The Project Gutenberg EBook of Claire d'Albe, by Sophie Cottin

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Title: Claire d'Albe

Author: Sophie Cottin

Release Date: October 7, 2008 [EBook #26811]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CLAIRE D'ALBE ***




Produced by Daniel Fromont









[Transcriber's note: Mme Cottin (Sophie Cottin ne Sophie Ristaud
1773-1807), _Claire d'Albe_ (1799), dition de 1824.  L'orthographe
de l'dition de 1824 a t respecte.]





Opinion sur _Claire d'Albe_:



-- opinion de l'auteur anonyme de la _Notice historique sur la
vie et les crits de Madame Cottin_ (1824)

"(...) Ce roman fut publi en 1798; et, malgr que les esprits
fussent encore tout agits des inquitudes rvolutionnaires,
tout le monde applaudit  la simplicit de l'action, tellement
dgage d'vnemens accessoires et de personnages pisodiques,
qu'un auteur ordinaire y aurait  peine trouv le sujet d'une
nouvelle. Elle ne s'est attache  peindre, dans cet ouvrage,
que la naissance et les progrs involontaires d'une passion
funeste et criminelle dans deux jeunes coeurs qui semblaient
ns pour la vertu; mais elle a su tirer d'une combinaison qui
paraissait d'abord si peu fconde, un parti qui atteste toute
l'tendue de son rare talent  peindre les affections de
l'me. L'action est bien conduite, les situations se lient
entre elles sans gne et sans effort, elles sont habilement
gradues; mais la partie essentielle, la partie la plus
estimable de l'ouvrage, est le tableau des progrs successifs
de cette passion qui s'empare des deux amans, qui les
subjugue, et qui finit par les perdre tous les deux: tableau
trac de main de matre, et d'une effrayante vrit. On a
prtendu que ce roman avait t crit en quinze jours. Mais il
faut observer que cet ouvrage n'tait qu'un cadre dans lequel
elle avait fait entrer le dveloppement de scnes, d'ides et
de sentimens sur lesquels elle avait beaucoup rflchi
d'avance. les masses principales, les dtails mme existaient
dans sa tte, il ne s'agissait plus que de les adapter  un
plan donn. (...)"



-- opinion de Mme de Genlis:

"_Claire d'Albe_ est,  tous gards, un mauvais ouvrage, sans
intrt, sans imagination, sans vraisemblance et d'une
immoralit rvoltante; c'est le premier roman o l'on ait
reprsent l'amour dlirant, furieux et froce, et une hrone
vertueuse, religieuse, anglique, et se livrant sans mesure et
sans pudeur  tous les emportemens d'une amour effrn et
criminel. Cet ouvrage est en lettres, et c'est l'hrone qui
crit; cette manire, qui sauve la difficult de varier le
style suivant les personnages, est la plus aise, mais par
cela mme la moins agrable..... La main d'une femme, ce quelque
ge qu'elle puisse tre, ne peut copier les scnes cyniques de
cet amour adultre, telles qu'on a os les dcrire dans ce
roman; la fausset des sentimens peut seule en galer
l'indcence..... Il fut s'arrter.... Non-seulement une femme,
mais un homme qui aurait quelque respect pour le public,
n'oserait transcrire la page infme et dgotante qui suit ce
discours, dont l'extravagance et l'impit font toute
l'nergie. Cependant l'auteur, dans l'avant-dernire page de
cette coupable et misrable production, consultant enfin sa
conscience et ses lumires, fait dire  son hrone expirante
ces belles paroles qu'elle adresse  une amie, en lui
recommandant sa fille: qu'elle sache que ce qui m'a perdue est
d'avoir color le vice du charme de la vertu; dis-lui bien que
celui qui la dguise est plus coupable encore que celui qui la
mconnat. Mais  quoi servent quelques lignes raisonnables,
lorsque, dans le cour de l'ouvrage, on n'a cherch qu'_
colorer le vice du charme de la vertu?_.... Toutes les rgles
invariables du roman passionn se trouvent dans celui-ci:
incorrection de style, phrases inintelligibles, improprit
d'expressions, fureurs d'amour; un jeune homme vertueux
forcen; une femme cleste, s'humiliant, se prosternant dans
la poussire aux pieds de son amant; des adultres parlant
toujours du ciel, de la vertu, de l'ternit; tous les
confidens et les sages du roman admirant avec enthousiasme ces
deux personnages; les passions divinises, alors mme qu'elles
font commettre des crimes; et enfin le suicide attribu au
hros et comme une grande action!... Voil ce qui compose
_Claire d'Albe_, premier modle du genre, qui a produit tant
d'autres romans, dans lesquels on a servilement copi toutes
ces extravagances. Que dire de ceux qui, n'tant point gars
par leurs propre imagination, c'est--dire n'inventant rien,
ont eu le double mauvais got d'admirer de telles choses et de
les imiter?"



-- opinion du _Grand Dictionnaire universel du XIXe sicle_
[Larousse]:

"(...) Tel est le fond de ce drame intime, dont la couleur
sombre est tempre par une noble et fminine dlicatesse, une
faiblesse gracieuse et pleine de charme. Claire d'Albe est une
soeur de Werther par les sentiments, et, malgr le but moral
de l'auteur, il a peint avec tant de vivacit sa passion
coupable qu'il y a presque du danger  voir reprsenter sous
des couleurs si sduisantes les garements de la passion. Mais
Mme Cottin a dploy un art infini dans la composition de son
roman et a russi, jusqu' un certain point,  racheter, par
la combinaison des moyens, l'inconvenance inhrente au fond du
sujet. Ainsi l'intrt n'est pas excit par la faute de
Claire; on la plaint, mais on la condamne. Subjugue par
degrs et sans s'en apercevoir, elle lutte courageusement
contre elle-mme, et son plus grand tort est son imprudente
confiance en l'inflexibilit de sa vertu. L'imprudence, qui
semble le dfaut de tous les personnages, est bien moins
excusable chez son mari, qui, malgr l'exprience de l'ge,
favorise comme  plaisir l'intimit de sa femme et de
Frdric. Une seconde faute, qui diminue de beaucoup l'intrt
pour son caractre, prsent d'abord sous des dehors si
gnreux, c'est le mensonge auquel il a recours pour arracher
du coeur de Claire l'image de Frdric. Ce procd de mari de
comdie est indigne de M. d'Albe. On pardonne plus aisment 
Frdric son crime commis dans un transport aveugla et si
chrement expi. Ce roman est crit sous forme de lettres,
procd qui d'ordinaire jette une certaine froideur dans les
vnements, un rcit ne pouvant jamais reproduire l'animation
des faits qui se passent sous les yeux. Aussi le meilleur
morceau est-il celui de la mort de Claire,  laquelle le
lecteur assiste. 'On se sent, dit M. Sainte-Beuve,
profondment mu du pathtique de la situation, de l'lvation
des sentiments et de la sincrit du repentir de l'infortune
Claire.' On verse des larmes  son lit de mort et on oublie le
tableau un peu trop expressif du moment o elle devient
coupable. Sa faute est, du reste, naturellement amene par le
jeu des caractres et des vnements et par les situations
suprieurement dveloppes. Que de scnes attendrissantes, de
dtails enchanteurs, quelle varit dans le ton et les
couleurs, quelle flexibilit de pinceau! C'est le caractre
distinctif du style de Mme Cottin: de la chaleur, et surtout
de la varit avec une lgance soutenue, qualits qui rendent
le lecteur charm indulgent pour les exagrations de
sentiment. (...)"



BIBLIOTHEQUE FRANCAISE



OEUVRES

COMPLETES

DE MME COTTIN



TOME PREMIER



CLAIRE D'ALBE



PARIS,

MENARD ET DESENNE, FILS.

1824



(...)



PREFACE DE L'AUTEUR




Le dgot, le danger ou l'effroi du monde ayant fait natre en
moi le besoin de me retirer dans un monde idal, dj
j'embrassais un vaste plan qui devait m'y retenir long-temps,
lorsqu'une circonstance imprvue m'arrachant  ma solitude et
 mes nouveaux amis, me transporta sur les bords de la Seine,
aux environs de Rouen, dans une superbe campagne, au milieu
d'une socit nombreuse.

Ce n'est pas l o je pouvais travailler: je le savais; aussi
avais-je laiss derrire moi tous mes essais. Cependant la
beaut de l'habitation, le charme puissant des bois et des
eaux, veillrent mon imagination et remurent mon coeur; il
ne me fallait qu'un mot pour tracer un nouveau plan: ce mot me
fut dit par une personne de la socit, et qui a jou elle-mme
un rle assez important dans cette histoire. Je lui
demandai la permission d'crire son rcit: elle me l'accorda;
j'obtins celle de l'imprimer, et je me hte d'en profiter. Je
me hte, c'est le mot; car ayant crit tout d'un trait, et en
moins de quinze jours, l'ouvrage qu'on va lire, je ne me suis
donn ni le temps ni la peine de le retoucher. Je sais bien
que, pour le public, le temps ne fait rien  l'affaire: aussi
il fera bien de dire du mal de mon ouvrage s'il l'ennuie; mais
s'il m'ennuyait encore plus de le corriger, j'ai bien fait de
le laisser tel qu'il est.

Quant  moi, je sens si bien tout ce qui lui manque, que je ne
m'attends pas que mon ge, ni mon sexe me mettent  l'abri des
critiques, et mon amour-propre serait assez mal  son aise
s'il n'avait une sorte de pressentiment que l'histoire que je
mdite le ddommagera peut-tre de l'anecdote qui vient de
m'chapper.



CLAIRE D'ALBE.



LETTRE PREMIERE.

CLAIRE D'ALBE A ELISE DE BIRE.


Non, mon Elise, non, tu ne doutes pas de la peine que j'ai
prouve en te quittant; tu l'as vue: elle a t telle, que M.
d'Albe proposait de me laisser avec toi, et que j'ai t prs
d'y consentir. Mais alors le charme de notre amiti n'et-il
pas t dtruit? aurions-nous pu tre contentes d'tre
ensemble, en ne l'tant pas de nous-mmes? aurais-tu os
parler de vertu, sans craindre de me faire rougir, et remplir
des devoirs qui eussent t un reproche tacite pour celle qui
abandonnait son poux et sparait un pre de ses enfans?
Elise, j'ai d te quitter, et je ne puis m'en repentir; si
c'est un sacrifice, la reconnaissance de M. d'Albe m'en a
ddommage, et les sept annes que j'ai passes dans le monde
depuis mon mariage ne m'avaient pas obtenu autant de confiance
de sa part, que la certitude que je ne te prfre pas  lui.
Tu le sais, cousine, depuis mon union avec M. d'Albe, il n'a
t jaloux que de mon amiti pour toi; il tait donc essentiel
de le rassurer sur ce point, et c'est  quoi j'ai parfaitement
russi. Elise, gronde-moi, si tu veux; mais, malgr ton
absence, je suis heureuse, oui, je suis heureuse de la
satisfaction de M. d'Albe. "Enfin, me disait-il ce matin, j'ai
acquis la plus entire scurit sur votre attachement: il a
fallu long-temps, sans doute; mais pouvez-vous vous en
tonner, et la disproportion de nos ges ne vous rendra-t-elle
pas indulgente l-dessus? Vous tes belle et aimable: je vous
ai vue dans le tourbillon du monde et des plaisirs,
recherche, adule; trop sage pour qu'on ost vous adresser
des voeux, trop simple pour tre flatte des hommages, votre
esprit n'a point t veill  la coquetterie, ni votre coeur
 l'intrt; et, dans tous les momens, j'ai reconnu en vous le
desir sincre de glisser dans le monde sans y tre aperue:
c'tait l votre premire preuve; avec des principes comme
les vtres, ce n'tait pas la plus difficile. Mais bientt je
vous runis  votre amie; je vous donne l'esprance de vivre
avec elle. Dj vos plans sont forms; vous confondez vos
enfans, le soin de les lever double dxe charme en vous en
occupant ensemble, et c'est du sein de cette jouissance que je
vous arrache pour vous mener dans un pays nouveau, dans une
terre loigne; vous voil seule,  vingt-deux ans, sans autre
compagnie que deux enfans en bas ge et un mari de soixante.
Eh bien! je vous retrouve la mme, toujours tendre, toujours
empresse; vous tes la premire  remarquer les agrmens de
ce sjour; vous cherchez  jouir de ce que je vous donne, pour
me faire oublier ce que je vous te; mais le mrite unique,
inapprciable de votre complaisance, c'est d'tre si naturelle
et si abandonne, que j'ignore moi-mme si le lieu que je
prfre n'est pas celui qui vous plat toujours davantage:
c'tait ma seconde preuve; aprs celle-ci il ne m'en reste
plus  faire. Peut-tre tais-je n souponneux, et vous aviez
dans vos charmes tout ce qu'il fallait pour accrotre cette
disposition; mais, heureusement pour tous deux, vous aviez
plus encore de vertus que de charmes, et ma confiance est
dsormais illimite comme votre mrite. -- Mon ami, lui ai-je
rpondu, vos loges me pntrent et me ravissent; ils
m'assurent que vous tes heureux, car le bonheur voit tout en
beau. Vous me peignez comme parfaite, et mon coeur jouit de
votre illusion, puisque vous m'aimez comme telle; mais, ai-je
ajout, en souriant, ne faites pas  ce que vous nommez ma
complaisance tout l'honneur de ma gaiet; vous n'avez pas
oubli qu'Elise nous a promis de venir se joindre  nous,
puisque nous n'avions pu rester avec elle, et cette esprance
n'est pas pour moi le moins beau point de vue de ce sjour-ci."
En effet, mon amie, tu ne l'oublieras pas cette promesse
si ncessaire  toutes deux; tu profiteras de ton indpendance
pour ne pas laisser divis ce que le ciel cra pour tre uni;
tu viendras rendre  mon coeur la plus chre portion de lui-mme;
nous retrouverons ces instans si doux, et dont
l'existence fugitive a laiss de si profondes traces dans ma
mmoire; nous reprendrons ces ternelles conversations que
l'amiti savait rendre si courtes; nous jouirons de ce
sentiment unique et cher qui teint la rivalit et enflamme
l'mulation; enfin, l'instant heureux o Claire te reverra,
sera celui o il lui sera permis de dire: pour toujours! et
puisse le gnie tutlaire qui prsida  notre naissance et
nous fit natre au mme moment afin que nous nous aimassions
davantage, mettre le sceau  ses bienfaits, en n'envoyant
qu'une seule mort pour toutes deux!




LETTRE II.

CLAIRE A ELISE.


J'ai tort, en effet, mon amie, de ne t'avoir rien dit de
l'asile qui bientt doit tre le tien, et qui d'ailleurs
mrite qu'on le dcrive; mais que veux-tu? quand je prends la
plume, je ne puis m'occuper que de toi, et peut-tre
pardonneras-tu un oubli dont mon amiti est la cause.

L'habitation o nous sommes est situe  quelques lieues de
Tours, au milieu d'un mlange heureux de coteaux et de
plaines, dont les uns sont couverts de bois et de vignes, et
les autres de moissons dores et de riantes maisons; la
rivire du Cher embrasse le pays de ses replis, et va se jeter
dans la Loire; les bords du Cher, couverts de bocages et de
prairies, sont rians et champtres; ceux de la Loire, plus
majestueux, s'ombragent de hauts peupliers, de bois pais et
de riches gurets: du haut d'un roc pittoresque, qui domine le
chteau, on voit ces deux rivires rouler leurs eaux
tincelantes des feux du jour, dans une longueur de sept 
huit lieues, et se runir au pied du chteau en murmurant;
quelques les verdoyantes s'lvent de leurs lits; un grand
nombre de ruisseaux grossissent leur cours; de tous cts on
dcouvre une vaste tendue de terre riche de fruits, pare de
fleurs, anime par les troupeaux qui paissent dans les
pturages. Le laboureur courb sur la charrue, les berlines
roulant sur le grand chemin, les bateaux glissant sur les
fleuves, et les villes, bourgs et villages surmonts de leurs
clochers, dploient la plus magnifique vue que l'on puisse
imaginer.

Le chteau est vaste et commode, les btimens dpendant de la
manufacture que M. d'Albe vient d'tablir sont immenses: je
m'en suis appropri une aile, afin d'y fonder un hospice de
sant o les ouvriers malades et les pauvres paysans des
environs puissent trouver un asile; j'y ai attach un
chirurgien et deux gardes-malades; et, quant  la
surveillance, je me la suis rserve; car il est peut-tre
plus ncessaire qu'on ne croit de s'imposer l'obligation
d'tre tous les jours utile  ses semblables: cela tient en
haleine, et mme pour faire le bien nous avons besoin souvent
d'une force qui nous pousse.

Tu sais que cette vaste proprit appartient depuis long-temps
 la famille de M. d'Albe; c'est l que, dans sa jeunesse, il
connut mon pre et se lia avec lui; c'est l qu'enchants
d'une amiti qui les avait rendus si heureux, ils se jurrent
d'y venir finir leurs jours, et d'y dposer leurs cendres;
c'est l enfin,  mon Elise! qu'est le tombeau du meilleur des
pres; sous l'ombre des cyprs et des peupliers repose son
urne sacre; un large ruisseau l'entoure et forme comme une
le o les lus seuls ont le droit d'entrer. Combien je me
plais  parler de lui avec M. d'Albe! combien nos coeurs
s'entendent et se rpondent sur un pareil sujet! "Le dernier
bienfait de votre pre fut de m'unir  vous, me disait mon
mari: jugez combien je dois chrir sa mmoire!" Et moi, Elise,
en considrant le monde, et les hommes que j'y ai connus, ne
dois-je pas aussi bnir mon pre de m'avoir choisi un si digne
poux?

Adolphe se plat beaucoup plus ici que chez toi; tout y est
nouveau, et le mouvement continuel des ouvriers lui parat
plus gai que le tte--tte des deux amies: il ne quitte point
son pre: celui-ci le gronde et lui obit; mais qu'importe,
quand l'excs de sa complaisance rendrait son fils mutin et
volontaire dans son enfance, ne suis-je pas sre que ses
exemples le rendront bienfaisant et juste dans sa jeunesse?

Laure ne jouit point, comme son frre, de tout ce qui
l'entoure: elle ne distingue que sa mre, et encore veut-on
lui disputer cet clair d'intelligence; M. d'Albe m'assure
qu'aussitt qu'elle a tt, elle ne me connat pas plus que sa
bonne, et je n'ai pas voulu encore en faire l'exprience, de
peur de trouver qu'il n'et raison.

M. d'Albe part demain; il va au-devant d'un jeune parent qui
arrive du Dauphin: uni  sa mre par les liens du sang, il
lui jura,  son lit de mort, de servir de guide et de pre 
son fils, et tu sais si mon mari sait tenir ses sermens;
d'ailleurs il compte le mettre  la tte de sa manufacture, et
se soulager ainsi d'une surveillance trop fatigante pour son
ge; sans ce motif je ne sais si je verrais avec plaisir
l'arrive de Frdric; dans le monde: un convive de plus n'est
pas mme une diffrence; dans la solitude, c'est un vnement.

Adieu, mon Elise; il rgne ici un air de prosprit, de
mouvement et de joie, qui te fera plaisir; et pour moi, je
crois bien qu'il ne me manque que toi pour y tre heureuse.




LETTRE III.

CLAIRE A ELISE.


Je suis seule, il est vrai, mon Elise, mais non pas ennuye;
je trouve assez d'occupation auprs de mes enfans, et de
plaisir dans mes promenades, pour remplir tout mon temps:
d'ailleurs M. d'Albe devant trouver son cousin  Lyon, sera de
retour ici avant dix jours; et puis, comment me croire seule
quand je vois la terre s'embellir chaque jour d'un nouveau
charme? Dj le premier n de la nature s'avance, dj
j'prouve ses douces influences, tout mon sang se porte vers
mon coeur, qui bat plus violemment  l'approche du printemps:
 cette sorte de cration nouvelle, tout s'veille et s'anime;
le desir nat, parcourt l'univers et effleure tous les tres
de son aile lgre: tous sont atteints et le suivent; il leur
ouvre la route du plaisir: tous, enchants, s'y prcipitent;
l'homme seul attend encore, et, diffrent sur ce point des
tres vivans, il ne sait marcher dans cette route que guid
par l'amour. Dans ce temple de l'union des tres, o les
nombreux enfans de la nature se runissent, desirer et jouir
tant tout ce qu'ils veulent, ils s'arrtent et sacrifient
sans choix sur l'autel du plaisir; mais l'homme ddaigne ces
biens faciles entre le desir qui l'appelle, et la jouissance
qui l'excite; il languit firement s'il ne pntre au
sanctuaire: c'est l seulement qu'est le bonheur, et l'amour
seul peut y conduire... O mon Elise! je ne te tromperai pas,
et tu m'as devine; oui, il est des momens o ces images me
font faire des retours sur moi-mme, et o je souponne que
mon sort n'est pas rempli comme il aurait pu l'tre: ce
sentiment, qu'on dit tre le plus dlicieux de tous, et dont
le germe tait peut-tre dans mon coeur, ne s'y dveloppera
jamais, et y mourra vierge. Sans doute, dans ma position, m'y
livrer serait un crime, y penser est mme un tort; mais crois-moi,
Elise, il est rare, trs-rare, que je m'appuie d'une
manire dtermine sur ce sujet; la plupart du temps je n'ai,
 cet gard, que des ides vagues et gnrales, et auxquelles
je ne m'abandonne jamais. Tu aurais tort de croire qu'elles
reviennent plus frquemment  la campagne; au contraire, c'est
l que les occupations aimables et les soins utiles donnent
plus de moyens d'chapper  soi-mme. Elise, le monde
m'ennuie, je n'y trouve rien qui me plaise, mes yeux sont
fatigus de ces tres nuls qui s'entre-choquent dans leur
petite sphre pour se dpasser d'une ligne: qui a vu un homme
n'a plus rien de nouveau  voir, c'est toujours le mme cercle
d'ides, de sensations et de phrases, et le plus aimable de
tous ne sera jamais qu'un homme aimable. Ah! laisse-moi sous
mes ombrages; c'est l qu'en rvant un mieux idal, je trouve
le bonheur que le ciel m'a refus. Ne pense pas pourtant que
je me plaigne de mon sort. Elise, je serais bien coupable: mon
mari n'est-il pas le meilleur des hommes? Il me chrit, je le
rvre, je donnerais mes jours pour lui; d'ailleurs n'est-il
pas le pre d'Adolphe, de Laura? Que de droits  ma tendresse!
Si tu savais comme il se plat ici, tu conviendrais que ce
seul motif devrait m'y retenir; chaque jour il se flicite d'y
tre et me remercie de m'y trouver bien. Dans tous les lieux,
dit-il, il serait heureux par sa Claire; mais ici il l'est par
tout ce qui l'entoure; le soin de sa manufacture, la conduite
de ses ouvriers, sont des occupations selon ses gots; c'est
un moyen d'ailleurs de faire prosprer son village; par l il
excite les paresseux et fait vivre les pauvres; les femmes,
les enfans, tout travaille: les malheureux se rattachent 
lui; il est comme le centre et la cause de tout le bien qui se
fait  dix lieues  la ronde, et cette vue le rajeunit. Ah!
mon amie, euss-je autant d'attrait pour le monde qu'il
m'inspire d'aversion, je resterais encore ici; car une femme
qui aime son mari, compte les jours o elle a du plaisir comme
des jours ordinaires, et ceux o elle lui en fait, comme des
jours de fte.




LETTRE IV.

CLAIRE A ELISE.


J'ai pass bien des jours sans t'crire, mon amie, et au
moment o j'allais prendre la plume, voil M. d'Albe qui
arrive avec son parent. Il l'a rencontr bien en de de Lyon;
c'est pourquoi leur retour a t plus prompt que je ne
comptais. Je n'ai fait qu'embrasser mon mari, et entrevoir
Frdric. Il m'a paru bien, trs-bien. Son maintien est noble,
sa physionomie ouverte; il est timide, et non pas embarrass.
J'ai mis dans mon accueil toute l'affabilit possible, autant
pour l'encourager que pour plaire  mon mari. Mais j'entends
celui-ci qui m'appelle, et je me hte de l'aller rejoindre,
afin qu'il ne me reproche pas que, mme au moment de son
arrive, ma premire ide soit pour toi. Adieu, chre amie.




LETTRE V.

CLAIRE A ELISE.


Combien j'aime mon mari, Elise! combien je suis touche du
plaisir qu'il trouve  faire le bien! Toute son ambition est
d'entreprendre des actions louables, comme son bonheur est d'y
russir. Il aime tendrement Frdric, parce qu'il voit en lui
un heureux  faire. Ce jeune homme, il est vrai, est bien
intressant. Il a toujours habit les Cvennes, et le sjour
des montagnes a donn autant de souplesse et d'agilit  son
corps, que d'originalit  son esprit et de candeur  son
caractre. Il ignore jusqu'aux moindres usages. Si nous sommes
 une porte, et qu'il soit press, il passe le premier. A
table, s'il a faim, il prend ce qu'il desire, sans attendre
qu'on lui en offre. Il interroge librement sur tout ce qu'il
veut savoir, et ses questions seraient mme souvent
indiscrtes, s'il n'tait pas clair qu'il ne les fait que
parce qu'il ignore qu'on ne doit pas tout dire. Pour moi,
j'aime ce caractre neuf qui se montre sans voile et sans
dtour; cette franchise crue qui fait manquer de politesse, et
jamais de complaisance, parce que le plaisir d'autrui est un
besoin pour lui. En voyant un desir si vrai d'obliger tout ce
qui l'entoure, une reconnaissance si vive pour mon mari, je
souris de ses navets, et je m'attendris sur son bon coeur.
Je n'ai point encore vu une physionomie plus expressive; ses
moindres sensations s'y peignent comme dans une glace. Je suis
sre qu'il en est encore  savoir qu'on peut mentir. Pauvre
jeune homme! si on le jetait ainsi dans le monde,  dix-neuf
ans, sans guide, sans ami, avec cette disposition  tout
croire et ce besoin de tout dire, que deviendrait-il? Mon mari
lui servira sans doute de soutien; mais sais-tu que M. d'Albe
exige presque que je lui en serve aussi? "Je suis un peu
brusque, me disait-il ce matin, et la bont de mon coeur ne
rassure pas toujours sur la rudesse de mes manires. Frdric
aura besoin de conseils. Une femme s'entend mieux  les
donner; et puis votre ge vous y autorise: trois ans de plus
entre vous font beaucoup. D'ailleurs vous tes mre de
famille, et ce titre inspire le respect." J'ai promis  mon
mari de faire ce qu'il voudrait. Ainsi, Elise, me voil rige
en grave prcepteur d'un jeune homme de dix-neuf ans. N'es-tu
pas tout merveille de ma nouvelle dignit? Mais, pour
revenir aux choses plus  ma porte, je te dirai que ma fille
a commenc hier  marcher. Elle s'est tenue seule pendant
quelques minutes. J'tais fire de ses mouvemens: il me
semblait que c'tait moi qui les avais crs. Pour Adolphe, il
est toujours avec les ouvriers. Il examine les mcaniques,
n'est content que lorsqu'il les comprend, les imite
quelquefois, et les brise plus souvent, saute au cou de son
pre quand celui-ci le gronde, et se fait aimer de chacun en
faisant enrager tout le monde. Il plat beaucoup  Frdric,
mais ma fille n'a pas tant de bonheur: je lui demandais s'il
ne la trouvait pas charmante, s'il n'avait pas de plaisir 
baiser sa peau douce et frache. "Non, m'a-t-il rpondu
navement, elle est laide, et elle sent le lait aigre."

Adieu, mon Elise, je me fie  ton amiti pour rapprocher ces
jours charmans que nous devons passer ici. Je sais que l'tat
d'une veuve qui a le bien de ses enfans  conserver, demande
beaucoup de sacrifices; mais, si le plaisir d'tre ensemble
est un aiguillon pour ton indolence, il doit ncessairement
acclrer tes affaires. Mon ange, M. d'Albe me disait ce matin
que si l'tablissement de sa manufacture et l'instruction de
Frdric ne ncessitaient pas imprieusement sa prsence, il
quitterait femme et enfans pendant trois mois, pour aller
expdier tes affaires, et te ramener ici trois mois plus tt.
Excellent homme! il ne voit de bonheur que dans celui qu'il
donne aux autres, et je sens que son exemple me rend
meilleure. Adieu, cousine.




LETTRE VI.

CLAIRE A ELISE.


Ce matin, comme nous djenions, Frdric est accouru tout
essouffl. Il venait de jouer avec mon fils; mais, prenant
tout--coup un air grave, il a pri mon mari de vouloir bien,
ds aujourd'hui, lui donner les premires instructions
relatives  l'emploi qu'il lui destine dans sa manufacture. Ce
passage subit de l'enfance  la raison m'a paru si plaisant,
que je me suis mise  rire immodrment. Frdric m'a regarde
avec surprise. "Ma cousine, m'a-t-il dit, si j'ai tort,
reprenez-moi; mais il est mal de se moquer. -- Frdric a
raison, a repris mon mari; vous tes trop bonne pour tre
moqueuse, Claire; mais vos ris inattendus, qui contrastent
avec votre caractre habituel, vous en donnent souvent l'air.
C'est l votre seul dfaut; et ce dfaut est grave, parce
qu'il fait autant de mal aux autres que s'ils taient
rellement les objets de votre raillerie." Ce reproche m'a
touche. J'ai tendrement embrass mon mari, en l'assurant
qu'il ne me reprocherait pas deux fois un tort qui l'afflige.
Il m'a serre dans ses bras. J'ai vu des larmes dans les yeux
de Frdric: cela m'a mue. Je lui ai tendu la main en lui
demandant pardon; il l'a saisie avec vivacit, il l'a baise,
j'ai senti ses pleurs.... En vrit, Elise, ce n'tait pas l
un mouvement de politesse. M. d'Albe a souri. "Pauvre enfant,
m'a-t-il dit, comment se dfendre de l'aimer, si naf et si
caressant! Allons, ma Claire, pour cimenter votre paix, menez-le
promener vers ces forts qui dominent la Loire. Il
retrouvera l un site de son pays. D'ailleurs il faut bien
qu'il connaisse le sjour qu'il doit habiter. Pour aujourd'hui
j'ai des lettres  crire. Nous travaillerons demain, jeune
homme."

