The Project Gutenberg EBook of Trois contes, by Gustave Flaubert

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Title: Trois contes

Author: Gustave Flaubert

Release Date: April 28, 2007 [EBook #12065]
[This file was first posted on April 17, 2004]

Language: French

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  GUSTAVE FLAUBERT


  TROIS CONTES


        UN COEUR SIMPLE
        LA LGENDE DE SAINT-JULIEN L'HOSPITALIER
        HRODIAS

        CINQUIME DITION
        1877


      UN COEUR SIMPLE



      I

Pendant un demi-sicle, les bourgeoises de Pont-l'vque envirent  Mme
Aubain sa servante Flicit.

Pour cent francs par an, elle faisait la cuisine et le mnage, cousait,
lavait, repassait, savait brider un cheval, engraisser les volailles,
battre le beurre, et resta fidle  sa matresse,--qui cependant n'tait
pas une personne agrable.

Elle avait pous un beau garon sans fortune, mort au commencement de
1809, en lui laissant deux enfants trs-jeunes avec une quantit de
dettes. Alors elle vendit ses immeubles, sauf la ferme de Toucques et la
ferme de Geffosses, dont les rentes montaient  8,000 francs tout au
plus, et elle quitta sa maison de Saint-Melaine pour en habiter une
autre moins dispendieuse, ayant appartenu  ses anctres et place
derrire les halles.

Cette maison, revtue d'ardoises, se trouvait entre un passage et une
ruelle aboutissant  la rivire. Elle avait intrieurement des
diffrences de niveau qui faisaient trbucher. Un vestibule troit
sparait la cuisine de la _salle_ o Mme Aubain se tenait tout le long
du jour, assise prs de la croise dans un fauteuil de paille. Contre le
lambris, peint en blanc, s'alignaient huit chaises d'acajou. Un vieux
piano supportait, sous un baromtre, un tas pyramidal de botes et de
cartons. Deux bergres de tapisserie flanquaient la chemine en marbre
jaune et de style Louis XV. La pendule, au milieu, reprsentait un
temple de Vesta;--et tout l'appartement sentait un peu le moisi, car le
plancher tait plus bas que le jardin.

Au premier tage, il y avait d'abord la chambre de Madame,
trs-grande, tendue d'un papier  fleurs ples, et contenant le portrait
de Monsieur en costume de muscadin. Elle communiquait avec une chambre
plus petite, o l'on voyait deux couchettes d'enfants, sans matelas.
Puis venait le salon, toujours ferm, et rempli de meubles recouverts
d'un drap. Ensuite un corridor menait  un cabinet d'tude; des livres
et des paperasses garnissaient les rayons d'une bibliothque entourant
de ses trois cts un large bureau de bois noir. Les deux panneaux en
retour disparaissaient sous des dessins  la plume, des paysages  la
gouache et des gravures d'Audran, souvenirs d'un temps meilleur et d'un
luxe vanoui. Une lucarne au second tage clairait la chambre de
Flicit, ayant vue sur les prairies.

Elle se levait ds l'aube, pour ne pas manquer la messe, et travaillait
jusqu'au soir sans interruption; puis, le dner tant fini, la vaisselle
en ordre et la porte bien close, elle enfouissait la bche sous les
cendres et s'endormait devant l'tre, son rosaire  la main. Personne,
dans les marchandages, ne montrait plus d'enttement. Quant  la
propret, le poli de ses casseroles faisait le dsespoir des autres
servantes. conome, elle mangeait avec lenteur, et recueillait du doigt
sur la table les miettes de son pain,--un pain de douze livres, cuit
exprs pour elle, et qui durait vingt jours.

En toute saison elle portait un mouchoir d'indienne fix dans le dos par
une pingle, un bonnet lui cachant les cheveux, des bas gris, un jupon
rouge, et par-dessus sa camisole un tablier  bavette, comme les
infirmires d'hpital.

Son visage tait maigre et sa voix aigu. A vingt-cinq ans, on lui en
donnait quarante. Ds la cinquantaine, elle ne marqua plus aucun
ge;--et, toujours silencieuse, la taille droite et les gestes mesurs,
semblait une femme en bois, fonctionnant d'une manire automatique.


      II

Elle avait eu, comme une autre, son histoire d'amour.

Son pre, un maon, s'tait tu en tombant d'un chafaudage. Puis sa
mre mourut, ses soeurs se dispersrent, un fermier la recueillit, et
l'employa toute petite  garder les vaches dans la campagne. Elle
grelottait sous des haillons, buvait  plat ventre l'eau des mares, 
propos de rien tait battue, et finalement fut chasse pour un vol de
trente sols, qu'elle n'avait pas commis. Elle entra dans une autre
ferme, y devint fille de basse-cour, et, comme elle plaisait aux
patrons, ses camarades la jalousaient.

Un soir du mois d'aot (elle avait alors dix-huit ans), ils
l'entranrent  l'assemble de Colleville. Tout de suite elle fut
tourdie, stupfaite par le tapage des mntriers, les lumires dans les
arbres, la bigarrure des costumes, les dentelles, les croix d'or, cette
masse de monde sautant  la fois. Elle se tenait  l'cart modestement,
quand un jeune homme d'apparence cossue, et qui fumait sa pipe les deux
coudes sur le timon d'un banneau, vint l'inviter  la danse. Il lui paya
du cidre, du caf, de la galette, un foulard, et, s'imaginant qu'elle le
devinait, offrit de la reconduire. Au bord d'un champ d'avoine, il la
renversa brutalement. Elle eut peur et se mit  crier. Il s'loigna.

Un autre soir, sur la route de Beaumont, elle voulut dpasser un grand
chariot de foin qui avanait lentement, et en frlant les roues elle
reconnut Thodore.

Il l'aborda d'un air tranquille, disant qu'il fallait tout pardonner,
puisque c'tait la faute de la boisson.

Elle ne sut que rpondre et avait envie de s'enfuir.

Aussitt il parla des rcoltes et des notables de la commune, car son
pre avait abandonn Colleville pour la ferme des cots, de sorte que
maintenant ils se trouvaient voisins.--Ah! dit-elle. Il ajouta qu'on
dsirait l'tablir. Du reste, il n'tait pas press, et attendait une
femme  son got. Elle baissa la tte. Alors il lui demanda si elle
pensait au mariage. Elle reprit, en souriant, que c'tait mal de se
moquer.--Mais non, je vous jure! et du bras gauche il lui entoura la
taille; elle marchait soutenue par son treinte; ils se ralentirent. Le
vent tait mou, les toiles brillaient, l'norme charrete de foin
oscillait devant eux; et les quatre chevaux, en tranant leurs pas,
soulevaient de la poussire. Puis, sans commandement, ils tournrent 
droite. Il l'embrassa encore une fois. Elle disparut dans l'ombre.

Thodore, la semaine suivante, en obtint des rendez-vous.

Ils se rencontraient au fond des cours, derrire un mur, sous un arbre
isol. Elle n'tait pas innocente  la manire des demoiselles,--les
animaux l'avaient instruite;--mais la raison et l'instinct de l'honneur
l'empchrent de faillir. Cette rsistance exaspra l'amour de Thodore,
si bien que pour le satisfaire (ou navement peut-tre) il proposa de
l'pouser. Elle hsitait  le croire. Il fit de grands serments.

Bientt il avoua quelque chose de fcheux: ses parents, l'anne
dernire, lui avaient achet un homme; mais d'un jour  l'autre on
pourrait le reprendre; l'ide de servir l'effrayait. Cette couardise fut
pour Flicit une preuve de tendresse; la sienne en redoubla. Elle
s'chappait la nuit, et, parvenue au rendez-vous, Thodore la torturait
avec ses inquitudes et ses instances.

Enfin, il annona qu'il irait lui-mme  la Prfecture prendre des
informations, et les apporterait dimanche prochain, entre onze heures et
minuit.

Le moment arriv, elle courut vers l'amoureux.

A sa place, elle trouva un de ses amis.

Il lui apprit qu'elle ne devait plus le revoir. Pour se garantir de la
conscription, Thodore avait pous une vieille femme trs-riche, Mme
Lehoussais, de Toucques.

Ce fut un chagrin dsordonn. Elle se jeta par terre, poussa des cris,
appela le bon Dieu, et gmit toute seule dans la campagne jusqu'au
soleil levant. Puis elle revint  la ferme, dclara son intention d'en
partir; et, au bout du mois, ayant reu ses comptes, elle enferma tout
son petit bagage dans un mouchoir, et se rendit  Pont-l'vque.

Devant l'auberge, elle questionna une bourgeoise en capeline de veuve,
et qui prcisment cherchait une cuisinire. La jeune fille ne savait
pas grand'chose, mais paraissait avoir tant de bonne volont et si peu
d'exigences, que Mme Aubain finit par dire:

--Soit, je vous accepte!

Flicit, un quart d'heure aprs, tait installe chez elle.

D'abord elle y vcut dans une sorte de tremblement que lui causaient le
genre de la maison et le souvenir de Monsieur, planant sur tout! Paul
et Virginie, l'un g de sept ans, l'autre de quatre  peine, lui
semblaient forms d'une matire prcieuse; elle les portait sur son dos
comme un cheval, et Mme Aubain lui dfendit de les baiser  chaque
minute, ce qui la mortifia. Cependant elle se trouvait heureuse. La
douceur du milieu avait fondu sa tristesse.

Tous les jeudis, des habitus venaient faire une partie de boston.
Flicit prparait d'avance les cartes et les chaufferettes. Ils
arrivaient  huit heures bien juste, et se retiraient avant le coup de
onze.

Chaque lundi matin, le brocanteur qui logeait sous l'alle talait par
terre ses ferrailles. Puis la ville se remplissait d'un bourdonnement de
voix, o se mlaient des hennissements de chevaux, des blements
d'agneaux, des grognements de cochons, avec le bruit sec des carrioles
dans la rue. Vers midi, au plus fort du march, on voyait paratre sur
le seuil un vieux paysan de haute taille, la casquette en arrire, le
nez crochu, et qui tait Robelin, le fermier de Geffosses. Peu de temps
aprs, c'tait Libard, le fermier de Toucques, petit, rouge, obse,
portant une veste grise et des houseaux arms d'perons.

Tous deux offraient  leur propritaire des poules ou des fromages.
Flicit invariablement djouait leurs astuces; et ils s'en allaient
pleins de considration pour elle.

A des poques indtermines, Mme Aubain recevait la visite du marquis de
Gremanville, un de ses oncles, ruin par la crapule et qui vivait 
Falaise sur le dernier lopin de ses terres. Il se prsentait toujours 
l'heure du djeuner, avec un affreux caniche dont les pattes salissaient
tous les meubles. Malgr ses efforts pour paratre gentilhomme jusqu'
soulever son chapeau chaque fois qu'il disait: Feu mon pre,
l'habitude l'entranant, il se versait  boire coup sur coup, et lchait
des gaillardises. Flicit le poussait dehors poliment: Vous en avez
assez, Monsieur de Gremanville! A une autre fois! Et elle refermait la
porte.

Elle l'ouvrait avec plaisir devant M. Bourais, ancien avou. Sa cravate
blanche et sa calvitie, le jabot de sa chemise, son ample redingote
brune, sa faon de priser en arrondissant le bras, tout son individu lui
produisait ce trouble o nous jette le spectacle des hommes
extraordinaires.

Comme il grait les proprits de Madame, il s'enfermait avec elle
pendant des heures dans le cabinet de Monsieur, et craignait toujours
de se compromettre, respectait infiniment la magistrature, avait des
prtentions au latin.

Pour instruire les enfants d'une manire agrable, il leur fit cadeau
d'une gographie en estampes. Elles reprsentaient diffrentes scnes du
monde, des anthropophages coiffs de plumes, un singe enlevant une
demoiselle, des Bdouins dans le dsert, une baleine qu'on harponnait, etc.

Paul donna l'explication de ces gravures  Flicit. Ce fut mme toute
son ducation littraire.

Celle des enfants tait faite par Guyot, un pauvre diable employ  la
Mairie, fameux pour sa belle main, et qui repassait son canif sur sa botte.

Quand le temps tait clair, on s'en allait de bonne heure  la ferme de
Geffosses.

La cour est en pente, la maison dans le milieu; et la mer, au loin,
apparat comme une tache grise.

Flicit retirait de son cabas des tranches de viande froide, et on
djeunait dans un appartement faisant suite  la laiterie. Il tait le
seul reste d'une habitation de plaisance, maintenant disparue. Le papier
de la muraille en lambeaux tremblait aux courants d'air. Mme Aubain
penchait son front, accable de souvenirs; les enfants n'osaient plus
parler. Mais jouez donc! disait-elle; ils dcampaient.

Paul montait dans la grange, attrapait des oiseaux, faisait des
ricochets sur la mare, ou tapait avec un bton les grosses futailles qui
rsonnaient comme des tambours.

Virginie donnait  manger aux lapins, se prcipitait pour cueillir des
bleuets, et la rapidit de ses jambes dcouvrait ses petits pantalons
brods.

Un soir d'automne, on s'en retourna par les herbages.

La lune  son premier quartier clairait une partie du ciel, et un
brouillard flottait comme une charpe sur les sinuosits de la Toucques.
Des boeufs, tendus au milieu du gazon, regardaient tranquillement ces
quatre personnes passer. Dans la troisime pture quelques-uns se
levrent, puis se mirent en rond devant elles.--Ne craignez rien! dit
Flicit; et, murmurant une sorte de complainte, elle flatta sur
l'chine celui qui se trouvait le plus prs; il fit volte-face, les
autres l'imitrent. Mais, quand l'herbage suivant fut travers, un
beuglement formidable s'leva. C'tait un taureau, que cachait le
brouillard. Il avana vers les deux femmes. Mme Aubain allait
courir.--Non! non! moins vite! Elles pressaient le pas cependant, et
entendaient par derrire un souffle sonore qui se rapprochait. Ses
sabots, comme des marteaux, battaient l'herbe de la prairie; voil qu'il
galopait maintenant! Flicit se retourna, et elle arrachait  deux
mains des plaques de terre qu'elle lui jetait dans les yeux. Il baissait
le mufle, secouait les cornes et tremblait de fureur en beuglant
horriblement. Mme Aubain, au bout de l'herbage avec ses deux petits,
cherchait perdue comment franchir le haut bord. Flicit reculait
toujours devant le taureau, et continuellement lanait des mottes de
gazon qui l'aveuglaient, tandis qu'elle criait:--Dpchez-vous!
dpchez-vous! Mme Aubain descendit le foss, poussa Virginie, Paul
ensuite, tomba plusieurs fois en tchant de gravir le talus, et  force
de courage y parvint.

Le taureau avait accul Flicit contre une claire-voie; sa bave lui
rejaillissait  la figure, une seconde de plus il l'ventrait. Elle eut
le temps de se couler entre deux barreaux, et la grosse bte, toute
surprise, s'arrta.

Cet vnement, pendant bien des annes, fut un sujet de conversation 
Pont-l'vque. Flicit n'en tira aucun orgueil, ne se doutant mme pas
qu'elle et rien fait d'hroque.

Virginie l'occupait exclusivement;--car elle eut,  la suite de son
effroi, une affection nerveuse, et M. Poupart, le docteur, conseilla les
bains de mer de Trouville.

Dans ce temps-l, ils n'taient pas frquents. Mme Aubain prit des
renseignements, consulta Bourais, fit des prparatifs comme pour un long
voyage.

Ses colis partirent la veille, dans la charrette de Libard. Le
lendemain, il amena deux chevaux dont l'un avait une selle de femme,
munie d'un dossier de velours; et sur la croupe du second un manteau
roul formait une manire de sige. Mme Aubain y monta, derrire lui.
Flicit se chargea de Virginie, et Paul enfourcha l'ne de M.
Lechaptois, prt sous la condition d'en avoir grand soin.

La route tait si mauvaise que ses huit kilomtres exigrent deux
heures. Les chevaux enfonaient jusqu'aux paturons dans la boue, et
faisaient pour en sortir de brusques mouvements des hanches; ou bien ils
buttaient contre les ornires; d'autres fois, il leur fallait sauter. La
jument de Libard,  de certains endroits, s'arrtait tout  coup. Il
attendait patiemment qu'elle se remt en marche; et il parlait des
personnes dont les proprits bordaient la route, ajoutant  leur
histoire des rflexions morales. Ainsi, au milieu de Toucques, comme on
passait sous des fentres entoures de capucines, il dit, avec un
haussement d'paules:--En voil une Mme Lehoussais, qui au lieu de
prendre un jeune homme... Flicit n'entendit pas le reste; les chevaux
trottaient, l'ne galopait; tous enfilrent un sentier, une barrire
tourna, deux garons parurent, et l'on descendit devant le purin, sur le
seuil mme de la porte.

La mre Libard, en apercevant sa matresse, prodigua les dmonstrations
de joie. Elle lui servit un djeuner o il y avait un aloyau, des
tripes, du boudin, une fricasse de poulet, du cidre mousseux, une tarte
aux compotes et des prunes  l'eau-de-vie, accompagnant le tout de
politesses  Madame qui paraissait en meilleure sant,  Mademoiselle
devenue magnifique,  M. Paul singulirement forci, sans oublier
leurs grands-parents dfunts que les Libard avaient connus, tant au
service de la famille depuis plusieurs gnrations. La ferme avait,
comme eux, un caractre d'anciennet. Les poutrelles du plafond taient
vermoulues, les murailles noires de fume, les carreaux gris de
poussire. Un dressoir en chne supportait toutes sortes d'ustensiles,
des brocs, des assiettes, des cuelles d'tain, des piges  loup, des
forces pour les moutons; une seringue norme fit rire les enfants. Pas
un arbre des trois cours qui n'et des champignons  sa base, ou dans
ses rameaux une touffe de gui. Le vent en avait jet bas plusieurs. Ils
avaient repris par le milieu; et tous flchissaient sous la quantit de
leurs pommes. Les toits de paille, pareils  du velours brun et ingaux
d'paisseur, rsistaient aux plus fortes bourrasques. Cependant la
charreterie tombait en ruines. Mme Aubain dit qu'elle aviserait, et
commanda de reharnacher les btes.

On fut encore une demi-heure avant d'atteindre Trouville. La petite
caravane mit pied  terre pour passer les _cores_; c'tait une falaise
surplombant des bateaux; et trois minutes plus tard, au bout du quai, on
entra dans la cour de l'_Agneau d'or_, chez la mre David.

Virginie, ds les premiers jours, se sentit moins faible, rsultat du
changement d'air et de l'action des bains. Elle les prenait en chemise,
 dfaut d'un costume; et sa bonne la rhabillait dans une cabane de
douanier qui servait aux baigneurs.

L'aprs-midi, on s'en allait avec l'ne au-del des Roches-Noires, du
ct d'Hennequeville. Le sentier, d'abord, montait entre des terrains
vallonns comme la pelouse d'un parc, puis arrivait sur un plateau o
alternaient des pturages et des champs en labour. A la lisire du
chemin, dans le fouillis des ronces, des houx se dressaient;  et l,
un grand arbre mort faisait sur l'air bleu des zigzags avec ses branches.

Presque toujours on se reposait dans un pr, ayant Deauville  gauche,
le Havre  droite et en face la pleine mer. Elle tait brillante de
soleil, lisse comme un miroir, tellement douce qu'on entendait  peine
son murmure; des moineaux cachs ppiaient et la vote immense du ciel
recouvrait tout cela. Mme Aubain, assise, travaillait  son ouvrage de
couture; Virginie prs d'elle tressait des joncs; Flicit sarclait des
fleurs de lavande; Paul, qui s'ennuyait, voulait partir.

D'autres fois, ayant pass la Toucques en bateau, ils cherchaient des
coquilles. La mare basse laissait  dcouvert des oursins, des
godefiches, des mduses; et les enfants couraient, pour saisir des
flocons d'cume que le vent emportait. Les flots endormis, en tombant
sur le sable, se droulaient le long de la grve; elle s'tendait 
perte de vue, mais du ct de la terre avait pour limite les dunes la
sparant du _Marais_, large prairie en forme d'hippodrome. Quand ils
revenaient par l, Trouville, au fond sur la pente du coteau,  chaque
pas grandissait, et avec toutes ses maisons ingales semblait s'panouir
dans un dsordre gai.

Les jours qu'il faisait trop chaud, ils ne sortaient pas de leur
chambre. L'blouissante clart du dehors plaquait des barres de lumire
entre les lames des jalousies. Aucun bruit dans le village. En bas, sur
le trottoir, personne. Ce silence pandu augmentait la tranquillit des
choses. Au loin, les marteaux des calfats tamponnaient des carnes, et
une brise lourde apportait la senteur du goudron.

Le principal divertissement tait le retour des barques. Ds qu'elles
avaient dpass les balises, elles commenaient  louvoyer. Leurs voiles
descendaient aux deux tiers des mts; et, la misaine gonfle comme un
ballon, elles avanaient, glissaient dans le clapotement des vagues,
jusqu'au milieu du port, o l'ancre tout  coup tombait. Ensuite le
bateau se plaait contre le quai. Les matelots jetaient par-dessus le
bordage des poissons palpitants; une file de charrettes les attendait,
et des femmes en bonnet de coton s'lanaient pour prendre les
corbeilles et embrasser leurs hommes.

Une d'elles, un jour, aborda Flicit, qui peu de temps aprs entra dans
la chambre, toute joyeuse. Elle avait retrouv une soeur; et Nastasie
Barette, femme Leroux, apparut, tenant un nourrisson  sa poitrine, de
la main droite un autre enfant, et  sa gauche un petit mousse les
poings sur les hanches et le bret sur l'oreille.

Au bout d'un quart d'heure, Mme Aubain la congdia.

On les rencontrait toujours aux abords de la cuisine, ou dans les
promenades que l'on faisait. Le mari ne se montrait pas.

Flicit se prit d'affection pour eux. Elle leur acheta une couverture,
des chemises, un fourneau; videmment ils l'exploitaient. Cette
faiblesse agaait Mme Aubain, qui d'ailleurs n'aimait pas les
familiarits du neveu,--car il tutoyait son fils;--et, comme Virginie
toussait et que la saison n'tait plus bonne, elle revint  Pont-l'vque.

M. Bourais l'claira sur le choix d'un collge. Celui de Caen passait
pour le meilleur. Paul y fut envoy; et fit bravement ses adieux,
satisfait d'aller vivre dans une maison o il aurait des camarades.

Mme Aubain se rsigna  l'loignement de son fils, parce qu'il tait
indispensable. Virginie y songea de moins en moins. Flicit regrettait
son tapage. Mais une occupation vint la distraire;  partir de Nol,
elle mena tous les jours la petite fille au catchisme.


      III

Quand elle avait fait  la porte une gnuflexion, elle s'avanait sous
la haute nef entre la double ligne des chaises, ouvrait le banc de Mme
Aubain, s'asseyait, et promenait ses yeux autour d'elle.

Les garons  droite, les filles  gauche, emplissaient les stalles du
choeur; le cur se tenait debout prs du lutrin; sur un vitrail de
l'abside, le Saint-Esprit dominait la Vierge; un autre la montrait 
genoux devant l'Enfant-Jsus, et, derrire le tabernacle, un groupe en
bois reprsentait Saint-Michel terrassant le dragon.

Le prtre fit d'abord un abrg de l'Histoire-Sainte. Elle croyait voir
le paradis, le dluge, la tour de Babel, des villes tout en flammes, des
peuples qui mouraient, des idoles renverses; et elle garda de cet
blouissement le respect du Trs-Haut et la crainte de sa colre. Puis,
elle pleura en coutant la Passion. Pourquoi l'avaient-ils crucifi, lui
qui chrissait les enfants, nourrissait les foules, gurissait les
aveugles, et avait voulu, par douceur, natre au milieu des pauvres, sur
le fumier d'une table? Les semailles, les moissons, les pressoirs,
toutes ces choses familires dont parle l'vangile, se trouvaient dans
sa vie; le passage de Dieu les avait sanctifies; et elle aima plus
tendrement les agneaux par amour de l'Agneau, les colombes  cause du
Saint-Esprit.

Elle avait peine  imaginer sa personne; car il n'tait pas seulement
oiseau, mais encore un feu, et d'autres fois un souffle. C'est peut-tre
sa lumire qui voltige la nuit aux bords des marcages, son haleine qui
pousse les nues, sa voix qui rend les cloches harmonieuses; et elle
demeurait dans une adoration, jouissant de la fracheur des murs et de
la tranquillit de l'glise.

