The Project Gutenberg EBook of Morphine, by Jean-Louis Dubut de Laforest This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.org Title: Morphine Author: Jean-Louis Dubut de Laforest Release Date: February 6, 2006 [EBook #17688] Language: French Character set encoding: UTF-8 *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MORPHINE *** Produced by Carlo Traverso, Eric Vautier and the Online Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) DUBUT DE LAFOREST MORPHINE PARIS E. DENTU, ÉDITEUR 1891 AU PROFESSEUR CESARE LOMBROSO, _A l'illustre auteur de _l'Uomo delinquente_ et de _Genio e Follia_. Au maître qui m'a donné la plus grande fortune que puisse souhaiter un écrivain, en commentant mes livres dans ses admirables leçons sur l'anthropologie criminelle, Je dédie ce roman._ DUBUT DE LAFOREST. I Une nuit de novembre 1889.--Au café de la Paix, dans l'une des petites salles chaudes et moelleuses dont les portes ouvrent sur la place de l'Opéra, la pendule marquait onze heures, lorsque Jean de Fayolle posa le dé de la victoire, en disant: «Domino!» Fayolle, capitaine du 15e cuirassiers, un jeune et vert gaillard, moustachu de roux, occupait un coin de la banquette de rouge velours, et à sa droite et devant lui se tenaient ses deux adversaires: le major Edgard Lapouge, grand blondin, aux blondeurs flavescentes, avec de gros yeux bleus très expressifs, derrière un binocle d'or;--Arnould-Castellier, directeur de la _Revue militaire_, une ancienne et honorable culotte de peau, vieille tête blanchie dans les grades inférieurs, toujours à l'ordonnance, et malgré la bedaine et les joues rubicondes, essayant de lutter contre l'empâtement civil et se donnant des allures d'activité par ses gestes brusques, sa voix impérative, ses rudes moustaches neigeuses et coupées en brosse. --Et Pontaillac, viendra-t-il, oui ou non? demanda le major. --Il viendra, répondit Fayolle. --Jamais!... Pas de Pontaillac! intervint de la table voisine, le lieutenant Léon Darcy, brun et gentil cuirassier, également du 15e qui humait un sherry-gobler, en écoutant les histoires drôles de deux horizontales assises à ses côtés. --Qu'en savez-vous, Darcy? fit le capitaine. --Pontaillac est à l'Opéra, et il ne s'ennuie pas, dans une loge d'entre-colonnes, avec une charmante femme. --La marquise de Montreu? interrogea Arnould-Castellier. --Précisément. Le capitaine de Fayolle alluma un cigare: --Vous êtes fou, Darcy! Notre brave Pontaillac n'a d'yeux et d'oreilles que pour la Stradowska, et il a bien raison: la grande artiste russe est un morceau de rois, je veux dire de capitaines de cuirassiers. --Pontaillac est de taille à mener deux amours! insista le lieutenant. --Trois! gronda le major Lapouge. --Comment, trois? --Vous oubliez, messieurs, la plus chère de ses maîtresses, la plus perfide et la plus dangereuse. --C'est? --La morphine. A ce mot de «morphine», les deux femmes qui amusaient Léon Darcy s'approchèrent curieusement des joueurs, mais le major ne voulut donner aucune explication. Bientôt, la bataille recommença, et on n'entendit plus que des voix grêles et potinières, avec le refrain des joueurs et le cliquetis des dominos, sur la table de marbre. --A vous, la pose. --J'ai le patard. --Du quatre. --Et du re-quatre. Entre les deux horizontales de haute marque, Léon Darcy luttait de propos galants pour la joie de la brune Thérèse de Roselmont et de la blonde Luce Molday, très gentilles et capiteuses, la première en rouge, la seconde en bleu, toutes deux étincelantes de diamants. Le jeune officier et les dames parlèrent de la Stradowska dont tous les journaux affirmaient le succès de femme et d'artiste. Elle arrivait de Pétersbourg, son pays: là-bas, elle venait d'ensorceler boïards et princes, de ruiner un des grands-ducs, et elle possédait des trésors inestimables, en son hôtel de la Villa Saïd: telle était la légende parisienne. --Et le capitaine de Pontaillac est l'amant de cette femme? minauda Thérèse à l'oreille de Léon. --Mais oui! --Il est donc bien riche? dit Luce. --Assez... Deux cent mille livres de rentes. --Joli garçon? --Regarde, chère, conclut Darcy, en désignant l'homme qui entrait. --Ah! voilà Pontaillac! s'écrièrent Fayolle et Arnould-Castellier. Et tandis que le comte Raymond de Pontaillac serrait les mains des amis, les deux horizontales le regardèrent, prises d'une sensation inédite qui les secouait de leur torpeur de commerçantes blasées, les piquait d'un désir luxurieux, les jetait hors d'elles-mêmes. Il avait trente ans; il était de haute taille, avec de larges épaules, une poitrine solide, un visage bronzé, des cheveux bruns et courts, de noires et voluptueuses moustaches, un nez évoquant le souvenir des Valois, des lèvres de chair rose, de jolies dents et des extrémités fort délicates pour une académie si robuste: sous des sourcils épais, ses grands yeux châtains, frangés de longs cils, brillaient tantôt de doux éclats et tantôt ils s'immobilisaient en ce rayon ardent et fixe, en cette presque surnaturelle lumière que l'on observe chez les hypnotisés. Par la pelisse entrebâillée, par la riche fourrure, l'habit, le gilet à cœur et le pantalon noir révélaient des formes d'athlète, et le blanc plastron de la chemise--la fine cuirasse mondaine--faisait songer les dames guerrières à l'autre cuirasse de métal aux éblouissantes blancheurs. Tout en lui disait la peau et l'âme d'un mâle, et cependant la musculature merveilleuse s'agitait et tremblait, sous un tic nerveux imperceptible, non point comme un jeune rameau, à l'effort de la sève, mais comme un arbre jadis bien planté, bien fleuri, et que dévorent les vers, en son printemps. Assis près du camarade Fayolle, Raymond de Pontaillac demeurait grave, indifférent au jeu de dominos et à toutes les propositions de joyeusetés nocturnes. --Voulez-vous un tour à quatre? lui dit le major; je gagne tout ce que je veux. --Qu'est-ce que cela me fait? Si vous croyez que je m'intéresse à votre sacrée partie!... Un garçon s'approcha, demandant ce qu'il fallait servir. --Rien!... Ah! si... un verre d'eau!... Je meurs de soif! Quand le capitaine de Pontaillac eut avalé un verre d'eau frappée, il s'absorba dans la lecture du _Soir_, et les deux horizontales ne purent s'empêcher de dire au lieutenant: --Il n'est pas drôle, ton ami. --Ma foi, non! La partie terminée, Jean de Fayolle voulut amuser Pontaillac. Il indiquait dans la salle voisine et derrière une glace dépolie le vieux monsieur, bien connu des officiers, et en train, selon son habitude, de mettre au jour l'_Annuaire militaire_. --Quelle patience, hein? --J'ai envie de l'étrangler! --Oh! Raymond?... --Une vilaine histoire que nous bâtirions là! fit Thérèse, en riant. Mon capitaine, vous le croqueriez d'un seul morceau, ce brave homme! --Et vous auriez tort, Pontaillac, déclara Arnould-Castellier. Le correcteur est un de nos meilleurs amis. --Que voulez-vous? Je souffre et j'ai des humeurs noires que je ne puis vaincre et dont j'ignore la cause. --Je la connais, moi, affirma le major qui érigeait des dominos en tour Eiffel. --Des bêtises!... La morphine, n'est-ce pas? --Eh bien, oui, la morphine!... Vous vous tuez, Pontaillac! --Me tuer? Allons donc! Dès que ça me fera mal, je cesserai. --Il sera trop tard; vous ne pourrez plus enrayer! --C'est possible, car ce qui fait souffrir, ce n'est pas de prendre, mais de ne pas prendre de la morphine. --Vous voyez bien! Jean de Fayolle commanda une marquise au champagne, et malgré les invitations des camarades et les sourires de Thérèse et de Luce, Raymond se mit à sabler des verres d'eau. Brusquement, la tour d'ébène et d'ivoire du major Lapouge s'effondra, et les dés roulèrent avec fracas sur le marbre. --Vous êtes stupide! cria Pontaillac. --Merci, capitaine... Fort aimable, en vérité! --Pardon, major, pardon, mon ami, je suis tellement énervé que le moindre bruit m'exaspère. --Ah! cette gueuse de morphine! C'est elle qui vous bouleverse!... Pontaillac, vous arriverez à être très malade! --Vous vous trompez, major. J'ai besoin de ma piqûre, voilà tout. --Prends un verre de champagne, cela vaudra mieux, dit Fayolle. --Mais oui! mais oui! continuèrent les autres. --A nos amours, capitaine! soupira Thérèse. D'un geste, Raymond éloigna la main de Luce qui lui tendait une coupe mousseuse, et il parut s'intéresser à une réussite du directeur de la _Revue militaire_. Thérèse avait pris machinalement des journaux illustrés et contemplait un portrait de Christine Stradowska, la diva illustre, la belle maîtresse de Pontaillac. Celui-ci, fatigué de lutter contre une obsession, s'était baissé, et ayant relevé son pantalon et un caleçon de soie, venait de se faire à la jambe une piqûre de morphine. Comme il se dressait, Luce Molday vit un objet briller dans sa main, et elle s'en empara, très rieuse. --Eh! la jolie seringuette! --Donnez-moi ça? --Non! non! Et elle passa au docteur la petite seringue de Pravaz à laquelle l'aiguille perforée adhérait encore. --Je ne vous la rendrai pas, capitaine! Je vais l'écraser sous mon talon! vociféra Lapouge, debout. --Ne vous gênez pas, major; la piqûre est faite. Il y a une autre Pravaz dans ma poche et j'en ai quatorze à la maison. Alors, Lapouge observa Pontaillac. Il lui semblait métamorphosé, car si pour les autres regards, le capitaine avait conservé, sous les dehors d'un chagrin amoureux, les apparences d'une verdeur extraordinaire,--seul, l'œil du major venait de noter les tremblements furtifs du morphinomane. En même temps que les yeux perdaient leur inquiétante fixité, la voix tout à l'heure très rauque, sonnait en des vibrations de pur cristal; le geste, tout à l'heure incertain, comme incertaine la démarche, le geste retrouvait sa mesure, sa force, son charme. --Merveilleux! balbutia le major qui n'osait plus détruire la Pravaz. Raymond fit les honneurs d'une nouvelle marquise au champagne; il but en vrai gentilhomme. Puis, sur la prière de Thérèse de Roselmont, il dit comment il était devenu morphinomane. Lors des guerres du Tonkin, nos chirurgiens calmaient les douleurs des blessés avec des piqûres de morphine, ainsi que jadis les docteurs allemands à Sadowa et à Gravelotte. Un des camarades de Pontaillac, un officier d'artillerie, horriblement mutilé, avait été soulagé par la Pravaz, et quand Pontaillac, blessé en duel, reçut la visite de l'officier d'artillerie, celui-ci lui vanta la méthode stupéfiante, les injections hypodermiques de Wood, médecin anglais: Raymond en usa; il s'en trouva bien, et maintenant il employait la morphine contre toute sensation anormale. --Je ne mangeais plus, je ne dormais plus, je ne buvais plus: Une piqûre! Je mange, dors et bois. J'étais triste; je suis joyeux! --Et... l'amour? interrogea timidement Luce Molday. --Oh! ma chère, l'amour, en cela comme pour le reste, on a calomnié la morphine! Il expliqua la manière de se servir de la morphine, tira de sa poche un petit écrin où sur un lit de velours noir dormait la Pravaz, une sœur de l'amie confisquée par le major Lapouge: à côté d'elle, parallèlement, scintillaient deux aiguilles d'acier percées dans leur longueur, et au fond de la boîte s'enroulait un peloton de fil d'argent aussi ténu qu'un cheveu; ensuite, il montra le petit flacon gardien de l'incomparable trésor. Lucy demanda: --L'aiguille doit faire bien du mal? --Non, répondit le capitaine. Et comme il se trouvait seul avec ses amis et que dans les autres salles les garçons rangeaient sur des tables de marbre, en un amoncellement de bois noir et de rouge velours, les chaises désertées, Pontaillac obéit à cette belle ardeur d'apologiste qui caractérise tous les morphinomanes: --Vous allez voir! Le jeune homme mit à nu son bras d'hercule, çà et là marqué d'arabesques bizarres, et d'un coup sec, il enfonça l'aiguille en pleine chair. Elle glissa dans les tissus; elle fut retirée sans qu'il s'échappât une goutte de sang et que le visage du capitaine manifestât la moindre inquiétude. Cette expérience eut le pouvoir d'arracher des cris d'admiration aux deux horizontales. --Vous le voyez, mesdames, j'opère moi-même, et sans douleur, tel un dentiste de la foire! Il allait remplir la Pravaz. --Qui en veut? --Pas pour cent louis! hurla Thérèse. --Folle, c'est le Paradis! --Eh bien, puisqu'avant ça ne fait pas de mal et qu'après ça fait tant de plaisir, j'essaierai! déclara Luce Molday. Sur le boulevard des Italiens, on se sépara. Le major Lapouge et Arnould-Castellier marchaient à pied vers leur domicile respectif; Jean de Fayolle et Léon Darcy insistèrent pour entraîner Raymond dans un restaurant de nuit où ils soupaient avec les dames. Mais l'amant de la Pravaz héla une voiture de cercle, et donna l'ordre de le conduire chez son autre maîtresse, la Stradowska. * * * * * Avait-il tort ou raison, le major Lapouge? Est-ce que vraiment Pontaillac, ce mâle superbe, était dominé, violenté, à jamais brisé par la morphine? Qui l'emporterait de la belle Stradowska ou de la Pravaz? Ni l'une, ni l'autre, peut-être, ou bien une troisième idole, car déjà, tout brûlant du souvenir de la marquise Blanche de Montreu--de la grande dame qu'il venait de saluer à l'Opéra, de la patricienne désirée--le comte de Pontaillac oubliait ses deux autres maîtresses charmées et vaincues, pour s'en aller rêver d'une nouvelle et plus difficile conquête, en son hôtel, rue Boissy-d'Anglas. II Depuis quinze mois que Pontaillac était sous l'influence du poison mondain, ses idées tenaient à la fois du songe et du réel. Il se faisait en lui un dédoublement spécial de la personnalité. A l'encontre des hystériques de première grandeur chez lesquels les phénomènes de condition seconde excluent le libre arbitre, Raymond vivait et raisonnait dans les deux états: loin d'abolir le sens intellectuel, la morphine le surexcitait, et l'on se trouvait en présence d'un homme libre, et non pas devant un fou qui échappe à l'historien de mœurs et relève seulement de l'art médical. Gentilhomme limousin, ancien élève de Saint-Cyr, capitaine breveté de l'École de guerre, le comte de Pontaillac aimait son métier. Il avait l'estime des chefs et des camarades, et les soldats eux-mêmes, les pauvres surtout, appréciaient l'officier brillant et au cœur généreux. Mais, dans le magnifique hôtel de la rue Boissy-d'Anglas, comme au cercle voisin: _L'Épatant_, comme au quartier de cavalerie, comme chez sa maîtresse la Stradowska et chez les Montreu, ses nobles amis du boulevard Malesherbes, partout enfin, on pouvait remarquer les brusques changements du jouet de la Pravaz, ses multiples états et les symptômes d'une intoxication progressive. Lui ne voyait rien et s'enorgueillissait de vaincre la douleur. De même qu'après un duel sans motif grave, il s'était piqué pour endormir une blessure légère, ainsi il recourait à la morphine, dès le moindre bobo, toujours aiguillonné par le besoin, en dehors de toute souffrance caractérisée. A l'entendre, s'il dormait mal, les insomnies venaient d'un mauvais estomac ou d'une irrégularité du cœur. Il se découvrait des lésions morbides et justifiait le diagnostic en confondant la torture des privations avec des maladies imaginaires, si vite disparues, au renouveau de l'enchanteresse. D'abord, ce furent des sentiments de bien-être et de béatitude, une ivresse délicieuse, un Nirvâna boudhique, des extases, tout un horizon de voluptés, un réveil de l'esprit, une accélération de la pensée, une double vie. Quand l'habitude amoindrit les effets du poison, le morphinomane eut une personnalité, non pas entièrement dédoublée comme celle de quelques névropathes, mais diverse et toujours consciente, en pleine identité du _moi_, aussi bien dans le rire succédant aux doses multipliées que dans les larmes des jours de jeûne. Il n'aliénait pas sa personnalité pour en revêtir une autre; il ne subissait aucun _moi_ extérieur, et demeurait lui-même, triste ou gai. Si la valeur d'amour semblait diminuer, en raison directe des doses morphiniques, il attribuait ce decrescendo à sa trop longue fréquentation de la Stradowska, jurant de reverdir près de la marquise de Montreu. Oui, la Pravaz avait toutes les vertus, et on l'accusait injustement d'altérer les facultés génitales. * * * * * Le lendemain de la modeste fête, au café de la Paix, Raymond se leva, dès huit heures, et en petite tenue, monta à cheval pour se rendre au quartier de cavalerie. Dans le froid vif, il trottait, le képi sur les yeux, les bottes éperonnées et luisantes, la tunique moulant sa taille, sous le grand manteau de drap bleu foncé, le sabre cliquetant--et le cavalier était alerte et joyeux, le long des rues, grâce à l'aiguille ensorceleuse. Sur le pont de l'Alma, il contempla la Seine, toute noire, au milieu de ses rives blanchies de neige, et plus loin les remorqueurs traînant des voitures de bois ou de charbon, les bateaux-mouche désertés, les mariniers grondant contre le brouillard. Quai d'Orsay, il vit une armée de balayeuses, presque toutes de vieilles femmes dont les jupes suintaient l'horrible détresse, venues là, comme en un Sabbat, occupées à chasser de leurs balais de sorcières des tas neigeux; et défilèrent ensuite de maigres employés avec des visages de pauvres et de longs nez que le froid rougissait et faisait pareils; puis, des ouvriers, puis, des voyous, puis, des filles en cheveux raccrochant les redingotes matinales de leurs doigts crevés d'engelures; puis, des oiseaux ébouriffés à la cime des arbres nus, et piaillant la misère. Tous ces êtres glacés, toutes ces choses mortes, il aurait voulu les réchauffer, les ressusciter de sa miséricordieuse tendresse, leur donner un peu de joie. Des mendiants le comprirent; ils entourèrent le cavalier--et Raymond plus heureux fit sa distribution quotidienne plus large. Un factionnaire lui porta les armes; il salua et passant près du corps de garde, se dirigea vers la cour du quartier. --Le capitaine est dans un de ses bons jours, dit le sous-officier qui commandait le poste. --Ne vous y fiez pas, maréchal des logis, répliqua le brigadier. Avec ce sacré Pontaillac, on ne sait jamais si c'est du lard ou du cochon! --Moi, je sais le pourquoi, hasarda un simple cuirassier, fils de famille, et tête brûlée. --Il est cocu? --Non. --Il se saoûle? --Non. Le maréchal des logis et ses hommes, la pipe à la bouche, se groupèrent autour du poêle, et le cuirassier instruit leur expliqua les phénomènes de la morphine. On s'écria: --Il ferait mieux de boire des bocks! --Et même des champoreaux! --Et même de la verte! Après avoir écouté le rapport, le capitaine rejoignit le major Lapouge, à la salle de visite. --Veuillez donc, cher ami, me donner un mot. J'ai besoin d'une solution à soixante pour cent? --Jamais, capitaine! --J'irai chez un docteur civil. --Allez-y! Moi, je ne suis pas un assassin! Et il lui tourna les talons. * * * * * Rentré à son hôtel, Pontaillac fit sa toilette, et il déjeuna de bon appétit. Clément, l'ordonnance qui le servait, un énorme rougeaud de Normandie, reçut l'ordre de faire atteler le coupé. Mais, Raymond jugea qu'il avait encore quelques minutes, et, le cigare aux dents, il visita l'hôtel, animé du désir de le meubler à neuf pour une heure bénie, celle où la marquise de Montreu daignerait y apparaître. Oh! ce jour-là, il voulait une restauration complète, depuis les sièges et les tentures jusqu'aux boiseries, aux glaces et aux litées, et tout serait bouleversé, en cette demeure bâtie au siècle dernier par un financier amant d'une danseuse de l'Opéra: tout rayonnerait d'une virginité nouvelle, les salons, les chambres, le fumoir, la bibliothèque, l'office, les remises, les écuries, les jardins--et seules, puisqu'elles avaient droit à l'immortalité, vivraient toujours jeunes, les admirables peintures de Boucher. A deux heures, le capitaine montait en voiture, et ordonnait, tremblant d'amour: --A l'hôtel de Montreu! * * * * * Lorsque Pontaillac entra dans la bibliothèque du marquis Olivier, celui-ci était debout et pâle devant le foyer qui allumait de ses ors les marbres, les bronzes, les cuirs de Cordoue, les reliures précieuses et le double blason des Montreu et des La Croze. --Qu'as-tu donc, Olivier? demanda Raymond, avant même d'avoir serré la main du marquis. --Je suis inquiet; ma femme est souffrante. --Rien de grave, n'est-ce pas? balbutia le visiteur qu'une angoisse envahissait. --Je l'espère. Aubertot est auprès d'elle; il m'a renvoyé, et j'attends. Raymond n'osait plus regarder l'ami qu'il voulait trahir, le gracieux gentilhomme aux cheveux blonds, à l'œil doux et rêveur, à la barbe mousseuse taillée en pointe, dont la fragile et élégante silhouette enveloppée d'une robe de chambre en velours noir très simple contrastait si fort avec la puissance du beau soldat. --Hier encore, à l'Opéra, la marquise était gaie, souriante. --Oui, mais, ce matin, en déjeunant, Blanche a été prise d'un violent mal de tête, et depuis les douleurs sont devenues intolérables. --Je te laisse, mon ami. --Non, reste. Le docteur va descendre dans un instant, et je suis bien aise de t'avoir auprès de moi. Une porte s'ouvrit, et le docteur Étienne Aubertot, professeur à la Faculté et membre de l'Académie de médecine, parut avec sa bonne figure de chanoine entièrement rasée et que surmontait au-dessus d'un front très haut, vrai front de penseur et d'artiste, une chevelure grise aux boucles soyeuses. --Eh bien? dit Olivier. --Eh bien? répéta Pontaillac, malgré lui, sous le visible effort d'une inquiétude grandissante. --La marquise n'est pas en danger, mais elle souffre atrocement d'une névralgie susorbitaire que je vais combattre avec de l'antipyrine. François est parti en chercher. --Vous croyez, docteur, que l'antipyrine la guérira? --Nous aurons au moins un soulagement, mon cher marquis. --Hâtez-vous, de grâce?... Blanche est martyrisée. --C'est vrai. La névralgie susorbitaire a sa place au nombre des maux humains les plus douloureux; mais dans une demi-heure... --Et vous la laisserez souffrir une demi-heure encore? C'est impossible! --Que voulez-vous? J'espère que l'antipyrine agira, et, du reste, il n'y a pas de meilleur remède. --Je vous demande pardon, monsieur le docteur, fit Pontaillac. Il y en a un puissant, radical, infaillible. --Et pourrais-je connaître cette belle panacée? --La morphine, cher maître, la morphine! Le professeur Aubertot réfléchit un instant et observa le capitaine de son œil bleu très clair: --Ma foi, vous avez raison, et je vous remercie de m'y avoir fait songer. Il se tourna vers M. de Montreu: --Je vais écrire une ordonnance. --Inutile, docteur, continua Raymond. J'ai là sur moi tout ce qu'il faut pour guérir. Pontaillac tendit au médecin un minuscule flacon et un écrin des plus élégants. --Non, non! Pas ça! pas ça! dit Aubertot: Je n'en connais pas la dose, et je veux une solution très faible; mais j'accepte l'instrument. Vous êtes notre Providence, mon cher capitaine. L'officier prit congé de M. de Montreu et du docteur Aubertot, et quelques minutes plus tard, le mari et le médecin pénétrèrent dans la chambre de la malade. Sur une haute et vaste litée, en un fouillis de dentelles, la marquise Blanche de Montreu, née de La Croze, étreignait nerveusement sa tête de ses deux mains aux doigts légers, et le long des épaules un peu maigres et des bras nus, les beaux cheveux roux s'épandaient avec des lueurs métalliques. On devinait, au travers de la chemise de surah et l'on voyait par l'échancrure de la gorge, une peau rosée d'un sang vermeil; le corps était jeune et chaud, et les formes juvéniles, dans leur chaste enveloppement, étaient pleines de grâce et de suggestions voluptueuses. Elle retomba sur l'oreiller, en étouffant un cri de douleur; ses beaux yeux de velours brun s'emperlaient de larmes, le petit nez aux narines délicates, les lèvres qui laissaient voir une rangée de dents mignonnes, le cou svelte, tout ce charmant visage, enfin toute cette adorable jeunesse luttait, vaillante, pour ne pas affliger l'époux adoré. Aubertot s'avança, tête nue, et dit: --Madame, nous vous apportons le soulagement. Le docteur emplissait la Pravaz d'une solution de morphine au trentième, et Olivier se sentait trembler à l'idée que l'aiguille blesserait les chairs roses et douces. Pontaillac, l'ami Pontaillac, le cuirassier-hercule, pouvait supporter une opération même terrible--mais elle, sa dame si fluette, sa Blanche si impressionnable, aurait-elle la force? Et, dans son ignorance du remède, comme s'il devinait les choses à venir, Olivier arrêta brusquement le bras du docteur. --Non... Je vous en prie? --Pourquoi? --J'ai peur... pour elle. --Aucun mal, aucun danger, monsieur. --Vous me le jurez? --Marquis, je vous le jure. Il y eut un silence. --Moi, je n'ai pas peur, Olivier, fit la marquise, en présentant son bras. La piqûre faite, Aubertot questionna la dame. --Vous ai-je fait du mal? --Pas du tout; mais je souffre toujours. --Attendez. Les deux hommes s'éloignèrent au fond de la chambre, et Blanche commença bientôt à subir la domination du stupéfiant. Immobile, d'un œil déjà voilé, elle regardait le christ d'argent cloué sur un sombre velours, le bénitier d'ivoire, le prie-Dieu, la glace de Venise, les bibelots, les portraits, le vitrail des hautes fenêtres, et ces objets s'animaient et vivaient. Le docteur et le mari se rapprochèrent, observant la femme. A un moment, sa respiration très calme sembla s'arrêter tout à fait: le médecin secoua doucement madame de Montreu, et la respiration reprit aussitôt, franche, régulière. Blanche ne dormait pas; elle ne souffrait plus; elle ne répondait pas aux paroles qu'Olivier lui adressait; mais elle les entendait pour ainsi dire inachevées, sans précision humaine, telles que ces voix qui, dans le rêve, bruissent à nos oreilles leurs harmonies confuses. Elle ne remuait pas; mais ses lèvres entr'ouvertes souriaient d'un sourire de béatitude--et toute la femme se transportait vers un au-delà où elle jouissait de secrètes et incomparables extases. Au bout d'une heure de calme persistant, le médecin se retira. --Vous veillerez, dit-il au mari, car il faut secouer madame la marquise, si la respiration s'arrête encore. Il s'en tint là, ne voulant pas ajouter que souvent, après une piqûre, il se produit chez certaines personnes un état comateux dont les suites peuvent être graves. * * * * * Le soir était venu, et Olivier demeurait seul auprès de madame, lorsqu'un appel se fit entendre à la porte. --Entre, ma bonne Catissou, autorisa le marquis. Une femme s'avança très droite, malgré son grand âge, en robe de popeline noire, coiffée d'un fichu de soie rouge, à la manière des Bordelaises; elle marchait, recueillie et non pas servile: deux bandeaux de cheveux blancs ornaient son front sillonné de rides profondes, et sa bouche démeublée gardait un sourire de bonté infinie. Cette vieille servante avait vu naître et grandir Olivier, là-bas, en Limousin, dans le manoir ancestral de Montreu; elle l'avait élevé, dorloté, à la mort des parents, et sous la tutelle d'un oncle aujourd'hui disparu. Et quand le gentilhomme, marié à l'unique héritière d'une noble maison, quitta la Haute-Vienne pour Paris, elle voulut le suivre, le servir encore, de tout son dévouement de chienne maternelle aimée et respectée. En cet hôtel du boulevard