The Project Gutenberg EBook of Odes d'Anacron, by Anacreon

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Title: Odes d'Anacron
       Traduction littrale et rythmique

Author: Anacreon

Translator: Alexandre Machard

Release Date: August 20, 2008 [EBook #26376]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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  Odes d'Anacron

  _DITION D'AMATEUR
  sur papier de Hollande
   deux cents exemplaires numrots[1]._

  No 6

[Note 1: _Les exemplaires de passe sont numrots 200 a, 200 b,
200 c, etc._

_Cet ouvrage, vu son caractre classique, pourra tre rimprim
ultrieurement sur papier ordinaire._]




  Odes
  d'Anacron

  _Traduction littrale et rythmique_

  PAR

  ALEXANDRE MACHARD


[Illustration]

  PARIS

  ISIDORE LISEUX, DITEUR

  Rue Bonaparte, no 25

  1884




AVERTISSEMENT


Dussions-nous scandaliser les admirateurs de M. Patin (il en a,
parat-il), nous proclamerons trs haut cette vrit stupfiante,
paradoxe d'aujourd'hui, qui triomphera demain:

_Les Potes anciens n'ont pas encore t traduits._

De leurs pomes on nous a tout rendu; tout, except ce quelque chose
de fugitif et d'ail, de difficilement saisissable: le rythme,
c'est--dire l'me mme des vers.

C'est que les traducteurs n'ont pas voulu s'obliger, comme nous, 
rendre _un vers par_ _une ligne_. Ils n'ont pas craint de noyer dans
un flot de prose continue et monotone les vers les plus opposs par
le sens, les plus nettement distingus par l'intention du pote. Ds
lors, que deviennent, dans ce furieux dbordement de prose, les
repos, les suspensions? Que deviennent les enjambements si familiers
aux Grecs, et que les Romantiques n'ont pas invents; tout ce qui
donne enfin au vers son coloris, son mouvement et comme une vie
personnelle? Il n'y parat plus, et la prose de nos traducteurs n'est
qu'un Hbrus glac qui roule les membres pars des Orphes dchirs.

Ainsi M. Patin, le Perrot d'Ablancourt de ce sicle, s'est vertu
sur Horace: sa traduction n'est qu'une belle infidlit de plus, si
jamais une infidlit put tre belle.

Eh bien! nous proscrivons impitoyablement ce systme. Nous lui
opposons hardiment notre mthode: _rendre un vers par une ligne_,
aussi concise, aussi serre que lui, fidle comme un miroir, exacte
comme un dcalque.

Et cette reproduction quasi photographique, nous ne l'obtenons pas
sans peine, croyez-le bien. Il y faut apporter la plus scrupuleuse
attention, et comme une religieuse dvotion  son modle. Pour
triompher du texte, il faut docilement s'assujettir  lui, en suivre
les inflexions et les mandres, observer les virgules, respecter les
lignes du vers, les enjamber avec un mot plac en rejet: servitude
heureuse, qui assure la victoire du traducteur. Notre mthode est
surtout faite de conscience.

Dj nous l'avons prouve sur les _Juvenilia_ de Thodore de Bze:
nous n'avons pas eu lieu de nous en repentir. Notre diteur, tout
dvou  la cause de la traduction littrale et rythmique des potes,
a donn, dans ce systme, plusieurs chants du _Roland furieux_. Son
ambition et la ntre serait de traduire ainsi Homre, Pindare,
Aristophane, Lucrce, Virgile, Horace et tous les grands dieux de
l'Olympe Grec et Latin.

Nous n'emporterons pas certainement l'approbation, encore moins les
prix de l'Acadmie; mais il nous reste le plaisir d'tre des
initiateurs et d'ouvrir une voie nouvelle. Et si quelqu'un gote
notre mthode, qu'il la suive et qu'il en use, pour verser en
Franais un de ces vastes et grands pomes antiques qui restent
encore  traduire, aprs tant de traducteurs!

Pour cette fois et pour prouver  nouveau la sret, la certitude de
notre mthode, nous avons choisi cette parure tincelante de soixante
perles fines qui s'appellent les _Odes d'Anacron_.

Nous avons voulu donner une juste ide de ce style taill  facettes
par un bijoutier curieux et subtil, et surtout laisser au lecteur
l'impression, _la sensation_ qu'il lit des vers.

Aussi avons-nous pouss l'exactitude photographique jusqu' conserver
aux mots l'ordre qu'ils ont dans l'original. Nous avons dfendu au
vers d'empiter sur le suivant, et les inversions primitives ont t
reproduites,  l'exemple des potes de la Pliade.

Nous n'avons pas voulu traduire en vers; mais ce n'est pas notre
faute, si la ligne de prose Franaise, strictement ncessaire 
rendre le minuscule vers Grec, nous a donn souvent un vers Franais
de six ou sept pieds.

D'ailleurs notre prose est rythme; elle a sa cadence intime comme
les vers, et cela devait tre. Car l'ode d'Anacron est une chanson
de Branger, au rythme agile, qui court et danse, comme les jeunes
filles du festin Grec, sur des pieds rapides et dlicats.

  A. M.




Odes d'Anacron




I

LA CITHARE


  Je veux chanter les Atrides,
  Je veux chanter Cadmus:
  Mais ma lyre dans ses cordes
  N'a qu'un chant: celui de l'Amour.
  Nagure j'ai chang de cordes,
  Chang toute ma lyre:
  Et moi aussi, je chantais les travaux
  D'Hercule; mais, ma lyre
  Rpondait par des chants d'amour.
  Adieu donc dsormais,
  Hros, puisque ma lyre
  Ne chante que les rs.




II

LES FEMMES


  Nature donna des cornes aux taureaux,
  Des sabots aux chevaux,
  Des pieds agiles aux livres,
  Aux lions une gueule norme,
  Aux poissons des nageoires,
  Aux oiseaux des ailes,
  Aux hommes du coeur;
  Elle n'avait plus rien pour les femmes.
  Aussi que leur donna-t-elle?--La Beaut,
  Plus forte que tous les boucliers,
  Plus forte que toutes les lances;
  Elle triomphe et du fer
  Et du feu, la femme belle.




