The Project Gutenberg EBook of Le culte du moi 1, by Maurice Barres

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Title: Le culte du moi 1
       Sous l'oeil des barbares

Author: Maurice Barres

Release Date: October 7, 2005 [EBook #16812]

Language: French

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LE CULTE DU MOI

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SOUS L'OEIL DES BARBARES

par

MAURICE BARRES

DE L'ACADEMIE FRANCAISE

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NOUVELLE EDITION

PARIS

1911


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TABLE


EXAMEN DES TROIS ROMANS IDEOLOGIQUES.


SOUS L'OEIL DES BARBARES

Voici une courte monographie realiste


LIVRE I

AVEC SES LIVRES


CHAPITRE PREMIER.--Concordance

_Depart inquiet_


CHAPITRE DEUXIEME.--Concordance

_Tendresse_


CHAPITRE TROISIEME.--Concordance

_Desinteressement_


LIVRE II

A PARIS


CHAPITRE QUATRIEME.--Concordance

_Paris a vingt ans_


CHAPITRE CINQUIEME.--Concordance

_Dandysme_


CHAPITRE SIXIEME.--Concordance

_Extase_


CHAPITRE SEPTIEME,--Concordance

_Affaissement_


Oraison


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EXAMEN DES TROIS ROMANS IDEOLOGIQUES


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A M. PAUL BOURGET


MON CHER AMI,

_Ce volume_, Sous l'oeil des Barbares, _mis en vente depuis six
semaines, etait ignore du public, et la plupart des professionnels le
jugeaient incomprehensible et choquant, quand vous lui apportates votre
autorite et voire amitie fraternelle. Vous m'en avez continue le
benefice jusqu'a ce jour. Vous m'avez abrege de quelques annees le temps
fort penible ou un ecrivain se cherche un public. Peut-etre aussi mon
travail m'est-il devenu plus agreable a moi-meme, grace a cette
courtoise et affectueuse comprehension par ou vous negligez les
imperfections de ces pages pour y souligner ce qu'elles comportent de
tentatives interessantes._

_Ah! les cheres journees entre autres que nous avons passees a Hyeres!
Comme vous ecriviez_ Un coeur de femme, _nous n'avions souci que du
viveur Casal, de Poyanne, de la pliante madame de Tilliere, puis aussi
de la jeune Berenice et de cet idiot de Charles Martin qui faisaient
alors ma complaisance. Ils nous amusaient parfaitement. J'ajoute que
vous avez un art incomparable pour organiser la vie dans ses moindres
details, c'est-a-dire donner de l'intelligence aux hoteliers et de la
timidite aux importuns; a ce point que pas une fois, en me mettant a
table, dans ce temps-la, il ne me vint a l'esprit une reflexion qui
m'attriste en voyage, a savoir qu'etant donne le grand nombre de betes
qu'on rencontre a travers le monde, il est bien penible que seuls, ou
a peu pres, le veau, le boeuf et le mouton soient comestibles._

_Et c'est ainsi, mon cher Bourget, que vous m'avez procure le plaisir le
plus doux pour un jeune esprit, qui est d'aimer celui qu'il admire._

_Si j'ajoute que vous etes le penseur de ce temps ayant la vue la plus
nette des methodes convenables a chaque espece d'esprit et le gout le
plus vif pour en discuter, on s'expliquera surabondamment que je prenne
la liberte de vous adresser ce petit travail, ou je me suis propose
d'examiner quelques questions que souleve cette theorie de la culture
du Moi developpee dans_ Sous l'oeil des Barbares, Un homme libre _et_ le
Jardin de Berenice.


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EXAMEN


Oui, il m'a semble, en lisant mes critiques les plus bienveillants,
que ces trois volumes, publies a de larges intervalles (de 1888 a 91)
n'avaient pas su dire tout leur sens. On s'est attache a louer ou a
contester des details; c'est la suite, l'ensemble logique, le systeme
qui seuls importent. Voici donc un examen de l'ouvrage en reponse aux
critiques les plus frequentes qu'on en fait. Toutefois, de crainte
d'offenser aucun de ceux qui me font la gracieusete de me suivre, je
procederai par exposition, non par discussion.

Que peut-on demander a ces trois livres?

N'y cherchez pas de psychologie, du moins ce ne sera pas celle de MM.
Taine ou Bourget. Ceux-ci procedent selon la methode des botanistes qui
nous font voir comment la feuille est nourrie par la plante, par ses
racines, par le sol ou elle se developpe, par l'air qui l'entoure. Ces
veritables psychologues pretendent remonter la serie des causes de tout
frisson humain; en outre, des cas particuliers et des anecdotes qu'ils
nous narrent, ils tirent des lois generales. Tout a l'encontre, ces
ouvrages-ci ont ete ecrits par quelqu'un qui trouve _l'Imitation de
Jesus-Christ_ ou la _Vita nuova_ du Dante infiniment satisfaisantes,
et dont la preoccupation d'analyse s'arrete a donner une description
minutieuse, emouvante et contagieuse des etats d'ame qu'il s'est
proposes.

Le principal defaut de cette maniere, c'est qu'elle laisse
inintelligibles, pour qui ne les partage pas, les sentiments qu'elle
decrit. Expliquer que tel caractere exceptionnel d'un personnage fut
prepare par les habitudes de ses ancetres et par les excitations du
milieu ou il reagit, c'est le pont aux anes de la psychologie, et c'est
par la que les lecteurs les moins prepares parviennent a penetrer dans
les domaines tres particuliers ou les invite leur auteur. Si un bon
psychologue en effet ne nous faisait le pont par quelque commentaire,
que comprendrions-nous a tel livre, _l'Imitation_, par exemple, dont
nous ne partageons ni les ardeurs ni les lassitudes? Encore la cellule
d'un pieux moine n'est-elle pas, pour les lecteurs nes catholiques, le
lieu le plus secret du monde: le moins mystique de nous croit avoir des
lueurs sur les sentiments qu'elle comporte; mais la vie et les
sentiments d'un pur lettre, orgueilleux, raffine et desarme, jete a
vingt ans dans la rude concurrence parisienne, comment un honnete homme
en aurait-il quelque lueur? Et comment, pour tout dire, un Anglais, un
Norvegien, un Russe se pourront-ils reconnaitre dans le livre que voici,
ou j'ai tente la monographie des cinq ou six annees d'apprentissage d'un
jeune Francais intellectuel?

On le voit, je ne me dissimule pas les difficultes de la methode que
j'ai adoptee. Cette obscurite qu'on me reprocha durant quelques annees
n'est nullement embarras de style, insuffisance de l'idee, c'est manque
d'explications psychologiques. Mais quand j'ecrivais, tout mene par mon
emotion, je ne savais que determiner et decrire les conditions des
phenomenes qui se passaient en moi. Comment les eusse-je expliques?

Et d'ailleurs, s'il y faut des commentaires, ne peuvent-ils etre fournis
par les articles de journaux, par la conversation? Il m'est bien permis
de noter qu'on n'est plus arrete aujourd'hui par ce qu'on declarait
incomprehensible a l'apparition de ces volumes. Enfin ce livre,--et
voici le fond de ma pensee,--je n'y melai aucune part didactique, parce
que, dans mon esprit, je le recommande uniquement a ceux qui goutent la
sincerite sans plus et qui se passionnent pour les crises de l'ame,
fussent-elles d'ailleurs singulieres.

Ces ideologies, au reste, sont exprimees avec une emotion communicative;
ceux qui partagent le vieux gout francais pour les dissertations
psychiques trouveront la un interet dramatique. J'ai fait de l'ideologie
passionnee. On a vu le roman historique, le roman des moeurs parisiennes;
pourquoi une generation degoutee de beaucoup de choses, de tout peut-etre,
hors de jouer avec des idees, n'essayerait-elle pas le roman de la
metaphysique?

Voici des memoires spirituels, des ejaculations aussi, comme ces livres
de discussions scolastiques que coupent d'ardentes prieres.

Ces monographies presentent un triple interet:

1 deg. Elles proposent a plusieurs les _formules_ precises de sentiments
qu'ils eprouvent eux aussi, mais dont ils ne prennent a eux seuls qu'une
conscience imparfaite;

2 deg. Elles sont un _renseignement_ sur un type de jeune homme deja
frequent et qui, je le pressens, va devenir plus nombreux encore parmi
ceux qui sont aujourd'hui au lycee. Ces livres, s'ils ne sont pas trop
delayes et trop forces par les imitateurs, seront consultes dans la
suite comme documents;

3 deg. Mais voici un troisieme point qui fait l'objet de ma sollicitude
toute speciale: ces monographies sont _un enseignement_. Quel que soit
le danger d'avouer des buts trop hauts, je laisserais le lecteur
s'egarer infiniment si je ne l'avouais. Jamais je ne me suis soustrait a
l'ambition qu'a exprimee un poete etranger: "_Toute grande poesie est un
enseignement, je veux que l'on me considere comme un maitre ou rien._"

Et, par la, j'appelle la discussion sur la theorie qui remplit ces
volumes, sur _le culte du Moi_. J'aurai ensuite a m'expliquer de mon
_Scepticisme_, comme ils disent.


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I--CULTE DU MOI


a.--JUSTIFICATION DU CULTE DU MOI


M'etant propose de mettre en roman la conception que peuvent se faire de
l'univers les gens de notre epoque decides a penser par eux-memes et non
pas a repeter des formules prises au cabinet de lecture, j'ai cru devoir
commencer par une etude du Moi. Mes raisons, je les ai exposees dans une
conference de decembre 1890, au theatre d'application, et quoique cette
dissertation n'ait pas ete publiee, il me parait superflu de la
reprendre ici dans son detail. Notre morale, notre religion, notre
sentiment des nationalites sont choses ecroulees, constatais-je,
auxquelles nous ne pouvons emprunter de regles de vie, et, en attendant
que nos maitres nous aient refait des certitudes, il convient que nous
nous en tenions a la seule realite, au Moi. C'est la conclusion du
premier chapitre (assez insuffisant, d'ailleurs) de _Sous l'oeil des
Barbares_.

On pourra dire que cette affirmation n'a rien de bien fecond, vu qu'on
la trouve partout. A cela, s'il faut repondre, je reponds qu'une idee
prend toute son importance et sa signification de l'ordre ou nous la
placons dans l'appareil de notre logique. Et le culte du Moi a recu un
caractere preponderant dans l'exposition de mes idees, en meme temps que
j'essayais de lui donner une valeur dramatique dans mon oeuvre.

Egoisme, egotisme, Moi avec une majuscule, ont d'ailleurs fait leur
chemin. Tandis qu'un grand nombre de jeunes esprits, dans leur desarroi
moral, accueillaient d'enthousiasme cette chaloupe, il s'eleva des
recriminations, les sempiternelles declamations contre l'egoisme. Cette
clameur fait sourire. Il est facheux qu'on soit encore oblige d'en
revenir a des notions qui, une fois pour toutes, devraient etre acquises
aux esprits un peu defriches. "Les moralistes, disait avec une haute
clairvoyance Saint-Simon en 1807, se mettent en contradiction quand ils
defendent a l'homme l'egoisme et approuvent le patriotisme, car le
patriotisme n'est pas autre chose que l'egoisme national, et cet egoisme
fait commettre de nation a nation les memes injustices que l'egoisme
personnel entre les individus." En realite, avec Saint-Simon, tous les
penseurs l'ont bien vu, la conservation des corps organises tient a
l'egoisme. Le mieux ou l'on peut pretendre, c'est a combiner les
interets des hommes de telle facon que l'interet particulier et
l'interet general soient dans une commune direction. Et de meme que
la premiere generation de l'humanite est celle ou il y eut le plus
d'egoisme personnel, puisque les individus ne combinaient pas leurs
interets, de meme des jeunes gens sinceres, ne trouvant pas, a leur
entree dans la vie, un maitre, "_axiome, religion ou prince des
hommes_," qui s'impose a eux, doivent tout d'abord servir les besoins
de leur Moi. Le premier point, c'est d'exister. Quand ils se sentiront
assez forts et possesseurs de leur ame, qu'ils regardent alors
l'humanite et cherchent une voie commune ou s'harmoniser. C'est le souci
qui nous emouvait aux jours d'amour du _Jardin de Berenice_.

Mais, par un examen attentif des seuls titres de ces trois petites
suites, nous allons toucher, surement et sans trainer, leur essentiel et
leur ordonnance.


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b.--THESE DE "SOUS L'OEIL DES BARBARES"


Grave erreur de preter a ce mot de _barbares_ la signification de
"philistins" ou de "bourgeois". Quelques-uns s'y meprirent tout
d'abord. Une telle synonymie pourtant est fort opposee a nos
preoccupations. Par quelle grossiere obsession professionnelle
separerais-je l'humanite en artistes, fabricants d'oeuvres d'art et en
non-artistes? Si Philippe se plaint de vivre "sous l'oeil des barbares",
ce n'est pas qu'il se sente opprime par des hommes sans culture ou par
des negociants; son chagrin c'est de vivre parmi des etres qui de la vie
possedent un reve oppose a celui qu'il s'en compose. Fussent-ils par
ailleurs de fins lettres, ils sont pour lui des etrangers et des
adversaires.

Dans le meme sens les Grecs ne voyaient que barbares hors de la patrie
grecque. Au contact des etrangers, et quel que fut d'ailleurs le degre
de civilisation de ceux-ci, ce peuple jaloux de sa propre culture
eprouvait un froissement analogue a celui que ressent un jeune homme
contraint par la vie a frequenter des etres qui ne sont pas de sa patrie
psychique.

Ah! que m'importe la qualite d'ame de qui contredit une sensibilite! Ces
etrangers qui entravent ou devoient le developpement de tel Moi delicat,
hesitant et qui se cherche, ces barbares sous la pression de qui un
jeune homme faillira a sa destinee et ne trouvera pas sa joie de vivre,
je les hais.

       *       *       *       *       *

Ainsi, quand on les oppose, prennent leur pleine intelligence ces deux
termes _Barbares_ et _Moi_. Notre Moi, c'est la maniere dont notre
organisme reagit aux excitations du milieu et sous la contradiction des
Barbares.

Par une innovation qui, peut-etre, ne demeurera pas infeconde, j'ai tenu
compte de cette opposition dans l'agencement du livre. _Les
concordances_ sont le recit des faits tels qu'ils peuvent etre releves
_du dehors_, puis, dans une contre-partie, je donne le meme fait, tel
qu'il est senti _au dedans_. Ici, la vision que les Barbares se font
d'un etat de notre ame, la le meme etat tel que nous en prenons
conscience. Et tout le livre, c'est la lutte de Philippe pour se
maintenir au milieu des Barbares qui veulent le plier a leur image.

Notre Moi, en effet, n'est pas immuable; il nous faut le defendre chaque
jour et chaque jour le creer. Voila la double verite sur quoi sont batis
ces ouvrages. Le culte du Moi n'est pas de s'accepter tout entier. Cette
ethique, ou nous avons mis notre ardente et notre unique complaisance,
reclame de ses servants un constant effort. C'est une culture qui se
fait par elaguements et par accroissements: nous avons d'abord a epurer
notre Moi de toutes les parcelles etrangeres que la vie continuellement
y introduit, et puis a lui ajouter. Quoi donc? Tout ce qui lui est
identique, assimilable; parlons net: tout ce qui se colle a lui quand il
se livre sans reaction aux forces de son instinct.

"Moi, disait Proudhon, se souvenant de son enfance, c'etait tout ce que
je pouvais toucher de la main, atteindre du regard et qui m'etait bon a
quelque chose; non-moi etait tout ce qui pouvait nuire ou resister a
moi." Pour tout etre passionne qu'emporte son jeune instinct, c'est bien
avec cette simplicite que le monde se dessine. Proudhon, petit
villageois qui se roulait dans les herbages de Bourgogne, ne jouissait
pas plus du soleil et du bon air que nous n'avons joui de Balzac et de
Fichte dans nos chambres etroites, ouvertes sur le grand Paris, nous
autres jeunes bourgeois palis, affames de tous les bonheurs. Appliquez
a l'aspect spirituel des choses ce qu'il dit de l'ordre physique, vous
avez l'etat de Philippe dans _Sous l'oeil des Barbares_. Les Barbares,
voila le non-moi, c'est-a-dire tout ce qui peut nuire ou resister au
Moi.

Cette definition, qui s'illuminera dans _l'Homme libre_ et _le Jardin de
Berenice_, est bien trouble encore au cours de ce premier volume. C'est
que la naissance de notre Moi, comme toutes les questions d'origine, se
derobe a notre clairvoyance; et le souvenir confus que nous en
conservons ne pouvait s'exprimer que dans la forme ambigue du symbole.
Ces premiers chapitres des "Barbares", le _Bonhomme Systeme_, education
desolee qu'avant toute experience nous recumes de nos maitres,
_Premieres Tendresses_, qui ne sont qu'un baiser sur un miroir, puis
_Athene_, assaillie dans une facon de tour d'ivoire par les Barbares,
sont la description sincere des couches profondes de ma sensibilite....
Attendez! voici qu'a Milan, devant le sourire du Vinci, le Moi fait sa
haute education; voici que les Barbares, vus avec une plus large
comprehension, deviennent l'adversaire, celui qui contredit, qui divise.
Ce sera _l'Homme libre_, ce sera _Berenice_. Quant a ce premier volume,
je le repete, point de depart et assise de la serie, il se limite a
decrire l'eveil d'un jeune homme a la vie consciente, au milieu de ses
livres d'abord, puis parmi les premieres brutalites de Paris.

Je le verifiai a leurs sympathies, ils sont nombreux ceux de vingt ans
qui s'acharnent a conquerir et a proteger leur Moi, sous toute l'ecume
dont l'education l'a recouvert et qu'y rejette la vie a chaque heure.
Je les vis plus nombreux encore quand, non contents de celebrer la
sensibilite qu'ils ont d'eux-memes, je leur proposai de la cultiver,
d'etre des "hommes libres", des hommes se possedant en main.


       *       *       *       *       *


c.--THESE D'"UN HOMME LIBRE"


Ce Moi, qui tout a l'heure ne savait meme pas s'il pouvait exister,
voici qu'il se perfectionne et s'augmente. Ce second volume est le
detail des experiences que Philippe institua et de la religion qu'il
pratiqua pour se conformer a la loi qu'il se posait d'etre ardent et
clairvoyant.

Pour parvenir deliberement a l'enthousiasme, je me felicite d'avoir
restaure la puissante methode de Loyola. Ah! que cette mecanique morale,
completee par une bonne connaissance des rapports du physique et du
moral (ou j'ai suivi Cabanis, quelqu'autre demain utilisera nos
hypnotiseurs), saurait rendre de services a un amateur des mouvements de
l'ame! Livre tout de volonte et d'aspect desseche comme un recueil de
formules, mais si reellement noble! J'y fortifie d'une methode reflechie
un dessein que j'avais forme d'instinct, et en meme temps je l'eleve.
A Milan, devant le Vinci, Philippe epure sa conception des Barbares;
en Lorraine, sa conception du Moi.

Ce ne sont pas des hors-d'oeuvre, ces chapitres sur la Lorraine que tout
d'abord le public accueillit avec indulgence, ni ce double chapitre sur
Venise, qui m'est peut-etre le plus precieux du volume. Ils decrivent
les moments ou Philippe se comprit comme un instant d'une chose
immortelle. Avec une piete sincere, il retrouvait ses origines et il
entrevoyait ses possibilites futures. A interroger son Moi dans son
accord avec des groupes, Philippe en prit le vrai sens. Il l'apercut
comme l'effort de l'instinct pour se realiser. Il comprit aussi qu'il
souffrait de s'agiter, sans tradition dans le passe et tout consacre a
une oeuvre viagere.

Ainsi, a force de s'etendre, le Moi va se fondre dans l'Inconscient. Non
pas y disparaitre, mais s'agrandir des forces inepuisables de l'humanite,
de la vie universelle. De la ce troisieme volume, _le Jardin de Berenice_,
une theorie de l'amour, ou les producteurs francais qui tapageaient contre
Schopenhauer et ne savaient pas reconnaitre en lui l'esprit de notre dix-
huitieme siecle, pourront varier leurs developpements, s'ils distinguent
qu'ici l'on a mis Hartmann en action.


       *       *       *       *       *


d.--THESE DU "JARDIN DE BERENICE"


Mais peut-etre n'est-il pas superflu d'indiquer que la logique de
l'intrigue est aussi serree que la succession des idees....

A la fin de _Sous l'oeil des Barbares_, Philippe, decourage du contact
avec les hommes, aspirait a trouver un ami qui le guidat. Il faut
toujours en rabattre de nos reves: du moins trouva-t-il un camarade qui
partagea ses reflexions et ses sensations dans une retraite methodique
et feconde. C'est Simon, ce fameux Simon (de Saint-Germain). Lasse
pourtant de cette solitude, de ce dilettantisme contemplatif et de tant
d'experiences menues, aux dernieres pages d'_Un Homme libre_, Philippe
est pret pour l'action. _Le Jardin de Berenice_ raconte une campagne
electorale.

Ce que Philippe apprend, et du peuple et de Berenice qui ne font qu'un,
je n'ai pas a le reproduire ici, car je me propose de souligner l'esprit
de suite que j'ai mis dans ces trois volumes, mais non pas de suivre
leurs developpements. Une vive allure et d'elegants raccourcis toujours
me plurent trop pour que je les gate de commentaires superflus". Qu'il
me suffise de renvoyer a une phrase des _Barbares_, fort essentielle,
quelques-uns qui se troublent, disant: "Berenice est-elle une
petite-fille, ou l'ame populaire, ou l'Inconscient?"

     Aux premiers feuillets, leur repondais-je, on voit une jeune femme
     autour d'un jeune homme. N'est-ce pas plutot l'histoire d'une ame
     avec ses deux elements, feminin et male? Ou encore, a cote du Moi
     qui se garde, veut se connaitre et s'affirmer, la fantaisie, le
     gout du plaisir, le vagabondage, si vif chez un etre jeune et
     sensible? Que ne peut-on y voir? Je sais seulement que mes troubles
     m'offrirent cette complexite ou je ne trouvais alors rien d'obscur.
     Ce n'est pas ici une enquete logique sur la transformation de la
     sensibilite; je restitue sans retouche des visions ou des emotions
     profondement ressenties. Ainsi, dans le plus touchant des poemes,
     dans la _Vita nuova_, la Beatrice est-elle une amoureuse, l'Eglise
     ou la Theologie? Dante, qui ne cherchait point cette confusion, y
     aboutit, parce qu'_a des ames, aux plus sensitives, le vocabulaire
     commun devient insuffisant. Il vivait dans une surexcitation
     nerveuse qu'il nommait, selon les heures, desir de savoir, desir
     d'aimer, desir sans nom,_--et qu'il rendit immortelle par des
     procedes heureux.

A-t-on remarque que la femme est la meme a travers ces trois volumes,
accommodee simplement au milieu? L'ombre elegante et tres raisonneuse
des premiers chapitres des _Barbares_, c'est deja celle qui sera
Berenice; elle est vraiment designee avec exactitude au chapitre
_Aventures d'amour_, dans _l'Homme libre_, quand Philippe l'appelle
l'"Objet". Voila bien le nom qui lui convient dans tous ses aspects,
au cours de ces trois volumes. Elle est, en effet, objectivee, la part
sentimentale qu'il y a dans un jeune homme de ce temps.... Et vraiment
n'etait-il pas temps qu'un conteur accueillit ce principe, admis par
tous les analystes et verifie par chacun de nous jusqu'au plus profond
desenchantement, a savoir que l'amour consiste a vetir la premiere venue
qui s'y prete un peu des qualites que nous recherchons cette saison-la?

"C'est nous qui creons l'univers," telle est la verite qui impregne
chaque page de cette petite oeuvre. De la leurs conclusions: le Moi
decouvre une harmonie universelle a mesure qu'il prend du monde une
conscience plus large et plus sincere. Cela se concoit, il cree
conformement a lui-meme; il suffit qu'il existe reellement, qu'il ne
soit pas devenu un reflet des Barbares, et dans un univers qui n'est que
l'ensemble de ses pensees regnera la belle ordonnance selon laquelle
s'adaptent necessairement les unes aux autres les conceptions d'un
cerveau lucide.

Cette harmonie, cette securite, c'est la revelation qu'on trouve au
_Jardin de Berenice_, et en verite y a-t-il contradiction entre cette
derniere etape et l'inquietude du depart _Sous l'oeil des Barbares_?
Nullement, c'etait acheminement. Avant que le Moi creat l'univers, il
lui fallait exister: ses duretes, ses negations, c'etait effort pour
briser la coquille, pour etre.


       *       *       *       *       *


II.--PRETENDU SCEPTICISME

Et maintenant au lecteur informe de reviser ce jugement de scepticisme
qu'on porta sur notre oeuvre.

Nul plus que nous ne fut affirmatif. Parmi tant de contradictions que,
a notre entree dans la vie, nous recueillons, nous, jeunes gens informes
de toutes les facons de sentir, je ne voulus rien admettre que je ne
l'eusse eprouve en moi-meme. L'opinion publique fletrit a bon droit
l'hypocrisie. Celle-ci pourtant n'est qu'une concession a l'opinion
elle-meme, et parfois, quand elle est l'habilete d'un Spinoza ou d'un
Renan sacrifiant pour leur securite aux dieux de l'empire, bien qu'elle
demeure une defaillance du caractere, elle devient excusable pour les
qualites de clairvoyance qui la deciderent. Mais de ce point de vue
intellectuel meme, comment excuser des deguises sans le savoir, qui
marchent vetus de facons de sentir qui ne furent jamais les leurs? Ils
introduisent le plus grand desordre dans l'humanite; ils contredisent
l'inconscient, en se derobant a jouer le personnage pour lequel de toute
eternite ils furent faconnes.