Malesherbes, au milieu des larbins qu'elle commandait, de toute la valetaille fin-de-siècle, elle aimait à tricoter des bas, le soir, près des fourneaux de la cuisine, en gémissant des vastes cheminées seigneuriales et des flambées énormes. Olivier voyait en elle une amie, presque une parente, et sur son ordre, elle le tutoyait comme autrefois du temps où elle déshabillait le petit gentilhomme, bordait le lit, s'enorgueillissait d'être l'humble maman de son «monsieur». Elle dit, en patois limousin: --Olivier, je viens de coucher la petite Jeanne. Comment se trouve notre dame? --Beaucoup mieux, sourit le gentilhomme. L'ancienne ajouta: --Tu ne peux pas rester ici toute la nuit... Ta vieille est là... Voyons, il faut aller te coucher... Ne fais pas l'entêté... M. de Montreu, assez hautain avec les autres serviteurs, riait des familiarités de Catherine, et loin de les combattre, il les encourageait par ses réponses patoises et l'évocation du lieu natal. --Je veillerai tout seul. --Non... Non... Sans la brusquer, il poussa la femme vers la porte, courut embrasser dans la chambre voisine, Jeanne, sa fille, une blondinette de quatre ans; puis il s'installa dans un grand fauteuil. Mais, avant l'aurore, Blanche l'invita des yeux à se glisser près d'elle, et ils s'aimèrent. La jeune marquise oubliait sa maudite névralgie, et jamais elle ne fut plus amoureuse, ni plus désirable. Elle conservait le souvenir de la douleur, mais sous le charme de la morphine, dans l'apaisement de tout son être, cette douleur la désertait pour s'acharner contre une autre femme, et elle plaignait la remplaçante immatérielle de tant souffrir. D'autres phénomènes, au réveil de l'esprit, se manifestèrent avec les couleurs exactes des tableaux: sa chambre de malade se transforma en un parc magnifique, et la marquise revit le château paternel, les Tuilières, à la belle saison des vacances. Jeune fille, elle y fêtait ses deux meilleures amies du Sacré-Cœur, de Limoges: une cousine pauvre, Mathilde de Chastenet, aujourd'hui Mme Gouilléras, la femme d'un riche marchand de bois, toujours exilée dans leur trou de province; Geneviève Saint-Phar, oh! celle-ci, une demoiselle du dernier train, du dernier bateau, de la dernière périssoire, une doctoresse parisienne que Blanche eût appelée à son lit de douleur, sans la crainte de blesser l'illustre maître Aubertot. Puis, la dame charmée se reportait aux jours où M. de Montreu engagea sa campagne amoureuse. Tous deux s'adoraient; l'union des La Croze et des Montreu assortissait les avantages de la naissance et la fortune. Mais, il y avait un rival, un jeune homme également bien né et plus millionnaire qu'Olivier--un voisin, le seigneur du château des Ormes, le comte Raymond de Pontaillac, alors lieutenant de cuirassiers. Mlle de La Croze n'hésita pas: le grand Raymond l'effrayait, et elle choisit Olivier, malgré peut-être les désirs de son père. Les relations se firent très rares entre les Montreu-La Croze et Pontaillac. Cependant, après la naissance de Jeanne, l'officier en congé se présenta aux Tuilières. Désormais, tout nuage s'évanouit; Raymond traitait Blanche en camarade, parlait à Olivier de ses maîtresses. A Paris, le feu s'était réveillé, embrasant le cœur et les sens du capitaine, et l'homme dut abriter sa passion irrésistible, sous les dehors d'un violent amour, d'un amour de parade pour la Stradowska. III Villa Saïd, dans une vaste pièce au plafond de cristal et aux murailles tapissées de satin rouge et piquées d'objets étranges, de trophées, de faïences, de poignards, de fusils, de lances, de haches, de fouets de chasse, de têtes d'animaux, de cornes, de flamberges, de spontons, de hallebardes, d'ombrelles chinoises, de masques, de chapeaux mexicains, de sabres russes, Christine, allongée sur une montagne de peaux de bêtes, caressait tendrement ses deux grands lévriers noirs, Bog et Tolgo. Elle était drapée d'un peignoir cachemire chaudron ouvert à partir de la taille sur un panneau de satin soufre brodé de chrysanthèmes, le fond travaillé en petits plis à la lingère; elle se souleva, prit un miroir, et devant son visage d'une irrégulière et fraîche beauté, devant sa blonde et magnifique chevelure, ses yeux bleus, d'un bleu saphir, son nez gracieux, ses lèvres vermeilles et d'une chair neuve, ses jolies dents, elle sourit d'un sourire qui disait à la fois l'orgueil de se trouver belle et le chagrin d'être seule à aimer. Au-dessus d'elle, un dais de soie vieux rose brochée de blanches marguerites, avec des hampes d'étendards que terminaient des gueules de dragons en bronze, lui faisait une lumière douce, dans la fantasmagorie des étoffes, l'éclat des ors, des plumes et des fleurs. Çà et là, des palmiers, des dracœnas, des gynériums, des corbeilles de lilas blanc, des éventails de plumes d'autruche, des paons et des aigles empaillés, des mimosas, des jasmins d'Espagne, des camélias, des primevères, des rhododendrons, une orgie de roses, une sardanapale de verdure, et tout le long du temple, des peaux de bêtes jetées, gardant des apparences vivantes de lions, de tigres, de jaguars, de buffles, de castors, de renards, de loups, d'ours, d'hyènes et de crocodiles. Les dressoirs d'ébène supportaient un nombre infini d'artistiques richesses, des curiosités de tous les âges et de tous les peuples: émaux, saxes, ivoires, laques, bibelots de marbre, de serpentine, de bronze, d'argent et d'or. En face de la monumentale cheminée de granit, une immense volière aux barreaux dorés et aux cascades versicolores, comme les fontaines lumineuses de l'Exposition, donnait asile à un monde d'oiseaux, et sous le ruissellement des gerbes liquides et des plumages, une cassolette odorante exaltait un millier de chanteurs. Si les panoplies variées remontaient au fanon de pourpre des rois francs pour se terminer au javelot des Howas, les tableaux, les marbres et les bronzes, tous les chefs-d'œuvre des maîtres anciens et modernes, offraient un pittoresque assemblage: les Rubens, les Benvenuto Cellini, touchaient les Carpeaux, les Falguière et les Meissonier; une tête de Ribot avait à sa droite un paysage de Guillemet; une étude de Puvis de Chavannes avait à sa gauche une aquarelle de Forain, et là-bas, sur son estrade de velours blanc, trônait un piano à queue, le dernier cri d'Erard. Enfin une châsse étincelait de joyaux, lyres, colliers, bracelets, vases, rivières, ciboires, hanaps, miniatures, camées, palmes d'argent, fleurs de rubis, couronnes d'or,--des souvenirs de princes, de rois, d'empereurs, autant d'hommages, autant de lyriques victoires. Maintenant, la Stradowska allait et venait, fiévreuse, en relisant une lettre de Pontaillac, une lettre de banales excuses où Raymond cherchait à justifier son absence. --Il ment! grondait-elle... Il ment!... Il ment!... Sa taille imposante se dressait dans un vent de colère, et ses petits doigts claquaient, rageurs. Elle s'arrêta près d'un guéridon encombré de livres, de journaux, de partitions, de feuilles illustrées. On voyait là des dédicaces de musiciens et d'auteurs illustres, des articles élogieux, des portraits du dernier rôle, des lettres de Gounod, de Massenet, de Saint-Saëns, les félicitations enthousiastes des grands compositeurs russes, Cui, Rimsky-Korsakoff, Glazounow, Liadow, Lavroff, Beleff, une véritable moisson de gloire--et Christine, désolée, envoya d'un coup d'escarpin, toute la moisson au diable-vauvert. Fille d'un officier russe, orpheline élevée à Moscou, dans l'Institut-Catherine qui est pour les grandes demoiselles de là-bas ce que sont nos maisons de la Légion d'honneur pour les filles des légionnaires, Christine avait une âme d'artiste. Elle charmait directrices et compagnes de sa voix chaude et vibrante, et au sortir de l'Institut, elle courut l'Europe. Les succès de Pétersbourg, de Milan, de Vienne et de Londres l'appelaient en France, et ce fut après un mémorable triomphe à l'Opéra, que le brillant capitaine lui dit les premiers mots d'amour. Elle aimait Raymond: elle l'aimait de toute sa jeunesse, de tout son sang; elle s'était livrée tout entière, et elle le voulait tout entier. Ses autres amants--les amours de passage--elle les oubliait, rajeunie d'une foi nouvelle. Pourquoi l'abandonnait-il? D'abord, elle attribua la cause des nervosités du jeune officier à la sinistre liqueur dont elle cherchait vainement à interdire l'usage, mais, l'autre soir, en voyant Raymond dans la loge de Mme de Montreu, la Stradowska eut la pensée d'une rivale. Tandis que sur la scène, elle jouait pour lui, indifférente aux bravos et au feu des jumelles, Pontaillac se tenait à la droite de la marquise Blanche, et il ne regardait Christine que lorsque le marquis Olivier regardait Madame. Lui, si élégant, il prenait là-haut des allures de collégien, et la diva le vit trembler et rougir, quand le marquis aida sa femme à mettre une sortie de bal. La trahison était-elle accomplie ou seulement en voie d'espérance? Christine l'ignorait encore. Que pouvait-il reprocher à sa fidèle maîtresse? Est-ce qu'elle lui coûtait trop d'argent? Non, car outre que l'engagement à l'Opéra et les honoraires des soirées mondaines assuraient le train de l'hôtel, la diva possédait quelques rentes. Pontaillac la comblait de fleurs et de bijoux, et si elle faisait mine de refuser, il se fâchait. Elle l'aimait, l'adorait, millionnaire, comme elle l'aimerait, l'adorerait demain, si les millions venaient à s'évanouir. Et ce qui prouvait le désintéressement absolu de Christine, c'est qu'elle ne songeait point à épouser Raymond: femme, elle le préférait à un rang social; artiste, elle le préférait à son art. --Monsieur Rajileff est là, madame, vint annoncer une des servantes. --Qu'il entre! De nouveau, couchée sur l'amas de fourrures, Christine éloigna ses lévriers et tendit la main au visiteur. --Je m'ennuie, Loris. Très respectueusement, l'homme, un grand et maigre vieillard à favoris grisâtres, parla de la répétition quotidienne. --Non, je ne chanterai pas aujourd'hui, et je ne chanterai peut-être plus jamais, déclara Christine qui allumait une cigarette. --Par les Saintes-Images! C'est impossible! fit l'accompagnateur habituel de la diva. --Loris? --Madame? --Est-ce que je suis aussi jolie que les Parisiennes? --Bien plus belle! Et le Tout-Paris est unanime à célébrer votre talent et votre beauté!... Vous avez lu les journaux? --Je m'en moque! --Les illustrés donnent votre portrait, et je vous signale un article du _Rabelais_. --Ça m'est égal! --Il faut vous distraire, madame; il faut travailler. Allons, donnez-moi la joie de vous entendre. --Pas encore, mon bon Rajileff. Ils évoquèrent leur pays, les steppes immenses, les fleuves, les merveilles du Kremlin, et comme au souvenir des choses lointaines et bénies, le calme renaissait sur le visage de la jeune Russe, on entendit vibrer le timbre de l'antichambre. Christine écouta et ne put réprimer l'effet d'une désillusion. --Madame, dit la camériste en entrant, il y a là un monsieur qui insiste pour voir Madame. Voici sa carte. La Stradowska lut sur le bristol: «César Houdrequin, rédacteur au _Rabelais_.» --Je ne connais pas ce monsieur; je ne reçois pas. Sais-tu ce qu'il veut? --Il a parlé d'une interview. --Les interviews, j'en ai assez! Mais la diva réfléchit, et animée de cette idée qu'à force d'éclat, elle arriverait à reconquérir son amant, elle pria Loris Rajileff de passer dans un salon voisin et reçut le journaliste. César Houdrequin, jeune gommeux à monocle, tête brune et frisée, avec un nez en lame de sabre et une barbiche de chasseur à pied, s'inclinait en homme du monde. --Madame, je vous apporte d'abord les compliments du _Rabelais_. --Votre journal, monsieur, répondit la diva, est toujours aimable, et j'en suis bien reconnaissante... Veuillez vous asseoir. Et pleine de bienveillance, elle offrit une cigarette orientale à l'interviewer, qui commença, entre deux bouffées: --Chère madame, on a déjà beaucoup écrit sur vous, sur votre talent, sur vos charmes, sur votre génie d'artiste; on sait les propositions qui vous sont faites chaque jour par les plus grands impressarii de l'Amérique; on n'ignore pas votre refus hautain d'aller chanter en Allemagne: vous Russe, vous vous êtes montrée plus Française que bien des Français. Mais, ce n'est pas là le motif de notre interview. Aujourd'hui, le public a des exigences considérables, et je dirais que le _Rabelais_ peut les satisfaire, si ma modestie n'y était intéressée. Un journal bien informé doit à ses lecteurs... presque des indiscrétions. Pardonnez-moi donc, madame, et daignez me répondre. Est-il vrai qu'un des grands-ducs de Russie a déjeuné chez vous, ce matin, et que... La Stradowska l'interrompit vivement: --Je n'ai reçu la visite d'aucun duc, monsieur, et je ne comprends pas votre interrogation tout au moins bizarre. Je vis ici comme il me plaît, et mon existence privée ne regarde personne. --Ah! madame, ne vous fâchez pas! Je vous le répète, et vous le savez, le _Rabelais_ est obligé par ses lecteurs... --Tant pis pour vos lecteurs! --Mais la visite d'un grand-duc n'a rien de blessant, au contraire, et votre célébrité va y gagner. --Assez, monsieur. Houdrequin murmura des paroles courtoises. Oh! il n'entendait pas abuser! Il soumettrait à Christine son interview, avant de la livrer au journal. Vraiment, il n'y serait point glissé de choses galantes, et le public verrait là un simple hommage rendu par une impériale altesse à une illustre compatriote. --Vous m'ennuyez, monsieur! Je n'ai jamais eu de relations avec les grands-ducs. --Même... platoniques? --Même platoniques. --Et le prince de Galles? --Eh bien, quoi, le prince de Galles? --Est-ce que vous n'avez pas soupé vendredi avec Son Altesse au Pavillon Chinois? --Jamais de la vie! --Alors, le directeur du _Rabelais_ va me flanquer à la porte. --Et pourquoi ça? --Parce que, sur le ragot d'un confrère, je lui ai promis des révélations russes et anglaises. --Votre confrère s'est amusé de vous! --Et il me le payera! Au revoir, madame. --Adieu, monsieur. Demeurée seule, Christine appela Rajileff et furieuse de la visite du reporter, se détendit les nerfs, aux accords du piano, avec des roulades. * * * * * Vers les quatre heures, un landau, attelé d'une magnifique paire d'orloffs, s'arrêta devant l'hôtel de la villa Saïd, et le capitaine de Pontaillac en descendit. --Ah! te voilà enfin! gémit la Stradowska, toute éplorée entre les bras de Raymond. Ils restèrent un moment serrés l'un contre l'autre. L'officier inventait des excuses, mais Christine lui ferma la bouche d'un baiser. --Ne mens pas?... Tu ne m'aimes plus... Tu aimes une autre femme?... --Je te jure... --Ne mens pas! Le souvenir de la marquise de Montreu lui brûlait le cœur et les lèvres, mais elle se sentit le courage de se dominer, prête à tous les pardons, à toutes les grandeurs. --Aime-moi un peu? --Je t'adore! Cette fin de journée, ils la passèrent au Bois, dans la voiture du comte, et le soir, après un souper en tête-à-tête, Raymond voulut bien faire à Christine l'aumône d'un semblant d'amour. Qu'ils la connaissaient mal ceux qui la soupçonnaient de trahir son amant, son idole! --Veux-tu, chéri, que je quitte le théâtre? --A quoi bon! --Je n'aime que toi... --Et la gloire, ô Christine? --La gloire, le bonheur, c'est toi, toi, rien que toi! Elle l'entourait de ses beaux bras, le chauffait de toute l'ardente chaleur de sa jeunesse, et lui, l'esprit en déroute, rêvait de la grande dame. --Laisse-moi... --Raymond? --Tu m'agaces! --Mon bien-aimé? --Tu m'embêtes! J'ai besoin de ma piqûre. --La morphine te tue! --Elle me fait vivre. --Demain, Raymond... --Non... Vite, ma Pravaz! * * * * * Au matin, de retour chez lui, le capitaine trouva un billet aimable du marquis de Montreu et un petit paquet renfermant une de ses Pravaz si gracieusement offerte au docteur Aubertot pour l'usage de la marquise Blanche. Le billet disait: «Mon vieux Pontaillac, Grâce à la morphine, ma chère femme a vu disparaître sa névralgie rebelle. Nous te proclamons le premier médecin de France, et te fêterons, si tu veux bien, lundi soir, sept heures. Il y aura des perdreaux, des bécassines et un lièvre du Limousin, une chasse superbe de bon papa La Croze. Ton ami, OLIVIER.» Raymond vint dîner à l'hôtel du boulevard Malesherbes, et il n'osa point encore affirmer la passion qui le dévorait. Les jours, les semaines s'égrenaient, pareils. En février, en mars, en avril, la marquise de Montreu souffrit de ses crises névralgiques. On rappela le professeur Aubertot, mais celui-ci, malgré les prières de sa cliente, s'opposa à de nouvelles piqûres de morphine. Il signalait le danger, et à l'insu du docteur et du mari, Blanche acheta une Pravaz et se fit délivrer des ordonnances par un autre médecin. Secrètement, elle recourait aux injections hypodermiques; elle en arriva à faire fabriquer des seringues d'argent, de vermeil et d'or, gravées de son chiffre et incrustées de pierres précieuses. IV --Monsieur le docteur Aubertot? --Veuillez entrer là, madame, répondit à la visiteuse un domestique en habit noir et cravate blanche, droit et rigide, solennel. Et il ouvrit à l'horizontale Luce Molday la porte d'un grand salon où quelques personnes étaient assises, les unes près de la table et feuilletant des livres et des albums, les autres, isolées en de vastes fauteuils, sous les ombres crépusculaires. La consultation allait bientôt finir, mais le timbre du vestibule retentit encore, et parut un jeune homme, un habitué. --Il est bien tard, monsieur Lagneau, observa le valet de chambre. --Je tiens à passer, Baptiste. Déjà, le monsieur avait glissé une pièce de deux francs au larbin; celui-ci le fit pénétrer dans un petit salon, et comme le docteur reconduisait une dame, le tour de Lagneau arriva tout de suite, malgré les longues heures d'attente des autres clients. --Je vous salue, monsieur le professeur. --Asseyez-vous, monsieur Lagneau. Aux clartés des lampes, Aubertot examina son malade, lui tâta le pouls, recommanda la continuation de la précédente ordonnance: bromure de potassium, bains électriques, et termina en ces termes: --Pas de fatigue, pas d'émotion--et revenez dans huit jours. Lagneau posa deux louis sur la table et sortit. Des dames, des messieurs, tous affligés de maladies nerveuses, entrèrent et disparurent avec la même rapidité, lestés d'ordonnances presque pareilles. Luce Molday, en robe de drap gris rat, manches de peluche, avec un gilet rayé de lacet blanc et or, toque en passementerie dorée, torsade de voile blanc et panache aigrette gris rat, les menottes gantées et chaudes dans un manchon à la dernière mode, un oiseau ailes déployées--Luce baissait les yeux. Elle se recueillait, domptée par le luxe sévère de la grande salle dont les huit fenêtres donnaient sur l'avenue de l'Opéra; elle imitait les attitudes graves des autres personnes et n'imaginait guère que Baptiste, en ce lieu de science, échangeait des faveurs contre des pièces de quarante sous. On remuait des chaises à travers les salons voisins, et quelqu'un dit: --Ce soir, il y a bal chez le docteur. Restaient au salon Luce, deux messieurs et trois dames. Baptiste les informa que la consultation était terminée et leur remit des numéros d'ordre pour la prochaine du grand médecin des névroses. --C'est assommant! Je suis très malade, murmura l'horizontale qui sortait la dernière. Elle tira de sa bourse en filigrane d'or une pièce de cinq francs. --Est-ce qu'on pourrait passer avec ça? --Venez vite, madame, fit le valet, en empochant le métal. Comme tous ses illustres confrères, le docteur Aubertot ignorait les bonnes aubaines du domestique, ou bien il fermait les yeux. --Vous ne recevrez plus personne aujourd'hui, ordonna le médecin à Baptiste. Et indiquant un siège à sa nouvelle et agréable cliente: --Je vous écoute, madame. --Figurez-vous, monsieur le docteur, que depuis un mois je prends de la morphine en injections. --Et pourquoi prenez-vous de la morphine? --D'abord, je me suis piquée, histoire de m'amuser, et ensuite... --Parce que vous aviez besoin des piqûres? --Oui, monsieur. Étienne Aubertot, en redingote noire ornée de la rosette de la Légion d'honneur, appuya sur son poing sa belle tête pensive: --C'est un médecin qui vous a conseillé des injections de morphine? --Non, monsieur le docteur, c'est un capitaine. --De quoi se mêle-t-il celui-là? --Un capitaine de cuirassiers, un de mes bons amis, le comte de Pontaillac. --Le malheureux! --J'ai acheté la petite seringue et les solutions chez un pharmacien de la rue de Gomorrhe, un nommé Hornuch. --Et le pharmacien vous livre à volonté de la morphine? --Dame!--en payant. --Depuis combien de jours avez-vous cessé les injections? --Depuis trois jours. --Et vous éprouvez? --Un abattement et l'envie de me piquer encore. C'était délicieux, mais je crois que ça ne me réussit pas. --J'en suis sûr, moi. Voulez-vous guérir? --Oh! oui! --Eh bien, plus de morphine. Car, chez vous, la suppression radicale n'offre aucun danger: vous n'êtes pas encore une morphinomane; vous êtes tout au plus une morphinisée, et il va dépendre de vous, de vous seule, de retrouver l'énergie et la santé. --Merci, monsieur le docteur. Je vous dois? --Vingt francs, madame. Le soir, de nombreux équipages stationnaient devant la maison du docteur. Par l'escalier de marbre blanc, les habits noirs et les robes de bal affluaient au premier étage, et tout un monde d'illustrations parisiennes, de savants, de clubmen, d'officiers, d'écrivains et d'artistes, s'en venaient saluer M. et Mme Aubertot, lui très aimable, elle très gracieuse dans sa robe lilas, avec son profil de médaille grecque et ses cheveux poudrés à la maréchale. Trois salons en enfilade resplendissaient de lumières; un buffet était dressé dans la salle à manger, et là-bas, tout au fond, à gauche du cabinet du docteur, on apercevait un dôme de cristal protégeant le jardin d'hiver. Dans le salon du milieu, contre la muraille, s'élevait une estrade où déjà Coquelin cadet disait le monologue du _Cheval_. Sur des rangées de chaises, les dames assises maniaient leurs éventails de dentelles ou de plumes; les feux du lustre avivaient leurs épaules nues, les pierreries de leurs colliers et de leurs bracelets, les étoffes des robes éclatantes, les diamants des oreilles et des chevelures, et derrière elles, la ligne sombre des habits noirs, çà et là égayée de quelques uniformes, se massait, pleine d'un houhou flatteur. En un groupe, M. Arnould-Castellier, le major Lapouge, Jean de Fayolle et Léon Darcy, les camarades de Pontaillac; au premier rang des dames, la marquise Blanche de Montreu et son amie, la doctoresse Geneviève Saint-Phar, une maigre brune, point jolie, mais rayonnante d'intelligence; à droite et debout: le capitaine de Pontaillac, le marquis de Montreu; à gauche, César Houdrequin, du _Rabelais_, interviewant le professeur Émile Pascal sur la lymphe du docteur Koch. On applaudit le monologue; on écouta diverses chansons d'artistes de l'Opéra-Comique et des Bouffes, une poésie d'Alfred de Musset par Sarah Bernhardt, un solo de violoncelle par Mlle Galitzin, et vers onze heures, on vit paraître la Stradowska, en robe de satin blanc, longuement gantée de noir, les épaules nues, et sans autre parure qu'un collier de saphirs. Au piano, Loris Rajileff préluda, et la voix de Christine s'étendit, emplissant la salle de ses vibrations d'une grande tendresse ou d'une extrême puissance. Elle chantait un hymne russe, et dans la chaleur lyrique, à l'écho lointain de la Patrie, l'artiste avait des trémoussements, des voluptés radieuses qui semblaient l'enlever toute. La Stradowska dominait la foule attentive, et apaisant pour un seul homme le feu de son regard d'aigle, elle implorait un sourire de l'être adoré. Mais Raymond avait vu s'éloigner Blanche de Montreu, et tandis que Christine vocalisait encore, il suivait la dame, malgré lui. Jean de Fayolle, Léon Darcy, le major Lapouge et Arnould-Castellier l'arrêtèrent au passage: --Un vrai succès! --Admirable, la Stradowska! --On se ferait hacher! --Vous devez être fier, mon gaillard! --Eh bien, répondit Pontaillac en se dégageant, prenez-la et laissez-moi tranquille! Il passa, et les autres dirent: --La morphine l'énerve! --Elle l'empoisonne! --Elle le rend fou! --Elle le tue! --Un si bon garçon!... Quel dommage! Le directeur de la _Revue militaire_ conclut: --Cet animal-là est un apologiste. Ne s'est-il pas avisé, un soir, de me piquer pour une rage de dents?... J'ai eu mal au cœur--et ça me dégoûte, la morphine! Sous le brouhaha des applaudissements, Mme Aubertot et son mari obtinrent de la diva un chant français, et tout le monde fit silence. On ne remarqua pas la disparition de Mme de Montreu et du comte de Pontaillac. Blanche s'était dirigée vers le «buen retiro» des dames; mais trouvant la porte close, elle arriva dans le petit jardin d'hiver où des feuillages grimpaient le long d'un treillis d'or. En ce lieu charmant, elle fut ravie de ne rencontrer personne. Tout près d'elle, une grotte que fleurissaient des mimosas et qu'entouraient des plantes géantes attira son attention. Justement, une torchère de cuivre à dix becs électriques laissait la grotte dans une ombre relative, et les bruits harmonieux du salon faisaient évanouir la crainte des dangers. Alors, derrière les verdures, Blanche leva brusquement ses jupes, et au milieu des trésors de luxe intime, en rabattant son bas de soie gris-perle, découvrit un mollet de chair rose. Pour garnir la Pravaz, elle fit tourner le chaton de diamant d'un de ses bracelets, dévissa un minuscule flacon, y plongea l'aiguille--et sans hésiter, meurtrit une fois encore sa jambe de marquise. Une ombre s'interposa entre elle et la lumière, et Mme de Montreu vit debout devant elle Raymond de Pontaillac qui la regardait. Indignée, blessée dans sa pudeur de femme, elle se dressa pâle et si hautaine que l'officier en tressaillit. --Monsieur, de quel droit m'avez-vous espionnée?... C'est le fait d'un... Mais l'insulte expira sur ses lèvres. --Madame, dit Raymond, je vous ai vu sortir; vous paraissiez souffrante... --Eh! que vous importe, monsieur! Il lui saisit les mains, l'effleura d'un baiser: --Blanche, Blanche, je vous aime... Eperdue, la marquise voulait fuir, et sous l'ardeur du poison, une force mystérieuse la retenait là, et de violents désirs lui montaient au cerveau. L'éclair de ses yeux se mêlait à la flambée du regard de l'homme, et il y avait en elle deux créatures: la chaste épouse, mère immaculée, et l'autre, la nouvelle, une morphinomane dont le corps frémissait d'amour. --Monsieur... Monsieur... --Blanche, je vous aime... Blanche, depuis votre mariage, depuis votre refus de m'épouser, je lutte contre ma passion... Où sommes-nous?... Je l'ignore... Je ne vois que tes yeux! Raymond l'entraînait, et elle jetait autour d'elle ces regards douloureux du voyageur qu'enchante et terrifie l'abîme. Enfin, reconquise, elle arrêta l'homme et sa disparition éveilla le morphinomane à la réalité. Maintenant, on dansait partout, et le marquis Olivier interrogeait doucement sa femme: --Tu es souffrante? --J'ai un peu de migraine. --Partons? --Non... pas encore... Je veux danser... Les valseurs tourbillonnaient, au son d'un orchestre roumain; la Stradowska