Je suis partie avec mes enfans. Frdric portait ma fille,
quoiqu'elle sentt le lait aigre. Arrivs dans la fort, nous
avons caus. Caus n'est pas le mot, car il a parl seul. Le
lieu qu'il voyait, en lui rappelant sa patrie, lui a inspir
une sorte d'enthousiasme. J'ai t surprise que les grandes
ides lui fussent aussi familires, et de l'loquence avec
laquelle il les exprimait. Il semblait s'lever avec elles. Je
n'avais point vu encore autant de feu dans son regard.
Ensuite, revenant  d'autres sujets, j'ai reconnu qu'il avait
une instruction solide, et une aptitude singulire  toutes
les sciences. Je crains que l'tat qu'on lui destine ne lui
plaise ni ne lui convienne. Une chose purement mcanique, une
surveillance exacte, des calculs arides, doivent
ncessairement lui devenir insupportables ou teindre son
imagination, et cela serait bien dommage. Je crois, Elise, que
je m'accoutumerai  la socit de Frdric. C'est un caractre
neuf, qui n'a point t mouss encore par le frottement des
usages. Aussi prsente-t-il toute la piquante originalit de
la nature. On y retrouve ces touches larges et vigoureuses
dont l'homme dut tre form en sortant des mains de la
Divinit; on y pressent ces nobles et grandes passions qui
peuvent garer sans doute, mais qui, seules, lvent  la
gloire et  la vertu. Loin de lui ces petits caractres sans
vie et sans couleur, qui ne savent agir et penser que comme
les autres, dont les yeux dlicats sont blesss par un
contraste, et qui, dans la petite sphre o ils se remuent, ne
sont pas mme capables d'une grande faute.




LETTRE VII.

CLAIRE A ELISE.


J'aurais t bien surprise si l'loge trs-mrit que j'ai
fait de Frdric ne m'et attir le reproche d'enthousiaste de
la part de ma trs-judicieuse amie; car je ne puis dire les
choses telles que je les vois, ni les exprimer comme je les
sens, que sa censure ne vienne aussitt mettre le vto sur mes
jugemens. Il se peut, mon Elise, que je n'aie vu encore que le
ct favorable du caractre de Frdric; et, pour ne lui avoir
pas trouv de dfauts, je ne prtends pas affirmer qu'il en
soit exempt; mais je veux, par rcit suivant, te prouver qu'il
n'y a du moins aucun intrt personnel dans ma manire de le
juger.

Hier, nous nous promenions ensemble assez loin de la maison.
Tout  coup Adolphe lui demande tourdiment: "Mon cousin, qui
aimes-tu mieux, mon papa ou maman?" Je t'assure que c'est sans
hsiter qu'il a donn la prfrence  mon mari. Adolphe a
voulu en savoir la raison. "Ta maman est beaucoup plus
aimable, a-t-il rpondu; mais je crois ton papa meilleur, et,
 mes yeux, un simple mouvement de bont l'emporte sur toutes
les grces de l'esprit. -- Eh bien! mon cousin, tu dis comme
maman: elle ne m'embrasse qu'une fois quand j'ai bien tudi,
et me caresse long-temps quand j'ai fait plaisir  quelqu'un,
parce qu'elle dit que je ressemblerai  mon papa...." Frdric
m'a regarde d'un air que je ne saurais trop dfinir, puis,
mettant la main sur son coeur: "C'est singulier, a-t-il dit 
part soi, cela m'a port l." Alors, sans ajouter un mot, ni
me faire une excuse, il m'a quitte, et s'en est all tout
seul  la maison. A dner, je l'ai plaisant sur son peu de
civilit, et j'ai pri M. d'Albe de le gronder de me laisser
ainsi seule sur les grands chemins. "Auriez-vous eu peur? a
interrompu Frdric: il fallait me le dire, je serais rest;
mais je croyais que vous aviez l'habitude de vous promener
seule. -- Il est vrai, ai-je rpondu; mais votre procd doit
me faire croire que je vous ennuie, et voil ce qu'il ne
fallait pas me laisser voir. -Vous auriez tort de le penser;
j'prouvais, au contraire, en vous coutant, une sensation
agrable, mais qui me faisait mal; c'est pourquoi je vous ai
quitte." M. d'Albe a souri. "Vous aimez donc beaucoup ma
femme, Frdric? lui a-t-il dit. -- Beaucoup? non. -- La
quitteriez-vous sans regret? -- Elle me plat: mais je crois
qu'au bout de peu de jours je n'y penserais plus. -- Et moi,
mon ami? -- Vous! s'est-il cri en se levant, et courant se
jeter dans ses bras, je ne m'en consolerais jamais. -- C'est
bien, c'est bien, mon Frdric, lui a dit M. d'Albe tout mu;
mais je veux pourtant qu'on aime ma Claire comme moi-mme. -
Non, mon pre, a repris l'autre en me regardant, je ne le
pourrais pas."

Tu vois, Elise, que je suis un objet trs-secondaire dans les
affections de Frdric. Cela doit tre: je ne lui pardonnerais
pas d'aimer un autre  l'gal de son bienfaiteur. Je crains de
t'ennuyer en te parlant sans cesse de ce jeune homme.
Cependant il me semble que c'est un sujet aussi neuf
qu'intressant. Je l'tudie avec cette curiosit qu'on porte 
tout ce qui sort des mains de la nature. Sa conversation n'est
point brillante d'un esprit d'emprunt; elle est riche de son
propre fonds. Elle a surtout le mrite, inconnu de nos jours,
de sortir de ses lvres telle que la pense la conoit. La
vrit n'est pas au fond du puits, mon Elise: elle est dans le
coeur de Frdric.

Cette aprs-midi nous tions seuls, je tenais ma fille sur mes
genoux, et je cherchais  lui faire rpter mon nom. Ce titre
de mre m'a rappel ce qui s'tait dit la veille, et j'ai
demand  Frdric pourquoi il donnait le nom de pre  M.
d'Albe. "Parce que j'ai perdu le mien, a-t-il rpondu, et que
sa bont m'en tient lieu. -- Mais votre mre est morte aussi,
il faut que je devienne la vtre. -- Vous? Oh! non. -- Pourquoi
donc? -- Je me souviens de ma mre, et ce que je sentais pour
elle ne ressemblait en rien  ce que vous m'inspirez. -- Vous
l'aimiez bien davantage? -- Je l'aimais tout autrement; j'tais
parfaitement libre avec elle: au lieu que votre regard
m'embarrasse quelquefois. Je l'embrassais sans cesse.... -
Vous ne m'embrasseriez donc pas? -- Non: vous tes beaucoup
trop jolie. -- Est-ce une raison? -- C'est au moins une
diffrence. J'embrassais ma mre sans penser  sa figure; mais
auprs de vous je ne verrais que cela." Peut-tre me blmeras-tu,
Elise, de badiner ainsi avec lui; mais je ne puis m'en
empcher: sa conversation me divertit, et m'inspire une gaiet
qui ne m'est pas naturelle; d'ailleurs mes plaisanteries
amusent M. d'Albe, et souvent il les excite. Cependant, ne
crois pas pour cela que j'aie mis de ct mes fonctions
moralistes; je donne souvent des avis  Frdric, qu'il coute
avec docilit et dont il profite; et je sens qu'outre le
plaisir qu'prouve M. d'Albe  me voir occupe de son lve,
j'en trouverai moi-mme un bien rel  clairer son esprit
sans nuire  son naturel, et  le guider dans le monde en lui
conservant sa franchise.

Non, mon Elise, je n'irai point passer l'hiver  Paris. Si tu
y tais, peut-tre aurais-je hsit, et j'aurais eu tort; car
mon mari, tout entier aux soins de son tablissement, ferait
un bien grand sacrifice en s'en loignant. Frdric nous sera
d'une grande ressource pour les longues soires; il a une
trs-jolie voix, il ne manque que de mthode. Je fais venir
plusieurs partitions italiennes. Quel dommage que tu ne sois
pas ici! Avec trois voix il n'y a gure de morceaux qu'on ne
puisse excuter, et nous aurions mis notre bon vieux ami dans
l'Elyse.




LETTRE VIII.

CLAIRE A ELISE.


Cela t'amuse donc beaucoup que je te parle de Frdric? et par
une espce de contradiction je n'ai presque rien  t'en dire
aujourd'hui. Depuis plusieurs jours je ne le vois gure qu'aux
heures des repas; encore, pendant tout ce temps, s'occupe-t-il
 causer avec mon mari de ce qu'ils ont fait ou de ce qu'ils
vont faire. Je suis mme plus habituellement seule qu'avant
son arrive, parce que M. d'Albe, se plaisant beaucoup avec
lui, sent moins le besoin de ma socit. Pendant les premiers
jours cela m'a attriste. Pour tre avec eux, j'avais rompu le
cours de mes occupations ordinaires, et je ne savais plus le
reprendre; il me semblait toujours que j'attendais quelqu'un,
et l'habitude de la socit dsenchantait jusqu' mes
promenades solitaires. Nous sommes de vraies machines, mon
amie; il suffit de s'accoutumer  une chose, pour qu'elle nous
devienne ncessaire; et par cela seul que nous l'avons eue
hier, nous la voulons encore aujourd'hui. Je crois qu'il y a
dans nous une inclination  la paresse, qui est le plus fort
de nos penchans; et s'il y a si peu d'hommes vertueux, c'est
moins par indiffrence pour la vertu que parce qu'elle tend
toujours  agir, et nous toujours au repos. Mais aussi comme
elle sait rcompenser ceux dont le courage s'lve jusqu'
elle! si les premiers instans sont rudes, comme la suite
ddommage des sacrifices qu'on lui fait! Plus on l'exerce,
plus elle devient chre: c'est comme deux amis qui s'aiment
mieux  mesure qu'ils se connaissent davantage. Il est aussi
un art de la rendre facile, et ce n'est pas  Paris qu'il se
trouve. Du fond de nos htels dors, qu'il est difficile
d'apercevoir la misre qui gmit dans les greniers! Si la
bienfaisance nous soulve de nos fauteuils, combien
d'obstacles nous y replongent! Au milieu de cette foule de
malheureux qui fourmillent dans les grandes villes, comment
distinguer le fourbe de l'infortun? On commence par se fier 
la physionomie; mais bientt revenu de cet indice trompeur,
pour avoir t dupe de fausses larmes, on finit par ne plus
croire aux vraies. Que de dmarches, de perquisitions, ne
faut-il pas pour tre sr de ne secourir que les vrais
malheureux! En voyant leur nombre infini, combien l'me est
tristement oppresse de ne pouvoir en soulager qu'une si
faible partie! et malgr le bien qu'on a fait, l'image de
celui qu'on n'a pu faire vient troubler notre satisfaction.
Mais  la campagne, o notre entourage est plus born et plus
prs de nous, on ne court risque, ni de se tromper, ni de ne
pouvoir tout faire: si le but est moins grand, du moins
laisse-t-il l'espoir de l'atteindre. Ah! si chacun se
chargeait ainsi d'embellir son petit horizon, la misre
disparatrait de dessus la terre, l'ingalit des fortunes
s'teindrait sans efforts et sans secousses, et la charit
serait le noeud cleste qui unirait tous les hommes ensemble!




LETTRE IX.

CLAIRE A ELISE.


Tu connais le got de M. d'Albe pour les nouvelles politiques.
Frdric le partage. Un sujet qui embrasse le bonheur des
nations entires lui parat le plus intressant de tous: aussi
chaque soir, quand les gazettes et les journaux arrivent, M.
d'Albe se hte d'appeler son ami pour les lire et les discuter
avec lui. Comme cette occupation dure toujours prs d'une
heure, je profite assez souvent de ce moment pour me retirer
dans ma chambre, soit pour crire ou pour tre avec mes
enfans. Durant les premiers jours, Frdric me demandait o
j'allais, et voulait que je fusse prsente  la lecture. A la
fin, voyant qu'elle tait toujours pour moi le signal de ma
retraite, il m'a gronde de mon indiffrence sur les nouvelles
publiques, et a prtendu que c'tait un tort. Je lui ai
rpondu que je ne donnais ce nom qu'aux choses d'o il
rsultait quelque mal pour les autres; qu'ainsi je ne pouvais
pas me reprocher comme tel le peu d'intrt que je prenais aux
vnemens politiques. "Moi, faible atome perdu dans la foule
des tres qui habitent cette vaste contre, ai-je ajout, que
peut-il rsulter du plus ou moins de vivacit que je mettrai 
ce qui la regarde? Frdric, le bien qu'une femme peut faire 
son pays n'est pas de s'occuper de ce qui s'y passe, ni de
donner son avis sur ce qu'on y fait, mais d'y exercer le plus
de vertus qu'elle peut. -- Claire a raison, a interrompu M.
d'Albe; une femme, en se consacrant  l'ducation de ses
enfans et aux soins domestiques, en donnant  tout ce qui
l'entoure l'exemple des bonnes moeurs et du travail, remplit
la tche que la patrie lui impose: que chacune se contente de
faire ainsi le bien en dtail, et de cette multitude de bonnes
choses natra un bel ensemble. C'est aux hommes
qu'appartiennent les grandes et vastes conceptions; c'est 
eux  crer le gouvernement et les lois: c'est aux femmes 
leur en faciliter l'excution, en se bornant strictement aux
soins qui sont de leur ressort. Leur tche est facile; car,
quel que soit l'ordre des choses, pourvu qu'il soit bas sur
la vertu et la justice, elles sont sres de concourir  sa
dure, en ne sortant jamais du cercle que la nature a trac
autour d'elles; car, pour qu'un tout marche bien, il faut que
chaque partie reste  sa place."

Elise, je recueille bien le fruit d'avoir rempli mon devoir en
accompagnant M. d'Albe ici. Je m'y sens plus heureuse que je
ne l'ai jamais t; je n'prouve plus ces momens de tristesse
et de dgot dont tu t'inquitais quelquefois. Sans doute
c'tait le monde qui m'inspirait cet ennui profond, dont la
vue de la nature m'a gurie. Mon amie, rien ne peut me
convenir davantage que la vie de la campagne, au milieu d'une
nombreuse famille. Outre l'air de ressemblance avec les moeurs
antiques et patriarcales, que je compte bien pour quelque
chose, c'est l seulement qu'on peut retrouver cette
bienveillance douce et universelle que tu m'accusais de ne
point avoir, et dont les nombreuses runions d'hommes ont d
ncessairement faire perdre l'usage. Quand on n'a avec ses
semblables que des relations utiles, telles que le bien qu'on
peut leur faire, et les services qu'ils peuvent nous rendre,
une figure trangre annonce toujours un plaisir, et le coeur
s'ouvre pour la recevoir; mais lorsque, dans la socit, on se
voit entour d'une foule d'oisifs qui viennent nous accabler
de leur inutilit, qui, loin d'apprendre  bien employer le
temps, forcent  en faire un mauvais usage, il faut, si on ne
leur ressemble pas, tre avec eux ou froide ou fausse: et
c'est ainsi que la bienveillance s'teint dans le grand monde,
comme l'hospitalit dans les grandes villes.




LETTRE X.

CLAIRE A ELISE.


Ce matin on est venu m'veiller, avant cinq heures, pour aller
voir la bonne mre Franoise, qui avait une attaque
d'apoplexie. J'ai fait appeler sur-le-champ le chirurgien de
la maison, et nous avons t ensemble porter des secours 
cette pauvre femme. Peu  peu les symptmes sont devenus moins
alarmans, elle a repris connaissance; et son premier
mouvement, en me voyant auprs de son lit, a t de remercier
le ciel de lui avoir rendu une vie  laquelle sa bonne
matresse s'intressait. Nous avons vu qu'une des causes de
son accident venait d'avoir nglig la plaie de sa jambe; et
comme le chirurgien la blessait en y touchant, j'ai voulu la
nettoyer moi-mme. Pendant que j'en tais occupe, j'ai
entendu une exclamation; et, levant la tte, j'ai vu
Frdric... Frdric en extase: il revenait de la promenade,
et voyant du monde devant la chaumire, il y tait entr.
Depuis un moment il tait l; il contemplait, non plus sa
cousine, m'a-t-il dit, non plus une femme belle autant
qu'aimable, mais un ange! -- J'ai rougi, et de ce qu'il m'a
dit, et du ton qu'il y a mis, et peut-tre aussi du dsordre
de ma toilette; car, dans mon empressement  me rendre chez
Franoise, je n'avais eu que le temps de passer un jupon et de
jeter un chle sur mes paules; mes cheveux taient pars, mon
cou et mes bras nus. J'ai pri Frdric de se retirer; il a
obi, et je ne l'ai pas revu de toute la matine. Une heure
avant le dner, comme j'attendais du monde, je suis descendue
trs-pare, parce que je sais que cela plat  M. d'Albe;
aussi m'a-t-il trouve trs  son gr; et, s'adressant 
Frdric: "N'est-ce pas, mon ami, que cette robe sied bien 
ma femme, et qu'elle est charmante avec? -- Elle n'est que
jolie, a rpondu celui-ci, je l'ai vue cleste ce matin." M.
d'Albe a demand l'explication de ces mots: Frdric l'a
donne avec feu et enthousiasme. "Mon jeune ami, lui a dit mon
mari, quand vous connatrez mieux ma Claire, vous parlerez
plus simplement de ce qu'elle a fait aujourd'hui: s'tonne-t-on
de ce qu'on voit tous les jours? Frdric, contemplez bien
cette femme: pare de tous les charmes de la beaut, dans tout
l'clat de la jeunesse, elle s'est retire  la campagne,
seule avec un mari qui pourrait tre son aeul, occupe de ses
enfans, ne songeant qu' les rendre heureux par sa douceur et
sa tendresse, et rpandant sur tout un village son active
bienfaisance: voil quelle est ma compagne! qu'elle soit votre
amie, mon fils: parlez-lui avec confiance; recueillez dans son
me de quoi perfectionner la vtre; elle n'aime pas la vertu
mieux que moi, mais elle sait la rendre plus aimable." Pendant
ce discours, Frdric tait tomb dans une profonde rverie.
Mon mari ayant t appel par un ouvrier, je suis reste seule
avec Frdric; je me suis approche de lui: "A quoi pensez-vous
donc? lui ai-je demand." Il a tressailli, et prenant mes
deux mains en me regardant fixement, il a dit: "Dans les
premiers beaux jours de ma jeunesse, aussitt que l'ide du
bonheur eut fait palpiter mon sein, je me crai l'image d'une
femme telle qu'il la fallait  mon coeur. Cette chimre
enchanteresse m'accompagnait partout; je n'en trouvais le
modle nulle part, mais je viens de la reconnatre dans celle
que votre mari a peinte; il n'y manque qu'un trait: celle dont
je me forgeais l'ide ne pouvait tre heureuse qu'avec moi. -
Que dites-vous, Frdric? me suis-je crie vivement. -- Je
vous raconte mon erreur, a-t-il rpondu avec tranquillit;
j'avais cru jusqu' prsent qu'il ne pouvait y avoir qu'une
femme comme vous; sans doute je me suis tromp, car j'ai
besoin d'en trouver une qui vous ressemble." Tu vois, Elise,
que la fin de son discours a d loigner tout--fait les ides
que le commencement avait pu faire natre. Puiss-je,  mon
amie! lui aider  dcouvrir celle qu'il attend! celle qu'il
desire! elle sera heureuse, bien heureuse; car Frdric saura
aimer.

Il faut donc m'y rsigner, chre amie; encore six mois
d'absence! six mois loigne de toi! Que de temps perdu pour
le bonheur! Le bonheur, cet tre si fugitif que plusieurs le
croient chimrique, n'existe que par la runion de tous les
sentimens auxquels le coeur est accessible, et par la prsence
de ceux qui en sont les objets; un vide l'empche de natre,
l'absence d'un ami le dtruit. Aussi ne suis-je point
heureuse, Elise, car tu es loin de moi, et jamais mon coeur
n'eut plus besoin de t'aimer et de jouir de ta tendresse. Je
sais que si l'amiti t'appelle, le devoir te retient, et je
t'estime trop pour t'attendre; mais combien mes voeux aspirent
 ce moment qui, les accordant ensemble, te ramnera dans mes
bras! Il me serait si doux de pleurer avec toi; cela
soulagerait mon coeur d'un poids qui l'oppresse, et que je ne
puis dfinir. Adieu.




LETTRE XI.

CLAIRE A ELISE.


Tu me demandes si j'aurais t bien aise que mon mari et t
tmoin de ma dernire conversation avec Frdric? Assurment,
Elise, elle n'avait rien qui pt lui faire de la peine: cela
est si vrai, que je la lui ai raconte d'un bout  l'autre.
Peut-tre bien ne lui ai-je pas rendu tout--fait l'accent de
Frdric: mais qui le pourrait? M. d'Albe a mis  ce rcit
plus d'indiffrence que moi-mme; il n'y a vu que le signe
d'une tte exalte: et, a-t-il ajout, c'est le partage de la
jeunesse. "Mon ami, lui ai-je rpondu, je crois que Frdric
joint  une imagination ardente un coeur infiniment tendre. La
contemplation de la nature, la solitude de ce sjour, doivent
nourrir ses dispositions, et ds lors il serait peut-tre
ncessaire de les fixer. Puisque vous vous intressez  son
bonheur, ne pensez-vous pas qu'il serait  propos que
j'invitasse alternativement de jeunes personnes  venir passer
quelque temps avec moi? Ce n'est qu'ainsi qu'il pourra les
connatre, et choisir celle qui peut lui convenir. -- Bonne
Claire! a repris mon mari, toujours occupe des autres, mme 
vos propres dpens! car je suis sr, d'aprs vos gots et
l'ge de vos enfans, que la socit des jeunes personnes ne
doit point avoir d'attraits pour vous: mais n'importe, ma
bonne amie, je vous connais trop pour vous ter le plaisir de
faire du bien  mon lve; je crois d'ailleurs vos
observations  son gard trs-vraies, et vos projets trs-bien
conus. Voyons: qui inviterez-vous? "J'ai nomm Adle de
Raincy: elle a seize ans, elle est belle, remplie de talens;
je la demanderai pour un mois......." Je pense, mon Elise, que
ce plan, ainsi que ma confiance en M. d'Albe, rpondent aux
craintes bizarres que tu laisses percer dans ta lettre. Ne me
demande donc plus s'il est bien prudent,  mon ge, de
m'ensevelir  la campagne avec _cet aimable, cet intressant
jeune homme:_ ce serait outrager ton amie que d'en douter; ce
serait l'avilir que d'exiger d'elle des prcautions contre un
semblable danger. O il y a un crime, Elise, il ne peut y
avoir de danger pour moi, et il est des craintes que l'amiti
doit rougir de concevoir. Elise, Frdric est l'enfant adoptif
de mon mari; je suis la femme de son bienfaiteur: ce sont de
ces choses que la vertu grave en lettres de feu dans les mes
leves, et qu'elles n'oublient jamais. Adieu.




LETTRE XII.

CLAIRE A ELISE.


Il se peut, mon aimable amie, que j'aie appuy trop vivement
sur l'espce de soupon que tu m'as laiss entrevoir: mais que
veux-tu? il m'avait rvolte, et je n'adopte pas davantage
l'explication que tu lui donnes. Tu ne craignais que pour mon
repos, et non pour ma conduite, dis-tu? Eh bien! Elise, tu as
tort; il n'y a d'honntet que dans un coeur pur, et on doit
tout attendre de celle qui est capable d'un sentiment
criminel. Mais laissons cela; aussi bien j'ai honte de traiter
si long-temps un pareil sujet: et, pour te prouver que je ne
redoute point tes observations, je vais te parler de Frdric,
et te citer un trait qui, par rapport  lui, serait fait pour
appuyer tes remarques, si tu l'estimais assez peu pour y
persister.

En sortant de table j'ai suivi mon mari dans l'atelier, parce
qu'il voulait me montrer un modle de mcanique qu'il a
imagin, et qu'il doit faire excuter en grand. Je n'en avais
pas encore vu tous les dtails, lorsqu'il a t dtourn par
un ouvrier. Pendant qu'il lui parlait, un vieux bon-homme qui
portait un outil  la main, passe prs de moi, et casse par
mgarde une partie du modle. Frdric, qui prvoit la colre
de mon mari, s'lance prompt comme l'clair, arrache l'outil
des mains du vieillard, et par ce mouvement parat tre le
coupable. M. d'Albe se retourne au bruit; et, voyant son
modle bris, il accourt avec emportement, et fait tomber sur
Frdric tout le poids de sa colre. Celui-ci, trop vrai pour
se justifier d'une faute qu'il n'a pas faite, trop bon pour en
accuser un autre, gardait le silence, et ne souffrait que de
la peine de son bienfaiteur. Attendrie jusqu'aux larmes, je me
suis approche de mon mari. "Mon ami, lui ai-je dit, combien
vous affligez ce pauvre Frdric! On peut acheter un autre
modle, mais non un moment de peine caus  ce qu'on aime." En
disant ces mots, j'ai vu les yeux de Frdric attachs sur moi
avec une expression si tendre, que je n'ai pu continuer. Les
larmes m'ont gagne. A ce mme moment, le vieillard est venu
se jeter aux pieds de M. d'Albe. "Mon bon matre, lui a-t-il
dit, grondez-moi; le cher M. Frdric n'est pas coupable,
c'est pour me sauver de votre colre qu'il s'est jet devant
moi quand j'ai eu cass votre machine". Ces mots ont apais M.
d'Albe: il a relev le vieillard avec bont, et, prenant mon
bras et celui de Frdric, il nous a conduits dans le jardin.
Aprs un moment de silence il a serr la main de Frdric, en
lui disant: "Mon jeune ami, ce serait vous affliger que vous
faire des excuses sur ma violence; ainsi je n'en parlerai
point. Sachez du moins, a-t-il ajout, en me montrant, que
c'est  la douceur de cet ange que je dois de n'en plus avoir
que de rares et de courts accs. Quand j'ai pous Claire,
j'tais sujet  des emportemens terribles, qui loignaient de
moi mes serviteurs et mes amis; elle, sans les braver ni les
craindre, a toujours su les temprer. Au plus haut priode de
ma colre, elle savait me calmer d'un mot, m'attendrir d'un
regard, et me faire rougir de mes torts sans me les reprocher
jamais. Peu  peu l'influence de sa douceur s'est tendue
jusqu' moi, et ce n'est plus que rarement que je lui donne
sujet de me moins aimer: n'est-ce pas, ma Claire?" Je me suis
jete dans les bras de cet excellent homme, j'ai couvert son
visage de mes pleurs; il a continu en s'adressant toujours 
Frdric: "Mon ami, je crois tre ce qu'on appelle un bourru
bienfaisant; ces sortes de caractres paraissent meilleurs que
les autres, en ce que le passage de la rudesse  la bont
rehausse l'clat de celle-ci; mais, parce qu'elle frappe moins
quand elle est gale et permanente, est-ce une raison pour la
moins estimer? Voil pourtant comment on est injuste dans le
monde, et pourquoi on a cru quelquefois que mon coeur tait
meilleur encore que celui de Claire. -- Je crois avoir partag
cette injustice, lui a rpondu Frdric; mais j'en suis bien
revenu, et votre femme me parat ce qu'il y a de plus parfait
au monde. -- Mon fils! s'est cri M. d'Albe, puiss-je vous en
voir un jour une pareille, former moi-mme de si doux noeuds,
et couler ma vie entre des amis qui me la rendent si chre! Ne
nous quittez jamais, Frdric! votre socit est devenue un
besoin pour moi. -- Je le jure,  mon pre! a rpondu le jeune
homme avec vhmence, et en mettant un genou en terre; je le
jure  la face de ce ciel que ma bouche ne souilla jamais d'un
mensonge, et au nom de cette femme plus anglique que lui.....
Moi, vous quitter! Ah Dieu! Il me semble que, hors d'ici, il
n'y a plus que mort et nant. -- Quelle tte! s'est cri mon
mari." Ah! mon Elise, quel coeur!

Le soir, m'tant trouve seule avec Frdric, je ne sais
comment la conversation est tombe sur la scne de l'atelier.
"J'ai bien souffert de votre peine, lui ai-je dit. -- Je l'ai
vu, m'a-t-il rpondu, et de ce moment la mienne a disparu. -
Comment donc? -- Oui, l'ide que vous souffriez pour moi avait
quelque chose de plus doux que le plaisir mme; et puis, quand
avec un accent pntrant vous avez prononc mon nom: Pauvre
Frdric! disiez-vous; tenez, Claire, ce mot s'est crit dans
mon coeur, et je donnerais toutes les jouissances de ma vie
entire pour vous entendre encore: il n'y a que la peine de
mon pre qui a gt ce dlicieux moment."

Elise, je l'avoue, j'ai t mue: mais qu'en concluras-tu? Qui
sait mieux que toi combien l'amiti est loin d'tre un
sentiment froid! N'a-t-elle pas ses lans, ses transports?
Mais ils conservent leur physionomie, et quand on les confond
avec une sensation plus passionne, ce n'est pas la faute de
celui qui les sent, mais de celui qui les juge. Frdric
prouve de l'amiti pour la premire fois de sa vie, et doit
l'exprimer avec vivacit. Ne remarques-tu pas que l'image de
mon mari est toujours unie  la mienne dans son coeur? Quand
je le vois si tendre, si caressant auprs d'un homme de
soixante ans, quand je me rappelle les effusions que nous
prouvions toutes deux, puis-je m'tonner de la vive amiti de
Frdric pour moi? Dis, si tu veux, qu'il ne faut pas qu'il en
prouve, mais non qu'elle n'est pas ce qu'elle doit tre.

