The Project Gutenberg EBook of Ellnore, Volume I, by Sophie Gay

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Title: Ellnore, Volume I

Author: Sophie Gay

Release Date: February 12, 2006 [EBook #17757]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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                             SOPHIE GAY




                              ELLNORE


                              VOLUME I



                               PARIS
                MICHEL LVY FRRES, LIBRAIRES DITEURS
           RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
                      A LA LIBRAIRIE NOUVELLE

                               1864








INTRODUCTION


C'est sous le Consulat,  un dner chez la marquise de Condorcet, o se
trouvaient plusieurs des personnes des plus remarquables de ce temps,
que je vis pour la premire fois la belle madame Mansley, cette
spirituelle Ellnore qu'un homme justement clbre a choisie pour
l'hrone d'un roman qui, sauf quelques voiles trs-diaphanes, montre
avec confiance la vrit des caractres plutt que celle des faits.
Le portrait qu'a trac Adolphe d'Ellnore, crit sous l'influence d'un
sentiment intress, est bien celui qu'il a vu, mais non pas celui qui
la ferait reconnatre par ses parents et par ses amis. L'amour n'est pas
sujet  voir juste; celui d'Adolphe, qui prouvait galement le besoin
de se vanter et de se dcrier, devait louer et blmer  faux la cause
de toutes ses inconsquences de coeur; mais qui oserait mdire des
illusions qui ont produit un si charmant ouvrage!

J'tais ravie de me rencontrer avec cette femme dont j'entendais parler
chaque jour d'une si diffrente manire. Pour les uns, c'tait une
personne d'un grand caractre, dont l'me noble, l'esprit indpendant et
le ton austre taient l'objet d'une admiration respectueuse. Pour
les autres, c'tait une femme bizarre, passionne, orgueilleuse,
inconsquente, prude et lgre, conciliant une extrme svrit de
principes avec la situation la plus quivoque. Son caractre et ses
qualits variaient en raison du plus ou moins d'occasions qu'on avait
eues de la connatre et de se l'expliquer.

Pour cette masse d'indiffrents qui classent les femmes par rang et non
par espce, madame Mansley tait tout simplement la matresse du comte
de Savernon. Pour les gens distingus dont elle aimait  s'entourer,
c'tait l'amie dvoue  qui M. de Savernon devait la conservation de
sa fortune et de sa vie; car elle s'tait expose au danger de prir sur
l'chafaud pour obtenir des rois de la Terreur les passeports,
ensuite les certificats de rsidence qui avaient assur la libert et
l'existence de toute la famille de M. de Savernon. En reconnaissance
du sentiment auquel il devait son bonheur et celui de tous ceux qui lui
taient chers, M. de Savernon consacrait sa vie  Ellnore. On savait
que l'opposition de madame la marquise de Savernon au divorce demand
par son mari tait le seul obstacle au mariage de ce dernier avec madame
Mansley, et cet avenir de mariage suffisait aux gens que les avantages
d'une bonne maison et d'une socit agrable captivent avant tout.
D'ailleurs,  cette poque, on n'tait pas rigide, ou, pour mieux dire
l'indulgence se portait alors sur le mrite et les agrments, comme elle
se porte aujourd'hui sur l'argent et l'gosme.

Les talents, les clbrits, les gens distingus de toutes les classes,
chapps comme par miracle  la faux rvolutionnaire, se runissaient
alors avec une joie mle de regrets, comme ces naufrags qui pleurent
et s'embrassent aprs avoir vu prir le vaisseau qui portait leur
fortune. La misre et la mort, ces deux niveaux dont aucune vanit ne
saurait altrer la justesse, avaient tabli une vritable galit  ct
de cette galit fictive, prtexte du plus froce despotisme. Le gnie,
l'esprit, le courage, le savoir, allaient de pair avec tout ce qui
restait de nos anciennes illustrations. Le gentilhomme le plus entich
de ses vieux prjugs saisissait avec empressement l'occasion d'y
tre infidle en se rapprochant du plbien loquent, ou de l'artiste
spirituel auquel il devait sa sortie de prison.

La reconnaissance tait encore plus facile envers la femme qui l'avait
mrite par un dvouement hroque... Quel moraliste svre, quel Solon
des convenances aurait os blmer, dans ces temps de troubles, l'homme
qui payait de son nom et de sa fortune l'asile offert, sous peine de
mort, par la femme gnreuse qui recueillait un proscrit? Il paraissait
si simple alors de prfrer ses affections  des titres perdus,  des
usages viols,  des seigneuries sous les scells! Passer de douces
heures prs de la personne qui venait de vous sauver la vie, tait le
bonheur suprme de ce temps de rsurrection; et je le demande  ceux qui
ont recouvr depuis leurs chteaux, leurs honneurs et leurs titres,
le retour de tous ces biens leur a-t-il jamais procur d'aussi pures
jouissances?

A ce dner, o chaque convive tenait plus ou moins  l'histoire moderne,
je me trouvai place entre deux hommes de caractre, d'esprit et
d'opinions trs-opposs, mais que leur vif dsir de briller dans la
conversation rendaient tous deux fort aimables. C'tait le vicomte de
Sgur et Marie Chnier, l'auteur de _Charles IX_; en face se trouvaient
Garat l'idologue, son neveu Maillat Garat, le chevalier de Panat,
Benjamin Constant, l'abb Siys, madame Talma et le comte de Savernon.
Les deux derniers occupaient les places d'honneur auprs de la matresse
de la maison.

Au milieu de ces spirituels convives on remarquait une figure anglique,
c'tait celle de la fille de madame de Condorcet, de cette ravissante
Eliza[1] qui,  peine dans l'ge de l'adolescence, avait dj la taille
et les traits rguliers d'une statue grecque.

[Note 1: Elle a pous depuis M. O'Connor.]

Je ne saurais peindre l'tonnement, la curiosit, le plaisir que
j'prouvais  voir,  couter tant de gens dont les rputations
offraient de si piquants contrastes. D'abord terrifie par le nom
de Chnier, je gardai un silence observateur. Sans doute mon regard
craintif trahissait ma pense, car Chnier quitta un moment son air
ddaigneux, et m'adressa la parole de la manire la plus gracieuse.
Il me fit l'loge de mon mari, auquel, ajouta-t-il, il avait t assez
heureux pour rendre un lger service.

Ce lger service n'tait rien moins que celui de l'avoir fait sortir de
la Conciergerie, la veille du jour o il devait tre conduit au tribunal
rvolutionnaire.

Je ne sais ce qui me frappa le plus des manires aristocratiques du
citoyen Chnier, ou de la gaiet rpublicaine du vicomte de Sgur. Le
premier avait fait tant de sacrifices  l'galit, qu'on ne s'attendait
pas  le voir prendre autant de soins de tenir  distance ceux qui
auraient pu le traiter d'gal, et l'on ne s'attendait pas davantage
 entendre le vicomte de Sgur rire de sa misre, et s'amuser si
franchement des ridicules des bourreaux qu'il avait bravs.

J'avais vu souvent le vicomte chez madame de Courcelles, vieille femme
d'esprit, dont j'habitais la maison. Elle et moi lui avions souvent
prch la prudence, mais inutilement. L'aspect mme de la fatale
charrette qu'il rencontrait en venant nous voir ne l'empchait pas de
faire des pigrammes beaucoup trop plaisantes sur les membres du comit
de Salut public, sur les orateurs des sections, enfin sur les autorits
froces et burlesques qui rgnaient alors. Il poussait l'audace jusqu'
conserver sa coiffure poudre, ses ailes de pigeon, son habit ordinaire,
sa tournure, ses manires de l'ancien rgime et jusqu'au langage
enfantin et aux locutions tranges qu'il avait mises  la mode aux
soupers de la reine.

Ce courage, le moins utile sans doute, lui donnait un singulier avantage
sur l'homme qu'une faiblesse inexplicable avait jet au milieu d'une
bande de _terroristes_, et cela sans partager leurs principes politiques
ni leurs fureurs sanguinaires; faiblesse inexplicable qui a donn 
Chnier toutes les apparences d'une infme complicit, et qui a fourni 
la calomnie tous les instruments du long martyre qui a dsol et abrg
son existence.

J'avais connu dans mon enfance le pre de Marie et d'Andr Chnier;
j'tais en consquence prvenue trs-favorablement pour ce dernier et
trs-mal pour l'autre. L'ide de lui devoir de la reconnaissance m'tait
pnible. Aussi fus-je trs-contente d'apprendre la part qu'avait eue
madame Mansley dans la sortie de prison de mon mari. C'est elle qui
avait pri Benjamin Constant d'intresser le dput au sort du jeune
prisonnier. C'est elle qui avait obtenu qu'on signt sa mise en libert
un jour plus tt. Ce jour gagn, c'tait la vie.

Le dner se passa en discussions politiques, en sarcasmes amers, de la
part de Chnier, contre l'esprit superficiel et la vieille frivolit des
gens de l'ancienne cour; en moqueries trs-gaies, de la part du vicomte,
sur les vertus civiques des fiers rpublicains, qui mouraient de peur
les uns des autres; en plaisanteries douces, fines et malignes, de
Benjamin Constant, sur les prtentions, les ridicules des vieux marquis
de l'OEil-de-Boeuf et des jeunes _Romains_ du Directoire; en phrases
conciliantes, de la part de Garat, dont le rpublicanisme se disposait
ds lors  tous les sacrifices qu'il a faits depuis au rgne de
l'empereur.

Cette runion de toutes personnes qui se dtestaient rciproquement, et
qui faisaient tant de frais pour se plaire, prouve  quel point l'esprit
avait alors de puissance, et comment on pouvait mettre de ct les
opinions et les antipathies pour jouir sans entraves de tous les charmes
de la conversation. Le caractre et la position de la matresse de
la maison aidait  cette singulire harmonie: galement fire de sa
naissance, de son titre aboli et des opinions librales qui avaient
ajout  la clbrit de son mari, aimant la Rvolution dont il avait
t le prneur, abhorrant la Terreur dont il avait t la victime,
mlant le regret des anciens prjugs  l'enthousiasme des ides
nouvelles, la marquise de Condorcet s'arrangeait fort bien de toutes les
opinions, et les plus opposes trouvaient chez elle un point de contact;
de l vient qu'elle protgeait tous les partis et pouvait les mettre
en prsence sans danger. De plus elle tait belle, et l'homme le plus
orgueilleux de son caractre politique ne se trouve jamais humili de le
soumettre aux volonts d'une jolie femme.

Dans cette conversation,  la fois grave et plaisante, tous les apart
taient mdisants et cruels. J'en donnerai pour exemple la rponse que
me fit le vicomte de Sgur au reproche que je lui adressai de ne pas
dissimuler sa malveillance pour Chnier; enfin, de le har si _haut_.

--Moi le har! dit-il en souriant, pas le moins du monde, et pourvu
qu'il veuille bien ne point _fraterniser_ avec moi; car vous savez ce
qu'il en cote pour...

Je ne permis pas au vicomte d'achever, tant cette plaisanterie me parut
atroce. Je me retournai brusquement du ct de Chnier, craignant qu'il
ne l'et entendue. Ce mouvement fit prsumer que les fadeurs du vieux
courtisan m'impatientaient; il m'en fit compliment comme d'une preuve
de bon got; et il me fallut alors dfendre M. de Sgur contre les
pigrammes toujours piquantes et souvent injustes du rpublicain sur les
ridicules courageux d'un gentilhomme.

En sortant de table, mon mari me conduisit vers madame Mansley, qu'il
appelait sa belle libratrice. J'tais accoutume  ces sortes de
prsentations, car M. G... ayant t emprisonn et dlivr sept fois
pendant le rgne de la Terreur, j'tais tenue  la reconnaissance envers
toutes les personnes qui avaient plus ou moins concouru  sa dlivrance.

J'adressai quelques remercments  madame Mansley; elle y rpondit avec
une grce affectueuse qui contrastait singulirement avec son regard
fier et son attitude imposante. Cette bienveillance inespre aurait
d m'encourager; mais encore sous l'impression du ton svre et des
manires graves de madame Mansley, je me retirai en balbutiant quelques
mots polis.

A l'attitude, au ton, au regard austre d'Ellnore, on devinait
qu'elle voulait commander l'estime en dpit de tout, et l'on ne pouvait
l'approcher sans subir l'effet de cette volont absolue. C'tait la
condition premire de toute relation avec elle, et comme on n'exige
jamais que ce qui peut tre contest, cette volont embarrassait d'abord
les aspirants  l'amiti d'Ellnore. Mais ils ne tardaient pas  s'y
soumettre volontairement.

Madame Mansley tant intimement lie avec la marquise de Condorcet; je
la rencontrais sans cesse chez elle, et je ressentis bientt l'influence
qu'exerait le caractre d'Ellnore sur les personnes dont elle dsirait
captiver l'estime et l'affection. Mon admiration passionne pour tout ce
qui s'lve au-dessus de sa situation, pour tout ce qui reste noble et
estimable, en dpit des arrts du monde et des entraves de la socit,
lui rpondaient de mon empressement  la dfendre contre les attaques
de la mdisance. Elles se renouvelaient souvent, car on est d'ordinaire
sans indulgence pour ce qu'on ne comprend pas.

Un jour, entre autres, j'eus  plaider pour madame Mansley contre trois
femmes d'autant plus svres que, places comme on dit aujourd'hui
au plus haut de l'chelle sociale, elles avaient  se dfendre d'une
rputation de galanterie assez bien fonde. Les raisons qu'elles
mettaient en avant, appuyes sur la morale et les convenances, taient
pour la plupart irrcusables. Je n'tais pas encore dans le secret des
torts, des qualits minentes et des malheurs d'Ellnore. Cependant je
parlai avec tant de conviction de son mrite, du caractre noble, des
sentiments distingus qui lui attiraient l'estime des personnes les plus
suprieures en tous genres; je citai,  l'appui de cette assertion, tant
de noms honors et clbres, que j'obtins une sorte de triomphe sur la
malveillance des trois Eumnides de salon, acharnes  la rputation de
la belle Ellnore.

Un de ses habitus, tmoin de cette petite scne, la lui rapporta,
en exagrant mon dvouement pour elle. Cette circonstance, quoique de
trs-peu d'importance, dcida de son amiti pour moi. A dater de ce
moment, elle ne perdit pas une occasion d'employer le crdit de ses amis
puissants, en faveur de mes parents migrs. Je lui dus la rentre en
France de mon oncle, le marquis de B..., brave officier de l'arme de
Cond; et ce fut avec un vrai plaisir que je la retrouvai  Londres,
lors du voyage que je fis aprs la mort de mon pre. Le hasard m'avait
fait retenir un appartement dans la mme maison qu'elle habitait dans
Grosvenor-street. C'est l,  la suite de charmantes soires passes
avec plusieurs personnes distingues de France et d'Angleterre,
qu'Ellnore me raconta son histoire.

--J'ai toujours t calomnie, me dit-elle; ma situation m'accuse, je
mourrai sans tre connue, et l'ide d'tre confondue, dans l'opinion des
gens qui m'ont seulement entrevue, avec les femmes qu'ils ont le droit
de mpriser, m'afflige au dernier point. C'est une faiblesse, sans
doute, ajouta-t-elle, l'estime de mes amis devrait me suffire; mais
celle-l mme a besoin d'tre soutenue par de bons tmoignages pour
me survivre. Vous qui vous amusez  crire des malheurs imaginaires,
promettez-moi de publier un jour le rcit vridique de ceux qui m'ont
conduite,  travers tant d'vnements tranges,  la place que j'occupe.
Hlas! je ne saurais la dfinir, cette place, car je ne crois pas qu'il
en existe de semblable dans l'tat de socit o nous vivons. Mais au
milieu de cette foule d'gostes, de cours lgers, d'esprits mchants,
ddaigneux, il se trouve parfois une me pure et gnreuse qui tient
compte des bonnes actions, des sentiments levs dans les situations les
plus prilleuses de la vie morale, qui pardonnent  l'inexprience de
tomber dans les piges de la sduction,  l'abandon d'accepter l'asile
offert par une protection intresse; enfin, un tre assez juste, assez
clair pour ne pas confondre la faiblesse et la corruption, le vice et
le malheur. Celui-l ne lira pas sans attendrissement mon histoire...
Jurez-moi de l'crire telle que je vous la dirai, telle que Dieu
la sait, ajouta Ellnore en levant les yeux au ciel. Cette promesse
m'assurera une mort tranquille; me la faites-vous?

--Oui, rpondis-je en lui prenant la main; puisse le serment que je fais
de vous obir rendre la paix  votre noble coeur; puisse l'ardent dsir
de vous peindre avec tous les agrments, toutes les qualits dont
le ciel vous a doue, me donner le talent qui me manque! Dictez et
j'crirai.

J'offre aujourd'hui  mes lecteurs le rsultat de cette promesse.

De puissantes considrations m'ont empche jusqu' prsent de publier
cette histoire, dont les principaux noms seulement sont changs. Je la
crois profitable aux personnes qui, nes pour la vertu, sont prtes 
accepter une situation  laquelle leur caractre ne pourra jamais se
soumettre; et profitable aussi  celles qui, dupe des apparences, ont
trop souvent tort de pousser la svrit jusqu' l'injustice.

ELLNORE.




I


Le pre d'Ellnore, officier distingu d'un rgiment irlandais, command
autrefois par le duc de..., que nous nommerons le duc de Montvreux,
s'tant vu contraint de se rfugier en France par suite des troubles de
son pays, vint s'tablir  Boulogne avec sa femme et ses enfants. Une
modique fortune, encore diminue par les sacrifices que le capitaine
Mansley avait faits  son parti lui donnait  peine les moyens de
soutenir honorablement sa famille. Un vieux ngre, dvou aux intrts
de son matre, l'avait suivi dans l'exil, et son zle infatigable
secondait si bien son habilet, qu'il faisait  lui seul le service
des quatre domestiques que son matre avait t forc de renvoyer en
Irlande.

Aprs avoir fait le mtier de valet de chambre le matin, Zamo devenait
cuisinier, puis  peine avait-il servi le dner, qu'il conduisait les
enfants  la promenade, et revenait ensuite soigner le capitaine
Mansley que la goutte retenait sur son canap. Il tait le modle des
serviteurs, et mme des amis; car loin de profiter de la libert que le
capitaine lui avait donne et des offres avantageuses qui lui avaient
t faites par de riches matres, il tait rest fidle au sien, en
dpit du malheur.

Le soir, pour mieux dissimuler les fatigues de sa journe, et distraire
les trois petites filles du capitaine de l'impression qu'elles
ressentaient en voyant souffrir leur pre et pleurer leur mre, il
leur chantait des airs croles, et leur apprenait la danse de son pays.
Ellnore, plus jeune que ses soeurs, tait la plus adroite  singer les
mines du vieux ngre, aussi avait-il pour elle une admiration passionne
qui la lui faisait vanter sans cesse. On ne restait pas cinq minutes
avec lui sans lui entendre parler d'Ellnore; ses traits si fins,
ses joues roses, ses beaux cheveux blonds, ses grces enfantines, ses
espigleries surtout taient un continuel sujet d'loges. On ne pouvait
les entendre sans prouver le dsir de connatre l'enfant qui les
inspirait; et c'est  cette exaltation singulire qu'on peut attribuer
la curiosit, et par suite l'intrt que la duchesse de Montvreux prit
 Ellnore.

La duchesse revenait de Londres, o les plaisirs de la brillante saison
l'avaient retenue deux mois; les suites d'une traverse fatigante la
forcrent de se reposer quelques jours  Boulogne avant de se rendre
 Paris. Une femme de chambre anglaise qu'elle ramenait  sa suite,
rencontra Zamo sur les bords de la mer servant de gouvernante aux
enfants du capitaine. A leur mise, elle a bientt reconnu de petits
compatriotes, elle s'approche de Zamo, le questionne sur les jolis
enfants qui lui sont confis; voit Ellnore, coute tout ce qu'il lui en
dit, et revient conter  sa matresse la rencontre qu'elle a faite des
charmantes petites filles et de leur trange bonne.

La duchesse veut aussi les voir; elle propose  son mari de venir se
promener du ct o les enfants du capitaine Mansley sont tous les
soirs; mais  peine a-t-elle prononc ce nom, que le duc de Montvreux
s'crie:

--Quoi! mon vieux camarade serait-il ici? je veux l'aller voir 
l'instant mme; ce bon Edwin, que j'aurai de joie  l'embrasser!

En disant ces mots, le duc se dispose  sortir et fait demander le
matre de l'htel pour s'informer de la demeure du capitaine, bien
dcid  s'y faire conduire sur-le-champ.

De quel sentiment douloureux son me fut affecte en retrouvant dans
un si triste tat de fortune le brave militaire qui l'avait si souvent
accueilli pendant ses frquents voyages en Irlande, et qui, bien que
sous ses ordres, l'avait dans plus d'une affaire prilleuse aid de
ses conseils et de son bras. La vue de ces trois enfants, qui seuls
conservaient dans l'lgante simplicit de leur mise une sorte de luxe,
contrastant avec l'aspect d'une chambre mal meuble, la profonde douleur
empreinte sur le visage de leur mre, cet accablement qu'une noble
rsignation avait peine  dissimuler, inspirrent au duc de Montvreux
un sincre dsir d'amliorer la position de son vieux compagnon d'armes;
mais le caractre du capitaine ne rendait pas ce projet facile, il
fallait avant tout mnager sa fiert. M. de Montvreux y parvint en
montrant pour Ellnore une admiration, une tendresse extrmes; il venait
la prendre chaque matin pour la mener  la promenade avec sa femme. La
duchesse semblait partager l'attachement de son mari pour cette jolie
enfant, et tous deux l'avaient adopte de fait, avant d'avoir propos au
capitaine de leur confier le soin de son ducation.

Cette proposition faite avec le ton d'une prire et accompagne de
tout ce qui pouvait la rendre sduisante, fut l'objet de plusieurs
discussions entre le pre et la mre d'Ellnore; tous deux s'accordaient
sur le sentiment gnreux qui avait dict la proposition, ils ne
doutaient pas de l'exactitude religieuse avec laquelle les protecteurs
d'Ellnore rempliraient la promesse de la bien lever et de la rendre
heureuse. Mais la prvision maternelle redoutait pour Ellnore les
habitudes d'une existence de luxe et de dissipation, et les graves
inconvnients qui en rsulteraient si de nouveaux malheurs l'obligeaient
 reprendre un jour la vie de privations  laquelle son enfance
commenait  s'accoutumer. Les plus sages rflexions, le sentiment le
plus vif combattirent vainement contre l'intrt d'Ellnore, et l'avenir
brillant que son pre entrevoyait pour elle dans l'affection protectrice
d'une des plus grandes dames de la cour de France.

Il fut dcid qu'Ellnore suivrait la duchesse de Montvreux  Paris, et
c'est le coeur dchir de regrets que la pauvre mre adressa  celle-ci
des paroles de reconnaissance sur le sort futur de son enfant chri.

En voyant pleurer sa mre, Ellnore pleura aussi. L'instinct de la
nature faillit l'emporter sur tous les calculs d'intrt et mme de
gnrosit; elle ne voulait plus quitter sa famille; elle ne voulait
pas surtout causer tant de chagrin au pauvre Zamo, dont les sanglots
se faisaient entendre  travers la chambre qui les sparait; mais la vue
d'un beau carrosse attele de six chevaux et d'une poupe charmante
dj install sur l'un des coussins de la voiture, triomphrent de la
rsistance d'Ellnore; elle se laissa porter par son pre sur les genoux
de la duchesse, qui la serra contre son coeur, en rptant le serment
de remplacer sa mre; et le capitaine, rassur par cette promesse
solennelle, passa sa main sur ses yeux, puis, surmontant un moment de
faiblesse il donna lui-mme aux postillons l'ordre de marcher.

Il y avait toute une destine dans ce mot:

--Partez!




II


A l'ge de cinq ans, il n'est point de souvenir douloureux qui rsiste
 l'attrait du moindre plaisir, et celui d'un voyage qui offre  chaque
instant un aspect nouveau, et des incidents comiques devaient agir
puissamment sur la jeune imagination d'Ellnore; la vivacit de ses
impressions, la manire nave et piquante dont elle les peignait dans
son langage enfantin, charmrent les ennuis de la route. La duchesse de
Montvreux, plus que jamais ravie de trouver tant de plaisir dans une
bonne action, redoubla de tendresse pour Ellnore, et voulut qu'elle ft
traite de mme que ses propres enfants. La femme de chambre anglaise,
que son ducation faisait distinguer dans la maison, fut charge de
donner ses soins  la gentille protge, de surveiller ses leons; et
c'est entoure de tous les prestiges du luxe, comble de toutes les
prfrences qu'on accorde aux favoris, qu'Ellnore grandit et embellit
sous les yeux de Madame de Montvreux, la chrissant comme on chrit une
mre, et s'en croyant aime de mme.

Mais si l'amour maternel n'est pas toujours  l'abri des atteintes de
la vanit; si des femmes encore belles s'alarment quelquefois de
l'admiration qu'inspirent les jeunes attraits de leurs filles,
pouvait-on s'attendre  plus de rsignation de la part d'une noble
protectrice, accoutume  se voir dans son salon l'unique objet de tous
les hommages.

Cependant la duchesse de Montvreux tait naturellement gnreuse et
bonne; place au niveau ou au-dessus de la plupart des gens qu'elle
voyait, son amour-propre avait toujours joui d'un parfait repos, et elle
ne se doutait pas elle-mme du changement qui pourrait rsulter en elle
du premier trouble jet dans ce sentiment si implacable. Blase sur
le plaisir de briller, elle aimait par-dessus tout  plaire, et la
prfrence gnrale et particulire qu'elle s'tait acquise par ses
grces et par son esprit devenait  ses yeux une proprit qu'on ne
pouvait lui ravir sans crime.

Au milieu des adorateurs qui composaient sa cour, le marquis de
Croixville se faisait distinguer: c'tait un homme beau, spirituel, dont
le caractre original et indpendant bravait tous les usages du monde et
de la cour avec un succs inexplicable. Il avait obtenu la permission
de paratre  Versailles, coiff comme personne ne l'tait alors, les
cheveux boucls et sans poudre; et cela sous le prtexte d'un excs de
chaleur  la tte qui la rendait fumante lorsqu'elle tait poudre et
qui l'obligeait  se la mettre dans l'eau plusieurs fois par jour. Ce
privilge accord parut au marquis un droit  beaucoup d'autres. L'on
doit mettre en premire ligne celui qu'il s'arrogea de dire tout ce qui
lui passait par la tte, faveur insigne qu'on n'accorde en France qu'
l'esprit et  la gaiet.

On peut juger de la hardiesse des rparties du marquis de Croixville par
sa rponse  la reine, lorsque le plaisantant sur la rputation qu'il
avait de ranonner cruellement les villes et villages que sa bravoure
lui soumettait, elle lui dit:

--Allons, soyez franc, avouez-nous combien vous a valu votre dernire
campagne?

--Trs-peu de chose, madame, rpondit le marquis irrit de
l'indiscrtion de la demande.

--Mais encore, je veux le savoir.

--Presque rien, madame, la dot d'une archiduchesse.

Une telle impertinence, dite par un autre, l'et envoy coucher  la
Bastille; mais il tait convenu de tout passer au marquis de Croixville.
La reine lui tourna le dos pour unique vengeance, et bientt une
nouvelle preuve d'audace de la part du marquis fit oublier celle-ci.

Tout en blmant cet excs d'indulgence, il faut reconnatre qu'on n'en
est jamais coupable qu'envers les personnes dont la malice est rachete
par de la bont et un vritable mrite.

Dans un autre temps et sous un autre rgime, M. de Croixville aurait
pu jouer un grand rle, car sa bravoure, son esprit, son activit, sa
dcision, sa gnrosit le faisaient adorer des soldats et des officiers
qu'il commandait, et ces mmes qualits, appliques aux affaires d'tat,
en auraient pu faire un grand ministre; mais,  cette poque, les hautes
capacits, neutralises par la prvision d'une rvolution invitable,
et par l'impossibilit de retarder la chute d'un pouvoir qui se laissait
mutiler chaque jour, ne pensaient qu' oublier dans les plaisirs l'orage
qui les menaait, elles mettaient leur gnie  s'amuser; aussi M. de
Croixville tait-il renomm par tout ce que son imagination crait de
plaisirs nouveaux et de magnificences inconnues.

Fils d'un marchal de France, il avait pous la fille d'un riche
prsident, femme dont la vertu austre, effraye des nombreux pchs
commis journellement par son mari, faisait pnitence pour deux, et
passait la plus grande partie de sa vie  l'glise. On racontait tout
bas, peu de temps aprs ce mariage, une anecdote qui prouve que M. de
Croixville portait trop loin la manie de se singulariser. Il avait eu
de ce mariage deux filles dont il a surveill beaucoup l'ducation,
au milieu de l'existence la plus dissipe. Toutes deux taient jolies;
l'ane a t clbre par son esprit et ses bons mots.

A travers les dsordres qui avaient appauvri la sant et la fortune du
marquis de Croixville, on lui savait gr de sparer avec respect sa
vie mondaine de sa vie de famille. Pour donner une ide de ses gots
dispendieux et gnreux, on saura qu'ayant trouv,  la mort de sa
belle-mre, 900,000 fr. cachs derrire une boiserie, ce trsor, joint 
ses revenus immenses, ne l'empcha point de s'endetter en moins de trois
ans. Mais ce n'tait pas alors comme aujourd'hui, le luxe qui dvorait
tant d'or, c'tait la magnificence, et rien ne se ressemble moins que
ces deux prodigues. L'un se ruine pour lui, la seconde pour les autres.
L'un ne veut qu'tonner, humilier, l'autre vise  plaire,  faire
illusion sur ce qu'elle offre. Le luxe dit:

--Regardez, mais ne touchez  rien.

--La magnificence dit:

--Tout cela est  vous comme  moi, prenez-en votre part.




III


La terre du Val-Fleury, appartenant au marquis de Croixville offrait la
preuve de la supriorit de la magnificence sur le luxe. Elle contenait
deux chteaux: l'un sur l'ancien modle de nos fiefs fodaux; l'autre
sur celui des plus lgants chteaux de l'Angleterre. Chacun des invits
choisissait de ces deux habitations celle qu'il prfrait. L ils
taient servis  l'anglaise ou  la franaise, selon que les alles
du parc taient dessines par le Ntre, ou par Brenger. Le matin, le
principal serviteur passait dans tous les appartements, et disait:

Monsieur ou madame, votre intention est-elle de dner  table ou chez
vous?

Si l'on rpondait:--Chez moi, il demandait:--Combien serez-vous de
personnes? Ds qu'on le lui avait fait connatre, il disait:--Cela
suffit, et il se retirait silencieusement.

A l'heure indique on voyait arriver un dner exquis; et sauf plus de
recherche qu' sa propre table, on pouvait s'y croire chez soi et y
jouir de tous les agrments d'une socit intime et indpendante;
cet usage fond par le beau-pre de M. de Croixville a t longtemps
conserv par son fils. Immdiatement aprs le dner, le chef de
l'quipage de chasse se trouvait dans le premier salon, pour dire:

--Ces Messieurs veulent-ils chasser?

Et si une seule personne en tmoignait l'intention, un moment aprs, on
entendait les chiens aboyer et les chevaux piaffer; il en tait de mme
pour la chasse  tir.

Quatre valets de chambre musiciens, dirigs par un artiste de l'Opra,
donnaient chaque soir un petit concert, qu'on tait libre de fuir ou
d'couter.

Aprs le souper commenaient les parties de jeu; le chtelain, sans s'en
mler, faisait les appoints  la fin de chaque partie. C'tait un valet
de chambre caissier qui payait ou recevait  la volont des joueurs.

Le vieux chteau franais renfermait une immense bibliothque dont
les volumes taient  la disposition des invits,  la seule condition
d'inscrire leur nom  la place du livre qu'ils prenaient. Enfin jamais
on n'a port si loin la libert hospitalire; mais ce qui doit plus
surprendre encore, c'est la religion des convenances qui empchait d'en
abuser; le mme jeune seigneur, cribl de dettes,  bout de mensonges
pour extorquer de l'argent  un oncle,  un pre ou  un tuteur, aurait
rougi de ne pas remettre dans les vingt-quatre heures au sac de louis
ouvert sur la chemine, tout l'or qu'il y avait pris, et c'tait 
qui s'amuserait le plus spirituellement pour payer le prsident et son
gendre de tous leurs frais. Comment le jeune et beau chtelain qui se
connaissait si bien en plaisirs, n'aurait-il pas t le hros des plus
jolies femmes de la cour.

A toutes les qualits d'un bon gentilhomme, M. de Croixville joignait
tous les dfauts d'un homme  la mode. Sa naissance, son rang, lui
permettaient de certaines liaisons qu'un simple courtisan n'aurait os
former; car dans ce temps de prjugs, les msalliances se tolraient
en raison de la distance qui existait entre l'ami et ses compagnons
de dbauche, ou entre l'amant protecteur et sa matresse bourgeoise.
L'amiti du rgent pour l'abb Dubois et l'amour de Louis XV pour madame
du Barry, semblaient avoir rig cet usage en principe.




IV


M. de Croixville,  l'exemple d'un grand seigneur trop populaire en
ses amours, se reposait souvent des petits soupers de Mousseaux et des
parties de chasse du Raincy, en venant faire sa cour  la reine et en
parlant d'amour  la duchesse de Montvreux. Lorsque le marquis, connu
par son got pour les succs faciles, affichait une de ces passions
respectueuses qui font ordinairement la gloire des femmes coquettes, il
tait sr de la voir accueillie avec reconnaissance; pourtant cet amour
tait devenu,  l'poque dont nous parlons, un tribut tout d'admiration,
qui n'attirait ni dangers, ni remords; les apparences avaient beau
compromettre, n'importe, la femme la plus sage bravait la mdisance pour
captiver le coeur de M. de Croixville, et nulle n'hsitait, pour ainsi
dire,  se perdre, en sret, pour lui.

Madame de Montvreux tait dj depuis prs d'un an l'objet des soins
empresss de M. de Croixville, lorsqu'elle s'aperut de son admiration
pour Ellnore qui touchait  sa quinzime anne, de la proccupation qui
le dominait tant qu'elle tait prsente, et de la rverie o il tombait
ds qu'elle quittait le salon,  l'heure o les invits arrivaient; car
il n'tait pas d'usage alors de rencontrer de jeunes personnes dans
le monde, on ne les y menait que peu de mois avant leur mariage, et il
fallait tre dans l'intimit des matres de la maison pour connatre
leurs enfants.

C'tait au moment consacr  leur coiffure que les femmes recevaient les
hommes privilgis; la prsence oblige du coiffeur, celle d'une ou
deux femmes de chambre taient  ces visites du matin toute apparence de
tte--tte et de rendez-vous. On y parlait des plaisirs de la veille,
de ceux qu'on se promettait le soir, et l'adorateur le plus dvou
y venait apprendre d'un caprice bienveillant, ou svre, la joie ou
l'ennui de sa journe.

Ellnore assistait ordinairement  la toilette de madame de Montvreux.
L'indpendance de son esprit, la manire piquante dont elle raisonnait
ou draisonnait sur les aventures qu'elle tait loin de comprendre,
amusaient  tel point la duchesse et ses amis, que les visites se
prolongeaient souvent par le seul attrait de voir et d'entendre causer
la charmante Ellnore.

Ce qui surprenait particulirement en elle, c'tait la vhmence de ses
opinions politiques ou littraires, sa profonde connaissance des sujets
srieux sur lesquels elle rpondait, et l'loquence qu'elle mettait dans
la discussion. Cette application d'un esprit si jeune concentr sur des
intrts si graves, prouvait assez le got d'Ellnore pour l'tude, et
la nature forte de son caractre; il y avait dans sa prdilection pour
la littrature anglaise, moins d'amour national que d'admiration pour
de grand penseurs: nourrie de la lecture de leurs ouvrages, elle y avait
puis les principes d'une philosophie politique, dont on a fait depuis
de sanglantes parodies. Sans connatre toute l'infriorit de
sa position chez la duchesse de Montvreux, la fiert d'Ellnore
accueillait avec avidit tout ce qui tendait  prouver la supriorit du
mrite sur les supriorits de convention. L'instinct des protgs leur
fait si vite deviner l'appui qui leur manque! ils se sentent de si bonne
heure les sujets du caprice, que leur me inquite cherche un refuge
chez tous les aptres de l'indpendance.

Habitue  voir sa protectrice applaudir  ses moindres succs, quel fut
l'tonnement d'Ellnore en s'apercevant de l'air sombre qui se peignait
tout  coup sur les traits de madame de Montvreux, et de cette
expression malveillante qui s'augmentait  chacun des loges que M.
de Croixville faisait des grces de la jeunesse, de l'audacieuse
inexprience d'Ellnore! Celle-ci pensa d'abord qu'elle avait dit, sans
s'en douter, quelque chose d'inconvenant; cette ide la rendit confuse,
et la fit balbutier en rpondant aux tendres flatteries que lui
adressait le marquis. Ce trouble fut interprt par madame de Montvreux
comme l'effet d'un sentiment qu'Ellnore pouvait ignorer tout en
l'prouvant, mais que la prudence d'une rivale devait empcher de se
dvelopper.

A dater de ce moment, les manires de la duchesse avec Ellnore
devinrent moins affectueuses; elle cessa de s'amuser  la parer,  lui
choisir elle-mme la robe ou le chapeau qui devait l'embellir; elle
ne la fit plus monter avec elle dans sa calche, lorsqu'elle allait se
promener au Cours-la-Reine, et elle prit soin de lui donner un matre
de dessin dont la leon avait toujours lieu  l'heure o arrivait le
coiffeur.

Pour le malheur d'Ellnore, M. de Croixville avait remarqu son absence,
il s'en tait plaint  la duchesse; ce reproche maladroit en avait
amen de plus vifs et d'aussi bien fonds, et la pauvre enfant, cause
innocente de frquentes scnes de jalousie entre la duchesse et le
marquis, s'puisait en conjectures pour deviner ce qui lui avait fait
perdre si subitement les bonnes grces de sa protectrice.

Enfin, succombant au chagrin de se voir traite si svrement, Ellnore
se dcide  demander  madame de Montvreux ce qui peut lui attirer ce
cruel changement. Les larmes qui baignent son visage en faisant
cette question, attendrissent un instant la duchesse; elle rpond, en
souriant, qu'elle ne sait pas de quel changement Ellnore veut parler,
qu'elle n'a rien  lui reprocher, mais que ses manires avec elle
devaient ncessairement se ressentir de la diffrence qu'on mettait
entre un enfant et une jeune fille. Madame de Montvreux ajouta
encore plusieurs raisons qui avaient pour but de rassurer Ellnore sur
l'affection qu'elle lui portait; mais il y avait une contrainte visible
dans les expressions amicales de la duchesse, le mot de protection
revenait si souvent dans ses phrases arranges que loin d'en avoir le
coeur soulag, Ellnore sortit de cet entretien plus afflige qu'elle ne
l'tait; car elle n'esprait plus rien d'une explication.

La bont ddaigneuse de la duchesse venait de lui rvler cruellement
sa condition prs d'elle. Toutes ses illusions filiales venaient de
s'vanouir, et l'tat d'humiliation o la plongeait cette dcouverte
abattit son courage. Elle tomba dans un de ces accs de dsespoir qu'on
dirait insenss, s'ils n'taient trop souvent expliqus par de justes
pressentiments. Madame de Montvreux ne lui avait adress que des
paroles amicales. Elle n'aurait pu se plaindre d'elle sans paratre
ingrate; et cependant Ellnore, sentant son coeur oppress, s'empressa
de sortir pour lui cacher ses larmes.

La crainte d'tre questionne sur la cause de ses pleurs la dtermina 
descendre dans le jardin pour se livrer sans contrainte  sa
tristesse. Assise sur le banc d'une petite alle sombre, elle mditait
douloureusement sur le sort qui l'attendait dans ce brillant sjour
lorsqu'elle aperut M. de Croixville  l'autre bout de l'alle. Il
s'tait arrt, et la regardait d'un air o la piti semblait redoubler
un vif intrt.

Ellnore essuie aussitt ses larmes, se lve et s'efforce de sourire
en saluant M. de Croixville, puis elle se dispose  rentrer, mais il
l'arrte, et s'excusant de son indiscrtion:

--Pardon, dit-il, vous pleuriez, je n'ai pas le droit de vous
questionner; mais l'intrt que vous inspirez  tout ce qui vous
connat, ne permet pas de vous savoir du chagrin sans s'inquiter de ce
qui le cause;  votre ge on s'afflige pour si peu! je suis certain
que si j'tais assez heureux pour mriter votre confiance, je vous
prouverais bientt que vous avez tort de pleurer.

--Cela ne serait pas difficile, rpondit Ellnore, car je ne sais
vraiment pas d'o me vient cet accs de tristesse.

Ces mots, dits avec une lgret affecte, n'abusrent point M. de
Croixville.

--Ainsi, vous ne voulez pas m'avouer ce qui vous fait de la peine,
dit-il, eh bien, je le devinerai, et vous ne retirerez d'autre profit
de votre dfiance que d'avoir offens un ami, oui, un ami: ce mot vous
tonne, vous tes bien assez jolie, assez aimable pour qu'on soit votre
adorateur. Mais mon ambition ne va pas jusque-l; de plus jeunes que moi
vous adresseront assez d'hommages passionns, moi je ne prtends qu'
votre amiti, et  la confiance que vous ne sauriez me refuser,
puisque mon attachement pour les matres de cette maison m'a mis depuis
longtemps dans la confidence de tout ce qui vous regarde. Je ne sais
ce qu'on a fait pour vous; mais je sais aussi  combien de respects, de
soins vous avez droit, et pour vous donner l'exemple de la confiance
je vous dirai que, depuis quelque temps, il me semble voir moins
d'affection dans la manire dont on vous traite.

--Ah! monsieur, vous vous trompez, dit Ellnore en dtournant la tte
pour ne pas laisser voir ses yeux qui se remplissaient de larmes.

--Non, je ne me trompe pas, et votre empressement  justifier ceux qui
vous... affligent, dit M. de Croixville, aprs avoir hsit sur le choix
d'une expression qu'il voulait adoucir, votre absence de l'appartement
de madame de Montvreux, o je ne vous ai pas rencontre depuis quinze
jours, ce soin qu'on prend de ne plus vous mettre d'aucune de nos
promenades, tout cela cache un motif blmable. Vous n'avez pu vous
attirer, par aucun tort, ce changement de conduite  votre gard; il est
impardonnable, et malgr votre gnrosit  le nier, il frappe tout le
monde; je respecte trop la noblesse de votre caractre pour insister
sur une confidence qui lui coterait; mais comme on ne peut prvoir les
effets de cette malveillance que rien n'autorise, je tiens seulement 
vous dire que si elle augmentait d'une manire intolrable, vous avez
un ami qui saurait bien vous y soustraire, et cela sans que vous ayez
 rougir de sa protection; car en offrant un asile  la fille du brave
colonel Mansley, croyez bien que je n'oublierai jamais ce que son
honneur et exig du mien.

En finissant ces mots, M. de Croixville serra la main d'Ellnore, comme
il et serr celle d'un ami, en s'engageant  lui par une promesse
solennelle, et il la quitta sans attendre sa rponse. Il venait
d'apercevoir la robe blanche de madame de Montvreux  travers les lilas
qui bordaient l'alle. Par un de ces premiers mouvements o la crainte
l'emporte sur la prudence, il fit signe  Ellnore de remonter par
une alle tournante afin d'viter la rencontre de la duchesse; mais
la fiert d'Ellnore, et plus encore la conscience de sa conduite
innocente, ne lui permirent pas de cder  l'avis que lui donnait M. de
Croixville: viter les regards de sa protectrice, c'tait se donner un
air coupable, et forte du courage qu'elle avait mis  la dfendre contre
les accusations de son ami, Ellnore passa prs d'elle en la saluant
respectueusement, et courut se renfermer dans sa chambre pour se livrer
 toutes les rflexions que l'offre de M. de Croixville devait faire
natre dans une me orgueilleuse et vivement blesse.




V


L'ide de se savoir un appui contre la malveillance de madame de
Montvreux rendit Ellnore plus calme, elle se promit de supporter
avec plus de patience ce qu'elle appelait l'humeur capricieuse de sa
bienfaitrice; et elle retourna chez la duchesse aux heures o elle avait
l'habitude de s'y rendre.

D'abord elle fut frappe de la familiarit hautaine avec laquelle la
duchesse lui parlait devant M. de Croixville, l'appelant  chaque minute
pour lui demander son mtier  broder, ses soies, son cordonnet,
et laissant dix fois tomber son mouchoir pour le faire ramasser par
Ellnore; puis, quand vint le coiffeur, la duchesse le renvoya en
disant:

--Je ne sortirai point aujourd'hui, j'ai mal  la tte, une longue
coiffure me fatiguerait; Ellnore arrangera mes cheveux, et me mettra ma
baigneuse[2].

[Note 2: Sorte de bonnet nglig, qui tait  la mode en ce temps.]

Enchante d'tre choisie pour soigner sa protectrice, et pour pargner
quelque secousse  sa tte malade, Ellnore se met  la coiffer de
son mieux, en touchant  peine de ses jolis doigts les cheveux qu'elle
boucle.

--C'est bien, dit la duchesse. Maintenant, allez trouver mademoiselle
Adeline; je ne m'habillerai que dans une heure.

Ellnore, pensant qu'on la chargeait d'un ordre pour mademoiselle
Adeline, sortit sans faire attention au ton qui avait accompagn les
derniers mots de la duchesse.

Quand le mal passe la mesure, il est plus long  comprendre.

--Comme vous la traitez! dit M. de Croixville, quand il fut seul avec la
duchesse.

--Je la remets  sa place, rpondit-elle, et de la faon la plus douce;
car j'entends qu'elle soit mieux traite qu'aucune des femmes de
ma maison. Mais il est temps de reprendre avec elle les manires
convenables  son tat.

Alors, se faisant le reproche d'avoir laiss prendre  Ellnore de
fausses ides sur sa vritable condition, madame de Montvreux fit
entendre clairement qu'elle allait lui faire prendre rang parmi ses
femmes de chambre, avec le privilge d'tre la mieux paye et la mieux
loge.

--Oubliez-vous, dit le marquis, que le pre de cette jeune fille
tait l'un des meilleurs officiers qu'ait jamais commands le duc de
Montvreux et que s'il tait ici, il ne permettrait pas qu'on traitt
ainsi l'enfant du brave Mansley?

--Mais qui vous parle de la maltraiter? reprit la duchesse en haussant
les paules. Ne sera-t-elle pas cent fois mieux chez moi, qu'elle serait
chez personne! Je ne puis la surveiller, ni la doter, comme si elle
tait ma fille, et c'est lui rendre service que de la former au travail.
Avec ses dispositions aux manires indpendantes il est bon de lui
rappeler qu'elle ne possde rien et n'a droit  rien.

--Qu' votre protection, madame, car la pauvre enfant ne l'a pas
sollicite; et en l'offrant  sa famille, vous avez pris l'engagement
de la lui conserver toute votre vie: que deviendra-t-elle si vous la
lui retirez? Sa beaut, son esprit, l'ducation que vous lui avez donne
seront autant de motifs pour conspirer sa perte.

--Sa beaut, son esprit, rpta la duchesse avec amertume, seront
beaucoup moins en danger dans mon cabinet de toilette, et mieux gards
par mes femmes que dans mon salon.

--Mais  quoi bon lui avoir donn tous les talents d'une jeune personne
comme il faut, si elle doit vivre avec vos femmes de chambre?

--Sans doute, il aurait mieux valu ne lui montrer qu' coudre, mais
il est encore temps de rparer ce tort, et de l'empcher surtout de se
laisser corrompre par les flatteries ridicules dont on enivre dj son
amour-propre. On veut lui persuader qu'elle a tout ce qui lui manque;
eh bien, il est de mon devoir de l'clairer et de la rduire  la seule
condition qui lui en convienne.

On devine sans peine tout ce que tenta M. de Croixville, pour dtourner
la duchesse d'une rsolution dont il redoutait les suites; mais chaque
mot de sa part aigrissait encore plus l'humeur jalouse de madame de
Montvreux et son dsir d'humilier sa rivale; enfin, ne pouvant rien
gagner sur son esprit, M. de Croixville la quitta fort en colre et
en la rendant responsable de tout ce qui pourrait arriver. Malgr ces
menaces, la duchesse continua  se faire servir par Ellnore.

Ce mange dura prs de quinze jours, sans qu'Ellnore y vit autre
chose qu'une fantaisie de malade; elle redoublait ses soins pour sa
protectrice, en se flicitant de les lui voir prfrer  tous les
autres. Mais cette illusion ne pouvait se prolonger, car la duchesse de
Montvreux voulait, avant tout, l'humiliation d'Ellnore.

Hlas! rien ne s'y opposait. La mort du commandant Mansley et de sa
femme livrait leur pauvre enfant  l'autorit, au caprice de celle
qui s'tait dite sa bienfaitrice, et l'absence du duc de Montvreux la
privait du seul appui qu'elle et trouv contre la fureur jalouse de la
duchesse.

Un jour, en traversant les antichambres de l'htel de Montvreux, M. de
Croixville entendit sangloter et rire aux clats; ces bruits diffrents
venaient de la salle de bain d'un ct, et de l'office de l'autre; les
domestiques riaient de ce rire clatant dont les envieux se servent pour
humilier leurs suprieurs; ils mettaient un couvert de plus  leur table
en disant:

--C'tait bien la peine d'tre si fire, de faire si bien la dame, pour
finir par dner avec nous.

Le marquis n'en entendit pas davantage, il courut vers la salle
de bains; il y trouva Ellnore fondant en larmes et se dsolant de
l'absence du duc de Montvreux qui tait encore  Londres.

--Ah! s'cria-t-elle, s'il tait ici il ne souffrirait pas qu'on traitt
aussi indignement la fille de son camarade d'armes, mais je mourrai
plutt de faim que de m'asseoir  la table de ses gens. Non, j'irai
travailler, j'irai demander l'aumne s'il le faut, mais je ne resterai
pas plus longtemps dans une maison o l'on veut...

--Suivez-moi, interrompit M. de Croixville en s'emparant du bras
d'Ellnore; suivez-moi, c'est au nom de votre pre que je vous
l'ordonne. Je vous jure sur l'honneur de vous mettre en sret contre la
puissance qui veut vous tyranniser, vous fltrir, et de vous entourer de
tout le respect que votre naissance et votre caractre mritent.

--Ah! monsieur, je n'ai plus d'espoir qu'en vous, dit Ellnore en
suffoquant de larmes, menez-moi dans un couvent; l je serai la
servante; l je supporterai toutes les humiliations qui honorent;
mais vivre dans ce monde odieux, y souffrir l'insolence, la protection
trompeuse, l'insulte, le mpris; non il vaut mieux mourir.

En parlant ainsi, le regard d'Ellnore prenait une expression farouche,
le dsespoir seul l'animait.

M. de Croixville frmit en devinant la pense d'Ellnore, et il
l'entrana dans sa voiture avant qu'elle et le temps de s'apercevoir
de sa dmarche, tant elle tait proccupe de l'ide de mettre fin  une
existence qu'elle pressentait devoir tre trop malheureuse.

--Chez madame Gerbourg, dit le marquis  son valet de pied, et peu de
temps aprs la voiture s'arrta devant la porte d'une jolie maison
dans la rue de Verneuil; le marquis monta d'abord, puis il redescendit
accompagn d'une femme ge et d'un air fort respectable; elle engagea
Ellnore  la suivre chez elle, et l l'ayant fait asseoir:

--M. le marquis vient, dit-elle, de m'apprendre mademoiselle, le motif
qui vous fait chercher un asile chez moi; avant de nous rendre au
Val-Fleury, je vous l'offre de bon coeur, tout en regrettant que mon
appartement ne soit pas plus agrable, mais c'est un pied--terre que
j'habite rarement. Le soin de rgir les biens de M. le marquis obligeant
mon mari et moi  passer presque toute l'anne au chteau du Val-Fleury.

Alors M. de Croixville recommanda Ellnore  madame Gerbourg dans les
termes les plus respectueux pour sa jeune protge; il dit qu'ayant un
petit voyage  faire, ils ne les reverrait toutes deux qu'au Val-Fleury,
et les pria de hter leur dpart pour viter quelque scne de la part de
la duchesse de Montvreux, qui serait capable d'un acte de violence si
elle dcouvrait la demeure d'Ellnore.

--Calmez-vous, mon enfant, ajouta-t-il d'un ton paternel en prenant la
main d'Ellnore, et croyez que vous tes encore ici chez l'ami de votre
pre.

A ces mots il sortit et laissa Ellnore dans l'tat d'une personne qui
croit rver, tant elle avait peu rflchi sur cette dmarche qui allait
disposer du reste de sa vie.

Madame Gerbourg tait la meilleure et la plus crdule des femmes.
Le marquis de Croixville lui avait affirm que la protection qu'il
accordait  Ellnore tait toute paternelle, elle savait qu'il s'tait
toujours conduit en bon pre envers ses deux filles, qu'il leur avait
fait faire  toutes deux de brillants mariages, et elle ne doutait pas
de la puret de ses sentiments pour Ellnore; il lui avait dit la vrit
en lui affirmant qu'elle mritait le respect et l'intrt le plus vif,
pourquoi se serait-elle mfie de la complaisance qu'il exigeait d'elle?

Sans tre aussi crdule, Ellnore tait trop innocente pour concevoir
aucun soupon alarmant; cependant, lorsqu'elle se vit seule, livre aux
soins d'une personne trangre, sa tristesse redoubla.

--Que vais-je devenir, pensa-t-elle? Quels seront mes moyens
d'existence? Me faudra-t-il retomber encore dans le malheur d'une
protection sans cesse reproche?... Ah! maudite soit cette ducation
fastueuse qui ne m'a rien appris d'utile; je ne sais pas mme assez bien
coudre pour vivre de mon travail.

Alors elle questionnait madame Gerbourg sur les moyens d'apprendre 
travailler, afin de n'tre bientt plus  charge  personne.

--Ah! mademoiselle, c'est un projet trs-louable, sans doute, rpondit
madame Gerbourg, mais il est bien difficile  excuter quand on n'a pas
t dresse ds son enfance  ce genre de travail. Si vous saviez le peu
que gagne par jour une pauvre brodeuse! Vrai, cela fait piti. Coudre
dix heures de suite sans tre sre de son pain! Mais vous n'en tes pas
l, grce au ciel M. le marquis, en vous servant de pre, sait bien 
quoi il s'engage; il ne souffrira pas que la fille d'un brave officier
travaille pour vivre; il vous fera un sort dont vous n'aurez point 
rougir. Si vous saviez que de familles il fait exister dans les environs
de sa terre. Allez, quand vous aurez entendu toutes les bndictions que
lui donnent tous les habitants du village au Val-Fleury, vous ne serez
plus inquite. Vous saurez que tous ceux qu'il protge sont heureux.

Tout cela tait dit de bonne foi, car M. Gerbourg tait depuis deux ans
seulement rgisseur de M. de Croixville, et ni lui ni sa femme n'avaient
t tmoins des plaisirs bruyants dont avait retenti nagure le chteau
confi  leurs soins.

Lorsqu'Ellnore arriva au Val-Fleury, l'aspect de ces bois admirables,
de ces prs, agit agrablement sur son imagination, il lui sembla
impossible de ne pas se plaire dans une si belle retraite. Le matre n'y
tait pas encore; mais on s'apercevait aux soins empresss de tous les
serviteurs pour Ellnore, qu'il avait donn ses ordres pour qu'elle ft
reue avec les gards les plus respectueux. Un joli appartement dans un
corps de logis oppos  celui o logeait M. de Croixville, fut montr 
Ellnore comme lui tant destin; mademoiselle Durand, l'ancienne femme
de charge du chteau, habitait une des chambres de cet appartement;
prs de l, couchait mademoiselle Augustine, femme de chambre voue au
service d'Ellnore, et madame Gerbourg logeait dans l'tage suprieur.

Se voir traiter avec tant de dfrence, se voir la reine d'un sjour
si beau, d'une si riante solitude, aprs avoir souffert l'humiliation,
aprs avoir craint l'abandon, c'tait un plaisir au-dessus de la raison
d'une enfant de quinze ans. Ellnore en fut ravie, et elle se mfia
d'autant moins de son enchantement, que la vanit n'y entrait pour rien,
car il n'y avait pas l de gens devant qui elle aurait pu se vanter de
son bonheur. C'tait une joie cause par la belle nature, par tout
ce que l'art peut y ajouter d'agrable, c'tait une joie douce et
solitaire: celle l parat toujours pure.

Ellnore avait trouv dans son appartement une bibliothque compose des
meilleurs livres anglais et franais. On savait que la lecture tait
son occupation favorite. Un ancien cuyer, charg du haras de M. de
Croixville, s'offrit  Ellnore pour lui apprendre  monter  cheval;
c'tait lui qui avait dress les plus beaux chevaux du marquis; il
choisit celui dont l'allure lui donnait le plus de scurit pour servir
au dbut d'Ellnore dans cet art difficile. Son intrpidit, son adresse
naturelle la mirent bientt en tat de rivaliser avec son matre. Dans
le ravissement des progrs rapides de son lve, le bon M. Champr
s'criait:

--Voil qui me fera honneur auprs de M. le marquis, lui qui aime tant
 voir une femme manier un cheval! c'est que mademoiselle galope  faire
envie aux meilleurs cavaliers.

Et l'amour-propre d'Ellnore redoubla son audace.

Un matin qu'elle revenait un peu fatigue de sa leon questre, elle
trouva dans son antichambre un homme qui l'attendait; c'tait un lgant
tailleur de Paris qui venait lui prendre mesure pour lui faire un habit
de cheval  la mode anglaise; il avait apport dans la voiture que M.
de Croixville avait mise  sa disposition, une malle et des cartons
contenant un trousseau de jeune personne et deux jolis chapeaux de
paille; voici la lettre qui accompagnait cet envoi:

    J'ai vu  son retour le duc de Montvreux; il tait si
    courrouc de votre dpart, que je ne lui en ai pas dit la
    vritable cause, autrement la duchesse recevrait d'amers
    reproches. Soyez assez gnreuse, ma chre Ellnore, pour la lui
    laisser ignorer. Il m'a remis une assez modique somme provenant
    de la succession de votre pre; j'en ai employ une partie 
    l'emplette du petit trousseau que je vous envoie; le reste,
    plac chez M. Bernardi mon banquier, pourra suffire  votre
    entretien.

    J'espre aller bientt vous rejoindre, et vous renouveler
    l'assurance de mon respectueux attachement et de ma tendresse
    paternelle.

    Le Marquis de CROIXVILLE.

Ce billet si peu romanesque, et qui pouvait braver l'indiscrtion du
porteur, causa un vif plaisir  Ellnore; plus de chaleur dans les
expressions, plus de galanterie dans la forme, l'auraient sans doute
effraye. Ce billet affermit sa confiance, et elle se mit  aimer M. de
Croixville de toute l'affection due  un pre.

Avec quel plaisir d'enfant elle admira chaque pice de ce trousseau,
dont la simplicit cachait toute la recherche du luxe; comme elle
s'amusa  essayer les chapeaux qui lui donnaient l'air d'une gravure
anglaise. Ceux qu'elle portait habituellement n'taient pas moins
jolis, il est vrai, mais il lui semblait que ceux-l l'embellissaient
davantage. Dans un roman, l'innocence de l'hrone n'aurait pas manqu
de deviner que tant de soins pour la rassurer reclaient quelque
intention coupable; mais dans la parfaite ignorance d'Ellnore, elle
crut avoir chang de protecteur, et ne souponna point qu'on pt
mdire des bienfaits de M. de Croixville, plus que de ceux du duc de
Montvreux.

Trois semaines s'taient dj coules, lorsqu'elle remarqua un
redoublement d'activit dans tous les serviteurs du chteau; on couvrait
d'orangers les marches du perron, on rtissait les alles, on remplaait
les tentures des salons, on remplissait de fleurs les vases des
consoles, on ouvrait toutes les grilles; chacun des valets avait revtu
sa grande livre; enfin tout annonait l'arrive du matre. En effet, un
courrier parut bientt, et peu de temps aprs un carrosse  six chevaux,
entour d'une foule de paysans, franchit les deux grandes cours et vint
s'arrter devant le pristyle du chteau anglais.




VI


Dans son premier mouvement, Ellnore s'lance hors de sa chambre pour
voler  la rencontre du marquis de Croixville, puis elle rflchit
que peut-tre il n'est point seul, et que cette dmarche pourrait les
embarrasser tous deux. Elle rentre chez elle, et s'tonne de l'espce
de bont qu'elle prouve. C'est la premire fois qu'elle rflchit sur
l'effet que sa prsence au chteau du Val-Fleury peut produire. Mais
cette impression pnible est bientt dissipe par un message de M. de
Croixville qui fait prier Ellnore de descendre dans le salon.

Avec plus d'exprience, elle aurait pu s'alarmer du feu qui brilla dans
les yeux du marquis lorsqu'il l'aperut, et de l'motion qui faisait
trembler sa main quand il prit la sienne pour la porter  ses lvres;
mais il avait cinquante ans, et,  cet ge, on parat vnrable aux yeux
d'une fille de quinze ans. Un sducteur? c'est toujours pour elle, dans
les livres, comme dans le monde, un trs-jeune homme, et tout ce qui a
pass trente ans ne lui semble plus dangereux.

Cette illusion devait durer longtemps, car il entrait aussi dans les
intrts de M. de Croixville de la prolonger. Arriv  la sagesse par
l'excs de la folie, il gardait de son mieux le secret de sa vertu.
Son amour pour Ellnore, rduit  l'adoration, l'entourait de soins,
d'hommages sans jamais exiger de sacrifice. C'tait un culte de tous
les instants pay par un sourire; un sentiment exclusif que cette seule
pense alimentait:

--Elle n'aime encore personne plus que moi.

Aprs avoir puis tous les genres de plaisirs, celui d'aimer avec
innocence, quoique le pis aller des libertins est peut-tre plus vif
qu'on ne le suppose; inspirer encore la confiance, l'abandon, aprs
avoir si souvent abus de l'une et de l'autre; se dire: voil une
crature charmante, dshonore aux yeux du monde, et pour moi seul
un ange de candeur et de puret! Hors de cet asile l'objet du plus
outrageant mpris; ici, la vierge adore d'un temple rendu par elle au
culte des vertus! N'est-ce pas un bonheur au-dessus de tous les plaisirs
de la dbauche? N'est-ce pas revenir au bien par la courbature du mal?

Il faut croire que cette situation bizarre avait un grand charme,
car Ellnore m'a souvent rpt que cette anne passe dans une douce
scurit, seule ou dans la socit d'un ami plein d'esprit et de grce,
tait le plus riant souvenir de sa vie.

Il venait quelquefois du monde au chteau. Ces jours-l Ellnore
ne quittait pas sa chambre, elle s'tait impos cette privation
d'elle-mme; sans l'expliquer, elle sentait que sa manire d'tre avec
M. de Croixville, quoique irrprochable, pouvait paratre trange aux
yeux des gens qui ne la connaissaient point, et elle prfrait les
viter.

Cependant un jour qu'elle revenait avec lui et M. Champr, d'une
promenade  cheval, ils furent rencontrs dans la grande avenue par
plusieurs personnes qui se rendaient au chteau: c'taient le marquis de
Rosmond, le duc de Lauzun et le vicomte de Sgur, trois joyeux amis de
M. de Croixville, habitus comme lui des petits soupers de M. le duc
d'Orlans  Paris, et des soires bachiques du prince de Galles 
Londres.

Cette visite inattendue jeta le trouble dans l'esprit de M. de
Croixville. La manire dont ces messieurs regardaient Ellnore,
l'admiration qu'ils se communiquaient tout haut, enfin leurs sourires
malins, lui firent craindre quelque rflexion inconvenante de leur part,
et il se dcida  leur prsenter Ellnore, comme sa pupille, sa fille
adoptive, et cela d'un ton si grave, d'un air si digne, qu'il n'y avait
pas moyen de prendre cette dmarche pour une plaisanterie. Ces messieurs
salurent Ellnore le plus respectueusement qu'il leur fut possible,
puis ils la virent  regret prendre le galop, suivie du vieil cuyer et
de deux grooms, impatiente qu'elle tait de rentrer chez elle.

--Par ma foi, celle-ci est ravissante, dit le duc de Lauzun,
lorsqu'Ellnore fut loin d'eux; voyez un peu ce sournois de Croixville
qui ne nous a jamais parl de ce trsor.

--Vraiment, c'est pour le conserver, dit le vicomte de Sgur; de tous
les procds pour n'tre pas... tromp, c'est encore le meilleur; car
je suis certainement l'un de ses amis les plus dvous, eh bien, s'il me
donnait ce trsor  garder, je ne rpondrais pas de moi.

--Sois tranquille, reprit le duc, on t'pargnera l'preuve.