acceptait le bras de Léon Darcy, en étudiant la marquise; Jean de Fayolle invita Blanche. Mme de Montreu se leva, et dès les premières mesures, sentit le parquet flotter sous elle. --Qu'avez-vous, madame? --Rien, monsieur... Ne me serrez pas trop, je vous prie? Des groupes valsaient, légers. Blanche, les yeux grands ouverts, trébucha, et Fayolle crut qu'elle allait défaillir. --Vous me serrez trop, monsieur! reprit-elle, irritée. --Marquise, je... --Votre main est dure comme une main de fer... Sur un ordre impérieux, le cavalier dut abandonner la main et la taille--et Blanche tomba à la renverse, entre les bras de son mari qui accourait. Au milieu du tumulte des invités et des domestiques, le marquis Olivier, aidé de Mme Aubertot, de Jean de Fayolle et du major Lapouge, transporta sa femme dans le cabinet du docteur. Pendant quarante minutes, Mme de Montreu resta sans notion exacte de ce qui se passait autour d'elle: des gens circulaient, blancs et noirs, autant de rouges fantômes. La malade, étendue sur un divan, ne pouvait dire un mot, ni faire un geste. Déjà, la plupart des invités venaient de se retirer, et demeuraient seulement près de son amie de pension, la doctoresse Geneviève Saint-Phar, le major Lapouge, les docteurs Aubertot et Pascal, l'un et l'autre professeurs à la Faculté de Paris. Les quatre médecins examinèrent les différentes fonctions: le cœur très lent battait cinquante; les mouvements respiratoires descendaient bien au-dessous de la normale. Des soubresauts agitaient le corps. M. Émile Pascal, un homme de haute taille, vert encore, aux moustaches épaisses et grisâtres, rajusta son lorgnon et dit à Olivier: --Est-ce la première fois que Madame éprouve de ces troubles nerveux? --Oui, docteur, la première fois. --Habituellement, ces sortes de spasmes ne persistent pas. Et s'adressant à son collègue Aubertot: --N'êtes-vous pas frappé, comme moi, de la dilatation des pupilles? --Sans doute. Bien que médecin des Montreu, Aubertot voulut s'effacer devant son illustre confrère, et celui-ci demanda au gentilhomme: --Qu'a-t-elle mangé ce soir? --Aucun plat que je n'aie goûté moi-même. --Voyons les bras, les jambes, continua Pascal, en priant Mme Aubertot d'emmener le marquis. Il aperçut aux cuisses et aux mollets de nombreuses piqûres, et déclara: --Nous sommes en présence d'une intoxication aiguë, d'un empoisonnement grave par la morphine. --Je m'en doutais! affirma le major. Et il gronda en lui-même: --Il y a du Pontaillac là-dessous! --Je dois avouer, dit Aubertot, qu'en décembre dernier, j'ai fait une piqûre à Mme de Montreu, mais une seule piqûre destinée à combattre des douleurs névralgiques. Tout récemment, la marquise, pour les mêmes causes, sollicita de moi de nouvelles piqûres; j'ai craint l'accoutumance, et j'ai refusé. --D'autres médecins auront été moins scrupuleux, hasarda la doctoresse. --Ce n'est pas le moment d'agiter cette question, reprit Pascal. Il faut déshabiller la malade. On n'avait ni le temps, ni le loisir de placer le thermomètre dans l'aisselle; la femme nue demeurait en résolution complète; la sensibilité sensitivo-sensorielle était abolie; le réflexe patellaire, le réflexe plantaire n'existaient plus, et une épingle, enfoncée à travers la peau, ne provoqua aucune réaction. Les docteurs se trouvaient devant un état caractérisé par le coma et le collapsus. Il y eut chez la malade des efforts de vomissements, et les mouvements respiratoires descendirent à dix par minute. D'autres particularités intéressantes se montrèrent du côté de la pupille et de la cornée, et il s'y joignit une abolition absolue du réflexe pupillaire; l'ouverture et l'occlusion alternative des paupières ne faisaient point mouvoir l'iris excité, et l'approche d'une bougie ne lui permit pas de réagir davantage. Enfin, sous l'influence du tannin et surtout du café à haute dose, la respiration commença à devenir plus ample; les battements du cœur devinrent également peu à peu plus nets et plus accélérés, et avec des frictions et des massages, la température remonta. Tout danger était conjuré. Mme de Montreu, n'acceptant pas les offres gracieuses de Mme Aubertot, voulut s'en retourner chez elle. Des femmes l'aidèrent à se vêtir, pendant que les quatre médecins rejoignaient, au jardin d'hiver, le marquis Olivier. Une discussion s'éleva entre le major, les professeurs et la doctoresse. Fallait-il, en présence de ce cas d'intoxication chronique par la morphine, employer la suppression brusque? Pascal, Aubertot et Mlle Saint-Phar tenaient pour la méthode des docteurs Ball, Zambacco, Lancereaux, etc., qui consiste dans la diminution progressive des injections; le chirurgien militaire, quoique bon Français, se déclarait partisan de la suppression immédiate et radicale, dont le docteur allemand Levinstein est l'apôtre. --Mais, ma femme ne prend pas de morphine! clamait Olivier. --Elle en prend, elle se cache de vous, répondit Pascal. Mlle Saint-Phar ajouta: --Tous les morphinomanes, les dames surtout, savent dissimuler. Devant l'autorité des professeurs, Lapouge s'inclina, et les médecins adoptèrent la méthode Erlenmeyer, progressive décroissante, dont ils expliquaient la marche, en exhortant le mari à surveiller sa femme. Blanche, prise de peur, écouta les conseils de Mlle Saint-Phar; elle lui fit l'aveu de sa passion morphinique; elle lui montra le bracelet renfermant la liqueur, jura de suivre les ordres des médecins et d'obéir à l'époux aimé. * * * * * A quelques jours de là, M. et Mme de Montreu partirent pour le château des Tuilières--et Raymond de Pontaillac endormit son chagrin d'amour. V C'était le printemps, et tout verdoyait dans la vallée de Saint-Martin-l'Église que domine le château des Tuilières. M. et Mme de La Croze, le père et la mère de Blanche de Montreu, y vivent, bénis des pauvres, aimés et respectés de leurs domestiques, de leurs métayers et de leurs voisins. Si le vieux castel des ancêtres a été remplacé par une habitation moderne, si l'herbe pousse au-dessus des anciens fossés et si là-bas, une tour démantelée évoque l'histoire, les descendants n'ont rien perdu de la valeur des aïeux, et ils ont même gagné en charité sociale. La façade du château donne sur une cour d'honneur, au milieu de laquelle s'épanouit un marronnier célèbre; à droite, les écuries et les remises, puis, les jardins, le parc, et vers la gauche, un vaste étang qui baigne les murailles. De la terrasse resplendissante de fleurs, on aperçoit les vingt domaines de la propriété, les maisons blanches, les prairies, les taillis ajourés, les masses profondes, le château des Ormes, la demeure seigneuriale de Pontaillac, et plus bas encore, le village de Saint-Martin-l'Église et son clocher pointu aux tuiles rouges. Un ruisseau vagabonde, le long des prés, et en haut du chemin, çà et là, dans les landes immenses, des blocs grisâtres, des dolmen, des tumuli, intéressent les membres des sociétés savantes, comme l'ameublement du château aurait pu intéresser et passionner un antiquaire: tapisseries anciennes, vieux bahuts aux fantastiques sculptures, grands lits à baldaquins avec leurs rideaux d'indienne à personnages, faïences limousines, horloges, et le billard lui-même aux primitifs filets en guise de blouses, toutes ces choses avaient leur histoire et témoignaient du respect et des soins de la noble famille. Oui, tout est joie par ce soleil; les oiseaux chantent l'éternité de la création; une brise chargée du parfum des thyms et des lavandes court sur la terre et s'en va rider les eaux de l'étang des Falettes, où dorment les fleurs nageuses; tout est joie! Mais, à la saison hivernale, lorsque, sous un ciel gris, les arbres dépouillés gémissent au vent et que les loups viennent hurler jusque dans le parc, il faut bénir sa terre natale ou rechercher les vives émotions, pour ne pas déserter. Et les beaux-parents du marquis ne désertent pas, et regimbent aux hivers mondains, tant vantés par leur gendre et leur fille. Au château des Tuilières, pendant le séjour des Montreu, on reçoit les châtelains du voisinage, et notamment Pontaillac, lors des congés de l'officier; mais l'intimité habituelle des La Croze est restreinte à l'abbé Boussarie, curé de Saint-Martin-l'Église, et aux Gouilléras--M. Adolphe Gouilléras, riche propriétaire et grand marchand de bois, ayant épousé Mathilde de Chastenet, la cousine pauvre de Blanche. * * * * * Ce jour-là, après déjeuner, le marquis Olivier, sa femme et leur fille Jeanne, se promenaient dans les jardins avec les La Croze. L'enfant marchait entre le parrain Pierre, un beau vieillard à la barbe de neige, et la marraine Amélie, une douce vieille en papillotes grises. Pour juger les La Croze, ne suffisait-il pas de rappeler la guerre de 70, les batailles où le gentilhomme commandait une compagnie de mobiles, tandis que la dame des Tuilières distribuait du pain aux humbles femmes des paysans-soldats? Conseiller général du canton, lieutenant de louveterie de l'arrondissement, M. de La Croze aurait voulu céder la première place à Olivier. Le gendre ne s'en souciait guère: il aimait mieux sa femme--et Paris. Dès l'arrivée aux Tuilières, M. de Montreu avait imposé--il le croyait, du moins--la diminution morphinique progressive. Les premiers jours, Blanche se révolta, dévoilant les artifices d'eau intercalaire, d'éther sulfurique, de chloroforme ou d'alcool. Il lui fallait de la morphine, et rien que de la morphine! Elle pleurait, se lamentait, injuriait, menaçait, puis elle se calma, parut renoncer au stupéfiant et à toutes les substitutions graduées, bien avant l'heure fixée par les médecins. Madame se prétendait sevrée, absolument guérie; elle parlait avec dégoût de son ancienne et ridicule passion; elle jouait du piano, pinçait de la harpe, chantait, riait, montait à cheval--et le marquis écrivait des lettres enthousiastes au docteur Aubertot. Celui-ci répondait: «Très bien! Mais, prenez garde! Veillez toujours!» Et il lui signalait des cas étranges de dissimulation chez les morphinomanes. Dans l'allée de tilleuls, M. de La Croze et le marquis allumaient leurs cigares; Blanche, maman jalouse, enleva la petite Jeanne des bras de grand'mère, et la couvrit de fous baisers. --Tu lui fais du mal, cria Mme Amélie. Regarde: elle pleure! Jeanne dit, en versant des larmes: --Méchante petite mère! La marquise éclata en sanglots, et se mit à marcher très vite. Olivier demanda, inquiet: --Blanche, où vas-tu? --Je rentre dans ma chambre; j'ai besoin de pleurer. Elle courait si fort que les La Croze et le marquis eurent peur et s'élancèrent. --Mais, laissez-moi donc! Vous m'ennuyez! Sur son chemin, elle rencontra la vieille Catherine qui voulut l'arrêter: --Madame?... --Laisse-moi!... Laisse-moi!... Devant ce spectacle, M. de Montreu fut saisi d'une angoisse... Est-ce que la terrible passion renaîtrait? Et bravant la consigne, il frappa à la porte de madame. Blanche vint ouvrir: --Je vais mieux. Il parla timidement de la morphine, et sa femme lui sauta au cou, toute joyeuse: --De la morphine?... oh! non, Olivier!... Tu crois donc que je veux mourir?... J'ai trop souffert, va... N'avons-nous pas brisé toutes les sinistres Pravaz? La jeune femme, entièrement calmée, avait repris sa gaieté. * * * * * Chaque jour, la marquise allait faire ses dévotions dans une petite chapelle située à l'extrémité des jardins, au milieu d'un fouillis de verdure. Par la porte grillée, on voyait sur l'autel une vierge de marbre blanc, des chandeliers d'or et des vases aux fleurs nouvelles; quatre prie-Dieu de velours s'alignaient, entre les deux fenêtres ogivales, dont le sombre et artistique vitrail flambait, à la lueur d'une lampe d'église. Un matin, le marquis et la petite Jeanne accompagnèrent madame jusqu'à la chapelle. La maman et la fillette s'étaient agenouillées, et Olivier, debout, remarqua les yeux de Blanche qui, depuis quelques minutes, exploraient le tapis, en une recherche infructueuse. Mme de Montreu s'absorbait dans la prière. Olivier emmena l'enfant, heureux de la voir sauter et rire. A un moment, Jeanne se baissa pour cueillir des violettes. --Oh! papa, vois donc le joli bijou! Ses doigts faisaient miroiter au soleil une Pravaz d'or. Le marquis saisit l'objet, vivement: --Jeanne, il ne faut pas dire à ta mère que tu as trouvé cela! --Pourquoi? --Parce que tu me ferais beaucoup, beaucoup de peine. --Mais, je ne veux pas que tu aies du chagrin, petit père... Chut!... Voici maman!... Blanche venait à eux, le regard fouillant les herbes, les ronces, et tout son visage disait une inquiétude profonde. Olivier crut généreux et prudent de ne risquer aucune allusion. Dans la journée, le mari et la femme se rendirent à Saint-Martin-l'Église, chez leurs parents, les Gouilléras, et M. de Montreu laissant Madame auprès de la cousine Mathilde, se dirigea vers la pharmacie. Près de la porte, M. Teissier, le pharmacien, un noiraud réjoui, grillait une cigarette. --Monsieur, fit Olivier, je vous serais obligé de m'accorder quelques minutes. --Volontiers, monsieur le marquis. Ils s'assirent en un petit salon, derrière l'officine. Le gentilhomme exposa: --Le Dr Vaussanges est en courses; j'attends son retour pour l'interroger, si cela est utile, ce que je ne crois pas. Lui-même m'a affirmé depuis longtemps que Mme de Montreu n'avait plus besoin de morphine; d'un autre côté, je suis sûr que ma femme n'a reçu aucun envoi de Paris. C'est donc vous, monsieur, qui, sans ordonnance, délivrez de la morphine à Mme de Montreu. --Accusation injuste, monsieur le marquis! Je n'ai jamais délivré de morphine que sur ordonnance. --Votre parole d'honneur? --Ma parole d'honneur! Et je veux me justifier. --Inutile! --Si; j'y tiens. Il courut à l'officine et revint, portant un livre et un flacon. --Monsieur le marquis, on consomme très peu de morphine, dans notre «localité». J'en ai reçu de Paris cinquante grammes, et, lors du traitement suivi par Mme la marquise, sur diverses ordonnances du Dr Vaussanges, il en a été enlevé cinq grammes, puis deux grammes, ordonnance d'un autre médecin, M. Thavet, de Labrousse. Il doit m'en rester quarante-trois grammes. Nous allons voir! Teissier plaça le flacon sur une balance, fit un calcul mental, et s'écria: --Quatorze grammes seulement!... Nom de Dieu! on m'a volé! Aussitôt il appela: «Victor! Victor!» Un tout jeune homme aux cheveux rouges qui, dans le laboratoire, pilait du quinquina, entra et recula, effrayé, devant les témoins de son incorrection. --C'est toi qui as pris de la morphine, ici? gronda le pharmacien. Ne mens pas, ou je t'étrangle! --Oui, monsieur, c'est moi. J'ai l'argent. --Je me moque de l'argent!... A qui l'as-tu vendue? --A ma tante. --Madame Gouilléras? --Oui, patron. J'ai vendu en plusieurs fois, et je vais chercher l'argent là-haut. --Gredin! Canaille!... F...-moi le camp! Mais, sur la prière de M. de Montreu, le pharmacien se résigna à entendre les raisons de Victor. Lui, fils de M. Abel, le frère ruiné de M. Adolphe Gouilléras, que serait-il devenu, sans l'assistance de l'oncle riche? Cette assistance, il la devait surtout à la tante Mathilde, car l'oncle Adolphe ne l'aimait guère. Quoi de plus naturel que d'exprimer sa gratitude à Mme Mathilde, en lui fournissant des grammes de morphine qu'elle payait? --Mon seul tort, ajouta-t-il, c'est de ne pas avoir mis l'argent dans la caisse, mais on se serait aperçu de la vente, et Mme Mathilde tenait à garder le secret. --Triple idiot! Triple brute! reprit le pharmacien, tu as peut-être empoisonné ta bienfaitrice! --Non, car la morphine ne lui était pas destinée, répliqua le gentilhomme. Est-ce vrai, Victor? --Je n'en sais rien, monsieur le marquis. Dès qu'il eut obtenu de M. Teissier la grâce de Victor et recommandé le silence au patron et à l'élève, M. de Montreu retourna chez les cousins, chez les Gouilléras. Il ne voulait pas une explication immédiate avec Blanche, en présence de Mathilde; il craignait de se heurter aux mensonges des deux femmes. Au moment de partir, Blanche dit à sa cousine: --N'oublie pas? --Sois sans crainte. Je remettrai au facteur. Dans la calèche, le long du chemin, Mme de Montreu souriait à l'époux. Elle demanda: --N'est-ce pas, Olivier, que Mathilde embellit, tous les jours? --Ce n'est pas mon opinion. Elle est trop blonde, trop pâle, trop maigre, trop grande. --Peut-être, mais elle est très distinguée. --L'important, c'est qu'elle soit heureuse, et si M. Gouilléras n'est pas la distinction même, il a toutes les qualités d'un brave homme. La nuit fut calme. Au matin, sur la route, Olivier guetta le passage du facteur. --Avez-vous quelque chose pour moi? --Oui, monsieur le marquis, répondit le facteur. J'ai des lettres et les journaux. --Rien de plus? --Un paquet pour Mme la marquise, de la part de Mme Gouilléras. --Donnez-moi le paquet. M. de Montreu rentra dans sa chambre, et obligé par son amour même à un rôle de surveillant conjugal si en dehors de ses habitudes et de ses goûts, le mari défit l'envoi. Il s'y trouvait deux pelotons de laine bleue, et les pelotons enroulaient une lettre, une petite bouteille et une Pravaz. C'était un devoir de lire, et Olivier brisa le cachet: «Ma chère Blanche, à Limoges, au Sacré-Cœur, toi riche, tu partageais avec la pauvre cousine Mathilde les friandises du château des Tuilières. Et, aujourd'hui, j'ai le bonheur de t'envoyer la moitié des richesses que je possède et dont tu m'as enseigné le mystérieux et souverain pouvoir. Ménage la liqueur divine, car, hélas! la source va en tarir! Hier, en effet, mon neveu Victor m'a annoncé qu'il ne pourrait plus m'être agréable, son patron lui interdisant la vente et pour des raisons ignorées. Ces raisons, je les attribue à une visite de ton mari chez le pharmacien, visite que j'ai apprise de la bouche même de Mme Teissier. O ma chérie, il faut veiller! Il faut cacher ce suprême trésor! Blanche, il n'est pas de tiroirs assez discrets, de cassettes assez fidèles, contre les yeux d'un mari semblable au tien, d'un gentilhomme qui t'adore et ne voit pas que la privation est mortelle! Mon mari à moi--ce bon et simple campagnard--me laisse libre, et du reste, je domine le parvenu de toute la hauteur de ma pauvre noblesse. Voici une Pravaz, moins élégante que celle que tu as perdue, mais aussi généreuse. La Pravaz et la solution, continue de les mettre sous la sauvegarde de ta mignonne Jeanne: Monsieur n'ira pas les dérober; un ange les protège! Mille baisers de ta: MATHILDE GOUILLÉRAS, NÉE DE CHASTENET. _P.-S._--Je rouvre ce billet. Il me vient une idée. Pourquoi n'écrirais-tu pas à notre amie Geneviève Saint-Phar? La doctoresse nous enverrait peut-être de la morphine. Si elle refuse, j'irai à Limoges et j'obtiendrai des ordonnances d'un docteur et peut-être des solutions, directement, de MM. les pharmaciens.» * * * M. de Montreu cherchait le mystère de ces mots: «La Pravaz et la solution, continue de les mettre sous la sauvegarde de ta mignonne Jeanne...» Était-ce une idée symbolique ou la claire énonciation d'un fait? Pendant que la servante habillait Jeanne, Olivier inspecta la couche de l'enfant et dénicha, au fond du sommier, un flacon de morphine à trois quart vidé. Il ne voulut point se donner le dégoût d'une hypocrisie nouvelle, et le soir, à l'heure du repos, il dit à Blanche: --Malgré tes serments, tu recommences les mêmes folies, et tu t'empoisonnes avec l'horrible morphine. --Ce n'est pas vrai! --Blanche! --Ce n'est pas vrai! Ce n'est pas vrai! Non, ce n'est pas vrai! Il lui présenta les deux flacons et la Pravaz: --A quoi bon mentir? --Où avez-vous pris ça? --J'ai dû fouiller le lit de Jeanne et inspecter l'envoi de Mathilde. --Vous avez ouvert une lettre adressée à votre femme; vous avez brisé un cachet, vous? --Oui, moi. --Vous êtes un vilain! --Mon amour... --Taisez-vous, monsieur! Vous devriez rougir!... Allons, rendez-moi ces objets? --Non. --Je le veux! --Non. --Monsieur, rendez-moi ça? --Jamais! Nerveuse, elle l'enlaçait, essayant d'arracher la Pravaz et les petits flacons; il résistait; elle se cramponnait à lui, mêlant des sanglots à des promesses d'amour, à d'ardentes prières, et il lui fallait beaucoup de courage pour résister. --Olivier, la Pravaz, c'est ma vie! --Ce serait ta mort! Désireux de mettre un terme à la lutte douloureuse, il jeta la Pravaz et les flacons par la fenêtre ouverte, dans l'étang des Falettes. Ils entendirent le clapotis de l'eau qui se refermait, et Blanche cria: --Tu m'as tuée!... Tu m'as tuée! * * * * * Olivier s'agenouille devant elle, implorant le pardon du sacrifice. Elle le repousse, veut être seule. Si elle se précipitait? Il est là; il observe; ses bras tiennent les jupes. Et, penchée, à la fenêtre, Blanche regarde le ciel d'un bleu lapis et les constellations. Elle voit les étoiles trembler sur les eaux, et parmi elles, deux plus brillantes, dont l'éclat illumine les profondeurs qui s'ouvrent. Ce sont les flacons de morphine: ils reposent en un lit de glaïeuls et de nénuphars, un écrin de gerbes vertes et de roses diamantées. Les flacons se brisent, la liqueur ruisselle, abondante, toujours plus abondante, infinie. Et voilà que Madame, au paroxysme du délire, a la vision d'une mer de morphine. Elle se souvient d'un joli spectacle de voyage--de son voyage de noces!--et pour elle la morphine circule dans la vase, comme le Rhône, à Genève, traverse le Léman, sans confondre ses eaux. Tout le reste est bourbeux, et seule la liqueur triomphe et rayonne lumineuse, immaculée. Blanche entend des voix célestes qui la convient au Paradis des amours immortelles. Elle va tomber; elle va mourir; il est là, il la presse contre sa poitrine: --Blanche, mon adorée? --Je ne vous connais plus! Allez-vous-en! Allez-vous-en!... Vous me faites horreur! VI Le capitaine de Pontaillac se trouvait dans un état physique relativement satisfaisant, et il menait encore près de la Stradowska une étrange comédie amoureuse. En cette rude musculature, le poison entrait, glissait, et de même que la foudre brûle l'épée d'acier, sans endommager le fourreau de velours, consume les os du corps, sans entamer la chair qui les couvre--ainsi, la morphine tuait l'esprit, la résistante flamme, sans presque toucher l'enveloppe organique. Chose remarquable, il n'y avait pour Raymond aucun élément coexistant d'un état de dégénérescence mentale héréditaire, aucune appétence morbide, aucun entraînement maladif qui fût l'acte d'une nature déjà affaiblie et incapable de résister aux sollicitations. Dès l'origine, le cerveau était indemne de tare: au point de vue médico-légal, l'hérédité n'exerçait pas son rôle habituel de facteur étiologique, et on ne pouvait davantage noter les phénomènes du morphinisme et de l'alcoolisme associés. Blanche disparue, le jeune officier chercha l'oubli dans les labeurs militaires et les petites noces avec ses camarades, Jean de Fayolle, Léon Darcy et Arnould-Castellier; quant au major Lapouge, il fut dupe des repentirs du morphinomane. Mais, depuis trois semaines, en dehors des heures où le service l'appelait au quartier, Pontaillac était invisible. On ne le rencontrait ni à l'_Épatant_, ni au café de la Paix, ni au foyer de l'Opéra, ni au Cirque, ni au Bois, et les lettres, les télégrammes bleus de Christine demeuraient sans réponse. Une vie bizarre commença. Quelquefois, chez lui, son revolver au poing, il s'arrêtait devant une glace, avec l'idée de se brûler la cervelle, et puis, régénéré par une piqûre, tout embrasé du désir de Blanche, il marchait vers un petit salon. Il admirait un portrait en pied de Mme de Montreu, un chef-d'œuvre dont il venait de surveiller l'exécution et de dicter les moindres détails, d'après une photographie et la religion du souvenir--ainsi que l'on fait pour les images des morts. Çà et là, partout, des choses d'elle: un éventail brisé, un soulier de bal, un corset, des gants, des bouquets; tous ces objets sans valeur, il les avait achetés à Angèle, la femme de chambre de la marquise, et le corset fleuri de dentelles exhalait encore le délicieux parfum de la dame rousse. Le regard suppliant, il tendait les mains vers le portrait, et Blanche semblait s'animer et descendre du cadre; il la couvrait de baisers, la dorlotait, l'emportait, la possédait toute. Et, l'hallucination finie, soudainement, il se retrouvait près d'une glace et maniant la gâchette d'un pistolet. Or, un jour, comme tous les jours, Raymond évoquait sa bien-aimée. La porte s'ouvrit, et Christine qui entrait, s'arrêta, frappée de stupeur. --Raymond! --Que me voulez-vous, madame? Que venez-vous faire ici? Sortez! --Tu ne m'aimes donc plus? --Je ne vous ai jamais aimée! --Oh! gémit-elle, accablée de douleur. --Celle que j'aime, que j'adore, s'écria-t-il, en désignant le portrait de Blanche, la voici! C'est pour cacher à tous les yeux un criminel amour que je t'ai prise! Regarde-la!... Mon Dieu, qu'elle est belle!... Laisse-nous seuls!... De ses doigts trembleurs, il cherchait les formes merveilleuses, dans un espace géométrique indéfini, resserrait ses bras, et soupirait: --Blanche! O Blanche!... O femme!... Tiens! sur tes lèvres! Mais, tout à coup, il chancela, éveillé: --Je suis fou, ma bonne Christine! --Et moi, je viens te consoler; je viens te guérir--te parler d'elle. Il y avait tant de simplicité et d'héroïsme en cette immolation de la femme outragée que Raymond s'agenouilla devant sa maîtresse. Elle le releva, et le baisant au front: --Veux-tu que désormais je sois ta sœur? --Alors, dit-il, sans entrevoir la grandeur du sacrifice, alors, plus de jalousie? --Non... plus de jalousie. --Bien vrai? --Bien vrai. Et ils parlèrent de l'absente toute la journée, toute la nuit. --Pourquoi ne demandes-tu pas un congé? Tu irais en Limousin; tu la verrais... là-bas. --J'ai peur... --Grand enfant! Un soir, Christine conduisit Raymond à la gare d'Orléans, et la vaillante revint chez elle, pleine d'angoisses. * * * * * Aux Tuilières, la marquise Blanche entrait dans la période ultime de «l'état de besoin». Le docteur Vaussanges, une barbe grise des plus honorables, essayait de tromper sa noble cliente: --Madame, Je vous apporte de la morphine. --Non, docteur, c'est de l'eau! --De la morphine et de l'eau. --Je n'en veux pas! Dans l'impossibilité de se procurer des doses de stupéfiant, Mme de Montreu, qui ne recevait plus de lettres de Mme Gouilléras, s'adressa aux domestiques. Tous refusèrent obéissance à leur dame, sur l'ordre du marquis. Rien à attendre de la doctoresse Geneviève Saint-Phar. Affolée de haine, Blanche refusa au mari le conjugal amour; elle évita les moindres tendresses, les moindres baisers. Lui, dominant ses scrupules de gentilhomme et voulant par-dessus tout la guérison de sa femme, avait fait fabriquer des clefs: il inspectait le secrétaire, le chiffonnier, les armoires de madame, les coffrets, les sachets, les boîtes à gants, les objets les plus délicats, les plus intimes, et si la marquise le surprenait en ses perquisitions barbares, elle lui jetait dédaigneusement: --Ne vous gênez pas! Vérifiez mes chemises, mes bas! Et elle frémissait d'une envie de lui cracher au visage. Chez la marquise Blanche, le système nerveux tout entier, cérébro-spinal et ganglionnaire, était profondément ébranlé par la disparition de la morphine de l'organisme: la jeune