III

L'AMOUR MOUILL


  Nagure, au milieu de la nuit,
  Quand l'Ourse dj tourne
  Prs de la main du Bouvier,
  Et que les races mortelles
  Dorment, domptes par le travail;
  rs, survenant soudain,
  Frappait aux verrous de ma porte.
  Qui heurte  ma porte? criai-je;
  Vous mettez en fuite mes songes.
  Mais rs:--Ouvre, dit-il,
  Je suis un enfant: ne crains pas.
  Je suis mouill, et dans la nuit
  Sans lune je suis gar.

  A ces mots, j'eus piti.
  Ma lampe aussitt rallume,
  J'ouvris et je vis en effet
  Un enfant qui portait un arc,
  Des ailes, avec un carquois.
  Prs du feu je l'assieds,
  Dans mes mains je rchauffe
  Les siennes, et de sa chevelure
  J'exprime l'humidit.
  Mais,  peine rchauff:
  , dit-il; essayons
  Cet arc, et voyons  quel point
  Est endommage sa corde mouille.

  Il le bande, et me frappe
  En plein coeur, comme un taon.
  Puis, avec une gambade et des clats de rire:
  Mon hte, dit-il, adieu;
  Mon arc n'a pas souffert:
  C'est ton coeur qui souffrira.




IV

SUR LUI-MME


  Sur un lit de myrtes tendres,
  D'herbes fleuries de lotos
  Rpandu, je veux boire.
  Qu'rs, avec un lien de papyrus
  Relevant  son cou la tunique,
  M'apporte du vin pur.
  Car, comme la roue du char,
  Notre vie court emporte:
  Nous reposerons, lgre
  Cendre, et fantme sans os.
  A quoi bon parfumer la tombe
  Et verser  la terre de vaines libations?
  Mais plutt, pendant que je vis,
  Parfume-moi; couvre ma tte
  De roses; appelle l'htare.
  Amour, avant de m'en aller
  Danser dans les Enfers,
  Je prtends dissiper mes soucis.




V

LA ROSE


  Amis, mlons au vin
  La rose des Amours:
  Attachant  nos tempes
  La rose aux belles feuilles,
  Buvons, avec le sourire de la volupt.
  Rose,  reine des fleurs,
  Rose, amour du Printemps,
  Et charme des Dieux mmes;
  Rose, dont le fils de Cythre
  Fait une couronne  ses beaux cheveux,
  Pour danser avec les Grces;
  Ceins ma tte et, lyre en main,
  Auprs de tes autels, Bacchus,
  Avec une fille au sein opulent,
  De couronnes de roses
  Enguirland, j'irai danser.




VI

LE CHANT DU KOMOS


  Mariant  nos fronts
  Des couronnes de roses,
  Nous buvons avec le sourire de la volupt.
  Aux sons de la lyre une jeune fille,
  Portant des thyrses qui frmissent
  Dans leurs tresses de lierre,
  Agite ses pieds dlicats.
  Ce pendant un garon aux cheveux ondoyants,
  Par les trous qui doucement soupirent,
  Sur les fltes s'amuse
  A verser des sons harmonieux.
  rs aux cheveux d'or,
  Avec le beau Bacchus,
  La belle Cythre,
  Tout joyeux poursuit le festin
  Chri des vieillards.




VII

L'AMOUR COUREUR


  Avec une branche d'hyacinthe
  rs me frappant durement au visage,
  M'ordonna de courir avec lui.
  Et par les torrents rapides,
  Par les taillis, par les ravins,
  Je courus: la chaleur m'accablait,
  Mon me  mes lvres montait;
  Un peu plus, et j'tais mort,
  Quand rs, ventilant mon front
  De ses douces ailes, me dit:
  Tu ne sais pas aimer.




VIII

LE RVE


  Dans la nuit reposant
  Sur des tapis de pourpre,
  gay par Bacchus,
  Je me voyais sur la pointe des pieds
  Courant agilement
  Et foltrant avec des jeunes filles;
  Puis, raill par de jeunes hommes
  Plus vermeils que Bacchus,
  Qui me lanaient des paroles mordantes
  A propos de ces belles.
  Je voulus les baiser:
  Tous alors me quittrent;
  Et, rest seul, infortun,
  Je ne songeai qu' me rendormir.




IX

LA COLOMBE


  Aimable Colombe,
  D'o viens-tu en volant?
  O pris-tu ces parfums
  Que, dans les airs o tu cours,
  Tu exhales et tu rpands?
  Qui es-tu? quel soin t'occupe?

  -Anacron m'envoie
  Vers son amant Bathylle,
  De tous les coeurs aujourd'hui
  Le souverain et le prince.
  Cythre m'a vendue
  Pour une odelette;
  C'est moi qu'Anacron emploie
  Pour ses grands messages,
  Et tu vois quelles lettres
  Je porte pour lui.
  Il dit qu'aussitt revenue,
  Il me rendra la libert:
  Et moi, mme affranchie,
  Je veux rester prs de lui, son esclave.
  Qui m'oblige  voltiger
  Par les monts et par les champs
  Et, sur les arbres perche,
  Manger quelques graines rustiques?
  A prsent je mange du pain:
  Je n'ai qu' le prendre des mains
  D'Anacron lui-mme;
  Il me donne  boire
  Du vin qu'il s'est vers.
  Quand j'ai bu, je sautille
  Et de mes ailes j'ombrage
  Mon matre;
  Jusque sur sa lyre
  Pose je m'endors.

  Tu sais tout: adieu.
  Tu m'as rendue plus bavarde,
  tranger, qu'une corneille.




X

L'AMOUR DE CIRE


  Un adolescent vendait
  Un Amour de cire.
  Je vais  lui:
  Combien veux-tu, lui dis-je,
  Que je te donne de ta figurine?
  Il me rpond dans son patois Dorique:
  --Prends-le pour ce que tu veux.
  Mais pour t'apprendre  le connatre,
  Je ne suis pas faiseur de figures de cire;
  Mais je ne veux plus vivre avec
  Un Amour capable de tout faire.
  --Eh bien! donne, donne-moi donc
  Pour une drachme ce charmant coucheur.

  Et toi, Amour, sur-le-champ
  Enflamme-moi; sinon,
  Je t'enverrai te fondre dans les flammes.




XI

LE GAI VIEILLARD


  Les Femmes me disent:
  Anacron, tu vieillis.
  Prends ce miroir, et regarde:
  Tu n'as plus de cheveux,
  Ton front est dgarni.
  Pour moi, si j'ai des cheveux
  Encore, ou si n'en ai plus,
  Je ne sais: mais je sais bien
  Qu'un vieillard doit d'autant plus
  Se donner de l'agrment,
  Qu'il est plus voisin de la Parque.




