Project Gutenberg's Fables et lgendes du Japon, by Claudius Ferrand

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Title: Fables et lgendes du Japon

Author: Claudius Ferrand

Illustrator: Ferdinand Raffin

Release Date: December 21, 2007 [EBook #23954]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Fables et Lgendes du Japon

PAR

Claudius Ferrand

Texte et illustrations d'aprs l'dition publie  To-Kyo

Quarante-deux gravures de Ferdinand Raffin

[Illustration]

Paris
Librairie d'ducation Nationale

----

[Illustration]

Collection Picard
Bibliothque d'ducation Rcrative

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TABLE DES MATIRES


  Ourashima Taro et la Desse de l'Ocan
  La petite Voleuse
  La Vengeance du Livre
  Le monstre Yatama
  L'unique parapluie
  Les huit Chevreaux
  Les aventures de Benk
  Le vase de Kompito
  Les Rats au temple
  Les Fraises de dcembre
  Le Moineau sans langue
  Les deux loupes
  Une ruse de Jiro




Ourashima Taro et la Desse de l'Ocan


[Illustration: Ourashima Taro et la Desse de l'Ocan]

Il y avait autrefois, au pays de Tango, une bourgade du nom de Mizuno.
Dans cette bourgade vivait un pcheur, qui s'appelait Ourashima Taro.
C'tait un homme vertueux, au coeur sensible et bon qui, de sa vie,
n'avait jamais fait ni souhait de mal  personne.

Taro revenait un soir de la pche. La prise ayant t abondante, il
rentrait satisfait et joyeux. Sur le rivage, il aperoit une bande de
petits garons, qui semblaient prendre un malin plaisir  tourmenter une
petite tortue, trouve sur le sable.

Taro n'aimait pas qu'on ft souffrir les btes. Il eut piti de la
tortue. S'approchant des enfants, et on imprieux:

--Quel mal vous a donc fait, dit-il, cette innocente crature, pour la
tourmenter de la sorte? Ignorez-vous que les dieux punissent les enfants
qui maltraitent les animaux?

[Illustration: Ourashima s'approcha des enfants]

--Mlez-vous donc de ce qui vous regarde, rpond insolemment le plus g
de la troupe. Cette tortue n'appartient  personne. Nous sommes libres
de la tuer si cela nous fait plaisir. Vous n'avez rien  y voir.

Le pcheur comprend qu'aucun raisonnement n'aura de prise sur ces coeurs
sans piti. Il change de tactique et, d'un ton plus radouci:

--Allons, ne vous fchez pas ainsi, mes enfants! je n'avais pas
l'intention de vous gronder. Je voulais vous proposer un march.
Voulez-vous me vendre cette tortue? Je vous en donne vingt sous. Cela
vous va-t-il?

Vingt sous! C'tait une fortune pour ces marmots. Ils acceptent sans
hsiter; Taro leur donne donc deux petites pices blanches; aussitt ils
courent au village acheter des gteaux. Rest seul avec la tortue, qu'il
a conscience d'avoir arrache  une mort certaine, le brave pcheur la
soulve dans les mains, et lui dit, en la caressant:

--Pauvre petit animal! Le proverbe te donne dix mille ans d'existence,
tandis qu'il n'en accorde que mille  la cigogne. Que serais-tu devenu
sans moi? Je crois bien que tes dix mille ans auraient t
considrablement courts! Car ils allaient te tuer, ces vauriens!...
Allons, je vais te rendre la libert. Mais  l'avenir, sois prudente, et
surtout ne retombe jamais plus dans les mains des enfants.

Cela dit, il dpose la tortue sur le sable, et la laisse aller. Puis,
jouissant de la pleine satisfaction que procure toujours un bon acte
accompli, il retourne en sifflant  sa demeure. Ce soir-l, la soupe lui
parut meilleure, et son sommeil fut plus lger...

Le lendemain matin, Taro, s'tant lev de bonne heure, part pour la
pche, selon son habitude. Le voil qui gagne le large, mont sur sa
petite barque. Il va jeter son filet. Tout  coup, il peroit dans l'eau
un clapotement trange.

--Monsieur Ourashima! fait une voix derrire lui.

Le pcheur se demande qui peut bien,  cette heure matinale, l'appeler
par son nom. Il regarde autour de lui, mais il ne voit personne. Croyant
s'tre tromp, il se dispose de nouveau  commencer sa pche.

--Monsieur Ourashima! rpte la mme voix.

Taro se retourne une seconde fois. Quelle n'est pas sa surprise,
d'apercevoir, tout auprs de la barque, la petite tortue, la tortue
dont, la veille, il a sauv la vie!

--Oh! C'est donc toi qui m'as appel?

--Oui, c'est moi, Monsieur Ourashima. Je suis venue vous dire bonjour,
et vous remercier du service que vous m'avez rendu hier soir.

--Voil qui est bien aimable de ta part. Voyons! que pourrais-je
t'offrir? Si tu fumais, je te passerais volontiers ma pipe. Mais tu ne
dois pas fumer, toi!

--Non, je ne fume pas, Monsieur Ourashima. Mais, si ce n'est pas trop
d'indiscrtion, j'accepterais avec plaisir une tasse de sak.

--Du sak? Tu bois donc du sak! C'est bien heureux! J'en ai justement
ici une petite bouteille. Il n'est pas de premire qualit, mais il
n'est pas mauvais tout de mme. Voici!

Et le pcheur, emplissant une tasse, la passe  la tortue, qui l'avale
d'un trait. Puis, la conversation, un instant interrompue, continue de
la sorte:

--En veux-tu une seconde tasse?

--Non, merci, Monsieur Ourashima. Une seule me suffit... A propos,
avez-vous dj visit le palais d'Otohim, la desse de l'Ocan?

--Non, pas encore.

--J'ai justement l'intention de vous y conduire aujourd'hui.

--Comment? Tu veux m'y conduire? Mais il doit tre bien loin, ce palais!
D'abord, je ne sais pas nager comme toi. Comment veux-tu que je te
suive?

--Oh! il n'est pas ncessaire de savoir bien nager, Monsieur Ourashima.
Vous n'aurez mme pas  nager du tout. Vous allez monter sur mon dos; je
vous porterai moi-mme.

--Monter sur ton dos!... Mais, tu n'y penses pas, ma petite tortue.
Quand bien mme tu serais dix fois plus grosse, il serait impossible 
un homme comme moi de monter sur ton dos, et de s'y tenir sans danger!

--Ah! Monsieur Ourashima, vous trouvez que je suis trop petite? C'est
bien... Attendez une seconde. Vous allez voir.

Et voil que la petite tortue se met  grossir...  grossir... Elle
devient aussi grosse que la barque du pcheur. Celui-ci, frapp de ce
prodige, n'hsite plus. Il monte sur le dos de l'animal, s'y installe 
son aise. Et la tortue l'emporte vers le palais d'Otohim, la desse de
l'Ocan.

Au bout de quelques heures, Taro aperoit dans le lointain un immense
monument:

--Quel est ce monument? demande-t-il  la tortue.

--C'est le portail du palais, rpond-elle.

Et,  mesure qu'ils approchent, le portail semble grandir, et se teinter
de couleurs brillantes.

Ils arrivent enfin. La tortue dpose son cavalier sur du sable, dont
chaque grain est une perle. Le pcheur peut voir alors que le portail
est en or massif, incrust de pierreries. Deux normes dragons en
gardent l'entre. Ils ont un corps de cheval, une tte et des griffes de
lion, des ailes d'aigle et une queue de serpent. Leur aspect est
terrible; nanmoins, c'est d'un regard plein de douceur qu'ils fixent le
nouvel arriv.

La tortue seule avait pntr sous le porche. Elle en sortit bientt,
accompagne d'une multitude de poissons. Il y en avait de toutes les
grandeurs et de toutes les formes. Chacune des espces que renferme
l'Ocan tait reprsente. Ils portaient tous la livre de la desse,
couleur d'azur et galons d'argent. Ils s'avancrent au-devant du pcheur
et le salurent jusqu' terre, avec toutes les marques de la sympathie
et du respect.

Le brave Taro ne comprenait rien  toutes ces choses; mais, sachant trs
bien qu'on ne lui voulait aucun mal, il se laissa faire. On le dpouilla
de son costume de pche, et on le revtit d'une magnifique robe de soie.
On lui attacha aux pieds des pantoufles de velours; puis un page
charmant, le prenant par la main, l'introduisit dans le palais.

S'appuyant sur une rampe d'ivoire, il monte les sept degrs d'un
escalier de marbre, et arrive devant la porte en bois d'acajou, sur
laquelle scintillent des meraudes. Elle s'ouvre d'elle-mme et Taro
pntre dans l'appartement de la desse. C'est une salle immense, dont
le plafond en corail est soutenu par vingt colonnes de cristal. De
nombreuses lampes en vermeil y donnent une douce et brillante lumire.
Les parois sont en marbre parsem de rubis et de pierreries diverses.

Au milieu de toutes ces merveilles, assise sur un trne de diamant,
orne de ses plus riches parures, et environne de toute sa cour, se
tient Otohim, la desse de l'Ocan. Elle est extraordinairement belle,
plus belle que l'aurore  son lever. Lorsque Taro la vit, elle le
contemplait avec son plus gracieux sourire. Il voulut se prosterner. La
desse ne lui en laissa pas le temps. Se levant de son trne, elle
s'avana vers lui, majestueuse et aimable, et lui prenant
affectueusement les mains:

--Soyez le bienvenu! lui dit-elle. J'ai appris que, hier soir, vous
aviez sauv la vie  l'un des sujets les plus vnrs de mon empire.
J'ai voulu vous en exprimer de vive voix ma sincre reconnaissance, et
voil la raison pour laquelle je vous ai fait venir ici.

Taro ne savait que rpondre. Il se tut. Alors, sur un signe de la
desse, on le fit asseoir sur un coussin en soie, cousue de fil d'or. On
lui apporta une petite table en ivoire, sur laquelle taient poss, dans
des plateaux de vermeil, toutes sortes de mets apptissants. Taro fit un
repas, comme il n'en avait jamais fait depuis qu'il tait au monde.
Quand il eut fini de manger, la desse le conduisit voir les diverses
parties de son palais.

[Illustration: Taro fit un repas comme il n'en avait jamais fait depuis
qu'il tait au monde]

Le pcheur marchait de surprise en surprise, d'blouissement en
blouissement. Mais ce qui le frappa le plus, et mit le comble  son
admiration, ce fut le jardin. Il y avait l quatre parterres immenses;
chacun reprsentait l'une des quatre saisons de l'anne.

A l'est, c'tait le parterre du printemps: d'innombrables pruniers et
cerisiers en fleurs s'levaient au-dessus d'un verdoyant gazon; de
nombreux rossignols y modulaient leurs dlicieuses romances; des
alouettes y faisaient leur nid.

Au sud s'tendait le parterre de l't: l, des pommiers et des
poiriers, dont les branches pliaient sous le poids de leurs fruits. Des
cigales y remplissaient l'air de leurs cris assourdissants et monotones.
Il y rgnait une grande chaleur, tempre par un doux zphyr.

L'automne tait reprsent par le parterre de l'ouest. Le sol y tait
couvert de feuilles jaunissantes et de bouquets de chrysanthmes. Enfin,
le parterre de l'hiver tait au nord: c'tait un immense tapis de neige,
entourant un tang de glace...

Taro passa sept jours dans ce palais enchanteur. Fascin par toutes les
merveilles qui s'offraient  ses regards, charm de la bont que lui
tmoignait la desse, et du bien-tre qu'il prouvait auprs d'elle, il
avait oubli son village; il ne songeait plus  son vieux pre,  sa
femme,  ses enfants,  sa barque,  ses filets.

Un jour pourtant il s'en souvint, et la tristesse le prit.

--Que doit penser mon pre, se dit-il, d'une si longue absence? Combien
ma femme et mes enfants doivent tre inquiets, et attendre mon retour!
Ils me croient peut-tre mort, englouti au fond de l'Ocan! Et ma
barque, qu'est-elle devenue? Et mes filets?...

Alors, Taro rsolut de partir. Il en parla  la desse. Celle-ci essaya
bien de le retenir encore, mais toutes ses instances demeurrent
infructueuses. Ce voyant, la belle Otohim le prit  part dans sa
chambre secrte et, tirant du fond d'un coffre une petite bote en
laque, elle la lui donna, en disant:

--Puisqu' tout prix vous voulez partir, Monsieur Ourashima, je ne vous
retiens plus. Tenez! Emportez cette bote, comme souvenir de moi et de
votre sjour ici. Mais promettez-moi que, quoiqu'il arrive, vous ne
l'ouvrirez jamais. Monsieur, retenez bien mes paroles: le jour o,
cdant  une curiosit coupable, vous ouvrirez cette bote, vous tes un
homme mort.

Taro accepta le prsent avec beaucoup de reconnaissance. Il promit que
jamais il n'ouvrirait la bote, quoiqu'il puisse arriver. Puis la desse
l'embrassa sur le front, elle l'accompagna jusqu'au seuil de sa porte,
et ils se sparrent. Le pcheur remonta sur le dos de la tortue, et
celle-ci le ramena au rivage...

Taro est de retour. Mais, comme tout a chang pendant son absence! Les
arbres qui se trouvent  l'entre du bourg ne sont plus ceux qu'il tait
habitu  y voir. Le village s'est agrandi; il y a des maisons
nouvelles, des maisons comme il n'en a jamais vu de sa vie. Quel n'est
pas son tonnement de ne plus retrouver aucune de ses connaissances!
Tous les visages qu'il rencontre lui sont entirement inconnus!

Ne comprenant plus rien  cette soudaine mtamorphose des hommes et des
choses, Taro ne sait que penser ni que croire. Il lui tarde de retrouver
son pre, sa femme et ses enfants, pour apprendre de leur bouche le
pourquoi de ce qui l'tonne. Il se dirige vers sa demeure. L, sa
surprise redouble. C'est bien cette maison qu'il a quitte, il y a sept
jours. Mais elle tombe en ruines. Il s'approche et jette un coup d'oeil 
l'intrieur. Il n'y voit aucun des objets qui lui taient familiers. Il
n'y retrouve ni son pre, ni sa femme, ni ses enfants.

Sur la natte, un vieillard est assis, les bras appuys sur le bord du
brasero, mais ce vieillard n'est pas son pre! Taro va dfaillir sous le
poids d'une motion trop forte. Il se contient pourtant encore.

--Bon vieillard, demande-t-il d'une voix touffe, il y a sept jours que
j'ai quitt ce village. Tout y a chang depuis. Cette maison est  moi,
et je vous y trouve, vous, un inconnu. O sont donc mon vieux pre, ma
femme et mes enfants, que j'ai laisss ici?

--Jeune homme, rpond le vieillard, qui croit avoir  faire  un fou, je
ne sais ce que vous voulez dire. Qui tes-vous donc? Quel est votre nom?

--Je suis Ourashima Taro, le pcheur.

--Ourashima Taro! s'crie le vieillard au comble de la surprise, mais
alors, vous tes... un fantme... un revenant... une ombre!... J'ai
souvent, en effet, entendu parler d'un certain Ourashima Taro. Mais,
voil bien longtemps qu'il n'est plus de ce monde. Il y a sept cents ans
qu'Ourashima Taro est mort!

--Sept cents ans! s'crie le pcheur.

Aussitt il plit et chancelle. Ces dernires paroles du vieillard sont
pour lui comme un trait de lumire. Il a compris! Il a compris qu'il a
pass sept cents ans dans le palais de la desse Otohim, et que ces
sept cents ans lui ont sembl sept jours...

[Illustration: Taro tomba mort sur la plage]

Une profonde tristesse envahit son me. Il quitte ce village
inhospitalier, qui n'est plus le sien, et o il n'a personne. Tout
pensif, il se rend  la grve. Instinctivement, ses regards cherchent 
apercevoir la tortue: car il voudrait bien maintenant retourner au
palais... Mais la tortue a disparu, probablement pour toujours...

Taro s'assied sur le sable, et verse des larmes brlantes. Tout  coup,
ses yeux se portent sur la bote, la bote mystrieuse qu'Otohim lui a
donne au dpart, et  laquelle, dans son trouble, il n'avait plus
song.

--Que contient cette bote?... La desse m'a dit, en me la remettant: le
jour o, par une curiosit coupable, vous ouvrirez cette bote, vous
tes un homme mort... Une desse ne ment point... et pourtant, qui
sait?... Peut-tre est-ce pour m'prouver qu'elle m'a dit cela!...
Peut-tre cette bote contient-elle mon bonheur!... Et puis, aprs tout,
que m'importe la mort,  cette heure?... Ne suis-je pas seul au monde,
sans parents, sans amis, sans connaissances, sans fortune?... Oui, mieux
vaut cent fois la mort, qu'une existence aussi malheureuse!...

Ainsi pense Taro. Alors, d'un mouvement nerveux, il entr'ouvre la bote.
Il en sort un nuage pais, qui l'enveloppe des pieds  la tte. Soudain,
ses cheveux deviennent blancs comme la neige, son front se ride, ses
membres se desschent et il tombe mort sur la plage.

Le lendemain, des pcheurs dcouvrirent sur la grve le corps d'un homme
qui avait vcu sept cents ans...




La petite Voleuse


Mademoiselle Aki tait une jeune fille de dix-sept ans. Ses parents
l'avaient gte. Comme toutes les jeunes filles qui sont gtes par
leurs parents, elle tait vaniteuse, capricieuse et mchante. Elle avait
un trs vilain dfaut. Aki tait voleuse. Elle volait partout, elle
volait toujours, elle volait tant qu'elle pouvait. Et, chose assez
curieuse, elle ne se faisait jamais prendre. La coquine tait d'une
habilet rare. Du reste, vous allez en juger.

