The Project Gutenberg EBook of Le corricolo, by Alexandre Dumas

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Title: Le corricolo

Author: Alexandre Dumas

Release Date: July 31, 2006 [EBook #9262]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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LE CORRICOLO

par

ALEXANDRE DUMAS.




PREMIRE PARTIE.




Introduction


Le _corricolo_ est le synonyme de _calessino_, mais comme il n'y a
pas de synonyme parfait, expliquons la diffrence qui existe entre le
corricolo et le calessino.

Le corricolo est un espce de tilbury primitivement destin  contenir
une personne et  tre attel d'un cheval; on l'attelle de deux
chevaux, et il charrie de douze  quinze personnes.

Et qu'on ne croie pas que ce soit au pas, comme la charrette  boeufs
des rois francs, ou au trot, comme le cabriolet de rgie; non, c'est
au triple galop; et le char de Pluton, qui enlevait Proserpine sur les
bords du Symte, n'allait pas plus vite que le corricolo qui sillonne
les quais de Naples en brlant un pav de laves et en soulevant leur
poussire de cendres.

Cependant un seul des deux chevaux tire vritablement: c'est le
timonier. L'autre, qui s'appelle le bilancino, et qui est attel de
ct, bondit, caracole, excite son compagnon, voil tout. Quel dieu,
comme  Tityre, lui a fait ce repos? C'est le hasard, c'est la
Providence, c'est la fatalit: les chevaux, comme les hommes, ont leur
toile.

Nous avons dit que ce tilbury, destin  une personne, en charriait
d'ordinaire douze ou quinze; cela, nous le comprenons bien, demande
une explication. Un vieux proverbe franais dit: Quand il y en a
pour un, il y en a pour deux. Mais je ne connais aucun proverbe dans
aucune langue qui dise: Quand il y en a pour un, il y en a pour
quinze.

Il en est cependant ainsi du corricolo, tant, dans les civilisations
avances, chaque chose est dtourne de sa destination primitive!

Comment et en combien de temps s'est faite cette agglomration
successive d'individus sur le corricolo, c'est ce qu'il est impossible
de dterminer avec prcision. Contentons-nous donc de dire comment
elle y tient.

D'abord, et presque toujours, un gros moine est assis au milieu, et
forme le centre de l'agglomration humaine que le corricolo emporte
comme un de ces tourbillons d'mes que Dante vit suivant un grand
tendard dans le premier cercle de l'enfer. Il a sur un de ses genoux
quelque frache nourrice d'Aversa ou de Nettuno, et sur l'autre
quelque belle paysanne de Bauci ou de Procida; aux deux cts du
moine, entre les roues et la caisse, se tiennent debout les maris de
ces dames. Derrire le moine se dresse sur la pointe des pieds le
propritaire ou le conducteur de l'attelage, tenant de la main gauche
la bride, et de la main droite le long fouet avec lequel il entretient
d'une gale vitesse la marche de ses deux chevaux. Derrire celui-ci
se groupent  leur tour,  la manire des valets de bonne maison, deux
ou trois lazzaroni, qui montent, qui descendent, se succdent, se
renouvellent, sans qu'on pense jamais  leur demander un salaire en
change du service rendu. Sur les deux brancards sont assis deux
gamins ramasss sur la route de Torre del Greco ou de Pouzzoles,
ciceroni surnumraires des antiquits d'Herculanum et de Pompia,
guides marrons des antiquits de Cumes et de Baa. Enfin, sous
l'essieu de la voiture, entre les deux roues, dans un filet  grosses
mailles qui va ballottant de haut en bas, de long en large, grouille
quelque chose d'informe, qui rit, qui pleure, qui crie, qui hogne, qui
se plaint, qui chante, qui raille, qu'il est impossible de distinguer
au milieu de la poussire que soulvent les pieds des chevaux: ce sont
trois ou quatre enfans qui appartiennent on ne sait  qui, qui vont
on ne sait o, qui vivent on ne sait de quoi, qui sont l on ne sait
comment, et qui y restent on ne sait pourquoi.

Maintenant, mettez au dessous l'un de l'autre, moine, paysannes,
maris, conducteurs, lazzaroni, gamins et enfans; additionnez le tout,
ajoutez le nourrisson oubli, et vous aurez votre compte. Total,
quinze personnes.

Parfois il arrive que la fantastique machine, charge comme elle est;
passe sur une pierre et verse; alors toute la carrosse s'parpille
sur le revers de la route, chacun lanc selon son plus ou moins de
pesanteur. Mais chacun se retire aussitt et oublie son accident pour
ne s'occuper que de celui du moine; on le tte, on le tourne, on le
retourne, on le relve, on l'interroge. S'il est bless, tout le monde
s'arrte, on le porte, on le soutient, on le choie, on le couche, on
le garde. Le corricolo est remis au coin de la cour, les chevaux
entrent dans l'curie; pour ce jour-l, le voyage est fini; on pleure,
on se lamente, on prie. Mais si, au contraire, le moine est sain et
sauf, personne n'a rien; il remonte  sa place, la nourrice et
la paysanne reprennent chacune la sienne; chacun se rtablit, se
regroupe, se rentasse, et, au seul cri excitateur du cocher, le
corricolo reprend sa course, rapide comme l'air et infatigable comme
le temps.

Voil ce que c'est que le corricolo.

Maintenant, comment le nom d'une voiture est-il devenu le titre d'un
ouvrage? C'est ce que le lecteur verra au second chapitre.

D'ailleurs, nous avons un antcdent de ce genre que, plus que
personne, nous avons le droit d'invoquer: c'est le _Speronare_.




I

Osmin et Zada.


Nous tions descendus  l'htel de la Victoire. M. Martin Zir est
le type du parfait htelier italien: homme de got, homme d'esprit,
antiquaire distingu, amateur de tableaux, convoiteur de chinoiseries,
collectionneur d'autographes, M. Martin Zir est tout, except
aubergiste. Cela n'empche pas l'htel de la Victoire d'tre le
meilleur htel de Naples. Comment cela se fait-il? Je n'en sais rien.
Dieu est parce qu'il est.

C'est qu'aussi l'htel de la Victoire est situ d'une manire
ravissante: vous ouvrez une fentre, vous voyez Chiaja, la
Villa-Reale, le Pausilippe: vous ouvrez une autre, voil le golfe,
et  l'extrmit du golfe, pareille  un vaisseau ternellement 
l'ancre, la bleutre et potique Capre; vous en ouvrez une troisime,
c'est Sainte-Lucie avec ses mellonari, ses fruits de mer, ses cris de
tous les jours, ses illuminations de toutes les nuits.

Les chambres d'o l'on voit toutes ces belles choses ne sont point des
appartemens; ce sont des galeries de tableau, ce sont des cabinets de
curiosits, ce sont des boutiques de bric--brac.

Je crois que ce qui dtermine M. Martin Zir  recevoir chez lui des
trangers, c'est d'abord le dsir de leur faire voir les trsors qu'il
possde; puis il loge et nourrit les htes par circonstance. A la fin
de leur sjour  la Vittoria, un total de leur dpense arrive, c'est
vrai: ce total se monte  cent cus,  vingt-cinq louis,  mille
francs, plus ou moins, c'est vrai encore; mais c'est parce qu'ils
demandent leur compte. S'ils ne le demandaient pas, je crois que
M. Martin Zir, perdu dans la contemplation d'un tableau, dans
l'apprciation d'une porcelaine ou dans le dchiffrement d'un
autographe, oublierait de le leur envoyer.

Aussi, lorsque le dey, chass d'Alger, passa  Naples, charriant ses
trsors et son harem, prvenu par la rputation de M. Martin Zir, il
se fit conduire tout droit  l'htel de la Vittoria, dont il loua les
trois tages suprieurs, c'est--dire le troisime, le quatrime et
les greniers.

Le troisime tait pour ses officiers et les gens de sa suite.

Le quatrime tait pour lui et ses trsors.

Les greniers taient pour son harem.

L'arrive du dey fut une bonne fortune pour M. Martin Zir; non pas,
comme on pourrait le croire,  cause de l'argent que l'Algrien allait
dpenser dans l'htel, mais relativement aux trsors d'armes, de
costumes et de bijoux qu'il transportait avec lui.

Au bout de huit jours, Hussein-Pacha et M. Martin Zir taient les
meilleurs amis du monde; ils ne se quittaient plus. Qui voyait
paratre l'un s'attendait  voir immdiatement paratre l'autre.
Oreste et Pylade n'taient pas plus insparables; Damon et Pythias
n'taient pas plus dvous. Cela dura quatre ou cinq mois. Pendant
ce temps, on donna force ftes  Son Altesse. Ce fut  l'une de ces
ftes, chez les prince de Cassaro, qu'aprs avoir vu excuter un
cotillon effrn le dey demanda au prince de Tricasia, gendre du
ministre des affaires trangres, comment, tant si riche, il se
donnait la peine de danser lui mme.

Le dey aimait fort ces sortes de divertissemens, car il tait fort
impressionnable  la beaut,  la beaut comme il la comprenait bien
entendu. Seulement il avait une singulire manire de manifester
son mpris ou son admiration. Selon la maigreur ou l'obsit des
personnes, il disait:

--Madame une telle ne vaut pas trois piastres. Madame une telle vaut
plus de mille ducats.

Un jour on apprit avec tonnement que M. Martin Zir et Hussein-Pacha
venaient de se brouiller. Voici  quelle occasion le refroidissement
tait survenu:

Un matin, le cuisinier de Hussein-Pacha, un beau ngre de Nubie, noir
comme de l'encre et luisant comme s'il et t pass au vernis;
un matin, dis-je, le cuisinier de Hussein-Pacha tait descendu au
laboratoire et avait demand le plus grand couteau qu'il y et dans
l'htel.

Le chef lui avait donn une espce de tranchelard de dix-huit pouces
de long, pliant comme un fleuret et affil comme un rasoir. Le ngre
avait regard l'instrument en secouant la tte, puis il tait remont
 son troisime tage.

Un instant aprs il tait redescendu et avait rendu le tranchelard au
chef en disant:

--Plus grand, plus grand!

Le chef avait alors ouvert tous ses tiroirs, et ayant dcouvert
un coutelas dont il ne se servait lui-mme que dans les grandes
occasions, il l'avait remis  son confrre. Celui-ci avait regarde le
coutelas avec la mme attention qu'il avait fait du tranchelard, et,
aprs avoir rpondu par un signe de tte qui voulait dire: Hum! ce
n'est pas encore cela qu'il me faudrait, mais cela se rapproche, il
tait remont comme la premire fois.

Cinq minutes aprs, le ngre redescendit de nouveau, et, rendant le
coutelas au chef:

--Plus grand encore, lui dit-il.

--Et pourquoi diable avez-vous besoin d'un couteau plus grand que
celui-ci? demanda le chef.

--Moi en avoir besoin, rpondit dogmatiquement le ngre.

--Mais pour quoi faire?

--Pour moi couper la tte  Osmin.

--Comment! s'cria le chef, pour toi couper la tte  Osmin.

--Pour moi couper la tte  Osmin, rpondit le ngre.

--A Osmin, le chef des eunuques de Sa Hautesse?

--A Osmin, le chef des eunuques de Sa Hautesse.

--A Osmin que le dey aime tant?

--A Osmin que le dey aime tant.

--Mais vous tes fou, mon cher! Si vous coupez la tte  Osmin, Sa
Hautesse sera furieuse.

--Sa Hautesse l'a ordonn  moi.

--Ah diable! c'est diffrent alors.

--Donnez donc un autre couteau  moi, reprit le ngre, qui revenait 
son ide avec la persistance de l'obissance passive.

--Mais qu'a fait Osmin? demanda le chef.

--Donnez un autre couteau  moi, plus grand, plus grand.

--Auparavant, je voudrais savoir ce qu'a fait Osmin.

--Donnez un autre couteau  moi, plus grand, plus grand, plus grand
encore!

--Eh bien! je te le donnerai ton couteau, si tu me dis ce qu'a fait
Osmin.

--Il a laiss faire un trou dans le mur.

--A quel mur?

--Au mur du harem.

--Et aprs?

--Le mur, il tait celui de Zada.

--La favorite de Sa Hautesse?

--La favorite de Sa Hautesse.

--Eh bien?

--Eh bien! un homme est entr chez Zada.

--Diable!

--Donnez donc un grand, grand, grand couteau  moi pour couper la tte
 Osmin.

--Pardon; mais que fera-t-on  Zada?

--Sa Hautesse aller promener dans le golfe avec un sac, Zada tre
dans ce sac, Sa Hautesse jeter le sac  la mer... Bonsoir, Zada.

Et le ngre montra, en riant de la plaisanterie qu'il venait de faire,
deux ranges de dents blanches comme des perles.

--Mais quand cela? reprit le chef.

--Quand, quoi? demanda le ngre.

--Quand jette-t-on Zada  la mer?

--Aujourd'hui. Commencer par Osmin, finir par Zada.

--Et c'est toi qui t'es charg de l'excution?

--Sa Hautesse a donn l'ordre  moi, dit le ngre en se redressant
avec orgueil.

--Mais c'est la besogne du bourreau et non la tienne.

--Sa Hautesse pas avoir eu le temps d'emmener son bourreau, et il a
pris cuisinier  lui. Donnez donc  moi un grand couteau pour couper
la tte  Osmin.

--C'est bien, c'est bien, interrompit le chef; on va te le chercher,
ton grand couteau. Attends-moi ici.

--J'attends vous, dit le ngre.

Le chef courut chez M. Martin Zir et lui transmit la demande du
cuisinier de Sa Hautesse.

M. Martin Zir courut chez Son Excellence le ministre de la police, et
le prvint de ce qui se passait  son htel.

Son Excellence fit mettre les chevaux  sa voiture et se rendit chez
le dey.

Il trouva Sa Hautesse  demi couche sur un divan, le dos appuy  la
muraille, fumant du lataki dans un chibouque, une jambe replie sous
lui et l'autre jambe tendue, se faisant gratter la plante du pied par
un icoglan et venter par deux esclaves.

Le ministre fit les trois saluts d'usage, le dey inclina la tte.

--Hautesse, dit Son Excellence, je suis le ministre de la police.

--Je te connais, rpondit le dey.

--Alors, Votre Hautesse se doute du motif qui m'amne.

--Non. Mais n'importe, sois le bien-venu.

--Je viens pour empcher Votre Hautesse de commettre un crime.

--Un crime! Et lequel? dit le dey, tirant son chibouque de ses lvres
et regardant son interlocuteur avec l'expression du plus profond
tonnement.

--Lequel? Votre Hautesse le demande! s'cria le ministre. Votre
Hautesse n'a-t-elle pas l'intention de faire couper la tte  Osmin?

--Couper la tte  Osmin n'est point un crime, reprit le dey.

--Votre Hautesse n'a-t-elle pas l'intention de jeter Zada  la mer?

--Jeter Zada  la mer n'est point un crime, reprit encore le dey.

--Comment! ce n'est point un crime de jeter Zada  la mer et de
couper la tte  Osmin?

--J'ai achet Osmin cinq cents piastres et Zada mille sequins, comme
j'ai achet cette pipe cent ducats.

--Eh bien! demanda le ministre, o Votre Hautesse en veut-elle venir?

--Que, comme cette pipe m'appartient, je puis la casser en dix
morceaux, en vingt morceaux, en cinquante morceaux, si cela me
convient, et que personne n'a rien  dire. Et le pacha cassa sa pipe,
dont il jeta les dbris dans la chambre.

--Bon pour une pipe, dit le ministre; mais Osmin, mais Zada!

--Moins qu'une pipe, dit gravement le dey.

--Comment, moins qu'une pipe! Un homme moins qu'une pipe! Une femme
moins qu'une pipe!

--Osmin n'est pas un homme. Zada n'est point une femme: ce sont des
esclaves. Je ferai couper la tte  Osmin, et je ferai jeter Zada 
la mer.

--Non, dit Son Excellence.

--Comment, non! s'cria le pacha avec un geste de menace.

--Non, reprit le ministre, non; pas  Naples du moins.

--Giaour, dit le dey, sais-tu comment je m'appelle?

--Vous vous appelez Hussein-Pacha.

--Chien de chrtien! s'cria le dey avec une colre croissante;
sais-tu qui je suis?

--Vous tes l'ex-dey d'Alger, et moi je suis le ministre actuel de la
police de Naples.

--Et cela veut dire? demanda le dey.

--Cela veut dire que je vais vous envoyer en prison si vous faites
l'impertinent, entendez-vous, mon brave homme? rpondit le ministre
avec le plus grand sang-froid.

--En prison! murmura le dey en retombant sur son divan.

--En prison, dit le ministre.

--C'est bien, reprit Hussein. Ce soir je quitte Naples.

--Votre Hautesse est libre comme l'air, rpondit le ministre.

--C'est heureux, dit le dey.

--Mais  une condition cependant.

--Laquelle?

--C'est que Votre Hautesse me jurera sur le prophte qu'il n'arrivera
malheur ni  Osmin ni  Zada.

--Osmin et Zada m'appartiennent, dit le dey, j'en ferai ce que bon me
semblera.

--Alors Votre Hautesse ne partira point.

--Comment, je ne partirai point!

--Non, du moins avant de m'avoir remis Osmin et Zada.

--Jamais! s'cria le dey.

--Alors je les prendrai, dit le ministre.

--Vous les prendrez? vous me prendrez mon eunuque et mon esclave?

--En touchant le sol de Naples, votre esclave et votre eunuque sont
devenus libres. Vous ne quitterez Naples qu' la condition que les
deux coupables seront remis  la justice du roi.

--Et si je ne veux pas vous les remettre, qui m'empchera de partir?

--Moi.

--Vous?

Le pacha porta la main  son poignard; le ministre lui saisit le bras
au dessus du poignet.

--Venez ici, lui dit-il en le conduisant vers la fentre, regardez
dans la rue. Que voyez-vous  la porte de l'htel?

--Un peloton de gendarmerie.

--Savez-vous ce que le brigadier qui le commande attend? Que je lui
fasse un signe pour vous conduire en prison.

--En prison, moi? je voudrais bien voir cela!

--Voulez-vous le voir?

Son Excellence fit un signe: un instant aprs, on entendit retentir
dans l'escalier le bruit de deux grosses bottes garnies d'perons.
Presque aussitt la porte s'ouvrit, et le brigadier parut sur le
seuil, la main droite  son chapeau, la main gauche  la couture de sa
culotte.

--Gennaro, lui dit le ministre de la police, si je vous donnais
l'ordre d'arrter monsieur et de le conduire en prison, y verriez-vous
quelque difficult?

--Aucune, Excellence.

--Vous savez que monsieur s'appelle Hussein-Pacha?

--Non, je ne le savais pas.

--Et que monsieur n'est ni plus ni moins que le dey d'Alger?

--Qu'est-ce que c'est que a, le dey d'Alger?

--Vous voyez, dit le ministre.

--Diable! fit le dey.

--Faut-il? demanda Gennaro en tirant une paire de poucettes de sa
poche et en s'avanant vers Hussein-Pacha, qui, le voyant faire un pas
en avant, fit de son ct un pas en arrire.

--Non, il ne le faut pas, dit le ministre. Sa Hautesse sera bien sage.
Seulement cherchez dans l'htel un certain Osmin et une certaine
Zada, et conduisez-les tous les deux  la prfecture.

--Comment, comment, dit le dey, cet homme entrerait dans mon harem!

--Ce n'est pas un homme ici, rpondit le ministre; c'est un brigadier
de gendarmerie.

--N'importe. Il n'aurait qu' laisser la porte ouverte!

--Alors il y a un moyen. Faites-lui remettre Osmin et Zada.

--Et ils seront punis? demanda le dey.

--Selon toute la rigueur de nos lois, rpondit le ministre.

--Vous me le promettez?

--Je vous le jure.

--Allons, dit le dey, il faut bien en passer par o vous voulez,
puisqu'on ne peut pas faire autrement.

--A la bonne heure, dit le ministre; je savais bien que vous n'tiez
pas aussi mchant que vous en aviez l'air.

Hussein-Pacha frappa dans ses mains; un esclave ouvrit une porte
cache dans la tapisserie.

--Faites descendre Osmin et Zada, dit le dey.

L'esclave croisa les mains sur sa poitrine, courba la tte et
s'loigna sans rpondre un mot. Un instant aprs il reparut avec les
coupables.

L'eunuque tait une petite boule de chaire, grosse, grasse, ronde,
avec des mains de femme, des pieds de femme, une figure de femme.

Zada tait une Circassienne, aux yeux peints avec du cool, aux dents
noircies avec du btel, aux ongles rougis avec du henn.

En apercevant Hussein-Pacha, l'eunuque tomba  genoux, Zada releva la
tte. Les yeux du dey tincelrent, et il porta la main  son canjiar.
Osmin plit, Zada sourit.

Le ministre se plaa entre le pacha et les coupables.

--Faites ce que j'ai ordonn, dit-il en se retournant vers Gennaro.

Gennaro s'avana vers Osmin et vers Zada, leur mit  tous deux les
poucettes et les emmena.

Au moment o ils quittaient la chambre avec le brigadier, Hussein
poussa un soupir qui ressemblait  un rugissement.

Le ministre de la police alla vers la fentre, vit les deux
prisonniers sortir de l'htel, et, accompagn de leur escorte,
disparatre au coin de la rue Chiatamone.

--Maintenant, dit-il en se retournant vers le dey, Votre Hautesse est
libre de partir quand elle voudra.

--A l'instant mme! s'cria Hussein,  l'instant mme! Je ne resterai
pas un instant de plus dans un pays aussi barbare que le vtre!

--Bon voyage! dit le ministre.

--Allez au diable! dit Hussein.

Une heure ne s'tait pas coule que Hussein avait frt un petit
btiment; deux heures aprs il y avait fait conduire ses femmes et ses
trsors. Le mme soir il s'y rendait  son tour avec sa suite, et 
minuit il mettait  la voile, maudissant ce pays d'esclaves o l'on
n'tait pas libre de couper le cou  son eunuque et de noyer sa femme.

Le lendemain, le ministre fit comparatre devant lui les deux
coupables et leur fit subir un interrogatoire.

Osmin fut convaincu d'avoir dormi quand il aurait d veiller, et Zada
d'avoir veill quand elle aurait d dormir.

Mais comme dans le code napolitain ces deux crimes de lze-hautesse
n'taient point prvus, ils n'taient passibles d'aucune punition.

En consquence, Osmin et Zada furent,  leur grand tonnement, mis en
libert le lendemain mme du jour o le dey avait quitt Naples.

Or, comme tous les deux ne savaient que devenir, n'ayant ni fortune ni
tat, ils furent forcs de se crer chacun une industrie.

Osmin devint marchand de pastilles du srail, et Zada se fit
demoiselle de comptoir.

Quant au dey d'Alger, il tait sorti de Naples avec l'intention de se
rendre en Angleterre, pays o il avait entendu dire qu'on avait au
moins la libert de vendre sa femme,  dfaut du droit de la noyer:
mais il se trouva indispos pendant la traverse et fut forc de
relcher  Livourne, o il fit, comme chacun sait, une fort belle
mort, si ce n'est cependant qu'il mourut sans avoir pardonn  M.
Martin Zir, ce qui aurait eu de grandes consquences pour un chrtien,
mais ce qui est sans importance pour un Turc.




II

Les Chevaux spectres.


J'avais t recommand  M. Martin Zir comme artiste; j'avais admir
ses galeries de tableaux, j'avais exalt son cabinet de curiosits, et
j'avais augment sa collection d'autographes. Il en rsultait que M.
Martin Zir,  mon premier passage, si rapide qu'il et t, m'avait
pris en grande affection; et la preuve, c'est qu'il s'tait, comme on
l'a vu ailleurs, dfait en ma faveur de son cuisinier Cama, dont j'ai
racont l'histoire (voir le _Speronare_), et qui n'avait d'autre
dfaut que d'tre _appassionnato_ de Roland et de ne pouvoir supporter
la mer, ce qui tait cause que sur terre il faisait fort peu de
cuisine, et que sur mer il n'en faisait pas du tout.

Ce fut donc avec grand plaisir que M. Martin Zir nous vit, aprs trois
mois d'absence, pendant lesquels le bruit de notre mort tait arriv
jusqu' lui, descendre  la porte de son htel.

Comme sa galerie s'tait augmente de quelques tableaux, comme son
cabinet s'tait enrichi de quelques curiosits, comme sa collection
d'autographes s'tait recrute de quelques signatures, il me fallut
avant toute chose parcourir la galerie, visiter le cabinet, feuilleter
les autographes.

Aprs quoi je le priai de me donner un appartement.

Cependant il ne s'agissait pas de perdre mon temps  me reposer.
J'tais  Naples, c'est vrai; mais j'y tais sous un nom de
contrebande; et comme d'un jour  l'autre le gouvernement napolitain
pouvait dcouvrir mon incognito et me prier d'aller voir  Rome si
son ministre y tait toujours, il fallait voir Naples le plus tt
possible.

Or, Naples,  part ses environs, se compose de trois rues o l'on va
toujours, et de cinq cents rues o l'on ne va jamais.

Ces trois rues se nomment la rue de Chiaja, la rue de Tolde et la rue
de Forcella.

Les cinq cents autres rues n'ont pas de nom. C'est l'oeuvre de Ddale;
c'est le labyrinthe de Crte, moins le Minautore, plus les lazzaroni.

Il y a trois manires de visiter Naples:

A pied, en corricolo, en calche.

A pied, on passe partout.

En corricolo, l'on passe presque partout.

En calche, l'on ne passe que dans les rues de Chiaja, de Tolde et de
Forcella.

Je ne me souciais pas d'aller  pied. A pied, l'on voit trop de
choses.

Je ne me souciais pas d'aller en calche. En calche, on n'en voit pas
assez.

Restait le corricolo, terme moyen, juste milieu, anneau intermdiaire
qui runissait les deux extrmes.

Je m'arrtai donc au corricolo.

Mon choix fait, j'appelai M. Martin Zir. M. Martin Zir monta aussitt.

--Mon cher hte, lui dis-je, je viens de dcider dans ma sagesse que
je visiterai Naples en corricolo.

--A merveille, dit M. Martin. Le corricolo est une voiture nationale
qui remonte  la plus haute antiquit. C'est la biga des Romains, et
je vois avec plaisir que vous apprciez le corricolo.

--Au plus haut degr, mon cher hte. Seulement, je voudrais savoir ce
qu'on loue un corricolo au mois.

--On ne loue pas un corricolo au mois, me rpondit M. Martin.

--Alors  la semaine.

--On ne loue pas le corricolo  la semaine.

--Eh bien! au jour.

--On ne loue pas le corricolo au jour.

--Comment donc loue-t-on le corricolo?

--On monte dedans quand il passe et l'on dit: Pour un carlin. Tant
que le carlin dure, le cocher vous promne; le carlin us, on vous
descend. Voulez-vous recommencer? vous dites: Pour un autre carlin;
le corricolo repart, et ainsi de suite.

--Mais moyennant ce carlin on va o l'on veut?

--Non, on va o le cheval veut aller. Le corricolo est comme le
ballon, on n'a pas encore trouv moyen de le diriger.

--Mais alors pourquoi va-t-on en corricolo!

--Pour le plaisir d'y aller.

--Comment! c'est pour leur plaisir que ces malheureux s'entassent 
quinze dans une voiture o l'on est gn  deux!

--Pas pour autre chose.

--C'est original!

--C'est comme cela.

--Mais si je proposais  un propritaire de corricoli de louer un de
ses berlingo au mois,  la semaine ou au jour?

--Il refuserait.

--Pourquoi?

--Ce n'est pas l'habitude.

--Il la prendrait.

--A Naples, on ne prend pas d'habitudes nouvelles: on garde les
vieilles habitudes qu'on a.

--Vous croyez?

--J'en suis sr.

--Diable! diable! J'avais une ide sur le corricolo; cela me vexera
horriblement d'y renoncer.

--N'y renoncez pas.

--Comment voulez-vous que je la satisfasse, puisqu'on ne loue les
corricoli ni au mois, ni  la semaine, ni au jour?

--Achetez un corricolo.

--Mais ce n'est pas le tout que d'acheter un corricolo, il faut
acheter les chevaux avec.

--Achetez les chevaux avec.

--Mais cela me cotera les yeux de la tte.

--Non.

--Combien cela me cotera-t-il donc?

--Je vais vous le dire.

Et M. Martin, sans se donner la peine de prendre une plume et du
papier, leva le nez au plafond et calcula de mmoire.

--Cela vous cotera, reprit-il, le corricolo, dix ducats; chaque
cheval, trente carlins; les harnais, une pistole; en tout
quatre-vingts francs de France.

--C'est miraculeux! Et pour dix ducats j'aurai un corricolo?

--Magnifique.

--Neuf?

--Oh! vous en demandez trop. D'abord, il n'y a pas de corricoli neufs.
Le corricolo n'existe pas, le corricolo est mort, le corricolo a t
tu lgalement.

--Comment cela?

--Oui, il y a un arrt de police qui dfend aux carrossiers de faire
des corricoli.

--Et combien y a-t-il que cet arrt a t rendu?

--Oh! il y a cinquante ans peut-tre.

--Alors comment le corricolo survit-il  une pareille ordonnance?

--Vous connaissez l'histoire du couteau de Jeannot.

--Je crois bien! c'est une chronique nationale.

--Ses propritaires successifs en avaient chang quinze fois le
manche.

--Et quinze fois la lame.

--Ce qui ne l'empchait pas d'tre toujours le mme.

--Parfaitement.

--Eh bien! c'est l'histoire du corricolo. Il est dfendu de faire des
corricoli, mais il n'est pas dfendu de mettre des roues neuves aux
vieilles caisses, et des caisses neuves aux vieilles roues.

--Ah! je comprends.

--De cette faon, le corricolo rsiste et se perptue; de cette faon,
le corricolo est immortel.

--Alors vive le corricolo, avec des roues neuves et une vieille
caisse! Je le fais repeindre, et fouette cocher! Mais l'attelage? Vous
dite que pour trente francs j'aurai un attelage.

--Superbe! et qui ira comme le vent.

--Quelle espce de chevaux?

--Ah! dame! des chevaux morts.

--Comment! des chevaux morts?

--Oui; vous comprenez que pour ce prix-l, vous ne pouvez pas exiger
autre chose.

--Voyons, entendons-nous, mon cher monsieur Martin, car il me semble
que nous pataugeons.

--Pas le moins du monde.

--Alors expliquez-moi la chose; je ne demande pas mieux que de
m'instruire, je voyage pour cela.

--Vous connaissez l'histoire des chevaux?

--L'histoire naturelle? M. de Buffon? Certainement: le cheval est,
aprs le lion, le plus noble des animaux.

--Non pas, l'histoire philosophique?

--Je m'en suis moins occup; mais n'importe! allez toujours.

--Vous savez les vicissitudes auxquelles ces nobles quadrupdes sont
soumis.

--Dame! quand il sont jeunes, on en fait des chevaux de selle.

--Aprs?

--De la selle, ils passent  la calche; de la calche, ils descendent
au fiacre; du fiacre, ils tombent dans le coucou; du coucou, ils
dgringolent jusqu' l'abattoir.

--Et de l'abattoir?

--Ils vont o va l'me du juste; aux Champs-lyses, je prsume.

--Eh bien! ici ils parcourent une phase de plus.

--Laquelle?

--De l'abattoir, ils vont au corricolo.

--Comment cela?

--Voici l'endroit o l'on tue les chevaux, au ponte della Maddelena.

--J'coute.

--Il y a des amateurs en permanence.

--Bon!

--Et lorsqu'on amne un cheval...

--Lorsqu'on amne un cheval?

--Ils achtent la peau sur pieds trente carlins, c'est le prix; il y a
un tarif.

--Eh bien?

--Eh bien! au lieu de tuer le cheval et de lui enlever la peau, les
amateurs prennent la peau et le cheval, et ils utilisent les jours
qui restent  vivre au cheval, srs qu'ils sont que la peau ne leur
chappera pas. Voil ce que c'est que des chevaux morts.

--Mais que diable peut-on faire de ces malheureuses btes!

--On les attelle aux corricoli.

--Comment! ceux avec lesquels je suis venu de Salerne  Naples?...

--taient des fantmes de chevaux, des chevaux spectres!

--Mais ils n'ont pas quitt le galop!

--Les morts vont vite.

--Au fait, je comprends qu'en les bourrant d'avoine...

--D'avoine? Jamais un cheval de corricolo n'a mang d'avoine!

--Mais de quoi vivent-ils?

--De ce qu'ils trouvent?

--Et que trouvent-ils?

--Toutes sortes de choses, des trognons de choux, des feuilles de
salade, de vieux chapeaux de paille.

--Et  quelle heure prennent-ils leur aliment?

--La nuit on les mne patre.

--A merveille. Restent les harnais.

--Oh! quant  cela, je m'en charge.

--Et des chevaux?

--Des chevaux aussi.

--Et du corricolo?

--Encore, si cela peut vous rendre service.

--Et quand tout cela sera-t-il prt?

--Demain au matin.

--Vous tes un homme adorable!

--Vous faut-il un cocher?

--Non, je conduirai moi-mme.

--Trs bien. Mais en attendant, que ferez-vous?

--Avez-vous un livre?

--J'ai douze cents volumes.

--Eh bien! je lirai. Avez-vous quelque chose sur votre ville?

--Voulez-vous _Napoli senza sole_?

--Naples sans soleil?

--Oui.

--Qu'est-ce que c'est que cela?

--Un ouvrage  l'usage des gens  pied, et qui vous sera plus utile
que tous les Ebels et tous les Richards de la terre.

--Et de quoi traite-t-il?

--De la manire de parcourir Naples  l'ombre.

--La nuit.

--Non, le jour.

--A une heure donne?

--Non,  toutes les heures.

--Mme  midi?

--A midi surtout. Le beau mrite qu'il y aurait de trouver de l'ombre
le soir et le matin!

--Mais quel est le savant gographe qui a excut ce chef-d'oeuvre?

--Un jsuite ignorant, que ses confrres avaient reconnu trop bte
pour l'occuper  autre chose.

--Et cette besogne l'a occup combien d'annes?

--Toute sa vie... C'est une publication posthume.

--Moyennant laquelle on peut, dites-vous?...

--Partir d'o on voudra et aller o cela fera plaisir,  quelque
instant de la matine ou  quelque heure de l'aprs-midi que ce soit,
sans avoir  traverser un seul rayon de soleil.

--Mais voil un homme qui mritait d'tre canonis!

--On ne sait pas son nom.

--Ingratitude humaine!

--Alors ce livre vous convient?

--Comment donc! c'est un trsor. Envoyez-le-moi le plus tt possible.

Je passai la journe  tudier ce prcieux itinraire: deux heures
aprs, je connaissais mon Naples sans soleil, et je serais all 
l'ombre du ponte della Maddalena au Pausilippe, et de la Vuaria 
Saint-Elmo.

Le soir vint, et avec le soir la fracheur. Alors,  cette douce brise
de mer, on vit toutes les fentres s'ouvrir comme pour respirer. Les
portes roulrent sur leurs gonds, les voitures commencrent  sortir,
Chiaja se peupla d'quipages, et la Villa-Reale de pitons.

Je n'avais pas encore mon quipage, je me mlai aux pitons.

La Villa-Reale fait face  l'htel de la Victoire; c'est la promenade
de Naples. Elle est situe, relativement  la rue de Chiaja, comme
le jardin des Tuileries  la rue de Rivoli. Seulement, au lieu de la
terrasse du bord de l'eau, c'est la plage de l'Arno; au lieu de
la Seine, c'est la Mditerrane; au lieu du quai d'Orsay, c'est
l'tendue, c'est l'espace, c'est l'infini.

La Villa-Reale est, sans contredit, la plus belle et surtout la plus
aristocratique promenade du monde. Les gens du peuple, les paysans et
les laquais en sont rigoureusement exclus et n'y peuvent mettre
le pied qu'une fois l'an, le jour de la fte de la Madone du
Pied-de-la-Grotte. Aussi ce jour-l la foule se presse-t-elle sous ses
alles d'acacias, dans ses bosquets de myrtes, autour de son temple
circulaire. Chacun, homme et femme, accourt de vingt lieues  la ronde
avec son costume national; Ischia, Capre, Castellamare, Sorrente,
Procida, envoient en dputation leurs plus belles filles, et la
solennit de ce jour est si grande, si ardemment attendue, qu'il est
d'habitude de faire dans les contrats de mariage une obligation au
mari de conduire sa femme  la promenade de la Villa-Reale, le
8 septembre de chaque anne, jour de la fte della Madona di
Pie-di-Grotta.

Tout au contraire des Tuileries, d'o l'on renvoie le public au moment
o il est le plus agrable de s'y promener, la Villa-Reale reste
ouverte toute la nuit. Les grandes grilles se ferment, il est vrai,
mais deux petites portes drobes offrent aux promeneurs attards une
entre et une sortie toujours praticables  quelque heure que ce soit.

Nous restmes jusqu' minuit assis sur le mur que vient battre la
vague. Nous ne pouvions nous lasser de regarder cette mer limpide et
azure que nous venions de sillonner en tous sens et  laquelle nous
allions dire adieu. Jamais elle ne nous avait paru si belle.

En entrant  l'htel, nous trouvmes M. Martin Zir, qui nous prvint
que toutes les commissions dont nous l'avions charg taient faites,
et que le lendemain notre attelage nous attendrait  huit heures du
matin  la porte de l'htel.

Effectivement,  l'heure dite, nous entendmes sonner les grelots de
nos revenans; nous mmes le nez  la fentre, et nous vmes le roi des
corricoli.

Il tait fond rouge avec des dessins verts. Ces dessins reprsentaient
des arbres, des animaux et des arabesques. La composition gnrale
reprsentait le paradis terrestre.

Deux chevaux qui paraissaient pleins d'impatience disparaissaient sous
les harnais, sous les panaches, sous les pompons dont ils taient
couverts.

Enfin un homme, arm d'un long fouet, se tenait debout prs de notre
quipage, qu'il paraissait admirer avec toute la satisfaction de
l'orgueil.

Nous descendmes aussitt, et nous reconnmes dans l'homme au fouet
Francesco, c'est--dire l'automdon qui nous avait amen en calessino
de Salerne  Naples. M. Martin Zir s'tait adress  lui comme  un
homme de l'tat. Flatt de la confiance, Francesco avait fait vite
et en conscience. Il s'tait procur la caisse, il avait achet les
chevaux, et il avait trouv de rencontre des harnais presque neufs;
enfin, malgr la prtention que nous avions manifeste de conduire
nous-mmes, il venait nous offrir ses services comme cocher.

Je commenai par lui demander la note de ses dbourss: il me
la prsenta. Comme l'avait dit M. Martin Zir, elle montait 
quatre-vingt-un francs.

Je lui en donnai quatre-vingt-dix; il mit sa croix au dessous du total
en forme de quittance; puis je lui pris le fouet des mains, et je
m'apprtai  monter dans notre quipage.

--Est-ce que ces messieurs ne me gardent pas  leur service? nous
demanda Francesco.

--Et pourquoi faire, mon ami? rpondis-je.

--Mais pour faire tout ce dont je serai capable, et particulirement
pour faire marcher vos chevaux.

--Comment! pour faire marcher nos chevaux?

--Oui.

--Nous, les ferons bien marcher nous-mmes.

--Il faudra voir.

--J'en ai men de plus fringans que les tiens!

--Je ne dis pas qu'ils sont fringans, excellence.

--Et dans une ville o il est plus difficile de conduire qu' Naples,
o jusqu' cinq heures de l'aprs-midi il n'y a personne dans les
rues.

--Je ne doute pas de l'adresse de son excellence, mais...

--Mais quoi?

--Mais son excellence a peut-tre men jusqu'ici des chevaux vivans,
tandis que...

--Tandis que? Voyons, parle.

--Tandis que ceux-ci sont des chevaux morts.

--Eh bien!

--Eh bien! je ferai observer  son excellence que c'est tout autre
chose.

--Pourquoi?

--Son excellence verra.

--Est-ce qu'ils sont vicieux, tes chevaux?

--Oh! non, excellence; ils sont comme la jument de Roland, qui
avait toutes les qualits; seulement toutes ces qualits taient
contrebalances par un seul dfaut.

--Lequel?

--Elle tait morte.

--Mais s'ils ne marchent pas avec moi, ils ne marcheront avec
personne.

--Pardon, excellence.

--Et qui les fera marcher?

--Moi.

--Je serais curieux de faire l'exprience.

--Faites, excellence.

Francesco alla d'un air goguenard s'appuyer contre la porte de
l'htel, tandis que je sautais dans le corricolo, o m'attendait
Jadin, et que je m'accommodais prs de lui.

A peine tabli, je rassemblai mes rnes de la main gauche, et
j'allongeai de la droite un coup de fouet qui enveloppa le bilancino
et le porteur.

Ni le porteur ni le bilancino ne bougrent; on et dit des chevaux de
marbre.

J'avais opr de droite  gauche, je recommenai en oprant cette fois
de gauche  droite. Mme immobilit.

Je m'attaquai aux oreilles.

Ils se contentrent de secouer les oreilles comme ils auraient fait
pour une mouche qui les et piqus.

Je pris le fouet par la lanire et je frappai avec le manche.

Ils se contentrent de tourner leur peau comme fait un ne qui veut
jeter son cavalier  terre.

Cela dura dix minutes.

Au bout de ce temps, toutes les fentres de l'htel taient ouvertes,
et il y avait autour de nous un rassemblement de deux cents lazzaroni.

Je vis que je donnais la comdie gratis  la population de Naples.
Comme je n'tais pas venu pour faire concurrence  Polichinelle,
je pris mon parti. A l'instant mme je jetai le fouet  Francesco,
curieux de voir comment il s'en tirerait  son tour.

Francesco sauta derrire nous, prit les rnes que je lui tendais,
poussa un petit cri, allongea un petit coup de fouet, et nous partmes
au galop.

Aprs quelques volutions autour de la place, Francesco parvint 
diriger son attelage vers la rue de la Chiaja.




III

Chiaja.


Chiaja n'est qu'une rue: elle ne peut donc offrir de curieux que ce
qu'offre toute rue, c'est--dire une longue file de btimens modernes
d'un got plus ou moins mauvais. Au reste, Chiaja, comme la rue de
Rivoli, a sur ce point un avantage sur les autres rues: c'est de ne
prsenter qu'une seule ligne de portes, de fentres et de pierres
plus ou moins maladroitement poses les unes sur les autres. La
ligne parallle est occupe par les arbres taills en berceaux de la
Villa-Reale, de sorte qu' partir du premier tage des maisons, ou
plutt des palais de la rue de Chiaja, comme on les appelle  Naples,
on domine cette seconde partie du golfe qui spare de l'autre le
chteau de l'Oeuf.

Mais si la rue de Chiaja n'est pas curieuse par elle-mme, elle
conduit  une partie des curiosits de Naples: c'est par elle qu'on
va au tombeau de Virgile,  la grotte du Chien, au lac d'Agnano, 
Pouzzoles,  Baa, au lac d'Averne et aux Champs-lyses.

De plus et surtout, c'est la rue o tous les jours,  trois heures de
l'aprs-midi pendant l'hiver, et  cinq heures de l'aprs-midi pendant
l't, l'aristocratie napolitaine fait corso.

Nous allons donc abandonner la description des palais de Chiaja 
quelque honnte architecte qui nous prouvera que l'art de la btisse a
fait de grands progrs depuis Michel-Ange jusqu' nous, et nous allons
dire quelques mots de l'aristocratie napolitaine.

Les nobles de Naples, comme ceux de Venise, n'indiquent jamais de date
 la naissance de leurs familles. Peut-tre auront-ils une fin, mais
 coup sr ils n'ont pas eu de commencement. Selon eux, l'poque
florissante de leurs maisons tait sous les empereurs romains; ils
citent tranquillement parmi leurs aeux les Fabius, les Marcellus, les
Scipions. Ceux qui ne voient clair dans leur gnalogie que jusqu'au
douzime sicle sont de la petite noblesse, du fretin d'aristocratie.

Comme toutes les autres noblesses europennes,  quelques exceptions
prs, la noblesse de Naples est ruine. Quand je dis ruine, il est
bien entendu qu'on doit prendre le mot dans une acception relative,
c'est--dire que les plus riches sont pauvres comparativement  ce
qu'taient leurs aeux.

Il n'y a pas, au reste,  Naples quatre fortunes qui atteignent cinq
cent mille livres de rente, vingt qui dpassent deux cent mille, et
cinquante qui flottent entre cent et cent cinquante mille. Les revenus
ordinaires sont de cinq  dix mille ducats. Le commun des martyrs
a mille cus de rentes, quelquefois moins. Nous ne parlons pas des
dettes.

Mais la chose curieuse, c'est qu'il faut tre prvenu de cette
diffrence pour s'en apercevoir. En apparence, tout le monde a la mme
fortune.

Cela tient  ce qu'en gnral tout le monde vit dans sa voiture et
dans sa loge.

Or, comme,  part les quipages du duc d'boli, du prince de
Sant'Antimo ou du duc de San-Theodo, qui sortent de la ligne, tout le
monde possde une calche plus ou moins neuve, deux chevaux plus ou
moins vieux, une livre plus ou moins fane, il n'y a souvent,  la
premire vue, qu'une nuance entre deux fortunes o il y a un abme.

Quant aux maisons, elles sont presque toutes hermtiquement closes aux
trangers. Quatre ou cinq palais princiers ouvrent orgueilleusement
leurs galeries dans la journe, et fastueusement leurs salons le soir;
mais pour tout le reste il faut en faire son deuil. Le temps est pass
o comme Ferdinand Orsini, duc de Gravina, on crivait au dessus de sa
porte: _Sibi, suisque, et amicis omnibus_; pour soi, pour les siens et
pour tous ses amis.

C'est qu' part ces riches demeures, qui perptuent  Naples
l'hospitalit nationale, toutes les autres sont plus ou moins dchues
de leur ancienne splendeur. Le curieux qui, avec l'aide d'Asmode,
lverait la terrasse de la plupart de ces palais, trouverait dans un
tiers la gne, et dans les deux autres la misre.

Grce  la vie en voiture et en loge, on ne voit rien de tout cela. On
met sa carte au palais, mais on se rencontre au Corso, mais on fait
ses visites au Fondo ou  Saint-Charles. De cette faon, l'orgueil
est sauv; comme Franois 1er on a tout perdu, mais du moins il reste
l'honneur.

Vous me direz qu'avec l'honneur on ne mange malheureusement pas, et
qu'il faut manger pour vivre. Or, il est vident que, lorsqu'on prend
sur mille cus de rente l'entretien d'une voiture, la nourriture de
deux chevaux, les gages d'un cocher et la location d'une loge au Fondo
ou  Saint-Charles, il ne doit pas rester grand'chose pour faire face
aux dpenses de la table. A cela je rpondrai que Dieu est grand, la
mer profonde, le macaroni  deux sous la livre, et l'asprino d'Aversa
 deux liards le fiasco.

Pour l'instruction de nos lecteurs, qui ne savent probablement pas ce
que c'est que l'asprino d'Aversa, nous leur apprendrons que c'est un
joli petit vin qui tient le milieu entre la tisane de Champagne et le
cidre de Normandie. Or, avec du poisson, du macaroni et de l'asprino,
on fait chez soi un charmant dner qui cote quatre sous par personne.
Supposez que la famille se compose de cinq personnes, c'est vingt
sous.

Restent neuf francs pour soutenir l'honneur du nom.

--Mais le djener?

--On ne djene pas. Il est prouv que rien n'est plus sain que de
faire un seul repas toutes les vingt-quatre heures. Seulement le repas
change de nom et d'heure selon la saison o on le prend. En hiver, on
dne  deux heures, et moyennant ce dner on en a jusqu'au lendemain
deux heures. En t, on soupe  minuit, et moyennant ce souper on en a
pour jusqu'au lendemain minuit.

Puis il y a encore les lgans, qui mangent du pain sans macaroni ou
du macaroni sans pain pour s'en aller prendre le soir  grand fracas
une glace chez Donzelli ou chez Benvenuti.

Il va sans dire que cette hygine n'est adopte que par les petites
bourses. Ceux qui ont cinq cent mille livres de rente ont un cuisinier
franais dont la filiation de certificats est aussi en rgle que la
gnalogie d'un cheval arabe. Ceux-l font deux et quelquefois trois
repas par jour. Pour ceux-l il n'y a pas de pays: le paradis est
partout.

Le premier plaisir de l'aristocratie napolitaine est le jeu. Le matin
on va au Casino et l'on joue; l'aprs-midi on va  la promenade, et le
soir au spectacle. Aprs le spectacle, on revient au Casino et l'on
joue encore.

L'aristocratie n'a qu'une carrire ouverte: la diplomatie. Or, comme,
si tendues que soient ses relations avec les autres puissances, le
roi de Naples n'occupe pas dans ses ambassades et dans ses consulats
plus d'une soixantaine de personnes, il en rsulte que les cinq
siximes des jeunes nobles ne savent que faire, et par consquent ne
font rien.

Quant  la carrire militaire, elle est sans avenir. Quant  la
carrire commerciale, elle est sans considration.

Je ne parle pas des carrires littraires ou scientifiques, elles
n'existent pas: il y a  Naples, comme partout, plus que partout
mme, une certaine quantit de savans qui disputent sur la forme des
pincettes grecques et des pelles  feu romaines, qui s'injurient
 propos de la grande mosaque de Pompia ou des statues des deux
Balbus. Mais cela se passe en famille, et personne ne s'occupe de
pareilles purilits.

La chose importante, c'est l'amour. Florence est le pays du plaisir:
Rome, celui de l'amour; Naples, celui de la sensation.

A Naples, le sort d'un amoureux est dcid tout de suite. A
la premire vue il est sympathique ou antipathique. S'il est
antipathique, ni soins, ni cadeaux, ni persistance ne le feront aimer.
S'il est sympathique, on l'aime sans grand dlai: la vie est courte,
et le temps qu'on perd ne se rattrape pas. L'amant prfr s'installe
au logis; on le reconnat, malgr la distance respectueuse o il se
tient de la matresse de la maison, au laisser-aller avec lequel il
s'assied et  la manire facile avec laquelle il appuie sa tte contre
les fresques. En outre, c'est lui qui sonne les domestiques, qui
reconduit les visiteurs et qui ramasse les poissons rouges que les
bambins font tomber du bocal sur le parquet.

Quant  l'amant malheureux, il s'en va tout consol, certain que son
infortune ne sera pas constante et qu'il trouvera bientt  ramasser
des poissons rouges ailleurs.

L'aristocratie napolitaine est peu instruite: en gnral, son
ducation est nglige sous le rapport intellectuel: cela tient 
ce qu'il n'y a pas dans tout Naples un seul bon collge, celui des
jsuites except. En compensation, ceux qui savent savent bien: ils
ont appris avec des professeurs attachs  leur personne. J'ai vu des
femmes plus fortes en histoire, en philosophie et en politique que
certains historiens, que certains philosophes et que certains hommes
d'tat de France. La famille du marquis de Gargallo, par exemple, est
quelque chose de merveilleux en ce genre. Le fils crit notre langue
comme Charles Nodier, et les filles la parlent comme madame de
Svign.

Les exercices physiques sont, au contraire, fort suivis 
Naples: presque tous les hommes montent bien  cheval et tirent
remarquablement le fusil, l'pe et le pistolet. Leur rputation sur
ce point est mme assez tendue et  peu prs inconteste. Ce sont des
duellistes fort dangereux.

Cette dernire priode de notre alina nous amne tout naturellement 
parler du courage chez les Napolitains.

La nation napolitaine, toute proportion garde et en raison de l'tat
politique de l'Italie actuelle, n'est ni une nation militaire comme
la Prusse, ni une nation guerrire comme la France: c'est une nation
passionne. Le Napolitain, insult dans son honneur, exalt par
son patriotisme, menac dans sa religion, se bat avec un courage
admirable. A Naples, un duel est aussi vite et aussi bravement accept
que partout ailleurs; et s'il varie sur les prliminaires, qui
appartiennent  des habitudes de localits, le dnouement en
est toujours men  bout aussi vigoureusement qu' Paris, 
Saint-Ptersbourg ou  Londres. Citons quelques faits.

Le comte de Rocca Romana, le Saint-Georges de Naples, se prend de
querelle avec un colonel; le rendez-vous est indiqu  Castellamare,
l'arme choisie est le sabre. Le colonel franais se rend sur le
terrain  cheval; Rocca Romana prend un fiacre, arrive au lieu
dsign, o l'attend son adversaire; le colonel rappelle  Rocca
Romana qu'une des conditions du duel est qu'il aura lieu 
cheval.--C'est vrai, rpond Rocca Romana, je l'avais oubli; mais qu'
cela ne tienne, l'oubli est facile  rparer. Aussitt il dtelle un
des chevaux de son fiacre, saute sur le dos de l'animal, combat sans
selle et sans bride, et tue son adversaire.

A l'poque de la restauration, c'est--dire vers 1815, Ferdinand,
grand-pre du roi actuel, de retour  Naples, qu'il avait quitt
depuis dix ou douze ans, voulut rtablir les gardes-du-corps. En
consquence, on recruta cette troupe privilgie dans les premires
familles des deux royaumes, et on les divisa en cinq compagnies, dont
trois napolitaines et deux siciliennes.

J'ai dit dans le _Speronare_, et  l'article de Palerme, quelle est
l'antipathie profonde qui spare les deux peuples. On comprend donc
que les Siciliens et les Napolitains ne se trouvrent pas plutt en
contact, surtout  cette poque o les haines politiques taient
encore toutes chaudes, que les querelles commencrent d'clater.
Quelques duels sans consquence eurent lieu d'abord, mais bientt on
rsolut de confier en quelque sorte la cause des deux peuples  deux
champions choisis parmi leurs enfans: on y voulait voir non seulement
une haine accomplie, mais une superstitieuse rvlation de l'avenir.
Le choix tomba sur le marquis de Crescimani, Sicilien, et sur
le prince Mirelli, Napolitain. Ce choix fait et accept par les
adversaires, on dcida qu'ils se battraient au pistolet  vingt pas,
et jusqu' blessure grave de l'un ou de l'autre champion.

Un mot sur le prince Mirelli, dont nous allons nous occuper
particulirement.

C'tait un jeune homme de vingt-quatre ou vingt-cinq ans, prince de
Teora, marquis de Mirelli, comte de Conza, et qui descendait en droite
ligne du fameux condottiere Dudone dit Conza, dont parle le Tasse. Il
tait riche, il tait beau, il tait pote; il avait par consquent
reu du ciel toutes les chances d'une vie heureuse; mais un mauvais
prsage avait attrist son entre dans la vie. Mirelli tait n au
village de Sant'Antimo, fief de sa famille. A peine eut-on su que sa
mre tait accouche d'un fils, que l'ordre fut envoy  la chapelle
d'un couvent de mettre les cloches en branle pour annoncer cet heureux
vnement  toute la population. Le sacristain tait absent; un moine
se chargea de ce soin, mais, inhabile  cet exercice, il se laissa
enlever par la vole de la corde, et au plus haut de son ascension,
perdant la tte, pris par un vertige, il lcha son point d'appui,
tomba dans le choeur et se brisa les deux cuisses. Quoique mutil
ainsi, le pauvre religieux ne se trana pas moins du choeur  la
porte, o il appela au secours: on vint  son aide, on le transporta
dans sa cellule; mais, quelque soin qu'on prt de lui, il expira le
lendemain.

Cet vnement avait fait une grande sensation dans la famille,
et cette histoire, souvent raconte au jeune Mirelli, s'tait
profondment grave dans son esprit. Cependant il en parlait rarement.

Voil l'homme que les Napolitains avaient choisi pour leur champion.

Quant au marquis Crescimani, c'tait un homme digne en tout point
d'tre oppos  Mirelli, quoique les qualits qu'il avait reues
du ciel fussent peut-tre moins brillantes que celles de son jeune
adversaire.

Au jour et  l'heure dits, les deux champions se trouvrent en
prsence: ni l'un ni l'autre n'tait anim d'aucune haine personnelle,
et ils avaient vcu jusque-l, au contraire, plutt en amis qu'en
ennemis.

En arrivant au rendez-vous, ils marchrent l'un  l'autre en souriant,
se serrrent la main et se mirent  causer de choses indiffrentes,
tandis que les tmoins rglaient les conditions du combat.

Le moment arriv, ils s'loignrent de vingt pas, reurent leurs armes
toutes charges, se salurent en souriant, puis, au signal donn,
tirrent tous les deux l'un sur l'autre: aucun des deux coups ne
porta.

Pendant qu'on rechargeait les armes, Mirelli et Crescimani changrent
quelques paroles sur leur maladresse mutuelle, mais sans quitter leur
place. On leur remit les pistolets chargs de nouveau. Ils firent feu
une seconde fois, et, cette fois comme l'autre, ils se manqurent tous
deux.

Enfin,  la troisime dcharge, Mirelli tomba.

Une balle l'avait perc  jour au dessus des deux hanches; on le
crut mort, mais lorsqu'on s'approcha de lui on vit qu'il n'tait que
bless. Il est vrai que la blessure tait terrible: la balle lui avait
travers tout le corps, et avait en passant ouvert le tube intestinal.

On fit approcher une voiture pour transporter le bless chez lui; on
voulut le soutenir pour l'aider  y monter; mais il carta de la main
ceux qui lui offraient leurs secours, et, se relevant vivement par un
effort incroyable sur lui-mme, il s'lana dans la voiture en disant:
Allons donc! il ne sera pas dit que j'aie eu besoin d'tre soutenu
pour monter, ft-ce dans mon corbillard! A peine fut-il entr dans la
voiture que la douleur reprit le dessus, et il s'vanouit. Arriv chez
lui, il voulut descendre comme il tait mont; mais on ne le souffrit
point. Deux amis le prirent  bras et le portrent sur son lit.

On envoya chercher le meilleur chirurgien de Naples, le docteur Penza;
c'tait un homme qui s'tait fait dans la science un nom europen.
Le docteur sonda la blessure et dit qu'il ne rpondait de rien, mais
qu'en tout cas la cure serait longue et horriblement douloureuse.

--Faites ce que vous voudrez, docteur, dit Mirelli. Marius n'a pas
jet un cri pendant qu'on lui dissquait la jambe, je serai muet comme
Marius.

--Oui, dit le docteur; mais lorsque le chirurgien en eut fini avec la
jambe droite, Marius ne voulut jamais lui donner la gauche. N'allez
pas me laisser entreprendre une opration et m'arrter au milieu.

--Vous irez jusqu'au bout, docteur, soyez tranquille, rpondit
Mirelli; mon corps vous appartient, et vous pouvez l'anatomiser tout 
votre aise.

Sur cette assurance, le docteur commena.

Mirelli tint sa parole; mais  mesure que la nuit s'approcha, il parut
plus agit, plus inquiet; il avait une fivre terrible. Sa mre le
gardait avec deux de ses amis. Vers les onze heures il s'endormit,
mais au premier coup de minuit il se rveilla. Alors, sans paratre
voir ceux qui taient l, il s'appuya sur son coude et parut couter.
Il tait ple comme un mort, mais ses yeux taient ardens de dlire.
Peu  peu ses regards se fixrent sur une porte qui donnait dans un
grand salon. Sa mre se leva alors et lui demanda s'il avait besoin de
quelque chose.

--Non, rien, rpondit Mirelli. C'est lui qui vient.

--Qui, lui? demanda sa mre avec inquitude.

--Entendez-vous le tranement de sa robe dans le salon? s'cria le
malade. L'entendez-vous? Tenez, il vient, il s'approche; voyez,
la porte s'ouvre... sans que personne la pousse... Le voil... le
voil!... il entre... il se trane sur ses cuisses brises... il vient
droit  mon lit. Lve ton froc, moine, lve ton froc, que je voie
ton visage. Que veux-tu?... parle... voyons!... viens-tu pour me
chercher?... d'o sors-tu?... de la terre... Tenez, voyez-vous?... il
lve les deux mains; il les frappe l'une contre l'autre; elles rendent
un son creux, comme si elles n'avaient plus de chair... Eh bien! oui,
je t'coute, parle!...

Et Mirelli, au lieu de chercher  fuir la terrible vision,
s'approchait au bord de son lit comme pour entendre ses paroles; mais
au bout de quelques secondes d'attention, pendant lesquelles il resta
dans la pose d'un homme qui coute, il poussa un profond soupir et
tomba sur son lit en murmurant:

--Le moine de Sant'Antimo!

C'est alors qu'on se rappela seulement cet vnement arriv le jour de
sa naissance, c'est--dire vingt-cinq ans auparavant, et qui, conserv
toujours vivant dans la pense du jeune homme, prenait un corps au
milieu de son dlire.

Le lendemain, soit que Mirelli et oubli l'apparition, soit qu'il ne
voult donner aucun dtail, il rpondit  toutes les questions qui lui
furent faites qu'il ignorait compltement ce qu'on voulait lui dire.

Pendant trois mois l'apparition infernale se renouvela chaque nuit,
dtruisant ainsi en quelques minutes les progrs que le reste du temps
le bless faisait vers la gurison. Mirelli ressemblait  un spectre
lui-mme. Enfin, une nuit il demanda instamment  rester seul, avec
tant d'insistance, que sa mre et ses amis ne purent s'opposer  sa
volont. A neuf heures, tout le monde ayant quitt sa chambre, il mit
son pe sous le chevet de son lit et attendit. Sans qu'il le st, un
de ses amis tait cach dans une chambre voisine, voyant par une porte
vitre et prt  porter secours au malade s'il en avait besoin. A dix
heures il s'endormit comme d'habitude, mais au premier coup de minuit
il s'veilla. Aussitt on le vit se soulever sur son lit et regarder
la porte de son regard fixe et ardent; un instant aprs il essuya son
front, d'o la sueur ruisselait; ses cheveux se dressrent sur sa
tte, un sourire passa sur ses lvres: puis saisissant son pe, il la
tira hors du fourreau, bondit hors de son lit, frappa deux fois comme
s'il et voulu poignarder quelqu'un avec la pointe de sa lame, et,
jetant un cri, il tomba vanoui sur le plancher.

L'ami qui tait en sentinelle accourut et porta Mirelli sur son lit;
celui-ci serrait si fortement la garde de son pe qu'on ne put la lui
arracher de la main.

Le lendemain, il fit venir le suprieur de Sant'Antimo et lui demanda,
dans le cas o il mourrait des suites de sa blessure,  tre enterr
dans le clotre du couvent, rclamant la mme faveur, en supposant
qu'il en chappt cette fois, pour l'poque o sa mort arriverait,
quelle que ft cette poque et en quelque lieu qu'il expirt. Puis il
raconta  ses amis qu'il avait rsolu la veille de se dbarrasser du
fantme en luttant corps  corps, mais qu'ayant t vaincu, il lui
avait promis enfin de se faire enterrer dans son couvent: promesse
qu'il n'avait pas voulu lui accorder jusque-l, tant il lui rpugnait
de paratre cder  une crainte, mme religieuse et surnaturelle.

A partir de ce moment, la vision disparut, et neuf mois aprs Mirelli
tait compltement guri.

Nous avons racont en dtail cette anecdote, d'abord parce que de
pareilles lgendes, surtout parmi les contemporains, sont rares en
Italie, le pays le moins fantastique de la terre; et ensuite parce
qu'elle nous a paru dvelopper dans un seul homme trois courages bien
diffrens: le courage patriotique, qui consiste  risquer froidement
sa vie pour la cause de la patrie; le courage physique, qui consiste
 supporter stoquement la douleur; et enfin le courage moral, qui
consiste  ragir contre l'invisible et  lutter contre l'inconnu.
Bayard et certainement eu les deux premiers, mais il est douteux
qu'il et eu le troisime.

Maintenant passons au courage civil.

Nous sommes en 99: les Franais ont vacu la ville des dlices. Le
cardinal Ruffo, parti de Palerme, descendu de la Calabre et soutenu
par les flottes turque, russe et anglaise, qui bloquent le fort,
a assig Naples, et, voyant l'impossibilit de prendre la ville
dfendue du ct de la mer par Caracciolo, et du ct de la terre par
Manthony, Caraffa et Schiappani, a sign une capitulation qui assure
aux patriotes la vie et la fortune sauves: prs de sa signature on
lit celle de Foote, commandant la flotte britannique; de Keraudy,
commandant la flotte russe; et de Bonnieu, commandant la flotte
ottomane. Mais, dans une nuit de dbauche et d'orgie, Nelson a dchir
le trait. Le lendemain, il dclare que la capitulation est nulle,
que Bonnieu, Keraudy et Foote ont outre-pass leurs pouvoirs en
transigeant avec les rebelles, et il livre  la haine de la cour, en
change de l'amour de lady Hamilton, les troupeaux de victimes qu'on
lui demande. Alors il y eut spectacle et joie pour bien des jours, car
on avait  peu prs vingt mille ttes  faire tomber. Eh bien! toutes
ces ttes tombrent, et pas une seule ne tomba dshonore par une
larme ou par un soupir.

Citons au hasard quelques exemples.

Cyrillo et Pagano sont condamns  tre pendus. Comme Andr Chnier et
Roucher, ils se rencontrent au pied de l'chafaud; l ils se disputent
 qui mourra le premier; et comme aucun des deux ne veut cder sa
place  l'autre, ils tirent  la courte paille. Pagano gagne, tend
la main  Cyrillo, met la courte paille entre ses dents, et monte
l'chelle infme, le sourire sur les lvres et la srnit sur le
front.

Hector Caraffa, l'oncle du compositeur, est condamn  avoir la tte
tranche; il arriva sur l'chafaud; on s'informe s'il n'a pas quelque
dsir  exprimer.

--Oui, dit-il, je dsire regarder le fer de la mandaja.

Et il est guillotin couch sur le dos, au lieu d'tre couch sur le
ventre.

Quoique cet article soit consacr  l'aristocratie, un mot sur le
courage religieux. Ce courage est celui du peuple.

Au moment o Championnet marchait sur Naples, proclamant la libert
des peuples et crant des rpubliques sur son passage, les royalistes
rpandirent le bruit dans la ville que les Franais venaient pour
brler les maisons, piller les glises, enlever les femmes et les
filles et transporter en France la statue de saint Janvier. A ces
accusations, d'autant plus accrdites qu'elles sont plus absurdes,
les lazzaroni, que les mots d'honneur, de patrie et de libert
n'auraient pu tirer de leur sommeil, se lvent des portiques des
palais dont ils ont fait leur demeure, encombrent les places
publiques, s'arment de pierres et de btons, et  moiti nus, sans
chefs, sans tactique militaire, avec l'instinct de btes fauves qui
gardent leur antre, leur femelle et leurs petits, aux cris de: Vive
saint Janvier! vive la sainte Foi! mort aux Jacobins! ils combattent
soixante heures les soldats qui avaient vaincu  Montenotte, pass le
pont de Lodi, pris Mantoue. Au bout de ce temps, Championnet n'tait
encore parvenu qu' la porte de Saint-Janvier, et sur tous les autres
points n'avait pas encore gagn un pouce de terrain.

A tout cela on m'objectera sans doute la rvolution de 1820, le
passage des Abruzzes, abandonn presque sans combat. Je rpondrai une
seule chose: c'est que les chefs qui commandaient cette arme, et
qui avaient en face d'eux les baonnettes autrichiennes, voyaient se
relever derrire eux les bchers, les chafauds et les potences de
99; c'est qu'ils se savaient trahis  Naples, tandis qu'eux venaient
mourir  la frontire; c'est qu'enfin c'tait une guerre sociale que
Pp et Carrascosa avaient entreprise  leurs risques et prils, et
que le peuple napolitain n'avait pas sanctionne.

Lorsque nous traversons Naples avec nos ides librales, puises,
non pas dans l'tude individuelle des peuples, mais dans de simples
thories mises par des publicistes, et que nous jetons un coup d'oeil
lger  la surface de ce peuple que nous voyons couch presque nu sur
le seuil des palais et dans les angles des places o il mange, dort et
se rveille, notre coeur se serre  la vue de cette misre apparente,
et nous crions dans notre philanthropique lan: Le peuple napolitain
est le peuple le plus malheureux de la terre.

Nous nous trompons trangement.

Non, le peuple napolitain n'est pas malheureux, car ses besoins sont
en harmonie avec ses dsirs. Que lui faut-il pour manger? une pizza ou
une tranche de cocomero  mettre sous sa dent; que lui faut-il pour
dormir? une pierre  mettre sous sa tte. Sa nudit, que nous prenons
pour une douleur, est au contraire une jouissance dans ce climat
ardent o le soleil l'habille de sa chaleur. Quel dais plus magnifique
pourrait-il demander aux palais qui lui prtent leur seuil que le
ciel de velours qui flamboie sur sa tte? Chacune des toiles qui
scintillent  la vote du firmament n'est-elle pas dans sa croyance
une lampe qui brle au pied de la Madone? Avec deux grains par jour,
ne se procure-t-il pas le ncessaire, et de son superflu ne lui
reste-t-il pas encore de quoi payer largement l'improvisateur du mle
et le conducteur du corricolo?

Ce qui est malheureux  Naples, c'est l'aristocratie, qui,  peu
d'exceptions prs, est ruine, comme nous l'avons dit  propos de la
noblesse de Sicile, par l'abolition des majorats et des fidicommis;
c'est la noblesse, qui porte un grand nom et qui n'a plus de quoi le
dorer, qui possde des palais et qui laisse vendre ses meubles.

Ce qui est malheureux  Naples, c'est la classe moyenne, qui n'a ni
commerce ni industrie, qui tient une plume et qui ne peut crire,
qui a une voix et qui ne peut parler; c'est cette classe qui calcule
qu'elle aura le temps d'tre morte de faim avant qu'elle runisse 
elle assez de nobles philosophes et de lazzaroni intelligens pour se
faire une majorit constitutionnelle.

Nous reviendrons en temps et lieu sur le mezzo ceto et sur les
lazzaroni. Cet article nous a dj entran trop loin, puisqu'il ne
devait tre consacr qu' la noblesse; mais de dduction en dduction
on fait le tour du monde. Que notre lecteur se rassure; nous nous
apercevons  temps de notre erreur, et nous nous arrtons  Tolde.




IV

Toledo.


Toledo est la rue de tout le monde. C'est la rue des restaurans, des
cafs, des boutiques; c'est l'artre qui alimente et traverse tous les
quartiers de la ville; c'est le fleuve o vont se dgorger tous les
torrens de la foule. L'aristocratie y passe en voiture, la bourgeoisie
y vend ses toffes, le peuple y fait sa sieste. Pour le noble, c'est
une promenade; pour le marchand, un bazar; pour le lazzarone, un
domicile.

Toledo est aussi le premier pas fait par Naples vers la civilisation
moderne, telle que l'entendent nos progressistes, c'est le lien qui
runit la cit potique  la ville industrielle, c'est un terrain
neutre o l'on peut suivre d'un oeil curieux les restes de l'ancien
monde qui s'en va et les envahissemens du nouveau monde qui arrive.
A ct de la classique osteria aux vieux rideaux tachets par les
mouches, un galant ptissier franais tale sa femme, ses brioches et
ses babas. En face d'un respectable fabricant d'antiquits  l'usage
de messieurs les Anglais se pavane un marchand d'allumettes chimiques.
Au dessus d'un bureau de loterie s'lve un brillant salon de
coiffure; enfin, pour dernier trait caractristique de la fusion
qui s'opre, la rue de Toledo est pave en lave comme Herculanum et
Pompia, et claire au gaz comme Londres et Paris.

Tout est  voir dans la rue de Toledo; mais comme il est impossible de
tout dcrire, il faut se borner  trois palais, qui sont ce qu'elle
offre de plus saillant et de plus remarquable: le palais du roi  une
extrmit, le palais de la ville  l'autre extrmit, et au milieu le
palais de Barbaja.

Quant au palais du roi de Naples, l'occasion se prsentera de nous en
occuper. Passons  la ville. La ville se compose: 1. d'un carrosse
 douze places, peint et dor dans le plus beau style espagnol du
dix-septime sicle; 2. de douze magistrats, lus moiti parmi les
nobles, moiti parmi les bourgeois napolitains, portant firement
la cape et l'pe, chausss de petits souliers  boucles et coiffs
d'normes perruques  la Louis XIV; 3. de six chevaux harnachs,
empanachs, caparaonns avec la plus grande magnificence. Voici
maintenant les fonctions respectives de tout le personnel de la ville;
le carrosse est tenu de sortir deux fois par an de sa remise, les
douze magistrats sont chargs de s'asseoir dans le carrosse, et les
six chevaux sont obligs de traner le tout d'un bout de Toledo 
l'autre, le plus lentement possible. Tout le monde s'acquitte 
merveille de ses devoirs.

Reste donc  expliquer  mes lecteurs ce que c'est, ou plutt ce que
c'tait que Barbaja; car, hlas! au moment o j'cris ces lignes, ce
grand homme a disparu, cette grande gloire s'est vanouie, ce grand
astre s'est teint.

Domenico Barbaja tait le vritable type de l'impresario italien. En
France, nous connaissons le directeur, le rgisseur, le commissaire
du roi, le caissier, les contrleurs, nous ne connaissons pas
l'impresario. L'impresario est tout cela  la fois, mais il est plus
encore. Nos thtres sont rgis constitutionnellement, nos directeurs
rgnent et ne gouvernent pas, suivant la clbre maxime parlementaire.
L'impresario italien est un despote, un czar, un sultan, rgnant par
le droit divin dans son thtre, n'ayant, comme les rois les plus
lgitimes, d'autres rgles que sa propre volont, et ne devant compte
de son administration qu' Dieu et  sa conscience.

Il est  la fois pour les artistes un exploiteur habile et un pre
indulgent, un matre absolu et un ami fidle, un guide clair et un
juge incorruptible.

C'est un homme faisant la traite des blancs pour son compte et en
disposant  son gr, sans reconnatre  qui que ce soit au monde le
droit de visite sur ses planches, couvrant sa marchandise de son
pavillon, et dfendant les droits de son pavillon avec une intrpidit
tout amricaine.

Au reste, l'impresario n'a pas seulement le droit pour lui, il a aussi
la force. Il a  ses ordres un piquet de cavalerie et un peloton
d'infanterie, un commissaire de police et un capitaine de place, des
sbires, des carabiniers, des gendarmes pour envoyer immdiatement en
prison les chanteurs qui s'aviseraient d'avoir des caprices et le
public qui oserait siffler sans raison.

Domenico Barbaja 1er a donc rgn d'une manire aussi complte et
aussi absolue pendant l'espace de quarante ans. C'tait un homme de
taille moyenne, mais bti en Hercule, la poitrine large, les paules
carres, le poignet de fer. Sa tte tait assez commune, et ses traits
ne se piquaient pas d'une grande rgularit; mais ses yeux ptillaient
d'esprit, d'intelligence et de malice.

Goldoni l'avait prvu en crivant _le Bourru bienfaisant_. Excellent
coeur, mais les manires les plus brusques, le caractre le plus
violent et le plus emport du monde. Il est impossible de traduire
dans aucune langue le dictionnaire d'injures et de gros mots dont il
se servait  l'gard des artistes de son thtre. Mais il n'en est
pas un qui lui ait gard rancune, tant ils taient srs qu'au moindre
succs Barbaja serait l pour les embrasser avec effusion,  la
moindre chute pour les consoler avec dlicatesse,  la moindre maladie
pour les veiller nuit et jour avec une tendresse et un dvoment
paternels.

Parti d'un caf de Milan, o il servait en qualit de garon, il tait
arriv  diriger en mme temps les thtres de Saint-Charles, de la
Scala et de Vienne,  rgner sans contestation et sans contrle sur
le public italien et sur le public allemand, c'est--dire sur deux
publics dont l'un passe pour tre le plus capricieux et l'autre pour
tre le plus difficile de l'univers. Aprs avoir amass sou par sou sa
fortune, Barbaja la dpensait noblement en prodigalits royales et en
gnreux bienfaits. Il avait un palais pour loger les artistes, une
villa pour traiter ses amis, des jeux publics pour amuser tout le
monde. Gnie vraiment extraordinaire et instinctif, n'ayant jamais su
crire une lettre ni dchiffrer une note, et traant avec un parfait
bon sens aux potes le plan de leurs libretti, aux compositeurs le
choix de leurs morceaux; dou par Dieu de la voix la plus criarde
et la plus dissonante, et formant par ses conseils les premiers
chanteurs, de l'Italie; ne parlant que son patois milanais, et se
faisant comprendre  merveille par les rois et par les empereurs avec
lesquels il traitait de puissance  puissance.

Aussi prenait-il ses engagemens sur parole et sans jamais accepter la
moindre condition. Il fallait se livrer  discrtion  Barbaja. Il
avait toujours sous sa main de quoi rcompenser largement et de
quoi punir avec la dernire svrit. Une ville se montrait-elle
accommodante  l'endroit des dcors, un public encourageait-il les
dbutans avec cette bienveillance qui triple les moyens d'un artiste,
un gouvernement ne lsinait-il pas trop sur la subvention? ville,
public, gouvernement, taient aussitt dans les bonnes grces de
l'impresario; il leur envoyait Rubini, la Pasta, Lablache, l'lite de
sa troupe. Mais si une autre ville, au contraire, se montrait par trop
exigeante, si un autre public abusait de son droit de siffler achet
 la porte, si un autre gouvernement affichait des prtentions
excessives, Barbaja leur lchait le rebut de ses chanteurs, ses
_chiens_, comme il les appelait par une expression nergique; leur
faisait corcher les oreilles pendant une entire saison, et coutait
les plaintes et les sifflets des patiens avec le mme sang-froid qu'un
empereur romain assistant au spectacle du cirque.

Il fallait voir le noble imprsario assis dans sa belle loge
d'avant-scne, en face du roi, un soir de premire reprsentation,
grave, impassible, se tournant tantt vers les acteurs, tantt vers le
public. Si c'tait l'artiste qui bronchait, Barbaja tait le premier 
l'immoler avec une svrit digne de Brutus, en lui jetant un: _Can
de Dio_! qui faisait trembler la salle. Si, au contraire, c'tait le
public qui avait tort, Barbaja se redressait comme une vipre, et lui
lanait  pleine voix un: _Fioli d'una vacea_, voulez-vous vous taire
vous ne mritez que de la canaille! Si c'tait le roi par hasard qui
manquait d'applaudir  temps, Barbaja se contentait de hausser les
paules et sortait en grommelant de sa loge.

Barbaja ne se fiait  personne du soin de former sa troupe; il avait
pour principe d'engager le moins possible les artistes connus, parce
qu'une rputation arrive  son apoge ne pouvait plus que dcrotre,
et qu'avec des talens clbres il y avait plus  perdre qu' gagner.
Il aimait mieux les crer lui-mme, et commenait d'ordinaire ses
expriences _in anima vili_.