Quant aux dogmes, elle n'y comprenait rien, ne tcha mme pas de
comprendre. Le cur discourait, les enfants rcitaient, elle finissait
par s'endormir; et se rveillait tout  coup, quand ils faisaient en
s'en allant claquer leurs sabots sur les dalles.

Ce fut de cette manire,  force de l'entendre, qu'elle apprit le
catchisme, son ducation religieuse ayant t nglige dans sa
jeunesse; et ds lors elle imita toutes les pratiques de Virginie,
jenait comme elle, se confessait avec elle. A la Fte-Dieu, elles
firent ensemble un reposoir.

La premire communion la tourmentait d'avance. Elle s'agita pour les
souliers, pour le chapelet, pour le livre, pour les gants. Avec quel
tremblement elle aida sa mre  l'habiller!

Pendant toute la messe, elle prouva une angoisse. M. Bourais lui
cachait un ct du choeur; mais juste en face, le troupeau des vierges
portant des couronnes blanches par-dessus leurs voiles abaisss formait
comme un champ de neige; et elle reconnaissait de loin la chre petite 
son cou plus mignon et son attitude recueillie. La cloche tinta. Les
ttes se courbrent; il y eut un silence. Aux clats de l'orgue, les
chantres et la foule entonnrent l'_Agnus Dei_; puis le dfil des
garons commena; et, aprs eux, les filles se levrent. Pas  pas, et
les mains jointes, elles allaient vers l'autel tout illumin,
s'agenouillaient sur la premire marche, recevaient l'hostie
successivement, et dans le mme ordre revenaient  leurs prie-Dieu.
Quand ce fut le tour de Virginie, Flicit se pencha pour la voir; et,
avec l'imagination que donnent les vraies tendresses, il lui sembla
qu'elle tait elle-mme cette enfant; sa figure devenait la sienne, sa
robe l'habillait, son coeur lui battait dans la poitrine; au moment
d'ouvrir la bouche, en fermant les paupires, elle manqua s'vanouir.

Le lendemain, de bonne heure, elle se prsenta dans la sacristie, pour
que M. le cur lui donnt la communion. Elle la reut dvotement, mais
n'y gota pas les mmes dlices.

Mme Aubain voulait faire de sa fille une personne accomplie; et, comme
Guyot ne pouvait lui montrer ni l'anglais ni la musique, elle rsolut de
la mettre en pension chez les Ursulines d'Honfleur.

L'enfant n'objecta rien. Flicit soupirait, trouvant Madame insensible.
Puis elle songea que sa matresse, peut-tre, avait raison. Ces choses
dpassaient sa comptence.

Enfin, un jour, une vieille tapissire s'arrta devant la porte; et il
en descendit une religieuse qui venait chercher Mademoiselle. Flicit
monta les bagages sur l'impriale, fit des recommandations au cocher, et
plaa dans le coffre six pots de confitures et une douzaine de poires,
avec un bouquet de violettes.

Virginie, au dernier moment, fut prise d'un grand sanglot; elle
embrassait sa mre qui la baisait au front en rptant:--Allons! du
courage! du courage! Le marchepied se releva, la voiture partit.

Alors Mme Aubain eut une dfaillance; et le soir tous ses amis, le
mnage Lormeau, Mme Lechaptois, ces demoiselles Rochefeuille, M. de
Houppeville et Bourais se prsentrent pour la consoler.

La privation de sa fille lui fut d'abord trs-douloureuse. Mais trois
fois la semaine elle en recevait une lettre, les autres jours lui
crivait, se promenait dans son jardin, lisait un peu, et de cette faon
comblait le vide des heures.

Le matin, par habitude, Flicit entrait dans la chambre de Virginie, et
regardait les murailles. Elle s'ennuyait de n'avoir plus  peigner ses
cheveux,  lui lacer ses bottines,  la border dans son lit, et de ne
plus voir continuellement sa gentille figure, de ne plus la tenir par la
main quand elles sortaient ensemble. Dans son dsoeuvrement, elle essaya
de faire de la dentelle. Ses doigts trop lourds cassaient les fils; elle
n'entendait  rien, avait perdu le sommeil, suivant son mot, tait mine.

Pour se dissiper, elle demanda la permission de recevoir son neveu
Victor.

Il arrivait le dimanche aprs la messe, les joues roses, la poitrine
nue, et sentant l'odeur de la campagne qu'il avait traverse. Tout de
suite, elle dressait son couvert. Ils djeunaient l'un en face de
l'autre; et, mangeant elle-mme le moins possible pour pargner la
dpense, elle le bourrait tellement de nourriture qu'il finissait par
s'endormir. Au premier coup des vpres, elle le rveillait, brossait son
pantalon, nouait sa cravate, et se rendait  l'glise, appuye sur son
bras dans un orgueil maternel.

Ses parents le chargeaient toujours d'en tirer quelque chose, soit un
paquet de cassonade, du savon, de l'eau-de-vie, parfois mme de
l'argent. Il apportait ses nippes  raccommoder; et elle acceptait cette
besogne, heureuse d'une occasion qui le forait  revenir.

Au mois d'aot, son pre l'emmena au cabotage.

C'tait l'poque des vacances. L'arrive des enfants la consola. Mais
Paul devenait capricieux, et Virginie n'avait plus l'ge d'tre tutoye,
ce qui mettait une gne, une barrire entre elles.

Victor alla successivement  Morlaix,  Dunkerque et  Brighton; au
retour de chaque voyage, il lui offrait un cadeau. La premire fois, ce
fut une bote en coquilles; la seconde, une tasse  caf; la troisime,
un grand bonhomme en pain d'pices. Il embellissait, avait la taille
bien prise, un peu de moustache, de bons yeux francs, et un petit
chapeau de cuir, plac en arrire comme un pilote. Il l'amusait en lui
racontant des histoires mles de termes marins.

Un lundi, 14 juillet 1819 (elle n'oublia pas la date), Victor annona
qu'il tait engag au long cours, et, dans la nuit du surlendemain, par
le paquebot de Honfleur, irait rejoindre sa golette, qui devait
dmarrer du Havre prochainement. Il serait, peut-tre, deux ans parti.

La perspective d'une telle absence dsola Flicit; et pour lui dire
encore adieu, le mercredi soir, aprs le dner de Madame, elle chaussa
des galoches, et avala les quatre lieues qui sparent Pont-l'vque de
Honfleur.

Quand elle fut devant le Calvaire, au lieu de prendre  gauche, elle
prit  droite, se perdit dans des chantiers, revint sur ses pas; des
gens qu'elle accosta l'engagrent  se hter. Elle fit le tour du bassin
rempli de navires, se heurtait contre des amarres; puis le terrain
s'abaissa, des lumires s'entre-croisrent, et elle se crut folle, en
apercevant des chevaux dans le ciel.

Au bord du quai, d'autres hennissaient, effrays par la mer. Un palan
qui les enlevait les descendait dans un bateau, o des voyageurs se
bousculaient entre les barriques de cidre, les paniers de fromage, les
sacs de grain; on entendait chanter des poules, le capitaine jurait; et
un mousse restait accoud sur le bossoir, indiffrent  tout cela.
Flicit, qui ne l'avait pas reconnu, criait: Victor! il leva la tte;
elle s'lanait, quand on retira l'chelle tout  coup.

Le paquebot, que des femmes halaient en chantant, sortit du port. Sa
membrure craquait, les vagues pesantes fouettaient sa proue. La voile
avait tourn, on ne vit plus personne;--et, sur la mer argente par la
lune, il faisait une tache noire qui plissait toujours, s'enfona,
disparut.

Flicit, en passant prs du Calvaire, voulut recommander  Dieu ce
qu'elle chrissait le plus; et elle pria pendant longtemps, debout, la
face baigne de pleurs, les yeux vers les nuages. La ville dormait, des
douaniers se promenaient; et de l'eau tombait sans discontinuer par les
trous de l'cluse, avec un bruit de torrent. Deux heures sonnrent.

Le parloir n'ouvrirait pas avant le jour. Un retard, bien sr,
contrarierait Madame; et, malgr son dsir d'embrasser l'autre enfant,
elle s'en retourna. Les filles de l'auberge s'veillaient, comme elle
entrait dans Pont-l'vque.

Le pauvre gamin durant des mois allait donc rouler sur les flots! Ses
prcdents voyages ne l'avaient pas effraye. De l'Angleterre et de la
Bretagne, on revenait; mais l'Amrique, les Colonies, les Iles, cela
tait perdu dans une rgion incertaine,  l'autre bout du monde.

Ds lors, Flicit pensa exclusivement  son neveu. Les jours de soleil,
elle se tourmentait de la soif; quand il faisait de l'orage, craignait
pour lui la foudre. En coutant le vent qui grondait dans la chemine et
emportait les ardoises, elle le voyait battu par cette mme tempte, au
sommet d'un mt fracass, tout le corps en arrire, sous une nappe
d'cume; ou bien,--souvenirs de la gographie en estampes,--il tait mang
par les sauvages, pris dans un bois par des singes, se mourait le long
d'une plage dserte. Et jamais elle ne parlait de ses inquitudes.

Mme Aubain en avait d'autres sur sa fille.

Les bonnes soeurs trouvaient qu'elle tait affectueuse, mais dlicate.
La moindre motion l'nervait. Il fallut abandonner le piano.

Sa mre exigeait du couvent une correspondance rgle. Un matin que le
facteur n'tait pas venu, elle s'impatienta; et elle marchait dans la
salle, de son fauteuil  la fentre. C'tait vraiment extraordinaire!
depuis quatre jours, pas de nouvelles!

Pour qu'elle se consolt par son exemple, Flicit lui dit:

--Moi, madame, voil six mois que je n'en ai reu!...

--De qui donc?...

La servante rpliqua doucement:

--Mais... de mon neveu!

--Ah! votre neveu! Et, haussant les paules, Mme Aubain reprit sa
promenade, ce qui voulait dire: Je n'y pensais pas!... Au surplus, je
m'en moque! un mousse, un gueux, belle affaire!... tandis que ma
fille... Songez donc!...

Flicit, bien que nourrie dans la rudesse, fut indigne contre Madame,
puis oublia.

Il lui paraissait tout simple de perdre la tte  l'occasion de la petite.

Les deux enfants avaient une importance gale; un lien de son coeur les
unissait, et leurs destines devaient tre la mme.

Le pharmacien lui apprit que le bateau de Victor tait arriv  la
Havane. Il avait lu ce renseignement dans une gazette.

A cause des cigares, elle imaginait la Havane un pays o l'on ne fait
pas autre chose que de fumer, et Victor circulait parmi des ngres dans
un nuage de tabac. Pouvait-on en cas de besoin s'en retourner par
terre? A quelle distance tait-ce de Pont-l'vque? Pour le savoir, elle
interrogea M. Bourais.

Il atteignit son atlas, puis commena des explications sur les
longitudes; et il avait un beau sourire de cuistre devant l'ahurissement
de Flicit. Enfin, avec son porte-crayon, il indiqua dans les
dcoupures d'une tache ovale un point noir, imperceptible, en ajoutant;
Voici. Elle se pencha sur la carte; ce rseau de lignes colories
fatiguait sa vue, sans lui rien apprendre; et Bourais, l'invitant  dire
ce qui l'embarrassait, elle le pria de lui montrer la maison o
demeurait Victor. Bourais leva les bras, il ternua, rit normment; une
candeur pareille excitait sa joie; et Flicit n'en comprenait pas le
motif,--elle qui s'attendait peut-tre  voir jusqu'au portrait de son
neveu, tant son intelligence tait borne!

Ce fut quinze jours aprs que Libard,  l'heure du march comme
d'habitude, entra dans la cuisine, et lui remit une lettre qu'envoyait
son beau-frre. Ne sachant lire aucun des deux, elle eut recours  sa
matresse.

Mme Aubain, qui comptait les mailles d'un tricot, le posa prs d'elle,
dcacheta la lettre, tressaillit, et, d'une voix basse, avec un regard
profond:

--C'est un malheur... qu'on vous annonce. Votre neveu...

Il tait mort. On n'en disait pas davantage.

Flicit tomba sur une chaise, en s'appuyant la tte  la cloison, et
ferma ses paupires, qui devinrent roses tout  coup. Puis, le front
baiss, les mains pendantes, l'oeil fixe, elle rptait par intervalles:

--Pauvre petit gars! pauvre petit gars!

Libard la considrait en exhalant des soupirs. Mme Aubain tremblait un
peu.

Elle lui proposa d'aller voir sa soeur,  Trouville.

Flicit rpondit, par un geste, qu'elle n'en avait pas besoin.

Il y eut un silence. Le bonhomme Libard jugea convenable de se retirer.

Alors elle dit:

--a ne leur fait rien,  eux!

Sa tte retomba; et machinalement elle soulevait, de temps  autre, les
longues aiguilles sur la table  ouvrage.

Des femmes passrent dans la cour avec un bard d'o dgouttelait du linge.

En les apercevant par les carreaux, elle se rappela sa lessive; l'ayant
coule la veille, il fallait aujourd'hui la rincer; et elle sortit de
l'appartement.

Sa planche et son tonneau taient au bord de la Toucques. Elle jeta sur
la berge un tas de chemises, retroussa ses manches, prit son battoir; et
les coups forts qu'elle donnait s'entendaient dans les autres jardins 
ct. Les prairies taient vides, le vent agitait la rivire; au fond,
de grandes herbes s'y penchaient, comme des chevelures de cadavres
flottant dans l'eau. Elle retenait sa douleur, jusqu'au soir fut
trs-brave; mais, dans sa chambre, elle s'y abandonna,  plat ventre sur
son matelas, le visage dans l'oreiller, et les deux poings contre les
tempes.

Beaucoup plus tard, par le capitaine de Victor lui-mme, elle connut les
circonstances de sa fin. On l'avait trop saign  l'hpital, pour la
fivre jaune. Quatre mdecins le tenaient  la fois. Il tait mort
immdiatement, et le chef avait dit:

--Bon! encore un!

Ses parents l'avaient toujours trait avec barbarie. Elle aima mieux ne
pas les revoir; et ils ne firent aucune avance, par oubli, ou
endurcissement de misrables.

Virginie s'affaiblissait.

Des oppressions, de la toux, une fivre continuelle et des marbrures aux
pommettes dcelaient quelque affection profonde. M. Poupart avait
conseill un sjour en Provence. Mme Aubain s'y dcida, et et tout de
suite repris sa fille  la maison, sans le climat de Pont-l'vque.

Elle fit un arrangement avec un loueur de voitures, qui la menait au
couvent chaque mardi. Il y a dans le jardin une terrasse d'o l'on
dcouvre la Seine. Virginie s'y promenait  son bras, sur les feuilles
de pampre tombes. Quelquefois le soleil traversant les nuages la
forait  cligner ses paupires, pendant qu'elle regardait les voiles au
loin et tout l'horizon, depuis le chteau de Tancarville jusqu'aux
phares du Havre. Ensuite on se reposait sous la tonnelle. Sa mre
s'tait procur un petit ft d'excellent vin de Malaga; et, riant 
l'ide d'tre grise, elle en buvait deux doigts, pas davantage.

Ses forces reparurent. L'automne s'coula doucement. Flicit rassurait
Mme Aubain. Mais, un soir qu'elle avait t aux environs faire une
course, elle rencontra devant la porte le cabriolet de M. Poupart; et il
tait dans le vestibule. Mme Aubain nouait son chapeau.

--Donnez-moi ma chaufferette, ma bourse, mes gants; plus vite donc!

Virginie avait une fluxion de poitrine; c'tait peut-tre dsespr.

--Pas encore! dit le mdecin; et tous deux montrent dans la voiture,
sous des flocons de neige qui tourbillonnaient. La nuit allait venir. Il
faisait trs-froid.

Flicit se prcipita dans l'glise, pour allumer un cierge. Puis elle
courut aprs le cabriolet, qu'elle rejoignit une heure plus tard, sauta
lgrement par derrire, o elle se tenait aux torsades, quand une
rflexion lui vint: La cour n'tait pas ferme! si des voleurs
s'introduisaient? Et elle descendit.

Le lendemain, ds l'aube, elle se prsenta chez le docteur. Il tait
rentr, et reparti  la campagne. Puis elle resta dans l'auberge,
croyant que des inconnus apporteraient une lettre. Enfin, au petit jour,
elle prit la diligence de Lisieux.

Le couvent se trouvait au fond d'une ruelle escarpe. Vers le milieu,
elle entendit des sons tranges, un glas de mort. C'est pour d'autres,
pensa-t-elle; et Flicit tira violemment le marteau.

Au bout de plusieurs minutes, des savates se tranrent, la porte
s'entre-billa, et une religieuse parut.

La bonne soeur avec un air de componction dit qu'elle venait de
passer. En mme temps, le glas de Saint-Lonard redoublait.

Flicit parvint au second tage.

Ds le seuil de la chambre, elle aperut Virginie tale sur le dos, les
mains jointes, la bouche ouverte, et la tte en arrire sous une croix
noire s'inclinant vers elle, entre les rideaux immobiles, moins ples
que sa figure. Mme Aubain, au pied de la couche qu'elle tenait dans ses
bras, poussait des hoquets d'agonie. La suprieure tait debout, 
droite. Trois chandeliers sur la commode faisaient des taches rouges, et
le brouillard blanchissait les fentres. Des religieuses emportrent Mme
Aubain.

Pendant deux nuits, Flicit ne quitta pas la morte. Elle rptait les
mmes prires, jetait de l'eau bnite sur les draps, revenait s'asseoir,
et la contemplait. A la fin de la premire veille, elle remarqua que la
figure avait jauni, les lvres bleuirent, le nez se pinait, les yeux
s'enfonaient. Elle les baisa plusieurs fois; et n'et pas prouv un
immense tonnement si Virginie les et rouverts; pour de pareilles mes
le surnaturel est tout simple. Elle fit sa toilette, l'enveloppa de son
linceul, la descendit dans sa bire, lui posa une couronne, tala ses
cheveux. Ils taient blonds, et extraordinaires de longueur  son ge.
Flicit en coupa une grosse mche, dont elle glissa la moiti dans sa
poitrine, rsolue  ne jamais s'en dessaisir.

Le corps fut ramen  Pont-l'vque, suivant les intentions de Mme
Aubain, qui suivait le corbillard, dans une voiture ferme.

Aprs la messe, il fallut encore trois quarts d'heure pour atteindre le
cimetire. Paul marchait en tte et sanglotait. M. Bourais tait
derrire, ensuite les principaux habitants, les femmes, couvertes de
mantes noires, et Flicit. Elle songeait  son neveu, et, n'ayant pu
lui rendre ces honneurs, avait un surcrot de tristesse, comme si on
l'et enterr avec l'autre.

Le dsespoir de Mme Aubain fut illimit.

D'abord elle se rvolta contre Dieu, le trouvant injuste de lui avoir
pris sa fille,--elle qui n'avait jamais fait de mal, et dont la
conscience tait si pure! Mais non! elle aurait d l'emporter dans le
Midi. D'autres docteurs l'auraient sauve! Elle s'accusait, voulait la
rejoindre, criait en dtresse au milieu de ses rves. Un, surtout,
l'obsdait. Son mari, costum comme un matelot, revenait d'un long
voyage, et lui disait en pleurant qu'il avait reu l'ordre d'emmener
Virginie. Alors ils se concertaient pour dcouvrir une cachette quelque
part.

Une fois, elle rentra du jardin, bouleverse. Tout  l'heure (elle
montrait l'endroit) le pre et la fille lui taient apparus l'un auprs
de l'autre, et ils ne faisaient rien; ils la regardaient.

Pendant plusieurs mois, elle resta dans sa chambre, inerte. Flicit la
sermonnait doucement; il fallait se conserver pour son fils, et pour
l'autre, en souvenir d'elle.

--Elle? reprenait Mme Aubain, comme se rveillant. Ah! oui!... oui!...
Vous ne l'oubliez pas! Allusion au cimetire, qu'on lui avait
scrupuleusement dfendu.

Flicit tous les jours s'y rendait.

A quatre heures prcises, elle passait au bord des maisons, montait la
cte, ouvrait la barrire, et arrivait devant la tombe de Virginie.
C'tait une petite colonne de marbre rose, avec une dalle dans le bas,
et des chanes autour enfermant un jardinet. Les plates-bandes
disparaissaient sous une couverture de fleurs. Elle arrosait leurs
feuilles, renouvelait le sable, se mettait  genoux pour mieux labourer
la terre. Mme Aubain, quand elle put y venir, en prouva un soulagement,
une espce de consolation.

Puis des annes s'coulrent, toutes pareilles et sans autres pisodes
que le retour des grandes ftes: Pques, l'Assomption, la Toussaint. Des
vnements intrieurs faisaient une date, o l'on se reportait plus
tard. Ainsi, en 1825, deux vitriers badigeonnrent le vestibule; en
1827, une portion du toit, tombant dans la cour, faillit tuer un homme.
L't de 1828, ce fut  Madame d'offrir le pain bnit; Bourais, vers
cette poque, s'absenta mystrieusement; et les anciennes connaissances
peu  peu s'en allrent: Guyot, Libard, Mme Lechaptois, Robelin,
l'oncle Gremanville, paralys depuis longtemps.

Une nuit, le conducteur de la malle-poste annona dans Pont-l'vque la
Rvolution de Juillet. Un sous-prfet nouveau, peu de jours aprs, fut
nomm: le baron de Larsonnire, ex-consul en Amrique, et qui avait chez
lui, outre sa femme, sa belle-soeur avec trois demoiselles, assez
grandes dj. On les apercevait sur leur gazon, habilles de blouses
flottantes; elles possdaient un ngre et un perroquet. Mme Aubain eut
leur visite, et ne manqua pas de la rendre. Du plus loin qu'elles
paraissaient, Flicit accourait pour la prvenir. Mais une chose tait
seule capable de l'mouvoir, les lettres de son fils.

Il ne pouvait suivre aucune carrire, tant absorb dans les estaminets.
Elle lui payait ses dettes; il en refaisait d'autres; et les soupirs que
poussait Mme Aubain, en tricotant prs de la fentre, arrivaient 
Flicit, qui tournait son rouet dans la cuisine.

Elles se promenaient ensemble le long de l'espalier; et causaient
toujours de Virginie, se demandant si telle chose lui aurait plu, en
telle occasion ce qu'elle et dit probablement.

Toutes ses petites affaires occupaient un placard dans la chambre  deux
lits. Mme Aubain les inspectait le moins souvent possible. Un jour
d't, elle se rsigna; et des papillons s'envolrent de l'armoire.

Ses robes taient en ligne sous une planche o il y avait trois poupes,
des cerceaux, un mnage, la cuvette qui lui servait. Elles retirrent
galement les jupons, les bas, les mouchoirs, et les tendirent sur les
deux couches, avant de les replier. Le soleil clairait ces pauvres
objets, en faisait voir les taches, et des plis forms par les
mouvements du corps. L'air tait chaud et bleu, un merle gazouillait,
tout semblait vivre dans une douceur profonde. Elles retrouvrent un
petit chapeau de peluche,  longs poils, couleur marron; mais il tait
tout mang de vermine. Flicit le rclama pour elle-mme. Leurs yeux se
fixrent l'une sur l'autre, s'emplirent de larmes; enfin la matresse
ouvrit ses bras, la servante s'y jeta; et elles s'treignirent,
satisfaisant leur douleur dans un baiser qui les galisait.

C'tait la premire fois de leur vie, Mme Aubain n'tant pas d'une
nature expansive. Flicit lui en fut reconnaissante comme d'un
bienfait, et dsormais la chrit avec un dvouement bestial et une
vnration religieuse.

La bont de son coeur se dveloppa.

Quand elle entendait dans la rue les tambours d'un rgiment en marche,
elle se mettait devant la porte avec une cruche de cidre, et offrait 
boire aux soldats. Elle soigna des cholriques. Elle protgeait les
Polonais; et mme il y en eut un qui dclarait la vouloir pouser. Mais
ils se fchrent; car un matin, en rentrant de l'anglus, elle le trouva
dans sa cuisine, o il s'tait introduit, et accommod une vinaigrette
qu'il mangeait tranquillement.