femme incriminait moralement Olivier, son farouche gardien; le système nerveux se révoltait physiquement contre l'acte de violence qui lui dérobait l'indispensable, et chaque nerf manifestait son trouble, dans sa sphère propre. En vertu de lois encore ignorées, la force du désir physiologique développait le champ intellectuel et permettait à Mme de Montreu d'analyser toutes ses sensations. Elle avait faim de morphine; elle avait non pas des impulsions de gourmandise, mais un véritable besoin de nourriture: il lui manquait un élément vital. Assise ou couchée, elle éprouvait une vive agitation des jambes, et se voyait obligée d'exécuter avec elles des mouvements réguliers; cette agitation s'exagérait à un tel point qu'on eût dit d'un roulement de tambour. Les légers abcès des cuisses produits par les piqûres, se cicatrisaient; le visage gardait toute sa fraîcheur; la peau demeurait indemne de cette coloration pourprée habituelle aux morphinomanes sanguins; les yeux ne subissaient aucun trouble de l'accommodation, et seules, des douleurs de la région cardiaque, une toux nerveuse et une soif inextinguible constituaient les principaux phénomènes d'abstinence. --Olivier, je meurs!... Olivier, ayez pitié de moi? M. de Montreu détournait le regard, craignant de succomber: --Blanche, ma chère femme, encore un peu de courage... Tu vas guérir; tu ne songeras plus à l'horrible liqueur, et nous nous aimerons... --Jamais, monsieur, jamais! Afin de distraire la malade, Olivier se servait de Jeanne pour lui envoyer des cadeaux charmants. --Mère, c'est de papa... Oh! le joli bracelet! Oh! le beau collier! Et ces fleurs, ces verveines, ces roses... Blanche embrassait la tête blonde et l'éloignait--sans un sourire. M. et Mme de La Croze encourageaient leur gendre à sauver la maman de Jeanne: on citait à Mme de Montreu les exemples de quelques morphinomanes repentis; on lui citait le cas de Mathilde Gouilléras, qui après avoir été très souffrante, lançait l'anathème sur la morphine, regrettait ses magnifiques élans épistolaires, et suppliait sa cousine de renoncer à la Pravaz. VII Ce jour-là, Raymond de Pontaillac, arrivé de la veille en son castel des Ormes, monta à cheval pour se rendre aux Tuilières. Il mit d'abord sa bête au galop, puis au trot, puis au pas, sous les grands châtaigniers qui le couvraient de leurs ombres verdissantes: à son désir de revoir Blanche se mêlait une crainte, comme si vraiment il n'était pas bien sûr de rencontrer là-bas tout le bonheur qu'il allait y chercher. Devant la grille du château, le capitaine fut sur le point de tourner bride, mais il avait été vu de M. de La Croze qui lui dit, en avançant: --Té! la bonne surprise, mon gaillard!... Et depuis quand sommes-nous aux Ormes? --Depuis hier, monsieur Pierre. Je me suis arrêté à Limoges pour saluer mon oncle. --Tu pourrais dire: «Monseigneur»... Il va bien notre cher évêque? --Pontificalement. Un domestique mena le cheval du capitaine à l'écurie, et M. de La Croze et Pontaillac marchèrent bras dessus bras dessous vers la maison. --Capitaine, tu as bien fait de nous revenir. On s'ennuie mortellement ici. Combien de mois de congé? --Il n'y a pas de mois; il y a des jours... quinze. --Diable, c'est peu! Le vieux gentilhomme introduisit Raymond au grand salon, appela Mme de La Croze et envoya Catherine prévenir la marquise. Olivier, lui, était dans le parc, en train de surveiller l'installation de conduites d'eau. On le héla; il accourut, et les deux amis s'embrassèrent, tandis que Madame faisait son entrée. En évoquant la scène du jardin d'hiver, chez le docteur Aubertot, Raymond se disait: «A-t-elle pardonné?» Blanche, elle, frémissait à cette idée: «Il a de la morphine; il m'en donnera!» Tous deux parlaient maintenant d'une façon indifférente des choses parisiennes et mondaines, des derniers bals, des derniers ragots, des derniers scandales, et rien, dans leur voix, ni dans leurs gestes ne trahissait leurs émotions profondes. On reçut la visite de l'abbé Boussarie, le curé de Saint-Martin-l'Église, un aimable et paternel vieillard aux longs cheveux blancs, l'ancien précepteur de M. de Pontaillac. Il rappela que Blanche, Olivier et Raymond avaient été tous trois baptisés par lui et que tous trois avaient fait leur première communion à Saint-Martin. Seul, le capitaine restait à marier. Y songeait-il? Allons, allons, le neveu de Monseigneur Aymar de Pontaillac, l'héritier d'une race illustre, prêcherait bientôt d'exemple. Et, de sa canne à pomme d'argent, le vieux prêtre menaçait tendrement Raymond. Une espérance animait toujours Mme de Montreu. C'était à Pontaillac qu'elle devait la première piqûre, et dans sa détresse horrible d'affamée, le grand initiateur lui viendrait encore en aide. Comment adresser la demande, et en quel endroit, et avec quelles ruses? Ici, rien à tenter, sous l'œil du mari. Écrire au capitaine, envoyer la lettre par un domestique? Personne, au château, n'accepterait la commission. D'un autre côté, Blanche n'oubliait pas la déclaration d'amour du jeune officier, et elle se sentait tenue à la plus grande réserve. Et cependant, il lui fallait de la morphine, il lui fallait une Pravaz--et seul, Raymond pouvait l'empêcher de mourir! Tout de suite, l'idée naquit en M. de Montreu que sa femme aurait recours à Pontaillac, et comme il cherchait un moyen d'affirmer son rôle de surveillant, ce fut Raymond lui-même qui le tira d'embarras. --Tu sais, Olivier, j'ai enfin renoncé à ma stupide passion pour la morphine. --Plus d'espoir; je me tuerai! gronda la marquise. Mais elle leva les yeux et crut lire un mensonge et une promesse dans le regard de l'homme. --Vraiment, interrogea le marquis, tu es brouillé avec l'odieuse Pravaz? --Brouillé, et définitivement. Un nouveau regard démentit l'affirmation nouvelle, et cette fois Madame eut un sourire pour le beau comédien. Est-ce que, du reste, on pouvait oublier l'ensorceleuse? Si Pontaillac venait de trahir la vérité, c'est qu'il comprenait les douleurs de l'abstinence et qu'il se garait de l'époux, afin de mieux secourir la malheureuse femme! Après le départ du curé et de Raymond, la marquise monta dans ses appartements et redescendit à l'heure du dîner. Elle avait changé de toilette, et en robe printanière, ses beaux cheveux roux ornés d'une grappe de lilas, elle paraissait tranquille, presque joyeuse. Le mari allait accuser la morphine de cette agréable métamorphose, mais Blanche devina sa pensée, et avec un grand talent de dissimulation: --Olivier, tu me soupçonnes de m'être fait une piqûre. Eh bien, tu as tort. M. de Pontaillac s'est guéri; pourquoi ne guérirais-je pas? Elle créait «l'état d'espérance» qui aide à supporter «l'état de besoin». * * * * * Le lendemain, Raymond sortit des Ormes pour une matinale promenade. Il marchait, la joie au cœur, et grâce à de spécieux raisonnements que les bienfaisantes solutions lui inspiraient, il arrivait à se convaincre qu'il était urgent de procurer de la morphine à la grande dame et excusable de faire sa maîtresse de la femme d'un ami, de son meilleur ami. Pontaillac longeait un chemin ombreux, et au travers des ramures, le soleil lui baisait le visage, l'illuminait de ses ors; une brise tiède et douce l'imprégnait des vivifiantes senteurs des bois. Il s'arrêta devant le parc des Tuilières, près d'une brèche récente et faite par les ouvriers employés aux conduites d'eau. La grille de la chapelle était ouverte, et dans la femme agenouillée, l'homme reconnut Mme de Montreu. La marquise sortait de la chapelle, et les deux victimes de la Pravaz se regardèrent. --Madame, commença Raymond, le hasard m'a mené vers vous, et je bénis le hasard... Comme vous êtes pâle et tremblante!... Vous avez pleuré... --J'ai pleuré, parce que je souffre, parce que je meurs! Résolument, elle dit ses douleurs, le supplice que lui imposait M. de Montreu, en la privant de la liqueur vitale; elle dit la scène nocturne où le gentilhomme jeta dans l'étang des Falettes les solutions et la Pravaz. Tout le monde l'abandonnait, oui, tout le monde, même Mathilde, son ancienne prosélyte! --Je le savais, répliqua l'officier avec aplomb; je le savais, et je suis venu. Hier, j'ai dû abriter sous le mensonge mon désir de vous être utile, car, madame, mieux que personne, je connais votre mal. J'en ai souffert, j'en ai pleuré. Il n'y a pas de tortures comparables à celles du besoin de morphine! Des médecins prétendent que la liqueur nous tue. Les imbéciles! Mais, la mort hideuse, terrifiante, c'est la privation! Il tira de sa poche un nécessaire de voyage en soie bleue contenant à la fois de la solution et une aristocratique Pravaz: --Tenez, madame... Ne pleurez plus... Essuyez vos beaux yeux... L'enfer va disparaître--pour vous. --Merci, oh! merci, monsieur de Pontaillac! Vous me sauvez! Le capitaine salua Mme de Montreu et reprit le chemin des Ormes. * * * * * Sous l'énergie de la piqûre, Blanche éprouva un malaise bizarre: la solution de Pontaillac était dosée à un degré que la jeune dame n'avait pas encore atteint. Il se fit un trouble effroyable dans les organes, en même temps qu'une surexcitation du cerveau. Tout le sang reflua au cœur, et des images--pour les yeux et pour la pensée--remplacèrent à la fois les idées exactes et les tableaux de la réalité: ainsi, la chambre de madame se transformait en un vaste étang, l'étang des Falettes; une barque se balançait sur les eaux; M. de Montreu incarnait M. de Pontaillac, et Blanche adorait l'incarnation nouvelle. Dans une lutte de la lumière et des ténèbres, l'esprit établissait un contraste fâcheux entre les gentilshommes, entre l'époux sévère, tel un geôlier, et l'amoureux superbe, tel un prince charmant. Blanche exagérait la petite taille du mari, son air efféminé, alors qu'Olivier conduisait son panier attelé de deux landais; elle diminuait Olivier, lui enlevait de sa beauté, de sa distinction pour en parer le grand Raymond qu'elle voyait courir à cheval, tout resplendissant de casque et de cuirasse, en un flamboiement d'astre. A son réveil, l'honnête femme chassa la mauvaise idée et elle fut prise d'une terreur comme si vraiment elle avait été responsable des velléités de luxure suggérées par l'âme du poison. Les jours suivants, elle se montra froide envers M. de Pontaillac, affectant devant lui pour Olivier, une grande tendresse conjugale; mais, certain soir, le capitaine dîna aux Tuilières avec l'abbé Boussarie, les Gouilléras, et pendant que le mari de Mathilde, un bon et gros limousin à la barbe rougeâtre, ennuyait l'invité de ses interrogations sur la poudre sans fumée et la Triple Alliance, Blanche, en passant, frôla Raymond, d'un frôlement voluptueux. M. de Pontaillac tressaillit d'allégresse; Mme de Montreu balbutia, avant de se réfugier près de l'ange gardien, sa fille. Ces ardeurs inconscientes de la chaste épouse justifiaient l'un des plus curieux phénomènes de l'intoxication morphinique et de ses résultats absolument contraires pour les deux sexes. En effet, tandis que l'homme subissait quelquefois un état de dépression de la vie génésique, le système arrivait chez la femme à un haut degré de nymphomanie. La force morale de Blanche, quoique très affaiblie par l'abus de la morphine, la préservait encore de l'adultère, mais elle ne l'empêchait pas de se livrer à des mouvements désordonnés et d'origine purement mécanique où s'éteignait son regard lascif, où se calmait sa surexcitation excessive. Mme de Montreu gémissait de ce triste état; elle ne voulait plus de rapports avec son mari; mais elle se révoltait contre les tendances bestiales, et se sentait profondément malheureuse. * * * * * Une après-midi, le marquis Olivier, M. de La Croze et le curé Boussarie faisaient une partie de billard, et en haut, dans sa chambre, la jeune dame s'injectait une nouvelle solution,--un cadeau de Pontaillac. Le soleil de juin jetait sur la glèbe une poussière d'or et de feu. On entendait le cri-cri des faux qu'on aiguise, le roulement des chariots, les appels à la guillade et parfois le beuglement des bœufs. Un peuple de travailleurs, hommes et femmes, coupait ou amoncelait des herbes, les mâles noirâtres et velus, le torse maigre, des vieilles encore plus noires; et çà et là, un râteau à la main, quelques jolies filles en jupe sombre et chemisette claire, s'étiraient, avec des poses amoureuses, sous l'incendie du ciel. Par un phénomène de double conscience et de double vue, la marquise restait Mme de Montreu, et en elle vivait une autre femme dominant la première et s'imaginant attendre Raymond, lui avoir donné rendez-vous dans sa chambre même. Elle l'apercevait, là-bas, aux Ormes; il montait à cheval; elle le suivait, sur la route poudreuse, le long des peupliers d'Italie. Déjà, il s'arrêtait devant la grille du château. Il n'y avait personne pour le recevoir, et la voyante distinguait nettement les domestiques occupés à divers ouvrages: ceux-ci aidaient les faucheurs; d'autres frottaient le parquet du grand salon; un des palefreniers dormait en un coin de la grange; Catissou saignait des volailles. --Monsieur de Pontaillac entre dans le vestibule, et le voici dans la salle à manger! rêvait tout haut la morphinomane... Il ne trouve pas ces messieurs qui jouent au billard... Pourquoi Olivier et mon père ne l'entendent-ils pas marcher?... Pourquoi ne l'appellent-ils pas?... Je l'entends, moi!... Je le vois!... Raymond! O Raymond!... Cette fois, le jeune gentilhomme entrait réellement; il ouvrait la porte du couloir; il gravissait l'escalier, et Blanche, éperdue, lui tendait les bras. Il l'embrassa, plein d'amour, mais quand il la sentit résister, lutter contre elle-même, contre l'autre femme, «l'étrangère», il s'éloigna: --Madame, je vous aime, je vous adore! je vous désire de toute mon âme, et pourtant je ne veux pas vous prendre comme cela!... Blanche, ô mon adorée, je te veux libre, et tu ne l'es pas! * * * * * Huit jours plus tard, Mme de Montreu, en pleine conscience, en pleine liberté, se livra à Raymond. Elle soupirait: --Tu ne m'as pas odieusement conquise, sous l'action de la morphine, et je te remercie de m'avoir attendue, après m'avoir charmée. O mon amour, aimons-nous! VIII Olivier de Montreu s'était départi de sa rigoureuse surveillance, et la marquise en abusait, donnant à ses promenades journalières de charitables prétextes: visites aux malheureux du voisinage, aux enfants malades, aux accouchées. Blanche et Raymond se voyaient dans une cabane perdue en un taillis ou bien dans un kiosque isolé que M. de La Croze fit meubler pour la saison de la pêche. Ces deux endroits, si différents l'un de l'autre, exaltaient leurs désirs: autant la cabane semblait rustique avec sa litée de feuilles; autant le kiosque rappelait, par ses vastes causeuses et ses moelleux divans, le luxe et le bon goût des châtelains. Les amants avaient toujours une pareille et séduisante maîtresse, la Pravaz, mais ils s'injectaient le poison mondain, sans y ajouter d'importance, comme si lui eût grillé un royal-havane, comme si elle se fût poudrerizée ou embaumée d'une eau de toilette astringente. Elle le trouvait ravissant dans son complet bleu marin, sous un chapeau de voyage; il la jugeait adorable en robe de toile écrue et souliers jaunes, gantée de Suède et coiffée d'une paille éblouissante de fleurs des champs. Ils étaient jeunes; ils étaient beaux; ils s'aimaient--et c'est tout dire. Vers deux heures, Mme de Montreu descendit de sa chambre; Jeanne la suivit: --Petite mère, emmène-moi. --Non, mignonne. --Je serai bien sage? --Écoute. Je vais visiter les pauvres de monsieur le curé, tu sais, cette grande femme, La Gire et ce grand vieux, Le Guillout... Tu aurais peur... Allons, laisse-moi! Mais, la petite s'accrochait aux jupes maternelles: --Ah! mémère, tu n'es plus si gentille qu'autrefois! --Je suis pressée. Va-t'en! Blanche hâtait le pas. Un cri de Jeanne la rappela soudain, et elle entoura de ses bras la douce enfant qui venait de se heurter contre un arbre du parc et versait des larmes, le visage tout ensanglanté. --O ma chérie! Infidèle maîtresse et sainte maman, Blanche oublia le rendez-vous. Une lettre de Raymond, apportée aux Tuilières par une servante des Ormes, sollicita une réparation amoureuse, et le lendemain, les amants se rencontrèrent dans la cabane. --Te voilà! Te voilà enfin! s'écria l'officier, allumé d'un désir. --Mon ami, j'ai à vous parler de choses graves. Mais, il ne l'écoutait pas, et ses baisers ardents étouffaient la voix de sa maîtresse. --Raymond... --Tes lèvres?... Je veux tes lèvres! --Je vous en supplie? --Je te veux toute... là, un baiser sur tes yeux, sur ta bouche, toujours, toujours, toujours!... --Raymond... Raymond... Raymond... Après la bataille d'amour, Blanche s'en revint vite, coupant à travers les prairies et les landes. Une angoisse l'agitait, la bouleversait, et des métayers l'entendirent gémir: «Ma fille est morte!» Elle la savait guérie, et rien ne chassait l'idée de «l'autre», en cette double personne. --Oui, oui, elle est morte! Sous le péristyle du château, Jeanne jouait à la balle, et il fallut une vision nette et précise pour dissiper les chimères de l'esprit incertain. --Ma Jeanne, ô mon trésor, je ne te quitterai plus! C'est en vain que Pontaillac attendit sa maîtresse dans le kiosque et dans la cabane; en vain, il adressa des lettres, en vain, il rôda près de la chapelle, jamais il n'eut l'orgueil de trembler au froufrou des jupes légères et adorées. Il obtint une prolongation de congé; il lui restait deux semaines d'espoir--de plaisir ou de douleur--et il accepta une dernière fois à dîner au château. --Qu'êtes-vous devenue? demanda-t-il à Blanche. Elle leva les yeux, et dit: --Une honnête femme. La parole hautaine et glaciale indiquait une rupture définitive, et Raymond partit pour Paris où la Stradowska le pleurait en la villa Saïd. * * * * * Toujours énervée par la morphine dont elle devait une abondante provision à son ancien amant, Blanche de Montreu voulut retourner au mari. Un scrupule l'arrêta. Il lui semblait misérable de se jeter entre les bras d'Olivier, toute chaude encore de ses équipées galantes, et elle jura de vivre quelques jours de repentir et de purification. A la fin du mois, elle éprouva un étrange malaise, d'irrésistibles dégoûts et d'irrésistibles envies; puis survinrent de matinales nausées. --Alors, Blanche, dit, un jour, Mathilde Gouilléras, je vais broder une belle layette? --Tu crois?... Oh!... --Eh bien, où est le mal? Tu n'as qu'une petite, et j'ai trois bébés. --Tais-toi!... Tais-toi!... --Ce sera un garçon, marquise; je lis ça dans tes jolis yeux! Une horrible pensée traversa le cerveau de Blanche. Si elle était enceinte, elle ne l'était que d'un mois, et depuis six semaines, le marquis demeurait exclu du lit conjugal. L'œuvre appartenait donc à Pontaillac! Brave devant le danger, Mme de Montreu affirma en riant:--Chère cousine, tu t'amuses! Il n'y a pas d'héritier en perspective; j'en suis sûre; j'en ai la preuve. Voyons, Mathilde, cesse tes plaisanteries un peu... bourgeoises. Point de rosée sanglante et mensuelle! Et voici l'effroyable vérité! Enceinte, oui, Mme de Montreu était enceinte, et d'un autre homme que de son mari! La patricienne, l'épouse vénérée d'un loyal gentilhomme, la maman de Jeanne, portait dans ses entrailles le fruit de l'adultère, le crime vivant de la trahison! Quelle tristesse! Quelle honte! Malgré l'intoxication progressive de la morphine, Blanche mesurait toute l'étendue de son malheur. Comment se tirer de là? Parbleu, il y avait un moyen bien naturel: faire risette au mari, l'autoriser à entrer en grâces et lui ouvrir les draps légitimes. Allons, Madame la marquise, un peu de courage! --Mon exil est-il fini? demanda Olivier, en pénétrant, un soir, dans la chambre nuptiale. --Oui, répondit tendrement Madame. Leurs lèvres s'unirent, et un rayon de lune qui traversait les vitres de la fenêtre, les givra tous deux d'une éblouissante pâleur. O Blanche! O noble victime d'un poison délicieux! Encore quelques minutes, quelques secondes, et bénie soit la nature, le sacrifice va s'accomplir! Ton mari ignorera toujours l'adultère, et, femme, tu vivras en paix, attendant l'heure de la délivrance! Et, brusquement, la marquise s'échappa des bras du gentilhomme. Révoltée contre l'ignoble mensonge que sa faute lui imposait, elle cria, tout en pleurs: --Jamais! non, jamais! --Tu me hais donc bien? gémit Olivier. Que t'ai-je fait? Pourquoi m'accables-tu de tes dégoûts? Elle dit, à travers ses sanglots: --Vous êtes le meilleur des hommes! Il s'emporta: --Assez, madame! Je suis votre mari, et j'ai des droits! --Plus tard, Olivier... plus tard... Regardez... je n'ai plus de force... Vous me tueriez! * * * * * Douze nuits de suite, la femme adultère opposa les mêmes résistances: elle voulait, elle ne voulait pas, abîmée et vaincue dans le souvenir du péché. IX Jamais femme ne fut plus malheureuse que Mme de Montreu, en présence du terrible dilemme, car jamais plus noble femme ne comprit si clairement la situation. Ou bien, elle devait encore berner l'époux, l'attirer, souffrir une vie de mensonges, enfanter hypocritement l'œuvre frauduleuse, souiller la maison d'honneur de l'être maudit de ses entrailles--ou bien, elle devait se tuer. Des idées criminelles grondaient dans le cerveau, rayonnaient au souffle exaspéré de la morphine qui décuple l'entendement, et l'empoisonnée du corps et de l'esprit traversait des alternatives d'allégresse et de désespoir. Blanche aurait voulu se confier à une amie, à une sœur; elle jugeait sa cousine, Mme Gouilléras, trop bavarde et sa mère, Mme de La Croze, trop pieuse. Et l'œuvre grandissait! Et le ventre allait bientôt s'épanouir, à la gloire de la création! L'ex-maîtresse de Pontaillac avait beau cacher son linge intime à l'œil des servantes, regimber devant la lessive générale; elle avait beau se donner des allures légères, son secret l'endolorissait toute. Elle se croyait devinée, et les regards du mari, toujours si doux, la pénétraient, comme autant de glaives. Un matin, devant la glace de sa chambre, elle exhala un cri de terreur: --J'ai le masque! Vite, elle saisit un flacon de morphine, le porta à ses lèvres, embrassant des yeux les choses familières et aimées, les portraits d'Olivier et de Jeanne, les photographies des La Croze et de Mathilde. Puis, elle regarda, par la fenêtre ouverte, l'étang des Falettes, illuminé de soleil et couvert de nénuphars. Elle hésitait entre le poison et l'eau toute fleurie; mais là-bas, sur la route, elle vit paraître le curé de Saint-Martin-l'Église. Il marchait, le tricorne sous le bras, et la grande dame, éveillée aux croyances religieuses, descendit et rencontra le vieil homme. --Votre humble serviteur, madame la marquise? fit l'abbé Boussarie, en saluant. Allez-vous un peu mieux? Très pâle, très agitée, la jeune femme cherchait ses phrases et gardait le silence. --Mais, continua le curé, je suis sur la route qui dépend du château, et cela gêne peut-être que j'y lise mon bréviaire? --Non, monsieur le curé! Nous sommes heureux, toujours heureux de vous voir... Écoutez-moi... Je désire vous parler... secrètement. Elle tremblait; il ne s'en aperçut pas, et demanda, plein de sa belle naïveté de campagnard: --C'est une confession? --Oui, mon père. --Je puis vous entendre au château, si vous êtes trop souffrante pour venir à l'église. --Je voudrais vous parler ici, mon père. --Bien... Bien... Vraiment, il ne l'encourageait pas avec sa grosse soutane, son énorme visage, son gros nez de priseur, ses doigts velus, ses pauvres yeux bordés de rouge et sa voix chevrotante. Était-il à la hauteur de la mission qu'un aveu terrible allait lui imposer? N'invoquerait-il pas les seules lois de Dieu et de l'Église? Aurait-il le sacerdoce flexible? Mme de Montreu en doutait, effrayée à l'idée que tous les jours, elle verrait le confesseur de son adultère. --Ma fille, dites votre acte de contrition. --Mais, monsieur le curé, il s'agit d'une aumône... --Ah!... --Veuillez m'accompagner au château, et je vous remettrai l'offrande d'un vœu... --A la sainte Vierge? --Non. A sainte Madeleine. * * * * * La dame résolut de tout dire à sa mère, et l'épouvante des afflictions qu'elle causerait la paralysa. --Blanche, interrogeait Mme de La Croze, Blanche, tu as du chagrin? Elle hochait la tête, surprise de dérober encore le secret aux regards maternels. Comment la mère ne voyait-elle pas le masque de la grossesse? A la moindre allusion, Blanche se fût agenouillée, et Mme de La Croze s'égarait en de douces et inutiles paroles. --Tu t'ennuies aux Tuilières? --Mais non! --Un désir de toilette qu'Olivier te marchande? --Pas du tout. Olivier est très généreux, tu le sais bien. --Il faut te distraire, ma fille. Si nous allions passer quelques jours à Limoges? --Volontiers. Madame avait réfléchi que là-bas elle pourrait solliciter les conseils d'un homme digne de l'entendre et peut-être assez humain pour la protéger en son infortune: elle songeait à l'oncle de Raymond, à Sa Grandeur Aymard de Pontaillac. * * * * * Deux jours plus tard, une voiture s'arrêta à la porte de l'évêché de Limoges: Blanche descendit, laissant Mme de La Croze dans le coupé. --Ne t'inquiète pas, maman. Il s'agit d'une bonne œuvre, et la discrétion est l'honneur des âmes charitables. Monseigneur Aymard de Pontaillac travaillait avec son grand vicaire, lorsqu'on lui annonça la visite de Mme de Montreu. Elle n'était pas une inconnue au palais épiscopal, la jeune châtelaine des Tuilières: lors de ses tournées évangéliques, le prélat avait accepté des invitations de la famille de La Croze et reçu de belles aumônes. Il n'hésita point à interrompre la dictée d'un mandement et à congédier le subordonné. Blanche entra dans le cabinet de travail, moins en pénitente qu'en mondaine, et au milieu du décor austère, devant le vieillard à la tête grise, devant la soutane violette, elle se jeta à genoux: --Monseigneur... Monseigneur, ayez pitié de moi! Je viens m'accuser d'une faute... d'un crime! Elle pleurait, le front entre ses mains et bégayait des prières. L'évêque dit: --Parlez, parlez sans crainte. La miséricorde de Dieu est infinie! --Monseigneur... mon père, j'ai péché... j'ai péché... Crevée de sanglots, haletante, elle invoquait la Vierge, les saints; mais avec les encouragements du grand meneur d'âmes, elle parut retrouver un peu d'espoir en Dieu: --Quand j'enfantais ma petite Jeanne, une allégresse emplissait mon être, me faisant oublier toutes les douleurs; et aujourd'hui, l'œuvre sacrilège est pour moi un sujet de malédictions. Si j'étais seule en cause, j'attendrais, je me cacherais et m'en irais, aussitôt après la délivrance, expier au fond d'un cloître les horribles amours. Mais, Monseigneur, vous ne l'ignorez pas, j'ai un mari qui a droit à mon respect!... Voyez, je suis lasse de mentir, lasse de sourire, lasse de vivre!... J'ai cherché à ramener mon époux vers la chambre conjugale, d'où je le tenais éloigné bien avant l'adultère, et, lui présent, mes forces épuisées ont trahi mon courage... Le bâtard que je porte dans mes flancs, je ne l'aimerai jamais, entendez-vous, Monseigneur, jamais! Il me fait déjà souffrir plus que je n'ai souffert à la naissance de ma Jeanne chérie! Il me brûle, il me