The Project Gutenberg EBook of Jean Ziska, by George Sand

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Title: Jean Ziska

Author: George Sand

Release Date: April 9, 2005 [EBook #15584]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JEAN ZISKA ***




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[Illustration]




                            JEAN ZISKA

                 PISODE DE LA GUERRE DES HUSSITES



                              NOTICE


J'ai crit _Jean Ziska_ entre la premire et la seconde partie
de _Consuelo_, c'est--dire entre _Consuelo_ et la _Comtesse de
Rudolstadt_. Ayant eu  consulter des livres sur l'histoire des derniers
sicles de la Bohme, o j'avais plac la scne de mon roman, je fus
frappe de l'intrt et de la couleur de cette histoire des Hussites,
qui n'existait en franais que dans un ouvrage long, indigeste, diffus,
quasi impossible  lire. Et pourtant ce livre avait sa valeur et ses
cts saisissants pour qui avait la patience de les attendre  venir. Je
crois en avoir extrait la moelle en conscience et rtabli la clart qui
s'y noyait sous le dsordre des ides et la dissmination des faits.

GEORGE SAND.
Nohant, 17 janvier 1853.


L'histoire de la Bohme est peu rpandue chez nous. Pour en faire une
tude particulire il faudrait savoir le bohme et le latin. Or, ne
sachant pas mieux l'un que l'autre, je me vois forc d'extraire d'un
gros livre, estimable autant qu'indigeste, quelques pages sur la guerre
des Hussites, comme explications, comme _pices  l'appui_ (c'est ainsi
qu'on dit, je crois), enfin comme documents  consulter entre les deux
sries principales d'aventures que j'ai entrepris de raconter sous le
titre de _Consuelo_. En parcourant la Bohme  la piste de mon hrone,
j'avais t frapp du souvenir des antiques prouesses de Jean Ziska et
de ses compagnons. Je pris alors quelques notes; et ce sont ces notes
que je publie maintenant, avec prire aux lecteurs de ne prendre ceci ni
pour un roman ni pour une histoire, mais pour le simple rcit de faits
vritables dont j'ai cherch le sens et la porte, dans mon sentiment
plus que dans les tnbres de l'rudition. Les personnes qui s'adonnent
 la lecture du roman ne se piquent pas, en gnral, d'un plus grand
savoir que celles qui l'crivent. Il est donc arriv que plusieurs dames
m'ont demand ingnument o le comte Albert de Rudolstadt avait t
pcher Jean Ziska; ce que Jean Ziska venait faire dans mon roman, sur la
scne du dix-huitime sicle; enfin si Jean Ziska tait une fiction ou
une figure historique. Bien loin de ddaigner cette sainte ignorance, je
suis charm de pouvoir faire part  mes patientes lectrices du peu que
j'ai lu sur cette matire, et de l'enrichir de quelques contradictions
que je me suis permis de puiser  meilleure source; oserai-je dire
quelquefois sous mon bonnet? Pourquoi non? J'ai toujours eu la
persuasion qu'un savant sec ne valait pas un colier qui sent parler
dans son coeur la conscience des faits humains.

Mon rcit commence  la fin de ce fameux et scandaleux concile de
Constance, o les bchers de Jean Huss et de Jrme de Prague vinrent
apporter un peu de distraction aux ennuis des vnrables pres et des
prlats qui sigeaient dans la docte assemble. Ou sait qu'il s'agissait
d'avoir un pape au lieu de deux qui se disputaient fort scandaleusement
l'empire du monde spirituel. On russite en avoir trois. La discussion
fut longue, fastidieuse. Les riches abbs et les majestueux vques
avaient bien l leurs matresses; Constance tait devenu le rendez-vous
des plus belles et des plus opulentes courtisanes de l'univers; mais que
voulez-vous? On se lasse de tout. L'glise de ce temps-l n'tait pas
ne pour la volupt seulement; elle sentait ses apptits de domination
singulirement mconnus chez les nations remuantes et troubles: le
besoin d'un peu de vengeance se faisait naturellement sentir. Le grand
thologien Jean Gerson tait venu l de la part de l'Universit de Paris
pour rclamer la condamnation d'un de ses confrres, le docteur Jean
Petit, lequel avait fait, peu d'annes auparavant, l'apologie de
l'assassinat du duc d'Orlans, sous la forme d'une thse en faveur du
_tyrannicide_. Jean Petit tait la crature du meurtrier Jean-sans-Peur,
duc de Bourgogne; Jean Gerson, quoique dvou aux d'Orlans, tait anim
d'un sentiment plus noble en apparence. Il avait  coeur de dfendre
l'honneur de l'Universit, et de fltrir les doctrines impies de
l'avocat sanguinaire. Il n'obtint pas justice; et voulant assouvir son
indignation sur quelqu'un, il s'acharna  la condamnation de Jean Huss,
le docteur de l'Universit de Prague, le thologien de la Bohme, le
reprsentant des liberts religieuses que cette nation revendiquait
depuis des sicles.

A coup sr, ce fut une trange manire de prouver l'horreur du sang
rpandu, que d'envoyer aux flammes un homme de bien pour une dissidence
d'opinion[1]; mais telle tait la morale de ces temps; et il faut bien,
sans trop d'pouvante, contempler courageusement le spectacle des
terribles maladies au milieu desquelles se dveloppait la virilit
de l'intelligence, retenue encore dans les liens d'une adolescence
fougueuse et aveugle. Sans cela nous ne comprendrons rien  l'histoire,
et ds la premire page nous fermerons ce livre crit avec du sang.
Ainsi, mes chres lectrices, point de faiblesse, et acceptez bien
ceci avant de regarder la sinistre figure de Jean Ziska: c'est qu'au
quinzime sicle, pour ne parler que de celui-l, rois, papes, vques
et princes, peuple et soldats, barons et vilains, tous versaient le sang
comme aujourd'hui nous versons l'encre. Les nations les plus civilises
de l'Europe offraient un vaste champ de carnage, et la vie d'un homme
pesait si peu dans la main de son semblable, que ce n tait pas la peine
d'en parler.

[Note 1: Soit dgot des affaires, soit remords de conscience, Jen
Gerson alla finir ses jours dans un couvent o il crivit l'_Imitation
de Jesus-Christ_, et plus tard la dfense de Jeanne d'Arc. Voyez  cet
gard l'excellente _Histoire de France_ de M. Henri Martin.]

Est-ce  dire que le sentiment du vrai, la notion du juste, fussent
inconnus aux hommes de ce temps? Hlas! quand on regarde l'ensemble, on
est prt  dire que oui; mais quand on examine mieux les dtails, on
retrouve bien dans cette divine cration qu'on appelle l'humanit,
l'effort constant de la vrit contre le mensonge, du juste contre
l'injuste. Les crimes, quoique innombrables, ne passent pas inaperus.
Les contemporains qui nous en ont transmis le rcit lugubre en gmissent
avec partialit, il est vrai, mais avec nergie. Chacun pleure ses
partisans et ses amis, chacun maudit et rprouve les forfaits d'autrui;
mais chacun se venge, et le droit des reprsailles semble tre un droit
sacr chez ces farouches chrtiens qui ne croient pas au bienfait
terrestre de la misricorde. On discute ardemment la justice des causes,
on n'examine jamais celle des moyens; cette dernire notion ne semble
pas tre close. La philosophie que le dix-huitime sicle a prche
sous le nom de tolrance, a t le premier tendard lev sur le monde
pour guider, vers la charit chrtienne les esprits du catholicisme.
Jusque-l le catholicisme prche avec le bourreau  sa droite et le
confesseur  sa gauche, et alors mme que la tolrance s'efforce de
lui faire congdier le tourmenteur, le catholicisme rsiste, menace,
anathmatise, brle les crits de Jean-Jacques Rousseau, traite Voltaire
d'Antchrist, et fait une scission clatante, ternelle peut-tre avec
la philosophie.

Ainsi donc, au quinzime sicle, la guerre, partout la guerre. La guerre
est le dveloppement invitable de l'unit sociale et de l'ducation
religieuse. Sans la guerre, point de nationalit, point de lumire
intellectuelle, pas une seule question qui puisse sortir des tnbres.
Pour chapper  la barbarie, il faut que notre race lutte avec tous les
moyens de la barbarie. Le combat ou la mort, la lutte sanguinaire ou
le nant; c'est ainsi que la question est invinciblement pose.
Acceptez-la, ou vous ne trouvez dans l'histoire de l'humanit qu'une
nuit profonde, dans l'oeuvre de la Providence que caprice et mensonge.

Il me fallait insister sur cotte vrit, devenue banale, avant de vous
introduire sur l'arne fumante de la Bohme. Si je vous y faisais entrer
d'emble, lectrice dlicate, pouvante de heurter  chaque pas des
monceaux de ruines et de cadavres, vous penseriez peut-tre que la
Bohme tait alors une nation plus barbare que les autres; je dois donc,
au pralable, vous prier, Madame, de jeter un coup d'oeil sur notre
belle France, et de voir ce qu'elle tait  cette poque, c'est--dire
durant les dernires annes de l'infortun Charles VI. D'un ct les
Armagnacs ravageant les campagnes jusqu'aux, portes de Paris, pillant et
massacrant sans merci leurs compatriotes; un sire de Vauru pendant au
chne de Meaux une cinquantaine de pices de gibier humain qu'on y
voyait _brandiller_ tous les matins[2]; un dauphin de France assassinant
son parent en trahison sur le pont de Montereau, emprisonnant sa mre,
abandonnant son pre idiot  tous les maux de sa condition et  tous les
dangers de son ineptie: de l'autre, un duc de Bourgogne, assassin de son
proche parent, faisant justice de ses ennemis dans Paris,  l'aide du
bourreau Capeluche, des bouchers et des corcheurs; chaque parti vendant
 son tour sa patrie  l'Angleterre; l'Anglais aux portes de Paris; dans
Paris la famine, la peste, l'anarchie, le dcouragement, les vengeances
inutiles et froces, les prisonniers mourant de faim dans les cachots ou
gorgs par centaines au Chtelet; la Seine encombre de sacs de cuir
remplis de cadavres; une reine obse plonge dans la dbauche, chaque
membre de la famille royale volant les trsors de la couronne, dvastant
les glises, crasant le peuple d'impts; celui-ci faisant fondre la
chsse le Saint-Louis pour payer une orgie, celui-l arrachant aux
misrables leur dernire obole pour une campagne contre l'ennemi qu'il
n'ose pas seulement songer  entreprendre; les bandes de soldats
mercenaires rclamant en vain leur paye, et recevant pour ddommagement
la permission de mettre le pays  feu et  sang; et le jour des
funrailles de Charles VI, o il ne restait pas un seul de ces princes
pour accompagner son cercueil, le duc de Bedfort criant sur cette tombe
maudite: Vive le roi de France et d'Angleterre, Henri VI!

[Note 2: Voy. Henri Martin.]

Eh bien, pendant cette agonie de la France, la Bohme prsentait un
spectacle non moins terrible, mais hroque et grandiose. Une poigne de
fanatiques invincibles repoussait les immenses armes de la Germanie;
les massacres et les incendies servaient du moins  tenter un grand
coup, une oeuvre patriotique; et si la Bohme finit par succomber,
ce fut avec autant de gloire que _ces vaillantes gens_ de Gand, dont
l'histoire est quasi contemporaine.




                                 I.


Wenceslas de Luxembourg rgnait en Bohme. La France avait vu ce
monarque grossier lorsqu'il tait venu confrer  Reims avec les princes
du saint-empire et les princes franais pour l'exclusion de l'antipape
Boniface. Les moeurs bassement crapuleuses de Wenceslas choqurent
fort la cour de France, qui mettait au moins de l'lgance dans le
libertinage: l'empereur tait ivre ds le matin quand on allait le
chercher pour les confrences[3]. A l'poque du concile de Constance et
du supplice de Jean Huss, il y avait quinze ans que Wenceslas n'tait
plus empereur. Son frre Sigismond avait russi  le faire dposer par
les lecteurs du saint-empire, dans l'esprance de lui succder; mais
il fut du dans son ambition, et la dite choisit Rupert, lecteur
palatin, entre plusieurs concurrents, dont l'un fut assassin par
les autres. Cette lection ne fut pas gnralement approuve.
Aix-la-Chapelle refusa de confrer  Rupert le titre de _roi des
Romains;_ plusieurs autres villes du saint-empire reculrent devant la
violation du serment qu'elles avaient prt au successeur lgitime de
Charles IV[4]. Une partie des domaines impriaux paya les subsides 
Wenceslas, l'autre  Rupert. Sigismond brocha sur le tout, inonda la
Bohme de ses garnisons et la dsola de ses brigandages, s'arrogeant la
souverainet effective en attendant mieux, perscutant son frre
dans l'intrieur de son royaume, soulevant la nation contre lui, et
s'efforant d'user les derniers ressorts de cette volont dj morte.
Ainsi rien ne ressemblait plus  la papaut que l'Empire, puisqu'on vit
vers le mme temps trois papes se disputer la tiare, et trois empereurs
s'arracher le sceptre des mains. Et l'on peut dire aussi que rien ne
ressemblait plus  la France que la Bohme. A l'une un roi fainant,
poltron, ivrogne, abruti;  l'autre un pauvre alin, moins odieux et
aussi impuissant. A la France, les dissensions des Armagnacs et des
Bourgognes, et la fureur du peuple entre deux. A la Bohme, les ravages
de Sigismond, la rsistance  la fois molle et cruelle de la cour, et la
voix du peuple, au nom de Jean Huss, prcipitant l'orage. Mais l fut
grande cette voix du peuple, que trop de malheurs et de divisions
touffaient chez nous sous le billon de L'tranger.

[Note 3: Henri Martin.]

[Note 4: Mort en 1378.]

Wenceslas s'tait rendu odieux ds le principe par ses moeurs brutales
et son inaction. En 1384, quelques seigneurs s'tant dclars
ouvertement contre lui, il appela des consuls allemands,  l'exclusion
de ceux du pays, pour maintenir ses sujets dans l'obissance, et fit
prir les mcontents sur la place publique. La fire nation bohme ne
put souffrir cet outrage, et ne lui pardonna jamais d'avoir appel des
trangers  son aide pour dcimer sa noblesse. Ce fut le principal
prtexte allgu dans le soulvement qui clata par la suite, et o Jean
Huss, au nom de l'Universit de Prague, eut beaucoup de part. On lui
reprocha encore amrement le meurtre de Jean de Npomuck, ce vnrable
docteur, qu'il avait fait jeter dans la Moldaw pour n'avoir pas voulu
lui rvler la confession de sa femme. Enfin la mort de cette pieuse
et douce Jeanne fut impute  ses mauvais traitements. Tour  tour
spoliateur des biens de son clerg et perscuteur des hrtiques, accus
par les orthodoxes d'avoir laiss couver et clore l'hrsie hussite,
par les rformateurs d'avoir abandonn Jean Huss aux fureurs du concile
et maltrait ses disciples, il ne trouva de sympathie nulle part, parce
qu'il n'avait jamais prouv de sympathie pour personne. Sigismond aida
les mcontents  lui faire un mauvais parti, et un beau matin, en 1393,
l'empereur Wenceslas fut mis aux arrts dans la maison de ville, ni plus
ni moins qu'un ivrogne ramass par la patrouille. Il s'en chappa tout
nu dans un bateau, o une femme du peuple le recueillit,  telles
enseignes qu'il en fit, dit-on, sa femme. Cependant Sigismond, levant le
masque, fondait sur la Bohme. Les Bohmiens relevrent leur fantme de
roi pour tenir l'usurpateur en respect et le repousser. Wenceslas n'en
fut pas plus sage, et se mit en besogne de vendre son royaume pour
boire. Il commena par la Lombardie, qui tait un fief de l'Empire et
qu'il donna  Jean Galas Visconti pour 150,000 cus d'or. Il avait
dj perdu les villes, forts et chteaux de la Bavire, que Rupert,
l'lecteur palatin, lui avait enlevs; si bien que, traduit au ban de
l'Empire, dclar relaps, ha des siens, mpris de tous, dpos le
lendemain de son nouveau mariage avec Sophie de Bavire, il se trouva,
en 1400, rduit  sa petite Bohme. Pour un prince juste, aim de son
peuple, c'et t pourtant une forteresse inexpugnable. La division et
le morcellement des plus grandes puissances spirituelles et temporelles
prouvait bien alors qu'il n'y avait plus de force que dans le sentiment
national de quelques races chevaleresques. Mais Wenceslas ne savait et
ne pouvait s'appuyer sur rien. En 1401, revenu  son mauvais naturel,
il fut pris par les grands et enferm dans la tour noire du palais de
Prague. Transfr dans diverses forteresses, il alla passer un an en
captivit  Vienne, d'o il s'chappa encore dans un bateau. La Bohme
l'accueillit encore, parce que Sigismond dsolait le pays avec une arme
de Hongrois. Ils y firent des dsordres inexprimables, tuant et violant
partout o ils passaient. Ils enlevaient, sur leurs selles, de jeunes
garons et de jeunes filles, et les vendaient _comme des chevreuils_.
Sigismond ne se montra pas moins cruel que ses gens; ne pouvant venir 
bout de prendre un fort qu'il avait assig, il en tira sous de belles
promesses, le jeune Procope, marquis de Moravie, prince du sang, et le
fit attacher  une machine de guerre qui tait devant la muraille, afin
que les assigs fussent contraints de tuer leur matre  coups de
flches. Cet infortun ayant survcu  ses blessures, Sigismond le fit
conduire  Brauna et l'y laissa mourir de faim.

Wenceslas n'eut qu' se montrer aux intrpides Bohmiens pour que
Sigismond ft repouss; mais plusieurs des principales places fortes de
la Bohme restrent entre ses mains, et l'on peut dire que jusqu'
la guerre des Hussites, cette nation gouverne par un fantme, et
surveille par un ennemi intrieur, fit l'apprentissage du gouvernement
rpublicain qu'elle rvait depuis longtemps et qu'elle allait essayer de
mettre en pratique. Pendant cette sorte d'interrgne, qui dura encore
une quinzaine d'annes, si l'anarchie gagna les institutions et paralysa
les moyens de dveloppement matriel, il se fit en revanche un grand
travail de recomposition dans les ides religieuses et sociales.
L'esprit rformateur, qui, sous divers noms et sous diverses formes,
fermentait en France, en Hollande, en Angleterre, en Italie et en
Allemagne depuis plusieurs sicles, commena  asseoir son sige en
Bohme, et  prparer ces grandes luttes que htaient l'tablissement
et l'exercice de l'inquisition. Quelques souvenirs historiques sont
indispensables ici pour faire comprendre la courte mission de Jean Huss
(de 1407  1415), l'influence prodigieuse que dans l'espace de ces sept
annes il exera sur son pays, enfin le retentissement inou de son
martyre, que les quatorze sanglantes annes de la guerre hussite firent
si cruellement expier au parti catholique.

La race slave des Tchques, que nous appelons  tort les Bohmiens[5],
avait conserv ces institutions sorties de son propre esprit, et
n'avait subi aucun joug tranger depuis le temps de sa reine Libussa,
jusqu'aprs celui de Wenceslas V, au commencement du quatorzime sicle.
La dynastie des Przemysl ducs de Bohme, avait donc dur six sicles.
Le premier des Przemysl, tige de cette race illustre, fut, dit-on, un
simple laboureur, que la reine Libussa tira de la charrue (comme Rome
en avait tir Cincinnatus), pour en faire son poux et le chef de son
peuple. La lgende nave et touchante de l'antique Bohme rapporte
qu'elle lui fit conserver ses gros souliers de paysan, et qu'il les
lgua au fils qui lui succdait, afin qu'il n'oublit point sa rustique
origine et les devoirs qu'elle lui imposait[6]. Wladislas II fut le
second de ses descendants qui porta le titre de roi. Ce titre lui fut
confr par Frdric Barberousse. Mais il semble que ce fut pour cette
race le signal de la fatalit. L'esprit conqurant qui s'emparait des
souverains de la Bohme devait, suivant la loi ternelle, dtruire la
nationalit de leur domination. Przemysl-Ottokar II possda, avec la
Bohme, l'Autriche, la Carniole, l'Istrie, la Styrie, une partie de la
Carinthie, et jusqu' un port de mer, ce qui, pour le dire en passant,
pourrait bien purger la mmoire de Shakspeare d'une grosse faute de
gographie[7]. Il fit la guerre aux paens de Prusse, leur dicta des
lois, btit Koenigsberg, prit sous sa protection Vrone, Feltre et
Trvise, et refusa par excs d'orgueil, dit-on, plus que par modestie,
la couronne impriale, qui chut  Rodolphe de Habsbourg, lequel le
dpouilla d'une partie de ses domaines. Aprs lui, Wenceslas IV fut lu
roi de Pologne. Wenceslas V, qui runit la Hongrie  ces possessions, se
perdit dans la dbauche, fut assassin  Olmutz et termina la dynastie
nationale. Cinq ans aprs, Jean de Luxembourg montait sur le trne de
Bohme, et l'influence allemande commenait  irriter les Bohmiens,
livrs pour la premire fois depuis tant de sicles  une main
trangre. Jean, politique habile et ambitieux, comprit son rle,
renvoya les fonctionnaires allemands et promena sa noblesse dans des
guerres  l'tranger. Il finit par se promener lui-mme hors de la
contre, sous prtexte de maladie, mais en effet pour laisser aux
Bohmiens le temps de s'habituer sans trop d'amertume  sa domination.
Il fit plusieurs voyages en France, frquenta les papes d'Avignon, et
tout en respirant l'air salubre de ces contres, revint un beau jour,
rapportant de par un dcret de l'autorit pontificale, la couronne
impriale  son fils. Ce fils fut Charles IV, premier roi de Bohme,
empereur. Ses grands travaux donnrent  cette contre un lustre qu'elle
n'avait pas encore eu. Il btit la nouvelle ville de Prague, composa
le code des lois, fonda le collge de Carlstein, et tenta de runir
la Moldaw au Danube. Mais son plus grand oeuvre fut la fondation de
l'Universit de Prague  l'instar de celle de Paris, o il avait tudi.
Ce corps savant devint rapidement illustre et enfanta Jean Huss, Jrme
de Prague et plusieurs autres hommes suprieurs; c'est--dire qu'il
enfanta le hussitisme, un idal de rpublique qui devait bientt faire
une rude guerre  la postrit de son fondateur.

[Note 5: C'est  peu prs comme si les trangers, au lieu de nous
confirmer notre glorieux nom de _Francs_, s'obstinaient  nous appeler
_Celtes_. Les Boiens furent expulss de la contre  laquelle ils ont
laiss le nom de Bohme 500 ans avant notre re, et les Tchques sont
une toute autre race.]

[Note 6: Cette tradition du paysan-roi se retrouve chez tous les
peuples slave.]

[Note 7: On sait que dans un de ses drames  poques incertaines il
fait aborder sur un navire un de ses personnages en Bohme. Ce pouvait
tre la port de Naon qu'acheta le roi Ottokar, et qui posa fastueusement
la limite de son empire au rivage de l'Adriatique.]

Charles IV chrissait tendrement cependant cette Universit, sa noble
fille. Il y prenait tant de plaisir aux discussions savantes, que
lorsqu'on venait l'interrompre pour l'avertir de manger, il rpondait,
en montrant ses docteurs chauffs  la dispute: C'est ici mon souper;
je n'ai pas d'autre faim. Malgr cette sollicitude paternelle pour
l'ducation des Bohmiens, ceux-ci ne l'aimrent jamais et lui
reprochrent de trop s'occuper des intrts de sa famille. Le reproche
fut peut-tre injuste; mais cette famille avait le tort impardonnable
d'tre trangre: on le lui fit bien voir.

Sous Wenceslas l'ivrogne, fils de Charles IV, l'Universit de Prague,
forte de sa propre vie, grandit, se dveloppa, acquit une immense
popularit, et produisit Jean Huss, qu'elle envoya, comme le plus beau
fleuron de sa couronne, au concile de Constance. Les pres du concile
ne lui renvoyrent mme pas ses cendres. L'Universit fit faire 
la Bohme, dont elle tait devenue la tte et le coeur, le serment
d'Annibal contre Rome.

Il ne faudrait pas croire cependant que la conversion de ce peuple
guerrier en un peuple raisonneur et thologien ft l'affaire de quelques
annes et l'oeuvre entire de l'Universit. Les choses ne se passent pas
ainsi dans la vie des nations. Permis aux pres des conciles de dire,
dans le style du temps, que le royaume de Bohme, jusque-l fidlement
attach  la religion, tait devenu tout d'un coup l'_gout de toutes
les sectes_. Il y avait bien longtemps, au contraire, que la Bohme
tournait  l'hrsie, et que le monde civilis tout entier, _infect de
ce poison_, lui en infiltrait tout doucement le venin.

Si j'crivais cette histoire pour les hommes graves (comme on dit
de tant d'hommes en ce temps-ci o il y a si peu de gravit), je ne
pourrais faire moins que de tracer maintenant l'histoire de l'hrsie.
Il me faudrait, pour remonter  son berceau, remonter  celui de
l'glise; ce serait un plus long et un peu lourd. Rassurez-vous,
Mesdames, c'est pour vous que j'cris, et ce que j'ai lu de tout cela,
je vous le rsumerai en peu de mots, d'autant plus qu' cet gard
l'_histoire n'existe pas; l'histoire n'est pas faite_. Rien de plus
obscur et de plus embrouill que la certitude de certains faits dans le
pass. Peut-tre faudrait-il s'occuper un peu de chercher celle du fait
idal; si l'on songeait bien aux causes morales des vnements, on
dterminerait peut-tre d'une manire plus satisfaisante la marche de
ces vnements; si l'on mettait un peu plus de sentiment dans l'tude
de l'histoire, je crois qu'on devinerait beaucoup de choses qu'avec la
seule rudition il sera peut-tre  jamais impossible d'affirmer.

_Deviner l'histoire_ de la pense humaine, voil en effet  quoi nous
sommes rduits en ce temps de scepticisme, aprs tant de sicles
d'hypocrisie. Que dis-je? l'hypocrisie et le scepticisme sont de tous
les temps, et presque toujours l'histoire, surtout l'histoire des
religions, a t crite sous l'une ou l'autre inspiration. L'glise a
crit l'histoire, c'est elle qui l'a le plus et le mieux crite dans
le pass: l'glise a t force de l'crire selon ses intrts,
ses ressentiments et ses terreurs. Les souverains ont fait crire
l'histoire, et les souverains ont fait comme l'glise. Comme le pouvoir
spirituel et le pouvoir temporel ont t aux prises ternellement, voil
dj de grandes contradictions entre les historiens des deux camps. Puis
les philosophes et les hrtiques ont crit l'histoire: ressentiment et
amertume contre les pouvoirs oppresseurs, crainte et jalousie entre les
diverses sectes et les diverses philosophies, ignorance et prcipitation
de jugement, voil ce qu'on trouve chez la plupart de ces historiens.
Nouvelles contradictions! o est donc la vrit de l'histoire au milieu
de ce conflit? L'histoire n'existe pas, je vous le jure; que les pdants
en pensent ce qu'ils veulent!

Mais comme la Providence ne fait rien d'inutile, l'humanit, sur
laquelle et par laquelle agit chez nous la Providence, ne fait rien
d'inutile non plus. Le pass a entass devant nous des montagnes de
matriaux, l'avenir en profitera. Le prsent s'en effraie et y porte
une main timide. Mais vienne le rveil des grands sentiments, vienne un
sicle des lumires qui ne sera ni celui de Lon X ni celui de Louis
XIV, mais celui de la justice et de la droiture, l'histoire se fera, et
nos petits-enfants en auront enfin une ide nette et bienfaisante.

Quoi, me direz-vous, nous n'avons pas d'histoire? Et qu'avons-nous donc
appris dans nos couvents?--Hlas! Mesdames, vous n'y avez appris que
l'vangile, et encore ne l'avez-vous pas compris. Vos filles pourraient
commencer  apprendre quelque chose, car on a commenc  faire pour la
jeunesse de bons ouvrages comparativement  ceux du pass. Quelques
esprits levs ont jet de sicle en sicle une certaine clart
progressive sur cet abme tnbreux. De nos jours de rares intelligences
ont indiqu la route; la notion d'une nouvelle mthode suprieure
 l'ancienne s'est rpandue et tend  se populariser, en dpit de
l'hypocrisie sceptique de l'glise et du scepticisme hypocrite de
l'Universit. Mais les seuls beaux travaux que nous possdions sur
l'histoire ne sont encore que des aperus de sentiment, des clairs de
divination. Je vous l'ai dit, nous en sommes  deviner l'histoire, en
attendant qu'on nous la fasse et qu'on nous la donne tout explique et
toute dvoile.

Je conviens que certains points principaux semblent tre du moins assez
bien dpouills de mensonge et d'ignorance pour qu'on puisse en juger.
Si, sur tous les points, la besogne tait assez bien dbrouille,
l'ouvrage assez dgrossi, pour que la raison et le sentiment n'eussent
plus qu' se prononcer sur la consquence et la moralit des faits, nous
serions dj bien avancs, et il ne faudrait pas se plaindre: demain
nous aurions nos Hrodotes et nos Tacites. Mais nous n'en sommes pas l,
et les plus instruits de nos matres avouent qu'il y a des cts (selon
moi, ce sont les plus importants) o tout est plong dans un pais
brouillard. Telle est l'histoire des hrsies; je ne vous citerai que
celle-l, quoique celle de la religion officielle qu'on vous a enseigne
et que vous enseignez  vos enfants soit tout aussi menteuse, tout aussi
obscure, tout aussi incertaine. Mais mon sujet m'impose de me borner
 la premire, et je vous demande si vous en savez quelque chose? Ne
rougissez pas d'avouer que non. Vos professeurs n'en savent gure plus.

Et comment le sauraient-ils? Figurez-vous, Madame, qu'il y a l toute
une moiti de l'histoire intellectuelle et morale de l'humanit, que
l'autre moiti du genre humain a fait disparatre, parce qu'elle
la gnait et la menaait. Il faut que j'essaie de vous faire bien
comprendre de quoi il est question, et vous verrez ensuite que cette
sainte mre l'hrsie nous a engendrs tout aussi lgitimement, tout
aussi puissamment que notre autre mre la sainte glise. L'une nous a
baptiss, confesss et dirigs de sicle en sicle  la lumire du jour;
l'autre nous a travaill le coeur, rchauff l'esprit; elle nous a
tourments, inspirs, pousss en avant de sicle en sicle par ses voix
mystrieuses, toujours touffes et toujours loquentes; _de profundis
clamavi ad te_, c'est le chant ternel, c'est le cri dchirant de
l'hrsie plonge dans les cachots, ensevelie sous les bchers, scelle
vivante dans la tombe, comme elle l'est encore sous les tnbreux
arcanes de l'histoire.

Femmes, quand je me rappelle que c'est pour vous que j'cris, je me sens
le coeur plus  l'aise; car je n'ai jamais dout que malgr vos vices,
vos travers, votre insigne paresse, votre absurde coquetterie,
votre frivolit purile, il n'y et en vous quelque chose de pur,
d'enthousiaste, de candide, de grand et de gnreux, que les hommes ont
perdu ou n'ont point encore. Vous tes de beaux enfants. Votre tte est
faible, votre ducation misrable, votre prvoyance nulle, votre mmoire
vide, vos facults de raisonnement inertes. La faute n'en est point 
vous! Dieu a permis que dans l'oisivet de votre intelligence votre
coeur se dveloppt plus librement que celui des hommes, et que vous
conservassiez le feu sacr de l'amour, les trsors du dvouement, les
charmes attendrissants de l'incurie romanesque et du dsintressement
aveugle. Voil pourquoi, pauvres femmes, nobles tres qu'il n'a pas
t au pouvoir de l'homme de dgrader, voil pourquoi l'histoire de
l'hrsie doit vous intresser et vous toucher particulirement; car
vous tes les filles de l'hrsie, vous tes toutes des hrtiques;
toutes vous protestez dans votre coeur, toutes vous protestez sans
succs. Comme celle de l'glise _protestante_ de tous les sicles, votre
voix est touffe sous l'arrt de l'glise _sociale_ officielle. Vous
tes toutes par nature et par ncessit les disciples de saint Jean,
de saint Franois, et des autres grands aptres de l'idal. Vous tes
toutes _pauvres_  la manire des ternels disciples du pauprisme
vanglique; car, suivant la loi du mariage et de la famille, vous ne
possdez pas; et c'est  cette absence de pouvoir et d'action dans les
intrts temporels, que vous devez cette tendance idaliste, cette
puissance de sentiment, ces lans d'abngation qui font de vos mes le
dernier sanctuaire de la vrit, les derniers autels pour le sacrifice.

J'essaierai donc de vous faire l'histoire de l'hrsie au point de vue
du sentiment, parce que le sentiment est la porte de votre intelligence.

Vous n'tes pas sans savoir qu'il y a aujourd'hui une grande lutte
engage dans le monde entre les riches et les pauvres, entre les
habiles et les simples, entre le grand nombre qui est faible encore par
ignorance, et le petit nombre qui l'exploite par ruse et par force. Vous
savez qu'au milieu de cette lutte dont la continuit serait contraire
aux desseins de Dieu, des ides profondes ont surgi; qu'elles ont pris
toutes les formes, mme celles de l'erreur et de la folie: enfin, que
mille sectes philosophiques se partagent l'empire des esprits. Vous
avez entendu parler de celles qui ont fait la rvolution franaise,
des jacobins, des montagnards, des girondins, des dantonistes, des
babouvistes, des hbertistes mme, etc. Depuis quinze ans, vous avez vu
d'autres sectes dployer leurs bannires, d'autres ides, ou plutt
les mmes ides au fond, prendre de nouvelles formes, chez les
saint-simoniens, les doctrinaires, les fouriristes, les communistes de
Lyon, les chartistes d'Angleterre, etc., etc.

Ce que vous trouvez au fond de toutes ces sectes philosophiques et de
tous ces mouvements populaires, c'est la lutte de l'galit qui veut
s'tablir, contre l'ingalit qui veut se maintenir; lutte du pauvre
contre le riche, du candide contre le fourbe, de l'opprim contre
l'oppresseur, de la femme contre l'homme (du fils mme contre le pre
dans la lgislation, puisqu'il a fallu reconqurir la suppression du
droit d'anesse); de l'ouvrier contre le matre, du travailleur contre
l'exploitateur, du libre penseur contre le prtre gardien des mystres,
etc.; lutte gnrale, universelle, portant sur tous les principes,
partant de tous les points, imaginant tous les systmes, essayant de
tous les moyens. Vous n'tes pas au bout; vous en verrez bien d'autres
et de pires, si au lieu de laisser le champ libre  la discussion, le
pouvoir s'obstine  contraindre d'une part, et  corrompre de l'autre.

Eh bien, au point o nous en sommes, vous ne pouvez pas supposer que
tout cela soit absolument nouveau sous le soleil, que l'esprit humain
ait enfant toutes ces manifestations pour la premire fois depuis
cinquante ans. Il faudrait, pour cela, supposer que depuis cinquante ans
seulement le genre humain a commenc  vivre et  se rendre compte de
ses droits, de ses besoins de toutes sortes.