Aprs les Polonais, ce fut le pre Colmiche, un vieillard passant pour
avoir fait des horreurs en 93. Il vivait au bord de la rivire, dans les
dcombres d'une porcherie. Les gamins le regardaient par les fentes du
mur, et lui jetaient des cailloux qui tombaient sur son grabat, o il
gisait, continuellement secou par un catarrhe, avec des cheveux
trs-longs, les paupires enflammes, et au bras une tumeur plus grosse
que sa tte. Elle lui procura du linge, tcha de nettoyer son bouge,
rvait  l'tablir dans le fournil, sans qu'il gnt Madame. Quand le
cancer eut crev, elle le pansa tous les jours, quelquefois lui
apportait de la galette, le plaait au soleil sur une botte de paille;
et le pauvre vieux, en bavant et en tremblant, la remerciait de sa voix
teinte, craignait de la perdre, allongeait les mains ds qu'il la
voyait s'loigner. Il mourut; elle fit dire une messe pour le repos de
son me.

Ce jour-l, il lui advint un grand bonheur: au moment du dner, le ngre
de Mme de Larsonnire se prsenta, tenant le perroquet dans sa cage,
avec le bton, la chane et le cadenas. Un billet de la baronne
annonait  Mme Aubain que, son mari tant lev  une prfecture, ils
partaient le soir; et elle la priait d'accepter cet oiseau, comme un
souvenir, et en tmoignage de ses respects.

Il occupait depuis longtemps l'imagination de Flicit, car il venait
d'Amrique; et ce mot lui rappelait Victor, si bien qu'elle s'en
informait auprs du ngre. Une fois mme elle avait dit:--C'est Madame
qui serait heureuse de l'avoir!

Le ngre avait redit le propos  sa matresse, qui, ne pouvant
l'emmener, s'en dbarrassait de cette faon.


      IV

Il s'appelait Loulou. Son corps tait vert, le bout de ses ailes rose,
son front bleu, et sa gorge dore.

Mais il avait la fatigante manie de mordre son bton, s'arrachait les
plumes, parpillait ses ordures, rpandait l'eau de sa baignoire; Mme
Aubain, qu'il ennuyait, le donna pour toujours  Flicit.

Elle entreprit de l'instruire; bientt il rpta: Charmant garon!
Serviteur, monsieur! Je vous salue, Marie! Il tait plac auprs de la
porte, et plusieurs s'tonnaient qu'il ne rpondt pas au nom de
Jacquot, puisque tous les perroquets s'appellent Jacquot. On le
comparait  une dinde,  une bche: autant de coups de poignard pour
Flicit! trange obstination de Loulou, ne parlant plus du moment qu'on
le regardait!

Nanmoins il recherchait la compagnie; car le dimanche, pendant que ces
demoiselles Rochefeuille, monsieur de Houppeville et de nouveaux
habitus: Onfroy l'apothicaire, monsieur Varin et le capitaine Mathieu,
faisaient leur partie de cartes, il cognait les vitres avec ses ailes,
et se dmenait si furieusement qu'il tait impossible de s'entendre.

La figure de Bourais, sans doute, lui paraissait trs-drle. Ds qu'il
l'apercevait, il commenait  rire,  rire de toutes ses forces. Les
clats de sa voix bondissaient dans la cour, l'cho les rptait, les
voisins se mettaient  leurs fentres, riaient aussi; et, pour n'tre
pas vu du perroquet, M. Bourais se coulait le long du mur, en
dissimulant son profil avec son chapeau, atteignait la rivire, puis
entrait par la porte du jardin; et les regards qu'il envoyait  l'oiseau
manquaient de tendresse.

Loulou avait reu du garon boucher une chiquenaude, s'tant permis
d'enfoncer la tte dans sa corbeille; et depuis lors il tchait toujours
de le pincer  travers sa chemise. Fabu menaait de lui tordre le cou,
bien qu'il ne ft pas cruel, malgr le tatouage de ses bras et ses gros
favoris. Au contraire! il avait plutt du penchant pour le perroquet,
jusqu' vouloir, par humeur joviale, lui apprendre des jurons. Flicit,
que ces manires effrayaient, le plaa dans la cuisine. Sa chanette fut
retire, et il circulait par la maison.

Quand il descendait l'escalier, il appuyait sur les marches la courbe de
son bec, levait la patte droite, puis la gauche; et elle avait peur
qu'une telle gymnastique ne lui caust des tourdissements. Il devint
malade, ne pouvait plus parler ni manger. C'tait sous sa langue une
paisseur, comme en ont les poules quelquefois. Elle le gurit, en
arrachant cette pellicule avec ses ongles. M. Paul, un jour, eut
l'imprudence de lui souffler aux narines la fume d'un cigare; une autre
fois que Mme Lormeau l'agaait du bout de son ombrelle, il en happa la
virole; enfin, il se perdit.

Elle l'avait pos sur l'herbe pour le rafrachir, s'absenta une minute;
et, quand elle revint, plus de perroquet! D'abord elle le chercha dans
les buissons, au bord de l'eau et sur les toits, sans couter sa
matresse qui lui criait:--Prenez donc garde! vous tes folle! Ensuite
elle inspecta tous les jardins de Pont-l'vque; et elle arrtait les
passants.--Vous n'auriez pas vu, quelquefois, par hasard, mon
perroquet? A ceux qui ne connaissaient pas le perroquet, elle en
faisait la description. Tout  coup, elle crut distinguer derrire les
moulins, au bas de la cte, une chose verte qui voltigeait. Mais au haut
de la cte, rien! Un porte-balle lui affirma qu'il l'avait rencontr
tout  l'heure,  Saint-Melaine, dans la boutique de la mre Simon. Elle
y courut. On ne savait pas ce qu'elle voulait dire. Enfin elle rentra,
puise, les savates en lambeaux, la mort dans l'me; et, assise au
milieu du banc, prs de Madame, elle racontait toutes ses dmarches,
quand un poids lger lui tomba sur l'paule, Loulou! Que diable avait-il
fait? Peut-tre qu'il s'tait promen aux environs!

Elle eut du mal  s'en remettre, ou plutt ne s'en remit jamais.

Par suite d'un refroidissement, il lui vint une angine; peu de temps
aprs, un mal d'oreilles. Trois ans plus tard, elle tait sourde; et
elle parlait trs-haut, mme  l'glise. Bien que ses pchs auraient pu
sans dshonneur pour elle, ni inconvnient pour le monde, se rpandre 
tous les coins du diocse, M. le cur jugea convenable de ne plus
recevoir sa confession que dans la sacristie.

Des bourdonnements illusoires achevaient de la troubler. Souvent sa
matresse lui disait:--Mon Dieu! comme vous tes bte! elle
rpliquait:--Oui, Madame, en cherchant quelque chose autour d'elle.

Le petit cercle de ses ides se rtrcit encore, et le carillon des
cloches, le mugissement des boeufs, n'existaient plus. Tous les tres
fonctionnaient avec le silence des fantmes. Un seul bruit arrivait
maintenant  ses oreilles, la voix du perroquet.

Comme pour la distraire, il reproduisait le tic tac du tournebroche,
l'appel aigu d'un vendeur de poisson, la scie du menuisier qui logeait
en face; et, aux coups de la sonnette, imitait Mme Aubain,--Flicit! la
porte! la porte!

Ils avaient des dialogues, lui, dbitant  satit les trois phrases de
son rpertoire, et elle, y rpondant par des mots sans plus de suite,
mais o son coeur s'panchait. Loulou, dans son isolement, tait presque
un fils, un amoureux. Il escaladait ses doigts, mordillait ses lvres,
se cramponnait  son fichu; et, comme elle penchait son front en
branlant la tte  la manire des nourrices, les grandes ailes du bonnet
et les ailes de l'oiseau frmissaient ensemble.

Quand des nuages s'amoncelaient et que le tonnerre grondait, il poussait
des cris, se rappelant peut-tre les ondes de ses forts natales. Le
ruissellement de l'eau excitait son dlire; il voletait perdu, montait
au plafond, renversait tout, et par la fentre allait barboter dans le
jardin; mais revenait vite sur un des chenets, et, sautillant pour
scher ses plumes, montrait tantt sa queue, tantt son bec.

Un matin du terrible hiver de 1837, qu'elle l'avait mis devant la
chemine,  cause du froid, elle le trouva mort, au milieu de sa cage,
la tte en bas, et les ongles dans les fils de fer. Une congestion
l'avait tu, sans doute? Elle crut  un empoisonnement par le persil;
et, malgr l'absence de toutes preuves, ses soupons portrent sur Fabu.
Elle pleura tellement que sa matresse lui dit: Eh bien! faites-le
empailler!

Elle demanda conseil au pharmacien, qui avait toujours t bon pour le
perroquet.

Il crivit au Havre. Un certain Fellacher se chargea de cette besogne.
Mais, comme la diligence garait parfois les colis, elle rsolut de le
porter elle-mme jusqu' Honfleur.

Les pommiers sans feuilles se succdaient aux bords de la route. De la
glace couvrait les fosss. Des chiens aboyaient autour des fermes; et
les mains sous son mantelet, avec ses petits sabots noirs et son cabas,
elle marchait prestement, sur le milieu du pav.

Elle traversa la fort, dpassa le Haut-Chne, atteignit Saint-Gatien.

Derrire elle, dans un nuage de poussire et emporte par la descente,
une malle-poste au grand galop se prcipitait comme une trombe. En
voyant cette femme qui ne se drangeait pas, le conducteur se dressa
par-dessus la capote, et le postillon criait aussi, pendant que ses
quatre chevaux qu'il ne pouvait retenir acclraient leur train; les
deux premiers la frlaient; d'une secousse de ses guides, il les jeta
dans le dbord, mais furieux releva le bras, et  pleine vole, avec son
grand fouet, lui cingla du ventre au chignon un tel coup qu'elle tomba
sur le dos.

Son premier geste, quand elle reprit connaissance, fut d'ouvrir son
panier. Loulou n'avait rien, heureusement. Elle sentit une brlure  la
joue droite; ses mains qu'elle y porta taient rouges. Le sang coulait.

Elle s'assit sur un mtre de cailloux, se tamponna le visage avec son
mouchoir, puis elle mangea une crote de pain, mise dans son panier par
prcaution, et se consolait de sa blessure en regardant l'oiseau.

Arrive au sommet d'quemauville, elle aperut les lumires de Honfleur
qui scintillaient dans la nuit comme une quantit d'toiles; la mer,
plus loin, s'talait confusment. Alors une faiblesse l'arrta; et la
misre de son enfance, la dception du premier amour, le dpart de son
neveu, la mort de Virginie, comme les flots d'une mare, revinrent  la
fois, et, lui montant  la gorge, l'touffaient.

Puis elle voulut parler au capitaine du bateau; et, sans dire ce qu'elle
envoyait, lui fit des recommandations.

Fellacher garda longtemps le perroquet. Il le promettait toujours pour
la semaine prochaine; au bout de six mois, il annona le dpart d'une
caisse; et il n'en fut plus question. C'tait  croire que jamais Loulou
ne reviendrait. Ils me l'auront vol! pensait-elle. Enfin il
arriva,--et splendide, droit sur une branche d'arbre, qui se vissait dans
un socle d'acajou, une patte en l'air, la tte oblique, et mordant une
noix, que l'empailleur par amour du grandiose avait dore.

Elle l'enferma dans sa chambre.

Cet endroit, o elle admettait peu de monde, avait l'air tout  la fois
d'une chapelle et d'un bazar, tant il contenait d'objets religieux et de
choses htroclites.

Une grande armoire gnait pour ouvrir la porte. En face de la fentre
surplombant le jardin, un oeil de boeuf regardait la cour; une table,
prs du lit de sangle, supportait un pot  l'eau, deux peignes et un
cube de savon bleu dans une assiette brche. On voyait contre les
murs: des chapelets, des mdailles, plusieurs bonnes Vierges, un
bnitier en noix de coco; sur la commode, couverte d'un drap comme un
autel, la bote en coquillages que lui avait donne Victor; puis un
arrosoir et un ballon, des cahiers d'criture, la gographie en
estampes, une paire de bottines; et au clou du miroir, accroch par ses
rubans, le petit chapeau de peluche! Flicit poussait mme ce genre de
respect si loin, qu'elle conservait une des redingotes de Monsieur.
Toutes les vieilleries dont ne voulait plus Mme Aubain, elle les prenait
pour sa chambre. C'est ainsi qu'il y avait des fleurs artificielles au
bord de la commode, et le portrait du comte d'Artois dans l'enfoncement
de la lucarne.

Au moyen d'une planchette, Loulou fut tabli sur un corps de chemine
qui avanait dans l'appartement. Chaque matin, en s'veillant, elle
l'apercevait  la clart de l'aube; et se rappelait alors les jours
disparus, et d'insignifiantes actions jusqu'en leurs moindres dtails,
sans douleur, pleine de tranquillit.

Ne communiquant avec personne, elle vivait dans une torpeur de
somnambule. Les processions de la Fte-Dieu la ranimaient. Elle allait
quter chez les voisines des flambeaux et des paillassons, afin
d'embellir le reposoir que l'on dressait dans la rue.

A l'glise, elle contemplait toujours le Saint-Esprit, et observa qu'il
avait quelque chose du perroquet. Sa ressemblance lui parut encore plus
manifeste sur une image d'pinal, reprsentant le baptme de
Notre-Seigneur. Avec ses ailes de pourpre et son corps d'meraude,
c'tait vraiment le portrait de Loulou.

L'ayant achet, elle le suspendit  la place du comte d'Artois,--de sorte
que, du mme coup d'oeil, elle les voyait ensemble. Ils s'associrent
dans sa pense, le perroquet se trouvant sanctifi par ce rapport avec
le Saint-Esprit, qui devenait plus vivant  ses yeux et intelligible. Le
Pre, pour s'noncer, n'avait pu choisir une colombe, puisque ces
btes-l n'ont pas de voix, mais plutt un des anctres de Loulou. Et
Flicit priait en regardant l'image, mais de temps  autre se tournait
un peu vers l'oiseau.

Elle eut envie de se mettre dans les demoiselles de la Vierge. Mme
Aubain l'en dissuada.

Un vnement considrable surgit: le mariage de Paul.

Aprs avoir t d'abord clerc de notaire, puis dans le commerce, dans la
douane, dans les contributions, et mme avoir commenc des dmarches
pour les eaux et forts,  trente-six ans, tout  coup, par une
inspiration du ciel, il avait dcouvert sa voie: l'enregistrement! et y
montrait de si hautes facults qu'un vrificateur lui avait offert sa
fille, en lui promettant sa protection.

Paul, devenu srieux, l'amena chez sa mre.

Elle dnigra les usages de Pont-l'vque, fit la princesse, blessa
Flicit. Mme Aubain,  son dpart, sentit un allgement.

La semaine suivante, on apprit la mort de M. Bourais, en basse Bretagne,
dans une auberge. La rumeur d'un suicide se confirma; des doutes
s'levrent sur sa probit. Mme Aubain tudia ses comptes, et ne tarda
pas  connatre la kyrielle de ses noirceurs: dtournements d'arrrages,
ventes de bois dissimules, fausses quittances, etc. De plus, il avait
un enfant naturel, et des relations avec une personne de Dozul.

Ces turpitudes l'affligrent beaucoup. Au mois de mars 1853, elle fut
prise d'une douleur dans la poitrine; sa langue paraissait couverte de
fume, les sangsues ne calmrent pas l'oppression; et le neuvime soir
elle expira, ayant juste soixante-douze ans.

On la croyait moins vieille,  cause de ses cheveux bruns, dont les
bandeaux entouraient sa figure blme, marque de petite vrole. Peu
d'amis la regrettrent, ses faons tant d'une hauteur qui loignait.

Flicit la pleura, comme on ne pleure pas les matres. Que Madame
mourt avant elle, cela troublait ses ides, lui semblait contraire 
l'ordre des choses, inadmissible et monstrueux.

Dix jours aprs (le temps d'accourir de Besanon), les hritiers
survinrent. La bru fouilla les tiroirs, choisit des meubles, vendit les
autres, puis ils regagnrent l'enregistrement.

Le fauteuil de Madame, son guridon, sa chaufferette, les huit chaises,
taient partis! La place des gravures se dessinait en carrs jaunes au
milieu des cloisons. Ils avaient emport les deux couchettes, avec leurs
matelas, et dans le placard on ne voyait plus rien de toutes les
affaires de Virginie! Flicit remonta les tages, ivre de tristesse.

Le lendemain il y avait sur la porte une affiche; l'apothicaire lui cria
dans l'oreille que la maison tait  vendre.

Elle chancela, et fut oblige de s'asseoir. Ce qui la dsolait
principalement, c'tait d'abandonner sa chambre,--si commode pour le
pauvre Loulou. En l'enveloppant d'un regard d'angoisse, elle implorait
le Saint-Esprit, et contracta l'habitude idoltre de dire ses oraisons
agenouille devant le perroquet. Quelquefois, le soleil entrant par la
lucarne frappait son oeil de verre, et en faisait jaillir un grand rayon
lumineux qui la mettait en extase.

Elle avait une rente de trois cent quatre-vingts francs, lgue par sa
matresse. Le jardin lui fournissait des lgumes. Quant aux habits, elle
possdait de quoi se vtir jusqu' la fin de ses jours, et pargnait
l'clairage en se couchant ds le crpuscule.

Elle ne sortait gure, afin d'viter la boutique du brocanteur, o
s'talaient quelques-uns des anciens meubles. Depuis son tourdissement,
elle tranait une jambe; et, ses forces diminuant, la mre Simon, ruine
dans l'picerie, venait tous les matins fendre son bois et pomper de l'eau.

Ses yeux s'affaiblirent. Les persiennes n'ouvraient plus. Bien des
annes se passrent. Et la maison ne se louait pas, et ne se vendait pas.

Dans la crainte qu'on ne la renvoyt, Flicit ne demandait aucune
rparation. Les lattes du toit pourrissaient; pendant tout un hiver son
traversin fut mouill. Aprs Pques, elle cracha du sang.

Alors la mre Simon eut recours  un docteur. Flicit voulut savoir ce
qu'elle avait. Mais, trop sourde pour entendre, un seul mot lui parvint:
Pneumonie. Il lui tait connu, et elle rpliqua doucement:

--Ah! comme Madame, trouvant naturel de suivre sa matresse.

Le moment des reposoirs approchait.

Le premier tait toujours au bas de la cte, le second devant la poste,
le troisime vers le milieu de la rue. Il y eut des rivalits  propos
de celui-l; et les paroissiennes choisirent finalement la cour de Mme
Aubain.

Les oppressions et la fivre augmentaient. Flicit se chagrinait de ne
rien faire pour le reposoir. Au moins, si elle avait pu y mettre quelque
chose! Alors elle songea au perroquet. Ce n'tait pas convenable,
objectrent les voisines. Mais le cur accorda cette permission; elle en
fut tellement heureuse qu'elle le pria d'accepter, quand elle serait
morte, Loulou, sa seule richesse.

Du mardi au samedi, veille de la Fte-Dieu, elle toussa plus
frquemment. Le soir son visage tait gripp, ses lvres se collaient 
ses gencives, des vomissements parurent; et le lendemain, au petit jour,
se sentant trs-bas, elle fit appeler un prtre.

Trois bonnes femmes l'entouraient pendant l'extrme onction. Puis elle
dclara qu'elle avait besoin de parler  Fabu.

Il arriva en toilette des dimanches, mal  son aise dans cette
atmosphre lugubre.

--Pardonnez-moi, dit-elle avec un effort pour tendre le bras, je
croyais que c'tait vous qui l'aviez tu!

Que signifiaient des potins pareils? L'avoir souponn d'un meurtre, un
homme comme lui! et il s'indignait, allait faire du tapage.--Elle n'a
plus sa tte, vous voyez bien!

Flicit de temps  autre parlait  des ombres. Les bonnes femmes
s'loignrent. La Simonne djeuna.

Un peu plus tard, elle prit Loulou, et, l'approchant de Flicit:

--Allons! dites-lui adieu!

Bien qu'il ne ft pas un cadavre, les vers le dvoraient; une de ses
ailes tait casse, l'toupe lui sortait du ventre. Mais, aveugle 
prsent, elle le baisa au front, et le gardait contre sa joue. La
Simonne le reprit, pour le mettre sur le reposoir.


      V

Les herbages envoyaient l'odeur de l't; des mouches bourdonnaient; le
soleil faisait luire la rivire, chauffait les ardoises.

La mre Simon, revenue dans la chambre, s'endormait doucement.

Des coups de cloche la rveillrent; on sortait des vpres. Le dlire de
Flicit tomba. En songeant  la procession, elle la voyait, comme si
elle l'et suivie.

Tous les enfants des coles, les chantres et les pompiers marchaient sur
les trottoirs, tandis qu'au milieu de la rue, s'avanaient premirement:
le suisse arm de sa hallebarde, le bedeau avec une grande croix,
l'instituteur surveillant les gamins, la religieuse inquite de ses
petites filles; trois des plus mignonnes, frises comme des anges,
jetaient dans l'air des ptales de roses; le diacre, les bras carts,
modrait la musique; et deux encenseurs se retournaient  chaque pas
vers le Saint-Sacrement, que portait, sous un dais de velours ponceau
tenu par quatre fabriciens, M. le cur, dans sa belle chasuble. Un flot
de monde se poussait derrire, entre les nappes blanches couvrant le mur
des maisons; et l'on arriva au bas de la cte.

Une sueur froide mouillait les tempes de Flicit. La Simonne
l'pongeait avec un linge, en se disant qu'un jour il lui faudrait
passer par l.

Le murmure de la foule grossit, fut un moment trs-fort, s'loignait.

Une fusillade branla les carreaux. C'tait les postillons saluant
l'ostensoir. Flicit roula ses prunelles, et elle dit, le moins bas
qu'elle put:

--Est-il bien? tourmente du perroquet.

Son agonie commena. Un rle, de plus en plus prcipit, lui soulevait
les ctes. Des bouillons d'cume venaient aux coins de sa bouche, et
tout son corps tremblait.

Bientt, on distingua le ronflement des ophiclides, les voix claires
des enfants, la voix profonde des hommes. Tout se taisait par
intervalles, et le battement des pas, que des fleurs amortissaient,
faisait le bruit d'un troupeau sur du gazon.

Le clerg parut dans la cour. La Simonne grimpa sur une chaise pour
atteindre  l'oeil-de-boeuf, et de cette manire dominait le reposoir.

Des guirlandes vertes pendaient sur l'autel, orn d'un falbala en point
d'Angleterre. Il y avait au milieu un petit cadre enfermant des
reliques, deux orangers dans les angles, et, tout le long, des flambeaux
d'argent et des vases en porcelaine, d'o s'lanaient des tournesols,
des lis, des pivoines, des digitales, des touffes d'hortensias. Ce
monceau de couleurs clatantes descendait obliquement, du premier tage
jusqu'au tapis se prolongeant sur les pavs; et des choses rares
tiraient les yeux. Un sucrier de vermeil avait une couronne de
violettes, des pendeloques en pierres d'Alenon brillaient sur de la
mousse, deux crans chinois montraient leurs paysages. Loulou, cach
sous des roses, ne laissait voir que son front bleu, pareil  une plaque
de lapis.

Les fabriciens, les chantres, les enfants se rangrent sur les trois
cts de la cour. Le prtre gravit lentement les marches, et posa sur la
dentelle son grand soleil d'or qui rayonnait. Tous s'agenouillrent. Il
se fit un grand silence. Et les encensoirs, allant  pleine vole,
glissaient sur leurs chanettes.

Une vapeur d'azur monta dans la chambre de Flicit. Elle avana les
narines, en la humant avec une sensualit mystique; puis ferma les
paupires. Ses lvres souriaient. Les mouvements de son coeur se
ralentirent un peu, plus vagues chaque fois, plus doux, comme une
fontaine s'puise, comme un cho disparat; et, quand elle exhala son
dernier souffle, elle crut voir, dans les cieux entr'ouverts, un
perroquet gigantesque, planant au-dessus de sa tte.




      LA LGENDE
      DE
      SAINT JULIEN L'HOSPITALIER



      I

Le pre et la mre de Julien habitaient un chteau, au milieu des bois,
sur la pente d'une colline.

Les quatre tours aux angles avaient des toits pointus recouverts
d'cailles de plomb, et la base des murs s'appuyait sur les quartiers de
rocs, qui dvalaient abruptement jusqu'au fond des douves.

Les pavs de la cour taient nets comme le dallage d'une glise. De
longues gouttires, figurant des dragons la gueule en bas, crachaient
l'eau des pluies vers la citerne; et sur le bord des fentres,  tous
les tages, dans un pot d'argile peinte, un basilic ou un hliotrope
s'panouissait.