Voici sa manire de procder:

Il sortait par une belle matine de mai ou de septembre, et se faisait
conduire par son cocher dans les environs de Naples. Arriv  la
campagne, il descendait de sa calche, congdiait ses gens, et
s'acheminait seul et  pied  la recherche de l'_ut_ de poitrine. S'il
rencontrait un paysan assez beau, assez bien tourn et assez paresseux
pour faire un tnor, il s'approchait de lui amicalement, lui posait
la main sur l'paule, et engageait la conversation  peu prs en ces
termes:

--Eh bien! mon ami, le travail nous fatigue un peu, n'est-ce pas? Nous
n'avons pas la force de lever la bche?

--Je me reposais, eccellenza.

--Connu! connu! le paysan napolitain se repose toujours.

--C'est qu'il fait une chaleur touffante. Et puis la terre est si
dure!

--Je parie que tu dois avoir une belle voix; je ne connais rien qui
soulage et qui donne des forces comme un peu de musique; si tu me
chantais une chanson?

--Moi, monsieur! Je n'ai jamais chant de ma vie.

--Raison de plus; tu auras la voix plus frache.

--Vous voulez plaisanter!

--Non, je veux t'entendre.

--Et qu'est-ce que je gagnerai  me faire entendre de vous?

--Mais peut-tre que si ta voix me plat tu ne travailleras plus, je
te prendrai avec moi.

--Pour domestique?

--Mieux que cela.

--Pour cuisinier?

--Mieux, te dis-je.

--Et pourquoi donc? demandait alors le paysan avec quelque dfiance.

--Qu'est-ce que a te fait? chante toujours.

--Bien fort?

--De tous tes poumons, et surtout ouvre bien la bouche.

Si le malheureux n'avait qu'une voix de baryton ou de basse-taille,
l'impresario tournait lestement sur ses talons en lui laissant quelque
maxime bien consolante sur l'amour du travail et le bonheur de la vie
champtre; mais s'il tait assez heureux dans sa journe pour mettre
la main sur un tnor, il l'emmenait avec lui et le faisait monter...
derrire sa voiture.

Il ne gtait pas les artistes, celui-l.

S'agissait-il d'engager un homme:--Qu'est-ce qu'il te faut, mon
garon? lui demandait Barbaja de sa voix brusque et de son ton bourru;
tu auras assez de cinquante francs par mois pour commencer. Des
souliers pour te chausser, un habit pour te couvrir, du macaroni pour
te rgaler, que demandes-tu davantage? Sois grand artiste d'abord, et
ensuite tu me feras la loi comme je te la fais maintenant. Hlas! ce
temps ne viendra que trop tt; tu as une belle voix, et la preuve
c'est que je t'ai engag; tu as de l'intelligence et la preuve c'est
que tu voudrais me voler. Attends donc, cher ami, le bien te viendra
en chantant. Si je te donnais beaucoup d'argent tout de suite, tu
ferais le beau, tu te griserais tous les jours, et tu perdrais ta voix
au bout de trois semaines.

Avec les femmes, le raisonnement tait beaucoup plus court et plus
simple:

--Chre enfant, je ne te donnerai pas un sou; c'est toi, au contraire,
qui dois me payer. Je t'offre les moyens de montrer au public tout ce
que tu possdes d'agrmens naturels. Tu es jolie; si tu as du talent,
tu arriveras bien vite; si tu n'en as pas, tu arriveras plus vite
encore. Crois-moi, tu m'en remercieras plus tard lorsque tu auras
acquis un peu plus d'exprience. Si tu tais dj riche  tes dbuts,
tu pouserais un choriste qui te battrait ou un prince qui te
rduirait  la misre.

Convaincus par une logique aussi entranante, les artistes
s'engageaient pour cinquante francs par mois; mais il arrivait le plus
souvent qu'aprs le premier trimestre ils devaient six mille francs
 un usurier. Alors Barbaja, pour ne pas les faire aller en prison,
payait leurs dettes, et le compte tait sold.

Pendant mon sjour  Naples, on racontait plusieurs anecdotes sur le
grand impresario, qui peignent l'homme tout entier et donnent une
exacte mesure de ses connaissances en musique.

Je ne sais plus quel marquis napolitain, dont l'influence tait grande
 la cour, lui avait recommand une jeune fille comme ayant pour le
thtre la vocation la plus dcide et annonant le plus bel avenir.
Barbaja fit une moue trs significative et enfona ses deux mains
dans les poches de sa veste de nankin, attitude qu'il prenait
habituellement quand il ne pouvait pas donner un libre cours  sa
colre.

--Vous verrez, mon cher, rpliqua le marquis avec un air de suffisance
qui chauffait de plus en plus la bile du terrible impresario, c'est
un vritable prodige!

--Bien, bien! qu'elle vienne demain  midi.

Le lendemain,  l'heure dite, la dbutante met sa plus belle robe,
prend ses cahiers, et, flanque de l'ternelle mre que vous
connaissez, se prsente au palais de Barbaja.

Le directeur de l'orchestre tait dj au piano, Barbaja se promenait
de long en large dans son salon.

--Signor impresario, dit la vieille femme aprs une profonde
rvrence, il est du devoir d'une mre, devoir religieux et sacr, de
vous avertir que cette pauvre enfant, tant pure comme le cristal, et
timide comme une colombe...

--Nous commenons mal, interrompit brusquement Barbaja; au thtre il
faut tre effronte.

--Ce n'est pas cependant que je veuille entendre, reprend la mre de
sa voix la plus mielleuse...

Mais l'impresario, lui tournant le dos, s'approcha de la jeune fille
et lui dit d'un ton passablement impatient:--Voyons, ma chre, que
veux-tu me chanter?

Il aurait tutoy la reine en personne.

--Monsieur, balbutie la dbutante, devenue rouge jusqu'au blanc des
yeux, j'ai la prire de _Norma_...

--Comment, malheureuse! s'crie Barbaja d'une voix tonnante; aprs la
Ronzi, oserais-tu aborder la prire de _Norma_? Quelle audace!

--Je chanterai, si vous le prfrez, la cavatine du _Barbier_.

--La cavatine du _Barbier_! aprs la Fodor! Quelle indignit!

--Pardon, monsieur, dit la jeune fille en tremblant; j'essaierai la
romance du _Saule_.

--La romance du _Saule_! aprs la Malibran! Quelle profanation!

--Alors il ne me reste plus que des solfges, reprend la pauvre
dbutante presque en sanglotant.

--A la bonne heure! Va pour les solfges!

La jeune fille essuie ses larmes, la mre lui glisse  l'oreille un
mot de consolation, l'accompagnateur l'encourage; bref, elle s'en tire
 merveille. Jamais solfges n'avaient t mieux excuts.

La physionomie de Barbaja s'claircit, son front se dride, un sourire
de satisfaction erre sur ses lvres.

--Eh bien, monsieur! s'crie la mre dans la plus grande anxit, que
pensez-vous de ma fille?

--Eh, madame! la voix n'est pas mauvaise, mais du diable si j'ai pu
comprendre un seul mot.

Une autre fois (on tait en plein hiver) on rptait un opra nouveau,
et les chanteurs chargs des premiers rles, dsols de quitter leur
dredon, taient toujours en retard. Barbaja, furieux, avait jur la
veille de mettre  l'amende le premier qui ne se trouverait pas 
l'heure, ft-ce le tnor ou la prima donna elle-mme, pour faire un
exemple.

La rptition commence, Barbaja s'loigne un peu vers le fond d'une
coulisse pour gronder le machiniste; tout  coup les voix se taisent,
l'orchestre s'arrte, on attend quelqu'un.

--Qu'y a-t-il? s'crie l'impresario en se prcipitant vers la rampe.

--Rien, monsieur, rpond le premier violon.

--Qu'est-ce qui manque? Je veux le savoir.

--Il manque un _r_.

--A l'amende.

Tout cela n'empche pas que Domenico Barbaja n'ait cr Lablache,
Tamburini, Rubini, Donzelli, la Colbron, la Pasta, la Fodor,
Donizetti, Bellini, Rossini lui-mme; oui, le grand Rossini.

Les plus grands chefs-d'oeuvre du matre souverain ont t composs
pour Barbaja, et Dieu seul peut savoir ce qu'il en a cot au pauvre
impresario de prires, de violences et de ruses pour forcer au travail
le gnie le plus libre, le plus insouciant et le plus heureux qui ait
jamais plan sur le beau ciel de l'Italie.

J'en citerai un exemple qui caractrise parfaitement l'imprsario et
le compositeur.




V

Otello.


Rossini venait d'arriver  Naples, prcd dj par une grande
rputation. La premire personne qu'il rencontra en descendant de
voiture fut, comme on s'en doute bien, l'impresario de Saint-Charles.
Barbaja alla au devant du maestro les bras et le coeur ouverts, et,
sans lui donner le temps de faire un pas ni de prononcer une parole:

--Je viens, lui dit-il, te faire trois offres, et j'espre que tu ne
refuseras aucune des trois.

--J'coute, rpondit Rossini avec ce fin sourire que vous savez.

--Je t'offre mon htel pour toi et pour tes gens.

--J'accepte.

--Je t'offre ma table pour toi et pour tes amis.

--J'accepte.

--Je t'offre d'crire un opra nouveau pour moi et pour mon thtre.

--Je n'accepte plus.

--Comment! tu refuses de travailler pour moi?

--Ni pour vous ni pour personne. Je ne veux plus faire de musique.

--Tu es fou, mon cher.

--C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire.

--Et que viens-tu faire  Naples?

--Je viens manger des macaroni et prendre des glaces. C'est ma
passion.

--Je te ferai prparer des glaces par mon limonadier, qui est le
premier de Toledo, et je te ferai moi-mme des macaroni dont tu me
diras des nouvelles.

--Diable! cela devient grave.

--Mais tu me donneras un opra en change.

--Nous verrons.

--Prends un mois, deux mois, six mois, tout le temps que tu dsires.

--Va pour six mois.

--C'est convenu.

--Allons souper.

Ds le soir mme, le palais de Barbaja fut mis  la disposition de
Rossini; le propritaire s'clipsa compltement, et le clbre maestro
put se regarder comme tant chez lui, dans la plus stricte acception
du mot. Tous les amis ou mme les simples connaissances qu'il
rencontrait en se promenant taient invits sans faon  la table de
Barbaja, dont Rossini faisait les honneurs avec une aisance parfaite.
Quelquefois ce dernier se plaignait de ne pas avoir trouv assez
d'amis pour les convier aux festins de son hte:  peine s'il avait
pu en runir, malgr toutes les avances du monde, douze ou quinze.
C'taient les mauvais jours.

Quant  Barbaja, fidle au rle de cuisinier qu'il s'tait impos, il
inventait tous les jours un nouveau mets, vidait les bouteilles les
plus anciennes de sa cave, et ftait tous les inconnus qu'il plaisait
 Rossini de lui amener, comme s'ils avaient t les meilleurs amis de
son pre. Seulement, vers la fin du repas, d'un air dgag, avec une
adresse infinie et le sourire  la bouche, il glissait entre la poire
et le fromage quelques mots sur l'opra qu'il s'tait fait promettre
et sur l'clatant succs qui ne pouvait lui manquer.

Mais, quelque prcaution oratoire qu'employt l'honnte impresario
pour rappeler  son hte la dette qu'il avait contracte, ce peu de
mots tombs du bout de ses lvres produisait sur le maestro le mme
effet que les trois paroles terribles du festin de Balthazar. C'est
pourquoi Barbaja, dont la prsence avait t tolre jusque alors, fut
pri poliment par Rossini de ne plus paratre au dessert.

Cependant les mois s'coulaient, le libretto tait fini depuis
long-temps, et rien n'annonait encore que le compositeur se ft
dcid  se mettre  l'ouvrage. Aux dners succdaient les promenades,
aux promenades les parties de campagne. La chasse, la pche,
l'quitation se partageaient les loisirs du noble matre; mais il
n'tait pas question de la moindre note. Barbaja prouvait vingt fois
par jour des accs de fureur, des crispations nerveuses, des envies
irrsistibles de faire un clat. Il se contenait nanmoins, car
personne plus que lui n'avait foi dans l'incomparable gnie de
Rossini.

Barbaja garda le silence pendant cinq mois avec la rsignation la plus
exemplaire. Mais le matin du premier jour du sixime mois, voyant
qu'il n'y avait plus de temps  perdre ni de mnagemens  garder, il
tira le maestro  l'cart et entama l'entretien suivant:

--Ah a! mon cher, sais-tu qu'il ne manque plus que vingt-neuf jours
pour l'poque fixe?

--Quelle poque? dit Rossini avec l'bahissement d'un homme  qui on
adresserait une question incomprhensible en le prenant pour un autre.

--Le 30 mai.

--Le 30 mai!

Mme pantomime.

--Ne m'as-tu pas promis un opra nouveau qu'on doit jouer ce jour-l?

--Ah! j'ai promis?

--Il ne s'agit pas ici de faire l'tonn! s'cria l'impresario, dont
la patience est  bout; j'ai attendu le dlai de rigueur, comptant sur
ton gnie et sur l'extrme facilit de travail que Dieu t'a accorde.
Maintenant il m'est impossible de plus attendre: il me faut mon opra.

--Ne pourrait-on pas arranger quelque opra ancien en changeant le
titre?

--Y penses-tu? Et les artistes qui sont engags exprs pour jouer dans
un opra nouveau?

--Vous les mettrez  l'amende.

--Et le public?

--Vous fermerez le thtre.

--Et le roi?

--Vous donnerez votre dmission.

--Tout cela est vrai jusqu' un certain point. Mais si ni les
artistes, ni le public, ni le roi lui-mme ne peuvent me forcer 
tenir ma promesse, j'ai donn ma parole, monsieur, et Domenico Barbaja
n'a jamais manqu  sa parole d'honneur.

--Alors c'est diffrent.

--Ainsi, tu me promets de commencer demain.

--Demain, c'est impossible, j'ai une partie de pche au Fusaro.

--C'est bien, dit Barbaja, enfonant ses mains dans ses poches, n'en
parlons plus. Je verrai quel parti il me reste  prendre.

Et il s'loigna sans ajouter un mot.

Le soir, Rossini soupa de bon apptit, et fit honneur  la table de
l'impresario en homme qui avait parfaitement oubli la discussion
du matin. En se retirant, il recommanda bien  son domestique de le
rveiller au point du jour et de lui tenir prte une barque pour le
Fusaro. Aprs quoi il s'endormit du sommeil du juste.

Le lendemain, midi sonnait aux cinq cents cloches que possde la
bienheureuse ville de Naples, et le domestique de Rossini n'tait pas
encore mont chez son matre; le soleil dardait ses rayons  travers
les persiennes. Rossini, rveill en sursaut, se leva sur son sant,
se frotta les yeux et sonna: le cordon de la sonnette resta dans sa
main.

Il appela par la croise qui donnait sur la cour: le palais demeura
muet comme un srail.

Il secoua la porte de sa chambre: la porte rsista  ses secousses,
elle tait mure au dehors!

Alors Rossini, revenant  la croise, se mit  hurler au secours,  la
trahison, au guet-apens! Il n'eut pas mme la consolation que l'cho
rpondit  ses plaintes, le palais de Barbaja tant le btiment le
plus sourd qui existe sur le globe.

Il ne lui restait qu'une ressource, c'tait de sauter du quatrime
tage; mais il faut dire,  la louange de Rossini, que cette ide ne
lui vint pas un instant  la tte.

Au bout d'une bonne heure, Barbaja montra son bonnet de coton  une
croise du troisime. Rossini, qui n'avait pas quitt sa fentre,
eut envie de lui lancer une tuile; il se contenta de l'accabler
d'imprcations.

--Dsirez-vous quelque chose? lui demanda l'impresario d'un ton
patelin.

--Je veux sortir  l'instant mme.

--Vous sortirez quand votre opra sera fini.

--Mais c'est une squestration arbitraire.

--Arbitraire tant que vous voudrez; mais il me faut mon opra.

--Je m'en plaindrai  tous les artistes, et nous verrons.

--Je les mettrai  l'amende.

--J'en informerai le public.

--Je fermerai le thtre.

--J'irai jusqu'au roi.

--Je donnerai ma dmission.

Rossini s'aperut qu'il tait pris dans ses propres filets. Aussi,
en homme suprieur, changeant tout  coup de ton et de manires,
demanda-t-il d'une voix calme:

--J'accepte la plaisanterie, et je ne m'en fche pas; mais puis-je
savoir quand me sera rendue ma libert?

--Quand la dernire scne de l'opra me sera remise, rpondit Barbaja
en tant son bonnet.

--C'est bien: envoyez ce soir chercher l'ouverture.

Le soir, on remit ponctuellement  Barbaja un cahier de musique sur
lequel tait crit en grandes lettres: _Ouverture d'Otello_.

Le salon de Barbaja tait rempli de clbrits musicales au moment o
il reut le premier envoi de son prisonnier. On se mit sur-le-champ
au piano, on dchiffra le nouveau chef-d'oeuvre, et on conclut que
Rossini n'tait pas un homme, et que, semblable  Dieu, il crait sans
travail et sans effort, par le seul acte de sa volont. Barbaja, que
le bonheur rendait presque fou, arracha le morceau des mains des
admirateurs et l'envoya  la copisterie. Le lendemain il reut un
nouveau cahier sur lequel on lisait: _Le premier acte d'Otello_; ce
nouveau cahier fut envoy galement aux copistes, qui s'acquittaient
de leur devoir avec cette obissance muette et passive  laquelle
Barbaja les avait habitus. Au bout de trois jours, la partition
d'_Otello_ avait t livre et copie.

L'impresario ne se possdait pas de joie; il se jeta au cou de
Rossini, lui fit les excuses les plus touchantes et les plus sincres
pour le stratagme qu'il avait t forc d'employer, et le pria
d'achever son oeuvre en assistant aux rptitions.

--Je passerai moi-mme chez les artistes, rpondit Rossini d'un ton
dgag, et je leur ferai rpter leur rle. Quant  ces messieurs de
l'orchestre, j'aurai l'honneur de les recevoir chez moi!

--Eh bien! mon cher, tu peux t'entendre avec eux. Ma prsence n'est
pas ncessaire, et j'admirerai ton chef-d'oeuvre  la rptition
gnrale. Encore une fois, je te prie de me pardonner la manire dont
j'ai agi.

--Pas un mot de plus sur cela, ou je me fche.

--Ainsi,  la rptition gnrale?

--A la rptition gnrale.

Le jour de la rptition gnrale arriva enfin: c'tait la veille
de ce fameux 30 mai qui avait cot tant de transes  Barbaja.
Les chanteurs taient  leur poste, les musiciens prirent place 
l'orchestre, Rossini s'assit au piano.

Quelques dames lgantes et quelques hommes privilgis occupaient les
loges d'avant-scne. Barbaja, radieux et triomphant, se frottait les
mains et se promenait en sifflotant sur son thtre.

On joua d'abord l'ouverture. Des applaudissemens frntiques
branlrent les votes de Saint-Charles. Rossini se leva et salua.

--Bravo! cria Barbaja. Passons  la cavatine du tnor.

Rossini se rassit  son piano, tout le monde fit silence, le premier
violon leva l'archet, et on recommena  jouer l'ouverture. Les mmes
applaudissemens, plus enthousiastes encore, s'il tait possible,
clatrent  la fin du morceau.

Rossini se leva et salua.

--Bravo! bravo! rpta Barbaja. Passons maintenant  la cavatine.

L'orchestre se mit  jouer pour la troisime fois l'ouverture.

--Ah a! s'cria Barbaja exaspr, tout cela est charmant, mais
nous n'avons pas le temps de rester l jusqu' demain. Arrivez  la
cavatine.

Mais, malgr l'injonction de l'imprsario, l'orchestre n'en continut
pas moins la mme ouverture. Barbaja s'lana sur le premier violon,
et, le prenant au collet, lui cria  l'oreille:

--Mais que diable avez-vous donc  jouer la mme chose depuis une
heure?

--Dame! dit le violon avec un flegme qui et fait honneur  un
Allemand, nous jouons ce qu'on nous a donn.

--Mais tournez donc le feuillet, imbciles!

--Nous avons beau tourner, il n'y a que l'ouverture.

--Comment! il n'y a que l'ouverture! s'cria l'impresario en
plissant: c'est donc une atroce mystification?

Rossini se leva et salua.

Mais Barbaja tait retomb sur un fauteuil sans mouvement. La prima
donna, le tnor, tout le monde s'empressait autour de lui. Un moment
on le crut frapp par une apoplexie foudroyante.

Rossini, dsol que la plaisanterie prit une tournure aussi srieuse,
s'approche de lui avec une relle inquitude.

Mais  sa vue, Barbaja, bondissant comme un lion, se prit  hurler de
plus belle.

--Va-t'en d'ici, tratre, ou je me porte  quelque excs!

--Voyons, voyons, dit Rossini en souriant, n'y a-t-il pas quelque
remde?

--Quel remde, bourreau! C'est demain le jour de la premire
reprsentation.

--Si la prima donna se trouvait indispose? murmura Rossini tout bas 
l'oreille de l'impresario.

--Impossible, lui rpondit celui-ci du mme ton; elle ne voudra jamais
attirer sur elle la vengeance et les citrons du public.

--Si vous vouliez la prier un peu?

--Ce serait inutile. Tu ne connais pas la Colbron.

--Je vous croyais au mieux avec elle.

--Raison de plus.

--Voulez-vous me permettre d'essayer, moi?

--Fais tout ce que tu voudras; mais je t'avertis que c'est du temps
perdu.

--Peut-tre.

Le jour suivant, on lisait sur l'affiche de Saint-Charles que la
premire reprsentation d'_Otello_ tait remise par l'indisposition de
la prima donna.

Huit jours aprs on jouait _Otello_.

Le monde entier connat aujourd'hui cet opra; nous n'avons rien 
ajouter. Huit jours avaient suffi  Rossini pour faire oublier le
chef-d'oeuvre de Shakespeare.

Aprs la chute du rideau, Barbaja, pleurant d'motion, cherchait
partout le matre pour le presser sur son coeur; mais Rossini, cdant
sans doute  cette modestie qui va si bien aux triomphateurs, s'tait
drob  l'ovation de la foule.

Le lendemain, Domenico Barbaja sonna son souffleur, qui remplissait
auprs de lui les fonctions de valet de chambre, impatient qu'il
tait, le digne imprsario, de prsenter  son hte les flicitations
de la veille.

Le souffleur entra.

--Va prier Rossini de descendre chez moi, lui dit Barbaja.

--Rossini est parti, rpondit le souffleur.

--Comment! parti?

--Parti pour Bologne au point du jour.

--Parti sans rien me dire!

--Si fait, monsieur, il vous a laiss ses adieux.

--Alors va prier la Colbron de me permettre de monter chez elle.

--La Colbron?

--Oui, la Colbron; es-tu sourd ce matin?

--Faites excuse, mais la Colbron est partie.

--Impossible!

--Ils sont partis dans la mme voiture.

--La malheureuse! elle me quitte pour devenir la matresse de Rossini.

--Pardon, monsieur, elle est sa femme.

--Je suis veng! dit Barbaja.




VI

Forcella.


De mme que Chiaja est la rue des trangers et de l'aristocratie, de
mme que Toledo est la rue des flneurs et des boutiques, Forcella est
la rue des avocats et des plaideurs.

Cette rue ressemble beaucoup, pour la population qui la parcourt, 
la galerie du Palais-de-Justice,  Paris, qu'on appelle salle des
Pas-Perdus, si ce n'est que les avocats y sont encore plus loquaces et
les plaideurs rps.

C'est que les procs durent  Naples trois fois plus long-temps qu'ils
ne durent  Paris.

Le jour o nous la traversions, il y avait encombrement; nous fmes
forcs de descendre de notre corricolo pour continuer notre route 
pied, et nous allions  force de coups de coude parvenir  traverser
cette foule lorsque nous nous avismes de demander quelle cause la
rassemblait: on nous rpondit qu'il y avait procs entre la confrrie
des plerins et don Philippe Villani. Nous demandmes quelle tait
la cause du procs: on nous rpondit que le dfendeur, s'tant fait
enterrer quelques jours auparavant aux frais de la confrrie des
plerins, venait d'tre assign afin de prouver lgalement qu'il tait
mort. Comme on le voit, le procs tait assez original pour attirer
une certaine affluence. Nous demandmes  Francesco ce que c'tait que
don Philippe Villani. En ce moment, il nous montra un individu qui
passait tout courant.

--Le voici, nous dit-il.

--Celui qu'on a enterr il y a huit jours?

--Lui-mme.

--Mais comment cela se fait-il?

--Il sera ressuscit.

--Il est donc sorcier?

--C'est le neveu de Cagliostro.

En effet, grce  la filiation authentique qui le rattache  son
illustre aeul, et  une srie de tours de magie plus ou moins drles,
don Philippe tait parvenu  accrditer  Naples le bruit qu'il tait
sorcier.

On lui faisait tort: don Philippe Villani tait mieux qu'un sorcier,
C'tait un type: don Philippe Villani tait le Robert Macaire
napolitain. Seulement l'industriel napolitain a une grande supriorit
sur l'industriel franais; notre Robert Macaire  nous est un
personnage d'invention, une fiction sociale, un mythe philosophique,
tandis que le Robert Macaire ultramontain est un personnage de chair
et d'os, une individualit palpable, une excentricit visible.

Don Philippe est un homme de trente-cinq  quarante ans, aux cheveux
noirs, aux yeux ardens,  la figure mobile,  la voix stridente, aux
gestes rapides et multiplis; don Philippe a tout appris et sait un
peu de tout; il sait un peu de droit, un peu de mdecine, un peu de
chimie, un peu de mathmatiques, un peu d'astronomie; ce qui fait
qu'en se comparant  tout ce qui l'entourait, il s'est trouv fort
suprieur  la socit et a rsolu de vivre par consquent aux dpens
de la socit.

Don Philippe avait vingt ans lorsque son pre mourut: il lui laissait
tout juste assez d'argent pour faire quelques dettes. Don Philippe eut
le soin d'emprunter avant d'tre ruin toute fait, de sorte que
ses premires lettres de change furent scrupuleusement payes: il
s'agissait d'tablir son crdit. Mais toute chose a sa fin dans ce
monde; un jour vint o don Philippe ne se trouva pas chez lui au
moment de l'chance: on y revint le lendemain matin, il tait dj
sorti; on y revint le soir, il n'tait pas encore rentr. La lettre
de change fut proteste. Il en rsulta que don Philippe fut oblig de
passer des mains des banquiers aux mains des escompteurs, et qu'au
lieu de payer six du cent, il paya douze.

Au bout de quatre ans, don Philippe avait us les escompteurs comme il
avait us les banquiers; il fut donc oblig de passer des mains des
escompteurs aux mains des usuriers. Ce nouveau mouvement s'accomplit
sans secousse sensible, si ce n'est qu'au lieu de payer douze pour
cent, don Philippe fut oblig de payer cinquante. Mais cela importait
peu  don Philippe, qui commenait  ne plus payer du tout. Il en
rsulta qu'au bout de deux ans encore don Philippe, qui prouvait le
besoin d'une somme de mille cus, eut grand'peine  trouver un juif
qui consentit  la lui prter  cent cinquante pour cent. Enfin, aprs
une foule de ngociations dans lesquelles don Philippe eut  mettre au
jour toutes les ressources inventives que le ciel lui avait donnes,
le descendant d'Isaac se prsenta chez don Philippe avec sa lettre de
change toute prpare; elle portait obligation d'une somme de neuf
mille francs: le juif en apportait trois mille; il n'y avait rien 
dire, c'tait la chose convenue.

Don Philippe prit la lettre de change, jeta un coup d'oeil rapide
dessus, tendit ngligemment la main vers sa plume, fit semblant de la
tremper dans l'encrier, apposa son acceptation et sa signature au bas
de l'obligation, passa sur l'encre humide une couche de sable bleu, et
remit au juif la lettre de change toute ouverte.

Le juif jeta les yeux sur le papier; l'acceptation et la signature
taient d'une grosse criture fort lisible; le juif inclina donc la
tte d'un air satisfait, plia la lettre de change et l'introduisit
dans un vieux portefeuille o elle devait rester jusqu' l'chance,
la signature de don Philippe ayant depuis long-temps cess d'avoir
cours sur la place.

A l'chance du billet, le juif se prsente chez don Philippe. Contre
son habitude, don Philippe tait  la maison. Contre l'attente du
juif, il tait visible. Le juif fut introduit.

--Monsieur, dit le juif en saluant profondment son dbiteur, vous
n'avez point oubli, j'espre, que c'est aujourd'hui l'chance de
notre petite lettre de change.

--Non, mon cher monsieur Flix, rpondit don Philippe. Le juif
s'appelai Flix.

--En ce cas, dit le juif, j'espre que vous avez eu la prcaution de
vous mettre en rgle?

--Je n'y ai pas pens un seul instant.

--Mais alors vous savez que je vais vous poursuivre?

--Poursuivez.

--Vous n'ignorez pas que la lettre de change entrane la prise de
corps?

--Je le sais.

--Et, afin que vous ne prtextiez cause d'ignorance, je vous prviens
que, de ce pas, je vais vous faire assigner.

--Faites.

Le juif s'en alla en grommelant, et fit assigner don Philippe 
huitaine.

Don Philippe se prsenta au tribunal.

Le juif exposa sa demande.

--Reconnaissez-vous la dette? demanda le juge.

--Non seulement je ne la reconnais pas, rpondit don Philippe, mais je
ne sais pas mme ce que monsieur veut dire.

--Faites passer votre titre au tribunal, dit le juge au demandeur.

Le juif tira de son portefeuille la lettre de change souscrite par don
Philippe et la passa toute plie au juge.

Le juge la dplia; puis, jetant un coup d'oeil dessus:

--Oui, dit-il, voil bien une lettre de change, mais je n'y vois ni
acceptation ni signature.

--Comment! s'cria le juif en plissant.

--Lisez vous-mme, dit le juge.

Et il rendit la lettre de change au demandeur.

Le juif faillit tomber  la renverse. L'acceptation et la signature
avaient effectivement disparu comme par magie.

--Infme brigand! s'cria le juif en se retournant vers don Philippe.
Tu me paieras celle-l.

--Pardon, mon cher monsieur Flix, vous vous trompez, c'est vous qui
me la paierez au contraire. Puis se tournant vers le juge:

--Excellence, lui dit-il, nous vous demandons acte que nous venons
d'tre insult en face du tribunal, sans motif aucun.

--Nous vous l'accordons, dit le juge.

Muni de son acte, don Philippe attaqua le juif en diffamation,
et comme l'insulte avait t publique, le jugement ne se fit pas
attendre.

Le juif fut condamn  trois mois de prison et  mille cus d'amende.

Maintenant expliquons le miracle.

Au lieu de tremper sa plume dans l'encre, don Philippe l'avait
purement et simplement trempe dans sa bouche et avait crit avec sa
salive. Puis, sur l'criture humide, il avait pass du sable bleu. Le
sable avait trac les lettres; mais, la salive sche, le sable tait
parti et avec lui l'acceptation et la signature.

Don Philippe gagna six mille francs  ce petit tour de passe-passe,
mais il y perdit le reste de son crdit; il est vrai que le reste de
son crdit ne lui et probablement pas rapport six mille francs.

Mais si bien qu'on mnage mille cus, ils ne peuvent pas ternellement
durer; d'ailleurs, don Philippe avait une assez grande foi dans son
gnie pour ne point pousser l'conomie jusqu' l'avarice. Il essaya de
ngocier un nouvel emprunt, mais l'affaire du pauvre Flix avait
fait grand bruit, et, quoique personne ne plaignit le juif, chacun
prouvait une rpugnance marque  traiter avec un escamoteur assez
habile pour effacer sa signature dans la poche de son crancier.

Sur ces entrefaites, on arriva au commencement d'avril. Le 4 mai est
l'poque des dmnagemens  Naples: don Philippe devait deux termes 
son propritaire, lequel lui fit signifier que s'il ne payait pas ces
deux termes dans les vingt-quatre heures, il allait, par avance et en
se pourvoyant devant le juge, se mettre en situation de le renvoyer 
la fin du troisime.

Le troisime arriva, et, comme don Philippe ne paya point, on saisit
et l'on vendit les meubles,  l'exception de son lit et de celui d'une
vieille domestique de la famille qui n'avait pas voulu le quitter et
qui partageait toutes les vicissitudes de sa fortune. La veille du
jour o il devait quitter la maison, il se mit en qute d'un autre
logement. Ce n'tait pas chose facile  trouver: don Philippe
commenait  tre fort connu sur le pav de Naples. Dsesprant donc
de trouver un propritaire avec qui traiter  l'amiable, il rsolut de
faire son affaire par force ou par surprise.

Il connaissait une maison que son propritaire, vieil avare, laissait
tomber en ruines plutt que de la faire rparer. Dans tout autre
temps, cette maison lui et paru fort indigne de lui; mais don
Philippe tait devenu facile dans la fortune adverse. Il s'assura
pendant la journe que la maison n'tait point habite, et, lorsque la
nuit fut venue, il dmnagea avec sa vieille servante, chacun portant
son lit, et s'achemina vers son nouveau domicile. La porte tait
close, mais une fentre tait ouverte; il passa par la fentre, alla
ouvrir la porte  sa compagne, choisit la meilleure chambre, l'invita
 choisir aprs lui, et une heure aprs tous deux taient installs.

Quelques jours aprs, le vieil avare, en visitant sa maison, la trouva
habite. C'tait une bonne fortune pour lui: depuis deux ou trois
annes elle tait dans un tel tat de dlabrement qu'il ne pouvait
plus la louer  personne; il se retira donc sans mot dire; seulement,
il fit constater l'occupation par deux voisins.

Le jour du terme, don Bernardo se prsenta, cette attestation  la
main, et aprs force rvrences:--Monsieur, lui dit-il, je viens
rclamer l'argent que vous avez bien voulu me devoir, en me faisant
l'agrable surprise de venir loger chez moi sans m'en prvenir.

--Mon cher, mon estimable ami, lui rpondit don Philippe en lui
serrant la main avec effusion, informez-vous partout o j'ai demeur
si j'ai jamais pay mon loyer; et si vous trouvez dans tout Naples
un propritaire qui vous rponde affirmativement, je consens  vous
donner le double de ce que vous prtendez que je vous dois, aussi vrai
que je m'appelle don Philippe Villani.

Don Philippe se vantait, mais il y a des momens o il faut savoir
mentir pour intimider l'ennemi.

A ce nom redout, le propritaire plit. Jusque-l il avait ignor
quel illustre personnage il avait eu l'honneur de loger chez lui. Les
bruits de magie qui s'taient rpandus sur le compte de don Philippe
se prsentaient  son esprit, et il se crut non seulement ruin pour
avoir hberg un locataire insolvable, mais encore damn pour avoir
fray avec un sorcier.

Don Bernardo se retira pour rflchir  la rsolution qu'il devait
prendre. S'il et t le diable boiteux, il et enlev le toit; il
n'tait qu'un pauvre diable, il se dcida  le laisser tomber, ce
qui ne pouvait, au reste, entraner de longs retards, vu l'tat de
dgradation de la maison. C'tait justement dans la saison pluvieuse,
et quand il pleut  Naples on sait avec quelle libralit le Seigneur
donne l'eau; le propritaire se prsenta de nouveau au seuil de la
maison.

Comme nos premiers pres poursuivis par la vengeance de Dieu, 
laquelle ils cherchaient  chapper, don Philippe s'tait retir de
chambre en chambre devant le dluge. Le propritaire crut donc,
au premier abord, qu'il avait pris le parti de dcamper, mais son
illusion fut courte. Bientt, guid par la voix de son locataire, il
pntra dans un petit cabinet un peu plus impermable que le reste de
la maison, et le trouva sur son lit tenant d'une main son parapluie
ouvert, de l'autre main un livre, et dclamant  tue-tte les vers
d'Horace: _Impavidum ferient ruin!_

Le propritaire s'arrta un instant immobile et muet devant
l'enthousiaste rsignation de son hte, puis enfin, retrouvant la
parole:

--Vous ne voulez donc pas vous en aller? demanda-t-il faiblement et
d'une voix consterne:

--coutez-moi, mon brave ami, coutez-moi, mon digne propritaire, dit
don Philippe en fermant son livre. Pour me chasser d'ici, il faut me
faire un procs; c'est vident: nous n'avons pas de bail, et j'ai la
possession. Or, je me laisserai juger par dfaut: un mois, je formerai
opposition au jugement: autre mois; vous me rassignerez: troisime
mois; j'interjetterai appel: quatrime mois; vous obtiendrez un second
jugement: cinquime mois; je me pourvoirai en cassation: sixime mois.
Vous voyez qu'en allongeant tant soit peu la chose, car je cote au
plus bas, c'est une anne de perdue, plus les frais.

--Comment les frais! s'cria le propritaire; c'est vous qui serez
condamn aux frais.

--Sans doute, c'est moi qui serai condamn aux frais, mais c'est vous
qui les paierez, attendu que je n'ai pas le sou, et que, comme vous
serez le demandeur, vous aurez t forc de faire les avances.

--Hlas! ce n'est que trop vrai! murmura le pauvre propritaire en
poussant un profond soupir.

--C'est une affaire de six cents ducats, continua don Philippe.

--A peu prs, rpondit le propritaire, qui avait rapidement calcul
les honoraires des juges, des avocats et des greffiers.

--Eh bien! faisons mieux que cela, mon digne hte, transigeons.

--Je ne demande pas mieux, voyons.

--Donnez-moi la moiti de la somme, et je sors  l'instant de ma
propre volont, et je me retire  l'amiable.

--Comment! que je vous donne trois cents ducats pour sortir de chez
moi, quand c'est vous qui me devez deux termes!

--La remise de l'argent portera quittance.

--Mais c'est impossible!

--Trs bien. Ce que j'en faisais, c'tait pour vous obliger.

--Pour m'obliger, malheureux!

--Pas de gros mots, mon hte; cela n'a pas russi, vous le savez, au
papa Flix.

--Eh bien! dit l'avare faisant un effort sur lui-mme, eh bien! je
donnerai moiti.

--Trois cents ducats, dit don Philippe, pas un grain de plus, pas un
grain de moins.

--Jamais! s'cria le propritaire.

--Prenez garde que, lorsque vous reviendrez, je ne veuille plus pour
ce prix-l.

--Eh bien! je risquerai le procs, dt-il me coter six cents ducats!

--Risquez, mon brave homme, risquez.

--Adieu; demain vous recevrez du papier marqu.

--Je l'attends.

--Allez au diable!

--Au plaisir de vous revoir.

Et tandis que don Bernardo se retirait furieux, don Philippe reprit
son ode au _Justum et tenacem_.




VII

Suite.


Le lendemain se passa, le surlendemain se passa, la semaine se passa,
et don Philippe, comme il s'y attendait, ne vit apparatre aucune
sommation; loin de l, au bout de quinze jours, ce fut le propritaire
qui revint, aussi doux et aussi mielleux au retour qu'il s'tait
montr menaant et terrible au dpart.

--Mon cher hte, lui dit-il, vous tes un homme si persuasif qu'il
faut en passer par o vous voulez: voici les trois cents ducats que
vous avez exigs; j'espre que vous allez tenir votre promesse. Vous
m'avez promis, si je vous apportais trois cents ducats, de vous en
aller  l'instant, de votre propre volont et  l'amiable.

--Si vous me les donniez le jour mme; mais je vous ai dit que si vous
attendiez ce serait le double. Or, vous avez attendu. Payez-moi six
cents ducats, mon cher, et je me retire.

--Mais c'est une ruine!

--C'est la vingtime partie de la somme qu'on vous a offerte hier pour
votre maison.

--Comment! vous savez...

--Que milord Blumfild vous en donne dix mille cus.

--Vous tes donc sorcier?

--Je croyais que c'tait connu. Payez-moi mes six cents ducats, mon
cher, et je me retire.

--Jamais!

--A votre prochaine visite, ce sera douze cents.

--Eh bien! quatre cent cinquante.

--Six cents, mon hte, six cents. Et songez que si vous n'avez pas
rendu rponse demain  milord Blumfild, milord Blumfild achte la
maison de votre digne confrre le papa Flix.

--Allons, dit le propritaire tirant une plume et du papier de
sa poche, faites-moi votre obligation, quoiqu'on dise que votre
obligation et rien c'est la mme chose.

--Comment, mon obligation! c'est ma quittance que vous voulez dire?

--Va pour votre quittance alors, et n'en parlons plus. Signez. Voici
votre argent.

--Voici votre quittance.

--Maintenant, dit le propritaire en lui montrant la porte.

--C'est juste, rpondit don Philippe en s'apprtant  se retirer...

--Mais votre domestique!

--Marie! cria don Philippe.

La vieille domestique parut.

--Marie, mon enfant, nous dmnageons, dit don Philippe; prenez mon
parapluie, saluez notre digne hte et suivez-moi.

Marie prit le parapluie, fit une rvrence au propritaire, et suivit
son matre.

Le lendemain, le propritaire attendit toute la journe la visite de
milord Blumfild. Il l'attendit toute la journe du surlendemain, il
l'attendit toute la semaine: milord Blumfild ne parut pas. Le pauvre
propritaire visita tous les htels de Naples; on n'y connaissait
aucun Anglais de ce nom. Seulement, un soir, en allant par hasard aux
Fiorentini, don Bernardo vit un acteur qui ressemblait comme deux
gouttes d'eau  son introuvable milord; il s'informa  la direction et
apprit que le mnechme de sir Blumfild jouait  merveille les rles
d'Anglais. Il demanda si par hasard cet artiste n'tait pas li avec
don Philippe Villani, et il apprit que non seulement ils taient
amis intimes, mais encore que l'artiste n'avait rien  refuser 
l'industriel, l'industriel faisant des articles  la louange de
l'artiste dans le _Rat savant_, seul journal littraire qui existt
dans la ville de Naples.

Grce  cette recrudescence de fortune, don Philippe parvint  trouver
un logement convenable dont il paya, pour ter toute mfiance
au propritaire, le premier terme  l'avance. De plus, il fit
l'acquisition de quelques meubles d'absolue ncessit.

Cependant six cents ducats dans les mains d'un homme  qui l'avenir
appartenait d'une faon si certaine ne devaient pas durer long-temps;
mais l'exactitude de ses paiemens lui avait rendu quelque crdit; et
lorsque ses six cents ducats furent puiss, il trouva moyen, sur
lettre de change, d'en emprunter cent cinquante autres.

Ces cent cinquante autres s'usrent comme les premiers; les ducats
disparurent, la lettre de change resta. Il n'y a que deux choses qui
ne sont jamais perdues: un bienfait et une lettre de change.

Toute lettre de change a une chance: l'chance de la lettre de
change de don Philippe arriva, puis le crancier suivit l'chance,
puis l'huissier suivit le crancier, puis la saisie devait le
surlendemain suivre le tout.

Le soir, don Philippe rentra charg de vieilles porcelaines du plus
beau Chine et du plus magnifique Japon; seulement la porcelaine tait
en morceaux. Il est vrai que, comme dit Jocrisse, il n'y avait pas un
de ces morceaux de cass.

Aussitt, avec l'aide de la vielle servante, il dressa un buffet
contre la porte d'entre et sur le buffet il dressa toute sa
porcelaine, puis il se coucha et attendit les vnemens.

Les vnemens taient faciles  prvoir: le lendemain,  huit heures
du matin, l'huissier frappa  la porte, personne ne rpondit;
l'huissier frappa une seconde fois, mme silence; une troisime,
nant.

L'huissier se retira et s'en vint requrir l'assistance d'un
commissaire de police et l'aide d'un serrurier; puis tous trois
revinrent sur le palier de don Philippe. L'huissier frappa aussi
inutilement que la premire fois; le commissaire donna au serrurier
l'autorisation d'ouvrir la porte; le serrurier introduisit le
rossignol dans la serrure: le pne cda. Quelque chose cependant
s'opposait encore  l'ouverture de la porte.

--Faut-il pousser? demanda l'huissier.

--Poussez! dit le commissaire. Le serrurier poussa.

Au mme instant on entendit un bruit pareil  celui que ferait en
tombant un talage de marchand de bric--brac; puis de grandes
clameurs retentirent:

--A l'aide! au secours! on me pille! on m'assassine! Je suis un homme
perdu! je suis un homme ruin! criait la voix.

Le commissaire entra, l'huissier suivit le commissaire, et le
serrurier suivit l'huissier. Ils trouvrent don Philippe qui
s'arrachait les cheveux devant les morceaux de sa porcelaine
multiplis  l'infini.

--Ah! malheureux que vous tes! s'cria don Philippe en les
apercevant, vous m'avez bris pour deux mille cus de porcelaine!

C'et t au bas prix si la porcelaine n'avait pas t brise
auparavant. Mais c'est ce qu'ignoraient le commissaire de police et
l'huissier; ils se trouvaient en face des dbris: le buffet tait
renvers, la porcelaine en morceaux; ce malheur tait arriv de leur
fait, et si  la rigueur ils n'taient lgalement pas tenus d'en
rpondre, consciencieusement ils n'en taient pas moins coupables.

La fausset de leur situation s'augmenta encore du dsespoir de don
Philippe.

On devine que pour le moment il ne fut pas question de saisie. Le
moyen de saisir, pour une misrable somme de cent cinquante ducats,
les meubles d'un homme chez qui l'on vient de briser pour deux mille
cus de porcelaine!

Le commissaire et l'huissier essayrent de consoler don Philippe, mais
don Philippe tait inconsolable, non pas prcisment pour la valeur de
la porcelaine, don Philippe avait fait bien d'autres pertes et de
bien plus considrables que celle-l; mais don Philippe n'tait que
dpositaire: le propritaire qui tait un amateur de curiosits,
allait venir rclamer son dpt; don Philippe ne pouvait le lui
remettre; don Philippe tait dshonor.

Le commissaire et l'huissier se cotisrent. L'affaire en s'bruitant
pouvait leur faire grand tort; la loi accorde  ses agens le droit de
saisir les meubles, mais non celui de les briser. Ils offrirent  don
Philippe une somme de trois cents ducats  titre d'indemnit, et leur
influence prs de son crancier pour lui faire obtenir un mois de
dlai  l'endroit du paiement de sa lettre de change. Don Philippe,
de son ct, se montra large et grand envers l'huissier et le
commissaire; la douleur relle n'est point calculatrice; il consentit
 tout sans rien discuter: le commissaire et l'huissier se retirrent
le coeur bris de ce muet dsespoir.

Le dlai accord  don Philippe s'coula sans que, comme on s'en doute
bien, le dbiteur et song  donner un sou d'-compte. Il en rsulta
qu'un matin don Philippe, en regardant attentivement par sa fentre
ce qui se passait dans la rue, prcaution dont il usait toujours
lorsqu'il se sentait sous le coup d'une prise de corps, vit sa maison
cerne par des gardes du commerce. Don Philippe tait philosophe; il
rsolut de passer sa journe  mditer sur les vicissitudes humaines,
et de ne plus sortir dsormais que le soir. D'ailleurs, on tait en
plein t, et qui est-ce qui, en plein t, sort pendant le jour dans
les rues de Naples, except les chiens et les recors? Huit jours se
passrent donc pendant lesquels les recors firent bonne, mais inutile
garde.

Le neuvime jour, don Philippe se leva comme d'habitude,  dix heures
du matin: don Philippe tait devenu fort paresseux depuis qu'il ne
sortait plus. Il regarda par la fentre: la rue tait libre; pas un
seul recors! Don Philippe connaissait trop bien l'activit de l'ennemi
auquel il avait affaire pour se croire ainsi, un beau matin et sans
cause, dlivr de lui. Ou ses perscuteurs sont cachs pour faire
croire  leur absence, et tomber sur lui au moment o, affam d'air et
de soleil, il sortira pour respirer: et le moyen serait bien faible
et bien indigne d'eux et de lui! ou ils sont chez le prsident 
solliciter une ordonnance pour l'arrter  domicile. A peine cette
ide a-t-elle travers la tte de don Philippe, qu'il la reconnat
juste avec la sagacit du gnie et s'y arrte avec la persistance de
l'instinct. Le danger devient enfin digne de lui: il s'agit d'y faire
face.

Don Philippe tait un de ces gnraux habiles qui ne risquent une
bataille que lorsqu'ils sont srs de la gagner, mais qui, dans
l'occasion, savent temporiser comme Fabius ou ruser comme Anibal.
Cette fois, il ne s'agissait pas de combattre, il s'agissait de fuir;
cette fois, il s'agissait de gagner une retraite inviolable; cette
fois, il s'agissait d'atteindre une glise, l'glise tant  Naples
lieu d'asile pour les voleurs, les assassins, les parricides et mme
pour les dbiteurs.

Mais gagner une glise n'tait pas chose facile. L'glise la plus
proche tait distante de six cents pas au moins. Il existe, comme nous
l'avons dit, un livre intitul: _Naples sans soleil_, mais il n'en
existe pas qui soit intitul: _Naples sans recors_.

Tout  coup une ide sublime traverse son cerveau. La veille, il a
laiss sa vieille domestique un peu indispose; il entre chez elle, la
trouve au lit, s'approche d'elle et lui tte le pouls.

--Marie, lui dit-il en secouant la tte, ma pauvre Marie, nous allons
donc plus mal qu'hier?

--Non, excellence, au contraire, rpond la vieille, je me sens
beaucoup mieux, et j'allais me lever.

--Gardez-vous-en bien, ma bonne Marie! gardez-vous-en bien! je ne le
souffrirai pas. Le pouls est petit, saccad, sec, profond; il y a
plthore.

--Eh mon Dieu! monsieur, qu'est-ce que c'est que cette maladie-l?

--C'est un engorgement des canaux qui conduisent le sang veineux aux
extrmits et qui ramnent le sang artriel au coeur.

--Et c'est dangereux, excellence?

--Tout est dangereux, ma pauvre Marie, pour le philosophe; mais
pour le chrtien tout est louable: la mort elle-mme qui, pour le
philosophe, est une cause de terreur, est pour le chrtien un objet
de joie; le philosophe essaie de la fuir, le chrtien se hte de s'y
prparer.

--Monsieur, voudriez-vous dire que l'heure est venue de penser au
salut de mon me?

--Il faut toujours y penser, ma bonne Marie, c'est le moyen de ne pas
tre pris  l'improviste.

--Et qu'il serait temps que je me prparasse?

--Non, non, certainement; vous n'en tes pas l; mais  votre place,
ma bonne Marie, j'enverrais toujours chercher le viatique.

--Ah! mon Dieu! mon Dieu!

--Allons, allons, du courage! Si tu ne le fais pas pour toi, fais-le
pour moi, ma bonne Marie, je suis fort tourment, fort inquiet, et
cela me tranquillisera, parole d'honneur!

--Ah! en effet, je me sens bien mal.

--L, tu vois!

--Et je ne sais pas s'il est temps encore.

--Sans doute, en se pressant.

--Oh! le viatique! le viatique! mon cher matre.

--A l'instant mme, ma bonne Marie.

--Le petit garon du portier fut expdi  la paroisse, et, dix
minutes aprs, on entendit les clochettes du sacristain: don Philippe
respira.

La vieille Marie fit ses dernires dvotions avec une foi et une
humilit qui difirent tous les assistans; puis, ses dvotions
faites, son pieux matre, qui lui avait donn un si bon conseil et qui
ne l'avait pas quitte pendant tout le temps qu'elle l'accomplissait,
prit un des btons du dais, pour reconduire la procession  l'glise.

A la porte, il trouva les gardes du commerce qui, leur ordonnance  la
main, venaient l'arrter  domicile. A l'aspect du Saint-Sacrement,
ils tombrent  genoux et virent d'abord dfiler le sacristain sonnant
sa sonnette, puis deux lazzaroni vtus en anges, puis les ouvriers
de la paroisse qui taient de tour et qui marchaient deux  deux une
torche  la main, puis le prtre qui portait le Saint-Sacrement, puis
enfin leur dbiteur qui leur chappait, grce au bton du dais qu'il
tenait des deux mains, et qui passait devant eux en chantant 
tue-tte le _Te Deum laudamus_.

Arriv dans l'glise, et par consquent se trouvant en lieu de sret,
il crivit  la bonne Marie qu'elle n'tait pas plus malade que lui,
et qu'elle et  venir le rejoindre le plus tt possible.

Une heure aprs, le digne couple tait runi.

Le crancier trouva quatre chaises, un buffet et quatre corbeilles de
porcelaine casse: le tout fut rendu  la crie pour la somme de dix
carlins.

Don Philippe n'avait plus besoin de meubles; il avait momentanment
trouv un logement garni. Son ami l'artiste, qui contrefaisait si
admirablement les Anglais, tait devenu millionnaire tout  coup par
un de ces caprices de fortune aussi inou que bien-venu. Un Anglais
immensment riche, et qui avait quitt l'Angleterre attaqu du spleen,
tait venu  Naples comme y viennent tous les Anglais; il tait all
voir Polichinelle, et il n'avait pas ri; il tait all entendre les
sermons des capucins, et il n'avait pas ri; il avait assist au
miracle de saint Janvier, et il n'avait pas ri. Son mdecin le
regardait comme un homme perdu.

Un jour il s'avisa d'aller aux Fiorentini; on y jouait une traduction
des _Anglaises pour rire_, de l'illustrissime signore Scribe. En
Italie, tout est Scribe. J'y ai vu jouer le _Marino Faliero_, de
Scribe; la _Lucrce Borgia_, de Scribe; l'_Antony_, de Scribe; et
lorsque j'en suis parti, on annonait le _Sonneur de Saint-Paul_, de
Scribe.

Le malade tait donc all voir les _Anglaises pour rire_, de Scribe;
et  la vue de Llio, qui jouait l'une de ces dames (Llio tait l'ami
de don Philippe), notre Anglais avait tant ri que son mdecin avait
craint un instant qu'il n'et, comme Bobche, la rate attaque.

Le lendemain, il tait retourn aux Fiorentini: on jouait les _Deux
Anglais_, de Scribe, et le splntique y avait ri plus encore que la
veille.

Le surlendemain, le convalescent ne s'tait pas fait faute d'un remde
qui lui faisait si grand bien: il tait retourn, pour la troisime
fois, aux Fiorentini; il avait vu le _Grondeur_, de Scribe, et il
avait ri plus encore qu'il n'avait fait les jours prcdens.

Il en tait rsult que l'Anglais, qui ne mangeait plus, qui ne buvait
plus, avait peu  peu retrouv l'apptit et la soif; et cela de telle
faon, qu'au bout de trois mois qu'il tait au Llio, il avait pris
une indigestion de macaroni et de muscats calabrais qui l'avait
joyeusement conduit la nuit suivante au tombeau. De laquelle fin,
plein de reconnaissance pour qui de droit, le digne insulaire avait
laiss trois mille livres sterling de rente  Llio, qui l'avait
gurit. Llio, comme nous l'avons dit, se trouvait donc millionnaire.
En consquence, il s'tait retir du thtre, s'appelait don Llio, et
avait lou le premier tage du plus beau palais de la rue de Tolde,
o, fidle  l'amiti, il s'tait empress d'offrir un appartement
 don Philippe Villani. C'tait cette offre, faite de la veille
seulement, qui rendait don Philippe si insoucieux sur la perte de ses
meubles.

On fut un an  peu prs sans entendre aucunement parler de don
Philippe Villani. Les uns disaient qu'il tait pass en France, o il
s'tait fait entrepreneur de chemins de fer; les autres, qu'il tait
pass en Angleterre, o il avait invent un nouveau gaz.

Mais personne ne pouvait dire positivement ce qu'tait devenu don
Philippe Villani, lorsque, le 15 du mois de novembre 1835, la
congrgation des plerins reut l'avis suivant:

Le sieur don Philippe Villani tant dcd du spleen, la vnrable
confrrie des plerins est prie de donner les ordres les plus
opportuns pour ses obsques.

Pour que nos lecteurs comprennent le sens de cette invitation, il est
bon que nous leur disions quelques mots de la manire dont se fait 
Naples le service des pompes funbres.

Une vieille habitude veut que les morts soient enterrs dans les
glises: c'est malsain, cela donne l'aria cattiva, la peste, le
cholra; mais n'importe, c'est l'habitude, et d'un bout de l'Italie 
l'autre on s'incline devant ce mot.

Les nobles ont des chapelles hrditaires enrichies de marbres et
d'or, ornes de tableaux du Dominiquin, d'Andr del Sarto et de
Ribeira.

Le peuple est jet ple-mle, hommes et femmes, vieillards et enfans,
dans la fosse commune, au milieu de la grande nef de l'glise.

Les pauvres sont transports par deux croque-morts dans une charrette
au Campo-Santo.

C'est le plus cruel des malheurs, le dernier des avilissemens, la
plus cruelle punition qu'on puisse infliger  ces malheureux qui ont
brav la misre toute leur vie, et qui n'en sentent le poids qu'aprs
leur mort. Aussi, chacun de son vivant prend-il ses prcautions pour
chapper aux croque-morts,  la charrette et au Campo-Santo. De l
les associations pour les pompes funbres entre citoyens; de l les
assurances mutuelles, non pas sur la vie, mais sur la mort.

Voici les formalits gnrales de rception pour tre admis dans un
des cinquante clubs mortuaires de la joyeuse ville de Naples. Un des
membres de la socit prsente le nophyte, qui est lu _frre_ par
les votes d'un scrutin secret:  partir de ce moment, chaque fois
qu'il veut se livrer  quelque pratique religieuse, il va  l'glise
de sa confrrie: c'est sa paroisse adoptive; elle doit, moyennant une
lgre contribution mensuelle, le communier, le confirmer, le marier,
lui donner l'extrme-onction pendant sa vie, et enfin l'enterrer aprs
sa mort. Le tout gratis et magnifiquement.

Si, au contraire, on a nglig cette formalit, non seulement on est
oblig de payer fort cher toutes les crmonies qui s'accomplissent
pendant la vie, mais encore les parens sont forcs de dpenser des
sommes fabuleuses pour arriver  cette magnificence de funrailles qui
est le grand orgueil du Napolitain,  quelque classe qu'il appartienne
et  quelque degr qu'il ait pratiqu sa religion.

Mais si le dfunt fait partie de quelque confrrie, c'est tout autre
chose: les parens n'ont  s'occuper de rien au monde que de pleurer
plus ou moins le mort; tous les embarras, tous les frais, toutes
les magnificences regardent les confrres. Le dfunt est transport
pompeusement  l'glise. On le dpose dans une fosse particulire,
sur laquelle on crit son nom, le jour de sa naissance et celui de sa
mort; plus, deux lignes de vertus, au choix des parens.

Enfin, pendant une anne entire, on clbre tous les jours une messe
pour le repos de son me. Et ce n'est pas tout: le 2 novembre, jour
de la fte des trpasss, les catacombes de chaque confrrie sont
ouvertes au public; les parvis sont tendus de velours noir; des fleurs
et des parfums embaument l'atmosphre, et les caveaux mortuaires sont
clairs comme le thtre Saint-Charles les jours de grand gala. Alors
on hisse les squelettes des frres qui sont morts dans l'anne, on les
habille de leurs plus beaux habits, on les place religieusement dans
des niches prpares  cet effet tout autour de la salle; puis ils
reoivent les visites de leurs parens, qui, fiers d'eux, amnent leurs
amis et connaissances, pour leur faire voir la manire convenable dont
sont traits aprs leur mort les gens de leur famille. Aprs quoi on
les enterre dfinitivement dans un jardin d'orangers qu'on appelle
_Terra santa_.

Toutes les corporations funbres ont des rentes, des droits, des
privilges fort respects; elles sont gouvernes par un prieur lu
tous les ans parmi les confrres. Il y a des confrries pour tous
les ordres et pour toutes les classes: pour les nobles et pour les
magistrats, pour les marchands et pour les ouvriers.

Une seule, la confrrie des plerins, qui est une des plus anciennes,
admet, avec une galit qui fait honneur  la manire dont elle a
conserv l'esprit de la primitive glise, les nobles et les plbiens.
Chez elle, pas le moindre privilge. Tous sigent aux mmes bancs,
tous sont couverts du mme costume, tous obissent aux mmes lois; et
l'esprit rpublicain de l'institution est pouss  ce point, que le
prieur est choisi une anne parmi les nobles, une anne parmi les
plbiens, et que, depuis que la confrrie existe, cet ordre n'a pas
t une seule fois interverti.

C'est de cette honorable confrrie que faisait partie don Philippe
Villani; et il avait si bien senti l'importance d'en rester membre,
que, si bas qu'il et t prcipit par la roue de la Fortune, il
avait toujours pieusement et scrupuleusement acquitt sa part de la
cotisation annuelle et gnrale.

On fut donc afflig, mais non surpris, lorsqu'on reut, au bureau de
la confrrie, l'avis de la mort de don Philippe et l'invitation de
prparer ses obsques.

Le choix de la majorit tait tomb, cette anne, sur un clbre
marchand de morue, qui jouissait d'une rputation de pit qui eut t
remarquable en tout temps, et qui de nos jours tait prodigieuse. Ce
fut lui qui, en sa qualit de prieur, et mission de donner les ordres
ncessaires  l'enterrement de don Philippe Villani; il envoya donc
ses ouvriers au n 15 de la rue de Toledo, dernier domicile du dfunt,
pour tendre la chambre ardente, convoqua tous les confrres et invita
le chapelain  se tenir prt. Vingt-quatre heures aprs le dcs,
terme exig par les rglemens de la police, le convoi s'achemina en
consquence vers la maison de don Philippe. Un comte, choisi parmi la
plus ancienne noblesse de Naples, tenait le gonfalon de la confrrie;
puis les confrres, rangs deux  deux et habills en pnitens rouges,
prcdaient une caisse mortuaire en argent massif, richement sculpte
et cisele, que recouvrait un magnifique pole en velours rouge, brod
et frang d'or, et que soutenaient douze vigoureux porteurs. Derrire
la caisse marchait le prieur, seul et tenant en main le bton d'bne
 pomme d'ivoire, insigne de sa charge; enfin, derrire le prieur,
venait, pour clore le convoi, le respectable corps des pauvres de
saint Janvier.

Pardon encore de cette nouvelle digression; mais, comme nous marchons
sur un terrain  peu prs inconnu  nos lecteurs, nous allons leur
expliquer d'abord ce que c'est que les pauvres de saint Janvier,
puis nous reprendrons cet intressant rcit  l'endroit mme o nous
l'avons interrompu.

A Naples, quand les domestiques sont devenus trop vieux pour servir
les matres vivans, qui en gnral sont fort difficiles  servir, ils
changent de condition et passent au service de saint Janvier, patron
le plus commode qui ait jamais exist. Ce sont les invalides de la
domesticit.

Ds qu'un domestique a atteint l'ge ou le degr d'infirmit exig
pour tre reu pauvre de saint Janvier, et qu'il a son diplme sign
par le trsorier du saint, il n'a plus  s'inquiter de rien que
de prier le ciel de lui envoyer le plus grand nombre d'enterremens
possible.

En effet, il n'y a pas d'enterrement un peu fashionable sans les
pauvres de saint Janvier. Tout mort qui se respecte un peu doit les
avoir  sa suite. On les convoque  domicile, ils se rendent  la
maison mortuaire, reoivent trois carlins par tte et accompagnent
le corps  l'glise et au lieu de la spulture, en tenant  la main
droite une petite bannire noire flottant au bout d'une lance. Tant
qu'ils accompagnent le convoi, le plus grand respect accompagne les
pauvres de saint Janvier; mais comme il n'est pas de mdaille, si
bien dore qu'elle soit, qui n'ait son revers,  peine les malheureux
invalides cessent-ils d'tre sous la protection du cercueil qu'ils
perdent le prestige qui les dfendait, et qu'ils deviennent purement
et simplement les _lanciers de la mort_. Alors ils sont hus,
conspus, poursuivis et reconduits  domicile  coups d'corce de
citrons et de trognons de choux,  moins que par bonheur il ne passe,
entre eux et les assaillans, un chien ayant une casserole  la queue.
On sait que, dans tous les pays du monde, une casserole et un chien
runis par un bout de ficelle sont un grave vnement.

Le gonfalonier, les confrres, la caisse mortuaire, les porteurs, le
marchand de morue et les pauvres de saint Janvier arrivrent donc
devant le no. 15 de la rue de Toledo; l, comme le convoi tait
parvenu  sa destination, il fit halte. Quatre portefaix montrent au
premier, prirent la bire pose sur deux trteaux, la descendirent et
la dposrent dans la caisse d'argent: aussitt le prieur frappa la
terre de son bton, et le convoi, reprenant le chemin par lequel il
tait venu, rentra lentement dans l'glise des Plerins.

Le lendemain des obsques, le prieur, selon ses habitudes bourgeoises,
qui le tenaient toute la journe  son comptoir, sortait  la nuit
tombante pour aller faire son petit tour au Mle, rcitant mentalement
un _De profundis_ pour l'me de don Philippe Villani, lorsqu'au dtour
de la rue San-Giacomo, il vit venir  sa rencontre un homme qui lui
paraissait ressembler si merveilleusement au dfunt, qu'il s'arrta
stupfait. L'homme s'avanait toujours, et,  mesure qu'il s'avanait,
la ressemblance devenait de plus en plus frappante. Enfin, lorsque
cet homme ne fut plus qu' dix pas de distance, tout doute disparut:
c'tait l'ombre de don Villani elle-mme.

L'ombre, sans paratre s'apercevoir de l'effet qu'elle produisait,
s'avana droit vers le prieur. Le pauvre marchand de morue tait
rest immobile; seulement la sueur coulait de son front, ses genoux
s'entrechoquaient, ses dents taient serres par une contraction
convulsive; il ne pouvait ni avancer ni reculer: il essaya de crier au
secours; mais, comme ne sur la tombe de Polydore, il sentit sa voix
expirer dans son gosier, et un son sourd et inarticul qui ressemblait
 un rle d'agonie s'en chappa seul.

--Bonjour, mon cher prieur, dit le fantme en souriant.

--_In nomine Patris et Filii et Spiritus sancti_, murmura le prieur.

--_Amen_! rpondit le fantme.

--_Vade retro, Satanas!_ s'cria le prieur.

--A qui donc en avez-vous, mon trs cher? demanda le fantme en
regardant autour de lui, comme s'il cherchait quel objet pouvait
causer la terreur dont paraissait saisi le pauvre marchand de morue.

--Va-t'en, me bienveillante! continua le prieur, et je te promets que
je ferai dire des messes pour ton repos.

--Je n'ai pas besoin de vos messes, dit le fantme; mais si vous
voulez me donner l'argent que vous comptiez consacrer  cette bonne
oeuvre, cet argent me sera agrable.

--C'est bien, lui dit le prieur; il revient de l'autre monde pour
emprunter. C'est bien lui!

--Qui, lui? demanda le fantme.

--Don Philippe Villani.

--Pardieu! et qui voulez-vous que ce soit?

--Pardon, mon cher frre, reprit le prieur en tremblant. Peut-on
sans indiscrtion vous demander o vous demeurez, ou plutt o vous
demeuriez?

--Rue de Toledo, no. 15. A propos de quoi me faites-vous cette
question?

--C'est qu'on nous a crit, il y a trois jours, que vous tiez mort.
Nous nous sommes rendus  votre maison, nous avons mis votre bire
dans le catafalque, nous vous avons conduit  l'glise, et nous vous
avons enterr.

--Merci de la complaisance! dit don Philippe.

--Mais comment se fait-il, puisque vous tes mort avant-hier et que
nous vous avons enterr hier, que je vous rencontre aujourd'hui?

--C'est que je suis ressuscit, dit don Philippe.

Et, donnant au bon prieur une tape d'amiti sur l'paule, don Philippe
continua son chemin. Le prieur resta dix minutes  la mme place,
regardant s'loigner don Philippe, qui disparut au coin de la rue de
Toledo. La premire ide du bon prieur fut que Dieu avait fait un
miracle en faveur de don Philippe; mais en y rflchissant bien, le
choix fait par Notre-Seigneur lui sembla si trange qu'il convoqua
le soir mme le chapitre pour lui exposer ses doutes. Le chapitre
convoqu, le digne marchand de morue lui raconta ce qui lui tait
arriv, comment il avait rencontr don Philippe, comment don Philippe
lui avait parl, et comment enfin don Philippe en le quittant lui
avait annonc, comme avait fait le Christ  la Madeleine, qu'il tait
ressuscit le troisime jour.

Sur dix personnes dont se composait le chapitre, neuf parurent
disposes  croire au miracle; une seule secoua la tte.

--Doutez-vous de ce que j'ai avanc? demanda le prieur.

--Pas le moins du monde, rpondit l'incrdule; seulement je crois peu
aux fantmes, et comme tout ceci pourrait bien cacher quelque nouveau
tour de don Philippe, je serais d'avis, en attendant plus amples
informations, de le faire assigner en dommages-intrts comme s'tant
fait enterrer sans tre mort.

Le lendemain, on laissa chez le portier de la maison no. 15, rue
de Toledo, une sommation conue en ces termes: L'an 1835, ce 18
novembre,  la requte de la vnrable confrrie des Plerins, moi,
soussign, huissier prs le tribunal civil de Naples, j'ai fait
sommation  feu don Philippe Villani, dcd le 15 du mme mois, de
comparatre dans la huitaine devant le susdit tribunal, pour prouver
lgalement sa mort, et, dans le cas contraire, se voir condamner
 payer  ladite vnrable confrrie des Plerins cent ducats de
dommages-intrts, plus les frais de l'enterrement et du procs.

C'tait le jour mme du jugement du procs que nous nous tions
trouvs au milieu du rassemblement qui attendait, rue de Forcella,
l'ouverture du tribunal. Le tribunal ouvert, la foule se prcipita
dans la salle d'audience et nous entrana avec elle. Tout le monde
s'attendait  voir juger le dfunt par dfaut; mais tout le monde
se trompait: le dfunt parut, au grand tonnement de la foule,
qui s'ouvrit en le voyant paratre, et le laissa passer avec un
frissonnement qui prouvait que ceux qui la composaient n'taient pas
bien certains au fond du coeur que don Philippe Villani ft encore
rellement de ce monde. Don Philippe s'avana gravement et de ce
pas solennel qui convient aux fantmes; puis, s'arrtant devant le
tribunal, il s'inclina avec respect.

--Monsieur le prsident, dit-il, ce n'est pas moi qui suis mort, mais
un de mes amis chez lequel je logeais; sa veuve m'a charg de son
enterrement, et comme, pour le quart d'heure, j'avais plus besoin
d'argent que de spulture, je l'ai fait enterrer  ma place. Au
surplus, que demande la vnrable confrrie? J'avais droit  un
enterrement pour un: elle m'a enterr. Mon nom tait sur le catalogue:
elle a ray mon nom. Nous sommes quittes. Je n'avais plus rien 
vendre: j'ai vendu mes obsques.

En effet, le pauvre Llio, qui avait tant fait rire les autres, venait
de mourir du spleen, et c'tait lui que la vnrable confrrie des
Plerins avait enseveli au lieu et place de don Philippe. Celui-ci fut
renvoy de la plainte aux grands applaudissemens de la foule, qui le
reporta en triomphe jusqu' la porte du no. 15 de la rue de Toledo.

Au moment o nous quittmes Naples, le bruit courait que don Philippe
Villani allait faire une fin en pousant la veuve de son ami, ou
plutt ses trois mille livres sterling.




VIII

Grand Gala.


Avant d'abandonner les rues o l'on passe, pour conduire nos lecteurs
dans les rues o on ne passe pas, disons un mot du fameux thtre de
San-Carlo, le rendez-vous de l'aristocratie.

Lorsque nous arrivmes  Naples, la nouvelle de la mort de Bellini
tait encore toute rcente, et, malgr la haine qui divise les
Siciliens et les Napolitains, elle y avait produit, quelles que
fussent les opinions musicales des dilettanti, une sensation
douloureuse; les femmes surtout, pour qui la musique du jeune maestro
semble plus spcialement crite et sur le jugement desquelles la haine
nationale a moins d'influence, avaient presque toutes dans leur salon
un portrait _del gentile maestro,_ et il tait bien rare qu'une
visite, si trangre qu'elle ft  l'art, se termint sans qu'il y et
change de regrets entre les visiteurs et les visits sur la perte que
l'Italie venait de faire.

Donizetti surtout, qui dj portait le sceptre de la musique et qui
hritait encore du la couronne, tait admirable de regrets pour celui
qui avait t son rival sans jamais cesser d'tre son ami. Cela
avait, du reste, raviv les querelles entre les bellinistes et les
donizettistes, querelles bien plus promptement termines que les
ntres, o chacun des antagonistes tient  prouver qu'il a raison,
tandis que les Napolitains s'inquitent peu, au contraire, de
rationaliser leur opinion, et se contentent de dire d'un homme, d'une
femme ou d'une chose qu'elle leur est sympathique ou antipathique.
Les Napolitains sont un peuple de sensations. Toute leur conduite est
subordonne aux pulsations de leur pouls.

Cependant les deux partis s'taient runis pour honorer la mmoire de
l'auteur de _Norma_ et des _Puritains._ Les lves du Conservatoire de
Naples avaient ouvert une souscription pour lui faire des funrailles;
mais le ministre des cultes s'tait oppos  cette fte mortuaire,
sous le seul prtexte, peu acceptable en France, mais suffisant 
Naples, que Bellini tait mort sans recevoir les sacremens. Alors ils
avaient demand la permission de chanter  _Santa-Chiara_ la fameuse
messe de Winter; mais cette fois le ministre tait intervenu, disant
que ce _Requiem_ avait t excut aux funrailles de l'aeul du roi,
et qu'il ne voulait pas qu'une messe qui avait servi pour un roi
ft chante pour un musicien. Cette seconde raison avait paru moins
plausible que la premire. Cependant les amis du ministre avaient
calm l'irritation en faisant observer que Son Excellence avait fait
une grande concession au progrs constitutionnel des esprits en
daignant instruire le public du motif de son refus, puisqu'il pouvait
tout bonnement dire: Je ne veux pas, sans prendre la peine de donner
la raison de ce non-vouloir. Cet argument avait paru si juste que le
mcontentement des bellinistes s'tait calm en le mditant.

Puis, comme les jours poussent les jours, et comme un soleil fait
oublier l'autre, un vnement  venir commenait  faire diversion 
l'vnement pass. On parlait comme d'une chose incroyable, inoue,
et  laquelle il ne fallait pas croire, du reste, avant plus ample
inform, de la prsomption d'un musicien franais qui, lass des
ennuis qu'ont  prouver les jeunes compositeurs parisiens pour
arriver  l'Opra-Comique ou au grand Opra, avait achet un drame
 l'un de ces mille potes librettistes qui marchent  la suite de
Romani, et qui, de plein saut et pour son dbut, venait s'attaquer au
public le plus connaisseur de l'Europe et au thtre le plus
dangereux du monde. A l'appui de cette opinion sur eux-mmes et
sur Saint-Charles, les dilettanti napolitains rappelaient avec la
batitude de la suffisance qu'ils avaient hu Rossini et siffl la
Malibran, et ne comprenaient rien  la politesse franaise, qui se
contentait de leur rpondre en souriant: Qu'est-ce que cela prouve?
Une chose encore nuisait on ne peut plus  mon pauvre compatriote,
j'aurais d dire deux choses: il avait le malheur d'tre riche, et le
tort d'tre noble, double imprudence des plus graves de la part d'un
compositeur  Naples, o l'on est encore  ne pas comprendre le talent
qui va en voiture et le nom clbre qui porte une couronne de vicomte.

Enfin, comme un point plus sombre en ce sombre horizon, une cabale,
chose, il faut l'avouer, si rare  Naples qu'elle est presque
inconnue, menaait pour cette fois de faire infraction  la rgle
et d'clater en faveur du compositeur tranger. Voici comment elle
s'tait forme; je la raconte moins  cause de son importance que
parce qu'elle me conduit tout naturellement  parler des artistes.

La direction du thtre Saint-Charles avait, sur la foi de ses succs
passs, engag la Ronzi pour soixante reprsentations, et cela 
mille francs chacune. Il tait donc de son intrt de faire valoir
un pensionnaire qui lui cotait par soire la recette ordinaire d'un
thtre de France. En consquence, elle avait exig que le rle de la
prima donna ft crit pour la Ronzi. Mais, par une de ces fatalits
qui rendent les dilettanti de Saint-Charles si fiers de leur
supriorit dans l'espce, la nouvelle prima donna, fte, adore,
couronne six mois auparavant, tait venue tomber  plat, et si
j'osais me servir d'un terme de coulisse, fit un fiasco complet
 Naples. On avait trouv gnralement qu'il tait absurde 
l'administration de payer mille francs par soire pour un reste de
talent et un reste de voix, tandis qu'en ajoutant mille francs de plus
on aurait pu avoir la Malibran, qui tait le commencement de tout ce
dont l'autre tait la fin. En consquence de ce raisonnement, une
espce de bande noire s'tait attache aux ruines de la Ronzi et la
dmolissait en sifflant chaque soir.

Ds lors, l'administration avait compris deux choses: la premire,
qu'il fallait obtenir de la nouvelle pensionnaire qu'elle rduist
de moiti le nombre de ses reprsentations, et les dgots qu'elle
prouvait chaque soir rendaient la ngociation facile; la deuxime,
que c'tait une mauvaise spculation de soutenir un talent qui n'tait
pas adopt par un opra, qui ne pouvait pas l'tre. En consquence, le
rle de la _prima donna_ tait pass des mains de la Ronzi dans celle
de la Persiani, pour la voix de laquelle, du reste, il n'tait pas
crit, celle-ci tant un soprano de la plus grande tendue. De l
l'orage dont nous avons signal l'existence.

Au reste, la troupe de Saint-Charles restait toujours la plus belle et
la plus complte d'Italie: elle se composait de trois lmens musicaux
ncessaires pour faire un tout: d'un tnor mezzo carattero, d'une
basse, d'un soprano. Par bonheur encore les trois lmens taient
aussi parfaits qu'on pouvait le dsirer, et avaient nom: Duprez,
Ronconi, Taquinardi.

A cette poque, la France ne connaissait Duprez que vaguement:
on parlait bien d'un grand artiste, d'un admirable chanteur qui
parcourait l'Italie et commenait  imposer des conditions aux
impresarii de Naples, de Milan et de Venise; mais des qualits de sa
voix on ne savait rien que ce qu'en disaient les journaux ou ce qu'en
rapportaient les voyageurs. Quelques amateurs se rappelaient seulement
avoir entendu chanter a l'Odon un jeune lve de Choron,  la voix
frache, sonore, tendue; mais l'identit du grand chanteur tait si
problmatique qu'on se demandait avec doute si c'tait bien celui-l
que les tudians avaient siffl qui tait applaudi  cette heure par
les dilettanti italiens. Deux ans aprs, Duprez vint  Paris, et
dbuta dans _Guillaume Tell_. Nous n'avons rien de plus  dire de ce
roi du chant.

