The Project Gutenberg EBook of Le Gnral Dourakine, by Comtesse de Sgur

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Title: Le Gnral Dourakine

Author: Comtesse de Sgur

Release Date: July 21, 2004 [EBook #12979]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE GNRAL DOURAKINE ***




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La Comtesse de Sgur

LE GENERAL DOURAKINE



A ma petite-fille
JEANNE DE PITRAY

Ma chre petite Jeanne, je t'offre mon dixime ouvrage, parce que tu es
ma dixime petite-fille, ce qui ne veut pas dire que tu n'aies que la
dixime place dans mon coeur. Vous y tes tous au premier rang, par
la raison que vous tes tous de bons et aimables enfants. Tes frres
Jacques et Paul m'ont servi de modles dans l'Auberge de l'Ange-gardien,
pour Jacques et Paul Drigny. Leur position est diffrente, mais leurs
qualits sont les mmes. Quand tu seras plus grande, tu me serviras
peut-tre de modle  ton tour, pour un nouveau livre, o tu trouveras
une bonne et aimable petite Jeanne.

Ta grand'mre,

COMTESSE DE SGUR,
ne Rostopchine.


I

DE LOUMIGNY A GROMILINE

Le gnral Dourakine s'tait mis en route pour la Russie, accompagn,
comme on l'a vu dans l'Auberge de l'Ange-gardien, par Drigny, sa femme
et ses enfants, Jacques et Paul. Aprs les premiers instants de chagrin
caus par la sparation d'avec Elfy et Moutier, les visages s'taient
drids, la gaiet tait revenue, et Mme Drigny, que le gnral avait
place dans sa berline avec les enfants, se laissait aller  son humeur
gaie et rieuse. Le gnral, tout en regrettant ses jeunes amis, dont il
avait t le gnreux bienfaiteur, tait enchant de changer de place,
d'habitudes et de pays. Il n'tait plus prisonnier, il retournait en
Russie, dans sa patrie; il emmenait une famille aimable et charmante qui
tenait de lui tout son bonheur, et dans sa satisfaction il se prtait 
la gaiet des enfants et de leur mre adoptive. On s'arrta peu de
jours  Paris; pas du tout en Allemagne; une semaine seulement 
Saint-Ptersbourg, dont l'aspect majestueux, rgulier et svre ne plut
 aucun des compagnons de route du vieux gnral; deux jours  Moscou,
qui excita leur curiosit et leur admiration. Ils auraient bien voulu
y rester, mais le gnral tait impatient d'arriver avant les grands
froids dans sa terre de Gromiline, prs de Smolensk, et, faute de chemin
de fer, ils se mirent dans la berline commode et spacieuse que le
gnral avait amene depuis Loumigny, prs de Domfront. Drigny avait
pris soin de garnir les nombreuses poches de la voiture et du sige de
provisions et de vins de toute sorte, qui entretenaient le bonne humeur
du gnral. Ds que Mme Drigny ou Jacques voyaient son front se
plisser, sa bouche se contracter, son teint se colorer, ils proposaient
un petit repas pour faire attendre ceux plus complets de l'auberge. Ce
moyen innocent ne manquait pas son effet; mais les colres devenaient
plus frquentes; l'ennui gagnait le gnral; on s'tait mis en route 
six heures du matin; il tait cinq heures du soir; on devait dner et
coucher  Gjatsk, qui se trouvait  moiti chemin de Gromiline, et l'on
ne devait y arriver qu'entre sept et huit heures du soir.

Mme Drigny avait essay de l'gayer, mais cette fois, elle avait
chou. Jacques avait fait sur la Russie quelques rflexions qui
devaient tre agrables au gnral, mais son front restait pliss, son
regard tait ennuy et mcontent; enfin ses yeux se fermrent, et il
s'endormit,  la grande satisfaction de ses compagnons de route.

Les heures s'coulaient lentement pour eux; le gnral Dourakine
sommeillait toujours. Mme Drigny se tenait prs de lui dans une
immobilit complte. En face taient Jacques et Paul, qui ne dormaient
pas et qui s'ennuyaient. Paul billait; Jacques touffait avec sa main
le bruit des billements de son frre. Mme Drigny souriait et leur
faisait des chut  voix basse. Paul voulut parler; les chut de Mme
Drigny et les efforts de Jacques, entremls de rires comprims,
devinrent si frquents et si prononcs que le gnral s'veilla.

Quoi? qu'est-ce? dit-il. Pourquoi empche-t-on cet enfant de parler?
Pourquoi l'empche-t-on de remuer?

Madame Drigny: Vous dormiez, gnral; j'avais peur qu'il ne vous
veillt.

Le gnral: Et quand je me serais veill, quel mal aurais-je ressenti?
On me prend donc pour un tigre, pour un ogre? J'ai beau me faire doux
comme un agneau, vous tes tous frmissants et tremblants. Craindre
quoi? Suis-je un monstre, un diable?

Mme Drigny regarda en souriant le gnral, dont les yeux brillaient
d'une colre mal contenue:

Madame Drigny: Mon bon gnral, il est bien juste que nous vous
tourmentions le moins possible, que nous respections votre sommeil.

Le gnral: Laissez donc! je ne veux pas de tout cela, moi. Jacques,
pourquoi empchais-tu ton frre de parler?

Jacques: Gnral, parce que j'avais peur que vous ne vous missiez en
colre. Paul est petit, il a peur quand vous vous fchez; il oublie
alors que vous tes bon; et, comme en voiture il ne peut pas se sauver
ou se cacher, il me fait trop piti.

Le gnral devenait fort rouge; ses veines se gonflaient, ses yeux
brillaient; Mme Drigny s'attendait  une explosion terrible, lorsque
Paul, qui le regardait avec inquitude, lui dit en joignant les mains:

Monsieur le gnral, je vous en prie, ne soyez pas rouge, ne mettez
pas de flammes dans vos yeux: a fait si peur! C'est que c'est trs
dangereux, un homme en colre: il crie, il bat, il jure. Vous vous
rappelez quand vous avez tant battu Torchonnet? Aprs, vous tiez bien
honteux. Voulez-vous qu'on vous donne quelque chose pour vous amuser?
Une tranche de jambon, ou un pt, ou du malaga? Papa en a plein les
poches du sige.

A mesure que Paul parlait, le gnral redevenait calme; il finit par
sourire et mme par rire de bon coeur. Il prit Paul, l'embrassa, lui
passa amicalement la main sur la tte. Pauvre petit! c'est qu'il a
raison. Oui, mon ami, tu dis vrai; je ne veux plus me mettre en colre:
c'est trop vilain.

--Que je suis content! s'cria Paul. Est-ce pour tout de bon ce que
vous dites? Il ne faudra donc plus avoir peur de vous! On pourra rire,
causer, remuer les jambes?

Le gnral: Oui, mon garon; mais quand tu m'ennuieras trop, tu iras
sur le sige avec ton papa.

Paul: Merci, gnral; c'est trs bon  vous de dire cela. Je n'ai plus
peur du tout.

Le gnral: Nous voil tous contents alors. Seulement, ce qui m'ennuie,
c'est que nous allions si doucement.

--H! Drigny, mon ami, faites donc marcher ces izvochtchiks; nous
avanons comme des tortues.

Drigny: Mon gnral, je le dis bien; mais ils ne me comprennent pas.

Le gnral: Sac  papier! ces drles-l! Dites-leur dourak, skatina,
skare!

Drigny rpta avec force les paroles russes du gnral; le cocher le
regarda avec surprise, leva son chapeau, et fouetta ses chevaux, qui
partirent au grand galop. Skare! Skare! rptait Drigny quand les
chevaux ralentissaient leur trot.

Le gnral se frottait les mains et riait. Avec la bonne humeur revint
l'apptit, et Drigny passa  Jacques, par la glace baisse, des
tranches de pt, de jambon, des membres de volailles, des gteaux, des
fruits, une bouteille de bordeaux: un vritable repas.

Merci, mon ami, dit le gnral en recevant les provisions; vous n'avez
rien oubli. Ce petit hors-d'oeuvre nous fera attendre le dner.
Drigny, qui comprenait le malaise de sa femme et de ses enfants, pressa
si bien le cocher et le postillon, qu'on arriva  Gjatsk  sept heures.
L'auberge tait mauvaise: des canaps troits et durs en guise de lits,
deux chambres pour les cinq voyageurs, un dner mdiocre, des chandelles
pour tout clairage. Le gnral allait et venait, les mains derrire
lui; il soufflait, il lanait des regards terribles. Drigny ne lui
parlait pas, de crainte d'amener une explosion; mais, pour le distraire,
il causait avec sa femme.

Le gnral ne sera pas bien sur ce canap, Drigny; si nous en
attachions deux ensemble pour largir le lit?

Le gnral se retourna d'un air furieux. Drigny s'empressa de rpondre:

Quelle folie, Hlne! le gnral, ancien militaire, est habitu  des
couchers bien autrement durs et mauvais. Crois-tu qu' Sbastopol il ait
eu toujours un lit  sa disposition? la terre pour lit, un manteau pour
couverture. Et nous autres pauvres Franais! la neige pour matelas, le
ciel pour couverture! Le gnral est de force et d'ge  supporter bien
d'autres privations.

Le gnral tait redevenu radieux et souriant.

C'est a, mon ami! Bien rpondu. Ces pauvres femmes n'ont pas ide de
la vie militaire.

Drigny: Et surtout de la vtre, mon gnral; mais Hlne vous soigne
parce qu'elle vous aime et qu'elle souffre de vous voir mal tabli.

Le gnral: Trs bonne petite Drigny, ne vous tourmentez pas pour moi.
Je serai bien, trs bien. Drigny couchera prs de moi sur l'autre
canap, et vous, vous vous tablirez, avec les enfants, dans la chambre
 ct. Voici le dner servi;  la guerre comme  la guerre! Mangeons ce
qu'on nous sert. Drigny, envoyez-moi mon courrier.

Drigny ne tarda pas  ramener Stpane, qui courait en avant en tlga
(voiture) pour faire tenir prts les chevaux et les repas. Le gnral
lui donna ses ordres en russe et lui recommanda de bien soigner Drigny,
sa femme et ses enfants, et de deviner leurs dsirs.

S'ils manquent de quelque chose par ta faute, lui dit le gnral, je te
ferai donner cinquante coups de bton en arrivant  Gromiline. Va-t'en.

--Oui, Votre Excellence, rpondit le courrier.

Il s'empressa d'excuter les ordres du gnral, et avec toute
l'intelligence russe il organisa si bien le repas et le coucher des
Drigny, qu'ils se trouvrent mieux pourvus que leur matre.

Le gnral fut content du dner mesquin, satisfait du coucher dur et
troit. Il se coucha tout habill et dormit d'un somme depuis neuf
heures jusqu' six heures du lendemain. Drigny tait comme toujours le
premier lev et prt  faire son service. Le gnral djeuna avec du
th, une terrine de crme, six kalatch, espce de pain-gteau que
mangent les paysans, et demanda  Drigny si sa femme et ses enfants
taient levs. Drigny: Tout prts  partir, mon gnral.

Le gnral: Faites-les djeuner et allez vous-mme djeuner, mon ami;
nous partirons ensuite.

Drigny: C'est fait, mon gnral; Stpane nous a tous fait djeuner,
avant votre rveil.

Le gnral: Ha! ha! ha! Les cinquante coups de bton ont fait bon
effet,  ce qu'il parat.

Drigny: Quels coups de bton, mon gnral? Personne ne lui en a
donn.

Le gnral: Non, mais je les lui ai promis si vous ou les vtres
manquiez de quelque chose.

Drigny: Oh! mon gnral!

Le gnral: Oui, mon ami; c'est comme a que nous menons nos
domestiques russes.

Drigny: Et... permettez-moi de vous demander, mon gnral, en
tes-vous mieux servis?

Le gnral: Trs mal, mon cher; horriblement! On ne les tient qu'avec
des coups de bton.

Drigny: Il me semble, mon gnral, si j'ose vous dire ma pense,
qu'ils servent mal parce qu'ils n'aiment pas et ils ne s'attachent pas 
cause des mauvais traitements.

Le gnral: Bah! bah! Ce sont des btes brutes qui ne comprennent
rien.

Drigny: Il me semble, mon gnral, qu'ils comprennent bien la menace
et la punition.

Le gnral: Certainement, c'est parce qu'ils ont peur.

Drigny: Ils comprendraient aussi bien les bonnes paroles et les bons
traitements, et ils aimeraient leur matre comme je vous aime, mon
gnral.

Le gnral: Mon bon Drigny, vous tes si diffrent de ces Russes
grossiers!

Drigny: A l'apparence, mon gnral, mais pas au fond. Le gnral:
C'est possible; nous en parlerons plus tard;  prsent, partons.
Appelez Hlne et les enfants.

Tout tait prt: le courrier venait de partir pour commander les chevaux
au prochain relais. Chacun prit sa place dans la berline; le temps tait
magnifique et le gnral de bonne humeur, mais pensif. Ce que lui avait
dit Drigny lui revenait  la mmoire, et son bon coeur lui faisait
entrevoir la vrit. Il se proposa d'en causer  fond avec lui quand il
serait tabli  Gromiline, et il chassa les penses qui l'ennuyaient,
avec une aile de volaille et une demi-bouteille de bordeaux.


II

ARRIVE A GROMILINE.

Aprs une journe fatigante, ennuyeuse, anime seulement par quelques
demi-colres du gnral, on arriva,  dix heures du soir, au chteau de
Gromiline. Plusieurs hommes barbus se prcipitrent vers la portire et
aidrent le gnral, engourdi,  descendre de voiture; ils baisrent ses
mains en l'appelant Batiouchka (pre); les femmes et les enfants vinrent
 leur tour, en ajoutant des exclamations et des protestations.

Le gnral saluait, remerciait, souriait. Mme Drigny et les enfants
suivaient de prs. Drigny avait voulu retirer de la voiture les effets
du gnral, mais une foule de mains s'taient prcipites pour faire la
besogne. Drigny les laissa faire et rejoignit le groupe, autour duquel
se bousculaient les femmes et les enfants de la maison, rptant  voix
basse Frantsousse (Franais) et examinant avec curiosit la famille
Drigny.

Le gnral leur dit quelques mots, aprs lesquels deux femmes coururent
dans un corridor sur lequel donnaient les chambres  coucher; deux
autres se prcipitrent dans un passage qui menait  l'office et aux
cuisines.

Mon ami, dit le gnral  Drigny, accompagnez votre femme et vos
enfants dans les chambres que je vous ai fait prparer par Stpane; on
vous apportera votre souper; quand vous serez bien installs, on vous
mnera dans mon appartement, et nous prendrons nos arrangements pour
demain et les jours suivants.

--A vos ordres, mon gnral, rpondit Drigny. Et il suivit un
domestique auquel le gnral avait donn ses instructions en russe.

Les enfants,  moiti endormis  l'arrive, s'taient veills tout 
fait par le bruit, la nouveaut des visages, des costumes.

C'est drle, dit Paul  Jacques, que tous les hommes ici soient des
sapeurs!

Jacques: Ce ne sont pas des sapeurs: ce sont les paysans du gnral
Paul: Mais pourquoi sont-ils tous en robe de chambre?

Jacques: C'est leur manire de s'habiller; tu en as vu tout le long
de la route; ils taient tous en robe de chambre de drap bleu avec des
ceintures rouges. C'est trs joli, bien plus joli que les blouses de
chez nous.

Ils arrivrent aux chambres qu'ils devaient occuper et que Vassili,
l'intendant, avait fait arranger du mieux possible. Il y en avait trois,
avec des canaps en guise de lits, des coffres pour serrer les effets,
une table par chambre, des chaises et des bancs.

Elles sont jolies nos chambres, dit Jacques; seulement je ne vois pas
de lits. O coucherons-nous?

Drigny: Que veux-tu, mon enfant! s'il n'y a pas de lits, nous nous
arrangerons des canaps; il faut savoir s'arranger de ce qu'on trouve.

Drigny et sa femme se mirent immdiatement  l'ouvrage, et quelques
minutes aprs ils avaient donn aux canaps une apparence de lits. Paul
s'tait endormi sur une chaise; Jacques billait, tout en aidant
son pre et sa mre  dfaire les malles et  en tirer ce qui tait
ncessaire pour la nuit.

Ils se couchrent ds que cette besogne fut termine, et ils dormirent
jusqu'au lendemain. Drigny, avant de se coucher, chercha  arriver
jusqu'au gnral, qu'il eut de la peine  trouver dans la foule de
chambres et de corridors qu'il traversait.

Il finit pourtant par arriver  l'appartement du gnral, qui se
promenait dans sa grande chambre  coucher, d'assez mauvaise humeur.
Quand Drigny entra, il s'arrta, et, croisant les bras:

Je suis contrari, furieux, d'tre venu ici; tous ces gens n'entendent
rien  mon service; ils se prcipitent comme des fous et des imbciles
pour excuter mes ordres qu'ils n'ont pas compris. Je ne trouve rien de
ce qu'il me faut. Votre auberge de l'Ange-gardien tait cent fois mieux
monte que mon Gromiline. J'ai pourtant six cent mille roubles de
revenu! A quoi me servent-ils?

Drigny: Mais, mon gnral, quand on arrive aprs une longue absence,
c'est toujours ainsi. Nous arrangerons tout cela, mon gnral; dans
quelques jours vous serez install comme un prince.

Le Gnral: Alors ce sera vous et votre femme qui m'installerez, car
mes gens d'ici ne comprennent pas ce que je leur demande.

Drigny: C'est la joie de vous revoir qui les trouble, mon gnral. Il
n'y a peut-tre pas longtemps qu'ils savent votre arrive?

Le Gnral: Je crois bien! je n'avais pas crit; c'est Stpane qui m'a
annonce.

Drigny: Mais... alors, mon gnral, les pauvres gens ne sont pas
coupables: ils n'ont pas eu le temps de prparer quoi que ce soit.

Le Gnral: Pas seulement mon souper, que j'attends encore. En vrit,
cela est trop fort!

Drigny: C'est pour qu'il soit meilleur, mon gnral, c'est pour que
les viandes soient bien cuites, qu'on vous les fait attendre.

Le Gnral, souriant: Vous avez rponse  tout, vous... Et je vous en
remercie, mon ami, ajouta-t-il aprs une pause, parce que vous avez fait
passer ma colre. Et comment tes-vous installs, vous et les vtres?

Drigny: Trs bien, mon gnral: nous avons tout ce qu'il nous faut.

Votre Excellence est servie, dit Vassili, en ouvrant les deux battants
de la porte.

Le gnral passa dans la salle  manger, suivi de Drigny, qui le servit
 table; cinq ou six domestiques taient l pour aider au service.

Ha! ha! ha! dit le gnral, voyez donc, Drigny, les visages tonns de
ces gens, parce que vous me servez  boire.

Drigny: Pourquoi donc, mon gnral? C'est tout simple que je vous
pargne la peine de vous servir vous-mme.

Le Gnral: Ils considrent ce service comme une familiarit choquante,
et ils admirent ma bont de vous laisser faire.

Le souper dura longtemps, parce que le gnral avait faim et qu'on
servit Une douzaine de plats; le gnral refaisait connaissance avec la
cuisine russe, et paraissait satisfait.

Pendant que le gnral retenait Drigny, Mme Drigny, aprs avoir couch
les enfants, examina le mobilier, et vit avec consternation qu'il lui
manquait des choses de la plus absolue ncessit. Pas une cuvette, pas
une terrine, pas une cruche, pas un verre, aucun ustensile de mnage,
sauf un vieux seau oubli dans un coin.

Aprs avoir cherch, furet partout, le dcouragement la saisit; elle
s'assit sur une chaise, pensa  son auberge de l'Ange-gardien, si
bien tenue, si bien pourvue de tout;  sa soeur Elfy,  son beau-frre
Moutier, au bon cur, aux privations qu'auraient  supporter les
enfants,  son pays enfin, et elle pleura.

Quand Drigny rentra aprs le coucher du gnral, il la trouva pleurant
encore; elle lui dit la cause de son chagrin; Drigny la consola,
l'encouragea, lui promit que ds le lendemain elle aurait les objets les
plus ncessaires; que sous peu de jours elle n'aurait rien  envier
 l'Ange-gardien; enfin il lui tmoigna tant d'affection, de
reconnaissance pour son dvouement  Jacques et  Paul, il montra tant
de gaiet, de confiance dans l'avenir, qu'elle rit avec lui de son accs
de dsespoir et qu'elle se coucha gaiement.

Elle prit la chambre entre celle des enfants et celle de Drigny, pour
tre plus  leur porte; la porte resta ouverte.

Tous taient fatigus, et tous dormirent tard dans la matine, except
Drigny, qui conservait ses habitudes militaires et qui tait prs du
gnral  l'heure accoutume. Son exactitude plut au gnral.

Mon ami, lui dit-il, aussitt que je serai prt et que j'aurai djeun,
je vous ferai voir le chteau, le parc, le village, les bois, tout
enfin.

Drigny: Je vous remercie, mon gnral: je serai trs content de
connatre Gromiline, qui me parat tre une superbe proprit.

Le gnral, d'un air insouciant: Oui, pas mal, pas mal; vingt mille
hectares de bois, dix mille de terre  labour, vingt mille de prairie.
Oui, c'est une jolie terre: quatre mille paysans, deux cents chevaux,
trois cents vaches, vingt mille moutons et une foule d'autres btes.
Oui, c'est bien.

Drigny souriait.

Le gnral: Pourquoi riez-vous? Croyez. vous que je sois un menteur,
que j'exagre, que j'invente?

Drigny: Oh non! mon gnral! Je souriais de l'air indiffrent avec
lequel vous comptiez vos richesses.

Le gnral: Et comment voulez-vous que je dise? Faut-il que je rie
comme un sot, que je cabriole comme vos enfants, que je fasse semblant
de me croire pauvre?

Drigny: Du tout, mon gnral; vous avez dit on ne peut mieux, et c'est
moi qui suis un sot d'avoir ri.

Le gnral: Non, monsieur, vous n'tes pas un sot, et vous savez trs
bien que vous ne l'tes pas; ce que vous en dites, c'est pour me calmer
comme on calme un fou furieux ou un enfant gt. Je ne suis pas un fou,
monsieur, ni un enfant, monsieur; j'ai soixante-trois ans, et je n'aime
pas qu'on me flatte. Et je ne veux pas qu'un homme comme vous se donne
tort pour excuser un sot comme moi. Oui, monsieur, vous n'avez pas
besoin de faire une figure de l'autre monde et de sauter comme un homme
piqu de la tarentule. Je suis un sot; c'est moi qui vous le dis; et je
vous dfends de me contredire; et je vous ordonne de me croire. Et vous
tes un homme de sens, d'esprit, de coeur et de dvouement. Et je veux
encore que vous me croyiez, et que vous ne me preniez pas pour un
imbcile qui ne sait pas juger les hommes, ni se juger lui-mme.

--Mon gnral, dit Drigny d'une voix mue, si je ne vous dis pas tout
ce que j'ai dans le coeur de reconnaissance et de respectueuse affection,
c'est parce que je sais combien vous dtestez les remerciements et les
expansions...

Le gnral: Oui, oui, mon ami; je sais, je sais. Dites qu'on me serve
ici mon djeuner et allez vous-mme manger un morceau.

Drigny alla excuter les ordres du gnral, entra dans son appartement,
y trouva sa femme et ses enfants dormant d'un profond sommeil, et courut
rejoindre le gnral, dont il ne voulait pas exercer la patience.


III

DRIGNY TAPISSIER.

Quand Mme Drigny s'veilla, elle se trouva seule: les enfants dormaient
encore, et son mari n'y tait pas. N'ayant pour tout ustensile de
toilette qu'un seau d'eau, elle s'arrangea de son mieux, cherchant 
carter les penses pnibles de la veille et  mettre toute sa confiance
dans l'intelligence et le bon vouloir de l'excellent Drigny.

Effectivement, quand il revint de sa tourne avec le gnral, il apporta
 sa femme une foule d'objets utiles et ncessaires qu'il avait su
demander et obtenir.

Comment as-tu fait pour avoir tout a? demanda Mme Drigny
merveille.

Drigny: J'ai fait des signes; ils m'ont compris. Ils sont intelligents
tout de mme, et ils paraissent braves gens.

Quand les enfants s'veillrent, leur djeuner tait prt: ils y firent
honneur et furent enchants des amliorations de leur mobilier.

Quelques semaines se passrent ainsi; Jacques et Paul commenaient
 apprendre le russe et mme  dire quelques mots: les enfants des
domestiques les suivaient partout et les regardaient avec curiosit.
Un jour Jacques et Paul parurent en habit russe: ce furent des cris de
joie; ils s'appelaient tous pour les regarder: Mishka, Vaska, Ptroska,
Annoushka, Stpane, Mashinka, Sanushka, Ctineka, Anicia [1]; tous
accoururent et entourrent Jacques et Paul, en donnant des signes de
satisfaction. A la grande surprise de Paul, ils vinrent l'un aprs
l'autre leur baiser la main. Les petits Franais, protgs et grandis
par la faveur du gnral, leur semblaient des tres suprieurs, et ils
prouvaient de la reconnaissance de l'abandon de l'habit franais pour
le caftane national russe.

[Note 1: Diminutifs de Michel, Basile, Pierre, Andr, Etienne,
Marie, Sophie, Catherine, Agns. Les accents indiquent la syllabe sur
laquelle il faut appuyer fortement.]

Paul: Pourquoi donc nous baisent-ils les mains?

Jacques: Pour nous remercier d'tre habills comme eux et d'avoir l'air
de nous faire Russes.

Paul, vivement: Mais je ne veux pas tre Russe, moi; je veux tre
Franais comme papa, maman, tante Elfy et mon ami Moutier.

Jacques: Sois tranquille, tu resteras Franais. Avec nos habits russes
nous avons l'air d'tre Russes, mais seulement l'air.

Paul: Bon! sans quoi j'aurais remis ma veste ou ma blouse de Loumigny.

Pendant qu'ils parlaient, un grand mouvement se faisait dans la cour;
un courrier  cheval venait d'arriver; les domestiques s'empressrent
autour de lui; les petits Russes se dbandrent et coururent savoir des
nouvelles. Jacques et Paul les suivirent et comprirent que ce courrier
prcdait d'une heure Mme Papofski, nice du gnral comte Dourakine.
Elle venait passer quelque temps chez son oncle avec ses huit enfants.
On alla prvenir le gnral, qui parut assez contrari de cette visite;
il appela Drigny.

Allez, mon ami, avec Vassili, pour arranger des chambres  tout ce
monde. Huit enfants! si a a du bon sens de m'amener cette marmaille!
Que veut-elle que je fasse de ces huit polissons? Des brise-tout,
des criards!--Sac  papier! j'tais tranquille, ici, je commenais 
m'habituer  tout ce qui y manque; vous, votre femme et vos enfants me
suffisiez grandement, et voil cette invasion de sauvages qui vient me
troubler et m'ennuyer! Mais il faut les recevoir, puisqu'ils arrivent.
Allez, mon ami, allez vite tout prparer.

Drigny: Mon gnral, oserais-je vous demander de vouloir bien venir
m'indiquer les chambres que vous dsirez leur voir occuper? Le gnral:
a m'est gal! Mettez-les o vous voudrez; la premire porte qui vous
tombera sous la main.

Drigny: Pardon, mon gnral; cette dame est votre nice, et  ce titre
elle a droit  mon respect. Je serais dsol de ne pas lui donner les
meilleurs appartements; ce qui pourrait bien arriver, puisque je connais
encore imparfaitement les chambres du chteau.

Le gnral: Allons, puisque vous le voulez, je vous accompagne; marchez
en avant pour ouvrir les portes.

Vassili suivait, fort tonn de la condescendance du comte, qui daignait
visiter lui-mme les chambres de la maison. On arriva devant une porte
 deux battants, la premire du corridor qui donnait dans la salle 
manger.

Le gnral: En voici une; elle en vaudra une autre; ouvrez, Drigny: il
doit y avoir trois ou quatre chambres que se suivent et qui ont chacune
leur porte dans le corridor.

Drigny ouvrit, malgr la vive opposition de Vassili, que le gnral fit
taire par quelques mots nergiques. Le gnral entra, fit quelques pas
dans la chambre, regarda autour de lui d'un oeil tincelant de colre, et
se tournant vers Vassili:

Tu ne voulais pas me laisser entrer, animal, parce que tu voulais me
cacher que toi et les tiens vous tes des voleurs, des gredins. Que sont
devenus tous les meubles de ces chambres? O sont les rideaux? Pourquoi
les murs sont-ils tachs comme si l'on y avait log un rgiment de
Cosaques? Pourquoi les parquets sont-ils coups, percs, comme si l'on y
avait tabli une bande de charpentiers?

Vassili: Votre Excellence sait bien que... le froid... l'humidit... le
soleil...

Le gnral: ...emportent les meubles, arrachent les rideaux, graissent
les murs, coupent les parquets? Ah! coquin, tu te moques de moi, je
crois! Ah! tu me prends pour un imbcile? Attends, je vais te faire voir
que je comprends et que j'ai plus d'esprit que tu ne penses!

Drigny, ajouta le gnral en se retournant vers lui, allez dire qu'on
donne cent coups de bton  ce coquin, ce voleur, qui a os enlever mes
meubles, habiter mes chambres avec sa bande de brigands-domestiques et
qui ose mentir avec une impudence digne de sa sclratesse.

Drigny: Pardon, mon gnral, si je ne vous obis pas tout de suite;
mais nous avons besoin de Vassili pour prparer des chambres; Mme
Papofski va arriver et nous n'avons rien de prt.

Le gnral: Vous avez raison, mon ami; mais, quand tout sera prt,
menez-le  l'intendant en chef, auquel vous recommanderez de lui donner
cent coups de bton bien appliqus.

--Oui, mon gnral, je n'y manquerai pas, rpliqua Drigny bien rsolu
 n'en pas dire un mot et  tcher de faire rvoquer l'arrt.

Ils continurent la visite des chambres, et les trouvrent toutes plus
ou moins salies et dgarnies de meubles. Drigny russit  calmer la
fureur du gnral en lui promettant d'arranger les plus propres avec ce
qui lui restait de meubles et de rideaux.

Si vous voulez bien m'envoyer du monde, mon gnral, dans une
demi-heure ce sera fait.

Le gnral se tourna vers Vassili.

Va chercher tous les domestiques, amne-les tout de suite au Franais,
et ayez bien soin d'excuter ses ordres en attendant les cent coups de
bton que j'ai charg Drigny de te faire administrer, voleur, coquin,
animal!

Vassili, ple comme un mort et tremblant comme une feuille, courut
excuter les ordres de son matre. Il ne tarda pas  revenir suivi de
vingt-deux hommes, tous empresss d'obir au Franais, favori de M. le
comte. Drigny, qui se faisait dj passablement comprendre en russe,
commena par rassurer Vassili sur les cent coups de bton qu'il
redoutait. Vassili jura que c'tait l'intendant en chef qui avait occup
et sali les belles chambres et qui en avait emport les meubles pour
garnir son logement habituel.

Moi, dit-il, Monsieur le Franais, je vous jure que je n'ai pris
que quelques meubles gts dont l'intendant n'avait pas voulu.
Demandez-le-lui.

Drigny: C'est bon, mon cher, ceci ne me regarde pas; je ferai mon
possible pour que le gnral vous pardonne; quant au reste, vous vous
arrangerez avec l'intendant.

Ils commencrent le transport des meubles; en moins d'une demi-heure
tout tait prt; les rideaux taient aux fentres, les lits faits, les
cuvettes, les verres, les cruches en place.

C'tait fini, et Mme Papofski n'arrivait pas. Le gnral allait et
venait, admirait l'activit, l'intelligence de Drigny et de sa femme,
qui avaient russi  donner  cet appartement un air propre, presque
lgant, et  le rendre fort commode et d'un aspect agrable; on avait
assign deux chambres aux enfants et aux bonnes; des canaps devaient
leur servir de lits. Mme Papofski devait avoir un bon et large lit,
que Drigny avait fabriqu pour sa femme avec l'aide d'un menuisier.
Matelas, oreillers, traversins, couvertures, tout avait t compos
et excut par Drigny et sa femme, Jacques et Paul aidant. Quand le
gnral vit ce lit: Qu'est-ce? dit-il. O a-t-on trouv a? C'est  la
franaise, cent fois mieux que le mien. Qui est-ce qui a fait a?

Un domestique: Les Franais, Votre Excellence; ils se sont fait des
lits pour chacun d'eux.

Le gnral: Comment, Drigny, c'est vous qui avez fabriqu tout a?
Mais, mon cher, c'est superbe, c'est charmant. Je vais tre jaloux de ma
nice, en vrit!

Drigny: Mon gnral, si vous en dsirez un, ce sera bientt fait, en
nous y mettant ma femme et moi. Et, travaillant pour vous, mon gnral,
nous le ferons bien meilleur et bien plus beau.

Le gnral: J'accepte, mon ami, j'accepte avec plaisir. On vous donnera
tout ce que vous voudrez et l'on vous aidera autant que vous voudrez.
Mais... que diantre arrive-t-il donc  ma nice? Le courrier est ici
depuis plus d'une heure; il y a longtemps qu'elle devrait tre arrive.
Nikita, fais monter  cheval un des forreiter (postillons), qu'il aille
au devant pour savoir ce qui est arriv.

Nikita partit comme un clair. Le gnral continua son inspection et fut
de plus en plus satisfait des inventions de Drigny qui avait dvalis
son propre appartement au profit de Mme Papofski.


IV

MADAME PAPOFSKI ET LES PETITS PAPOFSKI

Le gnral finissait la revue des appartements, quand on entendit des
cris et des vocifrations qui venaient de la cour.

Le gnral: Qu'est-ce que c'est? Drigny, vous qui tes leste, courez
voir ce qu'il y a, mon ami: quelque malheur arriv  ma nice ou  ses
marmots probablement. Je vous suivrai d'un pas moins acclr.

Drigny partit; les domestiques russes taient dj disparus; on en.
tendait leurs cris se joindre  ceux de leurs camarades; le gnral
pressait le pas autant que le lui permettaient ses nombreuses blessures,
son embonpoint excessif et son ge avanc; mais le chteau tait grand;
la distance longue  parcourir. Personne ne revenait; le gnral
commenait  souffler,  s'irriter, quand Drigny parut.

Ne vous alarmez pas, mon gnral: rien de grave. C'est la voiture de
Mme Papofski qui vient d'arriver au grand galop des six chevaux, mais
personne dedans.

Le gnral: Et vous appelez a rien de grave? Que vous faut-il de
mieux; ils sont tous tus: c'est vident.

Drigny: Pardon, mon gnral; la voiture n'est pas brise; rien
n'indique un accident. Le courrier pense qu'ils seront tous descendus et
que les chevaux sont partis avant qu'on ait pu les retenir.

Le gnral: Le courrier est un imbcile. Amenez-le moi, que je lui
parle.

Pendant que le gnral continuait  se diriger vers le perron et la
cour, Drigny alla  la recherche du courrier. Tout le monde tait
group autour de la voiture, et personne ne rpondait  l'appel de
Drigny. Il parvint enfin jusqu' la portire ouverte prs de laquelle
se tenait le courrier, et vit avec surprise un enfant de trois ou
quatre ans tendu tout de son long sur une des banquettes et dormant
profondment. Il se retira immdiatement pour rendre compte au gnral
de ce nouvel incident. Que le diable m'emporte si j'y comprends quelque
chose! dit le gnral en s'avanant toujours vers le perron.

Il le descendit, approcha de la voiture, parla au courrier, carta la
foule  coups de canne, pas trs fortement appliqus, mais suffisants
pour les tenir tous hors de sa porte; les gamins s'enfuirent  une
distance considrable.

Le gnral: C'est vrai; voil un petit bonhomme qui dort paisiblement!
Drigny, mon cher, je crois que le courrier a raison: on aura laiss
l'enfant dans la voiture parce qu'il dormait. Ma nice est sur la route
avec les sept enfants et les femmes.

Le gnral, voyant les chevaux de sa nice trop fatigus pour faire
une longue route, donna des ordres pour qu'on attelt ses chevaux  sa
grande berline de voyage et qu'on allt au-devant de Mme Papofski.

Rassur sur le sort de sa nice il se mit  rire de bon coeur de la
figure qu'elle devait faire,  pied, sur la grand'route avec ses enfants
et ses gens.

Dites donc, Drigny, j'ai envie d'aller au-devant d'eux, dans la
berline, pour les voir barboter dans la poussire. La bonne histoire! la
voiture partie, eux sur la route, criant, courant, appelant. Ma nice
doit tre furieuse; je la connais, et je la vois d'ici, battant les
enfants, poussant ses gens, etc.

La berline du gnral attele de six chevaux entrait dans la cour; le
cocher allait prendre les ordres de son matre, lorsque de nouveaux cris
se firent entendre:

Eh bien! qu'y a-t-il encore? Faites taire tous ces braillards, Smeune
Ivanovitch; c'est insupportable! On n'entend que des cris depuis une
heure.

L'intendant, arm d'un gourdin, se mettait en mesure de chasser tout le
monde, lorsqu'un nouvel incident vint expliquer les cris que le gnral
voulait faire cesser. Un lourd fourgon apparut au tournant de l'avenue,
tellement charg de monde que les chevaux ne pouvaient avancer qu'au
pas. Le sige, l'impriale, les marchepieds taient garnis d'hommes, de
femmes, d'enfants.

Le gnral regardait bahi, devinant que ce fourgon contenait, outre sa
charge accoutume, tous les voyageurs de la berline.

Le gnral: Sac  papier! voil un tour de force! C'est plein  ne
pas y passer une souris. Ils se sont tous fourrs dans le fourgon des
domestiques. Ha, ha, ha! quelle entre! Les pauvres chevaux crveront
avant d'arriver!... En voil un qui bute!... La tte de ma nice
qui parat  une lucarne! Sac  papier! comme elle crie! Furieuse,
furieuse!...

Et le gnral se frottait les mains comme il en avait l'habitude quand
il tait trs satisfait, et il riait aux clats. Il voulut rester sur
le perron pour voir se vider cette arche de No. Le fourgon arriva et
arrta devant le perron. Mme Papofski ne voyait pas son oncle; elle
poussa  droite,  gauche, tout ce qui lui faisait obstacle, descendit
du fourgon avec l'aide de son courrier;  peine fut-elle  terre qu'elle
appliqua deux vigoureux soufflets sur les joues rouges et suantes de
l'infortun.

Sot animal, coquin! je t'apprendrai  me planter l,  courir en avant
sans tourner la tte pour me porter secours. Je prierai mon oncle de te
faire donner cent coups de bton.

Le courrier: Veuillez m'excuser, Maria Ptrovna: j'ai couru en avant
d'aprs votre ordre! Vous m'aviez command de courir sans m'arrter,
aussi vite que mon cheval pouvait me porter.

Madame Papofski: Tais-toi, insolent, imbcile! Tu vas voir ce que mon
oncle va faire. Il te fera mettre en pices!...

Le gnral, riant: Pas du tout; mais pas du tout, ma nice: je ne ferai
ni ne dirai rien, car je vois ce qui en est. Non, je me trompe. Je dis
et j'ordonne qu'on emmne le courrier dans la cuisine, qu'on lui donne
un bon dner, du kvas [2] et de la bire.

[Note 2: Boisson russe qui a quelque ressemblance avec le cidre.]

