The Project Gutenberg EBook of La dernire lettre crite par des soldats
franais tombs au champ d'honneur 1914-1918, by L'Union des Pres et
des Mres dont les fils sont morts pour la Patrie

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Title: La dernire lettre crite par des soldats franais
       tombs au champ d'honneur 1914-1918

Author: L'Union des Pres et des Mres dont les fils sont morts pour la Patrie

Release Date: May 21, 2004 [EBook #12401]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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La dernire lettre

crite par des soldats franais

tombs au champ d'honneur

1914-1918

  Ces lettres ont t choisies
  par des pres qui pleurent
  un enfant mort pour la France
  et par d'anciens combattants
  runis sous la prsidence de
  M. le Marchal FOCH.

L'_Union des Pres et des Mres dont les fils sont morts pour la
Patrie_, 10, rue Lafitte, Paris (IXe), la _Ligue des Chefs de Section et
des Soldats combattants_, 17 ter, Avenue Beaucour, Paris (VIIIe), et _M.
Ernest Flammarion_, 26, rue Racine, Paris (VIe) ont dit ce livre.




Paris, le 29 Octobre 1921.


Le sacrifice de tous les soldats tombs pour la dfense de la Patrie fut
d'autant plus sublime qu'il fut librement consenti.

Les "_Dernires Lettres_" montrent de faon touchante l'esprit idal et
pur dans lequel ce sacrifice a t fait; c'est un monument de plus  la
Gloire imprissable du Soldat Franais.








_Lettre crite par le Soldat ABEILLE, 42e d'Infanterie, tomb au champ
d'honneur le 12 Novembre 1914._

Saint-Gaudens, samedi 26 Septembre 1914.

...A Paris, j'ai vu une ville que je connaissais de longue date et dont
les beauts m'taient familires, avec des yeux sur lesquels l'amour
avait mis son charme inexprimable.

C'tait le 23 Septembre, aprs-midi ensoleille et claire avec sur
les arbres et dans le ciel des teintes douces qui dj annonaient le
prochain automne. Je me suis trouv sur la place de la Concorde, touch
de la grce extraordinaire, de la beaut de ce coin de Paris par cette
claire journe de guerre. Je venais de passer devant la statue de
Strasbourg, si loquente dans son geste fier. Je venais d'admirer les
pures couleurs du grand pavillon tricolore flottant comme toujours
au-dessus du Ministre de la Marine.

Et au centre de la grande place, je voyais, d'un ct,  l'extrmit
grandiose de l'avenue des Champs-Elyses, le profil de l'arc de triomphe
de l'Etoile, monument de nos prestigieuses gloires passes.

A l'autre extrmit, au fond des Tuileries, encadres d'arbres et
de jets d'eau, les colonnes de porphyre du petit arc de triomphe du
Carrousel, lev lui aussi  la gloire des grandes armes, narguant le
monument de Gambetta et les paroles mouvantes graves dans la pierre
devant le Louvre.

Et je voyais cela pour la premire fois avec des yeux qui n'taient plus
ceux d'un vaincu accabl par l'abaissement d'une patrie qui avait t
si grande. Je voyais pour la premire fois la capitale de mon pays, en
ayant le droit de regarder en face le sens des pierres de ses monuments,
en tant certain que nous allions enfin nous montrer dignes de notre
grande histoire.

Avoir vcu trente-trois ans avec l'angoisse de ne pas voir venir le jour
de gloire tant rv, avec l'humiliation de transmettre aux enfants la
honte d'tre des Franais diminus, moins fiers, moins libres que leurs
grands-pres, avoir souffert de cela silencieusement, mais profondment,
avec toute l'lite de mon pays, et voir soudain resplendir l'aube de la
rsurrection alors que je suis encore jeune et fort et que mon sang est
prt  jaillir, heureux, pour tous les sacrifices.

Je suis satisfait d'avoir t utile et mme ncessaire  Nancy dans un
moment difficile, o les vnements n'auraient pas eu le mme caractre
si mes fonctions avaient t dtenues par un homme ayant moins de
sang-froid et d'esprit de dcision. J'aurais t affect s'il m'avait
fallu quitter Nancy, moins d'un mois aprs mon arrive, alors que le
danger tait grand et que j'avais beaucoup  faire.

Maintenant que mon rle est termin, il n'tait pas admissible de
s'attarder. Mme utile, ma place n'tait pas confine dans un cabinet
de travail. Ce n'est pas l qu'on participe suffisamment  une oeuvre
historique qui exige la collaboration des forces de tout un peuple. Il
est des heures o il faut la grande collaboration anonyme mais vivante
sous le grand ciel avec la jeunesse entire de son pays. Malheur  ceux
qui ne sont pas l  ce moment!

Malheur aux intellectuels qui ne comprennent pas qu'ils ont eux un
double devoir, un devoir sacr de mettre leurs bras et leurs poitrines
 la mme place que les bras et les poitrines de leurs frres, moins
avancs qu'eux-mmes dans la possession de la conscience nationale.

A nous, les privilgis, les gardiens de la tradition, les transmetteurs
de l'Idal, d'exposer nos vies et de faire joyeusement le don de
nous-mmes pour le maintien, le prolongement, l'exaltation de toute
cette beaut, de toute cette fiert que nous sommes les premiers 
sentir, dont nous sommes les premiers  jouir.

Et demain, nous aurons l'orgueil de rendre  nos fils le prestige de
leur race et de faire tressaillir de reconnaissance nos pres dans leurs
tombeaux....




_Lettre d'Emile ABGRALL, Officier mcanicien  bord du_ Lon-Gambetta.

    Cinq jours plus tard, le 27 Avril 1915, le sous-marin autrichien U-5
    torpillait le "_Lon Gambetta_"  cinq milles de Sainte-Marie de
    Leuca. Emile ABGRALL disparut avec le croiseur.

22 Avril.

Notre plus cher dsir tait d'aller charbonner  Malte. Crac!
contre-ordre. C'est Navarin qui nous rapprovisionnera. Mais  quel
prix! Les Grecs vendent 35 francs les 100 kilos de patates. C'est la
guerre!

Reuter nous apprend une bonne nouvelle: les Boches, qui avaient russi
 gagner du terrain prs d'Ypres, grce  l'emploi d'explosifs
asphyxiants, ont t repousss par les ntres. Tout le terrain perdu est
reconquis. Bravo! vivent les Poilus! Quel coup de main nous voudrions
pouvoir leur donner.

Hier, des petits oiseaux sont venus nous rendre visite. Ils se sont
installs sur les caisses qui servent de prisons  de jolis cochons
roses et nous ont donn un ravissant concert. Ils avaient peut-tre
pass l'hiver en Bretagne. Qui sait! Tout l'quipage leur a fait fte.
Nous avons eu un instant l'espoir qu'ils allaient continuer  vivre
notre vie. Hlas! le soir venu, ils ont repris leur vol.

Reverrai-je un jour les oiseaux?...

Embrasse bien pour moi Papa, Maman. Mais, surtout, ne leur donne pas
connaissance de mes alarmes. Laisse-les croire que je navigue sur une
mer d'huile, loin de tout danger. Si le sort nous dsigne pour le grand
voyage, ils apprendront bien assez tt cette fcheuse nouvelle. S'il
est crit que la famille doit perdre l'un des siens dans la tourmente,
n'est-il pas juste que ce soit moi?... Je ne laisserai ni femme, ni
enfants.

Allons, adieu, cher Frre. Longues caresses  Raoul et  Jol.

Bien affectueusement  toi.

EMILE.




_Lettre trouve dans le portefeuille de l'Aspirant Henri ACHALME (9 Juin
1894-16 Juin 1915)._

14 Juin.

Mes chris,

Ne pleurez pas. Pendant toute ma vie, j'ai t heureux autant qu'on peut
le rver, autant, je crois, qu'on peut le raliser et c'est vous qui
m'avez tout donn. Je vous ai aims de tout coeur, de toutes forces.
Peut-tre aurais-je souffert plus tard, et je m'en vais pour la plus
belle cause: pour qu'en France on ait encore le droit d'aimer. J'espre
tre tomb face  la victoire. Alors, c'est bien!

Moi qui aurais tant voulu ne jamais vous faire de peine! Enfin, puisque
je ne laisse ni haines, ni dgots, que tout m'a sembl beau et m'a
t doux, je m'en vais encore heureux, puisque c'est pour permettre 
d'autres de l'tre. Comme c'tait facile d'tre heureux! Dites-le 
Jacquot.

Je vous aime et tout doucement je vous embrasse.

HENRI.

Dites encore  mes amis,  tous ceux qui, de prs ou de loin, m'ont un
peu connu ou un peu aim, que je les remercie de m'avoir permis de m'en
aller en pouvant dire: J'tais heureux!

HENRI.




_Lettre de Charles ADRIEN, Adjudant-Chef, 361e R.I., mort le 27 Mars
1916,  Verdun._

Mon cher petit Pre,

Je suis heureux en ce jour de pouvoir t'adresser du fond de mon coeur
mes voeux et souhaits de bonne fte.

Je sais que tu prfrerais que tous tes gars soient l pour te les
exprimer de vive voix, mais sois bien certain, o qu'ils se trouvent,
qu'ils ne t'oublient pas en ce triste jour qui devrait tre si gai.

Les dures ncessits de l'existence nous imposent ce triste moment;
soyons convaincus, cependant, que bientt tous runis, de notre franc
sourire, nous ferons oublier  tous et  nous-mmes ces mauvais
passages.

Ce 24 Juin 1915 ne se passera pas sans que les penses de mon coeur et
de mon me te soient adresses,  toi, mon cher petit Pre bien-aim,
qui sut faire de nous des hommes.

Sans penser  ce que nous sommes en ce moment, sois fier de tes enfants
et de toi-mme, car tu les as faits d'un moral et d'une sant assez
levs pour qu'ils puissent passer le plus aisment cette dure preuve.

Tu as donc pour ta part contribu  nous donner une bonne chance de
revenir. Nous saurons trouver les autres.

Je souhaite que cette lettre t'arrive pour le 24, pour bien te marquer
que nous pensons beaucoup  toi que nous aimons si tendrement.

J'espre que mon cher frre Baptiste, dans la dure preuve morale qu'il
traverse, ne doutera pas que nos penses vont un peu vers lui aussi.

Ayons confiance qu'un jour proche nous retrouvera tous joyeusement
runis et que si nous avons rat nos ftes de famille cette anne, nous
puissions faire celle du coeur et du bonheur de nous revoir.

Je t'envoie de ma tranche nouvellement conquise, bien prs des Boches
qui nous marmitent en ce moment, ces petites fleurs que j'ai cueillies 
Hbuterne avant de partir.

Puisses-tu trouver dans elles l'expression de mes plus tendres
sentiments affectueux.

Ton fils,

CHARLOT.




_Lettre crite par le Lieutenant ARNON, Maurice-Eugne, du Groupe
cycliste de la 6e Division de Cavalerie, tomb  l'assaut de Launois
(Vosges), le 24 Juillet 1915._

Le 23 Juillet 1915.

Mon cher Oncle,

Demain, j'aurai le trs grand honneur de monter  l'assaut des tranches
ennemies, je commande une des colonnes d'attaque et dois m'emparer d'un
blockaus garni de mitrailleuses et d'une maison crnele. Je ferai tout
mon devoir et, si je tombe, je vous demande de prvenir chez moi avec
tous les mnagements possibles; c'est vous que j'ai demand d'avertir.
Et, maintenant, courage!

En avant! et vivent les chasseurs!

Bons baisers  tous.

MAURICE.




_Lettre du Lieutenant Emmanuel AUBER, 2e Rgiment d'Infanterie, tu en
entranant sa Compagnie  l'assaut, le 30 Avril 1917._

Maman adore,

On t'aura dj prvenue lorsque tu recevras cette lettre.

Oui, Maman chrie, si ce mot t'est envoy, c'est que je serai rest
l-bas, sur la plaine, dans l'assaut formidable que la France a
entrepris.

Il ne faudra pas pleurer, ma Maman bien-aime. Souviens-toi que tu es
Franaise avant tout et que la mort qui m'enlve est glorieuse
entre toutes. Il faut tre fire de moi car j'aurai fait mon devoir
pleinement. Je veux mourir face  l'ennemi et non dans la tranche.

Tu crois en l'immortalit de l'me, Maman chrie, seule l'enveloppe
terrestre prit, l'me demeure plus belle, plus pure.

Sois heureuse pour ton fils. Je veux de l-haut voir ma Mre calme
devant cette mort, assez forte pour vaincre son motion et pour dire
encore: Vive notre belle France!

Je veux voir de l-haut notre cher Pays dbarrass de ses ennemis et son
peuple renatre plus vigoureux et plus prospre.

Maman adore, je reste auprs de toi. Frison n'est pas loin. Que ma
pense te soutienne pour tre heureuse pleinement.

Adieu.

E. AUBER.




_Lettre crite par le Prtre Marie-Dominique AUBERT, 18e Section
d'Infirmiers militaires, tomb au champ d'honneur, le 18 Novembre 1916,
 Rancourt (Somme)._

18 Novembre 1916.

...Je ne me fais pas illusion, je sais que je serai plus expos au
danger ... mais aussi je pourrai remplir un ministre plus fructueux,
assistant les pauvres blesss et mourants, leur donnant les secours de
la religion, leur ouvrant les portes du Ciel et remplaant en quelque
sorte auprs d'eux leur famille absente.

Quel beau ministre pour un prtre!

AUBERT.




_Lettre crite par le Lieutenant Eugne AUBERT, 3e Gnie, tomb au
champ d'honneur,  Hannappes, sur le canal de la Sambre  l'Oise, le 31
Octobre 1918._


26 Octobre 1918.

Mes chers tous,

Je suis content ce matin, mais bien fatigu par une reconnaissance qui
m'a tenu toute la nuit jusqu' 5 heures du matin, puis de 5  7 heures
pour tablir mes plans et comptes rendus.

Enfin, j'ai pass une bonne nuit, je dis bien une bonne, car je suis
heureux, j'ai ramp dans la boue, dans les orties, je me suis gratign
aux fils de fer, mais j'ai pu faire une bonne observation de laquelle va
s'ensuivre un bon travail, je l'espre.

Ne vous en faites pas, tout va pour le mieux puisque la nuit d'hier
tait pour moi la seule qui portait des risques. Nous allons inscrire
une autre victoire au tableau.

Vive la France! Sant parfaite.

J'espre que vous tes tous trs bien portants et, en attendant de vos
nouvelles, je vous embrasse tous comme je vous aime.

Votre fils et frre,

E. AUBERT.




_Lettre de Lucien AUFRERE, Aspirant au 172e Rgiment d'Infanterie,
bless mortellement  Bouchavesnes, le 26 Septembre 1916._

Cher Pre.

Je t'cris  toi parce que tu es homme et que je ne veux pas chagriner
Maman.

Nous avons eu deux jours de repos. Ce soir, nous montons  l'attaque.
C'est nous qui percerons; j'ai le coeur plein de fiert et de confiance
qu'une aussi belle tche nous ait t confie.

Nous vaincrons.

Pendant plusieurs jours, vous ne recevrez pas de nouvelles, l'avance ne
permet pas des rapports trs suivis entre l'arrire et l'avant.

Enfin, Pre, sois sr que ton fils sera toujours au chemin de l'honneur.

Tous mes baisers.

LUCIEN.

Je pense bien  Maman, comme je la plains.




_Lettre crite par le Caporal Georges ANFRIE, 158e Rgiment
d'Infanterie, tomb au champ d'honneur, le 25 Aot 1914, 
Menil-sur-Belville (Vosges)._

Je vous embrasse tous fort, et si la chance nous est dfavorable, ce ne
sera pas un cas isol et ce sera pour la plus grande France. Souhaitons
que cela finisse bientt.

Gardez-moi tous les documents que vous pourrez trouver sur la guerre
pour que je voie un peu comment cela a march. Jusqu' prsent, nous
n'avons pas eu trop faim.

Envoyez-moi de l'argent, s'il ne vous est pas plus utile. J'ai repris
froid dans ces tranches par les nuits fraches et je me complimente
d'avoir emport ma ceinture bleue.

Ne soyez pas trop en peine, ne voyez pas qu'un cas particulier. Il faut
avoir du courage pour vaincre et vous ce pourrez faire que nous pleurer.

Je vous embrasse.

GEORGES.




_Lettre crite par le Caporal Armand BAYLE, 109e Rgiment d'Infanterie,
tomb au champ d'honneur le 24 Septembre 1915._

BIEN CHERS TOUS,

C'est quelques heures avant le Grand Coup que je trace ces quelques
lignes, renfermant tout mon espoir et tout mon coeur! Un vague
pressentiment me dit que, en mme temps que beaucoup de mes camarades,
je suis appel  y rester, sur ce terrible plateau de Lorette, o je
combats depuis le mois de mars! C'est ma destine qui l'aura voulu.
Aussi ma dernire pense est-elle pour vous, qui avez toujours t si
dvous pour moi, vous qui avez pris tant de peine, qui vous tes tant
privs pour me donner l'ducation que j'ai en ce moment. Aucun geste,
aucune parole ne pourront vous remercier assez de tous les bienfaits
dont vous m'avez combl: une reconnaissance ternelle, voil
malheureusement tous les remerciements que je puis vous adresser; car au
moment o vous recevrez cette lettre, je ne serai plus de ce monde.

Grande sera votre douleur, mais vous aurez une consolation. Votre fils
sera mort en brave; il sera digne de vous, vous pourrez parler de lui,
car il aura mrit de la patrie. Quelle plus douce consolation, en des
temps si cruels o la vie d'un homme ne tient  rien.

Adieu, bien chers tous; que mon sacrifice soit pour vous un
porte-bonheur. Ayez confiance comme je l'ai en ce moment, et que cette
horde de sauvages soit bientt accule  la dfaite.

Tous mes souhaits, tout mon coeur sont enferms dans cette lettre, 
laquelle je joins mes plus ardents baisers.

Votre malheureux fils,

ARMAND.




_Lettre crite par Georges BELAUD, 369e Rgiment d'Infanterie, tomb au
champ d'honneur._

MA CHRE YVONNE,

Ne te fais pas de mauvais sang. J'ai bon espoir de te revoir, ainsi que
mon cher Raymond. Je te recommande de te soigner, ainsi que mon fils,
car, tu sais, je ne te pardonnerais jamais s'il t'arrivait quelque chose
ainsi qu' lui.

Maintenant, si, par hasard, il m'arrivait quelque chose, car, aprs
tout, nous sommes en guerre et, ma foi, nous risquons quelque chose, eh
bien! j'espre que tu seras courageuse et sache bien, si je meurs, je
mets toute ma confiance en toi et je te demande de vivre pour lever mon
fils en homme de coeur et donne-lui une instruction assez forte et selon
les moyens que tu disposeras.

Et surtout tu lui diras, quand il sera grand, que son pre est mort
pour lui ou tout au moins pour une cause qui doit lui servir  lui et 
toutes les gnrations  venir.

Maintenant, ma chre Yvonne, tout ceci n'est que simple prcaution et
je pense tre l pour t'aider dans cette tche, mais enfin, comme je te
l'ai dit, on ne sait pas ce qui peut arriver. En tout cas, nous partons
tous de bon coeur et dans le ferme espoir de vaincre.

Pour toi, ma chre Yvonne, saches bien que je t'ai toujours aime et
que je t'aime toujours quoi qu'il arrive; et j'espre que, quand je
reviendrai, tu ne m'en feras plus jamais le reproche.

Aussitt que tu le pourras, pars pour Fontenay, car,  mon retour,
j'aimerai mieux te trouver l-bas et, encore une fois, je compte sur toi
et tu seras courageuse et je ne te fais plus de recommandations car je
crois que ce serait superflu.

Pour m'crire, renseigne-toi, je suis au 369e d'Infanterie, mais au lieu
du 5e Corps, c'est au 20e.

Ton petit homme qui t'embrasse bien fort ainsi que mon cher petit
Raymond.

GEORGES.



_Lettre crite par le Lieutenant BENDER, Robert, 3e Chasseurs Alpins,
tomb au champ d'honneur le 27 Aot 1916._

22 Aot 1916.

Chre Maria,

Toujours en bonne sant, mais la vie est dure; malgr cela, sant et
moral  la hauteur; le marmitage est terrible et tout voltige en l'air;
nous vivons dans les trous d'obus. Nous avons largement la supriorit,
mais le travail sera dur; dans tous les cas, il ne faut pas reculer
devant aucun sacrifice pour la Patrie et la paix victorieuse. Vive la
France! Nous ne serons tranquilles qu'au moment o les Boches seront
tellement bas qu'ils demanderont grce, c'est alors seulement qu'on
pourra leur imposer notre volont sans piti et surtout pas de paix
boiteuse, car tout serait nul.

Chre Maria, ne te fais pas de mauvais sang  cause de moi, tu sais que
je suis un soldat consciencieux, je donne l'exemple  mes hommes dans le
danger comme en dehors, ma conscience est tranquille, je ne crains pas
la mort, au contraire, je la regarde bien en face; si toutefois ma
destine est de retourner prs de toi, je retournerai; si le bon Dieu
dcide autrement, il n'y a rien  faire; prie pour moi et mes hommes,
c'est tout ce qu'on peut faire; moi, de mon ct, si un malheur doit
m'arriver, je suis prt. Hier soir, avant de partir, je me suis fait
donner l'absolution de notre aumnier, je suis tranquille; si quelque
chose doit m'arriver, il t'avertira ou le mdecin en chef  qui j'ai
donn mon argent et portefeuille. Haut le coeur. Vive la France!

C'est en face de la mort qui fauche autour de nous que l'on sent revivre
les sentiments de la foi la plus vive. Dieu est vraiment l qui me
protge et me garde, mais je suis bien rsign  sa volont: s'il me
conserve pour ma chre Maria et mon cher Alexandre, je l'en remercie;
s'il juge que mon sang et ma vie sont utiles  la France, je serai
heureux de tout sacrifier pour la Patrie.

Voil trois nuits que je ne dors pas, mais le moral prime sur la fatigue
et mes hommes sont merveilleux. Heureux ceux qui verront la victoire et
le retour de ma chre Alsace  la France.

Reois de ton Robert les meilleurs baisers, caresses  Alexandre.

Tout  toi.

ROBERT.




_Dernier adieu de BERT, Paul, Sous-Officier au 43e Rgiment
d'Infanterie, tu  l'ennemi, le 25 Septembre 1916,  l'ge de 19 ans._

_ULTIMA VERBA_

  Priez pour moi.

A MES PARENTS

  Si l'honneur du Pays, de ma jeune existence,
  Immole  son salut les rves d'avenir,
  Que de ce sacrifice le noble souvenir
  Eteigne en votre me une injuste souffrance!

  Surtout de l'holocauste ignorez le remords!
  De me revoir aux cieux que le pieux espoir,
  Ressuscitant ma vie  votre dernier soir,
  Donne  vos coeurs meurtris le pouvoir d'tre forts.




_Lettre crite par le Sous-Lieutenant Ernest-Augustin BERTAULT, 132e
Rgiment d'Infanterie, tomb au champ d'honneur le 22 Septembre 1914._

Ma dernire pense sera pour tous ceux qui me sont chers, et pour mon
pays qui bientt sera le plus grand et le plus fier de tous.

A mes camarades, je demande de croire avec quelle fiert je me suis
trouv parmi eux et quelle affection j'avais voue  notre cher
rgiment. Qu'ils pensent  moi quand on sonnera au Drapeau.

Je demande, et ceci est ma dernire volont, qu'on ne pleure pas ma
mort. C'est un honneur de pouvoir donner sa vie pour une cause aussi
belle que la ntre; et mes enfants se souviendront, je l'espre, que
leur pre est mort au champ d'honneur.

On doit envier ceux qui sont tombs comme moi en soldat, face 
l'ennemi. Nous monterons, nous autres morts, la garde ternelle et notre
souvenir rappellera aux vivants qu'on ne doit jamais dsesprer et que
le droit primera toujours un jour ou l'autre la force.

Je prie Dieu qu'il m'accorde, si telle est sa volont, de tomber au del
de la frontire, la vraie, celle d'au del du Rhin!

Je laisse ma femme libre de disposer de mon corps comme elle l'entendra.
J'aurais voulu reposer parmi mes hommes, mais je n'ose lui demander ce
dernier sacrifice et la laisse libre de me faire inhumer  Reims dans
notre caveau.

Vive la France!




_Lettre crite par le Caporal Robert BERTRAND, 407e Rgiment
d'Infanterie, tomb au champ d'honneur, en Artois, le 28 Septembre
1915._

Chers Parents,

Quand vous recevrez cette carte, je ne serai plus de ce monde; je
l'cris quelques minutes avant l'attaque et ce n'est pas sans motion
que je m'entretiens pour la dernire fois avec vous.

J'ai charg un fidle ami de vous la faire parvenir; il vous narrera
aussi mes dernires heures de vie.

Une recommandation: n'crivez  personne pour vous renseigner  mon
sujet, car on pourrait apprendre que c'est lui qui vous a annonc ma
mort, ce qui est formellement interdit.

Bien chers parents, j'ai le coeur bien gros en songeant  tous les
bienfaits dont vous m'avez combl et qu'une vie trop courte m'a empch
de vous rendre.

Je vous embrasse de tout mon coeur, chers aims, et quand je serai
l-haut, prs de la chre maman, je veillerai sur vous, comme elle
veillait sur nous.

Ne nous oubliez pas dans vos prires, ne vous laissez pas abattre par ce
malheur: c'est la destine.

Faites comprendre  tous ceux qui vous parleront de moi que je n'ai fait
que mon devoir en empchant l'envahisseur de venir vous inquiter.

Je donne gaiement ma vie, en songeant que c'est une faon pour moi de
racheter tous les sacrifices que vous vous tes imposs.

Ne me pleurez pas trop, mais songez  moi.

Allons, le devoir m'appelle, j'y cours. Encore une fois de gros baisers.

Vive la France!

ROBERT.




_Dernire lettre du Sergent Louis BIELER, 238e Rgiment d'Infanterie
Coloniale, disparu au combat de la Main-de-Massiges, le 25 Septembre
1915._

24 Septembre 1915.

Mon cher Pre et mon cher Charley,

J'ai bien reu vos bonnes lettres. Merci pour vos encouragements. Je les
porte gravs dans mon coeur. Mon rgiment attaque demain et ma compagnie
est en premire ligne. C'est vous dire, mes bien-aims, que je touche 
l'une des heures les plus solennelles de ma vie. Soyez sans inquitude,
j'ai fait ma paix avec Dieu, j'ai confiance en Lui et j'espre en sa
bont. Lui qui sonde les coeurs sait que j'ai horreur du sang. Je vais 
la lutte sans haine contre nos ennemis, mais pour remplir mon devoir de
bon Franais, de soldat de la Libert et de bon chrtien. Puissent les
flots de sang gnreux verss pour une cause sainte tre le signal d'un
magnifique renouveau pour notre France meurtrie ... et puisse la paix du
Seigneur rgner  jamais entre les hommes.

Au revoir, mes bien-aims. Merci pour votre bonne et rconfortante
affection. Priez Dieu pour moi et pour votre fils et frre bien-aim
Andr et recevez les plus affectueux baisers de votre fils et frre.

LOUIS.




_Lettre crite par le Sergent Isaac-Henri BISMUTH, Rgiment colonial
du Maroc, tomb au champ d'honneur, le 24 Octobre 1916, au fort de
Douaumont._

8 heures du matin.

Au front, le 22 Octobre 1916.

Cher Frre,

Je crois que c'est la dernire lettre que je t'cris. Je pars
aujourd'hui,  10 heures, en auto,  Verdun, et je monte probablement en
ligne cette nuit. On attaquera dans deux ou trois jours, je t'assure que
je ferai du bon travail; on attaque pour prendre le fort de Douaumont.
Eh bien! on le prendra, on le gardera, et en plus, les Boches, on les
aura.

Je laisse le caoutchouc que Mme Sebah a bien voulu me payer, chez une
bonne femme qui habite Stainville; s'il m'arrive un malheur, tu
le rclameras. Voici son adresse: Mme Gallois, rue Nationale, 57,
Stainville (Meuse).

Je pars avec enthousiasme et espoir de vaincre; j'ai une mission 
remplir, je la remplirai jusqu'au bout.

J'ai confiance en notre victoire et je t'assure qu'on aura l'avantage.

Donne bien le bonjour, etc.

Ton frre,

Henri BISMUTH.




_Lettre de Henri BONHOMME, 63e Bataillon de Chasseurs Alpins._

28 Fvrier 1915.

Ma tendre Jeannette,

Voil quelque temps que je n'ai pas reu de tes nouvelles, mais
j'ose esprer qu'elles sont, comme les miennes, toujours bonnes. La
temprature est un peu froide, il tombait un peu de neige au lever du
jour, mais cela ne durera pas peut-tre. C'est aujourd'hui dimanche. Les
cloches tintaient dlicieusement ce matin. Nonobstant le cliquetis des
armes qui voque le bruit des combats, elles n'en conservaient pas moins
leur douce mlancolie et leur esprit vocateur. Leur mlodieuse voix,
qui est celle de la famille, parlait  nos coeurs et c'est par elle que
vos inspirations et vos voeux me sont parvenus. Oui, la France se
bat sans mchancet ni sans haine et c'est pour cela qu'elle aura la
victoire.

Dans cet espoir, je t'embrasse perdument, ma chrie, ainsi que mes
chers enfants si sages et si beaux.

Henri BONHOMME.




_Lettre crite  ses jeunes lves par l'Adjudant Henri BOULLE,
Instituteur, tomb au champ d'honneur le 1er Janvier 1915._

31 Dcembre 1914.

Mes chers enfants,

Nous voici arrivs  la fin de cette anne 1914, qui aura sa place dans
l'Histoire du monde.

Nous avons vcu le premier semestre ensemble, travaillant paisiblement,
cte  cte, dans le calme et la paix.

Depuis Juillet, nous sommes spars; et tandis que, grce  l'hrosme
de nos troupes, vous pouvez continuer vos tudes dans la quitude
d'une ville prserve de l'invasion, je vis, pour ma part, au milieu
d'horreurs inimaginables.

Maudits soient  jamais ceux qui, par orgueil, par ambition ou par le
plus sordide des intrts, ont dchan sur l'Europe un tel flau,
plong dans la plus effroyable misre et ruin  jamais peut-tre tant
de villes et de villages de notre belle patrie!

Maudits soient  jamais ceux qui portent et porteront devant l'Histoire
la responsabilit de tant de souffrances et de tant de deuils.

Les sicles futurs fltriront leur mmoire. A nous, une autre tche
incombe.

Nous autres soldats, dfenseurs de nos liberts et de nos droits, il
nous faut redoubler d'nergie et de tnacit pour chasser  jamais de
notre pays un ennemi qui a accumul tant de malheurs. Il nous faut
garder intacte la foi en la victoire finale, qui sera le triomphe de la
justice. Il nous faut tre prts  risquer chaque jour notre vie dans
les plus terribles des combats, prts  endurer  chaque heure mille
souffrances morales et physiques.

Tous ces sacrifices, nous les consentons avec bonne humeur, pour arriver
au succs dfinitif.

Nous saurons garder aussi pieusement la mmoire des camarades qui, par
centaines, tombent  nos cts. Et rappelez-vous que le patrouilleur qui
risque sa vie dix fois, pour fournir un renseignement  son chef, lequel
aidera  la victoire, mrite notre admiration au mme titre que le plus
habile de nos gnraux.