Ronconi tait,  cette mme poque, un jeune homme de vingt-trois 
vingt-quatre ans, inconnu, je crois, en France, et qui se servait
d'une magnifique voix de baryton que le ciel lui avait octroye, sans
se donner la peine d'en corriger les dfauts ou d'en dvelopper les
qualits. Engag par un entrepreneur qui le vendait trente mille
francs et qui lui en donnait six, il puisait dans la modicit de
son traitement une excellente excuse pour ne pas tudier, attendu,
disait-il, que lorsqu'il tudiait on l'entendait, et que lorsqu'on
l'entendait il ne pouvait pas dire qu'il n'tait pas chez lui. Depuis
lors Ronconi, pay  sa valeur, a fait les progrs qu'il devait faire,
et c'est aujourd'hui le premier baryton de l'Italie.

La Taquinardi tait une espce de rossignol qui chante comme une autre
parle: c'tait madame Damoreau pour la mthode, avec une voix plus
tendue et plus frache; rien n'tait comparable  la douceur de cet
organe, jeune et pur, mais rarement dramatique. Du reste, talent
intelligent au suprme degr, sans devenir jamais ni mlancolique ni
passionn; figure froide et jolie: c'tait une brune qui chantait
blond. La Taquinardi, en pousant l'auteur d'_Ins de Castro_, est
devenue la Persiani.

Voil quels taient les artistes chargs de reprsenter le pome de
_Lara_.

Lorsque j'arrivai  Naples, l'ouvrage tait en pleine rptition,
c'est--dire qu'on l'avait mis  l'tude le 8 du mois de novembre, et
qu'il devait passer le 19 dudit; ce qui faisait onze rptitions en
tout pour un ouvrage du premier ordre. Tous les opras cependant ne se
montent pas avec cette rapidit. Il y en a auxquels on accorde jusqu'
quinze et dix-huit rptitions. Mais cette fois il y avait ordre
suprieur: la reine-mre s'tait plainte de ne pas avoir cette anne
pour sa fte une nouveaut musicale, ce qui ne manque jamais d'arriver
pour celle de son fils ou de sa fille; et le roi de Naples, faisant
droit  la plainte, avait ordonn qu'on jouerait l'opra du Franais
pour faire honneur  l'anniversaire maternel: c'tait une espce de
victime humaine sacrifie  l'amour filial.

Aussi ne faut-il pas demander dans quel tat je retrouvai mon pauvre
compatriote. Il se regardait comme un homme condamn par le mdecin,
et qui n'a plus que sept  huit jours  vivre. Le fait est qu'en
examinant sa position il n'y avait gure qu'un charlatan qui pt
promettre de le sauver. J'essayai cependant de ces consolations
banales qui ne consolent pas. Mais  tous mes argumens il rpondait
par une seule parole: _Grand gala!_ mon ami, _grand gala!_ Je lui pris
la main: il avait la fivre; je me retournai vers le chef d'orchestre,
qui fumait avec un chibouque, et je lui dis en soupirant: Il y a un
commencement de dlire.

--Non, non, dit Festa en tant gravement le tuyau d'ambre de sa
bouche: il a parbleu raison, grand gala! grand gala! mon cher
monsieur, grand gala!

J'allai alors vers Duprez, qui faisait dans un coin des boulettes
avec de la cire d'une bougie, et je le regardai comme pour lui dire:
Voyons, tout le monde n'est-il pas fou ici? Il comprit ma pantomime
avec une rapidit qui aurait fait honneur  un Napolitain.

--Non, me dit-il en s'appliquant la boulette de cire sur le nez, non,
ils ne sont pas fous; vous ne savez pas ce que c'est que grand gala,
vous?

Je sortis humblement. J'allai prendre mon Dictionnaire, je cherchai 
la lettre G: je ne trouvai rien.

--Auriez-vous la bont, dis-je en rentrant, de m'expliquer ce que veut
dire grand gala?

--Cela veut dire, rpondit Duprez, qu'il y a ce jour-l dans la salle
douze cents bougies qui vous aveuglent et dont la fume prend les
chanteurs  la gorge.

--Cela veut dire, continua le chef d'orchestre, qu'il faut jouer
l'ouverture la toile leve, attendu que la cour ne peut pas attendre;
ce qui nuit infiniment au choeur d'introduction.

--Cela veut dire, termina Ruoltz, que toute la cour assiste  la
reprsentation, et que le public ne peut applaudir que lorsque la cour
applaudit, et la cour n'applaudit jamais.

--Diable! diable! dis-je, ne trouvant pas autre chose  rpondre 
cette triple explication. Et joignez  cela, ajoutai-je pour avoir
l'air de ne pas rester court, que vous n'avez plus, je crois, que sept
jours devant vous.

--Et que les musiciens n'ont pas encore rpt l'ouverture, dit
Ruoltz.

--Oh! l'orchestre, cela ne m'inquite pas, rpondit Festa.

--Que les acteurs n'ont point encore rpt ensemble, ajouta l'auteur.

--Oh! les chanteurs, dit Duprez, ils iront toujours.

--Et je n'aurai jamais ni la force ni la patience de faire la dernire
rptition.

--Eh bien! mais ne suis-je pas l? dit Donizetti en se levant. Ruoltz
alla  lui et lui tendit la main.

--Oui, vous avez raison, j'ai trouv de bons amis.

--Et, ce qui vaut mieux encore pour le succs, vous avez fait de la
belle musique.

--Croyez-vous? dit Ruoltz avec cet accent naf et modeste qui lui est
propre. Nous nous mmes  rire.

--Allons  la rptition! dit Duprez.

En effet, tout se passa comme l'avaient prvu Festa, Duprez et
Donizetti. L'orchestre joua l'ouverture  la premire vue; les
chanteurs, habitus  jouer ensemble, n'eurent qu' se mettre en
rapport pour s'entendre, et Ruoltz, mourant de fatigue, laissa le soin
de ses trois dernires rptitions  l'auteur d'_Anna Bolena_.

Je revins du thtre fortement impressionn. J'avais cru assister 
l'essai d'un colier, je venais d'entendre une partition de matre.
On se fait malgr soi une ide des oeuvres par les hommes qui les
produisent, et malheureusement on prend presque toujours de ces
oeuvres et de ces hommes l'opinion qu'ils en ont eux-mmes. Or, Ruoltz
tait l'enfant le plus simple et le plus modeste que j'aie jamais vu.
Depuis trois mois que nous nous connaissions, je ne l'avais jamais
entendu dire du mal des autres, ni, ce qui est plus tonnant encore
pour un homme qui en est  son premier ouvrage, du bien de lui. J'ai
trouv en gnral beaucoup plus d'amour-propre dans les jeunes gens
qui n'ont encore rien fait que dans les hommes _arrivs_, et, qu'on me
passe le paradoxe, je crois qu'il n'y a rien de tel que le succs pour
gurir de l'orgueil. J'attendis donc, avec plus de confiance, le jour
de la premire reprsentation. Il arriva.

C'est une splendide chose que le thtre Saint-Charles, jour de grand
gala. Cette immense et sombre salle, triste pour un oeil franais
pendant les reprsentations ordinaires, prend, dans les occasions
solennelles un air de vie qui lui est communiqu par les faisceaux de
bougies qui brlent  chaque loge. Alors les femmes sont visibles, ce
qui n'arrive pas les jours o la salle est mal claire. Ce n'est,
certes, ni la toilette de l'Opra ni la fashion des Bouffes; mais
c'est une profusion de diamans dont on n'a pas d'ide en France; ce
sont des yeux italiens qui ptillent comme des diamans, c'est toute la
cour avec son costume d'apparat, c'est le peuple le plus bruyant de
l'univers, sinon dans la plus belle, du moins dans la plus grande
salle du monde.

Le soir, contre l'habitude des premires reprsentations, la salle
tait pleine. La foule italienne, tout oppose  la ntre, n'affronte
jamais une musique inconnue. Non;  Naples surtout, o la vie est
toute de bonheur, de plaisir, de sensations, on craint trop que
l'ennui n'en ternisse quelques heures. Il faut  ces habitans du plus
beau pays de la terre une vie comme leur ciel avec un soleil brlant,
comme leur mer avec des flots qui rflchissent le soleil. Lorsqu'il
est bien constat que l'oeuvre est du premier mrite, lorsque la liste
est faite des morceaux qu'on doit couter et de ceux pendant lesquels
on peut se mouvoir, oh! alors on s'empresse, on s'encombre, on
s'touffe: mais cette vogue ne commence jamais qu' la sixime ou
huitime reprsentation. En France, on va au thtre pour se montrer;
 Naples, on va  l'Opra pour jouir.

Quant aux claqueurs, il n'en est pas question: c'est une lpre qui n'a
pas encore rong les beaux succs, c'est un ver qui n'a pas encore
piqu les beaux fruits. L'auteur n'a de billets que ceux qu'il achte,
de loges que celles qu'il loue. Auteurs et acteurs sont applaudis
quand le parterre croit qu'ils mritent de l'tre, les jours de grand
gala excepts, o, comme nous l'avons dit, l'opinion du public est
subordonne  l'opinion de la cour; quand le roi n'y est pas,  celle
de la reine; quand la reine est absente,  celle de don Carlos, et
ainsi de suite jusqu'au prince de Salerne.

A sept heures prcises, des huissiers parurent dans les loges
destines  la famille royale. Au mme instant la toile se leva, et
l'ouverture fit entendre son premier coup d'archet.

Ce fut donc une chose perdue que l'ouverture, si belle qu'elle ft.
Moi-mme tout le premier, et malgr l'intrt que je prenais  la
pice et  l'auteur, j'tais plus occup de la cour, que je ne
connaissais pas, que de l'opra qui commenait. Les aides-de-camp
s'emparrent de l'avant-scne; la jeune reine, la reine-mre et le
prince de Salerne prirent la loge suivante; le roi et le prince
Charles occupaient la troisime, et le comte de Syracuse, exil dans
la quatrime, conserva au thtre la place isole que sa disgrce lui
assignait  la cour.

L'ouverture, si peu coute qu'elle ft, parut bien disposer le
public. L'ouverture d'un opra est comme la prface d'un livre;
l'auteur y explique ses intentions, y indique ses personnages et y
jette le prospectus de son talent. On reconnut dans celle de _Lara_
une instrumentation vigoureuse et soutenue, plutt allemande
qu'italienne, des motifs neufs et suaves qu'on espra retrouver dans
le courant de la partition, enfin une connaissance approfondie du
matriel de l'orchestre.

Ds les premiers morceaux, je m'aperus de la diffrence qui existe
entre l'orchestre de Saint-Charles et celui de l'Opra de Paris,
qui tous deux passent pour les premiers du monde. L'orchestre de
Saint-Charles consent toujours  accompagner le chanteur et laisse
pour ainsi dire flotter la voix sur l'instrument comme un lige sur
l'eau; il la soutient, s'lve et s'abaisse avec elle, mais ne la
couvre jamais. En France, au contraire, le moindre triangle prtend
avoir sa part des applaudissemens, et alors c'est la voix de l'artiste
qui nage entre deux eaux. Aussi,  moins d'avoir dans le timbre une
vigueur peu commune, est-il trs rare que quelques notes de chant
bondissent hors du dluge d'harmonie qui les couvre; et encore, comme
les poissons volans, qui ne peuvent se maintenir au dessus de
l'eau que tant que leurs ailes sont mouilles,  peine la
voix redescend-elle dans le mdium qu'on n'entend plus que
l'instrumentation.

Un trs beau duo entre Ronconi et la Persiani passa sans tre
remarqu. De temps en temps un gnral portait son lorgnon  ses
yeux, examinait avec grand soin quelques dilettanti, puis appelait un
aide-de-camp, et dsignait tel ou tel individu au parquet ou dans les
loges. L'aide-de-camp sortait aussitt, reparaissait une minute
aprs derrire le personnage dsign, lui disait deux mots, et alors
celui-ci sortait et ne reparaissait plus. Je demandai ce que cela
signifiait; on me rpondit que c'taient des officiers qu'on envoyait
aux arrts pour tre venus en bourgeois au thtre. Du reste, la cour
paraissait si occupe de l'application de la discipline militaire,
qu'elle n'avait pas encore pens  donner ni aux musiciens ni aux
acteurs un signe de sa prsence; par consquent l'ouverture et
les trois quarts du premier acte avaient pass dj sans un
applaudissement. Ruoltz crut son opra tomb et se sauva.

Le second acte commena, les beauts allrent croissant; des flots
d'harmonie se rpandaient dans la salle: le public tait haletant.
C'tait quelque chose de merveilleux  voir que cette puissance du
gnie qui pse sur trois mille personnes qui se dbattent et touffent
sous elle; l'atmosphre avait presque cess d'tre respirable pour
tous les hommes, autour desquels flottaient des vapeurs symphoniques
chaudes comme ces bouffes d'air qui prcdent l'orage; de temps en
temps la belle voix de Duprez illuminait une situation comme un clair
qui passe. Enfin vint le morceau le plus remarquable de l'opra: c'est
une cavatine chante par Lara au moment o, poursuivi par le tribunal,
abandonn de ses amis, il en appelle  leur dvoment et maudit leur
ingratitude. L'acteur sentait qu'aprs ce morceau tout tait perdu ou
sauv; aussi je ne crois pas que l'expression de la voix humaine
ait jamais rendu avec plus de vrit l'abattement, la douleur et le
mpris: toutes les respirations taient suspendues, toutes les mains
prtes  battre, toutes les oreilles tendues vers la scne, tous les
yeux fixs sur le roi. Le roi se retourna vers les acteurs, et au
moment o Duprez jetait sa dernire note, dchirante comme un dernier
soupir, Sa Majest rapprocha ses deux mains. La salle jeta un seul
et grand cri: c'tait la respiration qui revenait  trois mille
personnes.

Le premier torrent d'applaudissemens fut, comme d'habitude, reu
par l'acteur, qui salua; mais aussitt trois mille voix appelrent
l'auteur avec une unanimit lectrique; il n'y avait plus de rivalit
nationale, il n'tait plus question de savoir si le compositeur tait
Franais ou Napolitain; c'tait un grand musicien, voil tout. On
voulait le voir, l'craser d'applaudissemens comme il avait cras le
public d'motions; on voulait rendre ce que l'on avait reu.

Duprez chercha l'auteur de tous les cts et revint dire au public
qu'il tait disparu. Le public comprit la cause de cette fuite, et les
applaudissemens redoublrent. Au bout d'un quart d'heure on reprit
l'opra.

Le dernier morceau tait un rondo chant par la Taquinardi; c'tait
quelque chose de dchirant comme expression. La matresse de Lara,
aprs avoir essay de le perdre par une fausse accusation, se trane
empoisonne et mourante aux pieds de son amant en demandant grce. La
Malibran ou la Grisi, en pareille situation, se serait peu inquite
de la voix, mais beaucoup du sentiment; la Taquinardi russit par le
moyen contraire; elle fila des sons d'une telle puret, fit jaillir
des notes si fleuries, s'panouit en roulades si difficiles, qu'une
seconde fois le roi applaudit et que la salle suivit son exemple.
Cette fois l'auteur tait revenu: on l'avait retrouv, je ne sais o,
dans les bras de Donizetti, qui l'assistait  ses derniers momens.
Duprez le prit par une main, la Taquinardi par l'autre, et on le
trana plutt qu'on ne le conduisit sur la scne.

Quant  moi, qui, comme compatriote et comme camarade, par esprit
national et par amiti, avais senti dans cette soire mon coeur passer
par toutes les motions, et qui avais appel ce triomphe de toute mon
me, je le vis s'accomplir avec une piti profonde pour celui qui en
tait l'objet: c'est que je connaissais ce moment suprme et cette
heure o l'on est port par Satan sur la plus haute montagne et o
l'on voit au dessous de soi tous les royaumes de la terre; c'est que
je savais que de ce fate on n'a plus qu' redescendre. Riche et
heureux jusque alors, un homme venait tout  coup de changer son
existence tranquille contre une vie d'motions, sa douce obscurit
contre la lumire dvorante du succs. Aucun changement physique ne
s'tait opr en lui, et cependant cet homme n'tait plus le mme
homme: il avait cess de s'appartenir; pour des applaudissemens et des
couronnes, il s'tait vendu au public; il tait maintenant l'esclave
d'un caprice, d'une mode, d'une cabale; il allait sentir son nom
arrach de sa personne comme un fruit de sa tige. Les mille voix de la
publicit allaient le briser en morceaux, l'parpiller sur le monde;
et maintenant, voult-il le reprendre, le cacher, l'teindre dans
la vie prive, cela n'tait plus en son pouvoir, dt-il se briser
d'motions  trentre-quatre ans ou se noyer de dgot  soixante;
dt-il, comme Bellini, succomber avant d'avoir atteint toute sa
splendeur, ou, comme Gros, disparatre aprs avoir survcu  la
sienne.


        1842.

Je ne m'tais pas tromp dans ma prvision: le vicomte Ruoltz, aprs
avoir eu un succs  l'Opra de Paris comme il en avait eu un 
l'Opra de Naples, a compltement abandonn la carrire musicale, et
aussi bon chimiste qu'il tait excellent compositeur, vient de faire
cette excellente dcouverte dont le monde savant s'occupe en ce
moment, et qui consiste  dorer le fer par l'application de la pile
voltaque.




IX

Le Lazzarone.


Nous avons dit qu'il y avait  Naples trois rues o l'on passait et
cinq cents rues o l'on ne passait pas; nous avons essay, tant bien
que mal, de dcrire Chiaja, Toledo et Forcella; essayons maintenant de
donner une ide des rues o l'on ne passe pas: ce sera vite fait.

Naples est btie en amphithtre; il en rsulte qu' l'exception des
quais qui bordent la mer, comme Marinella, Sainte-Lucie et Mergellina,
toutes les rues vont en montant et en descendant par des pentes si
rapides, que le corricolo seul, avec son fantastique attelage, peut y
tenir pied.

Puis ajoutons que, comme il n'y a que ceux qui habitent de pareilles
rues qui peuvent y avoir affaire, un tranger ou un indigne qui
s'y gare avec un habit de drap est  l'instant mme l'objet de la
curiosit gnrale.

Nous disons un habit de drap, parce que l'habit de drap a une grande
influence sur le peuple napolitain. Celui qui est _vestito di pano_
acquiert par le fait mme de cette supriorit somptuaire de grands
privilges aristocratiques. Nous y reviendrons.

Aussi l'apparition de quelque Cook ou de quelque Bougainville est-elle
rare dans ces rgions inconnues, o il n'y a rien  dcouvrir que
l'intrieur d'ignobles maisons, sur le seuil ou sur la croise
desquelles la grand-mre peigne sa fille, la fille son enfant et
l'enfant son chien. Le peuple napolitain est le peuple de la terre
qui se peigne le plus; peut-tre est-il condamn  cet exercice par
quelque jugement inconnu, et accomplit-il un supplice analogue  celui
qui punissait les cinquante filles de Danas, avec cette diffrence
que, plus celles-ci versaient d'eau dans leur barrique, moins il en
restait.

Nous passmes dans cinquante de ces rues sans voir aucune diffrence
entre elles. Une seule nous parut prsenter des caractres
particuliers: c'tait la rue de Morta-Capuana, une large rue
poussireuse, ayant des cailloux pour pavs et des ruisseaux pour
trottoirs. Elle est borde  droite par des arbres, et  gauche par
une longue file de maisons, dont la physionomie n'offre au premier
abord rien de bizarre; mais si le voyageur indiscret, poussant un peu
plus loin ses recherches, s'approche de ces maisons; s'il jette un
regard en passant dans les ruelles borgnes et tortueuses qui se
croisent en tout sens dans cet inextricable labyrinthe, il est tonn
de voir que ce singulier faubourg, de mme que l'le de Lesbos, n'est
habit que par des femmes, lesquelles, vieilles ou jeunes, laides ou
jolies, de tout ge, de tout pays, de toutes conditions, sont jetes
l ple-mle, gardes  vue comme des criminelles, parques comme des
troupeaux, traques comme des btes fauves. Eh bien, ce n'est pas,
comme on pourrait s'y attendre, des cris, des blasphmes, des
gmissemens qu'on entend dans cet trange pandmonium, mais au
contraire des chansons joyeuses, de folles tarentelles, des clats de
rire  faire damner un anachorte.

Tout le reste est habit par une population qu'on ne peut nommer,
qu'on ne peut dcrire, qui fait on ne sait quoi, qui vit on ne sait
comment, qui se croit fort au dessus du lazzarone, et qui est fort au
dessous.

Abandonnons-la donc pour passer au lazzarone.

Hlas! le lazzarone se perd: celui qui voudra voir encore le lazzarone
devra se hter. Naples clair au gaz, Naples avec des restaurans,
Naples avec ses bazars, effraie l'insouciant enfant du mle. Le
lazzarone, comme l'Indien rouge, se retire devant la civilisation.

C'est l'occupation franaise de 99 qui a port le premier coup au
lazzarone.

A cette poque, le lazzarone jouissait des prrogatives entires de
son paradis terrestre; il ne se servait pas plus de tailleur que le
premier homme avant le pch: il buvait le soleil par tous les pores.

Curieux et clin comme un enfant, le lazzarone tait vite devenu l'ami
du soldat franais qu'il avait combattu; mais le soldat franais est
avant toutes choses plein de convenance et de vergogne; il accorda
au lazzarone son amiti, il consentit  boire avec lui au cabaret, 
l'avoir sous le bras  la promenade, mais  une condition _sine qua
non_, c'est que le lazzarone passerait un vtement. Le lazzarone, fier
de l'exemple de ses pres et de dix sicles de nudit, se dbattit
quelque temps contre cette exigence, mais enfin consentit  faire ce
sacrifice  l'amiti.

Ce fut le premier pas vers sa perte. Aprs le premier vtement vint le
gilet, aprs le gilet viendra la veste. Le jour o le lazzarone aura
une veste, il n'y aura plus de lazzarone; le lazzarone sera une race
teinte, le lazzarone passera du monde rel dans le monde conjectural,
le lazzarone rentrera dans le domaine de la science, comme le
mastodonte et l'ichtyosaurus, comme le cyclope et le troglodite.

En amendant, comme nous avons eu le bonheur de voir et d'tudier les
derniers restes de cette grande race qui tombe, htons-nous, pour
aider les savans  venir dans leurs investigations anthropologiques,
de dire ce que c'est que le lazzarone.

Le lazzarone est le fils an de la nature: c'est  lui le soleil qui
brille; c'est  lui la mer qui murmure; c'est  lui la cration qui
sourit. Les autres hommes ont une maison, les autres hommes ont une
villa, les autres hommes ont un palais; le lazzarone, lui, a le monde.

Le lazzarone n'a pas de matre, le lazzarone n'a pas de lois, le
lazzarone est en dehors de toutes les exigences sociales: il dort
quand il a sommeil, il mange quand il a faim, il boit quand il a soif.
Les autres peuples se reposent quand ils sont las de travailler; lui,
au contraire, quand il est las de se reposer, il travaille.

Il travaille non pas de ce travail du Nord qui plonge ternellement
l'homme dans les entrailles de la terre pour en tirer de la houille ou
du charbon; qui le courbe sans cesse sur la charrue pour fconder
un sol toujours tourment et toujours rebelle; qui le promne sans
relche sur les toits inclins ou sur les murs croulans, d'o il se
prcipite et se brise; mais de ce travail joyeux, insouciant, tout
brod de chansons et de lazzis, tout interrompu par le rire qui montre
ses dents blanches, et par la paresse qui tend ses deux bras; de ce
travail qui dure une heure, une demi-heure, dix minutes, un instant,
et qui dans cet instant rapporte un salaire plus que suffisant aux
besoins de la journe.

Quel est ce travail? Dieu seul le sait.

Une malle porte du bateau  vapeur  l'htel, un Anglais conduit du
mle  Chiaja, trois poissons chapps du filet qui les emprisonne et
vendus  un cuisinier, la main tendue  tout hasard et dans laquelle
le _forestire_ laisse tomber en riant une aumne; voil le travail du
lazzarone.

Quant  sa nourriture, c'est plus facile  dire: quoique le lazzarone
appartienne  l'espce des omnivores, le lazzarone ne mange en gnral
que deux choses: la pizza et le cocomero.

On croit que le lazzarone vit de macaroni: c'est une grande erreur
qu'il est temps de relever; le macaroni est n  Naples, il est vrai,
mais aujourd'hui le macaroni est un mets europen qui a voyag comme
la civilisation, et qui, comme la civilisation, se trouve fort loign
de son berceau. D'ailleurs, le macaroni cote deux sous la livre, ce
qui ne le rend accessible aux bourses des lazzaroni que les dimanches
et les jours de ftes. Tout le reste du temps le lazzarone mange,
comme nous l'avons dit, des pizze et du cocomero; du cocomero l't,
des pizze l'hiver.

La pizza est une espce de talmouse comme on en fait  Saint-Denis;
elle est de forme ronde et se ptrit de la mme pte que le pain. Elle
est de diffrentes largeurs, selon le prix. Une pizza de deux liards
suffit  un homme; une pizza de deux sous doit rassasier toute une
famille.

Au premier abord, la pizza semble un mets simple; aprs examen, c'est
un mets compos. La pizza est  l'huile, la pizza est au lard, la
pizza est au saindoux, la pizza est au fromage, la pizza est aux
tomates, la pizza est aux petits poissons; c'est le thermomtre
gastronomique du march: elle hausse ou baisse de prix, selon le cours
des ingrdiens sus-dsigns, selon l'abondance ou la disette de
l'anne. Quand la pizza aux poissons est  un demi-grain, c'est que la
pche a t bonne; quand la pizza  l'huile est  un grain, c'est que
la rcolte a t mauvaise.

Puis une chose influe encore sur le cours de la pizza, c'est son plus
ou moins de fracheur; on comprend qu'on ne peut plus vendre la pizza
de la veille le mme prix qu'on vend celle du jour; il y a pour les
petites bourses des pizza d'une semaine; celles-l peuvent, sinon
agrablement, du moins avantageusement, remplacer le biscuit de mer.

Comme nous l'avons dit, la pizza est la nourriture d'hiver. Au 1er
mai, la pizza fait place au cocomero; mais la marchandise disparat
seule, le marchand reste le mme. Le marchand c'est le Janus antique,
avec sa face qui pleure au pass, et sa face qui sourit  l'avenir. Au
jour dit, le pizza-jolo se fait mellonaro.

Le changement ne s'tend pas jusqu' la boutique: la boutique reste
la mme. On apporte un panier de cocomeri au lieu d'une corbeille de
pizze; on passe une ponge sur les diffrentes couches d'huile,
de lard, de saindoux, de fromage, de tomates ou de poissons, qu'a
laisses le comestible d'hiver, et tout est dit, on passe au
comestible d't.

Les beaux cocomeri viennent de Castellamare; ils ont un aspect  la
fois joyeux et apptissant: sous leur enveloppe verte, ils offrent une
chair dont les ppins nous font encore ressortir le rose vif; mais un
bon cocomero cote cher; un cocomero de la grosseur d'un boulet de
quatre-vingts cote de cinq  six sous. Il est vrai qu'un cocomero de
cette grosseur, sous les mains d'un dtailleur adroit, peut se diviser
en mille ou douze cents morceaux.

Chaque ouverture d'un nouveau cocomero est une reprsentation
nouvelle; les concurrens sont en face l'un de l'autre: c'est 
qui donnera le coup de couteau le plus adroitement et le plus
impartialement. Les spectateurs jugent.

Le mellonaro prend le cocomero dans le panier plat, o il est pos
pyramidalement avec une vingtaine d'autres, comme sont poss les
boulets dans un arsenal. Il le flaire, il l'lve au dessus de sa
tte, comme un empereur romain le globe du monde. Il crie: C'est du
feu! ce qui annonce d'avance que la chair sera du plus beau rouge. Il
l'ouvre d'un seul coup, et prsente les deux hmisphres au public,
un de chaque main. Si, au lieu d'tre rouge, la chair du cocomero est
jaune ou verdtre, ce qui annonce une qualit infrieure, la pice
fait fiasco; le mellonaro est hu, conspu, honni: trois chutes, et un
mellonaro est dshonor  tout jamais!

Si le marchand s'aperoit, au poids ou au flair, que le cocomero n'est
point bon, il se garde de l'avouer. Au contraire, il se prsente
plus hardiment au peuple; il numre ses qualits, il vante sa chair
savoureuse, il exalte son eau glace:--Vous voudriez bien manger cette
chair! vous voudriez bien boire cette eau! s'crie-t-il; mais celui-ci
n'est pas pour vous; celui-ci vous passe devant le nez; celui-ci est
destin  des convives autrement nobles que vous. Le roi me l'a fait
retenir pour la reine.

Et il le fait passer de sa droite  sa gauche, au grand bahissement
de la multitude, qui envie le bonheur de la reine et qui admire la
galanterie du roi.

Mais si, au contraire, le cocomero ouvert est d'une qualit
satisfaisante, la foule se prcipite, et le dtail commence.

Quoiqu'il n'y ait pour le cocomero qu'un acheteur, il y a gnralement
trois consommateurs: d'abord son seul et vritable propritaire, celui
qui paie sa tranche un demi-denier, un denier ou un liard, selon sa
grosseur; qui en mange aristocratiquement la mme portion  peu prs
que mange d'un cantalou un homme bien lev, et qui le passe  un ami
moins fortun que lui; ensuite l'ami qui le tient de seconde main, qui
en tire ce qu'il peut et le passe  son tour au gamin qui attend cette
libralit infrieure; enfin le gamin, qui en grignote l'corce, et
derrire lequel il est parfaitement inutile de chercher  glaner.

Avec le cocomero on mange, on boit et on se lave,  ce qu'assure le
marchand; le cocomero contient donc  la fois le ncessaire et le
superflu.

Aussi le mellonaro fait-il le plus grand tort aux aquajoli. Les
aquajoli sont les marchands de coco de Naples,  l'exception qu'au
lieu d'une excrable dcoction de rglisse ils vendent une excellente
eau glace, acidule par une tranche de citron ou parfume par trois
gouttes de sambuco.

Contre toute croyance, c'est l'hiver que les aquajoli font les
meilleures affaires. Le cocomero dsaltre, tandis que la pizza
touffe; plus on mange de cocomero, moins on a soif; on ne peut pas
avaler une pizza sans risquer la suffocation.

C'est donc l'aristocratie qui dfraie l't les aquajoli. Les princes,
les ducs, les grands seigneurs ne ddaignent pas de faire arrter
leurs quipages aux boutiques des aquajoli et de boire un ou deux
verres de cette dlicieuse boisson, dont chaque verre ne cote pas un
liard.

C'est que rien n'est tentant au monde, sous ce climat brlant, comme
la boutique de l'aquajolo, avec sa couverture de feuillage, ses
franges de citrons et ses deux tonneaux  bascule pleins d'eau glace.
Je sais que pour mon compte je ne m'en lassais pas, et que je trouvais
adorable cette faon de se rafrachir sans presque avoir besoin de
s'arrter. Il y a des aquajoli de cinquante pas en cinquante pas; on
n'a qu' tendre la main en passant, le verre vient vous trouver, et
la bouche court d'elle-mme au verre.

Quant au lazzarone, il fait la nique aux buveurs, en mangeant son
cocomero.

Maintenant ce n'est point assez que le lazzarone mange, boive et
dorme; il faut encore que le lazzarone s'amuse. Je connais une femme
d'esprit qui prtend qu'il n'y a de ncessaire que le superflu et de
positif que l'idal. Le paradoxe semble violent au premier abord, et
cependant, en y songeant, on reconnat qu'il y a, surtout pour les
gens comme il faut, quelque chose de vrai dans cet axiome.

Or, le lazzarone a beaucoup des vices de l'homme comme il faut. Un de
ses vices est d'aimer les plaisirs. Les plaisirs ne lui manquent pas.
numrons les plaisirs du lazzarone.

Il a l'improvisateur du mle. Malheureusement, nous avons dit
qu' Naples il y avait beaucoup de choses qui s'en allaient, et
l'improvisateur est une des choses qui s'en vont.

Pourquoi l'improvisateur s'en va-t-il? quelle est la cause de sa
dcadence? Voil ce que tout le monde s'est demand et ce que personne
n'a pu rsoudre.

On a dit que le prdicateur lui avait ouvert une concurrence:
c'est vrai; mais examinez sur la mme place le prdicateur et
l'improvisateur, vous verrez que le prdicateur prche dans le dsert,
et que l'improvisateur chante pour la foule. Ce ne peut donc tre le
prdicateur qui ait tu l'improvisateur.

On a dit que l'Arioste avait vieilli; que la folie de Roland tait un
peu bien connue; que les amours de Mdor et d'Anglique, ternellement
rptes, taient au bout de leur intrt; enfin que, depuis la
dcouverte des bateaux  vapeur et des allumettes chimiques, les
sorcelleries de Merlin avaient paru bien ples.

Rien de tout cela n'est vrai, et la preuve c'est que, l'improvisateur
coupant les sances comme le pote coupe ses chants, et s'arrtant
chaque soir  l'endroit le plus intressant, il n'y a pas de nuit que
quelque lazzarone impatient n'aille rveiller l'improvisateur pour
avoir la suite de son rcit.

D'ailleurs, ce n'est pas l'auditoire qui manque  l'improvisateur,
c'est l'improvisateur qui manque  l'auditoire.

Eh bien! cette cause de la dcadence de l'improvisation, je crois
l'avoir trouve: la voici. L'improvisateur est aveugle comme Homre;
comme Homre, il tend son chapeau  la foule pour en obtenir une
faible rtribution; c'est cette rtribution, si modique qu'elle soit,
qui perptue l'improvisateur.

Or, qu'arrive-t-il  Naples? C'est que, lorsque l'improvisateur
fait le tour du cercle tendant son chapeau, il y a des spectateurs
potiques et consciencieux qui y plongent la main pour y laisser un
sou; mais il y en a aussi qui, abusant du mme geste, au lieu d'y
mettre un sou, en retirent deux.

Il en rsulte que, lorsque l'improvisateur a fini sa tourne, il
retrouve son chapeau aussi parfaitement vide qu'avant de l'avoir
commence, moins la coiffe.

Cet tat de choses, comme on le comprend, ne peut durer: il faut 
l'art une subvention;  dfaut de subvention, l'art disparat. Or,
comme je doute que le gouvernement de Naples subventionne jamais
l'improvisateur, l'art de l'improvisation est sur le point de
disparatre.

C'est donc un plaisir qui va chapper au lazzarone; mais, Dieu merci!
 dfaut de celui-ci, il en a d'autres.

Il a la revue que le roi tous les huit jours passe de son arme.

Le roi de Naples est un des rois les plus guerriers de la terre; tout
jeune, il faisait dj changer les uniformes des troupes. C'est 
propos d'un de ces changemens, qui ne s'opraient pas sans porter
quelque atteinte au trsor, que son aeul Ferdinand, roi plein de
sens, lui disait les paroles mmorables qui prouvaient le cas que le
roi faisait, non pas sans doute du courage, mais de la composition
de son arme:--Mon cher enfant, habille-les de blanc, habille-les de
rouge, ils s'enfuiront toujours.

Cela n'arrta pas le moins du monde le jeune prince dans ses
dispositions belliqueuses; il continua d'tudier le demi-tour  droite
et le demi-tour  gauche; il amena des perfectionnemens dans la coupe
de l'habit et la forme du schako; enfin, il parvint  largir les
cadres de son arme jusqu' ce qu'il pt y faire entrer cinquante
mille hommes  peu prs.

C'est, comme on le voit, un fort joli joujou royal que cinquante mille
soldats qui marchent, qui s'arrtent, qui tournent, qui virent 
la parole, ni plus ni moins que si chacune de ces cinquante mille
individualits tait une mcanique.

Maintenant, examinons comment cette mcanique est monte, et cela
sans faire tort le moins du monde au gnie organisateur du roi et au
courage individuel de chaque soldat.

Le premier corps, le corps privilgi, le corps par excellence de
toutes les royauts qui tremblent, celui auquel est confie la garde
du palais, est compos de Suisses; leurs avantages sont une paie plus
leve; leurs privilges, le droit de porter le sabre dans la ville.

La garde ne vient qu'en second, ce qui fait que, quoique jouissant 
peu prs des mmes avantages et des mmes privilges que les Suisses,
elle excre ces dignes descendans de Guillaume Tell, qui,  ses yeux,
ont commis un crime irrmissible, celui de lui avoir pris le premier
rang.

Apres la garde vient la lgion sicilienne, qui excre les Suisses
parce qu'ils sont Suisses, et les Napolitains parce qu'ils sont
Napolitains.

Aprs les Siciliens vient la ligne, qui excre les Suisses et la garde
parce que ces deux corps ont des avantages qu'elle n'a pas et des
privilges qu'on lui refuse, et les Siciliens par la seule raison
qu'ils sont Siciliens.

Enfin, vient la gendarmerie, qui, en sa qualit de gendarmerie, est
naturellement excre par les autres corps.

Voil les cinq lmens dont se compose l'arme de Ferdinand II, cette
formidable arme que le gouvernement napolitain offrait au prince
imprial de Russie comme l'avant-garde de la future coalition qui
devait marcher sur la France.

Mettez dans une plaine les Suisses et la garde, les Siciliens et la
ligne; faites-leur donner le signal du combat par la gendarmerie, et
Suisses, Napolitains, Siciliens et gendarmes s'entr'gorgeront depuis
le premier jusqu'au dernier, sans rompre d'une semelle. chelonnez ces
cinq corps contre l'ennemi, aucun ne tiendra peut-tre, car chaque
chelon sera convaincu qu'il a moins  craindre de l'ennemi que de ses
allis, et que, si mal attaqu qu'il sera par lui, il sera encore plus
mal soutenu par les autres.

Cela n'empche pas que, lorsque cette mcanique militaire fonctionne,
elle ne soit fort agrable  voir. Aussi, quand le lazzarone la
regarde oprer, il bat des mains; lorsqu'il entend sa musique, il fait
la roue. Seulement, lorsqu'elle fait l'exercice  feu, il se sauve: il
peut rester une baguette dans les fusils; cela s'est vu.

Mais le lazzarone a encore d'autres plaisirs.

Il a les cloches qui, partout, sonnent, et qui,  Naples, chantent.
L'instrument du lazzarone, c'est la cloche. Plus heureux que
Guildenstern qui refuse  Hamlet de jouer de la flte sous prtexte
qu'il ne sait pas en jouer, le lazzarone sait jouer de la cloche sans
l'avoir appris. Veut-il, aprs un long repos, un exercice agrable et
sain, il entre dans une glise et prie le sacristain de lui laisser
sonner la cloche; le sacristain, enchant de se reposer, se fait prier
un instant pour donner de la valeur  sa concession; puis il lui passe
la corde: le lazzarone s'y pend aussitt, et, tandis que le sacristain
se croise les bras, le lazzarone fait de la voltige.

Il a la voiture qui passe et qui le promne gratis. A Naples, il n'y a
pas de domestique qui consente  se tenir debout derrire une voiture,
ni de matre qui permette que le domestique se tienne assis  ct de
lui. Il en rsulte que le domestique monte prs du cocher et que le
lazzarone monte derrire. On a essay tous les moyens de chasser le
lazzarone de ce poste, et tous les moyens ont chou. La chose
est passe en coutume, et, comme toute chose passe en coutume, a
aujourd'hui force de loi.

Il a la parade des Puppi. Le lazzarone n'entre pas dans l'intrieur o
se joue la pice, c'est vrai. Aux Puppi, les premires cotent cinq
sous, l'orchestre trois sous, et le parterre six liards. Ces prix
exorbitans dpassent de beaucoup les moyens des lazzaroni. Mais,
pour attirer les chalands, on apporte sur des trteaux dresss devant
l'entre du thtre les principales marionnettes revtues de leur
grand costume. C'est le roi Latinus avec son manteau royal, son
sceptre  la main, sa couronne sur sa tte; c'est la reine Amata,
vtue de sa robe de grand gala et le front serr avec le bandeau qui
lui serrera la gorge; c'est le pieux Eneas, tenant  la main la grande
pe qui occira Turnus; c'est la jeune Lavinie, les cheveux ombrags
de la fleur d'oranger virginale; c'est enfin Polichinelle. Personnage
indispensable, diplomate universel, Talleyrand contemporain de Mose
et de Ssostris, Polichinelle est charg de maintenir la paix entre
les Troyens et les Latins; et, lorsqu'il perdra tout espoir d'arranger
les choses, il montera sur un arbre pour regarder la bataille, et n'en
descendra que pour en enterrer les morts. Voil ce qu'on lui montre, 
lui, cet heureux lazzarone; c'est tout ce qu'il dsire. Il connat les
personnages, son imagination fera le reste.

Il a l'Anglais. Peste! nous avions oubli l'Anglais.

L'Anglais, qui est plus pour lui que l'improvisateur, plus que la
revue, plus que les cloches, plus que les Puppi; l'Anglais, qui lui
procure non seulement du plaisir, mais de l'argent; l'Anglais, sa
chose, son bien, sa proprit; l'Anglais, qu'il prcde pour lui
montrer son chemin, ou qu'il suit pour lui voler son mouchoir;
l'Anglais, auquel il rend des curiosits; l'Anglais, auquel il procure
des mdailles antiques; l'Anglais, auquel il apprend son idiome;
l'Anglais, qui lui jette dans la mer des sous qu'il rattrape en
plongeant; l'Anglais enfin, qu'il accompagne dans ses excursions 
Pouzzoles,  Castellamare,  Capri ou  Pompia. Car l'Anglais est
original par systme: l'Anglais refuse parfois le guide patent et le
cicrone  numro; l'Anglais prend le premier lazzarone venu, sans
doute parce que l'Anglais a une attraction instinctive pour le
lazzarone, comme le lazzarone a une sympathie calcule pour l'Anglais.

Et, il faut le dire, le lazzarone est non seulement bon guide, mais
encore bon conseiller. Pendant mon sjour  Naples, un lazzarone avait
donn  un Anglais trois conseils dont il s'tait trouv fort bien.
Aussi, les trois conseils avaient rapport cinq piastres au lazzarone,
ce qui lui avait fait une existence assure et tranquille pour six
mois.

Voici le fait.




X

Le Lazzarone et l'Anglais.


Il y avait  Naples en mme temps que moi et dans le mme htel que
moi un de ces Anglais quinteux, flegmatiques, absolus, qui croient
l'argent le mobile de tout, qui se figurent qu'avec de l'argent on
doit venir  bout de tout, enfin pour qui l'argent est l'argument qui
rpond  tout.

L'Anglais s'tait fait ce raisonnement: Avec mon argent, je dirai ce
que je pense; avec mon argent, je me procurerai ce que je veux; avec
mon argent, j'achterai ce que je dsire. Si j'ai assez d'argent pour
donner un bon prix de la terre, je verrai aprs cela  marchander le
ciel.

Et il tait parti de Londres dans cette douce illusion. Il tait venu
droit  Naples par le bateau  vapeur _the Sphinx_. Une fois  Naples,
il avait voulu voir Pompia; il avait fait demander un guide; et comme
le guide ne se trouvait pas l sous sa main  l'instant mme o il le
demandait, il avait pris un lazzarone pour remplacer le guide.

En arrivant la veille dans le port, l'Anglais avait prouv un premier
dsappointement: le btiment avait jet l'ancre une demi-heure trop
tard pour que les passagers pussent descendre  terre le mme soir.
Or, comme l'Anglais avait eu constamment le mal de mer pendant les six
jours que le btiment avait mis pour venir de Porsmouth  Naples, ce
digne insulaire avait support fort impatiemment cette contrarit.
En consquence, il avait fait offrir  l'instant mme cent guines au
capitaine du port; mais comme les ordres sanitaires sont du dernier
positif, le capitaine du port lui avait ri au nez; l'Anglais alors
s'tait couch de fort mauvaise humeur, envoyant  tous les diables
le roi qui donnait de pareils ordres et le gouvernement qui avait la
bassesse de les excuter.

Grce  leur temprament lymphatique, les Anglais sont tout
particulirement rancuniers; notre Anglais conservait donc une dent
contre le roi Ferdinand; et, comme les Anglais n'ont pas l'habitude de
dissimuler ce qu'ils pensent, il dblatrait tout en suivant la route
de Pompia, et dans le plus pur italien que pouvait lui fournir sa
grammaire de Vergani, contre la tyrannie du roi Ferdinand.

Le lazzarone ne parle pas italien, mais le lazzarone comprend toutes
les langues. Le lazzarone comprenait donc parfaitement ce que disait
l'Anglais, qui, par suite de ses principes d'galit sans doute,
l'avait fait s'asseoir dans sa voiture. La seule distance sociale qui
existt entre l'Anglais et le lazzarone, c'est que l'Anglais allait en
avant, et le lazzarone allait en arrire.

Tant qu'on fut sur le grand chemin, le lazzarone couta impassiblement
toutes les injures qu'il plut  l'Anglais de dbiter contre son
souverain. Le lazzarone n'a pas d'opinion politique arrte. On peut
dire devant lui tout ce qu'on veut du roi, de la reine ou du prince
royal; pourvu qu'on ne dise rien de la Madone, de saint Janvier ou du
Vsuve, le lazzarone laissera tout dire.

Cependant, en arrivant  la rue des Tombeaux, le lazzarone, voyant que
l'Anglais continuait son monologue, mit l'index sur sa bouche en signe
de silence; mais, soit que l'Anglais n'et pas compris l'importance du
signe, soit qu'il regardt comme au dessous de sa dignit de se rendre
 l'invitation qui lui tait faite, il continua ses invectives contre
Ferdinand le Bien-Aim. Je crois que c'est ainsi qu'on l'appelle.

--Pardon, excellence, dit le lazzarone en appuyant une de ses mains
sur le rebord de la calche et en sautant  terre aussi lgrement
qu'aurait pu le faire Auriol, Lawrence ou Redisha; pardon, excellence,
mais avec votre permission je retourne  Naples.

--Pourquoi toi retourner  Naples? demanda l'Anglais.

--Parce que moi pas avoir envie d'tre pendu, dit le lazzarone,
empruntant pour rpondre  l'Anglais la tournure de phrase qu'il
paraissait affectionner.

--Et qui oserait pendre toi? reprit l'Anglais.

--Roi  moi, rpondit le lazzarone.

--Et pourquoi pendrait-il toi?

--Parce que vous avoir dit des injures de lui.

--L'Anglais tre libre de dire tout ce qu'il veut.

--Le lazzarone ne l'tre pas.

--Mais toi n'avoir rien dit.

--Mais moi avoir entendu tout.

--Qui dira toi avoir entendu tout?

--L'invalide.

--Quel invalide?

--L'invalide qui va nous accompagner pour visiter Pompia.

--Moi pas vouloir d'invalide.

--Alors vous pas visiter Pompia.

--Moi pas pouvoir visiter Pompia sans invalide?

--Non.

--Moi en payant?

--Non.

--Moi, en donnant le double, le triple, le quadruple?

--Non, non, non!

--Oh! oh! fit l'Anglais; et il tomba dans une rflexion profonde.

Quant au lazzarone, il se mit  essayer de sauter par-dessus son ombre.

--Je veux bien prendre l'invalide, moi, dit l'Anglais au bout d'un
instant.

--Prenons l'invalide alors, rpondit le lazzarone.

--Mais je ne veux pas taire la langue  moi.

--En ce cas, je souhaite le bonjour  vous.

--Moi vouloir que tu restes.

--En ce cas, laissez-moi donner un conseil  vous.

--Donne le conseil  moi.

--Puisque vous ne vouloir pas taire la langue  vous, prenez un
invalide sourd au moins.

--Oh! dit l'Anglais merveill du conseil, moi bien vouloir le
invalide sourd. Voil une piastre pour toi avoir trouv le invalide
sourd.

Le lazzarone courut au corps-de-garde et choisit un invalide sourd
comme une pioche.

On commena l'investigation habituelle, pendant laquelle l'Anglais
continua de soulager son coeur  l'endroit de Sa Majest Ferdinand
1er, sans que l'invalide l'entendt et sans que le lazzarone ft
semblant de l'entendre: on visita ainsi la maison de Diomde, la rue
des Tombeaux, la villa de Cicron, la maison du Pote. Dans une
des chambres  coucher de cette dernire tait une fresque fort
anacrontique qui attira l'attention de l'Anglais, qui, sans demander
la permission  personne, s'assit sur un sige de bronze, tira son
album et commena  dessiner.

A la premire ligne qu'il traa, l'invalide et le lazzarone
s'approchrent de lui; l'invalide voulut parler, mais le lazzarone lui
fit signe qu'il allait porter la parole.

--Excellence, dit le lazzarone, il est dfendu de faire des copies des
fresques.

--Oh! dit l'anglais, moi vouloir cette copie.

--C'est dfendu.

--Oh! moi, je paierai.

--C'est dfendu, mme en payant.

--Oh! je paierai le double, le triple, le quadruple.

--Je vous dis que c'est dfendu! dfendu! dfendu! entendez-vous?

--Moi vouloir absolument dessiner cette petite btise pour faire rire
milady.

--Alors l'invalide mettre vous au corps-de-garde.

--L'Anglais tre libre de dessiner ce qu'il veut.

Et l'Anglais se remit  dessiner. L'invalide s'approcha d'un air
inexorable.

--Pardonnez, excellence, dit le lazzarone.

--Parle  moi.

--Voulez-vous absolument dessiner cette fresque?

--Je le veux.

--Et d'autres encore?

--Oui, et d'autres encore; moi vouloir dessiner toutes les fresques.

--Alors, dit le lazzarone, laissez-moi donner un conseil  votre
excellence. Prenez un invalide aveugle.

--Oh! oh! s'cria l'Anglais, plus merveill encore du second conseil
que du premier, moi bien vouloir le invalide aveugle. Voil deux
piastres pour toi avoir trouv le invalide aveugle.

--Alors, sortons; j'irai chercher l'invalide aveugle, et vous
renverrez l'invalide sourd, en le payant, bien entendu.

--Je paierai le invalide sourd.

L'Anglais renfona son crayon dans son album, et son album dans sa
poche; puis, sortant de la maison de Salustre, il fit semblant de
s'arrter devant un mur pour lire les inscriptions  la sanguine qui y
sont traces. Pendant ce temps, le lazzarone courait au corps-de-garde
et en ramenait un invalide aveugle, conduit par un caniche noir.
L'Anglais donna deux carlins  l'invalide sourd et le renvoya.

L'Anglais voulait rentrer  l'instant mme dans la maison du pote
pour continuer son dessin; mais le lazzarone obtint de lui que, pour
drouter les soupons, il ferait un petit dtour. L'invalide aveugle
marcha devant, et l'on continua la visite.

Le chien de l'invalide connaissait son Pompia sur le bout de la
patte; c'tait un gaillard qui en savait, en antiquits, plus que
beaucoup de membres des inscriptions et belles-lettres. Il conduisit
donc notre voyageur de la boutique du forgeron  la maison de
Fortunata, et de la maison de Fortunata au four public.

Ceux qui ont vu Pompia savent que ce four public porte une singulire
enseigne, modele en terre cuite, peinte en vermillon, et au dessous
de laquelle sont crits ces trois mots: _Hic habitat Felicitas_.

--Oh! oh! dit l'Anglais, les maisons tre numrotes  Pompia! Voil
le no. 1. Puis il ajouta tout bas au lazzarone: Moi vouloir peindre le
no. 1 pour faire rire un peu milady.

--Faites, dit le lazzarone; pendant ce temps j'amuserai le invalide.

Et le lazzarone alla causer avec l'invalide tandis que l'Anglais
faisait son croquis.

Le croquis fut fait en quelques minutes.

--Moi trs content, dit l'Anglais; mais moi vouloir retourner  la
maison du pote.

--Castor! dit l'invalide  son chien; Castor,  la maison du pote!

Et Castor revint sur ses pas et entra tout droit chez Salustre.

Le lazzarone se remit  causer avec l'invalide, et l'Anglais acheva
son dessin.

--Oh! moi trs content, trs content! dit l'Anglais; mais moi vouloir
en faire d'autres.

--Alors continuons, dit le lazzarone.

Comme on le comprend bien, l'occasion ne manqua pas  l'Anglais
d'augmenter sa collection de drleries; les anciens avaient  cet
endroit l'imagination fort vagabonde. En moins de deux heures, il se
trouva avoir un album fort respectable.

Sur ces entrefaites, on arriva  une fouille: c'tait,  ce qu'il
paraissait, la maison d'un fort riche particulier, car on en tirait
une multitude de statuettes, de bronzes, de curiosits plus prcieuses
les unes que autres, que l'on portait aussitt dans une maison  ct.
L'Anglais entra dans ce muse improvis et s'arrta devant une petite
statue de satyre haute de six pouces, et qui avait toutes les qualits
ncessaires pour attirer son attention.

--Oh! dit l'Anglais, moi vouloir acheter cette petite statue.

--Le roi de Naples pas vouloir la vendre, rpondit le lazzarone.

--Moi je paierai ce qu'on voudra, pour faire rire un peu milady.

--Je vous dis qu'elle n'est point  vendre.

--Moi la paierai le double, le triple, le quadruple.

--Pardon, excellence, dit le lazzarone en changeant de ton, je vous ai
dj donn deux conseils, vous vous en tes bien trouv; voulez-vous
que je vous en donne un troisime? Eh bien! n'achetez point la statue,
volez-la.

--Oh! toi avoir raison. Avec cela, nous avoir l'invalide aveugle. Oh!
oh! oh! ce tre trs original.

--Oui; mais avoir Castor, qui a deux bons yeux et seize bonnes dents,
et qui, si vous y touchez seulement du bout du doigt, vous sautera 
la gorge.

--Moi, donner une boulette  Castor.

--Faites mieux: prenez un invalide boiteux. Comme vous avez  peu
prs tout vu, vous mettrez la statuette dans votre poche et nous nous
sauverons. Il criera; mais nous aurons des jambes, et il n'en aura
pas.

--Oh! s'cria l'Anglais, encore plus merveill du troisime conseil
que du second, moi bien vouloir le invalide boiteux; voil trois
piastres pour toi avoir trouv le invalide boiteux.

Et pour ne point donner de soupons  l'invalide aveugle et surtout 
Castor, l'Anglais sortit et fit semblant de regarder une fontaine en
coquillages d'un rococo mirobolant, tandis que le lazzarone tait all
chercher le nouveau guide.

Un quart d'heure aprs il revint accompagn d'un invalide qui avait
deux jambes de bois; il savait que l'Anglais ne marchanderait pas, et
il ramenait ce qu'il avait trouv de mieux dans ce genre.

On donna trois carlins  l'invalide aveugle, deux pour lui, un pour
Castor, et on les renvoya tous les deux.

Il ne restait  voir que les thtres, le Forum nundiarium et le
temple d'Isis; l'Anglais et le lazzarone visitrent ces trois
antiquits avec la vnration convenable; puis l'Anglais, du ton le
plus dgag qu'il put prendre, demanda  voir encore une fois
le produit des fouilles de la maison qu'on venait de dcouvrir;
l'invalide, sans dfiance aucune, ramena l'Anglais au petit muse.

Tous trois entrrent dans la chambre o les curiosits taient tales
sur des planches cloues contre la muraille.

Tandis que l'Anglais allait, tournait, virait, revenant sans avoir
l'air d'y toucher,  sa statuette, le lazzarone s'amusait  tendre, 
la hauteur de deux pieds, une corde devant la porte. Quand la corde
fut bien assure il fit signe  l'Anglais, l'Anglais mit la statuette
dans sa poche, et, pendant que l'invalide bahi le regardait faire, il
sauta par dessus la corde, et, prcd par le lazzarone, il se sauva
 toutes jambes par la porte de Stabie, se trouva sur la route de
Salerne, rencontra un corricolo qui retournait  Naples, sauta dedans
et rejoignit sa calche, qui l'attendait  la via del Sepolcri. Deux
heures aprs avoir quitt Pompia il tait  Torre del Greco, et une
heure aprs avoir quitt Torre del Greco il tait  Naples.

Quant  l'invalide, il avait d'abord essay d'enjamber par dessus la
corde, mais le lazzarone avait tabli sa barrire  une hauteur qui
ne permettait  aucune jambe de bois de la franchir: l'invalide avait
alors tent de la dnouer; mais le lazzarone avait t pcheur dans
ses momens perdus, et savait faire ce fameux noeud  la marinire
qui n'est autre chose que le noeud gordien. Enfin l'invalide, 
l'exemple d'Alexandre-le-Grand, avait voulu couper ce qu'il ne pouvait
dnouer, et avait tir son sabre; mais son sabre, qui n'avait jamais
coup que trs peu, ne coupait plus du tout: de sorte que l'Anglais
tait  moiti chemin de Resina, que l'invalide en tait encore 
essayer de scier sa corde.

Le mme soir l'Anglais s'embarqua sur le bateau  vapeur _the King
George_, et le lazzarone se perdait dans la foule de ses compagnons.

L'Anglais avait fait les trois choses les plus expressment dfendues
 Naples: il avait dit du mal du roi, il avait copi des fresques, il
avait vol une statue; et tout cela, non pas grce  son argent, son
argent ne lui servit de rien pour ces trois choses, mais grce 
l'imaginative d'un lazzarone.

Mais, pensera-t-on, parmi ces choses, il y en a une qui n'est ni plus
ni moins qu'un vol. Je rpondrai que le lazzarone est essentiellement
voleur; c'est--dire que le lazzarone a ses ides  lui sur la
proprit, ce qui l'empche d'adopter  cet endroit les ides des
autres. Le lazzarone n'est pas voleur, il est conqurant; il ne drobe
pas, il prend. Le lazzarone a beaucoup du Spartiate: pour lui la
soustraction est une vertu, pourvu que la soustraction se fasse avec
adresse. Il n'y a de voleurs,  ses yeux, que ceux qui se laissent
prendre. Aussi, afin de n'tre pas pris, le lazzarone s'associe
parfois arec le sbire.

Le sbire n'est souvent lui-mme qu'un lazzarone arm par la loi. Le
sbire a un aspect formidable; il porte une carabine, une paire de
pistolets et un sabre. Le sbire est charg de faire la police
de seconde main: il veille sur la scurit publique entre deux
patrouilles. En cas d'association, aussitt que la patrouille est
passe, le sbire met une pierre sur une borne pour indiquer au
lazzarone qu'il peut voler en toute sret.

Quand le lazzarone a vol, le sbire parait.

Alors le sbire et le lazzarone partagent en frres.

Seulement, en ce cas, il arrive parfois aussi que le sbire vole le
lazzarone ou que le lazzarone escroque le sbire: notre pauvre monde va
tellement de mal en pis, qu'on ne peut plus compter sur la conscience,
mme des fripons.

Le gouvernement sait cela, et il essaie d'y remdier en changeant les
sbires de quartier; alors ce sont de nouvelles associations  faire,
de nouvelles compagnies d'assurance mutuelle  organiser.

Le sbire se met en embuscade dans la rue de Chiaja, de Toledo ou de
Forcella, et, quand il veut, il est sr, ds le soir de la premire
journe, d'avoir dj tabli des relations commerciales qui le
ddommagent de celles qu'il vient d'tre forc de rompre.

Comme le lazzarone n'a pas de poches, on le trouve ternellement la
main dans la poche des autres.

Le lazzarone ne tarde donc jamais  tre pris en flagrant dlit par le
sbire; alors le march s'tablit.

Le sbire, gnreux comme Orosmane, propose une ranon.

Le lazzarone, fidle  sa parole comme Lusignan, dgage sa parole au
bout de dix minutes, d'une demi-heure, d'une heure au plus tard.

Parfois cependant, comme je l'ai dit, le sbire abuse de sa puissance
ou le lazzarone de son adresse.

Un jour, en passant dans la rue de Tolde, j'ai vu arrter un sbire.
Comme le chasseur de La Fontaine, il avait t insatiable, et il tait
puni par o il avait pch.

Voici ce qui tait arriv:

Un sbire avait pris un lazzarone en flagrant dlit.

--Qu'as-tu vol  ce monsieur en noir qui vient de passer? demanda le
sbire.

--Rien, absolument rien, excellence, rpondit le lazzarone (le
lazzarone appelle le sbire excellence).

--Je t'ai vu la main dans sa poche.

--Sa poche tait vide.

--Comment! pas un mouchoir, pas une tabatire, pas une bourse?

--C'tait un savant, excellence.

--Pourquoi t'adresses-tu  ces sortes de gens

--Je l'ai reconnu trop tard.

--Allons, suis-moi  la police.

--Comment! mais puisque je n'ai rien vol, excellence.

--C'est justement pour cela, imbcile. Si tu avais vol quelque chose,
on s'arrangerait.

--Eh bien! c'est partie remise, voil tout; je ne serai pas toujours
si malheureux.

--Me promets-tu, d'ici  une demi-heure, de me ddommager?

--Je vous le promets, excellence.

--Comment cela?

--Ce qu'il y a dans la poche du premier passant sera pour vous.

--Soit, mais je choisirai l'individu; je ne me soucie pas que tu
ailles encore faire quelque btise pareille  l'autre.

--Vous choisirez.

Le sbire s'appuie majestueusement contre une borne; le lazzarone se
couche paresseusement  ses pieds.

Un abb, un avocat, un pote, passent successivement sans que le sbire
bouge. Un jeune officier, leste, pimpant, par d'un charmant uniforme,
parat  son tour; le sbire donne le signal.

Le lazzarone se lve et suit l'officier; tous deux disparaissent 
l'angle de la premire rue. Un instant aprs, le lazzarone revient
tenant sa ranon  la main.

--Qu'est-ce que c'est que cela? demande le sbire.

--Un mouchoir, rpond le lazzarone.

--Voil tout?

--Comment, voil tout? c'est de la batiste!

--Est-ce qu'il n'en avait qu'un seul[1]?

--Un seul dans cette poche-l.

--Et dans l'autre?

--Dans l'autre il avait son foulard.

--Pourquoi ne l'as-tu pas apport?

--Celui-l, je le garde pour moi, excellence.

--Comment, pour toi?

--Oui. N'est-il pas convenu que nous partageons?

--Eh bien?

--Eh bien! chacun sa poche.

--J'ai droit  tout.

--A la moiti, excellence.

--Je veux le foulard.

--Mais, excellence...

--Je veux le foulard!

--C'est une injustice.

--Ah! tu dis du mal des employs du gouvernement. En prison, drle! en
prison!

--Vous aurez le foulard, excellence.

--Je veux celui de l'officier.

--Vous aurez celui de l'officier.

--O le retrouveras-tu!

--Il tait all chez sa matresse, rue de Foria; je vais l'attendre 
la porte.

Le lazzarone remonte la rue, disparat, et va s'embusquer dans une
grande porte de la rue de Foria.

Au bout d'un instant, le jeune officier sort; il n'a pas fait dix pas
qu'il fouille  sa poche et s'aperoit qu'elle est vide.

--Pardon, excellence, dit le lazzarone, vous cherchez quelque chose?

--J'ai perdu un mouchoir de batiste.

--Votre excellence ne l'a pas perdu, on le lui a vol.

--Et quel est le brigand?...

--Qu'est-ce que votre excellence me donnera si je lui trouve son
voleur?

--Je te donnerai une piastre!

--J'en veux deux.

--Va pour deux piastres. Eh bien! que fais-tu?

--Je vous vole votre foulard?

--Pour me faire retrouver mon mouchoir?

--Oui.

--Et o seront-ils tous les deux?

--Dans la mme poche. Celui  qui je donnerai votre foulard est celui
 qui j'ai dj donn votre mouchoir.

L'officier suit le lazzarone; le lazzarone remet le foulard au sbire,
le sbire fourre le foulard dans sa poche. Le lazzarone, rendu  la
libert, s'esquive. Derrire le lazzarone vient l'officier. L'officier
met la main sur le collet du sbire, le sbire tombe  genoux. Comme le
sbire de cette espce a t lazzarone avant d'tre sbire, il comprend
tout: c'est lui qui est le vol. Il a voulu jouer son associ, il
a t jou par lui. Tous autres qu'un lazzarone et un sbire se
brouilleraient en pareille circonstance: mais le lazzarone et le sbire
ne se brouillent pas pour si peu de chose: c'est  l'oeuvre qu'on
reconnat l'ouvrier. Le lazzarone et le sbire se sont reconnus pour
deux ouvriers de premire force; ils ont pu s'apprcier l'un l'autre.
Gare aux poches! ce sera dsormais entre eux  la vie et  la mort.


Note:

[1] A Naples, on a toujours deux mouchoirs dans sa poche: un mouchoir
de batiste pour s'essuyer, un mouchoir de soie pour se moucher; il y a
mme des lgans qui en ont un troisime avec lequel ils poussettent
leurs bottes, pour faire croire qu'ils sont venus en voiture.




XI

Le roi Nasone.


Je ne sais pas si les lazzaroni, ennuys de leur libert, demandrent
jamais un roi comme les grenouilles de la fable, mais ce que je sais,
c'est qu'un jour Dieu leur envoya un.

Celui-l n'tait ni un baliveau ni une grue: c'tait un renard, et un
des plus fins que la race royale ait jamais produits. Ce roi eut trois
noms: Dieu le nomma Ferdinand IV, le congrs le nomma Ferdinand 1er,
et les lazzaroni le nommrent le roi Nasone.

Dieu et le congrs eurent tort: un seul de ses trois noms lui resta:
c'est celui qui lui a t donn par les lazzaroni.

L'histoire,  la vrit, lui a conserv indiffremment les deux
autres, ce qui n'a pas contribu  la rendre plus claire: mais qui
est-ce qui lit l'histoire, si ce n'est les historiens lorsqu'ils
corrigent leurs preuves!

A Naples, personne ne connat donc ni Ferdinand 1er ni Ferdinand IV;
mais, en revanche, tout le monde connat le roi Nasone.

Chaque peuple a eu son roi qui a rsum l'esprit de la nation. Les
cossais ont eu Robert-Bruce, les Anglais ont eu Henri VIII, les
Allemands ont eu Maximilien, les Franais ont eu Henri IV, les
Espagnols ont eu Charles V, les Napolitains ont eu _Nasone_ [1].

Le roi Nasone tait l'homme le plus fin, le plus fort, le plus adroit,
le plus insouciant, le plus indvot, le plus superstitieux de son
royaume, ce qui n'est pas peu dire. Moiti Italien, moiti Franais,
moiti Espagnol, jamais il n'a su un mot d'espagnol, de franais ni
d'italien; le roi Nasone n'a jamais su qu'une langue, c'tait le
patois du mle.

Il a eu pour enfans le roi Franois, le prince de Salerne, la reine
Marie-Amlie, c'est--dire un des hommes les plus savans, un des
princes les meilleurs, une des femmes les plus admirablement saintes
qui aient jamais exist.

Le roi Nasone monta sur le trne  six ans, comme Louis XIV, et mourut
presque aussi vieux que lui. Il rgna de 1759  1825, c'est--dire 66
ans y compris sa minorit. Tout ce qui s'accomplit de grand en Europe
dans la dernire moiti du sicle pass et dans le premier quart du
sicle prsent s'accomplit sous ses yeux. Napolon tout entier passa
dans son rgne. Il le vit natre et grandir, il le vit dcrotre et
tomber. Il se trouva ml  ce drame gigantesque qui bouleversa le
monde de Lisbonne  Moscou, et de Paris au Caire.

Le roi Nasone n'avait reu aucune ducation; il avait eu pour
gouverneur le prince de San-Miandro, qui, n'ayant jamais rien su,
n'avait pas jug ncessaire que son lve en apprt plus que lui.
En change, le roi faisait des armes comme Saint-Georges, montait 
cheval comme Rocca Romana, et tirait un coup de fusil comme Charles X.
Mais d'arts, mais de sciences, mais de politique, il n'en fut pas un
seul instant question dans le programme de l'ducation royale.

Aussi de sa vie le roi Nasone n'ouvrit-il un livre ou ne lut-il un
mmoire. Quand il fut majeur, il laissa rgner son ministre, quand
il fut mari, il laissa rgner sa femme. Il ne pouvait se dispenser
d'assister aux conseils d'tat, mais il avait dfendu qu'il y part un
seul encrier, de peur que sa vue n'entrant  des critures. Restait
son seing, qu'il ne pouvait se dispenser de donner au moins une fois
par jour. Napolon, dans le mme cas, avait rduit le sien  cinq
lettres d'abord,  trois ensuite, puis enfin  une seule. Le roi
Nasone fit mieux, il eut une griffe.

Aussi passait-il le meilleur de son temps  chasser  Caserte ou 
pcher au Fusaro; puis la chasse finie ou la pche termine, le roi se
faisait cabaretier, la reine se faisait cabaretire, les courtisans se
faisaient garons de cabaret, et l'on dtaillait au dessous du cours
des comestibles ordinaires, les produits de la chasse ou de la pche,
le tout avec l'accompagnement de disputes et de jurons qu'on aurait pu
rencontrer dans une halle ordinaire. Cela tait un des grands plaisirs
du roi Nasone.

Le roi Nasone savait de qui tenir son amour pour la chasse. Son pre,
le roi Charles III, avait fait btir le chteau de Capo-di-monti par
la seule raison qu'il y avait sur cette colline, au mois d'aot,
un abondant passage de becfigues. Malheureusement, en jetant les
fondations de cette villa, on s'tait aperu qu'au dessous des
fondations s'tendaient de vastes carrires d'o, depuis dix mille
ans, Naples tirait sa pierre. On y ensevelit trois millions dans des
constructions souterraines; aprs quoi on s'aperut qu'il ne manquait
qu'une chose pour se rendre au chteau, c'tait un chemin. On comprend
que si Charles III, comme son fils, avait eu le got du commerce et
avait vendu ses becfigues, il et, selon toute probabilit, en les
vendant au prix ordinaire, perdu quelque chose, comme un millier de
francs sur chacun d'eux.

Le contre-coup de la rvolution franaise vint troubler le roi Nasone
au milieu de ses plaisirs. Un jour il lui prit envie de chasser 
l'homme au lieu de chasser au daim ou au sanglier; il lcha sa meute
sur la piste des rpublicains et vint les attaquer aux environs de
Rome. Malheureusement le Franais est un animal qui revient sur le
chasseur. Le roi Nasone le vit revenir et fut oblig d'abandonner la
place et de gouverner au plus vite sur Naples; encore fallut-il qu'il
changet de costume avec le duc d'Ascoli, son cuyer. Il prit la
gauche, ordonna au duc de le tutoyer, et le servit tout le long de la
route comme si le duc d'Ascoli et t Ferdinand et qu'il et t le
duc d'Ascoli.

Plus tard, un des grands plaisirs du roi tait de raconter cette
anecdote. L'ide que le duc d'Ascoli aurait pu tre pendu  la place
du roi mettait la cour en fort belle humeur.

Arriv  Naples sans accident, le roi jugea qu'il n'tait point
prudent  lui de s'arrter l; il s'adressa  son bon ami Nelson, lui
demanda un vaisseau, monta dessus avec la reine, son ministre Acton
et la belle Emma Lyonna,  laquelle nous reviendrons bientt; mais
un vent contraire s'leva: le vaisseau ne put sortir du golfe et fut
forc de revenir jeter l'ancre  une centaine de pas de la terre.
Alors, ministres, magistrats, officiers, accoururent pour supplier le
roi de revenir  Naples; mais le roi tint bon pour la Sicile et envoya
promener officiers, magistrats et ministres, marmottant sans cesse ses
meilleures prires pour que le vent changet de direction. Au premier
souffle qui vint du nord, on leva l'ancre et on s'loigna  pleines
voiles.

Mais la satisfaction du roi ne fut point de longue dure. A peine
la flottille avait-elle gagn la haute mer qu'une tempte terrible
s'leva; en mme temps le jeune prince Alberto tomba malade. Le roi
avait pris pour capitaine de son vaisseau l'amiral Nelson, qui passait
 cette poque pour le premier marin du monde, et cependant, comme si
Dieu et poursuivi le roi en personne, le mt de misaine et la grande
vergue de son btiment furent briss, tandis qu'il voyait  cent pas
de lui la frgate de l'amiral Carracciolo, sur laquelle il avait
refus de monter, se fiant plus  son alli qu' son sujet, s'avancer
au milieu de la tempte, calme et comme si elle commandait aux vents.
Plusieurs fois le roi hla ce btiment, qui, pareil  celui du
_Corsaire rouge_, semblait un navire enchant, pour s'informer s'il ne
pourrait point passer  son bord; mais quoiqu' chaque signal du
roi l'amiral lui-mme se ft mis en mer dans une chaloupe et se ft
approch du vaisseau royal pour recevoir les ordres de Sa Majest, le
pril du transport tait trop grand pour que Carraciolo ost en courir
la responsabilit. Cependant  chaque heure le danger augmentait.
Enfin on arriva en vue de Palerme, mais le voisinage de la terre
augmentait encore le danger: si habile marin que ft Nelson, il en
savait moins pour entrer dans le port par un gros temps que le dernier
pilote ctier. Il fit donc un signal pour demander s'il se trouvait
sur la flottille un homme plus familiaris que lui avec ces parages.
Aussitt une barque monte par un officier se dtacha d'un des
btimens, emporte par le vent comme une feuille, et s'approcha
du vaisseau royal. Lorsqu'elle fut  porte, on jeta une corde,
l'officier la saisit, on le hissa  bord: c'tait le capitaine
Giovanni Beausan, lve et ami de Carracciolo; il rpondit de tout.
Nelson lui remit le commandement: une heure aprs on entrait dans le
port de Palerme, et le mme soir on dbarquait a Castello--Mare.

Le lendemain, au point du jour, le roi chassait  son chteau de la
Favorite, avec autant de plaisir et d'entrain que s'il n'et pas perdu
la moiti de son royaume.

Pendant ce temps Championnet prenait Naples, et un beau matin le roi
Nasone apprit que le monde libral comptait une rpublique de plus.
C'tait la rpublique parthnopenne.

Sa colre fut grande; il ne comprenait pas que ses sujets, abandonns
par lui, ne lui eussent pas gard plus exactement leur serment de
fidlit; c'tait fort triste: le patrimoine de Charles III tait
diminu de moiti; le roi des Deux-Siciles n'en avait plus qu'une.
Noblesse et bourgeoisie avaient embrass avec ardeur la cause de la
rvolution; il ne restait plus au roi Nasone que ses bons lazzaroni.

Le roi Nasone s'en rapporta  Dieu et  saint Janvier de changer le
coeur de ses sujets, fit voeu d'lever une glise sur le modle de
Saint-Pierre s'il rentrait jamais dans sa bonne ville de Naples, et
continua de chasser.

Il est vrai que, comme nous l'avons dit, le roi Nasone tait un
merveilleux tireur. Quoiqu'il ne chasst jamais qu' balles franches,
il tait sr de ne toucher l'animal qu'au dfaut de l'paule; et, sur
ce point, Bas-de-Cuir aurait pu prendre de ses leons. Mais le curieux
de la chose, c'est qu'il exigeait que les chasseurs de sa suite en
fissent autant que lui, sinon il entrait dans des colres toujours
fort prjudiciables au coupable.

Un jour qu'on avait chass toute la journe dans la fort de Ficuzza,
et que les chasseurs faisaient cercle autour d'un double rang de
sangliers abattus, le roi avisa un des cadavres frapps au ventre.
Aussitt le rouge lui monta  la figure, et se retournant vers sa
suite:--_Che  il porco che a fatto un tal colpo_? s'cria-t-il, ce
qui voulait dire en toutes lettres: Quel est le porc qui a fait un
pareil coup?

--C'est moi, sire, rpondit le prince de San-Cataldo. Faut-il me
pendre pour cela?

--Non, dit le roi, mais il faut rester chez vous.

Et dsormais le prince de San-Cataldo ne fut plus invit aux chasses
royales.

Un des crimes qui avaient le privilge d'exciter  un degr presque
gal la colre de Sa Majest, tait de se prsenter devant elle avec
des favoris longs et des cheveux courts. Tout homme dont le menton
n'tait point ras, dont le crne n'tait point poudr  blanc, et
dont la nuque n'tait point orne d'une queue plus ou moins longue,
tait pour le roi Nasone un jacobin  pendre. Un jour, le jeune prince
Peppino Ruffo, qui avait tout perdu au service du prince, qui avait
abandonn famille et patrie pour le suivre, eut l'imprudence de se
prsenter devant lui sans poudre et avec une paire de ces beaux
favoris napolitains que vous savez. Le roi ne fit qu'un bond de son
fauteuil  lui, et le saisissant  pleines mains par la barbe:--Ah!
brigand! ah! jacobin! ah! septembriseur! s'cria-t-il. Mais tu sors
donc d'un club, que tu oses te prsenter ainsi devant moi?

--Non, sire, rpondit le jeune homme, je sors d'une prison o j'ai t
jet il y a trois mois, comme trop fidle sujet de Votre Majest.

Cette raison, si premptoire qu'elle ft, ne calma pas entirement le
roi, qui garda rancune au pauvre Peppino Ruffo, mme aprs qu'il eut
ras ses favoris, poudr ses cheveux, pris une queue postiche et
substitu une culotte courte  ses pantalons.

Il n'y avait par toute la Sicile qu'un homme qui ft aussi colre que
le roi: c'tait le prsident Cardillo, qui, n'ayant pas un seul cheveu
sur la tte et pas un seul poil au menton, tait entr tout d'abord
dans les faveurs de son souverain, grce  la majestueuse perruque
dont son front tait orn. Aussi, malgr son caractre emport, le roi
l'avait-il pris en amiti grande, malgr sa haine pour les gens de
robe. Il le dsignait quelquefois pour faire sa partie reversi. Alors
c'tait un spectacle donn  la galerie. Quand il jouait avec tout
autre qu'avec le roi, le prsident lchait la bride  sa colre,
foudroyait son partner de gros mots, faisait voler les jetons, les
fiches, les cartes, l'argent, les chandeliers. Mais, lorsqu'il
avait l'honneur de jouer avec le roi, le pauvre prsident avait
les menottes, et il lui fallait ronger son frein. Il prenait bien
toujours, dans une intention parfaitement claire, chandeliers, argent,
cartes, fiches et jetons; mais tout  coup le roi, qui ne le perdait
pas de vue, le regardait ou lui adressait un question; alors le
prsident souriait agrablement, reposait sur la table la chose
quelconque qu'il tenait  la main et se contentait d'arracher les
boutons de son habit, qu'on retrouvait le lendemain sems sur le
parquet. Un jour cependant que le roi avait pouss le pauvre prsident
plus loin qu' l'ordinaire, et que cette plaisanterie lui avait fait
ngliger son jeu, le prince s'aperut qu'un as dont il aurait pu se
dfaire lui tait rest.

--Ah! mon Dieu! que je suis bte! s'cria le prince, j'aurais pu
donner mon as, et je ne l'ai pas fait.

--Eh bien! je suis plus bte encore que votre Majest, s'cria le
prsident, car j'aurais pu donner le quinola et il m'est rest dans
les mains.