Et la conversation s'tablit sur ce sujet d'une faon si gaie, que M.
de Croixville tenta vainement de faire entendre la vrit; le marquis de
Rosmond fut le seul qui se contenta de sourire, il se rappelait avoir
vu Ellnore chez la duchesse de Montvreux, et plusieurs raisons lui
faisaient croire qu'il tait possible qu'elle ft aussi pure que le
prtendait son tuteur, bien que celui-ci en part vivement pris. Dans
cette ide, M. de Rosmond prit le parti de M. de Croixville contre ses
incrdules amis; et il fit l'loge de la fiert d'Ellnore. Cette vertu
assez rare chez les protgs, se faisait tellement remarquer chez elle
qu'on ne pouvait la voir un instant sans en tre frapp. Enfin il rpta
le bien qu'il en avait entendu dire par des amis de la duchesse de
Montvreux, et convertit presque les esprits par cette rflexion:

--Pourquoi ne trouverions-nous pas la vertu ici, quand nous voyons tous
les jours le vice en si bonne compagnie!

--Soit, dit le vicomte de Sgur, mais puisque nous voil d'accord sur
la chastet de la belle, ajouta-t-il en s'adressant au marquis de
Croixville, il ne faut plus nous la cacher. Allons, sois bon chtelain,
fais-nous dner avec elle.

--Vous n'y pensez pas, mes amis, rpondit le marquis; lui laisser
entendre votre conversation rotique! autant vaudrait vous le livrer
tout de suite, grand Dieu!

--Cela vaudrait mieux sans doute; mais comme cela te coterait trop,
nous voulons bien nous conformer  ton caprice, et je jure au nom de
tous, que ta pupille sera traite avec tous les gards que pourrait
rclamer feue Lucrce; oui, dt-elle se moquer de nous, elle sera
l'objet de notre profond respect.

--Je le crois sans peine, reprit M. de Croixville, car c'est un
sentiment qu'elle inspire gnralement, et puisque vous me rpondez
de vous, je veux bien l'engager  faire les honneurs du chteau
aujourd'hui; mais elle me refusera, j'en suis sr, le monde lui dplat;
elle se retire chez elle chaque fois que j'en reois; et je n'ai jamais
eu la pense de contraindre sa volont.

--La contraindre! fi donc! il faut simplement lui dmontrer qu'en se
cachant ainsi  nos yeux, elle donne  son sjour ici un air de mystre
qui prte aux conjectures, et qu'en se montrant tout bonnement comme la
pupille du marquis de Croixville, elle a droit  tous les respects, par
cela mme qu'elle lui appartient.

--Voyez un peu, dit M. de Rosmond en montrant le duc, tout ce que la
curiosit peut lui faire dire de raisonnable!

Cet entretien fit natre beaucoup de rflexions dans l'esprit de M. de
Croixville, il savait ses bons amis capables des plus mchants tours
pour lui ravir ce qu'ils appelaient son trsor; il connaissait aussi
cette espce d'honneur commun aux brigands et aux rous de cour, qui
consiste  ne pas trahir la confiance d'un camarade, et il pensait qu'il
valait mieux s'en fier  la loyaut du complice, que de s'exposer aux
ruses de l'ami. En consquence, il se rendit chez Ellnore; c'tait la
premire fois qu'elle le recevait dans son appartement.

--Vous tes bien aimable de quitter vos amis pour venir prs de moi,
dit-elle en allant vers lui. Madame Durand m'apprend que ces
messieurs doivent passer plusieurs jours au chteau, et j'aurais t
trs-malheureuse de rester tout ce temps sans vous voir.

--C'est justement pour viter cette privation plus cruelle pour moi que
pour vous, que je viens vous prier de m'aider  recevoir mes amis, chre
Ellnore; il savent ce que vous tes pour moi, et ils s'tonneraient
peut-tre que la fille adoptive de M. de Croixville ne ft point les
honneurs du chteau de son pre. En disant ces mots, le visage du
marquis peignait une motion pnible.

--Quoi, mon ami (c'est le nom qu'Ellnore lui donnait), vous exigez...

--Je n'exige rien, mon enfant, reprit-il, et sans des considrations
qui vous intressent particulirement, je n'insisterais pas sur cette
demande; mais la vie monotone que vous menez ici, la rclusion que vous
vous imposez quand nous ne sommes pas seuls, doivent finir par vous
ennuyer; peut-tre rvez-vous dj une autre existence? et c'est pour
vous mettre  mme de la choisir que je...

--Moi! penser  vous quitter! interrompit Ellnore; changer d'existence,
quand par vos soins la mienne est si heureuse! Payer vos bienfaits,
votre amiti par la plus sotte ingratitude! Ah! vous ne le pensez pas!

Et les yeux d'Ellnore se remplirent de larmes.

Alors, le nuage qui obscurcissait le front de M. de Croixville
s'claircit; la joie la plus enivrante brilla dans ses yeux.

--Est-il bien vrai, s'cria-t-il en prenant la main d'Ellnore, mon
bonheur pourrait vous suffire? Mais non, je ne dois pas accepter un si
grand sacrifice; et le marquis, redoublant de gnrosit  mesure
que son coeur se rassurait: j'hsite depuis longtemps, ajouta-t-il, 
traiter ce sujet avec vous; mais puisque vous m'en fournissez l'occasion
par un dvouement si noble, je veux au moins que vous sachiez que votre
affection seule vous lie  moi; qu'en acceptant le titre de tuteur, j'ai
d en remplir les devoirs et que vous avez chez mon banquier trois cent
mille francs pour le mari que vous choisirez.

--Je vous rends grce de cette nouvelle preuve de bont, dit Ellnore
simplement; mais je n'en saurais profiter. Sans avoir une grande
connaissance du monde, je sais qu'il sera toujours svre pour moi, car
le malheur m'a rduite  un clat qu'il ne pardonne pas. Ma fuite
de chez la duchesse de Montvreux ne peut tre justifie que par une
accusation de ma part. Je n'aurai jamais ce tort envers celle que j'ai
appele pendant dix ans ma protectrice. Ainsi je vivrai sous le poids
d'un mpris injuste, mais ce mpris, que mon orgueil peut seul braver,
je ne le ferai partager  personne. Vous qui savez si je le mrite, vous
serez mon appui, mon dfenseur, l'unique affection de ma vie.

--Chre Ellnore, ma fille, s'cria le marquis en la serrant sur son
coeur, oui, tu peux disposer de moi, de tout ce que je possde, rien
ne saurait acquitter le bien que ces paroles me font. Blas sur tout,
fatigu de plaisirs, d'intrigues, d'ambition, je me trouvais seul au
milieu de la foule. Tu viens de me crer un monde, un ciel o tu seras
mon ange consolateur. Ah! bni soit le jour o je t'ai consacr ma vie!

Une telle exaltation dpassait un peu la porte des panchements
paternels; mais ces expressions passionnes n'taient accompagnes
d'aucune caresse, et comme elles ne faisaient natre aucun
trouble, Ellnore y rpondit par tous les tmoignages d'une sainte
reconnaissance.




VII


Fort de l'preuve qu'il venait de tenter, M. de Croixville apprit
gaiement  ses amis qu'ils auraient l'honneur de dner avec sa pupille;
mais il fut convenu entre eux qu'au moindre mot que dsapprouverait le
marquis on se lverait de table, et qu'ils perdraient pour toujours le
plaisir de voir Ellnore. Cette loi fut observe sans peine, car il y
avait une austrit naturelle dans les manires et l'esprit d'Ellnore,
qui, sans imposer la gne, interdisait toute plaisanterie familire.

Un peu avant l'heure du dner, Ellnore s'tablit dans le grand salon,
ayant pour contenance une broderie qu'elle regardait  peine. M. de
Croixville arriva bientt, suivi de ses amis, dont le nombre s'tait
augment de l'abb Siys et du chevalier de Panat; tous furent trs
tonns de la manire simple et polie dont Ellnore les accueillit aprs
que le matre de la maison les lui et prsents. Il est vrai que la
prsence de madame Gerbourg, qui faisait l les fonctions de dame de
compagnie, sauvait Ellnore de l'embarras qu'elle et prouv en se
trouvant seule de femme avec tous ces messieurs.

Rien n'est tel que d'avoir pass sa premire jeunesse parmi des gens
distingus. Non-seulement on en reoit des leons d'une politesse facile
quoique trs-sagement calcule, mais on en prend involontairement les
manires, le ton, et ce je ne sais quoi de naturel, d'lgant et
mme d'imposant qui ne s'acquiert que parmi eux; c'est une espce de
franc-maonnerie qui aide  se reconnatre. Le rang, la fortune, le
malheur, ont beau sparer, lorsque ce lien de l'ducation existe entre
deux personnes, il les rapproche toujours.

Cependant Ellnore prouva quelque trouble en reconnaissant dans le
marquis de Rosmond un des courtisans de madame de Montvreux; mais elle
s'effora de le dissimuler, et salua M. de Rosmond de manire  lui
prouver qu'elle se rappelait fort bien l'avoir vu chez la duchesse.

Le duc de Lauzun et le chevalier de Panat, ayant t les premiers 
offrir leur main  Ellnore pour passer dans la salle  manger, se
trouvrent naturellement placs tous deux prs d'elle  table. Ils
commenaient  lui adresser les plus gracieuses flatteries, lorsque M.
de Croixville mit la conversation sur les grands intrts du jour, sur
la future assemble des notables, le changement de ministres, et
la prpondrance qu'il accordait au gouvernement anglais sur le
gouvernement franais, etc., etc. En traitant ces sujets srieux,
il savait intresser Ellnore et lui donner l'occasion de montrer la
supriorit de son esprit. Tant que la question fut gnrale, elle
garda un modeste silence; mais le vicomte de Sgur ayant accus M.
de Croixville d'anglomanie, Ellnore se crut en droit de dfendre son
tuteur et elle plaida sa cause avec tant d'loquence, elle dploya
une connaissance si exacte de la constitution anglaise et des intrts
politiques qui agitaient la France en ce moment, que chacun, merveill
de voir cette question grave si bien traite par une jeune fille,
l'couta avec admiration.

Quand on a parl longtemps de choses srieuses, la conversation a peine
 revenir aux propos frivoles, et l'on ne saurait nier l'influence qu'un
premier entretien a souvent sur l'estime qu'on prend les uns pour les
autres. Votre regard tombe-t-il pour la premire fois sur un homme,
dans le moment o une bonne nouvelle l'animant, il dit mille folies pour
amuser ses amis: le voil  jamais tabli dans votre esprit comme un
rieur imperturbable, vous vous reprocheriez de l'aborder autrement que
par une plaisanterie, et jusqu' ce que vous l'ayez vu au dsespoir,
vous aurez la mme opinion de lui. Eh bien, il en est de mme du
srieux: quand vous avez reu d'une personne une impression grave, il ne
vous est plus permis de la traiter lgrement, vous la mnagez, car vous
savez qu'elle vous juge.

En venant au Val-Fleury, dans ce lieu si renomm pour les plaisirs les
plus extravagants, ces messieurs ne croyaient pas y retrouver le bon ton
et la conversation des salons d'lite; mais ces manires, ce ton, cette
conversation, imposs par une jeune fille dont la candeur et l'audace
contractaient si singulirement avec la situation la plus quivoque,
leur parurent trs-piquants. La routine du libertinage doit tre aussi
ennuyeuse qu'une autre, et ce qui sort des lieux communs de la vie plat
toujours aux gens d'esprit. Le duc de Lauzun, qui en avait plus
qu'un autre, devina que pour sduire Ellnore il fallait rivaliser
d'attentions dlicates avec M. de Croixville. Le vicomte de Sgur,
ayant observ son principal dfaut, flatta sa fiert par des marques de
dfrence; le chevalier de Panat servit son got pour la discussion, en
la contrariant sur tous les points avec malice. M. de Rosmond, absorb
dans sa contemplation, tait le seul qui ne formt point de projets sur
Ellnore. Tour  tour tonn, ravi, il ne cherchait point  expliquer
ce qui paraissait incomprhensible dans le caractre et la position
d'Ellnore; il se laissait aller aux charmes qu'elle inspirait, comme on
s'abandonne au courant d'une eau pure, sans savoir o l'on abordera.




VIII


M. de Rosmond tait un des hommes les plus agrables de tous ceux qu'on
remarquait  la cour de France et  celle du roi d'Angleterre, car il
tenait galement  ces deux cours comme descendant d'une des nobles
familles dont le chef avait pris part  l'expdition de Guillaume le
Conqurant. Elev moiti  Londres et moiti  Paris, il avait toute la
lgret, la grce des manires franaises, unies  ce got svre, 
ces airs mlancoliques qui rendaient alors les jeunes gens de
Londres les modles de tous nos hros de roman. Ce qui le distinguait
particulirement, c'taient de grands yeux bleus dont il jouait 
merveille. Aussi, trs-confiant dans la puissance de son regard, il
s'pargnait les flatteries d'usage, les rticences, et ces demi-mots
d'une clart dsesprante, qui sont les prcurseurs obligs d'un
aveu. Ds qu'il avait un intrt  plaire, sa physionomie prenait une
expression mlancolique qui donnait  la moins sensible des femmes
l'envie de le consoler. On se sentait attir vers lui comme par l'effet
d'une fascination; et si le magntisme avait t gnralement plus en
crdit dans ce temps, on l'aurait sans doute accus d'en faire abus pour
sduire et entraner.

Ellnore subit, comme tant d'autres le trouble attach  ce regard
magntique. C'tait, pensa-t-elle, le malaise que font prouver les
gens qui coutent avec esprit, sans mler un mot  la conversation; leur
silence oppresse, impatiente, on voudrait les voir s'loigner; et s'ils
partent, on s'aperoit bientt qu'on ne parlait que pour eux.

Ce premier jour se passa ainsi que le dsirait M. de Croixville; ceux
qui suivirent s'coulrent de mme, la matine consacre aux plaisirs
de la chasse, qu'Ellnore suivait quelquefois  cheval; le soir les uns
jouaient au billard pendant que les autres causaient ou prenaient le
th, mode anglaise adopte par M. de Croixville, qu'on accusait  bon
droit de trop d'anglomanie. Aussi avait-il les curies les mieux tenues
de France.

Aprs avoir fait et servi le th en vritable _miss_, Ellnore
se retirait. Le moment o l'on apportait la table de jeu tait
ordinairement le signal de son dpart.

--Maudit soit l'empress, dit un soir M. de Rosmond en voyant le valet
de chambre apprter la table de reversis!

Cette exclamation, la seule qu'elle et encore entendue sortir de
la bouche de M. de Rosmond, fit sourire Ellnore: elle se retourna
involontairement de son ct, et toute honteuse de l'avoir compris, elle
imagina de lui donner le change en disant:

--Maudire les gens qui font leur devoir! savez-vous bien, monsieur, que
cela est mal.

Un regard qui voulait dire:

--Je n'ai pas besoin de me justifier, fut la seule rponse de M.
Rosmond.

Puis, se rapprochant du canap o Ellnore tait assise:

--Enfin, vous daignez donc m'adresser la parole! ajouta-il avec une
sorte d'amertume. Eh bien, j'en suis fch, me voil trait comme tout
le monde.

Le duc de Lauzun, qui survint, dispensa Ellnore de rpondre  M. de
Rosmond, et lui rendit service, car ce peu de mots l'avaient jete dans
un trouble extrme.

Craignant de le laisser apercevoir, elle se retira avant que le reversis
ft commenc.

Ds qu'elle se trouva seule, elle se reprocha de n'avoir pas rpondu 
M. de Rosmond cent choses qui lui venaient alors  l'esprit, et dont
pas une ne s'tait prsente quand il l'aurait fallu. Rester interdite,
c'tait donner de l'importance  une plaisanterie; la prsence du duc
de Lauzun devait au contraire l'encourager  rpondre; enfin, elle se
blmait pour se rassurer, et se promettait bien de rparer sa gaucherie:

--De quel droit, pensait-elle, ce monsieur, qui ne me dit jamais rien,
exige-t-il que je lui parle? Il a un certain air d'intrt pour moi qui
ressemble  de la piti; cela m'offense et me dplat. Oui, la gne que
j'prouve en sa prsence est le signe d'un mauvais sentiment de sa part;
c'est comme une de ces puissances ennemies dont la superstition
des Irlandais fait des dmons familiers; mais je ne suis plus sous
l'influence de ces vieilles traditions, et je saurai m'affranchir d'un
empire imaginaire.

Combattre un fantme, c'est y croire, et toutes les proccupations
sont dangereuses  l'ge d'Ellnore. Malgr ce qu'elle s'tait dit de
raisonnable, elle tait si sre de rougir en revoyant M. de Rosmond,
qu'elle prtexta un lger mal de tte pour se dispenser de suivre le
lendemain la chasse. Mais cette excuse ayant donn l'alarme, M. de
Croixville fit prier madame Gerbourg de venir soigner Ellnore; la
chasse fut contremande, et un courrier reut l'ordre de se tenir prt
pour aller  Paris chercher le fameux docteur Petit, si la souffrance
d'Ellnore augmentait.

Confuse de donner tant d'inquitude pour un mal de son invention, elle
se dcida  accepter la promenade en calche que M. de Croixville lui
proposa pour dissiper sa migraine. Quand elle parut avec madame Gerbourg
dans le salon, chacun s'empressa de lui tmoigner le chagrin, la
terreur, le dsespoir que son indisposition avait causs; except M. de
Rosmond pourtant qui se contenta de la saluer avec respect, puis de
la regarder assez de temps pour se convaincre qu'elle n'tait pas
srieusement malade.

Cela n'est pas fort poli, pensa Ellnore; mais tant mieux, cette manire
d'tre n'oblige  aucuns frais de ma part; je prfre tout ce qui nous
loigne l'un de l'autre.

Et la pauvre enfant se croyait de bonne foi.

--Le ciel se couvre, dit M. de Rosmond en montant  cheval, je crois que
nous aurons de l'orage.

--Quelle ide! dit le vicomte de Sgur, il fait un temps admirable.

--N'importe, reprit-il, si ces dames le permettent, je mettrai mon
manteau dans la calche.

On se moqua de la prcaution; mais lorsqu'on fut  deux lieues du
chteau, la pluie tomba avec abondance. Pendant qu'on relve  la hte
la capote de la voiture, M. de Rosmond descend de cheval, s'lance dans
la calche et entoure Ellnore du manteau qu'il a fait apporter, avant
qu'elle ait eu le temps de l'accepter ou non. Ce despotime de soins
impose  sa volont.

Elle est touche de la prvoyance dont elle est l'objet, et n'ose
s'avouer le frmissement qu'elle a prouv lorsque la main de Frdrik
a rencontr son bras en voulant le couvrir du manteau. L'orage augmente;
M. de Croixville dfend qu'on cherche un abri sous les arbres, car ils
attirent la foudre; une chaumire est  quelque distance, on va s'y
rfugier.

Deux enfants presque nus y gardent une petite fille au maillot
emprisonne dans un fauteuil de paille, car c'est l'heure o le pre et
la mre sont aux champs. Tout dans l'intrieur de cette cabane atteste
la plus profonde misre; Ellnore regrette de n'avoir point pris sa
bourse, M. de Rosmond, qui la devine, glisse la sienne sous le traversin
du grabat qui meuble le fond de la chaumire. Ellnore l'a vu. Pendant
ce temps, M. de Croixville questionne le plus g des petits garons sur
le nom de son pre; et voil un orage qui vaut le bonheur  cette pauvre
famille.

De retour au chteau, on trouve de grands feux allums pour scher les
promeneurs. Un courrier qui vient de Paris apporte des lettres  M. de
Croixville; on le voit plir en les lisant; ce n'est rien moins que la
nouvelle de l'exil de M. le duc d'Orlans  Villers-Cotterts qu'on
lui apprend, et tous les dtails de la sance du parlement o M.
Duval d'Espremnil s'tait emport contre la cour et ses dits. Les
conseillers Fretteau, Sabatier, de Cabre et M. le duc d'Orlans, ayant
soutenu vivement son opposition  la volont royale, venaient d'tre
exils  la grande colre de la populace.

Chacun se dcida  partir le soir-mme pour Paris.

M. de Rosmond, curieux de voir l'impression que ces nouvelles produisent
sur Ellnore, fixe ses yeux sur elle. Il la voit calme, mais son regard
brille, son attitude est fire; elle prvoit des vnements funestes, de
prochaines rvolutions, des dangers  braver; son caractre romanesque
et courageux s'en rjouit en secret; l o les grandes vertus peuvent
agir, les convenances disparaissent. Elle est sre de sa place le jour
du pril, elle s'enorgueillit d'avance du dvouement dont elle se sent
capable.

Alors il s'engage une discussion politique dans laquelle le vicomte de
Sgur dit que le roi ne pouvait s'tonner de toutes les insultes
qu'on lui faisait, car il avait donn sa dmission le jour o il avait
convoqu l'Assemble des notables. M. de Croixville, imbu des ides
anglaises, soutint au contraire que le roi ne pouvait se maintenir qu'en
accordant au peuple encore plus de libert qu'il n'en demandait;
chacun dfendait son opinion par des mots piquants et des prdictions
effrayantes, la terreur de l'avenir tait le seul sentiment unanime; et
nous savons si cette terreur tait fonde!

--Oui, tout cela est fort menaant, interrompit le duc de Lauzun, mais
il faut bien en prendre son parti; d'ailleurs, vous prierez pour nous,
ajouta-t-il en se tournant vers Ellnore, car si l'anglomanie s'empare
de nous comme de l'ami Croixville, Dieu sait jusqu'o cela nous mnera;
ils ont une manire brutale de traiter leur roi dans ce pays-l.
N'importe, si vous faites des voeux pour nous, et que le ciel me
ressemble, il vous accordera tout ce que vous voudrez.

--Pendant que vous y serez, dit le vicomte de Sgur, demandez-lui de
morigner un peu ces charmants rvolts qui font du patriotisme  nos
dpens. Ils ne se doutent pas de ce que nous coteront leurs belles
phrases.

--Demandez-lui mieux que tout cela, dit  voix basse, M. de Rosmond 
Ellnore.

--Eh quoi, s'il vous plat?...

--Mon retour.

Puis, il s'loigna pour rejoindre M. de Croixville et ses amis, qui
allaient monter en voiture.




IX


Le coup d'tat imagin par la cour pour intimider le parlement et
les partisans du duc d'Orlans n'eut qu'un effet momentan. L'esprit
d'indpendance et mme de rvolte y puisa de nouvelles forces. Les
brochures politiques, les pamphlets abondrent. La libert de tout dire,
enivrait les crivains, les orateurs de salons et de cafs.

L'Assemble des notables, disaient-ils, nous rgnre; elle rveille le
patriotisme dans les coeurs, elle montre l'nergie du Franais, l'empire
de la raison et le progrs des lumires; elle va crer un esprit
national qui sera le flambeau et le frein de l'autorit: la France
n'avait que des sujets, elle aura enfin des citoyens, et l'opinion
publique sera  jamais la reine des rois.

M. de Croixville crivit  Ellnore qu'il allait revenir passer le reste
de l'automne au Val-Fleury, et peut-tre tout l'hiver, tant le sjour
de Paris devenait insupportable par ses agitations et les discussions
violentes auxquelles on ne pouvait chapper, si raisonnable que l'on
ft.

Je serais parti ds aujourd'hui pour aller vous rejoindre, crivait-il,
sans ce fou de Rosmond, qui s'est pris de querelle avec un proche parent
du marquis de V..., et cela  propos de deux grands personnages dont
l'un est accus d'avoir fait exiler l'autre. Rosmond a pris parti
pour la victime; il s'est dit des deux parts une foule de choses
trs-piquantes; ils m'ont choisi pour tmoin, honneur dont je me serais
fort bien pass, car, de quelque faon que se termine l'affaire, on en
parlera  la cour,  la ville, et elle sera blme des deux cts et des
deux partis.

On ne saurait peindre l'inquitude o cette nouvelle jeta Ellnore,
et sa profonde douleur en dcouvrant l'intrt qu'elle portait  M. de
Rosmond. Que de vains efforts elle fit pour chasser de son imagination
le tableau sanglant qui s'y prsentait sans cesse.

--Oh! mon Dieu, pensa-t-elle, pourquoi donc cette terreur qui m'agite,
ces larmes que je verse malgr moi?

Pendant cinq jours que dura cette anxit, Ellnore prit  peine quelque
repos. Dsirant et redoutant les nouvelles de Paris, elle ouvrait le
journal en tremblant, puis elle allait s'asseoir dans l'avenue,
et restait des heures entires  couter le bruit des voitures qui
passaient sur la grande route, dans l'espoir d'en voir une se diriger du
ct du chteau.

Enfin elle ne se trompe point. C'est bien celle du marquis. Oui, elle
reconnat ses gens, sa livre.

Mais elle ne peut distinguer s'il est seul ou non dans sa voiture.
Elle s'en approche; en l'apercevant, les postillons s'arrtent; M. de
Croixville descend de voiture et vient embrasser Ellnore; il est frapp
de l'altration de ses traits.

--Vous avez t malade, dit-il avec l'accent de la plus vive inquitude.

Et la pauvre Ellnore, ne sachant comment expliquer ce qu'elle prouve,
rpond qu'en effet elle a beaucoup souffert.

Alors, touche de l'intrt que le marquis ressent pour elle, son coeur
en prouve du soulagement. tre aime est un si grand bonheur, qu'on en
ressent la joie, mme  travers les plus vives peines.

Cependant, M. de Croixville ne s'occupe que d'Ellnore, il l'accable de
questions et redouble son anxit en ne disant pas un mot du marquis
de Rosmond. Ce silence est interprt de la manire la plus sinistre;
Ellnore se sent prte  se trouver mal, lorsqu'en entrant dans le
chteau le marquis dit  ses gens de prparer l'appartement de M. de
Rosmond, d'envoyer chercher le chirurgien de la ville voisine pour venir
panser son bras.

--Le pauvre homme ne sera ici que dans cinq ou six heures, ajouta-t-il,
bien qu'il soit parti fort longtemps avant moi; mais nous l'avons forc
 ne pas aller trop vite pour viter les cahots de la voiture. Sgur est
avec lui, et l'empchera de faire quelque imprudence.

--Il est donc bless? demanda Ellnore, en respirant plus librement et
d'un air presque joyeux.

--Oui, vraiment, il a failli avoir l'paule casse; mais j'ai peur que
son adversaire n'en soit pas quitte  si bon march, aussi n'avons-nous
point perdu de temps pour emmener avec nous Frdrik, car si le malheur
voulait que cet enrag d'officier des gardes mourt, Dieu sait ce que
sa compagnie et sa famille feraient contre le hros et les tmoins de ce
duel.

Aprs avoir chapp  un grand chagrin, on est bien fort contre un
moindre. Ellnore se rjouit presque de la blessure de Frdrik: c'tait
un si bon prtexte pour le traiter mieux qu'un autre! Mais quand elle
le vit arriver ple, les traits contracts par la souffrance, elle eut
peine  retenir ses larmes, malgr la grce qu'il mit  lui sourire, et
 se fliciter le plus gaiement possible du malheur qui lui valait une
si douce hospitalit.

--Si vous m'en croyez, mon cher Frdrik, dit le vicomte de Sgur, vous
irez vous mettre au lit tout de suite; le voyage a d vous fatiguer, et
le docteur a recommand le repos avant tout.

--Grand merci, rpond Frdrik, je ne connais qu'un mal qui tue, c'est
l'ennui, et je n'irai pas m'y exposer quand je suis si heureux de me
trouver ici, ajouta-t-il en regardant Ellnore.

--Il n'a pas le sens commun, vous dis-je, on l'a saign pour la seconde
fois ce matin, et il veut faire l'intrpide. Ayez piti de sa sottise,
mademoiselle, et ordonnez-lui de s'aller coucher; vrai, c'est un acte
d'humanit.

--Nous vous en prions, dit Ellnore, d'une voix timide; et M. Rosmond
cda  cette faible instance.

Aprs qu'il se ft retir, la conversation tombe sur lui.

--Voil un vrai triomphe, s'cria le vicomte de Sgur, car c'est bien
l'tre le plus entt...

--Et qui ne doute de rien, dit M. de Croixville: on a beau lui dire que
les ttes sont montes, qu'il faut tre prudent, que c'est compromettre
ses amis et sa vie que de se battre avec l'enfant gt d'une famille en
crdit, qui lui fera payer cher sa victoire; il n'coute rien; le voil
bien avanc maintenant. Je suis sr que l'ordre de l'arrter est dj
donn; aussi faut-il le dterminer au plus vite  aller rejoindre sa
famille en Angleterre.

--Sans doute, il n'a rien de mieux  faire, reprit le vicomte, il a
passablement de dettes. Lord D..., son oncle, les paiera: avec son
nom et ses esprances de fortune, il trouvera  faire quelque brillant
mariage dont il viendra se consoler  Paris avec la petite Adeline, si
elle est encore jolie l'anne prochaine, car l'Opra-Comique les use
singulirement.

--Plus j'y rflchis, plus je pense qu'il faut le dcider le plus tt
possible  faire ce voyage.

--Ce ne sera pas difficile: il aime tant l'Angleterre!

Ellnore n'en entendit pas davantage; cela suffisait pour fixer son plan
de conduite et l'affermir dans la rsolution de surmonter le sentiment
dont elle se craignait atteinte. Rien ne vit sans espoir, pensa-t-elle,
et comme la position de M. de Rosmond et la mienne ne permettent aucune
alliance entre nous, ce que je ressens pour lui ne saurait durer. Forte
de cette ide, elle se promit d'viter les occasions de trahir son
secret.

Mais tous les masques ont une expression exagre, celui qu'on pose
sur son coeur comme celui qui cache le visage. Ellnore crut mieux
dissimuler sa prfrence en traitant mal M. de Rosmond; elle cessa tout
 coup de lui donner les preuves d'intrt que sa blessure rclamait.
Il s'aperut de ce changement et n'en fit point de reproches. Tant de
rsignation aurait d clairer Ellnore sur le peu de succs de sa ruse;
mais elle avait trop d'esprit pour avoir tant de finesse: elle prit tout
simplement le silence de Frdrik pour de l'indiffrence, et pleura de
dpit d'avoir suppos un moment qu'elle en tait aime.

Le plus grand pige d'un amour naissant est dans la croyance d'aimer
seul; car, o serait le danger de nourrir un sentiment non partag? Dans
cette scurit, on s'y livre comme  un doux rve, et le premier mot
tendre qui vient frapper au coeur, le trouve sans dfense.

Moins Ellnore obtenait de sa raison, plus elle affectait de froideur.
Si bien qu'il s'tait tabli entre elle et M. de Rosmond une sorte de
ton amer qui donnait  leurs moindres discussions un air de querelle. Il
semblait que le regret de n'tre pas d'accord sur un point, les portt 
se contrarier sur tous les autres.




X


Lorsque ces discussions avaient pour sujet la politique ou la
littrature, les tmoins s'amusaient de l'loquence ou des folies que la
colre fournissait aux divers champions; mais un jour, la conversation
s'tant porte sur la puissance des femmes en France, M. de Sgur
prtendit qu'elles n'en exeraient que par leurs charmes, M. de
Croixville que par leur caractre, et M. de Rosmond que par leur
position dans le monde.

--Placez, disait-il, la femme la plus suprieure dans une situation
quivoque, et si elle n'est pas protge par un pouvoir quelconque, vous
verrez qu'elle a moins d'influence que la plus pauvre paysanne dans son
mnage.

A ces mots, Ellnore se sentit rougir et plir dans la mme minute; mais
s'imposant le calme de la fiert:

--Si le malheur d'une situation, quelquefois mconnue, te de l'empire,
il peut laisser l'indpendance, dit-elle; et c'est assez pour commander
l'estime.

--Vous devenez trop srieux, dit M. de Croixville, et comme le dner
tait  sa fin, on se leva de table.

--Allons voir les prparatifs de la fte, dit M. de Sgur.

--De quelle fte? demanda Ellnore.

--Mais de la vtre, madame, rpondit Frdrik, en affectant d'appuyer
sur le dernier mot.

--Dites donc de la mienne, dit le marquis, car n'est-ce pas demain
l'anniversaire de sa naissance?

--Quoi, dit Ellnore avec embarras, vous voudriez fter ce malheureux
jour, j'en serais bien fche!

--Je ne veux rien, reprit M. de Croixville; mais madame Gerbourg a su,
je ne sais comment, que vous tiez ne le 15 de ce mois, elle l'a dit
 plusieurs personnes, cela s'est rpandu dans le village, et tous ceux
qui vous doivent de la reconnaissance m'ont demand la permission de
vous offrir un bouquet, et de danser ensuite dans le parc; ne leur
refusez pas ce plaisir, ajouta-t-il en baisant la main d'Ellnore.

--Diable, n'allez pas les contrarier, dit M. de Sgur, ils seraient
capable d'en prendre de l'humeur et de mettre le feu au chteau; depuis
le triomphe des ides rpublicaines, j'ai un grand respect pour les
plaisirs populaires.

--S'il y a peine de mort pour empcher de faire cette fte, il faudra
bien la subir, dit Ellnore en souriant.

--Oui, croyez-moi, reprit le vicomte, rsignez-vous de bonne grce 
nos hommages; moi, je vais caresser ma muse pour en obtenir quelques
couplets dignes de vous. Toi qui peins comme un Raphal, ajouta-t-il en
s'adressant  Frdrik, tu devrais bien nous faire un transparent;
ce serait se montrer favorablement aux habitants du Val-Fleury; les
Normands aiment les beaux-arts.

--Sans doute, peindre Vnus et Mars couronns par l'Amour sous un
pommier du pays, ce serait une touchante allgorie, reprit M. de Rosmond
avec ironie; c'est dommage que je n'aie aucune disposition pour ce genre
pique.

--Encore! dit Ellnore d'un ton de reproche, mais assez bas pour n'tre
entendue que de Frdrik.

--Oui, toujours, reprit-il avec une sorte de rage, tant que je ne
pourrai pas me faire entendre autrement; mais accordez-moi un moment
d'entretien, un seul, et vous verrez que ce Frdrik que vous trouvez
dtestable, insultant, est votre meilleur ami.

--Vous, mon ami? Oubliez-vous donc...

--Ah! pour injurier ainsi, il faut adorer ou har, vous le savez bien.
Mais c'est votre intrt seul qui me guide. Il faut que je vous parle,
il faut que vous sachiez...

--Je ne veux rien savoir, dit Ellnore en se levant pour s'loigner de
Frdrik.

--C'est de votre honneur dont il s'agit, et vous m'entendrez, dit-il
d'un ton imprieux; car M. de Sgur avait t rejoindre M. de Croixville
sur la terrasse, aux premiers mots dits tout bas par Frdrik, imaginant
qu'il cherchait, par quelques phrases polies,  rparer ses brusqueries,
et M. de Rosmond ne craignait pas d'tre entendu d'eux.

Ellnore s'arrta comme frappe d'tonnement: elle jeta sur M. de
Rosmond un regard o le doute et l'orgueil se combattaient. Il le
comprit.

--Oui, de votre honneur, rpta-t-il d'une voix mue, et croyez-moi, il
faut qu'il me soit bien cher, pour oser vous dplaire ainsi.

En ce moment, M. de Croixville, suivi de plusieurs personnes, vint
prendre le bras d'Ellnore pour la conduire dans le parc.

Le lendemain, comme on disposait tout pour la chasse  courre, qui
devait tre le premier plaisir de cette journe, on vit arriver au grand
galop un charmant quipage anglais, fort rare alors. C'tait le duc
d'O... rappel d'exil, qui venait, suivi de ses intimes, surprendre le
marquis de Croixville, et partager les joies de la fte champtre dont
le duc de Lauzun lui avait parl.

L'arrive de ce grand personnage et t fort agrable  M. de
Croixville dans toute autre circonstance, car c'tait bien l'Altesse
la moins gnante et la plus enjoue; mais le recevoir le jour o l'on
ftait Ellnore, ne pouvoir soustraire cette jolie personne aux regards
libertins du prince, aux propos, aux conjectures que devait faire natre
la prsence d'une jeune personne presque seule au milieu des gens de la
cour les plus renomms pour leurs gots licencieux, voil ce qui causait
d'autant plus de peine  M. de Croixville qu'il fallait la dissimuler.

Ellnore n'tait pas encore sortie de son appartement quand on vint lui
annoncer l'arrive du prince. Elle s'en rjouit d'abord en pensant que
la fte serait sans doute remise, et qu'elle pourrait passer toute cette
journe seule chez elle. Mais dj plusieurs plaisanteries du prince sur
la charmante Irlandaise que le chtelain renfermait dans le donjon du
Val-Fleury, comme du temps des croisades, ne permettaient pas au
marquis d'viter  Ellnore l'embarras de paratre aux yeux des
nouveaux arrivs. C'est ce qu'il lui fit dire par madame Gerbourg, en la
conjurant de cder  sa prire, et en la rassurant de son mieux sur la
manire dont elle serait traite par ses nobles amis.

Place entre l'obligation de braver audacieusement les regards curieux
et malins du prince, ou la crainte de lui laisser perdre ou conserver
d'elle une mauvaise ide, que sa vue pouvait dtruire, Ellnore se
dcida pour le parti le plus courageux; mais elle se rserva le droit de
ne descendre dans le salon que pour l'heure du dner, dsirant rester
le moins de temps possible sous le poids d'une observation si pnible 
supporter.

L'entretien demand par Frdrik ne pouvait avoir lieu, il le
comprendrait bien; mais que l'ide de cet entretien causait de trouble
 Ellnore! Sans en deviner compltement le motif, sa position dans le
monde le lui faisait pressentir, sa raison lui rvlait qu'il n'y a rien
de bon  attendre des vnements quand on est mal pose pour les braver.

Malgr les craintes, les contrarits qu'elle prouvait, elle mit  se
parer plus de soin qu' l'ordinaire. L'instinct des femmes les dirige
 merveille sur le choix de la parure la plus convenable  l'effet
qu'elles veulent produire. Sont-elles en train de minauder, un petit
bonnet pos de ct sur des cheveux  peine boucls, un nglig lgant,
qui indique sans les montrer leurs formes gracieuses, s'harmonisent
parfaitement avec des attitudes coquettes et des inflexions quasi
tendres. Veulent-elles imposer le respect et l'admiration, leur parure
est simple, noble et svre.

Ellnore avait mis une robe de moire blanche  demi dcollete; ses
beaux cheveux, spars par le milieu, retombaient sur ses paules en
boucles d'or, et donnaient  l'expression noble et pure de son visage
quelque chose d'anglique; une charpe de gaze bleue lui servait de
ceinture. En la voyant ainsi vtue, en voyant sa dmarche noble, son
regard fier et l'absence complte de ces petites mines avec lesquelles
les jolies femmes, et quelquefois les plus laides, encouragent si bien
la galanterie, on se sentait port naturellement  respecter Ellnore.

M. le duc d'O... lui-mme, domin par ce charme imprieux, lui adressa
la parole dans les termes les plus rservs; et cependant, peu de
minutes avant qu'elle lui ft prsente, il en avait parl d'un ton fort
lger, et il s'tait promis de lui faire sa cour assez cavalirement,
pour dpiter, disait-il, celui qu'il appelait l'heureux propritaire.

Le prince tait grand, bien fait et ne manquait pas d'esprit; il
tait surtout trs-gracieux avec les femmes, et d'une coquetterie fort
piquante prs de celles qui lui donnaient le temps de l'employer; mais
les succs faciles, les orgies ritres, et par-dessus tout cela
une femme honnte et jalouse, une matresse dvote et bel-esprit, le
rendaient envieux d'une liaison intime et de bon got, o les plaisirs
de l'amour pourraient s'allier  une chaste lgance; car la pruderie,
le pdantisme ou l'impudicit sont galement ennemis des longs et doux
attachements.

Malgr la puret des liens qui existaient entre le marquis de Croixville
et sa pupille, malgr les discours et le bon maintien d'Ellnore, le
prince ne fit point un doute sur la culpabilit de cette liaison, et
comme il avait la loyaut facile des mauvais sujets, celle qui consiste
 dclarer franchement ses coupables intentions, il dit en voyant
Ellnore  l'autre bout du salon:

--J'ai toujours eu un grand respect pour l'hospitalit, mais je t'en
prviens, Croixville, il ne tient qu' cette jolie personne de me faire
commettre une mchante action.

--J'espre qu'elle vous en tera l'ide, monseigneur, rpondit le
marquis.

--Voil une scurit bien prsomptueuse.

--C'est qu'elle n'est pas fonde sur mon mrite.

--Ah! tu la crois invulnrable, c'est dans l'ordre, nous sommes tous de
mme avant la preuve.

--Non vraiment, Monseigneur, je sais que la plus sage peut faillir,
surtout quand le sducteur vous ressemble, et c'est pourquoi je supplie
Votre Altesse d'pargner celle-l.

--Tant d'humilit me charme et m'vite sans doute un revers, car si
ce que m'a dit Lauzun est vrai, c'est une _belle Arsne_ dans toute sa
fiert, et tu es...

--Le charbonnier qui l'a recueillie, voil tout, interrompit M. de
Croixville en prenant un air modeste.

--Hypocrite! dit le prince en riant, enlever une crature charmante,
la soumettre en lui faisant croire qu'on la protge; lui laisser toute
l'audace de la vertu en la formant au vice; n'est-ce pas la bonne
fortune la plus piquante que puisse ambitionner un rou tel que toi?
Mais le monde n'est pas digne d'un si bel exemple; je le connais, il ne
sera content qu'aprs avoir dtruit un si rare difice; et si tu dois le
voir s'crouler, que t'importe celui qui lui portera les premiers coups.

En finissant ces mots, le prince se leva pour offrir la main  Ellnore,
car on venait d'annoncer que le dner tait servi; en passant prs de M.
de Rosmond, elle l'entendit qui disait au vicomte de Sgur:

--Je n'en rpondrais pas, la vanit est si puissante sur le coeur des
femmes!

Un regard courrouc lui apprit qu'Ellnore l'avait entendu. Mais
bientt vaincue par l'expression douloureuse empreinte sur les traits de
Frdrik, elle le regarda moins svrement; puis, touche du sentiment
de jalousie qu'il ne pouvait dissimuler, elle affecta de rpondre tout
haut aux choses tendres que le prince lui adressait  voix basse, mme
 celles qu'elle ne connaissait point; car Son Altesse la supposant plus
exprimente, lui adressait souvent des apologues, des mtaphores dont
elle demandait l'explication avec une audacieuse navet qui semblait
aux uns la preuve irrcusable de la plus complte innocence, et aux
autres le sublime de la ruse. Lorsque la voix qui nous parle laisse
le coeur calme, l'esprit a toutes ses facults; aussi Ellnore
rpondit-elle sans peine et d'une manire  la fois digne et plaisante
aux agaceries du prince.




XI


On s'tonnera sans doute de la retenue du duc d'O... avec une jeune
personne que sa prsence chez le marquis de Croixville, livrait
naturellement  des suppositions fort encourageantes. Il est vrai que
madame Gerbourg, faisant prs d'elle les fonctions de gouvernante
ou plutt de dame de compagnie, tait l pour rendre plus dcente la
prsence d'Ellnore au milieu des amis de M. de Croixville; mais l'air
capable de madame Gerbourg n'aurait pas obtenu le moindre sacrifice
de la gaiet de ces messieurs. Le regard imposant, les manires si
simplement chastes d'Ellnore agissaient bien davantage sur l'esprit des
plus hardis. Ils riaient de leur soumission  ce qu'ils appelaient sa
_pruderie enfantine_. Mais ils en ressentaient une secrte influence
qui leur tait involontairement toute ide de la blesser. Cet effet
difficile  croire, peut tre attest par tout ce qui reste de personnes
ayant connu Ellnore. Jamais on n'a vu tant obtenir dans une position o
l'on n'avait nul droit de rien exiger.

La rivalit, cette Eumnide qui porte souvent au crime et toujours 
la malignit les femmes les plus douces, n'a pas une moins mauvaise
influence sur les hommes. Il n'est point d'affection qui les arrte:
leur premier soin est de dtruire toute illusion flatteuse sur le compte
du prfr, ft-il leur meilleur ami. Dnoncer ses dfauts, mettre en
lumire ses ridicules, est un devoir de la part des aspirants 
son bonheur. Aussi le duc d'O... ne manqua-t-il pas de mettre la
conversation sur ce qu'il appelait les extravagances du marquis de
Croixville.

--Je suis sr que vous ne le connaissez pas, dit-il  Ellnore.

Alors il raconta plusieurs traits d'originalit du marquis de
Croixville, et rit de sa manire d'tablir surtout des paris, manie
copie des Anglais qui lui cotait beaucoup d'argent  Londres et lui en
rapportait beaucoup plus  Paris.

--Que pensez-vous, ajouta le prince, d'un homme assez fou pour s'exposer
 se couper la gorge  propos de trois lapins? oui, trois lapins! Ne
va-t-il pas s'imaginer un beau jour de parier contre le vicomte de
W... qu'il n'y avait pas dans la socit un homme aussi grand que trois
lapins mis au bout l'un de l'autre! Le pari accept et fix  une somme
considrable, chacun tombe d'accord que le comte d'Egmont, le veuf de
cette adorable fille du marchal de Richelieu, est l'homme de tous
ceux de la cour ayant la taille la plus leve. Sa gravit, sa position
sociale rendait trs-difficile de lui demander  tablir le parallle.
Tout autre aurait pay le pari plutt que d'aller proposer  un tel
personnage de se laisser mesurer avec trois lapins; mais Croixville, qui
ne doute de rien, s'y est si bien pris, que ce gant de comte d'Egmont a
bien voulu se prter  l'preuve, et que le pauvre vicomte de W... en
a t pour son argent. Voil  peu prs l'histoire la plus honnte que
nous puissions vous raconter de lui, ajouta le prince en s'adressant 
Ellnore. Les autres trahissent trop le colonel des hussards.

--Et leur colonel gnral, dit M. de Croixville, car je pourrais
bien rpondre au rcit de mes folies passes, par le rcit des folies
prsentes de Votre Altesse et de celles de ses joyeux amis; mais on
m'accuserait d'envie et l'on n'aurait pas tort.

Ellnore s'apercevant qu'il y avait un fond d'aigreur dans toutes ces
plaisanteries, pria ces messieurs de lui garder le secret de leurs
aventures, et lana au baron de Besenval une de ces questions sur les
vnements du jour, dont la rponse devait fixer l'attention gnrale.

Cependant le prince, surpris de rencontrer dans une si jeune fille
tant de candeur, de prsence d'esprit et d'audace, tant d'ignorance et
d'instruction, tant de franchise dans les discours et de retenue dans
les manires, se trouve presque ridicule de n'oser aborder le sujet qui
l'intresse; il veut surmonter cette timidit inexplicable, et dit bas 
Ellnore en montrant M. de Croixville:

--Quoi! vous avez la prtention de n'aimer jamais que lui?

--Pourquoi pas, reprit Ellnore, n'aime-t-on pas toujours son ami, son
pre?

--Oui, d'une amiti calme, raisonnable; mais il surviendra quelqu'un que
vous aimerez autrement... et je voudrais... que...

--C'est possible, mais je vous affirme bien que ce ne sera jamais un
prince du sang, dit Ellnore avec fiert.

--Bah! qui sait? les croyez-vous donc incapables d'aimer?

--Non, mais j'ai trop d'orgueil pour me contenter d'un amour protecteur.
Celui qu'il faut appeler _Monseigneur_ ne sera jamais mon matre.

--Sans doute, mais votre esclave?

--S'il pouvait l'tre, je le mpriserais. Je hais tout ce qui rampe.

--Mme aux pieds d'une jolie femme?

--C'est surtout cette galanterie de serf, dont on se vante en France,
que je vois dans vos livres, dans vos comdies, qui me parat aussi
dgradante pour les hommes que peu flatteuse pour les femmes. Encore,
si c'tait le garant d'un dvouement  toute preuve! mais on entend
raconter chaque jour des traits indignes d'gosme, d'insensibilit et
de perfidie de la part de ces lotes amoureux.

--Je comprends, dit le prince en fixant son regard sur le marquis de
Rosmond. Vous prfrez un de ces esprits indpendants qui ne feraient
pas le sacrifice d'un caprice, d'un travers,  la femme qu'ils aiment;
qui sont entts dans leurs volonts, amers dans la discussion,
injurieux en amour, et froces dans leur jalousie. Prenez-y garde, au
moins: dire qu'il faut tre ainsi pour vous plaire, c'est un aveu.

A ce mot, la rougeur qui couvrait le front d'Ellnore, fit sourire
le prince et frmir M. de Rosmond. C'tait la premire motion qui se
peignait sur le visage d'Ellnore depuis que durait cet entretien.
Ne pouvant entendre ce qu'ils se disaient, Frdrik prsuma qu'un mot
tendre du prince venait de jeter le trouble dans le coeur d'Ellnore,
et il lui adressa la parole sans avoir rien de particulier  lui dire,
uniquement pour interrompre la conversation qui le mettait au supplice.

Sa voix fit tressaillir Ellnore, elle tourna vers M. de Croixville, un
regard suppliant, comme pour l'engager  rendre la conversation gnrale
et assez intressante pour empcher le prince de continuer celle qui la
jetait dans un embarras visible. M. de Croixville, qui ne souffrait
pas moins qu'elle des propos galants que lui adressait le prince, eut
recours au moyen le plus infaillible de captiver son attention. Il parla
de l'affaire du collier; une discussion trs-vive s'engagea entre le
chevalier de R... et le baron de Besenval sur le compte de madame de
Lamotte. Le baron prit parti pour la reine avant que personne l'et
accuse; il s'emporta au point de dire que l'on dcouvrirait bientt
par quelle odieuse intrigue on tait parvenu  compromettre le nom de
la reine dans cette affaire. Chaque mot du baron, chaque rplique du
chevalier de R..., faisait trembler M. de Croixville, et il commenait
 prendre autant de peine pour rompre cette conversation, qu'il en avait
pris pour l'amener, lorsque le prince, qui l'coutait sans y mler une
parole, tenta d'y faire diversion en questionnant le marquis de Rosmond
sur son projet de quitter bientt la France.

--Moi, quitter la partie quand le jeu se gte? Non, vraiment, dit le
marquis, je ne suis pas homme  cder sans combattre. Alors le prince
mit plusieurs opinions qui furent toutes contraries par Frdrik;
enfin Ellnore, s'apercevant du malaise qu'prouvait M. de Croixville,
n'attendit pas que le dessert ft entirement servi pour se retirer;
alors le prince se rcria avec tant de chaleur contre l'usage anglais;
il s'engagea si solennellement  maintenir les convives dans l'tat
de raison qu'exige la prsence d'une femme digne de respect, que M.
de Croixville lui-mme joignit ses instances  celles du prince pour
qu'Ellnore restt, et qu'il fallut y cder.

Au mme instant o Ellnore reprit sa place, Frdrik quitta la sienne,
en prtextant une vive douleur  son bras.

--Vous ne soignez pas bien ce pauvre Rosmond, dit le prince  M. de
Croixville; il est chang  faire peur! et si vous n'y prenez garde, sa
blessure lui jouera quelque mauvais tour, on le voit rougir et plir dix
fois par minute.

--Il serait bientt guri, dit le duc de Lauzun, si, comme autrefois,
les belles chtelaines pansaient les blessures de nos preux chevaliers.

Cette plaisanterie troubla  un tel point Ellnore que le duc craignit
de l'avoir offense, et tenta de rparer sa maladresse par les
compliments les plus flatteurs. Mais Ellnore ne les entendit pas.
Effraye de ce qu'elle prouvait, et en cherchant de bonne foi la cause,
elle rvait comme si elle et t seule. Le bruit des botes, des
fuses qui annonaient le commencement de la fte la sortirent de cette
lthargie. On se leva de table pour voir les illuminations et pour se
rendre dans la salle de verdure, o devait se tirer la loterie. M. de
Croixville avait imagin cette parodie des grandeurs de Louis XIV.
Tous les numros taient gagnants, Ellnore tait la Fortune de ce jeu
bienfaisant; c'est elle qui distribuait les lots, et des bndictions
sans nombre tombaient sur sa partialit gnreuse.




XII


Cette fte avait attir tous les chtelains des environs; plusieurs
d'eux taient dj venus saluer le marquis de Croixville. Mais leurs
femmes affectaient de se tenir  l'cart pour viter de se rencontrer
avec Ellnore. Celles qui hasardaient de causer avec le marquis pour le
complimenter sur l'lgance de son bal champtre, s'interrompaient tout
 coup en voyant s'approcher Ellnore, et s'loignaient aussitt d'elle
avec les signes du mpris le plus insultant.

Une conscience pure rend peu susceptible; ces manires parurent tout
simplement impolies  Ellnore; elle avait souvent entendu la duchesse
de Montvreux critiquer l'insolence du premier rang envers le second,
du second envers le troisime, et de celui-ci envers tous les autres,
et elle se comprenait humblement dans les victimes de cette malveillance
rciproque.

La fte se prolongea fort avant dans la nuit et se termina par un
souper auquel Ellnore ne voulut point assister. Rsolution dont M. de
Croixville lui sut un gr infini; car le prince, toujours plus ravi
de la beaut et des gracieuses brusqueries d'Ellnore, ne l'avait pas
quitte d'un instant; il avait maudit tout haut l'obligation de repartir
le lendemain matin pour se rendre  Versailles et assister  la sance
des notables. Jamais la politique ne lui avait paru plus fastidieuse;
tout cela tait videmment adress  Ellnore et devait lui prouver le
dsir qu'avait le prince de la revoir bientt. Il esprait que tant
de respect dans sa galanterie, tant de timidit dans ses aveux,
toucheraient Ellnore et la dtermineraient  rester; mais elle persista
dans sa volont; et ds qu'elle se fut retire, les rires bruyants des
convives lui apprirent qu'ils se consolaient joyeusement de son absence.

Le prince avoua de nouveau ses torts envers l'hospitalit, et dclara
tout net  M. de Croixville qu'il et  bien dfendre sa conqute, parce
qu'il tait dcid  l'attaquer par tous les moyens que le ciel mettait
en sa puissance.

--Je devrais me croire dj vaincu et m'incliner devant Votre Altesse,
rpondit M. de Croixville, mais je ne suis pas le seul dont il faille
triompher en cette circonstance, et sans nulle fatuit de ma part, je
crois Ellnore  l'abri de toutes vos sductions. Oh! c'est une trange
personne!

--Voil bien la prsomption la plus conjugale! En vrit, mon cher
Croixville, tu as d faire un excellent mari. Quoi! parce que cette
charmante personne s'est enfuie pour toi et avec toi de chez la duchesse
de Montvreux, tu crois qu'elle ne peut plus faire d'autre folie?

--Je n'ai pas une si ridicule assurance; mais je connais la fiert
d'Ellnore.

--Et tu penses qu'elle lui tient lieu de vertu? Eh bien, nous verrons.

M. de Rosmond coutait ce dialogue avec une attention profonde, lorsque
le matre de la maison demanda pour prix de ses soins  divertir ses
htes qu'il ne ft plus question d'Ellnore.

--C'est exiger beaucoup, dit le prince, mais il faut t'accorder quelque
chose en retour du plaisir que nous te devons de connatre une si
jolie femme. D'ailleurs la pense est libre, et je ne te le cache pas,
dsormais, celle de t'enlever ce trsor m'occupera jour et nuit.

--Ah! monseigneur, point de violence!

--Fi donc! c'est la ressource de ceux qui ne peuvent se faire aimer.
Grce au ciel nous n'en sommes pas rduits  cette extrmit. Allons, te
voil bien averti, dfends-toi, et n'en parlons plus.

La conversation changea de sujet et devint beaucoup trop anime pour la
redire. Les vins qui se succdrent achevrent de mettre les convives
non pas tout  fait dans l'ivresse, mais dans cet tat o la confiance
va jusqu' l'indiscrtion, et l'abandon jusqu' la familiarit.

M. de Croixville et le marquis de Rosmond, qui tait rentr dans la
salle aprs le dpart d'Ellnore, conservrent seuls toute leur raison.
La blessure de celui-ci lui servit de prtexte pour se refuser aux
nombreuses libations qui commenaient  troubler l'esprit des plus
intrpides buveurs. Ce mme prtexte lui servit encore pour s'exempter
d'aller le lendemain matin reconduire le prince jusqu' Paris. Il fut
convenu qu'il viendrait les rejoindre trs-doucement dans sa voiture.
Mais le souper fini, M. de Croixville, redoutant quelque dmarche
audacieuse de la part de ses htes, veilla, ainsi que plusieurs de ses
gens, jusqu'au moment du dpart. M. de Rosmond ne se coucha pas non
plus. Tous deux veillrent, sans s'en douter, pour la mme cause.

Aprs avoir pass un habit de voyage, le marquis de Rosmond descendit
dans la cour du chteau pour saluer le prince et partir en mme temps
que tous ceux qui l'accompagnaient. En effet, les quipages tant
avancs, et le prince venant de s'lancer dans le sien, M. de Rosmond
monta dans sa calche en donnant l'ordre au postillon d'aller au pas
pendant quelque temps pour qu'il pt s'habituer par degrs au mouvement
de la voiture. Mais tous les carrosses, les cavaliers et les piqueurs
ayant quitt la longue avenue du chteau pour prendre la grande route,
M. de Rosmond dit  son postillon de retourner au chteau, qu'il y avait
oubli son portefeuille; et bientt il se trouva dans le petit salon o
venait de descendre Ellnore.




XIII


En voyant entrer M. de Rosmond, le premier mouvement d'Ellnore fut de
se lever pour sortir du salon. Mais le marquis la retint en la conjurant
de l'couter au nom de tout ce qu'elle se devait  elle-mme.

--Vous allez me trouver bien tmraire, dit-il, mais quand il s'agit
de votre sort, de votre honneur, je puis braver la crainte de vous
dplaire.

--Que voulez-vous dire, monsieur, quel ton solennel! rpondit Ellnore
avec une sorte d'effroi.

--Je veux dire, rpondit Frdrik en s'asseyant prs d'Ellnore, que
vous ignorez sans doute la place que vous occupez ici.

--Hlas! non, je le sais, c'est celle d'une protge, et malgr tous
les soins de M. de Croixville  me faire croire que tant de bonts
acquittent  peine le bonheur qu'il prouve  me servir de pre, je me
sens quelquefois humilie de tout lui devoir. C'est mal, c'est ingrat de
ma part, j'en conviens, mais la fiert de mon caractre l'emporte sur ma
reconnaissance; je devrais bnir sa protection, eh bien, je sens qu'elle
me pse.

--Que serait-ce donc si vous saviez le nom qu'on lui donne?

--Qui oserait la calomnier? demanda Ellnore en se sentant plir.

--Ceux qui ne comprendront jamais, qu'on vous voie tous les jours sans
vous adorer... et qu'on vous ait en sa puissance... sans tre le plus
heureux des hommes.

--Quelle horreur! s'cria Ellnore. Quoi, l'on pousserait la mchancet
jusqu' supposer qu'un homme de l'ge de M. de Croixville, que le pre
de deux filles maries pt vouloir sduire la fille d'un de ses vieux
compagnons d'armes? C'est impossible.

--Cela est pourtant; et je n'en veux pour preuve que l'accueil dont vous
avez souffert hier, et les airs mprisants que la comtesse de B... et la
marquise de L... ne vous ont point pargns...

--Quoi! il se pourrait?... dit Ellnore d'une voix touffe.

--Avez-vous pu vous tromper sur leurs sourires moqueurs, sur leurs
manires ddaigneuses? Chacun de leurs gestes, chacune de leurs
dmarches ne disaient-elles pas: Que nous veut cette femme? Ne
sait-elle pas que l'hrone d'une semblable fte a bien assez du plaisir
d'y prsider sans prtendre  la gloire de nous en faire les honneurs,
et que dans le monde, on ne saurait tolrer le mlange des femmes
comme il faut avec celles qui ont mis toute considration de ct, et
qu'enfin... la matresse du marquis de Croixville ne peut?...

--La matresse de M. de Croixville! rpta Ellnore, tremblante
d'indignation. Quoi! elles auraient pens?... Ce nom fltrissant serait
sorti de leur bouche?

--Je l'ai entendu.

--Et vous ne vous tes point rcri contre cette atroce calomnie?...
Vous m'avez laiss insulter, dgrader, honnir!... Et vous prtendez
m'aimer!... Que ferait de plus la haine, la vengeance?... Ah! je le
vois, votre lche coeur partage les infmes soupons de ces femmes!...
Vous venez prouver mon courage  braver l'insulte... Vous venez lire
dans l'lan de ma colre si je mrite ou non l'estime que vous me
marchandez... Sortez, monsieur! pargnez-moi des avis qui me blessent;
laissez-moi tout au malheur qui me poursuit; n'ajoutez pas l'insulte, le
mpris,  toutes les tortures que...

A ces mots, Ellnore, anantie sous le poids de tant de sentiments
pnibles, retomba sur son fauteuil presque inanime.

--Pardon! pardon! s'cria Frdrik en se jetant aux pieds d'Ellnore;
pardon de trop vous aimer pour vous laisser plus longtemps dans l'erreur
qui vous perd; mais il fallait vous clairer pour vous sauver; et je
n'ai cout que votre intrt seul. Vous m'en punirez, je m'y attends.
N'importe!... que je vous rende l'honneur, l'estime qu'on se croit en
droit de vous refuser, et j'aurai dans votre bonheur de quoi braver
votre injustice.

--O mon Dieu! dit Ellnore en fondant en larmes? quelle infme
calomnie!... Ainsi, la protection la plus pure, la plus paternelle!...
Ah! si M. de Croixville savait quel nom l'on donne  cette
protection!...

--Il le sait, interrompit Frdrik, et en voici la preuve.

En disant ces mots, M. de Rosmond prsentait  Ellnore une lettre du
duc d'O... au duc de Lauzun, qui finissait ainsi:

Tenez-vous prt pour que nous puissions partir de bonne heure; je suis
trs-impatient de connatre la nouvelle matresse de Croixville; on la
dit charmante et digne d'tre l'hrone d'un roman commenc avec tant
d'clat.

--Ce billet, ajouta M. de Rosmond, a t oubli et laiss tout ouvert
sur une table par le duc de Lauzun. Ces dernires lignes ayant frapp
mes yeux, je m'en suis empar pendant que, rest seul dans son salon,
j'attendais que le duc et fini de s'habiller. A cette heure, j'ai senti
la mme indignation qui vous accable en ce moment, et je me suis jur de
vous venger de tant d'insultes... Ainsi donc, ordonnez, disposez de moi.

Mais Ellnore, dans un accablement profond, gardait le silence du
dsespoir... Frdrik n'osait le rompre. En cette circonstance, un
mot tendre devenait une offense. Enfin, les yeux fixs sur ces lignes
diffamantes, et respirant  peine, Ellnore dit d'une voix tremblante:

--Dshonore... sans tre coupable! perdue  jamais!... et cela,
ajoute-t-elle en posant la main sur son coeur, quand je me sens l tous
les nobles sentiments qui manquent  mes juges... Et je vivrais parmi
ces mchants frivoles... ces tratres sans piti... Non! s'cria-t-elle,
ranime par l'excs de l'indignation, non, je ne serai pas plus
longtemps expose  leurs coups!... Puisque tout ce que j'ai cru bon,
honnte, m'a tromp; puisque tant de protections gnreuses n'avaient
pour but que de me plonger dans la servitude ou la corruption, je n'ai
plus de refuge qu'en Dieu; lui seul sait si je mrite le mpris dont on
m'accable... Mais que devenir?.. Quel parti prendre?

--Vous fier  moi... dit Frdrik d'un ton pntr. Ah! croyez qu'il
faut vous honorer puisque tout ce qu'il y a d'honorable au monde pour
vous clairer ainsi sur votre situation, pour vous livrer  une douleur
si vive. Croyez bien que je n'aurais pas eu ce barbare courage si vous
ne deviez pas trouver dans mon dvouement pour vous la rparation d'une
telle injure...

--Non, dit Ellnore en voulant s'loigner;... non, maintenant toute
protection me fait horreur.

--Quoi! mme celle d'un mari pour sa femme!...

A ces mots Ellnore resta interdite, elle crut avoir mal entendu: un si
grand dvouement lui semblait impossible de la part de cet homme, qui
lui avait  peine laiss deviner son amour. Elle retomba sur son
sige, accable sous le poids d'une sensation indfinissable, car elle
appartenait autant au dsespoir qu' la joie. Frdrik, sans chercher 
profiter de cette motion pour l'accrotre, demanda d'un air humble si
l'offre de sa main tait accepte.

--Non, rpondit Ellnore; c'est impossible!.. songez  votre rang.

--Il n'y en aura bientt plus.

--A votre fortune.

--Si les affaires continuent  marcher de mme, nous serons tous bientt
aussi pauvres les uns que les autres.

--Au monde.

--C'est un bavard qui est toujours du parti des gens heureux.

--A votre famille!..

--Ah! vraiment, celle qui habite l'Angleterre voit tous les jours des
mariages bien moins raisonnables, et les parents que j'ai en France sont
trop occups  dfendre leurs titres et leurs biens pour s'inquiter de
mes actions. Grce au ciel, ajouta Frdrik en baisant respectueusement
la main d'Ellnore, j'ai toute l'indpendance qui permet d'tre heureux,
et quand rien ne s'oppose  mon bonheur... au vtre... j'espre...
serez-vous notre unique obstacle?

