qui fond sur nous avec colre et
d'un bruit gal  celui d'une montagne qui se dchire, fendue par
un coup de tonnerre. Marche au-devant du char de mon rival et tiens
ferme, sans ngligence; je veux l'anantir, comme le vent dissipe le
nuage qui s'est lev _dans les cieux_. Je le sais, il n'est rien
qui soit  corriger en toi, digne du char d'Indra; mais je dsire
combattre, c'est l ma seule pense: c'est donc une chose que je
rappelle  ta mmoire; ce n'est pas un avis que je veuille te donner.
Satisfait par ce langage de Rma, Mtali, le plus excellent des
cochers, poussa rapidement son char.

Il fut grand le combat de ces deux guerriers, affronts l'un contre
l'autre, anims par un dsir mutuel de s'arracher la vie et comme deux
lphants rivaux, ivres _de colre et d'amour_. Bientt les Rishis du
plus haut rang, les Siddhas, les Gandharvas et les Dieux, intresss 
la mort de Rvana, se rassemblent pour contempler ce duel en char.

Le combat de ces deux rivaux fut lger, vari, savant; ils se
portaient mutuellement des blessures, enflamms par l'ambition de
triompher. talant toute leur vitesse de main et frappant les dards
avec les dards, ils encombraient le ciel de flches pareilles 
des serpents. En mme temps s'levrent des prodiges horribles,
pouvantables, qui annonaient la dfaite de Rvana et le triomphe de
Rma.

Lank parut comme incendie jour et nuit d'une aurore et d'un
crpuscule, qui ressemblaient aux fleurs du rosier de la Chine. Il
s'leva de grands mtores igns avec des trombes de vent furieuses et
un pouvantable bruit: Rvana en trembla et la terre en fut branle.

De toutes parts tombrent d'un ciel sans nuages sur l'arme de Rvana
les foudres pouvantables d'Indra avec un bruit que l'oreille ne
pouvait supporter. Ses coursiers mmes, transpirant des tincelles de
leurs membres et versant des pleurs en larges gouttes de leurs yeux,
rendaient  la fois et de l'eau et du feu.

Il faut vaincre! se disait le Kakoutsthide; Il faut mourir!
se disait Rvana. Tous deux ils firent voir dans cette bataille la
suprme essence du courage.

Enfin le vigoureux monarque aux dix ttes encoche  son arc des
flches, et, visant le drapeau arbor sur le char du Raghouide, il
envoie ses dards avec colre. Mais, sans toucher le drapeau flottant
sur le char de Pourandara, les flches viennent frapper la pique en
fer debout sur le vhicule et tombent _amorties_ sur le sol de la
terre.

Alors, bouillant de courroux, le fort Rma bande son arc et songe 
rendre, coup pour coup, la pareille  son ennemi. Il vise le drapeau
de Rvana et lui dcoche un trait, flamboyant de sa propre splendeur,
irrsistible et tel qu'un grand serpent.

Cette flche, aprs qu'elle eut tranch l'tendard, s'abattit sur la
terre, et le drapeau coup du monarque tomba du char sur la plaine.

 la vue de son tendard abattu, le dcacphale aux vastes forces fut
comme embras dans le combat par le feu qui s'allume au souffle de la
colre, et, incapable de modrer sa fureur, il fit pleuvoir une averse
de flches.

Debout sur les chars, ils s'abordrent, le timon de l'un affront au
timon de l'autre, les tendards aux tendards et les coursiers tte
contre tte.

Aussitt, encochant  son arc une flche semblable  un serpent, Rma,
vers dans la science des astras les plus grands, abattit du corps une
des ttes de Rvana. Les trois mondes virent donc alors gisante sur la
terre cette grande tte coupe. Mais, sur les paules de Rvana, tout
 coup s'leva une autre pareille tte, que le magnanime Raghouide 
la main prompte abattit galement. On vit dcolle encore la seconde
tte de Rvana; mais,  peine eut-il coup cette _horrible_ tte, que
Rma en vit une nouvelle natre  sa place. On la voit tomber, comme
les autres, sous les traits de Rma, semblables  la foudre; mais
autant il en coupe dans sa colre, autant il en renat sur les paules
de Rvana. Ainsi, dans ce combat, il tait impossible  Rma d'obtenir
la mort du cruel Dmon. Enfin il trancha l'une aprs l'autre une
centaine de ttes gales en splendeur; mais on n'en vit pas davantage
se briser la vie du monarque des Rakshasas.

 son tour, du char o il tenait, le monarque irrit des Rakshasas
fatiguait Rma dans cette bataille avec une averse de traits en fer.

La scne de ce grand, de ce tumultueux, de cet pouvantable combat
fut, tantt le ciel, tantt la terre, ou mme encore le sommet de
la montagne. Il dura sept jours entiers, ce grand duel, qui eut pour
tmoins les Rakshasas, les Ouragas, les Pitchas, les Yakshas, les
Dnavas et les Dieux. Le repos ne suspendit alors ce combat, ni un
jour, ni une nuit, ni une heure, ni une seule minute.

Enfin, Mtali rappela au Raghouide _ce qu'il paraissait avoir oubli_:
Pourquoi suis-tu cette marche, hros, comme si tu ne savais pas _ce
qu'est ton adversaire_?

Dcoche-lui pour la mort, seigneur, le trait de Brahma: en effet
c'est Brahma lui-mme qui sera ainsi l'auteur de sa mort. Il ne te
faut pas, Raghouide, lui couper les membres suprieurs; car la mort ne
peut lui tre donne par la tte: la mort, seigneur, n'a entre chez
lui que par les autres membres.

Rma, au souvenir de qui les choses taient rappeles par ces mots de
Mtali, prit alors un dard enflamm, soufflant comme un serpent.

Brahma  la splendeur infinie l'avait fabriqu jadis pour Indra et
l'avait donn au roi des Dieux qui dsirait la victoire sur les trois
mondes. Cette flche avait dans sa partie empenne le vent;  sa
pointe le feu et le soleil; dans sa pesanteur, le Mrou et le Mandara,
bien que son corps ft compos d'air. Brahma fit asseoir dans ses
noeuds les Divinits qui portent la terreur, Kouvra, Varouna, le Dieu
qui tient la foudre, et la Mort un lasso dans sa main. Les membres
souills du sang ravi  une foule d'tres, arrose de moelle,
affreuse, pouvantable, la terreur de tout, avide de lcher comme un
serpent et donnant toujours dans le combat une abondante pture aux
grues, aux vautours, aux corbeaux, aux Rakshasas, aux chacals, aux
quadrupdes carnassiers, elle avait les formes de la mort et portait
la terreur avec elle.

Dans le moment qu'il ajustait  son arc ce trait excellent, la peur
fit trembler tous les tres et la terre elle-mme chancela. Irrit, il
imprime une forte courbure  son arc, et, bouillant de courroux, lance
 Rvana cette flche qui dtruit les articulations. Accompagne du
plus efficace des astras et dcoche par cet arc magnanime de akra,
la flche partit avec la mission de tuer l'ennemi.

Aussi impossible d'tre arrt dans son vol que la mort elle-mme,
le trait s'abattit sur le Dmon et brisa le coeur de ce Rvana  l'me
cruelle. Il mit fin rapidement  son existence, il ravit le souffle
 Rvana, et, quand il eut travers le tyran, il revint, aussitt son
oeuvre accomplie, et rentra de lui-mme dans son carquois.

Soudain l'arc avec son trait chappe  la main du monarque et tombe
avec le souffle exhal de sa vie. Sa splendeur teinte, sa fougue
anantie, son me expire, il croula de son char sur la terre, comme
Vritra sous un coup de la foudre.

Tremblants d'pouvante  la vue de leur matre tomb sur la terre,
les noctivagues sans dfenseur, faible reste des Rakshasas tus,
s'enfuient  et l de tous les cts. Privs du roi, sous le bras
duquel tait leur asile et maltraits par les simiens triomphants, ils
courent, chasss par la terreur,  Lank, leurs visages ruisselants
de larmes pitoyables. Ensuite, les singes victorieux poussent des cris
joyeux, proclamant la victoire de Rma et la mort de Rvana.

Au moment o fut tu ce Rakshasa, l'ennemi du monde, le tambour des
Dieux rsonna bruyamment au milieu des airs. Un immense cri s'leva au
sein mme du ciel: Victoire! Et le vent, charg de parfums clestes,
souffla de sa plus caressante haleine. Une pluie de fleurs tomba du
firmament sur la terre, et le char de Rma fut tout inond de ces
fleurs divines aux suaves odeurs.

Les mlodieuses voix des Immortels joyeux criaient au milieu des
airs: Bien! bien! et s'associaient dans les loges de Rma. Nrada,
Toumbourou, Grgya, Hh, Hoho et Soudma, ces rois des Gandharvas,
chantrent eux-mmes devant le Raghouide _victorieux_. Mnak,
Rambh, Ourva, Pantchatchod et Tilauttam, _ces nobles Apsaras_,
dansrent, elles cinq, devant le Kakoutsthide, joyeuses de la mort
qu'il avait inflige au Dmon.

Rma, que la mort de Rvana, tu de sa main, transportait de la joie
la plus vive, dit alors ces paroles polies  Sougrva, de qui les
dsirs taient remplis,  son ami Angada,  Lakshmana,  Vibhshana,
enfin  tous les gnraux des ours et des singes:

Grce  la force et au courage de vos excellences, grce  la vigueur
de vos bras, le voici mort ce Rvana, le monarque des Rakshasas, qui
fit tant pleurer le monde! Aussi longtemps que le monde subsistera,
les hommes s'entrediront le haut fait si prodigieux que vous avez
accompli et qui ajoute beaucoup  vos gloires!

Rma, les charmant de sa voix, rpta deux et trois fois cette pense,
et rappela aux singes et aux ours diffrentes choses, et justes, et
convenables, qu'ils avaient faites _dans la guerre_.

 ces mots du Raghouide, ils rpondent joyeux: Ta splendeur seule a
consum ce criminel et ses gnraux. O trouver en nous, gens de peu
de vigueur, assez de force pour accomplir dans les combats un fait
immense comme ce qui fut excut par toi, noble Raghouide!

Ainsi honor par eux de tous les cts, ce monarque de la terre
clatait en splendeur, comme Indra le fortun, recevant les hommages
des grands Dieux. Ensuite, le vent revint au calme, les dix points
cardinaux se firent sereins, le ciel fut sans nuage, les Divinits
se rallirent  l'entour du grand Indra, leur chef, et le soleil mme
rayonna d'une lumire inaltrable.

Quand Vibhshana vit Rvana, son frre, expir sous les flches de
Rma, il se mit  gmir, l'me assige par la violence du chagrin:
Hros courageux, clbre dans la guerre, vers dans toute la science
des astras, pourquoi ton corps sans vie est-il couch sur la terre,
hlas! toi qui possdes un lit somptueux? _Tu gis_, tes longs bras,
orns de sandal, tendus sans mouvement, ton diadme rejet _du
front_, ce diadme d'un clat gal  celui de l'astre du jour! Le
voici donc arriv maintenant, hros, ce _malheur_, que j'avais prvu:
car, aveugl par la folie de l'amour, tu as ddaign mes paroles!

Le voici donc tendu mort sur la terre, le corps cras dans les
griffes du lion d'Ikshwkou, ce grand, cet amoureux lphant de
Rvana; lui, de qui la splendeur tait comme une dfense; lui, pour
qui sa race tait comme une fort de bambous, thtre de sa colre;
lui, de qui la passion furieuse tait comme la trompe, inonde par la
mada[21], ruisselant de ses tempes!

[Note 21: _Succus qui elephantis, tempore quo cotum appetunt, 
temporibus effluit._ (BOPP, au mot cit.)]