Une seconde enceinte, faite de pieux, comprenait d'abord un verger
d'arbres  fruits, ensuite un parterre o des combinaisons de fleurs
dessinaient des chiffres, puis une treille avec des berceaux pour
prendre le frais, et un jeu de mail qui servait au divertissement des
pages. De l'autre ct se trouvaient le chenil, les curies, la
boulangerie, le pressoir et les granges. Un pturage de gazon vert se
dveloppait tout autour, enclos lui-mme d'une forte haie d'pines.

On vivait en paix depuis si longtemps que la herse ne s'abaissait plus;
les fosss taient pleins d'eau; des hirondelles faisaient leur nid dans
la fente des crneaux; et l'archer qui tout le long du jour se promenait
sur la courtine, ds que le soleil brillait trop fort rentrait dans
l'chauguette, et s'endormait comme un moine.

A l'intrieur, les ferrures partout reluisaient; des tapisseries dans
les chambres protgeaient du froid; et les armoires regorgeaient de
linge, les tonnes de vin s'empilaient dans les celliers, les coffres de
chne craquaient sous le poids des sacs d'argent.

On voyait dans la salle d'armes, entre des tendards et des mufles de
btes fauves, des armes de tous les temps et de toutes les nations,
depuis les frondes des Amalcites et les javelots des Garamantes
jusqu'aux braquemarts des Sarrasins et aux cottes de mailles des Normands.

La matresse broche de la cuisine pouvait faire tourner un boeuf; la
chapelle tait somptueuse comme l'oratoire d'un roi. Il y avait mme,
dans un endroit cart, une tuve  la romaine; mais le bon seigneur
s'en privait, estimant que c'est un usage des idoltres.

Toujours envelopp d'une pelisse de renard, il se promenait dans sa
maison, rendait la justice  ses vassaux, apaisait les querelles de ses
voisins. Pendant l'hiver, il regardait les flocons de neige tomber, ou
se faisait lire des histoires. Ds les premiers beaux jours, il s'en
allait sur sa mule le long des petits chemins, au bord des bls qui
verdoyaient, et causait avec les manants, auxquels il donnait des
conseils. Aprs beaucoup d'aventures, il avait pris pour femme une
demoiselle de haut lignage.

Elle tait trs-blanche, un peu fire et srieuse. Les cornes de son
hennin frlaient le linteau des portes; la queue de sa robe de drap
tranait de trois pas derrire elle. Son domestique tait rgl comme
l'intrieur d'un monastre; chaque matin elle distribuait la besogne 
ses servantes, surveillait les confitures et les onguents, filait  la
quenouille ou brodait des nappes d'autel. A force de prier Dieu, il lui
vint un fils.

Alors il y eut de grandes rjouissances, et un repas qui dura trois
jours et quatre nuits, dans l'illumination des flambeaux, au son des
harpes, sur des jonches de feuillages. On y mangea les plus rares
pices, avec des poules grosses comme des moutons; par divertissement,
un nain sortit d'un pt; et, les cuelles ne suffisant plus, car la
foule augmentait toujours, on fut oblig de boire dans les oliphants et
dans les casques.

La nouvelle accouche n'assista pas  ces ftes. Elle se tenait dans son
lit, tranquillement. Un soir, elle se rveilla, et elle aperut, sous un
rayon de la lune qui entrait par la fentre, comme une ombre mouvante.
C'tait un vieillard en froc de bure, avec un chapelet au ct, une
besace sur l'paule, toute l'apparence d'un ermite. Il s'approcha de son
chevet et lui dit, sans desserrer les lvres:

--Rjouis-toi,  mre! ton fils sera un saint!

Elle allait crier; mais, glissant sur le rais de la lune, il s'leva
dans l'air doucement, puis disparut. Les chants du banquet clatrent
plus fort. Elle entendit les voix des anges; et sa tte retomba sur
l'oreiller, que dominait un os de martyr dans un cadre d'escarboucles.

Le lendemain, tous les serviteurs interrogs dclarrent qu'ils
n'avaient pas vu d'ermite. Songe ou ralit, cela devait tre une
communication du ciel; mais elle eut soin de n'en rien dire, ayant peur
qu'on ne l'accust d'orgueil.

Les convives s'en allrent au petit jour; et le pre de Julien se
trouvait en dehors de la poterne, o il venait de reconduire le dernier,
quand tout  coup un mendiant se dressa devant lui, dans le brouillard.
C'tait un Bohme  barbe tresse, avec des anneaux d'argent aux deux
bras et les prunelles flamboyantes. Il bgaya d'un air inspir ces mots
sans suite:

--Ah! ah! ton fils!... beaucoup de sang!... beaucoup de gloire!...
toujours heureux! la famille d'un empereur.

Et, se baissant pour ramasser son aumne, il se perdit dans l'herbe,
s'vanouit.

Le bon chtelain regarda de droite et de gauche, appela tant qu'il put.
Personne! Le vent sifflait, les brumes du matin s'envolaient.

Il attribua cette vision  la fatigue de sa tte pour avoir trop peu
dormi. Si j'en parle, on se moquera de moi, se dit-il. Cependant les
splendeurs destines  son fils l'blouissaient, bien que la promesse
n'en ft pas claire et qu'il doutt mme de l'avoir entendue.

Les poux se cachrent leur secret. Mais tous deux chrissaient l'enfant
d'un pareil amour; et, le respectant comme marqu de Dieu, ils eurent
pour sa personne des gards infinis. Sa couchette tait rembourre du
plus fin duvet; une lampe en forme de colombe brlait dessus,
continuellement; trois nourrices le beraient; et, bien serr dans ses
langes, la mine rose et les yeux bleus, avec son manteau de brocart et
son bguin charg de perles, il ressemblait  un petit Jsus. Les dents
lui poussrent sans qu'il pleurt une seule fois.

Quand il eut sept ans, sa mre lui apprit  chanter. Pour le rendre
courageux, son pre le hissa sur un gros cheval. L'enfant souriait
d'aise, et ne tarda pas  savoir tout ce qui concerne les destriers.

Un vieux moine trs-savant lui enseigna l'criture sainte, la numration
des Arabes, les lettres latines, et  faire sur le vlin des peintures
mignonnes. Ils travaillaient ensemble, tout en haut d'une tourelle, 
l'cart du bruit.

La leon termine, ils descendaient dans le jardin, o, se promenant pas
 pas, ils tudiaient les fleurs.

Quelquefois on apercevait, cheminant au fond de la valle, une file de
btes de somme, conduites par un piton, accoutr  l'orientale. Le
chtelain, qui l'avait reconnu pour un marchand, expdiait vers lui un
valet. L'tranger, prenant confiance, se dtournait de sa route; et,
introduit dans le parloir, il retirait de ses coffres des pices de
velours et de soie, des orfvreries, des aromates, des choses
singulires d'un usage inconnu;  la fin le bonhomme s'en allait, avec
un gros profit, sans avoir endur aucune violence. D'autres fois, une
troupe de plerins frappait  la porte. Leurs habits mouills fumaient
devant l'tre; et, quand ils taient repus, ils racontaient leurs
voyages: les erreurs des nefs sur la mer cumeuse, les marches  pied
dans les sables brlants, la frocit des paens, les cavernes de la
Syrie, la Crche et le Spulcre. Puis ils donnaient au jeune seigneur
des coquilles de leur manteau.

Souvent le chtelain festoyait ses vieux compagnons d'armes. Tout en
buvant, ils se rappelaient leurs guerres, les assauts des forteresses
avec le battement des machines et les prodigieuses blessures. Julien,
qui les coutait, en poussait des cris; alors son pre ne doutait pas
qu'il ne ft plus tard un conqurant. Mais le soir, au sortir de
l'anglus, quand il passait entre les pauvres inclins, il puisait dans
son escarcelle avec tant de modestie et d'un air si noble, que sa mre
comptait bien le voir par la suite archevque.

Sa place dans la chapelle tait aux cts de ses parents; et, si longs
que fussent les offices, il restait  genoux sur son prie-Dieu, la toque
par terre et les mains jointes.

Un jour, pendant la messe, il aperut, en relevant la tte, une petite
souris blanche qui sortait d'un trou, dans la muraille. Elle trottina
sur la premire marche de l'autel, et, aprs deux ou trois tours de
droite et de gauche, s'enfuit du mme ct. Le dimanche suivant, l'ide
qu'il pourrait la revoir le troubla. Elle revint; et, chaque dimanche il
l'attendait, en tait importun, fut pris de haine contre elle, et
rsolut de s'en dfaire.

Ayant donc ferm la porte, et sem sur les marches les miettes d'un
gteau, il se posta devant le trou, une baguette  la main.

Au bout de trs-longtemps un museau rose parut, puis la souris tout
entire. Il frappa un coup lger, et demeura stupfait devant ce petit
corps qui ne bougeait plus. Une goutte de sang tachait la dalle. Il
l'essuya bien vite avec sa manche, jeta la souris dehors, et n'en dit
rien  personne.

Toutes sortes d'oisillons picoraient les graines du jardin. Il imagina
de mettre des pois dans un roseau creux. Quand il entendait gazouiller
dans un arbre, il en approchait avec douceur, puis levait son tube,
enflait ses joues; et les bestioles lui pleuvaient sur les paules si
abondamment qu'il ne pouvait s'empcher de rire, heureux de sa malice.

Un matin, comme il s'en retournait par la courtine, il vit sur la crte
du rempart un gros pigeon qui se rengorgeait au soleil. Julien s'arrta
pour le regarder; le mur en cet endroit ayant une brche, un clat de
pierre se rencontra sous ses doigts. Il tourna son bras, et la pierre
abattit l'oiseau qui tomba d'un bloc dans le foss.

Il se prcipita vers le fond, se dchirant aux broussailles, furetant
partout, plus leste qu'un jeune chien.

Le pigeon, les ailes casses, palpitait, suspendu dans les branches d'un
trone.

La persistance de sa vie irrita l'enfant. Il se mit  l'trangler; et
les convulsions de l'oiseau faisaient battre son coeur, l'emplissaient
d'une volupt sauvage et tumultueuse. Au dernier roidissement, il se
sentit dfaillir.

Le soir, pendant le souper, son pre dclara que l'on devait  son ge
apprendre la vnerie; et il alla chercher un vieux cahier d'criture
contenant, par demandes et rponses, tout le dduit des chasses. Un
matre y dmontrait  son lve l'art de dresser les chiens et
d'affaiter les faucons, de tendre les piges, comment reconnatre le
cerf  ses fumes, le renard  ses empreintes, le loup  ses
dchaussures, le bon moyen de discerner leurs voies, de quelle manire
on les lance, o se trouvent ordinairement leurs refuges, quels sont les
vents les plus propices, avec l'numration des cris et les rgles de la
cure.

Quand Julien put rciter par coeur toutes ces choses, son pre lui
composa une meute.

D'abord on y distinguait vingt-quatre lvriers barbaresques, plus
vloces que des gazelles, mais sujets  s'emporter; puis dix-sept
couples de chiens bretons, tachets de blanc sur fond rouge,
inbranlables dans leur crance, forts de poitrine et grands hurleurs.
Pour l'attaque du sanglier et les refuites prilleuses, il y avait
quarante griffons, poilus comme des ours. Des mtins de Tartarie,
presque aussi hauts que des nes, couleur de feu, l'chine large et le
jarret droit, taient destins  poursuivre les aurochs. La robe noire
des pagneuls luisait comme du satin; le jappement des talbots valait
celui des bigles chanteurs. Dans une cour  part, grondaient, en
secouant leur chane et roulant leurs prunelles, huit dogues alains,
btes formidables qui sautent au ventre des cavaliers et n'ont pas peur
des lions.

Tous mangeaient du pain de froment, buvaient dans des auges de pierre,
et portaient un nom sonore.

La fauconnerie, peut-tre, dpassait la meute; le bon seigneur,  force
d'argent, s'tait procur des tiercelets du Caucase, des sacres de
Babylone, des gerfauts d'Allemagne, et des faucons-plerins, capturs
sur les falaises, au bord des mers froides, en de lointains pays. Ils
logeaient dans un hangar couvert de chaume, et, attachs par rang de
taille sur le perchoir, avaient devant eux une motte de gazon, o de
temps  autre on les posait afin de les dgourdir.

Des bourses, des hameons, des chausse-trapes, toute sorte d'engins,
furent confectionns.

Souvent on menait dans la campagne des chiens d'oysel, qui tombaient
bien vite en arrt. Alors des piqueurs, s'avanant pas  pas, tendaient
avec prcaution sur leurs corps impassibles un immense filet. Un
commandement les faisait aboyer; des cailles s'envolaient; et les dames
des alentours convies avec leurs maris, les enfants, les camrires,
tout le monde se jetait dessus, et les prenait facilement.

D'autres fois, pour dbcher les livres, on battait du tambour; des
renards tombaient dans des fosses, ou bien un ressort, se dbandant,
attrapait un loup par le pied.

Mais Julien mprisa ces commodes artifices; il prfrait chasser loin du
monde, avec son cheval et son faucon. C'tait presque toujours un grand
tartaret de Scythie, blanc comme la neige. Son capuchon de cuir tait
surmont d'un panache, des grelots d'or tremblaient  ses pieds bleus;
et il se tenait ferme sur le bras de son matre pendant que le cheval
galopait, et que les plaines se droulaient. Julien, dnouant ses
longes, le lchait tout  coup; la bte hardie montait droit dans l'air
comme une flche; et l'on voyait deux taches ingales tourner, se
joindre, puis disparatre dans les hauteurs de l'azur. Le faucon ne
tardait pas  descendre en dchirant quelque oiseau, et revenait se
poser sur le gantelet, les deux ailes frmissantes.

Julien vola de cette manire le hron, le milan, la corneille et le
vautour.

Il aimait, en sonnant de la trompe,  suivre ses chiens qui couraient
sur le versant des collines, sautaient les ruisseaux, remontaient vers
le bois; et, quand le cerf commenait  gmir sous les morsures, il
l'abattait prestement, puis se dlectait  la furie des mtins qui le
dvoraient, coup en pices sur sa peau fumante.

Les jours de brume, il s'enfonait dans un marais pour guetter les oies,
les loutres et les halbrans.

Trois cuyers, ds l'aube, l'attendaient au bas du perron; et le vieux
moine, se penchant  sa lucarne, avait beau faire des signes pour le
rappeler, Julien ne se retournait pas. Il allait  l'ardeur du soleil,
sous la pluie, par la tempte, buvait l'eau des sources dans sa main,
mangeait en trottant des pommes sauvages, s'il tait fatigu se reposait
sous un chne; et il rentrait au milieu de la nuit, couvert de sang et
de boue, avec des pines dans les cheveux et sentant l'odeur des btes
farouches. Il devint comme elles. Quand sa mre l'embrassait, il
acceptait froidement son treinte, paraissant rver  des choses profondes.

Il tua des ours  coups de couteau, des taureaux avec la hache, des
sangliers avec l'pieu; et mme une fois, n'ayant plus qu'un bton, se
dfendit contre des loups qui rongeaient des cadavres au pied d'un gibet.

Un matin d'hiver, il partit avant le jour, bien quip, une arbalte sur
l'paule et un trousseau de flches  l'aron de la selle.

Son genet danois, suivi de deux bassets, en marchant d'un pas gal
faisait rsonner la terre. Des gouttes de verglas se collaient  son
manteau, une brise violente soufflait. Un ct de l'horizon s'claircit;
et, dans la blancheur du crpuscule, il aperut des lapins sautillant au
bord de leurs terriers. Les deux bassets, tout de suite, se
prcipitrent sur eux; et,  et l, vivement, leurs cassaient l'chine.

Bientt, il entra dans un bois. Au bout d'une branche, un coq de bruyre
engourdi par le froid dormait la tte sous l'aile. Julien, d'un revers
d'pe, lui faucha les deux pattes, et sans le ramasser continua sa route.

Trois heures aprs, il se trouva sur la pointe d'une montagne tellement
haute que le ciel semblait presque noir. Devant lui, un rocher pareil 
un long mur s'abaissait, en surplombant un prcipice; et,  l'extrmit,
deux boucs sauvages regardaient l'abme. Comme il n'avait pas ses
flches (car son cheval tait rest en arrire), il imagina de descendre
jusqu' eux;  demi courb, pieds nus, il arriva enfin au premier des
boucs, et lui enfona un poignard sous les ctes. Le second, pris de
terreur, sauta dans le vide. Julien s'lana pour le frapper, et,
glissant du pied droit, tomba sur le cadavre de l'autre, la face
au-dessus de l'abme et les deux bras carts.

Redescendu dans la plaine, il suivit des saules qui bordaient une
rivire. Des grues, volant trs-bas, de temps  autre passaient
au-dessus de sa tte. Julien les assommait avec son fouet, et n'en
manqua pas une.

Cependant l'air plus tide avait fondu le givre, de larges vapeurs
flottaient, et le soleil se montra. Il vit reluire tout au loin un lac
fig, qui ressemblait  du plomb. Au milieu du lac, il y avait une bte
que Julien ne connaissait pas, un castor  museau noir. Malgr la
distance, une flche l'abattit; et il fut chagrin de ne pouvoir emporter
la peau.

Puis il s'avana dans une avenue de grands arbres, formant avec leurs
cimes comme un arc de triomphe,  l'entre d'une fort. Un chevreuil
bondit hors d'un fourr, un daim parut dans un carrefour, un blaireau
sortit d'un trou, un paon sur le gazon dploya sa queue;--et quand il les
eut tous occis, d'autres chevreuils se prsentrent, d'autres daims,
d'autres blaireaux, d'autres paons, et des merles, des geais, des
putois, des renards, des hrissons, des lynx, une infinit de btes, 
chaque pas plus nombreuses. Elles tournaient autour de lui, tremblantes,
avec un regard plein de douceur et de supplication. Mais Julien ne se
fatiguait pas de tuer, tour  tour bandant son arbalte, dgainant
l'pe, pointant du coutelas, et ne pensait  rien, n'avait souvenir de
quoi que ce ft. Il tait en chasse dans un pays quelconque, depuis un
temps indtermin, par le fait seul de sa propre existence, tout
s'accomplissant avec la facilit que l'on prouve dans les rves. Un
spectacle extraordinaire l'arrta. Des cerfs emplissaient un vallon
ayant la forme d'un cirque; et tasss, les uns prs des autres, ils se
rchauffaient avec leurs haleines que l'on voyait fumer dans le brouillard.

L'espoir d'un pareil carnage, pendant quelques minutes, le suffoqua de
plaisir. Puis il descendit de cheval, retroussa ses manches, et se mit 
tirer.

Au sifflement de la premire flche, tous les cerfs  la fois tournrent
la tte. Il se fit des enfonures dans leur masse; des voix plaintives
s'levaient, et un grand mouvement agita le troupeau.

Le rebord du vallon tait trop haut pour le franchir. Ils bondissaient
dans l'enceinte, cherchant  s'chapper. Julien visait, tirait; et les
flches tombaient comme les rayons d'une pluie d'orage. Les cerfs rendus
furieux se battirent, se cabraient, montaient les uns par-dessus les
autres; et leurs corps avec leurs ramures emmles faisaient un large
monticule, qui s'croulait, en se dplaant.

Enfin ils moururent, couchs sur le sable, la bave aux naseaux, les
entrailles sorties, et l'ondulation de leurs ventres s'abaissant par
degrs. Puis tout fut immobile.

La nuit allait venir; et derrire le bois, dans les intervalles des
branches, le ciel tait rouge comme une nappe de sang.

Julien s'adossa contre un arbre. Il contemplait d'un oeil bant
l'normit du massacre, ne comprenant pas comment il avait pu le faire.

De l'autre ct du vallon, sur le bord de la fort, il aperut un cerf,
une biche et son faon.

Le cerf, qui tait noir et monstrueux de taille, portait seize
andouillers avec une barbe blanche. La biche, blonde comme les feuilles
mortes, broutait le gazon; et le faon tachet, sans l'interrompre dans
sa marche, lui ttait la mamelle.

L'arbalte encore une fois ronfla. Le faon, tout de suite, fut tu.
Alors sa mre, en regardant le ciel, brama d'une voix profonde,
dchirante, humaine. Julien exaspr, d'un coup en plein poitrail,
l'tendit par terre.

Le grand cerf l'avait vu, fit un bond. Julien lui envoya sa dernire
flche. Elle l'atteignit au front, et y resta plante.

Le grand cerf n'eut pas l'air de la sentir; en enjambant par-dessus les
morts, il avanait toujours, allait fondre sur lui, l'ventrer; et
Julien reculait dans une pouvante indicible. Le prodigieux animal
s'arrta; et les yeux flamboyants, solennel comme un patriarche et comme
un justicier, pendant qu'une cloche au loin tintait, il rpta trois fois:

--Maudit! maudit! maudit! Un jour, coeur froce, tu assassineras ton
pre et ta mre!

Il plia les genoux, ferma doucement ses paupires, et mourut.

Julien fut stupfait, puis accabl d'une fatigue soudaine; et un dgot,
une tristesse immense l'envahit. Le front dans les deux mains, il pleura
pendant longtemps.

Son cheval tait perdu; ses chiens l'avaient abandonn; la solitude qui
l'enveloppait lui sembla toute menaante de prils indfinis. Alors,
pouss par un effroi, il prit sa course  travers la campagne, choisit
au hasard un sentier, et se trouva presque immdiatement  la porte du
chteau.

La nuit, il ne dormit pas. Sous le vacillement de la lampe suspendue, il
revoyait toujours le grand cerf noir. Sa prdiction l'obsdait; il se
dbattait contre elle. Non! non! non! je ne peux pas les tuer! puis,
il songeait: Si je le voulais, pourtant?... et il avait peur que le
Diable ne lui en inspirt l'envie.

Durant trois mois, sa mre en angoisse pria au chevet de son lit, et son
pre, en gmissant, marchait continuellement dans les couloirs. Il manda
les matres mires les plus fameux, lesquels ordonnrent des quantits de
drogues. Le mal de Julien, disaient-ils, avait pour cause un vent
funeste, ou un dsir d'amour. Mais le jeune homme,  toutes les
questions, secouait la tte.

Les forces lui revinrent; et on le promenait dans la cour, le vieux
moine et le bon seigneur le soutenant chacun par un bras.

Quand il fut rtabli compltement, il s'obstina  ne point chasser.

Son pre, le voulant rjouir, lui fit cadeau d'une grande pe sarrasine.

Elle tait au haut d'un pilier, dans une panoplie. Pour l'atteindre, il
fallut une chelle. Julien y monta. L'pe trop lourde lui chappa des
doigts, et en tombant frla le bon seigneur de si prs que sa
houppelande en fut coupe; Julien crut avoir tu son pre, et s'vanouit.

Ds lors, il redouta les armes. L'aspect d'un fer nu le faisait plir.
Cette faiblesse tait une dsolation pour sa famille.

Enfin le vieux moine, au nom de Dieu, de l'honneur et des anctres, lui
commanda de reprendre ses exercices de gentilhomme.

Les cuyers, tous les jours, s'amusaient au maniement de la javeline.
Julien y excella bien vite. Il envoyait la sienne dans le goulot des
bouteilles, cassait les dents des girouettes, frappait  cent pas les
clous des portes.

Un soir d't,  l'heure o la brume rend les choses indistinctes, tant
sous la treille du jardin, il aperut tout au fond deux ailes blanches
qui voletaient  la hauteur de l'espalier. Il ne douta pas que ce ne ft
une cigogne; et il lana son javelot.

Un cri dchirant partit.

C'tait sa mre, dont le bonnet  longues barbes restait clou contre le
mur.

Julien s'enfuit du chteau, et ne reparut plus.


      II

Il s'engagea dans une troupe d'aventuriers qui passaient.

Il connut la faim, la soif, les fivres et la vermine. Il s'accoutuma au
fracas des mles,  l'aspect des moribonds. Le vent tanna sa peau. Ses
membres se durcirent par le contact des armures; et comme il tait
trs-fort, courageux, temprant, avis, il obtint sans peine le
commandement d'une compagnie.