Un beau matin, elle prend un panier, le remplit de poissons, et quitte
la maison, sans rien dire. Ses parents lui donnant malheureusement toute
libert de suivre ses caprices, et ne s'informant jamais de ses alles
et venues, la laissent sortir, sans mme lui demander o elle va avec ce
panier.

Aki longe un moment la rue, tourne  droite, traverse une longue place,
enfile une vaste avenue et arrive devant une maison d'apparence
bourgeoise. C'est l que demeure le trs honorable et trs distingu
ministre Sanjo.

La jeune fille entre par la porte cochre, traverse la cour, comme une
habitue de la maison, tourne sur la gauche et se dirige vers la
cuisine. Mme Osandon, la digne et replte cuisinire de M. le ministre,
est en train de prparer le djeuner de son matre.

[Illustration: Le ministre faisait sa toilette]

--Bonjour, Madame Osandon, lui dit Aki en la saluant, je suis la fille
de M. Takeyoshi, le marchand de soieries qui habite la rue de Hongo.
Hier soir, votre matre a rendu  mon pre un service important. Et mon
pre m'envoie le remercier en son nom, en attendant qu'il se prsente
lui-mme. Il m'a charg de remettre  M. le ministre ce panier de
poissons. Quoique ce soit peu de chose, veuillez prier votre matre de
l'accepter comme un faible tmoignage de notre reconnaissance.

La brave cuisinire n'a aucun motif de mettre en doute la sincrit de
cette jeune fille. Elle accepte le panier, va trouver le ministre qui
faisait sa toilette, et lui rpte les paroles d'Aki.

Le ministre, aprs avoir cout, rflchit un instant, puis il rpond:

--Je ne connais personne du nom de Takeyoshi; j'ignore s'il y a un
marchand de soieries de ce nom dans la rue de Hongo; je n'ai pas
souvenance d'avoir rendu hier soir un service quelconque  qui que ce
soit. La chose m'et t difficile, vu que je ne suis pas sorti hier de
toute la journe. Il y a l une erreur; cette jeune fille se trompe
d'adresse; reporte-lui son panier.

Pendant que se tenait ce petit bout de conversation dans la chambre du
ministre Mlle Aki, reste seule  la cuisine, avait jet un coup d'oeil
sur les tagres; elle avait aperu une petite tasse de valeur, et trs
dlicatement, l'avait glisse dans les profondeurs de sa manche. Mais,
cela tant en dehors du programme, et n'tant arriv que par hasard, ne
nous y arrtons pas, et continuons.

Mme Osandon redescend donc  la cuisine, et rend le panier  la jeune
fille, en lui rapportant les paroles de son matre.

--C'est curieux! rpond Aki, en reprenant le panier... C'est pourtant
bien ici!... Aurais-je mal entendu?... Je suis si sotte!... Je vais
retourner  la maison, et demander de nouveau  mon pre. Voudriez-vous
tre assez aimable pour me permettre de dposer mon panier ici? Je
reviendrai dans tous les cas le prendre.

--Il n'y a pas d'inconvnient, Mademoiselle.

Aki dpose donc son panier dans un coin de la cuisine; puis, saluant
profondment Mme Osandon, elle reprend le chemin par lequel elle est
venue.

Vous vous demandez peut-tre pourquoi la ruse jeune fille a laiss l
son panier? Pourquoi? Je vous le donne en mille. Inutile de vous creuser
la tte. Vous ne devinerez pas. Mais vous allez comprendre tout 
l'heure, et vous ne pourrez vous empcher de penser: quelle petite
coquine!

D'abord, elle ne retourne pas chez elle, tout naturellement. La voil
qui remonte l'avenue, enfile la rue de Sakanacho et s'arrte devant la
boutique d'un horloger.

--Pardon! dit-elle en entrant. Je viens de la part de Mme Sanjo, la
femme du ministre. Est-ce que vous avez de belles montres en or?

--Mais parfaitement, Mademoiselle. En dsirez-vous de grandes ou de
petites?

--Voici. Ma matresse voudrait en voir quelques-unes de dimensions
diffrentes, pour pouvoir faire son choix. Elle est trs fatigue
aujourd'hui et ne peut quitter la chambre. Il lui faut cependant une
montre pour ce soir. Ne voudriez-vous pas en confier quelques-unes 
votre apprenti, et le prier de m'accompagner chez ma matresse?

--Je n'ai pas l'habitude de confier des montres  mon apprenti. Mais, si
vous n'y voyez pas d'inconvnient, je puis vous accompagner moi-mme.

--Ce sera encore mieux!

[Illustration: Aki reprit le panier qu'elle avait dpos  la cuisine]

L'horloger, lui non plus, n'a aucune raison de souponner la jeune
fille. Il choisit douze belles montres, les introduit dans une bote,
enveloppe la bote d'un beau foulard de soie, met son manteau et part
avec Aki.

Ils arrivent chez M. le ministre, entrent par la porte cochre, et
pntrent dans la cour. Arrivs l, la petite ruse dit  son compagnon:

--Comme Madame est couche, elle serait peut-tre contrarie de vous
recevoir chez elle. Passez-moi les montres; je vais les lui porter. Et
attendez-moi ici, ce ne sera pas long.

L'horloger sans mfiance passe la bote  Aki, et les montres vont
rejoindre la tasse de tout  l'heure dans les profondeurs de sa
manche...

La jeune fille se rend  la cuisine, o elle retrouve Mme Osandon:

--Excusez-moi, dit-elle en entrant, je me suis effectivement trompe. Ce
n'est pas chez M. le ministre Sanjo que mon pre m'envoyait, mais bien
chez un certain M. Sonjo. Pardonnez-moi le drangement que je vous ai
occasionn tantt.

--Il n'y a pas de quoi, Mademoiselle, rpond la cuisinire; tout le
monde peut se tromper.

Aki reprend donc le panier aux poissons qu'elle avait dpos  la
cuisine, vous commencez  comprendre dans quel but. Elle salue la bonne,
et revient vers la cour, o attendait l'horloger.

--Madame est en train d'examiner les montres, dit-elle; ds qu'elle aura
fait son choix, elle doit vous faire appeler. Patientez encore quelques
secondes, et veuillez m'excuser; il faut que j'aille porter ces poissons
 une amie de Madame.

L-dessus elle le quitte et sort de la cour.

L'horloger, qui la voit sortir, un panier de poissons au bras, alors
qu'elle est entre les mains vides, n'a pas un instant la pense de
douter qu'elle soit une domestique de Mme Sanjo. Il ne souponne pas, le
brave homme que, dans la manche de cette fille qui vient de sortir,
reposent insouciantes les douze montres en or, qu'il a apportes de chez
lui!

Il attend un bon quart d'heure. Mais personne ne vient. On a l'air, dans
la maison, de ne pas mme songer  lui. Impatient, il se rend  son
tour  la cuisine.

[Illustration: L'horloger la vit sortir, un panier au bras]

--Eh bien! dit-il  la cuisinire, est-ce que Madame a termin son
choix?

--Quel choix?

--Mais... le choix des montres.

--Quelles montres?

--Les montres que je viens d'apporter et que j'ai confies  la jeune
fille, pour les faire voir  Madame.

--Quelle jeune fille?

--Celle qui vient de sortir avec un panier.

--Celle qui vient de sortir avec un panier?

--Oui.

--Mais, mon brave homme, cette jeune fille n'est pas plus employe  la
maison, que moi je ne suis employe au palais de l'Empereur!

Et la cuisinire raconte alors  l'horloger ptrifi les antcdents de
l'histoire, et pourquoi et comment cette jeune fille est sortie de la
maison avec un panier. L'horloger raconte  son tour l'histoire des
montres, et pourquoi et comment il se fait qu'il est l.

--Alors, mon pauvre homme, conclut la cuisinire, vous pouvez leur dire
adieu  vos montres!

Le malheureux horloger, comprenant un peu tard qu'il a t filout,
s'arrache les cheveux de dsespoir, jure par tous ses anctres que
jamais plus de sa vie, il ne confiera de montres  personne.

Il s'en va de ce pas faire sa dclaration  la police. La police s'est
mise  la recherche de la petite voleuse.

La retrouvera-t-elle? Chi lo s!




La Vengeance du Livre


Il tait une fois un vieux et une vieille. Le vieux se nommait Gombiji,
et la vieille Tora. C'taient de bien braves gens. Ils vivaient dans une
intimit parfaite, et savaient se contenter de peu. Toute leur fortune
consistait en une misrable cabane, couverte de chaume, btie sur le
flanc de la montagne, et en un petit champ de melons et d'aubergines,
qu'ils cultivaient avec amour.

Or,  quelques pas de leur demeure, vivait aussi, dans un terrier
profond, un blaireau d'un certain ge. Cet animal malfaisant passait
toutes ses nuits  ravager tant qu'il pouvait le champ de ses voisins.
Un jour Gombiji,  bout de patience, finit par tendre un pige, dans
lequel le blaireau se laissa prendre. Tout heureux d'avoir enfin captur
la mchante bte, le bon vieux la porte en sa cabane, lui ficelle
solidement les pattes, et la suspend  un clou du plafond. Puis il dit 
sa femme:

--Vieille, fais bien en sorte qu'il ne s'chappe point. Je vais au champ
rparer les dgts qu'il y a causs la nuit dernire. A mon retour, nous
le mettrons  la marmite. Ce doit tre trs bon, la viande de blaireau!

L-dessus, il prend ses instruments, et va au travail, confiant l'animal
 la garde de Tora.

La position du blaireau n'tait pas intressante, et la perspective
d'tre mang le soir ne lui souriait pas du tout. Il rflchit longtemps
au moyen de sortir d'une situation aussi peu agrable. Les blaireaux ont
bien des ruses dans leur sac! Il choisit celle qui, vu les circonstances
prsentes, lui sembla la meilleure.

La bonne vieille est en train de piler du riz:

--Pauvre femme! lui dit-il d'une voix compatissante, je souffre de te
voir travailler de la sorte,  ton ge. Cela doit te fatiguer beaucoup.
Veux-tu me permettre de t'aider? Passe-moi le pilon. Je ferai la besogne
 ta place; pendant ce temps, tu te reposeras.

--Que me chantes-tu l? rpond la vieille en le regardant. Ah! oui, je
vois bien ce que tu dsires. Tu veux que je te dtache. Puis, tu
fileras, sans me dire au revoir. Pas de a, mon ami! Que dirait mon
mari, en rentrant, s'il ne te trouvait plus l? Non, non, reste o tu
es, et laisse-moi tranquille.

Le blaireau ne se dcourage pas de ce premier insuccs:

--Je comprends fort bien tes craintes, reprend-il. Tu crois que je veux
m'chapper... On voit que tu ne me connais gure... Nous autres
blaireaux, nous n'avons qu'une parole... Je suis pris; c'est malheureux
pour moi; mais ce qui est fait, est fait... Je n'ai pas le moins du
monde l'intention de me sauver... Je voulais seulement te rendre un
service... Il te serait si facile de me lier de nouveau, et de me
remettre  la mme place, avant le retour de ton mari!... Il n'en aurait
rien su du tout... Mais, puisque tu n'y consens pas, c'est bon. N'en
parlons plus... Pile ton riz... Aprs tout, peu m'importe!

Tora n'tait pas mchante, et ne souponnait point le mal chez les
autres. Elle se dit qu'en dfinitive, cet animal pouvait tre sincre,
et que ce serait bien heureux, s'il consentait  piler le riz  sa
place. Aprs quelques hsitations:

--Me promets-tu de ne pas te sauver, si je te dtache? demande-t-elle.

--Foi de blaireau, je te le jure! rpond le perfide animal.

La trop confiante femme dtache le blaireau et lui passe le pilon. La
bte le saisit et, avant mme que la pauvre vieille ait eu le temps de
pousser un cri, il lui en assne sur le crne un coup d'une telle
violence, qu'elle tombe raide morte sur le plancher de la cuisine.

Le blaireau ne perd pas de temps. Il prend un coutelas, dcoupe en
morceaux le cadavre encore chaud de sa victime, empile ces morceaux dans
la marmite qui lui tait rserve  lui-mme, et se met  la faire
bouillir. Puis, il se mtamorphose. Car chacun sait que le blaireau
possde l'intressante facult de se mtamorphoser quand il lui plat.

Il prend donc l'apparence de la vieille Tora, se revt de ses habits,
s'assied sur la natte, et tout en attisant le feu, attend le retour du
mari.

Gombiji est bien loin de se douter de ce qui s'est pass pendant son
absence. Il quitte son champ  la tombe de la nuit et revient  la
cabane, se dlectant  l'avance,  la pense du plantureux repas qui
l'attend.

Il trouve la fausse Tora, en train de faire bouillir la marmite:

--Tu l'as donc dj tu? lui dit-il en rentrant.

--Oui, rpond-elle, j'ai pens que tu aurais faim  ton retour. Tiens!
vois comme a sent bon!

Et, en parlant ainsi, elle soulve le couvercle. De la marmite en
bullition, s'chappe une odeur, que le vieillard ne peut s'empcher de
trouver trs trange!

Puis, il dpose ses instruments de travail, se lave les mains, s'assied
devant la minuscule table o il prend ses repas, se fait servir, et
commence  dvorer avec apptit. Pauvre Gombiji! ne va pas si vite, et
ne te dlecte pas si fort! Si tu savais ce que tu manges!... A peine
a-t-il aval la dernire bouche, qu'il entend derrire lui un
formidable clat de rire. Il se retourne. Quelle n'est pas sa stupeur!
Sa vieille n'est plus l! A sa place, le blaireau, qu'il avait cru
manger! Celui-ci, en effet, venait en un clin d'oeil de reprendre sa
forme naturelle, et riait  gorge dploye:

--Eh bien, vieux! lui dit-il, tait-elle bonne, ta vieille? Car c'est
elle que tu viens de manger!... Elle m'a dtach, la sotte! Alors, je
l'ai tue, puis coupe en morceaux, puis je l'ai fait cuire  ma place,
et tu l'as avale! Ah! ah! ah!...

Et, avant que Gombiji ait pu revenir de sa surprise, le blaireau fit un
bond vers la porte et s'enfuit de toute la vitesse de ses jambes.

Le malheureux vieillard resta longtemps, bien longtemps, sans pouvoir se
remettre. De dsespoir, il se serait volontiers arrach les cheveux,
s'il en avait eu encore.

--Pauvre Tora! ne cessait-il de rpter en pleurant! C'est ta bont qui
t'a perdue!... Et moi, qui t'ai mange!... Comment supporter le poids
d'une pareille honte?... Puis-je survivre  un tel malheur!... Non, il
ne me reste plus qu' mourir, comme meurent les samura...

Chacun sait que les samura, pour sauver leur honneur, ne croyaient
pouvoir mieux faire que de s'ouvrir le ventre. C'est donc  ce dernier
parti que le malheureux vieillard se dtermina.

Il aperoit  ses pieds le couteau de cuisine, ce mme coutelas, dont le
blaireau s'est servi pour couper en morceaux l'infortune Tora. Il le
saisit d'une main tremblante. Puis, tombant  genoux, il prononce la
suprme prire, la formule sacre que prononcent les hros qui se
donnent la mort: Namu Amida butsu. Alors, rejetant son habit en
arrire, il s'enfonce le couteau dans le ventre, et lentement, de gauche
 droite, en promne la lame...

[Illustration: Gombiji s'enfona le couteau dans le ventre]

Mais,  miracle! voil qu'au mme instant, la cabane s'illumine tout 
coup d'une clart mystrieuse. Une forme blanche et transparente
s'approche du vieillard, tendu sans vie sur le sol... L'apparition
touche la blessure de sa main diaphane... Du ventre entr'ouvert, pleine
de vie et souriante, la vieille Tora s'chappe, et la blessure se
referme... Puis, le fantme disparat et la lumire s'vanouit!...

Les deux vieillards, revenus  la vie, se regardent... Au comble de la
surprise, ils ne savent d'abord que penser et que se dire... Ils
comprennent enfin que le ciel est venu  leur secours... Ils tombent 
genoux, remercient les dieux, pleurent, se flicitent, s'embrassent...

Le lendemain de ce jour mmorable, les deux poux s'entretenaient
ensemble sur les moyens de se venger du blaireau qui leur avait fait
tant de mal. Qu'tait, en effet, devenu le blaireau? Il s'tait rfugi
dans sa tanire et, craignant  juste titre les reprsailles du vieux,
il n'osait plus en sortir.

Les deux poux causaient donc ensemble. Tout  coup, un bruit lger de
pas se fit entendre  la porte de la cabane. Une voix trs douce demanda
la permission d'enter. C'tait le livre, le joli livre blanc qui
habite dans la montagne, et qui venait leur faire visite.

Le livre n'est pas mchant comme le blaireau! Aussi les deux poux le
reurent trs poliment. Ils le firent asseoir auprs d'eux, et lui
offrirent du th. Alors le vieillard lui raconta comme quoi le blaireau
avait assomm sa femme et la lui avait fait manger; comment lui, de
dsespoir, s'tait ouvert le ventre, qu'une divinit tant alors apparue
avait rendu la vie  la vieille et guri sa propre blessure. Ensuite il
lui parla de leurs projets de vengeance, et lui demanda s'il ne
connatrait pas un moyen de s'emparer du blaireau.

--Chers amis, rpondit le livre, aprs avoir en silence cout cet
trange rcit, ne vous mettez pas en peine. Vous voulez une vengeance?
Vous l'aurez. Et c'est moi-mme qui m'en charge. Foi de livre, vous
n'attendrez pas longtemps!

L-dessus tous les trois se firent les saluts d'usage; le livre prit
cong de ses amis et retourna dans son gte, pour ruminer son plan.