Ma petite Laure commence  courir toute seule; il n'y a rien
de joli comme les soins d'Adolphe envers elle; il la guide, la
soutient, carte tout ce qui peut la blesser, et perd, dans
cette intressante occupation, toute l'tourderie de son ge.
Adieu.




LETTRE XIII.

CLAIRE A ELISE.


Pourquoi donc, mon Elise, viens-tu, par des mots entrecoups,
par des phrases interrompues, jeter une sorte de poison sur
l'attachement qui m'unit  Frdric? Que n'es-tu tmoin de la
plupart de nos conversations, tu verrais que notre mutuelle
tendresse pour M. d'Albe est le noeud qui nous lie le plus
troitement, et que le soin de son bonheur est le sujet
inpuisable et chri qui nous attire sans cesse l'un vers
l'autre. J'ai pass la matine entire avec Frdric, et
durant ce long tte--tte, mon mari a t presque le seul
objet de notre entretien. C'est dans trois jours la fte de M.
d'Albe; j'ai fait prparer un petit thtre dans le pavillon
de la rivire, et je compte tablir un concert d'instrumens 
vent dans le bois de peupliers, o repose le tombeau de mon
pre. C'est l qu'ayant fait descendre ma harpe, ce matin, je
rptais la romance que j'ai compose pour mon mari. Frdric
est venu me joindre: ayant devin mon projet, il avait
travaill de son ct, et m'apportait un duo dont il a fait
les paroles et la musique. Aprs avoir chant ce morceau, que
j'ai trouv charmant, je lui ai communiqu mon ouvrage; il en
a t content: si M. d'Albe l'est aussi, jamais auteur n'aura
reu un prix plus flatteur et plus doux. Il commenait  faire
chaud; j'ai voulu rentrer, Frdric m'a retenue. Assis prs de
moi, il me regardait fixement, trop fixement: c'est l son
seul dfaut; car son regard a une expression qu'il est
difficile... j'ai presque dit dangereux de soutenir. Aprs un
moment de silence il a commenc ainsi: "Vous ne croiriez pas
que ce mme sujet qui vient de m'attendrir jusqu'aux larmes,
enfin que votre union avec M. d'Albe m'avait inspir, avant de
vous connatre, une forte prvention contre vous. Accoutum 
regarder l'amour comme le plus bel attribut de la jeunesse, il
me semblait qu'il n'y avait qu'une me froide ou intresse
qui et pu se rsoudre  former un lien dont la disproportion
des ges devait exclure ce sentiment. Ce n'tait point sans
rpugnance que je venais ici, parce que je me figurais trouver
une femme ambitieuse et dissimule; et, comme on m'avait
beaucoup vant votre beaut, je plaignais tendrement M.
d'Albe, que je supposais tre dupe de vos charmes. Pendant la
route que je fis avec lui, il ne cessa de m'entretenir de son
bonheur et de vos vertus. Je vis si clairement qu'il tait
heureux, qu'il fallut bien vous rendre justice; mais c'tait
comme malgr moi, mon coeur repoussait toujours une femme qui
avait fait voeu de vivre sans aimer, et rien ne put m'ter
l'ide que vous tiez raisonnable par froideur, et gnreuse
par ostentation. J'arrive, je vous vois, et toutes mes
prventions s'effacent. Jamais regard ne fut plus touchant,
jamais voix humaine ne m'avait paru si douce. Vos yeux, votre
accent, votre maintien, tout en vous respire la tendresse, et
cependant vous tes heureuse: M. d'Albe est l'objet constant
de vos soins; votre me semble avoir cr pour lui un
sentiment nouveau: ce n'est point l'amour, il serait ridicule;
ce n'est point l'amiti, elle n'a ni ce respect ni cette
dfrence; vous avez cherch dans tous les sentimens existans
ce que chacun pouvait offrir de mieux pour le bonheur de votre
poux, et vous en avez form un tout qu'il n'appartenait qu'
vous de connatre et de pratiquer. O aimable Claire! j'ignore
quel motif ou quelle circonstance vous a jete dans la route
o vous tes; mais il n'y avait que vous au monde qui pussiez
l'embellir ainsi." Il s'est tu, comme pour attendre ma
rponse; je me suis retourne, et, montrant l'urne de mon
pre: "Sous cette tombe sacre, lui ai-je dit, repose la
cendre du meilleur des pres. J'tais encore au berceau
lorsqu'il perdit ma mre; alors, consacrant tous ses soins 
mon ducation, il devint pour moi le prcepteur le plus
aimable et l'ami le plus tendre, et fit natre dans mon coeur
des sentimens si vifs, que je joignais pour lui,  toute la
tendresse filiale qu'inspire un pre, toute la vnration
qu'on a pour un dieu. Il me fut enlev comme j'entrais dans ma
quatorzime anne. Sentant sa fin approcher, effray de me
laisser sans appui, et n'estimant au monde que le seul M.
d'Albe, il me conjura de m'unir  lui avant sa mort. Je crus
que ce sacrifice la retarderait de quelques instans, je le
fis; je ne m'en suis jamais repentie. O mon pre! toi qui lis
dans l'me de ta fille, tu connais le voeu, l'unique voeu
qu'elle forme. Que le digne homme  qui tu l'as unie n'prouve
jamais une peine dont elle soit la cause, et elle aura vcu
heureuse..... -- Et moi aussi, s'est cri Frdric dans une
espce de transport, et moi aussi, mes voeux sont exaucs!
Chaque jour j'en formais pour le bonheur de mon pre. Mais que
peut-on demander pour celui qui possde Claire? Le ciel, par
un tel prsent, puisa sa munificence, il n'a plus rien 
donner..." Un moment de silence  succd; j'tais un peu
embarrasse; mes doigts, errant machinalement sur ma harpe,
rendaient quelques sons au hasard. Frdric m'a pris la main,
et la baisant avec respect: "Est-il vrai, est-il possible,
m'a-t-il dit, que vous consentiez  tre mon amie? Mon pre le
voudrait, le desire. De tous les bienfaits qu'il m'a
prodigus, c'est celui qui m'est le plus cher; pour la
premire fois seriez-vous moins gnreuse que lui?" Elise,
chre Elise, comment lui aurais-je refus un sentiment dont
mon coeur tait plein, et qu'il mrite si bien? Non, non, j'ai
d lui promettre de l'amiti, je l'ai fait avec ferveur. Eh!
qui peut y avoir plus de droit que lui? lui, dont tous les
penchans sont d'accord avec les miens, qui devine mes gots,
pressent ma pense, chrit et vnre le pre de mes enfans! Et
toi, mon Elise, toi la bien-aime de mon coeur, quand
viendras-tu, par ta prsence, me faire goter dans l'amiti
tout ce qu'elle peut donner de flicit! Que ce sentiment
cleste me tienne lieu de tous ceux auxquels j'ai renonc;
qu'il anime la nature; que je le retrouve partout. Je
l'couterai dans les sons que je rendrai, et leur vibration
aura son cho dans mon coeur: c'est lui qui fera couler mes
larmes, et lui seul qui les essuyera. Amiti, tu es tout! la
feuille qui voltige, la romance que je chante, la rose que je
cueille, le parfum qu'elle exhale. Je veux vivre pour toi, et
puiss-je mourir avec toi!




LETTRE XIV.

CLAIRE A ELISE.


Si mes deux dernires lettres ont ranim tes doutes, cousine,
j'espre que celle-ci les dtruira tout--fait. Adle de
Raincy est arrive depuis trois jours, et dj elle a fait une
assez vive impression sur Frdric. Je voulais lui laisser
ignorer qu'elle dt venir, afin de le surprendre, et j'ai
russi. Aussitt qu'Adle fut arrive, je la conduisis dans le
pavillon que baigne la rivire, et je fis appeler Frdric; il
accourut; mais, voyant Adle prs de moi, un cri lui chappe,
et la plus vive rougeur couvre son visage; il s'approche
pourtant, mais avec embarras, et son regard craintif et
curieux semblait lui dire: Etes-vous celle que j'attends?
Adle, par un souris malin, allait achever de le dconcerter,
lorsque j'ai dit en souriant: "Vous tes surpris, Frdric, de
me trouver avec une pareille compagne? -- Oui, m'a-t-il rpondu
en la regardant, j'ignorais qu'on pt tre aussi belle." Ce
compliment flatteur, et qui, dans la bouche de Frdric, avait
si peu l'air d'en tre un, a chang aussitt les dispositions
d'Adle; elle lui a jet un coup-d'oeil obligeant, en lui
faisant signe de s'asseoir auprs d'elle; il a obi avec
vivacit, et a commenc une conversation qui ne ressemble
gure, ou je suis bien trompe,  celle que cette jeune
personne entend tous les jours; aussi rpondait-elle fort peu;
mais son silence mme enchantait Frdric: il lui a paru une
preuve de modestie et de timidit, et c'est ce qui lui plat
par-dessus tout dans une jeune personne. Adle, de son ct,
me parat trs-dispose en sa faveur. L'admiration qu'elle lui
inspire la flatte, l'agrment de ses discours l'attire, et le
feu de son imagination l'amuse. D'ailleurs la figure de
Frdric est charmante; s'il n'a pas ce qu'on appelle de la
tournure, il a de la grce, de l'adresse et de l'agilit: tout
cela peut bien faire impression sur un coeur de seize ans.
Depuis un an que je n'avais vu Adle, elle est singulirement
embellie; ses yeux sont noirs, vifs et brillans; sa brune
chevelure tombe en anneaux sur un cou blouissant; je n'ai
point vu de plus belles dents ni des lvres si vermeilles, et,
sans tre amant ni pote, je dirai que la rose humide des
larmes de l'aurore n'a ni la fracheur ni l'clat de ses
joues; son teint est une fleur, son ensemble est une Grce. Il
est impossible, en la voyant, de ne pas tre frapp
d'admiration; aussi Frdric la quitte-t-il le moins qu'il
peut. Vient-il dans le salon, c'est toujours elle qu'il
regarde, c'est toujours  elle qu'il s'adresse. Il a laiss
bien loin toutes mes leons de politesse, et le sentiment qui
l'inspire lui en a plus appris en une heure que tous mes
conseils depuis trois mois. A la promenade, il est toujours
empress d'offrir son bras  Adle, de la soutenir si elle
saute un ruisseau, de ramasser un gant quand il tombe, car
c'est un moyen de toucher sa main, et cette main est si
blanche et si douce! Je ne sais si je me trompe, Elise, mais
il me semble que ce gant tombe bien souvent.

Ce matin, Adle examinait un portrait de Zeuxis qui est dans
le salon. "Cela est singulier, a-t-elle dit, de quelque ct
que je me mette, je vois toujours les yeux de Zeuxis qui me
regardent. -- Je le crois bien, a vivement rpondu Frdric, ne
cherchent-ils pas la plus belle?" Tu vois, mon amie, comment
le plus lger mouvement de prfrence forme promptement un
jeune homme, et j'espre que dsormais tu ne seras plus
inquite de son amiti pour moi. Ce mot amiti est mme trop
fort pour ce que je lui inspire; car, dans mes ides, l'amour
mme ne devrait pas faire ngliger l'amiti, et je ne puis me
dissimuler que je suis tout--fait oublie. Un seul mot
d'Adle, oui, un seul mot, j'en suis sre, ferait bientt
enfreindre cette promesse, jure si solennellement, de ne
jamais nous quitter. En vrit, Elise, je me blme de la
disposition que j'avais  m'attacher  Frdric. Quand une
fois le sort est fix comme le mien, aucune circonstance ne
pouvant changer les sentimens qu'on prouve, ils restent
toujours les mmes; mais lui, dans l'ge des passions, pouvant
tre entran, subjugu par elles, peut-on compter de sa part
sur un sentiment durable! Non, l'amiti serait bientt
sacrifie, et j'en ferais seule tous les frais. Malheur  moi,
alors! car, nous le savons, mon Elise, ce sentiment exige tout
ce qu'il donne. Puiss-je voir Frdric heureux! Mais
tranquillise-toi, cousine, il n'a pas besoin de moi pour
l'tre. Adieu.




LETTRE XV.

CLAIRE A ELISE.


Si je ne t'ai pas crit depuis prs de quinze jours, ma tendre
amie, c'est que j'ai t malade. En finissant ma dernire
lettre, je me sentais oppresse, triste, sans savoir pourquoi,
et faisant une trs-maussade compagnie  la vive et brillante
Adle. Je remettais chaque jour  t'crire,  cause de
l'abattement qui m'accablait; enfin la fivre m'a prise. J'ai
craint que le drangement de ma sant ne nuist  ma fille,
j'ai voulu la sevrer. Le mdecin, tout en convenant que je
faisais bien pour elle, m'a object que j'avais tort pour moi,
parce que dans un moment o les humeurs taient en mouvement,
le lait pouvait passer dans le sang et causer une rvolution
fcheuse. Mon mari a vivement appuy cet avis: j'ai persist
dans le mien. A la fin, il s'est emport, et m'a dit qu'il
voyait bien que je ne me souciais ni de son repos ni de son
bonheur, puisque je faisais si peu de cas de ma vie; qu'au
surplus il me dfendait de sevrer tout  coup. Je tenais ma
fille entre mes bras, je me suis approche de lui, et la
mettant dans les siens: "Cet enfant est  vous, mon ami, lui
ai-je dit, et vos droits sur elle sont aussi puissans que les
miens; mais oubliez-vous qu'en lui donnant la vie nous prmes
l'engagement sacr de lui sacrifier la ntre? et si nous la
perdons, croyez-vous pouvoir oublier que vous en serez la
cause, ni m'en consoler jamais? Par piti pour moi, pour vous-mme,
souvenez-vous que devant l'intrt de nos enfans le
ntre doit tre compt pour rien." Il m'a rendu ma fille.
"Claire, m'a-t-il dit, vous tes libre: malheur  qui pourrait
vous rsister!" J'ai promis  M. d'Albe de le ddommager de sa
condescendance, en usant de tous les mnagemens possibles, et
c'est ce que j'ai fait: aussi ma sant va-t-elle mieux, et
j'espre avant peu de jours tre tout--fait rtablie. Adle
me disait ce matin: "Je vois bien, madame d'Albe,  quel point
je suis loin de pouvoir faire encore une bonne mre; j'ai t
effraye l'autre jour des devoirs que vous vous tes imposs
envers vos enfans. Quoi! vous croyez leur devoir le sacrifice
de votre existence! J'ai t si surprise quand vous l'avez
dit, que j'ai t tente de vous croire folle.... -- Folle!
s'est cri Frdric; dites sublime, Mademoiselle. -- Vous ne
le croiriez pas, mon jeune ami, a interrompu M. d'Albe; mais
dans le monde ces deux mots sont presque synonymes; vous y
verrez tax de bizarre et d'esprit systmatique celui dont
l'me leve ddaigne de copier les copies qui l'entourent."

Cela est bien vrai, mon Elise! cette injustice est une suite
de ce petit esprit du monde, qui tend toujours  rabaisser les
autres pour les mettre  son niveau. Je me rappelle que dans
ces assembles insipides o l'oisivet enfante la mdisance,
et o la futilit parvient  tout desscher, j'ai souvent
pens que ce sot usage de s'asseoir en rond pour faire la
conversation tait la cause de tous nos torts et la source de
toutes nos sottises... Mais je sens ma tte trop faible pour
en crire davantage. Adieu, mon ange.




LETTRE XVI.

CLAIRE A ELISE.


Adle a voulu aller au bal ce soir, Frdric lui donne la
main, et mon mari leur sert de Mentor. Mes deux amis
desiraient bien rester avec moi, Frdric surtout a insist
auprs d'Adle pour l'empcher de me quitter. Il a voulu lui
faire sentir que, ne me portant pas bien, il tait peu dlicat
 elle de me laisser seule; mais l'amour de la danse a prvalu
sur toutes ses raisons, et elle a dclar que le bal tant son
unique passion, rien ne pouvait l'empcher d'y aller:
d'ailleurs, a-t-elle ajout avec un souris moqueur, vous savez
que Madame d'Albe n'aime pas qu'on se gne; et puis, comment
craindrions-nous qu'elle s'ennuie? ne la laissons-nous pas
avec ses enfans? Elle a appuy sur ce dernier mot avec une
sorte d'ironie. Frdric l'a regarde tristement. "Il est
vrai, a-t-il rpondu, c'est l son plus doux plaisir, et je
crois qu'il n'appartient pas  tout le monde de savoir
l'apprcier. Vous avez raison, Mademoiselle, il faut que
chacun prenne la place qui lui convient: celle de madame
d'Albe est d'tre adore en remplissant tous ses devoirs; la
vtre est d'blouir, et le bal doit tre votre triomphe."
Adle n'a vu qu'un loge de sa beaut dans cette phrase; j'y
ai dml autre chose. Je vois trop que malgr les charmes
sduisans d'Adle, si son me ne rpond pas  sa figure, elle
ne fixera pas Frdric. Cependant, que ne peut-on pas esprer
 son ge? Elise, je veux mettre tous mes soins  cacher des
dfauts que le temps peut corriger. Nous sommes invites dans
trois jours  un autre bal; si je n'y vais pas, Adle me
quittera encore, et Frdric ne lui pardonnera pas. Je suis
donc dcide  l'accompagner; d'ailleurs il est possible que
la danse et le monde me distraient d'une mlancolie qui me
poursuit et me domine de plus en plus. J'prouve une langueur,
une sorte de dgot qui dcolore toutes les actions de la vie.
Il me semble qu'elle ne vaut pas la peine que l'on se donne
pour la conserver. L'ennui d'agir est partout, le plaisir
d'avoir agi nulle part. Je sais que le bien qu'on fait aux
autres est une jouissance; mais je le dis plus que je ne le
sens, et si je n'tais souvent agite d'motions subites, je
croirais mon me prte  s'teindre. Je n'ai plus assez de vie
pour cette solitude absolue o il faut se suffire  soi-mme.
Pour la premire fois je sens le besoin d'un peu de socit,
et je regrette de n'avoir point t au bal. Adieu, la plume me
tombe des mains.




LETTRE XVII.

CLAIRE A ELISE.


Adle peint suprieurement pour son ge; elle a voulu faire
mon portrait, et j'y ai consenti avec plaisir, afin de
l'offrir  mon mari. Ce matin, comme elle y travaillait,
Frdric est venu nous joindre. Il a regard son ouvrage et a
lou son talent, mais avec un demi-sourire qui n'a point
chapp  Adle, et dont elle a demand l'explication. Sans
l'couter ni lui rpondre, il a continu  regarder le
portrait, et puis moi, et puis le portrait, ainsi
alternativement. Adle, impatiente, a voulu savoir ce qu'il
pensait. Enfin, aprs un long silence: "Ce n'est pas l madame
d'Albe, a-t-il dit, vous n'avez pas mme russi  rendre un de
ses momens. -- Comment donc, a interrompu Adle en rougissant,
qu'y trouvez-vous  redire? Ne reconnaissez-vous pas tous ses
traits? -- J'en conviens, tous ses traits y sont; si vous
n'avez vu que cela en la regardant, vous devez tre contente
de votre ouvrage. -- Que voulez-vous donc de plus? -- Ce que je
veux? qu'on reconnaisse qu'il est telle figure que l'art ne
rendra jamais, et qu'on sente du moins son insuffisance. Ces
beaux cheveux blonds, quoique touchs avec habilet, n'offrent
ni le brillant, ni la finesse, ni les ondulations des siens.
Je ne vois point sur cette peau blanche et fine reflter le
coloris du sang ni le duvet dlicat qui la couvre. Ce teint
uniforme ne rappellera jamais celui dont les couleurs varient
comme la pense. C'est bien le bleu cleste de ses yeux; mais
je n'y vois que leur couleur: c'est leur regard qu'il fallait
rendre. Cette bouche est frache et voluptueuse comme la
sienne; mais ce sourire est ternel; j'attends en vain
l'expression qui le suit. Ces mouvemens nobles, gracieux,
enchanteurs, qui se dploient dans ses moindres gestes, sont
enchans et immobiles.... Non, non, des traits sans vie ne
rendront jamais Claire; et l o je ne vois point d'me, je ne
puis la reconnatre. -- H bien! lui a dit Adle avec dpit,
chargez-vous de la peindre, pour moi je ne m'en mle plus."
Alors, jetant brusquement ses pinceaux, elle s'est leve et
est sortie avec humeur. Frdric l'a suivie des yeux d'un air
surpris; et puis, laissant chapper un soupir, il a dit: "Dans
quelle erreur n'ai-je pas t en la voyant si belle! J'avais
cru que cette femme devait avoir quelque ressemblance avec
vous; mais pour mon malheur, mon ternel malheur, je le vois
trop, vous tes unique..." Je ne puis te dire, Elise, quel mal
ces mots m'ont fait; cependant, me remettant de mon trouble,
je me suis hte de rpondre. "Frdric, ai-je dit, gardez-vous
de porter un jugement prcipit, et de vous laisser
atteindre par des prventions qui pourraient nuire au bonheur
qui vous est peut-tre destin. Parce qu'Adle n'est pas en
tout semblable  la chimre que vous vous tes faite,
devez-vous fermer les yeux sur ce qu'elle vaut? Ne savez-vous pas,
d'ailleurs, combien on peut changer? Croyez que telle personne
qui vous plat quand elle est forme, vous aurait peut-tre
paru insupportable quelques annes auparavant? Vous voulez
toujours comparer: mais parce que le bouton n'a pas le parfum
de la fleur entirement close, oubliez-vous qu'il l'aura un
jour, et mille fois plus doux peut-tre? Frdric, pntrez-vous
bien que dans celle que vous devez choisir, dans celle
dont l'ge doit tre en proportion avec le vtre, vous ne
pouvez trouver ni des qualits compltes ni des vertus
exerces: un coeur aimant est tout ce que vous devez chercher;
un penchant au bien, tout ce que vous devez vouloir: quand
mme il serait obscurci par de lgers travers, faudrait-il
donc se rebuter? De mme qu'il est peu de matins sans nuages,
on ne voit gure d'adolescence sans dfauts; mais elle s'en
dgage tous les jours, surtout quand elle est guide par une
main aime. C'est  vous qu'appartiendra ce soin touchant;
c'est  vous  former celle qui vous est destine, et vous ne
pourrez y russir qu'en la choisissant dans l'ge o l'on peut
l'tre encore. Mais,  Frdric! ai-je ajout avec solennit,
au nom de votre repos, gardez-vous bien de lever les yeux sur
toute autre." En disant ces mots, je suis sortie de la chambre
sans attendre sa rponse.

Elise, je n'ose te dire tout ce que je crains; mais l'air de
Frdric m'a fait frmir: s'il tait possible...! Mais non, je
me trompe assurment; inquite de tes craintes, influence par
tes soupons, je vois dj l'expression d'un sentiment
coupable o il n'y a que celle de l'amiti, mais ardente, mais
passionne, telle que doit l'prouver une me neuve et
enthousiaste. Nanmoins, je vais l'examiner avec soin; et
quant  moi,  mon unique amie! bannis ton injurieuse
inquitude, fie-toi  ce coeur qui a besoin, pour respirer 
son aise, de n'avoir aucun reproche  se faire, et  qui le
contentement de lui-mme est aussi ncessaire que ton amiti.




LETTRE XVIII.

CLAIRE A ELISE.


Elise, comment te peindre mon agitation et mon dsespoir? C'en
est fait, je n'en puis plus douter, Frdric m'aime. Sens-tu
tout ce que ce mot a d'affreux dans notre position? Malheureux
Frdric! mon coeur se serre, et je ne puis verser une larme.
Ah dieu! pourquoi l'avoir appel ici? Je le connais, mon amie,
il aime, et ce sera pour la vie; il tranera ternellement le
trait dont il est dchir, et c'est moi qui cause sa peine!
Ah! je le sens: il est des douleurs au-dessus des forces
humaines. Comment te dire tout cela? comment rappeler mes
ides? dans le trouble qui m'agite, je n'en puis retrouver
aucune. Chre, chre Elise, que n'es-tu ici, je pourrais
pleurer sur ton sein!

Aujourd'hui,  peine avons-nous eu dn, que mon mari a
propos une promenade dans les vastes prairies qu'arrose la
Loire. Je l'ai accepte avec empressement; Adle, d'assez
mauvaise grce, car elle n'aime point  marcher; mais
n'importe, j'ai d ne pas consulter son got quand il
s'agissait du plaisir de mon mari. J'ai pris mon fils avec
moi, et Frdric nous a accompagns. Le temps tait superbe;
les prairies, fraches, mailles, remplies de nombreux
troupeaux, offraient le paysage le plus charmant; je le
contemplais en silence, en suivant doucement le cours de la
rivire, quand un bruit extraordinaire est venu m'arracher 
mes rveries. Je me retourne:  Dieu! un taureau chapp,
furieux, qui accourait vers nous, vers mon fils! Je m'lance
au-devant de lui, je couvre Adolphe de mon corps. Mon action,
mes cris effraient l'animal; il se retourne, et va fondre sur
un pauvre vieillard. Enfin, mon mari aussi allait tre sa
victime, si Frdric, prompt comme l'clair, n'et hasard sa
vie pour le sauver. D'une main vigoureuse il saisit l'animal
par les cornes: ils se dbattent; cette lutte donne le temps
aux bergers d'arriver; ils accourent, le taureau est terrass:
il tombe! Alors seulement j'entends les cris d'Adle et ceux
du malheureux vieillard; j'accours  celui-ci: son sang
coulait d'une pouvantable blessure; je l'tanche avec mon
mouchoir: j'appelle Adle pour me donner le sien; elle me
l'envoie par Frdric, en ajoutant qu'elle n'approchera pas,
que le sang lui fait horreur, et qu'elle veut retourner  la
maison. "Quoi! sans avoir secouru ce malheureux, lui dit
Frdric? -- N'y a-t-il pas assez de monde ici, rpond-elle?
Pour moi, je n'ai pas la force de supporter la vue d'une
plaie; j'ai besoin de respirer des sels pour calmer la
violente frayeur que j'ai prouve; et si je reste un moment
de plus ici, je suis sre de me trouver mal." Pendant qu'elle
parlait, le pauvre vieillard gmissait sur le sort de sa femme
et de ses enfans que sa mort allait rduire  la mendicit.
Entrane par le desir de consoler cette malheureuse famille,
j'ai pri mon mari de ramener Adle et Adolphe  la maison, et
de m'envoyer tout de suite le chirurgien de l'hospice dans le
village que le vieillard m'indiquait, et o Frdric et moi
allions nous charger de le faire conduire. "Quoi! vous restez
ici, M Frdric? lui a dit Adle d'un air chagrin. -- Si je
reste! a-t-il rpondu d'un ton terrible, et qui m'a remue
jusqu'au fond de l'me.... allez, Mademoiselle, a-t-il ajout
plus doucement, allez vous reposer, ce n'est point ici votre
place." Elle est partie avec M. d'Albe. Deux bergers nous ont
aids  faire un brancard, ils y ont plac le pauvre
vieillard, que nous avons conduit dans sa chaumire,  une
lieue de l. Ah! mon Elise, quel spectacle que celui de cette
famille plore! quels cris dchirans en voyant un pre, un
mari dans cet tat! J'ai press ces infortuns sur mon sein;
j'ai ml mes larmes aux leurs; je leur ai promis secours et
protection, et mes efforts ont russi  calmer leur douleur.
Le chirurgien est arriv au bout d'une heure; il a mis un
appareil sur la blessure, et a assur qu'elle n'tait pas
mortelle. Je l'ai pri de passer la nuit auprs du malade, et
j'ai promis de revenir les visiter le lendemain. Alors, comme
il commenait  faire nuit, j'ai craint que mon mari ne ft
inquiet, et nous avons quitt ces bonnes gens, Frdric et
moi, combls de leurs bndictions.

