The Project Gutenberg EBook of L'amour et la raison, by 
Charles-Antoine-Guillaume Pigault de l'pinoy

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Title: L'amour et la raison

Author: Charles-Antoine-Guillaume Pigault de l'pinoy

Release Date: October 7, 2008 [EBook #26810]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'AMOUR ET LA RAISON ***




Produced by Daniel Fromont









[Transcriber's note: Pigault-Lebrun (Charles-Antoine-Guillaume Pigault
de l'pinoy, dit) (1753-1835), _L'amour et la raison_, 1790, dition
de 1823]






SENLIS,

IMPRIMERIE DE TREMBLAY.


SUITE

DU REPERTOIRE

DU

THEATRE FRANAIS,


AVEC UN CHOIX DES PIECES DE PLUSIEURS AUTRES

THEATRES, ARRANGEES ET MISES EN ORDRE


PAR M. LEPEINTRE;


ET PRECEDEES DE NOTICES SUR LES AUTEURS; LE TOUT TERMINE PAR
UNE TABLE GENERALE.


COMEDIES EN PROSE. - TOME XVI.


A PARIS,

CHEZ MME VEUVE DABO,

A LA LIBRAIRIE STEREOTYPE, RUE HAUTEFEUILLE, N 16.


1823.


(...)


L'AMOUR

ET LA RAISON,


COMEDIE EN UN ACTE,


PAR M. PIGAULT-LEBRUN;


Reprsente, pour la premire fois, sur le thtre du

Palais-Royal, le 30 octobre 1790.


NOTICE

SUR M. PIGAULT-LEBRUN.


Guillaume-Charles-Antoine PIGAULT-LEBRUN naquit  Calais le 8
avril 1753. Son pre tait prsident du tribunal appel les
_Traites_, qui jugeait de toutes les causes relatives  la
fraude.

Il entra encore jeune au service, et tait dans la gendarmerie
de la maison du roi, lorsque la rvolution arriva. En 1792, il
fut inspecteur des remontes. Ce sont les seules fonctions
qu'il ait remplies lors des troubles politiques. Long-tems
aprs, le frre de Buonaparte, Jrme, voulut l'emmener en
Westphalie aprs l'avoir nomm son bibliothcaire; mais
l'empereur s'y opposa, et aprs avoir port le titre
honorifique de cet emploi pendant trois jours, il resta 
Paris, et n'alla point en Westphalie comme l'assurent certains
recueils peu exacts et quelques libelles mensongers. C'est
uniquement la dmangeaison de faire de l'esprit aux dpens de
la vrit qui a fait dire, dans je ne sais quelle biographie,
qu'tant  la cour du roi Jrme, il avait t l'_Horace du
Mcne Corsico-Westphalien_. Depuis long-tems M. Pigault-Lebrun
occupe une place dans une administration, et il n'a jamais
intrigu pour faire sa fortune, ni ambitionn de parvenir aux
honneurs.

M. Pigault-Lebrun jouit de deux rputations littraires bien
distinctes; et sous le rapport d'auteur dramatique, ce n'est
plus le mme homme considr comme romancier; ses pices de
thtre offrent un heureux mlange de sensibilit, de
dlicatesse et d'esprit, dont il est mme trop prodigue et qui
le fait remarquer entre tous les auteurs ses contemporains.
C'est le successeur le plus distingu qu'ait eu Marivaux, et
le meilleur disciple de son cole. Toutefois on doit lui
reconnatre plus de gat avec autant de brillant; mais il
lui est infrieur en finesse, en comique de situations. Il est
rest loin de son modle dans l'analyse des sentimens du coeur
des femmes, et surtout dans l'observation des convenances.

Avec le beau talent que M. Pigault-Lebrun a reu de la nature,
il et t l'un des premiers crivains de son sicle, si dans
toutes ses productions il et mis la circonspection qui est
ncessaire  un auteur pour se faire lire de la bonne
compagnie et toutes les classes du beau sexe.

Voici  peu de chose prs la liste des pices qu'il a
composes depuis le commencement de sa longue carrire
littraire, outre celles qui sont insres dans la prsente
collection.

_Charles et Caroline_, comdie, la premire qui ait t joue au
Thtre Franais, aprs qu'il et pris le titre de _Thtre de
la Rpublique_.

_Les Dragons et les Bndictines_, et _les Dragons en
cantonnemen_, comdies, joues au thtre de la Cit, en l'an
II.

_Les Moeurs et le Divorce_, comdie, joue au mme thtre, la
mme anne;

_Les Empiriques_, comdie, joue en l'an III au mme thtre.

_Le Blanc et le Noir_, drame, jou  la Cit, en l'an IV, ainsi
que _l'Esprit follet_, comdie.

_La Lanterne magique_, joue aussi  la Cit, en l'an VI;
_Contre-tems sur contre-tems_, comdie, donne aux Varits.

_Le Memnon franais_, comdie, joue  Saint-Quentin en 1807, et
ensuite aux Franais.

_L'Orphelin_, comdie, joue  la Cit.

En outre il a donn les pices suivantes, joues  divers
thtres: _Le Marchand provenal_, comdie; _La Mre rivale_,
comdie; _Sraphine et Mendoce_, comdie; _la Joueuse_, comdie
en vers; _L'Orpheline_, comdie; _Les Femmes ruses_, comdie;
et _le Cousin et la Cousine_, comdie.

Il a donn  Feydeau _Les Sabotiers_ et _le Major Palmer_,
opras-comiques.

Enfin il a fait, en socit avec M. Chazet, _Les Comdiens
d'une petite ville_, vaudeville; et avec M. Dumaniant, _Les
Calvinistes_.

Nous ne donnerons pas ici la nomenclature de ses romans, qui
serait longue et inutile. Pendant trente ans il ne s'est gure
coul de mois qu'on n'en ait vu clore un de sa composition;
nul n'en a fait en aussi grand nombre que lui depuis Retif de
la Bretonne, qui d'ailleurs tait prodigieusement au-dessous
de lui pour le style.

M. Pigault-Lebrun parat maintenant se livrer  un genre plus
srieux et s'occuper d'ouvrages importans. Il vient de publier
une histoire de France, en 6 volumes in-8. Quel que soit le
succs qu'elle obtienne, elle sera toujours juge au-dessus de
celles de Velly, du pre Daniel, et autres historiens
obsquieux ou prvenus.

M. Barba a recueilli les oeuvres de M. Pigault-Lebrun,
auxquelles il a fait les honneurs d'un certain luxe
typographique. Elles figureront sans doute dans toutes les
bibliothques des amateurs du plaisir et de ceux qui
affectionnent un auteur spirituel et amusant, quel que soit le
genre o il se soit exerc.


PERSONNAGES.


HORTENSE, jeune veuve.

MONDOR, vieux garon.

AUGUSTE, cousin d'Hortense, jeune homme de seize  dix-sept
ans.

MARTON, suivante d'Hortense.

DUMONT, valet de Mondor.

UN NOTAIRE.

UN LAQUAIS.


La scne se passe dans l'appartement d'Hortense.


L'AMOUR

ET LA RAISON,


COMEDIE.


SCENE PREMIERE.


HORTENSE, MARTON.


(Elles sont assises  quelque distance l'une de l'autre.
Hortense brode au mtier, et Marton  la main.)


MARTON.

Il arrive aujourd'hui.


HORTENSE, avec un soupir.

Hlas! oui, mon enfant.


MARTON.

Cet hlas part de l'ame.


HORTENSE.

Que dites-vous, Marton?


MARTON.

Madame, je vous plains.


HORTENSE.

Ma chre amie, c'est  Mondor que je dus mon poux, cet poux
qui me fut si cher; c'est  Mondor que cet poux mourant
confia ma jeunesse, c'est Mondor qu'il nomma, si je devais
jamais...


MARTON.

Et voil bien les hommes. Jaloux de leurs droits pendant leur
vie, ils veulent les tendre au-del du tombeau. Vous aimiez
votre poux, c'est fort bien.


HORTENSE.

Il tait si aimable!


MARTON.

Oui, Madame, il tait charmant; mais son ami ne lui ressemble
gure.


HORTENSE.

Marton!


MARTON.

Non, Madame, Mondor ne lui ressemble pas. C'est un ami solide,
raisonnable et raisonnant; mais il n'a rien de ce qu'il faut
pour remplacer un mari de vingt-cinq ans, et pour consoler une
femme de votre ge.


HORTENSE, froidement et avec hauteur.