--Oui je le serai, cet obstacle que vous redoutez, s'cria Ellnore avec
vhmence, car je vous aime trop pour accepter un si grand sacrifice.
Songez que dj fltrie par les calomnies de la duchesse de Montvreux,
perdue de rputation par mon sjour ici, je suis pour jamais exile de
la socit o vous devez vivre; qu'innocente victime des mpris les plus
insultants, je ne puis souffrir que vous les partagiez, que j'ai besoin
de vous voir honor, de vous voir heureux pour me consoler des malheurs
qui me poursuivent. Hlas! votre estime est peut-tre la seule qui me
reste au monde, je veux la conserver au prix de mon bonheur mme.

--Ah! s'il est vrai que ce bonheur dpende de moi, vous me laisserez
l'accomplir en dpit de toutes ces vaines considrations, dit Frdrik
avec feu.

--Non, vous dis-je, interrompit Ellnore en se levant, je me rendrais
digne de la honte dont on m'accable, si je pouvais consentir  en voir
votre nom souill, si j'acceptais votre dvouement gnreux; mais
si votre honneur m'impose ce sacrifice, il m'est permis, je pense,
d'implorer sans crime les secours d'un ami. Vous le voyez, je ne puis
rester plus longtemps chez le marquis de Croixville; protgez mon
dpart. La mort de mon pre ne me laisse plus d'esprance que dans la
piti de ma soeur... Pourvu que son mari consente  me recevoir! ajouta
Ellnore en fondant en larmes. Pourvu que le bruit de mon dshonneur ne
soit point arriv jusqu' ce brave officier!...

--Il vous accueillera, ou je le tue, s'cria M. de Rosmond avec
indignation; mais le temps presse, et si vous devez quitter ce chteau,
il faut que ce soit cette nuit mme avant le retour du marquis. Une
voiture de poste se trouvera vers minuit  la petite porte du parc qui
donne dans la foret. Un ancien serviteur  moi, qui m'a suivi ici, et
que je laisserai dans le village, vous accompagnera o vous voudrez.
N'emmenez que votre femme de chambre. Puisque vous l'ordonnez, je ne
vous suivrai pas, j'attendrai qu'un mot de vous m'autorise  aller vous
protger, vous dfendre, et mettre  vos pieds ma fortune et ma vie.

--Adieu, dit Ellnore, jurez-moi de rester  Paris, de vous y montrer
assez de temps pour me justifier des nouvelles calomnies que fera natre
cette seconde fuite. Une lettre de moi va instruire M. de Croixville
des motifs de mon dpart, en lui laissant ignorer  qui je dois la
connaissance de ma honteuse situation chez lui... J'accepte le secours
que vous m'offrez pour me rendre chez ma soeur,  Boulogne. L, le ciel
dcidera de mon sort; mais quels que soient les nouveaux malheurs qui
m'attendent, croyez que je n'oublierai jamais le noble dvouement dont
je reois la preuve aujourd'hui... Adieu... sparons-nous pour toujours,
partez  l'instant mme... par grce... par amour, obissez-moi...

Puis, retirant avec violence sa main que pressait Frdrik, Ellnore
s'enfuit en disant:

--Oh! mon Dieu, combien il faut l'aimer!...




XIV


Un quart d'heure aprs cet adieu, le bruit d'une voiture apprit 
Ellnore le dpart de M. de Rosmond. Elle disposa tout pour le sien.
Mademoiselle Augustine alarme des pleurs qui couvraient le beau visage
de sa matresse crut pouvoir lui demander si elle avait reu quelque
nouvelle inquitante sur sa famille, et lui fournit ainsi le prtexte
qu'elle cherchait pour motiver son brusque dpart. C'tait, lui
rpondit-elle, dans la ncessit d'aller donner ses soins  une soeur
malade, qu'elle s'loignait pour quelques jours dans l'absence et 
l'insu du marquis de Croixville, se promettant d'tre de retour au
Val-Fleury, avant qu'il y revnt lui-mme. Mademoiselle Augustine, en
femme de chambre bien apprise, eut l'air de croire tout ce que disait
sa matresse, et s'occupa de prparer le peu d'objets qu'elle devait
emporter.

Lorsque dix heures sonnrent, Ellnore se mit  crire  M. de
Croixville la lettre suivante:


Monsieur le marquis,

Je vous quitte en pleurant, et pourtant vous m'avez dshonore... Cette
protection que je croyais si sainte, si paternelle; cette affection que
vous ne m'avez jamais donn l'occasion de suspecter; qui m'taient si
ncessaires, si douces; il me faut les maudire... c'est  elles que je
dois le mpris outrageant dont j'ai dj subi l'effet sans en deviner
la cause. Vous seul savez si je les mrite, ces mpris; vous seul savez,
monsieur, si, en acceptant vos bienfaits et un asile chez vous, je
n'ai pas cru me mettre  l'abri de tout danger. Hlas! telle tait mon
inexprience, ma confiance en votre loyaut, que je n'ai pas eu l'ide
qu'on pt calomnier vos sentiments pour moi, qu'on pt me souponner
d'tre votre matresse!

Mon ge, mon ignorance du monde, expliquent assez mon aveuglement 
cet gard; mais vous, monsieur, vous qui connaissiez l'abme o vous
m'alliez plonger, vous qui saviez qu'une vie innocente, que la puret
du coeur ne suffissent pas pour combattre les apparences d'une conduite
coupable; vous qui saviez  quel point les jugements du monde sont
irrvocables, vous m'avez immole sans piti  ses prventions cruelles,
 ses jugements prvaricateurs. Et c'est la fille d'un brave militaire,
comme vous, d'un officier qui a succomb aux suites d'honorables
blessures, c'est  l'enfant dont son pe aurait veng la honte que vous
prpariez cet avenir d'humiliations et de douleurs!... Mais, je vous
pardonne; car, en me faisant perdre l'estime gnrale, vous m'avez
conserv la vtre et la mienne. Cela me suffira pour vivre et mourir
honntement.

Je retourne dans cette famille dont je n'aurais jamais d m'loigner;
je vais chez ma soeur, je vais vivre prs d'elle,  moins que son mari,
pauvre et noble officier irlandais, ne me repousse comme indigne de leur
patronage. Alors je n'aurai plus de refuge que dans l'hospitalit
de quelque maison religieuse; n'importe, tout sera prfrable  la
situation honteuse dont je m'affranchis aujourd'hui. Adieu, rparez vos
torts envers moi en respectant ma rsolution; ne cherchez point  me
revoir; mais ne craignez pas que le mal que vous m'avez fait me rende
ingrate pour l'attachement que vous me portez... Je ne le comprends
pas... mais il m'est consolant d'y croire. Ah! gardez-le moi!... il me
cote assez cher!

 ELLNORE.


Elle attendit que les gens du chteau fussent retirs pour aller dposer
cette lettre sur la table de M. de Croixville. En traversant les grands
appartements du marquis pour se rendre dans la bibliothque, o il se
tenait ordinairement, elle se sentit oppresse par l'ide de quitter ces
lieux si beaux, o elle avait pass des moments si agrables, dont le
souvenir ne lui causait aucun remords. Mais aujourd'hui qu'elle tait
claire sur le danger d'y tre, sur celui d'y rester, il fallait le
fuir, il fallait se livrer au hasard, peut-tre plus prilleux encore,
de chercher un asile, d'affronter la misre; car la modique rente dont
Ellnore avait hrit  la mort de son pre, suffisait  peine  ses
premiers besoins; et l'abondance, le luxe de la maison o elle avait
t leve, devaient lui rendre la privation des soins recherchs
plus pnible qu' une autre. Cependant, elle n'hsita pas  braver
les inquitudes du plus effrayant avenir plutt que d'accepter
volontairement une existence douce, mais dshonorante.

--Jamais, disait-elle en contemplant tous les objets d'art qui
dcoraient cette belle habitation, jamais je ne reverrai ces beaux
tableaux, ces livres auxquels j'ai d tant d'heures dlicieuses; et cet
ami, ce bienfaiteur que le ciel mme semblait m'ordonner de chrir, je
ne le verrai plus!.. Sa protection me perdait, disent-ils, quel autre
donc me sera secourable? La mme calomnie ne peut-elle m'atteindre? Ne
puis-je, dans l'abandon o je suis, sans exprience pour me guider,
sans famille pour me dfendre, ne puis-je tomber au pouvoir de quelque
misrable tratre... de quelque... Ah! si je croyais...

Et dans son dsespoir, Ellnore s'avana vers une petite pice attenante
au cabinet de M. de Croixville, dont il avait fait une espce d'arsenal
en y rassemblant une collection d'armes de toutes les poques. Il
en avait souvent fait admirer  Ellnore les plus prcieuses et
particulirement un petit poignard cisel, dont la lame rentrait par
l'effet d'un ressort dans le manche, et qui pouvait se cacher facilement
sous un vtement de femme. La tradition voulait qu'il et appartenu 
Valentine de Milan. Ellnore s'en empara et traa avec la pointe de son
poignard, sur la boiserie o il tait appendu, ce peu de mots: _Pris par
Ellnore_.

Munie de ce moyen de dfense, bien dcide  l'essayer sur elle-mme,
si l'honneur ou le dsespoir l'y forait, elle se sentit plus calme, et
regagna sa chambre d'un pas ferme.

Mademoiselle Augustine l'y attendait. Toutes deux sortirent du chteau
sans faire le moindre bruit. Le chien, gardien du parc, loin d'aboyer
contre elles, se mit  les suivre en animal fidle qui sait ce qu'il
doit  ses matres.

--Entendez-vous quelqu'un, disait Ellnore en voyant Augustine regarder
sans cesse de tous cts?

--Non, mademoiselle, rpondit la femme de chambre avec embarras; c'est
que je connais la surveillance de M. Hubert, et j'ai peur qu'il ne nous
ait vues sortir.

--Eh bien, marchons assez vite pour tre  la petite porte avant lui.

En parlant ainsi, Ellnore doublait le pas, et mademoiselle Augustine,
feignant d'avoir peine  la suivre, restait  une assez grande distance
d'elle. Dj le hennissement des chevaux avait averti Ellnore de
l'exactitude de Frdrik, de son empressement  protger sa fuite.
Elle allait se servir du passe-partout qui ouvrait les grilles du parc,
lorsque le vieil intendant du chteau sortit tout  coup du massif de
noisetiers qui masquait la petite porte.

--Pardon, mademoiselle, dit l'intendant  Ellnore; mais, sans le
consentement de M. le marquis, je ne saurais...

--Ne craignez rien, interrompit vivement Ellnore; la lettre que je
viens de dposer sur le bureau de M. de Croixville, lui explique le
motif qui me force  quitter en ce moment le Val-Fleury. Laissez-moi
partir; il ne vous en fera aucun reproche.

--C'est possible, mademoiselle; mais les recommandations de M. le
marquis ne me permettent pas...

--Ouvrez cette porte, dit Ellnore imprativement  M. Hubert, qui
s'tait empar de la clef au moment o la surprise l'avait fait tomber
de la main d'Ellnore. Ouvrez, ou vous serez cruellement puni de votre
rsistance.

--J'ai l'ordre de vous garder ici, madame, d'empcher que vous ne
courriez aucun danger, et je mourrai plutt que de vous voir ainsi
exposer au milieu de la nuit, et presque seule  traverser la fort.

--Et moi aussi je mourrai plutt que de revenir sur mes pas, dit
Ellnore  haute voix, voulant tre entendue de l'autre ct du mur. Ne
me rduisez pas, bon Hubert,  demander du secours contre la violence.
Songez que vous appelleriez vainement  votre aide tous les gens du
chteau; que j'ai jur  Dieu d'en sortir morte ou vive cette nuit
mme; et que duss-je avoir recours  l'autorit, je saurai bien vous
contraindre  me laisser partir.

--Ah! nous n'avons pas peur du bailli vraiment; il fera et dira tout ce
que nous voudrons.

--C'est ce que nous allons voir, dit le valet de chambre de M. de
Rosmond en descendant du mur qu'il venait d'escalader; va lui demander
main-forte, ajouta-t-il en repoussant Hubert et en saisissant la clef
que tenait l'intendant.

Alors il ouvre la porte; Ellnore s'lance dans le carrosse dont la
portire est ouverte, Augustine y monte aussi, aprs avoir jet sur le
pauvre Hubert un regard qui semblait dire:

--J'ai fait ce que j'ai pu, ce n'est pas ma faute.

Et les chevaux partent au galop.

Un pressentiment funeste frappe l'esprit d'Ellnore; un avenir affreux
lui apparat, et des larmes, des sanglots s'chappent de son sein. Elle
demande grce au ciel pour les crimes qu'elle n'a point commis; enfin,
son dsespoir fait piti  mademoiselle Augustine. Celle-ci voudrait la
calmer, et dit, sans le savoir, tout ce qui doit accrotre la douleur
d'Ellnore. Elle lui vante la bont de M. de Croixville, l'_amour_ qu'il
a pour elle et qui lui fera tout pardonner; elle l'engage  retourner
prs de lui,  ne pas le sacrifier  un plus jeune qui la trompera sans
doute, et ne lui fera pas un si beau sort. Ellnore ne la laisse parler
ainsi que pour se mieux convaincre de la vrit des avis de M. de
Rosmond. Elle rougit  chaque mot qui lui prouve les rapports que
les gens de toutes les conditions lui supposent avec le marquis de
Croixville.

Elle maudit l'impossibilit de jamais s'en justifier, puisque les
gens qui l'approchaient de plus prs, ceux que sa conduite aurait
d clairer, abuss par sa situation, par sa seule prsence chez le
marquis, se croient le droit de la traiter en courtisane. Mais son
esprit abattu par tant d'injures, d'injustice, repousse l'ide de
profiter des honteux avantages attachs aux vices qu'on lui prte,  la
classe o on la jette. Elle sent que sa nature se refuse  la destine
qu'on lui impose. Elle sent que si nul appui ne la protge contre sa
propre faiblesse, contre les jugements du monde, son caractre sera
digne de l'estime, et finira par l'obtenir. Cette pense ranime son
courage; et lorsqu'elle arrive  Boulogne, elle est tellement rsigne
 la vie modeste et monotone qui l'attend chez sa soeur, qu'elle rve
au moyen d'y ajouter quelque aisance par son travail. Sa connaissance
parfaite des deux langues anglaise et franaise lui permet de traduire
les romans qui paraissent  Londres et  Paris.

Rien n'a plus de prix  ses propres yeux que la certitude d'chapper 
la dpendance par le travail. Ellnore se voit un moyen d'chapper 
la misre,  l'ennui; elle commence  dfier le sort... Mais la voiture
s'arrte; elle est  Boulogne, devant la porte de la maison habite par
sa soeur... Son coeur bat en pensant qu'elle va se trouver, enfin, prs
d'une amie, qu'elle va embrasser ce qui lui reste de toute sa famille...
Hlas! vaine esprance, madame S... s'est embarque, il y a deux jours
pour rejoindre son mari,  Calcutta.




XV


A la nouvelle du dpart de sa soeur, Ellnore reste anantie. On dirait
que cette dernire protection lui tant ravie, elle n'a plus qu'
mourir. Les yeux fixes, la bouche muette, elle ne pense pas mme au
parti qu'elle doit prendre. Le postillon demande en vain o il doit
la conduire, elle ne l'entend pas, et Maurice la voyant hors d'tat
de parler, commande au postillon d'aller  l'htel de _France_; l il
choisit un joli appartement pour Ellnore et sa femme de chambre. Tous
deux l'aident  y monter, car elle se soutient  peine. Aprs les avoir
installes, Maurice les quitte pour aller payer les chevaux de poste;
mais il ne revient plus de la journe.

Mademoiselle Augustine explique trs-bien les premiers moments de cette
absence; elle engage sa matresse  prendre quelque repos pour tre en
tat de retourner au Val-Fleury; car elle ne doute pas qu'Ellnore
en ait le projet. Pendant qu'elle s'tend sur la bont du marquis de
Croixville, et sur la certitude qu'elle a de l'indulgence dont il fera
preuve pour ce qu'elle appelle une folie de jeunesse, elle dshabille
sa matresse et la force de se mettre au lit; Ellnore lui obit
machinalement; ses membres, fatigus par le voyage, s'engourdissent; les
forces de son cerveau, puises par tant de penses dchirantes, elle
s'assoupit. Mademoiselle Augustine profite de ce moment pour se faire
servir dans sa chambre un trs-bon souper, puis elle s'endort elle-mme
en rvant au plaisir de se retrouver incessamment dans le chteau o
elle menait une si douce vie.

Des soupirs, des sanglots la rveillrent avant le jour. C'tait la
malheureuse Ellnore, dont l'accablement avait fait place au dsespoir;
mademoiselle Augustine, plus tonne que touche de cet accs de
douleur, tenta de l'apaiser par tous les lieux communs  sa porte.
Cherchant  deviner,  travers les plaintes les mots incohrents qui
chappaient  sa matresse, quels sont ses projets, ses ressources, et
ce qu'elle va tenter pour sortir d'une position si dplorable, elle ne
cessait de lui rpter:

--Croyez-moi, mademoiselle, retournons chez M. le marquis.

--Jamais! jamais! s'criait Ellnore.

--Pourtant si M. Maurice ne revient pas, que deviendrons-nous?...
Je pense bien que mademoiselle n'est pas partie sans argent... M. le
marquis de Croixville est bien trop gnreux pour l'en laisser manquer;
mais on en dpense beaucoup dans les auberges, et sans avoir compt avec
mademoiselle, je suis trop sre qu'en restant quelque temps ici elle
verra bientt la fin de...

--Vous avez raison, interrompit Ellnore, ramene au positif de son
malheur par les rflexions de sa femme de chambre; il faut quitter
sur-le-champ cet htel garni, et me trouver deux petites chambres
meubles dans une maison simple et un quartier retir; ce que j'ai
conomis sur ma pension m'aidera  vivre jusqu'au retour de ma soeur.

--Quoi! vous pensez  rester ici, seule, sans autres ressources que la
petite rente dont vous avez hrit de votre pre? s'cria mademoiselle
Augustine en devenant plus familire  mesure que l'infortune d'Ellnore
lui apparaissait plus clairement. Et que voulez-vous faire avec ces
mille francs de pension? Il n'y a pas l de quoi payer seulement votre
loyer.

--N'importe... je me rsignerai  tout... n'en est-il pas de plus
pauvres encore?

--Sans doute, mais ceux-l n'ont pas t, comme vous, habitus  coucher
sur la plume,  manger dans de la vaisselle plate,  rouler en carrosse.
Ah! je voudrais bien vous y voir, dans une petite chambre, au cinquime,
travaillant jour et nuit pour gagner quelques sous!...

--Vous m'y verrez.

--Ma foi non; car je n'ai pas envie de vous voir dans un grenier. Si
vous tes dans la folle intention de sacrifier votre jeunesse, votre
gentillesse dont vous tiriez dj un si bon parti,  je ne sais quelle
ide que je ne comprends pas, tant pis pour vous! Quand M. le marquis
m'a mise  votre service, je lui ai promis de vous soigner de mon mieux,
et vous tes l pour dire que je lui ai tenu parole. Ce n'est pas ma
faute si vous l'avez quitt; mais je me suis dit comme a: si elle
p'ante l un si brave homme, c'est qu'elle en trouve un plus jeune et
plus riche, et je ne risque rien de la suivre...

--Taisez-vous! dit Ellnore,  qui l'indignation avait rendu toute sa
force. crivez-l le reu de ce qui vous est d, j'aurai j'espre, de
quoi l'acquitter; partez ensuite, et que je ne vous revoie jamais.

--Comme il vous plaira, rpondit mademoiselle Augustine, intimide par
le ton noble d'Ellnore: aussi bien vous ne me devez rien que les frais
de mon retour  Paris; l'intendant de M. le marquis m'ayant solde la
veille de notre dpart du Val-Fleury; car, Dieu sait si tout ce qui vous
approchait n'tait pas trait avec des gards!... des soins!... Allez,
mademoiselle, ce n'est pas pour vous fcher, mais je vous le prdis,
vous regretterez plus d'une fois le chteau du Val-Fleury, et son
matre, et tous ses domestiques, qui vous servaient comme si vous aviez
t une princesse.

--Votre compte? demanda vivement Ellnore.

Et mademoiselle Augustine, apercevant sur une table du papier et des
plumes, se mit  crire un reu de cent cinquante francs. Ellnore
la paya sans dire mot, bien que cette somme ft un grand vide dans sa
pauvre bourse.

--Ce n'est pas tout, dit mademoiselle Augustine, il faut aussi vous
rendre compte de vos effets, de ceux que vous avez laisss au chteau
comme de ceux qui sont ici.

--C'est inutile.

--Non pas vraiment; si cela est inutile pour vous, cela ne l'est pas
pour moi. Je ne veux pas qu'on me croie capable de rien dtourner. C'est
bien assez, ma foi, d'avoir tremp dans une quipe comme celle-ci. Vous
croyez peut-tre que c'est une bonne recommandation de s'tre enfuie
comme a au milieu de la nuit avec une jeune fille, et dans la voiture
d'un beau marquis encore...

--Sortez! sortez, vous dis-je! s'criait Ellnore avec emportement.

--Je ne sortirai qu'avec un bon certificat comme quoi vous attesterez
que je vous ai servie depuis dix-huit mois avec _fidlit, zle et
intelligence_, ainsi qu'il y a sur celui de la dernire matresse que
j'ai servie.

--Je ne saurais attester que votre impertinence; vous tes paye, vous
n'avez pas le droit d'en exiger davantage; laissez-moi, ou je ne rponds
pas de ce que la colre...

--Mon Dieu! ne faites pas tant de train pour si peu de chose; on s'en
passera de votre certificat, aussi bien, il ne m'aurait pas servi 
grand'chose. Ce n'est dj pas un si fameux honneur que de sortir de
chez une demoiselle de votre genre...

Un mouvement d'Ellnore empcha mademoiselle Augustine de rien ajouter
 cette dernire insulte; elle sortit de la chambre en fermant la porte
avec violence. Puis elle se mit  continuer les propos diffamatoires
qu'on l'avait force d'interrompre.

Attir par le bruit des dclamations de cette mchante fille,
l'aubergiste accourt, s'informe de ce qui cause son ressentiment bavard.

--Ce n'est rien, dit-elle, fort radoucie par le plaisir de mdire de
sa matresse... J'ai fait une sottise et je la paie aujourd'hui. En
m'attachant  cette petite fille qui est descendue hier chez vous, je
croyais avoir trouv la pie au nid, et pas du tout; il arrive que
c'est une vraie folle, qui s'amuse  quitter une bonne, une excellente
condition: un homme riche d'un ge raisonnable, pour courir aprs un
blanc-bec qui lui donne tout ce qu'il faut pour s'enfuir et puis qui la
laisse l pour revenir. Vous comprenez qu'on ne peut pas s'associer 
une extravagante qui sera bientt dans la misre.

--Comment donc! s'cria l'aubergiste, il faudrait tre un imbcile pour
se laisser duper par ces aventurires qui finissent toujours, quelque
argent qu'on leur ait donn, par en devoir  tout le monde. Je vous
remercie, mademoiselle de m'avoir prvenu. Diable! moi qui lui ai donn
mon plus bel appartement, et qui m'apprtais  lui servir un dner des
plus soigns! O en serais-je! vrai Dieu! qui me rembourserait de
tous mes frais? Ah! je connais ces dames-l, et je vais prendre mes
prcautions avec celle-ci, comme j'ai fait avec les autres. Tant fourni,
tant pay.

--C'est le plus sr, reprit mademoiselle Augustine, ravie de l'ide que
l'aubergiste va la venger des mpris d'Ellnore.

En effet, celui-ci monte chez elle, frappe trois coups  la porte et
n'attend pas qu'on lui dise d'entrer pour se prsenter brusquement
devant Ellnore.

--Pardon, si je vous drange, madame, dit-il en regardant le peu de
bagages rpandus  et l sur les meubles; mais il faut que je m'entende
d'abord avec madame, sur les... arrangements  prendre... relativement
...

--C'est ce que je dsirais, monsieur, dit Ellnore en venant au secours
de l'embarras qu'prouvait l'aubergiste  lui adresser quelque chose de
dsagrable, sorte d'embarras auquel peu de personnes chappaient avec
elle, malgr les prventions qui les dominaient, et qui semblait un
hommage involontaire rendu  la prsence relle d'une dignit lgitime;
je ne puis rester dans cet appartement, ajouta-t-elle, une simple
chambre me suffira, faites-la-moi donner, et dites  une de vos
servantes de venir m'aider  y transporter mes effets.

--Cela ne sera pas long, pensa l'aubergiste.

Puis, voulant s'instruire des projets et de l'tat d'Ellnore, il lui
demanda si elle comptait faire un long sjour chez lui.

--Je l'ignore, rpondit-elle.

--Sans doute madame attend quelqu'un?

--Personne.

--Quoi! pas mme une femme de chambre pour la servir?

--Je n'en ai plus besoin.

--Si c'est ainsi, madame... ferait peut-tre mieux de choisir un
logement... plus  sa convenance dans quelque maison voisine... Voici
la saison de Londres qui arrive; mon htel ne va pas dsemplir...
L'affluence des trangers fait ncessairement hausser les prix... Dame!
il faut bien tirer parti des circonstances, et il se pourrait que forc
de cder la chambre qu'occuperait madame... elle...

--J'entends... vous prfrez que je ne loge point chez vous, reprit
Ellnore, ple de l'affront qu'elle recevait. Eh bien, trouvez-moi pour
cet argent une chambre garnie dans une maison honnte, et je m'y rendrai
sur-le-champ.

En parlant ainsi, elle jeta cinq louis sur la table.

A la vue de cet or, l'aubergiste s'inclina respectueusement; mais ayant
remarqu combien peu il en restait dans la bourse, il se releva plus
dcid que jamais  se dfaire d'une pratique inutile  sa fortune, et
il sortit pour aller hter son dpart de chez lui.

Ds qu'Ellnore fut seule, elle s'arma de toute sa fiert pour braver
noblement la misre qui l'attendait, se reprsentant avec une sorte
de satisfaction amre tout ce qu'elle allait endurer de privations, de
souffrances, qui toutes seraient autant de preuves de sa puret; mais
si elle trouvait tant de forces pour repousser les terreurs d'un avenir
misrable, elle succombait  la pense d'tre sans dfense contre les
apparences du pass, contre les prventions naturelles que son ignorante
confiance avait d faire natre.

--C'en est fait, pensa-t-elle, l'opinion est tablie. Rien ne saurait
la redresser. Ne le vois-je pas aux insultes de ces subalternes? S'ils
osent m'humilier ainsi, s'ils n'ont pas mme pour moi la piti que les
malheureux inspirent, c'est qu'ils me supposent indigne de tout intrt,
c'est qu'ils me croient abandonne pour jamais au malheur,  la pauvret
qui suivent la dgradation. Frdrik lui-mme subit l'effet de cette
horrible prvention. J'entends d'ici les femmes qui l'entourent, et
leurs propos moqueurs sur son dvouement pour la _petite femme de
chambre_ de la duchesse de Montvreux, pour la matresse du marquis de
Croixville! Comment rsisterait-il  de semblables discours? Comment la
vrit qu'il sait, lui, se ferait-elle jour  travers tant de calomnies
probables? Non, l'vidence mme ne peut rien contre des fables si bien
accrdites. On me croit indigne d'un amour honnte. Le sien ne pouvait
me rester! Que deviendrai-je? grand Dieu! sans espoir d'tre aime? Sans
nul soutien sur cette terre?... Aurai-je la patience, la religion qu'il
faut pour me rsigner  cette existence fltrie, abandonne?...

Et la malheureuse Ellnore, absorbe dans cette sombre dlibration,
dans cette incertitude o sa vie courait une si triste chance, ne
s'apercevait pas de la prsence de l'aubergiste qui venait de rentrer
suivi d'une jeune servante  qui il ordonnait de rassembler, dans une
grande corbeille, les diffrents effets d'Ellnore, et lui disait de les
porter dans la mansarde qu'il venait de louer chez sa voisine.

--Vous serez fort bien l, ajouta-t-il en s'adressant  Ellnore. La
fentre donne sur des jardins. C'est un peu haut, mais en bon air. Il a
fallu payer la nourriture pour huit jours d'avance, ce qui m'a oblig de
retrancher beaucoup sur le prix de la chambre; mais que voulez-vous,
la confiance ne se commande pas, et quand on est sans entourage, sans
malles, ni meubles qui servent de garanties, il faut bien s'attendre 
ce qu'on y regardera de prs.

En cet instant, mademoiselle Augustine arriva pour rclamer une robe
de soie et plusieurs objets  elle qui se trouvaient parmi ceux de sa
matresse. Pendant qu'elle bouleversait tout dans la corbeille pour
trier ce qui lui appartenait, un valet de l'htel vint prvenir son
matre qu'une voiture  quatre chevaux venait d'entrer dans la cour et
lui dit de descendre pour recevoir ces trangers.

--Vous le voyez, mademoiselle, dit l'aubergiste  Ellnore, il faut
que je livre  l'instant mme cet appartement. Je n'ai pas de temps 
perdre; j'entends ma femme qui monte et conduit les nouveaux arrivs
ici. Allons! allons! point de simagres, il faut sortir sur-le-champ.

Ellnore se lve, les yeux gars, dans l'attitude du dsespoir. Elle
obit  la voix qui la chasse sans savoir o elle va, lorsqu'une autre
voix s'crie avec toute l'autorit de la colre:

--Qui parle de faire sortir d'ici la marquise de Rosmond?...

A ces accents qui ont retenti au coeur d'Ellnore, elle tombe inanime
dans les bras de Frdrik.




XVI


Lorsqu'Ellnore revint  elle, son premier regard se porta sur Frdrik;
il tait assis prs du lit o on l'avait couche. Elle fut frappe de
l'anxit peinte sur les traits du marquis, et non moins tonne de
sentir son bras serr par un inconnu; c'tait le chirurgien qui venait
de la saigner; car les motions diverses et multiplies qui l'agitaient
depuis vingt-quatre heures, avaient fini par lui causer de telles
suffocations et une fivre si violente, qu'il avait fallu lui tirer du
sang.

--Voil le pouls qui se calme, dit le mdecin; la respiration devient
plus libre. Soyez tranquille, dans peu elle sera rtablie. A son ge,
les atteintes du mal sont vives, mais la gurison est prompte. Il faut
seulement la veiller avec soin, empcher qu'on ne fasse du bruit prs
d'elle. Mademoiselle, ajouta le docteur en parlant  une femme de
chambre qui se trouvait l, si madame la marquise dsirait boire, vous
lui donneriez une cuillere de cette potion. J'espre qu'une autre
saigne ne sera point ncessaire. Au reste, si les spasmes revenaient,
n'hsitez pas  m'envoyer chercher.

Puis le mdecin se retira, reconduit jusqu' l'antichambre par M. de
Rosmond, qui le questionna de nouveau sur l'tat d'Ellnore, et en reut
les rponses les plus rassurantes.

Pendant ce temps, plonge dans la vague d'un doux rve, Ellnore
laissait errer sa pense au hasard, sans chercher  la guider par aucun
souvenir; elle sentait un bien-tre qu'elle craignait de perdre par
le moindre mouvement, par la moindre rflexion. Heureuse de ce qu'elle
prouvait, elle ne cherchait pas  rien comprendre. Le retour de
Frdrik prs d'elle, sans la sortir de cette rverie dlicieuse, lui
fit l'effet d'une apparition accorde par le ciel  ses voeux. Elle le
contempla avec amour mais sans oser lui adresser une parole, car
elle frmissait de voir au premier son s'vanouir le prestige qui la
ravissait.

Frdrik, de son ct, n'osait troubler par un seul mot le calme
si ncessaire au retour d'Ellnore  la vie! car elle tait reste
plusieurs heures en danger, et l'ide de la perdre, d'tre peut-tre
la cause de sa mort, avait port l'amour de Frdrik au plus haut point
d'exaltation.

--Dormez, lui disait-il, dormez, je vous en conjure; c'est ma vie que je
vous demande, ajouta-t-il  voix basse et d'un ton suppliant.

Et la malade, cdant  cette prire autant qu' sa faiblesse physique,
ferma les yeux en signe d'obissance; bientt un sommeil rparateur vint
calmer ses souffrances sans interrompre son doux rve.

Ce repos de quelques heures suffit pour ranimer Ellnore et la rendre
 ses souvenirs. Mais des ides confuses revenaient  son esprit sans
qu'elle pt les expliquer.

--Qui tes-vous? demanda-t-elle  la femme qui la veillait, qui vous a
charge de me soigner? car je m'en souviens, c'est vous qui me donniez 
boire la nuit passe; qui vous a mise l?

--C'est M. le marquis, madame. Je lui ai t recommande par la
matresse de l'htel, qui me connat depuis longtemps; mais monsieur m'a
ordonn d'aller l'avertir ds que madame la marquise serait rveille,
et je cours lui...

--Qui cela? M. le marquis!... interrompit vivement Ellnore.

Mais mademoiselle Rosalie tait dj dehors de la chambre, o elle
rentra quelques moments aprs, suivie de M. de Rosmond.

--Faites savoir au docteur que madame la marquise peut le recevoir, dit
Frdrik  la femme de chambre, en appuyant avec intention sur ce titre
de marquise qui excita chez Ellnore un mouvement de surprise.--Par
grce, ne me dmentez point, ajouta-t-il, lorsqu'il fut seul avec
Ellnore; laissez-moi porter quelques jours d'avance le titre que vous
ne pouvez me refuser.

--Comment?... il se pourrait!... Mais non... vous m'abusez... s'cria
Ellnore tremblante d'motion.

--Au nom du ciel! ayez confiance en moi, interrompit Frdrik; ne vous
perdez pas  plaisir. Songez qu'aujourd'hui votre honneur est le mien,
et qu'il ne vous est plus permis de le compromettre.

Frederick suppliait comme on ordonne, et toute l'nergie du caractre
d'Ellnore faiblissait devant cette autorit  la fois tendre et
farouche, protectrice et menaante.

--Vous n'tes pas en tat, dit-il, de vous porter secours; laissez-en
le soin  un ami dvou, que vous serez libre de traiter aussi mal
qu'il vous plaira ds qu'il vous aura mise  l'abri des insultes de ces
misrables. Mais voici le docteur. Ne dites rien qui lui fasse douter...

--Je ne veux pas le voir, dit Ellnore, n'osant croire  ce qu'elle
entendait. Je ne suis plus malade.

--Voil bien le propos d'une convalescente! dit le docteur en
s'approchant du lit d'Ellnore. En effet, voil un pouls qui promet une
prompte gurison; mais il ne faut pas faire d'imprudence, il y a encore
beaucoup de faiblesse, et madame la marquise doit garder le lit toute
cette journe pour viter une rechute.

--Elle sera docile, s'empressa de rpondre M. de Rosmond; elle sait tout
le prix que j'attache  sa soumission. Elle ne voudra pas m'affliger en
se rvoltant contre tant de motifs raisonnables, imprieux mme.

Un regard d'Ellnore promit la soumission qu'exigeait Frdrik; elle
ne fut pas moins complaisante pour les avis du mdecin, et s'engagea 
faire tout ce qu'il prescrivait, craignant de lui donner, par la moindre
contrarit, une occasion de prolonger sa visite.

Ds qu'il fut parti, Frdrik s'assit prs du lit d'Ellnore en disant:

--Je vous dois l'explication de tout ce qui vous surprend en ce moment,
 commencer par ma prsence ici. coutez-moi avec bont, et vous verrez
ensuite si mes projets mritent d'tre approuvs.

En revenant de Val-Fleury, mon premier soin fut d'ordonner  Maurice de
tout disposer pour votre dpart secret. Je me rendis ensuite chez le duc
de Lauzun; je le trouvai occup  m'crire pour me prvenir de plusieurs
dnonciations qui m'accusaient d'insulte envers la cour, et pour
m'annoncer que l'ordre de me conduire  la Bastille avait d tre sign
le matin mme, car ce maudit duel m'a fait pour ennemis les gens les
plus puissants auprs du roi.

Lauzun me pressa de partir sur-le-champ pour l'Angleterre. L'ide
d'tre plus prs de vous  Londres qu' Paris, me dtermina sans peine 
suivre son conseil. Je revins chez moi prendre de l'argent, crire  mon
banquier et je me mis en route pour Calais; j'tais dj  trente
lieues de Paris lorsque je rencontrai Maurice qui venait  franc trier
m'apprendre l'embarras o vous plongeait le dpart de votre soeur et
son sjour dans l'Inde. Au lieu d'aller  Calais, je me dirigeai sur
Boulogne, et conduit par Maurice dans l'htel o il vous avait laisse,
je suis arriv au moment mme o, accable sous les insultes de cette
vile servante et de cet animal d'aubergiste, vous alliez quitter cet
appartement. Je n'ai pu rsister au dsir de confondre ces misrables,
au plaisir de changer tout  coup leur insolence en respect, leur
effronterie en crainte. Mon nom seul a suffi pour les faire rentrer dans
la poussire. Ah! gardez-le ce nom, par reconnaissance pour les ennuis
dont il vous dlivre, et par amour pour moi.

--Non, je ne saurais l'usurper, dit Ellnore.

--Et qui vous empche de le porter toujours? Ma famille d'Angleterre
est puissante, il est vrai; elle rve pour moi un mariage qui serve son
ambition. Mais, suis-je forc de me sacrifier  ses vues orgueilleuses?
Non, mon caractre, mon amour tout s'y oppose. Je veux bien, par gard
pour leurs vieux prjugs, prendre tout le temps qu'il faudra employer,
tous les mnagements ncessaires pour l'amener  approuver mon choix;
mais comme il est irrvocable, elle finira par souffrir ce qu'elle ne
peut empcher. Mon plan est tout trac. Ds que vous serez rtablie, je
vous conduirai dans quelque jolie _cottage_ aux environs de Richmond;
l, un prtre nous mariera, assist par quelques amis qui seront nos
tmoins; l, je serai le plus heureux des hommes; l, si tu le veux,
nous oublierons et la terre et tout ce qui l'agite pour nous enivrer
d'un bonheur ternel.

--Ah! c'en est trop pour ma raison, s'cria Ellnore;  l'aspect de tant
de flicit, comment penser  ce qu'elle vous cote... et pourtant...

--Plus de scrupules barbares, interrompit Frdrik, plus de gnrosit
cruelle; je ne puis vivre sans toi, confie ta destine  mon amour, et
tu verras si je suis digne de te possder!

La confiance est la faiblesse des mes nobles. Ellnore n'hsita pas
 croire aux promesses de Frdrik, elle insista seulement sur les
sacrifices qu'il lui faisait prsentement et sur les reproches qu'il lui
ferait peut-tre un jour de les avoir accepts. On devine la chaleur que
M. de Rosmond mit  la rassurer sur ce sujet et le succs qu'il obtint
contre les scrupules de cette me nave et fire, mais passionne.

Elle promit de se conformer aux projets de M. de Rosmond, d'autant plus
qu'ils n'taient qu'honorables pour elle; mais se rappelant le danger
qui menaait Frdrik, elle s'cria tout  coup.

--Je veux partir, et partir ce soir mme; allez vous informer de l'heure
 laquelle le paquebot met  la voile. Si l'ordre de vous arrter,
arrivait! Ah! mon Dieu!.. Il ne faut pas rester un jour de plus ici.

--Y pensez-vous, Ellnore? A peine revenue  la vie, vous voulez braver
la fatigue d'une traverse.

--Je me sens mieux, vous dis-je.

--Mais vous ne savez donc pas que je vous ai tenue tout un jour l,
mourante, touffe par le sang, dvore par la fivre; que sans le
secours du mdecin, j'allais vous voir expirer... Et il n'est point de
considration au monde qui puisse me faire consentir  vous revoir dans
un pareil danger.

--C'tait la surprise, la douleur, la joie; maintenant je suis calme,
je n'ai plus qu'une crainte, qu'une ide, celle de votre sret. Ne me
rendez pas tous mes maux, en vous exposant plus longtemps; songez que si
l'on venait vous arrter en ce moment, on me tuerait avant que de
vous arracher d'ici, de vous traner en prison. Par piti pour moi,
embarquez-vous  l'instant mme, s'il est possible, ou j'irai moi-mme
prier le capitaine de m'emmener.

--Gardez-vous en, chre Ellnore, ce serait trahir le motif de ma fuite
que de vous exposer  partir, faible comme vous l'tes et si peu remise
des souffrances dont plusieurs personnes ont t tmoins. Je partirai,
puisque vous l'exigez: mais je resterai  Douvres jusqu' ce que vous
soyez en tat de venir m'y rejoindre. L'ancien passeport que j'ai
rapport de Londres il y  trois mois me suffira pour y retourner; j'y
joindrai ces mots: avec la marquise de Rosmond et une femme de chambre,
et je prviendrai de la cause qui vous empche de m'accompagner, afin
qu'on ne mette pas d'obstacle  votre dpart d'ici.

Au nom de sa sret personnelle, Frdrik tait bien sr de voir
cder Ellnore  tout ce qu'il exigerait de sa prudence. Elle insista
seulement pour qu'il s'embarqut au plus vite.

Pendant qu'il prenait tous les soins ncessaires pour assurer son
passage, Ellnore se faisait servir un bouillon et quelque boisson
cordiale pour ranimer ses forces. Elle donnait des ordres  mademoiselle
Rosalie, qui dj sduite par l'intrt qu'inspirait Ellnore, lui
obissait aveuglment et se conformait sans peine  la recommandation
faite par le marquis de Rosmond, de ne la point contrarier. Elle tait
encore terrifie de la manire dont le marquis avait trait le matre
d'htel  propos de ses procds envers Ellnore, et de sa colre en
chassant l'insolente Augustine.

Frdrik revint bientt dire adieu  Ellnore; il avait tant de peine 
la quitter qu'elle eut besoin de le menacer de partir elle-mme pour le
dterminer  se rendre  bord du paquebot.

Il y tait dj depuis plus d'un quart d'heure, sans qu'on penst 
mettre  la voile. C'tait, disait-on, une dpche du gouvernement qui
se faisait attendre. Frdrik impatient de ce retard, ouvrit le livre
dont il s'tait muni contre l'ennui de la traverse, et se mit  lire
assis au bout du pont. Enfin le signal retentit, et le paquebot quitta
le port. Le vent tait favorable, mais il tait froid, et l'on se
disputait le peu d'abri d  la grande voile.

--Faites-lui respirer le grand air, crirent plusieurs voix. On touffe
dans la cabine.

Et personne ne s'inquitait de celle qui se trouvait mal, d'abord parce
que rien n'est si ordinaire que d'tre fort souffrant pendant cette
traverse, et puis parce que le mal de mer rend trs-personnel. A peine
si quelques regards se tournaient vers le petit escalier d'o sortait
une pauvre femme, ple comme la mort, et soutenue par deux matelots qui
la dposrent sur des ballots de laine.

--Elle est ma foi trs-jolie dit un jeune anglais, en s'adressant  son
ami.

A cette exclamation, Frdrik lve les yeux, les porte sur la femme qui
excite l'admiration de l'tranger et reconnat Ellnore.




XVII


A travers les plus tendres reproches sur l'imprudence d'Ellnore,
Frdrik ne put dissimuler sa joie de la voir tout risquer pour le
suivre. En amour, les preuves de dvouement ne se paient jamais trop
cher, lors mme que l'objet aim en est la victime. C'est une des
frocits de ce beau sentiment.

Ellnore tait si heureuse, un avenir si doux venait de remplacer l'ide
d'un avenir si dplorable, qu'elle ne fut pas longtemps  recouvrer ses
forces. Mais comme une situation fausse entrane toujours  sa suite des
inconvnients graves et quelquefois prilleux, elle eut  surmonter des
difficults qu'elle n'avait pas prvues et qui la jetrent dans un grand
trouble.

D'abord en dbarquant le soir  Douvres, Maurice courut aussitt vers
le meilleur htel de la ville avec l'ordre d'y retenir un logement pour
lord et lady Rosmond. On sait que dans les moeurs anglaises, quelle
que soit l'tendue de leur appartement, nobles ou bourgeois, pauvres
ou riches, le mari et la femme n'habitent jamais nuitamment que la mme
chambre.

En arrivant  l'auberge, Ellnore,  peine remise de ses souffrances
et des fatigues de la journe, aurait d se mettre au lit; mais cette
pudeur secrte qui avertit les femmes les plus aveugles sur un danger
qu'elles ignorent lui fit rsister aux instances trs-raisonnables de
Frdrik, et elle s'tendit sur un canap, en prtendant qu'elle tait
aussi bien que dans son lit. On servit  souper; Frdrick en fit les
honneurs avec une grce, une vivacit qui dcelaient sa joie. Il ne
cessait de remercier le ciel du bonheur d'tre l, seul prs d'Ellnore,
 l'abri des perscutions, des obstacles qu'ils auraient eut  braver en
France; loin des importuns, des envieux et des gendarmes; enfin il tait
tout  son amour, et cet amour, il en parlait avec tant d'loquence, et
de passion, qu'un tel dlire pouvaient tre contagieux.

En voyant dans les yeux d'Ellnore le reflet du feu qui l'animait, et ce
trouble divin que fait natre dans une jeune me les premiers transports
qu'elle inspire, Frdrik ne doute point de son triomphe. Mais avare
des moments enchanteurs qui le prcdent, il veut les prolonger le plus
possible. Cette dlicatesse peut-tre calcule augmente la confiance
d'Ellnore: elle s'abandonne au plaisir d'avouer son amour  celui qui
sera bientt son poux. Elle revient sur chacun des mouvements de son
coeur qui auraient d le rassurer sur la crainte de n'tre pas aim.
Elle lui rappelle ces motions involontaires qui couvraient son front
d'une rougeur subite, et trahissaient  chaque instant le secret de son
coeur; enfin elle tomba dans ce charmant bavardage de l'amour o l'on
s'apprend ce qu'on sait, o l'on se rpte, sans craindre d'ennuyer,
o tous les rcits sont intressants, les penses ingnieuses, les mots
loquents parce qu'ils disent: _Je vous aime_.

Mais entendre de pareils aveux sans en perdre la raison tait un effort
plus qu'humain; Frdrik, ivre d'esprance et d'amour, se jette aux
pieds d'Ellnore. Ce n'est pas un amant qui veut la sduire, dit-il,
c'est un poux qui rclame ses droits... Ellnore, frappe tout  coup
d'une vive terreur, le repousse en s'criant:

--Oh! mon Dieu!... lui aussi me trompait!... Il ne veut que mon
dshonneur!... Et des larmes abondantes couvrent le visage d'Ellnore.
Mais, reprenant aussitt courage, elle dclare  M. de Rosmond qu'il
n'est pas de puissance au monde qui puisse la faire survivre  sa honte.

--Votre estime est le seul bien qui me reste, ajoute-t-elle avec toute
l'nergie de son caractre. Je vous jure de l'emporter au tombeau.
Si trompe par vos serments, livre  vous sans autre dfense que mon
dsespoir, vous abusez de ma confiance, voil qui me prservera de toute
offense, voil qui saura me soustraire  votre lchet.

En parlant ainsi, Ellnore menaait de se frapper d'un poignard, de
cette arme dont elle s'tait empare en quittant le chteau de M. de
Croixville.

A cette vue, Frdrik, tremblant, ne pense plus qu' rendre Ellnore 
sa premire scurit, car il la connaissait assez pour tre certain de
la vrit de sa menace. Mais il lui promet en vain toute la soumission
qu'elle a droit d'exiger. Il ne peut obtenir d'elle de continuer
ensemble leur voyage.

--Partez cette nuit mme, partez  l'instant, dit-elle, allez choisir la
retraite o vous voulez que nous allions cacher notre bonheur. Et quand
vous aurez tout dispos pour notre union, vous m'enverrez Maurice, et je
courrai vous rejoindre. D'ici l, ne nous voyons pas.

Frdrik tenta de nouveau de changer quelque chose  cette svre
rsolution; il prodigua les serments pour l'avenir, les reproches, les
regrets de s'tre laiss entraner un instant par l'excs de son amour.
Il demanda pardon, les larmes aux yeux; tout fut inutile. Ellnore resta
d'autant plus immuable dans sa volont, qu'elle tait fonde sur un
sentiment d'honneur, et qu'un instinct secret l'avertissait qu'en le
trahissant elle perdrait son empire.

Aprs avoir puis tous les moyens de persuasion sans pouvoir jamais
obtenir d'Ellnore que ces mots:

--Cet amour qui est ma vie... l'changer contre votre mpris?... non,
jamais... plutt mourir.

Et cela dit avec le ton calme et absolu qui persuade, parce qu'il est
l'accent de la vrit; Frdrik, convaincu de l'impossibilit de russir
auprs d'Ellnore par l'attrait seul de la sduction, se rsigna 
suivre le plan trac par elle. Press d'atteindre  son but, il sonna
Maurice, lui commanda de faire atteler des chevaux  sa voiture, et une
heure aprs ils taient tous deux sur la route de Londres.

Pendant le peu de jours qui s'coulrent entre le dpart de Frdrik
et le retour de Maurice  Douvres, Ellnore se sentit accable d'une
tristesse invincible. L'esprance du bonheur prochain qui l'attendait,
l'ide de revoir bientt Frdrik, de lui appartenir sans crainte, sans
remords, ces rayons d'une flicit divine taient assombris par une
foule de nuages que l'esprit d'Ellnore s'efforait en vain de chasser.
Le souvenir de la terreur que lui avait caus l'amour de Frdrik, la
dfiance qui tait rsulte de cette scne presque tragique, livraient
son coeur  des pressentiments douloureux. Le reproche des sacrifices
qu'elle acceptait de Frdrik empoisonnait le plaisir de lui voir tout
immoler  leur amour: elle s'accusait d'intrt personnel. Livre  la
rflexion par l'absence, elle raisonnait sa situation, et cette lueur de
raison suffit pour lui montrer l'avenir sous des couleurs funbres.

Une lettre de lord Rosmond vint dissiper ces tristes penses; il mandait
 Ellnore que tout secondait ses voeux: un joli cottage sur les bords
de la Tamise tait prt  la recevoir. Un vnrable ecclsiastique tait
prt  les bnir. Les actes taient dresss chez le notaire du lieu;
enfin, rien ne s'opposait plus  ce que lady Rosmond vnt mettre le
comble au bonheur de son mari.

Tout en lisant et relisant cette lettre, qui lui prouvait avec quelle
impatience elle tait attendue, Ellnore se disposait  aller rejoindre
sur-le-champ Frdrik; Maurice venait de l'avertir que tout tait prt,
qu'elle pouvait descendre. Elle traversait le vestibule de l'htel
pour gagner le perron, au bas duquel sa voiture de poste l'attendait,
lorsqu'elle entendit une voix s'crier:

--Eh! mais je ne me trompe pas!... C'est bien elle! Comment se fait-il
que j'aie le bonheur de vous rencontrer ici?

--Je vais...  Londres... rejoindre ma soeur..., dit Ellnore au
jeune comte Charles de Norbelle, avec l'embarras et la gaucherie d'une
personne qui n'est point habitue  mentir.

--Et Croixville, qu'en avez-vous fait? Comment a-t-il pu se dcider 
vous laisser voyager ainsi seule? Je ne reconnais pas l sa prudence.

--Il est rest  Paris.

--Tant mieux, il vous surveillera moins, et l'on pourra vous voir. O
loge votre soeur  Londres?...

--Ma soeur... ne reoit... absolument personne, monsieur le comte,
reprit Ellnore en rougissant.

--Ah! je comprends; ce jaloux de Croixville veut vous confiner  Londres
comme au Val-Fleury; mais ce n'est pas si facile. Pour rester inconnue,
il ne faut pas tre si jolie. Ah! malgr tous ses soins et votre
docilit  lui obir, je saurai bientt...

--Les postillons s'impatientent, madame, interrompit Maurice, et comme
les trangers sont en plus grand nombre que les chevaux de poste, il ne
faut pas laisser prendre les ntres.

--Ah! te voil, Maurice, dit le comte de Norbelle, ton matre est donc
ici?

--Non, monsieur.

--O est-il?

--A Paris, il m'envoie  Londres porter des papiers  sa famille, et je
profite de la permission que madame veut bien me donner de monter sur
le sige de sa voiture. Allons, allons, mademoiselle Rosalie, ajouta
Maurice en se tournant vers la femme de chambre, ne perdons pas de
temps.

A ces mots, Ellnore profita de l'attention que le comte de Norbelle
portait  Maurice pour s'lancer dans la voiture, et les chevaux
partirent prcipitamment, laissant le jeune comte Charles proccup
d'une foule de suppositions plus outrageantes les unes que les autres
sur les vrais motifs qui attiraient Ellnore en Angleterre.




XVIII


Au milieu d'une grande prairie, borde par la Tamise, s'levait une de
ces petites maisons en briques avec des volets verts, que les Anglais
appellent _cottage_. Celui-l tait entour de fleurs, d'arbustes
odorants qui bravaient les brises d'automne. Une simple haie sparait le
petit jardin de la campagne et de la route. C'tait un de ces endroits
o le voyageur dit en passant:

--Comme on doit tre heureux ici!

Ellnore admirait ce site charmant, cette lgante retraite, en se
disant: Je voudrais que ce ft l, lorsque la voiture s'arrta
justement  la porte grille, de la jolie petite maison rouge.

Si Frdrik s'tait trouv l pour la recevoir, la joie d'Ellnore et
t complte; mais un domestique anglais vint dire que mylord ayant
t oblig de se rendre  Londres pour affaires, sa seigneurie l'avait
charg de recevoir milady et de la conduire dans l'appartement qui lui
tait destin.

L'intrieur de ce cottage tait en parfaite harmonie avec son extrieur
lgant et simple. Au rez-de-chausse, un joli parloir, dont les meubles
taient couverts en toile de l'Inde fort  la mode  cette poque; de
l'autre ct, une salle  manger et un petit appartement; au premier
tage, deux chambres  coucher avec deux cabinets de travail et de
toilette; plus haut, les logements des domestiques; voil de quoi
se composait cette modeste habitation, qui ralisait tous les voeux
d'Ellnore.

La chambre de milady, ainsi que Georges la nommait, rassemblait tout ce
qui pouvait tre ncessaire et agrable  la femme la plus recherche.
Des vases, des coupes remplis de fleurs, donnaient un air de fte  ce
petit appartement. Sur un canap, qui sparait les deux fentres,
on voyait une robe de taffetas blanc garnie de dentelles, un bouquet
d'oeillets blancs ml de jasmin; sur la chemine se trouvait une bote
en forme d'crin, recouverte en maroquin rouge, sur laquelle on avait
imprim en or les armes de la famille de Rosmond.

A la vue de cet crin, Ellnore prouva un sentiment pnible.

--Je n'accepte sa main, pensa-t-elle, qu' la condition de vivre prs
de lui, non-seulement sans clat, sans rien ajouter  ses dpenses
habituelles, mais avec la ferme rsolution de mettre dans sa maison
plus d'ordre et plus d'conomie. N'est-ce pas la seule dot que je
lui apporte? et il voudrait s'appauvrir encore en me comblant de dons
fastueux! Non, je ne le souffrirai pas.

En se parlant ainsi, Ellnore saisit l'crin dans l'intention de le
porter dans le cabinet de Frdrik. Elle s'tonne de le trouver si
lger, la crainte qu'on et drob les bijoux qu'il devait contenir le
lui fait ouvrir; et son coeur bat de joie en apercevant  la place des
riches chatons de brillants que renferment ordinairement un crin, la
parure virginale d'une jeune marie; un rameau de fleurs d'oranger.

A ct de ce bouquet, il y avait une lettre conue en peu de mots, dans
laquelle Frdrik disait  Ellnore qu'il viendrait la pendre le soir
mme  onze heures pour la conduire  la chapelle de Ham..., o
le prtre et les tmoins les prcderaient tous deux. C'est l,
ajoutait-il, que le ciel recevra nos serments; c'est l o j'acquerrai
le droit de vous consacrer ma vie! Et en post scriptum: Je serai
accompagn de la respectable miss Harriette Rosmond, la seule de mes
parentes  qui je pouvais me confier.

Ce n'tait plus un songe, ce bonheur qu'Ellnore n'et os dsirer, il
allait s'accomplir... Cette vie qu'elle rvait, cette vie douce et pure,
fruit de l'amour chaste allait tre la sienne... Tant de flicit lui
semblait impossible; elle prouvait cette sorte d'effroi qu'inspire un
bonheur trop parfait. Quelque chose nous avertit qu'il n'est pas de ce
monde et que, plus il nous approche des cieux, plus sera cruel le retour
sur la terre.

Avec quelle innocente coquetterie Ellnore revtit cette jolie
robe blanche, choisie, commande par Frdrik sur un modle drob
furtivement par mademoiselle Rosalie, et confi  son matre. Combien
Ellnore tait charme de se trouver belle. Je lui plairai ainsi,
pensait-elle; et, fire de cette ide, elle se mirait avec complaisance;
elle s'abandonnait  cette prsomption dlirante qui ne dure qu'un
instant, celui qui prcde l'abdication. Une fois soumises aux lois d'un
amant ou d'un mari, les femmes deviennent si humbles!

Lorsqu'Ellnore fut habille, et que sa femme de chambre l'eut quitte,
elle attacha elle-mme le rameau de fleurs d'oranger sur ses beaux
cheveux blonds; puis voulant cacher cette parure virginale aux yeux
des gens de la maison qui la croyaient dj marie, elle jeta sur sa
coiffure un voile de dentelle noire, et cacha sa jolie taille sous une
pelisse de mme couleur. Ce ne fut pas sans prouver une impression
pnible qu'elle couvrit de ce deuil sa robe nuptiale; mais les
convenances l'ordonnaient, et elle fit taire ses ides superstitieuses.

Dans quel trouble divin Ellnore passa cette heure d'attente!... Comme
son coeur battait au moindre bruit... Oppresse par l'espoir comme on
l'est par la crainte, sa respiration s'arrtait tout  coup; alors elle
se crait une inquitude pour ne pas succomber  sa joie.

--Si je l'attendais en vain, se disait-elle... Si, retenu par sa
famille, il se voyait contraint  m'abandonner... si quelque obstacle
imprvu s'opposait  notre union...

Et des larmes venaient attrister ce visage tout  l'heure si radieux; et
puis souriant de son malheur imaginaire, Ellnore revenait  toutes les
motions,  tous les enchantements de l'esprance. Assise prs
d'une fentre ouverte, elle ne s'aperoit point du froid de la nuit;
l'aboiement d'un chien, le vol d'un oiseau nocturne la font tressaillir.
Son oreille,  force de guetter le bruit d'une voiture, croit
l'entendre; mais bientt le calme parfait d'une nuit  la campagne
dtruit son illusion, son tremblement s'apaise. Elle se promet de ne
plus couter pour ne plus s'agiter vainement; mais le moyen de penser 
autre chose qu'au roulement de cette voiture, n'est-ce pas le signal qui
doit lui annoncer tous les biens de la vie?

Enfin, un bourdonnement se fait entendre; il augmente, et, plus de
doute, une berline s'arrte  la porte, M. de Rosmond en descend
prcipitamment pour venir chercher Ellnore; il la trouve tellement mue
qu'elle a peine  se soutenir; il la presse sur son coeur et l'entrane
vers le perron; il la soutient pour monter en voiture et la prsente 
sa vieille cousine, en rclamant toutes ses bonts pour elle. Ellnore
voudrait lui adresser quelques compliments, mais un trouble invincible
l'empche de parler, une palpitation violente la suffoque,... ses yeux
se ferment malgr elle... Miss Harriette, qui la voit immobile, s'crie
avec emphase:

--Elle se trouve mal... pauvre petite... je le crois bien, vraiment! une
telle solennit!... on succomberait  moins; et en parlant ainsi elle
sortait de sa poche trois flacons de diffrents sels qu'elle s'obstinait
 faire respirer  Ellnore, malgr que celle-ci ranime par le grand
air, lui dit qu'elle tait parfaitement remise de son motion; mais une
chose aussi simple ne pouvait entrer dans l'esprit de miss Harriette
Rosmond, il lui fallait de l'extraordinaire, du merveilleux, surtout.

C'tait une de ces vieilles filles romanesques, assez communes en
Angleterre; un compos du caractre de la _Blise_, de Molire, et de
la _Tante Aurore_, de l'Opra-Comique, se croyant toujours adore, et
toujours trahie par la raison que la moindre politesse de la part d'un
jeune homme lui paraissait une dclaration d'amour; qu'elle btissait
sur cet chafaudage un palais enchant; qu'elle s'y logeait auprs de
son idal, y recevait en imagination tous les serments dont les amants
passionns sont prodigues, et, qu'enfin, emporte par son exaltation,
elle allait ordinairement jusqu' lui faire offrir de sanctifier leur
amour mutuel par les saints noeuds du mariage.

Alors l'innocent hros de ce roman, surpris d'une proposition qu'il
n'avait point provoque, l'ludait le plus poliment possible; mais
tous ses soins  dissimuler ce que son refus avait de dsobligeant ne
faisaient que redoubler le ressentiment de la vieille miss. Elle criait
 la trahison, et prenait des airs de victime qui amusaient d'autant
plus ses amis qu'ils savaient la consolation prs du dsespoir. Trente
ans de cet exercice de coeur ne l'avaient point courbature, et lorsque
miss Harriette Rosmond ne trouvait pas dans ses propres aventures
l'emploi de sa sensibilit, elle la reportait sur les tres dont le
caractre et la situation romanesques lui promettaient le plaisir de
prendre part  des secrets importants et  des vnements tranges.

Frdrik connaissant le faible de sa cousine, et tant certain de la
flatter en lui offrant de protger une jeune personne, belle, honnte,
calomnie et abandonne, c'est--dire dans toutes les conditions exiges
pour tre l'hrone d'un roman, il n'avait pas hsit  confier  miss
Harriette son amour pour Ellnore, et  lui dire comment, n'ayant pu
vaincre sa vertu, il s'tait dcid  braver les prjugs de sa famille
en l'pousant secrtement.

--Je n'ai pas craint d'tre blm de ma noble cousine, avait-il ajout
d'un ton solennel; elle sait trop ce que vaut un amour vritable pour
s'tonner de m'y voir tout sacrifier.

Ensuite, traant la peinture de la vie mystrieuse et champtre qu'il
allait mener dans son cottage prs de sa bien-aime, il transporta en
ide la vieille miss dans le paradis qu'elle avait si souvent rv, et
il obtint sans peine d'elle de venir prsider au bonheur qu'elle n'avait
pu atteindre.

Ellnore se flicita d'tre patronne dans la grande solennit qui
allait s'accomplir par une femme d'un ge respectable, et attache 
la famille du marquis de Rosmond. Encourage par cette prsence, elle
s'offrit avec plus d'assurance aux regards des tmoins qui l'attendaient
dans la sacristie attenant  la chapelle de Ham...; l on lui fit signer
son nom sur deux registres; Frdrik en fit autant, puis ils vinrent
s'agenouiller tous deux devant l'autel, et le prtre catholique commena
la crmonie; elle se passa dans le recueillement convenable et s'acheva
au grand regret de miss Harriette Rosmond, sans le moindre vnement
dont on pt tirer quelque prsage. Seulement, aprs avoir prsent les
tmoins  ces dames, les leur avoir nomms, lord Rosmond ayant ordonn
de faire avancer la voiture de milady, le cocher ne se trouva point.
Imaginant que ses matres resteraient longtemps dans la chapelle,
il tait all boire  la taverne du village. Ce contre-temps parut
contrarier Frdrik outre mesure. Il dpcha Maurice pour arracher, par
tous les moyens possibles, le cocher aux dlices du porter, et se livra,
en le revoyant,  une si vive colre contre ce malheureux, qu'Ellnore
en fut effraye. Elle s'tonna de ne pas trouver Frdrik plus indulgent
dans sa flicit, et s'affligea de voir un tel excs de violence fltrir
les joies du plus beau moment de sa vie; il faut si peu de chose pour
gter un bonheur!




XIX


On accuse l'amour d'tre aveugle; hlas! il ne l'est pas encore assez!
J'en appelle  toutes les personnes sincres avec elles-mmes. Combien
de fois n'ont-elles pas maudit l'amour trop clairvoyant qui leur
laissait dcouvrir un sentiment d'gosme, une joie brutale dans les
transports qu'elles faisaient natre. Pour sduire, on prend facilement
les qualits, les gots, jusqu'aux manires de l'objet aim; mais cette
hypocrisie commune  toutes les ambitions survit rarement au succs.
Le bonheur rend  soi-mme; aussi faut-il tre vraiment aimable pour le
paratre au comble de la flicit.

Malgr tous les enchantements de sa nouvelle situation, Ellnore ne
tarda pas  s'apercevoir que l'amour de Frdrik tait plus violent que
tendre et que, tourment par une inquitude dont elle ne devinait pas
la cause, son humeur, tantt sombre, tantt gaie jusqu' la folie, lui
inspirait une sorte d'effroi qu'elle ne pouvait s'expliquer.

Frdrik passait une partie de ses journes  Londres. Ellnore
consacrait ce temps aux soins de sa maison,  la lecture des ouvrages
que prfrait lord Rosmond.