Au dbut des batailles, il enlevait ses soldats d'un grand geste de son
pe. Avec une corde  noeuds, il grimpait aux murs des citadelles, la
nuit, balanc par l'ouragan, pendant que les flammches du feu grgeois
se collaient  sa cuirasse, et que la rsine bouillante et le plomb
fondu ruisselaient des crneaux. Souvent le heurt d'une pierre fracassa
son bouclier. Des ponts trop chargs d'hommes croulrent sous lui. En
tournant sa masse d'armes, il se dbarrassa de quatorze cavaliers. Il
dfit, en champ clos, tous ceux qui se proposrent. Plus de vingt fois,
on le crut mort.

Grce  la faveur divine, il en rchappa toujours; car il protgeait les
gens d'glise, les orphelins, les veuves, et principalement les
vieillards. Quand il en voyait un marchant devant lui, il criait pour
connatre sa figure, comme s'il avait eu peur de le tuer par mprise.

Des esclaves en fuite, des manants rvolts, des btards sans fortune,
toutes sortes d'intrpides afflurent sous son drapeau, et il se composa
une arme.

Elle grossit. Il devint fameux. On le recherchait.

Tour  tour, il secourut le Dauphin de France et le roi d'Angleterre,
les templiers de Jrusalem, le surna des Parthes, le ngud d'Abyssinie,
et l'empereur de Calicut. Il combattit des Scandinaves recouverts
d'cailles de poisson, des Ngres munis de rondaches en cuir
d'hippopotame et monts sur des nes rouges, des Indiens couleur d'or et
brandissant par-dessus leurs diadmes de larges sabres, plus clairs que
des miroirs. Il vainquit les Troglodytes et les Anthropophages. Il
traversa des rgions si torrides que sous l'ardeur du soleil les
chevelures s'allumaient d'elles-mmes, comme des flambeaux; et d'autres
qui taient si glaciales, que les bras, se dtachant du corps, tombaient
par terre; et des pays o il y avait tant de brouillards que l'on
marchait environn de fantmes.

Des rpubliques en embarras le consultrent. Aux entrevues
d'ambassadeurs, il obtenait des conditions inespres. Si un monarque se
conduisait trop mal, il arrivait tout  coup, et lui faisait des
remontrances. Il affranchit des peuples. Il dlivra des reines enfermes
dans des tours. C'est lui, et pas un autre, qui assomma la guivre de
Milan et le dragon d'Oberbirbach.

Or l'empereur d'Occitanie, ayant triomph des Musulmans espagnols,
s'tait joint par concubinage  la soeur du calife de Cordoue; et il en
conservait une fille, qu'il avait leve chrtiennement. Mais le calife,
faisant mine de vouloir se convertir, vint lui rendre visite, accompagn
d'une escorte nombreuse, massacra toute sa garnison, et le plongea dans
un cul de basse-fosse, o il le traitait durement, afin d'en extirper
des trsors.

Julien accourut  son aide, dtruisit l'arme des infidles, assigea la
ville, tua le calife, coupa sa tte, et la jeta comme une boule
par-dessus les remparts. Puis il tira l'empereur de sa prison, et le fit
remonter sur son trne, en prsence de toute sa cour.

L'empereur, pour prix d'un tel service, lui prsenta dans des corbeilles
beaucoup d'argent; Julien n'en voulut pas. Croyant qu'il en dsirait
davantage, il lui offrit les trois quarts de ses richesses; nouveau
refus; puis de partager son royaume; Julien le remercia; et l'empereur
en pleurait de dpit, ne sachant de quelle manire tmoigner sa
reconnaissance, quand il se frappa le front, dit un mot  l'oreille d'un
courtisan; les rideaux d'une tapisserie se relevrent, et une jeune
fille parut.

Ses grands yeux noirs brillaient comme deux lampes trs-douces. Un
sourire charmant cartait ses lvres. Les anneaux de sa chevelure
s'accrochaient aux pierreries de sa robe entr'ouverte; et, sous la
transparence de sa tunique, on devinait la jeunesse de son corps. Elle
tait toute mignonne et potele, avec la taille fine.

Julien fut bloui d'amour, d'autant plus qu'il avait men jusqu'alors
une vie trs-chaste.

Donc il reut en mariage la fille de l'empereur, avec un chteau qu'elle
tenait de sa mre; et, les noces tant termines, on se quitta, aprs
des politesses infinies de part et d'autre.

C'tait un palais de marbre blanc, bti  la moresque, sur un
promontoire, dans un bois d'orangers. Des terrasses de fleurs
descendaient jusqu'au bord d'un golfe, o des coquilles roses craquaient
sous les pas. Derrire le chteau, s'tendait une fort ayant le dessin
d'un ventail. Le ciel continuellement tait bleu, et les arbres se
penchaient tour  tour sous la brise de la mer et le vent des montagnes,
qui fermaient au loin l'horizon.

Les chambres, pleines de crpuscule, se trouvaient claires par les
incrustations des murailles. De hautes colonnettes, minces comme des
roseaux, supportaient la vote des coupoles, dcores de reliefs imitant
les stalactites des grottes.

Il y avait des jets d'eau dans les salles, des mosaques dans les cours,
des cloisons festonnes, mille dlicatesses d'architecture, et partout
un tel silence que l'on entendait le frlement d'une charpe ou l'cho
d'un soupir.

Julien ne faisait plus la guerre. Il se reposait, entour d'un peuple
tranquille; et chaque jour, une foule passait devant lui, avec des
gnuflexions et des baise-mains  l'orientale.

Vtu de pourpre, il restait accoud dans l'embrasure d'une fentre, en
se rappelant ses chasses d'autrefois; et il aurait voulu courir sur le
dsert aprs les gazelles et les autruches, tre cach dans les bambous
 l'afft des lopards, traverser des forts pleines de rhinocros,
atteindre au sommet des monts les plus inaccessibles pour viser mieux
les aigles, et sur les glaons de la mer combattre les ours blancs.

Quelquefois, dans un rve, il se voyait comme notre pre Adam au milieu
du Paradis, entre toutes les btes; en allongeant le bras, il les
faisait mourir; ou bien, elles dfilaient, deux  deux, par rang de
taille, depuis les lphants et les lions jusqu'aux hermines et aux
canards, comme le jour qu'elles entrrent dans l'arche de No. A l'ombre
d'une caverne, il dardait sur elles des javelots infaillibles; il en
survenait d'autres; cela n'en finissait pas; et il se rveillait en
roulant des yeux farouches.

Des princes de ses amis l'invitrent  chasser. Il s'y refusa toujours,
croyant, par cette sorte de pnitence, dtourner son malheur; car il lui
semblait que du meurtre des animaux dpendait le sort de ses parents.
Mais il souffrait de ne pas les voir, et son autre envie devenait
insupportable.

Sa femme, pour le rcrer, fit venir des jongleurs et des danseuses.

Elle se promenait avec lui, en litire ouverte, dans la campagne;
d'autres fois, tendus sur le bord d'une chaloupe, ils regardaient les
poissons vagabonder dans l'eau, claire comme le ciel. Souvent elle lui
jetait des fleurs au visage; accroupie devant ses pieds, elle tirait des
airs d'une mandoline  trois cordes; puis, lui posant sur l'paule ses
deux mains jointes, disait d'une voix timide:--Qu'avez-vous donc, cher
seigneur?

Il ne rpondait pas, ou clatait en sanglots; enfin, un jour, il avoua
son horrible pense.

Elle la combattit, en raisonnant trs-bien: son pre et sa mre,
probablement, taient morts; si jamais il les revoyait, par quel hasard,
dans quel but, arriverait-il  cette abomination? Donc, sa crainte
n'avait pas de cause, et il devait se remettre  chasser.

Julien souriait en l'coutant, mais ne se dcidait pas  satisfaire son
dsir.

Un soir du mois d'aot qu'ils taient dans leur chambre, elle venait de
se coucher et il s'agenouillait pour sa prire quand il entendit le
jappement d'un renard, puis des pas lgers sous la fentre; et il
entrevit dans l'ombre comme des apparences d'animaux. La tentation tait
trop forte. Il dcrocha son carquois.

Elle parut surprise.

--C'est pour t'obir! dit-il, au lever du soleil, je serai revenu.

Cependant elle redoutait une aventure funeste.

Il la rassura, puis sortit, tonn de l'inconsquence de son humeur.

Peu de temps aprs, un page vint annoncer que deux inconnus,  dfaut du
seigneur absent, rclamaient tout de suite la seigneuresse.

Et bientt entrrent dans la chambre un vieil homme et une vieille
femme, courbs, poudreux, en habits de toile, et s'appuyant chacun sur
un bton.

Ils s'enhardirent et dclarrent qu'ils apportaient  Julien des
nouvelles de ses parents.

Elle se pencha pour les entendre.

Mais, s'tant concerts du regard, ils lui demandrent s'il les aimait
toujours, s'il parlait d'eux quelquefois.

--Oh! oui! dit-elle.

Alors, ils s'crirent:

--Eh bien! c'est nous! et ils s'assirent, tant fort las et recrus de
fatigue.

Rien n'assurait  la jeune femme que son poux ft leur fils.

Ils en donnrent la preuve, en dcrivant des signes particuliers qu'il
avait sur la peau.

Elle sauta hors sa couche, appela son page, et on leur servit un repas.

Bien qu'ils eussent grand'faim, ils ne pouvaient gure manger; et elle
observait  l'cart le tremblement de leurs mains osseuses, en prenant
les gobelets.

Ils firent mille questions sur Julien. Elle rpondait a chacune, mais
eut soin de taire l'ide funbre qui les concernait.

Ne le voyant pas revenir, ils taient partis de leur chteau; et ils
marchaient depuis plusieurs annes, sur de vagues indications, sans
perdre l'espoir. Il avait fallu tant d'argent au page des fleuves et
dans les htelleries, pour les droits des princes et les exigences des
voleurs, que le fond de leur bourse tait vide, et qu'ils mendiaient
maintenant. Qu'importe, puisque bientt ils embrasseraient leur fils?
Ils exaltaient son bonheur d'avoir une femme aussi gentille, et ne se
lassaient point de la contempler et de la baiser.

La richesse de l'appartement les tonnait beaucoup; et le vieux, ayant
examin les murs, demanda pourquoi s'y trouvait le blason de l'empereur
d'Occitanie.

Elle rpliqua:

--C'est mon pre!

Alors il tressaillit, se rappelant la prdiction du Bohme; et la
vieille songeait  la parole de l'Ermite. Sans doute la gloire de son
fils n'tait que l'aurore des splendeurs ternelles; et tous les deux
restaient bants, sous la lumire du candlabre qui clairait la table.

Ils avaient d tre trs-beaux dans leur jeunesse. La mre avait encore
tous ses cheveux, dont les bandeaux fins, pareils  des plaques de
neige, pendaient jusqu'au bas de ses joues; et le pre, avec sa taille
haute et sa grande barbe, ressemblait  une statue d'glise.

La femme de Julien les engagea  ne pas l'attendre. Elle les coucha
elle-mme dans son lit, puis ferma la croise; ils s'endormirent. Le
jour allait paratre, et, derrire le vitrail, les petits oiseaux
commenaient  chanter.

Julien avait travers le parc; et il marchait dans la fort d'un pas
nerveux, jouissant de la mollesse du gazon et de la douceur de l'air.

Les ombres des arbres s'tendaient sur la mousse. Quelquefois la lune
faisait des taches blanches dans les clairires, et il hsitait 
s'avancer, croyant apercevoir une flaque d'eau, ou bien la surface des
mares tranquilles se confondait avec la couleur de l'herbe. C'tait
partout un grand silence; et il ne dcouvrait aucune des btes qui, peu
de minutes auparavant, erraient  l'entour de son chteau.

Le bois s'paissit, l'obscurit devint profonde. Des bouffes de vent
chaud passaient, pleines de senteurs amollissantes. Il enfonait dans
des tas de feuilles mortes, et il s'appuya contre un chne pour haleter
un peu.

Tout  coup, derrire son dos, bondit une masse plus noire, un sanglier.
Julien n'eut pas le temps de saisir son arc, et il s'en affligea comme
d'un malheur.

Puis, tant sorti du bois, il aperut un loup qui filait le long d'une
haie.

Julien lui envoya une flche. Le loup s'arrta, tourna la tte pour le
voir et reprit sa course. Il trottait en gardant toujours la mme
distance, s'arrtait de temps  autre, et, sitt qu'il tait vis,
recommenait  fuir.

Julien parcourut de cette manire une plaine interminable, puis des
monticules de sable, et enfin il se trouva sur un plateau dominant un
grand espace de pays. Des pierres plates taient clair-semes entre des
caveaux en ruines. On trbuchait sur des ossements de morts; de place en
place, des croix vermoulues se penchaient d'un air lamentable. Mais des
formes remurent dans l'ombre indcise des tombeaux; et il en surgit des
hynes, tout effares, pantelantes. En faisant claquer leurs ongles sur
les dalles, elles vinrent  lui et le flairaient avec un billement qui
dcouvrait leurs gencives. Il dgaina son sabre. Elles partirent  la
fois dans toutes les directions, et, continuant leur galop boiteux et
prcipit, se perdirent au loin sous un flot de poussire.

Une heure aprs, il rencontra dans un ravin un taureau furieux, les
cornes en avant, et qui grattait le sable avec son pied. Julien lui
pointa sa lance sous les fanons. Elle clata, comme si l'animal et t
de bronze; il ferma les yeux, attendant sa mort. Quand il les rouvrit,
le taureau avait disparu.

Alors son me s'affaissa de honte. Un pouvoir suprieur dtruisait sa
force; et, pour s'en retourner chez lui, il rentra dans la fort.

Elle tait embarrasse de lianes; et il les coupait avec son sabre quand
une fouine glissa brusquement entre ses jambes, une panthre fit un bond
par-dessus son paule, un serpent monta en spirale autour d'un frne.

Il y avait dans son feuillage un choucas monstrueux, qui regardait
Julien; et,  et l, parurent entre les branches quantit de larges
tincelles, comme si le firmament et fait pleuvoir dans la fort toutes
ses toiles. C'taient des yeux d'animaux, des chats sauvages, des
cureuils, des hiboux, des perroquets, des singes.

Julien darda contre eux ses flches; les flches, avec leurs plumes, se
posaient sur les feuilles comme des papillons blancs. Il leur jeta des
pierres; les pierres, sans rien toucher, retombaient. Il se maudit,
aurait voulu se battre, hurla des imprcations, touffait de rage.

Et tous les animaux qu'il avait poursuivis se reprsentrent, faisant
autour de lui un cercle troit. Les uns taient assis sur leur croupe,
les autres dresss de toute leur taille. Il restait au milieu, glac de
terreur, incapable du moindre mouvement. Par un effort suprme de sa
volont, il fit un pas; ceux qui perchaient sur les arbres ouvrirent
leurs ailes, ceux qui foulaient le sol dplacrent leurs membres; et
tous l'accompagnaient.

Les hynes marchaient devant lui, le loup et le sanglier par derrire.
Le taureau,  sa droite, balanait la tte; et,  sa gauche, le serpent
ondulait dans les herbes, tandis que la panthre, bombant son dos,
avanait  pas de velours et  grandes enjambes. Il allait le plus
lentement possible pour ne pas les irriter; et il voyait sortir de la
profondeur des buissons des porcs-pics, des renards, des vipres, des
chacals et des ours.

Julien se mit  courir; ils coururent. Le serpent sifflait, les btes
puantes bavaient. Le sanglier lui frottait les talons avec ses dfenses,
le loup l'intrieur des mains avec les poils de son museau. Les singes
le pinaient en grimaant, la fouine se roulait sur ses pieds. Un ours,
d'un revers de patte, lui enleva son chapeau; et la panthre,
ddaigneusement, laissa tomber une flche qu'elle portait  sa gueule.

Une ironie perait dans leurs allures sournoises. Tout en l'observant du
coin de leurs prunelles, ils semblaient mditer un plan de vengeance;
et, assourdi par le bourdonnement des insectes, battu par des queues
d'oiseau, suffoqu par des haleines, il marchait les bras tendus et les
paupires closes comme un aveugle, sans mme avoir la force de crier
grce!

Le chant d'un coq vibra dans l'air. D'autres y rpondirent; c'tait le
jour; et il reconnut, au-del des orangers, le fate de son palais.

Puis, au bord d'un champ, il vit,  trois pas d'intervalle, des perdrix
rouges qui voletaient dans les chaumes. Il dgrafa son manteau, et
l'abattit sur elles comme un filet. Quand il les eut dcouvertes, il
n'en trouva qu'une seule, et morte depuis longtemps, pourrie.

Cette dception l'exaspra plus que toutes les autres. Sa soif de
carnage le reprenait; les btes manquant, il aurait voulu massacrer des
hommes.

Il gravit les trois terrasses, enfona la porte d'un coup de poing;
mais, au bas de l'escalier, le souvenir de sa chre femme dtendit son
coeur. Elle dormait sans doute, et il allait la surprendre.

Ayant retir ses sandales, il tourna doucement la serrure, et entra.

Les vitraux garnis de plomb obscurcissaient la pleur de l'aube. Julien
se prit les pieds dans des vtements, par terre; un peu plus loin, il
heurta une crdence encore charge de vaisselle. Sans doute, elle aura
mang, se dit-il; et il avanait vers le lit, perdu dans les tnbres
au fond de la chambre. Quand il fut au bord, afin d'embrasser sa femme,
il se pencha sur l'oreiller o les deux ttes reposaient l'une prs de
l'autre. Alors, il sentit contre sa bouche l'impression d'une barbe.

Il se recula, croyant devenir fou; mais il revint prs du lit, et ses
doigts, en palpant, rencontrrent des cheveux qui taient trs-longs.
Pour se convaincre de son erreur, il repassa lentement sa main sur
l'oreiller. C'tait bien une barbe, cette fois, et un homme! un homme
couch avec sa femme!

clatant d'une colre dmesure, il bondit sur eux  coups de poignard;
et il trpignait, cumait, avec des hurlements de bte fauve. Puis il
s'arrta. Les morts, percs au coeur, n'avaient pas mme boug. Il
coutait attentivement leurs deux rles presque gaux, et,  mesure
qu'ils s'affaiblissaient, un autre, tout au loin, les continuait.
Incertaine d'abord, cette voix plaintive longuement pousse, se
rapprochait, s'enfla, devint cruelle; et il reconnut, terrifi, le
bramement du grand cerf noir.

Et comme il se retournait, il crut voir dans l'encadrure de la porte, le
fantme de sa femme, une lumire  la main.

Le tapage du meurtre l'avait attire. D'un large coup d'oeil, elle
comprit tout, et s'enfuyant d'horreur laissa tomber son flambeau.

Il le ramassa.

Son pre et sa mre taient devant lui, tendus sur le dos avec un trou
dans la poitrine; et leurs visages, d'une majestueuse douceur, avaient
l'air de garder comme un secret ternel. Des claboussures et des
flaques de sang s'talaient au milieu de leur peau blanche, sur les
draps du lit, par terre, le long d'un christ d'ivoire suspendu dans
l'alcve. Le reflet carlate du vitrail, alors frapp par le soleil,
clairait ces taches rouges, et en jetait de plus nombreuses dans tout
l'appartement. Julien marcha vers les deux morts en se disant, en
voulant croire, que cela n'tait pas possible, qu'il s'tait tromp,
qu'il y a parfois des ressemblances inexplicables. Enfin, il se baissa
lgrement pour voir de tout prs le vieillard; et il aperut, entre ses
paupires mal fermes, une prunelle teinte qui le brla comme du feu.
Puis il se porta de l'autre ct de la couche, occup par l'autre corps,
dont les cheveux blancs masquaient une partie de la figure. Julien lui
passa les doigts sous ses bandeaux, leva sa tte;--et il la regardait, en
la tenant au bout de son bras roidi, pendant que de l'autre main il
s'clairait avec le flambeau. Des gouttes, suintant du matelas,
tombaient une  une sur le plancher.

A la fin du jour, il se prsenta devant sa femme; et, d'une voix
diffrente de la sienne, il lui commanda premirement de ne pas lui
rpondre, de ne pas l'approcher, de ne plus mme le regarder, et qu'elle
et  suivre, sous peine de damnation, tous ses ordres qui taient
irrvocables.

Les funrailles seraient faites selon les instructions qu'il avait
laisses par crit, sur un prie-Dieu, dans la chambre des morts. Il lui
abandonnait son palais, ses vassaux, tous ses biens, sans mme retenir
les vtements de son corps, et ses sandales, que l'on trouverait au haut
de l'escalier.

Elle avait obi  la volont de Dieu, en occasionnant son crime, et
devait prier pour son me, puisque dsormais il n'existait plus.

On enterra les morts avec magnificence, dans l'glise d'un monastre 
trois journes du chteau. Un moine en cagoule rabattue suivit le
cortge, loin de tous les autres, sans que personne ost lui parler.

Il resta pendant la messe,  plat ventre au milieu du portail, les bras
en croix, et le front dans la poussire.

Aprs l'ensevelissement, on le vit prendre le chemin qui menait aux
montagnes. Il se retourna plusieurs fois, et finit par disparatre.


      III

Il s'en alla, mendiant sa vie par le monde.

Il tendait sa main aux cavaliers sur les routes, avec des gnuflexions
s'approchait des moissonneurs, ou restait immobile devant la barrire
des cours; et son visage tait si triste que jamais on ne lui refusait
l'aumne.

Par esprit d'humilit, il racontait son histoire; alors tous
s'enfuyaient, en faisant des signes de croix. Dans les villages o il
avait dj pass, sitt qu'il tait reconnu, on fermait les portes, on
lui criait des menaces, on lui jetait des pierres. Les plus charitables
posaient une cuelle sur le bord de leur fentre, puis fermaient
l'auvent pour ne pas l'apercevoir.

Repouss de partout, il vita les hommes; et il se nourrit de racines,
de plantes, de fruits perdus, et de coquillages qu'il cherchait le long
des grves.

Quelquefois, au tournant d'une cte, il voyait sous ses yeux une
confusion de toits presss, avec des flches de pierre, des ponts, des
tours, des rues noires s'entre-croisant, et d'o montait jusqu' lui un
bourdonnement continuel.

Le besoin de se mler  l'existence des autres le faisait descendre dans
la ville. Mais l'air bestial des figures, le tapage des mtiers,
l'indiffrence des propos glaaient son coeur. Les jours de fte, quand
le bourdon des cathdrales mettait en joie ds l'aurore le peuple
entier, il regardait les habitants sortir de leurs maisons, puis les
danses sur les places, les fontaines de cervoise dans les carrefours,
les tentures de damas devant le logis des princes, et le soir venu, par
le vitrage des rez-de-chausse, les longues tables de famille o des
aeux tenaient des petits enfants sur leurs genoux; des sanglots
l'touffaient, et il s'en retournait vers la campagne.

Il contemplait avec des lancements d'amour les poulains dans les
herbages, les oiseaux dans leurs nids, les insectes sur les fleurs;
tous,  son approche, couraient plus loin, se cachaient effars,
s'envolaient bien vite.

Il rechercha les solitudes. Mais le vent apportait  son oreille comme
des rles d'agonie; les larmes de la rose tombant par terre lui
rappelaient d'autres gouttes d'un poids plus lourd. Le soleil, tous les
soirs, talait du sang dans les nuages; et chaque nuit, en rve, son
parricide recommenait.

Il se fit un cilice avec des pointes de fer. Il monta sur les deux
genoux toutes les collines ayant une chapelle  leur sommet. Mais
l'impitoyable pense obscurcissait la splendeur des tabernacles, le
torturait  travers les macrations de la pnitence.

Il ne se rvoltait pas contre Dieu qui lui avait inflig cette action,
et pourtant se dsesprait de l'avoir pu commettre.

Sa propre personne lui faisait tellement horreur qu'esprant s'en
dlivrer il l'aventura dans des prils. Il sauva des paralytiques des
incendies, des enfants du fond des gouffres. L'abme le rejetait, les
flammes l'pargnaient.

Le temps n'apaisa pas sa souffrance. Elle devenait intolrable. Il
rsolut de mourir.

Et un jour qu'il se trouvait au bord d'une fontaine, comme il se
penchait dessus pour juger de la profondeur de l'eau, il vit paratre en
face de lui un vieillard tout dcharn,  barbe blanche et d'un aspect
si lamentable qu'il lui fut impossible de retenir ses pleurs. L'autre,
aussi, pleurait. Sans reconnatre son image, Julien se rappelait
confusment une figure ressemblant  celle-l. Il poussa un cri; c'tait
son pre; et il ne pensa plus  se tuer.