       *       *       *       *       *

 la nouvelle que le Raghouide  la grande me avait tu Rvana, les
Rakshass, alines par la douleur, sortirent du gynoece. Agites
de nombreuses convulsions, souilles des poussires de la terre,
se battant la poitrine et la tte avec des bras luisants d'or, les
cheveux dlis, accables de chagrin, comme un troupeau de gnisses,
qui a perdu son taureau, elles sortirent avec les Rakshasas par la
porte septentrionale.

Entres dans cet pouvantable champ de bataille, elles cherchent leur
poux sans vie: Hlas! mon noble mari! s'crient-elles de tous les
cts. Hlas! mon protecteur. Elles parcourent cette terre au sein
jonch de cadavres, pleine de vautours et de chacals, rsonnante aux
cris des hrons et des corbeaux, et qui n'tait plus qu'un bourbier de
sang.

Absorbes dans le chagrin et les yeux baigns de larmes, se lamentant
comme de _plaintives_ lphantes, elles ne brillaient point alors ces
femmes qui pleuraient un poux tu dans ce terrible monarque. Elles
virent l ce vaillant Rvana au grand corps,  la grande splendeur,
tomb sur la terre et semblable  une montagne _croule_ de noir
collyre.  la vue de leur poux mort, couch dans la poussire du
champ de bataille, elles se laissent tomber sur ses membres, comme des
lianes coupes avec les arbres d'une fort.

Celle-ci l'embrasse avec respect et pleure dans cette posture,
celle-l prend ses pieds, une autre lui passe ses bras autour du
cou. Telle jette ses bras en l'air, puis se roule sur la terre; l'une
s'vanouit, en voyant la face de Rvana glace par la mort; l'autre
soulve dans son giron la tte du monarque et pleure accable de
chagrin, lavant ce ple visage de ses larmes, comme _l'aurore_ inonde
un lotus de gele blanche.

Ainsi dsoles  l'aspect de leur poux immol dans la bataille, elles
manifestaient leur dsespoir sous diffrentes formes et se lamentaient
 l'envi l'une de l'autre.

Tandis que les pouses et concubines royales se dsolaient dans le
champ de carnage, la plus auguste des pouses et la bien-aime du roi
contemplait son poux avec tristesse. Et quand elle eut promen ses
regards sur le monarque aux dix ttes, son mari, tomb sous les coups
de Rma aux prodigieux exploits, Mandaudar se mit alors  gmir d'une
manire touchante: N'est-il pas vrai, hros aux bras puissants, frre
pun de Kouvra, n'est-il pas vrai qu'Indra n'et pas t capable de
tenir pied en face de ta colre _sur un champ de bataille_? Terrifis
 ta vue, les Rishis, les Gandharvas renomms, les Tchranas, les
Yakshas et les Dieux s'enfuyaient  tous les points de l'espace. Tu
dors, abattu dans le combat sous la main de Rma, qui n'est qu'un
homme! N'en rougis-tu pas, monarque des Rakshasas?

Je refuse ma foi  cette action de Rma, toute faite qu'elle soit 
la face des armes: _non!_ ce n'a pas t sa main _d'homme_ qui t'a
broy, toi, gonfl de force partout. Je croirais plutt que c'est
Vishnou, qui vint en personne pour ta mort sous les formes de Rma
et qui entra dans son corps  notre insu, grce aux artifices de la
magie.

Alors que Khara, ton frre, dans le Djanasthna, fut tu avec les
Rakshasas nombreux qui l'environnaient, son meurtrier dj n'tait pas
un homme. Alors que, dans la fort, Bli, cent fois suprieur  toi
pour la force, fut tu par ce Rma dans la guerre, son meurtrier dj
n'tait pas un homme. Alors qu'une pouvantable chausse fut jete par
les singes dans la grande mer, je souponnais dj dans mon coeur que
Rma n'tait pas un homme.

Que la paix soit faite avec le Raghouide! te disais-je; mais tu
n'accueillis pas mes paroles, et de l vient son triomphe _en ce
jour_. Tu t'es follement pris de St, monarque des Rakshasas, pour
la perte de ton empire, de ta personne et de moi-mme. Il y a des
femmes qui lui sont gales, il y a des femmes qui lui sont mme
suprieures en beaut; mais, devenu l'esclave de l'amour, tu n'as
point compris cela.

La Mithilienne va donc maintenant se promener joyeuse avec Rma,
tandis que moi, infortune, je suis tombe dans une mer pouvantable
de chagrins! moi, qui m'enivrai de plaisir, accompagne par toi sur
le Klsa, dans le Nandana, sur le Mrou, dans les bocages du
Tchatraratha et dans les jardins suaves des Dieux!

La voil donc, hlas! venue, cette nuit suprme de moi, cette nuit
qui fait mon veuvage et que je n'ai jamais prvue telle, insense que
j'tais! Mon pre est le souverain des Dnavas, mon poux tait le
monarque des Rakshasas, et j'avais pour fils atrounirdjtri; aussi
tais-je fire! Mais aujourd'hui je n'ai plus de famille, j'ai
perdu en toi mon protecteur et je vais passer dans la tristesse mes
ternelles annes!

Lve-toi, sire! Pourquoi es-tu couch l? Pourquoi ne me dis-tu pas
une parole,  moi, ton pouse chrie? Honore en moi, noctivague aux
longs bras, la mre de ton fils!

La voici donc rompue en morceaux cette lance avec laquelle tu
immolais tes ennemis dans les combats, cette lance brillante comme le
soleil et semblable  la foudre mme du Dieu qui manie le tonnerre!
Tranche  coups de flches, les tronons de ta massue jonchent
la terre de tous cts, cette massue  la vigueur infinie, arm de
laquelle, hros, tu brillais nagure! Honte soit  mon coeur qui,
cras par le chagrin, n'clate pas en mille parties quand je te vois
l descendu au tombeau!

Elle dit; et gmissant ainsi, les yeux troubls de larmes et le coeur
assailli par l'amour, la reine tomba dans un _triste_ vanouissement.

Alors, toutes les femmes du roi, ses compagnes, pleurant et
dsespres elles-mmes, environnent et s'empressent de relever
Mandaudar, plonge dans un tel dsespoir: Reine, lui disent-elles,
il n'a pas compris la marche inconstante des choses humaines; le
malheur vient par toutes les conditions de la vie: honnie soit mme
cette splendeur instable des rois!  ces paroles, elle se mit 
pleurer avec de bruyants sanglots, et, la tte baisse, elle mouilla
ses deux seins avec les gouttes paisses de ses larmes.

Le Daarathide invita les parents  faire la crmonie qui devait
ouvrir au guerrier mort les portes du Swarga; car il vit dans leur
pense qu'ils avaient le dsir de clbrer ses obsques. Aussitt, 
la voix de Sougrva, les singes  la force pouvantable de rassembler
 et l des bois d'alos et de sandal.

Les gnraux des singes reviennent chargs de cruches remplies d'une
eau puise dans les quatre vastes mers; ils rapportent  grande hte
des fleurs cueillies sur les sept monts et sur les autres montagnes
de la terre. Ils apportent des faisceaux de kouas, l'herbe pure, du
beurre clarifi, du lait nouveau et du lait coagul, la cuiller du
sacrifice, des feux consacrs par les prires, et des amas de bois.
Vibhshana lui-mme fit venir de sa maison l'agnihotra, que les
brahmes ne laissent jamais seul. Il fit cette partie des funrailles
suivant l'ordre des crmonies, consign dans le rituel, de manire
qu'elle ft jointe aux rcompenses de l'obligation, en mme temps
qu'associe  ce qui tait non dfectueux, imprissable, trs-saint et
hautement vnr.

D'abord, les serviteurs dposent Rvana dans un lieu pur. Ensuite, on
dresse un vaste, un trs-grand bcher, que surmontent des bches de
sandal, mles  des ngsars, auxquels sont unis de gnreux alos;
bcher riche de tous les parfums, incomparable par ses grands arbres
de sandal jaune. Ils portent sur la pile termine le monarque vtu
d'une robe de lin, et, s'inclinant, les Rakshasas dposent le corps
couch sur un lit.

Aussitt les prtres, verss dans la science des Vdas, commencent en
l'honneur du roi la crmonie dernire; ils immolent pour le monarque
des Rakshasas la suprme victime des morts. Ils orientent l'autel
au sud-est et portent le feu  sa place consacre. Vibhshana, qui
s'approche en silence, y dpose la cuiller du sacrifice.

Tous les brahmes alors, le visage noy de larmes, rpandent, suivant
le rite,  pleines cuillers, sur le mort un beurre liquide et clarifi
dont l'antilope a fourni la matire. Ils mettent un char  ses pieds,
un mortier dans un grand intervalle; d'autres placent sur le bcher
diffrents arbres  fruit. Ils dposent le moushala du magnanime au
lieu fix pour lui, suivant la rgle tablie par un des Maharshis et
prescrite dans les stras.

 la suite de ces choses, les Rakshasas immolent en l'honneur du
monarque une victime de btail qu'ils oignent tout entire de beurre
clarifi, couchent dans un tapis et jettent dans le feu du sacrifice.
Puis, l'me consume de tristesse et la face baigne de larmes, ils
inondent Rvana de grains frits, de parfums, de bouquets et d'autres
oblations.

Enfin Vibhshana, suivant les prescriptions du rite, applique le feu
au bcher; et la flamme, se dveloppant clatante, dvore aussitt le
monarque aux dix ttes.

       *       *       *       *       *

Alors, congdiant le char divin, resplendissant  l'gal du soleil
qu'Indra lui avait prt, Rma  la grande science fit ses rvrences
 Mtali: Tu as dploy une grande puissance, tu m'as rendu le plus
minent service, lui dit-il; retourne maintenant, je t'en donne cong,
dans le sjour des Immortels. Il dit; et sur la permission ainsi
donne, le cocher d'Indra, Mtali, remonte dans son char et s'lve
aussitt vers le ciel.

Le vaillant Rma dit ces paroles au singe Hanomat, ce hros qui
ressemblait  une grande montagne et qui s'approcha, les mains runies
en coupe  ses tempes: Demande, mon ami, la permission  Vibhshana,
le puissant monarque; puis entre dans la ville de Lank et va
souhaiter le bonjour  la princesse de Mithila. Annonce  ma
Vidhaine,  le plus minent des victorieux, que je suis en bonne
sant, de mme que Sougrva, de mme que Lakshmana, et que Rvana fut
tu dans la bataille. Raconte  ma Vidhaine ces agrables nouvelles
d'ici, et veuille bien revenir aussitt qu'elle t'aura donn ses
commissions.

       *       *       *       *       *

Quand le singe  la grande splendeur se fut introduit dans le palais
opulent de Rvana, il vit, dpouille de tous honneurs St, la
vertueuse pouse de Rma. La tte courbe, le corps inclin, l'air
modeste, il salua la Mithilienne et se mit  lui rpter toutes les
paroles de son poux:

J'ai remport la victoire, _te fait dire ton poux_; sois tranquille,
St, et dpose tes soucis; j'ai tu Rvana, ton ennemi, sous le joug
duquel _gmissait_ Lank! Ton sjour dans l'habitation de Rvana ne
doit plus t'inspirer de crainte: en effet, ce royaume de Lank est
tomb sous l'obissance de Vibhshana.

 ces mots, St de se lever en sursaut; mais, la joie fermant tout
passage  sa voix, cette femme au visage brillant comme l'astre des
nuits ne put articuler une seule parole. Ensuite, le plus illustre des
singes dit  St, plonge dans le silence:  quoi penses-tu, reine?
Pourquoi ne me parles-tu pas?

 cette question d'Hanomat, elle, qui jamais ne quitta le chemin du
devoir, St, au comble du bonheur, lui tint ce langage d'une voix que
sa joie rendait balbutiante:  peine eus-je entendu une si agrable
nouvelle, l'minente victoire de mon poux, que, subjugue par la
joie, je devins sans parole un moment. En effet, je ne vois rien,
singe, mon ami (et c'est la vrit, que je dis l), _non!_ je ne vois
rien sur la terre qui soit gal aux charmes de ton rcit, ni l'or, ni
les vtements, ni mme les pierreries. Aussi fus-je saisie d'une joie
telle, que j'en perdis la parole.

 ces mots de la Vidhaine, le singe, joignant ses deux mains en coupe
et debout en face de St, lui tint ce langage dict par la joie:
Femme vertueuse, applique au bonheur de ton poux,  toi qui es pour
ton mari la joie de sa victoire, il te sied de parler en ces paroles
d'amour. Elles sont gales, reine, ces bonnes et fcondes paroles de
toi, au don le plus magnifique par des multitudes de pierreries; elles
valent mme tout l'empire des Dieux! Avec cette richesse, je pourrais
acheter tous les biens, un royaume et le reste. Maintenant que je vois
Rma victorieux et son rival immol, il est une grce que je sollicite
de toi, reine, une seule, mais grande,  laquelle je tiens. Daigne me
l'accorder gracieusement; ensuite, on te fera voir ton poux.