XII

A UN MERLE


  Que veux-tu que je fasse,
  Dis, merle bavard?
  Tes lgres ailes, veux-tu
  Que je les prenne et je les coupe?
  Aimes-tu mieux que de ton bec,
  Comme fit le fameux Tre,
  Je moissonne la langue?
  Pourquoi de mes rves charmants
  Par ton chant matinal
  Avoir fait fuir Bathylle?




XIII

FUREUR DE L'AMANT


  On dit qu'pris de la belle Cyble
  Athys, ce mle mutil,
  Fut saisi d'un furieux dlire
  Qui lui faisait pousser des cris sur les montagnes.
  Et ceux qui, sur les collines de Claros,
  De Phbus porte-lauriers
  Boivent l'onde inspiratrice,
  Hurlent, prophtes furieux.
  Mais moi, c'est rassasi de vin
  Et de parfums
  Et de l'amour de ma matresse,
  Que je veux, oui, je veux dlirer.




XIV

L'AMOUR DOMPTEUR


  Je veux, je veux aimer.
  Amour me conseillait d'aimer:
  Mais moi, esprit inconsidr,
  Je n'tais pas persuad.
  Soudain, prenant son arc
  Et son carquois d'or,
  Il me provoque au combat.
  Alors, j'endosse
  La cuirasse, comme Achille;
  Je prends des javelots avec un bouclier,
  Et vais lutter avec l'Amour.
  Il lance ses traits: je fuis,
  Et, ds qu'il n'a plus de flches,
  Il trpigne, et c'est lui-mme
  Qui se lance au lieu de trait.
  Alors mon coeur se fondit,
  Les forces m'abandonnrent.
  En vain je porte un bouclier:
  Que sert de combattre au dehors,
  Quand l'ennemi est dans la place?




XV

VIVRE SANS ENVIE


  Je n'ai cure de Gygs,
  Le prince de Sardes;
  L'ambition n'est pas mon fait,
  Et je n'envie pas les rois.
  Mon souci, c'est d'arroser
  Ma barbe de parfums;
  Mon souci, c'est d'enguirlander
  Ma tte de roses.
  Aujourd'hui fait mon souci:
  Qui connat le lendemain?
  Aussi, par ce temps serein,
  Bois et joue
  Et fte Lyus,
  Avant qu'un mal ne vienne
  Te dire: Il ne faut plus boire.




XVI

LE POTE VAINCU


  Tu chantes la guerre de Thbes,
  Les cris des combattants Troyens:
  Moi, je chante mes dfaites.
  Qui m'a perdu?--Ce n'est pas le cavalier,
  Ni le fantassin, ni le matelot:
  C'est un trange soldat,
  Qui fait feu par les yeux.




XVII

LA COUPE D'ARGENT


  Travaille l'argent au ciseau,
  O Vulcain, pour me faire,
  Non pas une armure
  (Je n'aime pas les combats),
  Mais une coupe creuse,
  Aussi profonde que possible.
  Ne va pas graver dessus
  Les Astres ni le Chariot,
  Ni le sombre Orion:
  Qu'ai-je  faire des Pliades
  Ou de l'toile du Bouvier?
  Mais fais-moi verdir les vignes sur ses flancs,
  Et les raisins briller
  Et les Mnades vendanger.
  N'oublie pas d'y dresser un pressoir,
  O fouleront les grappes,
  Avec le beau Bacchus dans l'or incrusts,
  rs et Bathylle.




XVIII

MME SUJET


  Habile artiste, cisle
  Une belle coupe o le printemps brille.
  Qu'elle offre d'abord  mes yeux
  La saison des charmantes roses.
  Puis, tends l'argent sous le marteau,
  Pour que j'aime  y boire.
  Ne va pas y graver quelque trange
  Crmonie des Initiations;
  Pas d'odieuse histoire:
  Mais plutt le fils de Zeus,
  Bacchus Evius,
  Et l'initiatrice des Amours, Cypris,
  Applaudissant aux hymnes.
  Grave aussi les Amours sans armes
  Et le sourire des Grces.
  A l'ombre d'une vigne au feuillage pais,
  Aux raisins superbes, aux pampres touffus,
  Place un groupe de beaux garons;
  Et que Phbus y joue aussi.




XIX

IL FAUT BOIRE


  La terre brune boit,
  Et les arbres la boivent,
  Et la mer boit les airs,
  Et le soleil la mer,
  Et la lune le soleil lui-mme:
  Pourquoi donc, compagnons,
  Me dfendre de boire?




XX

A UNE JEUNE FILLE


  Jadis la fille de Tantale
  Se durcit en rocher sur les monts de Phrygie;
  Jadis la fille de Pandion, change en hirondelle,
  Eut des ailes d'oiseau.
  Pour moi, que ne suis-je ton miroir!
  Tes yeux me fixeraient sans cesse;
  Ta tunique!
  Tu me porterais toujours;
  L'eau de ton bain!
  Je laverais ta blanche peau;
  Une essence!
  Je te parfumerais,  femme;
  Et la ceinture de tes seins,
  Et la perle qui brille  ton cou,
  Et la sandale qui te chausse!
  Au moins tu me presserais de tes pieds!




XXI

LA SOIF


  Donnez-moi, donnez,  femmes,
  Du vin  boire d'un seul trait.
  La soif me brle, et vous me dlaissez:
  J'ai lieu de gmir.
  Et puis encore, donnez-moi de ces fleurs:
  Mon front brle  la surface
  Les couronnes, dont je l'ai couvert.
  Mais, de la chaleur des Amours,
  O mon me, qui te garantira?




XXII

BATHYLLE


  A l'ombre de Bathylle
  J'irai m'asseoir: ah! le bel arbre!
  Il balance un feuillage superbe
  Sur une tige mince;
  A ses cts coule, doux stimulant,
  La source vive de la Persuasion.
  A cette vue, qui voudrait ngliger
  Un pareil endroit de dduit?




XXIII

L'AMOUR DE L'OR


  Si l'abondance de l'or
  Donnait de la vie aux mortels,
  Je me rsignerais  pargner,
  Afin que la Mort survenant
  A prix d'or voult s'loigner.
  Mais puisqu'il n'est pas permis aux mortels
  D'acheter de la vie,
  Pourquoi gmir en vain?
  Pourquoi me lamenter?
  Puisque ma mort est dcrte,
  A quoi l'or me sert-il?
  Ah! que j'aie le bonheur de boire!
  Et, tout en buvant du vin dlicieux
  En compagnie de mes amis,
  Puiss-je en un lit dlicat
  Accomplir l'oeuvre de Vnus!