Madame Papofski, embarrasse: Comment, vous tes l, mon oncle! Je ne
vous voyais pas... Je suis si contente, si heureuse de vous voir, que
j'ai perdu la tte; je ne sais ce que je dis, ce que je fais! J'tais si
contrarie d'tre en retard! J'avais tant envie de vous embrasser! Et
Mme Papofski se jeta dans les bras de son oncle, qui reut le choc
assez froidement et qui lui rendit  peine les nombreux baisers qu'elle
dposait sur son front, ses joues, ses oreilles, son cou, ce qui lui
tombait sous les lvres.

Madame Papofski: Approchez, enfants, venez baiser les mains de votre
oncle, de votre bon oncle, qui est si bon, si courageux, si aim de vous
tous!

Et, saisissant ses enfants un  un, elle les poussa vers le gnral,
qu'ils abordaient avec terreur; le dernier petit, qu'on venait
d'veiller et de sortir de la berline, se mit  crier,  se dbattre.

Je ne veux pas, s'criait-il. Il me battra, il me fouettera; je ne veux
pas l'embrasser!

La mre prit l'enfant, lui pina le bras et lui dit  l'oreille:

Si tu n'embrasses pas ton oncle, je te fouette jusqu'au sang!

Le pauvre petit Yvane retint ses sanglots et tendit au gnral sa joue
baigne de larmes. Son grand-oncle le prit dans ses bras, l'embrassa et
lui dit en souriant:

Non, enfant, je ne te battrai pas, je ne te fouetterai pas; qui est-ce
qui t'a dit a?

Yvane: C'est maman et Sonushka. Vrai, vous ne me fouetterez pas?

Le gnral: Non, mon ami; au contraire, je te gterai.

Yvane: Alors vous empcherez maman de me fouetter?

Le gnral: Je crois bien, sois tranquille!

Le gnral posa Ivane  terre, se secoua pour se dbarrasser des autres
enfants qui tenaient ses bras, ses jambes, qui sautaient aprs lui pour
l'embrasser, et offrant le bras  sa nice:

Venez, Maria Ptrovna, venez dans votre appartement. C'est arrang  la
franaise par mon brave Drigny que voici, ajouta-t-il en le dsignant 
Mme Papofski, aid par sa femme et ses enfants; ils ont des ides et ils
sont adroits comme le sont tous les Franais. C'est une bonne et honnte
famille, pour laquelle je demande vos bonts.

Madame Papofski: Comment donc, mon oncle, je les aime dj, puisque
vous les aimez. Bonjour, monsieur Drigny, ajouta-t-elle avec un sourire
forc et un regard mfiant; nous serons bons amis, n'est-ce pas?

Drigny salua respectueusement sans rpondre.

Madame Papofski, durement: Venez donc, enfants, vous allez faire
attendre votre oncle. Sonushka, marche  ct de ton oncle pour le
soutenir.

Le gnral: Merci, bien oblig, je marche tout seul: je ne suis pas
encore tomb en enfance; Drigny ne me met ni lisires ni bourrelet.

Madame Papofski, riant aux clats: Ah! mon oncle, comme vous tes
drle! Vous avez tant d'esprit!

Le gnral: Vraiment! c'est drle ce que j'al dit? Je ne croyais pas
avoir tant d'esprit.

Madame Papofski, l'embrassant: Ah! mon oncle! vous tes si modeste!
vous ne connaissez pas la moiti, le quart de vos vertus et de vos
qualits!

Le gnral, froidement: Probablement, car je ne m'en connais pas. Mais
assez de sottises. Expliquez-moi comment vous avez laiss chapper votre
voiture, et pourquoi vous vous tes entasss dans votre fourgon comme
une troupe de comdiens.

Les yeux de Mme Papofski s'allumrent, mais elle se contint et rpondit
en riant:

N'est-ce pas, mon cher oncle, que c'tait ridicule? Vous avez d rire
en nous voyant arriver.

Le gnral: Ha, ha, ha! je crois bien que j'ai ri; j'en ris encore et
j'en rirai toujours: surtout de votre colre contre le pauvre courrier
qui a reu ses deux soufflets d'un air si tonn; c'est qu'ils taient
donns de main de matre: on voit que vous en avez l'habitude.

Madame Papofski: Que voulez-vous, mon oncle, il faut bien: huit
enfants, une masse de bonnes, de domestiques! Que peut faire une pauvre
femme spare d'un mari qui l'abandonne, sans protection, sans fortune?
Je suis bien heureuse de vous avoir, mon oncle, vous m'aiderez 
arranger...

--Vous n'avez pas rpondu  ma question, ma nice, interrompit le
gnral avec froideur; pourquoi votre voiture est-elle arrive avant
vous?

Madame Papofski: Pardon, mon bon oncle, pardon; je suis si heureuse
de vous voir, de vous entendre, que j'oublie tout. Nous tions tous
descendus pour nous reposer et marcher un peu, car nous tions dix
dans la voiture; j'avais fait descendre Savli le cocher et Dmitri le
postillon. Mon second fils, Ygor, a imagin de casser une branche dans
le bois et de taper les chevaux, qui sont partis ventre  terre; j'ai
fait courir Savli et Dmitri tant qu'ils ont pu se tenir sur leurs
jambes: impossible de rattraper ces maudits chevaux. Alors j'ai
seulement fouett Ygor, et puis nous nous sommes tous entasss avec les
enfants et les bonnes dans le fourgon des domestiques, et nous avons t
longtemps en route, parce que les chevaux avaient de la peine  tirer.
J'ai fait pousser  la roue par les domestiques pour aller plus vite,
mais ces imbciles se fatiguaient quand les chevaux avaient galop dix
minutes, et ils tombaient sur la route; il y en a mme un qui est rest
quelque part sur le chemin. Il reviendra plus tard.

Le gnral, se retournant vers ses domestiques, donna des ordres pour
qu'on allt plus vite avec une charrette  la recherche de ce pauvre
garon.

Madame Papofski: Ah! mon cher oncle! comme vous tes bon! Vous tes
admirable!

Le gnral, quittant le bras de sa nice: Assez, Maria Ptrovna; je
n'aime pas les flatteurs et je dteste les flatteries. Voici votre
appartement; entrez, je vous suis.

Mme Papofski rougit, entra et se trouva en face de Mme Drigny et des
enfants, qui achevaient les derniers embellissements dans la chambre de
la nice du gnral. Mme Drigny salua; Jacques et Paul firent leur;
petit salut; Mme Papofski leur jeta un regard hautain, fit une lgre
inclinaison de tte et passa. Le gnral, mcontent du froid accueil
fait  ses favoris, fit un demi-tour, se dirigea, sans prononcer un seul
mot, vers la porte de la chambre, aprs avoir fait  Mme Drigny et 
ses deux enfants signe de le suivre, et sortit en fermant la porte aprs
lui.

Il retrouva dans le corridor les huit enfants de Mme Papofski, rangs
contre le mur.

Le gnral: Que faites-vous donc l, enfants?

Sonushka: Mon oncle, nous attendons que maman nous permette d'entrer.

Le gnral: Comment, imbciles! vous ne pouvez pas entrer sans
permission?

Mitineka: Oh non! mon oncle: maman serait en colre.

Le gnral: Que fait-elle quand elle est en colre?

Ygor: Elle nous bat, elle nous tire les cheveux.

Le gnral: Attendez, mes amis, je vais vous faire entrer, moi; suivez.
moi et ne craignez rien. Jacques et Paul, faites l'avant-garde des
enfants: vous aiderez  les tablir chez eux.

Le gnral avana jusqu' la porte qui donnait dans l'appartement
des enfants, et les fit tous entrer; puis il alla vers la porte qui
communiquait  la chambre de sa nice, l'entr'ouvrit et lui dit  trs
haute voix:

Ma nice, j'ai amen les enfants dans leurs chambres; je vais leur
envoyer les bonnes, et je ferme cette porte pour que vous ne puissiez
entrer chez eux qu'en passant par le corridor.

Madame Papofski: Non, mon oncle; je vous en prie, laissez cette porte
ouverte; il faut que j'aille les voir, les corriger quand j'entends
du bruit. Jugez donc, mon oncle, une pauvre femme sans appui, sans
fortune!... je suis seule pour les lever.

Le gnral: Ma chre amie, ce sera comme je le dis, sans quoi je ne
vous viens en aide d'aucune manire. Et, si pendant votre sjour ici
j'apprends que vous avez fouett, maltrait vos enfants ou vos femmes,
je vous en tmoignerai mon mcontentement... dans mon testament.

Madame Papofski: Mon bon oncle, faites comme vous voudrez; soyez sr
que je ne...

Tr, tr, tr, la clef a tourn dans la serrure, qui se trouve ferme. Mme
Papofski, la rage dans le coeur, rflchit pourtant aux six cent mille
roubles de revenu de son oncle,  sa gnrosit bien connue,  son ge
avanc,  sa corpulence,  ses nombreuses blessures. Ces souvenirs la
calmrent, lui rendirent sa bonne humeur, et elle commena sa toilette.
On ne lui avait pas interdit de faire enrager ses femmes de chambre:
les deux qui taient prsentes ne reurent que sottises et menaces
en rcompense de leurs efforts pour bien faire; mais,  leur
grande surprise et satisfaction, elles ne reurent ni soufflets ni
gratignures.


V

PREMIER DML

Les petits Papofski regardaient avec surprise Jacques et Paul: ni l'un
ni l'autre ne leur baisaient les mains, ne leur faisaient de saluts
jusqu' terre; ils se tenaient droits et dgags, les regardant avec un
sourire. Mitineka: Mon oncle, qui sont donc ces deux garons qui ne
disent rien?

Le gnral: Ce sont les petits Franais, deux excellents enfants; le
grand s'appelle Jacques, et l'autre Paul.

Sonushka: Pourquoi ne nous baisent-ils pas les mains?

Le gnral: Parce que vous tes de petits sots et qu'ils ne baisent que
la main de leurs parents.

Jacques: Et la vtre, gnral!

--Ils parlent franais! ils savent le franais! s'crirent Sonushka,
Mitineka et deux ou trois autres.

Le gnral: Je crois bien, et mieux que vous et moi.

Pavlouska: Est-ce que je peux jouer avec eux, mon oncle?

Le gnral: Tant que tu voudras; mais je ne veux pas qu'on les
tourmente. Allons, soyez sages, enfants; voil vos bonnes qui apportent
les malles. Je m'en vais; soyez prts pour dner dans une heure.

Le gnral sortit aprs leur avoir caress les joues, tapot amicalement
la tte, et aprs avoir recommand aux bonnes d'envoyer les enfants au
salon dans une heure.

Jouons, dit Mitineka.

Sonushka: A quoi allons-nous jouer?

Mitineka: Au cheval. Dis-donc toi, grand, va nous chercher une corde.

Jacques: Pour quoi faire? la voulez-vous grande ou petite, grosse ou
mince?

Mitineka: Trs grande et trs grosse. Dpche-toi, cours vite.

Jacques ne courut pas, mais alla tranquillement chercher la corde qu'on
lui demandait. Il n'tait pas trop content du ton imprieux de Mitineka:
mais c'taient les neveux du gnral, et il crut devoir obir sans
rpliquer.

Pendant qu'il faisait sa commission, Ygor, l'un d'entre eux, g de
huit ans, s'approcha de Paul et lui dit: Mets-toi  quatre pattes, que
je monte sur ton dos: tu seras mon cheval.

Paul tait fort complaisant: il se mit  quatre pattes; Ygor sauta sur
son dos et lui dit d'aller trs vite, trs vite. Paul avana aussi vite
qu'il pouvait.

Plus vite, plus vite! criait Ygor. Nikolai, Mitineka, Pavlouska,
fouettez mon cheval, qu'il aille plus vite!

Les trois frres saisirent chacun une petite baguette et se mirent 
frapper Paul. Le pauvre petit voulut se relever, mais tous se jetrent
sur lui et l'obligrent  rester  quatre pattes.

Paul criait et appelait Jacques  son secours; par malheur Jacques tait
loin et ne pouvait l'entendre.

Au galop! lui criait Ygor toujours  cheval sur son dos. Ah! tu es un
mauvais cheval, rtif! Fouettez, frres! fouettez!

Les cris de Paul furent enfin entendus par Mme Drigny; elle accourut,
se prcipita dans la chambre, culbuta Ygor, repoussa les autres et
arracha de leurs mains son pauvre Paul terrifi.

Mchants enfants, s'cria-t-elle, mon pauvre Paul ne jouera plus avec
vous.

--Vous tes une impertinente, dit Sonushka, et je demanderai  mon oncle
de vous faire fouetter.

Mme Drigny poussa un clat de rire, qui irrita encore plus les quatre
ans, et emmena Paul sans rpondre. Jacques revenait avec la corde;
effray de voir pleurer son frre, il crut que Mme Drigny l'emmenait
pour le punir.

Maman, maman, pardonnez  ce pauvre Paul; laissez-le jouer avec les
neveux du gnral, s'cria Jacques en joignant les mains. Mais, quand
il sut de Mme Drigny pourquoi elle l'emmenait, et que Paul lui raconta
la mchancet de ces enfants, il voulut, dans son indignation, porter
plainte au gnral; Mme Drigny l'en empcha.

Il ne faut pas tourmenter le gnral de nos dmls, mon petit Jacques,
dit-elle. Ne jouez plus avec ces enfants mal levs, et Paul n'aura pas
 en souffrir.

--Ils n'auront toujours pas la corde, dit Jacques en embrassant Paul
et en suivant Mme Drigny. T'ont-ils fait bien mal, ces mchants, mon
pauvre Paul?

Paul: Non, pas trop; mais tout de mme ils tapaient fort quand
maman est arrive; et puis j'tais fatigu. Le garon que les autres
appelaient Ygor tait lourd, et je ne pouvais pas aller vite  quatre
pattes.

Jacques consola son frre de son mieux, aid de Mme Drigny; elle tait
occupe  rparer le dsordre de leurs chambres, que Drigny avait
dpouilles pour rendre plus commodes celles de Mme Papofski et de ses
enfants. Ils coururent  la recherche de Drigny, qui courait de son
ct pour trouver les objets ncessaires au coucher et  la toilette de
sa femme et de ses enfants.

Jacques: Voil papa, je le vois qui traverse la cour avec d'normes
paquets. Par ici, maman; par ici, Paul.

Et tous trois se dpchrent d'aller le rejoindre.

Que portez-vous donc, papa? dit Jacques quand il fut prs de lui.
Drigny: Des oreillers et des couvertures pour nous, mon cher enfant;
nous n'en avions plus, j'avais donn les ntres  la nice du gnral et
 ses enfants.

Paul: Papa, il faut tout leur reprendre; ils sont trop mchants;
ils m'ont battu, ils m'ont fait aller si vite que je ne pouvais plus
respirer. Ygor tait si lourd, que j'tais reint.

Drigny: Comment? dj? ils ont jou au matre  peine arrivs? C'est
un vilain jeu, auquel il ne faudra pas vous mler  l'avenir, mes
pauvres chers enfants.

Jacques: C'est ce que nous disait maman tout  l'heure. Si j'avais t
l, Paul n'aurait pas t battu, car je serais tomb sur eux  coups de
poing et je les aurais tous rosss.

Drigny, souriant: Tu aurais fait l une jolie quipe, mon cher
enfant! Battre les neveux du gnral! c'et t une mauvaise affaire
pour nous; le gnral et t fort mcontent, et avec raison. N'oublie
pas qu'il ne faut jamais agir avec ses suprieurs comme avec ses gaux,
et qu'il faut savoir supporter avec patience ce qui nous vient d'eux.

Jacques: Mais, papa, je ne peux pas laisser maltraiter mon pauvre
Paul.

Drigny: Certainement non, mon brave Jacques; tu l'aurais emmen avant
qu'on l'et maltrait, et, comme tu es fort et rsolu, tu les aurais
facilement vaincus sans les battre.

Jacques: C'est vrai, papa; une autre fois, je ferai comme vous dites.
Ds qu'ils contrarieront Paul, je l'emmnerai.

--C'est trs bien, mon Jacquot, dit Drigny en lui serrant la main.
Paul: Papa, je ne veux plus aller avec ces mchants.

--C'est ce que tu pourrais faire de mieux, mon chri, dit Mme Drigny en
l'embrassant. Mais nous oublions que votre papa est horriblement charg,
et nous sommes l les mains vides sans lui proposer de l'aider.

Drigny: Merci, ma bonne Hlne; ce que je porte est trop lourd pour
vous tous.

Madame Drigny: Nous en prendrons une partie, mon ami. Drigny: Mais
non, laissez-moi faire.

Jacques et Paul, sur un signe et un sourire de Mme Drigny, se jetrent
sur un des paquets, et parvinrent, aprs quelques efforts et des rires
joyeux,  l'arracher des mains de leur pre.

Encore, leur dit Mme Drigny, les encourageant du sourire et
s'emparant du paquet, qu'elle emporta en courant dans son appartement.
Une nouvelle lutte, gaie et amicale, s'engagea entre le pre et les
enfants; ceux-ci attaquaient vaillamment les paquets; le pre les
dfendait mollement, voulant donner  ses enfants le plaisir du
triomphe; Jacques et Paul russirent  en soustraire chacun un, et tous
trois suivirent Mme Drigny dans leur appartement. Ils se mirent 
l'oeuvre si activement, que le dsordre des lits fut promptement rpar;
seulement il fallut attendre quelques jours pour avoir les bois de lit,
que Drigny tait oblig de fabriquer lui-mme, et pour la vaisselle,
qu'il fallait acheter  la ville voisine, situe  seize kilomtres de
Gromiline.

Leurs arrangements venaient d'tre termins lorsque le gnral entra. Sa
face rouge, ses yeux ardents, son front pliss, ses mains derrire le
dos, indiquaient une colre violente, mais comprime.

Drigny, dit-il d'une voix sourde.

Drigny:Mon gnral?

Le gnral: Votre femme, vos enfants,... sac  papier! Pourquoi
cherches-tu  te sauver, Jacques? Reste ici,... pourquoi as-tu peur si
tu es innocent.

Jacques: J'ai peur, gnral, parce que je devine ce que vous voulez
dire; vous tes fch et je sens que je ne peux pas me justifier.

Le general: Que crois-tu que je te reproche?

Jacques: Vous m'accusez, gnral, ainsi que Paul et ma pauvre maman,
d'avoir manqu de respect aux enfants de madame votre nice.

Le gnral: Ah!!! c'est donc vrai, puisque tu le devines si bien.

Jacques: Non, mon gnral; c'est faux.

Le general: Comment, c'est faux? Je suis donc un menteur, un
calomniateur!

Jacques: Non, non, mon bon, mon cher gnral! mais... je ne veux rien
dire; papa m'a dit que c'tait mal de vous tourmenter en rapportant de
vos neveux et de vos nices.

Le gnral se tourna vers Drigny; son visage prit une expression plus
douce, son regard devint affectueux.

Le gnral: Merci, mon brave Drigny, de mnager mon mauvais caractre;
et toi, Jacques, merci de ce que tu m'as dit et de ce que tu m'as cach.
Mais je te prie de me raconter sincrement ce qui s'est pass et de
m'expliquer pourquoi ma nice est si furieuse.

Jacques; avec hsitation: Pardon, gnral... J'aimerais mieux ne rien
dire... Vous seriez fch peut-tre,... ou bien vous ne me croiriez pas
et alors c'est moi qui me fcherais, et ce ne serait pas bien.

Le gnral, souriant:Ah! tu te fcherais? Et que ferais-tu? Tu me
gronderais, tu me battrais?

Jacques: Non, gnral; je ne commettrais pas une si mauvaise action;
mais en moi-mme je serais en colre contre vous, je ne vous aimerais
plus pendant quelques heures; et ce serait trs mal, car vous avez t
si bon pour papa, maman, pour Paul, pour moi, que je serais honteux
ensuite d'avoir pu vivre quelques heures sans vous aimer.

--Bon, excellent garon, dit le gnral attendri, en lui caressant la
joue; tu m'aimes donc rellement malgr mes humeurs, mes colres, mes
injustices?

--Oh oui! gnral, beaucoup, beaucoup, rpondit Jacques en appuyant ses
lvres sur la main du gnral, nous vous aimons tous beaucoup.

Le gnral: Mes bons amis! et moi aussi je vous aime! Vous tes
mes vrais, mes seuls amis, sans flatterie et avec un vritable
dsintressement. Je vous crois, je me fie  vous et je veux votre
bonheur.

Le gnral, de plus en plus attendri, essuyait ses yeux d'une main,
et de l'autre continuait  caresser les joues de Jacques. La porte
s'entr'ouvrit doucement, et la tte de Ygor parut.

Mon oncle, maman vous fait demander de lui envoyer tout de suite le
petit Franais et la mre, pour les faire fouetter devant elle.

Le gnral se retourna; son visage devint flamboyant.

Entre! cria-t-il d'une voix tonnante.

Ygor entra.

Le gnral: Dis  ta mre que, si elle s'avise de toucher  un seul
de mes Franais, qui sont mes amis, mes enfants,... entends-tu? mes...
en...fants! je la ferai fouetter elle-mme devant moi, jusqu' ce
qu'elle n'ait plus de peau sur le dos. Va, petit gredin, petit menteur,
va rejoindre tes sclrats de frres et soeurs. Et prenez garde  vous;
si j'apprends qu'on ait maltrait mes petits amis Jacques et Paul, on
aura affaire  moi.

Ygor se retira effray et tremblant; il courut dire  sa mre,  ses
frres et  ses soeurs ce qu'il venait d'entendre de la bouche de son
oncle.

Mme Papofski pleura de rage, les enfants frmirent d'pouvante.

Aprs quelques minutes donnes  la colre, Mme Papofski se souvint des
six cent mille roubles de revenu de son oncle: elle rflchit et se
calma.

Ecoutez-moi, dit-elle  ses enfants; je veux que vous soyez doux,
complaisants et mme aimables pour ces Franais. Si l'un de vous leur
dit ou leur fait la moindre injure, leur cause la moindre contrarit,
je le fouette sans piti; et vous savez comme je fouette quand je suis
fche!

Les enfants frmirent et promirent de ne jamais contrarier les petits
Franais.

Et, quand vous les verrez, vous leur demanderez pardon; entendez-vous?

--Oui, maman, rpondirent les enfants en choeur.

--Et, quand vous causerez avec votre oncle, vous lui direz chaque fois
que vous aimez tous ces Franais.

--Oui, maman, rptrent les huit voix ensemble.

--C'est bien. Allez-vous-en.

Les enfants se retirrent dans leur chambre, et se regardrent quelque
temps sans parler.

Je dteste ces Franais, dit enfin Anouchka, qui avait cinq ans.

--Et moi aussi, dirent Sashineka, Nikala et Pavlouska.

--Chut! taisez-vous, dirent Sonushka et Mitineka; si elle vous
entendait, elle vous arracherait les cheveux.

La menace fit son effet; tous se turent.

Il faudra tout de mme nous venger, dit Ygor, aprs un nouveau
silence.

--Nous verrons a, mais plus tard, rpondit Mitineka  voix basse.


VI

LES PAPOFSKI SE DEVOILENT

Pendant que Mme Papofski donnait  ses enfants des conseils de fausset
et de platitude, conseils dont ses enfants ne devaient gure profiter,
comme on le verra plus tard, le gnral calmait Drigny, qui tait hors
de lui  la pense des mauvais traitements qu'auraient pu souffrir
sa femme et son enfant sans l'intervention du bon gnral, auquel il
raconta, sur son ordre, ce qui s'tait pass entre ses enfants et ceux
de Mme Papofski.

Le gnral: Ne vous effrayez pas, mon ami; je connais ma nice, je m'en
mfie, je ne la crois pas; et si l'un de vous avait  se plaindre de
Maria Ptrovna ou de ses enfants, je les ferais tous partir dans la
matine. Je sais pourquoi ils sont venus  Gromiline. Je sais que
ce n'est pas pour moi, mais pour mon argent; ils n'auront rien. Mon
testament est fait; il n'y a rien pour eux. Je ne suis pas si sot que
j'en ai l'air; je connais les amis et les ennemis, les bons et les
mauvais. Au revoir, ma bonne Madame Drigny; au revoir, mes bons petits
Jacques et Paul. Venez, Drigny; le dner doit tre servi, c'est vous
qui tes mon majordome; nous ne pouvons nous passer de vous. Vous
reviendrez ensuite dner et causer avec votre excellente femme et vos
chers enfants.

Le gnral sortit, suivi de Drigny, et se rendit au salon, o il trouva
sa nice avec ses quatre ans, qui l'attendaient; les quatre autres,
gs de six, cinq, quatre et trois ans mangeaient encore dans leur
chambre. Le gnral entra en fronant les sourcils; il offrit pourtant
le bras  sa nice et la conduisit dans la salle  manger. Mme Papofski
tait embarrasse; elle ne savait quelle attitude prendre; elle
regardait son oncle du coin de l'oeil. Quand le potage fut mang, elle
prit bravement son parti et se hasarda  dire:

Ah! mon oncle! comme j'ai ri quand Ygor m'a fait votre commission;
vous tes si drle, mon oncle! Vous avez dit des choses si amusantes!

Le gnral: Elles taient trop vraies pour vous paratre amusantes, ce
me semble, Maria Ptrovna. Ce que Ygor vous a dit, je le ferais ou je
le ferai: cela dpend de vous.

--Ah! mon oncle, reprit en riant Mme Papofski, qui touffait de colre
et la comprimait avec peine, vous avez cru ce que vous a dit ce niais de
Ygor; il est bte, il n'a rien compris de ce que je disais.

Le gnral: Mais moi j'ai bien compris et je le rpte: Malheur  celui
qui touchera  un cheveu de mes Franais!

Madame Papofski: Mais, mon oncle, Ygor a dit trs mal! J'avais dit que
vous m'envoyiez vos bons Franais pour voir fouetter une de mes femmes
qui a t impertinente. Vous, mon oncle, vous ne faites presque jamais
fouetter; vous tes si bon! Alors je croyais que cela les amuserait de
venir voir a avec moi.

Le gnral la regarda avec tonnement et mpris. Le mensonge tait si
grossier, qu'il se sentit bless de l'opinion qu'avait sa nice de son
esprit.

Il la regarda un instant avec des yeux tincelants de colre, mais un
regard jet sur la figure inquite et suppliante de Drigny lui rendit
son calme.

Le gnral: Parlons d'autre chose, ma nice; comment se porte votre
soeur Natalia Ptrovna?

Madame Papofski: Trs bien, mon oncle; toujours bien.

Le gnral: Je la croyais souffrante depuis la mort de son mari.

Madame Papofski: Du tout, mon oncle; elle est gaie, elle s'amuse, elle
danse; elle n'y pense pas seulement.

Le gnral: Pourtant, son voisin M. Nassofkine m'a crit il y a
quelques jours, il me dit qu'elle pleurait sans cesse et qu'elle ne
voyait personne.

Madame Papofski: Non, mon oncle, ne croyez pas a. Ce Nassofkine ment
toujours, vous savez.

Le gnral: Et les enfants de Natalia?

Madame Papofski: Toujours insupportables, dtestables.

Le gnral: Nassofkine m'crit que la fille ane, qui a quinze ans,
Natasha, est charmante et parfaite, et que les deux autres, Alexandre et
Michel, sont aussi bien que Natasha.

Madame Papofski: Comme il ment! Tous affreux et mchants!

Le gnral: C'est singulier! Je vais crire  Natalia Ptrovna de venir
ici avec ses trois enfants; je veux les voir.

Madame Papofski: N'crivez pas, mon oncle: a vous donnera de la peine
pour rien; elle ne viendra pas.

Le gnral: Pourquoi ne viendrait-elle pas? Etant jeune, elle m'aimait
beaucoup.

Madame Papofski: Ah! mon oncle, vous croyez cela? Vous tes trop bon,
vraiment. Elle sait que vous ne voyez pas beaucoup de monde; elle aura
peur de s'ennuyer, et puis elle veut marier sa fille; elle n'a pas le
sou; alors, elle veut attraper quelque richard, vieux et laid.

Le gnral: Tout juste! Je suis l, moi! Riche, vieux et laid. Elle me
fera la cour, et je doterai sa fille.

Mme Papofski plit et frissonna; elle trembla pout l'hritage, et ne put
dissimuler son trouble; le gnral la regardait en dessous; il tait
rayonnant de la peur visible de cette nice qu'il n'aimait pas, et de
l'heureuse ide de faire venir l'autre soeur, dont il avait conserv
le souvenir doux et agrable, et qui, par discrtion sans doute, ne
demandait pas  venir  Gromiline. Mme Papofski continua  dissuader son
oncle de faire venir Mme Dabrovine. Le gnral eut l'air de se rendre
 ses raisonnements, et le dner s'acheva assez gaiement. Mme Papofski
tait satisfaite d'avoir vinc sa soeur, dont elle redoutait la grce,
la bont et le charme; le gnral tait enchant du tour qu'il prparait
 Mme Papofski et du bien qu'il pouvait faire  Mme Dabrovine. Mme
Papofski fut polie et charmante pour Drigny, auquel elle prodiguait les
louanges les plus exagres.

Comme vous dcoupez bien, monsieur Drigny! Vous tes un matre d'htel
parfait!... Comme M. Drigny sert bien.! c'est un trsor que vous avez
l, mon oncle! il voit tout, il sert tout le monde! Comme je serais
heureuse de l'avoir chez moi!

Le gnral: Il est probable que vous n'aurez jamais ce bonheur, ma
nice.

Madame Papofski: Pourquoi, mon ami? Il est si jeune et si fort!

Le gnral, avec ironie: Et moi je suis si vieux, si gros et si us!

Madame Papofski: Ah! mon oncle, comme vous tes mchant! Comment
pouvez-vous dire...?

Le gnral: Mais... puisque vous dites que vous pourrez avoir Drigny
parce qu'il est jeune et fort! C'est donc aprs la mort de votre vieil
oncle que vous comptez l'avoir? Non, non, ma chre; mon brave, mon bon
Drigny n'est ni pour vous ni pour personne: il est  moi,  moi seul;
aprs moi, il sera  lui-mme,  son excellente femme et  ses enfants.

Mme Papofski se mordit les lvres et ne parla plus. Aprs le dner le
gnral alla se promener; toute la bande Papofski le suivit; Sonushka,
sur un signe de sa mre, marcha auprs de son oncle, cherchant  animer
la conversation.

Mon oncle, dit-elle aprs quelques efforts infructueux, comme j'aime
les Franais!

Le gnral ne rpondit pas.

Sonushka: Mon oncle, j'aime vos petits Franais; ils sont si bons, si
complaisants! Je voudrais toujours jouer avec eux.

Le gnral: Mais eux ne voudront pas jouer avec vous, parce que vous
tes querelleurs, mchants et menteurs.

Sonushka: Ah! mon oncle! c'est Ygor qui a t mchant, mais nous ne le
laisserons plus faire.

Le gnral: Assez, assez, ma pauvre Sonushka: tu as bien rpt ta
leon. Parlons d'autre chose. Aimes-tu ta tante Natalia Ptrovna?

Sonushka: Mon oncle,... pas beaucoup.

Le gnral: Pourquoi?

Sonushka: Parce qu'elle est toujours triste; elle pleure toujours
depuis que mon oncle a t tu  Sbastopol; elle ne veut voir personne;
alors c'est trs ennuyeux chez elle.

Le gnral: Et ses enfants?

Sonushka: Mon oncle, ils sont ennuyeux aussi, parce qu'ils sont
toujours avec ma tante, et ce n'est pas amusant.

Le gnral: Ah! ils sont toujours avec leur mre? Et pourquoi cela?
Est-ce qu'elle les retient prs d'elle?

Sonushka: Oh non! mon oncle, au contraire, elle veut toujours qu'ils
s'amusent, qu'ils sortent; ce sont eux qui veulent rester.

Le gnral: Sont-ils laids, ses enfants?

Sonushka: Oh non! mon oncle; Natacha est trs jolie, mais elle est
toujours si mal mise! Ma tante est si pauvre! Les autres sont jolis
aussi.

--Ah! ah! dit le gnral. Et il continua sa promenade le soir il
demanda  sa nice si, l'odeur du tabac lui serait dsagrable.

Madame Papofski: Du tout, mon oncle, au contraire! Je l'aime tant! Je
me souviens si bien comme vous fumiez quand j'tais petite! J'aimais
tant a  cause de vous!

Le gnral la regarda d'un air moqueur, et se mit  fumer jusqu'au
moment o, le sommeil le gagnant, il s'endormt dans son fauteuil. Les
enfants allrent se coucher. Mme Papofski alla frapper  la porte de
Drigny, qu'elle trouva sortant de table; ils mangeaient chez eux,
d'aprs les ordres du gnral, qui avait voulu qu'on les servit  part
et dans leur appartement.

Entrez, dit Mme Drigny. Elle rougit beaucoup lorsqu'elle vit entrer
Mme Papofski; Drigny fit un mouvement de surprise; Jacques et Paul
dirent Ah! et tous se levrent.

Ne vous drangez pas, ma bonne dame: je serais si dsole de vous
dranger! Je viens vous dire combien mes enfants sont fchs d'avoir
fait pleurer, sans le vouloir, votre petit garon. Je les ai bien
gronds; ils ne recommenceront plus. Comme ils sont charmants, vos
enfants! Il faut absolument que je les embrasse!

Mme Papofski s'approcha de Jacques et de Paul, qui reculaient et
cherchaient  viter le contact de Mme Papofski; mais Drigny les fit
avancer et ils furent obligs de se laisser embrasser.

Charmants! rpta-t-elle en se retirant. Adieu, Monsieur Drigny;
adieu, ma chre Madame Drigny. Dites demain matin  mon oncle que je
trouve vos enfants charmants.

Elle se retira en souriant, et laissa les Drigny tonns et indigns.

Madame Drigny: En voil une qui est fausse! Ne dirait-on pas qu'elle
nous aime et nous veut du bien?... C'est incroyable! Croit-elle que
j'aie dj oubli sa froideur et ses menaces?

Drigny: Est-ce qu'elle rflchit seulement  ce qu'elle dit? Elle voit
les bonts du gnral pour nous; elle comprend qu'elle ne pourra pas
nous perdre dans son esprit; que notre appui pourra lui tre utile
auprs de son oncle, qu'elle voudrait piller et dpouiller; alors elle
change de tactique: elle nous fait la cour au lieu de nous maltraiter.

Paul: Papa, je n'aime pas cette dame; elle a l'air mchant; tout 
l'heure, quand elle m'embrassait, j'ai cru qu'elle allait me mordre.

Drigny sourit, regarda sa femme qui riait bien franchement, et embrassa
Paul...

Drigny: Elle ne te mordra pas tant que le gnral sera l, mon
enfant.

Paul: Et si le gnral s'en allait?

Drigny: Dans ce cas, elle nous ferait tout le mal qu'elle pourrait;
mais le gnral ne s'en ira pas sans nous emmener.

Jacques: Mais si le gnral venait  mourir, papa?

Drigny: Que Dieu nous prserve de ce malheur, mon enfant! Dans ce cas
nous partirions de suite.

Madame Drigny: Le bon Dieu ne permettra pas que cet excellent gnral
meure sans avoir le temps de se reconnatre. N'ayez pas de si terribles
penses, mes chers enfants; ayons confiance en Dieu, toujours si bon
pour nous. Esprons pour le mieux, et remplissons notre devoir jour par
jour, sans songer  un avenir incertain.

Toc, toc, peut-on entrer? dirent une demi-douzaine de voix enfantines.

--Une nouvelle invasion de l'ennemi, dit  mi-voix Drigny en riant.
Entrez!

Les huit petits Papofski se prcipitrent dans la chambre, entourrent
Jacques et Paul, et les embrassrent avec la plus grande tendresse.

Pardonnez-nous! s'crirent tous  la fois les quatre grands.

--Pardonnez-leur! ajoutrent les voix aigues des quatre plus jeunes.

Jacques et Paul, bousculs, touffs, ennuys, ne rpondaient pas et
cherchaient  se dgager des treintes de ces faux amis.

Je vous en prie, pardonnez-nous, dit Sonushka d'un air suppliant, sans
quoi maman nous fouettera.

Jacques: Je vous pardonne de tout mon coeur, et Paul aussi.

Paul: Non, pas moi, je ne leur pardonnerai jamais.

Mitineka: Je vous supplie, petit Franais, pardonnez-nous.

Paul: Non, je ne veux pas.

Jacques: Ce n'est pas bien, Paul, de ne pas pardonner  ses ennemis. Tu
vois que je pardonne, moi?

Paul: Je veux bien leur pardonner ce qu'ils m'ont fait,  moi: mais ces
mchants ont voulu faire battre maman, et je ne leur pardonnerai jamais
cela.

Jacques: Mais puisqu'ils en sont bien fchs.

Paul: Non, ils font semblant.

Un concert de sanglots et de gmissements se fit entendre; les huit
enfants pleuraient et se lamentaient.

On va nous fouetter! hurlaient-ils. Petit Franais, nous te donnerons
tout ce que tu voudras; pardonne-nous.

Paul: Demandez pardon  maman: si elle vous pardonne, je vous
pardonnerai aussi.

Le groupe sanglotant se tourna vers Mme Drigny, en joignant les mains
et en demandant grce.

Madame Drigny: Que Dieu vous pardonne comme je vous pardonne, pauvres
enfants; Et toi, Paul, ne fais pas le mchant et pardonne quand on te
demande pardon.

--Je vous pardonne comme maman, dit Paul d'un ton majestueux.

--Merci, merci; nous vous aimerons beaucoup: maman l'a ordonn. Adieu,
Franais;  demain.

Les huit enfants firent force saluts et rvrences, et s'en allrent
avec autant de prcipitation qu'ils taient entrs.

Drigny, qui avait cout et regard en tournant sa moustache sans mot
dire, leva les paules et soupira.

Ces petits malheureux, comme ils sont levs! Ce n'est pas leur faute
s'ils sont mchants, menteurs, calomniateurs, lches, hypocrites! Ils
sont terrifis par leur mre.

Jacques: Papa, est-ce qu'il faudra jouer avec eux quand ils nous le
demanderont?

Drigny: Il faudra bien, mon Jacquot, mais le plus rarement possible;
et prends garde, mon petit Paul, d'aller avec eux sans Jacques.

Paul: Jamais papa; j'aurais trop peur.

Il tait tard, on alla se coucher.


VII

LE COMPLOT

Drigny tait un soir prs du gnral; quelques jours s'taient passs
depuis l'arrive de Mme Papofski, et tout avait march le plus doucement
du monde. Le gnral se frottait les mains et riait: il mditait
certainement une malice.

Drigny, mon ami, dit-il d'un air joyeux, je vous ai prpar de
l'ouvrage.

Drigny: Tant que vous voudrez, mon gnral: mon temps est tout  vous,
et je ne saurais l'employer plus agrablement qu' vous servir.

Le gnral: Toujours le mme! toujours dvou! C'est que, voyez-vous,
mon ami, j'attends du monde sous peu de jours, et il me faudra des lit
 la franaise, des toilettes et un ameublement complet, et vous seul
pouvez le faire.

Drigny: Je suis prt, mon gnral. Que faut-il avoir? Pour combien de
personnes?

Le gnral: Une femme, une jeune personne et deux garons de dix et
douze ans.

Drigny: Combien de jours, mon gnral, me donnez-vous pour tout
prparer?

Le gnral: Quinze jours et autant de monde que vous en demanderez.

Drigny: Ce sera fait, mon gnral.

Le gnral: Bravo! admirable! Ne mnagez rien! Que ce soit mieux que
chez la Papofski.

Drigny: Mon gnral, pourrai-je aller  la ville acheter ce qu'il me
faudra en vaisselle, meubles, etc?

Le gnral: Allez o vous voudrez, achetez ce que vous voudrez: je vous
donne carte blanche.

Drigny: Quelles sont les chambres qu'il faut arranger, mon gnral?