Il suffit, je crois, qu'il me plaise...


MARTON.

Vous plaire! Il en est loin.


HORTENSE.

Vous prtendez...


MARTON.

Voir mieux que vous dans le fond de votre ame. Non, vous ne
l'aimez pas.


HORTENSE, avec humeur.

Mademoiselle!


MARTON, affectueusement.

Mme, quand vous boudez vos gens, vous tes toujours adorable.


HORTENSE.

Allons, finis, ma bonne amie: tu m'aimes, je le sais...
Mais...


MARTON.

En ce cas, laissez-moi donc dire. Est-ce mon intrt qui me
dtermine? Est-ce moi qui dois pouser Mondor? Que vous tes
tranges, vous autres matres! Vous voulez qu'on vous serve,
vous voulez qu'on vous aime, vous voulez qu'on vous devine:
on vient  bout de tout cela  force de travail et de
rflexion; crac, un bon caprice nous djoue, nous loigne,
et, pour s'pargner un moment de mauvaise honte, on se
condamne  des regrets ternels.


HORTENSE.

Des regrets! Ah! Marton, des regrets avec Mondor!


MARTON.

Oui, Madame, avec Mondor. N'a-t-il pas cinquante ans?


HORTENSE.

Eh! qu'importe? il a du mrite.


MARTON.

Un mrite... sur le retour.


HORTENSE.

Il vient d'assurer ma fortune et mon repos, en terminant avec
les hritiers de mon mari le procs le plus incertain.


MARTON.

Le grand miracle! Il n'est pas de mince procureur qui n'en
et fait autant.


HORTENSE.

J'espre que vous ne le confondez pas...


MARTON.

Ma foi, Madame, la comparaison n'a rien de rvoltant. Un
procureur vous et pris de l'argent, Mondor demande votre main
: c'est mettre ses services au plus haut intrt.


HORTENSE.

Il ne demande rien. Tendre, mais soumis, Mondor attend tout de
ma dlicatesse. Depuis deux ans qu'il s'est loign pour me
servir, il ne m'a pas crit une lettre qui ne ft dicte par
le plus pur dsintressement. Mais, Mademoiselle, ne lui
duss-je rien, les derniers voeux de mon poux...


MARTON.

Sont sans force dans le cas dont il s'agit. Lui donner pour
successeur M. Mondor! c'est trop fort, en vrit, et je ne le
souffrirai certainement pas.


HORTENSE.

Vos folies m'amusent quelquefois.


MARTON.

Ce n'est pas folie, c'est raison.


HORTENSE.

A la bonne heure; mais votre raison m'excde, finissez.


MARTON.

Quoi! srieusement vous voulez...


HORTENSE.

Que vous vous taisiez, Mademoiselle.


MARTON.

Cependant, Madame...


HORTENSE.

Silence! je l'ordonne.

(Elle se lve.)


MARTON.

Soit, je me tais. (_En poussant de ct le mtier d'Hortense_.)
Il ne sera peut-tre pas si facile d'imposer silence  votre
petit cousin.


HORTENSE.

Mon cousin? un enfant.


MARTON, finement.

Un enfant? Oh! sans doute.


HORTENSE.

A qui je tiens lieu de mre.


MARTON.

Aussi vous respecte-t-il infiniment?


HORTENSE.

Que d'un coup d'oeil je fais tomber  mes pieds.


MARTON.

Et  qui l'attitude plat beaucoup.


HORTENSE.

Le pauvre enfant n'est pas dangereux.


MARTON.

Cela peut tre; mais il est bien aimable.


HORTENSE.

Il a pour lui la candeur de l'enfance.


MARTON.

Et une figure cleste, convenez-en.


HORTENSE, avec franchise.

Oui, il est bien.


MARTON.

Une gat franche...


HORTENSE, se livrant davantage.

Et pleine d'esprit, Marton.


MARTON.

C'est ce que je voulais dire. Riant toujours, et montrant...


HORTENSE.

Les plus belles dents...


MARTON.

Les plus belles dents du monde... Et cette fossette  la joue
gauche...


HORTENSE.

Et ses espigleries...


MARTON.

Charmantes, Madame, charmantes.


HORTENSE.

L'art n'approche pas de tout cela.


MARTON.

Il n'en connut jamais; et quand il vous dit qu'il vous aime,
c'est si naturellement...


HORTENSE, reprenant le ton rserv.

Il m'aime, et il le doit.


MARTON.

Oh! il remplit ses obligations dans toute leur tendue.


HORTENSE.

Il sait ce qu'il doit  la reconnaissance.


MARTON.

C'est une belle vertu que la reconnaissance, mais je doute
qu'il lui sacrifie son amour.


HORTENSE, avec svrit.

Son amour! vous avez des expressions...


MARTON.

Bien rvoltantes, peut-tre, mais bien vraies, convenez-en.


HORTENSE.

Vous m'offensez, je vous en avertis.


MARTON.

C'est un malheur; mais je suis franche.


HORTENSE.

Votre opinitret vise  l'impertinence.


MARTON.

Ah! Madame! Madame!... mais le voici, ce cher enfant; il
n'a pas l'air de bonne humeur, et je crains qu'il ne soit plus
impertinent que moi encore.


SCENE II.


HORTENSE, AUGUSTE, MARTON.


HORTENSE,  Auguste, qui, aprs l'avoir aperue, veut
s'loigner.

Approchez, Auguste, approchez.


AUGUSTE.

Je ne voulais plus vous voir, Madame; non, je ne le voulais
plus.


HORTENSE, le contrefesant.

Madame... je ne voulais plus vous voir... Quel langage, mon
petit cousin?


AUGUSTE.

Non, vous n'tes plus ma cousine... non, je ne dois plus vous
voir, puisque... Enfin, Madame...


HORTENSE.

Ah! mon ami, comme tu me traites!


AUGUSTE.

Vous vous mariez, vous vous mariez, Madame, et vous ne pensez
pas  votre pauvre petit cousin.


HORTENSE.

Je ne vois pas qu'il puisse se plaindre...


AUGUSTE.

Vous ne le voyez pas... vous ne le voyez pas... Je le crois,
Madame; les droits sacrs de M. Mondor...


HORTENSE.

Ce sont ces droits qui doivent vous interdire les regrets, et
mme le plus lger murmure.


AUGUSTE.

Vous me jugez d'aprs vous. Vous tes si raisonnable!


HORTENSE.

Qui vous empche de l'tre autant que moi?


AUGUSTE.

Il faudrait avoir votre insensibilit, et j'en suis bien
loign. Croyez-vous, Madame...


HORTENSE.

Auguste, ne me parle donc plus ainsi, tu m'affliges.


AUGUSTE.

Je vous afflige, ma cousine, mon aimable cousine... Mais
pensez donc, rflchissez  ma situation. Je croyais n'avoir
pour vous que de l'amiti, le retour de Mondor m'claire...
Avez-vous cru que je passerais ma vie avec vous sans vous
trouver charmante? vous tes-vous flatte que mon coeur vous
disputerait long-tems la victoire? Avez-vous pens que Mondor
pourrait me ravir un espoir?... Il arrive, ce Mondor, et il
vous pouse!... Eh! que suis-je donc, moi? S'il vous a
rendu service, il n'a fait que ce qu'il a d, que ce qu'un
autre, que ce que tous les hommes  sa place eussent fait avec
transport. Quels sont ses titres pour vous obtenir? ses
cinquante ans? je voudrais les avoir, s'il les faut pour vous
plaire. (Tendrement.) Mais je les aurai avec le tems, ma belle
cousine. Alors j'en aurai pass trente  vous adorer,  vous
rendre heureuse, et dans trente ans je partirai du point o
Mondor se trouve aujourd'hui. Pensez-y, divine Hortense, cela
vaut la peine d'y rflchir.


HORTENSE.

Finissez, Monsieur, vous tes un enfant.


MARTON.

Mais un enfant bien aimable. Vous en conveniez tout  l'heure,
Madame.


AUGUSTE.

Un enfant bien aimable! elle me trouve bien aimable, n'est-il
pas vrai, Marton?


MARTON.

Oui, Monsieur, charmant, et Madame s'y connat.


HORTENSE,  Marton.

Par excs d'attachement vous vous ferez congdier.


AUGUSTE.

La congdier! la congdier! Mondor est contre moi, vous tes
contre moi, tout l'univers est contre moi, il ne me reste que
Marton, et vous voulez vous en dfaire! Eh bien! Madame,
congdiez-la, je la prendrai  mon service.