La politique commenant ds lors  occuper tous les esprits, Ellnore
en faisait une tude particulire pour tre en tat d'en causer avec
son mari. Miss Harriette tait seule admise chez ce jeune mnage, encore
tait-il dfendu  Ellnore de lui rendre ses visites, bien qu'elle
demeurt  un quart de mille de son cousin. Frdrik motivait cette
dfense sur la crainte de voir lady Rosmond rencontrer chez miss
Harriette quelques membres de sa famille. Il tait de la plus haute
importance, disait-il, de ne pas leur laisser souponner son mariage,
avant la mort d'un vieil oncle dont il attendait une immense fortune,
 la condition d'pouser la femme qu'il lui destinait, et cet oncle ne
manquerait pas de le dshriter s'il venait  savoir qu'au mpris de sa
volont, son neveu avait fait un mariage d'inclination.

Ellnore soumise au moindre dsir de son mari vivait dans la rclusion
sans se plaindre, heureuse de passer sa journe  attendre Frdrik
et sa soire prs de lui. Mais Ellnore avait t vue quelquefois se
promenant avec M. de Rosmond, elle tait trop belle pour n'tre
point remarque, mme des paysans. Le bruit se rpandit bientt qu'un
gentleman renfermait la plus jolie personne du monde dans ce petit
cottage entour d'accacias, et les chtelains des environs dirigrent
bientt leurs promenades de ce ct.

Frdrik, instruit par Maurice de la quantit de chasseurs qui venaient
se reposer tous les matins sous les fentres de milady, prit pour
prtexte la mauvaise saison qui durait encore pour supplier Ellnore de
ne pas sortir de son appartement, et de ne pas s'exposer au froid
dans l'tat o elle se trouvait. Elle allait tre mre et les ordres
imprieux de Frdrik lui paraissaient dicts par le plus tendre
intrt; d'ailleurs, il n'tait pas de sacrifice qu'il ne lui ft doux
de faire dans l'espoir de s'assurer le nouveau bonheur qui lui tait
promis.

Un soir, lord Rosmond revint de Londres dans une grande agitation qu'il
s'efforait en vain de dissimuler.

--Je ne savais pas, dit-il en entrant chez Ellnore d'un ton qui voulait
paratre insouciant, que le comte Charles de Norbelle et l'honneur
d'tre de vos amis.

--Je l'ai vu quelquefois chez la duchesse de Montvreux, rpondit
Ellnore.

--Ah! rassemblez mieux vos souvenirs, reprit Frdrik avec ironie. Vous
l'avez vu ailleurs aussi, du moins il s'en vante.

--Je l'ai revu  Douvres, il est vrai; il se trouvait  la porte de
l'htel de Londres, au moment o j'allais le quitter et monter en
voiture.

--Et cette rencontre vous a si peu frappe, que vous n'avez pas cru
devoir m'en parler?

--C'est parce qu'elle m'a t dsagrable, monsieur, et qu'elle pouvait
vous inquiter pour notre secret que je me suis dcide  ne vous en
rien dire.

--Vous auriez d exiger de lui la mme discrtion.

--Je croyais n'avoir rien  redouter de son bavardage, ayant refus de
le recevoir chez ma soeur  Londres, o, pousse par ses questions, je
lui dis que j'allais loger.

--Ah! vraiment, un homme de coeur ne se dcourage pas pour si peu de
chose. Un refus de ce genre, fait avec toute la grce dont une jolie
femme ne se dpart jamais est juste ce qu'il faut pour redoubler le zle
d'un adorateur. Aussi votre refus a-t-il produit tout l'effet que vous
en deviez attendre.

--Ah! Frdrik... est-ce bien vous qui me parlez ainsi!... vous!... me
souponner!...

--Je sais bien que vous me prouverez que j'ai tort... c'est dans
l'ordre; mais l'vidence est l pour me donner raison; tenez... lisez
ceci.

A ces mots, Frdrik jeta un papier sur la table  ouvrage d'Ellnore.
C'tait un billet du comte Charles de Norbelle  milord Bor...; ce
billet finissait ainsi:


    J'ai enfin dcouvert la retraite champtre o ce rus de
    Rosmond renferme la charmante Ellnore. La pauvre enfant n'a
    fait que changer de prison et de gelier. Il serait bien
    temps que quelque chevalier s'armt pour sa dlivrance. Ne le
    pensez-vous pas? Si j'avais pu me douter de ce qu'elle mditait,
    lorsque je l'ai rencontre, l'an pass,  Douvres, je l'aurais
    ravie  son triste sort. Mais il est encore temps de la rendre
     la socit, et je vous propose de nous runir pour accomplir
    cette bonne oeuvre.


--Voil une coalition assez glorieuse, je pense, et qui doit vous
flatter, dit M. de Rosmond en s'efforant de sourire.

--C'est sans doute une plaisanterie de M. de Norbelle, qui ne mrite pas
l'humeur qu'elle vous donne, et lors mme qu'il voudrait s'amuser de ce
projet ridicule, vous savez s'il serait dconcert.

--Non, ma foi, je n'en sais rien, j'en ai vu de plus spirituels que
moi tromps  faire plaisir, quand ce ne serait que ce cher marquis de
Croixville.

--Oh! mon Dieu! s'cria Ellnore, ai-je donc mrit cette injure? Et des
larmes inondrent son visage.

--Pardon, dit Frdrik, mu par l'accent douloureux d'Ellnore, je
vous afflige, mais je vous l'ai dit, l'ide d'tre trahi me trouble
la raison, me rend barbare; ce mystre que vous m'avez fait de cette
rencontre, la certitude que le comte de Norbelle se promne sans cesse
aux environs de cette retraite, a d m'inspirer des soupons... j'ai
pens...

--Eh bien, quittons cette maison,... conduisez-moi l o vous me croirez
 l'abri de le rencontrer, lui, ou tout autre, interrompit Ellnore, et
vous verrez si j'hsite  vous suivre.

--Ah! vraiment, qu'importe le lieu o vous iriez l'attendre, ne
serait-il pas toujours certain de le dcouvrir?... Pour peu qu'il vous
suppose touche des peines qu'il prend pour vous apercevoir, pensez-vous
qu'il ne vous donne pas bientt la preuve de son zle  vous suivre?
Non, ce n'est pas  nous qu'on en apprend dans ce genre d'escrime; tout
dpend de la femme pour laquelle on entreprend tant de hauts faits; elle
seule les encourage ou les djoue; aussi n'ai-je pas la prtention de
dconcerter les projets de M. de Norbelle. Je suis tout au contraire
dans la ferme rsolution de n'y apporter aucun obstacle.

--Frdrik... s'cria Ellnore, se peut-il que l'orgueil vous gare au
point de me parler ainsi?... pour vous faire un droit de la situation o
vous m'avez prise, des apparences qui m'accusaient, oubliez-vous que je
suis arrive pure dans cette chapelle, o vous m'avez donn votre nom?
Pensez-vous que ce nom qui m'honore, ce nom qui va parer votre enfant,
je veuille le souiller par une trahison? Ah! vous me connaissez trop
pour m'en croire capable; vous savez trop bien que si je pouvais cesser
de vous aimer, la fiert seule suffirait pour me conserver chaste; mais
je vous aime; et ce qui m'afflige le plus dans l'insulte que vous me
faites, c'est que vous n'en doutez pas.

Ces derniers mots d'Ellnore parurent jeter un grand trouble dans
l'esprit de M. de Rosmond; il y rpondit par des dngations faibles,
des assurances vagues, et toutes les tendres humilits d'un faux
repentir. C'tait un moyen infaillible d'amener la conciliation; mais
ce raccommodement, gt par une arrire-pense d'un ct et une rancune
invincible de l'autre, laissa dans le coeur d'Ellnore une impression
douloureuse, dont son imagination fit un pressentiment.

En amour, le premier sentiment qu'on se cache est un anneau de rompu
dans la chane; on la rattache en vain, la suture s'en voit toujours, et
puis l'on sait qu'elle peut se rompre.

Le refus, fait par lord Rosmond de quitter la valle de Ham... rendit
Ellnore prisonnire, tant elle craignait de rencontrer le comte Charles
ou quelqu'un de ses amis. Elle n'osait mme pas s'approcher de la
fentre; car plus elle vivait cache, plus ces messieurs faisaient
d'efforts pour l'apercevoir; se promenant sans cesse autour du cottage,
questionnant les domestiques, ils avaient plus d'une fois tent de les
sduire  prix d'argent pour obtenir d'eux la permission de se promener
un instant dans les serres du jardin; mais l'incorruptible Maurice
donnait  ses camarades l'exemple d'une discrtion  toute preuve; il
conduisait tout le monde, mme les gens d'affaires. Miss Harriette,
 qui les frquentes promenades des jeunes seigneurs attirs par le
plaisir de voir Ellnore, donnaient des esprances pour son propre
compte, grondait souvent Maurice de tout ce qu'il faisait et disait
pour empcher ces charmants curieux de pntrer dans le cottage. Mais il
tait trop bien pay de sa surveillance pour s'en relcher un instant.

Un jour M. de Ham..., riche banquier de Londres, envoya un de ses
premiers commis pour remettre  miss Ellnore Mansley, une lettre
importante. Maurice lui rpondit qu'elle n'y tait point, et qu'il
fallait attendre le retour de mylord. En vain, le commis affirma qu'il
tait dans le secret de la prsence de miss Mansley dans le cottage,
en vain rpta-t-il qu'il tait trs-essentiel qu'elle signt la
procuration dont il tait porteur, Maurice fut inflexible. Il fallut se
rsigner  attendre l'heure o lord Rosmond revenait pour dner, ou pour
souper, selon qu'il s'amusait plus ou moins  Londres.

Il arriva vers les six heures, et s'enferma aussitt dans son cabinet
avec le commis, en ordonnant  ses gens de ne point avertir milady de
son retour; aprs avoir congdi l'homme d'affaires, Frdrik passa chez
Ellnore, et lui dit.

--Je vous apporte une triste et bonne nouvelle... ce pauvre marquis de
Croixville!...

--Eh! mon Dieu... qu'avez-vous  m'apprendre?

--Calmez-vous, ma chre Ellnore, songez  l'tat o vous tes, et qu'il
ne faut pas vous abandonner  de trop vives motions.

--Vous m'effrayez... quel malheur lui est-il donc arriv?...

--Vraiment, en vous voyant aussi tremblante, j'hsite  vous le dire.

--Parlez, Frdrik... je vous en supplie! quel malheur l'a frapp?...

--Eh bien!... c'est le dernier...

--Il est mort! s'cria Ellnore en plissant.

--Oui, mort subitement...

--Et en maudissant Ellnore! s'cria-t-elle en sanglotant.

--Je ne le pense pas, reprend Frdrik. Ses dispositions en votre faveur
en doivent ter l'ide. La preuve en est dans la lettre que m'crit M.
Bernardi, son notaire et le mien.

Et voyant qu'Ellnore est trop absorbe dans sa douleur pour prendre
connaissance de cette lettre, Frdrik se met  la lire tout haut.

    Monsieur le marquis,

    On m'assure que vous seul savez dans quel endroit s'est retire
    mademoiselle Ellnore Mansley, aprs avoir quitt le chteau
    de M. le marquis de Croixville. Si cela est, veuillez avoir la
    bont de faire parvenir  cette demoiselle la nouvelle de
    la mort du marquis de Croixville, qui a succomb, la semaine
    dernire,  une attaque d'apoplexie. Faites savoir  ladite
    demoiselle qu'elle est propritaire d'une somme de trois cent
    mille francs, dpose chez moi, il y a un an, en son nom, somme
    dont M. de Croixville avait dclar tre le simple grant, et
    qui doit tre remise  sa mort entre les mains de la demoiselle
    Mansley. Ci-joint une procuration en bonne forme pour toucher
    cette somme et la remettre  qui de droit.

    J'ai l'honneur d'tre, monsieur, etc.

    ***.

--C'est se conduire en bon gentilhomme, dit Frdrik; il ne pouvait
s'abuser sur le tort qu'il vous avait fait; il a voulu le rparer en
assurant votre indpendance. Cela lui fait honneur... Malgr tous ses
travers, c'tait un homme d'un grand mrite et qui sera regrett...
Mais c'est aussi trop le pleurer, ajouta-t-il en essuyant les larmes
d'Ellnore; allons! signez cette procuration, qu'il faut renvoyer
sur-le-champ  M. Bernardi.

--Moi accepter ses bienfaits quand je l'ai peut-tre afflig
mortellement!...

--Ce n'est point un bienfait, reprit Frdrik d'un ton imposant,
c'est une dette, et la plus sacre de toutes celles que l'on puisse
contracter. Celui qui vous avait perdue  votre insu ne devait-il pas
vous mettre  l'abri de la dgradation qu'entrane la misre? Devait-il
exposer la fiert de votre caractre  flchir devant la ncessit? Non,
il a fait son devoir; il a conserv ses droits de pre, tels que vous
l'en aviez revtu; il a dot sa fille, et vous ne pouvez vous soustraire
 sa gnrosit sans offenser sa mmoire.

--Je ferai ce que vous dciderez, dit Ellnore..., mais souffrez mes
regrets... Je l'aimais tant avant de savoir les noms odieux qu'on
donnait  sa tendresse pour moi...  ses soins... si bons... si
paternels. Ah! je le sens, aujourd'hui qu'il n'est plus... mon coeur lui
conservait un attachement que sa perfidie n'avait pu dtruire... Oui, il
tait plus malheureux que coupable, je le sens aux pleurs que sa mort me
cote...




XX


Frdrik eut besoin d'employer tout l'ascendant que l'amour lui donnait
sur Ellnore pour calmer sa douleur. Il se chargea du soin de rpondre
 son notaire pour l'engager  faire passer les fonds d'Ellnore  M.
Ham..., banquier  Londres. Lorsqu'il fallut signer la procuration,
Frdrik recommanda vivement  Ellnore de ne mettre au bas que ses
noms de famille, en disant que le dpt ayant t fait en son nom de
demoiselle, il ne fallait pas y joindre celui de marquise de Rosmond.
Ellnore obit sans faire nulle observation. La somme dpose chez
M. Bernardi fut bientt confie  M. Ham..., qui la plaa dans de si
heureuses oprations qu'il en doubla en peu d'annes le capital.

Ellnore devint mre, sa joie d'avoir un fils fut trouble par le
sacrifice qu'on lui imposa de ne pas le nourrir de son lait. La
rvolution franaise venait d'clater, M. de Rosmond prvoyait la
ncessit de partir d'un moment  l'autre pour aller dfendre les
parents et les biens qu'il avait en France. Ellnore ne voulait pas que
nul obstacle l'empcht de le suivre. Le petit Frdrik fut donc confi
 une bonne nourrice et resta sous les yeux de sa mre.

Il ne fallait rien moins que les horribles nouvelles qui se succdaient
pour empoisonner un bonheur aussi doux; mais chaque jour apprenait  M.
de Rosmond le pillage du chteau d'un ami, d'un parent, la mort violente
de quelque malheureux souponn d'aristocratie; c'tait  qui se
sauverait de cette terre de libert, o l'on commenait  arrter tout
le monde. M. de Rosmond, occup  recevoir tout le monde ou  guider les
amis qui venaient se rfugier  Londres, y tait presque sans cesse,
et Ellnore se voyait rduite  la socit de miss Harriette et 
ses phrases emphatiques sur les aventures, les rencontres romanesques
qu'amneraient sans doute de si grands vnements.

Bien que le mariage d'Ellnore dt la rassurer sur son sort  venir,
elle ne se vit pas sans quelque plaisir assez riche pour ne rien coter
 son mari; et elle bnit le souvenir de cet ami qui avait cherch
 rparer le tort qu'il lui avait fait, en lui assurant une honnte
indpendance. La dignit du caractre d'Ellnore rendait ce bienfait
inapprciable; mais elle s'tonna d'en voir M. de Rosmond encore plus
heureux qu'elle. Il dit mme  propos de cet hritage plusieurs mots
sur la libert mutuelle qui rsultait de l'argent dans toutes les
associations, qui frapprent dsagrablement Ellnore; elle le trouva
trop satisfait de savoir qu'avec ce modique revenu elle pourrait se
passer de lui. En amour, tout dsir d'affranchissement est une injure.

L'humeur de Frdrik devenait chaque jour plus sombre; mais Ellnore
n'en accusait que les tristes nouvelles qui se succdaient. Les biens
que la famille Rosmond avait en France venaient d'tre saisis par des
cranciers patriotes. Le pre de Frdrik avait succomb au chagrin de
se voir ruin, et son fils se trouvait rduit  une faible somme place
chez son banquier  Londres. Il fallait se rsigner  des conomies,
insupportables  M. de Rosmond. Ellnore allait tre la plus riche du
mnage, et c'tait avec de tendres instances qu'elle conjurait Frdrik
de disposer du peu qu'elle possdait pour l'employer comme il le
dsirait. Mais une telle somme tait insuffisante  maintenir le luxe
de M. de Rosmond. Dans son dpit, il se reprochait tout haut de n'avoir
point profit de la rvolution, qui tait  la cour de France tout moyen
de svir contre lui, et de la protection alors toute-puissante du duc
d'Orlans, pour aller dfendre ses biens, vendre et raliser sa fortune,
et la placer en Angleterre. Tous ces reproches semblaient dire: Sans le
sot attachement qui m'a retenu ici, je serais encore riche.

L'ide d'tre utile  Frdrik dans ces temps de troubles rendait
Ellnore patiente  supporter tout ce que le malheur lui faisait dire
d'injurieux; et puis elle croyait tant lui devoir, que rien ne pouvait
lasser sa reconnaissance.

Une anne se passa dans cette anxit. Un jour, M. de Rosmond revint
de Londres, l'air radieux, le regard anim. Ellnore s'empressa de lui
demander quelle heureuse nouvelle le mettait en si bonne disposition.

--Quelles bonnes nouvelles? Ah! mon Dieu! rpondit-il, elles sont plus
mauvaises que jamais: les Franais deviennent fous; le duc d'Orlans
lui-mme est effray de leur dmence; il craint de l'avoir trop
encourage, c'est pour cela qu'il vient d'arriver  Londres charg d'une
mission qui dguise un exil. C'est une guerre  mort entre lui et la
reine, dont tous deux seront peut-tre victimes, tant les esprits sont
rvolts; cela fait frmir pour l'avenir, et l'on doit s'estimer heureux
de n'tre pas tmoin d'un spectacle si menaant.

--Pourtant votre joie ne vient pas de l, dit Ellnore en portant sur
Frdrik un regard souponneux.

--Aussi n'en ai-je point, reprit-il, et je ne sais ce qui peut vous
donner l'ide...

--Je me suis donc trompe, dit Ellnore sans perdre de vue Frdrik.

--D'autant plus trompe, rpliqua M. de Rosmond, qu' toute la peine que
les affaires de France causent, il faut que je joigne le regret de vous
quitter pour quelques jours.

--Vous loigner d'ici? demanda vivement Ellnore. Iriez-vous  Paris?
grand Dieu!

--Non, vraiment, je ne suis pas si fou, c'est bien assez de leur laisser
mes biens sans leur donner ma tte; mais moins il reste de fortune, plus
il faut en prendre soin, et c'est pour m'assurer le recouvrement d'une
somme assez considrable que je me vois forc de partir demain matin
pour dimbourg.

--Et votre absence durera...

--Quinze jours, tout au plus.

--Quinze mortels jours!...

--Peut-tre moins si l'affaire qui me force d'aller l se termine
promptement; ma chre Ellnore ne peut douter de mon empressement 
revenir prs d'elle.

Alors Frdrik somma Maurice pour lui ordonner de tout prparer pour son
dpart.

--Faudra-t-il prendre le grand ncessaire en bois d'bne ou le petit en
acajou? demanda Maurice.

--Le grand, et tu n'oublieras pas le coffret maill.

Or, ce coffret maill contenait les ordres, les plaques en diamants que
lord Rosmond ne prenait jamais que pour aller  la cour. Ellnore en
fit la remarque; ce qui parut embarrasser Frdrik; mais il dit que ce
coffret renfermait encore d'autres bijoux qu'il voulait dposer chez son
banquier, pour plus de sret.

Cet incident, si peu important en apparence, jeta l'inquitude dans
l'esprit d'Ellnore. Il lui vint pour la premire fois  l'ide que
Frdrik ne lui disait pas la vrit; elle cessa de le questionner de
peur de l'entraner dans quelqu'autre mensonge, et se contenta de se
dire:

--C'est un mystre que je ne dois pas pntrer.

Le lendemain matin, en recevant les adieux de Frdrik, Ellnore fondit
en larmes.

--Ah! c'est faire trop d'honneur  une si courte absence, s'cria M. de
Rosmond en voyant la douleur qu'Ellnore tentait en vain de surmonter.

--C'est vrai, dit-elle, je dois vous paratre ridicule, mais j'ai l'me
pntre de tristesse comme  l'approche d'un grand malheur.

--Cependant je ne vous laisse pas seule, ma cousine m'a promis de venir
s'installer ici pendant mon absence; elle vous tiendra compagnie. Je
sais bien qu'elle n'est pas toujours amusante et qu'il faut avoir un
complice pour rire de ses bizarreries, de ses grandes phrases; mais vous
les retiendrez pour me les crire, cela vous distraira: sans compter que
votre enfant vous occupe du matin au soir. Allez, vous aurez  peine le
temps de penser  moi.

Ellnore sourit tristement  cette espce de reproche, et pensa qu'il
tait inutile de s'en justifier. En ce moment, Maurice vint apporter 
son matre un portefeuille rempli de banknotes. Ellnore s'tonna de
le voir se munir d'une somme aussi forte pour entreprendre un si petit
voyage; mais elle n'en fit point tout haut l'observation. Cette richesse
prsente ne s'accordait pas avec ce que M. de Rosmond lui avait dit peu
de jours avant, de la gne qu'il prouvait depuis qu'il ne recevait plus
aucuns fonds de France; tout, jusqu'au brillant quipage venu pour le
prendre, lui paraissait trange et la plongeait dans des suppositions
qui se dtruisaient l'une par l'autre. Mais ce qui la frappa le plus
dsagrablement, ce fut la manire dont M. de Rosmond repoussa les
caresses du petit Frdrik, qui s'attachait  sa jambe comme pour
l'empcher de partir. L'enfant tait caressant jusqu' l'importunit,
il est vrai, mais l'impatience de son pre, la violence qu'il mit 
l'loigner de lui,  ordonner  la nourrice d'emporter son enfant,
rvoltrent le coeur d'Ellnore.

--Il faut que ce voyage vous donne bien de l'humeur, dit-elle, pour
traiter ainsi ce pauvre petit?

--C'est qu'il est insupportable, lorsqu'on a quelque chose d'important
 faire, d'tre ainsi obsd, reprit M. de Rosmond; ah! vous l'aurez
bientt consol de ce chagrin. Adieu, ajouta-t-il en s'approchant
d'Ellnore pour l'embrasser; mais sa tendresse maternelle tait blesse,
elle accueillit froidement Frdrik.

--Au nom du ciel, ne me quittez point ainsi, dit-il d'un accent pntr.
Ne me gardez point rancune... Croyez qu'en vous affligeant, je suis plus
 plaindre que vous... que la ncessit seule... que je vous aime
plus que tout... que je n'aimerai jamais personne autant que ma chre
Ellnore... que son amour est ma vie, et que si elle pouvait jamais se
donner  un autre... Mais je dlire, ajouta-t-il en s'efforant de se
calmer; pardonnez-moi de vous dire tant d'extravagances... C'est le
regret de vous quitter qui me fait perdre la tte... Soyez indulgente.

Sans mieux comprendre ce retour de tendresse que le mouvement de
duret qui l'avait prcd, Ellnore tendit sa main  Frdrik, serra
affectueusement la sienne, et le suivit en silence jusqu' sa voiture.




XXI


Ellnore tait encore sous le poids des rflexions qu'elle amassait
l'une sur l'autre pour expliquer la conduite de Frdrik, lorsqu'on vint
lui annoncer l'arrive de miss Harriette; elle eut peine  contenir un
signe d'impatience en voyant troubler sitt sa solitude; mais elle se
dit: elle me parlera de lui, et elle se rendit dans le salon o elle
trouva la vieille miss entoure de malles, de cartons, comme si elle
avait d passer des annes au cottage, Ellnore ne put s'empcher de
lui en faire la remarque, et miss Harriette rpondit qu'elle ne marchait
jamais sans tout ce qu'elle possdait de robes; on ne sait pas ce qui
peut arriver ajouta-t-elle; vous avez beau vous obstiner  ne recevoir
personne, vous verrez qu'il surviendra une circonstance, un hasard qui
vous forcera  rompre ce voeu ridicule, et puis, qui peut tre  l'abri
d'une rencontre?

--Moi, dit Ellnore, moi qui ne sors jamais, et dont les promenades ne
vont pas au del de mon jardin!

--Ah! c'est s'emprisonner trop volontairement! et je ne vous promets
pas, ma chre cousine, de me conformer aussi scrupuleusement aux
recommandations de Frdrik. D'ailleurs, cette manire de se cacher 
tous les yeux n'est bonne qu' exciter la curiosit; je lui en ai donn
la preuve en lui montrant les lettres qu'on m'adresse de tous cts
pour savoir de moi, s'il n'y a pas moyen de pntrer dans ce charmant
cottage, d'y rendre ses hommages,  la beaut qu'on y renferme? quels
sont les jours o il va  Londres? les heures o vous tes seule? enfin
cent questions de ce genre qui rvlent assez les sentiments de ceux qui
les font, sentiments que les difficults exaltent, et qui finiront par
clater d'une faon terrible.

--Je crains peu ces passions imaginaires, reprit en souriant Ellnore,
et ne crois point  l'amour qui n'est point encourag.

--Malheureuse enfant! s'cria miss Harriette d'un ton tragique, combien
cette confiance peut vous tre fatale! Heureusement pour vous, Frdrik
ne la partage point, et son humeur jalouse vous garantira toujours des
piges de la sduction.

--Vous l'avez donc vu souvent trs-jaloux?... demanda Ellnore avec
trouble.

--Jaloux jusqu' la cruaut, reprit miss Harriette, sans penser 
l'effet que devait produire ce qu'elle disait de son cousin sur l'esprit
d'Ellnore; d'abord, dans son enfance, c'tait un vrai diable, il se
mettait dans des accs de colre  faire trembler son gouverneur. Un
jour il a manqu tuer son frre cadet, parce que, tant malade, on avait
donn au pauvre petit plus de joujoux qu' lui. Que voulez-vous, il est
n jaloux. La petite Fanny en sait quelque chose, et je connais certaine
lady qui... Mais il ne faut pas tout dire. Le fait est que la passion
entrane avec elle bien des inconvnients. Et miss Harriette, continuant
sur ce ton, raconta plusieurs aventures de Frdrik qui ne prouvaient
pas en faveur de sa bont ni de sa constance.

Le dsir de raconter entrane souvent les vieux parents dans ces sortes
de dlations; ils parlent des dfauts des gens qu'ils ont levs,
comme s'ils s'en taient corrigs; et le ciel sait si l'on se corrige!
Ellnore couta avec avidit les moindres dtails qui lui rvlaient le
caractre de Frdrik, et depuis ramena souvent miss Harriette sur le
sujet de cet entretien. Pourtant, elle n'en sortait jamais que l'me
attriste; mais elle avait entendu rpter cent fois le nom de celui
qu'elle aimait, et elle consentait  payer ce plaisir par le chagrin de
voir mutiler son idole.

Miss Harriette ne fut pas longtemps sans remarquer la quantit de
promeneurs qui passaient et repassaient journellement devant la porte
du cottage; aussi prenait-elle le soin de se parer et de se mettre  sa
fentre en dpit du froid ou de la chaleur, tant qu'elle avait la chance
de voir passer quelqu'lgant cavalier. Enfin, elle crut s'apercevoir
qu'elle tait reconnue de celui qui lui plaisait le mieux; il venait de
lui faire un salut trs-gracieux, elle y avait rpondu par une rvrence
et un regard pudique fort encourageant; aussi le cavalier ne tarda-t-il
point  revenir tout seul sur la colline qui dominait la prairie
entourant le cottage. Cette prairie tait entrecoupe de haies vives,
que le cavalier s'amusait  faire franchir d'un saut  son cheval,  la
grande motion de miss Harriette, qui jetait un cri d'effroi  chaque
bond du coursier. Il n'y avait plus qu'une haie  sauter, lorsque le
cheval mal lanc ou trop retenu dans son lan, s'embarrassa les pieds
dans les pines et tomba sous la fentre d'o miss Harriette contemplait
cet exercice questre.

Elle crie, elle appelle tous les gens de la maison pour voler au secours
du malheureux qu'elle suppose tre mourant de sa chute; elle les conduit
elle-mme prs de lui, leur ordonne de le porter dans la maison, on le
dpose sur le canap du parloir; comme il parat vanoui, et que son
visage dchir par les pines de la haie est couvert en partie de sang,
miss Harriette ne confie qu' elle le soin d'tancher ce sang prcieux.
Elle baignait d'eau le front du bless, lorsqu'Ellnore, attire par le
bruit de l'vnement, arrive et reconnat le comte Charles de Norbelle.

Dans son premier mouvement, elle va refermer la porte et remonter dans
sa chambre; mais miss Harriette dont la main pose sur le coeur du
bless, en sent redoubler les battements, s'crie: Il se meurt!... Voil
les convulsions qui le prennent! Oh! mon Dieu! coure vite chercher le
docteur!...

Ellnore, effraye par ces exclamations, s'approche du canap, et,
voyant le comte immobile et ensanglant, rpte l'ordre d'aller chercher
du secours au village voisin; mais le souvenir des soupons de Frdrik
 propos de M. de Norbelle revenant tout  coup  son esprit, elle sort
de la chambre sous prtexte de presser le dpart du domestique charg de
courir aprs le chirurgien, et elle laisse le bless livr aux tendres
soins de miss Harriette.

Il avait espr mieux; et, voyant que le temps se passait sans ramener
prs de lui Ellnore, il se dcide  sortir de cet vanouissement, et
 ne pas attendre la visite du chirurgien, qui aurait constat qu'il
n'avait aucune blessure grave; il se contente de demander  la vieille
miss la permission de venir la remercier de ses bons soins ds qu'il
sera rtabli de cette chute, ce qu'elle lui accorde avec reconnaissance;
puis il veut  toute force se traner en boitant jusqu' la grille o
l'on avait attach son cheval; en vain miss Harriette se rcrie sur le
danger de remonter sur ce mme cheval, qui avait failli tuer son matre,
sur la souffrance qu'il aurait  braver pendant la route avant d'tre 
Londres. Le comte de Norbelle, feignant de surmonter toutes les douleurs
pour ne pas prolonger l'embarras qu'il cause, enfourche pniblement son
cheval, glisse deux guines dans la main du palefrenier qui tenait la
bride, et s'loigne en jetant sur miss Harriette un regard qui voulait
dire:  bientt.

--Vous avez t fort peu charitable pour cet intressant jeune homme,
dit miss Harriette en entrant chez Ellnore.

--C'est que je le connais, rpondit-elle, et que j'ai des raisons de
croire que sa chute a t volontaire.

--Quelle ide! risquer de se casser bras et jambes par caprice!

--Non pas par caprice, mais pour avoir un prtexte d'entrer ici.

--Quand cela serait! comment ne pas tre touche d'un pareil dvouement:
risquer sa vie pour apercevoir celle qu'on aime! Ah! que d'excuses porte
avec elle une si noble audace!

--Je ne souponne pas le comte de Norbelle de tant d'hrosme; c'est
tout simplement une vive curiosit qui l'a engag  cette comdie.

--Peut-tre avait-il un motif moins vulgaire pour dsirer pntrer
dans cette maison, dit miss Harriette avec un air moiti fat et moiti
mystrieux. Et moi aussi je le connais, ajouta-t-elle en se rengorgeant,
non par son nom, car j'tais loin de me douter que ce beau jeune homme
qui venait chaque jour se promener dans la prairie sous mes fentres ft
cet lgant comte de Norbelle, dont les amours avec la belle madame V...
ont fait tant de bruit cet hiver  Paris. Maintenant que je sais tous
les gards qu'il mrite, je ne manquerai pas  lui tmoigner combien...

--Ah! par grce, chre miss, interrompit Ellnore, ne l'attirez point
ici, ce serait dplaire souverainement  Frdrik.

--Auraient-ils eu quelque vive querelle ensemble? Seraient-ils ennemis?

--Je ne sais, mais Frdrik a de puissants motifs pour ne le point
recevoir. D'ailleurs, vous n'ignorez pas la complte solitude o il
veut que je vive et les raisons imprieuses qui nous obligent  ne
communiquer avec aucune personne de la cour de France ou de celle de
Londres.

--Croyez que j'ai pour les secrets une discrtion  toute preuve, mais
quand cette discrtion peut s'accorder avec les intrts d'un sentiment
irrprochable, il est inutile, que dis-je, il est coupable de rpondre
par le ddain, l'insensibilit, aux preuves d'un dvouement si honorable
pour celle qui l'inspire. Vous tes bien la matresse d'en agir selon
vos prventions, mais chacun a ses devoirs, et celui qui ordonne de
reconnatre certains gards n'est pas moins indispensable qu'un autre.

Ellnore, voyant qu'elle n'avait rien  attendre de la raison de miss
Harriette, eut recours  la prire, et la conjura d'attendre qu'elle ft
retourne chez elle pour recevoir le comte de Norbelle.

--D'ailleurs, plus vous lui portez intrt, ajouta-t-elle, plus vous
devez craindre ce qui pourrait rsulter d'une rencontre entre lui et
Frdrik.

--Quoi! vous pensez qu'ils en viendraient  se mesurer ensemble? dit la
vieille folle, fire de l'ide que deux hommes se battraient pour elle!
Ah! vous me faites frmir! Comptez que je mettrai tous mes soins 
viter cette catastrophe, et que mon cousin n'aura pas l'occasion de
satisfaire son injuste haine!

Ellnore ignorait que c'tait flatter la manie de miss Harriette que
de lui donner l'esprance d'tre l'objet ou le tmoin d'un vnement
tragique. Elle pensa en avoir dit assez pour la dterminer  ne plus
avoir aucun rapport avec le comte de Norbelle; rien n'tait plus facile
que de lui faire dire lorsqu'il reviendrait au cottage, que ces dames
n'taient point visibles; mais ce n'est pas ainsi qu'en agissent les
hrones de romans, et miss Harriette crut plus convenable de tracer ces
mots sur un papier ambr:

On me dfend de vous recevoir, devinez s'il se peut la cause de cette
cruelle rigueur, et croyez que personne ne s'en afflige plus que la
malheureuse Harriette.

Ravie de ce pathos sentimental, elle chargea le berger, dont les moutons
paissaient dans la prairie, de remettre son billet au beau cavalier
qu'il avait aid  secourir peu de jours avant. Ce service, richement
pay, fut rendu avec exactitude. Le comte Charles, devinant l'illusion
que se faisait la vieille miss, se promit d'en profiter pour arriver
jusqu' Ellnore, et il crivit au crayon sur un des feuillets de son
agenda:

Il n'est pas de pouvoir au monde qui m'empche de porter  vos pieds
l'hommage de ma reconnaissance; dussiez-vous me laisser passer la nuit
sous vos fentres sans me donner la consolation de vous entretenir un
moment, l'aurore m'y trouvera, et ma constance  attendre un mot, un
regard de celle qu'on ne peut voir sans l'adorer, vous apprendra ce que
je n'ose dire.

Il n'en fallait pas davantage pour mettre le comble au dlire d'une tte
aussi folle.

--Enfin, s'cria miss Harriette en pressant sur ses lvres ces lignes,
dont les caractres s'effaaient sous ses baisers, enfin j'ai trouv
celui qui devait rpondre  tout ce que mon coeur a de passion, de
tendresse, celui qui comprend ainsi que moi ce que l'amour exige, celui
que nul obstacle n'arrte! Bni soit le malheur qui nous a runis, ce
malheur qui lui a dmontr tout  coup les trsors de sensibilit que
renferme mon me! Et je sacrifierais le bonheur de me consacrer  un
tel amour! je repousserais les voeux d'un homme aussi adorable, par
dfrence pour l'antipathie d'un parent! Non, il y va de ma destine;
j'ai trop longtemps attendu la flicit qui m'est offerte en ce jour, je
ne l'immolerai pas au caprice de mon cousin.

Alors la vieille miss, cherchant  concilier ses projets romanesques
avec la crainte de provoquer quelque acte de violence de la part de
Frdrik, se dcida d'abord  ne mettre personne dans sa confidence,
puis  descendre dans le jardin au milieu de la nuit, et  se munir
d'une des clefs qui ouvraient la porte donnant sur les prs; car la haie
qui entourait l'enclos tait si large et si touffue qu'on ne pouvait la
franchir sans beaucoup de difficults.

Pendant que cette intrigue singulire se tramait, Ellnore, renferme
dans sa chambre, mditait sur une lettre de Frdrik qui lui annonait
son prochain retour sans en prciser l'instant. Il rgnait dans cette
lettre une sorte de contrainte mle  des assurances d'amour,  des
promesses de dvouement pour l'avenir, quels que fussent les vnements
qui pourraient jeter le trouble dans le lien qui les unissait. C'taient
des serments inutiles, des prvisions effrayantes, des contradictions
difficiles  expliquer, dont l'esprit d'Ellnore s'puisait en vain 
chercher la cause. Mais elle allait revoir Frdrik, elle allait lire
dans ses yeux ce qu'il lui fallait croire, et il n'est point de craintes
vagues, de pressentiments funestes dont la joie d'un retour ne triomphe.




XXII


En s'embarquant dans la plus ridicule aventure, le comte Charles n'avait
pas prvu les difficults d'un rendez-vous nocturne avec une femme
vieille et laide dont il fallait mnager l'amour-propre, sous peine
de s'en faire une ennemie dangereuse. Mais il fallait vaincre cette
difficult pour arriver  son but; et le comte n'hsita point 
l'affronter. D'ailleurs le comique de la situation lui promettait des
rcits amusants dont ses amis riraient de bon coeur, et cela maintenait
son courage. Il tait trop certain que sa belle ne le ferait pas
attendre et peut-tre pas languir; aussi avait-il prpar un moyen sr
d'interrompre l'entretien. A un signal convenu, un de ses gens vtu en
gentleman, devait faire du bruit, s'avancer vers la petite porte, enfin
donner la crainte d'une surprise qui ternirait pour jamais un honneur si
longtemps conserv sans tache. Le comte avait de plus un grand intrt 
faire parvenir  Ellnore un avis important; cet avis tait contenu
dans une lettre, et il fallait qu'il le donnt lui-mme  Ellnore, car
personne ne se serait charg de la remettre.

--Est-ce vous, Charles? dit miss Harriette, en entendant marcher de
l'autre ct de la haie.

--Oui, ouvrez.

Et la sensible miss tira le verrou, et tourna la clef d'une main
tremblante. M. de Norbelle poussa la porte, et se jetant aux pieds de
miss Harriette:

--Merci mille fois de cette preuve de confiance, dit-il  voix basse.
Mais se relevant aussitt: allons vers la maison, ajouta-t-il, car ici
l'on pourrait nous entendre. Je crois avoir t suivi par un homme, qui
m'avait tout l'air d'tre un espion de...

--Y pensez-vous? grand Dieu! Aller prs de la maison, sous les fentres
de ma cousine, qui passe une partie de ses nuits  lire ou  pleurer,
car la pauvre femme est, depuis l'absence de Frdrik, dans une
tristesse...

--Il la rend malheureuse, n'est-ce pas?

--Non, vraiment, mais il faut si peu de chose pour jeter l'alarme dans
un coeur bien pris! Si vous saviez comme mon coeur bat!...

--Et le mien donc!... pour s'affliger ainsi, elle est jalouse sans
doute?

--Je ne pense pas qu'elle ait sujet de l'tre; mais est-il besoin de
voir les preuves de la trahison pour la redouter? la crainte n'est-elle
pas inhrente  l'amour, et tenez, dans ce moment mme, o votre
dvouement, o la dmarche que vous avez exige de ma faiblesse
devraient ne me laisser aucun doute, j'prouve le besoin d'tre rassure
par de nouveaux serments...

--Des serments, s'cria le comte; ah! nul ne me cotera pour vous rendre
la scurit! pour vous prouver l'excs de...

--Assez, assez, interrompit miss Harriette, en repoussant la main qui
s'emparait de la sienne, n'abusez pas de l'avantage que vous donne une
coupable imprudence; en me livrant  la loyaut d'un chevalier franais,
j'ai cru ne courir aucun risque.

--Et vous ne vous tes pas trompe. Le ciel me confonde, si, malgr tout
ce que je vois de sduisant, j'ai jamais eu la pense d'outrager tant
de charmes! Ne sais-je pas bien ce qu'on doit  l'illustre parente des
Rosmond, et comment son noble cousin vengerait l'honneur de sa cousine
si quelqu'un osait l'attaquer; car Frdrik est violent, n'est-ce pas?

--Violent  l'excs.

--Despote mme; c'est lui qui exige d'Ellnore de vivre ainsi renferme?

--Non-seulement renferme, mais il soustrait les lettres qu'on lui
crit, et lui fait des scnes  propos des gens qui passent sous ses
fentres.

Et voil pourquoi aucun de mes billets ne lui est parvenu, pensa le
comte. Puis il dit:

--Vraiment, il pousse la dmence jusque-l?

--S'il venait  savoir qu'un homme a pntr la nuit dans ce jardin, il
tuerait Ellnore.

--Grand Dieu! s'cria le comte Charles en plissant, je ne veux pas
rester un moment de plus ici, si j'allais tre cause.... ah! j'en
mourrais de.... et pourtant je dois....

--Restez, interrompit miss Harriette en s'emparant  son tour de la main
du comte; nous n'avons nulle surprise  craindre de la part de Frdrik,
il est  dimbourg encore pour quelque temps; et j'avoue que la
gnrosit de votre conduite envers moi me fait dsirer son retour;
car il est de certains intrts qu'un tiers seul peut traiter. Vous
comprenez, ajouta miss Harriette en baissant les yeux et en serrant
tendrement la main qu'elle tenait.

Mais le comte, uniquement occup du malheur que sa prsence la nuit
au cottage pouvait attirer sur Ellnore, redoubla de questions sur ce
sujet.

--Oui, il est trop vrai, rpondit miss Harriette quand la jalousie
l'gare, Frdrik ne se possde plus. Ah! c'est que nous sommes
passionns dans notre famille, et que moi-mme je ne rpondrais point de
ne pas me porter  quelque crime si j'avais l sous les yeux la preuve
que celui  qui je livre mon honneur et ma vie, rpond  tant de
sacrifices par la plus infme perfidie!

--Et, vous aussi, loin de blmer, d'adoucir sa violence, vous
l'approuvez, c'est fort mal, mais qu'en pense Ellnore? s'en plaint-elle
quelquefois?

--Jamais.

--Ne la croyez-vous pas un peu lasse de la vie qu'elle mne et de cette
tyrannie jalouse que l'on a peine  comprendre, car s'il en faut croire
certain bruit, M. de Rosmond serait trop infidle pour avoir le droit
d'tre jaloux?

--Hlas! l'un n'empche pas l'autre, dit en soupirant miss Harriette,
c'est un tort qui n'appartient qu' notre sexe; mais j'espre que mon
Charles ne me donnera jamais l'occasion de lui pardonner un tel forfait,
ajouta-t-elle en minaudant.

--Quels sont les jours, les heures o votre cousin se rend
habituellement  Londres?

--Vous tes certain de le trouver ici, presque tous matins vers midi;
mais, plus tard, il monte  cheval et va souvent dner en ville. Le
plus sr serait de lui crire un mot pour lui demander un rendez-vous.
Voulez-vous que je le prvienne?

--Non vraiment, gardez-vous-en bien, dit le comte avec effroi; ce serait
nous perdre.

--Par quelle raison? Ce que vous avez  lui demander ne peut que lui
faire honneur.

--Sans doute, mais des raisons... que je ne puis encore vous confier
m'obligent  diffrer. Il faut avant tout que vous me teniez au courant
des dmarches de votre cousin, que vous m'instruisiez de son retour,
des projets qu'il mdite; il faut que je puisse vous voir avec plus de
scurit, ajouta avec vivacit le comte, car cet homme qui s'obstinait
tout  l'heure  me suivre m'inspire des soupons, et je ne veux pas que
mon bonheur vous cote le moindre dsagrment... Nous ne sommes pas
en sret dans ce jardin, dont la clture est trop basse pour nous
soustraire aux regards des passants; ne vous serait-il pas possible de
me recevoir plus secrtement?

Et le comte adressait cette prire du ton le plus tendre.

--Quoi... vous exigeriez?... reprit-elle en balbutiant.

--Je n'exige pas, je supplie; mais dans la maison,  cette heure o tout
dort, je serais moins expos  une surprise.

--Songez donc ce qu'on penserait si...

--Qu'importe, au point o nous en sommes!...

--Cruel, comme vous abusez de votre empire!... Dois-je en croire vos
serments, puis-je me fier  vous?

--Comme  votre ange gardien...

--Mais, faut-il l'avouer? c'est moi que je redoute; oui, Charles, c'est
ce coeur trop faible... pour rsister aux lans de votre passion, ce
coeur dont les battements vous rvlent mon dlire...

En parlant ainsi, miss Harriette pressait la main du comte sur son
sein, tandis qu'il la soulevait de l'autre main pour l'entraner dans la
maison. La tte languissamment appuye sur l'paule de son Charles, elle
se laissait doucement entraner vers les marches du perron.

Tout  coup, le bruit d'une fentre qu'on ouvre et celui d'une sonnette
se firent entendre, alors M. de Norbelle se dbarrasse  la hte du
charmant fardeau qu'il soutenait, il s'enfuit prcipitamment du jardin,
court rejoindre son cheval dans la prairie, et s'loigne au plus vite
en ne pouvant s'empcher de rire de la manire un peu brusque dont il a
dpos sur le sable sa divine conqute.

Un moment avant, mademoiselle Rosalie tait venue rveiller sa matresse
pour lui dire qu'un homme avait t aperu par Tom dans le jardin, et
qu'il tait all appeler ses camarades pour tre en force contre
le voleur. Ellnore, effraye, avait pass un peignoir, et, croyant
entendre parler sous sa fentre, elle s'tait dcide  l'ouvrir; mais
pendant qu'elle poussait les volets, les causeurs s'taient vads.
Chacun des domestiques, arm de fusils, de btons, de flambeaux, de
lanternes, cherchait  dcouvrir le bandit qui n'avait pas eu le temps
de refermer la petite porte du jardin. Toute la maison tait en moi, et
la pauvre Ellnore pressentant quelque nouveau chagrin par suite de
cet esclandre nocturne, faisait de sincres voeux pour qu'on trouvt le
coupable.

En cet instant, le roulement d'une voiture fit trembler les vitres.

--C'est Frdrik, s'crie Ellnore. Elle veut se lever de la place
o elle est assise pour courir au-devant de lui... Son motion l'en
empche... La porte s'ouvre avec violence, et M. de Rosmond, la colre
dans les yeux, tremblant, ple de rage, court vers Ellnore, s'empare de
son bras comme pour l'empcher de fuir, et s'crie:

--Misrable! c'est donc ainsi que tu me trompes, que tu reconnais ce que
j'ai fait pour toi?

--Au nom du ciel, Frdrik, ne me jugez pas sans m'entendre... Je ne
suis pas coupable...

--Assez mentir, je ne t'coute plus.

--Un homme a t vu cette nuit ici, c'est vrai, on le cherche, attendez
qu'on le dcouvre, et vous saurez alors...

--Tu sais bien qu'il a fui  temps qu'il est  l'abri de toutes
recherches...

--Je ne l'ai pas vu, je le jure...

--Je l'ai bien reconnu, moi, ce beau comte de Norbelle! les lumires de
ma voiture m'ont permis d'admirer son front radieux, son air triomphant.

--Quoi! c'tait lui? s'cria Ellnore.

--Ah! tu feins de l'ignorer, tu penses m'abuser encore en niant
lchement ta perfidie, quand je te vois tremblante pour lui, quand je te
surprends dans tout le dsordre du crime, encore souille des caresses
de ton amant!... Fuis, malheureuse! infme crature! va-t'en, va
rejoindre celui que tu quittes, va lui demander secours contre moi, car,
je le sens, le besoin de la vengeance ne s'arrtera pas  lui!...

--Frdrik, calmez-vous! vitez-vous un remords ternel!

--Ah! tu crains pour sa vie! mais il te pleurera aussi, lui... cria M.
de Rosmond avec l'accent furieux. Alors, dans son dlire, il saisit le
stylet qui est sur la table d'Ellnore et la frappe au sein. Son sang
jaillit, Ellnore tombe sans mouvement.

--Que faites-vous? O ciel! s'crie miss Harriette, qui accourt. Elle est
innocente, je vous le jure sur l'honneur.

Et elle arrache le poignard du sein d'Ellnore, et elle appelle au
secours... Mais la pauvre blesse, reprenant ses esprits, lui fait signe
de se taire. Puis elle conjure Rosalie et miss Harriette de ne laisser
pntrer personne dans sa chambre.

--Si je meurs, dit-elle d'une voix affaiblie, que l'on ignore la main
qui m'a frappe, et si le ciel veut que je survive  tant d'injustices,
eh bien, vos soins me suffiront.

En parlant ainsi, elle faisait baigner d'eau sa plaie par Rosalie,
puis elle pria miss Harriette de faire de la charpie pour couvrir sa
blessure... Et Frdrik, ple, immobile, respirant  peine, fixait
un regard stupide sur ce qui se passait. Ce que venait de dire miss
Harriette, sans porter la conviction dans son me, avait eu sur lui
l'effet d'une assertion vraie, dont la puissance agit en dpit du
raisonnement. La vue du sang qu'il faisait couler le glaait d'effroi;
la terreur avait fait place au dlire. Croyant  chaque instant voir les
yeux d'Ellnore se fermer pour toujours, il semblait attendre ce moment
fatal pour se frapper lui-mme, et le bourreau inspirait plus de piti
que la victime.

Aprs tre parvenue  arrter le sang qui sortait de la blessure, miss
Harriette dit  Rosalie de l'aider  porter Ellnore dans son lit, car
l'tat de faiblesse o elle se trouvait ne lui permettait pas de
faire aucun mouvement. Frdrik, voyant la peine qu'elles avaient  la
soulever, s'lana machinalement vers Ellnore qui ne comprenait pas
qu'on pt passer si vite de la frocit  la commisration.

--Rosalie, dit-il, qu'on aille vite chercher un chirurgien.

--Je vous dfends de me quitter, dit Ellnore  mademoiselle Rosalie.
Je ne veux voir personne. C'est la seule grce que je vous demande,
Frdrik. A ce prix, je vous pardonne. Autrement, je le jure, le
chirurgien arrivera trop tard.

--Ellnore, Ellnore! s'cria Frdrik en tombant  genoux; je suis un
monstre, un tratre, un assassin indigne de pardon. Accuse-moi, fais-moi
subir le sort que je mrite... Venge-toi d'un malheureux trop coupable
pour croire  la vertu, trop passionn pour rsister  sa fureur
jalouse... Venge-toi, te dis-je... cela calmera mes remords.

--J'aime mieux pardonner, dit Ellnore en pressant la main de Frdrik,
cette main teinte de son sang.

--Mon Dieu! que faut-il faire pour mriter tant de clmence?

--Ne plus douter de moi, reprit Ellnore; et ses forces tant puises
par tant d'motions diffrentes, elle perdit connaissance.




XXIII


Ellnore s'obstina  ne pas voir de chirurgien et  se gurir par le
seul secours de l'eau, remde efficace, rarement employ  cette
poque et dont on fait un grand usage aujourd'hui pour cicatriser les
blessures. La sienne n'tait pas aussi profonde que l'on avait prsum
 la violence de l'hmorragie qui en tait rsulte, et elle se referma
bientt.

D'abord Frdrik parut trs-joyeux d'avoir frapp d'une main tremblante;
car miss Harriette, dans sa loyaut chevaleresque, n'avait pas hsit 
lui raconter comment elle tait seule l'hrone de l'aventure nocturne
qui avait attir le comte de Norbelle au cottage; elle affirma de
plus que le comte Charles ne tarderait pas  venir lui-mme donner
explication de ce mystre par une proposition qui serait sans doute
accueillie favorablement de toute la famille Rosmond.

A ce rcit, Frdrik avait souri de piti en devinant la manire
ingnieuse dont M. de Norbelle s'tait servi du ridicule de miss
Harriette pour arriver jusqu' Ellnore. Mais il lui fut prouv que
celle-ci ignorait compltement le rendez-vous donn par sa cousine, et
les projets insenss de cette vieille fille.

La suite de cette explication devait ncessairement ramener le calme
dans l'esprit de Frdrik et Ellnore s'tonna de le voir encore
plus soucieux que de coutume; pourtant, il ne se plaignait plus de sa
fortune; il semblait qu'une main invisible lui prodigut toutes les
choses dont il dplorait la privation. Ses projets d'conomie taient
abandonns. Il revenait souvent de Londres avec de nouveaux chevaux plus
beaux l'un que l'autre, tout en lui annonait un surcrot d'lgance.
Mais cette prosprit inexplicable, loin de le mettre en bonne humeur ne
pouvait triompher de la proccupation pnible empreinte sur son front.
Plusieurs fois, Ellnore l'avait questionn sur la cause du tourment
qu'il cherchait  dissimuler: il avait toujours rpondu que ce prtendu
tourment tait une vision de l'esprit d'Ellnore, rponse qui, sans la
rassurer, lui imposa la loi de ne plus le questionner.

Un matin Frdrik arriva trs-mu et dit:

--Il faut que je vous quitte encore, chre Ellnore; le duc d'Orlans,
las d'attendre son rappel  Paris, se dcide  y retourner; il prtend
tre certain d'un accueil excellent de la part du peuple; ce qui
obligera la cour  le bien recevoir, en dpit de toute rancune. S'il
faut en croire les gens bien instruits, le duc touche au moment de
rcolter le fruit de ses concessions dmocratiques; sa popularit est
telle, que sans M. de La Fayette et ses vieilles ides de monarchie
constitutionnelle, on porterait en triomphe demain le duc d'Orlans.
C'est sans doute pour profiter de l'enthousiasme qu'il inspire que le
prince retourne en hte  Paris. Il dsire que je l'y accompagne; et
vous devinez, ma chre, ce qui peut rsulter d'avantageux pour moi de
cette faveur.

--J'avoue que le danger de vous trouver en France dans ces moments de
trouble, est la seule ide qui me frappe, dit Ellnore avec tristesse.

--Ce danger trs-rel pour les ennemis du prince n'existe pas pour ses
amis. Rassurez-vous donc; d'ailleurs, le passe-port que j'emporte me
donnera toujours les moyens de revenir ds que je jugerai prudent de
quitter la partie; mais avant d'en venir l, il faut profiter de la
chance. La fortune, comme toutes les femmes, se venge des ddains,
et c'est mriter sa colre que de ne pas saisir les bonnes occasions
qu'elle vous offre... n'tes-vous pas de cet avis? ajouta Frdrik, en
voyant Ellnore absorbe dans ses rflexions.

--Oui..., vous avez... raison, reprit-elle, sans trop savoir ce qu'elle
disait... D'ailleurs vous seul... pouvez juger de la ncessit de ce
voyage... Mais vous n'exigez pas que je m'en rjouisse! n'est-ce pas? Si
du moins je pouvais vous suivre!...

--Ce serait une folie, conduire une femme au milieu d'un tel dsordre,
vous m'en feriez bientt vous-mme le reproche.

--Jamais je ne vous reprocherai de m'associer  vos dangers. Mais il
vous convient mieux d'aller  Paris sans moi, que votre volont soit
faite, dit Ellnore, en se levant pour aller cacher ses larmes.

Frdrik ne tenta point de la retenir; ces adieux, embarrassants pour
lui et pnibles pour Ellnore, il tait content de les abrger; aussi
s'empressa-t-il de retourner  Londres sans mme embrasser son enfant.

Cette nouvelle sparation plongea Ellnore dans une tristesse profonde,
que l'absence de lettres devait encore augmenter. D'abord elle chercha
 s'expliquer le silence de Frdrik par les nombreuses occupations
qui devaient prendre tous ses moments; puis le raisonnement cdant 
l'inquitude, elle se figura Frdrik expos  toute la fureur d'un
peuple en dmence ou gmissant au fond d'une prison; elle supplia miss
Harriette d'aller aux informations prs des migrs franais de sa
connaissance, pour savoir en dtail ce qui se passait  Paris, et si
l'un deux avait quelque nouvelle de lord Rosmond.

Miss Harriette, encore trs-offense de la manire dont son cousin avait
refus de croire aux intentions matrimoniales du comte de Norbelle,
n'avait pas paru depuis longtemps au cottage, mais Ellnore rclamait
son secours dans une circonstance qui pouvait amener quelque vnement,
et elle n'hsita pas  se rendre  Londres, chez un de ses vieux parents
qu'elle supposait au courant de ce que faisait en France M. de Rosmond.
En effet, elle sut par lui que Frdrik se portait fort bien, et que,
tout dvou au duc d'Orlans, il partageait ses plaisirs et ses succs
politiques.

Cette rponse, quoique fort rassurante sur le sort de M. de Rosmond,
n'tait pas de nature  rendre le calme  Ellnore. Elle ne fit que
changer d'inquitude, et passer d'une ide pnible  la plus cruelle de
toutes: celle de n'tre plus aime!

Ellnore, si ferme, si noblement rsigne dans le malheur, tait sans
force contre les tourments de l'incertitude. Dcide  sortir de celle
o la tenait le silence de Frdrik, elle forma le projet d'aller
elle-mme en France chercher l'explication de l'abandon o il la
laissait. En vain les gens de sa maison, dvous aux intrts de leur
matre, et chargs par lui d'empcher Ellnore de s'loigner du cottage,
s'opposrent-ils de toute leur puissance  son dpart. Elle tmoigna
tant d'inquitude sur la vie de lord Rosmond, elle affirma si
imprieusement qu'elle le savait en danger, que rien ne pouvait
l'empcher de voler  son secours, et joignit  ces assurances celle
de payer si gnreusement le serviteur qui consentirait  la suivre,
qu'elle triompha de toute rsistance.

Elle partit munie d'une somme plus que suffisante pour les frais de son
voyage.

Arrive  Calais avec son enfant, un domestique et Rosalie, il
lui fallut subir toutes les vexations imagines par les autorits
patriotiques pour entraver la marche des voyageurs. On s'obstinait  ne
la pas croire Anglaise parce qu'elle parlait franais sans le moindre
accent tranger. C'tait, disait l'un, la femme de quelque migr qui
venait sous un faux nom conspirer en France. C'tait, disait l'autre,
un agent secret de l'Angleterre; enfin, elle risquait d'tre renvoye
 Douvres, avec son domestique qu'on ne voulait pas laisser entrer en
France; lorsqu'un bonhomme, comme il s'en trouvait souvent parmi
les plus forcens, touch des perscutions dont on menaait la belle
voyageuse, s'offrit pour lui servir de caution, et mme de guide jusqu'
Amiens, o il se rendait pour affaires.

La proposition accepte des deux cts, Ellnore se remit en route;
seulement, tourmente par une agitation qui brlait son sang, elle fut
prise d'un violent accs de fivre qui l'obligea de s'arrter un jour
entier  Amiens. Le lendemain se trouvant un peu mieux, elle voulut se
lever pour prendre des forces et elle vint s'asseoir prs d'une fentre
donnant sur la cour de l'auberge. Tout en mditant sur la triste cause
de son voyage, elle donnait quelque attention au mouvement perptuel
des gens de la maison, occups  charger la voiture des partants, 
dcharger celle des arrivants; c'tait une agitation, un changement
d'objets dont les yeux s'amusaient en dpit de la langueur de l'esprit.

Tout  coup, Ellnore voit entrer un courrier au grand galop; il fait
ranger de ct une calche et une chaise de poste qui attendaient des
voyageurs. A la peine qu'il prend pour que la porte d'entre soit
libre,  l'embarras qu'il fait, elle pressent l'arrive de quelque grand
quipage. En effet, une berline  six chevaux entre avec fracas dans
la cour; elle croit reconnatre la livre du domestique qui est sur le
sige, c'est bien celle des Rosmond. Le coeur lui bat en pensant que
Frdrik est peut-tre dans cette voiture. Elle se lve, se met 
la fentre pour mieux voir qui va sortir de la berline. La portire
s'ouvre; mais deux femmes seules en descendent. Aux saluts multiplis du
matre de l'htel,  son empressement  les conduire dans son plus bel
appartement, Ellnore devine que l'une d'elles est une grande dame, et
l'autre une demoiselle de compagnie. La livre qu'elle a reconnue lui
fait prsumer que ce peut tre une parente de Frdrik. Elle envoie
mademoiselle Rosalie s'informer du nom de la personne qui vient
d'arriver, et dont elle n'a pu distinguer le visage cach sous une
dentelle noire. Mademoiselle Rosalie remonte bientt, et dit en riant:

--C'est sans doute une erreur; les gens de l'htel auront confondu les
noms: ils s'obstinent  me rpondre que la dame qui vient d'arriver
est lady Caroline, la femme de lord Frdrik Rosmond. J'ai beau leur
soutenir qu'ils se trompent que ce nom est celui de ma matresse; ils ne
m'coutent pas.

--Allez prier le matre de la maison de venir me parler, dit en
tremblant Ellnore; puis se remettant d'une impression pnible, elle
attendit avec calme la visite de l'aubergiste. Il avait tant d'ordres
 donner, tant de pas  faire pour se rendre aux exigences de ses htes
nombreux, qu'il fut longtemps avant de se rendre chez Ellnore. Enfin,
il entra; elle hsita un moment  le questionner, comme si elle avait
peur de sa rponse; mais, surmontant un sentiment de crainte qu'elle se
reprochait, elle lui demanda le nom de la dame qui venait d'arriver en
berline  six chevaux.

--C'est lady.... lady.... Caroline... Caroline... Ah! voil que j'ai
oubli ce nom, ajouta l'aubergiste en se frappant le front... mais c'est
quelqu'un de _consquent_  en juger par sa suite.

--Je crois la reconnatre, reprit Ellnore avec embarras. Ne
pourriez-vous me faire donner son nom par crit?

--Rien de si facile, vraiment; c'est toujours pour nous une bonne
aubaine quand des amis se rencontrent chez nous, cela les engage souvent
 y rester quelques jours de plus.

--Eh bien, voyez  me faire savoir le nom de cette dame le plus tt
possible, interrompit Ellnore avec impatience.

--Ah! mon Dieu! que je suis bte! reprend l'aubergiste. C'est l'excs
du travail qui me fait perdre la tte. J'oubliais que j'ai l, dans
ma poche, de quoi rpondre merveilleusement  ce que madame dsire. On
vient de me remettre le passe-port de cette milady pour le faire visiter
 la mairie. Vous y verrez ses prnoms, comme dans un acte de mariage.

--Donnez, donnez, dit vivement Ellnore, en avanant la main pour
prendre le papier que lui prsentait l'aubergiste. Mais  peine et-elle
jet les yeux dessus le passe-port que la pleur de la mort couvrit son
visage. Elle resta anantie.

--Pardon, dit le matre de l'htel, si je presse madame; mais il faut
que les passe-ports soient soumis  l'autorit aussitt l'arrive des
voyageurs, autrement on nous fait des difficults qui n'en finissent
pas. Si madame voulait bien me rendre ce papier?

En parlant ainsi, il retira doucement le passe-port de la main
d'Ellnore; puis, sans comprendre ni vouloir rompre le silence qu'elle
gardait, il sortit.

Ellnore resta longtemps immobile, comme foudroye par le coup qui
venait de la frapper... Enfin, ces mots  peine articuls sortirent de
sa bouche:

--Lady... Caroline..., femme lgitime... de lord Frdrik Rosmond...,
ge de vingt-neuf ans!!!

Et moi... qui suis-je donc?... et mon enfant!... Oh! malheur  celui qui
nous plonge tous deux... dans l'infamie! Mais non, c'est impossible, un
songe affreux m'abuse... Lady Caroline Rosmond... non... j'ai mal lu...
moi seul suis sa femme... la mre de son fils... il n'aime que moi... Et
en finissant ces mots, Ellnore tomba suffoque par l'excs du dsespoir
qu'elle s'efforait de combattre.




XXIV


Aprs avoir lu le passe-port de lady Caroline de Rosmond, cette preuve
irrcusable de la trahison de Frdrik, Ellnore, revenue du spasme
convulsif qui lui avait t quelques moments l'usage de ses sens,
chercha vainement  douter de son malheur. Plus elle interrogeait le
pass, plus il la confirmait dans la triste vrit qu'elle s'obstinait 
se nier.

Cependant elle veut acqurir  tout prix la certitude de l'infme
conduite de Frdrik; elle va jusqu' se rsigner  voir cette lady
Caroline Rosmond,  apprendre de sa bouche mme par quels moyens lord
Rosmond est parvenu  lui cacher les liens qui l'enchanaient  une
autre. Elle veut savoir laquelle des deux est la victime... Elle veut
braver l'horreur d'une explication dont elle prvoit trop que la honte
doit rejaillir sur elle seule. Mais que lui importe une humiliation de
plus!