XXIV

RSOLUTION


  Puisque je suis n mortel
  Pour parcourir la route de la vie,
  Je sais le temps que j'ai pass,
  Sans connatre le temps qu'il me reste  courir.
  Laissez-moi, soucis:
  Je n'ai pas affaire  vous.
  Avant qu'arrive ma fin,
  Je veux jouer, rire et danser
  Avec le beau Bacchus.




XXV

SON AMOUR POUR LE VIN


  Ds que je bois du vin,
  Mes soucis s'assoupissent.
  A quoi bon soupirs,
  Peines et chagrins?
  Je devrai mourir, mme  contre-coeur:
  Pourquoi mconnatre la vritable vie?
  Buvons donc le bon vin,
  Le vin du beau Bacchus.
  Dans le temps mme o nous buvons,
  Nos soucis s'assoupissent.




XXVI

MME SUJET


  Quand Bacchus s'est empar de moi,
  Tous mes soucis s'endorment.
  Croyant possder tout l'or de Crsus,
  Je veux chanter superbement.
  Couronn de lierre je repose,
  Et mon mpris foule aux pieds l'univers.
  Armez-vous: moi je bois.
  Une coupe, enfant!
  tre tendu sur un lit, ivre,
  Vaut mieux qu'tre tendu mort.




XXVII

DIONYSOS


  C'est le fils de Zeus, Bacchus,
  Qui bannit les chagrins et qui dlie les langues.
  Quand se rpand dans mes esprits
  Ce dieu qui verse le vin,
  Il m'apprend  danser.
  Pourtant, j'ai d'autres plaisirs,
  Moi, pote, pris des ivresses:
  Avec les instruments bruyants, avec les chants
  Me plat aussi Vnus;
  Et je veux danser encore.




XXVIII

PORTRAIT DE SA MAITRESSE


  Allons, excellent peintre,
  O le meilleur des peintres,
  Roi de l'art qui fleurit  Rhodes,
  Fais-moi, d'aprs mes dires,
  Le portrait de ma matresse absente.
  Donne-lui d'abord des cheveux
  Ondoyants et noirs;
  Et, si la cire le permet,
  Qu'ils exhalent des parfums.
  Peins de face entirement
  Sous une chevelure clatante
  Son front d'ivoire.
  Quant  ses sourcils, ne va pas
  Les sparer, ni les confondre:
  Qu'ils se rejoignent, comme chez ma matresse,
  Imperceptiblement,
  Et que les cils, autour des paupires, soient noirs.
  Pour tre vrai, mets du feu
  Dans ses yeux; qu'ils soient  la fois
  Brillants comme ceux d'Athn,
  Humides comme ceux de Cythre.
  Fais le nez et les joues
  De roses et de lait.
  Que sa lvre, la lvre de la Persuasion,
  Appelle le baiser.
  Sur son menton dlicat,
  Autour d'un cou de marbre blanc,
  Fais voltiger toutes les grces.
  Enfin, habille-la
  D'une robe purpurine;
  Et qu'il paraisse un peu
  De sa chair, pour faire juger du corps.
  Finis: je la vois. C'est bien elle!
  O portrait vridique, tu vas parler.




XXIX

PORTRAIT DE BATHYLLE


  Peins-moi mon amant Bathylle,
  D'aprs mes renseignements.
  Fais-lui des cheveux luisants,
  Noirs en masse
  Et blonds aux extrmits.
  De ces cheveux indisciplins
  Rassemblant les boucles en dsordre,
  Laisse-les tomber  leur gr.
  Que son front vermeil, frais comme rose,
  Se couronne d'un sourcil
  Plus fonc que la peau des serpents.
  Que ses yeux noirs soient terribles,
  Mais temprs par la douceur,
  Ayant quelque chose d'Ars
  Et de la belle Cythre,
  En sorte que l'on craigne  la fois
  Et qu'on se rattrape encore  quelque espoir.
  Sur sa joue de rose
  Mets le duvet du fruit mr.
  Si tu peux y jeter la rougeur
  De la pudeur, n'y manque pas.
  Et sa bouche? Je ne sais
  Comment tu t'y prendras pour la peindre
  Vermeille et sige de la Persuasion?
  Pour tout dire en un mot,
  Que son silence parle.
  Aprs son visage,
  Que son cou d'ivoire
  Surpasse celui d'Adonis.
  Fais-lui la poitrine
  Et les mains d'Herms,
  Les cuisses de Pollux,
  Le ventre de Dionysos.
  Au-dessus de ses cuisses brillantes,
  De ses cuisses brlantes,
  Place sans voiles un organe
  Qui dj dsire Vnus.
  L'art jaloux que tu exerces
  Te dfend de montrer
  Son dos: c'est ce qu'il a de mieux.
  T'apprendrai-je les contours de ses pieds?
  Demande le prix que tu voudras.
  Prends cet Apollon
  Et fais-en Bathylle;
  Et, si jamais tu vas  Samos,
  De Bathylle tu feras Apollon.




XXX

L'AMOUR ENCHAIN PAR LES MUSES


  Les Muses ont li
  L'Amour avec des guirlandes,
  Et l'ont donn en garde  la Beaut.
  Et maintenant la Cythre
  Le cherche, portant la ranon,
  Pour dlivrer Amour.
  Quand mme on le dlivrerait,
  Loin de s'en aller, il voudra rester:
  Il chrit trop son esclavage.




XXXI

FUREUR BACHIQUE


  Laissez-moi boire  la sant des Dieux,
  Boire sans fermer la bouche.
  Je veux, je veux dlirer.
  Ils devinrent furieux, Alcmon
  Et Orests aux pieds blancs,
  Aprs avoir tu leur mre;
  Mais moi, qui n'ai tu personne,
  C'est en buvant le vin de pourpre
  Que je veux, je veux dlirer.
  Jadis Hercule en fureur
  Agitait le carquois terrible
  Et l'arc d'Iphitos.
  Jadis Ajax en sa fureur
  Brandissait avec son bouclier
  L'pe d'Hector.
  Et moi, c'est la coupe en main.
  La couronne sur la tte,
  Que je veux, oui, je veux dlirer.