Mais vous aussi, mes chers amis, avez aujourd'hui votre devoir trac.
Songez que vous tes l'espoir de demain. C'est votre jeune gnration
qui devra remplacer vos ans tombs au champ d'honneur.

N'oubliez pas que notre France fut de tout temps  la tte du monde
civilis. C'est elle qui toujours, au cours des sicles, a fourni au
monde les plus grands gnies: artistes, savants, littrateurs, penseurs
de toutes sortes. Cette renomme intellectuelle, artistique, morale de
la France, c'est  vous, demain, de la soutenir. Le plus humble artisan,
s'il apporte dans son travail quotidien tout son coeur et tout le got
de sa race, a contribu  cette tche.

Ecoliers, tudiez donc courageusement en classe. Adolescents, compltez
aprs l'cole votre instruction primaire. Adultes, travaillez sans
relche  votre ducation professionnelle. Montrez demain au monde que
la saigne qu'il a subi n'a point appauvri notre race. Montrez-vous
dignes de vos ans, de ceux qui relevrent notre nation abattue au
temps de l'invasion normande comme au temps de Jeanne d'Arc, au dbut du
XVIIe sicle comme aux temps hroques de la Rvolution ou aprs l'anne
terrible de 1870.

Quelle que soit l'issue de la guerre actuelle, il faut que le gnie
franais vive! Nous autres qui avons fait joyeusement le sacrifice de
notre vie et qui demain peut-tre serons morts, nous comptons sur vous
pour cela, et nous vous lguons cette tche avec confiance.

Et, puisque nous voici au terme de l'anne 1914, faisons tous ensemble
des voeux pour que bientt reviennent dans notre beau pays, avec la
victoire, la paix, le travail et le bonheur.

A tous au revoir et mon souvenir mu.

H. BOULLE.




_Lettre crite par le Sergent-Agent de liaison Flix BREST, 415e
Rgiment d'Infanterie, tomb glorieusement, face  l'ennemi, le 27
Septembre 1915._

24 Septembre 1915.

C'est demain que nous faisons l'attaque. Priez bien pour la France
... et pour que le sang qui sera vers ne le soit pas inutilement. Je
communierai ce soir, n'ayant pu le faire ce matin.




_Lettre crite par Andr BREVAL, tomb au champ d'honneur,  Nieuport
(Belgique), le 24 Janvier 1916._

19 Janvier 1916.

Ma chre Maman,

Je t'envoie cette petite chose que j'ai faite ce soir en pensant
beaucoup  toi. Je ne t'ai jamais donn de vers; ce sont les premiers;
garde-les bien. Je les aime encore qu'ils soient mdiocres, mais je les
pense et cela me suffit.

  Ma mre, il fait un soir triste et pnible et noir.
  La solitude est pre et grave et monotone....
  Je rve doucement, et puis, soudain, m'tonne
  De l'image qui nat et qui rit dans le soir....
  Je regarde et lui ris  mon tour.... C'est toi-mme,
  C'est toi dans le petit chez nous.... Sous l'humble toit
  Je te revois, gament relle.... C'est bien toi,
  Ma mre, une bien vieille amie  moi que j'aime.

  Je t'voque l-bas sous la lampe.... Il est tard....
  J'voque ton image, et joyeux m'en pntre.
  Tu travailles ... tu lis ... tu couds.... Ton cher regard
  S'absorbe en tout ... mdite et s'attache.... Peut-tre
  Cherches-tu dans ton coeur encore une bont?
  Dj, vois-tu, je ne me sens plus attrist:
  Je pense  toi qui n'as pas de vrit feinte,
  Je pense  toi qui dois m'attendre impatiente,
  Je pense  toi plus chre encore dans l'attente,
  Oh! ma Maman, je crois en toi, ma bonne sainte.

Andr BREVAL.




_Testament fait le 4 Mai 1915 par le Soldat Maurice BRIOT, tomb au
champ d'honneur le 9 Juin 1915._

MES DERNIERES VOLONTES....

J'espre que ce carnet tombera entre les mains d'un frre et qu'il le
fera parvenir  ma femme  qui je le ddie.

Je laisse  ma femme tous mes biens, proprits bties et non bties.

Je lui reconnais comme sa proprit personnelle tous les meubles, le
linge et les effets qui ont t achets avec son argent personnel et en
communaut.

Je lgue  ma filleule Rene Bernard la somme de 1.000 francs (mille
francs) due par mon oncle  moi.

J'ai l'espoir que l'argent que je dois  mon pre ne sera pas rclam 
ma femme. Je laisse le soin de payer mes dettes par ma femme sur ce que
je lui laisse.

Ma dernire pense sera pour tous ceux qui me sont chers, pour ma femme
d'abord, puis mon pre et tous les miens que ma mort pourrait attrister.

Je pardonne  tous ceux qui m'ont fait du mal et je remercie ceux qui
m'ont fait du bien.

Je demande pardon  tous les miens pour toutes les peines que j'ai pu
leur faire.

Je veux que ma mort n'achve pas la vie de ma femme. Je veux qu'elle se
remarie avec quelqu'un qui l'aime comme je l'ai aime, et qu'elle soit
heureuse,  moins que, trop attriste de ma mort, elle consacre sa vie
auprs de mon pre qui mrite beaucoup d'affection.

Je tiendrais  ce que mon corps ou les dbris de mon corps soient
transports dans le petit cimetire de Jardres, prs de ceux qui me
furent chers, et que l'on dpose sur ma tombe les fleurs que je prfre.
Mais je tomberai peut-tre entre les lignes, o les rats et les corbeaux
se disputeront mes dpouilles, alors je serai enfoui dans la fosse
commune.

Je veux que l'on pense quelquefois  moi comme l'on pense  un ami
qui voulait vivre et qui maudit cette guerre qui m'a fauch avant de
connatre la vie, en pleine sant et en pleine force.




_Lettre crite par Robert CAMUS, Sergent, 408e d'Infanterie, bless
mortellement le 3 Octobre 1918._

27 Aot.

Cher Papa,

Dans ton mot du 15, tu me disais que Marcel Blondin tait en permission
et qu'il portait le galon de sergent automobiliste. Tant mieux pour lui,
c'est un poste de toute scurit. Je conviens qu'il a une belle chance.
Quant  moi, j'estime que je suis  la place qui convient  mon ge et
 ma situation. D'ailleurs, je n'ai nullement le pouvoir d'en changer.
J'ai aussi comme une fiert de la souffrance qui le plus souvent est la
compagne de l'homme sur la terre. Et j'ai confiance dans le retour pour
vous revoir et vous aimer.

Trouve ma chance gale  tout autre puisque je suis demeur intact au
milieu des plus fortes temptes.

Ici, le secteur continue d'tre tranquille. L'avant-dernire nuit, j'ai
eu un poste d'inquit par une patrouille, mais quelques grenades ont
suffi pour la mettre en fuite.

Le temps a chang quelque peu. Nous avons eu deux orages. Les nuits se
font dj fraches, surtout dans la valle qui s'emplit de brouillard.

Je suis heureux que vous ayez termin la moisson par un temps favorable.

Je vous embrasse tous de tout mon coeur.

Ton fils dvou,

ROBERT.




_Lettre crite par Roger CAUVIN, 153e Rgiment d'Infanterie, tomb au
champ d'honneur,  la bataille de Verdun, le 9 Avril 1916._

4 Avril 1916.

Mon trs cher petit pre,
Ma trs chre petite mre,

Nous partons demain pour les tranches.

Avant de monter l-haut, comme on dit, je voudrais effacer par mes
paroles, sinon par mes actes, les tourments que j'ai pu vous avoir
causs.

5 Avril 1916.

Hier soir, je me suis confess et ce matin j'ai communi. J'ai demand
pardon  Dieu de mes fautes et aussi je lui ai cri mon amour.

A vous aussi, mes bien chers parents, je dois crier que je vous aime et
que, aprs Dieu, vous tes mes seules grandes affections.

Lorsque j'tais petit, vous vous tes souvent privs pour moi et vous
n'avez jamais hsit  faire un sacrifice pour me rendre heureux. Que de
travail petite mre n'a-t-elle pas fait. Depuis vingt ans, petit pre se
fatigue  travailler le soir pour moi.

Devant tant de dvouement et d'amour paternels et maternels, je n'ai
montr souvent qu'ingratitude et dsobissance, que mauvaise humeur.

Malgr mon attitude froide, ne croyez pas que nanmoins la plus tendre
affection n'existait pas chez moi. Avec l'exprience et l'ge, j'ai
appris  vous connatre et  vous aimer. Je vous ai compars aux autres
parents. J'ai toujours trouv que vous tiez les meilleurs et surtout
ceux qui voyaient le mieux l'avenir de leur enfant.

Cette lettre vous arrivera si un accident m'arrivait. Gardez un bon
souvenir de votre enfant cher qui vous aime de toute son me et qui fut
vraiment heureux entre petit pre et petite mre.

Je vous remercie de vos prires pour que Dieu me conserve. Que Dieu vous
bnisse!

Votre enfant qui vous embrasse mille fois tous les deux et qui pense
toujours  vous.

ROGER.




_Lettre crite par le Sergent Franois CAYROL, 2e Zouaves, tomb au
champ d'honneur._

5 Juin 1916.

Mes chers parents,

Je vous ai crit hier  mon arrive et avant-hier pendant mon voyage. Je
suis en bonne sant; je suis bien repos; je suis maintenant tout  fait
 mon aise. Comme je vous l'crivais hier, il y aura bientt un renfort
pour le front; je dois en faire partie.

Deux officiers de ma compagnie y participeront aussi; je suis content de
cela car ils savent ce que je peux valoir et srement ils me garderont
auprs d'eux.

Le dpart de ce renfort est trs proche, peut-tre aura-t-il lieu
aprs-demain. Ainsi mon dsir va tre exauc; j'aurai attendu,
contrairement  mon attente, sept mois pour affronter  nouveau les
dangers de la lutte. Cette perspective me rjouit; je ne serai vraiment
qu'au combat  mon poste vritable de soldat.

Ne soyez pas en peine pour moi; car s'il y en a bien un qui doive tre
en peine, c'est moi. J'ai confiance en ma destine; mme si ma vie
devait tre ravie, je n'en exprime aucun regret, car je l'ai offerte
en sacrifice  Notre Souverain Crateur, pour le salut de notre chre
France, de notre Patrie bien-aime. Je suis heureux infiniment de
pouvoir, prsentement, faire ce que le devoir me trace. Je suis
infiniment heureux de pouvoir,  l'poque actuelle, me battre pour une
noble cause.

Deux honneurs au lieu d'un: dfendre sa Patrie et combattre pour les
principes sacrs et intangibles de la libert et de la justice.

Ne devons-nous pas remercier Dieu de l'occasion qu'il nous donne de
l'aimer. Oui,  mon avis, rpandre son sang et accepter la douleur,
pour une fin juste, c'est faire un prsent agrable  Dieu. C'est lui
tmoigner qu'il ne nous a pas mis en ce monde en vain.

Placs au carrefour de deux chemins, la voie du bien et la voie du mal,
nous avons choisi la voie pineuse du bien, car c'est la seule qui nous
permette de goter aux joies pures durant les haltes pendant lesquelles
nous nous arrtons pour poursuivre plus srement notre route.

Nous souffrons en ce monde, mais la souffrance nous purifie. Un tre
qui souffre excite la piti et c'est par la piti que nous obtenons
le pardon de nos fautes. Oh! la piti! comme c'est beau! Est-il un
sentiment plus beau que celui-l? C'est lui qui, jusqu' prsent, m'a
remu le plus profondment le coeur. C'est lui qui claire beaucoup
d'mes et qui incite aux nobles rsolutions.

Ces penses-l, que j'exprime tranquillement dans la solitude, j'ai tenu
 vous les communiquer  une poque dcisive de mon existence. Pendant
la guerre, jusqu' prsent, j'ai pris deux dcisions graves.

La premire a t de dfendre mon pays comme tous les Franais l'ont
fait au dbut de la campagne, ou tout au moins comme la plupart l'ont
fait, c'est en bon fils de la Patrie, soucieux de la sauver d'un grand
pril.

La deuxime a t de recommencer, non plus dans les mmes conditions.
C'est, maintenant, en possession de mon libre consentement. Aux yeux du
monde, j'avais fait ce que je devais, et la blessure grave que j'avais
reue me dispensait de retourner sur la ligne de feu. Ma retraite 
Belgrade aurait pu durer trs, trs longtemps, ma position me paraissait
assez fixe pour une dure trs longue, peut-tre pour jusqu' la fin de
la guerre. Cependant, ma conscience me disait que a ne suffisait pas.
La France tait toujours en danger et avait besoin plus que jamais de
l'aide de tous ses fils. Certes, la rsolution prise alors a t pnible
dans ses suites. J'ai eu des heures de dcouragement et de lassitude.
Comme le dit si bien l'Evangile, Le vent brlant du dsert souffle
souvent dans le coeur de l'homme et le dessche. Mais il y subsiste
toujours une petite fleur. A plusieurs reprises, des occasions se sont
prsentes pour me soustraire  ce que je considre comme mon devoir.
Maintenant, rien ne parat s'opposer  son accomplissement. Aimer et
servir ses parents plus que son prochain, aimer et servir sa Patrie plus
que ses parents.

Je vous embrasse tous bien, tous bien fort.

Votre fils qui vous aime bien tendrement,

FRANOIS.




_Lettre crite par le Conducteur Andr CHAPELLE, de la S.S. 104, tomb
au champ d'honneur._

...Dire que nous croyions avoir tout vu dans l'Artois! Cela me parat
peu de chose auprs de la vie que nous allons mener ici!... Boue,
rafales de grsil, froid, pluie qui cingle, vent glacial, brouillard,
les marmites par-dessus tout cela! Et toujours en pleine nuit, sans
aucune lanterne, naturellement. Il y a bien les fuses qui illuminent
_ giorno_, mais c'est plutt une gne qu'une aide. Le meilleur, c'est
encore Astart, reine du Ciel. Malheureusement, c'est huit ou dix jours
par mois. Aussi, nous continuons  suivre des yeux le calendrier, comme
dit Bugeon. Je te prie de croire que nous sommes au courant des phases
de la lune! Quant aux routes, dfonces, pleines de trous, a ne change
pas; premire vitesse et du cinq  l'heure! Souvent, quand on revient,
on ne peut plus passer: un 210 a coup le chemin. Hier, avec un
camarade, nous tions ainsi de chaque ct d'un entonnoir. Que faire?
Et moi, j'avais des blesss! Il a fallu chercher un dtour: cela a dur
deux heures; pauvres malheureux blesss, avec ce froid!... Mais tu
connais tout cela, et l'immobilit qui vous glace, et le morceau de
viande gele avec un quignon de pain, et les nuits dans les postes,
avec le tintamarre du canon, et les quelques heures de sommeil (!)
dans quelque coin, enroul dans une couverture mouille; je me demande
comment nous rsistons.... Nuits de front, les fuses, les cris
lointains, les fusillades subites, l'inquitude, la fivre, les plaintes
des blesss, et puis ces minutes d'exaltation de tout l'tre, o l'on
accepte.... Car nous autres, comment flancherions-nous, quand nous
voyons tous ces pauvres camarades que nous transportons, dont nous
tenons la vie entre nos mains, et qu'un coup de volant heureux peut
sauver en les faisant arriver cinq minutes plus tt sur la table
d'opration! Mais je crois bien que je vais me vanter!  toi!... Et
puis, je suis de ton avis, est-ce que cela existe auprs des fantassins?
Eux, eux seuls, et voil tout. Et dire que Paris ne se rendra jamais
compte!... Moi, quand je les vois, je me dgote et je m'injurie. Enfin,
quoi faire? Tu as le bonjour de Charles Brmond, etc....




_Lettre d'Andr CHASSEIN, Soldat au 149e Rgiment d'Infanterie, arriv
du Brsil le 16 Mars 1915, parti au front le 18 Juin 1915, mort un mois
aprs, le 17 Juillet 1915,  Angres (Pas-de-Calais)._

Parents chris,

Je fais suite  ma lettre d'aujourd'hui pour vous annoncer que l'ordre
vient d'arriver qui nous envoie en deuxime ligne, dans les abris
souterrains; nous serons l pour appuyer immdiatement les lignes
avances du feu et prendre leur place dans deux, trois ou quatre jours.
Nous quittons nos cantonnements de semi-repos ce soir,  8 heures et,
dans quelques heures, je serais, avec mes camarades, prt  entrer dans
la fournaise.

Il vient de pleuvoir mais le temps de ton grisaille est redevenu clair;
aussitt l'artillerie a recommenc de plus belle, et en ce moment les
marmites boches tombent trs prs de nous.

Je crois qu'il est inutile de vous rpter que je pars avec toute
confiance et que j'espre fermement tre parmi vous pour clbrer
et nous rjouir de la victoire finale. Mais si la chance vient 
m'abandonner et que je reste dans la glorieuse lutte, je vous en prie,
consolez-vous  l'ide que ce sacrifice tait ncessaire et que j'aurai
su mourir vaillamment pour notre pays et notre cause. Vous verrez qu'en
somme, la ranon du sang est bien minime, car combien sont au feu dans
notre famille pour dfendre notre nom contre l'ignoble brute qui nous a
attaqus?

Soyez forts si une telle preuve vous tait rserve, mais au moins
vous pourrez relever la tte avec fiert et dire: Il a su faire son
devoir....

Je ne veux pas vous donner des ides tristes et vous faire de la peine,
mais ces quelques lignes taient ncessaires: un homme doit savoir
regarder froidement devant lui et envisager courageusement toutes les
hypothses. Nous sommes  une poque o il faut tre pratique et mme
matriel. Donc, si j'ai t oblig de vous exposer tout ce prambule,
c'est pour vous dire que tout ce que je possde vous reviendrait
entirement dans un tel cas. Je ne ferais que vous retourner ce qui vous
appartient: n'est-ce pas l le fruit de l'ducation et des soins que
vous m'avez donns? Il n'y a aucun doute et je vous en dois encore une
reconnaissance infinie, que mes plus profonds remerciements ne sauraient
exprimer suffisamment.

Vous trouveriez galement dans mes papiers une sorte de testament qui ne
ferait que dvelopper ce que je vous ai dit plus haut en une ligne. Et,
pour avoir une ide plus complte des trois annes que j'ai passes au
Brsil, ouvrez toute ma correspondance, parcourez-la, de mme qu'un
livre  couverture verte sur lequel j'avais eu un jour la prtention de
prendre des notes et d'en faire une sorte de Journal. Dans mes botes
de clichs, vous trouverez quelques photos de moi qui ne sont pas trop
mauvaises, vous choisirez et pourrez vous en servir.

Voici maintenant expos tout ce que je pouvais avoir  vous dire. Je ne
laisse rien derrire moi qui ne se comprenne et j'ai pris toutes mes
dispositions; aprs un long baiser, le plus grand qu'un fils affectueux
puisse envoyer  ses pre et mre chris, j'appartiens maintenant  la
France; puisse-t-elle me ramener sain et sauf et victorieux si c'est la
volont du Tout-Puissant.

Andr CHASSEIN.




_Lettre crite par Marcel CLAROT, 27e Rgiment d'Infanterie, tomb au
champ d'honneur devant Verdun, au bois de Vaux-Chapitre, le 28 Juillet
1916._

Ma Maman et ma M adores,

Si ce mot vous parvient, c'est qu'un vnement bien triste vous sera
arriv et qu'il me sera arriv malheur. Supportez avec courage, je vous
en supplie, cette nouvelle preuve que le Ciel vous envoie et ayez de la
fermet, c'est la plus grande joie que vous pourriez me causer. Je suis
tomb pour sauver la France envahie et gravement menace; je serai tomb
au champ d'honneur pour elle, pour tous et pour ne pas laisser tant
d'amis et de Franais sans vengeance. Soyez braves et songez que la mort
ne m'effraie aucunement. Je suis prt pour paratre devant Dieu;
c'est mme un bonheur qu'il m'ait appel en de si bonnes conditions.
Pardonnez-moi si je vous ai caus quelquefois de la peine, je m'en
repens; pardon pour tous ceux que j'ai pu offenser.

Je vous embrasse toutes deux le plus fort de mon coeur, ainsi que
Clmentine toujours bonne.

Marcel CLAROT.

Je mourrai en songeant  Dani,  vous et  Dieu. Adieu  tous mes
parents.




_Lettre crite par le Sous-Lieutenant Paul COLIN, 18e Bataillon de
Chasseurs  pied, tomb au champ d'honneur,  Douaumont, le 20 Avril
1916._

13 Avril 1916.

Ne jamais excuter un ordre sans avoir reu le contre-ordre, principe
trs militaire, une fois de plus vrifi! Le Bataillon, subitement
arrt dans sa marche vers le repos, a t envoy de l'autre ct de
la Meuse et maintenant nous attendons les vnements dans une ancienne
grande ville. Quand vous recevrez cette lettre, il est probable que nous
serons cette fois au repos pour de bon, car notre sjour ici doit tre
court.

Je viens d'assister et de prendre part  une crmonie touchante. Nous
pouvons monter en ligne d'un moment  l'autre, peut-tre cette nuit,
peut-tre demain, peut-tre dans plusieurs jours. L'aumnier a dit ce
soir,  7 heures 30, une messe des vivants et des morts, comme il a
dit en commenant. Un sermon court comme il sait en faire et sachant
remuer le coeur de tous, officiers et hommes, effrayant peut-tre un peu
sous l'habit bleu, mais amenant quand mme un regard de fiert et une
petite larme  l'oeil de ces braves chasseurs. Nous sommes  Pques,
dit-il ... ceci est une messe de Pques.... Pques dont vous vous
souviendrez.... Pques de guerre.... Pques de lutte!! Jour d'union, je
dirai plus, jour de communion. Pour communier, il faut tre  jen, il
faut se confesser.... Vous sortez de table et vous n'avez pas le temps
de vous confesser ...  l'impossible nul n'est tenu ... que ceux qui
veulent recevoir l'absolution s'agenouillent. Et, dans un mouvement
sublime, l'glise (ou plutt la grange, car de la cathdrale il ne reste
qu'une cloche intacte au milieu des dcombres) l'glise entire s'est
agenouille, et d'une voix qu'il affermissait  grand' peine, l'aumnier
a donn l'absolution  tous ces hommes, puis la communion.... Votre
musique, c'est le canon, avait-il dit  un moment de son prne, et,
en effet, en ce moment, l'artillerie faisait rage! Puis la messe s'est
termine au milieu des cantiques.

De nouveau, l'aumnier prit la parole: Mes enfants, j'ai oubli quelque
chose, j'ai oubli votre pnitence, la voici: allez! et battez-vous
bien! Et la grange s'est vide dans un silence de mort, et en sortant
j'ai entendu cette rflexion venue je ne sais d'o: Heureux ceux qui
croient. Oh! comme il a dit vrai! dans un pareil moment, tout est
beau....

J'avais vu des messes impressionnantes, j'avais vu des choses bien
dures, jamais je n'ai t mu comme je viens de l'tre ... et tout le
bataillon tait l.

Que vous dirai-je maintenant? La confiance illimite dans laquelle je
suis en ce moment. Il me semble que je vais  une simple promenade et
j'y vais le sourire aux lvres!!!...

Embrasse.

A quand la prochaine lettre?

PAUL.




_Lettre crite par le Soldat COLIN, tomb au champ d'honneur le 2 Juin
1918._

Mes parents bien-aims,

Si cette lettre vous tombait entre les mains, c'est qu'Eloi, votre
fils, ne serait plus. Si ce malheur arrivait, ne me pleurez pas car je
n'aurais fait que mon simple devoir que j'avais  coeur d'accomplir et
pour lequel je vous ai fait tant de peine. La seule chose que je vous
demande, c'est de me pardonner la peine que je vous fis en voulant
m'engager.

Bnissez et priez pour moi.

Je m'arrte, car ces lignes vous broient le coeur. Courage, la victoire
est  nous et vive notre chre Patrie!

Mes derniers baisers  vous tous que j'ai tant aims. Adieu et vive la
France!

COLIN.




_Lettre crite par Csar COLOMA, 5e Rgiment d'Infanterie, tomb au
champ d'honneur, le 23 Janvier 1917,  Troyon._

Cher Papa,

Nous venons du repos; maintenant, nous voici dans les tranches, les
obus, les marmites ne cessent pas de nous passer sur la tte, mais on
y est habitu, et puis il faut marcher. Et que je sois tu ou bless,
c'est toujours pour la Patrie.

Ma chre Maman, ne t'en fais pas pour moi, si je ne reviens plus, c'est
pour Dieu et pour la France que je le fais; en avant et bon courage, et
puis encore un mot, je te dfends de t'habiller en noir, cela n'est pas
ncessaire.

Papa, ne t'en fais pas, c'est pour la France.

C. COLOMA.




_Lettre adresse par Auguste COMPAGNON, Sergent au 56e Rgiment
d'Infanterie, tomb au champ d'honneur en allant secourir un camarade
bless,  Somme-Suippes, en Champagne, le 7 Octobre 1915, au Prsident
de l'Association de la Presse Chalonnaise,  propos de flicitations
envoyes par cette Association._

10 Mars 1915.

...Mon mrite est si mince! C'est d'avoir fait, mes chers et braves
amis, ce que vous auriez tous fait  ma place, dans l'ardeur de votre
patriotisme, qui n'est pas infrieur au mien, bien au contraire. Si
l'ge, si un tat de sant prcaire ne vous avaient contraints de rester
 l'arrire, tous vous tiez prts  marcher de l'avant, comme moi, et
plus vite que moi, et  faire, vous aussi, de vos poitrines gnreuses,
un rempart  la mre Patrie.

Mais vous ne l'avez pas pu, et c'est moi le plus privilgi de vous
tous; j'admire comment le grand bonheur que j'ai d'avoir pu faire mon
devoir peut m'attirer, au surplus, des flicitations aussi douces que
les vtres.

Combattre pour la plus noble des causes: tre de la grande foule des
dfenseurs du plus beau des pays, tre du ct de la justice et de
l'Humanit contre le plus barbare des envahisseurs: figurer,--oh! bien
obscurment,--mais figurer tout de mme dans le plus grand drame de
l'histoire; avoir le moyen de centupler la valeur de sa vie misrable,
en l'immolant, s'il le faut, au triomphe de tout ce qu'il y a de plus
prcieux en ce monde, quel destin inespr, mes amis, et combien il nous
ddommage amplement de tous nos sacrifices, nous qui avons pu tre les
combattants!

A. COMPAGNON.




_Lettre crite par Jean CONQUET, Aspirant au 122e Rgiment d'Infanterie,
quelques jours avant d'tre frapp mortellement, le 7 Mars 1916, 
Soupir (Aisne)._

Celui qui tombe  l'ennemi ne meurt pas.

Si j'ai cet honneur insigne, je ne veux pas qu'on me pleure.

En faisant part de ma perte glorieuse, on dira devant mon nom, mon
grade et puis mes titres civils de licenci et diplm de l'H.E.C,
le tout suivi de la mention tu  l'ennemi. Pas de flaflas, champ
d'honneur, etc., la vrit, c'est tout.

On respectera la tombe de fortune que la bataille m'aura donne. Sur nos
tombeaux de famille, mon nom et l'endroit o je dormirai.

En face de mon nom, sur l'Annuaire H.E.C, on fera mettre la lettre
T en italique et on demandera que cette indication remplace le D
habituel pour tous les camarades tus  la guerre.

Mon deuil ne sera rien auprs de celui de l'Alsace-Lorraine pendant
quarante-quatre ans.

C'est une joie de prir en refaisant la France.

Jean CONQUET.




_Lettre crite par l'Aspirant Jean CONTl, 7e Chasseurs Alpins, tomb au
champ d'honneur le 5 Novembre 1916._

Chers parents,

C'est demain,  5 heures, que nous partons rejoindre notre bataillon
vers l'Alsace. Ne vous faites pas de mauvais sang, ne pleurez pas, je
vais faire mon devoir et le faire de mon mieux. Tout le monde le fait,
son devoir, et il serait lche de ma part de reculer devant l'honneur de
dfendre sa Patrie.

Songez, mes chers parents, que je vais commander l 60 poilus, moi jeune
aspirant de 19 ans.

C'est, il est vrai, une bien lourde responsabilit et je ne la prends
qu'aprs avoir mrement rflchi; si je l'accepte, c'est plein d'espoir
dans la Victoire, dans la Revanche.

Lorsque j'tais petit et que je lisais dj les rcits de la guerre
de 1870, je ne rvais dans ma jeune cervelle que dsir de vengeance;
j'aurais voulu tre grand pour aller  la guerre, pour tuer le plus
possible cet Allemand dtest; je ne le connaissais pas encore, mais
lorsque, plus g, je lus des livres srieux o l'on montrait ce que
faisait l'Allemagne, ses efforts vers une puissance militaire toujours
plus grande, j'ai compris que la guerre tait invitable; je la
considrais comme telle et je souffrais que mon cher pays de France se
laisst aller  des rveries,  des songes plus ou moins utopiques,
irralisables. Ah! nous parlions de paix, nous autres, de fraternit,
d'amour entre les peuples et nous ne voyions pas, de l'autre ct du
Rhin, les hommes blonds aux yeux bleus qui prparaient la guerre; leurs
philosophes, leurs penseurs nous traitaient de pourriture qu'il faut 
tout prix supprimer, et nous, btes que nous tions, nous parlions de
dsarmement.

Un jour, le canon a grond sur le Rhin: c'est la guerre; des gens
s'affolrent, d'autres, plus calmes, qui l'avaient vue venir, restrent
calmes. La guerre dchane par l'Allemand a ravag notre pays; partout
on voit des femmes en deuil, des jeunes filles qui pleurent, des soldats
amputs; c'est  nous, jeunes gens, que revient l'honneur aujourd'hui
de refouler le Boche. Et vous pleureriez, chers parents, en me voyant
partir ... non, n'est-ce pas? Vous vous dites: Il va o son devoir
l'appelle: il va chasser l'envahisseur du sol sacr de la France. Oui,
c'est  nous  le bouter hors de France, comme jadis Jeanne d'Arc bouta
les Anglais.

Ce devoir, pour prilleux qu'il soit, je ne le cderais pas pour tout
l'or du monde.

Et si, chers parents, je meurs dans la bataille, vous pourrez tre
srs que votre fils chri est mort en bon Franais, la poitrine face 
l'ennemi, en entranant ses hommes.

Chers parents, ne pleurez pas votre petit enfant, soyez certains qu'il
va faire son devoir et qu'il le fera jusqu'au bout.

Soyez forts, je vous enverrai tous les jours, si je le puis, de mes
nouvelles. Au revoir,  bientt, je reviendrai victorieux! vous serez
fiers de moi.

Je vous embrasse. Votre fils dvou qui vous aimera toujours,

CONTI.




_Lettre crite par le Sous-Lieutenant Conrad CRAWFORD, de l'Infanterie
amricaine, tomb prs de l'Ourcq,  Sergy, le 1er Aot 1918._

(Au front.)
13 Juillet 1918.

Ma chrie Mre,

Ce soir, je passerai au front, dans les tranches du vrai front, les
places des chauves--_bald-headed row_--pour ainsi dire. Tandis que
j'ai une confiance absolue dans ma bonne chance et que je me battrai
jusqu'au bout quand j'en aurai l'occasion, je t'cris ces lignes
seulement au cas. Quand tu les auras reues, tu sauras bien que tu ne
reverras plus ton fils cadet. C'est ma prire de m'en aller d'une faon
dont tu seras fire.