Dans l'excs du malheur, on sent parfois quelque volupt  l'accrotre
volontairement; l'espoir d'y succomber explique cette folie. Ellnore se
flatte qu'elle ne pourra, sans mourir, voir lady Caroline s'indigner
aux questions qu'elle va lui faire sur ses droits  porter le nom de
Rosmond, et elle prie le ciel d'amonceler tant de coups sur sa tte
qu'elle en reste anantie  jamais.

C'est, exalte par cette horrible pense, qu'elle sort de son
appartement pour descendre dans celui de lady Caroline. Sans rflchir 
l'inconvenance de se prsenter ainsi, seule, les cheveux pars, et dans
le dsordre d'une personne qu'une nouvelle foudroyante vient de mettre
au dsespoir, elle va sonner  la porte de lady Caroline, lorsqu'un
valet de l'htel monte  la hte l'escalier pour remettre, dit-il, une
lettre  la dame anglaise.

--Ah! par grce, laissez-moi voir l'adresse, s'crie Ellnore. Le valet
la lui montre sans se dessaisir de la lettre, car l'air gar d'Ellnore
lui fait redouter quelque tentative extraordinaire. Mais bientt sa
crainte se change en piti, car Ellnore, ple, chancelante, s'appuie en
vain sur la rampe; elle sent ses jambes flchir, et tombe assise sur
les marches de l'escalier. L, un torrent de larmes vient soulager
l'oppression qui l'touffe.

--Plus de doute, s'crie-t-elle... je suis perdue...

Et le domestique, touch de l'tat de douleur o il voit Ellnore, veut
ouvrir la porte de milady pour demander du secours; mais Ellnore frmit
 la pense de recevoir les soins de sa rivale; elle reprend courage, et
supplie le domestique de n'appeler personne, mais de l'aider seulement 
remonter chez elle. L, un calme trompeur s'empare d'elle; elle raisonne
sa situation; elle se demande si son courage peut braver la fatalit qui
la poursuit, si elle se sent la force de vivre innocente et dshonore.

--Non, s'crie-t-elle, puisque le ciel ne m'a donn ni la mfiance qui
sauve de la trahison, ni la rsignation qui fait supporter les soupons,
c'est qu'il me permet de m'en affranchir par...

En ce moment, le petit Frdrik, qui revenait de la promenade, accourt
pour embrasser sa mre, et pour lui montrer les joujoux qu'une belle
dame lui a donns.

A la vue de son enfant, Ellnore repousse avec horreur l'ide inspire
par son dsespoir; elle sent qu'un devoir sacr lui commande de vivre.

--Ah! je souffrirai tout pour toi, s'crie-t-elle en pressant l'enfant
sur son sein; je vivrai pour t'apprendre  connatre ta mre,  la
dfendre,  la justifier... toi seul m'honoreras sur cette terre. Eh
bien, ton estime me suffira... tu seras ma consolation... mon honneur...
Oui, mon honneur, car tu sauras venger mon offense et la tienne. Puis,
passant tout  coup d'une exaltation de tendresse aux emportements d'une
trop juste indignation, elle ordonne  Frdrik de har son pre; de
grandir en force, en courage, pour le frapper de sa propre main, pour le
ravir  jamais aux embrassements d'une rivale, de celle qui seule a le
droit de porter son nom; enfin, elle dlire.

Rosalie cherche  la calmer en lui racontant comment une dame qui
se promenait sur les remparts, s'est crie en anglais: Oh! le bel
enfant, puis s'est approche d'une boutique de joujoux qui captivait
l'admiration du petit Frdrik, et lui a dit de choisir tous ceux qui
lui plairaient.

--Vous pensez bien, madame, ajouta la bonne, qu'il ne s'est pas fait
prier pour obir, il a pris tout ce qui tait sous sa main. Cette
charrette, ce polichinelle, ces soldats de plomb et...

--Comment tait cette femme? interrompt vivement Ellnore.

--Mais assez belle, seulement un peu trop grasse.

--Un laquais la suivait sans doute, quelle livre portait-il?

--Il tait en habit bourgeois. On dit que, maintenant en France, on
insulte les domestiques quand ils portent le moindre galon.

--Et vous n'avez pas demand le nom de cette femme qui faisait tant de
caresses  Frdrik?

--Je n'aurais pas os, vraiment. Mais c'est facile  savoir, car
lorsqu'elle est remonte en voiture, j'ai entendu son domestique qui
disait au cocher,  l'htel de _Londres_, et je crois bien qu'elle
demeure ici.

--C'est elle, s'cria Ellnore, c'est elle, je le sens  ma rage;
et s'emparant des joujoux que tenait l'enfant, elle les lance par
la fentre, Frdrik jette les hauts cris en se voyant arracher le
polichinelle qui faisait sa joie. Les rires des cochers qui sont dans
la cour se joignent aux cris de l'enfant, aux imprcations de la
mre. Rosalie effraye de l'tat violent o elle voit sa matresse, et
craignant que Frdrik n'en soit victime, l'emporte dans ses bras et
sort prcipitamment de la chambre.

La solitude calme les plus vifs emportements. La douleur qui les cause
n'en est pas moins aigu; mais la colre a besoin de tmoins. Ds
qu'Ellnore fut livre  elle-mme, son clatant dsespoir devint
sombre et silencieux. Il semblait avoir pass de son coeur dans son
imagination; elle formait une foule de projets plus insenss l'un que
l'autre; le plus cruel, celui qui revenait sans cesse  son esprit,
tait d'aller chez cette lady Rosmond, apprendre d'elle-mme comment
lord Rosmond tait parvenu  la tromper sur son premier mariage; car
ft-il nul d'aprs les lois, il avait t consacr par un prtre, les
tmoins de cet acte religieux ne pouvaient se refuser  l'attester. Et
les voisins du cottage qu'habitait Ellnore parlaient si souvent du
beau lord Rosmond et de sa femme que le bruit de leur union avait d
transpirer.

Peut-tre cette lady Caroline tait-elle la seule victime des ruses de
Frdrik; peut-tre, en trahissant Ellnore, restait-il le pre lgitime
de son enfant. Ah! combien cet espoir la rendait indulgente! que
son amour maternel satisfait lui ferait supporter courageusement
l'infidlit d'un perfide! Mais comment se flatter encore! comment
claircir ce doute, hlas! bien faible? Lady Caroline seule pouvait
le dtruire ou le confirmer compltement; et lors mme qu'offense
des questions d'Ellnore elle se refuserait  y rpondre, la vrit se
ferait jour  travers son indignation.

En se donnant toutes ces raisons pour s'autoriser  une dmarche 
la fois si audacieuse et si humble, elle ne s'avouait pas la plus
dterminante: ce sentiment vindicatif qui porte  jeter le trouble
dans le coeur de l'ennemie qui vous ravit le bonheur. Dvoiler  lady
Caroline l'infamie de lord Rosmond, lui montrer le dsespoir, les
tortures o conduisait sa trahison, en faire une prophtie effrayante,
tait une de ces consolations froces que l'amour offens se refuse
rarement; car si cet _gosme  deux_, comme l'appelle un penseur, est
parfois dvou, il n'est jamais gnreux.

--Non, s'crie Ellnore, en marchant  grands pas dans sa chambre, non,
il ne jouira pas en paix des profits d'un crime aussi lche. Le monde
en sera juge; cette femme qui le croit noble, loyal; cette nouvelle dupe
qui le pare de toutes les vertus que je lui supposais, sera dsabuse.
Elle saura jusqu'o son coeur endurci, son esprit infernal, peuvent
pousser la perfidie; qui sait l'effet d'une telle dcouverte?... Ah!
si sa colre allait me venger... si, l'abandonnant  son tour, elle
l'accablait de son mpris... de sa haine... il me tuera dans sa rage...
Ah! que cette mort serait prfrable  celle qui me tue de minute en
minute!

Alors, Ellnore, s'obstinant dans son malheureux dessein, pense  se
faire demander par sa rivale l'entretien qu'elle-mme dsire. Elle crit
ces mots  la hte:


    Milady,

    Il existe entre nous un secret important. Voulez-vous
    l'apprendre?

    Lady Ellnore Rosmond.



Elle sonne un domestique, le charge de remettre ce billet  lady
Caroline Rosmond, et attend avec anxit la rponse.

Effraye des suites de sa dmarche, elle voudrait courir aprs le
domestique, lui arracher le billet des mains mais il n'est plus temps.
Il revient lui dire que la dame anglaise est en ce moment avec les
autorits de la ville qui veulent s'assurer qu'elle n'est point un agent
de Pitt et Cobourg; que l'on visite ses malles, ses papiers, qu'elle ne
saurait crire un mot sans paratre suspecte; mais qu'elle s'empressera
de recevoir lady Ellnore, ds que ces messieurs la laisseront libre.

--Elle n'a rien dit de plus? demande Ellnore.

--Rien, madame.

--Elle ne vous a fait aucune question sur moi?

--Non, madame.

--Oh! sans doute, elle me croit une parente de lord Rosmond, pensa
Ellnore, et elle recommanda au domestique de venir la prvenir, lorsque
lady Caroline serait visible.

Dans l'attente d'une semblable entrevue, en proie  toutes les craintes,
aux suppositions les plus douloureuses, aux sentiments les plus
dchirants, on aura peine  s'imaginer la pense qui vint tout 
coup dominer les autres dans l'esprit d'Ellnore. Cette pense toute
fminine, sera seule comprise par les personnes de bonne foi avec
elles-mmes, qui ont souvent reconnu l'empire des petites ides sur
les grandes passions, et qui savent  quel point les vanits du coeur
peuvent se mler aux plus imptueux mouvements de l'me. Enfin, Ellnore
pensa  paratre avec tous ses avantages aux yeux de sa rivale.

Elle fit appeler sa femme de chambre pour lui apprter une robe lgante
quoique simple. Celle-ci, tonne de ce projet de parure chez sa
matresse dont le visage est encore empreint des marques d'un profond
dsespoir, se fait rpter l'ordre; mais elle n'en doute plus en voyant
Ellnore ter le peigne qui retient ses cheveux pour les faire natter de
nouveau, et rparer le dsordre de sa coiffure. L'aspect de cette jeune
femme ple comme la mort, le regard teint, les joues sillonnes de
larmes, s'efforant de paratre belle, ajustant avec got les draperies
de son corsage de mousseline, renouant plusieurs fois la torsade qui
lui sert de ceinture pour que les plis de sa longue tunique tombent avec
plus de grce et marquent mieux l'lgance de sa taille, ces soins, pris
dans le silence du dsespoir, ressemblaient  ceux qu'on prend en Italie
pour parer le cadavre d'une jeune fille. En effet, c'tait la parure
funbre d'une jeune femme morte au bonheur; c'tait cette puret de
traits, cet ensemble noble, quoique inanim, qui fait dire en voyant
passer la jeune fille sur son cercueil:

--Ah! mon Dieu! qu'elle tait belle!

Ellnore dplorait l'inutilit de sa peine  cacher sous de vains
ornements les dvastations qu'oprent en un instant les convulsions du
dsespoir. Elle s'affligeait de se montrer ainsi abattue, fltrie par
les larmes, aux regards de celle qui lui enlevait plus que la vie, et
dans l'excs d'humilit o plonge le malheur, elle ne s'apercevait pas
du charme puissant que cette langueur divine rpandait sur toute
sa personne. Elle ignorait que les jolis visages, frais, enjous,
s'enlaidissent  la moindre contrarit, mais que les traits nobles, les
fronts srieux s'embellissent sous la pleur du dsespoir.

A mesure que sa toilette s'achevait et que le moment de se rendre chez
lady Caroline approchait, elle perdait de son courage  subir cette
cruelle entrevue; s'tonnant de l'avoir provoque, elle cherchait un
moyen de l'luder. Puis se livrant de nouveau  toute l'indignation que
lui avait inspire ce projet, elle se dcidait  l'accomplir, comme on
se dcide au suicide, sans s'inquiter de ce qui doit en rsulter.

D'abord, elle se promettait de se prsenter avec tout le calme d'une
scurit feinte; puis, cdant  l'imptuosit de ses sentiments, elle
accusait Frdrik, menaait sa complice et s'abandonnait  toute la
violence du sentiment qui la dominait; s'excitant, se blmant tour
 tour, elle n'avait pu encore obtenir d'elle de raisonner sur sa
situation, de s'en tenir  un claircissement qui la sortit des tortures
de l'incertitude, d'viter enfin l'aigreur, les rcriminations qui
ne pouvaient que nuire  sa cause et  l'intrt que sa position, ses
malheurs devaient inspirer, lorsqu'on vint l'avertir que lady Caroline
tait prte  la recevoir.

On lui et annonc que l'chafaud l'attendait, qu'elle n'aurait pas
prouv un plus grand saisissement. Mais il n'y avait plus  dlibrer:
le caractre d'Ellnore lui rendait un acte de faiblesse plus difficile
qu'une rsolution pnible, et elle n'hsita pas  suivre le domestique
qui devait la conduire jusqu' la porte du salon de lady Caroline.




XXV


--Qui dois-je avoir l'honneur d'annoncer? demanda le valet de chambre.

--Lady Rosmond, rpondit firement Ellnore. Et ce nom, prononc  haute
voix, ne parut causer aucune surprise  lady Caroline. Elle se leva
aussi vivement que son embonpoint le lui permettait, salua Ellnore en
l'engageant  prendre place sur un canap, en face de la bergre o elle
vint se rasseoir:

--J'ignorais, dit-elle avec un sourire qui voulait tre gracieux, que
le hasard me ferait trouver ici une parente de lord Frdrik, et je me
flicite beaucoup de cette agrable rencontre. Comment se peut-il
qu'il ne m'ait jamais parl du bonheur qu'il a de possder une si jolie
cousine? Qu'il ait tant tard  me procurer le plaisir de la connatre?
Ah! je lui en ferai de vifs reproches.

Et lady Caroline voyant qu'Ellnore ne s'empressait point de lui
rpondre, ajoutait une foule de lieux communs polis  sa premire phrase
pour lui donner le temps de se remettre et de vaincre l'motion qui lui
semblait tre l'effet d'une extrme timidit. Mais Ellnore l'coutait
 peine, tant sa vue lui faisait prouver de sensations diverses. La
premire fut douce, car en examinant ce visage grossirement rgulier,
ces grands yeux sans regard, ces lvres paisses, ce teint rouge, cette
taille colossale, elle se dit: Il ne peut l'aimer, et cette pense la
jeta pour un moment dans une de ces joies d'amour, qui ne font trve
 la douleur que pour la rendre ensuite plus poignante. Hlas! la
rflexion devait bientt lui prouver que si les infidlits permettent
l'espoir d'un retour, l'intrt et la vanit ne sont pas sujets 
l'inconstance.

C'est donc pour la fortune de cette femme qu'il devient parjure,
faussaire, infme!... pensa-t-elle, et le sentiment d'un mpris amer
vint glacer sa colre; elle se sentit fire de son rle de victime, et
forte de son innocence, elle s'enhardit  rpondre  lady Caroline.

--Je ne suis point parente de lord Frdrik Rosmond, madame, et pourtant
je lui appartiens d'assez prs.

--Je ne comprends pas, madame; le nom que vous portez m'a fait
naturellement supposer que vous tiez la femme d'un cousin de lord
Frdrik, car je connais son frre, et je sais qu'il n'est pas mari.
Expliquez-moi, je vous prie, comment?...

--Oserai-je vous demander, madame,  quelle poque lord Frdrik a eu
l'honneur de vous pouser? interrompit Ellnore en fixant ses yeux sur
lady Caroline, comme sur le juge qui va prononcer une sentence de mort.

--Mais, il y a bientt six mois, rpondit lady Caroline, en considrant
l'effet sinistre de ce peu de mots sur le visage d'Ellnore.

--C'tait en cosse, n'est-ce pas?

--Oui, madame, et les ftes donnes  cette occasion  dimbourg ont t
si brillantes, que le bruit en est sans doute venu jusqu' vous. Mais
vous paraissez souffrante; si vous preniez quelques gouttes d'ther?

En disant cela, la grosse lady se levait pour offrir un flacon 
Ellnore; et celle-ci, touche des soins qu'elle en recevait, de la
manire affectueuse dont elle la traitait, concevait la noble ide de
lui pargner le coup qui devait dtruire  jamais sa confiance en celui
dont elle se croyait aime; en cet homme tratre, bigame, et assez lche
pour s'tre mis, sans doute,  l'abri de la loi par un acte illusoire.

Pendant que l'indignation et la gnrosit se combattaient dans l'me
d'Ellnore, pendant qu'elle succombait tour  tour au dsir de se venger
en portant le trouble dans cette union inique, adultre aux yeux
du Crateur, et au sentiment noble,  l'exaltation du bien qui
l'entranaient  choisir le plus beau rle,  ne souiller par aucune
mchante action sa conscience de victime, enfin  porter sans tache
sa robe de martyre, lady Caroline s'efforait de deviner la cause de
rabattement profond o elle voyait Ellnore, et qui pouvait tre cette
femme doue de tout ce qu'on envie, et dont la vue excitait sa piti?
Except la vrit, toutes les suppositions se prsentaient  son esprit,
l'identit du nom ne l'clairait mme pas sur la conduite de lord
Frdrik, tant l'normit de son crime lui paraissait improbable.
Inquite de l'oppression qui semblait suffoquer Ellnore, et commenant
 se douter qu'un profond chagrin pouvait seul la plonger dans cet tat
de stupeur, elle essaya de l'en tirer en lui parlant de son fils; elle
vanta la beaut, la gentillesse de ce charmant enfant, et s'tendit
particulirement sur la pense qu'il n'tait point de douleur qui ne ft
consolable par le bonheur d'tre mre, et mre d'un enfant si adorable.

Cette rflexion, que lady Caroline supposait devoir rendre Ellnore
 des sentiments plus doux, produisit l'effet contraire. L'ide du
sacrifice personnel qu'elle tait au moment de s'imposer, cda tout
 coup  celle du sort qui menaait son fils. Le dsespoir maternel
l'emportant sur toute considration, elle s'cria:

--Cet enfant?... c'est le sien.

--Que voulez-vous dire!

--C'est le sien, vous dis-je, c'est l'hritier lgitime de lord Rosmond.

--Qu'entends-je? l'hritier de lord Rosmond? c'est impossible.

--Cela est vrai, je vous le jure sur ce qu'il y a de plus sacr au
monde, sur l'honneur, cet enfant est le fils de lord Frdrik!

--Cela se peut, dit lady Caroline avec un sourire amer; mais un enfant
lgitime?...

--Oui, madame, c'est le fruit d'un mariage que j'ai d croire lgal et
irrvocable, car il s'est fait devant tmoins, dans une glise et par
un prtre. Miss Harriette Rosmond, la cousine de lord Frdrik, peut
l'attester, elle y assistait. Cet engagement, pris au nom du ciel, ne
peut tre viol impunment. Je ne puis laisser dpouiller mon fils de
ses droits. Il faut que la loi le protge contre l'abandon de son pre.
Il faut que la loi dcide entre nous; que l'une de nous deux soit la
matresse d'un rou, la victime d'un infme suborneur... ou la femme du
plus mprisable lord de l'Angleterre.

--La dcision n'est pas douteuse, s'cria lady Caroline en se levant
pourpre de colre. Apprenez, mademoiselle, qu'on ne se joue pas d'une
famille comme la mienne, que j'ai un pre, un frre, pour qui tout le
sang d'un faussaire ne suffirait pas  laver la moindre tache faite
 notre nom. Perdez l'espoir de m'intimider par vos menaces, par vos
aventures romanesques. Je vous plains d'avoir t dupe des serments d'un
jeune lord qui s'est amus, comme tant d'autres, avant de se marier. Je
vous promets de l'intresser  votre enfant, de l'engager  lui faire un
sort, car les fautes du pass doivent se payer, et je consens ...

--C'en est assez, madame, mon fils n'aura jamais besoin de vous, ni de
son pre... Quelle que soit la valeur de l'acte qui m'a livre  lord
Rosmond, je resterai, plus que lui, digne du nom qu'il porte. J'aurais
fait mieux encore, sans cet enfant qui excite votre piti; oui, si
j'tais la seule victime de ce monstre de perfidie, j'pargnerais
son honneur aussi gnreusement qu'il a lchement compromis le mien.
J'hsiterais  divulguer son infamie par gard pour vous, madame, qui
m'avez montr de l'intrt, pour vous, qu'il a dj trompe, qu'il
trompera sans cesse; car si son amour pour moi tait faux, il n'a pas un
seul sentiment vrai dans l'me. Oh! vous dcouvrirez bientt dans quel
but il m'a sacrifie  vous, ou plutt  votre fortune; vous gmirez,
mais trop tard, d'avoir t complice de son crime, d'avoir satisfait son
ambition, sa cupidit  prix d'or: car, ne vous abusez pas, c'est cela
seul qu'il aime en vous, c'est...

--Taisez-vous, mademoiselle, interrompit lady Caroline, d'un
ton thtral, en se redressant firement, pour faire croire que
l'indignation l'emportait sur l'inquitude; qu'elle avait une confiance
fonde sur trop de preuves videntes pour souponner la bonne foi de son
mari, et pour le laisser injurier par une matresse abandonne. Cessez
d'injurier l'homme que j'aime, celui dont je m'honore de porter le nom,
continua lady Caroline; ne me contraignez pas  rclamer le secours de
mes gens pour me dlivrer de votre prsence. (Et, en parlant ainsi,
elle portait la main sur le cordon d'une sonnette.) Vous avez demand 
pntrer ici sous prtexte de me rvler un secret important. Est-ce
 une aventure de jeunesse,  une de ces intrigues qui prcdent les
mariages de tous nos jeunes lords, que vous donnez le nom de secret
important? En vrit, ce serait risible.

--Riez-en donc, madame, interrompit Ellnore avec amertume, car c'est
pour vous apprendre que j'tais la femme de lord Rosmond avant qu'il
vous connt, et qu'il existe assez de tmoins de cet acte solennel pour
en soutenir l'authenticit devant tous les juges de l'Angleterre, que je
suis venue chez vous; c'est pour vous dire qu'il y va de la lgitimit
de mon fils, et que je ne puis sans crime abandonner sa cause.

--Faites tout ce qu'il vous plaira pour rendre votre histoire plus
intressante, reprit vivement lady Caroline; ameutez tous les avocats
de Londres pour amuser le public de vos rclamations amoureuses, le
scandale en retombera sur vous, oui, sur vous seule. On sait ce que
c'est que la rage des matresses quand leurs amants se marient, et
personne ne prend leurs injures au srieux.

--Oui, quand ce sont des matresses, des femmes dgrades par le vice,
des misrables qui pleurent dans leur amant la dupe qui les paie. Mais
les plaintes d'une honnte femme, indignement trompe, d'une mre qui
rclame l'appui de la justice contre un acte qui lui ravit le nom et le
rang de son enfant, se feront couter, madame; des preuves irrcusables
jetteront un jour affreux sur la conduite de lord Rosmond. Sa double
trahison sera dmontre; et s'il est impossible que la loi protge un
tel excs d'infamie... qu'il tremble!

--Sans doute, il tremblerait s'il devait tre jug par un tribunal
rvolutionnaire, dit lady Caroline, avec mpris; car on sait ce qu'une
dnonciation produit en France par le temps o nous sommes; mais, grce
au ciel, ce n'est point  des juges franais que nous aurions affaire,
et toutes vos dlations seront sans nul effet  Londres.

--Mes dlations!... s'cria Ellnore indigne; mes dlations!...
confondre les rclamations d'une pouse, d'une mre, avec les viles
dnonciations de ces monstres d'ingratitude et d'envie, qui tranent sur
l'chafaud ceux qu'ils n'oseraient combattre!... Ah! cette insulte les
dpasse toutes, et je ne saurais souffrir plus longtemps d'tre traite
ainsi.

En ce moment, plusieurs voix se firent entendre; des jurements, des
menaces, le bruit de plusieurs crosses de fusils retombant avec violence
sur les carreaux de marbre de l'antichambre, annoncrent la prsence de
la force arme.




XXVI


--Ce n'est pas vrai, s'cria l'aubergiste; je vous en rponds, citoyen
municipal, elle n'est pas suspecte, j'ai vu son passe-port avant de
l'envoyer  la mairie: c'est une excellente patriote anglaise.

--Ah! il est bon l, avec sa patriote anglaise, dit en riant l'agent
municipal. Allons, ouvre cette porte, ou ces gaillards-l t'en viteront
la peine, ajouta-t-il en montrant le piquet de garde nationale qui
l'assistait.

L'aubergiste ouvrit, et le salon se remplit aussitt de la foule
des brailleurs en carmagnole qui suivaient d'ordinaire les autorits
rpublicaines dans leurs expditions rvolutionnaires. A cet aspect
effrayant, lady Caroline resta interdite.

Ellnore qui s'apprtait  sortir du salon, rentra d'un air calme,
dcide  partager les dangers qui menaaient sa rivale, plutt que de
lui laisser souponner un instant qu'elle s'en rjouissait.

--Que vas-tu faire  Paris, citoyenne d'Albion? car ds cette poque le
peuple et ses agens tutoyaient tout le monde, usage que la Convention
rigea en loi peu de temps aprs.

--Que vas-tu faire? demanda l'agent qui portait la parole avec une
importance comique.

--Oui, rpta un choeur de voix rauques, que vas-tu faire  Paris?

--Belle demande, dit en ricanant un citoyen coiff d'un bonnet  poil,
elle y va faire les commissions de ses bons amis Pitt et Cobourg.

--Ah! c'est l pourquoi t'as pass la Manche, ma grosse mre,
interrompit le plaisant de la troupe. Fallait pas te dranger pour a.
Il y a bien assez  Paris de ces coquins d'insulaires qui font de la
contrebande  nos dpens, qui soudoient nos ennemis. Il n'y a pas
besoin que les femelles s'en mlent. Ah! tu viens ici tout doucettement
conspirer contre la Rpublique? Qu'on l'arrte!...

--Avant de rien prcipiter, reprit l'agent municipal, sachons ce qui en
est; procdons lgalement. Donne-nous tes papiers, citoyenne!

--Mes papiers, rpta lady Caroline d'une voix tremblante, mais je
n'avais... que mon... passe-port... et je l'ai confi  l'aubergiste
pour le faire... viser...; on ne l'a pas encore rendu...

--Le voil, s'cria le matre d'htel en accourant tout essouffl; le
voil! Je viens de le chercher  la mairie, il est en rgle, et l'on ne
saurait vous inquiter, milady.

--Ah! tu crois a, toi, dit l'orateur; tu crois que les passe-ports
disent tous les projets, les intrigues des voyageurs, n'est-ce pas;
tu crois qu'on va trouver l, crit au bas de la pancarte. Une telle,
aristocrate migre, se rendant  Paris pour renverser la constitution,
ramener la tyrannie et livrer la France aux Autrichiens; Ah! tu es bon
enfant! toi...

--Ce passe-port est barbouill d'anglais  n'y rien comprendre, dit le
municipal, en cherchant  deviner les mots qu'il ne pouvait traduire:
Femme de haut et puissant seigneur le marquis de Rosmond. Qu'est-ce
que cela veut dire? ton mari n'est donc pas un _mylord_, demanda le
municipal en se retournant du ct de lady Caroline?

--Si, monsieur, il est pair de France et pair d'Angleterre.

--Ah! la bonne farce, dit l'agent en riant aux clats, c'est un lord
moiti fil, moiti coton. On n'en voit pas souvent comme a.

--C'est vrai, reprit lady Caroline, ple de frayeur; mais la famille de
lord Rosmond est d'origine franaise, lui-mme est n  Paris...

--Pourquoi, s'il a l'honneur d'tre Franais, reprit le municipal,
porte-t-il un titre tranger? C'est un aristocrate...

Et tous de crier:

--C'est un aristocrate!

--Lui, l'ami du duc!... du citoyen _galit_! c'est un whig, c'est un
vrai patriote... N'est-ce pas, madame? dit la pauvre lady en s'adressant
 Ellnore, et oubliant tout ce qui venait de se passer entre elles pour
invoquer un tmoignage en faveur de lord Rosmond.

--J'affirme que lord Rosmond est depuis longtemps l'ami du ci-devant
duc d'Orlans, dit Ellnore d'un ton ferme, et que son voyage  Paris
n'avait d'autre but que d'aller recueillir l'hritage de sa mre, morte
il y a peu de mois, dans une province de France.

--Ah! tu le connais aussi, toi, citoyenne; eh bien, tu vas nous dire o
il est; mais d'abord, continua l'agent, il faut savoir  qui l'on parle;
ton nom? tes qualits?...

--Tenez, citoyen, tout cela est dit l dedans, interrompit l'aubergiste
en prsentant au municipal le passe-port d'Ellnore.

--Imbcile, tu me donnes toujours le mme. Est-ce que tu perds la tte?

--Non, citoyen, je sais bien ce que je fais. Ce passe-port-ci est celui
de la petite dame. C'est sans doute une parente de l'autre, puisqu'elles
ont le mme nom.

--Passe pour le mme nom, reprit le municipal; mais pour le mme mari,
c'est un peu trop fort.

--Le mme mari, rpta le plaisant: ah! le petit sclrat, il lui en
faut de toutes les espces, des sultanes et des psychs.

--Je ne me trompe pas, ce sont bien les mmes titres, les mmes prnoms,
et l'un de ces deux passe-ports est faux.

--Pardi! c'est celui de la grosse milady, s'crirent plusieurs voix.
Voyez-la, comme elle tremble! Elle sent bien que son compte est bon... A
la lanterne! la faussaire! A la lanterne!

Et plusieurs des criards s'avanaient pour s'emparer de lady Caroline,
qui, mourante de peur, ne trouvait pas un mot  dire pour sa dfense.

--Arrtez, s'cria Ellnore, en se prcipitant devant lady Caroline
comme pour lui servir de bouclier contre la fureur des jacobins qui la
menaaient, arrtez, cette femme n'est point coupable, son passe-port
est vrai; les signatures en font foi, j'en jure sur tout ce qu'il y a de
plus sacr au monde; elle ne conspire pas. Ce qu'elle vous a dit est la
vrit mme, pargnez-la; sinon vous commettrez un crime.

Intimids par l'audacieux dvouement d'Ellnore, les plus anims
hsitent; ils subissent involontairement l'effet que produit d'ordinaire
une action gnreuse, mme sur ceux qui en seraient les moins capables.
Ils prouvent cette sorte d'tonnement admiratif qui sauva mademoiselle
de Sombreuil.

Et puis Ellnore est si belle en ce moment! L'ide de risquer sa vie,
pour sauver la femme qui lui ravit  jamais son bonheur, l'enflamme, la
divinise  ses propres yeux; la fivre d'une noble vengeance brille dans
ses regards. Son attitude est fire, ddaigneuse, tout en elle rvle
une exaltation sublime; un mpris de la mort qui dsarme souvent les
hommes les plus froces. On l'coute, on l'admire... on la croit... et
pourtant ce qu'elle affirme est impossible  prouver.

--Sacrebleu, dit l'orateur du groupe de mutins, v'l une gaillarde qui
a du toupet. a m'a l'air d'une brave femme, citoyens, laissons-la
s'expliquer.

--Oui, qu'elle s'explique, dit le municipal en reparaissant  la
place que la frayeur lui avait fait cder aux mutins, et s'apprtant 
poursuivre son interrogatoire. Si le passe-port de cette femme est bon,
ajoute-t-il en s'adressant  Ellnore, si elle est bien rellement la
femme de ce lord Rosmond comme ce papier l'affirme, qui tes-vous?...
toi... (puis se reprenant), oui, qui es-tu?

--Je suis madame de Rosmond, ainsi que mon passe-port le constate,
rpond lady Caroline.

--Mais ton Rosmond  toi... quel est-il?...

La rponse d'Ellnore allait dcider du sort de deux personnes.
L'accusation de bigamie, fonde ou non, allait faire arrter lord
Frdrik et lady Caroline. Ellnore hsite. La vrit, qu'elle n'a
jamais trahie, s'offre  elle, mais sanglante, une double sentence 
la main. Elle la repousse. Les patriotes s'impatientent, murmurent, et
rptent d'un ton menaant:

--Allons, parle! Ton Rosmond, quel est-il?

--Le cousin germain de l'autre, rpond-elle d'une voix assure; n comme
lui, la mme anne, dans la mme ville.

--Tiens! ce hasard! dit le plaisant de la troupe; on n'en voit comme
a que dans les comdies. Elle croit que nous sommes  la Gaiet. C'est
pour sauver sa bonne amie qu'elle invente cette histoire.

--Tout de mme, c'est possible, dit l'agent. Il faut s'assurer du fait.

--Eh bien, gardez-moi en prison, reprit Ellnore, jusqu' ce que vos
doutes soient claircis, mais laissez cette femme libre.

--Ce sera tout le contraire, citoyenne, dit le municipal en souriant.
Celle-ci restera en surveillance ici, jusqu'au moment o elle se fera
rclamer par une autorit comptente. Quant  toi, tu es Franaise,
comme on voit bien  ton parler, tu peux continuer ta route, mais  la
condition de nous instruire de ce que tu vas faire  Paris, de l'htel
o tu comptes descendre, et du nom du dput qui peut te servir de
caution.

--S'il faut subir tant de vexations pour voyager en France, dans ce pays
o l'on se bat pour la libert, j'aime mieux retourner  Londres, dit
Ellnore, esprant que sa rsistance lui attirera un malheur qui fera
diversion  celui qui la tuait.

--Sais-tu bien, qu'avec ces manires-l, tu te feras coffrer, ma petite?
dit le municipal, esprant intimider Ellnore, et ne comprenant rien 
la manire dont elle semblait dfier son autorit; mais nous avons
assez de mauvaises ttes ici, tu peux retourner d'o tu viens; je vais
apostiller ton passe-port pour qu'on te laisse te rembarquer  Calais.

--C'est a, crirent les autres, qu'elle retourne  son _bifteck_; mais
pas avant d'avoir laiss visiter ses papiers.

--C'est juste, dit l'un, et si l'on trouve dans sa malle quelque lettre
suspecte... elle verra...

--Ce soin me regarde, dit le municipal d'un ton imprieux; allez,
mes amis, fiez-vous  moi... Je vais me rendre avec mon adjoint dans
l'appartement de la citoyenne. Tu nous y conduiras, ajouta-t-il en
s'adressant  l'aubergiste, et vous pouvez tre srs que j'accomplirai
mon devoir... Mais qui donc fait tant de bruit?

--J'entrerai, vous dis-je, criait  tue-tte un homme qui voulait se
faire jour  travers le groupe de _sans-culottes_ qui bouchait la porte.
J'entrerai, mille bombes! il faut que je lui parle.

--A qui?

--A ma matresse.

--Va-t'en au diable!

--J'ai quelque chose d'important ...

--L'autorit est l; on ne la drange pas... Ah! tu pousses... tu veux
entrer de force... Attends, attends... nous allons te...

--Pas de violences, mes amis, pas de violence! cria le municipal, c'est
sans doute moi qu'on demande, le maire ne peut se passer de moi...
Laissez entrer cet homme... libert pour tous...

--Oui, libert pour tous! rptrent les patriotes.

--Que veux-tu, mon garon?

--Je veux remettre cette lettre  la femme de mon matre,  lady
Rosmond, que voil, dit le domestique en montrant lady Caroline.

A ces mots, Ellnore tombe anantie sur un sige qui se trouvait l, en
prononant d'une voix dfaillante le nom de Maurice.




XXVII


Lord Rosmond, effray de ce qui se passait  Paris depuis le 20 juin,
depuis ce jour de dmence populaire o l'meute, pntrant jusque dans
les salons des Tuileries, vint poser le bonnet rouge sur la tte du
roi de France, avait prvu les dangers auxquels s'exposait une
femme trangre, voyageant seule et n'ayant pour la protger que ses
domestiques, espce de serviteurs fort insolents, parlant  peine le
franais, et dont les manires aristocratiques taient capables de
soulever toute la populace rgnante contre leur matresse. Il s'tait
servi de son crdit auprs de M. de Condorcet, alors prsident
de l'assemble nationale, pour obtenir un laissez-passer, revtu
d'attestations civiques et de toutes les signatures des puissances du
jour, afin d'autoriser lady Caroline de Rosmond  retourner  Londres,
o d'urgentes affaires de famille la rappelaient en hte. Muni de cette
pice importante, lord Rosmond avait dpch Maurice au-devant de lady
Caroline pour la sortir d'embarras, si elle prouvait quelque difficult
sur sa route, et pour l'engager  retourner sur ses pas. Dans une lettre
jointe au certificat de civisme, lord Rosmond lui promettait d'aller la
rejoindre sous peu de jours, lui laissant entendre, sans l'articuler,
que l'tat de fermentation o se trouvait Paris, et les dnonciations
frquentes diriges contre l'ex-duc galit, que l'on accusait d'tre du
comit autrichien, ne permettaient pas aux amis du ci-devant prince, de
rester prs de lui sans danger.

Ds que Maurice eut remis  l'agent municipal le laissez-passer o
la signature du maire de Paris, du clbre Ption dominait toutes
les autres, l'agent souleva respectueusement sa casquette, et dit, en
montrant ce grand nom  sa suite:

--Vous le voyez, citoyens, la commune de Paris rpond des sentiments,
des faits et gestes de la citoyenne; qu'elle aille donc o bon lui
semblera, elle peut compter sur notre protection; car, si nous sommes
rigoureux envers les suspects, nous sommes tout zle pour les amis de la
libert et pour les allis qui la respectent.

--Mais l'autre, l'autre femme! s'crirent les _sans-culottes_, dsols
de voir une proie leur chapper. Vas-tu la laisser aller, aussi, comme
celle-l?

--Elle qui n'a qu'un passe-port suspect, dit l'un.

--Elle qui regimbait contre l'autorit, et qui fait la chattemite,
l, dans son coin, pour nous faire oublier ses injures, ajouta-t-il en
montrant Ellnore, qui, assise prs de l'embrasure d'une fentre, tait
 moiti cache par le groupe des _patriotes_.

Alors l'attention gnrale se portant sur Ellnore

Maurice tourna ses regards vers elle, et s'cria involontairement:

--Ciel! madame!

Et il resta ptrifi. En vain lady Caroline lui ordonnait de faire
mettre des chevaux de poste  sa voiture, le suppliait de ne pas perdre
un instant pour hter son dpart, car la terreur qu'elle venait de
ressentir, et dont ses membres tremblaient encore, la rendait impatiente
de quitter Amiens et de se soustraire  la tyrannie des autorits
franaises. Maurice, abasourdi par la surprise de voir l Ellnore,
cette belle victime des trahisons de son matre, cette femme dont
il avait excut les ordres pendant trois ans avec tant de zle, de
respect, de la voir l en face de sa rivale, les traits abattus par la
douleur, les regards fixes, la bouche souriant de ce sourire amer qui
peint  la fois l'indignation et le mpris, Maurice n'entendait rien.

--Procdons  la visite domiciliaire, dit le municipal.

--Oui, oui, montons chez elle! cria le choeur des assistants.

--Chez qui? demanda Maurice, chez madame?...

--Et qu'est-ce que cela te fait,  toi, qu'on visite ses papiers? Est-ce
que tu as peur qu'on y trouve de tes lettres? dit le plaisant.

--Non, mais madame... est une bonne citoyenne, et je ne souffrirai pas
qu'on la traite comme...

--Tu ne souffriras pas! interrompit un bonnet  poil. Je vas commencer
par te jeter par la fentre, et puis nous verrons ensuite...

--Pas de violence! rpta l'agent; coutez la loi. Tu connais donc la
citoyenne, puisque tu prends si chaudement son parti?

--Oui, je la connais, dit bravement Maurice, et je vous rpte que c'est
une brave femme, une bonne patriote qui n'est pas suspecte.

--Eh bien, puisque tu en sais si long, tu nous diras s'il est vrai
qu'elle s'appelle Rosmond, comme l'autre citoyenne?

Maurice hsita un moment; puis rflchissant que ce nom devait tre sur
le passe-port d'Ellnore, il rpondit d'un ton ferme:

--Oui, citoyen.

--Est-il vrai qu'elle soit la femme d'un cousin germain de ton matre?

--Oui, oui, rpta vivement Maurice devinant le mensonge gnreux
d'Ellnore, et trop heureux de le consolider. Le mari de madame est
aussi... un lord Rosmond... un cousin germain de celui-ci...

--Et pourquoi envoie-t-il sa femme  Paris?

--Sans doute pour... parce que...

En parlant ainsi, le regard de Maurice semblait implorer d'Ellnore
un motif quelconque  donner  son voyage; mais la voyant garder le
silence, il finit par dire:

--Ma foi, je n'en sais rien. Tout ce que je puis affirmer, c'est que la
citoyenne mrite toutes sortes d'gards... qu'elle parat... malade...
et que l'on ne doit pas la faire souffrir davantage, en la chicanant sur
un tas de formalits qu'elle ne connat point.

--Cela ne te regarde pas, dit l'agent; ce n'est pas de toi que
nous apprendrons ce que nous devons faire. Puis, se retournant vers
l'aubergiste: Allons marche et mne-nous chez la citoyenne; elle va
nous suivre pour tre tmoin de la visite, car nous ne sommes pas des
voleurs, et le premier qui enlve le moindre objet!... sacrebleu! son
affaire sera bientt faite... Allons, debout, citoyenne!

--Pardon, citoyen municipal, dit l'aubergiste tout en moi, on m'apprend
qu'une voiture  six chevaux entre dans la cour; c'est un ambassadeur,
dit-il, il faut que j'aille le recevoir, mais ce garon de l'htel va
vous conduire. Eh bien, o est-il donc? ajoute l'aubergiste en voyant
que son domestique tait parti, il s'est bien press de redescendre...
je vais vous l'envoyer.

--Ah! tu crois que nous sommes faits pour t'attendre? C'est bien plutt
ton ambassadeur qui attendra, s'cria le chef des patriotes.

Et tous, anims du mme esprit, se jettrent sur l'aubergiste pour le
contraindre  monter l'escalier. Le malheureux, effray de se voir entre
les mains de ces nergumnes, jetait des cris affreux qui se mlaient 
leurs voix menaantes. Tous les habitants de l'htel sortaient de
leurs appartements pour voir ce qui se passait; les valets de l'htel
couraient au secours de leur matre. C'tait un bruit infernal, qui se
calma, comme par enchantement,  la voix douce et paisible d'un homme
dont le sang-froid avait dj brav plus d'une meute.

S'tant inform du sujet de ce vacarme, il avait demand  parler 
l'agent municipal.

--Qui es-tu, pour dranger ainsi l'autorit? lui avait-on rpondu.

--Monsieur est ministre de France en Angleterre, envoy par l'assemble
nationale  Londres, d'o il rapporte de bonnes nouvelles, dit  haute
voix le secrtaire de l'ambassadeur.

--Ah! c'est diffrent, rpliqua le sans-culotte, c'est un patriote de
l'assemble, laissons-le passer.

Et chacun se retira pour faire place  M. de Talleyrand.

Cette scne se passait sur le palier du grand escalier, o deux hommes
en bonnet  poil, ayant pris chacun un bras d'Ellnore, la tranaient
vers les degrs qui conduisaient  l'tage suprieur.

--O menez-vous madame? demanda M. de Talleyrand.

--Chez moi, o l'on va faire une visite domiciliaire, rpondit Ellnore
en se tournant vers M. de Talleyrand qui, jusque-l, n'avait pu voir son
visage.

--Vous ici? dit-il avec surprise.

--Ah! monseigneur, dit tout bas Maurice qui s'tait gliss derrire
l'vque d'Autun, protgez-la; sinon ces gens-l lui feront un mauvais
parti.

--Ton matre n'est donc pas l?

--Non, monseigneur, je suis tout seul pour la dfendre.

--Laissez madame libre, dit l'envoy de France au municipal, je me
rends caution d'elle auprs de vous et de M. le maire d'Amiens; elle est
incapable d'avoir rien fait pour mriter les traitements qu'on rserve
aux ennemis de l'tat. Ainsi, je la mets sous votre sauvegarde.

--Il a raison, s'crirent plusieurs voix. Nous empcherons bien qu'on
lui fasse du mal.

Et les mmes qui svissaient un moment avant avec le plus de fureur
contre la pauvre Ellnore, s'rigeaient ses protecteurs, et juraient de
mourir pour la dfendre. Pendant ce temps, elle cherchait  rassembler
ses forces pour remercier M. de Talleyrand.

Il rpondit aux remercments d'Ellnore par un de ces mots gracieux que
lui seul savait dire, puis il lui exprima tous ses regrets de ne
pouvoir rester plus longtemps prs d'elle, tant contraint de repartir
sur-le-champ pour aller rendre compte de sa mission au ministre des
relations extrieures.

--Je suis d'autant plus fch de vous quitter si vite, que vous m'auriez
expliqu beaucoup de choses que je ne comprends pas, et qui redoublent
encore l'intrt qu'on vous porte, ajouta-t-il en serrant doucement la
main d'Ellnore.

Puis il la salua respectueusement, aux acclamations du troupeau
patriotique  qui les gens de M. de Talleyrand venaient de proposer de
boire  sa sant au cabaret voisin, et qui criaient de toute la force de
leurs poumons:

--Vive l'envoy de France! vive la brave citoyenne! vive l'avocat du
peuple! vive le ministre franais! vive le ci-devant calotin!




XXVIII


Au milieu des hommages bruyants de cette troupe de soi-disant patriotes,
Ellnore avait trouv moyen de prier Maurice de venir lui parler avant
de retourner prs de son matre.

--Je n'en aurai pas le temps, avait-il rpondu avec embarras.

Mais Ellnore ayant insist en disant:

--Je vous attends avec dix guines!

Maurice avait fait un signe qui ne laissait nul doute sur son
consentement.

Maurice tait, comme la plupart des valets de chambre, confident des
mauvais sujets. Sans cesse indigns des mchantes actions dont ils sont
les zls complices, hasardant parfois de vertueuses reprsentations,
des craintes secourables, ordinairement mal accueillies, et dont ils
expient le tort par une soumission sans bornes; partags entre l'audace
et la peur, la malice et la piti, l'intrt et le remords, tour  tour
pleins de zle pour le bourreau et la victime, ils sont susceptibles des
meilleurs comme des plus mauvais sentiments.

Maurice n'avait pu tre au service d'Ellnore pendant trois ans sans
apprcier ses qualits aimables, son caractre noble et juste; car
l'on se trompe fort lorsqu'on croit chapper  l'observation de ses
domestiques. Le moins intelligent sait toujours  quoi s'en tenir sur la
valeur relle de ses matres. Maurice ressentait une estime profonde,
un vritable attachement pour Ellnore, ce qui ne l'avait point empch
d'aider son matre  la tromper et  la perdre aux yeux du monde; sorte
de faiblesse qui se trouve souvent ailleurs que chez les valets. Il
aurait dsir apporter quelque adoucissement aux peines d'Ellnore en
lui peignant son matre moins coupable qu'il ne l'tait; mais il n'y
avait pas moyen de justifier sa conduite. Aussi fallait-il la double
sduction des prires d'Ellnore et de l'intrt pcuniaire pour dcider
Maurice  subir l'interrogatoire qui l'attendait.

Lorsqu'il entra chez Ellnore, le petit Frdrik tait sur les genoux
de sa mre, il la caressait, il jouait avec les boucles de ses longs
cheveux, et cherchait  s'attirer son attention par une foule de
gentillesses. Mais Ellnore n'y prenait pas garde. On pourrait dire qu'
force de penser  lui, elle ne le voyait plus. Cet enfant tait, dans
cet instant mme, l'objet d'une grande dcision. C'tait le devoir qui
contraignait sa mre  supporter la vie,  dvorer les humiliations
les plus cruelles et les moins mrites; enfin  concentrer tous ses
sentiments, toutes ses esprances dans cet tre que le monde appellerait
le fruit de son dshonneur. Mais avant de se rsigner  fuir pour jamais
le souvenir de celui qui la vouait  un malheur ternel, elle
voulait connatre toute l'tendue de son crime envers elle. C'tait,
pensait-elle, un moyen d'teindre ses regrets: le tableau de tant de
trahison, de bassesse, devait inspirer un vif dgot  un coeur aussi
loyal que le sien, et elle esprait voir son amour touff sous le poids
du mpris.

Maurice la trouva dans le calme qui suit d'ordinaire une rsolution
solennelle.

--Approchez, lui dit-elle d'une voix oppresse et en remettant le
petit Frdrik  sa bonne qui l'emmena aussitt, ne craignez point mes
rcriminations. Je sais combien vous tes dvou  votre matre, vous
avez d lui obir, je ne vous en fais point de reproches; en voulant
m'clairer sur ce qui se tramait contre moi, vous vous seriez perdu sans
me sauver; mais aujourd'hui que rien ne peut ajouter  l'horreur de ma
situation, dites-moi, depuis quelle poque lord Rosmond a-t-il contract
son mariage avec lady Caroline? Quant  celui dont vous avez t tmoin
dans la chapelle de Ham..., qu'il soit lgal ou non, je suis dcide
 n'en jamais rclamer la validit; car, malgr l'intrt de mon fils,
comme je ne pourrais faire valoir ses droits qu'en dshonorant son pre,
qu'en le livrant au sort des plus vils criminels, je prfre tout 
cette honteuse vengeance. Ainsi, parlez sans crainte de nuire  votre
matre; je laisse au ciel le soin de le punir.

--Sans doute, madame, mon matre a de grands torts avec madame, dit
Maurice en tournant son chapeau dans ses mains, et d'un ton qui dcelait
son embarras... Mais je puis affirmer  madame que je ne les ai connus
que lors de notre voyage  dimbourg. Jusque-l, j'tais, comme madame,
dans la ferme croyance que mylord tait son mari devant l'glise, et
je ne saurais peindre mon tonnement, je dirai plus, ma vraie peine,
lorsque mylord, forc de me confier les apprts de son futur mariage
avec lady Caroline, m'a avou que la crmonie de la chapelle n'avait
t imagine que pour vaincre vos scrupules, et que le prtre, le
notaire, les tmoins, tout cela taient des complaisants dguiss;
qu'enfin, il tait libre de faire un mariage indispensable  l'tat de
ses affaires. Vous saurez, madame, que, dans ses frquents voyages 
Londres, mylord avait perdu au jeu de fortes sommes qu'il tait oblig
de payer dans un court dlai, sous peine d'un grand dshonneur,  ce
qu'il prtendait du moins.

Je le vis rentrer un matin dans un tat de dsespoir tel, que je le
crus fou. Il brisait ce qui se trouvait sous sa main, il parlait de
se tuer, puis tout  coup il fondait en larmes, en s'criant: pauvre
Ellnore!... Pardon, madame, mais je vous rpte ses propres paroles...
allons, puisqu'il le faut, disait-il, puisqu'il n'est pas d'autre moyen
d'chapper  leur mpris  tous, de tenir ma parole, de sauver l'honneur
de mon nom... obissons  ma famille... Alors, il se mit  crire
quelques lignes qu'il cacheta et m'ordonna de porter chez mylord,
son oncle, puis il se jeta sur son lit tout habill; il n'y resta pas
longtemps sans voir arriver son oncle et son cousin, avec lesquels il
tait brouill depuis trois mois, et qui venaient se rconcilier avec
lui, en rcompense de son consentement au riche mariage qu'ils voulaient
lui imposer.

Toute la fortune des Rosmond tait attache  cette alliance,
disaient-ils, mais le seul avantage qui avait dtermin mon matre,
c'tait les 50,000 livres sterl. comptant que lui apportait lady
Caroline, et la facult de satisfaire avec une partie de cette somme 
ses dettes d'honneur. Il mit pour toute condition  ce mariage, qu'il
se ferait sur-le-champ, et au chteau du pre de lady Caroline, dans ce
chteau perdu au milieu des montagnes de l'Ecosse; il lui tait permis
de croire que ce qu'on y ferait ne serait jamais connu du reste de la
terre, et mon matre s'tait flatt que ce qu'il disait tre un affreux
sacrifice fait  la ncessit, serait longtemps ignor de la femme...
qu'il... aimait...

A ce mot, Ellnore fit un mouvement d'indignation qui, loin d'intimider
Maurice, lui donna le courage de rpter:

--Oui, madame, qu'il aimait tendrement... et qu'il aime encore plus que
jamais.

--Ce n'est point sur ses sentiments que je vous questionne, dit Ellnore
avec dignit, sa conduite les rvle assez; c'est uniquement sur
les faits qui l'ont amen  l'action la plus infme et que je veux
connatre.

--Eh! madame, il ne fallait pas moins que la crainte d'tre chass de
tous les salons de Londres, d'tre trait de banqueroutier, pour le
dcider  partir pour l'cosse. J'ai cru qu'il ne pourrait jamais s'y
rsigner, lorsque nous sommes retourns au _cottage_... Quand il a revu
madame... et le petit Frdrik... Mais ce n'est pas cela que je veux
dire, ajouta Maurice, en se dpitant contre sa sensibilit; ce que je
puis affirmer, c'est qu'avant d'entrer au _cottage_, mylord m'avait fait
jurer la plus grande discrtion sur le motif de son voyage en cosse, et
qu'il avait accompagn cette recommandation de menaces effrayantes.
Bien entendu que je devais tre aussi discret au chteau de L... qu'au
_cottage_. Pour en tre plus certain, mylord me confia tout ce que sa
situation avait de prilleux, les scnes cruelles qui auraient lieu le
jour o vous seriez dsabuse, et le dsespoir o il tomberait s'il lui
fallait renoncer  vous.

Tout se passa,  dimbourg, si vite, que l'entrevue, les accords, la
noce, s'accomplirent en quinze jours! Ds le seizime, mylord prtexta
une affaire importante pour se rendre  Londres, o il paya ses
cranciers, et s'empressa de revenir au _cottage_ avant de passer en
France...

--Assez, interrompit Ellnore, en sentant tous ses membres saisis d'un
frisson mortel, assez; je m'obstinais, malgr l'vidence,  douter
encore; je ne pouvais croire  tant de perfidie. Vous venez de me
prouver ce que j'aurais eu honte de supposer. Je vous en remercie,
ajouta-t-elle en montrant  Maurice la bourse qui tait sur la table, et
qu'il prit sans hsiter. Allez raconter  votre matre, continua-t-elle,
le hasard qui m'a tout appris. Dites-lui que sa lchet n'a rien 
craindre de mon ressentiment, et que je ne mets d'autre prix  ma
gnrosit, que la certitude de ne le revoir de ma vie.

Alors Ellnore sonna sa femme de chambre, et Maurice sortit en levant
les yeux au ciel, comme pour lui demander pardon d'avoir aid 
dsesprer une femme si adorable.




XXIX


Peu d'instants aprs le dpart de Maurice, un grand bruit de chevaux et
de postillons annona celui de lady Caroline. Elle retournait  Londres;
ce qui dcida Ellnore  prendre une autre route; la protection de M. de
Talleyrand lui avait acquis celle du maire d'Amiens, elle en obtint sans
peine l'autorisation de se rendre en Belgique, et elle partit le soir
mme pour Bruxelles. Cette dtermination, qui l'loignait plus srement
de lord Rosmond, tait la seule qu'elle pt prendre dans le trouble o
tait son esprit.

Ce fut un bienfait pour elle, que l'obligation de passer une nuit
entire en voiture, livre  toutes les rflexions que sa triste
situation devait faire natre. La fatigue est d'un grand secours dans
les chagrins, et l'insomnie qu'elle cause est moins pnible que celle
dont le repos ne peut triompher.

Ellnore, franchissant l'espace sans que nul objet, nul autre bruit que
celui d'un roulement monotone, dranget sa rverie, les yeux fixs sur
les deux toiles, prouvait cette sorte de calme insparable du plaisir
de se trouver, pour ainsi dire, en tte--tte avec l'immensit.
Quelle que soit l'normit des maux qui vous accablent, la fatalit, la
multiplicit des vnements qui vous frappent, on se trouve un si petit
personnage sur cette grande terre, un tre si imperceptible auprs
de toutes ces splendeurs du ciel, qu'il en rsulte un vritable
dsintressement pour soi-mme. On pense au peu que l'on est, au peu
que l'on dure, et l'on perd toute ide de se rvolter contre un destin
immuable.

La vue de son enfant endormi sur les genoux de sa bonne, troublait
parfois la rsignation d'Ellnore, elle maudissait celui qui lui avait
donn la vie pour le livrer  tous les chagrins, les dgots, dont on
abreuve l'existence d'un enfant illgitime. Mais plus le sort qui le
menaait effrayait son coeur de mre, plus elle se pntrait de la
saintet de ses devoirs. Son bonheur personnel tait pour jamais
dtruit; elle le sentait; toutes tentatives pour le ressaisir devenaient
inutiles.

--Eh bien, du fond de cette tombe o la trahison m'a prcipite,
pensait-elle, veillons  l'existence,  l'ducation de ce pauvre enfant,
que sa vie remplace la mienne. Oublions-nous compltement pour ne penser
qu' lui. Jetons un crpe funbre sur le pass. Oui, prions pour le
repos de notre me, comme si elle tait dj dans l'ternit!

Ce deuil d'elle-mme, accept franchement, devait rendre  Ellnore
la raison et le courage. Fire de sa propre estime, elle se promit de
supporter avec calme toutes les injustices, les insultes mme que sa
situation, si honteuse en apparence, pourrait lui attirer; elle se
promit, surtout, de ne point aggraver le malheur de cette situation par
de vains efforts pour en expliquer l'innocence. C'tait s'pargner un
grand supplice, celui de voir l'impuissance de la vrit sur des esprits
prvenus, abuss, et trop flatts peut-tre, d'une erreur qui leur
donnait le droit de traiter avec mpris une femme dont la beaut, jointe
 tant d'autres dons, inspiraient l'envie.

Ellnore, arrive  Dunkerque, trouva un btiment prt  faire voile
pour Ostende; le ngociant qui en tait propritaire consentit  prendre
des passagers. Ellnore fut du nombre.

Avant de s'embarquer, elle crivit  son banquier de lui faire passer
des fonds  Bruxelles, sous le nom de madame Mansley, se rservant de
lui confier plus tard ce qui l'obligeait  reprendre le nom qu'elle
tenait de son pre.

Ellnore descendit  Bruxelles, dans un modeste htel, prs du Parc,
vitant tout ce qui avoisinait l'lgant htel de _Bellevue_, alors le
rendez-vous de toutes les _lgances_ de l'migration. Puis ds qu'elle
fut moins souffrante, elle chercha un petit appartement dans quelque
maison retire pour y vivre solitaire. Elle fut rencontre un matin par
le prince de P..., excellent homme, gros, court et enjou, ayant plutt
l'air d'un riche fermier de la Beauce que d'un prince de la cour de
Louis XVI, et que son ge mr n'empchait pas d'aimer les jolies
femmes et d'tre fort galant auprs d'elles; mais d'un caractre noble,
gnreux, sans prtentions embarrassantes, et toujours prt  accepter
l'amiti qu'on lui offrait pour prix de son amour. Le prince de P...
avait vu Ellnore s'lever chez la duchesse de Montvreux et s'tait
toujours vivement intress  elle. Plus d'une fois, depuis que la
duchesse avait contraint Ellnore  fuir de chez elle pour se soustraire
 la domesticit dont on la menaait, le prince avait pris le parti de
la pauvre fugitive contre sa fausse protectrice; et ce procd courageux
lui attirait souvent force pigrammes. On le traitait de _bonhomme_,
injure la plus sanglante d'une socit o la malice, la finesse taient
seules en crdit.

Le prince de P... aborda Ellnore avec tant de bienveillance, il la
questionna sur son sort avec un intrt si sincre, un ton si paternel,
qu'elle cda au plaisir de lui confier ses peines, et lui promit de le
revoir le lendemain, ainsi qu'il l'en priait, et de lui raconter les
tristes motifs qui la dterminaient  quitter l'Angleterre pour se
rfugier  Bruxelles.

Le prince rpondit  sa confiance en lui racontant comment il avait
chapp, par la vitesse de son cheval, aux agents du comit de
surveillance qui le poursuivaient pour le conduire en prison et de l 
l'chafaud. A cette poque trop dramatique, chacun tait le hros
d'une aventure intressante. Mais le prince convint que les malheurs
d'Ellnore dpassaient en fatalit tous ceux des chapps de la
Rvolution.

Il faut avoir subi la torture d'un tourment humiliant, solitaire, dont
la plainte amre, ne pouvant s'exhaler, maintient le coeur sous une
oppression mortelle, pour se faire une ide du soulagement qu'prouva
Ellnore en faisant le rcit de l'vnement aussi malheureux qu'trange
de son faux mariage  un vritable ami, dont la loyaut croyait  la
sienne.

Aprs avoir cout Ellnore en l'interrompant sans cesse par des
exclamations peu flatteuses pour M. de Croixville, et pour lord Rosmond,
le prince dit en soupirant:

--La situation est fcheuse... Les apparences sont telles qu'on aura
bien de la peine  faire triompher la vrit; mais enfin, pour n'tre
pas probable, elle n'en est pas moins vraie? J'ai vu quelquefois le
monde la deviner. Il n'est pas toujours si aveugle, si injuste qu'on le
dit!

--Ah! juste ou non, comme je suis destine  le fuir toute ma vie,
reprit Ellnore, peu m'importent ses jugements; si fltrissants qu'ils
puissent tre pour moi, votre estime, cher prince, me donnera la
force de les braver. Vous m'accorderez quelques-uns des moments que la
politique et les plaisirs vous laisseront de libres; et la consolation
de vous attendre, d'esprer causer avec vous de ceux que j'aime encore,
malgr tout le mal qu'ils m'ont fait, me distraira de ce dsir de
mourir, qui me poursuit toujours en dpit du remords qu'il m'inspire.

--Se laisser mourir pour faire plaisir aux ennemis qu'on gne, ah! c'est
une complaisance trs-coupable, et que je vous dfends d'avoir. Plus la
position est difficile, moins on doit se laisser abattre. Le bon Dieu
vous donne un enfant pour jouer avec lui, un vieil ami pour pleurer
avec vous; cela vous suffira, j'espre, pour attendre un meilleur temps.
Maintenant il faut nous occuper de vous caser ici le mieux possible. Je
pardonne  Croixville son enlvement et le tort qu'il vous a fait, en
considration de l'indpendance que vous assure votre part dans son
hritage; la premire des conditions pour tre honor ici-bas, mon
enfant, c'est de ne rien coter  personne; ds que le monde est rassur
sur la crainte d'avoir  se dvouer pcuniairement pour un malheureux,
il y prend intrt, il l'observe avec soin et lui accorde bientt la
considration qu'il mrite; maintenez-vous dans la sage rsolution de
ne vivre que pour votre enfant; oubliez son tratre de pre et vous
trouverez encore assez d'amis pour vous apprcier et pour vous rendre
l'existence agrable.

--Je ne compte que sur vous, dit Ellnore en tendant la main au prince,
votre amiti, vos conseils soutiendront mon courage; et lorsque j'aurai
 subir les mpris de gens moins innocents que moi, je penserai qu'il
y a une me noble, compatissante, dont je suis connue, qui sait si je
mrite tant d'outrages, et dont l'estime me venge. Grce  vous, cher
prince, je ne me croirai pas une pauvre abandonne de tous.

Le prince de P..., rpondit par la protection la plus dsintresse,
la plus courageuse,  la confiance d'Ellnore; il lui trouva ds le
lendemain un joli appartement convenablement meubl, dans la maison
d'une vieille et honnte femme de sa connaissance, qui n'hsita pas
 loger madame Mansley sur la recommandation du prince de P... Il
la prsenta comme tant la veuve d'un officier mort  Paris dans les
dernires meutes. Sa robe noire et le chapeau de mme couleur qu'elle
portait ne dmentaient point le deuil auquel cette supposition la
condamnait. Ce deuil si douloureusement empreint dans son me, devait
longtemps se montrer sur ses vtements.

L'appartement d'Ellnore tait au rez-de-chausse, donnant sur un
petit jardin o son enfant pourrait jouer en prenant l'air, ce qui la
dispenserait de le mener souvent au Parc, et lui viterait l'ennui de
rencontrer les gens qu'elle fuyait. Guide par ses habitudes plus que
par sa pense, elle s'arrangea, dans sa nouvelle retraite, avec toute la
simplicit et le bon got qui lui taient naturels.

Malgr ses souvenirs amers, sa profonde douleur, elle jouissait, dans
cet asile, des bienfaits d'une parfaite rsignation; car elle avait
consult le prince de P... sur ce qu'elle pouvait tenter contre lord
Rosmond en faveur de son fils, et le prince lui ayant prouv qu'il
rsulterait de ses rclamations beaucoup de scandale et point de succs,
elle s'tait promis de subir son sort comme un arrt du ciel. C'est dj
moins souffrir d'une situation malheureuse que de perdre toute ide d'en
sortir.

Madame Vannebourg, la propritaire de la maison qu'habitait Ellnore,
avait entendu le prince de P... parler d'elle avec loge; elle dsira
profiter du voisinage d'une personne si aimable, et le prince engagea
madame Mansley  la recevoir.