Le blaireau, dans son terrier, s'ennuyait  mourir. A quelque temps de
l, le livre vint le voir:

--Camarade, lui dit-il en entrant, que se passe-t-il donc? On ne te voit
plus dans les champs. Serais-tu par hasard malade?

Le blaireau ne voulut pas expliquer  son visiteur le vrai motif pour
lequel il se tenait cach, et lui rpondit qu'en effet, il se sentait un
peu malade.

--Mon cher, repartit alors le livre, ce n'est pas en restant ainsi
enferm que tu te guriras. Regarde quel temps splendide nous avons
aujourd'hui! Voyons! ne viens-tu pas faire avec moi un tour de
promenade? Nous irons  la montagne o nous ramasserons du menu bois.

Le blaireau, d'un ct, s'ennuyait  mourir. De l'autre, il n'avait
aucun motif de souponner le joli livre blanc de lui vouloir du mal. Ce
fut donc sans hsiter qu'il accepta la proposition. Ils partent bras
dessus bras dessous, s'en vont dans la montagne, ramassent de menus
branchages, en font des fagots et se les attachent mutuellement sur le
dos. Puis, ils se disposent  redescendre. Le livre avait apport un
briquet: car le livre avait son plan. Profitant d'un moment o son
compagnon est distrait, il passe doucement, derrire lui, bat le briquet
pour en tirer du feu: Katchikatchi, fait le briquet.

Le blaireau entend, et sans se retourner:

--Livre, demande-t-il, qu'est-ce qui a fait Katchikatchi derrire
moi?

--Ce n'est rien, rpond l'autre. La montagne o nous sommes s'appelle
Katchikatchi; c'est son nom que tu as cru entendre!

Tout en parlant ainsi, le livre a mis le feu au fagot du blaireau. La
flamme en crpitant fait Ka-pika. Le blaireau demande encore:

--Qu'est-ce qui a fait Ka-pika derrire moi?

--Oh! ce n'est rien, rpond le livre. La montagne o nous sommes
s'appelle aussi Ka-pika; c'est son nom que tu as cru entendre!

Le fagot brlait... La flamme atteignit bientt les poils du blaireau. A
la premire sensation de la douleur, celui-ci poussa un cri d'effroi!
Puis, la souffrance devenant de plus en plus cuisante, il se roula sur
le sol, avec des contorsions horribles; enfin, n'en pouvant plus, il se
prcipita au bas de la montagne, et s'enfuit dans sa tanire, o il
passa la nuit dans d'affreuses tortures.

Le lendemain matin, le livre vint lui faire une seconde visite:

--Camarade, lui dit-il, avec une tendresse feinte, il t'est survenu hier
une aventure fort dsagrable! J'ai eu piti de toi. Je suis all
trouver un pharmacien de mes amis. Il m'a remis ce remde. Bois-le ce
soir, avant de t'endormir, et demain tes souffrances auront compltement
disparu.

Et il lui tendit une petite fiole, laquelle contenait un poison trs
violent, qu'il avait lui-mme prpar avec des herbes de la montagne. Le
blaireau, qui ne souponnait pas son ami d'avoir  son gard de
mauvaises intentions, accepta sans mfiance aucune le soi-disant remde.
Le livre lui souhaita alors bonne chance, et le saluant profondment,
retourna dans son gte, jouissant en son coeur du succs de sa ruse.

Le blaireau avala le poison. Aussitt il prouva dans tout son corps une
brlure pouvantable. Il se tordit comme un ver, au milieu d'atroces
souffrances et se mit  pousser des cris dchirants. Le lendemain, 
l'aurore, le livre vint voir si le blaireau tait mort. Celui-ci
n'tait pas mort encore, car les blaireaux ont la vie dure. Il tait
couch et souffrait horriblement.

Le livre jugea alors que l'occasion tait on ne peut plus favorable
pour assouvir sa vengeance:

--Blaireau, lui cria-t-il, tu te souviens sans doute de la vieille Tora,
que tu as assomme et fait manger  son mari. Eh bien, apprends que les
dieux punissent toujours le crime. C'est moi qu'ils ont choisi comme
instrument de leur vengeance. C'est moi qui ai mis le feu  ton fagot de
bois au mont Katchikatchi. Ce remde que je t'ai apport hier est un
violent poison que je t'avais moi-mme prpar pour te faire mourir.
Meurs donc! Et que Gombiji et Tora soient vengs!

Il dit, et saisissant une grosse pierre, il en assomma le blaireau, qui
ne tarda pas  rendre le dernier soupir...

[Illustration: Le blaireau ne tarda pas  rendre le dernier soupir]

Le livre, aprs avoir accompli sa mission, se rendit de ce pas chez le
vieux et la vieille qui l'attendaient dans leur cabane. Il leur raconta
dans tous les dtails l'histoire de la vengeance. Les braves gens furent
bien heureux d'apprendre la mort de leur ennemi. Grande fut leur
reconnaissance  l'gard du joli livre blanc qui les avait vengs. Ils
l'adoptrent pour leur fils, l'appelrent Usagidono, l'aimrent et le
traitrent bien. Le livre commena ds lors  leur rendre toutes sortes
de services.

La veuve du blaireau vivait, avec ses deux enfants, dans une bien
misrable condition. Tous les animaux de la montagne savaient ce qui
s'tait pass. On racontait partout, le soir  la veille, les mfaits
du blaireau, le secours inespr du ciel, la vengeance du livre blanc.
Ce dernier tait port aux nues, tandis que la conduite du premier tait
l'objet des apprciations les plus malveillantes. Aussi, point
n'existait-il de piti pour la veuve et ses deux fils.

Les pauvres dshrits ne pouvaient plus paratre en plein jour; ds
qu'on les apercevait, c'tait  qui les insulterait davantage. On leur
jetait des pierres, les chiens aboyaient aprs eux, les loups les
poursuivaient, les livres eux-mmes riaient  leur passage.

L'an des deux enfants portait le nom de Tanukitaro; son frre
s'appelait Yamajiro. Ils n'taient pas mchants comme l'avait t leur
pre. Mais la situation dans laquelle ils vivaient tait intolrable et,
de tout coeur, ils hassaient le joli livre blanc, qui avait tu leur
pre et les avait rduits  cette existence malheureuse.

Un des devoirs les plus sacrs de la pit filiale leur ordonnait de
venger la mort de leur pauvre pre. Ils dcidrent, en consquence, de
faire mourir son meurtrier. Mais ils savaient que ce dernier n'tait
point lche ni poltron, comme le sont, en gnral, tous ceux de son
espce. Ils jugrent prudent de s'exercer d'abord au maniement des
armes. Voil pourquoi, toutes les nuits, les deux frres passaient
plusieurs heures  faire de l'escrime, sur le devant de leur tanire.

Yamajiro, quoique plus jeune, fit des progrs beaucoup plus rapides que
son frre, car il tait plus intelligent que l'an, chose que l'on
rencontre assez souvent chez les btes. Il tait aussi plus robuste et
plus habile...

Pendant que les deux jeunes blaireaux se prparaient de la sorte 
accomplir leur vengeance, le joli livre blanc habitait, comme nous
l'avons dit, la cabane de Gombiji. Sa renomme avait pris des
proportions colossales. Tous les animaux le respectaient et le saluaient
au passage. L'arme des livres l'avait nomm son gnral en chef.

Lui, toujours humble au milieu des honneurs, bon et serviable, rendait 
Gombiji et  Tora toutes sortes de bons offices. C'tait lui qui
puisait l'eau du puits, faisait la cuisine, lavait la vaisselle,
prsentait le th et le tabac aux visiteurs.

On tait arriv au quinzime jour du huitime mois. Or, c'est la nuit de
ce quinzime jour que les livres clbrent leur fte patronale. Cette
nuit-l, en effet, la lune, leur patronne et leur protectrice se montre
dans tout son plein, et dans tout son clat, au milieu d'un ciel d'une
parfaite puret. La tribu des livres se runit donc chaque anne en
cette belle nuit pour festoyer, danser et boire.

Cette anne-l, la veille du grand jour, Usagidono,  force d'instances,
avait obtenu de ses vieux matres la promesse de l'accompagner  cette
runion qu'il devait prsider lui-mme. Ils allaient se mettre au lit,
quand ils entendirent les pas d'un visiteur. C'tait un livre tout
jeune. Il pntra dans la cabane, salua profondment le gnral en chef,
et lui parla en ces termes:

--Excusez-moi de venir vous dranger  une heure aussi tardive. Il
s'agit d'une affaire de la dernire importance. Je viens vous supplier
de ne pas vous rendre  la runion de demain soir. Voici pourquoi: les
deux jeunes blaireaux, dont le malfaisant pre a pri sous vos coups,
veulent profiter de la fte pour vous faire un mauvais parti. Ils ne
parlent de rien moins que de vous mettre  mort. Ma mre tient la chose
d'une belette, amie de la famille. Il parat aussi que, depuis plusieurs
jours, les deux frres s'exercent au maniement des armes, et que
Yamajiro, le cadet, y est devenu d'une habilet rare. Vous connaissez le
proverbe qui dit: Le vritable hros ne s'expose pas au danger.

Quand le visiteur eut fini de parler, Usagidono rpondit:

--Tu es vraiment bien aimable d'tre venu me prvenir, et je te remercie
de cette preuve d'affection, mais je suis rsolu  ne point tenir compte
du danger dont tu me parles. Depuis longtemps, je le sais, les deux fils
du blaireau complotent ma mort. Quoi de plus juste et de plus naturel?
N'ont-ils pas le devoir de venger leur pre? Chacun son tour en ce
monde. Je m'tais figur que mes deux ennemis, profitant de la facult
de se mtamorphoser que leur a octroye la nature, useraient de ruse
pour me tuer  l'improviste. Il parat qu'ils renoncent  employer ce
dloyal stratagme, ils veulent se mesurer avec moi  face dcouverte.
Je les admire et les estime. Je serai heureux de mourir de la main de
ces deux braves. Bien loin donc de les fuir, je veux aller moi-mme
au-devant de leurs coups.

Ainsi parla le joli livre blanc. Le vieux Gombiji l'avait cout en
silence. Puis, il prit  son tour la parole:

--Mon cher enfant, dit-il  son fils adoptif, ce que tu viens de dire
est raisonnable, et je ne puis que t'approuver. Laisse-moi cependant te
faire une remarque. Tu vas mourir, dis-tu, de la main des blaireaux.
Qu'arrivera-t-il aprs? Il arrivera que les livres qui t'ont choisi
pour chef voudront  leur tour venger ta mort: ce sera galement leur
droit et leur devoir. Ils tueront donc les deux blaireaux. Puis, la
tribu des blaireaux voudra venger la mort des deux enfants. La lutte
entre livres et blaireaux continuera de la sorte de gnration en
gnration, chose fort regrettable.

N'y a-t-il pas un moyen de mieux arranger les choses? coute. Voici 
quoi je pense depuis quelques jours. Le blaireau que tu as tu tait mon
ennemi quand il vivait; maintenant, il n'est plus de ce monde; je n'ai
aucune raison de lui continuer ma haine. Je songe donc  lui lever un
tombeau et  faire clbrer pour lui un service solennel, auquel
seraient convoques les deux tribus des blaireaux et des livres. Je
ferais aussi une pension  la pauvre veuve. Les deux fils reconnaissants
abandonneraient srement leur projet de vengeance, et la paix serait
rtablie.

Usagidono approuva pleinement la gniale et gnreuse proposition de son
matre. Il fut donc convenu que tout le monde se rendrait  la fte et
que le livre blanc annoncerait publiquement la chose. L-dessus, le
visiteur prit cong. Gombiji, Tora et Usagidono se couchrent, l'me
heureuse et le coeur plein d'esprance.

Le moment solennel est arriv. De toutes les montagnes avoisinantes, les
livres accourent par groupes joyeux. Ils se runissent sous une vaste
tente, dresse au pied d'un pin norme et tendue de drapeaux et
d'oriflammes qui battent au souffle de la brise. Les salutations d'usage
termines, le repas commence.

Plusieurs centaines de livres sont assis, formant un immense cercle.
Chacun a devant soi la minuscule table qui porte la fiole de sak,
l'assiette de poisson dcoup en tranches et la tasse de riz. A la place
d'honneur, sur un sige plus lev, est assis Usagidono, prsident de la
runion. Il a  sa droite le vieux Gombiji, et  sa gauche la vieille
Tora.

Les deux jeune blaireaux s'taient approchs en silence, touffant le
bruit de leurs pas. Ils avaient revtu leur costume de guerre, et
portaient au ct deux sabres  la lame affile. Ils regardrent 
travers les fentes, et aperurent leur ennemi. Yamajiro voulut 
l'instant pntrer sous la tente et accomplir sa vengeance, mais son
frre le retint:

--Attends encore, lui dit-il, en lui saisissant le bras. Tu vois bien
qu'ils sont plusieurs centaines. Que pourrions-nous contre un si grand
nombre? Attends! Ils vont boire. Bientt ils seront ivres: alors nous
pourrons sans danger accomplir notre vengeance.

Les livres, en effet, buvaient. Les tasses de sak circulaient de main
en main. Les chants d'usage allaient commencer... Tout  coup, un grand
silence se fit dans la salle. Le chef s'tait lev et, d'un geste
solennel, il avait command l'attention. Tous les regards s'taient
tourns vers lui. A la porte, les deux blaireaux intrigus tendirent
l'oreille:

--Chers amis, commena l'orateur, puisque nous sommes tous runis ce
soir pour fter notre illustre patronne, je voudrais profiter de la
circonstance pour vous faire une proposition que, j'en suis sr
d'avance, vous voudrez tous accepter.

Des applaudissements clatrent, preuve que la proposition du chef,
quoiqu'inconnue encore, tait assure  l'avance d'obtenir l'assentiment
universel. Le livre blanc raconta ensuite dans tous ses dtails
l'histoire du blaireau et les pripties de sa mort. Puis il ajouta:

--Sa veuve et ses deux fils mnent aujourd'hui une existence bien
malheureuse. Mis au ban de leur tribu, insults et maudits par tous les
animaux de la montagne, ils subissent un sort qu'ils n'ont pas mrit,
car il n'est pas juste que les crimes du pre retombent sur ses enfants.
Je viens donc vous proposer une rconciliation gnrale, vous demander
de rendre votre amiti  la pauvre veuve et  ses deux braves fils.

Ici, les applaudissement redoublrent. Les deux blaireaux se regardent,
surpris de ce langage auquel ils taient si loin de s'attendre,
Usagidono continua:

--Mon vieux matre, ici prsent, veut lever une tombe  son ancien
ennemi. Il dsire qu'on lui fasse des funrailles solennelles. Il nous
demande aussi d'organiser une souscription gnreuse pour faire une
pension  la veuve infortune.

A peine ces derniers mots eurent-ils t prononcs, qu'un grand bruit se
produisit du ct de la porte. Les deux blaireaux venaient de faire
irruption dans la salle. Les livres, effrays, se levrent d'un
mouvement commun et se massrent autour de leur chef. Les deux frres
s'tant avancs jettent au loin leurs armes et se prosternent devant
Usagidono, versant des larmes abondantes. Le livre blanc les relve et
les embrasse. Alors un frmissement d'motion s'empare de la salle
entire. Les deux blaireaux sont ports en triomphe. Une danse folle
s'organise et, jusqu' l'aurore, jusqu' ce que la lune ait disparu
derrire la montagne, ce fut une fte telle que les livres n'en avaient
jamais eu.

Le lendemain, Usagidono promena dans la campagne la veuve du blaireau et
ses deux enfants. Il leur fit faire de nombreuses connaissances et les
rconcilia avec tous leurs ennemis. Les deux tribus des livres et des
blaireaux se runirent ensuite: on se jura de part et d'autre amiti
ternelle; puis, un cortge s'organisa et le corps du blaireau fut
transport dans la tombe que Gombiji lui avait prpare.

[Illustration: Le corps du blaireau fut transport dans la tombe qui lui
avait t prpare]

Depuis ce jour, livres et blaireaux ont toujours vcu dans les rapports
de l'harmonie la plus parfaite et de la plus troite amiti.




Le monstre Yatama


Il y a bien longtemps de cela: les nombreuses les du Japon venaient 
peine d'tre enfantes par la desse Izanami. Sa fille Amatrasu, desse
du soleil, rgnait, majestueuse et brillante, dans les splendeurs
infinies du Takamagahara, c'est--dire du ciel. Elle avait un frre,
plus jeune qu'elle de quelques annes, qui rpondait au nom de
Susanoonomikoto. Il tait d'une taille gigantesque, fort comme un
taureau, capricieux comme une chvre, et espigle comme un singe. Le
plus grand de ses plaisirs tait de faire des malices et de jouer des
tours, tantt  la desse sa soeur, tantt aux autres divinits du
Takamagahara. Mais, comme il n'avait pas mauvais coeur, ces illustres
personnages lui pardonnaient bien des choses et ne lui gardaient
gnralement pas rancune.

Un jour pourtant, il se permit une fantaisie qui dpassait toutes les
bornes. La desse du soleil venait de faire construire un immense et
magnifique atelier de tissage. On ne pourrait dire combien de tracas et
de soucis lui avait causs cette installation. En consquence, elle y
tenait de tout son coeur. Elle en tait fire, et la montrait avec
orgueil aux autres divinits. Un jour donc, Susanoonomikoto, cdant  un
trs mauvais instinct, s'avisa de mettre le feu  l'atelier en question,
le dtruisit de fond en comble, et fit prir dans les flammes toutes les
ouvrires qu'y employait sa soeur.