Le prince, au lieu de se fcher, clata de rire; la rponse lui
rappelant probablement l'urbanit de ses bons lazzaroni.

Il faut tout dire aussi: le prsident Cardillo tait, comme Nemrod,
un grand chasseur devant Dieu, et avait de magnifiques chasses, des
chasses royales auxquelles il invitait son roi et auxquelles son roi
lui faisait l'honneur d'assister. C'tait dans son magnifique fief
d'Ilice que se passait la chose; et comme au milieu de la proprit
s'levait un chteau digne d'elle, Sa Majest daignait, la veille des
chasses, arriver, souper et coucher dans ce chteau, o elle demeurait
quelquefois deux ou trois jours de suite. Un soir on y arriva comme
d'habitude avec l'intention de chasser le lendemain. Quand il
s'agissait de chasser, le roi ne dormait pas. Aussi, aprs s'tre
tourn et retourn toute la nuit dans son lit, se leva-t-il au point
du jour, et, allumant son bougeoir, se dirigea-t-il en chemise vers la
chambre du seigneur suzerain. La cl tait  la porte; Ferdinand eut
envie de voir quelle mine un prsident avait dans son lit. Il tourna
la cl et entra dans sa chambre. Dieu servait le roi  sa guise.

Le prsident, sans perruque et en chemise, tait assis au milieu de la
chambre. Le roi alla droit  lui. Tandis que, surpris  l'improviste,
le pauvre prsident demeurait sans bouger, le roi lui mit le bougeoir
sous le nez pour bien voir la figure qu'il faisait, puis il commena 
faire le tour de la statue et du pidestal avec une gravit admirable,
tandis que la tte seule du prsident, mobile comme celle d'un magot
de la Chine, l'accompagnait par un mouvement de rotation
centrale, gal au mouvement circulaire. Enfin les deux astres qui
accomplissaient leur priple, se retrouvrent en face l'un de l'autre.
Et, comme le roi continuait de garder le silence:

--Sire, dit le prsident avec le plus grand sang-froid, le fait
n'tant pas prvu par les lois de l'tiquette, faut-il que je me lve
ou faut-il que je reste?

--Reste, reste, dit le roi, mais ne nous fais pas attendre; voil
quatre heures qui sonnent.

Et il sortit de la chambre aussi gravement qu'il y tait entr.

Bientt l'honneur que le roi faisait au prsident Cardillo en allant
ainsi chasser chez lui veilla l'ambition des courtisans; il n'y eut
pas jusqu'aux abbesses des premiers couvens de Palerme qui, peuplant
leurs parcs de chevreuils, de daims et de sangliers, ne fissent
inviter le roi  venir donner aux pauvres recluses dont elles
dirigeaient les mes la distraction d'une chasse. On comprend que Sa
Majest se garda bien de refuser de pareilles invitations. Le roi
tait quelque peu galant; il oublia presque sa colonie de San-Lucio.
Cette colonie de San-Lucio tait cependant quelque chose de fort
agrable. C'tait un charmant village, situ  trois ou quatre
lieues de Naples, appartenant corps et biens au roi; les mes seules
appartenaient  Dieu, ce qui n'empchait pas le diable d'en avoir sa
part. San-Lucio tait, moins le turban et le lacet, devenu le srail
du sultan Nasone. Comme le shah de Perse, il aurait pu une fois faire
part  ses amis et connaissances de quatre-vingts naissances dans le
mme mois.

Aussi la population de San-Lucio a-t-elle encore aujourd'hui des
privilges que n'a aucun autre village du royaume des Deux-Siciles:
ses habitans ne paient pas de contributions et chappent  la loi du
recrutement. En outre, chacun, quel que soit son ge ou son sexe, a
la prtention d'tre quelque peu parent du roi actuel. Seulement, les
plus gs l'appellent mon neveu, et les plus jeunes mon cousin.

Le roi Nasone en tait donc l en Sicile, chassant tous les jours soit
dans ses forts  lui, soit dans celles du prsident, soit dans les
parcs des abbesses, faisant tous les soirs sa partie d'ombre, de
whist ou de reversi, et ne regrettant au monde que son chteau de
Capo-di-Monti, o il y avait tant de becfigues; son lac de Fusaro, o
il y avait tant de poissons; et sa place du Mle, o il y avait tant
de lazzaroni, lorsqu'un jour un homme de cinquante  cinquante-cinq
ans environ se prsenta pour lui demander l'autorisation de
reconqurir son royaume: cet homme, c'tait le cardinal Ruffo.

Fabrizio Ruffo tait n d'une famille noble, mais peu considrable.
Seulement, comme il avait le gnie de l'intrigue dvelopp  un point
fort remarquable, il avait fait, grce au pape Pie VI, dont il
tait devenu le favori, un assez beau chemin dans la carrire de la
prlature, et il avait t nomm  un haut emploi dans la chambre
pontificale. Arriv l, il eut l'adresse de faire sa fortune en trois
ans et la maladresse de laisser voir qu'il l'avait faite. Il en
rsulta que son faste ayant fait scandale, Pie VI fut forc de lui
demander sa dmission. Ruffo la lui donna, vint  Naples, et obtint
l'intendance du chteau de Caserte. Il y servait de son mieux le roi
Nasone dans les plaisirs que Sa Majest allait chercher dans sa villa,
lorsque Sa Majest se rfugia en Sicile. Le cardinal Ruffo l'y suivit.

L, tandis que le roi chassait le jour et jouait le soir, Ruffo rvait
de reconqurir le royaume. La face des choses changeait en Italie, les
dfaites succdaient aux dfaites; Bonaparte semblait avoir transport
de l'autre ct de la Mditerrane la statue de la Victoire. Les
ennemis que le directoire avait  combattre croissaient chaque jour.
La flotte turque et la flotte russe combines avaient repris quelques
unes des les Ioniennes, assigeaient Corfou et annonaient hautement
que, ds qu'elles se seraient rendues matresses de ce point
important, elles feraient voile vers les ctes de l'Italie. L'escadre
anglaise n'attendait qu'un signal pour se runir  elles. Fabrizio
Ruffo esprait donc qu'en mettant le feu aux Calabres, ce feu, comme
une trane de poudre, gagnerait rapidement Naples et embraserait la
capitale. Il vint donc, comme nous l'avons dit, trouver le roi.

Le roi,  qui il ne demandait ni hommes ni argent, mais seulement son
autorisation et ses pleins pouvoirs, donna tout ce que le cardinal
demandait; aprs quoi, roi et cardinal changrent leur bndiction.
Le cardinal partit pour les montagnes de la Calabre, et le roi pour la
fort de Ficuzza.

Deux mois  peu prs s'coulrent. Pendant ces deux mois, le roi, tout
en chassant  la Favorite,  Montral ou a Ilice, avait vu passer une
foule de vaisseaux russes, turcs et anglais se dirigeant vers sa
capitale. Un soir mme, en rentrant, il avait appris que Nelson avait
quitt Palerme pour prendre le commandement gnral de la flotte.
Enfin, un matin, il reut un courrier qui lui annona que le cardinal
Ruffo venait d'entrer  Naples, que la rpublique parthnopenne, qui
tait venue avec Championnet, s'en tait alle avec Macdonald, et que
les rpublicains avaient obtenu une capitulation en vertu de laquelle
ils rendaient les forts, mais qui leur accordait en change vie
et bagages saufs. Cette capitulation tait signe de Foote pour
l'Angleterre, de Keraudy pour la Russie, de Boncieu pour la Porte, et
de Ruffo pour le roi.

Tout au contraire de ce  quoi l'on s'attendait, Sa Majest entra dans
une grande colre; ou lui avait reconquis son royaume, ce qui tait
fort agrable, mais on avait trait avec des rebelles, ce qui lui
paraissait fort humiliant. Nasone tait petit-fils de Louis XIV, et il
y avait en lui, tout populaire qu'il tait, beaucoup de l'orgueil et
de l'omnipotence du grand roi.

Il s'agissait donc de sauver l'honneur royal en dchirant la
capitulation [2].

Cependant on craignait une chose: il y avait  cette heure  Naples
un homme qui tait plus roi que le roi lui-mme; cet homme, c'tait
Nelson. Or, Nelson tait arriv  l'ge de quarante-un ans sans que
son plus mortel ennemi et eu d'autre reproche  lui faire qu'une trop
grande intrpidit. Il avait des honneurs autant qu'un vainqueur en
pouvait amasser sur sa tte. La ville de Londres lui avait envoy une
pe, et le roi l'avait fait chevalier du Bain, baron du Nil et pair
du royaume. Il avait une fortune princire; car le gouvernement lui
faisait mille livres sterling de rente, le roi l'avait dot d'une
pension de cinquante mille francs, et la compagnie des Indes lui avait
fait cadeau de cent mille cus. Il y avait donc  craindre que Nelson,
reconnu jusque alors, non seulement pour brave entre les braves, mais
encore pour loyal entre les loyaux, n'et le ridicule de tenir  cette
double rputation, et, n'ayant rien fait jusque-l qui portt atteinte
 son courage, ne voult rien faire qui portt atteinte  son honneur.

Et pourtant il fallait que la capitulation signe par Foote, de
Keraudy et Bonnieu fut dchire. On se rappela que c'tait une femme
qui avait perdu Adam, et on jeta les yeux sur son amie Emma Lyonna
pour damner Nelson.--Emma Lyonna tait une femme perdue de Londres.
Son pre, on ne le connat pas; sa patrie, on l'ignore: on sait
seulement que sa mre tait pauvre; on croit qu'elle naquit dans la
principaut de Galles, voil tout. Un charlatan la rencontra et
lui offrit de prendre part  une spculation nouvelle: c'tait de
reprsenter la desse Hygie. Ce charlatan tait le docteur Graham,
auteur de la _Mgalanthropognsie_. Emma Lyonna accepte; elle est
installe dans le cabinet du docteur,  qui elle sert d'explication
vivante. Emma Lyonna tait belle, on accourut pour la voir, les
peintres demandrent  la copier; Hamney, l'un des artistes les plus
populaires de l'Angleterre, la peignit en Vnus, en Cloptre, en
Phryn. Ds lors la vogue d'Emma Lyonna fut tablie, et la fortune de
Graham fut faite.

Parmi les jeunes gens qui, depuis l'exposition de la desse Hygie,
suivaient avec le plus d'assiduit les cours du docteur tait un jeune
homme de la maison de Warwick nomm Charles Greville. Du jour o il
avait vu Emma Lyonna, il en tait devenu amoureux; il proposa  la
belle statue de quitter le docteur pour lui. Emma Lyonna commenait
 se lasser de poser pour les curieux et pour les peintres. Sa
rputation tait faite; un jeune homme de l'aristocratie allait la
mettre  la mode; elle accepta. En trois ans, la fortune de Charles
Greville fut mange, une place honorable qu'il occupait dans la
diplomatie perdue, et il ne lui resta rien que la femme  laquelle il
devait sa ruine pcuniaire et sa chute sociale. Alors il offrit  Emma
de l'pouser, si grande tait la fascination que cette autre Las
exerait sur cet autre Alcibiade. Mais Emma Lyonna tait trop bonne
calculatrice pour pouser un homme ruin; elle avait pris l'habitude
de l'or et des diamans pendant ces trois annes, et elle ne voulait
pas la perdre. Sous un prtexte de dlicatesse dont le pauvre Charles
Greville fut dupe, elle refusa. Alors une autre ide lui vint. Il
avait  la cour de Naples un oncle riche et puissant, nomm sir
Williams Hamilton. Il tait l'hritier du vieillard; il lui avait fait
demander de l'argent et la permission d'pouser Emma Lyonna. L'oncle
avait rpondu par un double refus  cette double demande. Charles
Greville connaissait le pouvoir d'Emma Lyonna sur les coeurs: il
envoya sa belle sirne solliciter pour elle et pour lui.

Il y avait en effet un charme fatal attach  cette femme. Le
vieillard vit Emma Lyonna et en devint amoureux. Il offrit de faire
 son neveu deux mille cinq cents livres sterling de rente si Emma
Lyonna consentait  l'pouser lui-mme. Quinze jours aprs, Charles
Greville recevait son contrat de rente et Emma Lyonna devenait lady
Hamilton.

Le scandale fut grand. Toutefois, on ne pouvait refuser de recevoir
la nouvelle marie dans le monde. Tous les salons lui furent donc
ouverts. La reine Caroline, cette fire princesse d'Autriche, cette
soeur de Marie-Antoinette, plus hautaine qu'elle encore, refusa
compltement de lui parler et affecta de lui tourner le dos chaque
fois que le hasard jeta la reine et l'ambassadrice sur le mme chemin.

Sur ces entrefaites, Nelson vint  Naples: le vainqueur de la
Vera-Cruz, qui devait tre celui d'Aboukir et de Trafalgar, subit
l'influence commune et devint amoureux. Nelson pouvait tre un
Achille, mais ce n'tait ni un Hyacinthe ni un Pris; il avait perdu
un oeil  Calvi et un bras  la Vera-Cruz. Mais lady Hamilton tait
trop habile pour laisser chapper la fortune qui passait  la porte
de sa main. Elle comprit tout de suite l'influence que Nelson
allait prendre sur les vnemens et par consquent sur les hommes.
L'Angleterre, pour Ferdinand et Caroline, tait non seulement une
allie, mais encore une libratrice: Nelson devenait pour eux non
seulement un hros, mais presque un dieu.

L'amour de Nelson changea tout pour Emma Lyonna. La reine descendit de
son trne et fit la moiti du chemin qui la sparait de l'aventurire;
Emma Lyonna daigna faire l'autre. Bientt on ne vit plus l'une sans
l'autre. A la cour, au thtre,  Chiaja,  Toledo, dans sa voiture
comme dans la loge royale, Emma Lyonna eut sa place de tous les jours,
de toutes les heures, de tous les instans, Emma Lyonna fut la favorite
de Caroline.

Le jour des dsastres arriva: Emma Lyonna, fidle  l'amiti ou plutt
 l'ambition, accompagna le roi et la reine en Sicile, tranant
Nelson  sa suite. Le terrible capitaine de la mer tait, avec elle,
obissant et doux comme un enfant.

Ce fut sur cette femme que Caroline jeta les yeux pour perdre Nelson;
ce fut  ces mains tranges que Dieu remit l'existence des hommes et
le destin des royaumes.

Emma Lyonna portait une lettre de crance conue en ces termes:

La Providence vous remet le sort de la monarchie napolitaine; je
n'ai pas le temps de vous crire une lettre dtaille sur le service
immense que nous attendons de vous. Milady, mon ambassadrice et mon
amie, vous exposera ma prire et toute la reconnaissance de votre
affectionne, CAROLINE.

Dans cette lettre tait contenu un dcret du roi qui portait que
l'intention du roi n'avait jamais t de traiter avec des sujets
rebelles; qu'en consquence les capitulations des forts taient
rvoques; que les partisans de la prtendue rpublique parthnopenne
tant plus ou moins coupables de lse-majest, une junte d'tat serait
tablie pour les juger, et punirait les plus coupables par la mort,
les autres par la prison et l'exil, tous par la confiscation de leurs
biens.

Une autre ordonnance devait faire connatre les volonts ultrieures
de Sa Majest et la manire dont elles seraient excutes. A la
rigueur, le roi et la reine pouvaient crire ces choses, ils n'avaient
rien sign: ils voyaient les vnemens accomplis au point de vue de
leur pouvoir et de leur dignit. Mais Nelson, l'homme du peuple;
Nelson, le fils d'un pauvre ministre du village de Burnham-Thorp;
Nelson, dont la parole tait engage par la signature de son
reprsentant; Nelson, qui, dans tous ces dmls de peuple  rois,
devait tre calme, impartial et froid comme la statue de la Justice;
Nelson, sur lequel l'Europe avait les yeux ouverts, et dont le monde
n'attendait qu'un mot pour le proclamer le dfenseur de l'humanit,
comme il tait dj l'lu de la gloire; Nelson, quelle excuse avait-il
et que rpondra-t-il  Dieu quand Dieu lui demandera compte de
l'existence de vingt-cinq mille hommes sacrifis  un fol amour? Le
navire qui portait Emma Lyonna aborda un soir le navire qui portait
Nelson; une heure aprs, le navire repartait pour Palerme, emportant
pour tout message cette seule rponse: Tout va bien. Le lendemain la
capitulation tait dchire.

Parmi toutes les victimes, il y en avait une qui devait tre sacre
pour Nelson: c'tait son collgue l'amiral Carracciolo. Aprs avoir
conduit le roi en Sicile avec un bonheur qui avait fait envie  celui
qui passait  cette poque pour le premier homme de mer qui existt,
Carracciolo avait demand la permission de revenir  Naples et l'avait
obtenue. L il avait pris parti pour les rpublicains, avait combattu
avec eux, avait trait comme eux, et, comme eux, et du tre sous la
garde de l'honneur de trois grandes nations.

Carracciolo tait parvenu  chapper aux premires recherches, et par
consquent aux premiers massacres; mais, trahi par un domestique, il
fut pris dans la chambre o il tait cach. A peine Nelson eut-il
appris son arrestation qu'il le rclama comme son prisonnier. Une
action grande et gnreuse pouvait servir non pas de contre-poids,
mais de palliatif  la trahison de l'amiral anglais; Nelson pouvait
rclamer son collgue pour l'arracher  la junte d'tat; on le crut,
on l'applaudit: Nelson rclamait son collgue pour le faire pendre sur
son propre vaisseau!

Le procs fut court: il commena  neuf heures du matin;  dix heures,
on fit dire  Nelson que la cour venait de dcider qu'on accueillerait
les preuves et les tmoignages en faveur de l'accus, dcision qui,
dans tous les pays du monde, est un droit et non une faveur. Nelson
rpondit que c'tait inutile, et la cour passa outre.

A midi, on vint annoncer  Nelson que l'accus tait condamn  la
prison perptuelle.

--Vous vous trompez, dit Nelson au comte de Thun, qui lui annonait
cette sentence, il a t condamn  la peine de mort.

La cour gratta le mot _prison_ et crivit le mot _mort_  la place.

A une heure, on vint dire  Nelson que le condamn demandait  tre
fusill au lieu d'tre pendu.

--Il faut que justice ait son cours, rpondit Nelson.

En consquence, on transporta Carracciolo  bord de la _Minerve_;
c'tait le vaisseau sur lequel il combattait de prfrence. L'amiral
l'avait constamment soign comme un pre soigne son propre fils; et
cependant, pendant le temps qu'il tait rest  bord du vaisseau
anglais, il avait remarqu une foule de ces dtails de construction
qui faisaient alors et qui font encore de la marine de la
Grande-Bretagne une des premires marines du monde: ces dtails, il
les expliquait  un jeune officier qui avait servi sous lui, et il
en tait arriv  un point important de sa dmonstration, lorsque
le greffier s'avana vers lui, le jugement  la main. Carracciolo
s'interrompit, couta la sentence avec le plus grand calme; puis, la
lecture termine:

--Je disais donc... reprit l'amiral, et il continua sa dmonstration 
l'endroit mme o l'arrt de mort l'avait interrompu.

Dix minutes aprs, le corps de l'amiral se balanait suspendu au bout
d'une vergue. Le soir on coupa la corde, on attacha un boulet de
trente-six aux pieds du cadavre, et on le jeta  la mer. Douze heures
avaient suffi pour rassembler la cour, porter ce jugement, excuter la
sentence, et faire disparatre jusqu' la dernire trace du condamn.

Pendant ce temps, les bons lazzaroni faisaient de leur mieux: ils
attendaient en chantant et en dansant au pied de l'chafaud ou de la
potence les cadavres qui sortaient des mains du bourreau, les jetaient
dans des bchers; puis, lorsqu'ils taient cuits selon leur got, ils
en grignotaient le foie ou le coeur, tandis que les autres, ports par
leur nature  des amusemens plus champtres, se faisaient des sifflets
avec les os des bras, et des fltes avec les os des jambes.

Trois mois de jugemens, d'excutions et de supplices avaient rtabli
le calme dans la ville de Naples. Le roi et la reine reurent donc
avis qu'ils pouvaient rentrer dans leur capitale. Pendant ces trois
mois, Nelson et Emma Lyonna ne s'taient point quitts: ce furent
trois mois heureux pour ces tendres amans.

D'ailleurs, de nouveaux honneurs pleuvaient sur Nelson et
rejaillissaient sur sa matresse: le vainqueur d'Aboukir avait t
fait baron du Nil, le lacrateur du trait de Naples fut fait duc de
Bronte.

Le surlendemain de l'excution de Carracciolo, on signala une
flottille venant de Sicile; c'tait le roi qui revenait prendre
possession de son royaume. Mais le roi ne regardait pas encore le sol
de Naples comme bien affermi; il rsolut de stationner quelques jours
dans le port, et de recevoir ses fidles sujets sur son vaisseau.

Bientt le vaisseau fut entour de barques; c'taient des ministres
qui apportaient des ordonnances, c'taient des dputs qui venaient
dbiter des harangues, c'taient des courtisans qui venaient mendier
des places. Tous furent reus avec ce visage souriant et paternel d'un
roi qui rentre dans son royaume. Quelques barques seulement furent
cartes de la cour comme importunes: c'taient celles qui portaient
quelques ennuyeux solliciteurs venant demander la grce de leurs
parens condamns  mort.

La soire se passa en ftes: il y eut illumination et concert sur le
vaisseau royal.

Or, coutez que je vous dise l'trange spectacle qu'claira cette
illumination, que je vous raconte l'vnement inou qui troubla ce
concert.

C'tait dans la nuit du 30 juin au 1er juillet: le roi tait fatigu
de tout ce bruit, de toutes ces adulations, de toutes ces lchets,
car Nasone tait homme d'esprit avant tout, et son regard voyait
tout d'abord le fond de la chose. Il monta seul sur le pont et alla
s'appuyer au bastingage du gaillard d'arrire, et, tout en sifflotant
un air de chasse, il se mit  regarder cette mer infinie, si calme et
si tranquille qu'elle rflchissait toutes les toiles du ciel. Tout
 coup,  vingt pas de lui, du milieu de cette nappe d'azur surgit un
homme qui sort de l'eau jusqu' la ceinture et demeure immobile en
face de lui. Le roi fixe les yeux sur l'apparition, tressaille,
regarde encore, plit, veut reculer et sent ses jambes qui lui
manquent; il veut appeler et sent sa voix qui le trahit. Alors,
immobile, l'oeil fixe, les cheveux hrisss, la sueur au front, il
reste clou par la terreur.

Cet homme qui sort de l'eau jusqu' la ceinture, c'est l'ancien ami du
roi, c'est le condamn de la surveille, c'est l'amiral Carracciolo,
qui, la tte haute, la face livide, la chevelure ruisselante,
s'incline et se redresse  chaque mouvement de la houle, comme pour
saluer une dernire fois le roi.

Enfin les liens qui retenaient la langue de Ferdinand se brisent, et
l'on entend ce cri terrible retentir jusque dans les entrailles du
btiment.

--Carracciolo! Carracciolo!...

A ce cri, tout le monde accourt; mais au lieu de s'vanouir,
l'apparition reste visible pour tous. Les plus braves s'meuvent.
Nelson, qui, enfant, demandait ce que c'tait que la peur, plit
d'motion et d'angoisse; et rpte l'ordre donn par le roi de
gouverner vers la terre.

Alors, en un clin d'oeil, le btiment se couvre de voiles, s'incline
et glisse doucement vers Sainte-Lucie, pouss par la brise de mer;
mais voil, chose terrible! que le cadavre, lui aussi, s'incline, suit
le sillage, et, m par la force d'attraction, semble poursuivre son
meurtrier.

En ce moment, le chapelain parat sur le pont; le roi se jette dans
ses bras:--Mon pre! mon pre! s'cria-t-il, que me veut donc ce mort
qui me poursuit?

--Une spulture chrtienne, rpond le chapelain.

--Qu'on la lui donne, qu'on la lui donne  l'instant mme! s'cria
Ferdinand en se prcipitant par l'coutille, afin de ne plus voir cet
trange spectacle.

Nelson ordonna de mettre une barque  la mer et d'aller chercher le
cadavre; mais pas un matelot napolitain ne consentit  se charger de
cette mission. Dix matelots anglais descendirent dans la yole, huit
ramrent, deux tirrent le cadavre hors de l'eau. La cause du miracle
fut alors connue.

L'amiral, comme nous l'avons dit, avait t jet  la mer avec un
boulet de trente-six seulement attach aux pieds. Or, le corps s'tait
enfl dans l'eau, et le poids tant trop faible pour le retenir au
fond, il tait remont  la surface de la mer, et, par un effet
d'quilibre, il s'tait dress jusqu' la ceinture; puis, pouss par
le vent et entran par le sillage, il avait suivi le vaisseau.

Le lendemain il fut enterr dans la petite glise de
Sainte-Marie--la-Chane. Aprs quoi, le roi fit son entre triomphale
dans sa capitale, et rgna paisiblement sur son peuple jusqu'au moment
o Napolon lui fit signifier qu'il venait de disposer du royaume de
Naples en faveur de son frre Joseph.

Le roi Nasone prit la chose en philosophe, et s'en retourna chasser 
Palerme.

Ce nouvel exil dura jusqu'au 9 juin 1815, poque  laquelle Joachim
Murat, qui avait succd  Joseph Napolon, tait tomb  son tour. Sa
Majest napolitaine revint chasser a Capo-di-Monti et  Caserte.


Notes:

[1] Qu'on ne prenne point ce sobriquet en mauvaise part; c'est comme
si, au lieu de dire Philippe V, nous disions Philippe-le-Long.


[2] Voici tes termes de cette capitulation:

1. Le chteau Neuf et le chteau de l'Oeuf, avec armes et munitions,
seront remis aux commissaires de Sa Majest le roi des Deux-Siciles et
de ses allis; l'Angleterre, la Prusse, la Porte-Ottomane.

2. Les garnisons rpublicaines des deux chteaux sortiront avec les
honneurs de la guerre et seront respectes dans leurs personnes et
dans leurs biens meubles et immeubles.

3. Elles pourront choisir de s'embarquer sur des vaisseaux
parlementaires pour tre transportes  Toulon, ou de rester dans
le royaume sans avoir rien  craindre ni pour elles ni pour leurs
familles. Les vaisseaux seront fournis par les ministres du roi.

4. Ces conditions et ces clauses seront communes aux personnes
des deux sexes enfermes dans les forts, aux rpublicains faits
prisonniers dans le cours de la guerre par les troupes royales ou
allies, et au camp de Saint-Martin.

5. Les garnisons rpublicaines ne sortiront des chteaux que quand les
vaisseaux destins au transport de ceux qui auront choisi le dpart
seront prts  mettre  la voile.

6. L'archevque de Salerne, le comte Michevieux, le comte Dillon et
l'vque d'Avellino resteront comme otages dans le fort Saint-Elme,
jusqu' ce qu'on ait appris  Naples la nouvelle certaine de l'arrive
 Toulon des vaisseaux qui auront transport dans cette ville les
garnisons rpublicaines. Les prisonniers du parti du roi et les
otages retenus dans les forts seront mis en libert aussitt aprs la
ratification de la prsente capitulation.




XII

Anecdotes.


Quelque temps aprs le retour du roi  Naples, Charles IV vint l'y
rejoindre; celui-l aussi tait exil de son royaume; mais il
n'avait pas mme une Sicile o se rfugier, et il venait demander
l'hospitalit  son frre.

Celui-l aussi tait un grand chasseur et un grand pcheur: aussi les
deux frres, si long-temps spars, ne se quittaient-ils plus, et
chassaient-ils ou pchaient-ils du matin jusqu'au soir. Ce n'tait
plus que parties de chasse dans le parc de Caserte ou dans le bois de
Persano, que parties de pche au lac Fusaro ou  Castellamare.

On se rappelle la grande tendresse de Louis XIV pour Monsieur. Assez
indiffrent pour sa femme, assez goste envers ses matresses, assez
svre pour ses enfans, Louis XIV n'aimait que Monsieur, et cette
amiti s'augmentait, disait-on, de son indiffrence profonde pour tout
autre. Quelques nuages avaient bien de temps en temps pass entre eux;
mais ces nuages s'taient promptement dissips au soleil ardent de
la fraternit. Aussi, le lendemain de la nuit o mourut Monsieur,
personne n'osait se risquer  aborder le grand roi, qui, enferm dans
son cabinet, s'abandonnait  la douleur.

Enfin, dit Saint-Simon, madame de Maintenon se risqua, et trouva Louis
XIV le nez au vent, le jarret tendu, et chantonnant un petit air
d'opra  sa louange.

Mme chose  peu prs devait se passer entre Ferdinand Ier et Charles
IV. Une partie avait t lie entre les deux princes pour aller
chasser au bois de Persano, lorsqu'au moment du dpart du roi Charles
IV se trouva lgrement indispos; mais comme l'auguste malade savait
par sa propre exprience quelle contrarit c'est qu'une partie de
chasse remise, il exigea que son frre allt  Persano sans lui; ce
 quoi Ferdinand 1er ne consentit qu' la condition que si le roi
Charles IV se sentait plus indispos il le lui ferait dire. Le malade
s'y engagea sur sa parole. Le roi embrassa son frre et partit.

Dans la journe, l'indisposition sembla prendre quelque gravit. Le
soir, le malade tait fort souffrant. Pendant la nuit, la situation
empira tellement que, sur les deux heures du matin, on expdia un
courrier porteur d'une lettre de la duchesse de San-Florida, laquelle
annonait au roi que, s'il voulait embrasser une dernire fois son
frre, il fallait qu'il revnt en toute hte. Le courrier arriva comme
Sa Majest montait  cheval pour se rendre  la chasse. Le roi prit la
lettre, la dcacheta, et levant lamentablement les yeux au ciel:

--Oh! mon Dieu! mon Dieu! messieurs, quel malheur! s'cria-t-il, le
roi d'Espagne est gravement malade!

Et comme chacun, prenant une figure de circonstance, allongeait son
visage le plus qu'il pouvait:

--Heu! continua le roi avec cet accent napolitain dont rien ne peut
rendre l'expression, je crois qu'il y a beaucoup d'exagration dans le
rapport qu'on me fait. Chassons d'abord, messieurs; ensuite on verra.

Les courtisans reprirent leur figure habituelle; on arriva au
rendez-vous et l'on commena de chasser.

A peine avait-on tir dix coups de fusils, car la chasse que prfrait
Sa Majest tait la chasse au tir, qu'un second courrier arriva.
Celui-ci annonait que le roi Charles IV tait  toute extrmit et ne
cessait de demander son frre. Il n'y avait plus de doute  conserver
sur la situation dsespre du malade. Aussi le roi Ferdinand, qui
tait homme de rsolution, prit-il aussitt son parti; et comme les
courtisans attendaient les premires paroles du roi pour rgler leur
visage sur ces paroles:

--Heu! fit-il de nouveau, mon frre est malade mortellement ou il ne
l'est pas. S'il l'est, quel bien lui fera-t-il que je vienne? S'il ne
l'est pas, il sera dsespr de savoir que pour lui j'ai manqu une si
belle chasse. Chassons donc, messieurs.

Et on se remit  la besogne de plus belle.

Le soir, en rentrant, on trouva un courrier qui annonait que Charles
IV tait mort.

La douleur que ressentit le roi fut si profonde qu'il comprit qu'il
devait, avant tout, la combattre par quelque puissante distraction. En
consquence, il donna ses ordres pour qu'une chasse plus belle encore
que celle qu'on venait de faire et lieu pour le lendemain et le
surlendemain. On tua cent cinquante sangliers et deux cents daims dans
ces trois chasses. Mais qu'on ne croie point pour cela que Ferdinand
avait oubli le dfunt. A chaque beau coup qu'il faisait ou voyait
faire, il s'criait:--Ah! si mon pauvre frre tait l, qu'il serait
heureux!

Le troisime jour le roi revint, ordonna un convoi magnifique et prit
le deuil pour trois mois, lui et toute sa cour.

Qu'on ne croie pas non plus que le roi Nasone avait un mauvais coeur.
Les coeurs des dix-septime et dix-huitime sicles taient faits
ainsi. On vint un jour dire  Bassompierre, au moment o il
s'habillait pour aller danser un quadrille chez la reine Marie de
Mdicis, que sa mre, qu'il adorait, tait morte.

--Vous vous trompez, rpondit tranquillement Bassompierre en
continuant de nouer ses aiguillettes, elle ne sera morte que lorsque
le quadrille sera dans.

Bassompierre dansa le quadrille; il y eut le plus grand succs, et
rentra chez lui pour pleurer sa mre.

La sensibilit est une invention moderne. Esprons qu'elle durera.

A ct de cette indiffrence,  l'endroit de sa passion dominante, le
roi Nasone avait parfois d'excellens mouvemens. Un jour, une pauvre
femme, dont le mari venait d'tre condamn  mort, part d'Aversa sur
le conseil de l'avocat qui l'avait dfendu, et vint  pied  Naples
pour demander au roi la grce de son mari. C'tait chose facile que
d'aborder le roi, toujours courant qu'il tait,  pied ou  cheval
dans les rues et sur les places de Naples, quand il n'tait pas  la
chasse. Cette fois, malheureusement ou heureusement, le roi n'tait ni
dans les rues ni dans son palais; il tait a Capo-di-Monti: c'tait la
saison des becfigues.

La pauvre femme tait crase de fatigue; elle venait de faire quatre
grandes lieues tout courant; elle demanda la permission d'attendre
le roi. Le capitaine des gardes, touch de compassion pour elle, lui
accorda sa demande. Elle s'assit sur la premire marche de l'escalier
par lequel devait monter le roi pour rentrer dans son appartement.
Mais quelles que fussent la gravit de la situation o elle se
trouvait et la proccupation qui agitait ses esprits, la fatigue fut
plus forte que l'inquitude, et, aprs avoir pendant quelque temps
lutt en vain contre le sommeil, elle renversa sa tte contre le mur,
ferma les yeux et s'endormit. Elle dormait  peine depuis un quart
d'heure lorsque le roi rentra.

Le roi avait t ce jour-l plus adroit que d'habitude, et avait
trouv des becfigues plus nombreux que la veille. Il tait donc dans
une situation d'esprit des plus bienveillantes, lorsqu'en rentrant il
aperut la pauvre femme qui l'attendait. On voulut la rveiller, mais
le roi fit signe qu'on ne la dranget point. Il s'approcha d'elle, la
regarda avec une curiosit mle d'intrt, puis, voyant l'angle de
la ptition qui sortait de sa poitrine, il la tira doucement et avec
prcaution, afin de ne pas troubler son sommeil, la lut, et ayant
demand une plume, il crivit au bas: _Fortuna e duorme_. Ce qui
correspond  peu prs  notre proverbe franais: _La fortune vient en
dormant_. Puis il signa _Ferdinand, roi_.

Aprs quoi il ordonna de ne rveiller la bonne femme sous aucun
prtexte, dfendit qu'on la laisst parvenir jusqu' lui, replaa la
ptition dans l'ouverture o il l'avait prise, et remonta joyeusement
chez lui, une bonne action sur la conscience.

Au bout de dix minutes, la solliciteuse ouvrit les yeux, s'informa
si le roi tait rentr, et apprit qu'il venait de passer devant elle
pendant qu'elle dormait.

Sa dsolation fut grande; elle avait manqu l'occasion qu'elle tait
venue chercher de si loin et avec tant de fatigue; elle supplia le
capitaine des gardes de lui permettre d'arriver jusqu'au roi; mais
le capitaine des gardes refusa obstinment, en disant que Sa Majest
tait renferme chez elle, dclarant que de la journe ni de celle du
lendemain elle ne sortirait de la chambre ni ne recevrait personne. Il
fallut renoncer  l'espoir de voir le roi; la pauvre femme repartit
pour Aversa dsole.

La premire visite,  son retour, fut pour l'avocat qui lui avait
donn le conseil de venir implorer la clmence du roi; elle lui
raconta tout ce qui s'tait pass et comment, par sa faute, elle avait
laiss chapper une occasion dsormais introuvable. L'avocat, qui
avait des amis  la cour, lui dit alors de lui rendre la ptition, et
qu'il aviserait  quelque moyen de la faire remettre au roi.

La femme remit  l'avocat la ptition demande. Par un mouvement
machinal, l'avocat l'ouvrit; mais  peine y eut-il jet les yeux qu'il
poussa un cri de joie. Dans la situation o l'on se trouvait, le
proverbe consolateur crit et sign de la main du roi quivalait  une
grce. Effectivement, huit jours aprs, le prisonnier tait rendu  la
libert, et cette fortune qui arrivait  la pauvre femme, ainsi que
l'avait crit te roi Nasone, lui tait venue en dormant.

Prs de cette action qui ferait honneur  Henri IV, citons des
jugemens qui feraient honneur  Salomon.

La marquise de C... avait t,  l'poque de la mort de son mari,
nomme tutrice de son fils, alors g de douze ans. Pendant les neuf
annes qui le sparaient encore de sa majorit, la marquise, femme
pleine de sens et d'honneur, avait gr la fortune de son fils de
telle faon que, grce  la retraite o, quoique jeune encore, elle
avait vcu, cette fortune s'tait presque double. La majorit
du jeune homme arrive, la marquise lui rendit ses comptes; mais
celui-ci, pour tout remerciement, se contenta de faire  sa mre une
espce de pension alimentaire qui la soutenait  peine au dessus de la
misre. La mre ne dit rien, reut avec rsignation l'aumne filiale,
et se retira  Sorrente, o elle avait une petite maison de campagne.

Au bout d'un an, la petite pension manqua tout  coup; et tandis que
le fils menait  Naples le train d'un prince, la mre se trouva 
Sorrente sans un morceau de pain. Il fallait se rsigner  mourir de
faim ou se dcider  se plaindre au roi. La pauvre mre puisa jusqu'
sa dernire ressource avant d'en venir  cette extrmit. Enfin, il
n'y eut plus moyen d'aller plus avant. La marquise de C... vint se
jeter aux pieds de Nasone en lui demandant justice pour elle et pardon
pour son fils. Le roi reut la ptition que lui prsentait la marquise
de C..., et dans laquelle taient consigns les dtails de la gestion
maternelle; puis il se fit rendre compte de la situation des choses,
vit que tous ces dtails taient de la plus exacte vrit, prit une
plume et crivit:

_Duri la minorit del figlio giache vive la madre_.

Dure la minorit du fils tant que vivra la mre.

                     ----

De singuliers bruits avaient couru sur le comte de B.... Son fils
avait disparu, et l'on prtendait que, dans une querelle survenue
entre le pre et le fils pour une femme qu'ils auraient aime tous
deux, le pre, dans un mouvement d'emportement, aurait tu le fils.
Cependant ces bruits vagues n'existaient point  l'tat de ralit;
seulement, au dire du pre, le jeune homme tait absent et voyageait
pour son instruction. Sur ces entrefaites, Ferdinand fut relgu en
Sicile, et Joseph, puis Murat, vinrent occuper le trne de Naples.

De si graves vnemens firent oublier les inculpations qui pesaient
sur le comte de B..., qui, ayant pris du service  la cour du frre
et du beau-frre de Napolon, et tant parvenu  une grande faveur,
vit s'teindre jusqu'aux allusions  la sanglante aventure dans
laquelle le bruit public l'accusait d'avoir jou un si terrible rle.
Tout le monde avait donc oubli ou paraissait avoir oubli le jeune
homme absent, lorsque arriva la catastrophe de 1815. Murat, forc
de fuir de Naples, se rfugia en France, et tous ceux qui l'avaient
servi, sachant qu'il n'y avait point de pardon  esprer pour eux
de la part de Ferdinand, n'attendirent point son arrive et
s'parpillrent par l'Europe. Le comte de B... fit comme les autres,
et alla demander un asile  la Suisse, o il demeura six ans.

Au bout de six ans, il pensa que son erreur politique tait expie par
son exil, et crivit  Ferdinand pour lui demander la permission de
rentrer  la cour. La lettre fut ouverte par le ministre de la police,
qui, au premier travail, la prsenta au roi.

--Qu'est cela? dit Ferdinand.

--Une lettre du comte de B..., Majest.

--Que demande-t-il?

--Il demande  rentrer en grce prs de vous.

--Comment donc! mais certainement, ce cher comte de B..., je le
reverrai avec le plus grand plaisir. Passez-moi une plume.

Le ministre passa la plume  Sa Majest, qui crivit au dessous de la
demande: _Torni, ma col figlio_ (qu'il revienne, mais avec son fils).

Le comte de B... mourut en exil.

                     ----

Comme ses amis les lazzaroni, le roi Nasone n'avait pas un grand
attachement pour les moines. En change, et comme eux encore, il avait
un profond respect pour padre Rocco, dont il avait plus d'une fois
cout les sermons en plein air. Aussi padre Rocco, dont nous aurons 
parler longuement dans la suite de ce rcit, avait-il au palais du roi
des entres aussi faciles que dans la plus pauvre maison de Naples. De
plus, il va sans dire que padre Rocco, aux yeux duquel tous les hommes
taient gaux, avait conserv la mme libert de paroles vis--vis du
roi qu' l'gard du dernier lazzarone.

Un jour que toute la famille royale tait  Capo-di-Monte, on vit
arriver padre Rocco. Aussitt de grands cris de joie retentirent dans
le palais, et chacun accourut au devant du bon prtre, que personne
n'avait vu depuis plus de dix-huit mois; c'tait au premier retour de
Sicile, et aprs la terrible raction dont nous avons dit quelques
mots.

Padre Rocco venait de quter pour les pauvres prisonniers. Quand le
roi, la reine, le prince Franois, le duc de Salerne et les dix ou
douze courtisans qui avaient suivi la famille royale  Capo-di-Monte
eurent donn leur aumne, padre Rocco voulut se retirer, mais
Ferdinand l'arrta.

--Un instant, un instant, padre Rocco, dit le roi; on ne s'en va pas
comme cela.

--Et comment s'en va-t-on, sire?

--Chacun son impt. Nous vous devions une aumne, nous vous l'avons
donne. Vous nous devez un sermon: donnez-nous-le.

--Oh! oui, oui, un sermon! crirent la reine, le prince Franois et le
duc de Salerne.

--Oh! oui, oui, un sermon! rptrent en choeur tous les courtisans.

--J'ai l'habitude de prcher devant des lazzaroni, sire, et non devant
des ttes couronnes, rpondit padre Rocco: excusez-moi donc si je
crois devoir rcuser l'honneur que vous me faites.

--Oh! non pas, non pas; vous ne vous en tirerez point ainsi: nous vous
avons donn votre aumne, il nous faut notre sermon; je ne sors pas de
l.

--Mais quel genre de sermon? demanda le prtre.

--Faites-nous un sermon pour amuser les enfans.

Le prtre se mordit les lvres; puis, s'adressant au roi:

--Vous le voulez donc absolument, sire?

--Oui, certes, je le veux.

--Ce sermon tant fait pour les enfans, ne vous tonnez point qu'il
commence comme un conte de fe.

--Qu'il commence comme il voudra, mais que nous l'ayons.

--A vos ordres, sire.

Et padre Rocco monta sur une chaise pour mieux dominer son auguste
auditoire.

--Au nom du Pre, du Fils et du Saint-Esprit! commena padre Rocco.

--Amen! interrompit le roi.

--Il y avait une fois, continua le prtre en saluant le roi, comme
pour le remercier de ce qu'il avait bien voulu lui servir de
sacristain, il y avait une fois un crabe et une crabe...

--Comment dites-vous cela? s'cria Ferdinand, qui croyait avoir mal
entendu.

--Il y avait une fois un crabe et une crabe, reprit gravement padre
Rocco, lesquels avaient eu en lgitime mariage trois fils et deux
filles qui donnaient les plus belles esprances. Aussi le pre et la
mre avaient-ils plac prs de leurs enfans les professeurs les plus
distingus et les gouvernantes les plus instruites qu'ils avaient pu
trouver  trois lieues  la ronde: ils avaient surtout recommand aux
instituteurs et aux institutrices d'apprendre  leurs enfans  marcher
droit.

Quand l'ducation des trois enfans mles fut finie, le pre les
convoqua devant lui, et ayant laiss le professeur  la porte, afin
que, les lves n'tant pas soutenus par sa prsence, il pt mieux
juger de l'ducation qu'ils avaient reue:

--Mon cher fils, dit-il  l'an, j'ai recommand entre autres choses
que l'on vous apprit  marcher droit. Marchez un peu, que je voie
comment mes instructions ont t suivies.

--Volontiers, mon pre, dit le fils an. Regardez, et vous allez
voir. Et aussitt il se mit en mouvement.

--Mais, dit le pre, que diable fais-tu donc l?

--Ce que je fais? je vous obis: je marche.

--Oui, tu marches, mais tu marches de travers. Est-ce que cela
s'appelle marcher? Voyons, recommenons.

--Recommenons, mon pre.

Et le fils an se remit en mouvement. Le pre jeta un cri de douleur.
La premire fois son enfant avait march de droite  gauche; la
seconde fois il marchait de gauche  droite.

--Mais ne peux-tu donc pas aller droit? s'cria le pre.

--Est-ce que je ne vais pas droit? demanda le fils.

--Il ne voit pas son infirmit! s'cria le malheureux crabe en
joignant ses deux grosses pinces et en les levant avec douleur vers
le ciel.

Puis, se retournant vers son fils cadet:

--Viens ici, toi, lui dit-il, et montre  ton frre an comment on
marche.

--Volontiers, mon pre, dit le second.

Et il recommena exactement la mme manoeuvre qu'avait faite son frre
an, si ce n'est qu'au lieu d'aller la premire fois de droite 
gauche et la seconde fois de gauche  droite, il alla la premire fois
de gauche  droite et la seconde fois de droite  gauche.

--Toujours de travers! toujours de travers! s'cria le pre au
dsespoir. Puis, se retournant, les larmes aux yeux, vers le plus
jeune de ses fils:

--Voyons, toi, lui dit-il,  ton tour, et donne l'exemple  tes
frres.

--Mon pre, reprit le troisime, qui tait un jeune crabe plein de
sens, il me semble que l'exemple serait bien autrement profitable pour
nous si vous nous le donniez vous-mme. Marchez donc, et montrez-nous
comment il faut faire. Ce que vous ferez, nous le ferons!

Alors, continua padre Rocco, alors le pre...

--Bien, bien, dit Ferdinand, bien, padre Rocco; nous avons notre
affaire, la reine et moi; vous pouvez nous revenir demander l'aumne
tant que vous voudrez, nous ne vous demanderons plus de sermons.
Adieu, padre Rocco.

--Adieu, sire.

Et padre Rocco se retira laissant son sermon inachev, mais emportant
son aumne tout entire.

Voil le roi Nasone, non pas tel que l'histoire l'a fait ou le fera.
L'histoire est trop grande dame pour entrer dans la chambre des rois
 toute heure du jour et de la nuit, et pour les surprendre dans la
position o Sa Majest napolitaine surprit le prsident Cardillo. Ce
n'est pourtant que lorsqu'on a fait avec un flambeau le tour de leur
trne, et avec un bougeoir le tour de leur chambre, qu'on peut porter
un jugement impartial sur ceux-l que Dieu, dans son amour ou dans sa
colre, a choisis dans le sein maternel pour en faire des pasteurs
d'hommes; et encore peut-on se tromper. Aprs avoir vu le roi Nasone
vendre son poisson, dtailler son gibier, couter au coin d'un
carrefour le sermon de padre Rocco, s'humaniser avec les vassales
dans son srail de San-Lecco, rire de son gros rire avec le premier
lazzarone venu, peut-tre ira-t-on croire qu'il tat prt  tendre la
main  tout le monde: point; il y avait entre l'aristocratie et
le peuple une classe de la socit que le roi Nasone excrait
particulirement, c'tait la bourgeoisie.

Racontons l'histoire d'un bourgeois sicilien qui voulut absolument
devenir gentilhomme. Ceux qui voudront savoir le nom de cet autre
monsieur Jourdain pourront recourir aux moeurs siciliennes de mon
spirituel ami Palmieri de Miccich, qui voyage depuis une vingtaine
d'annes dans tous les pays, except dans le sien, pour expier
l'habitude qu'il a prise d'appeler les choses et les hommes par leur
nom. Ce qui fait qu'instruit par son exemple, je tcherai d'viter le
mme inconvnient.




XIII

La Bte noire du roi Nasone.


Il y avait  Fermini, vers l'an de grce 1798, un jeune homme de seize
 dix-sept ans, lequel, comme le cardinal Lecada, ne demandait qu'une
chose au ciel: tre secrtaire d'tat et mourir.

C'tait le fils d'un honnte fermier nomm Neodad. Le nom est tant
soit peu arabe peut-tre, mais nos lecteurs voudront bien se souvenir
que la Sicile a t autrefois conquise par les Sarrasins. Puis, comme
je l'ai dit, ils peuvent recourir pour les racines  mon ami Palmieri
de Micciche.

Son pre lui avait laiss quelque petite fortune; il rsolut d'acheter
un costume  la mode, de poudrer ses cheveux, de raser son menton,
d'attacher un catogan au collet de son habit, et de venir chercher un
titre  Palerme. En consquence, en vertu de l'axiome: Aide-toi, et
Dieu t'aidera, il commena par changer son nom de Neodad en celui de
Soval, quoiqu' mon avis le premier ft bien plus pittoresque que
le second. Il est vrai qu'un peu plus tard il ajouta  ce nom la
particule _de_, ce qui le rendit, sinon plus aristocratique, du moins
plus original encore.

Ainsi dguis, et croyant avoir suffisamment cach sa crasse
paternelle sous la poudre  la marchale, le jeune Soval essaya tout
doucettement de se glisser  la cour. Mais Sa Majest napolitaine
n'avait pas reu le nom de Nasone pour rien. Elle flaira l'intrus
d'une lieue, lui fit fermer toutes les portes des palais royaux et des
villes royales, lui laissant toute libert, au reste, de se promener
partout ailleurs que chez lui.

Mais le jeune fermier n'tait pas venu  Palerme dans la seule
intention de faire admirer sa tournure  la Marine ou sa jambe  la
Fiora. Il tait venu pour avoir ses entres  la cour. Il rsolut de
les avoir  quelque prix que ce ft, et, puisque le roi Nasone les lui
refusait de bonne volont, de les enlever de force.

Il y avait plusieurs moyens pour cela. C'tait le moment o le
cardinal Ruffo cherchait des hommes de bonne volont pour l'aider
 reconqurir le royaume de Naples, que, comme Charles VII, le roi
Nasone perdait le plus gament du monde. Le jeune Soval, dj habitu
aux mtamorphoses, pouvait changer son habit de seigneur contre une
casaque de soldat, comme il avait chang sa veste de fermier contre
un habit de seigneur; il pouvait ajouter  cette casaque un fusil, un
sabre, une giberne, et aller se faire un nom dans le genre de ceux de
Mammone et de Fra-Diavolo. Il ne fallait qu'un peu de courage pour
cela; mais une des vertus hrditaires de la famille Neodad tait la
prudence. Les Calabres sont longues, il pouvait arriver un accident
entre Bagnara et Naples. Puis, notre hros connaissait le vieux
proverbe: Loin des yeux, loin du coeur. Il rsolut de rester sous
les yeux de ses souverains bien-aims, afin de demeurer le plus prs
possible de leur coeur.

Comme nous l'avons dit, c'tait le roi Nasone qui tait roi; mais
c'tait la reine Caroline qui rgnait. Or, la reine Caroline, qui ne
pouvait pas, comme le calife Al-Raschid, se dguiser en kalender ou en
portefaix pour entrer dans les maisons de ses fidles sujets et savoir
ce qu'on y pensait de son gouvernement, supplait  cet inconvnient
en correspondant avec une foule de gens qui y entraient pour elle, et
qui, dans un but tout patriotique, lui rendaient un compte exact des
choses qu'elle ne pouvait voir par elle-mme. Malheureusement, ce
dvoment si louable n'tait pas tout  fait dsintress. En change
de ces petits services, la reine donnait  ceux qui les lui rendaient
des appointemens plus ou moins levs sur sa cassette particulire. Le
jeune Soval, qui avait une criture magnifique, un style pistolaire
des plus lucides et pas la moindre vocation pour la carrire
militaire, eut un beau matin la rvlation de l'avenir qui lui tait
rserv: il sollicita l'honneur d'tre reu surnumraire, obtint
l'objet de sa demande, et, au bout de trois mois, avait fait preuve
d'une si haute intelligence dans le choix des discours, penses et
maximes qu'il recueillait a et l pour les transmettre  Sa Majest,
qu'il fut dfinitivement reu au nombre de ses correspondans.

Le pauvre garon faillit en perdre la tte de joie; du moment o il
correspondait avec la reine, il lui semblait que toute difficult
allait s'aplanir. Il redoubla donc de zle; et, comme la nature
l'avait dou d'une finesse d'oue extrme, il rendit vraiment des
services incroyables. Aussi, la reine, qui, toute matresse qu'elle
tait des choses politiques, avait cependant conserv l'habitude de
consulter son mari pour les choses d'tiquette, demanda-t-elle pour
le jeune Soval ses entres  la cour. Mais Sa Majest napolitaine, en
entendant ce nom qui lui tait devenu si profondment antipathique,
bondit comme un chevreuil relanc par les chiens, et refusa tout net.
Ni prires, ni supplications, ni menaces, ne purent rien: l'interdit
lanc sur le malheureux Soval fut maintenu.

La restauration de 1799 arriva: c'tait l'poque des punitions, mais
c'tait aussi celle des rcompenses; le jeune Soval rsolut de donner
une nouvelle et grande preuve de son dvoment  la famille royale et
s'expatria  sa suite. Ce fut alors que, pensant qu'il avait assez
fait pour s'accorder  lui-mme la rcompense qu'on lui refusait, il
ajouta un _de_  son nom, sans qu'il y et au reste plus d'empchement
 l'adjonction de cette particule que n'en avait prouv Alfieri,
aprs avoir cr l'ordre d'Homre,  s'en dcorer lui-mme chevalier.
C'est donc  partir de ce moment, et en mme temps que Buonaparte
retranchait une lettre  son nom, que notre hros ajoutait deux
lettres au sien.

Arriv  Naples, non seulement le jeune de Soval conserva ses
anciennes fonctions prs de la reine Caroline; mais, comme on le
comprend bien, ces fonctions acquirent une nouvelle importance: il
en rsulta que la reine ne se contenta plus de recevoir de simples
lettres, mais lui permit de lui faire dans les grandes occasions
des rapports verbaux. C'tait ce que notre hros regardait comme le
marchepied infaillible de sa grandeur. En effet, pour confrer avec la
reine, il fallait qu'il vint chez le roi. Il est vrai qu'il entrait
pour ces confrences par une petite porte drobe par laquelle on
n'introduisait que les familiers du premier ministre Giaffar; mais
c'tait toujours un pas de fait. La question tait maintenant de
passer par la grande porte au lieu de passer par la petite, et
d'entrer de jour au lieu d'entrer de nuit. La reine ne dsesprait pas
d'obtenir cette faveur du roi. Mais, contre toutes les prvisions de
sa protectrice, le pauvre Soval ne put rien intervertir dans l'ordre
tabli, et sept ans de services s'coulrent sans qu'il et pu une
seule fois entrer par la porte de devant.

C'tait  dsesprer un saint: aussi le pauvre garon se dsespra
tout de bon, et, un beau jour que la reine venait de lui porter une
nouvelle rebuffade qu'elle avait reue du roi, il rsolut de partir 
la manire des chevaliers errans, et de chercher  accomplir de par
le monde quelque grande action qui fort le roi  lui donner une
rcompense clatante.

Ce fut vers 1808 que le nouveau don Quichotte se mit  chercher
aventure. A cette poque, il n'y avait pas besoin d'aller bien loin
pour en trouver: aussi,  son arrive  Venise, le pauvre de Soval
crut-il enfin avoir rencontr ce qu'il cherchait.

Il y avait  cette poque  Venise une madame S***, Allemande de
naissance, mais belle-soeur d'un des plus illustres amiraux de la
marine anglaise. Cette dame tait prisonnire dans sa maison, garde
 vue, et conserve par le gouvernement franais comme un prcieux
otage. Le jeune Soval vit dans cette circonstance l'aventure qu'il
cherchait, et rsolut de tenter l'entreprise.

Ce n'tait pas chose facile, si adroit, si souple et si retors que ft
le paladin; Napolon tait  cette poque un gant assez difficile 
vaincre, et un enchanteur assez rebelle  endormir. Cependant notre
hros avait une telle habitude des portes drobes, qu' force de
tourner autour de la maison de madame S***, il en aperut une qui
donnait sur un des mille petits canaux qui sillonnent Venise. Trois
jours aprs, madame S*** et lui sortaient par cette porte; le
lendemain, ils taient  Trieste; trois jours aprs,  Vienne; quinze
jours aprs, en Sicile. Comme on doit se le rappeler, c'tait en
Sicile que se trouvait la cour  cette poque; Joseph Napolon tant
mont en 1806 sur le trne de Naples.

Le chevalier errant se prsenta hardiment  la reine. Cette foi, il ne
doutait plus que cette grande porte, si longtemps ferme pour lui,
ne s'ouvrt  deux battans. La reine elle-mme en eut un instant
l'esprance. En effet, son protg venait d'enlever une prisonnire
d'tat aux Franais; cette prisonnire d'tat appartenait 
l'aristocratie d'Allemagne et tait allie  celle d'Angleterre.
La reine se hasarda  demander au roi le titre de marquis pour son
librateur.

Malheureusement, le roi tait en ce moment-l de trs mauvaise humeur.
Il reut donc la reine de fort mauvaise grce, et, au premier mot
qu'elle dit de son ambassade, il l'envoya promener avec plus de
vhmence qu'il n'avait l'habitude de le faire en pareille occasion.
Cette fois, la bourrade avait t si violente que Caroline exprima
tous ses regrets  son protg, mais lui dclara que c'tait la
dernire ngociation de ce genre qu'elle tenterait prs de son auguste
poux, et que s'il se sentait dcidment une vocation invincible 
tre marquis, elle l'invitait  trouver quelque autre canal plus sr
que le sien pour arriver  son marquisat.

Il n'y avait rien  dire: la reine avait fait tout ce qu'elle avait
pu. Le pauvre Soval ne lui conserva donc aucun ressentiment de son
chec; bien au contraire, il continua de lui rendre ses services
habituels: seulement cette fois il partagea son temps entre elle et
l'ambassadeur d'Angleterre. L'ambassadeur d'Angleterre tait,  cette
poque, une grande puissance en Sicile, et Soval esprait obtenir par
lui ce qu'il n'avait pu obtenir par la reine. La reine, de son ct,
ne fut point jalouse de n'occuper plus que la moiti du temps de son
protg; on prtendit mme que ce fut elle qui lui donna le conseil
d'en agir ainsi.

Cependant, malgr ce redoublement de besogne et ce surcrot de
dvoment, l'aspirant marquis tait encore bien loin du but tant
dsir; six ans s'coulrent sans que sir W. A'Court, ambassadeur
d'Angleterre, pt rien obtenir du souverain prs duquel il tait
accrdit. Enfin 1815 arriva.

Ce fut l'poque de la seconde restauration: l'Angleterre en avait fait
les dpenses; or, l'Angleterre ne fait rien pour rien, comme chacun
sait; en consquence, ds que Ferdinand fut rentr dans sa trs fidle
ville de Naples, qui a conserv ce titre malgr ses vingt-six rvoltes
tant contre ses vice-rois que ses rois, l'Angleterre prsenta ses
comptes par l'organe de son ambassadeur. Sir W. A'Court profita de
cette occasion, et  l'article des titres, cordons et faveurs, il
glissa, esprant que l'ensemble seul frapperait le roi et qu'il
ngligerait les dtails, cette ligne de sa plus imperceptible
criture:

_M. de Soval sera nomm marquis_.

Mais l'instinct a des yeux de lynx; Sa Majest napolitaine, qui, comme
on le sait, avait la haine des rapports, mmoires, lettres, etc., et
qui signait ordinairement tout ce qu'on lui prsentait sans rien lire,
flaira, dans l'arrt des comptes que lui prsentait son amie la
Grande-Bretagne, une odeur de roture qui lui monta au cerveau. Il
chercha d'o la chose pouvait venir, et comme un limier ferme sur sa
piste, il arriva droit  l'article concernant le pauvre Soval.

Malheureusement, cette fois, il n'y avait pas moyen de refuser; mais
Ferdinand voulut, puisqu'on le violentait, que la nomination mme
du futur marquis portt avec elle protestation de la violence. En
consquence, au dessous du mot _accord_, il crivit de sa propre
main:

Mais uniquement pour donner une preuve de la grande considration
que le roi de Naples a pour son haut et puissant alli le roi de la
Grande-Bretagne.

Puis il signa, cette fois-ci, non pas avec sa griffe, mais avec sa
plume; ce qui fit que, grce au tremblement dont sa main tait agite,
la signature du titre est  peu prs indchiffrable.

N'importe, lisible ou non, la signature tait donne, et Soval tait
enfin--marquis de Soval.

Le fils du pauvre fermier Neodad pensa devenir fou de joie  cette
nouvelle; peu s'en fallut qu'il ne court en chemise dans les rues
de Naples, comme deux mille ans auparavant son compatriote Archimde
avait fait dans les rues de Syracuse. Quiconque se trouva sur son
chemin pendant les trois premiers jours fut embrass sans misricorde.
Il n'y avait plus pour le bienheureux Soval ni ami ni ennemi: il
portait la cration tout entire dans son coeur. Comme Jacob Ortis, il
et voulu rpandre des fleurs sur la tte de tous les hommes.

A son avis, il n'avait plus rien  dsirer; il n'avait, pensait-il,
qu' se prsenter avec son nouveau titre  toutes les portes de
Naples, et toutes les portes lui seraient ouvertes. Toutes les portes
lui furent ouvertes, effectivement, except une seule. Cette porte
tait celle du palais royal,  laquelle le malheureux frappait depuis
vingt ans.

Heureusement le marquis de Soval, comme on a pu s'en apercevoir dans
le cours de cette narration, n'tait pas facile  rebuter; il mit le
nouvel affront qu'il venait de recevoir prs des vieux affronts qu'il
avait reus, et se creusa la tte pour trouver un moyen d'entrer, ne
ft-ce qu'une seule fois en sa vie, dans ce bienheureux palais, qui
tait l'den aristocratique auquel il avait ternellement vis.

Le carnaval de l'an de grce 1816 sembla arriver tout exprs pour lui
fournir cette occasion. Le nouveau marquis, qui, grce  la faveur
toute particulire dont l'honorait la reine, s'tait li avec ce qu'il
y avait de mieux dans l'aristocratie des deux royaumes, proposa 
plusieurs jeunes gens de Naples et de Palerme d'excuter un carrousel
sous les fentres du palais royal. La proposition eut le plus grand
succs, et celui qui avait eu l'ide du divertissement reut mission
de l'organiser.

Le carrousel fut splendide; chacun avait fait assaut de magnificence,
tout Naples voulut le voir. Il n'y eut qu'une seule personne qu'on
ne put jamais dterminer  s'approcher de son balcon: cette personne
c'tait le roi.

Sa Majest napolitaine avait appris que le directeur de l'oeuvre
chorgraphique en question tait le marquis de Soval, et il n'avait
pas voulu voir le carrousel afin de ne pas voir le marquis.

Un autre que notre hros se serait tenu pour battu, il n'en fut point
ainsi; c'tait un gaillard qui, pareil au renard de La Fontaine, avait
plus d'un tour dans son bissac: il rsolut de mettre son antagoniste
royal au pied du mur.

Le soir mme du carrousel, il y avait  la cour bal costum. Or, le
carrousel n'avait t invent que dans le but d'attirer une invitation
 son inventeur. Le but ayant t manqu, puisque, le carrousel
excut, l'invitation n'tait pas venue, le marquis proposa  ses
compagnons d'envoyer une dputation au roi pour le prier d'accorder 
_tous_ les acteurs de la mascarade la permission d'excuter le soir au
bal de la cour, et  pied, le ballet qu'ils avaient excut le matin
sur la place et  cheval. Comme tous les compagnons du marquis avaient
leurs entres au palais et taient invits  la soire royale, ils ne
virent aucun inconvnient  la proposition et nommrent une dputation
pour la porter au roi. Le marquis aurait bien voulu tre de cette
dputation; mais, malheureusement, de peur d'veiller quelques unes
de ces susceptibilits ou de ces jalousies qui ne manquent jamais de
surgir en pareil cas, on dcida que le sort dsignerait les quatre
ambassadeurs. Notre hros tait dans son mauvais jour: son nom resta
au fond du chapeau, si ardente que fut sa prire mentale pour qu'il
sorti. Les quatre lus se prsentrent  la porte du palais, qui
s'ouvrit aussitt pour eux, et, sur la simple audition de leurs noms
et qualits, furent introduits devant le roi Ferdinand,  qui ils
exposrent le but de leur visite. Ferdinand vit d'o venait le coup;
mais, comme nous l'avons dit, c'tait un vrai Saint-Georges pour la
parade.

--Messieurs, dit-il, tous ceux d'entre vous  qui leur naissance donne
entre chez moi pourront y venir ce soir, soit avec leur costume du
carrousel, soit avec tel autre costume qui leur conviendra.

La rponse tait claire. Aussi arriva-t-elle directement  son
adresse. Le pauvre marquis vit que c'tait un parti pris, et que, si
fin et si entt qu'il ft, il avait affaire encore  plus rus et
plus tenace que lui. Il perdit courage, et de ce moment ne fit plus
aucune tentative pour vaincre la rpugnance du roi  son gard. Cette
rpugnance du roi des lazzaroni ne venait point de l'tat qu'avait
exerc le pauvre marquis, mais de l'infriorit sociale dans laquelle
il tait n.

Au reste, si le roi Nasone avait son Croquemitaine qu'il ne voulait
voir ni de prs ni de loin, il avait d'un autre ct son Jocrisse,
dont il ne pouvait pas se passer.

Ce Jocrisse tait monseigneur Perelli.




XIV

Anecdotes.


Chaque pays a sa queue rouge qui rsume dans une seule individualit
la btise gnrale de la nation: Milan a Girolamo, Rome a Cassandre.
Florence a Stentarelle, Naples a monsignor Perelli.

Monsignor Perelli est le bouc missaire de toutes les sottises dites
et faites  Naples pendant la dernire moiti du dernier sicle.
Pendant cinquante ans qu'il a vcu, monsignor Perelli a dfray de
lazzis, d'anecdotes et de quolibets la capitale et la province, et
depuis quarante ans que monsignor Perelli est mort, comme on n'a
encore trouv personne digne de le remplacer, c'est  lui que l'on
continue d'attribuer tout ce qui se dit de mieux dans ce genre.

Monsignor Perelli, ainsi que l'indique son titre, avait suivi la
carrire de la prlature et tait arriv aux bas rouges, ce qui est
une position en Italie; puis, comme au bout du compte il tait d'une
probit reconnue, il avait t nomm trsorier de Saint-Janvier, place
que, ses jocrisseries  part, il occupa honorablement pendant toute sa
vie.

Monsignor Perelli tait de bonne famille. Aussi, comme nous l'avons
dit, tait-il parfaitement reu en cour; il faut dire qu'aux yeux du
roi Ferdinand, comme aux yeux du roi Louis XIV, si un homme et pu se
passer d'aeux, c'et t un prtre. Le pape, souverain temporel de
Rome, roi spirituel du monde, n'est le plus souvent qu'un pauvre
moine. Mais la question n'est point l. Monsignor Perelli tait noble,
et le roi Nasone n'avait pas mme eu la peine de vaincre  son gard
les rpugnances que nous avons racontes  l'endroit du pauvre marquis
de Soval.

Aussi Sa Majest napolitaine, spirituelle et railleuse de sa nature,
avait-elle vu tout de suite le parti qu'elle pouvait tirer d'un homme
tel que monsignor Perelli. Comme le _Charivari_, qui tous les matins
raconte un nouveau bon mot de M. Dupin et une nouvelle rponse fine de
M. Sauzet, le roi Ferdinand demandait tous les matins  son lever:--Eh
bien! qu'a dit hier monsignor Perelli? Alors, selon que l'anecdote de
la veille tait plus ou moins bouffonne, le roi, pour tout le reste de
la journe, tait lui-mme plus ou moins joyeux. Une bonne histoire
sur monsignor Perelli tait la meilleure apostille prsente au roi
Ferdinand.

Une fois seulement il arriva  monsignor Perelli de rencontrer plus
bte que lui: c'tait un soldat suisse. Le roi Ferdinand le fit
caporal, le soldat bien entendu.

Un ordre avait t donn par l'archevch de ne laisser entrer dans
les glises que les ecclsiastiques en robe, et des sentinelles
avaient t mises aux portes des trois cents temples de Naples avec
ordre de faire observer cette consigne. Justement, le lendemain mme
du jour o cette mesure avait t prise, monsignor Perelli sortait du
bain en habit court, et n'ayant que son rabat pour le faire distinguer
des laques; soit qu'il ignort l'ordonnance rendue, soit qu'il se
crt exempt de la rgle gnrale, il se prsenta avec la confiance qui
lui tait naturelle  la porte de l'glise del Carmine.

La sentinelle mit son fusil en travers.

--Qu'est-ce  dire? demanda monsignor Perelli.

--Vous ne pouvez point entrer, rpondit la sentinelle.

--Et pourquoi ne puis-je entrer?

--Parce que vous n'avez point de robe.

--Comment! s'cria monsignor Perelli, comment! je n'ai point de robe!
Que dites-vous donc l? J'en ai quatre chez moi, dont deux toutes
neuves.

--Alors, c'est autre chose, rpondit le Suisse; passez.

Et monsignor Perelli passa malgr l'ordonnance.

Monsignor Perelli eut un jour un autre triomphe qui ne fit pas moins
de bruit que celui-l. Il claircit d'un seul mot un grand point de
l'histoire naturelle rest obscur depuis la naissance des ges.

Il y avait runion de savans aux Studi, et l'on discutait, sous la
prsidence du marquis Arditi, sur les causes de la salaison de la mer.
Chacun avait expos son systme plus ou moins probable, mais aucun
encore n'avait t d'une assez grande lucidit pour que la majorit
l'adoptt, lorsque monsignor Perelli, qui assistait comme auditeur 
cette intressante sance, se leva et demanda la parole. Elle lui fut
accorde sans difficult ni retard.

--Pardon, messieurs, dit alors monsignor Perelli; mais il me semble
que vous vous cartez de la vritable cause de ce phnomne, qui,
 mon avis, est patente. Voulez vous me permettre de hasarder une
opinion?

--Hasardez, monsignor, hasardez, cria-t-on de toutes parts.

--Messieurs, reprit monsignor Perelli, une seule question.

--Dites.

--D'o tire-t-on les harengs sals?

--De la mer.

--N'est-il pas dit dans l'histoire naturelle que ce ctac se trouve
dans les mers, et presque toujours par bandes innombrables?

--C'est la vrit.

--Eh bien donc, reprit monsignor Perelli satisfait de l'adhsion
gnrale, qu'avez-vous besoin de chercher plus loin?

--C'est juste, dit le marquis Arditi. Personne de nous n'y avait
jamais song: ce sont les harengs sals qui salent la mer.

Et cette lumineuse rvlation fut inscrite sur les registres de
l'Acadmie, o l'on peut encore la lire  cette heure, quoique je sois
le premier peut-tre qui l'ait communique au monde savant.

Lors du baptme de son fils an, le roi Ferdinand fit un cadeau plus
ou moins prcieux  chacun de ceux qui assistaient  la crmonie
sainte. Monsignor Perelli obtint dans cette distribution gnrale une
tabatire d'or enrichie du chiffre du roi en diamans.

On comprend qu'une pareille preuve de la magnifique amiti de son
roi devint on ne peut plus chre  monsignor Perelli. Aussi
cette bienheureuse tabatire tait-elle l'objet de son ternelle
proccupation. Il tait toujours  la poursuivre des poches de sa
veste dans les poches de son habit, et des poches de son habit dans
celles de sa veste. Un savant mathmaticien calcula, en procdant du
connu  l'inconnu, que monsignor Perelli dpensait, par jour et
par nuit, quatre heures trente-cinq minutes vingt-trois secondes 
chercher ce prcieux bijoux; or, comme, pendant les quatre heures
trente-cinq minutes vingt-trois secondes qu'il passait par nuit et par
jour  cette recherche, monsignor, ainsi qu'il le disait lui-mme,
ne vivait pas, c'tait autant de secondes, de minutes et d'heures
 retrancher  son existence. Il en rsulta que, tout compte fait,
monsignor Perelli et vcu dix ans de plus si le roi Ferdinand ne lui
et point donn une tabatire.

Un soir que monsignor Perelli tait all faire sa partie de reversi
chez le prince de C..., et que, selon son habitude, le digne prlat
avait perdu une partie de sa soire  s'inquiter de sa tabatire,
il arriva qu'en rentrant chez lui, et en fouillant dans ses poches,
monsignor s'aperut que le bijou tait pour cette fois bien rellement
disparu. La premire ide de monsignor Perelli fut que sa tabatire
tait reste dans sa voiture. Il appela donc son cocher, lui ordonna
de fouiller dans les poches du carrosse, de retourner les coussins,
de lever le tapis, enfin de se livrer aux recherches les plus
minutieuses. Le cocher obit; mais cinq minutes aprs il vint
rapporter cette dsastreuse nouvelle, que la tabatire n'tait pas
dans la voiture.

Monsignor Perelli pensa alors que peut-tre, comme les glaces de son
carrosse taient ouvertes, et qu'il avait plusieurs fois pass les
mains par les portires, il avait pu, dans un moment de distraction,
laisser chapper sa tabatire; elle devait donc en ce cas se retrouver
sur le chemin suivi pour revenir du palais du prince de C...  la
maison qu'occupait monsignor Perelli. Heureusement il tait deux
heures du matin, il y avait quelque chance que le bijou perdu n'et
point encore t retrouv. Monsignor Perelli ordonna  son cocher et 
sa cuisinire, qui composaient tout son domestique, de prendre chacun
une lanterne et d'explorer les rues intermdiaires, pav par pav.

Les deux serviteurs rentrrent dsesprs; ils n'avaient pas trouv
vestige de tabatire.

Monsignor Perelli se dcida alors, quoiqu'il ft trois heures du
matin,  crire au prince de C... pour qu'il ft immdiatement et
par tout son palais chercher le bijou dont l'absence causait au digne
prlat de si graves inquitudes. La lettre tait pressante et telle
que peut la rdiger un homme sous le coup de la plus vive inquitude.
Monsignor Perelli s'excusait vis--vis du prince de l'veiller  une
pareille heure, mais il le priait de se mettre un instant  sa place
et de lui pardonner le drangement qu'il lui causait.

La lettre tait crite et signe, plie, et il n'y manquait plus
que le sceau, lorsqu'en se levant pour aller chercher son cachet,
monsignor Perelli sentit quelque chose de lourd qui lui battait le
gras de la jambe. Or, comme le docte prlat savait qu'il n'y a point
dans ce monde d'effet sans cause, il voulut remonter  la cause de
l'effet, et il porta la main  la basque de son habit; c'tait la
fameuse tabatire qui, par son poids ayant perc la poche, avait
gliss dans la doublure, et donnait signe d'existence en chatouillant
le mollet de son propritaire.

La joie de monsignor Perelli fut grande. Cependant, il faut le dire,
si sa premire pense fut pour lui-mme, la seconde fut pour son
prochain: il frmit  l'ide de l'inquitude qu'aurait pu causer sa
lettre  son ami le prince de C..., et, pour en attnuer l'effet, il
crivit au dessous le _post criptum_ suivant:

Mon cher prince, je rouvre ma lettre pour vous dire que vous ne
preniez pas la peine de faire chercher ma tabatire. Je viens de la
retrouver dans la basque de mon habit.

Puis il remit l'ptre  son cocher, en lui ordonnant de la porter 
l'instant mme au prince de C..., que ses gens rveillrent  quatre
heures du matin pour lui remettre, de la part de monsignor Perelli, le
message qui lui apprenait  la fois qu'il avait perdu et retrouv sa
tabatire.

Cependant monsignor Perelli avait un avantage sur beaucoup de gens de
ma connaissance: c'tait une bte et non un sot; il y avait en lui une
certaine conscience de son infirmit d'esprit, d'o il rsultait qu'il
ne demandait pas mieux que de s'instruire. Aussi, un soir, ayant
entendu dire au comte de ... que vers l'_Ave Maria_ il tait malsain
de rester  l'air, attendu que le crpuscule tombait  cette heure, la
remarque hyginique lui resta dans la tte et le proccupa gravement.
Monsignor Perelli n'avait jamais vu tomber le crpuscule et ignorait
parfaitement quelle espce de chose c'tait.

Pendant plusieurs jours, il eut des vellits de demander  ses amis
quelques renseignemens sur l'objet en question; mais le pauvre prlat
tait tellement habitu aux railleries qu'veillaient presque toujours
ses demandes et ses rponses, qu' chaque fois que la curiosit lui
ouvrait la bouche, la crainte la lui refermait. Enfin, un jour que son
cocher le servait  table:

--Gatan, mon ami, lui dit-il, as-tu jamais vu tomber le crpuscule?

--Oh! oui, monseigneur, rpondit le pauvre diable,  qui, comme on le
comprend bien, depuis vingt-cinq ans qu'il tait cocher, une pareille
aubaine n'avait pas manqu; certainement que je l'ai vu.

--Et o tombe-t-il?

--Partout, monseigneur.

--Mais plus particulirement?

--Dame! au bord de la mer.

Le prlat ne rpondit rien, mais il mit  profit le renseignement, et,
avant de faire sa sieste, il ordonna que les chevaux fussent attels 
six heures prcises.

A l'heure dite, Gatan vint prvenir son matre que la voiture tait
prte. Monsignor Perelli descendit son escalier quatre  quatre, tant
il tait curieux de la chose inconnue qu'il allait voir: il sauta dans
son carrosse, s'y accommoda de son mieux, et donna l'ordre d'aller
stationner au bout de la villa Reale, entre le Boschetto et
Mergellina.

Monsignor Perelli demeura  l'endroit indiqu depuis sept jusqu'
neuf, regardant de tous ses yeux s'il ne verrait pas tomber ce
crpuscule tant dsir; mais il ne vit rien que la nuit qui venait
avec cette rapidit qui lui est toute particulire dans les climats
mridionaux. A neuf heures, elle tait si obscure que monsignor
Perelli perdit toute esprance de rien voir tomber ce soir-l.
D'ailleurs, l'heure indique pour la chute tait passe depuis
long-temps. Il revint donc tout attrist  la maison; mais il se
consola en songeant qu'il serait probablement plus heureux le
lendemain.

Le lendemain,  la mme heure, mme attente et mme dception; mais
monsignor Perelli avait entre autres vertus chrtiennes une patience
dveloppe  un haut degr; il espra donc que sa curiosit, trompe
dj deux fois, serait enfin satisfaite la troisime.