--Vous ne pouvez passer toutes vos journes ainsi seule, dit-il 
Ellnore; je vois le _spleen_ vous atteindre, et je ne souffrirai pas
que vous mouriez, sous mes yeux, des suites du mal qu'on vous a fait. Ce
serait trop bien divertir vos bourreaux; il faut oublier leurs infmes
procds, en accueillant la socit, l'affection de quelques amis vrais,
dont les soins vous consoleront, ou du moins vous aideront  supporter
vos peines.

--Tout  la piti que je vous inspire, cher prince, vous ne pensez pas 
ce que ma position offre de difficults,  l'impossibilit o je suis de
la justifier,  quel point les apparences m'accusent...

--Sans doute, vous ne pouvez aller plaidant  tout venant votre cause,
et dmontrant  chacun tous vos droits  l'estime; mais ce qui serait
inconvenant et sans effet dans votre bouche, est trs-bien plac dans la
mienne. Je suis un pre de famille, malheureusement assez vieux pour ne
pas vous compromettre; votre fortune vous met  l'abri de tout soupon
fltrissant  cet gard; car on ne rpond  l'amour d'un homme qui n'est
ni jeune ni joli que pour de l'argent, et je vous promets d'tre cru
lorsque je dirai ce que vous valez.

--A quoi bon vous donner cette peine, cher prince, votre amiti me rend
aussi heureuse que je puis l'tre. La bienveillance de quelques autres
n'y ajouterait rien.

--Erreur, s'cria le prince; les grandes rsolutions ont cela de bon
qu'en ne peut les tenir. Vous aurez beau vous renfermer, quelques
personnes finiront par se glisser chez vous, et vous cderez  leur
importunit, peut-tre aussi un peu  la fatigue de la solitude. Il
n'est pas, grce au ciel, dans la puissance d'une femme de passer sa
jeunesse, son existence entire  pleurer la trahison d'un perfide. Vous
finirez par couter les conseils, les consolations de quelques amis;
eh bien, laissez-moi donc les choisir. Songez que des premiers que vous
verrez, va dpendre le genre de socit que vous aurez le reste de vos
jours. Ne vous flattez pas de vous plaire au milieu de gens excellents,
mais communs, mais ignorants de tout ce que vous avez vu et su chez
cette duchesse qui vous a leve, chez cet aimable Croixville qui s'est
fait votre tuteur, faute de mieux. Non, ma chre amie, vous ne pourriez
vous accoutumer  des vertus mal habilles,  des braves gens de mauvais
ton. C'est le premier des inconvnients attachs  l'honneur de vivre
parmi nous autres gens de cour. On souffre beaucoup de nos dfauts, on
les hait, on les mprise, mais on ne peut se passer de nos manires;
c'est donc encore prs de nous o vous avez rencontr votre bourreau,
que vous trouverez les amis spirituels qui vous rendront justice, qui
vous dfendront contre les attaques du monde.

--Je ne l'espre pas.

--Et moi, j'en suis certain, reprit le prince, et je vous supplie d'en
faire l'preuve. Vous ne me souponnez pas, je pense, de vouloir ajouter
 vos peines, en vous exposant  des hommages trop lgers,  des amitis
ddaigneuses; je connais votre fiert, je la respecte, mais je veux
qu'elle soit connue par d'autres que par moi... L'vidence est ce qui
combat le mieux contre la calomnie; le malheur, qui se cache avec tant
de prcaution, ressemble au crime; il ne faut ni se montrer, ni se
soustraire aux yeux du monde, lorsque nul regard ne peut faire rougir.
Allons, suivez mes conseils, et croyez que ce sont ceux d'un pre.

En parlant ainsi, le prince serra la main d'Ellnore.

--Disposez de moi, dit-elle, en essuyant ses larmes. C'est bien le
moins que je suive vos avis pour prix d'une si douce, d'une si sainte
protection!

--Merci, dit le prince, je n'abuserai pas de votre docilit; car vous
saurez que votre prsence ici n'est plus un mystre pour plusieurs de
vos anciennes connaissances et qu'elles me tourmentent chaque jour pour
vous les prsenter. Mais c'est une faveur que j'accorderai seulement aux
plus dignes.

--Je m'en fie  votre sagesse.

--Soyez tranquille, ajouta le prince en riant, je commencerai par les
plus vieux et les plus laids. A demain.




XXX


Bruxelles voyait alors arriver en foule les malheureux que leur rang,
leur opinion, leurs titres, contraignaient  fuir la France. La plupart,
heureux d'abandonner aux rvolutionnaires leur fortune pour conserver la
vie, supportaient un tat voisin de la misre avec tant de philosophie
que leur gaiet mme n'en tait pas altre. Soutenus par l'espoir d'une
restauration que les plus vieux ne devaient pas voir, ils acceptaient le
malaise, les privations prsentes, comme on se rsigne aux mauvais repas
des mauvaises auberges, dans un voyage dont le terme est prochain.

C'tait  qui ferait la meilleure plaisanterie sur son dnment, sur
les habitudes burlesques qu'il tait forc de substituer  ses habitudes
lgantes; la vanit avait chang d'allure. Fatigue de magnificence,
elle se cachait sous les vtements d'indienne de la duchesse ruine, et
visait  paratre pauvre, comme elle visait autrefois  paratre riche.
C'tait une fatuit de misre qui faisait d'autant plus ressortir
la grandeur dchue. La jolie marquise, rduite  ranger elle-mme sa
chambre pendant que son unique servante faisait son djeuner, se vantait
de casser toutes les porcelaines qu'elle essuyait; une autre parlait
cuisine en se flattant d'y faire des progrs.

Un jeune seigneur de la feue cour de Versailles remerciait son pre et
sa mre d'avoir tortur son enfance, en lui faisant apprendre de force
 jouer du violon: talent dont il commenait  tirer profit, soit en
donnant des leons, soit en faisant sa partie dans les concerts. Enfin,
chacun s'amusait du comique de sa situation pour s'tourdir sur ce
qu'elle avait de pnible, et puis aussi pour faire mieux remarquer
le contraste de son haut rang, de sa naissance, de sa fortune, avec
l'humble condition o la rvolution franaise le rduisait.

Au sein de la plus grande gne, manquant souvent du ncessaire,
les migrs, fidles au caractre franais, bravaient en riant leur
dtresse. Les hommes, toujours courageux et lgers, consacraient leurs
matines  d'insipides travaux, et leurs soires  la galanterie,
guettant les aventures scandaleuses pour les colporter de mansarde en
mansarde, comme autrefois de boudoir en boudoir, et s'efforant d'tre
les hros du roman _migr_ qui faisait alors le plus de bruit.

Les femmes, rduites  une simplicit presque misrable, n'en taient
pas moins occupes du soin de paratre jolies. La ncessit avait beau
les contraindre  porter une robe d'indienne, des souliers de peau, un
fichu sans dentelle, une pelisse grossire telle qu'on en voit sur le
dos des bourgeoises qui vont  pied  Bruxelles; cet attirail, plus
modeste, ne dcourageait pas leur coquetterie inne. La pelisse mal
jointe laissait voir un fichu bien pliss; la robe de toile dessinait
la taille de manire  dceler ses contours gracieux; le gros soulier
faisait ressortir le petit pied, et l'ensemble de la tournure avait une
allure si lgante, qu'elle attirait tous les regards. Dcouvrir sous
ces vtements communs, sous la capote noire, sous la saye de l'ouvrire,
une grande dame de la cour de Versailles, tait un plaisir qui avait
tout le piquant de ceux d'un bal masqu. Se faire admirer, adorer,
sans le secours du luxe et de toutes les recherches qui ajoutent tant 
l'effet de la beaut, c'tait une gloire digne des plus ambitieuses.

L'on en citait alors trois que leurs divers agrments faisaient nommer
du nom classique des _trois Grces_: c'taient mesdames de M... de C...
et de Cl... Nous omettons leurs titres par gard pour la modestie de la
seule des trois qui reste. Celle-l n'tait belle que par sa taille et
son grand air, peut-tre trop insolent pour un si beau nom; madame de
C... tait la grce en personne: sa dmarche, ses moindres mouvements
avaient un charme indicible. C'tait un mlange de vivacit, de
langueur, d'indiffrence, d'agacerie; c'tait une distinction naturelle
qui prtait de la noblesse aux actions les plus ordinaires, et
compltait l'ensemble le plus ravissant.

Madame de Cl... tait fort aimable, surtout pour l'objet de sa
prfrence. Elle aimait si bien; son dvouement,  la fois si pudique et
si passionn, inspirait tant d'intrt, qu'on pardonnait  la faiblesse
de son coeur, en faveur de son peu de dissimulation  la cacher.

Ce trio enchanteur, qui faisait la consolation de l'exil, tait alors
fort occup de l'arrive  Bruxelles d'une princesse d'un grand nom, que
nous voilerons sous celui de Waldemar. Cette princesse, plus frache que
belle, plus dvoue que sduisante, s'tait vue contrainte de quitter
la France au moment o l'on commenait  traiter de suspect tout ce
qui possdait un nom illustre, ou une grande fortune. Habitue depuis
longtemps aux hommages des jeunes gens de la cour, plus amoureux de son
crdit que de ses charmes, elle s'entourait de tout ce que l'migration
avait de plus lgant. Pour plus de sret, elle s'tait fait
accompagner  Bruxelles par le comte de Savernon, jeune homme, beau,
bien fait, distingu par sa naissance, par de rares qualits, et
dont l'esprit lger, moqueur, cachait un coeur capable d'un profond
attachement.

Ainsi que la plupart des jeunes gens qui dbutent dans la carrire de
la galanterie, M. de Savernon se livra avec toutes les joies de
l'amour-propre aux agaceries d'une grande dame beaucoup plus ge que
lui, et par cela mme dcide  l'enchaner par tous les moyens qui
taient en sa puissance. Un des plus efficaces tait bien certainement
la facult que sa fortune lui donnait de runir chez elle l'lite de
l'migration, et des nobles trangers empresss  lui rendre hommage;
car, si la rvolution franaise enlevait  la princesse de Waldemar la
plus grande partie de ses revenus, des fonds placs en Allemagne lui
permettaient de vivre, sinon avec opulence, du moins d'une manire
convenable, et lui donnaient, de plus, les moyens de secourir ses amis
ruins. Son excellent coeur ne pouvait se passer d'affection, et, comme
ces personnes que le besoin d'aimer tourmente, elle se rsignait 
sacrifier tout pour obtenir un peu, et ne se plaignait jamais du mauvais
march.

Tant qu'un autre amour ne venait pas troubler cette association ingale,
c'tait une assez douce condition pour celui qui l'avait accepte; mais,
ds que le trop aim devenait infidle, les soupons, les reproches, les
querelles la rendaient bientt insupportable. Une rupture s'en suivait
ordinairement, et l'exprience de cette disgrce humiliante ne sauvait
pas la princesse de Waldemar d'y retomber.

Fire de traner  son char un homme charmant dont les jeunes femmes
enviaient les hommages, elle s'efforait de rendre sa maison agrable
pour l'y retenir et lui ter toute ide d'aller s'amuser ailleurs. Cela
lui russit jusqu'au moment o, s'apercevant des frquentes absences du
prince de P..., elle lui demanda ce qu'il faisait des soires qu'il
lui consacrait autrefois, et quelle tait l'heureuse personne qui
l'accaparait au point de lui faire dlaisser ses amis.

Le prince s'tendit sur le plaisir d'entendre un reproche si flatteur,
et balbutia quelques mots vasifs sur les visites qu'il tait oblig
de faire  une de ses anciennes connaissances, nouvellement arrive 
Bruxelles.

--Ah! vous faites le mystrieux, dit la princesse, eh bien, cela
doublera notre curiosit  savoir le nom, la patrie et les dieux de
votre belle, car vous tes encore bien capable d'une charmante folie.

--Vous me flattez, madame, et je voudrais tre digne de...

--Tout cela ne rpond pas  la question, mon cher prince, interrompit le
vieux duc de R..., vous avez sans doute vos raisons pour tre discret;
moi, qui n'en ai pas, j'apprendrai  la princesse la cause de l'abandon
o vous nous laissez depuis quelque temps; c'est tout bonnement  une
fort jolie femme qu'il nous sacrifie.

--Son nom?... dites-nous vite son nom! s'crirent plusieurs voix
ensemble.

--Son nom! voil justement le difficile, dit le duc.

--Quoi? vous ne le savez pas?

--Si fait, vraiment; mais c'est qu'on n'est pas encore bien dcid sur
celui qu'elle a le droit de porter.

--Est-ce qu'elle est rduite  s'en choisir un?

--Pas prcisment; mais un de ces mariages de garnison dont les jeunes
officiers se rendent trop souvent coupables, l'a force  quitter le nom
de l'infidle pour revenir  son nom de famille.

--Je comprends, dit la princesse, c'est une victime volontaire de
l'inconstance de quelque joyeux perfide, et le prince s'tablit prs
d'elle en consolateur.

--Pardon, madame, mais vous ne comprenez pas du tout, reprit le prince
d'un ton imposant. La femme dont le duc vous parle n'a aucun rapport
avec celles qui donnent le droit de les traiter lgrement. Elle a t
indignement trompe, il est vrai, mais son malheur, loin de la dgrader,
n'a fait que mettre  l'preuve ses nobles qualits, et que montrer dans
tout son jour sa conduite honorable.

--Ah! s'cria-t-on de toutes parts, le bon prince est amoureux! C'en
est fait.... le voil convaincu de la vertu de son hrone. Oh! sublime
effet de la passion!

--Dieu me garde, dit le vieux duc, de blesser un si beau sentiment!
Mais vous conviendrez, du moins, que cette jolie personne n'a pas t
invente pour vous, cher prince, et que deux aventures clatantes vous
rduisent  ne l'adorer qu'en troisime. N'importe, c'est toujours un
bon lot; et comme elle est ravissante, elle ne vous restera pas sur les
bras le jour o votre amour s'en lassera.

--Mon amour! dit le prince avec colre, elle s'en moquerait bien
vraiment, si j'tais assez sot pour en avoir, et le vtre ne serait pas
mieux reu que le mien, ajouta-t-il en s'adressant aux vieux comme aux
jeunes gens qui se trouvaient l. Vous riez, mais si vous connaissiez
madame Mansley, vous n'en parleriez pas si cavalirement, et vous
verriez bientt qu'elle mrite plus d'estime que la plupart des femmes
qui en mdisent.

C'tait bien mal dfendre la pauvre Ellnore que d'injurier ainsi tant
de personnes  propos d'elle. Ce tort, si commun chez les amis plus
passionns que spirituels, eut son effet ordinaire; chacune des femmes
prsentes expliqua  sa guise la situation trange d'Ellnore, et cela
dans les termes les plus mprisants. Le prince de P... y rpondit par
des accs de colre qui s'augmentaient d'autant plus qu'ils excitaient
les rires. Enfin, la princesse de Waldemar, voyant qu'il tait prt 
suffoquer, demanda grce pour son ancien ami, et porta la conversation
sur les vnements politiques, dont la gravit tait telle alors, qu'ils
captivaient trop douloureusement les esprits pour leur permettre de s'en
distraire.

Le prince de P... profita de cette transition pour sortir. M. de
Savernon le suivit en lui disant qu'il avait partag son indignation
contre les mchants propos de ces dames, et qu'il voudrait bien avoir
l'occasion d'assurer madame Mansley de son estime respectueuse.

--S'il ne dpendait que de moi, cette occasion s'offrirait tout
de suite; mais, sauf quelques vieux amis qu'elle m'a permis de lui
prsenter, elle s'obstine  ne recevoir personne.

--Vous voyez que cette rigueur ne mne  rien, et qu'elle ferait mieux
d'accueillir ceux qui peuvent la dfendre contre la malveillance et la
calomnie.

--Je suis de cet avis; car c'est une personne qu'on ne peut pas
raconter; il faut la voir pour se faire une ide du respect qu'elle
inspire, en dpit de sa situation; et c'est en admettant chez elle des
gens comme il faut, capables de la juger, qu'elle redressera l'opinion
de ceux qui la condamnent sur les apparences, et fera taire les mchants
propos des pcores qui l'envient, mais je la prche en vain; j'ai beau
lui dire qu' son ge la solitude mne au spleen, elle me rpond que
c'est une raison de plus pour qu'elle s'y consacre.

--Et votre amiti souffrirait qu'elle mourt de chagrin pour avoir t
trompe par un homme sans foi, sans honneur! Ah! ce serait un crime; et
si vous l'aimez en vritable pre, il faut en exercer la puissance,
et la sauver malgr elle de la mort qu'elle dsire, et que l'abandon,
l'ennui, amneraient bientt.

--Vous avez raison, dit le prince, je vais tcher de la dcidera
recevoir quelques personnes.

--Je serai du nombre, n'est-ce pas?

--Rien n'est moins sr... Vous tes bien jeune... C'est  peine si elle
me trouve assez vieux, moi! il est vrai que votre dvouement pour
la princesse vous classe parmi les _lgants galriens_ dont parle
Fontenelle, et  qui leur chane donne du poids. Mais j'ai peur que
cette garantie ne paraisse pas suffisante  madame Mansley. N'importe,
je parlerai pour vous. Je vanterai votre attachement pour la princesse,
votre raison, surtout. N'allez pas me faire mentir!

--Ne craignez rien, reprit M. de Savernon; ce n'est plus le temps des
folies: l'exil rend sage. Comptez sur ma soumission  vos avis. Et ils
se sparrent, l'un trs-proccup du dsir de venger Ellnore, l'autre
tout  l'espoir de bientt la connatre.




XXXI


Le prince de P... tint parole  son jeune ami; mais, malgr tout ce
qu'il dit  Ellnore pour la dterminer  le recevoir, elle s'obstina
dans son refus.

--Enfin, que lui manque-t-il donc, pour tre admis chez vous? dit
le prince. Il a un ton parfait, un nom qui lui impose la retenue, la
gravit mme; il a de plus des liens qui ne lui permettent pas de se
montrer trop galant. Que lui reprochez-vous?

--Son ge, ses agrments...

--Ah! vous avez peur... de vous?

--Non pas, mais du monde, dont la mchancet contre moi n'a pas besoin
de prtexte.

--Et vous pensez l'adoucir en loignant de chez vous ceux qui pourraient
vous dfendre? Beau calcul, vraiment! Licencier ses troupes en temps de
guerre, ce n'est pas le moyen de gagner des batailles!

--J'ai renonc  combattre, vous dis-je. Le repos, voil ma seule
ambition, et, pour y parvenir, je ne veux voir que de vieux amis, dont
l'affection ne puisse tre calomnie.

--Ah! vous croyez que leurs cheveux blancs feront taire la mdisance?
Vaine esprance, on vous trouvera un got bizarre, voil tout. Demandez
plutt  Lauraguais. Il va venir, puisque vous le trouvez assez vieux,
assez peu dangereux pour lui permettre de vous faire sa cour, je suis
sr qu'il sera de mon avis.

En effet, le comte de Lauraguais, qui venait d'apporter  Bruxelles
des papiers qu'il esprait sauver du squestre en les dposant chez
sa fille, la duchesse de... s'tait empress de rendre visite  madame
Mansley.

Connu par la franchise, l'originalit de son esprit, l'indpendance de
ses opinions, M. de Lauraguais tait un homme malin, instruit, bon et
amusant, ne reculant devant aucune vrit; ce qui le faisait passer pour
fou. Il disait, en parlant de lui:

--De ma vie je ne fus ce qu'on appelle quelque chose; n  Versailles,
je ne devins point courtisan; ami de d'Alembert et de Diderot, je ne fus
point encyclopdiste; honor d'une ptre par Voltaire, je restai son
admirateur sans devenir son sectaire; admis au cercle constitutionnel,
amant passionn de la libert, je ne fus point terroriste; migr par
force, je n'ai jamais agi contre la France; crivant toujours et sur
tout, je ne suis pas auteur; amoureux de tous les jolis minois des
salons et mme des coulisses, je n'ai pas t un libertin; seulement,
mon amour pour les sciences, les lettres, les arts, le gnie et mon
ddain de l'argent, m'ont fait donner le nom de fou: c'est le seul qui
me restera.

M. de Lauraguais professait un grand mpris pour les arrts du grand
monde, il prtendait que ce tyran ne vous tenait pas compte des
sacrifices qu'on lui faisait, et il combattit de tout son esprit la
rsolution d'Ellnore.

Le chevalier de Pa... chez qui la laideur tenait lieu de vieillesse,
et l'esprit de fortune, joignit aux instances du prince de P... et aux
pigrammes de M. de Lauraguais, les raisons les plus persuasives et les
plus piquantes pour dterminer Ellnore  recevoir M. de Savernon, tout
fut inutile.

Le chevalier de P..., dont la gaiet ingnieuse savait toujours trouver
le ct consolant d'un revers, se chargea d'annoncer  M. de Savernon
le refus tenace de madame Mansley, et ne manqua pas de lui faire sentir
tout ce que ce refus avait de flatteur.

Bientt le petit salon d'Ellnore devint l'asile des penseurs, des bons
causeurs que l'migration runissait  Bruxelles. Chacun d'eux, surpris
de trouver tant d'instruction, d'ides srieuses et mme politiques,
dans la jolie tte d'une si jeune femme, ne craignait pas de traiter
devant elle les sujets les plus graves, et l'admettait sans complaisance
dans toutes les discussions importantes que soulevaient alors tant
d'vnements dplorables, de rvolutions terrifiantes. Son loquence 
plaider la cause de la libert, en dpit des horreurs dont elle tait
alors le prtexte, charmait les plus spirituels, ceux dont la haute
intelligence ne confond pas l'effet et le principe, et qu'un mauvais
rsultat ne rend point infidles  une bonne cause.

--La libert, leur disait Ellnore, est comme le feu, terrible,
dvastateur, mais indispensable aux besoins de la vie; veut-on
l'touffer? il se venge par l'incendie. Vous qui en tes  moiti
consums, pansez vos blessures, sans vous flatter d'teindre  jamais
ce soleil moral dont un peuple ne peut plus se passer aprs s'tre
rchauff  ses premiers rayons.

Dans ces conversations quotidiennes, il se disait toujours quelque chose
de marquant que les causeurs de madame Mansley s'empressaient de citer
dans les autres salons, ce qui donnait aux femmes une occasion de mdire
d'Ellnore, et inspirait aux hommes le plus vif dsir d'tre admis  ces
runions intimes dont l'esprit tait le seul luxe. Ceux qui en taient
exclus par leurs agrments cherchaient par tous les moyens  mriter
une exception, et M. de Savernon, plus irrit que tous du refus positif
qu'il avait essuy, ne pensait qu' vaincre la rsolution d'Ellnore;
c'tait devenu un dfi entre sa curiosit et son amour-propre qui devait
ncessairement l'amener  son but.

Un philosophe a dit:

On arrive  ce qu'on veut en y pensant toujours.

M. de Savernon, pntr de la vrit de cet axiome, rvait sans cesse
aux moyens de contraindre madame Mansley  le recevoir, et les plus
vulgaires lui paraissant les meilleurs, il commena par s'assurer  prix
d'argent l'indiscrtion du valet de chambre belge qu'elle avait pris
 son service depuis qu'elle tait  Bruxelles. Celui-ci ayant peu de
choses  raconter sur l'existence monotone de sa matresse, parlait de
sa gnrosit, la premire des vertus aux yeux d'un serviteur. Puis,
quand le comte le questionnait adroitement sur les sentiments qu'il
supposait  madame Mansley, Lapierre affirmait dans toute sa bonne foi
qu'il ne lui connaissait d'autre amour que celui qu'elle portait  son
enfant, et il citait plusieurs traits de sa faiblesse maternelle, qui
prouvaient  quel point cette sainte passion rgnait seule dans son
coeur.

--C'est donc par l qu'elle est vulnrable, pensa M. de Savernon, mais
comment l'attaquer? Comment me rendre utile  cet enfant, objet des
soins les plus tendres, les plus clairs, comment le rendre complice de
mes projets?...

Et se rptant sans cesse ces questions, Albert de Savernon se rendait
chaque matin au Parc, dans l'alle o le petit Frdrik conduit par sa
bonne, venait souvent jouer et prendre l'air. Dj, plusieurs fois, il
s'tait associ  ses jeux, soit en rattachant le harnais de son cheval
de bois, soit en dcrochant la balle que Frdrik lanait de toutes ses
forces sur les arbres, et qui s'y nichait si bien, qu'il fallait un bras
d'homme pour l'en retirer. A toutes ces coquetteries, Albert avait eu
l'imprudence de joindre le don de quelques joujoux qui avaient excit
une trop vive joie  Frdrik pour qu'il n'en parlt point  sa mre.
Il y avait entre autres un petit oiseau chantant par l'effet d'une
mcanique, semblable  celle d'une bote  musique, qui lui causait des
transports inimaginables; aussi ne manqua-t-il pas de montrer l'oiseau
chanteur  sa mre. Elle voulut savoir qui lui avait donn ce joujou de
luxe, trop prcieux, disait-elle, pour un enfant de son ge.

--C'est un beau monsieur, dit Frdrik.

Et sa mre, devinant qu'elle n'en apprendrait pas davantage de lui,
questionna sa bonne.

--C'est en effet, rpondit mademoiselle Rosalie, un beau monsieur, que
nous rencontrons presque tous les jours au Parc,  l'heure o madame
m'envoie y promener le petit, il a l'air d'aimer beaucoup les enfants,
et il trouve Frdrik si gentil qu'il ne passe jamais prs de lui sans
lui dire: Bonjour, petit ange, et sans le caresser; comme il l'a vu
pleurer l'autre jour aprs avoir cass un de ses joujoux, ce monsieur
est venu lui donner des bonbons pour le consoler; puis il lui a promis
de lui apporter un joujou pour remplacer l'autre.

--Il ne fallait pas l'accepter, dit Ellnore.

--Ah! madame, un joujou! j'ai pens que cela n'avait pas de consquence;
et puis, quand une fois ce joli petit bouvreuil a t dans les mains de
Frdrik, et qu'il l'a entendu chanter, il aurait t bien impossible de
le lui ter, je vous jure, il aurait fait de beaux cris, vraiment!...

--N'importe, je vous ai dj dit d'viter les rencontres, les
conversations avec les personnes que vous ne connaissez pas; celle-ci a
beau tre fort innocente, je ne veux pas qu'elle recommence; lorsque je
ne pourrai pas accompagner Frdrik  la promenade, vous le conduirez
sous les alles qui bordent le canal; l, il y a moins de monde, et
l'enfant jouera tout  son aise.

En consquence de cet ordre, M. de Savernon perdit pendant quelques
jours la trace de Frdrik, mais instruit par Lapierre des nouvelles
mesures prises pour viter sa rencontre, il monta  cheval pour se
rendre au chteau Lacken, et pour revenir en suivant la pelouse qui
borde le canal; l, un vnement fort vulgaire, et qu'il aurait eu honte
de provoquer ou d'imaginer, vint lui offrir l'occasion qu'il cherchait
depuis si longtemps.

Mademoiselle Rosalie tait une trs-honnte fille, d'autant plus sage
qu'elle tait fort amoureuse d'un certain cousin qui devait l'pouser 
son retour de l'arme; mais, comme Rosalie avait un joli visage et toute
l'lgance de son tat, c'est--dire une tenue fort propre, elle faisait
des passions. Un jeune, grand et gros brasseur du voisinage en tait
pris au point de vouloir en faire sa femme, sorte d'honneur dont il
s'exagrait tellement la puissance qu'il ne croyait pas qu'on pt le
ddaigner; mais l'amour qui fait refuser une couronne rendit Rosalie
insensible aux offres du brasseur, et il en fut vivement courrouc.

Dans son tat normal, comme on dit aujourd'hui, le courroux du brasseur
s'exhalait en injures, en menaces; mais quand trois verres de _schnick_
avaient anim son cerveau, il tait capable des excs les plus
condamnables.

Il revenait de livrer plusieurs tonnes de bire  un cabaretier des
environs de Lacken, lorsqu'il rencontra Rosalie tenant Frdrik par la
main, et l'aidant  cueillir des marguerites pour en faire un bouquet.
L'occasion tait belle; la tte du brasseur Stephens, dj trouble par
les liqueurs bues en l'honneur du march qu'il venait de conclure, il
conoit l'ide de tenter une dernire fois de sduire Rosalie; mais 
ce projet, qui ne pouvait lui attirer qu'un nouveau refus, en succde un
autre tout de vengeance.

--Ah! pcore, s'cria-t-il, c'est parce que tu as une bonne place que tu
fais la fire; mais tu ne l'auras pas longtemps, va, je vais houspiller
ton marmot de manire  ce que l'on ne te le donnera plus  garder, et
si tu bronches, je vous flanque tous deux dans le canal.

En parlant ainsi, Stephens avait allong un si vigoureux coup de
poing sur l'paule de la pauvre Rosalie, qu'elle en tait tombe  la
renverse. L'enfant qu'elle tenait dans ses bras l'avait suivie dans sa
chute; Stephens, gar, furieux, s'en empare, et s'apprte  le frapper,
peut-tre mme  le lancer dans le canal, lorsqu'un bras ferme lui
arrache l'enfant.

--Misrable, crie M. de Savernon en armant un pistolet qu'il portait sur
lui dans ces temps de trouble, sauve-toi ou je te tue.

La vue de cette arme dgrise Stephens, il court vers sa voiture, monte
sur un de ses chevaux et les met au galop en disant:

--C'est gal, elle se souviendra de moi.

En effet, la pauvre Rosalie, en tombant si brusquement, s'tait casse
la clavicule. Ses cris et ceux de Frdrik attirrent quelques paysans
qui aidrent M. de Savernon  la transporter prs de l, dans une
petite auberge, o il la confia aux soins de la matresse en les payant
d'avance gnreusement. Il et t plus simple de transporter tout de
suite Rosalie chez madame Mansley; mais Albert prfrait ramener
seul l'enfant chez sa mre. Ce n'est pas qu'il voult lui imposer
l'obligation de le recevoir, car il tait bien dcid  remettre
l'enfant  Lapierre, aprs lui avoir racont comment il avait t assez
heureux pour le sauver de la fureur d'un fou, et dans quel tat il avait
laiss la bonne de Frdrik; mais il voulait qu'on lui st gr de sa
discrtion.

Tout se passa comme il l'avait imagin. Madame Mansley, en revoyant son
enfant, les yeux encore gonfls de larmes, et amen dans sa chambre par
Lapierre, devina qu'il tait arriv quelque accident  sa bonne; et le
rcit du danger qu'avait couru Frdrik lui causa un tremblement nerveux
qui ne s'apaisa qu'aprs avoir pleur.

D'abord, elle s'emporta contre Rosalie, qu'elle accusa d'intrigue avec
le brasseur; puis, ramene  la piti par les assurances de Lapierre,
qui rptait avec raison que la pauvre fille tait innocente, et que
la colre du brasseur le prouvait assez. Ellnore envoya chercher une
voiture pour se rendre prs de Rosalie, pour ordonner tout ce que son
tat exigeait et savoir d'elle  qui elles devaient toutes deux tant de
reconnaissance.

Frdrik, terrifi par le brasseur, ne voulait plus quitter sa mre,
elle l'emmena; lorsqu'ils descendirent  la porte de la petite auberge,
Frdrik quitta la main d'Ellnore, courut vers un monsieur qui le prit
dans ses bras, et lui rendit ses caresses de l'air le plus joyeux.

La mre de Frdrik rougit en devinant que le sauveur de son enfant
tait M. de Savernon.

Voir l'tre qu'on aime le plus, chrir, caresser une personne que
l'on n'a jamais rencontre, c'est dj la connatre. Aussi Ellnore
prouvait-elle un embarras extrme dans le choix des mots qu'elle
voulait adresser  M. de Savernon, pour lui tmoigner sa reconnaissance.
Les phrases banales de remercments obligs lui semblaient trop faibles
pour exprimer le sentiment dont elle tait pntre, et une crainte
inexplicable retenait l'lan de son coeur maternel; cette motion,  la
fois tendre et pnible, la rendait si belle, que M. de Savernon n'avait
garde de la calmer par une de ces politesses insignifiantes qui auraient
rendu  madame Mansley toute sa prsence d'esprit. Il se contenta de la
saluer respectueusement, aprs s'tre dgag des petits bras de Frdrik
et l'avoir pos  terre.

Le chirurgien, qu'il venait d'amener pour remettre la fracture de la
pauvre blesse, mit fin  cet embarras rciproque, en prenant la parole
pour rassurer longuement la matresse de Rosalie sur son tat; il
prtendait qu'on pourrait la transporter ds le lendemain chez madame
Mansley, o elle serait mieux soigne que dans l'auberge.

--Elle mrite d'autant plus la protection de madame, qu'elle ne s'est
attire d'aucune manire le malheur qui la frappe, dit M. de Savernon,
empress de justifier la jeune fille,  laquelle il devait le bonheur de
voir Ellnore.

--Vous voulez qu'elle aussi rende grce  votre bont, monsieur, dit
madame Mansley, avec un sourire ineffable. Quant  Frdrik, il me
semble que je n'ai pas besoin de lui apprendre  vous aimer.

--Il est vrai que nous sommes de vieux amis, reprit Albert en embrassant
Frdrik.

--J'espre que vous continuerez cette bonne amiti, monsieur, et qu'en
grandissant il s'en rendra digne. Je sais dj, grce  vous, qu'il
n'est point ingrat, car il ne touche jamais aux joujoux que vous lui
avez donns sans parler de vous, sans vous adresser des remercments,
comme si vous pouviez l'entendre; aussi est-ce lui qui m'aidera  vous
exprimer toute ma reconnaissance.

La rponse  ces mots obligeants n'tait pas difficile; mais M. de
Savernon tait si mu, si proccup de cacher son motion, qu'il ne put
articuler que des phrases banales, des paroles sans suite; il n'osa pas
mme solliciter de madame Mansley la permission de se prsenter chez
elle, et pourtant Frdrik le tirait par le bras, en lui disant:

--Viens donc avec nous, viens  la maison; tu verras mon beau cheval et
ma petite charrette.

--Et de plus, une mre qui n'oubliera jamais ce que vous avez fait pour
son enfant, ajouta Ellnore, comme contrainte  cette politesse par la
franche invitation du petit Frdrik.

A ces mots, Albert s'inclina respectueusement et se garda bien de lever
les yeux sur Ellnore, dans la peur d'y laisser lire sa joie; il fit un
effort sur lui-mme et surmonta le tremblement qui le saisit en prenant
la main de madame Mansley pour la conduire jusqu' sa voiture. Enfin
il s'tudia si bien  la rassurer par une froideur apparente, qu'elle
perdit toute ide du danger qu'il y avait pour elle  le recevoir.




XXXII


Le prince de P... revint le mme jour de Bruges, o il avait t voir un
grand personnage. Sa premire visite fut pour la princesse de Waldemar,
la seconde pour Ellnore; il ignorait le pril qu'avait couru le petit
Frdrik, et la prsence de plusieurs personnes qu'il trouva le soir
chez madame Mansley empcha celle-ci de lui en parler; elle craignait 
ce sujet les plaisanteries du chevalier de Pa..., et ne se sentait pas
l'aplomb ncessaire pour braver un moment d'embarras. Mais ce qu'elle
vitait d'un ct lui arriva d'un autre, et elle se sentit fort trouble
en entendant le prince de P... se rcrier sur le changement d'humeur qui
s'tait opr chez M. de Savernon depuis qu'il l'avait quitt.

--Je l'ai laiss, dit-il, blmant tout, dplorant avec raison tout
ce qui se passe, et s'tonnant qu'on pt se distraire un instant des
malheurs qui accablent nous et notre pays. Et je le trouve aujourd'hui
gai, plein d'espoir, et prdisant la fin prochaine de l'atroce
rvolution, qui nous ruine, les succs de l'arme de Cond, et notre
prochaine rentre en France; pourtant les nouvelles de Paris sont
affreuses. On s'apprte  juger le roi; Dieu sait quel sort on lui
rserve! Jamais nous n'avons eu plus de sujets d'affliction. En vrit
je crois qu'Albert a perdu la tte. La princesse de Waldemar surprise,
comme moi, de la manire dont il draisonnait pour nous prouver que nous
avions tort d'tre malheureux, lui a demand la cause de ce changement
subit dans ses ides. La question a sembl l'embarrasser, et la
princesse a paru de son ct fort mcontente de la rponse.

--Elle et t plus indulgente, dit le chevalier de Pa..., si elle avait
cru tre pour quelque chose dans la gaiet du comte; mais cette bonne
humeur ne venait pas d'elle bien srement, et je crois qu'elle avait
raison de s'en alarmer.

Pendant que tout cela se disait, Ellnore tait au supplice, et pourtant
elle n'avait pas la prsomption de se croire la seule cause de la joie
mal dissimule qu'on reprochait  M. de Savernon. Mais il y a dans
la vrit quelque chose qui agit en dpit de tous les scrupules de la
modestie; et elle rougit si visiblement de la rflexion faite par M.
de Pa..., que ce dernier sourit avec malice, et se flicita d'avoir
 observer les progrs d'un sentiment qui allait sans doute jeter le
trouble dans la socit de la princesse. Une aventure amoureuse ou
scandaleuse tait une diversion fort amusante au milieu des ennuis et de
la misre de l'migration. L'esprit moqueur du chevalier de Pa... s'en
rjouissait comme d'un bon spectacle.

--Je suis, disait-il, comme ce pauvre diable  qui Grosset donnait un
billet d'auteur, au lieu d'argent pour payer son dner, et qui s'en
contentait; j'oublie que j'ai faim en voyant une bonne comdie.

Ce mot avait d'autant plus de force dans la bouche du chevalier, qu'il a
laiss la rputation d'un gourmand d'lite.

Le lendemain, M. de Savernon se prsenta chez madame Mansley pour
s'informer de l'tat de Rosalie, qui y avait t transporte le matin
mme; c'tait l'heure o l'on reoit quelques visites avant le dner.
Le valet de chambre le fit passer dans un salon et alla prvenir sa
matresse, malgr les instances de M. de Savernon pour empcher qu'on ne
la dranget; elle s'empressa de venir le recevoir, ce ne fut pas sans
quelque trouble, car elle se rappelait les paroles du prince de P... et
elle concevait un pressentiment alarmant.

M. de Savernon aborda Ellnore avec un respect et un srieux qui la
rendirent plus confiante: il parut tout occup des souffrances de la
pauvre blesse et prdit qu'elles cesseraient bientt, car il l'avait
mise entre les mains du plus habile chirurgien de Bruxelles. Puis vint
l'loge du docteur. On passa de l au rcit des malheurs de la France,
 ce qu'on redoutait pour son avenir; tous les intrts furent traits,
except celui qui avait amen Albert. Que de visites se passent ainsi 
tout dire, except ce qu'on pense!

Malgr le silence gard par Ellnore et M. de Savernon sur l'accident de
Rosalie, la reconnaissance de celle-ci et le bavardage de ses camarades
eurent bientt appris  tous les voisins comment un beau monsieur tait
venu au secours du petit Frdrik et de sa bonne. L'histoire se rpta,
se commenta, et arriva bientt des domestiques aux matres. Ds que le
prince de P... la sut, il vint gronder Ellnore de ne lui en avoir pas
parl, et lui dire qu'il amnerait le soir mme M. de Savernon qu'elle
ne pouvait plus se dispenser de recevoir.

--Je l'ai dj remerci, rpondit Ellnore en baissant les yeux.

--Je pense que vous n'avez pas manqu  lui rendre grce d'avoir sauv
la vie de votre enfant, car  la faon dont y allait le brasseur,
il l'aurait jet dans le canal; mais des remercments ordinaires ne
suffisent pas pour un tel service; du moins est-ce chez vous qu'il doit
les entendre.

--Mais il y est venu, vous dis-je, reprit Ellnore avec impatience.

--Quoi! Albert a t reu par vous ici, aprs le refus que vous aviez
fait?

--Sans doute.

--Et vous ne m'en avez rien dit?...

--J'ai pens que vous n'en seriez point tonn en apprenant ce que je
lui dois, et que lui-mme tant trop gnreux pour mettre un prix 
l'important service qu'il m'a rendu, respecterait ma rsolution de vivre
loin du monde, loin des jeunes gens qui en font l'agrment.

--Ah! il est dj venu ici! et le coquin ne m'a rien dit, s'cria le
prince d'un air qui voulait tre fin, cela me donne  penser.

--Quoi de plus naturel? M. de Savernon sait bien que je n'oublierai
jamais les obligations que son dvouement pour mon fils m'a fait
contracter, et il a trop de dlicatesse pour s'en faire un droit 
violer ma rsolution.

--Belle duperie vraiment! J'espre bien qu'il n'est pas assez sot pour
seconder ce beau projet de vous laisser mourir d'ennui, je le forcerai 
m'accompagner ici demain au soir.

En ce moment, on annona le chevalier de Pa... et le comte de
Lauraguais. On ne parla que de la colre jalouse de l'Orosmane brasseur,
dont le gentil Frdrik avait failli tre victime, on envia  M.
de Savernon le bonheur de l'avoir sauv, et l'on plaisanta sur la
rcompense qui devait payer un tel service.

--En vrit, ce ne serait pas trop d'un peu d'amour, dit le chevalier.

--Dites donc d'une grande passion, s'cria M. de Lauraguais; pour qui
fera-t-on une folie si ce n'est pour un jeune homme charmant, qui sauve
ce qu'une femme a de plus cher au monde?

--Et qui, de plus, est l'amant d'une autre, ajouta le chevalier en
souriant.

--Voil justement ce qui me rend ingrate envers M. de Savernon, impolie,
interrompit Ellnore, car si mes amis plaisantent ainsi sur un vnement
qui devrait simplement les intresser, que dois-je attendre des gens qui
ne me connaissent point, ce qui ne les empche pas de me juger fort mal.

--Ah! vraiment, pensez-vous refaire les gens du monde, dit M.
Lauraguais; les contraindre  prendre ces sortes de choses au srieux
quand vous les voyez chaque jour s'vertuer en plaisanteries, en jeux
de mots sur les rvolutions les plus sinistres, les crimes les plus
atroces. On ne s'aborde jamais sans se demander: Savez-vous le bon mot
de M. de Rivarol ou de madame de C... sur les derniers vnements
de Paris? C'est ravissant. Et l'on vous dbite une moquerie fort
spirituelle dont il faut rire aux clats, sous peine de passer pour
imbcile. En vrit, si quelques braves ne se battaient pas, ne se
faisaient pas tuer pour la bonne cause, on aurait une pauvre ide de
leur dvouement  la monarchie. La soutenir par des quolibets!

--Que voulez-vous, dit le chevalier, c'est une manire comme une autre,
on ne change pas si subitement l'esprit d'une nation. Songez donc que
depuis M. de Maurepas, la France s'est gouverne  coups de chansons,
d'pigrammes rimes; et qu'elle a peine  en perdre l'habitude; mais
soyez tranquilles, messieurs les jacobins la rendront plus grave.

En France, disait Saint-Evremond, la mort seule brave le ridicule.

Eh bien, la terreur et la mort se chargent,  ce qu'il parat, de
rendre les pauvres Franais  la raison. Hlas! nous vivrons peut-tre
encore assez pour les voir srieux et tristes!

Cette rflexion ayant fourni  Ellnore plusieurs prdictions funestes
sur ce qui rsulterait de l'inexplicable rsignation des Parisiens
 subir le joug du comit terroriste qui commenait  rgner, la
conversation se continua sur ces douloureux intrts; il ne fut plus
question de M. de Savernon, ce qui ne dtourna point le prince de P...
du projet de l'amener chez madame Mansley ds le lendemain.

En agissant ainsi, le prince n'avait pas l'intention de vouloir
distraire Ellnore d'un amour trahi, par ce qu'on appelle dans le
monde une liaison de coeur, une amusante coquetterie; il la connaissait
incapable de sentiments lgers, et dsirait seulement composer sa
socit de personnes assez spirituelles pour la comprendre. Il lui
semblait impossible de la connatre sans l'estimer et partant sans le
faire estimer: en la forant  admettre un causeur de plus dans son
petit salon, il pensait  se faire un second pour la dfendre lorsqu'on
l'attaquerait chez la princesse de Waldemar; sorte de plaisir auquel
on se livrait souvent, en dpit des airs ddaigneux que prenaient les
jolies mdisantes et qui s'accordaient mal avec la satire acharne de
tout ce qu'on prtendait avoir t dit ou fait par madame Mansley.

La bont du prince l'emportait de beaucoup sur son adresse, cette
circonstance le prouva; il n'eut pas de peine  dterminer M. de
Savernon  l'accompagner chez Ellnore; mais il entoura la prsentation
d'Albert dans la socit de madame Mansley de tant de prcautions, de
mystres inutiles, qu'il la fit remarquer des gens qui ne s'en seraient
pas aperus, tant cette dmarche leur importait peu.

M. de Savernon avait un de ces caractres qu'on ne voit jamais dans les
romans, mais assez souvent dans le monde. Incapable de mlancolie, il
ressentait les grandes douleurs avec courage, et les peines ordinaires
excitait simplement sa mauvaise humeur. Gai, railleur, il tait dvou
aux amis dont il se moquait; sa lgret en parlant d'amour cachait
merveilleusement la constance, la profondeur de ses sentiments, et son
obstination  les faire accepter. En le voyant si libre d'esprit, si
naturellement enjou, si simple dans ses manires avec elle, Ellnore
perdit bientt la crainte que les soins d'Albert, ses coquetteries pour
Frdrik, lui avaient fait un moment concevoir.

--La retraite o je vis, pensa-t-elle, les mchants propos que la
socit tient sur mon compte l'avaient sans doute encourag  s'tablir
en soupirant prs de moi; en me connaissant mieux, il a jug que cette
attitude ne serait pas convenable et me forcerait  cesser de le voir;
il a prfr m'honorer par une franche amiti que de m'insulter par
une coquetterie trop confiante. Je lui en sais bon gr. Sa gaiet me
distrait, il amuse mes amis, ce qui me rpond de leur constance, et je
me trouve  mon aise avec lui, comme avec un frre.

Dans cette scurit, Ellnore laissait venir Albert passer chaque jour
une partie de la soire chez elle; elle exigeait seulement qu'il ne vnt
qu'aprs le th servi chez la princesse de Waldemar, heure  laquelle
on y faisait ordinairement de la musique. Albert n'tait pas,  beaucoup
prs, aussi mlomane que sa noble amie, et il s'esquivait avec joie
pendant le concert d'amateurs pour aller se mler aux bons causeurs
d'Ellnore.

Les discussions avaient un grand attrait pour lui, et il les excitait
avec une adresse que tout secondait; car,  cette poque, les sujets
les plus diffrents s'y prtaient galement. Les moeurs, les livres, la
philosophie, le thtre, la jurisprudence, les sciences elles-mmes; on
accusait de tout la rvolution franaise, et chacun prtendait connatre
le vritable pre de cette furie sanglante. Ellnore seule la disait
fille du Temps, et osait prdire qu'aprs de grands malheurs, elle
laisserait de grands bienfaits. Maintenant, cette ide est devenue
trs-commune. Mais c'tait la plus hardie qu'on pt lancer pendant le
rgne de la Terreur.

Il fallait toute l'loquence d'Ellnore pour la soutenir et la dfendre
contre ceux que cette rvolution exilait et ruinait. Il fallait plus
encore; elle ne pouvait se faire pardonner d'en esprer pour l'avenir
qu'en se dpouillant elle-mme pour venir au secours des nombreuses
victimes de la cause qu'elle plaidait; mais sa gnrosit muette envers
de nobles malheureux la rendait chre  ceux-l mme qui blmaient
ses opinions. Madame de Stal avait dj donn l'exemple des habitudes
aristocratiques unies aux opinions les plus librales; mais dans le
temps o elle avait crit en faveur de la libert, on ne s'tait point
encore servi de cet tendard sacr pour mener  la mort l'lite de la
nation franaise. Il fallait un courage des temps antiques pour rester
fidles  un culte dont les desservants faisaient horreur. Ces deux
femmes l'ont eu, ce courage hroque, et quoique spares l'une et
l'autre par tout ce que la socit, le hasard des circonstances peuvent
runir d'obstacles entre deux personnes dont les amis ont t souvent
les mmes, elles n'ont cess de prcher, chacune de son ct, avec
enthousiasme et dans le plus beau langage, la religion politique qui
soumet aujourd'hui les nations claires.

M. de Savernon tait du petit nombre d'hommes qui permettent la
supriorit aux femmes, pourvu qu'elle soit accompagne de bont
dans les sentiments et de simplicit dans les manires. Les victoires
qu'Ellnore remportait journellement contre ses spirituels amis sur les
sujets les plus graves, excitaient son admiration. Sa conversation tait
quelque chose de si diffrent du joli gazouillement des autres femmes,
qu'Albert commettait souvent l'imprudence d'en parler devant elles.
Alors une nue d'pigrammes tombait sur lui et sur son engouement
aveugle pour la ci-devant matresse du lord Rosmond. On l'accablait de
questions ironiques sur le progrs qu'il faisait dans le coeur de
la belle dlaisse; la princesse de Waldemar elle-mme, affectait de
traiter en riant la prdilection d'Albert pour madame Mansley, et lui
demandait d'un ton qui voulait tre ddaigneux, si rellement il la
trouvait plus jolie que la dernire danseuse franaise qui venait de
dbuter au thtre de Bruxelles. Et toutes ces mchancets injustes,
insolentes, n'excitaient pas seulement l'indignation d'Albert, elles
lui inspiraient la ferme rsolution de protger Ellnore contre une
malveillance si peu mrite. C'est ainsi que dans une me noble on fait
d'un simple attachement un point d'honneur, et d'un dsir coquet une
vritable passion.




XXXIII


Ellnore, toujours de bonne foi avec elle-mme comme avec les autres,
s'avoua bientt que la prfrence gracieuse de M. de Savernon tournait
 un sentiment srieux. Les consquences fcheuses qui en pouvaient
rsulter apparurent toutes  son esprit. Elle rsolut de s'y soustraire
au prix des sacrifices les plus pnibles. Mais avant d'en venir 
loigner M. de Savernon compltement de chez elle, Ellnore tenta de
l'amener peu  peu  y tre reu moins souvent. Elle imagina de faire
plusieurs petits voyages dans les environs de Bruxelles,  Malines,
 Anvers,  Bruges. C'tait pour voir, disait-elle, les monuments
gothiques, les beaux tableaux que renferment ces diffrentes villes. Et
tout aussitt, M. de Savernon se trouvait dvor du dsir de voir aussi
toutes ces curiosits. Le prince de P... tait forc de lui rappeler
que la princesse de Waldemar serait dsole d'tre prive de sa prsence
pendant des semaines entires, et de le savoir auprs d'une femme dont
elle tait dj jalouse, considration qui n'avait pas grand effet
sur la raison d'Albert. Alors le prince lui reprsentait le tort qu'il
ferait  Ellnore en confirmant les bruits qui se rpandaient dj sur
son amour pour elle.

--Je sais bien qu'ils sont exagrs, et que vous n'avez pas envie
d'ajouter au malheur de cette charmante personne en lui attirant la
haine d'une rivale qui ne l'pargnerait pas, disait le prince avec sa
bonhomie ordinaire; mais les gens du monde jugent si mal cette chre
Ellnore, qu'elle doit viter toute occasion d'exciter leur malice.
Ainsi, faites  sa tranquillit le sacrifice que vous n'auriez peut-tre
pas le courage de faire  l'amour de la princesse. Nous vous en saurons
bon gr; moi particulirement, qui me reproche souvent de lui avoir
amen un ennemi aussi dangereux que vous.

--Dangereux! rpta M. de Savernon, elle s'inquite bien peu de moi, je
vous jure, et ne se doute mme pas des sots propos qu'on tient sur
nous deux; mais puisque vous pensez que c'est les encourager que de
la suivre, je resterai ici. Par grce, vous qui avez le bonheur
de l'accompagner, faites qu'elle ne soit pas longtemps absente, et
crivez-moi tous les soirs ce que vous aurez fait dans la journe, car
je vais m'ennuyer  prir.

--Voulez-vous bien vous taire! si l'on vous entendait, vous seriez aussi
maltrait d'un ct que de l'autre. Allons, faites comme il y a deux
mois; vous saviez bien employer votre temps avant de connatre madame
Mansley; reprenez vos habitudes mondaines; les petites coquetteries
avec nos nobles dames, que, soit dit sans vous offenser, vous ne vous
refusiez pas, malgr la mauvaise humeur qu'en tmoignait la princesse;
enfin, restez l'homme le plus agrable, le plus aim de notre socit de
rfugis, et laissez Ellnore aux soins de ses vieux amis.

Albert ne rpondit rien et parut cder aux conseils du prince.

Il apprit un soir, par Frdrik, qu'il partait le lendemain avec sa mre
pour aller voir des belles choses.

--Tu viendras aussi, ajouta l'enfant; nous irons chercher des gteaux en
voiture.

--Je ne demanderais pas mieux, dit Albert, en regardant madame Mansley.

--M. de Savernon a affaire ici, interrompit vivement Ellnore; c'est toi
qui lui apporteras des gteaux de Bruges et des coquillages d'Ostende.

--Quoi vous irez aussi  Ostende? s'cria Albert avec dpit; vous allez
donc faire le tour du monde?

--Pas prcisment, reprit Ellnore en riant, mais j'ai besoin de changer
d'air,  ce qu'assure mon docteur, et je vais essayer de celui de la
mer.

--Il est trs-mauvais pour les poitrines dlicates.

--Moi, je compte sur le mouvement, la distraction du voyage, dit le
prince; sauf quelques promenades  cheval, madame mne ici une vie trop
recluse; elle n'a plus ni sommeil ni apptit; nous allons courir aprs
l'un et l'autre, et nous vous la ramnerons bien portante.

--Quand cela? demanda Albert.

--Quand elle sera fatigue du voyage et de nous.

--Ah! faites que ce soit bientt, madame; pensez un peu  ceux que vous
laissez ici, et qui vont passer des journes insipides.

--Il a parbleu raison, dit M. de Lauraguais; o voulez-vous que nous
retrouvions ces bonnes causeries, ces disputes, mme, qui nous forcent
chaque soir  employer ce que le bon Dieu nous a donn de raison et
d'esprit? Est-ce parmi des gens, trs-comme il faut, sans doute, mais
qui ne savent que rabcher sur leur malheur, ou l'oublier pour des
intrts misrables, que nous trouverons  changer nos ides,  tirer
des esprances du sein des vnements que nous dplorons tous? Non,
il faudra subir le babil moqueur, ou la rage insense de nos camarades
d'infortune, et cela n'est ni utile, ni amusant; revenez donc bien vite.

--Sinon, nous irons vous chercher, interrompit M. de Savernon.

--Oui, pour alimenter les mchants propos dont on m'accable; ce serait
bien peu charitable, dit Ellnore en regardant Albert.

Et il baissa les yeux, confus de s'tre attir un reproche dont il ne
pouvait se dissimuler la justice. Il garda le silence le reste de la
soire et ne le rompit pas mme au moment des adieux. Il aurait cru
profaner ses regrets en mlant quelques mots aux phrases plus ou moins
sincres des amis qu'allait quitter Ellnore, et ne craignit pas de
lui paratre impoli. Il avait trop la conscience de la peine qu'il
prouvait, pour ne pas se flatter d'tre devin. Les sentiments vrais
ont cela de bon qu'on n'est pas oblig d'en faire l'aveu.

Le chevalier de Pa... brlait d'accompagner Ellnore dans le voyage
d'agrment qu'elle allait entreprendre; il en parla au prince qui lui
en obtint sans peine la permission. Tous trois partirent avec le petit
Frdrik dont la gaiet enfantine charma les fatigues de la route. Aprs
s'tre arrts dans toutes les villes dont les glises et les tableaux
mritaient cet honneur, ils se rendirent  Anvers, dans cette belle
patrie de Rubens qu'il dota de ses chefs-d'oeuvre. Impatients de les
admirer, ils voulurent commencer par visiter la cathdrale; mais leur
cicrone flamand ne le permit pas, il leur fallut arriver par degrs au
sommet de l'admiration: on ne leur fit pas grce du plus petit cadre, et
mme devant la fameuse descente de croix de Rubens, il leur fallut voir,
l'un aprs l'autre, chacun des battants qui recouvrent le tableau
et reprsentent les beaux portraits chers  un grand peintre, avant
d'obtenir qu'on tirt le rideau, dernier obstacle apport  la curiosit
des amateurs.

Ellnore et ses deux amis se livraient  leur enthousiasme pour
cette belle tragdie colorie, ils se communiquaient leurs rflexions
admiratrices sur ce chef-d'oeuvre, lorsqu'ils furent interrompus par les
voix de plusieurs personnes qui entraient dans la chapelle. Une d'elles
s'cria:

--Eh vraiment, je ne me trompe pas, c'est le prince de P... et le
chevalier de Pa...

--Vous ici, madame, dit le prince en se retournant; et par quel hasard?

--Mais, par la mme raison que vous, je pense, pour venir admirer ces
tableaux. M. de Savernon nous a tant rpt que nous ne pouvions rester
si prs de tant de belles choses sans les connatre, que madame de C...
et moi nous nous sommes dcides subitement  venir les voir. Mais avec
qui tes-vous l? ajouta la princesse de Waldemar, en apercevant madame
Mansley, qui, les yeux fixs sur le tableau de Rubens, en paraissait
uniquement occupe.

--Avec madame Mansley, rpondit courageusement le prince.

--Comment dites-vous? reprit la princesse en se troublant.

--Avec madame Mansley, vous dis-je, il n'y a rien l de fort tonnant.

--Avec cette matresse de Rosmond? cette Irlandaise qu'il a laisse l
pour se marier?...

--Je ne sais ce que vous voulez dire, rpliqua le prince avec humeur; je
suis l'ami de madame Mansley et je n'aime pas  entendre mal parler des
gens que j'aime.

En finissant ces mots, le prince salua madame de Waldemar et vint
rejoindre Ellnore au moment o M. de Savernon s'avanait vers elle
trs-timidement, et s'informait des nouvelles de sa sant du ton dont
on demande pardon. Ellnore lui rpondit par un salut trs-froid, et
prenant le bras que lui offrait le prince:

--Sortons, dit-elle.

--Non pas, s'il vous plat, reprit-il, nous sommes ici dans la maison de
Dieu, et vous avez, plus qu'une autre, le droit d'y rester.

--Mais je souffre un peu, je dsire rentrer...

--Pour leur donner le plaisir de croire qu'ils nous chassent; que nous
ne pouvons braver leurs airs insolents? Ce serait trop les divertir,
vraiment!

--N'importe, cette rencontre m'est pnible. Sans la prsence de M. de
Savernon, j'y aurais t fort indiffrente; mais vous comprenez ce
que cette prsence y ajoute d'embarrassant. Par grce, consentez  me
laisser partir.

Pendant ce court dialogue, la princesse feignait d'touffer des rires
que la saintet du lieu ne permettait pas de faire clater. Elle s'tait
empare du chevalier de Pa... et l'accablait de questions sur le voyage
romanesque de la belle abandonne. Il y rpondait par des plaisanteries
mordantes qui avaient le double inconvnient de mal dfendre Ellnore et
d'attaquer les ridicules de ses ennemis. Puis il laissait entendre que
la jalousie pouvait seule inspirer tant de malveillance contre Ellnore,
et sa malice ajoutait qu'on avait raison de craindre sa sduction, car
on ne pouvait la voir sans l'adorer. Il entamait une autre phrase 
l'appui de celle-ci, lorsqu'il vit madame Mansley et le prince franchir
la grille de la chapelle; alors, s'interrompant tout  coup, il courut
les rejoindre, et bientt aprs la calche qui les avait amens les
ramena  l'htel des _Trois-Rois_.




XXXIV


Le premier soin d'Ellnore, en revenant  son auberge, fut de s'informer
si la princesse de Waldemar et sa socit n'y taient pas descendues,
car elle tait bien dcide  en sortir aussitt, si le voisinage
la condamnait  rencontrer sans cesse la princesse, et surtout M. de
Savernon; mais celui-ci ayant prvu la rsolution d'Ellnore, avait
engag son amie  descendre aux _Armes de l'Empereur_.

--N'importe, dit Ellnore, voil tout l'agrment de mon voyage dtruit;
et si j'tais seule, je retournerais sur-le-champ  Bruxelles.

--Sans avoir vu ce qui nous reste  voir ici? s'cria M. de Pa... Ah!
vous n'y pensez pas!

--Heureusement, dit le prince de P..., qu'elle ne peut raisonnablement
nous laisser l, pour s'en aller toute seule, car elle serait assez
folle pour cder la place  ces dames; comme si la ville d'Anvers
n'tait pas assez grande pour les contenir ensemble; mais je veux savoir
quel malin esprit leur a inspir l'ide de venir ici en mme temps que
nous.

--Eh! vraiment, cela n'est pas difficile  deviner, c'est ce pauvre
Albert qui a imagin cela pour diminuer d'autant les ennuis de _notre_
absence, reprit le chevalier, en portant les yeux sur madame Mansley.

--L'tourdi! il devait bien prvoir ce que ce beau projet lui attirerait
de soupons, de querelles. Ah! tout n'est pas joie dans l'honneur d'tre
aim d'une femme jalouse.

--Cela n'est pas mme supportable tant qu'on lui est fidle, dit le
chevalier; jugez ce que cela devient, quand on commence  en aimer une
autre.

--Je sais bien que vous dites cela uniquement pour m'impatienter,
interrompit vivement Ellnore, et que vous ne me faites la dclaration
de l'amour qu'il vous plat de supposer  M. de Savernon, que dans
la certitude o vous tes qu'il ne m'en a jamais parl; mais cette
plaisanterie m'importune et me cause, malgr moi, une sorte d'embarras
quand je me trouve avec M. de Savernon. Soyez assez charitable pour me
l'pargner.

--Oui, plus de remarques  ce sujet, dit le prince, et agissons comme si
personne n'y pensait... J'ai fait retenir une loge au thtre Allemand.
C'est une troupe de chanteurs de Vienne qui parcourt la Belgique en
reprsentant les opras de Mozart; ils donnent aujourd'hui la _Flte
enchante_. On dit que la pice n'a pas le sens commun, mais que la
musique est excellente.

--C'est ce qu'il nous faut, dit M. de Pa..., car je ne vous souponne
pas de mieux comprendre l'allemand que moi, et ne pas entendre les
paroles d'un opra-comique, c'est une bonne fortune!

Ellnore passa dans sa chambre pour changer de robe, et, malgr
l'extrme simplicit de sa parure, l'clat de son teint, l'arrangement
de ses beaux cheveux, la blancheur de ses vtements, la rendaient
remarquable en dpit de son dsir d'tre inaperue.

Madame Mansley avait l'habitude de dner  l'anglaise, c'est--dire plus
tard que tout le monde; aussi le spectacle tait-il commenc lorsqu'elle
y arriva. L'effet que produisit son entre dans la salle aurait flatt
la vanit d'une autre, car tous les yeux se fixrent sur elle, et des
signes d'admiration non quivoques dirent assez combien on la trouvait
belle. Mais Ellnore en ressentit une confusion pnible, tant elle
savait ce que la malveillance fait payer de semblables succs. Cependant
Albert en tait tmoin, et son coeur en battait de joie. Voir approuver
sa folie par tout un public d'indiffrents, c'est un encouragement
dangereux. Tapi dans un coin de la loge de la princesse de Waldemar, il
savourait en silence les loges de ses voisins sur la beaut d'Ellnore,
et mme les pigrammes des deux femmes qui dprciaient madame Mansley,
pour faire leur cour  la princesse. Mais la personne qui rendait le
plus de justice  l'lgante beaut d'Ellnore tait celle qui n'en
parlait pas. En vain elle entendait dire  la comtesse de M...:

--C'est une fort jolie grisette qui fera trs-bien ses affaires avec
les princes allemands ou autres; car, pour nos migrs, ils sont trop
pauvres, et je pense qu'elle n'en fait pas grand cas. Ces dames-l
savent fort bien calculer et ne font pas de folies _gratis_.

La princesse devinait,  la noble attitude de madame Mansley, 
ses manires simples et dignes, aux soins respectueux des gens qui
l'entouraient que ce n'tait point une femme capable des actions
avilissantes qu'on lui prtait. La jalousie est si flatteuse! si
empresse de reconnatre les agrments, le mrite qu'elle redoute! il
ne fallut pas longtemps  madame de Waldemar pour se convaincre de
l'importance des sentiments qu'inspirait une personne si distingue.

Ce n'est point un caprice, pensa-t-elle, Albert l'aime srieusement; ses
soins pour le dissimuler, la peine qu'elle prend de le fuir en sont la
preuve; je suis bien malheureuse!

Et tous les avantages attachs  un grand nom,  une belle situation,
disparaissaient sous l'humiliante pense de n'tre plus aime, de se
voir prfrer une femme que le ddain, le calcul peut-tre, rendaient
rebelle aux dsirs de l'inconstant, et dont les froideurs l'emportaient
sur un dvouement sans bornes. Qu'il est affreux de se dire: Si je
l'avais rendu malheureux, il m'aimerait encore!