Le gnral: Les plus belles! celles qui taient si abmes et que j'ai
fait remettre  neuf sous votre direction. Et vous ne me demandez pas
pourquoi je vous donne tant de mal?

Drigny: Je ne me permettrais pas une pareille indiscrtion, mon
gnral.

Le gnral: C'est pour ma nice.

--Mme Papofski? s'cria Drigny en faisant un saut en arrire.

Le gnral, riant aux clats: Vous voil! c'est a que j'attendais! Le
coup de thtre; les yeux carquills! le saut en arrire! la bouche
ouverte! Ah! ah! ah! est-il tonn!... Eh bien, non, mon ami, je ne vous
ferais pas la malice de vous faire travailler pour cette nice mchante,
hypocrite et ruse... N'allez pas lui redire a, au moins.

Drigny, riant: Il n'y a pas de danger, mon gnral.

Le gnral: Bon! C'est pour mon autre nice, Natalia, qui tait bonne
et aimante quand je l'ai quitte il y a dix ans, et qui est encore,
d'aprs le mal que m'en a dit Maria Ptrovna, le trs rare mais vrai
type russe; ses enfants doivent tre excellents; je leur ai crit  tous
d'arriver. Et nous allons avoir une entrevue charmante entre les deux
soeurs; la Papofski sera furieuse! Elle ne sait rien. Arrangez-vous pour
qu'elle ne devine rien, Faites travailler dans le village, et profitez
des heures o elle sera sortie pour faire apporter les lits et
les meubles dans le bel appartement. J'irai voir tout a, mais en
cachette... La bonne ide que j'ai eue l; ah! ah! ah! la bonne farce
pour la Papofski!

Drigny et sa femme se mirent  l'oeuvre ds le lendemain; Drigny alla
 Smolensk acheter ce qui lui tait ncessaire; les menuisiers, les
serruriers, les ouvriers de toute espce furent mis  sa disposition;
on fabriqua des lits, des commodes, des tables, des fauteuils, des
toilettes; Drigny et sa femme remplacrent les tapissiers qui
manquaient. Le gnral allait et venait, distribuait des gratifications
et de l'eau-de-vie, encourageait et approuvait tout. Les paysans
travaillaient de leur mieux et bnissaient le Franais qui leur valait
la bonne humeur et les dons gnreux de leur matre. Vassili tait;
reconnaissant de l'humanit de Drigny, qui lui avait pargn les cent
coups de bton auxquels l'avait condamn le gnral dans un premier
moment de colre, et dont il n'avait plus parl; il secondait Drigny
avec l'intelligence qui caractrise le peuple russe. Avant les quinze
jours, tout tait termin, les meubles mis en place, les fentres et les
lits garnis de rideaux; quand le gnral alla visiter l'appartement
destin  Mme Dabrovine, il tmoigna une joie d'enfant, admirant tout:
l'lgance des draperies, le joli et le brillant des meubles, la beaut
des siges. Il s'assit dans chaque fauteuil, examina tous les objets de
toilette, se frotta les mains, donna une poigne d'assignats  Vassili
et aux ouvriers, et, se tournant vers Drigny et sa femme: Quant 
vous, mes amis, ce n'est pas avec de l'or que je reconnais votre zle,
votre activit, votre talent; ce serait vous faire injure. Non, c'est
avec mon coeur que je vous rcompense, avec mon amiti, mon estime et ma
reconnaissance! C'est que vous avez fait l un vrai tour de force, un
coup de matre! Merci, mille fois merci, mes bons amis! (Le gnral leur
serra les mains.) Ah! Maria Ptrovna! vous allez tre punie de votre
mchancet! Grce  mes bons Drigny, vous allez avoir une colre
furieuse! et d'autant plus terrible que vous n'oserez pas me la
montrer!... Quand donc ma petite Dabrovine arrivera-t-elle avec sa
Natasha et ses deux garons? Je donnerais dix mille, vingt mille roubles
pour qu'elle arrivt aujourd'hui mme.

Le gnral quitta l'appartement presque en courant, pour aller voir s'il
ne voyait rien venir. Drigny et sa femme taient heureux de la joie
du bon et malicieux gnral; et peut-tre partageaient-ils un peu la
satisfaction qu'ils laissaient clater de la colre prsume de Mme
Papofski.

Jacques et Paul, prsents  cette scne, riaient et sautaient. Ils
avaient habilement vit les prvenances hypocrites des petits Papofski,
et avaient russi  ne pas jouer une seule fois avec eux. Quand ils les
rencontraient, soit dans la maison, soit dehors, ils feignaient d'tre
presss de rejoindre leurs parents, qui les attendaient, disaient-ils;
et, quand les petits Papofski insistaient, ils s'chappaient en courant,
avec une telle vitesse, que leurs poursuivants ne pouvaient jamais les
atteindre. Lorsque Jacques et Paul voulaient prendre leurs leons et
s'occuper tranquillement, ils s'enfermaient  double tour dans
leur chambre avec Mme Drigny, et tous riaient sous cape quand ils
entendaient appeler, frapper  la porte. Mme Papofski profitait de
toutes les occasions pour tmoigner son amiti, son admiration aux
excellents Franais de son bon oncle; malgr la politesse respectueuse
des Drigny, elle se sentait dmasque et repousse. La conduite de son
oncle l'inquitait: il l'vitait souvent, ne la recherchait jamais, lui
lanait des mots piquants, moiti plaisants, moiti srieux, qu'elle
ne savait comment prendre. Deux ou trois fois elle avait essay de
l'attendrissement, des pleurs: le gnral l'avait chaque fois quitte
brusquement et n'avait pas reparu de la journe; alors elle changea de
manire et prit en plaisantant les attaques les plus directes et les
plus blessantes. Quelquefois le gnral tait pris d'accs de gaiet
folle; il plaignait sa nice de la vie ennuyeuse qu'il lui faisait
mener; il lui promettait du monde, des distractions; et alors sa gaiet
redoublait; il riait, il se frottait les mains, il se promenait en long
et en large, et dans sa joie il courait presque.


VIII

ARRIVE DE L'AUTRE NICE

Le jour mme o le gnral avait tmoign si ardemment le dsir de voir
arriver sa nice Dabrovine, et o il tait all bien loin sur la grande
route, esprant la voir venir, il aperut un nuage de poussire qui
annonait un quipage. Il s'arrta haletant et joyeux; le nuage
approchait; bientt il put distinguer une voiture attele de quatre
chevaux arrivant au grand trot. Quand la voiture fut assez prs pour
que ses signaux fussent aperus, il agita son mouchoir, sa canne, son
chapeau, pour faire signe au cocher d'arrter. Le cocher retint ses
chevaux; le gnral s'approcha de la portire et vit une femme encore
jeune et charmante, en grand deuil; prs d'elle tait une jeune personne
d'une beaut remarquable; en face, deux jeunes garons. Sur le sige,
prs du cocher, tait une personne qui avait l'apparence d'une femme de
chambre.

Natalie! ma nice! dit le gnral en ouvrant la portire.

--Mon oncle! c'est vous! rpondit Mme Dabrovine (car c'tait bien elle)
en s'lanant hors de la voiture et en se jetant au cou du gnral.

Oh! mon oncle! mon bon oncle! Quel terrible malheur depuis que je
ne vous ai vu! Mon pauvre Dmitri! mon excellent mari! tu! tu 
Sbastopol!

Mme Dabrovine s'appuya en sanglotant sur l'paule de son oncle. Le
gnral, mu de cette douleur si vive et si vraie, la serra dans ses
bras et s'attendrit avec elle.

Le gnral: Ma pauvre enfant! ma chre Natalie! Pleure, mon enfant,
pleure dans les bras de ton oncle, qui sera ton pre, ton ami!...Pauvre
petite! Tu as bien souffert!

Madame Dabrovine: Et je souffrirai toujours, mon cher oncle! Comment
oublierai-je un mari si bon, si tendre? Et mes pauvres enfants! Ils
pleurent aussi leur excellent pre, leur meilleur ami! Mon chagrin
augmente le leur et les dsespre.

Le gnral: Laisse-moi embrasser les enfants, ma chre Natalie, ils
m'ont oubli, mais moi j'ai pens bien souvent  vous tous.

Madame Dabrovine: Descends, Natasha; et vous aussi, Alexandre et
Michel. Votre oncle veut vous embrasser.

Natasha s'lana de la berline et embrassa tendrement son vieil oncle,
qu'elle n'avait pas oubli, malgr sa longue absence.

Laisse-moi te regarder, ma petite Natasha, dit le gnral aprs l'avoir
embrasse  plusieurs reprises. Le portrait de ta mre! Comme si je la
voyais  ton ge!... Ma chre enfant! Tu aimeras encore ton vieux gros
oncle? tu l'aimais bien quand tu tais petite.

--Je l'aime encore et je l'aimerai toujours, rpondit Natasha avec un
affectueux sourire; surtout, ajouta-t-elle tout bas, si vous pouvez
consoler un peu pauvre maman, qui est si malheureuse.

--Je ferai ce que je pourrai, mon enfant!... Et les autres, je veux
aussi leur donner le baiser paternel.

Alexandre et Michel se laissrent embrasser par le gnral.

Le gnral: Y a-t-il de la place pour moi, mes enfants, dans votre
voiture?

Natasha: Certainement, mon oncle; je me mettrai en face de vous avec
Alexandre et Michel et vous serez prs de maman.

Le gnral fit monter en voiture sa nice Dabrovine, malgr une lgre
rsistance, car elle aurait voulu faire monter son oncle le premier. A
toi, Natasha, maintenant; monte! Appuie-toi sur mon bras.

Natasha: Non, mon oncle, je me mettrai en face de vous quand vous serez
plac.

--Alors, montez, les petits, dit le gnral en souriant. A toi 
prsent, ma petite Natasha.

Natasha: Pas avant vous, mon oncle; je vous en prie.

Le gnral: Comme tu voudras, mon enfant... Houp! je monte.

Et le gnral se hissa pniblement.

Natasha sauta lgrement et prit place en face de son oncle. Pour la
premire fois depuis deux ans, un sourire vint animer le visage doux et
triste de Mme Dabrovine. Ce sourire fut aperu par Natasha, qui dans
sa joie serra les mains de son oncle en lui disant  l'oreille: Elle
sourit.

L'oncle sourit aussi et regarda avec tendresse sa nice et sa
petite-nice; il se pencha  la portire, et cria au cocher d'aller
aussi vite que le permettrait la fatigue, de ses chevaux.

Le gnral adressa une foule de questions  sa nice et aux enfants, et
dcouvrit, malgr l'intention visible de sa nice de le lui dissimuler,
qu'ils taient pauvres, et que c'tait par ncessit qu'ils vivaient
toujours  la campagne, aussi retirs que le permettait leur nombreux
voisinage.

Nous arrivons, dit le gnral; voici mon Gromiline; c'est l que je
vous ai vus pour la dernire fois.

Madame Dabrovine: Et. c'est l que j'ai t longtemps heureuse prs de
vous avec mon pauvre Dmitri, mon cher oncle.

Le gnral: Et c'est l, je l'espre, mon enfant, que tu vivras
dsormais; tu y seras comme chez toi, et je veux que tu y jouisses de la
mme autorit que moi-mme.

Madame Dabrovine: Je n'abuserai pas de votre permission, mon bon
oncle!

Le gnral: J'en suis bien sr, et c'est pourquoi je te la donne; mais
tu en useras, je le veux. Ah! pas de rplique! Tu te souviens que je
suis mchant quand on me rsiste.

Mme Dabrovine se pencha en souriant vers son oncle et lui baisa la main.
Les yeux de Natasha brillrent. Sa mre avait encore souri.


IX

TRIOMPHE DU GNRAL

La voiture approchait du perron; des domestiques accouraient de tous
cts; Mme Papofski, que ses enfants avaient avertie de l'approche d'une
visite, s'tait poste sur le perron pour voir descendre les invits du
gnral.

Enfin! se disait-elle, voici quelqu'un! Je ne serai plus toujours seule
avec ce mchant vieux qui m'ennuie  mourir.

Elle ne put retenir un cri de surprise en voyant le gnral sortir de
cette vieille berline; sa corpulence remplissait la portire et masquait
les personnes que contenait la voiture.

Comment mon oncle, vous l-dedans?

--Oui, Maria Ptrovna, c'est moi, dit le gnral en s'arrtant sur le
marchepied et en continuant  masquer son autre nice aux regards avides
de Mme Papofski. Je vous amne du monde: devinez qui.

Madame Papofski: Comment puis-je deviner, mon oncle? Je ne connais aucun
de vos voisins; vous n'avez jamais invit personne.

Le gnral: Ce ne sont pas des voisins, ce sont des amis que je vous
amne, d'anciens amis; car vous n'tes pas jeune, Maria Ptrovna.

Mme Papofski rougit beaucoup et voulut rpondre, mais elle se mordit les
lvres, se tut et attendit.

Voil! dit le gnral aprs l'avoir contemple un instant avec un
sourire de triomphe. Voil vos amis!

Il descendit, se tourna vers la portire, fit descendre sa petite-nice
(Mme Papofski ne put retenir un sourd gmissement: une pleur livide
remplaa l'animation de son teint: elle chancela et s'appuya sur
l'paule de son oncle.)

Le gnral: Vous voil satisfaite! J'avais raison de dire d'anciens
amis! J'aime cette motion  le vue de votre soeur. C'est bien. Je m'y
attendais.

Le gnral avait l'air rayonnant; son triomphe tait complet. Mme
Papofski luttait contre un vanouissement; elle voulut parler, mais a
bouche entr'ouverte ne laissait chapper aucun son; elle eut pourtant la
pense confuse que son trouble pouvait tre interprt favorablement;
cet espoir la ranima, ses forces revinrent; elle s'approcha de sa soeur
tremblante:

Pardon, ma soeur, j'ai t si saisie!

Le gnral: avec malice. Et si heureuse!

Madame Papofski, avec hsitation: Oui, mon oncle: vous l'avez dit: si
heureuse de voir cette pauvre Natalie.

Le gnral, de mme: Et chez moi encore. Cette circonstance a d
augmenter votre bonheur.

Madame Papofski, d'une voix faible: Certainement, mon oncle. Je suis...,
j'ai..., je sens... la joie....

Le gnral, riant: Eh! embrasses-vous! Embrassez votre nice, vos
neveux, Maria Ptrovna; et remettez-vous. Mme Papofski embrassa en
frmissant soeur, nice et neveux.Viens, mon enfant, que je te mne 
ton appartement, dit le gnral en prenant le bras de Mme Dabrovine.
Suivez-nous, Maria Ptrovna.

Le langage affectueux du gnral  Natalie occasionna  Mme Papofski un
nouveau frmissement; elle repoussa Natasha et ses frres, qui restrent
un peu en arrire, et suivit machinalement.

Le gnral pressait le pas; en arrivant prs de la porte du bel
appartement, il quitta le bras de Natalie, la porte s'ouvrit; Drigny,
sa femme et ses enfants attendaient le gnral avec sa nice  l'entre
de la porte.

Le gnral: Te voici chez toi, ma chre enfant, et je suis sr que tu y
seras bien, grce  mon bon Drigny que voici,  son excellente femme
que voil, et mme  leurs enfants, mes deux petits amis, Jacques et
Paul, qui ont travaill comme des hommes. Je te les prsente tous et je
les recommande  ton amiti.

Madame Dabrovine: D'aprs cette recommandation, mon oncle, vous devez
tre assur que je les aimerai bien sincrement, car ils vous ont sans
doute donn des preuves d'attachement, pour que vous en parliez ainsi.

Et Mme Dabrovine fit un salut gracieux  Drigny et  sa femme,
s'approcha de Jacques et de Paul qu'elle baisa au front en leur
disant:J'espre, enfants que vous serez bons amis avec les miens, qui
sont  peu prs de votre ge; vous leur apprendrez le franais, ils
vous apprendront le russe; ce seront des services que vous vous rendrez
rciproquement.

--Entrez, entrez tous, s'cria le gnral, et voyez ce qu'a fait
Drigny, en quinze jours, de cet appartement sale et dmeubl.

Mme Papofski se prcipita dans la premire pice, qui tait un joli
salon ou salle d'tude. Rien n'avait t oubli; des meubles simples,
mais commodes, une grande table de travail, un piano, une jolie tenture
de perse  fleurs, des rideaux pareils, donnaient  ce salon un aspect
lgant et confortable.

Mme Papofski restait immobile, regardant de tous cts, plissant de
plus en plus. Mme Dabrovine examinait, d'un oeil triste et doux, les
dtails d'ameublement qui devaient rendre cette pice si agrable 
habiter; quand elle eut tout vu, elle s'approcha de son oncle, les yeux
pleins de larmes, et, lui baisant la main:

Mon oncle, que vous tes bons! Oui, bien bon! Quels soins aimables!

Natasha avait couru  tous les meubles, avait tout touch, tout examin;
en terminant son inspection, elle vint se jeter au cou de son oncle et
l'embrassa  plusieurs reprises en s'criant:

Que c'est joli, mon oncle, que c'est joli! Je n'ai jamais rien vu de si
joli, de si commode. Nous resterons ici toute la journe, maman et moi;
et vous, mon oncle, vous viendrez nous y voir trs souvent et trs
longtemps; vous fumerez l, dans ce bon fauteuil, prs de cette fentre,
d'o l'on a une si jolie vue, car je me souviens que vous aimez  fumer.
Alexandre, Michel et moi, nous travaillerons autour de cette belle
table; nous jouerons du piano, et pauvre maman sera l tout prs de
vous.

Madame Papofski: avec un sourire forc. Et moi, Natasha, o est ma
place?

Natasha, embarrasse et rougissant: Pardon, ma tante; je ne pensais
pas... qu'il vous ft agrable... de..., de....

--...de sentir l'odeur du tabac, cria le gnral en embrassant  son
tour sa bonne et aimable petite-nice, et en riant aux clats.

--Merci, mon oncle, lui dit Natasha  l'oreille en lui rendant son
baiser, je l'avais oublie.

Le gnral: Allons dans les chambres  coucher  prsent. Voici la
tienne, mon enfant. Nouvelle surprise, nouvelles exclamations, et
fureur redouble de Mme Papofski, qui comparait son appartement avec
celui de la soeur qu'elle dtestait. Natasha et ses frres couraient de
chambre en chambre, admiraient, remerciaient. Quand ils surent que tout
tait l'ouvrage des Drigny, Natasha se jeta au cou de Mme Drigny
et serra les mains de Drigny, pendant que les deux plus jeunes
embrassaient avec une joie folle Jacques et Paul.

Le gnral ne se possdait pas de joie; il riait aux clats, il se
frottait les mains, selon son habitude dans ses moments de grande
satisfaction, il marchait  grands pas, il regardait avec tendresse
Mme Dabrovine, qui souriait des explosions de joie de ses enfants,
et Natasha, dont les yeux rayonnants exprimaient le bonheur et la
reconnaissance; sans cesse en passant et repassant devant son oncle elle
dposait un baiser sur sa main ou sur son front.

Mon oncle, mon oncle, s'cria-t-elle, que je suis heureuse! Que vous
tes bon!

Le gnral: Et moi donc, mes enfants! Je suis heureux de votre joie!
Depuis de longues, longues annes, je n'avais vu autour de moi une
pareille satisfaction. Une seule fois, en France, j'ai fait des heureux:
mes bons Drigny et leurs frre et soeur, Moutier et Elfy.

Natasha: Oh! mon oncle, racontez-nous a, je vous en prie. Je voudrais
savoir comment vous avez fait et ce que vous avez fait.

--Plus tard, ma fille, rpondit le gnral en souriant; ce serait trop
long. A prsent, reposez-vous, arrangez-vous dans votre appartement.
Drigny va vous envoyer votre femme de chambre! dans une heure nous
dnerons. Maria Ptrovna, restez-vous avec votre soeur?

Madame Papofski: Oui.... Non,... c'est--dire... je voudrais prsenter
mes enfants  Natalie.

Le gnral: Vous avez raison; allez, allez. Moi je vais avec Drigny 
mes affaires.

Mme Papofski sortit, courut chez elle, regarda avec colre le maigre
ameublement de sa chambre, et, se laissant aller  sa rage jalouse, elle
tomba sur son lit en sanglotant.

L'hritage! pensait-elle. Six cent mille roubles de revenu! Une terre
superbe! Il ne me les laissera pas! Il va tout donner  cette odieuse
Natalie, qui fait la dsole et la pauvre pour l'apitoyer. Et sa sotte
fille! qui saute comme si elle avait dix ans! qui se jette sur lui, qui
l'embrasse! Et lui, gros imbcile, qui croit qu'on l'adore, qui trouve
ces gambades charmantes.... Il tutoie ma soeur, et moi il m'appelle
Maria Ptrovna! Il les embrasse tous, et nous il nous repousse! Il fait
arranger un appartement comme pour des princes! eux qui sont dans la
misre, qui mangent du pain noir et du lait caill, qui couchent sur
des planches, qui ont  peine des habits de rechange! Et moi, qui suis
riche, qui suis habitue  l'lgance, il me traite comme ces vilains
Drigny que je dteste. J'ai bien su par mes femme que c'taient les
meubles et les lits des Drigny qu'on m'avait donns.

Ces rflexions et mille autres l'occuprent si longtemps, qu'on vint lui
annoncer le dner avant qu'elle et sch ses larmes; elle s'lana de
son lit, passa en toute hte de l'eau frache sur ses yeux bouffis,
lissa ses cheveux, arrangea ses vtements et alla au salon, o elle
trouva le gnral avec Mme Dabrovine et ses enfants, qui jouaient avec
leurs cousins et cousines.

Nous vous attendons, Maria Ptrovna, dit le gnral en s'avanant vers
elle et lui offrant son bras. Natalie, je donne le bras  ta soeur,
quoique tu sois nouvellement arrive, parce qu'elle est la plus vieille;
elle a bien dix ou douze ans de plus que toi.

Madame Dabrovine, embarrasse: Oh non! mon oncle, pas  beaucoup prs.

Madame Papofski, pique: Ma soeur, laissez dire mon oncle. a l'amuse de
me vieillir et de vous rajeunir.

Le gnral, enchant: Mettez que je me sois tromp de deux ou trois ans,
ma nice; Natalie a trente-deux ans, vous en avez bien quarante-deux.

Madame Papofski: Cinquante, mon oncle, soixante, si vous voulez.

Le gnral, avec malice: H! h! nous y arriverons, ma nice; nous y
arriverons. Voyons, vous tes ne en mil huit cent seize....

Madame Papofski: Ah! mon oncle,  quoi sert de compter, puisque je veux
bien vous accorder que j'ai soixante ans?

Le gnral: Du tout, du tout, les comptes font les bons amis, et...

Madame Dabrovine: Mon cher oncle, nous voici dans la salle  manger; je
dois avouer que j'ai si faim....

Le gnral: Et moi j'ai faim et soif de la vrit; alors je dis de mil
huit cent....

Madame Dabrovine: La vrit, la voici, mon oncle; c'est que vous tes
un peu taquin comme vous l'tiez jadis, et que vous vous amusez 
tourmenter la pauvre Maria, qui ne vous a rien fait pourtant. Regardez
Natasha, comme elle vous regarde avec surprise.

Le gnral se retourna vivement, quitta le bras de Mme Papofski et fit
asseoir tout le monde. Est-ce vrai que tu t'tonnes de ma mchancet,
Natasha? Tu me trouves donc bien mauvais?

Natasha: Mon oncle....

Natasha rougit et se tut.

Le gnral, souriant: Parle, mon enfant, parle sans crainte... Puisque
je viens de dire que j'ai faim et soif de la vrit.

Natasha: Mon oncle, il me semble que vous n'tes pas bon pour ma tante,
et c'est ce qui cause mon tonnement; je vous ai connu si bon, et maman
disait de mme chaque fois qu'elle parlait de vous.

Le gnral: Et  prsent, que dis-tu, que penses-tu?

Natasha: Je pense et je dis que je vous aime, et que je voudrais que
tout le monde vous aimt.

Le gnral: Nous reparlerons de cela plus tard, ma petite Natasha; en
attendant que je me corrige de mon humeur taquine, dnons gaiement; je
te promets de ne plus faire enrager ta tante.

Natasha: Merci, mon oncle. Vous me pardonnez, n'est-pas pas, d'avoir
parl franchement?

Le gnral, riant: Non seulement je te pardonne, mais je te remercie; et
je te nomme mon conseiller priv.

Le gnral, de plus en plus enchant de ses nouveaux convives, fut d'une
humeur charmante; il russit  gayer sa nice Dabrovine, qui sourit
plus d'une fois de ses saillies originales. Dans la soire, les enfants
allrent jouer dans une grande galerie attenant au salon. Natasha allait
et venait animait les jeux qu'elle dirigeait, faisait sourire sa mre
et rire son oncle par sa joie franche et nave. Plusieurs jours se
passrent ainsi; le gnral s'attachait de plus en plus  sa nice
Dabrovine et dtestait de plus en plus les Papofski. Un soir Natasha
accourut dans le salon.

Mon oncle, dit-elle, permettez-vous que j'aille chercher Jacques et
Paul pour jouer avec nous? ils doivent avoir fini de dner.

Le gnral: Va, mon enfant; fais ce que tu voudras. Natasha embrassa
son oncle et partit en courant; elle ne tarda pas  revenir suivie de
Jacques et de Paul. Jacques s'approcha du gnral.

Vous permettez, gnral, que nous jouions avec vos neveux et vos
nices? Mlle Natalie nous a dit que vous vouliez bien nous laisser venir
au salon.

Le gnral: Certainement, mon bonhomme; Natasha est mon charg
d'affaires; fais tout ce qu'elle te dira.

Jacques ne se le fit pas rpter deux fois et entrana Paul  la
suite de Natasha. On les entendait du salon rire et jouer; le gnral
rayonnait; Mme Dabrovine le regardait avec une satisfaction affectueuse;
Mme Papofski s'agitait, s'effrayait du tapage des enfants, qui devait
faire mal  son bon oncle, disait-elle.

Le gnral, avec impatience: Laissez donc, Maria Ptrovna; j'ai entendu
mieux que a en Circassie et en Crime! Que diable! je n'ai pas les
oreilles assez dlicates pour tomber en convulsions aux rires et aux
cris de joie d'une troupe d'enfants.

Madame Papofski: Mais mon cher oncle, on ne s'entend pas ici, vous ne
pouvez pas causer.

Le gnral: Eh bien, le grand malheur! Est-ce que j'ai besoin de causer
toute la soire? Je me figure que je suis pre de famille; je jouis
du bonheur que je donne  mes petits-enfants et du calme de ma pauvre
Natalie.

Mme Papofski se mordit les lvres, reprit sa tapisserie et ne dit plus
mot pendant que le gnral causait avec Mme Dabrovine; elle lui donnait
mille dtails intressants sur sa vie intime des dix dernires annes,
et sur ses enfants, dont elle faisait elle-mme l'ducation.

La conversation fut interrompue par une dispute violente et des cris de
fureur.

Le gnral: Eh bien, qu'ont-ils donc l-bas?

Madame Dabrovine: Je vais voir, mon oncle; ne vous drangez pas. Mme
Dabrovine entra dans la galerie; elle trouva Alexandre qui se battait
contre Mitineka et Ygor; Michel retenait fortement Sonushka; et
Jacques, les yeux brillants, les poings ferms, se tenait en attitude
de boxe devant Paul, qui essuyait des larmes qu'il ne pouvait retenir.
Natasha cherchait vainement  sparer les combattants. Les autres
criaient  qui mieux mieux.

L'entre de Mme Dabrovine rtablit le calme comme par enchantement. Elle
s'approcha d'Alexandre et lui dit svrement:

N'tes-vous pas honteux, Alexandre, de vous battre avec votre cousine?

Les enfants commencrent  parler tous  la fois; Natasha se taisait. Sa
mre, ne comprenant rien aux explications des enfants, dit  Natasha de
lui raconter ce qui s'tait pass. Natasha rougit et continua  garder
le silence.

Pourquoi ne rponds-tu pas, Natasha?

--Maman, c'est qu'il faudrait accuser... quel qu'un, et je ne voudrais
pas....

--Mais j'ai besoin de savoir la vrit, ma chre enfant, et je t'ordonne
de me dire sincrement ce qui s'est pass.

--Maman, puisque vous l'ordonnez, dit Natasha, voil ce qui est arriv:
Alexandre et Michel ont voulu dfendre le pauvre petit Paul que
Mitineka, Sonushka et Ygor tourmentent depuis longtemps. Jacques et
moi, nous avons fait ce que nous avons pu pour le protger, mais ils se
sont runis tous contre nous et ils se sont mis  nous battre. Voyez
comme Michel est griff et comme Alexandre a les cheveux arrachs. Quant
au bon petit Jacques, il n'a pas donn un seul coup, mais il en a reu
plusieurs.

--Venez au salon, Alexandre, Michel, avec Jacques et Paul, dit Mme
Dabrovine, et laissez vos cousins et cousins se quereller entre eux.

Le gnral avait entendu Natasha et sa nice; il ne dit rien, se leva,
laissa entrer au salon Mme Dabrovine et sa suite, entra lui-mme dans
la galerie, tira vigoureusement les cheveux et les oreilles aux trois
ans, distribua quelques coups de pied  tous, rentra au salon et se
remit dans son fauteuil.

Il appela Natasha.

Dis-moi, mon enfant, qu'ont-ils fait  mon pauvre petit Paul.

Mon oncle, nous jouions aux malades. Paul tait un des malades;
Mitineka, Sonushka et Ygor, qui taient les mdecins, ont voulu le
forcer  avaler une boulette de toiles d'araignes; le pauvre petit
s'est dbattu Jacques est accouru pour le dfendre; ils ont battu
Jacques, qui ne leur a pas rendu un seul coup; ils l'ont jet par terre,
et ils allaient s'emparer de nouveau de Paul malgr les prires de
Jacques, quand Alexandre et Michel, indigns, sont venus au secours de
Jacques et de Paul, et ont t obligs de se battre contre Mitineka,
Sonushka et Ygor, qui n'ont pas voulu nous couter quand nous leur
avons dit que ce qu'ils faisaient tait mal et mchant. Alors maman est
entre, et Paul a t dlivr.

Pendant que Natasha racontait avec animation la scne dont Mme Dabrovine
avait vu la fin, le gnral donnait des signes croissants de colre. Il
se leva brusquement, et, s'adressant  Mme Papofski, qui rentrait au
salon:

Madame, vos enfants sont abominablement levs! Vous en faites des
tyrans, des sauvages, des hypocrites! Je ne veux pas de a chez moi,
entendez-vous? Vous et vos mchants enfants, vous troublez la paix de
ma maison: vous changerez tous de manires et d'habitudes, ou bien
nous nous sparerons. Vous tes venue sans en tre prie, je sais bien
pourquoi, et, au lieu de faire vos affaires comme vous l'espriez, vous
vous perdez de plus en plus dans mon esprit.

Mme Papofski fut sur le point de se livrer  un accs de colre, mais
elle put se contenir, et rpondit  son oncle d'un ton larmoyant:Je
suis dsole, mon oncle! dsole de cette scne! Je les fouetterai tous
si vous me le permettez; fouettez-les vous-mme si vous le prfrez. Ils
ne recommenceront pas, je vous le promets.... Ne nous loignez pas de
votre prsence, mon cher oncle; je ne supporterais pas ce malheur.

Le gnral croisa les bras, la regarda fixement; son visage exprimait le
mpris et la colre. Il ne dit qu'un mot: MISRABLE! et s'loigna.

Le gnral prit le bras de Natalie, la main de Natasha, appela
Alexandre, Michel, Jacques et Paul, et marcha  grands pas vers
l'appartement de Mme Dabrovine. Il entra dans le joli salon o il
passait une partie de ses journes, s'y promena quelques instants,
s'arrta, prit les mains de sa nice, la contempla en silence et dit:

C'est toi seule qui es et qui seras ma fille. Douce, bonne, tendre,
honnte et sincre, tu as fait des enfants  ton image! L'autre n'aura
rien, rien.

Madame Dabrovine: Oh! Mon oncle, je vous en prie!

Le gnral: lui serrant les mains: Tais-toi, tais-toi! Tu vas me rendre
la colre qui a manqu m'touffer. Laisse-moi oublier cette scne et la
platitude rvoltante de ta soeur; prs de toi et de tes enfants, je me
sens aim, j'aime et je suis heureux; prs de l'autre, je hais et je
mprise. Jouez, mes enfants, ajouta-t-il en se tournant vers Jacques,
Paul et ses neveux: je ne crains pas le bruit. Amusez-vous bien.

Jacques: Gnral, est-ce que nous pouvons jouer  cache-cache et courir
dans le corridor?

Le gnral: A cache-cache,  la guerre,  l'assaut,  tout ce que vous
voudrez. Ma seule contrarit sera de ne pouvoir courir avec vous.
Mais auparavant allez me chercher Drigny. Natalie, je commence mon
tablissement du soir chez toi; me permets-tu de fumer?

Madame Dabrovine: Avez-vous besoin de le demander, mon oncle? Vous avez
donc oubli combien j'aimais l'odeur du tabac?

Le gnral: Non, je me le rappelle; mais, je craignais....

Madame Dabrovine: De me faire penser  mon pauvre Dmitri, qui fumait
toujours avec vous? Je ne l'oublie jamais, dans aucune circonstance, et
j'aime tout ce qui me le rappelle!

Le gnral ne rpondit pas et rapprocha son fauteuil de celui de sa
nice, lui prit la main, la serra et resta pensif.


X

CAUSERIES INTIMES

Ses rflexions furent interrompues par le retour bruyant des enfants;
ils arrivaient, tranant aprs eux Drigny, qui partageait leur gaiet
et qui faisait mine de vouloir s'chapper. Il reprit son srieux en se
prsentant devant le gnral.

Les enfants disent que vous me demandez, mon gnral.

--Oui, mon ami; apportez-moi ma bote de cigares, ma pipe et nos livres
de comptes et d'affaires;  l'avenir nous travaillerons ici le soir,
puisque ma nice veut bien le permettre et qu'elle trouve que je ne la
drange pas en m'tablissant chez elle.

--Merci, mon oncle; que vous tes bon! s'cria Natasha en se jetant 
son cou. Voyez, voyez, comme le visage de maman est chang! elle a l'air
presque heureux!

Mme Dabrovine sourit, embrassa sa fille et baisa la main de son oncle,
qui se frotta les mains avec une vivacit qu'elle ne lui avait pas
encore vue.

Drigny paraissait aussi content que le gnral; il s'empressa de faire
sa commission, et complta l'tablissement en lui apportant la petite
table charge de papiers et de livres sur laquelle il avait l'habitude
de travailler et d'crire.

Le gnral: Bravo! mon ami. Vous avez de l'esprit comme un Franais!
Je n'avais, pas voulu vous parler de la table, pour ne pas trop vous
charger. Je suis enchant de l'avoir. Je commence  m'arranger chez toi
comme chez moi, ma fille. Drigny ne te gnera-t-il pas? J'ai souvent
besoin de lui pour mon travail.

Madame Dabrovine: Ceux que vous aimez et qui vous aiment, mon oncle, ne
peuvent jamais me gner; c'est au contraire un plaisir pour moi de voir
M. Drigny vous soigner, vous aider dans vos travaux. En le voyant
faire, j'apprendrai aussi  vous tre utile.

Natasha: Et moi donc? N'est-ce pas, monsieur Drigny, que vous me direz
ce que mon oncle aime, et qu'il n'aime pas, et ce que je puis faire pour
lui tre agrable?

Drigny: Mademoiselle, Monsieur votre oncle aime ce qui est bon et
franc; il n'aime pas ce qui est mchant et hypocrite; et, puisque vous
m'autorisez  vous donner un conseil, Mademoiselle, soyez toujours ce
que vous tes aujourd'hui et ce que votre physionomie exprime si bien.

Le gnral: Bien dit, mon ami; j'ajoute: Sois le contraire de ta tante,
et tu seras la doublure de ta mre. A prsent, Drigny, allumez-moi ma
pipe, rendez-moi compte des travaux et des dpenses de la semaine, et
puis j'irai me coucher, car il commence  se faire tard.

Quand le gnral eut termin son travail, Drigny lui prsenta un papier
en le priant de le lire.

Le gnral, aprs l'avoir lu: Qu'est-ce? Qui a crit a?

Drigny: Mme Papofski, mon gnral.

Le gnral: Et pourquoi me le montrez-vous?

Drigny: Parce que Mme Papofski veut que tout soit achet  votre
compte, mon gnral, et je n'ai pas cru devoir le faire sans vous
consulter.

Le gnral: Et vous avez bien fait, mon cher.

C'est parbleu trop impudent aussi. Figure-toi, Natalie, que ta soeur
veut faire habiller son cocher, son forreiter (postillon), son courrier,
ses laquais, ses femmes (six je crois), en m'obligeant  tout payer.
Bien mieux, elle ordonne qu'on change les douze mauvais chevaux qu'elle
a amens, contre les plus beaux chevaux de mes curies. Je dis que c'est
par trop fort! Ses commissions ne vous donneront pas beaucoup de peine,
Drigny; voici le respect qui leur est d.

Le gnral dchira en mille morceaux la feuille crite par Mme Papofski,
se leva en riant et en se frottant les mains, embrassa sa nice, sa
petite-nice, ses petits-neveux, et quitta le salon avec Drigny pour
aller se coucher.

Les enfants, qui avaient fait une veille extraordinaire et qui
s'taient amuss, reints, ne furent pas fchs d'en faire autant; il
tait neuf heures et demie. Mme Dabrovine et Natasha ramassrent les
livres, les cahiers pars, et les rangrent dans les armoires destines
 cet usage, pendant que la femme de chambre et bonne tout  la fois
prparait le coucher des garons et rangeait les habits pour le
lendemain. Natasha, avec gaiet: Mme Drigny a cru que nous apportions
tout ce que nous possdons, maman; voyez que d'armoires nous avons; une
seule suffit pour contenir tous nos effets, et il reste encore bien de
la place.

Madame Dabrovine: Elle nous croit plus riches que nous ne sommes, ma
chre enfant.

Natasha: Maman, comme mon oncle est bon pour nous!

Madame Dabrovine: Oui, bien bon! il l'a toujours t pour moi et pour
ton pauvre pre; nous l'aimions bien aussi.

Natasha: Maman... pourquoi n'est-il pas bon pour ma tante?

Madame Dabrovine: Je ne sais pas, chre petite; peut-tre a-t-il eu 
s'en plaindre. Tu sais que ta tante n'est pas toujours aimable.

Natasha: Elle n'est jamais aimable, maman, du moins pour nous. Pourquoi
donc ne vous aime-t-elle pas, vous qui tes si bonne?

Madame Dabrovine: Je l'ai peut-tre offense sans le vouloir. Elle n'a
probablement pas tous les torts.

Natasha: Mais vous, maman, vous n'en avez certainement aucun. Je le
sais. J'en suis sre.

Madame Dabrovine: Tu parles comme on parle  ton ge, ma chre petite,
sans beaucoup rflchir. Comment pouvons-nous savoir si on n'a pas fait
 ta tante quelque faux rapport sur nos sentiments et notre langage 
son gard.

Natasha: Si on lui en a fait, elle ne devrait pas y croire, vous
connaissant si bonne, si franche, si serviable, si pleine de coeur.

--C'est parce que tu m'aimes beaucoup que tu me juges ainsi, ma bonne
fille, dit Mme Dabrovine en embrassant Natasha et en la serrant contre
son coeur.

Elle souriait en l'embrassant; Natasha, heureuse de ce sourire presque
gai, touffa sa mre de baisers; puis elle dit:

C'est mon oncle qui vous a fait sourire le premier et bien des fois
depuis notre arrive; bon cher oncle, que je l'aime! que je l'aime!
Comme nous allons tre heureux avec lui, toujours avec lui! Nous
l'aimons, il nous aime, nous ne le quitterons jamais.