Ecoeure de cette mascarade et de ces melanges impurs, nous avons eu la
passion d'etre sincere et conforme a nos instincts. Nous servons en
sectaire la part essentielle de nous-meme qui compose notre Moi, nous
haissons ces etrangers, ces Barbares, qui l'eussent corrode. Et cet acte
de foi, dont recurent la formule, par mes soins, tant de levres qui ne
savaient plus que railler, il me vaudrait qu'on me dit sceptique!
J'entrevois une confusion. Des lecteurs superficiels se seront mepris
sur l'ironie, procede litteraire qui nous est familier.

Vraiment je ne l'employai qu'envers ceux qui vivent, comme dans un
mardi-gras perpetuel, sous des formules louees chez le costumier a la
mode. Leurs convictions, tous leurs sentiments, ce sont manteaux de cour
qui pendent avilis et flasques, non pas sur des reins maladroits, sur
des mollets de bureaucrates, mais, disgrace plus grave, sur des ames
indignes. Combien en ai-je vu de ces nobles postures qui tres
certainement n'etaient pas hereditaires!... Ah! laissez-m'en sourire,
tout au moins une fois par semaine, car tel est notre manque d'heroisme
que nous voulons bien nous accommoder des conventions de la vie de
societe et meme accepter l'etrange dictionnaire ou vous avez defini,
selon votre interet, le juste et l'injuste, les devoirs et les merites;
mais un sourire, c'est le geste qu'il nous faut pour avaler tant de
crapauds. Soldats, magistrats, moralistes, educateurs, pour distraire
les simples de l'epouvante ou vous les mettez, laissez qu'on leur
demasque sous vos durs raisonnements l'imbecillite de la plupart d'entre
vous et le remords du surplus. Si nous sommes impuissants a degager
notre vie du courant qui nous emporte avec vous, n'attendez pourtant
pas, detestables compagnons, que nous prenions au serieux ces devoirs
que vous affichez et ces mille sentiments qui ne vous ont pas coute une
larme.

Ai-je eu en revanche la moindre ironie pour Athene dans son Serapis,
pour ma tendre Berenice humiliee, pour les pauvres animaux? Nul ne peut
me reprocher le rire de Gundry sur le passage de Jesus portant sa croix,
ce rire qui nous glace dans _Parsifal_. Seulement, a Gundry non plus je
ne jetterai pas la reprobation, parce que, si nerveuse, elle-meme est
bien faite pour souffrir. Toujours je fus l'ami de ceux qui etaient
miserables en quelque chose, et si je n'ai pas l'espoir d'aller
jusqu'aux pauvres et aux desherites, je crois que je plairai a tous ceux
qui se trouvent dans un etat facheux au milieu de l'ordre du monde, a
tous ceux qui se sentent faibles devant la vie.

Je leur dis, et d'un ton fort assure: "Il n'y a qu'une chose que nous
connaissions et qui existe reellement parmi toutes les fausses religions
qu'on te propose, parmi tous ces cris du coeur avec lesquels on pretend
te rebatir l'idee de patrie, te communiquer le souci social et
t'indiquer une direction morale. Cette seule realite tangible, c'est le
Moi, et l'univers n'est qu'une fresque qu'il fait belle ou laide.

"Attachons-nous a notre Moi, protegeons-le contre les etrangers, contre
les Barbares.

"Mais ce n'est pas assez qu'il existe; comme il est vivant, il faut le
cultiver, agir sur lui mecaniquement (etude, curiosite, voyages).

"S'il a faim encore, donne-lui l'action (recherche de la gloire,
politique, industrie, finances).

"Et s'il sent trop de secheresse, rentre dans l'instinct, aime les
humbles, les miserables, ceux qui font effort pour croitre. Au soleil
incline d'automne qui nous fait sentir l'isolement aux bras meme de
notre maitresse, courons contempler les beaux yeux des phoques et nous
desoler de la mysterieuse angoisse que temoignent dans leur vasque ces
betes au coeur si doux, les freres des chiens et les notres."

Un tel repliement sur soi-meme est dessechant, m'a-t-on dit. Nul d'entre
vous, mes chers amis, qui ne sourie de cette objection, s'il se conforme
a la methode que j'expose. Ce que l'on dit de l'homme de genie, qu'il
s'ameliore par son oeuvre, est egalement vrai de tout analyste du Moi.
C'est de manquer d'energie et de ne savoir ou s'interesser que souffre
le jeune homme moderne, si prodigieusement renseigne sur toutes les
facons de sentir. Eh bien! qu'il apprenne a se connaitre, il distinguera
ou sont ses curiosites sinceres, la direction de son instinct, sa
verite. Au sortir de cette etude obstinee de son Moi, a laquelle il ne
retournera pas plus qu'on ne retourne a sa vingtieme annee, je lui vois
une admirable force de sentir, plus d'energie, de la jeunesse enfin et
moins de puissance de souffrir. Incomparables benefices! Il les doit a
la science du mecanisme de son Moi qui lui permet de varier a sa volonte
le jeu, assez restreint d'ailleurs, qui compose la vie d'un Occidental
sensible.

J'entends que l'on va me parler de solidarite. Le premier point c'etait
d'exister. Que si maintenant vous vous sentez libres des Barbares et
veritablement possesseurs de votre ame, regardez l'humanite et cherchez
une voie commune ou vous harmoniser.

Prenez d'ailleurs le Moi pour un terrain d'attente sur lequel vous devez
vous tenir jusqu'a ce qu'une personne energique vous ait reconstruit une
religion. Sur ce terrain a batir, nous camperons, non pas tels qu'on
puisse nous qualifier de religieux, car aucun doctrinaire n'a su nous
proposer d'argument valable, sceptiques non plus, puisque nous avons
conscience d'un probleme serieux,--mais tout a la fois religieux et
sceptiques.

En effet, nous serions enchante que quelqu'un survint qui nous fournit
des convictions.... Et, d'autre part, nous ne meprisons pas le
scepticisme, nous ne dedaignons pas l'ironie.... Pour les personnes
d'une vie interieure un peu intense, qui parfois sont tentees
d'accueillir des solutions mal verifiees, le sens de l'ironie est une
forte garantie de liberte.

       *       *       *       *       *

Au terme de cet examen, ou j'ai resserre l'idee qui anime ces petits
traites, mais d'une main si dure qu'ils m'en paraissent maintenant tout
froisses, je crains que le ton demonstratif de ce commentaire ne donne
le change sur nos preoccupations d'art. En verite, si notre oeuvre
n'avait que l'interet precis que nous expliquons ici et n'y joignait pas
des qualites moins saisissables, plus nuageuses et qui ouvrent le reve,
je me tiendrais pour malheureux. Mais ces livres sont de telle naissance
qu'on y peut trouver plusieurs sens. Une besogne purement didactique et
toute de clarte n'a rien pour nous tenter. S'il m'y fallait plier, je
rougirais d'ailleurs de me limiter dans une froide theorie parcellaire
et voudrais me jouer dans l'abondante erudition du dictionnaire des
sciences philosophiques. Aurais-je admis que ma contribution doublat
telle page des manuels ecrits par des maitres de conferences sur
l'ordinaire de qui j'eusse paru empieter! Nul qui s'y meprenne: dans ces
volumes-ci, il s'agissait moins de composer une chose logique que de
donner en tableaux emouvants une description sincere de certaines facons
de sentir. Ne voici pas de la scolastique, mais de la vie.

De meme qu'a la salle d'armes nous preferons le jeu utile de l'epee aux
finesses du fleuret, de meme, si nous aimons la philosophie, c'est pour
les services que nous en attendons. Nous lui demandons de preter de la
profondeur aux circonstances diverses de notre existence. Celles-ci, en
effet, a elles seules, n'eveillent que le baillement. Je ne m'interesse
a mes actes que s'ils sont meles d'ideologie, en sorte qu'ils prennent
devant mon imagination quelque chose de brillant et de passionne. Des
pensees pures, des actes sans plus, sont egalement insuffisants.
J'envoyai chacun de mes reves brouter de la realite dans le champ
illimite du monde, en sorte qu'ils devinssent des betes vivantes, non
plus d'insaisissables chimeres, mais des etres qui desirent et qui
souffrent. Ces idees ou du sang circule, je les livre non a mes aines,
non a ceux qui viendront plus tard, mais a plusieurs de mes
contemporains. Ce sont des livres et c'est la vie ardente, subtile et
clairvoyante ou nous sommes quelques-uns a nous plaire.

En suivant ainsi mon instinct, je me conformais a l'esthetique ou
excellent les Goethe, les Byron, les Heine qui, preoccupes
d'intellectualisme, ne manquent jamais cependant de transformer en
matiere artistique la chose a demontrer.

Or, si j'y avais reussi en quelque mesure, il m'en faudrait reporter
tout l'honneur a l'Italie, ou je compris les formes.

Reflechissant parfois a ce que j'avais le plus aime au monde, j'ai pense
que ce n'etait pas meme un homme qui me flatte, pas meme une femme qui
pleure, mais Venise; et quoique ses canaux me soient malsains, la fievre
que j'y prenais m'etait tres chere, car elle elargit la clairvoyance au
point que ma vie inconsciente la plus profonde et ma vie psychique se
melaient pour m'etre un immense reservoir de jouissance. Et je suivais
avec une telle acuite mes sentiments encore les plus confus que j'y
lisais l'avenir en train de se former. C'est a Venise que j'ai decide
toute ma vie, c'est de Venise egalement que je pourrais dater ces
ouvrages. Sur cette rive lumineuse, je crois m'etre fait une idee assez
exacte de ces delires lucides que les anciens eprouvaient aux bords de
certains etangs.


       *       *       *       *       *


SOUS L'OEIL DES BARBARES

       *       *       *       *       *

Voici une courte monographie realiste. La realite varie avec chacun de
nous puisqu'elle est l'ensemble de nos habitudes de voir, de sentir et
de raisonner. Je decris un etre jeune et sensible dont la vision de
l'univers se transforme frequemment et qui garde une memoire fort nette
de six ou sept realites differentes. Tout en soignant la liaison des
idees et l'agrement du vocabulaire, je me suis surtout applique a copier
exactement les tableaux de l'univers que je retrouvais superposes dans
une conscience. C'est ici l'histoire des annees d'apprentissage d'un
Moi, ame ou esprit.

       *       *       *       *       *

Un soir de secheresse, dont j'ai decrit le malaise a la page 277 [voir:
AFFAISSEMENT (fin): par. qui commence avec: Souvent, tres souvent,...M.D.]
celui de qui je parle imagina de se plaire parmi ses reves et ses
casuistiques, parmi tous ces systemes qu'il avait successivement vetus
et rejetes. Il proceda avec methode, et de frissons en frissons il se
retrouva: depuis l'eveil de sa pensee, la-bas dans un de ces lits de
dortoir, ou presse par les miseres presentes, trop soumis a ses
premieres lectures, il essayait deja d'individualiser son humeur
indocile et hautaine,--jusqu'a cette fievre de se connaitre qui veut ici
laisser sa trace.

Dans ce roman de la vie interieure, la suite des jours avec leur
pittoresque et leurs ana ne devait rien laisser qui ne fut transforme en
reve ou emotion, car tout y est annonce d'une conscience qui se souvient
et dans laquelle rien ne demeure qui ne se greffe sur le Moi pour en
devenir une parcelle vivante. C'est aux manuels speciaux de raconter ou
jette sa gourme un jeune homme, sa bibliotheque, son installation a
Paris, son entree aux Affaires etrangeres et toute son intrigue: nous
leur avons emprunte leur langage pour etablir les concordances, mais le
but precis que je me suis pose, c'est de mettre en valeur les
modifications qu'a subies, de ces passes banales, une ame infiniment
sensible.

Celui de qui je decris les apprentissages evoquerait peut-etre dans une
causerie des visages, des anecdotes de jadis: il les inventerait a
mesure. Certaines sensibilites toujours en emoi vibrent si violemment
que la poussiere exterieure glisse sur elles sans les penetrer.

J'ai repousse ce badinage, que par fausse honte ou pour qu'on admire
l'apaisement de notre maturite, nous affectons souvent au sujet de "nos
illusions de jeunesse"; mais je me defiai aussi de preter l'acrete, ou
il atteignit sur la fin, a ma description de ses premieres annees, si
belles de confiance, de tendresse, d'heroisme sentimental.

       *       *       *       *       *

Chaque vision qu'il eut de l'univers, avec les images intermediaires et
son atmosphere, se resumant en un episode caracteristique;

les scenes premieres, vagues et un peu abstraites pour respecter
l'effacement du souvenir et parce qu'elles sont d'une minorite defiante
et qui poussa tout au reve;

de petits traits choisis, plus abondants a mesure qu'on approche de
l'instant ou nous ecrivons;

enfin dans une soiree minutieuse, cet analyste s'abandonnant a la boheme
de son esprit et de son coeur:

Voila ce qu'il aurait fallu pour que ce livre reproduisit exactement les
cinq annees d'apprentissage de ce jeune homme, telles qu'elles lui
apparaissent a lui-meme depuis cette page 277 et derniere ou nous le
surprenons exigeant et lasse qui contemple le tableau de sa vie.

Voila ce que je projetais, le curieux livret metaphysique, precis et
succinct, que j'aurais fait prendre en amitie par quelques dandies
misanthropes, revant dans un jour d'hiver derriere des vitres
gresillees.

       *       *       *       *       *

Du moins ai-je decrit sans malice d'art, en bonne lumiere et sobrement.
Je me suis decide a manquer d'eloquence litteraire; je n'avais pas
l'onction, ni l'autorite des ecclesiastiques qui parlerent en termes
fortifiants des humiliations de la conscience. Annaliste d'une
education, je fis le tour de mon sujet en poussant devant moi des mots
amoraux et des phrases conciliantes. C'est ici une facon assez rare de
catalogue sentimental.

       *       *       *       *       *

Mais pourquoi si lents et si froids, les petits traits d'analyse!
Pourquoi les mots, cette precision grossiere et qui maltraite nos
complications!

Au premier feuillet on voit une jeune femme autour d'un jeune homme.
N'est-ce pas plutot l'histoire d'une ame avec ses deux elements, feminin
et male? ou encore, a cote du Moi qui se garde, veut se connaitre et
s'affirmer, la fantaisie, le gout du plaisir, le vagabondage, si vif
chez un etre jeune et sensible? Que ne peut-on y voir? Je sais seulement
que mes troubles m'offrirent cette complexite ou je ne trouvais alors
rien d'obscur. Ce n'est pas ici une enquete logique sur la
transformation de la sensibilite; je restitue sans retouche des visions
ou emotions, profondement ressenties. Ainsi, dans le plus touchant des
poemes, dans la _Vita nuova_, la Beatrice est-elle une amoureuse,
l'Eglise ou la Theologie? Dante qui ne cherchait point cette confusion y
aboutit, parce qu'a des ames, aux plus sensitives, le vocabulaire commun
devient insuffisant. Il vivait dans une excitation nerveuse qu'il
nommait, selon les heures, desir de savoir, desir d'aimer, desir sans
nom--et qu'il rendit immortelle par des procedes heureux.

Avec sa secheresse, cette monographie, ecrite malgre tout a deux pas de
l'_Eden_ ou je flanai tant de soirs, est aussi une partie d'_un livre de
memoires_.

       *       *       *       *       *

On pourra juger que ma probite de copiste va parfois jusqu'a la candeur.
J'avoue que de simples femmes, agreables et gaies, mais soumises a la
vision coutumiere de l'univers qu'elles relevent d'une ironie facile, me
firent plus d'un soir renier a part moi mes poupees de derriere la tete.
Mais quoi! de la fatigue, une deception, de la musique, et je revenais a
mes nuances.

Saint Bonaventure, avec un grand sens litteraire, ecrit qu'il faut lire
en aimant. Ceux qui feuillettent ce breviaire d'egotisme y trouveront
moins a railler la sensibilite de l'auteur s'ils veulent bien reflechir
sur eux-memes. Car chacun de nous, quel qu'il soit, se fait sa legende.
Nous servons notre ame comme notre idole; les idees assimilees, les
hommes penetres, toutes nos experiences nous servent a l'embellir et
a nous tromper. C'est en ecoutant les legendes des autres que nous
commencons a limiter notre ame; nous soupconnons qu'elle n'occupe pas la
place que nous croyons dans l'univers.

Dans ses pires surexcitations, celui que je peins gardait quelque lueur
de ne s'emouvoir que d'une fiction. Hors cette fiction, trop souvent
sans douceur, rien ne lui etait. Ainsi le voulut une sensibilite tres
jeune unie a une intelligence assez mure.

Desireux de respecter cette tenue en partie double de son imagination,
j'ai redige des _concordances_, ou je marque la clairvoyance qu'il
conservait sur soi-meme dans ses troubles les plus indociles. J'y ai
joint les besognes que, pendant ses crises sentimentales, il menait dans
le monde exterieur. Je souhaite avoir complete ainsi l'atmosphere ou ce
Moi se developpait sans s'apaiser et qu'on ne trouve pas de lacunes
entre ces diverses heures vraiment siennes, heures du soir le plus
souvent, ou, apres des semaines de vision banale, soudain reveille a la
vie personnelle par quelque froissement, il ramassait la chaine de ses
emotions et disait a son passe, renie parfois aux instants gais et de
bonne sante: "Petit garcon, si timide, tu n'avais pas tort."



       *       *       *       *       *



LIVRE I

AVEC SES LIVRES

A Stanislas de Guaita.


       *       *       *       *       *


CHAPITRE PREMIER

       *       *       *       *       *

CONCORDANCE

_Il naquit dans l'Est de la France et dans un milieu ou, il n'y avait
rien de meridional. Quand il eut dix ans, on le mit au college ou, dans
une grande misere physique (sommeils ecourtes, froids et humidite des
recreations, nourriture grossiere), il dut vivre parmi les enfants de
son age, facheux milieu, car a dix ans ce sont precisement les futurs
goujats qui dominent par leur hablerie et leur vigueur, mais celui qui
sera plus tard un galant homme ou un esprit fin, a dix ans est encore
dans les brouillards._

_Il fut initie au rudiment par M.F., le professeur le plus fort qu'on
put voir; d'une seule main ce pedagogue arrachait l'oreille d'un eleve
qui de plus en devenait ridicule._

_Comme son tour d'esprit portait notre sujet a generaliser, il commenca
des lors a ne penser des hommes rien de bon._

_Etant mal nourri, par manque de globules sanguins il devint timide, et
son agitation faite d'orgueil et de malaise deplut._

_Bientot, pour relever ses humiliations quotidiennes, il eut des
lectures qui lui donnerent sur les choses des certitudes hatives et
pleines d'acrete._

_Le roi Rhamses II est blame par les conservateurs du Louvre, ayant
usurpe un sphinx sur ses predecesseurs. Le jeune homme de qui je parle
inscrivit de meme son nom sur des troupes de sphinx qui legitimement
appartenaient a des litterateurs francais. Il s'enorgueillit d'etranges
douleurs qu'il n'avait pas inventees._

_On serait tente de croire qu'il se donna, comme tous les jeunes esprits
curieux, aux poesies de Heine, au_ Thomas Graindorge _de Taine, a la_
Tentation de saint Antoine, _aux_ Fleurs du Mal; _il lut cela en effet
et bien d'autres litteratures, des pires et des meilleures, mais surtout
dans_ _"les bibliotheques de quartier" du lycee, il se passionnait pour
les doctrines audacieuses qui sont mieux exposees que refutees par la
lignee classique qui va du charmant Jouffroy a M. Caro. La est le grand
secret de l'education d'un jeune homme; il s'attache aux auteurs qu'on
pretendait ne lui faire connaitre que pour les accabler a ses yeux. A
dix-huit ans, il etait gorge des plus audacieux paradoxes de la pensee
humaine; il en eut mal developpe l'armature, c'est possible, mais il
s'en faisait de la substance sentimentale. Et le tout aboutit aux
visions suivantes auxquelles on a garde leur dessin de songe augmente
peut-etre par le recul._


       *       *       *       *       *


DEPART INQUIET

    Il rencontra le bonhomme
       Systeme sur la bourrique
       Pessimisme.

Le jeune homme et la toute jeune femme dont l'heureuse parure et les
charmes embaument cette aurore fleurie, la main dans la main
s'acheminent et le soleil les conduit.

--Prenez garde, ami, n'etes-vous pas sur le point de vous ennuyer?

Sur ses levres, son ame exquise souriait au jeune homme, et les
jonquilles s'inclinaient a son souffle leger.

--N'esperons plus, dit-il avec lassitude, que ma paleur soit la caresse
livide du petit jour; je me trouble de ce depart. Jadis, en d'autres
poitrines, mon coeur epuisa cette energie dont le supreme parfum, qui
m'enfievre vers des buts inconnus, s'evapora dans la brume de ces
sentiers incertains.

De ses doigts blancs, sur la tige verte d'un nenuphar, la jeune fille
saisit une libellule dont l'email vibre, et, jetant vers le soleil
l'insecte qui miroite et se brise de caprice en caprice, ingenument elle
souriait.--Mais lui contemple sa pensee qui frissonne en son ame
chagrine.--Elle reprit avec honnetete:

--Pourquoi vous isoler de l'univers? Les nuages, les fleurs sous la
rosee et parfois mes chansons, ne voulez-vous pas connaitre leur
douceur?

--Ah! pres des maitres qui concentrent la sagesse des derniers soirs,
que ne puis-je apprendre la certitude! Et que mon reve matinal possede
ce qu'il soupire!

--Qu'importe, reprit-elle, plus tendre et se penchant sur lui, votre
sagesse n'est-elle pas en vous? Et si je vous suis affectionnee tel que
vous m'apparaissez, ne vous plait-il pas de persister?

Il decroisa les mains de la jeune fille, et foulant aux pieds les fleurs
heureuses, il errait parmi la frivolite des libellules.

Cependant elle le suivait de loin, delicate et de hanches merveilleuses.

       *       *       *       *       *

Sur l'herbe, au long d'une riviere jonchee de palmes, de palmipedes et
d'enfants trousses et vifs, pres de sa maison solitaire ou fraichit la
brise dans les stores, le maitre, adosse a un osier mort, contemple la
fuite de l'eau sous la tristesse des saules. Son lourd vetement, sa face
bleme aux larges paupieres, son attitude professorale et retranchee, en
aucun lieu ne trouveraient leur atmosphere.

Le jeune homme s'arrete, et son coeur battait d'approcher la verite.

Le miroir bleuatre frissonna du plongeon des canards huppes de vert, aux
becs jaunes et claquant; parmi la lumiere eclatante jaillissait le
rhythme lourd des lavandieres. Lentement et sans decouvrir ses yeux, le
maitre lui parla:

--Contempler distrait de vivre. Chaque matin, je viens ici; deux cents
metres bornent mon activite. Combien d'esprits naissent au bout du
chemin; et leur sentier etait termine qu'ils marchaient encore en
lisiere.

Les canards balances, les gamins avec des gestes, cancanaient sur la
greve.

--Monsieur, reprit-il avec solennite, des jeunes hommes pour l'ordinaire
m'entourent, qui se font habiller a Londres par des tailleurs dont ils
parlent la langue. Ils suivent mes promenades ou me porte un anon qui
m'economise une perte de chaleur prejudiciable a l'activite cerebrale.
Voulez-vous m'accompagner aujourd'hui?

Parmi les fleurs, au paturage, une bourrique sellee se leva, et
cependant que de ses longs yeux, doucement voiles de cils, elle
inspectait le jeune homme emu, sa plainte serpentait vers les cieux.
"Une belle anesse d'outre-Rhin, et, pour son moral, je vous le
garantis." C'est en ces termes qu'un veterinaire lui proposa cette
acquisition. Un moral garanti! Jadis on dut beaucoup te battre. Que ne
peux-tu entendre le maitre, tandis qu'il detaille tes qualites et ton
humour, juche sur ton dos et te caressant le gras du col, toi si modeste
sous ta selle neuve, le poil aimable, les oreilles droites et
circonspectes! Des gens courbes sur leurs champs se redressent; ils
abritent leurs yeux de la main, et les plus ordinaires ricanent.
Cependant le maitre murmure:

--"Tout est la; repandre les fleurs preferees sous les quarante ans de
vie moyenne qu'a notre majorite nous entreprimes. Satisfaisons nos
appetits, de quelque nom que les glorifie ou les invective le vulgaire.
Je vous le dirai en confidence, mon ami, je n'aime plus guere a cette
heure que les viandes grillees vivement cuites et les declamations un
peu courtes. Heureux le monde, s'il ne savait de passions plus
envahissantes!... Un homme d'esprit se fait toujours quelque
satisfaction, fut-ce a etre tres malheureux. La reflexion est une bonne
gymnastique, de celles qui lassent le plus tard. Tater le pouls a nos
emotions, c'est un digne et suffisant emploi de la vie; du moins faut-il
que rien de l'exterieur ne vienne troubler cet apaisement: "_Ayez de
l'argent et soyez considere_."

La chaleur fremissait, monotone, dans le ciel bleu; par la prairie
rousse le jeune homme au coeur bondissant voyait a la parole de son
maitre vaciller l'horizon connu; et des fleurs que lui donna la jeune
fille, il chassait les mouches avides de cette frissonnante bourrique.