Quoique bien des lieues nous sparent, _Mother dear_, je te vois
clairement, j'entends ton rire, je ressens ton amour si grand pour moi,
et c'est avec une douleur saisissante que je me rends compte de la
possibilit de ne te rejoindre plus. Mais toi, tu ne dois ressentir
aucune douleur. Tu devras tre fire, tu le seras, je le sais bien, du
sacrifice que toi, avec des milliers d'autres mres, auras d faire.

Mon amour pour chacun de vous, et surtout pour la plus chrie mre du
monde, est si grand que je ne saurai m'amener au point de dire adieu.
Notre bien-aim pre n'est plus l, mais j'espre qu'il sait que j'ai
fait mon devoir au mieux de mon possible et que je paierai le sacrifice
suprme firement et sans regret. La vie d'un homme dans cette guerre ne
vaut pas le claquement des doigts.

Eh bien! esprons que, dans les mois  venir, nous nous amuserons bien
de cette lettre.

Avec tout l'amour du monde  chacun de ma famille,

Affectueusement ton fils,

CONRAD.

Il y a aussi un dernier voeu que je te prie instamment de m'accorder.
Si je tombe en France, permets que mes restes y soient enterrs;
c'est--dire ne dpense pas d'argent pour les transporter aux
Etats-Unis. Je n'ai aucun sentiment  ce propos, et je serai fier de
m'endormir  tout jamais dans ce merveilleux petit pays.




_Lettre crite par le Sergent Charles CROSNIER, 355e Rgiment
d'Infanterie, tomb au champ d'honneur, le 27 Septembre 1915,  la Ferme
Navarin._

23 Septembre 1915.

Ma chre Mre,

J'ai reu hier ta bonne lettre contenant la carte d'Henri; je n'ai pas
encore reu de ses nouvelles.

C'est avec plaisir que j'apprends que Monsieur Viron t'a envoy le
montant de ce qu'il me devait. J'espre, chre mre, qu'avec cette somme
tu pourras faire face aux dpenses de plusieurs mois; prends surtout tes
prcautions pour ceux d'hiver qui ne vont pas tarder.

Par ce courrier, j'cris  Madame X... J'ai eu des nouvelles de Monsieur
Z..., de Bthune, par un de ses cousins, un jeune homme que j'ai
rencontr tout  fait par hasard  Hesdin; il me parat supporter
allgrement la guerre en faisant de bonnes et grosses affaires.

Je crois, chre mre, que le grand coup est pour demain ou aprs-demain,
le rgiment y prendra sans doute part, je puis mme dire certainement.
Dire que l'on voit venir ce moment sans une petite apprhension serait
mentir, mais je t'assure, ma bonne mre, que nous l'envisageons tous
avec calme et confiance. Je crois que nous sommes maintenant bien
prpars pour donner une bonne correction  notre ennemi maudit, et
peut-tre aussi pour le chasser tout  fait de notre chre France, de
la Belgique. La Paix alors ne serait pas loigne et ceux qui auront la
chance d'chapper au carnage pourront retrouver ceux qu'ils aiment.

Si je ne suis pas de ceux-l, ma bonne mre, tu devras assurer ton
existence, car il est trop tard pour que je te guide. Mais tu as tous
les renseignements ncessaires pour obtenir ce qui m'appartient; je te
rappelle que mes papiers sont chez Monsieur Bryon, 112, rue de Savoie, 
Bruxelles; Mademoiselle Bertha, mon employe, se mettra certainement 
ta disposition pour te donner tous les renseignements au sujet de mon
entreprise; tu devras l'indemniser pour sa collaboration durant la
guerre; je te laisse le soin pour la faon dont tu devras le faire.

Entoure-toi des conseils de Monsieur Guison, dont l'amiti m'assure
son dvouement  ton gard. Pour toutes les affaires, comme il sera
indispensable que tu produises l'acte de dcs, tu devras t'entourer de
tous les renseignements. Adresse-toi au Colonel ou au Commandant de
la 20e Compagnie quand tu seras quelques jours sans recevoir de mes
nouvelles; je te promets, chre mre, de t'crire chaque jour, ne
serait-ce qu'un mot; tiens compte toutefois des difficults de
correspondance.

Je te souhaite une bonne sant et reois, ma bonne mre, les bons
baisers de ton fils.

CHARLES.




_Lettre crite par l'Adjudant Georges CUVELLE, 63e Rgiment
d'Infanterie, tomb au champ d'honneur._

24 Septembre 1915.

Mon cher Lon,

Nous n'avons plus le temps de les faire longues, nos lettres.

C'est demain le _grand jour_!!

Tu verras les journaux. J'ai grand espoir que tout ira bien. Aussi, en
attendant que tout soit fini, je t'embrasse bien fort.

GEORGES.




_Lettres crites par le Caporal rserviste Baptiste DEBONNE, du 3e
Zouaves, bless mortellement, le 7 Septembre 1914,  la bataille de la
Marne._

Zemmorah, 3 Aot 1914.

Cher Pre,

Je t'cris ces quelques lignes avec sang-froid. Je pars demain 
destination d'Oran au 3e Rgiment de Zouaves. Je pars content de
dfendre notre chre France. Si je meurs, tu seras fier de dire un jour:
Mon fils est mort pour la Patrie. Tu reporteras ton affection sur tes
autres enfants.

Adieu, cher pre, je vous embrasse tous du plus profond de mon coeur et
surtout ma maman chrie.

Ton fils chri,

BAPTISTE.



Paris, 18 Septembre 1914.

Cher Pre,

Les forces me manquent pour pouvoir te faire une longue lettre; tu peux
croire que j'y mets toute ma bonne volont pour t'crire ces quelques
lignes.

Je suis tomb bless le 7 Septembre au combat de la Marne. J'ai reu le
boulet dans le dos en pleine force et cela a produit la paralysie. Les
balles qui m'ont travers le genou et l'avant-bras droits ce sont des
balles qui se trouvaient dans le boulet. Le dos aussi a t travers par
une balle; le carnet que j'avais dans ma veste a arrt une balle.

J'espre gurir, mais il faudra du temps. La paralysie n'est due qu' la
forte commotion. Je n'ai besoin de rien. Le jeudi et le dimanche,
les Parisiens et les Parisiennes viennent nous rendre visite et nous
inondent de friandises.

Enfin, cher Pre, du courage; il faut esprer que je gurirai.

Je t'embrasse bien fort, sans oublier ma maman chrie, mes soeurs, mes
frres et le petit Thomas.

BAPTISTE.




_Lettre crite par Ren-Anselme DEFARGE, Lieutenant au 107e
d'Infanterie, tu  la bataille d'Ecurie, le 25 Septembre 1915._

25 Septembre 1915.

Mes chers parents,

Nous venons d'occuper de nuit nos emplacements de combat. Tous les
prparatifs ont t faits, tout a t rgl minutieusement pour que rien
ne soit laiss  l'imprvu qui peut tre rgl d'avance. C'est du temps
de gagn--des vies humaines pour aujourd'hui et pour l'avenir.

Depuis quatre jours, nous avons dchan sur le front allemand un
formidable ouragan de fer. Jamais, mme aux heures les plus difficiles,
nous n'avons connu cela. Et si les Boches viennent, c'est qu'ils ont du
coeur au ventre. Ce matin, dernire main  la prparation: crapouillots,
75, marmites de petit et de gros calibre, tout y va. Dj la tranche
s'est rougie, un peu de sang a coul, quelques-uns ont pay leur dette
et au del. Tout  l'heure, ce sera la rue. Partout, dans le Nord comme
en Champagne, nous allons leur tomber sur le poil! Il faudra bien que le
rideau crve quelque part. Nous pouvons nous attendre videmment  de
gros sacrifices, une troupe d'assaut doit savoir les supporter. Il faut
y aller de plein coeur, comme dit le gnralissime, jusqu'aux pices
d'artillerie. Il faut traverser tout ce labyrinthe de sapes, de mines,
de tranches et de boyaux pour gagner la plaine et leur tailler des
croupires. Il faudra, cette fois, ne leur laisser aucun rpit, les
talonner sans relche jusqu' l'extrme limite de nos forces. Les hommes
sont dcids, ils en veulent. La perspective d'un autre hiver dans les
tranches les effraie beaucoup plus que l'assaut, je crois; et un gros
succs ranimera les coeurs dfaillants et retrempera les volonts pour
la continuation d'une lutte que le monde ... civilis se doit de mener
jusqu'au bout. Du reste, quand on a commenc une besogne, si pnible
soit-elle, il faut l'achever pour en savourer les fruits. Et quand on
se sacrifie pour un pays comme la France, on est pay par la pense
rconfortante que le plus noble idal qui soit au monde ne prira pas.
Et puis, nous sommes de la ligne des Bayard, des Jeanne d'Arc, des
Henri IV, des Turenne, des Hoche, des Marceau, des Bonaparte, et leur
sang ne peut pas mentir. Nous verrons bien. Voyez-vous que nous allions
coucher  Douai!

Je ne pourrai certainement pas vous crire de quelques jours de faon
rgulire; ne vous affolez pas et n'allez pas avoir des pressentiments,
ce qui serait maladroit. Attendez pour savoir.

En tout cas, si je tombe, je vous le rpte encore, je serai mort
joyeusement, quelque pnible que soit la pense de me sparer de vous;
je serai mort sans regret parce qu'il y a des heures o la vie sans
l'honneur ce n'est rien, des heures o il faut se jeter tte baisse
dans la commune mle sous peine de se renier et de n'tre plus qu'un
corps sans me.

Vous trouveriez dans ma cantine et dans ma panire ma Croix de Guerre,
le seul hritage prcieux que vous feriez de moi, et des photographies
que j'ai pu prendre depuis la semaine. C'est un recueil intressant,
encore que j'eusse pu faire beaucoup mieux. J'ai sur moi, au moment du
combat, mon kodak et mon portefeuille contenant ma citation. On les
retirerait si possible et on les mettrait dans ma cantine.

Vous embrasserez mes oncles et tantes pour moi et vous leur direz mon
affection. Je vous prie de croire  ma tendresse et vous embrasse trs
fort.

REN.




_Lettre crite par Jean DELACHE, tomb aux champ d'honneur le 26 Aot
1917._

Ma chre Maman,

D'aprs les lettres que tu m'as envoyes, je vois que tu n'as pas encore
reu une des miennes d'il y a quelques jours; j'espre qu'elle ne sera
pas gare. Les tiennes me sont toutes parvenues et les colis dont tu
me parles avec elles. Je t'en remercie beaucoup. Les pommes ne sont pas
abmes du tout et la saucisse a l'air trs bonne. Tu ne vas plus tre
aussi tranquille  mon sujet car demain on remonte en ligne et, comme je
te l'ai dit, il y aura peut-tre du nouveau. Je ne peux pas t'en dire
plus long. On parlera des vnements aprs leur chance. Ne te fais
pas trop de mauvais sang, ce n'est pas la peine, tu le sais bien. J'ai
moi-mme bien du mal  me faire une raison.

Tu me pardonneras si je ne rponds pas  tout ce que tu me dis dans ta
lettre, car je ne peux plus mettre la main dessus et je ne me rappelle
plus trs bien de son contenu. Tu me demandes si tu peux m'envoyer
l'Anabase de Xnophon, je le veux bien, il me sera toujours utile. Je
continue, en effet, ma grammaire grecque dont j'ai vu une quarantaine
de pages et sans ce malencontreux retard a pourrait encore aller plus
vite, mais l'on ne fait pas toujours comme l'on veut dans ce sacr
mtier.

Mais il parat qu'aprs cela on va descendre au grand repos, pendant
quelque temps. Cette faon de procder est peut-tre meilleure. Je
ne vois rien  te dire de plus, l'existence est si peu varie,
heureusement!

Je ne peux, en terminant, que te dire de t'armer de courage et
t'embrasser tendrement.

Ton fils qui t'aime,

JEAN.




_Lettre crite  sa femme par Louis DEROCHE, 27e Rgiment d'Infanterie,
tomb au champ d'honneur,  Dolwing, le 20 Aot 1914._

17 Aot 1914.

J'ai reu hier, au petit jour, le baptme du feu! Ce fut gentil tout
plein. A la premire dcharge, un schrapnell, fusant sur mon escouade
accroupie, traversa d'une balle le sac de mon camarade de gauche,
dchira ma bretelle de fusil, rasa la figure du Caporal et d'un dernier
plomb, le plus tragique, traversa le bras de mon vieux Faivre.

Pas une minute d'motion!

...Nous sommes rests jusqu' 3 heures de l'aprs-midi sous le feu
de ces cochons-l. Qu'ils tirent mal et quelle inutile gabegie d'une
marchandise qui cote si cher!

...Ma compagnie, qui est des plus prouves, vient de se retirer en
arrire et en rserve de faon  prendre un repos bien gagn.

...Tu ne saurais croire, mon petit ange, combien la proximit du danger
agit salutairement sur l'me de ton gosse. Je vis en une communion
continuelle avec Dieu, dans lequel ma confiance augmente sans cesse.
Ainsi, je lui dois mon calme, qui n'est pas une des moindres assurances
contre le danger. Je lui ai promis, ainsi qu' la Vierge d'Etang, que,
si nous nous retrouvons bientt heureux, chaque anne, nos enfants et
nous, feraient le plerinage de Velars....

J'ai enterr ce matin les deux morts de ma compagnie, pour lesquels j'ai
dress une croix et rcit une prire. C'est  toi, mon amie, que je
dois ce petit courage.

...Adieu, mon petit gosse, je te quitte. Continue d'tre l'ange des deux
foyers que j'ai quitts pour un temps. Il suffit que j'emporte ton coeur
pour que ni la joie, ni l'espoir ne puissent s'envoler de dessous ma
capote.

Je viens de revoir avec joie mon ancien Commandant du 10e. Il m'a caus
affectueusement. Il m'a annonc que la victoire se dessine sur tous les
fronts.

LOUIS.




_Lettre crite par Mdard-Paul DEVLAEMINCK, 41e Rgiment d'Infanterie
coloniale, tomb au champ d'honneur,  Souchez, le 1er Octobre 1915._

Ma chre Mre,

Merci pour ton petit trfle  quatre feuilles; je conserve prcieusement
cette petite herbe que mes copains envient beaucoup. Hier soir, nous
avons dmoli 30 Boches, pas notre compagnie, mais le 1er bataillon.
Figure-toi que, dans le secteur du 1er bataillon, les tranches se
touchent avec les Boches. Alors, un officier bavarois et 30 hommes ont
saut dans la tranche, la nuit; l'officier boche est rentr dans une
cabane occupe par les marsouins et a tu d'un coup de revolver un de
ceux-ci; alors, le caporal l'a enfil comme une crpe. Ensuite les
marsouins ont entirement massacr les 30 Boches, aucun prisonnier.
Furieux, les Boches ont voulu attaquer et ont encore reu une pile; pour
se venger, ils ont bombard un village voisin toute la nuit; nous, on
roupillait comme des Suisses; on est habitu  cette comdie, tu dois
t'en douter.

...Ce soir, nous remontons aux tranches, nous avons ordre de crier 
notre tour: vive l'Italie! et de chanter la _Marseillaise_; a, c'est
pas la paix, mais enfin, a fait un peu de changement. Ne te fais pas de
mousse avec cela, dors tranquille....

...Notre secteur n'est pas mal plac, les Boches sont  environ 200
mtres de nous et seulement  40 mtres des autres secteurs; nous sommes
cette fois en fort, nous habitons  cinq par villa; c'est pas cher
comme loyer, nous avons un bail renouvelable tous les douze jours,
car nous restons quatre jours dans les tranches; si tu voyais notre
cambuse, tu aurais le sourire:  la porte, il y a sculptures dans la
pierre blanche, car les tranches sont creuses dans la pierre; il y a
la tte de la Rpublique et je t'assure que l'artiste du 43e Colonial
qui l'a faite n'est pas un apprenti; en dessous est crit: Vive la
Rpublique dmocratique et sociale; en plus, de l'autre ct, galement
dans la pierre, est inscrit: Villa des cocus. Donc, ton fils habite
Villa des cocus. a sent la guerre, hein,  plein nez et je vois
Valentine sourire. Nous ne sommes pas mal logs, pour le prix, on ne
peut pas crier, on ne peut pas se plaindre....

Ce matin, pour venir, qu'est-ce que nous avons pris comme bain de pieds:
il tait tomb de l'eau toute la nuit, et nous en avions jusqu'aux
genoux, nous tions dans la joie, car plus nous sommes dans la
mouise plus nous avons le sourire. Tu vois, voil les Poilus de la
Rpublique...

DEVLAEMINCK.




_Lettre crite par Augustin DOUNET, 81e Colonial, tomb au champ
d'honneur._

4 Juin.

Bien chers amis M. et Mme Gelin,

Je ne saurais trop dans quelle ide j'crirai cette lettre. Que
devez-vous penser de ce soldat qui venait parfois se faire payer toutes
sortes de gteries pendant les longues journes d'hiver. Que vos
caresses et belles paroles lui faisaient oublier les jours de guerre.
En effet, c'tait plus la guerre que de vivre auprs de vous, mais le
bonheur. Croyez-vous qu'il vous a oublis? Non. Tous les jours j'y
pense,  ces soires rcratives, et voudrais pouvoir vous ddommager
de tant de peine. Mais maintenant, malgr ma bonne foi, je ne peux vous
tre agrable que par ma lettre. a fait rien. Il faut esprer que cette
guerre ne durera pas longtemps maintenant et qu'aprs tant de peine on
pourra se revoir contents et glorieux de notre dvouement. C'est pour
vous que je parle, car nous autres, c'est rien en comparaison de ce que
vous ftes pour nous.

Avant de finir, laissez-moi vous parler un peu du paysage pour
changer les ides. On ne peut pas toujours parler de la terreur qui
malheureusement court toutes les langues europennes. Nous avons pass
en arrire pour prendre un peu de repos, dont je pense avoir envoy un
mot  mes dvous amis. Mais tout marche  merveille. Tout le monde
travaille et avec entrain. Aussi pas de terre inerte. Les rcoltes sont
lgantes et semblent vouloir fructifier. C'est beau que de voir la
terre couverte d'une verdure qui pousse, et dans notre passage semble
nous dire: dfends-toi et le sol te nourrira. C'est beau pour moi de
voir que le coeur des Franais n'oublie pas leurs braves soldats et
s'efforce pour faire le travail de leurs chers qui pour le moment sont
au service commun. Les grands arbres qui couvrent la route nous donnent
une fracheur exquise pendant le cours des marches militaires: au-dessus
viennent lancer leurs joyeuses chansons les petits oiseaux. C'est beau
le pays  cette belle saison du printemps. Les belles prairies qui vont
nous donner leur fourrage nous embaument par leurs charmantes fleurs
qui bornent la route. Rien n'est  comparer  notre sol franais. On y
trouve de tout. Aussi les Boches voulaient s'en emparer, mais trop tard,
maintenant ils peuvent repartir chez eux. Nous n'en voulons plus de
leurs tableaux sur notre terre sacre, terrain que nos pres ont su
conserver et que nous sommes appels  dfendre.

Il parat qu'il s'est livr un gros combat naval. Peut-tre sera-t-il
une bonne preuve d'puisement de cette terrible nation qui croyait nous
anantir sans reprendre, aussi l'a-t-on surnomme l'Aigle; quant 
prsent, c'est plus qu'un vautour. Dans tous les cas, vivement que a
finisse pour revoir tous ces braves qui ont su se dvouer et surtout
faire patienter les braves soldats. Grce  leur savoir viendra le jour
o nous serons vainqueurs, et rentrant dans leurs foyers pourrons revoir
ces braves, les flicitant, les remerciant de leur dvouement qu'ils ont
su nous inspirer.

En attendant ce jour, recevez, mes braves amis, les plus grands
souvenirs et le gage de la plus profonde amiti.

AUGUSTIN.




_Lettre crite par Marcel DUCREUX, engag volontaire au 4e Rgiment
mixte de Zouaves, tomb an champ d'honneur._

Fin Dcembre 1914.

Mes chers parents,

Accroupi dans la paille d'une modeste maisonnette de village, un sac en
manire de pupitre, je suis heureux de pouvoir vous envoyer mes voeux de
bonne anne, s'il est possible qu'en les circonstances actuelles l'anne
1915 soit pour quelques-uns pas trop douloureuse.

Ces voeux sont aussi les vtres et un peu ceux de tout le monde, ils se
trouvent confondus en un seul espoir, celui de se trouver runis, en
bonne sant, au grand jour de la Victoire franaise dfinitive.

Le gnral Joffre a lanc  tous ses soldats une proclamation dans
laquelle il fait savoir que, pour en terminer avec la situation prsente
et chasser les Allemands de notre sol, un grand coup reste  frapper et
que pour cela il compte sur tous.

Tenons-nous donc prts pour ce sublime assaut librateur.

En ce qui me concerne, mes chers parents, sachez que ni l'nergie, ni la
notion du devoir ne me feront dfaut et qu' quelque prix que ce soit,
je serai ce que vous m'avez appris  tre, un bon Franais et un homme
de coeur.

Mon cher Papa, ma chre Maman, mes chres petites Soeurs, recevez les
baisers remplis d'effusion de votre petit soldat bien-aim.

Marcel DUCREUX.



_Lettre crite par Henri-Rmy DUHEM, 147e Rgiment d'Infanterie, tomb
au champ d'honneur,  l'assaut des Eparges, le 20 Juin 1915._

18 Juin 1915.

Cher Papa, chre Maman,

Je suis arriv au but. Ma pense est uniquement occupe de vos souvenirs
que je savoure seul silencieusement aux instants rares de rpit et qui
reviennent vifs comme la ralit prsente.

Malgr l'loignement matriel, je sens plus que jamais que notre coeur
bat identiquement, que notre cerveau fonctionne identiquement, que nos
nerfs et notre sang ne font qu'un. Oui, nous sommes philosophes.

Je suis soumis  des forces majeures ventuelles, je les connais; si
elles se prsentent je les accepterai. Mais mon nergie n'en est pas
moins toujours tendue, prte  tenir tte aux vnements.

J'accepterai sans sourciller l'invitable.

Intressez-vous  quelqu'un qui le mrite et rattachez-vous  l'Art.

Rmy DUHEM.




_Lettre crite par le Sergent A. DURAND, 68e Rgiment d'Infanterie,
tomb au champ d'honneur._

Ma chre petite Femme,

Mes chers petits Enfants,

Au cas o Dieu voudrait qu'une balle meurtrire vienne me ravir 
l'affection de ma chre Marguerite, de mes enfants chris, de mes
parents bien-aims, tous vous trouverez une consolation en sachant que
la mort m'a surpris prt  faire le grand voyage et que du haut du
ciel, o j'espre vous retrouver, mes prires remplaceront tout ce que
j'aurais pu faire pour vous ici-bas.

Pour toi, ma chre petite femme, ta vie est brise! Hlas! nos beaux
jours ont t courts et peu nombreux et tu ne doutes pas que c'est pour
moi un cruel crve-coeur que de penser que peut-tre je ne vous verrai
plus.

Mais quand mme je veux agir en Franais, en chrtien et en pre de
famille, en faisant mon devoir. Si donc la mort me frappe, mon dernier
baiser, mon dernier soupir, seront pour toi, ma chre petite femme, mes
petits enfants et mes parents.

Ma chre Marguerite, tu trouveras une prcieuse consolation et un fidle
souvenir en ces enfants charmants, Jeanne et Maurice. Apprends-leur le
souvenir de leur pre qui les aimait  la folie. Enseigne-leur l'amour
de Dieu, l'amour du travail, fais-leur donner une bonne ducation, en un
mot, fais-en un bon fils, une bonne mnagre.

Conservez donc mon souvenir, mes Chris, et soyez persuads que, quoi
qu'il arrive, je pense toujours  vous tous et que je ne veux pas me
sacrifier inutilement, n'oubliant pas que j'ai une femme et des enfants,
mais que si Dieu le veut et que le devoir m'appelle je me conduirai en
soldat.

Au revoir, ma petite femme adore, tu fus sans cesse l'objet de mes
soucis, j'emporte ton amiti qui n'a que grandi pendant la longue et
cruelle sparation que nous a impose cette guerre.

Vous embrasse tous bien tendrement, une dernire fois peut-tre.

Au revoir, mes chers parents. Prenez ma place et secondez ma chre
Marguerite.

A. DURAND.




_Lettre crite par Maurice DUTHU, 109e Rgiment d'Infanterie, tomb au
champ d'honneur le 14 Juin 1917.

Aprs la soupe, j'avais commenc  vous faire rponse, install dans les
bureaux de la Compagnie de Bthune, fosse 6. Je ne sais si nous avons
t reprs par un avion, toujours est-il qu'au moment o j'crivais,
arrive, gratis et franco, un obus dans la cour; un clat traverse le
vitrage de la salle o j'tais--merci!--et vient jusqu' mes pieds aprs
avoir descendu toutes les vitres dans un fracas pouvantable. J'ai eu
juste le temps de me baisser assez pour ne pas tre cribl de verre;
je l'ai chapp belle cette fois encore. Heureusement que je tenais ma
lettre  la main; 'aurait t une belle feuille de papier perdue....

Maurice DUTHU.




_Lettre crite par le Lieutenant Jacques EBENER, 112e Rgiment
d'Infanterie, tomb au champ d'honneur le 19 Janvier 1917._

Ma chre Maman,

Le jour o tu liras ces mots, je ne serai plus de ce monde. Tante Marie,
qui a toujours t si affectueuse pour moi, se chargera de te les faire
parvenir.

...Voil, ma chre maman, ce que j'avais  te dire et maintenant que je
suis disparu, tomb glorieusement pour mon pays, je te demande autre
chose: ne pleure pas ma mort, elle est la plus belle de toutes et, sous
ton voile noir, tu auras le droit de lever firement la tte; et puis,
qu'est-ce que la vie? Dans quelques annes, tes souffrances seront
finies et tu viendras me rejoindre dans l'au del o le mal n'existe
plus. L, nous serons runis, j'en suis sr, car je t'ai trop aime pour
que nous ne soyions pas runis un jour pour jamais en quelque essence
suprieure qui vivra dans une batitude ternelle. Dis-toi cela, ma
chre mre, et cela t'aidera, pendant le temps qui te reste d'existence
terrestre,  supporter ta douleur comme la supportaient les mres
spartiates et romaines. Donner son fils  la Patrie, quand cette Patrie
est la France, qu'y a-t-il de plus beau pour une mre?




_Lettre crite  sa mre par le Sous-Lieutenant Raymond D'ESCLAIBES
D'HUST, 17e Bataillon de Chasseurs  pied, mort au champ d'honneur, le 3
Septembre 1916, devant Barleux._

1er Mars 1916.

Voici donc arriv le jour fatal qui devait confirmer ce que tous deux
pensions sans oser nous le dire, tant les paroles en eussent t
cruelles; notre cher disparu, mon pre bien-aim, nous a quitts et nous
ne le reverrons jamais. Dieu lui a rserv la plus belle rcompense, la
mort en hros, face  l'ennemi, et il n'est pas de doute possible qu'il
ait pris avec lui cette me d'lite  tous points de vue. Mais pour nous
quelle affreuse ralit!... Je ne puis me figurer notre malheur, je ne
puis envisager notre vie compltement sans lui, quoique la longue et
pnible attente ait distill peu  peu notre souffrance. Ce n'est qu'
la fin de cette guerre que nous la sentirons compltement. Quand nous
serons tous deux seuls, combien sa prsence nous manquera! La guerre
est une phase de l'existence pendant laquelle les nerfs se tendent plus
qu'ils ne le peuvent, mais quelle dtresse terrible quand la ralit
sera l! Il faut avoir notre tat d'esprit actuel, qui nous fait
considrer la mort comme la ralisation de nos plus beaux rves de
gloire, et la sparation d'avec les ntres comme un sacrifice ncessaire
au salut de notre chre Patrie, pour que ce coup ne nous frappe pas avec
une violence plus grande encore et que nous puissions le supporter. Cher
pre! Quel exemple pour moi! Jamais je ne serai seulement  la cheville
de cette magnifique nature que je respectais comme celle d'un parfait
chrtien et d'un Franais digne de son nom glorieux.




_Dernire lettre du Lieutenant Marcel ETEVE, tu le 20 Juillet 1916._

19 Juillet.

Je suis retourn cet aprs-midi jeter un coup d'oeil sur le chaos des
entonnoirs avoisinants: je ne reviens pas sur l'impression cause.
Puis, des banquettes de notre tranche, je regarde  la jumelle les
clatements sur les bois, les villages et les chteaux que tiennent les
Boches. C'est pouvantable. Le beau temps semble aujourd'hui revenu, et
notre artillerie lourde en profite pour faire ce qu'on appelle du beau
travail. Quelles normes colonnes de fume noire, avec des clatements
en boule blanche! Quelquefois, un panache de fume noire, comme une
ruption de volcan. Les Boches ne doivent pas tre  la noce. Et de
derrire nos premires lignes partent aussi des torpilles. C'est la
danse complte. Il faut s'en rjouir. Mais c'est toutefois un spectacle
peu  l'honneur de l'homme.

Et nos pauvres villages qu'on est forc de dtruire de fond en comble
pour les reprendre, et encore avec peine....

Pour me distraire de tout ce que je vois, j'ai lu hier soir, dans ma
niche, _Le Roi Lear_, que j'ai trouv tranant par l. Cela me rappelle
un bon temps dj loin, une belle soire chez Antoine....

J'ai eu surtout hier, pour me mettre du baume au coeur, ta bonne lettre,
avec ton joli jasmin: merci, la maman. Nous manquons de fleurs ici: sur
le plateau, on ne voit comme floraison que, de loin en loin, mergeant
du chaos d'entonnoirs, des piquets  fils de fer boches,  forme de
tire-bouchons: c'est assez joli....

Et les communiqus sont bons.

Esprons, et aimons-nous fort, fort....




_Lettre crite la veille de sa mort par Prosper FADHUILE,
Sous-Lieutenant au 29e Bataillon de Chasseurs  pied._

Maman chrie,

Je suis redescendu, hier, des premires lignes, o nous sommes rests
cinq jours, devant le fort de Vaux.

Le bataillon a t superbe de courage et, pour ma part, je n'ai pas une
gratignure.

Ce soir, deux compagnies choisies remontent pour attaquer par surprise;
j'ai t choisi pour mener aussi la danse avec les meilleurs chasseurs
du bataillon.

L'affaire promet d'tre chaude, mais intressante; c'est pourquoi je
suis fier et content d'en tre.

Nanmoins, je laisse cette lettre  un de mes camarades, le lieutenant
Guillaume, qui te la ferait parvenir si je ne redescendais pas.

Maman chrie, j'ai beaucoup d'espoir et je compte que mon toile ne
plira pas ce soir. Mais, si je tombe, soyez certains que j'aurai fait
tout mon devoir de chasseur.

Si, au dernier moment, quelques minutes me restent encore pour vous, je
t'enverrai mes plus doux baisers. L'image de ma maman sera l pour me
consoler; celle de mon pre et de mes frres chris pour me donner la
force de mourir le sourire aux lvres, trop heureux de tomber pour vous.
Dans un long baiser  tous je vous dirai adieu.

P. FADHUILE.

_P.-S._--Ma chre maman, il ne faut pas pleurer, ce serait mal; il faut
tre courageuse pour mon papa et mes frres.