Le coeur plein de toutes les motions que j'avais prouves,
je marchais en silence, et en me retraant le dvouement
hroque avec lequel Frdric s'tait presque expos  une
mort certaine pour sauver son pre: j'ai jet les yeux sur
lui; la lune clairait doucement son visage, je l'ai vu baign
de larmes. Attendrie, je me suis approche, mon bras s'est
appuy sur le sien, il l'a press avec violence contre son
coeur: ce mouvement a fait palpiter le mien. "Claire, Claire,
a-t-il dit d'une voix touffe, que ne puis-je payer de toute
ma vie la prolongation de cet instant! je la sens l contre
mon coeur, celle qui le remplit en entier; je la vois, je la
presse." En effet, j'tais presque dans ses bras. "Ecoute, a-t-il
ajout dans une espce de dlire, si tu n'es pas un ange
qu'il faille adorer, et que le ciel ait prt pour quelques
instans  la terre; si tu es rellement une crature humaine,
dis-moi pourquoi toi seule as reu cette me, ce regard qui la
peint, ce torrent de charmes et de vertus qui te rendent
l'objet de mon idoltrie?... Claire, j'ignore si je t'offense;
mais comme ma vie est passe dans ton sang, et que je n'existe
plus que par ta volont, si je suis coupable, dis-moi:
Frdric, meurs, et tu me verras expirer  tes pieds." Il y
tait tomb en effet; son front tait brlant, son regard
gar. Non, je ne peindrai pas ce que j'prouvais: la piti,
l'motion, l'image de l'amour enfin, tel que j'tais peut-tre
destine  le sentir, tout cela est entr trop avant dans mon
coeur; je ne me soutenais plus qu' peine, et me laissant
aller sur un vieux tronc d'arbre dpouill: "Frdric, lui
ai-je dit, cher Frdric, revenez  vous, reprenez votre raison,
voulez-vous affliger votre amie?" Il a relev sa tte; il l'a
appuye sur mes genoux: Elise, je crois que je l'ai presse,
car il s'est cri aussitt: "O Claire! que je sente encore ce
mouvement de ta main adore qui me rapproche de ton sein; il a
port l'ivresse dans le mien!" En disant cela, il m'a enlace
entre ses bras, ma tte est tombe sur son paule, un dluge
de larmes a t ma rponse; l'tat de ce malheureux
m'inspirait une piti si vive!... Ah! quand on est la cause
d'une pareille douleur, et que c'est un ami qui souffre, dis,
Elise, n'a-t-on pas une excuse pour la faiblesse que j'ai
montre?..... J'tais si prs de lui.... J'ai senti
l'impression de ses lvres qui recueillaient mes larmes. A
cette sensation si nouvelle, j'ai frmi, et repoussant
Frdric avec force: "Malheureux! me suis-je crie, oublies-tu
que ton bienfaiteur, que ton pre est l'poux de celle que
tu oses aimer! Tu serais un perfide, toi!  Frdric! reviens
 toi, la trahison n'est pas faite pour ton noble coeur."
Alors, se levant vivement et me fixant avec effroi: "Qu'as-tu
dit? ah! qu'as-tu dit, inconcevable Claire? j'avais oubli
l'univers prs de toi; mais tes mots, comme un coup de foudre,
me montrent mon devoir et mon crime. Adieu, je vais te fuir,
adieu: ce moment est le dernier qui nous verra ensemble.
Claire, Claire, adieu!...." Il m'a quitte. Effraye de son
dessein, je l'ai rappel d'un ton douloureux; il m'a entendue,
il est revenu. "Ecoutez, lui ai-je dit: Le digne homme dont
vous avez trahi la confiance ignore vos torts; s'il les
souponnait jamais, son repos serait dtruit; Frdric, vous
n'avez qu'un moyen de les rparer, c'est d'anantir le
sentiment qui l'offense. Si vous fuyez, que croira-t-il? Que
vous tes un perfide ou un ingrat; vous, son enfant! son ami!
Non, non, il faut se taire, il faut dissimuler enfin; c'est un
supplice affreux, je le sais, mais c'est au coupable  le
souffrir; il doit expier sa faute en en portant seul tout le
poids...." Frdric ne rpondait point, il semblait ptrifi;
tout  coup un bruit de chevaux s'est fait entendre, j'ai
reconnu la voiture que M. d'Albe envoyait au-devant de moi.
"Frdric, ai-je dit, voil du monde, si la vertu vit encore
dans votre me, si le repos de votre pre vous est cher; si
vous attachez quelque prix  mon estime, ni vos discours, ni
votre maintien, ni vos regards ne dcleront votre
garement....." Il ne rpondait point; toujours immobile, il
semblait que la vie l'et abandonn: la voiture avanait
toujours; je n'avais plus qu'un moment, dj j'entendais la
voix de M. d'Albe; alors, me rapprochant de Frdric: "Parle
donc, malheureux, lui ai-je dit; veux-tu me faire mourir?...."
Il a tressailli.... "Claire, a-t-il rpondu, tu le veux, tu
l'ordonnes, tu seras obie; du moins pourras-tu juger de ton
pouvoir sur moi." Comme il prononait ces mots, mes gens
m'avaient reconnue, et la voiture s'est arrte: mon mari est
descendu. "J'tais bien inquiet, m'a-t-il dit; mes amis, vous
avez tard bien long-temps; si la bienfaisance n'tait pas
votre excuse, je ne vous pardonnerais pas d'avoir oubli que
je vous attendais ". Sens-tu, Elise, tout ce que ce reproche
avait de dchirant dans un pareil instant? Il m'a atterre;
mais Frdric.... O amour! quelle est donc ta puissance! Ce
Frdric si franc, si ouvert,  qui, jusqu' ce jour, la
feinte fut toujours trangre, le voil chang; un mot, un
ordre a produit ce miracle! Il rpond d'un air tranquille,
mais pntr: "Vous avez raison, mon pre, nous avons bien des
torts; mais ce seront les derniers, je vous le jure: au reste,
c'est moi seul qui ai t entran, votre femme ne vous a
point oubli. -- Vous vous vantez, Frdric, a rpondu M.
d'Albe; je connais le coeur de Claire sur ce sujet, il tait
aussi entran que le vtre; et si elle a pens plus tt 
moi, c'est qu'elle me doit davantage: n'est-ce pas, bonne
Claire?...." Elise, je ne pouvais rpondre; jamais, non jamais
je n'ai tant souffert: serais-je donc coupable? Nous avons
remont en voiture; en arrivant j'ai demand la permission de
me retirer. Ah! je ne feignais pas en disant que j'avais
besoin de repos! Dis, Elise, pourquoi dois-je porter la
punition d'une faute dont je ne suis point complice? Quand
j'ai exig de Frdric qu'il tt la vrit, je ne savais pas
tout ce qu'il en cote pour la dguiser. Je crains les regards
de mon mari, de cet ami que j'aime, et que mon coeur n'a pas
trahi; car le ciel m'est tmoin que l'amiti seule m'intresse
au sort de Frdric. Je crains qu'il ne m'interroge, qu'il ne
me pntre; le moindre soupon qu'il concevrait  cet gard me
fait trembler; le bonheur de sa vie entire serait dtruit; il
faudrait loigner ce Frdric dont l'esprit et la socit
rpandent tant de charmes sur ses jours; il faudrait cesser
d'aimer le fils de son adoption; il faudrait jeter dans le
vague du monde l'orphelin qu'il a promis de protger; il lui
semblerait entendre sa mre lui crier d'une voix plaintive:
"Tu t'tais charg du sort de mon fils; cette esprance
m'avait fait descendre en paix dans la tombe, et tu le chasses
de chez toi, sans ressources, sans appui, consum d'un amour
sans espoir! Regarde-le, il va mourir: est-ce donc ainsi que
tu remplis tes sermens?" Elise, mon mari ne soutiendra jamais
une pareille image. Plutt que d'tre parjure  sa foi, il
garderait Frdric auprs de lui; mais alors plus de paix: la
cruelle dfiance empoisonnerait chaque geste, chaque regard;
le moindre mot serait interprt, et l'union domestique 
jamais trouble. Moi-mme serais-je  l'abri de ses soupons?
Hlas! tu sais combien il a dout long-temps que je puisse
l'aimer. Enfin, aprs sept annes de soins, j'tais parvenue 
lui inspirer une confiance entire  cet gard: qui sait si
cet vnement ne la dtruirait pas entirement? Tant de
rapports entre Frdric et moi, tant de conformit dans les
gots et les opinions, il ne croira jamais qu'une me neuve 
l'amour comme la mienne, ait pu voir avec indiffrence celui
que j'inspire  un tre si aimable.... Il doutera du moins; je
verrais cet homme respectable en proie aux soupons! ce
visage, image du calme et de la satisfaction, serait sillonn
par l'inquitude et les soucis! elle s'vanouirait, cette
flicit que je me promettais  le voir heureux par moi
jusqu' mon dernier jour! Non, Elise, non, je sens qu'en
achetant son repos au prix d'une dissimulation continuelle,
c'est plus que le payer de ma vie; mais il n'est point de
sacrifices auxquels je ne doive me rsoudre pour lui. Que
Frdric cherche un prtexte de s'loigner, me diras-tu; mais
comment en trouver un? Tu sais qu' l'exception de M. d'Albe,
la mre de Frdric tait brouille avec tous ses autres
parens, et que son pre tait un tranger. Il n'a donc de
famille que nous, de ressource que nous, d'amis que nous;
quelle raison allguer pour un pareil dpart, surtout au
moment o il vient d'tre charg presque seul de la direction
de l'tablissement de M. d'Albe? Que veux-tu que pense celui-ci?
Il le croira fou ou ingrat; il m'en parlera sans cesse:
que lui rpondrai-je? Ou plutt il souponnera la vrit; il
connat trop Frdric pour ignorer que la crainte de nuire 
son bienfaiteur est le seul motif capable de l'loigner de cet
asile: mais du moment que les soupons seront veills sur
lui, ils le seront aussi sur moi; il se rappellera mon
trouble; je ne pourrai plus tre triste impunment, et ds
lors toutes mes craintes seront ralises. Non, non, que
Frdric reste et qu'il se taise; j'viterai soigneusement
d'tre seule avec lui, et quand je m'y trouverai malgr moi,
mon extrme froideur lui tera tout espoir d'en profiter. Mais
crois-tu qu'il le desire? Ah! mon amie, si tu connaissais
comme moi l'me de Frdric, tu saurais que si la violence des
passions l'a subjugue un moment, elle est trop noble pour y
persister.

Pourquoi le ciel injuste l'a-t-il pouss vers une femme qui ne
s'appartient pas? Sans doute que celle qui et t libre de
faire son bonheur, et t trop heureuse.... Mais je ne sais
pas ce que je dis; pardonne, Elise, ma tte n'est point  moi;
l'image de ce malheureux me poursuit; j'entends encore ses
accens, ils retentissent dans mon coeur. Hlas! si sa peine
venait d'une autre cause, l'humanit m'ordonnerait de
l'adoucir par toute la tendresse que permet l'amiti. Et parce
que c'est moi qu'il aime, parce que c'est moi qui le fais
souffrir, il faut que je sois dure et barbare envers lui!
Combien une pareille conduite choque les lois ternelles de la
justice et de la vrit!.... Ecris-moi, Elise, guide-moi, je
ne sais que vouloir; je ne sais que rsoudre, je me sens
malade, je ne quitterai point ma chambre. Adieu.




LETTRE XIX.

CLAIRE A ELISE.


Je n'ai point sorti encore de mon appartement, l'ide de voir
Frdric me fait frmir. J'ai dit que j'tais malade, je le
suis en effet; ma main tremble en t'crivant, et je ne puis
calmer l'agitation de mes esprits. Qu'est-ce donc que ce
terrible sentiment d'amour, si sa vue, si la piti qu'il
inspire, jettent dans l'tat o je suis? Ah! combien je bnis
le ciel de m'avoir garantie de son pouvoir! Va, mon amie,
c'est bien  prsent que je suis sre d'tre toujours
indiffrente; je l'tais moins quand je croyais que les
passions pouvaient tre une source de flicit; mais  prsent
que j'ai vu avec quelle violence elles entranent  la folie
et au crime, j'en ai un effroi qui te rpond de moi pour la
vie.

Elise,  mon Elise! c'est lui, je l'ai vu, il vient
d'entr'ouvrir la porte, il a jet un billet et s'est retir
avec prcipitation; son regard suppliant me disait: _lisez_.
Mais le dois-je? je n'ose ramasser ce papier.... Cependant si
on venait, qu'on le vt.... Je l'ai lu. Ah! mon amie, voil
les premires larmes que j'ai verses depuis hier; j'en ai
inond ce billet, je vais tcher de le transcrire.


FREDERIC A CLAIRE.

"Pourquoi vous cacher? pourquoi fuir le jour? c'est  moi d'en
avoir horreur: vous! vous tes aussi pure que lui."



Adieu, Elise, j'entends mon mari, je vais m'entourer de mes
enfans; je ne sais si je rpondrai, je ne sais ce que je
rpondrai. Non, il vaut mieux se taire. Adieu.



BILLET.
FREDERIC A CLAIRE.

Vous m'vitez, je le vois; vous tes malade, j'en suis cause;
je dissimule avec un pre que j'aime, j'offense dans mon coeur
le bienfaiteur qui m'accable de ses bonts: Claire, le ciel ne
m'a pas donn assez de courage pour de pareils maux.



BILLET.
CLAIRE A FREDERIC.

Qu'osez-vous me faire entendre, malheureux! une faiblesse nous
a mis sur le bord de l'abme, une lchet peut nous y plonger:
vous aurai-je trop estim, en supposant que vous pouviez
rparer vos torts; et ne ferez-vous rien pour moi?



BILLET.
FREDERIC A CLAIRE.

Je ne suis pas matre de mon amour, je le suis de ma vie; je
ne puis cesser de vous offenser qu'en cessant d'exister,
chaque battement de mon coeur est un crime, laissez-moi
mourir.



BILLET.
CLAIRE A FREDERIC.

Non, on n'est pas matre de sa vie quand celle d'un autre y
est attache. Malheureux! frmis du coup que tu veux porter,
il ne t'atteindrait pas seul.



BILLET.
FREDERIC A CLAIRE.

Je ne rsiste point.... Le ton de votre billet, ce que j'y ai
cru voir... Ah! Claire, s'il tait possible..... Puisque vous
persistez  ne point me voir seule, permettez du moins que
j'crive pour m'expliquer, peut-tre vous paratrai-je alors
moins coupable. Demain matin, quand il me sera permis d'entrer
chez vous pour savoir de vos nouvelles, daignez recevoir ma
lettre.




LETTRE XX.

FREDERIC A CLAIRE.


Dans l'abme de misre o je suis descendu, s'il est un lien
qui puisse me rattacher  la vie, je le trouve dans l'espoir
de regagner votre estime; en vous montrant mon coeur tel qu'il
fut, tel qu'il est anim par vous, peut-tre ne rougirez-vous
pas de l'autel o vous serez adore jusqu' mon dernier jour.

Vous le savez, Claire, je fus lev par une mre qui s'tait
marie malgr le voeu de toute sa famille; l'amour seul avait
rempli sa vie, et elle me fit passer son me avec son lait.
Sans cesse elle me parlait de mon pre, du bonheur d'un
attachement mutuel: je fus tmoin du charme de leur union, et
de l'excessive douleur de ma mre, lors de la mort de son
mari, douleur qui, la consumant peu  peu, la fit prir elle-mme
quelques annes aprs.

Toutes ces images me disposrent de bonne heure  la
tendresse, j'y fus encore excit par l'habitation des
montagnes. C'est dans ces pays sauvages et sublimes que
l'imagination s'exalte et allume dans le coeur un feu qui
finit par le dvorer; c'est l que je me crai un fantme
auquel je me plaisais  rendre une sorte de culte: souvent,
aprs avoir gravi une de ces hauteurs imposantes o la vue
plane sur l'immensit. Elle est l, m'criai-je, dans une
douce extase, celle que le ciel destine  faire la flicit de
ma vie! Peut-tre mes yeux sont-ils tourns vers le lieu o
elle embellit pour mon bonheur; peut-tre que, dans ce mme
instant o je l'appelle, elle songe  celui qu'elle doit
aimer: alors je lui donnais des traits; je la douais de toutes
les vertus; je runissais sur un seul tre toutes les
qualits, tous les agrmens dont la socit et les livres
m'avaient offert l'ide; enfin, puisant sur lui tout ce que
la nature a d'aimable, et tout ce que mon coeur pouvait aimer,
j'imaginai Claire!.... Mais non, ce regard, le plus puissant
de tes charmes, ce regard que rien ne peut peindre ni dfinir,
il n'appartenait qu' toi de le possder: l'imagination mme
ne pouvait aller jusque-l.

Ma mre avait grav dans mon me les plus saints prceptes de
morale et le plus profond respect pour les noeuds sacrs du
mariage: aussi, en arrivant ici, combien j'tais loin de
penser qu'une femme marie, que la femme de mon bienfaiteur,
pt tre un objet dangereux pour moi! J'tais d'autant moins
sur mes gardes, que, quoique votre premier regard et fait
vanouir toutes mes prventions, et que je vous eusse trouve
charmante, un souris fin, j'ai presque dit malin, qui effleure
souvent vos lvres, me faisait douter de l'excellence de votre
coeur. Aussi n'avez-vous pas oubli peut-tre que, dans ce
temps-l j'osai vous dire plus d'une fois que votre mari
m'tait plus cher que vous, ce n'est pas que je n'prouvasse
ds lors une sorte de contradiction entre ma raison et mon
coeur, et dont je m'tonnais moi-mme, parce qu'elle m'avait
toujours t trangre. Je ne m'expliquai point comment,
aimant votre mari davantage, je me sentais plus attir vers
vous; mais  force de m'interroger  cet gard, je finis par
me dire, que, comme vous tiez plus aimable, il tait tout
simple que je prfrasse votre conversation  la sienne,
quoiqu'au fond je lui fusse plus rellement attach. Peu  peu
je dcouvris en vous, non pas plus de bont que dans M.
d'Albe, nul tre ne peut aller plus loin que lui sur ce point,
mais une me plus leve, plus tendre et plus dlicate; je
vous vis alternativement douce, sublime, touchante,
irrsistible: tout ce qu'il y a de beau et de grand vous est
si naturel, qu'il faut vous voir de prs pour vous apprcier,
et la simplicit avec laquelle vous exercez les vertus les
plus difficiles, les ferait paratre des qualits ordinaires
aux yeux d'un observateur peu attentif. Ds lors je ne cessai
plus de vous contempler; je m'enorgueillissais de mon
admiration, je la regardais comme le premier des devoirs,
puisque c'tait la vertu qui me l'inspirait; et, tandis que je
ne croyais n'aimer qu'elle en vous, je m'enivrais de tous les
poisons de l'amour. Claire, je l'avoue, dans ce temps-l, je
sentis plusieurs fois prs de vous des impressions si vives,
qu'elles auraient pu m'clairer; mais vous ignorez sans doute
combien on est habile  se tromper soi-mme, quand on pressent
que la vrit nous arrachera  ce qui nous plat; un instinct
incomprhensible donne une subtilit  notre esprit qu'il
avait ignore jusque alors:  l'aide des sophismes les plus
adroits, il blouit la raison et subjugue la conscience.
Cependant la mienne me parlait encore; j'prouvais un
mcontentement intrieur, un malaise confus, dont je ne
voulais pas voir la vritable cause: ce fut sans doute le
motif secret de la joie que je sentis  l'arrive de
mademoiselle de Raincy; en la voyant brillante de tous vos
charmes, je lui prtai toutes vos vertus, et je me crus sauv.
Je fus plusieurs jours sduit par sa figure; elle est plus
rgulirement belle que vous; j'osai vous comparer.... Ah!
Claire, si la terre n'a rien de plus beau qu'Adle, le ciel
seul peut m'offrir votre modle!

Vous m'estimez assez, j'espre, pour penser qu'il ne me fallut
pas long-temps pour mesurer la distance qui spare vos
caractres; je me rappelle qu'un jour o vous me ftes son
loge, en me laissant entrevoir le dessein de nous unir, je
fus humili que vous pussiez penser qu'aprs vous avoir connue
je pusse me contenter d'Adle, et que vous m'estimassiez assez
peu pour croire que si la beaut pouvait m'mouvoir, il ne me
fallt pas autre chose pour me fixer. O Claire! m'criai-je
souvent en m'adressant  votre image, si vous voulez qu'on
puisse aimer une autre femme que vous, cessez d'tre le
parfait modle qu'elles devraient toutes imiter: ne nous
montrez plus qu'elles peuvent unir l'esprit  la franchise,
l'activit  la douceur, et remplir avec dignit tous les
petits devoirs auxquels leur sexe et leur sort les
assujettissent.... Claire, je ne m'avouais point encore que je
vous aimais; mais souvent, lorsqu'attir vers vous par mon
coeur, encourag par la touchante expression de votre amiti,
je me sentais prt  vous serrer dans mes bras, par un
mouvement dont je ne me rendais pas compte, je m'loignais
avec effort, je n'osais ni vous regarder, ni toucher votre
main, je repoussais mme jusqu' l'impression de votre
vtement; enfin, je faisais par instinct ce que j'aurais d
faire par raison. Cependant un jour.... Claire, oserai-je vous
le dire? un jour vous me prites de dnouer les rubans de
votre voile; en y travaillant, mes yeux fixrent vos charmes,
un mouvement plus prompt que la pense m'attira, j'osai porter
mes lvres sur votre cou: je tenais Adolphe entre mes bras,
vous crtes que c'tait lui, je ne vous dtrompai pas, mais
j'emportai un trouble dvorant, une agitation tumultueuse;
j'entrevis la vrit, et j'eus horreur de moi-mme.

Enfin ce jour, ce jour fatal o ma lche faiblesse vous a
appris ce que vous n'auriez jamais d entendre, combien
j'tais loign de penser qu'il dt finir ainsi! Ds le matin
j'avais t parcourir la campagne, et, m'levant avec une
pit sincre vers l'auteur de mon tre, je l'avais conjur de
me garantir d'une sduction dont la cause tait si belle et
l'effet si funeste. Ces lans religieux me rendirent la paix;
il me sembla que Dieu venait de se placer entre nous deux, et
j'osai me rapprocher de vous.

De mme qu'un calme parfait est souvent le prcurseur des plus
violentes temptes, un repos qui m'tait inconnu depuis long-temps
avait rempli ma journe. J'acceptai avec empressement la
promenade propose par M. d'Albe, afin de revoir cette nature
dont la bienfaisante influence m'avait t si salutaire le
matin: mais je la revis avec vous, et elle ne fut plus la
mme: la terre ne m'offrait que l'empreinte de vos pas; le
ciel, que l'air que vous respiriez; un voile d'amour rpandu
sur toute la nature m'enveloppait dlicieusement, et me
montrait votre image dans tous les objets que je fixais.
Enfin, Claire,  cet instant o je vous vis prte  sacrifier
vos jours pour votre fils, et o je craignis pour votre vie,
alors seulement je sentis tout ce que vous tiez pour moi.
Tmoin de la sensibilit courageuse qui vous fit tancher une
horrible blessure, de cette inpuisable bont qui vous
indiquait tous les moyens de consoler des malheureux, je me
dis que le plus mprisable des tres serait celui qui pourrait
vous voir sans vous adorer, si ce n'tait celui qui oserait
vous le dire.

Ce fut dans ces dispositions, Claire, que je sortis de cette
chaumire o vous aviez paru comme une dit bienfaisante: la
faible lueur de la lune jetait sur l'univers quelque chose de
mlancolique et de tendre; l'air doux et embaum tait
imprgn de volupt; le calme qui rgnait autour de nous
n'tait interrompu que par le chant plaintif du rossignol;
nous tions seuls au monde..... Je devinai le danger, et j'eus
la force de m'loigner de vous; ce fut alors que vous vous
approchtes, je vous sentis et je fus perdu; la vrit,
renferme avec effort, s'chappa brlante de mon sein, et vous
me vtes aussi coupable, aussi malheureux qu'il est donn  un
mortel de l'tre. Dans ce moment o je venais de me livrer
avec frnsie  tout l'excs de ma passion, dans ce moment o
vous me rappeliez combien elle outrageait mon bienfaiteur, o
l'image de mon ingratitude, toute horrible qu'elle tait, ne
combattait que faiblement la puissance qui m'attirait vers
vous, je vois mon pre.... Egar, perdu, je veux fuir; vous
m'ordonnez de rentrer et de feindre. Feindre, moi! je crus
qu'il tait plus facile de mourir que d'obir, je me trompai;
l'impossible n'est plus quand c'est Claire qui le commande;
son pouvoir sur moi est semblable  celui de Dieu mme; il ne
s'arrte que l o commence mon amour.

Claire, je ne veux pas vous tromper: si dans vos projets sur
moi vous faites entrer l'espoir de me gurir un jour, vous
nourrissez une erreur; je ne puis ni ne veux cesser de vous
aimer; non, je ne le veux point: il n'est aucune portion de
moi-mme qui combatte l'adoration que je te porte. Je veux
t'aimer, parce que tu es ce qu'il y a de meilleur au monde, et
que ma passion ne nuit  personne; je veux t'aimer enfin,
parce que tu me l'ordonnes: ne m'as-tu pas dit de vivre?

Ecoutez, Claire, j'ai examin mon coeur, et je ne crois point
offenser mon pre en vous aimant. De quel droit voudrait-il
qu'on vous connt sans vous apprcier, et qu'est-ce que mon
amour lui te? Ai-je jamais conu l'espoir, ai-je mme le
desir que vous rpondiez  ma tendresse? Ah! gardez-vous de le
croire! j'en suis si loin, que ce serait pour moi le plus
grand des malheurs; car ce serait le seul, l'unique moyen de
m'arracher mon amour; Claire mprisable n'en serait plus
digne; Claire mprisable ne serait plus vous: cessez d'tre
parfaite, cessez d'tre vous-mme, et de ce moment je ne vous
crains plus.

D'aprs cette dclaration, tonnante peut-tre, mais vraie,
mais sincre, que risquez-vous en vous laissant aimer?
Permettez-moi de toujours adorer la vertu, et de lui prter
vos traits pour m'encourager  la suivre; alors il n'y a rien
dont elle ne me rende capable. Ma raison, mon me, ma
conscience, ne sont plus qu'une manation de vous; c'est 
vous qu'appartient le soin de ma conduite future. Je vous
remets mon existence entire, et vous rends responsable de la
manire dont elle sera remplie; si votre cruaut me repousse,
s'il m'est dfendu de vous approcher, tous les ressorts de mon
tre se dtendent, je tombe dans le nant. Eloign de vous, je
me perds dans un vague immense, o je ne distingue plus la
vertu, l'humanit ni l'honneur. O cleste Claire! laisse-moi
te voir, t'entendre, t'adorer! je serai grand, vertueux,
magnanime; un amour chaste comme le mien ne peut offenser
personne, c'est un enfant du ciel  qui Dieu permet d'habiter
la terre.

Je ne quitterai point ce sjour, j'y veux employer chaque
instant de ma vie  vous imiter, en faisant le bonheur de mon
pre. Ce digne homme se plat avec moi, il m'a pri de diriger
les tudes de son fils; Claire, je m'attache  votre maison, 
votre sort,  vos enfans, je veux devenir une partie de vous-mme,
en dpit de vous-mme: c'est l mon destin, je n'en
aurai point d'autre; ne me parlez plus de liens, de mariage,
tout est fini pour moi, et ma vie est fixe.

Je vous promets de rvrer en silence l'objet sacr de mon
culte: dvor d'amour et de desirs, ni mes paroles ni mes
regards ne vous dvoileront mon trouble; vous finirez par
oublier ce que j'ai os vous dire, et je vous jure de ne
jamais vous rappeler ce souvenir. Claire, si ma situation vous
paraissait pnible, si votre tendre coeur tait mu de
compassion, ne me plaignez point; il est dans votre dernier
billet un mot!.... Source d'une illusion ravissante, il m'a
fait goter un moment tout ce que l'humanit peut attendre de
flicit! O Claire! ne m'te point mon erreur! qu'y gagnerais-tu?
Je sais que c'en est une; mais elle m'enchante, me
console; c'est elle qui doit essuyer toutes mes larmes,
laisse-moi ce bien prcieux: ce n'tait pas ta volont de me
le donner; je l'ai saisi afin de pouvoir t'obir quand tu m'as
command de vivre: aurais-tu la barbarie de me l'arracher?




LETTRE XXI.

CLAIRE A FREDERIC.


Votre lettre m'a fait piti; si ce n'tait celle d'un
malheureux qu'il faut gurir, ce serait celle d'un insens que
je devrais chasser de chez moi; le dlire de votre raison peut
seul vous aveugler sur les contradictions dont elle est
remplie. Ce mot que je devrais dsavouer, ce mot qui seul vous
a rattach  la vie, n'est-il pas le mme qui rendrait Claire
mprisable  vos yeux, si elle osait le prononcer? Et jamais
amour chaste fut-il dvor de desirs, et droba-t-il de
coupables faveurs? Malheureux! rentrez en vous-mme; votre
coeur vous apprendra qu'il n'est point d'amour sans espoir, et
que vous nourrissez le criminel desir de sduire la femme de
votre bienfaiteur. Il se peut que la faiblesse que j'ai eue de
vous couter, de vous rpondre, celle que j'ai de tolrer
votre prsence aprs l'inconcevable serment que vous faites de
m'aimer toujours, autorise votre tmraire espoir; mais sachez
que quand mme mon coeur m'chapperait, vous n'en seriez pas
plus heureux, et que Claire serait morte avant d'tre
coupable.

Je rpondrai dans un autre moment  votre lettre, je ne le
puis  prsent.




LETTRE XXII.

CLAIRE A ELISE.


Ah! qu'as-tu dit, ma tendre amie? de quelle horrible lumire
viens-tu frapper mes yeux? Qui! moi! j'aimerais! Tu le penses,
et tu me parles encore! et tu ne rougis pas de ce nom d'amie
que j'ose te donner? Quoi! sous les yeux du plus respectable
des hommes, mon poux; parjure  mes sermens, j'aimerais le
fils de son adoption? le fils que sa bont a appel ici, et
que sa confiance a remis entre mes mains? Au lieu des vertueux
conseils dont j'avais promis de pntrer son coeur, je lui
inspirerais une passion criminelle? Au lieu du modle que je
devais lui offrir, je la partagerais?..... O honte! chaque mot
que je trace est un crime, et j'en dtourne la vue en
frmissant. Dis, Elise, dis-moi, que faut-il faire? Si tu
m'estimes encore assez pour me guider, soutiens-moi dans cet
abme dont tu viens de me dcouvrir toute l'horreur; je suis
prte  tout, il n'est point de sacrifice que je ne fasse.
Faut-il cesser de le voir, le chasser, percer son coeur et le
mien? je m'y rsoudrai, la vertu m'est plus chre que ma vie,
que la sienne.... L'infortun! dans quel tat il est! Il se
tait, il se consume en silence, et pour prix d'un pareil
effort, je lui dirai: "Sors d'ici, va expirer de misre et de
dsespoir; tu ne voulais que me voir, ce seul bien te
consolait de tout, eh bien! Je te le refuse...." Elise, il me
semble le voir les yeux attachs sur les miens; leur muette
expression me dit tout ce qu'il prouve, et tu m'ordonnerais
d'y rsister! Quoi! ne peut-on chrir l'honntet sans tre
barbare et dnature, et la vertu demanda-t-elle jamais des
victimes humaines? Laisse, laisse-moi prendre des moyens plus
doux; pourquoi dchirer les plaies au lieu de les gurir? Sans
doute je veux qu'il s'loigne; mais il faut que mon amiti l'y
prpare; il faut trouver un prtexte; le got des voyages en
est un: c'est une curiosit louable  son ge, et je ne doute
pas que M. d'Albe ne consente  la satisfaire. Repose-toi sur
moi, Elise, du soin de me sparer de Frdric. Ah! j'y suis
trop intresse pour n'y pas russir!