Vous futes sage, bourrique, a cette heure. Un fosse vous presentait son
herbe drue et son eau eclatante que fendillent les genets. Vous
arretates leurs discours et votre marche; vous saviez les habitudes, la
halte ombreuse, le pain tire de la poche et qu'on se partage. Des
paroles, meme excellentes, ne troublaient point votre judiciaire, et les
yeux discretement fermes, avec la longue figure d'un contemplateur qui
dedaigne jusqu'aux meditations, vous demeuriez entre eux deux, remachant
votre gouter, et vos longues oreilles d'argent dressees comme une
symbolique banniere par-dessus leurs tetes inquietes, cependant que
votre maitre et le mien reprenait son enseignement:

       *       *       *       *       *

"Je n'insisterai pas sur ces menus principes d'une enfantine simplicite
et tres vieux. Vous voila installe dans l'argent et la consideration;
vous estimez honteux et le trait d'un barbare de brider votre naturel,
hormis parfois par raffinement; vous assouvissez vos appetits, vos vices
et vos vertus les plus exasperes, et le dernier de vos caprices se
detache de son objet comme la sangsue des chairs qui la gorgent et qui
la tuent; alors, si vous ne gisez point dans la voiture des ramollis ou
le cabanon des fous, alors, mon excellent ami, comme s'exhale des roses
un parfum, un suffisant degout des hommes et des femmes en vous se
levera.

"Des hommes d'abord, car pres d'eux votre experience s'instruisit de
plus loin: vous eutes leur sottise pour compagne, alors que vous
grandissiez sous la brutalite des camarades et l'imbecillite des
maitres; vous meprisates de suite la grossierete de leur fantaisie et la
lourdeur de leurs ebats; vous repugniez a leurs plaisirs et au serrement
de leurs mains gluantes; mais le hasard elut quelques-uns vos
amis.--Helas! outre qu'un si bel ouvrage, chacun tirant a soi, se
dechire toujours par quelque endroit, dans une vie amie que puiser,
sinon les petitesses et les tracas qui dominent au fond de tous? Certes,
il est quelque agrement a consoler et confesser autrui: a s'epancher
apres que l'on a bu. Mais pour ces fins regals d'analyste, faut-il tant
d'appareil! Et le premier venu, cette bourrique, ne seraient-ils pas de
suffisants pretextes a deguster l'expansion, cette tisane du noctambule?

"Ce qui est doux, mysterieux et regrettable dans l'appetit d'amitie,
c'est les premiers moments qu'elle s'eveille, alors que les parties se
connaissent peu et se prisent fort, qu'elles sont encore polies et ne se
piquent point de franchise.--Toutefois, considerez ceci: deux chiens se
rencontrent; ils s'abordent, se felicitent, s'inspectent, et, quand ils
odorent a leur gre, les jeux commencent: aimables indecences, manger
qu'on partage et qu'on se vole, toutes les emulations; puis, lasses, ils
s'eloignent vers leurs chenils ou des liaisons nouvelles. Je comprends
que, parmi les hommes, la societe est un peu melee pour ce mode de
vivre; toutefois, avec du tact et quelque judiciaire, un galant homme
saura tirer profit, je pense, de cette facile observation.

"Mais que sert de raisonner, monsieur! Les fades sensibilites, qui
soupirent depuis des siecles au fond des consciences humaines, ne se
lassent pas sous les arguments que nous leur jetons comme des pierres
aux grenouilles crepusculaires coassant dans la campagne. A l'heure ou
la lune s'allume, ou les betes feroces jadis assaillaient nos lointains
aieux, ou naguere s'embuscadaient nos peres paraphant des alliances dans
la chair des assassines, a cette heure etoilee qui frissonne du
gemissement des fievreux et du perpetuel soupir des amantes, une
langueur nous penetre, un effroi de la solitude, une elevation mystique
et des desirs assez vifs,--et s'avance pour triompher la femme.

"Celle-la nous tient plus longtemps que l'homme. Moins franchement
personnelle, plus reposante, elle satisfait mieux notre egotisme. Et
puis, tres jeunes parlent les sens. Cela ne dure guere. Les sports,
quels qu'ils soient, ne proposent aux intellectuels que l'occupation
d'une heure oisive, qu'un specifique aux baillements et aux nourritures
echauffantes. Mais la reposante betise, l'esprit tout exterieur (la
finesse d'un sourire attirant, la douceur d'une voix inutile et qui
caresse, l'alanguissement souple et tiede d'un corps qui se confie),
c'est ce qu'ignore le jeune male et que ne peut oublier l'honnete homme
affine et fatigue.

"Helas! quand il atteint cette maturite de savoir choisir ses baisers,
elles sont parties les petites jeunes et fraiches, dont le caprice est
delicieux, car, a la naivete et a toute la virginite de coeur des amours
pures, elles joignent des sciences et des coquetteries dont la
complaisance enchante l'homme sain, le sage. Roses ecloses du matin
(preferables au bouton orgueilleux et intact, comme a la fleur parfumee
d'essence, soutenue d'acier et malgre tout decouragee), les jeunes
amantes ont de l'appetit, une ame amusante a fleur de peau, une paleur
qui leur donne un caractere de passion; et leur corps est frais. Etant
gourmandes de sottises, elles s'attachent a la jeunesse. Quelque
Meridional bientot les entrainera, ravies et bondissantes, vers des
locaux tumultueux.--Tres vite l'homme chauve se lassera des caprices
changeants, a cause des reveils trop froids et des soirees decues, a
cause aussi de la cuisine d'amour a jamais humiliante et pareille, a
cause des nuques percees de la lance et des jambes qui cotonnent. Nu
d'amour et d'amitie, il s'enfoncera plus avant dans la vie
intellectuelle.

"Tres sec, opulent et considere, il connait alors la douceur de tendre
son esprit vers la froide science qui grise et de contracter d'egoistes
jouissances son coeur et sa cervelle. Heures exquises et rapides ou,
fort bien installe, l'on reve de Baruch de Spinoza qui, lasse de
meditation, sourit aux araignees devorant des mouches, et ne dedaigne
pas d'aider a la necessite de souffrir,--ou l'on assiste Hypathie, la
servante de Platon et d'Homere, tres vieille et tres pedante,--ou l'on
s'attendrit jusqu'aux pleurs et sur soi-meme devant l'immortel tresor
des bibliotheques.

"Peu a peu, jour sombre, on se l'avoue: tout est dit, redit: aucune idee
qu'il ne soit honteux d'exprimer. En sorte que cette constatation meme
n'est qu'un lieu commun et cet enseignement une vieillerie surannee, et
que rien ne vaut que par la forme du dire.

"Et cette forme, si belle que les plus parfaits des veritables dandies
ont frissonne, jusqu'a la nevrosthenie, de l'amour des phrases, cette
forme qui consolerait de vivre, qui sait des alanguissements comme des
caresses pour les douleurs, des chuchotements et des nostalgies pour les
tendresses et des sursauts d'hosannah pour nos triomphes rares, cette
beaute du verbe, plastique et ideale et dont il est delicieux de se
tourmenter,--on l'explique, on la demonte; elle se fait d'epithetes, de
cadences que les sots apprennent presque, dont ils jonglent et qu'ils
avilissent; et tout cela ecoeure a la longue, comme une liqueur trop
douce, comme la comedie d'amitie, comme encore les baisers que
probablement vous desirez...."

       *       *       *       *       *

(Une emotion ridicule tenait a la gorge le pauvre homme, et son
compagnon connut l'orgueil d'etre amer.)

       *       *       *       *       *

Il se tut. La brume tombait avec sa fraicheur. Ils se leverent; et
tirant rudement la bourrique qui sommeillait, il cria, son bras tendu
vers l'inconnu:

"Qu'importe! ceux-la ont souffert que je raconte, mais ils firent
chanter a leur independance les chansons qu'ils preferaient; a toute
heure ils pouvaient s'isoler dans leur orgueil ou dans le neant: leur
vie fut telle qu'ils daignerent. Et je ne crois pas qu'un homme
raisonnable hesite jamais a mener les memes experiences."

       *       *       *       *       *

Dans l'ombre plus epaisse ils se hataient en silence. Lui flattait le
garrot de la bourrique et meme, s'etant penche, il l'embrassa. La bete
approuvait de ses longues oreilles amicales et tous trois ils marchaient
sous la lune apaisante.

La vieille domestique (admirable de bon sens, tout a fait dans la
tradition), debout sur le chemin, guettait le retour de son maitre; elle
dit simplement: "Vous n'etes guere raisonnables, messieurs," mais
l'inquietude faisait trembler sa voix. Et peu apres, ils l'entendirent
injurier la bourrique: "Bete d'Allemagne, sac a tristesse," et des
jurons, je crois. Le maitre s'interrompit pour sourire, il haussa
legerement les epaules, en levant le bras. Non, vraiment, vieille
judicieuse, ces messieurs n'etaient guere raisonnable.

       *       *       *       *       *

Et soulevant ses paupieres, il regarda le jeune homme qui s'etait laisse
glisser a terre. Peut-etre tant de lassitude l'effraya; peut-etre dans
ces yeux vit-il l'aube des jours nouveaux! il lui frappa l'epaule a
petits coups: "Qui sait!--cela du moins nous fit passer une
journee.--D'ailleurs, nos idees influent-elles sur nos actes?--Et quand
nous savons si peu connaitre nos actes, pouvons-nous apprecier nos
idees?--Attachons-nous a l'unique realite, au _Moi_.--Et _moi_, alors
que j'aurais tort et qu'il serait quelqu'un capable de guerir tous mes
mepris, pourquoi l'accueillerai-je? J'en sais qui aiment leurs tortures
et leur deuil, qui n'ont que faire des charites de leurs freres et de la
paix des religions; leur orgueil se rejouit de reconnaitre un monde sans
couleurs, sans parfums, sans formes dans les idoles du vulgaire, de
repousser comme vaines toutes les dilections qui seduisent les
enthousiastes et les faibles; car ils ont la magnificence de leur ame,
ce vaste charnier de l'univers."

C'etait une belle attitude, dans le couchant du premier jour de cet
adolescent qu'un homme chauve et tres renseigne, d'une voix grandie, lui
attestant par la poussiere des traditions la detresse d'etre, et reniant
le passe et l'avenir et la Chimere elle-meme, a cause de ses ailes
decevantes.--Le jeune homme entrevit les luttes, les hauts et les bas
qui vacillent, le troupeau des inconsequences; une grande fatigue
l'affaissait au depart, devant la prairie des foules. Et son ame demeura
parmi tant de debris, solitaire au fosse de son premier chemin.

       *       *       *       *       *

Quand la jeune fille lui apparut-elle? Dans sa chevelure fleurissait
toute une claire journee de prairie; la tendresse de la lune nimbait
l'eclat de ses charmes; ses paroles sonnaient comme une eau fraiche sur
un front brulant.

--Pourquoi daignez-vous, mon ami, ternir vos yeux des idees qui planent
et qui s'en vont? Nous autres dames, nous allons plus vite et plus loin
que vous; ou vous raisonnez, nous penetrons d'un trait de notre coeur,
nous pensons si fin que des nuances familieres a nos ames echappent a
vos formules, peut-etre meme a nos soupirs.

--Ah! dit-il, l'interrompant et le coeur emu, est-ce que vous existez
donc, vous, mon _amie!_ et il sanglotait sur le sable.

--Cela depend, reprit l'enfant avec tranquillite, mais tout d'abord,
puisque vous avez penetre les apparences et les convenances, courez les
oublier avec nous qui savons etre ignorantes. Nous respectons des voiles
legers, qui n'entravent guere nos caprices; nous negligeons le triomphe
ingenu de supprimer des ombres. Que des ames un peu epaisses se
debattent avec le reflet de leur vulgarite; vivons des enchantements qui
n'existent pas. Viens nous enivrer parmi des fleurs inconnues; dans mes
bras te sourient des songes. Et s'il etait vrai que toutes choses
eussent perdu leur realite pour ta clairvoyance, garde-toi de renoncer
ou d'instituer en ton reve le mal et la laideur, mais daigne desirer
pour qu'elles naissent, les choses belles et les choses bonnes.

--Quoi, dit-il, relevant son visage lasse, aspirer a quelque but!
n'est-ce pas oublier la sagesse?

--Assez conte de betises, aujourd'hui! fit-elle ingenument en se pendant
au cou du jeune homme; tu n'auras rien perdu si je t'apprends a sourire.
Pour tes desirs, mon cher enfant, nous y veillerons plus tard, et
puisqu'il faut absolument a ta faiblesse un maitre, daigne te guider
desormais sur mon inalterable futilite.

       *       *       *       *       *

Et la main dans la main, le jeune homme et la jeune femme s'acheminent
vers l'horizon fuyant des montagnes bleues, sous un ciel sombre
constelle de petales de roses.



       *       *       *       *       *



CHAPITRE DEUXIEME

       *       *       *       *       *

CONCORDANCE


_Par luxure assurement et par desir de paraitre, il fit le geste de
l'amour quelquefois; autant que leurs sources et son hygiene s'y
pretaient._

_Ces personnes a defaut d'urbanite de coeur n'offraient pas meme ces
lenteurs de la politesse qui seules adoucissent les separations._

_Frequemment donc il se chagrina._

       *       *       *       *       *

_Et les soirs suivants, jusqu'a l'aube, s'echauffant l'imagination, il
ennoblissait son aventure de symbolismes vagues et penetrants, en sorte
qu'elle devint digne de son desir de se desoler et de la niaiserie
inevitable de son age._


       *       *       *       *       *


TENDRESSE


    Combien je t'aurais aime si je ne
       savais qu'il n'y a qu'un Dieu.

                L'AREOPAGITE.

       C'est un baiser sur un miroir.


Au soir, une douce tiedeur emplit l'air violet ou se turent enfin les
oiseaux; et parmi les saules, au bord des etangs, le jeune homme et la
jeune femme s'illuminaient du soleil alangui sur l'horizon.

Elle avait de longs cils, des cheveux denoues, des draperies flottantes
et tous les charmes qui attirent les caresses. Et cependant que de sa
baguette, a coups legers, elle soulevait en perles l'eau dormante, son
fin visage a demi tourne souriait au jeune homme. Et lui, couche parmi
les rares fleurs, il suivait avec nonchalance le reflet de son image
balancee sur les etangs.

       *       *       *       *       *

Alors, sans crainte de froisser les petites branches de lavande, elle
s'agenouilla devant lui et le baisa doucement au front pour murmurer:

--Est-ce moi, mon ami, ou sont-ce vos pensees que vous voulez accueillir
a cette heure? Daignez comprendre ce qui me plait parmi ces saules.
Voulez-vous donc que je rougisse?

Mais elle s'interrompit de sourire, inquiete de ce jeune homme si las,
devinant peut-etre qu'il contemplait la-bas, plus loin que tout desir,
le temple de la Sagesse Eternelle vers qui les plus nobles s'exaltent.
Elle posa sa main delicate sur les yeux du jeune homme.

--Ah! dit-elle, ne sais-tu pas que je suis faite pour qu'on m'aime? Et
pourquoi faut-il donc que tu m'ecartes, pourquoi te peiner, de mon
sourire? J'ai toujours vu que les hommes s'y complaisaient.

Mais lui repondit a cette amoureuse, avec une legere fatigue:

--Ne connais-tu pas aussi ceux-la qui dedaignent vos frissons et n'ont
pas souci de vos petites prunelles sous leurs paupieres lourdes!

Et comme elle ne repondait point et qu'il craignait toute tristesse, il
leva les yeux de sa vague image balancee sur l'eau, pour regarder la
jeune femme. Debout dans la lucidite de ce soir or et rose,--un oiseau
comme une fleche dans le ciel entrait,--d'un geste pur, elle entr'ouvrit
son manteau et revela son corps dont la ligne etait franche, la chair
jeune et mate.

Sa nudite eut assailli tout autre; ses fortes hanches de vierge
exaltaient sur sa taille une gorge fraiche et rougissante. Mais le jeune
homme se souleva pour atteindre les pans de la draperie envolee dans la
brise et, l'ayant avec grace baisee, la ramena sur les charmes de la
jeune femme. Il souriait et il disait:

--J'aime les lentes tristesses, mon amie; passez-moi ce leger travers,
comme je vous pardonne vos yeux, votre taille qui flechirait et toutes
ces graces peut-etre inoubliables. Je sais que la petite ligne du
sourire des femmes trouble la pensee des sages et, pour nous, la nuance
des nuages meme. Dans vos prunelles mon image serait plus agitee qu'au
miroir de ces etangs rafraichis par la brise.

Elle se laissa glisser sur la greve et, cachant contre lui son visage,
elle gemissait:

--Ah! tu sais trop de choses avant les initiations. Je pense que tu
ecoutas ce qui monte du passe, et les morts t'auront mange le coeur.
Veux-tu donc etre ma soeur, toi qui pourrais me commander? Mais
peut-etre t'inquietes-tu par ignorance. Sache que mon corps est beau et
que je defie toutes les femmes.

Et lui souriant de cette revolte ingenue:

--Les femmes, amie! crains plutot ce desir d'amour ou je me pame malgre
mon ame. Sais-tu si nos baisers satisferaient cette agitation? Veuille
ne pas jouer ainsi de mon repos; prends garde que ton haleine n'eveille
mon coeur que nous ignorons. Mais vois donc que je suis las, las avant
l'effort et que j'ai peur.... Bercez, calmez mes caprices, amie, et
souffrez que je ne m'echappe pas a moi-meme.

Helas! cette musique plaintive mit une joie qui me gate sa tendresse aux
levres si fines et dans les cils tres longs de la jeune fille. Son
oreille contre la poitrine du jeune homme guettait les battements de ce
coeur. Creature charmante, pouvait-elle savoir que c'est au front que
bat la vie chez les elus. Parce que le sein du jeune homme palpitait,
elle bondit debout et, frappant ses mains, tandis que s'en volaient ses
cheveux epars, elle eparpilla dans l'ombre son rire joyeux.

       *       *       *       *       *

Ils atteignirent lentement au sommet de la colline, sous un ciel de lune
rougissant. Ce profond paysage d'ou affleuraient des branches raides et
la plainte monotone des campagnes noyees dans la nuit, fut-il si
enchanteur, ou leurs ames avaient-elles atteint ces equilibres furtifs
que parfois realisent deux illusions entrelacees; brulaient-elles de
cette ardeur intime qui vaporise toute inquietude? Qu'importe le mot de
leur fievre devorante! Parmi cette tendresse du soir, sur les gazons
onctueux, dans le silence penetrant et la fraicheur feconde, la meme
allegresse, en leurs poitrines allegees d'un meme poids, rhythmait leurs
pensees et leur sang; et c'est ainsi qu'etendus cote a cote, sans se
mouvoir, sans un soupir, yeux perdus dans la nuit d'argent que toujours
on regrettera sous la pluie doree de midi, ils ne furent plus qu'un
frissonnement du bonheur impersonnel.--Nuances des musiques tres
lointaines qui fondez les plus tenues subtilites! limites ou notre vie
qui va s'affaisser deja ne se connait plus! seules peut-etre
effleurez-vous la douceur mystique de toutes ces choses oubliees.

Et lui, le premier, murmura: "Ai-je raison de me croire heureux?"

La jeune femme se souleva, ses seins peut-etre haletaient faiblement. Un
rais de lune caressait le jeune homme et deux fleurs fanees se penchaient
comme des yeux mi-clos sur son visage. Elle n'avait jamais vu tant de
noblesse qu'en cette lassitude precoce. A cette minute il semble qu'elle
se troubla de cette paleur et de ces lignes inquietes. Absente, elle
prononca ce mot, si vulgaire: "Que vous etes joli, mon amour!"

Alors soudain il eut au coeur une felure legere, la premiere felure
d'amour, par ou s'enfuit le parfum de sa felicite, et se relevant, il
froissa les deux fleurs.

--Ah! combien je le prevoyais! vous daignez gouter quelques formes ou
j'habite, et jamais vous n'atteindrez a m'aimer moi-meme, car votre
caprice peut-etre ne soupconne meme pas sous mes apparences mon ame.
Ah! mon incertaine beaute qui n'est qu'un reflet de votre jeunesse! ma
parole, ce masque que ne peut rejeter ma pensee! mes incertitudes, ou
trebuche mon elan! tous ces sentiers que je pietine! tout ce vestiaire,
c'est donc vers cela que tu soupirais, pauvre ame?

Et une rougeur avivait son teint delicat. Pouvait-elle comprendre! Elle
attira doucement la tete du jeune homme sur son sein; elle posa sa main
un peu tiede sur les yeux de l'adolescent, et doucement elle le bercait;
en sorte qu'il cessa de se plaindre comme un enfant qui se rechauffe et
qui s'endort.... Puis il entrevit peut-etre ce temple de la sagesse qui
fait la nostalgie des fronts les plus nobles sous les baisers.... La
jeune femme, ayant cueilli les fleurs qu'il avait brisees, les placa
dans sa chevelure; et ces freles mortes faisaient la plus touchante
parure qu'une amoureuse eut jamais pour se faire aimer. Tel etait son
charme, et si pur l'ovale de sa figure parmi ses cheveux deroules et
fleuris, si fine la ligne de sa bouche, si subtile la caresse des cils
sur ses yeux, que le jeune homme ne sut plus que penser a elle. Mais un
malaise, un regret informe de la solitude flottait en son ame tandis
qu'ils descendaient vers la vallee. Et comme il etait emu il jugea bon
de se reveler a son amie.

       *       *       *       *       *

--"Mon ame, disait-il, ces legendes ou notre memoire resume la vie des
plus passionnes, ce sentiment qui m'entraine vers toi, et meme
l'inexprimable douceur de tes attitudes, toutes ces delicatesses, les
plus raffinees que nous puissions connaitre, ne sont que frivoles
papillons dont use l'Idee pour depister les poursuites vulgaires.
Ma lassitude, qui t'etonna, se complait a sourire de ces furtives
apparences et a tressaillir du frolement de l'Inconnu. J'aime aspirer
vers Celui que je ne connais pas. Il ne me tentera plus le sourire
fleuri des sentiers qui s'enfuient, du jour qu'au travers du chemin mon
desir aura ramasse son objet. Et puisque mon plaisir est d'aimer
uniquement l'irreel, ne puis-je dire, o mon amie, que je possede
l'immuable et l'absolu, moi qui reduisis tout mon etre a l'espoir d'une
chose qui jamais ne sera.

"Comprends donc mon effroi. Je ne crains pas que tu me domines: obeir,
c'est encore la paix; mais peut-etre fausseras-tu, a me donner trop de
bonheur, le delicat appareil de mon reve! Ta beaute est charmante et
robuste, epargne mes contemplations. Que j'aie sur tes jeunes seins un
tendre oreiller a mes lassitudes, un doux sentiment jamais defleuri,
pareil a ces affections deja anciennes qui sont plus indulgentes
peut-etre que le miel des debuts et dont la paisible fadeur est
touchante comme ces deux fleurs fanees en tes cheveux. Et l'un pres de
l'autre, souriant a la tristesse, et souriant de notre bonheur meme,
fugitifs parmi toutes ces choses fugitives, nous saurions nous
complaire, sans vulgaire abandon ni raideur, a contempler la theorie des
idees qui passent, froides et blanches et peut-etre illusoires aussi,
dans le ciel mort de nos desirs; et parmi elles serait l'amour; et si
tu veux, mon ame, nous aurons un culte plus special et des formules
familieres pour evoquer les illustres amours, celles de l'histoire et
celles, plus douces encore, qu'on imagine; en sorte qu'aimant l'un et
l'autre les plus parfaits des impossibles amants, nous croirons nous
aimer nous-memes."

       *       *       *       *       *

La chevelure de la jeune femme, soulevee par le vent, vint baiser la
bouche du jeune homme, et cette odeur continuait si harmonieusement sa
pensee qu'il se tut, impuissant a saisir ses propres subtilites; et
seule la fraicheur, ou soupiraient les fleurs du soir, n'eut pas froisse
la delicatesse de son reve.

L'enfant si belle, n'ayant d'autre guide que la logique de son coeur, se
perdait parmi toutes ces choses; et peut-etre s'etonnait-elle, etant
jeune et de bonne sante.

Ah! ce sable qui gemissait sous leurs pieds dans la vallee silencieuse,
pourra-t-il jamais l'oublier?

Dans cette volupte, un egoisme presque mechant l'isolait peu a peu;
jamais sa solitude ne l'avait fait si seul.

Ca et la, sous les palmes noires, des groupes obscurs s'enlacaient, et
il rougit soudain a songer que peut-etre son sentiment n'etait pas
unique au monde.

Mais la jeune fille l'entrainait; legere parmi ses draperies et ses
cheveux indiques dans le vent, elle courait au bosquet qu'eclairent
violemment les chansons et le vin. Sous des arbres tres durs, sous des
torches noires et rouges vacillantes, dans un cercle de parieurs
gesticulants, deux lutteurs s'enlacaient. D'une beaute choquante, ils
roulerent enfin parmi le tumulte. Alors les fleurs delicates de ses
cheveux, elle les jeta contre la poitrine puissante du vainqueur....--Au
reproche du jeune homme, elle repondit sans meme le regarder, Dieu sait
pourquoi: "J'adore la gymnastique." D'une grace un peu exageree, elle
n'en etait que plus emouvante.

Il s'eloigna, et le souci de paraitre indifferent ne lui laissait pas le
loisir de souffrir. Puis la douleur brutalement l'assaillit.

Comment avait-il ose cette chose irreparable, peut-etre briser son
bonheur?

D'ou lui venait cette energie a se perdre?--Il fut choque de passer en
arguties les premieres minutes d'une angoisse inconnue.--Mais sa
douleur est donc une joie, une curiosite pour une partie de lui-meme,
qu'il se reproche de l'oublier?--En effet, il est fier de devenir une
portion d'homme nouveau.--Il se perdait a ces dedoublements. Sa
souffrance pleurait et sa tete se vidait a reflechir. Une tristesse
decouragee reunit enfin et assouvit les differentes ames qu'il se
sentait. Il comprit qu'il etait sali parce qu'il s'etait abaisse a
penser a autrui.

Balancant ses bras dans la nuit, sans but, il reva de la douceur d'etre
deux.