La princesse de Waldemar, absorbe dans ses tristes rflexions,
paraissait occupe du spectacle et regardait obliquement ce qui se
passait dans la loge de madame Mansley. Elle en vit sortir le chevalier
de Pa... pendant l'entr'acte pour venir la saluer dans la sienne; alors
M. de Savernon s'empressa d'offrir sa place au chevalier et profita de
ce moment pour aller s'informer des nouvelles d'Ellnore. Cet change
de politesses tait fort simple, et M. de Savernon aurait cru faire une
lchet en manquant  rendre publiquement ses devoirs  une personne
chez laquelle il s'honorait d'tre admis.

Mais la princesse interprta diffremment cette dmarche; elle la mit
sur le compte d'une attraction irrsistible, d'un dsir trop imprieux
pour n'y pas tout sacrifier, mme le repos de la femme dont on est
ador, et elle conut un tel dpit, que, ne pouvant pas se contraindre,
elle imagina de se trouver mal. C'tait une manire de mettre fin au
supplice que lui causait la prsence d'Ellnore, et d'prouver le tendre
intrt d'Albert; mais celui-ci, tout au bonheur de se trouver prs
de madame Mansley, d'entendre sa voix, de jouir de son esprit, ne
s'apercevait pas de la rumeur produite par l'vanouissement de la
princesse, qu'on s'empressait de transporter hors de la loge. Ellnore
fut oblige de le lui faire remarquer; elle engagea de plus le prince de
P...  porter secours  la princesse, ce qui forait Albert  le suivre.
En effet, tous deux coururent au foyer o l'on venait de dposer la
malade;  peine Albert fut-il prs d'elle, qu'elle ouvrit les yeux
et rassura ses amis sur son tat; mais, comme elle prtendit souffrir
encore trop vivement d'un reste d'oppression, elle fit demander son
carrosse, et toutes les personnes qui l'avaient accompagne au spectacle
furent obliges de la reconduire.

--La princesse a pris l un mauvais moyen, dit le chevalier au prince,
lorsque celui-ci rentra dans sa loge aprs avoir reconduit la princesse
jusqu' sa voiture; ce n'est pas en contrariant les gens qu'on les
captive. Ce pauvre Albert se divertissait beaucoup ici, et la soire
d'auberge qui va remplacer la fin de celle-ci ne lui rendra pas le
plaisir qu'il prenait au spectacle. Voil comme on rend le joug pnible;
on met un ennui  la place d'un plaisir, et l'on s'tonne de voir
prfrer ce qui amuse.

--Tout cela est fort dsagrable, dit le prince en rpondant  sa
pense, plus qu' M. de Pa..., car il prvoyait tout ce que cet
vanouissement et les scnes qui en seraient la suite, allaient porter
de trouble chez la princesse. Il tait impossible qu'Ellnore ne
s'avout pas tre la cause de ces querelles; et le prince redoutait de
lui voir prendre un parti violent pour calmer toutes ces agitations.

Il ne se trompait point. Ellnore cherchait srieusement  se soustraire
 de nouveaux chagrins, et elle pensait  employer l'amiti du prince
pour dterminer M. de Savernon  rompre tous ses rapports de socit
avec elle. Le soir mme, elle retint le prince quelques moments chez
elle, aprs le spectacle, pour lui faire part du service qu'elle
attendait de lui.

--Je dirai tout ce que vous voudrez, rpondait le prince, mais j'ai peur
qu'il n'en rsulte le contraire de ce que vous dsirez. Albert est fort
entt dans ses sentiments, et s'il apprend que c'est pour tranquilliser
la princesse que vous ne voulez plus le voir, il prendra la pauvre femme
en horreur et rompra avec elle d'une manire clatante.

--Comment faire? dit Ellnore, n'est-ce pas assez de subir la honte
d'une situation que je n'ai pas mrite sans donner lieu  de nouvelles
calomnies sur mon compte? C'est  l'amour que je dois tous mes malheurs,
et l'ide d'en inspirer, d'en ressentir, me cause autant d'effroi que
de rpugnance. Il n'est rien que je ne puisse tenter pour me mettre
 l'abri de cet affreux sentiment, source ternelle de larmes, de
dshonneur. Grce au ciel, il a si bien fltri mon me qu'elle est
incapable de l'prouver de nouveau.

--Belle illusion que vous verrez bientt s'vanouir, ma chre enfant;
mais puisque vous tenez  conserver l'indpendance qui vous cote assez
cher, comptez sur moi pour dterminer Albert  respecter les arrts
de votre prudence. Je lui parlerai au nom de votre intrt personnel,
autrement il ne m'couterait pas; mais en lui peignant ce que ses soins
peuvent ajouter de tourments  tous ceux dont vous souffrez encore, il
se fera un point d'honneur, je n'en doute pas, d'obir  vos ordres.

Cette assurance rendit un peu de calme  Ellnore. Cependant elle
insista pour retourner ds le lendemain  Bruxelles. C'tait dj
prouver  la princesse combien elle dsirait viter une rencontre
semblable  celle de la veille. Il fut convenu avec le prince de P...
qu'il irait trouver M. de Savernon le matin, de bonne heure, et
qu'aprs un long entretien, il reviendrait djeuner avec Ellnore et
le chevalier, pendant ce temps, on mettrait les chevaux de poste  la
voiture pour les ramener tous trois  Bruxelles.




XXXV


--Eh bien, dit Ellnore, quand le prince revint de chez Albert, comment
avez-vous t accueilli?

--Mais beaucoup mieux que je ne m'y attendais; j'ai t fort content
d'Albert. A peine ai-je parl du tort que ses assiduits pouvaient vous
faire, qu'il m'a promis de se conformer  tout ce que vous exigeriez de
lui.

--Mais je n'exige rien, dit Ellnore avec un peu d'humeur, il va croire
que je fais la Blise, et que je m'arme contre un amour dont il n'a pas
mme l'ide. En effet, de quel droit lui dfendrais-je de vouloir me
plaire, l'a-t-il jamais tent. C'est la sotte jalousie de cette femme
qui me rend ainsi ridicule. Lui avez-vous bien dit, au moins, que ce
seul motif m'engageait  l'loigner de chez moi; que je n'en viendrais
pas  cette mesure de prudence, si ma position me permettait de rassurer
moi-mme la princesse de Waldemar sur les simples rapports qui existent
entre M. de Savernon et moi? Enfin, avez-vous pens  mettre ma fiert 
l'abri de leurs moqueries?

--Tranquillisez-vous, ils n'ont vraiment pas envie de rire, ni l'un
ni l'autre, de ce que vous leur faites prouver. Cependant, je dois
convenir qu'Albert a montr beaucoup de courage en recevant son cong.
Il est vrai de dire que je n'ai pas pargn les bonnes raisons pour lui
prouver les scnes qui rsulteraient de son enttement  vous suivre.
Il faut croire que mon loquence l'a persuad, car il n'a pas fait une
objection. Seulement, il m'a questionn sur vos projets, il m'a
demand si l'atroce conduite de lord Rosmond tait parvenue  dtruire
compltement l'affection que vous lui portiez. Sur ce point, je vous ai
justifie de toute faiblesse honteuse. Il est convenu avec moi que
la fiert de votre me s'opposait  l'avilissement d'aimer ce qu'on
mprise, et qu'il tait impossible  un homme d'honneur de chercher 
se faire aimer de vous, sans tre dcid  vous consacrer toute son
existence. La noblesse, la sagesse de ces ides doivent vous rassurer
sur sa rsignation; ainsi n'y pensez plus, et croyez que la princesse
vous saura bon gr d'avoir aussi nettement dcourag les projets de son
infidle.

En coutant le prince, Ellnore s'tonnait de ne pas partager sa
confiance dans la sagesse rsigne de M. de Savernon. Les femmes qu'une
sotte vanit n'aveugle pas, psent si juste la valeur des sentiments
qu'elles inspirent! Celui de M. de Savernon pour Ellnore tait
si soutenu, si discret, si respectueux, qu'on pouvait le supposer
trs-profond, et, partant, difficile  vaincre. Ellnore en avait pris
cette ide presque  son insu.

--Je me suis trompe, pensa-t-elle, tant mieux; il m'oubliera plus
facilement, et rien ne troublera la monotonie de ma triste vie.

Ce _tant mieux_ tait dict par la raison d'Ellnore; mais son coeur
s'oppressait  l'ide de ne plus se croire aime comme elle avait craint
de l'tre. Il est si doux de se savoir le premier intrt d'une personne
distingue qu'on ne perd pas sans regret une illusion si flatteuse,
surtout aprs avoir t indignement trahie. Il est si naturel de croire
avoir perdu tous ces avantages avec son bonheur, que l'amour le moins
sympathique est une consolation de coeur et d'amour-propre qu'on a
peine  repousser; de l viennent tant d'inconsquences dont on fait
des crimes aux femmes pour se donner le plaisir de les en punir plus
cruellement.

Pendant le djeuner, Ellnore ne se mla point  la conversation. M.
de P... raconta plusieurs histoires plaisantes qui ne la firent pas
sourire. Il mit la proccupation d'Ellnore sur le compte de son brusque
dpart. Il leur restait beaucoup de choses  voir  Anvers, et le
chevalier s'interrompait souvent pour dire.

--En vrit, vous tes bien bonne de hter ainsi la fin de notre
charmant voyage, et cela parce que vous rencontrez ici une femme dsole
de n'tre pas si jolie que vous; mais vous en trouverez partout de ces
femmes-l, et vous feriez bien mieux de n'y pas prendre garde.

Comme sa rflexion ne changeait rien au projet de dpart, il ajouta:

--Allons, cdons-leur la place; mais je crois qu'ils n'y resteront pas
longtemps, les jaloux et les amoureux ne peuvent se passer de ce qui les
tourmente.

Pour toute rponse, Ellnore alla prendre son mantelet et ses gants, et
se dirigea avec Frdrik vers la cour de l'auberge, o la voiture les
attendait. Comme elle y montait, un valet de l'htel lui remit une
lettre en disant:

--Madame est prie de ne la dcacheter que lorsqu'elle sera seule, et le
valet se retira prcipitamment.

Au mme instant, le prince et le chevalier, qui avaient t mettre leur
manteau, prirent place dans la voiture et les postillons partirent au
galop.

Ellnore passa tout le temps de la route  supposer ce que pouvait
renfermer la petite lettre qu'elle s'tait empresse de cacher sous son
mantelet. Elle tait d'Albert, sans aucun doute, et elle se reprochait
de l'avoir presque autorise en prenant contre lui une rsolution
dfinitive. Son impatience de la lire tait fort tempre par la
certitude d'y trouver ce qu'elle aurait voulu ignorer toujours.

Ellnore et ses compagnons de voyage devaient s'arrter  Malines,
pour y dner et visiter quelques monuments. Elle aurait pu profiter
des instants qu'elle donnait  sa toilette pour prendre connaissance
du billet mystrieux; mais il lui vint  l'ide que si ce billet lui
causait une impression dsagrable, elle ne saurait pas la dissimuler,
et qu'il valait mieux ne pas s'exposer aux questions dont ses amis
l'accableraient, s'ils s'apercevaient d'un changement subit dans sa
disposition; enfin, elle rsista  sa curiosit pour la satisfaire plus
 son aise, et se rsigna  n'ouvrir la lettre qu'elle tenait que le
soir en arrivant  Bruxelles.

La rencontre qu'ils firent  Malines du comte de Lauraguais les y retint
plus de temps qu'ils ne comptaient y rester. Le prince de P... les fora
 s'arrter pour partager leur dner, et leur raconter les nouvelles
qu'il avait de France. Hlas! elles taient bien tristes; mais aprs
s'en tre dsol convenablement, l'impossibilit de rien tenter contre
tant de malheurs en faisait prendre son parti, et chacun s'accordait
tacitement pour s'en distraire. Aprs le rcit des plus affreux
vnements, venait celui des misres de l'migration, puis des aventures
galantes qui mlaient leur comique aux drames les plus sombres.

--On parle beaucoup de la prochaine rupture de M. de Savernon avec la
princesse de Waldemar, dit M. de Lauraguais; ce sont, chaque jour, des
scnes  faire la joie des tmoins et le supplice des acteurs. A la
suite d'une de ces querelles, M. de Savernon a cru pouvoir s'affranchir,
il est parti pour faire une tourne en Hollande; mais il n'tait pas 
un quart de lieu de Bruxelles, qu'il a t rejoint par le carrosse de la
princesse. L, une sorte de rconciliation a eu lieu,  la condition que
M. de Savernon continuerait sa route jusqu' Anvers. La princesse y
a consenti, trs-dcide  l'y accompagner; elle a crit  sa dame de
compagnie et  la comtesse de Cl... de venir la rejoindre. Vous avez d
les rencontrer tous  Anvers.

--Certainement nous les avons rencontrs... et c'est cela qui...

Un regard d'Ellnore empcha le prince de continuer. M. de P... mit la
conversation sur un autre sujet, et Ellnore regretta de n'avoir point
lu la lettre, car elle lui aurait peut-tre inspir une rponse verbale,
dont M. de Lauraguais aurait t le messager.

En arrivant le soir chez elle, elle lut ce peu de lignes, qui, bien
que non signes, ne laissaient aucun doute sur la main qui les avait
crites:

Ne croyez pas un mot de ce que vous dira le prince. J'ai d le tromper
pour nous pargner  tous des remontrances inutiles; mais vous tromper!
Vous! madame! vous laisser croire que je puis cesser de vous aimer,
de vous consacrer toute mon existence, voil qui est au-dessus de mon
courage. Je conois que cet amour vous importune, malgr mes soins 
le dissimuler; mais il ne dpend ni de vous ni de moi, de l'teindre.
Pourquoi vous en alarmer; il ne fait de mal qu' moi, et je suis heureux
d'en souffrir.

--Plus d'espoir de repos, s'cria Ellnore; je croyais l'avoir trouv
ici. Je pensais qu'en renonant pour toujours au monde,  ses plaisirs,
 ses vanits, on me laisserait tranquille en ma retraite. Mais non,
le malheur qui me poursuit veut encore que je m'loigne du seul lieu o
quelques consolations d'amiti m'aidaient  vivre! Il faut partir!
il faut mettre entre M. de Savernon et moi tant de distance, tant
d'obstacles qu'il perde toute esprance de me voir couter son amour.
Moi, croire encore  l'amour!  la sincrit des serments! cela n'est
plus en mon pouvoir, et lui-mme ne s'tonnera pas de l'horreur que ce
nom d'amour m'inspire. Ah! pour le fuir, pour en tre jamais  l'abri,
il n'est point de sacrifice dont je ne sois capable!

Ellnore passa la nuit  former diffrents projets qui avaient tous
pour but de se fixer dans un pays assez loin de Bruxelles. Le soin de sa
fortune l'appelait  Londres, o son banquier, M. Ham..., lui proposait
d'employer ses fonds dans une affaire excellente. C'tait d'un grand
intrt pour l'avenir du petit Frdrik. Elle se dcida en consquence
 partir secrtement pour Ostende, et  s'embarquer sur le premier
paquebot qui passerait en Angleterre. Son plus grand regret tait
de quitter cet excellent ami, ce prince dont le dvouement pour elle
s'augmentait en raison du besoin qu'elle en avait; mais comment lui
confier une rsolution qu'il aurait sans doute combattue, et lui laisser
connatre l'asile qu'elle aurait choisi? Aurait-il la force d'en garder
le secret  M. de Savernon? Ce dernier ne devait revenir  Bruxelles que
la semaine suivante, et Ellnore voulait partir avant son retour.

Elle fit ses dispositions dans le plus profond mystre, recommanda le
secret  ses gens; et aprs avoir crit au prince de P... le vritable
motif de son dpart subit, elle le pria d'en donner pour prtexte une
affaire d'intrt, ou toute autre raison qu'il trouverait convenable,
puis elle se rendit  Ostende, pleurant autant de quitter Bruxelles
et les amis qu'elle y laissait, que de revenir dans ce mme pays o
la trahison d'un de ses premiers lords l'avait fltrie d'un sceau
ineffaable.




XXXVI


--Toujours fuir! pensait Ellnore, l'oeil fix sur les vagues qui
l'entranaient vers Liverpool! toujours sacrifier les consolations que
le ciel m'offre  la crainte de nouveaux malheurs, d'une nouvelle honte!
Eh quoi! l'preuve d'une injure non mrite est-elle donc l'appt qui
doit en attirer une autre? Ne peut-il se rencontrer au milieu de tant de
perversit une me assez noble, assez claire pour comprendre ce que je
suis, ce que je souffre!... pour deviner les tortures d'une femme
vou au mpris, aux injures des femmes les plus coupables, aux dsirs
insultants des hommes qui en font leur caprice, et cela quand son coeur
est rest pur au sein de la corruption; lorsqu'il brle de l'amour
du bien, de cette ardeur divine qui porte aux nobles sentiments, aux
actions louables; enfin, lorsque l'estime de soi-mme excite une rvolte
continuelle contre l'injustice du monde! Ah! que de force le ciel doit
 un tre ainsi perscut! quelle main la soutiendra dans cette route
prilleuse, o chacun lui jette la pierre...

Absorbe dans ses tristes rflexions, Ellnore ne s'apercevait pas de
tous les mouvements qui se faisaient autour d'elle pour se prparer 
braver l'orage dont les clairs annonaient l'approche. Dj le roulis
agissant sur les passagers leur avait fait quitter le pont; la pluie
commenait  tomber. Les matelots cherchaient  mettre  l'abri les
ballots, les caisses que l'ouragan pouvait inonder, car le propritaire
de ce btiment de commerce s'inquitait beaucoup plus de ses
marchandises que de ses passagers. On forait les malades  s'enfermer
dans la cabine en dpit de leur besoin de respirer. Chacun sait ce que
le moindre gros temps, comme l'appellent les marins, produit dans les
mers troites comme la Manche. Les navires y ont toujours le beaupr
verticalement en l'air ou sous la vague, ce qui cause une perturbation
gnrale sur tout ce qui subit ce tremblement de mer, et qui fait que,
sans tre en danger, les malheureux passagers y souffrent le martyre.

Ellnore seule, rsistait au mal qui accablait tout l'quipage. Le bruit
des flots mugissants, la vue des clairs qui faisaient tout  coup
de cette mer grondante un ocan de feu; le trouble, le mouvement, la
terreur occasionns par l'approche de la tempte, la plongeaient dans
une sorte de dlire froce qu'prouvent les tres perscuts du sort 
l'aspect des grands dsastres de la nature. Ce n'est pas pour eux seuls,
pensent-ils, que le courroux du ciel clate injustement; ils reprennent
leur place dans le malheur commun; ils ne sont plus les parias du
dsespoir.

Mais Ellnore ne savoura pas longtemps ses ides sinistres; aprs
quelques coups de vent et une onde, accompagne d'un roulement de
tonnerre, le temps s'claircit, et la mer redevint calme.

Le petit Frdrik qui avait dormi paisiblement couch auprs de sa
bonne, le peu de temps qu'avait dur l'orage, pleura  son rveil pour
voir sa maman. Mais la pauvre Rosalie, en proie au mal de mer, n'tait
pas en tat de le conduire sur le pont. Un monsieur qui se trouvait dans
la cabine lui proposa de porter l'enfant  sa mre. Elle y consentit, et
il prit Frdrik dans ses bras en lui disant:

--Allons voir maman.

Le monsieur qui portait Frdrik aperut Ellnore assise sur la
banquette du pont, regardant fuir l'orage aussi tranquillement qu'elle
l'avait vu venir, et  la mme place que la pluie, l'ouragan et les
brusques invitations des marins n'avaient pu la dterminer  quitter. La
voix de Frdrik la sortit de sa rverie.

--O donc est ta bonne? dit-elle, tonne de le voir dans les bras d'un
tranger.

--Elle est trop malade pour en prendre soin, rpondit ce dernier,
et j'ai pens qu'il valait mieux qu'il ft prs de sa mre que de le
laisser pleurer l-bas au milieu de tous les malades.

--Ah! merci de votre extrme bont, Monsieur, reprit Ellnore en fixant
ses yeux sur cet homme obligeant qu'elle croyait avoir dj vu.

--Madame ne me reconnat pas, dit-il, c'est tout simple, j'avais bien
rarement l'occasion de me prsenter devant elle; mais ma femme, qui
avait le bonheur de la voir tous les jours, n'oubliera jamais les bonts
qu'elle a eues pour elle.

--Monsieur Gerbourg!... s'cria Ellnore, ah! je vous reconnais
maintenant; et votre excellente femme, qu'est-elle devenue?

--Hlas! madame, aprs avoir eu la douleur de perdre notre matre chri,
le marquis de Croixville, la pauvre femme a vu piller son beau chteau
de Val-Fleury; on l'a surprise  sauver quelques-uns des objets qu'il
renfermait; on l'a trane en prison; elle y est tombe si malade, qu'il
a fallu la mettre dans un hospice; l, j'ai pu, avec la protection d'une
ancienne soeur de charit, emmener furtivement avec moi la pauvre malade
ds qu'elle a t en tat de se soutenir. Je l'ai confie  un marchand
de mes parents, qui fait tant de bruit avec ses opinions rpublicaines,
que les autorits les plus souponneuses n'ont pas l'ide de
l'inquiter; c'est lui qui m'a charg d'une commission soi-disant pour
sa maison de commerce, mais dans le fait pour me donner les moyens
de sortir de France, o, comme intendant d'un ci-devant noble, je ne
pouvais chapper  la guillotine. Ce brave homme, qui ferait frmir
madame, si elle le voyait avec sa carmagnole et son bonnet rouge,
chanter  tue-tte dans sa boutique:

    Ah! a ira! a ira!
  Les aristocrates  la lanterne.

Ce brave homme, dis-je, m'a donn l'argent qu'il me fallait pour
traverser la France et vivre jusqu' ce que j'aie pu trouver un emploi
dans l'tranger; mais j'ai attendu vainement cet emploi depuis que je
suis  Ostende, et mes ressources sont puises, ajouta le bon Gerbourg
en baissant les yeux, presque honteux d'avouer sa misre. Comme je parle
bien l'anglais, continua-t-il, car vous savez, madame, que M. le marquis
avait autant d'Anglais que de Franais  son service, et qu'il fallait
savoir leur commander dans leur langue, je me rends  Londres dans
l'espoir d'y gagner ma vie en travaillant au mtier le plus vil s'il le
faut, mais aprs les dures preuves que je viens de subir, rien ne me
sera difficile.

--Prenez courage, rpondit Ellnore, je parlerai de vous  mon banquier.
C'est un homme d'un caractre gnreux, obligeant, qui se fera un
plaisir de vous tre utile, j'en suis sre.

--Ah! Madame, si je parviens par votre bont  gagner de quoi
m'acquitter avec mon cousin, et  trouver les moyens de faire sortir
ma pauvre femme de cet affreux pays o l'on massacre tous ceux qui sont
fidles  leurs devoirs,  leurs affections, je vous devrai plus que la
vie, dit M. Gerbourg en essuyant ses yeux.

--Je n'ai pas grand mrite  tenter d'amliorer votre sort, mon cher
monsieur Gerbourg; le mien n'est pas moins  plaindre, et vous me serez
utile  votre tour. Les affaires qui m'amnent  Londres peuvent m'y
retenir longtemps, et comme je veux y vivre dans la retraite, je serai
trs-heureuse de pouvoir charger un homme tel que vous, aussi probe,
aussi intelligent, de suivre mes intrts auprs de M. Ham..! ne parlez
pas de reconnaissance, et croyez que le ciel, en nous faisant rencontrer
ici, a voulu nous protger tous deux.

Ellnore disait vrai, quoiqu'on feignant d'apprcier beaucoup un secours
inutile, car M. Ham..., tait plus que suffisant  la gestion de sa
modique fortune; mais le ciel en lui offrant un malheureux  secourir,
une me loyale, courageuse, dont il fallait mnager la dlicatesse,
tromper le dsespoir, lui envoyait la seule consolation qui puisse agir
sur un coeur profondment afflig.

--Pour commencer  employer votre complaisance, dit Ellnore, je vous
prie de garder ici mon fils, pendant que je vais aller voir comment se
trouve sa bonne. Je pense que mon domestique est aussi malade qu'elle;
mais nous voil au port, tous ces maux-l vont cesser; il est temps que
j'arrive, ajouta-t-elle en voyant sa robe baigne par la pluie; et elle
laissa M. Gerbourg avec cette joie concentre qu'on prouve dans une
situation dsespre, loin de tout ce qu'on aime, de tout ce qu'on
connat,  l'aspect d'une main secourable; qu'elle soit tendue par
la charit ou par la piti, qu'importe? on n'est plus seul avec son
malheur, et la misre ne se fait plus sentir aux premires lueurs d'un
rayon d'espoir.

Pour payer son passage en Angleterre, le pauvre M. Gerbourg ne vivait
que de pain et d'eau depuis plus de quinze jours. Eh bien, en ce moment,
il lui semblait possder tout ce qui lui manquait; il jouait avec le
petit Frdrik, le faisait danser sur ses genoux au son d'une vieille
chanson anglaise dont il rptait le refrain d'un ton si gaillard,
que nul n'aurait souponn que ces sons joyeux sortaient d'un estomac
affam.

En ce moment, o les flots calms  l'approche du port permettaient aux
passagers de venir respirer sur le pont, un marchand de gteaux vint
offrir sa marchandise  ceux que le roulis avait dbarrasss trop
brusquement de leur djeuner. A peine Frdrik l'aperut-il, qu'il
tendit ses petits bras du ct du patronet en criant de toutes ses
forces:

--Un gteau! un gteau!

Et Gerbourg en laissa prendre deux  l'enfant, qu'il paya sans regret du
prix de la livre de pain qui devait faire son dner.

Un fois dbarqus, les domestiques d'Ellnore, oubliant le mal de mer,
reprirent leur service. Mais voulant utiliser M. Gerbourg, elle le
chargea de lui chercher d'abord une femme de chambre anglaise. Puis,
elle lui remit une somme d'argent plus que suffisante pour payer le
premier terme d'une petite maison toute meuble qu'il lui louerait
dans le quartier habit par M. Ham... Elle joignit  cette commission
plusieurs autres soins  prendre pour qu'il ne manqut rien  son
modeste tablissement, quand elle arriverait  Londres.

--Il se trouvera bien dans cette maison une petite chambre pour vous,
ajouta-t-elle, emparez-vous-en tout de suite pour surveiller les gens
par qui vous ferez nettoyer mon appartement. Je me confie  votre
adresse  vous faire obir. Vous n'aurez pas l de quoi dployer vos
talents comme au Val-Fleury; mais vous me rendrez doublement service, en
m'empchant d'tre dupe dans ces sortes de marchs, et en me procurant
le moyen de vous donner asile jusqu'au jour o vous gagnerez ce qui doit
vous assurer une bonne existence.

Ainsi Ellnore persuada  M. Gerbourg que ne pouvant se passer de ses
services, il tait tout simple qu'elle les payt. Le bonhomme partit le
soir mme pour Londres, aprs avoir fait un vrai dner, muni d'argent,
et dcid  ne prendre aucun repos avant d'avoir satisfait  toutes les
recommandations de celle qu'il nommait sa providence.

Deux jours aprs, une lettre de M. Gerbourg engageait madame Mansley 
se mettre en route pour venir descendre dans Grosvenor-Street, 28,  la
porte d'une petite maison n'ayant que deux tages et trois croises de
face, non compris le rez-de-chausse, consacr au parloir et  la
salle  manger. Le premier, compos d'un joli salon et d'un cabinet de
travail; au second deux chambres  coucher; dans le fond d'une petite
cour la cuisine, au-dessus la chambre de M. Gerbourg, et tout en haut
celles des domestiques. Le tout arrang de la manire la plus simple et
la plus confortable.

Ellnore apprit que M. Ham..., averti par M. Gerbourg du projet
qu'elle avait d'habiter Londres, avait lui-mme prsid au choix et 
l'arrangement de la maison qui devait la recevoir. Ainsi, tous deux
lui avaient pargn cette tristesse poignante qui s'empare de l'me en
arrivant l o rien ne vous attend. Qui n'a pas prouv ce serrement de
coeur  son premier pas dans un lieu inconnu et destin  vous servir
longtemps d'habitation; dans ce dsert de souvenirs, d'habitudes, o
il faut faire connaissance avec les choses comme avec les gens? o tout
vous rvle la parfaite indiffrence que vous inspirez.

Ce sentiment pnible dont Ellnore avait dj fait l'apprentissage et
qu'elle s'apprtait  subir de nouveau, fit place aux douces impressions
de la reconnaissance. Sauf le luxe de l'ameublement, elle trouva
son appartement rang de mme que le sien au Val-Fleury. Une petite
bibliothque, remplie de livres franais et anglais, ornait les panneaux
de son cabinet d'tude; sa table  crire tait place de mme  porte
de ses livres. M. Gerbourg avait t  bien second par M. Ham...,
dans la parodie de l'appartement occup par Ellnore, au chteau du
Val-Fleury, qu'en y entrant elle sentit ses yeux mouills de larmes.
Elle avait t si heureuse dans ce beau lieu, qu'en dpit des calomnies
et des malheurs que son sjour chez M. de Croixville lui avait attirs,
elle ne pouvait se le rappeler sans joie, car aucun des plaisirs qu'elle
y avait gots ne lui laissait de remords; elle esprait que cette
vrit tait connue de M. Gerbourg, et croyait en avoir la preuve dans
ses soins respectueux pour elle.

Sans doute, l'intrt, la reconnaissance, pouvait provoquer les soins,
le zle de ce brave homme, mais la considration ne se commande pas,
et quel que soit le dsir d'en montrer plus qu'on n'en accorde  son
bienfaiteur, il y a mille occasions imprvues o le mpris se rvle 
travers toutes les flatteries de l'espoir, toute la sainte hypocrisie
de la reconnaissance. Le respect qui se mlait aux prvenances de M.
Gerbourg pour madame Mansley, ne permettait pas de douter de son estime
pour elle.

Une des attentions qui toucha le plus Ellnore, ce fut de trouver sur
sa console un vase rempli des fleurs qu'elle prfrait, et prs de sa
chemine une petite chaise pour asseoir Frdrik. Il faut s'tre trouv
dans les horreurs de l'abandon, pour connatre le prix des moindres
soins, du plus lger souvenir; se croire encore la pense de quelqu'un,
c'en est assez pour supporter courageusement tous les maux de la vie.




XXXVII


M. Ham... ne tarda pas  venir offrir ses services  Ellnore. Il
l'affermit dans le dessein de rester  Londres, plutt que d'aller
s'tablir, comme elle en avait eu l'ide, dans quelque petite ville
d'Angleterre. Il lui prouva sans peine qu'il tait plus facile de vivre
ignore parmi plus d'un million d'habitants qu'au milieu d'une coterie
de provinciaux chez qui tout fait vnement. Elle apprit de lui que lord
Rosmond ayant dissip une grande partie de la fortune de lady Caroline,
tous deux se voyaient contraints  vivre dans un vieux chteau qu'elle
avait en cosse, terre assez considrable qui tait heureusement
substitue; M. Ham... ajouta que les nombreux cranciers que Frdrik
avait laisss  Londres ne lui permettaient pas d'y sjourner, et
qu'elle ne serait pas expose  le rencontrer; considration qui
l'emporta sur toutes les autres.

A peine installe dans sa nouvelle demeure, madame Mansley reut la
visite de la propritaire de sa maison, qui, sachant qu'elle avait des
rideaux, du linge  faire faire, venait la prier de les confier  une
pauvre femme franaise, qui cousait et brodait fort bien.

--Elle n'est pas ne pour travailler ainsi  la journe, dit madame
Cramer, c'est facile  voir; mais la rvolution de France en ruine bien
d'autres vraiment; j'ai pens que madame serait fort aise de venir au
secours d'une ouvrire si fashionable, qui, d'ailleurs, me doit le loyer
de la petite chambre qu'elle habite dans la maison o je demeure ici
prs.

Cette raison expliquait suffisamment le vif intrt de madame Cramer
pour sa pauvre locataire. Ellnore lui promit de faire porter dans la
journe mme chez sa protge un paquet de linge de table  ourler.

--Mais quel nom faudra-t-il demander? ajouta-t-elle.

--Madame Desprez, rpondit madame Cramer. C'est sans doute un nom
d'emprunt; on ne me trompe pas facilement, et je l'ai surprise plus
d'une fois ne sachant ce qu'on voulait lui dire lorsqu'on l'appelait
ainsi; n'importe, elle finit toujours par rpondre au nom de madame
Desprez, et l'apprentie qui travaille avec elle le rpte  chaque
instant comme pour l'y accoutumer.

Madame Cramer ne borna pas l ses recommandations. Elle monta chez
mademoiselle Rosalie, pour la supplier de lui remettre l'argent que
madame Mansley la chargerait de porter  son ouvrire, lorsque celle-ci
aurait fait dire qu'elle avait termin le linge; car madame Desprez se
contentait de gagner bien peu sur son travail, mais elle n'aurait pu se
rsigner  l'aller reporter elle-mme.

Ces dtails, communiqus par Rosalie  madame Mansley, lui inspirrent
le dsir d'en savoir davantage sur la vritable condition de madame
Desprez. La curiosit du coeur est, grce au ciel, encore plus ardente
que celle de l'esprit; l'ide de soulager une grande infortune tant
l'unique distraction d'un mal sans remde, les malheureux recherchent
avec passion ces sortes de peines dont la gnrosit triomphe: quand la
Providence semble vous abandonner, devenir celle d'une autre victime,
c'est retrouver ce qui seul attache  la vie: le bonheur d'tre utile.

Ds ce moment, les journes d'Ellnore se partagrent entre les soins
qu'elle donnait  son fils, et ceux qu'elle prenait pour arriver
jusqu' madame Desprez. Dj plusieurs fois, elle s'tait prsente
chez l'ouvrire, sous prtexte de lui expliquer elle-mme comment elle
dsirait que fussent tracs les festons de ses garnitures; c'tait
toujours l'apprentie qui venait recevoir la commande dans le petit
vestibule qui prcdait la chambre de madame Desprez; c'tait elle
qui rpondait aux questions d'Ellnore, de manire  trahir le respect
profond qu'elle portait  sa matresse, et la distance qui existait
entre elles, malgr tout ce que la misre faisait pour les rapprocher.
La crainte d'tre indiscrte empchait Ellnore d'insister. Un jour
pourtant, dcide  faire une nouvelle tentative, elle se rendit de
bonne heure  la porte de madame Desprez; l'apprentie, qui vint lui
ouvrir, avait les yeux rouges, et les joues luisantes de larmes.

--Ah! mon Dieu, que vous est-il arriv? s'cria Ellnore avec l'accent
du plus vif intrt.

--Rien, madame, rpondit l'apprentie en essuyant ses larmes; c'est qu'
force de travailler, madame s'est rendue malade, et je n'ai pu achever
l'ouvrage qu'elle avait commenc; je vais vous le rendre, car
dans l'tat o est madame la..., sans doute elle ne pourra pas de
longtemps...

Et les sanglots l'empchrent d'achever.

--Calmez-vous, dit Ellnore, en prenant affectueusement la main de cette
bonne fille; et gardez cet ouvrage, je n'en ai pas besoin tout de suite.
Mais ce que j'exige absolument, c'est que vous me donniez les moyens
de secourir votre matresse, et cela sans vouloir pntrer vos secrets;
elle est peut-tre comme tant d'autres grandes dames de France, rduite
en ce moment  travailler pour gagner de quoi se nourrir: mais une
telle gne ne peut durer, la crise qui ruine tant de familles nobles
ne saurait tre ternelle, et l'poque o l'on fera justice de tant
d'infamies, permettra bientt aux pauvres migrs de s'acquitter des
services que la ncessit les force d'accepter en ce moment. Ainsi donc,
n'hsitez pas  m'associer dans vos bons soins pour votre matresse.
Voici de quoi satisfaire aux premiers soins, ajouta-t-elle en posant une
bourse sur la seule chaise qui meublt cette antichambre. Je vais passer
chez le docteur J..., qui demeure  ct de chez moi. Il sera ici dans
une heure; prparez votre matresse  sa visite. Dites-lui qu'il lui est
envoy par un des amis ou des parents que vous lui connaissez. Cherchez
aussi quelque moyen de lui expliquer, sans blesser sa fiert, qu'elle a
ici une amie qui veille sur elle. Enfin, trompez-la de votre mieux; il y
va de sa vie; cela doit l'emporter sur tous les scrupules que peut faire
natre un mensonge aussi innocent.

Pour toute rponse, la bonne Victorine baisa le bas du mantelet
d'Ellnore, puis elle essuya ses larmes en souriant d'esprance. La voix
de la malade, qui se fit entendre, rappela aussitt Victorine dans la
chambre de sa matresse.

Madame Mansley se rendit chez le docteur J... qui lui promit de passer
chez elle en sortant de chez madame Desprez. Elle apprit de lui que la
pauvre femme tait malade de fatigue, de chagrin et d'puisement.

--C'est sans doute, ajouta-t-il, une femme de haute condition; malgr sa
difficult  s'exprimer en anglais, et son dsir de rester inconnue, son
langage trahit les habitudes d'un haut rang, d'une grande fortune. Elle
conserve, au milieu des douleurs de tous genres, cette gaiet de bon
got qui n'abandonne pas les Franaises. On voit que sa pense dominante
est d'chapper  la piti de ses amis. Sa fivre l'inquitait bien moins
tout  l'heure que le dsir d'apprendre comment j'avais su l'tat o
elle tait, et qui m'avait donn l'ide de lui offrir mes services; je
lui ai fait accroire que j'tais charg par le gouvernement de donner
mes soins aux migrs franais, et que les personnes qui les logeaient
taient invites  me prvenir lorsqu'elles en connaissaient de
srieusement malades.

Alors elle s'est rpandue en actions de grces sur la protection que
l'Angleterre accorde  ceux qui lui demandent asile; et elle a consenti
 prendre  _Apothicary hall_ les mdicaments que je lui ai ordonns,
bien convaincue qu'ils taient compris dans ceux qu'on donne aux
hospices; un mot ajout par moi  l'ordonnance la maintiendra dans cette
illusion.

--Quel ge a-t-elle, demanda Ellnore, vous rappelez-vous ses traits?
Peut-tre l'ai-je vue quand j'tais auprs de la duchesse de Montvreux?

--La souffrance altre le visage et fait souvent paratre plus vieux
qu'on n'est, elle m'a paru avoir prs de quarante ans. Elle a de jolis
yeux trs-spirituels, une figure distingue sans tre jolie;  en juger
par ses bras, je la crois grande et mince; mais une femme au lit, on
ne peut deviner la grce de sa tournure, surtout quand elle est menace
d'tisie.

--D'tisie! Ah! mon Dieu! cher docteur, que faire pour la sauver?

--D'abord, l'empcher de broder la nuit, et la mieux nourrir le jour,
ds que j'aurai triomph de sa fivre.

--Si vous voulez m'aider  la tromper, rien ne sera si facile. Pendant
que vous lui rendrez la sant, moi je tcherai d'occuper son esprit;
je reois tous les ouvrages nouveaux qui se publient en France et 
Bruxelles, je les lui enverrai, je parlerai d'elle  mes amis migrs,
ils pourront peut-tre la secourir, la consoler, cela me fera une
occupation; j'en ai besoin pour me distraire.




XXXVIII


Le sort de cette noble malade devint en effet une vive proccupation
pour Ellnore. Elle s'appliqua  apprendre son nom comme par hasard,
sans paratre y attacher d'importance. Le moindre secret en avait tant
 cette poque, qu'on le respectait, sans s'informer s'il en valait la
peine. Ellnore, guide par une intention louable, dsirait beaucoup
savoir celui de madame Desprez; mais elle ne voulait pas l'apprendre
 personne. Elle se crut au moment de voir sa curiosit satisfaite, le
jour o M. Ham... lui amena le comte de Lally Tollendal, qu'elle avait
connu chez madame de Montvreux dont il tait un ancien ami.

M. de Lally tu spirituellement par la rputation de _bonhomme_ que lui
avait faite M. de Talleyrand, tait de ces bavards inoffensifs, dont la
conversation pleine de faits, vide d'ides, amusait ou laissait penser 
autre chose, deux mrites rarement runis. Un peu embarrass du bruit
de son loquence, comme dfenseur de la mmoire de son pre, M. de
Lally voulait pourtant la soutenir, et il s'tait imagin  cet effet de
composer une tragdie de _Strafford_ qu'il lisait volontiers  tous ceux
qui se rsignaient  l'entendre.

Son style boursouffl faisait dire au comte de Narbonne: Cette lecture
est la plaie de l'migration. Chacun se moquait du bon M. de Lally; un
esprit  la mode l'avait appel _le plus gras des hommes sensibles_, nom
qu'il a conserv  juste titre toute sa vie; mais on l'aimait en dpit
des plaisanteries qu'on faisait sur lui, tant ses qualits remportaient
sur ses ridicules.

Chaque personne chappe aux prisons de France avait un drame fort
intressant  raconter.

--Et comment avez-vous pu vous arracher des mains de ces bourreaux?
tait la premire question qu'on adressait aux Franais nouvellement
arrivs  Londres.

M. de Lally s'tait plus compromis qu'un autre dans la Rvolution;
mais la voyant tourner au rgicide, il avait sacrifi ses opinions
dmocratiques  l'intrt du trne, et s'tait permis de donner au roi
des conseils qui auraient pu le sauver. Ce fait connu fut aussitt puni
par les hros du 10 aot.

M. de Lally raconta  Ellnore comment, tran dans les prisons
de l'Abbaye, et ayant chapp comme par miracle aux massacres du 2
septembre, il avait pass tout son temps de rclusion  composer
des plaidoyers en faveur de ses compagnons d'infortune. Le plaisir
trs-naturel qu'il prenait  parler de lui, et celui qu'on trouvait 
couter tous ces petits faits, ces moindres dmarches d'o dpendait la
vie du narrateur, ne permirent pas  Ellnore de l'interroger sur les
Franais qu'il esprait rencontrer en Angleterre. Elle se contenta de
l'engager  venir bientt la voir.

Il lui demanda la permission de lui prsenter son ami, M. Malouet,
victime ainsi que lui de ses efforts pour sauver la monarchie; c'tait
un homme grave, d'un caractre plus honnte que vigoureux, qui aurait
laiss la rputation d'un homme inbranlable dans ses principes, sans
sa docilit  signer la dchance de cet empereur, dont il disait, le 13
fvrier 1810, au corps lgislatif: Il tait rserv au grand monarque
qui nous gouverne d'arriver au milieu des ruines pour les faire
disparatre, de rparer tout ce qui pouvait l'tre, et de s'lever
au-dessus des lumires et de l'exprience des sicles.

Mais le mme courage qui sait braver la mort, succombe  l'ide de
perdre  jamais le pouvoir ou la faveur. Notre histoire moderne offre
une foule d'exemples de gens que le couperet de la guillotine n'a point
ports  se dmentir, et qu'un brevet de prfet ou de chambellan a
changs tout  coup de fiers rpublicains en zls courtisans.

Madame Mansley insista faiblement sur la retraite o elle vivait, et sur
le peu d'agrments que l'ami de M. de Lally trouverait chez elle.

--Il est exil, malheureux, et vous ne pouvez lui refuser l'hospitalit,
dit le comte; d'ailleurs, nous sommes tous deux trop vieux pour
vous compromettre. L'ami Ham... le sait bien, ajouta-t-il en riant;
autrement, je souponne qu'il nous aurait laisss ignorer votre sjour
ici.

A ces mots, M. Ham... rougit comme une jeune fille; son embarras frappa
Ellnore, et la dconcerta  son tour; mais son trouble avait pour
unique cause le regret de voir une amiti si prcieuse pour elle,
s'altrer, se convertir en ce cruel sentiment qui l'avait dj rendue si
malheureuse!

La prsentation de M. Malouet ne se fit point attendre, son ami l'amena
le lendemain passer la soire chez madame Mansley.

--Maintenant que nous vous avons racont toutes les horreurs burlesques
qu'il nous a fallu subir avant de nous rfugier ici, dit M. de Lally,
mettez-nous un peu au courant des affaires de Bruxelles. Vous en
arrivez, donnez-nous des nouvelles de nos pauvres amis, car dans ce
temps de libert, on n'ose pas crire aux gens qu'on aime le mieux.

--Je vivais  Bruxelles comme ici, dit Ellnore, presque dans la
solitude.

--Je sais que le prince de P... avait le bonheur de vous voir souvent,
il devait vous tenir au courant de tout; il aime les histoires
romanesques, et, certainement, il ne vous gardait pas le secret de
celles dont il tait tmoin.

Ellnore sourit pour toute rponse, car nier le fait et t mentir.

--Ah! priez donc madame de nous apprendre ce que devient mon jeune ami,
le comte de Savernon. Madame de Cl... a crit  une de ses amies, qu'il
tait amoureux fou d'une dame de moyenne vertu qui fait la cruelle pour
porter sa passion  l'extrme, c'est--dire au mariage, car le comte
Albert profite si bien de sa sparation avec sa femme, qu' son exemple
ses amis oublient qu'il est mari, et que ses nouvelles connaissances le
croient clibataire.

--Et que pense la princesse de Waldemar de cette belle passion? demanda
M. de Lally; elle doit jeter feu et flammes?

--Je ne suis pas au courant des aventures de ce genre, dit Ellnore en
balbutiant;  Bruxelles ainsi qu' Londres, je voyais fort peu de monde.

--Le prince de P... suffisait bien  votre instruction vraiment, reprend
M. de Lally. Vous crit-il souvent?

--J'ai reu ce matin une lettre de lui.

--Tant mieux; vous allez lui rpondre. Par grce pour nous, demandez-lui
quelques dtails sur la folie de notre cher Albert.

M. Ham... s'apercevant du supplice que cette conversation faisait
prouver  madame Mansley, l'interrompit en disant  ces messieurs:

--Vous exigez beaucoup de la complaisance de madame; mais avant qu'elle
vous amuse du rcit des vnements de Bruxelles, parlez-lui un peu de ce
qui se passe ici, dans la colonie parisienne.

--Oui, dit Ellnore, en s'empressant d'adopter le moyen de s'occuper
d'autres personnes, je dsirerais connatre les noms des derniers
Franais arrivs  Londres.

--Ce sont de fort beaux noms, rpondit M. Malouet. Le malheur a bon
got, il tombe d'ordinaire sur les gens d'esprit. La baronne de S...
runit tous les jours chez elle M. de Talleyrand, M. de Narbonne, M. de
Jaucourt, avec M. Fox, le clbre Burk, Erskine, Sheridan, et plusieurs
autres Anglais de marque. De son ct, la marquise de la Chtre prside,
prs d'ici,  Inniper-Hall, une petite assemble de rfugis dont MM. de
Montmorency, Lamothe et d'Arblay font partie. A Bury, madame de Genlis,
sous son simple nom de Brulart, continue l'ducation de ses lves, et
les laisse danser rpublicainement au bal de Bury avec les danseurs de
toutes classes qui viennent les inviter, ce qui fait dire des bons mots
au duc de Liancourt. Ces diffrentes socits se dtestent entre elles,
c'est dans l'ordre, et les pigrammes rciproques font l'amusement
gnral.

--Ceci est la partie brillante de votre migration, dit M. Ham... J'en
connais une autre plus intressante,  en juger par ce qui m'est arriv
l'autre jour... mais peut-tre vaut-il mieux n'en point parler.

--C'est redoubler notre dsir de le savoir, dit Ellnore; je pense que
chacun de nous a un mystre de ce genre, et qu'il ne demande qu' tre
indiscret. Encouragez-nous par votre exemple.

--Eh bien, donc, vous saurez qu'aprs une longue promenade faite hier
matin, en compagnie de lord Longborough et de M. de Jaucourt, nous
nous sommes arrts pour faire reposer nos chevaux dans un quartier
de Londres fort loign du quartier _fashionable_. Lord Longborough,
mourant de soif, nous proposa sans faon d'entrer dans un caf qui se
trouvait prs de l pour y boire un verre de porter.

Nous y consentmes avec plaisir; mais  peine assis tous trois  une
table, M. de Jaucourt fit un mouvement de surprise qui faillit renverser
le plateau qu'on nous apportait.

--Ah! mon Dieu, que vous arrive-t-il donc? s'cria lord Charles.

--Rien, c'est que j'ai cru reconnatre dans le garon qui nous a
servi... mais non, je me serai tromp... dit M. de Jaucourt... cela ne
se peut pas.

--Vraiment, rien n'est si facile que de vous convaincre, faisons-nous
apporter quelque chose par ce garon, dis-je; et alors, levant la voix,
je demandai des sandwich; on nous servit aussitt, mais ce fut le matre
qui nous les apporta lui-mme, le garon avait disparu.

--L'homme qui nous a servis tout  l'heure, n'est-il pas Franais?
demanda M. de Jaucourt.

--C'est possible, rpondit le matre d'un air important, car ma maison
tant le rendez-vous, de tous les trangers qui vont visiter Greenwich,
j'ai le soin d'avoir des garons de presque tous les pays. C'est plus
commode.

--Mais vous savez leur nom, je pense, comment s'appelle celui-l?

--Michel, je crois.

--C'est cela, reprit vivement M. de Jaucourt, il faut que je lui parle.

--Je vais vous l'envoyer, et le matre alla courir aprs son garon.

Alors nous voulmes savoir qui M. de Jaucourt avait cru reconnatre
dans ce garon de caf.

--Vous ne voudrez pas me croire, dit-il, mais c'est le duc de L..., je
n'en puis douter.

--Le duc de L... rduit  cette extrmit! s'cria lord Charles; nous
ne souffrirons pas qu'il reste plus longtemps dans une taverne.

--Vous prsumez bien, interrompit M. de Jaucourt, qu'il n'est pas
facile de rien faire accepter au grand seigneur qui prend ce parti-l
plutt que d'avoir recours  ses compagnons d'infortune ou  ceux
qui lui donnent asile. Je parie qu'il m'a reconnu et que nous ne le
reverrons pas. En effet, le matre du caf est revenu nous dire que
Michel tait all  la brasserie pour une commande, et qu'il y resterait
longtemps. Cette rponse n'a pas dcourag M. de Jaucourt; il nous a
pris de l'excuser auprs de madame de Stal, chez laquelle il devait
dner avec nous; puis il s'est install dans un coin de la porte,  lire
les journaux, bien dcid  ne revenir nous rejoindre qu'aprs avoir
offert ses services au duc de L...

--Eh bien, est-il parvenu  lui parler? demanda Ellnore.

--Sans doute, mais fort tard et fort inutilement; car le duc, quoique
trs-touch de l'intrt que le marquis lui tmoignait a persist dans
son amour pour l'indpendance et le travail.

--J'aurais le spleen demain, lui dit-il, s'il me fallait rester un seul
jour  la charit de mes protecteurs et les bras croiss, comme j'en
vois tant d'autres de nos pauvres migrs. Je ne vous demande qu'une
grce, c'est de laisser ignorer  tout ce qui me connat le parti que
j'ai pris; il n'est pas si  plaindre, je vous l'affirme. Le brave homme
chez qui je suis est d'une vanit trs-facile  vivre. Je lui rpte
plusieurs fois par jour qu'il a le plus bel tablissement de Londres,
et il me traite  merveille; je mange avec lui et sa famille. Sans lui
avoir confi ma vraie situation, il devine qu'elle exige des gards, il
en a, et je veux attendre chez lui la fin de nos malheurs.

--Et moi aussi, dit Ellnore, je pourrais citer un exemple d'autant de
courage, de noblesse et de rsignation; mais je me tais pour obir  la
volont de l'hrone. Quand on fait tant de sacrifices pour garder le
secret de sa dtresse, on mrite de le voir respecter par tout le monde.




XXXIX


Pour accorder autant que possible sa curiosit et sa dlicatesse,
Ellnore chargea M. Gerbourg de veiller sur madame Desprez; elle
l'envoya porter  l'apprentie plusieurs objets dont sa matresse devait
avoir besoin, et lui recommanda de remarquer tout ce qui pourrait
l'aider  connatre le rang vritable de madame Desprez. Les
perquisitions de M. Gerbourg amenaient toujours quelques dcouvertes sur
d'autres migrs dont le caractre et la manire de vivre n'offraient
pas moins d'intrt, mais aucun renseignement positif sur madame
Desprez. Enfin Ellnore reut un billet de sa part, o elle lui
exprimait sa reconnaissance pour ses bons soins dans les meilleurs
termes; mais avec une orthographe fort incorrecte, et une criture de
femme de chambre.

L'apprentie aura crit sous sa dicte, pensa Ellnore; et elle n'en fut
pas plus claire.

L'hiver commenait  se faire sentir et redoublait la misre des pauvres
rfugis. Les nouvelles qui arrivaient de Paris taient chaque jour
plus sinistres. L'migration tait partage entre deux classes fort
distinctes: celle qui avait pu sauver assez de fortune pour attendre
patiemment la fin de la Rvolution ou de la Terreur, et celle qui,
force de tout sacrifier au salut de sa libert, de sa vie, avait puis
ses ressources, et mettait son intelligence  profit pour ne pas mourir
de faim. La premire conservait sa gaiet, ses habitudes lgantes
en dpit des vnements; et la seconde, voulant imiter cette lgret
philosophique, s'appliquait  dissimuler sa misre,  y remdier par les
moyens les plus tranges. Cette poque fatale a offert tant de preuves
du courage, de la dignit, de l'intelligence et de l'inaltrable gaiet
du caractre franais, que nous croirions faire tort  notre histoire en
les passant sous silence.

M. Ham..., que ses relations d'affaires avec les premiers banquiers de
Paris mettaient dans la confidence des tribulations de fortune de nos
plus grandes familles migres, en parlait souvent  Ellnore; et comme
elle paraissait s'intresser vivement au sort de ces exils dont les
noms lui taient presque tous connus, M. Ham..., pour lui plaire,
recherchait les occasions de se mettre en rapport avec eux.

--Il faut absolument que vous me rendiez un service, dit-il un jour 
madame Mansley. J'ai  dner chez moi, aprs-demain, une de mes parentes
qui a pous un migr fort aimable; il lui donne en bonheur tout ce
qu'elle lui a apport en argent. Ils ont pour socit intime une colonie
de vieille noblesse franaise que je me suis engag  promener, par ce
beau froid,  Windsor,  Kew, et vous devriez venir m'aider  faire les
honneurs de nos jardins anglais et de mon dner. Ils seraient heureux de
causer avec une Anglaise qui parle leur langue mieux qu'eux tous, et je
ne serais plus embarrass de savoir comment les recevoir agrablement.

Ellnore refusa le dner, dcide  se soustraire au monde le plus
possible; mais elle promit de diriger la promenade qu'elle faisait faire
chaque matin  Frdrik, du ct de Windsor, et de ne point viter la
rencontre des dames franaises que devait y conduire M. Ham...

MM. Malouet et le comte de Lally voulurent tre de la partie. Ils
accompagnrent madame Mansley, et tous trois arrivrent  la mnagerie
de Kew au moment o la socit parisienne y regardait des kanguroos,
nouvellement dbarqus.

--Eh! voil ce cher comte de Lally! s'cria tout  coup une vieille
femme, grande, maigre,  la dmarche noble quoique vacillante, aux yeux
creux, aux lvres ples, et aux joues couvertes d'un rouge clatant.
Comment donc tes-vous parvenu  vous chapper des prisons de ces
monstres sanguinaires? ajouta-t-elle.

Puis, sans attendre la rponse du comte:

--Quant  moi, je dois la vie  ma femme de chambre; c'est pour m'avoir
force de changer de vtements avec elle, au risque d'tre mene 
l'chafaud sous mon nom, que je puis jouir du plaisir de vous rencontrer
ici.

--Cette femme-l peut compter sur notre reconnaissance  tous, madame la
duchesse, elle nous a conserv la plus noble protectrice et la meilleure
des amies, rpondit M. de Lally.

--Ah! la meilleure des amies! cela vous plat  dire, car je parlais
fort mal de vous et de vos belles ides constitutionnelles, il y a huit
jours; mais le comte de Narbonne m'a appris ce matin que vous veniez
d'crire  ces bourreaux de la Convention pour vous charger de la
dfense du roi, et cela rachte tous vos pchs rvolutionnaires.

--Je n'ai fait qu'imiter le dvouement de mon ami Malouet, et j'ai bien
peur qu'on n'accepte pas plus l'un que l'autre.

Alors, la duchesse se pencha vers M. de Lally pour lui parler  voix
basse. Ellnore devina qu'elle le questionnait sur elle; et redoutant
quelques mines peu flatteuses de la part de la duchesse de..., elle prit
le bras de M. Malouet et se dirigea vers l'autre ct du parc. Mais la
duchesse de.... tait trop grande dame pour se montrer ddaigneuse
avec personne, et trop bonne pour manquer d'indulgence. Son attachement
platonique pour le marquis de L..., dont quarante ans de servage
n'avaient pas refroidi la passion, la rendait fort tolrante pour les
sentiments romanesques. Elle croyait qu'une femme pouvait tre  la
fois trs-sensible et trs-sage. Aussi n'hsita-t-elle point  rejoindre
madame Mansley et  lui adresser la parole du ton le plus poli pour lui
demander des nouvelles de leur ami commun, le prince de P...

Ellnore, surprise de cette prvenance, y rpondit avec grce et
rserve; alors la conversation et la promenade devinrent gnrales.
Le baron de G... et sa fille, mademoiselle Anglique, le chevalier des
M..., sa femme, un petit abb dont on ne prononait jamais le nom, se
joignirent bientt  la duchesse, et la voyant causer affectueusement
avec madame Mansley, ils salurent celle-ci avec une politesse marque.
M. Ham... s'tant rapproch d'Ellnore, lui dit en confidence:

--Vous voyez l'air enjou, les manires dgages de ces braves gens-l?
Eh bien, ils meurent tous de faim, et on ne sait comment les en
empcher. La duchesse qui est l, pare de tant de falbalas, le front
inclin sous le poids des rubans et des plumes, est au dernier chaton
du collier de diamants que sa femme de chambre lui a sauv, et qui l'a
aide  vivre depuis qu'elle est ici. Elle se dsolait de n'avoir pas
assez d'argent pour courir aprs son vieil ami, le marquis de L....
Spare de lui depuis huit mois, elle ignorait si la guillotine l'avait
pargn, et se livrait  la crainte de ne jamais le revoir, lorsque,
prenant l'air un matin  sa fentre, elle l'aperut  la fentre d'une
maison voisine.

On peut juger de leur bonheur  se retrouver; aussi ne se plaint-elle
jamais de ce qu'elle a perdu. Quant au baron qui est l et  sa fille,
on ne sait de quoi ils vivent; et, pourtant, ils ont une tenue fort
convenable, et parlent avec tant de mpris des migrs qui acceptent des
secours, qu'on n'ose leur en offrir. La vanit du chevalier pote est
plus commode; on lui persuade facilement que ses vers se vendent un
prix fou; il en croit tout de suite l'diteur qui vient lui en offrir
beaucoup d'argent. Quant au petit abb, il est tout politique, il passe
ses jours et ses nuits  rdiger de longs mmoires, des plans pour
soulever la Vende, pour dtruire la flotte franaise et s'emparer
d'Anvers. Les ministres paient ses plans sans les lire, ce qui ne le
dcourage pas: au coin du feu de la comtesse de C... o il fait pendant
 son petit singe, il continue  gouverner l'Europe.

M. Ham... s'interrompit en ce moment pour saluer M. de Calonne, l'abb
Delille, et le comte de Narbonne, qui arrivaient et devaient dner chez
lui.

A peine le chevalier des M..... eut-il aperu le pote des jardins,
qu'il tira un portefeuille de sa poche et se mit  crayonner des vers
avec tous les signes de l'inspiration; il se frappait le front comme
pour en faire jaillir les ides. Enfin, il propose  la socit de faire
halte dans un pavillon du parc o se trouvent plusieurs bancs. On devine
son intention; on s'y prte de la meilleure grce.

--C'est un impromptu, dit-il inspir par la prsence du Virgile
franais. On coute et l'on applaudit; ce sont des vers en l'honneur de
l'abb Delille; ils peuvent compter sur tous les suffrages.

--Ah! mon Dieu, que je suis contente du succs de ses vers, s'cria la
femme du chevalier. Mon pauvre mari mritait bien cette rcompense, car
ils lui ont donn assez de peine. Il n'a fait qu'crire et effacer toute
la nuit; j'ai cru qu'il n'en viendrait jamais  bout. Heureusement, 
force de temps et de travail, il en est arriv  son honneur.

Cette exclamation dlatrice tait de nature  faire rire sur le
mrite de l'impromptu; mais la politesse franaise l'emporta en cette
circonstance sur la malignit: personne ne parut avoir fait attention 
la grosse btise articule par madame des M...; et elle n'en fut avertie
et gronde que dans le tte--tte conjugal.

Cette femme, jolie, mais d'une btise fabuleuse, tait adore de son
mari, ce qui faisait dire au comte de Narbonne, en parlant d'elle:

--Voil pourtant comme il faut tre pour nous rendre amoureux fous!

Aveu trs-trange, sortant de la bouche de l'adorateur en titre de
madame de Stal, galement clbre par sa laideur et par son esprit.




XL


Malgr les rflexions pnibles qui ne cessaient d'occuper l'imagination
d'Ellnore, ce fut un grand plaisir pour elle de se trouver au milieu
d'une socit si aimable, et d'entendre encore ce feu roulant de mots
spirituels, de plaisanteries de bon got, de penses profondes mles
aux folies les plus amusantes; car la rigueur de ce temps de ruines
et de massacres n'avait pas encore altr le talent, le charme de la
conversation qui assuraient aux Franais le titre des premiers causeurs
de l'Europe. C'est aux discussions politiques, aux disputes d'intrt,
aux injures quotidiennement imprimes, que devait appartenir l'honneur
de dtruire avec tant d'autres puissances celle de la conversation
franaise.

Le bruit du galop de plusieurs chevaux et du roulement d'une calche
dans les alles du parc de Windsor, vint mettre fin aux compliments peu
sincres dont chacun accablait le chevalier des M... sur son impromptu
fait  longue et grande peine.

C'tait le prince de Galles qui, averti par le colonel Saint-Lger,
son ami encore plus que son favori, avait dsir rencontrer, comme par
hasard, cette charmante Ellnore, dont le duc d'O... lui avait vant les
charmes et l'esprit original.

A l'aspect du prince, Ellnore veut s'loigner, elle fait signe  M.
de Lally qu'elle va rejoindre sa voiture, mais il s'approche d'elle en
disant:

--Pourquoi donc vous en aller quand le prince arrive?

--Je suis un peu souffrante, rpond-elle avec embarras, et je dsire
rentrer chez moi.

--Restez, le grand air vous fera du bien, et puis il ne serait pas poli
de s'en aller ainsi au moment o...

M. de Lally fut interrompu par le prince de Galles, qui s'cria, en
prenant le bras du petit Frdrik:

--Ah! mon Dieu! le bel enfant!

--C'est celui de madame, s'empressa de rpondre M. de Lally, saisissant
cette occasion de mettre madame Mansley en rapport avec le prince et
esprant la distraire ainsi de l'envie de retourner sur-le-champ 
Londres; car, malgr les ides librales de nos nobles dmocrates de ce
temps, ils ne pouvaient s'affranchir du prestige attach  la royaut.

Le prince qui l'approchait ou l'attendait, tait, en dpit de leurs airs
indpendants, de leurs discours rpublicains, l'objet d'un vieux culte
auquel le moins courtisan restait fidle. Les habitudes anglaises
avaient,  la vrit, rendu les devoirs de ce culte moins dangereux, les
crmonies moins fastidieuses; mais la religion tait reste la mme:
celle qu'on a et qu'on aura toujours pour le pouvoir.

Chaque personne de la socit s'tait approche pour saluer le prince.
La vieille duchesse qui avait droit  la premire politesse, l'attendait
avec confiance; mais le prince, les yeux fixs sur Ellnore, saluait
collectivement ceux qui se trouvaient l. A un mouvement qu'elle fit
pour se retirer, il s'amusa  dconcerter son projet en s'emparant
de Frdrik, pour lui montrer, dit-il, les beaux oiseaux qui venaient
d'arriver des les. L'enfant, ravi de les voir de prs, et d'entrer
dans les cages de ces oiseaux brillants de si riches couleurs et qu'il
n'avait pu admirer que de loin, s'attache  la main du prince et le suit
sans attendre la permission de sa mre.

On sait  quel point le prince de Galles tait renomm pour ses
nombreuses galanteries; et que l'honneur de lui plaire exposait  de
grands dangers. Cependant il avait form depuis longtemps une liaison
fort peu dissimule avec mistress Harbert, jeune veuve irlandaise, d'une
grande beaut. Le roi se refusant  payer les dettes de son fils tant
que cette liaison l'empcherait de se marier, le prince s'tait vu
contraint de feindre une rupture, et de consentir  pouser sa cousine,
la princesse Caroline de Brunswick. Trois mois devaient s'couler avant
la clbration du mariage, et le prince dsirait employer cet intervalle
le plus agrablement possible.

Aux compliments qu'il adressa  madame Mansley,  ses attentions
marques pour elle et pour son enfant, on devina bien vite ses projets
de sductions. Et chacun devint trs-curieux de voir comment ils
seraient accueillis.