Et pourtant, si vous cherchez dans les historiens l'histoire suivie,
claire et prcise des manifestations progressives qui ont amen celles
du dix-huitime sicle et celles d'aujourd'hui, vous ne l'y trouverez
que confuse, tronque et profondment inintelligente. Parmi les
modernes[8], les uns, effrays de la multiplicit des sectes et de
l'obscurit rpandue sur leurs doctrines par les arrts mensongers de
l'inquisition et l'auto-da-f des documents, ont craint de se tromper et
de s'garer; les autres ont tout simplement mpris la question, soit
qu'ils ne s'intressassent point  celle qui agite notre gnration,
soit qu'ils n'aperussent point ses rapports avec l'histoire des
anciennes sectes. Parmi les anciens historiens, c'est bien autre chose.
D'abord il y a plusieurs sicles (et ce ne sont pas les moins remplis
de faits et d'ides) dont il ne reste rien que des arrts de mort, de
proscription et de fltrissure. Durant ces sicles, l'glise pronona la
sentence de l'anantissement des individus et de leur pense: matres
et disciples, hommes et crits, tout passa par les flammes; et les
monuments les plus curieux, les plus importants de ces ges de
discussion et d'effervescence sont perdus pour nous sans retour.

[Note 8: Depuis quelques annes, de louables et heureuses tentatives
ont t faites  cet gard. M. Michelet, M. Lavalle, M. Henri Martin
surtout, ont commenc  jeter un nouveau jour sur ces questions, et 
les traiter avec l'attention qu'elles mritent. Je ne parle pas des
beaux travaux fragmentaires de l'_Encyclopdie nouvelle_, et de certains
autres dont les ides que j'mets ici ne sont qu'un reflet et une
vulgarisation.]

Ainsi, le rle de l'glise, dans ces temps-l, ressemble  l'invasion
des barbares. Elle a russi  plonger dans la nuit du nant les
monuments de la pense humaine; mais le sentiment qui enfanta ces ides
condamnes et violentes ne pouvait prir dans le coeur des hommes.
L'ide de l'galit tait indestructible; les bourreaux ne pouvaient
l'atteindre: elle resta profondment enracine, et ce que vous voyez
aujourd'hui en est la suite ininterrompue et la consquence directe.

Les sicles perscuts, et pour ainsi dire touffs, dont je vous parle,
embrassent toute l'existence du christianisme jusqu' la guerre des
hussites. L l'histoire devient plus claire, parce que les insurrections
religieuses aboutissent enfin  des guerres sociales. Les questions
se posent plus nettement, non plus tant sous la forme de propositions
mystiques que sous celle d'articles politiques. Bientt aprs arrive la
rforme de Luther, les grandes guerres de religion, la cration d'une
nouvelle glise, qui chappe aux arrts de l'ancienne et qui conserve
les monuments de son action historique, grce  l'invention de
l'imprimerie, qui neutralise celle des bchers.

Il semblerait que cette nouvelle glise de Luther, pntre d'amour
et de respect pour les longues et courageuses hrsies qui l'avaient
prcde, prpare et mise au monde, et d consacrer d'abord sa ferveur
et sa science  reconstruire l'histoire de son pass,  refaire sa
gnalogie,  retrouver ses titres de noblesse. Elle tait encore assez
prs des vnements pour chercher dans ses traditions le fil de son
existence, dont l'glise romaine avait dtruit l'criture. Elle ne le
fit pourtant pas, occupe qu'elle tait  se constituer dans le prsent
et  poursuivre une lutte active. Mais il faut bien avouer aussi que ses
docteurs et ses historiens manqurent souvent de courage et reculrent
avec effroi devant l'acceptation du pass. Ce pass tait rempli d'excs
et de dlires. Nous l'avons dit plus haut, c'tait le temps de la
violence; et les hussites le disaient dans leur style nergique: _C'est
maintenant le temps du zle et de la fureur_. Nous dirons, plus tard,
comment ils se croyaient les ministres de la colre divine. Mais ces
dlires, ces excs, ce zle et cette fureur ne dvoraient-ils pas aussi
le sein de l'Eglise romaine? Rome avait-elle le droit de leur reprocher
quelque chose en fait de vengeance et de cruaut, de meurtre et de
sacrilge? Les docteurs protestants reculrent pourtant devant les
accusations dont on chargeait la tte de leurs pres. Luther lui-mme,
vous le savez, fut le premier  s'pouvanter du torrent dont il avait
rompu la dernire digue. Comment et-il pu accepter la tache glorieuse
de son origine, lui qui dsavouait dj l'oeuvre terrible de ses
contemporains et l'audace qu'il supposait  sa postrit?

Il lgua son pouvante  ses ples continuateurs. Les uns, reniant leur
illustre et sombre origine, s'efforcrent de prouver qu'il n'avaient
rien de commun avec ceux-ci ou ceux-l; les autres, plus religieux, mais
non moins timides, s'attachrent  blanchir la mmoire de leurs aeux
dans l'hrsie de tous les excs qui leur taient imputs. De l rsulta
une foule d'crits, qu'il peut tre bon de consulter, parce qu'il s'y
trouve, comme dans tout, des lambeaux de vrit, mais auxquels il est
impossible de se rapporter entirement, pour connatre la vrit des
sentiments historiques,  la recherche desquels nous voici lancs[9].

[Note 9: M. Lenfant, dans une longue et curieuse histoire du concile
de Ble dont nous avons extrait ces notes sur la guerre hussitique,
abandonne la cause, sans faon,  la svrit de son sicle. Il raille
et mprise plus souvent qu'il n'admire. M. de Beausobre, dans ses
travaux trs-suprieurs comme intelligence, comme rudition et comme
aperu de sentiment, s'efforce de nier des faits qui ont cependant
un caractre de vrit historique. Il donne un dmenti gnral et
particulier  toutes les assertions des crivains catholiques, et
poussant la partialit un peu loin, fait l'hrsie blanche comme neige.]

Il ne s'agit ici de rien moins que de dcider tout le contraire de ce
qu'ont dcid des gens trs-graves et trs-savants:  savoir que,
comme il n'y a qu'une religion, il n'y a qu'une hrsie. La religion
officielle, l'glise constitue a toujours suivi un mme systme; la
religion secrte, celle qui cherche encore  se constituer, cette
socit idale de l'galit, qui commence  la prdication de Jsus,
qui traverse les sicles du catholicisme sous le nom d'hrsie, et qui
aboutit chez nous jusqu' la rvolution franaise, pour se rformer
et se discuter,  dfaut de mieux, dans les clubs chartistes et dans
l'exaltation communiste, cette religion-l est aussi toujours la mme,
quelque forme qu'elle ait revtue, quelque nom dont elle se soit voile,
quelque perscution qu'elle ait subie. Femmes, c'est toujours votre
lutte du sentiment contre l'autorit, de l'amour chrtien, qui n'est
pas le dieu aveugle de la luxure paenne, mais le dieu clairvoyant de
l'galit vanglique, contre l'ingalit paenne des droits dans la
famille, dans l'opinion, dans la fidlit, dans l'honneur, dans tout ce
qui tient  l'amour mme. Pauvres laborieux ou infirmes, c'est toujours
votre lutte contre ceux qui vous disent encore: Travaillez beaucoup
pour vivre trs-mal; et si vous ne pouvez travailler que peu, vous ne
vivrez pas du tout. Pauvres d'esprit  qui la socit martre a refus
la notion et l'exemple de l'honntet, vous qu'elle abandonne aux
hasards d'une ducation sauvage, et qu'elle rprime avec la mme rigueur
que si vous connaissiez les subtilits de sa philosophie officielle,
c'est toujours votre lutte. Jeunes intelligences qui sentez en vous
l'inspiration divine de la vrit, et qui n'chappez au jsuitisme de
l'glise que pour retomber sous celui du gouvernement, c'est toujours
votre lutte. Hommes de sensation qui tes livrs aux souffrances et aux
privations de la misre, hommes de sentiment qui tes dchirs par le
spectacle des maux de l'humanit et qui demandez pour elle le pain du
corps et de l'me, c'est toujours votre lutte contre les hommes de la
fausse connaissance, de la science impie, du sophisme mitr ou couronn.
L'hrsie du pass, le communisme d'aujourd'hui, c'est le cri
des entrailles affames et du coeur dsol qui appelle la vraie
connaissance, la voix de l'esprit, la solution religieuse, philosophique
et sociale du problme monstrueux suspendu depuis tant de sicles sur
nos ttes. Voil ce que c'est que l'hrsie, et pas autre chose: une
ide essentiellement chrtienne dans son principe, vanglique dans ses
rvlations successives, rvolutionnaire dans ses tentatives et ses
rclamations; et non une strile dispute de mots, une orgueilleuse
interprtation des textes sacrs, une suggestion de l'esprit satanique,
un besoin de vengeance, d'aventures et de vanit, comme il a plu 
l'Eglise romaine de la dfinir dans ses rquisitoires et ses anathmes.

Maintenant que vous apercevez ce que c'est que l'hrsie, vous ne vous
imaginerez plus, comme on le persuade  vous, femmes, et  vos enfants,
lorsqu'ils commencent  lire l'histoire, que ce soit un chapitre
insipide, indigne d'examen ou d'intrt, bon  relguer dans les
subtilits ridicules du pass thologique. On a russi  embrouiller ce
chapitre, il est vrai; mais l'affaire des esprits srieux et des coeurs
avides de vrit sera dsormais d'y porter la lumire. Prtendre faire
l'histoire de la socit chrtienne sans vouloir restituer  notre
connaissance et  notre mditation l'histoire des hrsies, c'est
vouloir connatre et juger le cours d'un fleuve dont on n'apercevrait
jamais qu'une seule rive. On raconte qu'un Anglais (ce pouvait bien tre
un bourgeois de Paris), ayant lou, pour faire le tour du lac de Genve,
une de ces petites voitures suisses dans lesquelles on voyage de ct,
se trouva assis de manire  tourner constamment le dos au Lman, de
sorte qu'il rentra  son auberge sans l'avoir aperu. Mais on assure
qu'il n'en tait pas moins content de son voyage, parce qu'il avait vu
les belles montagnes qui entourent et regardent le lac. Ceci est une
parabole triviale, applicable  l'histoire. La montagne, c'est l'glise
romaine, qui, dans le pass, domine le monde de sa hauteur et de sa
puissance. Le lac profond, c'est l'hrsie, dont la source mystrieuse
cache des abmes et ronge la base du mont. Le voyageur, c'est vous, si
vous imitez l'Anglais, qui ne songea point  regarder derrire lui.

Quand vous lisez l'vangile, les Actes des aptres, les Vies des saints,
et que vous reportez vos regards sur la vrit actuelle, comment vous
expliquez-vous cette pouvantable antithse de la morale chrtienne avec
des institutions paennes?

Quelques formules de notre code franais (ce ne sont que des formules!)
rappellent seules le prcepte de Jsus et la doctrine des aptres. Si
l'empereur Julien revenait tout  coup parmi nous et qu'on lui montrt
seulement ces formules, il s'crierait encore une fois: Tu l'emportes,
Galilen! Et si saint Pierre, le chef et le fondateur dont l'glise
romaine se vante, tait appel  la mme preuve, il ne manquerait pas
de dire: Voil l'ouvrage de ma chre fille la sainte glise. Mais le
pape serait l pour lui rpondre: Que dites-vous l, saint pre? c'est
l'abominable ouvrage d'une abominable rvolution, dont les fanatiques
ont bris vos autels, outrag vos lvites et profan nos temples. Je
suppose que saint Pierre, tourdi d'une pareille explication, appelt
saint Jean pour le tirer de cet embarras; saint Jean, qui en savait et
en pensait plus long que lui sur l'galit, lui dirait: Prenez garde,
frre, j'ai bien peur que le coq n'ait chant sur le clocher de votre
glise romaine. Et alors, appelant le pape  rendre tmoignage:
Qu'avez-vous donc fait vous et les autres, pour que les fanatiques
de l'galit se portassent  de tels excs contre vous et votre
culte?--Nous avions fait notre devoir, rpondrait le pape; nous avions
condamn et perscut Jean-Jacques Rousseau, Diderot et tous les
fauteurs de l'hrsie. Alors saint Jean voudrait savoir qui taient
ces grands saints qui avaient rsist  l'glise au nom du prcepte du
Christ, car il ne les jugerait pas autrement. Il voudrait connatre
tous ceux qui avaient suscit l'hrsie de l'vangile; et, de sicle eu
sicle, remontant par le dix-huitime sicle  Luther et  Jean Huss, et
par Wicklef  Pierre Valdo, et par Jean de Parme  Joachim de Flore,
et par eux  saint Franois; et par saint Franois  une suite
ininterrompue d'aptres de l'galit chrtienne, il remonterait ainsi
par le torrent de l'hrsie jusqu' lui-mme,  sa doctrine,  sa
parole. Il laisserait alors saint Pierre s'arranger avec Grgoire VII et
tous ses orthodoxes jusqu' Grgoire XVI, et retournerait vers son divin
matre Jsus pour lui rendre compte du cours bizarre des affaires de ce
monde.

Voil donc tout bonnement l'histoire de ce monde. D'un ct les hommes
d'ordre, de discipline, de conservation, d'application sociale,
d'autorit politique; ces hommes-l, qui n'ont pas choisi sans motif
saint Pierre pour leur patron, btissent et gouvernent l'glise avec une
grande force, avec beaucoup d'habilet, de science administrative, de
courage et de foi dans leur principe d'unit. Ils font l un grand
oeuvre; et plusieurs d'entre eux, prservant  certaines poques la
socit chrtienne des bouleversements de la politique, de l'ambition
brutale des despotes sculiers, et de l'envahissement des nations aux
instincts barbares, sont dignes d'admiration et de respect. Mais tandis
qu'ils soutiennent cette lutte au nom du pouvoir spirituel contre le
pouvoir temporel, ils prennent les vices du monde temporel et trempent
dans ses crimes. Ils oublient, ils sont forcs d'oublier leur mission
divine, idale! Ils deviennent conqurants et despotes  leur tour; ils
oppriment les consciences et tournent leur furie contre leurs propres
serviteurs, contre leurs plus utiles instruments.

Ces serviteurs ardents, ces instruments prcieux d'abord, mais bientt
funestes  l'glise, ce sont les hommes de sentiment, d'enthousiasme,
de sincrit, de dsintressement et d'amour; c'est l'autre ct de la
nature humaine qui veut se manifester et faire rgner la doctrine du
Christ, la loi de la fraternit sur la terre. Ils n'ont ni la science
organisatrice, ni l'esprit d'intrigue, ni l'ambition qui fait la force,
ni la richesse qui est le nerf de la guerre. Les papes l'ont toujours
parce qu'ils trouvent moyen de s'associer aux intrts des souverains,
et ils font mieux que de faire la guerre eux-mmes; ils la font faire
pour eux, ils la suscitent et la dirigent. Les aptres de l'galit
sont pauvres. Ils ont fait voeu de pauvret;  une certaine poque, ils
sortent principalement des associations de frres mendiants; ils se
rpandent sur la terre en vivant d'aumnes et souvent de mpris. Ils ne
peuvent s'appuyer que sur le pauvre peuple, chez lequel ils trouvent
d'immenses sympathies. En l'clairant dans la voix de l'vangile, ils
font sortir de son sein de nouveaux docteurs qui, sans s'adjoindre 
eux officiellement, et souvent mme en s'en dtachant tout  fait,
continuent leur oeuvre, entrent en guerre ouverte avec l'glise, sont
fltris du nom d'hrtiques, agitent les masses, se rpandent dans le
monde sous divers noms, y prchent le principe sous divers aspects, et
partout y subissent la perscution. Mais le destin de l'hrsie n'est
pas de triompher brusquement de l'glise; elle ne peut que la miner
sourdement, l'branler quelquefois par l'explosion des menaces
populaires, tre ensuite sa dupe, son jouet, sa victime, et finir par
le martyre pour renatre de ses propres cendres, s'agiter encore,
s'engourdir dans la constitution avorte du luthrianisme, et se fondre
enfin dans la philosophie franaise du dix-huitime sicle. Vous savez
le reste de son histoire, je vous en ai indiqu la trace. Elle revit
aujourd'hui en partie dans la grande insurrection permanente
des Chartistes, et en partie dans les associations profondes et
indestructibles du communisme. Ces communistes, ce sont les Vaudois, les
pauvres de Lyon ou lonistes qui faisaient ds le douzime sicle le
mtier de canuts et l'office de gardiens du feu sacr de l'vangile.
Les chartistes, ce sont les wicklfistes qui, au quatorzime sicle
remuaient l'Angleterre et foraient Henri V  interrompre plusieurs fois
la conqute de la France. Si je cherchais bien, je trouverais quelque
part les Hussites; et quant aux Taborites et aux Picards, et mme
aux Adamites, j'ai la main dessus, mais je ne suis pas oblig de les
dsigner. Le petit nombre de ces derniers dans le pass et dans le
prsent ne leur laisse que peu d'importance. Ils ne sont point destins
 en avoir jamais. Leur ide est excessive, dlirante, et comme les
convulsions de la dmence, elle est un symptme de mort plus que
de gurison. Ces surexcitations de l'enthousiasme sont destines 
disparatre. Je ne les indique ici que parce qu'elles jouent un rle
dans la guerre des hussites, et qu'il sera bon de faire leur part quand
j'aurai  montrer leur action.

Maintenant, si le sujet vous intresse, cherchez dans les livres
d'histoire le rcit des grandes insurrections des pastoureaux, des
vaudois, des beggards, des fratricelles, des lolhards, des wicklfistes,
des turlupins, etc. Je ne me charge de vous raconter que celles des
hussites et des taborites qui n'en font qu'une. L'histoire de toutes ces
sectes et d'une quantit d'autres que je ne vous nomme pas, n'en forme
qu'une non plus, quoi qu'en puissent dire les rudits qui ont voulu
faire de si grandes distinctions entre elles[10]. C'est l'histoire
du _Joannisme_, c'est--dire l'interprtation et l'application de
l'vangile fraternel et galitaire de saint Jean. C'est la doctrine de
l'_vangile ternelle_ ou _de la religion du Saint-Esprit_, qui remplit
tout le moyen ge et qui est la clef de toutes ses convulsions, de tous
ses mystres. Trouvez-moi une autre clef pour ouvrir tous les problmes
du temps prsent, sinon permettez-moi de commencer mon rcit; car il
ressemble beaucoup jusqu'ici  celui du caporal Trimm, qui s'appelait
prcisment l'Histoire des sept chteaux du roi de Bohme.

[Note 10: Les rivalits et les inimitis de ces sectes entre elles
ne prouvent qu'une vrit banale; c'est qu'il est fort difficile de
s'entendre sur les moyens de raliser une grande entreprise; mais le
mme but, la mme ide est au fond de toutes.]




                                  II.


Nous avons justement laiss le roi de Bohme, Wenceslas l'ivrogne, dans
un de ses chteaux (c'tait je crois, celui de _Tocznik_), tandis que
Jean Huss, le jeune recteur de l'universit de Prague, traduisait
en bohmien les livres de Wicklef, et prchait le wicklfisme. Le
wicklfisme tait une des nombreuses formes qu'avait prises la doctrine
de l'_vangile ternel_, la grande hrsie lance dans le monde depuis
plusieurs sicles, et formule par l'abb Joachim de Flore, en 1250.
Wicklef tait mort, mais le wicklfisme survivait  son aptre, et les
adeptes, sous le nom de _Lollards_, prparaient une grande insurrection,
se fiant peut-tre aux relations, et l'on dit mme aux engagements que,
soit curiosit, soit enthousiasme, Henri V avait contracts avec eux
dans les annes orageuses de sa jeunesse. Ils cherchrent des sympathies
chez les autres peuples, et y rpandirent mystrieusement leur doctrine,
s'adressant aux hommes les plus remarquables, suivant l'usage de ces
temps de perscutions. Ou prtend que Jean Huss repoussa d'abord avec
horreur la pense de l'hrsie, mais qu'il fut sduit par deux jeunes
gens arrivs d'Angleterre, sous prtexte de prendre ses leons. On
raconte mme  ce sujet une anecdote qui ressemble fort  une lgende.
Mais la posie des traditions  son importance historique; elle donne,
mieux parfois que l'histoire, l'ide des moeurs et des sentiments d'une
poque: enfin elle ajoute la couleur au dessin souvent bien sec de
l'histoire, et  cause de cela, elle ne doit pas tre mprise.

[Illustration: Et le fit attacher  une machine de guerre... (Page 3.)]

Nos deux coliers wicklfistes prirent donc Jean Huss, leur matre et
leur hte, de leur permettre d'orner de quelques fresques le vestibule
de sa maison. Ce qu'ayant obtenu, ils reprsentrent, d'un ct,
Jsus-Christ entrant  Jrusalem sur une nesse, suivi de la populace
 pied; et, de l'autre, le pape mont superbement sur un beau cheval
caparaonn, prcd de gens de guerre bien armez, de timbaliers, de
tambours, de joueurs d'instruments, et des cardinaux bien montez et
magnifiquement ornez. Tout le monde alla voir ces peintures, les uns
admirant, les autres criminalisant les tableaux.

Jean Huss aurait donc t frapp de l'antithse ingnieuse que cette
image lui mettait sous les yeux  toute heure. Il aurait mdit sur la
simplicit indigente du divin matre et de ses disciples, les pauvres de
la terre et les simples de coeur; sur la corruption et le luxe insolent
de l'autocratie catholique, et il se serait dcid  lire Wicklef.
Aussitt qu'il se ft mis  le rpandre et  l'expliquer, de nombreuses
sympathies rpondirent  son appel. La Bohme avait bien des raisons
pour abonder dans ce sens sans se faire prier. D'abord, comme nous
l'avons dj dit plus haut, la haine du joug tranger, puis celle du
clerg qui la pressurait et la rongeait, affreusement. Dans le peuple
fermentait depuis longtemps un levain de vengeance contre les richesses
des couvents; les rcits qu'on a faits de ces richesses ressemblent,
 des contes de fes. La doctrine des Vaudois avait depuis longtemps
pntr, dans les montagnes de la Moravie. On dit mme que lors de
la perscution que leur fit subir Charles V,  l'instigation du pape
Grgoire XI, Pierre Valdo en personne tait venu finir ses jours en
Bohme. Les _lolhards_ de Bohme dont le nom ressemble bien  celui
des lollards d'Angleterre, taient originaires d'Autriche. Un de leurs
chefs, brl  Vienne en 1322, avait dclar qu'ils taient plus de
huit mille en Bohme. Les historiens constatent aussi des irruptions
de bguins ou beggards, d'adamites, de turlupins, de flagellants et de
millnaires dans les pays slaves et en Bohme surtout,  diffrentes
poques. Prague avait eu dj d'illustres docteurs qui avaient prch
que la fin du monde ancien tait proche, _que l'Antchrist tait apparu
sur la terre, et qu'il sigeait sur le trne pontifical_. Jean de
Miliez[11], un des plus clbres, avait t mand  Rome pour se
disculper, et on dit qu'il avait crit ces propres paroles sur la
porte de plusieurs cardinaux. On cite aussi Mathias de Janaw, dit
_le Parisien_ parce qu'il avait tudi  Paris, illustre par sa
merveilleuse dvotion, et qui, par son assiduit  prcher, a souffert
une grande perscution, et cela  cause de la vrit vanglique.
Celui-l dtestait les moines, et leur reprochait d'avoir abandonn
l'unique sauveur Jsus-Christ pour des _Franois_ et des _Dominique_.
On ne voit point que l'enthousiasme joannite des ordres mendiants ait
tabli un lien sympathique entre eux et les Bohmiens. Soit que ceux de
ces moines qui habitaient le pays ne partageassent pas cet enthousiasme
 l'poque o il clata en Italie et en France, soit que la haine des
couvents l'emportt sur toute similitude de doctrine chez les Bohmiens,
il est certain que cette doctrine changeant de nom et de prdicateurs,
leur arriva un peu tard et leur servit d'arme contre tous les ordres
religieux.

[Note 11: Milicius, suivant la coutume des historiens de cette poque
de latiniser tous les noms. Il ne parat pas que tous ces docteurs
hrtiques sortis des rangs du peuple aient tenu  leurs noms de
famille, mais beaucoup  leur nom de baptme et  celui de leur village.
Jean Huss prit le sien de Hussinetz, o il tait n. Je prierai mes
lectrices de faire attention, en lisant l'histoire de ces sicles, 
la prodigieuse quantit de thologiens clbres dans l'Eglise ou dans
l'hrsie qui portent le prnom de Jean.  l'poque de la prdication du
joannisme et de la dvotion  l'vangile de saint Jean, ce n'est pas un
fait indiffrent.]

[Illustration: Il s'attroupa une grande multitude... (Page 13.)]

Ces docteurs bohmiens avaient tent surtout de rtablir les coutumes
de l'glise grecque, auxquelles la Bohme, convertie primitivement
au christianisme par des missionnaires orientaux, avait toujours t
singulirement attache. La communion sous les deux espces et l'office
divin rcit dans la langue du pays, taient surtout les crmonies qui
lui paraissaient constituer sa nationalit, reprsenter ses franchises
et prserver dans l'esprit du peuple l'galit des fidles devant
Dieu et devant les hommes de la tyrannie orgueilleuse du clerg. Nous
reviendrons sur cet article, qui est le motif de la guerre hussitique et
le symbole de l'ide rvolutionnaire de la Bohme  cette poque, ainsi
que l'enveloppe extrieure de l'oeuvre du Taborisme.

La noblesse tenait tout autant que le peuple (du moins la majorit de la
pure noblesse bohme)  ces antiques coutumes. Grgoire VII les avait
ananties. Mais l'autorit de cet homme nergique n'avait pu dcrter
l'orthodoxie d'une nation qui n'avait jamais t ni bien grecque, ni
bien latine, qui portait l'amour de son indpendance principalement
dans son culte, et qui jusque-l avait cru et pri  sa guise dans
la simplicit et la puret de son coeur. Pendant deux sicles aprs
Grgoire VII, il y avait eu en Bohme un culte latin officiel pour la
montre, pour l'obdience extrieure, et un culte grec devenu national,
un culte qu'on pourrait appeler _sui generis_, pour la vie des
entrailles populaires. On disait les offices en langue bohme, et on
communiait sous les deux espces dans les campagnes, et secrtement dans
les villes; il y avait mme plusieurs endroits o on l'avait toujours
fait ostensiblement, grce  des privilges accords et maintenus par
les papes. Milicius fut perscut et mourut dans les prisons, aprs
avoir restaur l'ancien rite assez gnralement. Mathias de Janaw tait
confesseur de Charles IV, qui l'aimait beaucoup et qui ne parat pas
avoir t bien dcid entre les principes hardis de son universit et
les menaces du saint-sige. On osa demander  cet empereur de travailler
 la rformation de l'glise; il eut peur, repoussa la tentation,
loigna Mathias, cessa de communier sous les deux espces, et laissa
l'inquisition svir contre ses coreligionnaires. On n'administrait donc
plus cette communion sur la fin de son rgne, que dans les maisons
particulires, et  la fin, dans les endroits cachez; mais ce n'toit
pas sans prils de la vie. Quand on se saisissait des communiants,
on les dpouilloit, on les massacroit, on les noyoit; de sorte qu'ils
furent obligez de s'assembler  main arme, et bien escortez. Cela dura
de part et d'autre jusqu'au temps de Jean Huss.

On voit maintenant comment, en peu d'annes, Jean Huss devint le
prophte de la Bohme. Il prcha ouvertement le mpris de la papaut,
la libert de la communion et des rites.  la suite d'une querelle de
rglement, il avait fait chasser presque tous les gradus allemands
de l'Universit. L'inquisition rprimanda et fit brler les livres de
Wicklef. Huss n'en prcha que plus haut et souleva maintes fois le
_peuple enclin aux nouveauts_. Son archevque n'avait pas beaucoup
de pouvoir contre lui; l'abrutissement de Wenceslas livrait l'tat 
l'anarchie. Irrit contre le pape qui l'avait dpos de l'empire, il
n'tait pas fch de lui voir susciter un mauvais parti. Son frre et
son ennemi Sigismond, qui par ses intrigues gouvernait une partie de la
noblesse bohme, n'tait gure plus content du saint-sige, parce que
celui-ci avait longtemps soutenu son concurrent Rupert au royaume de
Hongrie; d'ailleurs, les Turcs lui donnaient assez d'occupation pour le
distraire de l'hrsie.

Jean Huss prcha en bohmien  la chapelle de Bethlem, en latin au
palais royal de Prague et dans les synodes et assembles gnrales du
clerg bohme, contre le clerg romain et contre toute la discipline
ecclsiastique. Second par Jrme de Prague, Jacques de Mise, dit
Jacobel, Jean de Jessenitz, Pierre de Dresden[12] et plusieurs autres,
il commena  fanatiser les artisans et les femmes, qui, de leur ct,
commencrent  dogmatiser aussi, et mme  crire des livres, dclarant
qu'il n'y avait plus d'glise sur la terre que celle des hussites.

[Note 12: Pierre de Dresden est, dit-on, l'auteur de ces hymnes et de
ces chansons spirituelles entremles d'allemand et de latin qui sont
encore en usage dans les glises de la confession d'Augsbourg. Ou lui en
attribue aussi la musique. (_M. Lenfant_.)]

Tout le monde sait la suite de l'histoire de Jean Huss. Aprs avoir subi
en Bohme plusieurs perscutions, il fut cit devant le concile. Il
comparut sur la foi d'un sauf-conduit de l'empereur Sigismond[13]. Il
n'en fut pas moins emprisonn  son arrive  Constance, pendant qu'une
commission, dlgue par le concile, examinait ses doctrines. Il fut
condamn en mme temps que la mmoire de son matre Wicklef. Jean Huss
montra d'abord quelque hsitation; mais il reprit bientt toute sa
fermet, ne voulant point se rtracter  moins qu'on ne lui prouvt ses
erreurs par l'criture, appela du concile au tribunal de Jsus-Christ,
et dclara qu'il aimerait mieux tre brl mille fois[14] que de
scandaliser par son abjuration ceux auxquels il avait enseign la
vrit. Il fut dgrad des ordres sacrs, livr au bras sculier par le
concile, et conduit au bcher d'aprs l'ordre de ce mme empereur qui
lui avait garanti par serment la vie et la libert. Jrme de Prague
avait t arrt et amen prisonnier  Constance quelque temps
auparavant. Il faiblit, renia Wicklef et Jean Huss, et fut absous.
Quelque temps aprs, il fit demander au concile une audience publique,
dclara qu'il avait menti  sa conscience, et qu'il croyait  la vrit
des enseignements de ses matres; puis il marcha intrpidement au
supplice. Il y eut quelque chose de plus fatal et de plus sinistre que
cette double catastrophe: ce fut la thorie qu'inventa le concile pour
la justifier. Un dcret du concile dfendit  chacun, sous peine
d'tre rput fauteur d'hrsie et criminel de lse-majest, de blmer
l'empereur et le concile touchant la violation du sauf-conduit de Jean
Huss[15].

[Note 13: Sigismond, arriv  l'empire en 1410 par la mort de Rupert,
voulut consolider par ce sacrifice son alliance avec Rome.]

[Note 14: On raconte que Jean Huss, pendant qu'il lisait les livres
de Wicklef, se donnait l'trange plaisir de se brler le bout des doigts
 la flamme de sa lampe. Interrog sur cet trange passe-temps, il
rpondit en montrant le livre: Voila un calice qui me mnera loin.]

[Note 15: M. Henri Martin, _Histoire de France_.]

Pendant tout ce procs, les hussites de Bohme s'taient tenus, le
peuple, dans une attente sombre et douloureuse, les nobles dans un
_silence irrit_. A la nouvelle de son supplice, presque toute la Bohme
s'mut, depuis _ces gens de la lie du peuple_, qu'on lui avait tant
reproch d'avoir pour auditoire, jusqu' ces vieux seigneurs qui avaient
vu en lui le restaurateur de leurs antiques franchises et de leurs
coutumes nationales. L'Universit, saisie unanimement d'une vhmente
indignation, rendit un tmoignage public, adress  toute la chrtient,
en faveur du martyr. 0 saint homme! disait ce manifeste,  homme d'une
vertu inestimable, d'un dsintressement et d'une charit sans exemple!
Il mprisait les richesses au souverain degr, il ouvrait ses entrailles
aux pauvres; on le voyait  genoux au pied du lit des malades. Les
naturels les plus indomptables, il les gagnait par sa douceur, et
ramenait les impnitents par des torrents de larmes. Il tirait de
l'criture sainte, ensevelie dans l'oubli, des motifs puissants et tout
nouveaux pour engager les ecclsiastiques vicieux  revenir de leurs
garements et pour rformer les moeurs de tous les ordres sur le pied
de la primitive glise...... Les opprobres, les calomnies, la famine,
l'infamie, mille tourments inhumains, et enfin la mort, qu'il a
soufferte, tout cela non-seulement avec patience, mais avec un visage
riant: toutes ces choses sont un tmoignage authentique d'une constance,
aussi bien que d'une foi et d'une pit inbranlables chez cet homme
juste, etc.

Des lettres de sanglants reproches furent adresses au concile de toutes
parts. On lui disait qu'il avait t assembl, non par l'esprit de
Dieu, mais par l'esprit de malice et de fureur; qu'il avait condamn un
innocent sur la dposition de personnes infmes, sans vouloir couter
celle des vques, des docteurs et des gens de bien de la Bohme, qui
tmoignaient de son orthodoxie et de sa foi; que c'tait une assemble
de satrapes que ce concile, et le conseil des Pharisiens contre
Jsus-Christ; et mille autres invectives, dont plusieurs sont remplies
d'loquence. Ces pices coururent toute l'Allemagne, et irritrent
violemment le pape et les cardinaux. Jean Dominique, lgat du pape, fut
si mal reu en Bohme, qu'il crivit au pontife et  l'empereur:
_Les Hussites ne peuvent tre ramens que par le fer et par le feu_.
Sigismond ne voulut pas se hter de ruiner un royaume qu'il regardait
comme sien. Il hsita, et la rvolution n'attendit pas qu'il eut pris
son parti.

Elle commena religieusement par instituer un anniversaire commmoratif
de la mort du martyr Jean Huss (6 juillet), et par faire clbrer ses
louanges dans toutes les glises; puis elle frappa des mdailles en son
honneur, et l'Universit, qui tait  la tte du mouvement, publia sa
dclaration de foi, la premire formule du hussitisme.

Cette dclaration, signe de _matre Jean Cardinal_ et de toute
l'Universit, ne porte absolument que sur le droit auquel prtendent
les hussites de communier sous les deux espces, conformment 
l'institution _de Christ_,  ses propres paroles,  celles de saint
Jean et aux principes purs de la saine orthodoxie. Ils traitent le
retranchement de la coupe de _constitution humaine, nouvellement
invente et inconnue aux sacrs canons_; pardonnent  ceux qui, _par
ignorance et simplicit_, se sont soumis jusque-l  cette ordonnance,
et finissent par dclarer que dsormais _il ne faut avoir gard  ce
dogme d'invention humaine_, et s'en tenir  la doctrine de Jsus, qui
doit l'emporter sur _toute puissance insidieuse et redoutable_, sur
_toutes comminations et terreurs_.