Et, penche sur la plaine, il cherchait la jeune fille. Il l'entrevit
debout parmi des hommes. Cette pensee lui fut une sensation si complete
de sa douleur, qu'il atteignit a cette sorte de joie du fievreux enfin
seul, grelottant sous ses couvertures. Dans l'obscurite, soudain il
s'entendit ricaner, et, au bout de quelques minutes, il songea que les
morts, ceux-la memes qui lui avaient mange le coeur, comme elle disait,
riaient en lui de son angoisse. Ah! maudit soit le mouvement d'orgueil
qui lui fit le bonheur impossible! Et toute la montagne, les arbres, les
nuages l'enveloppaient, repetant ce mot "Jamais" qui barrera sa
vie.--Combien de temps durerent ces choses?

Il crut sentir sur ses joues la caresse des cils tres longs, et il se
leva brusquement, le cou serre. Seules des larmes glissaient sur son
visage.

       *       *       *       *       *

Et je ne sais s'il s'apercut qu'il gravissait vers le temple de la
Sagesse eternelle.

       *       *       *       *       *

Le soleil chassait les langueurs de l'horizon quand le jeune homme
releva son front, rafraichi par l'ombre du temple et le frisson des
hymnes.

Ces eternelles sacrifiees, les meres et les amoureuses, et les blemes
enfants un peu morts, de qui les peres escompterent la vie pour animer
une formule, toutes les victimes des egoismes superieurs, transverberees
de ces fleches glorieuses qui sont les pensees des sages, gisaient sur
les parvis du lieu que nous revons.--Lui, porteur du signe d'election,
il penetra dans le Temple.

La, jamais ne s'exalte la vigueur du soleil, ne s'alanguit l'astre
sentimental; une froide clarte stagnante est epandue sur la foule des
sages que roule le fleuve des contradictions; et ce flot immemorial
effrite les groupes cramponnes a des convictions diverses; il separe et
il joint; il brise ceux-la qui se dechirent pour aider a l'Ideal, il
ballotte les plus nobles qui s'abandonnent et sourient, il jette a tous
les rivages des systemes, des eloquences et des cranes feles; parfois
une certitude, comme une furtive ecume sur la vague, apparait pour
disparaitre. Toutes ces choses sont l'orgueil de l'humanite; une
incomparable harmonie s'en degage pour les amateurs.

       *       *       *       *       *

Et sa douleur reconnut en ces tenebres la brume de son ame: ce tumulte
n'etait que l'echo grandi de la plainte qui, goutte a goutte, murmurait
en son coeur.

       *       *       *       *       *

Comme des spirales de vapeur qui nous baignent et s'effacent et
renaissent, la monotone subtilite de son regret tournoyait en sa tete
fievreuse. Qu'ils sont noirs tes cils sur ton visage mat! Comme ta
bouche sourit doucement! Qu'il flotte toujours, le reve de ton corps et
de ta gorge etroite qui me torture! Ah! notre tendresse souillee!

Affaisse dans le couchant de son souvenir, evoquant les senteurs
affaiblies de ce sable humide qui criait jadis sous leurs pas, il
revecut les nuances de sa tendresse dans la lamentation seculaire des
sages. Tous poussaient a grands cris dans le manege des pensees
domestiquees par les ancetres, mais son regard ne se plaisait que sur
les plus surannes qui, tetus de complexites, coquettent avec les
mysteres et sur ces sages legers qui pivotent sur leurs talons et,
sachant sourire, ignorent parfois la patience de comprendre. L'esprit
humain, avec ses attitudes diverses, tout autour de lui moutonnait a de
telles profondeurs, qu'un vertige et des cercles oiseux l'incommoderent.
--Supreme fleur de toutes ces cultures, l'heritier d'une telle sagesse,
etendu sur le dos, baillait.

Sa jeunesse comprit les supremes assoupissements et combien tout est
gesticulation. Flottantes images de ce bonheur! Nos mots qui sont des
empreintes d'efforts evoqueraient-ils la furtive felicite de cette ame
en dissolution, heureuse parce qu'elle ne sentait que le moins
possible!...

       *       *       *       *       *

Mais le pretexte de notre moi, sa chair, si lasse que son reve fuyait a
travers elle pour communier au reve de tous, se souvint pourtant des
souillures de la femme et rentra par des frissons dans la realite
familiere. Il ne pouvait chasser de lui cette femme fugitive. Lui-meme
tenait trop de place en soi pour qu'y put entrer l'Absolu.

Est-il parmi le troupeau des contradictions qui l'entourent, le mot qui
fera sa vie une?

Les plus absorbantes douceurs qu'il eut connues ne venaient-elles pas de
l'amour? Or, son amour, il l'avait fait lui-meme et de sa substance: il
aimait de cette facon, parce qu'il etait lui, et tous les caracteres de
sa tendresse venaient de lui, non de l'objet ou il la dispensait.

Des lors pourquoi s'en tenir a cette femme dont il souffrait parce
qu'elle etait changeante? Ne peut-il la remplacer, et d'apres cette
creature bornee qui n'avait pas su porter les illusions brillantes dont
il la vetait, se creer une image feminine, fine et douce, et qui
tressaillerait en lui, et qui serait lui.

       *       *       *       *       *

C'est ainsi qu'il vecut desormais parmi la sterile melopee de tous ces
sages, extasie en face la bien-aimee, aussi belle, mais plus reveuse que
son infidele. Elle avait, sous les cils tres longs, l'eclatante
tendresse de ses prunelles, et sa bouche imposait dans l'ovale de sa
figure parfois voilee de cheveux. Il reposait ses yeux dans les yeux de
son amante, et quand, semblable aux vierges impossibles, elle baissait
ses paupieres bleuatres, il voyait encore leur douce flamme
transparaitre.

Il s'agenouilla devant cette dame benie et jamais extase ne fut plus
affaissee que les murmures de cet amour.

De son ame, comme d'un encensoir la fumee, s'echappait le corps diaphane
et presque nu de l'amante, si delicate avec ses hanches exquises, son
etroite poitrine aigue et sur ses joues l'ombre des cils. Frele
apparition! dans ce nimbe de vapeurs legeres, elle semblait un chant
tres bas, la monotone litanie des perfections des amours vaines, l'odeur
attenuee d'une fleur lointaine, le soupir de douleur legere qui se
dissipe en haleine.

       *       *       *       *       *

"O mon ame, enseignez-moi si je souffre ou si je crois souffrir, car
apres tant de reves je ne puis le savoir. Suis-je ne ou me suis-je cree?
Ah! ces incertitudes qui flottent devant l'oeil pour avoir trop fixe!
J'ose dedaigner la vie et ses apparences qu'elle deroule aupres de mes
sens. Le passe, je me suis soustrait a ses traditions des mes premiers
balbutiements. L'avenir, je me refuse a le creer, lui qui, hier encore,
palpitait en moi au souvenir d'une femme. De mes souvenirs et de mes
espoirs, je compose des vers incomparables. J'appris de nos peres que
les couleurs, les parfums, les vertus, tout ce qui charme n'est qu'un
tremblement que fait le petit souffle de nos desirs; et comme eux
tuerent deja l'etre, je tuai meme le desir d'etre. L'harmonie ou
j'atteins ne me survivra pas. J'aime parce qu'il me plait d'aimer et
c'est moi seul que j'aime, pour le parfum feminin de mon ame. Ah!
qu'elle vienne aujourd'hui la femme! je defie ses charmes imparfaits."

       *       *       *       *       *

Alors un doux murmure, le bruissement des voiles d'une vierge sur
l'admiration des humbles prosternes glissa des parvis du temple dont les
portes s'ecarterent lentement. Et comme la beaute est une sagesse
encore, defiee, sur le seuil elle apparut. Son bras leger au-dessus de
sa tete s'appuyait avec grace aux colonnades, tandis que le charme de sa
jeune gorge s'epanouissait. Des arbres rares, un pan du ciel, tout
l'univers se resumait au loin a la hauteur de ses petits pieds. Si
frele, elle emplissait tout ce paysage, en sorte que les fleuves, les
peupliers et les peuples n'etaient plus que des lignes menues, et
au-dessus d'elle il voyait l'ideal l'approuver. Le soir bleuatre
descendait sur les campagnes.

       *       *       *       *       *

Un grand trouble, comme un coup de vent, emporta l'ame du jeune homme.
Et son coeur se gonfla de larmes et de joie. Il entendit un tumulte de
tout le temple devant cette invasion des problemes; et son emoi
redoublait a sentir la terreur de tous, en sorte qu'il n'essaya point de
lutter. Les yeux clos et le cou bondissant, comme si sa vie s'epuisait
vers la bien-aimee, il attendit; et ses bras se tendaient vers elle,
indecis comme un balbutiement....

Il frissonnait de cette haleine legere et de tous les frolements un peu
tiedes oublies. Elle caressait maintenant ses seins nus contre ce coeur,
veritable petit animal d'amour, ingenue et nerveuse, avec son regard
bleu, en sorte qu'il murmura brise: "Fais-moi la pitie de permettre que
je ne t'aime point."

Et peut-etre eut-il prefere qu'elle l'aimat.

Mais elle le considerait avec curiosite et quoi qu'elle ne comprit
guere, son sourire triomphait; puis elle rit dans ce lourd silence, de
ce rire incomprehensible qu'elle eut toujours. Alors, soudain, a pleine
main, il repousse les petits seins steriles de cette femme. Elle
chancelle, presque nue, ses bras ronds et fermes battent l'air; et dans
le bruit triomphal de la sagesse sauvee, au travers du temple acclamant
le heros, sous les bras indignes, rapide et courbee, elle sortit. Jamais
elle ne lui fut plus delicieuse qu'a cette heure, vaincue et sous ses
longs cheveux.

       *       *       *       *       *

Et les sages d'un meme sursaut, delivres, deroulerent l'hymne du
renoncement, la banalite des soirs alanguis et l'amertume des levres
qu'on essuie, la houle des baisers, leurs frissons qu'il est malsain
meme de maudire, leurs fadeurs et toutes nos miseres affairees. Puis ils
repandirent comme une rosee les merveilles de demain, de ce siecle
delicat et somnolent ou des reveurs aux gestes doux, avec bienveillance,
subissant une vie a peine vivante, s'ecarteront des reformateurs et
autres belles ames, comme de voluptueuses steriles qui gesticulent aux
carrefours, et delaissant toutes les hymnes, ignoreront tous les
martyrs.

Il leva doucement le bras puis le laissa retomber. Que lui importait le
sort de la caravane, passe l'horizon de sa vie! Peut-etre s'etait-il
convaincu que tant de querelles a la passion tournoyent comme une paille
dans une seconde d'emotion! Il les quitta.

Que la sterile ordonnance de leurs cantiques se deroule eternellement!

       *       *       *       *       *

Aux appels de son amant la jeune femme ne se retourna point. Elle
disparut sous les feuillages entre les troncs eclatants des bouleaux.
Elle ne daignait meme pas soupconner ces bras suppliants et ces desirs.
Il parut au jeune homme que leur distance augmentait; peut-etre
seulement son coeur etait-il froisse. Il reconnut l'univers; il sentit
une allegresse, mais allait-il encore vivre vis-a-vis de soi-meme! Une
sorte de fievre le releva, il eut un elan vers l'action, l'energie, il
aspirait a l'heroisme pour s'affirmer sa volonte.

       *       *       *       *       *

Vers le soir il atteignit le sable des etangs, et parmi les saules, au
bord de ces miroirs, il regarda la nuit descendre sur la campagne.
La-bas apparut cette forme amoureuse, souvenir qui vacille au bord de la
memoire et qui n'a plus de nom; dans un nuage vague elle se fit
indistincte, comme un desir s'apaise.

Il n'avait tant marche que pour revenir a cette petite plage ou naquit
sa tendresse. Son coeur etait a bout. Il savait que la vie peut etre
delicieuse; il renonca rever avec elle au bois des citronniers de
l'amour et cela seul lui eut souri. Ses meditations familieres lui
faisaient horreur comme une plaine de glace deja rayee de ses patins.
Il bailla legerement, sourit de soi-meme, puis desira pleurer.

Du doigt, il traca sur la greve quelques rapides caracteres. La brise
qui rafraichissait son ame effaca ces traits legers.--

Cette legende est vraiment de celles qui sont ecrites sur le sable.

       *       *       *       *       *

Tout de son long etendu, les yeux fatigues par le couchant, seul et
lasse, il parut regarder en soi....



       *       *       *       *       *



CHAPITRE TROISIEME

       *       *       *       *       *

CONCORDANCE


_A vingt ans, il sentait comme a dix-huit, mais il etait etudiant et a
sa table d'hote (celle des officiers a cent francs par mois) mangeait
mieux qu'au lycee; en outre il pouvait s'isoler._

_L'usage de la solitude et une nourriture tonique augmenterent sa force
de reaction. Les elements divers qui etaient en lui: 1 deg. culture d'un
lyceen qui a passe son baccalaureat en 1880; 2 deg. experience du degout que
donnent a une ame fine la cuistrerie des maitres, la grossierete des
camarades, l'obscenite des distractions; 3 deg. desir et noblesse ideale,
aboutirent au reve._

_En frissonnant, il s'enfoncait dans cette facon de reve scolaire et
sentimental ou l'on retrouvera juxtaposees de confuses aspirations
idealistes, des tendresses sans emploi et de l'acrete._

_En verite, ceux qui se retournent avec ferveur vers des images
d'outre-tombe ne temoignent-ils pas qu'ils sont mecontents de leurs
contemporains, echauffes de quelque sentiment intime, inassouvi?_


       *       *       *       *       *


DESINTERESSEMENT


Toujours triste, Amaryllis! les jeunes hommes t'auraient-ils delaissee,
tes fleurs seraient-elles fanees ou tes parfums evanouis? Atys, l'enfant
divin, te lasserait-il deja de ses vaines caresses? Amaryllis, souhaite
quelque objet, un dieu ou un bijou; souhaite tout, hors l'amour, ou je
suis desormais impuissant;--encore, que ne pourrait un sourire de celle
que cherit Aphrodite!

Ainsi Lucius raillait doucement Amaryllis, la tres jeune courtisane, aux
yeux et aux cheveux d'une clarte d'or, tandis que glissait la barque sur
le bleu canal, parmi les nenuphars bruissants. Tres bas sur leurs tetes,
les arbres en berceau se mirent, sans un frisson, dans l'eau profonde.
La rive s'enorgueillit de ses molles villas, de ses forets d'orangers et
de sa quietude. Entre les branches vertes, apparait par instant le
marbre vieil ivoire des dieux qui semblent de leurs attitudes immuables
dedaigner les discours changeants de la facile Orientale et de son
sceptique ami.--Au loin, pale ligne rosee fondant sous la chaleur, les
montagnes, refuges des solitaires et des betes feroces, troublaient
seules la reverie de ce ciel.

       *       *       *       *       *

Mais deja on approchait de la plage ou, mollement couchee sous la
caresse des flots et des brises, la ville etend ses bras sur l'ocean et
semble appeler l'univers entier dans sa couche parfumee et fievreuse,
pour aider a l'agonie d'un monde et a la formation des siecles nouveaux.

Avec une grace lassee, Amaryllis reposait sur des coussins de soie
blanche. Son lourd manteau d'argent casse semblait voluptueusement
blesser son corps souple. Ses bras ronds veines de bleu couronnaient son
visage de vierge qui trouble les adolescents, et de sa faible voix tres
harmonieuse:

--Riez, o Lucius, riez. Si quelqu'un des mortels pouvait dissiper mon
ennui, c'est a toi qu'irait mon espoir. Tu as aime, Lucius, on le dit,
tu pleuras pres des couches trop pleines. Tu t'es lasse du rire de la
femme; comprends donc que je me desespere du perpetuel soupir des
hommes. Je suis jeune et je suis belle et je m'ennuie, o Lucius. Les
divines tendresses d'Atys, les inquietants mysteres d'Isis et la
grandeur de Serapis n'apaisent pas mes longs desirs; or je sais trop ce
qu'est Aphrodite pour daigner me tourner vers elle. C'est par moi que
nait l'amour, et je sais ses souffrances et qu'elles lassent, car gemir
meme devient une habitude. Je suis une Syrienne, la fille d'une
affranchie qui prophetisait; tu es un Romain, presque un Hellene, tu
sais railler, o Lucius, mais il serait plus doux et plus rare de pouvoir
consoler."

Debout contre la rampe du baldaquin pourpre et noir, le Romain jouait
avec les glands d'or de sa tunique de soie jaune. L'elegance de ses
mouvements revelait l'usage et la fatigue de vivre pleinement. Il
evitait les mots serieux qui sont maussades:

--Amaryllis, disait-il, laisse-moi m'etonner qu'un si petit coeur puisse
tant souffrir et qu'il tienne de telles curiosites sous un front
gracieux si etroit. Tu as de jeunes et riches amants, des philosophes et
meme des singes qui font rire. Pourquoi desirer des dieux et des choses
innommees!

       *       *       *       *       *

Sous la soie bleuatre de sa tunique transparaissait le corps tant adore
de la jeune femme encadre de brocart. Ses doigts effiles jouaient avec
la bulle de cristal jaunatre, ou sa mere jadis enferma les conjurations.
On n'entendait que le bruissement de l'eau contre la barque; de loin en
loin sautait un poisson avec le rapide eclat d'argent de son ventre.
Mais seul un souffle triste agitait le coeur meurtri de l'enfant.

--Quel mime, quel thaumaturge, quel temple visitera aujourd'hui notre
chere Amaryllis? Je la conduirai selon ses desirs avant de me rendre au
Serapeum.

--Athene vous convoque aujourd'hui? interrogea, en se soulevant et d'une
voix reveillee, la jeune femme. Athene! on dit qu'elle sait les choses
et des dieux la protegent. Une fois que j'etais couronnee de fleurs et
de jeunes amants, comme on sort d'une fete de nuit, je l'ai vue sur les
tours de Serapeum, extasiee et en robe blanche. Mes amis l'acclamerent
et je ne fus pas jalouse, puisqu'elle est une divinite chaste. Alors
survinrent pour la huer ces hommes qui adorent un crucifie et possedent
toute certitude. Au-dessus d'elle la lune palissait, plus lointaine a
chaque insulte; mais eux etaient trempes du soleil levant comme du sang
de la victoire et je pense que c'est un presage. Comment subjugue-t-elle
les ames? Est-elle donc plus belle que moi? Elle pourrait guerir mon
chagrin.

--Tu reves toujours, Amaryllis, et tes reves te gatent ta vie. Daigne
sourire, ma chere Lydienne, et contre ton baiser viendront se briser les
faibles et depouiller leurs dernieres illusions les forts. Jouis de
l'heure qui passe, des caresses des plus jeunes et de l'amitie de ceux
qui sont las, et laissons vivre du passe la vierge du Serapeum.

Et s'etant incline, il serrait la main d'Amaryllis entre ses doigts.
Mais elle se mit a pleurer.

--Au nom de nos plaisirs que tu te rappelles, par l'amour que tu avais
de mes petites fossettes, par ta haine des chretiens qui seuls me
resistent, par mes larmes qui me rendront laide, Lucius, mene-moi chez
Athene.

Le jeune homme la soutint dans ses bras et s'agenouillant devant elle:

--Le sort, lui dit-il, t'avait donne un corps sain et beau. Faut-il y
introduire la pensee qui deforme tout!

Mais comme elle ne cessait de gemir et que les pleurs d'une femme
attristent les plus belles journees:

--Soit, Amaryllis, souris et donne-moi la main pour que nous allions
vers Athene et que je te mene comme un jeune disciple.

       *       *       *       *       *

L'enfant releva la tete. Un sourire joyeux eclairait son fin visage
tandis qu'elle reparait l'appareil de sa beaute. Les avirons se turent,
et contre la rive ou circulait tout un peuple, un faible choc secoua la
barque.

       *       *       *       *       *

"Au Serapeum", dit-elle avec orgueil. Dans une litiere, a l'ombre des
colonnades, ils avancaient lentement parmi toutes les races parfumees de
cet Orient, que rehaussent les plus curieuses prostitutions de la femme
et des jeunes hommes. Soudain, au detour d'une rue, ils rencontrerent
une populace hurlante, de figures feroces et enthousiastes: chretiens
qui couraient assommer les Juifs. La courtisane, tremblante, penchait
malgre elle son fin visage hors des draperies, et dans le ruissellement
de sa chevelure doree elle cherchait, en souriant un peu, le regard de
Lucius. Alors du milieu de ce torrent, un homme qui les dominait tous de
sa taille et de ses excitations lui cria:

--La femme des banquets ira pleurer au temple! le dieu est venu dont le
baiser delivre des caresses de l'homme!

       *       *       *       *       *

Et tous disparurent par les rues sinueuses vers les massacres.

       *       *       *       *       *

Avec la triple couronne de ses galeries effritees et les cent marches
croulantes de son escalier, le Serapeum dominait la ville, ses
splendeurs, ses luxures et tous ses fanatismes. Sur ses murs dejoints
fleurissaient des capriers sauvages. Mais il apparaissait comme le
tombeau d'Hellas. Les images des gloires anciennes et plus de sept cent
mille volumes l'emplissaient. Ces nobles reliques vivaient de la piete
d'une auguste vierge, Athene, pareille a notre sensibilite froissee qui
se retire dans sa tour d'ivoire.

Elle avait herite des enseignements, et chaque semaine elle reunissait
les Hellenes. Elle soutenait dans ces esprits, exiles de leur siecle et
de leur patrie, la dignite de penser et le courage de se souvenir.
Ceux-la meme l'aimaient qui ne la pouvaient comprendre.

Dans la grande salle, pavee de mosaiques eclatantes et tapissee des
pensees humaines, Athene, qu'entouraient des Romains, des Grecs,
beaucoup de lents vieillards et quelques elegantes amoureuses des beaux
diseurs et des jolies paroles, semblait une jeune souveraine; ses yeux
et tous ses mouvements etaient harmonieux et calmes.

       *       *       *       *       *

Suivie de Lucius, Amaryllis entra pleine de trouble et de charme. La
vierge les accueillit avec simplicite.

--Tu es belle, Amaryllis, il convient donc que tu sois des notres. Tu
connaitras ce que fut la Grece, ses portiques sous un ciel bleu, ses
bois d'oliviers toujours verts et que bercait l'haleine des dieux, la
joie qui baignait les corps et les esprits sains, et ton coeur mobile
comprendra l'harmonie des desirs et de la vie. Plotin, a qui les dieux
se confierent, avait coutume de dire: "Ou l'amour a passe,
l'intelligence n'a que faire." Amaryllis, en toi Kypris habita, prends
place au milieu de nous, comme une soeur digne d'etre ecoutee.

--L'amour, Athene, dit un jeune homme, est-ce bien toi qui le salue?

Elle dedaigna d'entendre ce suppliant reproche, et fit signe qu'elle
avait cesse de parler.

       *       *       *       *       *

Un orateur communiqua de tristes renseignements sur les progres de la
secte chretienne, qui pretend imposer ses convictions, sur le discredit
des temples indulgents et le delaissement des hautes traditions. Il
evoqua le tableau sinistre des plaines ou mourut un empereur philosophe
parmi les legions consternees. Il dit ta gloire, o Julien, pale figure
d'assassine au guet-apens des religions; tu sortais d'Alexandrie, et tu
t'honoras du manteau des sages sous la pourpre des triomphateurs; tu sus
railler, quand tous les hommes comme des femmes pleuraient; au milieu
des flots de menaces et de supplications qui battaient ton trone, tu
connus les belles phrases et les hautes pensees qui dedaignent de
s'agenouiller.

Tous applaudirent cette glorification de leur frere couronne, et quand
le vieillard, grandi par son sujet, salua de termes anciens et
magnifiques ceux qui meurent pour la paix du monde devant les barbares,
et ceux-la, plus nobles encore, qui combattent pour l'independance de
l'esprit et le culte des tombeaux, tous, les femmes et les hommes, les
jeunes gens que grise le sang et ceux qui tremblent de froid, se
leverent, glorifiant l'orateur et le nom de Julien, et declarant tout
d'une voix que le discours fameux de Pericles avait ete une fois egale.
L'orateur etait vieux, il ne sut s'arreter.

       *       *       *       *       *

--Laissez, disait un poete, laissez agir les dieux et la poesie, nous
triompherons de la populace comme, jadis, nos peres, de tous les
barbares. Quelques-uns de leurs chefs ne sont-ils pas des notres?

--Moi, je vous dis, interrompit un Romain, ancien chef de legion, que
leurs chefs ne peuvent rien, je dis que tous vous aimez et comprenez
trop de choses, que la foule vous hait, comme elle hait le Serapis pour
ce qu'elle l'ignore, et que si vous n'agissez en barbares, ces barbares
vous ecraseront.

Un murmure s'eleva, et des femmes voilerent leur visage. Cependant
Amaryllis disait aux jeunes hommes d'une voix chantante et assez basse:

--Nous sommes des Hellenes d'orgueil, mais ou va notre coeur? De
Phrygie, de Phenicie nous vinrent Adonis que les femmes reveillent avec
des baisers, Isis qui regnait et la grande Artemis d'Ephese, qui fut
toujours bonne. D'Orient encore nous viennent les amulettes, et les noms
de leurs dieux, etant plus anciens, plaisent davantage a la divinite.

Un autre se recitait des idylles, et une douce joie inondait son visage.

       *       *       *       *       *

L'ombre maintenant envahissait la salle. Par les portes ouvertes des
terrasses un peu d'air penetrait. Sur la mosaique, les jeunes hommes
trainerent leurs escabeaux d'ebene pres des coussins des femmes. La
ligne sombre des armoires encadrait la soie et les brocarts; les
fresques s'eteignaient, plus religieuses dans ce demi-jour; la salle
semblait plus haute, et les dieux de marbre etaient plus des dieux.