XXXII

SES AMOURS


  Si tu peux dnombrer
  Toutes les feuilles des arbres,
  Si tu sais compter
  Tous les flots de la mer,
  Du calcul de mes amours
  C'est toi seul que je charge.
  Pose d'abord
  Vingt amours d'Athnes,
  Puis quinze autres encore.
  Ensuite, de Corinthe,
  Mets-en des lgions:
  Cette ville de l'Achae
  A les plus belles femmes.
  Puis, de Lesbos,
  D'Ionie mme,
  De Carie et de Rhodes,
  Pose deux mille amours.
  --Que dis-tu?--cris toujours.
  Je n'ai rien dit encore des amours
  De la Syrie, ni de Canope,
  Ni de la contre souveraine,
  La Crte, avec ses villes
  O l'Amour clbre ses mystres.
  Voudrais-tu que je te dnombre,
  Au del de Gads,
  De la Bactriane et des Indes,
  Tous les amours de mon coeur?




XXXIII

A UNE HIRONDELLE


  Hirondelle chrie,
  Qui reviens tous les ans,
  En t tu construis ton nid,
  Et l'hiver tu disparais
  Volant vers le Nil ou Memphis.
  En tout temps l'Amour construit
  Son nid dans mon coeur.
  Ce dsir a des ailes,
  Cet autre est encore dans la coque,
  Ce troisime est clos  moiti.
  Et toujours se fait entendre
  Le cri des petits perant la coquille.
  Les plus jeunes enfants d'rs
  Sont nourris par les ans
  Et bientt, devenus grands,
  En font d'autres  leur tour.
  A ce mal, quel remde?
  Car, je n'ai pas la force de bannir
  Tant d'Amours de mon coeur!




XXXIV

A UNE JEUNE FILLE


  Ne me fuis pas, pour avoir vu
  Ma chevelure blanche;
  Et, parce que tu possdes
  La pleine fleur de la jeunesse,
  Ne va pas repousser mes caresses:
  Mais vois, dans une couronne,
  Comme fait bien la blancheur
  Des lys entrelacs aux roses.




XXXV

ZEUS TAUREAU


  Ce taureau, mon enfant,
  Doit tre Zeus lui-mme.
  Il porte sur son dos
  Une jeune Sidonienne:
  Il traverse la vaste mer,
  Coupant le flot de ses sabots.
  Jamais autre taureau
  N'est sorti du troupeau,
  Pour nager sur la mer:
  Jamais autre, si ce n'est lui.




XXXVI

LA VIE LIBRE


  Pourquoi m'enseigner les rgles
  Et les arguments des rhteurs?
  A quoi bon ces raisonnements,
  Qui ne servent de rien?
  Enseigne-moi plutt  boire
  De Bacchus la boisson vermeille;
  Enseigne-moi plutt  foltrer
  Avec la blonde Vnus.
  Des cheveux blancs couronnent ma tte.
  Donne de l'eau, verse du vin:
  Enfant, endors ma raison.
  Dans peu je ne serai plus: tu m'enseveliras.
  Les morts n'ont plus de dsirs.




XXXVII

LE PRINTEMPS


  Voyez: quand le printemps parat,
  Les Grces font crotre les roses.
  Voyez: le flot de la mer
  Vient mourir avec calme.
  Voyez comme le canard plonge,
  Voyez comme voyage la grue.
  Le soleil brille sans voiles,
  Les ombres des nuages sont mises en fuite,
  Les ouvrages des hommes resplendissent.
  La terre s'incline sous le poids de ses fruits,
  Le fruit de l'olivier saillit en dehors,
  La vigne de pampres se couronne.
  Sous la feuille,  travers les branches,
  Le bouton montre sa fleur.




XXXVIII

RPONSE AUX REPROCHES QU'ON LUI FAISAIT DE SA VIEILLESSE


  Tout vieux que je suis,
  Je bois plus que les jeunes,
  Et, s'il me faut danser,
  Pour sceptre j'ai mon outre:
  La frule ne sert  rien.
  Qui veut lutter avec moi,
  Approche et lutte.
  Enfant, apporte une coupe,
  O tu mleras les flots
  D'un vin doux comme miel.
  Oui, je suis vieux, je l'avoue:
  Mais, au milieu de vous,
  J'imiterai Silne en dansant.




XXXIX

LE CHANT DU FESTIN


I

  Quand je bois du vin,
  Alors mon coeur fleuri de joie
  Commence  chanter les Muses.


II

  Quand je bois du vin,
  Les inquitudes, les projets soucieux
  S'envolent, dissips, aux souffles
  Des vents retentissant du bruit des vagues.


III

  Quand je bois du vin,
  Bacchus alors, qui badine avec la lyre,
  Me balance sur l'aile des zphyrs fleuris,
  Aprs m'avoir rjoui d'ivresse.


IV

  Quand je bois du vin,
  Tressant des couronnes de fleurs
  Pour les poser sur ma tte,
  Je chante la srnit de la vie.


V

  Quand je bois du vin,
  Oignant mon corps d'un parfum qui sent bon,
  Serrant dans mes bras ma matresse,
  Je clbre Cypris.


VI

  Quand je bois du vin,
  Dans des coupes rondes
  Rpandant  flots le vin qui m'est cher,
  J'aime un choeur de jeunes gens.


VII

  Quand je bois du vin,
  C'est un gain pour moi seul
  Et je l'emporterai:
  Mais la mort est le lot de tous.




XL

ROS


  rs un jour dans les roses
  Une abeille cache
  Ne vit pas, et fut piqu.
  Bless au doigt
  De la main, il gmit;
  Et courant et volant
  A la belle Cythre:
  Je suis perdu, mre, dit-il,
  Je suis perdu, et je me meurs!
  Un petit serpent m'a frapp;
  Il a des ailes: c'est _abeille_
  Que le nomment les laboureurs.

  Elle rpondit: Si le dard
  De l'abeille fait tant de peine,
  Combien devront souffrir, crois-tu?
  rs, ceux que tu frappes?