J'ai vu nagure plus d'une fois ces Rakshass aux visages hideux
vomir sur toi des paroles outrageantes, suivant les injonctions de
Rvana.

J'ai donc envie de tuer ces affreuses Dmones bien pouvantables, aux
cruelles moeurs: daigne m'accorder cette grce.

 ces mots d'Hanomat, la Vidhaine, fille du roi Djanaka, rflchit
un moment; puis elle se mit  rire et lui fit cette rponse: Que le
noble singe ne s'irrite pas contre des servantes, forces d'obir, qui
se meuvent par la volont d'un autre et qui vivent soumises dans la
domesticit du roi.

Tout ce qui m'est arriv de leur fait, je l'ai subi en chtiment
des mauvaises oeuvres que j'avais commises avant _ces jours_ et par
la faute de l'adversit de ma fortune. C'est ma destine seule qui
m'avait li  cette dplorable condition: telle est vraiment l'opinion
de mon esprit. Faible, je sais pardonner  de _faibles_ servantes.

 ce langage de St, Hanomat, qui savait manier la parole, fit cette
rponse  l'illustre pouse de Rma: St, la noble pouse de
Rma, vient de parler comme il tait convenable. Donne-moi tes
commandements, reine, et je retourne o m'attend le Raghouide.  ces
mots d'Hanomat, la fille du roi Djanaka repartit: Chef des singes,
je dsire voir mon poux.

Le singe  la grande science s'approche de Rma et dit cette noble
parole au hros, le plus habile entre ceux qui savent manier l'arc:
Ta Mithilienne, _que j'ai trouve_ absorbe dans la peine et les yeux
troubles de pleurs, n'eut pas plutt appris ta victoire, qu'elle a
dsir jouir de ta vue.  ces mots d'Hanomat, soudain Rma, le plus
vertueux des hommes vertueux, Rma, noy de larmes, s'abandonna  ses
rflexions.

Aprs qu'il eut, en regardant la terre, pouss de longs et brlants
soupirs, il dit  Vibhshana, le monarque des Rakshasas: Fais venir
ici la princesse de Mithila, St, ma Vidhaine, aussitt qu'elle aura
baign sa tte, rpandu sur elle un fard cleste et revtu de clestes
parures.

 peine eut-il parl, que Vibhshana partit d'un pied ht; il entra
dans le gynoece, et, les mains runies en coupe, il dit  St:
Baigne-toi la tte, Vidhaine; revts de clestes parures et monte
dans un char, s'il te plat; ton poux dsire te voir.  ces mots, la
Vidhaine rpondit  Vibhshana: Je dsire aller voir mon poux avant
mme de m'tre lave, monarque des Rakshasas. Ces paroles entendues,
Vibhshana repartit: Reine, tu dois faire comme ton poux veut que tu
fasses.

Aussitt qu'elle eut ou ces mots, la vertueuse Mithilienne, pour qui
son mari tait comme une divinit, cette reine toute dvoue 
l'amour et  la volont de son poux: Qu'il en soit donc ainsi!
rpondit-elle. Sur-le-champ, de jeunes femmes lavent sa tte et font
sa toilette; on la revt de robes prcieuses, on la pare de riches
joyaux; puis, Vibhshana fait monter St dans une litire magnifique,
couverte de tapis somptueux, et l'emmne, escorte de Rakshasas en
grand nombre.

Enflamms de curiosit, les principaux des singes, dsirant voir la
Mithilienne, se tenaient sur le passage par centaines de mille. De
quelle beaut donc est cette Vidhaine? se disaient-ils. Quelle est
cette perle des femmes,  cause de laquelle ce monde des singes fut
mis en si grand pril? Elle, pour qui fut tu un roi, ce Rvana, le
monarque des Rakshasas, et fut jete dans les eaux de la grande mer
une chausse longue de cent yodjanas!

Au milieu de ces paroles, qu'il entendait rpter de tous les
cts, Vibhshana mit la riche litire en tte et s'avana vers Rma
lui-mme. Il s'approcha du magnanime, plong dans ses rflexions,
tout victorieux qu'il ft, et lui dit joyeux en s'inclinant: Je l'ai
amene!

 peine eut-il appris qu'elle tait venue, celle qui avait longtemps
habit dans la maison d'un Rakshasa, trois sentiments d'assaillir  la
fois Rma, la joie, la colre et la tristesse. Il fit aller ses yeux
de ct et se mit  rflchir avec incertitude; ensuite il dit 
Vibhshana ces paroles opportunes:

Monarque des Rakshasas, mon ami, toi qui toujours t'es complu dans
mes victoires, que la Vidhaine paraisse au plus tt en ma prsence.
 ces mots du Raghouide, Vibhshana fit alors en grande hte repousser
le monde de tous les cts. Aussitt des serviteurs, coiffs de
turbans faits en peau de serpent, le djhardjhara et le bambou dans
la main, parcourent d'un pied ht la multitude, refoulant de toutes
parts les assistants.

Quand Rma vit de tous cts ces foules se rejeter en arrire, pleines
de terreur et de hte, il arrta ce mouvement par un sentiment de
politesse et d'amour. Irrit et brlant de ses yeux, pour ainsi dire,
le Dmon  la grande science, Rma de jeter ces mots sur le ton du
reproche  Vibhshana: Pourquoi, sans gard pour moi, vexes-tu ces
gens? Ne leur fais pas de violence, car je regarde chacun d'eux comme
s'il tait de ma famille.

Attentive aux paroles de son poux, St, se voyant nglige, en
conut une secrte colre difficile  tenir sous le voile. Ensuite
la Djanakide, ayant regard son poux, rflchit, et, femme, elle
comprima sa joie cache au fond du coeur.

Le sage Rma dit alors ces mots  Vibhshana d'une voix forte et
pareille au bruit d'une masse de grands nuages:

Ce ne sont pas les maisons, ni les vtements, ni l'enceinte
retranche _d'un srail_, ni l'tiquette d'une cour, ni tout autre
crmonial des rois, qui mettent une femme  l'abri des regards: le
voile de la femme, c'est la vertu de l'pouse! Celle que voici nous
est venue de la guerre; elle est plonge dans une grande infortune;
je ne vois donc pas de mal  ce que les regards se portent sur
elle, surtout en ma prsence. Fais-lui quitter sa litire, amne la
Vidhaine  pied mme prs de moi: que ces hommes des bois puissent la
voir! Il dit; et Vibhshana, tout en mditant ce langage, conduisit
la Mithilienne auprs du magnanime Rma.

 peine oues les paroles du Raghouide sur la Mithilienne, les singes
et tous les gnraux de Vibhshana avec le peuple de se regarder les
uns les autres et de s'entre-dire: Que va-t-il faire? On entrevoit
chez lui une colre secrte; elle perce mme dans ses yeux. Ils
furent tous agits de crainte aux gestes de Rma; la peur naquit dans
leurs mes, et, tremblants, ils changrent de visage.

Lakshmana, Sougrva et le fils de Bli, Angada, taient remplis tous
de confusion; et, ensevelis dans leurs penses, ils ressemblaient
 des morts.  l'indiffrence qu'il marquait pour son pouse,  ses
manires effrayantes, St parut  leurs yeux comme un bouquet de
fleurs qui n'a plus de charmes et que _son matre_ abandonne.

Suivie par Vibhshana et les membres flchissants de pudeur, la
Mithilienne s'avana vers son poux. On la vit s'approcher de lui,
telle que r elle-mme revtue d'un corps, ou telle que la Desse
de Lank, ou telle enfin que Prabh, la femme du soleil.  la vue de
St, la plus noble des pouses, tous les singes furent transports
dans la plus haute admiration par la force de sa grce et de sa
beaut.

Quand, le visage inond par des larmes de pudeur, au milieu de ces
peuples assembls, elle se fut approche de son poux, la Djanakide
se tint prs de lui, comme la charmante Lakshm  ct de Vishnou. 
l'aspect de cette femme qui animait un corps d'une beaut cleste, le
Raghouide versa des pleurs, mais ne lui dit point un seul mot, car le
doute tait n dans son me. Ballott au milieu des flots de la colre
et de l'amour, Rma, le visage ple, avait ses yeux empourprs d'une
extrme rougeur, tant il s'efforait d'y retenir ses larmes!

Il voyait devant lui cette reine debout, l'me frissonnante de pudeur,
ensevelie dans ses penses, en proie  la plus vive affliction et
comme une _veuve_ qui n'a plus son protecteur. Elle, cette jeune
femme, qu'un Dmon avait enleve de force et tourmente dans une
_odieuse_ captivit; elle,  peine vivante et qui semblait revenir
du monde des morts; elle, que la violence arracha de son ermitage un
instant dsert; elle, sans reproche, innocente,  l'me pure, elle
n'obtenait pas de son poux une seule parole! Aussi, les yeux dj
baigns par des larmes de pudeur au milieu des peuples assembls,
fondit-elle en _des torrents de_ pleurs, quand elle se fut approche
de Rma, en lui disant: Mon poux!

 ce mot, qu'elle soupira avec un sanglot, une larme vint troubler les
yeux des capitaines simiens; et tous ils se mirent  pleurer, saisis
de tristesse. Le Soumitride, qui sentit natre son motion, se couvrit
aussitt la face de son vtement et fit un effort pour contenir ses
larmes et rester impassible dans sa fermet.

Enfin St  la taille charmante, ayant remarqu cette grande
rvolution qui s'tait opre dans son poux, rejeta sa timidit et
se mit en face de lui. L'auguste Vidhaine secoua son chagrin, elle
s'arma de courage, elle refoula ses larmes en elle-mme par sa force
d'me et la puret de sa conscience. On la vit arrter sur le visage
de son poux un regard o plus d'un sentiment se peignit: c'taient
l'tonnement, la joie, l'amour, la colre et mme la douleur.

Ballott sur le doute, Rma, quand il vit ainsi la reine, se mit 
lui exposer l'tat secret de son coeur: Je t'ai conquise des mains
de l'ennemi par la voie des armes, noble Dame: reste donc  faire
bravement ce que demandent les circonstances. J'ai assouvi ma colre,
j'ai lav mon offense, j'ai retranch du mme coup mon dshonneur et
mon ennemi. Aujourd'hui, j'ai fait clater mon courage; aujourd'hui,
ma peine a rendu son fruit; j'ai accompli ma promesse: je dois tre
ici gal  moi-mme.

Pour ce qui est de ton rapt en mon absence par un Dmon travesti sous
une forme emprunte, c'est le Destin qui est l'auteur de cette faute;
la fraude s'est faite ici l'gale du courage. _Mais_ qu'aurait-il
de commun avec une grande valeur, cet homme  l'me petite, qui
n'essuierait pas avec nergie la honte qui a rejailli sur lui?

Aujourd'hui mme la traverse de la mer et le ravage de Lank, tout
ce grand exploit d'Hanomat a port son fruit _heureux_. La fatigue
des armes et celle de Sougrva, qui dploya tant de courage dans
les combats et de lumire dans les conseils pour notre bien, porte
aujourd'hui tout son fruit. La grande fatigue de Vibhshana, qui,
dsertant le parti d'un frre vicieux, est venu se rallier au mien,
porte galement son fruit aujourd'hui.