La vierge, debout, considerait ce petit monde, le seul qu'elle connut
parmi les vivants, le seul qui put la comprendre et la proteger; si elle
souffrait des phrases inutiles, de l'intrigue et de la vanite de son
entourage, ou si elle vaguait loin de la dans le sein de l'Etre, sa
noble figure ne le disait point. Alors des siecles de grossierete
n'avaient pas modele le visage humain a grimacer comme font mes
contemporains.

A ce moment une clameur monta de la place, et penetra en tourbillons
indistincts dans l'assemblee, qu'elle balaya et fit se dresser inquiete.
Une bande impure vociferait au pied du Serapeum. Les plus hardis avaient
gravi les premieres marches du temple. On les voyait degoutants de
haillons, la tete renversee en arriere, la gorge et la poitrine gonflees
d'insultes. Et le nom d'Athene montait confusement de cette tourbe,
comme une buee d'un marais malsain.

Sans faiblir, la vierge s'appuyait au marbre effrite des balustrades.
Sur la plaine uniforme des toits, les raies noires des rues aboutissant
au Serapeum lui paraissaient les egouts qui charriaient la fange de la
cite dans cette populace ignominieuse.

Un vieillard, avec respect, prit la main de la jeune fille et lui dit;

--Tu ne dois pas les ecouter ni les craindre.

Elle l'ecarta doucement.

       *       *       *       *       *

Amaryllis se demandait: "Est-il vrai que leurs temples sont pleins de
femmes? Quel charme infini emane du bel adolescent qu'ils servent!" Elle
se sentait attiree vers cet inconnu, et plus soeur de ces hommes ardents
et redoutables que de ces Romains altiers, de ces railleurs et de ces
pedantismes secs.

Elle entendait a demi l'accent ironique de Lucius:

--Dedaignons-les! un leger dedain est encore un plaisir. Mais
gardons-nous de les mepriser; le mepris veut un effort et nous
rapprocherait de ces curieux fanatiques.

A ce moment, sous l'effort de la foule, un des Anubis qui decorait la
place chancela, s'abattit, et une clameur triomphale flotta par-dessus
les decombres.

Lentement Athene se retourna. Une haute dignite s'imposait de cette
vierge indifferente a la colere d'un peuple, et d'une voix ample et
douce, semblable sur les clameurs de la foule a la noblesse d'un cygne
sur des vagues orageuses, elle declama un hymne heroique des ancetres.

Quand elle s'arreta, le cou gonfle, haletante, transfiguree sous le
baiser de l'astre qui, la-bas, dans l'or et la pourpre s'inclinait, les
jeunes gens palpitaient de sa beaute. Un silence majestueux retomba
derriere ses paroles. Elle haussait les ames mediocres. Lucius, accoude
aux debris de quelque immortel, goutait une profonde et delicieuse
melancolie.

Le soleil disparut de ce jour dans une tache de pourpre et de sang,
comme un triomphateur et un martyr. Il avait plonge dans la mer toute
bleue, mais de son reflet il illuminait encore le ciel, semblable a
toutes ces grandes choses qui deja ne sont plus qu'un vain soutenir
quand nous les admirons encore.

       *       *       *       *       *

Athene maintenant contemplait les jardins, leur sterilite, la ruine des
laboratoires, et une fade tristesse la penetrait comme un pressentiment.
Elle leva la main, et d'une voix basse et precipitee; tandis qu'au loin
les cloches de Mithra et telles des chretiens convoquaient leurs
fideles, tandis que les hurleurs s'ecoulaient et que seul le soir
bruissait dans la fraicheur:

--Je jure, dit-elle, je jure d'aimer a jamais les nobles phrases et les
hautes pensees, et de depouiller plutot la vie que mon independance.

Et d'une voix calme, presque divine: "Jurez tous, mes freres!"

--Athene, sur quoi veux-tu que nous jurions?

--Sur moi, dit-elle, qui suis Hellas.

Et tous etendirent la main.

       *       *       *       *       *

Mais deja, la representation finie, ils s'empressaient a rajuster leurs
tuniques, a draper les plis de leurs manteaux, pour sortir par les
jardins.

Amaryllis a l'ecart pleurait; apres cette journee tant emue, ses nerfs
avaient faibli sous la supreme invocation de la vierge. Athene promenait
ses lents regards, et rien dans sa serenite ne trahissait l'impatience
de solitude que ces longues seances lui laissaient. Elle vit la courtisane
et l'embrassa devant tous, et la tendre Lydienne s'abandonnait a cette
etreinte. On applaudit. Ces fils artistes de la Grece trouvaient beau la
vierge aux contours divins enlacee de la souple Orientale: pure colonne
de Paros ou s'enroule le pampre des ivresses.

       *       *       *       *       *

Lucius songeait: "Helas! Athene, vous voulez nous elever jusqu'a
l'intelligence pure et nous defendre toutes les illusions, celles qui
nous font pleurer et celles dont nous revons; craignez qu'il ne vous
enleve encore cette enfant, celui qui abaissa les pensees de nos sages
jusqu'au peuple, et qui, dans sa mort comme dans sa vie, evoque tous les
troubles de la passion."

       *       *       *       *       *

L'agitation persista, car les ennemis d'Athene gagnaient de l'audace a
demeurer impunis, et la foule se prenait a hair celle qu'on insultait
tout le jour.

       *       *       *       *       *

Quand revint le cours de la vierge, le Romain, avec une bienveillante
ironie, lui conduisit l'Orientale:

--Je te presentai une servante d'Adonis, c'est une chretienne qu'il faut
dire aujourd'hui.

Athene, avec la lassitude de son isolement et de son elevation,
repondit:

--Qu'importe, peut-etre, Lucius! Ne pas sommeiller dans l'ordinaire de
la vie, etre curieux de l'inconnaissable, c'est toute la douloureuse
noblesse de l'esprit; tu la possedes, Amaryllis. Et pouvons-nous te
reprocher, a toi qui naquis d'une affranchie orientale, le malheur
d'ignorer la forme sereine et definitive, que surent donner a cette
inquietude nos aieux, les penseurs d'Hellas?

Dans cette excuse se dressait un peu de fierte, et ce fut tout son
reproche a la Chretienne. Puis en peu de mots elle les remercia d'etre
venus. Ses amis le plus affiches, jugeant le peril imminent, s'etaient
excuses. Seul, un vieillard rejoignit, aupres de la vierge, Amaryllis et
Lucius. Il etait poete et chancelant. Il affirma que la populace, un peu
egaree, se garderait de tous exces. Lucius et Athene empecherent
Amaryllis de lui dessiller les yeux: cette vierge ignorante de la vie et
ce debauche trop savant estimaient cruel et inutile de rompre l'harmonie
d'un esprit, et que les plus beaux caracteres sont faits du
developpement logique de leurs illusions.

       *       *       *       *       *

Cependant, avec simplicite, Athene commenca son enseignement au petit
groupe attentif:

--"Je comptais sur vous, mes amis, car toujours il me sembla que les
poetes et les amis du plaisir, disposant, les uns du coeur des grandes
heroines, les autres du coeur des jeunes hommes et des jeunes femmes,
n'ont point a user de leur propre coeur pour les frivolites passageres,
et qu'ainsi, aux heures troublees, ils le trouvent intact dans leur
poitrine.

"Et puis les poetes et les voluptueux ne savent-ils pas se comporter
plus dignement qu'aucun envers la mort, car ceux-ci n'en parlent jamais,
et les hommes inspires la chantent en termes magnifiques, avec tout le
deploiement de langage qui convient aux choses sacrees.

"Elle est la felicite supreme, l'inconnue digne de nos meditations, la
patrie des reves et des melancolies. Elle est le seul, le vrai bonheur.
Quelques sueurs et des contractions la precedent qu'il faut couvrir d'un
voile, mais aussitot nous nous fondons dans l'Etre, nous sommes
soustraits aux douleurs du corps; plus d'angoisse, plus de desir, nous
nous absorbons dans l'un, dans le tout...."

       *       *       *       *       *

Sa voix etait un peu cadencee et, par moments, s'envolait avec l'ampleur
d'un hymne aux dieux. Au milieu des huees d'un peuple, il y avait une
rare dignite dans cette vierge si jeune et belle, deployant, comme un
riche linceul, l'apotheose de la mort.

Elle vit le vieillard qui considerait la salle vide avec des yeux
touches de larmes, car ces nobles paroles le faisaient songer plus
amerement encore a cet abandon. Et s'interrompant:

       *       *       *       *       *

"Je veux laisser la, dit-elle, les pensees des sages, puisque
aujourd'hui elles l'attristent, o mon poete! mais garde-toi de meler de
mauvaises pensees au regret des absents. Ce n'est pas sans doute faute
de courage qu'ils se refusent a braver la populace, mais songez, mes
amis, combien justement les hommes raisonnables pourraient vous traiter
d'insenses, vous qui preferez vous joindre aux femmes plutot que de
suivre les principaux; et toutes deux, Amaryllis, ne devons-nous pas
rougir, quand ces autres supportent avec une telle fermete la vie qui
nous est si lourde!"

       *       *       *       *       *

A cet instant une rumeur monta de la place, un bruit de course, des cris
d'effroi: dans le lointain, un nuage de poussiere s'elevait, comme la
marche d'un grand troupeau. Les Solitaires! Ainsi etaient dechaines les
plus feroces des hommes contre une femme.

       *       *       *       *       *

Lucius et ses amis voulurent entrainer Athene.

--Ils n'ont que moi, repondit-elle en indiquant d'un geste les armoires,
les bibliotheques et les statues des ancetres. Je ne delaisserai pas les
exiles.

Amaryllis se jeta a genoux, et elle baisait les mains de la vierge
heroique.

--Jamais! reprit-elle.

La grandeur du sacrifice lui donnait a cette heure une beaute inconnue
des vivants. Elle reprit:

--Quittons-nous, mes freres. Le passage des jardins est libre encore.

Elle devina leurs refus, et ses levres qu'allait sceller la mort
consentirent au mensonge.

--Seuls, dit-elle, leurs chefs peuvent arreter ces fanatiques; ils nous
savent innocents et nobles; hatez-vous de les prevenir....

"Mais s'il advenait ce que vous craignez, garde-toi, Lucius, de toute
amertume. Transmets a nos freres ma supreme pensee, et que toujours ils
se souviennent des ancetres. Et toi, Amaryllis, puisque tu es belle,
console les jeunes hommes; s'il se trouvait,--je puis, a cette
extremite, supposer une chose pareille,--s'il se trouvait que quelqu'un
d'entre eux ait soupire aupres de moi, et que ma froideur l'ait
contriste, prie-le qu'il veuille me pardonner, dis-lui qu'il n'est rien
de vil dans la maison de Jupiter, mais qu'il m'a paru que, a la derniere
d'une race, cela convenait de demeurer vierge et de se borner a
concevoir l'immortel; et comme je n'avais pas la large poitrine des
femmes heroiques, mon coeur gonfle pour Hellas l'emplissait toute."

Amaryllis, qui pleurait depuis longtemps deja, eclata de sanglots et
dechira ses vetements avec des cris qui faisaient mal. Le vieillard et
Lucius ne purent retenir leurs larmes.

Athene leur dit doucement:

--Je vous prie, amis.

Puis Amaryllis tremblait d'effroi.

Dehors un silence sinistre pesait. On sentait l'attente de toute une
ville et comme l'embuscade d'un grand crime.

La vierge dit au vieillard, qui seul etait demeure: "Pere, laisse-moi."

Il repondit en sanglotant:

--Je t'ai connue quand tu etais petite.... Je suis tres vieux, et toi
seule m'aime parmi les vivants....

Soudain ils se turent.

       *       *       *       *       *

En bas, une marche cadencee retentissait sur les dalles. "Les legions!"
cria-t-il. Et tous deux se sentirent une immense joie, et cependant
quelque chose comme une deception de martyrs. C'etaient les Barbares a
la solde de l'Empire, casques d'airain et leurs epees sonnant a chaque
pas. Honte! ils protegent la ville seule! ils sacrifient le Serapis aux
fanatiques qui accourent, farouches sous leurs peaux de betes, avec des
piques.

       *       *       *       *       *

Elle repeta: "Pere, laisse-moi, car il n'est pas convenable qu'une femme
meure devant un homme."

Il cessa de pleurer, et relevant la tete:

--Linus fut dechire par des chiens enrages, mais Orphee enchantait les
betes feroces. Le dernier de leurs pieux disciples s'enorgueillit de
tenter un destin semblable.

La jeune fille n'essaya pas de le retenir. Peut-etre convenait-il que
des vers fussent declames devant la mort de la petite-fille de Platon et
d'Homere.

       *       *       *       *       *

De la terrasse, elle vit le doux vieillard s'avancer vers la populace.
A peine il ouvrait la bouche qu'une pierre lui fendit le front, ou
chante le genie des poetes. Et la vierge immaculee dedaigna d'en voir
davantage. De ce peuple vautre dans la bestialite, elle haussa son
regard jusqu'au ciel et jusqu'au divin Helios, qu'environne l'ether
immense ou se meuvent, sur le rhythme des astres, les ames les plus
nobles.

On entendait le bruit des poutres contre les portes vermoulues, et des
voix hurlant la mort.

       *       *       *       *       *

Comme une pretresse, avec une lente serenite, dans un jour solennel,
accomplit selon les rites anciens les prescriptions sacrees, ainsi
Athene se tourna vers la lointaine, vers la pieuse patrie d'Hellas:

--Adieu, disait-elle, o ma mere! o la mere de mes aieux! Athenes qui
n'es plus qu'une ruine harmonieuse, pres de depouiller l'existence, je
te salue de ma derniere invocation!

"Tu m'adoucis ma jeunesse, tu m'instituas un refuge dans ta gloire
contre les choses viles, contre la mediocrite et la souffrance, et s'il
n'avait tenu qu'a toi, j'eusse connu la douceur du sourire.

"Tu deposas en moi tes plus nobles pensees et tes rhythmes les plus
harmonieux, et tu ne craignis point que ma faiblesse, de femme et de
vierge, alanguit ton genie. Et maintenant, mere, puisqu'il te plait de
me delivrer, enseigne-moi l'antique secret de mourir avec simplicite."

       *       *       *       *       *

Puis s'adressant aux statues d'Homere et de Platon:

--Un jour, dit-elle, que je revais a vos cotes, j'appris de mon coeur
qu'une belle pensee est preferable meme a une belle action. Et pourtant
je dois me contenter de bien mourir. Le corps est beau, mais il vaut
mieux qu'il souffre que l'esprit; et m'exiler de vous ne serait-ce pas
chagriner a jamais mon ame?

"Ma mort toutefois n'offensera point votre serenite, et mon sang pali
lavera les parvis de votre demeure."

       *       *       *       *       *

Elle se pencha encore vers les cours interieures. Ca et la, des pigeons
y sautillaient de grains en grains. Reveuse, elle demeura un instant a
regarder les plantes, les betes, la vie qu'elle avait toujours
dedaignee, et cette derniere seconde lui parut delicieuse.

       *       *       *       *       *

Cependant elle couvrit son noble visage d'un long voile, puis elle
apparut aux regards de la foule sur les hauts escaliers. Le flot d'abord
s'entrouvrit devant elle, car sa demarche etait d'une deesse, et nul ne
voyait ses levres palies. Mais ses forces faillirent a son courage, elle
s'evanouit sur les dalles.--Alors, comme les machoires d'une bete fauve,
la foule se referma, et les membres de la vierge furent disperses,
tandis que, impassibles sous leurs casques et sous leurs aigles, les
Barbares ricanaient de cet assassinat, eclaboussant la majeste de
l'empire et le linceul du monde antique.

       *       *       *       *       *

Au soir, tandis qu'Alexandrie ayant trahi les siecles anciens se tordait
dans l'epouvante et le delire avec les cris d'une agonisante et d'une
femme qui enfante, Amaryllis et Lucius rechercherent les restes divins
de la vierge du Serapis.

       *       *       *       *       *

Ainsi mourut pour ses illusions, sous l'oeil des Barbares, par le baton
des fanatiques, la derniere des Hellenes; et seuls, une courtisane et un
debauche frivole, honorerent ses derniers instants. Mais que t'importe,
o vierge immortelle, ces defaillances passageres des hommes! ton destin
melancolique et ta piete traverserent les siecles douloureux, et les
petits-fils de ceux-la qui ricanaient a ton martyre s'agenouillent
devant ton apotheose, et, rougissant de leurs peres, ils te demandent
d'oublier les choses irreparables, car cette obscure inquietude, qui
jadis excita les aieux contre ta serenite, force aujourd'hui les plus
nobles a s'enfermer dans leur tour d'ivoire, ou ils interrogent avec
amour ta vie et ton enseignement; et ce fut un grand bonheur, pour un
des jeunes hommes de cette epoque, que ces quelques jours passes a tes
genoux, dans l'enthousiasme qui te baigne et qui seul eut pu rendre ces
pages dignes de ton heroique legende.


       *       *       *       *       *


LIVRE II

A PARIS

A Henry de Verneville.


       *       *       *       *       *

CHAPITRE QUATRIEME

       *       *       *       *       *

CONCORDANCE


_Quelques mois avant d'etre majeur, il quitta sa province pour terminer
de niaises etudes, probablement son droit, a Paris. Il y vecut la vie
des conversations interminables qui est toute l'existence d'un etudiant
francais un peu intelligent._

_Il frequenta habituellement:_

_1 deg. Des cafes ou se retrouvaient des jeunes gens ambitieux ou artistes;_

_2 deg. Quelques cabinets de travail de litterateurs connus;_

_3 deg. La Bibliotheque Nationale, l'Ecole des hautes etudes, des concerts
le dimanche, des musees._

_Dans cette vie ou il se dispersait, il apportait en somme assez de
clairvoyance. A Paris, il ne trouva pas ces hommes d'exception qu'il
imaginait et a cause desquels il s'etait meprise pendant des annees.
Quant a l'aimable plaisir qu'on y rencontre a chaque heurt de rue ou de
conversation, il estimait qu'il en faudrait davantage pour que cela
suffit._


       *       *       *       *       *


PARIS A VINGT ANS


En ces reves (chapitre III), l'adolescent parait de noms pompeux ses
premieres sensibilites. Durant trente jours et davantage, il gonfla son
ame jusqu'a l'heroisme. De sa tour d'ivoire,--comme Athene, du Serapis
--son imagination voyait la vie grouillante de fanatiques grossiers. Il
s'instituait victime de mille bourreaux, pour la joie de les mepriser.
Et cet enfant isole, vaniteux et meurtri, vecut son reve d'une telle
energie que sa souffrance egalait son orgueil.

Solitaires promenades jusqu'a l'aube dans l'ombre de Notre-Dame!

C'etait une philosophie abandonnee qu'il venait la pieusement servir.
Que lui importait alors une vaine architecture! Ces pierres, si
ingenieux qu'il en sut l'agencement, ne paraissaient a son esprit que le
manteau d'un Dieu. Sa devotion, soulevant ce linceul qu'elle eut juge
grossier de trop admirer, frissonnait chaque soir d'y trouver
l'enthousiasme.

Quartier dechu! ruelles decriees, qui ombragerent la chretiente
d'incomparables metaphysiques! sa fievre vous parcourait, insatiable de
vos inspirations, et ses pieds a marcher sur tant de souvenirs ne
sentaient plus leurs meurtrissures.

Soirees glorieuses et douces! Son cerveau gorge de jeunesse dedaignait
de preciser sa vision; ainsi son genie lui parut infini, et il
s'enivrait d'etre tel.

       *       *       *       *       *

La reaction fut violente. A ces delices succeda la secheresse. Tant de
nobles aspirations aneanties lui parurent soudain convenues et froides.
Et son cerveau anemie, ses nerfs surmenes s'affolerent pour evoquer
immediatement, dans cet horizon pietine comme un manege, quelque sentier
ou fleurit une ferveur nouvelle.

Il avait horreur de la monotone solitude de ses meditations, comme d'une
debauche quand notre tete et les bougies vacillent au vent de l'aube.
Une fraiche caresse et de distrayantes niaiseries l'eussent repose. Mais
son amie, enfoncee dans la brume finale du chapitre II, n'avait pas
reparu. Aussi, las et desespere de ne s'etre plus rien de neuf, il
detesta de vivre, parce qu'il ne savait pas de facon precise se
construire un univers permanent.

Toute la journee, il somnolait d'un vague a l'estomac; il fumait sans
plaisir et baillait. Il visita des gens et leurs conversations
poisseuses l'ecoeurerent.

       *       *       *       *       *

Or un jour, dans une fete, au soleil sec, ou Paris s'epanouissait dont
le parfum enfievre un peu et dissipe les songes pleureurs, parmi des
marbres d'art, des corbeilles colorees et un tumulte poli, il la
rencontra, elle, la jeune femme, jadis son amie.

De ses sourires et de ses cils elle guidait une troupe de jeunes gens
charmes. Elle avait mis a sa libre allure de jeune fille le masque
frivole d'une mondaine, et ennuage son corps souple du fouillis des
choses a la mode. Toujours delicieuse, il la reconnut, elle dont il ne
put definir le sourire ni les yeux pleins de bonte, et qui, couronnee de
fleurs, reconfortait les premieres melancolies dont il soupira,--elle
dont il souffrit d'amour,--elle encore qui fut Amaryllis, parfumee et
pres de qui l'on se plait a gaspiller le temps, la sensualite et la
metaphysique.

Il lui sembla qu'une partie de soi-meme, depuis longtemps fermee, se
rouvrait en lui. De suite s'agrandit sa vision de l'univers.

       *       *       *       *       *

Fontaine de vie, figure mysterieuse de petit animal nubile, et dont un
geste, un sourire, un profil parfois mettent sur la voie d'une emotion
feconde. Lueur qui nous apparait aux heures rares d'echauffement, et qui
revet une forme harmonieuse au decor du moment, pour offrir a notre ame,
chercheuse de dieux, comme un resume intense de tous nos troubles.--Son
desir a nouveau se cristallisait devant lui.

Sous les feuillages, parmi la foule qui s'ecarte et admire, elle papote,
capricieuse et reine, tandis que les attitudes rares, les vocalises
convenues et ironiques, les gestes qui s'inclinent, tout l'appareil de
son entourage, irritent notre adolescent qui envie. Mais elle le regarde
avec une gravite subite, avec des yeux plus beaux que jamais. Et il
aspire a dominer le monde pour mepriser tout et tous, et que son mepris
soit evident.

Cependant aupres de lui, ses camarades, des buveurs de biere, discourent
d'une voix assuree ou sonnent a chaque phrase des mots d'argent, tandis
que le garcon, balance sur un pied et qui serre contre son coeur une
serviette, approuve.--Mais pourquoi indiquerais-je les certitudes
grossieres qu'ils affichent sur l'amour! Leur faconde, leurs prouesses
et leurs rires ne sont pas plus choquants que le fait seul qu'ils
existent.

Sur son coeur un instant echauffe, du ciel las, la pluie tombe fine. Le
soleil, sa joie, toute la fete se terminent.

La jeune femme serre la main de ses amis, avec un geste sec et bien gai;
elle se prete gracieusement au baiser d'un personnage age et considerable,
--a qui elle chuchote quelques mots, en designant le jeune homme. Puis le
coupe, glaces relevees, s'eloigne; et s'efface sous la pluie le cocher,
rapide et dedaigneux.

       *       *       *       *       *

Le vieillard demeure seul. Il semble l'ombre decoupee sur la vie par
cette voluptueuse image de jeune fille; il est l'apparence, la forme de
l'ame furtive qu'elle signifie. Ses levres, trop mobiles et
deconcertantes, sont pareilles au rire leger de cette mondaine creature;
et, comme elle nous enchante par les ondulations de sa taille pliante,
il nous conquiert tous par l'approbation perpetuelle de sa tete qui
s'incline. C'est M. X.... M. X..., causeur divin, maitre qui institua
des doubles a toutes les certitudes, et dont le contact exquis amollit
les plus rudes sectaires. Ses paupieres sont alourdies, car sur elles
repose la vierge fantaisie. Mais le jeune homme, parce qu'il aimait, sut
voir les prunelles bleues du sophiste reveur. Il l'aborda sans hesiter;
il lui dit son inquietude, qu'une bourrique pessimiste et un theoricien
ne surent apaiser, ses amours anemiques, ses reves et ses pietinements.
Il le pria de lui indiquer le but de la vie, en peu de mots, dans ce
decor d'une fete de Paris.

       *       *       *       *       *

Le philosophe voulut bien sourire et le comprendre tout d'abord.

       *       *       *       *       *

"Je pense que nous pourrons vous tirer de peine, mon ami, et vous
procurer le bonheur puisque, en vos successives incertitudes, vous
respectates la division des genres. Vous connutes l'amour, et hier
encore vous frissonniez des plus nobles enthousiasmes. De telles
experiences bien conduites sont precieuses.... Vous avez sans doute
vingt-un ans?"

Il sourit et se frotta les mains.

       *       *       *       *       *

"S'il vous plait, reprit-il, goutons quelque absinthe. Voila des annees
que je celebre les jouissances faciles sans les connaitre. A mon age,
imaginer ne suffit plus; de petits faits, de menues experiences me
ravissent."

Et battant son absinthe avec une delicieuse gaucherie, l'illustre
vieillard se complut encore a quelques compliments ingenieux, tandis
qu'a chaque gorgee leur soir se teintait de confiance.

       *       *       *       *       *

"Mon jeune ami, permettez que je retouche legerement votre univers. Il
est assez du gout recent le meilleur, je voudrais seulement le preciser
ca et la.