déchire, il a en lui du venin!... Il souillerait notre maison!... Qu'ordonnez-vous, mon père? Dois-je emporter le secret dans le tombeau?... Ah! je suis prête à mourir, à écraser la preuve vivante et déjà si douloureuse du forfait!... Quel que soit le châtiment que vous m'infligiez, quelles que soient les ténèbres où vous jetiez ma pauvre raison, j'obéirai!... Monseigneur, mon père, m'est-il permis de détruire le germe de la honte? Puis-je provoquer un accident, au péril de ma vie? Je vous le jure: sous le germe abhorré, sous le fardeau du malheur, je succombe! Monseigneur s'enfonçait en de graves réflexions, et la conscience du prêtre luttait contre les idées de l'homme. Cette loi nouvelle du divorce, que réprouve l'Église, donnait une solution logique. Oui, mais il y avait une autre enfant. Du reste, à quoi bon s'attarder? Les dogmes ne se discutent pas! Et, d'un autre côté, inviter l'épouse au rapprochement sexuel avec le mari, n'était-ce pas endeuillir d'un mensonge nouveau la trahison commise? --Relevez-vous, madame. Il faut implorer la miséricorde divine, user de ménagements, et, peu à peu, dire toute la vérité à votre mari. Debout, effrayée, elle demanda: --Tout dire? --Oui. --Même le nom de mon amant? --Ce nom est inutile. L'aveu du crime suffit. --J'aime mieux cela, et je pardonne au coupable, à l'un des vôtres, à monsieur de Pontaillac. --Mon neveu... Raymond... --Oui, mon père. Une vive agitation s'empara de l'évêque, et Monseigneur se mit à marcher, très ennuyé, très irrité, très humilié. --Madame, conclut-il, les amitiés s'effacent devant le devoir. Je le répète: Il faut déclarer l'adultère à votre mari, et si les soupçons de celui que vous avez outragé, se portent sur un autre, vous nommerez mon neveu lui-même. --Ce serait une lâcheté, monseigneur! --Non, madame. Vous n'avez pas le droit de laisser punir ou se battre un innocent! --Mais je ferai en sorte d'être seule châtiée. --Ne l'oubliez pas: vos angoisses sont les miennes, et si Dieu nous juge indignes de sa clémence, il me frappera non seulement dans l'amitié de mon neveu, de mon unique parent, mais encore dans ma personne, car j'abandonnerai, s'il le faut, une charge sacrée. --Monseigneur... --Adressez-vous à Dieu, madame. Les yeux mouillés de grosses larmes, il fit un signe de croix, et, imposant ses vieilles mains tremblantes sur la femme inclinée: --Que la paix soit avec vous! X De retour en son hôtel de la rue Boissy-d'Anglas, Raymond de Pontaillac passa ses derniers jours de congé dans l'isolement et la souffrance; puis il revit Christine, et la maîtresse dévouée se contenta de murmurer, en lui ouvrant ses bras: «Je t'attendais...» Cette exquise créature ne cherchait point à pénétrer les secrets amoureux; elle n'interrogeait pas le voyageur sur les mystères du château des Ormes et du manoir de Montreu: l'absent revenait, froid, brisé, lugubre, et la diva l'entourait de soins, mettant autour de lui un peu de sa jeunesse, de sa chaleur et de sa lumière. Mais que peuvent faire les sourires et les joies d'une amie contre les désordres de la passion? Le jeune officier tolérait Christine et il aimait Blanche; il l'aimait de toute une fureur de malade. D'abord, il voila d'un crêpe le portrait de la marquise; il fit disparaître de la chambre d'amour les reliques de l'adorée, et bientôt, il s'agenouilla devant ces mêmes objets d'une idole lointaine et toujours présente. Au sortir des évocations passionnelles, entre les labeurs militaires et malgré ces labeurs, Raymond doublait, triplait, quadruplait la dose de morphine: il avait commencé avec la moyenne de vingt-cinq, trente, quarante, soixante centigrammes, et déjà il s'injectait un gramme et demi, et quelquefois deux grammes par jour. Un matin d'août, Pontaillac recevait à déjeuner chez la Stradowska ses amis Jean de Fayolle, Edgard Lapouge, Léon Darcy et Arnould-Castellier. On était au dessert. Le domestique s'approcha de Raymond, l'informant que son ordonnance le demandait à l'antichambre. --Qu'y a-t-il, Clément? interrogea l'officier, de mauvaise humeur. Je t'ai défendu de me relancer ici. --Mon capitaine, c'est une dame... Elle paraissait très émue; elle m'a commandé de vous prévenir, en ajoutant que vous vous fâcheriez si je n'obéissais pas. --A-t-elle donné son nom, laissé une carte? --Non, mon capitaine; mais c'est une dame du grand monde; ça se voit tout de suite. Bien qu'il eût entendu dire aux Tuilières que le retour des châtelains aurait lieu seulement en novembre, Raymond frissonnait à l'idée de Blanche, et il vint prendre congé de sa maîtresse et des invités. --Tu ne m'embrasses pas? implora Christine. Et, tremblante, sous le baiser: --Un duel, peut-être? --Mais non! --Si c'est un duel, nous sommes là! grondèrent les camarades. --Il ne s'agit pas de duel, messieurs... ou du moins... pas encore. --Ah! ah! cria Darcy... Et quel est le citoyen? --Guillaume II, ou Bismarck, ou Crispi, mon cher! --J'en serai? --Nous verrons. Il éclata de rire et disparut. Mme de Montreu attendait dans un salon de l'hôtel, et comme Pontaillac soupirait amoureusement: «Quel orgueil! quel bonheur!» elle recula d'un pas. --Monsieur, vous vous méprenez sur le but de ma visite. Ce n'est plus une maîtresse affolée, c'est une épouse indigne, une mère pleine de honte et de remords, qui est devant vous; c'est la plus malheureuse des femmes! Elle défaillait; il la soutint. --Madame, je devine la cause de votre désespoir. On vous prive de notre liqueur; on vous laisse mourir; mais encore une fois je vous sauverai! --Monsieur... --O Blanche, puisque la privation dont tu es obsédée t'a inspiré le courage de venir à moi, sois bénie! Pour toi, pour tes yeux, pour tes lèvres, je marche à tous les sacrifices, à toutes les vaillances... à toutes les forfaitures!... Pour toi, je volerais; pour toi, je tuerais!... Fais de moi ce que tu voudras? Ils s'assirent, et Mme de Montreu déclara en un gémissement d'opprobre et de terreur: --Raymond, je suis enceinte! L'officier ne vit pas d'abord la portée de cette révélation, mais dès que Blanche lui eut affirmé qu'il était le père de l'enfant et qu'aucun doute ne pouvait subsister sur l'origine de l'être en germe, il donna libre cours à ses rêves, à sa joie délirante: --Nous l'aimerons, nous l'adorerons notre cher bébé! --Taisez-vous, monsieur; vos paroles me font du mal... Alors, elle dit son existence horrible, depuis le jour où elle s'aperçut de sa grossesse; elle dit la visite à l'évêque de Limoges, et le conseil--l'ordre religieux--de tout avouer au mari, même s'il le fallait le nom de l'amant. --Eh bien, soit! répondit hautement Pontaillac, nommez-moi, mais à la condition que vous serez ma femme, si je tue Olivier. --Je n'aurai pas tant de lâcheté, monsieur, et seule, j'affronterai la colère de mon mari. --Je ne veux pas! Je vous le défends! Il s'emportait, menaçait de veiller lui-même au salut de sa chère maîtresse, et Blanche pleurait, inquiète de la bravoure du gentilhomme. Plus calme, Raymond exhorta Mme de Montreu à partir avec lui; il allait envoyer sa démission d'officier... On s'adorerait en quelque thébaïde lointaine, dans l'espérance du fruit des amours. --Et Jeanne, et ma petite Jeanne, y songez-vous? --Je l'aimerai aussi! --Mais lui... Olivier... --Eh! que nous importe! S'il te fait peur, je l'insulte... Il y a un duel à mort et, si les armes me sont favorables, ô ma chérie! Nous nous marions en Autriche, en Égypte, en Italie, devant le Pape, où tu voudras... Je suis assez riche pour que ma femme n'aie rien à envier à une reine. --Croyez-vous donc que j'épouserais jamais le meurtrier du père de Jeanne? Sur ces mots, la marquise se dirigea vers la porte. Il courut à elle. --Blanche? --Adieu! Un fiacre mena la pauvre grande dame chez Mlle Geneviève de Saint-Phar, place de la Madeleine. C'était l'heure de la consultation, et Geneviève recevait son habituelle clientèle de femmes en un cabinet artistique et sévère. Allures de bourgeoise. Pas de col masculin, pas de monocle, rien d'audacieusement viril. De la robe noire montante émergeait la tête brune et distinguée avec son front pâle et ses grands yeux brillants d'intelligence. Parvenue à la fortune et à la célébrité, Mlle Saint-Phar demeurait douce et simple, et ses anciens maîtres, les professeurs Aubertot et Pascal, s'enorgueillissaient de leur élève. Mais que de courage! que de travail, avant d'obtenir le diplôme! Que d'efforts pour vaincre les préjugés! Orpheline à huit ans, elle avait été élevée au Sacré-Cœur de Limoges, où sa tante, une des religieuses, la destinait à prendre le voile et à la seconder dans l'enseignement: Geneviève grandissait pour d'autres ambitions. Jeune fille, elle devint, pendant les vacances, le professeur de ses camarades riches; elle commença à étudier la médecine à l'École de la ville, et après deux ans, se fit inscrire à la Faculté de Paris. Lors d'un concours de l'internat, il y eut des discussions entre les professeurs et des articles de journaux pour savoir si l'on admettrait une jeune femme à concourir, au même titre que les jeunes hommes. Un vacarme d'ironie se déchaîna contre l'étudiante. «Raccommodez les bas! Faites le pot-au-feu!» vociféraient quelques journalistes; d'autres soutenaient Geneviève, et malgré l'appui de MM. Pascal et Aubertot, Mlle Saint-Phar se trouva écartée de la bataille. Dès l'année suivante, les mêmes polémiques fulminèrent. «Comment, disait-on, à la Faculté, ne voyez-vous pas la contradiction de vos actes? Vous autorisez les femmes à s'inscrire, à suivre les cours, à passer des examens, et vous leur barrez les portes du triomphe!» A quoi, les professeurs répondaient: «Nous craignons des promiscuités fâcheuses dans les hôpitaux, entre étudiants et étudiantes.»--«Allons donc! tonnaient les avocats de la dame, celles qui travaillent savent se faire respecter!» La Faculté admit Mlle Saint-Phar, et lauréat du concours, elle obtint rapidement le grade de docteur. Elle s'installa rue de Miromesnil. Autrefois comme aujourd'hui, elle ne soignait que les dames, mais l'envie la guettait, et un jour, sur les boulevards, des camelots distribuèrent de petits papiers: «MADEMOISELLE SAINT-PHAR: MALADIES SECRÈTES DES DEUX SEXES.» On l'outrageait, on la salissait; elle demeura hautaine, courageuse, et devant la renommée grandissante, les aboyeurs se turent, et une riche clientèle célébra la doctoresse. L'amant? Y avait-il un amant? Peut-être. Geneviève était jeune; elle était femme; mais, si elle brûlait du désir de toutes les jeunes personnes, elle évitait le scandale, et en France, le péché non scandaleux n'est plus un péché. Mlle Saint-Phar reçut cordialement Mme de Montreu. --Bonjour, ma belle marquise. C'est une halte agréable dans ma consultation, n'est-ce pas? Tu viens voir l'amie et non la doctoresse? --Les deux, ma bonne Geneviève. --Tant pis! Et indiquant un fauteuil à sa visiteuse, la doctoresse affirma: --La coupable, c'est la morphine! --Non... --Si. --Eh bien! oui, énervée par la liqueur, j'ai perdu le sens moral... j'ai... et je suis enceinte, et... --Mes compliments! interrompit Geneviève. Monsieur de Montreu doit être enchanté. --Il l'ignore. --Tu vas t'empresser de lui dire l'heureuse nouvelle? --Geneviève tu ne m'écoutes pas... Je suis enceinte d'un autre homme que de mon mari! --Aïe!... Toi? --Moi. Je viens réclamer de ton amitié un grand service... Il faut que tu me sauves! Il faut que tu me délivres! --Je t'assisterai volontiers le jour de tes couches; mais nous avons le temps d'y penser. --Je veux... tout de suite! --Es-tu folle? A combien de semaines remonte ta grossesse? --A deux mois. --Et tu veux? --Et je te supplie de m'aider à anéantir la preuve de mon adultère? --Sais-tu, Blanche, quel crime tu me proposes là? --Crime ou non, j'exige la délivrance. Mlle Saint-Phar déclara d'une voix indignée: --Je refuse. --Même... pour vingt mille francs? --Vous m'insultez chez moi, madame! Mais, la voyant si pâle et si accablée, Geneviève la baisa au front, et Blanche reprit: --L'être qui déshonore mon corps serait une source d'angoisses, et je ne lui donnerai pas le jour. Si, de par les lois, c'est un crime de le détruire, c'est, de par ma conscience, une haute justice. --Tu as perdu la tête! --Geneviève, au nom de notre amitié? --Non! non! --Geneviève? --Non! --Vous voulez donc que je meure --Madame, vous vivrez... Blanche, tu vivras, et tu aimeras ton enfant! Toutes les prières, toutes les menaces de la marquise furent impuissantes à déterminer Geneviève aux manœuvres abortives, et Mme de Montreu descendit. --Où allons-nous, madame? interrogea le cocher, très surpris de voir que sa cliente oubliait le renseignement d'usage. Elle balbutia une adresse quelconque. --C'est à Montmartre? --C'est à Montmartre. Place d'Anvers, la marquise abandonna sa voiture, et marchant au hasard, elle arriva rue des Trois-Frères où elle aperçut une plaque de tôle peinturlurée, avec ces mots: «_Madame Xavier, sage-femme_»--et au-dessous le gros chou traditionnel, fleuri d'un nouveau-né. Elle allait entrer; elle hésita et se perdit dans les ombres du soir qui commençait. Des idées de mort l'envahirent. Elle courait, s'arrêtait brusquement, et, rue de Maubeuge, des gens lui crièrent: «Attention! Vous êtes donc aveugle ou imbécile! Voici trois ou quatre voitures qui vous frôlent au passage!» Elle remerciait d'un triste sourire et continuait sa promenade, en étouffant des plaintes. Le lendemain matin, une jeune servante en tarlatane à carreaux noirs et violets, tablier blanc et bonnet de linge, gravit l'escalier de la sage-femme. A l'entresol, elle demanda humblement: --Madame Xavier, s'il vous plaît? --C'est moi, mademoiselle, répondit une grosse gaillarde à l'œil rigolard et à la lèvre supérieure un peu moustachue. Qu'y a-t-il pour votre service? --Je désirerais... vous parler. --Très bien, ma fille, très bien!... Donnez-vous donc la peine... Toutes deux se dirigèrent vers un petit salon tapissé d'andrinople et meublé d'acajou, et un sourire de la matrone vint engager la jeune personne aux confidences. --Enceinte de deux mois! Fichtre, vous vous y prenez de bonne heure!... Vous avez raison, et si toutes les autres vous imitaient, on aurait à déplorer beaucoup moins d'accidents! La visiteuse exposa les motifs de sa précipitation. Elle servait comme femme de chambre dans une honnête famille bourgeoise, et tout le monde ignorait son état intéressant, tout le monde, excepté le maître. --Alors, c'est le bourgeois qui vous a fait ce petit cadeau? --Oui, madame. --Le cochon!... Et il vous lâche? --Non, madame... Il me donne de l'argent. --Très bien! très bien! Je vous recevrai ici, et puisque vous avez de la galette, nous trouverons une bonne nourrice pour le gosse. --C'est que, madame... --Quoi? --Si ma maîtresse, la femme de monsieur, venait à s'apercevoir... --Très bien! très bien! Je vais vous louer une chambre: nous vivrons ensemble; nous irons au théâtre; je vous ferai les cartes... Voulez-vous la chambre bleue... trois cents francs par mois? --Madame... je... je... désire... cacher ma faute. --Parfaitement. Dans quelques mois, vous vous bouclerez ici... --J'avais pensé... J'espérais... --Accouche donc, mâtine! Et la devinant presque toute, Mme Xavier lui glissa à l'oreille: --Très bien! très bien!... Ayez pas peur... mais, faut casquer ferme! De ses doigts elle menait un jeu bizarre, comme si elle eût pénétré le ventre de la malheureuse, pour anéantir l'œuvre de la nature. --Avec le pouce et l'index... Pfff... ut!... Passez muscade! Ni vu, ni touché, je t'embrouille!... Pffffff...ut! --Qu'exigez-vous, madame? --Votre patron est riche? --Oui. --Trois mille francs? --Je vous en donnerai cinq, dix, mais..., le secret, n'est-ce pas? --Vous parlez rudement bien pour une femme de chambre? --J'ai été en pension. --Chez les sœurs? --Oui... chez les sœurs. --Votre nom, mademoiselle? --Antoinette Mathieu. --Ta! ta! ta! N'empêche que vous avez aux oreilles des dormeuses de vingt mille francs. --Oh! non! c'est du strass. Mme Xavier toucha l'épaule de son interlocutrice. --Petite masque, on ne me le met pas, à moi! Si je vous délivre avant terme, je risque la cour d'assises, et je veux savoir avec qui j'opère... Faites-vous connaître--ou bien, fichez-moi la paix! --Je suis la marquise de Montreu. Obséquieusement, la matrone suivit jusqu'à la porte sa noble visiteuse: --Vingt mille francs? --Oui, madame, vingt mille... Demain? --Demain... votre servante, madame la marquise. --Chut!... XI --Mettez-vous là, madame la marquise; étendez-vous sur ce divan, et ne bougez pas. --Tuez-moi, si vous voulez! Pâle comme une morte, Blanche abandonna son être aux doigts profanateurs de la Xavier; mais elle fut prise d'un dégoût, et se leva: --Gardez l'argent! --Vous avez peur! Vous manquez d'estomac! dit la sage-femme qui venait de toucher cinq billets de mille et devait en recevoir quinze, l'œuvre accomplie. --Non... Non... je n'ai pas peur! --Soyez calme, alors. --Oui... oui, madame. --Ça me connaît, madame la marquise... J'ai débarrassé plus de deux cents femmes, et je n'ai assassiné personne... que les marmots. --Vous êtes un monstre! --Merci. --Ah! ne me regardez pas!... Ne me parlez pas!... Vous me faites horreur! Et, livrée sans défense au terrible examen, la marquise de Montreu gémissait toujours: «Tuez-moi! Mais tuez-moi donc!» Et ses pauvres yeux papillonnaient, s'égaraient, allant des manches retroussées de la bouchère humaine à la fenêtre close, et des rideaux jaunâtres à la table du sacrifice où l'on voyait de longues aiguilles étincelantes, des charpies et des éponges, des flacons de phénol et de chloroforme, tout l'appareil moderne et barbare d'une criminelle obstétrique. --Ne bougez plus! * * * * * Mme de Montreu descendit de voiture dans la cour de son hôtel, et toute livide, elle dut s'appuyer au bras d'une femme de chambre pour se rendre à ses appartements. --Vous informerez monsieur que je ne dînerai pas. --Bien, madame. Le marquis trouva sa femme en prières. --Vous êtes souffrante, Blanche? --Non, mon ami. --Pourquoi refusez-vous de paraître au dîner? --Je jeûne. --Les médecins vous interdisent ces mortifications dangereuses. --Les médecins ne sont pas les directeurs de mon âme. --Vous m'inquiétez, Blanche? --Olivier, je désire être seule. Avec les doses de morphine qu'elle tenait de Raymond et qu'elle cachait en des boîtes à poudre, en des épingles creuses et en des bobines de soie, Blanche put narguer toutes les crises de son être déchiré. Ses journées, elle les passait sur une chaise-longue, au milieu des fleurs; elle lisait des romans, jouait de l'éventail, mais l'éventail et le livre tombaient des mains inertes, et le sommeil épandait les voiles de la béatitude; ses nuits, elle les vivait toujours seule, heureuse que l'isolement empêchât le mari de trahir le mystère des manœuvres. Dès qu'elle eut retrouvé un peu de sang et d'énergie, elle exhorta Olivier à un grand voyage. Elle voulait fuir Pontaillac, le père du mort; elle voulait fuir Mme Xavier, la tueuse; elle voulait fuir Mlle Saint-Phar, sa confidente; elle voulait fuir les visages amis ou ennemis, le témoin et les devinateurs possibles de son crime. --Où irons-nous, Blanche? --Loin... bien loin! Catissou, la vieille servante, accompagna la petite Jeanne au château des Tuilières, et les Montreu se mirent en route pour la Suède et la Norvège. A Stockholm, à Christiania, à Drontheim, le long des glaciers et des fjords, le marquis se réjouissait des belles couleurs de sa dame; mais Blanche gardait une forte provision de morphine, et elle se piqua hypocritement, sous le soleil de Minuit, comme Raymond se piquait, en toute liberté, sous le soleil parisien. Éloignés l'un de l'autre, les deux morphinomanes marchèrent vers la ruine cérébrale et physique, avec les différences de sexe et de vigueur, dans l'action parallèle de leur anéantissement. Le capitaine, dont le corps était plein d'abcès très douloureux, avait des défaillances de mémoire. Un nuage lui enveloppait le cerveau, et quelquefois il voyait des ronds et des triangles lumineux et flambants à la place des êtres et des choses. Il lui arriva d'ignorer le nom de son cercle, de sa rue, de ses amis, de ses domestiques et d'appeler sa maîtresse: «Louise, Thérèse ou Andrée», et non plus «Christine». Au quartier, il donnait des ordres étranges, punissait durement les hommes, ou les complimentait sans raison. Soldat, artiste, lettré, il s'intéressait aux découvertes de la science militaire et aux manifestations de la littérature et des arts; mais un paysage lui révélait une bataille, les stratégies prenaient à ses yeux les formes de tableaux, et la carte d'état-major s'idéalisait en des poses de dames voluptueuses. Il admirait l'école des symbolistes, la musique et la couleur des mots traduisant l'_a_ en noir, l'_e_ en blanc, l'_i_ en bleu, l'_o_ en rouge et l'_u_ en jaune; il savait que le noir, c'est l'orgue; le blanc, la harpe; le bleu, le violon; le rouge, la trompette; le jaune, la flûte;--et loin de se contenter du langage établi, il cherchait une orchestration générale de la harpe qui est la sérénité, de l'orgue qui est le doute, du violon qui est la prière, de la flûte qui est le sourire, de la trompette--l'instrument divin--qui est la gloire. Et toutes ces musiques l'emplissaient d'une harmonie bizarre et funeste. Il chantait un article de journal, habillant les consonnes de couleurs nouvelles et leur imposant des tons pleins ou moyens. Il créait ça, et il en était ravi: «la lettre _H_ est violette; c'est un dièze; le _M_ est gris; c'est un bémol.» Ainsi, pour les mouvements: la tête en arrière incarnait un _O_; le bras droit plié un _K_, et suivaient des calculs, des chiffres: le _W_ un _8"_; le _L_, un _3'_, etc. Mais bientôt il dédaignait ces exercices dignes d'un pensionnaire de Bicêtre. Afin d'oublier Mme de Montreu et la confidence de maternité--pour lui si incertaine--il voltigea de Christine à d'autres étoiles, eut une récolte de dames variées, et l'affaiblissement de son état sexuel le désespéra jusqu'à l'heure où de nouveaux horizons le grisèrent. Pontaillac cherchait «l'euphorie» du début: il augmentait les doses de liqueur--et par la ligature des membres--par le massage--par l'injection pratiquée dans la veine médiane, il se refit une virginité morphinique. --Ma bonne amie, disait-il à sa maîtresse... Je vois tout en _rose_! Je vois des merveilles! Fixant une fleur placée sur la cheminée, il voyait cette fleur se changer en un petit bouquet; ce bouquet se développait, atteignait des proportions colossales; ensuite, apparaissaient des jardins immenses. Et la sensation ne se bornait pas à un seul objet, et, en d'autres points, le même phénomène se présentait avec les mêmes caractères. Un papillon artificiel piqué en haut d'une glace, lui parut animé de mouvements réels; ce papillon non seulement passait par des couleurs diverses, mais tournoyait sans cesse d'un meuble à l'autre, avant de regagner son point de départ où l'homme désabusé le considérait enfin tel qu'il était en réalité, c'est-à-dire fait de papier et d'une armature de fer. Aux illusions vinrent se joindre de véritables hallucinations de la vue: des personnages imaginaires entouraient le lit de Pontaillac, et l'un d'eux, qu'il reconnaissait, s'approcha de lui à plusieurs reprises. Il s'avança vers Raymond lentement, lui prit les mains et s'éloigna, dans une onde lumineuse. Pour obtenir les mêmes apparitions, les mêmes attitudes, il suffisait au morphinomane de _désirer fortement_ et, en terme de science occulte, d'_évoquer_. Raymond était violent, jaloux; il devint apathique. Une torpeur invincible le terrassait, dès qu'il n'était plus sous le charme immédiat de la Pravaz;--et, à son lever, il bégayait: «J'ai la tête en plomb et les bras en caoutchouc.» Volontairement consigné dans son hôtel et ne s'échappant que pour se rendre au quartier de l'École-Militaire, il fermait sa porte à tout le monde. Quand par hasard ou plutôt par surprise, Jean de Fayolle, Léon Darcy et Arnould-Castellier franchissaient le seuil de l'appartement, ils restaient ébahis de la quantité de flacons disposés autour d'une balance: le capitaine aimait peser sa morphine, et faire lui-même ses solutions. Désireux de guérir ou peut-être d'éprouver de nouvelles ivresses, il compliqua le morphinisme du cocaïnisme; mais il abusait toujours et surtout de la morphine, et l'affection hybride ouvrit un champ illimité aux troubles psycho-sensoriels et aux hallucinations terrifiantes. Certain soir, le major Lapouge et les autres amis emmenèrent dîner le malade au Cercle militaire. Sur la demande de l'invité, et malgré la grimace de M. Arnould-Castellier qui aimait les petits coins, on s'assit à une des grandes tables. Raymond se trouva placé entre Jean de Fayolle et le major: en face d'eux, Léon Darcy et le directeur de la _Revue militaire_ occupaient la droite et la gauche d'un capitaine d'infanterie de marine en tenue et portant la croix de la Légion d'honneur. Les douze convives avaient des habits bourgeois, à l'exception du capitaine décoré et d'un jeune lieutenant de spahis. --Regarde, dit Pontaillac à l'oreille de Fayolle, en désignant un jeune homme aux moustaches blondes, regarde: ce malheureux n'a qu'un bras. --C'est un sous-lieutenant du IIIe qui a été abîmé au Tonkin. --Le pauvre bougre! Et Raymond fit un salut doux et triste au blessé. Par les portes grandes ouvertes sur le salon central, on distinguait dans les autres pièces deux ou trois cents dîneurs installés à de petites tables. Des soldats en habit noir et cravate blanche menaient le service; un monsieur à barbe grise, le gérant, les commandait, et sous l'incendie bleuâtre des lumières électriques, Pontaillac admirait, vantait toutes choses: --Voilà un séjour d'honneur! On ne joue pas, on ne vole pas: cela repose des tripots! Lui, officier millionnaire, il ne fréquentait jamais le cercle; il ne dînait jamais à trois francs, et il était seulement apparu dans les vastes salons, une nuit de gala. Mais, loin de blâmer, comme quelques-uns de ses collègues, la réunion des officiers de réserve et de la territoriale aux gradés de l'armée active, il la jugeait excellente et toute fraternelle, avec l'idée de venir s'y retremper. Le capitaine d'infanterie de marine se leva de table et aida un autre jeune homme à se mettre sur ses béquilles; Raymond tressaillit. Encore un blessé, encore un mutilé: l'autre avait un bras amputé, et celui-ci une jambe de bois! --La guerre est infâme! déclara-t-il tout haut. On le regarda; il continuait: --Oui, la guerre est infâme; et pourtant, je me ferais volontiers casser la gueule! Il s'emballait contre l'Allemagne et les malheurs de l'Alsace-Lorraine. Jean de Fayolle l'accompagna à la bibliothèque; puis ils visitèrent les chambres du cercle, et Pontaillac, émerveillé, dit à la dame chargée de la location: --Je descendrai ici un jour. Raymond s'arrêta et se fit une piqûre. Ensuite, les officiers ayant exploré la magnifique salle d'armes, rejoignirent leurs amis au café du premier étage. Pontaillac parlait, riait, faisait des mots. Les uns et les autres s'égayèrent de voir le malade en si belle humeur, mais le comte demanda du champagne. --Non... pas ce soir? intervint doucement le major Lapouge. --J'ai soif!... Nous allons sabler quelques bouteilles! Il but effroyablement, obligea Darcy, Castellier et Fayolle à lui tenir tête, et comme Lapouge l'exhortait à la sobriété, il lui répondit: --J'ai vu à Cologne et à Berlin les officiers allemands siffler notre champagne, et je voudrais qu'il n'en restât plus une goutte!... Debout, il cria: «Du champagne! du champagne!»