Une telle dclaration ne paraissait pas devoir entraner de grands
orages. Les orthodoxes romains n'y trouvaient pas beaucoup  redire,
sinon que si ce n'tait point une hrsie en soi de communier sous
les deux espces, c'en tait une de dire que l'glise pchait en
n'administrant ce sacrement que sous une seule. Jusque-l on n'tait
aux prises que sur une subtilit, et le raisonnement de l'orthodoxie
tait un sophisme. Mais si la dclaration de l'Universit satisfaisait
les classes aristocratiques, la noblesse, le clerg et mme la
bourgeoisie de Bohme, il s'en fallait de beaucoup qu'elle ft
l'expression de la religion des masses, qui se sentaient travailles
par la doctrine ardente de l'vangile ternel et par toutes les ides
confuses, mais passionnes, d'galit vanglique, que les prtres
du concile appelaient la _lpre vaudoise_. Wicklef et Jean Huss,
thologiens consomms dans l'acception de la philosophie scolastique,
rudits recherchs et honors, hommes de science et par consquent
hommes du monde, soit qu'ils n'eussent pas t aussi loin que leurs
adeptes proltaires dans leur conception d'une nouvelle socit
chrtienne, soit qu'ils eussent voil cette conception idale sous des
formules de simple discipline rformatrice, avaient crit avec cette
prudence de raisonnement que doivent conserver les hommes en vue pour ne
pas compromettre leur doctrine dans la discussion avec les sophistes et
les puissants de ce monde. Les mes populaires plus presses par leur
feu intrieur et par leurs souffrances matrielles, avaient vite song
 raliser l'ide cache au fond de cette question de dogme; et, tandis
que les classes patientes par nature et par position se contentaient de
rclamer la coupe, les pauvres, conduits et agits par divers types de
fanatiques, s'apprtaient  rclamer l'galit et la communaut de biens
et de droits, dont la coupe n'tait pour eux que le symbole. Ainsi, les
patriciens, les classes aises et la plupart des habitants industriels
des grandes villes commenaient  former la secte des calixtins ou des
hussites purs, tandis que les paysans, les ouvriers avec leurs femmes et
leurs enfants, grondaient sourdement, comme la mer  l'approche d'une
tempte, se prparant aux fureurs du Taborisme et des autres sectes,
sublimes de courage et froces d'instinct, qui devaient victorieusement
rsister  Rome et  tout l'empire germanique, durant quatorze ans.

Dj, du temps de Jean Huss, ces exalts avaient mis l'opinion que le
prtre n'tait rien de plus qu'un autre homme, et que tout chrtien
tait prtre de son plein droit pour interprter les mystres et
administrer les sacrements. Au concile de Constance, des cordonniers de
Prague avaient t accuss _d'entendre les confessions et d'administrer
le sacr corps de Notre-Seigneur_. Les seigneurs bohmiens prsents 
cette accusation en avaient dfendu, en rougissant, l'honneur de la
Bohme, et le fait parut si norme, qu'on n'osa persister  le reprocher
 Jean Huss. Mais les cordonniers de Prague n'en furent peut-tre pas
trs-mus, et l'on vit une femme du peuple arracher l'hostie des mains
du prtre, en disant qu'une femme de bonne vie tait plus digne qu'un
prtre infme de toucher le pain du ciel.

Comme les meutes et les violences commenaient, et que plusieurs
gentilshommes de l'intrieur, espce de Burgraves qui faisaient depuis
longtemps le mtier de bandits pour leur propre compte, se servaient du
hussitisme comme d'un prtexte pour piller les glises, ranonner
les couvents et dtrousser les voyageurs, les grands de Bohme
s'assemblrent pour dlibrer sur les consquences de la dclaration
de l'Universit. Ils formrent une dputation des plus considrables
d'entre eux, pour aller trouver le roi et l'inviter  s'occuper un peu
de son royaume. Il y avait beaucoup d'analogie, nous l'avons dit, entre
la condition de ces deux monarques contemporains, Wenceslas l'ivrogne et
Charles VI l'insens. Cachs au fond de leurs chteaux, ils n'taient
heureux que lorsqu'on les oubliait, et ne reparaissaient que malgr eux
sur la scne, o on les rappelait aux jours du danger, comme de vieux
drapeaux qu'on tire de la poussire.

Wenceslas, effray des troubles, s'enivrait pour se donner du coeur,
dans sa forteresse de Tocznik au sommet d'une montagne du district de
Podwester. Ds qu'il aperut les dputs, il eut peur et se barricada.
On parvint cependant  en introduire quelques-uns auprs de lui, et
ils le dcidrent  venir habiter Prague, o il se renferma dans la
forteresse de Wyssobrad. C'tait un pauvre porte-respect, que ce roi
fainant, abruti dans la dbauche et naturellement poltron, bien qu'il
et parfois des vellits de cruaut et des heures de rage aveugle. Ds
qu'il fut arriv dans sa capitale, des dputs de la ville vinrent lui
demander des glises pour y enseigner le peuple  leur manire, et y
donner la communion des subutraquistes[16]. Il leur demanda du temps pour
y penser, et fit dire sous main  Nicolas, seigneur de Hussinetz, qui
tait  leur tte, _qu'il filait l une corde pour se faire pendre_. Les
hussites de Prague insistrent les armes  la main. Les conseillers du
roi rpondirent en son nom par des menaces. Le snat fut alarm de ces
mutuelles dispositions; mais Jean Ziska, chambellan de Wenceslas, apaisa
l'affaire et retarda l'explosion, en disant au peuple, sur lequel il
exerait dj une grande influence, qu'il fallait attendre l'issue du
concile, et ses rsolutions pour ou contre le hussitisme.

[Note 16: Partisans de la communion sous les deux espces. C'est
ainsi qu'on appelait alors les calixtins ou hussites purs.]

Il est temps de parler du _redoutable aveugle Jean Ziska du calice_.
Il y a tant d'obscurit sur ses commencements, qu'on ignore son nom de
famille. On sait seulement qu'il s'appelait _Jean_, le nom  la mode
dans ces temps-l; le surnom de Ziska signifie borgne: il l'tait depuis
son enfance. On assure qu'il tait noble. Il naquit pauvre, et vcut
dans la pauvret au milieu du pillage, par sobrit naturelle et par
austrit de caractre, mais sans qu'il ait paru regarder le communisme
pratiqu par ses soldats comme autre chose qu'une excellente mesure
de discipline dans ces temps difficiles. Rien ne rvle en lui des
aptitudes philosophiques, ni aucune mditation religieuse profonde.
C'est un fanatique de patriotisme; mais ce n'est point un fanatique de
religion, et si ses instincts de divination stratgique approchent de
la facult extatique, il ne parait point s'tre embarrass beaucoup des
questions thologiques de son temps. Il comprenait la mission qui lui
tait dpartie dans _les jours du zle et de la fureur_, et il s'y donna
tout entier. Entreprenant, opinitre, vindicatif, cruel, invincible et
invaincu, cet homme tait la colre de Dieu incarne. Aussi, ce n'est
pas un illumin sublime comme Jeanne d'Arc; il n'est pas non plus comme
elle l'inspiration et le coeur de la guerre patriotique; mais il en est
la tte et le bras, et comme elle en est le palladium et l'oriflamme, il
en est la torche et le glaive.

Il naquit  Trocznova, dans le district de Koenigsgratz, on ignore 
quelle poque. On sait seulement qu'il fut page de Charles IV, et qu'il
servit avec clat en Pologne dans la guerre contre les chevaliers
Teutoniques, en 1410. Il est probable qu'il n'avait gure moins de
quarante-cinq ans au dbut de la guerre des hussites. Il tait au
service de Wenceslas  l'poque du supplice de Jean Huss, et on assure
qu'il obtint de son matre la permission de jurer haine et vengeance
contre les meurtriers. I1 fut de ceux qui regardrent la perfidie du
concile et la raillerie froce du sauf-conduit de Sigismond comme une
injure faite  la Bohme. Mais quoique le fait dont je vais parler ne
soit pas authentique, il a paru,  quelques historiens, motiver encore
mieux l'espce de rage qui transporta Ziska contre les moines; car on
peut dire qu'il ne vcut que de leur sang pendant les sept annes de sa
terrible mission. Selon la tradition  laquelle je me fierais assez dans
les pays dont l'histoire a t supprime en grande partie ou refaite par
les oppresseurs, un moine avait dbauch ou viol sa soeur qui tait
religieuse, et Ziska aurait fait serment de venger ce crime sur tous les
ecclsiastiques qui lui tomberaient sous la main. Il tint horriblement
parole, et cette rancune le peint mieux que beaucoup d'autres motifs.
Compltement dsintress dans le pillage des couvents, et refusant sa
part du butin avec une rigidit lacdmonienne, dpourvu de vanit ou
d'ambition, nullement enthousiaste  la faon des fanatiques dont il
tait le chef, il semble qu'un motif personnel de vengeance ait pu seul
l'entraner  des fureurs si soutenues, si implacables, si froides, et
savoures avec une volupt si profonde.

Cependant, quand on examine attentivement cette existence  la fois
violente et calme de Jean Ziska, on est frapp de l'habilet politique
qui prside  tous ses actes et on en vient  se demander  quels autres
moyens il pouvait recourir pour procurer  son pays l'indpendance
nationale que seul il se sentait la force de lui donner. Nous
l'examinerons en dtail, en le suivant, pour ainsi dire, pas  pas, et
nous verrons  travers le sombre fanatisme qui lui a t injustement
imput, une volont froide, clairvoyante, opinitre, beaucoup plus
claire et beaucoup plus saine qu'on ne le pense. Ainsi nous
regarderions sa vengeance personnelle comme un de ces stimulants que la
Providence suscite aux grandes missions, mais non comme la cause et le
but unique de la sienne. Le vulgaire se trompe toujours en ces sortes
d'affaires; il veut rsoudre le problme de toute une existence dans un
seul fait, et ne voit pas que ce fait n'est que la goutte d'eau qui fait
dborder le vase.

A l'instigation de Ziska, Wenceslas accorda donc ou laissa prendre aux
hussites plusieurs glises, et, grce  cet accommodement, l'anne 1417
s'coula sans que les premires conqutes de la rforme fussent menaces
ni entranes  de grandes violences. Sigismond rpondit aux reproches
qu'on lui avait adresss, par une lettre  la fois lche et insolente.
Il se dfendait d'avoir livr Jean Huss; prtendait avoir _vu son
malheur avec une douleur inexprimable, tre sorti plusieurs fois du
concile en fureur;_ puis il allguait, non l'autorit infaillible des
dcisions de l'glise, mais la puissance politique de ce concile,
_compos, non de quelque peu d'ecclsiastiques, mais des ambassadeurs
des rois, et des princes de toute la chrtient._ Enfin il menaait les
hussites d'une croisade _qui serait suivie de grands scandales et de
prils extrmes._ C'est pourquoi il les priait, _trs-affectueusement,
de ne pas exposer tout un royaume  une totale dsolation, et de rejeter
toute nouveaut._ Quant aux drglements qu'on reprochait au clerg, il
prtendait,  l'exemple de ses prdcesseurs, ne point s'immiscer dans
de telles affaires. _Qu'ils se corrigent entre eux,_ disait il avec une
railleuse indiffrence, _comme ils savent qu'ils doivent le faire. Ils
ont l'criture sainte devant les yeux, et il n'est permis ni possible, 
nous autres gens simples, de l'approfondir._

L'athisme ironique de cette rponse dut blesser tous les Bohmiens dans
leur loyaut et dans leur enthousiasme religieux. Bientt aprs arriva
la dcision du concile  leur gard: elle tait rdige en vingt-quatre
articles, rvoltants de tyrannie et de cruaut. Ils rappellent les plus
odieuses proscriptions de Sylla et de Tibre. C'est une amplification
des prceptes les plus honteux de dlation et de frocit. Le premier
article intime  Wenceslas l'ordre de jurer soumission et fidlit 
l'glise romaine. Les vingt-trois autres dsignent tous les genres de
rbellion qui doivent tre punis par le fer et par le feu, ou tout au
moins par l'exil et la misre. Tous les fauteurs du hussitisme sont
condamns  mort; _qu'on les brle,_ ainsi que tous les livres, tous les
traits qui ont rapport aux doctrines de Wicklef et de Jean Huss,
et _toutes les chansons qui ont t faites contre le concile;_ que
l'universit de Prague soit rforme; qu'on en chasse les wicklfistes
et _qu'on les punisse;_ qu'on rtablisse l'ancienne communion, et que
les transgresseurs _soient punis;_ qu'on fasse comparatre devant
le sige apostolique les principaux coupables, _tels que sont Jean
Jessenitz, Jacobel, Simon de Rockizane, Christian de Prachatitz, Jean
Cardinal, Zdenko de Loben,_ etc., etc.; que tous ceux qui abjureront
_approuvent la condamnation_ de ceux qui, ne se rtractant pas, seront
_punis;_ que ceux qui dfendent et protgent les wicklfistes et les
hussites soient _punis,_ et que ceux qui l'ont fait _jurent de ne plus
le faire,_ et, au contraire, de les _poursuivre_ afin de les faire
_punir_, c'est--dire bannir ou brler, etc.

C'tait condamner  mort la moiti de la Bohme et expatrier le reste,
 moins que la Bohme ne se dgradt jusqu' l'abjuration de sa foi,
jusqu' la ratification du crime,  moins qu'elle ne consentt, 
s'effacer elle-mme ignominieusement du rang des nations. Les Bohmiens
prouvrent bientt que ce n'tait pas l leur humeur.

Au mois de mai 1418, le concile tant fini, le cardinal Jean-Dominique,
cet inquisiteur dj odieux  la Bohme, vint s'acquitter de sa lgation
et procder _par les voies de fait_  la conversion des hrtiques. Il
dbuta par entrer dans l'glise de Slana, au milieu de la communion
hussite, par jeter les calices non consacrs sur le pav, et par faire
brler un ecclsiastique et un sculier de cette communion. C'tait
briser la dernire digue et dchaner la mer.

Des troubles violents clatrent sur tous les points. Wenceslas
pouvant n'osa rien faire pour les rprimer et feignit mme de les
approuver. Nanmoins les hussites dlibrrent d'lire un autre roi.
Mais Coranda, un de leurs prtres, loquent et fin, les harangua fort
spirituellement: _Mes frres,_ leur dit-il, _quoique nous ayons un roi
ivrogne et fainant, cependant si nous jetons les yeux sur tous les
autres, nous n'en trouverons point qui lui soit prfrable: et on peut
mme le regarder comme le modle des princes; car c'est son indolence
qui fait notre force. Il est donc juste de prier Dieu pour sa
conservation.--Nous avons un roi et nous n'en avons point. Il est roi de
nom et il ne l'est pas d'effet. Ce n'est que comme une peinture sur la
muraille.--Et que peut faire contre nous un roi qui est mort en vivant?_

Ces plaisanteries pleines de sens eurent un succs gal auprs des
rvolts et auprs du souverain. Wenceslas se souciait de sa vie
beaucoup plus que de sa dignit. Il en prit beaucoup d'amiti pour
Coranda. Dominique, accabl d'insultes et menac du supplice qu'il
faisait subir aux hrtiques, se rfugia en Hongrie auprs de Sigismond,
afin de l'animer contre les hussites. Mais il y mourut bientt, aprs
avoir eu la gloire de faire rtracter un docteur qui prchait, dit-on,
le pur disme. Il est vrai qu'il tint ce malheureux attach pendant
trois jours  un poteau, o il souffrait tellement qu'il demandait la
mort comme une grce.

Au milieu de ces troubles, Jean Ziska, muni d'une patente que, dans ses
jours d'abandon, son maitre Wenceslas lui avait remise, scelle de sa
main, pour l'autoriser  tenir son serment de venger la mort de Jean
Huss, _rassembla beaucoup de monde,_ et se mit  parcourir le district
de Pilsen o il mit tout  feu et  sang, s'empara de la capitale, se
rendit matre de toute la province, et en chassa tous les prtres et
tous les moines. Il y tablit la communion sous les deux espces, et
institua prtre l'ardent et ingnieux Coranda. Mais craignant de tomber
dans quelque embuscade, il songea  se camper dans une position forte
avec son arme. Il choisit pour cela le site inexpugnable de Hradistie
dans la province de Bchin; et, en attendant qu'il pt y btir une
ville, il ordonna  ses gens de dresser leurs tentes dans les endroits
o ils voulaient avoir leurs maisons. Nicolas de Hussinetz, celui  qui
Wenceslas avait promis une corde pour le pendre, vint l'y joindre avec
sa bande. Au bout de peu de jours, il se rassembla en ce lieu quarante
mille personnes de tout sexe et de tout ge, qui venaient de tous les
pays environnants et surtout de Prague, et pour lesquelles trois cents
tables furent dresses afin de fraterniser dans la nouvelle communion.
C'est peut-tre alors que la montagne du campement fut inaugure sous
le nom mystique de Tabor qu'elle a toujours port depuis, ainsi que la
forteresse de Ziska et celle qu'on y voit encore aujourd'hui. Cette
place forte a jou un rle dans toutes les guerres de l'Allemagne, et
nos armes en ont gard le souvenir ml  celui de Napolon.

A partir de ce moment, les hussites de Jean Ziska portrent le nom de
taborites, et peu  peu formrent une secte de plus en plus tranche, et
une arme de plus en plus intrpide et redoutable.

Un historien contemporain et tmoin des vnements, nous a transmis le
rcit de cette premire grande communion vanglique des hussites. En
1419, le jour de la Saint-Michel, il s'attroupa une grande multitude de
peuple dans une vaste campagne appele _les Croix_ (_Cruces_), proche
de Tabor. Il en vint beaucoup de Prague, les uns  pied, les autres en
chariot. Ce peuple avait t invit par matre Jacobel, matre Jean
Cardinal, et matre Tocznicz. Matre Mathieu fit dresser une table sur
des tonneaux vides, et donna l'eucharistie au peuple sans nul appareil.
La table n'tait pas couverte, et les prtres n'avaient point d'habits
sacerdotaux. Matre Coranda, cur de Pilsen, se rendit dans ce mme
endroit avec une grande troupe de l'un et de l'autre sexe, portant
l'eucharistie. Avant que de se sparer, un gentilhomme ayant exhort le
peuple  ddommager un pauvre homme dont on avait gt les bls, il se
fit une si bonne collecte, que cet homme n'y perdit rien, car il ne se
faisait aucune hostilit; les troupes marchaient avec un bton seulement
comme des plerins. Sur le soir, toute cette multitude partit pour
Prague et arriva,  la clart des flambeaux, devant Wisherad. Il est
surprenant que dans cette occasion ils ne s'emparrent pas de cette
forteresse dont la conqute leur cota depuis tant de sang.

C'est avec cette pit et cette douceur que les taborites accomplirent
en grand pour la premire fois les rites de leur culte. Ils se
donnrent, en partant, rendez-vous pour la Saint-Martin suivante, mais
bientt ils furent troubls par les garnisons que Sigismond tenait
toujours dans les villes et chteaux. Ceux de Tacsch, de Klattaw et de
Sussicz, en approchant du lieu convenu pour une nouvelle communion,
furent avertis par Coranda de prendre des armes parce qu'on leur tendait
une embche. De Knim et d'Aust, des avis furent changs galement entre
les plerins, afin qu'ils eussent  se tenir sur leurs gardes, et ils
s'envoyrent les uns aux autres des chariots avec des gens bien arms.
Mais avant que ces troupes eurent pu oprer leur jonction, elles furent
attaques par les Impriaux, ayant  leur tte Sternberg, seigneur
catholique, prsident de la monnaie de Cuttemberg. Ceux d'Aust furent
taills en pices; mais ceux de Knim repoussrent Sternberg, et le
forcrent  la fuite, aprs quoi ils restrent tout le jour sur le lieu
du combat, enterrant les morts d'Aust et faisant dire l'office divin par
leurs prtres. De l ils se rendirent  Prague en chantant des hymnes de
victoire, et ils y furent joyeusement reus par leurs frres.  cette
occasion, Ziska crivit une fort belle lettre ceux de Tauss[17], dans
le district de Pilsen. Nous la rapporterons, parce que ces pices
prcieuses nous font connatre les caractres historiques mieux que
toutes les dclamations des crivains. On a retrouv celle-ci en 1541,
dans la maison de ville de Prague.

[Note 17: Tauss, Taus, Tausch, Tysia ou Tusia, c'est la mme
ville, ou du moins le mme nom. Il est impossible de trouver dans les
historiens anciens un nom, mme des plus importants, sur lesquels ils
s'accordent. Il parat qu'aujourd'hui encore l'orthographe germanise
des noms bohmes n'offre gure plus de certitude. Je ne me pique d'une
d'aucune exactitude pour ces noms sur lesquels rien n'a d m'clairer
suffisamment. On sait l'indiffrence de nos historiens franais des
derniers sicles, et le sans-gne des corruptions de la basse-latinit
du moyen ge pour les noms trangers. Je croirais cependant que le
vritable nom ancien de Tauss est Tusia,  cause d'une anecdote
consigne dans plusieurs livres  ce sujet. La tradition rapporte qu'en
974 l'empereur Othon 1er, obligeant Boleslaws, prince de Bohme,  tenir
une chaudire sur le feu pour avoir commis un fratricide, et ce prince
voulant s'asseoir, l'empereur lui cria: _Tu sta_. La lgende peut tre
fausse, mais elle est ancienne, et le jeu de mots porte sur un nom qui
tait accept alors. Cette dissertation pdante est la seule que je me
permettrai: on me la pardonnera. J'avais plac le chteau fantastique de
Riesenburg prs de Tauss, dans le roman de Consuelo.]

_Au vaillant capitaine et  toute la ville de Tista._--Mes trs-chers
frres, Dieu veuille par sa grce, que vous reveniez  votre premire
charit, et que, faisant de bonnes oeuvres, comme de vrais enfants de
Dieu, vous persistiez en sa crainte. S'il vous a chtis et punis, je
vous prie en son nom, de ne vous pas laisser abattre par l'affliction.
Ayez donc gard  ceux qui travaillent pour la foi et qui souffrent
perscution de la part de nos adversaires, surtout de la part des
Allemands, dont vous avez prouv l'extrme mchancet  cause du nom de
J.-C. Imitez les anciens Bohmiens, vos anctres, qui taient toujours
en tat de dfendre la cause de Dieu et la leur propre. Pour nous, mes
frres, ayant toujours devant les yeux la loi de Dieu et le bien de la
rpublique, nous devons tre fort vigilants, et il faut que quiconque
est capable de manier un couteau, de jeter une pierre et de porter
un levier (_une barre, une massue_), se tienne prt  marcher. C'est
pourquoi, T. C. F., je vous donne avis que nous assemblons de tous cts
des troupes pour combattre les ennemis de la vrit et les destructeurs
de notre nation; et je vous prie instamment d'avertir votre prdicateur
d'exhorter le peuple dans ses sermons  la guerre contre l'Antchrist.
Et que tout le monde, jeunes et vieux, s'y dispose. Je souhaite que,
quand je serai chez vous, il ne manque ni pain, ni bire, ni aliments,
ni pturages, et que vous fassiez provision de bonnes armes. C'est le
temps de s'armer non-seulement contre ceux du dehors, mais aussi contre
les ennemis domestiques. Souvenez-vous de votre premier combat, o vous
n'tiez que peu contre beaucoup de monde, et sans armes contre des gens
bien arms. La main de Dieu n'est pas raccourcie; ayez bon courage et
tenez-vous prts. Dieu vous fortifie.--_Ziska du Calice, par la divine
esprance, chef des taborites. _




                                  III.


Ziska ne commandait jusque-l que de pauvres gens du peuple. Il les
exera au mtier des armes dans lequel il tait consomm, et en fit
d'excellents soldats. Sa forteresse de Tabor se construisait rapidement.
Protge par des rochers escarps et par deux torrents qui en faisaient
une pninsule, elle fut dfendue en outre par des fosss profonds et des
murailles si paisses, qu'elles pouvaient braver toutes les machines de
guerre, des tours et des remparts savamment disposs et construits
avec une force cyclopenne. Il se procura bientt de la cavalerie, en
enlevant par surprise un poste o Sigismond avait envoy mille chevaux.
Il apprit  ses gens  les monter et leur fit faire l'exercice du
mange. Puis il se rendit  Prague avec quatre mille hommes qui
suffirent pour y porter l'pouvante chez les uns et pour enflammer
l'ardeur des autres. Les hussites de Prague leur proposrent de dtruire
les forteresses et de faire serment de ne jamais recevoir Sigismond.
Ziska pensa que le moment n'tait pas venu, et qu'avant tout il fallait
se dbarrasser du clerg. D'un ct, sa haine l'y poussait; de l'autre,
il songeait aux dpenses qu'une telle entreprise allait ncessiter, et
il savait bien o il trouverait de quoi payer les frais de la guerre.
L'impatience des taborites tait extrme. Peut-tre trouvaient-ils que
Ziska n'allait pas assez vite  leur gr, car ils parlaient encore de
dposer Wenceslas, et d'lire roi un bourgeois nomm Nicolas Gansz. Pour
les occuper, Ziska, qui ne voulait peut-tre pas livrer et abandonner le
matre, qu'il avait servi et qui lui avait t dbonnaire, leur livra le
pillage des couvents, tandis que Wenceslas se retirait dans une autre
forteresse  une lieue de Prague. Le monastre de Saint-Ambroise et le
couvent des Carmes furent dvasts et les moines chasss. Le gage de
chaque victoire tait l'inauguration de la communion nouvelle dans les
glises. On y portait la _monstrance_ c'est--dire l'eucharistie,
dans un calice de bois, afin de contraster avec les vases d'or et les
ostensoirs chargs de pierreries dont se servaient les catholiques.
Ziska,  leur tte, entra dans la maison du compre prtre qui avait
abus de sa soeur, le tua, le dpouilla de ses habits sacerdotaux et le
pendit aux fentres.

De l ils allrent  la maison de ville o le snat venait de
s'assembler pour prendre des mesures contre eux. Un moine prmontr,
nomm Jean, nouvellement hussite, et l'un des hommes les plus terribles
de cette rvolution, animait la fureur populaire en promenant un tableau
o tait peint le calice hussitique. Le snat rpondait avec fermet
au peuple qui rclamait l'largissement de quelques prisonniers. En ce
moment, je ne sais quelle main insense lana une pierre sur Jean le
prmontr et sur sa monstrance. A cet outrage, la fureur du peuple se
rveilla, on fit irruption dans le palais. Onze snateurs prirent la
fuite, et tous les autres, avec le juge et des citoyens de leur parti,
furent jets par les fentres et reus en bas sur des broches et sur des
fourches; le valet du juge, sans doute celui qui avait eu la malheureuse
folie de jeter la pierre, fut assomm dans sa cuisine.

L'affreuse ivresse ne fut qu'exalte par ce premier sang; on s'tait
promis d'abord seulement de marcher sur toutes les glises et tous les
couvents, pour y renverser les autels catholiques et y instituer le
nouveau culte. Si Jean Ziska avait espr satisfaire aux exigences de
son parti en leur permettant ces dmonstrations, il avait compt sans
ce dlire funeste qui s'empare des hommes lorsqu'ils se runissent pour
faire les actes du pouvoir sans en avoir mdit les droits. D'ailleurs,
en assouvissant sa vengeance personnelle, il avait donn un fatal
exemple. Tout fut bientt  feu et  sang dans Prague, et Ziska, qui
tait cependant un guerrier patriote et un vrai capitaine devant les
ennemis de son pays, se vit entran du premier bond dans les horreurs
de la guerre civile. Les habitants hussites de la _vieille ville_ de
Prague avaient donn parole  ceux de la _nouvelle_ de les seconder.
Le massacre du snat les effraya et ils se renfermrent chez eux. Les
gorgeurs vinrent les y assiger; la nuit seule mit fin au combat, et
depuis ce jour, les citoyens des deux villes de Prague furent toujours
anims les uns contre les autres. Le lendemain, la sdition recommena.
La belle chartreuse, appele le _Jardin de Marie,_ fut pille. Le prieur
s'tait enfui. Les chartreux, entrans, couronns d'pines et promens
dans les rues, se virent abreuvs d'outrages. Quand on fut arriv sur le
pont de Prague,  l'endroit o Jean de Npomuck avait t noy par ordre
de Wenceslas, quelques hussites proposrent de faire une hcatombe des
chartreux; d'autres, ennemis de ces cruauts, s'y opposrent; on se
querella et on se battit de nouveau. Enfin, les chartreux furent trans
 la maison de ville de la vieille cit, d'o les magistrats les firent
vader.

En apprenant ces dsastres, Wenceslas ne sut qu'entrer en fureur,
maltraiter ses gens et mourir d'apoplexie. Pendant qu'il coulait les
offres d'accommodement de ses conseillers lesquels taient, comme tous
les ordres du royaume, diviss d'opinion pour et contre la doctrine, son
grand chanson s'avisa de dire _qu'il avait bien prvu tout cela._ Cette
parole irrita tellement le roi, qu'il le prit par les cheveux, le jeta
par terre, et allait le poignarder, lorsque ses gens russirent  le
dsarmer. Il tomba dans leurs bras, frapp de congestion crbrale;
dix-huit jours aprs, il mourut _en jetant de grands cris et rugissant
comme un lion._

Tous les historiens du temps reprsentent cet empereur comme un
_Sardanapale_, un _Thersite_ et un _Copronime._ Ils l'accusent d'avoir
souill les fonts baptismaux et l'autel sur lequel il fut couronn,
tant enfant, prsage de l'impuret de sa vie et de l'ignominie de son
rgne. On peut dire de lui ce que Salluste dit de beaucoup de gens,
qu'ils sont adonns  leur ventre et au sommeil; dont le corps est
esclave de la volupt, _ qui l'me est  charge_ et dont on ne peut pas
plus estimer la vie que la mort[18]. On prtend qu'un de ses cuisiniers
lui ayant refus  manger, sans doute par ordre du mdecin, _il le fit
embrocher et rtir_; qu'il aimait passionnment son chien, parce qu'il
mordait tout le monde; qu'il avait toujours un bourreau  ses cts et
qu'il l'appelait son compre, ayant tenu son enfant sur les fonts du
baptme. _Il fit jeter dans la rivire un docteur en thologie, pour
avoir dit qu'il n'y a de vrai roi que celui qui rgne bien._

[Note 18: _Cochle._]

Cette belle parole de Jean de Npomuck (car c'est de lui certainement
qu'il s'agit ici), et plusieurs autres aperus de son caractre, m'ont
fait croire que, s'il et vcu jusqu' l'poque de la prdication et du
procs de Jean Huss, il et embrass sa doctrine et partag son sort. Sa
canonisation n'eut lieu qu'au dix-septime sicle, et ce fut sans doute
pour l'universit du Prague une de ces politesses que l'glise adresse
de temps en temps  certains ordres ou  certains corps pour leur faire
sa cour. On sait comment fut dbattue et octroye la canonisation
de saint Franois d'Assises, le grand hrtique du joannisme et le
vritable auteur de toutes les sectes qui se rattachent au pauprisme
de l'_vangile ternel._ A quoi tiennent dans le ciel les entres de
faveur!

Wenceslas mourut sans enfants. On dit qu'il avait t frapp de
strilit par les enchantements et le poison. Il ne fut regrett de
personne. Les catholiques l'avaient vu trembler et faiblir devant
les menaces des hussites. Ceux-ci savaient qu'il avait fait tout
dernirement la liste de ceux d'entre eux qu'il voulait faire mourir,
et qu'en feignant de les favoriser, il ne cessait d'crire  son frre
Sigismond pour qu'il vint le tirer de leurs mains. Il tait donc, avec
sa peur et sa paresse, le principal brandon de la guerre civile; car
tandis qu'il laissait gorger les magistrats de Prague et ouvrait les
temples catholiques aux sectaires, il appelait Sigismond et livrait aux
Allemands les hussites des provinces.

Son cadavre subit l'expiation du supplice de Npomucne,  laquelle il
avait chapp durant sa vie. Inhum dans la basilique de la cour royale
o tait la spulture des rois de Bohme, il fut dterr peu de
temps aprs et jet dans la Moldaw par les taborites. Mais comme une
singulire destine lui avait toujours fait trouver son salut dans
l'eau, il fut repch et reconnu par un marchand de poisson qui lui
avait t attach comme fournisseur. Le royal cadavre fut cach dans la
maison du pcheur, et revendu, par la suite,  sa famille pour vingt
ducats d'or.

La mort de Wenceslas fut suivie d'un long interrgne, durant lequel le
terrible et vaillant borgne de Tabor fut de fait l'unique souverain de
la Bohme.




                                    IV.


Sophie de Bavire, veuve de Wenceslas, s'tant vainement adresse 
Sigismond, qui avait bien assez  faire de combattre les Turcs sur ses
terres de Hongrie, se renferma du mieux qu'elle put dans le fort de
Saint-Wenceslas, situ dans le _Petit-Ct_ de Prague, sur la rive
gauche de la Moldaw. La vieille et la nouvelle ville de Prague, ainsi
que la forteresse de Wisrhad[19], dont il sera souvent question dans
cette histoire, sont situes sur la rive droite. On sait dj que,
malgr des dissidences d'opinion et de frquents dmls, ces deux
villes taient hussites. Le _Petit Ct,_ qui contenait le chteau
des rois de Bohme, et o la cour, le haut clerg et les principaux
dignitaires faisaient leur rsidence, tait rest attach au parti
catholique.

[Note 19: _Wieserhad_ ou _Wischerad._]

Sophie, effraye de son abandon et de l'agitation croissante des
esprits, rsolut de tenter un coup hardi: elle rassembla quelques
troupes, sortit secrtement de la ville avec un seigneur de Schwamberg,
et alla attaquer  l'improviste le redoutable Ziska, dans le district de
Pilsen. Ziska n'avait avec lui, en cet instant, qu'une petite troupe
de taborites, avec leurs femmes et leurs enfants, qui les suivaient
partout. Rfugi sur une colline o il n'y avait que _pierres et
broussailles_, et que la cavalerie de la reine ne pouvait gravir sans
mettre pied  terre, il n'attendait pourtant pas sans inquitude l'issue
d'un combat o il se voyait entour de tous cts. Les femmes des
taborites le sauvrent par un stratagme singulier: aux approches de
la nuit, elles tendirent leurs robes et leurs voiles dans les
broussailles, o les Impriaux devaient s'engager tout botts et
peronns. Ds qu'ils eurent laiss leurs chevaux au bas de la
colline, et qu'ils eurent fait quelques pas dans ces filets, ils s'y
embarrassrent si bien les pieds, qu'ils ne purent avancer ni reculer;
et, tandis qu'ils essayaient de se dptrer, Ziska fondit sur eux, et
les tailla en pices. La reine et son gnral prirent la fuite,  la
faveur de l nuit.