Cependant Gatan ne comprenait rien au nouveau caprice de son matre
qui, au lieu de s'en aller passer sa soire, comme il en avait
l'habitude, chez le prince de C... ou chez le duc de N..., venait
s'tablir au bord de la mer, et, la tte  la portire, restait aussi
attentif que s'il et t dans sa loge de San-Carlo un jour de grand
gala; et puis Gatan n'tait plus tout  fait un jeune homme, et il
craignait, pour sa sant, l'humidit du soir, dont, assis sur son
sige, rien ne le garantissait. Le troisime jour arriv, il rsolut
de tirer au clair la cause de ces stations inaccoutumes. En
consquence, au moment o commenait  sonner l'_Ave Maria_:

--Pardon, excellence, dit-il, en se penchant sur son sige de manire
 dialoguer plus facilement avec monsignor Perelli, qui se tenait 
la portire, les yeux carquills dans leur plus grande dimension,
peut-on, sans indiscrtion, demander  votre excellence ce qu'elle
attend ainsi?

--Mon ami, dit le prlat, j'attends que le crpuscule tombe; j'ai
attendu inutilement hier et avant-hier; je ne l'ai pas vu malgr la
grande attention que j'y ai faite; mais aujourd'hui j'espre tre plus
heureux.

--Peste! dit Gatan, il est cependant tomb, et joliment tomb, ces
deux jours-ci, excellence, et je vous en rponds!

--Comment! tu l'as donc vu, toi?

--Non seulement je l'ai vu, mais je l'ai senti!

--On le sent donc aussi?

--Je le crois bien qu'on le sent!

--C'est singulier, je ne l'ai vu ni senti.

--Et tenez, dans ce moment mme...

--Eh bien?

--Eh bien! vous ne le voyez pas, excellence?

--Non.

--Voulez-vous le sentir?

--Je ne te cache pas que cela me serait agrable.

--Alors rentrez la tte entirement dans la voiture.

--M'y voil.

--tendez la main hors de la portire.

--J'y suis.

--Plus haut. Encore. L, bien.

Gatan prit son fouet et en cingla un grand coup sur la main de
monsignor Perelli.

Le digne prlat poussa un cri de douleur.

--Eh bien! l'avez-vous senti? demanda Gatan.

--Oui, oui, trs bien! rpondit monsignor Perelli. Trs bien; je suis
content, trs content. Revenons chez nous.

--Cependant, si vous n'tiez pas satisfait, excellence, continua
Gatan, nous pourrions revenir encore demain.

--Non, mon ami, non, c'est inutile; j'en ai assez. Merci.

Monsignor porta huit jours sa main en charpe, racontant son aventure
 tout le monde, et assurant que, malgr les premiers doutes, il en
tait revenu  l'avis du comte de M..., qui avait dit qu'il tait
fort malsain de rester dehors tandis que le crpuscule tombait,
ajoutant que si le crpuscule lui tait tomb sur le visage au lieu de
lui tomber sur la main, il n'y avait pas de doute qu'il n'en ft rest
dfigur tout le reste de sa vie.

Malgr sa fabuleuse btise, et peut-tre mme  cause d'elle,
monsignor Perelli avait l'me la plus vanglique qu'il ft possible
de rencontrer. Toute douleur le voyait compatissant, toute plainte le
trouvait accessible. Ce qu'il craignait surtout, c'tait le scandale;
le scandale, selon lui, avait perdu plus d'mes que le pch mme.
Aussi faisait-il tout au monde pour viter le scandale. Non pas pour
lui; Dieu merci, monsignor Perelli tait un homme de moeurs non
seulement pures, mais encore austres. Malheureusement, le bon exemple
n'est pas celui que l'on suit avec le plus d'entranement. Monsignor
Perelli avait, dans sa maison mme, une jeune voisine, et dans la
maison en face de la sienne un jeune voisin qui donnaient fort 
causer  tout le quartier. C'tait la journe durant, et d'une fentre
 l'autre, les signes les plus tendres, si bien que plusieurs fois les
mes charitables de la rue qu'habitait monsignor Perelli le vinrent
prvenir des distractions mondaines que donnait aux esprits rservs
cet ternel change de signaux amoureux.

Monsignor Perelli commena par prier Dieu de permettre que le scandale
cesst; mais, malgr l'ardeur de ses prires, le scandale, loin de
cesser, alla toujours croissant. Il s'informa alors des causes qui
foraient les deux jeunes gens  passer  cet exercice tlgraphique
un temps qu'ils pouvaient infiniment mieux employer en louant le
Seigneur, et il apprit que les coupables taient deux amoureux que
leurs parens refusaient d'unir sous prtexte de disproportion de
fortune. Ds lors, au sentiment de rprobation que lui inspirait leur
conduite se mla un grain de piti que lui inspirait leur malheur;
il alla les trouver l'un aprs l'autre pour les consoler, mais les
pauvres jeunes gens taient inconsolables; il voulut obtenir d'eux
qu'ils se rsignassent  leur sort, comme devaient le faire des
chrtiens soumis et des enfans respectueux; mais ils dclarrent que
le mode de correspondance qu'ils avaient adopt tait le seul qui leur
restt aprs la cruelle sparation dont ils taient victimes, ils
ne renonceraient pour rien au monde  cette dernire consolation,
dt-elle mettre en rumeur toute la ville de Naples. Monsignor Perelli
eut beau prier, supplier, menacer, il les trouva inbranlables dans
leur obstination. Alors, voyant que, s'il ne s'en mlait pas plus
efficacement, les deux malheureux pcheurs continueraient d'tre pour
leur prochain une pierre d'achoppement, le digne prlat leur offrit,
puisqu'ils ne pouvaient se voir ni chez l'un ni chez l'autre pour se
dire, loin de tous les yeux, ce qu'ils taient forcs de se dire ainsi
_coram populo_, de se rencontrer chez lui une heure ou deux tous les
jours,  la condition que les portes et les fentres de la chambre o
ils se rencontreraient seraient fermes, que personne ne connatrait
leurs rendez-vous, et qu'ils renonceraient entirement  cette
malheureuse correspondance par signes qui mettait en rumeur tout
le quartier. Les jeunes gens acceptrent avec reconnaissance cette
vanglique proposition, jurrent tout ce que monsignor Perelli leur
demandait de jurer, et,  la grande dification du quartier, parurent
avoir,  compter de ce jour, renonc  leur fatal enttement.

Plusieurs mois se passrent, pendant lesquels monsignor Perelli se
flicitait chaque jour davantage de l'expdient ingnieux qu'il avait
trouv  l'endroit des deux amans, lorsqu'un matin, au moment o il
rendait grces  Dieu de lui avoir inspir une si heureuse ide, les
parens de la jeune fille tombrent chez monsignor Perelli pour lui
demander compte de sa trop grande charit chrtienne. Seulement alors
monsignor Perelli comprit toute l'tendue du rle qu'il avait jou
dans cette affaire. Mais comme monsignor Perelli tait riche, comme
monsignor Perelli tait la bont en personne, comme toute chose
pouvait s'arranger, au bout du compte, avec une niaiserie de deux ou
trois mille ducats, monsignor Perelli dota la jeune pcheresse,  la
grande satisfaction du pre du jeune homme, de la part duquel venait
tout l'empchement, et qui ne vit plus ds lors aucun inconvnient
 la recevoir dans sa famille. La chose, grce  monsignor Perelli,
finit donc comme un conte de fe: les deux amans se marirent, furent
constamment heureux, et obtinrent du ciel beaucoup d'enfans.

Maintenant, il me resterait bien une dernire histoire  raconter,
qui,  l'heure qu'il est, dsopile encore immodrment la rate des
Napolitains; mais l'esprit des nations est chose si diffrente, que
l'on ne peut jamais rpondre que ce qui fera pouffer de rire l'une
fera sourciller l'autre. Conduisez Falstaff  Naples, et il y passera
incompris; transplantez Polichinelle  Londres, et il mourra du
spleen.

Et puis nous avons une malheureuse langue moderne si bgueule qu'elle
rougit de tout, et mme de sa bonne aeule la langue de Molire et de
Saint-Simon,  laquelle je lui souhaiterais cependant de ressembler.
Il en rsulte que, tout bien pes, je n'ose point vous raconter
l'histoire de monsignor Perelli, laquelle fit nanmoins tant rire le
bon roi Nasone, lequel,  coup sr, avait au moins autant d'esprit que
vous et moi en pouvons avoir, soit sparment, soit mme ensemble. Et
pourtant, elle lui avait t raconte un certain jour o il ne fallait
rien moins qu'une pareille histoire pour drider le front de Sa
Majest. On venait d'apprendre  Naples une nouvelle escapade des
Vardarelli.

Comme ces honntes bandits m'offrent une occasion de faire connatre
le peuple napolitain sous une nouvelle face, et qu'on ne doit ngliger
dans un tableau aucun des dtails qui peuvent en augmenter la vrit
ou l'effet, disons ce que c'tait que les Vardarelli.




XV

Les Vardarelli.


Le peuple est en gnral aux mains des rois ce qu'un couteau bien
affil est aux mains des enfans: il est rare qu'ils s'en servent sans
se blesser. La reine Louisa de Prusse organisa les socits secrtes:
les socits secrtes produisirent Sand. La reine Caroline protgea le
carbonarisme: le carbonarisme amena la rvolution de 1820.

Au nombre des premiers carbonari reus, se trouvait un Calabrais nomm
Gatano Vardarelli. C'tait un de ces hommes d'Homre, possdant
toutes les qualits de la primitive nature, aux muscles de lion, aux
jambes de chamois,  l'oeil d'aigle. Il avait d'abord servi sous
Murat; car Murat, dans le projet qu'il conut un instant de se faire
roi de toute l'Italie, avait calcul que le carbonarisme lui serait en
ce cas un puissant levier; puis, s'apercevant bientt qu'il fallait
un autre bras et surtout un autre gnie que le sien pour diriger un
pareil moteur, Murat, de protecteur des carbonari qu'il tait, s'en
fit bientt le perscuteur. Gatano Vardarelli alors dserta et se
retira dans la Calabre, au sein de ses montagnes maternelles, o
il croyait qu'aucun pouvoir humain ne serait assez hardi pour le
poursuivre.

Vardarelli se trompait: Murat avait alors parmi ses gnraux un homme
d'une bravoure inoue, d'une persvrance stoque, d'une inflexibilit
suprme; un homme comme Dieu en envoie pour les choses qu'il veut
dtruire ou lever: cet homme, c'tait le gnral Manhs.

Parcourez la Calabre de Reggio  Pestum: tout individu possdant un
ducat et un pied de terrain vous dira que la paisible jouissance de ce
pied de terrain et de ce ducat, c'est au gnral Manhs qu'il la doit.
En change, quiconque ne possde pas ou dsire possder le bien des
autres a le gnral Manhs en excration.

Vardarelli fut donc forc comme les autres de se courber sous la main
de fer du terrible proconsul. Traqu de valle en valle, de fort en
fort, de montagne en montagne, il recula pied  pied, mais enfin il
recula; puis un beau jour, accul  Scylla, il fut forc de traverser
le dtroit et d'aller demander du service au roi Ferdinand.

Vardarelli avait vingt-six ans, il tait grand, il tait fort, il
tait brave. On comprit qu'il ne fallait pas mpriser un pareil homme,
on le fit sergent de la garde sicilienne. C'est avec ce grade et dans
cette position que Vardarelli rentra  Naples en 1815,  la suite du
roi Ferdinand.

Mais c'tait une position bien secondaire que celle de sergent pour un
homme du caractre dont tait Gatano Vardarelli. Toute son esprance,
s'il continuait sa carrire militaire, tait d'arriver au grade de
sous-lieutenant; et cette esprance, le jeune ambitieux n'et pas
mme voulu l'accepter comme un pis-aller. Aprs avoir balanc quelque
temps, il fit donc ce qu'il avait dj fait; il dserta le service du
roi Ferdinand, comme il avait dsert celui du roi Joachim, et, la
premire comme la seconde fois, il s'enfuit dans la Calabre, sentant,
comme Ante, sa force s'accrotre  chaque fois qu'il touchait sa
mre.

L il fit un appel  ses anciens compagnons. Deux de ses frres et
une trentaine de bandits errans et disperss y rpondirent. La petite
troupe runie lit Gatano Vardarelli pour son chef, s'engageant  lui
obir passivement, et lui reconnaissant sur tous le droit de vie et de
mort. D'esclave qu'il tait  la ville, Vardarelli se retrouva donc
roi dans la montagne, et roi d'autant plus  craindre que le terrible
gnral Manhs n'tait plus l pour le dtrner.

Vardarelli procda selon la vieille rubrique, grce  laquelle les
bandits ont toujours fait de si bonnes affaires en Calabre et
 l'Opra-Comique; c'est--dire qu'il se proclama le grand
rgularisateur des choses de ce monde, et que, joignant l'effet aux
paroles, il commena le nivellement social qu'il rvait, en compltant
le ncessaire aux pauvres avec le superflu dont il dbarrassait les
riches. Quoique ce systme soit un peu bien connu, il est juste de
dire qu'il ne s'use jamais. Il en rsulta donc qu'il s'attacha au nom
de Vardarelli une popularit et une terreur grce auxquelles il ne
tarda pas  tre connu du roi Ferdinand lui-mme.

Le roi Ferdinand, qui venait d'tre rintgr sur son trne, trouvait
naturellement que le monde ne pouvait pas aller mieux qu'il n'allait,
et apprciait assez mdiocrement tout rformateur qui essayait de
tailler au globe une nouvelle facette; il rsulta de cette opinion
bien arrire chez lui, que Vardarelli lui apparut tout bonnement
comme un brigand  pendre, et qu'il ordonna qu'il ft pendu.

Mais pour pendre un homme, il faut trois choses: une corde, une
potence et un pendu. Quant au bourreau, il est inutile de s'en
inquiter, cela se trouve toujours et partout.

Les agens du roi avaient la corde et la potence, ils taient  peu
prs srs de trouver le bourreau, mais il leur manquait la chose
principale: l'homme  pendre.

On se mit  courir aprs Vardarelli; mais comme il savait parfaitement
dans quel but philanthropique on le cherchait, il n'eut garde de se
laisser rejoindre. Il y a plus: comme il avait fait son ducation sous
le gnral Manhs, c'tait un gaillard qui connaissait  fond son jeu
de cache-cache. Il en donna donc tant et plus  garder aux troupes
napolitaines, ne se trouvant jamais o on s'attendait  le rencontrer,
se montrant partout o ne l'attendait pas, s'chappant comme une
vapeur et revenant comme un orage.

Rien ne russit comme le succs. Le succs est l'aimant moral qui
attire tout  lui. La troupe de Vardarelli, qui ne montait d'abord
qu' vingt-cinq ou trente personnes, fut bientt double: Vardarelli
devint une puissance.

Ce fut une raison de plus pour l'anantir; on fit des plans de
campagne contre lui, on doubla les troupes envoyes  sa poursuite, on
mit sa tte  prix, tout fut inutile. Autant et valu mettre au ban
du royaume l'aigle et le chamois, ses compagnons d'indpendance et de
libert.

Et cependant chaque jour on entendait raconter quelque prouesse
nouvelle qui indiquait dans le fugitif un redoublement d'adresse ou un
surcrot d'audace. Il venait jusqu' deux ou trois lieues de Naples,
comme pour narguer le gouvernement. Une fois, il organisa une chasse
dans la fort de Persiano, comme aurait pu faire le roi lui-mme, et,
comme il tait excellent tireur, il demanda ensuite aux gardes qu'il
avait forcs de le suivre et de le seconder s'ils avaient jamais vu
leur auguste matre faire de plus beaux coups que lui.

Une autre fois, c'taient le prince de Lsorano, le colonel
Calcedonio, Casella, et le major Delponte, qui chassaient eux-mmes
avec une dizaine d'officiers et une vingtaine de piqueurs dans
une fort  quelques lieues de Bari, quand tout  coup le cri:
_Vardarelli! Vardarelli_! se fit entendre. Chacun alors de fuir le
plus vite possible, et dans la direction o il se trouvait. Bien en
prit aux chasseurs de fuir ainsi, car tous eussent t pris, tandis
que, grce  la vitesse de leurs chevaux habitus  courre le cerf, un
seul tomba entre les mains des bandits.

C'tait le major Delponte: les bandits jouaient de malheur, ils
avaient fait prisonnier un des plus braves, mais aussi un des plus
pauvres officiers de l'arme napolitaine. Lorsque Vardarelli demanda
au major Delponte mille ducats de ranon pour l'indemniser de ses
frais d'expdition, le major Delponte lui fit des cornes en lui disant
qu'il le dfiait bien de lui faire payer une seule obole. Vardarelli
menaa Delponte de le faire fusiller si la somme n'tait pas verse 
une poque qu'il fixa. Mais Delponte lui rpondit que c'tait du temps
de perdu que d'attendre, et que s'il avait un conseil  lui donner,
c'tait de le faire fusiller tout de suite.

Vardarelli en eut un instant la vellit; mais il songea que, plus
Delponte faisait bon march de sa vie, plus Ferdinand devait y tenir.
En effet,  peine le roi eut-il appris que le brave major tait entre
les mains des bandits, qu'il ordonna de payer sa ranon sur ses
propres deniers. En consquence, un matin, Vardarelli annona au major
Delponte que, sa ranon ayant t exactement et intgralement paye,
il tait parfaitement libre de quitter la troupe et de diriger ses pas
vers le point de la terre qui lui agrait le plus. Le major Delponte
ne comprenait pas quelle tait la main gnreuse qui le dlivrait;
mais comme, quelle qu'elle ft, il tait fort dispos  profiter de sa
libralit, il demanda son cheval et son sabre, qu'on lui rendit, se
mit en selle avec un flegme parfait, et s'loigna au petit pas et en
sifflotant un air de chasse, ne permettant pas que sa monture fit un
pas plus vite que l'autre, tant il tenait  ce qu'on ne pt pas mme
supposer qu'il avait peur.

Mais le roi, pour s'tre montr magnifique  l'endroit du major, n'en
avait pas moins jur l'extermination des bandits qui l'avaient forc
de traiter de puissance  puissance avec eux. Un colonel, je ne sais
plus lequel, qui l'avait entendu jurer ainsi, fit  son tour
le serment, si on voulait lui confier un bataillon, de ramener
Vardarelli, ses deux frres et le soixante hommes qui composaient sa
troupe, pieds et poings lis, dans les cachots de la Vicaria. L'offre
tait trop sduisante pour qu'on ne l'acceptt point; le ministre de
la guerre mit cinq cents hommes  la disposition du colonel, et le
colonel et sa petite troupe se mirent en qute de Vardarelli et de ses
compagnons.

Vardarelli avait des espions trop dvous pour ne pas tre prvenu
 temps de l'expdition qui s'organisait. Il y a plus: en apprenant
cette nouvelle, lui aussi, il avait fait un serment: c'tait de gurir
 tout jamais le colonel qui s'tait si aventureusement vou  sa
poursuite, d'un second lan patriotique dans le genre du premier.

Il commena donc par faire courir le pauvre colonel par monts et par
vaux, jusqu'a ce que lui et sa troupe fussent sur les dents; puis,
lorsqu'il les vit tels qu'il les dsirait, il leur fit,  deux
heures du matin, donner une fausse indication; le colonel prit le
renseignement pour or en barre, et partit  l'instant mme, afin de
surprendre Vardarelli, qu'on lui avait assur tre, lui et sa troupe,
dans un petit village situ  l'extrmit d'une gorge si troite
qu' peine y pouvait-on passer quatre hommes de front. Quelques mes
charitables qui connaissaient les localits firent bien au brave
colonel quelques observations, mais il tait tellement exaspr qu'il
ne voulut entendre  rien, et partit dix minutes aprs avoir reu
l'avis.

Le colonel fit une telle diligence qu'il dvora prs de quatre lieues
en deux heures, de sorte qu'au point du jour il se trouva sur le
point d'entrer dans la gorge de l'autre ct de laquelle il devait
surprendre les bandits. Quand il fut arriv l, l'endroit lui parut
si effroyablement propice  une embuscade qu'il envoya vingt hommes
explorer le chemin, tandis qu'il faisait halte avec le reste de son
bataillon; mais au bout d'un quart d'heure les vingt hommes revinrent,
en annonant qu'ils n'avaient rencontr me qui vive.

Le colonel n'hsita donc plus et s'engagea dans la gorge lui et ses
cinq cents hommes: mais au moment o cette gorge s'largissait,
pareille  une espce d'entonnoir, entre deux dfils, le cri:
_Vardarelli! Vardarelli_! se fit entendre comme s'il tombait des
nuages, et le pauvre colonel, levant la tte, vit toutes les crtes de
rochers garnies de brigands qui le tenaient en joue lui et sa troupe.
Cependant il ordonna de se former en peloton; mais Vardarelli cria
d'une voix terrible: A bas les armes, ou vous tes morts! A
l'instant mme les bandits rptrent le cri de leur chef, puis l'cho
rpta le cri des bandits; de sorte que les soldats, qui n'avaient pas
fait le mme serment que leur colonel et qui se croyaient entours
d'une troupe trois fois plus nombreuse que la leur, crirent  qui
mieux mieux qu'ils se rendaient, malgr les exhortations, les prires
et les menaces de leur malheureux chef.

Aussitt Vardarelli, sans abandonner sa position, ordonna aux soldats
de mettre les fusils en faisceaux, ordre qu'ils excutrent 
l'instant mme; puis il leur signifia de se sparer en deux bandes,
et de se rendre chacun  un endroit indiqu, nouvel ordre auquel ils
obirent avec la mme ponctualit qu'ils avaient fait pour la premire
manoeuvre. Enfin, laissant une vingtaine de bandits en embuscade, il
descendit avec le reste de ses hommes, et, leur ordonnant de se ranger
en cercle autour des faisceaux, il les invita  mettre les armes de
leurs ennemis hors d'tat de leur nuire momentanment par le mme
moyen qu'avait employ Gulliver pour teindre l'incendie du palais de
Lilliput.

C'est le rcit de cet vnement qui avait mis le roi de si mauvaise
humeur, qu'il ne fallait rien moins que l'anecdote nouvelle dont
monsignor Perelli tait le hros pour le lui faire oublier.

On comprend que cette nouvelle frasque ne remit pas don Gatano dans
les bonnes grces du gouvernement. Les ordres les plus svres furent
donns  son gard; seulement, ds le lendemain, le roi, qui tait
homme de trop joyeux esprit pour garder rancune  Vardarelli d'un si
bon tour, racontait en riant  gorge dploye l'aventure  qui voulait
l'entendre, de sorte que, comme il y a toujours foule pour entendre
les aventures que veulent bien raconter les rois, le pauvre colonel
n'osa de trois ans remettre le pied dans la capitale.

Mais le gnral qui commandait en Calabre prit la chose d'une faon
bien autrement srieuse que ne l'avait fait le roi. Il jura que, quel
que ft le moyen qu'il dt employer, il exterminerait les Vardarelli
depuis le premier jusqu'au dernier. Il commena par les poursuivre 
outrance; mais, comme on s'en doute bien, cette poursuite ne fut qu'un
jeu de barres pour les bandits. Ce que voyant, le gnral commandant
proposa  leur chef un trait par lequel lui et les siens entreraient
au service du gouvernement. Soit que les conditions fussent trop
avantageuses pour tre refuses, soit que Gatano se lasst de cette
vie de dangers sans fin et d'ternel vagabondage, il accepta les
propositions qui lui taient faites, et le trait fut rdige en ces
termes:

Au nom de la trs sainte Trinit.

Art. 1er. Il sera octroy pardon et oubli aux mfaits des Vardarelli
et de leurs partisans.

Art. 2. La bande des Vardarelli sera transforme en compagnie de
gendarmes.

Art. 3. La solde du chef Gatano Vardarelli sera de 99 ducats par
mois; celle de chacun de ses trois lieutenans, de 43 ducats, et
celle de chaque homme de la compagnie, de 30. Elle sera paye au
commencement de chaque mois et par anticipation[1].

Art. 4. La susdite compagnie jurera fidlit au roi entre les mains
du commissaire royal; ensuite elle obira aux gnraux qui commandent
dans les provinces, et sera destine  poursuivre les malfaiteurs dans
toutes les parties du royaume.

Naples, 6 juillet 1817.

Les conditions ci-dessus rapportes furent immdiatement mises 
excution de part et d'autre; les Vardarelli changrent de nom et
d'uniforme, touchrent d'avance, comme ils en taient convenus, le
premier mois de leurs appointemens, en change de quoi ils se mirent
 la poursuite des bandits qui dsolaient la Capitanate, ne leur
laissant ni paix ni relche, tant ils connaissaient toutes les ruses
du mtier; si bien qu'au bout de quelque temps on pouvait s'en aller
de Naples  Reggio sa bourse  la main.

Mais ce n'tait pas l prcisment le but que s'tait propos le
gnral; il avait contre les Vardarelli,  cause de l'histoire du
colonel, une vieille dent que vint encore corroborer la promptitude
avec laquelle les nouveaux gendarmes venaient d'excuter, au nombre
de cinquante ou soixante seulement, des choses qu'avant eux des
compagnies, des bataillons, des rgimens et jusqu' des corps d'arme
avaient entreprises en vain. Il fut donc rsolu que, maintenant que
les Vardarelli avaient dbarrass la Capitanate et les Calabres
des brigands qui les infestaient, on dbarrasserait le royaume des
Vardarelli.

Mais c'tait chose plus facile  entreprendre qu' excuter, et
probablement toutes les troupes que le gnral avait sous ses ordres,
runies ensemble, n'eussent pas pu y parvenir, si les bandits
gendarmiss eussent eu le moindre soupon de ce qui se tramait contre
eux. Mais,  dfaut de soupons positifs, ils taient dous d'un
instinct de dfiance qui ne leur permettait pas de donner la moindre
prise  leurs ennemis, et prs d'une anne se passa sans que le
gnral trouvt moyen de mettre  excution son projet exterminateur.

Mais le gnral trouva des allis dans les anciens amis des
ex-brigands: un homme de Porto-Canone, dont Gatano Vardarelli avait
enlev la soeur, vint le trouver, et, lui racontant les causes de
haine qu'il avait contre les Vardarelli, lui offrit de le dbarrasser
au moins de Gatano Vardarelli et de ses deux frres. L'offre tait
trop selon les dsirs du gnral pour qu'il hsitt un instant 
l'accepter. Il offrit  l'homme qui venait lui faire cette proposition
une somme d'argent considrable; mais celui-ci, tout en acceptant pour
ses compagnons, refusa pour lui-mme, disant que c'tait du sang
et non de l'or qu'il lui fallait; que, quant aux compagnons qu'il
comptait s'adjoindre dans celle expdition, il s'informerait de ce
qu'ils demandaient pour le seconder, et qu'il rendrait compte de leurs
exigences au gnral, qui traiterait directement avec eux.

Quelles furent ces exigences nul historien ne l'a dit. Ce qui fut
donn, ce qui fut reu, on l'ignore. Ce qu'on sait seulement, ce
furent les faits qui s'accomplirent  la suite de cet entretien.

Un jour les Vardarelli, se croyant au milieu d'amis srs,
stationnaient pleins de confiance et d'abandon sur la place d'un petit
village de la Pouille, nomm Uriri. Tout  coup, et sans que rien au
monde et pu faire prsager une pareille agression, une douzaine de
coups de feu partirent d'une des maisons situes sur la place, et
de celle seule dcharge, Gatano Vardarelli, ses deux frres et six
bandits tombrent morts. Aussitt les autres, ne sachant pas  quel
nombre d'ennemis ils avaient affaire, et souponnant qu'ils taient
envelopps d'une vaste trahison, sautrent sur leurs chevaux, dont ils
ne s'loignaient jamais, et disparurent en un clin d'oeil, comme une
vole d'oiseaux effarouchs.

Aussitt que la place fut vide et qu'il n'y eut plus de morts, l'homme
qui tait all trouver le gnral sortit le premier de la maison d'o
tait parti le feu, s'avana vers Gatano Vardarelli, et tandis que
ses compagnons dpouillaient les autres cadavres, s'emparant de leurs
armes et de leur ceinture, lui se contenta de tremper ses deux mains
dans le sang de son ennemi, et aprs s'en tre barbouill le visage:

--Voici la tache lave dit-il; et il se retira sans rien prendre du
pillage commun, sans rien accepter de la rcompense promise.

Cependant ce n'tait point assez: Gatano Vardarelli, ses deux frres
et six de ses compagnons taient morts, c'est vrai; mais quarante
autres taient encore vivans et pouvaient, en reprenant leur ancien
mtier et en lisant de nouveaux chefs, donner infiniment de fil 
retordre  Son Excellence le gnral commandant. Il rsolut donc de
continuer  jouer le rle d'ami, et donna l'ordre que les meurtriers
d'Uriri fussent arrts. Comme ceux-ci ne s'attendaient  rien
de pareil, la chose ne fut pas difficile; on s'empara d'eux 
l'improviste et sans qu'ils essayassent de tenter la moindre
rsistance; on les jeta en prison, et l'on cria bien haut qu'on allait
leur faire leur procs, et que prompte et svre vengeance serait
tire du crime qu'ils avaient commis.

Il pouvait y avoir du vrai dans tout cela; aussi les fugitifs se
laissrent-ils prendre au pige. Comme il tait notoire qu' la tte
des meurtriers se trouvait le frre de la jeune fille outrage par
Gatano Vardarelli, on crut gnralement dans la troupe que cet
assassinat tait le rsultat d'une vengeance particulire; de sorte
que, lorsque les malheureux qui s'taient sauvs virent leurs
assassins arrts et entendirent rpter de tous cts que leur
procs se poursuivait avec ardeur, ils n'eurent aucune ide que le
gouvernement ft pour quelque chose dans cette trahison. D'ailleurs,
eussent-ils conu quelque doute, qu'une lettre qu'ils reurent de lui
les et fait vanouir: il leur crivait que le trait du 6 juillet
restait toujours sacr, et les invitait  se choisir d'autres chefs en
remplacement, de ceux qu'ils avaient eu le malheur de perdre.

Comme ce remplacement tait urgent, les Vardarelli procdrent
immdiatement  la nomination de leurs nouveaux officiers, et,  peine
l'lection acheve, ils prvinrent le gnral que ses instructions
taient suivies. Alors ils reurent une seconde lettre qui les
convoquait  une revue dans la ville de Foggia. Cette lettre leur
recommandait, entre autres choses importantes, de venir tous tant
qu'ils taient, afin qu'on ne pt douter que les lections faites ne
fussent le rsultat positif d'un scrutin unanime et incontestable.

A la lecture de cette lettre, une longue discussion s'leva entre les
Vardarelli; la majorit tait d'avis qu'on se rendt  la revue;
mais une faible minorit s'opposait  cette proposition: selon elle,
c'tait un nouveau guet-apens dress pour exterminer le reste de la
troupe. Les Vardarelli avaient le droit de nomination entre eux;
c'tait chose inconteste et qui par consquent n'avait besoin
d'aucune sanction gouvernementale; on ne pouvait donc les convoquer
que dans quelque sinistre dessein. C'tait du moins l'avis de huit
d'entre eux, et, malgr les sollicitations de leurs camarades, ces
huit clairvoyans refusrent de se rendre  Foggia: le reste de la
troupe, qui se composait de trente-un hommes et d'une femme qui avait
voulu accompagner son mari, se trouva sur la place de la ville au jour
et  l'heure dits.

C'tait un dimanche; la revue tait solennement annonce, de sorte que
la place publique tait encombre de curieux. Les Vardarelli entrrent
dans la ville avec un ordre parfait, arms jusqu'aux dents, mais sans
donner aucun signe d'hostilit. Au contraire, en arrivant sur la
place, ils levrent leurs sabres, et d'une voix unanime firent
entendre le cri de _Vive le roi_! A ce cri, le gnral parut sur son
balcon pour saluer les arrivans, tandis que l'aide-de-camp de service
descendait pour les recevoir.

Aprs force complimens sur la beaut de leurs chevaux et le bon tat
de leurs armes, l'aide-de-camp invita les Vardarelli  dfiler sous le
balcon du gnral, manoeuvre qu'ils excutrent avec une prcision
qui et fait honneur  des troupes rgles. Puis, cette volution
excute, ils vinrent se ranger sur la place, o l'aide-de-camp les
invita  mettre pied  terre et  se reposer un instant, tandis qu'il
porterait au gnral la liste des trois nouveaux officiers.

L'aide-de-camp venait de rentrer dans la maison d'o il tait sorti;
les Vardarelli, la bride passe au bras, se tenaient prs de leurs
chevaux, lorsqu'une grande rumeur commena  circuler dans la foule;
puis  cette rumeur succdrent des cris d'effroi, et toute cette
masse de curieux commena d'aller et de venir comme une mare. Par
toutes les rues aboutissantes  la place, des soldats napolitains
s'avanaient en colonnes serres. De tous cts les Vardarelli taient
cerns.

Aussitt, reconnaissant la trahison dont ils taient victimes, les
Vardarelli sautrent sur leurs chevaux et tirrent leurs sabres; mais
au mme instant le gnral ayant t son chapeau, ce qui tait le
signal convenu, le cri: Ventre  terre! retentit; et tous les curieux
ayant obi  cette injonction dont ils comprenaient l'importance,
les feux des soldats se croisrent au dessus de leurs ttes, et neuf
Vardarelli tombrent de leurs chevaux, tus ou blesss  mort. Ceux
qui taient rests debout, comprenant alors qu'il n'y avait pas de
quartier  attendre, se runirent, sautrent  bas de leurs chevaux,
et, arms de leurs carabines, s'ouvrirent en combattant un passage
jusqu'aux ruines d'un vieux chteau dans lesquelles ils se
retranchrent. Deux seulement, se confiant  la vitesse de leur
monture, fondirent tte baisse sur le groupe de soldats qui leur
parut le moins nombreux, et, faisant feu  bout portant, profitrent
de la confusion que causait dans les rangs leur dcharge, qui avait
tu deux hommes, pour passer  travers les baonnettes et s'chapper 
fond de train. La femme, aussi heureuse qu'eux, dut la vie  la mme
manoeuvre, opre sur un autre point, et s'loigna au grand galop,
aprs avoir dcharg ses deux pistolets.

Tous les efforts se runirent aussitt sur les vingt Vardarelli
restans, lesquels, comme nous l'avons dit, s'taient rfugis dans les
ruines d'un vieux chteau. Les soldats, s'encourageant les uns les
autres, s'avancrent, croyant que ceux qu'ils poursuivaient allaient
leur disputer les approches de leur retraite; mais, au grand
tonnement de tout le monde, ils parvinrent jusqu' la porte sans
qu'il y et un seul coup de fusil tir. Cette impunit les enhardit;
on attaqua la porte  coups de hache et de levier, la porte cda; les
soldats se prcipitrent alors dans la cour du chteau, se rpandirent
dans les corridors, parcourant les appartemens; mais,  leur grand
tonnement, tout tait dsert: les Vardarelli avaient disparu.

Les assaillans furetrent une heure dans tous les coins et recoins de
la vieille masure; enfin ils allaient se retirer, convaincus que les
Vardarelli avaient trouv quelques moyens, connus d'eux seuls, de
regagner la montagne, lorsqu'un soldat qui s'tait approch du
soupirail d'un cellier, et qui se penchait pour regarder dans
l'intrieur tomba perc d'un coup de feu.

Les Vardarelli taient dcouverts; mais les poursuivre dans leur
retraite n'tait pas chose facile. Aussi rsolut-on, au lieu de
chercher  les y forcer, d'employer un autre moyen, plus lent,
mais plus sr: on commena par rouler une grosse pierre contre le
soupirail. Sur cette pierre on amassa toutes celles que l'on put
trouver; on laissa un piquet d'hommes avec leurs armes charges pour
garder cette issue; puis, faisant un dtour, on commena par jeter
des fagots enflamms contre la porte du cellier, que les Vardarelli
avaient ferme en dedans, et sur ces fagots enflamms tout le bois et
toutes les matires combustibles que l'on put trouver; de sorte que
l'escalier ne fut bientt qu'une immense fournaise, et que, la porte
ayant cd  l'action du feu, l'incendie se rpandit comme un torrent
dans ce souterrain o les Vardarelli s'taient rfugis. Cependant un
profond silence rgnait encore dans le cellier. Bientt deux coups
de fusil partirent: c'taient deux frres qui, ne voulant pas tomber
vivans aux mains de leurs ennemis, s'taient embrasss et avaient 
bout portant dcharg leurs fusils l'un sur l'autre. Un instant aprs,
une troisime explosion se fit entendre: c'tait un bandit qui se
jetait volontairement au milieu des flammes et dont la giberne
sautait. Enfin, les dix-sept bandits restans voyant qu'il n'y avait
plus pour eux aucune chance de salut, et se voyant prs d'tre
asphyxis, demandrent  se rendre. Alors on dblaya le soupirail, on
les en tira les uns aprs les autres, et  mesure qu'ils en sortirent
on leur liait les pieds et les mains. Une charrette que l'on amena
ensuite les transporta tous dans les prisons de la ville.

Quant aux huit qui n'avaient pas voulu venir  Foggia et aux deux qui
s'taient chapps, ils furent chasss comme des btes fauves, traqus
de caverne en caverne. Les uns furent tus ou dbusqus comme des
chevreuils, les autres furent livrs par leurs htes, les autres enfin
se rendirent eux-mmes; si bien qu'au bout d'un an tous les Vardarelli
taient morts ou prisonniers.

Il n'y eut que la femme qui s'tait sauve un pistolet de chaque main
qui disparut, sans qu'on la revt jamais ni morte ni vivante.

Lorsque le roi apprit cet vnement, il entra dans une grande colre;
c'tait la seconde fois qu'on violait sans l'en prvenir un trait,
non pas sign par lui, mais fait en son nom. Or, il savait que
l'inexorable histoire enregistre presque toujours les faits sans se
donner la peine d'en rechercher les causes, et que, tout au contraire
de ce qui se passe dans notre monde, o ce sont les ministres qui sont
responsables des fautes du roi, c'est le roi qui, dans l'autre, est
responsable des fautes de ses ministres.

Mais on lui rpta tant, et de tant de cts, que c'tait une action
louable que d'avoir extermin celle mchante race des Vardarelli,
qu'il finit par pardonner  ceux qui avaient ainsi abus de son nom.

Il est vrai que quelque temps aprs arriva la rvolution de 1820, qui
amena avec elle bien d'autres proccupations que celle de savoir si on
avait plus ou moins exactement tenu un trait fait avec des bandits.
Pour la troisime fois il rentra au bout de deux ans d'absence, au
milieu des cris de joie de son peuple, qui le chassait sans cesse et
qui ne pouvait vivre sans lui.

Malheureusement pour les Napolitains, cette troisime restauration fut
de courte dure. Le soir du 3 janvier 1825, le roi se coucha aprs
avoir fait sa partie de jeu et avoir dit ses prires accoutumes. Le
lendemain, comme  dix heures du matin il n'avait pas encore sonn, on
entra dans sa chambre, et on le trouva mort.

A l'ouverture de son testament, dans lequel il recommandait  son fils
Franois de continuer les aumnes qu'il avait l'habitude de faire, ou
trouva que ces aumnes montaient par an  24,000 ducats.

Il avait vcu soixante-seize ans, il en avait rgn soixante-cinq; il
avait vu passer sous son long rgne trois gnrations d'hommes, et,
malgr trois rvolutions et trois restaurations, il mourait le roi le
plus populaire que Naples ait jamais eu.

Aussi le peuple chercha-t-il  la mort imprvue de son roi bien-aim
une cause surnaturelle. Or, pour des hommes d'imagination comme sont
les Napolitains, rien n'est difficile  trouver. Voil ce que l'on
dcouvrit.

Le roi Ferdinand, comme on a pu le voir, n'tait pas exempt de
certains prjugs. Depuis quinze ans il tait perscut par le
chanoine Ojori, qui le tourmentait pour obtenir une audience de lui et
lui prsenter je ne sais quel livre dont il tait l'auteur. Ferdinand
avait toujours refus, et, malgr les instances du postulant, avait
constamment tenu bon. Enfin le 2 janvier 1825, vaincu par les prires
de tous ceux qui l'entouraient, il accorda pour le lendemain cette
audience si long-temps recule. Le matin, le roi eut quelque vellit
de partir pour Caserte et de rejeter sur une chasse, excuse qui lui
paraissait toujours valable, l'impolitesse qu'il avait si grande envie
de faire au bon chanoine; mais on l'en dissuada: il resta donc 
Naples, reut don Ojori, lequel demeura deux heures avec lui et le
quitta en lui laissant son livre.

Le lendemain, comme nous l'avons dit, le roi Ferdinand tait mort.

Les mdecins dclarrent d'une voix unanime que c'tait d'une attaque
d'apoplexie foudroyante; mais le peuple n'en crut pas un mot. Ce qui
fut la vritable cause de sa mort, selon le peuple, ce fut cette
audience qu'il donna si  contre-coeur au chanoine Ojori.

Le chanoine Ojori tait, avec le prince de ..., le plus terrible
_jettatore_ de Naples. Nous dirons dans un prochain chapitre ce que
c'est que la _jettatura_.


Note:

[1] Ces diffrens appointemens correspondaient aux soldes des
colonels, des capitaines et des lieutenans.




XVI

La Jettatura.


Naples, comme toutes les choses humaines, subit l'influence d'une
double force qui rgit sa destine: elle a son mauvais principe qui
la poursuit, et son bon gnie qui la garde; elle a son Arimane qui la
menace, et son Oromaze qui la dfend; elle a son dmon qui veut la
perdre, elle a son patron qui espre la sauver.

Son ennemi, c'est la jettatura; son protecteur, c'est saint Janvier.

Si saint Janvier n'tait pas au ciel, il y aurait long-temps que la
jettatura aurait ananti Naples; si la jettatura n'existait pas sur la
terre, il y a long-temps que saint Janvier aurait fait de Naples la
reine du monde.

Car la jettatura n'est pas une invention d'hier; ce n'est pas une
croyance du moyen-ge, ce n'est pas une superstition du bas-empire:
c'est un flau lgu par l'ancien monde au monde moderne; c'est une
peste que les chrtiens ont hrite des gentils; c'est une chane
qui passe  travers les ges, et  laquelle chaque sicle ajoute un
anneau.

Les Grecs et les Romains connaissaient la jettatura: les Grecs
l'appelaient [Greek: alexiana], les Romains _fascinum_.

La jettatura est ne dans l'Olympe; c'est un flau d'assez bonne
maison, comme on voit. Maintenant  quelle occasion elle prit
naissance, le voici.

Vnus, sortie de la mer depuis la veille, venait de prendre place
parmi les dieux; son premier soin avait t de se choisir un adorateur
dans cette auguste assemble: Bacchus avait obtenu la prfrence,
Bacchus tait heureux.

Toute desse qu'elle tait, Vnus se trouvait soumise aux lois de la
nature comme une simple femme; en sa qualit d'immortelle, elle tait
destine  les accomplir plus long-temps et plus souvent, voil tout.
Vnus s'aperut un jour qu'elle allait tre mre. Comme l'enfant
qu'elle portait dans son sein tait le premier de cette longue suite
de rejetons dont la desse de la beaut devait peupler les forts
d'Amathonte et les bosquets de Cythre, la dcouverte de son nouvel
tat fut accompagne chez elle d'un sentiment de pudeur qui la
dtermina  le cacher aux regards de tous les dieux. Vnus annona
donc que sa sant chancelante la forait d'habiter pendant quelque
temps la campagne, et elle se retira dans les appartemens les plus
reculs de son palais,  Paphos.

Tous les dieux avaient t dupes de cette fausse indisposition; il
n'y avait pas jusqu' Esculape lui-mme qui n'et dclar que Vnus
n'avait rien autre chose qu'une maladie de nerfs qui se calmerait avec
des bains et du petit lait; Junon seule avait tout devin.

Junon tait experte en pareille matire. Sa strilit la rendait
jalouse: il ne s'arrondissait pas une taille dans tout l'Olympe, que
la premire ligne de ce changement ne lui sautt aux yeux. Elle avait
suivi les progrs de celle de Vnus, et, d'avance, elle voua au
malheur l'enfant qui natrait d'elle.

En consquence, elle rsolut de ne pas la perdre un instant de vue,
afin de jeter un sort sur le malheureux fruit des entrailles de sa
belle-fille. Aussi, ds que Vnus sentit les premires douleurs, Junon
se prsenta-t-elle aussitt  son chevet, dguise en sage-femme.

Vnus tait fort douillette, comme toute femme  la mode doit tre:
elle jeta donc les hauts cris tant que dura le travail; puis enfin
elle mit au jour le petit Priape.

Junon le reut dans ses mains, et tandis que Vnus,  moiti vanouie,
fermait ses beaux yeux encore tout moites de larmes, elle s'apprta 
lancer sur l'enfant la maldiction fatale qui devait influer sur le
reste de sa vie.

Mais  l'instant o Junon fixait ses yeux pleins de colre sur le
nouveau-n, elle s'arrta stupfaite. Jamais elle n'avait vu, mme
chez les plus grands dieux, rien de pareil  ce qu'elle voyait  cette
heure.

Si court que fut ce moment d'hsitation, il sauva Priape. Bacchus,
qui, du fond de l'Inde, o il tait occup  apprendre aux Birmans la
meilleure manire de coller le vin, avait entendu les cris de Vnus,
tait accouru en toute hte: il se prcipita dans la chambre de
l'accouche, courut  l'enfant, et, dans son ardeur toute paternelle,
l'arracha des bras de Junon.

Junon se crut dcouverte; elle sortit furieuse, sauta dans son char,
et remonta au ciel. Bacchus ignorait cependant que ce ft elle; mais
il la devina, au cri de ses paons d'abord, puis au rayon de lumire
qu'elle laissait  sa suite. Il connaissait de longue main le
caractre de sa belle-mre: lui-mme avait t oblig de rester six
mois cach dans la cuisse de Jupiter pour chapper  sa jalousie; il
comprit que les choses se passeraient mal pour le pauvre enfant si
jamais elle mettait la main sur lui: il l'emporta tout courant, et
s'en alla le cacher dans l'le de Lampsaque.

Mais le bruit de ce qui s'tait pass se rpandit, ainsi que la
circonstance  laquelle le jeune Priape avait d la vie; il n'en
fallut pas davantage pour faire croire aux anciens qu'ils avaient
trouv un remde contre la jettatura; de l certains bijoux dterrs
 Herculanum et  Pompia, qui faisaient partie de la toilette des
femmes.

Chez les modernes, o ces bijoux ne sont pas de mise, les cornes les
ont remplacs. Vous n'entrez pas dans une maison de Naples quelque peu
aristocratique, sans que le premier objet qui frappe vos yeux dans
l'antichambre ne soit une paire de cornes; plus ces cornes sont
longues, plus elles sont efficaces. On les fait venir en gnral de
Sicile; c'est l qu'on trouve les plus belles. J'en ai vu qui avaient
jusqu' trois pieds de long, et qui cotaient cinq cents francs la
paire.

Outre ces cornes  domicile, qu'on ne peut, vu leur volume,
transporter facilement avec soi, on a d'autres petits cornillons que
l'on porte au cou, au doigt,  la chane de la montre: cela se trouve
 tous les coins de rue, chez tous les marchands de bric--brac. Ce
symbole prservatif est ordinairement en corail ou en jais.

Je voudrais vous dire quelles sont les causes qui ont port les cornes
 ce degr d'honneur chez les Napolitains; mais quelque recherche
que j'aie faite  ce sujet, j'avoue que je n'ai absolument rien pu
dcouvrir sur quoi on puisse appuyer la moindre thorie ou chafauder
le plus petit systme. Cela est parce que cela est; ne me demandez
donc point autre chose, car je serais forc de prononcer ce mot qui
cote tant  la bouche humaine: Je ne sais pas.

Les anciens connaissaient trois moyens de jeter les sorts, car la
jettatura n'est rien autre chose que la substantivation du verbe
_jettare_,--par le toucher, par la parole, par le regard:

    Cujus ab attractu variarum monstra ferarum
    In juvenes veniunt; nulli sua mansit imago,

dit Ovide;

    Quae nec pernumerare curiosi
    Possint, nec mala fascinare lingua,

dit Catulle;

    Nescio quis teneros oculis mihi fascinat agnos,

dit Virgile.

Maintenant voulez-vous voir passer cette croyance du monde paen dans
le monde chrtien? coutez saint Paul s'adressant aux Galates:

    Quis vos fascinavit non obedire veritati?

Saint Paul croyait donc  la jettatura?

Maintenant passons au moyen-ge, et ouvrons Erchempert, moine du mont
Cassin, qui florissait vers l'an 842:

J'ai connu, dit le vnrable cnobite, messire Landolphe, vque de
Capoue, homme d'une singulire prudence, lequel avait l'habitude de
dire: Toutes les fois que je rencontre un moine, il m'arrive quelque
chose de malheureux dans la journe. _Quoties monachum visu cerno,
semper mihi futura dies auspicia tristia subministrat_.

Or, cette croyance est encore en pleine vigueur aujourd'hui  Naples.
Lorsque nous partmes pour la Sicile, je crois avoir racont qu'au
moment de nous embarquer nous rencontrmes un abb, et qu' sa vue le
capitaine nous avait propos de remettre le dpart au lendemain. Nous
n'en fmes compte, et nous fmes assaillis par une tempte qui nous
tint vingt-quatre heures entre la vie et la mort.

Des trois jettature connues de l'antiquit, deux se sont perdues en
route, et une seule est reste: la jettatura du rgard. Il est vrai
que c'est la plus terrible: _Nihil oculo nequius creatum_, dit
l'Ecclsiaste, chap. 21.

Cependant, comme Dieu a voulu que le serpent  sonnettes se dnont
lui-mme par le bruit que font ses anneaux, il a imprim au front du
jettatore certains signes auxquels, avec un peu d'habitude, on peut le
reconnatre. Le jettatore est ordinairement maigre et ple, il a le
nez en bec de corbin, de gros yeux qui ont quelque chose de ceux du
crapaud et qu'il recouvre ordinairement, pour les dissimuler, d'une
paire de lunettes: le crapaud, comme on sait, a reu du ciel le don
fatal de la jettature: il tue le rossignol en le regardant.

Donc, quand vous rencontrez dans les rues de Naples un homme fait
ainsi que j'ai dit, prenez garde  vous, il y a cent  parier contre
un que c'est un jettatore. Si c'est un jettatore et qu'il vous ait
aperu le premier, le mal est fait, il n'y a pas de remde, courbez
la tte et attendez. Si, au contraire, vous l'avez prvenu du regard,
htez-vous de lui prsenter le doigt du milieu tendu et les deux
autres ferms: le malfice sera conjur:--_Et digitum porrigito
medium_, dit Martial.

Il va sans dire que, si vous porter sur vous quelque corne de jais ou
de corail, vous n'avez point besoin de prendre toutes ces prcautions.
Le talisman est infaillible, du moins  ce que disent les marchands de
cornes.

La jettatura est une maladie incurable; on nat jettatore, on meurt
jettatore. On peut  la rigueur le devenir; mais une fois qu'on l'est,
on ne peut plus cesser de l'tre.

En gnral, les jettatori ignorent leur fatale influence: comme c'est
un fort mauvais compliment  faire  un homme que de lui dire qu'il
est jettatore, et qu'il y en a d'ailleurs qui prendraient fort mal la
chose, on se contente de les viter comme on peut, et, si l'on ne peut
pas, de conjurer leur influence en tenant sa main dans la position
sus-indique. Toutes les fois que vous voyez a Naples deux hommes
causant dans la rue et que l'un des deux garde sa main plie contre
son dos, regardez bien celui avec lequel il cause; c'est un jettatore,
ou du moins un homme qui a le malheur de passer pour tel.

Lorsqu'un tranger arrive  Naples, il commence par rire de la
jettatura, puis peu  peu il s'en proccupe; enfin, au bout de trois
mois de sjour, vous le voyez couvert de cornes des pieds  la tte et
la main droite ternellement crispe.

Rien ne garantit de la jettatura que les moyens que j'ai indiqus. Il
n'y a pas de rang, il n'y a pas de fortune, il n'y a pas de position
sociale qui vous mette au dessus de ses coups. Tous les hommes sont
gaux devant elle.

D'un autre ct, il n'y a pas d'ge, il n'y a pas de sexe, il n'y
a pas d'tat pour le jettatore: il peut tre galement enfant ou
vieillard, homme ou femme, avocat ou mdecin, juge, prtre, industriel
ou gentilhomme, lazzarone ou grand seigneur; le tout est seulement de
savoir si l'un ou l'autre de ces ges, l'un ou l'autre de ces sexes,
l'une ou l'autre de ces conditions, ajoute ou te de la gravit au
malfice.

Il y a l-dessus,  Naples, un travail extrmement dvelopp del
gentile signor Niccolo Valetta; il y discute dans un volume toutes les
questions qui divisent sur ce point les savans anciens et modernes,
depuis vingt-cinq sicles.

Il y est examin:

1. Si l'homme jette le sort plus terrible que ne le fait la femme;

2. Si celui qui porte perruque est plus  craindre que celui qui n'en
porte pas;

3. Si celui qui porte des lunettes n'est pas plus  craindre que celui
qui porte perruque;

4. Si celui qui prend du tabac n'est pas plus  craindre encore que
celui qui porte des lunettes; et si les lunettes, la perruque et la
tabatire, en se combinant, triplent les forces de la jettatura;

5. Si la femme jettatrice est plus  craindre quand elle est enceinte;

6. S'il y a plus  craindre encore d'elle quand il y a certitude
qu'elle ne l'est pas;

7. Si les moines sont plus gnralement jettatori que les autres
hommes, et parmi les moines quel est l'ordre le plus  craindre sur ce
point;

8. A quelle distance se peut jeter le sort;

9. S'il se peut jeter de ct, de face ou par derrire;

10. S'il y a rellement des gestes, des sons de voix et des regards
particuliers auxquels on puisse reconnatre les jettatori;

11. S'il est des prires qui puissent garantir de la jettatura, et,
dans ce cas, s'il est des prires spciales pour garantir de la
jettatura qui vient des moines;

12. Enfin, si le pouvoir des talismans modernes est gal au pouvoir du
talisman ancien, et laquelle est plus efficace de la corne unique ou
de la corne double.

Toutes ces recherches sont consignes dans un volume qui est du plus
haut intrt et que je voudrais bien faire connatre  mes lecteurs.
Malheureusement mon libraire refuse de l'imprimer dans mes notes
justificatives, sous prtexte que c'est un in-folio de 600 pages.
Mois j'invite tout voyageur  se le procurer, en arrivant  Naples,
moyennant la modique somme de six carlins.

Maintenant que nous avons examin la jettatura dans ses effets et ses
causes, racontons l'histoire d'un jettatore.




XVII

Le Prince de ***.


Le prince de ***, les lunettes, la perruque et la tabatire
exceptes, naquit avec tous les caractres de la jettatura. Il avait
les lvres minces, les yeux gros et fixes, et le nez en bec de corbin;
sa mre, dont il tait le second enfant, n'eut pas mme le bonheur de
voir le nouveau-n: elle mourut en couches.

On chercha une nourrice pour l'enfant, et l'on trouva une belle
et vigoureuse paysanne des environs de Nettuno. Mais  peine le
malencontreux poupon lui eut-il touch le sein que son lait tourna.

Force fut de nourrir le principino au lait de chvre, ce qui lui donna
pour tout le reste de sa vie une allure sautillante  laquelle, grce
au ciel, on le reconnat  trois cents pas de distance, tandis qu'avec
ses gros yeux il ne peut mordre qu'en touchant. Louons le Seigneur, ce
qu'il a fait est bien fait.

En apprenant la mort de sa femme et la naissance d'un second fils, le
prince de ***, qui tait ambassadeur en Toscane, accourut  Naples;
il descendit au palais, pleura convenablement la princesse, embrassa
paternellement l'infant et s'en alla faire sa cour au roi. Le roi lui
tourna le dos, il avait trouv fort mauvais que le prince quittt
son ambassade sans autorisation; il eut beau faire valoir l'amour
paternel, l'amour paternel lui cota sa place.

Cette catastrophe refroidit un peu le prince de *** pour son fils;
d'ailleurs, il avait, comme nous l'avons dit, un fils an, auquel
appartenaient de droit titres, honneurs, richesses. Il fut donc dcid
que le cadet entrerait dans les ordres. Le principino tait trop jeune
pour avoir une opinion quelconque  l'endroit de son avenir: il se
laissa faire.

Le jour o il entra au sminaire, tous les enfans de la classe dans
laquelle il fut mis attrapaient la coqueluche. Notez qu'au milieu de
tout cela aucun accident personnel n'atteignait le principino; il
grandissait  vue d'oeil et prosprait que c'tait un charme.

Il fit ses classes avec le plus grand succs, l'emportant sur tous
ses camarades. Une seule fois, on ne sait comment cela se fit, il
ne remporta que le second prix; mais l'lve qui avait remport le
premier, en allant recevoir sa couronne, butta sur la premire marche
de l'estrade et se cassa la jambe.

Cependant l'enfant devenait jeune homme. Si retir que ft le
sminaire, les bruits du monde arrivaient jusqu' lui. D'ailleurs,
dans ses promenades avec ses compagnons, il voyait passer de belles
dames dans des voitures lgantes, et de beaux jeunes gens sur de
fringans chevaux; puis, au bout de la rue de Toledo, il apercevait un
difice qu'on appelait Saint-Charles, et de l'intrieur duquel on lui
disait tant de merveilles, que les jardins et les palais d'Aladin
n'taient rien en comparaison. Il en rsultait que le principino avait
grande envie de faire connaissance avec les belles dames, de monter
 cheval comme les beaux jeunes gens, et surtout d'entrer 
Saint-Charles pour voir ce qui s'y passait rellement.

Malheureusement la chose tait impossible; le prince de ***, qui
avait toujours sa disgrce sur le coeur, gardait rancune  son fils
cadet. D'un autre ct, le prince Hercule, que l'on faisait voyager
afin qu'il n'et aucun contact avec son frre, devenait de jour
en jour un peu plus parfait cavalier, et promettait de soutenir
 merveille l'honneur du nom. Raison de plus pour que le pauvre
principino restt confin dans son sminaire.

Cependant les affaires se brouillaient entre le royaume des
Deux-Siciles et la France; on parlait d'une croisade contre les
rpublicains; le roi Ferdinand, comme nous l'avons dit ailleurs,
voulait en donner l'exemple. On leva des troupes de tous cts,
on assembla une arme, et l'on annona avec grande solennit que
l'archevque de Naples bnirait les drapeaux dans la cathdrale de
Sainte-Claire.

Comme c'tait une chose fort curieuse, et que si grande que ft
l'glise, il n'y avait pas possibilit que tout Naples y pt tenir, on
dcida que des dputs des diffrens ordres de l'tat assisteraient
seuls aux crmonies. Eh outre, les collges, les coles et les
sminaires avaient droit d'y envoyer les lves de chaque classe qui
auraient t les premiers dans la composition la plus rapproche du
jour o devait avoir lieu la crmonie. Le principino fut le premier
dans sa triple composition du thme, de version et de thologie; le
principino, qui faisait au reste des progrs miraculeux, tait  cette
poque en rhtorique, et pouvait avoir de 16  17 ans.

Le grand jour arriva. La crmonie fut pleine de solennit; tout se
passa avec un calme et un grandiose parfaits; seulement, au moment
o les tendards, aprs la bndiction, dfilaient pour sortir de
l'glise, un des porte-drapeaux tomba mort d'une apoplexie foudroyante
en passant devant le principino. Le principino, qui avait un coeur
excellent, se prcipita aussitt sur ce malheureux pour lui porter
secours, mais il avait dj rendu le dernier soupir. Ce que voyant, le
principino saisit l'tendard, l'agita d'un air martial qui indiquait
quel homme il serait un jour, et le remit  un officier en criant:
_Vive le roi_! cri qui fut rpt avec enthousiasme par toute
l'assemble.

Trois mois aprs, l'arme napolitaine tait battue, le drapeau tait
tomb au pouvoir des Franais avec une douzaine d'autres et le roi
Ferdinand s'embarquait pour la Sicile.

Le principino avait fini ses classes; il s'agissait de faire choix
d'un couvent. Le jeune homme choisit les camaldules. En consquence,
il sortit du sminaire o il avait pass son adolescence, et il entra
comme novice dans le monastre o devait s'couler sa virilit et
s'teindre sa vieillesse.

Le lendemain de son entre aux camaldules parut l'ordonnance du
nouveau gouvernement qui supprimait les communauts religieuses.

Le jeune homme fut alors forc de suivre la carrire de la prlature,
car, les couvens supprims, il n'en demeurait pas moins le cadet et
n'en tait pas plus riche pour cela. Pendant trois mois, il se promena
donc dans les rues de Naples avec un chapeau  trois cornes, un habit
noir et des bas violets; puis il se dcida  recevoir les ordres
mineurs.

Le matin du jour fix pour la crmonie, la rpublique parthnopenne,
qui venait d'tre tablie, dcida qu'il n'y avait pas d'galit devant
la loi tant qu'il n'y avait pas galit entre les hritages, et que
par consquent le droit d'anesse tait aboli.

Ce nouveau dcret enlevait cent mille livres de rente au prince
Hercule, frre an de notre hros, lequel se trouvait possesseur d'un
capital de deux millions.

Comme le principino n'avait pas une grande vocation pour l'glise, il
fit des bas rouges comme il avait fit de la robe blanche, envoya le
tricorne rejoindre le capuchon, fit venir le meilleur tailleur de
Naples, acheta la plus belle voiture et les plus beaux chevaux
qu'il put trouver, et envoya retenir pour le soir mme une loge 
Saint-Charles.

Saint-Charles tait vritablement bien digne du dsir qu'avait toujour
eu le principino d'y entrer: c'tait un des monumens dont Charles VII,
pendant sa royaut temporaire, avait dot Naples. Un jour il avait
fait venir l'architecte Angelo Carasale, et mettant tous ses trsors
 sa disposition, il lui avait dit de n'pargner ni frais ni
dpense, mais de lui faire la plus belle salle qui existt au monde.
L'architecte s'y tait engag (les architectes s'engagent toujours);
puis, profitant de la licence accorde, il avait choisi un emplacement
voisin du palais, abattu nombre de maisons, et dblay un terrain
immense sur lequel s'leva avec une merveilleuse rapidit la ferique
construction. En effet, le thtre, commenc au mois de mars 1737,
fut prt le 1er novembre, et s'ouvrit le 4 du mme mois, jour de la
Saint-Charles.

Si nous n'avions pas renonc aux descriptions, par la conviction
que nous avons qu'aucune description ne dcrit, nous essaierions
de relever le nombre de glaces, de calculer le nombre de bougies,
d'numrer le nombre d'arbres en fleurs qui faisaient, pendant cette
grande soire, du thtre de Saint-Charles la huitime merveille du
monde. Une grande loge avait t prpare pour le roi et la famille
royale; et au moment o les augustes spectateurs y entrrent,
l'impression fut si grande sur eux-mmes qu'ils donnrent le signal
des applaudissemens; aussitt la salle tout entire clata en bravos
et en cris d'admiration.

Ce ne fut pas tout. Le roi fit venir l'architecte dans sa loge, et,
lui posant la main sur l'paule  la vue de tous, il le flicita sur
son admirable russite.

--Une seule chose manque a votre salle, dit le roi.

--Laquelle? demanda l'architecte.

--Un passage qui conduise du palais au thtre.

L'architecte baissa la tte en signe d'assentiment.

Le spectacle fini, le roi sortit de sa loge et trouva Carasale qui
l'attendait.

--Qu'avez-vous donc fait pendant toute cette reprsentation? lui
demanda le roi.

--J'ai excut les ordres de Votre Majest, rpondit Carasale.

--Lesquels?

--Que Votre Majest daigne me suivre, et elle verra.

--Suivons-le, dit le roi en se retournant vers la famille royale; quoi
qu'il ail fait, rien ne m'tonnera; nous sommes dans la journe aux
miracles.

Le roi suivit donc l'architecte; mais, quoi qu'il et dit, son
tonnement fut grand lorsqu'il vit s'ouvrir devant lui les portes
d'une galerie intrieure toute tapisse d'toffes de soie et de
glaces; cette galerie, qui avait deux ponts jets  une hauteur de
trente pieds et un escalier de cinquante-cinq marches, avait t
improvise pendant trois heures qu'avait dur la reprsentation.

Voil donc ce qu'tait Saint-Charles depuis soixante ans; depuis
soixante ans Saint-Charles faisait l'admiration et l'envie de toute
la terre. Il n'tait donc pas tonnant que le principino et une si
grande envie de voir Saint-Charles.

Le soir mme o le principino avait vu Saint-Charles, et comme le
dernier spectateur franchissait le seuil de la salle, le feu prit au
thtre; le lendemain Saint-Charles n'tait plus qu'un monceau de
cendres.

Dj depuis long-temps des bruits alarmans circulaient sur le
principino; mais  partir de ce jour ces bruits prirent une
consistance relle. On se rappelait avec effroi les diffrens
rsultats qu'il avait obtenus, et l'on commena de le fuir comme la
peste. Cependant ces bruits trouvaient des incrdules;  Naples, comme
partout ailleurs, il y a des esprits forts qui se vantent de ne croire
 rien. D'ailleurs, la prsence des Franais avait mis le scepticisme
 la mode, et madame la comtesse de M***, qui aimait fort les
Franais, dclara hautement qu'elle ne croyait pas un mot de ce
que l'on disait sur le pauvre principino, et qu'en preuve de son
incrdulit elle donnerait une grande soire tout exprs pour le
recevoir et pour prouver, par l'impunit, que tous les bruits qu'on
rpandait sur lui taient ridicules et errons.

La nouvelle du dfi port  la jettatura par la comtesse de M*** se
rpandit dans Naples; le premier mot de tous les invits fut qu'ils
n'iraient certainement pas  cette soire; mais le grand jour venu, la
curiosit l'emporta sur la crainte, et, ds neuf heures du soir, les
salons de la comtesse taient encombrs. Heureusement, toute cette
foule dbordait dans de magnifiques jardins clairs avec des verres
de couleur, dans les bosquets desquels taient disposs des groupes
d'instrumentistes et de chanteurs.

A dix heures, le prince de *** arriva: c'tait  cette poque un
charmant cavalier, qui portait depuis longtemps des lunettes, c'est
vrai; qui venait de prendre la tabatire bien plutt par genre
qu'autrement, c'est encore vrai; mais qu'une magnifique chevelure
ondoyante et boucle devait encore long-temps dispenser de recourir
 la perruque. Il tait d'un caractre charmant, paraissait toujours
joyeux, se frottait les mains sans cesse, et ne manquait pas d'esprit;
bref, c'tait un homme  succs, n'tait cette maudite jettatura.

Son entre chez la comtesse de M*** fut signale par un petit
accident; mais il est juste de dire que cet accident pouvait aussi
bien avoir pour cause la maladresse que la fatalit: un laquais, qui
portait un plateau de glaces, le laissa tomber juste au moment o le
prince ouvrait la porte. Cependant la concidence de son apparition
avec l'vnement fit qu'on remarqua cet vnement, si lger qu'il ft.

Le prince se mit en qute de la matresse de la maison. Elle se
promenait dans ses jardins, ainsi que presque tous les invits. Il
faisait une de ces magnifiques sores du mois de juin dont la chaleur,
 Naples, est tempre par cette double brise de mer qu'on ne connat
que l. Le ciel tait flamboyant d'toiles, et la lune, qui montait au
dessus du Vsuve fumant, semblait un norme boulet rouge lanc par un
mortier gigantesque.

Le prince, aprs avoir err dix minutes dans la foule, avoir respir
cet air, avoir savour ces parfums, avoir admir ce ciel, rencontra
enfin la matresse de la maison,  la recherche de laquelle il s'tait
lanc, comme nous l'avons dit.

Ds qu'elle aperut le prince, madame la comtesse de M*** vint a
lui: on changea les complimens d'usage; puis, pour prouver le mpris
qu'elle faisait des bruits rpandus, la comtesse quitta le bras de
son cavalier et prit celui du prince. Sensible  cette marque de
distinction, le prince voulut la reconnatre en louant la fte.

--Ah! madame, dit-il, quelle charmante fte vous nous donnez l, et
comme on en parlera long-temps!

--Oh! prince, rpondit madame de M***, vous exagrez la valeur d'une
petite runion sans consquence.

--Non, d'honneur, dit le prince. Il est vrai que tout y concourt, et
que Dieu vous a donn le temps le plus magnifique.

Le prince n'avait pas achev cette phrase qu'un coup de tonnerre
olympien se fit entendre, et qu'un nuage, que personne n'avait vu,
crevant tout  coup, se rpandit en pouvantable averse. Chacun se
sauva de son ct comme il put; les uns cherchrent un abri momentan
dans les grottes ou dans les kiosques, les autres s'enfuirent vers
le palais; la comtesse de M*** et le prince furent au nombre de ces
derniers.

Or, notez que, dans le mois de juin, Naples est une espce d'Egypte
 l'endroit de l'eau, et qu'il y a trois mois dans l'anne, juin,
juillet et aot, pendant lesquels, la scheresse ft-elle libyenne,
on ne se hasarderait pas, pour la faire cesser, a sortir la chsse de
saint Janvier de son tabernacle, de peur de compromettre la puissance
du saint.

Le prince n'avait eu qu'un mot  dire, et un autre dluge avait 
l'instant mme ouvert les cataractes du ciel.

Le salon principal, vaste rotonde autour de laquelle tournaient tous
les autres appartemens, tait clair par un magnifique lustre en
cristal que la comtesse de M*** avait reu d'Angleterre trois mois
auparavant, et qu'elle avait fait allumer pour la premire fois. Ce
lustre tait d'un effet magique, tant la lumire, reflte par les
mille facettes du verre, se multipliait, brillant de tous les feux de
l'arc-en-ciel. Aussi, au moment o le prince et la comtesse arrivrent
sur le seuil de la porte, le prince s'arrta-t-il bloui.

--Eh bien! qu'avez-vous donc, prince? demanda la comtesse de M***.

--Ah! madame, s'cria le prince, que vous avez l un magnifique
lustre!

Le prince avait  peine laiss chapper ces paroles louangeuses, qu'un
des anneaux dors qui soutenaient cet autre soleil au plafond se
rompit, et que le lustre, tombant sur le parquet, se brisa en mille
morceaux.

Par bonheur, c'tait juste au moment o chacun prenait place pour la
contredanse; le centre du salon se trouva donc vide, et personne ne
fut bless.

Madame de M*** commena  se repentir en elle-mme d'avoir ainsi
tent Dieu en invitant le prince; mais l'ide qu'elle reculait devant
trois accidens qui pouvaient,  tout prendre, tre l'effet du hasard;
la crainte des sarcasmes de ses amis si elle semblait cder  cette
crainte, la difficult de se dbarrasser du prince, auquel elle
donnait le bras et qui se confondait en regrets sur les catastrophes
aussi incroyables qu'inattendues qui venaient attrister la fte,
toutes ces considrations runies la dterminrent  faire contre
fortune bon coeur et  suivre jusqu'au bout la route o elle tait
engage. La comtesse n'en fut donc que plus aimable avec le prince,
et, sauf le plateau renvers, sauf l'orage survenu, sauf le lustre
bris, tout continua d'aller  merveille.

La soire tait entrecoupe de chant: c'tait le moment o Pasiello
et Cimarosa, ces deux anctres de Rossini, se partageaient les
adorations du monde musical. On chantait tour  tour des morceaux de
l'un et de l'autre. Une des meilleures interprtes de ces deux grands
gnies tait la signora Erminia, prima donna du malheureux thtre
Saint-Charles, qui fumait encore. C'tait un soprano de la plus
grande tendue, d'une sret de voix et de mthode telle, qu'on ne se
rappelait pas, de mmoire de dilettante, avoir rien entendu de pareil.

En effet, depuis trois ans que la signora Erminia tait  Naples,
jamais le moindre enrouement, jamais la moindre note douteuse, jamais,
enfin, pour nous servir du terme consacr, jamais le moindre _chat
dans le gosier_. Elle avait promis de chanter le fameux air: _Pria che
spunti_, et le moment tait venu de tenir sa promesse.

Aussi, la contredanse finie, chacun se rangea-t-il  sa place pour
laisser le salon libre  la signora Erminia.

L'accompagnateur se plaa au piano, la signora se leva pour l'y
rejoindre; mais comme il lui fallait traverser seule tout cet immense
salon, le prince, qui l'avait apprcie  sa valeur la seule fois
qu'il avait t  Saint-Charles, dit un mot d'excuse  la comtesse
de M***, et, s'lanant au devant de la clbre cantatrice, il lui
offrit le bras pour la conduire  son poste.

Chacun applaudit  cet lan de galanterie, d'autant plus remarquable
qu'il venait de la part d'un jeune homme qui, la veille encore, tait
au sminaire.

Le prince revint ensuite rclamer le bras de la comtesse de M***, au
milieu d'un murmure gnral d'approbation.

Mais bientt les mots _Chut! Silence! Ecoutons_! se firent entendre.
L'accompagnateur jeta  la foule impatiente son brillant prlude. La
cantatrice toussa, essaya de rougir; puis, ouvrant la bouche, elle
fila son premier son.

Elle l'avait pris un demi-ton trop haut, et,  la moiti de la
quatrime mesure, elle fit un pouvantable _couac_.

Comme c'tait chose miraculeuse, chose inoue, chose presque
impossible  croire, chacun se hta de rassurer la cantatrice par des
applaudissemens; mais le coup tait port: la signora Erminia, sentant
qu'elle tait domine par une force nfaste suprieure  son talent,
comprit que c'tait la jettatura qui agissait, elle s'lana hors du
salon en lanant un regard terrible au pauvre prince, auquel elle
attribuait la dconvenue qui venait de lui arriver.

Cette srie d'vnemens commenait  mettre madame de M*** on ne
peut plus mal  son aise; tous les yeux taient fixs sur elle et sur
le malencontreux prince, dont la premire entre dans le monde tait
signale par de si tranges catastrophes. Mais comme, de son ct, 
part les complimens de condolance qu'il se croyait oblig de faire 
madame de M***, le prince ne paraissait nullement s'apercevoir qu'il
tait la cause prsume de tous ces effets, et que, fier de l'honneur
d'avoir  son bras le bras de la matresse de la maison, il ne
semblait pas vouloir s'en dessaisir de toute la soire, madame de
M*** avisa un moyen poli de rentrer en possession d'elle-mme, en
feignant d'tre lasse de rester debout et en priant le prince de la
conduire dans un charmant petit boudoir donnant sur le salon, et qui
avait t conserv tout meubl, dans le but justement d'offrir un lieu
de repos aux danseurs et aux danseuses fatigus.

Cette charmante oasis tait d'autant plus agrable que sa porte 
deux battans s'ouvrait sur le salon, et que tout en cessant de faire
partie du bal comme acteur, on continuait, en se retirant dans ce
petit boudoir, d'en demeurer spectateur.

Ce fut donc l que le prince de *** conduisit la comtesse; et comme
c'tait un cavalier plein d'attentions, il alla prendre un fauteuil
contre la muraille, le trana en face de la porte, de manire que,
tout en se reposant, madame de M*** pt parfaitement voir; approcha
une chaise du fauteuil, afin de n'tre point oblig de la quitter, et,
en la saluant, lui fit signe de s'asseoir.

Madame de M*** s'assit; mais au moment o elle s'asseyait, les deux
pieds de derrire du fauteuil se brisrent en mme temps, de manire
que la pauvre comtesse fit une chute des plus dsagrables. Aussi,
lorsque le prince, se prcipitant vers elle, lui offrit la main pour
l'aider  se relever, repoussa-t-elle sa main avec une vivacit
qu'avait cess de temprer toute politesse, et, toute rougissante et
confuse, se sauva-t-elle dans sa chambre  coucher, o elle s'enferma,
et d'o, quelques instances qu'on lui ft  la porte, elle ne voulut
plus sortir!

Veuf de la matresse de la maison, le bal ne pouvait plus continuer.
Aussi chacun se retira-t-il, maudissant le malencontreux invit qui
avait chang toute cette dlicieuse fte en une srie non interrompue
d'accidens. Le prince seul ne s'aperut point des causes de cette
dsertion prmature; il resta le dernier, et s'obstinait encore 
essayer de faire reparatre madame de M***, lorsque les domestiques
vinrent lui faire observer qu'il n'y avait plus que sa prsence qui
empcht qu'on n'teignt les candlabres et qu'on ne fermt les
portes.

Le prince, qui au bout du compte tait homme de bon got, comprit
qu'un plus long sjour serait une inconvenance, et se retira chez
lui, enchant de son dbut dans le monde, et ne doutant pas que son
amabilit n'et produit sur le coeur de la comtesse le plus dsastreux
effet pour sa tranquillit  venir.

On comprend que les rsultats de cette fameuse soire produisirent une
immense sensation; on les attendait pour porter une opinion dfinitive
sur le prince de ***. A compter de ce moment, l'opinion fut donc
fixe.

Sur ces entrefaites, le prince Hercule, dont nous avons dj dit
quelques mots, arriva de ses voyages; il avait parcouru la France,
l'Angleterre, l'Allemagne, et avait eu partout les plus grands succs.
C'tait chose juste, car peu d'hommes les eussent mrits  aussi
juste titre. C'tait un excellent cavalier, un danseur merveilleux,
et surtout un tireur de premire force  l'pe et au pistolet,
supriorit qui avait t constate par une douzaine de duels dans
lesquels il avait toujours tu ou bless ses adversaires, sans qu'il
et attrap, lui, une seule gratignure. Aussi le prince Hercule
tait-il dans ces sortes d'affaires d'une confiance qui s'augmentait
naturellement encore de la crainte qu'il inspirait.

L'entrevue entre les deux frres fut naturellement un peu froide; ils
ne s'taient jamais vus, et le prince Hercule, tout en pardonnant 
son pun l'accroc qu'il avait fait  sa fortune, n'avait point assez
de philosophie pour l'oublier entirement. Nanmoins, le prince an
tait si loyal, le prince cadet tait si bon enfant, qu'au bout de
quelques jours les deux frres taient devenus insparables.

Mais le prince Hercule n'avait point pass ces quelques jours dans une
ville qui ne s'entretenait que de la fatale influence attache 
son frre cadet, sans attraper par-ci par-l quelques bribes de
conversation qui avaient donn l'veil  sa susceptibilit. Il en
rsulta que le prince ouvrit l'oreille sur tout ce qui se disait 
l'endroit de son frre, et, prenant dans la Villa-Ral un jeune homme
en flagrant dlit de narration, dbuta dans son explication avec lui
par lui jeter  la figure un de ces dmentis qui n'admettent d'autre
rparation que celle qui se fait les armes  la main. Jour et heure
furent pris pour le lendemain; les tmoins devaient rgler les
conditions du combat.