Il dit; et, tandis que Rma tenait ce langage, St, les yeux tout
grands ouverts, comme ceux d'une gazelle, tait inonde par ses
larmes.  cette vue, la colre du Raghouide s'en accrot davantage,
et, contractant ses _noirs_ sourcils sur le front, jetant des regards
obliques, il envoie  St ces mordantes paroles au milieu des singes
et des Rakshasas:

Ce que doit faire un homme pour laver son offense, je l'ai fait, par
cela mme que je t'ai reconquise: j'ai donc sauv mon honneur. Mais
sache bien cette chose: les fatigues que j'ai supportes dans la
guerre avec mes amis, c'est par ressentiment, noble Dame, et non pour
toi, que je les ai subies! Tu fus reconquise des mains de l'ennemi
par moi dans ma colre; mais ce fut entirement, noble Dame, pour me
sauver du blme encouru et laver la tache imprime sur mon illustre
famille.

Ta vue m'est importune au plus haut degr, comme le serait une lampe
mise dans l'intervalle de mes yeux! Va donc, je te donne cong;
va, Djanakide, o il te plaira! Voici les dix points de l'espace,
_choisis_! il n'y a plus rien de commun entre toi et moi. En effet,
est-il un homme de coeur, n dans une noble maison, qui, d'une me o
le doute fit son trait, voult reprendre son pouse, aprs qu'elle
aurait habit sous le toit d'un autre homme?

Place comme il te plaira ton coeur, St! car il n'est pas croyable
que Rvana, t'ayant vue si ravissante et doue de cette beaut
cleste, ait pu jamais trouver du charme dans aucune autre des jeunes
femmes qui habitent son palais!

Quand elle entendit pour la premire fois ces paroles affreuses de son
poux au milieu des peuples assembls, la Mithilienne se courba sous
le poids de la pudeur. La Djanakide rentra dans ses membres, pour
ainsi dire, et, blesse par les flches de ces paroles, elle versa un
torrent de larmes. Ensuite, essuyant son visage baign de pleurs, elle
dit ces mots lentement et d'une voix bgayante  son poux: Tu veux
me donner  d'autres, comme une bayadre, moi qui, ne dans une noble
famille, Indra des rois, fus marie dans une race illustre. Pourquoi,
hros, m'adresses-tu, comme  une pouse vulgaire, un langage tel,
choquant, affreux  l'oreille et qui n'a point d'gal? Je ne suis pas
ce que tu penses, guerrier aux longs bras; mets plus de confiance en
moi; _j'en suis digne_, je le jure par ta vertu elle-mme!

C'est avec raison que tu souponnes les femmes, si leur conduite
est lgre; mais dpose le doute  mon gard, Rma, si tu m'as bien
tudie. S'il m'est arriv de toucher les membres de ton ennemi, mon
amour n'a rien fait ici pour la faute; le seul coupable, c'est le
Destin! Mon coeur, nanmoins, la seule chose qui ft en mon pouvoir,
n'a jamais cess de rsider en toi; que ferai-je dsormais, esclave en
des membres qui ne sont pas  moi? Jamais, en ide seulement, je
n'ai failli envers toi: puissent les Dieux, nos matres, me donner la
scurit d'une manire aussi vraie que cette parole est certaine! Si
mon me, prince, qui donne l'honneur, si mon naturel chaste et
notre vie commune n'ont pu me rvler  toi, ce malheur me tue pour
l'ternit.

Quand Hanomat, envoy par toi, s'est montr la premire fois dans
Lank, o j'tais captive, pourquoi, hros, ne m'as-tu pas rejete ds
ce moment? Aussitt cette parole, vaillant guerrier, abandonne par
toi, j'eusse abandonn la vie  la vue mme de ce noble singe. Tu
n'aurais pas en vain subi tant de fatigue et mis ta vie en pril;
cette arme de tes amis ne se ft pas consume en des travaux sans
fruit.

Mais, sous l'empire mme de la colre, ce que tu mis avant tout,
comme un esprit lger, monarque des hommes, ce fut ma qualit seule
d'tre une femme. J'tais ne du roi Djanaka, appele que je fusse
d'un nom qui attribuait ma naissance  la terre; mais, ni ma conduite,
ni mon caractre, tu n'as rien estim de moi. Ma main, qu'adolescent
tu avais presse en mon adolescence, tu ne l'as point admise pour
garant; ma vertu et mon dvouement, tu as tout rejet derrire toi!

St parlait ainsi en pleurant et d'une voix que ces larmes rendaient
balbutiante; puis, s'tant recueillie dans ses penses, elle dit avec
tristesse  Lakshmana: Fils de Soumitr, lve-moi un bcher; c'est
le remde  mon infortune: frappe injustement par tant de coups, je
n'ai plus la force de supporter la vie. Ddaigne par mon poux,
dans l'assemble de ces peuples, je vais entrer dans le feu; c'est la
_seule_ route _ici_ qu'il m'est sant de suivre.

 ces mots de la Mithilienne, _l'intrpide_ meurtrier des hros
ennemis, Lakhsmana, flottant parmi les ondes de l'incertitude, fixa
les yeux sur le visage de son frre; et, comme il vit l'opinion
de Rma se manifester dans l'expression de ses traits, le robuste
guerrier fit un bcher pour se conformer  sa pense. En effet, qui
que ce ft alors n'aurait pu calmer Rma, tomb sous le pouvoir de
la douleur et de la colre, ni lui adresser une parole, ni mme le
regarder.

Aussitt qu'elle eut dcrit un pradakshina autour de Rma debout et la
tte baisse, la Vidhaine s'avana vers le feu allum. Elle s'inclina
d'abord en l'honneur des Dieux, puis en celui des brahmes; et,
joignant ses deux mains en coupe  ses tempes, elle adressa au Dieu
Agni cette prire, quand elle fut prs du bcher: De mme que je n'ai
jamais viol, soit en public, soit en secret, ni en actions, ni en
paroles, _ni de l'esprit_, ni du corps, ma foi donne au Raghouide; de
mme que mon coeur ne s'est jamais cart du Raghouide: de mme, toi,
feu, tmoin du monde, protge-moi de tous les cts!

Aprs qu'elle eut parl ainsi, la Vidhaine, impatiente de s'lancer
dans les flammes, fit le tour du feu et dit encore ces mots: Agni, 
toi qui circules dans le corps de tous les tres, sauve-moi,  le plus
vertueux des Dieux, toi qui, plac dans mon corps, est en lui comme un
tmoin!  ces paroles entendues, tous les gnraux simiens de pleurer
beaucoup, et, tombant une  une, les larmes couvrent bientt leur
visage.

Alors, s'tant prosterne devant son poux, St d'une me rsolue
entra dans les flammes allumes. Une multitude immense, adultes,
enfants, vieillards, tait rassemble en ce lieu; ils virent tous la
Mithilienne plore se plonger dans le bcher. Au moment qu'elle entra
dans le feu, singes et Rakshasas de pousser un hlas! hlas! dont la
clameur intense clata comme quelque chose de prodigieux. Semblable
 l'or bruni le plus excellent, St, pare de bijoux d'or pur,
s'lana dans les flammes allumes, comme une victime, que l'on jette
dans le feu du sacrifice.

 ces cris des peuples: _Hlas! hlas!_ Rma, le devoir incarn,
mais l'me courrouce, demeura un moment les yeux troubles de larmes.
Soudain Kouvra, le roi _des richesses_, Yama avec les Mnes, le Dieu
aux mille regards, monarque des Immortels, et Varouna, le souverain
des eaux, le fortun iva aux trois yeux, de qui le drapeau a pour
emblme un taureau, l'auguste et bienheureux crateur du monde entier,
Brahma, et le roi Daaratha, port dans un char au milieu des airs et
revtu d'une splendeur gale  celle du roi des Dieux, tous d'accourir
ensemble vers ces lieux. Tous, se htant sur leurs chars semblables au
soleil, ils arrivent sous les murs de Lank.

Ensuite, le plus minent des Immortels et le plus savant des esprits
savants, le saint crateur de l'univers entier, tendit un long bras,
dont sa main tait la digne parure, et dit au Raghouide, qui se tenait
devant lui, ses deux mains runies en coupe: Comment peux-tu voir
avec indiffrence que St se jette dans le feu d'un bcher? Comment,
 le plus grand des plus grands Dieux, ne te reconnais-tu pas
toi-mme? Quoi! c'est toi qui es en doute sur la chaste Vidhaine,
comme un poux vulgaire!

 ces mots du roi des Immortels, Rma, joignant ses deux mains aux
tempes, rpondit au plus minent des Dieux: Je suis, il me semble, un
simple enfant de Manou, Rma, le fils du roi Daaratha. _S'il en est
d'une autre manire_, daigne alors ton excellence me dire qui je suis
et d'o je proviens. Au Kakoutsthide, qui parlait ainsi: coute la
vrit, Kakoutsthide,  toi de qui la force ne s'est jamais dmentie!
rpondit l'tre  la splendeur infinie existant par lui-mme. Ton
excellence est Nryana, ce Dieu auguste et fortun, de qui l'arme est
le tchakra. Ton arc est celui qu'on appelle rnga; tu es Hrishika,
tu es l'homme le plus grand des hommes.

Tu es la demeure de la vrit; tu es vu au commencement et  la fin
des mondes; mais on ne connat de toi ni le commencement ni la fin.
Quelle est son essence? se dit-on. On te voit dans tous les tres;
dans les troupeaux, dans les brahmes, dans le ciel, dans tous les
points de l'espace, dans les mers et dans les montagnes!

_Dieu_ fortun aux mille pieds, aux cent ttes, aux mille yeux, tu
portes les cratures, la terre et ses montagnes. Que tu fermes les
yeux, on dit que c'est la nuit; si tu les ouvres, on dit que c'est le
jour: les Dieux taient dans ta pense, et rien de ce qui est n'est
sans toi.

On dit que la lumire fut avant les mondes; on dit que la nuit fut
avant la lumire; mais ce qui fut avant ce qui est avant tout, on
raconte que c'est toi, l'me suprme. C'est pour la mort de Rvana que
tu es entr ici-bas dans un corps humain. Ce fut donc pour nous que tu
as consomm cet exploit,  la plus forte des colonnes qui soutiennent
le devoir. Maintenant que l'impie Rvana est tu, retourne joyeux dans
ta ville.

Cependant le feu _ardent et_ sans fume avait respect la Djanakide,
place au milieu du bcher: tout  coup, voil qu'il s'incarne dans un
corps et soudain il s'lance, tenant St dans ses bras. Le Feu mit
de son sein dans le sein de Rma la jeune, la belle, la sage Vidhaine
aux joyaux d'or pur, aux cheveux noirs boucls, vtue d'une robe
carlate, pare de fraches guirlandes de fleurs et semblable au
soleil enfant.

Alors ce tmoin _incorruptible_ du monde, le Feu, dit  Rma: Voici
ton pouse, Rma; il n'existait aucune faute en elle.

Cette femme vertueuse  la conduite sage n'a failli envers toi, ni
de parole, ni de pense, ni par l'esprit, ni par les yeux. Dans
une heure, o tu l'avais quitte, hros, le Dmon Rvana d'une
irrsistible vigueur l'emporta malgr sa rsistance loin de la fort
solitaire. Enferme dans son gynoece, triste, absorbe dans ton
_souvenir_, n'ayant de pense que pour toi, surveille de tous les
cts par des Rakshass difformes, tente et menace de toutes les
manires, ta Mithilienne, en son me retourne toute vers toi, n'a
jamais song au Rakshasa.