Ainsi, portant le poids de son souvenir, il parcourut beaucoup de pays;
et il arriva prs d'un fleuve dont la traverse tait dangereuse, 
cause de sa violence et parce qu'il y avait sur les rives une grande
tendue de vase. Personne depuis longtemps n'osait plus le passer.

Une vieille barque, enfouie  l'arrire, dressait sa proue dans les
roseaux. Julien en l'examinant dcouvrit une paire d'avirons; et l'ide
lui vint d'employer son existence au service des autres.

Il commena par tablir sur la berge une manire de chausse qui
permettrait de descendre jusqu'au chenal; et il se brisait les ongles 
remuer les pierres normes, les appuyait contre son ventre pour les
transporter, glissait dans la vase, y enfonait, manqua prir plusieurs
fois.

Ensuite, il rpara le bateau avec des paves de navires, et il se fit
une cahute avec de la terre glaise et des troncs d'arbres.

Le passage tant connu, les voyageurs se prsentrent. Ils l'appelaient
de l'autre bord, en agitant des drapeaux; Julien bien vite sautait dans
sa barque. Elle tait trs-lourde; et on la surchargeait par toutes
sortes de bagages et de fardeaux, sans compter les btes de somme, qui,
ruant de peur, augmentaient l'encombrement. Il ne demandait rien pour sa
peine; quelques-uns lui donnaient des restes de victuailles qu'ils
tiraient de leur bissac ou les habits trop uss dont ils ne voulaient
plus. Des brutaux vocifraient des blasphmes. Julien les reprenait avec
douceur; et ils ripostaient par des injures. Il se contentait de les bnir.

Une petite table, un escabeau, un lit de feuilles mortes et trois coupes
d'argile, voil tout ce qu'tait son mobilier. Deux trous dans la
muraille servaient de fentres. D'un ct, s'tendaient  perte de vue
des plaines striles ayant sur leur surface de ples tangs, a et l;
et le grand fleuve, devant lui, roulait ses flots verdtres. Au
printemps, la terre humide avait une odeur de pourriture. Puis, un vent
dsordonn soulevait la poussire en tourbillons. Elle entrait partout,
embourbait l'eau, craquait sous les gencives. Un peu plus tard, c'tait
des nuages de moustiques, dont la susurration et les piqres ne
s'arrtaient ni jour ni nuit. Ensuite, survenaient d'atroces geles qui
donnaient aux choses la rigidit de la pierre, et inspiraient un besoin
fou de manger de la viande.

Des mois s'coulaient sans que Julien vt personne. Souvent il fermait
les yeux, tchant, par la mmoire, de revenir dans sa jeunesse;--et la
cour d'un chteau apparaissait, avec des lvriers sur un perron, des
valets dans la salle d'armes, et, sous un berceau de pampres, un
adolescent  cheveux blonds entre un vieillard couvert de fourrures et
une dame  grand hennin; tout  coup, les deux cadavres taient l. Il
se jetait  plat ventre sur son lit, et rptait en pleurant:

--Ah! pauvre pre! pauvre mre! pauvre mre! Et tombait dans un
assoupissement o les visions funbres continuaient.

Une nuit qu'il dormait, il crut entendre quelqu'un l'appeler. Il tendit
l'oreille et ne distingua que le mugissement des flots.

Mais la mme voix reprit:

--Julien!

Elle venait de l'autre bord, ce qui lui parut extraordinaire, vu la
largeur du fleuve.

Une troisime fois on appela:

--Julien!

Et cette voix haute avait l'intonation d'une cloche d'glise.

Ayant allum sa lanterne, il sortit de la cahute. Un ouragan furieux
emplissait la nuit. Les tnbres taient profondes, et  et l
dchires par la blancheur des vagues qui bondissaient.

Aprs une minute d'hsitation, Julien dnoua l'amarre. L'eau, tout de
suite, devint tranquille, la barque glissa dessus et toucha l'autre
berge, o un homme attendait.

Il tait envelopp d'une toile en lambeaux, la figure pareille  un
masque de pltre et les deux yeux plus rouges que des charbons. En
approchant de lui la lanterne, Julien s'aperut qu'une lpre hideuse le
recouvrait; cependant, il avait dans son attitude comme une majest de roi.

Ds qu'il entra dans la barque, elle enfona prodigieusement, crase
par son poids; une secousse la remonta; et Julien se mit  ramer.

A chaque coup d'aviron, le ressac des flots la soulevait par l'avant.
L'eau, plus noire que de l'encre, courait avec furie des deux cts du
bordage. Elle creusait des abmes, elle faisait des montagnes, et la
chaloupe sautait dessus, puis redescendait dans des profondeurs o elle
tournoyait, ballotte par le vent.

Julien penchait son corps, dpliait les bras, et, s'arc-boutant des
pieds, se renversait avec une torsion de la taille, pour avoir plus de
force. La grle cinglait ses mains, la pluie coulait dans son dos, la
violence de l'air l'touffait, il s'arrta. Alors le bateau fut emport
 la drive. Mais, comprenant qu'il s'agissait d'une chose considrable,
d'un ordre auquel il ne fallait pas dsobir, il reprit ses avirons; et
le claquement des tolets coupait la clameur de la tempte.

La petite lanterne brlait devant lui. Des oiseaux, en voletant, la
cachaient par intervalles. Mais toujours il apercevait les prunelles du
Lpreux qui se tenait debout  l'arrire, immobile comme une colonne.

Et cela dura longtemps, trs-longtemps!

Quand ils furent arrivs dans la cahute, Julien ferma la porte; et il le
vit sigeant sur l'escabeau. L'espce de linceul qui le recouvrait tait
tomb jusqu' ses hanches; et ses paules, sa poitrine, ses bras maigres
disparaissaient sous des plaques de pustules cailleuses. Des rides
normes labouraient son front. Tel qu'un squelette, il avait un trou 
la place du nez; et ses lvres bleutres dgageaient une haleine paisse
comme un brouillard, et nausabonde.

--J'ai faim! dit-il.

Julien lui donna ce qu'il possdait, un vieux quartier de lard et les
crotes d'un pain noir.

Quand il les eut dvors, la table, l'cuelle et le manche du couteau
portaient les mmes taches que l'on voyait sur son corps.

Ensuite, il dit:--J'ai soif!

Julien alla chercher sa cruche; et, comme il la prenait, il en sortit un
arme qui dilata son coeur et ses narines. C'tait du vin; quelle
trouvaille! mais le Lpreux avana le bras, et d'un trait vida toute la
cruche.

Puis il dit:--J'ai froid!

Julien, avec sa chandelle, enflamma un paquet de fougres, au milieu de
la cabane.

Le Lpreux vint s'y chauffer; et, accroupi sur les talons, il tremblait
de tous ses membres, s'affaiblissait; ses yeux ne brillaient plus, ses
ulcres coulaient, et d'une voix presque teinte, il murmura:

--Ton lit!

Julien l'aida doucement  s'y traner, et mme tendit sur lui, pour le
couvrir, la toile de son bateau.

Le Lpreux gmissait. Les coins de sa bouche dcouvraient ses dents, un
rle acclr lui secouait la poitrine, et son ventre,  chacune de ses
aspirations, se creusait jusqu'aux vertbres.

Puis il ferma les paupires.

--C'est comme de la glace dans mes os! Viens prs de moi!

Et Julien, cartant la toile, se coucha sur les feuilles mortes, prs de
lui, cte  cte.

Le Lpreux tourna la tte.

--Dshabille-toi, pour que j'aie la chaleur de ton corps!

Julien ta ses vtements; puis, nu comme au jour de sa naissance, se
replaa dans le lit; et il sentait contre sa cuisse la peau du Lpreux,
plus froide qu'un serpent et rude comme une lime.

Il tchait de l'encourager; et l'autre rpondait, en haletant:

--Ah! je vais mourir!... Rapproche-toi, rchauffe-moi! Pas avec les
mains! non! toute ta personne.

Julien s'tala dessus compltement, bouche contre bouche, poitrine sur
poitrine.

Alors le Lpreux l'treignit; et ses yeux tout  coup prirent une clart
d'toiles; ses cheveux s'allongrent comme les rais du soleil; le
souffle de ses narines avait la douceur des roses; un nuage d'encens
s'leva du foyer, les flots chantaient. Cependant une abondance de
dlices, une joie surhumaine descendait comme une inondation dans l'me
de Julien pm; et celui dont les bras le serraient toujours
grandissait, grandissait, touchant de sa tte et de ses pieds les deux
murs de la cabane. Le toit s'envola, le firmament se dployait;--et
Julien monta vers les espaces bleus, face  face avec Notre-Seigneur
Jsus, qui l'emportait dans le ciel.

Et voil l'histoire de saint Julien l'Hospitalier, telle  peu prs
qu'on la trouve, sur un vitrail d'glise, dans mon pays.




      HRODIAS



      I

La citadelle de Machaerous se dressait  l'orient de la mer Morte, sur
un pic de basalte ayant la forme d'un cne. Quatre valles profondes
l'entouraient, deux vers les flancs, une en face, la quatrime au del.
Des maisons se tassaient contre sa base, dans le cercle d'un mur qui
ondulait suivant les ingalits du terrain; et, par un chemin en zigzag
tailladant le rocher, la ville se reliait  la forteresse, dont les
murailles taient hautes de cent vingt coudes, avec des angles
nombreux, des crneaux sur le bord, et,  et l, des tours qui
faisaient comme des fleurons  cette couronne de pierres, suspendue
au-dessus de l'abme.

Il y avait dans l'intrieur un palais orn de portiques, et couvert
d'une terrasse que fermait une balustrade en bois de sycomore, o des
mts taient disposs pour tendre un vlarium.

Un matin, avant le jour, le Ttrarque Hrode-Antipas vint s'y accouder,
et regarda.

Les montagnes, immdiatement sous lui, commenaient  dcouvrir leurs
crtes, pendant que leur masse, jusqu'au fond des abmes, tait encore
dans l'ombre. Un brouillard flottait, il se dchira, et les contours de
la mer Morte apparurent. L'aube, qui se levait derrire Machaerous,
pandait une rougeur. Elle illumina bientt les sables de la grve, les
collines, le dsert, et, plus loin, tous les monts de la Jude,
inclinant leurs surfaces raboteuses et grises, Engeddi, au milieu,
traait une barre noire; Hbron, dans l'enfoncement, s'arrondissait en
dme; Esquol avait des grenadiers, Sorek des vignes, karmel des champs
de ssame; et la tour Antonia, de son cube monstrueux, dominait
Jrusalem. Le Ttrarque en dtourna la vue pour contempler,  droite,
les palmiers de Jricho; et il songea aux autres villes de sa Galile:
Capharnam, Endor, Nazareth, Tibrias o peut-tre il ne reviendrait
plus. Cependant le Jourdain coulait sur la plaine aride. Toute blanche,
elle blouissait comme une nappe de neige. Le lac, maintenant, semblait
en lapis-lazuli; et  sa pointe mridionale, du ct de l'Ymen, Antipas
reconnut ce qu'il craignait d'apercevoir. Des tentes brunes taient
disperses; des hommes avec des lances circulaient entre les chevaux, et
des feux s'teignant brillaient comme des tincelles  ras du sol.

C'taient les troupes du roi des Arabes, dont il avait rpudi la fille
pour prendre Hrodias, marie  l'un de ses frres, qui vivait en
Italie, sans prtentions au pouvoir.

Antipas attendait les secours des Romains; et Vitellius, gouverneur de
la Syrie, tardant  paratre, il se rongeait d'inquitudes.

Agrippa, sans doute, l'avait ruin chez l'Empereur? Philippe, son
troisime frre, souverain de la Batane, s'armait clandestinement. Les
Juifs ne voulaient plus de ses moeurs idoltres, tous les autres de sa
domination; si bien qu'il hsitait entre deux projets: adoucir les
Arabes ou conclure une alliance avec les Parthes; et, sous le prtexte
de fter son anniversaire, il avait convi, pour ce jour mme,  un
grand festin, les chefs de ses troupes, les rgisseurs de ses campagnes
et les principaux de la Galile.

Il fouilla d'un regard aigu toutes les routes. Elles taient vides. Des
aigles volaient au-dessus de sa tte; les soldats, le long du rempart,
donnaient contre les murs; rien ne bougeait dans le chteau.

Tout  coup, une voix lointaine, comme chappe des profondeurs de la
terre, fit plir le Ttrarque. Il se pencha pour couter; elle avait
disparu. Elle reprit; et en claquant dans ses mains, il cria--Mannai!
Mannai!

Un homme se prsenta, nu jusqu' la ceinture, comme les masseurs des
bains. Il tait trs-grand, vieux, dcharn, et portait sur la cuisse un
coutelas dans une gaine de bronze. Sa chevelure, releve par un peigne,
exagrait la longueur de son front. Une somnolence dcolorait ses yeux,
mais ses dents brillaient, et ses orteils posaient lgrement sur les
dalles, tout son corps ayant la souplesse d'un singe, et sa figure
l'impassibilit d'une momie.

--O est-il? demanda le Ttrarque.

Mannai rpondit, en indiquant avec son pouce un objet derrire eux:

--L! toujours!

--J'avais cru l'entendre!

Et Antipas, quand il eut respir largement, s'informa de Iaokanann, le
mme que les Latins appellent saint Jean-Baptiste. Avait-on revu ces
deux hommes, admis par indulgence, l'autre mois, dans son cachot, et
savait-on, depuis lors, ce qu'ils taient venus faire?

Mannai rpliqua:

--Ils ont chang avec lui des paroles mystrieuses, comme les voleurs,
le soir, aux carrefours des routes. Ensuite ils sont partis vers la
Haute Galile, en annonant qu'ils apporteraient une grande nouvelle.

Antipas baissa la tte, puis d'un air d'pouvante:

Garde-le! garde-le! Et ne laisse entrer personne! Ferme bien la porte!
Couvre la fosse! On ne doit pas mme souponner qu'il vit!

Sans avoir reu ces ordres, Mannai les accomplissait; car Iaokanann
tait Juif, et il excrait les Juifs comme tous les Samaritains.

Leur temple de Garizim, dsign par Mose pour tre le centre d'Isral,
n'existait plus depuis le roi Hyrcan; et celui de Jrusalem les mettait
dans la fureur d'un outrage, et d'une injustice permanente. Mannai s'y
tait introduit, afin d'en souiller l'autel avec des os de morts. Ses
compagnons, moins rapides, avaient t dcapits.

Il l'aperut dans l'cartement de deux collines. Le soleil faisait
resplendir ses murailles de marbre blanc et les lames d'or de sa
toiture. C'tait comme une montagne lumineuse, quelque chose de
surhumain, crasant tout de son opulence et de son orgueil.

Alors il tendit les bras du ct de Sion; et, la taille droite, le
visage en arrire, les poings ferms, lui jeta un anathme, croyant que
les mots avaient un pouvoir effectif.

Antipas coutait, sans paratre scandalis.

Le Samaritain dit encore:

--Par moments il s'agite, il voudrait fuir, il espre une dlivrance.
D'autres fois, il a l'air tranquille d'une bte malade; ou bien je le
vois qui marche dans les tnbres, en rptant: Qu'importe? Pour qu'il
grandisse, il faut que je diminue! Antipas et Mannai se regardrent.
Mais le Ttrarque tait las de rflchir.

Tous ces monts autour de lui, comme des tages de grands flots
ptrifis, les gouffres noirs sur le flanc des falaises, l'immensit du
ciel bleu, l'clat violent du jour, la profondeur des abmes le
troublaient; et une dsolation l'envahissait au spectacle du dsert, qui
figure, dans le bouleversement de ses terrains, des amphithtres et des
palais abattus. Le vent chaud apportait, avec l'odeur du soufre, comme
l'exhalaison des villes maudites, ensevelies plus bas que le rivage sous
les eaux pesantes. Ces marques d'une colre immortelle effrayaient sa
pense; et il restait les deux coudes sur la balustrade, les yeux fixes
et les tempes dans les mains. Quelqu'un l'avait touch. Il se retourna.
Hrodias tait devant lui.

Une simarre de pourpre lgre l'enveloppait jusqu'aux sandales. Sortie
prcipitamment de sa chambre, elle n'avait ni colliers ni pendants
d'oreilles; une tresse de ses cheveux noirs lui tombait sur un bras, et
s'enfonait, par le bout, dans l'intervalle de ses deux seins. Ses
narines, trop remontes, palpitaient; la joie d'un triomphe clairait sa
figure; et, d'une voix forte, secouant le Ttrarque:

--Csar nous aime! Agrippa est en prison!

-Qui te l'a dit?

-Je le sais!

Elle ajouta:

-C'est pour avoir souhait l'empire  Caus!

Tout en vivant de leurs aumnes, il avait brigu le titre de roi, qu'ils
ambitionnaient comme lui. Mais dans l'avenir, plus de craintes!--Les
cachots de Tibre s'ouvrent difficilement, et quelquefois l'existence
n'y est pas sre!

Antipas la comprit; et, bien qu'elle ft la soeur d'Agrippa, son
intention atroce lui sembla justifie. Ces meurtres taient une
consquence des choses, une fatalit des maisons royales. Dans celle
d'Hrode, on ne les comptait plus.

Puis elle tala son entreprise: les clients achets, les lettres
dcouvertes, des espions  toutes les portes, et comment elle tait
parvenue  sduire Eutychs le dnonciateur.--Rien ne me cotait! Pour
toi, n'ai-je pas fait plus?... J'ai abandonn ma fille!

Aprs son divorce, elle avait laiss dans Rome cette enfant, esprant
bien en avoir d'autres du Ttrarque. Jamais elle n'en parlait. Il se
demanda pourquoi son accs de tendresse.

On avait dpli le vlarium et apport vivement de larges coussins
auprs d'eux. Hrodias s'y affaissa, et pleurait, en tournant le dos.
Puis elle se passa la main sur les paupires, dit qu'elle n'y voulait
plus songer, qu'elle se trouvait heureuse; et elle lui rappela leurs
causeries l-bas, dans l'atrium, les rencontres aux tuves, leurs
promenades le long de la voie Sacre, et les soirs, dans les grandes
villas, au murmure des jets d'eau, sous des arcs de fleurs, devant la
campagne romaine. Elle le regardait comme autrefois, en se frlant
contre sa poitrine, avec des gestes clins.--Il la repoussa. L'amour
qu'elle tchait de ranimer tait si loin, maintenant! Et tous ses
malheurs en dcoulaient; car, depuis douze ans bientt, la guerre
continuait. Elle avait vieilli le Ttrarque. Ses paules se votaient
dans une toge sombre,  bordure violette; ses cheveux blancs se mlaient
 sa barbe, et le soleil, qui traversait la voile, baignait de lumire
son front chagrin. Celui d'Hrodias galement avait des plis; et, l'un
en face de l'autre, ils se considraient d'une manire farouche.

Les chemins dans la montagne commencrent  se peupler. Des pasteurs
piquaient des boeufs, des enfants tiraient des nes, des palefreniers
conduisaient des chevaux. Ceux qui descendaient les hauteurs au-del de
Machaerous disparaissaient derrire le chteau; d'autres montaient le
ravin en face, et, parvenus  la ville, dchargeaient leurs bagages dans
les cours. C'taient les pourvoyeurs du Ttrarque, et des valets,
prcdant ses convives.

Mais au fond de la terrasse,  gauche, un Essnien parut, en robe
blanche, nu-pieds, l'air stoque. Mannai, du ct droit, se prcipitait
en levant son coutelas, Hrodias lui cria:--Tue-le!

--Arrte! dit le Ttrarque.

Il devint immobile; l'autre aussi.

Puis ils se retirrent, chacun par un escalier diffrent,  reculons,
sans se perdre des yeux.

--Je le connais! dit Hrodias, il se nomme Phanuel, et cherche  voir
Iaokanann, puisque tu as l'aveuglement de le conserver!

Antipas objecta qu'il pouvait un jour servir. Ses attaques contre
Jrusalem gagnaient  eux le reste des Juifs.

--Non! reprit-elle, ils acceptent tous les matres, et ne sont pas
capables de faire une patrie! Quant  celui qui remuait le peuple avec
des esprances conserves depuis Nhmias, la meilleure politique tait
de le supprimer.

Rien ne pressait, selon le Ttrarque. Iaokanann dangereux! Allons donc!
Il affectait d'en rire.

--Tais-toi! Et elle redit son humiliation, un jour qu'elle allait vers
Galaad, pour la rcolte du baume. Des gens, au bord du fleuve,
remettaient leurs habits. Sur un monticule,  ct, un homme parlait. Il
avait une peau de chameau autour des reins, et sa tte ressemblait 
celle d'un lion. Ds qu'il m'aperut, il cracha sur moi toutes les
maldictions des prophtes. Ses prunelles flamboyaient; sa voix
rugissait; il levait les bras, comme pour arracher le tonnerre.
Impossible de fuir! les roues de mon char avaient du sable jusqu'aux
essieux; et je m'loignais lentement, m'abritant sous mon manteau,
glace par ces injures qui tombaient comme une pluie d'orage.

Iaokanann l'empchait de vivre. Quand on l'avait pris et li avec des
cordes, les soldats devaient le poignarder s'il rsistait; il s'tait
montr doux. On avait mis des serpents dans sa prison; ils taient morts.

L'inanit de ces embches exasprait Hrodias. D'ailleurs, pourquoi sa
guerre contre elle? Quel intrt le poussait? Ses discours, cris  des
foules, s'taient rpandus, circulaient; elle les entendait partout, ils
emplissaient l'air. Contre des lgions elle aurait eu de la bravoure.
Mais cette force plus pernicieuse que les glaives, et qu'on ne pouvait
saisir, tait stupfiante; et elle parcourait la terrasse, blmie par sa
colre, manquant de mots pour exprimer ce qui l'touffait.

Elle songeait aussi que le Ttrarque, cdant  l'opinion, s'aviserait
peut-tre de la rpudier. Alors tout serait perdu! Depuis son enfance,
elle nourrissait le rve d'un grand empire. C'tait pour y atteindre
que, dlaissant son premier poux, elle s'tait jointe  celui-l, qui
l'avait dupe, pensait-elle.

--J'ai pris un bon soutien, en entrant dans ta famille!

--Elle vaut la tienne! dit simplement le Ttrarque.

Hrodias sentit bouillonner dans ses veines le sang des prtres et des
rois ses aeux.

--Mais ton grand-pre balayait le temple d'Ascalon! Les autres taient
bergers, bandits, conducteurs de caravanes, une horde, tributaire de
Juda depuis le roi David! Tous mes anctres ont battu les tiens! Le
premier des Makkabi vous a chasss d'Hbron, Hyrcan forcs  vous
circoncire! Et, exhalant le mpris de la patricienne pour le plbien,
la haine de Jacob contre dom, elle lui reprocha son indiffrence aux
outrages, sa mollesse envers les Pharisiens qui le trahissaient, sa
lchet pour le peuple qui la dtestait. Tu es comme lui, avoue-le! et
tu regrettes la fille arabe qui danse autour des pierres. Reprends-la!
Va-t'en vivre avec elle, dans sa maison de toile! dvore son pain cuit
sous la cendre! avale le lait caill de ses brebis! baise ses joues
bleues! et oublie-moi!

Le Ttrarque n'coutait plus. Il regardait la plate-forme d'une maison,
o il y avait une jeune fille, et une vieille femme tenant un parasol 
manche de roseau, long comme la ligne d'un pcheur. Au milieu du tapis,
un grand panier de voyage restait ouvert. Des ceintures, des voiles, des
pendeloques d'orfvrerie en dbordaient confusment. La jeune fille, par
intervalles, se penchait vers ces choses, et les secouait  l'air. Elle
tait vtue comme les Romaines, d'une tunique calamistre avec un pplum
 glands d'meraude; et des lanires bleues enfermaient sa chevelure,
trop lourde, sans doute, car, de temps  autre, elle y portait la main.
L'ombre du parasol se promenait au-dessus d'elle, en la cachant  demi.
Antipas aperut deux ou trois fois son col dlicat, l'angle d'un oeil,
le coin d'une petite bouche. Mais il voyait, des hanches  la nuque,
toute sa taille qui s'inclinait pour se redresser d'une manire
lastique. Il piait le retour de ce mouvement, et sa respiration
devenait plus forte; des flammes s'allumaient dans ses yeux. Hrodias
l'observait.

Il demanda: --Qui est-ce?

Elle rpondit n'en rien savoir, et s'en alla soudainement apaise.