D'abord le prince tenant Frdrik d'une main, revint sur ses pas pour
offrir son bras  Ellnore.

--Pardon, monseigneur, dit-elle en s'inclinant, sans accepter l'honneur
qui lui tait offert, mais madame la duchesse est l.

--Je vous remercie de me le rappeler, dit le prince, car auprs de vous
on oublierait tous ses devoirs.

Alors, se tournant vers la duchesse de..., il la combla de joie en lui
accordant la faveur  laquelle son rang et son ge lui donnaient tous
les droits.

La conduite d'Ellnore, en cette lgre circonstance, fut gnralement
approuve, mais plus par M. Ham... que par tout autre. Il tait
accoutum  voir le prince triompher si vite des scrupules et des
obstacles en tous genres qui s'opposaient  ses dsirs, qu' la seule
ide des hommages que Son Altesse pouvait adresser  Ellnore, il
s'tait senti plir d'effroi. Il se livrait au plaisir que lui causait
la leon donne par Ellnore au prince, lorsque le colonel Saint-Lger
lui dit  voix basse:

--Ah! si le prince rencontre de ces manires-l, c'en est fait; il
deviendra amoureux  en perdre la tte!

--Vous croyez? demanda M. Ham... avec anxit.

--Certainement, la nouveaut a un attrait irrsistible. Rencontrer la
rserve, la rigueur peut-tre, dans une occurrence o on n'a jamais eu
le plaisir de combattre, c'est une bonne fortune qui doit captiver le
coeur le plus frivole. Vous verrez si je me trompe.

--Si vous connaissiez comme moi tous les motifs qui doivent inspirer 
madame Mansley la plus grande terreur pour un sentiment de cette espce,
vous ne...

--Raison de plus vraiment pour en tre domine, interrompit le colonel;
 force d'y penser, on cde  ce qu'on craint.

--Quoi, vous avez si mauvaise ide de la vertu des femmes, que vous n'en
croyez pas une  l'abri des sductions d'un prince royal?

--Ah! quant  moi, je les crois toutes fort sages, mais le malheur veut
que je ne les vois pas toutes telles que je les suppose.

--Il serait possible que le prince de Galles n'eut point essuy de
revers!

--Cela n'est pas probable, j'en conviens, et, sans doute, il en aura
sa part comme tout homme aimable; mais depuis que j'ai l'honneur d'tre
attach  sa personne, je n'en ai pas vu d'exemple, c'est pour cela que
je serais charm...

--Ah! vous tes dsesprant! s'cria M. Ham...

Au mme instant, il sentit qu'on s'emparait de son bras.

C'tait Ellnore qui avait profit de la rencontre du prince avec M.
Fox, et de l'entretien qui s'en tait suivi pour s'en chapper avec
Frdrik, et venir prier M. Ham... de les conduire en hte  sa voiture.

L'instinct qui fait si vite deviner aux femmes les sentiments qu'elles
inspirent, avait fait pressentir  Ellnore l'empressement que M.
Ham... mettrait  la soustraire le plus tt possible aux coquetteries du
prince. En effet, il bnit M. Fox et la nouvelle qui lui avait servi
 captiver un moment l'attention du prince, au point de ne pas
s'apercevoir du dpart d'Ellnore. Il l'aida  monter dans sa calche,
en lui promettant de l'excuser auprs de M. de Lally et de M. de Malouet
qu'elle devait ramener, et en se chargeant de les reconduire chez lui o
tous devaient dner. Ellnore revint de cette promenade plus dcide que
jamais  fuir toute occasion de se retrouver en si noble compagnie.




XLI


Le lendemain de cette promenade, de ce dner offert de si bonne grce
par M. Ham...  l'lite des rfugis qui se trouvaient  Londres,
la nouvelle de la condamnation de Louis XVI vint les jeter dans la
consternation. Encore plus frapps de la violation du pouvoir royal que
du jugement inique qui faisait tomber la tte d'un innocent, les migrs
s'abordaient en levant les mains au ciel, mais sans profrer une parole,
dans la crainte de maudire cette sanglante parodie devant quelque
descendant d'un des bourreaux de Charles 1er. Dans cette affliction
profonde, c'tait un soulagement que d'en parler avec confiance, et le
salon d'Ellnore devenait un asile prcieux pour les malheureux Franais
qui pleuraient sur leur patrie; aussi, chaque jour, M. de Lally ou M.
Malouet la suppliaient-ils d'y admettre quelque nouvelle victime de la
Rvolution. Refuser d'accueillir des proscrits, d'adoucir leur misre,
c'tait une prudence impitoyable, dont le coeur d'Ellnore n'aurait
jamais eu le courage.

Ce mme sentiment de fraternit pour tout ce qui souffrait, lui rvle
le chagrin que la nouvelle de la mort du roi doit causer  madame
Desprez; elle craint que la sant de la pauvre femme, dj si faible,
n'en soit accable; elle se rend chez elle pour questionner la bonne
Victorine sur l'tat de sa matresse.

Elle entre dans la premire pice o la jeune apprentie travaille
habituellement; elle ne l'y voit pas; sa broderie, son d, sont tombs
sur le plancher; tout prouve qu'elle a t interrompue vivement dans son
travail par quelque vnement.

C'est sans doute sa matresse qui se sera trouve mal, pense Ellnore.

Et elle s'approche doucement de la porte qui spare ce cabinet de la
chambre de madame Desprez.

La porte est entr'ouverte et lui permet de voir que Victorine n'est pas
l. Le bruit des pas d'Ellnore sur le plancher mal joint ne fait faire
aucun mouvement  la malade. Ellnore la croit profondment endormie;
et, pousse par une curiosit irrsistible, elle s'avance vers le lit,
et elle a peine  retenir un cri de surprise en reconnaissant dans
cette malade la marquise de M... la parente, l'amie la plus intime de la
duchesse de Montvreux.

Elle reste un moment immobile, l'esprit envahi par cette pense: le ciel
livre  mes soins l'amie de celle qui m'a perdue, et je puis lui
sauver la vie!... Alors, s'apercevant que la marquise de M... est sans
connaissance, Ellnore prend le flacon de sels qu'elle portait sur elle,
et le lui fait respirer. En cet instant, Victorine accourt suivie du
docteur J...

--Sauvez-la, monsieur, sauvez-la, disait la pauvre fille en pleurant;
puis apercevant Ellnore, elle s'crie tout  coup: Ah! mon Dieu! que
dira madame?...

--Rien, rpond madame Mansley en serrant le bras de Victorine, car elle
ne saura jamais que j'ai pntr ici. En disant ces mots, elle passe
dans l'antichambre, avant que les gouttes d'ther administres par le
docteur aient ranim madame Desprez.

Ds qu'elle voit sa matresse revenue  la vie, Victorine la laisse avec
le docteur, et vient expliquer  madame Mansley comment les dernires
nouvelles arrives de France avaient jet madame Desprez dans un si
violent dsespoir qu'elle en tait tombe  la mort.

--Rassurez-vous, mon enfant, le docteur la sortira de cette crise; mais
il ne faut pas que le moindre trouble lui rende les convulsions qui
l'ont plonge dans ce cruel tat. Ainsi, promettez-moi de lui laisser
toujours ignorer que je l'ai vue, et joignez-vous toujours  moi pour
lui faire accepter les secours dont elle a besoin, sans qu'elle se doute
d'o ils viennent. De mon ct, je vous jure de garder son secret, de ne
parler d'elle  personne,  condition que vous continuerez  m'associer
aux bons soins que vous lui rendez.

--Ah! madame, s'cria Victorine, c'est mettre le comble  vos bonts,
car ma matresse ne me pardonnerait pas d'avoir laiss entrer quelqu'un
ici qui pt la reconnatre.

Le docteur, en sortant, rassura Ellnore sur l'tat de la marquise de
M...

--Elle s'tait dj donn la fivre  force de travail, dit-il;
maintenant, c'est  force de chagrin. Mais j'espre que le quinquina lui
fera autant de bien cette fois-ci que l'autre. Cependant, il serait bon
de la distraire un peu de ses ides noires. La malheureuse femme ne
voit personne, et je souponne qu'elle n'a pas t accoutume  une si
austre solitude, car si la bonne Victorine suffit  son service, elle
ne peut suffire  sa conversation, et, vous le savez, les Franaises
vivraient plutt sans manger que sans causer. Tchez donc de lui trouver
quelque bon causeur qui consente  la croire madame Desprez,  lui
parler comme  une simple bourgeoise, tout en la traitant avec les
gards dus  une duchesse. Cela ne doit pas tre difficile, il ne manque
pas ici de pauvres diables aussi comme il faut et aussi pauvres qu'elle.

--J'y penserai, dit Ellnore, mais songez avant tout qu'elle ne veut pas
tre reconnue.

En rentrant chez elle, madame Mansley apprend qu'un monsieur l'attend
dans le salon. Redoutant une entrevue pnible, elle n'ose demander le
nom de ce monsieur, et elle est agrablement surprise en reconnaissant
le prince de P...

--Quel bonheur! s'crie-t-elle; vous ici? cher prince.

--Ma foi! cela n'a pas t sans peine, dit le prince, en embrassant
paternellement Ellnore. Pendant que la moiti de ces rpublicains
froces incarcraient et tuaient notre roi, l'autre moiti nous chassait
de la Belgique, et mme de la Hollande, o je m'tais rfugi.
Enfin, aprs bien des ennuis, des dangers, j'ai pu m'embarquer pour
l'Angleterre, et je me trouve si heureux de vous revoir et d'tre en
sret ici, que j'oublie tout ce que j'ai souffert. D'ailleurs, qui
oserait se plaindre de son sort, en pensant  celui qu'on a fait au roi
de France et  celui qu'on rserve  sa famille!

Aprs avoir longtemps dplor les horreurs qui se passaient en France et
la mort de tant de gens honorables et clbres, la conversation se porta
naturellement sur les amis qui restaient. Ellnore questionna le prince
sur plusieurs personnes qu'il voyait habituellement  Bruxelles, telles
que le chevalier de Panat, le comte de Lauraguais; mais elle ne pronona
pas le nom de M. de Savernon.

--Vous ne me demandez pas ce que devient Albert, dit le prince, et
pourtant il a bien quelque droit  votre intrt.

--C'est que, vous voyant garder le silence sur lui, j'ai pens qu'il ne
lui tait rien arriv d'extraordinaire.

--Eh bien, vous vous trompez; en l'abandonnant  sa folie, vous lui avez
t le courage de porter plus longtemps le joug qui lui pesait: il s'en
est affranchi.

--Quoi! il aurait rompu avec la princesse de Waldemar!

--Ah! mon Dieu, oui, sans nul gard; et quand je lui en ai fait le
reproche, il m'a rpondu que votre ascendant sur lui pouvait seul le
contraindre  continuer un servage qui lui devenait insupportable, et
qu'en ddaignant de le diriger par vos sages conseils, vous l'aviez
rendu  son indpendance; qu'il tait bien assez pnible de ne pouvoir
consacrer sa vie  la femme qu'on aime, sans la soumettre  celle qu'on
n'aime plus, et une foule d'autres mauvaises raisons que sa passion lui
fait trouver les meilleures du monde.

--Mais o est-il? demanda Ellnore dans un grand trouble.

--Nous n'en savons rien. Lorsque l'arme des patriotes a forc la
princesse  quitter Bruxelles, il l'a conduite jusqu' la ville
d'Allemagne o elle dsirait aller attendre le rsultat des vnements;
puis, lorsqu'il l'a vue en sret et fort agrablement tablie dans le
chteau d'un de ses parents, il l'a laisse en lui crivant pour adieu
que son devoir l'obligeait  se rendre auprs des princes.

--Et savez-vous si effectivement il est auprs d'eux?

--Je sais positivement qu'il n'y est pas, reprit le prince en souriant,
mais, du reste, j'ignore ce qu'il est devenu.

Il parlait sans cesse de retourner en France pour sauver sa fortune,
pour revoir son vnrable oncle, pour l'arracher  l'chafaud qui le
menaait.

--Il aura peut-tre accompli ce fatal projet, dit Ellnore, il est
peut-tre prisonnier dans un de ces cachots qu'on ne quitte que pour
aller  la mort?

--J'espre que non, dit le prince, en voyant plir Ellnore. Son
arrestation aurait t mise dans les journaux; mais je recevrai bientt
une lettre qui m'apprendra o il est, je n'en doute pas, et je le
saurais dj s'il n'avait pas craint de me voir instruire la princesse
du lieu de sa retraite; il n'a pas tort, car les lgies qui suivent
les ruptures sont aussi fastidieuses qu'inutiles, et le mieux est de les
viter.

La visite de M. Ham... interrompit la conversation; il parut charm de
revoir le prince de P... qu'il avait connu lors du premier voyage que le
prince avait fait  Londres. Il connaissait l'affection d'Ellnore
pour cet excellent ami, et l'ide de le faire servir au dessein qu'il
formait, lui rendait sa prsence doublement prcieuse.




XLII


Un Anglais riche pense rarement  s'enrichir encore par la dot de sa
femme. Et pour peu qu'il soit courageux, on le voit tout sacrifier sans
regrets au bonheur de possder celle qu'il aime. Cependant M. Ham...
ne se dissimulait point les propos mdisants, les reproches de famille
qu'il aurait  braver en pousant la mre de Frdrik; mais peu lui
importait qu'elle ft mconnue, calomnie par le monde, c'tait une
raison de plus pour lui de se faire son vengeur. M. Ham... dou d'assez
d'avantages pour mriter l'attachement d'une personne distingue, ne se
faisait pas d'illusion sur l'espce de reconnaissance qu'il inspirait
 Ellnore; c'tait une amiti sans alliage, trs-diffrente de ces
amitis coquettes dont les manires franches, et mme un peu brusques,
ne sont qu'un prtexte  des familiarits intimes. Aussi M. Ham..., en
homme d'esprit judicieux, ne se flattait-il point d'entraner madame
Mansley dans la moindre dmarche dont il pt se faire un droit  sa
prfrence. Il la connaissait dj assez pour savoir qu'elle ne pouvait
tre la proie ni du caprice, ni de l'occasion, ni mme de toutes les
sductions de l'amour-propre. L'attrait d'une existence honnte
et honore devait seule captiver cette me si fire, et si souvent
humilie. Reprendre dans la socit la place qu'on lui contestait,
soustraire son fils aux embarras d'une situation difficile,  la dfense
continuelle d'une rputation calomnie, lui assurer un protecteur, un
guide dans ce monde o la premire inconsquence dcide quelquefois du
malheur de toute la vie, taient les seuls motifs qui pussent dterminer
Ellnore  accepter l'offre honorable que M. Ham... se flattait de lui
faire agrer.

Tout  l'esprance de voir bientt raliser son rve de bonheur, tout
 la joie pure de mditer une bonne action dont la flicit de sa vie
entire doit tre la rcompense, M. Ham... attend avec impatience que
les premiers jours du deuil de la mort de Louis XVI soient passs pour
demander un moment d'entretien au prince de P...: car, parler d'un
intrt personnel  travers cette tragdie nationale, n'et pas
t convenable. On devine le sujet de cet entretien, et avec quel
empressement le prince de P... se chargea de parler le premier 
Ellnore d'une proposition qu'il regardait comme le prix d  ses nobles
sentiments et  sa conduite courageuse.

Lorsque le prince, avec le visage rayonnant et la dmarche aise d'un
ambassadeur porteur de bonnes paroles, arrive chez Ellnore, il la
trouve avec plusieurs personnes, parmi lesquelles tait le colonel
Saint-Lger.

Il venait de se faire prsenter par le comte de Lally Tollendal, en
qualit d'envoy du prince de Galles; Son Altesse priait madame Mansley
de vouloir bien lui donner les noms et l'adresse des familles franaises
qu'elle savait tre nouvellement rfugies  Londres ou aux environs,
afin qu'elle pt s'unir  elle pour les secourir dans leur infortune.
Cette prire, venant d'une Altesse Royale, avait toute l'autorit d'un
ordre; et d'ailleurs, le motif en tait si louable, qu'on ne pouvait se
refuser d'y obir.

Ellnore rpondit avec grce, mais d'un air assez froid, qu'elle se
conformerait aux volonts gnreuses du prince de Galles; elle pensait
qu'en n'ajoutant rien  ce peu de mots, la conversation tomberait,
et que le colonel abrgerait sa visite; mais il paraissait dcid
 profiter le plus longtemps possible du droit que lui donnait sa
prsentation, de ne partir qu'avec celui qui l'avait amen.

Personne ne s'abusa sur le vrai motif de cette ambassade; c'tait un
prtexte choisi par le prince pour tablir un rapport indirect entre
Ellnore et lui, et il esprait bien que, cette occasion une fois
trouve, de lui crire ou de la voir, amnerait tout naturellement
le succs que d'ordinaire les plus jolies femmes ne lui faisaient pas
attendre.

Le colonel Saint-Lger avait la rputation d'un homme fort aimable,
dont l'unique dfaut tait d'aimer le prince de Galles avec trop
d'aveuglement, et de ne pas assez le contrarier dans ses caprices; mais
il n'entrait aucun vil calcul dans cette faiblesse; sa grande habitude
de vivre  la cour lui avait souvent prouv la vrit de cette maxime
franaise: Donner des conseils, c'est prendre de la peine pour
dplaire. Et dans la certitude de n'tre point cout, il s'vitait des
reprsentations inutiles. D'ailleurs, la bienfaisance du prince envers
les rfugis franais tait une ralit encore plus qu'un prtexte, et
l'on s'empressait de lui offrir des occasions de la mettre  l'preuve.

La fiert des migrs ne rendait pas cette tche facile. Il fut convenu
entre le colonel et madame Mansley qu'ils se runiraient pour faire
la liste des personnes qui mritaient le plus la protection du prince
royal; et lorsqu'il fallut inscrire les premiers noms...

--Vraiment je ne serais pas embarrass de vous en dicter, dit M. de
Lally  Ellnore, qui tenait la plume; mais la plupart de ceux que je
sais tre dans la plus profonde misre sont capables de me dmentir. Il
n'y a pas de mtier auquel ils ne se rsignent plutt que d'accepter des
secours. Heureux encore lorsqu'ils choisissent un tat inoffensif,
car, lorsqu'ils se font arracheurs de dents, comme M. de Basmarais,
ou ptissiers comme M. de F..., ils risquent de devenir bourreaux ou
empoisonneurs le plus innocemment du monde.

--Quoi! s'cria-t-on, M. de Basmarais s'est fait dentiste? En tes-vous
bien sr?

--Vraiment, il n'aurait tenu qu' moi de mettre son talent  l'preuve,
reprit M. de Lally, je souffrais l'autre jour comme un martyr, le
matre de la maison o je loge m'engage  aller consulter une espce de
charlatan franais qui fait des cures tonnantes,  l'aide d'un lixir
miraculeux, et enlve les dents avec une adresse extrme. Je me rends
aussitt chez cet homme incomparable, et fort heureusement, avant de lui
livrer ma tte, je regarde la sienne; malgr l'tonnante perruque blonde
qui cache ses cheveux noirs, malgr les lunettes qui dissimulent son
regard, je reconnais l'honnte gentilhomme, le chtelain dont la terre
tait voisine des ntres, et la peur de tomber dans ses mains ignorantes
paralyse aussitt ma douleur. Il s'obstine  vouloir m'oprer, se
flattant de n'tre pas reconnu. Je le menace de le saigner de force, car
j'ai autant de droits  faire de la chirurgie, que lui  massacrer la
mchoire des malheureux qui viennent le consulter.

Frapp de la justesse de cette rflexion, il part d'un clat de rire;
j'en fais autant. Mais bientt, revenant au srieux de la situation,
il me supplie de ne pas nuire  sa renomme en parlant du peu d'tudes
qu'il a faites pour arriver  ce prodigieux talent.

--Quoi! vraiment, lui dis-je, vous arrachez vous-mme les dents  ces
pauvres gens?

--Pourquoi pas? me rpondit-il; on se fait un monstre de ces sortes
d'oprations, mais rien n'est si simple, c'est l'affaire d'une petite
tenaille; et si vous voulez, je vais vous le prouver.

--Grand merci! lui ai-je rpondu; j'aime mieux avoir recours  votre
eau miraculeuse, je la crois beaucoup plus innocente que votre petite
tenaille.

Et je me suis empar de plusieurs bouteilles de cet lixir, dont j'ai
eu beaucoup de peine  lui faire accepter le prix marqu dessus, tant
il avait la confiance de sa juste valeur. Allez donc proposer  cet
homme-l de vivre des bienfaits d'un prince!

Ellnore aurait pu joindre  cet exemple celui de madame Desprez et de
beaucoup d'autres; mais, sans dnoncer les pauvres fiers qui dsiraient
rester inconnus, elle proposa plusieurs moyens de les secourir  leur
insu, en gagnant leurs fournisseurs ou les domestiques dvous qui
s'obstinaient  les servir sans gages, et quelquefois sans dner. On
applaudit  toutes les ruses ingnieuses que son coeur lui fournit, pour
amliorer le sort de tant de nobles familles, et le colonel Saint-Lger
promit de seconder de tout son zle les intrigues charitables imagines
par la bont de madame Mansley pour satisfaire la gnrosit du prince.

M. de Ham..., en voyant s'tablir entre le colonel, le prince royal
et Ellnore cette complicit de bonnes actions, prouva un sentiment
pnible, et il insista de nouveau auprs du prince de P... pour qu'il
ft  Ellnore la proposition que les visites de la veille l'avaient
contraint de remettre  un autre moment.

--Soyez tranquille, dit le prince, il n'y a pas de temps de perdu!

--Mais si le prince royal se met en tte de lui plaire?

--Oh! je la connais, et je ne pense pas qu'il y parvienne facilement.

--Ce sont justement les obstacles qu'il y trouvera qui me font frmir.
Il est dj bien assez sduisant par sa personne et par sa position; et
pour peu que la contrarit le porte  aimer,  se dvouer comme moi, je
suis perdu.

--En tout cas, dit le prince en souriant, il vaudrait mieux que ce ft
maintenant que plus tard; mais je ne crois pas que vous ayez rien 
craindre de ce ct, ajouta le prince en pensant  son jeune ami, M.
de Savernon, dont l'amour lui paraissait beaucoup plus dangereux pour
Ellnore que celui du prince de Galles.

Cette pense lui fit hter son entretien avec madame Mansley. Il choisit
le moment de la matine o elle ne recevait personne, pour se faire
annoncer. Prsumant bien qu'il avait  lui parler de choses importantes,
elle n'hsita pas  le recevoir.

A la suite d'un court prambule, le prince arrive au sujet qui l'amenait
prs d'elle, et se flicite  la vue de l'impression agrable qui se
peint sur les traits d'Ellnore, en coutant l'offre honorable que le
prince lui faisait au nom de M. Ham....

--Quoi! s'cria-t-elle, je ne suis donc pas un objet de mpris?... on
peut donc deviner  travers les malheurs, les humiliations qui m'ont
accable, que je ne les ai pas mrits; que nulle action honteuse ne m'a
place au rang des femmes que la socit repousse. Ah! bnie soit l'me
honnte qui a su lire dans la mienne! Je jure de lui conserver toute
ma vie la mme reconnaissance qu'on a pour Dieu! car lui aussi me rend
l'existence, et la seule qu'on chrisse, celle de l'me. L'ide de son
dvouement me consolera de toutes les injustices que le sort me rserve
encore. Il me rehausse  mes propres yeux, car le plus cruel des effets
de la calomnie, des ddains prolongs, est de vous faire douter de ce
que vous valez. J'ai pu tre la femme d'un honnte homme, justement
honor de tous ceux qui le connaissent, me dirai-je; et ce souvenir
apaisera le sentiment amer qui se rvolte souvent en moi contre les
coups d'une mchancet aveugle.

--Cette mchancet s'adoucira bientt, dit le prince; la femme du
banquier Ham... fera vite oublier la dupe du marquis de Rosmond.
L'essentiel est d'tre bien place dans le monde pour y attendre le jour
o il doit vous rendre justice.

--Ce jour viendra trop tard pour moi, je le pressens, aussi ne
laisserai-je jamais personne s'associer  mon triste sort.

--Quoi! vous refuseriez l'offre de Ham...? vous refuseriez de faire
taire les bruits injurieux dont votre position est le prtexte? Ce
serait un acte de dmence.

--Dont je serai seule victime, reprit Ellnore, et je prfre rester
malheureuse,  payer mon bonheur aux dpens de celui d'un mari qui ne
m'inspirerait que de la reconnaissance.

--Qu'importe! l'amour viendrait ensuite, et lors mme qu'il ne viendrait
pas, cela ne serait pas un grand mal. Rien n'est si inutile en mnage.

--Non, j'estime trop M. Ham..., je suis trop touche de son offre
gnreuse pour n'y pas rpondre avec toute la loyaut de mon caractre;
je ne saurais l'aimer, comme il a le dsir, le droit d'tre aim, et il
mrite une femme moins calomnie, plus tendre et plus dvoue que moi.

--Beau sentiment qui n'a pas le sens commun, s'cria le prince vivement;
d'ailleurs il ne s'agit pas de vos inclinations romanesques, ni de votre
intrt personnel. C'est celui de votre fils qu'il faut considrer, et
quand vous aurez rflchi sur les avantages qu'il doit retirer de ce
mariage, je suis certain que toutes les belles raisons que vous cherchez
pour motiver votre refus s'vanouiront comme un songe.

Alors le prince entra dans les dtails de tout ce qui rsulterait
d'heureux pour Frdrik dans cette union qui replaait Ellnore au rang
dont elle tait digne, et insista particulirement sur l'obligation o
son fils ne serait plus d'avoir toujours l'pe  la main pour faire
taire les mdisants acharns  la rputation de sa mre.

Le prince parla longtemps sur ce sujet sans qu'Ellnore penst 
l'interrompre. Accable sous le poids de raisonnements aussi puissants,
elle sentait qu'y rsister c'tait se rendre coupable envers cet enfant
dont le bonheur tait son unique joie, son premier devoir. A mesure que
le prince rendait cette vrit plus vidente  l'esprit d'Ellnore,
il la voyait plir; de grosses larmes s'chappaient de ses yeux sans
qu'elle les sentit couler. Elle semblait abme dans le recueillement
qui prcde un grand sacrifice.

--Je conois, ajouta le prince, qu'on ait besoin de rflchir avant
de prendre une aussi importante dcision, et je ne crains pas de vous
laisser tout le temps ncessaire pour la mditer, bien certain que
plus vous y penserez, et plus vous trouverez d'excellentes raisons pour
assurer  vous et  votre enfant une existence douce et honorable.

En finissant ces mots, le prince de P... serra affectueusement la main
d'Ellnore, et sortit.




XLIII


--Va voir ta mre, dit le prince de P... au petit Frdrik qu'il
rencontra au bas de l'escalier, au moment o il venait de laisser
Ellnore tout  sa rverie, va, ta prsence et tes caresses feront plus
que toute mon loquence.

Et l'enfant, croyant que sa mre avait quelque chose  lui donner,
s'empressa d'aller vers elle.

--Il le faut, pensa Ellnore en le voyant entrer. Que sont mes
scrupules, mes voeux pour le repos et l'indpendance, en comparaison
du bonheur de cet enfant! Que de justes reproches il serait en droit de
m'adresser un jour en le privant d'un guide, d'un appui, s'il se voyait
l'objet des ddains, des plaisanteries offensantes de ses camarades de
collge, et plus tard, rejet d'un monde o le malheur de sa naissance
est puni comme un crime. Le prince a raison, il ne m'est pas permis
d'hsiter  sortir mon fils d'une position honteuse et prilleuse pour
conserver une libert inutile. Qu'importe le plus ou moins d'ennuis
attachs  mon existence! n'a-t-elle pas t pour jamais fltrie le jour
o la calomnie, la trahison m'ont livre aux injustes mpris des gens du
monde? Puisqu'il n'est plus de bonheur pour moi, que j'assure au moins
le tien, ajouta-t-elle en serrant Frdrik contre son coeur.

Cette rsolution si louable, Ellnore s'tonna d'prouver tant de peine
 l'accomplir; mais la femme qui a le plus  se plaindre de l'amour ne
renonce pas sans regret  la chance d'en souffrir encore. La passion
est la vie de certaines mes: on dirait que Dieu ne les jette sur cette
terre de douleurs que pour aimer et pleurer.

Les attentions du prince de Galles pour Ellnore, le soin qu'il prenait
de lui envoyer chaque jour les plus belles fleurs des serres royales,
les fruits les plus rares, et tout cela sans qu'elle pt les refuser,
car le colonel de Saint-Lger les offrait toujours en son nom, toutes
ces preuves d'une coquetterie qui prenait les apparences d'un sentiment
discret, inspiraient une sorte de crainte  Ellnore, qui ajoutait une
raison de plus  toutes celles qu'elle avait dj de se mettre sous la
protection d'un mari.

Cependant Ellnore dlibra encore quelques jours avant de rpondre
irrvocablement  la proposition de M. Ham... C'tait, disait-elle, pour
lui laisser  lui-mme tout le temps d'y rflchir, et de la rtracter
si les inconvnients attachs  cet excs de dvouement se rvlaient
 lui en dpit de son amour. Mais en croyant cder  un sentiment
gnreux, elle obissait simplement  cette rpulsion invincible
qu'prouve toute femme  se donner par raison.

--J'exige de vous une rponse par crit, avait dit le prince de P... 
Ellnore, autrement l'ami Ham... croirait que je prends sur moi de vous
engager prs de lui plus que vous ne voulez l'tre; il est essentiel
qu'il sache par vous-mme les motifs qui vous dterminent  accepter
sa main, et la sorte d'affection que vous lui apporterez en retour d'un
attachement sans borne. Il n'a pas l'ambition d'tre ador, je le
sais, mais l'homme le plus modeste s'attend souvent  plus qu'on ne
lui accorde, et il ne faut pas le laisser dans des illusions que la vie
conjugale saurait bientt dtruire. Je vois de grands lmens de bonheur
dans cette union, justement parce qu'il n'y a d'amour que d'un ct, et
que la sagesse sera de l'autre.

--J'crirai ma rponse demain matin, dit Ellnore avec rsignation; vous
aurez ma lettre avant l'heure o vous devez aller dner chez M. Ham...

En ce moment arrivrent le petit nombre de personnes qui se runissaient
pour prendre le th chaque soir chez madame Mansley; il fallut soutenir
une conversation moiti srieuse, moiti frivole, et entirement
trangre aux ides qui occupaient son esprit.

La prsence de M. Ham..., et l'anxit peinte dans ses yeux, dans son
agitation muette, rappelaient seules  Ellnore l'importance de sa
situation. Un simple mot d'elle pouvait changer l'inquitude douloureuse
en joie dlirante. Mais ce mot, elle ne pouvait obtenir de sa bouche de
l'articuler. Un regard presque tendre aurait produit le mme effet, mais
elle ne pouvait se rsoudre  lever les yeux sur celui  qui elle allait
consacrer le reste de sa vie. Son coeur loyal se refusait  ces ruses
innocentes qui consistent  donner plus d'esprances qu'on n'en peut
raliser.

La contrainte qu'prouvaient Ellnore et M. Ham... aurait jet beaucoup
de froid sur la conversation, si le prince de P... ne l'avait soutenue
par un enjouement qui ne lui tait pas ordinaire depuis que les
vnements l'avaient forc  s'expatrier. Impatient de voir Ellnore
prendre si peu de piti du malaise de M. Ham..., de paratre se plaire
 prolonger une pnible incertitude, le prince disait en riant une foule
de choses aventures, dans l'ide que cette gaiet sans sujet apparent
prouverait  M. Ham... qu'il n'avait pas  redouter une rponse
contraire  ses voeux, car la politesse seule aurait suffi pour empcher
le prince de se montrer si joyeux de lui apporter une mauvaise nouvelle.

--Pour tre de si bonne humeur, cher prince, dit M. Lally de Tollendal,
il faut que vous ayez appris la dlivrance de quelques-uns de nos
pauvres amis, ne nous en gardez pas le secret, je vous en conjure.

--Hlas! depuis la nouvelle de la sortie de Paris de la marchale
d'Aubeterre et de l'vasion miraculeuse de M. d'Herville, je n'en ai
reu que de fort inquitantes, rpondit le prince. Vous savez qu'aprs
s'tre sauv de la prison de l'Abbaye, dguis en mendiant, il a pass
plusieurs nuits  Paris, cach dans des chantiers, frmissant  chaque
voie de bois qu'on y venait chercher et qu'enfin,  la faveur d'un
certificat de plusieurs annes de services comme postillon chez un
Anglais, il est parvenu  passer la frontire. Quand madame de Baleroy,
sa belle-mre, l'a vu arriver, elle a pens mourir de joie. J'apprends
aussi que le vicomte de Ch... quitte les belles forts de l'Amrique
pour venir partager nos malheurs; cela est digne de son noble caractre.
Ds qu'il sera ici je vous le ferai connatre, et vous m'en remercierez,
car c'est un jeune homme un peu rveur, mais d'un esprit  la fois
profond et brillant. Si jamais il lui prend fantaisie d'crire, je crois
qu'il obtiendra de grand succs. Sans compter qu'avec tout cela il a les
plus beaux yeux du monde.

Quant aux lettres de nos malheureux officiers, ajouta le prince de
P..., elles ne sont pas consolantes. Le chevalier de Beausire nous crit
qu'en partant d'En..., avec le duc de Bourbon, il avait 12 livres
pour tout argent, qu'il tait rest deux mois avec la mme chemise, se
mettant au lit pour la faire laver quand elle tait trop sale. Il ajoute
que la misre est au comble dans notre arme, les malades n'y ont pas
de quoi se faire soigner, et la mauvaise nourriture donne la dyssenterie
aux officiers comme aux soldats.

Certes, ce ne sont pas de semblables nouvelles qui me mettent en bonne
humeur, continua le prince, mais plus on souffre du malheur de ses amis,
plus on se rjouit de la flicit de celui que le ciel favorise, et
j'ai dans ce moment l'espoir de voir un homme auquel je porte un grand
intrt, atteindre au sort le plus heureux.

Ces derniers mots furent accompagns d'un air si fin, que tout le monde
les comprit. Les regards se portrent sur M. Ham..., dont l'amour tait
peu dissimul, aussi chacun en observait-il les progrs. L'embarras
qu'il prouva de l'indiscrtion bienveillante du prince changea aussitt
les soupons en certitude.

--Quoi! vraiment? dit le chevalier de Pa... en fixant ses yeux malins
sur Ellnore. Eh bien, j'en serais charm.

Mais elle, sans lui rpondre, sonna pour faire servir le th; c'tait
une manire de prouver que ce sujet d'entretien l'importunait; il n'en
fut plus question.

Cependant, chacun garda l'ide que la confidence du prince avait d
faire natre. Le chevalier de Pa... en causait tout bas avec M. de Lally
dans un coin du salon pendant qu'Ellnore prenait le th avec les autres
personnes qui se trouvaient l, lorsqu'on annona lord Bor... et le
colonel Saint-Lger.

Ces derniers arrivs, aprs avoir satisfait aux politesses dues  la
matresse de la maison, voulurent savoir ce qui animait si vivement la
conversation du chevalier et de son ami; comme ils n'en faisaient pas
mystre, le colonel s'cria:

--Un mariage!... En tes-vous bien srs?

--Autant qu'on peut l'tre de ce qu'on voit, dit le chevalier;  en
croire le prince P..., les parties intresses sont d'accord, il n'y a
plus que la bndiction  recevoir.

--La mienne leur manquera toujours, reprit le colonel; condamner une si
jolie personne  la chane conjugale,  la tyrannie jalouse d'un mari;
avec tant d'esprit, d'lvation dans le caractre, la rduire  l'tat
de bonne femme de mnage, ah! cela crie vengeance, et il se trouvera, je
l'espre, quelque bon gnie qui l'arrachera  cette horrible destine.

En parlant ainsi, le colonel se rapprocha de madame Mansley, esprant
deviner  quelques mots d'elle ce qu'il devait penser du mariage que
le chevalier disait si prochain; mais l'attitude svre que conservait
Ellnore avec M. de Saint-Lger ne l'encourageait pas  lui parler
d'vnements aussi intimes; et d'ailleurs, le dsir d'viter toute
allusion, toute plaisanterie sur un acte dont l'importance la
terrifiait, lui avait fait placer la conversation sur un autre sujet.

Cependant le colonel ne veut pas rester dans l'incertitude sur un fait
qui ne le surprendrait pas seul. Il s'approche du prince de P..., et se
dcide  le questionner franchement  propos du futur mariage de madame
Mansley.

--Qui vous a donn cette nouvelle? demanda la prince.

--C'est le chevalier de Pa..., il m'a dit la tenir de vous.

--C'est une plaisanterie de sa part, reprend le prince, qui croit plus
sage de ne point faire connatre ce mariage au prince de Galles avant
qu'il ne soit accompli. Le chevalier aura interprt tout de travers
un mot que j'ai dit au hasard, ajoute-t-il; et voil comme on fait des
histoires  plaisir!

--Entre nous, j'avais peine  croire  tant d'aveuglement des deux
parts, reprit le colonel en souriant. Elle est trop belle, et lui trop
raisonnable pour faire chacun une si grande folie.

Le prince laissa le colonel dans cette assurance, et se retira de bonne
heure en disant  voix basse  Ellnore:

--N'oubliez pas la lettre que j'attends demain.




XLIV


Tout se runissait pour affermir Ellnore dans la rsolution qu'elle
avait prise, et qui lui semblait irrvocable; pourtant elle passa la
nuit entire  chercher comment elle pourrait refuser la main de M.
Ham..., sans mriter d'tre blme par ses amis, et plus tard par son
fils.

Ce ne fut qu'aprs une longue hsitation qu'elle se mit  crire cette
rponse si dsire, qui allait la lier ternellement  un _ami_, et la
fixer en Angleterre. Bien que la France ft dserte alors par tous ceux
qui pouvaient la fuir, l'ide de ne plus y revenir tait insupportable 
Ellnore; elle prvoyait la chute prochaine de l'atroce gouvernement qui
terrifiait alors ce beau pays, et l'espoir de finir ses jours dans la
retraite, quoique au milieu de Paris, tait une douce pense qu'elle
n'abandonnait pas sans de vifs regrets.

--Mais  quoi bon ajouter  ses peines, se dit-elle, en relatant ainsi
l'un aprs l'autre les sacrifices que le devoir m'impose! l'intrt de
mon fils commande, obissons.

Alors elle commena sa lettre  M. Ham...; elle avait dj crit tout
ce que sa franchise et sa reconnaissance lui dictaient; elle cherchait
encore les mots les plus propres  adoucir l'aveu qu'elle se croyait
oblige de lui faire, lorsqu'elle entendit un grand bruit dans son
antichambre.

--On ne peut entrer, criait Germain, madame a dfendu sa porte.

Et d'autres voix se mlant aux cris de Germain, on ne distinguait plus
aucun mot; enfin la porte s'branle, le domestique fait de vains efforts
pour empcher qu'on ne l'ouvre, il est repouss par une main vigoureuse
jusqu' l'autre bout de l'antichambre, et madame Mansley voit entrer le
comte de Savernon.

La pleur est sur son front, le dlire dans ses yeux; tremblant  la
fois de crainte et de colre, il parat dans tout le dsordre d'un homme
au dsespoir.

A son aspect Ellnore reste interdite, elle n'a pas mme la force
de s'indigner contre l'audacieux qui viole ainsi son asile, tant
l'apparition d'Albert dans ce moment dcisif lui semble un obstacle
envoy par Dieu mme, pour rompre le lien qu'elle va former.

M. de Savernon, en la voyant ainsi muette d'tonnement et respirant 
peine, sent tout  coup s'apaiser la fureur qui l'avait port  cet acte
de violence, il tombe aux genoux d'Ellnore, et la regardant  travers
ses larmes:

--Ah! dites que ce n'est pas vrai, s'cria-t-il; dites que jamais un
autre... et la douleur l'empchant de continuer, il cache sa tte entre
ses mains, comme honteux de ne pouvoir surmonter son motion.

--Il le faut... rpond Ellnore, d'une voix  peine articule, et sans
faire parade d'un ressentiment qu'elle n'prouvait pas. Car en pntrant
chez elle contre sa volont, elle savait qu'Albert obissait  un
sentiment vrai, passionn; et que le traiter avec ddain ou avec
courroux, c'tait risquer de le porter au dlire.

--Non, rien ne peut vous y contraindre... dit-il avec vhmence,  moins
que l'amour ne vous...

--L'amour? interrompit Ellnore; je ne peux plus en avoir pour personne.

--S'il est vrai, pourquoi vous marier? pourquoi sacrifier votre libert?
pourquoi me mettre au dsespoir?... Savez-vous jusqu'o la crainte de
vous voir  un autre peut porter ma rage, le sais-je moi-mme!... Depuis
que le prince m'a parl de ce mariage, je n'ai plus ma tte; je sens que
je mourrai avant qu'il ne s'accomplisse: oui... je ne reculerai devant
aucun tort, aucun malheur, aucun crime pour l'empcher...

--Est-il possible! s'cria Ellnore, rendue au courage par la menace;
vous que je croyais noble, gnreux, sensible; vous que j'aurais implor
dans mes peines, comme un appui, un ami consolateur; vous ne pensez qu'
mettre le comble  tous les maux qui m'accablent. Ma position dans le
monde m'expose  d'injustes mpris, vous ne voulez pas que j'en sorte:
l'amour le plus pur m'a perdue aux yeux du public, vous voulez qu'un
amour coupable justifie les humiliations dont on m'abreuve, vous voulez
m'enlever ma propre estime... Ah! vous tes le plus cruel de tous mes
ennemis...

--Je ne veux rien que votre piti, Ellnore! Ah! ne me refusez pas!
Songez que dans l'tat o me plonge l'ide de ce mariage, vous seule
pouvez diriger mes actions; que l'accent de votre voix est le seul qui
parvienne  mon coeur; que vous tes ma folie, ma raison, et que vous
seule porterez le remords de ce que je puis tenter dans l'excs de ma
douleur.

--Oh! mon Dieu! que faire? disait Ellnore vivement mue; quels conseils
dois-je couter?...

--Ceux de votre coeur. Il est impossible qu'il ne soit pas touch de
mon supplice, qu'il ne soit pas effray de ma dmence. Ah! par grce,
pargnez-nous  tous trois des malheurs irrparables.

--Mais par quels moyens? J'ai donn ma parole au prince, j'ai jur
sur la tte de mon fils de me sacrifier  son bonheur... Je me suis
enchane... je ne saurais...

--Ah! dites un mot, hsitez seulement; et cent obstacles vont natre
contre ce fatal projet; des vnements imprvus vont vous relever de vos
serments, il n'est rien que je ne puisse tenter pour vous affranchir.

--Gardez-vous-en bien, interrompit Ellnore indigne; si l'on peut
souponner que vous tes la cause de cette rupture, si vous osez
provoquer M. Ham... je ne vous revois de ma vie.

--Ah! vous l'aimez! s'crie Albert ananti. Je n'ai plus d'espoir...

--Cette lettre vous apprendra si je cdais  d'autre sentiment qu'
l'amour maternel. En l'crivant j'tais loin de vous attendre; lisez,
ajouta Ellnore en prsentant  M. de Savernon la lettre commence o
elle exprimait  M. Ham... le regret qu'elle prouvait de ne pouvoir
rpondre  son amour que par l'amiti.

A peine Albert a-t-il jet les yeux sur ce papier que, rendu  la vie
par l'esprance, il jure de se soumettre  tout ce qu'exigera Ellnore,
pourvu qu'elle ne le condamne pas  la voir au pouvoir d'un autre. Il
lui peint avec une loquence si persuasive le dsir froce qui s'empare
de lui  cette seule ide, son impuissance  combattre les affreux
projets que lui dictent le dsespoir, la vengeance, qu'effraye des
malheurs qui doivent en rsulter, Ellnore promet d'ajourner sa rponse
 M. Ham...

Pour prix de cette concession, elle exige que M. de Savernon ne reste
pas  Londres; sinon, elle s'en loignera elle-mme, et Albert aura de
plus  se reprocher de l'avoir prive de la prsence et des consolations
de ses amis.

--Qu'exigez-vous, grand Dieu! s'cria-t-il, vous ignorez donc ce que le
besoin de vous voir peut me faire faire? J'ai t ingrat, impitoyable
pour celle dont l'amour sans bornes aurait d m'enchaner. Je me suis
fait un droit de l'abandonner en lui avouant sans piti l'amour qui me
dvore, cet amour si diffrent de la ple reconnaissance qui m'attachait
 elle. Enfin le besoin de vous revoir m'a rendu mchant, barbare; j'ai
tout brav pour n'tre qu' vous, pour vivre de l'air que vous respirez
et vous m'ordonnez de partir!

--Elle a bien raison! dit le prince en entrant; j'avais prvu que la
folie d'Albert l'amnerait ici, et j'arrive pour vous soutenir dans
la rsolution que vous avez prise et qu'il veut vous faire abandonner,
ajouta le prince en s'adressant  Ellnore. J'ai beaucoup d'amiti pour
lui, je le crois trs-sincre dans son sentiment pour vous; mais il
n'est pas libre...

--Les lois nouvelles vont rompre tous mes liens, interrompit Albert.

--Votre fils a besoin d'un protecteur, madame.

--Je jure de lui servir de pre jusqu'au moment o il me sera permis de
l'adopter...

--Ce moment n'arrivera pas, reprit le prince d'un ton imprieux, car
vous savez, Albert, que le caractre et les principes de madame de
Savernon ne lui permettront jamais de consentir  un divorce, et je
vous connais trop pour vous croire capable de calomnier sa rputation de
sainte, en l'accusant devant un tribunal. D'ailleurs exils, chacun
de votre ct, ayant tous vos biens sous le squestre, vous ne pouvez
rclamer aucune autorit franaise sans vous exposer  porter tous deux
votre tte sur l'chafaud. Soumettez-vous donc, comme nous tous,  votre
cruel sort; et n'entranez pas dans votre malheur cette chre Ellnore 
qui le ciel doit tant de rparations. N'empchez pas l'honnte homme qui
a su dcouvrir ce qu'elle mrite  travers les infmes calomnies dont on
l'accable, de la rendre  la socit, aux douceurs de la famille, 
la considration qui lui est due. Songez que l'honneur vous dfend de
l'arracher  une existence que vous ne pouvez lui donner, et que
c'est vous mettre au niveau de celui qui l'a indignement trompe pour
satisfaire sa passion que de la contraindre  un aussi grand sacrifice.

--C'est juste... dit Albert d'une voix touffe... que suis-je... en
comparaison... de son repos... de tous les biens qu'on lui offre...
Qu'importe que je succombe...  mon...

Et les larmes l'empchrent d'achever.

Ellnore, plus touche de l'accablement o elle voit Albert qu'elle
ne l'avait t de l'clat de son dsespoir, s'empresse de demander au
prince quelques jours encore avant de faire parvenir sa rponse  M.
Ham...

--Il ne saurait s'tonner de me voir longtemps rflchir avant de
prendre une dcision aussi importante, ajouta-t-elle, et je croirais
manquer  l'honneur,  la dlicatesse, en ne mditant pas avec
conscience sur tous les devoirs que ce grand acte m'impose.

--A quoi bon ces dlais, ces prtextes?... C'est sa peine qui vous
afflige, dit le prince en montrant Albert... En sera-t-elle moins
vive dans quelques jours; lorsque l'habitude de vous revoir, de vous
entendre, lui tera le peu de raison qui lui reste? Non, il faut
trancher net les difficults que rien ne peut aplanir. Je vais de ce pas
chez Ham..., lui dire que vous consentez  l'pouser.

En cet instant, il sortit une exclamation si dchirante du sein
d'Albert, qu'Ellnore en tressaillit.

--Ah! je vous en conjure, dit-elle au prince d'un ton suppliant, ne me
liez par aucune parole irrvocable!

--Quelle misrable considration peut vous faire hsiter?

--Je ne sais,... mais je crains de ne pouvoir faire le bonheur de M.
Ham... Sa gnrosit envers moi exige que je lui consacre non-seulement
toutes mes actions, mais encore toutes mes penses...

--Eh bien, qui vous en empche? n'tes-vous pas touche de son amour, de
ce qu'il lui fait faire pour vous et pour votre fils?

--Ah! je ne l'oublierai de ma vie. Mais plus je lui dois, plus je serais
coupable de ne pas le rendre heureux.

--Quel trange scrupule! N'avez-vous pas tous les dons qu'on recherche
dans une femme? N'avez-vous pas cette loyaut de caractre qui doit
faire la scurit de celui qui vous aime? Enfin, n'avez-vous pas le
coeur libre?...

--En vrit... je n'en sais rien, rpond Ellnore, tremblante et
confuse.

A ces mots, Albert se prcipite aux pieds d'Ellnore, il les couvre de
baisers; puis, se relevant aussitt, les yeux brillants de larmes de
joie:

--Je sais  quoi ce mot divin m'engage, s'crie-t-il... Adieu, je pars
l'me pntre de reconnaissance. Vous ne me reverrez qu'affranchi de
tous liens, que digne enfin de possder Ellnore.

Puis Albert sortit sans vouloir couter la voix qui le rappelait.

--Arrtez-le, criait Ellnore, il va se perdre, il va rentrer en
France... pour y faire prononcer son divorce... et l'chafaud est l qui
l'attend.

--Rassurez-vous, rpondit le prince en jetant sur Ellnore un regard de
piti, on ne veut plus mourir quand on se croit aim!

Et il la laissa en proie  une agitation dont elle avait peine 
s'expliquer la cause. tait-ce la piti, tait-ce un sentiment plus
tendre qui l'avait mue  l'aspect du dsespoir d'Albert? Voil ce que,
dans la bonne foi de son me, elle ne put rsoudre.




XLV


Ellnore ne s'tait pas trompe sur le projet de M. de Savernon. Le
prince de P... eut beaucoup de peine  l'en dtourner. Il allguait la
ncessit de chercher  sauver sa fortune et celle de toute sa famille
des mains des rpublicains; mais le prince lui montra une liste des
migrs, nouvellement publie  Paris. Il lui fit voir que ses noms et
prnoms y taient tracs en toutes lettres, qu'il y avait peine de mort
pour tout migr qui tenterait de rentrer en France, et qu'il fallait
autant prendre un pistolet et se brler la cervelle, que d'aller se
livrer ainsi au couperet de la guillotine. Albert, convaincu de cette
vrit, avait renonc  son projet insens.

Cependant, il devenait chaque jour plus difficile d'expliquer le retard
que mettait madame Mansley  rpondre  la proposition de M. Ham...,
et on commenait  parler de M. de Savernon  propos des raisons qui
empchaient Ellnore de faire un aussi bon mariage.

Elle avait bien fait promettre  Albert d'aller se fixer  dimbourg, 
cette seule condition, elle s'tait engage  ne pas pouser M. Ham...
Mais Albert trouvait sans cesse de nouveaux prtextes pour retarder son
dpart de Londres, et madame Mansley, perdant l'espoir de le voir
tenir sa parole, consulta le prince de P... sur le parti qu'elle devait
prendre.

--Vous aurez beau prier, menacer, rpondit le prince, il vous promettra
toujours d'obir, et n'aura jamais la force de s'loigner de vous.
N'avait-il pas cent raisons de rester en Allemagne, auprs de la
princesse? Eh! il n'a pu tenir au dsir de vous rejoindre.

--Cependant j'attendais son dpart pour instruire M. Ham... de ma
rsolution.

--C'tait fort prudemment agir, car on ne sait pas ce que peut amener
entre eux deux cet trange refus. Mais, je vous le rpte, Albert n'aura
pas le courage de vous fuir.

--Pourtant il m'a jur de...

--Ah! vraiment! on viole des serments bien plus sacrs! et l'on n'a pas
toujours la passion pour excuse. Que pouvez-vous attendre d'un insens?
Je l'ai vainement prch  Bruxelles pour la mme folie; je n'aurais pas
plus de succs ici.

--C'est  moi de fuir encore! s'crie madame Mansley en pleurant, je ne
pourrai donc jamais goter un instant de repos?

--Tant que vous serez jeune et jolie, ces malheurs-l vous poursuivront,
ma pauvre amie; mais quel que soit le lieu de votre retraite, Albert le
dcouvrira, il viendra vous y surprendre.

--Non, dit Ellnore avec une expression sinistre, je le choisirai tel,
que j'y serai  l'abri de sa prsence.

--Songez que vous devez quelque piti  l'excs de sa passion.

--Ah! le ciel sait que si l'honneur me permettait d'y rpondre, je ne le
fuirais pas, mais puisqu'il existe entre nous un obstacle invincible il
faut nous sparer. Aidez-moi  tenir cette sage rsolution, cher prince;
clairez votre ami sur les chagrins, les nouvelles calomnies que
doit m'attirer son amour. Dmontrez-lui qu'il achve de me perdre; et
peut-tre, mu de piti pour des maux si peu mrits, il craindra de les
accrotre, il me laissera chercher le repos dans l'absence.

Le prince de P..., dsol de voir Ellnore sans cesse rduite  fuir
pour se soustraire  de nouveaux malheurs, la prie d'attendre avant de
prendre un parti violent, qu'il ait tent un nouvel effort sur Albert,
pour le dterminer  accomplir sa promesse.

A peine le prince est-il sorti, qu'Ellnore s'empresse de s'ter 
elle-mme tout moyen de faire chouer le projet qu'elle mdite. Elle
crit au ci-devant abb Siyes pour rclamer sa protection, comme membre
de la convention nationale, et pour le prier de lui adresser, poste
restante,  Boulogne, un laisser-passer qui lui permette d'entrer en
France et jusqu' Paris.

Cette ressource de fuir, la seule qui ft  la possession d'Ellnore,
on trouvera peut-tre qu'elle y a trop souvent recours. Certes, dans un
roman o l'on a le choix des moyens, on se garderait bien de revenir
au mme pour sauver son hrone; mais, dans la vie relle, les mmes
dangers ramnent les mmes actions. D'ailleurs, la fuite est l'unique
bouclier des femmes contre les attaques de l'amour, et celles qui ont un
sincre dsir d'chapper au dshonneur n'ont pas d'autre refuge.

Aprs une semaine d'attente, Ellnore vit arriver chez elle M. Ham...
avec un billet tout ouvert, o se trouvait ce peu de mots:

M. Ham... est pri de faire savoir  la citoyenne Mansley, que son
laisser-passer l'attend  Boulogne, chez le maire de la ville.

--Expliquez-moi ce que veut dire ce billet sans signature, demande M.
Ham...; auriez-vous le dessein de rentrer en France?

--Je voulais le laisser ignorer, rpond Ellnore, mais vous tromper
m'est impossible.

--Quoi! lorsque la terreur est  son comble, lorsque chaque jour voit
tomber la tte d'un de vos amis, vous allez vous offrir volontairement
aux poignards des jacobins, et cela quand vous avez ici un asile o les
bourreaux de la France ne peuvent vous atteindre... o l'on vous offre,
sinon le bonheur, au moins le repos, o la protection la plus sainte
vous est assure.

--Ah! ma vie entire ne suffirait pas  m'acquitter de tant de
bienfaits, s'crie Ellnore, et je ne puis m'en rendre digne qu'en les
refusant; mais telle est la fatalit attache  mon sort, que je ne
saurais accepter votre main, ni celle d'un autre; qu'il n'est aucun
moyen de me soustraire  l'existence affreuse  laquelle la trahison
me condamne. C'est un arrt du ciel: tout injuste qu'il soit, il doit
s'accomplir, mais si votre bont gnreuse ne peut rien contre mon
malheur, j'attends tout d'elle pour le bonheur de mon fils. Oui, vous le
protgerez, vous m'aiderez  en faire un homme honnte, distingu, et
je vous devrai la seule consolation que je puisse goter sur cette terre
maudite. Jurez-moi de l'aimer, et de lui servir de guide...

--Hlas! il ne tenait qu' vous que je ne fisse encore plus pour lui,
dit M. Ham... avec l'accent d'une douleur profonde; mais je respecte
votre volont; peut-tre le temps vous clairera-t-il sur les vrais
sentiments que vous inspirez, ajouta-t-il en faisant allusion  un autre
amour; alors vous ferez la diffrence d'une exaltation passagre 
un attachement constant, dvou, et peut-tre aussi votre coeur
prouvera-t-il le besoin de le rcompenser. D'ici l disposez de moi
comme si vous aviez daign accepter ma fortune et ma vie. Ah! vous me
devez bien cette compensation pour le chagrin que vous me faites.

Et M. Ham... dtourna la tte, honteux de ne pouvoir surmonter l'motion
qui remplissait ses yeux de larmes.

Ellnore, touche d'une rsignation si noble, y rpondit par tout ce que
peut dicter l'amiti la plus tendre. Elle parla avec tant de chaleur 
M. Ham... de sa rsolution d'viter la prsence de M. de Savernon, pour
faire taire les mchants bruits qui circulaient dj sur Albert et sur
elle, qu'elle amena presque M. Ham...  approuver son dpart pour la
France. Elle prtendit n'avoir rien  craindre des chefs terroristes,
tant sous la protection du conventionnel qui avait le plus de crdit
sur eux; et M. Ham..., sans s'avouer le sentiment qui le dominait, et
qui le faisait prfrer voir Ellnore expose  la froide frocit de
Robespierre, plutt qu' la brlante sduction d'Albert, finit par lui
promettre de favoriser de tous ses moyens le projet qu'elle avait de
partir clandestinement avec le petit Frdrik et sa bonne.

--S'il m'arrive malheur, ajoute Ellnore, je vous lgue mon fils, et
je mourrai dans la ferme assurance que vous lui servirez de pre; me le
promettez-vous?

--Je le jure sur l'honneur.

--Eh bien, je n'hsite plus, dit Ellnore en serrant la main de M.
Ham...; mais ce moment est peut-tre le dernier qui nous rassemblera.
Ah! que je l'emploie du moins  vous rpter tout ce que la
reconnaissance la plus...

--Soyez heureuse, interrompit M. Ham..., que je devienne votre ami le
plus cher, le seul auquel vous aurez jamais recours dans vos malheurs,
le tuteur, le guide de votre enfant, et vous serez quitte envers moi.

Huit jours aprs cet entretien, Ellnore, partie secrtement de Londres
sur un btiment amricain, dbarquait  Boulogne. A peine avait-elle le
pied sur la rive que les gardes du port l'arrtrent et la conduisirent
 la mairie avec le petit Frdrik et sa bonne.

Arrive devant le maire, Ellnore rclama son laisser-passer; il
l'avait, en effet, reu la veille de la part d'un membre du comit
de salut public. Le signalement port dessus se trouvait parfaitement
exact, et cette haute protection attira  madame Mansley de grands
gards de la part du maire, et la bienveillance des gardes nationales
et des _sans-culottes_ qui l'avaient escorte jusqu' la mairie. Son
portefeuille n'en fut pas moins visit; mais comme il ne contenait
qu'une traite sur le citoyen Perregaux, on le lui rendit aussitt en
apostillant son passe-port, et rien n'entrava plus sa marche jusqu'
Paris.

L, son premier soin fut d'aller remercier M. Siyes de la protection
qu'elle lui devait.

--Que venez-vous faire ici? dit-il avec effroi; vous ignorez donc ce qui
s'y passe?

--Non, rpondit-elle, mais mourir ici ou ailleurs, peu m'importe. Je
viens implorer votre appui et vos conseils pour obtenir la rentre
en France d'une famille qui ne peut vivre plus longtemps dans l'exil.
Dites, que dois-je faire?

--Rien.

--Mais si vous saviez  quelle misrable existence elle est rduite.

--Cela vaut mieux que la mort.

--Quoi! il n'est donc plus d'esprance de voir finir cet affreux...

--Taisez-vous et attendez, reprit le conventionnel  voix basse, en
regardant de tous cts si quelque porte mal ferme ne l'exposait  tre
entendu de la chambre voisine. Ceci ne peut durer. Je vais vous donner
une lettre de recommandation prs d'une femme de mes amies dont les
conseils vous seront utiles. D'abord elle vous servira de caution, dans
le cas o l'on vous traiterait de suspecte. Puis, elle vous mettra en
rapport avec quelques hommes en crdit auprs de nos autorits. Mais
ne me citez pas, je vous en conjure. Except  madame Talma; ne dites 
personne que vous me connaissez. J'ai le plus grand intrt  me faire
oublier en ce moment: et il faut tout celui que je vous porte pour
m'avoir fait solliciter votre passe-port dans cet instant de troubles.

Ellnore, surprise de la terreur empreinte sur le visage et dans les
discours de l'ex-abb, lui promit d'agir avec toute la prudence et
la discrtion possibles. Elle prit la lettre qu'il avait crite en sa
faveur  madame Talma.

Ellnore s'empressa de se prsenter chez cette femme dont on vantait
l'esprit,  qui ses ides librales donnaient le droit de plaider
vivement la cause des victimes de la Rvolution et de leur rendre
d'minents services.

Madame Talma accueillit Ellnore avec sa grce accoutume; elle l'avait
souvent entendu louer par le vicomte S...; elle savait par quels
vnements romanesques elle avait dbut dans la vie, et elle se
flicita de pouvoir aider le sort  rparer ses injustices envers une si
charmante personne.

Madame Mansley trouva la femme du clbre tragdien dans cette jolie
petite maison de la rue Chantereine, devenue depuis le palais de la
gloire du plus grand capitaine de notre sicle. Tout dans cette jolie
retraite trahissait les gots simples et lgants de la matresse de la
maison.

--C'est ici, lui dit Ellnore, que se runissent tous les jours l'lite
des gens suprieurs qu'a pargns la faux de la Terreur; c'est ici
qu'ils viennent rendre hommage au talent et  l'esprit.

--Vous leur faites ainsi qu' moi trop d'honneur, rpondit madame Talma;
ils viennent tout bonnement s'amuser rciproquement de leur conversation
spirituelle, et ils ne souffrent point que nulle querelle politique,
nulle critique jalouse, trouble la paix, la gaiet qui rgnent dans ce
salon. Une seule fois il a t profan par la prsence du plus froce
des jacobins: Marat, qui se croyait le droit d'entrer partout, l mme
o il tait inconnu ayant appris que l'abb Siyes tait chez moi,
vint apporter un message au dput; il ne resta que cinq minutes, aprs
lesquelles un artiste, qui se trouvait l, mit la pelle au feu et
brla des parfums pour purifier l'air qu'avait souill ce monstre. Sans
Charlotte Corday, ajouta madame Talma, cette petite plaisanterie nous
aurait envoys tous  l'chafaud, mais le secret s'en est gard avec la
religion de la peur.

--Hlas! cette peur trop lgitime doit paralyser jusqu' votre
obligeance, madame, reprit Ellnore, et c'est tre plus qu'indiscrte
que d'oser la rclamer en ce moment.

--Ne croyez pas cela; c'est me faire un vrai plaisir  moi et  ces
farouches rpublicains que de leur donner une occasion de manquer 
leurs grands principes. La plupart ne font les impitoyables que pour
mieux cacher leur dsir de rparer les maux qu'ils ont causs, et
c'est  nous autres femmes qu'il appartient de leur prouver qu'en
nous accordant tout ce que nous voulons, ils n'en restent pas moins
incorruptibles.

L'exprience vint bientt confirmer ce que madame Talma disait avec tant
d'esprit et de raison.

Ds que la chute de Robespierre permit de tenter quelques dmarches en
faveur des migrs, madame Talma intressa si bien les citoyens Chnier,
Garat, Daunou et autres au succs des ptitions qu'Ellnore confiait 
leur crdit, que dans l'espace de six mois elle obtint la radiation de
tous les membres de la famille de Savernon, et un peu plus tard la leve
du squestre qui faisait rentrer Albert et les siens en possession d'une
partie de leurs biens.

On concevra sans peine qu'un semblable service dut enchaner madame
Mansley  madame Talma par tous les liens de la reconnaissance, et que
l'amour de M. de Savernon s'augmenta encore de tout ce qu'il devait au
dvouement d'Ellnore. Cet amour dont la constance allait triompher
des plus courageuses rsolutions, de la plus sincre rsistance, ramena
bientt M. de Savernon  Paris.

Madame Talma voulut connatre cet homme pour lequel elle avait,
disait-elle en riant, tant _intrigu_ auprs des puissances
rpublicaines. Ellnore le lui prsenta; madame Talma le trouva beau,
aimable, fort amoureux, et pourtant elle se dit que ces dons prcieux ne
suffisaient pas pour captiver l'me forte et potique de madame Mansley.

--Elle se laisse aimer, pensait-elle, entrane par un sentiment
gnreux, elle a cru devoir s'immoler  ce qu'elle inspire. Elle
s'imagine tre rcompense par le bonheur qu'elle donn; pourvu que
cette illusion dure autant que sa vie, pourvu qu'elle ne rencontre
jamais celui qui la lui ferait perdre!

En ce moment, la porte du salon s'ouvrit, et l'on vit entrer le clbre
Adolphe de Rheinfeld.


FIN DU PREMIER VOLUME.



___________________________________________________________________
Clichy.--Impr de Maurice Loignon et Cie, rue du Bac-d'Asnires, 12.







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     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

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     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
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1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
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fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
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1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
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WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

*** END: FULL LICENSE ***