Madame Dabrovine: La mort spare les plus tendres affections, mon
enfant.

Natasha: Oh, maman!

Madame Dabrovine: Ma pauvre fille! je t'attriste; j'ai tort. Mais voil
nos affaires ranges; allons nous coucher.

La mre et la fille s'embrassrent encore une fois, firent leur prire
ensemble et s'tendirent dans leur lit; Natasha tait si contente du
sien et de tout leur tablissement, dont elle ne pouvait se lasser,
qu'elle ne put s'empcher de se relever, d'aller embrasser sa mre, et
de lui dire avec vivacit:

Comme nous sommes heureuses ici, maman. Ma chambre est si jolie! J'y
suis come une reine.

--J'en suis bien contente, mon enfant; mais prends garde de t'enrhumer.
Couche-toi bien vite.

Pendant que Mme Dabrovine et sa fille prparaient leur coucher et
causaient des vnements de la journe, le gnral causait de son ct
avec Drigny, qui devenait de plus en plus son confident intime.

Voil une perle, une vraie perle! s'cria-t-il. Je la retrouve comme je
l'avais quitte, cette pauvre Natalie, moins le bonheur. Nous tcherons
d'arranger a, Drigny. J'ai mon plan. D'abord, je lui laisse toute
ma fortune,  l'exception d'un million, que je donne  Natasha en la
mariant... Pourquoi souriez-vous, Drigny? Croyez-vous que je n'aie pas
un million  lui donner?... ou bien que je changerai d'ide comme pour
Torchonnet?... Est-ce que ma nice n'est pas comme ma petite-fille?

Drigny: Mon gnral, je souris parce que j'aime  vous voir content,
parce que j'entrevois pour vous une vie nouvelle d'affection et
de bonheur, et parce que je vois une bonne oeuvre  faire tout en
travaillant pour vous-mme.

Le gnral: Comment cela? Quelle bonne oeuvre?

Drigny: Mon gnral, j'ai su, par le cocher et la femme de chambre de
Mme Dabrovine, qu'elle tait la meilleure des matresses, qu'elle et
ses enfants taient adors par leurs paysans et leurs voisins; mais Mme
Dabrovine est presque pauvre; son mari a dpens beaucoup d'argent pour
sa campagne de Crime; elle a tout pay, et elle est reste avec treize
cents roubles de revenus; c'est elle-mme qui a lev sa fille et ses
fils; mais les garons grandissent, ils ont besoin d'en savoir plus que
ce que peut leur enseigner une femme, quelque instruite qu'elle soit. Et
alors...

Le gnral: Alors quoi? Voulez-vous tre leur gouverneur. Je ne demande
pas mieux.

Drigny, riant: Moi, mon gnral? Mais je ne sais rien de ce que doit
savoir un jeune homme de grande famille!... Non, ce n'est pas ce que je
veux dire. Je voudrais que vous eussiez la pense de les garder tous
chez vous, de payer un gouverneur et toute leur dpense: vous auriez la
famille qui vous manque, et eux trouveraient le pre et le protecteur
qu'ils n'ont plus.

Le gnral: Bien pens, bien dit! Trouvez-moi un gouverneur, et le plus
tt possible.

Drigny, stupfait: Moi, mon gnral? comment puis-je...?

Le gnral: Vous pouvez, mon ami, vous pouvez ce que vous voulez.
Cherchez, cherchez. Adieu, bonsoir; je me couche et je m'endors
content.

Drigny rentra chez lui; les enfants dormaient, sa femme l'attendait.

Une jolie commission dont je suis charg par le gnral! dit Drigny en
riant. Il faut que je me mette en campagne ds demain pour trouver un
gouverneur aux jeunes Dabrovine.

Madame Drigny: Et o trouveras-tu le gouverneur? Comme c'est facile
dans le centre de la Russie! Tu ne connais personne. Ce n'est pas
Vassili qui te fournira des renseignements. Vraiment, notre bon gnral
est par trop bizarre. Comment feras-tu?

Drigny: Je ne ferai rien du tout. J'espre qu'il n'y pensera plus.
Mais je regrette de ne pas pouvoir rendre service  Mme Dabrovine, qui
me semble tre une excellente personne et ne ressemblant en rien  sa
soeur.

Madame Drigny: De mme que ses enfants ne ressemblent en rien  leurs
cousins, Mlle Natasha est une personne charmante, pleine de coeur et de
navet, et les garons paraissent bons et bien levs.

Mme Drigny et son mari causrent quelque temps, et ils allrent se
coucher aprs avoir parl de leur chre France et de ce qu'ils y avaient
laiss.


XI

LE GOUVERNEUR TROUV

Quelques jours se passrent sans nouveaux vnements. Mme Papofski
contenait les lans de sa colre quand elle tait en prsence de son
oncle, qu'elle continuait  flatter sans succs; elle vitait sa soeur;
ses enfants fuyaient leurs cousins, qui faisaient bande  part avec
Jacques et Paul. Mme Papofski ne ngligeait aucun moyen pour se faire
bien venir de Drigny; elle sut par lui que le gnral avait dchir sa
liste de commandes.

Madame Papofski: Vous l'avez fait voir  mon oncle?

Drigny: Comme c'tait mon devoir de le faire, Madame. Je ne puis me
permettre aucune dpense qui ne soit autorise; par mon matre.

Madame Papofski: Mais il ne l'aurait pas su; mon oncle dpense sans
savoir pourquoi ni comment. Vous auriez pu compter des chevaux morts ou
une voiture casse.

Drigny: Ce serait me rendre indigne de la confiance que le gnral
veut bien me tmoigner, Madame, veuillez croire que je suis incapable
d'une pareille supercherie.

Madame Papofski: Je le crois et je le vois, brave, honnte monsieur
Drigny. Ce que j'ai fait et ce que j'ai dit tait pour savoir si vous
tiez rellement digne de l'attachement de mon oncle. Je ne m'tonne pas
de l'empire que vous avez sur lui, et je me recommande  votre amiti,
moi et mes pauvres enfants, mon cher monsieur Drigny. Si vous saviez
quelle estime, quelle amiti j'ai pour vous! Je suis si seule dans le
monde! Je suis si inquite de l'avenir de mes enfants! Nous sommes si
pauvres!

Drigny ne rpondit pas; un sourire ironique se faisait voir malgr lui;
il salua et se retira.

Mme Papofski le regarda s'loigner avec colre.

Coquin! dit-elle  mi-voix en le menaant du doigt. Tu fais l'homme
honnte parce que tu vois que je ne suis pas en faveur! Tu fais la cour
 ma soeur parce que tu vois la sotte tendresse de mon oncle pour cette
femme hypocrite et pour sa mijaure de Natasha, qui cherche  capter mon
oncle pour avoir ses millions... On veut me chasser; je ne m'en irai
pas; je les surveillerai; j'inventerai quelque conspiration; je
les dnoncerai comme conspirateurs, rvolutionnaires polonais...
catholiques... Je trouverai bien quelque chose de louche dans leurs
allures. Je les ferai tous arrter, emprisonner, knouter... Mais il me
faut du temps... un an peut-tre... Oui, encore un an, et tout sera
chang ici! Encore un an, et je serai la matresse de Gromiline! et je
les mnerai tous au bton et au fouet!

Mme Papofski s'tait anime; elle ne s'tait pas aperue que dans
son exaltation elle avait parl tout haut. Sa porte,  laquelle elle
tournait le dos, tait reste ouverte; Jacques s'y tait arrt un
instant, croyant que son pre tait encore chez Mme Papofski, et que
c'tait  lui qu'elle parlait.

Lorsqu'elle se tut, Jacques, surpris et effray de ce qu'il venait
d'entendre, avana vers la porte, jeta un coup d'oeil dans la chambre, et
vit que Mme Papofski tait seule. Sa frayeur redoubla, il se retira sans
bruit, et, le coeur palpitant, il alla trouver son pre et sa mre.

Jacques: Papa, maman, il faut vite dire au pauvre gnral que Mme
Papofski lui prendra tout, le fera enfermer, knouter, et nous aussi.
Il faut nous sauver avec le gnral et retourner avec tante Elfy.
Drigny.. Tu perds la tte, mon Jacquot! Qu'est-ce qui te donne des
craintes si peu fondes? Comment Mme Papofski avec toute sa mchancet,
peut-elle faire du mal au gnral, et mme  nous, qui sommes sous sa
protection  lui?

Jacques: J'en suis sr, papa, j'en suis sr; voici ce que j'ai entendu:

On veut me chasser: je ne m'en irai pas.

Et Jacques continua jusqu'au bout  redire  son pre et  sa mre les
paroles menaantes de Mme Papofski.

Drigny et sa femme n'eurent plus envie de rire des terreurs de Jacques,
qu'ils partagrent. Mais Drigny, toujours attentif  pargner  sa
femme et  ses enfants toute peine, toute inquitude, dissimula sa
proccupation et les rassura pleinement.

Soyez bien tranquilles, leur dit-il: je prviendrai le gnral, et,
avec l'aide de Dieu, nous djouerons ses plans et nous sauverons ce bon
gnral en nous sauvant nous-mmes. Ne parle  personne de ce que tu as
entendu, mon enfant; si Mme Papofski savait qu'elle a parl tout haut et
que tu tais l, elle hterait sa vengeance, et nous n'aurions pas le
temps de la dfense.

Jacques: Je n'en dirai pas un mot, papa; mais o est Paul?

Drigny: Il joue dehors depuis le djeuner.

Jacques: Je vais aller le rejoindre, papa. Quand il est seul, j'ai
toujours peur qu'il ne soit pris par ces mchants petits Papofski.
Devant le gnral, ils nous tmoignent de l'amiti, mais, quand ils nous
trouvent seuls, il n'y a pas de sorte de mchancets qu'ils ne cherchent
 nous faire.

Jacques alla dans la cour; Paul n'y tait plus. Il continua ses
recherches avec quelque inquitude, et aperut enfin son frre au bord
d'un petit bois, immobile et parlant  quelqu'un que Jacques ne voyait
pas. Il courut  lui, l'appela; Paul se retourna et lui fit signe
d'approcher. Jacques, en allant le rejoindre, lui entendit dire: N'ayez
pas peur, c'est Jacques, il est bien bon, il ne dira rien.

Jacques: A qui parles-tu, Paul?

Paul: A un pauvre homme si ple, si faible, qu'il ne peut plus
marcher.

Jacques jeta un coup d'oeil dans le bois, et vit en effet,  travers les
branches, un homme demi-couch et qui semblait prs d'expirer.

Jacques: Qui tes-vous, mon pauvre homme? Pourquoi restez-vous l? Par
o tes-vous entr?

L'tranger: Par les bois, o je me suis perdu. Je meurs de faim et de
froid; je n'ai rien pris depuis avant-hier soir.

Jacques: Pauvre malheureux! Je vais vite aller chercher quelque chose 
manger et prvenir papa.

L'tranger: Non, non; ne dites pas que je suis ici. Ne dites rien. Je
suis perdu si vous me dnoncez.

Jacques: Papa ne vous dnoncera pas. N'ayez pas peur. Attendez-nous.

Viens vite, Paul, apportons  manger  ce pauvre homme.

Avant que l'tranger et eu le temps de renouveler sa prire, les deux
frres taient disparus en courant. Le malheureux se laissa tomber; il
fit un geste de dsespoir.

Perdu! perdu! dit-il. On va venir, et je n'ai plus de forces pour me
relever. Mon Dieu! mon Dieu! ayez piti de moi! Aprs m'avoir sauv de
tant de dangers, ne me laissez pas retomber dans les mains de mes cruels
bourreaux. Mon Dieu, ma bonne sainte Vierge, protgez-moi!

Il serra, contre son coeur une petite croix de bois, la porta  ses
lvres, pria et attendit.

Quelques minutes  peine s'taient coules, qu'il entendit marcher,
parler, et qu'il vit les deux enfants, accompagns d'un homme qui
avanait  grands pas; les enfants couraient.

Drigny, car c'tait lui, approcha, et, avant de parler, il versa un
verre de vin, qu'il fit avaler  l'infortun, mourant de besoin; ensuite
il lui fit boire une tasse de bouillon encore chaud, dans lequel il
avait fait tremper une tranche de pain. L'inconnu mangeait avec avidit;
ses regards exprimaient la reconnaissance et la joie.

Assez, mon pauvre homme, dit Drigny en lui refusant le reste du pain
que les enfants avaient apport. Trop manger vous ferait mal aprs un si
long jene. Dans une heure vous mangerez encore. Essayez de vous lever
et de venir au chteau.

--Le chteau de qui? Chez qui tes-vous? dit l'tranger d'une voix
faible.

Drigny: Chez M. le gnral comte Dourakine.

L'tranger: Dourakine! Dourakine! Comment! lui, Dourakine? Est-il
encore le brave, l'excellent homme que j'ai connu?

Drigny: Toujours le meilleur des hommes! Un peu vif parfois, mais bon
 se faire aimer de tout le monde.

L'tranger: Prvenez-le... Allez lui dire... Mais non; je vais essayer
de marcher. Je me sens mieux.

L'tranger voulut se lever; il retomba aussitt.

Je ne peux pas, dit-il avec dcouragement.

Drigny: Voulez-vous qu'on le prvienne? Il est chez lui.

L'tranger: Je crois que oui; ce sera mieux. Dites-lui de venir, pour
l'amour de Dieu et de Romane.

Drigny, trop discret pour interroger l'tranger sur sa position
bizarre, salua et s'loigna, emmenant les enfants. Il les envoya
raconter  leur mre ce qui venait d'arriver, en leur dfendant d'en
parler  tout autre, et alla faire son rapport au gnral.

Le gnral: Que diantre voulez-vous que j'y fasse? S'il est perdu dans
mes bois, tant pis pour lui; qu'il se retrouve.

Drigny: Mais, mon gnral, il est demi-mort de froid et de fatigue.

Le gnral: Eh bien qu'on lui donne des habits, qu'on le chauffe, qu'on
le nourrisse. Tenez, voil! prenez; il ne manque pas de manteaux, de
fourrures. Qu'on le couche, s'il le faut. Je ne vais pas laisser mourir
de faim, de froid et de fatigue, et  ma porte encore, un homme qui me
demande la charit. Qui est-il? Est-ce un paysan, un marchand?

Drigny: Je ne sais pas, mon gnral; seulement j'ai oubli de vous
dire qu'il avait dit: Dites-lui de venir pour l'amour de Dieu et de
Romane.

Le gnral, sautant de dessus son fauteuil: Romane! Romane! Pas
possible! Il a dit Romane? En tes-vous bien sr?

Drigny: Bien sr, mon gnral.

Le gnral: Mon pauvre Romane! Je ne comprends pas... Mourant de faim
et de fatigue? Lui, prince, riche  millions et que je croyais mort!

Le gnral courut plutt qu'il ne marcha vers la porte, dit  Drigny de
le guider, et marcha de toute la vitesse de ses grosses jambes vers le
bois o gisait Romane.

Ds qu'il l'aperut, il alla  lui, le souleva, l'embrassa, le soutint
dans ses bras, et le regarda avec une profonde piti mlange de
surprise.

Mon pauvre ami, quel changement! quelle maigreur! Qu'est-il arriv?

Romane ne rpondit pas et dsigna du regard Drigny, dont il ignorait la
discrtion et la fidlit. Le gnral comprit et dit tout haut:

Parlez sans crainte, mon pauvre garon. Drigny a toute ma confiance;
il est discret comme la tombe, il nous viendra en aide s'il le faut, car
il est de bon conseil.

L'tranger: Eh bien, mon cher et respectable ami, j'arrive de Sibrie,
o je travaillais comme forat, et d'o je me suis chapp presque
miraculeusement.

Le gnral fut sur le point, dans sa surprise, de laisser retomber
Romane et de tomber lui-mme.

Toi, en Sibrie! Toi, forat! C'est impossible! Viens te reposer chez
moi; tu retrouveras tes ides gares par la fatigue et la faim.
Romane: Si l'on me voit entrer chez vous, la curiosit de vos gens sera
excite, mon respectable ami: je serai dnonc, arrt et ramen dans
cet enfer.

Le gnral vit bien au ton calme, au regard triste et intelligent de
Romane, qu'il tait dans son bon sens. Il rflchit un instant et se
tourna vers Drigny.

Comment faire, mon ami?

Drigny avait tout compris; son plan fut vite conu.

Mon gnral, voici ce qu'on pourrait faire. Je vais laisser mon manteau
 monsieur, pour le prserver du froid, et je vais apporter quelque
chose de chaud  prendre et de la chaussure, dont il a grand besoin. Et
vous, mon gnral, vous vous en retournerez chez vous comme revenant de
la promenade. Vous donnerez des ordres pour qu'on m'attelle un cheval
 la petite voiture, vous voudrez bien ajouter que je vais  Smolensk
chercher un gouverneur que vous faites venir pour vos neveux. Je
partirai; au lieu d'aller  la ville, je ferai quelque lieues sur la
route pour fatiguer le cheval, afin que les gens d'curie ne se doutent
de rien. Je reviendrai par le chemin qui borde les bois, et je prendrai
Monsieur pour le ramener au chteau.

Les yeux du gnral brillrent; il serra la main de Drigny. De
l'esprit comme un ange! Tu vois, mon pauvre Romane, que nous avons bien
fait de le mettre dans la confidence. Prends le manteau de Drigny, je
lui donnerai un des miens.

Romane: Mais, mon cher comte, mes vtements grossiers, uss et dchirs
me donnent l'aspect de ce que je suis, un chapp de Sibrie.

Le gnral: Drigny te donnera de quoi te vtir, mon ami; ne t'inquite
de rien; il pourvoira  tout.

Drigny se dpouilla de son manteau et en revtit Romane, qui lui
exprima sa reconnaissance en termes nergiques mais mesurs. Le gnral
s'loigna pour aller aux curies commander la voiture qui devait lui
ramener son malheureux ami; Drigny l'accompagna. Ils convinrent que
Romane, qui parlait parfaitement l'anglais, et qui, en qualit de
Polonais, avait du type blond cossais, passerait pour un gouverneur
anglais que le gnral faisait venir pour ses neveux; Drigny fut charg
de le prvenir de son origine et de son nom, master Jackson. Drigny
alla demander  la cuisine quelque chose de chaud avant de partir pour
aller  la ville chercher le gouverneur anglais. On s'empressa de lui
servir une assiette de soupe aux choux, bouillante, avec un bon morceau
de viande; Drigny l'emporta, complta le repas avec une bouteille de
vin, sortit par une porte de derrire, et courut rejoindre Romane,
qu'il laissa manger avec dlices ce repas improvis. Avant de monter en
voiture, il alla prendre les derniers ordres du gnral, reut de lui un
superbe manteau, et partit pour sa mission charitable, aprs en
avoir prvenu sa femme, qui avait dj t informe par Jacques de
l'vnement. Le gnral revint chez sa nice et s'tablit chez elle.

Le gnral: Tu vas avoir quelqu'un pour t'aider  instruire tes
garons, ma chre enfant.

Madame Dabrovine: Mais non, mon oncle; Natasha et moi, nous leur
donnons leurs leons; nous n'avons besoin de personne.

Le gnral souriant: Vous leur donnez des leons de latin, de grec?

Madame Dabrovine, hsitant: Non, mon oncle, nous ne savons que le russe
et le franais.

Le gnral: Il faut pourtant que les garons sachent le latin et le
grec,

Natasha, riant: Mais vous, mon oncle, vous ne savez pas le latin ni le
grec?

Le gnral: C'est pourquoi je suis et serai un ne.

Natasha: Oh! mon oncle! c'est mal ce que vous dites. Est-ce que
l'empereur aurait nomm gnral un ne? est-ce qu'il vous aurait donn
une arme  commander?

Le gnral, souriant: Tu ne sais ce que tu dis; un ne  deux pieds
peut devenir gnral et rester ne. Et je dis que le gouverneur va
arriver, et qu'il faut un gouverneur  tes frres.

Madame Dabrovine: Mais, mon oncle, mon bon oncle, je n'ai..., je ne
peux pas... Un gouverneur se paye trs cher... et... je ne sais pas...

Le gnral: Tu ne sais pas o tu prendras l'argent pour le payer? C'est
a, n'est-il pas vrai? Dans ma poche, parbleu! Que veux-tu que je fasse
de mon argent? Tiens, Natasha, prends ce portefeuille; donne-le 
ta mre; et, quand il sera vide, tu me le rapporteras, que je le
remplisse.

Madame Dabrovine: Non, mon oncle, vous tes trop bon; je ne veux pas
abuser de votre gnrosit. Natasha, n'coute pas ton oncle, ne prends
pas son portefeuille.

Le gnral: Ah! vous prchez la dsobissance  votre fille! Vous me
traitez comme un vieil avare, comme un tranger! Vous prtendez avoir de
l'amiti pour moi, et vous me chagrinez, vous m'humiliez; vous cherchez
 me mettre en colre! Vous voulez me faire comprendre que je suis un
goste, un homme sans coeur, qui ne s'embarrasse de personne, qui n'aime
personne. Pauvre, moi! Toujours seul, toujours repouss! Personne ne
veut rien de moi.

Le gnral se rassit et appuya tristement sa tte dans ses mains.

Natasha regarda sa mre d'un air de reproche, s'approcha de son oncle,
se mit  genoux prs de lui, lui prit les mains, les baisa  plusieurs
reprises. Le gnral sentit une larme couler sur ses mains, il releva
Natasha, la serra dans ses bras, et, sans parler, lui tendit son
porte-feuille; Natasha le prit, et, les yeux encore humides, elle le
porta  sa mre.

Prenez, maman;  quoi sert de cacher  mon oncle que nous sommes
pauvres? Pourquoi refuser plus longtemps d'accepter ses bienfaits?
Pourquoi blesser son coeur en refusant ce qu'il nous offre avec une
tendresse si vraie, si paternelle? On peut tout accepter d'un pre, et
n'est-il pas pour nous un bon et tendre pre?

Mme Dabrovine prit le portefeuille des mains de sa fille, alla prs de
son oncle, l'embrassa.

Merci, mon pre, dit-elle avec attendrissement; merci du fond du coeur.
Natasha a raison; j'avais tort. J'accepterai dsormais tout ce que vous
voudrez m'offrir. Je suis votre fille par la tendresse que je vous
porte, et j'avoue sans rougir que, sans vous, je ne puis en effet lever
convenablement mes enfants.

Le gnral: ...Qui sont  l'avenir les miens, comme toi tu es ma fille
bien-aime!

Le gnral les prit toutes deux dans ses bras, les embrassa en les
regardant avec tendresse.

Ma chre petite Natasha, ta bonne action ne sera pas perdue. Repose-toi
sur moi du soin de ton avenir. Natalie, tu trouveras dans ce
porte-feuille dix mille roubles. Ne te gne pas pour acheter et donner;
je renouvellerai tes dix mille roubles quand ils seront puiss. Je ne
demande qu'une seule chose: c'est que tu m'appelles ton pre quand nous
serons seuls.

Madame Dabrovine: Je m'abandonne entirement  vous, mon pre; je ferai
comme vous le dsirez.

Le gnral resta chez sa nice jusqu'au moment o Drigny frappa  la
porte.

Mon gnral, dit-il en entrant, j'ai amen le gouverneur, M. Jackson,
que vous m'avez command d'aller chercher; il est dans votre cabinet,
qui attend vos ordres.

Le gnral sourit de la surprise de Mme Dabrovine et de Natasha, et
sortit avec Drigny.

Natasha: Quel bon et excellent pre Dieu nous a donn, maman! Comme il
fait le bien avec grce et amabilit!.

Madame Dabrovine: Que Dieu le bnisse et lui rende le bonheur qu'il
nous donne, mon enfant! L'ducation de tes frres m'inquitait beaucoup.
Me voici tranquille sur leur avenir... et sur le tien, Natasha.

Natasha: Oh! maman, le mien est bien simple! C'est de rester toujours
avec vous et avec mon bon oncle.

La mre sourit et ne rpondit pas. Les garons arrivrent avec leurs
devoirs termins; Mme Dabrovine et sa fille s'occuprent  les corriger
jusqu'au dner.

Quand l'heure du dner arriva, Mme Dabrovine et Mme Papofski entrrent
au salon, suivies de leurs enfants; le gnral y tait avec M. Jackson,
qu'il prsenta  ses nices.

Le gnral,  Mme Dabrovine: Ma nice Natalie, j'ai engag M. Jackson
pour cinq ans, pour terminer l'ducation de mes petits enfants, que
voici, monsieur, ajouta-t-il en lui prsentant Alexandre et Michel.
Consens-tu, Natalie,  lui confier tes fils? Je rponds de lui comme de
moi-mme.

--Tout ce que vous ferez, mon oncle, sera toujours bien fait, rpondit
Mme Dabrovine avec un sourire gracieux.

Et, prenant ses fils par la main, elle les remit  M. Jackson, qui salua
la mre et embrassa ses lves.

Mme Papofski examinait d'un air hautain le nouveau venu, auquel elle ne
put trouver  redire, malgr l'humeur que lui donnait cette nouvelle
preuve d'amiti de son oncle pour Mme Dabrovine. Lui trouvant l'air et
des manires distingues, elle rsolut de le dtacher du parti Dabrovine
et l'attirer dans le sien, pour donner meilleur air  sa maison et se
dbarrasser de ses enfants. Elle attendait un mot de son oncle pour les
mettre tous, filles et garons, aux mains de M. Jackson. Voyant que
l'oncle ne disait plus rien, elle avana elle-mme vers M. Jackson et
lui prsenta Mitineka, Sonushka, Ygor, Pavlouska, Nikolai, en disant:

Voici aussi les miens que je vous confie, Monsieur; les autres sont
encore trop jeunes: vous les aurez plus tard. Je suis reconnaissante 
mon oncle d'avoir pens  l'ducation de ses petits-enfants, comme il
dit.

--Merci, mon bon oncle.

--Il n'y a pas de quoi nous remercier, Maria Ptrovna, rpondit le
gnral revenu de sa surprise; je n'ai pas du tout pens aux vtres, que
vous levez si bien et qui ont leur pre pour achever votre oeuvre; je
n'ai engag M. Jackson que pour les deux fils de votre soeur, et il en
aura bien assez, sans y ajouter cinq diables qui le feront enrager du
matin au soir.

Madame Papofski,  M. Jackson: J'espre, Monsieur, que vous ferez pour
moi, par complaisance, ce que mon oncle ne vous a pas impos.

Monsieur Jackson: Je ferai tout ce qui sera en mon pouvoir pour vous
contenter, Madame.

L'accent un peu anglais du gouverneur n'tait pas dsagrable; Mme
Papofski lui fit un demi-salut presque gracieux, et regarda sa soeur
d'un air de triomphe. Le gnral se grattait la tte; il avait l'air
embarrass et mcontent.

C'est impossible, dit-il enfin; impossible! Jackson ne peut pas avoir
une bande de drles indisciplins  rgenter. Je ne le veux pas; je le
dfends; entendez-vous, Jackson; et vous, Maria Ptrovna, m'avez-vous
entendu?

M. Jackson s'inclina; Mme Papofski dit d'un air piqu qu'elle tait
habitue  se voir, ainsi que ses enfants, traite en trangre, et
qu'elle se soumettait aux ordres de son oncle.

Le dner fut calme; le soir les enfants jourent dans la galerie comme
 l'ordinaire; Jacques et Paul y furent appels. Natasha et M. Jackson
durent plus d'une fois s'interposer entre les bons et les mauvais; ces
derniers taient en nombre. M. Jackson examinait et jugeait; il ne se
mlait pas aux jeux.

Jouez donc avec nous, Monsieur, dit Natasha; vous vous ennuierez tout
seul sur cette chaise.

Monsieur Jackson: Je vous remercie de votre offre obligeante,
Mademoiselle, j'en profiterai demain et les jours suivants; aujourd'hui
je me sens tellement fatigu de mon long voyage, que je demande la
permission d'tre simple spectateur de vos jeux.

Quand les enfants se retirrent, le gnral accompagna Mme Dabrovine
dans son salon; M. Jackson demanda la permission de prendre le repos
dont il avait tant besoin, et Mme Papofski rentra dans son appartement.

Lorsque chacun fut install  sa place accoutume, et que Natasha eut
tout rang autour de sa mre et de son oncle, elle dit au gnral:

Savez-vous, mon oncle, que le pauvre M. Jackson a t bien malheureux?

--Comment le sais-tu, est-ce qu'il te l'a dit? rpondit le gnral avec
quelque frayeur d'une indiscrtion de Romane.

Natasha: Oh non! mon oncle; il ne m'a rien dit: mais je le sais et j'en
suis sre, parce que je l'ai vu  son air triste, pensif, souffrant.
Il y a longtemps qu'il souffre! Voyez comme il est ple, comme il est
maigre! Pauvre homme, il me fait peine.

Le gnral: C'est parce qu'il a eu le mal de mer en venant
d'Angleterre, mon enfant. Et puis, vois-tu, il a quitt sa famille, ses
amis; il faut bien lui donner le temps de s'accoutumer  nous tous.

Natasha: Alors, mon oncle, je ferai tout ce que je pourrai pour qu'il
soit heureux chez nous. Vous verrez comme je serai aimable pour lui.
Pauvre homme! Tout seul, c'est bien triste!

--Bon petit coeur! dit le gnral en souriant.

On causa quelque temps encore. Natasha appela Drigny pour accompagner
son oncle, et chacun se retira.

Quand le gnral fut seul avec Drigny, il lui raconta que, quelques
annes auparavant, dans une campagne en Circassie, il avait eu pour aide
de camp un jeune Polonais, le prince Pajarski, un des plus grands noms
de la Pologne, et possdant une immense fortune; il s'y tait beaucoup
attach; il lui avait rendu et en avait reu de grands services.

Je l'aimais comme mon fils, et il avait pour moi une affection toute
filiale.

Romane tait retourn en cong en Pologne, et le gnral n'en avait pas
entendu parler depuis. On lui avait seulement appris qu'il avait disparu
un beau jour sans qu'on ait pu savoir ce qu'il tait devenu.

Il m'a dit avant dner qu'on l'avait accus de complots contre la
Russie pour rtablir le royaume de Pologne; qu'il avait t enlev, men
en Sibrie, et qu'aprs y avoir souffert horriblement il tait parvenu
 s'chapper, et qu'aprs mille dangers il avait eu le bonheur d'tre
trouv par vos enfants, mon brave Drigny.

Drigny: Mon gnral, avant de vous demander ce que vous ferez du
prince Pajarski, qui ne peut pas rester ternellement gouverneur de
vos petits-neveux, quelque charmante et aimable que soit toute cette
famille, je crois devoir vous faire part d'une dcouverte qu'a faite mon
petit Jacques, et dont il a compris l'importance.

Drigny raconta au gnral ce qui s'tait pass entre lui et Mme
Papofski, et les menaces que Jacques lui avait entendu profrer.

Le gnral devint pourpre; ses yeux prirent l'aspect flamboyant qui leur
tait particulier dans ses grandes colres. Il fut quelque temps sans
parler et dans une grande agitation.

La misrable! s'cria-t-il enfin. La sclrate!... C'est qu'elle
pourrait russir! Une dnonciation est toujours bien accueillie dans ce
pays, surtout quand il y a de la Pologne et du catholique sous jeu. Et
nous voil avec notre pauvre Romane! Si elle dcouvre quelque chose,
nous sommes tous perdus! Que faire? Drigny, mon ami, venez-moi en aide.
Que feriez-vous pour sauver mes pauvres enfants Dabrovine, et vous et
les vtres, des serres de ce vautour?

Drigny: Contre des maux pareils, mon gnral, je ne connais qu'un
moyen, la fuite.

Le gnral: Et comment fuir, six personnes ensemble? Et comment vivre,
sans argent, en pays tranger?

Drigny: Pourquoi, mon gnral, ne prpareriez-vous pas les voies en
vendant quelque chose de votre immense fortune?

Le gnral: Tiens, c'est une ide!... Bonne ide, ma foi!... Je puis
vendre ma maison de Ptersbourg, celle de Moscou, puis mes terres
en Crime, celles de Kief, celles d'Orel; il y en a pour six  sept
millions au moins... Je vais crire ds demain. J'enverrai tout cela
 Londres, et pas en France, pour ne pas donner de soupons... Mais
Gromiline! elle l'aura, la sclrate!, Diable! comment faire pour
empcher cela!... Et puis, comment partir tous sans qu'elle le sache?

Drigny: Il faut qu'elle le sache, mon gnral.

Le gnral: Vous tes fou, mon cher. Si elle le sait, elle nous fera
tous coffrer.

Drigny: Non, mon gnral; il faut au contraire l'intresser  notre
dpart  tous. Vous parlerez d'aller dans un climat plus doux et aux
eaux d'Allemagne pour la sant de Mme Dabrovine, qui devra tre dans le
secret, et vous demanderiez  Mme Papofski de rgir et de surveiller vos
affaires  Gromiline pendant votre absence de quelques mois.

Le gnral: Mais elle aurait Gromiline, et c'est ce que je ne veux
pas!

Drigny: Elle n'aurait rien du tout, mon gnral, parce que vous
n'excuterez ce projet que lorsque vous aurez vendu Gromiline et
que vous serez convenu du jour de la prise de possession du nouveau
propritaire, qui arrivera quelques jours aprs votre dpart.

--Bien, trs bien, s'cria le gnral en se frottant les mains les yeux
brillants de joie. Bonne vengeance! J'irai mourir en France, comme j'en
avais le dsir; je vous ramne chez vous, mon cher ami; j'assure la
fortune de ma fille, et je vous laisse tous heureux et contents.

Drigny, riant: Et le pauvre prince que vous oubliez, mon gnral?

Le gnral: Comment, je l'oublie? puisque je le marie! Mais pas encore;
dans un an ou deux... Vous ne comprenez pas, mais je m'entends.

Drigny ne put retenir un sourire; le gnral rit aussi de bon coeur; il
recommanda  Drigny de venir l'veiller de bonne heure le lendemain; il
voulait avoir le temps d'crire toutes ses lettres pour la vente de ses
terres et maisons.


XII

RUSE DU GENERAL

Les jours suivants se passrent sans vnements remarquables. Mme
Dabrovine tmoignait une grande estime et une grande confiance  M.
Jackson, qui runissait toutes les qualits que l'on cherche sans les
trouver chez un prcepteur. Indpendamment d'une instruction trs
tendue, il dessinait et peignait bien et avec facilit; il savait
l'anglais, l'allemand et le franais; quant au polonais, il s'en cachait
soigneusement.

Mme Dabrovine et le gnral taient enchants; Natasha tait dans
l'admiration et la tmoignait en toute occasion. M. Jackson tait fort
content de ses lves, parmi lesquels s'tait impose Natasha pour la
musique, le dessin et les langues trangres. Les leons se donnaient
dans le joli salon,  la demande du gnral, qui s'en amusait et s'y
intressait beaucoup. Jacques avait t invit,  sa grande joie, 
prendre part  l'ducation soigne que recevaient les jeunes Dabrovine;
le gnral avait racont tous les dtails de la vie de Jacques et de
Paul, et on les aimait beaucoup dans la famille Dabrovine. Ce ct
du chteau vivait donc heureux et tranquille; l'hiver s'avanait; le
gnral vendait  l'insu de la Papofski ses terres et ses maisons, et
faisait de bons placements en Angleterre; un jour, enfin, il reut, d'un
gnral aide de camp de l'empereur, une proposition pour Gromiline; il
en offrait cinq millions pays comptant. Le gnral Dourakine accepta, 
condition qu'il n'en dirait mot  personne, mme aprs l'achat, jusqu'au
1er juin, et qu'il viendrait lui-mme ce jour-l prendre possession du
chteau et en chasser la famille Papofski qui y tait installe. Les
conditions furent acceptes; la vente fut termine, l'argent pay et
envoy  Londres; Mme Papofski ne savait rien de toutes ces ventes; les
Drigny, Mme Dabrovine et Romane taient seuls dans la confidence.

Le gnral, sollicit par Romane, avait rvl  Mme Dabrovine le vrai
nom et la position du prince Pajarski; elle avait donn les mains avec
joie au complot arrang par son oncle et Drigny pour quitter la Russie;
elle se plaignait de sa sant devant sa soeur, regrettait de ne pouvoir
aller aux eaux. A la fin de l'hiver, un jour le gnral lui proposa
devant Mme Papofski de la mener aux eaux en Allemagne; elle fit quelques
objections sur le drangement, l'ennui que donnerait  son oncle un
voyage avec tant de monde.

Le gnral: Tu peux ajouter  tous les tiens la famille Drigny que
j'emmnerai.

Madame Papofski: Comment, mon oncle, vous vous embarrasserez de tous
ces gens-l?

Le gnral: Oui, Maria Ptrovna; comme je compte vous laisser 
Gromiline pour faire mes affaires en mon absence, j'aime mieux vous
dbarrasser d'une famille que vous n'aimez pas; d'ailleurs ils veulent
retourner en France, o ils ont des parents et du bien.

Les yeux de Mme Papofski brillrent et s'ouvrirent dmesurment; elle ne
pouvait croire  tant de bonheur.

Madame Papofski: Vous me laisseriez... ici..., chez vous... et
matresse de tout diriger?

Le gnral: Tout! Vous ferez ce que vous voudrez; vous dpenserez ce
que vous voudrez tout le temps que vous y resterez.

Madame Papofski: Et combien de temps durera votre absence, mon bon
oncle?

Le gnral: Un an, mon excellente nice; quinze mois peut-tre.

Mme Papofski ne pouvait plus contenir sa joie. Elle se jeta dans les
bras du gnral, qui la repoussa sous prtexte qu'elle drangeait sa
superbe coiffure.

Madame Papofski: Mon pauvre oncle! Un an, c'est affreux!

Le gnral: Deux ans, peut-tre!

Madame Papofski: Deux ans, vraiment! Deux ans! Je ne puis croire 
un... un...

Le gnral, avec ironie: ... un bonheur, pareil!

Madame Papofski: Ah! mon oncle! vous tes mchant!

Le gnral: Bonheur norme! rester un an...

Madame Papofski, vivement: Vous disiez deux ans?

Le gnral: Deux ans, si vous voulez; matresse souveraine de
Gromiline, avec la chance que je meure, que je crve! Vous n'appelez pas
a un bonheur?

Madame Papofski, faisant des mines: Mon oncle; vous tre trop mchant!
Vrai! je vous aime tant! Vous savez?

Le gnral: Oui, oui, je sais; et croyez que je vous aime comme vous
m'aimez.

Mme Papofski se mordit les lvres; elle devinait l'ironie et elle aurait
voulu se fcher, mais le moment et t mal choisi: Gromiline pouvait
lui chapper. Elle faisait son plan dans sa tte; aussitt aprs le
dpart de son oncle, elle le dnoncerait comme recevant chez lui des
gens suspects. Depuis six mois que Romane tait l, elle avait observ
bien des choses qui lui semblaient tranges: l'amiti familire de son
oncle pour lui, la politesse et les dfrences de sa soeur, les manires
nobles et aises du gouverneur; sa conversation, qui indiquait
l'habitude du grand monde; de frquentes et longues conversations  voix
basse avec son oncle, des rougeurs et des pleurs subites au moindre
mouvement extraordinaire au dehors, le service empress de Drigny prs
du nouveau venu, tous ces dtails taient pour elle des indices d'un
mystre qu'on lui cachait. La famille franaise tait videmment envoye
par des rvolutionnaires pour former un complot. Le prtendu Anglais,
qui oubliait parfois son origine, et qui perdait son accent pour parler
le franais le plus pur et le plus lgant, devait tre un second
missaire: elle avait pris des informations secrtes sur l'arrive de
M. Jackson  Smolensk. Personne, dans la ville, n'avait vu ni reu cet
tranger. Il y avait donc un mystre l dedans. Sa soeur et Natasha
taient sans doute dans le secret; tous alors taient du complot, et
leur loignement rendrait la dnonciation plus facile.