En attendant que Sigismond put s'attaquer en personne  l'audacieuse
insurrection des hussites, Ziska, poursuivant son oeuvre, dtruisit ou
fit dtruire par les nombreuses bandes de ses adhrents presque toutes
les glises conventuelles et les monastres de la Bohme. On compte cinq
cent cinquante de ces difices dont il ne laissa pas pierre sur pierre.
Les historiens catholiques ne tarissent pas en gmissements sur les
funestes rsultats de cette dvastation. Les pompeuses descriptions
qu'il nous ont laisses de ces sanctuaires du luxe et de la paresse
expliquent assez la rage d'un peuple laborieux et pauvre, et qui avait
vu prlever sur son travail et sur ses besoins l'impt exorbitant du
clerg. Le monastre de la Cour royale,  Prague, avait sept chapelles,
dont chacune tait de la grandeur d'une glise. Autour du jardin, on
pouvait lire l'criture sainte sur les murailles, _en majuscules, sur de
belles planches, et les lettres grossissant toujours,  proportion de la
hauteur de la muraille._ Mais rien n'approchait de la magnificence des
Bndictins d'Opalowitz.

Leur couvent avait t fond par Wratislas, premier roi de Bohme, au
onzime sicle, et l'on n'y recevait que des personnes riches,  la
condition qu'elles y apporteraient tous leurs biens. Il y avait l un
certain trsor qui, depuis longtemps, allchait ces vieux burgraves de
l'intrieur, dont nous avons dj parl, brigands qui, sous prtexte de
guerre ou de religion, avaient toujours flair, et maintenant essayaient
pour leur compte la conqute des couvents. Celui-l tait le rve d'un
certain pillard, nomm Jean Miesteczki, qui ne cessait de rder autour,
attir par la merveilleuse aventure de Charles IV, dont le pays avait
gard souvenance. Bien que cette chronique soit une digression, fidle
 notre amour pour cette partie de l'histoire que nous appelons le
coloris, nous la raconterons  nos lectrices. Des auteurs plus graves
que nous l'ont consigne en latin.

Un jour de l'anne 1359, l'empereur Charles, tant  la chasse, disparut
avec deux de ses cuyers et ne rejoignit ses compagnons que le soir 
Koemgsgratz. L'empereur se mit  table, ne rpondit que par un sourire 
ceux que son absence avait effrays, et se contenta de leur dire qu'un
serment pouvantable l'empchait de s'expliquer sur sa disparition
mystrieuse. Cependant on remarqua que l'empereur avait au doigt une
bague d'une forme antique, o tait enchss un diamant tel, que le
trsor imprial n'en avait jamais possd d'aussi prcieux.

On admira ce joyau, on se perdit en commentaires. L'empereur mourait
d'envie de parler. Enfin, lorsque le bon vin l'eut rendu plus
communicatif, il rflchit un peu, dclara qu'il pouvait raconter son
aventure avec certaines restrictions, sans violer son serment, et se
dcida  rapporter ce qui suit.

Il tait entr dans un monastre pour s'y reposer, et il avait t fort
bien reu et rgal  merveille par l'abb, qui le prenait pour un
seigneur de la cour. Aprs le repas, press de dire son nom, il avait
promis de le faire dans l'glise seulement, en prsence des deux plus
anciens moines et de l'abb. Celui-ci ayant choisi ceux en qui il
avait le plus de confiance, et ayant conduit l'empereur dans l'glise,
l'empereur se nomma et leur dclara que le dsir de voir leur trsor
l'avait amen chez eux. Il leur engagea en mme temps sa foi d'empereur
des Romains qu'il n'en prendrait rien, et ne souffrirait jamais qu'on
leur en prt la moindre chose. L'abb,  ces paroles, fut saisi d'une
grande frayeur, se retira  l'cart, et, aprs avoir dlibr longuement
avec ses deux moines, il rpondit au monarque: Trs-clment souverain,
nous vous dirons que des soixante religieux que nous sommes ici, il n'y
a que nous trois qui ayons connaissance du trsor. Quand il en meurt un
des trois, on confie le secret  un autre, et nous _sommes de serment
de n'ouvrir le trsor  me vivante_. D'ailleurs, l'accs en est fort
dangereux et ne convient point  Votre Majest.

L'empereur demanda qu'ils l'associassent, lui quatrime,  la prestation
du serment et  la connaissance du trsor. Les moines inquiets
dlibrrent encore; et, n'osant ni refuser, ni consentir, lui
proposrent de deux choses l'une, _ou de voir le trsor sans voir le
lieu, ou de voir le lieu sans voir le trsor._

--_Montrez-moi seulement le trsor,_ dit l'empereur, _et je serai
content._

--_Il faut donc,_ dirent les moines, _que vous vous abandonniez  notre
conduite._

--_Mes chers pres,_ dit l'empereur, _ma vie est entre vos mains._

L-dessus, ils prennent l'empereur par la main, le mnent dans un enclos
obscur (conclave), pav de briques, allument deux cierges, lui mettent
un capuchon baiss sur la tte, de sorte qu'il ne pouvait voir que ce
qui tait  ses pieds; ensuite les moines ayant lev quelques briques,
il aperut confusment une caverne trs-profonde o il lui fallait
descendre. Quand il fut arriv en bas, les moines le tournrent et le
retournrent jusqu' ce qu'il en ft tourdi. Alors ils le conduisirent
dans une cave souterraine _longue de deux rues._ Enfin ils lui trent
son capuchon et le menrent dans une chambre pleine d'argent en lingots,
d'or en barres, de croix, de _paix (pacificalia),_ et d'autres ornements
d'glise enrichis de pierreries, et quantit d'autres joyaux.

_Sire,_ dit alors l'abb, _tous ces trsors sont  vous; nous les
gardions pour Votre Majest. Daignez en prendre tout ce qu'il vous
plaira._

--_Dieu me prserve,_ rpondit Charles, _de toucher aux biens
ecclsiastiques!_

--_Il ne sera pas dit,_ rpliqua l'abb, _que Votre Majest s'en
retourne d'ici les mains vides._

Et il lui mit au doigt la bague, qu'en achevant ce rcit l'empereur
montrait  ses compagnons de chasse, sans vouloir leur indiquer ni le
nom ni la situation du monastre. Il s'estimait peut-tre heureux d'en
tre sorti, et on l'approuva fort, sans doute, d'avoir refus les offres
insidieuses de l'abb, lorsque pour l'prouver celui-ci lui avait dit:
_Tout cela est  vous._ Parole de moine! Si l'empereur l'et pris au
mot, il est douteux qu'il et remont l'escalier. Quoi qu'il en
soit, ses courtisans eurent bientt appris des cuyers qui l'avaient
accompagn, qu'il s'agissait du trsor des Bndictins d'Opatowitz, et
de cette faon la mine fut vente.

La suite de l'histoire de ce trsor montre  quel point les moines
tenaient  ces inutiles richesses. Un demi-sicle aprs l'aventure de
Charles IV, le couvent d'Opatowitz en prouva une plus tragique  la
mme occasion. Jean Miesteczki, profitant des ravages de Ziska pour
s'enrichir aussi de son ct, arriva sur le soir,  cheval, avec deux
de ses compagnons, sous prtexte de rendre ses devoirs  l'abb, qui
s'appelait Pierre Laczur. Le brigand fut bien reu et bien trait. Mais
au milieu du souper, il en vint comme par hasard deux autres, et puis
trois, et puis enfin toute la bande, qui tomba sur les moines et en tua
un bon nombre. Pendant cette excution, Miesteczki s'emparait de l'abb
et lui commandait le poignard sur la gorge de lui rvler le secret
du couvent. Les vieux moines se laissrent maltraiter cruellement et
gardrent le silence. Le malheureux abb fut mis  la torture et ne
rvla rien. Il en mourut peu de jours aprs, emportant son secret dans
la tombe. Les historiens catholiques du temps en font un martyr. Quant
 Miesteczki, il n'emporta de son expdition que les vases sacrs, la
cassette particulire de l'abb, et autres bribes dont il acheta le
chteau et la ville d'Opokzno. Puis, pour racheter son me de ce
sacrilge, il fit une rude guerre aux hussites, qui pendirent son
drapeau  un gibet de Prague. Plus tard, assig par eux dans Chrudim,
il se fit hussite pour avoir la vie sauve, et ravagea encore les
couvents avec eux, le mtier tant fort de son got. Enfin il rentra en
grce avec Sigismond aprs toutes ces aventures, et mourut peut-tre en
odeur de saintet. Les Bndictins d'Opatowitz furent repris et repills
par les Taborites. On ne dit pas si ceux-l trouvrent le trsor.
Peut-tre existe-t-il encore sous quelque ruine aux entrailles de la
terre.

[Illustration: Et resta plant comme une statue... (Page 16.)]

Puisque nous consacrons ce chapitre aux pisodes ainsi que notre
auteur[20], qui en rapporte bien d'autres plus hors de saison, nous
finirons par celle de Puchnick, vque de Prague, mort avant la
prdication de Jean Huss. Wenceslas, qui tait fort railleur, le fit
appeler un jour et lui commanda de prendre dans son trsor autant d'or
qu'il en pourrait emporter sur lui. Le prlat, moins discret et moins
prudent que Charles IV ne l'avait t chez les Bndictins d'Opatowitz,
remplit tellement ses poches, sa robe et ses bottines, qu'il ne put
faire un pas pour s'en aller, et resta plant comme une statue devant
l'ivrogne couronn, qui riait  faire crouler les votes de son palais.
Quand il eut fini de rire, Puchnick fut dcharg de son butin jusqu' la
dernire obole, et renvoy honteusement aux hues des serviteurs. Telles
taient les moeurs du temps et les manires de la cour. L'avarice du
clerg de Bohme tait devenue proverbiale. Le peuple comparait les
moines  des animaux immondes auxquels les couvents servaient d'tables.
Il en fit justice avec la brutalit et la frocit qu'on retrouve au
moyen ge chez tous les peuples, dans toutes les classes, et sous
l'inspiration de toutes les ides religieuses. On brisa les images et
les statues des saints; on leur coupa le nez et les oreilles, et on les
jeta dans les rues et sur les chemins pour qu'elles fussent foules aux
pieds par les passants. On voit l plus de fanatisme que d'avarice; car
bien des choses d'un grand prix furent perdues, entre autres des objets
d'art et des manuscrits plus regrettables que les lingots d'or et
d'argent des monastres. Ziska s'emparait de ces dernires dpouilles et
les faisait porter  Tabor, o elles taient scrupuleusement consacres
 l'dification de la ville et des fortifications, ainsi qu'
l'entretien des troupes et de leurs familles. Il ne se rservait
que quelques jambons et viandes fumes, qu'il appelait ses _toiles
d'araignes_ parce qu'on les balayait aux murailles des rfectoires.
Malheureusement, la vengeance ne se bornait pas l. Les moines et les
religieuses taient traits comme les statues de leurs saints, et
livrs  toutes les tortures,  toutes les ignominies. Nous passerons
rapidement sur ces dtails, qui font frissonner. En l'anne 1419, les
Taborites dtruisirent, seulement  Prague, quatorze de ces communauts.
Ils n'pargnrent que celle des Bndictins esclavons, qui se dclara
pour la doctrine de Jean Huss, et dont l'abb alla au-devant d'eux leur
offrir la communion sous les deux espces. Ils la reurent chargs et
entours _de leurs arcs, hallebardes, massues, scorpions et catapultes_.
Ces Bndictins taient de ceux qui avaient obtenu, sous Charles IV,
le privilge de dire les offices en langue slave, ce qui tait un
acheminement vers le schisme; et, comme la fondation de leur maison
tait contemporaine de celle de l'Universit de Prague, on peut croire
qu'ils avaient toujours pench vers ces mmes ides d'indpendance et de
rforme. Ils n'avaient certainement pas tremp dans les accusations
que le clerg de Bohme porta contre Jean Huss et Jrme au concile de
Constance; car on ne fit grce  aucun de ceux-l, et jamais supplice ne
fut veng avec autant d'clat que celui de ces deux hommes illustres.

[Note 20: M. Lenfant _Histoire du Concile de Ble._]

[Illustration: Des villages, des villes mmes... (Page 19.)]




                                     V.


Les seigneurs de Rosemberg avaient embrass le hussitisme avec ferveur,
et l'un d'eux s'tait montr ardent  venger le supplice de Jean Huss.
Mais ses promesses chourent devant les sductions de Sigismond. Il
devint l'ennemi le plus ha et le plus mpris des Taborites, et, ds le
commencement de 1420, Ziska tomba du haut de son Tabor, comme un torrent
des montagnes, sur la ville d'Aust, qui tait situe presque sous ses
pieds, et qui appartenait  Rosemberg. On tait au carnaval, et aprs
ces soires de dbauche, les habitants dormaient si profondment, qu'ils
furent pris et massacrs _en sursaut_. Tous furent passs au fil de
l'pe. Leurs maisons rases disparurent du sol. Ce nid de papistes
offusquait la vue de Ziska. Il en fit un champ de bl.

Ulric de Rosemberg, proche parent de celui-l, et que les historiens
du temps appellent de Roses (_Rosensis_), resta attach encore quelque
temps au parti de Jean Ziska. Nous prenons note de lui pour qu'on ne le
confonde pas avec le premier, qui fut assomm  coups de flaux par les
Taborites, puis coup par morceaux et jet au feu.

Ziska dtruisit et massacra encore, au commencement de cette anne 1420,
une douzaine de communauts religieuses. Coranda l'accompagnait dans
ces farouches expditions. Hyneck Krussina, _homme de tte et de main_,
imitant le zle de Ziska, runit, sur une montagne de Cuttemberg qu'il
baptisa _Oreb_, des troupes de paysans qui prirent le nom d'Orbites.
Les Taborites et les Orbites fraternisrent dans les combats et
communirent ensemble sur les champs de bataille. En cas de danger, ils
convinrent de se donner toujours avis et de se secourir mutuellement. En
attendant la guerre du dehors, qui tait imminente, ils se tinrent
en haleine en dtruisant ces moines que Ziska appelait les ennemis
domestiques.

Au milieu de ces vnements, Ziska devint aveugle. Comme il assigeait
la forteresse de Raby, il monta sur un arbre afin de voir et
d'encourager ses gens. Une bombarde, en passant prs de lui et en
fracassant les branches, lui fit sauter un petit clat de bois dans
l'oeil, le seul qui lui restt. La forteresse n'en fut pas moins
emporte d'assaut et rduite en cendres; puis Ziska alla se faire panser
 Prague, et peu de temps aprs il rentra en campagne, priv entirement
et  jamais de la vue.

Il ne faut pas croire que cette guerre aux moines fut sans fatigues et
sans dangers. Presque tous ces monastres taient fortifis; et les
abbs, quand ils ne pouvaient pas compter sur leurs vassaux, appelaient
les corps d'Impriaux pour les dfendre. Quelquefois mme on voyait des
paysans ou des ouvriers prendre parti contre les Taborites,  cause de
quelque privilge agricole ou industriel qu'ils voulaient conserver.
Les mineurs de Cuttemberg[21], qui taient Allemands pour la plupart,
hassaient tellement les Orbites, qu'ils les guettaient au passage dans
les passes troites de leurs montagnes, les chassaient comme des btes
fauves avec des chiens dresss  cet usage, et les prcipitaient dans
les mines aprs les avoir forcs  la course. On dit que six mille
Hussites furent entasss dans une de ces cavernes.

[Note 21: Dans le Boehmer-Wald,  la frontire bavaroise.]

L'assentiment des masses  l'oeuvre terrible de Ziska fut donc plus
d'une fois travers par des intrts particuliers. Lorsque la bande
affame des sombres Taborites s'abattait sur quelque terre privilgie
par l'empereur, ou rcemment conquise par le brigandage, ils pouvaient
bien tre reus  coups de flaux et de fourches par les nombreux
occupants. Le systme de Ziska tait videmment de ruiner le pays, afin
d'organiser contre Sigismond une guerre de partisans implacable et
meurtrire; et, s'il est permis de reconstruire, par conjecture, le plan
d'un homme dont l'existence historique est environne d'obscurits et de
calomnies, on peut, et on doit attribuer  ce plan mme la destruction
systmatique de tous les couvents et de tout le clerg de Bohme par
Ziska, sans recourir  ses motifs de vengeance personnelle. En effet,
Ziska voulait-il autre chose qu'une guerre pour l'indpendance nationale
contre la race allemande? S'il la voulait, pouvait-il ne pas la
considrer comme une entreprise dsespre  laquelle il fallait se
prparer par tous les moyens et tous les sacrifices? Cette guerre
nationale n'et jamais t possible avec l'existence de cette population
monacale, ramassis de transfuges et d'enfants perdus de toutes les
nations, qui, aprs des vellits d'indpendance, avait fait sa paix
avec le concile de Constance, en lui jurant soumission sur les cendres
de Jean Huss. Ziska trouva dans l'enthousiasme des Taborites l'lment
et la rvlation du succs. L'amour de la patrie ne suffisait pas pour
engager, tout d'un coup, le proltaire bohme  s'armer,  brler sa
chaumire,  emmener sa femme et ses enfants  travers un pays dsol,
pour aller se planter avec eux sur la brche d'un fort, et y mourir de
faim ou perc de coups en dfendant son drapeau national. Le fanatisme
avait, pour cette hroque dfense, pour cet austre dtachement des
lares domestiques, pour cette vie dure et errante, enfin pour cette
rsolution positive de vaincre ou de mourir, des forces que l'orgueil
national n'avait dj plus aprs le rgne brillant et fort de Charles
IV. La vie de Ziska n'est pas celle d'un vaillant capitaine seulement;
c'est celle d'un politique consomm; du moins nous le croyons, et nous
esprons bien le prouver, quoiqu'il n'ait pas laiss de meilleure
rputation que celle d'un vaillant homme de guerre. Aussi distingua-t-il
d'emble, non le parti auquel il devait se ranger, mais celui qu'il
devait se crer; et, tandis que les Hussites de Prague proraient sur
leurs _quatre articles_[22], sans trouver en eux-mmes la force de
chasser la reine et les Impriaux, Ziska, appelant  lui, de tous les
points, les plus braves et les plus ardents, avait organis d'emble
un corps d'arme formidable, en mme temps qu'un parti audacieux,
aveuglment dvou  son inspiration militaire, et sans cesse inspir
lui-mme dans son rve d'indpendance politique par une libert d'examen
religieux qui ne connaissait pas de limites humaines. Aussi le rocher
de Tabor devint-il, comme par magie, le centre de la Bohme. C'tait
l'autel o le feu sacr ne mourait point; l'antre d'o sortaient, dans
le danger, des lgions de sombres archanges ou d'impitoyables dmons;
le paradis mystique o, dans les heures de repos, on allait essayer la
ralisation d'une vie de communaut et d'galit parfaite. Ziska, en
pillant les monastres, savait donc bien ce qu'il faisait. Il avait une
arme  faire vivre, et cette arme reprsentait pour lui la Bohme,
puisqu'elle tait la gardienne de toute libert et de toute unit
nationale. Il comptait sur une guerre qui devait durer, et qui dura
effectivement plusieurs annes. Il y avait dans les richesses des
couvents de quoi entretenir cette arme tout le temps ncessaire; et,
en mme temps qu'il s'assurait des ressources considrables, il privait
l'ennemi de ces mmes ressources. La conduite de Sigismond prouva
bientt que Ziska ne s'tait pas tromp en prvoyant que l'empereur
apostolique pillerait les couvents et les glises pour subvenir  ses
dpenses, avec aussi peu de scrupule que les hrtiques le faisaient
de leur ct. Aussi Ziska ne perdit-il pas de temps pour lui ter cet
avantage. Les burgraves, en mettant la main  l'oeuvre avant lui, et en
s'enrichissant des dpouilles du clerg, les uns pour satisfaire leur
avarice ou leur prodigalit, les autres pour les offrir  Sigismond et
acheter par l sa faveur, montrrent bien  Ziska qu'il n'y avait pas 
hsiter, et que tout acte de piti ou de dsintressement tournerait 
la perte de la Bohme. Les Taborites, pousss par une fureur religieuse,
ne comprenaient peut-tre pas la pense politique de leur chef. Ils
avaient rellement soif du sang des moines et des prtres qui avaient
dnonc l'hrsie  Rome, et qui, mourant pour la plupart avec un
courage hroque, les menaaient, jusque dans les tortures, des foudres
du pape, du glaive de l'empereur, et des bchers de l'inquisition.
C'tait donc une guerre  mort entre les deux doctrines; et, en
supposant Ziska moins froce que ses partisans (ce qui serait, je
l'avoue, une supposition bien hasarde), il et perdu tout ascendant sur
_ses anges exterminateurs_, comme il les appelait, s'il se ft oppos
 leurs cruauts. Il ne faut pas oublier que Ziska, absorb dans des
proccupations toutes militaires, s'inquitait peu, au fond, de la
doctrine; qu'il persistait  se dire calixtin pour conserver son
ascendant sur le juste-milieu hussite, qui tait le parti le plus
nombreux, sinon le plus nergique du moment; enfin, qu'il avait  se
maintenir puissant sur toutes les nuances du hussitisme, et qu'il y
parvint en tolrant tous les excs, sans vouloir prcisment accepter la
responsabilit de ceux mmes o il avait tremp le plus activement. Nous
n'allguons pas ces motifs pour excuser les crimes qui furent commis par
Ziska contre l'humanit. Mais on ne l'a pas accus de ceux-l seulement,
et il faut rpter souvent qu'au moyen ge, ces sortes de crimes, qui,
Dieu merci, nous paraissent injustifiables aujourd'hui, n'avaient pas
dans l'esprit des hommes la mme importance. L'glise avait donn
l'exemple. Elle, la gardienne des charitables et misricordieuses
inspirations du christianisme, la loi suprme, la justice idale
proclame souveraine de toutes les justices matrielles des pouvoirs
constitus, elle avait allum les bchers, invent les tortures,
proclam la croisade contre les dissidents. Les moralistes de l'glise
auraient donc eu bien mauvaise grce  reprocher  Ziska le crime de
lse-humanit. Aussi les historiens catholiques ont-ils tent de lui
imputer des crimes de lse-patriotisme, pensant que le premier ne le
rendrait pas assez odieux  la postrit. Ils ont insist sur son
vandalisme, sur la ruine des monuments et des bibliothques, la gloire
et la lumire du pays. Je crois qu'il est des poques o ces actes de
vandalisme sont plus que justifiables, et on les a compars souvent  la
rsolution du capitaine de navire qui fait jeter  la mer les richesses
de sa cargaison pour sauver son quipage dans la tempte. Je viens de
prouver que, sans cette dvastation, les Bohmiens n'eussent pu rsister
six mois  l'ennemi. On verra que, grce  elle, ils lui rsistrent
pendant quatorze ans avec une nergie et des ressources incroyables.

[Note 22: On verra plus tard quelle tait cette formule politique et
religieuse du juste-milieu hussite.]

Mais il est une autre accusation grave qui pse sur Ziska, et qu'il faut
encore examiner. Afin de le peindre comme le chef infme d'une poigne
de sclrats, afin de lui ter son caractre terrible, et pourtant
sacr, de chef du peuple et de reprsentant de sa patrie, on l'a montr,
surtout dans les premiers temps de son entreprise, portant
l'pouvante et la dsolation chez ses propres compatriotes, chez ses
coreligionnaires; on a affect de peindre la haine et la terreur de
certaines provinces qui rsistrent d'abord  son impulsion, et qu'il
n'entrana que par la violence. Ses apologistes ont vainement essay de
nier ou d'attnuer ses ravages dans les champs de la Bohme: nous les
croyons certains, mais nous les comprenons ainsi:

Il ne s'agissait pas seulement pour Ziska de faire la guerre aux armes
de Sigismond; il fallait la faire d'abord aux partisans de la monarchie,
aux courtisans de la domination trangre; et des populations entires,
celles qui jouissaient, comme nous l'avons dit plus haut, de certains
bnfices de conqute on de certains privilges agricoles et
industriels, faisaient cause commune avec leurs seigneurs catholiques.
Il y a plus: dans les premiers temps de l'insurrection, les paysans
ne comprirent pas la mission des Taborites, et voulurent rester dans
l'inaction. Quelque pauvre et accabl que soit le mercenaire, quelque
humili que soit le serf, on ne le surprend pas toujours dans une
vellit de rvolte et de courage. L'esclave s'habitue  sa chane,
l'indigent aime son toit de chaume, et la crainte d'tre plus mal
l'empche souvent de dsirer mieux. Les prtres taborites arrivaient
dans les campagnes, prchant la parole du Christ  ses disciples:
Levez-vous, _quittez vos filets_, et suivez-moi. Ziska ajouta en vrai
condottiere: Cdez vos huttes, votre vaisselle de terre, votre maigre
repas, et le btail dont on vous a confi la garde, et les armes dont
on vous a munis contre nous,  mes soldats,  mes enfants; car ils sont
l'pe flamboyante de l'ange, ils sont la trompette du jugement dernier.
Ils viennent pour punir vos matres et briser votre joug. Vous leur
devez secours et assistance, amour et respect. Le serf tait souvent
sourd  ce langage, et rpondait: Si vous venez de la part de Dieu,
respectez au moins le prochain. Vous nous compromettez auprs de nos
matres; vous nous ruinez. Vous tes trop nombreux pour vivre de notre
pain; vous ne l'tes pas assez pour nous dfendre quand les prtres et
les seigneurs viendront nous accabler. Retirez-vous, ou bien nous nous
dfendrons, nous vous traiterons comme des brigands.

De l des luttes sanglantes; des villages, des villes mmes qui
n'avaient pas reu les troupes impriales et qui n'avaient pas fait
profession de foi catholique, furent rduites en cendres, horriblement
saccages et les habiants massacrs, parce qu'ils avaient refus de
marcher  la dfense du pays. Ces terribles excutions militaires
assurrent les desseins de Ziska. Tous les rcalcitrants nergiques
furent anantis. Tous ceux qui se rendirent grossirent l'arme taborite.
Ruins, dtachs de tout lien avec l'ancienne socit, rduits  errer
en mendiants sur une terre dvaste, ils n'eurent plus d'autre refuge
que Tabor, celle cit trange o, aprs avoir accompli des oeuvres de
sang, une socit nouvelle se retirait pour prier avec enthousiasme, et
pour pratiquer avec une sainte ferveur la loi d'une galit fraternelle
et d'une communaut idale. La maison est brle, disait Ziska, mais le
temple est ouvert. La famille est disperse par le glaive, qu'elle se
reforme sous la parole de Dieu. Ici les veuves trouveront de nouveaux
poux, et les orphelins des pres plus sages et des appuis plus srs
que ceux qu'ils ont perdus. C'est ainsi que, de gr ou de force, il
entrana les populations  sa suite. Il commenait par leur envoyer ses
prtres, et quand leur prdication avait chou, il arrivait avec ses
implacables sommations et ses sentences vengeresses. En peu de temps
l'agriculture fut dtruite, l'industrie paralyse; les champs devinrent
striles, les bourgades o l'ennemi et pu se reposer des monceaux de
ruines, les bois et les montagnes peupls d'invisibles dfenseurs,
chaque buisson du chemin une lanire pour le partisan aux aguets. Les
seigneurs catholiques n'osaient plus sortir de leurs chteaux. Les
garnisons impriales se tenaient muettes et consternes derrire leurs
remparts. Prague et les villes royales se demandaient avec effroi ce
qu'elles allaient devenir, et se perdaient, en discussions Idologiques,
ou en propositions d'accommodement avec la couronne sans oser se
dfendre. La Bohme tait ruine. Sigismond riait de sa dtresse et ne
se pressait pas d'arriver, pensant que les divers partis allaient lui
aplanir le chemin en s'entre-dvorant. Mais Tabor tait riche, Tabor
se fortifiait. L'arme de Tabor grossissait tous les jours et
s'endurcissait au mtier des armes. Et quand le juste-milieu se
plaignait  Ziska du dommage qu'il lui avait caus, Ziska montrait Tabor
et disait: Le salut est l, faites-vous Taborites. Vous ne voulez pas
souffrir, vous autres? Nous voulons bien combattre pour vous; mais le
moins qu'il en puisse arriver, c'est que votre repos et votre bien-tre
en soient un peu troubls. Faites comme nous, ou laissez-nous faire.

Tel fut le rle de Ziska. Un temps arriva o tous le comprirent et
plirent sous sa volont, fanatiques et tides, Taborites et Calixtins.
Mais n'anticipons pas sur les vnements, et suivons un peu la marche
des premires luttes.




                                     VI.


Les habitants des villes de Prague s'intitulaient, pour la plupart,
_Calixtins_;  Rome on les appelait par drision _Hussites clochants,
parce qu'ils avaient abandonn Jean Huss en plusieurs choses_;  Tabor
on les appelait _faux Hussites_, parce qu'ils se tenaient  la lettre de
Jean Huss et de Wickieff plus qu' l'esprit de leur prdication. Quant 
eux, Calixtins, ils s'intitulaient _Hussites purs_. En 1420 ils avaient
formul leur doctrine en quatre articles: 1 _la communion sous les
deux espces_; 2 _la libre prdication de la parole de Dieu_; 3 _la
punition des pchs publics; la confiscation des biens du clerg_ et
l'abrogation de tous ses pouvoirs et privilges[23].

[Note 23: Ces quatre articles taient une profession plus politique
que religieuse. Les trois articles relatifs en apparence  la religion
ne sont qu'une attaque de lui contre le pouvoir temporel et la richesse
du clerg. Celui qui reclame la punition _des pchs publics_ ne tend
qu' remettre les causes judiciaires et la rpression des attaques
contre la socit nationale aux mains de magistrats lus par la nation,
et non aux dlgues en prince de de l'Eglise.]

Ils envoyrent une dputation  Tabor pour aviser aux moyens de se
dbarrasser de la reine qui, avec quelques troupes, tenait encore le
_Petit-Ct_ de Prague. On a conserv textuellement la rponse des
Taborites  cette dputation. Nous vous plaignons de n'avoir pas
la libert de communier sous les deux espces, parce que vous tes
commands par deux forteresses. Si vous voulez sincrement accepter
notre secours, nous irons les dmolir, nous abolirons le gouvernement
monarchique, et nous ferons de la Bohme une rpublique. Il me semble
qu'il ne faut pas commenter longuement cette rponse pour voir que
le rtablissement de la coupe n'tait pas une vaine subtilit, ni
le stupide engouement d'un fanatisme barbare, comme on le croit
communment, mais le signe et la formule d'une rvolution fondamentale
dans la socit constitue.

La proposition fut accepte. Le fort de Wishrad fut emport d'assaut. De
l, commands par Ziska, les Praguois et les Taborites allrent assiger
le _Petit-Ct_. Il y avait peu de temps qu'on faisait usage en Bohme
des bombardes. Les assigs portaient,  l'aide de ces machines de
guerre, la terreur dans les rangs des Hussites. Mais les Taborites
avaient appris  compter sur leurs bras et sur leur audace. Ils
forcrent le pont qui tait dfendu par un fort appel la Maison de Saxe
(Saxen Hausen) et posrent le sige, au milieu de la nuit, devant le
fort de Saint-Wenceslas. La reine prit la fuite. Un renfort d'Impriaux,
qui tait arriv secrtement, dfendit la forteresse. Le combat fut
acharn. Les Hussites taient matres de toute la ville; encore un
peu, et la dernire force de Sigismond dans Prague, le fort de Saint
Wenceslas, allait lui chapper. Mais les grands du royaume intervinrent,
et, usant de leur ascendant accoutum sur les Hussites de Prague, les
firent consentir  une trve de quatre mois. Il fut convenu que pendant
cet armistice les cultes seraient libres de part et d'autre, le clerg
e les proprits respects, enfin que Ziska restituerai Pilsen et ses
autres conqutes.

Ziska quitta la ville avec ses Taborites, rsolu  ne point observer
ce trait insens. Le snat de Prague reprit ses fonctions; mais les
catholiques qui s'taient enfuis durant le combat n'osrent rentrer,
_craignant la haine du peuple_: Sigismond crivit des menaces; Ziska
reprit ses courses et ses ravages dans les provinces.

La reine ayant rejoint son beau-frre Sigismond  Brunn en Moravie, ils
convoqurent une dite des prlats et des seigneurs, et crivirent aux
Praguois de venir traiter. La noblesse morave avait reu l'empereur
avec acclamations. Les dputs hussites arrivrent et communirent
ostensiblement sous les deux espces, dans la ville, qui fut mise en
interdit, c'est--dire prive de sacrements tout le temps qu'ils y
demeurrent, tant considre par le clerg papiste comme souille et
empeste. Puis ils prsentrent leur requte, c'est--dire leurs quatre
articles,  Sigismond qui se moqua d'eux. _Mes chers Bohmiens_, leur
dit-il, _laissez cela  part, ce n'est point ici un concile_. Puis il
leur donna ses conditions par crit: qu'ils eussent  ter les chanes
et les barricades des rues de Prague, et  porter les barres et les
colonnes dans la forteresse; qu'ils abattissent tous les retranchements
qu'ils avaient dresss devant Saint-Wenceslas; qu'ils reussent ses
troupes et ses gouverneurs; enfin qu'ils fissent une soumission
complte, moyennant quoi il leur accorderait amnistie gnrale et les
gouvernerait  la faon de l'empereur son pre, _et non autrement_.

Les dputs rentrrent tristement  Prague et lurent cette sommation
au snat. Les esprits taient abattus, Ziska n'tait plus l. Les
catholiques s'agitaient et menaaient. On excuta de point en point les
ordres de Sigismond. Les chanoines, curs, moines et prtres rentrrent
en triomphe, protgs par les soldats impriaux.

Ceux des Hussites qui n'avaient pas pris part  ces lchets sortirent
de Prague, et se rendirent tous  Tabor. Ils furent attaqus en chemin
par quelques seigneurs royalistes, et sortirent vainqueurs de leurs
mains aprs un rude combat. Une partie alla trouver Nicolas de Hussinetz
 Sudomirtz, l'autre Ziska  Tabor. Ces chefs les conduisirent  la
guerre, et leur firent dtruire plusieurs places fortes, ravager
quelques villes hostiles. Sigismond crivit aux Praguois pour les
remercier de leur soumission et pour intimer aux catholiques l'ordre
d'_exterminer absolument tous les Wicklefistes, Hussites et Taborites_.
Les papistes ne se firent pas prier, exercrent d'abominables cruauts,
et la Bohme fut un champ de carnage.

Cependant _nul n'osa attaquer Ziska avant l'arrive de l'empereur_.
Sigismond n'osait pas encore se montrer en Bohme. Il alla en Silsie
punir une ancienne sdition, faire trancher la tte  douze des
rvolts, et tirer  quatre chevaux dans les rues de Breslaw Jean de
Crasa, prdicateur hussite, que l'on compte parmi les _martyrs de
Bohme_; car l'hrsie a ses listes de saints et de victimes comme
l'glise primitive, et  d'aussi bons titres.

L'empereur fit afficher _la Croisade de Martin Y_ contre les Hussites.
Ces folles rigueurs produisirent en Bohme l'effet qu'on devait en
attendre. Le moine prmontr _Jean_, que nous avons dj vu dans les
premiers mouvements de Prague, revint,  la faveur du trouble, y prcher
le carme. Il dclama vigoureusement contre l'empereur et le baptisa
d'un nom qui lui resta en Bohme, _le cheval roux de l'Apocalypse_. Mes
chers Praguois, disait-il, souvenez-vous de ceux de Breslaw et de Jean
de Crasa. Le peuple assembla la bourgeoisie et l'universit, et jura
entre leurs mains de ne jamais recevoir Sigismond, et de dfendre
la nouvelle communion jusqu' la dernire goutte de son sang. Les
_hostilits recommencrent  la ville et  la campagne_. On crivit des
lettres circulaires dans tout le royaume. Partout le mme serment fut
profr et monta vers le ciel.