Reois-la pure, sans tache: il n'existe pas en elle la moindre faute:
je t'en suis le garant. Le feu voit tout ce qu'il y a de manifeste et
tout ce qu'il y a de cach: aussi, ta St m'est-elle connue,  moi,
qui _viens de_ l'observer _ici mme_ en face de mes yeux!

 ces mots, le hros  la grande splendeur,  l'inbranlable nergie,
Rma, plein de constance et le plus vertueux des hommes vertueux,
rpondit au plus excellent des Dieux: Il fallait ncessairement que
St ft soumise dans les mondes, grand Dieu,  l'preuve de cette
purification; car elle avait longtemps, elle femme charmante, habit
dans le gynoece de Rvana. Rma, ce fils du roi Daaratha, est un
insens; son me n'est qu'une esclave de l'amour, auraient dit
les mondes, si je n'eusse point fait passer la Djanakide par cette
purification. Cependant je savais bien que la fille du roi Djanaka
n'avait pas chang de coeur, qu'elle m'tait dvoue et que sa pense
errait sans cesse autour de moi. Mais, pour lui attirer la confiance
des trois mondes dans cette assemble des peuples, je n'ai point
arrt St, quand elle s'est jete au milieu du feu. Rvana lui-mme
n'aurait pu triompher de cette femme aux grands yeux, dfendue par sa
vertu seule, comme l'Ocan ne peut franchir son rivage. Oui! cette
me cruelle n'aurait pas t capable de souiller mme de pense la
Mithilienne, aussi impossible  toucher que la flamme du feu allum.
Non! St n'a point donn son coeur  un autre, comme la splendeur ne
fait pas divorce avec le soleil!

Aprs qu'il eut cout ce discours du magnanime Rma, l'antique aeul
des cratures, l'auguste Swayambhou adressa au hros qu'il aimait
ce langage, expression de son me joyeuse, paroles ornes, douces,
suaves, judicieuses et maries au devoir: Quand tu auras consol
Bharata de sa tristesse, et la pieuse Kaualy, et Kky, et
Soumitr, la royale mre de Lakshmana; quand tu auras ceint le diadme
dans Ayodhy et ramen la joie dans la foule de tes amis; quand tu
auras fait natre une ligne dans la race des magnanimes Ikshwkides,
prodigu aux brahmes des richesses et gagn une renomme sans
pareille, veuille bien alors revenir de la terre au ciel.

Vois-tu l dans un char, Kakoutsthide, le roi Daaratha, _qui fut_
ton illustre pre et ton gourou dans ce monde des enfants de Manou?
Sauv par toi, son fils, c'est aujourd'hui un bienheureux,  qui fut
ouvert le monde d'Indra: incline-toi devant lui avec Lakshmana, ton
frre.

 ces mots de l'antique aeul des cratures, le Kakoutsthide avec
Lakshmana de toucher les pieds de son pre, assis au sommet d'un char.
Tous deux ils virent Daaratha, flamboyant de sa propre splendeur,
vtu d'une robe pure de toute poussire; et, mont dans son char,
l'ancien souverain de la terre fut pntr d'une immense joie  la vue
de ses deux fils, qu'il prfrait au souffle mme de sa vie.

Le roi Daaratha dit  son fils ces mots, qui dbutaient par le
flatter: Spar de toi, Rma, je n'attache pas un grand prix au
Swarga ni au bonheur d'habiter avec les princes des Dieux. Certes,
heureuse est-elle cette Kaualy, qui te verra joyeuse rentrer dans
ton palais, victorieux de ton ennemi et dgag de ton voeu! Certes,
heureux sont-ils ces hommes qui te verront bientt, Rma, de retour
dans ta ville et sacr dans ton empire comme le monarque de la terre!
Heureux aussi lui-mme ce Lakshmana, ton frre, si dvou au devoir;
lui de qui la gloire est monte jusqu'au ciel et couvre  jamais la
terre! Ta Vidhaine est pure, mon fils, elle connat le devoir et
tient ses yeux toujours attachs sur le devoir.

Ce qui existe, soit en mal, soit en bien, dans l'univers entier, est
 la connaissance des Dieux; et moi, que voici devant toi, Daaratha,
ton pre, j'atteste sa puret moi-mme!

Tu as vu, hros, quatorze annes s'couler pendant que tu habitais
pour l'amour de moi les forts, en compagnie de ta Vidhaine et de
Lakshmana. Ton sjour dans les bois est donc aujourd'hui une dette
acquitte et ta promesse est accomplie. Ta pit filiale a sauvegard,
mon fils, la vrit de ma parole, et la mort de Rvana, immol de ta
main dans la bataille, a satisfait les Dieux. Maintenant, paisible
avec tes frres dans ton royaume, gote le bonheur d'une longue vie.

Au roi des hommes, qui parlait ainsi, Rma fit cette rponse, les
mains runies en coupe: Je suis heureux de voir que ta majest,
objet naturel de ma vnration, est contente de moi. Mais je voudrais
obtenir de ton amour une grce utile: c'est que tu rendes,  toi qui
sais le devoir, ta faveur  Kky et Bharata. Je t'abandonne avec
ton fils! telles sont les paroles qui furent jetes par toi-mme 
Kky. Que cette maldiction, seigneur, ne frappe ni cette mre ni
son fils!

J'y consens! repartit Daaratha le pre  Rma le fils. Quelle
autre chose veux-tu que je fasse? reprit-il encore avec affection.
L-dessus, Rma lui dit: Jette sur moi un regard propice! Ensuite,
Daaratha fit de tels adieux  son fils Lakshmana: O toi, qui
cultives le devoir, tu recueilleras sur la terre, avec la _rcompense
du_ devoir, une vaste renomme, et tu obtiendras, par la faveur de
Rma, le Swarga et la grandeur suprme.

Sois docilement soumis, Dieu t'assiste!  Rma,  toi qui ajoutes
sans cesse aux joies de Soumitr, ta mre. Tu accompliras le devoir
dans toute son tendue, tu recueilleras une immense renomme, et les
hommes raconteront dans les mondes ton dvouement fraternel.

Quand il eut parl de cette manire  Lakshmana, le monarque dit 
St: Ma fille! et, d'une voix douce, il adressa hautement ces
mots  la Vidhaine, qui se tenait l, formant l'andjali de ses mains
runies. Il ne faut pas ouvrir ton coeur, Vidhaine, au ressentiment
que pourrait y conduire cette rpudiation _apparente_: c'est le dsir
mme de ton bien qui inspira cette conduite au sage Rma pour _amener
ici la reconnaissance de_ ta puret. L'action vaillante, sceau de ta
puret, que tu as faite aujourd'hui, ma fille, clipsera la gloire des
femmes _dans les sicles  venir_.

Aprs qu'il eut clair de ses conseils la Djanakide et ses deux fils,
le monarque issu de Raghou, Daaratha, flamboyant, s'leva dans son
char vers le monde d'Indra. Il suivait le chemin frquent par
les Dieux; et, ses regards baisss vers la surface de la terre, il
s'loignait, sans quitter des yeux le visage de son fils aussi beau
que l'astre des nuits.

Tandis que le Kakoutsthide _difi_ s'en allait, Indra, au comble
de la joie, dit ces mots  Rma, qui se tenait devant lui, ses mains
runies en coupe  ses tempes: Ce n'est jamais en vain qu'on nous a
vus, monarque des hommes; nous sommes contents: dis-moi donc ce que
ton coeur dsire.

 ces mots, le Raghouide, d'une me sereine, lui fit joyeux cette
rponse: Si je t'ai plu, Dieu, souverain du monde entier des
Immortels, je vais te demander une grce; daigne me l'accorder. Que
tous les singes, qui, vaincus _dans ces combats_, sont tombs 
cause de moi dans l'empire d'Yama, ressuscitent, gratifis d'une vie
nouvelle. Que des ruisseaux limpides coulent dans ces lieux o sont
les singes et qu'il naisse pour eux des racines, des fruits et des
fleurs dans le temps mme qui n'en est point la saison.

 ces mots du magnanime, le grand Indra lui rpondit en ces termes
dicts par la bienveillance: Tu dsires le salut des _hros, tes_
amis, _et des guerriers_, qui te sont venus en aide, c'est un voeu qui
te sied, fils chri de Kaualy, et qui est digne de toi. Nanmoins,
cette immense faveur dont tu parles, mon ami, qu'on rende les morts 
la vue _des vivants_, aucun autre que toi, guerrier aux longs bras, ne
le fera jamais dans les mondes eux-mmes des Immortels; mais,  cause
de la parole qui te fut dite par moi, il en sera aujourd'hui mme
ainsi. Ours, golngoulas, gens du peuple et chefs, tous les singes
vont se relever, comme _on voit sortir de leur couche_,  la fin du
sommeil, ceux qui sont endormis.

On verra ici, guerrier au grand arc, des arbres chargs de fleurs et
de fruits, dans un temps qui n'en est point la saison, et des rivires
couler avec des ondes pures.

Aussitt que le monarque illustre des Dieux eut articul ces paroles,
akra de verser une pluie mle d'ambroisie sur le champ de bataille.
 peine l'onde vivifiante les a-t-elle touchs qu'au mme instant,
rendus  la vie, tous les singes magnanimes se relvent: on et dit
qu'ils se rveillaient  la fin d'un sommeil. Eux, que l'ennemi avait
renverss morts, les membres dchirs de blessures, tous, se relevant
guris et dispos, ils ouvraient de grands yeux pleins d'tonnement.

       *       *       *       *       *

_ la suite de ces choses_, Vibhshana dit, les mains jointes,
ces paroles au dompteur des ennemis, Rma, qui avait pass la nuit
commodment couch: Que de nobles dames, habiles dans l'art de parer,
les mains charges d'eau pour le bain, de parfums, de guirlandes
varies, du sandal le plus riche, de vtements et d'atours, viennent
ici et qu'elles te baignent suivant l'tiquette.  ces mots, le
Kakoutsthide rpondit  Vibhshana: Bharata aux longs bras, fidle
 la vrit, est plong dans la douleur  cause de moi, et, vou  la
pnitence dans un ge encore si tendre, il se tourmente le corps.
Sans lui, ce fils de Kky, sans Bharata, qui marche dans la voie
du devoir, je fais peu de cas du bain, des vtements et des parures.
Occupe-toi de me procurer un prompt retour dans ma ville. Car le
chemin qui mne dans Ayodhy est trs-difficile  pratiquer.

 ces mots de Rma: Fils du monarque de la terre, lui rpondit
Vibhshana, je te ferai conduire en ta ville. Il est un char nomm
Poushpaka, char nonpareil, cleste, resplendissant comme le soleil et
qui va de lui-mme. Il appartenait  Kouvra, mon frre; mais Rvana,
plus fort, l'en a dpouill aprs une bataille qu'il a gagne sur lui.
Ce vhicule, dont l'clat ressemble  celui de l'astre du jour, est
ici. Mont dans ce char, tu seras conduit par lui-mme sans inquitude
jusque dans Ayodhy.

 ces mots, Vibhshana d'appeler avec empressement le char semblable
au soleil; ce vhicule, ouvrage de Vivakarma, aux flancs marquets
de cristal poli, aux siges magnifiques de lazulithe, au son mlodieux
par les multitudes de clochettes qui gazouillaient, balances de
tous cts autour de lui, ce char, qui se mouvait de lui-mme,
resplendissant, imprissable, cleste, ravissant l'me, embelli de
portes d'or, couvert de tissus, o l'or se mariait avec la soie, et
qui, ombrag de mille tendards ou drapeaux blancs, ressemblait au
sommet du Mrou.

Quand il vit arriv le char Poushpaka, le monarque des Rakshasas dit
au Raghouide: Que ferai-je? Le hros  la grande splendeur, ayant
rflchi, lui rpondit ces mots, o dominait le sentiment de l'amiti:
Que tous ces _quadrumanes_ habitants des bois, qui ont mis  fin leur
expdition, en soient rcompenss, Vibhshana, par divers prsents de
chars et de pierreries. C'est avec leur appui que tu as conquis Lank,
monarque des Rakshasas: rejetant loin d'eux la crainte de la mort, ils
n'ont jamais recul dans les batailles. Les chefs contents des lgions
simiennes obtiendront ainsi, grce  ta reconnaissance, l'estime
qu'ils mritent, et, dignes d'honneur, ils seront honors par toi.