[Illustration: Le fils de la desse tait espigle comme un singe]

Amatrasu, en apprenant la chose, entra dans une violente colre. Si
grand fut son dpit que, pour se venger et pleurer  son aise, elle
s'enferma dans une grotte profonde et rsolut de n'en plus sortir. Ce
fut un vrai dsastre. Le ciel et la terre se trouvrent tout  coup
plongs dans l'obscurit la plus complte. Une paisse nuit enveloppa
l'univers. Les hommes terrifis se crurent  la fin du monde et, de
chaque partie du globe, s'leva vers le ciel une immense clameur de
dtresse.

Le Takamagahara lui-mme fut le thtre d'une agitation et d'un trouble
insolites. Tous ses dieux et toutes ses desses sortirent de leurs
palais, s'informant les uns les autres de la cause de cette obscurit
subite et totale. Le conseil des divinits se runit...

On dlibre, on discute avec ardeur dans l'assemble des dieux. Les
opinions se heurtent, les discours se succdent. Il faut trouver  tout
prix le moyen d'obliger Amatrasu  sortir de sa grotte. Mais, quel
moyen employer? Quelle dmarche faire? Asagaonomikoto, le plus jeune des
dieux,  l'esprit prompt,  l'intelligence vive et ouverte, s'avance au
milieu de l'auguste assemble:

--Vous savez tous, dit-il  ses collgues, que la desse Amatrasu aime
 la folie la musique et la danse. Je propose donc de nous rassembler
devant l'entre de la grotte et d'y organiser un bal. Nous y ferons
grand vacarme jusqu' ce que, cdant  la curiosit ou  la colre, elle
entr'ouvre sa porte.

La proposition du jeune dieu est ingnieuse et son plan parat devoir
russir. On l'adopte  l'unanimit, et la sance est leve, aprs qu'on
a dtermin le moment du rendez-vous.

A l'heure convenue, tous les dieux du Takamagahara se runissent donc
devant la grotte o, boudeuse et chagrine, Amatrasu s'est enferme.
Chacun porte avec soi l'instrument favori dans lequel il excelle. La
danse s'organise. Les tambours et les fltes, les guitares et les gongs
mlent leurs sons et leurs accords aux cris, aux chants. Le rythme
s'acclre. Le bal se transforme bientt en une ronde affole, en un
tumulte indescriptible, dont les chos descendent jusque sur la terre,
et y sment l'pouvante...

Amatrasu entend du fond de sa grotte:

--Que se passe-t-il aujourd'hui, se dit-elle; que signifie ce tapage?

La curiosit devient tellement forte que la desse, toute desse qu'elle
est, n'y tient plus. Elle entr'ouvre la porte,  travers laquelle
s'chappe  l'instant un flot de lumire. Soudain, elle se sent saisie
au bras par une main de fer. C'est la main de Chikaravnomikoto, le plus
fort de tous les dieux. Il se tenait  l'entre de la grotte, prt 
saisir la desse au moment o elle en ouvrirait la porte. Amatrasu a
t entrane au dehors, et la porte repousse s'est referme sur elle.
A l'instant, le ciel et la terre reviennent  la vie. La lumire les
inonde de ses flots bienfaisants. L'univers retentit des cris de joie
pousss par tous les tres. Le soleil a reparu, et les choses de ce
monde reprennent toutes leur cours normal.

Les dieux se sont prcipits aux pieds d'Amatrasu. Ils la supplient de
ne plus dsormais se renfermer dans sa grotte, et de ne plus les priver
de sa lumire. Elle promet, mais elle exige une condition. C'est que son
frre Susanoonomikoto sera puni de son forfait. Il sera banni de
l'assemble des dieux, chass du Takamagahara et exil sur une terre
lointaine. Il en fut fait ainsi, et Susanoonomikoto, expuls du ciel,
fut prcipit sur la terre. Il tomba dans le pays d'Idzumo,  l'endroit
appel aujourd'hui Hinokawakami. L, il resta quelque temps, pleurant
sur sa grande infortune.

Un jour qu'il se promenait sur le bord de la rivire, il aperut une
paire de btonnets que le courant emportait  la drive.

--Puisque voil des btonnets, il y a sans aucun doute, en amont, des
tres humains, conclut le dieu par un raisonnement logique.

[Illustration: Susanoonomikoto, expuls du ciel, fut prcipit sur la
terre]

Il part aussitt et longe, en le remontant, le cours de la rivire. Il
se trouve bientt en face d'une cabane,  moiti dlabre, sise sur le
penchant d'une haute montagne. Susanoonomikoto s'approche en touffant
le bruit de ses pas, et  travers les fentes d'une porte mal jointe
regarde l'intrieur. Il y voit un vieillard grisonnant, une vieille plus
grisonnante encore et une jeune fille de dix-huit  vingt ans. Le vieux
et la vieille pleuraient, assis auprs de leur petit brasero. Ils
paraissaient comme accabls sous le poids d'un immense chagrin. La jeune
fille ne pleurait point, mais sur son visage se lisait sans peine
l'expression d'une grande mlancolie et d'une douce rsignation.

Elle tait d'une beaut extraordinaire. Le dieu n'avait jamais pens que
parmi les mortels, il pt se rencontrer de si belles et si ravissantes
cratures. Il prouva  sa vue un je ne sais quoi d'intime, qu'il
n'avait encore jamais prouv. Lui, qui descendait des hauteurs du
Takamagahara, subit les charmes d'un amour ardent pour cette humble
fille de la terre.

Il entr'ouvrit doucement la porte et sans bruit pntra dans l'intrieur
de la cabane. La jeune fille,  sa vue, poussa un cri d'effroi et se
prcipita vers sa mre. Le vieillard et sa femme levrent la tte et
leurs regards tonns fixrent avec crainte le voyageur inconnu.
Susanoonomikoto tait beau, lui aussi, beau d'une beaut divine. Son
visage respirait la force et la sant. Sa taille gigantesque commandait
le respect.

Le dieu, s'approchant des trois personnages, leur demanda d'une voix
douce et sympathique quelle tait la cause de leurs larmes et du chagrin
dans lequel ils paraissaient plongs. Ce fut le vieillard qui prit la
parole pour rpondre:

--Noble voyageur, dit-il, nous ignorons qui vous tes, mais votre
sympathie nous meut et nous touche. Je m'appelle Ashinazuchi; ma femme
se nomme Katazuchi, et notre fille que vous voyez l rpond au nom de
Inadahim; nous avons eu huit enfants depuis notre mariage et tous ces
enfants taient des filles. Celle que vous voyez l est la dernire qui
nous reste.

Or, vous allez juger de notre malheur et connatre la cause de nos
larmes. Tout prs d'ici habite le monstre Yatama, le serpent  huit
ttes, qui a trente pieds de long. Ce serpent vient tous les ans dans
ces parages, et nous emporte chaque fois une de nos enfants qu'il
dvore. Nos sept premires filles ont ainsi disparu l'une aprs l'autre,
il ne nous reste plus maintenant que celle qui est devant vous.

C'est aujourd'hui que le monstre doit venir. Il viendra  la nuit
tombante et nous emportera notre dernire enfant pour la dvorer. Voil,
noble voyageur, le rcit de notre infortune, et le motif de notre
chagrin.

--Braves gens, rpond alors Susanoonomikoto, mu jusqu'aux larmes,
remerciez le ciel de m'avoir aujourd'hui envoy prs de vous. Je vais
rester jusqu' la nuit tombante. J'attendrai le serpent. Je le tuerai de
ma main, et sauverai votre fille.

Le vieillard le regarda, et lui sourit tristement:

--J'admire, lui dit-il, votre bravoure et votre bont. Mais, hlas! vous
ignorez  qui vous avez  faire. Non, non; ne vous exposez pas; vous y
perdriez inutilement votre prcieuse vie.

--Et vous, noble vieillard, rpond alors le dieu, se redressant de toute
la hauteur de sa taille, vous ignorez quel est celui qui vous parle et
vous promet le salut de votre fille. Apprenez-le donc. Je ne suis point
un homme. Je m'appelle Susanoonomikoto, je suis le frre de la desse
Amatrasu.

A ces mots, le vieillard, sa femme et sa fille, tremblants  la fois de
crainte et de bonheur, se prosternent et adorent; puis, joignant les
mains et s'avanant  ses pieds, le remercient d'tre venu prs d'eux
pour leur porter secours...

Le dieu se dirige seul vers la montagne. Il prend huit normes blocs de
pierre et les transporte devant la cabane. Puis, il prononce sur elles
quelques paroles mystrieuses, et les pierres se transforment en auges.
Il les remplit ensuite avec l'eau de la rivire, frappe trois coups sur
chacune d'elles de la pointe de son sabre, et cette eau se transforme 
l'instant en sak dlicieux.

Il fait placer ensuite la jeune et belle Inadahim sur un petit
monticule, de faon  ce que son visage se reflte dans chacune des
auges. Il se cache lui-mme derrire un rocher et attend, tranquille et
calme, l'arrive du serpent.

Le soleil avait disparu derrire la montagne. La lune venait de se
lever. Tout  coup, dans le lointain, on put apercevoir comme seize
toiles de diamant qui brillaient d'un vif clat dans la profondeur de
la nuit. Ces toiles se rapprochrent. C'taient les yeux ptillants de
convoitise des huit ttes du monstre. Il s'en vint tout prs de la
cabane et fit entendre  la fois huit sifflements aigus. Le vieillard et
sa femme tremblrent. Ce cri leur rappelait leurs sept filles mortes et
le danger que courait leur chre Inadahim.

Le serpent, attir par l'odeur du sak, s'approche avec lenteur, et ses
huit ttes se lvent d'un mme mouvement. Il aperoit dans chacune des
auges le visage de celle qu'il cherche. Son norme queue bat un moment
l'espace, signe de son immense joie. Les huit ttes plongent aussitt,
et le monstre, d'un seul trait, avale la prcieuse liqueur, jusqu' la
dernire goutte. Mais aussitt ses regards se troublent, le vertige de
l'ivresse le saisit, il s'tend sur le sol, puis se replie sur lui-mme
et s'endort.

Susanoonomikoto sort  ce moment de sa cachette. Il tire son sabre du
fourreau et, d'une main habile, abat l'une aprs l'autre les huit ttes
du monstre, dont le corps bondit en des contorsions effrayantes.

Le dieu veut achever sa victime. Il la dcoupe en morceaux. Mais, au
moment o il allait sparer la queue du tronc, son sabre est arrt par
un corps rsistant, qui fait entendre un son mtallique. Le dieu,
surpris, s'arrte et, dlicatement, entr'ouvre les chairs. Quelle n'est
pas sa surprise d'apercevoir dans la queue du monstre un autre sabre
tincelant, tout incrust de diamants et de pierres prcieuses, un sabre
si beau que les dieux du Takamagahara n'en virent jamais de pareil!

[Illustration: Susanoonomikoto abattit, l'une aprs l'autre, les huit
ttes du serpent]

Susanoonomikoto le retire et se dit  lui-mme qu'il l'emportera au
ciel, en fera cadeau  sa soeur Amatrasu; par ce moyen-l, il se
rconciliera avec elle, et pourra reprendre sa place dans l'assemble
des dieux...

On se figure la joie du pauvre vieillard et de sa femme, en apprenant
que le monstre est mort et leur enfant sauve. Ils ne surent comment
remercier le dieu. Celui-ci demanda et obtint la main de la belle
Inadahim, qu'il aimait grandement. Ils se marirent, se construisirent
au pied de la montagne une habitation lgante, et vcurent longtemps
ensemble dans la plus parfaite harmonie. Puis, quand le temps de l'exil
eut atteint son terme, le dieu retourna au Takamagahara, emmena avec lui
la belle Inadahim, la prsenta aux autres divinits, qui la nommrent
desse.

On voit encore aujourd'hui, dans le pays d'Idzumo, la maison
qu'habitrent Susanoonomikoto et son heureuse pouse. Cette maison est
devenue un temple, le temple le plus clbre du Japon, aprs celui
d'Is. Les prtres qui le desservent sont les descendants directs de ces
deux divinits. Les habitants de la contre ont toujours eu pour ce
temple la plus grande vnration. On y vient mme en plerinage de
toutes les parties du Japon.

La sabre prcieux que Susanoonomikoto trouva dans la queue du monstre
Yatama fut offert dans la suite  l'Empereur du Japon, par la desse
Amatrasu. Il porte le nom de Kusanagi-no-tsurugi. Ce sabre, le miroir
sacr, et le sceau de pierre prcieuse, sont les trois talismans de
l'Empire.

On le conserve, dit-on,  Atsuta, province d'Owari.




L'unique parapluie


Un beau soir d't, le ciel est parsem d'toiles, au milieu desquelles
la lune, dans son plein, trne comme une reine.

Le boulevard de Masagocho est noir de monde: flneurs attitrs, qui
s'ennuient chez eux le soir; touristes de passage, qui viennent tudier
les curiosits de la rue; amateurs  la recherche de quelque objet
nouveau; tudiants et tudiantes, en qute de distractions; soeurs anes
ou grand'mres promenant, attach sur leur dos, un marmot qui dort ou
piaille: c'est un perptuel va-et-vient d'ombres qui se dtachent en
noir sur la lumire projete par la lune.

De temps  autre des cris varis: c'est un Kurumaya qui se fait un
passage  travers la foule. Il tire en courant sa voiture, sur laquelle
se prlasse un monsieur  la dernire mode, tout fier de voir qu'on se
drange pour lui, ou bien, c'est le marchand ambulant de vermicelle; il
porte sur l'paule un long bambou aux deux extrmits duquel se
balancent les longues botes qui contiennent la soupe fumante. C'est
encore le masseur de profession, aveugle et grave: de la main droite, il
tient un long bton, dont il se sert pour assurer sa dmarche
incertaine, et de la main gauche, un petit sifflet, qu' intervalles
rguliers il porte  la bouche pour en tirer ce son particulier,
semblable au cri de la chouette, qui le fait reconnatre partout.

[Illustration: Des magasins coquets et gracieux sont aligns de chaque
ct de la rue]

De chaque ct de la rue sont aligns les petits magasins, coquets et
gracieux, brillamment clairs, les uns par des lampes  ptrole, les
autres  la lumire lectrique. Largement ouverts  tous les regards,
ils exposent sans aucun mystre leurs marchandises diverses, ranges
dans un ordre lgant.

Ils sont un peu dlaisss le soir. La foule prfre circuler devant les
nombreux talages qui se succdent de chaque ct du boulevard,  une
petite distance des maisons. Ces talages consistent en un simple tapis
ou une mince natte tendue sur le sol. clairs par des lampes fumeuses
ou des lanternes bigarres, ils forment un panorama ravissant, que
dpare  intervalles rguliers l'ombre paisse des normes et
disgracieux poteaux du tlgraphe ou du tlphone.

L, sont aligns avec got et lgance tous les objets  la mode du
jour: fleurs et fruits de la saison, bijoux faux, lunettes de myope ou
de presbyte, toffes et soieries, porcelaines et ustensiles de mnage,
bouquins et vieilles revues, jouets d'enfants, sucreries et ptisseries
allchantes. Derrire chaque talage, assis sur les talons et fumant
tranquillement sa pipe, le marchand ou la marchande attend les acheteurs
et invite les passants.

Les spectacles sont varis. Voici le bouquiniste, devant l'talage
duquel les tudiants s'arrtent. Ils contemplent et feuillettent de
vieux livres que, la plupart du temps, ils n'achteront pas: car
l'tudiant, en gnral, loge le diable dans sa bourse.

Ici, c'est le diseur de bonne aventure, le voyant de l'avenir. Il est
assis devant une petite table, sur laquelle sont poss les btonnets
mystrieux aux chiffres fatidiques. Grave et solennel, il attend que
quelque naf vienne lui confier ses secrets, et moyennant trois sous,
apprendre de sa bouche la solution d'un problme d'avenir.

L, c'est le charlatan bavard qui vend des drogues auxquelles il dcerne
un brevet d'efficacit infaillible, dblatre contre les mdecins qui
tuent le pauvre monde, et vendra cinq sous une fiole merveilleuse.

[Illustration: Yotaro se promne]

A quelques pas de lui, un jeune homme  la faconde intarissable, mont
sur un trteau et dominant la foule du geste et de la voix, vend aux
enchres des toffes, que tout naturellement il dclare inusables et de
qualit suprieure. Plus loin, nous rencontrons le calligraphe habile;
accroupi devant une immense feuille de papier, il trace sur elle, avec
un pinceau qu'il s'est fix au front, des caractres chinois, dont tout
le monde s'accorde  proclamer le dessin admirable.

En face, sur une table recouverte d'un tapis, est install un
phonographe discret, du sein duquel s'chappent, comme autant de rayons,
de longs tubes en caoutchouc. De nombreux auditeurs ont achet pour un
sou le droit de s'enfoncer ces tubes dans les oreilles, et ils coutent
immobiles la mlodieuse symphonie. Enfin, pour terminer, voici un homme
d'un certain ge qui vend des verres de lampe incassables. Ne riez pas:
car ce qu'il dit, il le prouve. Il se sert, en effet, de ces verres de
lampe, tantt comme d'un marteau pour enfoncer des clous, tantt comme
de baguettes de tambour pour frapper sur une planche.

Perdu dans la foule, Yotaro se promne. C'est un garon de quinze ans.
Il porte la casquette des tudiants d'un lyce quelconque. De la main
droite, il tient un immense parapluie, grand ouvert. Ce parapluie est en
papier huil, couleur paille,  baleines de bambou. Tout le monde peut y
lire de loin, tracs en gros caractres, les nom et prnom de son
propritaire, le nom de sa rue et le numro de la maison qu'il habite.
Quel original! se disent les passants sans y prter une plus grande
attention: car,  cet ge, toutes les fantaisies sont permises.