Sigismond se dcida enfin pour la guerre ouverte. Il leva des troupes en
Hongrie, en Silsie, dans la Lusace, dans tout l'Empire.

Albert, archiduc d'Autriche,  la tte de quatre mille chevaux, renforc
par d'autres troupes considrables et par le _capitaine de Moravie_, fut
le premier des Impriaux qui affronta le _redoutable aveugle_. Ziska les
battit entre Prague et Tabor; puis, sans s'attarder  leur poursuite, il
alla dtruire un riche monastre que nous mentionnons dans le nombre 
cause d'un pisode. De l'arme de vassaux qui le dfendaient il ne resta
que six hommes, _lesquels se battirent jusqu' la fin comme des lions_.
Ziska, merveill de leur bravoure, promit la vie  celui des six qui
tuerait les cinq autres. Aussitt _ils se jetrent comme des dogues les
uns sur les autres. Il n'en resta qu'un qui, s'tant dclar Taborite,
se retira  Tabor et y communia sous les deux espces en tmoignage de
fidlit_.

Cependant les Hussites de Prague assigeaient la forteresse de
Saint-Wenceslas. Le gouverneur feignit de la leur rendre, pilla et
emporta tout ce qu'il put dans le chteau, et se retira en laissant la
place  son collgue Plawen; de sorte qu'au moment o les assigeants
s'y jetaient avec confiance, ils furent battus et repousss. Cependant
Ziska arrivait. Il s'arrta le lendemain non loin de Prague pour
regarder quelques Hussites qui dtruisaient un couvent et insultaient
les moines. _Frre Jean_, lui dirent-ils, _comment te plat le rgal
que nous faisons  ces comdiens sacrs?_ Mais Ziska, qui ne se
plaisait  rien d'inutile, leur rpondit en leur montrant la forteresse
de Saint-Wenceslas: _Pourquoi avez-vous pargn cette boutique
de chauve (calvitia officina_)?--Hlas! dirent-ils, nous en fmes
honteusement chasss hier.--Venez donc, reprit Ziska.

Ziska n'avait avec lui que trente chevaux. Il entre; et  peine a-t-on
aperu sa grosse tte rase, sa longue moustache polonaise et ses yeux 
jamais teints, qui, dit-on, le rendaient plus terrible que la mort en
personne, que les Praguois se raniment et se sentent exalts d'une rage
et d'une force nouvelles. Saint-Wenceslas est emport, et Ziska s'en
retourne  Tabor en leur recommandant de l'appeler toujours dans le
danger.

A peine a-t-il disparu, qu'un renfort d'Impriaux arrive et reprend la
forteresse. Ziska avait rellement une puissance surhumaine. L o il
tait avec une poigne de Taborites, l tait la victoire, et quand il
partait il semblait qu'elle le suivit en croupe. C'est que l'me et
le nerf de cette rvolution taient en lui, ou plutt  Tabor; car il
semblait qu'il et toujours besoin, aprs chaque action, d'aller
s'y retremper; c'est que chez les Calixtins il n'y avait qu'une foi
chancelante, des intentions vagues, un sentiment d'intrt personnel
toujours prt  cder  la peur ou  la sduction, une politique de
juste-milieu.

Un chef taborite, convoqu  la guerre sans quartier par les circulaires
de Ziska, vint attaquer Wisrhad que les Impriaux, avaient repris. Il
fut repouss et aurait pri avec tous les siens si Ziska ne se ft
montr. Les Impriaux, qui avaient fait une vigoureuse sortie,
rentrrent aussitt. Ziska fut reu cette fois  bras ouverts dans la
ville. Le clerg, le snat et la bourgeoisie accouraient au-devant
de lui, et emmenaient les femmes et les enfants taborites dans leurs
maisons pour les _hberger et les rgaler_. Ses soldats couraient les
rues, dcoiffant les dames catholiques et coupant les moustaches  leurs
maris. Plusieurs villes se dclarrent taborites[24], et envoyrent leurs
hommes  Prague pour offrir leurs services  l'_aveugle_. Un nouveau
renfort tait arriv  Wisrhad, et l'empereur s'avanait  grandes
journes. Ziska fit tablir des lignes depuis le couvent de
Sainte-Catherine (qu'on venait d'abattre), jusqu' la Moldaw, cerner la
forteresse pour empcher tout secours de troupes et de vivres, couper
tous les arbres de l'archevch, afin de dcouvrir les mouvements de
l'ennemi, et les Praguois renouvelrent avec transport le serment de ne
jamais recevoir Sigismond.

[Note 24: Laleni, Zatec et Slan, dont il sera parl depuis et qui
furent mises au rang des villes sacres de la prdiction.]




                                    VII.


Les forteresses de Prague qui tenaient pour l'empereur paraissaient
imprenables, et, comptant sur l'approche de l'arme impriale, se
riaient des prparatifs de cette populace. La garnison de Wisrhad
regardait, tranquillement les femmes et les enfants qui travaillaient
jour et nuit  creuser un large foss entre le fort et la ville.
_Que vous tes fous!_ leur disaient-ils du haut de leurs murailles;
_croyez-vous que des fosss vous puissent sparer de l'empereur? vous
feriez mieux d'aller cultiver la terre.

Cependant les Taborites n'taient plus seulement le corps d'arme camp
 Tabor; c'tait une secte nombreuse et puissante. Plusieurs villes
prenaient le nom de taborites, et la nouvelle doctrine se rpandait dans
toute la Bohme. Cette prtendue nouvelle doctrine, que les Calixtins
accusaient de renchrir par trop sur les hardiesses de Jean Huss,
n'tait qu'un retour aux prdications des Vaudois, bien antrieures 
celles de Jean Huss et de Wicklef lui-mme. Nous verrons bientt leurs
_articles_. En attendant Sigismond, une vive fermentation des esprits
amena beaucoup de ces phnomnes de l'extase que l'on retrouve dans
toutes les insurrections religieuses. L'enthousiasme patriotique
vibra sous cette pression du vritable magntisme, de la foi, et des
populations entires se levrent  l'appel des nouveaux prophtes pour
courir  la guerre sainte. La grande prophtie taborite qui fanatisa
la Bohme  cette poque fui l'annonce de la prochaine arrive de
Jsus-Christ sur la terre. Il devait revenir juger les hommes sur les
ruines de tous les royaumes, et, par les armes des Taborites, tablir
un nouveau rgne, (_ce rgne de Dieu_, cette rpublique idale, cette
socit fraternelle, promis par les vanglistes et les aptres, et
auxquels les premiers adeptes du christianisme ont cru dans un sens
matriel.) Toutes les villes de la Bohme seraient alors ensevelies sous
la terre,  la rserve de cinq qui devaient se montrer toujours pures et
fidles. Ces cinq villes reurent des noms mystiques. Pilsen fut
appele _le Soleil_, Launi _la Lune_, Slan _l'toile_, Glato ou Klattaw
_l'Aurore_, Zatek _Segor_. Les prtres exhortaient le peuple  viter
la colre de Dieu qui allait fondre sur tout l'univers, et  se retirer
dans les cinq _villes sacres_ ou _villes de refuge_. Beaucoup de riches
bohmiens et moraves vendirent tous leurs biens  bas prix, et, 
l'exemple des premiers chrtiens, s'en allrent avec leurs familles en
porter l'argent  la grande famille taborite.

Voil l'impulsion ardente qui devait rendre ces hommes invincibles
tant qu'elle brlerait dans leurs mes; et voil ce que l'empereur ne
prvoyait pas, ce que les soldats de ses forts ne comprenaient pas:
ils riaient, derrire leurs murs inexpugnables, des fortifications des
Taborites, faites de leurs chariots, dont ils formaient des barricades
pour s'enfermer, et des lignes mobiles pour attaquer  couvert. Chaque
famille taborite arrivait  Prague avec le sien portant vieillards,
femmes et enfants, tous intrpides et aguerris. Ce chariot devenait
le rempart et l'arsenal de la famille. On combattait derrire; on s'y
retranchait, bless; on le poussait avec fureur sur les fuyards: c'tait
une excellente arme de guerre. Les Impriaux apprirent bientt  la
redouter.

Enfin, au mois de juin de cette mme anne (1420), Sigismond entra
en Bohme,  la tte de cent quarante mille hommes, commands par
l'lecteur de Brandebourg, les deux marquis de Misnie, l'archiduc
d'Autriche et les princes de Bavire. Il fut bien reu  Koenigsgratz,
ville catholique et royaliste, apanage des reines de Bohme, o il avait
toujours tenu de fortes garnisons. Tous les seigneurs catholiques de la
Moravie et de la Silsie venaient derrire lui. Tous ceux de la Bohme
allrent  sa rencontre. Ulric de Rosemberg, qui jusqu'alors avait t
uni  Ziska, soit que le meurtre et la ruine de ses parents l'eussent
aigri contre les Taborites, soit que l'empereur et russi  le gagner,
comme le fait est assez prouv, soit enfin que son esprit ft frapp
d'une pouvantable vision qu'il eut  cette poque, et dans laquelle
il vit Jsus-Christ, Jean Huss, saint Wenceslas et saint Adalbert lui
apparatre dans une fantasmagorie tragique, alla abjurer le hussitisme
entre les mains du lgat du pape, et rejoindre l'empereur avec cinq
cents cavaliers. Son premier exploit fut d'enlever une ville hussite et
d'en raser les murailles; mais, ayant t dfier Ziska au pied du mont
Tabor, il y fut reu et taill en pices par Nicolas de Hussinetz.
Ainsi, il rejoignit, l'empereur non en vainqueur mais en fugitif; et ce
premier fait d'armes malheureux fut d'un mauvais augure pour l'arme
impriale.

Cette formidable arme manquait prcisment de l'union et de l'_ide_
qui faisaient la force des Hussites. Les princes qui la commandaient
s'taient fait de mortelles injures, et frachement rconcilis pour
cette expdition, ne s'en hassaient pas moins. L'empereur les mprisait
tous assez volontiers, eux et leurs sujets. Il avait un profond ddain
pour les Moraves, les Silsiens, les Hongrois, enfin pour tous ceux de
la race slave. Quant aux hordes de mercenaires qui faisaient le gros de
l'arme, on n'avait pas de quoi les payer; et le pillage, sur lequel
ces sortes de troupes comptaient, venant  leur manquer, grce aux
prcautions de Ziska, qui avait ravag le pays d'avance, l'arme
impriale tait dj mcontente avant d'avoir tir l'pe.

Cependant elle arriva sans encombre sous les murs de Prague. Les villes
lui ouvraient leurs portes, et elle n'y trouvait que des catholiques,
empresss de la recevoir. Tous les Hussites taient  Prague, et
Sigismond n'en put saisir que vingt-quatre  Litomeritz, qu'il fit jeter
dans l'Elbe. La ville sacre de Slan elle-mme lui ouvrit ses portes;
mais il n'osa y entrer, craignant une embche. Enfin, tant arriv
devant Prague, le 30 juin, il essaya d'abord une guerre d'escarmouches,
dans laquelle il perdit beaucoup de monde, et le 11 juillet il se dcida
 livrer un assaut gnral. _Les Taborites se battirent en dsesprs
pour leurs autels et leurs foyers_. Les troupes impriales russirent 
s'emparer du _Petit-Ct_. Un corps de Hongrois se porta dans le grand
enclos de l'archevch; mais les Taboristes, venant renforcer les
habitants de Prague sur tous les points compromis, dcidrent la
victoire, et repoussrent les Impriaux jusqu' la Moldaw. Ziska, qui se
gardait assez ordinairement pour les coups dcisifs, se tenait retranch
et bien fortifi, avec l'lite de ses Taborites, sur une haute montagne,
 l'orient de la nouvelle ville, prs du gibet de Prague[25]. Les
Allemands, voyant en lui le destin de la bataille, allrent l'y attaquer
avec la rsolution de le forcer. L'infanterie saxonne coupa les
fascines, combla les fosss, et fraya le chemin  la cavalerie. Ziska
se dfendait terriblement. Le robuste et intrpide vigneron Robyck
combattit  ses cts et repoussa plusieurs fois l'ennemi. Deux femmes
et une jeunes fille taborites firent des prodiges de valeur, et
tombrent perces de coups, sous les pieds des chevaux, ayant refus, 
plusieurs reprises, de se rendre. Cependant le nombre des assigeants
grossissait toujours; et Ziska tait aux abois, lorsque les Taborites de
la nouvelle ville, conduits par Jean le Prmontr, qui portait le
calice en guise d'tendard, s'lancrent  la dfense de leur chef,
et repoussrent les Impriaux avec perte, quoiqu' chaque instant
l'empereur leur expdit de nouveaux dtachements. Il fallut abandonner
l'attaque ce jour-l. Quelques jours aprs, la main d'une femme acheva
la dfaite des Impriaux. Une Praguoise taborite s'introduisit, la nuit,
dans leur camp, par un grand vent, et mit le feu aux machines de sige.
Beaucoup de richesses et d'effets de grand prix furent consums; mais ce
qui causa la plus grande perte, en cette circonstance, fut l'incendie
de toutes les chelles. L'arme impriale fut consterne de ce dernier
chec, et l'empereur, effray, leva le sige le 30 juillet. _Il avait
dur un mois, durant lequel ceux de Prague, pour montrer qu'ils
n'avaient pas peur, ne fermaient les portes ni jour ni nuit_. Le jour
mme de son dpart, il fit la misrable bravade de se faire couronner
roi de Bohme, dans la forteresse de Saint-Wenceslas, par l'archevque
Conjad. Il cra plusieurs chevaliers, et, en s'en allant, il enleva les
trsors que son pre et son frre avaient cachs  Carlstein, et les
lames d'or et d'argent dont les tombeaux des saints taient couverts,
dans la basilique de Saint-Wenceslas. Il engagea plusieurs villes de
Bohme au duc de Saxe pour payer ses troupes, les joyaux de la couronne
 des banquiers, et les reliques impriales aux Nurembergeois.

[Note 25: Ce lieu porte encore le nom de _Montagne de Ziska_.]

La retraite de Sigismond fut dsastreuse. Harcel par les Hussites, de
dfaite en dfaite, il regagna la Hongrie, licencia ses troupes, et
ordonna aux garnisons allemandes qu'il laissait dans les forteresses de
Bohme de ravager les terres des seigneurs de Podiebrad dont il avait eu
 souffrir particulirement durant cette malencontreuse croisade. C'est
cette intrpide et persvrante famille des Podiebrad qui a donn
quelques annes plus tard un roi hussite  la Bohme.

Ziska quitta Prague peu aprs Sigismond, et alla de nouveau travailler
 affamer l'arme impriale lorsqu'il lui plairait du revenir;
c'est--dire qu'il reprit son systme de ravage et d'extermination, ne
perdant pas un seul jour pour cette oeuvre de patriotisme infernal, ne
laissant pas refroidir un instant la sanglante ferveur de ses Taborites.

Pendant son absence, les Praguois continurent  attaquer les
forteresses de Wisrhad et de Saint-Wenceslas qui, toujours garnies
d'Impriaux et munies de machines de guerre, n'osaient remuer et se
bornaient  la dfensive. Une nuit, les Taborites de la nouvelle ville
ayant chou devant Wisrhad et se retirant en dsordre, trouvrent les
portes de la nouvelle ville fermes derrire eux, par ordre du snat. Si
la garnison impriale et os se hasarder quelques pas plus loin, cette
courageuse phalange de Taborites et t anantie. Elle ne dut son salut
qu' la timidit des Impriaux, qui rentrrent dans leur fort sans se
douter que l'ennemi tait  leur merci. Le lendemain, ces Taborites,
indigns de la perfidie du snat, remplirent la ville de leurs
imprcations, et tous les Taborites de Prague se prparrent 
abandonner cette lche cit pour laquelle ils avaient vers leur sang
et qui les immolait aux terreurs de son juste-milieu. Le Prmontr
fit comprendre au peuple que son salut tait dans les Taborites. La
bourgeoisie, effraye, convoqua les prtres, les magistrats et les
principaux citoyens. Le moine se chargea de porter la parole pour cette
rconciliation. Amende honorable fut faite aux Taborites. Le snat
protesta que les portes avaient t fermes par inadvertance. On conjura
les dfenseurs de la libert de rester dans Prague. Malgr les larmes et
les prires de la peur, un grand nombre de Taborites plirent bagage,
secourent la poussire de leurs pieds, remontrent sur leurs chariots,
et s'en allrent, la _monstrance_ en tte, rejoindre Ziska et le
renforcer dans ses excursions.

Il leur donna autant d'ouvrage qu'ils en pouvaient dsirer. Arriv
devant Prachatitz, o il avait fait ses premires tudes, il offrit
sa protection  cette ville,  condition qu'elle chasserait les
catholiques. Mais ces derniers, qui taient en nombre, lui firent
rpondre _qu'ils ne craignaient gure un mince gentilhomme tel que lui_.
Le redoutable aveugle leur fit chrement expier cette impertinence. Il
s'empara de la ville en un tour de main, fit sortir les femmes et les
enfants, gorgea tous les catholiques, et mit le feu  l'glise o
s'tait rfugi le juste-milieu; huit cents personnes prirent sous les
dcombres.

Le 15 de septembre, les Taborites, les Orbites et _ceux des villes
sacres, ayant  leur tte des chefs d'une valeur prouve_,
recommencrent le sige du fort de Visrhad. La garnison, puise et
dcourage, crivit  l'empereur qu'elle ne pouvait tenir plus d'un
mois, et n'en reut que des promesses. Nicolas de Hussinetz intercepta
les vivres, et les lettres que l'empereur envoya enfin pour annoncer son
arrive. Rduits  la dernire extrmit, ceux du Wisrhad ayant tenu
encore cinq semaines, et mang _six-vingts chevaux, des chiens, des
chats et des rats_ envoyrent leurs officiers aux Praguois pour
capituler. Il fut convenu qu'on se tiendrait tranquille de part et
d'autre pendant quinze jours, et que le seizime, si l'empereur
n'envoyait point de vivres, la garnison se rendrait aux Hussites sans
coup frir.

Pendant ce temps, Sigismond ayant assembl une nouvelle arme,
s'arrtait  Cuttemberg. Sa Majest impriale, plonge dans une profonde
mlancolie, tchait de divertir son chagrin avec des instruments de
musique. Un autre dlassement tait d'envoyer ses hussards incendier
et massacrer, sans pargner ni femmes ni enfants, sur les terres des
seigneurs bohmes qui avaient embrass le hussitisme. Il parlementa avec
les dputs praguois, essaya de les tromper, et finit par les menacer
avec sa brutalit ordinaire, qui l'emportait encore sur ses instincts de
ruse et de fraude. Enfin, le 31 octobre, il parut devant de Prague
avec une arme qu'il avait fait venir de Moravie. Il se montra sur
une colline voisine de Wisrhad, l'pe  la main, donnant ainsi  la
garnison le signal du combat. Mais il tait trop tard d'un jour; le
terme de la convention tait expir de la veille. Ceux _de Wisrhad, en
gens de parole_, et touchs de la foi que les Taborites leur avaient
garde en les laissant tranquilles durant la trve, ne rpondirent pas
au signal de l'empereur. Un morne silence planait sur la forteresse. Ces
malheureux soldats, puiss par la faim et les maladies, restaient comme
des spectres autour de leurs crneaux, immobiles tmoins du combat
qui s'engageait sous leurs yeux. L'empereur, stupfait d'abord, entra
bientt dans une grande fureur; et comme ses officiers, admirant avec
tristesse les ingnieuses fortifications des Taborites, l'engageaient 
ne pas exposer sa personne et son arme dans une entreprise impossible:
Non, non, s'cria-t-il, je veux chtier ces porte-flaux.--Ces flaux
sont fort redoutables, reprit un des gnraux,--Ah! vous autres Moraves,
s'cria Sigismond hors de lui, je vous savais bien poltrons, mais pas
 ce point! Aussitt les cavaliers descendant de cheval: Vous allez
voir, dirent-ils, que nous irons o vous n'irez pas. Ils se jetrent
au-devant de ces flaux de fer que l'empereur avait si fort mpriss, et
il n'en revint pas un seul. Les Hongrois, voulant les venger, eurent 
dos ceux des villes sacres et prirent la fuite. L'empereur piqua des
deux et s'chappa  grand'peine. Les Praguois les poursuivirent et ne
firent quartier  aucun de ceux qu'ils purent joindre. La plus grande
partie de la noblesse de Moravie y demeura. Plus de trois cents grands
seigneurs bohmes du parti de l'empereur restrent l quatre jours sans
spulture, abandonns aux chiens. L'infection fut horrible. Un chef
hussite, touch de compassion du sort de tant de braves gens, les fit
enterrer  ses frais dans le cimetire de Saint-Pancrace.

Le jour de cette seconde victoire fut clos par une scne touchante. La
garnison de Wisrhad, fidle  son serment, se rendit  ceux de Prague
avec toutes les machines de guerre de la citadelle. Les assigeants
reurent les assigs  bras ouverts. Ils se htrent d'assouvir la faim
qui les dvorait depuis si longtemps, et leur donnrent des vtements,
des vivres  emporter, et tout ce qui leur tait ncessaire pour se
retirer en bon tat et en bon ordre. Le lendemain, au point du jour, on
vit la population en masse inonder la citadelle, non pour la fortifier,
mais pour la dtruire. Il fallait anantir cette place meurtrire, arme
si sre et si redoutable aux mains de l'ennemi; ce fut l'affaire de deux
jours. Elle avait dur sept cents ans, et devint un jardin potager. Le 3
novembre, les Praguois allrent en procession sur le champ de bataille,
et rendirent grces  Dieu dans leurs hymnes bohmiens.

L'empereur se vengea de sa dfaite en ravageant les terres des
Podiebrad. Un seul de ces seigneurs avait refus jusque-l d'adhrer au
hussitisme. Il courut  Prague embrasser la doctrine. Tel devait tre
l'effet des violences de Sigismond. L'empereur se retira, aprs avoir
fait tout le mal possible au pays, o il exera des cruauts pires
que toutes celles de Ziska. Celui-ci pargnait du moins, autant que
possible, les femmes et les enfants, et recevait  merci tous ceux qui
se rendaient sincrement. Sigismond n'pargnait rien, et, dans sa rage
aveugle, immolait ensemble amis et ennemis. Les Orbites firent peser
sur les couvents d'horribles reprsailles. Ceux des moines qu'ils ne
brlaient pas, ils les laissaient enchans sur la glace, pour les faire
prir de froid.

Aprs leur victoire, les Praguois, n'ayant plus rien que de funeste 
attendre de la part de Sigismond, assemblrent les principaux seigneurs,
afin d'lire un autre roi, et ceux-ci se dclarrent pour Jagellon, roi
de Pologne, chrtien de frache date, qui semblait ne devoir pas
les inquiter dans leur religion. Mais les Orbites et les Tabordes
repoussrent vivement cette proposition. _A peine avons-nous chass
un roi tranger_, disait Nicolas de Hussinetz (l'intrpide associ de
Ziska)_ que vous en demandez un second_. Indign de leur dessein, il fit
sortir de Prague tous ses Taborites, et s'en alla avec eux assiger et
battre les villes impriales de l'intrieur.

Cependant il rentra peu aprs dans la capitale avec des intentions
nergiques. Les Orebites n'taient pas moins mcontents que lui du juste
milieu hussite. A peine le danger tait-il pass, que les Calixtins,
mcontents de la vie austre qu'entranait pour eux le systme
dvastateur de Jean Ziska, oubliaient qu'ils devaient leur salut 
sa science militaire,  sa bravoure, et  l'lan irrsistible de ses
fougueux disciples. Ils affectaient alors une grande horreur pour les
cruauts commises envers les moines, et cette compassion, qui et honor
des mes sincres, n'tait qu'une hypocrite dfection, chez un parti qui
se portait aux mmes excs quand il croyait  l'impunit. Les sectes
ardentes s'tant rencontres sous les murs d'une ville catholique avec
des assigeants calixtins, ceux-ci affectrent de communier en grand
appareil, et leurs prtres portrent l'Eucharistie, revtus de riches
ornements. C'tait scandaliser ces austres rformateurs, qui voulaient
effacer toute trace des pompes de l'ancien culte et abolir toute
suprmatie temporelle du clerg. Ils se jetrent sur les prtres
calixtins: _A quoi servent_, leur dirent-ils, _ces habits de comdiens?
Quittez-les, et communiez avec nous sans ces oripeaux, ou nous vous les
arracherons_. Quelques chefs des deux partis apaisrent cette querelle;
mais Nicolas de Hussinetz marcha sur Prague, et enjoignit, avec menaces,
 la communaut calixtine de prposer autant de Taborites que de
Praguois  la garde des tours et aux dlibrations des conseils. Ceux de
Prague rpondirent navement que, l'ennemi tant loin, ils n'avaient
que faire d'tre si bien gards et si bien conseills. On se querella
particulirement sur les opinions religieuses, et c'est alors qu'on
s'aperut d'une dissidence d'opinion alarmante pour les modrs.
L'aigreur en arriva au point qu'il fallut entrer en dlibration
srieuse pour un accommodement. On convoqua les reprsentants de tous
les partis dans l'glise de Saint-Ambroise. Ceux des deux villes de
Prague eurent pour chacun leur place  part, et les Taborites galement;
seulement on dfendit qu'il y et l ni femmes ni prtres. Les Taborites
avaient de grandes ides d'mancipation pour leurs femmes, les admettant
 une galit de condition et de discussion, qu'elles justifiaient bien
par leur conduite hroque jusque sur les champs de bataille. En outre,
ils avaient pour leurs prtres une vnration extrme: les ayant
dpouills de tout caractre temporel, et de tout privilge social, ils
les regardaient comme des saints et comme des anges, et il fallait que
ces prtres fussent tels en effet pour dominer par le seul ascendant
moral. Ils furent donc trs-irrits de cette exclusion de leurs prtres
et de leurs femmes d'une confrence dcisive, et voulurent se retirer;
mais comme Nicolas de Hussinetz sortait de la ville un des premiers, son
cheval tomba dans une fosse et lui cassa la jambe. Ou le rapporta dans
Prague, et on le dposa dans la maison abandonne ou conquise des
seigneurs de Rosemberg. Il y mourut de la gangrne, ce qui jeta les
Taborites dans une grande consternation. Ils perdaient en lui un grand
appui, et un chef redoutable aux partis contraires. Ziska, qui avait
voulu jusque-l n'tre cens que le premier aprs lui, fut proclam
gnral en chef des Taborites.

Enfin l'assemble fut fixe et accepte de part et d'autre.
L'universit, qui tait toute calixtine, y assista, et procda  la
lecture des articles proclams par les Taborites, ple-mle avec celle
qu'on leur imputait. Au reste, la plupart de ces articles mritent
d'tre rapports, ne ft-ce que pour les lectrices qui aiment, avant
tout, la couleur historique. Rien ne montre mieux l'exaltation  la fois
sauvage et sublime des Taborites, et ne rsume mieux les doctrines de
L'VANGILE TERNEL que cette dclaration des droits divins de l'homme au
quinzime sicle. Leur style mystique est plus loquent pour peindre la
situation  la fois violente et romanesque de la Bohme  cette poque
que le rcit des vnements mme, et nous prions nos lectrices de ne
point sauter ce chapitre.




                                    VIII

                          LA PRDICTION TABORITE.


1. Cette anne du Seigneur (1420) sera la consommation du sicle, et la
fin de tous les maux. Dans ces jours de vengeance et de rtribution tous
les ennemis de Dieu et tous les pcheurs du monde priront sans qu'il
en reste un seul. Ils priront par le fer, par le feu, par les sept
dernires plaies, par la famine, par la dent des btes, par les
serpents, les scorpions, et par la mort, comme cela est dit dans
l'Ecclsiaste.

Dans ce temps de vengeance il ne faut donc avoir aucune compassion ni
imiter la douceur de Jsus-Christ, parce que c'est le temps du zle, de
la fureur et de la cruaut. Tout fidle est maudit s'il ne tire son pe
pour rpandre le sang des ennemis de Jsus-Christ et pour y tremper ses
mains, parce que bienheureux est celui qui rendra  la grande prostitue
(l'glise romaine) le mal qu'elle a fait.

2. Dans ce temps de vengeance, et longtemps avant le jugement dernier,
toutes les villes, bourgs et chteaux, et tous les difices seront,
dtruits comme Sodome, et Dieu n'y entrera point, ni aucun juste.

[Illustration: Sigismond entra en Bohme  la tte de... (Page 21.)]

3. Dans ce temps-l, il ne resta que cinq villes (les villes sacres
dsignes plus haut) o les fidles seront forcs de se rfugier,
aussi bien que dans les cavernes et les montagnes o sont assembls
aujourd'hui les vrais fidles.

Ces fidles assembls aujourd'hui dans les montagnes sont le corps
mort autour duquel s'assemblent les aigles, c'est--dire les armes du
Seigneur pour excuter ses jugements.

4. Prague sera dtruite comme Gomorrhe.

5. Tout seigneur, vassal ou paysan qui ne fera point _avancer la loi de
Dieu_ (on ne peut dfinir plus purement la doctrine du progrs), un tel
homme sera foul aux pieds comme Satan et comme le dragon. Dans ces
jours de vengeance les femmes pourront quitter leurs maris et mme leurs
enfants (pour fuir le pch) et se retirer sur les montagnes et dans les
villes de refuge.

Aprs ces prdictions sinistres et menaantes arrive la formule du monde
idal des Taborites. C'est le mme rve que celui du _rgne de Dieu_ sur
la terre, annonc par les disciples de Jsus, et attendu immdiatement
aprs sa mort.

6. Dans ce nouvel avnement de Jsus-Christ, l'glise militante sera
rpare jusqu'au dernier fondement, et il n'y aura plus nul pch, nul
scandale, nulle abomination, nul mensonge. Les fidles seront sans
tache, et brillants comme le soleil.

7. Dans cette rparation, les lus ressusciteront, et Jsus reviendra
du ciel avec eux. Il conversera sur la terre et tout oeil le verra, et
il donnera un grand festin sur les montagnes. Jusque-l les lus
ne mourront pas. Ils iront dans le ciel et en reviendront avec
Jsus-Christ, et on verra s'accomplir ce qui a t prdit dans Isae et
par l'Apocalypse.

8. C'est alors qu'il n'y aura plus ni perscution, ni souffrance, ni
oppression, et qu'il ne sera point permis d'lire un roi, parce que Dieu
seul rgnera, et que le royaume sera donn au peuple de la terre.

9. C'est alors que personne n'enseignera plus son frre, mais qu'il
sera enseign de Dieu; qu'il n'y aura plus de loi crite, et que la
Bible mme sera dtruite, parce que la loi tant crite dans tous
les coeurs, il ne faudra plus de doctrines: car tous les passages o
l'criture prdit des perscutions, des erreurs, des scandales, n'auront
plus de sens.

[Illustration: La retraite de Sigismond fut dsastreuse. (Page 22.)]

10. Dans ce temps-l, les femmes engendreront par l'amour sans que les
sens y aient part, et elles enfanteront sans douleur.

Nous avons essay de reconstruire la suite de cette prdiction, dont les
articles nous sont transmis dans un tel dsordre qu'elle n'aurait pas de
sens. Je souponne quelque malice de l'universit calixtine dans cette
interversion. Il y a dans la prdiction et dans les prceptes qu'elle
entrane deux phases bien distinctes: une _de zle, de fureur et de
cruaut_, o tous les excs du fanatisme sont sanctifis dans le but
d'amener le rgne de Dieu annonc dans la seconde; et dans cette
seconde, toutes les prescriptions sont d'amour et de fraternit. En
entremlant les articles consacrs  formuler ces deux phases, le
jugement dernier et le prochain paradis sur la terre, on a fait du ciel
des Taborites un enfer, et de leur idal de perfection un coupe-gorge.
Mais il suffit du plus simple bon sens pour rtablir le sens et l'ordre
logique de cette profession de foi.

Aprs cette double prdiction vient, dans le _Manuscrit de Breslaw_, une
srie de prescriptions qui ont le plus grand rapport avec celles des
Vaudois et des Lollards. Si l'on veut se rendre un compte exact des
trois ou quatre cents articles qui furent condamns par l'glise,
chez toutes les sectes du joannisme et chez celle des Taborites en
particulier, on le peut faire soi-mme en prenant le contre-pied de
tous les prceptes de la discipline catholique. Point de prlats,
c'est--dire point de richesses dans L'glise. Point de distinctions,
point d'autorit pour elle dans la socit laque, point d'intervention
dans les actes de cette socit pour les sacrements. Point de temples;
la prire en pleins champs, au sein de la nature, temple que l'ternel
a consacr pour tous les hommes. Point de crmonies somptueuses; des
rites simples; la mission du pasteur apostolique et gratuite. Point
de canonisation, point de purgatoire, point de cimetires, point
d'indulgences, tous moyens honteux de vendre aux simples les dons de
la grce et les secours de la rdemption, que le Sauveur a galement
rpartis entre tous les hommes, sans instituer des spculateurs pour
en profiter pcuniairement. _Point de prires pour les morts_; cette
ide-l tait profonde, les catholiques la condamnrent sans la
comprendre, et en conclurent que certaines sectes ne croyaient pas
 l'immortalit de l'me. Nous verrons cette ide se dvelopper et
s'expliquer plus tard. Point d'huile consacre ni de vaines crmonies;
le baptme dans l'eau des fontaines comme celui que Jsus reut lui-mme
de Jean. Point d'offices latins ni d'heures canoniales; chacun doit
comprendre sa prire et l'offrir  Dieu du fond de son coeur. Point de
pape, l'glise du Christ n'a qu'un chef, qui est Jsus dans le ciel;
c'est une abomination que de lui donner sur la terre un reprsentant
charg de crimes et d'iniquits. Point de confession auriculaire; Dieu
seul peut connatre nos coeurs et remettre nos pchs. Si quelqu'un veut
se confesser  son frre, que pour toute pnitence son frre lui dise:
_Va, et ne pche plus_. Point d'habits sacerdotaux, ni d'ornements
d'autels; point _de robes, de corporaux, de patnes, ni de calices_,
etc., etc. Enfin, partout le renoncement, c'est--dire l'galit
fraternelle, la doctrine pure et simple du divin matre; et pour
commencer ce grand oeuvre, la destruction de tous les pouvoirs et de
tous les moyens de la thocratie.