_Lettre crite sur son lit d'hpital par Go FARRET, Soldat de 1re
classe, quelques jours avant sa mort._

Limoges, mardi 15 Septembre 1914.

Chers Parents,

C'est ici que j'ai chou aprs avoir pass quarante-huit heures dans le
train.

Bien content d'arriver la nuit dernire. Je suis dans un hpital
amnag, selon les circonstances, dans une ancienne caserne.

Je n'y serai point mal.

Les voisins de lit sont Parisiens et l'on cause et l'on rit.

Admirablement bien soigns par docteurs et dames de la Croix-Rouge.
C'est heureux que je suis ici pour assez longtemps.

J'ai la jambe droite assez abme par un clat d'obus et une lgre
blessure au bras droit.

Ne vous inquitez pas, que ce soit long ou court, que ce soit douloureux
ou non, il y en a tellement qui y laissaient leur peau!

Et puis, si je souffre, je suis content que ce soit pour quelque chose
qui mrite qu'on lui sacrifie tout.

Tous mes amis et camarades de la compagnie taient jeudi matin morts ou
blesss, je ne sais. Le 72e est trs dcim (11e compagnie, il restait
70 hommes sur 250).

Soyez heureux au moins de la certitude que vous avez maintenant. Je vous
embrasse de tout coeur, papa, maman, Jacques.

N'oubliez pas d'embrasser pour moi bonne tante, tante Aime et tous les
Maufroy.

Go FARRET.




_Lettre du Sergent FILIPPINI, Pierre, 7e Rgiment d'Infanterie, 7e
Compagnie, tomb au champ d'honneur, le 25 Septembre 1915,  l'ge de 19
ans._

Mon cher Henri,

Excuse-moi de ne pas t'avoir crit plus tt, mais toujours j'attendais
de tes nouvelles et c'est par mon frre que j'apprends que tu venais
d'tre malade.

D'aprs ce que mon frre m'crit, j'ai cru comprendre, pardonne-moi si
je me trompe, que la question physique n'tait pas la seule cause de ta
maladie. Je me permets de te dire cela, mon cher petit Henri, parce
que je crois tre assez li avec toi pour te le dire sans crainte de
paratre indiscret. Si, par hasard, tu as quelque chose qui te pse sur
le coeur, dis-le-moi, je serais trs heureux de pouvoir te rconforter;
ce ne seront pas des conseils d'un homme que je te donnerai, mais ceux
d'un jeune homme  qui la vie vient de se dvoiler sous un autre
jour. J'ai souffert, depuis que j'ai quitt Bordeaux, physiquement et
moralement et mme oserai-je dire sans fanfaronnade plus que tu le peux
chez toi, prs des tiens. J'ai connu les affres de la faim, du froid et
de la mort. J'ai vu sept de mes camarades rduits en bouillie prs de
moi, je me suis vu deux fois enterr et  moiti asphyxi. J'en sors
indemne, c'est un miracle, et pourtant moralement et physiquement je ne
me suis jamais si bien port. Pourquoi? Parce que je suis heureux de
faire mon devoir, parce que je sais que je deviens meilleur et que
maintenant je suis mon matre.

Te souviens-tu de cette dissertation franaise de Monsieur Gain dans
laquelle taient cits ces beaux vers de Musset:

  L'honneur est un apprenti, la douleur est son matre.
  Et nul ne se connat tant qu'il n'a pas souffert.

Nous les avons analyss ensemble  l'poque o nous tions rellement
heureux et souvent maintenant dans la dure preuve je me les rappelle et
toujours ils me rconfortent. Oui, mon pauvre vieux, j'ai souffert et
souvent le dcouragement et la maladie auraient pu s'emparer de moi,
mais je ne suis pas seul, je suis grad et moi, encore enfant, je suis
responsable  tous les points de vue de l'existence de cinquante hommes,
malheureusement presque tous pres de famille. C'est pour cela que je
suis fort et que la maladie n'aura pas de prise sur moi.

Il en est de mme pour toi, ne te dcourage pas et continue tes tudes
jusqu' l'heure o la France t'appellera d'elle-mme pour la servir.
Je ne veux pas dire par l de dlaisser les plaisirs, non, loin de l,
chaque chose a son temps.

Depuis que je t'ai crit, j'ai voyag; j'ai travers la France et j'ai
vu presque tout le front. Je suis parti de la Marne, je suis all 
Paris, j'ai t dans l'Oise,  ct de Soissons; j'ai t  l'attaque
du saillant de Quennevire. Je suis all dans la Somme, dans le
Pas-de-Calais, du ct d'Arras, et me voil de nouveau dans la Marne. Eh
bien, j'ai toujours t d'gale humeur, aussi gai le jour o j'ai pris
le boyau de Quennevire que le jour o j'tais  l'arrire,  ct
d'Amiens,  m'amuser avec des camarades. Tu vois que ce n'est qu'une
affaire de volont et celui qui veut peut.

Tu n'as qu' ragir, mon cher Henri, et si tu as quelque chose,
dis-le-moi, tu me feras plaisir.

Avec toute l'affection que j'ai pour toi, ton camarade qui t'aime bien.
Ecris-moi vite. Je suis propos pour sous-lieutenant.

Ton vieux,

P.-A. FILIPPINI.




_Lettre crite par Guy DE BOYER DE FONS-COLOMBE, 303e Rgiment
d'Infanterie, tomb  l'attaque de Vermandouillers, le 4 Septembre
1916._

3 Septembre 1916.

Ma chre petite Maman,

Hlas! vous pleurerez en lisant ces lignes: votre fils sera mort pour
la France, Dieu l'aura voulu ainsi et srement pour son bien. Ma chre
maman, je veux une dernire fois vous crire combien je vous aime; mon
grand chagrin en pensant  ma mort est de penser  votre peine, pauvre
chre maman; je ne serai plus l pour soutenir tant d'esprances, mais
je serai l-haut auprs de mon pre et nous nous retrouverons. La
vie ternelle est tout! Je sais combien votre magnifique foi vous
soutiendra. Enfin, je serai mort en plein combat, aprs avoir reconquis
un peu de notre sol de France; on ne peut envier une plus belle mort; je
vous supplie de conserver votre courage. Dieu n'prouve que ceux qu'il
aime et au milieu de vos enfants et de vos petits-enfants vous revivrez
en les regardant vivre.

Priez pour moi, chre petite maman; je n'ai pas besoin de vous parler
ainsi, vous m'avez donn le grand exemple de la religion et je vous en
remercie. Dieu vous dispensera la force. Que je regrette,  la veille de
l'attaque, de ne pouvoir vous embrasser une dernire fois, vous redire
l'immensit de ma tendresse. J'aurais t si heureux d'essayer de vous
rendre encore un peu heureuse en vivant une vie qui vous et plu.
J'embrasse avec toutes les forces de mon coeur mes frres et mes
soeurs pour lesquels j'ai une telle affection; que tous se souviennent
quelquefois du petit frre. Que l'on parle de lui. Au revoir, adieu,
chre petite maman chrie. Si je continuais, je pleurerais peut-tre et
sous le canon on ne pleure pas....

...Je vous embrasse, ma mre chrie, merci de la tendresse de votre
coeur pour moi, merci de m'avoir tant aim.

GUY.




_Lettre crite par le Lieutenant Henri FOURNIER, 176e Rgiment
d'Infanterie, tomb au champ d'honneur le 13 Aot 1915._

Mes chers Parents,

Nous embarquons ce soir pour les Dardanelles; je vous cris ces mots 
la hte car je n'ai pas une minute. Nous allons vraisemblablement 
un srieux coup de torchon. Si j'en rchappe, et je l'espre, je me
dpcherai de vous donner de mes nouvelles.

Je vous embrasse tous du fond du coeur et espre vous revoir bientt. Si
je ne reviens pas, acceptez mon sacrifice avec un coeur fort, en vous
disant que je ne regrette rien et que je serai content de pouvoir donner
ma vie pour mon pays, heureux surtout si nous avons la victoire.

Je vous demande pardon de vous causer peut-tre de la peine en vous
crivant ces lignes, mais l'instant est critique.

Je ne vous en dis pas plus. Ayez confiance quand mme et croyez que je
reste malgr tout confiant dans le succs final.

Encore une fois, mille et mille baisers de votre fils qui vous aime.

HENRI.




_Pome contenu dans la dernire lettre de Gabriel-Tristan FRANCONI,
tomb au champ d'honneur le 23 Juillet 1918._

17 Juillet 1918.

PRIRE A LA FRANAISE

  Le poing bris d'avoir frapp l'envahisseur,
  Permets que poursuivi par l'invincible mort,
  De mon exil sonore, amante aux chairs perdues,
  Je rve aux soirs heureux o j'encerclais, vainqueur,
  Et ne pressentant pas mon misrable sort,
  En mes bras fortuns, ta jeunesse perdue.

  Vous aussi, notre mre, enclose en la maison
  D'o jadis s'envolaient nos dsirs d'hirondelle;
  Toi, la plus tendre amie, aussi franche que belle;
  Vous, la femme inconnue et pourtant dsire,
  Anges blouissants, Franaises adores,
  Recueillez les soldats puiss sous vos ailes.

  Ton orage implacable nerve l'horizon.

  Quand la vapeur de soufre et les clairs de flamme
  Calcineront ce coeur qui vous a tant aimes,
  Qu'il repose  jamais sur vos seins frmissants.
  Ne laissez pas la boue ensevelir nos mes.
  Il serait dur qu'en vain ft vers notre sang,
  Veuillez le recevoir en vos mains parfumes.

Gabriel-Tristan FRANCONI.




_Lettre crite par FRAYSSE, 7e Colonial, tomb au champ d'honneur._

Le 25 Juin 1916.

Bien chers Amis,

Voici le moment arriv o tout bon Franais doit faire voir qu'il a du
coeur. On croit qu'il y aura bientt une offensive, moi, je n'en sais
rien. Mais, par mesure de prudence, je viens vous adresser mes meilleurs
souvenirs, vous remercier de tout le dvouement que vous avez bien voulu
me montrer, vous souhaitant une bonne sant, une vieillesse heureuse.
Nous allons peut-tre courir la chance. Mais si la Providence veut que
nous ne nous revoyions, a va sans dire que mon amiti vivra toujours
avec vous. Et une fois ce massacre termin, je serai content de refaire
une petite promenade pour oublier les dangers que nous aurons d courir.

Recevez, Monsieur et Madame, la plus chre amiti d'un soldat qui vous
aime.

FRAYSSE.




_Lettre crite par Fernand FROIDEFON, Aspirant au 2e Zouaves, mort au
champ d'honneur._

Chre petite Maman,

Je suis parti en bon petit Franais m'acquitter d'une dette sacre et
remplir jusqu'au bout avec calme ce devoir pour lequel tombent depuis
tantt neuf mois les meilleurs fils de notre belle Patrie.

Il faut librer notre sol, il faut effacer  jamais de notre glorieuse
histoire une souillure, il faut garder franaise la terre de nos morts,
il faut prparer  une France nouvelle une re de paix, il faut librer
 jamais les foyers de chez nous d'une guerre et il faut empcher qu'un
semblable cataclysme vienne encore dans quelques annes dchirer des
millions de coeurs et faire revivre ces heures affreuses; c'est dans ce
but, petite mre, que j'ai voulu tre officier franais et c'est pour
cet idal que j'ai fait le sacrifice de mes vingt ans.

Puisque tu lis cette lettre, je suis tomb en brave et vers ma chre
maison, vers la tombe de papa, mes dernires penses se sont envoles.

Pauvre mre, ton coeur dj tortur reoit un nouveau coup, mais je te
sais vaillante et forte; tu sauras trouver l'nergie ncessaire pour
surmonter tes terribles preuves dans la pense que, plus heureuse,
malgr tout, que beaucoup de mres franaises, il te reste un fils 
lever, qui te donnera la satisfaction que tu dois attendre de lui.

Et toi, mon cher Emile,

Je te recommande maman, tu seras son soutien; c'est pour toi aussi que
j'accepte volontiers le sacrifice, afin que ta vie soit tranquille et
heureuse, que tu aies le bonheur qui ne m'est pas rserv de fonder
un foyer; tu profiteras de tous les instants de ton existence en
persvrant dans le droit chemin et en cherchant  travers toutes les
preuves ta satisfaction dans le bien.

Tu te souviendras de ton an, du petit officier de zouaves qui ne
reviendra plus et tu associeras ma mmoire  celle de notre cher pre;
je revivrai ainsi en toi tant que durera cet hommage.

Chre Maman, Emile,

Je ne vous demande pas de ne pas me pleurer, je vous interdirais la
seule consolation qui vous reste; mais sachez conserver de la modration
dans votre peine; notre deuil rcent et terrible nous a montr  tous
le peu de prix qu'il convient d'attacher  la vie et il n'est pas sans
noblesse de dvouer la sienne  un idal.

Adieu donc.

Bonnes et affectueuses caresses de votre fils et frre qui vous a
toujours aims du plus profond de son tre, plus que lui-mme et que
tout.

Fernand FROIDEFON.




_Paroles prononces par un pupille de l'Assistance Publique, sur le
champ de bataille, quelques secondes avant sa mort:_

Ecrivez  Monsieur Mesureur que G... est mort  Verdun, qu'il est perdu
dans un grand champ de bataille comme un jour il fut trouv dans la
rue.



CERTIFICAT DE M. LE DIRECTEUR DE L'ASSISTANCE PUBLIQUE

_Vous m'avez demand d'attester l'authenticit des dernires paroles
prononces par mon pupille G..., tomb au champ d'honneur le 22 mai
1916.

Je m'empresse de vous adresser copie exacte de la lettre par laquelle le
Lieutenant VOISIN, du 36e Rgiment d'Infanterie, me les a rapportes:_


_J'avais toujours pens, mais le temps m'avait manqu jusqu'alors,
 vous entretenir des dernires paroles du jeune G..., un de mes
excellents petits soldats et l'un de vos assists. Il a t tu 
Verdun, le 22 mai 1916,  l'attaque de la forteresse de Douaumont; il
est rest avant le boyau de Vigouroux, notre objectif.

En revisant mes notes de campagne, je retrouve le passage de sa mort
et ses derniers mots. Je me fais donc un devoir, et c'est pour moi un
honneur, de porter  votre connaissance la phrase ci-dessous que j'ai
recueillie sur le champ de bataille:

Ecrivez  M. Mesureur que G... est mort  Verdun, qu'il est perdu dans
un grand champ de bataille comme un jour il fut trouv dans la rue.

Veuillez agrer, Monsieur le Prsident, l'assurance de ma considration
distingue._

  Le Directeur
  de l'Administration Gnrale
  de l'Assistance Publique:

Louis MOURIER.




_Lettre crite par le Sergent Auguste GARROT, an de quinze enfants,
158e Rgiment d'Infanterie, tomb au champ d'honneur le 6 Avril 1916._

Mes chers Parents,

Si le grand malheur arrive, soyez forts pour le supporter; vous saurez
que votre fils est tomb d'une mort glorieuse, face  l'ennemi.

C'est vous que j'ai dfendus, mes chers parents, c'est ma Patrie, c'est
la grande Rpublique, une et indivisible.

Grce au sang vers natra la paix dont mes frres jouiront. J'tais
l'an, il tait juste que je les dfende; ils ne connatront jamais,
heureusement, les horreurs de la guerre.

Pre, tu peux tre sr que ton fils n'aura pas eu une minute de
dfaillance.

Oh! papa, maman, et vous tous mes frres et soeurs, jusqu'au bout
j'aurai eu vos noms sur mes lvres.

Adieu. Vive la France!

Auguste GARROT.




_Lettre crite par GAUDARD, quelques mois avant de tomber au champ
d'honneur, dans l'Aisne._

Hagiang, 7 Mars 1915.

  Chef de l'atelier de l'Artillerie
  HAGIANG (Tonkin)

Mon cher Edmond,

J'ai  Sontay reu ta lettre et n'y ai pas rpondu plus tt parce que je
pensais tre rapatri pour pouvoir prendre part  la guerre. Hlas! le
sort m'est contraire et je dois rester  la frontire de Chine pendant
qu'en France on se bat tout le long de celles du Nord et de l'Est. Et je
ne suis pas seul dans mon cas. Ce n'est vraiment pas gai de se trouver,
aprs vingt ans passs de service,  quatre mille lieues de son pays
pendant que celui-ci a besoin de dfenseurs. Or, je croyais pouvoir
prtendre me rendre quelque peu utile, mais le sort et le commandement
en dcident autrement! Alors, il faut obir, c'est dur en
l'occurrence!!!

Encore une fois avons-nous la chance de voir la Franche-Comt pargne.

J'ai pass de bien mauvais moments en pensant  vous et vos familles
rests  Paris, au moment o ces brigands s'approchaient  marches
forces de la capitale. Je revoyais possibles les horreurs et la famine
du sige prcdent et je me figurais qu' temps tu aurais rejoint
Etrappe pour viter le pril que je vise ci-dessus; car il n'aurait pas
fallu songer  aller chez Julia, en cas de dsastre, sa maison tait
destine  tre abattue la toute premire, de par sa situation au pied
du fort La Chaux; il aurait fallu au contraire qu'elle-mme se rfugie
 Etrappe. Vous n'y auriez pas t grands seigneurs, ni les uns et les
autres, mais cela et mieux valu que rester  Paris.

As-tu eu des nouvelles du gamin? Je suppose que oui. Toutefois, il est
possible que, fait prisonnier, il ne lui soit pas possible de faire
savoir o il est.

Je sais que Franois est rentr  Sochaux, o il travaille aux
automobiles, que Daclin est en Alsace, qu'Edmond, d'Etrappe, est enrl.
On m'a annonc la mort de plusieurs soldats de chez nous, la capture de
quelques autres. Et moi, mon cher frre, pendant ce temps, je ne fais
rien, ou du moins pas mon devoir de fils de Franche-Comt.

Je suppose que vous tes en bonne sant. J'espre aussi que, malgr le
marasme des affaires, tu trouves  t'employer et ce, dans Paris mme, en
raison du dpart de tous les hommes ayant l'ge de prendre les armes.

Je ne sais quand j'crirai de nouveau; si la chance voulait que je
rentre, je te ferais savoir mon arrive en France depuis Marseille. Je
finis mon sjour le 22 Juin prochain. La guerre durera encore plus tard,
alors tant mieux pour moi, car j'y prendrai part. C'est, Edmond, mon
plus grand, mon seul dsir. Si j'y reste, eh bien, vive la France!!!

Embrasse tout le monde pour celui qui est et restera l'onchot.

GAUDARD.




_Lettre crite par le Marchal des Logis Henri GAVARD, 21e Chasseurs 
cheval, tomb au champ d'honneur._

Ma bien chre petite Maman,

Sois courageuse et ne te laisse pas abattre par la triste nouvelle de ma
mort que je tiens  t'apprendre moi-mme.

Oui, ma pauvre maman, comme tant d'autres, j'ai pay de mon sang mon
tribut  notre belle Patrie. Il est toujours terrible de perdre ses
enfants, mais songe combien tu peux tre fire en pensant que tes deux
fils sont morts en dfendant l'honneur et la grandeur de notre France.
Nous avons t  la peine: par toi qui dois nous survivre et qui vivras
nous serons  la Victoire. Ce sera, sois-en sre, bien chre petite
maman, notre plus belle consolation.

Je demande  mon officier, Monsieur Carf, 21e Chasseurs  cheval, 128e
Division, S.P. 48, par ma lettre rdige en mme temps que celle-ci, de
te faire parvenir toutes mes affaires et de me faire enterrer, si c'est
possible, dans un cimetire. Tu pourras correspondre avec lui  ce
sujet.

Inutile d'annoncer ma mort  grand renfort de publicit, simplement,
tout simplement aux amis.

Sois forte, ne te laisse pas dcourager par ma disparition et vis pour
le souvenir de tes deux fils.

Par l'au del, si la vie se poursuit, nous nous retrouverons un jour. En
attendant, je te donne, pour la dernire fois ici-bas, mes plus tendres,
mes plus affectueux, mes plus reconnaissants baisers.

Au revoir  tous.

Ton HENRI.




_Lettre crite par le Lieutenant observateur MARTIN DE GIBERGUES, tomb
au champ d'honneur, dans un combat arien, le 5 Mai 1917._

...Si, les ailes brises un jour dans le ciel bleu, je retombe sur la
terre en retournant  Dieu, que ces lignes apportent  ma mre et  mon
pre les penses dernires, les dsirs, les rves suprmes de leur fils
tant aim!

Ds que l'avion mortellement bless refusera tout travail, ds que
l'accomplissement de ma mission sera impossible et ma tche sur terre
termine, ds que la chute se prcipitera,  quelques mtres  peine
au-dessus du vacarme de la bataille, une paix infinie depuis longtemps
attendue m'envahira et je la chanterai de toute mon me: _Gloria in
excelsis Deo!..._ Oh! ces quelques secondes devant la souffrance et la
mort, dont le monde a une telle horreur qu'il essaiera de les cacher
comme abominables, vous les bnissez avec moi: elles sont une faveur du
juge souverain.

A mesure que mon corps frissonnant s'approchera du sol, mon me
remontera plus lgre  des hauteurs inconnues, la sparation se fera
victorieuse.

Ce sera le _Magnificat_ complet: la prire d'adoration au seul Dieu
grand et misricordieux, la prire d'action de grce pour ce qui m'a t
donn avec tant de largesse de tous cts, la prire d'expiation plus
pour ce que j'ai omis que pour ce que j'ai fait; et puis l'appel
suppliant qui ne peut pas ne pas tre exauc, demandant la vie
ternelle, la force et la consolation pour ceux que je laisserai, la
misricorde et la gloire pour la France bien-aime, l'arrive du rgne
de Dieu, _Adveniat regnum tuum_.

Cette prire sera toute mle de vous, mes parents bien-aims, car je
l'ai apprise de vous par vingt-huit annes de parole et d'exemple.

Elle sera calme et douce malgr les apparences, elle respirera la
confiance et la paix.




_Lettre crite par le Soldat GLATIGNY, 301e d'Infanterie, tomb au champ
d'honneur._

21 Octobre 1914.

Mes chers Parents,

Enfin! j'ai sur moi vos deux photographies! Elles me sont arrives ce
matin et ont rempli mon coeur de joie et mes yeux de larmes. J'aurai
ainsi--toutes les fois que je le pourrai--devant moi mes bons parents
que j'aime tant et un coin du cadre o s'est droul le meilleur de ma
vie: le jardin de Brezolles, les fentres du cabinet de papa et celles
de votre chambre  coucher.

Je ne crois pas que maman m'ait jamais fait plus grand plaisir.

Je vous cris de bonne heure, ce matin, car il faut absolument que je
vous crive aujourd'hui. Voici pourquoi. Nous sommes en toute premire
ligne. A 200 mtres environ, nous devinons les tranches allemandes. Le
gnral croit savoir que certaines de ces tranches sont abandonnes. Il
faut s'en rendre compte. Des hommes de bonne volont ont t demands
pour cette mission assez prilleuse, mais trs dlicate. Deux se sont
prsents, dont moi. Prudemment et lentement, avanant  plat ventre,
dans une marche rampante, que nous faciliteront les gros arbres de la
fort dans laquelle nous sommes, nous tcherons d'aller jusqu' ces
tranches dont l'emplacement approximatif nous a t indiqu. Si nous
sommes reus  coups de fusil, c'est que l'ennemi n'aura pas dguerpi,
et il faudra revenir si nous ne sommes pas atteints. Si nous allons
jusqu'au bout, le renseignement sera prcieux et j'aurai rendu ainsi
quelque service.

Il est 10 heures 15. Un capitaine d'artillerie vient d'arriver 
nos tranches pour causer avec nous. L'artillerie va tcher de nous
faciliter l'excution de notre mission. Son tir cessera  midi et demi,
et nous partirons  une heure un quart, suivis du regard, certes avec
anxit, par nos camarades et nos officiers.

Et maintenant, ne me reprochez pas de m'tre offert pour cette petite
expdition. Le devoir est diffrent pour chacun. J'estime que le mien me
commande cette conduite.

Avant de partir, je remettrai cette lettre  un ami. Si elle vous arrive
sans d'autres renseignements sur mon quipe, c'est que j'y serai rest.

Et maintenant, je vais manger une bouche.


1 heure 10. L'heure du dpart est sonne. Je viens de regarder encore
vos photographies et de les embrasser, et maintenant je pars confiant et
rsolu.

GLATIGNY.




_Lettre crite par le Lieutenant Maurice GOBERT, 110e Rgiment
d'Infanterie, tomb au champ d'honneur, le 5 Octobre 1915,  Somme-Py._

Aux trois tres qui me sont chers:

A ma mre, a mon epouse et a mon flls,

En cet instant suprme,  la veille de partir au feu, je vous runis en
une mme tendresse.

Si le destin cruel doit me sparer de vous, sachez bien que ma dernire
pense sera pour vous. Soyez braves, demeurez bien Franaises en face de
l'adversit. Vous devez vivre encore pour mon fils. Lui, le cher petit,
ne souffrira sans doute pas beaucoup de ma disparition, il est de vous
trois le privilgi.

Toi, ma chre mre, tu supporteras avec courage cette dure preuve.
Ensemble nous avons pass de cruels moments. Le sort semblait depuis
quelque temps nous tre favorable. Si je dois te quitter, tu demeureras
pour venir de temps  autre me dire bonjour l-bas o sont dj ceux qui
m'ont prcd. Tu auras la sublime consolation de songer que je suis
mort en faisant mon devoir, nimb d'un peu de gloire.

Partage cette pense, ma pauvre petite Marie. Il est encore bien tt
pour que je t'abandonne, et j'aurais voulu vivre avec toi beaucoup
d'annes de bonheur et d'amour. Maintenant que je suis disparu, tu
deviendras le seul soutien de notre chri.

Pardonne-moi de ne pas vous laisser  tous une situation meilleure.
J'aurais voulu voir votre avenir assur.

Lorsque ta douleur sera un peu calme, mets-toi  la tche, veille sur
lui comme je l'aurais fait avec toi.

Rappelle-lui bien que, dans la vie, le devoir est parfois pnible, mais
qu'il doit passer avant tout. Dis-lui, lorsqu'il sera en ge de le
comprendre, qu'il n'est dans la vie qu'un seul chemin, celui de la
vertu. Bien que je ne prtende nullement me poser en modle, cite-lui
mon exemple, raconte-lui que je suis mort en bon Franais et que, si la
Patrie le rclame, il doit suivre le mme chemin que moi.

Allons, adieu. Tous trois, je vous embrasse mille et mille fois par la
pense, en vous souhaitant une dernire fois beaucoup de courage.

Votre trs affectueux

Maurice GOBERT.




_Lettre crite par Lon-Pierre GRENIER, 140e Rgiment d'Infanterie,
tomb au champ d'honneur,  Douaumont, le 19 Mars 1916._

Grenoble, le 18 Septembre 1915.

FIAT!!!

Mon trs cher Joseph,

Ainsi que tu as d l'apprendre brivement, ma situation est change et
me voil  nouveau dans le service arm, prt  endosser le sac et 
reprendre le Lebel.

Je ne me plains pas, car Dieu m'a peut-tre exauc, car comme je le lui
ai souvent dit: j'aimerais mieux partir que de te voir partir maintenant
que tu es mari. Enfin, c'est sa volont qui se manifeste et, comme ce
matin, je redis: FIAT!

Je pense quitter Grenoble lundi 20 courant, pour aller m'entraner, car
je suis mobilisable depuis fin fvrier 1914, ce qui me donne l'espoir de
partir au premier convoi; au 140e, cela va rondement.

Je pars plein de courage bien que j'aie le pressentiment que je n'en
reviendrai pas; cependant, avec quel courage plus grand encore j'y
serais all si j'avais pu embrasser une dernire fois ceux que j'aime
... mais il n'y faut pas penser. Mais toi, cher Joseph, qui maintenant
jouis du tarif militaire, est-ce que tu ne pourrais pas venir me voir
avant mon dpart? Si oui, fais-le, car je t'embrasserai doublement
de coeur pour maman et pour toi. Si cela est possible, dis-le-moi et
attends ma nouvelle adresse.

J'ai demand plusieurs choses  maman, en outre le petit revolver de
poche; c'est une chose prcieuse, car si l'on est dsarm ou si l'on a
perdu son fusil, si, bless, vous vous voyez prt  tre achev, une
arme petite, maniable, n'est pas de reste pour sa dfense; les blesss
en ont tellement reconnu l'utilit que tous, ou presque, s'en munissent
avant de partir. Tche de me le faire parvenir.

Je regrette de vous donner tant de tracas, et peut-tre diras-tu que ma
personne ne vaut pas la peine de tant se tracasser pour elle; c'est vrai
et j'en conviens; aussi, faites comme vous voudrez.... Surtout, priez
un peu pour moi et, quoi qu'il arrive, sachez, que je vous ai toujours
aims.

Je m'arrte car je deviens triste malgr moi, je t'embrasse de tout
coeur ainsi que ton pouse, que je regrette de ne pas avoir connue.

Ton frre qui t'aime,

PIERRE.




_Lettre crite par Auguste GROENER, tomb au champ d'honneur le 4 Aot
1918._

Ma chre Mre,

Montons ce soir pour attaquer. A Dieu vat! si je meurs face aux Boches.
Prends confiance, c'est pour la France et pour garder ta maison.

Adieu, derniers baisers.

GROENER.




_Lettre crite  sa mre par le Lieutenant Henri GROS, 86e Rgiment
d'Infanterie, tomb au champ d'honneur,  Vermandovillers (Somme), le 17
Septembre 1916._

3 Septembre.

D'ici quelques jours, tu liras sur les journaux le rcit de grands
vnements. Tu seras fire de songer que ton fils y participe.

Je n'ai nulle crainte que le fardeau de mon commandement soit trop lourd
pour mes paules. Je saurai en accepter les responsabilits et les
devoirs. D'ailleurs en moi, comme pour la plupart des officiers, il y a
deux hommes: le chef srieux et juste et qui a plus que son ge; l'homme
priv souvent gosse et aimant  s'amuser. Ils savent tous deux rester 
leur place et ne pas empiter sur leur domaine.

Mes meilleurs et mes plus tendres baisers.

HENRI.




_Lettre crite par le Sous-Lieutenant GUERIN, du 269e Rgiment
d'Infanterie, mort au champ d'honneur quelques mois plus tard, aux
parents de son ami mort glorieusement quelques jours avant._

Cher Monsieur, chre Madame,

Aujourd'hui seulement je trouve le courage de vous crire, aprs tre
bien sr que vous ayez appris la mort glorieuse de votre fils bien-aim,
mon frre d'armes, mort comme je veux et espre mourir, en dfendant le
sol sacr de notre France au nom du Droit, de la Civilisation et de la
Libert.

Dans nos conversations amicales,--car, lorsque le service nous laissait
un instant, nous tions l'un prs de l'autre, discutant la grande chose
que l'on puisse faire pour sa Patrie,--nous nous disions: Quoi que nous
fassions, nous ne serons jamais aussi grands que ceux qui sont morts.

Et, quand la bataille a t finie, mon premier devoir a t d'aller
fleurir sa tombe, et les larmes que j'ai verses ne sont pas seulement
des larmes de regret, mais d'admiration. Combien il m'a paru grand ce
noble et hroque ami! Il m'a sembl qu'il me disait souriant: Tu vois,
j'ai pass devant toi.