Le hros puissant, qui sait donner, connat la substance de son
devoir et pratique ainsi les obligations imposes  un matre de la
terre, n'est-il pas ador du guerrier?

Il dit, et Vibhshana s'empresse d'honorer tous les simiens jusqu'au
dernier avec des largesses de pierreries et d'or. Accompagn de
son frre, et quand il eut pris dans son anka l'illustre Vidhaine,
rougissante de pudeur, le Raghouide, mont dans le char, tint ce
langage  tous les singes,  Sougrva d'une extrme vigueur, comme
 Vibhshana le Rakshasa: Tout ce que doivent faire des amis, vous
l'avez fait, hros des singes; je vous donne cong, il vous est donc
loisible  tous de vous retirer o bon vous semble. Mais ce qu'on
peut attendre, Sougrva, d'un alli, d'un ami, d'un coeur appliqu, ta
majest, qui marche dans le devoir, l'a fait pour moi compltement.
Retourne  Kishkindhy et gouverne l ton empire, Sougrva!

Je t'ai donn Lank pour ton royaume, Vibhshana aux longs bras.
Les habitants du ciel, Indra mme avec eux, ne t'y vaincront jamais,
souverain des Rakshasas,  toi, le plus fidle aux devoirs du
kshatrya. Je retourne dans Ayodhy au palais de mon pre; je vous
demande la permission de partir et je vous fais  tous mes adieux.

 ces mots de Rma, les gnraux quadrumanes, le monarque des singes
et Vibhshana le Rakshasa, tous, joignant les mains, de lui dire:
Nous dsirons t'accompagner jusqu' la cit d'Ayodhy; nous dsirons
voir ton sacre, voeu de notre coeur. Quand nous aurons vu cette auguste
crmonie et salu Kaualy, nous reviendrons aprs un court sjour,
 le plus grand des rois, dans nos habitations.

Le vertueux Kakoutsthide rpondit: Je trouverai dans votre socit,
si vous faites route avec moi, ce qu'il y a de plus aimable que
l'aimable mme: ce sera pour moi un bonheur que de rentrer dans
Ayodhy en la compagnie de toutes vos excellences. Hte-toi de
monter dans le char avec tes gnraux, Sougrva; monte aussi avec tes
ministres, Vibhshana, monarque des Rakshasas.

 l'instant Sougrva avec les rois des singes et Vibhshana avec ses
conseillers de monter, pleins de joie, dans le cleste Poushpaka.
Quand ils sont tous embarqus, Rma commande au vhicule de partir, et
le char nonpareil de Kouvra s'lve au milieu du ciel mme.

       *       *       *       *       *

Le char s'tait envol comme un grand nuage soulev par le vent. De
l, promenant ses yeux de tous cts, le guerrier issu de Raghou dit
 St la Mithilienne, au visage tel que l'astre des nuits: Regarde,
Vidhaine, la cit btie par Vivakarma, cette Lank debout sur la
cime du Trikota, qui ressemble au sommet du Kla. Regarde ce
champ de bataille; ce n'est qu'une fange de chair et de sang, vaste
boucherie, St, de singes et de Rakshasas!

Voici l'endroit o Mghanda nous ayant lis par sa magie, Lakshmana
et moi, les singes avaient perdu toute esprance. Tous les simiens
ont beaucoup pleur dans la pense que Rma tait descendu au tombeau;
mais Garouda nous eut bientt dlivrs du lien _mortel_ de ces
flches. Ici, tomb sous mon dard  cause de toi, femme aux grands
yeux, gisait le monarque des Ytavas, cet pouvantable Rvana, que
Brahma lui-mme avait combl de ses grces. C'est  cette place que
se lamenta d'une manire si touchante l'pouse du cruel souverain,
appele Mandaudar.

Maintenant, reine, s'offre  nos regards l'Ocan, roi des fleuves: il
eut _en quelque faon_ pour anctre un de mes aeux; aussi a-t-il fait
alliance avec moi. Cette montagne, qui nous montre son dos, c'est le
Soulva, o nous avons pass la nuit, dame au charmant visage, aprs
la traverse de l'Ocan. Voici la chausse que j'ai construite  cause
de toi, femme aux grands yeux,  travers cette mer, le domaine des
requins; cette gloire n'aura pas de fin.

Ici, reine, sur le sol de la terre, jonch du gramine koua, je
couchai trois nuits pour obtenir que la mer voult bien se montrer 
mes yeux sous une forme humaine. Cette montagne, qui ressemble  une
masse de grands nuages, c'est le Dardoura, o le singe Hanomat alla
prendre son lan. Kishkindhy aux admirables forts se montre  nos
yeux, St; c'est la charmante ville de Sougrva, o Bli fut tu par
moi.  la porte de Kishkindhy, tu vois s'lever la cime lumineuse du
Mlyavat: c'est l, reine, que j'ai pass les quatre mois de la saison
pluvieuse, loin de toi, femme aux grands yeux, et portant le poids de
ma douleur, aprs que j'eus arrach la vie au terrible Bli et sacr
_le nouveau roi_ Sougrva.

 prsent, voici devant nos yeux la Pamp aux bois varis, aux tangs
de lotus, o, priv de toi, St, je promenais  et l mes plaintes
continuelles.

L avait coutume de se percher le roi des vautours, Djatyou  la
grande force, ton dfenseur, qui tomba sous les coups de Rvana.

Voil, femme au charmant visage, voila enfin notre chaumire de
feuillage, d'o Rvana, le monarque des Ytavas, _osa_ t'enlever,
malgr ta rsistance. C'est l que vint s'offrir  nos yeux
orpanakh, cette Rakshas terrible,  qui Lakshmana, reine, coupa le
nez et les oreilles.

Maintenant, c'est l'amoene et dlicieuse Godvar aux limpides ondes,
qui nous apparat avec l'ermitage d'Agastya, entour de bananiers.

Ces chaumires que tu vois l-bas, femme  la taille svelte, sont les
habitations des asctes, qui ont pour chef le noble Atri, flamboyant 
l'gal du feu mme ou du soleil.

Le toit qui se montre ici, Vidhaine, c'est le grand ermitage d'Atri,
le rvrend anachorte, de qui l'pouse Anasoy t'avait donn un fard
merveilleux. Cette montagne plus loin, c'est le Tchitrakota, o le
fils de Kky vint m'apporter ses _vaines_ supplications. Ce fleuve
qui roule au pied, c'est la sainte Mandkin aux ondes trs-limpides,
o j'offris aux mnes de mon pre une oblation de racines et de
fruits.

Voici maintenant l'Yamoun, rivire charmante aux bois varis, et
l'ermitage de Bharadwdja, prs d'un lieu bni pour les sacrifices.
Cet autre cours d'eau, St, c'est la Gang, qui roule ses flots dans
trois lits; et voici la ville mme de ringavra, o demeure Gouha,
mon ami.  prsent, vois-tu, femme  la taille dlie, cet ingoudi;
c'est l, c'est  son pied, que nous avons couch la premire nuit,
aprs que nous emes travers la Bhgirath.

Enfin, j'aperois le palais de mon pre..... Ayodhy! Incline-toi
devant elle, St, ma Vidhaine, t'y voil revenue!

Alors, tmoignant leur joie par des bonds ritrs, tous les singes,
et Sougrva, et Vibhshana avec eux, de contempler cette magnifique
cit.

       *       *       *       *       *

 peine les foules presses l'ont-elles aperu arrivant comme un
second soleil et d'une marche rapide, que le ciel est perc d'un
immense cri de joie, lanc par la bouche des vieillards, des enfants
et des femmes, s'criant tous: Voici Rma! Descendus alors des
chevaux, des lphants et des chars, les hommes, ayant mis pied 
terre, de contempler ce noble Raghouide assis dans _l'intelligent_
vhicule, comme la lune est porte dans le ciel. Bharata, pass _de
la tristesse_  la joie, s'approcha, les mains jointes, de Rma et
l'honora du salut: Sois le bienvenu! prononc avec le respect que
mritait son frre. On fit monter Bharata dans le char. Alors ce
prince, dvou  la vrit, s'avana rempli de joie aux pieds de Rma
et l'honora encore d'une nouvelle gnuflexion.

Mais celui-ci fit aussitt relever son frre, qui s'offrait dans la
route de ses yeux aprs une si longue absence, le plaa contre son
coeur et joyeux le serra dans ses bras. Le magnanime Kkyide  l'me
dompte s'approcha de la reine St suivant la manire qu'exigeait la
biensance, et salua ses nobles pieds.

Les singes, qui prenaient  leur gr telles ou telles apparences,
s'taient revtus de formes humaines et tous ils interrogeaient
avec empressement Bharata sur la sant de sa majest. Celui-ci dit
 Vibhshana d'une voix caressante: Grce  ton aide, on a termin
heureusement une guerre d'une extrme difficult.

Alors atroughna, s'tant inclin devant Rma, puis devant Lakshmana,
vint saluer ensuite avec modestie les pieds de St.

Rma, s'tant approch de sa mre, enchane  l'observance d'un voeu,
les yeux noys de larmes, ple, maigre, dchire par le chagrin, se
prosterna, lui toucha les pieds et remplit de joie  sa vue le coeur de
sa mre. Cette rvrence faite, il s'inclina devant Soumitr et devant
l'illustre Kky. De l, il s'avana prs de Vaishta, environn
des ministres, et courba son front devant lui, comme il l'et courb
devant Brahma l'ternel.

Les citadins, qui s'taient approchs en troupes, purent alors
contempler Rma. Sois le bienvenu, prince aux longs bras, fils chri
de Kaualy! disaient  Rma tous les habitants de la cit, joignant
les mains  leurs tempes. Le frre an de Bharata voyait, tels que
des lotus panouis, ces andjalis par milliers que les citadins lui
prsentaient  son passage.

En ce moment,  la voix de Rma, le char d'une grande vitesse, attel
de cygnes et rapide comme la pense, descendit sur le sol de la terre.
Ensuite, ayant pris les deux sandales, Bharata, qui savait le devoir,
les chaussa lui-mme aux pieds du monarque des hommes; et, ses mains
runies au front, il dit  Rma: Par bonheur, matre, tu te souviens
encore de nous, qui sommes rests sans matre si longtemps. Par la
crainte et sur la dfense de ta majest, personne, qui en et besoin,
n'a drob un fruit _dans ton absence_. Tout cet empire est  toi;
c'est un dpt que je te rends. Aujourd'hui le but de ma naissance est
rempli et mes voeux sont combls, puisque je te vois enfin revenu ici
pour rgner dans Ayodhy. Que ta majest passe en revue les greniers,
les trsors, le palais, les armes et la ville; j'ai tout dcupl,
grce  la force qu'elle m'a prte.

 peine ont-ils entendu Bharata parler en ces mots dicts par l'amour
fraternel, les singes et Vibhshana le Rakshasa de verser tous des
larmes. Rma dans sa joie fit alors asseoir Bharata sur sa cuisse et
s'en alla, mont sur le char, accompagn des armes,  l'ermitage du
Kkyide. Arriv l, suivi des escadrons, il quitta le sommet du char,
descendit et se tint sur le sol de la terre.

Le frre an de Bharata dit alors au char, dont la vitesse galait
celle de la pense: Va, je te l'ordonne, vers le Dieu Kouvra.
Aussitt reu le cong que Rma lui donnait, ce lger vhicule
s'enfona dans la plage septentrionale et roula vers le palais du Dieu
qui dispense  son gr les richesses. Quand il vit son char, Kouvra
lui dit: Porte Rma, et sois dsormais, ne l'oublie point,  son
service comme tu es au mien.  cet ordre, le char se mit  la
disposition de Rma; et le Raghouide, quand il eut appris cette
nouvelle, en fit ses remerciements  Kouvra.