Proclamer ainsi l'galit dans l'ordre spirituel c'tait la proclamer
de reste dans l'ordre social. L'glise et les trnes l'avaient si
bien senti qu'ils s'taient ligus pour touffer cette doctrine. Ils
n'avaient fait que martyriser ceux qui la proclamaient; et, quant
 ceux-ci, chacun sait l'histoire de leurs augustes et profondes
vicissitudes; quant  la doctrine, on voit qu'elle revivait plus
ardente que jamais chez les Taborites, car tout ce que nous venons
de mentionner, ils le professaient quasi textuellement. Mais ce qui
distingue les Taborites de plusieurs autres sectes, c'est leur sentiment
sur l'Eucharistie. On sait que le dogme de la _transsubstantiation_ ne
fut introduit dans l'glise qu'en 1215, au concile de Latran, et que le
_retranchement de la coupe_, qui en fut regard comme la consquence
ncessaire, date de la mme poque. Jusque-l, le dogme idoltrique de
la _prsence relle_ n'tait point un article de foi; et la substance
divine dans le pain consacr avait t explique et accepte
symboliquement par les intelligences les plus leves du catholicisme.
M'est avis qu'au quinzime sicle et aprs la guerre mme des Hussites,
les esprits les plus forts de l'glise, Aeneas Sylvius particulirement
(Pie II), croyaient  cette transsubstantiation beaucoup moins
littralement que le peuple. J'ai de fortes raisons pour le croire; mais
ce n'est pas ici le lieu de les exposer. Quoi qu'il en soit, plusieurs
sectes trs-ennemies de l'glise  tout autre gard, avaient accept le
dogme de la _prsence relle_. Les Lolhards de Bohme, les Picards et
enfin la plupart des Taborites le rejetrent absolument dans le sens
troit o l'Eglise avait fini par l'entendre. Ces derniers disaient
que Jsus-Christ n'est point corporellement et sacramentellement dans
l'Eucharistie, et qu'il ne faut pas l'y adorer, ni flchir les genoux
devant ce sacrement, ni donner aucune marque du culte de latrie. On ne
saurait tre plus explicite. Ils ajoutaient qu'on prend aussi bien
le corps et le sang de Jsus-Christ dans le repus ordinaire que dans
l'Eucharistie, pourvu qu'on soit en tat de grce. C'tait rtablir
l'ide pure de Jsus-Christ, et rendre  la communion son sens rel,
sans lui ter son sens mystique et divin.

Quand le recteur de l'Universit eut achev celle lecture, les docteurs
calixtins incriminrent tous les articles, et proposrent d'en dmontrer
la fausset. Les Taborites n'en acceptrent pas unanimement toute
la responsabilit; quelques-uns rclamaient, disant: Au concile de
Constance, on nous a mis sur le corps quarante articles hrtiques;
ici, c'est bien pis: on nous en impose septante. On demanda copie de
tous ces articles pour y rpondre. Nicolas Biscupec, principal prtre
des Taborites, prit la parole pour proscrire le luxe du clerg calixtin,
et pour l'accuser de possder encore des biens sculiers. Les questions
du dogme furent cartes, sans doute  dessein; car les prdictions
taborites avaient un sens profond et une application sociale terrible,
que leurs docteurs, suivant la coutume et les ncessits du temps,
avaient rsolu, j'imagine, de ne pas divulguer. La discussion porta donc
sur des questions de forme, sur des pratiques extrieures, et devint
toute personnelle entre les docteurs des deux camps. Au fait, la
question imminente du moment tait de rgler les attributions et les
pouvoirs du nouveau clerg. Les prtres du juste-milieu hassaient les
prtres catholiques, mais n'taient pas fchs de succder  leurs
richesses,  leurs satisfactions de vanit,  leur influence politique;
ils s'efforaient de retenir le plus possible, pour leur compte, des
privilges et des jouissances attachs au sacerdoce. Les prtres
taborites, vritables aptres, tour  tour farouches et vindicatifs
comme saint Matthieu, charitables et asctiques comme saint Jean,
entraient avec ferveur et sincrit dans la vie vanglique. Ils
subsistaient d'aumnes comme les moines franciscains; ils taient
pauvrement vtus, permettaient  leurs disciples laques d'administrer
la communion et de se communier eux-mmes, refusaient d'entendre la
confession auriculaire, niaient le monopole ecclsiastique de tous les
sacrements, n'exeraient, en un mot, qu'un ministre d'enseignement
et de prdication. Peut-tre l'glise d'aujourd'hui, qui, malgr ses
_puffs_ et ses _rclames_, marche rapidement  sa ruine au milieu des
ftes et des mascarades, fera-t-elle bien, dans ses intrts, quand le
temps fatal sera venu, de se borner  ces moyens sincres et sublimes
des prtres taborites. Il est certain que jamais clerg n'eut une
autorit morale plus tendue, et ne rassembla d'aussi fervents adeptes,
et cela dans un temps o le seul nom de prtre allumait la rage des
populations.

Il est certain que, de nos jours dj, des membres du clerg de France
ont eu la gnreuse et courageuse pense de rhabiliter, par le
renoncement et la prdication vanglique, la mission du prtre; mais
de ce moment ils ont t taxs d'hrsie. Il a fallu se soumettre 
l'glise ou se sparer d'elle, car qui dit glise dit Charte de certains
pouvoirs immobiliss dans la socit contre les progrs de l'esprit
public et les inspirations individuelles.

On conoit maintenant pourquoi le dogme de la prsence relle
intressait si fort l'glise calixtine. L'homme qui s'arroge le pouvoir
miraculeux de faire descendre la Divinit dans sa coupe, et qui est
rput seul assez pur pour tenir la matire divine dans ses mains, est
revtu, aux yeux des simples, d'un caractre magique. Il est un saint,
un ange, il est presque Dieu lui-mme. Il est peut-tre plus que Dieu,
puisqu'il commande  Dieu, et l'incarne  son gr dans la matire du
pain. En imaginant ce dogme grossirement idoltrique, l'glise romaine
avait sanctifi la personne du prtre; elle l'avait lev au-dessus de
la multitude comme au-dessus des rois; et toutes les rsistances des
sectes taient une protestation du peuple contre cette rvoltante
ingalit, conquise, non par les armes de la vertu, de la sagesse, de
la science, de l'amour, de la vritable saintet, mais par un privilge
digne des impostures des antiques hirophantes. Le nouveau clerg
qui surgissait en Bohme n'avait garde de rejeter de tels moyens. La
noblesse et l'aristocratie, qui faisaient, l comme ailleurs, cause
commune avec lui, ne se souciaient pas d'examiner le dogme au point de
s'en dsabuser. Mais le bas peuple,  qui la suprme droiture de la
logique naturelle et la profonde suprmatie du sentiment tiennent lieu
de science dans de telles questions, voyait au fond de ces mystres
mieux que l'Universit, mieux que le Snat, mieux que l'aristocratie,
mieux que Ziska lui-mme, son chef politique. Il est  remarquer, en
outre, qu' cette poque, grce aux prdications d'une foule de docteurs
hrtiques, dont les historiens parlent vaguement, mais sur l'action
desquels ils sont unanimes, le peuple de Bohme tait singulirement
instruit en matire de religion. Les envoys diplomatiques de l'glise
de Rome en furent stupfaits. Ils rapportrent que tel paysan, qu'ils
avaient interrog, savait les critures par coeur d'un bout  l'autre,
et qu'il n'tait pas besoin de livres chez les Taborites, parce qu'il
s'en trouvait de vivants parmi eux.

Un dernier mot pour rsumer la situation des esprits  Prague en 1420.
Je demande pardon  mes lectrices d'interrompre le drame des vnement
par une dissertation un peu longue. Les vnements sont impossibles 
comprendre, dans cette rvolution surtout, si on ne se fait pas une ide
des causes. Je trouve, dans le savant auteur dont je donne un
rsum, cette rflexion bien lgre pour un homme si lourd: Si le
rtablissement de la coupe tait d'une assez grande ncessit, pour
mettre en combustion tout un royaume, ou si le mme rtablissement
tait un assez grand crime pour attirer une si furieuse tempte sur les
Bohmiens, c'est une question de droit, une controverse de religion qui
n'est pas de mon ressort. Permis  l'auteur de trente-deux ouvrages _de
poids_, au ministre protestant prdicateur de la reine de Prusse, de
donner sa dmission d'tre pensant, tout en crivant  grand renfort
de mmoires et de documents l'histoire au dix-huitime sicle: mais il
n'est pas permis aujourd'hui au plus mince de nos coliers d'en prendre
ainsi son parti, et de dclarer que nos aeux taient tous fous de se
_mettre en combustion_ pour de telles fadaises. Le rtablissement ou
le retranchement de la coupe tait la question vitale de l'glise
constitue comme puissance politique. C'tait aussi la question vitale
de la nationalit bohmienne constitue comme socit indpendante.
C'tait enfin la question vitale des peuples constitus comme membres de
l'humanit, comme tres pensants civiliss par le christianisme, comme
force ascendante vers la conqute des vrits sociales que l'vangile
avait fait entrevoir. Les Taborites, en rejetant le dogme de la prsence
relle, entendu d'une faon objective et idoltrique, proclamaient un
principe logique. Ils se dbarrassaient du miracle clrical, du joug de
l'glise, qui, depuis Grgoire VII, infidle  sa mission spirituelle,
s'appesantissait sur le front des enfants de Jsus-Christ. Les
Calixtins, en ne rclamant que leur communion sous les deux espces, et
en refusant d'aborder le fond de la question, devaient perdre peu 
peu la sympathie et le concours des masses, et faire avorter enfin une
rvolution qu'ils n'avaient entreprise et soutenue qu'au profit des
castes privilgies.




                                     IX.


La confrence et le synode que tint ensuite tout le clerg hussite,
pour tcher d'claircir les dogmes, n'aboutirent  rien. On ne put
s'entendre, les uns y portant trop d'emportement, les autres trop
d'hypocrisie. Le parti calixtin, persistant dans sa rsolution d'avoir
un roi, envoya en ambassade deux _grands_, deux _nobles_, deux consuls
de la bourgeoisie, et deux ecclsiastiques de l'Universit (Jean
Cardinal, et Pierre l'Anglais),  Wladislas Jagebon, roi de Pologne,
pour lui offrir la couronne de Bohme. Les _modrs_ eurent la
mortification bien mrite d'tre conduits. En vain il exposrent leurs
griefs contre Sigismond, allguant que les nations polonaise et bohme
devaient faire cause commune, Sigismond tant l'ennemi de la _langue
slave_, et ayant dj caus de grands dommages  la Pologne; _Sa
Srnit_ le roi de Pologne, qui craignait  la fois le saint-sige et
l'empereur, les paya de dfaites, s'effraya de leurs _quatre articles_,
et finit, aprs les avoir promens de confrences en confrences, par
leur promettre sa protection pour les rconcilier avec Sigismond et avec
le pape. Les mandataires du juste-milieu bohme subirent en outre
la honte d'tre logs en Pologne dans _des endroits squestrs et
inhabits_; parce que, comme le pape avait dcrt d'interdiction tous
les lieux souills par leur prsence, le _peuple aurait t priv du
service divin_ l o ils auraient sjourn.

Pendant ce temps, les Taborites continuaient leur guerre de partisans,
et les troupes impriales entretenaient leur fureur par des provocations
froces. Les capitaines des garnisons de Sigismond faisaient des
sorties, entraient  cheval dans les glises calixtines, massacraient
les communiants, et faisaient boire le vin des calices  leurs chevaux.
De leur ct, les Praguois enlevrent le chteau de Conraditz, aprs que
la garnison eut capitul et se fut retire  cheval. La forteresse fut
brle.

Ds les premiers jours de l'anne 1421, Ziska sortit de Prague pour
aller visiter _ses bons amis et ses beaux-frres_; c'est ainsi qu'il
appelait les moines. Il faut rpter ici que cette guerre aux couvents
ne manquait pas de prils, et que Ziska y perdit beaucoup de monde. On
ne les prenait dj plus  l'improviste; tous s'taient mis en tat de
dfense, et soutenaient de vritables siges. Les nonnes mmes, appelant
les troupes impriales  leur secours, faisaient bonne rsistance, et
subissaient les horreurs de la guerre. On les noyait dans leurs fosss,
on les pendait aux arbres de leurs jardins. Beaucoup de ces infortunes,
dit-on, moururent de peur avant que l'implacable main des Taborites se
ft appesantie sur elles, ou de misre et de froid, en fuyant  travers
les bois et les montagnes.

Ziska passait sans interruption et sans repos d'une conqute  l'autre.
La ville royale de Mise[26] se rendit  lui volontairement. C'tait la
patrie de Jacobel, qui l'avait convertie au hussitisme. La forteresse
de Schwamberg capitula aprs six jours de sige. Rockisane, patrie du
fameux Jean Rockisane, qui devait bientt jouer un grand rle dans cette
rvolution, fut conquise. Chotieborz et Przelaucz eurent le mme sort.
Cottiburg se dfendit; plus de mille Taborites y prirent. Commotau fut
livre par une sentinelle allemande, qui tendit son chapeau par un
trou de la muraille, pour qu'on le lui remplit d'argent. Les Taborites
chtirent sa lchet aprs en avoir profil, et l'immolrent le
premier. Ziska avait t aigri durant le sige de cette ville par les
bravades des femmes, qui s'taient montres nues sur les murailles pour
l'insulter. Prcdemment, plusieurs Taborites et deux de leurs prtres y
avaient t brls. Il fit passer deux ou trois mille citoyens au fil de
l'pe, et cette fois n'pargna ni femmes ni enfants. On fit brler
les gentilshommes, les prtres, et bon nombre d'ouvriers. Les femmes
taborites se chargrent de l'excution des femmes catholiques, sans
mme pargner les femmes grosses. Cette ville d'_Idumens_ et
d'_Amalcites_, comme disaient les Taborites, fut traite avec toute la
fureur que comportaient leurs sinistres prophties. Un historien raconte
avoir vu, plusieurs sicles aprs, des traces tranges de cette affreuse
tragdie. Dans le cimetire de cette ville, dit-il, il y a une si
prodigieuse quantit de dents humaines, que, quand il pleut surtout, on
peut amasser dans la terre amollie des _dents toutes pures_. Si vous
enfoncez le doigt dans la terre, vous y trouverez des _essaims de
dents_. Et mme dans les fentes des murailles, o elles sont mles au
ciment. Cela vient, m'a-t-on dit, de ce que ceux qui ont t massacrs
l n'ont point t inhums, etc.

[Note 26: Ou Mtiti.]

Apres Commotau, les Taborites prirent Beraun, et s'y conduisirent avec
plus de douceur; Ziska commanda d'pargner le sang. Les prtres ne
furent brls qu'aprs avoir refus pendant tout un jour d'embrasser le
hussitisme. Un jour de patience, c'tait beaucoup pour les vainqueurs,
 ce qu'il parat. Les habitants de Melnik envoyrent des dputs pour
faire leur soumission et accepter les articles du taborisme. Broda fut
traite comme Commotau, pour avoir t ennemie jure de Jean Huss.
Kaurschim, Kolin, Chrudim et Raudniiz se rendirent et firent profession
de foi taborite. Les habitants furent les premiers  brler leurs
glises,  ruiner leurs couvents,  massacrer leurs moines, et  jeter
leurs prtres dans la poix ardente.

De l Ziska marcha vers la montagne de Cuttemberg, dans le Baehmer-Wald.
C'es l que les annes prcdentes, et rcemment encore, les ouvriers
des mines, qui taient presque tous Allemands et du parti de
l'empereur[27], avaient perscut les Taborites. Ils se les achetaient
les uns aux autres pour avoir le plaisir de les tuer. On donnait cinq
florins pour un prtre, et un florin pour un sculier. On en avait jet
dix-sept cents dans la premire mine, treize cents dans la seconde,
et autant dans la troisime. C'est pourquoi, dit un historien, on a
toujours clbr l'office des martyrs en ce lieu, le 8 avril, sans que
personne ait pu l'empcher, jusqu'en 1621.

[Note 27: Ils jouissaient des grands privilges accords aux
ouvriers et aux paysans de cette frontire depuis l'an 1040, pour
l'avoir vaillamment dfendue contre l'empereur Henri III. Ils ne
payaient pas d'impts, avaient un snat particulier, etc.]

En apprenant l'approche du vengeur, ceux de Cuttemberg allrent
au-devant de lui, avec un prtre qui portait l'Eucharistie. Ils se
mirent tous  genoux pour demander grce, et ils l'obtinrent. Quoi qu'on
en ait dit, Ziska tait dirig en tout par les conseils de la politique,
et ne se livrait  ses ressentiments que lorsqu'ils lui paraissaient
ncessaires au succs de son oeuvre. Les mines d'argent de Cuttemberg
taient le trsor du royaume; et Ziska, d'accord avec ceux de Prague,
rsolut de conserver cette province. Un prtre taborite reprocha aux
Cuttembergeois leur conduite passe, les exhorta  n'y plus retomber,
et leur signifia les conditions de la paix. Tous ceux qui voudraient
changer de religion seraient traits en frres; tous ceux qui ne le
voudraient pas auraient trois mois pour vendre leurs biens et se retirer
o bon leur semblerait. Il est triste de dire que la clmence de Ziska
ne lui profita pas, et qu'il fut forc de l'abjurer plus tard. Il
est vident que, dans la marche politique qu'il s'tait trace, tout
mouvement de piti devenait une faute.

Vers cette poque, Ziska commena  sentir son autorit dborde par le
zle farouche de ses Taborites. Il les avait domins jusque-l avec une
grande habilet. Aux approches du premier sige de Prague, lorsque la
nation ne connaissait pas encore bien ses forces, et voyait arriver,
avec une rage mle de terreur, la nombreuse arme de Sigismond, Ziska,
comprenant bien que le zle religieux de Tabor pouvait seul donner
l'lan ncessaire  une rsistance dsespre, avait favoris cet lan,
et avait paru le partager entirement. A cette poque de fivre
et d'angoisse, on l'avait vu revtir le caractre de prtre, afin
d'imprimer plus d'autorit  son commandement. Il s'tait fait taborite
en apparence. Il avait administr lui-mme la communion, il avait prch
et prophtis comme les aptres de Tabor et des villes sacres. Aprs
la dfaite et la fuite de l'empereur, et durant les confrences pour
religion dont nous avons parl plus haut, Ziska avait vu son influence
dans les affaires et dans les conseils de Prague, trs-branle par son
essai de taborisme. Il en avait t rprimand par le clerg calixtin;
et sans se prononcer contre les articles taborites incrimins, il avait
adhr, plutt sous main qu'ostensiblement, aux quatre articles dont
les Hussites modrs ne voulaient point sortir. Depuis cette poque,
il demeura calixtin, et se fit toujours dire les offices _selon les
missels_ et administrer la communion par un prtre calixtin, qui ne
le quittait pas et qui officiait auprs de sa personne en habits
sacerdotaux. Rien n'tait plus oppos aux ides et aux sympathies des
Taborites; et cependant, soit qu'il mt un art infini  leur faire
accepter cette conduite, soit qu'ils sentissent le besoin de ce chef
invincible, ils n'avaient point murmur. Peut-tre aussi taient-ils
trop diviss en fait de principe pour former une sdition de quelque
importance. Mais,  mesure que l'adhsion des villes et le progrs de
leur propagande leur donnrent de l'assurance, un lment de rvolte
se manifesta dans leurs rangs. Les historiens ont presque tous donn
indiffremment le nom de Picards  la secte qui s'tait introduite au
sein du taborisme, vers l'anne 1417. Le moine Prmontr Jean en tait
un des plus ardents aptres, et nous verrons bientt qu'il essaya
d'branler le pouvoir illimit du redoutable aveugle.

Ziska, sentant qu'un ferment de discorde s'tait introduit parmi les
siens, rsolut de le combattre nergiquement. La capitulation de
Cuttemberg n'avait pas t observe trs-fidlement par les Taborites
de Prague; on avait maltrait plusieurs catholiques, en dpit de la loi
jure. A Sedlitz, dans le district Czaslaw, Ziska voulut pargner les
btiments d'un superbe monastre, et dfendit  ses gens de l'endommager
en aucune faon. Cependant un d'entre eux y mit le feu durant la nuit.
Ziska procda, dit-on, pour dcouvrir et chtier cette dsobissance,
avec sa ruse et sa cruaut accoutumes. Il feignit d'approuver
l'incendie et de vouloir rcompenser l'une bonne somme d'argent celui
qui viendrait s'en vanter  lui. Le coupable se nomma. Ziska lui compta
l'argent, et le lui fit avaler fondu; ensuite il dcrta de fortes
peines contre ceux qui mettraient dsormais le feu sans son ordre.
On peut croire, d'aprs cette mesure, qu'en plus d'une occasion ses
intentions de vengeance  l'gard des vaincus avaient t outrepasses,
et qu'il n'avait pas toujours t aussi obi qu'il avait voulu le
paratre. Cependant il se borna, pour cette fois,  faire prir  Tabor
quelques-uns de ces Picards qui murmuraient contre lui; et, entranant
ses Taborites dans une nouvelle course, il leur fit ou leur laissa
dtruire encore plus de trente monastres. Enfin, runi  ceux de
Prague, il prit Jaromir avec beaucoup de peine, et la traita fort
durement, parce que ses habitants avaient dclar vouloir se rendre aux
Calixtins de Prague, et non  lui.

Pendant ce temps, Jean le Prmontr dtruisait aussi des monastres:
 Prague, il dispersa violemment la communaut des religieuses de
Saint-Georges, qu'on avait pargnes jusque-l parce qu'elles taient
toutes filles de qualit. Ailleurs, il brla les couvents et les
moines. Dans un autre couvent de femmes,  Brux, sept nonnes ayant t
massacres au pied de l'autel, la lgende rapporte que la statue de la
Vierge dtourna la tte, et que l'enfant Jsus, qu'elle portait dans son
giron, lui mit le doigt dans la bouche.

Enfin la ville de Boleslaw se rendit  ceux de Prague, et le seigneur
catholique Jean de Michalovitz,  qui l'on enleva dans le mme temps
une bonne forteresse, fut repouss avec perte, aprs avoir tent de
reprendre Boleslaw.




                                     X.


Tant de succs firent ouvrir les yeux au parti catholique sur
l'importance et la force de la rvolution. Un moment vint o, n'esprant
plus la conjurer, il rsolut de l'accepter, afin de n'tre point bris
par elle. Sigismond ne pouvait inspirer d'affection  personne: il
avait mcontent tous ses amis. Les Rosemberg furent des premiers 
l'abandonner, et une dite gnrale fut assemble  Czaslaw, o presque
toute la noblesse dclara qu'elle se dtachait du parti de l'empereur.
Quant  la religion, les Hussites, qui voulaient des gages, eurent bon
march de ces consciences si orthodoxes, et leur firent accepter leur
quatre articles calixtins sans difficult. Mais  ces quatre articles
ils en ajoutaient un cinquime, qui portait l'engagement de ne
reconnatre pour roi que l'lu de la dite nationale. Les villes de
la Moravie,  qui on avait crit d'adhrer  ces cinq articles ou de
s'attendre  la guerre, envoyrent des dputs  cette dite pour faire
savoir qu'elles se rangeraient aisment aux quatre premiers, mais que le
cinquime tait grave et demandait le temps de la rflexion. Ces actes
officiels fout assez voir que la foi catholique tait peu brillante
 cette poque; que Rome n'tait plus qu'une puissance temporelle,
reprsente par l'empereur plus que par le pape, et que si l'on n'et
craint une lutte politique avec ces potentats, on se ft volontiers
raill des dcisions des conciles.

On ne nous dit pas si Ziska fut prsent  cette dite, mais il est
certain qu'il y donna les mains, et qu'il ne rejeta pas l'alliance
des seigneurs catholiques contre Sigismond. Le gros des Taborites se
laissait guider par lui; mais les Picards, et ceux qui avaient t
exalts par eux et qui s'intitulaient dj nouveaux Taborites ou
Taborites rforms, l'en blmrent ouvertement. Ces Taborites picards
taient assez nombreux  Prague. Partout ailleurs ils eussent t sous
la main terrible de Ziska. A Prague, ils pouvaient se glisser encore
inaperus entre les divers partis. Jean le Prmontr les chauffait
de sa parole ardente et de son zle fougueux. Il dclamait contre
l'alliance avec les catholiques, signalait les Wartemberg et les
Rosemberg surtout, comme capables de toutes les lchets et de toutes
les trahisons, prdisait qu'ils perdraient la rvolution et vendraient
la Bohme au premier souverain qui voudrait acheter leur vote et leurs
armes: la suite des vnements prouva bien qu'il ne s'tait pas tromp.

Malgr ces protestations, les catholiques furent accepts, et,  leur
tour, ils protestrent contre Sigismond et contre l'glise. Conrad,
archevque de Prague, celui qui avait rcemment couronn l'empereur,
embrassa solennellement le Hussitisme et rompit avec Rome. Ulric de
Rosemberg, cet athe superstitieux qui avait des visions, qui avait dj
abjur deux fois, la premire pour Jean Huss et la seconde pour Martin
V, ce tratre qui avait servi sous Ziska, et ensuite sous Sigismond,
prsida la dite avec l'archevque, et proclama, en son propre nom et au
nom de tous les membres du clerg et de la noblesse, les quatre articles
calixtins et la dchance de l'empereur au trne de Bohme. Il y a
cependant des rserves perfides dans cette dclaration. Il y est dit
textuellement qu'on dfendra les quatre articles envers et contre
tous, _ moins que peut-tre on ne nous enseigne mieux par l'criture
sainte, ce que les docteurs de l'acadmie de Prague n'ont encore pu
faire_. A propos de la dchance de Sigismond, il est dit encore: Que
de notre vie, _ moins que Dieu par quelque fatalit secrte ne semble
le vouloir ainsi_, nous ne recevrons Sigismond, parce qu'il nous a
tromps, etc.

Cette convention fut faite au nom de Prague, des _citoyens de Tabor_, de
toute la noblesse des villes, etc. Sans rien statuer pour l'avenir, le
parti catholique et le juste-milieu, qui s'entendaient tacitement pour
avoir un roi tranger, lurent vingt personnes _intgres et graves_ pour
administrer le royaume _pendant la vacance_; quatre consuls des villes
de Prague reprsentant la bourgeoisie, cinq _seigneurs_ reprsentant
la grandesse de Bohme, sept _gentilshommes_ reprsentant la petite
noblesse, etc. A la tte des gentilshommes tait nomm Jean Ziska, et le
nombre des reprsentants de cette classe montre qu'elle tait la plus
nombreuse et la plus influente. Il tait dit que ces _rgents_ auraient
plein pouvoir; mais la foule de rticences et de cas rservs qui suit
cet article montre la mauvaise foi des catholiques; ce sont autant de
portes ouvertes pour s'chapper quand le vent de la fortune fera flotter
les tendards de ces nobles vers un autre point de l'horizon. En cas de
division dans le conseil des rgents, la dite constituait deux prtres
comme conseils. L'un de ces deux prtres dictateurs mourut de la peste
en voyage; l'autre, Jean de Przibam, ds qu'il fut de retour  Prague,
eut affaire au terrible moine Jean, qui l'accusa d'avoir outrepass
son mandat de dput, et le fit condamner et chasser de la ville. Le
Prmontr avait alors beaucoup d'influence  Prague. Peu de temps aprs,
il accusa de trahison Jean Sadlo, gentilhomme qui avait livr les
Bohmiens aux Allemands dans un combat, et l'ayant appel  comparatre
sous de bonnes promesses, il le fit saisir de nuit et dcapiter dans la
maison de ville de la vieille Prague. Les catholiques et les Calixtins
qui commenaient  s'inquiter du Prmontr, espce de Montagnard 
la tte d'un club de Jacobins, firent de grandes lamentations sur le
meurtre de Jean Sadlo, et le revendiqurent dans les deux camps comme un
membre fidle de leur communion; ce qui ne prouve pas beaucoup en faveur
de la loyaut de ce Jean Sadlo.

Pendant que ces vnements se passaient  Prague, Sigismond dputait des
ambassadeurs  la dite de Czaslaw. Ils eurent beaucoup de peine  s'y
faire admettre, et ayant commenc leur discours par de longues louanges
de l'empereur, ils furent brusquement interrompus par Ulric de
Rosemberg, qui se montrait alors des plus acharns contre son matre:
Laissez cela, leur dit-il, et nous montrez vos lettres de crance. La
lettre de l'empereur tait mle de fiel et de miel. Il offrait la paix,
son amiti, presque la libert des cultes, la rparation des injures
et des dommages commis par son arme: tout cela aux catholiques et au
juste-milieu. Mais il donnait  entendre qu'il svirait avec rigueur
contre les Taborites, et menaait, si on ne les abandonnait  sa colre,
d'amener en Bohme _ses voisins et ses amis: quand mme_, ajoutait
il, _nous saurions que cela ne se pourrait faire sans que vous en
souffrissiez des pertes irrparables pour vous et votre postrit, et
sans un dshonneur qui vous exposerait aux railleries mordantes du reste
du monde_. Cette lettre maladroite et dure irrita tous les esprits. On
et peut-tre sacrifi les Taborites, si on et pu prendre confiance 
la parole de Sigismond; mais on le connaissait trop: il avait eu le tort
de se montrer. La rponse de la dite fut belle et fire.

Trs-illustre prince et roi, puisque votre auguste Majest nous promet
d'couter nos griefs et nous invite  les lui faire connatre, les
voici:--Vous avez permis, au grand dshonneur de notre patrie, qu'on
brlt matre Jean Huss, qui tait all  Constance avec un sauf-conduit
de Votre Majest. Tous les hrtiques ont eu la libert de parler au
concile; il n'y a eu que nos excellents hommes  qui on l'ait refuse.
Vous avez fait brler matre Jrme de Prague, homme de bien et de
science, qui y tait all galement sous la foi publique. Vous avez fait
proscrire, frapper d'anathme et excommunier la Bohme, et vous avez
fait publier cette bulle d'excommunication  Breslaw,  la honte et  la
ruine de la Bohme; car vous avez excit et ameut contre nous tous les
pays circonvoisins, comme contre des hrtiques publics. Les princes
trangers que vous avez dchans contre nous ont mis la Bohme  feu
et  sang, sans pargner ni ge, ni sexe, ni condition, ni sculier, ni
religieux. Vous avez fait tirer par des chevaux et brler  Breslaw Jean
de Crasa, notre concitoyen, parce qu'il approuvait la communion sous les
deux espces. Vous avez fait trancher la tte  des citoyens de Breslaw
pour une faute qui,  la vrit, avait t commise contre Wenceslas,
mais qui avait t pardonne. Vous avez alin le duch de Brabant, que
Charles IV votre pre avait acquis par de rudes travaux (_Herculeis
laboribus_). Vous avez engag la Marche de Brandebourg sans le
consentement de la nation. Vous avez fait transporter hors du royaume la
couronne impriale, comme pour nous exposer aux railleries et aux mpris
de l'univers. Vous avez emport les saintes reliques qui nous faisaient
honneur, les divers joyaux amasss par nos anctres et lgus aux
monastres. Vous avez alin, contre nos droits et coutumes, la _mense
royale_[28] et tout l'argent qui y tait destin  l'entretien des veuves
et des orphelins. En un mot, vous avez viol et enlev tous nos titres,
droits et privilges, tant en Bohme qu'en Moravie; et, par cette
raison, vous tes cause de tous nos dsordres publics. C'est pourquoi
nous prions Votre Majest de nous restituer toutes ces choses et d'ter
de dessus nous tous ces opprobres; de rendre  la nation, les trois
provinces qui en ont t dtaches  l'insu des trois ordres du royaume;
de rapporter la couronne de Bohme, les choses sacres de l'empire, les
joyaux, la mense, les lettres publiques, les diplmes et tout ce qui a
t soustrait; d'empcher les nations voisines, et surtout celles qui
sont comprises dans la Bohme (la Moravie, la Silsie, le Brabant, la
Lusace et le Brandebourg), de nous troubler et de rpandre notre sang.
Nous prions aussi Votre Majest de nous faire savoir sa rsolution
_claire et nette_,  l'endroit des quatre articles dont nous sommes
absolument rsolus de ne pas nous dpartir, non plus que de nos droits,
constitutions, privilges et bonnes coutumes, etc.

[Note 28: C'tait un trsor public dont le roi ne pouvait disposer
qu'en faveur des pauvres.]

Il parat que cette pice a en latin un cachet de grandeur ou, pour
mieux dire, de _grandesse_ imposante qui montre ce que la haute
seigneurie de Bohme avait t jadis, plutt que ce qu'elle tait
dsormais. Ces grands qui invoquaient leurs antiques privilges, et qui
faisaient consister l'honneur de la patrie dans leurs joyaux et dans
leurs parchemins, ne voyaient pas par o ils taient srieusement
menacs; et en disputant  l'empereur les franchises de la nation, ils
ne sentaient pas que la nation, dsabuse de tout prestige, n'tait
plus l pour les leur faire reconqurir au prix de son sang. Le peuple
voulait ces franchises pour lui-mme, et non plus seulement pour ces
grands et pour ces monastres qu'il crasait et dvastait pour son
propre compte. Le peuple voulait faire partie de ce corps respectable
qu'on appelait le royaume; et la haute noblesse, en ne donnant
pas sincrement les mains  son admission, ne faisait, en bravant
l'empereur, qu'une inutile provocation. Il et fallu opter. Elle crut
pouvoir se soutenir par elle-mme contre l'ennemi du dehors et contre
celui du dedans. Les Taborites et les Picards protestrent tout bas; et
au jour du danger, les nobles ne purent recouvrer leurs privilges qu'en
s'humiliant et en s'avilissant sous les pieds de l'empereur.

Sigismond rpondit encore une fois qu'il tait innocent de la mort de
Jean Huss et de Jrme de Prague, et que son intercession en faveur de
la Bohme lui avait valu au concile des _choses fort dures  digrer;_
que ce n'tait pas la Bohme en elle-mme qui avait t fltrie et
condamne, mais de _mauvaises gens_ qui avaient pill, brl, etc.; en
d'autres termes, que la noblesse n'avait pas t compromise dans la
proscription et pouvait se rhabiliter, grce  lui; mais que ces
mauvaises gens, c'est--dire le peuple et ses aptres, devaient tre
chtis et dshonors  la face du monde. L'empereur prtendait n'avoir
emport la couronne, les titres, les joyaux et les reliques que pour
les soustraire aux outrages; que d'ailleurs ces mmes grands qui lui
reprochaient cette action comme un vol, l'y avaient autoris eux-mmes,
de leurs conseils et de leurs sceaux. Il comptait remettre  l'arbitrage
des princes _ses voisins et ses amis_ les dsordres et les dommages dont
on l'accusait en Bohme. Il concluait en promettant  la grandesse une
augmentation de privilges, en reprochant avec amertume au peuple la
destruction de Wisrhad, des temples augustes et des belles glises de
Prague, et en le menaant de la colre de ses amis, c'est--dire de
l'invasion trangre, s'il ne respectait l'glise de Saint-Weit et la
forteresse de Saint-Wenceslas.

Pendant qu'on parlementait ainsi, Sigismond, comptant toujours sur ses
armes, fit entrer en Bohme vingt mille Silsiens qui massacraient
hommes et femmes, coupaient les pieds, les mains et le nez aux enfants.
Aussi lches que froces, ils prirent la fuite sur la seule nouvelle
que Ziska marchait contre eux. Les paysans et les troupes taborites des
villes voisines, s'tant rassembls  la hte, voulurent les poursuivre
jusqu'en Silsie. Mais le seigneur Czinko de Wartemberg, celui que le
moine Jean avait dj dsign comme un tratre, entra en composition
avec les ennemis, et dfendit  ses gens d'incommoder leur retraite.
Ambroise, cur calixtin de Graditz, souleva le peuple contre Czinko; et
les paysans l'auraient assomm avec leurs flaux ferrs, s'il ne se
ft retir au plus vite. Ambroise crivit  Prague pour l'accuser de
trahison, et vraisemblablement le Prmontr se hta de prcher contre
lui. Il est probable qu'on et pu conqurir la Silsie sans la dfection
de ce Wartemberg. Mais les grands justifirent leur collgue, et le
juste-milieu passa condamnation.