Nous avions t cits  l'ordre du jour en accomplissant en Lorraine la
mme action, fiers de possder la premire citation du 269e. Pourtant,
ce n'est pas la rcompense qui fait la valeur de l'action. Et lorsque
nous rampions dans les bls remplis de morts et de mourants, au milieu
de nos ennemis, pour aller chercher une mitrailleuse, ce brave Lecomte,
Robert et moi, nous n'tions guids que par le sentiment du devoir.

Plus tard, aprs avoir arros tous les deux de notre sang le sol de la
Patrie, le mme sentiment nous a fait revenir,  peine guris.

Et c'est ce mme sentiment qui l'a fait mourir en hros. Nous savions
bien, avant la lutte, lui, Chanterel et moi, en nous faisant nos adieux,
les sacrifices qu'il fallait faire, c'est--dire risquer sa vie dix fois
plus que les hommes, tre debout quand ils sont couchs, cible vivante
alors qu'ils sont abrits. Ce n'est pas que les hommes le comprennent,
Ils se disent, au contraire: S'il n'tait pas rest debout, il n'aurait
pas t touch. Ils ne se disent pas que s'il n'tait pas rest debout,
eux n'auraient pu rester couchs.

Et voil comment votre fils est tomb mortellement en montrant l'exemple
du plus beau des sacrifices.

Vous pouvez tre fiers, cher Monsieur et chre Madame, de la mort
hroque de votre fils. Sa gloire rejaillira sur vous et dans vos larmes
d'infini regret luira l'admiration du plus grand sacrifice consenti par
un pre et une mre  la Patrie. Et aux pres et aux mres qui verront
leurs fils couverts de gloire et de lauriers, vous pourrez fournir
l'argument indniable: Le mien a fait plus, il a donn sa vie.

Vous me pardonnerez, cher Monsieur et chre Madame, si j'ai tant tard 
vous crire, et ce n'est pas de gaiet de coeur que l'on apprend la mort
d'un ami si cher, d'un si bon fils,  ses parents.

Je connais bien sa tombe et je sais ce qui me reste  faire,
c'est--dire le venger ou mourir comme il est mort.

Recevez, Monsieur et Madame, mes condolances les plus sincres et
songez que vous n'tes pas seuls  pleurer votre hros.

Respectueuses salutations.

GUERIN.




_Lettre crite par le Sergent Henri GUERIN, 113e Rgiment d'Infanterie,
tomb au champ d'honneur, au combat de Voul-Tergnier, le 23 Mars 1918._

  22 Mars 1918,
  3 heures 1/2 de l'aprs-midi.

Ma Soeur bien-aime,

Nous attendons toujours la soupe, la premire de la journe. Nous avons
t alerts ce matin,  4 heures, et nous avons quitt en autos-camions
le village d'o je t'ai crit mes dernires lettres. Les camions nous
ont transports en arrire du front anglais, et nous sommes depuis plus
d'une heure dans un champ inculte, prts  partir au premier signal. Il
y a donc des chances pour que nous entrions incessamment dans la mle.

J'ai l'me sereine, comme toujours, en ces heures graves. Je suis le
petit enfant du bon Dieu et il ne m'arrivera rien que de conforme 
sa volont. Or, ce qu'il veut pour moi, je le veux avec lui sans
rserve.... Je n'ai donc pas lieu de m'inquiter....

Et j'prouve une joie suprme  la pense de faire une fois de plus
barrire de mon corps aux ennemis de ma Patrie, et de contribuer 
arrter la rue ultime qu'ils viennent d'entreprendre.

Le canon tonne sans arrt. Nous sommes prsentement hors d'atteinte de
ses coups. A l'heure voulue, nous nous branlerons et nous vaincrons si
Dieu le permet.

Ma pense retrouve les chres vtres, mon coeur s'unit  vos coeurs plus
fortement que jamais.

En hte! baisers fortement doux et tendres  partager avec notre chre
petite mre, avec le bon Nol et Daniel.

Je te presse sur mon coeur.

HENRI.




_Lettre crite par Louis-Gustave GUIBERT, Agent de liaison au 30e
Rgiment d'Infanterie, tomb au champ d'honneur, le 25 Septembre 1915,
au combat de Perthes._

Le 24 Septembre 1915.

Ma Grand'Mre bien-aime,

Peut-tre un laps de temps assez long s'coulera avant que je puisse 
nouveau te donner de mes nouvelles. Pendant cette priode d'attente,
je te prie simplement de penser un peu plus  moi et de prier pour la
France et la grandeur de notre Patrie, dont mon coeur sensible et port
vers les arts admirera toujours les divines productions, la belle
littrature, la musique, les objets de luxe, que sans fatuit j'ai cru
comprendre et goter.

Je souhaite que ma prochaine lettre soit crite de Rethel ou de Mzires
et que l'action qui va se drouler devienne la ralisation de cette
magnifique esprance qui ne m'a jamais abandonn et fut toujours
impatiemment attendue.

En bon Franais, je ferai mon devoir jusqu'au bout. Il me semble que je
rachte bien des petites erreurs passes. Cela ne diminue en rien la
vive tendresse que toute ma vie j'ai ressentie pour ma famille et pour
toi, Mme, qui fut une maman bien tendre et eut un coeur exquis de
grand'mre.

Si la joie immense m'est dvolue de me voir vainqueur guerrier sur le
bord du Rhin ou plus modestement  notre frontire, je te demanderai
de m'envoyer ce qui pourrait me faire besoin. Pour l'instant, je te
remercie simplement de la dlicieuse lettre reue cette aprs-midi et je
vais te rassurer: ma sant est parfaite. Je couche sur la dure! Mais que
seront les jours  venir  ct de ceux que je passe? Ne me plains pas.
Espre. Je te reviendrai un jour trs fier, mais trs doux, et si les
privations momentanes m'ont amaigri un peu, sache que je suis bien plus
lgant encore que par le pass.

Je suis (tu me le demandes) cycliste du capitaine Brun, mais appartiens
 la 2e Compagnie du 1er Bataillon. Voil pourquoi mes adresses sont
dissemblables. J'aime mon chef. Il m'estime beaucoup ... c'est une
raison de ma confiance. Ma tendresse pour toi est un rconfort moral
prcieux et les baisers que je t'envoie sont enthousiastes.

GUIBERT.




_Lettre crite par HARDY, pupille de l'Assistance publique, tomb au
champ d'honneur._

  A faire parvenir  Monsieur le Commandant
  P..., si je ne suis pas revenu le
  mercredi ...  six heures du matin.

Mon Commandant,

Ayant une mission, petite, il est vrai, mais assez hasardeuse, le
lieutenant m'a fait l'honneur de m'y envoyer; c'est donc sans dplaisir
que je pars, car c'est plutt ma place qu' n'importe lequel. Mais,
comme il se peut que j'y reste, je vous remercie, ainsi que Mademoiselle
Y..., d'avoir pens  m'envoyer un oeuf de Pques. Aussi, mon
Commandant, permettez-moi de vous remercier.

En avant! Vive la France!

HARDY.

Si vous recevez cette carte, c'est que je serai tomb pour toujours.

En avant quand mme!

HARDY.




_Lettre crite par le Sergent Andr D'HARMENON, 20e Bataillon de
Chasseurs  pied, tomb au champ d'honneur le 6 Juin 1915._

5 Juin 1915.

Mes chers Parents,

De la tranche o me revoici pour la dixime fois, ces quelques mots
que je veux avant tout trs tendres.

Pardonnez-moi si mes lettres ne le sont pas toujours autant que vous le
dsirez et autant que je le voudrais moi-mme; cela tient  ma grande
lassitude d'esprit et  mon coeur que cette horrible guerre a endurci.

Je vous aime de tout mon coeur et vous remercie de toutes vos bonts.

Merci  ma bonne tante Alice de ses paquets qui me sont parvenus hier.
Je vous cris sur le parapet de la tranche.

Il est 8 heures 1/2 du soir, je ne vois plus. Je vous embrasse de toutes
mes forces.

Votre ANDRE.




_Lettre crite par le soldat Henri HlLLAIRE, 11e Cuirassiers, tomb au
champ d'honneur._

  Les tranches,  21 heures,
  le 25 Septembre 1918.

Bien cher Papa,

Bien chre Maman,

Si ces quelques mots vous parviennent, ce sera que votre Riri ne sera
plus.

Je suis en ligne, ma lettre de ce matin a d vous le dire. Nous allons
attaquer; nous sortons des tranches  2 heures 30 demain matin. Encore
quelques heures et nous bondirons sur l'ennemi. Ma dernire pense aura
t pour vous, mes chris. Je sais que si cette lettre vous parvient
c'est fini pour vous: la joie, la gat disparatront pour toujours de
cette maisonnette o nous tions si bien. Mais courage, de l-haut votre
Riri veillera et attendra que la suprme runion se fasse pour vous dire
tout....

Sachez qu'il vous a aims et adors, ma lettre quotidienne a d vous le
prouver.

Adieu donc, mon Papanou, adieu donc ma Mamanette, adieu  tous ceux que
j'ai aims.

Votre Riri qui vous aime.




_Lettre crite par le Sous-Lieutenant Marc HUBERT, 8e Gnie, bless
mortellement le 23 Septembre 1917._

24 Septembre 1917.

Mon cher Papa,

Je te mets quelques lignes pour te montrer d'abord que je ne suis pas
grivement atteint: un obus, tombant sur ma cagna, m'a fractur la
jambe. C'est tout ... tant un peu fatigu, je passe la plume  mon
camarade Maillet (le radio du Commandant).




_Lettre crite par le Lieutenant Joseph JEANNIN, 103e Rgiment
d'Infanterie, bless  Ethe, le 22 Aot 1914, victime des atrocits
allemandes  l'ambulance de Gomery, mort pour la France, au
feld-lazareth de Vezin-Charency, le 27 Aot 1914 (Meurthe-et-Moselle)._

Paris, 2 Aot 1914.

Mon cher Jules, chres Soeurs,

Je vous cris collectivement puisque, surpris par les vnements, vous
devez tre encore runis; en tout cas, si Monique et Guite ont repris la
route de Provence, veuillez faire suivre.

Je me trouve  Paris, mobilisant avec le 103e et je prendrai dans
quelques jours les routes d'invasion vers l'Allemagne, je l'espre
fermement.

J'aurai probablement la satisfaction de conduire ma compagnie au feu,
comme commandant de compagnie, et soyez persuads que je ferai taper
ferme. On ne peut pas prsager l'avenir; mais notre cause est juste,
puisqu'on nous attaque, et j'ai la profonde conviction qu'on peut tout
esprer. Pauvre papa, serait-il heureux, s'il voyait l'lan franais,
lui qui tressaillait  la moindre alerte.

J'ai quitt ce matin, pour toujours peut-tre, ma pauvre chre Madon et
mes deux mignons. Ce fut bien dur, grand Dieu!

Vous savez tous, chers pre et soeurs, quelle affection j'ai toujours
eue pour vous; mon grand regret est de ne point vous revoir avant de me
jeter corps et me dans la fournaise.

Si le sort veut que je tombe au champ d'honneur, ne pleurez point, mais,
en souvenir de moi, veillez sur les tres si chers que je laisserai....
Je vous confie ma chre femme, j'ai admir son courage ce matin, mais
quelles transes pour elle maintenant, seule et immobilise  Saint-Cyr;
je vous confie ma petite Monette et mon petit Andr, si je viens  leur
manquer qu'ils ne s'aperoivent pas qu'ils n'ont plus de papa.

Mais au loin les tristes prsages, car je compte bien revenir dans les
rangs de nos armes victorieuses. Quel coup de torchon! mes aeux! je
crois que les Prussiens paieront cher leurs menes hypocrites et leur
folie sanglante. La population, ici, est admirable de calme et de froide
rsolution, et c'est un tat d'esprit gnral. C'est la guerre au
couteau qu'ils auront voulue, je suis persuad qu'on les servira en
consquence. J'ai vu aujourd'hui dans la foule plusieurs faits touchants
de patriotisme se produire: un ouvrier arrachant, sur la place des
Invalides, une carte d'Etat-Major  un monsieur qu'il supposait tre un
Allemand, et me l'apportant; un camelot vendait ses journaux, mais les
donnait  l'oeil aux officiers et aux soldats, parce qu'il allait partir
lui-mme pour la frontire; ce ne sont pas des faits isols; une nation
comme la France, anime de ces sentiments, est mre pour le succs.

Mes aspirants, en mme temps que moi, ont rejoint leurs rgiments, ils
exultaient tous. Charles doit tre  son poste. O? je l'ignore, mais
quel beau dbut de carrire pour un officier.

Et maintenant courage, mon cher Jules, mes chres soeurs. Nous allons
traverser la priode la plus dure que le monde ait vcue, soyons  la
hauteur de notre tche.

Je vous embrasse bien tendrement.

Votre frre,

J. JEANNIN.




_Lettre crite, sur l'Yser, par l'Aspirant Henri JOYEUX, bless
mortellement, un an plus tard,  la prise de Monastir._

18 Juin 1915.

Mon cher papa, ma chre maman,

Depuis quelques jours, je vous cris rgulirement. Je n'ai pas reu de
vos nouvelles. Je pense nanmoins que ma lettre vous trouvera toujours
en bonne sant et toujours bien courageux, comme vous l'avez t
jusqu'ici. Allons! soyez-le encore plus aujourd'hui. C'est la volont de
votre petit Doudou, de votre grand Henri.

Si cette lettre vous parvient, voyez-vous, c'est que la France m'aura
voulu tout entier. J'aurai fait mon devoir, comme les autres, pas plus.
J'en suis fier, et vous devez l'tre aussi de savoir que votre enfant
est mort vaillamment, qu'il a vu la mort avec gat et dlivrance, l'me
compltement tranquille. Pourquoi en avoir peur? Vous rappelez-vous de
ce soir-l o j'ai parl avec papa sur la mort, sur sa douceur que je
rclame. Ne me dlivre-t-elle pas d'une vie que je n'ai pu qu'entrevoir
et  laquelle je n'ai pu goter, si j'ose dire, sous un jour pre et
terrifiant. O sont les douces annes de ma toute petite enfance,
lorsque j'allais me consoler dans les bras d'une aussi bonne maman, d'un
aussi bon papa que j'avais. Ici, je suis seul, pour me consoler de ne
pouvoir vous embrasser, de ne pouvoir vous serrer dans mes bras, je
suis encore seul. Si ce n'tait a, rien ne m'aurait cot d'aller voir
l-haut le beau rsultat de la grande bataille. Aussi, en vous crivant
cette lettre, ce dernier adieu, je viens vous remercier de la tendre, de
la douce affection que vous m'avez toujours tmoigne. Pardon aussi de
l'avoir connu trop tard, pardon d'avoir oubli mes devoirs d'enfant,
pardon de tout ce que vous ne savez pas. Enfant je l'tais et c'est la
guerre, la dure campagne qui m'a mri, vieilli, qui a fait de moi un
homme  20 ans.

Allons, courage! refoulez vos larmes et ne vous abandonnez pas dans un
chagrin qui pourrait abrger les quelques jours de tranquillit, de paix
que vous trouverez auprs de mon petit frre quand il reviendra, lui;
montrez-lui cette lettre qui devra lui faire comprendre que si je meurs
tranquille, c'est que je pense bien  sa prsence. Il saura adoucir par
tous les moyens les jours heureux qui vous restent  passer ensemble.

Promettez-moi aussi de vivre heureux jusqu'au moment o le bon Dieu
jugera que vous veniez me retrouver.

Peut tre qu'un jour vous viendrez rechercher mes restes dans cette
Belgique, la vraie, pas celle dont le sol a t foul par d'impies
barbares. Mon seul bonheur est de penser que vous viendrez me rechercher
et qu'un jour je reposerai prs de vous,  Marcey, que j'aurais tant
souhait revoir.

Faites mes adieux aux personnes amies,  tous ceux qui ne m'ont pas
encore oubli.

Quant  vous, adieu, au revoir, mon bon papa, ma bonne maman. Je vous ai
aims, vous m'avez tout pardonn. Je vous embrasse pour la dernire fois
bien bien fort.

Votre petit Henri mort pour la France.

Courage!




_Lettre crite par Albert JULHIEN, 6e Bataillon de Chasseurs Alpins,
tomb au bois de Berthonval le 20 Dcembre 1914._

19 Dcembre 1914.

Mes chres tantes,

Si vous recevez cette lettre, mes chres tantes, c'est que, suivant
mon pressentiment, l'attaque qui se prpare m'a t fatale. Si je vous
confie la triste mission d'en avertir mes chers papa et maman, c'est
que je sais que, dans la religion, vous saurez trouver les paroles de
consolation qui leur seront si ncessaires en ces tristes moments et
que votre grande affection vous dictera les prcautions  prendre pour
attnuer la douleur que leur causera certainement cette nouvelle.

Pour moi, j'ai la certitude d'avoir fait mon devoir de Franais jusqu'au
bout et c'est sans amertume que je fais  notre belle France le
sacrifice de ma vie.

Notre cause est belle et elle triomphera certainement. Heureux ceux
qui verront le triomphe, mais il ne faut point pleurer ceux qui y sont
rests pour y contribuer, afin de ne pas diminuer la joie du triomphe.

Pourquoi ai-je pris tant de prcautions ces jours-ci? Probablement que
le bon Dieu a voulu qu' vous tous j'aie le temps de lancer un dernier
adieu.

Adieu, mes chres tantes, je mets dans mes caresses toute ma tendresse,
et encore une fois je vous recommande ma chre famille. Dites-leur bien
que ma dernire pense a t pour eux et que, si je les ai prcds
l-haut, c'est pour prparer la place o bientt nous nous runirons
tous.

A vous de tout coeur.

BEBERT.




_Lettre crite par Pierre KIEFFERT, tomb au champ d'honneur._

Le 15 Avril 1917.

Mes chers parents bien-aims,

Je n'ai que le temps de vous crire ces quelques lignes, crites avant
mon dpart vous savez o, je vous l'ai dit dans ma dernire lettre.

Je me remets tout entier dans la Providence divine, dans le coeur de
Dieu. Puisse Dieu avoir piti de vous et de moi, il a toujours eu piti
des nombreuses familles.

Ce soir, si je peux, j'irai une dernire fois le remercier de toutes
les grces qu'il nous a accordes jusqu' ce jour. Oui, remercions-le
ensemble et dans une fervente prire prenons confiance.

Je reviendrai, mais si toutefois le bon Dieu veut mettre fin  ma
vie, ne pleurez pas, les vrais chrtiens ne pleurent pas puisqu'ils
retrouvent ceux qu'ils ont perdus l-haut dans le ciel.

Je serai probablement longtemps sans vous crire, cela dpendra, mais
aussitt que je pourrai le faire je vous crirai un mot. Je n'ai pas
chang de secteur depuis Verdun.

Donc, au revoir, chers parents, et confiance, priez pour moi,  bientt.

Je vous embrasse tous deux, embrassez pour moi Simone, Jeannette,
Marthe, Andr.

Votre fils qui vous aime de tout coeur,

PIERRE.




_Lettre d'Emile LACCASSAGNE, petit soldat de la classe 14, adresse 
son patron chez lequel il avait t apprenti et ouvrier._

Du front, le 20 Septembre 1915.

Cher Monsieur Lasson,

C'est tout heureux que je viens de recevoir votre aimable carte. J'ai
donn galement de mes nouvelles  Madame Lasson, en rponse d'une carte
que m'avait envoye notre chre petite Nnette; vous en a-t-elle caus
sur ses petites mignonnes lettres?

Je vois que vous vous tes fait avec cette nouvelle vie et que vous
tes prt  tout supporter pour contribuer avec toutes vos forces  la
dfense de notre chre Patrie.

Il faut que je vous gronde un peu!... Vous le permettez, n'est-ce pas?
Oh! ne tremblez pas dj, car je ne suis pas trop terrible, allez.

Sur votre dernire lettre, vous me parlez de vos travaux, du rendement
colossal que vous devez produire, de l'effervescence qui nuit et jour
rgne dans vos ateliers. C'est heureux, c'est beau, c'est merveilleux,
c'est admirable. Et vous, quelle est votre dduction de tout cela? Que
la guerre ne touche pas  sa fin, loin de l!...

Ah! non, par exemple, vous voyez de trop belles choses pour penser comme
cela!...

Voyons, vous tes l, vous voyez avec quelle rapidit le gnie franais
se montre dans toute sa beaut et dans tout son dveloppement.

Dans un an, la France a trouv le moyen d'tre plus prte que
l'Allemagne dans quarante ans.

Chaque jour, notre puissance s'affirme davantage. Nos ennemis le
sentent, et il faut que nous, depuis le simple pioupiou jusqu'au plus
haut grad, depuis le combattant jusqu'au peuple qui nous regarde et
nous observe, il faut que nous sachions que nous sommes les plus forts.

On installe de nouvelles machines et aussitt vous pensez: tout cela
prouve que la guerre ne tire pas  sa fin.

Que diriez-vous, si je vous disais, moi, que cela prouve le contraire?

Si l'on installe tout un machinisme nouveau, c'est srement pour
fabriquer plus vite. Si l'on fabrique plus vite, c'est que les besoins
se font plus pressants. Pensez-vous donc, si nous faisions une nouvelle
campagne d'hiver, que nous n'aurions pas, en restant sur la dfensive,
le temps, pendant cinq ou six mois encore, de prparer des munitions en
vue de l'offensive prochaine, et cela sans faire des modifications dans
nos ateliers?

Il faut une fin prochaine  tout cela. Une seconde campagne d'hiver,
c'est la ruine de l'Allemagne, la misre chez nous, la mort lente,
triste, effrayante, des habitants de la tranche, c'est une chose que
l'on envisage, mais qui, pour moi, ne se fera pas.

Pour moi, d'un ct ou de l'autre, doit se tenter un grand coup, qui
sera dcisif. Si les deux partis rsistent  ce choc formidable, qui
sera le dernier, il ne nous restera plus qu' attendre,  patienter,
jusqu' ce que l'Allemagne dise: Eh bien!... j'en ai assez.

Mais cela n'arrivera pas, car que les Boches nous attaquent ou que nous
le fassions, quand toutes les nations civilises seront debout contre
ce chef bandit du militarisme prussien, ils seront battus, c'est
indiscutable. Ah! ce cri que le Juif Errant de la lgende entendait
retentir au-dessus de sa tte, chaque fois que, ruisselant de sueur,
bris de lassitude, il tentait de s'arrter: Marche. C'est 
l'humanit tout entire que sa conscience crie aujourd'hui: Marche 
travers les obstacles, parmi les prils, malgr la mort, marche ... sans
repos, sans trve, jusqu'au bout, jusqu'au bout, jusqu' la victoire,
jusqu'au sommet baign de lumire d'o--le pass n'tant plus sous tes
pieds qu'une ombre en train de s'effacer--tu verras se lever, dans un
blouissement, l'aube de l'avenir.

Comment vous l'expliquer, ce serait un livre  faire, mais tous ceux qui
sont l au front le comprennent et le sentent bien. Vous verrez que pour
Carnaval nous aurons presque fini. Vous serez chez vous, et j'espre
bien manger un poulet avec vous. C'est entendu.

Allons, secouez-moi un peu tous ces gens-l qui se font un mauvais sang
et qui voient tout sous un mauvais jour. Mais nous, qui sommes ici, nous
sommes toujours contents. On s'encourage soi-mme, on se dit ce que je
vous raconte, on a le pouvoir de se persuader doucement, et c'est ce qui
fait notre patience et notre calme.

Comprenez-vous notre secret?

Pour ce que je vous disais l'autre jour, c'est accept. Je sais que je
ne ferai pas cela comme qui s'amuse, a m'est gal. Mais si je russis,
je sais bien qu'ainsi des camarades seront sauvs, et peut-tre aussi de
cela dpendra un heureux succs pour nos armes. Quand dois-je rentrer en
action? Je l'ignore, mais enfin cela arrivera.

Je souhaite fort de russir et, si je suis tu, je dsire ne l'tre
qu'aprs avoir termin mon travail.

Enfin, soyez tranquille, nous ferons tout notre possible pour obtenir
le succs et nous russirons. C'est gal, ce sera terrible, mais nous
allons assister  quelque chose de beau.

Je vais terminer ma lettre, cher Monsieur Lasson, aprs vous avoir
souhait bon courage et en esprant vous voir bientt.

Allons, adieu, bonne sant.

Vive la France!

EMILE.




_Lettre crite par l'Aspirant LAGORCE, Augustin-Pierre-Edouard, 89e
Rgiment d'Infanterie, tomb au champ d'honneur, le 25 Septembre 1916, 
Bouchavesnes (Somme)._

24 Septembre 1916, 6 heures.

Dpart ce soir. Trs probablement pour aprs-demain. Excellentes
dispositions. Tout va bien et je me sens plein de confiance en Dieu et
en moi-mme.

Mille et mille baisers.

EDOUARD.




_Lettre crite par l'Aspirant Alexis LAMBLOT, 210e Rgiment
d'Infanterie, tomb au champ d'honneur, le 31 Mars 1917,  Koritia
(Albanie)._

15 Mars 1917.

Chers Parents,

Voil cinq jours que le 210e attaque sur la rive gauche du lac de
Prespa; le 6e bataillon, dont je fais partie, est parti l'avant-dernire
nuit pour attaquer  son tour, mais a t rappel  l'arrire au moment
o j'allais aborder les Allemands avec ma section. J'ai t charg par
le commandant de protger la retraite du bataillon.

Voil la situation, pas brillante, il est vrai, mais pas dsespre; il
est fort probable que nous repartirons  l'attaque cette nuit peut-tre
et je voudrais vous dire adieu avant.

Quand vous recevrez ces mots, je serai certainement mort.

Croyez que j'aurai fait mon devoir de Franais et de chef comme tous
ceux qui sont tombs jusqu'ici.

Je viens vous demander de me pardonner tout le mal que j'ai pu vous
causer durant ma vie....

Je vous demanderai de conserver mon souvenir sur cette terre de France,
o je n'aurai pas eu l'honneur de verser mon sang.

Au revoir, chers parents, ainsi qu' tous mes parents et amis. J'espre
vous revoir un jour au ciel.

Votre fils qui vous aime,

A. LAMBLOT.




_Lettre crite par le Sergent Victor LAMOTHE, 119e Rgiment
d'Infanterie, tomb au champ d'honneur le 15 Mai 1917._

Chre Mre,

Si je tombe dans la lutte actuelle, tu ouvriras cette petite lettre,
elle te donnera mon dernier baiser.

Mre chrie, sois fire de ton enfant, il aura fait son devoir jusqu'au
bout avec courage et foi. J'ai donn ma vie  la France, ne pleure pas,
ma mort est belle, est grande, je meurs content.

Adieu, mre chrie, merci de tous tes bons soins, que ta sant soit
toujours bonne et grand soit ton courage.

Je t'embrasse une dernire fois.

Adieu, mre, adieu!!!

Ton fils qui t'aime,

VICTOR.




_Jean DE LANGENHAGER appartenait  une famille de mdecins, il se sentit
attir par vocation vers la mdecine, et prit quatre inscriptions  la
Facult de Paris. Il achevait sa premire anne de service militaire, au
Havre, quand la guerre clata. Ayant obtenu de partir comme soldat dans
le rang, et non comme infirmier, il fit avec son rgiment la partie
initiale de la campagne, Charleroi, la retraite, la Marne. Bless le
7 Septembre 1914,  la bataille de la Marne (combat de Cougivaux), il
passa de longs mois dans les hpitaux de l'arrire. Sa blessure, quoique
peu grave, tait mal place: il avait eu le pied fractur, et une
saillie osseuse, due  une consolidation vicieuse, gnait la marche. Les
mdecins voulaient le faire passer dans le service auxiliaire. Il s'y
refusa, obtint de porter une chaussure orthopdique, qui corrigeait le
vice de la dmarche, et, maintenu dans le service arm, rejoignit enfin
le dpt de son rgiment. L il trouva sa nomination de caporal, qui
l'attendait depuis la bataille de la Marne; mais bientt, en excution
des ordres ministriels qui, pour combler les pertes du cadre des jeunes
mdecins, prescrivaient de rechercher dans les formations combattantes
les tudiants en mdecine, mme pourvus de quatre inscriptions
seulement, pour les nommer mdecins auxiliaires, il fut promu  ce grade
et renvoy au front en cette qualit. D'abord affect  un rgiment
territorial, qui gardait les lignes de l'Argonne, il passa, sur sa
demande, dans un rgiment de l'active, et il tomba, dans une attaque,
frapp d'une balle en plein coeur, en suivant, dit la citation  l'ordre
de l'arme dont il fut honor, la vague d'assaut de son unit, pour
secourir plus rapidement les blesss._

4 Avril 1917.

Mon cher Oncle,

Nous nous recueillons pour l'action prochaine, qui n'est un mystre pour
personne. C'est assez proche. Pas du tout d'enthousiasme. Mais pas du
tout de dfaillance, ni mme de dfiance. La guerre est devenue presque
une habitude, un nouveau genre de vie, pour mes camarades, et ils sont
blass. Ils ne vont pas joyeusement au feu, presque ivres d'avance d'une
victoire certaine et dcisive, comme ceux de Mesnil-ls-Hurlus, de
Tahure, de Massiges. Ils comptent avec l'ennemi. Ils savent qu'on a dj
fait bien des tentatives coteuses et infructueuses. Ils savent aussi
que, fatalement, un jour viendra o une de ces tentatives sera suivie
d'une grosse avance, et ils se disent: Ce sera peut-tre cette fois-ci.
Ce ne sera pas un lan de patriotisme et d'abngation. Ce sera une
tche, presque un mtier, rsolument entreprise, poursuivie avec
patience, avec conscience, avec un courage contenu et le souci de la
mener  bien. Je trouve que c'est, aprs trente-deux mois d'preuves, un
trs beau moral.

Quant  moi, j'ose  peine m'abandonner  l'espoir que je suis peut-tre
appel  prendre ma revanche d'Aot-Septembre 1914. Je suis content
d'avoir enfin une raison d'tre. Depuis que je suis revenu au front, il
y a presque un an, l'vidence de mon utilit ne m'tait pas apparue. Je
vais enfin vivre de grandes heures. Pourvu que mes parents soient forts!
J'aime autant les savoir  Paris, o ils pourront puiser chez vous un
peu de rconfort.

Comment te dire, cher oncle Paul,  quel point j'ai t mu de savoir
que tu tournais vers moi tes penses et tes voeux. Comment t'en
remercier, sinon en te disant que mon plus cher dsir, si je reviens de
la guerre, sera d'avoir avec toi de frquents entretiens pour essayer de
profiter de ta longue exprience des choses et des hommes, et de toute
la philosophie que tu as amasse.... Je termine en t'envoyant toute mon
affection, et en vous embrassant, tante Marie, Henri et toi, de tout
coeur.

JEAN.




_Lettre crite par le Sous-Lieutenant Claude LANGLE, tomb au champ
d'honneur le 26 Septembre 1915._

25 Septembre 1915.

Mon cher Papa,

Si jamais cette lettre t'arrive, ce sera parce que je serai tomb
glorieusement dans la grande bataille qui va achever le triomphe de la
France. C'est de bon coeur que je donne ma vie pour la plus belle de
toutes les causes. Je n'aurai que le regret de vous faire de la peine
 toi et  maman. Je vous en supplie, ne pleurez pas; c'est si beau
de mourir utilement! Nous sommes rgiment d'attaque; les jeunes de la
classe 15 vont montrer le chemin victorieux aux vieux.

Si tu as l'occasion d'crire  Monsieur Canivinq, dis-lui de dire  mes
camarades de Carnot de faire comme nous, de consacrer leur vie  notre
beau pays de libert, de se rappeler le cri de ralliement de 1915: En
avant pour la France!