Le Ttrarque tait attendu sous les portiques par des Galilens, le
matre des critures, le chef des pturages, l'administrateur des
salines et un Juif de Babylone, commandant ses cavaliers. Tous le
salurent d'une acclamation. Puis, il disparut vers les chambres
intrieures.

Phanuel surgit  l'angle d'un couloir.

--Ah! encore? Tu viens pour Iaokanann, sans doute?

--Et pour toi! j'ai  t'apprendre une chose considrable.

Et, sans quitter Antipas, il pntra, derrire lui, dans un appartement
obscur.

Le jour tombait par un grillage, se dveloppant tout du long sous la
corniche. Les murailles taient peintes d'une couleur grenat, presque
noir. Dans le fond s'talait un lit d'bne, avec des sangles en peau de
boeuf. Un bouclier d'or, au dessus, luisait comme un soleil.

Antipas traversa toute la salle, se coucha sur le lit.

Phanuel tait debout. Il leva son bras, et dans une attitude inspire:

--Le Trs-Haut envoie par moments un de ses fils. Iaokanann en est un.
Si tu l'opprimes, tu seras chti.

--C'est lui qui me perscute! s'cria Antipas. Il a voulu de moi une
action impossible. Depuis ce temps-l, il me dchire. Et je n'tais pas
dur, au commencement! Il a mme dpch de Machaerous des hommes qui
bouleversent mes provinces. Malheur  sa vie! Puisqu'il m'attaque, je me
dfends!

--Ses colres ont trop de violence, rpliqua Phanuel. N'importe! Il
faut le dlivrer.

--On ne relche pas les btes furieuses! dit le Ttrarque.

L'Essnien rpondit:

--Ne t'inquite plus! Il ira chez les Arabes, les Gaulois, les Scythes.
Son oeuvre doit s'tendre jusqu'au bout de la terre!

Antipas semblait perdu dans une vision.

--Sa puissance est forte!... Malgr moi, je l'aime!

--Alors, qu'il soit libre?

Le Ttrarque hocha la tte. Il craignait Hrodias, Mannai, et l'inconnu.

Phanuel tcha de le persuader, en allguant, pour garantie de ses
projets, la soumission des Essniens aux rois. On respectait ces hommes
pauvres, indomptables par les supplices, vtus de lin, et qui lisaient
l'avenir dans les toiles.

Antipas se rappela un mot de lui, tout  l'heure.

--Quelle est cette chose, que tu m'annonais comme importante?

Un ngre survint. Son corps tait blanc de poussire. Il rlait et ne
put que dire:

--Vitellius!

--Comment? il arrive?

--Je l'ai vu. Avant trois heures, il est ici!

Les portires des corridors furent agites comme par le vent. Une rumeur
emplit le chteau, un vacarme de gens qui couraient, de meubles qu'on
tranait, d'argenteries s'croulant; et, du haut des tours, des buccins
sonnaient, pour avertir les esclaves disperss.


      II

Les remparts taient couverts de monde quand Vitellius entra dans la
cour. Il s'appuyait sur le bras de son interprte, suivi d'une grande
litire rouge orne de panaches et de miroirs, ayant la toge, le
laticlave, les brodequins d'un consul et des licteurs autour de sa
personne.

Ils plantrent contre la porte leurs douze faisceaux, des baguettes
relies par une courroie avec une hache dans le milieu. Alors, tous
frmirent devant la majest du peuple romain.

La litire, que huit hommes manoeuvraient, s'arrta. Il en sortit un
adolescent, le ventre gros, la face bourgeonne, des perles le long des
doigts. On lui offrit une coupe pleine de vin et d'aromates. Il la but,
et en rclama une seconde.

Le Ttrarque tait tomb aux genoux du Proconsul, chagrin, disait-il, de
n'avoir pas connu plus tt la faveur de sa prsence. Autrement, il et
ordonn sur les routes tout ce qu'il fallait pour les Vitellius. Ils
descendaient de la desse Vitellia. Une voie, menant du Janicule  la
mer, portait encore leur nom. Les questures, les consulats taient
innombrables dans la famille; et quant  Lucius, maintenant son hte, on
devait le remercier comme vainqueur des Clites et pre de ce jeune
Aulus, qui semblait revenir dans son domaine, puisque l'Orient tait la
patrie des dieux. Ces hyperboles furent exprimes en latin. Vitellius
les accepta impassiblement.

Il rpondit que le grand Hrode suffisait  la gloire d'une nation. Les
Athniens lui avaient donn la surintendance des jeux Olympiques. Il
avait bti des temples en l'honneur d'Auguste, t patient, ingnieux,
terrible, et fidle toujours aux Csars.

Entre les colonnes  chapiteaux d'airain, on aperut Hrodias qui
s'avanait d'un air d'impratrice, au milieu de femmes et d'eunuques
tenant sur des plateaux de vermeil des parfums allums.

Le Proconsul fit trois pas  sa rencontre; et, l'ayant salue d'une
inclinaison de tte:

--Quel bonheur! s'cria-t-elle, que dsormais Agrippa, l'ennemi de
Tibre, ft dans l'impossibilit de nuire!

Il ignorait l'vnement, elle lui parut dangereuse; et comme Antipas
jurait qu'il ferait tout pour l'Empereur, Vitellius ajouta:--Mme au
dtriment des autres?

Il avait tir des otages du roi des Parthes, et l'Empereur n'y songeait
plus; car Antipas, prsent  la confrence, pour se faire valoir, en
avait tout de suite expdi la nouvelle. De l, une haine profonde, et
les retards  fournir des secours.

Le Ttrarque balbutia. Mais Aulus dit en riant:

--Calme-toi, je te protge!

Le Proconsul feignit de n'avoir pas entendu. La fortune du pre
dpendait de la souillure du fils; et cette fleur des fanges de Capre
lui procurait des bnfices tellement considrables, qu'il l'entourait
d'gards, tout en se mfiant, parce qu'elle tait vnneuse.

Un tumulte s'leva sous la porte. On introduisait une file de mules
blanches, montes par des personnages en costume de prtres. C'taient
des Sadducens et des Pharisiens, que la mme ambition poussait 
Machaerous, les premiers voulant obtenir la sacrificature, et les autres
la conserver. Leurs visages taient sombres, ceux des Pharisiens
surtout, ennemis de Rome et du Ttrarque. Les pans de leur tunique les
embarrassaient dans la cohue; et leur tiare chancelait  leur front
par-dessus des bandelettes de parchemin, o des critures taient traces.

Presque en mme temps, arrivrent des soldats de l'avant-garde. Ils
avaient mis leurs boucliers dans des sacs, par prcaution contre la
poussire; et derrire eux tait Marcellus, lieutenant du Proconsul,
avec des publicains, serrant sous leurs aisselles des tablettes de bois.

Antipas nomma les principaux de son entourage: Tolma, Kanthera, Shon,
Ammonius d'Alexandrie, qui lui achetait de l'asphalte, Namann,
capitaine de ses vlites, Iaim le Babylonien.

Vitellius avait remarqu Mannae.

--Celui-l, qu'est-ce donc?

Le Ttrarque fit comprendre, d'un geste, que c'tait le bourreau.

Puis, il prsenta les Sadducens.

Jonathas, un petit homme libre d'allures et parlant grec, supplia le
matre de les honorer d'une visite  Jrusalem. Il s'y rendrait
probablement.

lazar, le nez crochu et la barbe longue, rclama pour les Pharisiens
le manteau du grand prtre dtenu dans la tour Antonia par l'autorit
civile.

Ensuite, les Galilens dnoncrent Ponce-Pilate. A l'occasion d'un fou
qui cherchait les vases d'or de David dans une caverne, prs de Samarie,
il avait tu des habitants; et tous parlaient  la fois, Mannai plus
violemment que les autres. Vitellius affirma que les criminels seraient
punis.

Des vocifrations clatrent en face d'un portique, o les soldats
avaient suspendu leurs boucliers. Les housses tant dfaites, on voyait
sur les _umbo_ la figure de Csar. C'tait pour les Juifs une idoltrie.
Antipas les harangua, pendant que Vitellius, dans la colonnade, sur un
sige lev, s'tonnait de leur fureur. Tibre avait eu raison d'en
exiler quatre cents en Sardaigne. Mais chez eux ils taient forts; et il
commanda de retirer les boucliers.

Alors, ils entourrent le Proconsul, en implorant des rparations
d'injustice, des privilges, des aumnes. Les vtements taient
dchirs, on s'crasait; et, pour faire de la place, des esclaves avec
des btons frappaient de droite et de gauche. Les plus voisins de la
porte descendirent sur le sentier, d'autres le montaient; ils
reflurent; deux courants se croisaient dans cette masse d'hommes qui
oscillait, comprime par l'enceinte des murs.

Vitellius demanda pourquoi tant de monde. Antipas en dit la cause: le
festin de son anniversaire; et il montra plusieurs de ses gens, qui,
penchs sur les crneaux, halaient d'immenses corbeilles de viandes, de
fruits, de lgumes, des antilopes et des cigognes, de larges poissons
couleur d'azur, des raisins, des pastques, des grenades leves en
pyramides. Aulus n'y tint pas. Il se prcipita vers les cuisines,
emport par cette goinfrerie qui devait surprendre l'univers.

En passant prs d'un caveau, il aperut des marmites pareilles  des
cuirasses. Vitellius vint les regarder; et exigea qu'on lui ouvrt les
chambres souterraines de la forteresse.

Elles taient tailles dans le roc en hautes votes, avec des piliers de
distance en distance. La premire contenait de vieilles armures; mais la
seconde regorgeait de piques, et qui allongeaient toutes leurs pointes,
mergeant d'un bouquet de plumes. La troisime semblait tapisse en
nattes de roseaux, tant les flches minces taient perpendiculairement
les unes  ct des autres. Des lames de cimeterres couvraient les
parois de la quatrime. Au milieu de la cinquime, des rangs de casques
faisaient, avec leurs crtes, comme un bataillon de serpents rouges. On
ne voyait dans la sixime que des carquois; dans la septime, que des
cnmides; dans la huitime, que des brassards; dans les suivantes, des
fourches, des grappins, des chelles, des cordages, jusqu' des mts
pour les catapultes, jusqu' des grelots pour le poitrail des
dromadaires! et comme la montagne allait en s'largissant vers sa base,
vide  l'intrieur telle qu'une ruche d'abeilles, au-dessous de ces
chambres il y en avait de plus nombreuses, et d'encore plus profondes.

Vitellius, Phinas son interprte, et Sisenna le chef des publicains,
les parcouraient  la lumire des flambeaux, que portaient trois eunuques.

On distinguait dans l'ombre des choses hideuses inventes par les
barbares; casse-ttes garnis de clous, javelots empoisonnant les
blessures, tenailles qui ressemblaient  des mchoires de crocodiles;
enfin le Ttrarque possdait dans Machaerous des munitions de guerre
pour quarante mille hommes.

Il les avait rassembles en prvision d'une alliance de ses ennemis.
Mais le Proconsul pouvait croire, ou dire, que c'tait pour combattre
les Romains, et il cherchait des explications.

Elles n'taient pas  lui; beaucoup servaient  se dfendre des
brigands; d'ailleurs il en fallait contre les Arabes; ou bien, tout cela
avait appartenu  son pre. Et, au lieu de marcher derrire le
Proconsul, il allait devant,  pas rapides. Puis il se rangea le long du
mur, qu'il masquait de sa toge, avec, ses deux coudes carts; mais le
haut d'une porte dpassait sa tte. Vitellius la remarqua, et voulut
savoir ce qu'elle enfermait.

Le Babylonien pouvait seul l'ouvrir.

--Appelle le Babylonien!

On l'attendit.

Son pre tait venu des bords de l'Euphrate s'offrir au grand Hrode,
avec cinq cents cavaliers, pour dfendre les frontires orientales.
Aprs le partage du royaume, Iaim tait demeur chez Philippe, et
maintenant servait Antipas.

Il se prsenta, un arc sur l'paule, un fouet  la main. Des cordons
multicolores serraient troitement ses jambes torses. Ses gros bras
sortaient d'une tunique sans manches, et un bonnet de fourrure
ombrageait sa mine, dont la barbe tait frise en anneaux.

D'abord, il eut l'air de ne pas comprendre l'interprte. Mais Vitellius
lana un coup d'oeil  Antipas, qui rpta tout de suite son
commandement. Alors Iaim appliqua ses deux mains contre la porte. Elle
glissa dans le mur.

Un souffle d'air chaud s'exhala des tnbres. Une alle descendait en
tournant; ils la prirent et arrivrent au seuil d'une grotte, plus
tendue que les autres souterrains.

Une arcade s'ouvrait au fond sur le prcipice, qui de ce ct-l
dfendait la citadelle. Un chvrefeuille, se cramponnant  la vote,
laissait retomber ses fleurs en pleine lumire. A ras du sol, un filet
d'eau murmurait.

Des chevaux blancs taient l, une centaine peut-tre, et qui mangeaient
de l'orge sur une planche au niveau de leur bouche. Ils avaient tous la
crinire peinte en bleu, les sabots dans des mitaines de sparterie, et
les poils d'entre les oreilles bouffant sur le frontal, comme une
perruque. Avec leur queue trs-longue, ils se battaient mollement les
jarrets. Le Proconsul en resta muet d'admiration.

C'taient de merveilleuses btes, souples comme des serpents, lgres
comme des oiseaux. Elles partaient avec la flche du cavalier,
renversaient les hommes en les mordant au ventre, se tiraient de
l'embarras des rochers, sautaient par-dessus des abmes, et pendant tout
un jour continuaient dans les plaines leur galop frntique; un mot les
arrtait. Ds que Iaim entra, elles vinrent  lui, comme des moutons
quand parat le berger; et, avanant leur encolure, elles le regardaient
inquites avec leurs yeux d'enfant. Par habitude, il lana du fond de sa
gorge un cri rauque qui les mit en gaiet; et elles se cabraient,
affames d'espace, demandant  courir.

Antipas, de peur que Vitellius ne les enlevt, les avait emprisonnes
dans cet endroit, spcial pour les animaux, en cas de sige.

--L'curie est mauvaise, dit le Proconsul, et tu risques de les
perdre! Fais l'inventaire, Sisenna!

Le publicain retira une tablette de sa ceinture, compta les chevaux et
les inscrivit.

Les agents des compagnies fiscales corrompaient les gouverneurs, pour
piller les provinces. Celui-l flairait partout, avec sa mchoire de
fouine et ses paupires clignotantes.

Enfin, on remonta dans la cour.

Des rondelles de bronze au milieu des pavs,  et l, couvraient les
citernes. Il en observa une, plus grande que les autres, et qui n'avait
pas sous les talons leur sonorit. Il les frappa toutes alternativement,
puis hurla, en pitinant:

--Je l'ai! je l'ai! C'est ici le trsor d'Hrode!

La recherche de ses trsors tait une folie des Romains.

Ils n'existaient pas, jura le Ttrarque.

Cependant, qu'y avait-il l-dessous?

--Rien! un homme, un prisonnier.

--Montre-le! dit Vitellius.

Le Ttrarque n'obit pas; les Juifs auraient connu son secret. Sa
rpugnance  ouvrir la rondelle impatientait Vitellius.

--Enfoncez-la! cria-t-il aux licteurs.

Mannai avait devin ce qui les occupait. Il crut, en voyant une hache,
qu'on allait dcapiter Iaokanann; et il arrta le licteur au premier
coup sur la plaque, insinua entre elle et les pavs une manire de
crochet, puis, roidissant ses longs bras maigres, la souleva doucement,
elle s'abattit; tous admirrent la force de ce vieillard. Sous le
couvercle doubl de bois, s'tendait une trappe de mme dimension. D'un
coup de poing, elle se replia en deux panneaux; on vit alors un trou,
une fosse norme que contournait un escalier sans rampe; et ceux qui se
penchrent sur le bord aperurent au fond quelque chose de vague et
d'effrayant.

Un tre humain tait couch par terre, sous de longs cheveux se
confondant avec les poils de bte qui garnissaient son dos. Il se leva.
Son front touchait  une grille horizontalement scelle; et, de temps 
autre, il disparaissait dans les profondeurs de son antre.

Le soleil faisait briller la pointe des tiares, le pommeau des glaives,
chauffait  outrance les dalles; et des colombes, s'envolant des frises,
tournoyaient au-dessus de la cour. C'tait l'heure o Mannai,
ordinairement, leur jetait du grain. Il se tenait accroupi devant le
Ttrarque, qui tait debout prs de Vitellius. Les Galilens, les
prtres, les soldats, formaient un cercle par derrire; tous se
taisaient, dans l'angoisse de ce qui allait arriver.

Ce fut d'abord un grand soupir, pouss d'une voix caverneuse.

Hrodias l'entendit  l'autre bout du palais. Vaincue par une
fascination, elle traversa la foule; et elle coutait, une main sur
l'paule de Mannai, le corps inclin.

La voix s'leva:

--Malheur  vous, Pharisiens et Sadducens, race de vipres, outres
gonfles, cymbales retentissantes!

On avait reconnu Iaokanann. Son nom circulait. D'autres accoururent.

Malheur  toi,  peuple! et aux tratres de Juda, aux ivrognes
d'phram,  ceux qui habitent la valle grasse, et que les vapeurs du
vin font chanceler!

Qu'ils se dissipent comme l'eau qui s'coule, comme la limace qui se
fond en marchant, comme l'avorton d'une femme qui ne voit pas le soleil.

Il faudra, Moab, te rfugier dans les cyprs comme les passereaux, dans
les cavernes comme les gerboises. Les portes des forteresses seront plus
vite brises que des cailles de noix, les murs crouleront, les villes
brleront; et le flau de l'ternel ne s'arrtera pas. Il retournera vos
membres dans votre sang, comme de la laine dans la cuve d'un teinturier.
Il vous dchirera comme une herse neuve; il rpandra sur les montagnes
tous les morceaux de votre chair!

De quel conqurant parlait-il? tait-ce de Vitellius? Les Romains seuls
pouvaient produire cette extermination. Des plaintes
s'chappaient:--Assez! assez! qu'il finisse!

Il continua, plus haut:

--Auprs du cadavre de leurs mres, les petits enfants se traneront sur
les cendres. On ira, la nuit, chercher son pain  travers les dcombres,
au hasard des pes. Les chacals s'arracheront des ossements sur les
places publiques, o le soir les vieillards causaient. Tes vierges, en
avalant leurs pleurs, joueront de la cithare dans les festins de
l'tranger, et tes fils les plus braves baisseront leur chine, corche
par des fardeaux trop lourds!

Le peuple revoyait les jours de son exil, toutes les catastrophes de son
histoire. C'taient les paroles des anciens prophtes. Iaokanann les
envoyait, comme de grands coups, l'une aprs l'autre.

Mais la voix se fit douce, harmonieuse, chantante. Il annonait un
affranchissement, des splendeurs au ciel, le nouveau-n un bras dans la
caverne du dragon, l'or  la place de l'argile, le dsert s'panouissant
comme une rose:--Ce qui maintenant vaut soixante kiccars ne cotera pas
une obole. Des fontaines de lait jailliront des rochers; on s'endormira
dans les pressoirs le ventre plein! Quand viendras-tu, toi que j'espre?
D'avance, tous les peuples s'agenouillent, et ta domination sera
ternelle, Fils de David!

Le Ttrarque se rejeta en arrire, l'existence d'un Fils de David
l'outrageant comme une menace.

Iaokanann l'invectiva pour sa royaut.

--Il n'y a pas d'autre roi que l'ternel! et pour ses jardins, pour ses
statues, pour ses meubles d'ivoire, comme l'impie Achab!

Antipas brisa la cordelette du cachet suspendu  sa poitrine, et le
lana dans la fosse, en lui commandant de se taire.

La voix rpondit:

--Je crierai comme un ours, comme un ne sauvage, comme une femme qui
enfante!

Le chtiment est dj dans ton inceste, Dieu t'afflige de la strilit
du mulet!

Et des rires s'levrent, pareils au clapotement des flots.

Vitellius s'obstinait  rester. L'interprte, d'un ton impassible,
redisait, dans la langue des Romains, toutes les injures que Iaokanann
rugissait dans la sienne. Le Ttrarque et Hrodias taient forcs de les
subir deux fois. Il haletait, pendant qu'elle observait bante le fond
du puits.

L'homme effroyable se renversa la tte; et, empoignant les barreaux, y
colla son visage, qui avait l'air d'une broussaille, o tincelaient
deux charbons:

--Ah! c'est toi, Izabel!

Tu as pris son coeur avec le craquement de ta chaussure. Tu hennissais
comme une cavale. Tu as dress ta couche sur les monts, pour accomplir
tes sacrifices!

Le Seigneur arrachera tes pendants d'oreilles, tes robes de pourpre,
tes voiles de lin, les anneaux de tes bras, les bagues de tes pieds, et
les petits croissants d'or qui tremblent sur ton front, tes miroirs
d'argent, tes ventails en plumes d'autruche, les patins de nacre qui
haussent ta taille, l'orgueil de tes diamants, les senteurs de tes
cheveux, la peinture de tes ongles, tous les artifices de ta mollesse;
et les cailloux manqueront pour lapider l'adultre!

Elle chercha du regard une dfense autour d'elle. Les Pharisiens
baissaient hypocritement leurs yeux. Les Sadducens tournaient la tte,
craignant d'offenser le Proconsul. Antipas paraissait mourir.

La voix grossissait, se dveloppait, roulait avec des dchirements de
tonnerre, et, l'cho dans la montagne la rptant, elle foudroyait
Machaerous d'clats multiplis.

--tale-toi dans la poussire, fille de Babylone! Fais moudre la farine!
Ote ta ceinture, dtache ton soulier, trousse-toi, passe les fleuves! ta
honte sera dcouverte, ton opprobre sera vu! tes sanglots te briseront
les dents! L'ternel excre la puanteur de tes crimes! Maudite! maudite!
Crve comme une chienne!

La trappe se ferma, le couvercle se rabattit. Mannai voulait trangler
Iaokanann.

Hrodias disparut. Les Pharisiens taient scandaliss. Antipas, au
milieu d'eux, se justifiait.

--Sans doute, reprit lazar, il faut pouser la femme de son frre,
mais Hrodias n'tait pas veuve, et de plus elle avait un enfant, ce qui
constituait l'abomination.

--Erreur! erreur! objecta le Sadducen Jonathas. La Loi condamne ces
mariages, sans les proscrire absolument.

--N'importe! On est pour moi bien injuste! disait Antipas, car, enfin,
Absalom a couch avec les femmes de son pre, Juda avec sa bru, Ammon
avec sa soeur, Lot avec ses filles.

Aulus, qui venait de dormir, reparut  ce moment-l. Quand il fut
instruit de l'affaire, il approuva le Ttrarque. On ne devait point se
gner pour de pareilles sottises; et il riait beaucoup du blme des
prtres, et de la fureur de Iaokanann.

Hrodias, au milieu du perron, se retourna vers lui.

--Tu as tort, mon matre! Il ordonne au peuple de refuser l'impt.

--Est-ce vrai? demanda tout de suite le Publicain.

Les rponses furent gnralement affirmatives. Le Ttrarque les renforait.

Vitellius songea que le prisonnier pouvait s'enfuir; et comme la
conduite d'Antipas lui semblait douteuse, il tablit des sentinelles aux
portes, le long des murs et dans la cour.

Ensuite, il alla vers son appartement. Les dputations des prtres
l'accompagnrent.

Sans aborder la question de la sacrificature, chacune mettait ses griefs.

Tous l'obsdaient. Il les congdia.

Jonathas le quittait, quand il aperut, dans un crneau, Antipas causant
avec un homme  longs cheveux et en robe blanche, un Essnien; et il
regretta de l'avoir soutenu.

Une rflexion avait consol le Ttrarque. Iaokanann ne dpendait plus de
lui; les Romains s'en chargeaient. Quel soulagement! Phanuel se
promenait alors sur le chemin de ronde.

Il l'appela, et, dsignant les soldats:

--Ils sont les plus forts! je ne peux le dlivrer! ce n'est pas ma faute!

La cour tait vide. Les esclaves se reposaient. Sur la rougeur du ciel,
qui enflammait l'horizon, les moindres objets perpendiculaires se
dtachaient en noir. Antipas distingua les salines  l'autre bout de la
mer Morte, et ne voyait plus les tentes des Arabes. Sans doute ils
taient partis? La lune se levait; un apaisement descendait dans son coeur.

Phanuel, accabl, restait le menton sur la poitrine. Enfin, il rvla ce
qu'il avait  dire.