XLI

LE FESTIN


  Buvons le vin joyeux
  Et clbrons Bacchus,
  L'inventeur de la danse,
  L'ami de toute chanson,
  Le compagnon d'Amour,
  Le bien-aim de Cythre.
  Par lui l'Ivresse est enfante,
  Par lui les Grces sont nes,
  Par lui sont calms les Chagrins,
  Par lui endormie la Tristesse.
  Ds que la boisson verse
  De beaux enfants m'apportent,
  Ma peine s'en va se mler
  A la tempte qui tourne au gr du vent.
  Donc, prenant une coupe,
  Bannissons les soucis.
  Car, que gagnez-vous 
  Souffrir d'inquitude?
  Comment lire dans l'avenir?
  La vie est obscure aux mortels.
  En buvant, je veux danser
  Et, parfum, foltrer
  Avec de belles femmes.
  Absorbez-vous, si vous voulez,
  Dans tous les soucis possibles:
  Nous, joyeux, buvons du vin
  Et clbrons Bacchus.




XLII

CE QUE J'AIME LE PLUS


  Je recherche les danses
  Du jovial Bacchus:
  J'aime  jouer de la lyre
  A table avec un bel phbe.
  Des couronnes d'hyacinthe
  A mes tempes ajustes,
  Foltrer avec de jeunes vierges:
  Voil ce que j'aime surtout.
  Mon coeur ne connat pas la haine,
  Ignore l'envie dvorante;
  De la langue mdisante
  Je fuis les traits subtils.
  Je hais les querelles d'ivrognes
  Et de gourmands dans les repas.
  Avec de jeunes filles,
  Aux sons de la lyre dansant,
  Gotons le bonheur de la vie tranquille.




XLIII

LA CIGALE


  Nous disons: Heureuse Cigale!
  Ds que, sur la cime des arbres,
  Tu as bu quelques gouttes de rose,
  Ainsi qu'une reine, tu chantes.
  Car, c'est bien  toi, tout
  Ce que tu vois dans les champs
  Et que produisent les forts.
  Tu es l'amie des laboureurs,
  Ne leur causant aucun dommage;
  Tu es vnre des mortels,
  Douce prophtesse de l't.
  Les Muses te chrissent,
  Il te chrit aussi, Phbus,
  Qui t'a dote d'une voix harmonieuse.
  La vieillesse ne t'accable pas.
  Sage, fille de la Terre, amoureuse des chants,
  Impassible, sans chair ni sang,
  Tu es, ou peu s'en faut, gale aux Dieux.




XLIV

UN RVE


  Il me semblait courir en rve,
  Portant des ailes aux paules:
  Mais rs, avec une chane de plomb
  Autour de ses petons charmants,
  Me poursuivait, et m'atteignit.
  Que veut dire ce songe?
  Ceci, je crois: c'est, qu'engag
  Dans de nombreux amours,
  J'ai pu me dgager des autres,
  Mais celui-ci me retient enchan.




XLV

LES FLCHES DE L'AMOUR


  Le mari de la Cythre
  Aux forges de Lemnos,
  Les flches des Amours
  Forgeait avec de l'acier.
  Cypris en trempait les pointes
  Dans le miel le plus doux:
  rs y mlait du fiel.
  Ars un jour, de retour de la guerre,
  Brandissant sa forte lance,
  Ravalait les traits de l'Amour.
  Tiens, dit rs: celui-ci
  Est-il perant? prouve-le, pour en juger?
  Mars prit le trait,
  Cypris sourit;
  Mais Ars, en gmissant:
  Oh! oui, bien perant! Reprends-le.
  --Garde-le, rpond rs.




XLVI

IMPRCATIONS CONTRE L'ARGENT


  Il est dur de ne pas aimer
  Et dur aussi d'aimer:
  Mais le plus dur de tout, c'est
  D'tre ddaign, quand on aime.
  La naissance ne fait rien  l'Amour
  Il foule aux pieds le savoir, la vertu:
  Il n'a d'yeux que pour l'argent.
  Ah! meure le premier
  Qui fit de l'or son amant!
  Avec lui plus de frre,
  Avec lui plus de pre,
  Mais la guerre et le meurtre.
  Le pis, c'est qu'il nous tue,
  Nous autres, malheureux amants!




XLVII

LE VIEILLARD DE BELLE HUMEUR


  J'aime un vieillard enjou,
  J'aime un jeune danseur.
  Mais,  peine un vieillard a dans,
  Que, tout tant vieillard par les cheveux,
  Il est jeune par l'ge.




XLVIII

A DIONYSOS


  Le dieu qui rend la jeunesse infatigable
  Au travail, aux amours intrpide,
  Et qui dans les festins un beau danseur achve,
  Ce dieu parmi nous est venu,
  Nous apporter une liqueur vermeille,
  Une boisson ennemie des chagrins,
  Fille de la vigne: le vin,
  Emprisonn dans ses raisins
  Et pendant aux ceps. Laissons-l'y;
  Mais, le jour venu de couper les grappes,
  Alors plus de malades:
  Les corps seront beaux
  Et les mes panouies,
  Jusqu' la prochaine vendange.




XLIX

LE TRIOMPHE DE VNUS ANADYOMNE


  Quel burin a grav la mer?
  Quel artiste inspir
  A vers les flots dans un disque
  Sur le dos de la mer?
  Quel gnie dessina sur les flots,
  blouissante de candeur, Cypris?
  Quel gnie, s'levant jusqu'aux Dieux,
  Osa des Immortels reprsenter la mre?
  Il ne craignit pas de la montrer nue,
  Et ce que les yeux ne doivent pas voir
  N'a que les flots pour vtement.
  A leur surface balance,
  Comme l'algue blanchissante flotte
  Sur la mer calme et doucement polie,
  La desse, mettant son corps  la nage,
  Pousse les vagues devant elle.
  De ses seins de rose,
  De son cou d'albtre qui reste sous l'eau,
  Elle fend les vagues normes.
  Au milieu du sillon, Cypris,
  Comme un lys  des violettes entrelac,
  Brille sur la srnit de la mer.
  Sur les cailles argentes
  Des dauphins qui tressautent,
  Sont ports ces dieux qui raillent
  L'esprit fallacieux des hommes: rs et Imros.
  Le choeur des poissons recourbs
  Fait des plongeons dans l'eau,
  En lutinant le corps de la desse,
  Afin qu'elle triomphe avec un sourire.