Je vous embrasse tous de tout mon coeur.

Claude LANGLE.




_Lettre crite par Raphal LAPORTE, Aspirant au 215e Rgiment
d'Infanterie, tomb au champ d'honneur,  Crugny (Marne), le 28 Mai
1918._

Langres, 18 Mars 1915.

Cher Papa et chre Maman,

Je vous envoie tout simplement ce petit perce-neige, cueilli dans les
jardins de l'hpital le 16 Mars 1915, date bnie de mes vingt ans.

Vingt ans! l'ge tant dsir et tant regrett. A cette heure, je n'ose
leur sourire. Que vais-je bien en faire de mes vingt ans? Aidez-moi,
j'ai trop peur de les gaspiller follement et de les perdre  tout
jamais.

J'ai bien rflchi  toutes ces belles annes passes. Plus j'y songe,
plus je vous aime. Merci de tout coeur. Vous les avez faites belles,
bien belles; vous m'avez gt et  quel prix! Grand merci de votre petit
soldat plein de reconnaissance. Mille fois pardon pour tous les soucis,
les peines grandes et petites, les larmes que pendant ces vingt annes
je vous ai cots.... Pardon, je vous aime bien quand mme.

Vingt ans, tre soldat: c'est toute ma fortune en ce moment, et, malgr
moi, de mon coeur  mes lvres monte la belle phrase, le beau geste du
zouave de Patay. Mon cher papa et ma bien chre maman, ne vous inquitez
plus si, dans quelques semaines, je tombe frapp en faisant mon devoir;
j'aurai encore le courage de redire et de tout mon coeur:

Mon me  Dieu, mes vingt ans  la France!...

Je vous aime.

Raphal LAPORTE.




_Lettre crite par le Sergent LASCOUX, Franois-Pierre-Joseph, 412e
Rgiment d'infanterie, tomb au champ d'honneur, aux tranches de la
Miette, le 4 Octobre 1915._

Si vous recevez cette lettre, ce sera pour vous apprendre que je suis
tomb au champ d'honneur et tomb en brave et en chrtien. Je dis en
chrtien, car je suis prt.

Je vous dis, non pas seulement au revoir, mais  Dieu, c'est l que je
vous attends et que je vous donne rendez-vous, sr de vous y retrouver
un jour.

Soumettez-vous entirement  la volont de Dieu, qui a permis cet
vnement pour le plus grand bien de mon me.

Regardez Marie au pied de la croix; comme elle, dites le _Fiat!_

Adieu, chre maman, consolez-vous en pensant que votre fils est mort en
faisant son devoir et que sa dernire pense aura t pour Dieu, pour la
France et pour sa mre.

Rendez-vous ... au ciel!

Mme rendez-vous  tous ceux que j'aime.




_Lettre crite  sa soeur par le Sergent Jacques-Etienne-Benoist DE
LAUMONT, du 66e Rgiment d'Infanterie, tomb au champ d'honneur, le 25
Septembre 1915,  Agny-les-Arras._

24 Septembre 1915.

Ma chre petite Amie,

Je t'cris cette lettre  tout hasard; demain matin,  l'aube, vers les
3 h. 1/4, 4 heures, nous partons  la charge: c'est la grande, peut-tre
la victorieuse offensive, comme nous l'esprons tous, comme nous en
sommes tous srs; nous devons percer et nous percerons, si ce n'est pas
ici, c'est  ct que cela aura lieu.

Or, le 66e a l'honneur d'attaquer et le 1er bataillon en tte (le mien);
je suis fier que le gnral nous ait jugs dignes de cet effort. Le sort
est aveugle et peut me frapper, comme il peut m'pargner; tu peux tre
certaine que, dans l'un comme dans l'autre cas, je ferai mon devoir,
tout mon devoir.

Si je suis tu, annonce-le  maman et  papa avec de grands mnagements;
ma seule douleur, mon seul regret est que ma mort puisse vous faire de
la peine  vous tous que j'aime tant; mais pourquoi pleurer, nous nous
retrouverons un jour tous ensemble, un peu plus tt, un peu plus tard.
Et puis, n'est-ce pas la plus belle mort qui soit au monde, une mort
utile, une mort pour un but, pour une ide, pour un idal. Et dans le
sicle mdiocre o nous sommes, cela fait du bien de se dire: Eh bien,
moi, j'aurai au moins servi  quelque chose et j'aurai la mort qui me
plat le plus.

Je veux tre enterr l o je serai tomb. Je ne veux pas tre enferm
dans un cimetire o l'on touffe. Je serai mieux et plus  ma place
de soldat dans la terre de France, dans un de ces beaux champs pour
lesquels je donne ma vie avec joie, je vous le jure.

Cette lettre te parviendrait seulement dans le cas o il me serait
arriv malheur.

Je vous embrasse tous qui avez t si bons pour moi et que j'aime du
plus profond de mon coeur.

JACQUES.




_Lettre trouve prs du corps de Georges LE BALLE, Sous-Lieutenant au
151e Rgiment d'Infanterie, tomb au champ d'honneur, le 22 Aot 1914, 
Barlieux, bataille de Pierrepont (Meurthe-et-Moselle)._

22 Aot 1914.

Mes chers petits Parents
et Soeurettes bien-aims,

Quand vous recevrez cette carte, votre petit gars ne sera plus. Faisant
une patrouille avec 6 hommes, on m'a tir une balle  quelques mtres,
qui a rompu l'artre de la cuisse. Puis, abandonn, j'ai vcu encore
vingt-quatre heures et je suis all dans le sein de Dieu, o je vous
retrouverai tt ou tard. Ne pleurez donc pas trop et priez pour moi.

Allons! mes dernires penses seront pour vous et pour Dieu.

Je vous embrasse pour la dernire fois bien longuement et bien
tendrement.

Votre petit gars et frrot qui vous dit au revoir dans l'ternit,

GEO.




_Extraits de lettres de l'Enseigne de Vaisseau de 1re classe
Auguste-Charles-Jules-Marie LEFEVRE, mort hroquement, le 27 Avril
1915, sur le_ Lon-Gambetta, _torpill  l'entre de l'Adriatique par un
sous-marin autrichien._

...Un jour, probablement, nous succomberons dans cette guerre sournoise
que nous font les sous-marins, mais nous avons tous sacrifi notre vie 
l'avance et nous ne sommes plus troubls.

...N'est-ce pas notre rle de nous dvouer, de risquer notre vie? Que
vaut-elle, aprs tout? N'avons-nous pas l'espoir d'une autre existence
infiniment plus douce  ceux qui ont fait leur devoir ici-bas?

...De quel secours n'est pas la religion! Comme on la trouve belle,
comme on l'aime, et comme elle rconforte!

Je communie trs souvent, et j'y avais rarement trouv de telles
dlices.

Cette guerre a une vertu morale trs grande et il faut l'accepter comme
un moyen de Dieu.

Peut-tre, quand mon bateau coulera, aurai-je une angoisse atroce,
insurmontable.... Mais, en ce moment, avec toute ma lucidit, sain de
corps et d'esprit, je pense  cette heure sans amertume, le coeur en
paix.

...Il aura appartenu aux enfants de vingt ans de rgnrer la France.
L'oeuvre accomplie, Dieu les rappelle  lui pour leur donner l'exquise
rcompense des martyrs.

...Priez un peu pour moi, non pas pour que le Ciel m'pargne, mais pour
qu'il me fasse fort au moment du combat et  l'heure de la mort.

...Quand on est embras par la joie d'une vie future, on ne peut plus
craindre la bataille.




_Lettre crite par le Sergent Andr LEGER, tomb au champ d'honneur, en
1915, devant Neuville-Saint-Waast._

Cher Papa,

Nous tions hier soir dans notre guitoune en train de faire une petite
manille avec mes trois copains, lorsque mon caporal surgit  la porte:
Andr! un colis. Tout le monde pose  bas les cartes et tire son
couteau de sa poche. Juge donc de notre bonheur: chaussons, mouchoirs,
odeur, saucissons, sardines, pts, gteaux, rhum, papier  lettres,
enveloppes. Juge donc de notre joie.

Mais ce qui m'a fait le plus grand plaisir, cher pre, c'est de m'avoir
envoy ta photographie et celle de la pauvre maman; aussitt que je les
ai vues, c'est immdiatement toute la maisonne prsente devant moi, et
une intense motion m'a surpris, c'est toute l'affection familiale dont
je suis priv depuis trois mois qui brusquement s'est fait ressentir en
moi.

Cela m'a mu et n'a pas affaibli mon courage. Au contraire, pre,
lorsque je monterai  l'assaut, je regarderai encore ta photographie, et
elle me donnera tout ce que tu me dis par la pense: Courage! honneur!
Vas-y en brave!

Cela a augment mon ardeur, car c'est pour vous, pour mes frres
et soeurs, tous les parents, que nous soldats faisons la barrire
infranchissable devant laquelle les efforts des brutes et sauvages
dchans viennent se briser. Et penser que c'est pour vous que je
me bats, vous tous que j'aime tant, n'est-ce pas le plus grand
encouragement qu'un soldat puisse recevoir?

Cher pre, je te dis ceci tout naturellement, sans forfanterie, tu sais
que nous subissons de grandes preuves. Eh bien, tout ceci, vois-tu, pas
une fois je n'ai regrett de le subir et au contraire je suis gai de
souffrir, si quelquefois cela arrive, en pensant  la noble cause que
nous servons. C'est dans ces sentiments que je puise mon inaltrable
gaiet, que tu nommes courage. Oui, je veux tre toujours gai, faire
tous les sacrifices ncessaires avec bonne humeur, et si je reviens, car
j'en ai le bon espoir, je pourrai dire: Je n'ai jamais rien regrett 
la Patrie!

Les gteaux d'Amlie sont excellents. Bons baisers  tous, j'crirai
demain  chacun en particulier. Soyez tous assurs de ma plus grande
soif de triomphe et de mon impatience de vous embrasser tous bien fort.
En attendant ce jour qui couronnera tous nos efforts et auquel il ne
faut pas encore penser, patience, courage; on ne dtruit pas en quelques
jours un monstre de sauvagerie, patiemment difi depuis quarante-quatre
ans, mais, avec la tnacit, il finira par s'crouler et, ce jour-l,
l'horizon d'idal et de libert en sera bien clairci.

Ayez comme nous confiance en la justice et l'immortalit de la France.

Ces jours-ci sont pour elle une de ses poques les plus glorieuses.

Vive la France!

ANDRE.




_Lettre crite par Jean-Marie LE GUEN, pour annoncer  sa mre la mort
de son frre, quelques jours avant que lui-mme ne soit tu._

En campagne, le 7 Octobre 1915.

Ma chre Mre,

Vous savez sans doute maintenant la triste nouvelle, puisque j'avais
crit  Tonton Louis pour lui demander d'aller vous annoncer cette
nouvelle, qui a d vous fendre le coeur  tous. J'ai trouv qu'il valait
mieux ainsi que de vous crire directement, vous auriez ainsi du moins
quelqu'un pour partager votre douleur, et la douleur partage en commun
se supporte plus facilement. Mon pauvre frre a t tu dimanche 3
Octobre. La veille, j'avais eu de ses nouvelles par un camarade qui lui
avait parl et il tait toujours solide et confiant.

Dimanche au soir, on est venu m'avertir qu'il avait t bless
grivement. Je suis parti aussitt pour aller le voir, mais en route
on m'a appris qu'il avait t tu sur le coup. C'est Marc GORREC, de
Coat-Crenn, qui se trouvait  ses cts, qui m'a donn les dtails de sa
mort. Un autre camarade et lui s'taient creus un gourbi pour pouvoir
se mettre  l'abri et se reposer un peu, et il y avait  peine une
demi-heure qu'ils s'y taient tendus qu'un obus est tomb en plein
sur leur abri et les a ensevelis. Marc et les autres camarades qui se
trouvaient  ct se sont empresss de les dgager, mais, dix minutes
plus tard, quand ils ont russi  les dgager, il tait trop tard, ils
taient morts asphyxis. Yves tait couch sur le ct, les bras croiss
sur la poitrine, les yeux ferms, sans aucune blessure et nullement
dfigur. Ils avaient t surpris dans leur sommeil et avaient t
touffs sur le coup. Il est du moins mort sans souffrir et n'aura pas
eu le sort de beaucoup d'autres qui, blesss, ont d rester trois ou
quatre jours sur le champ de bataille et mourir ensuite. Quand je suis
arriv l-bas, il tait dj enterr dans une tombe, tout seul, et non
comme beaucoup d'autres qui sont enterrs dans le mme trou. J'ai fait
faire une croix sur laquelle j'ai fait inscrire son nom, sa compagnie,
son rgiment et la date de sa mort, d'un ct, en peinture et, de
l'autre ct, son nom grav avec une pointe rougie au feu. Il est
enterr dans un petit ravin,  deux kilomtres environ au nord de
Perthes,  droite de la route qui va de Perthes  Tahure. Prenez bien
note de ces renseignements: vous pourrez ainsi le retrouver si je ne
revenais pas moi-mme et faire transporter son corps pour qu'il repose
au milieu de la famille. Faites dire un grand service pour lui sans
attendre que l'acte de dcs vous arrive, car cela pourrait mettre du
temps, surtout maintenant qu'il y en aura tant  tablir. Ce n'est pas
qu'il ait besoin de prires, car il est tomb un jour de victoire en
faisant son devoir et il repose dans une terre reconquise aux Allemands
par son rgiment, et o ils ne mettront jamais plus les pieds, et
l'aumnier nous a rpt bien des fois qu'il n'y a aucun doute  avoir
sur le salut de ceux qui tombent en faisant leur devoir.

A qui donc serait-il, le paradis, sinon  ceux-l? Mais, et c'est
surtout ce que je tiens  dire  mes frres et  mes soeurs, nous ne
pourrons jamais assez faire pour honorer la mmoire de celui qui nous a
gagn du pain et qui tait si bon pour nous tous. Je voudrais que ds
maintenant vous fassiez faire une belle tombe ou du moins une belle
croix en sa mmoire parmi la famille o on pourra le mettre un jour.
J'ai reu hier une carte de Tonton Jean qui me donnait sa nouvelle
adresse. Je lui ai crit aussitt pour lui annoncer  lui aussi la
triste nouvelle. Il trouvera cela bien dur aussi, car, comme moi, il est
l-bas tout seul sans personne pour partager sa peine. Vous aussi vous
aurez ce coup-l bien dur et rien ne pourra jamais vous consoler de
la perte que nous venons de faire. Il nous reste cependant  tous une
consolation, c'est de penser qu'il pourra un jour, quand cette terrible
guerre sera finie, dormir son dernier sommeil au pays natal et que sur
sa tombe nous pourrons aller lui dire que nous ne l'oublierons jamais.
C'est la volont de Dieu qui l'a rappel  lui; du haut du ciel, il
prie maintenant pour ceux qui taient sur la terre l'objet de ses
proccupations et pour ses camarades qui combattent toujours, car ce
sont les vivants qui ont besoin de prires. Priez pour nous tous et pour
que cette terrible guerre finisse un jour.

Votre fils dvou qui vous embrasse pour lui et pour son frre,

JEAN-MARIE.




_Lettre crite par Paul LEVEQUE, engag volontaire  17 ans, le 7
Septembre 1915, disparu prs de Verdun, au 54e Rgiment d'Infanterie, le
21 Juin 1916._

Belrupt, 19 Juin 1916.

Maman chrie,

Nous montons ce soir  Verdun. La bataille diminue sur ce front-ci. Il
ne faut rien craindre pour moi; nous sommes prts tous; vraiment, il
est magnifique de voir de prs l'enthousiasme de certains soldats qui
paraissaient si ferms.

J'ai eu la grande joie de communier ce matin ... te dire ce que j'ai t
heureux de le pouvoir faire. Le bon Dieu dcidera de mon sort, et au
fond du coeur il faut dire: que votre volont soit faite et non la
ntre.

Il faut te dire aussi que nous serons au moins dix jours sans crire et
sans avoir rien comme ravitaillement; ton colis m'arrive comme si Dieu
l'avait permis.

Oh! ma maman, qu'il m'est doux de faire mon grand devoir d'homme, de
soulager ainsi notre plus grande France; prie bien et reste ferme avec
moi pour nous retrouver tous  la victoire glorieuse. Ton Paulo restera
bon et deviendra meilleur encore; prions plus que jamais, que ton coeur
soit haut et gai pour nous tous, que je le savoure encore comme le bon
Dieu le voudra bien.

J'aurais voulu avoir quelques lignes de toi ce soir! mais tu n'auras pas
non plus de mes lettres, il ne faut pas que tu t'ennuies!

Dis bonjour  Madame X... de ma part, je n'cris qu' toi et n'ai le
temps de rien.

Bons baisers  toi,  papa et de toi  tous.

Ton petit,

PAULO.




_Lettre crite par le Sous-Lieutenant Georges LEVY, 3e Bataillon de
marche d'Infanterie lgre d'Afrique, tomb au champ d'honneur, au
combat de Moronvilliers, le 17 Mars 1917._

Ma chre petite Maman,

Si cette lettre te parvient, c'est que je ne serai plus. Je veux que tu
reoives alors ce dernier adieu. Certes, ce n'est pas trs gai de mourir
 22 ans, mais tu pourras tre fire de moi comme je le serai moi-mme.

J'aurai fait mon devoir et pour un isralite c'est deux fois plus beau.
J'aurais voulu vivre pour te rendre heureuse, Dieu ne l'a pas voulu, que
sa volont soit faite. Je n'ai pas toujours t un fils modle, mais mes
btises m'avaient servi de leon et j'aurais voulu te prouver combien je
t'aimais!...

Avec ta pense, je vais au combat et t'embrasse avec toute la tendresse
et l'affection que j'ai pour toi.

GEORGES.




_Lettre crite par l'Aspirant LORMIER, 54e Rgiment d'Infanterie
Coloniale, tomb glorieusement au champ d'honneur le 15 Septembre 1918._

Aux armes, le 2 Septembre 1918.

Mon cher Papa,

Nous allons attaquer sous peu. La compagnie est en premire ligne; si tu
reois cette lettre, c'est que je serai tomb au champ d'honneur, comme
je l'ai toujours souhait, car c'est la seule mort pour un soldat.

Je ne veux pas que l'on porte mon deuil, car il n'y a pas  pleurer ds
l'instant que j'ai termin ma vie en campagne et face  l'ennemi.

Je demande qu'on laisse mon corps l o je serai tomb, parmi mes
camarades de combat.

Notre attaque sera dure, trs dure, mais je pense qu'elle russira quand
mme, ce qui permettra de librer Monastir de ces tres excrs que nous
aurons bientt. Ma mort n'est rien si nous avons la victoire et si
le drapeau franais continue  flotter sur tout l'univers comme
prcdemment et si je ferme les yeux en voyant l'objectif atteint.

Je te prie de faire savoir ma mort aux parents, aux proviseurs des
Lyces Henri IV et Michelet, ainsi qu' Madame Magnien,  Brmont, par
Rotter (Sane-et-Loire), et  mon camarade Henri Blin, dont les parents
habitent 27, rue d'Ulm,  Paris (5e). Je te prie, en outre, d'annoncer
au commandant ma joie de tomber  l'attaque, en tte de ma section et en
contemplant le drapeau tricolore sur lequel vos ttes qui me sont chres
apparaissent  la place des victoires, graves en lettres d'or, de la
France.

Encore une fois, je ne veux pas que l'on porte mon deuil, car j'ai 22
ans et l'on attaque, c'est--dire que j'ai fait volontiers le sacrifice
de ma vie pour la victoire de mon pays et l'crasement de l'hydre
germanique.

Nous allons sortir dans peu d'instants, je pense en revenir et, si
je meurs, ce ne sera pas sans avoir embrass une dernire fois votre
photographie qui est place dans mon portefeuille. Je regarde aussi
une dernire fois notre drapeau et le portrait du Marchal Joffre,
qui symbolisent la France et que je mets au-dessus de vous, mes chers
parents, car c'est pour elle que je mourrai au champ d'honneur.

Vive la France!

Adieu, mes chers parents.

LORMIER.




_Lettre crite par le Sergent Marcel DE LOSME, 116e Chasseurs Alpins,
tomb pour la France, le 26 Octobre 1916, sous le fort de Douaumont
(Verdun)._

14 Octobre 1916.

Maman chrie, chers tous,

Ce soir, pendant la manoeuvre, je relisais vos lettres si chres. Quel
bon temps elles me font passer!... Tous ces petits dtails que vous me
racontez, bien loin de m'ennuyer, me font vivre avec vous. Les bruyres
de Nans iront rejoindre les lis schs dans mon carnet de route, et
ainsi je me raccroche  toutes ces choses qui sont pour moi comme le
souvenir du Paradis perdu et comme un aperu de la terre promise.

Parfois je rve aussi, couch sur les coteaux meusiens arides sous le
ciel gris ... je rve, car dans les manoeuvres actuelles on ne marche
pas beaucoup, et alors c'est la vision, si vive qu'elle semble relle,
de vous tous dans les lieux que j'aime tant. Je vous vois, en ce
moment, tous runis, faisant, le soir, la promenade de Lorges, alors
qu'au-dessus des rochers gris la premire toile brille dans le ciel
encore clair.

Je vous vois, plus tard,  la veille, autour de la table de famille,
plongs dans la lecture des journaux.... J'entends l'appel de vos voix
dans le jardin. Alors je me laisse bercer par des rves de paix et de
tendresse.

Mais, tout  coup, un appel de sifflet me rveille au milieu de la
guerre et de son attirail ... et je suis la voie que le devoir m'a
trace.

Je la suis volontiers et sans regret, fortifiant au contraire cette
volont qui nous est si souvent ncessaire.... Je ne regrette rien, non
rien, quelque pnible que soit ma vie parfois. Je sens que c'est l ce
que je devais faire et que je suis bien  ma place, et la satisfaction
de faire son devoir est encore quelque chose.

Et puis ce rude contact est une bonne chose: il faut avoir souffert
physiquement pour tre solide; il faut souffrir moralement pour avoir la
notion exacte de la vie et avoir l'me haut place.

Je sens qu' ces deux points de vue j'ai fait d'immenses progrs.
Quelquefois, quand, le barda sur mon dos, je chemine sur les
interminables routes, je songe que vous me prdisiez que je n'irais pas
bien loin en pareil quipage et que je supporterais fort mal la vie
militaire, et, ma foi! je donne un dmenti assez catgorique  ces
craintes. Quant au moral, j'tais trop heureux et incapable d'un effort
de longue haleine. J'ai pris l'habitude de ne pas me rebuter aux
dsillusions; parce qu'il le fallait, j'ai fait par volont ce que je
rvais de faire par enthousiasme....

J'entends la musique qui, sur la place de l'Eglise, joue une marche
entranante au rythme des chasseurs, et je vois notre retour triomphal
aprs la victoire, sur les boulevards de Nice, au milieu des pavois et
des fleurs. J'entends le bruit des cuivres dans le tumulte des vivats,
je vois les baonnettes brillantes et les visages heureux de ceux qui
retournent.

Je vous vois sur un trottoir attendant le dfil, puis vous mlant  la
foule qui suit enthousiaste, en cherchant Marco.

Et puis, voil Marco qui passe, aussi heureux de ce qu'il a souffert que
de la joie immense du retour.

Ah! quelles belles expansions!

Quelles extravagances ne ferai-je pas?

Oui, mes chris, a viendra, encore un effort et puis ce sera le retour
triomphant!

Marcel DE LOSME.




_Lettre crite par le Sous-Lieutenant Max MAGNUS, 1er Rgiment Etranger,
tomb au champ d'honneur,  Florina (Macdoine), en 1916._

23 Septembre, 12 h. 45.

Ma chre Brnice,

Depuis quatre jours, nous sommes au feu sans nous dchausser ni nous
dsquiper. Il fait aujourd'hui un temps splendide. Je me sens trs fort
et trs vigoureux. Nous allons attaquer dans quelques instants. Si je
suis tu, mes dernires penses seront pour toi.

Je t'embrasse.

Max MAGNUS.




_Lettres du Commandant IMHAUS DE MAHY, officier en retraite, qui a
repris volontairement du service  60 ans, tu hroquement  Verdun, 
62 ans, le 30 Mars 1916._

28 Mars 1916.


_A sa Femme._

...Bombardement effroyable. De temps en temps, j'apprends que quelqu'un
ou quelques-uns de mes bien-aims petits soldats, fils de femmes de
France et mres plores, sont tus ou blesss. L'assaut peut venir d'un
moment  l'autre. J'ai choisi mon P.C. dans la tranche au centre de
l'attaque, puis mon dernier rduit o, entour des derniers dfenseurs,
je lutterai jusqu' la mort. Ton mari, ma chre femme, sera digne de
nos enfants, des DE MAHY, des DE LA SERVE. S'il tombe, ce sera face 
l'ennemi, ce sera la plus belle des morts. Vous que je laisse, je vous
plains. Quant  moi, mon sort sera digne d'envie. Celui qui meurt
ressuscite. Vive la France! A toi de tout coeur. J'ai la conviction de
retrouver des tres adors....


_A ses deux plus jeunes Fils aprs la mort de son Fils an._

...Vous serez dignes de vos devanciers qui ont regard la mort en face,
leur sang fcond a arros la terre de France. Nos bien-aims sont entrs
dans l'immortalit. Comme eux, vous frapperez fort et vous tomberez s'il
le faut sans peur, sans reproche, face au ciel qui vous attend. La
cause de la France est celle de l'Univers. Gloire  notre France
immortelle....

...Notre force morale vient de ce que nous dfendons non seulement
notre sol et nos liberts, mais encore les droits imprescriptibles de
l'Humanit contre la plus odieuse des machinations qui sera renverse.
Mais ce rsultat exige un holocauste sanglant.




_Extraits de lettres crites par le Sergent Andr IMHAUS DE MAHY, 5e
Rgiment d'Infanterie Coloniale, engag volontaire, disparu le 29
Septembre 1915,  Souain (Champagne)._

...Il m'est impossible de vous exprimer ma grande satisfaction de servir
la Patrie. Je suis heureux de faire mon devoir....

...Mes chers parents, je montrerai que j'ai une Patrie pour laquelle
nous devons nous donner, que j'ai la qualit d'tre Franais, que j'ai
un nom. Je me montrerai digne de vous, de mes frres, et je n'oublie pas
que je dois en venger un. Je ne commettrai jamais de cruaut....




_Fragment de lettre crite par le Sergent Emile IMHAUS DE MAHY, engag
volontaire, disparu le 29 Septembre 1915,  Souain (Champagne)._

Nous sommes prts aux prochains sacrifices. Tout le monde fait son
devoir sans broncher et avec honneur.




_Extrait de lettre crite par Franois IMHAUS DE MAHY, Caporal au 22e
Rgiment d'Infanterie Coloniale, engag volontaire, bless mortellement,
le 27 Aot 1914,  Stenay._

Je suis heureux de mourir en ayant fait mon devoir.

Franois IMHAUS DE MAHY.




_Fragment de lettre du Capitaine Georges IMHAUS DE MAHY, 33e Rgiment
d'Infanterie Coloniale, tomb au champ d'honneur, le 29 Juillet 1918, 
Romigny (Marne), aprs son pre, son frre an et la disparition de ses
deux plus jeunes frres._

...Nous avons tous fait le sacrifice de notre vie....

Georges IMHAUS DE MAHY.




_Dernire lettre du Capitaine Henri MARQUIZAA, tu devant Loos
(Belgique), le 20 Octobre 1915,  sa mre._

Chre Maman,

Si je meurs  la guerre, sache que mes dernires penses auront t pour
le bon Dieu, pour la France et pour toi.

Pour le bon Dieu  qui je demande de me mettre en tat de grce.

Pour la France que j'aurais voulu voir victorieuse.

Pour toi enfin que j'adorai et que j'aurais voulu embrasser avant de
partir.

Ton HENRI.




_Lettre crite par le Caporal Lon-Roger MARX, 4e Zouaves, tomb au
champ d'honneur le 27 Juin 1917._

J'ai dcouvert la beaut simple de cette volont de tenir, de rsister
 sa sensibilit, de se dominer. Ne crois pas que cela m'ait rendu
plus dur; mais j'ai t trs content de voir que j'arrivais  ne plus
craindre la tristesse,  ne plus me laisser noyer par elle, comme j'ai
su, et je t'assure que j'en suis fier, n'avoir jamais peur du danger.
Cet quilibre, je voudrais le garder toute ma vie sans pour cela que ma
sensibilit s'amoindrisse....

Ne te frappe pas pour les bonnes annes qu'on a passes si loin;
d'abord, la France est si belle et nous a valu une si admirable
formation morale et esthtique! Enfin, nous apprcierons mieux encore
notre bonheur pour avoir vu et pressenti tant de choses tristes ...
tristes, tu sais.

Cette vie reintante, je l'ai voulue et elle est celle que je devais
mener.... Je me trouve, ce matin, presque calme et sans tristesse, plein
de force et de clart en moi. Je pense qu'on est heureux de se sentir
valide, au pied, pour ainsi dire, de son devoir; et vraiment rien ne me
fait peur tant que je me sens fort et comme fier.




_Lettres de Roger MEYER et de Raymond LOUIS, tombs au champ d'honneur,
le 23 Aot 1914, dans une petite maison d'Hanzinelle (Belgique) qu'ils
avaient mission de dfendre._

_Quand la mre et belle-mre des deux soldats est alle, en 1919, en
Belgique, pour tcher de parvenir  les reconnatre, la femme qui
habitait la maison, dans laquelle un obus les a tus tous, a remis en
pleurant  Mme LOUIS un petit bout de papier qu'elle a trouv dans la
poche d'un jupon, en rentrant chez elle aprs l'armistice, et sur lequel
taient traces les lignes ci-dessous:_

Monsieur, Madame, chers Allis,

Nous sommes 15 petits soldats franais barricads dans votre maison.
Nous y sommes entrs prcipitamment et force nous a t de faire
des dgts; nous en sommes trs fchs pour vous, mais il nous est
impossible de faire autrement. Avant de mourir pour la France, pour la
Belgique, nous vous ritrons nos regrets et vous saluons.

LOUIS.




Le 20 Aot 1914.

Bien chers Parents, Frres et Soeurs,

Les deux bonnes lettres de pre m'ont caus la plus grande joie et c'est
avec un plaisir toujours nouveau que je les lis et relis aux moments
o l'esprit se repose de cette vie un peu ahurissante et mouvemente.
Depuis cinq jours, nous marchons, nous marchons sous la pluie, le
soleil, les nuages de poussire. Nous faisons  peu prs 25 kilomtres
chaque jour, sans voir autre chose de tous cts que des fantassins, des
zouaves, des tirailleurs sngalais, des cavaliers, des artilleurs, bref
tout ce qu'un pays comme le ntre peut aligner contre les lches et
barbares Allemands.

Depuis trois jours, nous sommes en Belgique, et l'accueil si chaleureux
et si hospitalier de la population nous rconforte et nous donne des
jambes et du coeur  l'ouvrage. Ce ne sont qu'acclamations sur notre
passage; on nous donne des fleurs, des drapeaux, des rubans; les seaux
de caf, de bire, de cidre sont aligns sur le pas des portes, on
distribue  profusion d'immenses tartines de beurre et de confitures,
des cigarettes, des cigares.