HORTENSE.

Oui, je vous le conseille, cela serait charmant.


AUGUSTE.

Votre Mondor me dplat  un point... je le hais, au moins, je
vous en avertis; je le tuerai... Oh! je le tuerai.


HORTENSE.

Parlons raison, mon enfant.


AUGUSTE.

Il n'y a raison qui tienne, c'est dit, je le tuerai.


HORTENSE.

Monsieur, il a droit  vos respects.


AUGUSTE.

Je n'ai jamais appris  respecter un rival.


HORTENSE.

Continuez, Monsieur, compromettez-moi, exposez ma rputation,
affligez un galant homme!...


AUGUSTE.

Un galant homme... qui veut vous pouser!


HORTENSE.

Quel homme faut-il donc que j'pouse?


AUGUSTE.

Moi, Madame, moi.


HORTENSE.

Vous tes honnte, sans doute, mais cela ne suffit pas.


AUGUSTE.

Je ne vois pas ce qui me manque.


HORTENSE.

Il faudrait d'abord n'tre pas un enfant.


AUGUSTE.

Eh! qu'importe mon ge, si je sais vous aimer?


HORTENSE.

Avoir un tat qui...


AUGUSTE.

J'en aurai bientt un. Aujourd'hui l'honneur, les moeurs, les
talens mnent  tout, et je me sens abondamment pourvu de tout
cela.


HORTENSE.

Vous tres modeste.


AUGUSTE.

Je suis amoureux, et l'amour rend capable de tout; entendez-vous,
Madame? il rend capable de tout.


HORTENSE.

Ce jeune homme veut me faire la loi.


AUGUSTE, aux genoux d'Hortense.

Vous faire la loi? ah! Hortense, Hortense, qu'avez-vous dit
? vous donner des lois, moi qui suis soumis aux vtres...


HORTENSE, souriant.

Et qui les recevez  genoux.


AUGUSTE.

Me faites-vous un crime de mon entier dvouement?


HORTENSE.

Non, mon ami; mais il des circonstances o l'amour doit se
taire devant la raison. Vous connaissez les motifs qui
m'unissent  Mondor; il arrive aujourd'hui, il doit compter
sur ma main; il a ma parole, et bien certainement je ne la
retirerai pas.


UN LAQUAIS, annonant.

Un valet de M. Mondor.

(Il sort.)


HORTENSE, trouble.

Son valet, son valet, Marton. (A Auguste.) Si je vous suis
chre, mon petit cousin, de grce, retirez-vous.


AUGUSTE.

Me retirer, Madame! Oh! non, non, bien dcidment non.


HORTENSE.

Quand on aime une femme, Monsieur, on ne lui refuse rien.


AUGUSTE.

Quand on fait quelque cas d'un parent, Madame, on le mnage
davantage.


MARTON.

Mais voici ce valet.


HORTENSE.

Partez, Monsieur, ou restez, que m'importe? Mais je ne crois
plus  votre attachement, je vous en avertis.


AUGUSTE.

Si vous tiez assez injuste pour en douter un moment...


HORTENSE.

Si vous aviez la moindre dlicatesse, vous ne me rsisteriez
pas.


AUGUSTE.

Je me retire, je me retire, Madame. Que ferez-vous pour le
matre, si vous me chassez pour le valet?

(Il sort.)


SCENE III.


DUMONT, fesant des rvrences, HORTENSE, MARTON.


HORTENSE,  Marton.

Reois ce garon, reois-le... dis-lui... ce que tu voudras;
car pour moi, je ne pourrais ni l'entendre ni lui rpondre.


SCENE IV.


DUMONT, MARTON.


DUMONT.

Votre matresse sort bien prcipitamment, Mademoiselle.


MARTON.

Ce n'est pas ma faute, Monsieur.


DUMONT.

Aurait-elle oubli Dumont?


MARTON.


Dumont a une de ces figures qu'on n'oublie jamais.


DUMONT.

Il joint  ses agrmens personnels les prrogatives d'un
ambassadeur.


MARTON.

Ambassadeur? ah! de M. Mondor?


DUMONT.

De M. Mondor.


MARTON.

Il crit qu'il arrive?


DUMONT.

Il fait mieux, il arrive en effet.


MARTON.

J'en suis ravie.


DUMONT.

Il me suit.


MARTON.

Il vous suit? Je rejoins ma matresse, elle aura besoin de
moi pour se prparer  une entrevue de cette importance.


SCENE V.


DUMONT.


Quelle conduite originale! la matresse m'vite, la suivante
s'chappe, et mon matre... Mon matre aurait-il attendu si
tard pour faire une sottise? Dois-je la laisser consommer,
moi, valet intelligent et attach? Que ces dames ne se
flattent pas de m'en faire accroire! Je suis assez fin pour
pntrer leurs petits mystres, et assez adroit pour faire
chouer leurs projets.


SCENE VI.


DUMONT, MONDOR.


MONDOR.

Eh bien! m'as-tu annonc?


DUMONT.

Oui, Monsieur.


MONDOR.

Et on m'attend?...


DUMONT.

Sans impatience,  ce qu'il m'a paru.


MONDOR.

Que dis-tu?


DUMONT.

La vrit. Tenez, Monsieur, je connais le coeur humain, et vous
ferez sagement de prendre de mes almanachs.


MONDOR.

Ah! ah!


DUMONT.

Oui, Monsieur. D'abord mon calcul porte sur des faits. Votre
mariage est arrang, vous arrivez; j'accours avec
l'empressement d'un homme qui croit apporter une nouvelle
agrable, Hortense disparat; je vous annonce  la soubrette,
elle me laisse  mes rflexions, et je vous avoue, Monsieur,
que je n'en ai pas fait de bien satisfesantes.


MONDOR.

Je te reconnais l: toujours inquiet et souponneux.


DUMONT.

Vous ne doutez de rien, vous, Monsieur: le chien d'amour-propre...


MONDOR.

L'amour-propre? eh! j'ai donc de l'amour-propre, moi?


DUMONT.

Tout comme un autre, Monsieur. Il n'est pas d'homme qui ne
soit un peu femme de ce ct-l.


MONDOR.

Enfin tu veux que je me dfie d'Hortense, et que je m'en
rapporte tout--fait  toi.


DUMONT.

Je ne veux rien, Monsieur; mais je crois qu'il est plus sage
de prvenir des regrets, que d'y chercher un remde...


MONDOR.

Qu'on ne trouve pas toujours.


DUMONT.

C'est cela, Monsieur, c'est cela.


MONDOR.

Cependant, si tes observations suffisent pour t'alarmer, elles
ne m'autorisent pas  douter absolument de la sincrit
d'Hortense. Sans manquer aux gards que je dois  ton
discernement, il m'est, je crois, permis de voir les choses
par mes yeux, de parler, de pressentir...


DUMONT.

Oui, Monsieur, voyez, parlez, pressentez; adressez-vous mme,
si vous le voulez,  M. Auguste.


MONDOR.

Auguste est toujours ici?


DUMONT.

Je l'ai aperu en entrant.


MONDOR.

Il se pourrait fort bien que deux ans d'absence eussent
apport quelque changement dans la faon de penser d'Hortense.


DUMONT.

Oui, certainement, Monsieur.


MONDOR.

Aprs tout, je ne suis pas encore mari.


DUMONT.

Non, Dieu merci.


MONDOR.

Et pour peu que j'entrevoie du louche...


DUMONT.

Oh! il y a du micmac; vous verrez, vous verrez.


MONDOR.

Dumont?


DUMONT.

Monsieur?


MONDOR.

Il y avait autrefois ici une suivante...


DUMONT.

Marton?


MONDOR.

Oui, Marton.


DUMONT.

Elle y est toujours; fille charmante, en honneur.


MONDOR.

Va me la chercher.


DUMONT.

Elle est fine, ne vous y jouez pas.


MONDOR.

N'importe, je veux l'interroger.


DUMONT, d'un air capable.

Si vous me chargiez de ce soin, Monsieur?


MONDOR.

C'est--dire que Monsieur a plus d'esprit que moi.


DUMONT.

Non, Monsieur, mais...


MONDOR.

Va me la chercher, te dis-je, je veux l'interroger.


DUMONT.

J'y vais, Monsieur.


MONDOR.

Que notre conversation soit un secret entre nous, entends-tu?


DUMONT.

Parbleu! c'est bien  moi qu'on fait de telles
recommandations.