                                     XI


La plupart des historiens placent  l'anne 1421, au milieu de laquelle
nous voici arrivs, la perscution principale de la secte des Picards
par Jean Ziska. Voici ce qu'ils racontent:

Une fois, Ziska apprit qu'une secte (les uns disent qu'elle tait
compose de quarante personnes, les autres d'une grande multitude)
s'tait empare d'une le dans la rivire de _Lusinitz_ (je ne pense
pas qu'aucune rivire ait d'le assez grande pour tre occupe par une
grande multitude). Cette secte tait venue de France (de _la Gaule
Belgique_) avec un prtre nomm _Picard_, qui se disait fils de Dieu, et
se faisait appeler Adam. Il faisait des mariages, ce qui n'empchait
pas que les femmes fussent communes entre eux; assertion fort
contradictoire. Ils allaient nus, satisfaisaient leurs passions au
milieu de leurs offices religieux, se livraient  mille drglements
qu'on ne peut mme indiquer, et tout cela au nom de leur croyance, avec
un fanatisme srieux, se disant les seuls hommes libres, les seuls
enfants de Dieu, les tres purs par excellence, qui ne pouvaient pcher,
parce qu'ils taient arrivs  l'tat de perfection et de saintet qui
n'admet plus la notion du mal. Il en sortit un jour quarante de l'le,
qui forcrent les villages voisins et turent plus de deux cents
paysans, les appelant enfants du diable. Ziska les assigea dans leur
le, s'en rendit matre, et les passa tous au fil de l'pe,  la
rserve de deux, de qui il voulait apprendre quelle tait leur
superstition, et des femmes dont plusieurs accouchrent en prison sans
qu'on pt les convertir. Ulric de Rosemberg se donna le plaisir de les
faire brler. _Elles souffrirent le feu en riant et en chantant_. Les
historiens appellent cette secte du nom de Picards, d'Adamites et
de Nicolates, indiffremment, et disent qu'elle se montra aussi en
Moravie, dans une le de rivire; qu'elle y pratiquait les mmes
dlires, et y professait la mme croyance. Elle y fut immole par les
catholiques, et souffrit les supplices avec le mme enthousiasme.

On raconte que d'autres fois,  diffrentes poques, Ziska perscuta les
Picards, et enfin qu'il les poursuivit  outrance en 1421. Deux de leurs
prtres, dont l'un tait surnomm _Loquis_,  cause de son loquence,
furent arrts d'abord par un gentilhomme calixtin, et relchs  la
prire des Taborites; puis arrts de nouveau  Chrudim, ils furent
attachs  un poteau par le capitaine de la ville, qui demanda 
_Loquis_, en lui assnant un grand coup de poing sur la tte, ce qu'il
pensait de l'Eucharistie. Martin Loquis rpondit tranquillement que le
dogme de la prsence relle tait une profanation et une idoltrie.
L-dessus les Calixtins voulurent les brler. Mais le cur calixtin de
Graditz, ce mme Ambroise qui avait montr tant d'nergie dans l'affaire
des Silsiens, intercda pour les prisonniers, qui furent remis entre
ses mains. Il les emmena  Graditz, les garda quinze jours, et tcha
vainement de les amener  ses sentiments. L'archevque calixtin Conrad
les fit conduire  Raudnitz, et les garda huit mois dans un cachot,
dfendant au peuple de les visiter, de peur de la contagion. Ziska les
rclama afin de les envoyer _brler pour l'exemple_  Prague; mais les
consuls de Prague s'y opposrent, _craignant une sdition dans la ville,
parce que Martin Loquis y avait beaucoup de partisans_. Ils prfrrent
envoyer un consul avec un bourreau  Raudnitz, afin que Conrad punt les
prisonniers _ son gr_. L'archevque calixtin les fit torturer, et ils
nommrent dans les tourments quelques-uns de ceux qui taient dans leurs
sentiments sur l'Eucharistie. L'archevque les exhortant de nouveau
 revenir de leurs erreurs: _Ce n'est pas nous qui sommes sduits,
rpondirent-ils en souriant, c'est vous qui, tromps par le clerg,
vous mettez  genoux devant la crature_. Enfin ils furent conduits au
supplice; et comme on les exhortait  se recommander aux prires du
peuple: _Ce n'est pas nous_, dirent-ils encore, _qui avons besoin de
prires; que ceux qui en ont besoin en demandent_. Ils furent tous deux
jets dans un tonneau plein de poix ardente.

Il rsulte bien clairement de ces faits que les Calixtins avaient
tellement pris le dessus en Bohme, qu'on ne professait plus ouvertement
la ngation de la prsence relle, et que ceux qui le faisaient
subissaient le martyre. Il en rsulte clairement aussi que le nombre de
ceux qu'on appelait outrageusement Picards (c'tait un terme de mpris
que les sectes ennemies se renvoyaient depuis longtemps l'une  l'autre,
sans qu'aucune voult l'accepter, si ce n'est peut-tre les Adamites de
la rivire) tait considrable, puisqu'on craignait la fureur du
peuple en les immolant devant lui. Les suites du martyre de Loquis le
prouveront de reste.

Il n'y avait de commun, entre les principes de Loquis ou des nouveaux
Taborites, et ceux d'Adam et de ses adeptes habitants des les, que la
ngation de la prsence relle. Voil sans doute pourquoi les historiens
les confondirent, soit par erreur, soit par malice. Les Picards, qui ne
diffraient gure des Vaudois accepts depuis longtemps, taient chers
aux Taborites, et tellement mles  eux, que toute l'arme de Tabor
montrait assez, par sa manire de communier sans appareil, sans observer
le jene, sans exclure les _enfants_ ni les _fous_, en un mot, sans
aucune des prescriptions de l'glise calixtine, qu'elle tait picarde,
c'est--dire qu'elle ne croyait pas  la _prsence relle_[29]. Ce dogme
catholique et donc peut-tre t abjur  cette poque par toutes les
nations, si la conjuration taborite et triomph en Bohme. Mais
les temps n'taient pas mrs. Le peuple n'tait pas assez fort pour
triompher des hautes classes, et les hautes classes ne se sentaient
pas ou ne se croyaient pas assez fortes pour triompher des souverains,
lesquels,  leur tour, n'osaient pas lutter contre l'glise. Le dogme
populaire devait donc chouer l, et, aprs d'hroques efforts, prir
en laissant aprs lui une mystrieuse propagande, impuissante pour
quelque temps encore contre les dogmes Officiels.

[Note 29: Jean Huss croyait  cette _prsence relle_. Lors de la
premire grande communion des Taborites eu pleine campagne, au dbut
de la rvolution, presque tous taient  peu prs Calixtins. Mais la
confrence de Prague et la prophtie taborite qu'en peu de temps on
s'tait dsabuse de ce dogme. La ngation de la _prsence relle_ fit de
continuels progrs. Contenue par Ziska, elle clata aprs sa mort, et
tout le Taborisme fut Picard, _anti-adorateur_ de l'Eucharistie. Ziska
ne sut jamais ou ne voulut jamais savoir combien il avait de Picards
dans son arme. Les villes sacres de la prdiction qui, en tout temps,
lui furent d'un si hroque secours, taient d'origine vaudoise. Elles
avaient embrass le Joannisme ds le douzime sicle, en donnant asile
aux Vaudois fugitifs perscuts en France.]

Nous laisserons  Martin Loquis,  Jean le Prmontr, et  leurs
nombreux adeptes, le surnom de Picards, sans nous proccuper des
pdantesques dissertations qu'on pourrait faire sur cette matire. Ce
serait le droit d'un historien de leur inventer un nom qui exprimt leur
vritable croyance; mais je ne puis m'arroger ce droit, et, pour rester
clair, je laisserai ce nom, qui fut si injurieux et qui ne l'est plus, 
ces martyrs de la vrit.

Cependant, que ferons-nous donc, dit M. de Beausobre, dans son
intressante dissertation, de ces Adamites de la rivire de Lusinitz?
M. de Beausobre les distingue compltement des autres Picards immols
aussi par Ziska, qui ne voulait pas les distinguer; et M. de Beausobre a
raison. Mais peut-tre se laisse-t-il garer par sa gnreuse candeur,
lorsqu'il s'efforce de prouver que les Adamites n'ont jamais exist,
ou bien qu'ils ne pratiquaient ni la promiscuit, ni la nudit, ni les
abominations qu'on leur impute. Sans entrer dans l'ingnieuse mais
purile discussion des textes, des mots  double sens, des dates et des
rapprochements, il me semble qu'on peut admettre, avec les historiens de
tous les partis qui l'ont atteste, l'existence de ces Adamites. Pour
cela il suffit de se reporter  la source de toutes les ides labores
dans le Taborisme,  la grande prdiction taborite que nous avons
rapporte et _rajuste_, pour la rendre intelligible. Cette prdiction
impliquait deux poques. L'une de travail, de souffrance, d'action,
de colre, de vengeance et d'extermination, durant laquelle, de leur
autorit prive, les nouveaux croyants distinguaient ce qui est juste et
injuste, ce qu'il fallait observer et ce qu'il fallait abolir, enfin,
ce qui, selon eux, tait bien ou mal. L'autre poque tait un idal
de perfection, de repos, de douceur, de tolrance, de fraternit et
d'innocence, dans lequel,  la venue de Jsus-Christ sur la terre, on
devait entrer immdiatement aprs l'extermination de la race impie et
de la vieille socit. Dans ce temps-l, il ne devait plus y avoir ni
critures, ni prtres, ni prceptes, parce que les hommes tant arrivs
 l'tat paradisiaque, le mal serait banni de la terre, et tout serait
_bien_. Ce rve de perfection mal compris, et appliqu sans idal  la
ralit prsente, suffisait pour engendrer la secte des Adamites. La
prdiction des Taborites n'tait pas nouvelle. Elle tait renouvele des
Vaudois, qui la leur avaient apporte sous d'autres formes deux sicles
auparavant. La secte des Adamites n'tait pas nouvelle non plus; elle
avait t apporte de France; elle avait travers plusieurs poques et
plusieurs contres. Elle tait mme ternelle, comme la virtualit
de toutes les ides et aussi ancienne de manifestation que le
christianisme. Elle ne devait pas finir absolument en Bohme; on l'a
revue sous d'autres formes chez les Anabaptistes de Munster; on
l'a revue plus rcemment encore dans de malheureux essais pour
l'mancipation des femmes. C'est une de ces sectes exubrantes,
excessives et dlirantes, dont j'ai promis, au commencement de ce rcit,
de parler un peu, et voici ce peu que j'ai  en dire.

Toujours l'homme a rv l'idal, soit au ciel, soit sur la terre. Chacun
a construit cet idal selon la porte de son intelligence ou l'ardeur
de ses dsirs, selon la fivre de ses instincts ou la sublimit de
ses sentiments. Les Taborites, en rvant sur la terre les jouissances
clestes, la fraternit la plus tendre, l'amour le plus chaste (les
sens ne devaient plus avoir de part  la reproduction de l'espce),
montraient combien de charit, d'austrit, de dvouement et de justice
brlait au fond de ces mes farouches, emportes, dans leur projet
sublime, par la fureur des temps et l'implacabilit du fanatisme. Les
Adamites, au contraire, en voulant raliser, au milieu des excs du
prsent, la libert absolue de l'avenir, se montraient insenss. De
plus, en rvant cette libert grossire et brutale, ils faisaient bien
voir que leur fanatisme tait du dernier ordre, et qu'en voulant arriver
 l'innocence des anges, ils ne savaient arriver qu' celle des btes.
Cependant ils s'aimaient entre eux, ils s'appelaient frres, et
pratiquaient une fraternit absolue; ils souffrirent le supplice en
riant et en chantant. Ils furent martyrs, eux aussi, de leur foi; car
leurs femmes ne pratiquaient pas, comme celles de la rgence, une
dvotion et un libertinage opposs, en principe, l'un  l'autre. Elles
croyaient  la saintet de leurs bacchanales: elles taient folles.
Fallait-il les brler ou les plaindre? Et aujourd'hui qu'on ne brle
plus, ne faut-il pas plaindre et convertir celles qui professent le
dogme immonde du la promiscuit? Heureusement le nombre des hypocrites
est si grand, que celui des fous et des folles est trs-restreint. Il ne
menace point la socit comme on a feint de le croire. Le dogme de la
promiscuit ne laisse que des traces passagres dans les guerres de
religion. Il rentra promptement dans la nuit chaque fois qu'il voulut
reprendre  la vie; et de nos jours, quoi qu'on en dise, il n'a frapp
que de malheureuses ttes dvoues  l'erreur, prpares  l'ivresse par
quelque dfectuosit de l'intelligence. Les plus belles mains ont eu
quelquefois des verrues. Les chirurgiens les coupent et les brlent en
vain: elles passent d'elles-mmes quand l'enfance passe. L'adamisme
disparatra de la terre quand la vritable loi du mariage sera
proclame.

Pour en revenir  l'histoire du _redoutable aveugle_, il est probable
que Ziska extermina les insulaires de la rivire de Lusinitz[30], par
un mouvement spontan d'indignation contre leurs pratiques, et pour se
dfaire d'un voisinage agressif qui s'tait annonce par des hostilits.
Quant aux Picards son intention est plus mystrieuse, et les historiens
ne font pas de difficult de l'attribuer  la puret de ses principes
calixtins. Cependant quand on se rappelle que Ziska, en d'autres temps,
s'tait montr zl taborite, qu'il avait donn la communion, qu'il
avait prophtis; quand on le voit jusque-l vivant en si bonne
intelligence, et se rendant si cher  ces Taborites qui avaient ni la
_prsence relle_ et qui n'y croyaient pas, on peut prsumer que Ziska
chtiait dans Loquis et redoutait dans le Prmonti des hommes d'une
politique plus hardie encore et d'une influence plus immdiate que les
siennes[31]. Ziska voulait sauver la Bohme selon un plan conu avec
autant de prudence que de courage. L'audace ne lui manquait pas plus
que la ruse. Il s'alliait au parti calixtin dans l'occasion, et s'en
dtachait de mme. A un moment donn, il pensa devoir sacrifier des
hommes qui lui semblaient, par leur fougueuse sincrit, devoir
compromettre la rvolution. Il craignit que la ngation du dogme de la
_prsence relle_, ngation qui entranait de si profondes consquences,
n'effaroucht le nombreux et puissant juste-milieu, et ne le brouillt
lui-mme sans retour avec ces classes dont il croyait que son oeuvre ne
pouvait se passer. Ziska se trompait en esprant faire marcher de front
les rsistances de divers ordres de l'tat contre l'empereur. En ce
moment, il tait enivr sans doute de l'adhsion du parti catholique, et
il concevait de grandes esprances. Il prouva bientt ce qu'il devait
attendre de ces alliances impossibles.

[Note 30: Ou _Lausnitz_.]

[Note 31: Il est bien certain que ces Picards blmaient la conduite
de Ziska  l'gard de la religion. Ils le raillaient de se faire dire la
messe _selon les missels_ par des prtres calixtins, et appelaient ces
prtres _lingers_ (_lintearios_)  cause de leurs surplis de toile. Les
Calixtins de Ziska (car il y avait des Taborites Calixtins, c'est--dire
des hommes qui, comme lui, suivaient la religion de Prague et la
politique de Tabor) raillaient  leur tour ces prtres rformateurs,
et les appelaient _les cordonniers de Ziska_, parce que, dit-on,
ils portaient les mmes souliers  l'office et en campagne. Cette
explication me semble un peu gratuite. Les cordonniers avaient jou le
rle le plus nergique  Prague, dans les proclamations religieuses et
dans les meutes. Ils faisaient pendant aux boucliers des sditions de
Paris  la mme poque, et je pense que l'appellation de _cordonnier_
tait devenue synonyme, en Bohme, de celle de _sans-culotte_ dans notre
rvolution.]

[Illustration: La plus grande partie de la noblesse de Moravie y
demeura. (Page 23.)]




                                     XII.


La nouvelle de l'excution de Martin Loquis alluma la sdition dans
Prague. _Tous les Picards de la nouvelle ville_ coururent trouver le
Prmontr. Il s'assemblrent, la nuit, dans un cimetire. L, on se
plaignit de la tyrannie de Ziska et de celle du snat calixtin. Le
Prmontr aprs avoir longtemps dlibr avec eux, prit sa rsolution au
premier coup de la cloche du matin. Il se met aussitt  leur tte, et
les conduit  la maison de ville de la vieille Prague. L il reproche
aux snateurs leurs trahisons et leurs lchets, leur dclare qu'ils
sont casss et annuls, et sur-le-champ procde  l'lection d'un
nouveau snat et de quatre consuls picards. Il dcrte que la vieille et
la nouvelle ville n'en feront plus qu'une et obiront  des magistrats
de son choix. A peine a-t-il form ce nouveau gouvernement qu'il
assemble la communaut, et lui dclare qu'il faut chasser un cur qu'il
dsigne, parce qu'il _retient les momeries_ du culte romain; que le
temps est venu d'en finir avec les prtres calixtins et d'en tablir de
vraiment vangliques, _parce que les sculiers et le clerg ne doivent
plus faire qu'un corps et un mme peuple_. Le peuple, la _populace_,
pour parler comme mon auteur (ce qui ne me fche point, parce que je
vois bien que c'taient les pauvres et les opprims qui taient les plus
clairs et les plus sincres en fait de religion), la populace courut
aux glises, chassa les prtres calixtins, en institua de nouveaux,
et donna ses lois  toute la ville, sans que les anciens consuls ni
personne ost s'y opposer.

[Illustration: Et firent brler leur commandant... (Page 33.)]

Pendant ce temps, les Taborites et les Orbites marchaient  la
rencontre de l'Empereur, qui entrait en Bohme par Cultemberg. Malgr la
clmence de Ziska, les mineurs revenaient  Sigismond, et, commands par
le brigand Miesteczki, celui qui avait pill les moines d'Opatowitz pour
son compte et qui ensuite s'tait uni  Ziska, ils reprirent Przelautzi,
jetrent cent-vingt-cinq Taborites dans les minires, en turent mille 
Chutibor, et firent brler leur commandant et deux de leurs prtres.

Pendant ce temps, l'aristocratie ngociait avec le roi de Pologne. Sur
son refus d'accepter la couronne, les seigneurs catholiques devenus
calixtins _pour voir venir_, et les vrais calixtins, avaient demand 
Wladislas de leur envoyer son parent Coribut. Wladislas jouait tous les
partis tour  tour. L'anne prcdente, il avait ngoci avec Sigismond
la rconciliation des Bohmiens, en s'engageant toutefois  marcher
contre eux avec lui, dans le cas o Sigismond consentirait  marcher
avec lui contre les chevaliers teutoniques. La conclusion de ces
pourparlers avait t un accord de mariage entre le roi de Pologne et la
veuve de Wenceslas. L'Empereur avait offert Sophie ou sa propre fille
au choix de ce nouvel alli; le Polonais avait prfr la plus mre
des deux, parce qu'elle tait la plus riche. Mais les ambassadeurs de
Sigismond, qui portaient son adhsion en Pologne, avaient t saisis et
enlevs par les Hussites; de sorte que le mariage fut suspendu, et les
deux monarques eurent le temps de se brouiller encore une fois. Alors
Wladislas envoya une ambassade  Prague pour proposer Coribut, lequel
gouvernerait la Bohme au nom du roi de Pologne. Coribut tait dj aux
frontires, et ne demandait que des troupes pour entrer en Bohme. On
ne put lui en envoyer, parce que l'Empereur dbusquait par la frontire
oppose, et qu'on n'avait pas trop de monde pour lui tenir tte.

A peine Sigismond fut-il entr en Bohme que les seigneurs catholiques,
qui avaient si bien protest contre lui, rpondirent  son appel, et
allrent lui prter foi et hommage. Le juste-milieu, pouvant de cette
dfection, appela Ziska  son secours. Ziska accourut  Prague pou
la mettre en tat de dfense. Il y fut reu comme un hros, comme le
sauveur de la patrie, on sonna toutes les cloches, les prtres et la
jeunesse allrent au-devant de lui, et il _n'y eut rgal qu'on ne fit 
son monde_. Les ples Taborites, si affreux en temps de paix, taient
beaux comme des anges quand on avait peur.

Ziska passa huit jours  mettre Prague en tat de sige et _ la munir
de tout ce qui tait ncessaire_. De l, il courut munir d'autres places
importantes, entre autres Cuttemberg que l'Empereur avait abandonn.
Mais ne se fiant plus  des allis si perfides, Ziska ne s'y installa
pas, et se fortifia avec son arme sur une haute montagne voisine,
d'o il observait tous les mouvements des Impriaux. Sigismond reprit
aisment Cuttemberg, en effet, et vint assiger Ziska sur sa montagne;
mais ds la seconde nuit, le redoutable aveugle et ses Taborites turent
les sentinelles avances du camp imprial, se frayrent un passage au
beau milieu de l'arme ennemie, et allrent tranquillement s'tablir 
Kolin. On tait au mois de dcembre. Le froid chassa l'Empereur. Pendant
qu'il se reposait en Bavire, l'infatigable aveugle ne perdit pas de
temps pour lever de nouvelles troupes jusque sur les frontires de
la Silsie, et, sentant le froid s'adoucir, il revint  Nol vers
la frontire oppose, pensant que les Impriaux allaient bientt
reparatre. Il n'y manqurent pas. Sigismond arriva sur Cuttemberg, et,
pour marquer sa protection  cette ville, il la fit brler et passa tous
les habitants au fil de l'pe (_sans pargner les enfants au berceau_),
afin que Ziska ne trouvt plus l de poste pour lui fermer la retraite.
Sa prvoyance ne le prserva pas des armes invincibles des Taborites.
Ziska l'atteignit ds le lendemain, tailla son arme en pices, et le
poursuivit _trois lieues durant_; on lui enleva cent cinquante chariots,
remplis d'effets prcieux, qui furent partags galement entre les
Taborites. Le jour suivant, Ziska alla assiger _Broda l'allemande_, et
y perdit trois mille hommes. Le lendemain il la prit et la brla si
bien que _pendant quatorze ans il n'y habita me qui vive_. Aprs
cette victoire, Ziska, assis sur les drapeaux impriaux, cra quelques
chevaliers parmi les Taborites. Ou voit en lui de ces vellits de
grandeur extrieure qui furent si funestes  Napolon.

L'Empereur se retira _en grande hte_ en Hongrie. Le Florentin Pippo,
aventurier intrpide qui le suivait, se noya sous la glace avec quinze
cents de ses mercenaires, au passage d'une rivire.

Il est temps de faire entrer en scne un nouveau personnage, un des
hommes les plus fortement tremps de cette poque, et le seul adversaire
solide que Sigismond pt opposer  Ziska. C'tait un prtre qui
s'appelait Jean comme tant d'autres, et qu'on appelait Jean de Prague,
parfois Jean de fer (_ferreus_),  cause de son caractre guerrier,
ou enfin l'vque de fer, car il tait vque d'Olmutz et fervent
catholique. Il avait autrefois dnonc Jacobel au concile de Constance,
et, comme il avait toujours eu son franc parler avec tout le monde, il
avait irrit violemment l'ivrogne Wenceslas par ses remontrances. Depuis
que Conrad avait embrass le Hussitisme le pape avait nomm Jean de fer
 l'archevch de Prague,  la place de _l'apostat_; mais c'tait
un sige _in partibus_. A tout prendre, le prlat catholique valait
beaucoup mieux que le politique Conrad. Il n'tait ni moins intolrant,
ni moins cruel, mais il tait brave et sincre, et montrait les talents
d'un grand capitaine Quand il avait dit sa messe, il quittait ses
habits sacerdotaux, montait  cheval, arm de toutes pices, le casque
en tte, l'pe au poing, et la cuirasse sur le dos. Il faisait gloire
de n'pargner aucun hrtique. Il en prit plusieurs milliers par ses
soins et par ses armes, et il tua deux cents Hussites de sa propre main.
Il mourut cardinal en 1430. Il fut second en mainte rencontre par
l'abb de Trebitz, _homme de qualit, plus propre  la guerre qu'au
brviaire_.

La premire expdition de l'vque de fer fut contre un parti de
Taborites, que deux prtres de labor taient venus rallier en Moravie,
et qui s'taient fortifis si bien sur une montagne boise, qu'on ne put
les forcer. Ils se dfendaient en jetant sur les assigeants de gros
clats de roche; et malgr l'ardeur des troupes de l'vque formes
de ses vassaux, d'auxiliaires hongrois et de troupes impriales
autrichiennes, ils dcamprent la nuit et se sauvrent en Bohme o
ils se runirent aux Orbites. Plusieurs seigneurs bohmiens du parti
calixtin, et entre autres Victorin de Podiebrad (pre du roi Georges)
apprenant cette affaire, songrent alors  occuper le belliqueux vque
pour l'empcher de faire irruption en Bohme. Il en rsulta une guerre
assez acharne en Moravie, o, parmi plusieurs dfaites et plusieurs
victoires, Jean de fer donna de grandes preuves d'activit, de courage
et de talent militaire. Nous n'entrerons pas dans le dtail de ces
campagnes, afin de ne pas perdre de vue la scne principale.

Jean le Prmontr exerait toujours sur le peuple de Prague une
influence effrayante pour les Calixtins. Un nouveau snat, calixtin sans
aucun doute, avait remplac le snat picard institu par le moine. On
l'y dfra comme Picard, titre qui,  lui seul, constituait le crime
d'tat; on l'accusa de s'tre trop ingr dans les affaires publiques,
d'avoir banni Jean Przibam et dcapit Jean Sadlo; sans motifs
suffisants; et le snat entra en dlibration pour aviser aux moyens
de se dfaire d'un homme si nergique et si populaire. Quoique cette
dlibration et t tenue fort secrte, le Prmontr eu fut bientt
instruit, et, n'coutant que son audace accoutume, il s'a la jeter dans
le danger. Il pntre dans le snat, accompagn seulement de dix de ses
partisans, et dclare aux snateurs qu'il va appeler de leur sentence
aux citoyens. A peine a-t-il achev de parler qu'on ferme les portes, et
que le bourreau, qu'on avait mand en toute hte, s'empare de lui, et
lui tranche la tte ainsi qu' ses compagnons. Mais comme les _licteurs_
s'empressaient de faire disparatre les traces de cette affreuse
excution, et lavaient prcipitamment la salle, ils laissrent couler du
sang dans la rue. Le peuple, averti par cet indice, se prcipite dans la
maison de ville. Ou enfonce les portes du conseil, et le premier objet
qui se prsente aux regards est la tte du Prmontr spare de son
corps. En un instant, le juge, les consuls et tous leurs acolytes sont
mis en pices. Jacobel[32] ramasse la tte de Jean, la met sur un plat,
et s'lance dans la rue, exhortant le peuple  venger la mort d'un
martyr. Les maisons des consuls sont aussitt envahies et dvastes. On
court au collge de Charles IV, que jusqu'alors on avait respect, et
on emmne prisonniers tous les moines. On brle la bibliothque, et on
excute publiquement sept personnes qui avaient t ennemies de Jean
le Prmontr. Jacobel fit porter la tte du moine et celles de ses
compagnons pendant quinze jours dans la ville, exposes sur un cercueil,
et le peuple chantait avec lui l'hymne  la mmoire des martyrs: _Isti
sunt sancti qui_, etc. Enfin, ces ttes furent ensevelies avec leurs
corps en grande solennit dans une enlise, et un prdicateur fit leur
oraison funbre sur ce texte tir des Actes des Aptres: _Des hommes
pieux ensevelirent Etienne_. Ensuite il exhorta le peuple  rester
fidle  la doctrine que le Prmontr lui avait enseigne, et
l'assemble se spara, le prdicateur et les assistants _fondant en
larmes_. Le peuple sentait bien qu'il perdait un de ses plus vigoureux
athltes.

[Note 32: Ou _Jacques de Mise_, celui qui avait t disciple et ami
de Jean Huss et qui, apparemment, tait dans les mmes sentiments que le
Picards.]

Au commencement de l'anne 1422, les Taborites firent la conqute
importante de Sobieslaw, d'o dpendaient dix-huit autres villes ou
villages, et un territoire rempli d'tangs poissonneux. Ensuite Ziska
fit une _course_ en Autriche, porta la terreur chez les habitants, qui
fuyaient  son approche _dans les bois et dans les dserts_, et s'empara
d'une grande provision de btail. Un autre corps de Taborites entra dans
la Marche de Brandebourg, y mit tout  feu et  sang, et alla assiger
Francfort sur l'Oder, dont il brla les faubourgs et la chartreuse. Ceux
de Prague prirent et dvastrent la ville de Luditz.

Sur ces entrefaites, Sigismond Coribut arriva  Prague avec cinq mille
personnes. Il y fut fort bien reu par les Calixtins, qui voulaient
absolument un roi. Ziska tait occup ailleurs avec les Taborites.
Les grands, qui taient retourns au parti de Sigismond, se tenaient
retranchs le mieux qu'ils pouvaient dans leurs chteaux. Cependant, ils
protestrent contre l'lection de Caribut, et s'tant rassembls avec
ceux des gentilshommes qui taient de leur parti, il dclarrent que,
bien qu'ils eussent tolr la premire ambassade des Bohmiens en
Pologne, ils n'avaient eu part ni  la seconde, ni  la troisime;
qu'ils ne se croyaient point dlis de leur serment envers Sigismond,
seul souverain lgitime; et enfin que Coribut _n'avait point t baptis
au nom de la sainte Trinit, tant n Russe et ennemi du nom chrtien_.
Coribut tait Lithuanien et chrtien grec.

Les Praguois ayant rpondu qu'il fallait accepter Coribut _bon gr mal
gr_, les grands du royaume firent transporter la couronne royale et
les ornements de la chapelle de Saint-Wenceslas  la forteresse de
Carlstein, qui tenait pour l'empereur Sigismond avec une forte garnison;
et Coribut qui apparemment faisait constituer toute la validit de son
lection dans ces ornements, alla assiger Carlstein sans tre couronn.
On a conserv beaucoup de dtails sur ce formidable sige, qui dura six
mois, et qui choua. Le parti calixtin, avec son roi, ne pouvait rien ou
presque rien, tandis que les Taborites, avec leur invincible aveugle, ne
connaissaient rien ou presque rien d'impossible. La place de Carlstein
fut pourtant battue par des catapultes d'une si belle invention, que
jamais depuis, dit l'historien Thobald, aucun ouvrier n'a pu en faire
de semblables: Les forts voisines retentissaient du bruit des coups.
On arracha mme les colonnes d'une glise de Prague pour en faire des
boulets. Mais, les fortifications taient si solides qu'on ne put les
endommager. La garnison avait t choisie parmi des guerriers d'lite.
Elle se dfendit opinitrement  grands coups de pierre, en faisant
pleuvoir les tuiles des toits. Avec des nattes et des fascines de
branches de chne, elle amortissait l'effet des frondes. Les Calixtins
imaginrent de lancer dans la place, avec leurs machines, deux mille
tonneaux remplis d'ordures et de cadavres en putrfaction. L'infection
causa une terrible pidmie aux assigs. Les cheveux leur tombaient, et
toutes leurs dents taient branles. Ils russirent pourtant  faire
consumer toutes ces immondices par la chaux vive et l'arsenic. Un
habitant de la vieille Prague ayant t pris par eux, ils le mirent
sur une tour avec une queue de renard au bout d'un bton, en lui
recommandant, par drision, de chasser les mouches. Les assigeants ne
tinrent compte de la prsence de ce malheureux, et n'en battirent la
tour qu'avec plus de fureur. Mais aucun de leurs coups n'atteignit la
victime, et les assigs, frapps de superstition en voyant cette rare
fortune, la dlirent et lui rendirent la libert. En automne on fit une
trve de quelques jours, et les assigs, ayant invit quelques-uns des
assigeants  leur rendre visite, ils les rgalrent splendidement, pour
leur faire croire qu'ils avaient des vivres en abondance, bien qu'ils
fussent au bout de leurs provisions. Ceux de Prague s'imaginrent
qu'ils en recevaient par des conduits souterrains. Un jour les assigs
feignirent de clbrer une noce. On n'entendait que fltes et bruits de
gens qui sautaient et dansaient, quoiqu'il n'y et ni poux ni pouse,
et qu'ils n'eussent pas mme du pain noir  manger. Enfin il leur
arriva de n'avoir plus qu'un pauvre bouc, qu'on laissait grimper sur les
murailles pour faire croire qu'on avait du btail. Il fallut pourtant
le tuer, et quand on l'eut mang, sa peau fut envoye en prsent au
capitaine de ceux de Prague, qui tait tailleur, pour le remercier de
sa trve. Il faisait trs-froid, et les Praguois avaient grand dsir de
retourner  leurs foyers. Ils vourent les assigs au diable, _seul
capable d'en venir  bout_, et abandonnrent l'entreprise, ce dont
Coribut fut _fort mortifi_. La garnison stoque et factieuse de
Carlstein fit plusieurs dcharges de ses machines, en l'honneur du bouc
qui l'avait sauve.

Pendant ce sige, une _grosse arme_ allemande, commande par des
archevques, des lecteurs et des princes du saint-empire, avait voulu
pntrer en Bohme pour dlivrer ceux de Carlstein. Il lui fallut
d'abord assiger Plawen, o on lana quantit de pigeons et de moineaux
enduits de poix embrase; mais ce stratagme choua. Des paysans,
qui s'taient rfugis dans cette ville contre les brigandages des
Impriaux, firent une vigoureuse sortie, et, passant  travers l'arme
ennemie, turent cinquante hommes et emmenrent encore des prisonniers.
Un des moineaux embrass alla tomber sur une tente de paille, et mit le
feu au camp. L'arme impriale s'agitant pour teindre l'incendie, le
reste des assigs de Plawen sortit, se jeta sur l'ennemi perdu, et le
mit en droute. Sur la nouvelle que Ziska s'approchait, les Allemands
abandonnrent compltement l'entreprise et quittrent la province.

Sigismond dsespr jura d'abandonner la Bohme  ses propres
dchirements; et, voyant que les Moraves s'taient joints aux Bohmiens
contre lui, il fit don de leur province  l'archiduc Albert, son gendre,
_sous la condition de la rduire_. Les Hussites de Moravie crivirent
aussitt  Ziska de venir les secourir; mais Ziska sentait que la
royaut de Coribut tait le plus pressant danger, et qu'il fallait le
combattre au coeur de la Bohme. Il envoya aux Moraves celui de ses
capitaines qu'il estimait le plus, Procope _le Ras_, qui avait t
ordonn prtre contre son gr dans sa jeunesse, et qui fut depuis
surnomm _le Grand_,  cause de ses exploits militaires. Nous
consacrerons une nouvelle srie d'pisodes  ce grand homme, qui fut
le successeur de Jean Ziska dans le commandement des Taborites, et le
continuateur de son oeuvre politique. Nous nous bornerons ici  dire
qu'il se comporta en Moravie avec une science militaire digne des
leons de Ziska, et une valeur digne de l'lan des Taborites, dont il
partageait les principes les plus ardents.