Nous trouvons dans les villages la plus large hospitalit. Jusqu'
prsent, je n'ai connu le lit dans la paille que deux fois. Vous voyez
que nous n'avons pas lieu jusqu' prsent de nous plaindre. D'autre
part, les succs journaliers des armes belges et franaises nous
donnent confiance et espoir. Nous sommes maintenant  peu de distance de
l'ennemi, et il est fort probable qu'aujourd'hui nous aurons le baptme
du feu. Je vous assure que je n'ai aucune apprhension. Que voulez-vous,
c'est au petit bonheur; j'ai toujours eu l'ide que nous en reviendrons;
si le contraire se produit, ma foi, vous pourrez avoir la certitude
que nous y sommes alls gaiement, sachant que nous travaillons pour le
bien-tre de tous ceux qui resteront et qui seront  jamais dbarrasss
de ce flau germanique qui empoisonne le monde depuis quarante ans.

Quelle fte  notre retour! Nous aurons  clbrer les victoires
franaises, la joie du retour et la venue au monde du cher petit que
nous attendons avec tant d'impatience et que je voudrais tant avoir
connu avant de partir.

Enfin, l'avenir nous runira tous, plus unis et plus joyeux que jamais.
Je vous donnerai bientt d'autres nouvelles; communiquez celles que je
vous donne  tous ceux qui me sont chers.

Je vous embrasse tous, bien chers parents, frres et soeurs que j'aime
tant, avec toute l'affection de mon coeur de soldat franais.

Vive la France et  bientt la joie du retour.

Votre fils qui pense toujours  vous,

ROGER.


Je joins un petit mot  la lettre de Roger,  mon vieux frangin, pour
vous assurer de notre insparable amiti et vous envoyer,  vous et 
tous les vtres, mon plus affectueux souvenir. Ayez confiance, nous
reviendrons tous deux. Dieu ne nous abandonnera pas. Si toutefois le
sort nous dsignait, vous auriez la satisfaction de savoir que c'est
pour votre bien-tre  tous que notre sang aurait t vers.

Encore une fois, soyez tous courageux comme nous-mmes en cas de malheur
et recevez encore mes affectueuses amitis.

RAYMOND.




_Dernire lettre du Lieutenant Ren MONIER, du 43e Rgiment d'Infanterie
Coloniale, mort pour la France, le 28 Septembre 1915,  Givenchy._

Le 11 Septembre 1915.

...L'heure n'est pas aux discours,  la phrasologie. Le vocabulaire de
l'hrosme pistolaire est d'ores et dj puis et je n'ai garde de
vous laisser une de ces belles lettres in extremis en trmolo majeur,
du genre de celles qui trouvent place chaque jour dans nos quotidiens en
mal de copie.

Inutile de vous redire ce que je fus pendant ma vie, vous le savez, je
ne vous ai jamais rien cach.

Inutile de vous dire ce que je serai devant la mort, au champ d'honneur,
vous le devinez ou d'autres vous le diront.

Mourir pour la Patrie est le sort le plus beau. Ce n'est pas moi qui
l'ai dit; mais je tiens du moins  tirer de cette vrit universellement
accepte toutes ses consquences logiques. Donc:

1 Pas de larmes! On ne pleure pas un tre que l'on sait avoir joui du
sort le plus beau.

2 Pas de deuil, mon dsir est formel et devra tre respect.

3 Ni discours, ni fleurs, ni couronne sur ma tombe ... mais un simple
drapeau!

Je lgue mon sabre et mon pe  papa, qui les mettra en panoplie dans
son bureau pour symboliser les deux tats o je sus, grce  l'exemple
qu'il m'a donn, faire droitement et simplement mon devoir.




_Lettre de MONNIER, Charles, 217e Rgiment d'Infanterie, 4e Compagnie de
Mitrailleuses, tu  Locre (devant le mont Kemmel), le 31 Mai 1918._

Mai 1918.

Parents chris, Soeur et Frre,

Quand vous recevrez cette lettre, je ne serai plus.

Ne vous dsolez pas trop, chers parents; Dieu m'appelle  lui; la Patrie
demande mon sang; volontiers je le donne, aprs tant d'autres.

Ne vaut-il pas mieux mourir jeune, au cours d'une bataille qui peut-tre
dcidera du sort du monde, de la belle mort du soldat et ne pas
affronter tous les chagrins, toutes les peines dont la vie est remplie?

J'ai fait toujours courageusement mon devoir; vous pouvez tre fiers de
moi, je n'ai pas failli  ma tche de bon soldat. Cela m'a t assez
facile: je n'ai eu qu' mettre en pratique les fiers et patriotiques
principes que vous m'avez toujours inculqus.

Je n'ai pas toujours t un fils bien docile. Oubliez-le, car j'tais
jeune.

Avant de vous quitter, je vous souhaite, parents adors, une vieillesse
tranquille, aprs une vie de labeur comme la vtre vous avez droit au
repos.

Et toi, chre soeurette, j'espre que Dieu exaucera tes voeux et que tu
vivras heureuse auprs de celui que ton coeur aime.

Petit frre, sois obissant, travaille avec ardeur afin de devenir un
fils faisant honneur  ses parents.

Une pense pour tous nos parents.

A vous tous, ma famille, une dernire fois, adieu.

CHARLES.




_Lettre crite par le Sergent Georges NICOLET, pasteur de l'glise
rforme vanglique de Mont-rouge, 66e Rgiment d'Infanterie, tomb au
champ d'honneur le 20 Fvrier 1915._

1er Fvrier 1915.

Mes chers Parents,

Je viens de prendre une grande dcision. On manque de sous-officiers
dans les rgiments d'infanterie et le ministre en a demand chez nous.
Personne ne voulait s'offrir. Il m'a sembl que c'tait plus  moi qu'
tout autre  donner l'exemple et je me suis fait inscrire. Entrans
par mon exemple, un caporal et trois hommes de mon groupe se sont fait
inscrire  leur tour et maintenant le branle est donn. J'espre que ma
dcision ne vous peinera pas trop et que vous comprendrez qu'il y a des
circonstances o un homme courageux ne peut pas s'empcher de payer de
sa personne. D'ailleurs, je ne suis pas beaucoup plus en danger dans un
rgiment qu'aux brancardiers de corps, car on nous laisse de plus en
plus  bonne porte des canons allemands.

...Mais la question est plus haute. Il faut en finir avec les Allemands
et on n'en finira que si, au printemps, chacun donne  sa place et selon
ses aptitudes son coup d'paule, et pour en finir la France a besoin
de runir dans un faisceau tout ce qui lui reste d'hommes courageux et
capables de conduire ses soldats.

Je vous crirai le plus souvent possible, ne vous inquitez pas. Je me
suis dj tir sain et sauf de tant de situations prilleuses que
je suis convaincu qu'il en sera ainsi jusqu'au bout et que je vous
reviendrai en bonne sant  la fin de la guerre, c'est--dire bientt,
car je ne crois pas que cette guerre dure encore de longs mois, comme le
disent les journaux.

Je vous envoie mes plus affectueux baisers.

Georges NICOLET.

P.-S.--J'ai bien reu le quatrime mandat de 50 francs. Le paquet de
sardines ne m'est pas arriv.




_Lettre crite par le Sergent Maurice NINORET, 123e Rgiment
d'Infanterie, tomb au champ d'honneur le 7 mai 1916._

4 Mai 1916.

Chers amis,

Ma lettre, aujourd'hui, a un caractre spcial; je vous l'cris du
fort de S---- o 9e et 10e sommes arrivs cette nuit. Mme vue  10
kilomtres, l'impression colossale de la lutte qui se dchane devant
Verdun ne peut tre compare  l'effroyable ralit. Pauvre 123e, d'ici
 huit jours, il sera bien maigre. Hier soir seulement, pour faire la
relve sur les pentes sud de Douaumont, au cours de la traverse du bois
de la Caillette, ou plutt de ce qui le fut, le 10e bataillon a beaucoup
souffert; qu'il me suffise de vous dire que le lieutenant Verron a t
tu, le capitaine Missaut bless de nouveau, etc., etc.... Nous-mmes
avons eu  traverser pour nous rendre ici,  1.800 mtres de la premire
ligne, des rafales de leurs gros obus et une chance relle nous a seule
permis d'en sortir indemnes.

Ce soir, nous allons renforcer le bataillon dj en ligne et, malgr
tout mon courage, qui n'est pas amoindri, j'apprhende cette galopade
 la mort. Il faut les vivre, ces minutes, pour en comprendre toute la
tragique angoisse; tout sent le carnage: par ici, l'air est empest
d'une odeur de charnier.

Et pourtant notre artillerie nous montre bien sa terrible puissance par
son fracas ininterrompu. Nous ne resterons point longtemps ici, car
c'est le coin le plus terrible du secteur de Verdun. Tous les rgiments
qui s'y succdent n'y font souvent pas plus de huit jours;  ce moment,
si je suis encore debout, je vous enverrai une carte....

Soyez persuads que ma faon de vous crire ne m'est pas inspire par un
sentiment de crainte, mais bien parce que je suis logique avec moi-mme,
mais parce que dans cette fournaise l'importance de mon devoir
m'apparat prcise et que tous mes efforts tendront  l'accomplir, pour
notre chre France, jusqu' mon dernier soupir.

Chers amis, je vous embrasse, permettez-moi ce bonheur.

A bientt, et vive la France!

M. NINORET.




_Lettre crite par Victor-Dsir-Joseph OLLAGNIER, tomb au champ
d'honneur le 20 Juillet 1915._

14 Juin 1915.

Mes bien chers Parents,

Je viens de recevoir votre lettre du 10 Juin et j'y rponds
immdiatement. Nous sommes aujourd'hui au repos sur place  Gaschney. Ma
sant est toujours excellente, je ne puis demander mieux  ce sujet-l;
au moral, il en est de mme.

Je suis un peu inquiet au sujet de maman; papa me dit que chaque jour
elle se dcourage un peu.

Il ne faut pas de cela, au contraire; malgr les soucis de l'heure
prsente, il ne faut songer qu'au but poursuivi. Je crois qu'aujourd'hui
nous tenons la main sur les Boches. En particulier dans le secteur, _ils
ont peur de nous_, et l'heure n'est pas loigne o nous allons leur
passer une triquette quelque chose de soign. Tous les jours, au
contraire, je suis plus confiant dans l'avenir, et ce n'est pas un
sentiment unique, personnel, c'est aussi le sentiment _vrai_ de nos
chefs, de mes camarades.

On les aura, on veut les avoir. Mais il ne faut pas se leurrer. Pire que
les poux qui se collent partout, ils se cramponnent; mais maintenant
c'en est fait: on leur passera sur le ventre et demain nous verrons se
lever devant nous une re de bonheur. On sera d'autant plus heureux que
notre bonheur aura t pay plus cher. Quelle satisfaction n'aurons-nous
pas au retour!

Ne serez-vous pas, et maman aussi, trs fiers aprs la guerre de vous
dire, de pouvoir dire  tous: mon fils, notre enfant, a fait son devoir;
et moi-mme, auprs de vous, je marcherai la tte bien haute, fier de
pouvoir chanter bien haut: Dans cette lutte gigantesque, j'ai pris ma
part, j'ai collabor  cette oeuvre immense, j'y ai tremp mon courage,
prouv mon nergie, et je ne souhaite qu'une chose, pouvoir dire
jusqu' la fin, comme je puis le faire aujourd'hui, jamais mon courage
ni mon nergie n'ont faibli.

Je dirai mme, mais ceci comme un enfant cause  ses parents, en pleine
intimit et en toute franchise, et sans forfanterie de ma part: Si vous
saviez comme je suis heureux, tant chef de section, de sentir autour de
moi mes cinquante _lapins_ qui ont en moi une confiance absolue. Il est
une chanson bien douce  mon me quand j'entends leurs conversations
aprs une petite affaire, le soir au bivouac: Avec le sergent
Ollagnier, a c'est un gars, j'irais n'importe o; c'est un caporal de
ma section qui disait cela. Eh bien! voyez-vous, je l'aurais embrass,
c'tait aussi bon pour moi que si devant la brigade on m'et donn la
mdaille militaire.

Malgr cela, n'ayez point trop d'inquitude, je sais que j'ai non
seulement  me garder pour vous, pour Germaine, mais aussi que les
cinquante hommes de ma section ont aussi des mres, des femmes, des
enfants.

Donc, je vous en prie, bien chers parents, pas de dfaillances, mme
d'une minute. Ce serait m'ter de mon courage, de ma confiance que de
savoir que l-bas, bien loin,  la maison, maman se dsespre.

J'attends une lettre dans laquelle maman me dira elle-mme qu'elle a
repris le dessus, et m'exhortant  avoir confiance.

Adieu, bien chers parents, recevez mes plus tendres embrassades.

OLLAGNIER.




_Lettre crite par le Sergent OUDET, Georges-Adolphe, 46e Rgiment
Territorial d'Infanterie, tomb glorieusement  l'ennemi, le 24 Aot
1915, au bombardement de Nisslessmath._

20 Aot.

Ma chre petite Lulu,

Je reois bien tes lettres. En est-il de mme des miennes pour toi? Je
ne le pense pas, elles doivent subir un retard considrable depuis
qu'il nous est permis  nouveau d'crire sous enveloppe ferme, car, ne
pouvant s'assurer de l'observation stricte des consignes imposes aux
militaires que trs difficilement, l'autorit suprieure les retarde
afin que, lorsqu'elles parviennent aux intresss, les renseignements
donns ne puissent tre nuisibles aux mouvements ordonns; mais enfin tu
les recevras. Dans cet ordre d'ides, je puis donc te parler de ma vie
de soldat, mais sans dtails, tu dois le comprendre.

La guerre actuelle est une guerre o toute l'intelligence de l'homme est
mise  preuve sous toutes ses formes: se masquer, c'est l'attention de
toutes les secondes; se dmasquer, c'est le courage  l'instant choisi;
se garantir est un devoir, tout comme ricaner  la mort comme il le faut
en est un autre. Puisque ton coeur de femme est assez stoque, je vais
te donner avec la plus grande sincrit, dnue d'aucune ficelle, des
pisodes. Je vois des choses qui vont te laisser rveuse.

Rien en ce moment et depuis une demi-heure dj, et cela va durer tout
le jour. Je t'cris au son d'une musique militaire en plein centre
d'action--c'est fou--non, c'est sublime. Ici, la mort se fait en plein
champ. On salue celui qui tombe par une salve ou par une marche qui
hurle: En avant! On ne pleure pas les morts, on les lve aux nues
sur des ondes sonores qui relient le coeur de l'homme aux confins du
ciel.... Une civire passe, on salue et on chante la gloire aux hros,
on fait des funrailles de soldat; il semble que celui qui vient
d'entrer dans le repos ternel vient d'illuminer le bataillon d'un rayon
de gloire de plus. Jamais une larme, jamais un sanglot, un cri immense
des canons qui crachent, des cuivres qui sonnent--Vive la France!--Quand
le silence se fait, la civire a marqu sa trace lumineuse dans un
sillon de ttes nues o l'imagination a trac la route du devoir.

Hier, j'ai vu, cout et regard six hommes  bret montagnard, qui
jouaient une banque endiable, car ici l'argent compte  peu prs comme
les haricots que l'on joue en famille; pour placer les cartes, ils
avaient une planche ronde ou plutt ovale; un clat d'obus gros comme
une noix tombe au milieu de la planche, crve une carte.... J'tais  un
mtre d'eux, je suivais sur leurs visages non pas les motions que le
jeu pouvait y mettre, car il y a longtemps que leurs muscles sont vous
 l'impassibilit, mais la trace des rires que les saillies, les lazzi
pouvaient entraner, je les ai vus tous comme l'objectif le plus pur
pouvait les prendre et voici ce que j'ai vu: l'un d'eux, celui qui
distribuait les cartes, a pris la carte creve, qui dsormais allait se
reconnatre, et a dit une seule parole: Salauds! Aucun des six hommes
n'a interrompu son jeu; l'un des cinq autres a dit: Donne-moi une
carte. Et la partie a continu sans qu'une parole de fanfaronnade soit
ajoute. J'ai regard ces hommes et, moi que tu connais, j'ai rougi ...
j'ai rougi pour moi-mme qui venais de saluer l'obus avec un serrement
de coeur, j'ai rougi pour mon courage de jeunesse que j'ai un peu oubli
dans la quitude du foyer, j'ai rougi pour mes nerfs encore indompts
et, une larme de rage au fond du coeur, j'ai fait le serment de forcer
ma carcasse humaine  faire arrter mon coeur plutt que de le sentir
battre pour autre chose que pour la cause que nous dfendons. Ces hommes
sont au feu pour la plupart depuis un an et la mort ils ne s'en soucient
gure. C'est eux qui sont devenus des hommes malgr leur jeunesse et
c'est nous qui sommes des enfants; mais dj nous nous ressaisissons au
contact de tant de vaillance et la meilleure des preuves c'est que la
nuit, moi et mes compagnons, nous dormons du sommeil du juste et qu'avec
le temps, nos nerfs obissent  nos cerveaux.

Quant  l'avenir, il est certain que l'Allemagne est vaincue, que le
soleil luit. Ceux qui en douteraient peuvent toujours prendre un
billet d'aller et retour pour le front. Ici, plus rien des doutes, des
torpeurs, des angoisses; rien que du soleil dans l'me, mme dans la
brume; de la joie, mme dans le malheur, et des ftes sublimes, mme
dans la mort!...




_Lettre crite par l'Adjudant Paul OUDIN, 128e Rgiment d'Infanterie,
tomb au champ d'honneur le 12 Mai 1916._

A vous, chers et bons parents, mes dernires penses.

Je ne puis trouver d'accents assez forts pour vous remercier des bons
soins dont vous m'avez entour.

Je vous sais  l'abri du besoin et si je tombe ce sera ma consolation.

Mille fois merci et tendres baisers.

POLO.




_Lettre crite par le Sous-Lieutenant Laurent PATEU, 141e Rgiment
d'infanterie, tomb au champ d'honneur, le 15 Juin 1915, 
Notre-Dame-de-Lorette._

Rouge-Croix (Pas-de-Calais).
4 Novembre 1914.

Ma Femme bien-aime,

Mes Enfants chris,

Si vous recevez cette lettre, je ne serai plus; mais je vous dfends de
pleurer. A cette poque o les enfants de la France versent leur sang,
le mien n'est pas plus rouge que celui des autres. Vous supporterez
d'autant mieux votre douleur que vous vous direz avec une inexprimable
fiert que j'ai pay ma dette  la plus belle Patrie du monde et que je
suis mort pour elle. Levez la tte bien haut, on doit vous saluer bien
bas!

Tu m'as souvent recommand, ma femme adore, d'avoir du courage. J'avais
le mien propre et celui que tu m'as donn. Je te les adresse tous deux
pour t'aider  supporter la douleur. Je t'ai toujours aime, mon Angle
chrie, malgr mes quelques rares moments d'emportement, je ne t'ai
jamais oublie et j'aspirais, mon Dieu! avec quelle ardeur, au bonheur
du retour. Je ne te laisse rien que mon souvenir et je partirai
tranquille car tu le garderas autant que la vie, je le sais. Nous nous
aimions trop. Raidis-toi, ma petite femme, je te laisse nos enfants et
c'est  eux que je m'adresse maintenant.

Mon petit Vonvon, tu as dj onze ans et demi, tu es une grande fille,
tu seras avant peu une petite femme. Tu te souviendras de moi mieux que
le pauvre Dudu. Tu me connais, tu sais ce qui me plat et ce qui me
dplat. Eh bien, dans tous les actes de ta vie, demande-toi bien avant
d'agir ce que penserait le prot s'il tait l.

Aide la mrotte de toutes tes forces, aide-la dans tous les soins
du mnage; tu sais ce que je te reprochais bien doucement parfois:
Corrige-toi, deviens une bonne petite femme de mnage et surtout, oh!
surtout, mon petit Vonvon adore, rappelle-toi combien je t'aimais et,
je t'en supplie, sois toujours honnte.

Et toi, mon petit Dudu,  tes deux ans et demi on perd vite le souvenir.
Tu parles encore de moi parce que la mrotte et soeur t'en causent, mais
tu m'auras vite oubli. Pourtant, lorsque tu seras plus grand, tu
te rendras compte que tu avais un prot que tu appelais en ton doux
zzaiement pezot chri, et qui t'aimait ainsi que ta soeur de toute
son me. Apprends vite  lire pour dchiffrer toi-mme ce que j'cris
aujourd'hui. Sois d'abord un petit garon bien sage, puis un lve
studieux, apprends, apprends encore, apprends toujours, tu n'en sauras
jamais assez. Sois aussi un jeune homme modle. Enfin et surtout, sois
un homme. Si tu es un jour appel  servir ta Patrie, embrasse les
tiens aussi ardemment que je vous ai embrasss et pars sans regarder en
arrire, en criant tout le long de la route: Vive la France!

Je m'arrte sans avoir dit tout ce dont mon coeur dborde, je vous aime
tous trois, je vous aime, je vous aime et je vous embrasse mille et
mille fois du fond du coeur qui ne bat plus vite au son de la mitraille,
mais qui palpite  votre souvenir.

Adieu, mes chris, toutes mes tendresses sont pour vous et pour la
meilleure des mres que je n'oublie pas.

Vive la France!

Laurent PATEU.




_Lettre crite par PATOUILLART, tomb au champ d'honneur._

7 Septembre.

Enfin, je reois ce matin deux lettres de toi, une de Maurice dont je le
remercie, son style est meilleur, et recommande, ce qui est inutile,
elles n'arrivent pas plus vite; cris-moi sous enveloppe ferme, mais
non cachete; tu peux me donner quelques nouvelles en gros; joins-moi
une ou deux enveloppes et une feuille de papier pour te rpondre, ou
une feuille de journal, _La Libert_, si tu veux, elle me parviendra
probablement, en tout cas, on pourra l'enlever sans arrter la lettre.
Si tu m'cris sur une carte, prends une carte avec feuille pour la
rponse, mais sur une carte ne me parle pas du contenu des paquets afin
de ne pas faire de jaloux; _argent inutile_: o les Allemands sont
passs, tout est saccag et les habitants sont nourris par nous.

Tes lettres _m'ont bien rassur_, je craignais que tu ne fus malade.
Merci des images. Je vais bien,  part de fortes coliques; envoie-moi
des nouvelles de tous, et du fils Tallon, de Levallois, si possible.
Envoie-moi, si possible, les mdicaments demands pour ma pharmacie de
poche. Mes amitis  tous, oncle, etc., Hervaut, Henri, Deschamp, Ren,
Mme Masson, Tallon, etc. Bonne sant  toi et  Maurice, et tous ayez
confiance et courage et ne crois pas aux racontars, et ne te fais pas
de mauvais sang, je vais pour le mieux et le courage ne manque pas. Les
dernires paroles de papa, le 7 Octobre, ont t: Mon fils, sois bon
soldat et fais ton devoir. Mon devoir, je l'ai toujours fait et le
ferai jusqu'au bout, quelque dur et pnible qu'il soit parfois. Si papa
me voit, il sera heureux et fier de son fils, qui est prt  donner,
s'il le faut, son sang et sa vie pour la France. Si je reviens, tant
mieux, mais si je tombe, ce sera en faisant mon devoir et tu pourras
tre fire de moi. Mais je suis plein d'espoir et espre toujours te
souhaiter la bonne anne de vive voix.

Mes baisers les plus tendres, et vive la France! Bons baisers  Maurice,
crivez-moi souvent.

PATOUILLART.




_Lettre crite par le Marchal des Logis Jean-Germain PATROUILLEAU, 15e
Dragons, tomb au champ d'honneur le 22 Juin 1915._

Mon cher pre,

J'ai reu hier trois lettres, la vtre, d'Amlie et de Paul; je
comprends un peu votre anxit. Ah! je voudrais comme vous que le
tyran Guillaume descendt rapidement au cercueil; en attendant, que
voulez-vous donc y faire!!! Vous ne pleurez plus, me dites-vous, c'est
bien; je n'ai plus de larmes non plus, mes yeux se mouillent seulement 
la vue de vos lettres et c'est tout; je les relis plusieurs fois et
suis plus courageux alors que jamais. La nuit, parfois, lorsque je suis
veill, je btis des chteaux en Espagne, je me vois parmi vous tous,
en famille o nous avons tant ri. Eh bien! courage, oui, vous rirez
encore, Dieu me protgera. S'il doit en tre autrement, le sort en est
jet maintenant, vivons dans l'esprance....

Que vous dire de plus, pas grand chose; nous sommes toujours au mme
endroit depuis un mois, nous allons aux avant-postes trois jours et
trois jours en arrire, nous tenons bon le Grand-Couronn ... qui a reu
des milliers et des milliers de marmites allemandes qui font plus de
peur que de mal; les cochons ont attaqu furieusement pendant huit
jours; nous tions le bloc intangible, ils avaient pris un peu de
terrain, nous les avons dlogs, ils ont fui en laissant quantits de
munitions, de vivres, etc.... Resterons-nous longtemps l, je ne crois
pas, il faudra sous peu, je pense, remettre les pieds en pays annex,
esprons que nous irons rapidement. J'espre que vous allez revenir
 Jugazan, si toutefois vous n'y tes pas quand cette lettre vous
parviendra. Je serais bien heureux qu'Amlie reste le plus longtemps
possible chez elle; je suis bien sr qu'elle a d trouver les vendanges
longues quoique n'en ayant jamais parl. Vous ne smerez probablement
pas  la Clotte, vous n'avez donc pas besoin d'elle l-bas.
Encouragez-la  rester chez elle le plus longtemps possible; je
suis bien sr que vous lui ferez bien plaisir et  moi aussi; c'est
actuellement la chose seule qui me tracasse, elle n'ose rien dire, j'en
suis bien sr, mais elle serait bien heureuse, ses parents aussi; de
deux enfants ils n'en ont plus aucun; vous souffrez aussi, mais si le
sort veut que mon tombeau soit en Lorraine, vous avez quatre enfants,
il vous en restera quatre, au lieu d'avoir deux garons et deux filles,
vous aurez trois filles et un garon, vous aurez le mme nombre de
coeurs pour vous aimer et vous soigner,  ma mre et  vous dans vos
vieux jours; pensez donc  ceux qui sont auprs de vous, rendez-leur
autant que possible la vie douce; je ne crois pas un seul instant qu'il
en soit autrement; quant  moi, advienne que pourra, je suis l pour
une noble cause, je ferai mon devoir facilement, le vtre est plus
difficile, je compte sur vous....

Bien des baisers  tous.

JEAN.

_P.-S._--Inutile de montrer cette lettre  Amlie.




_Lettre crite par Pierre PELERIN, 36e Rgiment d'Infanterie, bless
mortellement,  Neuville-Saint-Vaast, le 3 Juin 1915._

Abbeville, 5 Juin 1915.

Ma chre Tante,

Enfin! a y est, j'ai pay mon tribut  la Patrie et je vais me reposer
un peu. Je suis bless d'un clat de grenade  l'paule droite et j'ai
t envoy  l'arrire.

Je t'cris  toi directement pour que tu puisses prvenir maman et
surtout qu'elle ne se fasse pas trop de soucis.

Je vous embrasse tous, tous, tous, de tout coeur, comme je vous aime.

PIERRE.




_Dernires lettres crites par le Soldat Louis-Joseph PENEL, du 174e
Rgiment d'Infanterie, 3e Bataillon, dcd  l'ambulance 9/21._

_Ces deux lettres furent crites le mme soir et envoyes  la famille,
sur le dsir du mourant,  vingt-quatre heures d'intervalle._

10 Septembre 1918.

Ma chre Caroline,

Vous avez d tre bien tonns en recevant la lettre que j'ai envoye il
y a trois jours  Antoinette. Je parlais de la vue; pour le moment, il
n'en est plus question. Les gaz m'ont pris  la poitrine et, comme tu
sais que j'ai toujours t faible, ils ont pris le dessus; ce sera long
 gurir.

Ne vous faites tout de mme pas trop de mauvais sang  mon sujet; si la
maladie prend une autre tournure, je vous en aviserai aussitt.

J'ai le plaisir de t'annoncer qu'en rcompense  ma conduite, on
m'accorde la mdaille militaire.


Septembre 1918.

Ma chre Caroline,

Les choses se sont passes comme c'tait prvu: ma maladie a eu le
dessus.

Je meurs! que cela soit votre consolation  tous: j'ai toujours vcu en
bon Franais et en bon chrtien.

Embrasse bien tout le monde de la famille.




_Lettre crite par le Sergent PESSIN, Robert-Charles-Louis, 313e
Rgiment d'Infanterie, tomb au champ d'honneur,  Rarcourt (Meuse), le
5 Juillet 1916._

Argonne, le 29 Novembre 1915.

Mon cher petit Fernand,

Je profite que j'ai un peu de temps  moi aujourd'hui pour t'adresser
ces quelques lignes. Ce sera d'abord pour te fliciter pour les beaux
progrs que j'ai remarqus dans ta dernire lettre. Elle m'a fait bien
plaisir sous tous les rapports. Continue de bien apprendre, fais ton
devoir  l'cole comme nous faisons le ntre ici, apprends  bien
connatre ton beau pays que nous dfendons et souviens-toi toujours de
tous ces grands frres et tous ces papas qui sont dans les tranches,
empchant la race maudite de pntrer plus avant. J'espre recevoir
bientt une belle lettre de mon amour de petit Fernand, sur laquelle je
souhaite remarquer encore de beaux progrs.

Mille baisers du grand  son petit nini, nounou.

ROBERT.




_Lettre crite par le Gnral PLESSIER, commandant la 88e Brigade
d'Infanterie, bless mortellement, en Alsace, le 19 Aot 1914._

17 Aot 1914.

...Quoi qu'il en soit, nous voil en guerre, et quelle guerre! on n'en
aura jamais vu de semblable.

Puissions-nous tre victorieux! Pour obtenir ce rsultat, je sacrifierai
tout ce que j'ai de plus cher. Je ne parle pas de ma vie qui,  l'ge
que j'ai, n'est pas du tout prcieuse. J'espre que tous nous allons
nous battre avec un acharnement inou.

J'ai hte de partir d'ici. C'est l'affaire de quelques jours, et je ne
suis plus inquiet maintenant; je serai bel et bien de la partie. Elle
sera intressante. Les dbuts sont bons, mais tout dpendra de la grande
bataille. Je crois que la guerre sera longue.

PLESSIER.




_Lettre crite par Marcelin PORTEIX, tomb au champ d'honneur,  Lankhof
(Belgique), le 24 Dcembre 1914._

Bien chers Parents,

La lettre que je vous cris est une lettre d'adieu et lorsqu'elle vous
parviendra je serai probablement tomb sous les balles de l'ennemi.
Mais, qu'importe, ne pleurez pas trop, ma mort sera bien peu de chose si
elle peut contribuer  la victoire de mon pays. Mon seul regret aura t
de mourir sans avoir pu jouir du beau spectacle de son triomphe.

Naturellement, ayant dj perdu mon pauvre frre, ce sera pour vous et
toute la famille une grande douleur; vous achterez une petite couronne
ou un rameau de laurier que vous mettrez sur la tombe de mon frre et
vous lui direz un dernier adieu pour moi.

Embrassez bien mes soeurs et frres et beaux-frres s'ils reviennent
sains et saufs. Dites-leur que si ma vie a t courte, mon rle aura t
suffisamment rempli, car j'aurai disparu au champ d'honneur sous les
plis du drapeau, en faisant mon devoir de Franais.