--et il invita à boire tous ses collègues de l'active et un groupe d'officiers du 129e régiment territorial d'infanterie. Sous les fumées du vin, et dans l'ivresse du poison, le morphino-cocaïnomane examinait des armes pendues aux murailles et surtout une gigantesque panoplie faite de sabres et de divisions de fusils. Ce rond de métal l'intéressa, en lui rappelant certaines théories; mais déjà le cerveau de l'homme s'endeuillait de brouillards, et l'intelligence n'était plus que la caricature d'elle-même. A ses phrases incohérentes, à ses gestes bizarres, personne ne riait. Il se laissa conduire en un petit salon désert, attenant à la grande salle, et s'effondra sur un canapé. --Tâchez de dormir, mon ami, lui dit Lapouge. Nous reviendrons vous prendre. Et le major sortit, après avoir tourné la clef des globes électriques. Pontaillac ne dormait pas, et tout d'un coup, au milieu du silence et de l'obscurité, il eut une horrible vision. --Où suis-je?... J'entends les clairons de la défaite!... Mon cheval, mon sabre!... Ah! nom de Dieu! me voilà prisonnier!... Toutes ses paroles se voilaient, affaiblies; il croyait hurler; il balbutiait moins fort qu'un enfant prêt à s'éteindre. Machinalement, il trouva et remonta le système de la lumière, et sous la nappe éblouissante, il vit son ombre qui, projetée en pleine muraille, se tenait immobile et noire. Le revolver au poing, il marcha vers elle, et l'ombre grandit démesurément, au fur et à mesure qu'il avançait. Étrange délire! Il jugeait normale la reproduction de son image, mais il estimait surnaturel et dangereux que la silhouette changeât de forme et répétât ses gestes. Et puisque--à l'encontre de l'homme de Gœthe--il n'avait pas vendu son ombre au diable, il voulait châtier l'invisible amuseur. Il menaçait--l'ombre menaça; il ajustait--l'ombre ajusta, et le pauvre capitaine se mit à crier: «Tiens, misérable!» en déchargeant trois fois son revolver. Mais avant que les amis et les officiers du 129e territorial eussent le temps d'accourir, il se suggestionnait une véritable idée de fou: --L'ombre, c'est moi-même, et pour la voir disparaître, c'est sur moi qu'il faut tirer! Dix bras le saisirent au moment où il portait l'arme contre sa poitrine; et quelques minutes plus tard Lapouge, Darcy, Fayolle et Arnould-Castellier le ramenèrent en voiture rue Boissy-d'Anglas. On prévint Christine, qui, toute éplorée, trouva le docteur Aubertot et le major au chevet de Raymond. Il avait la face vultueuse, des vertiges, de l'hébétude, les pupilles excessivement rétrécies et de fortes pulsations dans les carotides, un pouls à 92, une respiration à 24. Aubertot lui fit une injection de un milligramme et demi d'atropine et renouvela cette dose deux fois à de courts intervalles. Les pupilles commençaient à se dilater, mais il y eut une augmentation d'hébétude et de somnolence; la parole était lente, difficile, hésitante, le visage excessivement rouge, et les yeux brillaient d'un vif éclat. Les docteurs placèrent sur la tête du malade une vessie remplie de glace, une sangsue à l'apophyse mastoïde et une sur la muqueuse nasale, mais sans résultat notable. Il fallait à tout prix rompre la somnolence. On plongea Raymond dans un bain avec des affusions froides, et on lui imposa de se promener, en le faisant soutenir par ses amis Darcy et Fayolle. Alors, les respirations étant tombées à 4 par minute, Aubertot pratiqua, suivant la méthode de Levinstein, la faradisation du phrénique. Le malade ne semblait percevoir ni les appels, ni les excitations, et ses camarades le remirent dans son lit, où il demeura en un profond sommeil. Au bout d'une demi-heure, la respiration descendit à 3 par minute, et Aubertot pratiqua de nouveau la faradisation. Sous l'effet de l'électricité, Raymond s'éveilla en souriant, avec un visage plus pâle, des pupilles plus dilatées, et il se rendormit aussitôt. Des vomissements arrivèrent, dès le second et rapide éveil, et après un délire gai, l'homme reprit son entière connaissance. Pendant quinze jours, le capitaine conserva de la faiblesse, des vertiges, de la paresse intellectuelle et de la difficulté pour marcher; ensuite, il se livra de nouveau et plus furieusement que jamais à sa terrible et hybride passion. --Laisse-moi, laisse-moi, ma belle, ordonnait-il à la Stradowska, je ne suis plus un homme, je ne suis plus un officier, je ne suis qu'un esclave! XII Certes, il avait fallu beaucoup d'énergie à Mme de Montreu pour courir les risques d'un long voyage, alors que, brisée par la matrone de la rue des Trois-Frères, elle dissimulait ses affreuses douleurs sous une hypocrite gaieté de rédemption. Grâce à un arsenal de mensonges, Olivier était toujours la dupe de madame. --Je vais me remettre, et nous nous aimerons! --Je t'adore! --Sois sage. Naturellement, c'est la morphine que le gentilhomme accusait d'avoir produit cette grande froideur, la morphine sacrilège, la morphine, éteignoir des amours. Il ignorait, comme la plupart des gens, que le poison a des effets contraires sur le système de l'homme et de la femme, et que chez le beau sexe--dans l'état d'abstinence--les voluptés augmentent au lieu de s'amoindrir. Si la voyageuse ne connut pas les affres de la privation en Suède et Norvège, elle se vit, en Danemark, dans l'impossibilité de renouveler sa nourriture, et hâta le retour à Paris. Le désir la harcelait au point de lui faire oublier son crime d'avortement. Et dès le jour de son arrivée--le 15 octobre--Mme de Montreu sortit de l'hôtel et se présenta à une pharmacie du boulevard Malesherbes. Le pharmacien ne voulut pas délivrer de la solution sans ordonnance, et ses collègues des rues voisines et des boulevards refusèrent également, malgré les offres et les colères de la riche cliente. Plusieurs heures, la marquise erra, incertaine. Au dîner, le marquis lui dit: --Ce pauvre de Pontaillac a failli se tuer. --Un accident? demanda-t-elle, très pâle. --Non, une tentative de suicide. Il conta les phénomènes de l'ombre au Cercle militaire. Blanche l'écoutait d'une oreille distraite; il pensait la terrifier; elle se mit à rire. --Vous croyez me faire peur avec vos histoires de morphine? --Ma foi, c'est un exemple! --Je suis guérie. Cinq jours de suite, la jeune femme essaya d'attendrir ou de corrompre les pharmaciens. Elle rôdait à travers la ville, pleine d'angoisses, indifférente aux nouvelles de sa petite Jeanne. Elle dut s'aliter, et, un matin, le marquis vint à son chevet: --Blanche, dit-il, votre amie Geneviève désire vous voir. Épouvantée par le souvenir des pratiques abortives, Mme de Montreu se dressa: --Je ne la recevrai pas! Je ne recevrai personne! Les yeux hagards, elle tenait une feuille de papier blanc dans sa main et la portait alternativement sous la couverture et hors du lit. Elle avait des troubles de la parole, et n'ayant rien mangé depuis quarante-huit heures, exhalait une odeur douceâtre; elle délirait, parlait d'elle-même à la troisième personne, s'imaginait être morte et assister à son enterrement. --Oh! le caveau est froid!... Il est noir!... Geneviève s'avança, et les deux amies restèrent seules. Entre des intervalles de démence et de raison, la marquise bégayait comme une femme ivre, et balbutiait: --Tu sais, la fai... fai... fai... seuse d'anges, madame Xa... xa... xa... Xavier, à Montmartre, la pr... pr... pr... providence des épouses cou... cou... cou... coupables m'a dé... dé... délivrée... --Malheureuse, tais-toi! La doctoresse lui fit comprendre qu'elle garderait le secret, et Mme de Montreu réclama violemment de la morphine. Son cœur, gémissait-elle, était perforé; elle se plaignait d'avoir les cuisses gelées, le sexe brûlant; elle sentait une eau glaciale remplacer les draps ou une flamme incendier ses lèvres et toujours son trésor intime; elle voyait des images menaçantes, et un vampire, une chauve-souris dont l'envergure des ailes noires mesurait plus de deux mètres, se posait sur elle et lui suçait tout le sang. --Par pitié, Geneviève, de la morphine! de la morphine! de la morphine! Dans l'après-midi, Mlle Saint-Phar lui injecta une dose de quarante-cinq centigrammes, et Blanche consentit à prendre du bouillon et un verre de porto. Les spasmes musculaires s'aggravèrent, dégénérant en convulsions cloniques du tronc et des extrémités. Alors, Geneviève envoya chercher les docteurs Aubertot et Pascal, se réservant de leur demander le secret professionnel, s'ils découvraient l'avortement et les troubles nés de la frauduleuse obstétrique. On attendait les deux professeurs. Ils arrivèrent à la nuit, au moment où la malade, pâle et jaunâtre, s'agitait et en proie au _delirium tremens_ morphinique. Elle se levait toute droite, sur son lit, retombait, criait, essayait de se dégager des mains de ses gardiennes, blasphémait, et tout pour elle, même une grappe de raisin, même une orange, même l'air, avait l'odeur du musc. --Blanche, soupirait Olivier, songe à notre enfant, à notre belle Jeanne? Devant les docteurs, elle trembla, ne répondant pas aux questions et hurlant: «Je ne veux pas être examinée! Laissez-moi; je vais prier Dieu!» Elle parla de chats qui la griffaient, de son estomac divisé en mille morceaux, de serpents et de vautours qui lui mangeaient la tête et les entrailles; elle se figurait être assise dans le jardin des Tuileries; elle suivait le vol des moineaux; ensuite, des Lapons l'embrassaient; elle devenait Italienne, puis chanteuse à la Scala, puis reine d'Angleterre et impératrice des Indes. La tête penchée sur sa poitrine, la face cyanosée, une écume à ses lèvres, elle éprouvait la même sensation que si elle avait eu une corde enroulée autour du corps, à la hauteur de l'ombilic; elle suppliait qu'on enlevât la garde-robe du lit, et observant le docteur Aubertot, elle se tournait un peu vers Geneviève: «Quel est cet homme? Il est si grand que son front monte jusqu'aux étoiles!... Eh! bonjour, chère princesse, je me réjouis de votre auguste visite...» Vers minuit, elle se souleva, regarda autour d'elle, étendit les mains pour se défendre, et cria d'une voix anxieuse: «Que voulez-vous?... Voici le revenant!» Sur l'ordre des professeurs qui avaient éloigné M. de Montreu, Catissou, la vieille servante et les femmes de chambre transportèrent leur dame à la salle de bains. Calmée par les affusions froides et vingt-cinq centigrammes de morphine, elle dormit trois heures. Au matin, elle eut des vomissements et d'abondantes selles diarrhéiques; une nouvelle dose de vingt-cinq centigrammes, des sinapismes, des injections d'éther sulfurique, des compresses glacées sur la tête, lui rendirent le libre arbitre, et le septième jour, elle mangea de bon appétit. --«Il faut veiller!» Telle était la seule ordonnance de Geneviève et des maîtres. Le marquis Olivier montait la garde. Blanche l'embrassait, jurait encore d'être soumise, cherchait à étouffer les remords de l'adultère, honteuse de ses flancs doublement criminels. Il la veillait, assis en un fauteuil, mais une nuit de novembre, le sommeil le terrassa, et quand ses yeux affolés contemplèrent le lit désert, le peignoir et même les mules roses de l'absente, il exhala des cris déchirants: «Ma femme! ma femme! ma femme!» M. de Montreu longeait les couloirs, les chambres, et il implorait: «Blanche, es-tu là? Blanche, réponds-moi?» Il descendait, remontait, et il disait toujours, et toujours avec plus d'inquiétude et de douleur: «Ma femme! ma femme! ma femme!» Au bruit de ses sanglots, toute la domesticité parut: maîtres et serviteurs allaient et venaient, les gens portant des flambeaux, et le spectacle des angoisses de Monsieur était si cruel que les plus mauvais des larbins n'osaient pas en rire. --Cherchons!... Ah! elle est morte!... Ma femme! ma femme! ma femme! Boulevard Malesherbes, la marquise de Montreu, en chemise, les pieds nus, courait sous le vent glacial, et blanc fantôme, rasait les trottoirs. Elle s'arrêta devant une pharmacie et tira à la briser la sonnette de nuit: --Levez-vous! Levez-vous! Je meurs! Ses beaux cheveux roux dénoués sur les épaules frissonnantes, ses petits pieds meurtris, tout son être agité, convulsé, la batiste fine à la dérive, superbe d'impudeur, elle murmurait, à genoux, les bras au ciel: --Mon Dieu, ayez pitié de moi! Deux gardiens de la paix, qui sortaient des ombres, se précipitèrent brutalement vers elle et l'empoignèrent. L'un dit: --Oh! la belle p...! Et l'autre: --Foutre, oui! Et tous deux, comme la foule se massait: --Au poste, cochonne! Les agents arrêtèrent un fiacre pour y placer Mme de Montreu, évanouie, et tout un monde de voyous et de filles galopa, en beuglant, derrière la voiture. On barrait l'entrée du poste de la rue d'Astorg; on insultait la mourante. --C'est un pari! --Elle a gagné! --D'où vient-elle? --D'une maison de prostitution. --Mais non, la dame a été surprise chez son amant; elle se sauvait. --Moi, je la connais. C'est Tulipa, une pensionnaire de la maison Clarisse, savez, la nouvelle maison... là-bas... --Très chic! --Très fin de siècle! --Je vous affirme que c'est une horizontale, une débutante; elle n'arrivait pas; demain, elle sera célèbre et cotée à vingt louis. --Que voulez-vous, le commerce de ces dames va si mal, depuis la fermeture de l'Exposition. --Ohé, Tulipa! ohé! Déjà un homme avait couvert la marquise de son manteau, et la pauvre femme effondrée sur un banc, regardait autour d'elle. --Qui êtes-vous? demanda le brigadier Il n'y eut pas de réponse. --Elle est folle! observa le chef. Quelqu'un frappait à la porte. --Voici, dit un mouchard en bourgeois, voici le mari de madame. --Son mari! son mari! grondèrent les voix du dehors. --Il a une bonne tête! --Une tête de cocu! Olivier de Montreu se nomma; puis entrèrent le commissaire de police et un médecin,--et la vieille Catherine ayant apporté des vêtements, madame fut reconduite à l'hôtel, avec pour escorte l'ignoble tumulte des badauds. * * * * * Un état de calme apparent succéda chez Blanche à la crise terrible qu'elle venait de traverser; mais ses rages morphiniques s'exaspéraient. Les docteurs Pascal et Aubertot durent inviter le gentilhomme à enfermer sa femme dans une maison de santé où la surveillance offrirait de sérieuses garanties. Ils regrettaient toutefois qu'il n'existât pas chez nous des établissements spéciaux, comme on en voit à Londres et en Amérique (_the morphinès accustamed_) et en Allemagne (_Heilanstaltflur morphiumsuchtige_). Outre la discipline, ces établissements ont le double avantage de ne pas permettre que l'on confonde, à leur sortie, les malades avec les aliénés, et de rendre moins arbitraire la violation de la liberté individuelle. Aujourd'hui, il n'est plus permis de traiter la morphinomanie de quantité négligeable. Il y a en France cinquante mille victimes, et ce nombre est infiniment supérieur en Angleterre, en Allemagne et dans les Amériques. Tout d'abord cantonnée parmi les gens de la profession--médecins, pharmaciens, étudiants, garçons de laboratoire et infirmiers--la maladie se répand à travers les diverses classes, depuis les mondaines jusqu'aux filles galantes, depuis les magistrats, les avocats et les artistes jusqu'aux religieux, aux prêtres, aux industriels, aux ouvriers et aux simples cultivateurs. C'est le sommeil et l'ivresse des brutes succédant à toutes les hallucinations des fous du moyen âge! On ne veut plus travailler, ni souffrir, ni enfanter, ni vivre; on veut rêver; on veut s'engourdir, tomber et dormir à la manière des pourceaux--et «Madame Pravaz» est la Circé de notre Décadence. Sans doute, la contagion n'est pas la même dans tous les milieux, et d'après les statistiques des docteurs Irka, à Washington; Levinstein, à Berlin, et G. Pichon, à Paris, on ne trouve que douze négociants contre soixante-quinze médecins et pharmaciens, trois rentiers contre trente-deux médecins et deux employés contre treize femmes du demi-monde. Le docteur Pichon, qui s'adresse particulièrement à la clientèle bourgeoise, signale un seul officier de l'armée de terre et un seul marin dans les soixante-six cas observés chez les hommes; le docteur Levinstein note dix-huit gradés de l'armée allemande, sur quatre-vingt-deux types. Notre armée cependant n'est pas indemne, et les rapports des médecins militaires constatent une aggravation profonde du mal-Wood. C'est donc un devoir de jeter le cri d'alarme et de réclamer énergiquement des «maisons pour les morphinomanes». Aux conseils et aux ordres des médecins, M. de Montreu répondit: --Je garde ma femme. Et il appela Mme de La Croze auprès de Blanche. Mère et gendre veillaient sur l'infortunée, accablés l'un et l'autre du pitoyable désordre de leur chère malade; ils s'imposaient le courage d'interdire le poison, et Blanche les suivait, râlante et menaçante: --Mère, j'ai besoin... Je souffre!... Tu n'as pas de cœur! --Olivier, de la morphine, de la morphine, ou je te tue! Geneviève Saint-Phar les aidait vaillamment, et dans l'espérance que la petite Jeanne serait d'un grand secours, on la fit venir des Tuilières, et on présenta son jeune front aux maternels baisers; mais l'empoisonnée repoussait sa créature, et rien--ni les tableaux des horribles dangers évoqués par la doctoresse, ni les larmes de la mère, ni les sourires du mari, ni les mignardises plaintives de Jeanne--rien ne faisait descendre une aurore en ce cerveau de damnée vivante. Brisée, anéantie, Mme de Montreu fuyait la lumière du jour, et elle voulait tantôt l'obscurité profonde et tantôt des bougies et des lampes. Elle se rappelait sa grossesse, mais elle oubliait le tragique moyen qu'elle employa pour la détruire; elle se croyait toujours enceinte, et la suppression du rouge flot mensuel (une des résultantes de l'abus morphinique) la fortifiait dans cette hallucination. Ensuite, elle ignora ses adultères avec M. de Pontaillac et attribua la paternité illusoire à son mari--une paternité de six mois--bien que le mari, depuis huit mois, n'eût point sacrifié à l'amour conjugal. Ce soir-là, elle dit à Mme de La Croze: --Je désire faire mes couches aux Tuilières. La doctoresse intervint: --Blanche, tu rêves; tu n'es pas enceinte! Et plus bas, toute fraternelle: --Silence, malheureuse! --Pourquoi donc? --Silence! Mme de Montreu continua devant son mari: --Est-elle drôle, Geneviève! Elle ne veut pas que j'aie un bébé... Vilaine jalouse!... Olivier, je sens le petit être qui s'agite en moi... Ce sera un garçon... Je le nourrirai... Comment le nommerons-nous? Mlle Saint-Phar entraînait le marquis, en lui jurant que madame était la victime d'une obsession, et le gentilhomme répliqua: --Parbleu! je le sais bien! XIII Raymond de Pontaillac, en congé de convalescence, vivait, tel un prisonnier, dans son hôtel de la rue Boissy-d'Anglas, et seule, Christine se hasardait à troubler le délire du morphinomane. Pauvre Christine! Elle subissait toutes les folies de l'homme, sans entrevoir une lueur; elle avait résilié son engagement à l'Opéra; elle refusait les hommages du monde, et sa verte jeunesse s'étiolait, ainsi qu'une fleur privée d'eau et de soleil. Jamais un dégoût, jamais un murmure. Et lui, autrefois si charmant, il la menait comme un bourgeois ne mène pas sa bonne, quand la femme vieillie en est réduite aux uniques ouvrages de la domesticité; il l'outrageait du souvenir immortel de ses amours avec Mme de Montreu et il établissait des contrastes et des parallèles insulteurs pour la grande artiste, pour la dévouée. --Allons, Christine, que signifient ces manières?... Vous vous croyez toujours à l'Opéra, sur la scène... Vous manquez de goût... Votre toilette est ridicule!... Ah! si vous aviez vu Mme de Montreu au bal de l'ambassade anglaise!... Quelle élégance! Quelle distinction!... Il s'habillait en clown, se couronnait de roses, forçait la diva à revêtir une robe de clownesse, essayait des galanteries, et désolé de son impuissance, terrifiait la jeune et vaillante artiste: --Qui diable t'a enseigné l'amour? Mais, ma chère, tu glacerais un taureau!... Va chercher une horizontale, Roselmont ou Luce Molday!... En route, ou je te fends la tête avec mon sabre! La Stradowska jurait de ne plus aller chez le possédé de la morphine, et elle y retournait, et Loris Rajileff s'étonnait de la voir descendre si bas, elle si hautaine. A l'hôtel de la villa Saïd, elle pleurait en gémissant: --Il me fait souffrir; et je l'aime, et je l'adore!... Je veux le sauver! Un vendredi, en plein jour, les fenêtres closes, il exigea que Christine se mît toute nue devant lui tout nu. --Je suis Adam, criait-il, et toi, tu es Eve! Commençons le monde, un monde nouveau! Mégalomane, il s'imaginait créer une espèce: au lieu de bras, les hommes avaient des ailes, et les femmes, des cornes à la place des yeux; puis les sexes divers se confondaient, et d'un millier d'êtres jaillissait un seul type avec une poitrine de vierge, une queue de serpent, des pattes de chien et un œil servant de bouche, d'oreilles humaines, de langue et de mains;--et, le monstre disparu, naquirent des variétés infinies de bêtes épouvantables, toutes les horreurs de l'Apocalypse, tous les rêves obscènes d'un vieillard érotique. Des paradis artificiels, de ces idéales auberges où, selon le mot de Baudelaire, «on verse les mortels enivrements», Raymond dégringolait dans l'enfer des luxures; mais si la Pravaz--à deux et trois grammes par jour--ne lui rendit pas ses forces épuisées, elle l'illumina d'une cérébralité étrange, presque géniale. Il retrouvait la conscience du _moi_, la conscience absolue; il sentait sa raison grandir et sa mémoire se développer; il établissait de curieuses stratégies, abordait de difficiles problèmes sur les cartes d'état-major; il écrivait des livres de batailles, annotant, composant et déchirant son œuvre, tour à tour plein d'éclairs et de ténèbres. L'idée de Mme de Montreu le dominait encore; mais il était arrêté par l'aventure nocturne de Blanche, la course folle chez le pharmacien que les journaux annoncèrent sous les initiales de la marquise--des initiales transparentes comme des cartes. Vraiment, il n'osait plus reparaître à l'hôtel du boulevard Malesherbes; il craignait les légitimes reproches d'Olivier. Ne demeurait-il pas, aux yeux du mari et de la femme, aux yeux mêmes du docteur Aubertot, l'apologiste de la morphine, l'incitateur de la piqûre initiale? Olivier ne serait-il pas en droit de lui dire: «Tu as apporté le désordre et le malheur dans notre maison!» D'un autre côté, Pontaillac s'alarmait de ne rien savoir sur l'état de grossesse de son ancienne amante. Est-ce que Blanche avait menti, en se disant mère? Pourquoi l'aurait-elle trompé? Une des servantes de l'officier questionna très habilement Angèle, la femme de chambre de la marquise, et celle-ci répondit: «Madame s'imagine être enceinte; elle ne l'est pas; elle ne l'a jamais été depuis la naissance de mademoiselle Jeanne». Tout d'abord, indigné de la comédie, il eut un blasphème; ensuite, attribuant le mensonge au délire morphinique, il s'écria: «Tant mieux! c'est une honte de moins!» L'amour et le respect dont il entourait Blanche éloignèrent un soupçon criminel, et il pleura sur les angoisses de sa bien-aimée. De temps à autre, Pontaillac envoyait son domestique prendre une grosse provision de morphine chez un pharmacien de la rue Boissy-d'Anglas. Or, un jour, Clément rentra les mains vides. --Mon capitaine, dit-il, le pharmacien ne veut plus donner de morphine sans ordonnance. Pontaillac répondit: --Le pharmacien est un imbécile! Va ailleurs!... Non. J'y vais, moi. Le capitaine s'habilla, sortit, et bientôt exaspéré des refus de nombreux pharmaciens et droguistes, il demanda des explications au directeur d'une officine du boulevard Haussmann. --Monsieur, lui répondit l'interpellé, aux termes de la loi du 19 juillet 1845, et d'après l'ordonnance royale du 29 octobre 1846, les pharmaciens sont tenus de transcrire les prescriptions médicales sur un registre et sans aucun blanc et de ne les rendre que revêtues de leur cachet et après avoir indiqué le jour auquel les substances ont été remises;--les pharmaciens, monsieur, ne doivent délivrer «les substances vénéneuses, qu'en vertu d'une prescription spéciale et particulière du médecin indiquant les quantités et la dose à fournir». Il leur est interdit d'apporter la moindre modification dans l'exécution de l'ordonnance et de renouveler une ordonnance de morphine. Raymond sourit d'un sourire de millionnaire spirituel: --Je vous ai écouté avec un grand intérêt, monsieur, mais il y a des accommodements, je l'espère. Je suis le comte de Pontaillac, capitaine au 15e cuirassiers, et vous me trouverez disposé à payer un prix de nabab. --Inutile, monsieur, répondit le pharmacien. Vous m'offensez, en insistant! --Que risquez-vous? --L'amende, la prison peut-être, l'interdiction d'exploiter mon diplôme. Un pharmacien a été condamné, l'année dernière, et quand même je ne risquerais rien, je ne veux pas déshonorer ma profession, à l'avantage de ma caisse et au détriment de votre santé et de votre raison. --Phraseur, va! Alors, le capitaine prit la liste des médecins, et il enleva des ordonnances que les pharmaciens exécutèrent naturellement, les uns à l'insu des autres. Que pouvaient les docteurs contre ce client de passage? Au premier et au dernier, il affirmait ne recevoir d'ordonnance que d'un seul, et de celui-là même auquel il s'adressait, à l'heure présente. Des docteurs s'imaginaient traiter le morphinomane, selon la méthode progressive décroissante d'Erlenmeyer; quelques-uns refusaient; mais, il y a trois mille médecins à Paris, et Pontaillac possédait douze chevaux! Si, grâce aux pièces de monnaie distribuées aux valets de chambre, il ne languissait pas dans les salons d'attente, les questions pareilles, l'ennui de gravir les escaliers, l'obligation des mensonges, tout cela l'énervait,--et il cherchait le pharmacien à tout faire. * * * * * Quelle ne fut pas sa surprise, une nuit, à l'Américain, de voir, en Thérèse de Roselmont et en Luce Molday, deux prosélytes ardentes! Il ne les avait pas rencontrées depuis la scène du café de la Paix; elles lui parurent assez laides, les visages plâtrés, vermillonnés, les yeux louches, et il aurait passé outre, sans les aveux immédiats des horizontales. --Tu sais, dit Luce, je me repique. --Et moi aussi, je me _pravazine_, murmura Thérèse. Et il y en a bien d'autres! --Vous allez me conter ça. Ils s'assirent à une table isolée, très loin des groupes jaseurs et du marché des amours. On servit un souper--des huîtres, un perdreau froid, des écrevisses, un rocher de glace, des fruits,--mais Raymond et les dames grignotèrent seulement des mandarines et des oranges, en buvant du thé. Les horizontales demandèrent des nouvelles de leurs anciens amoureux, Darcy et Fayolle, dont elles gardaient un bon souvenir. --Je n'ai pas de nouvelles; je suis en congé; je ne vais plus au quartier; je vis comme un