Yotaro rencontre un de ses camarades d'cole:

  --Quel est donc, Yotaro, le motif sduisant
  Qui te pousse  porter ce riflard lgant?
  Pleuvrait-il  torrents, sous des cieux aussi ples?
  --S'il pleuvait quelque chose, il pleuvrait des toiles!
  --Serait-ce le soleil qui te blesse les yeux?
  --Non, car depuis une heure, il a quitt nos cieux.
  --Craindrais-tu par hasard l'influence lunaire?
  --Phb ne brle pas le monde qu'elle claire.
  --Mais alors... pourquoi donc ce parasol gnant?
  --Devine, si tu peux; je te le donne en cent.
  --J'ai devin! Tu veux, dans ton orgueil extrme,
  Te faire remarquer: c'est toujours ton systme!
  --Que le monde m'observe ou ne m'observe pas,
  Cela m'est bien gal, et ne me trouble pas,
  --Alors, tu n'es qu'un fou; je vais te faire pendre!
  --Un fou? Non, non! coute, ami. Tu vas comprendre.
  Pour quatre, nous n'avons dans toute la maison
  Que ce seul parapluie: il fait chaque saison.
  Quand il pleut, mon papa, pour aller  l'ouvrage,
  L'emporte; quand il fait un soleil sans nuage,
  Ma maman le prend, pour aller chez le marchand.
  Si je veux  mon tour me payer l'agrment
  De le porter parfois, puis-je autre temps le faire
  Que lorsqu'il ne pleut pas, et que la lune est claire?

[Illustration: Yotaro reut un formidable coup de poing]

Et Yotaro continue sa promenade, le parapluie toujours ouvert,  travers
la foule. Tout  coup, il se sent violemment arrt par le bras, tandis
qu'un formidable coup de poing vient s'abattre sur sa tte. Le pauvre
parapluie, brusquement arrach de la main qui le porte, va rouler dans
la poussire...

Yotaro distrait avait failli crever l'oeil d'un paisible passant. Il
rsolut ce soir-l de ne plus exposer l'unique parapluie de la famille 
de si dsagrables aventures et d'aller dsormais le promener dans la
campagne, loin de la foule.




Les huit Chevreaux


Il y avait une fois une chvre. Cette chvre s'appelait Yagisan. Elle
avait huit chevreaux. Ces huit chevreaux aimaient bien la chvre, et la
chvre le leur rendait bien.

Un jour, Yagisan partit pour la ville; elle allait aux provisions. Avant
de partir, elle dit aux chevreaux:

--Mes enfants, il faut tre bien sages pendant mon absence. Vous ne
sortirez pas. Vous n'ouvrirez la porte  personne, absolument 
personne. Je serai bientt de retour. Je vous apporterai des bonbons.

Les chevreaux promirent d'tre bien sages, de ne pas sortir et de
n'ouvrir la porte  personne, absolument  personne. Et la chvre partit
un panier au bras. Les enfant fermrent toutes les portes. Puis, pour
passer le temps, ils se mirent  jouer  pigeon vole.

Yagisan marchait  grands pas vers la ville. Le loup la vit passer. Il
eut l'ide de sauter sur elle et de la manger. Car le loup aime bien les
chvres. Puis, rflexion faite, il se dit:

--Au lieu de manger la maman, je vais manger les petits. Ils sont huit,
et la chair est plus tendre.

[Illustration: Les chevreaux promirent d'tre bien sages]

Il se dirige de ce pas vers la maison de la chvre. En route, il se
lche les babines et aiguise ses dents.

--Pourvu que la porte soit ouverte! se dit-il.

Il arrive. La porte est ferme. Par une fente, il entrevoit les huit
chevreaux jouant  pigeon vole. Il frappe doucement.

--Qui va l? demande l'an des petits.

--Il ne faut pas ouvrir. Maman l'a dfendu, dit le plus jeune.

--C'est moi, rpond le loup; moi, votre tante; vous savez, votre tante
Hayatobisan. Je vous apporte des bonbons. Ouvrez-moi!

--Cette voix n'est pas la voix de notre tante, remarque l'un des
chevreaux. Notre tante a une voix bien plus douce, plus tremblante et
plus tranante.

--Nous n'ouvrons pas  notre tante! crie alors l'an des petits.

Et tous se mettent  rire et continuent  jouer.

Le loup a tout entendu. Il se reproche de n'avoir pas une voix douce,
tremblante et tranante.

--Je reviendrai! dit-il.

Et vite il court chez un clbre pharmacien:

--Donnez-moi, lui dit-il, une mdecine pour adoucir la voix et la rendre
chevrotante.

Le pharmacien lui donne le remde, mais le loup se garde bien de dire au
pharmacien pourquoi il veut changer sa voix.

Aprs avoir pris la mdecine, il retourne  la maison de la chvre. La
porte en est toujours ferme; les chevreaux jouent toujours. Le loup
frappe doucement:

--Qui va l? demande l'an des petits.

--Il ne faut pas ouvrir! Maman l'a dfendu, rpte le plus jeune.

--C'est moi, rpond le loup... moi, votre grand'mre... vous savez,
votre grand'mre Nakigoesan! Ouvrez-moi. Je vous apporte des feuilles de
choux!

Un chevreau plus curieux s'approche de la porte et regarde par la fente.

--Ce n'est pas notre grand'mre, s'crie-t-il. Grand'mre a des pieds
tout blancs, blancs comme la neige. Celui-ci a des pieds tout noirs,
noirs comme le charbon.

--Nous n'ouvrons pas  notre grand'mre, crie alors l'an des petits,
et tous se mettent  rire, et continuent  jouer.

Le loup a tout entendu. Il se reproche de n'avoir pas des pieds blancs
comme la neige.

--Je reviendrai, dit-il.

Et vite il court chez un clbre teinturier:

--Veuillez me teindre les pieds en blanc; rendez-les blancs comme la
neige.

Le teinturier lui teint les pieds, mais le loup se garde bien de dire au
teinturier pourquoi il veut avoir les pieds blancs comme la neige. Aprs
cela, le loup retourne encore  la maison de la chvre. La porte en est
toujours ferme; les chevreaux jouent toujours. Le loup frappe
doucement.

[Illustration: Le teinturier lui teint les pieds]

--Qui va l? demande l'an des petits.

--Il ne faut pas ouvrir! Maman l'a dfendu, rpte le plus jeune.

--C'est moi, rpond le loup... moi, votre maman! Je reviens de la ville
et vous apporte des bonbons.

--La maman! crient en choeur les huit petits chevreaux.

Cette fois, le doute n'est plus possible. La voix est la voix de la
chvre; les pieds sont ses pieds. C'est la mre!... La porte s'ouvre...
le loup entre. Le plus jeune des chevreaux se prcipite derrire un
paravent. Il se tient l, tremblant de peur. Il voit ses sept frres
disparatre l'un aprs l'autre dans la gueule formidable du loup.

Celui-ci, ayant achev son repas, quitte la maison de la chvre et
retourne  la fort.

Yagisan revient de la ville. Elle voit la porte ouverte. Un
pressentiment terrible la saisit. Elle entre et ne voit plus ses
petits... Sur les nattes, des taches de sang:

--Oh! s'crie-t-elle en s'arrachant les poils de dsespoir, ils ont
ouvert la porte!... le loup sera venu et les aura mangs!...

Et elle pleure!

Le plus jeune des chevreaux s'tait cach derrire le paravent. Le loup
ne l'avait point vu. Apercevant sa mre, il sort de sa cachette, se
jette dans ses bras, et, d'une voix tremblante, lui raconte la terrible
aventure.

La chvre, ayant tout entendu, se redresse furieuse. Ses yeux lancent
des clairs.

--Je retrouverai mes petits, s'crie-t-elle, et je me vengerai!

Et, suivie de son chevreau, elle s'lance  la piste du loup.

Le loup tait retourn au bois. Il s'tait tendu dans un pais taillis,
et l, tout en faisant sa digestion, il s'tait endormi.

Yagisan trouve le loup endormi dans les broussailles. Son sommeil est
profond. Il ronfle bruyamment. La chvre s'approche sans faire de bruit,
car elle ne veut pas rveiller le loup. Elle prend des ciseaux, et
dlicatement entr'ouvre la peau du ventre. Le loup ne se rveille pas.
Les sept petits chevreaux sont l, dans le ventre du loup, vivants, bien
portants, entasss comme des petits oiseaux dans leur nid.

Ils sortent en poussant des cris de joie. Ils reconnaissent leur maman,
se jettent  son cou, la couvrent de caresses. Le loup est toujours
endormi. Mais il n'y a pas de temps  perdre. Vite, la mre ordonne aux
sept petits de lui apporter chacun une pierre. Les petits obissent
aussitt. La chvre prend les sept pierres et les dpose dans le ventre
du loup,  la place mme o tout  l'heure taient ses sept petits.
Puis, prenant une grosse aiguille et du gros fil, elle enfile la grosse
aiguille et dlicatement recoud la peau du ventre. Cela fait, elle se
retire  l'cart avec ses huit chevreaux.

Pendant l'opration, le loup dormait toujours. Il se rveille au bout
d'un quart d'heure, se lve, se frotte les yeux, s'tire. Son ventre est
lourd, trs lourd!

--La digestion est difficile! dit-il  haute voix.

Les chevreaux ont entendu. Ils touffent un rire.

Le loup est dvor par la soif, une soif brlante. Il descend vers un
tang, s'approche et se baisse pour boire. Au mme instant, les sept
pierres roulent l'une aprs l'autre jusque vers son gosier. Le loup,
entran par le poids, tombe dans l'tang.

[Illustration: Le loup, entran par le poids, tombe dans l'tang]

La chvre et les chevreaux voient le loup se dbattre. Ils
applaudissent, rient et chantent. Le loup est descendu jusqu'au fond de
l'tang, d'o il n'est plus ressorti...

La vengeance des chvres est terrible!




Les aventures de Benk


Musashibo Benk tait, s'il faut en croire certains chroniqueurs, le
troisime fils du bonze Bensh, prieur de l'antique et clbre monastre
de Gonguen. D'aucuns disent pourtant qu'il avait le diable pour pre.
Les circonstances extraordinaires dont fut accompagne sa naissance
donnent  cette dernire opinion une certaine valeur.

D'abord, au moment mme o il vint au monde, il se produisit un
tremblement de terre tel que, de mmoire d'homme, on n'en avait jamais
vu. Deux normes vautours vinrent se poser sur le toit du temple, et
poussrent des cris lugubres.

Benk naquit g de dix-huit mois et possdant dj quatre-vingts
centimtres de taille. Il avait une chevelure touffue comme celle d'une
jeune fille, des dents aussi longues que celles d'un enfant de quinze
ans, un nez norme, de grandes oreilles, deux yeux flamboyants, du poil
aux pieds et aux mains.

Il tait  peine n qu'il se mit  marcher,  sauter,  courir. D'un
coup de poing solide, il rduisit en pices la cuve dans laquelle on
voulut lui faire prendre son premier bain... Le mme jour, ayant par
hasard aperu dans la cour une poule qui prenait ses bats, il se mit 
sa poursuite, la saisit, lui tordit le cou, la pluma et la mangea toute
crue.

Sa mre mourut en le mettant au monde. Le bonze ne se consola pas de la
perte de sa femme qu'il aimait tendrement. Il accusa Benk, non sans
raison, d'tre cause de sa mort. Il n'prouva dans son coeur aucun
sentiment d'affection  l'gard de ce monstre que les dieux, ou le
diable, lui avaient octroy. Il rsolut de le chasser de la maison
paternelle, et de l'envoyer ailleurs exercer ses prcoces talents.

Bensh avait une soeur qui rpondait au doux nom de Sammi. Elle tait
d'une pit anglique, d'une douceur proverbiale, et point bavarde du
tout, qualits qui, soit dit en passant, se rencontrent rarement chez
une soeur de bonze. Cette brave fille, qui n'avait pas d'enfants, prouva
pour son neveu autant de sympathie et d'affection, que son frre lui
portait d'antipathie et de haine. Elle demanda la faveur de prendre
l'enfant chez elle, et de l'adopter pour son fils, faveur que le bonze
lui accorda avec le plus grand empressement.

Benk devint donc le fils adoptif de sa tante, la vertueuse Sammi.
Celle-ci l'emmena  la capitale, et se dcida  lui faire commencer ses
tudes.

Il n'existait pas encore  cette poque d'coles proprement dites. Le
systme de l'enseignement n'tait pas, tant s'en faut, organis comme de
nos jours. Les rares jeunes gens qui voulaient tudier se runissaient
dans les monastres bouddhistes. Le bonze en chef du monastre tait le
principal de ces sortes de collges. On le regardait par le fait comme
un personnage tellement remarquable, que son nom devenait historique et
passait  la postrit. Il jouissait sur ses lves d'une autorit
absolue et inconteste, et son enseignement tait rput infaillible.
Les tudes d'alors consistaient uniquement  apprendre et  retenir le
plus possible des quatre-vingt mille caractres chinois: tude
abrutissante qui nervait l'intelligence, supprimait toute facult de
jugement et d'initiative, faussait la marche et la direction de
l'esprit.

La vertueuse Sammi, soeur du bonze Bensh, envoya donc Benk, son neveu
et fils adoptif, dans une de ces maisons, que l'on nommait alors des
Trakoya. Elle choisit pour lui le clbre monastre de Hieizan, situ
sur la montagne du mme nom,  quelques lieues de la capitale. Ce
monastre avait alors pour chef l'un des bonzes les plus renomms de
l'poque. On l'appelait Kank.

Le nouvel lve avait alors six ans. Comme il avait grandi trs vite, il
possdait dj, quand il entra au monastre, la taille d'un homme de
trente ans. Sa longue chevelure flottante, ses yeux  l'expression
sauvage et brutale, son visage d'une laideur repoussante, les poils de
ses mains: tout dans sa personne inspirait la crainte et loignait
l'affection. Ses condisciples, en le voyant, lui donnrent aussitt le
surnom d'Oniwaka, terme qui signifie jeune dmon.

Pendant les premiers mois que Benk passa au monastre, il se montra
docile  la direction et aux avis de son illustre matre, bon et
affectueux  l'gard de ses nouveaux camarades. Il travailla avec
ardeur, fit des progrs rapides, et se tint tranquille et sage comme le
plus doux des agneaux. Le bonze, son matre, s'extasia devant ce
prodige, ne lui mnagea point les compliments ni les loges, et le
considra comme une gloire du monastre.

Malheureusement, ces excellentes dispositions ne tardrent pas longtemps
 se modifier chez le jeune disciple. Il commena bientt  prfrer les
amusements  l'tude. Il se mit  taquiner ses camarades,  commettre
toutes sortes d'espigleries. Son amour de la lutte corps  corps devint
extraordinaire. Chaque jour, il provoquait des jeunes gens de l'cole,
et prenait un grand plaisir  leur faire mordre la poussire. Une de ses
rcrations favorites tait de s'en aller seul dans la montagne, pour y
draciner des arbres et y faire des dgts.

Le bonze, contrari de la mauvaise tournure que prenaient les choses,
essaya tout d'abord de ramener le turbulent disciple par des
remontrances amicales et de paternels conseils. Benk coutait en
silence, promettait de se corriger et n'en faisait rien.

Un soir, il s'tait chapp dans la montagne, selon son habitude. Dans
l'intrieur du monastre, tout le monde dormait. L'hercule arrache au
sol un norme bloc de pierre, que tout autre que lui et t impuissant
 faire remuer. Il le place sur une pente et le pousse dans la direction
du temple. La pierre tombe sur la toiture avec un fracas pouvantable et
cause au monastre des dommages considrables.

[Illustration: Son amour de la lutte corps  corps devint
extraordinaire]

Le bonze, furieux, enferme alors le dangereux espigle dans un sombre et
troit cachot. Il lui dclare avec colre qu'il n'en sortira plus. Benk
attend la nuit. Quand il voit que tout est tranquille, et que bonzes et
lves sont plongs dans le sommeil, il fait sauter une  une les barres
de fer qui ferment la fentre de sa prison. Il s'chappe dans la cour,
ramasse une poutre norme avec la mme facilit qu'un colier
ramasserait une rgle et, la brandissant dans l'espace comme un puissant
levier, il abat toutes les portes, renverse les murailles, brise tout ce
qu'il rencontre. On et dit un lphant en furie qui, de sa trompe,
jette  terre et dtruit tout ce qui s'oppose  son passage. Bonzes et
lves, rveills en sursaut, se sauvent  la hte, en poussant des cris
d'effroi, dans la nuit sombre.

Le monastre fut dtruit de fond en comble. Alors Benk, calm dans sa
colre et satisfait dans sa vengeance, pensa qu'il n'avait plus rien 
faire  Hieizan et quitta la montagne. Il avait alors dix ans accomplis.
Il ne voulut pas retourner chez sa mre adoptive. Il rsolut de dire un
ternel adieu au travail et  l'tude, aux bonzes et aux monastres. Il
lui vint l'ide de parcourir le monde,  la recherche des aventures,
sans loger ni s'arrter nulle part, de mener dsormais une vie
indpendante et vagabonde et de s'abandonner au destin, au hasard et au
caprice. C'est ce qu'il fit.

Benk descend donc la montagne. Il voit une barque amarre au bord de la
rivire. Il la dtache, y monte et se laisse aller  la drive. Le
courant l'emporte au pays de Awa. L, il dbarque, traverse la contre,
dormant la nuit  la belle toile, se nourrissant des fruits, des
poules, des animaux qu'il peut drober au passage, ne parlant  personne
et marchant au hasard.

Il arrive ainsi au pays de Harima. L se trouve la montagne du
Shoshazan. Sur le sommet de cette montagne s'lve le clbre monastre
du mme nom, dirig par le bonze Shinanobo, l'un des plus savants et des
plus renomms de l'poque. Ce bonze avait sous sa direction plusieurs
centaines de disciples, venus  lui de tous les coins du pays, attirs
par sa haute rputation de science et de vertu.