Cependant Ziska marchait vers Prague. Aprs avoir veill  tout et
balay la frontire, il revenait se prendre corps  corps avec le
fantme de la royaut. Il y fut devanc par un corps de ses Taborites
qui, plus indigns et plus impatients que lui, pntrrent de nuit dans
la _vieille ville_, s'emparrent de trois maisons, et commencrent la
guerre intestine. Mais ils taient trop peu nombreux pour avoir le
dessus. Ils furent repousss, tus en partie, et plusieurs, en se
retirant, se noyrent dans la Moldaw.

Ziska, en apprenant cette nouvelle, en fut constern un instant. Il
avait espr dominer Prague sans coup frir, par sa seule prsence,
et la dsabuser par ses conseils de son rve de monarchie. Le mauvais
accueil fait  ses imprudents avant-coureurs lui donnait  rflchir.
Entre les grands de Bohme qui voulaient Sigismond et le juste-milieu
qui voulait Coribut, il se voyait seul avec ses Taborites; et lui, qui
avait conu que sa mission se bornerait  dfendre la patrie contre
l'tranger, il se voyait aux prises au dedans avec deux partis
contraires. Sa situation devenait terrible, et il approchait lentement
de la capitale, perdu dans ses penses, frapp peut-tre de l'ide que
sa mission tait finie, et qu'il n'tait plus l'homme de ce troisime
parti qu'il fallait constituer politiquement et dessiner hardiment au
milieu des deux autres. Si Ziska eut cette angoisse, que les historiens
lui attribuent sans l'expliquer, ce fut une rvlation de son destin.
Cet homme, qui devait retremper le courage populaire et donner un nouvel
lan  l'invincible taborisme, cet homme tait debout. Il tait dj 
l'oeuvre. De vagues prophties taborites portaient que Ziska rendrait la
Bohme glorieuse pendant sept ans, et qu'il mourrait pour revivre dans
un autre hros qui, pendant sept ans encore, continuerait son oeuvre.
Ce hros tait Procope le Ras, Procope le Grand, Procope le Picard[33],
c'est--dire le vrai Taborite. Ziska le Calixtin, le mdiateur
impossible entre ces partis arrivs  l'heure d'explosion, devait jeter
quelque clat et mourir  temps, car il ne lui restait plus qu' choisir
entre l'abandon des siens ou celui de sa propre gloire.

[Note 33: Il avait t compromis et arrt dans l'affaire de Martin
Loquis, et il avait sans doute d son salut au moine Prmour.]

Hsitant  jeter la torche au sein du Hussitisme, il envoya des dputs
 Prague d'abord, pour dsavouer l'quipe que ses gens venaient d'y
faire; ensuite pour exhorter le parti calixtin  ne point lire
Coribut. _Il se faisait fort_, disait-il, _de dfendre la Bohme contre
l'Empereur et contre les grands, sans qu'il ft besoin qu'un peuple
libre s'assujettit  un roi_. Ceux de Prague rpondirent qu'ils taient
bien aises qu'il n'et point de part  la dernire irruption des
Taborites; mais qu'ils taient fort tonns qu'il leur dconseillt
Coribut, puisqu'il n'ignorait pas que toute rpublique a besoin d un
chef. A cette rponse, Ziska comprit qu'on ne voulait plus qu'il ft
ce chef ncessaire; et, bless de voir prfr un tranger au bouclier
prouv de la patrie, il s'cria en levant son bton de commandement:
_J'ai par deux Jais dlivr ceux de Prague; mais je suis rsolu de les
perdre, et je ferai voir que je puis galement et sauver et opprimer ma
patrie_.




                                    XIII.


Aussitt Ziska se met en devoir d'excuter cette terrible rsolution;
et, tout en ravageant sur son chemin les terres des seigneurs
catholiques, il marche sur Graditz, qui tait rpute calixtine, avec
l'intention de la surprendre. Cependant les Taborites, qui peut-tre
eussent voulu marcher tout de suite sur Prague, commenaient  murmurer.
Une nuit qu'ils cheminaient dans les tnbres, fatigus d'une longue
course, ils refusrent d'aller plus avant. _Cet aveugle_, disaient-ils,
croit que le jour et la nuit nous sont pareils comme  lui_. Ziska leur
demanda s'il n'y avait pas quelque village aux environs; on lui en nomma
un: _Allez donc y mettre le feu pour vous clairer_, reprit-il. Ils lui
obirent, et un peu plus loin ils rencontrrent Czinko de Wartemberg et
quelques autres grands seigneurs catholiques, qui leur livrrent un rude
combat. Ils en sortirent triomphants comme  l'ordinaire, et plusieurs
de ces seigneurs y prirent, aprs quoi Ziska conduisit les Taborites 
Graditz. Cette ville, qui avait une _secrte inclination_ pour lui, le
reut  bras ouverts, au lieu de se dfendre. Ceux de Prague vinrent
pour la reprendre, et furent battus. De l, Ziska courut  Czaslaw, et
s'en empara sans peine. Ceux de Prague vinrent encore l'y inquiter, et,
comme  Graditz, ils furent dfaits et repousss.

Ces nouvelles rpandirent l'effroi dans Prague, et les magistrats
rsolurent d'envoyer  Ziska pour lui proposer un accommodement; mais
les seigneurs calixtins s'y opposrent, et se firent fort de vaincre le
redoutable aveugle. Il tait plus facile de s'en vanter que de le faire.

Ziska fit, aussitt aprs, une campagne en Moravie, pour seconder
Procope contre _l'vque de fer_. La seule approche de l'arme taborite
mit en fuite l'archiduc Albert; et Sigismond, qui le suivait pour
assister  ses triomphes, partagea la honte de sa retraite. Jean de fer
tint bon; mais il ne put empcher Jean Ziska de lui prendre quelques
places et d'attirer dans son parti un grand nombre de seigneurs hussites
de la Moravie.

Ziska ne s'arrta pas longtemps dans cette contre: son systme tait de
dvaster et d'pouvanter, non de conqurir. Il laissa Procope aux prises
avec l'vque, et pntra au coeur de l'Autriche, o il porta l'effroi
et la ruine jusqu'aux rives du Danube. L'archiduc, ayant march sur lui,
ne le trouva plus. Ziska ne risquait jamais inutilement une bataille.
Ennemi rapide, audacieux et insaisissable, la promptitude de ses
rsolutions le conduisait l o on l'attendait le moins, et le faisait
disparatre, comme par magie, des lieux o on croyait l'atteindre. Il
lui suffisait de marquer sa course par des ruines, et cette manire
d'affaiblir l'ennemi tait la plus sre pour gagner du temps et ralentir
l'effort de l'invasion.

Tandis qu'on le cherchait vers le Danube, il tait dj retourn en
Moravie, et y prenait des forteresses. A Cremzir, il fut forc d'en
venir aux mains avec Jean de fer; c'tait un adversaire digne de lai.
Attaqu  l'improviste, au milieu de la nuit, soit que la situation ft
grave, soit que Ziska comment  douter de son toile, on rapporte
qu'il fut pouvant, et que sans Procope il et t dfait pour la
premire fois; mais Procope, bless au visage, baissa la visire de son
casque pour cacher son sang, et, entour de la troupe d'lite qu'on
appelait la _cohorte fraternelle_, fit des prodiges de valeur. Il se
jeta dans la mle avec tant de furie, que Ziska, craignant qu'il
ne s'engaget trop avant, fut forc de rprimer son ardeur; puis il
retrancha son arme derrire les chariots, et feignit d'attendre le
jour pour recommencer le combat. L'vque, s'tant retir  Olmutz, et
comptant sur un renfort d'Autrichiens pour le lendemain, ne s'inquita
pas davantage cette nuit-l. Mais, au point du jour, Ziska avait fait
plier bagage: averti par des espions diligents de l'approche des
Autrichiens, il tait reparti pour la Bohme, ravageant, tuant et
brlant tout sur les terres de l'vque et dans le pays morave.

Il trouva Graditz retombe au pouvoir des Calixtins. A peine sorti
victorieux d'une embuscade que des seigneurs catholiques lui avaient
tendue, cet homme infatigable, qui tenait tte  Sigismond et 
l'archiduc au dehors, aux Catholiques et aux Calixtins au dedans, reprit
Graditz, s'empara de la forteresse de Mlazowitz et de Libochowitz, qu'il
rasa sans misricorde; passa dans le district de Pilsen, y dtruisit
Przestitz, Luditz; et, partout harcel et poursuivi par les seigneurs
catholiques et calixtins, mais assist par les villes de refuge, aprs
avoir fait une course sur l'Elbe, il revint s'emparer de Kolin, ville
considrable,  douze lieues de Prague.

Les Praguois passrent l'Elbe pour le combattre; mais Ziska, que
_Sylvius Aeneas_ appelle un autre Annibal pour ses ruses de guerre, au
lieu de faire volte-face, s'enfuit  toute bride, comme s'il et eu
peur, afin de les attirer en certain lieu qu'il connaissait bien. Quand
il y fut arriv, il dit  ses gens: _O sommes-nous?--A Maleschaux, sur
les montagnes_, lui rpondit-on._--L'ennemi est-il loin?--Non, il nous
poursuit chaudement, il est dans la valle.--Voici le temps!_ dit Ziska;
et, ayant tout dispos pour la bataille, il harangua ainsi ses soldats,
mont sur son chariot: _Mes trs-chers frres et mes braves compagnons,
vous voyez que nous sommes attaqus par des gens que nous avons combls
de bienfaits et sauvs par deux fois des mains de Sigismond. A prsent,
par un esprit de domination, ils sont avides de notre sang. Courage,
donc; c'est aujourd'hui un jour dcisif, o il s'agit, en vrit, de
vaincre ou de prir_. Il parlait encore, lorsque, averti qu'on voyait
flotter les drapeaux ennemis au bas de la montagne, il donna le signal.
Le combat fut acharn; mais la victoire ne dserta pas l'tendard
taborite. Ceux de Prague prirent la fuite, laissant plusieurs milliers
des leurs sur le champ de bataille, entre lesquels il y avait un grand
nombre de seigneurs de Bohme. Cette action se passa le 8 juin 1424.

Ziska marche aussitt  Cuttemberg, que ceux de Prague avaient releve
aprs l'incendie ordonn par Sigismond. Ziska la brle de nouveau, et se
rend  Klattaw qui l'appelait avec impatience. Une seconde victoire 
peu prs semblable, par ses manoeuvres et ses rsultats,  celles des
montagnes de Maleschaux, amne enfin Ziska aux portes de Prague, et
cette fois avec la rsolution et la certitude de s'en rendre matre.

Mais au moment de tourner leurs armes _contre la mtropole, contre la
mre de la patrie_, les gentilshommes de l'arme taborite se sentirent
effrays, et reculrent devant leur entreprise. Les soldats, mus par
leurs discours, hsitrent. Il y avait comme un vague soupon que Ziska
n'agissait plus que pour satisfaire son orgueil, et venger un affront
personnel. Pour apaiser le tumulte, le redoutable aveugle monta sur un
tonneau de bire, et les harangua ainsi: Pourquoi murmurez-vous contre
moi,  mes compagnons, contre moi qui vous dfends tous les jours au
pril de ma vie? Suis-je votre chef ou suis-je votre ennemi? Vous ai-je
jamais conduits quelque part d'o vous ne soyez sortis vainqueurs?

Qui vous a fait gagner encore vos dernires batailles, si ce n'est moi?
Vous tes riches, vous avez acquis de la gloire sous ma conduite; et
moi, pour rcompense de tous mes travaux, j'ai perdu la vue, et je ne
puis plus agir que par le secours de vos yeux. Je ne m'en repens pas, si
vous voulez me seconder encore. Je ne veux point la perte de Prague, et
ne pense pas non plus que ses habitants soient altrs du sang du vieux
Qui vous a fait gagner encore vos dernires batailles, si ce n'est moi?
Vous tes riches, vous avez acquis de la gloire sous ma conduite; et
moi, pour rcompense de tous mes travaux, j'ai perdu la vue, et je ne
puis plus agir que par le secours de vos yeux. Je ne m'en repens pas, si
vous voulez me seconder encore. Je ne veux point la perte de Prague, et
ne pense pas non plus que ses habitants soient altrs du sang du vieux
chien aveugle. C'est du vtre qu'ils ont soif. Ils redoutent vos mains
invincibles et vos coeurs intrpides. Marchons donc  Prague, puisqu'il
n'y a plus de milieu, puisqu'il faut qu'elle ou vous prissiez.
teignons une guerre civile qui finira par amener l'ennemi au coeur de
la Bohme. Nous aurons pris la ville et chass les sditieux avant que
Sigismond en ait avis. Il nous sera alors plus ais de le vaincre avec
peu de gens bien unis, qu'avec une grosse arme divise en factions.
Cependant, afin que vous ne me reprochiez rien, consultez-vous.
Voulez-vous la paix? J'y consens, mais craignez de vous en repentir.
Voulez-vous la guerre? m'y voil tout prt. Cette courte harangue
enflamma les Taborites. Ils coururent aux armes, et s'avancrent jusque
sous les murailles de Prague, rsolus de l'attaquer vigoureusement.

[Illustration: Il portait toujours la moustache..(Page 39.)]

Le parti calixtin tait perdu, et il le sentit. Prague tait affaiblie
par les victoires de Ziska, et Ziska y avait plus de partisans qu'on
ne l'avait pens d'abord. Le snat et les citoyens ne pouvaient plus
s'entendre. L'arme taborite tait la plus forte et la mieux trempe
que Ziska et encore prsente  ses adversaires. La consternation
se rpandit dans la ville, et, d'un commun accord, tous les ordres
envoyrent  Ziska matre Jean de Rockizane, prtre hussite, homme d'un,
grand talent et d'un grand crdit, dont l'ambition devait causer bien
des agitations et des malheurs  cette patrie qu'il venait sauver. Le
vieux guerrier, vaincu par son loquence, consentit  une rconciliation
entire, et entra dans la ville avec tous les honneurs du triomphe. On
leva aussitt un grand monceau de pierres dans le champ o cette paix
venait d'tre conclue, et on jura sur cette espce d'autel druidique
de se servir des pierres qui le formaient, contre le premier qui
rallumerait la guerre civile.

Coribut avait t rappel par le roi de Pologne, qui voulait se
rconcilier et qui se rconcilia en effet avec l'empereur. L'vque
de fer s'tait si bien comport en Moravie, malgr la tnacit des
Taborites et les progrs du Hussitisme, que l'archiduc avait repris
courage, et que Sigismond recouvrait l'espoir de rentrer en Bohme. Le
roi de Pologne avait pous, non la veuve de Wenceslas comme il en
avait t tent, mais une autre Sophie, fille du grand-duc de Moscovie.
L'Empereur avait assist  ses noces, et Wladislas faisait serment de ne
plus envoyer Coribut aux Bohmiens. Mais le jeune homme, prenant got 
cet essai de royaut, rentra secrtement en Bohme, et y fut accueilli
comme un bras de plus contre Sigismond. Cette dmarche rveilla les
mfiances de l'Empereur, et l'engagea  traiter directement avec Ziska.
Il lui envoya des ambassadeurs avec des offres magnifiques, dans
l'espoir de le sduire, de le tromper peut-tre, et de recouvrer la
couronne de Bohme, sinon par les armes, du moins par l'intrigue. Il lui
offrait le gouvernement du royaume s'il voulait se ranger  son parti
et ramener les rebelles. _trange rduction_, dit,  ce sujet, un
historien catholique, _qu'un empereur d'une si haute rputation en
Italie, en Allemagne, en France, par toute l'Europe, ft contraint de
s'abaisser pour recouvrer son royaume, devant un petit gentilhomme, un
aveugle, un profane, un sacrilge et un sclrat!_

On dit que Ziska fut bloui et enivr de ces offres, et qu'il se dirigea
aussitt vers la Moravie avec Coribut et ceux de Prague, comme pour
combattre, mais en effet pour traiter de plus prs avec Sigismond. Ce
peut bien tre l une calomnie de plus sur un hros dont les vues ont
t si calomnies d'ailleurs.

Quoi qu'il en soit, il semble que la Providence n'ait pas voulu le
lancer sur la pente dangereuse de l'ambition personnelle, et qu'elle
l'ait soustrait  cette lutte plus funeste que celle des combats, afin
de laisser aux Taborites un souvenir sacr, et  la Bohme un nom
illustre. Il mourut de la peste qui tait dans son arme, aux confins
de la Bohme et de la Moravie, le 11 octobre 1424. Les uns disent qu'en
mourant il ordonna  ses gens de livrer son corps aux corbeaux, aimant
mieux passer dans les oiseaux du ciel que dans les vers du spulcre;
d'autres, qu'il leur commanda de l'corcher, et de faire un tambour de
sa peau, leur prdisant que le son de ce tambour suffirait pour jeter
l'pouvante dans les rangs ennemis; et que l o serait la peau de
Ziska, l aussi serait la victoire[34]. Notre auteur met cette version au
rang des fables, et j'avais regret  cette circonstance si potique et
si conforme  l'esprit du temps, lorsque je me suis rappel que Frdric
le Grand assurait, en vers et en prose, dans une lettre  Voltaire,
avoir pris ce trsor  Prague, et l'avoir emport  Berlin. M. Lenfant
est mort lorsque Frdric n'tait encore que prince royal, c'est--dire
longtemps avant ses premires conqutes en Saxe et en Bohme. Nous
pouvons donc croire que cette relique conduisit encore les Taborites 
la victoire sous le grand Procope, et qu'elle fut respecte jusqu'au
moment o elle fut relgue parmi les curiosits d'un muse national.
La massue de Ziska a jou son rle longtemps aprs lui. L'empereur
Ferdinand Ier vit cette grande masse de fer pendue auprs d'un tombeau,
et pensant que ce devait tre la spulture de quelque hros, il ordonna
 ses courtisans de lui lire l'pitaphe. Personne ne fut assez hardi
pour le faire, et il lut lui-mme le nom de Ziska. _Fi, fi!_ dit
l'Empereur en reculant, _cette mauvaise bte, toute morte qu'elle est
depuis un sicle, fait encore peur aux vivants!_ L-dessus, il sortit
de l'glise, et fit atteler pour aller coucher  une lieue de la ville,
quoiqu'il et rsolu d'y passer la nuit. On voyait encore cette massue
redoutable en 1619, lorsque Ferdinand II vainquit Frdric V, lecteur
palatin, que les Bohmiens avaient lu roi. Mais, en s'en retournant,
les Impriaux enlevrent la massue, et rayrent l'pitaphe.

[Note 34: _Ses amis_, dit Krautzins, _firent ce qu'il leur avait
ordonn et trouvrent ce qu'il leur avait promis_.]

Si Ziska fut corch, du moins son corps ne fut donc pas priv des
honneurs de la spulture. Les Taborites le transportrent dans la
cathdrale de Czaslaw, et cette ville, qui avait toujours t fidle aux
principes purs ne voulut pas s'en dessaisir. L'pitaphe qu'en 1619, les
Impriaux effacrent a t conserve par les historiens:

Ci-gt Jean Ziska, qui ne le cda  aucun gnral dans l'art militaire,
vigoureux vainqueur de l'orgueil et de l'avarice des ecclsiastiques,
ardent dfenseur de sa patrie. Ce que fit en faveur de la rpublique
romaine Appius Claudius l'aveugle, par ses conseils, et Marcus Furius
Camillus par sa valeur, je l'ai fait en faveur de la Bohme. Je n'ai
jamais manqu  la fortune, et elle ne m'a jamais manqu. Tout aveugle
que j'tais, j'ai toujours bien vu les occasions d'agir. J'ai vaincu
onze fois en bataille range. J'ai pris en main la cause des malheureux
et des indigents, contre des prtres gras et sensuels; et j'ai prouv
le secours de Dieu dans cette entreprise. Si leur haine et leur envie
ne s'y taient opposes, j'aurais t mis au rang des plus illustres
personnages. Cependant malgr le pape, mes os reposent dans ce lieu
sacr.

A JEAN ZISKA, Grgoire son oncle.

Rien n'est plus profondment vrai que cette pitaphe. Aeneas Sylvius
l'a justifie en qualifiant Ziska de _monstrum detestabile, crudele,
horrendum, importunum_, etc. Et il y a aujourd'hui des personnes qui
demandent si Ziska a jamais exist! C'est, ainsi qu'on crit et qu'on
connat par consquent l'histoire.

Ziska tait reprsent en relief sur son tombeau avec ces mots:

_L'an 1424, le jeudi, veille de la Saint-Gal, mourut Jean Ziska du
Calice, chef des rpubliques qui souffrent pour le nom de Dieu._

Chaque secte, chaque nuance de l'esprit hussite inscrivit son distique
dans ce temple en l'honneur de Ziska. videmment celui qu'on vient de
lire ne fut pas trac par une main calixtine.

Non loin du tombeau, dit notre auteur, il y a un autel o Jean Huss et
Ziska sont reprsents l'un auprs de l'autre. Sous l'effigie de Jean
Ziska, on lisait ces vers latins..., que je donnerai en franais, et
qui me semblent mans de la secte picarde qui croyait au retour des
morts sur la terre, ou, pour mieux dire,  la transmission de la vie[35]:

_Huss est revenu du ciel. Si Ziska son vengeur en revient, Rome impie,
prends garde  toi!_

[Note 35: Cette secte, trs-mlange, avait t influence par la
croyance des Millnaires. Mais aprs Ziska on verra que les Taborites
ont cru au retour immdiat des mes dans de nouveaux corps.]

Jean Ziska tait, selon eux, Jean Huss ressuscit, et Procope fut
regard comme le possesseur de l'me de Ziska. Dans la Bible, on voit
l'esprit des prophtes passer, en partie ou en totalit, dans celui de
leurs continuateurs et de leurs adeptes.

Sous la figure de Jean Huss on lisait:

_Huss, ton vengeur gt ici. Sigismond lui-mme a pli sous lui; et
comme on voit en plusieurs lieux les bustes des hros, ainsi Czaslaw
conservera ternellement la mmoire de Ziska._

Ceci pourrait avoir t inscrit par quelques-uns de ces seigneurs
catholiques avec lesquels, malgr leurs trahisons, Ziska avait cru
devoir jusqu'au bout conserver des mnagements et une apparence
d'amiti. Le misrable Rosemberg, qui l'aidait dans l'occasion  brler
les _vieux Picards_, tait de ce nombre; et sans avoir ni foi politique,
ni croyance religieuse, changeant suivant l'occasion, il fallait bien au
moins qu'il rendit justice  la valeur clbre de Ziska.

Plus loin encore une pitaphe bizarre, moiti paenne, moiti picarde:

_Ci-gt Ziska, vaillant en guerre, la gloire de sa _patrie, l'honneur
de Mars. Il a prcipit dans le Styx, avec sa foudre vengeresse, les
moines, cette peste criminelle.--Il reviendra encore pour punir les
bonnets carrs._

Derrire l'autel, il y avait une longue et large pierre avec ces mots:

_Cette pierre fut la table de Ziska lorsqu'il prenait le corps et le
sang du Seigneur._ Ceci est du pur calixtin.

Enfin sous la massue: _Jean Ziska repose sous ce marbre; il fut la
terreur des tonsures de Rome. Huss! il fut le vengeur de ta mort, en
poursuivant  outrance les ennemis du calice et en massacrant les
moines. Cette massue toute teinte de leur sang, en sera un tmoignage
ternel._

Ce distique sanguinaire est franchement taborite.

J'ai transcrit toutes ces pitaphes, parce qu'elles semblent m'expliquer
le respect et l'amour que Ziska le Calixtin inspirait  des esprits
travaills de tant d'ides contradictoires. Un hrtique de la fin du
quinzime sicle ajouta son hommage aux prcdents:

_Ci-gt le dfenseur du calice et de la vraie foi, le flau des moines
et du prlat romain, le raillant dfenseur de la Bohme, la terreur
de l'empire d'Allemagne, ce gnral borgne  qui Trocznova donna
naissance, et qui en portait les armes._

De toutes ces oraisons funbres je prfre, pour la justesse de
l'apprciation historique et pour la profondeur du sentiment religieux,
celle qui l'appelle tout simplement le _chef des rpubliques qui
souffrent pour le nom de Dieu_, et je l'attribuerais volontiers au plus
pur, au plus fort, au plus brave et au plus instruit des Taborites, 
Procope le Grand.

Puisque nous examinons les jugements du pass sur Ziska, nous citerons
celui de Cochle, l'historien le plus passionn contre lui:

    Si l'on considre ses exploits, on peut non-seulement l'galer,
    mais mme le prfrer aux plus grands capitaines. En est-il aucun
    qui ait livr plus de combats et remport plus de victoires que lui,
    tout aveugle qu'il tait? Ce fut lui qui enseigna l'art militaire
    aux Bohmiens. Il fut l'inventeur de ces remparts qu'ils se
    faisaient avec des chariots et dont ils se servirent si heureusement
    et pendant sa vie et aprs sa mort. Comme les Taborites n'avaient
    point encore de cavalerie, il trouva moyen de leur en donner
    en dmontant la cavalerie ennemie, pour soutenir l'infanterie
    retranche avec des chariots, etc.

Cette guerre aux chariots a excit l'admiration de tous les historiens.
Par leur moyen les Taborites, marchant en un seul corps, soldats,
munitions, armes et bagages taient toujours prts  se former en
retranchements mobiles, en fortifications vivantes, pour ainsi dire.
Ils avaient trouv le secret de se passer de citadelles, en faisant
eux-mmes de leurs camps instantanment, et suivant toutes les
combinaisons que leur dictait le gnie stratgique de Ziska, leurs
places de guerre au premier endroit venu. Ils avaient, pour s'entendre
et pour former leurs plans d'attaque ou de dfense, des moyens ignors
de l'ennemi et connus d'eux seuls. Ces moyens taient des lettres,
des signes ou des figures qui aidaient chaque soldat  reconnatre le
chariot auquel il appartenait, et chaque conducteur de chariot  prendre
et  retrouver sa place dans le combat.

A la massue et au flau ferr des paysans, Ziska ajouta la lance ou
_frame_ des anciens Germains, et le boucher. La lance tait longue,
lgre, et si maniable, qu'on s'en servait galement comme d'une pique
ou d'un javelot. Le bouclier tait galement lger et portatif, bien
qu'il ft de la hauteur de l'homme. Il tait en bois peint, et portait
l'effigie du calice, avec de belles sentences exprimant la pense
dominante de chaque secte. On le fixait en terre avec des crocs destins
 cet usage, et l'on combattait derrire avec l'arc et l'arbalte. Sans
doute le bois de ces lgers boucliers tait d'une extrme duret et
 l'preuve des traits de l'ennemi. Toutes ces manires de combattre
taient devenues si trangres aux Allemands, qu'ils taient frapps
d'pouvant et ne savaient aucun moyen d'en triompher.

Le redoutable aveugle tait toujours mont sur son char auprs du
principal drapeau. Il avait des guides actifs et intelligents qui lui
expliquaient l'ordre de bataille et la situation des lieux; et quoiqu'il
ne tirt plus l'pe, il conduisait toutes choses avec la promptitude,
la prudence, la prsence d'esprit, la prvoyance et la pntration d'un
grand gnral. Sa mmoire tait si fidle, qu'il n'avait qu' entendre
le nom du lieu o il se trouvait, pour s'en retracer l'aspect, tel qu'il
l'avait vu en y passant plusieurs annes auparavant, jusqu'au moindre
dtail, jusqu' un ruisseau, jusqu' un rocher. Sur le plus simple
expos d'ailleurs, il se reprsentait si bien la scne, les vallons, les
montagnes et les forts, qu'il ne fit jamais une faute, et ne commanda
jamais une manoeuvre qui ne ft facile et prompte  excuter. La
lorgnette de Napolon, qui dcida du destin de tant de batailles,
mritait bien de devenir clbre, et de rester l'attribut de ses
portraits et de ses statues; mais la ccit divinatoire de Ziska a
quelque chose de plus fatal, de plus merveilleux et de plus formidable
encore. On reprsente la Justice avec un bandeau sur les yeux. Ziska, ce
ministre de la justice de Dieu, selon les Taborites, et de la justice
humaine de son sicle en ralit, devait comme l'antique Nmsis,
tre aveugle et insensible aux spectacles d'horreur et aux scnes de
dsespoir. C'tait une sorte d'tre abstrait dont la main n'agissait
plus et ne se souillait plus dans le sang des victimes, mais dont le nom
gouvernait tout et dont l'inspiration faisait, tout agir[36].

[Note 36: Il est mort avec cette gloire d'tre sorti vainqueur de
plusieurs batailles et de n'avoir jamais t vaincu. _Fu goxe_.]

Il sut toujours se faire aimer des siens, et ses soldats l'adorrent
pour sa douceur, son dsintressement, son calme, son affabilit. Ils
ne lui parlrent jamais qu'en l'appelant frre Jean; et il ne se servit
jamais avec eux que du nom de _frres_. Il tait de moyenne taille,
avait le corps robuste et ramass, la poitrine large, la tte grosse,
les cheveux ras et chtains, de longues moustaches, la bouche grande
et le nez aquilin. _Il portait toujours la moustache et le costume
polonais_, ce qui pouvait tre une particularit dans un pays o
l'on avait d prendre les habitudes allemandes, et ce qui n'tait
probablement qu'un retour ou un attachement marqu  l'antique costume
slave. On vit longtemps  Tabor un portrait qui avait t fait d'aprs
lui de son vivant, et qui pouvait tre une belle chose, car le temps
d'Albert Durer approchait. Ziska tait reprsent tenant d'une main sa
massue, de l'autre la tte d'un moine tonsur. Un ange, debout devant
lui, lui prsentait le calice. Des peintures analogues taient rpandues
dans toute la Bohme. Sur les portes des villes, sur les murailles, sur
les boucliers, partout on voyait des calices grossiers prsents  la
foule avide pur des anges[37]. Je m'imagine que ces ligures, quelque
barbareineut peintes qu'elles lussent, devaient avoir un grand
caractre, et qu'Albert Durer les vit et en fut frapp. Quelques-unes
des gravures sur bois de ce matre semblent tre des symboles
hussitiques. On y voit le calice simple et austre dans la main de
l'ange, et le calice charg d'ornements, de perles et de pierreries dans
celle de la grande prostitue, symbole de l'glise romaine. Les cieux
pleuvent du sang, les ministres ailes de la colre divine y courent sur
les nuages. Dans le fond on aperoit d'affreux supplices, des hommes nus
entrans au sommet d'une montagne et jets en bas sur les piques et les
fourches des soldat. Albert Durer avait embrass le parti de la rforme.
Quoique en vritable artiste de nos jours, et grce  son talent, il lui
bien avec tous les partis, peut-tre dans le secret de son me,
toutes ses allgories apocalyptiques avaient-elles leur sens dans des
vnements plus rcents. Peut-tre ces victimes qu'on chasse et qu'on
prcipite du haut des montagnes sont-elles des Taborites immols par les
mineurs de Cuttemberg[38]. Un personnage empanach et d'une grande taille
se dessine dans le lointain, assistant aux supplices comme Hrode ou
Pilate. C'est peut-tre Sigismond ou Rosemberg. Ailleurs, on voit des
prlats et des monarques qui font torturer, brler et aveugler des
martyrs, peut-tre Jean Huss, Jrme de Prague, Jean de Crasa, Martin
Loquis et tant d'autres. Je sais qu'on donne  ces planches clbres des
noms tirs de l'histoire de la primitive glise, de l'ancien martyrologe
et de l'Apocalypse de saint Jean; mais de saint Jean aux perscutions
des hrtiques du quinzime sicle, il y a plus prs dans le cerveau
d'un de ces hrtiques joannites que de l'Apocalypse aux martyrs de
Diocltien. Il est certain que les hrsies du moyen ge et de la
renaissance ont expliqu admirablement les mystrieuses prophties de
Jean, et qu'aucune autre application satisfaisante ne peut se trouver
hors de l: toute l'motion, toute la posie de ces rvolutions
religieuses roule sur l'Apocalypse; toutes les prdications en furent
inspires, tous les symboles en furent mis au jour et clbrs avec
enthousiasme.

[Note 37: C'est ce qui donna lieu  un distique latin dont voici le
sens: La Bohme peint tant de coupes, qu'il semble qu'elle n'ait plus
d'autre dieu que Bacchus.]

[Note 38: Ce sont peut-tre aussi des Taborites qui se vengent
Catholiques et sacrifient aux mnes de leurs proches. Il n'y a pas
jusqu' la longue rame bohmienne qui ne se retrouve dans ces
compositions.]

La mort de Ziska mit une grande dsolation dans son arme. On
n'entendait que lamentations et murmures contre la fortune qui avait
condamn  la mort un homme immortel. Les Taborites, aprs avoir
mis tout  feu et  sang dans les lieux o il tait mort comme pour
sacrifier  ses mnes, et lui avoir rendu les honneurs funbres, se
partagrent en trois bandes. La premire retint le nom de _Taborite_,
et choisit pour chef Procope le Grand, que Ziska avait institu
l'hritier de ses oeuvres; la deuxime garda le nom d'_Orbite_, et mit
 sa tte Procope le Petit, surnomm ainsi seulement pour le distinguer
par l'antithse que prsentait sa stature, car ce fut aussi un grand
guerrier; la troisime bande prit le nom d'_Orpheline_, pour dsigner
son deuil, et nomma plusieurs chefs pour tmoigner qu'elle n'en trouvait
pas un seul en particulier qui ft digne de succder  Ziska. Ces
Orphelins se tinrent toujours dans leurs chariots, dont ils se faisaient
un camp, ou plutt une ville portative. Ils s'imposrent la loi de ne
jamais demeurer ailleurs, et de n'entrer dans les villes que pour les
besoins de la guerre et l'approvisionnement de l'arme. Ce partage
n'empcha pas que les trois corps ne s'unissent troitement quand il
s'agissait de la cause commune. Ils appelaient la Bohme _la terre de
promission_, et les Allemands, soit _Philistins_, soit _Idumens_,
soit _Moabites_, soit _Amalcites_, distinguant par ces noms ceux des
diverses provinces. Les Orphelins et les Orbites tirrent du ct de la
Lusace et de la Silsie, brlant et massacrant tout. Procope le Ras, 
la tte des Taborites et de ceux de Prague, marcha vers l'Autriche par
la Moravie. Nous l'y suivrons; car c'est sous les Procope que les
Taborites firent les plus grandes choses, et rendirent la Bohme la
terreur des nations environnantes, de tout le corps germanique et de
l'glise romaine. C'est sous leur conduite que les Bohmiens furent
regards, non plus comme des hommes, mais comme des dmons et
des fantmes invincibles. De sorte qu'il ne s'agissait plus
d'anathmatiser, mais d'exorciser cet antre diabolique, cette demeure de
Satan. Mais avant de nous engager dans cette nouvelle campagne, nous
avons  vous raconter, Mesdames, les aventures de la comtesse de
Rudolstadt.


FIN DE JEAN ZISKA.







End of the Project Gutenberg EBook of Jean Ziska, by George Sand

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JEAN ZISKA ***

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in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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