Le fils des rois et le flau des ennemis, Bharata,  l'clatante
splendeur, ayant salu d'un air modeste le monarque des singes,
lui tint ce langage: Nous tions quatre frres, et toi maintenant,
Sougrva, tu fais le cinquime; car un ami est, _comme ses amis_, un
fils de l'amiti, et ses traits de famille sont les services qu'il a
rendus.

Ensuite le fils bien-aim de Kky, ses deux mains runies en coupe
 ses tempes, dit  Rma, son frre an, de qui le courage ne se
dmentit jamais: Que ma mre n'en soit point offense! cet empire qui
me fut donn, je te le rends, comme ta majest me l'avait elle-mme
donn. Comme un pont, qui s'croule, bris par la grande furie des
eaux, un royaume dont la couronne n'est pas lgitime est,  mon avis,
une charge bien difficile  porter.

_Fais-toi_ sacrer aujourd'hui _et_ que les rois te contemplent dans
ta splendeur flamboyante, comme le soleil qui brle au milieu du jour!
Endors-toi et rveille-toi _chaque jour_ au cliquetis des nopouras
d'or, aux concerts des troupes de musiciens, aux chants de voix
mlodieuses. Aussi longtemps que la terre, _ton empire_, accomplira
sa rvolution, aussi longtemps exerce, toi! la domination sur tout le
globe.

Aussitt et sur l'ordre de atroughna, des barbiers habiles  la main
douce et prompte donnent leurs soins  Rma.

Alors, ses membres lavs, oints d'essences, pars avec des bouquets
de fleurs blanches, son djat d'anachorte bien peign, le corps
flamboyant de magnifiques joyaux et revtu de somptueux habits avec
des pendeloques blouissantes, Rma, clatant de beaut, apparut comme
enflamm d'une cleste splendeur.

Toutes les femmes du _feu roi_ Daaratha firent elles-mmes la
toilette ravissante de la sage Djanakide.

Ensuite, au commandement de atroughna, le cocher ayant attel ses
coursiers, vint avec le char dcor en toutes ses parties. Rma, au
courage infaillible, monta dessus et, voyant Lakshmana avec ses frres
placs eux-mmes sur le char, il se mit en marche, assis auprs d'eux
et tout flamboyant de splendeur.

Bharata prit les rnes, atroughna portait l'ombrelle, et Lakshmana,
s'emparant de l'ventail, fit son soin d'venter le noble Rma.
Alors on entendit au milieu des airs une suave mlodie: c'taient les
louanges de Rma, que chantaient les choeurs des saints, les troupes
des vents et les Dieux. Aprs le char venait le plus grand des
singes, Sougrva  la vive splendeur, mont sur l'lphant appel
atroundjaya, pareil  une montagne. Tous les quadrumanes s'taient
revtus des formes humaines, et, pars de tous les atours, ils
s'avanaient, ports sur des milliers de magnifiques lphants.
C'est ainsi que marchait, remplissant de joie sa ville, cet Indra des
hommes, au bruit des tambours, au son des tymbales et des conques.

Des grains frits, de l'or, des vaches, des jeunes filles, des brahmes
et des hommes, les mains pleines de confitures, bordaient le passage
du Raghouide.

Il racontait aux ministres l'amiti, qu'il avait trouve dans
Sougrva, la force merveilleuse d'Hanomat et les hauts faits des
singes. Apprenant ce qu'taient les exploits des quadrumanes et la
vigueur des Rakshasas, les habitants de la ville capitale furent
saisis d'admiration.

C'est au milieu de ces rcits, que Rma, environn des singes, entra
dans Ayodhy, cit charmante, dcore en ce moment de guirlandes,
pavoise d'tendards, pleine d'un peuple gras et joyeux, avec ses
places publiques, ses marchs et ses grandes rues bien arroses, ses
routes jonches de fleurs, sans un intervalle, qui ne ft pas rempli
de vieillards et d'enfants, au milieu desquels on entendait les femmes
dire au monarque arriv dans sa capitale: Les habitants de cette
ville dsiraient te voir, sire, avec leurs frres, avec leurs fils,
et, par bonheur, les dieux leur ont fait cette grce aujourd'hui!
Kaualy eut beaucoup de chagrin, Kakoutsthide; elle souffrit de
ton absence infiniment, elle et dans la ville tous les habitants
d'Ayodhy, sans aucune exception. Dlaisse par toi, Rma, cette ville
tait comme un ciel qui n'a point de soleil, comme une mer  laquelle
on a ravi ses perles, comme une nuit o ne brille pas la lune.
Aujourd'hui que nous te voyons enfin prs de nous, toi, notre salut,
Ayodhy, guerrier aux longs bras, peut justifier son nom[22]  la face
des ennemis, qui ambitionnent sa conqute. Tandis que nous habitions
loin de toi, confin dans les forts, ces quatorze annes, Rma, ont
coul pour nous avec une lenteur de quatorze sicles!

[Note 22: On n'a pas oubli ce que veut dire _ayodhy_ et l'on
voit qu'il y a ici un jeu de mots intraduisible: _Ayodhy_ nous
semble aujourd'hui _ayodhy_, c'est--dire, l'_Imprenable_ est
imprenable aujourd'hui que tu es dans la ville.]

Telles, douces, amicales, Rma entendait sur son passage les voix
runies des hommes et des femmes lui envoyer de ces paroles en
tmoignage d'affection.

Arriv dans la ville habite par les rejetons d'Ikshwkou, le glorieux
monarque des hommes se rendit au palais de son pre. Il entra, et
Kaualy, ayant bais Rma et Lakshmana sur la tte, prit St dans
son anka et dposa le chagrin qui avait envahi son me.

Ensuite, parlant  Bharata d'un langage auquel tait joint l'-propos
et o la raison tait mle aux convenances, elle dit  ce fils des
rois aux pas bien assurs dans le devoir: Que Sougrva gote ici le
plaisir d'habiter ce grand bocage d'aokas et ce palais magnifique,
pav d'or et de lazulithe. Que cette maison voisine, trs-vaste,
belle, richement dcore, cleste, soit donne, mon ami,  Vibhshana.
Que des habitations au gr de leurs dsirs soient donnes promptement
 tous les rois foltres des singes, en observant l'ordre tabli des
rangs.  peine eut-il entendu ces paroles, Bharata au courage sr
comme la vrit prit Sougrva par la main et l'introduisit alors dans
le palais.

Seigneur, dit  Sougrva ce frre attentif de Rma, expdie
promptement des courriers pour le sacre du roi; car c'est demain, au
point du jour, l'heure o l'astrisme Poushya est dans sa jonction,
que l'on doit sacrer le Raghouide.

Aussitt le monarque des simiens donna quatre cruches d'or, embellies
de pierres fines,  quatre chefs des singes. Qu'on revienne
promptement, leur dit-il, avec ces cruches pleines d'eau puise dans
les quatre mers, et qu'on soit de retour avant le temps o l'aube
reparat!  ces mots, les singes magnanimes, semblables  des
montagnes, s'lancent rapidement au milieu du ciel comme des vents
imptueux.

Rishabha dans sa cruche d'or, couronne avec les branches du sandal
rouge, apporta d'un vol lger une onde emprunte  la mer du midi.
Djmbavat avait rempli dans les eaux de la mer occidentale son urne,
incruste de pierreries, qu'il avait orne avec les pousses nouvelles
de grands alos. Vgadari, portant sa course jusqu' l'Ocan
septentrional, en rapporta sans tarder l'onde fortune dans son vase,
qu'il avait par de rameaux fleuris. Soushna revint  la hte de
l'autre mer, o il avait rempli sa cruche orne d'armilles et de
bracelets.

atroughna, environn des ministres, annona donc au saint archibrahme
que les lments du sacrifice taient prts. Ensuite, quand apparut,
dans un moment propice, au temps o l'astrisme Poushya tait dans
sa jonction, l'aube sans tache, l'auguste Vaishta, environn des
brahmes, fit asseoir Rma le magnanime avec St dans un trne de
pierreries donn par un des Maharshis et tournant sa face  l'orient.
Le prtre alors, suivant les rites et conformment aux rgles
consignes dans les stras, annona aux brahmes le sacre qu'on allait
confrer  ce noble prince issu de Raghou.

Puis, Vaishta, Vmadva, Djvli et Vidjaya, Kayapa, Gautama, le
brahme Ktyyana, Vivmitra  l'blouissante splendeur et les autres
chefs des brahmanes donnent le sacre au monarque des hommes avec l'eau
bien limpide et parfume, comme les Vasous eux-mmes avaient sacr
jadis Indra aux mille yeux.

Rma fut consacr en prsence de toutes les Divinits runies l dans
les airs, avec le suc de toutes les herbes mdicinales, au milieu des
ritouidjes, des brahmes, des jeunes vierges, des principaux officiers
de l'arme et des _notables_ commerants, tous joyeux et rangs
suivant l'ordre. Sacr, il rayonna d'une splendeur nonpareille.
atroughna lui-mme portait le magnifique parasol blanc; Sougrva,
le monarque des singes, tenait le blanc chasse-mouche et le blanc
ventail. Le souverain des Rakshasas, Vibhshana, plein de joie,
saisit, pour venter Rma, un autre beau chasse-mouche avec un autre
incomparable ventail, semblable  l'astre des nuits.

Engag  lui faire ce don par le roi des Dieux, le Vent donna au
Raghouide une guirlande d'or, compose de cent lotus et flamboyante
de sa nature. Le monarque des Yakshas, qui vint lui-mme  cette
assemble, fit prsent  Rma d'un collier de perles, entreml
de gemmes et de pierres fines; et ce fut encore  l'invitation
de Mahndra. Le Kakoutsthide fut lou par les sept rishis, qui
l'exaltrent avec des bndictions pour la victoire.

Ces louanges portaient aux oreilles une suave mlodie: les musiciens
des Dieux chantrent et les Apsaras dansrent elles-mmes pour honorer
la fte o fut sacr le sage Rma. Pendant l'inauguration du monarque,
la terre se couvrait de moissons, les fruits avaient plus de saveur
et les bouquets de fleurs exhalaient une senteur plus exquise. Rma,
_pour les honoraires du sacre_, donna aux brahmes cent fois cent
taureaux, mille vaches laitires multipli par mille et, de plus,
trente kotis d'or. Il donna aux brahmes dans sa joie des chars, des
joyaux, des vtements, des lits, des siges et beaucoup de villages 
plusieurs fois.

L'minent hros donna lui-mme  Sougrva une guirlande d'or
magnifique, enrichie de pierreries et semblable aux rayons du soleil.
Le prsent que reut Angada, fils de Bli, fut une paire de bracelets
d'un beau travail, orns d'admirables diamants, entremls de lapis
et d'autres pierreries. Rma fit cadeau  sa Vidhaine d'un superbe
collier en perles d'un brillant gal aux rayons de la lune, et dont
les plus fines pierreries augmentaient encore la richesse.

En ce moment la Mithilienne, cette noble fille du roi Djanaka, se
mit  dtacher de son cou un collier et tourna les yeux vers le singe
Hanomat. Elle regarda tous les quadrumanes et son poux  plusieurs
fois. Le Raghouide, ayant vu ces gestes: Noble dame, dit-il  son
pouse, donne ce collier au guerrier dont tu fus le plus contente, 
celui dans qui tu as trouv toujours du courage, de la vigueur et de
l'intelligence.

_ ces mots_, la dame aux yeux noirs donna le collier au fils du Vent.
Et le prince des singes, Hanomat, resplendit, avec ce collier, tel
qu'une montagne avec une _ceinture de_ nues blanches, dont les rayons
de la lune jaunissent le sommet.

Ainsi honors, leurs dsirs accomplis, gratifis de magnifiques
pierres fines, mis aux premires places avec politesse, combls de
biens et d'hommages, partirent, ayant sjourn l _quelques heures_,
tous les ours, les Rakshasas et les singes, l'me peine de quitter
Rma.