Une provocation aussi publique fit grand bruit par la ville. Si c'et
t du temps du roi Ferdinand, ce bruit et t un bonheur, car il
serait indubitablement parvenu aux oreilles de la police, qui et pris
ses mesures pour que le duel n'et pas lieu; mais le rgime avait fort
chang: la rpublique parthnopenne tait dcrte de Gate 
Reggio, et elle et regard comme une atteinte porte  la libert
individuelle d'empcher les citoyens qui vivaient sous sa maternelle
protection de faire ce que bon leur semblait. La police laissa donc
les choses suivre naturellement leur cours.

Or, il tait dans le cours de ces choses que notre hros apprit que
son frre devait se battre le lendemain, tout en continuant d'ignorer
la cause pour laquelle il se battait. Il descendit aussitt chez son
an pour s'informer de ce qu'il y avait de vrai dans la nouvelle qui
venait de parvenir jusqu' lui; le prince Hercule lui avoua alors
qu'il devait se battre en effet le lendemain, mais il ajouta
qu'attendu que le duel avait lieu  propos d'une femme, il ne pouvait
mettre personne dans le secret de cette future rencontre, pas mme lui
qui tait son frre.

Le jeune prince comprit parfaitement cet excs de dlicatesse, mais
il exigea de son frre qu'il lui permt d'tre son tmoin. Celui-ci
refusa d'abord, mais le principino insista tellement que le prince
Hercule consentit enfin  ce qu'il lui demandait,  cette condition
cependant qu'il ne ferait aucune question sur la cause de la querelle,
ni ne consentirait  aucun arrangement.

Quant au choix des armes; le prince Hercule le laissait entirement 
la disposition de son adversaire, le pistolet lui tant aussi familier
que l'pe, _et vice versa_.

Deux heures aprs ce colloque, les tmoins avaient arrt, sans autre
explication, que les deux adversaires se rencontreraient le lendemain,
 six heures du matin, au lac d'Agnano, et que l'arme  laquelle ils
se battraient tait l'pe.

L-dessus le prince Hercule s'endormit avec une telle tranquillit,
qu'il fallut que le lendemain,  cinq heures, son frre le rveillt.

Tous deux partirent dans leur calche, emmenant avec eux leur mdecin,
qui devait porter indiffremment secours  celui des deux adversaires
qui serait bless.

A l'entre de la grotte de Pouzzoles, ils rejoignirent ceux  qui ils
avaient affaire et qui venaient  cheval. Les quatre jeunes gens se
salurent, puis on s'enfona sous la grotte. Dix minutes aprs on
tait sur les rives du lac d'Agnano.

Les adversaires et les tmoins mirent pied  terre: chacun avait
apport des pes. On tira au sort afin de savoir desquelles on devait
se servir. Le sort dcida qu'on se servirait de celles du prince
Hercule.

Les deux jeunes gens mirent le fer  la main. La disproportion tait
inoue. A peine si l'adversaire du prince Hercule avait touch un
fleuret trois fois dans sa vie; tandis que le prince Hercule, qui
avait fait de l'escrime son dlassement favori, maniait son pe avec
une grce et une prcision qui ne permettaient pas de douter un seul
instant que toutes les chances ne fussent en sa faveur.

Mais,  la premire passe et contre toute attente, le prince Hercule
fut enfil de part en part, et tomba sans mme jeter un cri.

Le mdecin accourut: le prince tait mort; l'pe de son adversaire
lui avait travers le coeur.

Le jeune prince voulut continuer le combat; il arracha l'pe des
mains de son frre et somma son meurtrier de croiser le fer  son tour
avec lui; mais le docteur et le second tmoin se jetrent entre eux,
dclarant qu'ils ne permettraient pas une pareille infraction aux lois
du duel, si bien que force fut au principino de se rendre  leurs
raisons, quelque envie qu'il et de venger son frre.

On le ramena chez lui dsespr, quoique ce fatal vnement doublt sa
fortune.

Le vieux prince, qui vivait fort retir dans son chteau de la
Capitanate, apprit la mort de son fils an le lendemain du jour o
il avait expir. Comme il l'avait toujours fort aim et que cette
nouvelle lui avait t annonce sans prcaution aucune, elle le frappa
d'un coup aussi douloureux qu'inattendu. Le mme jour il se mit au
lit; le surlendemain il tait mort.

Le principino se trouva donc le chef de la famille, et matre, 
vingt-un ans, d'une fortune de huit millions.




XVIII

Le Combat.


La douleur du prince fut grande; aussi rsolut-il de voyager pour se
distraire.

Il y avait justement dans le port une frgate franaise qui
s'apprtait  faire voile pour Toulon; le prince demanda une
recommandation pour le capitaine et obtint le passage.

Des amis du capitaine lui avaient bien dit, lorsqu'ils avaient appris
que le prince de *** allait s'embarquer  son bord, quel tait le
compagnon de voyage que sa mauvaise fortune lui envoyait; mais le
capitaine tait un de ces vieux loups de mer qui ne croient ni  Dieu
ni au diable, et il n'avait fait que rire des susceptibilits de ses
amis.

Toutes les chances taient pour une heureuse traverse: le temps tait
magnifique; la flotte anglaise, sous les ordres de Foote, croisait du
ct de Corfou; Nelson vivait joyeusement  Palerme auprs de la belle
Emma Lyonna; le capitaine partit, fier comme un conqurant qui court 
la recherche d'un monde.

Tout allait bien depuis deux jours et deux nuits, lorsqu'en se
rveillant le troisime jour,  la hauteur de Livourne, le capitaine
entendit crier par le matelot en vigie: _Voile  tribord_!

Le capitaine monta aussitt sur le pont avec sa longue-vue et braqua
l'instrument sur l'objet dsign. Au premier coup d'oeil, il reconnut
une frgate de dix canons plus forte que la sienne, et,  certains
dtails de sa construction, il crut pouvoir tre certain qu'elle tait
anglaise.

Mais dix canons de plus ou de moins taient une misre pour un vieux
requin comme le capitaine; il ordonna  l'quipage de se tenir prt
 tout hasard, et continua d'examiner le btiment. Il manoeuvrait
videmment pour se rapprocher de la frgate; le capitaine, qui aimait
fort ce que les marins appellent le _jeu de boules_, rsolut de lui
pargner moiti du chemin, et mit le cap droit sur le navire ennemi.

Dans ce moment, le matelot en vigie cria: _Voile  bbord_!

Le capitaine se retourna, braqua sa lunette sur l'autre horizon,
et vit un second btiment qui, sortant majestueusement du port de
Livourne, s'avanait de son ct avec intention vidente de faire sa
partie. Le capitaine l'examina avec une attention toute particulire,
et il reconnut un vaisseau de ligne de la premire force.

--Oh! oh! murmura-t-il, trois ranges de dents  droite et deux 
gauche, cela fait cinq. Nous avons  faire  trop fortes mchoires; et
aussitt, demandant son porte-voix, il donna l'ordre de se diriger sur
Bastia et de couvrir la frgate d'autant de voiles qu'elle en pourrait
porter. Aussitt on vit se dployer comme autant d'tendards les
lgres bonnettes, et le btiment, cdant  l'impulsion nouvelle que
lui imprimait ce surcrot de toile, s'inclina doucement et fendit la
mer avec une nouvelle vigueur.

Le prince de *** tait sur le pont et avait suivi tous ces mouvemens
avec un intrt et une curiosit extrmes. Il tait brave et ne
craignait pas un combat; mais cependant, en voyant les deux btimens
auxquels le capitaine allait avoir affaire, il comprenait qu'il n'y
avait d'autre salut pour la frgate que de prendre chasse et de
tailler les plus longues croupires qu'elle pourrait  ses ennemis.

Heureusement le vent tait bon. Aussi la frgate, qui n'avait qu'une
ligne droite  suivre, tandis que les deux autres btimens suivaient
la diagonale, gagnait-elle visiblement sur les Anglais. Le capitaine,
qui jusque-l avait tenu le porte-voix  pleine main, commena 
le laisser pendre ngligemment  son petit doigt et  siffloter la
_Marseillaise_, ce qui voulait dire clairement: _Enfoncs messieurs
les Anglais_! Le prince comprit parfaitement ce langage, et,
s'approchant du capitaine en se frottant les mains et avec ce sourire
qui lui tait habituel:

--Eh bien! capitaine, dit-il, nous avons donc de meilleures jambes
qu'eux?

--Oui, oui, dit le capitaine; et, si ce vent-l dure, nous les aurons
bientt laisss  une telle distance que nous ne les entendrons plus
mme aboyer.

--Oh! il durera, dit le prince, en fixant ses gros yeux vers le point
de l'horizon d'o venait la brise.

--Oh! capitaine, cria le matelot en vigie.

--Eh bien?

--Le vent saute de l'est au nord.

--Mille tonnerres! s'cria le capitaine, nous sommes flambs!

En effet, une bouffe de mistral, passant aussitt  travers les
agrs, confirma ce que venait de dire le matelot. Cependant ce ne
pouvait tre qu'une saute de vent accidentelle. Le capitaine attendit
donc quelques minutes encore avant de prendre un parti; mais, au bout
d'un instant, il n'y avait plus de doute, le vent tait fix au nord.

Cette impulsion nouvelle fut prouve  la fois par les trois
btimens; le vaisseau  trois ponts en profita pour prendre l'avance
et couper  la frgate franaise la roule de la Corse. Quant  la
frgate anglaise, elle se mit  courir des bordes afin de ne pas
s'loigner, ne pouvant plus se rapprocher directement.

Le capitaine tait homme de tte; il prit  l'instant mme une
rsolution dcisive et hardie: c'tait de marcher droit sur le plus
faible des deux btimens, de l'attaquer corps  corps et de le prendre
 l'abordage avant que le vaisseau de ligne et pu venir  son
secours.

En consquence, la manoeuvre ncessaire fut ordonne, et le tambour
battit le branle-bas de combat.

On tait si prs de la frgate anglaise que l'on entendit son tambour
qui rpondait  notre dfi.

De son ct, le vaisseau de ligne, comprenant notre intention, mit
toutes voiles dehors et gouverna droit sur nous.

Les trois btimens paraissaient donc chelonns sur une seule ligne
et avaient l'air de suivre le mme chemin; seulement ils taient
distancs  diffrens intervalles. Ainsi, la frgate franaise, qui
se trouvait tenir le milieu, tait  un quart de lieue  peine de la
frgate anglaise, et  plus de deux lieues du vaisseau de ligne.

Bientt cette distance diminua encore; car la frgate anglaise, voyant
l'intention de son ennemie, ne conserva que les voiles strictement
ncessaires  la manoeuvre, et attendit le choc dont elle tait
menace.

Le capitaine franais, voyant que le moment de l'action approchait,
invita le prince  descendre  fond de cale, ou du moins  se retirer
dans sa cabine. Mais le prince, qui n'avait jamais vu de combat naval
et qui dsirait profiter de l'occasion, demanda  demeurer sur le
pont, promettant de rester appuy au mt de misaine et de ne gner en
rien la manoeuvre. Le capitaine, qui aimait les braves de quelque pays
qu'ils fussent, lui accorda sa demande.

On continua de s'avancer; mais,  peine eut-on fait la valeur d'une
centaine de pas, qu'un petit nuage blanc apparut  bbord de la
frgate anglaise; puis on vit ricocher un boulet  quelques toises de
la frgate franaise, puis on entendit le coup, puis enfin on vit la
lgre vapeur produite par l'explosion monter en s'affaiblissant et
disparatre  travers la mture, pousse qu'elle tait par le vent qui
venait de la France.

La partie tait engage par l'orgueilleuse fille de la
Grande-Bretagne, qui, provoque la premire par le son du tambour,
avait voulu rpondre la premire par le son du canon. Les deux
btimens commencrent de se rapprocher l'un de l'autre; mais, quoique
les canonniers franais fussent  leur poste, quoique les mches
fussent allumes, quoique les canons, accroupis sur leurs lourds
affts, semblassent demander  dire un mot  leur tour en faveur de la
rpublique, tout resta muet  bord, et l'on n'entendit d'autre
bruit que l'air de la _Marseillaise_ que continuait de siffloter le
capitaine. Il est vrai que, comme c'tait  peu prs le seul air qu'il
st, il l'appliquait  toutes les circonstances; seulement, selon les
tons o il le sifflait, l'air variait d'expression, et l'on pouvait
reconnatre aux intonations si le capitaine tait de bonne ou de
mauvaise humeur, content ou mcontent, triste ou joyeux.

Cette fois, l'air avait pris en passant  travers ses dents une
expression de menace stridente qui ne promettait rien de bon 
messieurs les Anglais.

En effet, rien n'tait d'un aspect plus terrible que ce btiment, muet
et silencieux, s'avanant en droite ligne, et d'une aile aussi ferme
que celle de l'aigle, sur son ennemi, qui, de cinq minutes en cinq
minutes, virant et revirant de bord, lui envoyait sa double borde,
sans que tout cet ouragan de fer qui passait  travers les voiles, les
agrs et la mture de la frgate franaise, part lui faire un mal
sensible et l'arrtt un seul instant dans sa course. Enfin, les deux
btimens se trouvrent presque bord  bord; la frgate venait de
dcharger sa borde; elle donna l'ordre de virer pour prsenter celui
de ses flancs qui tait encore arm; mais, au moment o elle s'offrait
de biais  notre artillerie, le mot _Feu!_ retentit; vingt-quatre
pices tonnrent  la fois, le tiers de l'quipage anglais fut
emport, deux mts craqurent et s'abattirent, et le btiment,
frmissant de ses mtereaux  sa quille, s'arrta court dans sa
manoeuvre, tremblant sur place et forc d'attendre son ennemi.

Alors la frgate franaise vira de bord  son tour avec une lgret
et une grce parfaites, et vint pour engager son beaupr dans les
porte-haubans du mt d'artimon; mais, en passant devant son ennemie,
elle la salua  bout portant de sa seconde borde, qui, frappant en
plein bois, brisa la muraille du btiment et coucha sur le pont huit
ou dix morts et une vingtaine de blesss.

Au mme moment, on entendit le choc des deux btimens qui se
heurtaient, et que les grappins attachaient l'un  l'autre de cette
fatale treinte que suit presque toujours l'anantissement de l'un des
deux.

Il y eut un moment de confusion horrible; Anglais et Franais taient
tellement mls et confondus, qu'on ne savait lesquels attaquaient,
lesquels se dfendaient. Trois fois les Franais dbordrent sur la
frgate anglaise comme un torrent qui se prcipite, trois fois ils
reculrent comme une mare qui se retire. Enfin,  un quatrime
effort, toute rsistance parut cesser; le capitaine avait disparu,
bless ou mort. Chacun se rendait  bord de la frgate anglaise; le
pavillon britannique protestait seul encore contre la dfaite; un
matelot s'lana pour l'abaisser. En ce moment, le cri: Au feu!
retentit; le capitaine anglais, une mche  la main, avait t vu
s'avanant vers la sainte-barbe.

Aussitt Anglais et Franais se prcipitrent ple-mle  bord de la
frgate franaise pour fuir le volcan qui allait s'ouvrir sous leurs
pieds et qui menaait d'engloutir  la fois amis et ennemis. Des
matelots, la hache  la main, s'lancrent pour couper les chanes
des grappins et pour dgager le beaupr. Le capitaine emboucha son
porte-voix et commanda la manoeuvre  l'aide de laquelle il esprait
s'loigner de son ennemie, et la belle et intelligente frgate, comme
si elle et compris le danger qu'elle courait, fit un mouvement en
arrire. Au mme instant, un fracas pareil  celui de cent pices de
canon qui tonneraient  la fois se fit entendre; le btiment anglais
clata comme une bombe, chassant au ciel les dbris de ses mts, ses
canons briss et les membres disperss de ses blesss et de ses morts.
Puis un affreux silence succda  cet effroyable bruit, un vaste
foyer ardent demeura quelques secondes encore  la surface de la
mer, s'enfonant peu  peu et en faisant bouillonner l'eau qui
l'treignait, enfin il fit trois tours sur lui-mme et s'engloutit.
Presque aussitt une pluie d'agrs rompus, de membres sanglans, de
dbris enflamms retomba autour de la frgate franaise. Tout tait
fini, son ennemie avait cess d'exister.

Il y eut un instant de trouble suprme pendant lequel personne ne
fut sr de sa propre existence, o les plus braves se regardrent en
frissonnant, et o l'on ne sut pas, tant la frgate franaise tait
proche de la frgate anglaise, si elle ne serait pas entrane avec
elle au fond de la mer ou lance avec elle jusqu'au ciel.

Le capitaine reprit la premier son sang-froid; il ordonna de conduire
les prisonniers  fond de cale, de descendre les blesss dans
l'entre-pont et de jeter les morts  la mer.

Puis, ces trois ordres excuts, il se retourna vers le vaisseau 
trois ponts, qui, pendant la catastrophe que nous venons de raconter,
avait gagn du chemin, et qui s'avanait chassant l'cume devant sa
proue comme un cheval de course la poussire devant son poitrail.

Le capitaine fit rparer  l'instant mme les avaries qui avaient
atteint le corps du btiment, changea deux ou trois voiles dchires
par les boulets, remplaa les agrs coups par des agrs neufs; puis,
comprenant que son salut dpendait de la rapidit de ses mouvemens,
il reprit chasse avec toute la vitesse dont son btiment tait
susceptible.

Mais si rapidement qu'eussent t excutes ces manoeuvres, elles
avaient pris un temps matriel que son antagoniste avait mis 
profit, de sorte qu'au moment o la frgate s'inclinait sous le vent,
reprenant sa course vers les Balares, un point blanc apparut 
l'avant du btiment de ligne, et presque aussitt, passant  travers
la mture, un boulet coupa deux ou trois cordages et troua la grande
voile et la voile de foc.

--Mille tonnerres! dit le capitaine; les brigands ont du vingt-quatre!

Effectivement, deux pices de ce calibre taient places  bord du
vaisseau, l'une  l'avant, l'autre  l'arrire, de sorte que, lorsque
le capitaine de la frgate se croyait encore hors de la porte
habituelle, il se trouvait,  son grand dsappointement, sous le feu
de son ennemi.

--Toutes les voiles dehors! cria le capitaine, tout, jusqu'aux
bonnettes de cacatois! Qu'on ne laisse pas un chiffon de toile grand
comme un mouchoir de poche dans les armoires! Allez!

Et aussitt trois ou quatre petites voiles s'lancrent et coururent
se ranger prs des voiles plus grandes qu'elles taient destines 
accompagner, et l'on sentit  un accroissement de vitesse que, si
chtif que ft ce secours, il n'tait cependant pas tout  fait
inutile.

En ce moment, un second coup du canon retentit, qui passa comme le
premier dans la mture, mais sans autre rsultat que de trouer une ou
deux voiles.

On marcha ainsi pendant l'espace de dix minutes  peu prs; pendant
ces dix minutes, le capitaine franais ne cessa point de tenir sa
lunette braque sur le vaisseau ennemi. Puis, aprs ces dix minutes
d'examen, faisant rentrer les diffrent tubes de sa lunette les uns
dans les autres d'un violent coup de la paume de la main:

--Enfoncs, dcidment, messieurs les Anglais! cria-t-il, nous filons
un demi-noeud plus que vous!

--Ainsi, demanda le prince, qui n'avait pas quitt le pont, ainsi
demain matin nous serons hors de vue?

--Oh! mon Dieu, oui, rpondit le capitaine, si nous allons toujours ce
train-l.

--Et si quelque boulet maudit ne nous brise pas une de nos trois
jambes, dit en riant le prince.

Comme il disait ces paroles, le bruit d'un troisime coup de canon
retentit, et presque aussitt on entendit un craquement terrible;
un boulet venait de briser le mt auquel tait appuy le prince, au
dessous de la grande hune.

En mme temps le mt s'inclina comme un arbre que le vent dracine;
puis, toute charge de ses voiles, de ses agrs, de ses cordages, sa
partie suprieure s'abattit sur le pont, ensevelissant le prince de
*** sous un amas de voiles, mais cela avec tant de bonheur que le
prince n'eut pas mme une gratignure.

Un juron  faire fendre le ciel accompagna cet vnement comme le
roulement du tonnerre accompagne la foudre. C'tait le capitaine qui
envisageait d'un coup d'oeil sa position. Or, cette position tait
tranche: maintenant un combat tait invitable, et le rsultat de ce
combat avec un navire infrieur, des hommes dj lasss d'une premire
lutte et un quipage de moiti moins fort que l'quipage ennemi, ne
prsentait pas un instant la moindre chance favorable.

Le capitaine ne se prpara pas moins  cette lutte dsespre avec le
courage calme et persvrant que chacun lui connaissait: le branle-bas
de combat retentit de nouveau, et la moiti des matelots courut
de rechef aux armes, qu'on n'avait fait au reste que dposer
provisoirement sur le pont, tandis que l'autre moiti, s'lanant dans
la mture, se mit  couper  grands coups de hache cordages et agrs;
puis on souleva le mt bris, et agrs, mts, voiles, cordages, tout
fut jet  la mer.

Ce fut alors seulement qu'on s'aperut que le prince tait sain et
sauf. Le capitaine l'avait cru extermin.

Cependant, si court que fut le temps coul depuis la catastrophe, les
progrs du vaisseau taient dj visibles: continuer la chasse tait
donc fuir inutilement; or, fuir est une lchet, quand la fuite
n'offre pas une chance de salut. C'est ainsi du moins que pensait le
capitaine. Aussi ordonna-t-il aussitt qu'on dpouillt le btiment
de toutes les voiles qui ne seraient pas absolument ncessaires  la
manoeuvre, et qu'on attendit le vaisseau.

Mais, comme il pensa que dans cette situation critique une allocution
 ses matelots ferait bien, il monta sur l'escalier du gaillard
d'arrire, et, s'adressant  son quipage:

--Mes amis, dit-il, nous sommes tous flambs depuis A jusqu' Z. Il
ne nous reste maintenant qu' mourir le mieux que nous pourrons.
Souvenez-vous du _Vengeur_, et _vive la rpublique_!

L'quipage rpta d'une seule voix le cri de: _Vive la rpublique_!
puis chacun courut  son poste aussi lger et aussi dispos que s'il
venait d'tre convoqu pour une distribution de grog.

Quant au capitaine, il se mit  siffler la _Marseillaise_.

Le vaisseau s'avanait toujours, et,  chaque pas qu'il faisait, ses
messagers de mort devenaient de plus en plus frquens et de plus en
plus funestes; enfin il se trouva  porte ordinaire, et tournant son
flanc arm d'une triple range de canons, il se couvrit d'un pais
nuage de fume du milieu duquel s'chappa une grle de boulets qui
vint s'abattre sur le pont de la frgate.

En pareille circonstance, mieux vaut courir au devant du danger que de
l'attendre. Le capitaine ordonna de manoeuvrer sur le btiment anglais
et de tenter l'abordage. Si quelque chose pouvait sauver la frgate,
c'tait un coup de vigueur qui fit disparatre la supriorit
physique de l'ennemi auquel elle avait affaire, en mettant aux prises
l'imptuosit franaise avec le courage anglican.

Mais le vaisseau anglais avait une trop bonne position pour la perdre
ainsi. Avec ses canons de trente-six, la frgate pouvait l'atteindre 
peine, tandis que lui, avec ses canons de quarante-huit, la foudroyait
impunment. Or comme, ds qu'il vit la frgate mettre cap sur lui, ce
fut lui qui manoeuvra pour la tenir toujours  la mme distance, 
partir de ce moment ce fut, par un trange jeu, le plus fort qui
sembla fuir, et le plus faible qui sembla poursuivre.

La situation du btiment franais tait terrible: maintenu toujours 
la mme distance par la mme manoeuvre, chaque borde de son ennemi
l'atteignait en plein corps, tandis que les coups dsesprs qu'il
tirait se perdaient impuissans dans l'intervalle qui la sparait
du but qu'il voulait atteindre; ce n'tait plus une lutte, c'tait
simplement une agonie; il fallait mourir sans mme se dfendre, ou
amener.

Le capitaine tait  l'endroit le plus dcouvert, se jetant pour ainsi
dire au devant de chaque borde, et esprant qu' chacune d'elles
quelque boulet le couperait en deux; mais on et dit qu'il tait
invulnrable; son btiment tait ras comme un ponton, le plancher
tait couvert de morts et de mourans, et lui n'avait pas une seule
blessure.

Il y avait aussi le prince de *** qui tait sain et sauf.

Le capitaine jeta les yeux autour de lui, il vit son quipage dcim
par la mitraille, mourant sans se plaindre, quoiqu'il mourt sans
vengeance; il sentit sa frgate frmissant et se plaignant sous ses
pieds, comme si elle aussi et t anime et vivante: il comprit qu'il
tait responsable devant Dieu des jours qui lui taient confis, et
devant la France du btiment dont elle l'avait fait roi. Il donna, en
pleurant de rage, l'ordre d'amener le pavillon.

Aussitt que la flamme aux trois couleurs eut disparu de la corne o
elle flottait, le feu du btiment ennemi cessa; et, mettant le cap
sur la frgate, il manoeuvra pour venir droit  elle; de son ct, la
frgate le voyait s'avancer dans un morne silence: on et dit qu' son
approche les mourans mme retenaient leurs plaintes. Par un mouvement
machinal, les quelques artilleurs qui restaient prs d'une douzaine de
pices encore en batterie virent  peine le btiment  porte, qu'ils
approchrent machinalement la mche des canons; mais, sur un signe
du capitaine, toutes les lances furent jetes sur le pont, et chacun
attendit, rsign, comprenant que toute dfense serait une trahison.

Au bout d'un instant, les deux btimens se trouvrent presque bord 
bord, mais dans un tat bien diffrent: pas un seul homme du vaisseau
anglais ne manquait au rle de l'quipage, pas un mt n'tait atteint,
pas un cordage n'tait bris; le btiment franais, au contraire, tout
mutil de sa double lutte, avait perdu la moiti de son monde, avait
ses trois mts briss, et presque tous ses cordages flottaient au vent
comme une chevelure parse et dsole.

Lorsque le capitaine anglais fut  porte de la voix, il adressa en
excellent franais,  son courageux adversaire, quelques uns de ces
mots de consolation avec lesquels les braves adoucissent entre eux
la douleur de la mort ou la honte de la dfaite. Mais le capitaine
franais se contenta de sourire en secouant la tte, aprs quoi il
fit signe  son ennemi d'envoyer ses chaloupes afin que l'quipage
prisonnier pt passer d'un bord  l'autre, toutes les embarcations de
la frgate tant hors de service. Le transport s'opra aussitt. Le
btiment franais avait tellement souffert qu'il faisait eau de tout
ct, et que, si l'on ne portait un prompt remde  ses avaries, il
menaait de couler bas.

On transporta d'abord les malheureux atteints le plus grivement, puis
ceux dont les blessures taient plus lgres, puis enfin les quelques
hommes qui taient sortis par miracle sains et saufs du double combat
qu'ils venaient de soutenir.

Le capitaine resta le dernier  bord, comme c'tait son devoir; puis,
lorsqu'il vit le reste de son quipage dans la chaloupe, et que
le capitaine anglais faisait mettre sa propre yole  la mer pour
l'envoyer prendre, il entra dans sa chambre comme s'il et oubli
quelque chose; cinq minutes aprs on entendit la dtonation d'un coup
de pistolet.

Deux des matelots anglais et le jeune midshipman qui commandait
l'embarcation s'lancrent aussitt sur le pont et coururent  la
chambre du capitaine. Ils le trouvrent tendu sur le parquet,
dfigur et nageant dans son sang; le malheureux et brave marin
n'avait pas voulu survivre  sa dfaite: il venait de se brler la
cervelle.

Le jeune midshipman et les deux matelots venaient  peine de s'assurer
qu'il tait mort, lorsqu'un coup de sifflet se fit entendre. Au moment
o le prince de *** mettait le pied  bord du vaisseau anglais, on
commena de s'apercevoir que le temps tournait  la tempte; de sorte
que le capitaine, voyant qu'il n'y avait pas de temps  perdre pour
faire face  ce nouvel ennemi, avait rsolu de regagner en toute hte
le port de Livourne ou de Porto-Ferrajo.

Trois jours aprs, le btiment anglais, dmt de son mt d'artimon,
son gouvernail bris, et ne se soutenant sur l'eau qu' l'aide de ses
pompes, entra dans le port de Mahon, pouss par les derniers souffles
de la tempte qui avait failli l'anantir.

Quant  la frgate franaise, un instant son vainqueur avait voulu
essayer de la traner aprs lui, mais bientt il avait t forc de
l'abandonner; et en mme temps que le vaisseau anglais entrait dans le
port de Mahon, elle allait s'chouer sur les ctes de France, avec
le corps de son brave capitaine, auquel elle servait de glorieux
cercueil.

Le prince de *** avait support la tempte avec le mme bonheur que
le combat, et il tait descendu  Mahon sans mme avoir eu le mal de
mer.




XIX

La Bndiction paternelle.


Pendant cinq ans, on ignora compltement ce que le prince de ***
tait devenu. Son banquier seulement lui faisait rgulirement passer
des sommes considrables, tantt en France, tantt en Angleterre,
tantt en Allemagne. Enfin, un beau jour, on le vit reparatre 
Naples, mari d'une jeune Anglaise qu'il avait pouse, et pre de deux
jolis enfans que le ciel, dans son ternel sourire pour lui, avait
faits l'un garon et l'autre fille.

Nous ne dirons qu'un mot du garon; puis nous le quitterons pour
revenir  la fille, dont les malheurs vont faire  peu prs  eux
seuls les frais de cet intressant chapitre.

Le garon tait le portrait vivant de son pre. Aussi,  la premire
vue, n'y eut-il pas de doute  Naples que le don fatal de la jettatura
ne dt se continuer dans la ligne masculine du prince.

Quant  la fille, c'tait une dlicieuse personne, qui runissait en
elle seule les deux types des beauts italienne et anglaise: elle
avait de longs cheveux noirs, de beaux yeux bleus, le teint blanc et
mat comme un lis, des dents petites et brillantes comme des perles,
les lvres rouges comme une cerise.

La mre seule se chargea de l'ducation de cette ravissante enfant;
elle grandit  son ombre, gracieuse et frache comme une fleur de
printemps.

A quinze ans, c'tait le miracle de Naples; la premire chose qu'on
demandait aux trangers tait s'ils avaient vu la charmante princesse
de ***.

Il va sans dire que pendant ces quinze ans l'toile funeste du prince
tait constamment reste la mme; seulement  ses besicles il avait
joint une norme tabatire, ce qui doublait encore, s'il faut en
croire les traditions, la maligne influence  laquelle taient
constamment soumis ceux qui se trouvaient en contact avec lui.

Au milieu de tous les jeunes seigneurs qui bourdonnaient autour
d'elle, la belle Elena (c'tait ainsi que se nommait la fille du
prince de ***) avait remarqu le comte de F***, second fils d'un
des plus riches et des plus aristocratiques patriciens de la ville de
Naples. Or, comme le droit d'anesse tait aboli dans le royaume des
Deux-Siciles, le comte de F*** ne se trouvait pas moins, tout pun
qu'il tait, un parti fort sortable pour notre hrone, puisqu'il
apportait en mariage quelque chose comme cent cinquante mille livres
de rente, un noble nom, vingt-cinq ans, et une belle figure.

Chose difficile  croire, c'tait cette belle figure qui se trouvait
le principal obstacle au mariage, non de la part de la jeune
princesse, Dieu merci; elle, au contraire, apprciait ce don de la
nature  sa valeur, et mme au del; mais cette belle figure avait
tant fait des siennes, elle avait tourn tant de ttes et elle avait
caus tant de scandale par la ville, que toutes les fois qu'il tait
question du comte de F*** devant le prince de ***, il s'empressait
de manifester son opinion sur les jeunes dissips, et particulirement
sur celui-ci, lequel, au dire du prince, avait autant de bonnes
fortunes que Salomon.

Malheureusement, il arriva ce qui arrive toujours; ce fut du seul
homme que n'aurait pas d aimer Elena que la belle Elena devint
amoureuse. tait-ce par sympathie ou par esprit de contrarit? Je
l'ignore. tait-ce parce qu'elle en pensait beaucoup de bien ou parce
qu'on lui en avait dit beaucoup de mal? Je ne sais. Mais tant il y a
qu'elle en devint amoureuse non pas de cet amour phmre qu'un lger
caprice fait natre et que la moindre opposition fait mourir, mais de
cet amour ardent, profond et ternel, qui s'augmente des difficults
qu'on lui oppose, qui se nourrit des larmes qu'il rpand, et qui,
comme celui de Juliette et de Romo, ne voit d'autre dnouement  sa
dure que l'autel ou la tombe.

Mais quoique le prince adort sa fille, et justement mme parce qu'il
l'adorait, il se montrait de plus en plus oppos  une union, qui,
selon lui, devait faire son malheur. Chaque jour il venait raconter
 la pauvre Elena quelque tour nouveau  la manire de Faublas ou de
Richelieu, dont le comte de F*** tait le hros; mais,  son grand
tonnement, cette nomenclature de mfaits, au lieu de diminuer l'amour
de la jeune fille, ne faisait que l'augmenter.

Cet amour arriva bientt  un point que ses belles joues plirent,
que ses yeux, conservant le jour la trace des larmes de la nuit,
commencrent  perdre de leur clat; enfin qu'une mlancolie profonde
s'emparant d'elle, ses lvres ne laissrent plus passer que de ces
rares sourires pareils aux ples rayons d'un soleil d'hiver. Une
maladie de langueur se dclara.

Le prince, horriblement inquiet du changement survenu chez Elena,
attendit le mdecin au moment o il sortait de la chambre de sa fille,
et le supplia de lui dire ce qu'il pensait de son tat; le mdecin
rpondit qu'en cette circonstance moins qu'en toute autre la mdecine
pouvait se permettre de prdire l'avenir, attendu que la maladie de
la jeune fille lui paraissait amene par des causes purement
morales, causes sur lesquelles la malade avait obstinment refus de
s'expliquer; mais que, malgr ce refus, il n'en tait pas moins sr
qu'il y avait au fond de cette langueur, qui pouvait devenir mortelle,
quelque secret dans lequel tait sa gurison.

Ce secret n'en tait pas un pour le prince. Aussi suivit-il les
progrs du mal avec anxit. Il tint bon encore deux ou trois mois;
mais, au bout de ce temps, le mdecin l'ayant prvenu que l'tat de
la malade empirait de telle faon qu'il ne rpondait plus d'elle, le
prince, tout en demandant pardon  Dieu et  la morale de confier le
bonheur de sa fille  un pareil homme, finit par dire un beau jour 
Elena que, comme sa vie lui tait plus chre que tout au monde, il
consentait enfin  ce qu'elle poust le comte de F***.

La pauvre Elena, qui ne s'attendait pas  cette bonne nouvelle, bondit
de joie; ses joues plies s'animrent  l'instant du plus ravissant
incarnat; ses yeux ternis lancrent des clairs; enfin sa belle bouche
attriste retrouva un de ces doux sourires qu'elle semblait  tout
jamais avoir oublis. Elle jeta ses bras amaigris autour du cou de
son pre, et, en change de son consentement, elle lui promit non
seulement de vivre, mais encore d'tre heureuse.

Le prince secoua la tte tristement, la fatale rputation de son futur
gendre lui revenant sans cesse  l'esprit.

Cependant, comme sa parole tait donne, il n'en consentit pas moins 
ce qu'Elena fit connatre  l'instant mme  son prtendu, qui
avait t sinon aussi malade, du moins aussi malheureux qu'elle, le
changement inattendu qui s'oprait dans leur position.

Le comte de F*** accourut. En apprenant cette nouvelle inespre, il
avait failli devenir fou de joie.

Les deux amans se revoyant ne purent changer une seule parole, ils
fondirent en larmes.

Le prince se retira tout en grommelant: cinq secondes de plus d'un
pareil spectacle, il allait pleurer comme eux et avec eux.

Les refus du prince avaient fait tant de bruit qu'il comprit lui-mme
que, du moment o il cessait de s'opposer  l'union des deux amans,
mieux valait que le mariage et lieu plus tt que plus tard. Le jour
de la crmonie fut donc fix  trois semaines; c'tait juste le temps
ncessaire  l'accomplissement des formalits d'usage.

Pendant ces trois semaines, le prince de *** reut peut-tre dix
lettres anonymes, toutes remplies des plus graves accusations
contre son futur gendre; c'taient des Arianes dlaisses qui le
reprsentaient comme un amant sans foi; c'taient des mres plores
qui l'accusaient d'tre un pre sans entrailles; c'taient enfin des
deux parts des plaintes amres qui venaient corroborer de plus en plus
la premire opinion que le prince avait conue  l'endroit du comte de
F***. Mais le prince avait donn sa parole; il voyait son heureuse
enfant se reprendre chaque jour  la vie en se reprenant au bonheur.
Il renferma toutes ses craintes au fond de son me, comprenant
qu'aprs avoir cd aux dsirs d'Elena, ce serait la tuer maintenant
que de lui retirer sa parole donne.

Tout resta dans le _statu quo_, et, le grand jour arriv, l'auguste
crmonie eut lieu  la grande joie des jeunes poux et  l'admiration
de tous les assistans, qui dclaraient,  l'unanimit, qu'on ferait
inutilement tout le royaume des Deux-Siciles pour trouver deux jeunes
gens qui se convinssent davantage sous tous les rapports.

Le soir, il y eut un grand bal pendant lequel le jeune poux fut fort
empress, et la belle pouse fort rougissante; puis enfin vint l'heure
de se retirer. Les invits disparurent les uns aprs les autres: il
ne resta plus dans le palais que les nouveaux maris, le prince et la
princesse. En voyant se rapprocher ainsi l'instant d'appartenir  un
autre, Elena se jeta dans les bras de sa mre, tandis que le jeune
comte secouait en souriant la main du prince.

En ce moment, celui-ci, oubliant tous ses prjugs contre son gendre,
le prit dans un bras, prit sa fille dans l'autre, les embrassa tous
les deux sur le front en s'criant:--Venez, chers enfans, venez
recevoir la bndiction paternelle!

A ces mots, tous deux, se laissant glisser de ses bras, tombrent
 ses genoux, et le prince, pour ne pas rester au dessous de la
situation, abaissa sur leurs ttes ses mains qu'il avait leves vers
le ciel; alors, ne trouvant rien de mieux  dire que les paroles que
le Seigneur lui-mme dit aux premiers poux:--Croissez et multipliez!
s'cria-t-il.

Puis, craignant de se laisser aller  une motion qu'il regardait
comme indigne d'un homme, il se retira dans son appartement, o,
au bout d'un quart d'heure, la princesse vint le joindre, en lui
annonant que, selon toute probabilit, les deux jeunes poux taient
occups  accomplir en ce moment mme les paroles de la Gense.

Le lendemain, Elena, en revoyant son pre, rougit prodigieusement; de
son ct, le comte de F*** n'tait pas exempt d'un certain embarras
en abordant le prince; mais comme cet embarras et cette rougeur
taient assez naturels dans la position des parties, la princesse se
contenta de rpondre  cette rougeur par un baiser, et le prince  cet
embarras par un sourire.

La journe se passa sans que le prince et la princesse essayassent
d'entrer dans aucun dtail sur ce qui s'tait pass entre les jeunes
poux hors de leur prsence; seulement, comme ils comprenaient leur
situation, ils les laissrent le plus qu'ils purent en tte--tte,
et ne furent aucunement tonns qu'ils passassent une partie de
la journe renferms dans leurs appartmens. Nanmoins, on dna en
famille; mais comme les poux paraissaient de plus en plus contraints
et embarrasss, le prince et la princesse changrent un sourire
d'intelligence; et aussitt le dessert achev, ils annoncrent 
leurs enfans qu'ils avaient dcid d'aller passer quelques jours  la
campagne, et que, pendant ces quelques jours, ils laissaient le palais
de Naples  leur entire disposition.

Ce qui fut dit fut fait, et le mme soir le prince et la princesse
partirent pour Caserte, assez proccups tous deux des observations
qu'ils avaient faites sparment, mais dont cependant ils n'ouvrirent
pas la bouche pendant tout le voyage.

Trois jours aprs, au moment o le prince et la princesse djeunaient
en tte--tte, on entendit le roulement d'une voiture dans la cour
du chteau. Cinq minutes aprs, un domestique arriva tout courant
annoncer que la jeune comtesse venait d'arriver.

Derrire lui Elena parut; mais, au contraire de ce qu'on aurait
pu attendre d'une marie de la semaine, sa figure tait toute
bouleverse, et elle se jeta en pleurant dans les bras de sa mre.

Le prince adorait sa fille; il voulut donc connatre la cause de son
chagrin; mais plus il l'interrogeait, plus Elena, tout en gardant le
silence, versait d'abondantes larmes. Enfin une ide terrible traversa
l'esprit du prince.

--Oh! le malheureux! s'cria-t-il, il t'aura fait quelque infidlit?

--Hlas! plt au ciel! rpondit la jeune fille.

--Comment, plt au ciel? Mais qu'est-il donc arriv? continua le
prince.

--Une chose que je ne puis dire qu' ma mre, rpondit Elena.

--Viens donc, mon enfant, viens donc avec moi, s'cria la princesse,
et conte-moi tes chagrins.

--Ma mre! ma mre! dit la jeune femme, je ne sais si j'oserai.

--Mais c'est donc bien terrible? demanda le prince.

--Oh! mon pre, c'est affreux.

--Je l'avais bien dit, murmura le prince, que cet homme ferait ton
malheur!

--Hlas! que ne vous ai-je cru! rpondit Elena.

--Viens, mon enfant, viens, dit la princesse, et nous verrons 
arranger tout cela.

--Ah! ma mre, ma mre, rpondit la jeune marie en se laissant
entraner presque malgr elle, ah! je crains bien qu'il n'y ait pas
de remde.

Et les deux femmes disparurent dans la chambre  coucher de la
princesse.

L fut rvl un secret inattendu, miraculeux, inou: le comte de
F***, le Lovelace de Naples, ce hros aux mille et une aventures, cet
homme dont les prcoces paternits avaient caus de si grandes et de
si longues terreurs au prince de ***, le comte de F*** n'tait pas
plus avanc prs de sa femme au bout de six jours de mariage que M. de
Lignolle, de charadique mmoire, ne l'tait prs de sa femme au bout
d'un an.

Et ce qu'il y avait de plus extraordinaire, c'est que la rputation
antrieure du comte de F***, loin d'tre usurpe, tait encore reste
au dessous de la ralit.

Mais la bndiction paternelle portait ses fruits. Aussi, comme
l'avait laiss craindre l'exclamation d'Elena, il n'y avait pas de
remde.

Trois ans s'coulrent sans que rien au monde pt conjurer le malfice
dont le pauvre comte de F*** tait victime; puis, au bout de trois
ans, un bruit singulier se rpandit: c'est que madame la comtesse de
F***, aux termes d'un des articles du concile de Trente, demandait le
divorce pour cause d'impuissance de son mari.

Une pareille nouvelle, comme on le comprend bien, ne pouvait
avoir grande croyance dans la ville de Naples; les femmes surtout
l'accueillaient en haussant les paules, en assurant que de pareils
bruits n'avaient pas le sens commun. Cependant un jour il fallut bien
y croire: la comtesse de F*** venait de faire assigner son mari
devant le tribunal de la Rota  Rome.

Alors chacun voulut entrer dans les moindres dtails des vnemens qui
avaient suivi le bal de noces; mais nul ne pensa  rvler la fatale
bndiction du prince de *** et les termes bibliques dans lesquels il
l'avait formule, de sorte que toutes choses restrent dans le doute,
tous les hommes prenant parti pour la comtesse, toutes les femmes se
rangeant du ct du comte.

Pendant trois mois, Naples fut aussi pleine de division qu'elle
l'avait t aux poques des plus grandes discordes civiles. C'taient,
 propos du comte et de la comtesse de F***, d'ternelles discussions
entre les maris et les femmes; les maris soutenaient  leurs femmes
que non seulement le comte de F*** tait impuissant, mais encore
qu'il l'avait toujours t; les femmes rpondaient  leurs maris
qu'ils taient des imbciles, et qu'ils ne savaient ce qu'ils
disaient.

Enfin la comtesse comparut devant un tribunal de docteurs et de
sages-femmes. Les sages-femmes et les docteurs dclarrent 
l'unanimit qu'il tait fort malheureux qu'Elena, comme Jeanne d'Arc,
ne ft pas ne dans les marches de Lorraine, attendu que, comme
l'hrone de Vaucouleurs, elle avait, en cas d'invasion tout ce qu'il
fallait pour chasser les Anglais de France.

Les maris triomphrent, mais les femmes ne se rendirent point pour
si peu: elles prtendirent que les sages-femmes ne savaient pas leur
mtier, et que les mdecins ne s'y connaissaient pas.

Les querelles conjugales s'envenimrent ainsi, et une partie de ces
dames, n'ayant pas le bonheur de pouvoir demander le divorce pour
cause d'impuissance, demandrent la sparation de corps pour
incompatibilit d'humeur.

Le comte de F*** demanda le congrs: c'tait son droit. Le congrs
fut donc ordonn: c'tait sa dernire esprance.

Nous sommes trop chaste pour entrer dans les dtails de cette
singulire coutume, fort usite au moyen-ge, mais fort tombe en
dsutude au dix-neuvime sicle. Au reste, si nos lecteurs avaient
quelque curiosit  ce sujet, nous les renverrions  Tallemant des
Beaux, _Historiette de M. de Langeais_. Contentons-nous de dire que,
contre toute croyance, le rsultat tourna  la plus grande honte du
pauvre comte de F***.

Les maris napolitains se prirent par la main et dansrent en rond,
ni plus ni moins qu'on assure que le firent depuis au foyer du
Thtre-Franais MM. les romantiques autour du buste de Racine; ce qui
ne me parut jamais bien prouv, attendu que le buste de Racine est
appuy contre le mur.

On crut les femmes ananties; mais comme on le sait, lorsque les
femmes ont une chose dans la tte, il est assez difficile de la leur
ter. Ces dames rpondirent qu'elles demeureraient dans leur premire
opinion sur l'excellent caractre du comte jusqu' preuve directe du
contraire.

Mais, comme le tribunal de la Rota n'est pas compos de femmes, le
tribunal dcida que le mariage, n'ayant point t consomm, tait
comme nul et non avenu.

Moyennant lequel jugement les deux poux rentrrent dans la libert de
se tourner le dos et de contracter, si bon leur semble, chacun de son
ct, un nouvel hymne.

Elena ne tarda point  profiter de la permission qui lui tait donne.
Pendant ces trois ans d'trange veuvage, le chevalier de T*** lui
avait fait une cour des plus assidues; mais, moiti par vertu, moiti
dans la crainte de fournir au comte de F*** de lgitimes griefs,
Elena n'avait jamais avou au chevalier qu'elle partageait son amour.
Il tait rsult de cette rserve une grande admiration de la part du
monde, et un profond amour de la part du chevalier de T***.

Aussi, le prononc du jugement  peine connu, le chevalier de T***,
qui n'attendait que ce moment pour se substituer aux lieu et place
du premier mari, accourut-il offrir son coeur et sa main  la belle
Elena: l'un et l'autre furent accepts, et la nouvelle des noces 
venir se rpandit en mme temps que la rupture du mariage pass.

Cette fois, le prince ne mit aucune opposition aux voeux de sa fille,
qui, au reste, tant devenue majeure, avait le droit de se gouverner
elle-mme. Le chevalier de T*** n'avait jamais fait parler de lui que
de la faon la plus avantageuse: il tait d'une des premires familles
de Naples, assez riche pour qu'on ne pt pas supposer que son amour
pour Elena ft le rsultat d'un calcul, et en outre attach comme
aide-de-camp  l'un des princes de la famille rgnante: le parti tait
donc sortable de tout point.

On dcida qu'on laisserait trois mois s'couler pour les convenances;
que pendant ces trois mois le chevalier de T*** accepterait une
mission que le prince lui avait offerte pour Vienne; enfin que, ces
trois mois expirs, il reviendrait  Naples, o les noces seraient
clbres.

Tout se passa selon les conventions faites: au jour dit, le chevalier
de T*** fut de retour, plus amoureux qu'il n'tait parti: de son
ct, Elena lui avait gard dans toute sa force le second amour aussi
profond et aussi pur que le premier. Toutes les formalits d'usage
avaient t remplies pendant cet intervalle, rien ne pouvait donc
retarder le bonheur des deux amans. Le mariage fut clbr huit jours
aprs l'arrive du chevalier.

Cette fois, il n'y eut ni dner ni bal; on se maria  la campagne et
dans la chapelle du chteau: quatre tmoins, le prince et la princesse
assistrent seuls au bonheur des nouveaux poux. Comme la premire
fois, aprs la clbration du mariage, le prince les arrta pour leur
faire une petite exhortation qu'Elena et le chevalier coutrent avec
tout le recueillement et le respect possibles. Puis, l'allocution
termine, il voulut les bnir. Mais Elena, qui savait ce qu'avait
cot  son bonheur la premire bndiction paternelle, fit un bond en
arrire, et, tendant les mains vers son pre:

--Au nom du ciel! mon pre, lui dit-elle, pas un mot de plus! C'est
une superstition peut-tre, mais, superstition ou non, ne nous
bnissez pas.

Le prince, qui ne connaissait pas la vritable cause du refus de sa
fille, insista pour accomplir ce qu'il regardait comme un devoir;
mais, la peur l'emportant sur le respect, Elena, au grand tonnement
du prince, entrana son mari dans son appartement pour le soustraire 
la redoutable bndiction, et, d'un mouvement rapide comme la pense,
en faisant des cornes de ses deux mains, afin, s'il tait besoin,
de conjurer doublement l'influence perturbatrice de son pre, elle
referma la porte entre elle et lui et la barricada en dedans  deux
verroux.

Le souvenir des orages qui avaient clat ds le premier jour dans le
jeune mnage inspira d'abord de vives inquitudes  la princesse, qui
craignit que le malfice de son poux troublt galement ce second
mnage. Ses apprhensions ne se calmrent que lorsque le troisime
jour sa fille vint rendre visite comme la premire fois  ses parens,
qui s'taient retirs  la campagne. La jeune fille avait la figure si
radieuse que les craintes de la mre s'vanouirent aussitt.

En effet, Elena dit  sa mre que son nouvel poux n'avait pas cess
un seul instant de l'aimer, qu'il tait bon, d'un charmant caractre,
prvenant, docile mme et plein d'attentions dlicates pour elle; en
un mot, qu'elle tait parfaitement heureuse.

Le bonheur si chrement achet de la jeune fille s'augmenta bientt du
titre de mre. Elle donna le jour  un gros garon. On choisit pour
allaiter le nouveau-n une belle nourrice de Procida, aux boucles
d'oreilles  rosette de perles, au justaucorps carlate galonn d'or,
 l'ample jupon pliss  franges d'argent, qu'on installa dans la
maison et  qui tous les domestiques reurent l'ordre d'obir comme 
une seconde matresse. Le bambino tait l'idole de toute la maison, la
princesse l'adorait, le prince en tait fou; nous ne parlons pas du
pre et de la mre, tous les deux semblaient avoir concentr leur
existence dans celle de cette pauvre petite crature.

Quinze mois s'coulrent: l'enfant tait on ne peut plus avanc pour
son ge, connaissant et aimant tout le monde, et surtout le bon papa,
auquel il rendait force gentils sourires en change de ses agaceries.
De son ct, bon papa ne pouvait se passer de lui. Il se le faisait
apporter  toute heure du jour, si bien que, pour ne pas quitter
l'enfant, le prince fut sur le point de refuser une mission de la plus
haute importance que le roi de Naples lui avait confie pour le roi
de France. Il s'agissait d'aller complimenter Charles X sur la prise
d'Alger.

Cependant tous les amis du prince lui remontrrent si bien le tort
qu'il se ferait dans l'esprit du roi par un pareil refus, sa famille
le supplia tellement de considrer que l'avenir de son gendre pourrait
ternellement souffrir de son obstination, que le prince consentit
enfin  remplir une mission que tant d'autres lui eussent envie. Il
partit de Naples dans les premiers jours de juillet 1830, arriva 
Paris le 24, se rendit aussitt au ministre des affaires trangres
pour demander son audience, et fut reu solennellement deux jours
aprs par le roi Charles X.

Le lendemain de cette rception la rvolution de juillet clata.

Trois jours suffirent, comme on sait, pour renverser un trne, huit
pour en lever un autre. Mais le prince n'tait point accrdit prs
du nouveau monarque. Aussi ne jugea-t-il pas  propos de rester prs
de la nouvelle cour; il quitta la France, sans mme mettre le pied aux
Tuileries, circonstance  laquelle le roi Louis-Philippe dut, selon
toute probabilit, les heureux et faciles commencemens de son rgne.

Le prince tait guri des voyages par mer: les combats n'taient plus
 craindre, mais les temptes taient toujours  redouter. Aussi
prit-il par les Alpes, et traversa-t-il la Toscane pour se rendre 
Naples par Rome.

En passant par la capitale du monde, il s'arrta pour prsenter ses
hommages au pape Pie VIII, qui, sachant de quelle mission de confiance
le prince avait t charg par son souverain, le reut avec tous les
honneurs dus  son rang, c'est--dire qu'au lieu de lui donner sa mule
 baiser, comme Sa Saintet fait pour le commun des martyrs, le pape
lui donna sa main.

Trois jours aprs, le pape tait mort.

Le prince tait parti de Rome aussitt son audience obtenue, tant il
avait hte de revenir  Naples; il voyagea jour et nuit, et arriva en
vue de son palais le lendemain  onze heures du matin, prcd de dix
minutes seulement par le courrier qui lui faisait prparer des chevaux
sur la route; mais ces dix minutes suffirent  toute la famille
pour accourir sur le balcon du premier tage, lev, comme tous les
premiers tages des palais napolitains, de plus de vingt-cinq pieds de
hauteur.

La nourrice y accourut comme les autres, tenant l'enfant dans ses
bras.

Malgr sa vue basse, grce  d'excellentes lunettes qu'il avait
achetes  Paris, le prince aperut son petit-fils et lui fit de sa
voiture un signe de la main. De son ct, le bambino le reconnut; et
comme, ainsi que nous l'avons dit, il adorait son bon papa, dans la
joie de le revoir, le pauvre petit fit un mouvement si brusque, en
tendant ses deux petits bras vers lui et en cherchant  s'lancer  sa
rencontre, que le malheureux enfant s'chappa des bras de sa nourrice,
et, se prcipitant du balcon, se brisa la tte sur le pav.

Le pre et la mre faillirent mourir de douleur; le prince fut prs
de six mois comme un fou; ses cheveux blanchirent, puis tombrent, de
sorte qu'il fut forc de prendre perruque, ce qui complta ainsi en
lui la triple et terrible runion de la perruque, de la tabatire et
des lunettes.

C'est ainsi que je le vis en passant  Naples; mais j'tais
heureusement prvenu. Du plus loin que je l'aperus, je lui fis des
cornes, si bien que, quoiqu'il me ft l'honneur de causer avec moi
prs de vingt minutes, il ne m'arriva d'autre malheur, grce  la
prcaution que j'avais prise, que d'tre arrt le lendemain.

Je raconterai cette arrestation en son lieu et place, attendu qu'elle
fut accompagne de circonstances assez curieuses pour que je ne
craigne pas, le moment venu, de m'tendre quelque peu sur ses dtails.

Le jour mme de mon dpart, le prince avait t nomm prsident du
comit sanitaire des Deux-Siciles.

Huit jours aprs, j'appris  Rome que le lendemain de cette nomination
le cholra avait clat  Naples.

Depuis, j'ai su que le comte de F***, le premier poux de la belle
Elena, ayant suivi l'exemple qu'elle lui avait donn, s'tait remari
comme elle, avait t parfaitement heureux de son ct avec sa
nouvelle pouse, et comme mari, et comme pre, car il avait eu de ce
second mariage cinq enfans: trois garons et deux filles.

Au mois de mars dernier, le prince de *** est entr dans sa
soixante-dix-huitime anne; mais, loin que l'ge lui ait rien fait
perdre de sa terrible influence, on prtend, au contraire, qu'il
devient plus formidable au fur et  mesure qu'il vieillit.

Et maintenant que nous avons fini avec Arimane, passons  Oromaze.




XX

Saint Janvier, martyr de l'glise.


Saint Janvier n'est pas un saint de cration moderne; ce n'est pas un
patron banal et vulgaire, acceptant les offres de tous les cliens,
accordant sa protection au premier venu, et se chargeant des intrts
de tout le monde; son corps n'a pas t recompos dans les catacombes
aux dpens d'autres martyrs plus ou moins inconnus, comme celui de
sainte Philomle; son sang n'a pas jailli d'une image de pierre, comme
celui de la madone de l'Arc; enfin les autres saints ont bien fait
quelques miracles pendant leur vie, miracles qui sont parvenus jusqu'
nous par la tradition et par l'histoire; tandis que le miracle de
saint Janvier s'est perptu jusqu' nos jours, et se renouvelle deux
fois par an,  la grande gloire de la ville de Naples et  la grande
confusion des athes.

Saint Janvier remonte, par son origine, aux premiers sicles de
l'glise. vque, il a prch la parole du Christ et a converti au
vritable culte des milliers de paens; martyr, il a endur toutes les
tortures inventes par la cruaut de ses bourreaux, et a rpandu son
sang pour la foi; lu du ciel, avant de quitter ce monde o il avait
tant souffert, il a adress  Dieu une prire suprme pour faire
cesser la perscution des empereurs.

Mais l se bornent ses devoirs de chrtien et sa charit de
cosmopolite.

Citoyen avant tout, saint Janvier n'aime rellement que sa patrie; il
la protge contre tous les dangers, il la venge de tous ses ennemis:
_Civi, patrono, vindici_, comme le dit une vieille tradition
napolitaine. Le monde entier serait menac d'un second dluge, que
saint Janvier ne lverait pas le bout du petit doigt pour l'empcher;
mais que la moindre goutte d'eau puisse nuire aux rcoltes de sa bonne
ville, saint Janvier remuera ciel et terre pour ramener le beau temps.

Saint Janvier n'aurait pas exist sans Naples, et Naples ne pourrait
plus exister sans saint Janvier. Il est vrai qu'il n'y a pas de ville
au monde qui ait t plus de fois conquise et domine par l'tranger;
mais, grce  l'intervention active et vigilante de son protecteur,
les conqurans ont disparu, et Naples est reste.

Les Normands ont rgn sur Naples, mais saint Janvier les a chasss.

Les Souabes ont rgn sur Naples, mais saint Janvier les a chasss.

Les Angevins ont rgn sur Naples, mais saint Janvier les a chasss.

Les Aragonais ont usurp le trne  leur tour, mais saint Janvier les
a punis.

Les Espagnols ont tyrannis Naples, mais saint Janvier les a battus.

Enfin, les Franais ont occup Naples, mais saint Janvier les a
conduits.

Et qui sait ce que fera saint Janvier pour sa patrie?

Quelle que soit la domination, indigne ou trangre, lgitime ou
usurpatrice, quitable ou despotique, qui pse sur ce beau pays, il
est une croyance au fond du coeur de tous les Napolitains, croyance
qui les rend patiens jusqu'au stocisme: c'est que tous les rois et
tous les gouvernemens passeront, et qu'il ne restera en dfinitive que
le peuple et saint Janvier.

L'histoire de saint Janvier commence avec l'histoire de Naples, et ne
finira, selon toute probabilit, qu'avec elle: toutes deux se ctoient
sans cesse, et,  chaque grand vnement heureux ou malheureux, elles
se touchent et se confondent. Au premier abord, on peut bien se
tromper sur les causes et les effets de ces vnemens, et les
attribuer, sur la foi d'historiens ignorans ou prvenus,  telle ou
telle circonstance dont ils vont chercher bien loin la source; mais,
en approfondissant le sujet, on verra que, depuis le commencement du
quatrime sicle jusqu' nos jours, saint Janvier est le principe
ou la fin de toutes choses; si bien qu'aucun changement ne s'y est
accompli que par la permission, par l'ordre ou par l'intervention de
son puissant protecteur.

Aussi cette histoire prsente-t-elle trois phases bien distinctes, et
doit-elle tre envisage sous trois aspects bien diffrens. Dans les
premiers sicles, elle revt l'allure simple et nave d'une lgende
de Grgoire de Tours; au moyen-ge, elle prend la marche potique et
pittoresque d'une chronique de Froissard; enfin, de nos jours, elle
offre l'aspect railleur et sceptique d'un conte de Voltaire.

Nous allons commencer par la lgende.

Comme de raison, la famille de saint Janvier appartient  la plus
haute noblesse de l'antiquit; le peuple, qui, en 1647, donnait  sa
rpublique le titre de _srnissime royale rpublique napolitaine_, et
qui, en 1799, poursuivait les patriotes  coups de pierre pour avoir
os abolir le titre d'excellence, n'aurait jamais consenti  se
choisir un protecteur d'origine plbienne: le lazzarone est
essentiellement aristocrate.

La famille de saint Janvier descend en droite ligne des _Januari_ de
Rome, dont la gnalogie se perd dans la nuit des ges. Les premires
annes du saint sont restes ensevelies dans l'obscurit la plus
profonde; il ne parat en public qu' la dernire poque de sa vie,
pour prcher et souffrir, pour confesser sa croyance et mourir pour
elle. Il fut nomm  l'vch de Bnvent vers l'an de grce 304,
sous le pontificat de saint Marcelin. trange destine de l'vch
bnventin, qui commence  saint Janvier et qui finit  M. de
Talleyrand!

Une des plus terribles perscutions que l'glise ait endures est,
comme on sait, celle des empereurs Diocltien et Maximien; les
chrtiens furent poursuivis en 302 avec un tel acharnement, que, dans
l'espace d'un seul mois, dix-sept mille martyrs tombrent sous le
glaive de ces deux tyrans. Cependant, deux ans aprs la promulgation
de l'dit qui frappait de mort indistinctement tous les fidles,
hommes et femmes, enfans et vieillards, l'glise naissante parut
respirer un instant. Aux empereurs Diocllien et Maximien, qui
venaient d'abdiquer, avaient succd Constance et Galre; il tait
rsult de cette substitution que, par ricochet, un changement pareil
s'tait opr dans les proconsuls de la Campanie, et qu' Dragontius
avait succd Timothe.

Au nombre des chrtiens entasss dans les prisons de Cumes par
Dragontius, se trouvaient Sosius, diacre de Misne, et Proculus,
diacre de Pouzzoles. Pendant tout le temps qu'avait dur la
perscution, saint Janvier n'avait jamais manqu, au risque de sa vie,
de leur apporter des consolations et des secours; et, quittant son
diocse de Bnvent pour accourir l o il croyait sa prsence
ncessaire, il avait brav mainte et mainte fois les fatigues d'un
long voyage et la colre du proconsul.

A chaque nouveau soleil politique qui se lve, un rayon d'espoir passe
 travers les barreaux des prisonniers de l'autre rgne; il en fut
ainsi  l'avnement au trne de Constance et de Galre. Sosius et
Proculus se crurent sauvs. Saint Janvier, qui avait partag leur
douleur, se hta de venir partager leur joie. Aprs avoir rcit si
long-temps avec ses chers fidles les psaumes de la captivit, il
entonna le premier avec eux le cantique de la dlivrance.

Les chrtiens, relchs provisoirement, rendaient grces au Seigneur
dans une petite glise situe aux environs de Pouzzoles, et le saint
vque, assist par les deux diacres Sosius et Proculus, s'apprtait 
offrir  Dieu le sacrifice de la messe, lorsque tout  coup il se fit
au dehors un grand bruit, suivi d'un long silence. Les prisonniers,
rendus il y avait peu d'instans  la libert, prtrent l'oreille; les
deux diacres se regardrent l'un l'autre, et saint Janvier attendit ce
qui allait se passer, immobile et debout devant la premire marche
de l'autel qu'il allait franchir, les mains jointes, le sourire aux
lvres, et le regard fix sur la croix avec une indicible expression
de confiance.

Le silence fut interrompu par une voix qui lisait lentement le dcret
de Diocltien remis en vigueur par le nouveau proconsul Timothe; et
ces terribles paroles, que nous traduisons textuellement, retentirent
 l'oreille des chrtiens prosterns dans l'glise:

Diocltien, trois fois grand, toujours juste, empereur ternel, 
tous les prfets et proconsuls du romain empire, salut.

Un bruit qui ne nous a pas mdiocrement dplu tant parvenu  nos
oreilles divines, c'est--dire que l'hrsie de ceux qui s'appellent
chrtiens, hrsie de la plus grande impit (_valde impiam_), reprend
de nouvelles forces; que lesdits chrtiens honorent comme dieu ce
Jsus enfant par je ne sais quelle femme juive, insultant par des
injures et des maldictions le grand Apollon et Mercure, et Hercule,
et Jupiter lui-mme, tandis qu'ils vnrent ce mme Christ, que les
Juifs ont clou sur une croix comme un sorcier;  cet effet, nous
ordonnons que tous les chrtiens, hommes ou femmes, dans toutes les
villes et contres, subissent les supplices les plus atroces s'ils
refusent de sacrifier  nos dieux et d'abjurer leur erreur. Si
cependant quelques uns parmi eux se montrent obissans, nous voulons
bien leur accorder leur pardon; au cas contraire, nous exigeons qu'ils
soient frapps par le glaive et punis par la mort la plus cruelle
(_morte pessima punire_). Sachez enfin que, si vous ngligez nos
divins dcrets, nous vous punirons des mmes peines dont nous menaons
les coupables.

Lorsque le dernier mot de la loi terrible fut prononc, saint Janvier
adressa  Dieu une muette prire pour le supplier de faire descendre
sur tous les fidles qui l'entouraient la grce ncessaire pour braver
les tortures et la mort; puis, sentant que l'heure de son martyre
venait de sonner, il sortit de l'glise accompagn par les deux
diacres et suivi de la foule des chrtiens, qui bnissaient  haute
voix le nom du Seigneur. Il traversa une double haie de soldats et de
bourreaux tonns de tant de courage, et, chantant toujours au milieu
des populations ameutes qui se pressaient pour voir le saint vque,
il arriva  Nola aprs une marche qui parut un triomphe.

Timothe l'attendait du haut de son tribunal, lev, dit la chronique,
comme de coutume, au milieu de la place. Saint Janvier, sans prouver
le moindre trouble  la vue de son juge, s'avana d'un pas ferme et
sr dans l'enceinte, ayant toujours  sa droite Sosius, diacre de
Misne, et  sa gauche Proculus, diacre de Pouzzoles. Les autres
chrtiens se rangrent en cercle et attendirent en silence
l'interrogatoire de leur chef.

Timothe n'tait pas sans savoir la grande naissance de saint Janvier.
Aussi, par gard pour le _civis romanus_, poussa-t-il la complaisance
jusqu' l'interroger, tandis qu'il aurait parfaitement pu, dit le pre
Antonio Carracciolo, le condamner sans l'entendre.

Quant  Timothe, tous les crivains s'accordent  le peindre comme
un paen fort cruel, comme un tyran excrable, comme un prfet
impie, comme un juge insens. A ces traits, dj passablement
caractristiques, un chroniqueur ajoute qu'il tait tellement altr
de sang que Dieu, pour le punir, couvrait parfois ses yeux d'un voile
sanglant qui le privait momentanment de la vue, et qui, tout le temps
que durait sa ccit, lui causait les plus atroces douleurs.

Tels taient les deux hommes que la Providence amenait en face l'un de
l'autre pour donner une nouvelle preuve du triomphe de la foi.

--Quel est ton nom? demanda Timothe.

--Janvier, rpondit le saint.

--Ton ge?

--Trente-trois ans.

--Ta patrie?

--Naples.

--Ta religion?

--Celle du Christ.

--Et tous ceux qui t'accompagnent sont aussi chrtiens?

--Lorsque tu les interrogeras, j'espre en Dieu qu'ils rpondront
comme moi qu'ils sont tous chrtiens.

--Connais-tu les ordres de notre divin empereur?

--Je ne connais que les ordres de Dieu.

--Tu es noble?

--Je suis le plus humble des serviteurs du Christ.

--Et tu ne veux pas renier ton Dieu?

--Je renie et je maudis vos idoles, qui ne sont que du bois fragile ou
de la boue ptrie.

--Tu sais les supplices qui te sont rservs?

--Je les attends avec calme.

--Et tu te crois assez fort pour braver ma puissance?

--Je ne suis qu'un faible instrument que le moindre choc peut briser;
mais mon Dieu tout-puissant peut me dfendre de ta fureur et te
rduire en cendres au mme instant o tu blasphmes son nom.

--Nous verrons, lorsque tu seras jet dans une fournaise ardente, si
ton Dieu viendra t'en tirer.

--Dieu n'a-t-il pas sauv de la fournaise Ananias, Azarias et Mizal?

--Je te jetterai aux btes dans le cirque.

--Dieu n'a-t-il pas tir Daniel de la fosse aux lions?

--Je te ferai trancher la tte par l'pe du bourreau.

--Si Dieu veut que je meure, que sa volont soit faite.

--Soit. Je verrai jaillir ton sang maudit, ce sang que tu dshonores
en trahissant la religion de tes anctres pour un culte d'esclaves.

--O malheureux insens! s'cria le saint avec un inexprimable accent
de compassion et de douleur, avant que tu jouisses du spectacle que tu
te promets, Dieu te frappera de la ccit la plus affreuse, et la vue
ne te sera rendue qu' ma prire, afin que tu puisses tre tmoin du
courage avec lequel savent mourir les martyrs du Christ!

--Eh bien! si c'est un dfi, je l'accepte, rpondit le proconsul;
nous verrons si, comme tu le dis, ta foi sera plus puissante que la
douleur.

Puis, se tournant vers ses licteurs, il ordonna que le saint ft li
et jet dans une fournaise ardente.

Les deux diacres plirent  cet ordre, et tous les chrtiens qui
l'entendirent poussrent un long et douloureux gmissement; car
quoique chacun d'eux ft personnellement prt  subir le martyre,
cependant le coeur leur manquait  tous du moment qu'il s'agissait
d'assister au supplice de leur saint vque.

A ce cri de piti et de douleur qui s'leva tout  coup dans la foule,
saint Janvier se tourna d'un air grave et svre, et tendant la main
droite pour imposer silence:

--Eh bien! mes frres, dit-il, que faites-vous? Voulez-vous par
vos plaintes rjouir l'me des impies? En vrit je vous le dis,
rassurez-vous, car l'heure de ma mort n'est pas venue, et le Seigneur
ne me croit pas encore digne de recevoir la palme du martyre.
Prosternez-vous et priez cependant, non pas pour moi, que la flamme du
brasier ne saurait atteindre, mais pour mon perscuteur, qui est vou
au feu ternel de l'enfer.

Timothe couta les paroles du saint avec un sourire de mpris, et fit
signe aux bourreaux d'excuter son arrt.

Saint Janvier fut jet dans la fournaise, et aussitt l'ouverture
par laquelle on l'avait pouss fut mure au dehors aux yeux de la
population entire qui assistait  ce spectacle.

Quelques minutes aprs, des tourbillons de flammes et de fume
s'levant vers le ciel avertirent le proconsul que ses ordres taient
excuts; et se croyant veng  tout jamais de l'homme qui avait os
le braver, il rentra chez lui plein de l'orgueil du triomphe.

Quant aux autres chrtiens, ils furent ramens dans leur prison pour
y attendre le jour de leur supplice, et la foule se dissipa sous
l'impression d'une piti profonde et d'une sombre terreur.

Les soldats, occups jusque alors  carter les curieux et  maintenir
le bon ordre, n'ayant plus rien  faire ds que le peuple se fut
coul, se rapprochrent lentement de la fournaise et se mirent 
causer entre eux des vnemens du jour et du calme trange qu'avait
montr le patient au moment de subir une mort si terrible, lorsque
l'un deux, s'arrtant tout  coup au milieu de sa phrase commence,
fit signe  son interlocuteur de se taire et d'couter. Celui-ci
couta en effet et imposa silence  son tour  son voisin; si bien
que, le geste se rptant de proche en proche, tout le monde
demeura immobile et attentif. Alors des chants clestes, partant de
l'intrieur de la fournaise, frapprent les oreilles des soldats, et
la chose leur parut si extraordinaire qu'ils se crurent un instant le
jouet d'un rve.

Cependant les chants devenaient plus distincts, et bientt ils purent
reconnatre la voix de saint Janvier au milieu d'un choeur anglique.

Cette fois, ce ne fut plus l'tonnement, mais bien la frayeur qui
les saisit; et voyant qu'il devenait urgent de prvenir le prfet de
l'vnement inattendu, quoique prdit, qui se passait sur la place,
ils coururent chez lui, ples et effars, et lui racontrent avec
l'loquence de la peur l'incroyable miracle dont ils venaient d'tre
tmoins.

Timothe haussa les paules  cet trange rcit, et menaa ses soldats
de les faire battre de verges s'ils se laissaient dominer par de si
puriles frayeurs. Mais alors ils jurrent par tous leurs dieux, non
seulement d'avoir reconnu distinctement la voix de saint Janvier et
l'air qu'il chantait dans la fournaise, mais encore d'avoir retenu
les paroles du cantique et les actions de grces qu'il rendait au
Seigneur.

Le proconsul, irrit, mais non pas convaincu par une telle
obstination, donna l'ordre immdiatement que la fournaise ft ouverte
en sa prsence, se rservant de punir avec la dernire rigueur, aprs
leur avoir mis sous les yeux les restes carboniss du martyr, ces faux
rapporteurs qui venaient le dranger pour lui faire de pareils rcits.

Lorsque le prfet arriva sur la place, il la trouva de nouveau
tellement encombre par le peuple qu'il eut peine  se frayer un
passage.

Le bruit du miracle ayant rapidement circul dans la ville, les
habitans de Nola, se pressant en tumulte sur le lieu du supplice,
demandaient  grands cris la dmolition de la fournaise, et menaaient
le proconsul, non point encore par des paroles ou des faits, mais par
ces clameurs sourdes qui prcdent l'meute comme le roulement du
tonnerre prcde l'ouragan.

Timothe demanda la parole, et lorsque le calme fut suffisamment
rtabli pour qu'il pt se faire entendre, il rpondit que le dsir du
peuple allait tre satisfait sur-le-champ, et qu'il venait prcisment
donner l'ordre d'ouvrir la fournaise, pour offrir un clatant dmenti
aux bruits absurdes rpandus parmi la foule.

A ces mots, les cris cessent, la colre s'apaise et fait place  une
curiosit haletante.

Toutes les respirations sont suspendues, tous les yeux sont fixs sur
un point.

A un signe de Timothe, les soldats s'avancent vers la fournaise,
arms de marteaux et de pioches; mais aux premires briques qui
tombent sous leurs coups, un tourbillon de flammes s'chappe
subitement du foyer et les rduit en cendres.

A l'instant mme les murs tombent comme par enchantement, et au milieu
d'une clart blouissante le saint vque apparat dans toute sa
gloire. Le feu n'avait pas touch un seul cheveu de son front, la
fume n'avait pas terni la blancheur de ses vtemens. Un essaim
de petits chrubins soutenaient au dessus de sa tte une aurole
clatante, et une musique invisible, dont les accords clestes taient
rgls par la harpe des sraphins, accompagnait son chant.

Alors saint Janvier se mit  marcher de long en large sur les charbons
ardens, afin de bien convaincre les incrdules que le feu de la terre
ne pouvait rien sur les lus du Seigneur; puis, comme on aurait pu
douter encore de la ralit du miracle, voulant prouver que c'tait
bien lui, homme de chair et de sang, et non pas un esprit, pas un
fantme, pas une apparition surhumaine que l'on venait de voir, saint
Janvier rentra lui-mme dans sa prison et se remit  la disposition du
prfet.

A la vue de ce qui venait de se passer, Timothe s'tait senti pris
d'une telle frayeur que, craignant quelque rvolte, il s'tait rfugi
dans le temple de Jupiter; ce fut l qu'il apprit que le saint, qui
pouvait, au milieu de l'enthousiasme gnral dont ce miracle l'avait
fait l'objet, s'loigner et se soustraire  son pouvoir, tait au
contraire rentr dans sa prison, et y attendait le nouveau supplice
qu'il lui plairait de lui infliger.

Cette nouvelle lui rendit toute son assurance, et avec son assurance
toute sa colre.

Il descendit dans la prison du martyr pour acqurir la certitude qu'il
avait bien affaire  l'vque de Bnvent lui-mme, et non point 
quelque spectre que la magie et fait survivre  son corps.

En consquence, et pour qu'il ne lui restt aucun doute  ce sujet,
aprs avoir tt saint Janvier, pour s'assurer qu'il tait bien de
chair et d'os, il le fit dpouiller de ses vtemens sacerdotaux, le
fit lier  une colonne que la vnration des fidles a conserve
jusqu' nos jours comme un nouveau tmoin du martyre du saint, et le
fit fouetter par ses licteurs jusqu' ce que le sang jaillt. Alors il
trempa dans ce sang le coin de sa toge, et s'assura que c'tait bien
du sang humain, et non quelque liqueur rouge qui en avait l'apparence;
puis, satisfait de ce premier essai, il ordonna que le patient ft
appliqu  la torture.

La torture fut longue et douloureuse; saint Janvier en sortit les
chairs meurtries et les os disloqus; mais, pendant tout le temps
qu'elle dura, les bourreaux ne purent lui arracher une plainte.
Lorsque les souffrances devenaient insupportables, saint Janvier
louait le Seigneur.

Timothe, voyant que la question n'avait d'autre rsultat pour lui que
de le faire souffrir, dcida que saint Janvier serait jet dans le
cirque et expos aux tigres et aux lions; seulement il hsita quelque
temps pour savoir si l'excution aurait lieu dans le cirque de
Pouzzoles ou de Nola; enfin il se dcida pour celui de Pouzzoles.

Un double calcul prsida  cette dcision: d'abord le cirque de
Pouzzoles tait plus vaste que celui de Nola, et par consquent
pouvait contenir un plus grand nombre de spectateurs; et puis, une
telle fermentation s'tait manifeste  la suite du premier miracle,
qu'il pensait que les bourreaux de saint Janvier auraient tout 
craindre si le martyr sortait triomphant d'une seconde preuve.

Or, tandis que le proconsul avisait au moyen le plus sr et le plus
cruel de transporter le saint d'une ville  l'autre, on vint lui dire
que saint Janvier, parfaitement guri de la torture de la veille,
pouvait faire le voyage  pied.

A cette nouvelle, une ide infernale traversa l'esprit de Timothe:
il avisa que ce serait faire merveille que d'ajouter la honte  la
douleur et imagina de faire traner son char, de Nola  Pouzzoles,
par le saint vque et par ses deux compagnons, les diacres Sosius et
Proculus.