ours. --Et ta belle marquise? interrogea Roselmont. --Et la Stradowska? fit Molday. --Plus... rien! --Tu es à nous, cette nuit? --Peut-être. --Nous t'emmenons! Nous serons bien gentilles! --Gentilles?... Mais... le pourrez-vous?... La morphine me vide, moi. Thérèse affirma voluptueusement: --Et elle nous excite! --Toujours? --Non, pas toujours, déclara Luce. Écoute: A la suite d'un malaise général, j'ai consulté le grand Aubertot. J'en ai eu pour un louis et cent sous au larbin. Le docteur me dit: «Supprimez la morphine!» C'était très simple. Donc, je me privais une semaine, et je recommençais. Mon amant, un gros monsieur de la Bourse--ne te désole pas, chéri; il est en voyage--mon amant souffrait d'un rhumatisme articulaire: je le piquais; il se pique et il ne souffre plus. Thérèse avait des migraines atroces; elle s'injecte quatre-vingts centigrammes par jour, et les migraines ont filé aussi vite que le rhumatisme de monsieur. Est-ce vrai, Thérèse? --C'est vrai. --Félix, notre coiffeur, absorbe un gramme. --Et toi? reprit le capitaine. --Moi, deux. --Quel est votre pharmacien? --Un sale type, un nommé Hornuch, 11, rue de Gomorrhe, tout près de chez nous, au quartier de l'Europe. Ah! il faut le payer tout de suite, et il en gagne de la galette avec la morphine! Raymond écrivit l'adresse. --Ma petite Luce, tu parlais de vos fringales d'amour... je n'en crois pas un mot! --Voici: Thérèse et moi avons besoin d'aimer, pendant l'abstinence. --Vous vous abstenez? --Quelquefois... Jamais plus de vingt-quatre heures... --Et qu'éprouvez-vous? Elles révélèrent que toutes deux elles éprouvaient, au sortir de l'ivrognerie morphinique et durant l'abstinence, un irrésistible désir de l'homme. Mais il fallait se hâter, car bientôt la soif du poison les tenaillait. --Pour moi, dit Luce Molday, la rage d'amour calmée ou non, je sens un vide de l'estomac; j'ai des frissons, des chaleurs, des sueurs. Étendue sur ma chaise longue, je touche l'étoffe qui est de velours grenat, et le velours me semble être du bronze ou du cuivre. Il me vient des fourmillements à la plante des pieds et dans les doigts. Je danse, je saute mieux qu'une femme-torpille. Si ça t'amuse, bébé, je ne prendrai pas de morphine, ce soir, et tu verras, demain matin! A son tour, Thérèse fit sa confession, en allumant une cigarette: --L'abstinence me rend folle: je mange du charbon, du verre pilé; je brûle! J'éreinterais vingt hommes, mais comme une mécanique, sans le moindre plaisir. Dès mon compte de Pravaz, je dors, je dormirais toujours. Un soir, aux Montagnes-Russes, je lève un monsieur. Nous arrivons dans ma chambre, et, les ablutions terminées, je me pique. Il demande: «Qu'est-ce que ça te fait, la morphine?» Je réponds: «Ça me fait dormir!» Il interroge: «Mais... avant le sommeil?» Je l'embrasse: «Oh! avant!... ça me fait... hum! Et ce que je marche!» Ce n'était pas vrai. Nous sacrifions à l'amour, ou plus exactement il sacrifie. Il me parle, me secoue: «Tu dors, Bruta?» Je le vois, je l'entends, et je ne puis préciser l'endroit où il est, ni ce qu'il veut. Il descend du lit, s'habille, rigole, et, le haut-de-forme sur la tête, il met la main sur ma montre, l'argent, tous mes bijoux... et il file! J'ai envie de crier: «Au voleur!» Je jurerais que je l'ai crié, mais d'une voix de mourante... Aussi, mes enfants, quand j'amène un étranger, un inconnu chez moi, je me prive, je jeûne... Oh! c'est très dur! Le capitaine, que les confidences de ses prosélytes intéressait, les suivit au quartier de l'Europe. Rue de Moscou, on s'installa dans l'appartement de la Molday. En vain Luce et Thérèse s'ingénièrent à détruire et à ranimer Pontaillac; le morphinomane épuisé les quitta en leur jetant de l'or et des billets bleus: --Mes pauvres belles, vous êtes absurdes, idiotes! Oubliez votre instructeur, oubliez la Pravaz! Il songeait, éperdu: --J'ai fait naître la douleur et la folie chez ces étrangères comme chez Blanche, mon adorée; mais j'irai trouver le marchand de poison, le Hornuch de la rue de Gomorrhe et c'est assez pour mourir! XIV Mme Gouilléras, de Saint-Martin-l'Église, la morphinomane désabusée et naguère si enthousiaste, écrivait des lettres affectueuses pour exhorter Blanche à vaincre sa passion: d'un autre côté, Mme de La Croze et M. de Montreu surveillaient le pauvre jouet de la Pravaz. --Nous la sauverons! déclara Geneviève Saint-Phar. Tout semblait concourir à la paix de la noble famille. Le capitaine vivait loin de sa victime; la matrone de la rue Trois-Frères n'essayait point un chantage dangereux et banal, et la forte somme versée lui ayant permis d'étendre le cercle de ses manœuvres, Mme Xavier travaillait aux délivrances et aux avortements. Seule, une femme de chambre, la domestique même qui avait prêté des habits à Mme de Montreu, lors de l'opération abortive, seule, Angèle demeurait l'esclave docile et intéressée de sa maîtresse. --Angèle, dit, un soir, la marquise, tu vas porter cette lettre à M. de Pontaillac; tu ne la remettras qu'à Monsieur, et tu attendras la réponse. Et elle ajouta mentalement: --Il trouve bien de la morphine, lui! Angèle, une longue et blonde maigre, fit la commission et revint, porteuse de ce billet: «Madame, Il m'est douloureux de vous refuser--mais je meurs du poison, et après avoir été la cause de vos souffrances, je ne veux pas être le meurtrier de celle que j'adore. Pardonnez-moi, Blanche, et si votre amour est à ce prix, j'aime mieux souffrir et pleurer. RAYMOND.» Mme de Montreu, furieuse, ordonna: --Va chez la Xavier, rue des Trois-Frères, à Montmartre! Une lueur naissait en ce cerveau, et accablée par le souvenir du crime, Blanche rougit et baissa les yeux. --Non! non! --Pourquoi, madame? --Assez! La servante disparut, en grommelant: --Rue des Trois-Frères... La Xavier... Qu'est-ce que ça peut bien être?... Une procureuse?... Eh! oui... Là-bas, madame allait rigoler avec son capitaine! Mais, rue des Trois-Frères, mais à Montmartre?... Enfin, les grandes dames ont de si drôles de goûts, aujourd'hui!... Faudra voir! Il y avait des inimitiés, des querelles entre Catherine, la vieille servante, et la femme de chambre: Madame tenait à Angèle, et on s'inclinait. Dès le lendemain, la domestique ennemie se rendit à la maison de la rue des Trois-Frères, et devant l'enseigne, elle eut agréable surprise. --Oh! c'était donc bien avancé! Angèle monta, sonna, se donnant des airs effarouchés, et Mme Xavier, en robe neuve, étincelante de bijoux, la reçut en ces termes: --Bonjour, mademoiselle... veuillez vous asseoir... De combien l'êtes-vous? --Hein? --De combien? --Plaît-il? --De combien de mois? --Quoi? Mme Xavier sourit et indiqua le ventre de la visiteuse: -Ça? --Voulez rire! --Alors, que venez-vous foutre ici? La bonne lui demanda brutalement, sous le nez: --Vous connaissez la marquise de Montreu? --Pas du tout. --Bien vrai? --Bien vrai. --Moi, je suis sa femme de chambre. --Ah! --Et c'est moi qui ai prêté des vêtements à Madame, le jour où Madame est venue se faire... --Chut! interrompit la matrone qui serrait le bras d'Angèle. --Lâchez-moi!... Vous me faites mal!... Vous avez avor... --Chut! continua Mme Xavier, dont la main robuste tenaillait les os de la blonde maigre. --Lâchez-moi, ou je vous gifle! Et, la servante dégagée, les deux créatures se toisèrent du regard, pendant que l'avorteuse grondait d'une voix basse: --Ou tu es une moucharde, et j'aurai l'œil sur toi, ou tu es une imbécile, et je t'ordonne... --Je n'ai pas d'ordre à recevoir de vous! --Mademoiselle! --Madame! --Serine! --Vieille taupe! --Outil! Mme Xavier écumait; Angèle lui jeta: --Mes félicitations!... Une jolie besogne!... Madame est très malade... On l'a brisée trop vite, sans doute... --Qui es-tu? --Je vous le répète: Je suis au service de Mme de Montreu. --Connais pas. --Vous mentez! --Et toi, tu m'embêtes avec tes questions! Prends garde, ma petite: j'ai de la patience, mais lorsqu'on me rase, je vois rouge! D'un geste elle indiqua la porte: --File! --C'est bon, je sors... J'irai à la Préfecture. --Essaie!... Demain, tu seras éventrée dans ton lit de gueuse! --Je n'ai pas peur! Ce soir, vous coucherez au Dépôt! Toutes deux s'arrêtaient, animées d'un désir de réconciliation. --Madame, on pourrait s'entendre. --Je ne demande pas mieux, mademoiselle. Gentiment, la matrone offrit un fauteuil à Angèle et s'installa sur une chaise. --Parlez. --Vous excuserez ma vivacité, chère dame. Si j'étais entrée là pour minauder, en bécasse: «Avez-vous délivré la marquise de Montreu?» vous m'eussiez flanquée dehors avec votre pied quelque part; mais on est du dernier bateau quoique servante, et j'ai employé le système intimidant. Vous vous êtes emballée, et ceux qui s'emballent, coupent toujours dans le pont. --Diablesse, va! --Que voulez-vous! J'ai besoin de faire ma pelote. --En exerçant un chantage? --Oui. --Vous êtes franche, au moins, vous! --Très franche. --Ton petit nom? --Angèle. --Moi, Ravida... Ravida Xavier... Elle est bien riche, Mme de Montreu? --Archimillionnaire. --J'aurais pu exiger davantage. --Certainement! Elle a versé? --Une misère! --Dix mille? --Un peu plus, curieuse! --Vingt? --Elle me tire les poils du nez, cette mâtine! Mais la Xavier éclata de rire: --A fine mouche, fine mouche et demie! Ta maîtresse n'est pas malade? --Si, elle est malade. --L'opération a été superbe. --Il ne s'agit pas de l'opération. --Bravo! Je m'y entends, moi, et si tu te laisses pincer, Angèle, viens!... Je souffle dessus... une... deux... Ffff...ut! et le moutard a des ailes! --Merci. Rien ne presse. --Un verre de chartreuse? --Volontiers. La sage-femme plaça sur un guéridon une bouteille de liqueur médiocre et deux verres qu'elle emplit jusqu'aux bords. --A la tienne, Angèle. --A la tienne, Ravida. Elles burent. --Une cigarette, un cigare? dit l'amphitryonne. --Je ne fume pas. --Moi, je fume la pipe. Une pipe Gambier au bec, Ravida se recueillait, exhalant des vapeurs noirâtres. --Quel est le bobo de madame? --Elle souffre de l'abstinence de morphine. --Tiens, une morphinomane! J'aurais dû m'en douter... Qui la soigne? --Les docteurs Aubertot et Pascal. --Mazette! --Et une doctoresse, une amie, Mlle Saint-Phar. --Saint-Phar, place de la Madeleine? --Oui. --Et les médecins interdisent la morphine à madame? --Parbleu! Elle en crève. Une nuit, elle s'est levée... --...Toute nue, pour courir chez un pharmacien du boulevard Malesherbes... --Comment le savez-vous? --J'ai lu cette histoire dans les journaux, sous les initiales B. de M... Le B? --Blanche. --Blanche de Montreu... Pauvre dame!... Mais, pourquoi désirait-elle avorter? --L'enfant n'était pas de monsieur. --Très bien! très bien!... Et de qui? --Mystère. --Tu le sais, Angèle! --Non. Du reste, brisons là. J'ai appris tout ce qu'il me fallait. --Pas moi. --Tant pis!... Voulez-vous me procurer de la morphine? --Seuls, les pharmaciens et les droguistes... --Impossible! J'ai couru Paris, la banlieue... De la morphine, Ravida, et je vous donnerai le poids en or! --Afin de revendre au poids du diamant?... Tu me dis «vous»... Tutoyons-nous, ma chérie... Tu me bottes!... Je t'aurai de la morphine... Bénef à deux, hein? --J'accepte. --Et tu me tromperas? --Non. Quelqu'un sonnait. --Je vais ouvrir, fit la Xavier. Et comme Ravida bavardait sur le seuil de l'antichambre, Angèle tendit l'oreille aux voix d'une ouvrière et de la matrone. --Je veux être débarrassée; j'ai déjà quatre mioches. --C'est deux cents francs. --Oh! madame!... L'an passé, vous vous êtes contentée de vingt francs d'une modiste. --Les prix doux me gâtent la main. Cinq louis, ou nisco? --Je me tuerai! --Tuez-vous! Puis l'avorteuse appela sa cliente qui descendait: --Cinquante balles? --Quarante, madame; je mettrai du linge et mon alliance, au Mont-de-Piété. --Quarante, soit! Venez, ce soir, onze heures. Au retour de Mme Xavier, la femme de chambre s'esbaudit: --On se gâte la main... Deux louis, un ange! --Tu m'espionnes, vilaine! --Je t'admire. --Bah! tu es ma complice _in partibus_. --Vraiment? --Faut-il, oui ou non, empoisonner Mme de Montreu? --L'empoisonner? --A la longue, ma chère; car la morphine, tu ne l'ignores pas, est un poison. Angèle hésita. Le secret des manœuvres abortives lui livrait les deux coupables, mais un chantage brusque et une dénonciation valaient-ils l'amitié de sa maîtresse? Elle entrevoyait une moisson d'or, une récolte quotidienne--la dame charmée par la morphine et terrorisée par la crainte des lois. --C'est faux, madame! Je ne deviens pas ta complice: j'ai l'ordre d'acheter un médicament; je l'achète. Où est le mal? Ravida, je te tiens, et tu ne me tiens pas encore! --Ah! si tu me dénonces, je... --Aucun danger. Tu fais tes affaires: je fais les miennes. On est sérieuse! * * * * * Ce même jour, grâce à la Xavier, Angèle rapportait une Pravaz et une solution de morphine, et tandis que la mère de Blanche, M. de Montreu et la petite Jeanne dînaient, elle entra dans la chambre de madame. Après la piqûre, Blanche fut illuminée d'une joie si vive qu'elle attira la jeune servante entre ses bras et la couvrit de baisers. Mme de Montreu murmura avec des soupirs de jouissance: --Merci! merci! Tu me sauves! --C'est une des bonnes amies de madame qui est allée chez le pharmacien... La Xavier... rue des Trois-Frères... La marquise pâlissait, d'une pâleur de morte: --Tu connais cette femme? --Beaucoup, madame la marquise. --Et... --Voyons, ne vous désolez pas... Je suis un tombeau... Vous ai-je trahie pour le capitaine? --Le capitaine? --Oui, monsieur le comte de Pontaillac. --Explique-toi! --Mon Dieu que vous avez souffert le jour de l'avortement! --Silence, et ta fortune, j'en réponds! --On ne sait ni qui vit, ni qui meurt. Madame se traîna vers un chiffonnier et y prit une liasse de billets bleus: --Tiens! --Que ça? Blanche restait sans force, devant le tiroir: --Prends toi-même! De nouvelles ivresses et de nouvelles tortures vinrent élargir le cercle des évolutions. Angèle--la servante de l'Enfer et du Paradis des Artifices--allait et venait, et sous mille prétextes, glissait à madame la seringue de mort. Quelquefois, elle pratiquait elle-même les piqûres, se baissait, fouillait les voiles intimes de ses doigts criminels, exaltait les charmes mystérieux et se relevait, joyeuse: --Vrai, c'est un plaisir! --Encore? Encore? soupirait la dame ravie. --Tant que vous voudrez, madame, mais il serait bien de pas oublier votre petite Angèle? Mme de Montreu la comblait d'argent, de bijoux, et elle tendait les mains au marquis: --Pour mes pauvres! Lui, il était heureux des demandes charitables, et la bonne, jamais satisfaite, infiltrait avec le poison des allusions perfides: «Est-ce que Monsieur de Pontaillac savait la grossesse de Madame?... Est-ce que le capitaine a aidé Madame, lors de la délivrance?...» --Tais-toi, Angèle, tais-toi! --Il faut que je graisse la mère Xavier... Madame n'est pas généreuse! La maîtresse donnait, donnait, et, à l'heure des voluptés artificielles, l'autre la secouait de sa léthargie, en minaudant des phrases de vendue: «On a condamné une avortée... Deux ans, madame!... Vous avez un fil à la patte!... Soyez gentille ou nous vous enverrons à Saint-Lazare!...» Au souvenir des adultères et du crime de l'obstétrique, dont les images flamboyaient, vivantes, Blanche sentait tout son sang tourner--son pauvre sang vicié, décoloré. Elle avait besoin de se refaire un peu de cœur; mais le bourreau ne lui laissait pas une trêve dans les angoisses, dans les larmes, dans la nuit toujours plus noire, toujours plus horrible. XV Rue de Gomorrhe, au quartier de l'Europe, M. Sosthène Hornuch, pharmacien de seconde classe, attirait une clientèle nombreuse. Long et maigre, les yeux bleus, les lèvres rasées, des favoris jaunâtres en éventail, un ruban violet à la boutonnière, il offrait toutes les apparences d'un grand imbécile--et il était un grand misérable. Il se disait membre de plusieurs sociétés philanthropiques et même fondateur d'une œuvre: cela lui coûtait quelques louis, chaque année, et lui valait, outre l'estime du voisinage, une réclame générale et productive. A la devanture d'Hornuch, rien de spécial. On voyait là, comme chez tous les pharmaciens, d'énormes bocaux rouges et verts, des peaux de chat contre les douleurs, des colliers, des bagues et des médailles contre la migraine, et puis des boîtes, des flacons; mais Hornuch possédait deux laboratoires, l'un destiné à l'exécution des ordonnances, l'autre réservé aux mystères de l'établissement. Parisien de Paris, à cinquante ans, M. Hornuch demeurait veuf, chargé de trois filles, Annette, Irma et Zélie, trois blondes grasses en état de se marier. D'abord, il avait inventé des sirops et des pastilles-rhume, des onguents-hygiène, mais soit que le nerf des publicités lui manquât ou que ses découvertes ne fussent pas bien sérieuses, il entendait gronder la faillite. --O papa, nous coifferons sainte Catherine! s'écriaient les jeunesses. --Peut-être que non, mesdemoiselles! Et Sosthène lança au ciel son «eureka» de potard: il venait de trouver non pas la lumière, ni la gravitation universelle, ni la poudre sans fumée; il venait de trouver le moyen d'amener de l'or, en jetant par terre ses scrupules d'honnête homme. --Mes enfants, dit-il, je vais renvoyer mes commis, et on travaillera en famille! Le pharmacien et ses trois créatures se mirent à fabriquer de la morphine, selon les procédés de Robertson, de Robiquet et Grégory. Dans le laboratoire, la nuit, les demoiselles Hornuch gagnaient leur dot, sous le gaz, et à la clarté sinistre des fourneaux: Annette installait les alambics et les cornues, faisait macérer l'opium en un vase d'eau à 38º, de manière à en extraire tous les principes solubles; Irma évaporait la solution au bain-marie, après y avoir ajouté du carbonate de calcium en poudre pour neutraliser les acides libres; Zélie, le liquide étant concentré, y mêlait du chlorure de calcium--et le papa terminait les autres précipités, les autres concentrations, les diverses métamorphoses du plus important des alcaloïdes de l'opium. Ces chimistes blondes, suèrent et peinèrent, étranges en leur immense tablier noir;--mais quelle richesse! quelle joie! Presque tous les collègues, épouvantés des suicides, des assassinats commis par les adeptes de la morphine, dédaignaient les bénéfices du poison, et une clientèle afflua rue de Gomorrhe. Sans la moindre ordonnance, on délivrait des doses considérables aux malades: on ne s'inquiétait ni de la personnalité du visiteur, ni de sa situation, ni des causes qui l'entraînaient à l'emploi excessif de la terrible substance; on vendait des Pravaz; on distribuait mystérieusement des brochures élogieuses sur le Nirvâna. Zélie en mourut; son père et ses sœurs continuèrent d'en vivre. Aujourd'hui, Annette et Irma étaient très bien mariées, et Hornuch fabriquait et vendait le poison, à l'aide de quelques élèves. Certes, il n'ignorait pas que l'an passé, le tribunal de la Seine avait condamné un marchand de morphine à deux mille francs d'amende. Deux mille francs! La belle affaire pour un homme qui gagne trois, quatre, cinq cents francs par jour! Une franc-maçonnerie s'établit entre Luce Molday, Thérèse de Roselmont et d'autres morphinomanes galantes. Celles-ci payaient en nature l'empoisonneur; celles-là bazardaient bijoux, mobilier, volaient les hommes pour satisfaire l'irrésistible besoin. Et la contagion gagna les couturières et les modistes de ces dames, les amies, vieilles et laides, comme les plus jeunes et les plus aimables. Hornuch venait d'inaugurer dans son arrière-boutique un véritable institut de piqûres, avec un salon pour les hommes et un autre pour les femmes. On entrait là, les yeux sombres, la face livide; on en sortait les yeux brillants, les lèvres empourprées--et tous ces êtres charriaient le poison, menaçaient de vicier le sang généreux de la France. Thérèse et Luce obtinrent une vogue parmi les gommeux et les rastas: on les suivait au Bois, au Cirque, au théâtre, à l'Elysée, au Moulin-Rouge, et des amateurs les distinguaient, espérant des sensations inédites. --Voici les Pravaz! Réclames vivantes d'Hornuch, elle s'enorgueillissaient de montrer la petite seringue; elles se piquaient, exagéraient les ivresses du mal Wood; mais un soir elles disparurent, et le capitaine lut dans le _Rabelais_ l'histoire de leur internement à Sainte-Anne. Effrayé des tableaux, il voulait s'arrêter; il ne le pouvait plus, et il devint le superbe client de l'alchimiste. C'est alors que, tantôt sous la domination absolue du stupéfiant et tantôt sous le délire de l'abstinence, au milieu des rages de sa défaite morale et physique, le comte de Pontaillac écrivit un journal intime: _Paris, le 4 décembre 1890_. Hier, je me suis présenté à l'hôtel du boulevard Malesherbes. Angèle, la femme de chambre, allait m'introduire chez sa maîtresse, quand Olivier est entré au salon: «Ma femme est malade, a-t-il dit, les yeux rouges. Excuse-nous, Raymond; nous sommes bien malheureux...» J'avais envie de l'égorger!... _Le 5 décembre_. Christine est pleine de grandes intentions voluptueuses; mais, le pot-au-feu de la Villa Saïd ne m'exalte plus. Il faut que j'abandonne la Pravaz, car j'aurais trop de honte, à la renaissance des amours de ma bien-aimée... Blanche va guérir, s'embellir, et je la posséderai de nouveau, de par le diable! _Le 16 décembre_. Onze jours de jeûne... Il me monte des sueurs froides, et mes dents se serrent convulsivement... Impossible d'écri... _Le 17 décembre_. Je lutte... Je lutte... Oh! quel supplice!... Tanner, Merlatti, tous les jeûneurs s'amusaient!... _Le soir du même jour_. Une idée de suicide m'envahit... Sortons!... _La nuit, quatre heures_. Je rentre d'un cercle où j'ai taillé une banque rasoir... Le portefeuille est bourré; l'or fait craquer mes poches!... Ah! l'ignoble bataille!... J'envoie tout cet argent à l'Assistance publique... _Le 18 décembre._ Non! Non! Plus de poison!... Je vivrai, j'aimerai! _Le 19 décembre._ Il ment, Hornuch; il ment, lorsqu'il déclare que des êtres supérieurs prennent de la morphine comme nervin, afin de se tirer d'un état d'équilibre instable... Il ment, je le jure! La morphinomanie est une ivrognerie--et pas autre chose. _Le 20 décembre._ Au cercle, j'ai perdu tout ce que j'avais gagné, tout ce que j'ai donné aux pauvres--et mille louis de plus. Tant mieux! _Le 21 décembre._ Quelle est donc la nature de mes rêves, dans ma folie passionnelle? Quel est pour moi l'idéal du bonheur? Je m'interroge, et démêlant le sens caché, l'idée mère de ma poésie, le mystère qui obsède ma pensée, je veux, si je me décide à me tuer, que Blanche succombe avec moi, de telle sorte que de nos corps amoureux se dégagent en même temps les flammes de nos esprits et que ces lueurs jumelles vivent ensemble, dans les Limbes sans fin de l'éternité. C'est la vie unitive! C'est le beau rêve de Platon, le dogme immuable des déshérités de l'amour, ici-bas! _Le 22 décembre._ Je voudrais l'avoir tuée--et mourir... _Le 23 décembre._ Est-ce que ce n'est pas ainsi que l'on devient fou? Il me semble que ma tête se rétrécit et que mon cerveau se dilate... _Le 24 décembre._ Mes yeux se cavent, ma figure est livide... Je regarde avec effroi ce qui m'entoure... Je crains la mort; je pense à la mort, et je ne puis comprendre ces idées qui me suivent partout, au milieu de mes camarades, et près de Christine, et dans la solitude de la nuit. Je sais que cela est folie, et je ne saurais éloigner cette folie, tout en la jugeant telle. _Le 25 décembre._ J'entends siffler des balles--et j'ai peur, moi, un soldat! _Le 26 décembre._ Les accès de frayeur sont moins intenses; j'arrive à en rire... Qu'on me mène sur un champ de bataille, et l'on verra si M. de Pontaillac est un lâche! _Le 27 décembre._ Mon ordonnance m'a relevé... J'étais tout mouillé... _La nuit._ Je pleure de honte... _Le 28 décembre._ J'ai visité les catacombes; j'ai touché des têtes de mort, et depuis je n'ai plus rêvé que fosses et cimetières... _Le 29 décembre._ Sous une impulsion irrésistible dont je me rendais compte, sans pouvoir la vaincre, je suis allé me jeter dans une fosse nouvellement ouverte du cimetière de Saint-Ouen. Au fond du trou, je m'écriai: «Mon Dieu, prenez pitié de moi!»... Interpellé sur ma position, j'ai dit que j'étais tombé par accident, et un gardien a observé: «Ce monsieur doit être un Anglais, un fantaisiste...» _Le 30 décembre._ Des voix m'ordonnent de tuer Blanche et de me tuer ensuite, et comme je résiste, les voix répètent dans un ouragan épouvantable: «Tue! tue!... Il nous faut des cœurs; nous avons absolument besoin de cœurs: procure-nous-en!» A table, ces voix sortent de mon assiette; au lit, de mon oreiller: «Tue! tue!... Il nous faut des cœurs!...» _Le 31 décembre._ Elle m'intéresse, la psychologie de ma folie. Je prends pour des réalités, soit des produits de mon imagination, soit des souvenirs revêtus d'une forme matérielle, et j'accorde à certaines réalités des apparences absolument différentes de ce qu'elles sont. D'après le philosophe Despine, je vérifie l'exactitude remarquable de cette synthèse du Dr Lasègue: «L'illusion est à l'hallucination ce que la médisance est à la calomnie. L'illusion s'appuie sur la réalité; l'hallucination invente de toutes pièces: elle ne dit pas un mot de vrai.» J'ai des illusions «extérieures»: le bruit du vent est la voix de Christine; les nuages sont des fantômes; les arbres, des spectres; mon chien, un montagnard, se transforme en bœuf, en lion, en éléphant; puis, le chien disparu, l'hallucination me montre là-bas un hibou aux ailes larges de quinze mètres. Je n'ignore point que jamais hibou n'atteignit cette envergure, et cependant, je regarde l'animal et je l'entends hurler... Suis-je donc plus fou que ces mille personnes réunies en un bal parisien, le soir de l'exécution du maréchal Ney? Un monsieur est là; il se nomme Maréchal _aîné;_ le domestique annonce: «Le maréchal Ney!» Alors, toute l'assemblée tressaille, et Daniel Tuke rapporte ces mots du Dr Wigan, l'un des invités: «_Malgré nous,_ la ressemblance de ce monsieur avec le Prince demeurait parfaite!» Influence de l'imagination sur les sensations ou folie, quelle est la limite? Où est la vérité? _Le 1er janvier 1891._ Je subis un trouble de l'accommodation, et la diplopie est à un très haut degré. Lorsque je place un verre rouge devant l'un de mes yeux, la diplopie semble varier en sa nature et son intensité. A quoi attribuer ce phénomène? A-t-il pour cause mon état de faiblesse? Est-il une des résultantes forcées de l'abstinence morphinique? J'éprouve une vive douleur dans tout le système amoureux; mais si j'en crois les pathologistes, c'est le signe précurseur du réveil! _Le 3 janvier._ Mon estomac est frappé d'une paralysie intermittente. En arriverai-je à ne plus pouvoir digérer? Claude Bernard a vu la sécrétion de la glande sous-maxillaire s'arrêter chez un chien morphinisé. _Le 4 janvier._ A propos de chiens, essayons des expériences _in anima vili_... des animaux. Jouons au petit Pasteur, au petit Levinstein. _Le 21 janvier._ EXPÉRIENCES: 1° J'ai injecté trois fois par jour sous la peau d'un pigeon 5 centigrammes de morphine pendant dix jours--et le dixième jour, il est mort, quatorze minutes après la dernière injection. 