"Vos maitres, leurs livres et leurs pensees diffuses vous firent une
excellente vision, un monde d'ou est absente l'idee du devoir (l'effort,
le devouement), sinon comme volupte raffinee; c'est un verger ou vous
n'avez qu'a vous satisfaire, ingenument, par mille gymnastiques (je vous
suppose quelques rentes et de la sante).

"Et pourtant vous vous plaignez! Certes, tant du tendresse, dont vous me
disiez les soupirs, n'assouvit pas votre coeur, et vos bras sont rompus
pour avoir hausse dessus les barbares un reve heroique. Mais quoi!
faut-il, a cause de ces lendemains desabuses, que votre coeur mefiant
oublie des instants delicieux? Une femme ne fit-elle pas votre poitrine
pleine de charmes? Le spectacle de la vertu pietinee par la plebe ne
vous a-t-il pas monte jusqu'a l'enthousiasme?--Siecle lourdaud! Logique
detestable! Ils disent: "Ni la femme, ni la vertu, que nous engendrons
dans la joie, n'ont de lendemain." Qu'importe! Une ame vraiment
amoureuse ou heroique bondit a de nouvelles entreprises. C'est a
vous-meme qu'il faut vous attacher et non aux imparfaites images de
votre ame: femmes, vertus, sciences, que vous projetez sur le monde.

"Les petits enfants, entre deux travaux de leur age, jouent au voleur;
ils goutent avec intensite les plaisirs de l'astuce, de l'independance
et du peche, entre quatre murs, de telle a telle heure. Ainsi faites,
et creez-vous mille univers. Que votre pensee vous soit une atmosphere
aimable et changeant a l'infini. Lord Beaconsfield, qu'il nous faut
honorer, ecrit: "S'il chercha un refuge dans le suicide, ce fut, comme
tant d'autres, parce qu'il n'avait pas assez d'imagination." Sutes-vous
jouer de l'amour; en tresser des guirlandes a votre vie et a votre reve?
Je vous vis a l'ecart, froisse...."

Le jeune homme frissonna sous ce dernier contact trop intime, et le
vieillard qui s'en apercut fit obliquer son discours:

       *       *       *       *       *

"Helas! je negligeai moi-meme les mimiques d'amour. Je serai plus
competent a vous decrire un autre synonyme du bonheur, c'est la
recherche de la notoriete que je veux dire: reputation, gloire, toute
publicite suivie d'avantages flatteurs. Des hommes murs, et des jeunes
meme, s'y complurent, que l'amour n'avait su retenir. Sans doute, a
tendre la main derriere ces instants aimables que je veux vous indiquer,
vous ne trouverez rien de plus qu'apres le baiser de votre amie ou
l'enivrement de votre vertu, mais, pour creer cette troisieme illusion,
les methodes sont tres amusantes.

"Jeune, infiniment sensible et parfois peut-etre humilie, vous etes pret
pour l'ambition. Permettez que je vous trace un itineraire sur, que je
vous signale les tournants pittoresques, que je vous tende la gourde et
le manteau, a cause des desillusions et du soir ou, lasse, on baille
dans l'auberge solitaire.--Donc qu'un garcon me verse et l'absinthe et
la gomme, puis parlons librement et sans crainte de commettre des
solecismes, comme faisaient jadis deux cuistres, discutant de la
grammaire en cabinet particulier.

       *       *       *       *       *

"Et d'abord instituez-vous une specialite et un but.

"Si votre esprit timide ne sait pas, des sa majorite, embrasser toute
une carriere, qu'il jalonne du moins l'avenir, comme le sage coupe sa
vie de legers repas, d'epaisses fumeries et de nocturnes abandons ou
l'amitie, l'amour et soi-meme lui sourient. C'est d'etape en etape que
votre jeune audace s'enhardira.

"Denombrez avec scrupule vos forces: votre sante, votre exterieur, vos
relations. Craignez de vous dissimuler vos tares: votre secheresse
rarement surchauffee, vos flaneries et cette delicatesse qui pourra vous
nuire.

"Ayant dresse ce que vous etes et ce qu'il vous faut devenir, vous
possederez la formule precise de votre conduite. A la rectifier, chaque
jour consacrez quelques minutes, dans votre voiture si lente et qui vous
enerve, dans l'embrasure des fenetres mondaines, tandis que passent les
valseurs.

"Mais gardez de laisser cet agenda sur l'oreiller d'une amie qui
s'etonne et admire, ou dans le verre d'un camarade qui s'ecrie: "Moi
aussi...."

"Que desormais chacun _decouvre_, et a votre attitude seule, combien
vous etes ne pour ce but meme que secretement vous vous fixez. Vos
frequentations, la coupe de vos vetements contribueront a creer
l'opinion. Soignez vos manies, vos partis pris et vos ridicules; c'est
l'appareil ou se trahit un specialiste. De la sera deduit votre
caractere. Je glisse sur le detail, mais que d'exemples, instructifs et
charmants, a tirer de la vie parisienne: si cela n'etait impudent.

       *       *       *       *       *

"Votre attitude composee, reste, pour realiser votre formule, a vous
faire aider.

"Par qui?

"Les jeunes gens vous choqueront, car personnels et bruyants. Comment
d'ailleurs les trier? parmi eux des enfants dominateurs petaradent et
disparaitront bientot. Puis vos interets et les leurs, identiques, se
contrecarrent. Voyez-les le moins possible, et surtout ecartez toute
familiarite.

"Des personnes agees vous seront une meilleure ressource: du premier
jour leur amitie vous recommandera. La suite ne vous vaudra rien de
plus, sinon des besognes peut-etre et gratuites. Comment, retires sur
les sommets de la vie, aideraient-ils a ces petites combinaisons dont
ils sourient? ils ont oublie leurs efforts!--Plus qu'aucun toutefois,
leur commerce vous donnera de l'agrement. La vie, si bouffonne, enseigne
ces hautes intelligences a jouir de la notoriete avec ce detachement que
je vous preche des votre depart. Enfin, ayant un noble esprit, ils y
joignent le plus souvent des moeurs douces. Mais le vieillard, songez-y,
tres egoiste, ne veut pas qu'on se relache.

"L'excellente societe pour vos projets, c'est vos aines immediats;
j'entends qu'ils ont trente a trente-cinq ans et vous vingt-trois. Pour
activer leur succes ils tiennent entre les mains beaucoup de fils; ils
ont un pied encore dans les chemins ou vous entrez, ils s'inquietent de
qui les talonne, ils cherchent qui les appuie. Ils sont encore flattes
d'obliger.

       *       *       *       *       *

"Pour user des personnes agees et de ceux-ci, faites-vous agreable,
plaisez. Gardez de pretendre a quelque superiorite; le merite ne suffit
pas a conquerir les plus honnetes. Ayez souci d'approuver et non qu'on
vous applaudisse. Il est humiliant de flatter, mais dans l'ame la plus
vulgaire vous trouverez, je vous assure, quelque merite reel a mettre
en relief. Quete amusante, d'ailleurs, ou il ne faut qu'un peu
d'ingeniosite. Tenez encore pour certain que vos affaires ne poignent
pas plus les autres que les leurs ne vous font, et que, si vous bornez
votre role a ecouter chacun en tete a tete et a le reveler a soi-meme,
on vous goutera infiniment.

"A la faveur de cette inclination (et non plus tot, car celui qui
pretend nous obliger des le premier jour souvent nous blesse et toujours
se deprecie), apparaissez utile. A aider autrui, bien que le tarif des
voitures soit assez eleve a Paris, nul jamais ne se nuit. Pour la
jalousie, etouffez-la minutieusement en vous, parce qu'elle torture et
qu'elle nait de cette conviction, bonne pour des niais ou des indigents,
qu'il est au monde quelque chose d'important.

       *       *       *       *       *

"J'ajouterai et j'y appuie; Ne t'arrete jamais a mi-chemin dans ce jeu
d'ambition. Realise ou parais realiser ta formule entiere; acquiers
toute la gloire que tu t'es ouvertement proposee. Ceci est une
necessite: il ne s'agit plus seulement de te rejouir, en un coin de
toi-meme, de tes contenances savantes; il s'agit d'etre ou de ne pas
etre battu quand tu seras vieux.

       *       *       *       *       *

"Pour moi, jeune homme,--il vida son verre et prit sa voix grave,--a
cause qu'etant jeune j'eus des besoins d'expansion sur l'exegese et la
morale, je me vis contraint de pousser jusqu'a cette notoriete
considerable ou l'on m'honore. Je ne songeais guere a rire. J'avais des
mon depart avoue des buts trop hauts. Il me fallut y atteindre ou qu'on
me batonnat. Aujourd'hui, ayant satisfait a ma formule, je salue et
j'aime qui je veux, je souris et je m'attriste a mon plaisir; tout le
monde, et meme des personnes convenables, raffolent de mes petits
mouvements de tete, de mon grand mouchoir et des ironies, ou j'excelle.
Je dine tous les soirs en ville avec des dames decolletees, un peu
grasses comme je les prefere, qui m'entreprennent sur la divinite, et
avec des messieurs qui rient tout le temps par politesse. Voila quelle
belle chose est la notoriete! Ah, jeune homme! soyons optimistes!"

       *       *       *       *       *

Le venerable M. X... se prit a rire un peu lourdement, puis se leva et
sur le talon, malgre sa corpulence, pirouetta: ce fut presque une
gambade. Ensuite, excusez-moi, il porta les mains a son coeur, en
ouvrant brusquement la bouche, comme un homme incommode qui va vomir.
D'un trait pourtant il vida son verre. Et, apres un silence:

"Oui, reprit-il, c'est le paradis, cette nouvelle vision de la vie: les
hommes convaincus qu'on se cree ses desirs, ses incertitudes et son
horizon, et acquerant chaque jour un doigte plus exquis a vouloir des
choses plus harmonieuses.--Helas! il y aura toujours la maladie.--Oh! je
suis bien souffrant (et il appuyait son front dans sa main, son coude
sur la table). C'est toujours l'exteriorite qui nous oppresse. Mais
vivons en dedans. Soyons idealistes.... (Il s'essuyait le visage.) A
l'alcool qui n'est decidement qu'une vertu vulgaire, preferez la gloire,
jeune homme.... (Il s'eventait avec le _Figaro_.) Elle te permettra tout
au moins, sur le tard, de donner des conseils, de te raconter, d'etre
affectueux et simple, car le grand idealiste se plait a tresser chaque
soir une parure de heros pour sa patrie.--Mais buvons a ceux qui nous
succederont et qui, soit dit sans te rabaisser, produiront des problemes
d'une complexite autrement coquette que tes melancolies, s'ils ajoutent
au vieux fonds de la nature humaine la curiosite et la science de tous
ces jeux que nous entrevoyons." (Et le vieillard un peu chancelant se
leva.)

Mais j'abrege ce penible incident. Le jeune homme, naif, inculte ou
pique? ne sut comprendre l'agrement de cette philosophie, et pousse, je
suppose, par un respect, peut-etre hereditaire, pour l'imperatif
categorique, il passa tout d'un trait les bornes memes du pyrrhonisme
qu'on lui enseignait: jusqu'a soudain administrer a ce vieillard
complique une volee de coups de canne. Celui-ci s'affligea bruyamment,
mais lui triomphait disant: "Eh bien! grattez l'ironiste, vous trouvez
l'elegiaque." Meme il eut replique par les choses de la morale et de la
metaphysique aux arguments de M. X... si les garcons et le maitre
d'hotel ne les avaient pousses dehors.

Et le peuple ricanait.

       *       *       *       *       *

De ce jardin, veritable printemps de Paris, elegant et sec et plein de
malaise, le jeune homme sortit fort enerve. Il elevait jusqu'a la haine
de tout son mecontentement intime. Ardeur etrange et dont je le blame,
il eut volontiers consenti a la dynamite, car sa confiance dans ce qu'il
desirait s'ecroulait, et au meme instant il revoyait toutes les
deceptions et humiliations deja amassees.

Apres s'etre ainsi meurtri, s'inquietant d'avoir battu le glorieux
vieillard qui fait partout autorite, il cherchait une justification
raisonnable a cet exces injurieux de sensibilite. Et il disait:

"Si la gloire (academie, tribune francaise, notoriete, Panama) n'est que
cette combinaison qu'il m'indiqua, pourquoi la respecterais-je?

"S'il mentait, je fis bien de le chatier, car il salissait un des
premiers mobiles de la vertu humaine.

"Enfin s'il n'etait qu'ivre, joueur de flute ou corybante, je ne
l'endommageai guere, car les os de l'ivrogne sont elastiques, nous
enseigne la science, qui est une belle chose aussi."

       *       *       *       *       *

C'est ainsi que, tout a la fois trop grossier et trop sensible, il
s'eloigna de cette prairie, la plus riante qu'ouvre ce siecle aux
viveurs delicats.--En vain crut-il entendre la jeune fille qui soupirait
derriere lui, c'etait la plainte des lampes electriques se devorant dans
le soir, entre Paris et les etoiles.


       *       *       *       *       *


CHAPITRE CINQUIEME

       *       *       *       *       *

CONCORDANCE


_Quand saint Georges a sauve la vierge de Beryte et qu'il est pres de
l'epouser, Carpaccio a bien soin de la faire plus belle que dans les
tableaux precedents.--Tout au contraire, la sentimentale, dont nous
peignons les aventures, devient decidement peu seduisante dans ce
chapitre et sous ce ciel de Paris, ou il semble qu'elle eut pu
s'accorder pleinement avec Lui._

_Aussi Carpaccio, nous disent les historiens, fut pleure de ses
concitoyens, et il jouit dans le ciel de la beatitude eternelle.--Mais
ici Lui s'agite; et le desaccord s'accentue entre ses gouts mal definis
et les conditions de la vie._

       *       *       *       *       *

_L'imperfection des plus distingues, la niaiserie de quelques notoires,
le tapage d'un grand nombre lui donnaient l'horreur de tous les
specialistes et la conviction que, s'il faut parfois se resigner a
paraitre fonctionnaire, commercant, soldat, artiste ou savant, il
convient de n'oublier jamais que ce sont la de tristes infirmites, et
que seules deux choses importent: 1 deg. se developper soi-meme pour
soi-meme; 2 deg. etre bien eleve. Principes auxquels il pretait une
excessive importance._


       *       *       *       *       *


DANDYSME


    Et sa poitrine attenuee ne m'est
      plus qu'une poitrine maigre.


Son cigare rougeoya soudain avec ce petit crepitement dont le souvenir
desespere le dyspeptique a jamais prive de tabac; une fumee se fondit
vers le ciel: la couronne blanc cendre apparut.

Il esperait dans son fauteuil etre tranquille et ne penser a rien,
seulement, avant son troisieme cigare, se distraire a feuilleter
l'_Indicateur Chaix_.

       *       *       *       *       *

--Ah! dit-il en rougissant un peu de depit.

Elle s'etait posee sur le bras d'un fauteuil, et, sans oter son chapeau,
deja developpait ce theme: J'ai des ennuis d'argent.

Il fut excessivement choque de l'impudeur de ce propos; puis, resigne a
revenir encore sur le passe, il parla, naturellement avec melancolie:

--Votre parole, modeste jadis, m'etait douce, madame; vous etes nee le
meme jour que moi; vous me permettiez de regarder dans votre coeur,
comme au miroir qui conseillait ma vie. Nous etions deux enfants
amis.... Faut-il qu'aujourd'hui tes besoins vulgaires m'attristent?...

Mais elle l'interrompit, lui passant lestement sa main sur la figure....

--Des phrases pareilles, mon ami, sont encore le vocabulaire de l'amour
sentimental; ce n'est pas ce bonheur-la que je sollicite aujourd'hui.
Mon epicier, mon tailleur, mon cocher et tous fournisseurs ne me veulent
parler que d'argent. C'est un vilain mot et seul tu saurais l'ennoblir.

Avec cette grace degagee qui subjuguait les coeurs, elle lui tendit du
papier timbre. Il le refusa gravement.

Elle eut un mouvement de violente impatience.

--L'argent! dit-elle. Que ce mot dechire enfin le voile use de ton
univers. Par l'argent, imagines-tu combien je serais belle? Lui seul
peut me parer de la supreme elegance, de cette bienveillance qui sied
aux jeunes femmes, de ces sourires hospitaliers, de cet art delicat qui
est de flatter presque sincerement, de tous ces charmes enfin qui
flottent impalpables dans tes desirs. Ils sont en toi qui aspirent a
etre, qui te troublent, et que tu ignores. Combien d'images tremblantes
sous tes soupirs, dont le sens se derobera toujours a ta jeunesse,
isolee dans son altiere indigence, si la fortune ne me permet de les
consolider!... De l'argent! Et ces bonheurs obscurs et magnifiques, je
les deroulerai nettement sur ton horizon, comme si mon doigt, pose sur
ta sensibilite, en avait trouve le secret. C'est alors qu'intimide par
le cortege de ma beaute, domine par ma seduction hautaine et qui pose le
desir dans la prunelle de tous, tu ne te lasseras point de chercher ma
bouche.

Elle remuait de menues anecdotes pour lui prouver quelle importance
lui-meme, dans sa mediocrite, il pretait a la fortune. Elle disait:

--Celui-ci te manqua gravement; tu le sus petit, jaunatre et qu'il
mangeait au Bouillon Duval; des lors ton mecontement se dissipa.--Une
belle fille, qu'un soir tu allais aimer, t'inspira de la repulsion,
quand tu compris que reellement sa bouche avait faim.--Tu supportes, ton
ame en frissonne, mais tu supportes (meme ne les recherches-tu pas?) les
rudes familiarites d'un homme gras, bruyant et vulgaire, parce que
considerable et secretaire d'Etat.

Il n'aimait guere qu'on brusquat les convenances. Il rougit qu'elle lui
jetat des opinions personnelles aussi crues. Mais, selon sa coutume,
agrandissant son deplaisir par des considerations philosophiques, il
repondit avec gravite:

--Cela me choque beaucoup, mon amie, que tu aies des certitudes. Je
n'approuve ni ne blame l'independance de tes observations; je regrette
simplement que tu troubles mon hygiene spirituelle, car la mathematique
des banquiers m'importune.

Elle, alors, s'emouvant et d'une douleur contagieuse:

--Je vois bien que tu ne veux plus m'aimer sous aucune forme, et
pourtant, petite fille, je te consolais a l'aurore de ta vie, au fosse
de ton premier chagrin. Te souviens-tu qu'ensuite je te fis presque
aimer l'amour? C'est encore sous mon reflet que tu devidas les
sentiments choisis, quand tu me nommais Athene ou Amaryllis, a cause de
tes lectures!

--Ah!--dit-il en frissonnant, ramene par cette douceur a une vision de
l'univers plus banale et coutumiere,--je ne suis qu'un attache de
seconde classe aux Affaires etrangeres, et les restaurants sont fort
dispendieux.... Ainsi, je dois aimer le beau et tous les dieux, sans
chercher a les placer dans la poitrine fraiche des femmes.

--Mais sais-tu ce que tu negliges?

Il craignit qu'elle ne recommencat la scene du chapitre II, et qu'elle
se devetit. Elle ouvrit simplement la fenetre tout au large:

       *       *       *       *       *

De ce cinquieme d'un numero impair du boulevard Haussmann s'etendaient a
l'infini les vagues de Paris, sombres, ou sont enfouis les tapis de jeux
eclatants, taches d'or;--les nappes, les bougies, les fruits enormes et
delicats, dans les restaurants ou l'on rit avec le malaise de
desirer;--les abandons, ou la femme est jeune, dans les hotels de
tapisserie, de soie et silencieux;--les immenses bibliotheques, ou
s'alignent a perte de vue ces choses, si belles et qui font trembler de
joie, cinq cent mille volumes bien catalogues;--les musiques qui nous
modelent l'ame et nous font le plaisir de tout sentir, depuis les
heroismes jusqu'aux emotions les plus viles, tandis qu'immobiles nous
sommes convenables dans notre cravate blanche;--les salons tiedes et
fleuris, ou, a cinq heures, nous causons finement avec trois dames et un
monsieur, qui sourient et se regardent et nous admirent, tandis qu'avec
aisance nous buvons une tasse de the, et que, sans crainte, nous
allongeons la jambe, ayant des chaussettes de soie tres soignees;--puis
des rues plates et solitaires et seches, ou des voitures rapides nous
emportent vers des affaires, dont il est amusant de debrouiller, avec
une petite fievre, la complexite.

Rumeur troublante sous ce ciel profond! vie facile! La enfin, il se
dessaisirait de s'epier sans treve; et toutefois, frequentant mille
societes differentes, il ne connaitrait personne en quelque sorte; il
serait pour tous egalement aimable, et aucun ne le meurtrirait.

       *       *       *       *       *

Son coeur se gonflait d'envie et d'une enivrante melancolie, mais
soudain il songea qu'il pensait a peu pres comme les jeunes gens de
brasserie et autres Rastignacs. Et un flot d'acrete le penetra.
"Desormais, dit-il, je ne prendrai plus en grace les prieres, les
sourires et autres lieux communs. Je n'y trouvai jamais que des visions
vulgaires."

Et (toujours accoude devant Paris) sa pensee se mit a courir sans
relache hors de cette immense plaine ou campent les Barbares.

       *       *       *       *       *

Alors il se trouva penche sur son propre univers, et il vaguait parmi
ses pensees indecises. Il se rappelait qu'a la petite fenetre d'Ostie
qui donnait sur le jardin et sur les vagues (ce fut une des heures les
plus touchantes de l'esprit humain que ce soir de la triste plage
italienne), Augustin et Monique, sa mere, qui mourut des fievres cinq
jours apres, s'entretinrent de ce que sera la vie bienheureuse, la vie
que l'oeil n'a point vue, que l'oreille n'a pas entendue, et que le
coeur de l'homme ne concoit pas. Avec une intensite aigue, il entrevit
qu'il n'avait, lui, rien a chercher, et que, seul, le vide de sa pensee,
sans treve lui battait dans la tete.

       *       *       *       *       *

--Mais, lui dit-elle, reapparaissant comme une idee obsedante qui
traverse nos meditations, ne t'ai-je pas envoye M. X...? Ses opinions
sont la formule exacte de ce que conseille mon sourire obscur; il est le
dictionnaire du langage que tiennent mes gestes a l'univers. Puisque tu
naquis ailleurs, il devait te preparer a ma venue, le commenter le
nouveau reve de la vie, qui, par moi, doit naitre en toi.

       *       *       *       *       *

Le jeune homme, la fenetre fermee, s'assit, baissa un peu l'abat-jour
car la lumiere blessait ses yeux, puis il s'expliqua posement.

--Veuillez, madame, m'ecouter. M. X..., dont je ne conteste ni les
seductions, ni la logique delicieuse, m'installait dans un univers a
l'usage des fils de banquiers. Il bornait mon horizon a ces apparences
que, pour la facilite des relations mondaines ou commerciales, tous les
Parisiens admettent, et dont les journaux a quinze centimes nous tracent
chaque matin la geographie.

Cette conception de l'existence, qui n'est en somme que l'hypothese la
plus repandue, c'est-a-dire la plus accessible a toutes les
intelligences, il me condamnait a la tenir pour la regle certaine et
m'engageait a n'y pas croire a part moi. "Limite exactement ton ame a
des idees, des sentiments, des espoirs fixes par le suffrage universel,
me disait-il, mais quand tu es seul ne te prive pas d'en rire."

Puis dans ce monde ainsi regle il me chercha un but de vie. Comme il
avait surpris, parmi tant de susceptibilites qui s'inquietent en moi, un
desir d'etre different et independant, il me proposa la domination.
Grossiere psychologie!

J'eus tort de m'emporter. Ce role qu'il me proposait, si deplaisant,
etait du moins compose par un homme de gout. Plus apaise, je reconnais
qu'avec de bien legeres retouches le palais qu'il offrait a mes reves me
paraitrait assez coquet,--si l'horizon, helas! n'en etait
irremediablement vulgaire.

"La gloire ou notoriete flatteuse est uniquement, me disait-il, une
certaine opinion que les autres prennent de nous, sous pretexte que nous
sommes riches, artistes, vertueux, savants, etc."--Pour moi, j'entrevois
la possibilite de modifier la cote des valeurs humaines et d'exalter
par-dessus toutes un pouvoir sans nom, vraiment fait de rien du tout.
Ainsi la gloire toute rajeunie deviendrait peu fatigante.

C'est une rude chose, en effet, que de se faire tenir pour specialiste,
a la mode d'aujourd'hui! Le soir, devisant avec un ami sur le mail en
province, ou s'exaltant vers minuit dans la tabagie solitaire de
Montmartre, la complexite des intrigues, les etapes d'ou l'on voit
chaque semaine le chemin parcouru s'allonger, les journees decisives,
les victoires, les echecs meme, tout cela parait gai, ennobli de fievre
et d'imprevu; mais, en fait, il faut diner avec des imbeciles; on prend
des rendez-vous par milliers pour ne rien dire; on entretient ses
relations! On epie toujours le facteur; on s'amasse un passe ecoeurant,
et le present ne change jamais. Et je t'en parle sciemment; pendant
trois mois j'ai connu l'ambition, j'ai demande des lettres pour celui-ci
et pour celle-la, et l'on me vit, qui meditais dans des antichambres les
romans de Balzac avec la vie de Napoleon.

O gloire! voila les epreuves par ou l'on t'approche, maintenant que tu
ne t'abandonnes qu'au vainqueur heureux t'apportant fortune, science ou
quelque talent! Quel repos n'aurai-je pas donne a tes amants, si je leur
enseigne a te conquerir _avec rien du tout!_


       *       *       *       *       *


RECETTE POUR SE FAIRE AVEC RIEN DE LA NOTORIETE


Il vous faut d'abord une opinion pleinement avantageuse de vous-meme:

Prenez donc une idee exacte; joignez-y un releve des qualites qu'il leur
faut, plus la liste des adresses ou l'on se procure ces qualites, avec
le temps et l'argent qu'elles coutent; agitez le tout avec vos pensees,
vos sentiments familiers; laissez reposer,--votre opinion est faite.