SCENE VII.


MONDOR.


Le drle n'est pas sot, et il serait possible qu'Hortense...
Cependant ses lettres sont positives. Elle m'attend, dit-elle,
elle voit avec plaisir approcher le moment... Dans le fait,
ses lettres et sa conduite ne s'accordent pas trop. Quelle
serait la cause?... Peut-tre une de ces raisons dont les
femmes ne conviennent jamais, que souvent elles n'osent
s'avouer  elles-mmes, une inclination naissante. Oui, il n'y
aurait l rien que de trs-ordinaire. Peut-tre Hortense
craint-elle de revenir sur ses pas, peut-tre craint-elle une
rupture qui lui ferait perdre de mon estime; mais, dans tous
les cas, et comme dit fort bien M. Dumont, il est plus sage de
prvenir des regrets que d'en chercher le remde.


SCENE VIII.


MARTON, MONDOR.


MARTON, fesant des rvrences.

Monsieur me demande?


MONDOR.

Oui, mon enfant.


MARTON, s'approchant, et saluant encore.

Que veut Monsieur?


MONDOR.

D'abord, que tu laisses de ct l'tiquette qui m'ennuie, et
que tu me rpondes avec franchise: t'en sens-tu capable?


MARTON.

La question est captieuse.


MONDOR.

Tu dois la trouver naturelle, si tu aimes ta matresse.


MARTON.

Autant que vous.


MONDOR.

C'est beaucoup dire; mais venons au fait: o est Hortense?


MARTON.

Dans son appartement.


MONDOR.

Qu'y fait-elle?


MARTON.

Elle attend la fin d'une horrible migraine...


MONDOR,  part.

Ahi, ahi, ahi.


MARTON.

Que la nouvelle de votre retour a presque entirement
dissipe.


MONDOR.

Serait-elle devenue sujette aux migraines? Je l'ai toujours
connue raisonnable.


MARTON.

L'un n'exclut pas l'autre, Monsieur. Une migraine est
quelquefois le fruit de longues et profondes rflexions.


MONDOR.

Et peut-tre a-t-elle aujourd'hui ample matire  rflchir?


MARTON.

Ses rflexions me sont trangres, Monsieur, ses incommodits
me sont connues; parce que je dois ignorer les premires, et
que mon devoir est de soulager les secondes.


MONDOR.

Tu as de l'esprit, Marton.


MARTON.

Vous tes bien bon, Monsieur.


MONDOR.

Tu veux me voir venir, jouer avec moi de finesse; je vais te
forcer  rpondre catgoriquement: je compte pouser ta
matresse.


MARTON.

Elle a pris son parti l-dessus.


MONDOR.

Ah! elle a pris son parti l-dessus: pour une fille
d'esprit, l'expression est un peu hasarde .


MARTON.

Selon la civilit, cela se peut; selon la vrit, il n'en est
pas de plus exactement littrale.


MONDOR.

C'est--dire que ta matresse n'a pas d'amour pour moi.


MARTON.

Je ne crois pas, Monsieur.


MONDOR.

Cependant elle m'pouse.


MARTON.

Qu'est-ce que cela prouve? Avec de la vertu et de l'amiti,
on doit remplir les voeux de l'poux le plus exigeant.


MONDOR.

Fort bien, je ne dois prtendre qu' de l'amiti dirige par
la vertu.


MARTON.

Que de maris voudraient pouvoir compter sur ce que vous
rejetez si ddaigneusement!


MONDOR.

J'aurais tort de me montrer aussi difficile qu'un jeune homme
de vingt ans. A mon ge, on ne fait plus la loi, on la reoit
; et comme tu dis, un mari est trop heureux que sa femme ait
pour lui de l'amiti, pourvu toutefois qu'elle n'ait d'amour
pour personne.


MARTON.

Oh!  ce gard-l, Monsieur...


MONDOR.

A cet gard-l?...


MARTON.

Je ne sais rien, Monsieur, absolument rien.


MONDOR.

En vrit?


MARTON.

D'honneur.


MONDOR, tirant une bourse.

Marton?


MARTON.

Monsieur?


MONDOR.

Vois-tu cette bourse?


MARTON.

Oui, Monsieur.


MONDOR.

Elle est  toi si tu veux...


MARTON.

Si je veux vous tourmenter et mentir.


MONDOR.

Tu ne sais rien?


MARTON.

Rien du tout.


MONDOR.

En ce cas, je garde ma bourse.


MARTON, avec humeur.

Vous avez raison, Monsieur, on est si souvent tromp par ceux
qu'on a bien pays, qu'il est naturel de se dfier mme de
ceux qui disent la vrit.


MONDOR.

Ah! Marton est pique.


MARTON.

Pique pour un peu d'or! Vous me connaissez mal.


MONDOR.

Ah! tu n'aimes pas l'argent? Si cependant je te donnais ma
bourse?


MARTON.

Je la prendrais, Monsieur.


MONDOR.

C'est bien honnte.


MARTON.

Mais aussi tranquillement que je vous ai vu la remettre dans
votre poche.


MONDOR.

Eh bien! prends, c'est le prsent de noces.


MARTON.

Et si par hasard la noce n'a pas lieu?


MONDOR.

En ce cas-l j'aurai donn sans condition. (_A part_.) Dumont a
raison: elle est fine! Je gagnerai davantage  m'expliquer
avec la matresse.


MARTON.

Monsieur se parle  lui-mme?


MONDOR.

Je dis que j'ai la plus grande envie de voir ta matresse.


MARTON.

Vous n'attendrez pas long-tems, Monsieur, la voici.


SCENE IX.


MONDOR, HORTENSE, MARTON.


MARTON, pendant qu'Hortense et Mondor se saluent.

Tirer de l'argent et ne rien dire, voil le fin du mtier.


HORTENSE, contrainte.

Je vous attendais avec impatience.


MONDOR.

J'tais, Madame, plus impatient que vous encore.


HORTENSE.

Je vous dois des excuses, Monsieur; une lgre
indisposition...


MONDOR, finement.

Je le sais, Madame, je le sais... Laissons cela, parlons
d'abord de ce qui vous touche personnellement. Voil votre
portefeuille, je vous le remets dans un tat que ni vous ni
moi n'osions esprer. Votre fortune tait incertaine; elle
est assure maintenant, et de ce ct ma tche est remplie.


HORTENSE, prenant le portefeuille.

Mille grces, Monsieur...


MONDOR.

Il me reste  parler d'un article qui peut-tre n'intresse
que moi.


HORTENSE.

Que vous, Monsieur?


MONDOR.

Ou qui du moins m'intresse plus que personne; notre mariage,
Madame.


MARTON,  part.

Ah! voil le diable.


HORTENSE.

Vous n'avez plus d'intrts qui ne soient les miens, Monsieur,
et un hymen qui peut assurer votre flicit doit remplir tous
mes dsirs.


MONDOR,  part.

Doit remplir. (_Haut_.) Mon coeur me dit de vous croire.


HORTENSE.

Et votre dlicatesse vous en fait une loi.


MONDOR.

Suprieurement raisonn, Madame. Cependant je veux vous mettre
 votre aise. Vous m'avez promis votre main dans un de ces
momens o la douleur ferme l'ame  toute autre sensation. Mes
soins, mes services vous ont fait persvrer dans ce dessein;
mais je suis loin de prtendre que vous mettiez plus
d'importance  ce que j'ai fait pour vous, que je n'y en
attache moi-mme: je suis loin d'abuser de votre
consentement, de votre reconnaissance, pour vous imposer des
lois qui peseraient  votre coeur.


HORTENSE, embarrasse.

Qui peseraient  mon coeur? Le croyez-vous, Monsieur?


MARTON,  part.

Il aurait tort.


MONDOR.

Il ne s'agit pas de mon opinion, Madame; c'est de votre
bonheur futur qu'il faut nous occuper: j'ai cinquante ans, je
ne suis pas beau, et j'ai des dfauts tout comme un autre.


HORTENSE.

J'ai aussi les miens, Monsieur, et si vous exigez une pouse
parfaite...


MONDOR.

De la perfection, Madame, il n'en existe point. Vous avez des
dfauts moins sensibles, sans doute, en ce qu'ils sont cachs
sous les grces de la jeunesse. N'importe: un homme
raisonnable, sans difier les faiblesses de l'objet aim, sait
au moins fermer les yeux sur celles qui ne tirent point 
consquence. Je connais votre ame, elle est noble et franche,
et je m'en rapporterai entirement  vous.