Comment t'exprimer ce que je souffre? Adle est partie hier,
et depuis ce moment mon mari, inquiet sur ma sant, me quitte
le moins qu'il peut; il faut que je dvore mes larmes: je
tremble qu'il n'en voie la trace et qu'il n'en devine la
cause; il s'tonne de ce que j'interdis ma chambre  tout le
monde. "Ma bonne amie, me disait-il tout  l'heure, pourquoi
n'admettre que moi et vos enfans auprs de vous? Est-ce que
mon Frdric vous dplat?" Cette question si simple m'a fait
tressaillir; j'ai cru qu'il m'avait devine et qu'il voulait
me sonder. O tourmens d'une conscience agite! c'est ainsi que
je souponne dans le plus vrai, le meilleur des hommes, une
dissimulation dont je suis seule coupable; et je vois trop que
la premire peine du mchant est de croire que les autres lui
ressemblent.




LETTRE XXIII.

CLAIRE A ELISE.


Ce matin, pour la premire fois, je me suis prsente au
djener; j'tais ple et abattue. Frdric tait l, il
lisait auprs de la chemine: en me voyant entrer, il a chang
de couleur, il a pos son livre et s'est approch de moi; je
n'ai point os le regarder; mon mari a avanc un fauteuil; en
le retournant, mes yeux se sont fixs sur la glace: j'ai
rencontr ceux de Frdric, et, n'en pouvant soutenir
l'expression, je suis tombe sans force sur mon sige.
Frdric s'est avanc avec effroi. M. d'Albe, aussi effray
que lui, m'a remise entre ses bras pendant qu'il allait
chercher des sels dans ma chambre. Le bras de Frdric tait
pass autour de mon corps; je sentais sa main sur mon coeur,
tout mon sang s'y est port: il le sentait battre avec
violence. "Claire, m'a-t-il dit  demi-voix, et moi aussi, ce
n'est plus que l qu'est le mouvement et la vie.... Dis-moi,
a-t-il ajout en penchant son visage vers le mien, dis-moi, je
t'en conjure, que ce n'est pas la haine qui le fait palpiter
ainsi." Elise, je respirais son souffle, j'en tais embrase,
je sentais ma tte s'garer... Dans mon effroi, j'ai repouss
sa main; je me suis releve: "Laissez-moi, lui ai-je dit, au
nom du ciel, laissez-moi, vous ne savez pas le mal que vous me
faites." Mon mari est rentr, ses soins m'ont ranime: quand
j'ai t un peu remise, il m'a exprim toute l'inquitude que
mon tat lui cause. "Je ne vous ai jamais vue si trangement
souffrante. Ma Claire, m'a-t-il dit, je crains que la cause de
ce changement ne soit une rvolution de lait; laissez-moi, je
vous en conjure, faire appeler quelque mdecin clair."
Elise, mon coeur s'est bris, il ne peut soutenir le pesant
fardeau d'une dissimulation continuelle; en voyant l'erreur o
je plongeais mon mari, en sentant prs de moi le complice trop
aim de ma faute, j'aurais voulu que la terre nous engloutt
tous deux. J'ai press les mains de M. d'Albe sur mon front:
"Mon ami, lui ai-je rpondu, je me sens en effet bien malade;
mais ne me refusez pas vos soins, gurissez-moi, sauvez-moi,
remettez-moi en tat de consacrer mes jours  votre bonheur;
quels qu'en soient les moyens, soyez sr de ma
reconnaissance." Il a paru surpris: j'ai frmi d'en avoir trop
dit;  alors, tchant de lui donner le change, j'ai attribu au
bruit et au grand jour la faiblesse de ma tte, et j'ai
demand  rentrer chez moi. Il a pri Frdric de lui aider 
me soutenir. Je n'aurais pu refuser son bras sans veiller des
soupons qu'il ne faut peut-tre qu'un mot pour faire natre;
mais, Elise, te le dirai-je? en levant les yeux sur Frdric,
j'ai cru y voir quelque chose de moins triste que d'attendri;
j'ai mme cru y dmler un lger mouvement de plaisir..... Ah!
je n'en doute plus! ma faiblesse lui aura rvl mon secret.
Mon trouble devant M. d'Albe ne lui aura point chapp; il
aura vu mes combats; ils lui auront appris qu'il est aim, et
peut-tre jouissait-il d'un dsordre qui lui marquait son
pouvoir..... Elise, cette ide me rend  la fiert et au
courage. Crois-moi, je saurai me vaincre et le dsabuser; il
est temps que ce tourment finisse: ta lettre m'a dict mon
devoir, et du moins suis-je digne encore de t'entendre! Je
vais lui crire; oui, ma tendre amie, j'y suis rsolue; il
partira: qu'il se distraie, qu'il m'oublie, le ciel m'est
tmoin que ce voeu est sincre; et moi, pour retrouver des
forces contre lui, je vais relire cette lettre o tu me peins
les devoirs d'pouse et de mre sous des couleurs qu'il
n'appartenait qu' ma digne amie de savoir trouver. Adieu.




LETTRE XXIV.

CLAIRE A FREDERIC.


J'ignore jusqu'o la vertu a perdu ses droits sur votre me,
et si l'amour que je vous inspire vous a dgrad au point de
n'tre plus capable d'une action courageuse et honnte; mais
je vous dclare que si dans deux jours vous n'avez pas excut
ce que je vais vous prescrire, Claire aura cess de vous
estimer.

Mon mari vous aime et en fait son bonheur; j'ai voulu, et je
veux encore lui laisser ignorer un garement qui dtruirait
son repos, et peut-tre son amiti; mais, en lui taisant la
vrit, j'ai d m'imposer la loi d'agir comme il le ferait si
elle lui tait connue. Partez donc, Frdric, quittez un lieu
que vous remplissez de trouble: allez purifier votre coeur, et
surtout oubliez une femme que les plus saints devoirs vous
ordonnaient de respecter: je ne vous reverrai qu'alors.

Le got des voyages est un des plus vifs chez les jeunes gens:
prenez ce prtexte pour vous loigner d'ici; exprimez  votre
pre le desir d'aller vous instruire en parcourant de
nouvelles contres: l'excellent homme que vous offensez
s'affligera de votre absence, mais sacrifiera son propre
plaisir  celui d'un ingrat qui l'en rcompense si mal.
Aussitt que vous aurez obtenu sa permission, que je hterai
de tous mes efforts, vous vous loignerez sans tarder. Je vous
dfends de me voir seule, je ne recevrai point vos adieux; ne
vous imaginez pas nanmoins que je croie cette prcaution
ncessaire  mon repos: non, l'honntet est un besoin pour
moi, et non pas un effort; et, si elle pouvait tre jamais
branle, ce ne serait pas par l'homme qui, se laissant
dominer par un penchant coupable, l'excuse au lieu de le
combattre, et humilie celle qui en est l'objet, en la rendant
cause de l'avilissement o il est rduit.




LETTRE XXV.

FREDERIC A CLAIRE.


Qu'est-il ncessaire d'insulter avec froideur la victime qu'on
dvoue  la mort? Qu'aviez-vous besoin, pour me la donner, de
me parler de votre haine? L'ordre de mon dpart suffisait;
mais il vous tait doux de me montrer  quel point je vous
suis odieux: je n'ai point reconnu Claire  cette barbarie.

Vous le voyez, je suis de sang-froid; votre lettre a glac les
terribles agitations de mon sang, et je suis en tat de
raisonner.

Pourquoi dois-je partir, Claire? Si c'est pour votre poux, et
que le sentiment que je porte en mon coeur soit un outrage
pour lui, o trouverez-vous un point de l'univers o je puisse
cesser de l'offenser? Sous les ples glacs, sous le brlant
tropique, tant que mon coeur battra dans mon sein, Claire y
sera adore; si c'est une froide piti qui vous intresse 
moi, je la rejette; ce n'est point elle qui trouvera les
moyens d'adoucir mes maux, et vous me rendez trop malheureux
pour que je vous laisse l'arbitre de mon sort. Claire,
l'intrt de votre repos pouvait seul me chasser d'ici; mais
votre estime mme est trop chre  ce prix, et s'il faut
m'loigner de vous, je ne connais plus qu'un asile.




LETTRE XXVI.

CLAIRE A ELISE.


O suis-je, Elise, et qu'ai-je fait? Une effrayante fatalit
me poursuit; je vois le prcipice o je me plonge, et il me
semble qu'une main invisible m'y pousse malgr moi. C'tait
peu qu'un criminel amour et corrompu mon coeur, il me
manquait d'en faire l'aveu. Entrane par une puissance contre
laquelle je n'ai point de force, Frdric connat enfin
l'excs d'une passion qui fait de ton amie la plus mprisable
des cratures...... Je ne sais pourquoi je t'cris encore; il
est des situations qui ne comportent aucun soulagement, et ta
piti ne peut pas plus m'arracher mes remords que tes conseils
rparer ma faute. L'ternel repentir s'est attach  mon
coeur; il le dvore. Je n'ose mesurer l'abme o je me perds,
et je ne sais o poser les bornes de ma faiblesse... J'adore
Frdric, je ne vois plus que lui seul au monde; il le sait,
je me plais  le lui rpter; s'il tait l, je le lui dirais
encore: car, dans l'garement o je suis en proie, je ne me
reconnais plus moi-mme..... Je voulais t'crire tout ce qui
vient de se passer; mais je ne le puis: ma main tremblante
peut  peine tracer ces lignes mal assures... Dans un instant
plus calme, peut-tre..... Ah! qu'ai-je dit? le calme, la
paix, il n'en est plus pour moi!




LETTRE XXVII.

CLAIRE A ELISE.


Depuis trois jours, Elise, j'ai essay en vain de t'crire, ma
main se refusait  tracer les preuves de ma honte; je le ferai
pourtant, j'ai besoin de ton mpris, je le mrite et le
demande, ton indulgence me serait odieuse; ma faute ne doit
pas rester impunie, et le pardon m'humilierait plus que les
reproches. Songe, Elise, que tu ne peux plus m'aimer sans
t'avilir, et laisse-moi la consolation de m'estimer encore
dans mon amie.

La lettre de Frdric (1) [(1) Lettre XXV.], que tu trouveras
ci-jointe, m'avait rendu une sorte de dignit; je m'tonnais
d'avoir pu craindre un homme qui osait me dire qu'il
ddaignait mon estime; impatiente de lui prouver qu'il l'avait
perdue, j'ai vaincu ma faiblesse pour paratre  dner: mon
air tait calme et imposant; j'ai fix Frdric avec hauteur,
et, uniquement occupe de mon mari et de mes enfans, j'ai
rpondu  peine  deux ou trois questions qu'il m'a adresses,
et je trouvais une jouissance cruelle  lui montrer le peu de
cas que je faisais de lui. En sortant de table, Adolphe s'est
assis sur mes genoux; il m'a rendu compte des diffrentes
tudes qui l'avaient occup pendant mon indisposition; c'tait
toujours son cousin Frdric qui lui avait appris ceci, cela;
jamais une leon ne l'ennuie quand c'est son cousin Frdric
qui la donne. "C'est si amusant de lire avec lui! me disait
mon fils, il m'explique si bien ce que je ne comprends pas!
Cependant, ce matin, il n'a jamais voulu m'apprendre ce que
c'tait que _la vertu:_ il m'a dit de te le demander, maman! -
C'est la force, mon fils, ai-je rpondu, c'est le courage
d'excuter rigoureusement tout ce que nous sentons tre bien,
quelque peine que cela nous fasse; c'est un mouvement grand,
gnreux, dont ton pre t'offre souvent l'exemple, dont la
seule ide m'attendrit, mais dont ton cousin ne pouvait pas te
donner l'explication." En disant ces derniers mots, que
Frdric seul a entendus, j'ai jet sur lui un regard de
ddain.... O mon Elise! Il tait ple, des larmes roulaient
dans ses yeux, tous ses traits exprimaient le dsespoir; mais,
soumis  sa promesse de dissimuler toutes ses sensations
devant mon mari, il continuait  causer avec une apparence de
tranquillit. M. d'Albe, les yeux fixs sur un livre, ne
remarquait pas l'tat de son ami, et rpondait sans le
regarder. Pour moi, Elise, ds cet instant toutes mes
rsolutions furent changes; je trouvai que j'avais t dure
et barbare: j'aurais donn ma vie pour adresser  Frdric un
mot tendre qui pt rparer le mal que je lui avais fait, et,
pour la premire fois, je souhaitai de voir sortir M.
d'Albe..... Le jour baissait: plonge dans la rverie, j'avais
cess de causer, et mon mari, n'y voyant plus  lire, me
demande un peu de musique. J'y consens; Frdric m'apporte ma
harpe: je chante, je ne sais trop quoi; je me souviens
seulement que c'tait une romance, que Frdric versait des
pleurs, et que les miens, que je retenais avec effort,
m'touffaient en retombant sur mon coeur. A cet instant,
Elise, un homme vient demander mon mari; il sort: un instinct
confus du danger o je suis me fait lever prcipitamment pour
le suivre; ma robe s'accroche aux pdales, je fais un faux
pas; je tombe: Frdric me reoit dans ses bras; je veux
appeler, les sanglots teignent ma voix; il me presse
fortement sur son sein... A ce moment tout a disparu, devoirs,
poux, honneur; Frdric tait l'univers, et l'amour, le
dlicieux amour, mon unique pense. "Claire, s'est-il cri,
un mot, un seul mot, dis quel sentiment t'agite? -- Ah! lui ai-je
rpondu, perdue, si tu veux le savoir, cre-moi donc des
expressions pour le peindre!" Alors je suis retombe sur mon
fauteuil; il s'est prcipit  mes pieds: je sentais ses bras
autour de mon corps; la tte appuye sur son front, respirant
son haleine, je ne rsistais plus. "O femme idoltre! a-t-il
dit, quelles inexprimables dlices j'prouve en ce moment! la
flicit suprme est dans mon me.... Oui, tu m'aimes, oui,
j'en suis sr; le dlire du bonheur o je suis n'tait rserv
qu'au mortel prfr par toi. Ah! que je l'entende encore de
ta bouche adore, ce mot dont la seule esprance a port
l'ivresse dans tous mes sens! -- Si je t'aime, Frdric!
oses-tu le demander? imagine ce que doit tre une passion qui
rduit Claire dans l'tat o tu la vois: oui, je t'aime avec
ardeur, avec violence; et, dans ce moment mme, o j'oublie,
pour te le dire, les plus sacrs devoirs, je jouis de l'excs
d'une faiblesse qui te prouve celui de mon amour." O souvenir
ineffaable de plaisir et de honte! A cet instant les lvres
de Frdric ont touch les miennes; j'tais perdue, si la
vertu, par un dernier effort, n'et dchir le voile de
volupt dont j'tais enveloppe: m'arrachant d'entre les bras
de Frdric, je suis tombe  ses pieds. "O pargne-moi, je
t'en conjure, me suis-je crie; ne me rends pas vile, afin
que tu puisses m'aimer encore. Dans ce moment de trouble, o
je suis entirement soumise  ton pouvoir, tu peux, je le
sais, remporter une facile victoire; mais si je suis  toi
aujourd'hui, demain je serai dans la tombe; je le jure au nom
de l'honneur que j'outrage, mais qui est plus ncessaire 
l'me de Claire que l'air qu'elle respire: Frdric! Frdric!
contemple-la, prosterne, humilie  tes pieds, et mrite son
ternelle reconnaissance, en ne la rendant pas la dernire des
cratures! -- Lve-toi, m'a-t-il dit en s'loignant, femme
anglique, objet de ma profonde vnration et de mon immortel
amour! Ton amant ne rsiste point  l'accent de ta douleur;
mais, au nom de ce ciel dont tu es l'image, n'oublie pas que
le plus grand sacrifice dont la force humaine soit capable, tu
viens de l'obtenir de moi." Il est sorti avec prcipitation;
je suis rentre chez moi gare; un long vanouissement a
succd  ces vives agitations. En recouvrant mes sens, j'ai
vu mon poux prs de mon lit, je l'ai repouss avec effroi,
j'ai cru voir le souverain arbitre des destines qui allait
prononcer mon arrt. "Qu'avez-vous, Claire? m'a-t-il dit d'un
ton douloureux; chre et tendre amie, c'est votre poux qui
vous tend les bras." J'ai gard le silence, j'ai senti que si
j'avais parl j'aurais tout dit: peut-tre l'aurais-je d, mon
instinct m'y poussait: l'aveu a err sur mes lvres; mais la
rflexion l'a retenu. Loin de moi cette franchise barbare, qui
soulageait mon coeur aux dpens de mon digne poux! En me
taisant, je reste charge de mon malheur et du sien; la vrit
lui rendrait la part des chagrins qui doivent tre mon seul
partage. Homme trop respectable! vous ne supporteriez pas
l'ide de savoir votre femme, votre amie, en proie aux
tourmens d'une passion criminelle; et l'obligation de mpriser
celle qui faisait votre gloire, et de chasser de votre maison
celui que vous aviez plac dans votre coeur, empoisonnerait
vos derniers jours; je verrais votre visage vnrable, o ne
se peignit jamais que la bienfaisance et l'humanit, altr
par le regret de n'avoir aim que des ingrats, et couvert de
la honte que j'aurais rpandue sur lui; je vous entendrais
appeler une mort que le chagrin acclrerait peut-tre, et je
joindrais ainsi au remords du parjure tout le poids d'un
homicide. O misrable Claire! ton sang ne se glace-t-il pas 
l'aspect d'une pareille image? Est-ce bien toi qui es parvenue
 ce comble d'horreur? et peux-tu te reconnatre dans la femme
infidle qui n'oserait avouer ce qui se passe dans son coeur
sans porter la mort dans celui de son poux? Quoi! un pareil
tableau ne te fera-t-il pas abjurer la dtestable passion qui
te consume? ne te fera-t-il pas abhorrer l'odieux complice de
ta faute, Frdric!.... Frdric! qu'ai-je dit! moi le har!
moi renoncer  ce bonheur pour lequel il n'est point
d'expression!  ce bonheur de l'entendre dire qu'il m'aime! le
chasser de cet asile, ne plus l'esprer, ni le voir, ni
l'entendre! Eh! quels sont les crimes qui ne seraient pas trop
punis par de pareils sacrifices? et comment ai-je mrit de me
les imposer? Retire du monde, j'tais paisible dans ma
retraite; heureuse du bonheur de mon mari, je ne formais aucun
desir: il m'amne un jeune homme charmant, dou de tout ce que
la vertu a de grand, l'esprit d'aimable, la candeur de
sduisant; il me demande mon amiti pour lui, il nous laisse
sans cesse ensemble; le matin, le soir, partout je le vois,
partout je le trouve; toujours seuls, sous des ombrages, au
milieu des charmes d'une nature qui s'anime, il aurait fallu
que nous fussions ns pour nous har, si nous ne nous tions
pas aims. Imprudent poux! pourquoi runir ainsi deux tres
qu'une sympathie mutuelle attirait l'un vers l'autre, deux
tres qui, vierges  l'amour, pouvaient en ressentir toutes
les premires impressions sans s'en douter! Pourquoi surtout
les envelopper de ce dangereux voile d'amiti, qui devait tre
un si long prtexte pour se cacher leurs vrais sentimens!
C'tait  vous,  votre exprience,  prvoir le danger et 
nous en prserver: loin de l, quand votre main elle-mme nous
en approche, le couvre de fleurs et nous y pousse, pourquoi,
terrible et menaant, venir nous reprocher une faute qui est
la vtre, et nous ordonner de l'expier par le plus douloureux
supplice?.... Qu'ai-je dit, Elise; c'est Frdric que j'aime,
et c'est mon poux que j'accuse! Ce Frdric, qui m'a vue
entre ses bras, faible et sans dfense, c'est lui que je veux
garder ici! O Elise! tu seras bien change, si tu reconnais
ton amie dans celle qu'une pareille situation peut laisser
incertaine sur le parti qu'elle doit prendre.




LETTRE XXVIII.

FREDERIC A CLAIRE.


Femme, femme trop enchanteresse, qui es-tu pour faire entrer
dans mon coeur les sentimens les plus opposs, pour me faire
passer tout  coup de l'excs du bonheur  celui de
l'infortune? Ces yeux si touchans, qu'il est impossible de
regarder sans la plus vive motion, ces yeux qui
n'appartiennent qu' Claire, l'idole chrie de mon coeur, la
premire femme que j'aie aime, la seule que j'aimerai jamais;
ces yeux o elle me permettait hier de lire l'expression de la
tendresse, sont voils aujourd'hui par la douleur et la
svrit; et mon me, o tu rgnes despotiquement, mon me,
qui n'a maintenant plus de sentimens que tu n'aies fait
natre, gmit de ta peine sans en connatre la cause. O ma
douce, ma charmante amie! garde-toi bien de te croire
coupable, ni de t'affliger du bonheur que tu m'as donn; le
repentir ne doit point entrer dans une me dont le mal
n'approcha jamais. Toi, craindre le crime, Claire! ton seul
regard le tuerait. Femme adore et trop craintive, oses-tu
penser que la divinit qui te forma  son image, nous entrane
vers le vice par tout ce que la flicit a de plus doux! Non,
non; ces lans, ces transports, ces motions enchanteresses me
rassurent contre le remords, et je me sens trop heureux pour
me croire criminel. Ah! laisse-moi retrouver ces instans o,
t'enlaant dans mes bras et respirant ton souffle, j'ai
recueilli sur tes lvres tout ce que l'immensit de l'univers
et de la vie peut donner de flicit  un mortel.

Claire, tu m'as loign de toi, mais je ne t'ai point quitte;
mon imagination te plaait sur mon sein, je t'inondais de
caresses et de larmes; ma bouche avide pressait la tienne:
Claire ne s'en dfendait point, Claire partageait mes
transports; sans autre guide que son coeur et la nature, elle
oubliait le monde, ne sentait que l'amour, ne voyait que son
amant; nous tions dans les cieux. Ah! Claire, ce n'est pas l
qu'est le crime.

Claire, je t'idoltre avec frnsie, ton image me dvore, ton
approche me brle; trop de feux me consument: il faut mourir
ou les satisfaire. Laisse-moi te voir, je t'en conjure; ne me
fuis point, laisse-moi te presser encore une fois entre mes
bras: je les tends pour te saisir; mais c'est une ombre qui
m'chappe. Je t'cris  genoux, mon papier est baign de mes
pleurs! O Claire! un de tes baisers, un seul encore! Il est
des plaisirs trop vifs pour pouvoir les goter deux fois sans
mourir.




LETTRE XXIX.

FREDERIC A CLAIRE.


Je ne puis dormir; j'erre dans ta maison, je cherche la
dernire place que tu as occupe; ma bouche presse ce fauteuil
o ton bras reposa long-temps; je m'empare de cette fleur
chappe de ton sein; je baise la trace de tes pas, je
m'approche de l'appartement o tu dors, de ce sanctuaire qui
serait l'objet de mes ardens desirs, s'il n'tait celui de mon
profond respect. Mes larmes baignent le seuil de ta porte;
j'coute si le silence de la nuit ne me laissera pas
recueillir quelqu'un de tes mouvemens...... J'coute.... O
Claire! Claire! je n'en doute pas, j'ai entendu des sanglots.
Mon amie, tu pleures! qui peut donc causer ta peine (1) [(1)
S'il ne faisait pas cette question, il serait un monstre; car
la folie de l'amour ne serait pas complte.]? Quand je te
dois un bonheur dont le reste du monde ne peut concevoir
l'ide, puisque nul mortel ne fut aim de toi, qui peut
t'affliger encore? Claire, que ton amour est faible, s'il te
laisse une pense ou un sentiment qui ne soit pas pour lui, et
si sa puissance n'a pas ananti toutes les autres facults de
ton me! Pour moi, il n'est plus de pass ni d'avenir: absorb
par toi, je ne vois que toi, je n'ai plus un instant de ma vie
qui ne soit  toi; tous les autres tres sont nuls et
anantis; ils passent devant moi comme des ombres: je n'ai
plus de sens pour les voir, ni de coeur pour les aimer.
Amiti, devoir, reconnaissance, je ne sens plus rien, l'amour,
l'ardent amour a tout dvor; il a runi en un seul point
toutes les parties sensibles de mon tre, et il y a plac
l'image de Claire: c'est l le temple o je te recueille, o
je t'adore en silence, quand tu es loin de moi; mais si
j'entends le son de ta voix, si tu fais un mouvement, si mes
regards rencontrent tes regards, si je te presse doucement sur
mon sein... alors ce n'est plus seulement mon coeur qui
palpite, c'est tout mon tre, c'est tout mon sang, qui
frmissent de desir et de plaisir, un torrent de volupt sort
de tes yeux et vient inonder mon me. Perdu d'amour et de
tendresse, je sens que tout moi s'lance vers toi, je voudrais
te couvrir de baisers, recevoir ton haleine, te tenir dans mes
bras, sentir ton coeur battre contre mon coeur, et m'abmer
avec toi dans un ocan de bonheur et de vie.... Mais,  ma
Claire! Seule, tu runis ce mlange inconcevable de dcence et
de volupt qui loigne et attire sans cesse, et qui ternise
l'amour. Seule, tu runis ce qui commande le respect et ce qui
allume les desirs; mais comment exprimer ce qu'est et ce
qu'inspire une femme enchanteresse, la plus parfaite de toutes
les cratures, l'image vivante de la divinit? et quelle
langue sera digne d'elle? Je sens que mes ides se troublent
devant toi comme devant un ange descendu du ciel: rempli de
ton image adore, je n'ai plus d'autre sentiment que l'amour
et l'adoration de tes perfections; toute autre pense que la
tienne s'vanouit; en vain je cherche  les fixer,  les
rassembler,  les claircir; en vain je cherche  tracer
quelques lignes qui te peignent ce que je sens: les termes me
manquent, ma plume se trane pniblement, et si mon premier
besoin n'tait pas de verser dans ton coeur tous les sentimens
qui m'oppressent, effray de la grandeur de ma tche, je me
tairais, accabl sous ta puissance, et sentant trop pour
pouvoir penser.




LETTRE XXX.

CLAIRE A FREDERIC.


Non, je ne vous verrai point; trop de prsomption m'a perdue,
et je suis paye pour n'oser plus me fier  moi-mme. Je vous
cris, parce que j'ai beaucoup  vous dire, et qu'il faut un
terme enfin  l'tat affreux o nous sommes.

Je devrais commencer par vous ordonner de ne plus m'crire,
car ces lettres si tendres, malgr moi je les presse sur mes
lvres, je les pose contre mon coeur; c'est du poison qu'elles
respirent.... Frdric, je vous aime, et n'ai jamais aim que
vous; l'image de votre bonheur, de ce bonheur que vous me
demandez, et que je pourrais faire, gare mes sens et trouble
ma raison; pour le satisfaire, je compterais pour rien la vie,
l'honneur, et jusqu' ma destine future: vous rendre heureux
et mourir aprs, ce serait tout pour Claire, elle aurait assez
vcu; mais acheter votre bonheur par une perfidie! Frdric
vous ne le voudriez pas... Insens! tu veux que Claire soit 
toi, uniquement  toi! Est-elle donc libre de se donner?
s'appartient-elle encore? Si tes yeux osent se fixer sur ce
ciel que nous outrageons, tu y verras les sermens qu'elle a
faits: c'est l qu'ils sont crits! et qui veux-tu qu'elle
trahisse? son poux et ton bienfaiteur, celui qui t'a appel
dans son sein, qui te nourrit, qui t'leva et qui t'aime,
celui dont la confiance a remis dans nos mains le dpt de son
bonheur! Un assassin ne lui terait que la vie; et toi, pour
prix de ses bonts, tu veux souiller son asile, ravir sa
compagne, remplacer par l'adultre et la trahison la candeur
et la vertu qui rgnaient ici, et que tu en as chasses. Ose
te regarder, Frdric, et dis qu'est-ce qu'un monstre ferait
de plus que toi? Quoi? ton coeur est-il sourd  cette voix qui
te crie que tu violes l'hospitalit et la reconnaissance? Ton
regard ose-t-il se porter sur cet homme respectable que tu
dois frmir de nommer ton pre? Ta main peut-elle presser la
sienne sans tre dchire d'pines? Enfin, n'as-tu rien senti
en voyant hier des larmes dans ses yeux? Ah, que n'ai-je pu
les payer de tout mon sang! tu tais agit, j'tais ple et
tremblante. Il a tout vu, il sait tout, c'en est fait, et
l'innocent porte la peine due au vice..... Malheureuse Claire!
tait-ce donc pour empoisonner sa vie que tu juras de lui
consacrer la tienne? Femme perfide, te sied-il d'accuser un
autre, quand tu es toi-mme si coupable! Frdric, vous ftes
faible, et je suis criminelle. Il me semble que toute la
nature crie aprs moi et me rprouve; je n'ose regarder ni le
ciel, ni vous, ni mon poux, ni moi-mme. Si je veux embrasser
mes enfans, je rougis de les presser contre un coeur d'o
l'innocence est bannie; les objets qui me sont les plus chers,
sont ceux que je repousse avec le plus d'effroi.... Toi-mme,
Frdric, c'est parce que je t'adore, que tu m'es odieux;
c'est parce que je n'ai plus de forces pour te rsister, que
ta prsence me fait mourir, et mon amour ne me parat un crime
que parce que je brle de m'y livrer. O Frdric! loigne-toi;
si ce n'est pas par devoir, que ce soit par piti: ta vue est
un reproche dont je ne peux plus supporter le tourment; si ma
vie et la vertu te sont chres, fuis sans tarder davantage:
quelles que soient tes rsolutions, de quelque force que
l'honneur les soutienne, elles ne rsisteraient point 
l'occasion ni  l'amour; songe, Frdric, qu'un instant peut
faire de toi le dernier des hommes, et me faire mourir
dshonore, et que si, aprs y avoir pens, il tait
ncessaire de te rpter encore de fuir, tu serais si vil 
mes yeux, que je ne te craindrais plus.