N'y touchez pas. Elle vous penetre lentement, elle depose dans votre ame
la conviction qu'il n'est rien de merveilleux dans les plus belles
reussites du monde, et qu'ainsi vous atteindriez ou il vous plairait.
Des lors les hommes vous paraissent des agites, qui tatonnent dans une
obscurite ou tout vous est net et lumineux.

Peu a peu cette fatuite intime exsude; elle adoucit et transforme vos
attitudes; comme une vapeur, elle vous baigne d'une atmosphere speciale;
cette confiance superbe que vous respirez subjugue, des l'abord, les
timides et les incertains. Les forts se cabrent, puis affectent de vous
ignorer, puis vous contestent; mais des enterrements les font monter au
grade qui vous elevent aussi, vous, objet de leurs soucis. Pour mieux
accabler leurs emules qui les pressent, ils imaginent de vous attirer;
ils respectent, admettent, consacrent enfin votre fatuite. Vous pensez
bien que la foule les suit.

Alors si vous avez evite avec soin d'exceller en quoi que ce soit,
d'etre raffine de parure et de savoir-vivre, ou simplement d'etre a la
mode, si l'on ne peut vous declarer un Brummel, un don Juan, un viveur,
non plus qu'un Rothschild, un Lesseps ou un Pasteur, votre superiorite
demeure incomparable, puisque, faite de rien, elle n'est limitee par
aucune definition.

Et vraiment, madame, j'admire assez ce plan de vie, ou m'eut conduit M.
X... pour regretter de ne pouvoir m'y plaire.

       *       *       *       *       *

Mais je suis tout ensemble un maitre de danse et sa premiere danseuse.
Ce pas du dandysme intellectuel, si piquant par l'extreme simplicite des
moyens, ne saurait satisfaire pleinement une double vie d'action et de
pensee.

Tandis qu'applaudirait le public, moi qui bats la mesure et moi la
ballerine, n'aurais-je pas honte du signe miserable que j'ecrirais?
C'est trop peu de borner son orgueil a l'approbation d'une plebe. Laisse
ces Barbares participer les uns des autres.

Qu'on le classe vulgaire ou d'elite, chacun, hors moi, n'est que
barbare. A vouloir me comprendre, les plus subtils et bienveillants ne
peuvent que tatonner, denaturer, ricaner, s'attrister, me deformer
enfin, comme de grossiers devastateurs, aupres de la tendresse, des
restrictions, de la souplesse, de l'amour enfin que je prodigue a
cultiver les delicates nuances de mon Moi. Et c'est a ces Barbares que
je cederais le soin de me creer chaque matin, puisque je dependrais de
leur opinion quotidienne! Petit philosophe, s'il imagine que cette
risible vie m'allait seduire!

       *       *       *       *       *

Mon esprit, qui ne s'emeut que pour bannir les visions fausses, se
retrouve, apres ces beaux raisonnements steriles, en face du vide. J'ai
du moins gagne une lumiere sur moi-meme; j'ai compris que rien n'est
plus risible que la forme de ma sensibilite, c'est-a-dire les dialogues
ou, toi et moi, nous nous depensons. Respectons dorenavant les adjectifs
de la majorite. Nous allions, dans un tel appareil et sur un rhythme si
touchant, qu'avec les ames les plus neuves nous paraissions les
pastiches des bonshommes de jadis. Descends de ta pendule pour voir
l'heure!

Ma bien-aimee, jamais je n'oserai relire les quatre chapitres
precedents; c'est le plus net resultat de l'education de Paris. J'ignore
quel univers me batir, mais je rougis de mon passe melancolique.--Et
voila pourquoi, madame, je desire que vous cessiez d'exister, et je
retire de dessous vous mon desir, qui vous soutenait sur le neant.

       *       *       *       *       *

Ces paroles judicieuses ou vibrait une nuance amere, nouvelle en lui,
n'etaient qu'un jargon pedant pour une creature aussi denuee de
metaphysique que cette amoureuse. Elle y trouva le temps de reprendre
empire sur soi-meme; elle se souvint des convenances. Quand il parlait
de dandysme et de s'imposer a la mode, elle approuvait avec un serieux
exagere et de petits coups d'oeil sur les grands murs nus; quand il
conclut sur le neant de ses recherches, elle trouva un sourire
melancolique comme une page de _l'Eau de Jouvence_.

       *       *       *       *       *

Puis, quels que fussent ses sentiments interieurs, avec une audace
merveilleuse, elle fut gaie et agacante jusqu'a dire, soudain
transformee:

--Si tu veux, j'ai vingt-trois ans et j'habite le quartier de l'Europe,
je te verrai deux fois par semaine.

       *       *       *       *       *

Il marchait dans la chambre a grands pas, irresolu, les deux mains
enfoncees dans son large pantalon. Avec un joli sourire, un peu
embarrasse, presque timide, il repondit.

--Oui, je ne dis pas que nous ne nous verrons plus. Envoie-moi ton
adresse. Mais faut-il y penser a l'avance, et precisement a l'heure de
la journee ou je suis le plus capable d'atteindre a l'enthousiasme et
par suite a la verite?

La jeune femme se leva; elle estimait que la scene devenait un peu
excessive et sa nouvelle nature sentait le petit froid du ridicule. Elle
lui rendit son leger sourire de moquerie ou de simplicite pour qu'il
l'embrassat.

       *       *       *       *       *

Mais lui, avec rapidite, comprenant la situation et qu'il n'avait plus
le droit d'etre de Geneve: "Sans doute, dit-il, ce que nous faisons est
assez particulier; mais serait-ce la peine d'avoir lu tant de volumes a
7,50 pour aimer comme tout le monde?"


       *       *       *       *       *


CHAPITRE SIXIEME

       *       *       *       *       *

CONCORDANCE


_C'est une souffrance, apres que par la pensee on a embrasse tous les
degres du developpement humain, de commencer soi-meme la vie par les
plus bas echelons._

_Pendant six mois il fut a son affaire. Il prit des aperitifs avec des
publicistes, meme il s'exerca sur trois jeunes gens a manier les hommes.
C'est pourquoi des personnes bienveillantes disaient au moment du
cigare: "He, voila que ce jeune homme se fait sa place au soleil." Ce
que ton nomme encore:_ il se pousse.

_Et quoiqu'il n'eut qu'a se louer de tout le monde et de soi-meme, son
horreur pour ces contacts etait chaque jour plus nerveuse. Peut-etre
aussi se surchargeait-il, etant attache aux Affaires etrangeres,
secretaire d'un sous-secretaire d'Etat, avec d'autres broutilles._

       *       *       *       *       *


EXTASE


    Qu'on me rende mon moi!

               MICHELET.


A cette epoque, pour quelque besogne, une enquete sans doute, il fut a
Bicetre. Et dans la verdure d'un parc immense, par une belle matinee de
soleil, il vit les fous joyeux et affaires, qu'un professeur, vieux
maitre decore, et des jeunes gens serieux et simples interrogeaient
discretement et toujours approuvaient.

Le jeune homme etait las: fatigue de cette course matinale et humilie de
sa besogne pretentieuse. Ce palais de plein air, cette imprevue
hospitalite ou, dans un cadre parfait, dans une exquise regularite de
confort, ces hommes, _si differents_ cependant, suivaient leur reve et
se construisaient des univers, l'emurent. Il les voyait, ces idealistes,
se promener en liberte, a l'ecart, fronts serieux, mains derriere le
dos, s'arretant parfois pour saisir une impression. Nul ne raillait leur
sterile activite, nul ne les faisait rougir; leurs ames vagabondaient,
et vetus de vetements amples, ils laissaient aller leurs gestes.

Isole dans ce delicieux sejour, tandis que personne ne daignait
s'interesser a lui, sinon d'un oeil interrogateur et dedaigneux, il fit
un retour sur lui-meme, poussiereux, incertain du lendemain, hatif et
n'ayant pas trouve son atmosphere....

       *       *       *       *       *

De ces nobles preaux ou une sage hygiene prend soin de ces reveurs, il
sortit bras ballants, ereinte par le soleil de midi, sans voiture, sans
restaurants voisins, convaincu des difficultes inouies qu'on rencontre a
vivre au plus epais des hommes.

       *       *       *       *       *

Tout le jour, dans les intervalles de sa miserable besogne, il revit la
douce image de ces jeunes gens de Platon se promenant, se reposant, se
rejouissant soudain a cause d'un geste obscur qui se leve en leur ame,
et toujours penches sur le nuage qu'a souleve en eux quelque grande idee
tombee de Dieu.

       *       *       *       *       *

Que dites-vous? qu'il avait mal vu? N'importe! C'est cette vision,
inexacte peut-etre, qu'il s'attriste de ne pouvoir vivre. Sous les
feuillages un peu bruissants, se coucher, rever, ne pas prevoir, ne plus
connaitre personne, et cependant que soit machine avec precision le
decor de la vie: manger, dormir, avoir chaud et regarder sous des arbres
des eaux courantes.

       *       *       *       *       *

Au soir, nourriture et besogne accomplies, le long des rues
poussiereuses ou le jour trop sali devient noir, parmi la foule
gesticulante et qui cagne, vers son appartement quelconque il serpenta.

Sur les horribles boulevards, comme il flairait, pour leur echapper, les
bruyants et les ressasseurs, il apercut, pareille a sa marche, la fuite
grele d'un avec qui volontiers, des nuits entieres, il avait theorise.
Celui-la tient toute affirmation pour le propre des pedants et n'en use
que pour des effets de pittoresque. Il est incapable de convenu et,
quand il est soi, ne trouve jamais ridicules les choses sinceres.

Il l'abordait d'un premier elan, plein d'une delectation febrile a
l'idee que, dans un coin, tout bas, l'un et l'autre, ils allaient
longuement et pour rien:

1.--Insulter la societe, les hommes et surtout les idees.

2.--Se rouler soi-meme et leur sotte existence dans la boue.

       *       *       *       *       *

Pourquoi celui-ci lui dit-il, avec une chaleur feinte et un air presse,
d'une voix humble ou vibrait une nuance amere: "Ah! vous voila un grand
homme, maintenant ... mais si ... mais si ..." Et le ton de cette phrase
etait difficile a rendre. Pourquoi celui-ci se tournait-il contre lui?
Pourquoi ne pouvaient-ils plus s'entendre? Il n'eut pas la force de
paraitre indifferent. Mais il s'abandonnait, car son coeur, et jusque la
salive de sa bouche etaient malades, son avenir degoutant et son passe
plein d'humiliation.

       *       *       *       *       *

Harasse, affaibli de sueurs, il monte l'escalier presque en courant. Il
ferme les persiennes, allume sa lampe et rapidement jette dans un coin
ses vetements pour enfiler un large pantalon, un veston de velours, puis
rentre dans son cabinet, dans son fauteuil, dans l'atmosphere familiere:

--Enfin, dit-il, je vais m'embeter a mon saoul, tranquillement.

Un petit rire nerveux de soulagement le secoue, tant il avait besoin de
cette solitude. Il se renverse, il cache son visage dans ses mains.
Deux, trois fois, et sans qu'il s'entende, la meme interjection lui
echappe. Il a dans sa gorge l'etranglement des sanglots. Il n'ose meme
pas regarder sa situation et l'avenir. Il s'abandonne a ses
imaginations,--et toutes idees l'envahissent.

Et d'abord le desir, le besoin presque maladif d'oublier les gens, ceux
surtout qui sont quelque part des chefs et qui se barricadent de dedain
ou de protection.

J'oublierai aussi les evenements, haissables parce qu'ils limitent (et
cependant si j'etais bon et simple, avec l'energie un peu grossiere des
heros, je pourrais remonter cette tourbe des conseils, des exemples, des
prudences et toutes ces mesquineries ou je derive).

Je veux echapper encore a tous ces livres, a tous ces problemes, a
toutes ces solutions. Toute chose precise et definie, que ce soit une
question ou une reponse, la premiere etape ou la limite de la
connaissance, se reduit en derniere analyse a quelque derisoire
banalite. Ces chefs-d'oeuvre tant vantes, comme aussi l'immense delayage
des papiers nouveaux, ne laissent, apres qu'on les a presses mot par
mot, que de maigres affirmations juxtaposees, cent fois discutees,
insipides et seches. Je n'y trouvai jamais qu'un pretexte a m'echauffer;
quelques-uns marquent l'instant ou telle image s'eveilla en moi.
Anecdotes retrecies, tableaux fragmentaires d'apres lesquels je crois
plier mon emotion, moi qui suis le principe et l'universalite des
choses.

Quelque filet d'idees que je veuille remonter, fatalement je reviens a
moi-meme. Je suis la source. Ils tiennent de moi qui les lis, tous ces
livres, leur philosophie, leur drame, leur rire, l'exactitude meme de
leurs nomenclatures. Simples casiers ou je classe grossierement les
notions que j'ai sur moi-meme! Leurs titres admis de tous servent
d'etiquettes sottement precises a diverses parties de mon appetit. Nous
disons Hamlet, Valmont, Adolphe, Dominique, et cela facilite la
conversation. Ainsi en pleine pate, a l'emporte-piece, on decoupe des
etoiles, les signes du zodiaque et cent petites images de l'univers,
delicieuses pour le potage et qui facilitent aux enfants la
cosmographie; mais tout ce firmament dans une assiette eclaire-t-il le
ciel inconnaissable et qui nous trouble?

       *       *       *       *       *

Il alluma un cigare enorme, noir et sableux. Et il contemplait les
associations d'idees qui s'amassaient des lointains de sa memoire pour
lui batir son univers.

       *       *       *       *       *

... Deja les murs avec leur tapisserie de livres secs, jaunes, verts,
souilles, trop connu, ont disparu. Plus rien qu'une masse profonde de
pensees qui baignent son ame, aussi reelles, quoique insaisissables, que
le parfum repandu dans tout notre etre par le souvenir d'une femme et
que nous ne saurions preciser. Des bouffees d'imagination indefinies et
puissantes le remplissent: desirs d'idees, appetits de savoir, emotions
de comprendre; il est ivre comme de la pleine fumee presque pateuse de
son cigare. Il halete de tout embrasser, s'assimiler, harmoniser. Son
mecanisme de tete puissamment echauffe ne s'arrete pas a se renseigner,
a deduire, a distinguer, a rapprocher; son regard n'est tendu vers rien
de relatif, de singulier,--c'est toute besogne de fabricant de
dictionnaire. Il aspire a l'absolu. Il se sent devenir l'idee de l'idee;
ainsi dans le monde sentimental le moment supreme est l'amour de
l'amour: aimer sans objet, aimer a aimer.

       *       *       *       *       *

Cependant une fois encore, dans cette atmosphere de son Moi, la-bas sur
l'horizon de cet univers volontaire qui n'est que son ame deroulee a
l'infini, il devine la jeune femme ou plutot le lieu ou jadis elle lui
apparut;--parfois dans un eclair de recueillement nous retrouvons les
longs chagrins qui nous faisaient pleurer. Jadis c'etait une acuite
profonde; tout l'etre transperce. Aujourd'hui, une notion, une froide
chose de memoire.

Cette femme, ce moment pleureur de sa vie, belle et rose et
qu'encensaient ces fleurs courbees, la tendresse et la volupte, jadis le
troubla jusqu'au deuil. Puis elle apparut, subtile et railleuse, dans un
decor de tentations delicates; elle me souillait les hardiesses qui
domptent les hommes. Mais le soir, assis pres d'elle et me rongeant
l'esprit, je l'ai salie a la discuter.--Et il baille devant cette fade
et perpetuelle revenante, sa sentimentalite.

       *       *       *       *       *

--Tu fus le precurseur, songe-t-il, tu me rendis attentif a ce fluide et
profond univers qui s'etend derriere les minutes et les faits. Mais
pourquoi plus longtemps nommer femme mon desir? Je ne goutai de plaisir
par toi qu'a mes heures de bonne sante et d'irreflexion; gaite bien
furtive puisqu'il n'en reste rien sur ces pages! C'est quand tu
m'abandonnais que je connus la faiblesse delicieuse de soupirer. Mon
reve solitaire fut fecond, il m'a donne la mollesse amoureuse et les
larmes. D'ailleurs tu _compares_ et tu _envies_, ainsi tu autorises les
accidents, les apparences et toutes les petitesses de l'ambition a nous
preoccuper. Je ne veux plus te rever et tu ne m'apparaitras plus.
J'entends vivre avec la partie de moi-meme qui est intacte des basses
besognes.

       *       *       *       *       *

Alors dans la fumee, loin du bruit de la vie, quittant les evenements et
toutes ces mortifications, le jeune homme sortit du sensible. Devant lui
fuyait cette vie etroite pour laquelle on a pu creer un vocabulaire. Un
amas de reves, de nuances, de delicatesses sans nom et qui s'enfoncent a
l'infini, tourbillonnent autour de lui: monde nouveau, ou sont inconnus
les buts et les causes, ou sont tranches ces mille liens qui nous
rattachent pour souffrir aux hommes et aux choses, ou le drame meme qui
se joue en notre tete ne nous est plus qu'un spectacle.

Quand, porte par l'enthousiasme, il rentrait ainsi dans son royaume,
qu'auraient-ils dit de cette transfiguration, ses familiers, qui
toujours le virent vetu de complaisance, de mediocres ambitions, de
futilites et s'enervant a des plaisanteries de cafe-concert. Au jour les
besognes chasseront de son coeur ces influences sublimes. Qu'importe!
Cette nuit celebre la resurrection de son ame; il est soi, il est le
passage ou se pressent les images et les idees. Sous ce defile solennel
il frissonne d'une petite fievre, d'un tremblement de hate: vivra-t-il
assez pour sentir, penser, essayer tout ce qui l'emeut dans les peuples,
le long des siecles!

Il se rejette en arriere pour aspirer une bouffee de tabac, et sa pensee
soudain se divise; et tandis qu'une partie de soi toujours se glorifiait,
l'autre contemplait le monde.

Il se penchait du haut d'une tour comme d'un temple sur la vie. Il y
voyait grouiller les Barbares, il tremblait a l'idee de descendre parmi
eux; ce lui etait une repulsion et une timidite, avec une angoisse. En
meme temps il les meprisait. Il reconnaissait quelques-uns d'entre eux;
il distinguait leur large sourire blessant, cette vigueur et cette
turbulence.

       *       *       *       *       *

Nous sommes les Barbares, chantent-ils en se tenant par le bras, nous
sommes les convaincus. Nous avons donne a chaque chose son nom; nous
savons quand il convient de rire et d'etre serieux. Nous sommes sourds
et bien nourris, et nous plaisons--car de cela encore nous sommes juges,
etant bruyants. Nous avons au fond de nos poches la consideration, la
patrie et toutes les places. Nous avons cree la notion du ridicule
(contre ceux qui sont _differents_), et le type du bon garcon (tant la
profondeur de notre ame est admirable).

       *       *       *       *       *

--Ah! songeait-il, se mettant en marche, tout en flambant son quatrieme
cigare, petite chose le plus triomphant de ces repus! Oui, je me sens le
frere trebuchant des ames fieres qui se gardent a l'ecart une vision
singuliere du monde. Les choses basses peuvent limiter de toutes parts
ma vie, je ne veux point participer de leur mediocrite. Je me reconnais;
je suis toutes les imaginations et prince des univers que je puis
evoquer ici par trois idees associees. Que toutes les forces de mon
orgueil rentrent en mon ame. Et que cette ame dedaigneuse secoue la
sueur dont l'a souillee un indigne labeur. Qu'elle soit bondissante.
J'avais hate de cette nuit, o mon bien-aime, o moi, pour redevenir un
dieu.

       *       *       *       *       *

--Mon pauvre ami, que pensez-vous donc dejouer ainsi les jeunes dieux!
Hier vous parutes encore un enfant; vos reins s'etaient courbatures
pendant que vous interrogiez les contradictions des penseurs; a l'aube,
on vous a vu la peau fripee et dans les yeux de legeres fibrilles rouges
apres des experiences sentimentales.

--Qu'importe mon corps! Demence que d'interroger ce jouet! Il n'est rien
de commun entre ce produit mediocre de mes fournisseurs et mon ame ou
j'ai mis ma tendresse. Et quelque bevue ou ce corps me compromette,
c'est a lui d'en rougir devant moi.

--Mon pauvre ami, que pensez-vous donc? Vos idees, votre ame enfin,
cinquante que vous connaissez les possederent et les ont exprimees avec
des mots delicieux. Sachez donc que, n'etant pas neuf, vous paraissez
encore sec, essouffle, fievreux; qui donc pensez-vous charmer?

--Mes pensees, mon ame, que m'importe! Je sais en quelle estime tenir
ces representations imparfaites de mon moi, ces images fragmentaires et
furtives ou vous pretendez me juger. Moi qui suis la loi des choses, et
par qui elles existent dans leurs differences et dans leur unite,
pouvez-vous croire que je me confonde avec mon corps, avec mes pensees,
avec mes actes, toutes vapeurs grossieres qui s'elevent de vos sens
quand vous me regardez!

Il serait beau, dites-vous, d'etre petit-fils d'une race qui commanda,
et l'aieul d'une lignee de penseurs;--il serait beau que mon corps
offrit l'opulence des magnifiques de Venise, la grande allure de Van
Dyck, la morgue de Velasquez;--il serait beau de satisfaire pleinement
ma sensibilite contre une sensibilite pareille, et qu'en cette rare
union l'estime et la volupte ne fussent pas separees. Miseres, tout
cela! Fragments eparpilles du bon et du beau! Je sais que je vous
apparais intelligent, trop jeune, obscur et pas vigoureux; en verite, je
ne suis pas cela, mais simplement j'y habite. J'existe, essence immuable
et insaisissable, derriere ce corps, derriere ces pensees, derriere ces
actes que vous me reprochez; je forme et deforme l'univers, et rien
n'existe que je sois tente d'adorer.

Je me desinteresse de tout ce qui sort de moi. Je n'en suis pas plus
responsable que du ciel de mon pays, des maladies de la chose agraire et
de la depopulation.

Apres quoi si l'on me dit: "Prouvez-vous donc, temoignez que vous etes
un dieu." Je m'indigne et je reponds: "Quoi! comme les autres! me
definir, c'est-a-dire me limiter! me refleter dans des intelligences qui
me deformeront selon leurs, courbes! Et quel parterre m'avez-vous
prepare? Ma tache, puisque mon plaisir m'y engage, est de me conserver
intact. Je m'en tiens a degager mon Moi des alluvions qu'y rejette sans
cesse le fleuve immonde des Barbares."

       *       *       *       *       *

Ainsi se retrouvait-il faconne selon son desir.

       *       *       *       *       *

Et peu a peu l'amertume melee a ce tourbillon de pensees se fondait.
Abandonne dans un fauteuil, les pieds sur le marbre de la cheminee parmi
les paperasses, immobile ou bien ayant des gestes lents comme s'il
maniait des objets explosifs, il tenait son regard tendu sur ces idees
qui ne se revelent que dans un eclair. La solennite et la profondeur de
son emotion semblaient emplir la chambre comme un choeur. Son ivresse
n'etait pas de magnificence et d'isolement sur le grand canal au pied
des palais de Venise; elle ne venait pas non plus portee, sous un ciel
bas, par un vent apre, sur la bruyere immense de l'ocean breton; mais
entre ces murs nus et desesperants, ses moindres pensees prenaient une
intensite poussee jusqu'a un degre prodigieux. Il s'enfoncait avec
passion a en contempler en lui l'involontaire et grandiose procession
... Plenitude, sincerite d'ardeur, que ne peut vous faire sentir
l'analyse.

Porte sur ce fleuve enorme de pensees qui coule resserre entre le
coucher du soleil et l'aube, il lui semblait que, desormais debordant
cet etroit canal d'une nuit, le fleuve allait se repandre et l'emporter
lui-meme sur tout le champ de la vie. Delices de comprendre, de se
developper, de vibrer, de faire l'harmonie entre soi et le monde, de se
remplir d'images indefinies et profondes: beaux yeux qu'on voit au
dedans de soi pleins de passion, de science et d'ironie, et qui nous
grisent en se defendant, et qui de leur secret disent seulement: "Nous
sommes de la meme race que toi, ardents et decourages."

       *       *       *       *       *

Et ce ne sont pas la les pensees familieres, les cheres pensees
domestiques, de flanerie ou d'etude, que l'on protege, que l'on
rechauffe, qu'on voit grandir. A celles-la, le soir, comme a des
amoureuses nous parlons sur l'oreiller; nous leur ajoutons un argument
comme une fleur dans les cheveux: elles sont notre compagne et notre
coquetterie, et nous enlevons d'elles la moindre poussiere
d'imperfection. Bonheur paisible! mais dans leurs bras j'entends encore
le monde qui frappe aux vitres. Et puis, trop souvent cette angoisse
terrible: "Sont-elles bonnes? et leur beaute?" Un nuage passe: "D'autres
les ont possedees; demain elles me paraitront peut-etre froides, vides,
banales." Ah! cette secheresse! ces harassements de reprendre, a froid
et d'une ame retrecie, des theories qui hier m'echauffaient! Ah! presser
une imagination, systematiser, synthetiser, eliminer, affiner, comparer!
besogne d'ecoeurement! degout! d'ou l'on atteint la sterilite. Et devant
cet amas de reves gaches, le cerveau fourbu demeure toujours, affame
jusqu'au desespoir et ne trouvant plus rien, plus une rognure de systeme
a baratter.--Vraiment, je me soucie peu de connaitre ces angoisses.