HORTENSE.

S'il est ainsi, Monsieur, pourquoi multiplier des questions
qui ne sont pas flatteuses?


MONDOR, avec mnagement.

Madame, Madame, il vaut mieux tre indiscret la veille d'un
mariage, qu'importun le lendemain.


HORTENSE, avec hauteur.

Monsieur!


MONDOR.

Ce n'est pas l le langage  la mode, je le sais, Madame;
mais vous pardonnerez ce que mes expressions ont de
dsagrable en faveur du motif qui me les arrache. Je reviens.
Vous n'avez plus d'intrts qui ne soient les miens, dites-vous?
Comme ami, je n'en doute pas; comme poux, c'est autre
chose.


HORTENSE.

Continuez, Monsieur, continuez.


MONDOR.

C'est ce que je veux faire, Madame. Je veux m'expliquer
entirement avec vous, pour n'avoir plus qu' jouir de mon
bonheur, quand vous l'aurez assur. De la fortune, de la
raison, de la probit et un sincre attachement, cela peut-il
vous suffire? Si votre coeur est libre, c'en est assez; s'il
est prvenu pour un autre, ces qualits sont insuffisantes, et
je me retire sans plainte, sans murmure. Imitez-moi, Madame,
et bannissez toute espce de dissimulation.


HORTENSE.

Je n'ai jamais conu qu'une femme pt donner sa main sans son
coeur. Si elle n'prouve pas les feux ardens de l'amour...


MONDOR.

Ce n'est pas ce que je demande, ni mme ce que je dsire.


HORTENSE.

Si elle n'prouve pas les feux ardens de l'amour, elle doit au
moins cder  un sentiment de prfrence...


MONDOR.

Et ce sentiment de prfrence, vous l'prouvez, Madame, vous
l'prouvez en ma faveur? vous en tes certaine?


HORTENSE.

Monsieur, si je connaissais quelqu'un que j'estimasse plus que
vous, je ne vous pouserais pas.


MONDOR,  part.

Honntement, je ne peux pas insister davantage. (_Haut_.) Je
n'ai plus de doute, Madame; mon respect ne me permet plus
d'en avoir, et vous connatrez, par l'ardeur de mes dmarches,
combien je suis flatt d'tre a vous.


SCENE X.


HORTENSE, MARTON


HORTENSE.

Eh bien! Marton?


MARTON.

Eh bien! Madame?


HORTENSE.

Que dis-tu de cette explication?


MARTON.

Elle n'est pas d'un bon augure.


HORTENSE.

Devais-je m'y attendre?


MARTON.

Oh! non, sans doute.


HORTENSE.

S'il m'et jamais crit ce qu'il vient de me dire...


MARTON.

Les choses seraient moins avances, je le crois.


HORTENSE.

Mais qu'a-t-il? Que me veut-il? Rponds, rponds donc; car
cela est fait pour inquiter, au moins.


MARTON.

Les hommes sont si bizarres!


HORTENSE.

Il tait avec toi, que te disait-il? Que lui rpondais-tu?
Aurais-tu donn matire  des soupons?...


MARTON.

J'ai t impntrable.


HORTENSE.

Il t'a donc aussi questionne?


MARTON.

Pendant une heure.


HORTENSE.

Et tu n'es convenue de rien?


MARTON.

Convenue de quoi, Madame?


HORTENSE.

Eh! mon Dieu! vous m'entendez de reste! Mais vous tes
ingnieuse  me tourmenter.


MARTON.

Eh bien! j'ai ni, Madame, j'ai ni obstinment.


HORTENSE.

Vous avez ni! Et qu'avez-vous ni?


MARTON.

Ce dont je ne pouvais convenir sans vous compromettre.


HORTENSE.

Des bvues ou des impertinences! voil tout ce que vous
faites; voil tout ce que vous savez faire.


MARTON.

Mais, Madame, il y a un dsordre dans vos ides...


HORTENSE.

Ce dsordre est dans votre tte, Mademoiselle. Avoir aussi peu
d'intelligence, cela est inconcevable! Et me rpondre
nigmatiquement... Elle ne sauvera rien  ma dlicatesse.
Voyez si elle parlera.


MARTON.

Mais je ne sais que dire, moi, Madame, en vrit.


HORTENSE.

Insupportable fille! Mondor vous a-t-il parl d'Auguste?
Avez-vous prononc son nom? avez-vous fait l'aveu...


MARTON.

De quoi, Madame?


HORTENSE, trs-vivement.

Des tourderies de ce jeune homme, de l'embarras affreux o
elles me mettent.


MARTON.

Il n'a pas t question de lui.


HORTENSE, hors d'elle-mme.

Tant pis, Mademoiselle, tant pis. Mondor sait qu'Auguste est
chez moi, qu'Auguste est charmant. Votre affectation  n'en
pas parler aura fait natre ces soupons que j'ai si peu
mrits, et dont je ne me consolerai jamais. Quelles
consquences Mondor n'aura-t-il pas tire de vos petits
dtours? Il faudra que je supporte vos tourderies, que je
m'excuse... M'excuser! cet enfant m'aime, est-ce ma faute?
S'il menace, s'il clate, pourrai-je lui imposer silence?
Avec les intentions les plus pures, on a donc besoin
d'indulgence! Quelle cruelle situation! Il faut cependant
que je dclare tout  Mondor; et comment m'y prendre 
prsent? j'aurai l'air de ruser, de vouloir cacher mes
dmarches, ou de m'en permettre de rprhensibles. Que je suis
malheureuse!


MARTON.

C'est moi, Madame, qui suis la seule  plaindre. On me
questionne, j'lude; on me presse, je me dfends: je crois
bien faire, et je suis blme. Parler d'Auguste, n'tait-ce
pas mettre  des bagatelles une importance... (_Finement_.) une
importance que vous n'y attachez pas, puisque vous n'aimez pas
cet enfant.


HORTENSE.

Je ne l'aime pas! je ne l'aime pas!... Non, sans doute, je
ne l'aime pas; mais ces soupons de Mondor, sur qui peuvent-ils
tomber, si ce n'est sur Auguste? Vous verrez que je serai
force de l'loigner, et vous en serez l'unique cause.


MARTON.

Mais, Madame, s'il tait si ncessaire de le rappeler au
souvenir de M. Mondor, qui vous a empche d'en parler
vous-mme, et de?...


HORTENSE.

J'en aurais parl  Mondor, quand j'ose  peine vous en
parler,  vous; quand je ne puis y penser sans une motion...
bien innocente  la vrit, mais dont Mondor se serait
aperu... Sais-je ce qu'il se serait imagin? Pauvre Auguste,
tu seras malheureux, je le serai de ta peine, et cela parce
que cette fille veut avoir de l'esprit! Quelle sotte
prtention! sur quoi est-elle fonde? Je voudrais ne vous
avoir jamais vue. (_Elle s'loigne_.)


MARTON, la suivant d'un ton suppliant.

Madame, Madame!


HORTENSE, sortant.

Ne me suivez pas, je vous le dfends.


SCENE XI.


MARTON.


Les voil, les voil bien. Faites tout pour eux, un moment
d'humeur rend vos services nuls. On vous cherche des torts que
vous n'avez pas, pour se dissimuler ceux qu'on a
effectivement. Oh! le sot mtier que de servir des gens qui
ne sont jamais d'accord avec eux-mmes, et qui vous imputent
leurs sottises, par cela seul qu'ils ne savent  qui s'en
prendre.


SCENE XII.


MARTON, DUMONT.


DUMONT.

Ah! te voil?


MARTON, avec humeur.

Aprs.


DUMONT, aprs l'avoir regarde fixement.

La journe est nbuleuse.


MARTON.

Croyez-vous cela, M. Dumont?


DUMONT.

Oui, l'air du bureau n'est pas bon pour moi.


MARTON.

C'est malheureux.


DUMONT.

Cependant il serait dsagrable de quitter ainsi la partie.


MARTON.

Il est plus prudent de la quitter que de la perdre.


DUMONT.

C'est  peu prs la mme chose.


MARTON.

Quand on prvoit si bien les coups, on n'expose pas son enjeu.


DUMONT.

Tu es revche.


MARTON.

Que t'importe?


DUMONT.

Oh! cela m'est gal.


MARTON.

Je le crois..


DUMONT.

Mais la conduite de ta matresse...


MARTON.

Es-tu fait pour y trouver  dire?