Je vous le rpte, je suis sre que mon mari a tout devin;
ainsi je n'ai malheureusement plus  redouter les soupons que
votre dpart peut occasionner. D'ailleurs, vous savez que les
affaires d'Elise s'accumulent de plus en plus et lui donnent
le besoin d'un aide; soyez le sien, Frdric, devenez utile 
mon amie, allez mriter d'elle le pardon des maux que vous
m'avez faits; vous trouverez dans cette femme chrie une autre
Claire, mais sans faiblesse et sans erreurs. Montrez-vous tel
 ses yeux, qu'elle puisse dire qu'il n'y avait qu'une Elise
ou un ange capable de vous rsister: que vos vertus
m'obtiennent ma grce, et que votre travail me rende mon amie;
que ce soit  vous que je doive son retour ici, afin que
chaque heure, chaque minute o je jouirai d'elle, soit un
bienfait que je vous doive, et que je puisse remonter  vous
comme  la source de ma flicit. Frdric, il dpend de vous
que je m'enorgueillisse de la tendresse que j'prouve et de
celle que j'inspire: levez-vous par elle au-dessus de vous-mme;
qu'elle vous rattache  toutes les ides de vertu et
d'honneur, pour que je puisse fixer mes yeux sur vous chaque
fois que l'ide du bien se prsentera. Enfin, en devenant le
plus grand et le meilleur des hommes, forcez ma conscience 
se taire, pour qu'elle laisse mon coeur vous aimer sans
remords. O Frdric, s'il est vrai que je te sois chre,
apprends de moi  chrir assez notre amour pour ne le souiller
jamais par rien de bas ni de mprisable. Si tu es tout pour
moi, mon univers, mon bonheur, le dieu que j'adore; si la
nature entire ne me prsente plus que ton image; si c'est par
toi seul que j'existe, et pour toi seul que je respire; si ce
cri de mon coeur, qu'il ne m'est plus possible de retenir,
t'apprend une faible partie du sentiment qui m'entrane, je ne
suis point coupable. Ai-je pu l'empcher de natre? suis-je
matresse de l'anantir? dpend-il de moi d'teindre ce qu'une
puissance suprieure alluma dans mon sein? Mais, de ce que je
ne puis donner de pareils sentimens  mon poux, s'ensuit-il
que je ne doive point lui garder la foi jure? Oserais-tu le
dire, Frdric, oserais-tu le vouloir? L'ide de Claire livre
 l'opprobre ne glace-t-elle pas tous tes desirs, et ton amour
n'a-t-il pas plus besoin encore d'estime que de jouissance?
Non, non; je la connais bien cette me qui s'est donne  moi;
c'est parce que je la connais que je t'ai ador. Je sais qu'il
n'est point de sacrifice au-dessus de ton courage; et quand je
t'aurai rappel que l'honneur commande que tu partes, et que
le repos de Claire l'exige, Frdric n'hsitera pas.




LETTRE XXXI.

FREDERIC A CLAIRE.


J'ai lu votre lettre, et la vrit, la cruelle vrit, a
dtruit les prestiges enchanteurs dont je me berais; les
tortures de l'enfer sont dans mon coeur, l'abme du dsespoir
s'est ouvert devant moi: Claire ordonne que je m'y prcipite,
je partirai.

Ce sacrifice, que la vertu ne m'et jamais fait faire, et que
vous seule pouviez obtenir de moi, ce sacrifice auquel nul
autre ne peut tre compar, puisqu'il n'y a qu'une Claire au
monde, et qu'un coeur comme le mien pour l'aimer, ce
sacrifice, dont je ne peux moi-mme mesurer l'tendue, quel
que soit le mal qu'il me cause, je te jure,  ma Claire! de ne
jamais attenter  des jours qui te sont consacrs et qui
t'appartiennent; mais si la douleur, plus forte que mon
courage, dessche les sources de ma vie, me fait succomber
sous le poids de ton absence, promets-moi, Claire, de me
pardonner ma mort, et de ne point har ma mmoire. Sois sre
que l'infortun qui t'adore et prfr t'obir, en se
dvouant  des tourmens ternels et inous, que de descendre
dans la paix du tombeau que tu lui refuses.




LETTRE XXXII.

CLAIRE A ELISE.


Elise, il me quitte demain, et c'est chez toi que je l'envoie;
en le remettant dans tes bras, je tiens encore  lui, et, prs
de mon amie il ne m'aura pas perdue tout--fait. Soulage sa
douleur; conserve-lui la vie, et, s'il est possible, fais plus
encore, arrache-moi de son coeur. Elise, Elise, que l'objet de
ma tendresse ne soit pas celui de ton inimiti! Pourquoi le
mpriserais-tu, puisque tu m'estimes encore? pourquoi le har,
quand tu m'aimes toujours? pourquoi ton injustice l'accuse-t-elle
plus que moi? s'il a troubl ma paix, n'ai-je pas
empoisonn son coeur, ne sommes-nous pas galement coupables?
Que dis-je? ne le suis-je pas bien plus? son amour l'emporte-t-il
sur le mien? ne suis-je pas dvore en secret des mmes
desirs que lui? Il voulait que Claire lui appartnt; eh! ne
s'est-elle pas donne mille fois  lui dans son coeur! Enfin,
que peux-tu lui reprocher dont je sois innocente? Nos torts
sont gaux, Elise, et nos devoirs ne l'taient pas: j'tais
pouse et mre; il tait sans liens: je connaissais le monde;
il n'avait aucune exprience: mon sort tait fix et mon coeur
rempli; lui,  l'aurore de sa vie, dans l'effervescence des
passions, on le jette,  dix-neuf ans, dans une solitude
dlicieuse, prs d'une femme qui lui prodigue la plus tendre
amiti, prs d'une femme jeune et sensible, et qui l'a
peut-tre devanc dans un coupable amour. J'tais pouse et mre,
Elise, et ni ce que je devais  mon poux,  mes enfans, ni
respect humain, ni devoirs sacrs, rien ne m'a retenue; j'ai
vu Frdric, et j'ai t sduite. Quand les titres les plus
saints n'ont pu me prserver de l'erreur, tu lui ferais un
crime d'y tre tomb! Quand tu me crois plus malheureuse que
coupable, l'infortun qui fut appel ici comme une victime, et
qui s'en arrache par un effort dont je n'aurais pas t
capable peut-tre, ne deviendrait pas l'objet de ta plus
tendre indulgence et de ton ardente piti! O mon Elise!
recueille-le dans ton sein; que ta main essuie ses larmes.
Songe qu' dix-neuf ans il n'a connu des passions que les
douleurs qu'elles causent et le vide qu'elles laissent;
qu'ananti par ce coup, il aurait termin ses jours, s'il
n'avait craint pour les miens. Songe, Elise, que tu lui dois
ma vie.... Tu lui dois plus peut-tre; il m'a respecte quand
je ne me respectais plus moi-mme; il a su contenir ses
transports, quand je ne rougissais pas d'exhaler les miens;
enfin, s'il n'tait pas le plus noble des hommes, ton amie
serait peut-tre  prsent la plus vile des cratures.




LETTRE XXXIII.

CLAIRE A ELISE.


Inexprimables mouvemens du coeur humain! il est parti, Elise,
et je n'ai pas vers une larme; il est parti, et il semble que
ce dpart m'ait donn une nouvelle vie; j'prouve une force
inconnue qui me commande une activit continuelle; je ne puis
rester en place, ni garder le silence, ni dormir; le repos
m'est impossible, et je sens que la gaiet mme est plus prs
de moi que le calme. J'ai ri, j'ai plaisant avec mon mari,
j'tais monte sur un ton extraordinaire; je ne savais pas ce
que je faisais, je ne me reconnaissais plus moi-mme. Si tu
pouvais voir comme je suis loin d'tre triste, je n'prouve
pas non plus cette satisfaction douce et paisible qui nat de
l'ide d'avoir fait son devoir, mais quelque chose de
dsordonn et de dvorant, qui ressemblerait  la fivre, si
je n'tais d'ailleurs en parfaite sant. Croirais-tu que je
n'ai aucune impatience d'avoir de ses nouvelles, et que je
suis aussi indiffrente sur ce qui le regarde que sur tout le
reste du monde? Je t'assure, mon Elise, que ce dpart m'a fait
beaucoup de bien, et je me crois absolument gurie..... N'est-ce
pas ce matin qu'il nous a quitts? Je ne sais plus comment
marche le temps: il me semble que tout ce qui s'est pass dans
mon me depuis hier, n'a pu avoir lieu dans un espace aussi
court.... Cependant il est bien vrai, c'est ce matin que
Frdric s'est arrach d'ici; je n'ai compt que douze heures
depuis son dpart, pourquoi donc le son de l'airain a-t-il
pris quelque chose de si lugubre? Chaque fois qu'il retentit,
j'prouve un frmissement involontaire.... Pauvre Frdric!
chaque coup t'loigne de moi, chaque instant qui s'coule
repousse vers le pass l'instant o je te voyais encore; le
temps l'loigne, le dvore: ce n'est plus qu'une ombre
fugitive que je ne puis saisir, et ces heures de flicit que
je passais prs de toi, sont dj englouties par le nant.
Accablante vrit! les jours vont se succder; l'ordre gnral
ne sera pas interrompu, et pourtant tu seras loin d'ici. La
lumire reparatra sans toi, et mes tristes yeux, ouverts sur
l'univers, n'y verront plus le seul tre qui l'habite. Quel
dsert, mon Elise! Je me perds dans une immensit sans rivage;
je suis accable de l'ternit de la vie; c'est en vain que je
me dbats pour chapper  moi-mme, je succombe sous le poids
d'une heure; et pour aiguiser mon mal, la pense, comme un
vautour dchirant, vient m'entourer de toutes celles qui me
sont encore rserves..... Mais pourquoi te dis-je tout cela?
Mon projet tait autre: je voulais te parler de son dpart,
qu'est-ce donc qui m'arrte? Lorsque je veux fixer ma pense
sur ce sujet, un instinct confus le repousse; il me semble,
quand la nuit m'environne et que le sommeil pse sur
l'univers, que peut-tre ce dpart aussi n'est qu'un
songe..... Mais je ne puis m'abuser plus long-temps: il est
trop vrai! Frdric est parti; ma main glace est reste sans
mouvement dans la sienne; mes yeux n'ont pas eu une larme 
lui donner, ni ma bouche un mot  lui dire... J'ai vu sur ces
lambris son ombre paratre et s'effacer pour jamais; j'ai
entendu le seuil de la porte retenir sous ses derniers pas, et
le bruit de la voiture qui l'emportait se perdre peu  peu
dans le vide et le nant.... Mon Elise, j'ai t oblige de
suspendre ma lettre; je souffrais d'un mal singulier: c'est le
seul qui me reste, j'en gurirai sans doute. J'prouve un
touffement insupportable, les artres de mon coeur se
gonflent, je n'ai plus de place pour respirer, il me faut de
l'air. J'ai t dans le jardin; dj la fracheur commenait 
me soulager, lorsque j'ai vu de la lumire dans l'appartement
de M. d'Albe; j'ai cru mme l'apercevoir  travers ses
croises; et, dans la crainte qu'il n'attribut au dpart de
Frdric la cause qui troublait mon repos, je me suis hte de
rentrer; mais, hlas! mon Elise, je suis presque sre,
non-seulement qu'il m'a vue, mais qu'il sait tout ce qui se passe
dans mon coeur. J'avais espr pourtant l'arracher au soupon
en parlant la premire du dpart de Frdric, et, par un
effort dont son intrt seul pouvait me rendre capable, je le
fis sans trouble et sans embarras. Ds le premier mot je crus
voir un lger signe de joie dans ses yeux; cependant il me
demanda gravement quels motifs me faisaient approuver ce
projet; je lui rpondis que tes affaires demandant un aide, et
ce moment-ci tant un temps de vacance pour la manufacture, je
pensais que c'tait celui o Frdric pouvait le plus
s'absenter; que pour moi, je souhaitais vivement qu'il allt
t'aider  venir plus tt ici. Frdric tait l quand j'avais
commenc  parler, mais il n'avait pas dit un mot; il
attendait, ple, et les yeux baisss, la rponse de M. d'Albe:
celui-ci, nous regardant fixement tous deux, me rpondit:
"Pourquoi n'irais-je pas  la place de Frdric? J'entends
mieux que lui le genre d'affaires de votre amie; au lieu qu'il
est en tat de suivre les miennes ici: d'ailleurs il dirige
les tudes d'Adolphe avec un zle dont je suis trs-satisfait,
et j'ai t touch plus d'une fois, en le voyant, auprs de
cet enfant, user d'une patience qui prouve toute sa tendresse
pour le pre..." Ces mots ont atterr Frdric. Il est affreux
sans doute de recevoir un loge de la bouche de l'ami qu'on
trahit, et une estime que le coeur dment, avilit plus que
l'aveu mme d'avoir cess de la mriter. Nous avons tous gard
le silence; mon mari attendait une rponse; ne la recevant
pas, il a interrog Frdric. "Que dcidez-vous, mon ami?
a-t-il dit: est-ce  vous de rester, est-ce  moi de partir?"
Frdric s'est prcipit  ses pieds, et les baignant de
larmes: "Je partirai, s'est-il cri avec un accent nergique
et dchirant, je partirai, mon pre, et du moins une fois
serai-je digne de vous!" M. d'Albe, sans avoir l'air de
combattre ces derniers mots, ni en demander l'explication, l'a
relev avec tendresse, et le pressant dans ses bras: "Pars,
mon fils, lui a-t-il dit: souviens-toi de ton pre, sers la
vertu de tout ton courage, et ne reviens que quand le but de
ton voyage sera rempli. Claire, a-t-il ajout en se retournant
vers moi, recevez ses adieux et la promesse que je fais en son
nom de ne jamais oublier la femme de son ami, la respectable
mre de famille; ce sont l les traits qui ont d vous graver
dans son me: l'image de votre beaut pourra s'effacer de sa
mmoire, mais celle de vos vertus y vivra toujours. Mon fils,
a-t-il continu, je me charge du soin de vous parler de vos
amis: il me sera si doux  remplir, que je le rserve pour moi
seul..." Ce mot, Elise, est une dfense, je l'ai trop entendu;
mais je n'en avais pas besoin: quand je me spare de Frdric,
nul n'a le droit de douter de mon courage. Ah! sans doute cet
inconcevable effort me relve de ma faiblesse, et plus le
penchant tait irrsistible, plus le triomphe est glorieux!
Non, non, si le coeur de Claire fut trop tendre pour tre 
l'abri d'un sentiment coupable, il est trop grand peut-tre
pour tre souponn d'une lchet. Pourquoi M. d'Albe
paraissait-il donc craindre de me laisser seule avec Frdric
dans ces derniers momens? Croyait-il que je ne saurais pas
accomplir le sacrifice en entier? ne m'a-t-il pas vue regarder
d'un oeil sec tous les apprts de ce dpart? ma fermet m'a-t-elle
abandonne depuis? Enfin, Elise, le croiras-tu, je n'ai
point senti le besoin d'tre seule, et de tout le jour je n'ai
pas quitt M. d'Albe; j'ai soutenu la conversation avec une
aisance, une vivacit, une volubilit qui ne m'est pas
ordinaire; j'ai parl de Frdric comme d'un autre, je crois
mme que j'ai plaisant; j'ai jou avec mes enfans, et tout
cela, Elise, se faisait sans effort; il y a seulement un peu
de trouble dans mes ides, et je sens qu'il m'arrive
quelquefois de parler sans penser. Je crains que M. d'Albe
n'ait imagin qu'il y avait de la contrainte dans ma conduite,
car il n'a cess de me regarder avec tristesse et sollicitude;
le soir, il a pass la main sur mon front, et l'ayant trouv
brlant: "Vous n'tes pas bien, Claire, m'a-t-il dit, je vous
crois mme un peu de fivre; allez vous reposer, mon enfant. -
En effet, ai-je repris, je crois avoir besoin de sommeil."
Mais ayant fix la glace en prononant ces mots, j'ai vu que
le brillant extraordinaire de mes yeux dmentait ce que je
venais de dire, et, tremblant que M. d'Albe ne souponnt que
je faisais un mensonge pour m'loigner de lui, je me suis
rassise. "Je prfrerais passer la nuit ici, lui ai-je dit, je
ne me sens bien qu'auprs de vous. -- Claire, a-t-il repris, ce
que vous dites l est peut-tre plus vrai que vous ne le
pensez vous-mme; je vous connais bien, mon enfant, et je sais
qu'il ne peut y avoir de paix, et par consquent de bonheur
pour vous, hors du sentier de l'innocence. -- Que voulez-vous
dire? me suis-je crie. -- Claire, a-t-il rpondu, vous me
comprenez et je vous ai devine; qu'il vous suffise de savoir
que je suis content de vous, ne me questionnez pas davantage:
 prsent, mon amie, retirez-vous, et calmez, s'il se peut,
l'excessive agitation de vos esprits." Alors, sans ajouter un
mot ni me faire une caresse, il est sorti de la chambre; je
suis reste seule: quel vide! quel silence! partout je voyais
de lugubres fantmes, chaque objet me paraissait une ombre,
chaque son un cri de mort; je ne pouvais ni dormir, ni penser,
ni vivre; j'ai err dans la maison pour me sauver de moi-mme;
ne pouvant y russir, j'ai pris la plume pour t'crire: cette
lettre du moins ira o il est, ses yeux verront ce papier que
mes mains ont touch; il pensera que Claire y aura trac son
nom, ce sera un lien, c'est le dernier fil qui nous retiendra
au bonheur et  la vie..... Mais hlas! le ciel ne nous
ordonne-t-il pas de les briser tous? et cette secrte douceur
que je trouve  penser qu'au milieu du nant qui nous entoure,
nos mes conserveront une sorte de communication, n'est-elle
pas le dernier noeud qui m'attache  ma faiblesse? Ah! faut-il
donc que mes barbares mains les anantissent tous! Faut-il
enfin cesser de penser  lui, et vivre trangre  tout ce qui
fait vivre? O mon Elise! quand le devoir me lie sur la terre
et me commande d'oublier Frdric; que ne puis-je oublier
aussi qu'on peut mourir!




LETTRE XXXIV.

ELISE A M. D'ALBE.


Mon amie, en s'unissant  vous, m'ta le droit de disposer
d'elle. Je puis vous donner des avis; mais je dois respecter
vos volonts: vous m'ordonnez donc de lui taire l'tat de
Frdric: j'obirai. Cependant, mon cousin, s'il y a des
inconvniens  la vrit, il y en a plus encore  la
dissimulation; l'exemple de Claire en est la preuve; il nous
apprend que celui qui se sert du mal, mme pour arriver au
bien, en est tt ou tard la victime. Si ds le premier instant
elle vous et fait l'aveu de l'amour de Frdric, cet
infortun aurait pu tre arrach  sa destine; ma vertueuse
amie serait pure de toute faiblesse, et vous-mme n'auriez pas
t dchir par l'angoisse d'un doute; et pourtant o fut-il
jamais des motifs plus plausibles, plus dlicats, plus forts
que les siens pour se taire? Le bonheur de votre vie entire
lui semblait compromis par cet aveu: quel autre intrt au
monde tait capable de lui faire sacrifier la vrit? Qui
saura jamais apprcier ce qui lui en a cot pour vous
tromper? Ah! pour user de dissimulation, il lui a fallu toute
l'intrpidit de la vertu.

Moi-mme, lorsqu'elle me confia ses raisons, je les approuvai:
je crus qu'elle aurait le temps et la force d'loigner
Frdric avant que vous eussiez souponn les feux dont il
brlait. J'esprais encore que le voeu unique et permanent de
Claire, ce voeu de n'avoir t pour vous pendant sa vie qu'une
source de bonheur, pouvait tre rempli.... Un instant a tout
dtruit: ces mots chapps  mon amie dans le dlire de la
fivre, veillrent vos soupons, l'tat de Frdric les
confirma. Vous ftes mme plus malheureux que vous ne deviez
l'tre, puisque vous crtes voir dans l'excessive douleur de
Claire la preuve de son ignominie. Ses caresses vous
rassurrent bientt, vous connaissiez trop votre femme pour
douter qu'elle n'et repouss les bras de son poux, si elle
n'avait pas t digne de s'y jeter. J'ai approuv la
dlicatesse qui vous a dict de ne point l'aider dans le
sacrifice qu'elle voulait faire, afin qu'en ayant seule le
mrite, il pt la raccommoder avec elle-mme. Mais je suis
loin de redouter comme vous le dsespoir de Claire; cet tat
demande des forces, et tant qu'elle en aura, elles tourneront
toutes au profit de la vertu. En lui peignant Frdric tel
qu'il est, je donnerai sans doute plus d'nergie  sa douleur;
mais, dans les mes comme la sienne, il faut de grands
mouvemens pour soutenir de grandes rsolutions; au lieu que
si, fidle  votre plan, je lui laisse entrevoir qu'elle a mal
connu Frdric; que non-seulement il peut l'oublier, mais
qu'une autre est prte  la remplacer; si je lui montre lger
et sans foi ce qu'elle a vu noble et grand; enfin si j'veille
sa dfiance sur un point o elle a mis tout son coeur, la
vrit, l'honneur mme ne seront plus pour elle qu'un
problme. Si vous lui faites douter de Frdric, craignez
qu'elle ne doute de tout, et qu'en lui persuadant que son
amour ne fut qu'une erreur, elle ne se demande si la vertu
aussi n'en est pas une.

Mon ami, il est des mes privilgies qui reurent de la
nature une ide plus exquise et plus dlicate du beau moral;
elles n'ont besoin ni de raison, ni de principes pour faire le
bien, elles sont nes pour l'aimer, comme l'eau pour suivre
son cours, et nulle cause ne peut arrter leur marche,  moins
qu'on ne dessche leur source; mais si, remontant pour ainsi
dire vers le point visuel de leur existence, vous parvenez, en
l'effaant entirement,  branler l'autel qu'elles se sont
cr, vous les prcipitez dans un vague o elles se perdent
pour jamais: car, aprs l'appui qu'elles ont perdu, elles ne
peuvent plus en trouver d'autre: elles aimeront toujours le
bien; mais, ne croyant plus  sa ralit, elles n'auront plus
de forces pour le faire; et cependant comme cet aliment seul
tait digne de les nourrir, et qu'aprs lui l'univers ne peut
rien offrir qui leur convienne, elles languissent dans un
dgot universel, jusqu' l'instant o le crateur les runit
 leur essence.

Mon cousin, je ne risque rien  vous montrer Claire telle
qu'elle est; dans aucun moment elle ne perdra  se laisser
voir en entier, et il n'est point de faiblesse que ses
angliques vertus ne rachtent. J'oserai donc tout vous dire:
le mpris qu'elle concevra pour Frdric pourra lui arracher
la vie, mais le devoir seul peut lui ter son amour. Fiez-vous
 elle pour y travailler, personne ne le veut davantage; si
elle n'y russit pas, nul n'aurait russi: et du moins si tous
les moyens chouent, rservez-vous la consolation de n'en
avoir employ que de dignes d'elle.

Je ne lui cris point aujourd'hui; j'attends votre rponse
pour lui parler de Frdric.

Je le connais donc enfin cet tonnant jeune homme: jamais
Claire ne me l'a peint comme il m'a paru: c'est la tte
d'Antinos sur le corps de l'Apollon, et le charme de sa
figure n'est pas mme effac par le sombre dsespoir empreint
dans tous ses traits. Il ne parle point, il rpond  peine;
enfin, jusqu'au nom de Claire, rien ne l'arrache  son morne
silence: les grandes blessures de l'me et du corps ne
saignent point au moment qu'elles sont faites, elles
n'impriment pas si tt leurs plus vives douleurs, et dans les
violentes commotions c'est le contre-coup qui tue.

La seule excuse de ce jeune homme, mon cousin, est dans
l'excs mme de sa passion: s'il n'en tait pas tyrannis au
point de n'avoir pas une ide qui ne ft pour elle, si les
desirs que Claire lui inspire n'touffaient pas jusqu'au
sentiment de ce qu'il vous doit: s'il pouvait, en l'aimant, se
ressouvenir de vous, ce ne serait plus un malheureux insens,
mais un monstre. Vous avez tort, je crois, de ne point
permettre que Claire lui crive; dans ce moment il ne peut
entendre qu'elle; elle seule l'a fait partir, seule elle peut
pntrer dans son me, lui rappeler ses devoirs et le faire
rougir des torts affreux dont il s'est rendu coupable. Mon
ami, je ne crains point de le dire, en interceptant toute
communication entre ces deux tres, vous les isolez sur la
terre; aucune voix ne pourra ni les sauver ni les gurir, car
nulle autre n'arrivera jusqu' eux. Croyez-moi, pour un
sentiment comme celui-l il faut d'autres moyens que ceux qui
russissent  tout le monde; laissez-les difier leur amour en
le rendant la base de toutes les vertus, peu  peu la vrit
saura briser l'idole et se substituer  sa place.

Frdric est arriv hier; j'avais du monde chez moi, je me
suis esquive pour l'aller recevoir; je voulais qu'il ne part
point, qu'il restt dans son appartement, parce que je sais
que, dans les passions extrmes, l'instinct dicte des cris,
des mouvemens et des gestes qui donnent un cours aux esprits
et font diversion  la douleur; mais il s'est refus  tous
ces mnagemens. "Non, m'a-t-il dit, au milieu du monde, comme
ici, partout je suis seul; elle n'y est plus." Il est descendu
avec moi; son regard avait quelque chose de si sinistre, que
je n'ai pu m'empcher de frmir en lui voyant manier des
pistolets qu'il sortait de la voiture. Il a devin ma pense.
"Ne craignez rien, m'a-t-il dit avec un sourire affreux, je
lui ai promis de n'en pas faire usage." Le reste de la soire
il a paru assez tranquille; cependant je ne le perdais pas de
vue. Tout  coup je me suis aperue qu'il plissait, sa tte a
flchi, et en un instant il a t couvert de sang; des
artres, comprimes par la violence de la douleur, s'taient
brises dans sa poitrine. J'ai fait appeler des secours, et,
d'aprs ce qu'on m'a dit, il est possible que cette crise de
la nature, en l'affaiblissant beaucoup, contribue  le sauver:
je rponds de lui si je peux l'amener  l'attendrissement;
mais comment l'esprer, si un mot de Claire ne vient lui
demander des larmes? car il ne peut plus en verser que pour
elle.

Mon ami, en vous ouvrant tout mon coeur sur ce sujet, je vous
ai donn la plus haute preuve d'estime qu'il soit possible de
recevoir: de pareilles vrits ne pouvaient tre entendues que
par un homme assez grand pour se mettre au-dessus de ses
propres passions, afin de juger celles des autres; assez juste
pour que ce qu'il y a de plus vif dans l'intrt personnel ne
dnature pas son jugement; assez bon pour que le mal dont il
souffre n'endurcisse pas son coeur contre ceux qui le lui
causent, et il n'appartenait qu' l'poux de Claire d'tre cet
homme-l.




LETTRE XXXV.

ELISE A M. D'ALBE.


Je gmis de votre erreur, et je m'y soumets; puissiez-vous ne
vous repentir jamais d'avoir assez peu apprci votre femme,
pour croire que ce qui pouvait tre bon pour une autre pouvait
lui convenir. J'ai prouv une rpugnance extrme  dguiser
la vrit  mon amie: c'est la premire fois que cela
m'arrive; mon coeur me dit que c'est mal, et il ne m'a jamais
trompe. Croyez nanmoins que je sens toute la force de vos
raisons, et que je n'ignore pas combien il est dangereux pour
Claire de lui laisser croire qu'aimer Frdric, c'est aimer la
vertu. Ce coloris pernicieux dont la passion embellit le vice,
est assurment le plus subtil des poisons, car il sait
s'insinuer dans les mes honntes, mettre la sensibilit de
son parti, et intresser  tous ses garemens. Je m'indigne
comme vous du pouvoir de l'imagination, qui,  l'aide de
sophismes adroits et touchans, nous fait pardonner des choses
qui feraient horreur si on les dpouillait de leur voile.
Ainsi, ne croyez pas que si je voyais Claire chercher des
illusions pour colorer ses torts, ma lche complaisance
autorist son erreur: mais l'infortune a senti toute
l'tendue de sa faute, et son coeur gmit cras sous ce
poids. Ah! que pouvons-nous lui dire dont elle ne soit
pntre? Qui peut la voir plus coupable qu'elle ne se voit
elle-mme? Accable de vos bonts et de votre indulgence,
tourmente du remords affreux d'avoir empoisonn vos jours,
elle voit avec horreur ce qui se passe dans son me, et
tremble que vous n'y pntriez; et ne croyez pas que cet
effroi soit caus par la crainte de votre indignation: non,
elle ne redoute que votre douleur. Si elle ne pensait qu'
elle, elle parlerait; il lui serait doux d'tre punie comme
elle croit le mriter, et les reproches d'un poux outrag
l'aviliraient moins  son gr qu'une indulgence dont elle ne
se sent pas digne; mais elle croit ne pouvoir effacer sa
faiblesse qu'en l'expiant, ni s'acquitter avec la justice,
qu'en portant seule tout le poids des maux qu'elle vous a
faits.