Depuis le commencement du mois, il tudiait le ciel avant l'aube, la
constellation de Perse se trouvant au znith. Agalah se montrait 
peine, Algol brillait moins, Mira-Coeti avait disparu; d'o il augurait
la mort d'un homme considrable, cette nuit mme, dans Macharous.

Lequel? Vitellius tait trop bien entour. On n'excuterait pas
Iaokanann. C'est donc moi! pensa le Ttrarque.

Peut-tre que les Arabes allaient revenir? Le Proconsul dcouvrirait ses
relations avec les Parthes! Des sicaires de Jrusalem escortaient les
prtres; ils avaient sous leurs vtements des poignards; et le Ttrarque
ne doutait pas de la science de Phanuel.

Il eut l'ide de recourir  Hrodias. Il la hassait pourtant. Mais elle
lui donnerait du courage; et tous les liens n'taient pas rompus de
l'ensorcellement qu'il avait autrefois subi.

Quand il entra dans sa chambre, du cinnamome fumait sur une vasque de
porphyre; et des poudres, des onguents, des toffes pareilles  des
nuages, des broderies plus lgres que des plumes, taient disperses.

Il ne dit pas la prdiction de Phanuel, ni sa peur des Juifs et des
Arabes; elle l'et accus d'tre lche. Il parla seulement des Romains;
Vitellius ne lui avait rien confi de ses projets militaires. Il le
supposait ami de Caus, que frquentait Agrippa; et il serait envoy en
exil, ou peut-tre on l'gorgerait.

Hrodias, avec une indulgence ddaigneuse, tcha de le rassurer. Enfin,
elle tira d'un petit coffre une mdaille bizarre, orne du profil de
Tibre. Cela suffisait  faire plir les licteurs et fondre les
accusations.

Antipas, mu de reconnaissance, lui demanda comment elle l'avait.

--On me l'a donne, reprit-elle.

Sous une portire en face, un bras nu s'avana, un bras jeune, charmant
et comme tourn dans l'ivoire par Polyclte. D'une faon un peu gauche,
et cependant gracieuse, il ramait dans l'air, pour saisir une tunique
oublie sur une escabelle prs de la muraille.

Une vieille femme la passa doucement, en cartant le rideau.

Le Ttrarque eut un souvenir, qu'il ne pouvait prciser.

--Cette esclave est-elle  toi?

--Que t'importe? rpondit Hrodias.


      III

Les convives emplissaient la salle du festin.

Elle avait trois nefs, comme une basilique, et que sparaient des
colonnes en bois d'algumim, avec des chapiteaux de bronze couverts de
sculptures. Deux galeries  claire-voie s'appuyaient dessus; et une
troisime en filigrane d'or se bombait au fond, vis--vis d'un cintre
norme, qui s'ouvrait  l'autre bout.

Des candlabres, brlant sur les tables alignes dans toute la longueur
du vaisseau, faisaient des buissons de feux, entre les coupes de terre
peinte et les plats de cuivre, les cubes de neige, les monceaux de
raisin; mais ces clarts rouges se perdaient progressivement,  cause de
la hauteur du plafond, et des points lumineux brillaient, comme des
toiles, la nuit,  travers des branches. Par l'ouverture de la grande
baie, on apercevait des flambeaux sur les terrasses des maisons; car
Antipas ftait ses amis, son peuple, et tous ceux qui s'taient prsents.

Des esclaves, alertes comme des chiens et les orteils dans des sandales
de feutre, circulaient, en portant des plateaux.

La table proconsulaire occupait, sous la tribune dore, une estrade en
planches de sycomore. Des tapis de Babylone l'enfermaient dans une
espce de pavillon.

Trois lits d'ivoire, un en face et deux sur les flancs, contenaient
Vitellius, son fils et Antipas; le Proconsul tant prs de la porte, 
gauche, Aulus  droite, le Ttrarque au milieu.

Il avait un lourd manteau noir, dont la trame disparaissait sous des
applications de couleur, du fard aux pommettes, la barbe en ventail, et
de la poudre d'azur dans ses cheveux, serrs par un diadme de
pierreries. Vitellius gardait son baudrier de pourpre, qui descendait en
diagonale sur une toge de lin. Aulus s'tait fait nouer dans le dos les
manches de sa robe en soie violette, lame d'argent. Les boudins de sa
chevelure formaient des tages, et un collier de saphirs tincelait  sa
poitrine, grasse et blanche comme celle d'une femme. Prs de lui, sur
une natte et jambes croises, se tenait un enfant trs-beau, qui
souriait toujours. Il l'avait vu dans les cuisines, ne pouvait plus s'en
passer, et, ayant peine  retenir son nom chalden, l'appelait
simplement: l'Asiatique. De temps  autre, il s'talait sur le
triclinium. Alors, ses pieds nus dominaient l'assemble.

De ce ct-l, il y avait les prtres et les officiers d'Antipas, des
habitants de Jrusalem, les principaux des villes grecques; et, sous le
Proconsul: Marcellus avec les publicains, des amis du Ttrarque, les
personnages de Kana, Ptolmade, Jricho; puis, ple-mle, des
montagnards du Liban, et les vieux soldats d'Hrode: douze Thraces, un
Gaulois, deux Germains, des chasseurs de gazelles, des ptres de
l'Idume, le sultan de Palmyre, des marins d'ziongaber. Chacun avait
devant soi une galette de pte molle, pour s'essuyer les doigts; et les
bras, s'allongeant comme des cous de vautour, prenaient des olives, des
pistaches, des amandes. Toutes les figures taient joyeuses, sous des
couronnes de fleurs.

Les Pharisiens les avaient repousses comme indcence romaine. Ils
frissonnrent quand on les aspergea de galbanum et d'encens, composition
rserve aux usages du Temple.

Aulus en frotta son aisselle; et Antipas lui en promit tout un
chargement, avec trois couffes de ce vritable baume, qui avait fait
convoiter la Palestine  Cloptre.

Un capitaine de sa garnison de Tibriade, survenu tout  l'heure,
s'tait plac derrire lui, pour l'entretenir d'vnements
extraordinaires. Mais son attention tait partage entre le Proconsul et
ce qu'on disait aux tables voisines.

On y causait de Iaokanann et des gens de son espce; Simon de Gitto
lavait les pchs avec du feu. Un certain Jsus...

--Le pire de tous, s'cria lazar. Quel infme bateleur!

Derrire le Ttrarque, un homme se leva, ple comme la bordure de sa
chlamyde. Il descendit l'estrade, et, interpellant les Pharisiens:

--Mensonge! Jsus fait des miracles!

Antipas dsirait en voir.

--Tu aurais d l'amener! Renseigne-nous!

Alors il conta que lui, Jacob, ayant une fille malade, s'tait rendu 
Capharnam, pour supplier le Matre de vouloir la gurir. Le Matre
avait rpondu: Retourne chez toi, elle est gurie! Et il l'avait
trouve sur le seuil, tant sortie de sa couche quand le gnomon du
palais marquait la troisime heure, l'instant mme o il abordait Jsus.

Certainement, objectrent les Pharisiens, il existait des pratiques, des
herbes puissantes! Ici mme,  Machaerous, quelquefois on trouvait le
baaras qui rend invulnrable; mais gurir sans voir ni toucher tait une
chose impossible,  moins que Jsus n'employt les dmons.

Et les amis d'Antipas, les principaux de la Galile, reprirent, en
hochant la tte:

--Les dmons, videmment.

Jacob, debout entre leur table et celle des prtres, se taisait d'une
manire hautaine et douce.

Ils le sommaient de parler:--Justifie son pouvoir!

Il courba les paules, et  voix basse, lentement, comme effray de
lui-mme:

--Vous ne savez donc pas que c'est le Messie?

Tous les prtres se regardrent; et Vitellius demanda l'explication du
mot. Son interprte fut une minute avant de rpondre.

Ils appelaient ainsi un librateur qui leur apporterait la jouissance de
tous les biens et la domination de tous les peuples. Quelques-uns mme
soutenaient qu'il fallait compter sur deux. Le premier serait vaincu par
Gog et Magog, des dmons du Nord; mais l'autre exterminerait le Prince
du Mal; et, depuis des sicles, ils l'attendaient  chaque minute.

Les prtres s'tant concerts, lazar prit la parole.

D'abord le Messie serait enfant de David, et non d'un charpentier; il
confirmerait la Loi. Ce Nazaren l'attaquait; et, argument plus fort, il
devait tre prcd de la venue d'lie.

Jacob rpliqua:

Mais il est venu, lie!

--lie! lie! rpta la foule, jusqu' l'autre bout de la salle.

Tous, par l'imagination, apercevaient un vieillard sous un vol de
corbeaux, la foudre allumant un autel, des pontifes idoltres jets aux
torrents; et les femmes, dans les tribunes, songeaient  la veuve de
Sarepta.

Jacob s'puisait  redire qu'il le connaissait! Il l'avait vu! et le
peuple aussi!

--Son nom?

Alors, il cria de toutes ses forces:

--Iaokanann!

Antipas se renversa comme frapp en pleine poitrine. Les Sadducens
avaient bondi sur Jacob. lazar prorait, pour se faire couter.

Quand le silence fut tabli, il drapa son manteau, et comme un juge posa
des questions.

--Puisque le prophte est mort...

Des murmures l'interrompirent. On croyait lie disparu seulement.

Il s'emporta contre la foule, et, continuant son enqute:

--Tu penses qu'il est ressuscit?

--Pourquoi pas? dit Jacob.

Les Sadducens haussrent les paules; Jonathas, carquillant ses petits
yeux, s'efforait de rire comme un bouffon. Rien de plus sot que la
prtention du corps  la vie ternelle; et il dclama, pour le
Proconsul, ce vers d'un pote contemporain:

Nec crescit, nec post mortem durare videtur.

Mais Aulus tait pench au bord du triclinium, le front en sueur, le
visage vert, les poings sur l'estomac.

Les Sadducens feignirent un grand moi;--le lendemain, la sacrificature
leur fut rendue;--Antipas talait du dsespoir; Vitellius demeurait
impassible. Ses angoisses taient pourtant violentes; avec son fils il
perdait sa fortune.

Aulus n'avait pas fini de se faire vomir, qu'il voulut remanger.

--Qu'on me donne de la rpure de marbre, du schiste de Naxos, de l'eau
de mer, n'importe quoi! Si je prenais un bain?

Il croqua de la neige, puis, ayant balanc entre une terrine de
Commagne et des merles roses, se dcida pour des courges au miel.
L'Asiatique le contemplait, cette facult d'engloutissement dnotant un
tre prodigieux et d'une race suprieure.

On servit des rognons de taureau, des loirs, des rossignols, des hachis
dans des feuilles de pampre; et les prtres discutaient sur la
rsurrection. Ammonius, lve de Philon le Platonicien, les jugeait
stupides, et le disait  des Grecs qui se moquaient des oracles.
Marcellus et Jacob s'taient joints. Le premier narrait au second le
bonheur qu'il avait ressenti sous le baptme de Mithra, et Jacob
l'engageait  suivre Jsus. Les vins de palme et de tamaris, ceux de
Safet et de Byblos, coulaient des amphores dans les cratres, des
cratres dans les coupes, des coupes dans les gosiers; on bavardait, les
coeurs s'panchaient. Iaim, bien que Juif, ne cachait plus son
adoration des plantes. Un marchand d'Aphaka bahissait des nomades, en
dtaillant les merveilles du temple d'Hirapolis; et ils demandaient
combien coterait le plerinage. D'autres tenaient  leur religion
natale. Un Germain presque aveugle chantait un hymne clbrant ce
promontoire de la Scandinavie, o les dieux apparaissent avec les rayons
de leurs figures; et des gens de Sichem ne mangrent pas de
tourterelles, par dfrence pour la colombe Azima.

Plusieurs causaient debout, au milieu de la salle; et la vapeur des
haleines avec les fumes des candlabres faisait un brouillard dans
l'air. Phanuel passa le long des murs.

Il venait encore d'tudier le firmament, mais n'avanait pas jusqu'au
Ttrarque, redoutant les taches d'huile qui, pour les Essniens, taient
une grande souillure.

Des coups retentirent contre la porte du chteau.

On savait maintenant que Iaokanann s'y trouvait dtenu. Des hommes avec
des torches grimpaient le sentier; une masse noire fourmillait dans le
ravin; et ils hurlaient de temps  autre:--Iaokanann! Iaokanann!

--Il drange tout! dit Jonathas.

--On n'aura plus d'argent, s'il continue! ajoutrent les Pharisiens.

Et des rcriminations partaient:

--Protge-nous!

--Qu'on en finisse!

--Tu abandonnes la religion!

--Impie comme les Hrode!

--Moins que vous! rpliqua Antipas. C'est mon pre qui a difi
votre temple!

Alors les Pharisiens, les fils des proscrits, les partisans des Matathias,
accusrent le Ttrarque des crimes de sa famille.

Ils avaient des crnes pointus, la barbe hrisse, des mains faibles et
mchantes, ou la face camuse, de gros yeux ronds, l'air de bouledogues. Une
douzaine, scribes et valets des prtres, nourris par le rebut des
holocaustes, s'lancrent jusqu'au bas de l'estrade; et avec des couteaux
ils menaaient Antipas, qui les haranguait pendant que les Sadducens le
dfendaient mollement. Il aperut Mannai, et lui fit signe de s'en aller,
Vitellius indiquant par sa contenance que ces choses ne le regardaient pas.

Les Pharisiens, rests sur leur triclinium, se mirent dans une fureur
dmoniaque. Ils brisrent les plats devant eux. On leur avait servi le
ragot chri de Mcne: de l'ne sauvage, une viande immonde.

Aulus les railla  propos de la tte d'ne, qu'ils honoraient, disait-on,
et dbita d'autres sarcasmes sur leur antipathie du pourceau. C'tait sans
doute parce que cette grosse bte avait tu leur Bacchus; et ils aimaient
trop le vin, puisqu'on avait dcouvert dans le Temple une vigne d'or.

Les prtres ne comprenaient pas ses paroles. Phines, Galilen d'origine,
refusa de les traduire. Alors sa colre fut dmesure, d'autant plus que
l'Asiatique, pris de peur, avait disparu; et le repas lui dplaisait, les
mets tant vulgaires point dguiss suffisamment! Il se calma, en voyant
des queues de brebis syriennes, qui sont des paquets de graisse.

Le caractre des Juifs semblait hideux  Vitellius. Leur dieu pouvait bien
tre Moloch, dont il avait rencontr des autels sur la route; et les
sacrifices d'enfants lui revinrent  l'esprit, avec l'histoire de l'homme
qu'ils engraissaient mystrieusement. Son coeur de Latin tait soulev de
dgot par leur intolrance, leur rage iconoclaste, leur achoppement de
brute. Le Proconsul voulait partir. Aulus s'y refusa.

La robe abaisse jusqu'aux hanches, il gisait derrire un monceau de
victuailles, trop repu pour en prendre, mais s'obstinant  ne point les
quitter.

L'exaltation du peuple grandit. Ils s'abandonnrent  des projets
d'indpendance. On rappelait la gloire d'Isral. Tous les conqurants
avaient t chtis: Antigone, Crassus, Varus...

--Misrables! dit le Proconsul; car il entendait le syriaque. Son
interprte ne servait qu' lui donner du loisir pour rpondre.

Antipas, bien vite, tira la mdaille de l'Empereur, et, l'observant avec
tremblement il la prsentait du ct de l'image.

Les panneaux de la tribune d'or se dployrent tout  coup; et  la
splendeur des cierges, entre ses esclaves et des festons d'anmones,
Hrodias apparut,--coiffe d'une mitre assyrienne qu'une mentonnire
attachait  son front; ses cheveux en spirales s'pandaient sur un pplos
d'carlate, fendu dans la longueur des manches. Deux monstres en pierre,
pareils  ceux du trsor des Atrides se dressant contre la porte, elle
ressemblait  Cyble accote de ses lions; et du haut de la balustrade qui
dominait Antipas, avec une patre  la main, elle cria:

--Longue vie  Csar!

Cet hommage fut rpt par Vitellius, Antipas et les prtres.

Mais il arriva du fond de la salle un bourdonnement de surprise et
d'admiration. Une jeune fille venait d'entrer.

Sous un voile bleutre lui cachant la poitrine et la tte, on distinguait
les arcs de ses yeux, les calcdoines de ses oreilles, la blancheur de sa
peau. Un carr de soie gorge-de-pigeon, en couvrant les paules, tenait aux
reins par une ceinture d'orfvrerie. Ses caleons noirs taient sems de
mandragores, et d'une manire indolente elle faisait claquer de petites
pantoufles en duvet de colibri.

Sur le haut de l'estrade, elle retira son voile. C'tait Hrodias, comme
autrefois dans sa jeunesse. Puis elle se mit  danser.

Ses pieds passaient l'un devant l'autre, au rythme de la flte et d'une
paire de crotales. Ses bras arrondis appelaient quelqu'un, qui s'enfuyait
toujours. Elle le poursuivait, plus lgre qu'un papillon, comme une Psych
curieuse, comme une me vagabonde et semblait prte  s'envoler.

Les sons funbres de la gingras remplacrent les crotales. L'accablement
avait suivi l'espoir. Ses attitudes exprimaient des soupirs, et toute sa
personne une telle langueur qu'on ne savait pas si elle pleurait un dieu,
ou se mourait dans sa caresse. Les paupires entre-closes, elle se tordait
la taille, balanait son ventre avec des ondulations de houle, faisait
trembler ses deux seins, et son visage demeurait immobile, et ses pieds
n'arrtaient pas.

Vitellius la compara  Mnester, le pantomime. Aulus vomissait encore. Le
Ttrarque se perdait dans un rve, et ne songeait plus  Hrodias. Il crut
la voir prs des Sadducens. La vision s'loigna.

Ce n'tait pas une vision. Elle avait fait instruire, loin de Machaerous,
Salom sa fille, que le Ttrarque aimerait; et l'ide tait bonne. Elle en
tait sre, maintenant.

Puis ce fut l'emportement de l'amour qui veut tre assouvi. Elle dansa
comme les prtresses des Indes, comme les Nubiennes des cataractes, comme
les Bacchantes de Lydie. Elle se renversait de tous les cts, pareille 
une fleur que la tempte agite. Les brillants de ses oreilles sautaient,
l'toffe de son dos chatoyait; de ses bras, de ses pieds, de ses vtements
jaillissaient d'invisibles tincelles qui enflammaient les hommes. Une
harpe chanta; la multitude y rpondit par des acclamations. Sans flchir
ses genoux en cartant les jambes, elle se courba si bien que son menton
frlait le plancher; et les nomades habitus  l'abstinence, les soldats
de Rome experts en dbauches, les avares publicains, les vieux prtres
aigris par les disputes, tous, dilatant leurs narines, palpitaient de
convoitise.

Ensuite elle tourna autour de la table d'Antipas, frntiquement, comme le
rhombe des sorcires; et d'une voix que des sanglots de volupt
entrecoupaient, il lui disait--Viens! viens!--Elle tournait
toujours; les tympanons sonnaient  clater, la foule hurlait. Mais le
Ttrarque criait plus fort Viens! viens! Tu auras Capharnam! la
plaine de Tibrias! mes citadelles! la moiti de mon royaume!

Elle se jeta sur les mains, les talons en l'air, parcourut ainsi l'estrade
comme un grand scarabe; et s'arrta brusquement.

Sa nuque et ses vertbres faisaient un angle droit. Les fourreaux de
couleur qui enveloppaient ses jambes, lui passant par-dessus l'paule,
comme des arcs-en-ciel, accompagnaient sa figure,  une coude du sol. Ses
lvres taient peintes, ses sourcils trs noirs, ses yeux presque
terribles, et des gouttelettes  son front semblaient une vapeur sur du
marbre blanc.

Elle ne parlait pas. Ils se regardaient.

Un claquement de doigts se fit dans la tribune. Elle y monta, reparut; et,
en zzayant un peu, pronona ces mots, d'un air enfantin.

--Je veux que tu me donnes dans un plat... la tte... Elle avait oubli
le nom, mais reprit en souriant: La tte de Iaokanann!

Le Ttrarque s'affaissa sur lui-mme, cras.

Il tait contraint par sa parole, et le peuple attendait. Mais la mort
qu'on lui avait prdite, en s'appliquant  un autre, peut-tre dtournerait
la sienne? Si Iaokanann tait vritablement Elie, il pourrait s'y
soustraire; s'il ne l'tait pas, le meurtre n'avait plus d'importance.

Mannai tait  ses cts, et comprit son intention.

Vitelius le rappela pour lui confier le mot d'ordre des sentinelles gardant
la fosse.

Ce fut un soulagement. Dans une minute, tout serait fini!

Cependant, Mannai n'tait gure prompt en besogne.

Il rentra, mais boulevers.

Depuis quarante ans il exerait la fonction de bourreau. C'tait lui qui
avait noy Aristobule, trangl Alexandre, brl vif Matathias, dcapit
Zosime, Pappus, Joseph et Antipater, et il n'osait tuer Iaokanann! Ses
dents claquaient, tout son corps tremblait.

Il avait aperu devant la fosse le Grand Ange des Samaritains, tout couvert
d'yeux et brandissant un immense glaive, rouge et dentel comme une flamme.
Deux soldats amens en tmoignage pouvaient le dire.

Ils n'avaient rien vu, sauf un capitaine juif, qui s'tait prcipit sur
eux et qui n'existait plus.

La fureur d'Hrodias dgorgea en un torrent d'injures populacires et
sanglantes. Elle se cassa les ongles au grillage de la tribune, et les deux
lions sculpts semblaient mordre ses paules et rugir comme elle.

Antipas l'imita, les prtres, les soldats, les Pharisiens, tous rclamant
une vengeance, et les autres, indigns qu'on retardt leur plaisir.

Mannai sortit, en se cachant la face.

Les convives trouvrent le temps encore plus long que la premire fois. On
s'ennuyait.

Tout  coup, un bruit de pas se rpercuta dans les couloirs. Le malaise
devenait intolrable.

La tte entra;--et Mannai la tenait par les cheveux, au bout de son
bras, fier des applaudissements.

Quand il l'eut mise sur un plat, il l'offrit  Salom.

Elle monta lestement dans la tribune: plusieurs minutes aprs, la tte fut
rapporte par cette vieille femme que le Ttrarque avait distingue le
matin sur la plate-forme d'une maison, et tantt dans la chambre
d'Hrodias.

Il se reculait pour ne pas la voir. Vitellius y jeta un regard indiffrent.

Mannai descendit l'estrade, et l'exhiba aux capitaines romains, puis 
tous ceux qui mangeaient de ce ct.

Ils l'examinrent.

La lame aigu de l'instrument, glissant du haut en bas, avait entam la
mchoire. Une convulsion tirait les coins de la bouche. Du sang, caill
dj, parsemait la barbe. Les paupires closes taient blmes comme des
coquilles; et des candlabres  l'entour envoyaient des rayons.

Elle arriva  la table des prtres. Un Pharisien la retourna curieusement;
et Mannai, l'ayant remise d'aplomb, la posa devant Aulus, qui en fut
rveill. Par l'ouverture de leurs cils, les prunelles mortes et les
prunelles teintes semblaient se dire quelque chose.

Ensuite Mannai la prsenta  Antipas. Des pleurs coulrent sur les joues
du Ttrarque.

Les flambeaux s'teignaient. Les convives partirent; et il ne resta plus
dans la salle qu'Antipas, les mains contre ses tempes, et regardant
toujours la tte coupe, tandis que Phanuel, debout au milieu de la grande
nef, murmurait des prires, les bras tendus.

A l'instant o se levait le Soleil, deux hommes, expdis autrefois par
Iaokanann, survinrent, avec la rponse si longtemps espre.

Ils la confirent  Phanuel, qui en eut un ravissement.

Puis il leur montra l'objet lugubre, sur le plateau, entre les dbris du
festin. Un des hommes lui dit:

--Console-toi! il est descendu chez les morts annoncer le Christ!

L'Essnien comprenait maintenant ces paroles:  Pour qu'il croisse, il
faut que je diminue.

Et tous les trois, ayant pris la tte de Iaokanann, s'en allrent du ct
de la Galile.

Comme elle tait trs lourde, ils la portaient alternativement.



      FIN





End of the Project Gutenberg EBook of Trois contes, by Gustave Flaubert

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electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
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property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
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Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
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LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
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LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
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If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
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with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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