DUMONT.

Non pas moi, si tu veux, mais mon matre...


MARTON.

Ton matre?


DUMONT.

Il commence  penser comme moi.


MARTON.

Aussi sots l'un que l'autre.


DUMONT.

C'est bien flatteur.


MARTON.

Au fait! que veux-tu? Tu n'es pas venu ici sans dessein?


DUMONT.

Te faire part de mes observations.


MARTON.

C'est inutile.


DUMONT.

Mon matre et ta matresse vont faire une folie.


MARTON.

Tu n'auras pas le crdit de les en empcher.


DUMONT.

Ce ne sera pas moi, mais M. Auguste...


MARTON.


M. Auguste?...


DUMONT.

Il adore ta matresse.


MARTON.

Qui te l'a dit?


DUMONT.

Je m'en suis aperu.


MARTON.

Voyez quel tact!


DUMONT.

Oserais-tu le nier?


MARTON.

Aurais-tu conu le projet de m'en faire convenir?


DUMONT.

Pourquoi pas.


MARTON.

Tu te crois bien fin?


DUMONT.

Assez pour te faire parler.


MARTON.

Je t'en dfie.


DUMONT.

C'est fait.


MARTON.

C'est fait?


DUMONT.

Oui, tu as avou.


MARTON.

Il est fort, celui-l.


DUMONT.

Si Auguste n'aimait pas ta matresse, au premier mot que je
t'en ai dit, tu aurais jet les hauts cris (je suis l'homme de
confiance du futur); et si la chose tait seulement
incertaine, tu te serais dfendue. Tu rponds par
monosyllabes, tu veux rompre les chiens; atteinte et
convaincue.


MARTON.

Ah! tu interprtes jusqu' mon silence?


DUMONT.

Un habile homme tire parti de tout.


MARTON.

Et quand Auguste aimerait ma matresse, qu'en conclurais-tu?


DUMONT.

Qu'ayant pour lui bien des avantages que d'autres n'ont pas,
il est pay de retour: n'est-il pas vrai?


MARTON.

Je suis muette.


DUMONT.

Rponds, Marton; Auguste est aim?


MARTON.

Je suis muette, te dis-je.


DUMONT.

Qui ne dit rien, consent; prends-y garde.


MARTON, avec force.

Eh! non, non, non; Hortense ne l'aime pas.


DUMONT.

Tu me le dis d'un ton qui me persuade le contraire.


MARTON.

Que le diable t'emporte!


DUMONT.

Que le ciel te le rende!


MARTON.

Dumont, jasons d'amiti, et laissons l l'esprit: depuis deux
heures le mien ne m'a fait faire que des bvues. Que nous
fassions bien ou mal, nos services sont pess au poids du
caprice. Aidons-nous, au lieu de nous nuire.


DUMONT.

Tope. Sois vraie, d'abord. Auguste aime ta matresse, et ta
matresse aime Auguste.


MARTON.

Eh! sans doute; mais...


DUMONT.

Quoi, mais?...


MARTON.

Quel usage veux-tu faire de cet aveu?


DUMONT.

Le reporter  mon matre, qui n'a pas de caprices, et qui pse
mes services au poids de la raison.


MARTON.

Ah! fripon, double fripon.


DUMONT, la contrefesant.

Il vaut mieux quitter la partie que de la perdre.


MARTON.

Dumont, mon ami Dumont, je t'en prie, je t'en supplie!


DUMONT.

Tu verras que mon matre et moi ne sommes pas si sots.


MARTON.

Mon cher petit Dumont!


DUMONT.

Je suis inexorable.


MARTON.

Me voil renvoye indubitablement.


DUMONT.

Non pas, non. M. Mondor saura prudemment concilier ses
intrts et les tiens. Vous conserverez, lui, sa libert, toi,
ta condition; il le faut, je le veux, et je viens de te
donner un chantillon de mon savoir-faire, qui doit te
convaincre de ma capacit.


SCENE XIII.


MARTON.


Hae en secret de Mondor, dont j'ai vent les finesses,
querelle par ma matresse, joue par ce valet, et cependant
plus fine qu'aucun d'eux; tel est mon sort. Si une fille
comme moi est impunment ballotte par des tres de cette
espce, il faudra croire au fatalisme. Vengeons-nous  la fois
de tous nos adversaires. Bannissons Mondor et son valet, et
punissons Hortense, en la forant d'tre heureuse.


SCENE XIV.


AUGUSTE, MARTON.


AUGUSTE, accourant, hors de lui.

Marton, ma chre Marton, tu me vois au dsespoir. Je suis
abandonn, ha, assassin!


MARTON,  part.

Ah! voil mon vengeur! (_Haut_.) Qu'avez-vous donc, Monsieur?


AUGUSTE.

Je me suis jet aux genoux d'Hortense, j'ai suppli, j'ai
menac, j'ai pleur; elle ne veut rien entendre. Je vais la
perdre, et il faut que je me taise: elle me l'a ordonn.


MARTON.

Elle vous l'a ordonn!


AUGUSTE.

Mais d'une manire si pressante et si douce, que l'Amour
lui-mme et cd  la sduction. J'tais  ses pieds; je ne suis
pas loquent, mais le langage du coeur a de la vhmence, et je
ne suivais que l'impulsion du mien. Elle coutait et
paraissait mue. Bientt elle dtourne la tte, en oubliant sa
main. Je la saisis; je la baise.... Avec quelle ardeur je la
baisai, cette main!


MARTON.

Je connais cela, aprs?


AUGUSTE.

Elle veut la retirer, j'ose lui rsister pour la premire fois
de ma vie; sa main me reste, et je la baise encore. Ses yeux
alors se tournent vers moi: ils sont mouills, mais
n'expriment pas de colre. Leur douceur m'enhardit.... je
l'embrasse... Ah! Marton, comme on embrasse ce qu'on adore et
ce qu'on va perdre! Tout  coup elle s'chappe de mes bras,
fuis  l'extrmit de l'appartement, et prenant un air svre
: Finissez, Monsieur, me dit-elle, vous n'tes plus un enfant,
et ces liberts me dplaisent. Je me marie, respectez un lien
sacr. Je rplique, elle insiste... Je m'emporte.... Alors,
Marton, alors cette femme, oubliant son empire, descend  la
prire, emploie  la fois et l'ascendant de la vertu, et le
pouvoir magique de la beaut. Sa colre avait excit la
mienne, sa douceur, sa bont me laissent sans force. Je
promets de mnager Hortense, de respecter Mondor. Ma promesse
me cotera mon repos, mon bonheur, et peut-tre ma vie; mais
je me serai immol  ce que j'aime.


MARTON.

Non, Monsieur, on ne meurt pas d'amour, et  votre ge on est
heureux quand on veut l'tre. Cder  une femme attendrie et
suppliante!


AUGUSTE.

Que pouvais-je faire?


MARTON.

Son bonheur.


AUGUSTE.

Eh! comment?


MARTON.

En la forant de renoncer  un mariage de raison, pour pouser
Auguste qu'elle aime, quoiqu'elle veuille se le dissimuler.


AUGUSTE.

Elle m'aime, dis-tu?.. Elle m'aime?...


MARTON.

Il faut tre aussi modeste pour ne pas s'en apercevoir, et
aussi enfant pour n'en pas profiter.


AUGUSTE.

Marton, ma fidle Marton, ma seule, mon unique amie, claire-moi,
conseille-moi, conduis-moi. Tu me rends  la vie, en me
rendant  l'espoir; dis-moi, que dois-je faire pour...


MARTON.

Dclarez tout  M. Mondor, peignez-lui votre amour, votre
douleur; laissez entrevoir que vous tes pay du plus tendre
retour.


AUGUSTE.

Hortense me dsavouera.


MARTON.

Que vous importe? Mondor est vieux, il doit tre jaloux.
Qu'il renonce  Hortense, ce soir elle est  vous: d'ailleurs
vous ne ferez que confirmer  Mondor ce que son valet lui aura
dj dit, et ce que peut-tre il n'aura pas voulu croire.


AUGUSTE.

Quoi! Dumont saurait?......


MARTON.

Oui, Dumont sait qu'on vous aime; Mondor doit le souponner,
moi j'en suis assure, ma matresse le sent, il n'y a que vous
dans toute la maison qui ne vous en doutiez pas.


AUGUSTE.

Mais j'ai promis  ma belle cousine.....


MARTON.