Il esprait ainsi, ou que les trois martyrs tomberaient d'puisement
ou de douleur au milieu de la route, ou qu'ils arriveraient au lieu
de leur supplice tellement humilis et fltris par les hues de la
populace, que leur sort n'inspirerait plus ni piti ni regrets.

La chose fut donc excute comme l'avait dcid le proconsul.

On attela saint Janvier au char consulaire, entre Sosius et Proculus;
et Timothe, s'y tant assis, intima  ses licteurs l'injonction de
frapper de verges les trois patiens chaque fois qu'ils s'arrteraient
ou seulement ralentiraient le pas; puis il donna l'ordre du dpart en
levant sur eux le fouet dont lui-mme tait arm.

Mais Dieu ne permit mme pas que le fouet lev sur les martyrs
retombt sur eux. Saint Janvier, s'lanant d'un bond, entrana avec
lui ses deux compagnons, renversant sur son passage soldats, licteurs
et curieux.

Beaucoup dirent alors avoir vu pousser sur les paules des trois
hommes du Seigneur de ces grandes ailes archangliques,  l'aide
desquelles les messagers du ciel traversent l'empire avec la rapidit
de l'clair; mais la vrit est que le char s'loigna, emport par
une telle rapidit qu'il laissa bientt derrire lui non seulement
la foule des pitons, mais les cavaliers romains, qui lancrent
inutilement leurs montures  sa poursuite, et le virent bientt
disparatre au milieu d'un nuage de poussire.

Ce n'tait pas  cela que s'tait attendu le proconsul; il ne s'tait
occup que des moyens de pousser son saint attelage en avant et non
de le retenir; aussi, se trouvant emport avec une rapidit dont les
oiseaux de l'air pouvaient  peine donner une ide, il ne songea qu'
se cramponner aux rebords du char pour ne point tre renvers; mais
bientt un vertige le prit; il lui sembla que le char cessait de
toucher la terre, que tous les objets, emports d'une course gale 
la sienne, fuyaient en arrire, tandis que lui s'lanait en avant. La
lumire manqua  ses yeux, le souffle  sa bouche, l'quilibre  son
corps; il se laissa tomber  genoux au fond du char, ple, haletant,
les mains jointes.

Mais les trois saints ne pouvaient le voir, emports qu'ils semblaient
tre eux-mmes par une puissance surhumaine. Enfin, arriv 
la colline d'Antignano,  l'endroit mme o l'on trouve encore
aujourd'hui une petite chapelle leve en mmoire de ce miraculeux
vnement, le proconsul, rassemblant toutes les forces de son agonie,
poussa un tel cri de dtresse et de douleur, que saint Janvier
l'entendit, malgr le bruissement des roues, et que, s'arrtant avec
ses deux compagnons et se retournant vers son juge, il lui demanda
d'une voix frache et repose qui ne trahissait point la moindre
lassitude:

--Qu'y a-t-il, matre?

Mais Timothe resta quelque temps sans pouvoir articuler une seule
parole, tandis que les deux diacres profitaient de cet instant de
halte pour respirer  pleine poitrine.

Saint Janvier, au bout de quelques secondes, renouvela sa question.

--Il y a que je veux relayer ici, dit le proconsul.

--Relayons, rpondit saint Janvier.

Timothe descendit de son char; mais les trois saints restrent
attachs  leur chane, et cependant,  l'motion du proconsul,  la
sueur qui coulait de son front, au souffle prcipit qui sortait de sa
poitrine, on et pu croire que c'tait lui qui avait jusque alors t
attel  la place des chevaux, et que c'taient les trois saints qui
avaient tenu la place du matre.

Mais, ds que le proconsul sentit son pied sur la terre, et que,
par consquent, il se vit hors de danger, sa haine et sa colre le
reprirent, et s'avanant vers saint Janvier, le fouet lev:

--Pourquoi, lui dit-il, m'as-tu conduit de Nola ici avec une si grande
rapidit?

--Ne m'avais-tu pas command d'aller le plus vite que je pourrais?

--Oui, mais qui allait se douter que tu irais plus vite que ceux de
mes cavaliers qui taient les mieux monts et qui n'ont pu te suivre?

--J'ignorais moi-mme de quel pas j'irais, quand les anges m'ont prt
leurs ailes.

--Ainsi, tu crois que l'assistance que tu as reue vient de ton Dieu?

--Tout vient de lui.

--Et tu persistes dans ton hrsie?

--La religion du Christ est la seule vraie, la seule pure, la seule
digne du Seigneur.

--Tu sais quelle mort t'attend  l'autre bout de la route? reprit le
proconsul.

--Ce n'est pas moi qui ai demand  m'arrter, rpondit saint Janvier.

--C'est juste, rpondit Timothe; aussi allons-nous repartir.

--A tes ordres, matre.

--Ainsi, je vais remonter dans mon char.

--Remonte.

--Mais coute-moi bien.

--J'coute.

--C'est  la condition que tu n'iras plus du train que tu as t.

--J'irai du train que tu voudras.

--Le promets-tu?

--Je le promets.

--Sur ta parole de noble?

--Sur ma foi de chrtien.

--C'est bien.

--Es-tu prt, matre?

--Allons, dit le proconsul.

--Allons, mes frres, dit saint Janvier  ses compagnons, faisons ce
qui nous est ordonn.

Et le char repartit de nouveau; mais le saint, observant
scrupuleusement la promesse qu'il avait faite, ne marcha plus qu'au
pas, ou tout au plus au petit trot; encore se tournait-il de temps en
temps vers Timothe pour lui demander si c'tait l l'allure qui lui
convenait.

Ce fut ainsi qu'ils arrivrent sur la place de Pouzzoles, o pas une
me n'attendait le proconsul; car ils avaient march d'un tel train,
que la nouvelle de leur arrive n'avait pu les prcder. Aucun ordre
n'tait donc donn pour le supplice: aussi force fut  Timothe de
le remettre  un autre moment. Il se ft donc purement et simplement
conduire  son palais, et, appelant ses esclaves, il ordonna que
les trois saints fussent dtels et conduits dans les prisons de
Pouzzoles, tandis que lui se parfumait dans un bain. Aprs quoi, bris
de fatigue, il se reposa trois jours et trois nuits.

Le matin du quatrime jour, la foule se pressait sur les gradins
de l'amphithtre: elle y tait accourue de tous les points de la
Campanie, car cet amphithtre tait un des plus beaux de la province,
et c'tait pour lui qu'on rservait les tigres et les lions les plus
froces, qui, envoys d'Afrique  Rome, abordaient et se reposaient un
instant  Naples.

C'tait dans ce mme amphithtre, dont les ruines existent encore
aujourd'hui, que Nron, deux cent trente ans auparavant, avait donn
une fte  Tiridate. Tout avait t prpar pour frapper d'tonnement
le roi d'Armnie: les animaux les plus puissans et les gladiateurs
les plus adroits s'taient exercs devant lui; mais lui tait rest
impassible et froid  ce spectacle, et lorsque Nron lui demanda ce
qu'il pensait de ces hommes dont les efforts surhumains avaient forc
le cirque d'clater en tonnerres d'applaudissemens, Tiridate, sans
rien rpondre, s'tait lev en souriant, et, lanant son javelot dans
le cirque, il avait perc de part en part deux taureaux d'un seul
coup.

A peine le proconsul y eut-il pris place sur son trne, au milieu
de ses licteurs, que les trois saints, amens par son ordre, furent
placs en face de la porte par laquelle les animaux devaient tre
introduits. A un signe du proconsul, la grille s'ouvrit et les animaux
de carnage s'lancrent dans l'arne. A leur vue, trente mille
spectateurs battirent des mains avec joie; de leur ct, les animaux
tonns rpondirent par un rugissement de menace qui couvrit toutes
les voix et tous les applaudissemens. Puis, excits par les cris de la
multitude, dvors par la faim  laquelle, depuis trois jours leurs
gardiens les condamnaient, allchs par l'odeur de la chair humaine
dont on les nourrissait aux grands jours, les lions commencrent 
secouer leurs crinires, les tigres  bondir et les hynes  lcher
leurs lvres. Mais l'tonnement du proconsul fut grand lorsqu'il vit
les lions, les tigres et les hynes se coucher aux pieds des trois
martyrs, pleins de respect et d'obissance, tandis que saint Janvier
toujours calme, toujours souriant, levait la main droite et bnissait
les spectateurs.

Au mme instant, le proconsul sentit descendre sur ses yeux comme un
nuage; l'amphithtre se droba  sa vue, ses paupires se collrent,
et il fut plong tout  coup dans les tnbres. Mais l'aveuglement
n'tait rien en comparaison de la souffrance, car  chaque pulsation
de l'artre il semblait au malheureux qu'un fer rouge perait ses
prunelles. La prdiction de saint Janvier s'accomplissait.

Timothe essaya d'abord de dompter sa douleur et d'touffer ses
plaintes devant la multitude; mais, oubliant bientt sa fiert et sa
haine, il tendit les mains vers le saint, et le pria  haute voix de
lui rendre la vue et de le dlivrer de ses atroces souffrances.

Saint Janvier s'avana doucement vers lui au milieu de l'attention
gnrale, et pronona cette courte prire:

Mon Seigneur Jsus-Christ, pardonnez  cet homme tout le mal qu'il
m'a fait, et rendez-lui la lumire afin que ce dernier miracle que
vous daignerez oprer en sa faveur puisse dessiller les yeux de son
esprit et le retenir encore sur le bord de l'abme o le malheureux
va tomber sans retour. En mme temps, je vous supplie,  mon Dieu! de
toucher le coeur de tous les hommes de bonne volont qui se trouvent
dans cette enceinte; que votre grce descende sur eux et les arrache
aux tnbres du paganisme.

Puis levant la voix et touchant de l'index les paupires du
proconsul, il ajouta:

Timothe, prfet de la Campanie, ouvre les yeux et sois dlivr de
tes souffrances, au nom du Pre, du Fils et du Saint-Esprit.

--Amen, rpondirent les deux diacres.

Et Timothe ouvrit les yeux, et sa gurison s'opra d'une manire si
prompte et si complte qu'il ne se souvenait mme plus d'avoir prouv
aucune douleur.

A la vue de ce miracle, cinq mille spectateurs se levrent, et d'une
seule voix, d'un seul cri, d'un seul lan, demandrent  recevoir le
baptme.

Quant  Timothe, il rentra au palais, et, voyant que le feu tait
impuissant et les animaux indociles, il ordonna que les trois saints
fussent mis  mort par le glaive.

Ce fut par une belle matine d'automne, le 19 septembre de l'anne
305, que saint Janvier, accompagn des deux diacres Proculus et
Sosius, fut conduit au forum de Vulcano, prs d'un cratre  moiti
teint, dans la plaine de la Solfatare, pour y souffrir le dernier
supplice. Prs de lui marchait le bourreau, tenant dans ses mains
une large pe  deux tranchans, et deux lgions romaines, armes
de fortes pices, prcdaient ou suivaient le cortge, pour ter au
peuple de Pouzzoles toute vellit de rsistance. Pas un cri, pas une
plainte, pas un murmure parmi cette foule avilie et tremblant; un
silence de mort planait sur la ville entire, silence qui n'tait
interrompu que par le pitinement des chevaux et par le bruit des
armures.

Saint Janvier n'avait pas fait une cinquantaine de pas dans la
direction du forum, o son excution devait avoir lieu, lorsque, au
tournant d'une rue, il fut abord par un pauvre mendiant qui avait eu
toutes les peines du monde  se frayer un passage jusqu' lui, accabl
qu'il tait par le double malheur de la ccit et de la vieillesse.
Le vieillard s'avanait en levant le menton et en tendant les bras
devant lui, se dirigeant vers la personne qu'il cherchait avec cet
instinct des aveugles qui les guide quelquefois avec plus de sret
que le regard le plus clairvoyant. Ds qu'il se crut assez prs de
saint Janvier pour tre entendu, le malheureux, redoublant d'efforts
et de zle, s'cria d'une voix haute et perante:

--Mon pre! mon pre! o tes-vous, que je puisse me jeter  vos
genoux?

--Par ici, mon fils, rpondit saint Janvier en s'arrtant pour couter
le vieillard.

--Mon pre! mon pre! pourrais-je tre assez heureux pour baiser la
poussire que vos pieds ont foule?

--Cet homme est fou, dit le bourreau en haussant les paules.

--Laissez approcher ce vieillard, dit doucement saint Janvier, car la
grce de Dieu est avec lui.

Le bourreau s'carta, et l'aveugle put enfin s'agenouiller devant le
saint.

--Que me veux-tu, mon fils? demanda saint Janvier.

--Mon pre, je vous prit de me donner un souvenir de vous; je le
garderai jusqu' la fin de mes jours, et cela me portera bonheur dans
cette vie et dans l'autre.

--Cet homme est fou! dit le bourreau avec un sourire de mpris.
Comment! lui dit-il, ne sais-tu pas qu'il n'a plus rien  lui? Tu
demandes l'aumne  un homme qui va mourir!

--Cela n'est pas bien sr, dit le vieillard en secouant la tte, ce
n'est pas la premire fois qu'il vous chappe.

--Sois tranquille, rpondit le bourreau, cette fois il aura affaire 
moi.

--Serait-il vrai, mon pre? vous qui avez triomph du feu, de la
torture et des animaux froces, vous laisserez-vous tuer par cet
homme?

--Mon heure est venue, rpondit le martyr avec joie; mon exil est
fini, il est temps que je retourne dans ma patrie. coute, mon fils,
interrompit saint Janvier, il ne me reste plus que le linge avec
lequel on doit me bander les yeux  mon dernier moment: je te le
laisserai aprs ma mort.

--Et comment irai-je le chercher? dit le vieillard, les soldats ne me
laisseront pas approcher de vous.

--Eh bien! rpondit saint Janvier, je te l'apporterai moi-mme.

--Merci, mon pre.

--Adieu, mon fils.

L'aveugle s'loigna et le cortge reprit sa marche. Arriv au forum de
Vulcano, les trois saints s'agenouillrent, et saint Janvier, d'une
voix ferme et sonore, pronona ces paroles:

--Dieu de misricorde et de justice, puisse enfin le sang que nous
allons verser calmer votre colre et faire cesser les perscutions des
tyrans contre votre sainte glise!

Puis il se leva, et aprs avoir embrass tendrement ses deux
compagnons de martyre, il fit signe au bourreau de commencer son
oeuvre de sang. Le bourreau trancha d'abord les ttes de Proculus et
de Sosius, qui moururent courageusement en chantant les louanges du
Seigneur. Mais comme il s'approchait de saint Janvier, un tremblement
convulsif le saisit tout  coup, et l'pe lui tomba des mains sans
qu'il et la force de se courber pour la ramasser.

Alors saint Janvier se banda lui-mme les yeux; puis, portant la main
 son cou:

--Eh bien! dit-il au bourreau, qu'attends-tu, mon frre?

--Je ne pourrai jamais relever cette pe, dit le bourreau, si tu ne
m'en donnes pas la permission.

--Non seulement je te le permets, frre, mais je t'en prie.

A ces mots, le bourreau sentit que les forces lui revenaient, et
levant l'pe  deux mains il en frappa le saint avec tant de vigueur,
que non seulement la tte, mais un doigt aussi furent emports du mme
coup.

Quant  la prire que saint Janvier avait adresse  Dieu avant de
mourir, elle fut sans doute agre par le Seigneur, car, la mme
anne, Constantin, s'chappant de Rome, alla trouver son pre et fut
nomm par lui son hritier et son successeur dans l'empire. Si donc
tout effet doit se reporter  sa cause, c'est de la mort de saint
Janvier et de ses deux diacres Proculus et Sosius que date le triomphe
de l'glise.

Aprs l'excution, comme les soldats et le bourreau s'acheminaient
vers la maison de Timothe pour lui rendre compte de la mort de son
ennemi et de ses deux compagnons, ils rencontrrent le mendiant  la
mme place o ils l'avaient laiss. Les soldats s'arrtrent pour
s'amuser un peu aux dpens du vieillard, et le bourreau lui demanda en
ricanant:

--Eh bien! l'aveugle, as-tu reu le souvenir qu'on t'avait promis?

--O impie que vous tes! s'cria le vieillard en ouvrant les yeux
brusquement et fixant sur tous ceux qui l'entouraient un regard clair
et limpide, non seulement j'ai reu le bandeau des mains du saint
lui-mme, qui vient de m'apparatre tout  l'heure, mais en appliquant
ce bandeau sur mes yeux j'ai recouvr la vue, moi qui tais aveugle de
naissance. Et maintenant, malheur  toi qui as os porter la main sur
le martyr du Christ! malheur  celui qui a ordonn sa mort! malheur 
tous ceux qui s'en sont rendus complices! malheur  vous, malheur!

Les soldats se htrent de quitter le vieillard, et le bourreau les
devanait pour avoir la gloire de faire le premier son rapport au
tyran. Mais la maison du proconsul tait vide et dserte, les esclaves
l'avaient pille, les femmes l'avaient abandonne avec horreur. Tout
le monde s'loignait de ce lieu de dsolation, comme si la main de
Dieu l'et marqu d'un signe maudit. Le bourreau et son escorte, ne
comprenant rien  ce qui se passait, rsolurent d'avancer hardiment;
mais au premier pas qu'ils firent dans l'intrieur de la maison, ils
tombrent raides morts. Timothe n'tait plus qu'un cadavre informe
et pourri, et les manations pestilentielles qui s'exhalaient de son
corps avaient suffi pour asphyxier d'un seul coup les misrables
complices de ses iniquits.

Cependant, ds que la nuit fut venue, le mendiant s'en alla au forum
de Vulcano pour recueillir les restes sacrs du saint vque. La lune,
qui venait de se lever, rpandit sa lumire argente sur la plaine
jauntre de la Solfatare, de telle sorte qu'on pouvait distinguer le
moindre objet dans tous ses dtails.

Comme le vieillard marchait lentement et regardait autour de lui pour
voir s'il n'tait pas suivi par quelque espion, il aperut  l'autre
bout du forum une vieille femme  peu prs de son ge qui s'avanait
avec les mmes prcautions.

--Bonjour, mon frre, dit la femme.

--Bonjour, ma soeur, rpondit le vieillard.

--Qui tes-vous, mon frre?

--Je suis un ami de saint Janvier. Et vous, ma soeur?

--Moi, je suis sa parente.

--De quel pays tes-vous?

--De Naples. Et vous?

--De Pouzzoles.

--Puis-je savoir quel motif vous amne ici  cette heure?

--Je vous le dirai quand vous m'aurez expliqu le but de votre voyage
nocturne.

--Je viens pour recueillir le sang de saint Janvier.

--Et moi je viens pour enterrer son corps.

--Et qui vous a charg de remplir ce devoir, qui n'appartient
d'ordinaire qu'aux parens du dfunt?

--C'est saint Janvier lui-mme, qui m'est apparu peu d'instans aprs
sa mort.

--Quelle heure pouvait-il tre lorsque le saint vous est apparu?

--A peu prs la troisime heure du jour.

--Cela m'tonne, mon frre, car  la mme heure il est venu me voir,
et m'a ordonn de me rendre ici  la nuit tombante.

--Il y a miracle, ma soeur, il y a miracle. coutez-moi, et je vous
raconterai ce que le saint a fait en ma faveur.

--Je vous coute, puis je vous raconterai  mon tour ce qu'il a fait
en la mienne; car, ainsi que vous le dites, il y a miracle, mon frre,
il y a miracle.

--Sachez d'abord que j'tais aveugle.

--Et moi percluse.

--Il a commenc par me rendre la vue.

--Il m'a rendu l'usage des jambes.

--J'tais mendiant.

--J'tais mendiante.

--Il m'a assur que je ne manquerai de rien jusqu' la fin de mes
jours.

--Il m'a promis que je ne souffrirai plus ici bas.

--J'ai os lui demander un souvenir de son affection.

--Je l'ai pri de me donner un gage de son amiti.

--Voici le mme linge qui a servi  bander ses yeux au moment de sa
mort.

--Voici les deux fioles qui ont servi  clbrer sa dernire messe.

--Soyez bnie, ma soeur, car je vois bien maintenant que vous tes sa
parente.

--Soyez bni, mon frre, car je ne doute plus que vous tiez son ami.

--A propos, j'oubliais une chose.

--Laquelle, mon frre?

--Il m'a recommand de chercher un doigt qui a d lui tre coup en
mme temps que sa tte, et de le runir  ses saintes reliques.

--Il m'a bien dit de mme que je trouverai dans son sang un petit ftu
de paille, et m'a ordonn de le garder avec soin dans la plus petite
des deux fioles.

--Cherchons.

--Cela ne doit pas tre bien loin.

--Heureusement la lune nous claire.

--C'est encore un bienfait du saint, car depuis un mois le ciel tait
couvert de nuages.

--Voici le doigt que je cherchais.

--Voici le ftu dont il m'a parl.

Et tandis que le vieillard de Pouzzoles plaait dans un coffre le
corps et la tte du martyr, la vieille femme napolitaine, agenouille
pieusement, recueillait avec une ponge jusqu' la dernire goutte de
son sang prcieux, et en remplissait les deux fioles que le saint lui
avait donnes lui-mme  cet effet.

C'est ce mme sang qui, depuis quinze sicles, se met en bullition
toutes les fois qu'on le rapproche de la tte du saint, et c'est dans
cette bullition prodigieuse et inexplicable que consiste le miracle
de saint Janvier.

Voil ce que Dieu fit de saint Janvier; maintenant voyons ce qu'en
firent les hommes.




XXI

Saint Janvier et sa Cour.


Nous ne suivrons pas les reliques de saint Janvier dans les
diffrentes prgrinations qu'elles ont accomplies, et qui les
conduisirent de Pouzzoles  Naples, de Naples  Bnvent, et
les ramenrent enfin de Bnvent  Naples: cette narration nous
entranerait  l'histoire du moyen-ge tout entire, et on a tant
abus de cette intressante poque qu'elle commence singulirement 
passer de mode.

C'est depuis le commencement du seizime sicle seulement que saint
Janvier a un domicile fixe et inamovible, dont il ne sort que
deux fois l'an pour aller faire son miracle  la cathdrale de
Sainte-Claire. Deux ou trois fois par hasard on drange bien encore le
saint, mais il faut de ces grandes circonstances qui remuent un empire
pour le faire sortir de ses habitudes sdentaires; et chacune de ces
sorties devient un vnement dont le souvenir se perptue et grandit,
par tradition orale, dans la mmoire du peuple napolitain.

C'est  l'archevch et dans la chapelle du Trsor que, tout le reste
de l'anne, demeure saint Janvier. Cette chapelle fut btie par les
nobles et les bourgeois napolitains: c'est le rsultat d'un voeu
qu'ils firent simultanment en 1527, pouvants qu'ils taient par la
peste qui dsola cette anne la trs fidle ville de Naples. La peste
cessa, grce  l'intercession du saint, et la chapelle fut btie comme
un signe de la reconnaissance publique.

A l'oppos des votans ordinaires qui, lorsque le danger est pass,
oublient le plus souvent le saint auquel il se sont vous, les
Napolitains mirent une telle conscience  remplir vis--vis de leur
patron l'engagement pris, que dona Catherine de Sandoval, femme
du vieux comte de Lemos, vice-roi de Naples, leur ayant offert de
contribuer de son ct pour une somme de trente mille ducats  la
confection de la chapelle, ils refusrent cette somme, dclarant
qu'ils ne voulaient partager avec aucun tranger, cet tranger ft-il
leur vice-roi ou leur vice-reine, l'honneur de loger dignement leur
saint protecteur.

Or, comme ni l'argent ni le zle ne manqua, la chapelle fut bientt
btie; il est vrai que, pour se maintenir mutuellement en bonne
volont, nobles et bourgeois avaient pass une obligation, laquelle
existe encore, devant matre Vicenzio di Bossis, notaire public; cette
obligation porte la date du 13 janvier 1527: ceux qui y ont sign
s'engagent  fournir pour les frais du btiment la somme de 13,000
ducats; mais il parait qu' partir de cette poque il fallait dj
commencer  se dfier des devis des architectes: la porte seule couta
135,000 francs, c'est--dire une somme triple de celle qui tait
alloue pour les frais gnraux de la chapelle.

La chapelle termine, on dcida qu'on appellerait, pour l'orner de
fresques reprsentant les principales actions de la vie du saint, les
premiers peintres du monde. Malheureusement cette dcision ne fut pas
approuve par les peintres napolitains, qui dcidrent  leur tour que
la chapelle ne serait orne que par des artistes indignes, et qui
jurrent que tout rival qui rpondrait  l'appel fait  son pinceau
s'en repentirait cruellement.

Soit qu'ils ignorassent ce serment, soit qu'ils ne crussent pas 
son excution, le Dominiquin, le Guide et le chevalier d'Arpino
accoururent; mais le chevalier d'Arpino fut oblig de fuir avant mme
d'avoir mis le pinceau  la main; le Guide, aprs deux tentatives
d'assassinat, auxquelles il n'chappa que par miracle, quitta Naples
 son tour: le Dominiquin seul, fait aux perscutions par les
perscutions qu'il avait dj prouves, las d'une vie que ses rivaux
lui avaient rendue si triste et si douloureuse, n'couta ni insultes
ni menaces, et continua de peindre. Il fit successivement la Femme
gurissant une foule de malades avec l'huile de la lampe qui brle
devant saint Janvier, la Rsurrection d'un jeune homme, et la coupole,
lorsqu'un jour il se trouva mal sur son chafaud: on le rapporta chez
lui, il tait empoisonn.

Alors les peintres napolitains se crurent dlivrs de toute
concurrence; mais il n'en tait point ainsi: un matin, ils virent
arriver Gessi, qui venait avec deux de ses lves pour remplacer le
Guide son matre; huit jours aprs, les deux lves, attirs sur une
galre, avaient disparu, sans que jamais plus depuis on entendt
reparler d'eux; alors Gessi abandonn perdit courage et se retira
 son tour; et l'Espagnolet, Corenzio, Lafranco et Stanzoni se
trouvrent matres  eux seuls de ce trsor de gloire et d'avenir, 
la possession duquel ils taient arrivs par des crimes.

Ce fut alors que l'Espagnolet peignit son Saint sortant de la
fournaise, composition titanesque; Stanzoni, la Possde dlivre
par le saint; et enfin Lafranco, la coupole,  laquelle il refusa de
mettre la main tant que les fresques commences par le Dominiquin aux
angles des votes ne seraient pas entirement effaces.

Ce fut  cette chapelle, o l'art avait eu ses martyrs, que les
reliques du saint furent confies.

Ces reliques se conservent dans une niche place derrire le
matre-autel; cette niche est spare par un compartiment de marbre,
afin que la tte du saint ne puisse regarder son sang, vnement qui
pourrait faire arriver le miracle avant l'poque fixe, puisque c'est
par le contact de la tte et des fioles que le sang fig se liqufie.
Enfin elle est close par deux portes d'argent massif sculptes aux
armes du roi d'Espagne Charles II.

Ces portes sont fermes elles-mmes par deux cls dont l'une est
garde par l'archevque, et l'autre par une compagnie tire au sort
parmi les nobles, et qu'on appelle les dputs du Trsor. On voit que
saint Janvier jouit tout juste de la libert accorde aux doges,
qui ne pouvaient jamais dpasser l'enceinte de la ville, et qui ne
sortaient de leur palais qu'avec la permission du snat. Si cette
rclusion a ses inconvniens, elle a bien aussi ses avantages: saint
Janvier y gagne  n'tre pas drang  toute heure du jour et de
la nuit comme un mdecin de village: aussi ceux qui le gardent
connaissent bien la supriorit de leur position sur leurs confrres
les gardiens des autres saints.

Un jour que le Vsuve faisait des siennes, et que la lave, aprs avoir
dvor Torre del Greco, s'acheminait tout doucement vers Naples, il
y eut meute: les lazzaroni, qui cependant avaient le moins  perdre
dans tout cela se portrent  l'archevch, et commencrent  crier
pour qu'on sortt le buste de saint Janvier et qu'on le portt 
l'encontre de l'inondation de flammes. Mais ce n'tait pas chose
facile que de leur accorder ce qu'ils demandaient: saint Janvier tait
sous double cl, et une de ces deux cls tait entre les mains de
l'archevque, pour le moment en course dans la Basilicate, tandis que
l'autre tait entre les mains des dputs, qui, occups  dmnager ce
qu'ils avaient de plus prcieux, couraient l'un d'un ct, l'autre de
l'autre.

Heureusement le chanoine de garde tait un gaillard qui avait le
sentiment de la position aristocratique que son saint Janvier occupait
au ciel et sur la terre: il monta sur le balcon de l'archevch qui
dominait toute la place encombre de monde; il fit signe de la main
qu'il voulait parler, et, balanant la tte de haut en bas, en homme
tonn de l'audace de ceux  qui il avait affaire:

--Vous me paraissez encore de plaisans drles, dit-il, de venir ici
crier saint Janvier comme vous viendriez crier saint Crpin ou saint
Fiacre. Apprenez que saint Janvier est un monsieur qui ne se drange
pas ainsi pour le premier venu.

--Tiens, dit une voix dans la foule, Jsus-Christ se drange bien pour
le premier venu; quand je demande le bon Dieu, est-ce qu'on me le
refuse?

--Voil justement o je vous attendais, reprit le chanoine: de qui est
fils Jsus-Christ, s'il vous plat? D'un charpentier et d'une pauvre
fille comme vous et moi pourrions tre; tandis que saint Janvier,
c'est bien autre chose. Saint Janvier est fils d'un snateur et d'une
patricienne; c'est donc, vous le voyez, un bien autre personnage que
Jsus-Christ. Allez donc chercher le bon Dieu si vous voulez; mais
quant  saint Janvier, c'est moi qui vous le dis, vous aurez beau vous
runir dix fois plus nombreux que vous n'tes, et crier quatre fois
davantage, il ne se drangera pas, car il a le droit de ne pas se
dranger.

--C'est juste, dit la foule: allons chercher le bon Dieu.

Et l'on alla chercher le bon Dieu, qui, moins aristocrate que saint
Janvier, sortit de l'glise de Sainte-Claire, et s'en vint suivi
de son cortge populaire au lieu que rclamait sa misricordieuse
prsence.

En effet, comme le disait le bon chanoine, saint Janvier est un saint
aristocrate: il a un cortge de saints infrieurs qui reconnaissent sa
suprmatie,  peu prs comme les cliens romains reconnaissaient celle
de leurs matres: ces saints le suivent quand il sort, le saluent
quand il passe, l'attendent quand il rentre: ce sont les patrons
secondaires de la ville de Naples.

Voici comment se recrute cette arme de saints courtisans.

Toute confrrie, tout ordre religieux, toute paroisse, tout
particulier mme qui tient  faire dclarer un saint de ses amis
patron de Naples, sous la prsidence de saint Janvier bien entendu,
n'a qu' faire fondre une statue d'argent massif du prix de 6  8,000
ducats, et l'offrir  la chapelle du Trsor. La statue, une fois
admise, est retenue  perptuit dans la susdite chapelle:  partir de
ce moment, elle jouit de toutes les prrogatives de sa prsentation
en rgle. Comme les saints, qui au ciel glorifient ternellement Dieu
autour duquel ils forment un choeur, eux glorifient ternellement
saint Janvier. En change de cette batitude qui leur est accorde,
ils sont condamns  la mme rclusion que saint Janvier; ceux mme
qui en ont fait don  la chapelle ne peuvent plus les tirer de leur
sainte prison qu'en dposant entre les mains d'un notaire du saint le
double de la valeur de la statue  laquelle, soit pour son plaisir
particulier, soit dans l'intrt gnral, on dsire faire voir le
jour. La somme dpose, le saint sort pour un temps plus ou moins
long. Le saint rentr, son identit constate, le propritaire, muni
de son reu, va retirer la somme. De cette faon, on est sr que les
saints ne s'gareront pas, et que, s'ils s'garent, ils ne seront
pas du moins perdus, puisque avec l'argent dpos on en pourra faire
fondre deux au lieu d'un.

Cette mesure, qui parat arbitraire au premier abord, n'a t prise,
il faut le dire, qu'aprs que le chapitre de saint Janvier eut t
dupe de sa trop grande confiance: la statue de san Gatano, sortie
sans dpt, non seulement ne rentra pas au jour dit, mais encore ne
rentra jamais. On eut beau essayer de charger le saint lui-mme, et
prtendre qu'ayant toujours t assez mdiocrement affectionn 
saint Janvier, il avait profit de la premire occasion qui s'tait
prsente pour faire une fugue; les tmoignages les plus respectables
vinrent en foule contredire cette calomnieuse assertion, et,
recherches faites, il fut reconnu que c'tait un cocher de fiacre
qui avait dtourn la prcieuse statue. On se mit  la poursuite du
voleur; mais comme il avait eu deux jours devant lui, il avait, selon
toute probabilit, pass la frontire; et, si minutieuses que fussent
les recherches, elles n'amenrent aucun rsultat. Depuis ce malheureux
jour, une tache indlbile s'tendit sur la respectable corporation
des cochers de fiacre, qui jusque-l,  Naples, comme en France,
avaient disput aux caniches la suprmatie de la fidlit, et qui,
 partir de ce moment, n'osrent plus se faire peindre revenant au
domicile de la pratique une bourse  la main. Il y a plus, si vous
avez discussion avec le cocher de fiacre, et que vous croyiez que la
discussion vaille la peine d'appliquer  votre adversaire une de ces
immortelles injures que le sang seul peut effacer, ne jurez ni par la
pasque-Dieu, comme jurait Louis XI, ni par ventre-saint-gris, comme
jurait Henri IV: jurez tout bonnement par san Gatano, et vous verrez
votre ennemi attr tomber  vos pieds pour vous demander excuse, s'il
ne se relve pas, au contraire, pour vous donner un coup de couteau.

Comme on le comprend bien, les portes du Trsor sont toujours ouvertes
pour recevoir les statues des saints qui dsirent faire partie de la
cour de saint Janvier, et cela sans aucune investigation de date, sans
que le rcipiendaire ait besoin de faire ses preuves de 1399 ou de
1426; la seule rgle exige, la seule condition _sine qua non_, c'est
que la statue soit d'argent pur et qu'elle pse le poids.

Cependant la statue serait d'or et pserait le double, qu'on ne la
refuserait point pour cela; les seuls jsuites, qui, comme on le sait,
ne ngligent aucun moyen de maintenir ou d'augmenter leur popularit,
ont dpos cinq statues au Trsor dans l'espace de moins de trois ans.

Ces dtails taient ncessaires pour nous amener au miracle de saint
Janvier, qui depuis plus de mille ans fait tous les six mois tant de
bruit, non seulement dans la ville de Naples, mais encore par tout le
monde.




XXII

Le Miracle.


Nous nous trouvions fort heureusement  Naples lors du retour de cette
poque solennelle.

Huit jours auparavant, on commena  sentir la ville s'agiter,
comme c'est l'habitude  l'approche de quelque grand vnement: les
lazzaroni criaient plus haut et gesticulaient plus fort; les cochers
devenaient insolens, et faisaient leurs conditions au lieu de les
recevoir; enfin, les htels s'emplissaient d'trangers, qu'amenaient
de Rome les diligences, ou qu'apportaient de Civita-Vecchia et de
Palerme les bateaux  vapeur.

Il y avait aussi recrudescence de carillons; tout  coup une cloche se
mettait  sonner hors de son heure: on courait  l'glise d'o partait
ce bruit pour s'informer des motifs de ce concert inattendu; le
lazzarone, qui s'battait en pendillant au bout de sa corde, vous
rpondait tout bonnement que la cloche sonnait parce qu'elle tait
joyeuse.

Le Vsuve, de son ct, lanait une fume plus noire le jour et plus
rouge la nuit; le soir,  la base de cette colonne de vapeur qui
montait en tournoyant, et qui s'panouissait dans le ciel comme la
cime d'un pin gigantesque, on voyait surgir des langues de flamme
pareilles aux dards d'un serpent. Tout le monde parlait d'une ruption
prochaine; et,  force de l'entendre annoncer comme invitable, nous
avions fini par compter dessus, et la classer  son endroit dans le
programme de la fte.

La surveille, toutes les populations voisines commencrent  dborder
dans la ville: c'taient les pcheurs de Sorrente, de Resina, de
Castellamare et de Capri, dans leurs plus beaux costumes; c'taient
les femmes d'Ischia, de Nettuno, de Procida et d'Averse, dans leurs
plus riches atours. Au milieu de toute cette foule diapre, joyeuse,
dore, bruyante, passait de temps en temps une vieille femme, aux
cheveux gris pars comme ceux de la sibylle de Cumes, criant plus
haut, gesticulant plus fort que tout le monde, fendant la presse sans
s'inquiter des coups qu'elle donnait; entoure au reste par tout son
chemin de respect et de vnration: c'tait une des nourrices ou des
parentes de saint Janvier: toutes les vieilles femmes, de Sainte-Lucie
 Mergellina, sont parentes de saint Janvier et descendent de celle
que l'aveugle guri rencontra dans le cirque de Pouzzoles, recueillant
dans une fiole le sang du saint.

Toute la nuit les cloches sonnrent  folles voles: on et dit qu'un
tremblement de terre les mettait en branle, tant elles carillonnaient,
isoles les unes des autres et dans une indpendance tout
individuelle.

La veille du miracle, nous fmes rveills  dix heures du matin
par une rumeur effroyable. Nous mmes le nez  la fentre, les rues
semblaient des canaux roulant  pleins bords la population de Naples
et des environs; toute cette foule se rendait  l'archevch pour
prendre sa place  la procession. Cette procession va de la chapelle
au Trsor, domicile habituel de saint Janvier,  la cathdrale de
Sainte-Claire, mtropole des rois de Naples; et dans laquelle le saint
doit accomplir son miracle.

Nous suivmes la foule, et nous allmes gagner la maison de Duprez,
qui demeurait justement sur le passage de la procession, et qui nous
avait offert place  ses fentres.

Nous mmes plus d'une heure  faire cinq cents pas.

Par bonheur, la procession, qui part de l'archevch avant le jour,
n'arrive  la cathdrale qu' la nuit ferme: il lui faut d'ordinaire
quatorze ou quinze heures pour accomplir un trajet d'un kilomtre 
peu prs.

Elle se compose, comme nous l'avons dit, non seulement de la ville
tout entire, mais encore des populations environnantes, divises
par castes et confrries. La noblesse doit marcher la premire,
puis viennent les corporations. Malheureusement, grce au caractre
parfaitement indpendant de la nation napolitaine, personne ne garde
ses rangs; j'tais depuis une heure  la fentre, demandant quand
viendrait la procession  tous mes voisins, qui, trangers comme moi,
se faisaient les uns aux autres la mme question, lorsqu'un Napolitain
survint et nous dit que cette foule plus ou moins endimanche, ces
ouvriers poudrs  blanc, habills de noir, de vert, de rouge, de
jaune et de gorge de pigeon, avec leurs culottes courtes de mille
couleurs, leurs bas chins, escarpins  boucles, marchant par groupes
de quinze ou vingt, s'arrtant pour causer avec leurs connaissances,
faisant halte pour boire  la porte des cabarets, criant pour qu'on
leur apportt des tranches de cocomero et des verres de sambuco,
taient la procession elle-mme.

Ce fut un trait de lumire: je regardai plus attentivement, et je vis
en effet une double ligne de soldats place sur toute la longueur de
la rue, portant au bras le fusil orn d'un bouquet, et destine comme
une digue  resserrer le torrent dans son lit; mission dont, malgr
toute sa bonne volont et la rigueur de la consigne, elle ne pouvait
parvenir  s'acquitter.

La procession, que je reconnaissais maintenant pour telle, s'en allait
vagabonde et indpendante, comme la Durance, battant de ses flots les
maisons, et de prfrence la porte des cabarets; s'arrtant tout 
coup sans qu'il y et une cause visible  cette station; se remettant
en marche sans qu'on pt deviner le motif qui lui rendait le
mouvement; pareille, enfin,  ces fleuves aux cours contraires, dont
il est, grce  leur double remou, presque impossible de distinguer la
vritable direction.

Au milieu de tout cela, on voyait de temps en temps briller le riche
uniforme d'un officier napolitain, marchant nonchalamment, un cierge
renvers  la main, et escort de quatre ou cinq lazzaroni, se
heurtant, se culbutant, se renversant, pour recueillir dans un cornet
de papier gris la cire tombant de son cierge; tandis que l'officier,
la tte haute, sans s'occuper de ce qui se passait  ses pieds,
faisait largesse de sa cire, lorgnait les dames amasses aux fentres
et sur les balcons, lesquelles, tout en ayant l'air de jeter des
fleurs sur le chemin de la procession, lui envoyaient leurs bouquets
en change de ses clins d'oeil.

Puis venaient, prcds de la croix et de la bannire, mls au
peuple, dont le flot les enveloppait sans cesse en les isolant les
uns des autres, des moines de tous les ordres et de toutes couleurs:
capucins, chartreux, dominicains, camaldules, carmes chausss et
dchausss; les uns au corps gras, gros, rond, court, avec une tte
enlumine pose carrment sur de larges paules: ceux-l s'en
allaient causant, chantant, offrant du tabac aux maris, donnant des
consultations aux femmes enceintes, et regardant, peut-tre un peu
plus charnellement que ne le permettait la rgle de leur ordre, les
jeunes filles groupes sur les bornes ou appuyes sur l'paule des
soldats pour les voir passer; les autres, maigris par le jene, plis
par l'abstinence, affaiblis par les austrits, levant au ciel leur
front jaune, leurs joues livides et leurs yeux caves; marchant sans
voir o le flot humain les emportait; fantmes vivans, qui s'taient
fait un enfer de ce monde, dans l'espoir que cet enfer les conduirait
droit au paradis, et qui recueillaient en ce moment le fruit de leurs
douleurs claustrales, par le respect craintif et religieux dont
ils taient environns. C'tait l'endroit et l'envers de la vie
monastique.

De temps en temps, lorsque les stations taient trop longues, ou
lorsque le dsordre tait trop grand, le ceremoniere lchait sur les
tranards ses estafiers arms d'une longue baguette d'bne, comme
fait le berger en envoyant ses chiens aprs les moutons rcalcitrans;
alors, cdant  cette mesure de rpression, les buveurs, les causeurs
et les priseurs finissaient par reprendre tant bien que mal un rang
quelconque, et la procession faisait quelques pas en avant.

Cependant, comme on le comprend bien, cette procession qui n'avait pas
encore de queue avait une tte; vers les onze heures du matin cette
tte arrivait  la cathdrale, entrait par la porte du milieu, et
commenait  dposer ses bouquets et ses cierges devant l'autel o
tait expos le buste de saint Janvier; puis, ressortant par les
portes latrales, chacun s'en allait  sa besogne: les moines  leurs
dners, les officiers  leurs amours, les corporations  leur sieste,
les lazzaroni  de nouveaux cierges.

Et ainsi de suite, au fur et  mesure que les masses se succdaient.

Les masses se succdrent ainsi jusqu' six heures du soir;  six
heures du soir, la procession commena  prendre une forme un peu plus
rgulire.

D'abord nous vmes paratre, prcde par des bouffes d'harmonie qui,
entre toutes les rumeurs populaires, taient dj venues jusqu' nous,
la musique des gardes royales, excutant les airs les plus  la mode
de Rossini, de Mercadante et de Donizetti; ensuite les sminaristes en
surplis, et marchant deux  deux dans le plus grand ordre; puis enfin
les soixante-quinze statues d'argent des patrons secondaires de la
ville de Naples, lesquels, comme nous l'avons dit, forment la cour de
saint Janvier.

A l'approche des ces statues, un autre spectacle nous attendait; on
nous l'avait rserv pour le dernier, sans doute parce qu'il tait le
plus curieux.

Comme nous l'avons dit, les saints qui composent le cortge de saint
Janvier ne sont pas choisis dans l'aristocratie du calendrier, mais,
au contraire, parmi les parvenus de la finance: il en rsulte qu'il y
a sur les lus de la Chausse-d'Antin napolitaine bien des choses 
dire et mme des cancans de faits; et comme le peuple, ainsi que nous
l'avons dit, met saint Janvier au dessus de toute chose, et ne
voit rien, ni avant, ni aprs lui, ces saints, subordonns  leur
bienheureux patron, sont,  mesure qu'ils paraissent, exposs aux
quolibets les plus piquans et les plus ritrs; ce qui ne serait pas
encore trop grand'chose pour les saints; mais ce qui devient grave
pour eux, c'est qu'il n'y a pas une peccadille de la vie publique ou
prive ces malheureux lus qui chappe  la censure des spectateurs.
On reproche  saint Paul son idoltrie,  saint Pierre ses trahisons,
 saint Augustin ses fredaines,  sainte Thrse son extase,  saint
Franois Borgia ses principes,  saint Antoine son usurpation,  saint
Gatan son insouciance; et cela, en des termes, avec des cris, avec
des vocifrations, avec des gestes qui font le plus grand honneur au
bon caractre des saints, et qui prouvent qu' la tte des vertus qui
leur ont ouvert le paradis marchaient la patience et l'humilit.

Chacune de ces statues s'avanait, porte sur les paules de six
fachini et prcde par six prtres, et chacune d'elles soulevait tout
le long de sa route le hourra toujours prolong et toujours croissant
que nous avons dit.

Puis, ainsi apostrophes, les statues arrivent enfin  l'glise
Sainte-Claire, font humblement la rvrence  saint Janvier, qui est
expos sur le ct droit de l'autel, et se retirent.

Aprs les saints vient l'archevque, port dans une riche litire et
tenant en main les fioles du sang miraculeux.

L'archevque dpose ses fioles dans le tabernacle, puis tout est fini
pour ce jour-l.

Chacun s'en retourne  ses amours,  ses plaisirs ou  ses affaires;
les cloches seules n'ont point de repos et continuent de sonner arec
une allgresse qui ressemble au dsespoir.

Ce branle universel et continuel dura toute la nuit.

A sept heures du matin nous nous levmes; Naples se prcipitait vers
l'glise Sainte-Claire: il ne s'agissait, cette fois, ni de demander
les chevaux ni d'appeler sa voiture; la circulation de tout vhicule
tait interdite. Nous descendmes nos deux tages, nous nous arrtmes
un instant sur la porte, puis nous nous abandonnmes  la foule et
nous laissmes emporter par le tourbillon.

Le torrent nous mena droit  l'glise de Sainte-Claire. Le vaste
difice tait encombr; mais, grce  l'ambassade franaise, nous
avions eu des billets rservs. A la vue de nos _posti distinti_, les
sentinelles nous firent faire place et nous gagnmes nos tribunes.

Voici le spectacle que prsentait l'glise:

Sur le matre-autel taient: d'un ct, le buste de saint Janvier; de
l'autre, la fiole contenant le sang.

Un chanoine tait de garde devant l'autel.

A droite et  gauche de l'autel, taient deux tribunes;

La tribune de gauche, charge de musiciens attendant, leurs instrumens
 la main, que le miracle se ft pour le clbrer;

La tribune de droite, encombre de vieilles femmes s'intitulant
parentes de saint Janvier et se chargeant d'activer le miracle si par
hasard le miracle se faisait attendre.

Au bas des marches de l'autel s'tendait une grande balustrade o
venaient tour  tour s'agenouiller les fidles; le chanoine alors
prenait la fiole, la leur faisait baiser, leur montrait le sang
parfaitement coagul; puis les fidles satisfaits se retiraient pour
faire place  d'autres, qui venaient baiser la fiole  leur tour,
constater de leur ct la coagulation du sang, puis se retiraient
encore cdant la place a leurs successeurs, et ainsi de suite.

Les mmes peuvent revenir trois, quatre, cinq et six fois, tant qu'ils
veulent enfin; seulement ils ne peuvent pas rester deux fois de suite:
une fois la fiole baise, une fois la coagulation du sang constate,
il faut qu'ils se retirent.

Le reste de l'glise forme une mer de ttes humaines, au dessus de
laquelle apparaissent comme des les charges de femmes, d'hommes, de
plumes, de crachats, de rubans, d'paulettes et d'charpes; la tribune
des princes, la tribune des ambassadeurs et la tribune _dei posti
distinti_.

Princes, ambassadeurs, _posti distinti_ peuvent descendre de leur
chafaudage, aller baiser la fiole, constater la coagulation du sang
et revenir  leur place: seulement, pendant ce trajet, ils risquent
d'tre touffs comme de simples mortels.

La premire chose que nous fmes fut de nous agenouiller  la
balustrade; le chanoine de garde nous prsenta la fiole, que nous
baismes; puis il nous fit voir le sang dessch, qui se tenait coll
aux parois.

Nous revmes prendre noire place: Jadin laissa dans le trajet un pan
de son habit, moi un mouchoir de poche.

Puis nous attendmes.

Les foules se succdrent ainsi depuis le moment de notre entre,
c'est--dire depuis trois heures du matin, jusqu' huit heures de
l'aprs-midi.

A trois heures de l'aprs-midi, des murmures commencrent  se faire
entendre, et quelques malintentionns rpandaient le bruit que le
miracle ne se ferait pas.

Vers trois heures et demie, les murmures augmentrent d'une faon
effrayante: cela commenait par une espce de plainte, et cela montait
jusqu'aux rugissemens. Les parentes de saint Janvier jetrent quelques
injures au saint qui se faisait ainsi prier.

A quatre heures, il y avait presque meute: on trpignait, on
vocifrait, on montrait des poings; le chanoine de garde (on avait
renouvel les chanoines d'heure en heure) s'approcha de la balustrade
et dit:

--Il y a sans doute des hrtiques dans l'assemble. Que les
hrtiques sortent, ou le miracle ne se fera pas.

A ces mots, une clameur pouvantable s'leva de toutes les parties de
la cathdrale, hurlant:--Dehors les hrtiques!  bas les hrtiques!
 mort les hrtiques!

Une douzaine d'Anglais, qui taient aux tribunes, descendirent
alors de leur chafaudage, au milieux des cris, des hues et des
vocifrations de la foule; une escouade de fantassins, conduite par un
officier, l'pe nue  la main, les enveloppa, afin qu'ils ne fussent
pas mis en pices par le peuple, et les accompagna hors de l'glise,
o je ne sais pas ce qu'ils devinrent.

Leur expulsion amena un moment de silence, pendant lequel la foule,
mue et souleve, reprit le mouvement qui la reportait vers l'autel
pour baiser la fiole, et s'loignait de l'autel quand la fiole tait
baise.

Une heure  peu prs s'coula dans l'attente, et sans que le miracle
se fit. Pendant celle heure, la foule fut assez tranquille;
mais c'tait le calme qui prcde l'orage. Bientt les rumeurs
recommencrent, les grondemens se firent entendre de nouveau, quelques
clameurs sauvages et isoles clatrent. Enfin, cris tumultueux,
vocifrations, grondemens, rumeurs, se fondirent dans un rugissement
universel dont rien ne peut donner une ide.

Le chanoine demanda une seconde fois s'il y avait des hrtiques
dans l'assemble; mais cette fois personne ne rpondit. Si quelque
malheureux Anglais, Russe ou Grec se ft dnonc en rpondant  cet
appel, il et t certainement mis en morceaux, sans qu'aucune force
militaire, sans qu'aucune protection humaine et pu le sauver.

Alors les parentes de saint Janvier se mlrent  la partie: c'tait
quelque chose de hideux que ces vingt ou trente mgres arrachant leur
bonnet de rage, menaant saint Janvier du poing, invectivant leur
parent de toute la force de leurs poumons, hurlant les injures les
plus grossires, vocifrant les menaces les plus terribles, insultant
le saint sur son autel, comme une populace ivre et pu faire d'un
parricide sur un chafaud.

Au milieu de ce sabbat infernal, tout  coup le prtre leva la fiole
en l'air, criant:--Gloire  saint Janvier, le miracle est fait!

Aussitt tout changea.

Chacun se jeta la face contre terre. Aux injures, aux vocifrations,
aux cris, aux clameurs, aux rugissemens, succdrent les gmissemens,
les plaintes, les pleurs, les sanglots. Toute cette populace, folle
de joie, se roulait, se relevait, s'embrassait, criant:--Miracle!
miracle! et demandait pardon  saint Janvier, en agitant ses mouchoirs
tremps de larmes, des excs auxquels elle venait de se porter  son
endroit.

Au mme instant, les musiciens commencrent  jouer et les chantres
 chanter le _Te Deum_, tandis qu'un coup de canon tir au fort
Saint-Elme, et dont le bruit vint retentir jusque dans l'glise,
annonait  la ville et au monde, _urbi et orbi_, que le miracle tait
fait.

En effet, la foule se prcipita vers l'autel, nous comme les autres.
Ainsi que la premire fois, on nous donna la fiole  baiser; mais,
de parfaitement coagul qu'il tait d'abord, le sang tait devenu
parfaitement liquide.

C'est, comme nous l'avons dit, dans cette liqufaction que consiste le
miracle.

Et il y avait bien vritablement miracle, car c'tait toujours la mme
fiole; le prtre ne l'avait touche que pour la prendre sur l'autel et
la faire baiser aux assistans, et ceux qui venaient de la baiser ne
l'avaient pas un instant perdue de vue.

La liqufaction s'tait faite au moment o la fiole tait pose
sur l'autel, et o le prtre,  dix pas de la fiole  peu prs,
apostrophait les parentes de saint Janvier.

Maintenant, que le doute dresse sa tte pour nier, que la science
lve sa voix pour contredire; voil ce qui est, voil ce qui se fait,
ce qui se fait sans mystre, sans supercherie, sans substitution, ce
qui se fait  la vue de tous. La philosophie du dix-huitime sicle et
la chimie moderne y ont perdu leur latin: Voltaire et Lavoisier ont
voulu mordre  cette fiole, et, comme le serpent de la fable, ils y
ont us leurs dents.

Maintenant, est-ce un secret gard par les chanoines du Trsor et
conserv de gnration en gnration depuis le quatrime sicle
jusqu' nous?

Cela est possible; mais alors cette fidlit, on en conviendra, est
plus miraculeuse encore que le miracle.

J'aime donc mieux croire tout bonnement au miracle; et, pour ma part.
je dclare que j'y crois.

Le soir, toute la ville tait illumine et l'on dansait dans les rues.




XXIII

Saint Antoine usurpateur.


Maintenant, et aprs ce que nous venons de dire de la popularit de
saint Janvier, croirait-on une chose? C'est que, comme une puissance
terrestre, comme un simple roi de chair et d'os, comme un Stuart, ou
comme un Bourbon, un jour vint o Saint Janvier fut dtrn.

Il est juste d'ajouter que c'tait en 99, poque du dtrnement
gnral sur la terre comme au ciel; il est vrai de dire que c'tait
pendant cette priode trange o Dieu lui-mme, chass de son paradis,
eut besoin, pour reparatre en France sous le nom de l'tre-Suprme,
d'un laissez-passer de la Convention nationale sign par Maximilien
Robespierre.

Ceux qui douteront de la chose pourront, en passant dans le faubourg
du Roule, jeter les yeux sur le fronton de l'glise Saint-Philippe;
ils y liront encore cette inscription, mal efface:

Le peuple franais reconnat l'existence de l'tre-Suprme et
l'immortalit de l'me.

Or, comme nous le disions, ce fut en 1799, dans le seizime sicle
du patronat de saint Janvier, MM. Barras, Rewbel, Gohier et autres
rgnant en France sous le nom de directeurs, que la chose arriva.

Voici  quelle occasion:

Le 23 janvier 1799, aprs une dfense de trois jours, pendant lesquels
les lazzaroni, arms de pierres et de btons seulement, avaient tenu
tte aux meilleures troupes de la rpublique, Naples s'tait rendue 
Championnet, et, grce  un discours que le gnral en chef avait fait
aux Napolitains dans leur propre langue, et par lequel il leur avait
prouv que tout ce qui s'tait pass tait un malentendu, l'arme
rpublicaine avait fait son entre dans la ville, criant:--Vive saint
Janvier! tandis que de leur ct les lazzaroni criaient:--Vivent les
Franais!

Pendant la nuit, on enterra quatre mille morts, victimes de ce
malentendu, et tout fut dit.

Cependant, comme on le pensa bien, cette entre, toute fraternelle
qu'elle tait, avait amen un changement notable dans les affaires
du gouvernement: le parti rpublicain l'emportait; il se mit donc
 tablir une rpublique, laquelle prit le nom de rpublique
parthnopenne.

Le jour o elle fut proclame, il y eut un grand banquet que le
gnral Championnet donna aux membres du nouveau gouvernement, dans
l'ancien palais du roi, devenu palais national.

Ce banquet rjouit beaucoup les lazzaroni, qui virent dner leurs
reprsentans, et qui s'assurrent que les libraux n'taient point des
anthropophages, comme on le leur avait dit.

Le lendemain, le gnral Championnet, suivi de tout son tat-major, se
transporta en grande pompe dans la cathdrale de Sainte-Claire, pour
rendre grces  Dieu du rtablissement de la paix, adorer les reliques
de saint Janvier, et implorer sa protection pour la ville de Naples,
malgr son changement de gouvernement.

Cette crmonie,  laquelle assista autant de peuple que l'glise put
en contenir, fut fort agrable aux lazzaroni, qui reconnurent, vu le
silence du saint et le recueillement du gnral et de son tat-major,
que les Franais n'taient point des hrtiques, comme on le leur
avait assur.

Le surlendemain on planta des arbres de l Libert sut toutes les
places de Naples, au son de la musique militaire franaise et de la
musique civile napolitaine.

Cet essai d'horticulture championnienne mit le comble  l'enthousiasme
des lazzaroni, qui aiment la musique et qui adorent l'ombre.

Alors commencrent ce que l'on appelle les rformes; ce fut la pierre
d'achoppement de la nouvelle rpublique.

On abolit les droits sur le vin, et le peuple laissa faire sans rien
dire.

On abolit les droits sur le tabac, et le peuple tolra encore cette
abolition.

On abolit le droit sur le sel, et le peuple commena  murmurer.

On abolit les droits sur le poisson, et le peuple cria plus fort.

Enfin, on abolit le titre d'excellence, et le peuple se fcha tout 
fait.

Bon et excellent peuple, qui regardait chaque abolition d'impt comme
un outrage fait  ses droits, et qui pourtant ne se rvolta rellement
que lorsqu'on abolit le titre d'excellence, qui cependant, comme il le
disait lui-mme, n'avait rien fait au nouveau gouvernement.

Malheureusement, le nouveau gouvernement ne tint aucun compte des
rclamations des lazzaroni, et continua ses rformes, fier et fort
qu'il tait de l'appui de l'arme franaise.

Mais cet appui, comme on le comprend bien, rvla aux Napolitains
qu'il y avait connivence entre l'arme franaise et le gouvernement
qui les opprimait en leur enlevant les uns aprs les autres leurs
impts les plus anciens et les plus sacrs. Ds lors les Franais,
d'abord combattus comme des hrtiques, puis accueillis comme des
librateurs, puis fts comme des frres, furent regards comme des
ennemis, et le bruit commena  se rpandre, du chteau de l'Oeuf 
Capo-di-Monte, et du pont de la Maddalena  la grotte de Pouzzoles,
que saint Janvier, pour punir la ville de Naples de la confiance
qu'elle avait eue en eux, ne ferait point son miracle le premier
dimanche du mois de mai, comme c'est son habitude de le faire depuis
quatorze sicles au jour sus-indiqu.

Cette dsastreuse nouvelle fit grande sensation; chacun en s'abordant
se demandait:--Avez-vous entendu dire que saint Janvier ne fera pas
son miracle cette anne? On se rpondait:--Je l'ai entendu dire; et
les interlocuteurs, regardant le ciel en soupirant, secouaient la tte
et se quittaient en murmurant:

--C'est la faute de ces gueux de Franais!

Bientt on commena, aux heures de l'appel,  remarquer des absences
dans les rangs. Le rapport en fut fait au gnral Championnet, qui ne
douta point un seul instant que les absens n'eussent t jets  la
mer.

Quelques jours avant celui o le miracle devait avoir lieu, on trouva
trois soldats inanims: un dans la rue Porta-Capouana, le second dans
la rue Saint-Joseph, le troisime sur la place du March-Neuf.

Un d'eux, avait encore dans la poitrine le couteau qui l'avait tu, et
au manche du couteau tait attache celle inscription:

Meurent ainsi tous ces hrtiques de Franais, qui sont cause que
saint Janvier ne fera pas son miracle!

Le gnral Championnet vit alors qu'il tait fort important pour son
salut et pour le salut de l'arme que le miracle se fit.

Il dcida donc que d'une faon ou de l'autre le miracle se ferait.

A mesure que le premier dimanche de mai approchait, les dmonstrations
devenaient plus hostiles et les menaces plus ouvertes.

La veille du grand jour arriva: la procession eut lieu comme
d'habitude; seulement, au lieu de dfiler entre deux lignes de soldats
napolitains, elle dfila entre une haie de grenadiers franais et une
haie de troupes indignes.

Toute la nuit les patrouilles furent faites, moiti par les soldats
de la rpublique parthnopenne, et moiti par les soldats de la
rpublique franaise. Il y avait pour les deux nations un mme mot
d'ordre franco-italien.

La nuit, quelques cloches isoles sonnrent; mais au lieu de ce joyeux
carillon qui leur est habituel, elles ne jetrent dans l'air que de
lugubres voles. Ces tintemens rappelrent au gnral Championnet
celui des Vpres Siciliennes et il promit de ne pas se laisser
surprendre comme l'avait fait Charles d'Anjou.

Le matin, chacun s'avana vers l'glise de Sainte-Claire morne
et silencieux. C'tait un trop grand contraste avec le caractre
napolitain pour qu'il ne ft pas remarqu. Le gnral,  l'exception
des hommes de service, consigna les soldats dans les casernes, en leur
donnant l'ordre de se tenir prts  marcher au premier appel.

La journe s'coula sous un aspect sombre et menaant. Cependant,
comme le miracle ne s'accomplit d'ordinaire que de trois  six heures
du soir, jusque-l il n'y eut encore trop rien  dire; mais cette
heure arrive, les vocifrations commencrent; seulement, cette
fois, au lieu de s'adresser au saint, c'tait les Franais qu'elles
attaquaient. Comme le gnral assistait  la crmonie avec son
tat-major et qu'il entendait parfaitement le patois napolitain, il ne
perdit pas un mot de toutes les menaces qui lui taient faites.

A six heures, les vocifrations se changrent en hurlemens, les bras
commencrent  sortir des manteaux et les couteaux  sortir des
poches. Bras et couteaux se dirigeaient vers le gnral et vers son
tat-major, qui demeuraient aussi impassibles que s'ils n'eussent rien
compris ou que si la chose ne les et point regards.

A huit heures, c'taient des rugissemens  ne plus s'entendre, ceux de
la rue rpondaient  ceux de l'glise; les grenadiers regardaient le
gnral pour savoir si eux aussi ne tireraient pas la baonnette. Le
gnral tait impassible.

A huit heures et demie, comme le tumulte redoublait, le gnral se
pencha vers un aide-de-camp et lui dit quelques mois  l'oreille.
L'aide-de-camp descendit de l'chafaudage, traversa la double haie de
soldats franais et napolitains qui conduisait au choeur, se mla  la
foule des fidles qui se pressaient pour aller baiser la fiole, arriva
jusqu' la balustrade, se mit  genoux et attendit son tour.

Au bout de cinq minutes, le chanoine prit sur l'autel la fiole
renfermant le sang parfaitement coagul; ce qui tait, vu l'heure
avance, une grande preuve de la colre de saint Janvier contre les
Franais; la leva en l'air, pour que personne ne doutt de l'tat dans
lequel elle tait; puis il commena  la faire baiser  la ronde.

Lorsqu'il arriva devant l'aide-de-camp, celui-ci, tout en baisant la
fiole, lui prit la main. Le chanoine fit un mouvement.

--Un mot, mon pre, dit le jeune officier.

--Que me voulez-vous? demanda le prtre.

--Je veux vous dire, de la part du gnral en chef, reprit
l'aide-de-camp, que si dans dix minutes le miracle n'est pas fait,
dans un quart d'heure vous serez fusill.

Le chanoine laissa tomber la fiole, que le jeune aide-de-camp rattrapa
heureusement avant qu'elle n'et touch la terre, et qu'il lui rendit
aussitt avec les marques de la plus profonde dvotion; puis il se
leva, et revint prendre sa place prs du gnral.

--Eh bien? dit Championnet.

--Eh bien! dit l'aide-de-camp, soyez tranquille, gnral, dans dix
minutes le miracle sera fait.

L'aide-de-camp avait dit la vrit: seulement il s'tait tromp de
cinq minutes. Au bout de cinq minutes, le chanoine leva la fiole en
criant:--_Il miracolo e fatto_. Le sang tait en pleine liqufaction.

Mais au lieu de cris de joie et de transports d'allgresse qui
accueillaient ordinairement cette heure solennelle, toute cette foule,
due dans son espoir, s'couta dans un morne silence: la promesse
faite au nom de saint Janvier n'avait pas t tenue; malgr la
prsence des Franais, le miracle s'tait accompli. Saint Janvier ne
les regardait donc pas comme des ennemis; c'tait  n'y plus rien
comprendre; et comme ni le chanoine ni le gnral ne rvlrent pour
le moment la petite conversation qu'ils avaient eue ensemble par
l'organe du jeune aide-de-camp, personne en effet n'y comprit rien.

Il en rsulta que de mauvais soupons planrent sur saint Janvier: on
l'accusa tout bas de s'tre laiss sduire par de belles paroles, et
de tourner tout doucement au rpublicanisme.

Ce bruit fut la premire atteinte porte au pouvoir spirituel et
temporel de saint Janvier.

Nous avons dit ailleurs comment les choses suivirent un autre cours
que celui auquel on s'attendait. Les Franais, battus dans l'Italie
occidentale, rappelrent les troupes qui occupaient Naples: le gnral
Macdonald, qui avait remplac le gnral Championnet, vacua la
capitale, laissant la rpublique parthnopenne  elle-mme. Trois
mois aprs, la pauvre rpublique n'existait plus.

Il y eut alors une raction terrible contre tout ce qui avait subi
l'influence du parti franais. Nous avons racont les supplices de
Caracciolo, d'Hector Caraffa, de Cirillo et d'lonore Pimentale;
pendant deux mois, Naples fut une vaste boucherie. Que ceux qui en
ont le courage ouvrent Coletta et fassent avec lui le tour de cet
effroyable charnier.

Cependant, lorsque les lazzaroni eurent tout tu ou tout proscrit,
force leur fut de s'arrter. On regarda alors de tous cts, pour voir
si l'on n'avait oubli personne, avant de draciner les potences, de
dmonter les chafauds et d'teindre les bchers; tout tait muet et
dsert comme une tombe; il n'y avait que des bourreaux sur les places,
des spectateurs aux fentres, mais plus de victimes.

Quelqu'un pensa alors  saint Janvier, lequel avait fait son miracle
d'une faon si anti-nationale et surtout si inattendue.

Mais saint Janvier n'tait pas une de ces puissances d'un jour, 
laquelle on s'attaque sans s'inquiter de ce qu'il en rsultera: saint
Janvier avait vu passer les Grecs, les Goths, les Sarrasins, les
Normands, les Souabes, les Angevins, les Espagnols, les vice-rois, et
les rois, et saint Janvier tait toujours debout; de sorte que ce
fut tout bas et presque en tremblant que le premier qui accusa saint
Janvier formula son accusation.

Mais, justement  cause de cette longue popularit saint Janvier
avait au fond beaucoup plus d'ennemis qu'on ne lui en connaissait. Si
bienveillant, si puissant, si attentif qu'il ft, il lui avait t
impossible, au milieu du concert de demandes qui monte ternellement
jusqu' lui, d'entendre et d'exaucer tout le monde; il s'tait donc,
sans qu'il s'en doutt lui-mme, fait une foule de mcontens,
lesquels n'osaient rien dire tant qu'ils se croyaient isols, mais se
rallirent immdiatement au premier accusateur qui leva la voix; il
en rsulta que, contre son attente, celui-ci eut un succs auquel il
ne s'tait pas attendu.

Du moment qu'on n'avait pas mis l'accusateur en pices, on l'leva sur
un pavois: aussitt chacun fit chorus; il n'y eut pas jusqu'au plus
petit lazzarone qui ne formult sa petite accusation. Saint Janvier,
d'abord souponn d'indiffrence, fut bientt tax de trahison; on
l'appela libral, on l'appela rvolutionnaire, on l'appela jacobin.
On courut  la chapelle du Trdor, qu'on pilla pralablement; puis on
prit la statue du saint, on lui attacha une corde au cou, on la trana
sur le Mle, on la jeta  la mer.

Quelques voix s'levrent bien parmi les pcheurs contre cette
excution, qui sentait son 2 septembre d'une lieue; mais ces voix
furent aussitt couvertes par les vocifrations de la populace, qui
criait:--_A bas saint Janvier! saint Janvier  la mer_!

Saint Janvier subit donc une seconde fois le martyre, et fut jet dans
les flots; il est vrai que cette fois il tait excut en effigie.

Mais saint Janvier ne fut pas plus tt  la mer que la ville de Naples
se trouva sans patron, et que, habitue comme elle l'tait  une
protection miraculeuse, elle sentit de la faon la plus dplorable
l'isolement dans lequel elle se trouvait.

Son premier mouvement, son mouvement naturel, fut de recourir  l'un
de ses soixante-quinze patrons secondaires, et de lui transmettre la
survivance de saint Janvier.

Malheureusement ce n'tait pas chose facile  faire; les saints
suprieurs taient occups ailleurs: saint Pierre avait Rome, saint
Paul avait Londres, saint Franois avait Assise, saint Charles
Borrome Arona; chacun enfin avait sa ville qu'il avait toujours
protge comme saint Janvier avait protg Naples, et il n'y avait
pas lieu d'esprer que, quelque esprance d'avancement que lui donnt
cette nouvelle nomination, il abandonnt son peuple pour un peuple
nouveau. D'un autre ct en partageant son patronage, il y avait 
craindre que le saint n'et plus de besogne qu'il n'en pouvait faire,
et n'treignt mal pour trop embrasser.

Restaient, il est vrai, les saintes, qui, grce  l'tablissement
presque gnral de la lui salique, ont plus de temps  elles que les
saints; mais c'tait un pauvre successeur  donner  saint Janvier
qu'une femme, et les Napolitains taient trop fiers pour laisser ainsi
tomber le patronage de leur ville en quenouille.

Pendant ce temps, toutes sortes de brigues s'ourdissaient: chacun
prsentait son saint, exagrait ses mrites, doublait ses qualits,
s'engageait pour lui et en son nom, rpondait de sa bonne volont;
il n'y eut pas jusqu' saint Gatan qui n'et ses prneurs. Mais on
comprend que c'tait un mauvais antcdent pour le saint que de s'tre
laiss voler lui-mme, et de n'avoir pas pu se retrouver. Aussi san
Gatan n'eut-il pas un instant de chance, et ne fut-il nomm que pour
mmoire.

On rsolut de faire un conclave o les mrites des prtendans
seraient examins, et d'o sortirait le plus digne. Les noms des
soixante-quinze saints furent proclams; aprs chaque proclamation,
chacun eut la libert de se lever et de dire en faveur du dernier
nomm tout ce que bon lui semblerait; la libert entire de vote fut
accorde; et, pour que ces votes fussent essentiellement libres, on
dcrta que le scrutin srait secret.

Au troisime tour de scrutin, saint Antoine fut lu.

Ce qui avait surtout plaid en faveur de saint Antoine, c'est qu'il
est patron du feu.

Or, Naples tant incessamment menace, comme Sodome et Gomorrhe, de
prir de combustion instantane, voyait une certaine scurit dans
le choix d'un patron qui tenait particulirement sous sa dpendance
l'lment mortel et redout.

Mais Naples n'avait pas song  une chose, c'est qu'il y a feu et feu,
comme il y a fagots et fagots. Saint Antoine tait le patron du
feu caus par accident, par inadvertance, par maladresse; il tait
souverain contre tout incendie ayant pour principe une cause humaine;
mais saint Antoine ne pouvait rien contre le feu du ciel, ni contre le
feu de la terre; saint Antoine tait impuissant contre la foudre et
contre la lave, contre les orages et contre les volcans. A part le
soin avec lequel il s'tait gard jusque-l, saint Antoine n'tait
donc pas pour Naples un patron de beaucoup suprieur  saint Gatan.

Saint Antoine n'en fut pas moins proclam patron de Naples au milieu
de l'allgresse gnrale. Il y eut des danses, des ftes, des joutes
sur l'eau, des distributions gratis, des spectacles en plein air et
des feux d'artifice; de sorte que saint Antoine se crut aussi solide 
son poste que l'avaient t successivement les vingt-trois empereurs
romains successeurs de Charlemagne, ou les deux cent cinquante-sept
papes successeurs de saint Pierre.

Saint Antoine comptait sans le Vsuve.

Six mois s'coulrent sans qu'aucun vnement vint porter atteinte 
la popularit du nouveau patron; deux, ou trois incendies avaient mme
eu lieu dans la ville, qui avaient t miraculeusement rprims par la
seule prsence de la chsse du saint: de sorte que non seulement on
commenait d'oublier saint Janvier, mais qu'il y, avait mme des
courtisans du pouvoir qui proposaient de jeter bas la statue de
l'ex-patron de Naples que, par oubli sans doute, on avait laisse
debout  la tte du _ponte della Maddalena_.

Heureusement l'exaspration tait calme, et cette proposition de
vengeance rtroactive n'eut aucun rsultat.

Tout semblait donc marcher pour le mieux dans le meilleur des mondes
possible, lorsqu'un beau matin on s'aperut que la fume du Vsuve
s'paississait sensiblement et montait au ciel avec uni violence et
une rapidit extraordinaires. En mme temps, des bruits souterrains
commencrent  se faire entendre; les chiens hurlaient lamentablement,
et de nombreuses troupes d'oiseaux effrays tournoyaient en l'air,
s'abattant pour un instant, puis reprenant leur vol aussitt, comme
s'ils eussent craint de se reposer sur une chose qui avait sa
racine dans la terre. De son ct, la mer prsentait des phnomnes
particuliers tout aussi effrayans; du bleu d'azur qui lui est habituel
sous le beau ciel de Naples, elle tait passe  une couleur cendre
qui lui tait toute sa transparence; et, quoique calme en apparence,
quoique aucun vent ne l'agitt, de grosses vagues isoles montaient,
bouillonnant et venaient crever  la surface en rpandant une forte
odeur de soufre. Parfois aussi, comme s'il y et eu pour la mer
mditerranenne une mare pareille  celle qui agite le vieil Ocan,
le flot montait au dessus de son rivage, puis tout a coup reculait,
laissant la plage nue, pour revenir bientt comme il s'tait loign.
Ces prsages taient trop connus pour qu'on doutt un seul instant de
ce qu'ils annonaient: une ruption du Vsuve tait imminente.

Dans tout autre moment, Naples s'en serait soucie comme de
Colin-Tampon; mais au moment du danger Naples se souvint qu'elle
n'avait plus saint Janvier, qui, pendant quatorze sicles, l'avait
si bien garde de son redoutable voisin, que le Vsuve avait eu beau
jeter feu et flamme, l'insouciante fille de Panthnope n'avait pas
moins continu de se mirer dans son golfe, comme si la chose ne l'et
regarde aucunement. En effet, la Sicile avait t bouleverse, la
Calabre avait t dtruite; Rsina et Torre del Greco, rebties, l'une
sept fois et l'autre neuf, s'taient autant de fois fondues dans un
torrent de la lave, sans que jamais une seule des maisons enfermes
dans l'enceinte des murailles de Naples et t seulement et branle.
Aussi la confiance tait-elle arrive  ce point que les Napolitains
ne regardaient plus le Vsuve que comme une espce de phare  la
lueur duquel ils voyaient le bouleversement du reste du monde sans
qu'eux-mmes eussent  craindre d'tre bouleverss. Mais cette fois
un vague instinct de malheur leur disait qu'il n'en tait plus ainsi.
Avec saint Janvier la scurit avait disparu: le pacte tait rompu
entre la ville et la montagne.

Aussi, contre l'habitude, une certaine terreur,  la vue de ces signes
menaans, se rpandit-elle dans la cit. Au lieu de se coucher aux
grondemens de la montagne, les nobles et les bourgeois dans leurs
lits, les pcheurs dans leurs barques, les lazzaroni sur les marches
de leurs palais, chacun resta debout et examina avec inquitude
le travail nocturne du volcan. C'tait  la fois un magnifique et
terrible spectacle, car  chaque instant les prsages devenaient plus
certains et le danger plus imminent. En effet, de minute en minute la
fume se droulait plus paisse, et de temps en temps de longs serpens
de flamme, pareils a des clairs, jaillissaient de la bouche du volcan
et se dessinaient sur la spirale sombre qui semblait soutenir le poids
du ciel. Enfin, vers les deux heures du matin, une dtonation terrible
se fit entendre; la terre oscilla, la mer bondit, et la cime du mont,
se dchirant comme une grenade trop mre, donna passage  un fleuve de
lave ardente qui, un instant incertain de la direction qu'il devait
prendre, s'arrta comme sur un plateau; puis, comme s'il et t
conduit par une main vengeresse, abandonna son cours accoutum et
s'avana directement vers Naples.

Il n'y avait pas de temps  perdre: une fois sa direction prise, la
lave s'avance avec une lente, mais impassible inflexibilit; rien ne
la dtourne, rien ne la flchit, rien ne l'arrte; elle tarit les
fleuves, elle comble les valles, elle surmonte les collines; elle
enveloppe les maisons, les coupe par leur base, les emporte comme
des les flottantes et les balance  sa surface jusqu' ce qu'elles
s'croulent dans ses flots. A son approche, l'herbe su dessche, les
feuilles meurent, jaunissent et tombent; la sve des arbres s'vapore;
l'corce clate et se soulve; le tronc fume et se plaint; la lave est
 vingt pas de lui encore, que dj il se tord, s'embrase, s'enflamme,
pareil  ces ifs qu'on prpare pour les ftes publiques; si bien
que, lorsqu'elle l'atteint, le gant foudroy n'est dj plus qu'une
colonne de cendre qui tombe en poussire, et s'vanouit comme si elle
n'avait jamais exist.

La lave s'avanait vers Naples.

On courut  la chapelle du Trsor; on en tira la statue de saint
Antoine; six chanoines la prirent sur leur dos, et, suivis d'une
partie de la population, s'avancrent vers l'endroit o menaait le
danger.

Mais ce n'tait plus l un de ces incendies sans consquence sur
lesquels saint Antoine n'avait eu qu' souffler pour les teindre;
c'tait une mer de feu qui s'avanait, ruisselant de rocher en rocher,
sur une largeur de trois quarts de lieue. Les chanoines portrent
le saint le plus prs de la lave qu'il leur fut possible, et l ils
entonnrent le _Dies irae, dies illa_. Mais, malgr la prsence du
saint, malgr les chants des chanoines, la lave continua d'avancer.
Les chanoines tinrent bon tant qu'ils purent, aussi y eut-il un moment
o l'on crut le feu vaincu. Mais ce n'tait qu'une fausse joie: saint
Antoine fut contraint de reculer.