2° J'ai fait pendant sept jours, à ma chienne Myrrha, une injection de 20 centigrammes de morphine par jour; le troisième jour, elle a frissonné, et le septième, elle est morte. 3° Je prends un gros lapin; je lui fais une injection de 45 centigrammes, et, juste en quarante-cinq minutes, il roule des yeux fous--et il expire... _Le 22 janvier._ Dans mon _état passionné_, il m'arrive de me croire condamné à mort, et je souffre autant que Celui de la Grande-Roquette qui voit venir l'heure de la guillotine. Ma souffrance n'est pas imaginaire, et je me compare à un métal ballotté entre le pôle «positif et véritable» de la douleur et le pôle «négatif et faux» de la cause. _Le 23 janvier._ Toute la journée, j'ai rôdé près de l'hôtel Montreu... L'idée de Blanche est une torture. Je revois la marquise, telle qu'elle m'apparut, le soir du bal, chez le Dr Aubertot, dans le jardin d'hiver... Elle se baissait, relevait ses jupes brodées... Ah! le bas de soie gris-perle!... Ah! la jarretière aux boucles diamantées!... _Le 24 janvier_. La faim de morphine me tenaille... Il y a en moi quelque chose qui parfois me cloue sur place et me déchire, comme si de longues pointes rougies surgissaient de mon corps et tourbillonnaient, au-dessus de mes yeux, en gerbes d'éclairs. _Le 25 janvier_. Blanche m'a trompé, en affirmant qu'elle était enceinte, et je souffre de ce mensonge. Pour m'étourdir, pour oublier, j'ai joué trois nuits entières à l'_Épatant_, aux _Deux-Mondes_, et même dans les tripots... J'ai pris de nombreuses culottes, un total de quatre cent mille... Je souhaite ma ruine... _Le 26 janvier_. Cette nuit, à un bal, j'errais seul et lamentable, avec un faux nez; et des pierrots, des arlequins, des almées, des colombines et des polichinelles passaient et disaient: «Le drôle de type!... Il a des yeux de voleur!...» On surveillait mes doigts... _Le 27 janvier_. Gueuse de morphine! J'admets que Blanche soit là vivante et amoureuse. Aurais-je la force de lui témoigner mon amour? Non, je suis vidé, nettoyé, f...u!... Demandez à Christine. _Le 28 janvier_. Une voiture aux stores baissés m'a promené deux heures sur la route de Versailles. J'avais une fille magnifique, experte... Pas de résultat! _Onze heures, la nuit_. Une autre voiture m'a conduit du Helder à une maison de prostitution--et là, rien encore! _Le 2 février_. Combien de temps faut-il s'abstenir pour ressusciter? Trois ou quatre mois, disent les auteurs... Je ne pourrai pas... _Le 3 février_. Si! _Le 4 février_. Je viens de remplir une Pravaz, j'hésite... _Ce même jour, trois heures_. Fayolle, Darcy et Arnould-Castellier me supplient de leur ouvrir ma porte; le major Lapouge se joint à eux. Je refuse. Le colonel du 15e, un chef intelligent et doux, m'a envoyé un mot des plus aimables. Je ne recevrai personne; je n'écrirai à personne!... Ah! que la vie est banale! _Le 7 février_. Je hais les physiologistes qui ramènent l'amour à un jeu d'étamines et de pistils, et la pensée à un simple mouvement de molécules... Je trouve ridicules les amours platoniques... Or donc, réveillons-nous!... Cantharides ou sulfure de carbone, lequel des deux?... Tous deux! _Le 8 février_. Bravo!... Une belle nuictée chez la danseuse Weg!... O Blanche! O ma chérie! O mon trésor! _Le 9 février_. «Raymond, où vas-tu?» m'a demandé Christine. Et j'ai répondu: «Vers elle!» Boulevard Malesherbes, le concierge affirme que ses maîtres sont à Nice. Je partirai ce soir. _Minuit_. Mme de Montreu est à Paris, et c'est sur l'ordre du maître que le concierge ose me chasser, comme un larbin! _Le 10 février_. Olivier, je te tuerai! _Le 11 février_. Mais, à quoi bon souffrir toutes les horreurs de l'abstinence, puisque ma guérison ne sera pas bénie par les amours de l'adorée? Je m'injecte un gramme de morphine. _Le 12 février_. Un gramme et demi. _Le 14 février_. Deux grammes. _Le 15 février_. Deux grammes et demi... Je laisse l'aiguille fixée au mamelon droit... _Le 16 février_. Tout est rouge et jaune; tout est sang et or--les couleurs de l'Espagne... Depuis une heure, je n'ai pas cessé de rire... _Le 17 février_. Je vis dans une atmosphère de lumière et de feu... J'absorbe des cantharides et du sulfure de carbone... Oh! le singulier duel!... Qui sera vainqueur, des aphrodisiaques ou de l'empêcheuse d'aimer? _Le 18 février_. Fiasco avec Christine; fiasco avec Weg; fiasco avec douze horizontales... La morphine triomphe, et l'assassin Hornuch est le roi du monde! _Le 19 février_. Je voulais continuer les expériences sur mes chevaux. Je m'arrête. La mort du pigeon et la mort du lapin m'ont laissé insensible; l'agonie de ma chienne m'a été douloureuse; la mort de mes chevaux me serait bien dure. J'explique mes idées diverses: J'aimais ma chienne et j'aime mes chevaux; je ne connaissais guère le lapin et le pigeon. Mais, pourquoi des hommes vivant en dehors des troubles morphiniques, pourquoi ces hommes s'indignent-ils de voir frapper un cheval ou immoler un taureau, alors qu'ils tuent un lièvre, un chevreuil, un sanglier, un loup, blessent une perdrix, égorgent des volailles et des moutons, assomment des bœufs? Tous les animaux, tous les insectes, tous les êtres organisés, ont des sensations de joie et de douleur. Pourquoi une mouche n'est-elle pas sacrée?... Pourquoi? _Le 20 février_. Au diable, la science! Au diable! la philosophie, et vive la haute noce! _Le 21 février_. Rentré vanné.--Au tableau, huit dames, et huit fiascos. C'est à en devenir chèvre! _Le 22 février_. Je rougis d'avoir tué ma chienne, le lapin et le pigeon. Ces expériences ne servent à rien, puisque je demeure incapable de pratiquer une autopsie et d'étudier une intoxication animale ou humaine. _Le 23 février_. L'autopsie? Tiens, une idée! Et ayant abandonné les cantharides et le sulfure de carbone, et ayant retrouvé son énergie intellectuelle, grâce à la morphine,--Pontaillac termina son journal par une lettre, un pli scellé à ses armes. «POUR ÊTRE OUVERT LE JOUR DE MA MORT. _A Messieurs les professeurs Étienne Aubertot et Émile Pascal_, Membres de l'Académie de médecine. Messieurs, La Faculté dont vous êtes deux illustres maîtres, est obligée par ses travaux de rechercher des cadavres humains--et l'on voit, à chaque exécution, ce spectacle bizarre d'un aumônier de la Grande-Roquette qui vous dispute, au nom du supplicié, le double lot d'une tête, d'un tronc et des membres. Ainsi, l'aumônier prive la science et il diminue son apostolat. Généralement, Messieurs, vous opérez sur des dépouilles d'hôpital, et quelquefois sur des noyés ou sur des victimes du revolver et des nombreux modes d'exil terrestre. Mais il est assez rare, je crois, qu'un vivant vous fasse hommage de son cadavre: veuillez accepter le mien en souvenir de notre amitié, de votre haute bienveillance. Je désire que l'autopsie ait lieu dans le grand amphithéâtre, en présence de vos collègues, du major Lapouge et de tous les autres docteurs militaires ou civils, internes et étudiants, que vous jugerez utiles à ce labeur suprême. Messieurs, puissent vos études éclairer les adeptes de la morphine! Puissent mon exemple et vos leçons détruire à jamais cette source d'horreurs--ce fléau pire que les batailles! Votre admirateur et ami, Comte Raymond DE PONTAILLAC, capitaine au 15° cuirassiers. Fait à Paris, le 23 février 1891.» XVI Les pharmaciens ne voulaient plus livrer de morphine, sans ordonnance, à la matrone de la rue des Trois-Frères, et comme Mme Xavier et Angèle ignoraient la pharmacie Hornuch, Mme de Montreu--en privation de l'élément vital--traversa de nouvelles crises. Elle hurlait, tempêtait, descendait de son lit, se roulait sur les tapis de la chambre, se soulevait, marchait, courait, faisait voler en éclats les verres, les bols, les assiettes, les vases, les pendules, les glaces--et trois servantes vigoureuses avaient du mal à l'empêcher de se briser la tête contre les murailles. Des oppressions, des battements de cœur l'agitaient, la bouleversaient; des sensations de brûlure dans le pharynx lui arrachaient des sanglots et des larmes, et les douleurs du bas-ventre, devenues excessives, prenaient le caractère de douleurs utérines. Blanche était bien pâle, mais jolie et désirable encore avec son visage irrité, ses mignonnes dents grinçantes, ses paupières bistrées, ses yeux étincelants et la voluptueuse flambée de ses cheveux roux. Quand elle se traînait, presque nue, mordant les dentelles de sa chemise ou les pompons des sièges, il s'exhalait d'elle, et malgré la fatigue, une luxure; quand elle s'arrêtait, accroupie, tirant un peu sa langue rose et avide, comme font les toutous, on eût dit que de ses bras nerveux elle enserrait un homme, l'abattait, le possédait, dans la toute-puissance d'une ardeur de bacchante. A peine endormie, elle se réveillait avec de la dyspnée qui allait jusqu'à de l'étouffement; elle sentait ses membres se déchirer, la peau craquer, le sang ruisseler, son ventre s'élargir, et--phénomène produit par la morphine et non par les manœuvres abortives--elle vivait une horrible hallucination: elle croyait enfanter toujours, toujours, toujours. Insensible au martyr de sa dame, la femme de chambre roucoulait: --On oublie sa petite Angèle? Bientôt la servante ne se gêna plus, et un matin, elle dit: --Il faut que madame la marquise _éclaire_! La Xavier me tracasse, et j'ai besoin d'argent; j'ai besoin de la grosse galette... Je me marie... Cinquante mille, madame, où je vous dénonce au procureur de la République? --Je n'ai pas la somme, répondit la marquise: je la demanderai ce soir à ma mère ou à M. de Montreu, sous le prétexte d'une œuvre charitable. --Demandez-la tout de suite; vous êtes très exaltée, et vous pouvez... --... Mourir? --Ma foi! --Que Dieu t'entende! --L'argent?... L'argent, s'il vous plaît? --Je vendrai mes bijoux, et je te ferai une belle dot, mais à une condition... --Voyons ça? --Tu iras chez M. de Pontaillac. --Vous m'ennuyez! Je puis me compromettre dans vos sales histoires! --Je voudrais... Je veux de la morphine. --Il n'y en a plus. --M. de Pontaillac en a, j'en suis sûre! Après avoir touché l'argent des bijoux, la servante remit au capitaine ce billet mouillé de larmes et imprégné d'un parfum luxurieux: «Je vous aimais, je vous adorais: vous me laissez souffrir; vous me laissez mourir... O Raymond, aie pitié du triste état où l'on m'a réduite! Aie pitié de ta malheureuse, bien malheureuse!... Donne-lui la liqueur divine... Elle t'aimera, elle t'adorera, elle t'aime, elle t'adore!... BLANCHE.» Il n'y eut pas de réponse. * * * * * Un dimanche, Mme de La Croze, qui sortait de Saint-Augustin, où elle avait entendu la messe avec sa fille, demeura épouvantée de ne plus voir Blanche auprès d'elle. Vainement, elle interrogea le cocher et le valet de pied de l'hôtel, et, rentrant à l'église, explora le temple presque désert, les confessionnaux, la sacristie. Des abbés, des religieuses aidèrent la pauvre dame en ses recherches bien inutiles, car déjà une voiture emportait Mme de Montreu vers l'hôtel de la rue Boissy-d'Anglas. --Monsieur de Pontaillac? gémit la visiteuse. --Monsieur est à table, répondit l'ordonnance Clément. --Seul? --Non, madame. --Annoncez la marquise de Montreu. La Stradowska déjeunait chez Raymond. Le capitaine se leva; elle le suivit au salon, et devant la rivale, elle ne se contint plus: --Vous êtes une fille! --Et toi, une insolente! hurla Pontaillac. Je te chasse! Christine allait souffleter la marquise; mais en les voyant, lui si troublé, elle si affolée, l'un et l'autre si horriblement perdus, la jeune femme s'éloigna de la maison du malheur. Blanche et Raymond échangèrent un baiser d'amour. --De la morphine, ami? Je deviens folle!... De la morphine? --Non. --Par pitié? --Non! non! --Une piqûre? --Jamais!... Regarde: le poison me dévore!... Mme de Montreu ne l'écoutait pas: les cheveux en désordre, les yeux fous, elle se cramponnait à l'homme, entrait ses doigts dans la poche de la vareuse, du gilet, du pantalon. Insouciante de toute pudeur, elle se faufilait partout, énervant l'amoureux, l'émoustillant d'une luxure de courtisane: --Ah! voici une Pravaz! Il lui arracha l'aiguille d'or, l'écrasa, et bientôt vaincu par les larmes de la maîtresse, par les soupirs menteurs, il dut trouver une autre aiguille et préparer lui-même la solution. Allongée sur un divan, dégrafée, comme offerte aux joies de la chair, Blanche murmurait: --Pique-moi?... Pique-moi?... Pique-moi?... Raymond obéit. Elle lui souriait voluptueusement: --Je me réveille!... Oh! c'est bon!... Encore?... Encore?... Grise-moi... Encore?... Encore?... Je t'aime!... Je t'aime!... C'est le Paradis!... O mon sauveur, je t'aime! * * * * * Où fuir? Où se cacher? Mme de Montreu n'aurait pu supporter les fatigues d'un grand voyage; mais le capitaine avait une villa, à Fontainebleau, et le soir même, les amants s'y rendirent. Depuis trois jours, ils menaient une véritable existence de possédés, fuyant le soleil, tous deux hâves et flétris, tous deux vieux, lui à trente et un ans, elle à vingt-quatre! En cette villa située sur les bords de la Seine, ils vivaient dans une chambre qu'éclairaient, la nuit et le jour, des bougies--une chambre de deuil, une chambre de mort,--et toutes les démarches de M. de Montreu, pour retrouver sa femme, étaient infructueuses. Grâce à Hornuch, le pharmacien de la rue de Gomorrhe, ils s'infiltraient le poison à hautes doses, bien décidés à mourir ensemble. Leur corps--les bras, la poitrine, le ventre, les jambes--toute la peau disparaissait sous des arabesques étranges, rouges comme des rubis, jaunes comme des topazes--et, nus, ils s'admiraient, illuminés de surnaturelles visions, et ils s'aimaient, se glorifiant de ne pas être semblables aux humains. L'ordonnance qui les servait, Clément, seul domestique là-bas, n'osait plus les regarder, tant leurs yeux s'animaient de flammes bizarres, tant leurs lèvres balbutiaient de folies et de menaces. Un matin, le capitaine donna l'ordre à son serviteur de ramener de Paris un de ses chevaux et de lui apporter une de ses grandes tenues d'officier. Le soir, il dit au valet: --Tu me réveilleras à cinq heures, pour la revue. --Quelle revue, mon capitaine? --La revue de demain, imbécile! * * * * * La nuit.--Trois heures. Dans le salon, les amants s'embrassaient, lorsque Pontaillac, désolé de son impuissance absolue, vociféra: --Si je suis mort pour l'amour, je ne suis pas mort pour la Patrie! Alors, sur la prière de l'homme, Blanche se mit au piano, et le capitaine entonna l'hymne des batailles: _Voyez là-bas comme un éclair d'acier, Ces régiments passer dans la fumée! Ils vont mourir--et pour sauver l'armée, Donner le sang du dernier cuirassier_! Ivre de morphine, l'œil en feu, il sabrait des mains à droite et à gauche, et prise de peur, la dame s'éloignait. --Qui vive? gronda-t-il en la saisissant à la chevelure. Qui vive?... Nom de Dieu qui vive? --Raymond... J'ai tué notre... petit... Pardonne-moi? suppliait Blanche. --Qui vive? Il la secouait effroyablement: --Qui vive? Qui vive? Qui vive? Tout à coup il s'arrêta pour recevoir entre ses bras sa maîtresse expirante et la coucher sur le tapis. --Je l'ai tuée... Oh!... oh!... Raymond voulut crier, les mots s'étranglèrent dans sa gorge; il voulut sonner; ses doigts rigides ne purent se mouvoir. A genoux, il invoquait la morte.--Il chancela et dormit. Éveillé, il pleura d'horreur, et s'élançant vers la chambre voisine, il se dit: «Je rêve!» Devant la porte du salon qu'il refermait, l'image de Blanche et toutes les funèbres réalités s'évanouirent. Et de même qu'au milieu des songes, nous déchirons certains voiles, à la lueur plus éclatante d'autres mystères--ainsi le morphinomane subissait de nouvelles hallucinations. * * * * * Cinq heures. L'ordonnance entra: --Mon capitaine, la bête est sellée. --Bien... Je vais m'habiller... Aide-moi. * * * * * Six heures. M. de Pontaillac, en grande tenue, monta à cheval. Il galopait sur la route. Une poussière se souleva; des clairons retentirent, et l'officier, en saluant du sabre un régiment de chasseurs, eut le tableau de la guerre, des canons, de la mitraille, des étendards éployés au vent de la victoire. A la tête des troupes, il cria: --En avant, et vive la France! Au commandement de: «Halte!» officiers, sous-officiers et cavaliers, immobiles, regardèrent un cheval furieux emporter une ombre d'homme: la tête amincie valsait sous le casque blanc et or à la noire crinière; la poitrine flottait sous la cuirasse de blanc métal; les jambes pendaient, bottées et extraordinairement maigres et molles, et Pontaillac, avec son visage anguleux, son long nez, ses yeux caves, ses moustaches effilées, son armure cliquetante,--lui si brave, autrefois si robuste, si beau, si intelligent--Pontaillac avait l'air d'un Don Quichotte sinistre et moderne. On accourait. Il tomba, dans la rougeur de l'aube printanière; il tomba épuisé et non pas vaincu; il tomba mort, le sabre au poing, en râlant un appel à la charge glorieuse: --Là-bas... comme un éclair d'acier! End of Project Gutenberg's Morphine, by Jean-Louis Dubut de Laforest *** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MORPHINE *** ***** This file should be named 17688-0.txt or 17688-0.zip ***** This and all associated files of various formats will be found in: http://www.gutenberg.org/1/7/6/8/17688/ Produced by Carlo Traverso, Eric Vautier and the Online Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) Updated editions will replace the previous one--the old editions will be renamed. Creating the works from public domain print editions means that no one owns a United States copyright in these works, so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United States without permission and without paying copyright royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you do not charge anything for copies of this eBook, complying with the rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose such as creation of derivative works, reports, performances and research. They may be modified and printed and given away--you may do practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is subject to the trademark license, especially commercial redistribution. *** START: FULL LICENSE *** THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free distribution of electronic works, by using or distributing this work (or any other work associated in any way with the phrase "Project Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project Gutenberg-tm License (available with this file or online at http://gutenberg.org/license). Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm electronic works 1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to and accept all the terms of this license and intellectual property (trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. 1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be used on or associated in any way with an electronic work by people who agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works even without complying with the full terms of this agreement. See paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic works. See paragraph 1.E below. 1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the collection are in the public domain in the United States. If an individual work is in the public domain in the United States and you are located in the United States, we do not claim a right to prevent you from copying, distributing, performing, displaying or creating derivative works based on the work as long as all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily comply with the terms of this agreement by keeping this work in the same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. 1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in a constant state of change. If you are outside the United States, check the laws of your country in addition to the terms of this agreement before downloading, copying, displaying, performing, distributing or creating derivative works based on this work or any other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning the copyright status of any work in any country outside the United States. 1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: 1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, copied or distributed: This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.org 1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived from the public domain (does not contain a notice indicating that it is posted with permission of the copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in the United States without paying any fees or charges. If you are redistributing or providing access to a work with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9. 1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted with the permission of the copyright holder, your use and distribution must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the permission of the copyright holder found at the beginning of this work. 1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm License terms from this work, or any files containing a part of this work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. 1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this electronic work, or any part of this electronic work, without prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with active links or immediate access to the full terms of the Project Gutenberg-tm License. 1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any word processing or hypertext form. However, if you provide access to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1. 1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. 1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided that - You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has agreed to donate royalties under this paragraph to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid within 60 days following each date on which you prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty payments should be clearly marked as such and sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." - You provide a full refund of any money paid by a user who notifies you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm License. You must require such a user to return or destroy all copies of the works possessed in a physical medium and discontinue all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm works. - You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the electronic work is discovered and reported to you within 90 days of receipt of the work. - You comply with all other terms of this agreement for free distribution of Project Gutenberg-tm works. 1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing from both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the Foundation as set forth in Section 3 below. 1.F. 1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread public domain works in creating the Project Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic works, and the medium on which they may be stored, may contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by your equipment. 1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all liability to you for damages, costs and expenses, including legal fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH DAMAGE. 1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a written explanation to the person you received the work from. If you received the work on a physical medium, you must return the medium with your written explanation. The person or entity that provided you with the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a refund. If you received the work electronically, the person or entity providing it to you may choose to give you a second opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy is also defective, you may demand a refund in writing without further opportunities to fix the problem. 1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. 1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any provision of this agreement shall not void the remaining provisions. 1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance with this agreement, and any volunteers associated with the production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, that arise directly or indirectly from any of the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of electronic works in formats readable by the widest variety of computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from people in all walks of life. Volunteers and financial support to provide volunteers with the assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will remain freely available for generations to come. In 2001, the Project Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit 501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by U.S. federal laws and your state's laws. The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered throughout numerous locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact information can be found at the Foundation's web site and official page at http://pglaf.org For additional contact information: Dr. Gregory B. Newby Chief Executive and Director gbnewby@pglaf.org Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide spread public support and donations to carry out its mission of increasing the number of public domain and licensed works that can be freely distributed in machine readable form accessible by the widest array of equipment including outdated equipment. Many small donations ($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt status with the IRS. The Foundation is committed to complying with the laws regulating charities and charitable donations in all 50 states of the United States. Compliance requirements are not uniform and it takes a considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up with these requirements. We do not solicit donations in locations where we have not received written confirmation of compliance. To SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state visit http://pglaf.org While we cannot and do not solicit contributions from states where we have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition against accepting unsolicited donations from donors in such states who approach us with offers to donate. International donations are gratefully accepted, but we cannot make any statements concerning tax treatment of donations received from outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation methods and addresses. Donations are accepted in a number of other ways including checks, online payments and credit card donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works. Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be freely shared with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper edition. Most people start at our Web site which has the main PG search facility: http://www.gutenberg.org This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, including how to make donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.