Pendant qu'elle roulait son plan dans sa tte et qu'elle s'absorbait
dans ses penses, son regard fixe et mchant, son sourire de triomphe,
son silence prolong attirrent l'attention du gnral, de Mme Dabrovine
et de Romane. Ils se regardrent sans parler; le gnral fit  Romane
et  Mme Dabrovine un signe qui recommandait la prudence. Mme Dabrovine
reprit son ouvrage; Romane se leva pour aller rejoindre les enfants,
qui, disait-il, pouvaient avoir besoin de sa surveillance. Le gnral se
leva galement et annona qu'il allait travailler.

Je mets mes affaires en ordre, Maria Ptrovna, pour vous rendre facile
la gestion de mes biens; de plus, il sera bon que je vous mette au
courant des revenus et des valeurs des terres et maisons. Drigny m'aide
 faire mes chiffres, qui me cassent la tte; je suis fort content de
l'aperu en gros de ma fortune, et je crois que vous ne serez pas fche
d'en connatre le total.

Mme Papofski rougit et n'osa pas rpondre, de crainte de trahir sa joie.

Vous n'tes pas curieuse, Maria Ptrovna, reprit le gnral aprs un
silence. Vous saurez que, si vous venez  hriter de moi, vous aurez
douze  treize millions.

Madame Papofski: Ah! mon oncle, je ne compte pas hriter de vous, vous
savez.

Le gnral: Qui sait! C'est parce que je vous tourmente quelquefois
que vous craignez d'tre dshrite? Qui sait ce qui peut arriver? Le
regard tincelant de Mme Papofski, la rougeur qui colora son visage
d'une teinte violace, indiqurent au gnral la joie de son me; elle
pourrait donc avoir Gromiline et le reste des biens de son oncle
sans commettre de crime et sans courir la chance d'une dnonciation
calomnieuse. Sa soeur Dabrovine et l'odieuse Natasha verraient leurs
esprances dues! A partir de ce moment, elle rsolut de changer de
tactique et d'attendre avec patience et douceur le dpart de l'oncle et
de ses favoris.

Elle crut comprendre que son oncle mettait de la mchancet et de la
fourberie dans sa conduite envers Mme Dabrovine et ses enfants; qu'il
jouait l'affection pour mieux les dsappointer, et qu'au fond il
prfrait  la douceur feinte et aux tendresses hypocrites de sa soeur
son caractre  elle, sa manire d'agir et sa duret, qui, croyait-elle,
trouvaient un cho dans le coeur et l'esprit de son oncle.

Pendant qu'elle cherchait  comprimer le bonheur qui remplissait son
me, le gnral avait pris le bras de Mme Dabrovine et avait quitt le
salon, riant sous cape et se frottant les mains.

Quand il fut dans le salon de Mme Dabrovine et qu'il eut soigneusement
ferm la porte, il se laissa aller  une explosion de gaiet qui fut
partage par sa nice. Ils riaient tous deux  l'envi l'un de l'autre
quand Romane entra: il s'arrta stupfait.

Ferme la porte, ferme la porte, lui cria le gnral au milieu de ses
rires.

Romane: Pardon de mon indiscrtion, mon cher comte; mais de quoi et de
qui riez-vous ainsi?

Le gnral: De qui? de Maria Ptrovna. De quoi? de ses esprances et de
sa joie.

Romane: Pardonnez, mon cher comte, si je ne partage pas votre gaiet;
mais j'avoue que je n'prouve que de la terreur devant les regards
mchants et triomphants que jetait sur vous, sur Mme Dabrovine et sur
moi cette nice avide et dsappointe dans ses esprances.

Le gnral: Fini, fini, mon cher! Elle aura Gromiline, mes terres, mes
maisons, mes millions, tout enfin.

La surprise de Romane augmenta.

Romane: Mais... vous avez tout vendu... Comment pouvez-vous lui donner
ce que vous n'avez plus?

Le gnral: Et voil le beau de l'affaire! et voil pourquoi nous
rions, Natalie et moi. J'ai eu de l'esprit comme un ange. Raconte-lui
cela, ma fille, je ris trop, je ne peux pas.

Mme Dabrovine raconta  Romane ce qui s'tait pass entre le gnral et
Mme Papofski. Romane rit  son tour de la crdulit de la dame et de la
prsence d'esprit du gnral.

Romane: Mon cher et respectable ami, j'espre et je crois que vous nous
avez tous sauvs d'un plan infernal de dnonciation qui aurait russi,
je n'en doute pas.

Le gnral: Et moi aussi, mon ami, j'en suis certain,  la faon dont
on traque tout ce qui est Polonais et catholique; et, sous ces deux
rapports, nous sommes tous vreux; n'est-ce pas, ma fille? ajouta le
gnral en dposant un baiser sur le front de Mme Dabrovine.

Madame Dabrovine: Oh oui! mon pre! les souffrances de la malheureuse
Pologne me navrent; et le malheur a ouvert mon coeur aux consolations
chrtiennes d'un bon et saint prtre catholique qui vivait dans mon
voisinage, et qui m'a appris  souffrir avec rsignation et  esprer.

Romane coutait Mme Dabrovine avec respect, admiration et bonheur. Et
vos enfants! dit-il aprs quelque hsitation.

Madame Dabrovine: Tous comme moi, mon cher monsieur, et tous dsirant
ardemment pouvoir pratiquer leur religion, seule proscrite et maudite en
Russie, parce qu'elle est seule vraie.

Romane lui baisa respectueusement la main.

Romane: Mon cher comte, il serait bon de hter le dpart. Avez-vous
fix un terme?

Le gnral: J'ai demand au gnral Ngrinski, qui a achet Gromiline,
d'attendre au 1er juin pour prendre possession.

Romane: Encore six semaines! C'est trop, mon ami; ne pourriez-vous
lui crire de venir prendre possession en personne le 15 mai?

Le gnral: Trs bien! Je vais crire tout de suite, tu donneras ma
lettre  Drigny, qui la portera lui-mme  Smolensk,  la poste.

Le gnral se mit  table; dix minutes aprs, Romane remettait la lettre
 Drigny en lui expliquant son importance et pourquoi le dpart tait
avanc. Drigny ne perdit pas de temps.

Mme Dabrovine convint avec son oncle qu'elle se plaindrait vivement de
souffrances nouvelles; que le gnral proposerait de hter le dpart
pour aller attendre la saison des eaux dans un climat plus doux, et
qu'on le fixerait au 1er juin devant Mme Papofski, mais en ralit au
1er mai, dans quinze jours.

Ngrinski arrivera le 15; nous serons dj loin, en chemin de fer et en
pays tranger; elle aura dix jours de gloire et de triomphe!

Madame Dabrovine: Mais, mon pre, ne craignez-vous pas que pendant ces
dix jours, elle n'exerce des cruauts contre vos gens et contre les
pauvres paysans?

Le gnral: Non, ma fille, parce que je ferai, avant de partir, un acte
par lequel je donnerai la libert  tous mes dvarovo [3] et par lequel
je dclarerai que si elle fait fouetter ou tourmenter un seul individu,
elle perdra tous ses droits et devra quitter mes terres dans les
vingt-quatre heures.

[Note 3: Domestiques attachs au service particulier des matres.]

Madame Dabrovine: Je reconnais l votre bont et votre prvoyance, mon
pre.

Le jour mme,  dner, Mme Dabrovine se plaignit tant de la tte, de la
poitrine, de l'estomac, que le gnral parut inquiet. Il la pressa de
manger; mais Mme Dabrovine, qui avait trs bien dn chez les Drigny,
par les ordres de son oncle, avant de se mettre  table, assura qu'elle
n'avait pas faim, et ne voulut toucher  rien.

Natasha tait dans le secret du dpart prcipit, sans pourtant en
savoir la cause; elle montra une insensibilit qui ravit Mme Papofski.

Elle se perdra dans l'esprit de mon oncle: il est clair qu'elle n'aime
pas du tout sa mre, se disait-elle.

Le gnral feignit de l'inquitude, et ne pouvait dissimuler aux yeux
mchants et russ de Mme Papofski.

Il ne s'meut pas de la voir souffrir; il ne l'aime pas du tout,
pensa-t-elle.

Et son visage rayonnait; sa bonne humeur clatait en dpit de ses
efforts.

Le lendemain, mme scne; Mme Dabrovine quitte la table et va s'tendre
sur un canap dans le salon; le gnral, quand il reste seul avec Mme
Papofski, se plaint de l'ennui que lui donne la sant de sa nice
Dabrovine, et demande conseil  Mme Papofski sur le rgime  lui faire
suivre.

Madame Papofski: Je crois, mon oncle, que ce que vous pourriez faire de
mieux, ce serait de lui faire respirer un air plus doux, plus chaud.

Le gnral: C'est possible... Oui, je crois que vous avez raison. Je
pourrais la faire partir plus tot avec les Drigny, et moi je ne les
rejoindrais qu'en juillet ou en aot aux eaux.

Mme Papofski frmit. Son rgne sera retard de deux mois au moins.
Madame Papofski: Il me semble, mon oncle, que dans son tat de
souffrance vous sparer d'elle serait lui donner un coup fatal. Elle
vous aime tellement que la pense de vous quitter...

Le gnral: Vous croyez? Pourquoi m'aimerait-elle autant? Madame
Papofski: Ah! mon oncle! tous ceux qui vous connaissent vous aiment
ainsi.

Le gnral: Comment! tous ceux que je quitte meurent de chagrin? C'est
effrayant, en vrit. Mais... alors... vous aussi vous mourrez de
chagrin; et vos huit enfants avec vous! Ce qui fait neuf personnes!...
Voyons..., eux n'en font cinq; c'est quatre de moins que j'aurai sur la
conscience... Alors... dcidment Je reste avec vous.

Madame Papofski: Mais non, mon oncle, ils seront neuf comme chez moi,
en comptant les Drigny!

Le gnral: C'est vrai! Mais... la qualit?

Madame Papofski: Ah! mon oncle, je ne vaux pas ma soeur; et mes enfants
ne peuvent se comparer aux siens, si bons, si gentils! Natasha est si
charmante! Et puis M. Jackson! quel homme admirable! Comme il parle.
bien franais! On ne le croirait jamais Anglais...

Mme Papofski regarda fixement son oncle, qui rougissait lgrement.

Elle s'enhardit  sonder le mystre, et ajouta:

Plutt Franais... (le gnral ne bougea pas), ou... mme... Polonais.
(Le gnral bondit.)

Le gnral: Polonais! un Polonais chez moi! Allons donc! Ah! ah! ah!
Polonais! Il y ressemble comme je ressemble  un Chinois.

La gaiet du gnral tait force; sa bouche riait, ses yeux lanaient
des flammes; il sembla  Mme Papofski que s'il en avait le pouvoir,
il l'tranglerait sur place, le regard fixe et srieux de cette femme
mchante augmenta le malaise du gnral, qui s'en alla en disant qu'il
allait savoir des nouvelles de sa nice.

Madame Papofski: C'est un Polonais! Je le souponnais depuis quelque
temps; j'en suis sre maintenant! Et mon oncle le sait et il le cache.
Il est bien heureux de m'avoir laiss le soin de grer ses affaires en
son absence, sans quoi... j'aurais t  Smolensk et j'aurais dnonc
le Polonais et eux tous avant huit jours d'ici! seulement le temps de
dcouvrir du nouveau et de m'assurer du fait. A prsent, c'est inutile:
je tiens sa fortune, j'en vendrai ce que je voudrai. L'hiver prochain,
je vendrai du bois pour un million... et je le garderai, bien entendu.

Pendant que Mme Papofski triomphait, le gnral arrivait chez Mme
Dabrovine le visage constern et dcompos.

Ma fille, mon enfant! elle a devin que Romane tait un Polonais! Qu'il
se cache! Elle le perdra! elle le dnoncera, la misrable! Mon pauvre
Romane!

Et le gnral raconta ce qu'avait dit Mme Papofski.

Madame Dabrovine: Mon pre! pour l'amour de Dieu, calmez-vous!

Qu'elle ne vous surprenne pas ainsi! Comment saurait-elle que le prince
Romane n'est pas M. Jackson? Elle souponne peut-tre quelque chose;
elle aura voulu voir ce que vous diriez. Qu'avez-vous rpondu?

Le gnral: J'ai ri! J'ai dit des niaiseries. Mais je me sentais
furieux et terrifi. Et voil le malheur! elle s'en est aperu. Si
tu avais vu son air froce et triomphant!... Coquine! gueuse! que ne
puis-je l'touffer, la hacher en morceaux!

Madame Dabrovine: Mon pre! mon pauvre pre! Remettez-vous, laissez-moi
appeler Drigny; il a toujours le pouvoir de vous calmer.

Le gnral: Appelle, mon enfant, qui tu voudras. Je suis hors de moi!
Je suis dsol et furieux tout  la fois.

Mme Dabrovine courut  la recherche de Drigny, qu'elle trouva
heureusement chez lui avec sa femme; leurs enfants jouaient avec ceux de
Mme Dabrovine dans la galerie.

Madame Dabrovine: Mon bon Drigny, venez vite calmer mon pauvre pre
qui est dans un tat affreux; il craint que ma soeur n'ait reconnu le
prince Romane.

Drigny suivit prcipitamment Mme Dabrovine. Arriv prs du gnral,
il fut mis au courant de ce qui venait de se passer. Il rflchit un
instant en tournant sa moustache.

Drigny: Pas de danger, mon gnral. Grce  votre coup de matre
d'avoir abandonn  Mme Papofski, en votre absence, l'administration de
vos biens, son intrt est de vous laisser partir; il ne serait mme pas
impossible que ce ft une ruse pour hter votre dpart et vous faire
abandonner le projet que vous manifestiez de rester  Gromiline et de
nous laisser partir sans vous... Il n'y a qu'une chose  faire, ce me
semble, mon gnral, c'est de partir bien exactement le 1er mai, dans
douze jours; mais de ne le dclarer  Mme Papofski que la veille, de
peur de quelque coup fourr.

Madame Dabrovine: Monsieur Drigny a raison; je crois qu'il voit trs
juste. Tranquillisez-vous donc, mon pauvre pre. Le danger des autres
vous impressionne toujours vivement.

Mme Dabrovine serra les mains de son oncle et l'embrassa  plusieurs
reprises; les explications de Drigny, la tendresse de sa nice,
remirent du calme dans le coeur et dans la tte du gnral.

Le gnral: Chre, bonne fille! Je me suis effray, il est vrai, et 
tort, je pense. Mais aussi, quel danger je redoutais pour mon pauvre
Romane!...et pour nous tous, peut-tre!

--Vous l'avez heureusement conjur, mon gnral, dit gaiement Drigny.
Nous sommes en mesure de partir quand vous voudrez. J'ai dj emball
tous les effets auxquels vous tenez, mon gnral; l'argenterie mme est
dans un des coffres de la berline; le reste sera fait en deux heures.

Le gnral: Merci, mon bon Drigny; toujours fidle et dvou.

--Mon pre! s'cria avec frayeur Mme Dabrovine, nous ne passerons pas la
frontire: nous n'avons pas de passeports pour l'tranger.

--Ils sont dans mon bureau depuis huit jours, mon enfant, rpondit le
gnral en souriant.

Madame Dabrovine: Vous avez pens  tout, mon pre! Vous tes vraiment
admirable, pour parler comme ma soeur.

Le gnral: O est all Romane? Savez-vous, Drigny?

Drigny: .Je ne sais pas, mon gnral; je ne l'ai pas vu. Mais je pense
qu'il est  son poste, prs des enfants.

Le gnral: Tchez de nous l'envoyer, Drigny; il faut que je le
prvienne de se tenir en garde contre les sclratesses de ma mchante
nice. A-t-on jamais vu deux soeurs plus dissemblables?

Drigny trouva effectivement Romane dans la galerie; il paraissait agit
et se promenait en long et en large. Natasha l'accompagnait et lui
parlait avec vivacit et gaiet. Drigny parut surpris de l'agitation
visible de Romane et lui demanda s'il tait souffrant.

Non, non, mon bon monsieur Drigny, rpondit Natasha en riant; je
suis occupe  le calmer et  lui faire la morale. Figurez-vous que
M. Jackson, toujours si bon, si patient, s'est fch..., mais tout de
bon..., contre mes cousins Mitineka et Ygor, qui sautaient aprs lui en
l'appelant Polonais. M. Jackson a pris cela comme une injure; et moi,
je lui dis que c'est trs mal, que les Polonais sont trs bons, trs
malheureux, qu'il ne faut pas les dtester comme il fait, qu'il faut
mme les aimer; et lui, au lieu de m'couter, il a les yeux rouges comme
s'il voulait pleurer; il me serre la main  me briser les doigts...,
et tout cela par colre..., Tenez, regardez-le; voyez s'il a l'air
tranquille et bon comme d'habitude.

Drigny ne rpondit pas; Romane se tut galement; Natasha alla gronder
encore ses mchants cousins; pendant ce temps, Drigny et Romane avaient
disparu.

Mme Papofski entra:

Mitineka: Non, maman, il est parti furieux; nous l'avons appel
Polonais, comme vous nous l'avez ordonn: il a pris cela pour une
injure; Il s'est fch, il nous a gronds; il a dit que nous tions des
menteurs, des mchants enfants, et il s'en est all malgr Natasha.

Natasha: Oui, ma tante; et j'ai eu beau lui dire que c'tait trs mal
de har les Polonais comme il le faisait, et d'autres choses, trs
raisonnables, il n'a rien voulu couter, et il est parti trs en colre.

--Ah! dit Mme Papofski.

Et, sans ajouter autre chose, elle quitta la chambre, tonne et
dsappointe.

Il n'est pas Polonais? pensa-t-telle. Qu'est-il donc?

Chez Mme Dabrovine, o Romane trouva le gnral, il raconta, encore tout
mu, l'apostrophe des petits Papofski; et, lorsque le gnral et Mme
Dabrovine lui dirent qu'il avait tort de s'effrayer de propos d'enfants,
son agitation redoubla.

Romane: Cher comte, chre madame, ces enfants n'taient que l'cho
de leur mre; je le voyais  leur manire de dire,  leur insistance
grossire et malicieuse. Ce n'est pas moi seul qui suis en jeu; ce
serait vous, mes bienfaiteurs, mes amis les plus chers, vos fils, votre
fille, si bonne et si charmante; tous vous seriez envelopps dans la
dnonciation; car, vous savez... elle l'a dit... elle nous fera tous
enfermer, juger, envoyer aux mines, en Sibrie! Oh!... la Sibrie!...
quel enfer!... Quelle terreur de songer que, pour moi,  cause de moi,
vous y seriez tous!... Je me sens devenir fou  cette pense... Vous...
le gnral... Natasha!... Oh! mon Dieu! piti! piti!... sauvez-les!...
Prenez-moi seul!... Que seul je souffre pour tous ces tres si
chers!...

Romane tomba  genoux, la tte dans ses mains. Le gnral tait
constern; Mme Dabrovine pleurait; Drigny tait mu. Il s'approcha de
Romane.

Courage, lui dit-il, rien n'est perdu. Le danger n'existe pas depuis
que le gnral donne, par son dpart volontaire, la gestion de toute sa
fortune  Mme Papofski. L'intrt qui guide ses actions doit arrter
toute dnonciation. Les biens seraient mis sous squestre; Mme Papofski
n'en jouirait pas, et elle n'aurait que l'odieux de son crime, dont
l'Etat seul profiterait.

--C'est vrai... Oui... C'est vrai... dit Romane s'eveillant comme d'un
songe. J'tais fou! Le danger m'avait t la raison! Pardonnez-moi, trs
chers amis, les terreurs que j'ai fait natre en m'y livrant moi-mme...
Pardonnez. Et vous, mon cher Drigny, recevez tous mes remerciements; je
vous suis sincrement reconnaissant.

Romane lui serra fortement les deux mains.

Redoublons de prudence, ajouta-t-il. Encore quelques jours, et nous
sommes tous sauvs. Au revoir, cher comte; je retourne  mon poste,
que j'ai dsert, et si les Papofski recommencent, j'abonderai dans la
pense de Natasha, qui croyait que j'tais en colre et que c'tait par
haine des Polonais que je m'agitais.

Il sortit en souriant, laissant ses amis calmes et rassurs. Quand il
rentra, il trouva tous les enfants groups autour de Natasha, qui leur
parlait avec une grande vivacit. Il s'arrta un instant pour considrer
ce groupe compos de physionomies si diverses. Quand Natasha l'aperut,
il souriait.

Ah! vous voil, monsieur Jackson? Et vous n'tes plus fch, je le vois
bien. Mes cousins, voyez, M. Jackson vous pardonne; mais ne recommencez
pas; pensez  ce que je vous ai dit... Et vous, dit-elle en s'approchant
de M. Jackson d'un air suppliant et doux, ne dtestez pas les pauvres
Polonais (Jackson tressaille). Je vous en prie... mon cher monsieur
Jackson!... Ils sont si malheureux! On ne leur laisse ni patrie, ni
famille, ni mme leur sainte religion! Comment ne pas les plaindre et
ne pas les aimer?... N'est-ce pas que vous tcherez de... de... les
aimer..., pour ne pas tre trop cruel.

M. Jackson la regardait sans lui rpondre; son me polonaise
tressaillait de joie.

Natasha: Mais parlez, rpondez-moi! c'est donc bien difficile, bien
terrible d'avoir piti de ceux qui souffrent, qu'on arrache  leurs
familles, qu'on enlve  leurs parents, qu'on envoie en Sibrie?

Assez, assez! dit Jackson de plus en plus troubl. J'ai piti de ces
infortuns... Si vous saviez!... Mais assez, plus un mot! Je vous en
conjure.

Natasha: Bien, nous n'en parlerons plus... avec vous, car j'en cause
souvent avec maman. Je suis bien aise de vous avoir enfin attendri
sur... Pardon, je me sauve pour ne pas recommencer.

Et Natasha, riante et lgre, s'chappa en courant et vint raconter ses
succs  sa mre et  son oncle.

Je l'ai converti, maman; il a enfin piti de ces pauvres Polonais. Il
me l'a dit, mais il ne veut pas qu'on en parle; c'est singulier qu'un
homme si bon dteste des gens si malheureux et si courageux?

Natasha, dit le gnral, qui riait et se frottait les mains, sais-tu
que nous partons dans huit ou dix jours?

Natasha: Tant mieux, mon oncle; nous serons tous contents de nous en
aller a cause de maman. Et puis...

Natasha rougit et se tut.

Le gnral: Et puis quoi? De qui as-tu peur ici? Achve ta pense,
Natashineka.

Natasha: Mon oncle,... c'est que c'est mal d'tre enchante de quitter
ma tante et mes cousins?

Le gnral: Et pourquoi es-tu enchante de les quitter?.. Parle sans
crainte, Natasha; dis-nous toute la vrit.

Natasha: Eh bien, mon oncle, puisque vous voulez le savoir, c'est parce
que ma tante est mchante pour mes frres, qu'elle appelle des nes et
des pauvrards; pour Jacques et Paul, qu'elle gronde sans cesse, qu'elle
appelle des petits laquais, qu'elle menace de faire fouetter; pour ce
bon M. Jackson, dont elle se moque, qu'elle oblige  porter son chle,
son chapeau, qu'elle traite comme un domestique; tout cela me fait de la
peine, parce que je vois bien que M. Jackson n'est pas habitu  tre
trait ainsi; les pauvres petits Drigny pleurent souvent, surtout Paul.
Quant  mes cousins, ils taquinent mes frres, tourmentent Jacques et
Paul, et disent des sottises  M. Jackson, qui protge les pauvres
petits. Vous pensez bien, mon oncle, que tout cela n'est pas agrable.

Le gnral, riant: C'est mme trs dsagrable! Viens m'embrasser,
chre enfant.. Encore huit jours de patience, et tu seras comme nous
dlivre des mchants. En attendant, je te permets d'tre enchante
comme nous.

Natasha: Vrai, vous tes content?... Oh! mon oncle, que vous tes
bon!Natasha demanda la permission d'aller annoncer la bonne nouvelle
aux Drigny. Le gnral la lui accorda en riant plus fort, et en
recommandant le secret jusqu'au lendemain.


XIII

PREMIER PAS VERS LA LIBERTE

Le lendemain, un peu avant djeuner, le gnral appela Mme Papofski dans
le salon; elle arriva, inquite de la convocation, et trouva son oncle
assis dans son fauteuil; il lui fit un salut majestueux de la main.

Asseyez-vous, Maria Ptrovna, et coutez-moi. Vous tes venue 
Gromiline pour vous faire donner une partie de ma fortune; vous avez
feint la pauvret, tandis que je vous sais riche. Silence, je vous prie;
n'interrompez pas. Je ne tiens pas  ma fortune; je vous fais volontiers
l'abandon de Gromiline et des biens que vous convoitez et que je possde
en Russie. Au lieu de vous en laisser la gestion pendant mon absence, je
vous les donne et je ne garde que mes capitaux pour vivre dans l'aisance
avec votre soeur et ses enfants que vous dtestez, que j'aime et qui ne
songent pas, en m'aimant, aux avantages que je peux leur faire... La
sant de votre soeur exige un prompt dpart; je l'ai fix au 1er mai,
dans huit jours. La veille, je vous remettrai les papiers et les comptes
dont vous aurez besoin pour que tout soit en rgle. J'emmne tous
ceux que j'aime; je vous laisse tous mes gens. Je vous dfends de les
maltraiter, et j'ai fait un acte qui arrtera les explosions de vos
colres et de votre mchancet. Ne vous contraignez pas; ne dissimulez
plus; je vous connais; je devine ce que vous pensez, ce que vous croyez
me cacher. Laissez-vous aller  votre joie, et surtout pas de phrases
menteuses.

Mme Papofski avait voulu bien des fois interrompre son oncle, mais un
geste imptueux, un regard foudroyant, arrtaient les paroles prtes 
s'chapper de ses lvres, tremblantes de colre et de joie. Ces deux
sentiments se combattaient et rendaient sa physionomie effrayante. Quand
le gnral cessa de parler, il la regarda quelque temps avec un mpris
mlang de piti. Voyant qu'elle se taisait, il se leva et voulut
sortir.

Mon oncle, dit-elle d'une voix trangle.

Le gnral s'arrta et se retourna.

Mon oncle, je ne sais... comment vous remercier...

Le gnral ouvrit la porte, sortit et la referma avec violence. Il
passa dans la salle  manger, o l'attendaient, d'aprs ses ordres, Mme
Dabrovine, ses enfants, Romane et les enfants Papofski.

Djeunons, dit-il avec calme en se mettant  table. Ici, Natasha,  ma
gauche.

Natasha: Mais, mon oncle..., ma tante..., c'est sa place.

Le gnral, souriant: Ta tante est au salon, en train de digrer sa
nouvelle fortune, assaisonne de quelques vrits dures  avaler.

Natasha ne comprenait pas et regardait d'un air tonn son oncle, sa
mre et Romane, qui riaient tous les trois.

Dans quinze jours tu sauras tout, mon enfant. Mange ton djeuner et ne
t'inquite pas des absents.

Natasha suivit gaiement le conseil de son oncle, et l'entendit avec
bonheur annoncer leur dpart  tous ses gens.

Pendant les derniers jours passs  Gromiline, il y eut beaucoup
d'agitation, d'alles et de venues causes par le dpart du matre.
Mme Papofski parut  peine aux repas, et garda le silence sur sa
conversation avec son oncle. Feindre tait difficile et inutile, agir et
parler sincrement pouvait tre dangereux et changer les dispositions
gnreuses de son oncle. Ses enfants reurent du gnral la dfense de
jouer avec leurs cousins et avec les petits Drigny; Mitineka et Ygor
voulurent un jour enfreindre la consigne et entraner Paul, qu'ils
rencontrrent dans un corridor. Le gnral passait au bout avec Drigny
et entendit les cris de Paul, il fit saisir Mitineka et Ygor et les fit
fouetter de faon  leur ter  tous l'envie de recommencer. Sonushka
eut le mme sort pour avoir mchamment lanc une bouteille d'encre sur
Natasha, qui en fut inonde, et dont la robe fut compltement perdue.

La veille du dpart, le gnral remit  Mme Papofski, sans lui parler,
un portefeuille, plein des papiers qu'il lui avait annoncs. Elle le
reut en silence et s'loigna avec sa proie. On devait partir  neuf
heures du matin; le gnral, pour viter les adieux des Papofski, leur
avait fait dire qu'il partait  midi aprs djeuner.

Avant de monter en voiture, le gnral rassembla tous ses gens, leur
annona qu'il leur avait donn  tous leur libert, et il remit  chacun
cinq cents roubles en assignats. La joie de ces pauvres gens rcompensa
largement le gnral de cet acte d'humanit et de gnrosit. Aprs leur
avoir fait ses adieux, il monta dans sa berline avec sa nice, Natasha
et M. Jackson. Dans une seconde berline se placrent Mme Drigny,
Alexandre, Michel, qui avaient demand avec insistance d'tre dans la
mme voiture que Jacques et Paul; sur le sige de la premire voiture
taient un feltygre [4] et un domestique; sur celui de la seconde
tait Drigny. Les poches des voitures et des siges taient garnies de
provisions, pr- caution ncessaire en Russie. Le dpart fut grave; le
gnral prouvait de la tristesse en quittant pour toujours ses terres
et son pays; le mme sentiment dominait Mme Dabrovine, le souvenir de
son mari lui revenait plus poignant que jamais. Natasha regardait sa
mre et souffrait de ce chagrin dont elle: devinait si bien la cause.
Romane tremblait d'tre reconnu avant de passer la frontire, et de
devenir ainsi une cause de malheur et de ruine pour ses amis; il avait
pass par les villes et les villages qu'on aurait  traverser pendant
plusieurs jours; mais  pied, tranant des fers trop troits, dont le
poids et les blessures qu'ils occasionnaient faisaient de chaque pas
une torture. Il est vrai que, ml  la foule de ses compatriotes
transports en Sibrie, il avait pu ne pas tre remarqu, ce qui
diminuait de beaucoup le danger. Il sentait aussi la ncessit de
dissimuler ses inquitudes pour ne pas causer au gnral et  Mme
Dabrovine une agitation qui aurait pu veiller les soupons du
feltygre.

[Note 4: Espce d'agent de police qui accompagne les voyageurs de
distinction,  leur demande, pour leur faire donner sur la route les
chevaux, les logements et ce dont ils ont besoin.]

A quoi pensez-vous, Jackson? lui demanda le gnral, qui avait remarqu
quelque chose des proccupations de Romane.

Romane: Je pense au feltygre, monsieur le comte, et  l'agrment
d'avoir un homme de police  ses ordres pour faciliter le voyage.

Le gnral: Et vous avez raison, mon ami, plus raison que vous ne le
pensez; c'est une protection de toutes les manires, quand il sait qu'il
sera largement pay.

Le gnral avait appuy sur chaque mot en regardant fixement son jeune
ami, qui le remercia du regard et chercha  reprendre sa srnit
habituelle.

Maman, entendez-vous les rires qu'ils font dans l'autre voiture!
s'cria Natasha. Quel dommage que nous ne puissions tre tous ensemble!

Madame Dabrovine: Au premier relais tu pourras aller rejoindre Mme
Drigny et tes frres, chre enfant.

Natasha hsita un instant, secoua la tte.

Non, dit-elle; je veux rester avec vous, maman, et avec mon oncle.

Les clats de rire et les chants continuaient  se faire entendre.
C'taient Alexandre et Michel qui apprenaient  Jacques et  Paul des
chansons russes, que ceux-ci corchaient terriblement, ce qui excitait
la gaiet des matres et des lves. Mais ce fut bien pis quand Mme
Drigny se mit de la partie; Jacques, Paul, Mme Drigny rivalisaient 
qui prononcerait le mieux, et Alexandre et Michel se roulaient  force
de rire.

Drigny cherchait de temps en temps  les faire taire, mais les rires
redoublaient devant ses signes de dtresse.

Vous allez tous vous faire gronder par le gnral, leur dit Drigny.
Alexandre et Michel, se penchant  la glace ouverte: Pas de danger! Mon
oncle aime la gaiet.

Jacques et Paul, se penchant  l'autre glace: le gnral ne gronde
jamais quand on rit.

Madame Drigny, par la glace du fond: Tu fais un croquemitaine de notre
bon gnral.

Toutes ces ttes aux trois glaces de la voiture parurent plaisantes 
Drigny, qui se mit  rire de son ct. En se rejetant dans la voiture,
les cinq ttes se cognrent; chacun fit: Ah! et se frotta le front, la
joue, le crne. Tous se regardrent et se mirent  rire de plus belle.

Les voitures gravissaient une colline dans un sable mouvant; les chevaux
marchaient au pas. Ils s'arrtrent tout  fait; la portire s'ouvrit,
Natasha et Romane y apparurent: le visage de Natasha brillait de gaiet
par avance. Romane souriait avec bienveillance.

Natasha: Qu'est-ce qui vous amuse tant? Maman et mon oncle font
demander de quoi vous riez.

Alexandre: Nous rions, parce que nous nous sommes tous cogns et que
nous nous sommes cass la tte.

Natasha, riant: Cass la tte! et vous riez pour cela?... Et vous
aussi, ma bonne madame Drigny?

Madame Drigny: Oui, mademoiselle; mais avant il faut dire que nous
avions pris une leon de chant qui nous avait fort gays.

Natasha: De chant? Qui donnait la leon? qui la prenait?

Madame Drigny: Nos matres taient messieurs vos frres; les lves
taient Jacques, Paul et moi.

Natasha: Oh! comme j'aurais voulu l'entendre! Que cela devait tre
amusant! Monsieur Jackson, allez, je vous prie, demander  maman que
j'aille avec eux.

Romane sourit et alla faire la commission.

Madame Dabrovine: Mais, mon cher monsieur Jackson, ils seront trop
serrs, et pourtant ils ne peuvent pas rester dans cette berline sans
Mme Drigny.

Jackson, souriant: Mlle Natasha en a bien envie, madame; nous sommes
bien graves pour elle.

Madame Dabrovine: Que faire, mon pre? Faut-il la laisser aller? Le
gnral: Laisse-la, laisse-la, cette pauvre petite! Comme dit Jackson,
nous sommes ennuyeux  pleurer. Allez, mon ami, allez lui dire que nous
ne voulons pas d'elle et que je lui ordonne de s'amuser l-bas. Jackson
s'empressa d'aller porter la rponse.

Merci, mon bon monsieur Jackson, merci; c'est vous qui m'avez fait
gagner ma cause: je l'ai bien entendu. Attendez-moi tous, je reviens.
Natasha courut  la premire berline; leste comme un oiseau, elle sauta
dedans, embrassa sa mre et son oncle.

Je ne serai pas longtemps absente, dit-elle; je vous reviendra! au
premier relais.

Le gnral: Non, reste jusqu' la couche, chre enfant; je serai
content de te savoir l-bas, gaie et rieuse.

Natasha remercia, sauta  bas de la berline, courut  l'autre; avant de
monter, elle tendit la main  M. Jackson.

Soignez bien maman, dit-elle; et si vous la voyez triste, venez vite me
chercher: je la console toujours quand elle a du chagrin.

Les portires se refermrent, et les voitures se remirent en marche.
Natasha essaya de s'asseoir sans craser personne; mais, de quelque ct
qu'elle se retournt, elle entendit un: Ae! qui la faisait changer de
place.

Puisque c'est ainsi, dit-elle, je vais m'asseoir par terre.

Et, avant qu'on et pu l'arrter, elle s'tablit par terre, crasant les
pieds et les genoux. Les cris redoublrent de plus belle: Natasha riait,
cherchait vainement  se relever; les quatre garons la tiraient tant
qu'ils pouvaient; mais, comme tous riaient, ils perdaient de leur force;
et, comme Natasha riait encore plus fort, elle ne s'aidait pas du tout.
Enfin, Mme Drigny lui venant en aide, elle se trouva  genoux; c'tait
dj un progrs. Alexandre et Jacques parvinrent  se placer sur le
devant de la voiture; alors Natasha put se mettre au fond avec Mme
Drigny, et Paul entre elles deux. On ne fut pas longtemps sans prouver
les tortures de la faim; Drigny leur passa une foule de bonnes choses,
qu'ils mangrent comme des affams; leur gaiet dura jusqu' la fin de
la journe. On s'tait arrt deux fois pour manger. Dans le village o
on dnait et o on couchait, Jackson reconnut une femme qui lui avait
tmoign de la compassion lors de son passage avec la chane des
condamns, et qui lui avait donn furtivement un pain pour suppler 
l'insuffisance de la nourriture qu'on leur accordait. Cette rencontre
le fit trembler. Puisqu'il l'avait reconnue, elle pouvait bien le
reconnatre aussi et aller le dnoncer.

Il pia les regards et la physionomie triste mais ouverte de cette
femme; elle le regarda  peine, et ne parut faire aucune attention  lui
pendant les alles et venues que ncessitaient les prparatifs du repas
et des chambres  coucher.

Mme Dabrovine, Natasha et Mme Drigny s'occuprent de la distribution
des chambres; elles soignrent particulirement celle du gnral. On
dna assez tristement; chacun avait son sujet de proccupation, et la
gravit des parents rendit les enfants srieux.

La nuit fut mauvaise pour tous; les souvenirs pnibles, les inquitudes
de l'avenir, les lits durs et incommodes, l'abondance des tarakanes,
affreux insectes qui remplissent les fentes des murs en bois dans les
maisons mal tenues, tous ces inconvnients runis tinrent veills les
voyageurs, sauf les enfants, qui dormirent  peu prs bien.


XIV

ON PASSE LA FRONTIRE

Le jour vint, il fallut se lever. Chacun tait plus ou moins fatigu
de sa nuit, except les enfants, qui dorment toujours bien partout, et
Natasha, qui, sous ce rapport, malgr ses seize ans, faisait encore
partie de l'enfance. Les toilettes furent bientt faites, on se runit
pour djeuner; Drigny avait prpar th et caf selon le got de
chacun.

Le gnral tait sombre; il avait embrass nices et neveux, et serr la
main  son ami Romane, mais il n'avait pas parl et il gardait encore un
silence absolu.

Grand-pre..., dit Natasha en souriant.

Le gnral parut surpris et touch.

Grand-pre voulez-vous venir avec nous  la place de Mme Drigny, dans
la seconde voiture?

--Comment veux-tu que je tienne, en sixime? dit le gnral, se
dridant tout  fait.

Natasha: Oh! J'arrangerais cela, grand-pre. Je vous mettrais au fond,
moi prs de vous.

Le gnral: Et puis? Que ferais-tu des quatre gamins?

Natasha: Tous en face de nous, grand-pre. Ce serait trs amusant; nous
verrions tout ce qu'ils feraient, et nous ririons comme hier, et nous
vous ferions chanter avec nous: c'est a qui serait amusant!

Le gnral se trouva compltement vaincu; il partit d'un clat de rire,
toute la table fit comme lui; le gnral prenant une leon et chantant
parut  tous une ide si extravagante, que le djeuner fut interrompu
et qu'on fut assez longtemps avant de pouvoir arrter les lans d'une
gaiet folle, Natasha tait tombe sur l'paule de sa mre; Alexandre se
trouvait appuy sur Natasha, et Michel avait la tte sur les reins
de son frre. Mme Dabrovine soutenait le gnral, qui perdait son
quilibre, et Romane le maintenait du ct oppos. Drigny, debout
derrire, tenait fortement la chaise du gnral.