Benk aperoit le monastre. A sa vue, il commence  se sentir fatigu
de cette existence vagabonde qu'il mne depuis plusieurs mois. Une envie
folle le prend de redevenir lve, de se remettre  l'tude. Il gravit
donc la montagne, et va demander  Shinanobo de l'admettre parmi ses
disciples.

Le bonze, apercevant cet hercule  l'aspect sauvage et froce, refuse
tout d'abord de l'introduire auprs de lui. Mais Benk le menace, s'il
ne l'accepte pas, de faire de son monastre ce qu'il a fait du monastre
de Hieizan. Le bonze, pouvant, le reoit donc au nombre de ses
disciples, et lui demande en retour d'tre bien docile et bien sage, ce
que l'autre promet et jure sans difficult.

Parmi les tudiants du monastre, il s'en trouvait un, dou d'une force
prodigieuse et renomm pour son caractre espigle et mchant. Il tait
la terreur de tous ses camarades. La puissance de ses muscles lui
octroyait sur eux une supriorit incontestable, dont il abusait en
toute occasion. Outre sa mchancet diabolique, ce jeune homme tait
possd d'un orgueil extrme et d'une pdanterie insupportable. Il ne
pouvait sentir prs de lui un rival, ni que quelqu'un lui ft compar.
Ce disciple se nommait Kaymon; il tait g de dix-huit ans.

Lorsque Kaymon vit le nouvel lve, son instinct le prvint qu'il se
trouvait en face d'un rival redoutable. Il comprit que Benk le
surpassait en force et allait, de ce fait, causer un tort irrparable 
son ascendant et  son influence. Aussi, ds la premire rencontre, il
lui voua une haine mortelle. Mais n'osant pas encore attaquer en face ce
terrible adversaire, il attendit une occasion favorable. Cette occasion
ne tarda pas  s'offrir.

Il y avait une semaine environ que Benk tait entr au monastre. Un
jour de grande chaleur, aprs le repas de midi, tendu sur une natte, il
s'tait endormi. Kaymon l'aperoit, et juge le moment venu de jouer 
son ennemi un tour de sa faon. Il s'approche sans bruit, prend un
pinceau, l'imbibe d'encre, et trace sur le front du dormeur les trois
caractres chinois, qui signifient: Je suis un imbcile. Puis il se
retire lentement, et va rejoindre ses camarades, auxquels il se hte
d'annoncer la chose.

Benk se rveille quelques instants aprs. Il est loin de se douter
qu'il porte sur son front les caractres infmes. Il se lve et,
insouciant, se dirige vers la cour o s'amusent les lves. A peine
l'a-t-on aperu que toute la troupe se met  rire et  chuchoter  voix
basse. Benk ne comprend pas la cause de cette hilarit gnrale. Il
s'avance vers les rieurs et d'une voix o dj tremble la colre:

--Qu'avez-vous, leur dit-il, et pourquoi riez-vous de la sorte?

Kaymon sort du groupe et faisant  son adversaire un salut ironique:

--Monsieur Benk, lui rpond-il, quelle est donc cette fe bienfaisante
et tutlaire qui, durant votre sommeil, est venue, de sa main mignonne,
tracer sur votre auguste front votre nom et votre qualit?

Il dit, et le fou rire devient plus bruyant dans la tourbe des disciples
intrigus qui prvoient une bataille.

Benk a bondi sous l'insulte. Sa colre et sa surprise font pressentir
les plus terribles clats. Il se contient pourtant encore. Il s'approche
d'un baquet rempli d'eau et s'y mire. La surface liquide lui reflte les
trois malheureux caractres qui l'ont couvert de honte et l'ont rendu
l'objet de la rise universelle.

Alors sa fureur ne connat plus de bornes. Le rouge de la colre et de
l'indignation lui afflue au visage. Il bondit comme une bte fauve,
s'empare d'un norme bambou, et se jette au-devant de la troupe des
coliers qui, pressentant une pouvantable catastrophe, commencent 
plir.

--Lches! leur crie Benk d'une voix touffe par la colre, c'est
pendant que je dors que vous venez m'insulter et vous moquer de moi? Que
celui d'entre vous qui a crit sur mon front ces caractres ignobles se
dnonce  l'instant! Sinon, je vous crase tous comme des vers de terre.

Et le bambou menaant se balanait dans l'air.

[Illustration: Kaymon retombant de tout son poids, vint s'aplatir dans
la cour]

Kaymon juge que le moment est venu de se mesurer avec son ennemi. Il
s'avance vers lui et, le toisant du regard:

--Benk, lui dit-il, tu veux qu'il se dnonce? Eh bien! je vais te le
dire. C'est moi, qui ai crit...

Il n'eut pas le temps d'achever. L'hercule l'avait saisi par la
ceinture. Il l'leva du sol avec la mme aisance qu'il et soulev une
plume, le fit tournoyer un instant dans l'espace, et le lana dans l'air
 une hauteur vertigineuse. Le malheureux Kaymon, retombant de tout son
poids au bout de quelques secondes, vint s'aplatir dans la cour devant
ses camarades terrifis. Son corps n'tait plus qu'un hideux mlange de
sang et de chair, d'os et de membres disloqus. Au-dessus de cette
bouillie informe planait le rire atroce du gant.

Tous les lves pouvants de cette scne s'enfuient en dsordre et se
rfugient dans l'intrieur du monastre. Mais Benk n'est pas satisfait
encore. Il veut achever sa vengeance. Il se prcipite dans le jardin,
dracine tous les arbres qu'il rencontre, les transporte et les entasse
tout autour de l'immense difice, en fait un norme bcher et y met le
feu... Au bout de quelques heures, le clbre monastre de Shoshazan
n'tait plus qu'un monceau de cendres.

Benk, calm par ce nouvel exploit, quitte alors la montagne et se
retire  la capitale. Sa mre adoptive, la vertueuse Sammi, avait quitt
ce monde, et notre hros se trouve seul. Il sent son me envahie par une
passion de batailles. Se battre, se battre encore, se battre toujours:
tel est l'idal vers lequel convergent tous ses rves. Son humeur
querelleuse lui suggre une ide infernale. Il ira tous les soirs se
poster sur le pont de Goj. L passent incessamment des hommes d'armes
et des porteurs de sabre. Il les provoquera, les jettera par terre, les
tuera s'il le faut et leur prendra leurs armes. Il ne s'arrtera
qu'aprs s'tre empar de mille sabres, qu'il pourra contempler comme
trophes de ses victoires... ou bien, il s'arrtera encore si jamais il
lui arrive, ce qui ne lui est pas encore arriv, d'tre terrass  son
tour par un adversaire suprieur: tel fut le plan qui germa dans cette
tte diabolique.

Benk se rendit donc chaque soir sur le pont de Goj. Ds qu'il voyait
passer un homme portant un sabre il l'insultait, lui cherchait querelle,
le provoquait  la lutte. Celle-ci n'tait gnralement pas longue.
Benk restait toujours victorieux et les sabres, pris un  un,
s'entassaient.

Il possdait dj 999 sabres, qu'il avait ainsi arrachs  tout autant
de guerriers. Il ne lui en manquait plus qu'un pour arriver au nombre au
bout duquel il devait cesser ses querelles et prendre son repos.

C'tait le soir du quinzime jour du huitime mois. Benk s'tait, comme
 l'ordinaire, rendu sur le pont de Goj. La lune, pleine et brillante,
se reflte potiquement dans les eaux limpides de la rivire. Benk,
appuy sur le parapet du pont, tenant  la main son sabre favori 
l'aide duquel il a terrass tant d'adversaires, contemple le paysage. Il
attend, tranquille et sr, le millime malheureux dont il pourra saisir
l'arme pour complter son trophe.

Tout  coup retentit dans le lointain un son mlodieux de flte
champtre.

--Voil quelque mendiant! pense Benk.

Le son se rapproche. Au bout de quelques instants, une forme humaine
apparat  l'entre du pont. La taille est petite, la tte enveloppe
d'un voile blanc, les pieds sont chausss de gheta laqus en noir:

--C'est une femme! pense Benk.

Et comme jamais il n'a cherch querelle  une femme, il s'apprte  la
laisser passer. Mais voil que cette prtendue femme s'approche du
gant, tout en jouant de la flte, et d'un coup de pied adroit jette 
terre le sabre qu'il tenait  la main.

[Illustration: La lutte ne fut pas longue]

Benk, surpris et furieux, lui dit:

--Si tu n'tais une femme, tu n'aurais plus qu'une minute  vivre!

Un clat de rire bruyant part de dessous le voile en guise de rponse.
Benk alors, tout en se baissant pour ramasser son arme, soulve d'une
main le voile qui recouvre la tte et cache la figure. Il s'aperoit
alors qu'il a  faire  un gracieux et lgant jeune homme.

Ce jeune homme porte, pass dans la ceinture, un magnifique sabre 
poigne d'or. Benk le contemple avec un regard de convoitise:

--Ce sabre, se dit-il, fera trs bien pour terminer ma collection.

Et il essaie de s'en emparer. Mais le jeune homme, d'un mouvement
rapide, le frappe violemment au front d'un coup de son ventail.

Benk, ple de colre, lve son sabre pour trancher la tte  ce trop
audacieux adversaire; mais celui-ci, lui retenant le bras d'une main, et
de l'autre arrachant l'arme, la jette dans le fleuve. La lutte ne fut
pas longue. Benk fut terrass, vaincu, pour la premire fois de sa vie.
Et son premier vainqueur fut un jeune homme, petit de taille,  l'aspect
dlicat et frle. Le gant se prosterna:

--Qui es-tu donc, demanda-t-il, toi qui as terrass l'invincible Benk?

--Je suis, rpondit le jeune homme, le fils et serviteur du ministre
Yoshitomo.

--Ton nom?

--On m'appelle Ushiwakamaru, ou si tu le prfres, Yoshitsune.

--Yoshitsune? C'est vous, dont la renomme est si grande? Ah! je suis
heureux d'avoir t vaincu par le fils de Yoshitomo!

Benk, comme il se l'tait promis, cessa ds ce jour ses querelles et
ses luttes. Il demanda et obtint de devenir l'cuyer de son vainqueur,
et Yoshitsune n'eut pas de serviteur plus fidle.




Le vase de Kompito


Le maire du village de Karazaki clbrait les noces de sa fille.
Fonctionnaires, propritaires et rentiers de l'endroit taient invits
au festin. Assis en rond sur les nattes, ils se passaient l'un 
l'autre, sans interruption, la traditionnelle tasse de sak. La
conversation allait bon train. Traits d'esprit et jeux de mots sortaient
tout ptillants de ces bonnes ttes de paysans excites par la prcieuse
liqueur.

Il y avait, parmi les convives, un brave et honnte vieillard, qui
s'appelait Goroymon. Il tait d'une temprance telle, que la seule
odeur du sak lui donnait mal au coeur. Il ne buvait donc pas. Or, on
s'ennuie beaucoup, quand on ne boit pas  un repas de noces. Le
vieillard s'ennuyait donc. Le matre de la maison s'en aperut. Il
appela aussitt une de ses servantes, et lui ordonna d'apporter le vase
de Kompito.

Je dois expliquer deux choses au lecteur, sans l'explication desquelles,
il aurait une certaine peine  comprendre ce rcit. La premire, c'est
qu'on appelle au Japon du nom gracieux de Kompito de petits bonbons en
sucre, blancs ou roses, comme nos drages de France; la seconde, c'est
que le vase de Kompito, que le matre de la maison se fit apporter par
sa servante, tait une petite jarre, dont le col assez troit, pouvait
donner passage  une main d'homme. Cela dit, je continue.

[Illustration: La servante apporta le vase de Kompito]

La servante apporte donc le vase de Kompito. Le matre de la maison le
prsente poliment au vieillard:

--Puisque vous ne buvez pas, lui dit-il, mangez donc sans faon quelques
Kompito. Cela vous distraira.

Le vieillard repousse cette offre, car, pour tre poli et faire bien les
choses, il faut d'abord refuser le superflu que prsente un matre de
maison, mme quand on prouve une terrible envie de l'accepter. Enfin,
cdant aux instances de ses voisins, il prend la jarre, la pose sur ses
genoux, y plonge la main et saisit quelques Kompito. Or, voil que la
main, qui est entre si facilement, ne peut plus ressortir. Elle demeure
l, prisonnire dans la jarre, et tous les efforts du bras au bout
duquel elle est fixe, sont impuissants  l'en retirer.

--Hol! qu'avez-vous donc? demande un des voisins, frapp de l'trange
expression qu'a prise tout  coup le visage de Goroymon.

--Oh! ce n'est rien, rpond ce dernier, cherchant  conserver son calme,
mais ennuy de voir que sa msaventure a des tmoins. J'ai seulement un
peu de difficult  retirer ma main de ce vase!

--C'est curieux! reprend l'autre. Attendez donc, je vais vous aider.

L-dessus, le voisin complaisant prend la jarre des deux mains, en
appuie fortement le fond contre sa poitrine, et la serrant solidement:

--Une, deux, trois, tirez! dit-il.

Le pauvre Goroymon tire bien tant qu'il peut: vains efforts! La main
rcalcitrante refuse toujours de sortir.

Les convives, tout d'abord intrigus et amuss de l'tranget et du
comique de la scne, ne peuvent retenir un immense clat de rire.

Le vieillard, lui, ne riait point. La honte et la douleur se lisaient
sur son visage.

--Ma main gonfle, dit-il tout  coup d'une voix tremblante.

[Illustration: Le voisin complaisant prend la jarre des deux mains]

Les convives commencent  s'inquiter. L'un parle d'envoyer  l'instant
chercher un mdecin. Un autre propose un rebouteur. Le matre d'cole du
village, qui, depuis un moment, contemplait sans rien dire le tableau,
se lve tout  coup, et d'un geste solennel imposant silence 
l'assemble, lui adresse, d'une voix magistrale, le petit discours
suivant:

--Pourquoi vous troubler ainsi, Messieurs? La chose n'en vaut vraiment
pas la peine. Vous n'tes pas sans avoir plus ou moins entendu raconter
l'histoire du fameux Shiba Onk! En deux mots, la voici: Shiba Onk,
encore enfant, s'amusait un jour sur le bord de la mer, avec plusieurs
de ses jeunes camarades. Il y avait, sur le rivage, une urne en terre de
dimensions normes. Que faisait l cette urne? L'histoire ne le dit pas.
Toujours est-il, Messieurs, que le plus jeune des enfants, s'tant
imprudemment assis sur le rebord du vase, se laissa choir dedans. Il y
tomba, en poussant un cri de terreur. Ses camarades effrays s'enfuirent
de toute la vitesse de leurs jambes. Shiba Onk ne bougea pas. Matre de
lui-mme, et gardant tout son calme, il reste prs de la victime. Il
rflchit longtemps au moyen de sauver son petit camarade. Bientt un
trait de lumire traverse son esprit. S'loignant de quelques pas, il
ramass une grosse pierre, la lance de toutes ses forces contre l'urne.
Celle-ci fut brise et le prisonnier en sortit sain et sauf.

Cette histoire, Messieurs, prsente,  mon avis, de frappantes analogies
avec la situation gnante du bon M. Goroymon. Il ne s'agit pas d'un
enfant prisonnier dans une urne, il est vrai! mais qu'importe? La main
est aussi ncessaire au corps de l'homme, que l'enfant est ncessaire 
la famille. Allons! je prends sur moi le rle de Shiba Onk. Mais ce
n'est pas avec une pierre du rivage, que je briserai le vase de
Kompito, c'est avec ceci, Messieurs!

Et il montra sa pipe, sa petite pipe  tuyau de bambou et  fourneau de
fer.

[Illustration: Le magister, d'un coup sec, fit voler en clats, le vase
de Kompito]

Tout le monde avait, en silence, cout l'loquent pdagogue. Le
vieillard, dont la main tait toujours prisonnire, et le voisin
complaisant, qui tenait la jarre, taient rests immobiles, dans la mme
position.

Le digne magister a fini de parler. Il s'avance solennel, tenant sa pipe
de la main droite, comme un ancien samura tenait leve son pe, quand
il allait couper le cou  quelque manant impoli. Il relve le bord de sa
manche, qui pourrait le gner dans cette opration dlicate. Puis,
jetant un regard circulaire sur les convives:

--Messieurs, dit-il d'une voix sacramentelle, cette jarre est un
ustensile de valeur. Mais elle est moins prcieuse que la main de ce
vieillard!

Il dit, et d'un coup sec, il fait voler en clats le vase de Kompito.
Les Kompito effrays se rpandent sur la natte, semblables  des
flocons de neige...

Un grand clat de rire part au mme instant de tous les coins de la
salle. La main du vieux Goroymon apparat aux yeux de tous, et l'on
comprend alors pourquoi tout  l'heure, elle refusait de sortir...

Elle tient encore fortement serrs une dizaine de Kompito, qui en
avaient augment le volume, et qu'elle n'avait pas song  lcher!




Les Rats au temple


Sur le penchant d'une colline, dressant dans l'air ses formes bizarres
et ses sculptures tranges, s'lve le temple de Couannon, la desse de
la piti. Les plerins s'y succdent en foule.

C'est un dfil de toutes les infortunes, qui passe incessamment devant
la statue de la desse, aux onze ttes et aux mille bras.

Elle a fort  faire,  couter ces multitudes de plaintes,  exaucer ces
innombrables demandes. Aussi, la bonne desse en prend-elle trs  son
aise; les misres des mortels ne troublent gure son auguste repos, et
ses oreilles de pierre restent parfaitement indiffrentes aux appels
dsesprs de la douleur.

Les bonzes qui desservent le temple sont plus sensibles qu'elle aux
pieux concours des foules; ce n'est pas sans plaisir qu'ils entendent
rsonner sur les dalles le bruit continuel des petits sous de cuivre.