Chers parents, j'cris cette lettre avant de partir au feu, car
probablement demain nous arriverons sur le champ de bataille. Et, avant
d'y aller, j'ai voulu vous faire mes adieux; pour le moment, je suis
en parfaite sant et dsire qu'il en soit de mme pour vous tous; vous
donnerez le bonjour  Monsieur Jacques et vous lui ferez voir ma lettre.
Je termine ma lettre en vous embrassant bien tous.

MARCELIN.




_Lettre crite par Etienne POTIER, tomb glorieusement dans les bois de
l'Argonne, le 1er Octobre 1914._

1er Aot 1914.

Cher Papa,

Comme vos autres fils, je pars  coup sr pour me battre; je sais que
vous pouvez compter qu' l'exemple des vertus que vous nous avez appris
 pratiquer, nous saurons les pratiquer  notre tour.

Merci mille fois de nous avoir levs dans le sentiment du devoir. Je
dois vous le dire en cette heure solennelle, tout ce que je suis, c'est
 vous que je le dois, aprs Dieu, que vous nous avez appris en toutes
circonstances  voir prsider au destin des peuples et des familles.

Qu'il protge la France! Qu'il protge les miens! Qu'il me protge! Je
pars confiant dans l'avenir. J'ai mis ordre  mes affaires....

Embrassez bien mes frres pour moi et tous nos parents et que tous nous
priions fervemment pour ceux que Dieu rappellera  lui ou seront blesss
dans cette effroyable tuerie qui se prpare.

Si je disparais, je sais que vous entourerez toujours Marguerite de vos
conseils si sages, surtout en ce qui regardera l'ducation de mon fils.
Je lui demande de vous couter comme elle m'aurait cout.

Donnez-moi votre bndiction....

E. POTIER.




_Lettre crite par le Sous-Lieutenant grenadier Louis QUITTET, 158e
Rgiment d'Infanterie, tomb au champ d'honneur, le 4 Septembre 1916, au
combat de Sajcourt._

Soyez forts, mes chers parents, et, si je dois tomber, vous aurez au
moins la consolation de penser que j'aurai fait mon devoir jusqu'au
bout. Il ne faudra pas pleurer, on ne pleure pas celui qui meurt pour sa
Patrie.




_Lettre crite par Charles RAVINET, 119e Rgiment d'Infanterie, tomb au
champ d'honneur, le 24 Juin,  Ablain-Saint-Nazaire._

_Ils taient quatre frres au front. Le frre an, Marcel, fut tu vers
le 10 Juin. C'est en apprenant cette nouvelle que Charles crivit cette
lettre; deux jours aprs, il tait tu  son tour._

22 Juin

Mes pauvres Parents,

Hier, dans la tranche, on m'a apport la lettre de papa m'apportant
la terrible nouvelle. C'est bien triste de penser qu'il est parti pour
toujours, mais c'est bien beau de songer qu'il est mort pour la Patrie,
 son poste. C'est une belle mort pour un Franais comme lui qui tait
soldat dans le fond de l'me.

Dieu m'appellera peut-tre aussi  lui comme Marcel, que sa volont soit
faite, je suis prt  paratre devant lui. Depuis que nous sommes ici,
nous ctoyons la mort: les cadavres encombrent les boyaux, les anciennes
tranches boches retournes par notre artillerie d'o s'exhale une
odeur de cadavres en dcomposition, les blesss rlent dans la plaine,
demandant  boire ou appelant  leur secours leur mre ou leur femme, le
tout couvert par les obus qui clatent de tous cts et les balles qui
sifflent  nos oreilles: voil le spectacle qui s'ouvre  nos yeux.

Quelle est ma destine? je n'en sais rien, mais je jure, si Dieu me
prte vie, de venger Marcel, aprs quoi qu'il fasse de moi ce qu'il
voudra, si je dois y rester je mourrai content de l'avoir veng. S'il
m'arrivait malheur (il faut tout prvoir), ne me plaignez pas, car Dieu,
dans sa misricorde, nous runira tous dans un lieu o ces cruelles
sparations ne se produiront plus.

Bon courage, mes chers parents, priez pour lui, pour moi pendant les
heures terribles que je vis par ici.

Recevez de votre fils qui vous aime de tout son coeur beaucoup de bons
baisers.

Charles RAVINET.




_Lettre crite par le Caporal Robert RICAUX, 87e Rgiment d'Infanterie,
bless mortellement le 8 Septembre 1914._

Septembre 1914.

Chre Mre,

Lorsque tu recevras cette lettre, je ne serai plus sur la terre, ce sera
pour toi une motion fort grande, mais, je t'en supplie, console-toi,
dis-toi que j'ai fait mon devoir jusqu'au bout et que je suis rest un
bon soldat.

Moi parti, il te reste papa; si nous sommes perdus tous les deux, tu
dois vivre pour les autres et rendre aux malheureux ce que tu aurais pu
faire pour nous.

Je suis convaincu que papa et toi avez fait votre devoir. Puisque
mon corps ne te parviendra pas, va prier pour moi sur la tombe de
grand'mre, ta voix montera vers moi.

L'on te fera parvenir, sans doute, en mme temps que ma lettre, un petit
carnet o est enregistre l'histoire de la campagne, conserve-le en
souvenir de moi et montre  tes amis les endroits par o j'ai pass.

Je tiendrais que tu ailles remercier l'amie Madame Mdard, religieuse
lacise de l'Institut Saint-Jean de Saint-Quentin, pour la mdaille et
l'encouragement qu'elle m'a donns avant mon dpart, ainsi que le prtre
qui s'est intress  moi.

Crois bien une chose, c'est que je suis mort en bon chrtien, non muni
de l'absolution peut-tre, mais n'ayant jamais oubli la prire du soir
et pensant toujours  toi et  papa.

Je te dis un dernier adieu en t'embrassant bien fort ainsi que ceux qui
restent.

Ton fils qui a toujours pens  toi et  papa,

ROBERT.




_Lettre crite par Louis ROBBE, 217e Rgiment d'Infanterie, tomb au
champ d'honneur, le 30 Mai 1918,  Terdeghem, prs Cassel._

Aux armes, le 12 Aot 1917.

Bien chers Parents,

Si vous recevez cette lettre, c'est que je ne serai plus de ce monde.
Oh! mes chers parents, croyez que je serai par la grce de Dieu auprs
de lui, et je vous supplie de ne pas pleurer sur moi, car, n'tant sur
cette terre que pour gagner le ciel, qu'importe-t-il que ce soit tt ou
tard, et quelle belle occasion de passer dans l'ternit en combattant
pour la France, qui a certainement commis bien des fautes, mais qui est
malgr tout le royaume de la Sainte Vierge; quoi de plus beau que de
mourir pour elle qui sert quand mme la juste cause?

Je fais ici le sacrifice de ma vie au bon Dieu pour la France, si c'est
sa volont, et je pars avec le dsir de faire tout mon devoir sans
exposer ma vie inutilement, bien entendu, mais de servir entirement
mon pays et aussi je pars rconfort  la pense que je vous dfends
vous-mmes, mes chers parents.

Je vous demande bien pardon des peines que j'ai pu vous faire, et je
vous remercie de tout mon coeur de ce que vous m'avez lev dans notre
religion et je demande au bon Dieu de vous bnir pour cela.

Je n'oublierai pas non plus de remercier de tout mon coeur Monsieur
l'Abb Perret, qui m'a instruit de ma religion et qui m'a fait tant de
bien; Monsieur l'Abb Amiot, qui a t pour moi un bon pasteur et qui
a si bien continu l'oeuvre de l'Abb Perret; mes oncles et tantes des
Faittes, qui depuis mon plus jeune ge ont t pour moi des seconds
pres et mres, et en gnral tous mes autres parents et amis qui m'ont
fait du bien sur la terre; je me recommande aux prires de tous: j'en
aurai tant besoin pour paratre devant le souverain juge.

Enfin, je termine, mes bien chers parents, en vous disant de croire que
ma dernire pense aprs Dieu sera pour vous crier un grand au revoir
dans l'Eternit.

Votre LOUIS.




_Lettre crite par le Sous-Lieutenant Louis ROBIN, 76e Rgiment
d'Infanterie, bless mortellement le 25 Septembre 1915._

Chre Soeurette,

Je t'cris  toi, car je te sais assez courageuse pour prparer papa et
maman au cas o je resterais dans la fournaise. Si, dans une dizaine
de jours, tu n'as rien reu de moi, tu pourras dire adieu  ton grand
frrot. Comme tu as d t'en rendre compte, c'est le grand coup que l'on
donne aux Boches et ce sera probablement la plus grande bataille des
temps modernes sur un front de 800 kilomtres.

Que m'est-il rserv? Mystre. Le 76 est appel  pntrer un des
premiers dans les pays envahis par les Boches. Tout le monde ici est
plein d'espoir, ainsi que moi d'ailleurs, et je te recommande mes vieux
parents, ma chre femme et surtout ton petit neveu.

Je termine en t'embrassant.

Ton frre,

LOUIS.




_Lettre crite par Pierre SAGOT, Sous-Lieutenant au 22e Bataillon de
Chasseurs Alpins, mort glorieusement pour la France, le 3 Septembre
1914, en conduisant sa section  l'assaut de la Tte de Behouille
(Vosges)._

J'cris ce petit mot aujourd'hui 2 Septembre, ne connaissant pas le sort
que Dieu me destine.

Quand vous recevrez cette lettre, bien chers parents, j'aurai donn ma
vie pour la Patrie, je serai mort en pensant  vous, aprs avoir fait
ma prire si Dieu m'en donne le temps! Vivez heureux malgr cette dure
preuve, reportez votre affection sur votre petit Roger. Dites  tous de
bien aimer leur Patrie pour rcompenser ceux qui sont morts pour elle.
Dites  tous de vivre en chrtien, car on a besoin de Dieu au moment de
mourir.

Adieu, bien chers parents, je vous bnis tous.

Votre PIERRE.




_Lettre crite par Marcel SARCIRON, bless mortellement, le 6 Septembre
1914,  la bataille de la Marne._

Ma chre Maman,

A la hte, car le temps presse, une dernire lettre. Malheureusement,
les pourparlers dont je t'avais dj caus ne sont que trop vrais: avant
la fin de cette semaine, il y aura dj de mes camarades qui seront
blesss ou morts, peut-tre serai-je de ceux-l. En tout cas, il faut
que je te dise qu'avant d'aller  la mort, j'ai rempli mes devoirs de
chrtien. Monsieur le Cur de Gaillon est venu et j'ai t me confesser;
nous tions nombreux, plus que je ne l'aurais cru; il m'a remis une
mdaille que je garde. Si tu voyais la figure des soldats, tous sont
ples et muets.

A l'heure actuelle o je t'cris, on nous informe que nous allons aller
demain  Maubeuge; tu regarderas sur la carte et tu verras que c'est
tout prs de la frontire; enfin, je pourrai mourir content, car, bien
que nous soyons tous sacrifis, j'aurai fait mon devoir jusqu'au bout,
car je pars fier de servir ma Patrie, pour te dfendre, et tu pourras
dire que ton fils aura accompli sans dfaillance la tche qu'on lui
imposait, et au dernier moment, je te reverrai, ma petite mre chrie,
et mon cher papa qui a t pour moi un grand ami. Je vous embrasse de
tout coeur en criant: Vive la France!

Votre fils qui vous aime et qui pense toujours  vous.

Marcel SARCIRON.

_P.-S._--Ce matin, les habitants de Gaillon nous ont accompagns  la
gare, nous ont donn du pain, du tabac; tous pleuraient.

Encore un dernier souvenir  vous deux et je meurs en pensant  vous!
Adieu, mon papa chri, adieu, ma maman adore! Je vous embrasse comme je
vous ai toujours aims.

MARCEL.




_Lettre crite par le Sous-Lieutenant Louis SAUVRY, tomb au champ
d'honneur, le 9 Aot 1918  la prise de Montdidier,  son fils an,
Aspirant au 61e d'artillerie, sur le front._

Mon bien cher Fils,

Nous voici  la veille de prendre part d'une manire personnelle et
agissante  la lutte et  notre offensive gnrale.

Sans trahir aucun secret, nous allons pousser  notre tour par un
mouvement sur notre droite en traversant la voie ferre  trois
kilomtres environ de la ville de X... (Montdidier), dans un endroit qui
possde des marcages malencontreux. Mais ce qui se passe  notre droite
et  notre gauche nous dblayera certainement beaucoup le terrain.

Il y a, bien entendu, des pices de tous les calibres et il en arrive
encore cette nuit. Nous avons eu une nuit bruyante, le tapage s'est
continu toute la journe et des deux cts cela a t un grand concert,
toute la lyre.

Mon bien cher Alfred, tu n'as pas oubli ce que je t'crivais l'an
dernier dans une semblable circonstance, tu es mieux plac encore
pour apprcier mes sentiments. Si la mort me frappait sur le champ de
bataille, tu pourras te dire que je l'ai trouve, que je suis venu la
chercher de loin, pour accomplir ce qui m'a paru un devoir, et que
j'ai considr,  tort peut-tre, mais en toute conscience, que je
travaillais pour notre honneur, inspir par mon amour pour vous.

Au demeurant, la confiance la plus entire m'anime que Dieu veillera sur
mes jours comme il veille sur les tiens et je me place entirement sous
sa suprme volont.

Ne t'tonne pas surtout si tu ne reois pas de lettres de moi, cela
prouvera simplement que les correspondances ne marchent pas, mes
dispositions tant prises  toutes ventualits.

Au revoir, mon bien cher Alfred, je t'embrasse avec tout mon coeur.

Ton pre qui t'aime,

Louis SAUVRY.




_Lettre crite par Charles SAVEL, Marchal des Logis au 11e Chasseurs, 
Vesoul, mort au champ d'honneur._

Chers Parents,

Si vous recevez cette lettre, c'est que mon rve se sera ralis, je
serai mort pour la Patrie, j'aurai donn mon sang pour la France. Je
vous demande de ne verser sur mon cercueil que des larmes de joie;
faites en vos coeurs le sacrifice de votre enfant et exaucez ma prire.
Je pars avec la volont ferme de me battre  outrance toutes les fois
que j'en aurai l'occasion; rassurez-vous, je ne m'acharnerai pas sur
un ennemi dsarm ou sur un vieillard, non. Mais je veux montrer aux
Allemands que les jeunes Franais sont plus patriotes qu'ils ne le
croient. J'ai fait, pour ma part, depuis longtemps, le sacrifice que
je vous demande de faire, encore une fois, exaucez cet ultime voeu. Je
meurs pour Dieu, pour ma Patrie et pour vous et cela ne fait qu'un tout
indissoluble. Parents chris, je vous presse une dernire fois sur mon
coeur.

Votre CHARLES.




_Lettre crite par Albert-Charles TAUZIN, 12e Cuirassiers  pied, bless
mortellement devant La Pompelle le 19 Dcembre 1917, dcd sept jours
aprs  l'ambulance du front, Chteau Pommery,  Chigny-les-Roses
(Marne)._

Le 25 Dcembre 1917.

Mon petit Papa chri,

Ma bonne petite Maman chrie,

Je ne vous verrai plus, mais je veux que vous sachiez, encore une
dernire fois, que vous tiez ce que j'ai de plus cher au monde et que
je vous ai aims jusqu' la dernire minute.

Albert TAUZIN.




_Lettre crite par le Sergent Charles TEMPLIER, 331e Rgiment
d'Infanterie, tomb au champ d'honneur, le 16 Septembre 1916, 
Bouchavesne._

Jeudi 14 Septembre 1916.

Mon cher Georges,

Deux mots seulement pour te dire que cette fois j'ai vu la bataille, ou
du moins nous y sommes depuis hier.

Je ne veux pas m'en plaindre, loin de l. J'y suis, je ferai mon
possible pour faire pour le mieux, mais sois certain que ton frre fera
son devoir sans trembler, en pensant  vous tous.

Hlas! je ne puis et ne veux te parler de la guerre que je ne
connaissais en rien depuis deux ans et cependant dans sa beaut (car
ce qu'elle reprsente dans un rayon trs tendu est beau), mais aussi
quelle horreur dans son dtail, que de tristes choses que l'on voit....

Enfin, les oprations vont assez bien et esprons que bientt ce sera
fini et j'espre aussi qu'il me sera encore permis de retourner vous
dire ce que j'aurai vu.

Voil dj qu'il ne fait pas chaud.

Embrasse bien tout ton monde pour moi et reois de ton frre un bien bon
baiser.

CHARLES.




_Lettre crite par le Caporal Jean TISSIER, 81e Rgiment d'Infanterie,
tomb au champ d'honneur._

Chre petite Mre,

Bien reu ta longue lettre du 18, et tu penses si je suis heureux avec
une lettre pareille!

Je te remercie pour ton colis que j'ai bien reu. Tu parles d'une
surprise! je le reois hier au soir  la soupe, avant ta lettre, donc.
Que peut-il bien contenir? Je l'ouvre. Ciel, que vois-je! Un pt de
chez Bourbonneux.... Une demi-heure aprs, il tait mort et enterr avec
les honneurs militaires ... ce qu'il tait bon! Et l'arrosage, donc!

Petite mre, ce que tu me gtes! Je vois que tu es bien occupe avec tes
poilus! que de travail! et combien je suis heureux de voir, malgr tout
le travail qui t'est impos par la maison de commerce, tout le mal que
tu te donnes pour nous gter, et heureux surtout que tu te portes bien.

Ce qu'il en a de la veine, papa! Dj t deux fois en perm  Paris, et
tu vas aller le voir. Tu es avec lui en ce moment! Je suis positivement
jaloux.... Oui, mais je me rattraperai quand a sera fini.

Petite mre, tu te fais une trop belle ide de moi; de mon insouciance
et de ma gaiet, je n'ai pas de mrite. N'ai-je pas tout ce qu'il faut
pour tre aussi heureux que possible? Tu me gtes comme je ne pensais
pas qu'il ft possible d'tre gt; je suis jeune, je n'ai pas de soucis
pour plus tard, et n'ai rien  craindre, ou presque, pour ceux que
j'aime.... Au contraire, je vois autour de moi des poilus des pays
envahis, qui n'ont plus rien sur terre; leur pays est ruin, leurs
parents sont prisonniers, ils sont sans nouvelles; quelquefois, leurs
femmes, leurs enfants sont aux mains des Boches. Que trouveront-ils la
guerre finie? Leur maison saccage, pille, peut-tre en ruines; leurs
parents, leurs femmes, leurs enfants, que seront-ils?... Voil ceux qui
ont du mrite  tre gais,  avoir un bon moral!

J'ai reu tous tes colis, chre maman, il n'en manque pas  l'appel. Le
beurre que je reois maintenant est dlicieux.

J'espre que tu as reu les pellicules. Ici, il continue  faire un
temps pouvantable; je me souviendrai des huit jours que nous venons de
passer, c'est du joli. Heureusement que je suis costaud! Je n'ai
plus que deux hommes  mon escouade, le reste est vacu: angines,
bronchites, courbatures fbriles, etc.

Chre mre, je te quitte en t'embrassant trs tendrement.

JEAN.




_Lettre crite par le Sous-Officier TOUSSAINT, 117e Rgiment
d'Infanterie, tomb au champ d'honneur le 22 Juillet 1916._

17 Juillet 1916.

Cher Monsieur Croland,

Ces lignes pour vous exprimer toute ma reconnaissance, toute ma
gratitude, tout ce que je ressens de bons sentiments pour la constante
bienveillance dont vous avez fait preuve envers moi toujours, en
tout temps. Cher Monsieur Croland, je vais peut-tre casser ma pipe,
peut-tre cette lettre est la dernire que vous recevrez de moi, car
demain nous partons  V..., aprs un repos d'une huitaine. Le rgiment
a la mission de reprendre l'ouvrage de Th..., gagn et perdu plusieurs
fois. C'est vous dire qu'il va faire chaud. Je ne me dissimule pas
qu'il y a bien 90 chances sur 100 de n'en pas revenir, car on cite des
bataillons qui furent entirement dcims. Mais, quoi qu'il arrive,
soyez persuad, Monsieur Croland, que Toussaint cassera sa pipe trs
proprement. Tout ce que je souhaite est de ne pas tre amoch avant
d'avoir fait entrer Rosalie en danse. Le rsin, a me connat, vu que
je suis boucher.

Je vous prie, Monsieur Croland, de dire  Monsieur Dauphin que je serai
parti avec les bons souvenirs de satisfaction dus  sa grande amabilit
et  la profonde amiti de son fils. Non pas adieu, mais au revoir.

TOUSSAINT.




_Lettre crite par le Sous-Lieutenant Gustave VEUILLET, 23e Rgiment
d'Infanterie, tomb au champ d'honneur, le 26 Aot 1916,  Curlu
(Somme)._

Ma chre Maman,

Lorsque tu liras ces lignes, je me serai, comme tant d'autres, acquitt
envers le pays de la dette sacre; et ce n'est certes que payer un juste
prix l'honneur d'avoir port le nom de Franais en ces heures sublimes,
en renonant  certains rves d'avenir. Depuis longtemps, j'avais fait
le sacrifice de ma vie  la noble cause, la plus belle entre toutes,
celle pour laquelle nous avons su souffrir, lutter et mourir.

Elle en vaut la peine. Que cette nouvelle te trouve forte et fire
d'avoir donn un fils  la Patrie, c'est l mon dernier voeu. Le coeur
des mres est, je sais, bien sensible  de pareils coups, mais je sais
aussi que le coeur d'une Franaise les supporte vaillamment, et tu tais
la maman d'un bon Franais.

Comme j'ai sacrifi ma vie sur l'autel de la Patrie, offre ton hroque
douleur  notre chre France et nous aurons tous deux bien mrit du
pays. Songe que la mort est notre lot fatal et qu'il faut la bnir
lorsqu'elle concourt  un tel but. Sois assure que je l'ai affronte
sans crainte, mon seul souci tant de faire dignement mon devoir. Et je
meurs sans remords, ma tche consciencieusement accomplie, avec la joie
sereine de songer que mon souvenir survivra parmi celui des braves
tombs au champ d'honneur pour que l'humanit ft faite de plus de
justice. Je ne regrette rien de la vie, car j'ai vcu des heures uniques
et sublimes, exemptes de tout calcul et d'gosme, et je ferme les yeux
sur une vision presque trop belle pour tre humaine.

J'ai vu tomber  mes cts en un effroyable ple-mle, mais d'un geste
hroque, des heureux de la vie et des pauvres diables, de puissants
cerveaux et de rudes primitifs, qui, aprs avoir souffert de longs mois,
fait abstraction de tout, sacrifi fortune, plaisir, famille, ont donn
leur vie pour un idal d'amour, de justice et de libert.

Si tu savais comme de tels exemples aident  mourir! J'emporte dans la
tombe le radieux espoir d'une France grande, forte et respecte, avec la
pense que j'aurai modestement contribu  l'oeuvre de rnovation; ma
dernire pense s'envole vers toi, chre petite maman, et auprs d'Henri
que j'ai beaucoup aim, dans la communion de pense o nous runissait
l'amour profond de notre belle France.

Ne pleurez pas ma mort, ce serait faire injure  ma mmoire; placez mon
portrait en tenue  la place d'honneur du salon et ne l'encadrez pas
de crpe, car je veux tre uniquement un souvenir de gloire et non de
deuil. Ceux qui sont tombs en soldat ont droit que l'on ne pleure pas
leur trpas puisqu'ils l'ont librement consenti et jug utile.

Adieu et vivez pour transmettre mon exemple  ceux qui auront la gloire
d'achever la tche.

GUSTAVE.




_Lettre crite par Louis-Don-Joseph VINCENTELLI, 158e Rgiment
d'Infanterie, tomb au champ d'honneur, le 9 Juillet 1917,  Souchez._

8 Juillet.

Chers Parents,

J'ai reu votre lettre date du 13 Juin et suis trs heureux de vous
savoir en bonne sant. Nous tions au repos pour un mois, mais un ordre
vient d'arriver et nous partons dans deux heures pour Lorette. _a doit
chauffer_, mais mon courage n'a pas diminu. Je suis trs content de
savoir que vous vous soumettez  la volont de Dieu. Oui, chers parents,
je ne vous demande que cela. Mme si un jour vous appreniez ma mort, eh
bien! ayez la consolation de savoir que votre fils aura fait tout son
devoir.

J'ai prvenu un de mes camarades de combat de vous envoyer la photo
si je venais  tomber: il s'appelle Velin, Marius, de Saint-Saveurnin
(B.-du-R.).

Un Marseillais a reu une lettre de Marseille dans laquelle on lui dit
que les Marseillais en ont assez. J'ai t pein d'apprendre cela. Quant
 vous, je suis persuad que vous aurez toujours bon courage.

Voyez, chers parents, je ne vous cacherai rien. Au Valdabon,
j'tais toujours malade, depuis le dbut jusqu' ce que je rentre 
l'infirmerie, j'ai souffert des intestins; les premiers jours,  la
visite, on m'a reconnu et aprs le major ne m'a plus reconnu; depuis ce
jour, j'ai toujours march.

Dieu sait toutes les fatigues que j'ai supportes et pourtant, grce 
lui, jamais je ne me suis dcourag, non, jamais, car je priais.

Il n'y a que le jour o, arriv au maximum de mes forces, on m'a
rapport  moiti mort  l'infirmerie. Mais Dieu m'a rconfort, car
ma maladie a disparu et je suis frais et dispos, aussi j'emploierai ma
sant au service de la France.

Que Michel n'oublie pas son devoir de chrtien: je lui demanderai de
faire une sainte communion pour moi.

Ce soir, j'irai  l'glise voir si l'on me fera la faveur de communier
avant de partir pour les tranches.

J'espre recevoir l'argent demain ou aprs-demain. Heureusement, il me
reste encore 3 francs pour m'acheter quelques provisions pour le voyage:
nous avons 40 kilomtres  faire en automobile.

Le caporal me remet  l'instant 200 pruneaux pour aller faire des
cartons  la foire.

Ici, il fait chaud. Donc, chers parents, bon courage, trouvez la
consolation dans la prire.

Je vous embrasse de tout mon coeur.

LOUIS.


Chre Maman,

Je veux ajouter quelques mots pour toi afin de t'apporter un peu de
courage. Je ne te cacherai pas que nous partons dans un vrai enfer.

Dieu m'a choisi pour vous reprsenter au combat, et c'est tout joyeux
que j'accepte. Il est vrai que c'est dur, qu' chaque minute,  chaque
seconde, la mort vous guette, mais malgr tout je ferai mon devoir et,
s'il le faut, je donnerai ma vie.

Je t'embrasse de tout mon coeur.

Au revoir. Vive la France!




_Lettre crite par le Sous-Lieutenant Pierre VIOLET, 6e Tirailleurs,
mort au champ d'honneur le 26 Octobre 1918._

30 Mars 1918.

Je n'ai,  mon ge, pas connu grand'chose de la vie. La France et son
idal de libert fut et demeure mon grand amour, et je serai fier de me
dvouer pour elle.

Si, comme tant d'autres, je dois succomber dans la lutte ardente, je ne
demande  Dieu qu'une chose: me laisser vivre assez longtemps pour
voir les Boches en droute et je mourrai content, comme un soldat doit
mourir: face  l'ennemi.

Pierre VIOLET.




_Lettre crite par le Sous-Lieutenant Pierre-Eugne VUITTON, 101e
Rgiment d'Infanterie, tomb au champ d'honneur le 28 Septembre 1917._

19 Juin 1915.

Mon cher Pre,

Oui, videmment, je sais que je fais mon devoir, mais je me demande si
je ne pourrais pas le faire mieux. Je sais qu'en ce moment on manque
d'officiers d'infanterie; je crois donc que je pourrais tre beaucoup
plus utile dans cette arme qu'ici, surtout si je russis  tre
sous-lieutenant. Cette guerre dure si longtemps et affecte le moral de
si nombreuses personnes (aussi bien civiles que militaires) que j'estime
que ceux qui en sont capables doivent faire plus que leur devoir et je
vous sais assez patriotes pour tre sr que vous pensez comme moi. Mais,
naturellement, je ne ferai rien avant d'avoir votre avis.

PIERRE.




_Lettre crite par le Sous-Lieutenant Rodolphe WURTZ, 405e Rgiment
d'Infanterie, tomb au champ d'honneur en Champagne._

Ma chre petite Maman,

J'espre que tu ne recevras jamais cette lettre, car si elle te parvient
un jour, c'est que je serai all retrouver papa et mon cher petit frre.

Cette ide de mort ne m'pouvante pas le moins du monde. Si je tombe,
ce sera pour la France, en faisant mon devoir, comme autant d'hommes le
font en ce moment.

Il n'y a que toi qui m'inquite, et je me dis: Que deviendr [illisible]
a pauvre maman? Si je viens  mourir, voil ce que tu feras. D'abord,
tu auras et conserveras beaucoup de calme, tu garderas ton sang-froid
et tu ne t'en iras pas par les rues en criant ton dsespoir; ta douleur
sera calme et digne.

Puis tu iras  Luch-Thouarsais, sur la tombe de papa, et tu lui diras
que ses deux fils sont morts en faisant leur devoir et que son gendre en
a fait autant.

Mon pre sera content de savoir que son grand Rodolphe et son petit
Emile sont tombs au champ d'honneur.

Tu lui diras aussi que Rodolphe est tomb avec l'paulette, face 
l'ennemi et en tte de ses hommes. Il sera heureux, notre pauvre pre,
et toi aussi, chre maman, tu auras la satisfaction d'avoir donn le
jour  des gens de bien, quoique certains en aient dout.

Tu retourneras  ton travail  la gare de Chef-Boutonne, et tu
continueras jusqu'au jour o tu jugeras tre assez fatigue et avoir
assez travaill pour te reposer.

Tu retourneras dans ton pays, en Alsace redevenue franaise, et tu
te diras si tu es  Thann ou  Strasbourg, c'est que tes fils auront
contribu  rendre  la France nos chres provinces.

Que cette pense te soit douce au coeur. Elle sera une consolation dans
ta vieillesse. Je te veux et te dsire toujours bon courage et de la
confiance. Le sacrifice bien accept, la joie dans la rsignation font
les forts. Tu chasseras bien loin de toi toute colre contre qui que
ce soit; tu ne seras point jalouse des mres qui auront conserv leurs
enfants. S'il t'arrive parfois de pousser des soupirs en voyant les
camarades de mon frre ou les miens, songe que tes fils ne souffrent
plus et que leur mort glorieuse vaut bien la misrable existence de ceux
qui restent.

C'est bien promis, n'est-ce pas? si je ne reviens pas, tu diras que les
dernires penses de ton grand fils ont t vers toi et vers ma soeur
Blanche et que du paradis des braves je vous protgerai toutes les deux.

Bons baisers, donc, et du courage et de la force de coeur, dans la vie
comme dans la mort.

Rudolphe WURTZ.





End of the Project Gutenberg EBook of La dernire lettre crite par des
soldats franais tombs au champ d'honneur 1914-1918, by L'Union des
Pres et des Mres dont les fils sont morts pour la Patrie

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The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
compressed (zipped), HTML and others.

Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
the old filename and etext number.  The replaced older file is renamed.
VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
new filenames and etext numbers.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000,
are filed in directories based on their release date.  If you want to
download any of these eBooks directly, rather than using the regular
search system you may utilize the following addresses and just
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EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
filed in a different way.  The year of a release date is no longer part
of the directory path.  The path is based on the etext number (which is
identical to the filename).  The path to the file is made up of single
digits corresponding to all but the last digit in the filename.  For
example an eBook of filename 10234 would be found at:

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