Tout a une fin, la gaiet comme la tristesse; les rires se calmrent,
chacun reprit son djeuner refroidi et chercha  regagner le temps perdu
en avalant  la hte ce qui restait de sa portion.

Les chevaux sont mis, mon gnral, vint annoncer Drigny quand tout le
monde eut fini.

On courut aux manteaux, aux chapeaux, et en quelques instants on fut
prt.

Le gnral passa le premier; sa nice et les enfants suivaient; Romane
tait un peu en arrire; il se sentit arrter par le bras, se retourna
et vit la femme qu'il avait reconnue la veille, tenant  la main un pain
semblable  celui qu'il avait reu d'elle trois ans auparavant. Elle le
lui prsenta, lui serra la main et lui dit en polonais:

Prends au retour ce que je t'avais donn en allant. Que Dieu te protge
et te fasse passer la frontire sans tre repris par nos cruels ennemis.
Ne crains rien; je ne te trahirai pas.

Romane: Comment t'appelles-tu, chre et gnreuse compatriote, afin que
je mette ton nom dans mes prires?

La servante: Je m'appelle Maria Fenizka. Et toi?

Romane: Prince Romane Pajarski.

La servante: Que Dieu te bnisse! Ton nom tait dj venu jusqu' moi.
Laisse-moi baiser la main de celui qui a voulu affranchir la patrie.

Romance releva Maria  demi agenouille devant lui, et, la prenant dans
ses bras, il l'embrassa affectueusement sur les deux joues. Adieu,
Maria Fenizka; je ne t'oublierai pas. Silence, on vient. Maria
s'chappa et rentra dans la maison; elle n'y trouva personne, tout le
monde tait dans la rue pour assister au dpart des voyageurs. Romane
monta dans la berline du gnral et de Mme Dabrovine; Natasha avait
voulu y monter aussi, mais on l'avait renvoye.

Le gnral: Va-t'en rire l-bas, mon enfant; tu t'accommodes mieux de
leur gaiet que de notre gravit.

Natasha: Mais vous allez vous ennuyer sans moi?

Le gnral: Tiens! Quel orgueil a mademoiselle! Tu me crois donc si
ennuyeux que ta mre et Jackson ne puissent se passer de toi, et que ta
mre et Jackson ne soient pas capables de me faire oublier ton absence?
Va, va, orgueilleuse, je te mets en pnitence jusqu'au dner.

Natasha: Pas avant de vous avoir embrass, grand-pre, et maman aussi.
Adieu, monsieur Jackson; amusez-vous bien, grand... Ah! mon Dieu!
qu'avez-vous! Regardez, grand-pre.

--Silence, pour Dieu, silence! lui dit Jackson  voix basse en lui
serrant la main  l'craser.

--Ae! s'cria Natasha.

--Natalia Dmitrievna s'est fait mal? demanda le feltygre, qui
approchait.

--Non..., oui..., je me suis cogn la main; ce ne sera rien.

Et Natasha s'loigna tonne et pensive, pendant que Romane prenait
sa place en face de ses amis et gardait le silence, de peur que le
feltygre n'entendt quelques mots de la conversation. Le gnral et Mme
Dabrovine interrogeaient Romane du regard; profitant des cahots de la
voiture, il russit  expliquer en quelques mots la cause de sa pleur
et de son trouble. Le gnral fut inquiet de la mmoire extraordinaire
de cette femme; d'autres pouvaient galement reconnatre Romane, et il
rsolut de ne plus coucher et de voyager jour et nuit jusqu'au del de
la frontire russe.

Quand on s'arrta pour djeuner, le gnral alla se promener sur la
grande route avec sa nice et Romane, pendant que les quatre garons et
Natasha allaient en avant et jouaient  toutes sortes de jeux. Romane
put enfin leur raconter en dtail ce qui lui tait arriv  la premire
couche, et le gnral leur fit part de sa rsolution de voyager jour
et nuit, et de s'arrter le moins possible. Mme Dabrovine devait se
plaindre tout haut devant le feltygre de la fatigue de la dernire
nuit. Romane ferait des reprsentations sur les inconvnients bien plus
grands d'un voyage trop prcipit; le gnral trancherait la question en
disant que la sant de sa nice passait avant tout, et, pour mettre
le feltygre dans ses intrts, il lui dirait que, vu la fatigue plus
grande qu'il aurait  supporter, il lui payerait les nuits comme doubles
journes.

Tout se passa le mieux du monde; la discussion commena  djeuner; le
gnral fit semblant de se fcher; Romane dit qu'il n'avait qu' obir;
le feltygre fut content de ce nouvel arrangement qui rendait ses
nuits plus profitables que ses journes. Natasha et les enfants furent
enchants de voyager de nuit; les Drigny partagrent leur satisfaction,
parce qu'ils arriveraient plus tt au bout de leur voyage et parce que
le gnral avait trouv moyen d'expliquer  Drigny pourquoi il se
pressait tant. Au relais du soir, on dna, chacun s'arrangea pour passer
la nuit le plus commodment possible. Romane tait mont dans la berline
de ses lves, cdant sa place  Mme Drigny. On fit aux femmes et aux
enfants une distribution d'oreillers. Natasha reprit sa place dans la
berline de sa mre et de son oncle, et commena avec ce dernier une
conversation aussi gaie qu'anime pour lui faire accepter son oreiller,
qui la gnait, disait-elle, horriblement.

Si vous persistez  me refuser, grand-pre, je ne vous appellerai plus
que mon oncle et je donnerai mon oreiller au feltygre.

Cette menace fit son effet; le gnral prit l'oreiller, que Natasha lui
arrangea trs confortablement.

L! A prsent, grand-pre, bonsoir; dormez bien. Bonsoir, maman, bonne
nuit.

Natasha se rejeta dans son coin et ne tarda pas  s'endormir. Ses
compagnons de route en firent autant.

Dans l'autre berline on commena par se jeter les oreillers  la tte et
par rire comme la veille: mais le sommeil finit par fermer les yeux des
plus jeunes, puis des plus grands, puis enfin ceux de Romane. De cette
voiture, comme de la premire, ne sortit pas te plus lger bruit
jusqu'au lendemain: on ne commena  s'y remuer que lorsque les voitures
s'arrtrent et qu'un mouvement bruyant  l'extrieur tira les voyageurs
de leur sommeil. Le soleil brillait dj et rchauffait le pauvre
Drigny, engourdi par le froid de la nuit.

Natasha baissa la glace, mit la tte  la portire et vit qu'on tait 
la porte d'un auberge. Le feltygre tait  la portire, attendant les
ordres du gnral, qui ronflait encore.

O sommes-nous? Que demandez-vous, feltygre? dit Natasha  voix basse
et avec son aimable sourire.

Le feltygre: Natalia Dmitrievna, je voudrais savoir si on s'arrte ici
pour prendre le caf et se reposer un instant.

Natasha: Moi, je ne demande pas mieux: j'ai faim et j'ai les jambes
fatigues; mais mon oncle et maman dorment. Madame Drigny! ...Ah! voici
M. Jackson! Faut-il descendre? Qu'en pensez-vous?

Jackson: Si vous tes fatigue, mademoiselle, et si vous avez faim, la
question est dcide.

Natasha: Il ne faut pas penser  moi, il faut penser  mon oncle et 
maman.

Pour toute rponse, Jackson passa son bras par la glace baisse et
poussa lgrement le gnral, qui s'veilla.

Natasha: Pourquoi veillez-vous grand-pre? C'est mal  vous, monsieur
Jackson; trs mal.

Le gnral parut surpris.

Romane: Monsieur le comte, faut-il s'arrter ici pour djeuner? Le
feltygre attend vos ordres. Mlle Natalia a faim et elle a mal aux
jambes, ajouta-t-il en souriant.

Le gnral: Alors arrtons, arrtons! que diantre! Je ne veux pas tuer
ma pauvre Natasha. Et puis, ajouta-t-il en riant, moi-mme je ne serai
pas fch de manger un morceau et de me dgourdir les jambes. Ouvrez,
feltygre.

La portire s'ouvrit. Natasha sauta  terre; puis elle et Romane
aidrent le gnral  descendre posment et, aprs lui, Mme Dabrovine,
que Natasha avait embrasse et mise au courant. La seconde berline,
de laquelle sortaient des voix confuses entremles de rires, se vida
galement de son contenu.

Natasha les interrogea sur leur nuit; ils racontrent leur bataille
d'oreillers, dirent bonjour  leur mre,  leur oncle et  Mme Drigny,
et firent une invasion bruyante dans l'auberge, dj prte  les
recevoir. Mme Drigny, en causant avec son mari, dont elle avait t
proccupe toute la nuit, apprit avec chagrin qu'il avait souffert du
froid  la fin de la nuit, malgr chles et manteaux. Drigny plaisanta
de ces inquitudes et assura que devant Sbastopol il avait bien
autrement souffert du froid. Mme Drigny, avant de se rendre prs de Mme
Dabrovine et de Natasha pour aider  leur toilette, trouva moyen de dire
 l'oreille du gnral que Drigny avait eu froid la nuit, mais qu'il ne
voulait pas en parler.

Merci, ma bonne madame Drigny, dit le gnral; soyez tranquille pour
la nuit qui vient: il n'aura pas froid; envoyez-moi le feltygre.

Le feltygre ne tarda pas  arriver.

Courez dans la ville, feltygre, et achetez-moi un bon manteau de drap
gris, bien chaud et bien grand. Payez ce que vous voudrez, le prix n'y
fait rien.

Au bout d'une demi-heure, le feltygre revenait avec un manteau de
drap gris, doubl de renard blanc et de taille  envelopper le gnral
lui-mme.

Combien? dit le gnral.

--Cinq cents roubles, rpondit avec hsitation le feltygre, qui
l'avait, eu pour trois cents.

--D'o vient-il?

--D'un juif, qui l'a achet il y a trois ans,  un Polonais envoy en
Sibrie.

--Tenez, voil six cents roubles; payez et gardez le reste.

Il y avait trois quarts d'heure que chacun procdait  sa toilette et
prenait un peu d'exercice, lorsque le feltygre et Drigny apportrent
dans le salon, o se tenait le gnral, du th, du caf, du pain, des
kalaches, du beurre et une jatte de crme.

On attendit que le gnral et Mme Dabrovine fussent  table pour prendre
chacun sa place et sa tasse. La consommation fut effrayante; la nuit
avait si bien aiguis les apptits, que Drigny ne pouvait suffire au
renouvellement des assiettes et des tasses vides, et qu'il dut appeler
sa femme pour l'aider. Ils allrent manger  leur tour avec Jacques
et Paul; et, quand les repas furent termins, le feltygre alla faire
atteler.

Jackson, mon ami, dit le gnral, je veux faire une surprise  Drigny;
prenez, ce manteau et mettez-le sur le sige de la voiture.

Jackson s'approcha du canap ou tait le manteau et voulut le prendre;
mais  peine l'eut-il regard, qu'il plit, chancela et tomba sur le
canap.

Le gnral seul s'aperut de ce saisissement.

Quoi! qu'est-ce, mon ami?... Romane, mon ami, rponds... Je t'en
supplie... Qu'as-tu?

Romane: C'est mon manteau que j'ai vendu en passant ici, prisonnier,
enchan, forat. Les froids taient passs; je l'ai vendu  un juif,
ajouta  voix basse Romane encore tremblant d'motion  ce nouveau
souvenir de son passage.

Le gnral: Remets-toi; courage, mon ami... Si on te voyait ainsi mu,
la curiosit serait excite.

Romane serra la main de son ami, qui l'aida  se relever. En prenant le
manteau, il faillit le laisser chapper. Craignant d'avoir t vu
par les enfants, qui jouaient au bout du salon, il leva les yeux et
rencontra le regard inquiet et triste de Natasha, qui l'examinait depuis
longtemps. La pleur de Romane devint livide. Natasha s'approcha de lui,
prit et serra sa main glace.

Mon cher monsieur Jackson, dit-elle  voix basse, vous tes inquiet?
Vous craignez que je ne parle, que je n'interroge? Vous avez un secret
pnible; je le devine, enfin; mais, soyez sans inquitude, jamais je ne
laisserai chapper un mot qui puisse vous compromettre.

--Chre enfant, vous avez toute ma reconnaissante amiti et toute mon
estime, rpondit de mme Romane.

Le gnral la serra dans ses bras.

Partons, dit-il, allons, vous autres grands garons, venez aider notre
ami Jackson  porter ce grand manteau.

Les enfants se jetrent sur ce manteau et le tranrent plus qu'ils ne
le portrent jusqu' la voiture.

Tenez, mon ami, dit le gnral  Drigny, voil de quoi vous rchauffer
la nuit qui vient.

--Mon gnral, vous tes, trop bon, et ma femme est une indiscrte,
rpondit Drigny en souriant.

Et il salua respectueusement le gnral en, menaant sa femme du doigt.

Le voyage continua gaiement et heureusement jusqu' la frontire, o les
formalits d'usage s'accomplirent promptement et facilement, grce
 l'intervention du feltygre, qui devait recevoir sa paye quand
la frontire serait franchie; la gnrosit du gnral dpassa ses
esprances; le passeport anglais non vis de Jackson aurait souffert
quelques difficults sans les ordres et les menaces du feltygre; c'est
pourquoi la bourse du gnral s'tait ouverte si largement pour lui.

Aux premiers moments qui suivirent le passage de la frontire, personne,
dans la premire berline ne dit un mot ni ne bougea. Mais, quand Romane
et le gnral furent bien assurs de l'absence de tout danger, le
gnral tendit la main  son jeune ami.

Sauv, mon enfant, sauv! dit-il avec un accent pntr.

--Cher et respectable ami, dit Romane en se jetant dans les bras du
gnral, qui le serrait contre son coeur et qui essuyait ses yeux
humides; cher comte, cher ami! reprit Romane en se rejetant  sa place
le visage baign de larmes, pardonnez..., oh! pardonnez-moi ces larmes
indignes d'un homme! Mais... j'ai trop souffert pendant ce voyage; trop!
trop! Je suis  bout de forces!

Mme Dabrovine serrait aussi la main de Romane et pleurait. Natasha,
stupfaite, regardait, coutait et ne comprenait pas.

Maman, dit-elle, maman! Qu'est-ce? Pourquoi pleurez-vous? Qu'est.. il
arriv  ce pauvre M. Jackson?

--Pauvre, dites heureux comme un roi, ma chre, excellente enfant,
s'cria Romane en serrant le bras de Natasha  la faire crier... Pardon,
pardon, ma chre demoiselle, je ne sais plus ce que je dis, ce que je
fais. Pensez donc! ne plus avoir en perspective cette Sibrie, enfer des
vivants! Ne plus avoir d'inquitudes pour vous tous, que j'aime, que je
vnre! Me trouver en sret! et avec vous! prs de vous! Libre, libre!
Plus de Jackson! plus d'Angleterre!... La Pologne! ma mre, ma sainte,
ma catholique patrie! Comprenez-vous ma joie, mon bonheur? Chre enfant,
vous qui tes si bonne, rjouissez-vous avec moi.

La surprise de Natasha redoublait. Ses grands yeux bleus, dmesurment
ouverts, se portaient alternativement sur Romane, sur sa mre, sur son
oncle.

Polonais! dit-elle enfin. Polonais! vous, Polonais! vous qui vous
fchiez quand on vous appelait Polonais!

Romane: Je ne me fchais pas, mademoiselle: je tremblais d'tre
dcouvert, et votre piti pour mes chers compatriotes m'attendrissait
jusqu'au fond de l'me.

Natasha: Je ne comprends pas trs bien, mais je suis contente que vous
soyez Polonais et catholique: c'tait une peine pour moi de vous croire
Anglais et protestant.

Le gnral: Tu vas comprendre en deux mots, ma Natasha chrie. Je te
prsente mon ami, mon ancien aide de camp en Circassie, mon sauveur dans
un rude combat, le prince Romane Pajarski, chapp de Sibrie o il
travaillait aux mines depuis deux ans, accus d'avoir conspir pour la
Pologne contre la Russie.

Natasha sauta de dessus sa banquette, fixa des yeux tonns sur le
prince Pajarski, qui les voyait se remplir de larmes; puis elle se
dtourna, cacha son visage dans ses mains et clata en sanglots.

.Natasha, mon enfant, dit la mre en l'attirant dans ses bras,
calme-toi; pourquoi ces larmes, ces sanglots?

Natasha: Oh! maman, maman! Ce pauvre homme! Ce pauvre prince! Comme
il a souffert! C'est horrible! horrible! Et moi qui le traitais si
familirement! J'ai d le faire souffrir bien des fois!

Romane: Vous, chre enfant: Vous avez t ma principale joie, ma plus
grande consolation.

--Vraiment? dit Natasha en relevant la tte et en le regardant d'un air
joyeux. Je vous remercie de me le dire, et je suis bien contente d'avoir
un peu adouci votre position.

Et ses larmes recommencrent  couler.

Le gnral: Ne pleure plus, ma Natasha. Le voil heureux, tu vois bien;
et nous aussi, nous sommes tous libres et heureux.

Aprs quelque temps donn aux motions de ce grand vnement, chacun
reprit son calme, et Natasha demanda au prince Romane des dtails sur
son arrestation, sa condamnation, ses souffrances en Sibrie et sa
fuite.

Pendant que ces vnements s'expliquent, nous retournerons  Gromiline,
et nous ferons une visite  Mme Papofski.


XV

LA LAITIERE ET LE POT AU LAIT

Aprs le dpart de son oncle, Mme Papofski se sentit saisie d'une joie
folle.

Ils sont bien rellement partis! se disait-elle. Je reste souveraine
matresse de Gromiline et de toutes les terres de mon oncle. Je tirerai
le plus d'argent possible de ces misrables paysans, paresseux et
ivrognes, et de ces coquins d'intendants, voleurs et menteurs. J'ai
soixante mille roubles de revenu  moi; mais six cent mille! Voil une
fortune qui m'aidera  augmenter la mienne! D'abord j'enverrai le moins
d'argent possible  mon oncle, s'il m'en demande... peut-tre pas du
tout, puisqu'il m'a dit qu'il avait gard les capitaux pour ses favoris
Dabrovine et Drigny. Je ferai fouetter tous les paysans pour leur faire
augmenter leur abrock [5] de dix roubles  cent roubles. Je vendrai tous
les dvarovo [6] les hommes, les femmes, les enfants; mon oncle en a des
quantits; je les vendrai tous, except peut-tre quelques enfants
que je garderai pour amuser les miens. Il faut bien que mes garons
apprennent  fouetter eux-mmes leurs gens; ces enfants serviront 
cela. Quand on fait fouetter, on est si souvent tromp! Entre amis et
parents, ils se mnagent! Vous croyez votre homme puni; pas du tout! 
peine s'il a la peau rouge! C'est mon mari qui savait faire fouetter!
Quand il s'y mettait, le fouett sortait d'entre ses mains comme une
crevisse... Mon oncle gtait ses gens; il faut que je remette tout
cela en ordre... Ce Vassili! il se repentira de n'avoir pas obi  mes
volonts en cachette de mon oncle_.. Commenons par lui... Vassili!
Vassili!... O est-il? Mashka, va me chercher cet animal de Vassili qui
ne vient pas quand je l'appelle.

[Note 5: Redevance ou fermage que payent les paysans quand on leur
abandonne la culture des terres.]

[Note 6: Les dvarovo sont les paysans qui ont t attachs au
service particulier des matres. Leurs familles ont  jamais le
privilge de ne plus travailler la terre et d'tre nourries et loges
par le matre.]

La pauvre fille courut  toutes jambes chercher Vassili, et revint
tremblante dire  sa matresse que Vassili tait sorti et qu'on ne le
retrouvait pas. Les yeux de Mme Papofski flamboyaient.

Sorti! sorti sans ma permission! Mais c'est impossible! Tu es une
sotte! tu as mal cherch! Cours vite, et si tu ne me le ramnes pas,
prends garde  ta peau.

La malheureuse Mashka courut encore de tous cts, et, n'osant revenir
seule, elle ramena Nikita, le matre d'htel.

Et Vassili? cria Mme Papofski quand elle les vit entrer.

Nikita: Vassili est sorti, Maria Ptrovna.

Madame Papofski: Comment a-t-il os sortir?

Nikita: Il est all  la ville pour chercher une place.

Mme Papofski resta muette de surprise et de colre.

Le matre d'htel continua, en la regardant avec une joie malicieuse:

M. le comte nous ayant donn la libert  tous, nous tchons de nous
pourvoir  Smolensk. Moi, je compte aller  Moscou, ainsi que les
cochers et les laquais, d'aprs les ordres de M. le gnral Ngrinski,
qui veut nous avoir.

Madame Papofski: La libert!... Mon oncle!... Sans me rien dire!...
Mais vous tes fou!... C'est impossible? Vous ne savez donc pas que
c'est moi qui suis votre matresse, que j'ai tout pouvoir sur vous, que
je peux vous faire fouetter  mort.

Nikita: M. le comte nous a donn la libert, Maria Ptrovna! Personne
n'a de droit sur nous que notre pre l'empereur, le gouverneur et le
capitaine ispravnik [7].

[Note 7: Espce de juge de paix, de commissaire de police, qui a des
pouvoirs trs tendus.]

La colre de Mme Papofski redoublait; elle ne voyait aucun moyen de se
faire obir. Nikita sortit; Mashka s'esquiva; Mme Papofski resta seule
 ruminer son dsappointement. Elle finit par se consoler  moiti en
songeant  l'abrock de cent roubles par tte qu'elle ferait payer 
ses six mille paysans de Gromiline et  tous les paysans de ses autres
proprits nouvelles.

On lui prpara son djeuner comme  l'ordinaire; quoique mcontente de
tout et de tout le monde, elle n'osa pas le tmoigner, de peur que
les cuisiniers ne fissent comme les autres domestiques, et qu'elle ne
trouvt plus personne pour la servir.

Les enfants portrent le poids de sa colre; elle tira les cheveux, les
oreilles des plus petits, donna des soufflets et des coups d'ongles aux
plus grands, les gronda tous, sans oublier les bonnes, qui eurent aussi
leur part des arguments frappants de leur matresse. Ainsi se passa
le premier jour de son entre en possession de Gromiline et de ses
dpendances.

Les jours suivants, elle se promena dans ses bois, dans ses prs, dans
ses champs, en admira la beaut et l'tendue; marqua, dans sa pense,
les arbres qu'elle voulait vendre et couper; parcourut les villages;
parla aux paysans avec une duret qui les fit frmir et qui leur fit
regretter d'autant plus leur ancien matre; le bruit de la donation de
Gromiline  Mme Papofski s'tait rpandu et avait jet la consternation
dans tous les esprits et le dsespoir dans tous les coeurs. Elle leur
disait  tous que l'abrock serait dcupl; qu'elle ne serait pas si
bte que son oncle, qui laissait ses paysans s'enrichir  ses dpens.
Quelques-uns osrent lui faire quelques reprsentations ou quelques
sollicitations; ceux-l furent dsigns pour tre fouetts le lendemain.
Mais, quand ils arrivrent dans la salle de punition, leur staroste
[8], qui les avait accompagns, produisit un papier qu'il avait reu du
capitaine ispravnik, et qui contenait la dfense absolue, faite  Mme
Papofski, d'employer aucune punition corporelle contre les paysans du
gnral-comte Dourakine: ni fouet, ni bton, ni cachot, ni privation de
boisson et de nourriture, ni enfin aucune torture corporelle, sous peine
d'annuler tout ce que le comte avait concd a sa nice.

[Note 8: Ancien, nomm par les paysans pour faire la police dans le
village, rgler les diffrends et prendre leurs intrts. On se soumet
toujours aur dcisions du staroste ou ancien.]

Mme Papofski, qui tait prsente avec ses trois ans pour assister aux
excutions, poussa un cri de rage, se jeta sur le staroste pour
arracher et mettre en pices ce papier maudit; mais le staroste l'avait
prestement pass  son voisin, qui l'avait donn  un autre, et ainsi de
suite, jusqu' ce que le papier et disparu et ft devenu introuvable.

Maria Ptrovna, dit le staroste avec un sourire fin et rus, l'acte
sign de M. le comte est entre les mains du capitaine ispravnik; il ne
m'a envoy qu'une copie.

Le staroste sortit aprs s'tre inclin jusqu' terre; les paysans en
firent autant, et tous allrent au cabaret boire  la sant de leur bon
M. le comte, de leur excellent matre.

Mme Papofski resta seule avec ses enfants, qui, effrays de la colre
contenue de leur mre, auraient bien voulu s'chapper; mais le moindre
bruit pouvait attirer sur leurs ttes et sur leurs paules l'orage qui
n'avait pu encore clater. Ils s'taient loigns jusqu'au bout de la
salle, et s'taient rapprochs de la porte pour pouvoir s'lancer dehors
au premier signal.

Une dispute s'leva entre eux  qui serait le mieux plac, la main sur
la serrure; le bruit de leurs chuchotements amena le danger qu'ils
redoutaient. Mme Papofski se retourna, vit leurs visages terrifis,
devina le sujet de leur querelle et, saisissant le plette (fouet)
destin  faire sentir aux malheureux paysans le joug de leurs nouveaux
matres, elle courut  eux et eut le temps de distribuer quelques coups
de ce redoutable fouet avant que leurs mains tremblantes eussent pu
ouvrir la porte, et que leurs jambes, affaiblies par la terreur, les
eussent ports assez loin pour fatiguer la poursuite de leur mre.

Mme Papofski s'arrta haletante de colre, laissa tomber le fouet,
rflchit aux moyens de s'affranchir de la dfense de son oncle. Aprs
un temps assez considrable pass dans d'inutiles colres et des
rsolutions impossibles a effectuer, elle se dcida  aller  Smolensk,
 voir le capitaine ispravnik, et  chercher  le corrompre en lui
offrant des sommes considrables pour dchirer les actes par lesquels le
comte Dourakine donnait la libert  ses gens et dfendait  sa nice
d'infliger aucune punition corporelle  ses paysans, ce qui serait un
obstacle  l'augmentatIon de l'abrock, etc. Elle rentra au chteau,
assez calme en apparence, ne s'occupa plus de ses enfants, et ordonna au
cocher d'atteler quatre chevaux  la petite calche de son oncle. Une
heure aprs, elle roulait sur la route de Smolensk au grand galop des
chevaux.


XVI

VISITE QUI TOURNE MAL

Le capitaine ispravnik tait chez lui et ne fut pas surpris de la visite
de Mme Papofski, car il connaissait toute l'tendue de ses pouvoirs,
la terreur qu'il inspirait, et la soumission que chacun tait tenu
d'apporter  ses volonts et  ses ordres. Il tait trs bien avec le
gouverneur, qui le croyait un homme rigide, svre, mais honnte et
incorruptible, de sorte que les dcisions de ce terrible capitaine
ispravnik taient sans appel. C'tait un homme d'un aspect dur et
svre. Il tait grand, assez gros, roux de chevelure et rouge de peau;
son regard perant et rus effrayait et repoussait. Ses manires et son
langage mielleux augmentaient cette rpulsion. Mme Papofski le voyait
pour la premire fois. Il la fit entrer dans son cabinet.

Yfime Vassilivitche, lui dit-elle en entrant, c'est  vous que mon
oncle a remis les papiers par lesquels il donne la libert  tous ses
gens? Le capitaine ispravnik: Oui, Maria Ptrovna, ils sont entre mes
mains.

Madame Papofski: Et ne peuvent-ils pas en sortir?

Le capitaine ispravnik: Impossible, Maria Ptrovna.

Madame Papofski: C'est pourtant bien ennuyeux pour moi, Yfime
Vassilivitche; tous ces dvarovo sont si impertinents, si mauvais,
qu'on ne peut pas s'en faire obir quand ils se sentent libres.

Le capitaine ispravnik: Je ne dis pas non, Maria Ptrovna; mais, que
voulez-vous, la volont de votre oncle est l.

Madame Papofski: Mais... vous savez que mon oncle m'a donn toutes les
terres qu'il possde.

Le capitaine ispravnik: C'est possible, Maria Ptrovna, mais cela ne
change rien  la libert des dvarovo.

Madame Papofski: Ces terres se montent  plusieurs millions! ...Il y a
six mille paysans!

Le capitaine ispravnik s'inclina et garda le silence en regardant Mme
Papofski avec un sourire mchant.

Madame Papofski, aprs un silence: Je n'ai pas besoin de tout garder
pour moi; je donnerais bien quelques dizaines de mille francs pour avoir
ce papier de mon oncle et celui qui m'interdit de faire fouetter les
paysans.

Le capitaine ispravnik ne dit rien.

Madame Papofski, l'observant: Je donnerais cinquante mille roubles pour
avoir ces actes.

Le capitaine ispravnik: C'est trs facile, Maria Ptrovna; je vais
appeler mon scribe pour qu'il vous en fasse une copie; cela vous cotera
vingt-cinq roubles.

Mme Papofski se mordit les lvres et dit aprs un assez long silence et
avec quelque hsitation:

Ce n'est pas une copie que je voudrais avoir..., mais l'acte lui-mme.

Le capitaine ispravnik: Ceci est impossible, Maria Ptrovna.

Madame Papofski: Et pourtant je donnerais soixante mille, quatre-vingt
mille roubles..., cent mille roubles... Comprenez-vous, Yfime
Vassilivitche?... cent mille roubles!...

--Je comprends, Maria Ptrovna, rpondit le capitaine ispravnik. Vous
m'offrez cent mille roubles pour dtruire ces papiers que votre oncle
m'a confis?... Ai-je compris?

Mme Papofski rpondit par une inclination de tte.

Le capitaine ispravnik: Mais  quoi me serviront ces cent mille
roubles, si on m'envoie en Sibrie?

Madame Papofski: Comment pourriez-vous tre condamn, puisque les actes
seraient brls?

Le capitaine ispravnik: Et les copies que j'ai remises  votre staroste
et  vos dvarovo?

Mme Papofski demeura ptrifie; elle avait oubli la copie que lui avait
fait voir le staroste.

Le capitaine ispravnik: Il m'est donc prouv que vous dsirez racheter
ces actes, mais que vous ne savez comment faire, et que si je vous
indiquais un moyen, vous me le payeriez cent mille roubles.

--Cent mille roubles..., plus si vous voulez! s'cria Mme Papofski.

Le capitaine ispravnik: Alors il me reste un devoir  remplir: c'est de
faire au gnral prince gouverneur un rapport sur l'offre dshonorante
que vous osez me faire, et qui vous mnera en Sibrie ou tout au moins
dans un couvent pour faire pnitence: ce qui n'est pas agrable; on y
est plus maltrait que ne le sont vos domestiques et vos paysans.

Madame Papofski, terrifie: Au nom de Dieu, ne faites pas une si
mchante action, mon cher Yfime Vassilivitche. Tout cela n'tait pas
srieux.

Le capitaine ispravnik: C'tait srieux, Maria Ptrovna, dit
l'ispravnik avec rudesse, et si srieux, qu'il vous faudrait me donner
plus de cent mille roubles pour me le faire oublier.

Madame Papofski: Plus de cent mille roubles!... Mais c'est affreux!...
M'extorquer plus de cent mille roubles pour ne pas porter contre moi une
plainte horrible!

La capitaine ispravnik: Vous vouliez tout  l'heure me donner la mme
somme pour avoir le plaisir de fouetter vos paysans et vos dvarovo et
leur extorquer un abrock norme: vous pouvez bien la doubler pour avoir
le plaisir de ne pas tre fouette vous-mme tous les jours pendant deux
ou trois ans pour le moins.

Madame Papofski: C'est abominable! c'est infme!

Le capitaine ispravnik: Abominable, infme, tant que vous voudrez, mais
vous ne sortirez pas d'ici avant de m'avoir souscrit une obligation de
deux cent mille roubles remboursables en deux ans, par moiti, au bout
de chaque anne... sinon, je fais atteler mon droschki et je vais
dposer ma plainte chez le prince gouverneur.

--Non, non, au nom de Dieu, non. Mon bon Yfime Vassilivitche, ayez
piti de moi, s'cria Mme Papofski en se jetant  genoux devant le
capitaine ispravnik triomphant; diminuez un peu; je vous donnerai cent
mille roubles..., cent vingt mille, ajouta-t-elle... Eh bien! cent
cinquante mille!

Le capitaine ispravnik se leva.

Adieu, Maria Ptrovna; au revoir dans quelques heures; un officier de
police m'accompagnera avec deux soldats; on vous mnera  la prison.

--Grce, grce!... dit Mme Papofski, se prosternant devant l'ispravnik.
Je vous donnerai... les deux cent mille roubles que vous exigez.

Mettez-vous l, Maria Ptrovna, dit le capitaine ispravnik montrant le
fauteuil qu'il venait de quitter; vous allez signer le papier que je
vais prparer.

Le capitaine ispravnik eut bientt fini l'acte, que signa la main
tremblante de Maria Ptrovna.

Partez  prsent, Maria Ptrovna, et si vous dites un mot de ces
deux cent mille roubles, je vous fais enlever et disparatre sans que
personne puisse jamais savoir ce que vous tes devenue; c'est alors que
vous feriez connaissance avec le fouet et avec la Sibrie.

Le capitaine ispravnik la salua, ouvrit la porte; au moment de la
franchir, elle se retourna vers lui, le regarda avec colre.

Misrable, dit-elle tout haut, sans voir quelques hommes rangs au fond
de la salle.

--Vous outragez l'autorit, Maria Ptrovna! Ocipe, Feodore, prenez cette
femme et menez-la dans le salon priv.

Malgr sa rsistance, Mme Papofski fut enleve par ces hommes robustes
qu'elle n'avait pas aperus, et entrane dans un salon petit, mais
d'apparence assez lgante. Quand elle fut au milieu de ce salon, elle
se sentit descendre par une trappe  peine assez large pour laisser
passer le bas de son corps; ses paules arrtrent la descente de la
trappe; terrifie, ne sachant ce qui allait lui arriver, elle voulut
implorer la piti des deux hommes qui l'avaient amene, mais ils taient
disparus; elle tait seule. A peine commenait-elle  s'inquiter de sa
position, qu'elle en comprit toute l'horreur, elle se sentit fouette
comme elle aurait voulu voir fouetter ses paysans. Le supplice fut
court, mais terrible. La trappe remonta; la porte du petit salon
s'ouvrit.

Vous pouvez sortir, Maria Ptrovna, lui dit le capitaine ispravnik qui
entrait, en lui offrant le bras d'un air souriant.

Elle aurait bien voulu l'injurier, le souffleter, l'trangler, mais elle
n'osa pas et se contenta de passer devant lui sans accepter son bras.
Maria Ptrovna, lui dit le capitaine ispravnik en l'arrtant, j'ai eu
l'honneur de vous offrir mon bras; est-ce que vous voudriez recommencer
une querelle avec moi?... Non, n'est-ce pas?... Ne sommes-nous pas bons
amis? ajouta-t-il avec un sourire charmant. Allons, prenez mon bras:
j'aurai l'honneur de vous conduire jusqu' votre voiture. Ne mettons pas
le public dans nos confidences; tout cela doit rester entre nous. Mme
Papofski, encore tremblante, fut oblige d'accepter le bras de son
ennemi, qui lui parla de la faon la plus gracieuse; elle ne lui
rpondait pas.

Le capitaine ispravnik, bas et familirement: Vous me direz bien
quelques paroles gracieuses, ma chre Maria Ptrovna, devant tous ces
gens qui nous regardent. Un petit sourire, Maria Ptrovna, un regard
aimable: sans quoi je devrai vous faire faire connaissance avec un
autre petit salon trs gentil, bien plus agrable que celui que vous
connaissez; on y reste plus longtemps... et on en sort toujours pour se
mettre au lit.

--J'ai hte de m'en retourner chez moi, Yfime Vassilivitche, rpondit
Mme Papofski en le regardant avec le sourire qu'il rclamait; j'ai t
dj bien indiscrte de vous faire une si longue visite.

--J'espre qu'elle vous a t agrable, chre Maria Ptrovna, comme 
moi.

--Certainement, Yfime Vassilivitche... (dites mon cher Yfime
Vassilivitche, lui dit  l'oreille le capitaine ispravnik), mon cher
Yfime Vassilivitche, rpta Mme Papofski. (Demandez-moi  venir vous
voir, continua son bourreau.) Venez donc me voir  Gromiline... (mon
cher, dit l'ispravnik), mon cher... Ah!... ah! Je meurs!

Et Mme Papofski tomba dans les bras du capitaine ispravnik. L'effort
avait t trop violent; elle perdit connaissance. Le capitaine ispravnik
la coucha dans sa voiture, fit semblant de la plaindre, de s'inquiter,
et ordonna au cocher de ramener sa matresse le plus vite possible,
parce qu'elle avait besoin de repos. Le cocher fouetta les chevaux, qui
partirent ventre  terre.

Bonne journe! se dit le capitaine ispravnik. Deux cent mille roubles!
Ah! ah! ah! la Papofski! comme elle s'est laiss prendre! j'irai la
voir; si je pouvais lui extorquer encore quelque chose! Je verrai, je
verrai.

Le mouvement de la voiture, les douleurs qu'elle ressentait et le grand
air firent revenir Mme Papofski de son vanouissement. Elle se remit
avec peine sur la banquette de laquelle elle avait gliss, et se livra
aux plus altires rflexions et aux plus terribles colres jusqu' son
retour  Gromiline. Elle se coucha en arrivant, prtextant une migraine
pour ne pas veiller la curiosit des domestiques, et resta dans son lit
trois jours entiers. Le quatrime jour, quand elle voulut se lever, un
mouvement extraordinaire se faisait entendre dans la maison.


XVII

PUNITION DES MCHANTS

Mme Papofski passa un peignoir, appela ses femmes, qui ne rpondirent
pas  son appel, ses enfants, qui avaient galement disparu, et se
dcida  aller voir elle-mme quelle tait la cause du tumulte qu'elle
entendait de tous cts. Dans le premier salon il n'y avait personne;
dans le second salon elle vit une multitude de caisses et de malles;
elle entra dans la salle de billard et vit, avec une surprise mle de
crainte, plusieurs hommes, parmi lesquels elle reconnut le capitaine
ispravnik; ils causaient avec animation. En reconnaissant le capitaine
ispravnik, elle ne put retenir un cri d'effroi; venait-il l'arrter
et l'emmener en prison? Chacun se retourna; un des hommes s'approcha
d'elle, la salua, et lui demanda si elle tait Maria Ptrovna Papofski.

Oui, rpondit-elle d'une voix touffe par l'motion, je suis la nice
du gnral comte Dourakine.

--Je suis le gnral Ngrinski, Maria Ptrovna, et je viens, selon le
dsir de votre oncle, prendre possession de la terre de Gromiline,
aujourd'hui 10 mai.

Madame Papofski, effraye: La terre de Gromiline!... Mais... c'est moi
qui...

Le gnral Ngrinski: C'est moi qui ai achet la terre de Gromiline,
Maria Ptrovna. Cette nouvelle parat vous surprendre; je l'ai achete
il y a deux mois, et paye comptant, cinq millions; l'acte est entre les
mains du capitaine ispravnik, qui devait tenir l'affaire secrte jusqu'
mon arrive. Je viens aujourd'hui m'y installer, comme j'ai eu l'honneur
de vous le dire, et vous prier de retourner chez vous, comme me l'a
prescrit le comte Dourakine.

Mme Papofski voulut parler; aucun son ne put sortir de ses lvres
dcolores et tremblantes; elle devint pourpre; ses veines se gonflrent
d'une manire effrayante; ses yeux semblaient vouloir sortir de leurs
orbites.