L

LES VENDANGES


  Le raisin noir de peau
  Dans des corbeilles portent sur leurs paules
  Des jeunes hommes avec des jeunes filles.
  Ils le jettent au pressoir,
  Et les hommes seuls foulent aux pieds
  La grappe, pour dlivrer le vin captif.
  En l'honneur du dieu de la vigne ils font retentir
  Les chansons bruyantes des vendanges,
  Tout joyeux de voir bouillonner dans la tonne
  Le vin nouveau tant dsir.
  Un vieillard en boit-il?
  Il danse en dpit de ses pieds tremblants,
  Agitant sa chevelure blanche.
  Cependant qu'piant une vierge,
  Qui rpand son corps dlicat
  Sur des feuilles pleines d'ombre,
  Accable de sommeil,
  Un aimable jeune homme enivr
  La caresse et l'invite  des amours prcoces,
  Qui la rendraient tratresse au mariage.
  Voyant qu'il ne persuade pas,
  Il la presse malgr elle.
  C'est qu'avec la jeunesse, Bacchus,
  Dieu de l'ivresse, s'gaie en libert.




LI

LA ROSE


  Avec le printemps porteur de couronnes,
  Je pense  chanter trs haut la rose,
  Tendre fleur, ma compagne.
  C'est l'haleine des Dieux mmes
  Et le charme des mortels,
  L'ornement des Grces dans la saison
  Des Amours en fleur,
  L'attribut foltre de Vnus.
  C'est le thme des posies,
  La plante aime des Muses;
  Douce mme  qui fait l'preuve de ses dards
  Dans les sentiers pineux;
  Douce  la main qui la cueille et qui caresse
  De ses doigts fins et dlicats
  Cette fleur de l'Amour.
  Comme au sage elle plat encore
  Dans les danses, sur les tables,
  Aux ftes Dyonisiaques.
  Que ferions-nous sans la rose?
  L'Aurore a des doigts de roses,
  Les Nymphes des bras de roses,
  Aphrodite un teint de roses,
  Dans le langage des potes.
  La rose, secourable aux malades,
  Protge aussi les morts
  Et triomphe du temps.
  Des roses la vieillesse, encore agrable,
  Garde un parfum de jeunesse.

  Chantons donc son origine.
  Quand, de la mer azure,
  Cythre brillante de rose
  L'Ocan fit natre de son cume;
  Quand Athn, la guerrire
  Desse  l'Olympe redoutable,
  Jupiter fit sortir de son cerveau;
  Alors des roses admirables
  La Terre fit fleurir les jeunes pousses,
  Chef-d'oeuvre d'art de la Nature.
  La troupe des Dieux bienheureux,
  Pour que naqut la rose, rpandirent
  Le nectar, et firent s'lever,
  Superbe, du sein des pines,
  L'immortelle fleur de Bacchus.




LII

LE POTE SE PLAIT AVEC LA JEUNESSE


  Lorsque parmi les jeunes hommes
  Je te vois, revient la Jeunesse,
  C'est alors que pour la danse,
  Moi, le vieillard, j'ai des ailes.
  Attends-moi, Cybls;
  Donne des roses: je veux me couronner.
  Loin la vieillesse chenue!
  J'irai danser jeune parmi les jeunes.
  Puis, qu'on m'apporte une rivire ne
  De la moisson de Bacchus en automne.
  On verra la vigueur du vieillard,
  Enseignant  jaser,
  Enseignant  boire
  Et dlirer non sans grce.




LIII

LES AMANTS


  Les chevaux ont aux cuisses
  Une marque de feu,
  Et les Parthes
  Se reconnaissent  leur tiare.
  A voir les amants, moi,
  Je les devine aussitt:
  C'est qu'ils ont une imperceptible
  Blessure au coeur.




LIV

LA VIEILLESSE


  Dj mes tempes sont
  Blanchies, ma tte argente.
  La jeunesse et ses grces
  Ne sont plus; ma bouche a vieilli,
  Et de la vie heureuse  peine
  Quelques instants me restent.
  A cette pense je gmis
  Sur moi, redoutant le Tartare.
  D'Ads effroyable est
  Le gouffre: il est terrible
  D'y descendre; impossible
  A qui descend de remonter.




LV

DOUCES IVRESSES


  Allons, enfant, apporte-moi
  La coupe; qu' plein verre
  Je boive; mle dix cyathes d'eau
  A cinq de vin,
  Et que sans affront
  Et sans crainte je clbre Bacchus.
  . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  Allons! ! et n'allons plus ainsi
  Par du tapage et des cris de joie
  Nous exercer  boire comme les Scythes;
  Mais buvons peu en chantant bien.




LVI

L'AMOUR


  rs, le doux rs,
  Je pense  le chanter
  Couronn de mitres de fleurs:
  Car, il est le matre des Dieux
  Et le dompteur des hommes.




LVII

PRIRE A ARTMIS

EN FAVEUR DES MAGNSIENS


  Je t'en supplie, chasseresse de cerfs,
  Blonde fille de Jupiter, des btes froces
  Souveraine, Artmis:
  Descends en ce jour sur les flots tournoyants
  Du Lth; cette cit,
  Ses braves habitants, regarde-les
  D'un oeil propice: ils sont loin d'tre barbares,
  Les peuples sur qui tu rgnes.




LVIII

A UNE JEUNE FILLE


I

  Pouliche de Thrace, pourquoi donc,
  Me regardant de travers,
  Fuir impitoyablement? Est-ce que tu me crois
  Sans adresse aucune?


II

  Sache que je pourrais fort bien
  Te mettre le mors,
  Et, rnes en main, te faire tourner autour
  Des bornes du champ de course.


III

  A prsent, tu pais les prairies
  Et bondissant, lgre, tu foltres:
  C'est que tu n'as pas d'cuyer
  Habile  te dompter.




LIX

LE PRINTEMPS


  Il est doux de marcher
  O les pelouses tendent leurs tapis,
  O le Zphyr exhale
  Une brise odorante;
  Doux de voir le cep cher  Bacchus,
  De s'enfoncer sous le feuillage,
  En serrant une tendre enfant
  Qui respire Vnus tout entire.




LX

APOLLON


  Je vais agiter les cordes de ma lyre.
  Ce n'est pas qu'un prix me soit propos:
  Mais, c'est l'occupation de tout homme
  Qui a cueilli la fleur de la sagesse.
  Avec un plectre d'ivoire
  Sonnant des vers harmonieux,
  Sur le rythme Phrygien, je chanterai,
  Comme un cygne du Caystre
  Chante au bruit de ses ailes blanches:
  Sa voix est  l'unisson du vent.