Ce que j'aime et qui m'enthousiasme, c'est de creer. En cet instant je
suis une fonction. O bonheur! ivresse! je cree. Quoi? Peu importe; tout.
L'univers me penetre et se developpe et s'harmonise en moi. Pourquoi
m'inquieter que ces pensees soient vraies, justes, grandes? Leurs
epithetes varient selon les etres qui les considerent; et moi, je suis
tous les etres. Je frissonne de joie, et, comme la mere qui palpite d'un
monde, j'ignore ce qui nait en moi.

       *       *       *       *       *

Lourds soirs d'ete, quand sorti de la ville odieuse, pleine de buee, de
sueur et de gesticulations, j'allais seul dans la campagne et, couche
sur l'herbe jusqu'au train de minuit, je sentais, je voyais, j'etais
enivre jusqu'a la migraine d'un defile sensuel d'images faites de grands
paysages d'eau, d'immobilite et de sante dolente, doucement consolee
parmi d'immenses solitudes brutalisees d'air salin.--Ainsi dans cette
chambre seche roulait en moi tout un univers, apre et solennise.

       *       *       *       *       *

Comme il se promenait dans l'appartement a demi obscur, parlant tout
haut et par saccades et gesticulant, il heurta ses bottines jetees la
negligemment, avec la hate de sa rentree, et soudain il se rappela qu'il
devait passer chez son cordonnier, puisqu'a midi recommencait son
labeur. Deja sonnaient trois heures du matin: un decouragement
epouvantable l'envahit: il fallait maintenant tacher de dormir jusqu'a
l'heure de rentrer dans la cohue parmi les gens. Pour rafraichir
l'atmosphere enfievree, il ouvrit sur l'enorme Paris, qui, repu, lui
sembla se preparer au lendemain. Il se devetit avec ce calme presque
somnambulique qui nait, apres une violente surexcitation, de la
certitude de l'irremediable. Et longtemps avant de s'endormir il se
repetait, en la grossissant a chaque fois, l'horreur de la vie qu'il
subissait. Son sommeil fut agite et par troncons, a cause qu'il avait
trop fume: "Nous autres analyseurs, songeait-il, rien de ce qui se passe
en nous ne nous echappe. Je vois distinctement de petits morceaux de
rosbif qui bataillent, hideux et rouges, dans mon tube digestif." Et, le
corps fourmillant, il pliait et repliait ses oreillers pour elever sa
tete brulante.


       *       *       *       *       *


CHAPITRE SEPTIEME

       *       *       *       *       *

CONCORDANCE


_De longs affaissements alternaient avec ces surexcitations; mais son
anxiete, parfois adoucie, jamais ne s'apaisait._

_Certes il ne pretendait son degout universel justifie que contre
l'_espece; _il reconnaissait qu'appliquee a l'_individu _sa mefiance
avait souvent tort, car les caracteres specifiques se temoignent chez
chacun dans des proportions variables._

_Seulement il etait craintif de toute societe._

_Certes il estimait que sa vie, pour ceci et cela, pouvait paraitre
enviable, mais il meprisait les ames mediocres qui peuvent se satisfaire
pleinement._

       *       *       *       *       *

_C'est malgre lui qu'il manifestait avec cette violence le fond de sa
nature, que nous avons vu se former par cinq annees d'efforts, deux hors
du monde, trois a Paris. Silencieux et affaisse, il cachait le plus
possible ses sentiments, mais la meilleure refutation qu'il leur connut
consistait en un long bain vers dix heures du soir et une preparation de
chloral._

       *       *       *       *       *

AFFAISEMENT


C'etait, sur le bois de Boulogne, le ciel bas et voile des chansons
bretonnes. Il revint doucement, en voiture, sur le pave de bois, un peu
grise du luxe abondant des equipages, et satisfait de n'avoir aucun
labeur pour cette soiree ni le lendemain. Il dina sans enervement, dans
un endroit paisible et frais, servi par un garcon incolore. Il n'eut pas
conscience des phenomenes de la digestion, et attable devant le cafe
elegant et desert d'une silencieuse avenue, il gouta sans importuns le
leger echauffement des vingt minutes qui suivent un sage repas. Dans le
soir tombant, un peu froid pour faire plus agreable son londres blond
parfaitement allume, il contemplait de vagues metaphysiques, charmantes
et qu'il ne savait trop distinguer des fines et rapides jeunes filles
s'echappant a cette heure de leurs ateliers ingenieux de couture.
Etaient-elles dans son ame, ou les voyait-il reellement sous ses yeux?
pour qu'il prit souci de l'eclairer cet affaissement reveur etait trop
doux.

       *       *       *       *       *

Bientot, mortifie des durs batons de sa chaise, il se leva et dut se
choisir une occupation, un lieu ou il eut sa raison d'etre ce soir dans
cet ocean mesquin de Paris.

... A dix minutes de marche, il sait un endroit certainement plein de
camarades. On arrive, on est surpris et illumine de se revoir; on se
serre cordialement la main, chacun selon son tic (deux doigts avec
nonchalance, ou cordialement _en camarade loyal,_ ou d'une main humide,
ou sans lever les yeux _a l'homme preoccupe,_ ou en disant: "mon
vieux"). Puis quoi! les bavardages connus, les doleances, de petites
envies. Aupres de ces braves gaillards, identiques hier et demain, je
n'irai pas risquer ma quietude. Tandis que les muscles de leurs visages
et les secretes transitions de leurs discours revelent qu'ils mettent
leur honneur et leur joie dans les mediocres sommes et faveurs ou ils se
hissent, ils n'arretent pas de stigmatiser, avec emportement et naivete,
les concessions de leurs aines. Le plus agacant est que, cramponnes a
des opinions fragmentaires qu'ils recurent du hasard, ils s'indignent
contre celui qui tient d'egale valeur ce qu'ils meprisent et ce qu'ils
exaltent, comme si toutes attitudes n'etaient pas egalement
insignifiantes et justifiees.

       *       *       *       *       *

... Dans le monde, a ce debut de l'ete, plus de receptions tapageuses.
Aux salons reposes et frais, quinze a vingt personnes se succedent
doucement, qui approuvent quelque chose en prenant une tasse de the.
Que n'allait-il s'y delasser? On rencontre dans la societe, a defaut
d'affection, des gens affectueux et bien eleves. Les impressions qu'on y
echange, prevues, un peu trop lucides, du moins n'eveillent jamais ce
malaise que nous fait la verve heurtee des jeunes gens. "Peu repandu, je
sais mal, avouait-il, l'intrigue de ces banquiers, fonctionnaires,
politiciens et mondaines; je ne distingue guere leurs petitesses, et,
dans un milieu de bon ton, je tiens volontiers galant homme tout causeur
bienveillant et bref."--Helas! sa douloureuse sensibilite lui fermait
ces elegants loisirs. Il le confessait avec clairvoyance: "Je n'ai pas
souvenir d'une connaissance de salon, la plus frivole et furtive, qui ne
m'ait mortifie des l'abord par quelque parole, insignifiante mais ou je
savais trouver, malgre que je me tinsse, de la peine et de l'irritation.
J'excepte deux ou trois femmes, qui me distinguerent avec un gout
charmant, et leur accueil m'eut transporte, si l'impuissance de paraitre
en une seule minute tout ce que je puis etre n'avait alors gate mon naif
epanouissement et si profondement qu'aujourd'hui encore, dans mes
instants de fatuite, la soudaine evocation de ces circonstances me
resserre." Imagination penible qu'a part soi il comparait a la vanite
pointilleuse des campagnards, mais enfoncee si avant dans sa chair qu'il
pouvait la cacher mais non point ne pas en souffrir.

       *       *       *       *       *

... Une troisieme distraction s'offrait: la musique. Amie puissante,
elle met l'abondance dans l'ame, et, sur la plus seche, comme une
humidite de floraison. Avec quelle ardeur, lui, mecontent honteux,
pendant les noires journees d'hiver, n'aspirait-il pas cette vie
sentimentale des sons, ou les tristesses meme palpitent d'une si large
noblesse! La musique ne lui faisait rien oublier; il n'eut pas accepte
cette diminution; elle haussait jusqu'au romantisme le ton de ses
pensees familieres. Pour quelques minutes, parmi les nuages d'harmonie,
le front touche d'orgueil comme aux meilleures ivresses du travail
nocturne, il se convainquait d'avoir ete _elu_ pour des infortunes
speciales.--Mais dans cette molle soiree de tiedeur il repugnait a toute
secousse. "Je me garderai, quand mon humeur sommeille, de lui donner les
violons; leur puissance trop imploree decroit, et leur vertu ne saurait
etre mise en reserve qui se subtilise avec le soupir expirant de
l'archet."

       *       *       *       *       *

Il alla simplement se promener au parc Monceau.

Quoique le soir elle sente un peu le marecage, il aimait cette nursery.
La, solitaire et les mains dans ses poches, il se permettait
d'abandonner l'air gaillard et sur de soi, uniforme du boulevard. Tant
etait douce sa philosophie, il estimait que choquer les moeurs de la
majorite ne fut jamais spirituel. "Les gens m'epouvantent, ajoutait-il,
mais a la veille d'un dimanche ou je pourrai m'enfermer tout le jour,
j'ai pour l'humanite mille indulgences. Mes mechancetes ne sont que des
crises, des exces de coudoiement. Je suis, parmi tous mes agres
admirables et parfaits, un capitaine sur son vaisseau qui fuit la vague
et s'enorgueillit uniquement de flotter ... Oh! je me fais des
objections; petites phrases de Michelet si penetrantes, brulantes du
culte des groupes humains! amis, belles ames, qui me communiquez au
dessert votre sentiment de la responsabilite! moi-meme j'ai senti une
energie de vie, un souffle qui venait du large, le soir, sur le mail,
quand les militaires soufflaient dans leurs trompettes retentissantes.
--Ce n'est donc pas que je m'admire tout d'une piece, mais je me plais
infiniment."

       *       *       *       *       *

Dans son epaule, une nevralgie lancina soudain, qui le guerit sans plus
de sa deplaisante fatuite. Humant l'humidite, il se hata de fuir. Puis
reprenant avec ponderation sa politique:

"La reflexion et l'usage m'engagent a ensevelir au fond de mon ame ma
vision particuliere du monde. La gardant immaculee, precise et
consolante pour moi a toute heure, je pourrai, puisqu'il le faut,
supporter la bienveillance, la sottise, tant de vulgarites des gens.--Je
saurai que moi et mes camarades, jeunes politiciens, nous plairons, par
quelles approbations! dans les couloirs du Palais-Bourbon. Et si l'on
agrandit le jeu, j'imagine qu'on trouvera, dans cette souplesse a se
garder en meme temps qu'on parait se donner, un plaisir aigu de mepris.
Equilibre pourtant difficile a tenir! L'homme interieur, celui qui
possede une vision personnelle du monde, parfois s'echappe a soi-meme,
bouscule qui l'entoure et, se revelant, annule des mois merveilleux de
prudence; s'il se plie sans eclat a servir l'univers vulgaire, s'il
fraternise et s'il ravale ses degouts, je vois l'amertume amassee dans
son ame qui le penetre, l'aigrit, l'empoisonne. Ah! ces faces bilieuses,
et ces levres sechees, avec bientot des coliques hepatiques!"

       *       *       *       *       *

Il s'arreta dans son raisonnement, un peu inquiet de voir qu'une fois
encore, ayant pose la verite (qui est de respecter la majorite), les
raisonnements se derobaient, le laissant en contradiction avec soi-meme.
Toujours atteindre au vide! Il reprit opiniatrement par un autre cote sa
rhapsodie:

       *       *       *       *       *

"Avec quoi me consoler de tout ce que j'invente de tourner en degout?
(Et cette petite formule, deplaisante, trop maigre, desolait sa vie
depuis des mois.)

"Un jour viendra ou ce systeme, d'apres lequel je plie ma conduite, me
deplaira. Aux heures vagues de la journee, souvent, par une fente
brusque sur l'avenir, j'entrevois le desespoir qui alors me tournera
contre moi-meme, alors qu'il sera trop tard.

"C'est pitie que dans ce quartier desert je sois seul et indecis a
remuer mes vieilles humeurs, que fait et defait le hasard des
temperatures. Et ce soir, avec ce perpetuel resserrement de l'epigastre
et cette insupportable angoisse d'attendre toujours quelque chose et de
sentir les nerfs qui se montent et seront bientot les maitres, ressemble
a tout mes soirs, sans treve agites comme les minutes qui precedent un
rendez-vous.

"Ceux de mon age, _eversores_, des ravageurs, dit saint Augustin, ont
une jactance dont je suis triste; ils sont sanguins et spontanes; ils
doivent s'amuser beaucoup, car ils se donnent en s'abordant de grands
coups sur les epaules et souvent meme sur le plat du ventre, avec
enthousiasme. Moi qui repugne a ces petulances et a leurs gourmes, plus
tard, impotent, assis devant mes livres, ne souffrirai-je pas de m'etre
eloigne des ivresses ou des jeunes femmes, avec des fleurs, des parfums
violents et des corsages delicats, sont gaies puis se deshabillent. Et
voila mon moindre regret pres de tant de succes proposes, autorite,
fortune, qu'irrevocablement je refuse. Refuses! qui le croira. Ou
m'arreterais-je si je me decidais a vouloir?... Helas! quelque vie que
je mene, toujours je me tourmenterai d'une acrete mecontente, pour
n'avoir pu mener parallelement les contemplations du moine, les
experiences du cosmopolite, la speculation du boursier et tant de vies
dont j'aurais su agrandir les delices."

Cependant, par de rapides frottements il echauffait son rhumatisme, et
il circulait dans ce pate de maisons mornes, rue de Clichy, square
Vintimille, rue Blanche, parmi lesquelles il ressentait alors un
singulier melange de degout et de timidite, jusqu'a ne pouvoir prononcer
leurs noms sans malaise, car il y avait recemment habite. Et le souvenir
des espoirs, des echecs, des angoisses, tant de degouts subis des
Barbares! precisant sa pensee, il tente, une fois encore, de reconnaitre
sa position dans la vision commune de l'univers:

       *       *       *       *       *

"A certains jours, se disait-il, je suis capable d'installer, et avec
passion, les plans les plus ingenieux, imaginations commerciales, succes
mondains, voie intellectuelle, enviable dandysme, tout au net, avec les
devis et les adresses dans mes cartons. Mais aussitot par les Barbares
sensuels et vulgaires sous l'oeil de qui je vague, je serai controle,
estime, cote, toise, apprecie enfin; ils m'admonesteront, reformeront,
redresseront, puis ils daigneront m'autoriser a tenter la fortune; et je
serai exploite, humilie, vexe a en etre etonne moi-meme, jusqu'a ce
qu'enfin, excede de cet abaissement et de me renier toujours, je m'en
revienne a ma solitude, de plus en plus resserre, fane, froid, subtil,
aride et de moins en moins loquace avec mon ame.

"Oui, c'est trop tard pour renoncer d'etre l'abstraction qu'on me voit.
Je fus trop acharne a verifier de quoi etait faite mon ardeur. Pour
m'eprouver, je me touchai avec ingeniosite de mille traits aigus
d'analyse jusque dans les fibres les plus delicates de ma pensee. Mon
ame est toute dechiree. Je fatigue a la reparer. Mes curiosites, jadis
si vives et agreables a voir: tristesse et derision. Et voila bien la
guitare demodee de celui qui ne fut jamais qu'un enfant de promesse!
Tristesse, tu n'interesses plus aujourd'hui que des fabricants de
pilules, qui te vaincront par la chimie. Derision! m'etant mange la tete
comme un oeuf frais, il ne reste plus que la coquille; juste l'epaisseur
pour que je sourie encore.

"Mon sourire a perdu sa fatuite. Je pensais me sourire a moi-meme, et
j'ai perdu pied dans l'indefini a me hasarder hors la geographie morale.
La tache n'etait pas impossible. J'ai trop voulu me subtiliser. Fouille,
aminci, je me refuse desormais a de nouvelles experiences.

"Je ne sais plus que me repeter; mes degouts meme n'ont plus de verve:
simples souvenirs mis en ordre! Chemins d'anemie, miseres du passe, je
vous vois mesquins du haut de la loi que j'ebauchai, ridicules avec les
yeux du vulgaire.

"Ce que j'appelais mes pensees sont en moi de petits cailloux, ternes et
secs, qui bruissent et m'etouffent et me blessent.

Je voudrais pleurer, etre berce; je voudrais desirer pleurer. Le voeu
que je decouvre en moi est d'un ami, avec qui m'isoler et me plaindre,
et tel que je ne le prendrais pas en grippe.

       *       *       *       *       *

"J'aurais passe ma journee tant bien que mal sous les besognes. Le soir,
tous soirs, sans appareil j'irais a lui. Dans la cellule de notre amitie
fermee au monde, il me devinerait; et jamais sa curiosite ou son
indifference ne me feraient tressaillir. Je serais sincere; lui
affectueux et grave. Il serait plus qu'un confident: un confesseur. Je
lui trouverais de l'autorite, ce serait "mon aine"; et, pour tout dire,
il serait a mes cotes? moi-meme plus vieux. Telle sensation dont vous
souffrez, me dirait-il, est rare meme chez vous; telle autre que vous
pretez au monde, vous est une vision speciale; analysez mieux. Nous
suivrions ensemble du doigt la courbe de mes agitations; vous etes au
pire, dirait-il; l'aube demain vous calmera. Et si mon cerveau trop
sillonne par le mal se refusait a comprendre, et, cette supposition est
plus triste encore, si je meprisais la verite par orgueil de malade,
lui, sans mechantes paroles, modifierait son traitement. Car il serait
moins un moraliste qu'un complice clairvoyant de mon acrete. Il
m'admirerait pour des raisons qu'il saurait me faire partager; c'est
quand la fierte me manque qu'il faut violemment me secourir et me mettre
un dieu dans les bras, pour que du moins le pretexte de ma lassitude
soit noble. Dans mes detestables lucidites et expansions, il saurait me
donner l'ironie pour que je ne sois pas tout nu devant les hommes. La
secheresse, cette reine ecrasante et desolee qui s'assied sur le coeur
des fanatiques qui ont abuse de la vie interieure, il la chasserait.
A moi qui tentai de transfigurer mon ame en absolu, il redonnerait
peut-etre l'ardeur si bonne vers l'absolu. Ah! quelque chose a desirer,
a regretter, a pleurer! pour que je n'aie pas la gorge seche, la tete
vide et les yeux flottants, au milieu des militaires, des cures, des
ingenieurs, des demoiselles et des collectionneurs."

       *       *       *       *       *

Marcher dans les rues, ceder le trottoir, heurter celui-ci et respecter
son propre rhumatisme secoue et coupe les idees. Au milieu de son
emotion, ce jeune homme se mit tout a coup a rever de la vie qu'il
s'installerait, s'il parvenait a supporter le contact des Barbares;

"Je serais, pour qu'on ne m'ecrase pas, bon, aimable, rare et sans y
paraitre tres circonspect.

"Puis j'aurais un bon cuisinier pour lestement me preparer des mets
legers et qui, dans une office fraiche, ou j'irais pres de lui parfois
m'instruire en buvant un verre de quinquina, se distrairait le long du
jour a feuilleter des traites d'hygiene.

"J'aurais encore quelque voiture, luisante et douce et de lignes nettes,
pour visiter commodement certaines curiosites du vieux Paris, ou il faut
apporter le guide Joanne, gros format.

"Chaque annee, de rapides voyages de trente jours me meneraient a Venise
pour ennoblir mon type, a Dresde pour rever devant ses peintures et ses
musiques, au Vatican et a Berlin pour que leurs antiques precisent mes
reves. Enfin, a tous instants, je monterais en wagon; c'est le temps de
dormir, et je me reveille, loin de tous, grelottant dans la brise, en
face du va-et-vient admirable de l'heroique ocean breton, male et
paternel."

       *       *       *       *       *

Rentre chez lui, il calcula sur papier le revenu necessaire a ce train
de vie et les besognes qu'il lui en couterait. Puis il sourit de cet
enfantillage--qui pourtant ne laissa pas de l'impressionner.

Ensuite accable, il ne trouva plus la moindre reflexion a faire ... o
maitre qui guerirait de la secheresse.

       *       *       *       *       *

C'est ce soir-la que decidement incapable de s'echauffer sans un
bouleversement de son univers interieur, toujours possible mais que
depuis des mois il esperait en vain, timide et affaisse devant l'avenir,
tourmente d'insomnies, il eut le gout de se souvenir, de repeter les
emotions, les visions du monde dont jadis il s'etait si violemment
echauffe. Il lui souriait de se caresser et de se plaindre dans cette
monographie, aux heures que lui laissaient libres son patron et les
solliciteurs de ce depute sous-secretaire d'Etat.

Il ne s'efforca nullement de combiner, de prouver, ni que ses tableaux
fussent agreables. Il copiait strictement, sans ampleur ni habilete, les
divers reves demeures empreints sur sa memoire depuis cinq ans.
Seulement a cette heure de sterilite, il s'etonnait parfois de retrouver
dans son souvenir certains acces de tendresse ou de haine. Est-il
possible que j'aie declame! J'esperais cela! O naivete! Il rougissait.
Et malgre sa sincerite, ca et la vous devinerez peut-etre qu'il a mis la
sourdine, par respect pour le lecteur et pour soi-meme.

Souvent, tres souvent, fatigue, perdu dans cette casuistique monotone,
touche du soupcon qu'il n'avait connu que des enfantillages, plus
effraye encore a l'idee de recommencer une vraie vie serieuse, ferme,
utile, il s'interrompait:

       *       *       *       *       *

O maitre, maitre, ou es-tu, que je voudrais aimer, servir, en qui je me
remets!"


       *       *       *       *       *


O maitre,

Je me rappelle qu'a dix ans, quand je pleurais contre le poteau de
gauche, sous le hangar au fond de la cour des petits, et que les
cuistres, en me bourradant, m'affirmaient que j'etais ridicule, je
m'interrogeais avec angoisse! "Plus tard, quand je serai une grande
personne, est-ce que je rougirai de ce que je suis aujourd'hui?"--Je ne
sais rien que j'aime autant et qui me touche plus que ce gamin, trop
sensible et trop raisonneur, qui m'implorait ainsi, il y a quinze ans.
Petit garcon, tu n'avais pas tort de mepriser les cuistres,
dispensateurs d'eloge et ordonnateurs de la vie, de qui tu dependais;
tu montrais du gout de te plaire, de fois a autre, par les temps humides,
a pleurer dans un coin plutot que de jouer avec ceux que tu n'avais pas
choisis. Crois bien que les soucis et les pretentions des grandes
personnes ont continue a m'etre souverainement indifferents. Aujourd'hui
comme alors, je sens en elles l'ennemi; pres d'elles je retrouve le
dedain et la timidite que t'inspirait la mediocrite de tes maitres.

Rien de mes emotions de jadis ne me paraitrait leger aujourd'hui. J'ai
les memes nerfs; seul mon raisonnement s'est fortifie, et il m'enseigne
que j'avais tort, quand, tous m'ayant blesse, je disais en moi-meme:
"Ils verront bien, un jour." Chaque annee, a chaque semaine presque,
j'ai pu repeter: "Ils verront bien", ce mot des enfants sans defense
qu'on humilie. Mais je n'ai plus le desir ni la volonte de manifester
rien qui soit digne de moi. L'effort egoiste et apre m'a sterilise. Il
faut, mon maitre, que tu me secoures.

Je n'ai plus d'energie, mais compte qu'a la sensibilite violente d'un
enfant je joins une clairvoyance des longtemps avertie. Et je te dis
cela pour que tu le comprennes, ce n'est pas de conseils mais de force
et de fecondite spirituelle que j'ai besoin.

Je sais que ce fut mon tort et le commencement de mon impuissance de
laisser vaguer mon intelligence, comme une petite bete qui flaire et
vagabonde. Ainsi je souffris dans ma tendresse, ayant jete mon sentiment
a celle qui passait sans que ma psychologie l'eut elue. Le secret des
forts est de se contraindre sans repit.

Je sais aussi,--puisque le decor ou je vis m'est attriste par mille
souvenirs, par des sensations confuses incarnees dans les tables du
boulevard, dans les souillures de ce tapis d'escalier, dans l'odeur fade
de ce fiacre roulant,--je sais des endroits intacts ou veillent mille
chef-d'oeuvres, et quoique j'ai toujours eprouve que les choses tres
belles me remplissaient d'une acre melancolie par le retour qu'elles
m'imposent sur ma petitesse, je pense qu'une syllabe dite doucement les
passionnerait.

Je sais, mais qui me donnera la grace? qui fera que je veuille! O
maitre, dissipe la torpeur douloureuse, pour que je me livre avec
confiance a la seule recherche de mon absolu.

Cette legende alexandrine, qui m'engendra autrefois a la vie
personnelle, m'enseigne que mon ame, etant remontee dans sa tour
d'ivoire qu'assiegent les Barbares, sous l'assaut de tant d'influences
vulgaires se transformera pour se tourner vers quel avenir?

Tout ce recit n'est que l'instant ou le probleme de la vie se presente a
moi avec une grande clarte. Puisqu'on a dit qu'il ne faut pas aimer en
paroles mais en oeuvres, apres l'elan de l'ame, apres la tendresse du
coeur, le veritable amour serait d'agir.

Toi seul, o mon maitre, m'ayant fortifie dans cette agitation souvent
douloureuse d'ou je t'implore, tu saurais m'en entretenir le bienfait,
et je te supplie que par une supreme tutelle, tu me choisisses le
sentier ou s'accomplira ma destinee.

Toi seul, o maitre, si tu existes quelque part, axiome, religion ou
prince des hommes.


       *       *       *       *       *






End of the Project Gutenberg EBook of Le culte du moi 1, by Maurice Barres

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law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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