Le prince Ngrinski la regardait avec surprise; il voulut la rassurer,
lui dire un mot de politesse, mais il n'eut pas le temps d'achever la
phrase commence: elle poussa un cri terrible et tomba en convulsions
sur le parquet.

Le prince Ngrinski la fit relever et reporter dans sa chambre, o il la
fit remettre entre les mains de ses femmes, qu'on avait retrouves dans
la cour avec les enfants. Il continua ses affaires avec le capitaine
ispravnik, qui s'inclinait bassement devant un gnral aide de camp de
l'empereur, et il acheva de s'installer paisiblement  Gromiline,  la
grande satisfaction des paysans, qui avaient eu pendant quelques jours
la crainte d'appartenir  Mme Papofski.

Il tait impossible de faire partir Mme Papofski dans l'tat o elle
se trouvait; le prince donna des ordres pour qu'elle et ses enfants ne
manquassent de rien; au bout de quelques jours, le mal avait fait des
progrs si rapides, que le mdecin la dclara  toute extrmit; on fit
venir le pope [9] pour lui administrer les derniers sacrements; quelques
heures avant d'expirer, elle demanda  parler au prince Ngrinski; elle
lui fit l'aveu de ses odieux projets par rapport  son oncle et  sa
soeur, confessa la corruption qu'elle avait cherch  exercer sur le
capitaine ispravnik, raconta la scne qui s'tait passe entre elle et
lui, et l'accusa d'avoir caus sa mort en lui tant, par ces motions
multiplies, la force de supporter la dernire dcouverte de la perfidie
de son oncle. Elle finit en demandant justice contre son bourreau.

[Note 9: Prtre russe.]

Le gnral prince Ngrinski, indign, lui promit toute satisfaction; il
se rendit immdiatement chez le prince gouverneur, qui l'accompagna 
Gromiline: le gouverneur arriva assez  temps pour recevoir de la
bouche de la mourante la confirmation du rcit du prince Ngrinski.
Le capitaine ispravnik fut arrt, mis en prison; on trouva dans ses
papiers l'obligation de deux cent mille roubles; il fut condamn  tre
dgrad et  passer dix ans dans les mines de Sibrie.

Ainsi finit Mme Papofski; un acte de vengeance fut le dernier signal de
son existence.

Ses enfants furent ramens chez eux, o les attendait leur pre. Mme
Papofski ne fut regrette de personne; sa mort fut l'heure de la
dlivrance pour ses enfants comme pour ses malheureux domestiques et
paysans.


XVIII

RECIT DU PRINCE FORAT

Pendant que ces vnements tragiques se passaient  Gromiline. le
gnral et ses compagnons de route continuaient gaiement et paisiblement
leur voyage. Le prince Romane raconta  Natasha les principaux
vnements de son arrestation, de sa rclusion, de son injuste
condamnation, de son horrible voyage de forat, de son sjour aux mines,
et enfin de son vasion[10].

[Note 10: Les passages les plus intressants du rcit qu'on va
lire sont pris dans un livre historique plein de vrit et d'intrt
mouvant: Souvenirs d'un Sibrien.]

J'avais donn un grand dner dans mon chteau de Tchernogrobe, dit le
prince,  l'occasion d'une fte ou plutt d'un souvenir national...

--Lequel? demanda Natasha.

--La dfaite des Russes  Ostrolenka. Dans l'intimit du repas j'appris
que plusieurs de mes amis organisaient un mouvement patriotique pour
dlivrer la Pologne du joug moscovite. Je blmai leurs projets, que je
trouvai mal conus, trop prcipits, et qui ne pouvaient avoir que de
fcheux rsultats. Je refusai de prendre part  leur complot. Mes amis
m'avaient quitt mcontents; fatigu de cette journe, je m'tais couch
de bonne heure et je dormais profondment, lorsqu'une violente secousse
m'veilla. Je n'eus le temps ni de parler, ni d'appeler, ni de faire un
mouvement: en un clin d'oeil je fus billonn et solidement garrott.
Une foule de gens de police et de soldats remplissaient ma chambre; une
fentre ouverte indiquait par o ils taient entrs. On se mit  visiter
tous mes meubles; on arracha mme les toffes du canap et des fauteuils
pour fouiller dans le crin qui les garnissait; on me jeta  bas de mon
lit pour en dchirer les matelas; on ne trouva rien que quelques pices
de posies que j'avais faites en l'honneur de ma patrie morcele,
opprime, crase. Ces feuilles suffirent pour constater ma culpabilit.
Je fus envelopp dans un manteau de fourrure, le mme qui m'a caus une
si vive motion  Gytomire.

--Ah! je comprends, dit Natasha; mais comment s'est-il trouv 
Gytomire?

--Quand le temps tait devenu chaud, pendant mon long voyage de forat,
ce manteau gnait mes mouvements, dj embarrasss par des fers pesants
et trop troits qu'on m'avait mis aux pieds, et je le vendis  un juif
de Gytomire. On me passa par la fentre, on me coucha dans une tlga
(charrette  quatre roues), et l'on partit d'abord au pas, puis, quand
on fut loin du village, au grand galop des trois chevaux attels  ma
tlga.

Alors on me dlivra de mon billon; je pus demander pour quel motif
j'tais trait ainsi et par quel ordre.

Par l'ordre de Son Excellence le prince gnral en chef, me rpondit
un des officiers qui taient assis sur le bord de la tlga, les jambes
pendantes en dehors.

--Mais de quoi m'accuse-t-on? Qui est mon accusateur?

--Vous le saurez quand vous serez en prsence de Son Excellence.

--Nous autres, nous ne savons rien et nous ne pouvons rien vous dire.

--C'est incroyable qu'on ose traiter ainsi un militaire, un homme
inoffensif.

--Taisez-vous, si vous ne voulez tre billonn jusqu' la prison.

Je ne dis plus rien; nous arrivmes  Varsovie  l'entre de la nuit:
le gouverneur tait seul, il m'attendait.

Mon interrogatoire fut absurde; j'en subis plusieurs autres, et j'eus
le tort de rpondre ironiquement  certaines questions que m'adressaient
mes juges et le gouverneur sur la conspiration qu'on avait dcouverte et
qui n'existait que dans leur tte. Ils se fchrent; le gouverneur me
dit des grossirets, auxquelles je rpondis vivement, comme je le
devais.

--Votre insolence, me dit-il, dmontre, monsieur, votre esprit
rvolutionnaire et la vrit de l'accusation porte contre vous. Sortez,
monsieur; demain vous ne serez plus le prince Romane Pajarski, mais le
forat n * * *. Vous le connatrez plus tard.

L'Excellence sonna, me fit emmener.

Au cachot n 17, dit-il.

On me trana brutalement dans ce cachot, dont le souvenir me fait
dresser les cheveux sur la tte; c'est un caveau de six pieds de long,
six pieds de large, six pieds de haut, sans jour, sans air; un grabat
de paille pourrie, infecte et remplie de vermine composait tout
l'ameublement. Je mourais de faim et de soif, n'ayant rien pris depuis
la veille. La soif surtout me torturait. On me laissa jusqu'au lendemain
dans ce trou si infect, que lorsqu'on y entra pour me mettre les fers
aux pieds et aux mains, les bourreaux reculrent et dclarrent qu'ils
ne pouvaient pas me ferrer, faute de pouvoir respirer librement. On
me poussa alors dans un passage assez sombre, mais ar; en un quart
d'heure mes chanes furent solidement rives.

Les anneaux de mes fers se trouvrent trop troits; on me serra
tellement les jambes et les poignets, que je ne pouvais plus me tenir
debout ni me servir de mes mains mes supplications ne firent qu'exciter
la gaiet de mes bourreaux. Avant de me mettre les fers, on me lut mon
arrt; j'tais condamn  travailler aux mines en Sibrie pendant toute
ma vie, et  faire le voyage  pied.

Quand l'opration du ferrage fut termine, on me fora  regagner mon
cachot; je tombais  chaque pas; j'y arrivai haletant, les pieds et les
mains dj gonfls et douloureux. Je m'affaissai sur ma couche infecte,
mais je fus forc de la quitter presque aussitt, me sentant dvor par
la vermine qui la remplissait.

Je me tranai sur mes genoux au bout de mon cachot; le sol, dtremp
par l'humidit, me procura, en me glaant, un autre genre de supplice,
que je prfrai toutefois au premier. Vous devinez sans peine les
sentiments qui m'agitaient; au milieu de ma dsolation, le souvenir
de votre excellent oncle, de sa tendresse, de sa sollicitude pour mon
bien-tre me revint  la mmoire, et me fut, une pense consolante dans
mon malheur. Je ne sais combien de temps je restai dans cette affreuse
position; je sentais mes forces s'puiser, et, quand le gardien vint
m'apporter une cruche d'eau et un morceau de pain, il me trouva tendu
par terre sans connaissance; il alla prvenir son chef, qui alla, de son
ct, chercher des ordres suprieurs.

--Qu'il crve! qu'on le laisse o il est et comme il est, rpondit
l'Excellence de la veille.

Il parat nanmoins que, sur les reprsentations d'un aide de camp de
l'empereur, le gnral Ngrinski, le mme qui vient d'acheter Gromiline,
qui parat avoir des sentiments de justice et d'humanit, et qui se
trouvait  Varsovie, envoy par son matre, l'Excellence donna des
ordres pour qu'on me changet de cellule et pour qu'on m'tt mes fers.

Quand je revins  moi, je me crus en paradis; mes pieds et mes mains
taient libres, je me trouvais dans un cachot deux fois plus grand que
le premier; une fentre grille laissait passer l'air et le jour; de la
paille frache sur des planches faisait un lit passable; on me rendit
mon manteau de fourrure pour me prserver du froid pendant mon sommeil.
Mes vtements, tremps par la boue du cachot prcdent, avaient t
remplacs par les habits de forat que je ne devais plus quitter; une
chemise de grosse toile, une touloupe [11], de la chaussure en lanires
d'corce de bouleau, une bande de toile pour remplacer le bas et
envelopper les jambes jusqu'aux genoux; o finissait la culotte de
grosse toile, et un bonnet de peau de mouton, me classaient dsormais
dans les forats. J'tais seul, je ne comprenais pas d'o provenait
cet heureux changement; le gardien me l'expliqua le lendemain, et
j'en remerciai bien sincrement Dieu qui, par l'entremise du gnral
Ngrinski, avait touch en ma faveur ces coeurs ferms  tout sentiment
de piti.

[Note 11: Pelisse en peau de mouton que portent les paysans; le poil
est en dedans, la peau on dehors; l't, on la remplace par le cafetan
en drap.]

Je ne vous raconterai pas les dtails de mes derniers jours de prison,
ni de mon terrible voyage, un peu adouci par la compassion des gens du
peuple qui nous voyaient passer et qui obtenaient la permission de
nous donner des secours; les uns nous offraient du pain, des gteaux;
d'autres, du linge, des chaussures, des vtements; tous nous
tmoignaient de la compassion; nous avions les fers aux pieds et aux
mains; nous tions enchans deux  deux.

Je me trouvai avoir pour compagnon de chane un jeune homme de dix-huit
ans qui avait chant des hymnes  la patrie, qui s'tait montr fervent
catholique, qui avait fait des voeux pour la dlivrance de la malheureuse
Pologne. Il tait fils unique, ador par ses parents, et il pleurait
leur malheur bien plus que le sien. Je le consolais et l'encourageais de
mon mieux; je sais que peu de temps aprs notre arrive  Simbirsk il
chercha , s'chapper et fut repris aprs une courte lutte dans laquelle
il se dfendit avec le courage du dsespoir contre le lieutenant qui
commandait le dtachement envoy  sa poursuite; il fut ramen et
knout  mort. Il est maintenant prs du bon Dieu, o il prie pour ses
bourreaux.

Notre voyage dura prs d'un an; plusieurs d'entre nous moururent en
route; on nous forait  traner le mourant et quelquefois son cadavre
jusqu' la prochaine couche. Les coups de fouet pleuvaient sur nous au
moindre ralentissement de marche, au moindre signe d'puisement et de
dsespoir. Jamais un acte de complaisance, un mot de piti, un regard de
compassion ne venait adoucir notre martyre.

L'escorte nombreuse qui nous conduisait, qui nous chassait devant elle
comme un troupeau de moutons, tait tout entire sous le joug de la
terreur: la dnonciation d'un camarade pouvait amener dans nos rangs de
forats le malheureux qui nous aurait tmoign quelque piti, et chaque
soldat redoublait de duret pour se bien faire voir de ses chefs.

Nous arrivmes enfin  Ekatrininski-Zovod; on nous mena devant le
smotritile (surveillant), qui nous regarda longtemps, nous interrogea
sur ce que nous savions faire, fit inscrire dans les premiers numros
ceux qui savaient lire, crire, compter. Il me questionna longuement,
parut content de ma science, et me dsigna pour travailler aux travaux
de routes et de constructions. On nous ta nos fers, et l'on indiqua 
chacun le cachot de son numro; j'eus le numro 1; on dit que j'tais le
mieux partag. C'tait sale, petit, sombre, mais logeable; il y avait
de l'air suffisamment pour respirer; du jour assez pour retrouver ses
effets; un lit passablement organis pour y dormir; un escabeau assez
solide pour vous porter, et un baquet pour recevoir les eaux sales. Mes
premiers jours de travail extrieur furent terribles; on nous occupait
exprs aux travaux les plus rudes; on nous forait  porter ou  tirer
des poids normes; les coups de fouet n'taient pas mnags, et si une
plainte, un gmissement nous chappait, il fallait subir le fouet en
rgle, et ensuite, avec les paules dchires, il fallait reprendre le
travail interrompu par la punition. Dans la soire, un autre supplice
commenait pour moi; on profitait de mon savoir pour me faire faire
le travail des bureaux; il fallait, en un temps toujours insuffisant,
crire ou copier un nombre de pages presque impossible. Et, quand on
n'avait pas fini  l'heure voulue, la peine du fouet recommenait plus
ou moins cruelle, selon l'humeur plus ou moins excite du smotritile.

J'eus le bonheur d'chapper en toute occasion  toute punition
corporelle, force de zle et d'activit; mais il n'en fut pas ainsi de
mes malheureux compagnons de travail. La nourriture tait insuffisante
et si mauvaise, qu'il fallait la faim qui nous torturait pour manger les
aliments qu'on nous prsentait.


XIX

EVASION DU PRINCE

J'ai vcu ainsi pendant deux ans; je n'eus, pendant ces deux annes,
d'autre espoir, d'autre dsir, d'autre ide que de m'chapper de cet
enfer rendu plus horrible par les souffrances, les dsespoirs, les
maladies, la mort de mes compagnons de misre. Je prparais tout pour ma
fuite. J'avais tudi avec soin les cartes gographiques qui tapissaient
les murs; j'avais adroitement et longuement interrog les marchands qui
couraient le pays, qui allaient aux foires et qui venaient faire des
affaires avec les gens de la ville; je m'tais fabriqu un passeport,
ayant eu entre les mains bien des feuilles de papier timbr et un cachet
aux armes de l'empereur, avec lesquels j'avais mis en rgle mon plakatny
(passeport). J'avais russi  me procurer de droite et de gauche un
vtement complet de paysan ais; j'avais amass deux cents roubles sur
les gratifications qui nous taient accordes et sur la petite somme
qu'on allouait pour nos vtements et notre nourriture.

Me trouvant en mesure d'excuter mon projet de fuite, je sortis le soir
du 10 novembre de l'tablissement d'Ekatrininski-Zavod. J'avais sur moi
trois chemises, dont une de couleur, retombant sur le pantalon, comme
les portent les paysans russes; un gilet et un large pantalon en gros
drap; et, par-dessus, un armiak, espce de burnous de peau de mouton,
qui descendait  mi-jambe, et de grandes bottes  revers bien
goudronnes. Une ceinture de laine, blanche, rouge et noire, attachait
mon armiak; sur la tte j'avais une perruque de peau de mouton, laine en
dehors, et, par-dessus, un bonnet en drap bien garni de fourrure. Une
grande pelisse en fourrure recouvrait le tout; le collet, relev et nou
au cou avec un mouchoir, me cachait le visage et me tenait chaud en mme
temps. Dans un sac que je tenais  la main, j'avais mis une paire de
bottes, une chemise et un pantalon d't bleu; du pain et du poisson
sec; je mis mon argent sous mon gilet; dans ma botte droite je plaai un
poignard. Il gelait trs fort. J'arrivai au bord de l'Irtiche, qui tait
gel; je le traversai, et je pris le chemin de Para, qui se trouvait 
douze kilomtres d'Ekatrininski-Zavod. A peine avais-je fait quelques
pas au del de l'Irtiche, que j'entendis derrire moi le bruit d'un
traneau. Le coeur me battit avec violence; c'taient sans doute les
gendarmes envoys  ma poursuite. Je tressaillis, mais j'attendis, le
poignard  la main, dcid  vendre chrement ma vie. Je me retournai
quand le traneau fut prs de moi; c'tait un paysan.

O vas-tu? me demanda-t-il en s'arrtant devant moi.

Moi: A Para.

Le paysan: Et d'o viens-tu?

Moi: Du village de Zalivina.

Le paysan: Veux-tu me donner soixante kopecks, je te mnerai jusqu'
Para? J'y vais moi-mme.

Moi: Non, c'est trop cher. Cinquante kopecks.

Le paysan: C'est bien; monte vite, mon frre.

Je me mis prs du paysan, et nous partmes au galop; le paysan tait
press, la route tait belle, les chevaux taient bons; une heure aprs,
nous tions  Para. Je descendis dans une des rues de la ville; je
m'approchai d'une fentre basse, et je demandai  haute voix, comme font
les Russes:

Y a-t-il des chevaux?

Le paysan: Pour aller o?

Moi: A la foire d'Irbite.

Le paysan: Il y en a une paire.

Moi: Combien la verste?

Le paysan: Huit kopecks.

Moi: C'est trop! Six kopecks?

Le paysan: Que faire? Soit. Dans l'instant.

Quelques minutes aprs, les chevaux taient attels au traneau.

D'o tes-vous? me demanda-t-on.

--De Tomsk; je suis le commis de Golofeef; mon patron m'attend 
Irbite. Je suis fort en retard; je crains que le matre ne se fche: si
tu vas vite, je te donnerai un pourboire.

Le paysan siffla, et les chevaux partirent comme des flches. Mais la
neige commena  tomber, paisse et serre; le paysan perdit son chemin,
et, aprs des efforts inutiles pour le retrouver, il me dclara qu'il
fallait passer la nuit dans la fort. Je fis semblant de me mettre en
colre; je menaai de me plaindre  la police en arrivant  Irbite; rien
n'y fit; nous fmes obligs d'attendre le jour. Cette nuit fut affreuse
d'inquitudes et d'angoisses. Je me croyais trahi par mon guide, comme
l'avait t quelques annes auparavant l'infortun Wysocki, forat comme
moi, fuyant comme moi, et qui, aprs avoir t gar toute une nuit
comme moi dans la fort o j'tais, fut livr aux gendarmes par son
conducteur. Quand le jour parut, je menaai encore mon paysan de le
livrer  la police pour m'avoir fait perdre mon temps. Le malheureux;
fit son possible pour retrouver quelques traces du chemin qu'il avait
bien rellement perdu, et, au bout de quelques instants, il s'cria tout
joyeux:

--Voici des traces que je reconnais; c'est le chemin que nous devions
suivre.

--Va donc, lui dis-je, et  la grce de Dieu!

Le paysan fouetta ses chevaux et arriva bientt chez un ami qui me
donna du th et d'autres chevaux pour continuer ma route. Je changeai
ainsi de chevaux et de traneau jusqu' Irbite; j'avais couru, sans
m'arrter, trois jours et trois nuits. Les dernires vingt-quatre heures
je repris toute ma scurit; la route tait tellement encombre de
traneaux, de kibitkas (espce de cabriolet sur patins l'hiver, sur
roues l't), de tlgas, d'hommes  cheval, de pitons qui chantaient
 tue-tte, criaient, se saluaient, que je ne courais plus aucun danger
d'tre reconnu ni arrt. Je fis comme eux: je chantai, je criai, je
saluai des inconnus. J'tais mille kilomtres d'Ekatrininski-Zavod.

Le soir du troisime jour, nous entrmes dans la ville d'Irbite.

Votre passeport, me cria le factionnaire, il ajouta trs bas: Donnez
vingt kopecks et passez.

Je donnai vite les vingt kopecks et je m'arrtai devant une htellerie,
o j'eus assez de peine  me faire recevoir: tout tait plein.
L'izbo tait dj encombre de yamstchiks (conducteurs de chevaux et
traneaux). Je pris ma part d'un bruyant repas sibrien compos d'une
soupe aux raves, de poissons secs, de gruau  l'huile et de choux
marins. Chacun s'tendit ensuite sur les bancs, sous les bancs, sur les
fables, sur... le pole et par terre; je me couchai par terre, mais je
ne pus dormir; j'avais compt ce qui me restait d'argent: je n'avais
plus que soixante-quinze roubles. Avec une aussi faible somme je devais
renoncer  voyager en traneau; il me fallait achever ma route  pied;
j'avais des milliers de verstes  faire avant de me trouver au del de
la frontire russe, et je devais mettre prs d'un an  les parcourir. Je
ne perdis pourtant pas courage; j'invoquai Dieu et la sainte Vierge, qui
me procureraient sans doute quelque travail, quelque moyen de gagner
ma vie pour arriver jusqu'en France, seul pays au monde qui ait t
compatissant et gnreux pour les pauvres Polonais. Le lendemain je
quittai de grand matin l'izba et Irbite; en sortant de la ville, le
factionnaire me demanda mon passeport ou vingt kopecks; je prfrai
donner les vingt kopecks, et bien m'en prit, car  quelque distance
de la ville je voulus jeter un coup d'oeil sur mon passeport, je ne le
trouvai pas; j'eus beau chercher, fouiller de tous cts, je ne pus le
retrouver; il ne me restait qu'une passe de forat pour circuler dans
les environs d'Ekatrininski-Zavod; je l'avais sans doute perdu dans
un traneau ou dans la ville,  la couche. Un tremblement nerveux me
saisit. Sans passeport je ne pouvais m'arrter dans aucune ville,
aucun village; je me trouvais condamn  passer mes nuits dans les
forts ou dans les plaines immenses nommes steppes; cet hiver de 1856
tait un des plus rigoureux qu'on et vus depuis plusieurs annes; la
neige tombait en abondance; je me trouvais sans cesse couvert d'une
couche de neige, que je secouais. Elle tombait si serre, qu'elle
effaait les traces des routes praticables; heureusement que les
voyageurs sibriens ont l'habitude de planter dans la neige de longues
perches de sapin pour guider leurs compatriotes; mais souvent ces
perches, abattues par les ouragans, manquent aux voyageurs. Je marchai
pourtant sans perdre courage; parfois je rencontrais des yamstchiks
qui venaient  ma rencontre; je suivais la trace qu'avait laisse leur
traneau, et je marchais ainsi jusqu' la nuit; alors je creusais dans
la neige un trou profond en forme de grotte; je m'y tablissais pour
dormir, en fermant de mon mieux, avec de la neige, l'entre de ma
grotte. La premire nuit que je passai ainsi, je m'veillai les pieds
presque gels, parce que j'avais mis sur moi mon manteau de fourrure, le
poil en dedans; je me souvins que les Ostiakes (peuplades du nord de
la Sibrie), qui se font des abris pareils dans la neige quand ils
voyagent, mettent toujours leurs fourrures le poil en dehors. Ce moyen
me russit; je n'eus jamais les membres gels depuis. Un jour, l'ouragan
et le chasse-neige furent si violents, que les perches de sapin furent
enleves; je ne rencontrai personne qui pt m'indiquer mon chemin, et
je m'garai. Pendant plusieurs heures je marchai vaillamment, enfonant
dans la neige jusqu'aux reins, cherchant  me reconnatre, et m'garant
de plus en plus. La faim se faisait cruellement sentir; mes provisions
taient puises de la veille; le froid engourdissait mes membres; je
n'avanais plus que pniblement; la fatigue me faisait tomber devant
chaque obstacle  franchir; enfin, au moment o j'allais me laisser
tomber pour ne plus me relever, j'aperus une lumire  une petite
distance. Je remerciai Dieu et la sainte Vierge de ce secours inespr;
je recueillis les forces qui me restaient, et j'arrivai devant une izba
qui tait  l'extrmit d'un hameau, dont les fentres s'clairaient
successivement. Une jeune femme se tenait prs de la porte de l'izba.
Je demandai  entrer; la jeune femme m'ouvrit sur-le-champ, et je me
trouvai dans une chambre bien chaude, en face d'une vieille femme, mre
de l'autre.

--D'o viens-tu? O te mne le bon Dieu? me demanda la vieille.

--Je suis du gouvernement de Tobolsk, mre, lui rpondis-je, et je vais
chercher du travail dans les fonderies de fer de Bohotole, dans les
monts Ourals.

Les deux femmes se mirent  me prparer un repas; quand j'eus assouvi
ma faim, je profitai du feu qu'elles avaient allum pour faire scher
mes vtements et mon linge humide de neige. La vue de mes quatre
chemises veilla les soupons des femmes. Je m'tendis sur un banc et je
commenais  m'endormir, quand je fus veill par des chuchotements
qui m'inquitrent; j'ouvris les yeux, et je vis quelques paysans qui
taient entrs et qui s'taient groups autour des femmes.

O est-il? demanda l'un d'eux  voix basse.

La jeune femme me montra du doigt; les hommes s'approchrent et me
secourent rudement en me demandant mon passeport.

--De quel droit me demandez-vous mon passeport? lui rpondis-je.

Est-ce que l'un de vous est golova (tte, ancien)?

--Non, nous sommes habitants du hameau.

--Et comment osez-vous me dranger? Qui me dit quelles gens vous tes
et si vous n'tes pas des voleurs? Attendez, vous trouverez  qui
parler.

--Nous sommes d'ici, et nous avons le droit de savoir qui nous logeons
chez nous.

--Eh bien! je me nomme Dmitri Boganine, du gouvernement de Tobolsk, et
je vais  Bohotole pour avoir de l'ouvrage dans les tablissements du
gouvernement, et ce n'est pas la premire fois que je traverse le pays.

J'entrai alors dans les dtails que j'avais appris par l'tude
des cartes du pays et mes conversations avec les marchands
d'Ekatrininski-Zavod. Je finis enfin par leur montrer mon passeport,
qui n'tait autre chose que la passe que j'avais conserve.

Aucun d'eux ne savait lire, mais la vue du cachet imprial leur suffit;
ils furent convaincus que j'avais un passeport en rgle, et ils se
retirrent en me demandant humblement pardon de m'avoir drang.

Mais nous sommes excusables, ami; on nous ordonne d'arrter les forats
qui s'chappent.

--Comment des forats pourraient-ils se trouver si loin des poclni
(lieu de dtention)?

--Il s'en chappe quelquefois, et nous en avons arrt quelques-uns.

Ils me quittrent, et j'achevai ma nuit tranquillement.


XX

VOYAGE PENIBLE, HEUREUSE FIN

Le lendemain je pris cong des femmes et je continuai ma route, bien
dcid  ne plus demander d'abri  aucun tre humain; j'avais encore
soixante-dix roubles; en couchant dans les bois, en n'achetant que le
pain strictement ncessaire  ma subsistance, j'esprais pouvoir arriver
jusqu' Vologda; il y a dans les environs de cette ville beaucoup de
fabriques de drap, de toile  voiles et des tanneries, o je pouvais
trouver  gagner l'argent ncessaire pour arriver  la fin de mon
voyage. Je marchai donc rsolument, et Dieu seul sait ce que j'ai
souffert pendant ces quatre mois d'un rude hiver. Quelquefois je sentais
faiblir mon courage; je le ranimais en baisant avec ferveur une croix
en bois que je m'tais fabriqu avec mon couteau. Deux fois seulement
j'entrai dans une maison habite, pour y coucher; un soir, il neigeait,
le froid tait terrible, j'tais presque fou de fatigue, de froid, de
misre; un besoin irrsistible d'avaler quelque chose de chaud s'empara
de moi; une soupe aux raves bien chaude m'et paru un rgal de
Balthazar; je courus, sous cette impression, vers une lumire qui
m'apparaissait  quelques centaines de pas; j'arrivai devant une
izboucha (petite izba) habite par un jeune homme, sa femme et deux
enfants. J'appelai; on m'ouvrit.

--Qui es-tu? Que veux-tu? demanda le jeune homme.

--Je suis un voyageur gar. J'ai froid, j'ai faim; donnez-moi quelque
chose de chaud  avaler.

--Entre; que Dieu te bnisse! Mets-toi sur le banc; nous allons
souper.

Je tombai plutt que je ne m'assis sur le banc devant lequel tait
la table charge d'une terrine de soupe, un pot de kasha (espce de
bouillie paisse au sarrasin) et une cruche de kvass (boisson russe
assez semblable au cidre). La jeune femme me regardait avec surprise
et piti; elle s'empressa de me servir de la soupe aux choux toute
bouillante; j'avalai ma portion en un instant; je n'osais en redemander;
mes regards avides parlaient sans doute pour moi, car le jeune homme se
mit  rire et me servit une seconde copieuse portion.

Mange, ami, mange; si tu as peur des gendarmes, rassure-toi, nous ne te
dnoncerons pas.

Je le remerciai des yeux et j'engloutis la seconde terrine. On me servit
ensuite du kasha; j'en mangeai plusieurs fois; le kvass me donna
des forces. Quand j'eus finis ce repas dlicieux, je remerciai mes
excellents htes et je me levai pour m'en aller.

--O vas-tu, frre? dit le jeune homme.

--Dans les bois d'o je suis venu.

--Pourquoi ne restes-tu pas chez nous? Ma femme et moi, nous prions
d'accepter notre izboucha pour y passer la nuit.

--Je vous gnerais; vous n'avez qu'une chambre.

--Qu'importe! tu nous apporteras la bndiction de Dieu. Viens;:
faisons nos prires devant les images, et repose-toi ensuite; tu es
fatigu.

J'acceptai avec un signe de croix, selon l'usage des paysans, et un
Merci, frre...

Nous nous mmes devant les images et. nous commenmes nos signes de
croix et nos paklony (demi-prosternations); c'est en quoi consistent;
les prires des paysans russes. J'eus bien soin d'en faire autant
que mes htes. Je m'tendis ensuite sur un banc, o je m'endormis
profondment jusqu'au jour.

Avant de quitter ces braves gens, j'acceptai encore un repas de soupe
aux choux et de kasha. On remplit mes poches de pain bis; ils ne
voulurent pas recevoir l'argent que je leur offrais, et je me remis en
route avec un nouveau courage.

A la fin d'avril j'arrivai prs de Vologda; je trouvai facilement
du travail dans une tannerie situe loin de la ville et de toute
habitation; j'y travaillai prs d'un mois, puis je continuai mon voyage
avec cinquante roubles de plus dans ma poche.

Je continuai  coucher dans les bois; j'eus le bonheur d'viter toute
rencontre de gendarmes et de soldats, comme j'avais vit les ours qui
remplissent les forts de l'Oural.

J'achetais du pain dans les maisons isoles que je rencontrais. Une
fois je faillis tre dnonc comme brigand par un vieillard chez lequel
j'tais entr pour demander un pain. Il me dit d'attendre, qu'il allait
m'en apporter.

A peine tait-il sorti, que sa fille courut  un coffre, en retira un
pain, et dit en me le donnant:

Pars vite, pauvre homme, mon pre est all  la ville chercher des
gendarmes. Tourne dans le sentier  droite qui passe dans les bois, et
cours pour qu'on ne te prenne pas. Je dirai que tes amis sont venus te
chercher.

Je la remerciai, et je pris de toute la vitesse de mes jambes le chemin
que cette bonne fille m'avait indiqu. Je courus pendant plusieurs
heures, me croyant toujours poursuivi. Mon voyage devint de plus en plus
prilleux  mesure que j'approchais du centre de la Russie. J'osais 
peine acheter du pain pour soutenir ma misrable, existence, quand me
trouvai prs de Smolensk, dans les bois de votre excellent oncle, dont
j'ignorais le sjour dans le pays; je n'avais rien pris depuis deux
jours et je n'avais plus un kopeck pour acheter un morceau de pain. Il
y avait prs d'un an que j'avais quitt Ekatrininski-Zavod, un an que
j'errais inquiet et tremblant, un an que je priais Dieu de terminer mes
souffrances. Elles ont trouv une heureuse fin, grce  la gnreuse
hospitalit de votre bon oncle, grce  votre bont  tous, dont
je garderai un souvenir reconnaissant jusqu'au dernier jour de mon
existence.

--Bien racont et bien termin, mon pauvre Romane, dit le gnral en
lui serrant les mains; vous nous avez tous fait frmir plus d'une fois
d'indignation et de terreur; ma nice et Natasha ont encore des larmes
dans les yeux; mais tout cela est du pass, Dieu merci! et comme il
faut vivre du prsent et non du pass, je demande  entamer quelques
comestibles, car je meurs de faim et de soif; il y a deux heures que
nous vous coutons.

--Ces heures ont pass bien vite, dit Natasha.

Le gnral, souriant: Voyez-vous, la mchante. Elle trouve que vous
n'en avez pas assez et que vous auriez d subir d'autres tortures,
d'autres malheurs, pour lui faire le plaisir de les entendre raconter.

Natasha: Mon oncle, la faim vous fait oublier vos bons sentiments, sans
quoi vous n'auriez pas fait une si malicieuse interprtation de mes
paroles. Monsieur Jacks..., pardon, je veux dire prince Romane,
demandez, je vous prie,  Drigny de nous passer quelques provisions.

Le prince s'empressa d'obir.

Le gnral, riant et la bouche pleine: Dis donc, Natasha,  prsent que
Romane t'apparat dans toute sa grandeur, ne va pas le traiter comme un
Jackson.

Le prince: Au contraire, mon cher comte, plus que jamais elle doit voir
en moi un ami dvou prt  la servir en toute occasion. Ne suis-je pas
 jamais votre oblig  tous? Et j'ose esprer qu'aucun de vous n'en
perdra le souvenir. N'est-ce pas, chre madame Dabrovine, que vous
n'oublierez pas votre fidle Jackson?

Madame Dabrovine: Certainement non; je puis bien vous le promettre.

Le gnral: Alors jurons tous; faisons le serment des Horaces!

Le gnral avana son bras, un os de poulet  la main; ses compagnons
ne l'imitrent pas; mais ils se jurrent tous en riant la fidlit des
Horaces.

Le gnral: Mangez donc, sac  papier! Il faut noyer, touffer le pass
dans le vin et dans le bon pt que voici. Eh! Drigny, o avez-vous eu
ce pt?

Drigny: A la dernire station avant la frontire, mon gnral.

Le gnral: Bon pt, parbleu! c'est un dernier souvenir de ma pauvre
patrie. Mange, Natasha; mange, Natalie; mange, Romane.

Et il leur donnait  tous des tranches formidables.

Madame Dabrovine: Jamais je ne pourrai manger tout cela, mon oncle.

Le gnral: Allons donc! Avec un peu de bonne volont tu iras jusqu'
la fin. Tiens, regarde comme j'avale cela, moi.

Mme Dabrovine sourit; Natasha rit de tout son coeur; Romane joignit son
rire au sien.

Le gnral: On voit bien que tu as pass la frontire, mon pauvre
garon; voil que tu ris de tout ton coeur.

Romane: Oh oui! mon ami, j'ai le coeur lger et content.

Le repas fut copieux pour le gnral et gai pour tous, grce aux
plaisanteries aimables du bon gnral. Quand on s'arrta pour dner, le
secret du prince Romane fut rvl  ses anciens lves et aux enfants
de Drigny. Lui et sa femme savaient ds l'origine ce qu'tait M.
Jackson. Alexandre et Michel regardaient avec une surprise mle de
respect leur ancien gouverneur. Ils ne dirent rien d'abord, puis ils
s'approchrent du prince, lui prirent les mains et les serrrent contre
leur coeur.

Alexandre: Je suis bien fch... c'est--dire bien content, que vous
soyez le prince Pajarski, mon bon monsieur Jackson. Cela me fait bien
de la peine,... non, je veux dire... que... ce sera bien triste...,
c'est--dire bien heureux pour nous, de ne plus vous voir..., pas pour
nous, pour vous, je veux dire... Je vous aime tant!

Le pauvre Alexandre, qui ne savait plus ce qu'il disait, clata en
sanglots, et se jeta dans les bras de son ex-gouverneur. Michel fit
comme son frre. Le prince Romane les embrassa, les serra contre son
coeur.

Le prince: Mes chers enfants, vous resterez mes chers lves, si votre
mre et votre oncle veulent bien me garder; pourquoi me renverrait-on,
si tout le monde est content de moi?

Alexandre: Comment! vous voudriez..., vous seriez assez bon pour rester
avec nous, quoique vous soyez prince?

Le prince: Eh! mon Dieu, oui! un pauvre prince sans le sou, qui sera
assez bon pour vivre heureux au milieu d'excellents amis, si toutefois
ses amis veulent bien le lui permettre.

Mme Dabrovine lui serra la main en le remerciant affectueusement de la
preuve d'amiti qu'il leur donnait. Le gnral l'embrassa  l'touffer;
Natasha le remerciait du bonheur de ses frres; Jacques et Paul
restaient  l'cart.

Et vous, mes bons enfants, leur dit le prince en les embrassant, je
veux aussi vous conserver comme lves: je serai encore votre matre
et toujours votre ami. C'est toi, mon petit Paul, qui m'as trouv le
premier.

Paul: Je me le rappelle bien! Vous aviez l'air si malheureux! Cela me
faisait de la peine.

Jacques: J'ai bien pens que vous vous tiez sauv de quelque prison!
Vous aviez si peur qu'on ne vous dnont.

Le prince: L'as-tu dit  quelqu'un?

Jacques: A personne! Jamais! Je savais bien que cela pourrait vous
faire du mal.

Le gnral: Brave enfant! tu auras la rcompense de ta charitable
discrtion.

Jacques: Je n'en veux pas d'autre que votre amiti  tous!

Le gnral: Tu l'as et tu l'auras, mon brave garon.

Le gnral, qui n'oubliait jamais les repas, appela Drigny pour
commander un bon dner et du bon vin qu'on boirait  la sant de Romane
et de tous les Sibriens.

Pendant qu'on apprtait le dner, Mme Dabrovine et Natasha allrent voir
les chambres o l'on devait coucher; elles choisirent pour le gnral la
meilleure et la plus grande; une belle  ct, pour le prince Pajarski,
et quatre autres chambres pour elles-mmes, pour les deux garons,
pour Mme Drigny et Paul, et enfin pour Drigny et Jacques. Elles
s'occuprent avec Mme Drigny  faire les lits,  donner de l'air aux
chambres et  les rendre aussi confortables que possible.

Le dner fut excellent et fort gai; on but les sants des absents et des
prsents. Le gnral calcula que le lendemain devait tre le jour de
la prise de possession de Gromiline par le prince Ngrinski; ils
s'amusrent beaucoup du dsappointement et de la colre que devait
prouver Mme Papofski, Natasha seule la plaignit et trouva la punition
trop forte.

Le gnral: Tu oublies donc, Natasha, qu'elle voulait nous dnoncer
tous et nous faire tous envoyer en Sibrie? Elle n'aura d'autre punition
que de retourner dans ses terres, qu'elle n'aurait pas d quitter, et de
ne pas avoir ma fortune, qu'elle ne devait pas avoir.

Natasha: C'est vrai, mon oncle, mais nous sommes si heureux, tous
runis, que cela fait peine de penser  son chagrin.