Vous avez promis.... mais vaincu par les prires d'Hortense,
gar par votre dlicatesse, contenu par la crainte de lui
dplaire...


AUGUSTE.

Oh! oui, oui, Marton, tout cela est bien vrai.


MARTON.

Eh bien! Monsieur, tout acte qui n'est pas libre,
parfaitement libre, ne saurait nous engager.


AUGUSTE, vivement.

Tu as raison, tu as raison.


MARTON.

Ne dites rien de notre petit complot; restez ici, attendez
Mondor, ne le tuez pas; de l'loquence, de la fermet,
l'amour fera le reste.


SCENE XV.


AUGUSTE.


Ah! Marton est charmante. Oui, j'ai promis trop lgrement,
et un serment arrach ne m'oblige  rien. Le voici, ce rival
heureux; modrons-nous, et abordons-le.


SCENE XVI.


DUMONT, MONDOR, AUGUSTE.


MONDOR,  Dumont, en entrant.

J'en ai assez entendu: le notaire est averti, je lui ai fait
sa leon, le reste me regarde.


AUGUSTE, avec timidit.

Monsieur, vous voulez pouser..... vous allez pouser.....


MONDOR,  Dumont, en dissimulant.

Quel est Monsieur?


DUMONT.

C'est M. Auguste, le cousin et l'ami.....


MONDOR.

Monsieur Auguste, que j'ai vu si jeune, si intressant, dont
la physionomie promettait?...


DUMONT.

Et dont la physionomie a tenu parole.


MONDOR.

J'tais loin, Monsieur, de vous croire ici. Hortense ne m'a
pas parl de vous, Marton a gard le mme silence, tout cela
m'tonne un peu, je l'avoue: au reste, vous voil, j'en suis
charm; vous serez de ma noce, et vous l'embellirez.


AUGUSTE.

Je serai de votre noce!.... vous croyez?.... Vous ne doutez
pas que votre triomphe......


MONDOR.

Qu'avez-vous, Monsieur, vous paraissez troubl?


AUGUSTE.

Je suis dans un tat impossible  dpeindre.


MONDOR.

Vous m'alarmez, mon cher ami.


AUGUSTE.

Dites-moi d'abord, Monsieur, aimez-vous beaucoup ma cousine?


MONDOR.

Eperdument.


DUMONT,  MONDOR.

Eh! non, Monsieur, non; c'est convenu.


MONDOR,  Dumont.

Va-t'en.


DUMONT.

Mais, Monsieur.


MONDOR.

Va-t'en, te dis-je.


SCENE XVII.


MONDOR, AUGUSTE.


AUGUSTE.

Srieusement, Monsieur, vous l'aimez perdument?


MONDOR.

Cela vous tonne?


AUGUSTE.

Au contraire, Monsieur; mais c'est que votre amour.....


MONDOR.

Mon amour?...


AUGUSTE.

C'est que votre amour.....


MONDOR.

Ne s'accorde peut-tre pas avec vos dsirs secrets? A votre
ge, Monsieur, on aime facilement:  votre ge, on est fort
aimable; mais  votre ge, on ne se marie pas, ou on a tort.


AUGUSTE.

On se marie bien au vtre, Monsieur.


MONDOR.

On a peut-tre tort aussi: cependant la comparaison n'est pas
juste.


AUGUSTE.

Pour ceux qu'elle humilie.


MONSOR, avec une feinte colre.

Monsieur, vous me tenez des propos.....


AUGUSTE, avec fiert.

Vous blessent-ils, Monsieur?


MONDOR,  part.

Il est brave; voyons s'il est dlicat. (_Haut_.) Avant de nous
brouiller tout--fait, ne serait-il pas prudent de nous
entendre, et de nous expliquer?


AUGUSTE.

Soit, Monsieur, expliquons-nous: vous aimez Hortense, et je
l'adore; vous l'pousez, et moi......


MONDOR.

Jusqu'ici je ne vois pas de raisons qui puissent me faire
renoncer  sa main.


AUGUSTE.

Vous n'en voyez pas, Monsieur?... Moi, j'en vois mille.


MONDOR.

Ah! ah!


AUGUSTE.

Et une seule doit suffire.


MONDOR.

Eh bien! Monsieur, voyons cette raison.


AUGUSTE.

C'est que.... (_A part_.) Non, elle ne me le pardonnerait
jamais.


MONDOR.

Enfin, cette raison?


AUGUSTE.

C'est que.....


MONDOR.

C'est qu'Hortense vous aime, peut-tre?


AUGUSTE, vivement.

Je ne dis pas cela.


MONDOR.

Elle a agr ma recherche, l'instant de notre hymen est fix;
c'est un sentiment de prfrence qui la dtermine. (_Ici
Auguste fait un mouvement_.) Oui, Monsieur, un sentiment de
prfrence, ce sont ses propres expressions. Je la crois,
parce que je l'estime. Si elle vous et aim, peut-tre
euss-je sacrifi mon amour.


AUGUSTE, trs-vivement.

Vous l'eussiez sacrifi!.... vous l'eussiez sacrifi!.... Ah
! Monsieur.


MONDOR.

Mais Hortense ne vous aime pas, n'est-il pas vrai, elle ne
vous aime pas? Prenez garde, Monsieur, qu'un mot hasard peut
nuire  la rputation d'une femme estimable.


AUGUSTE.

Eh! Monsieur, que me demandez-vous? Je vais vous dvoiler
mon ame, vous y lirez comme moi. Qu'importe que je sois aim
d'Hortense, que vous importent ses sentimens secrets, puisque
vous connaissez sa vertu? Mais, Monsieur, c'est  la dernire
extrmit que je vous implore. A votre ge, on surmonte
l'amour: au mien, c'est un poison qui brle, qui dvore. Vous
avez toute votre raison, et la mienne n'est qu' son aurore.
Je voudrais vous aimer, je le dsire, je le puis; ayez piti
de mes tourmens, ne me forcez pas  vous har.


MONDOR.

Monsieur, vous me dites l des choses trs-intressantes,
trs-vivement senties, mais qui ludent ma question. Rpondez
net, s'il vous plat. Si Hortense vous aime, si seulement elle
vous a donn lieu de le croire, je vous la cde; elle m'a
tromp, et je la mprise. Si au contraire......


AUGUSTE, avec force.

Monsieur, estimez ma cousine, et pousez-la.


MONDOR,  part.

C'est un honnte homme, et je suis content de lui.


SCENE XVIII.


MONDOR, HORTENSE, AUGUSTE.


HORTENSE, embarrasse.

Monsieur, notre mariage, qui m'a singulirement
proccupe.......


MONDOR,  part.

Je le crois.


HORTENSE.

Les prliminaires..... les prparatifs.....


AUGUSTE.

Que va-t-elle dire?


HORTENSE.

Tout ce qui tient enfin  une affaire majeure, m'a fait perdre
de vue des intrts moins pressans.


MONDOR,  part.

La conversation va s'animer.


HORTENSE.

J'ai nglig de vous parler de mon cousin... de mon cousin....
que j'aime.


MONDOR, avec intention.

Et qui mrite de l'tre.


HORTENSE.

Oui, Monsieur.


MONDOR.

Eh! Madame, quoi de plus simple? vous aimez votre cousin,
c'est bien naturel. Il est charmant, le petit cousin, et prs
de toute autre femme il pourrait tre dangereux.


HORTENSE.

Vous vous plaisez aujourd'hui  me dire des choses
dsagrables.


AUGUSTE,  part.

S'ils pouvaient se brouiller!


MONDOR.

Croyez-moi, Madame, ne perdons pas un tems prcieux  disputer
sur des mots; revenons, s'il vous plat. (_La contrefesant_.)
Vous avez nglig de me parler de votre cousin..... de votre
cousin..... que vous aimez.


HORTENSE, vivement.

Comme on aime un parent.


MONDOR.

C'est bien ainsi que je l'entends. Poursuivez, Madame.


HORTENSE, avec beaucoup d'embarras.

J'ai rflchi, Monsieur.... j'ai rflchi....


MONDOR.

Vous avez rflchi?...


HORTENSE.

Et je l'loigne de moi.


AUGUSTE, bas  Hortense.

Que dites-vous, Madame?


MONDOR,  part.

Elle l'loigne, elle le craint.


HORTENSE.

Il est tems qu'il s'occupe de son tat et de sa fortune: je
l'aiderai de la mienne, et vos conseils guideront sa jeunesse.


AUGUSTE, bas  Hortense.