Sa dernire lettre me dit qu'elle commence  souponner
fortement que vous tes instruit de tout ce qui se passe dans
son coeur; mais elle ne rompra le silence que quand elle en
sera sre. Croyez-moi, allez au-devant de sa confiance;
relevez son courage abattu; joignez  la dlicatesse qui vous
a fait attendre pour le dpart de Frdric qu'elle l'et
dcid elle-mme, la gnrosit qui ne craint point de le
montrer aussi intressant qu'il l'est; qu'elle vous voie enfin
si grand, si magnanime, que ce soit sur vous qu'elle soit
force d'attacher les yeux pour revenir  la vertu. Enfin, si
les conseils de mon ardente amiti peuvent branler votre
rsolution, le seul artifice que vous vous permettrez avec
Claire, sera de lui dire que je vous avais suggr l'ide de
la tromper; mais que l'opinion que vous avez d'elle vous a
fait rejeter tout moyen petit et bas; que vous la jugez digne
de tout entendre, comme vous l'tes de tout savoir. En
l'levant ainsi, vous la forcez  ne pas dchoir sans se
dgrader; en lui confiant toutes vos penses, vous lui faites
sentir qu'elle vous doit toutes les siennes; et, pour vous les
communiquer sans rougir, elle parviendra  les purer. O mon
cousin! quand nos intrts sont semblables, pourquoi nos
opinions le sont-elles si peu, et comment ne marche-t-on pas
ensemble quand on tend au mme but?

Vous trouverez ci-joint la lettre que j'cris  Claire, et o
je lui parle de Frdric sous des couleurs si trangres  la
vrit. Depuis son accident il n'a pas quitt le lit; au
moindre mouvement le vaisseau se rouvre, une simple sensation
produit cet effet. Hier, j'tais prs de son lit, on m'apporte
mes lettres, il distingue l'criture de Claire. A cette vue,
il jette un cri perant, s'lance et saisit le papier, il le
porte sur son coeur; en un instant il est couvert de sang et
de larmes. Une faiblesse longue et effrayante succde  cette
violente agitation. Je veux profiter de cet instant pour lui
ter le fatal papier; mais, par une sorte de convulsion
nerveuse, il le tient fortement coll sur son sein; alors j'ai
vu qu'il fallait attendre, pour le ravoir, que la connaissance
lui ft revenue. En effet, en reprenant ses sens, sa premire
pense a t de me le rendre en silence sans rien demander,
mais en retenant ma main comme ne pouvant s'en dtacher, et
avec un regard!..... Mon cousin, qui n'a pas vu Frdric, ne
peut avoir l'ide de ce qu'est l'expression; tous ses traits
parlent; ses yeux sont vivans d'loquence, et si la vertu
elle-mme descendait du ciel, elle ne le verrait point sans
motion; et c'est auprs d'une femme belle et sensible que
vous l'avez plac, au milieu d'une nature dont l'attrait parle
au coeur,  l'imagination et aux sens; c'est l que vous les
laissiez tte  tte, sans moyens d'chapper  eux-mmes!
Quand tout tendait  les rapprocher, pouvaient-ils y rester
impunment? Il et t beau de le pouvoir, il tait insens de
le risquer, et vous deviez songer que toute force employe 
combattre la nature, succombe tt ou tard. Dans une pareille
situation, il n'y avait qu'une femme suprieure  tout son
sexe, qu'une Claire, enfin, qui pt rester honnte; mais, pour
n'tre pas sensible,  mon imprudent ami! il fallait tre un
ange.

En vous engageant  n'user d'aucune rserve avec Claire, je ne
vous peins que les avantages qui doivent rsulter de la
franchise: mais qui peut nombrer les terribles inconvniens de
la dissimulation, s'ils viennent  la dcouvrir? et c'est ce
qui arrivera infailliblement, quels que soient les moyens que
nous emploierons pour les tromper; deux coeurs anims d'une
semblable passion ont un instinct plus sr que notre adresse;
ils sont dans un autre univers, ils parlent un autre langage;
sans se voir ils s'entendent, sans se communiquer ils se
comprennent; ils se devineront et ne nous croiront pas. Prenez
garde de mettre la vrit de leur parti, et de les rapprocher
en leur faisant sentir que, hors eux, tout les trompe autour
d'eux; prenez garde enfin d'avoir un tort avec Claire: ce
n'est pas qu'elle s'en prvalt, elle n'en a pas le droit, et
ne peut en avoir la volont; mais ce n'est qu'en excitant dans
son me tout ce que la reconnaissance a de plus vif, et
l'admiration de plus grand, que vous pouvez la ramener  vous
et l'arracher  l'ascendant qui l'entrane.




LETTRE XXXVI.

CLAIRE A ELISE


L'univers entier me l'et dit, j'aurais dmenti l'univers!
mais toi, Elise, tu ne me tromperais pas, et quelque change
que je sois, je n'ai pas appris encore  douter de mon
amie..... Frdric n'est point ce qu'il me paraissait tre;
ardent et imptueux dans ses sensations, il est lger et
changeant dans ses sentimens: on peut captiver son
imagination, mouvoir ses sens, et non pntrer son coeur.
C'est ainsi que tu l'as jug, c'est ainsi que tu l'as vu;
c'est Elise qui le dit, et c'est de Frdric qu'elle parle! O
mortelle angoisse! si ce sentiment profond, indestructible,
qui me crie qu'il est toujours vertueux et fidle, qu'on me
trompe et qu'on le calomnie; si ce sentiment, qui est devenu
l'unique substance de mon me, est rel, c'est donc toi qui me
trahis? Toi, Elise! quel horrible blasphme! toi, ma soeur, ma
compagne, mon amie, tu aurais cess d'tre vraie avec moi?
Non, non; en vain je m'efforce  le penser, en vain je
voudrais justifier Frdric aux dpens de l'amiti mme; la
vertu outrage touffe la voix de mon coeur, et m'empche de
douter d'Elise: ce mot terrible que tu as dit a retenti dans
tout mon tre, chaque partie de moi-mme est en proie  la
douleur, et semble se multiplier pour souffrir; je ne sais o
porter mes pas, ni o reposer ma tte; ce mot terrible me
poursuit, il est partout, il a sch mon me et renvers
toutes mes esprances.

Hlas! depuis quelques jours ma passion ne m'effrayait plus;
pour sauver Frdric je me sentais le courage d'en gurir.
Dj, dans un lointain avenir, j'entrevoyais le calme succder
 l'orage: dj je formais des plans secrets pour une union,
qui, en le rendant heureux, lui aurait permis de se runir 
nous; notre pure amiti embellissait la vie de mon poux, et
nos tendres soins effaaient la peine passagre que nous lui
avions cause. Combien j'avais de courage pour un pareil but!
nul effort ne m'et cot pour l'atteindre, chacun devait me
rapprocher de Frdric! Mais quand il a cess d'aimer, quand
Frdric est faux et frivole, qu'ai-je besoin de me surmonter?
ma tendresse n'est-elle pas vanouie avec l'erreur qui l'avait
fait natre? et que doit-il me rester d'elle, qu'un profond et
douloureux repentir de l'avoir prouve? O mon Elise, tu ne
peux savoir combien il est affreux d'tre un objet de mpris
pour soi-mme. Quand je voyais dans Frdric la plus parfaite
des cratures, je pouvais estimer encore une me qui n'avait
failli que pour lui; mais quand je considre pour qui je fus
coupable, pour qui j'offensais mon poux, je me sens  un tel
degr de bassesse, que j'ai cess d'esprer de pouvoir
remonter  la vertu.

Elise, je renonce  Frdric,  toi, au monde entier; ne
m'cris plus, je ne me sens plus digne de communiquer avec
toi; je ne veux plus faire rougir ton front de ce nom d'amie
que je te donne ici pour la dernire fois; laisse-moi seule;
l'univers et tout ce qui l'habite n'est plus rien pour moi:
pleure ta Claire, elle a cess d'exister.




LETTRE XXXVII.

CLAIRE A ELISE.


Hlas! mon Elise, tu as t bien prompte  m'obir, et il t'en
a peu cot de renoncer  ton amie! ton silence ne me dit que
trop combien ce nom n'est plus fait pour moi, et cependant,
tout en tant indigne de le porter, mon me dchire le chrit
encore, et ne peut se rsoudre  y renoncer. Il est donc vrai,
Elise, toi aussi tu as cess de m'aimer? La misrable Claire
se verra donc mourir dans le coeur de tout ce qui lui fut
cher, et exhalera sa vie sans obtenir un regret ni une larme!
Elle qui se voyait nagure heureuse mre, sage pouse, aime,
honore de tout ce qui l'entourait, n'ayant point une pense
dont elle pt rougir, satisfaite du pass, tranquille sur
l'avenir, la voil maintenant mprise par son amie, baissant
un front humili devant son poux, n'osant soutenir les
regards de personne: la honte la suit, l'environne; il semble
que, comme un cercle redoutable, elle la spare du reste du
monde, et se place entre tous les tres et elle. O tourmens
que je ne puis dpeindre! quand je veux fuir, quand je veux
dtourner mes regards de moi-mme, le remords, comme la griffe
du tigre, s'enfonce dans mon coeur et dchire ses blessures.
Oui, il faut succomber sous de si amres douleurs, celui qui
aurait la force de les soutenir ne les sentirait pas; mon sang
se glace, mes yeux se ferment, et, dans l'accablement o je
suis, j'ignore ce qui me reste  faire pour mourir... Mais,
Elise, si mon trpas expie ma faute, et que ta sagesse daigne
s'attendrir sur ma mmoire, souviens-toi de ma fille, c'est
pour elle que je t'implore: que l'image de celle qui lui donna
la vie ne la prive pas de ton affection; recueille-la dans ton
sein, et ne lui parle de sa mre que pour lui dire que mon
dernier soupir fut un regret de n'avoir pu vivre pour elle.




LETTRE XXXVIII.

CLAIRE A ELISE.


Pardonne,  mon unique consolation! mon amie, mon refuge,
pardonne, si j'ai pu douter de ta tendresse! Je t'ai juge,
non sur ce que tu es, mais sur ce que je mritais; je te
trouvais juste dans ta svrit, comme tu me parais  prsent
aveugle dans ton indulgence. Non, mon amie, non, celle qui a
port le trouble dans sa maison et la dfiance dans l'me de
son poux, ne mrite plus le nom de vertueuse, et tu ne me
nommes ainsi que parce que tu me vois dans ton coeur.

Malgr tes conseils, je n'ai point parl avec confiance  mon
mari; je l'aurais desir, et plus d'une fois je lui ai donn
occasion d'entamer ce sujet; mais il a toujours paru
l'loigner: sans doute il rougirait de m'entendre; je dois lui
pargner la honte d'un pareil aveu, et je sens que son silence
me prescrit de gurir sans me plaindre. Elise, tu peux me
croire, le rgne de l'amour est pass: mais le coup qu'il m'a
port a frapp trop violemment sur mon coeur, je n'en gurirai
pas. Il est des douleurs que le temps peut user, on se rsigne
 celles manes du ciel: on courbe sa tte sous les dcrets
ternels, et le reproche s'teint quand il faut l'adresser 
Dieu; mais ici tout conspire  rendre ma peine plus cuisante:
je ne peux en accuser personne; tous les maux qu'elle cause
refoulent vers mon coeur, car c'est l qu'en est la source...
Cependant je suis calme, car il n'y a plus d'agitation pour
celui qui a tout perdu. Nanmoins je vois avec plaisir que M.
d'Albe est content de l'espce de tranquillit dont il me voit
jouir. Il a saisi cet instant pour me parler de la lettre o
tu lui apprends la runion imprvue d'Adle et de Frdric;
pourquoi donc m'en faire un mystre, Elise? Si cette charmante
personne parvient  le fixer, crains-tu que je m'en afflige,
crois-tu que je le blme? Non, mon amie, je pense au contraire
que Frdric a senti que quand l'attachement tait un crime,
l'inconstance devenait une vertu, et il remplit, en
m'oubliant, un devoir que l'honneur et la reconnaissance lui
imposaient galement; c'est ce que j'ai fait entendre  M.
d'Albe, lorsqu'il est entr dans les dtails de ce que tu lui
crivais. J'ai vu qu'il tait tonn et ravi de ma rponse;
son approbation m'a ranime, et l'image de son bonheur m'est
si douce, que j'en remplirais encore tout mon avenir, si je ne
sentais pas mes forces s'puiser, et la coupe de la vie se
retirer de moi.




LETTRE XXXIX.

CLAIRE A ELISE.


Non, mon amie, je ne suis pas malade, je ne suis pas triste
non plus, mes journes se droulent et se remplissent comme
autrefois:  l'extrieur, je suis presque la mme; mais
l'extrme faiblesse de mon corps et de mes esprits, le profond
dgot qui fltrit mon me, m'apprennent qu'il est des
chagrins auxquels on ne rsiste pas. La vertu fut ma premire
idole, l'amour la dtruisit; il s'est dtruit  son tour, et
me laisse seule au monde: il faut mourir avec lui. Ah! mon
Elise! je souffre bien moins du changement de Frdric, que de
l'avoir si mal jug: tu ne peux comprendre jusqu'o allait ma
confiance en lui; enfin, te le dirai-je? il a t un moment o
j'ai pens que tu tais d'accord avec mon poux pour me
tromper, et que vous vous runissiez pour me peindre sous des
couleurs infidles et odieuses l'infortun qui expirait de mon
absence; il me semblait voir ce malheureux que j'avais envoy
vers toi pour reposer sa douleur sur ton sein, abus par tes
fausses larmes, confiant entre tes bras, tandis que tu le
trahissais auprs de ton amie, enfin mon criminel amour,
rpandant son venin sur tes lettres et sur les discours de mon
poux, m'y faisait trouver des signes nombreux de fausset.
Elise, conois-tu ce qu'est une passion qui a pu me faire
douter de toi? Ah! sans doute, c'est l son plus grand
forfait!

Mon amie, le coup qui me tue est d'avoir t trompe sur
Frdric; je croyais si bien le connatre! il me semblait que
mon existence et commenc avec la sienne, et que nos deux
mes, confondues ensemble, s'taient identifies par tous les
points. On se console d'une erreur de l'esprit, et non d'un
garement du coeur: le mien m'a trop mal guide pour que j'ose
y compter encore, et je dois voir avec inquitude jusqu'aux
mouvemens qui le portent vers toi. O Frdric! mon estime pour
toi fut de l'idoltrie; en me forant  y renoncer, tu
branles mon opinion sur la vertu mme; le monde ne me parat
plus qu'une vaste solitude, et les appuis que j'y trouvais,
que des ombres vaines qui chappent sous ma main. Elise, tu
peux me parler de Frdric: Frdric n'est point celui que
j'aimais: semblable au paen qui rend un culte  l'idole qu'il
a cre, j'adorais en Frdric l'ouvrage de mon imagination;
la vrit ou Elise ont dchir le voile, Frdric n'est plus
rien pour moi; mais comme je peux tout entendre avec
indiffrence, de mme je peux tout ignorer sans peine, et
peut-tre devrais-je vouloir que tu continues  garder le
silence, afin de pouvoir consacrer entirement mes dernires
penses  mon poux et  mes enfans.




LETTRE XL.

CLAIRE A ELISE.


Je n'en puis plus, la langueur m'accable, l'ennui me dvore,
le dgot m'empoisonne; je souffre sans pouvoir dire le
remde; le pass et l'avenir, la vrit et les chimres ne me
prsentent plus rien d'agrable, je suis importune  moi-mme;
je voudrais me fuir et je ne puis me quitter: rien ne me
distrait, les plaisirs ont perdu leur piquant, et les devoirs
leur importance. Je suis mal partout: si je marche, la fatigue
me force  m'asseoir; quand je me repose, l'agitation m'oblige
 marcher. Mon coeur n'a pas assez de place, il touffe et
palpite violemment; je veux respirer, et de longs et profonds
soupirs s'chappent de ma poitrine. O est donc la verdure des
arbres? les oiseaux ne chantent plus. L'eau murmure-t-elle
encore? O est la fracheur? o est l'air? Un feu brlant
court dans mes veines et me consume; des larmes rares et
amres mouillent mes yeux et ne me soulagent pas. Que faire?
o porter mes pas? pourquoi rester ici? pourquoi aller
ailleurs? J'irai lentement errer dans la campagne; l,
choisissant des lieux carts, j'y recueillerai quelques
fleurs sauvages et dessches comme moi, quelques soucis,
emblmes de ma tristesse: je n'y mlerai aucun feuillage, la
verdure est morte dans la nature, comme l'esprance dans mon
coeur. Dieu! que l'existence me pse! l'amiti l'embellissait
jadis, tous mes jours taient sereins, une voluptueuse
mlancolie m'attirait sous l'ombre des bois, j'y jouissais du
repos et du charme de la nature. Mes enfans! je pensais  vous
alors, je n'y pense plus maintenant que pour tre importune
de vos jeux, et tyrannise par l'obligation de vous rendre des
soins. Je voudrais vous ter d'auprs de moi, je voudrais en
ter tout le monde, je voudrais m'en ter moi-mme.... Lorsque
le jour parat, je sens mon mal redoubler. Que d'instans
compts par la douleur! Le soleil se lve, brille sur toute la
nature et la ranime de ses feux; moi seule, importune de son
clat, il m'est odieux et me fltrit: semblable au fruit qu'un
insecte dvore au coeur, je porte un mal invisible..... et
pourtant de vives et rapides motions viennent souvent frapper
mes sens; je me sens frissonner dans tout mon corps; mes yeux
se portent du mme ct, s'attachent sur le mme objet; ce
n'est qu'avec effort que je les en dtourne. Mon me, tonne,
cherche et ne trouve point ce qu'elle attend; alors plus
agite, mais affaiblie par les impressions que j'ai reues, je
succombe tout--fait, ma tte penche, je flchis, et dans mon
morne abattement, je ne me dbats plus contre le mal qui me
tue.




LETTRE XLI.

ELISE A M. D'ALBE.


Votre lettre m'a rassure, mon cousin, j'en avais besoin, et
je me fliciterais bien plus des changemens que vous avez
observs chez Claire, si je ne craignais qu'abus par votre
tendresse, vous ne prissiez l'affaissement total des organes
pour la tranquillit, et la mort de l'me pour la rsignation.

Je ne m'tonne point de ce que vous inspire la conduite de
Claire: je reconnais l cette femme dont chaque pense tait
une vertu, et chaque mouvement un exemple. Son coeur a besoin
de vous ddommager de ce qu'il a donn involontairement  un
autre, et elle ne peut tre en paix avec elle-mme qu'en vous
consacrant tout ce qui lui reste de force et de vie. Vous tes
touch de sa constante attention envers vous, de l'expression
tendre dont elle l'anime; vous tes surpris des soins
continuels de son active bienfaisance envers tout ce qui
l'entoure. Eh! mon cousin, ignorez-vous que le coeur de Claire
fut cr dans un jour de fte, qu'il s'chappa parfait des
mains de la nature, et que son essence tant la bont, elle ne
peut cesser de faire le bien qu'en cessant de vivre?

Je ne vous peindrai point le mal que m'ont fait ses lettres;
je rejette avec effroi cette confiance sans borne qui, lui
faisant touffer jusqu' l'instinct de son coeur, me rend
responsable de sa vie; elle se reproche, comme un forfait,
d'avoir pu douter de son poux et de son amie, et ce forfait,
il faut le dire, c'est nous qui l'avons commis, car c'en est
un de tromper une femme comme elle; ses torts furent
involontaires, les ntres sont calculs; elle repousse les
siens avec horreur, nous persistons dans les ntres de sang-froid.
Anime par un motif sublime, elle put se rsoudre 
taire la vrit: nous! nous l'avons souille par de
mprisables dtours, sans avoir mme la certitude de russir;
cependant je ne me reproche rien, et la vie de Claire dt-elle
tre le prix de l'excution de vos volonts, en m'y
soumettant, en la sacrifiant elle-mme au moindre de vos
desirs, je remplis son voeu, je ne fais que ce qu'elle m'et
prescrit, que ce qu'elle ferait elle-mme avec transport.

Ne pensez pas pourtant que je fusse d'avis de changer de plan;
non,  prsent il faut le suivre jusqu'au bout, et il n'est
plus temps de reculer, une nouvelle secousse l'puiserait;
mais n'attendez pas que je persiste  lui donner des dtails
imaginaires sur l'tat de Frdric: non, elle-mme ayant senti
que la raison nous engageait  n'en parler jamais, je me
bornerai  garder un silence absolu sur ce sujet.

Depuis que Frdric commence  se lever, il m'a conjure de
lui donner le dtail de mes affaires; je l'ai fait avec
empressement, dans l'esprance de le distraire; il les a
saisies avec intelligence, il les suit avec opinitret:
comment s'en tonner? Claire lui ordonna ce travail.

Il a reu hier votre lettre, celle o, sans lui parler
directement de votre femme, vous la lui peignez  chaque page,
gaie et tranquille. J'ignore l'effet que ces nouvelles ont
produit sur lui, il ne m'en a rien dit; j'observe seulement
que son regard est plus sombre, et son silence plus absolu: il
concentre toutes ses sensations en lui-mme, rien ne perce,
rien ne l'atteint, rien ne le touche. Ce matin, tandis qu'il
travaillait auprs de moi, pour le tirer de sa morne stupeur,
j'ai sorti le portrait de Claire de mon sein et l'ai pos
auprs de lui: son premier mouvement a t de me regarder avec
surprise, comme pour me demander ce que cela signifiait, et
puis, reportant ses yeux sur l'objet qui lui tait offert, il
l'a contempl long-temps; enfin, me le rendant avec froideur:
"Ce n'est pas elle," m'a-t-il dit, puis il s'est tu, et s'est
remis  l'ouvrage. Quelques heures se sont passes dans un
mutuel silence; il ne me questionne que sur mes affaires; si
je l'interroge sur tout autre sujet que Claire, il n'a pas
l'air de m'entendre, ou bien il me rpond par un signe ou un
monosyllabe; j'carte avec grand soin toute conversation
tendant  une entire confiance, car je ne me sentirais pas la
force de continuer  le tromper. A chaque instant la piti
m'entrane  lui ouvrir mon coeur; c'est un besoin qui
s'accrot de jour en jour, et mon courage n'est pas 
l'preuve de sa douleur: je n'ai pourtant rien dit encore;
mais il ne faut peut-tre qu'un mot de sa part, qu'un instant
d'panchement pour m'arracher votre secret! Ah! mon cousin,
pardonnez mon incertitude; mais voir souffrir un malheureux,
pouvoir le soulager d'un mot, et se taire, c'est un effort
auquel je ne peux pas esprer d'atteindre. Puis-je mme le
desirer? Voudrais-je touffer dans mon me cet ascendant qui
nous pousse  adoucir les maux d'autrui? Ah! si c'est l une
faiblesse, je ne sais quel courage la vaudrait! Il y a une
heure que j'tais avec Frdric; les cris de ma fille m'ayant
force  sortir avec prcipitation, j'ai oubli sur ma
chemine une lettre de Claire, que je venais de recevoir.
L'ide que Frdric pouvait la lire m'a fait frmir, je suis
remonte comme un clair, il la tenait dans sa main.
"Frdric, qu'avez-vous fait? me suis-je crie. -- Rien
qu'elle ne m'et permis! m'a-t-il rpondu. -Vous n'avez donc
pas lu cette lettre? ai-je repris. -- Non! elle m'aurait
mpris, m'a-t-il dit en me la remettant." J'ai voulu louer sa
discrtion, sa dlicatesse, il m'a interrompue. "Non, Elise,
vous vous mprenez; je n'ai plus ni dlicatesse, ni vertu; je
n'agis, ne sens et n'existe plus que par elle, et peut-tre
euss-je lu ce papier, si la crainte de lui dplaire ne m'et
arrt." En finissant cette phrase, il est retomb dans son
immobilit accoutume. Que ne donnerais-je pas pour qu'il
exhalt ses transports, pour l'entendre pousser des cris
aigus, pour le voir se livrer  un dsespoir forcen! combien
cet tat serait moins effrayant que celui o il est!
Concentrant dans son sein toutes les furies de l'enfer, elles
le dchirent par cent forces diverses, et ses blessures qu'il
renferme, s'aigrissent, s'enveniment sur son coeur, et portent
dans tout son tre des germes de destruction. L'infortun
mrite votre piti; et quelle que ft son ingratitude envers
vous, son supplice l'expie et l'emporte sur elle.




LETTRE XLII.

CLAIRE A ELISE.


Elise, je crois que le ciel a bni mes efforts, et qu'il n'a
pas voulu me retirer du monde avant de m'avoir rendue  moi-mme:
depuis quelques jours un calme salutaire s'insinue dans
mes veines; je souris avec satisfaction  mes devoirs; la vue
de mon mari ne me trouble plus, et je partage le contentement
qu'il prouve  se trouver prs de moi; je vois qu'il me sait
gr de toute la tendresse que je lui montre, et qu'il en
distingue bien toute la sincrit. Son indulgence m'encourage,
ses loges me relvent, et je ne me crois plus mprisable
quand je vois qu'il m'estime encore; mais  mesure que mon me
se fortifie, mon corps s'affaiblit. Je voudrais vivre pour mon
digne poux, c'est l le voeu que j'adresse au ciel tous les
jours, c'est l le seul prix dont je pourrais racheter ma
faute; mais il faut renoncer  cet espoir. La mort est dans
mon sein, Elise, je la sens qui me mine, et ses progrs lents
et continus m'approchent insensiblement de ma tombe. O mon
excellente amie! ne pleure pas sur mon trpas, mais sur la
cause qui me le donne; s'il m'et t permis de sacrifier ma
vie pour toi, mes enfans ou mon poux, ma mort aurait fait mon
bonheur et ma gloire; mais prir victime de la perfidie d'un
homme, mais mourir de la main de Frdric!.... O Frdric! 
souvenir mille fois trop cher! Hlas! ce nom fut jadis pour
moi l'image de la plus noble candeur;  ce nom se rattachaient
toutes les ides du beau et du grand; lui seul me paraissait
exempt de cette contagion funeste que la fausset a souffle
sur l'univers; lui seul me prsentait ce modle de perfection
dont j'avais souvent nourri mes rveries, et c'est de cette
hauteur o l'amour l'avait lev qu'il tombe.... Frdric, il
est impossible d'oublier si vite l'amour dont tu prtendais
tre atteint; tu as donc feint de le sentir? L'artifice d'un
homme ordinaire ne parat qu'une faute commune; mais Frdric
artificieux est un monstre: la distance de ce que tu es,  ce
que tu feignais d'tre, est immense, et il n'y a pas de crime
pareil au tien. Mon plus grand tourment est bien moins de
renoncer  toi que d'tre force de te mpriser, et ta
bassesse tait le seul coup que je ne pouvais supporter.

Mon amie, cette lettre-ci est la dernire o je te parlerai de
lui; dsormais mes penses vont se porter sur de plus dignes
objets; le seul moyen d'obtenir la misricorde cleste, est
sans doute d'employer le reste de ma vie au bonheur de ce qui
m'entoure; je visite mon hospice tous les jours; je vois avec
plaisir que ma longue absence n'a point interrompu l'ordre que
j'y avais tabli. Je lguerai  mon Elise le soin de
l'entretenir; c'est d'elle que ma Laure apprendra  y veiller
 son tour: puisse cette fille chrie se former auprs de toi
 toutes les vertus qui manqurent  sa mre! parle-lui de mes
torts, surtout de mon repentir; dis-lui que si je t'avais
coute, j'aurais vcu paisible et honore, et que je t'aurais
value peut-tre. Que ses tendres soins ddommagent son vieux
pre de tout le mal que je lui causai; et pour payer tout ce
qu'elle tiendra de toi, puisse-t-elle t'aimer comme
Claire!.... Adieu, mon coeur se dchire  l'aspect de tout ce
que j'aime; c'est au moment de quitter des objets si chers,
que je sens combien ils m'attachent  la vie. Elise, tu
consoleras mon digne poux, tu ne le laisseras pas isol sur
la terre; tu deviendras son amie, de mme que la mre de mes
enfans; ils n'auront pas perdu au change.




LETTRE XLIII.

CLAIRE A ELISE.


Ne t'afflige point, mon amie, la douce paix que Dieu rpand
sur mes derniers jours m'est un garant de sa clmence;
quelques instans encore, et mon me s'envolera vers
l'ternit. Dans ce sanctuaire immortel, si j'ai  rougir d'un
sentiment qui fut involontaire, peut-tre l'aurai-je trop
expi sur la terre pour en tre punie dans le ciel. Chaque
jour, prosterne devant la majest suprme, j'admire sa
puissance et j'implore sa bont; elle enveloppe de sa
bienfaisance tout ce qui respire, tout ce qui sent, tout ce
qui souffre: c'est l le manteau dont les malheureux doivent
rchauffer leurs coeurs........ Mais, quand la nuit a laiss
tomber son obscur rideau, je crois voir l'ombre du bras de
l'Eternel tendu vers moi; dans ces instans d'un calme
parfait, l'me s'lance vers le ciel et correspond avec Dieu,
et la conscience, reprenant ses droits, pse le pass et
pressent l'avenir. C'est alors que, jetant un coup-d'oeil sur
ces jours engloutis par le temps, on se demande, non sans
effroi, comment ils ont t employs, et en faisant la revue
de sa vie on compte par ses actions les tmoins qui dposeront
bientt pour ou contre soi. Quel calcul! qui osera le faire
sans une profonde humilit, sans un repentir poignant de
toutes les fautes auxquelles on fut entran? O Frdric!
comment supporteras-tu ces redoutables momens? Quand il se
pourrait qu'innocent d'artifice, tu aies cru sentir tout ce
que tu m'exprimais, songe, malheureux, que pour t'absoudre de
ton ingratitude envers ton pre, il aurait fallu que le ciel
lui-mme et allum les feux dont tu prtendais brler, et
ceux-l ne s'teignent point. Et toi, mon Elise, pardonne, si
le souvenir de Frdric vient encore se mler  mes dernires
penses; le silence absolu que tu gardes  ce sujet me dit
assez que je devrais t'imiter; mais, avant de quitter cette
terre que Frdric habite encore, permets-moi du moins de lui
adresser un dernier adieu, et de lui dire que je lui pardonne:
s'il reste  cet infortun quelques traits de ressemblance
avec celui que j'aimai, l'ide d'avoir caus ma mort
acclrera la sienne, et peut-tre n'est-il pas loign
l'instant qui doit nous runir sous la vote cleste. Ah!
quand c'est l seulement que je dois le revoir, serais-je donc
coupable de souhaiter cet instant?