Un plerin qui aurait, un certain soir, pass la nuit dans le temple,
et assist  une scne trange et mystrieuse. Il et vu surgir de tous
cts une multitude de petits tres  quatre pattes,  la queue longue
et cailleuse, aux poils noirtres ou cendrs.

Il les et vus se masser devant la statue de Couannon, joindre leurs
deux pattes de devant dans l'attitude de la prire, et se prosterner en
poussant des cris plaintifs  fendre l'me. C'tait une famille de rats.

[Illustration: Le chef de la famille s'avana lentement sur le front de
la troupe]

Le plus g d'entre eux, le chef de la famille, s'avana lentement sur
le front de la troupe; puis, aprs avoir fait les trois prostrations
d'usage, il formula  haute voix la prire suivante:

--O bonne et compatissante desse, vous que les hommes appellent la
desse de la piti, ayez piti de notre infortune et coutez nos
malheurs! Vous n'ignorez pas sans doute que, depuis un temps immmorial,
notre famille habite le vaste grenier d'un gros marchand de riz. Nous
avons toujours vcu l, heureux et tranquilles, engraissant tous les
jours, et nous multipliant  foison. Car, jusqu'ici aucun chat n'est
venu troubler notre existence.

Or, il y a quelques jours, pouss par je ne sais quel caprice, notre
propritaire s'est procur un chat de taille respectable et d'une
habilet extraordinaire. Cet ternel ennemi de notre race s'est mis 
nous livrer une chasse sans trve et sans merci. Un soir, c'est une de
nos jeunes filles, que nous aimions tendrement, qui disparat pour ne
plus revenir. Le lendemain, c'est une de nos femmes; puis vient le tour
d'un pre ou d'une mre, d'un oncle ou d'une tante, d'un cousin ou d'une
cousine. Chaque nuit est pour l'un ou l'autre d'entre nous fatale et
mortelle. Si les choses continuent de la sorte, nous sommes destins 
disparatre l'un aprs l'autre, et  nous teindre pour toujours.

Ne sachant plus comment faire, nous recourons  vous,  bonne et
charitable desse. De notre ennemi mortel, de ce chat sanguinaire,
desse dlivrez nous!

Telle fut la prire du chef. A peine eut-il fini, que tous les rats se
prosternant, se mirent  pousser des cris dchirants et  verser des
larmes abondantes.

Derrire la statue insensible, une grenouille tait cache. Elle avait
entendu la longue et plaintive prire. Sans se montrer, elle leva la
voix et rpondit:

--Mes chers amis, c'est de tout coeur, croyez-le bien, que je compatis 
vos chagrins et  vos malheurs. Le chat dont vous me parlez est, en
effet, pour vous un adversaire terrible. Mais, croyez-vous par hasard
que le chat soit votre unique ennemi? Ne vous en connaissez-vous point
d'autres?

[Illustration: Derrire la statue insensible, une grenouille tait
cache]

--Non! rpondirent les rats, croyant que cette voix qui leur parlait
tait la voix de la desse.

--Eh bien! continua la grenouille, toujours sans se montrer, c'est
malheureux pour vous! Non, mes amis, le chat n'est pas votre unique et
plus mortel ennemi. Vous en avez un autre, et c'est celui-l la cause
unique de tout le mal qui vous arrive!

--Quel est-il donc? bonne desse, rpondit le chef de la famille.
Jusqu'ici nous ne nous connaissions vraiment pas d'autre ennemi que le
chat!

--Cet ennemi dont je vous parle, plus subtil, plus terrible, n'est pas
loin de vous. Vous le portez avec vous-mme. Il vous accompagne partout
o vous allez, et voil votre malheur!

Ici les rats se regardrent. Il y eut dans la troupe des chuchotements 
voix basse. Ils ne comprirent pas ce que la desse voulait dire. Ils
attendirent donc qu'elle leur dvoilt le mystre. La grenouille,
toujours cache, continua:

--Eh bien! cet ennemi mortel, ce sont ces dents pointues comme une
vrille, que vous portez dans votre bouche. Ces dents vous dmangent sans
cesse. Elles ne s'arrtent pas de travailler. La nuit, quand l'homme
dort, couch dans ses oreillers, il vous entend ronger ou grignoter les
poutres de son toit ou les planches de son plafond. Ce bruit l'agace et
l'empche de dormir.

Le lendemain, quand il se lve, quelle n'est pas sa colre de voir un
des objets auquel il attachait du prix, rong par ces dents qui ne
savent rien pargner; tantt c'est un Kakemono qu'il destinait comme
cadeau  un ami; tantt c'est un des livres dont son fils se servait 
l'cole, ou une ceinture de soie que sa fille par mgarde avait laiss
traner dans un coin de la chambre. Un jour, c'est la porte du buffet
sur laquelle vos dents ont laiss des traces dsastreuses, ou la cloison
de papier dchire en plusieurs endroits. Un autre jour, c'est le beau
coussin que l'homme ne prsente qu'aux visiteurs de marque. Tout cela,
sans parler des dgts que vos dents font  la cuisine.

[Illustration: Les rats dmnagrent]

Voil pourquoi l'homme se fche; voil pourquoi votre propritaire,
ayant rsolu votre perte, s'est procur un chat.

Croyez-moi, mes amis, faites-vous arracher ces dents, qui sont cause de
tous vos malheurs. Alors, vous pourrez vivre tranquilles et vous
multiplier  loisir.

Quand la grenouille eut fini de parler, les rats se consultrent.
Fallait-il obir au conseil de la desse, et se faire arracher les
dents? La discussion fut longue. Le pour et le contre furent pess.

--Que ferons-nous donc sans nos dents? tel fut le cri qui partit de
toutes les bouches.

Finalement le vote eut lieu. Il n'y eut pour la suppression des dents
que la voix de quelques vieilles grand'mres dont les dents taient dj
tombes. La majorit se pronona en faveur de leur conservation. Comme
compensation  la chose, il fut rsolu qu'on dmnagerait le soir mme,
et qu'on irait ailleurs chercher une demeure plus sre.

Ce soir-l, en effet, les rats dmnagrent, emportant leurs effets et
leurs provisions. On ne les revit plus au temple. Et le marchand de riz
se flicita chaudement de s'tre procur un chat.




Les Fraises de dcembre


Il y avait une fois une veuve, qui s'appelait Faucon. Elle habitait,
avec ses deux filles, l'un des quartiers les plus pauvres de la petite
ville de Naga. La plus ge des deux enfants, qui rpondait au nom de
Chrysanthme, n'tait en ralit que sa belle-fille, ne de la premire
femme qu'avait eue son dfunt mari.

La veuve ne l'aimait point; elle se montrait pour elle une cruelle
martre. Toutes ses prfrences taient pour Rose, sa propre fille.

Faucon avait le tort, trs grave chez une mre,  cause des consquences
qu'il entrane, de gter une de ses enfants et de maltraiter l'autre.
Autant elle tmoignait  Rose une indulgence excessive, cdait au plus
petit et au plus ridicule de ses caprices, passait par dessus tous ses
dfauts, autant elle tait svre et brutale envers Chrysanthme, lui
refusant jusqu'aux choses ncessaires, et la maltraitant pour un rien. A
Rose, toutes les caresses, toutes les friandises, toutes les attentions
dlicates;  Chrysanthme, au contraire, toutes les vexations, toutes
les privations, toutes les rprimandes, et trs souvent les coups. La
premire possdait de beaux habits de soie, qu'elle changeait et ornait
au gr de ses caprices; la seconde tait vtue pauvrement, ses habits
taient d'toffe grossire, et elle ne pouvait y ajouter aucun ornement.
C'est elle qui faisait tout l'ouvrage de la maison, se levant de bonne
heure, travaillant toute la journe, et se couchant trs tard, tandis
que sa soeur faisait la grasse matine, s'amusait tout le jour et se
couchait ds qu'elle avait sommeil.

[Illustration: Chrysanthme faisait tout l'ouvrage de la maison]

Rose, tant une enfant gte, avait un mauvais caractre, elle tait
orgueilleuse et mchante. Chrysanthme, au contraire, tait bonne comme
un ange et douce comme un agneau. Elle cherchait  ne point porter envie
 sa soeur, acceptait sans se plaindre toutes les rprimandes, injustes
pour la plupart, qui ne cessaient de pleuvoir sur elle, ne se fchant
jamais et faisant sans murmurer tout le travail qu'on lui ordonnait de
faire.

On tait au milieu du mois de dcembre.

La neige tombait  flocons. La campagne tait toute blanche et il
faisait bien froid.

Tandis que Rose se chauffait, assise sur la natte, les deux mains
appuyes sur les bords du brasero, Chrysanthme tait  la cuisine,
nettoyant la vaisselle avec ses petites mains geles.

Cdant  une brusque fantaisie, Rose appelle sa mre:

--Maman, lui dit-elle, je voudrais bien manger des fraises!

--Des fraises, ma chrie? lui rpond amoureusement sa mre, mais tu sais
bien qu'il n'y en a plus! La saison en est passe. Veux-tu que je
t'achte des oranges?

--Non, maman, je ne veux pas d'oranges. Ce sont des fraises que je veux!

Et elle se met  pleurer. Une mre raisonnable lui aurait dit alors:

--Que signifient tous ces caprices? Tu vas te taire  l'instant, ou
sinon je te donne le fouet.

Mais Faucon n'tait pas une mre raisonnable, habitue  cder  toutes
les fantaisies de son enfant elle lui rpond, en caressant ses cheveux:

--Allons! ma mignonne, ne pleure pas, je vais voir s'il y a moyen de te
procurer des fraises.

Elle appelle Chrysanthme qui travaillait  la cuisine. Celle-ci accourt
aussitt.

--coute, petite paresseuse, dit la martre d'un ton rogue, ta soeur Rose
dsire manger des fraises. Va-t'en dans la campagne. Il en reste
peut-tre encore... tche d'en trouver et d'en rapporter quelques-unes.

--Mais, ma mre, se hasarde timidement  dire la fillette, il ne doit
plus y en avoir. Et puis, il fait bien froid et la neige...

Elle n'avait pas fini de parler qu'une main s'appliquait avec force sur
chacune de ses joues:

--Tiens, voil pour t'apprendre  ne point murmurer et  obir, quand on
te commande... M'as-tu comprise, mchante enfant? Tu vas aller  la
campagne, et de toute faon, il faut que tu t'arranges pour rapporter
des fraises. Ta soeur Rose en dsire. Allons! dpche-toi...

Chrysanthme, dans son coeur, pensa que sa mre tait bien cruelle de
l'obliger  aller, en plein mois de dcembre et avec une pareille neige,
chercher des fraises dans la campagne. Mais elle ne savait pas se
plaindre ni dsobir.

Elle prit donc un panier, et toute triste sortit de la ville. Elle
marcha longtemps. La neige tombait toujours, et il faisait bien froid.
Ses petits pieds sans chaussures eurent beaucoup  souffrir...

[Illustration: Chrysanthme prit un panier, et toute triste, sortit de
la ville]

Elle avait beau marcher, il n'y avait pas de fraises. Aussi loin que sa
vue s'tendait, elle n'apercevait dans la campagne que le blanc manteau
de neige qui couvrait le sol, et les arbres qui en sortaient pleurant
des larmes blanches. Chrysanthme fatigue songea  retourner  la
maison. Mais elle entrevit alors la rception qui l'attendait si elle
rentrait les mains vides. Elle savait qu'elle serait battue. Alors,
toute triste et toute rveuse, elle s'assit sur le bord d'une pierre,
aprs avoir, de sa manche, secou la neige qui la recouvrait; et ne
sachant plus que faire, elle se mit  pleurer.

Chrysanthme pleurait, la tte dans les mains... Soudain elle se sent
frapper lgrement sur l'paule. Elle lve la tte et aperoit une femme
trs vieille, trs vieille, dont le corps courb en deux s'appuyait sur
un bton.

--Pourquoi pleures-tu, mon enfant? lui dit celle-ci avec une grande
bont dans la voix. Chrysanthme lui raconte le motif de son chagrin et
de ses larmes.

--Eh bien, ne pleure plus, reprend la vieille femme, viens, je vais te
mener  un endroit o tu trouveras en grande quantit de bonnes fraises
bien mres. Chrysanthme, toute joyeuse, se lve, essuie ses larmes et
se laissant prendre la main, s'en va o la conduit la bonne et
compatissante vieille. Elles arrivent ainsi  la lisire du bois. Alors
elles s'arrtent. La vieille femme frappe deux fois ses mains l'une
contre l'autre. A cet appel, un homme qui parat avoir trente ans
environ sort du bois et s'approche. La vieille se tournant vers
Chrysanthme.

--Ma fille, lui dit-elle, il faut que tout d'abord je te dise qui nous
sommes. Je m'appelle Fuyunomikoto, je suis la desse de l'hiver. Ce
jeune homme est mon fils. Il est le dieu de l't et s'appelle
Natsunomikoto. Puis, s'adressant  ce dernier:

--Mon fils, voici une brave enfant qui cherche des fraises, fais qu'elle
en trouve et en emplisse son panier.

Le dieu de l't s'incline alors profondment devant sa mre en signe de
la plus humble soumission. Puis, joignant les mains et levant les yeux
au ciel, il prononce quelques paroles mystrieuses.

Au mme instant,  prodige! la nature se transforme. La neige disparat;
la campagne se couvre d'herbes verdoyantes, les arbres se chargent de
fruits, une douce chaleur succde au froid de tout  l'heure: la terre a
pris l'apparence qu'elle a au mois de juin. On voit en quantit de
belles fraises bien mres rpandues parmi les fleurs.

Chrysanthme cueille les fraises et ne met pas longtemps  remplir son
panier, tellement elles sont abondantes. Quand le panier est bien plein,
la fillette veut remercier ses illustres bienfaiteurs. Mais elle ne les
voit plus. Et voil que les herbes, les fleurs et les fruits ont disparu
 leur tour; la neige couvre de nouveau le sol et les branches des
arbres; la nature a repris son apparence de tout  l'heure.

Chrysanthme se demande d'abord si elle n'a pas fait un rve. Puis,
voyant son panier rempli jusqu'au bord de belles fraises rouges, elle
comprend que le ciel est venu  son aide, a eu piti de son chagrin et
de ses larmes. Et, dbordante de joie, elle rentre  la maison...

Faucon et Rose furent vivement surprises de voir les belles fraises que
Chrysanthme apporta. Mais, il n'y eut pour la pauvre fillette ni
remerciement, ni rcompense. Elle reut l'ordre de retourner  la
cuisine continuer son travail interrompu. Pendant ce temps, la mre et
la fille mangrent toutes les fraises que Rose trouva excellentes.

Quand elles eurent tout mang, Rose dit  sa mre:

--Maman, il doit y en avoir encore  la lisire du bois. Je veux y
aller, pour en cueillir moi-mme.

--Il fait bien froid, ma chrie! Tu pourrais t'enrhumer. Il vaut mieux
ne pas sortir aujourd'hui. Aprs dner, j'enverrai ta soeur en ramasser
encore.

--Non, maman, je veux y aller moi-mme, rpta l'entte jeune fille.

La mre devait cder, elle cda...

Faucon et Rose mettent leurs plus chauds habits, prennent chacune un
panier et sortent, sans mme prvenir Chrysanthme de leur dpart. Elles
se dirigent vers la lisire du bois. Elles marchent longtemps. Mais il
n'y avait plus de fraises. Elles voulurent rentrer et ne retrouvrent
plus leur chemin. Chrysanthme attendit jusqu'au soir leur retour. Puis,
comme elles ne revenaient pas:

--Elles seront peut-tre alles  la lisire du bois! se dit-elle.

Et, toute tremblante, elle sortit et alla  leur rencontre. Quelle ne
fut pas sa surprise et sa douleur de les trouver toutes les deux
tendues cte  cte dans la neige!... Faucon et Rose avaient perdu leur
chemin et taient mortes de froid.

[Illustration: Faucon et Rose taient mortes de froid]

Les enfants sages sont toujours rcompenss, les mres mchantes et les
enfants gts sont toujours punis.




Le Moineau sans langue


Au village de Nagatani, vivaient autrefois, dans deux maisons voisines,
un brave homme de vieux et une mchante vieille. Le premier s'appelait
Nasakji, la seconde Arababa. Le vieux aimait beaucoup les oiseaux. Il
avait surtout pour les moineaux une prfrence marque. Un jour, il en
dnicha un tout petit, le prit chez lui, l'apprivoisa, le nomma Bidori,
et le soigna comme son fils. Or, coutez ce qui arriva.

Un matin, le bon vieux tait all  la montagne, pour ramasser du menu
bois. Pendant l'absence de son matre, le petit Bidori commit un mfait,
bien excusable  son ge. Il alla becqueter de l'amidon que la vieille
voisine avait dpos sur le devant de sa porte, et qu'elle destinait 
la lessive. Arababa furieuse s'empara du moineau et, pour le punir, lui
coupa la langue. L'oiseau, souffrant horriblement et fort ennuy d'tre
devenu muet, ne voulut plus rester au village. Il se sauva, et alla
retrouver sa mre, qui le reut avec joie et se mit  le soigner.

Nasakji revient de la montagne; il ne retrouve plus son cher Bidori.
tonn, il va prendre des informations chez la mchante voisine, qui lui
raconte, avec un mauvais sourire, ce qui s'est pass.

[Illustration: Arababa s'empara du moineau et lui coupa la langue]

Nasakji est devenu tout triste. La maison lui parat bien vide 
prsent. La solitude lui pse. Un jour, il n'y tient plus. Il part  la
recherche du moineau:

--Bidori, o es-tu? O es-tu, Bidori? crie-t-il le long des routes et
des sentiers.