  Et toi, Muse, danse avec moi;
  Car ils sont consacrs  Phbus,
  Cette lyre, ce laurier, ce trpied.

  Je chante l'amour de Phbus,
  Son ardeur qui passa comme un souffle;
  C'est qu'elle tait sage, la jeune fille:
  Elle a fui l'aiguillon du dieu
  Et chang sa forme naturelle:
  Elle agite maintenant ses feuilles verdoyantes.
  Cependant Phbus allait, Phbus
  Esprait dompter la vierge;
  Mme, en cueillant un rameau vert,
  Il croyait satisfaire son dsir.

  Eh! mon coeur, d'o ce dlire?
  D'o ce bel emportement?
  Prends des forces, lance le trait,
  Touche le but, et puis va-t'en.
  Laisse l'arc d'Aphrodite,
  Cet arc vainqueur des Dieux.
  Imite Anacron,
  Le chantre mlodieux.
  Prsente  mes amants la coupe,
  La coupe des discours aimables.
  Que cette boisson, ce nectar
  Les console de la fuite
  De cet astre tincelant, l'Or.




LXI

L'OR


  Toi qui de la fraude et des haines
  As mis l'amour au coeur des hommes;
  Qui leur ravis ces plaisirs: la lyre, les hymens,
  Et les baisers honntes;
  Toi qui versas la coupe des passions:
  Quand tu voudras, tu peux partir.
  Mais la chanson de ma lyre,
  Je ne la ngligerai pas un instant.
  Va plaire, rival des Muses,
  Aux trangers perfides, sans foi.
  Mais moi, le joueur de lyre,
  J'aurai dans mon me les Muses, pauvres
  Proscrites: tu ne feras qu'exciter leur ardeur,
  Et ma gloire resplendira.




LXII

MME SUJET


  Quand ce fugitif, l'Or,
  Me fuit de ses pieds
  Rapides comme les vents
  (Et toujours, toujours il me fuit),
  Je ne cours pas aprs lui: car,
  Qui recherche son ennemi?
  Aussitt spar
  De ce fugitif, l'Or,
  Je laisse les vents emporter
  Tous les soucis de mon esprit;
  Je prends la lyre et je chante
  Des chants d'amour.
  Mais,  mon tour quand la raison
  M'apprend  le mpriser,
  Soudain le fugitif revient me saluer,
  Ramenant l'ivresse des soucis,
  Me pressant de le prendre avec moi,
  En dlaissant ma lyre pour longtemps.
  Dloyal, Or dloyal,
  Inutile de me charmer par tes amorces:
  Ma lyre m'est plus que l'Or,
  Elle qui sait chanter les belles passions.




LXIII

PITHALME


  Reine des desses, Cypris;
  Dsir, souverain des mortels;
  Hymne, conservateur de la vie,
  C'est vous que je chante en prose,
  C'est vous que j'exalte en vers,
  Dsir, Hymne, Desse de Paphos.

  Regarde ta jeune pouse, regarde-la, jeune homme,
  Rveille-toi, si tu ne veux manquer la chasse de la perdrix.

  Stratocls, favori de Cythre,
  Stratocls, mari de Myrilla,
  Vois ton pouse chrie:
  Elle est superbe dans sa fleur, dans tout son clat.
  La rose des fleurs est la reine:
  Myrilla est une rose parmi les jeunes filles.

  Qu'Hlios claire ta couche!
  Qu'un cyprs naisse dans ton jardin!




TABLE


                                        Pages.

  AVERTISSEMENT                              1

  I.--La Cithare                             7

  II.--Les Femmes                            8

  III.--L'Amour mouill                      9

  IV.--Sur lui-mme                         11

  V.--La Rose                               12

  VI.--Le Chant du Kmos                    13

  VII.--L'Amour coureur                     14

  VIII.--Le Rve                            15

  IX.--La Colombe                           16

  X.--L'Amour de cire                       18

  XI.--Le gai Vieillard                     19

  XII.--A un Merle                          20

  XIII.--Fureur de l'Amant                  21

  XIV.--L'Amour dompteur                    22

  XV.--Vivre sans envie                     23

  XVI.--Le Pote vaincu                     24

  XVII.--La Coupe d'argent                  25

  XVIII.--Mme sujet                        26

  XIX.--Il faut boire                       27

  XX.--A une jeune Fille                    28

  XXI.--La Soif                             29

  XXII.--Bathylle                           30

  XXIII.--L'Amour de l'Or                   31

  XXIV.--Rsolution                         32

  XXV.--Son amour pour le Vin               33

  XXVI.--Mme sujet                         34

  XXVII.--Dionysos                          35

  XXVIII.--Portrait de sa Matresse         36

  XXIX.--Portrait de Bathylle               38

  XXX.--L'Amour enchan par les Muses      41

  XXXI.--Fureur bachique                    42

  XXXII.--Ses Amours                        43

  XXXIII.--A une Hirondelle                 45

  XXXIV.--A une jeune Fille                 46

  XXXV.--Zeus taureau                       47

  XXXVI.--La Vie libre                      48

  XXXVII.--Le Printemps                     49

  XXXVIII.--Rponse  des reproches         50

  XXXIX.--Le Chant du Festin                51

  XL.--rs                                 53

  XLI.--Le Festin                           54

  XLII.--Ce que j'aime le plus              56

  XLIII.--La Cigale                         57

  XLIV.--Un Rve                            58

  XLV.--Les Flches de l'Amour              59

  XLVI.--Imprcations contre l'Argent       60

  XLVII.--Le Vieillard de belle humeur      61

  XLVIII.--A Dionysos                       62

  XLIX.--Le Triomphe de Vnus Anadyomne    63

  L.--Les Vendanges                         65

  LI.--La Rose                              67

  LII.--Le Pote se plat avec la Jeunesse  69

  LIII.--Les Amants                         70

  LIV.--La Vieillesse                       71

  LV.--Douces Ivresses                      72

  LVI.--L'Amour                             73

  LVII.--Prire  Artmis                   74

  LVIII.--A une jeune Fille                 75

  LIX.--Le Printemps                        76

  LX.--Apollon                              77

  LXI.--L'Or                                79

  LXII.--Mme sujet                         80

  LXIII.--pithalame                        82


Paris.--Charles UNSINGER, imprimeur, 83, rue du Bac.








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*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
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works.  See paragraph 1.E below.

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forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
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law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
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with this agreement, and any volunteers associated with the production,
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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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