Je ne partirai pas, c'est un parti pris.


MONDOR.

Je ne vois pas qu'il faille pour cela l'loigner de vous. Je
vais tre son parent, et votre affection lui est un sr garant
de la mienne. Vous avez commenc son ducation, il faut la
finir; nous le devons, et je vous prie de ne pas vous y
opposer.


AUGUSTE, bas  Hortense.

Rendez-vous, cruelle, ou je vais clater.


HORTENSE, bas  Auguste.

Si vous dites un mot, je ne vous parle de ma vie. (_A Mondor_.)
Croyez, Monsieur, que je n'agis pas sans de fortes raisons.


MONDOR.

Il serait dangereux peut-tre de vouloir les approfondir: je
vous avoue cependant que celles que vous m'opposez ne me
persuadent pas, m'tonnent, et peuvent donner lieu 
d'tranges soupons.


HORTENSE.

Eh bien! Monsieur, sachez que je ne fais rien que pour
prvenir ces soupons. Je vais vous faire une confidence
dicte par l'honneur, et ncessaire  mon repos: ce jeune
homme m'aime.


MONDOR.

Je le sais, Madame.


HORTENSE.

Mais il m'aime... d'amour.


MONDOR.

Je le sais, Madame.


HORTENSE.

Vous le savez, Monsieur?


AUGUSTE.

Oui, Madame, oui, Monsieur le sait.


HORTENSE.

Et vous trouvez trange que je l'loigne?


MONDOR, ironiquement.

Oui, Madame, puisque vous n'avez pour lui que de l'amiti.


HORTENSE.

Vous ne cherchez qu' me tourmenter, Monsieur. Si je ne l'aime
pas, vous devez louer ma prudence; si je l'aime, vous devez
me savoir gr de mon sacrifice; mais les hommes sont
injustes, sont ingrats, sont....


MONDOR.

Tout ce qu'il vous plaira, Madame. Une jolie femme n'a jamais
tort avec moi.


HORTENSE.

Un compliment ne rparera pas ce que vos propos ont de
piquant.


AUGUSTE, avec humeur.

Monsieur ne vous a rien dit que de trs-sens, Madame; et
c'est vous qui prenez tout si singulirement aujourd'hui...


HORTENSE,  Auguste.

Joignez-vous  Monsieur, je vous le conseille, je vous en prie
; ces deux hommes sont cruels! l'un m'excde...


MONDOR, l'interrompant.

Duquel parlez-vous, Madame?


AUGUSTE.

Quoiqu'il en soit, je ne partirai pas. Je vous adore; votre
poux le sait; il veut que je reste, et bien certainement je
lui obirai. Il est raisonnable, lui... et vous!...... Ah!
cousine, n'est-ce pas assez de vous perdre, sans tre forc de
m'loigner? Je n'ai plus de parens, je n'ai que vous au monde
qui s'intresse  moi, que deviendrai-je si je vous quitte?
Jeune, sans exprience, oblig de me distraire d'une passion
malheureuse, je me livrerai malgr moi aux erreurs de mon ge
: vous le saurez, et vous en serez tourmente. Si je reste, au
contraire, vos conseils, votre vertu, votre amiti douce et
compatissante rtabliront insensiblement la paix dans mon ame.
Je puiserai dans vos yeux la force de supporter mon sort. Ma
cousine! ma belle cousine! (_Il tombe  ses genoux, et lui
baisant la main_.) Ne me chassez pas, je vous en conjure; ce
serait m'arracher la vie!


MONDOR, passant entre Hortense et Auguste.

Bien! cousin, bien!


HORTENSE.

Vous chasser! vous chasser! Je n'en ai jamais eu l'ide;
mais il me semble qu'une absence de quelques mois...


AUGUSTE,  Mondor.

Monsieur, parlez pour moi, je vous en prie.


MONDOR.

Malgr la nouveaut du personnage qu'on me fait jouer, je dois
vous reprsenter, Madame, que tant de prcipitation peut
donner  penser  un monde toujours injuste et malin. On
croirait peut-tre que le dpart de Monsieur serait l'effet de
ma jalousie, et je ne suis pas jaloux.


HORTENSE, pique.

Vous n'tes pas jaloux?


MONDOR.

Non, Madame, je ne suis pas jaloux. Je verrais Monsieur passer
sa vie  vos pieds, que je n'en prendrais pas le plus lger
ombrage.


AUGUSTE,  Hortense.

Eh bien! je ne lui fais pas dire.


HORTENSE,  part.

Quel insupportable homme!


SCENE XIX.


LES PRECEDENS, MARTON, DUMONT, LE NOTAIRE.


DUMONT, annonant.

Votre notaire.


MONDOR, allant au-devant du notaire.

Approchez, Monsieur, approchez.


AUGUSTE, s'asseyant.

Mon coeur s'en va.


HORTENSE, s'asseyant de l'autre ct.

Comme il souffre, ce pauvre enfant!


LE NOTAIRE, deux contrats  la main, bas  Mondor.

Avez-vous devin?


MONDOR.

Parbleu! regardez le jeune homme.


LE NOTAIRE.

Charmant! en vrit. (_Prenant le contrat de dessous_.) En ce
cas, c'est ce contrat-ci.


MONDOR, prsentant la plume  Hortense.

Madame veut-elle signer?...

(Hortense signe d'un air triste.)


MARTON.

Elle a sign! Ah! la pauvre femme!


DUMONT.

Mon matre ne signera pas.


LE NOTAIRE,  Mondor qui a pris la plume pour signer.

Plus bas, plus bas encore.


MONDOR, signant.

Ah! j'entends.


MARTON,  Dumont.

Eh bien! qu'en dis-tu?


DUMONT.

Diable emporte si je m'y attendais!


MONDOR.

Et le petit cousin? Il nous fera aussi le plaisir de signer
au contrat. (_Il prsente  Auguste la plume et le contrat_.)
Ici, cousin, ici. (_A part_.) Comme la main lui tremble.......
ce cher enfant! il faut lui rendre ses forces. (_Haut_.) Eh!
mais.... j'oubliais.... tourdi que je suis! Madame a sign
sans connatre les articles...


HORTENSE, trs-froidement.

Monsieur, je m'en rapporte absolument  vous....


MONDOR.

Cela ne suffit pas. Je crois que les clauses principales ne
vous dplairont pas; mais il faut que vous sachiez... (_Au
notaire_.) Lisez, Monsieur, lisez.


LE NOTAIRE, lisant.

Par devant, et caetera..... Sont comparus Monsieur Auguste
Vercour, et Dame Hortense....


HORTENSE, se levant prcipitamment.

Monsieur, quelle est cette nouvelle plaisanterie?


MONDOR.

Celle-ci vaut bien les autres, convenez-en?


AUGUSTE.

Quoi! Monsieur...


MONDOR.

Te voil bien certain de ne pas partir,  moins que Madame ne
veuille congdier son poux.


AUGUSTE, sautant au cou de Mondor.

Ah! mon bon ami, mon bon ami!


HORTENSE.

Je n'y consentirai jamais.


MONDOR.

Vous voulez qu'on vous prie...


MARTON,  Mondor.

Pour la forme.


MONDOR.

Oui, pour la forme.


HORTENSE.

Toujours des impertinences?


MONDOR.

Vous n'aurez pas de peine  me pardonner celle-ci.


HORTENSE.

Mais, quelle folie! me faire pouser un enfant!


MONDOR.

Eh! qu'importe?


HORTENSE.

Que dira le monde?


MONDOR.

Tout ce qu'il lui plaira. Monsieur est jeune, mais il a une
belle ame, il m'en a convaincu. Vous serez heureuse, Auguste
le sera, je le serai de votre commun bonheur. Nous laisserons
dire les sots, et nous jouirons de la vie.


HORTENSE, avec une joie qu'elle voudrait dissimuler.

Vous tes un terrible homme! vous me faites faire tout ce que
vous voulez.


AUGUSTE, sautant.

Elle est  moi!


MONDOR.

Vous m'pousiez par raison, l'amour vous parlait pour ce jeune
homme, je m'en suis aperu, car enfin je n'ai pas cinquante
ans pour rien, et je me suis dit: " Il faut savoir aimer ses
amis pour eux-mmes ".




FIN DE L'AMOUR ET LA RAISON.









End of the Project Gutenberg EBook of L'amour et la raison, by 
Charles-Antoine-Guillaume Pigault de l'pinoy

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'AMOUR ET LA RAISON ***

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