Tout  coup, il entend un cri au-dessus de sa tte. Il lve les yeux et
aperoit un moineau dj g, perch sur une branche d'arbre.

--N'tes-vous pas Monsieur Nasakji?

--Parfaitement, c'est moi. Et toi, qui es-tu?

--Moi? je suis la mre de Bidori.

--Pas possible? Et moi qui le cherche partout! O est-il maintenant, mon
petit moineau sans langue?

--Il est  la maison. Si vous voulez le voir, je vais vous y conduire,
suivez-moi!

[Illustration: Nasakji leva les yeux et aperut un moineau perch sur
une branche]

Et l'oiseau prend son vol. Le vieillard, tout heureux  la pense de
retrouver son ami, court plutt qu'il ne marche  sa suite. Il arrive
ainsi  la demeure de l'oiseau.

C'est une grotte profonde, creuse dans le rocher. Un grand nombre de
petits moineaux accourent en volant au devant du visiteur, et le saluent
avec les signes de la plus grande joie. On le conduit  la pice
principale, o il retrouve Bidori. Celui-ci, plein de joie  la vue de
son matre, vole sur ses paules et, par mille caresses, lui tmoigne
son affection.

--Eh bien, lui dit le vieillard, veux-tu retourner avec moi! Je suis
venu te chercher. Je m'ennuie depuis que tu n'es plus  la maison.

Bidori, n'ayant plus de langue, ne pouvait pas rpondre. Sa mre
rpondit pour lui:

--Non, dit-elle, je ne veux pas que mon enfant retourne au village. La
mchante vieille finirait par le tuer. Il restera ici, avec sa mre.

Ensuite, on fit asseoir Nasakji sur un moelleux coussin; on lui servit
le th, puis on lui donna du poisson  manger et du sak  boire.

Quand il eut fini de manger, il voulut prendre cong de ses htes. On
essaya de le retenir, mais il prtexta qu'il avait des affaires
pressantes. Alors la mre de Bidori tira de son coffre deux botes en
laque, une grande et une petite. Les prsentant au vieillard, elle lui
dit:

--Veuillez emporter une de ces deux botes, comme marque de ma
reconnaissance pour l'affection que vous avez porte  mon fils.
Choisissez celle qui vous conviendra le mieux.

Nasakji, qui n'avait pas d'avarice, choisit la plus petite, disant
qu'tant la moins lourde, elle tait plus facile  porter. Puis il dit
au revoir  Bidori,  sa mre et  tous les petits moineaux. On
l'accompagna  la porte, o l'on se fit les saluts d'usage, et ils se
sparrent.

De retour chez lui, le vieillard ouvre la bote. Quelle n'est pas sa
surprise! Elle est pleine de diamants et de pierres prcieuses. Tout
joyeux de cette fortune qui lui arrive, il va de ce pas  la ville, vend
tous ses trsors  un bijoutier, en retire une somme considrable. Avec
cette somme, il s'achte un vaste champ, se fait construire une belle
maison, et commence  mener une vie trs heureuse.

La vieille Arababa, ayant appris comment son voisin tait tout d'un coup
devenu si riche, prouva un violent dsir de le devenir  son tour, par
le mme moyen. Elle s'informa donc avec prcision de l'endroit o
habitait ce moineau, qui faisait  ses visiteurs des cadeaux si
splendides. Elle rsolut d'aller le voir, pensant bien qu' elle aussi,
il donnerait une bote.

Lorsqu'elle arriva  la grotte, les moineaux reconnurent tout de suite
que c'tait la mchante vieille qui avait coup la langue  Bidori. Ils
cachrent tout d'abord ce qu'ils pensaient au fond du coeur. On la reut
fort poliment et on lui offrit  manger.

Puis, la mre tira de son coffre deux botes en laque, une grande et une
petite, et pria la vieille d'en emporter une  son choix.

Arababa, qui n'tait venue que dans cette intention, ne se sentit pas
d'aise  la vue des deux botes. Pensant que la plus grande contenait
beaucoup plus de trsors que l'autre, elle n'hsita pas une seconde,
elle choisit la plus grande et quitta la grotte.

Vite, Arababa retourne chez elle, allgre et contente. En chemin, elle
fait de magnifiques projets d'avenir. Elle ira habiter la ville, portera
de beaux habits de soie, offrira de grands dners aux dames du monde, se
promnera en voiture... Toute pleine de ces ides, elle arrive chez
elle, ferme bien la porte, pour qu'aucun oeil indiscret n'aperoive les
trsors qu'elle porte, et vite entr'ouvre la bote.

[Illustration: Une multitude de dmons s'chapprent de la bote]

Aussitt voil que de la bote mystrieuse s'chappent en poussant des
cris aigus, une multitude de dmons. Ils se prcipitent sur la vieille,
ple et muette d'pouvante. Ils s'emparent de tout ce qui leur tombe
sous la main. L'un saisit un couteau de cuisine et coupe d'un seul coup
la langue d'Arababa. Un autre prend des tisons ardents et les lui
enfonce dans les yeux. Un troisime s'empare d'une corde et lui en
applique de violents coups. Enfin un quatrime saisit une massue et
assomme la vieille qui ne tarde pas  expirer au milieu d'indicibles
souffrances.

Morale: quand un moineau gracieux vous offrira deux botes, prenez
toujours la plus petite.




Les deux loupes


Il tait une fois un bcheron, du nom de Kikorisuk. Il portait  la
joue droite une norme loupe. Cette infirmit l'affligeait beaucoup;
car, chaque fois qu'on le voyait passer, les voisins riaient... surtout
les jeunes.

[Illustration: Le bcheron avait  la joue droite une norme loupe]

Un soir, il achevait de couper du bois dans la fort. Tout  coup, un
violent orage clata, accompagn de fulgurants clairs et de sourds
grondements de tonnerre. Le bcheron se rfugia dans un tronc d'arbre et
attendit. Vers minuit, les nuages se dissiprent, le ciel s'ouvrit et
laissa passer les toiles. Kikorisuk se disposa  partir.

[Illustration: Une ronde folle s'organise]

Subitement un bruit trange l'arrte. C'est comme un mlange confus de
voix et de cris qui n'ont rien d'humain. Cela approche, grossit. Le
bcheron a peur: il se blottit dans sa cachette. Bientt, il voit
dboucher d'un sentier une multitude d'tres fantastiques. Chacun a une
tte d'animal; tous ont un corps d'homme, avec des pieds de chvre et
une queue de singe. Ils se massent justement devant l'arbre dans le
tronc duquel le bcheron est cach. Ils dposent leurs lanternes et leur
panier, s'assoient sur l'herbe, et commencent un repas.

Kikorisuk comprend que ce sont les lutins, les lutins des bois... Il
tremble de tous ses membres, et retient sa respiration. Quand ils ont
fini de manger et de boire, ils se lvent. Les musiciens prennent leurs
instruments; shamisen, koto, fltes, tambours et tam-tams se mettent 
l'unisson. Puis une ronde folle s'organise. La danse est d'abord calme
et lente. Mais la musique acclre ses notes et les danseurs s'animent.
Bientt, c'est un vacarme cadenc, des cris perants, des chants
sauvages.

Le bcheron s'est calm peu  peu. Cette danse et cette musique
l'intressent: car il aime beaucoup la musique et la danse.
Instinctivement il bat la mesure de la tte et des mains. Enfin, n'y
tenant plus, emport par le rythme, il sort de sa cachette, se jette au
milieu des lutins, et se met  danser avec eux.

Ceux-ci, tout surpris, s'arrtent et le regardent. Lui, danse toujours,
et il danse trs bien, presqu'aussi bien qu'eux. Les lutins merveills
applaudissent; puis, quand il s'est arrt, ils le flicitent
chaudement, le font asseoir au milieu d'eux et lui servent  manger et 
boire. Jamais il n'avait de sa vie fait un aussi bon repas.

Sur ces entrefaites, l'aurore entr'ouvrit doucement ses portes, et du
fond de l'Orient se prcipita une douce et ple lumire. Les lutins se
disposrent  partir, car les lutins n'aiment pas la lumire. Le chef de
la troupe s'approcha du bcheron et lui dit:

--Tu danses admirablement bien. Tu nous as grandement amuss. Il faudra
revenir. Reviens le mois prochain, au soir du sanglier. Comme gage de ta
promesse, j'emporte ceci.

Et, d'un coup de main habile, si habile que le bcheron ne sentit rien,
il lui enleva l'norme loupe qu'il portait  la joue droite et la mit
dans sa poche. Quand ils furent partis, Kikorisuk se demanda d'abord
s'il n'avait pas fait un rve. Il se passa la main sur la joue droite et
s'assura que la loupe n'y tait plus. Alors, fou de bonheur, il courut 
son village, pour vite raconter la chose  sa chre femme.

Au village, ce fut un vnement. On parla partout de l'aventure. Les
amis du bcheron vinrent le fliciter.

Or, dans le village voisin, habitait un menuisier qui portait, lui, une
grosse loupe  la joue gauche. Ayant entendu raconter l'histoire de
Kikorisuk et appris comment ce dernier avait t dbarrass de sa
loupe, il rsolut d'essayer  son tour du mme moyen. Il alla donc
trouver le bcheron, s'informa exactement du soir et de l'endroit o les
lutins se runissaient, et au jour dit, se rendit seul  la fort. Le
menuisier, cach dans le tronc d'arbre, attend avec anxit l'arrive
des lutins. Ceux-ci arrivent, en effet, se mettent  table, puis
commencent  danser. Tout  coup le chef de la troupe s'crie  haute
voix:

--Le bcheron de l'autre jour n'est-il pas encore arriv?

[Illustration: Le pauvre menuisier revint tout triste  son village]

--Me voil! rpond le menuisier en se jetant au milieu des lutins.
Ceux-ci tout heureux lui font de profonds saluts, et l'invitent 
danser. Malheureusement le menuisier n'avait jamais appris la danse. Il
essaye, mais il danse trs mal. Les lutins murmurent. Puis le chef
l'arrtant, lui dit d'une voix svre:

--Tu ne danses pas bien aujourd'hui. Je ne veux plus que tu reviennes.
Je te rends ton gage.

Et, ce disant, il applique sur la joue droite du malheureux menuisier
l'norme loupe que, le mois dernier, il avait prise au bcheron.

Et voil comment le pauvre menuisier revint tout triste  son village,
portant deux loupes au lieu d'une, une loupe  chaque joue.

Morale: si vous ne savez pas danser, n'allez jamais dans la fort, le
soir o les lutins se runissent.




Une ruse de Jiro


Jiro a quatorze ans. C'est un garon  la mine veille, aux yeux d'un
noir d'bne, ptillants de vivacit et d'intelligence. Il n'a jamais
connu son pre. Celui-ci est parti pour l'autre monde, quelques jours
aprs la naissance de son fils. La mre de Jiro vient de mourir  son
tour, emporte par une fluxion de poitrine. Le voil donc orphelin. Pour
fortune, il lui reste une paire de vieux fauteuils hors d'usage, une
petite table, quelques livres d'cole, une demi-douzaine de tasses 
riz, les habits, plusieurs fois rapics, dont il est en ce moment
couvert. Et c'est tout.

Tout le reste, c'est--dire tout ce qui avait une certaine valeur, a t
saisi, quelques heures aprs la mort de la mre, par des cranciers
impitoyables. Car la mre avait des dettes, et naturellement ne les
avait pas payes.

Comme parents, Jiro possde une tante dj ge. Elle en est  son
huitime mari, nourrit six enfants et ne dsire pas en augmenter la
collection. Il a aussi une soeur ane. Celle-ci a pous en secondes
noces un employ de la Banque, lequel a fil en Chine, emmenant sa femme
et une partie de la caisse. Enfin, il reste un oncle, gros marchand de
riz, qui n'a pas d'enfants. C'est lui qui adopte l'orphelin. Jiro
s'installe donc dans la maison de son oncle, et continue  vivre et 
s'amuser.

[Illustration: Jiro tait orphelin]

Un jour, il lui vient une vague ide de se faire une petite fortune, de
reprendre son indpendance et d'chapper  la trop vigilante tutelle de
son oncle. L'ide, d'abord vague, s'claircit, s'affermit, se dveloppe.
Mille projets se succdent, mais  peine chafauds, ils croulent, parce
qu'ils n'ont pas de base.

Un capital! Un petit capital! Que faire si l'on n'a mme pas un petit
capital?

--Ah! si j'avais seulement quelques sous pour commencer! se dit et se
rpte Jiro  chaque projet qui survient.

Puis, tout naturellement, la question se pose:

--Comment faire?

Un jour, une ide subite traverse son esprit et l'illumine comme un
clair. Dans le mme village que lui, habite un brave vieillard du nom
de Bacaymon. Ce vieillard est l'honntet mme, et de plus, c'est un
fervent bouddhiste. Il croit  la mtempsychose. L-dessus ses opinions
sont on ne peut plus arrtes. Aussi, ne se hasarde-t-il jamais  manger
de la chair d'un animal quelconque, voire mme du poisson. Il craindrait
d'engloutir par le fait l'me de quelqu'un de ses anctres. Il se laisse
volontiers dvorer par les insectes, il se ferait un crime de les
craser, de peur d'craser en eux quelque vieille connaissance. Les rats
ont beau jeu dans sa maison. Les tuer serait commettre un assassinat.
Qui sait si dans le corps de ces petits rongeurs, ne loge pas l'me de
quelque ancien grand homme?

Le brave Bacaymon possde une truie qu'il nourrit et engraisse avec le
plus profond respect et la plus grande affection, persuad que sous son
paisse enveloppe se cache l'me de quelque ancien monarque.

Or Jiro connat tout cela. Il connat le coeur honnte et pieux du brave
vieillard et ses ides arrtes sur la mtempsychose. Un jour, il vient
le trouver. Il a pris une figure de circonstance, grave et mlancolique.

--Bonjour, Monsieur Bacaymon, le temps est beau aujourd'hui.

--Ah! c'est toi, Jiro! En effet, il fait un temps superbe. Et comment
vas-tu?

--Merci, je vais bien. A propos, est-ce que vous auriez par hasard une
truie chez vous?

--Mais oui, j'en ai une! Et aprs?

--Ah! mais, c'est donc vrai!

Et voil que la figure du jeune espigle s'illumine tout  coup d'un
rayonnement de joie intense. Le brave vieillard, tout surpris s'crie:

--Pourquoi donc cette joie, Jiro? Qu'est-ce que cela peut te faire, que
j'aie une truie chez moi?

--Ah! Monsieur, si vous saviez!... Mais y aurait-il de l'indiscrtion 
vous demander de me la laisser voir un tout petit instant?

--Rien de plus facile, mon ami. Viens!

Et Bacaymon intrigu conduit Jiro dans la cour o l'norme truie se
vautre dans la fange en grognant. A peine Jiro l'a-t-il aperue que, se
prcipitant vers elle, il la saisit, l'treint, l'embrasse, avec toutes
les marques d'un amour passionn. Le vieillard stupfait contemple cette
scne; puis, pressentant un mystre, il rappelle l'enfant:

--Jiro, lui dit-il, quel est le motif de cette trange conduite? Tu dois
avoir des raisons secrtes d'aimer ainsi cet animal. Explique-moi cela,
raconte-moi tout!

--Monsieur, rpond Jiro, le visage baign de larmes, cette truie est ma
mre!

[Illustration: Jiro saisit la truie et l'embrasse avec toutes les
marques d'un amour passionn]

--Ta mre? Comment cela?

--Voici. La nuit dernire, tandis que je dormais profondment, quelqu'un
m'a frapp sur le front. Rveill en sursaut, j'aperois ma mre, ma
pauvre bonne mre qui est morte il y a trois mois. Elle avait une figure
bien triste et ses yeux taient humects de larmes:

--Mon fils, m'a-t-elle dit, je vais te confier un secret. J'ai pch
dans ma vie, et en punition de mes fautes, j'ai t condamne  vivre
trente ans dans le corps d'une bte. Pour le moment j'habite le corps de
la truie que possde Bacaymon. S'il te reste pour moi un peu de pit
filiale, viens me voir de temps  autre, me consoler et me distraire.

[Illustration: Jiro se rendit chez un boucher]

Elle dit et disparut aussitt. Voil pourquoi je suis venu, Monsieur, et
mon seul dsir est que vous m'autorisiez  venir de temps  autre. Ah!
si vous saviez comme je l'aimais, ma pauvre mre!

Et les larmes recommencent  couler, Jiro retourne vers la truie, et de
nouveau l'embrasse en lui rptant:

--Ma mre! oh! ma mre!

Le vieux Bacaymon se sent remu jusqu'au fond de l'me. Aprs avoir
rflchi quelques secondes:

--Jiro, dit-il  l'enfant, j'admire ta pit filiale. Je suis mu des
sentiments qu'elle t'inspire. Eh bien! coute: puisque cette truie
renferme l'me de ta mre, prends-la, je te la donne. Emmne-la chez toi
et soigne-la bien!

Jiro, qui s'attendait  la chose, simule la surprise, tombe aux pieds du
vieillard et, la parole entrecoupe de sanglots, le regard rayonnant de
joie, il le remercie de son extrme bont. Puis, se retournant vers
l'animal:

--Allons, ma mre, lui dit-il, venez avec moi. Nous allons comme
autrefois vivre cte  cte, et je vous soignerai bien.

Puis, entranant la truie, il sort de la maison, et de ce pas se rend
chez le boucher, lui vend la bte, en obtient une petite somme, et riant
jusqu'aux larmes:

--Bien jou, se dit-il, et maintenant que j'ai le capital,  moi la
fortune,  moi l'avenir!

----

FIN





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electronic work or group of works on different terms than are set
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both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
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property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
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Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
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LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
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DAMAGE.

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promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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