Le hros n de Raghou dit au fils du Vent sur le point de partir
lui-mme: Hanomat, prince des singes, je ne t'ai pas rcompens
comme il faut. Choisis donc une grce; car le service que tu m'as
rendu est bien grand.  ces mots, des larmes de joie troublant ses
yeux, celui-ci dit  Rma: Que mon me reste jointe  mon corps,
sire, aussi longtemps qu'il sera parl de Rma sur la terre; je
demande cette grce, si tu veux m'en accorder une.

 peine eut-il articul ces mots que Rma lui fit cette rponse:
Qu'il en soit ainsi! La flicit descende sur toi! Jouis de la vie,
sans maladie, sans vieillesse, toujours vigoureux et jeune, aussi
longtemps que la terre soutiendra les mers et les montagnes!

La Mithilienne alors de lui faire aussi une grce non-pareille:
Que les diffrentes choses  manger, fils de Mroute, se prsentent
d'elles-mmes  toi sur la terre! Que les choeurs des Apsaras, les
Gandharvas, les Dnavas et les Dieux t'honorent comme un Immortel en
tous lieux o tu seras. Que partout il naisse pour l'amour de toi
ou ruisselle  ton gr, quadrumane sans pch, des fruits pareils 
l'ambroisie et des ondes limpides!

Ainsi soit-il! reprit le singe, qui partit les yeux mouills de
larmes; et tous ses compagnons de s'en aller, comme ils taient venus,
 leurs diffrentes habitations, s'entretenant tout le voyage, tant
ils aimaient Rma, des grandes aventures de ce noble Raghouide.

Aprs le dpart de tous les singes, l'homicide _gnreux_ des ennemis
tint ce langage au vertueux Lakshmana, qui toujours lui fut si dvou:
Gouverne avec moi,  toi qui sais le devoir, cette terre qu'ont
habite les rejetons des monarques nos anctres, et porte, comme roi
de la jeunesse, ce timon _des affaires_, qui n'a rien de suprieur 
ta force et que nos aeux ont jadis port.

       *       *       *       *       *

Chaque jour, l'auguste et vertueux Rma tudiait lui-mme avec ses
frres toutes les affaires de son vaste empire. Pendant son rgne
plein de justice, toute la terre, couverte de peuples gras et joyeux,
regorgea de froment et de richesses. Il n'y avait pas de voleur dans
le monde, le pauvre ne touchait  rien, et jamais on n'y vit des
vieillards rendre les honneurs funbres  des enfants. Tout vivait
dans la joie: la vue de Rma enchan au devoir maintenait le sujet
dans son devoir, et les hommes ne se nuisaient pas les uns aux autres.

Tant que Rma tint les rnes de l'empire, on tait sans maladie, on
tait sans chagrin, la vie tait de cent annes, chaque pre avait
un millier de fils. Les arbres, invulnrables aux saisons et couverts
sans cesse de fleurs, donnaient sans relche des fruits; le Dieu du
ciel versait la pluie au temps opportun et le vent soufflait d'une
haleine toujours caressante.

Tant que Rma tint le sceptre de l'empire, les classes vivaient
renfermes dans leurs devoirs et dans leurs occupations respectives;
les cratures s'adonnaient  la pratique de la vertu.

Dou de tous les signes heureux, dvou  tous ses devoirs, c'est
ainsi que Rma, dans lequel taient runies toutes les qualits,
gouvernait la monarchie du monde. Devenu matre de tout l'empire et
victorieux de ses ennemis, ce prince,  la haute renomme, offrit
mainte espce de grands sacrifices, o les brahmes furent combls de
riches honoraires.

       *       *       *       *       *

Ce pome fortun, qui donne la gloire, qui prolonge la vie, qui
rend les rois victorieux, est l'oeuvre primordiale que jadis composa
Valmki.

Il sera dlivr du pch, l'homme, qui pourra tenir dans le monde son
oreille sans cesse occupe au rcit de cette histoire admirable _ou
varie_ du Raghouide aux travaux infatigables. Il aura des fils,
s'il veut des fils; il aura des richesses, s'il a soif de richesses,
l'homme qui coutera lire dans le monde ce que fit Rma.

La jeune fille qui dsire un poux obtiendra cet poux, la joie de
son me: a-t-elle des parents bien-aims qui voyagent dans les pays
trangers, elle obtiendra qu'ils soient bientt runis avec elle. Ceux
qui dans le monde coutent ce pome, que Valmki lui-mme a compos,
acquirent _du ciel_ toutes les grces, objets de leurs dsirs, telles
qu'ils ont pu les souhaiter.

FIN DU RAMAYANA.

       *       *       *       *       *

INDEX

DE QUELQUES NOMS OU MOTS IGNORS OU PEU CONNUS DES PERSONNES QUI NE
SONT PAS ENCORE BIEN FAMILIARISES AVEC L'ANTIQUIT, LA LITTRATURE ET
L'HISTOIRE DE L'INDE.

       *       *       *       *       *


A

AGNIHOTRA, le feu sacr en gnral.

ANDJALI, salut ou marque de respect: mettre les deux mains jointes
ensemble, les paumes ouvertes, en forme de coupe et les porter au
front.

ANKA, la partie du corps qui est comprise entre la hanche gauche et
l'aisselle du mme ct.

APSARA, nymphes du Paradis, les bayadres du ciel.

ASTA, montagne  l'occident, derrire laquelle le soleil est suppos
descendre se coucher.

ASOURA, ennemis des Dieux, les plus grands des Dmons, en hostilit
continuelle avec les Souras ou les Dieux.


B

BHAGAVAT, _vnrable_, _adorable_, appellation commune  tous les
Dieux, mais principalement consacre  Brahma.

BRAHMA, la premire personne de la Trinit indienne, ou la puissance
cratrice personnifie de l'tre irrvl dans sa manifestation par
les merveilles du monde.




AKRA, _validus_, _robore_ ou _vi prditus_. V. Indra.

STRA, ouvrages de sciences ou de littrature en gnral, mais
plus ordinairement de thologie, de philosophie, de politique et de
jurisprudence.

ATAGHN, machine de guerre. Les racines du mot veulent dire _qui tue
cent_ hommes. L'opinion gnrale est que la _ataghn_ tait une arme
 feu.

VA, troisime personne de la Trinit indienne, la puissance
destructive et reproductive personnifie de l'tre irrvl dans sa
manifestation par les choses cres.


D

DAAGRVA, c'est--dire _decem habens colla_, un surnom de Rvana.


G

GANDHARVA, musiciens clestes, Demi-Dieux, qui habitent le ciel
d'Indra et composent l'orchestre  tous les banquets des principales
Divinits.

GAROUDA, volatile merveilleux, moiti homme et moiti oiseau, la
monture de Vishnou. C'est le vautour indien, grand destructeur de
serpents, exalt jusqu' la condition divine.


H

HRISHIKA, un nom de Vishnou et par consquent de Krishna ou Vishnou
incarn.


I

INDRA, le roi des Dieux, le rassembleur de nuages, le _Jupiter tonans_
de la mythologie indienne; nom propre qui devient un nom commun:
l'_Indra des hommes_, l'_Indra des quadrupdes_, l'_Indra des
oiseaux_, pour dire le roi de ceux-ci ou de ceux-l.

IKSHWKOU, le fondateur de la ville d'Ayodhy, la moderne Oudd, et le
premier roi de la race solaire, d'o vint  Rma, son descendant, le
nom d'Ikshwkide.


K

KAKOUTSTHA, un des rois de la race solaire, le fils de Bhagratha
et le pre de Raghou. Nous avons form de ce nom le patronymique
Kakoutsthide pour son descendant Rma.

KINNARA, un ordre des musiciens du ciel.

KOUVRA, le roi des demi-dieux appels Yakshas, le dieu des richesses
et le frre an du tyran Rvana.

KSHATRYA, un homme de la seconde caste, celle des guerriers et des
rois.


L

LOHITNGA, la plante de _Mars_.


M

MDHAVA, le deuxime mois de l'anne, avril-mai, un des mois du
printemps.

MROUTE, le vent, le Dieu du vent. Les Maroutes ou les vents sont au
nombre de 49, division du rhumb ou de la boussole indienne.

MOUSHALA, _pistillum_, _teli genus_, dit Bopp.


N

NARRITA, mauvais Gnies, Dmons. Ce mot est quelquefois employ dans
le pome comme synonyme de _Rakshasa_.

NRYANA, _l'esprit qui marche sur les eaux_, un nom de Vishnou et de
Krishna, mais considr spcialement comme la divinit qui prexistait
avant tous les mondes.

NOPOURA, armilles ou bracelets d'or, souvent accompagns de
pierreries, que les femmes portent au-dessus de la cheville du pied.


P

PANAVA, une sorte d'instrument de musique, un petit tambour.

PANNAGAS, Demi-Dieux serpents.

PATTIA, espce d'arme en forme de hache.

PITCHAS, espce de Dmons analogues aux vampires.

POURANDARA, _le briseur de villes_. V. Indra.

PRADAKSHINA, salutation respectueuse: tourner autour d'une personne,
ayant soin de lui prsenter toujours le ct droit.


R

RAGHOU, un roi de la race solaire, un des aeux de Rma, d'o lui vint
ce nom patronymique si usit de _Rghava_ ou de _Raghouide_.

RHOU, mauvais Gnie, la personnification des clipses du soleil et de
la lune.

RAKSHASA, Dmons, espces de vampires, hantant les cimetires, animant
les corps sans vie, dvorant les hommes, troublant les sacrifices,
sorte de Titans en guerre avec les Dieux. On donne  leurs femmes le
nom de Rakshas.

ROHIN, la personnification du quatrime astrisme lunaire, une
des filles de Daksha et l'pouse la plus aime de Lunus, une des 27
nymphes, personnifications des 27 astrismes lunaires, que Tchandra ou
Lunus est cens avoir pouses.


S

SHORE, arbre de charpente, le _shorea robusta_.

SOMA, l'asclpiade acide ou le _sarcostema viminalis_, dont le jus est
offert aux Dieux dans les sacrifices.

SOUPARNA. V. GAROUDA.

SOURA, Dieu, oppos  Asoura, Dmon. Ce mot vient de la racine _sour_,
briller, _splendere_.

SWARGA, le ciel d'Indra, le Paradis, le sjour qui attend les bons et
les hros aprs cette vie.

SWAYAMBHOU, c'est--dire, l'_tre, qui existe par soi-mme_, un des
noms de Brahma.


T


TCHAKRA, disque acr, arme de guerre tranchante de tous les cts:
c'est l'arme terrible de Vishnou.

TCHRANA, bons Gnies, les pangyristes des Dieux.

TILAKA, marque faite avec une terre colorante ou des onguents sur
le front et entre les deux sourcils, soit comme ornement, soit comme
distinction de secte.


V

VAROUNA, le Neptune indien, le Dieu des eaux.

VSOUK, le roi des serpents. Il sert de trne  Vishnou.

VIVAKARMA, l'architecte des Dieux, l'artiste des Souras, le Vulcain
de la mythologie indienne. Il tait fils de Brahma et son nom veut
dire _cujuslibet peritus operis_.

VIDYDHARA, Demi-Dieux, habitants des airs.

VIROTCHANA, fils de Prahlda et pre de Bali, d'o celui-ci est nomm
le Virotchanide.

VISHNOU, la deuxime personne de la Trinit indienne, la puissance
conservatrice du monde personnifie.

VRITRA, Dmon qui fut tu par Indra. C'est le loup Fenris des posies
Scandinaves, l'emblme de l'obscurit primitive dissipe aux rayons de
la lumire originelle.


Y

YAMA, le Dieu des morts et des enfers, le Pluton indien. Il est le
fils du Soleil, d'o il est appel Vivasvatide.

YTOU, au pluriel, Ytavas, et

YATOUDHNA, mauvais Gnies, soumis  l'empire de Rvana.

YATOUDHN, c'est le fminin de ce mot.

YODJANA, mesure itinraire, cinq milles anglais de 1,609 mtres
chacun.





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electronic work or group of works on different terms than are set
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both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

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effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
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property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
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Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
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in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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