LETTRE XLIV.

ELISE A M. D'ALBE.


Il est donc vrai, mon amie s'affaiblit et chancelle, et vous
tes inquiet sur son tat! Ces vanouissemens longs et
frquens sont un symptme effrayant, et un obstacle au desir
que vous auriez de lui faire changer d'air! Ah! sans doute, je
volerai auprs d'elle: je confierai mes deux fils  Frdric;
c'est une chane dont je l'attacherai ici; je dissimule ma
douleur devant lui, car, s'il pouvait souponner le motif de
mon voyage; s'il se doutait que tout ce que vous lui dites de
Claire n'est qu'une erreur, s'il voyait ces terribles paroles
que vous n'avez point traces sans frmir, et que je n'ai pu
lire sans dsespoir, dj les ombres de la mort couvrent son
visage, aucune force humaine ne le retiendrait ici.

Non, mon ami, non, je ne vous fais pas de reproches, je n'en
fais pas mme  l'auteur de tous nos dsastres. Ds qu'un tre
est atteint par le malheur, il devient sacr pour moi, et
Frdric est dans un tat trop affreux pour que l'amertume de
ma douleur tourne contre lui; mais mon me est brise de
tristesse, et je n'ai point d'expressions pour ce que
j'prouve. Claire tait le flambeau, la gloire, le dlice de
ma vie; si je la perds, tous les liens qui me restent me
deviendront odieux; mes enfans, oui, mes enfans eux-mmes ne
seront plus pour moi qu'une charge pesante: chaque jour, en
les embrassant, je penserai que ce sont eux qui m'empchent de
la rejoindre; dans ma profonde douleur, je rejette, et leurs
caresses, et les jouissances qu'ils me promettaient, et tous
les noeuds qui m'attachent au monde; et mon me dsespre
dteste les plaisirs que Claire ne peut plus partager.

Ah! croyez-moi, laissez-lui remplir tous ses exercices de
pit, ce ne sont point eux qui l'affaiblissent; au contraire,
les mes passionnes comme la sienne ont besoin d'aliment, et
cherchent toujours leurs ressources ou trs-loin ou trs-prs
d'elles, dans les ides religieuses ou dans les ides
sensibles, et le vide terrible que l'amour y laisse ne peut
tre rempli que par Dieu mme.

Annoncez-moi  Claire; je compte partir dans deux ou trois
jours. Fiez-vous  ma foi, je saurai respecter votre volont,
ma parole et l'tat de mon amie, et elle ignorera toujours que
son poux, cessant un moment de l'apprcier, la traita comme
une femme ordinaire.




LETTRE XLV.

ELISE A M. D'ALBE.


O mon cousin! Frdric est parti, et je suis sre qu'il est
all chez vous, et je tremble que cette lettre, que je vous
envoie par un exprs, n'arrive trop tard, et ne puisse
empcher les maux terribles qu'une explication entranerait
aprs elle. Comment vous peindre la scne qui vient de se
passer? Aujourd'hui, pour la premire fois, Frdric m'a
accompagne dans une maison trangre: muet, taciturne, son
regard ne fixait aucun objet, il semblait ne prendre part 
rien de ce qui se faisait autour de lui, et rpondait  peine
quelques mots au hasard aux diffrentes questions qu'on lui
adressait. Tout  coup un homme inconnu prononce le nom de
madame d'Albe, il dit qu'il vient de chez elle, qu'elle est
mal, mais trs-mal..... Frdric jette sur moi un oeil hagard
et interrogatif, et voyant des larmes dans mes yeux, il ne
doute plus de son malheur. Alors il s'approche de cet homme et
le questionne. En vain je l'appelle, en vain je lui promets de
lui tout dire, il me repousse avec violence en s'criant:
"Non, vous m'avez tromp, je ne vous crois plus..." L'homme
qui venait de parler, et qui n'avait t chez vous que pour
des affaires relatives  votre commerce, tourdi de l'effet
inattendu de ce qu'il a dit, hsite  rpondre aux questions
pressantes de Frdric. Cependant, effray de l'accent
terrible de ce jeune homme, il n'ose rsister ni  son ton ni
 son air. "Ma foi, dit-il, madame d'Albe se meurt, et on
assure que c'est  cause de l'infidlit d'un jeune homme
qu'elle aimait, et que son mari a chass de chez elle."

A ces mots, Frdric jette un cri perant, renverse tout ce
qui se trouve sur son passage, et s'lance hors de la chambre;
je me prcipite aprs lui, je l'appelle: c'est au nom de
Claire que je le supplie de m'entendre, il n'coute rien,
nulle force ne peut le retenir, il crase tout ce qui s'oppose
 sa fuite; je le perds de vue, je ne l'ai plus revu, et
j'ignore ce qu'il est devenu; mais je ne doute point qu'il
n'ait port ses pas vers l'asile de Claire, je tremble qu'elle
ne le voie; la surprise, l'motion puiseraient ses forces. O
mon ami! puisse ma lettre arriver  temps pour prvenir un
pareil malheur! L'insens, dans son froce dlire, il ne songe
pas que son apparition subite peut tuer celle qu'il aime. Ah!
s'il se peut, empchez-les de se voir, repoussez-le de votre
maison; qu'il ne retrouve plus en vous ce pre indulgent qui
justifiait tous ses torts; faites tonner l'honneur outrag,
accablez-le de votre indignation: que vous font sa fureur, ses
imprcations, sa douleur mme? Songez que c'est lui qui est le
meurtrier de Claire, que c'est lui qui a port le trouble dans
cette me cleste, et qui a terni une rputation sans tache;
car enfin les discours de cet homme inconnu ne sont-ils pas
l'cho fidle de l'opinion publique? Ce monde barbare, odieux
et injuste, a dshonor mon amie; sans gard pour ce qu'elle
fut, il la juge  la rigueur sur de trompeuses apparences,
mais ne distingue pas la femme tendre et irrprochable de la
femme adultre. Eh! quand ma Claire retrouverait toutes ses
forces contre l'amour, en aurait-elle contre la perte de
l'estime publique? Celle qui la respecta toujours, qui la
regardait comme le plus bel ornement de son sexe, pourrait-elle
vivre aprs l'avoir perdue? Non, Claire, meurs, quitte
une terre qui ne sut pas te connatre, et qui n'tait pas
digne de te porter: abreuve de larmes et d'outrages, va
demander au ciel le prix de tes douleurs, et que les anges,
empresss auprs de toi, ouvrent leurs bras pour recevoir leur
semblable.




Ici finissent les lettres de Claire; le reste est un rcit
crit de la main d'Elise. Sans doute elle en aura recueilli
les principaux traits de la bouche de son amie, et elle les
aura confis au papier, pour que la jeune Laure, en les lisant
un jour, pt se prserver des passions dont sa dplorable mre
avait t la victime.




Il tait tard, la nuit commenait  s'tendre sur l'univers;
Claire, faible et languissante, s'tait fait conduire au bas
de son jardin, sous l'ombre des peupliers qui couvrent l'urne
de son pre, et o sa pit consacra un autel  la Divinit.
Humblement prosterne sur le dernier degr, le coeur toujours
dvor de l'image de Frdric, elle implorait la  clmence du
ciel pour un tre si cher, et des forces pour l'oublier. Tout
 coup une marche prcipite l'arrache  ses mditations, elle
s'tonne qu'on vienne la troubler; et, tournant la tte, le
premier objet qui la frappe c'est Frdric! Frdric ple,
perdu, couvert de sueur et de poussire. A cet aspect, elle
croit rver, et reste immobile comme craignant de faire un
mouvement qui lui arrache son erreur. Frdric la voit et
s'arrte, il contemple ce visage charmant qu'il avait laiss
nagure brillant de fracheur et de jeunesse, il le retrouve
fltri, abattu; ce n'est plus que l'ombre de Claire, et le
sceau de la mort est dj empreint dans tous ses traits: il
veut parler, et ne peut articuler un mot; la violence de la
douleur a suspendu son tre. Claire, toujours immobile, les
bras tendus vers lui, laisse chapper le nom de Frdric: 
cette voix il retrouve la chaleur et la vie, et saisissant sa
main dcolore: "Non, s'crie-t-il, tu ne l'as pas cru que
Frdric ait cess de t'aimer. Non, ce blasphme horrible,
pouvantable, a t dmenti par ton coeur. O ma Claire! en te
quittant, en renonant  toi pour jamais, en supportant la vie
pour t'obir, j'avais cru avoir puis la coupe amre de
l'infortune; mais si tu as dout de ma foi, je n'en ai got
que la moindre partie.......... Parle donc, Claire, rassure-moi,
romps ce silence mortel qui me glace d'effroi." En disant
ces mots, il la pressait sur son sein avec ardeur. Claire, le
repoussant doucement, se lve, fixe les yeux sur lui, et le
parcourant long-temps avec surprise: "O toi, dit-elle, qui me
prsentes l'image de celui que j'ai tant aim, toi, l'ombre de
ce Frdric dont j'avais fait mon dieu! dis, descends-tu du
cleste sjour pour m'apprendre que ma dernire heure
approche? et es-tu l'ange destin  me guider vers l'ternelle
rgion? -- Qu'ai-je entendu? lui rpond Frdric, est-ce toi
qui me mconnais? Claire, ton coeur est-il donc chang comme
tes traits, et reste-t-il insensible auprs de moi? -- Quoi! il
se pourrait que tu sois toujours Frdric! s'crie-t-elle; mon
Frdric existerait encore? On me l'avait dit perdu, l'amiti
m'aurait-elle donc trompe? -- Oui, interrompit-il avec
vhmence, une affreuse trahison me faisait paratre infidle
 tes yeux, et te peignait  moi gaie et paisible; on nous
faisait mourir victimes l'un de l'autre, on voulait que nous
enfonassions mutuellement le poignard dans nos coeurs. Crois-moi,
Claire, amiti, foi, honneur, tout est faux dans le
monde; il n'y a de vrai que l'amour; il n'y a de rel que ce
sentiment puissant et indestructible qui m'attache  ton tre,
et qui dans ce moment mme te domine ainsi que moi: ne le
combats plus,  mon me! livre-toi  ton amant; partage ses
transports, et sur les bornes de la vie o nous touchons l'un
et l'autre, gotons, avant de la quitter, cette flicit
suprme qui nous attend dans l'ternit." Frdric dit, et
saisissant Claire, il la serre dans ses bras, il la couvre de
baisers, il lui prodigue ses brlantes caresses; l'infortune,
abattue par tant de sensations, palpitante, oppresse, 
demi-vaincue par son coeur et par sa faiblesse, rsiste encore, le
repousse et s'crie: "Malheureux! quand l'ternit va
commencer pour moi, veux-tu que je paraisse dshonore devant
le tribunal de Dieu! Frdric, c'est pour toi que je
t'implore, la responsabilit de mon crime retombera sur ta
tte. -- Eh bien! je l'accepte, interrompit-il d'une voix
terrible, il n'est aucun prix dont je ne veuille acheter la
possession de Claire; qu'elle m'appartienne un instant sur la
terre, et que le ciel m'crase pendant l'ternit!" L'amour a
doubl les forces de Frdric, l'amour et la maladie ont
puis celles de Claire. Elle n'est plus  elle, elle n'est
plus  la vertu; Frdric est tout, Frdric l'emporte.....
Elle l'a got dans toute sa plnitude, cet clair de dlice
qu'il n'appartient qu' l'amour de sentir; elle l'a connue,
cette jouissance dlicieuse et unique, rare et divine comme le
sentiment qui l'a cre: son me, confondue dans celle de son
amant, nage dans un torrent de volupt. Il fallait mourir
alors: mais Claire tait coupable, et la punition l'attendait
au rveil. Qu'il fut terrible! quel gouffre il prsenta 
celle qui vient de rver le ciel! Elle a viol la foi
conjugale! elle a souill le lit de son poux! la noble Claire
n'est plus qu'une infme adultre! Des annes d'une vertu sans
tache, des mois de combats et de victoires sont effacs par ce
seul instant! elle le voit, et n'a plus de larmes pour son
malheur, le sentiment de son crime l'a dnature; ce n'est
plus cette femme douce et tendre dont l'accent pntrant
matrisait l'me des tres sensibles, et en crait une aux
indiffrens; c'est une femme gare, furieuse, qui ne peut se
cacher sa perfidie, et qui ne peut la supporter. Elle
s'loigne de Frdric avec horreur, et levant ses mains
tremblantes vers le ciel: "Eternelle justice! s'crie-t-elle,
s'il te reste quelque piti pour la vile crature qui ose
t'implorer encore, punis le lche artisan de mon malheur;
qu'errant, isol dans le monde, il y soit toujours poursuivi
par l'ignominie de Claire et les cris de son bienfaiteur! Et
toi, homme perfide et cruel, contemple ta victime, mais coute
les derniers cris de son coeur; il te hait, ce coeur, plus
encore qu'il ne t'a aim; ton approche le fait frmir, et ta
vue est son plus grand supplice; loigne-toi, va, ne me
souille plus de tes indignes regards." Frdric, embras
d'amour et dvor de remords, veut flchir son amante:
prostern  ses pieds, il l'implore, la conjure; elle n'coute
rien; le crime a ananti l'amour, et la voix de Frdric ne va
plus  son coeur. Il fait un mouvement pour se rapprocher
d'elle; effraye, elle s'lance auprs de l'autel divin, et
l'entourant de ses bras, elle dit: "Ta main sacrilge osera-t-elle
m'atteindre jusqu'ici? Si ton me basse et rampante n'a
pas craint de profaner tout ce qu'il y a de saint sur la
terre, respecte au moins le ciel, et que ton impit ne vienne
pas m'outrager jusque dans ce dernier asile. C'est ici,
ajouta-t-elle dans un transport prophtique, que je jure que
cet instant o je te vois est le dernier o mes yeux
s'ouvriront sur toi; si tu demeures encore, je saurai trouver
une mort prompte, et que le ciel m'anantisse  l'instant o
tu oserais reparatre devant moi."

Frdric, terrass par cette horrible imprcation, et
frmissant que le moindre dlai n'assassine son amante,
s'loigne avec imptuosit. Mais  peine est-il hors de sa
vue, qu'il s'arrte; il ne peut sortir du bois pais qui les
couvre, sans l'avoir entendue encore une fois, et levant la
voix, il s'crie: "O toi, que je ne dois plus revoir! toi qui,
d'accord avec le ciel, viens de maudire l'infortun qui
t'adorait! toi qui, pour prix d'un amour sans exemple, le
condamnes  un exil ternel! toi, enfin, dont la haine l'a
proscrit de la surface du monde,  Claire! avant que
l'immensit nous spare  jamais, avant que le nant soit
entre nous deux, que j'entende encore ton accent, et au nom du
tourment que j'endure, que ce soit un accent de piti!........
" Il se tait, il ne respire pas, il touffe les horribles
battemens de son coeur pour mieux couter, il attend la voix
de Claire...... Enfin ces mots faibles, tremblans, et qui
percent  peine le repos universel de la nature, viennent
frapper ses oreilles et calmer ses sens: _Va, malheureux, je te
pardonne_.

L'indignation avait ranim les forces de Claire,
l'attendrissement les anantit: subjugue par l'ascendant de
Frdric,  l'instant o, en lui pardonnant, elle sentit
qu'elle l'aimait encore, elle tomba sans mouvement sur les
degrs de l'autel.

Cependant M. d'Albe qui n'avait point reu la lettre d'Elise,
et qui tait sorti pour quelques heures, apprend  son retour
que Frdric a paru dans la maison; il frmit, et demande sa
femme; on lui dit qu'elle est alle, selon son usage, se
recueillir prs du tombeau de son pre. Il dirige ses pas de
ce ct; la lune clairait faiblement les objets: il appelle
Claire, elle ne rpond point; sa premire ide est qu'elle a
fui avec Frdric; la seconde, plus juste, mais plus terrible
encore, est qu'elle a cess d'exister. Il se hte d'arriver;
enfin,  la lueur des rayons argents qui percent  travers
les tremblans peupliers, il aperoit un objet..... une robe
blanche..... il approche..... c'est Claire tendue sur le
marbre et aussi froide que lui. A cette vue il jette des cris
perans; ses gens l'entendent et accourent. Ah! comment
peindre la consternation universelle! Cette femme cleste
n'est plus, cette matresse adore, cet ange de bienfaisance
n'est plus qu'une froide poussire! La dsolation s'empare de
tous les coeurs: cependant un mouvement a ranim l'esprance;
on se hte, on la transporte, les secours volent de tous
cts. La nuit entire se passe dans l'incertitude; mais le
lendemain une ombre de chaleur renat, et ses yeux se rouvrent
au jour, au moment mme o Elise arrivait auprs d'elle.

Cette tendre amie avait suivi sa lettre de prs, mais sa
lettre n'tait point arrive; un mot de M. d'Albe l'instruit
de tout, elle entre perdue. Claire ne la mconnat point,
elle lui tend les bras. Elise se prcipite, Claire la presse
sur son coeur dj atteint des glaces de la mort. Elle veut
que l'amiti la ranime et lui rende la force d'exprimer ses
dernires volonts: son oeil mourant cherche son poux; sa
voix teinte l'appelle; elle prend sa main, et l'unissant 
celle de son amie, elle les regarde tous deux avec tristesse,
et dit: "Le ciel n'a pas voulu que je meure innocente:
l'infortune que vous voyez devant vous s'est couverte du
dernier opprobre; mes sens gars m'ont trahie; et un ingrat,
abusant de ma faiblesse, a bris les noeuds sacrs qui
m'attachaient  mon poux. Je ne demande point d'indulgence,
ni lui ni moi n'avons droit d'y prtendre: il est des crimes
que la passion n'excuse pas, et que le pardon ne peut
atteindre....." Elle se tait. En l'coutant, l'me d'Elise se
ferme  toute esprance, elle est sre que son amie ne
survivra pas  sa honte.

M. d'Albe, constern de ce qu'il entend, ne repousse pas
nanmoins la main qui l'a trahi. "Claire, lui dit-il, votre
faute est grande sans doute; mais il vous reste encore assez
de vertus pour faire mon bonheur; et le seul tort que je ne
vous pardonne pas, est de souhaiter une mort qui me laisserait
seul au monde." A ces mots, sa femme lve sur lui un oeil
attendri et reconnaissant: "Cher et respectable ami, lui dit-elle,
croyez que c'est pour vous seul que je voudrais vivre,
et que mourir indigne de vous est ce qui rend ma dernire
heure si amre. Mais je sens que mes forces diminuent,
loignez-vous l'un et l'autre, j'ai besoin de me recueillir
quelques momens, afin de vous parler encore."

Elise ferme doucement le rideau, et ne profre pas une parole;
elle n'a rien  dire, rien  demander, rien  attendre: l'aveu
de son amie lui a appris que tout tait fini, que l'arrt du
sort tait irrvocable, et que Claire tait perdue pour elle.

M. d'Albe, qui la connat moins, s'agite et se tourmente; plus
heureux qu'Elise, il craint, car il espre; il s'tonne de la
tranquillit de celle-ci, sa muette consternation lui parat
de la froideur, il le dit et s'en irrite. Elise, sans
s'mouvoir de sa colre, se lve doucement, et l'entranant
hors de la chambre: "Au nom de Dieu! lui dit-elle, ne troublez
pas la solennit de ces momens par de vains secours qui ne la
sauveront point, et calmez un emportement qui peut rompre le
dernier fil qui la retient  la vie. Craignez qu'elle ne
s'teigne avant de nous avoir parl de ses enfans; sans doute
son dernier voeu sera pour eux; tel qu'il soit, ft-il de lui
survivre, je jure de le remplir. Quant  son existence
terrestre elle est finie; du moment que Claire fut coupable,
elle a d renoncer au jour: je l'aime trop pour vouloir
qu'elle vive, et je la connais trop pour l'esprer." L'air
imposant et assur dont Elise accompagna ces mots, fut un coup
de foudre pour M. d'Albe; il lui apprit que sa femme tait
morte.

Elise se rapprocha du lit de son amie: assise  son chevet,
toujours immobile et silencieuse, il semblait qu'elle attendt
le dernier souffle de Claire pour exhaler le sien.

Au bout de quelques heures, Claire tendit la main, et prenant
celle d'Elise: "Je sens que je m'teins, dit-elle, il faut me
hter de parler; fais sortir tout le monde, et que M. d'Albe
reste seul avec toi." Elise fait un signe, chacun se retire;
le malheureux poux s'avance, sans avoir le courage de jeter
les yeux sur celle qu'il va perdre; il se reproche
intrieurement d'avoir peut-tre caus sa mort en la trompant.
Claire devine son repentir, et croit que son amie le partage;
elle se hte de les rassurer. "Ne vous reprochez point, leur
dit-elle, de m'avoir dguis la vrit, votre motif fut bon,
et ce moyen pouvait seul russir; sans doute, il m'et gurie,
si l'effrayante fatalit qui me poursuit n'et renvers tous
vos projets." Elise ne rpond rien, elle sait que Claire ne
dit cela que pour calmer leur conscience agite, et elle ne se
justifie pas d'un tort qui retomberait en entier sur M.
d'Albe; mais celui-ci s'accuse, il rend  Elise la justice qui
lui est due, en apprenant  Claire qu'elle n'a cd qu' sa
volont. Elle est ddommage de sa droiture; un lger
serrement de main que M. d'Albe n'aperoit pas, la rcompense
sans le punir. Claire reprend la parole. "O mon ami! dit-elle
en regardant tendrement son mari; nul n'est ici coupable que
moi; vous, qui n'etes jamais de penses que mon bonheur, et
que j'offensai avec tant d'ingratitude, est-ce  vous  vous
repentir?" M. d'Albe prend la main de sa femme et la couvre de
larmes; elle continue: "Ne pleurez point, mon ami, ce n'est
pas  prsent que vous me perdez, mais quand, par une honteuse
faiblesse j'autorisai l'amour de Frdric; quand par un
raisonnement spcieux je manquai de confiance en vous pour la
premire fois de ma vie; ce fut alors que, cessant d'tre moi-mme,
je cessai d'exister pour vous; ds l'instant o je
m'cartai de mes principes, les anneaux sacrs qui les liaient
ensemble se brisrent, et me laissrent sans appui dans le
vague de l'incertitude; alors la sduction s'empara de moi,
fascina mes yeux, obscurcit le sacr flambeau de la vertu, et
s'insinua dans tous mes sens; au lieu de m'arracher 
l'attrait qui m'entranait, je l'excusai, et ds lors la chute
devint invitable. O toi, mon Elise! continua-t-elle avec un
accent plus lev, toi qui vas devenir la mre de mes enfans,
je ne te recommande point mon fils, il aura les exemples de
son pre; mais veille sur ma Laure, que son intrt l'emporte
sur ton amiti. Si quelques vertus honorrent ma vie, dis-lui
que ma faute les effaa toutes; en lui racontant la cause de
ma mort, garde-toi bien de l'excuser, car ds lors tu
l'intresserais  mon crime: qu'elle sache que ce qui m'a
perdue est d'avoir color le vice des charmes de la vertu;
dis-lui bien que celui qui la dguise est plus coupable encore
que celui qui la mconnat; car, en la faisant servir de voile
 son hideux ennemi, on nous trompe, on nous gare, et on nous
approche de lui quand nous croyons n'aimer qu'elle........
Enfin, Elise, ajouta-t-elle en s'affaiblissant, rpte souvent
 ma Laure, que si une main courageuse et svre, avait
dpouill le prestige dont j'entourais mon amour, et qu'on
n'et pas craint de me dire que celle qui compose avec
l'honneur l'a dj perdu, et que jamais il n'y eut de nobles
effets d'une cause vicieuse, alors, sans doute, j'eusse foul
aux pieds le sentiment dont j'expire aujourd'hui...." Ici
Claire fut force de s'interrompre, en vain elle voulut
achever sa pense, ses ides se troublrent, et sa langue
glace ne put articuler que des mots entrecoups. Au bout de
quelques instans elle demanda la bndiction de son poux; en
la recevant, un clair de joie ranima ses yeux. "A prsent je
meurs en paix, dit-elle, je peux paratre devant Dieu..... je
vous offensai plus que lui, il ne sera pas plus svre que
vous." Alors, jetant sur lui un dernier regard, et serrant la
main de son amie, elle pronona le nom de Frdric, soupira et
mourut.

Quelques jours aprs, M. d'Albe reut ce billet crit par
Elise et dict par Claire.


CLAIRE A M. D'ALBE.

Je ne veux point faire rougir mon poux, en prononant devant
lui un nom qu'il dteste peut-tre; mais pourra-t-il oublier
que cet infortun voulait fuir cet asile, et que mon ordre
seul l'y a retenu; que, dans notre situation mutuelle, ses
devoirs tant moindres, ses torts le sont aussi, et que mon
amour fut un crime quand le sien n'tait qu'une faiblesse? Il
est errant sur la terre, il a vos malheurs  se reprocher, il
croira avoir caus ma mort, et son coeur est n pour aimer la
vertu. O mon poux! mon digne poux! la piti ne vous dit-elle
rien pour lui, et n'obtiendra-t-il pas une misricorde que
vous ne m'avez pas refuse?




Pour remplir les dernires volonts de sa femme, M. d'Albe
s'informa de Frdric dans tous les environs, il fit faire les
perquisitions les plus exactes dans le lieu de sa naissance;
tout fut inutile, ses recherches furent infructueuses; jamais
on n'a pu dcouvrir o il avait tran sa dplorable
existence, ni quand il l'avait termine. Jamais nul tre
vivant n'a su ce qu'il tait devenu: on dit seulement qu'aux
funrailles de Claire, un homme inconnu, envelopp d'une
paisse redingotte, et couvert d'un large chapeau, avait suivi
le convoi dans un profond silence; qu'au moment o l'on avait
pos le cercueil dans la terre, il avait tressailli, et
s'tait prostern la face dans la poussire, et qu'aussitt
que la fosse avait t comble, il s'tait enfui
imptueusement en s'criant: "A prsent je suis libre, tu n'y
seras pas long-temps seule!"





FIN.





IMPRIMERIE DE DEMONVILLE.







Erreurs typographiques:



Lettre 2: =btimens dpendans= remplac par =btimens dpendant"

Lettre 2: =bienfait de mon pre= remplac par =bienfait de votre
pre=

Lettre 5: =aigre.= remplac par =aigre."=

Lettre 6: =serr dans ses bras= remplac par =serre dans ses
bras=

Lettre 7: =aie vue encore= remplac par =aie vu encore=

Lettre 10: =schall= remplac par =chle=

Lettre 11: =J'ai nomm Adle= remplac par ="J'ai nomm Adle=

Lettre 13: =bois des peupliers= remplac par =bois de peupliers=

Lettre 13: =pour un Dieu= remplac par =pour un dieu=

Lettre 13: =presse ma pense= remplac par =pressent ma pense=

Lettre 17: =Adle impatiente= remplac par =Adle, impatiente=

Lettre 17: =Ce n'est pas l= remplac par ="Ce n'est pas l=

Lettre 17: =un de ses momens.= remplac par =un de ses momens. --=

Lettre 18: =aid  faire= remplac par =aids  faire=

Lettre 18: =je la presse.= remplac par =je la presse."=

Lettre 18: =Il m'a atterr= remplac par =Il m'a atterre=

Lettre 18: =bonne Claire?....= remplac par =bonne Claire?...."=

Lettre 20: =jusque l= remplac par =jusque-l=

Lettre 23: =faites. "Mon mari= remplac par =faites."
Mon mari=

Lettre 23: =Je ne vous ai jamais vue= remplac par ="Je ne
vous ai jamais vue=

Lettre 23: =Il a prie Frdric= remplac par =Il a pri
Frdric=

Lettre 25: =il vous tait doux= remplac par mais =il vous
tait doux=

Lettre 26: =t'agite? Ah!= remplac par =t'agite? -- Ah!=

Lettre 27: =mes sens! "Si je t'aime= remplac par =mes sens!
-- Si je t'aime=

Lettre 27: =par tout je le trouve= remplac par =partout je
le trouve=

Lettre 33: =Je partirai= remplac par ="Je partirai=

Lettre 33: =ce sont-l= remplac par =ce sont l=

Lettre 41: =conjur= remplac par =conjure=

Lettre 42: =valu= remplac par =value=

Epilogue: = cette fois= remplac par = cette voix=

Epilogue: =pendant l'ternit!= remplac par =pendant
l'ternit!"=

Epilogue: =le condamne= remplac =par le condamnes=








End of the Project Gutenberg EBook of Claire d'Albe, by Sophie Cottin

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CLAIRE D'ALBE ***

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