Le gnral: Chagrin! dis donc fureur, rage. Elle n'a que ce qu'elle
mrite, crois-moi. Prions pour elle, afin que Dieu ne lui envoie pas une
punition plus terrible que celle que je lui inflige.


XXI

L'ASCENSION

Le voyage continua gaiement; on passa quelques jours dans chaque ville
un peu importante qu'on devait traverser. A la fin de juin on arriva
aux eaux d'Ems; le gnral voulut absolument les faire prendre  Mme
Dabrovine, dont la sant tait loin d'tre satisfaisante. La jeunesse
fit des excursions amusantes dans les montagnes et dans les environs
d'Ems. Le gnral voulut un jour les accompagner pour escalader les
montagnes qui dominent la ville.

Mon gnral, permettez-vous que je vous accompagne? dit Drigny. Le
gnral: Pourquoi, mon ami? croyez-vous que je ne puisse pas marcher
seul?

Drigny: Pas du tout, mon gnral; mais si vous aviez besoin d'un aide
pour grimper de rocher en rocher, je serais l, trs heureux de vous
offrir mon bras.

Le gnral: Vous croyez donc que je resterai perch sur un rocher, sans
pouvoir ni monter ni descendre?

Drigny: Non, mon gnral, mais il vaut toujours mieux tre plusieurs
pour..., pour ce genre de promenade.

Le gnral; Ne serons-nous pas plusieurs, puisque nous y allons tous?

Drigny: C'est vrai, mon gnral, mais... je serai plus tranquille si
vous me.. permettez de vous suivre.

Le gnral: Je vois o vous voulez en venir, mon bon ami! Vous voudriez
me faire rester  la maison ou sur la promenade. Eh bien, non; la maison
m'ennuie, la promenade des eaux m'ennuie; je veux respirer l'air pur des
montagnes, et je les accompagnerai.

L'air inquiet de Drigny fit rire le gnral et l'attendrit en mme
temps. Venez avec nous, mon ami, venez; nous grimperons ensemble; vous
allez voir que je suis plus leste que je n'en ai l'air.

Le gnral fit une demi-pirouette, chancela et se retint au bras de
Drigny, qui sourit.

Vous triomphez, parce que mon pied a accroch une pierre! Mais... vous
me verrez  l'oeuvre. Allons, en avant!  l'assaut!

Les quatre enfants partirent en courant. Natasha aurait bien voulu les
suivre; mais elle avait seize ans, il fallait bien donner quelque chose
 son titre de jeune personne; elle soupira et elle resta prs de son
oncle, qui marchait de toute la vitesse de ses jambes de soixante-quatre
ans. Le prince Romane et Drigny marchaient prs de lui. Quand on arriva
au sentier troit et rocailleux que se perdait dans les montagnes, le
gnral poussa Natasha devant lui.

Va, mon enfant, rejoindre tes frres et les petits Drigny qui grimpent
comme des cureuils. Il n'y a personne ici, et tu peux courir tant que
tu veux. Moi, je vais escalader tout cela  mon aise, sans me presser.
Romane, passe devant, mon fils; Drigny fermera la marche.

Le gnral commena son ascension, lentement, pniblement: il n'tait
pas  moiti de la montagne, qu'il demandait si l'on tait bientt au
sommet. Natasha allait et venait, descendait en courant ce qu'elle
venait de gravir, pour savoir comment son oncle se tirait d'affaire.
Romane prcdait le gnral de quelques pas, lui donnant la main dans
les passages les plus difficiles. Drigny suivait de prs, le poussant
par moments, sous prtexte de s'accrocher  lui pour ne pas tomber.

C'est a! appuyez-vous sur moi, Drigny! Tenez ferme, pour ne pas
rouler dans les rochers, criait le gnral, enchant de lui servir
d'appui. Vous voyez que je ne suis pas encore si lourd ni si vieux,
puisque c'est moi que vous aide  monter.

Les enfants taient dj au sommet, poussant des cris de joie et
appelant les retardataires, le pauvre gnral suait  faire piti.

Ce n'est pas tonnant, disait-il, je remorque Drigny, qui a encore
plus chaud que moi.

C'est que Drigny avait fort  faire en se mettant  la remorque du
gnral, qu'il poussait de toute la force de ses bras. C'tait un poids
de deux cent cinquante livres qu'il lui fallait monter par une pente
raide, hrisse de rochers, borde de trous remplis de ronces et
d'pines. Romane l'aidait de son mieux, mais le gnral y mettait de
l'amour-propre; se sentant soutenu par Drigny, qu'il croyait soutenir,
il refusait l'aide que lui offraient tantt Romane, tantt Natasha.

Enfin, on arriva en haut du plateau; la vue tait magnifique, les
enfants battaient des mains et couraient de ct et d'autre. Le gnral
triomphait et regardait firement Drigny, dont le visage inond de
sueur tmoignait du travail qu'il avait accompli. Mais le triomphe du
gnral fut calme et silencieux. Il ne pouvait parler, tant sa poitrine
tait oppresse par ses longs efforts. Natasha et Romane contemplaient
aussi en silence le magnifique aspect de cette valle, couronne de bois
et de rochers, anime par la ville d'Ems et par le ruisseau serpentant
bord de prairies et d'arbustes.

Que cette vue est belle et charmante! dit Natasha.

--Et que de penses terribles du pass et souriantes pour l'avenir elle
fait natre en moi! dit Romane.

--Et quel diable de chemin pour y arriver! dit le gnral. Voyez
Drigny! il n'en peut plus. Sans moi, il ne serait jamais arriv! ...Il
fait bon ici, ajouta-t-il. Drigny et moi, nous allons nous reposer sur
cette herbe si frache, pendant que vous continuerez  parcourir le
plateau.

Le gnral s'assit par terre et fit signe  Drigny d'en faire autant.

Je regrette de ne pas avoir mes cigares, dit-il, nous en aurions fum
chacun un; il n'y a rien qui remonte autant.

--Les voici, mon gnral, dit Drigny en lui prsentant son
porte-cigares et une bote d'allumettes.

--Vous pensez  tout, mon ami, rpondit le gnral, touch de cette
attention. Prenez-en un et fumons... Eh bien, vous ne fumez pas?

Drigny:Mon gnral, vous tes bien bon..., mais je n'oserais pas...,
Je ne me permettrais pas...

Le gnral: D'obir, quand je vous l'ordonne? Allons, pas de
rsistance, mon ami. Je vous ordonne de fumer un cigare, l..., prs de
moi. Drigny s'inclina et obit; ils fumrent avec dlices.

Tout de mme, mon gnral, dit Drigny en finissant son cigare, c'est
un fier service que vous m'avez rendu en m'obligeant  fumer.

J'avais si chaud, que j'aurais peut-tre attrap du mal si je ne m'tais
rchauff la poitrine en fumant.

Le gnral: Et moi donc! C'est grce  votre prvoyance,  votre
soin continuel de bien faire, que nous serons tous deux sur pied ces
jours-ci; j'avais aussi une chaleur  mourir, et j'tais si fatigu,
que je ne pouvais plus me soutenir; il est vrai que je vous ai
vigoureusement maintenu tout le temps de la monte!

Drigny, souriant: Je crois bien, mon gnral! je m'appuyais sur vous
de tout mon poids.

Un second cigare acheva de remonter nos fumeurs. Le gnral aurait bien
volontiers fait un petit somme, mais l'amour-propre le tint veill. Il
et fallu avouer que la monte tait trop forte pour lui, et il voulait
accompagner les jeunes gens dans d'autres expditions difficiles. Au
moment o le temps commenait  lui paratre long, il entendit, puis il
vit accourir la bande joyeuse.

Mon oncle, je vous apporte des rafrachissements, dit Natasha en
s'asseyant prs de lui et lui prsentant une grande feuille remplie de
mres. Gotez, mon oncle, gotez comme c'est bon!

Le gnral gota, approuva le got de sa nice, et continua  goter,
jusqu' ce qu'il et tout mang.

Drigny s'tait lev en voyant arriver Natasha, le prince Romane et les
enfants. Jacques et Paul avaient aussi fait leur petite provision; ils
l'offrirent  leur pre, qui gota ces mres et les trouva excellentes;
mais il n'en mangea qu'une dizaine.

Encore, encore, papa! s'crirent ses enfants; c'est pour vous que nous
avons cueilli tout a.

Drigny: Non, mes chers amis; j'ai eu trs chaud, et je me ferais mal
si j'avalais tant de rafrachissants; gardez le reste pour votre dner
ou mangez-le, comme vous voudrez.

Jacques: Nous le garderons pour maman.

Drigny:C'est une bonne ide et qui lui fera plaisir.

Le gnral: Drigny! Drigny! nous nous remettons en route pour
descendre dans la valle. Prenez bien garde de tomber; tenez-vous aux
basques de mon habit comme en montant; je vous retiendrai si vous
glissez.

Drigny: Trs bien, mon gnral! je vous remercie.

Natasha le regarda d'un air surpris.

--Drigny, rprimant un sourire: C'est que, mademoiselle, le gnral
m'a aid  gravir la montagne; c'est pourquoi...

Natasha, trs surprise: Mon oncle vous a aid?... C'est lui qui vous a
aid!.

Drigny, riant tout  fait: Demandez plutt au gnral, mademoiselle;
il, vous le dira bien.

Le general, se frottant les mains: Certainement, Natasha; certainement.
Sans moi, il ne serait jamais arriv! Tu vas voir  la descente; ce sera
la mme chose.

Natasha regardait toujours Drigny, comme pour demander une explication.
Il lui fit signe en riant que ce serait pour plus tard. Natasha commena
 deviner et sourit.

Partons, dit le gnral. Les enfants en avant, Natasha aussi; Romane
devant moi, pour tre au centre de la ligne; Drigny derrire moi, pour
ne pas tomber et pour se retenir  moi.

Les enfants s'lancrent en avant. La descente tait difficile,
escarpe, glissante; les pierres roulaient sous les pieds; les rochers
formaient des marches leves; des trous, semblables  des prcipices
bordaient le sentier. Chacun s'appuya sur son bton et marcha bravement
en avant; les garons descendaient tantt courant, tantt glissant.
et ne furent pas longtemps  atteindre le bas de la montagne: Natasha
descendait d'un pied sr, sautant parfois, glissant sur les talons,
s'accroupissant par moments, mais ne s'arrtant jamais. Romane aurait
fait comme elle, s'il n'avait t inquiet des allures dsordonnes du
gnral, qui trbuchait, qui sautait sans le vouloir, qui glissait
malgr lui, qui serait tomb  chaque pas, si Drigny, fidle  sa
recommandation, ne l'et tenu fortement par les basques de sa redingote.

Tenez-vous ferme, mon pauvre Drigny, criait le gnral: ne me mnagez
pas; je vous soutiendrai bien, allez.

Le pauvre gnral butait, gmissait, maudissait les montagne! et les
rochers. Drigny suait  grosses gouttes: il lui fallait prter une
extrme attention aux mouvements du gnral pour ne pas le tirer mal 
propos et pour ne pas le lcher, le laisser buter et tomber sur le nez.
A moit chemin, la descente devenait plus raide et plus rocailleuse
encore; le gnral buta si souvent, Drigny tira si fort, que le dernier
bouton de la redingote sauta; le gnral en reut une saccade qui manqua
le jeter sur le nez; Drigny donna, pour le relever, une secousse qui
fit partir: tous les autres boutons; le gnral leva les bras en l'air
en signe de dtresse; les manches de la redingote glissrent en se
retournant le long de ses bras, et le pauvre gnral, laissant son habit
aux mains de Drigny pouvant, fit trois ou quatre bonds prodigieux de
rocher en rocher, glissa, tomba et roula au fond d'un trou heureusement
peu profond, mais bien garni de ronces et d'pines. Pour comble
d'infortune, un renard, rfugi au fond de ce trou, se trouva trop serr
entre les ronces et le gnral, et voulut se frayer un passage aux
dpens des chairs dj meurtries de son bourreau involontaire. Les dents
aigues du renard firent pousser au gnral des cris lamentables, Romane
revint sur ses pas en courant; Drigny s'tait dj lanc dans le trou
pour aider le gnral  en sortir; ses mains rencontrrent les dents du
renard; ne sachant  quel animal il avait affaire, mais comprenant la
dtresse du malheureux gnral, il enfona son bras dans les pines,
saisit quelque chose qu'il tira  lui, malgr la rsistance qu'on lui
opposait et, aprs quelques efforts vigoureux, amena le renard. Le tuer
tait long et inutile; il le saisit  bras-le-corps et le lana hors du
trou; l'animal disparut en une seconde, et Drigny put alors donner tous
ses soins au gnral. Il le releva et chercha  lui faire remonter le
ct le moins escarp du trou; efforts inutiles; le gnral grimpait,
retombait, se hissait encore, mais sans jamais pouvoir atteindre la main
que lui tendait Romane. Drigny essaya de prendre le gnral sur son dos
et de le placer contre les parois du trou; mais il s'puisa vainement:
les grosses jambes du gnral ne se prtaient pas  cette escalade, et
il fallut toute la vigueur de Drigny pour rsister aux secousses que
lui donnaient les tentatives inutiles du gnral. Voyant que ses efforts
restaient sans succs, il se laissa glisser le long du dos de Drigny,
et dit d'un ton calme:

Romane, mon enfant, je n'en peux plus; je reste ici; le renard y a
demeur, pourquoi n'y demeurerais-je pas? Seulement, comme je suis moins
sobre que le renard, je te demande de vouloir bien courir  l'htel et
de me faire apporter et descendre dans ce trou un bon dner, du vin, un
matelas, un oreiller et une couverture, et autant pour Drigny, qui est
la cause de mon changement de domicile.

Drigny: Mon gnral, je vais vous avoir un petit repas et les moyens
de revenir  l'htel. Le prince Romane voudra bien vous tenir compagnie
en mon absence.

Le gnral: Tu es fou, mon pauvre camarade de prison; comment
sortiras-tu d'ici?

Drigny: Ce ne sera pas difficile, mon gnral: dans une heure je suis
de retour.

Et Drigny, s'lanant de rocher en rocher, d'arbuste en arbuste,
se trouva au haut du trou avant que le gnral ft revenu de sa
stupfaction. Drigny bondit plutt qu'il ne courut jusqu'au bas de la
montage, o il trouva Natasha et les enfants, auxquels il expliqua en
peu de mots la position critique de leur oncle; il continua sa course
vers l'htel, o il trouva promptement cordes, chelles et hommes de
bonne volont pour sortir le gnral de son trou; il prit un morceau de
pt, une bouteille de vin, et reprit le chemin de la montagne,
suivi par une nombreuse escorte grossie de la foule des curieux qui
apprenaient l'accident auquel on allait porter remde.

Quand ils arrivrent au trou qui contenait le malheureux touriste,
Drigny eut de la peine  arriver jusqu' lui, les bords taient occups
par Romane, Natasha et les quatre garons, qui faisaient la conversation
avec le gnral. Pendant qu'on organisait les chelles et les cordes,
Drigny descendit les provisions, que le gnral reut avec joie et fit
disparatre avec empressement. Romane dirigea le sauvetage, pendant
que Drigny, redescendu dans le trou, aidait le gnral  grimper les
chelons, soutenu par une corde que Drigny lui avait noue autour du
corps. Les hommes tiraient par en haut, Drigny poussait par en bas;
rien ne cassa, fort heureusement, et le gnral arriva jusqu'en haut
suivi de son fidle serviteur. Chacun flicita, embrassa le gnral;
Romane, Natasha et ses frres serrrent amicalement les mains de
Drigny, et l'on se remit en marche, mais avec une variante.

Drigny avait fait apporter une chaise  porteurs, dans laquelle on
plaa le gnral, qui ne fit aucune rsistance, les dents du renard
ayant fait des brches trop considrables au vtement qui avait port
sur la tte de l'animal. L'agilit que Drigny avait dploye en sortant
du trou, la facilit avec laquelle il avait descendu et remont la
montagne, ouvrirent les yeux du gnral; il comprit tout, la monte
comme la descente, et n'en parla que dans le tte--tte du soir avec
son ami Drigny. Depuis ce jour, il ne proposa plus d'accompagner les
jeunes gens dans leurs excursions; Mme Drigny le remplaa prs de
Natasha. comme par le pass, et le gnral tint compagnie  sa nice,
Mme Dabrovine. dans ses tranquilles promenades en voiture.


XXII

FIN DES VOYAGES, CHACUN CHEZ SOI

La saison des eaux se passa sans autre aventure; on se remit en route 
la fin d'aot et l'on prit le chemin de la France, cette chre France
dont le souvenir faisait battre le coeur des Drigny, un peu celui du
gnral, et dont la rputation faisait frmir d'impatience Natasha et
ses frres. Romane restait calme: il se trouvait heureux et ne dsirait
pas changer de position. Il voulait seulement trouver une manire
convenable de gagner sa vie quand il aurait fini l'ducation d'Alexandre
et de Michel.

Si Dieu voulait bien me faire sortir de ce monde quand cette tche sera
finie, pensait-il, ce serait un de ses plus grands bienfaits; quelle
triste vie je mnerai loin de cette chre famille que j'aime si
tendrement!

Le gnral voulut rester quelque temps  Paris; une fois tabli 
l'htel du Louvre, il permit aux Drigny d'aller rejoindre  Loumigny
Elfy et Moutier.

Vous nous annoncerez, leur dit-il; et je vous charge, mon ami, de nous
prparer des logements.

Le gnral acheta une foule de choses de mnage et de toilette pour Elfy
et Moutier, et les remit  Mme Drigny pour qu'elle n'arrivt pas les
mains vides, attention dlicate qui les toucha vivement.

Drigny et sa famille se mirent immdiatement en route; partis de Paris
le soir,  huit heures, ils arrivrent  Loumigny le lendemain de grand
matin, par la correspondance d 'Alenon. Voulant faire une surprise 
Elfy et  Moutier, Drigny fit arrter la voiture  l'entre du village;
ils se dirigrent  pied vers l'Ange-gardien. Mme Drigny eut beaucoup
de peine  retenir Jacques et Paul, qui voulaient courir en avant; la
porte de l'auberge tait ouverte; les Drigny entrrent sans bruit, et
virent Elfy et Moutier assis  la porte de leur jardin. Elfy pleurait.
Le coeur de Mme Drigny battit plus fort.

Il y a si longtemps que je n'ai eu de leurs nouvelles, mon ami! disait
Elfy. Je crains qu'il ne leur soit arriv malheur. On peut s'attendre 
tout dans un pays comme la Russie.

--Chre Elfy, tu as donc perdu ta confiance en Dieu et en la sainte
Vierge? Esprons et prions.

--Et vous serez exaucs, mes chers, chers amis! s'cria Mme Drigny en
s'lanant vers Elfy, qu'elle saisit dans ses bras en la couvrant de
baisers.

Jacques et Paul s'taient jets dans les bras de Moutier, qui les
embrassait; il quittait l'un pour reprendre l'autre; il embrassa  les
touffer Drigny et sa femme; Elfy pleurait de joie aprs avoir pleur
d'inquitude. Toute la journe fut un enchantement continuel; chacun
racontait, questionnait sans pouvoir se lasser. Moutier et Elfy firent
voir  leur soeur et  leur frre les heureux changements qu'ils avaient
faits dans la maison et dans le jardin; ils accompagnrent les nouveaux
arrivs chez le cur, qui faillit tomber  la renverse quand Jacques et
Paul se prcipitrent sur lui en poussant des cris de joie. Aprs les
premiers moments de bonheur et d'agitation, les Drigny lui donnrent
des nouvelles du gnral et annoncrent son arrive.

Bon, excellent homme! dit le cur. Quel dommage qu'il ne soit pas en
France pour toujours!

Drigny: Vous n'avez rien  regretter, monsieur le cur; il vient en
France pour y rester. Il veut se fixer prs de nous aux environs de
Loumigny, dans une terre qu'il cherche  acqurir.

Le Cur: Mais il sera seul! Il s'ennuiera et repartira!

Drigny: Seul, monsieur le cur? Il arrive en nombreuse et aimable
compagnie! Nous vous raconterons tout cela.

Aprs une longue visite au cur, pendant laquelle Jacques et Paul
allrent voir leurs anciens amis et camarades, ils allrent tous 
l'auberge du Gnral reconnaissant. L'enseigne se balanait dans toute
sa fracheur; la maison tait propre, soigne, bien are, grce aux
soins de Moutier et d'Elfy; les prairies attenantes  l'auberge taient
dans l'tat le plus florissant; les pommiers qui les couvraient taient
chargs de fruits. Mme Drigny tait enchante; elle examinait son
linge, sa vaisselle, ses meubles, et remercia affectueusement Elfy et
Moutier de leurs bons soins.

Nous allons nous y tablir ds ce soir, dit-elle; tout y est si propre
qu'on peut l'habiter sans rien dranger.

Elfy: Reste avec nous et chez nous jusqu' l'arrive du gnral, ma
soeur; nous nous verrons mieux.

Jacques et Paul joignirent leurs instances  celles de Moutier et
d'Elfy, et n'eurent pas de peine  vaincre la lgre rsistance de
Drigny et de sa femme.

Tous s'tablirent donc  l'Ange-gardien. Jacques et Paul reprirent avec
bonheur leur ancienne chambre; Mme Drigny voulut aussi habiter la
sienne; Moutier et sa femme taient au rez-de-chausse et pouvaient.
sans se dranger, abandonner les chambres du premier  leur soeur et  sa
famille. Ils menrent pendant un mois une vie heureuse et calme qui leur
permit de mettre Elfy et Moutier au courant des moindres vnements qui
s'taient passs pendant leur sparation.

Moutier et Drigny ne cessrent, pendant ce mois, de chercher  combler
les voeux du gnral en lui trouvant une grande proprit avec une belle
habitation. Enfin Moutier en trouva une  une lieue de Loumigny; elle
fut mise en vente de la manire la plus imprvue, par suite de la mort
subite du propritaire, le baron de Crzusse, ex-banquier, fort riche,
qui venait de terminer l'ameublement de ce magnifique chteau pour
l'habiter et s'y reposer de ses fatigues. Elfy crivit au gnral pour
l'en informer, et profita de l'occasion pour lui renouveler mille
tendresses reconnaissantes dont la gaiet assaisonnait le sentiment.

Le gnral rpondit: Mon enfant, j'arrive jeudi; n'oubliez pas le dner
 quatre heures.

Le gnral reconnaissant.

Effectivement, trois jours aprs cette lettre laconique, une berline
et une calche arrivrent au grand galop de leurs huit chevaux et
s'arrtrent devant l'auberge de l'Ange-gardien. Natasha sauta au bas de
la berline et se jeta au cou d'Elfy en l'appelant par son nom.

Vous voyez, ma chre Elfy, que je vous connais, que je suis votre amie,
et que vous me devez un peu de l'amiti, que vous avez pour grand-pre.

Natasha tendit ensuite les deux mains  Moutier, qui s'inclina
profondment en les serrant, et qui s'lana au secours du gnral, que
Romane ne parvenait pas  dgager des coussins de la voiture. Le poignet
vigoureux de Moutier l'eut bientt enlev; il sauta presque  terre et
tomba, moiti par la secousse, moiti par affection, dans les bras de
Moutier, qui eut de la peine  ne pas toucher terre avec sa charge. Mais
il s'y attendait, il ne broncha pas, et il serra le gnral contre son
coeur avec des larmes dans les yeux. Le gnral aussi sentit les siens se
mouiller; il s'empara d'Elfy pour l'embrasser plus d'une fois. Elfy lui
baisait les mains, riait, pleurait tout  la fois. Mme Dabrovine et le
prince Romane furent prsents par le gnral.

Ma petite Elfy, voici la fille de mon coeur et le fils de mes vieux
jours. Aimez-les comme vous m'aimez.

La profonde rvrence d'Elfy fut interrompue par Mme Dabrovine, qui
embrassa tendrement cette jeune amie de son vieil oncle. Le prince
Romane lui serra la main avec effusion.

Moutier reut aussi des poignes de main affectueuses de Mme Dabrovine,
du prince Romane et d'Alexandre et Michel.

Mon cher monsieur Moutier, dit Alexandre, vous nous raconterez bien en
dtail comment vous avez trouv dans les bois le pauvre Jacques et son
frre.

Moutier: Trs volontiers, messieurs; vous les aimerez davantage aprs
ce rcit; mon bon petit Jacques est le modle des frres et des fils:
ils sont rests ce qu'ils taient.

Le Gnral: N'avez-vous pas quelque chose  nous donner pour notre
dner, ma petite mnagre? Nous avons une faim terrible.

Elfy, souriant: Je croyais que vous n'aimiez plus ma pauvre cuisine et
mes maigres poulets, gnral.

Le Gnral: Comment, petite rancuneuse, vous vous souvenez de ce dtail
de votre dner de noces? Nous allons donc mourir de faim, si vous n'avez
rien prpar.

Elfy: Soyez tranquille, gnral, tout est prt, nous vous attendions
pour servir.

Le gnral entra et se mit  table; le couvert tait mis. Elfy engagea
tout le monde  s'asseoir; il fallut l'ordre exprs du gnral pour que
les Drigny et les Moutier se missent  table.

Le Gnral: Je ne pensais pas que vous eussiez si vite oubli nos
bonnes habitudes, ma petite Elfy et mon grand Moutier! Nous tions si
bons amis, jadis!

Moutier: Et nous le sommes encore, mon gnral; pour vous le prouver,
nous vous obissons sans plus de rsistance. Viens, Elfy; obis comme
jadis.

Le Gnral: A la bonne heure! Ici,  ma droite, Elfy; Moutier, prs:
de ma nice Dabrovine; Natasha,  la gauche de Moutier; Romane, prs de
Natasha; Mme Drigny,  ma gauche; Alexandre, Michel, Jacques et Paul,
ou vous voudrez; Je ne me mle pas de vous placer.

Jacques: Moi, prs de mon bon Moutier.

Moutier: La place est prise par les dames, mon ami; va ailleurs.

Les quatre garons se placrent en groupe tous ensemble. Elfy prouva au
gnral qui ni elle ni sa soeur n'avaient perdu leur talent pour la soupe
aux choux, la fricasse de poulet, la matelote d'anguilles, le gigot 
l'ail, la salade  la crme, les pommes de terre frites et les crpes.
Le gnral, ne se lassait pas de redemander encore et encore de chaque
plat. Le vin tait bon, le caf excellent, l'eau-de-vie vieille et vrai
cognac. Le prince; Romane joignit ses loges  ceux du gnral, et,
quoique ses dmonstrations fussent moins nergiques, il lui arriva deux
fois de redemander des plats servis et accommods par les deux soeurs.

Aprs le repas et aprs une promenade dans les domaines d'Elfy et de
Moutier, on se dirigea vers l'auberge du Gnral reconnaissant. Natasha,
ses frres et leurs amis couraient en avant et admirrent avec une
gaiet bruyante l'effigie rubiconde du vieux gnral. Toute le socit
entra dans la maison de Drigny, qui avait t prpare pour recevoir
le gnral et sa famille; les domestiques et les femmes de chambre y
taient dj et rangeaient les effets de leurs matres. L'auberge tait
grande; chacun eut une chambre spacieuse et confortable; le gnral eut
son salon; Mme Dabrovine eut galement le sien; Natasha, Alexandre,
Michel et mme le prince Romane, virent avec grand plaisir un billard
dans une pice prs de la salle  manger et du salon.

Ds le jour mme, aid d'Elfy et de Drigny, le gnral s'installa
avec les siens dans cette auberge si bien monte. Les Drigny s'y
transportrent galement. Le lendemain, le gnral, inquiet de ses
repas, apprit avec une joie extrme que Drigny avait dj install 
la cuisine un excellent chef venu de Paris, et son garon de cuisine,
excellent ptissier. Ce soin touchant de bien-tre mit le comble  la
reconnaissance du gnral; ses inquitudes taient finies, son bonheur
devenait complet; dans sa joie, il pleura comme un enfant.

Un jour, une lettre du prince Ngrinski annona au gnral la mort de sa
nice Papofski et les pnibles vnements qui avaient amen cette fin
prmature. Cette nouvelle impressionna pniblement le gnral, sa
famille et ses amis; mais ce sentiment s'effaa promptement par le
bonheur dont ils jouissaient. Leur vie  tous tait douce et gaie;
Natasha allait tous les jours passer quelques heures chez son amie Elfy:
elle l'aidait  faire sa cuisine,  laver son linge,  le raccommoder,
 faire son mnage; Alexandre et Michel passaient leur rcrations avec
Jacques et Paul,  bcher le jardin,  ratisser les alles, arroser les
lgumes, etc.; le prince Romane et Moutier y mettaient aussi la
main; Mme Dabrovine et le gnral venaient souvent se mler  leurs
occupations, rire de leurs jeux, s'amuser de leurs plaisirs. Le
lendemain de son arrive, le gnral et sa nice allrent voir le
chteau  vendre tout y tait joli et magnifique; la terre tait
considrable; les bois taient superbes; le prix en tait peu lev pour
la beaut de la proprit: deux millions pays comptant rendirent le
gnral possesseur de cette terre si bien place pour leur agrment 
tous. Ils s'y transportrent quinze jours aprs leur arrive  Loumigny,
et ils y passrent gaiement et agrablement l'automne, l'hiver et le
printemps. Drigny tait rest prs du gnral. Il tait rgisseur de la
terre et de toute la fortune du gnral; sa femme surveillait le linge
et fut tablie femme de charge. Mme Dabrovine reprenait petit  petit
sa gaiet; elle voyait souvent le bon cur, que le gnral aimait aussi
beaucoup, et qui devint le confesseur et le directeur de toute le
famille; Natasha tait heureuse; elle chantait et riait du matin au
soir. Le prince Romane tait devenu un membre indispensable de la
famille. On voyait sans cesse les Moutier, soit chez eux, soit au
chteau.


XXIII

TOUT LE MONDE EST HEUREUX. CONCLUSION

L'anne suivante, au commencement de l't, Moutier vint annoncer un
matin qu'Elfy avait une belle petite fille. Le gnral en fut trs
content.

C'est moi qui suis parrain, dit-il.

--Et moi, je serai marraine, dit Mme Dabrovine. Moutier remercia et
courut porter la bonne nouvelle  Elfy. La marraine donna  sa filleule
Marie une charmante et utile layette. Le parrain lui donna vingt mille
francs et une foule de prsents pour le pre, la mre et l'enfant.
Peu de temps aprs la crmonie du baptme, qui fut suivie d'un repas
excellent et d'une abondante distribution de drages et d'objets de
fantaisie, le gnral appela Natasha.

Mon enfant, lui dit-il, sais-tu que je suis vieux?

Natasha: Je le sais, grand-pre; mais votre sant est bonne, et vous
vivrez longtemps encore.

Le Gnral: Mon enfant, sais-tu que je serais bien heureux si Romane ne
nous quittait jamais?

Natasha: Et moi aussi, grand-pre, je voudrais qu'il restt toujours
avec nous.

Le Gnral: S'il nous quittait, ce serait bien triste!

Natasha: Oh oui! bien triste; c'est lui qui anime tout, qui dirige
tout; mes frres et moi, nous ne faisons rien sans le consulter.

Le Gnral: Tu l'aimes donc?

Natasha: Je crois bien, que je l'aime! Je l'aime autant que vous,
grand-pre.

Le gnral sourit, baisa le front de Natasha.

Le Gnral: Eh bien, mon enfant, il dpend de toi de faire rester
Romane prs de nous toujours.

Natasha: De moi? Dites vite, grand-pre; que faut-il-faire?

Le Gnral: Une chose bien simple: devenir sa femme, pour qu'il
devienne le fils de ta mre et le mien!

Natasha, riant: Moi? devenir sa femme! Oh! grand-pre, vous plaisantez
sans doute! Il ne voudrait pas de moi, qui suis si jeune et si folle!

Le Gnral: Tu vas avoir dix-huit ans dans six mois, Natasha, et lui en
a vingt-huit; ce n'est pas...

Natasha: Mais il a tant souffert, grand-pre! C'est comme s'il en avait
quarante. Non, non, il est trop raisonnable pour vouloir m'pouser.

Le Gnral: Crois-tu qu'il ne t'aime pas?

Natasha: Au contraire, grand-pre, il m'aime beaucoup! Je le vois et
je le sens! Il pense toujours  moi,  mon bonheur,  mon plaisir;
il trouve bien tout ce que je dis, tout ce que je fais. Et mme,
grand-pre, je vous avouerai que je ris quelquefois de sa vivacit  me
dfendre quand on m'accuse, de sa colre contre ceux qui me trouvent en
faute, de son aveuglement  mon gard; car, enfin, je parle et j'agis
souvent trs mal, et lui trouve toujours que j'ai raison. Oh oui! il
m'aime bien! Et moi aussi je l'aime bien!

Le Gnral: Mais alors, pourquoi ne veux-tu pas l'pouser?

Natasha, vivement: Mais, moi, je ne demande pas mieux, grand-pre;
c'est lui qui ne voudra pas!

--C'est ce que nous allons voir, dit le gnral, riant et se frottant
les mains. Drigny, Drigny, aller me chercher Romane, et amenez-le-moi
vite, vite!

Natasha: Et moi, grand-pre, je me sauve...

Le Gnral: Du tout, du tout, reste prs de moi.

Natasha: C'est que je le gnerai pour refuser. Pauvre homme! ce sera
dsagrable pour lui!

Le Gnral: Ce sera sa punition, s'il refuse.

Natasha, rougissant: Grand-pre, c'est que..., c'est que...

Le Gnral: Quoi donc? Parle, mon enfant.

Natasha: Grand-pre, c'est que... je n'y pensais pas du tout avant que
vous m'en eussiez parl; mais,  prsent, s'il refuse, cela me fera de
la peine, et j'ai peur qu'il ne le voie; il est si bon! Il consentirait
alors, par piti pour moi, et il serait trs malheureux!

Natasha appuya sa tte sur l'paule du gnral et pleura. Au mme moment
le prince entra.

Le Gnral: Viens, mon ami, mon bon Romane; viens m'aider  consoler ma
pauvre Natasha. Tu vois, elle pleure amrement, l, sur mon paule, et
c'est toi qui la fais pleurer.

--Moi! s'cria Romane en s'avanant prcipitamment vers Natasha, en
retirent doucement une de ses mains de dessus l'paule du gnral.
Natasha, ma chre enfant, comment ai-je pu faire couler vos pleurs, moi
qui donnerais ma vie pour vous voir heureuse!

Natasha releva la tte et sourit; son visage tait baign de larmes.

C'est la faute de grand-pre, dit-elle.

Le Gnral, riant: Ah bien, voil une bonne invention, par exemple!
Romane, je vais te dire pourquoi elle se dsole. Je sais qu'elle
t'aime, je sais que tu l'aimes! Elle a bientt dix-huit ans, tu en as
vingt-huit: je lui propose de devenir ta femme.

--Et elle ne veut pas? dit Romane en plissant et en laissant retomber
la main de Natasha.

Le Gnral: Tu n'y es pas elle veut bien; elle serait enchante...

--Mais alors... pourquoi?... dit Romane, dont le visage exprima le plus
vif bonheur.

--Parce que mademoiselle prtend qu'elle est trop jeune, trop folle;
que tu ne voudras pas d'elle; que tu ne l'accepterais que par piti, et
cette crainte la fait pleurer.

Romane reprit vivement la main de Natasha, s'agenouilla devant le
gnral et dit d'une voix mue:

Mon cher et excellent ami, je vous demande  genoux la main de cette
chre et aimable enfant, qui fera mon bonheur comme je ferai le sien;
recevez-moi dans votre famille,  moins que Natasha ne me repousse, moi
pauvre et proscrit.

--Que je refuse, moi! s'cria Natasha en se jetant dans les bras de son
grand-pre. Grand-pre, dites oui, pour le rassurer.

--Que Dieu vous bnisse, mes enfants! dit le gnral les yeux pleins
de larmes et les serrant tous deux contre son coeur. Tous mes voeux sont
combls. Romane, mon fils, prends ce trsor charmant que toi seul es
digne de possder; allez, mes enfants, trouver votre mre, qui attend le
rsultat de notre conversation. Va, ma Natasha, va prsenter  ta mre
le fils qu'elle dsire depuis longtemps.

Natasha et Romane embrassrent tendrement le vieux gnral, et allrent
tous deux se jeter dans les bras de Mme Dabrovine, qui les embrassa et
les bnit en pleurant.

La nouvelle du mariage de Natasha fut porte par elle-mme aux Drigny
et au bon cur, qui taient depuis longtemps dans le secret; puis  Elfy
et  Moutier.

Le gnral demanda qu'on htt la crmonie.

Je n'aime pas  attendre, dit-il. Vous vous connaissez bien, n'est-ce
pas? A quoi bon attendre? Attendre quoi?

Romane sourit et regarda Natasha, qui sourit aussi.

Eh bien! personne ne rpond? dit le gnral.

--A quand fixez-vous le noce, mon pre? dit Mme Dabrovine. Le Gnral:
A une quinzaine, pour avoir largement le temps de tout organiser.

Madame Dabrovine: Largement! une quinzaine! Mais, mon pre, je n'ai pas
le temps d'avoir le trousseau de Natasha.

Le Gnral: Eh bien, Romane la prendra sans trousseau! N'est-ce pas,
Romane?

Pour toute rponse, Romane proposa d'aller de suite porter la bonne
nouvelle au cur et aux Moutier. Le gnral, Mme Dabrovine, les enfants,
les Drigny, voulurent tre de la partie, on y alla en deux voitures. Le
gnral annona  tous les gens du pays qu'il rencontra que le mariage
de sa petite-fille aurait lieu dans quinze jours, et les invita  la
noce, y compris le repas.

Drigny se mit en campagne pour organiser une fte qui laisst de bons
et glorieux souvenirs dans le pays. Le gnral fit venir le notaire.

Je donne, dit-il, quatre millions  ces enfants, dont deux  Romane et
deux  Natasha. Le reste de mes treize millions sera pour la mre et
pour les garons, sauf quelques legs  mes amis.

Le temps fut superbe le jour du mariage, tout le pays tait invit  la
noce; on dressa des tables sous des tentes dans la prairie devant le
chteau; le repas fut magnifique. Natasha et Romane avaient demand
au gnral que les pauvres eussent une large part dans la dpense;
cinquante familles reurent par l'entremise du cur des sommes
considrables qui les tirrent de la misre; les pauvres de la commune
furent particulirement favoriss. Aprs le repas, on dansa jusqu'au
lendemain, comme aux noces d'Elfy, mais le gnral, devenu plus vieux,
ne dansa ni ne valsa.

Ils vivent tous ensemble et restent tendrement unis. Le gnral rend
tous les jours de ferventes actions de grces  Dieu du bonheur dont
jouissent Natasha et Romane, et du calme revenu dans le coeur de Mme
Dabrovine. Romane veut terminer l'ducation de ses jeunes beaux-frres.

Et ils seront, dit le gnral, des chrtiens fervents et des jeunes
gens accomplis. Et ils feront de bons mariages; quant  Jacques, il
pousera la fille d'Elfy; Paul pousera la seconde fille...

Natasha: Mais Elfy n'en a qu'une, grand-pre!

Le Gnral: Cela ne fait rien! Elle en aura une seconde! Jacques sera
mon rgisseur avec son pre; Paul restera avec Moutier; Drigny et sa
femme ne me quitteront jamais; et je mourrai, vous lguant  tous des
sommes considrables, entour de mes enfants et petits-enfants, dans les
bras de notre bon cur, qui restera toujours notre confesseur et notre
directeur  tous; et je reposerai dans le tombeau de famille, o vous me
rejoindrez un jour.





End of Project Gutenberg's Le Gnral Dourakine, by Comtesse de Sgur

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     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

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1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
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Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
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or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


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editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
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