De ce moment on comprit que tout tait perdu. Si le patron de Naples
ne pouvait rien pour Naples, quel serait le saint assez puissant pour
la sauver? Naples, la ville des dlices; Naples, la maison de campagne
de Rome du temps d'Auguste; Naples, la reine de la Mditerrane dans
tous les temps; Naples allait tre ensevelie comme Herculanum et
disparatre comme Pompia. Il lui restait encore deux heures  vivre,
puis tout serait dit: Naples aurait vcu!

La lave s'avanait toujours; elle avait atteint d'un ct le chemin de
Portici, et commenait  se rpandre dans la mer; elle avait dpass
de l'autre le Sebetus et commenait  se rpandre dans les jardins. Le
centre descendait droit sur l'glise de Sainte-Marie-des-Grces, et
allait atteindre le pont della Maddalena.

Tout  coup la statue de marbre de saint Janvier, qui se tenait  la
tte du pont les mains jointes, dtacha sa main droite de sa main
gauche, et, d'un geste suprme et impratif, tendit son bras de
marbre vers la rivire de flammes. Aussitt le volcan se referma;
aussitt la terre cessa de frmir; aussitt la mer se calma. Puis la
lave, aprs avoir fait encore quelques pas, sentant la source qui
l'alimentait se tarir, s'arrta tout  coup  son tour. Saint Janvier
venait de lui dire, comme autrefois Dieu  l'Ocan:

--Tu n'iras pas plus loin!

Naples tait sauve!

Sauve par son ancien patron, par celui qu'elle avait hu, conspu,
dtrn, jet  l'eau, et qui se vengeait de toutes ces humiliations,
de toutes ces insultes, de toutes ces injures, comme Jsus-Christ
s'tait veng de ses bourreaux, en leur pardonnant.

Il ne faut pas demander si la raction fut rapide:  l'instant mme
les cris de: _Vive saint Janvier_! retentirent d'un bout de la ville 
l'autre; toutes les cloches bondirent, toutes les glises chantrent.
On courut  l'endroit o l'on avait jet la statue de saint Janvier
 la mer; on l'enveloppa de filets, et l'on demanda les meilleurs
plongeurs pour aller reconnatre l'endroit o gisait le prcieux
simulacre. Mais alors un vieux pcheur fit signe qu'on et  le
suivre. Il conduisit toute cette foule  sa cabane; puis, y tant
entr seul, il en sortit un instant aprs tenant la statue du saint
dans ses bras.

Le mme soir o elle avait t prcipite du haut du Mle, il l'avait
retire de la mer et l'avait prcieusement emporte chez lui.

La statue fut aussitt transporte  la cathdrale de Sainte-Claire,
et le lendemain rintgre en grande pompe dans la chapelle du Trsor.

Quant au pauvre saint Antoine, il fut dgrad de tous ses titres
et honneurs, et,  partir de cette heure, class dans l'esprit des
Napolitains un cran plus bas que saint Gatan.

Depuis ce jour, la dvotion  saint Janvier, loin de subir quelque
nouvelle atteinte, a toujours t en croissant.

J'ai entendu dans une glise la prire d'un lazzarone: il demandait 
Dieu de prier saint Janvier de le faire gagner  la loterie.




XXIV

Le Capucin de Resina.


Le Vsuve, dont nous nous sommes encore assez peu occup, mais auquel
nous reviendrons plus tard, est le juste milieu entre l'Etna et le
Stromboli.

Je pourrais donc, en toute scurit de conscience, renvoyer mes
lecteurs aux descriptions que j'ai dj donnes des deux autres
volcans.

Mais, dans la nature comme dans l'art, dans l'oeuvre de Dieu comme
dans le travail de l'homme, dans le volcan comme dans le drame,  ct
du mrite rel il y a la rputation.

Or, quoique les vritables dbuts du Vsuve dans sa carrire
volcanique datent  peine de l'an 79, c'est--dire d'une poque o
l'Etna tait dj vieux, il s'est tant remu depuis dans ses cinquante
ruptions successives, il a si bien profit de son admirable position
et de sa magnifique mise en scne, il a fait tant de bruit et tant de
fume, que non seulement il a clips le nom de ses anciens confrres,
qui n'taient ni de force ni de taille  lutter contre lui, mais qu'il
a presque effac la gloire du roi des volcans, du redoutable Etna, du
gant homrique.

Il faut aussi convenir qu'il s'est rvl au monde par un coup de
matre.

Envelopper la campagne et la mer d'un sombre nuage; rpandre la
terreur et la nuit sur une immense tendue; envoyer ses cendres
jusqu'en Afrique, en Syrie, en gypte; supprimer deux villes telles
qu'Herculanum et Pompea; asphyxier  une lieue de distance un
philosophe tel que Pline, et forcer son neveu d'immortaliser la
catastrophe par une admirable lettre; vous m'avouerez que ce n'est pas
trop mal pour un volcan qui commence, et pour un ignivome qui dbute.

A dater de cette poque le Vsuve n'a rien nglig pour justifier
la clbrit qu'il avait acquise d'une manire si terrible et si
imprvue. Tantt clatant comme un mortier et vomissant par neuf
bouches de feu des torrens de lave, tantt pompant l'eau de la mer et
la rejetant en gerbes bouillonnantes au point de noyer trois mille
personnes, tantt se couronnant d'un panache de flammes qui s'leva
en 1779, selon le calcul des gomtres,  dix-huit mille pieds
de hauteur, ses ruptions, qu'on peut suivre exactement sur une
collection de gravures colories, ont toutes un caractre diffrent et
offrent toujours l'aspect le plus grandiose et le plus pittoresque. On
dirait que le volcan a mnag ses effets, vari ses phnomnes, gradu
ses explosions avec une parfaite entente de son rle. Tout lui a servi
pour agrandir sa renomme: les rcits des voyageurs, les exagrations
des guides, l'admiration des Anglais, qui, dans leur philanthropique
enthousiasme, donneraient leur fortune et leurs femmes par dessus
pour voir une bonne fois brler Naples et ses environs. Il n'est pas
jusqu' la lutte soutenue avec saint Janvier, lutte,  la vrit,
o le saint a remport tout l'avantage, qui n'ait aussi ajout  la
gloire du Vsuve. Il est vrai que le volcan a fini par tre vaincu,
comme Satan par Dieu; mais une telle dfaite est plus grande qu'un
triomphe. Aussi le Vsuve n'est plus seulement clbre, il est
populaire.

On comprend, aprs cela, qu'il m'tait impossible de quitter Naples
sans prsenter mes hommages au Vsuve.

Je fis donc prvenir Francesco[1] qu'il et  tenir prt son corricolo
pour le lendemain matin  six heures, en lui recommandant bien d'tre
exact, et en joignant  la recommandation six carlins de pour-boire,
seul moyen de rendre la recommandation efficace.

Le lendemain,  la pointe du jour, Francesco et son fantastique
attelage taient  la porte de l'htel. Jadin refusa de m'accompagner
dans ma nouvelle ascension, prtendant que son croquis n'en serait que
plus exact s'il ne quittait pas sa fentre, et m'engageant par toutes
sortes de raisons  ne pas me dranger moi-mme pour si peu de chose.
A l'entendre, le Vsuve tait un volcan teint depuis plusieurs
sicles, comme la Solfatare ou le lac d'Aguano; seulement le roi de
Naples y faisait tirer de temps  autre un petit feu d'artifice 
l'intention des Anglais. Quant  Milord, il partagea compltement
l'avis de son matre: l'intelligent animal, aprs son bain dans les
eaux bouillantes de Vulcano et son passage dans les sables brlans de
Stromboli, tait parfaitement guri de toute curiosit scientifique.

Je partis donc seul avec Francesco.

Le brave conducteur commena par s'informer trs respectueusement si
son excellence mon camarade n'tait pas indispos. Rassur sur l'objet
de ses craintes, il s'empressa de quitter sa tristesse de commande,
reprit son air le plus joyeux, son sourire le plus panoui, et fit
claquer son fouet avec un redoublement de bonne humeur. Soit que la
prsence de Jadin l'et intimid dans nos excursions prcdentes, soit
qu'il et aval littralement son pour-boire de la veille, Francesco
dploya tout le long de la route une verve sceptique et une
incrdulit voltairienne que je ne lui avais nullement souponnes,
et qui m'tonnrent singulirement dans un homme de son ge, de sa
condition et de son pays.

Arriv au _Ponte della Maddalena_, il passa fort cavalirement entre
les deux statues de saint Janvier et de saint Antoine, affectant de
siffler ses chevaux et de crier gare!  la foule, pour ne pas rendre
le salut d'usage aux deux protecteurs de la ville.

Comme  la rigueur cette premire irrvrence pouvait tre mise sur
le compte d'une distraction lgitime, je fis semblant de ne pas m'en
apercevoir.

Mais en traversant _San Giovanni a Tudicci_, village assez clbre
pour la confection du macaroni, un moine franciscain d'une sant
florissante et d'une magnifique encolure, par ce droit naturel qu'ont
les moines napolitains sur tous les corricoli, comme les Anglais sur
la mer, hla le cocher, et lui fit signe imprieusement de l'attendre.
Francesco arrta ses chevaux avec une si parfaite bonne foi,
qu'habitu d'ailleurs  de telles surprises, je m'tais dj rang
pour faire place au compagnon que le ciel m'envoyait. Mais  peine le
bon moine s'tait-il approch  la porte de nos voix, que
Francesco ta ironiquement son chapeau, et lui dit avec un sourire
railleur:--Pardon, mon rvrend, mais je crois que saint Franois,
mon patron et le fondateur de votre ordre, n'est jamais mont dans un
corricolo de sa vie. Si je ne me trompe, il se servait de ses sandales
lorsqu'il voyageait par terre, et de son manteau lorsqu'il traversait
la mer. Or, vos souliers me semblent en fort bon tat, et je ne vois
pas le plus petit trou  votre manteau: ainsi, mon frre, si vous
voulez aller  Capri, prenez votre manteau; si vous voulez aller 
Sorrente, prenez vos sandales. Adieu, mon rvrend.

Cette fois, l'irrligion de Francesco devenait plus vidente.
Cependant, si son refus tait toujours blmable dans la forme, on
pouvait en quelque sorte l'excuser au fond; car, m'ayant cd son
corricolo, il n'avait plus le droit d'y admettre d'autres passagers.
Je voulus donc attendre une autre occasion pour lui exprimer mon
mcontentement.

Comme nous entrions  Portici,  la hauteur d'une petite rue qui mne
au port du Granatello, je remarquai une norme croix peinte en noir,
et au dessous de cette croix une inscription en grosses lettres
qui enjoignait aux voitures d'aller au pas, et aux cochers de se
dcouvrir.

Je me retournai vivement vers Francesco pour voir de quelle manire
il allait se conformer  un ordre aussi simple et aussi prcis: lui
donnant l'exemple moi-mme, plus encore, je dois le dire, par un
sentiment de respect intime que par obissance aux rglemens de Sa
Majest Ferdinand II; Francesco enfona son chapeau sur sa tte, et
fit partir ses chevaux au galop.

Il n'y avait plus de doute possible sur les intentions
anti-chrtiennes de mon conducteur. Je n'avais rien vu de pareil dans
toute l'Italie. Je pensai qu'il tait temps d'intervenir.

--Pourquoi n'arrtez-vous pas vos chevaux? Pourquoi ne saluez-vous pas
cette croix? lui demandai-je svrement.

--Bah! me dit-il d'un ton dgag qui et fait honneur  un
encyclopdiste, cette croix que vous voyez, monsieur, est la croix du
mauvais larron. Les habitans de Portici l'ont en grande vnration,
par une raison toute simple: ils sont tous voleurs.

L'esprit fort de cet homme renversait toutes les ides que je m'tais
faites sur la foi nave et l'aveugle superstition du lazzarone.

Nanmoins, je crus m'tre tromp un instant, et j'allais lui rendre
mon estime en le voyant revenir  des sentimens plus pieux. Entre
Portici et Resina, au point de jonction des deux chemins, dont l'un
conduit  la Favorite, et l'autre descend  la mer, s'lve une de
ces petites chapelles, si frquentes en Italie, devant lesquelles les
brigands eux-mmes ne passent pas sans s'incliner. La fresque qui sert
de tableau  la petite chapelle de Resina jouit  bon droit d'une
immense rputation a dix lieues  la ronde. Ce sont des mes du
purgatoire du plus beau vermillon, se tordant de douleur et d'angoisse
dans des flammes si vives et si terribles, que, compar  leur intense
ardeur, le feu du Vsuve n'est qu'un feu follet.

A la vue du brasier surhumain, la raillerie expira sur les lvres de
Francesco; il porta machinalement la main  son chapeau, et jeta un
long regard sur les deux chemins qui se terminaient  angle droit par
la chapelle, comme s'il et craint d'tre observ par quelqu'un. Mais
ce bon mouvement, inspir soit par la peur, soit par le remords,
ne dura que quelques secondes. Rassur par son inspection rapide,
Francesco redoubla de gat et d'aplomb, et, donnant un libre cours 
ses moqueries et  ses sarcasmes, il se mit en devoir de me faire sa
profession de foi, ou plutt d'incrdulit, se vantant tout haut qu'il
ne croyait ni au purgatoire, ni  l'enfer, ni  Dieu, ni au diable; et
ajoutant, en forme de corollaire, que toutes ces momeries avaient t
inventes par les prtres,  l'effet de presser la bourse des pauvres
gens assez simples et assez timides pour se fier  leurs promesses ou
s'effrayer de leurs menaces.

Francesco me rappelait tonnamment mon brave capitaine Langl.

J'allais arrter ce dbordement d'pigrammes mousses et de
bel-esprit de carrefour, lorsque Francesco, sautant lgrement 
terre, m'annona que nous tions arrivs.

--Comment! dj? m'criai-je en oubliant mon sermon.

--C'est--dire nous sommes arrivs  la paroisse de Resina, au pied du
Vsuve. Maintenant il ne reste plus qu' monter.

--Et comment monte-t-on au Vsuve?

--Il y a trois manires de monter: en chaise  porteurs,  quatre
pattes et  ne. Vous avez le choix.

--Ah! et laquelle de ces trois manires te semble-t-elle prfrable?

--Dame! a dpend... Si vous vous dcidez pour la chaise  porteurs,
vous n'avez qu' louer une de ces petites cages peintes que vous voyez
l  votre gauche: montez dedans, fermez les yeux et vous laissez
faire. Au bout de deux heures, on vous dposera sur le sommet de la
montagne, mais...

---Mais quoi?

--Avec la chaise, on a une chance de plus de se casser le cou; vous
comprenez, excellence... quatre jambes glissent mieux que deux.

--Allons, parlons d'autre chose.

--Si vous grimpez  quatre pattes, il est clair qu'en vous aidant des
pieds et des mains, vous risquez moins de rouler en bas, mais...

--Encore, qu'y a-t-il?

--Il y a, excellence, que vous vous corcherez les pieds sur la lave,
et que vous vous brlerez les mains dans les cendres.

--Reste l'ne.

--C'est aussi ce que j'allais vous conseiller, vu la grande habitude
qu'a cet animal de marcher  quatre pattes depuis sa cration, et
la sage prcaution qu'ont ses matres de le chausser de fers trs
solides; mais il y a aussi un petit inconvnient.

--Lequel? repris-je impatient de ces objections flegmatiques.

--Voyez-vous ces braves gens, excellence? me dit Francesco, en me
montrant du bout de son index un groupe de lazzaroni qui se tenaient
sournoisement  l'cart pendant notre entretien, guettant du coin de
l'oeil le moment favorable pour fondre sur leur proie.

--Eh bien?

--Ces gens-l vous sont tous indispensables pour monter au Vsuve. Les
guides vous montreront le chemin; les ciceroni vous expliqueront
la nature du volcan; les paysans vous vendront leur bton ou vous
loueront leur ne. Mais ce n'est pas tout que de louer un ne, il faut
encore le faire marcher.

--Comment, drle, tu crois que, quand j'aurai enfourch ma monture, et
que je pourrai manier  mon aise un de ces bons btons de chne,
que je guigne du coin de l'oeil, je ne viendrai pas  bout de faire
marcher mon ne?

--Pardon, excellence; ce n'est pas un reproche que je vous fais; mais
vous aviez cru aussi pouvoir faire aller mes chevaux; et pourtant un
cheval est bien moins entt qu'un ne!...

--Quel sera donc ce prodigieux dompteur de btes que je dois appeler 
mon secours?

--Moi, excellence, si vous le permettez. Je vais recommander la
voiture  Tonio, un ancien camarade, et je suis  vos ordres.

--J'accepte,  la condition que tu me dbarrasseras de tout ce monde.

--Vous tes parfaitement libre de les laisser ici; seulement, que vous
les ameniez ou non, il faudra toujours les payer.

--Voyons, tche de t'arranger avec eux, et que je sois au moins
dlivr de leur prsence.

En moins d'un quart d'heure, Francesco fit si bien les choses, que le
corricolo tait remis, que les chevaux se prlassaient  l'curie,
que les lazzaroni avaient disparu, et que je montais sur mon ne. Tout
cela me cotait deux piastres.

Pauvre animal! il suffisait de le voir pour se convaincre qu'on
l'avait indignement calomni. Quand je me fus bien assur de la
docilit de ma bte et de la solidit de mon bton, je voulus donner
une petite leon de savoir-vivre  mon impertinent conducteur, et
j'appliquai un tel coup sur la croupe de ma monture, que je crus, pour
le moins, qu'elle allait prendre le galop. L'ne s'arrta court; je
redoublai, et il ne bougea pas plus que si, comme le chien de Cphale,
il et t chang en pierre. Je rptai mon avertissement de droite 
gauche, comme je l'avais fait une premire fois de gauche  droite.
L'animal tourna sur lui-mme par un mouvement de rotation si rapide et
si exact, qu'avant que j'eusse relev mon bton il tait retomb dans
sa position et dans son immobilit primitives. Indign d'avoir t la
dupe de ces hypocrites apparences de douceur, je fis alors pleuvoir
une grle de coups sur le dos, sur la tte, sur les jambes, sur les
oreilles du tratre. Je le chatouillai, je le piquai, j'puisai mes
forces et mes ruses pour lui faire entendre raison. L'affreuse bte se
contenta de tomber sur ses genoux de devant, sans daigner mme pousser
un seul braiement pour se plaindre de la faon dont elle tait
traite.

Haletant, tremp de sueur, je m'avouai vaincu, et je priai Francesco
de venir  mon aide. Il le fit avec une modestie parfaite, c'est une
justice  lui rendre.

--Rien n'est plus facile, excellence, me dit-il: rgle gnrale, les
nes font toujours le contraire de ce qu'on leur dit. Or, vous voulez
que votre ne marche en avant, il suffit de le tirer par derrire; et,
joignant la pratique  la thorie, il se mit  le tirer doucement par
la queue. L'ne partit comme un trait.

--Il parat que l'animal te connat, mon cher Francesco.

--Je m'en flatte, excellence. Avant d'tre cocher, j'ai travaill dans
les nes: aussi leur dois-je ma fortune.

--Comment cela, mon garon?

--Oh! mon Dieu! dit Francesco avec un soupir, ce n'est pas moi qui
l'ai cherche! Et encore si j'avais pu prvoir une telle horreur,
jamais au grand jamais je n'aurais voulu accepter.

--Mais enfin explique-toi; que t'est-il donc arriv?

--Nous nous tenions, mon ne et moi, au bas de la montagne o nous
avons laiss la voiture. Un jour se prsentent deux Anglais qui me
demandent  louer ma bte pour monter au Vsuve.--Mais vous tes deux,
milords, que je leur dis, et je n'ai qu'un seul ne.--Cela ne fait
rien, qu'ils me rpondent.--Au moins, vous allez monter chacun votre
tour! Je tiens  ma bte, et pour rien au monde je ne voudrais
l'reinter.--Soyez tranquille, mon brave, nous ne le monterons pas du
tout.

En effet, ils se mettent  marcher l'un  droite, l'autre  gauche,
respectant mon ne comme s'il et port des reliques. Cela ne
m'tonnait pas de leur part! j'avais entendu dire que les Anglais
avaient un faible pour les btes, et il y a dans leur pays des lois
trs dures contre ceux qui les maltraitent... A preuve qu'un Anglais
peut traner sa femme au march, la corde au cou, tant qu'il lui fait
plaisir; mais il n'oserait pas se permettre la plus petite avanie
contre le dernier de ses chats. C'est trs bien vu, n'est-ce pas,
excellence? Or, comme nous montions toujours, l'ne, les voyageurs et
moi, voil que les deux Anglais, aprs avoir caus un peu dans leur
langue, un drle de baragouin, ma foi!--Mon brave, qu'ils me disent,
veux-tu nous vendre ton ne?

--C'est trop d'honneur, milords, rpondis-je; je vous ai dit que je
l'aimais, cet animal, comme un ami, comme un camarade, comme un frre;
mais, si j'en trouvais le prix, et si j'tais sr qu'il dt tomber
entre les mains d'honntes gens comme vous (je les flattais les
Anglais), je ne voudrais pas empcher son sort.

--Et quel prix en demandes-tu, mon garon?

--Cinquante ducats! leur dis-je d'un seul coup. C'tait norme! Mais
je l'aimais beaucoup, mon pauvre ne, et il me fallait de grands
sacrifices pour me dcider  m'en sparer.

--C'est convenu, qu'ils me rpondent en me comptant mon argent 
l'instant mme. Il n'y avait plus  s'en ddire. Je fis comprendre 
mon ne que son devoir tait de suivre ses nouveaux matres. La pauvre
bte ne se le fit pas rpter deux fois, et  peine l'eus-je tire
un peu par la queue, qu'elle se mit  grimper bravement aprs les
Anglais. Ils taient arrivs au bord du cratre et s'amusaient  jeter
des pierres au fond du volcan; l'ne baissait son museau vers le
gouffre, allch par un peu d'cume verdtre qu'il avait prise pour de
la mousse; moi, j'tais tout occup  compter mon argent, lorsque tout
 coup j'entends un bruit sourd et prolong... Les deux mcrans
avaient jet la pauvre bte au fond du Vsuve, et ils riaient comme
deux sauvages qu'ils taient. Je vous l'avoue, dans ce premier moment,
il me prit une furieuse envie de les envoyer rejoindre ma bte. Mais
a aurait pu me faire du tort, attendu que ces Anglais sont toujours
soutenus par la police; et d'ailleurs, comme ils m'avaient pay le
prix convenu, ils taient dans leur droit. En descendant, j'eus la
douleur de reconnatre au bas du cne,  ct d'un trou qui venait de
s'ouvrir pas plus tard que la veille, mon malheureux animal, noir
et brl comme un charbon. C'tait pour voir s'il y avait une
communication intrieure entre les deux ouvertures, que les brigands
avaient sacrifi mon ne. Je le pleurai long-temps, excellence; mais
comme, en dfinitive, toutes les larmes du monde n'auraient pu le
faire revenir, je me mariai pour me consoler, et j'achetai avec
l'argent des Anglais deux chevaux et un corricolo.

Tout en coutant ce larmoyant rcit, j'tais arriv  l'Ermitage. Pour
distraire Francesco de sa douleur, je lui demandai s'il n'y avait pas
moyen de boire un verre de vin  la mmoire du noble animal, et
s'il n'y aurait pas d'indiscrtion  rclamer quelques instans
d'hospitalit dans la cellule de l'ermite.

A ce nom d'ermite, toute la mlancolie de Francesco se dissipa comme
par enchantement, il frona de nouveau ses lvres par un sourire
sardonique, et frappa lui-mme  la porte  coups redoubls.

L'ermite parut sur le seuil, et nous reut avec un empressement digne
des premiers temps de l'Eglise. Il nous servit des oeufs durs, du
saucisson, une salade et des figues excellentes; le tout arros de
deux bouteilles de _lacryma christi_ de premire qualit. Comme je me
rcriais sur la gnrosit de notre hte:

--Attendez la carte, me dit Francesco avec malice.

En effet, le total de cette rfection chrtienne se montait, je crois,
 trois piastres; c'tait quatre fois le prix des auberges ordinaires.

Aprs avoir remerci notre excellent ermite, je montai jusqu' la
bouche du volcan, et je descendis jusqu'au fond du cratre. Le lecteur
trouvera mes expressions exactes magnifiquement rendues dans trois
admirables pages de Chteaubriand, qui avait accompli avant moi la
mme ascension et la mme descente.

Pendant tout le temps que dura notre voyage, Francesco, remis en train
par la petite supercherie de notre hte, ne cessa pas d'exercer sa
bonne humeur sur les moines, sur les quteurs, sur les ermites de
toute espce, rptant avec une nouvelle nergie qu'il se laisserait
corcher vif plutt que de jeter une obole dans la bourse d'un de ces
intrigans.

De retour  Resina, nous remontmes dans notre corricolo, et ses
dclamations reprirent de plus belle  la vue d'un sacristain qui
nous souhaita le bon voyage. Je commenais  dsesprer rellement de
pouvoir lui imposer silence, lorsqu'au moment o nous passions devant
la petite chapelle des mes du purgatoire, je le vis s'interrompre
brusquement au milieu de sa phrase; ses joues plirent, ses lvres
tremblrent et il laissa tomber le fouet de sa main.

Je regardai devant moi pour tcher de comprendre quelle pouvait tre
l'apparition qui causait  mon vaillant conducteur un effroi si
terrible, et je vis un petit vieillard,  la barbe blanche et soyeuse,
aux yeux baisss et modestes,  la physionomie douce et souriante,
paraissant se traner avec peine, et portant le costume des capucins
dans toute sa rigoureuse pauvret.

Le saint personnage s'avanait vers nous la main gauche sur la
poitrine, la droite leve pour nous prsenter une bourse en ferblanc,
sur laquelle taient reproduites en miniature les mmes mes et les
mmes flammes qui clataient dans les fresques. Au reste, le pauvre
capucin ne prononait pas une parole, se bornant  solliciter la
charit des fidles par son humble dmarche et par son loquente
pantomime.

Francesco descendit en tremblant, vida sa poche dans la bourse du
quteur et se signa dvotement en baisant les mes du purgatoire;
puis, remontant promptement derrire la voiture, il fouetta les deux
chevaux  tour de bras, comme s'il se ft agi de fuir devant tous les
dmons de l'enfer.

Je tenais mon incrdule.

--Qu'y a-t-il, mon cher Francesco? lui dis-je en raillant  mon tour;
expliquez-moi par quel miracle ce bon capucin, sans mme ouvrir la
bouche, vous a si subitement converti, que dans votre ardeur de
nophite vous lui avez vers dans les mains tout ce que vous aviez
dans vos poches.

--Lui! un capucin! dit Francesco en se tournant en arrire avec un
reste de frayeur: c'est le plus infme bandit de Naples et de Sicile;
c'est Pietro. Je croyais qu'il faisait sa sieste  cette heure; sans
cela je ne me serais pas risqu  m'approcher de sa chapelle, o il
dvalise les passans avec l'autorisation des suprieurs.

--Comment! ce vieillard si doux, si bienveillant, si vnrable?...

--C'est un affreux brigand.

--Prenez garde, Francesco, votre aversion pour les gens d'glise
devient rvoltante.

--Lui, un homme d'glise! Mais je vous jure, excellence, par tout ce
qu'il y a de plus sacr au monde, qu'il n'est pas plus moine que vous
et moi. Quand je lui dis brigand, je l'appelle par son nom; c'est la
seule chose qu'il n'ait pas vole.

--Mais alors par quelle mtamorphose se trouve-t-il transform en
capucin?

--Le diable s'est fait ermite, voil tout...

--Et comment, dans un pays aussi catholique et aussi religieux que
Naples, peut-on lui permettre cette indigne profanation?...

--Il s'agit bien pour lui de demander une permission! il la prend.

--Mais la police?

--Ni vu ni connu...

--Les carabiniers?

--Votre serviteur...

--Les gendarmes?

--Enfoncs.

--C'est donc un homme plus dtermin que Marco Brandi, plus rus que
Vardarelli, plus imprenable que Pascal Bruno?

--C'est  peu prs la mme force, mais ce n'est plus le mme genre.

--Ah! et quelle est sa spcialit  ce brave capucin?

--Les autres se contentaient de voler les hommes; lui, il vole le bon
Dieu.

--Comment! il vole le bon Dieu?

--Quand je dis le bon Dieu, c'est les prtres que je veux dire, a
revient au mme. Les autres bandits se donnent la peine de courir
la campagne, d'arrter les fourgons du roi, de se battre avec les
gendarmes. Sa campagne,  lui, a toujours t la sacristie, ses
fourgons l'autel, ses ennemis les vques, les vicaires, les
chanoines. Croix, chandeliers, missels, calices, ostensoirs, il n'a
rien respect. Il est n dans l'glise, il a vcu aux dpens de
l'glise, et il veut mourir dans l'glise.

--C'est donc par des vols sacrilges que cet homme a soutenu sa
criminelle existence?

--Mon Dieu, oui; c'est plus qu'une habitude chez lui, c'est une
vocation, c'est une second nature. Il est neveu d'un cur; sa mre
l'avait naturellement plac  la paroisse en qualit de sacristain,
d'enfant de choeur ou de bedeau, je ne sais pas bien ses fonctions
exactes. Quoi qu'il en soit, le premier coup qu'a fait l'affreux
garnement a t de voler la montre de son rvrend oncle.

--Vraiment?

--C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire, excellence, et encore
d'une drle de manire, allez. Le cur disait la messe tous les matins
au petit jour, et, pour que rien ne sortt de la famille, il se
faisait servir par son neveu. Il faut vous dire que don Gregorio
(c'tait don Gregorio que s'appelait le cur) tait un homme
trs exact, assez bon enfant au dehors, mais n'entendant plus la
plaisanterie ds qu'il s'agissait de ses devoirs, tenant  gagner
honntement sa vie, et incapable de faire tort  ses paroissiens d'un
_Ite missa est_. Or, comme sa messe lui tait paye trois carlins,
et qu'elle devait durer trois quarts d'heure, don Gregorio posait sa
montre sur l'autel, jetait un coup d'oeil sur l'vangile, un autre
sur le cadran, et  l'instant mme o l'aiguille touchait  sa
quarante-cinquime minute il faisait sa dernire gnuflexion, et la
messe tait dite. Malheureusement don Gregorio avait la vue basse;
aussi  ct de sa montre n'oubliait-il jamais de poser ses lunettes,
d'abord pour regarder l'heure, ensuite pour surveiller ses fidles;
car je ne sais pas si je vous ai dit, excellence, que don Gregorio
tait cur de Portici, et que les habitans de Portici avaient une
dvotion particulire pour le mauvais larron.

--Oui, oui, continue...

--Or, comme c'est l'habitude  la campagne de s'agenouiller tout prs
de l'autel pour mieux entendre le _Memento_...

--Ah! je ne savais pas cela...

--C'est tout simple, excellence; chacun donne quelque chose au prtre
pour qu'il recommande  Dieu son affaire: celui-ci sa rcolte,
celui-l ses troupeaux, un troisime ses vendanges; de sorte que l'on
n'est pas fch de savoir comment il s'acquitte de sa commission...

--Eh bien! que faisait don Gregorio?

--Don Gregorio, tout en lisant son missel et en regardant son heure,
jetait de temps en temps un petit coup d'oeil  ses voisins pour voir
s'ils ne s'approchaient pas trop de sa montre.

--Je comprends.

--Vous voyez donc, excellence, que ce n'tait pas chose facile que
de voler la montre de don Gregorio. Or, ce qui et t un obstacle
insurmontable pour tout le monde ne fut qu'un jeu pour le neveu du
cur. Son oncle tait myope; il s'agissait de le rendre aveugle,
voil tout. Que fait donc le petit brigand? Au moment o don Gregorio
passait sa chasuble, il colle deux grands pains  cacheter sur les
deux verres des lunettes; avec une telle rapidit et une telle
adresse, que le digne cur, ne le croyant pas mme dans la sacristie,
l'appela deux ou trois fois pour lui demander sa barrette. On peut
deviner le reste. Don Gregorio sort de la sacristie prcd de son
neveu, il monte  l'autel, ouvre son vangile, relve sa chasuble et
sa soutane, tire la montre de son gousset et la pose devant lui, tout
en priant ses ouailles de ne pas trop se presser; en mme temps, il
fouille dans l'autre poche, prend ses lunettes, et les enfourche
majestueusement sur son nez.

--Jsus-Maria! s'cria le pauvre cur dans son latin, je n'y vois pas
clair, je n'y vois plus du tout, je suis aveugle!

Le tour tait fait: la montre tait passe de l'oncle au neveu. O
chercher le voleur quand on a l'avantage d'tre cur de Portici, et
que souponner un seul c'est videmment faire tort  tous les autres?

--En effet, la chose doit tre embarrassante. Mais par quel
enchanement de circonstances le sacristain de Portici est-il devenu
le capucin de Resina?

--Depuis son premier vol, sa vie entire n'a t qu'un pillage
continuel de couvens, de monastres et d'glises. Le diable en
personne n'aurait pu imaginer toutes les abominations qu'il a su
mettre en oeuvre, et toujours avec un succs qui tenait du miracle.
Croiriez-vous enfin, excellence, qu'il s'est servi des choses les
plus saintes pour commettre ses crime les plus audacieux? Autant
de crmonies religieuses, autant de prtextes d'effraction et
d'escalade; autant de baptmes, d'enterremens, de mariages, autant
de primes prleves sur la bourse du prochain; autant de sacremens,
autant de vols. Pour vous conter un seul de ses tours; il va se
confesser un jour au trsorier de la chapelle de Saint-Janvier, qui a
le privilge de donner l'absolution des pchs les plus normes:

--Mon pre, lui dit le brigand en se frappant la poitrine, j'ai commis
un crime horrible.

--Mon fils, la misricorde de Dieu est sans bornes, et je tiens de
notre saint-pre le pape des pouvoirs illimits pour vous absoudre;
avouez-moi donc votre crime, et ayez toute confiance dans la bont du
Seigneur...

--J'ai vol un bon prtre au moment mme o j'tais agenouill
humblement  ses pieds pour me confesser.

--C'est trs grave, mon fils, et vous avez encouru
l'excommunication...

--Vous le voyez, mon pre...

--Cependant Dieu est misricordieux, et il veut la conversion, non pas
la mort du pcheur.

--Vous croyez donc, mon pre, qu'il me le pardonnera?

--Je l'espre; vous repentez-vous, mon fils?

--De tout mon coeur.

--Alors je vous absous, au nom du Pre, du Fils et du Saint-Esprit.

--Ainsi soit-il!--rpondit le voleur en se relevant; et il s'loigna
d'un air humble et contrit.

Lorsque le brave trsorier voulut se lever  son tour pour monter dans
sa chambre, il s'aperut que les boucles d'argent qui retenaient ses
souliers avaient disparu. Vous pensez si le bon prtre en dut
tre furieux, et si l'archevque de Naples a d solliciter du roi
l'arrestation du bandit.

--Et jamais on n'en est venu  bout?

--Jamais; le diable lui-mme y et perdu sa peine. Enfin le ministre
de la police, dsesprant de le faire arrter, l'amnistia,  la
condition qu'il et  choisir un tat, et  se conduire dsormais
en honnte homme. Ce fut alors qu'il demanda impudemment  se faire
capucin. Mais ce n'tait pas assez de la parole du ministre; il
fallait l'autorisation de l'archevque pour revtir l'habit religieux,
et l'archevque tait trop bien renseign sur ses faits et gestes pour
lui accorder une pareille autorisation.

--Diable! Et comment se tira-t-il de cette nouvelle difficult?

--Oh! ce n'en fut pas une pour lui.--Ah! s'cria-t-il en souriant;
monseigneur ne veut pas me donner la permission; eh bien! je la
volerai. Comme il savait contrefaire diffrentes critures, il se
fabriqua d'abord un certificat en toute rgle, et imita parfaitement
la signature de l'archevque. Restait le point le plus difficile:
le certificat tait nul sans le sceau pontifical, et ce sceau,
monseigneur l'appliquait lui-mme et le portait nuit et jour  son
doigt, dans une bague enrichie de diamans magnifiques. Il s'agissait
donc de voler cette bague. Le brigand ne fut pas long-temps  prendre
son parti: il loua une petite chambre  deux pas de l'archevch,
s'tendit sur un grabat comme un homme prt  rendre son me, fit
appeler un confesseur, et, aprs avoir reu avec une humilit profonde
et une dvotion exemplaire les sacremens de l'glise, il demanda
en grce que l'archevque en personne vint lui administrer
l'extrme-onction, ajoutant qu'il avait  lui confier un secret duquel
dpendait le salut de son me. Comme le cas tait urgent et que
le moribond paraissait n'avoir plus que quelques instans  vivre,
l'archevque s'empressa de se rendre  la prire du bandit; et, aprs
avoir sign son front, sa bouche et sa poitrine de l'huile bnite, se
baissa pour recueillir ses paroles faibles et entrecoupes dj par
le rle de l'agonie. Le mourant se leva sur ses coudes par un suprme
effort, et, prenant la main de l'archevque, murmura ces mots 
l'oreille du prlat:--Courez chez vous, monseigneur; tandis que
j'expire ici, mes complices mettent le feu  votre palais.

L'archevque n'en voulut pas entendre davantage; il sauta l'escalier
en trois bonds, traversa la rue d'un seul pas, et fit sonner la cloche
d'alarme. Il n'y avait ni feu, ni complot, ni voleur; seulement,
lorsque Son minence fut revenue de son effroi, elle s'aperut que sa
bague avait disparu.

Le lendemain, l'archevque reut une lettre conue en ces termes:

Monseigneur, j'ai mon certificat, et je vous rendrai votre bague 
la condition que vous ne vous opposerez pas plus long-temps  ma
vocation.

Sign: Frre PIETRO le bandit.

A dater de ce jour, personne ne songea plus  s'opposer  la vocation
de Pietro: il peignit lui-mme sa petite chapelle des mes du
purgatoire, et il demanda l'aumne aux voyageurs en leur mettant le
couteau ou le pistolet sous la gorge.

--Mais la peur te fait divaguer, mon pauvre Francesco; cet homme me
parat vieux et infirme, et pour toute arme il ne nous a montr que sa
bourse.

--Oh le sclrat! s'cria Francesco avec un nouveau frisson; mais
c'est l son poignard, ce sont l ses pistolets, c'est l sa carabine.
D'abord ge, infirmits, dvotion, tout cela n'est que comdie. Il
vous avalerait en trois bouches un rgiment de dragons. Ensuite, rien
qu'en vous montrant sa bourse, il vous dit: L'argent ou la vie;
c'est sa manire. Il vous la prsente d'abord du ct des mes du
purgatoire. Si vous lui faites l'aumne  cette premire sommation,
tout est dit, il vous remercie et vous laisse aller en paix; mais si
vous le refusez, il tourne la bourse de l'autre ct: et savez-vous ce
qu'il y a de l'autre ct? son propre portrait dans son ancien costume
de brigand, arm d'un norme couteau, et au bas du portrait on lit en
lettres rouges: PIETRO LE BANDIT.

--Et si on ne tient pas compte des deux avis?

--Alors on peut faire son paquet et se prparer  partir pour l'autre
monde. Mais cela n'est jamais arriv. Il est trop connu dans le pays.

A ma grande satisfaction, Francesco, toujours sous l'impression de sa
terreur, n'osa plus railler les moines que nous rencontrmes sur notre
route, se dcouvrit respectueusement devant la croix de Portici, et
rcita une double prire en repassant devant les statues de saint
Janvier et de saint Antoine.

Honneur au capucin de Resina! Il venait de convertir le dernier
voltairien de notre poque.


Note:

[1] Je m'aperois ici que j'ai appel notre cocher tantt Francesco,
tantt Gatano. Cela tient  ce qu'il tait baptis sous l'invocation
de ces deux saints, et que nous l'appelions Francesco quand nous
tions de bonne humeur, et Gatano quand nous le boudions.




XXV

Saint Joseph.


Nous avons vu le lazzarone dans sa vie publique et dans sa vie prive;
nous l'avons vu dans ses rapports avec l'tranger et dans ses rapports
avec ses compatriotes; or, comme l'incrdulit de Francesco pourrait
fausser le jugement de nos lecteurs  l'endroit de ses confrres,
montrons maintenant le lazzarone dans ses relations avec l'glise.

Un moine prend un batelier au Mle.

--O allons-nous, mon pre?

--Au Pausilippe, dit le moine.

Et le batelier se met  ramer de mauvaise humeur; le moine ne paie
jamais son passage. Par hasard il offre une prise de tabac, voil
tout. Cependant il est inou qu'un batelier ait refus le passage  un
moine.

Au bout de dix minutes, le moine sent quelque chose qui grouille dans
ses jambes.

--Qu'est cela? demande-t-il.

--Un enfant, rpond le batelier.

--A toi?

--On le dit.

--Mais tu n'en es pas sr?

--Qui est sr de cela?

--Vous autres moins que personne.

--Pourquoi nous autres moins que personne.

--Vous n'tes jamais  la maison.

--C'est vrai: heureusement que nous avons un moyen de nous assurer de
la vrit si l'enfant est de nous.

--Lequel?

--Nous le gardons jusqu' cinq ans.

--Aprs?

--A cinq ans, nous lui faisons faire une promenade en mer.

--Et puis?

--Et puis, quand nous sommes  la hauteur de Capri ou dans le golfe de
Baya, nous le jetons  l'eau.

--Eh bien?

--Eh bien, s'il nage tout seul, il n'y a pas de doute sur la
paternit.

--Mais s'il ne nage pas?

--Ah! s'il ne nage pas, c'est tout le contraire. Nous sommes srs de
la chose comme si nous l'avions vue de nos deux yeux.

--Alors que faites-vous de l'enfant?

--Ce que nous en faisons?

--Oui.

--Que voulez-vous, mon pre! comme au bout du compte ce n'est pas sa
faute,  ce pauvre petit, et qu'il n'a pas demand  venir au monde,
nous plongeons aprs lui et nous le retirons de l'eau.

--Ensuite?

--Ensuite nous le rapportons  la maison.

--Et puis?

--Et puis nous lui donnons sa nourriture; c'est ce que nous lui
devons. Mais quant  son ducation, c'est autre chose; cela ne nous
regarde pas. De sorte que, vous comprenez, mon pre, il devient un
affreux garnement sans foi ni loi, ne croyant ni  Dieu ni aux saints,
maugrant, jurant, blasphmant; mais lorsqu'il a atteint sa quinzime
anne, quand il n'est plus bon  rien au monde, nous en faisons...

--Vous en faites quoi? Voyons, achve.

--Nous en faisons un moine, mon pre.

Il ne faut cependant pas croire que le lazzarone soit voltairien,
matrialiste, ou athe; le lazzarone croit en Dieu, espre en
l'immortalit de l'me, et, tout en raillant le mauvais moine, il
respecte le bon prtre.

Il y en avait un qui faisait faire aux lazzaroni tout ce qu'il
voulait. Ce prtre, c'tait le clbre padre Rocco, dont nous avons
dj parl  propos de la prdication sur les crabes.

Padre Rocco est plus populaire  Naples que Bossuet, Fnelon et
Flchier tout ensemble ne le sont  Paris.

Padre Rocco avait trois moyens d'arriver  son but: la persuasion,
la menace, les coups. D'abord il parlait avec une onction toute
particulire des rcompenses du paradis; puis, si le moyen chouait,
il passait au tableau des souffrances de l'enfer; enfin, si la menace
n'avait pas plus de succs que la persuasion, il tirait un nerf
de boeuf de dessous sa robe, et frappait  tour de bras sur son
auditoire. Il fallait qu'un pcheur ft bien endurci pour rsister 
un pareil argument.

Ce fut Padre Rocco qui russit  faire clairer Naples. Cette ville,
resplendissante aujourd'hui d'huile et de gaz, de rverbres et de
lanternes, de cierges et de veilleuses, tait, il y a cinquante ans,
plonge dans les plus profondes tnbres. Ceux qui taient riches se
faisaient clairer la nuit par un porteur de torches; ceux qui taient
pauvres tchaient de se trouver sur le chemin des riches, et s'ils
suivaient la mme route qu'eux ils profitaient de leur fanal.

Il rsultait de cette obscurit que les vols taient du double plus
frquens  cette poque qu'ils ne le sont aujourd'hui; ce qui parat
impossible, mais ce qui n'en est pas moins l'exacte vrit.

Aussi la police dcida-t-elle un beau matin qu'on clairerait les
trois principales rues de Naples: Chiaja, Toledo et Forcella.

Ce n'tait peut-tre pas ces trois rues qu'il tait urgent d'clairer,
attendu que ces trois rues taient justement celles qui pouvaient le
mieux se passer d'clairage; mais on n'arrive pas du premier coup 
la perfection, et quelque tendance naturelle qu'ait la police  tre
infaillible, elle est, comme toutes les autres choses de ce monde,
soumise au ttonnement du progrs.

Une cinquantaine de rverbres furent donc parpills dans les trois
rues susdites, et allums un beau soir, sans qu'on et demand aux
lazzaroni si cela leur convenait.

Le lendemain, il n'en restait pas un seul; les lazzaroni les avaient
casss depuis le premier jusqu'au dernier.

On renouvela l'exprience trois fois. Trois fois elle amena les mmes
rsultats.

La police en fut pour ses cent cinquante rverbres.

On fit venir padre Rocco, et on lui expliqua l'embarras dans lequel se
trouvait le gouvernement.

Padre Rocco se chargea de faire entendre raison aux rcalcitrans,
pourvu qu'on lui permt d'oprer sur eux  sa manire.

Le gouvernement, enchant d'tre dbarrass de ce soin, donna carte
blanche  padre Rocco, lequel se mit incontinent  l'oeuvre.

Padre Rocco avait compris que c'taient les rues troites et
tortueuses qu'il fallait clairer d'abord; et il avait avis comme un
centre la rue Saint-Joseph, qui donne d'un ct dans la rue de Tolde,
et de l'autre sur la place de Santa-Medina. Il fit donc peindre sur
un beau mur blanc qui se trouvait au milieu de la rue  peu prs un
magnifique saint Joseph.

Les lazzaroni suivirent les progrs de la peinture sur la muraille
avec un plaisir visible. Nous avons oubli de dire que le lazzarone
est artiste.

Quand la fresque fut acheve, padre Rocco alluma un cierge devant
la fresque; il tait dvot  saint Joseph, il brlait un cierge en
l'honneur du saint: il n'y avait rien  dire. D'ailleurs, le cierge
jetait une fort mdiocre clart. A dix pas du cierge, on pouvait
voler, tuer, assassiner; il fallait des yeux de lynx pour distinguer
le voleur du vol, l'assassin de la victime, le meurtrissant du
meurtri.

Le lendemain, padre Rocco alluma un second cierge; sa dvotion
s'accroissait; il n'y avait rien  dire. Seulement deux cierges
produisirent le double de la lumire que produisait un seul; les
lazzaroni commencrent  remarquer qu'il faisait un peu bien clair
dans la rue Saint-Joseph.

Le surlendemain, padre Rocco alluma un troisime cierge. Cette fois,
les lazzaroni se plaignirent, tout haut. Padre Rocco ne tint aucun
compte de leurs plaintes; et comme sa dvotion  saint Joseph allait
toujours croissant, le quatrime jour il alluma un rverbre.

Cette fois, il n'y avait pas  se tromper aux intentions de padre
Rocco; il faisait,  minuit, clair dans la rue Saint-Joseph comme en
plein jour.

Les lazzaroni cassrent le rverbre de padre Rocco, comme ils avaient
cass les rverbres du gouvernement.

Padro Rocco annona qu'il prcherait le dimanche suivant sur la
puissance de saint Joseph.

C'tait une grande affaire qu'un sermon de padre Rocco.

Padre Rocco prchait rarement, et toujours dans des circonstances
suprmes; ce n'tait pas un faiseur de phrases, c'tait un diseur de
faits.

Or, comme les faits raconts par padre Rocco taient toujours  la
hauteur de l'intelligence de son auditoire, les sermons de padre Rocco
produisaient habituellement une profonde impression sur ses ouailles.

Aussi, ds que le bruit se rpandit que padre Rocco prcherait, tous
les lazzaroni se rptrent-ils les uns aux autres cette importante
nouvelle, de sorte qu' l'heure indique pour le sermon, non seulement
l'glise Saint-Joseph tait pleine, mais encore il y avait une queue
qui bifurquait sur les marches de l'glise, et qui remontait d'un ct
jusqu'au Mercatello, et descendait de l'autre jusqu' la place du
Palais-Royal.

Les derniers, comme on le comprend bien, ne pouvaient rien entendre,
mais ils comptaient sur l'obligeance de ceux qui entendraient pour
leur rpter ce qu'ils auraient entendu.

Padre Rocco monta on chaire: il ouvrit la bouche, on fit silence.

--Mes enfans, dit-il, il est bon de vous apprendre que c'est moi qui
ai fait peindre le saint Joseph que vous avez pu admirer dans la rue
qui porte le nom de ce grand saint.

--Nous le savons, nous le savons, dirent en choeur les lazzaroni.

Padre Rocco, au contraire d'une foule de prdicateurs qui posent
d'avance la condition qu'on ne les interrompra point, padre Rocco,
dis-je, provoquait ordinairement le dialogue.

--Mes enfans, continua-t-il, il est bon de vous apprendre que c'est
moi qui ai mis un cierge devant saint Joseph.

--Nous le savons, reprirent les lazzaroni.

--Que c'est moi qui ai mis deux cierges devant saint Joseph.

--Nous le savons encore.

--Que c'est moi qui ai mis trois cierges devant saint Joseph.

--Nous le savons toujours.

--Enfin, que c'est moi qui ai mis un rverbre devant saint Joseph.

--Mais pourquoi avez-vous mis un rverbre devant saint Joseph,
puisqu'on ne met pas de rverbre devant les autres saints?

--Parce que saint Joseph, ayant plus de puissance que tout autre au
ciel, doit plus que tout autre tre honor sur la terre.

--Oh! firent les lazzaroni, un instant, padre Rocco; nous avons
d'abord le bon Dieu qui passe avant lui.

--J'en conviens, dit padre Rocco.

--La Madone!

--Pardon, la Madone est sa femme.

--Jsus-Christ?

--Jsus-Christ est son fils.

--Ce qui veut dire?...

--Que le mari et le pre passent avant la mre et l'enfant.

--Ainsi, saint Joseph a plus de pouvoir que la Madone?

--Oui.

--Il a plus de pouvoir que Jsus-Christ?

--Oui.

--Quel pouvoir a-t-il donc?

--Il a le pouvoir de faire entrer au ciel tous ceux qui lui furent
dvots sur la terre.

--Quelque chose qu'ils aient faite?

--Oh! mon Dieu, oui.

--Mme les voleurs?

--Mme les voleurs.

--Mme les brigands?

--Mme les brigands.

--Mme les assassins?

--Mme les assassins.

Il se fit un grand murmure de doute dans l'assemble. Padre Rocco se
croisa les bras et laissa le murmure monter, dcrotre et s'teindre.

--Vous doutez? dit padre Rocco.

--Hum! firent les lazzaroni.

--Eh bien! voulez-vous que je vous raconte ce qui est arriv, pas plus
tard qu'il y a huit jours,  Mastrilla?

--A Mastrilla le bandit?

--Oui.

--Qui a t jug  Gate?

--Oui.

--Et pendu  Terracine?

--Oui.

--Racontez, padre Rocco, racontez, s'crirent tous les lazzaroni.
Padre Rocco n'attendait que cette invitation, aussi ne se fit-il point
prier.

--Comme vous le savez, Mastrilla tait un brigand sans foi ni loi;
mais ce que vous ne savez pas, c'est que Mastrilla tait dvot  saint
Joseph.

--Non, c'est vrai, nous ne le savions pas, dirent les lazzaroni.

--Eh bien! je vous l'apprends, moi.

Les lazzaroni se rptrent les uns aux autres:--Mastrilla tait dvot
 saint Joseph.

--Tous les jours Mastrilla faisait sa prire  saint Joseph, et il
lui disait: Grand saint, je suis un si formidable pcheur que je ne
compte que sur vous pour me sauver  l'heure de ma mort, car il n'y
a que vous qui puissiez obtenir du bon Dieu qu'un rprouv comme moi
puisse entrer dans le paradis. Tout autre lu y perdrait son latin. Je
ne compte donc que sur vous,  grand saint Joseph! Voil la prire
qu'il faisait tous les jours.

--Eh bien? demandrent les lazzaroni.

--Eh bien! rpondit le prdicateur, lorsqu'il fut dans les mains du
bourreau, qu'il fut sur l'chelle, qu'il eut la corde au cou, il
demanda la permission de dire deux lignes de prires.--On la lui
accorda. Il rpta alors son oraison habituelle, et, au dernier mot
de son oraison, sans attendre que le bourreau le pousst, il sauta de
l'chelle en l'air. Cinq minutes aprs il tait pendu.

--Je l'ai vu pendre, dit un des assistans.

--Eh bien! ce que je dis est-il vrai? demanda le prdicateur.

--C'est la vrit pure, rpondit le lazzarone.

--Aprs? aprs? crirent les lazzaroni, qui commenaient  prendre un
vif intrt  la narration de padre Rocco.

--A peine Mastrilla fut-il mort qu'il vit deux routes ouvertes devant
lui, une qui allait en montant, l'autre qui allait en descendant.
Quand on vient d'tre pendu, il est permis de ne pas savoir ce qu'on
fait. Mastrilla prit la route qui allait en descendant.

Mastrilla descendit, descendit, descendit, pendant un jour, une nuit,
et encore un jour; enfin, il trouva une porte. C'tait la porte de
l'enfer. Mastrilla frappa  la porte. Pluton parut.

--D'o viens-tu? demanda Pluton.

--Je viens de la terre, rpondit Mastrilla.

--Que veux-tu?

--Je veux entrer.

--Qui es-tu?

--Je suis Mastrilla.

--Il n'y a pas de place ici pour toi; tu as pass ta vie  prier saint
Joseph; va-t'en trouver ton saint.

--O est saint Joseph?

--Il est au ciel.

--Par o va-t-on au ciel?

--Retourne par o tu es venu, tu trouveras un chemin qui monte; une
fois que tu seras sur ce chemin, va toujours tout droit: le ciel est
au bout.

--Il n'y a pas  se tromper?

--Non.

--Bien oblig.

--Il n'y a pas de quoi.

Pluton ferma la porte, et Mastrilla prit le chemin du ciel.

Il monta pendant un jour, une nuit et un jour; puis monta encore
pendant une nuit, un jour et une nuit, et il trouva une porte. C'tait
la porte du ciel. Mastrilla frappa  la porte. Saint Pierre parut.

--D'o viens-tu? demanda saint Pierre.

--Je viens de l'enfer, rpondit Mastrilla.

--Que veux-tu?

--Je veux entrer.

--Qui es-tu?

--Je suis Mastrilla.

--Comment! s'cria saint Pierre, tu es Mastrilla le bandit, Mastrilla
le voleur, Mastrilia l'assassin, et tu demandes  entrer au ciel!

--Dame! on ne veut pas de moi en enfer, dit Mastrilla; il faut bien
que j'aille quelque part.

--Et pourquoi ne veut-on pas de toi en enfer?

--Parce que j'ai t toute ma vie dvot  saint Joseph.

--En voil encore un! dit saint Pierre; cela ne finira donc pas! Mais
tant pis, ma foi! Je suis las d'entendre toujours la mme chanson. Tu
n'entreras pas!

--Comment! je n'entrerai pas?

--Non.

--Et o voulez-vous que j'aille?

--Va-t'en au diable!

--J'en viens.

--Eh bien! retournes-y.

--Ah! non, non! Merci! il y a trop loin; je suis fatigu. Me voil
ici, j'y reste.

--Comment, tu y restes?

--Oui.

--Et tu comptes entrer malgr moi?

--Je l'espre bien.

--Et sur qui comptes-tu pour cela?

--Sur saint Joseph.

--Qui se rclame de moi? demanda une voix.

--Moi, moi! cria Mastrilla, qui reconnut saint Joseph, lequel, passant
par hasard, avait entendu prononcer son nom.

--Allons, bon! dit saint Pierre, il ne manquait plus que cela!

--Qu'y a-t-il donc? demanda saint Joseph.

--Rien, dit saint Pierre; absolument rien.

--Comment, rien! s'cria Mastrilla; vous appelez cela rien, vous! Vous
m'envoyez en enfer et vous ne voulez pas que je crie!

--Pourquoi envoyez-vous cet homme en enfer? demanda saint Joseph.

--Parce que c'est un bandit, rpondit saint Pierre.

--Mais peut-tre s'est-il repenti  l'heure de sa mort?

--Il est mort impnitent!

--Ce n'est pas vrai! s'cria Mastrilla.

--A quel saint t'es-tu vou en mourant? demanda saint Joseph.

--Mais  vous, grand saint,  vous en personne,  vous, et pas  un
autre. Mais c'est par jalousie ce que saint Pierre en fait.

--Qui es-tu? demanda saint Joseph.

--Je suis Mastrilla.

--Comment! tu es Mastrilla, mon bon Mastrilla, qui tous les jours me
faisais sa prire?

--C'est moi-mme en personne.

--Et qui au moment de ta mort t'es adress  moi, directement  moi?

--A vous seul.

--Et il veut t'empcher d'entrer?

--Si vous n'tiez pas pass l, c'tait fini.

--Mon cher saint Pierre, dit Joseph prenant un air digne, j'espre que
vous allez laisser passer cet homme?

--Ma foi, non, dit saint Pierre; je suis concierge ou je ne le suis
pas. Si l'on n'est pas content de moi qu'on me destitue; mais je veux
tre matre  ma porte, et ne tirer le cordon que quand il me plat.

--Eh bien! alors, dit saint Joseph, vous trouverez bon que nous
rfrions de la chose au bon Dieu. Vous ne lui contesterez pas le
droit d'ouvrir le paradis  qui bon lui semble.

--Soit! allons au bon Dieu.

--Mais laissez entrer cet homme, au moins.

--Qu'il attende  la porte.

--Que dois-je faire, grand saint? demanda Mastrilla. Faut-il que je
force la consigne ou faut-il que j'obisse?

--Attends, mon ami, dit saint Joseph, et si tu n'entres pas, c'est moi
qui sortirai; entends-tu?

--J'attendrai, dit Mastrilla.

Saint Pierre referma la porte, et Mastrilla s'assit sur le seuil.

Les deux saints se mirent  la recherche du bon Dieu. Au bout d'un
instant ils le trouvrent occup  dire l'office de la Vierge.

--Encore! dit le bon Dieu en entendant le bruit que faisaient les
deux saints en entrant; mais on ne peut donc pas tre tranquille dix
minutes! Que me veut-on? leur dit-il.

--Seigneur, dit saint Pierre, c'est saint Joseph...

--Seigneur, dit saint Joseph, c'est saint Pierre...

--Mais vous vous querellerez donc toujours! Mais je serai donc
ternellement occup  mettre la paix entre vous!

--Seigneur, dit saint Joseph, c'est saint Pierre qui ne veut pas
laisser entrer mes dvots.

--Seigneur, dit saint Pierre, c'est saint Joseph qui veut faire entrer
tout le monde.

--Et moi je vous dis que vous tes un goste! reprit saint Joseph.

--Et vous un ambitieux! reprit saint Pierre.

--Silence! dit le bon Dieu, voyons, de quoi s'agit-il?

--Seigneur, demanda saint Pierre, suis-je concierge du paradis ou non?

--Vous l'tes. On pourrait en trouver un meilleur, mais enfin vous
l'tes.

--Ai-je le droit d'ouvrir ou de fermer la porte  ceux qui se
prsentent?

--Vous l'avez; mais, vous comprenez, il faut tre juste. Qui est-ce
qui se prsente?

--Un bandit, un voleur, un assassin.

--Oh! fit le bon Dieu.

--Qui vient d'tre pendu.

--Oh! oh! Est-ce vrai, saint Joseph?

--Seigneur... rpondit saint Joseph un peu embarrass.

--Est-ce vrai? oui ou non? rpondez.

--Il y a du vrai, dit saint Joseph.

--Ah! fit saint Pierre triomphant.

--Mais cet homme m'a toujours t particulirement dvot, et je ne
puis pas abandonner mes amis dans le malheur.

--Comment s'appelait-il? demanda le bon Dieu.

--Mastrilla, rpondit saint Joseph avec une certaine hsitation.

--Attendez donc! attendez donc! fit le bon Dieu cherchant dans sa
mmoire; Mastrilla, Mastrilla, mais je connais cela, moi.

--Un voleur, dit saint Pierre.

--Oui.

--Un brigand, un assassin.

--Oui, oui.

--Qui se tenait sur la route de Rome  Naples, entre Terracine et
Gate.

--Oui, oui, oui.

--Et qui pillait toutes les glises.

--Comment! et c'est cet homme-l que tu veux faire entrer ici? demanda
le bon Dieu  saint Joseph.

--Pourquoi pas? dit saint Joseph; le bon larron y est bien.

--Ah! tu le prends sur ce ton-l! dit le bon Dieu,  qui ce reproche
tait d'autant plus sensible que c'tait toujours celui que lui
faisaient les saints lorsqu'on leur refusait de laisser entrer
quelqu'un de leurs protgs.

--C'est celui qui me convient, dit saint Joseph.

--Bon! nous allons voir! Saint Pierre?

--Seigneur.

--Je vous dfends de laisser entrer Mastrilla.

--Faites bien attention  ce que vous ordonnez l, Seigneur, reprit
saint Joseph.

--Saint Pierre, je vous dfends de laisser entrer Mastrilla, dit le
bon Dieu. Vous entendez?

--Parfaitement, Seigneur. Il n'entrera pas, soyez tranquille.

--Ah! il n'entrera pas? dit saint Joseph.

--Non, dit le bon Dieu.

--C'est votre dernier mot?

--Oui.

--Vous y tenez?

--J'y tiens.

--Il est encore temps de revenir l-dessus.

--J'ai dit.

--En ce cas-l, adieu, Seigneur.

--Comment! adieu?

--Oui, je m'en vais.

--O?

--Je retourne  Nazareth.

--Vous retournez  Nazareth, vous!

--Certainement. Je n'ai pas envie de rester dans un endroit o l'on me
traite comme vous le faites.

--Mon cher, dit le bon Dieu, voil dj la dixime fois que vous me
faites la mme menace.

--Eh bien! je ne vous la ferai pas une onzime.

--Tant mieux!

--Ah! tant mieux! Alors vous me laissez partir?

--De grand coeur.

--Vous ne me retenez pas?

--Je m'en garde.

--Vous vous en repentirez.

--Je ne crois pas.

--C'est ce que nous allons voir.

--Eh bien, voyons!

--Rflchissez-y.

--C'est rflchi.

--Adieu, Seigneur.

--Adieu, saint Joseph.

--Il est encore temps, dit saint Joseph en revenant.

--Vous n'tes pas encore parti? dit le bon Dieu.

--Non, mais cette fois je pars.

--Bon voyage!

--Merci.

Le bon Dieu se remit  ses affaires, saint Pierre retourna  sa porte,
saint Joseph rentra chez lui, ceignit ses reins, prit son bton de
voyage et passa chez la Madone.

La Madone chantait le _Stabat Mater_ de Pergolse, qui venait
d'arriver au ciel. Les onze mille vierges lui servaient de choeur; les
sraphins, les chrubins, les dominations, les anges et les
archanges lui servaient d'instrumentistes; l'ange Gabriel conduisait
l'orchestre.

--Psitt! fit saint Joseph.

--Qu'y a-t-il? demanda la Madone.

--Il y a qu'il faut me suivre.

--O cela!

--Que vous importe?

--Mais enfin?

--tes-vous ma femme, oui ou non?

--Oui.

--Eh bien, la femme doit obissance  son poux.

--Je suis votre servante, monseigneur, et j'irai o vous voudrez, dit
la Madone.

--C'est bien, dit saint Joseph. Venez.

La Madone suivit saint Joseph les yeux baisss et avec sa rsignation
habituelle, toujours prte qu'elle tait  donner l'exemple du devoir
et de la vertu au ciel comme sur la terre.

--Eh bien! demanda saint Joseph, que faites-vous?

--Je vous obis, monseigneur.

--Vous me suivez seule?

--Je m'en vais comme je suis venue.

--Ce n'est pas de cela qu'il s'agit: emmenez votre cour, emmenez! La
Madone fit un signe, et les onze mille vierges marchrent derrire
elle en chantant; elle fit un autre signe, et les sraphins,
les chrubins, les dominations, les anges et les archanges,
l'accompagnrent en jouant de la viole, de la harpe et du luth.

--C'est bien, dit saint Joseph, et il entra chez Jsus-Christ.

Jsus-Christ revoyait l'vangile de saint Mathieu, dans lequel
s'taient glisses quelques erreurs de typographie.

--Psitt! fit saint Joseph.

--Qu'y a-t-il? demanda Jsus-Christ.

--Il y a qu'il faut me suivre.

--O cela?

--Que vous importe!

--Mais enfin?

--Etes-vous mon fils, oui ou non!

--Oui, dit Jsus-Christ.

--Le fils doit obissance  son pre.

--Je suis votre serviteur, mon pre, dit le Christ, et j'irai o vous
voudrez.

--C'est bien, dit saint Joseph; venez.

Le Christ suivit saint Joseph avec cette douceur qui l'a fait si fort,
et cette humilit qui l'a fait si grand.

--Eh bien! demanda saint Joseph, que faites-vous?

--Je vous obis, mon pre.

--Vous me suivez seul?

--Je m'en vais comme je suis venu.

--Ce n'est pas de cela qu'il s'agit; emmenez votre cour, emmenez.
Jsus fit un signe: les aptres se rangrent autour de lui; Jsus
leva la voix, et les saints, les saintes et les martyrs accoururent.

--Suivez-moi, dit le Christ.

Et les aptres, les saints, les saintes et les martyrs marchrent  sa
suite.

Il prit la tte du cortge et s'achemina vers la porte. Derrire lui
venaient la Madone et toute la population du ciel.

Ils rencontrrent le Saint-Esprit que causait avec la colombe de
l'arche.

--O donc allez-vous comme cela? demanda le Saint-Esprit.

--Nous allons faire un autre paradis, dit saint Joseph.

--Et pourquoi cela?

--Parce que nous ne sommes pas contens de celui-ci.

--Mais le bon Dieu?...

--Le bon Dieu, nous le laissons.

--Oh! il y a quelque erreur l-dessous, dit le Saint-Esprit.
Voulez-vous permettre que j'aille en confrer avec le Seigneur?

--Allez, dit saint Joseph, mais dpchez-vous, nous sommes presss.

--J'y vole et je reviens, dit le Saint-Esprit.

Le Saint-Esprit entra dans l'oratoire du bon Dieu et alla s'abattre
sur son paule.

--Ah! c'est vous? dit le bon Dieu. Quelle nouvelle?

--Mais une nouvelle terrible!

--Laquelle?

--Vous ne savez donc pas?

--Non.

--Saint Joseph s'en va.

--C'est moi qui l'ai mis  la porte.

--Vous, Seigneur?

--Oui, moi. Il n'y avait plus moyen de vivre avec lui; c'taient tous
les jours de nouvelles prtentions, de nouvelles exigences. On aurait
dit qu'il tait le matre ici.

--Eh bien! vous avez fait l une belle chose!

--Comment?

--Il emmne la Madone.

--Bah!

--Il emmne Jsus-Christ.

--Impossible!

--La Madone emmne les onze mille vierges, les sraphins, les
chrubins, les dominations, les anges, les archanges.

--Que me dites-vous l!

--Le Christ emmne les aptres, les saints, les saintes et les
martyrs.

--Mais c'est donc une dfection!

--Gnrale.

--Que va-t-il donc me rester,  moi?

--Les prophtes Isae, zchiel, Jrmie.

--Mais je vais m'ennuyer  mourir, moi!

--C'est comme cela.

--Vous vous serez tromp.

--Regardez.

Le bon Dieu regarda par cette mme fentre o notre grand pote
Branger le vit, et il aperut une foule immense qui se pressait du
ct de la porte du paradis; tout le reste du ciel tait vide, 
l'exception d'un petit coin o causaient les trois prophtes.

Le bon Dieu comprit d'un seul coup d'oeil la situation critique dans
laquelle il se trouvait.

--Que faut-il faire? demanda le bon Dieu au Saint-Esprit.

--Dame! dit celui-ci, je ne connais pas l'tat de la question.

--Le bon Dieu lui raconta tout ce qui s'tait pass entre lui et saint
Joseph a propos de Mastrilla, et comme quoi il avait donn raison 
saint Pierre.

--C'est une faute, dit le Saint-Esprit.

--Comment, c'est une faute! s'cria le bon Dieu.

--Eh! mon Dieu, oui. Il ne s'agit point ici du plus ou moins de mrite
du protg; il s'agit du plus ou moins de puissance du protecteur.

--Un malheureux charpentier!

--Voil ce que c'est de lui avoir fait une position! il en abuse.

--Mais que faire?

--Il n'y a pas deux moyens: il faut en passer par ce qu'il voudra.

--Mais il est capable de m'imposer des conditions nouvelles!

--Il faut les accepter de suite. Plus vous attendrez, plus il
deviendra exigeant.

--Allez donc me le chercher, dit le bon Dieu.

--J'y vais, dit le Saint-Esprit.

En un coup d'aile le Saint-Esprit fut  la porte du paradis: rien
n'tait chang; saint Joseph avait la main sur la cl, et tout le
monde attendait qu'il ouvrt la porte pour sortir avec lui. Quant 
saint Pierre, en sa qualit d'aptre, il avait t forc de se mettre
 la suite du Christ.

--Le bon Dieu vous demande, dit le Saint-Esprit  saint Joseph.

--Ah! c'est bien heureux! dit celui-ci.

--Il est dispos  faire tout ce que vous voulez.

--Je savais bien qu'il en viendrait l.

--Vous pouvez renvoyer chacun  son poste.

--Non pas, non pas; je prie au contraire tout le monde de m'attendre
ici. Si nous ne nous entendions pas, ce serait  recommencer.

--Nous attendrons, dirent la Madone et le Christ.

--C'est bien, dit saint Joseph.

Et, prcd du Saint-Esprit, il alla retrouver le bon Dieu.

--Seigneur, dit le Saint-Esprit entrant le premier, voici saint
Joseph.

--Ah! c'est bien heureux! dit le bon Dieu.

--Je vous avais prvenu, rpondit saint Joseph.

--Mauvaise tte!

--coutez, on est saint ou on ne l'est pas; si on est saint, il faut
avoir le droit de faire entrer dans le paradis ceux qui se rclament
de vous; si on ne l'est pas, il faut s'en aller autre part.

--C'est bien, c'est bien; n'en parlons plus.

--Mais, au contraire, parlons-en; c'est fini pour aujourd'hui, mais
cela recommencera demain.

--Que veux-tu? voyons.

--Je veux que tous ceux qui auront eu confiance en moi pendant leur
vie puissent compter sur moi aprs leur mort.

--Diable! Sais-tu ce que tu demandes l?

--Parfaitement.

--Si je donnais un pareil privilge  tout le monde.

--D'abord, je ne suis pas tout le monde, moi.

--Voyons, transigeons.

--C'est  prendre ou  laisser.

--Le quart?

--Je m'en vais.

Et saint Joseph fit un pas.

--La moiti?

--Adieu.

Et saint Joseph gagna la porte.

--Les trois quarts?

--Bonsoir!

Et saint Joseph sortit.

--Est-ce qu'il s'en va tout de bon? demanda le bon Dieu.

--Tout de bon! rpondit le Saint-Esprit.

--Il ne se retourne point?

--Pas le moins du monde.

--Il ne ralentit pas sa marche?

--Il se met  courir.

--Volez aprs lui, et dites-lui qu'il revienne.

Le Saint-Esprit vola aprs saint Joseph, et le ramena  grand peine.

--Eh bien! dit le bon Dieu, puisque le matre ici c'est vous et non
pas moi, il sera fait comme vous le voulez.

--Envoyez chercher le notaire, dit saint Joseph.

--Comment, le notaire! s'cria le bon Dieu; vous ne vous en rapportez
pas  ma parole.

--_Verba volant_, dit saint Joseph.

--Appelez un notaire, dit le bon Dieu.

Le notaire fut appel, et saint Joseph est possesseur aujourd'hui
d'un acte parfaitement en rgle qui l'autorise  faire entrer dans le
paradis quiconque lui est dvot.

Or, je vous le demande maintenant, un saint comme saint Joseph peut-il
se contenter d'un mauvais cierge comme un saint de troisime ou de
quatrime ordre, et ne mrite-t-il pas un rverbre?

--Il en mrite dix, il en mrite vingt, il en mrite cent! crirent
les lazzaroni. Vive saint Joseph! vive le pre du Christ! vive le mari
de la Madone!  bas saint Pierre!

Le mme soir, padre Rocco fit allumer dix rverbres dans la rue
Saint-Joseph. Le lendemain, il en fit allumer vingt dans les rues
adjacentes; le surlendemain, il en fit allumer cent dans les environs;
le tout  la plus grande gloire du saint auquel l'histoire qu'il
venait de raconter avait improvis une si grande popularit.

Ce fut ainsi que les rverbres de la rue Saint-Joseph, dbordant
d'un ct dans la rue de Tolde et de l'autre sur la place de
Santa-Mediana, finirent  peu par se glisser, grce au pieux
stratagme de padre Rocco, dans les rues les plus sombres et les plus
dsertes de Naples.




DEUXIME PARTIE.




I

La villa Giordani.


Une violente ruption du Vsuve, miraculeusement calme par saint
Janvier, donna lieu  un trange pisode.

Sur le penchant du Vsuve,  la source d'une des branches du Sebetus,
s'levait une de ces charmantes villas, comme on en voit blanchir au
fond des dlicieux tableaux de Lopold Robert. C'tait une lgante
btisse carre, plus grande qu'une maison, moins imposante qu'un
palais, au portique soutenu par des colonnes, au toit en terrasse,
aux jalousies vertes, au perron surcharg de fleurs, dont les degrs
conduisaient  un jardin tout plant d'orangers, de lauriers roses
et de grenadiers. A l'un des angles de cette coquette habitation
s'levait un bouquet de palmiers dont les cimes, dpassant le toit,
retombaient dessus comme un panache, et donnaient  tout l'ensemble du
btiment un petit air oriental qui faisait plaisir  voir. Toute la
journe, comme c'est l'habitude  Naples, la villa muette semblait
solitaire et restait ferme; mais, lorsque le soir arrivait, et avec
le avec le soir la brise de la mer, les jalousies s'ouvraient
doucement, pour respirer, et alors ceux qui passaient au pied de cette
demeure enchante pouvaient voir,  travers les fentres, des
appartemens aux meubles dors et aux riches tentures, dans lesquels
passaient, appuys au bras l'un de l'autre, et se regardant avec
amour, un beau jeune homme et une belle jeune femme. C'taient les
matres de ce petit palais de fe, le comte Odoardo Giordani et sa
jeune femme la comtesse Lia.

Quoique les deux jeunes gens s'aimassent depuis long-temps, il y avait
six mois seulement qu'ils taient unis l'un  l'autre. Ils avaient d
se marier au moment o la rvolution napolitaine avait clat; mais
alors le comte Odoardo, que sa naissance et ses principes attachaient
 la cause royale, avait suivi le roi Ferdinand en Sicile, tait rest
 Palerme, comme chevalier d'honneur de la reine, pendant sept  huit
mois; puis, au moment o le cardinal Ruffo avait fait son expdition
de Calabre, le comte Odoardo avait demand  sa souveraine la
permission de partir avec lui, et, l'ayant obtenue, avait accompagn
cet trange chef de partisans dans sa marche triomphale vers Naples.
Il tait entr avec lui dans la capitale, avait retrouv sa Lia
fidle, et, comme rien ne s'opposait plus  son mariage, il l'avait
pouse. Fuyant alors les massacres qui dsolaient la ville, il avait
emport sa jeune femme dans le paradis que nous avons essay de
dcrire, qu'ils habitaient ensemble depuis six mois, et o le comte
et t, sans contredit, l'homme le plus heureux de la terre, sans un
vnement qui venait de lui arriver et qui troublait profondement son
bonheur.

Tous les membres de sa famille n'avaient point partag la haine qu'il
portait aux Franais, et qui lui avait fait quitter Naples  leur
approche. Le comte avait une soeur cadette nomme Teresa, belle et
chaste enfant qui s'panouissait comme un lis  l'ombre du clotre.
Selon l'habitude des familles napolitaines, l'avenir d'amour et
de bonheur de la jeune fille, cet amour que Dieu a permis  toute
crature humaine d'esprer, avait t sacrifi  l'avenir d'ambition
de son frre an. Avant que la pauvre Teresa st ce que c'tait que
le monde, la grille d'un couvent s'tait ferme entre le monde et
elle; et, lorsque son pre tait mort, lorsque son frre an, qui
l'adorait, tait devenu matre de sa libert, depuis trois ans dj
ses voeux taient prononcs.

La premire parole du comte Odoardo  sa soeur, en la revoyant aprs
la mort de son pre, avait t l'offre de lui faire obtenir du saint
pre la rupture d'un engagement pris avant qu'elle connt la valeur
du serment prononc, et qu'elle pt apprcier l'tendue du sacrifice
qu'elle allait faire; mais pour la pauvre enfant, qui n'avait vu le
monde qu' travers le voile insouciant de ses premires annes, dont
le coeur ne connaissait d'autre amour que celui qu'elle avait vou
au Seigneur, le clotre avait son charme, et la solitude son
enchantement; elle remercia donc son frre bien-aim de l'offre qu'il
lui faisait, mais elle l'assura qu'elle se trouvait heureuse et
qu'elle craignait tout changement qui viendrait donner  son existence
un autre avenir que celui auquel elle s'tait habitue.

Le jeune homme, qui commenait  aimer, et qui savait quel changement
l'amour apporte dans la vie, se retira en priant Dieu de permettre que
sa soeur ne regrettt jamais la rsolution qu'elle avait prise.

Quelques mois s'coulrent; puis arrivrent les vnemens que nous
avons raconts: le comte Odoardo se retira en Sicile, comme nous
l'avons dit, laissant la jeune carmlite sous la garde du Seigneur.

Les Franais entrrent  Naples, et la rpublique parthnopenne fut
proclame: un des premiers actes du nouveau gouvernement fut, ainsi
que l'avait fait sa soeur ane la rpublique franaise, d'ouvrir les
portes de tous les couvens et de dclarer que les voeux prononcs par
force taient nuls.

Puis, comme cette dcision tait insuffisante pour dterminer les
femmes surtout  quitter l'asile o elles s'taient habitues  vivre
et o elles comptaient mourir, un dcret arriva bientt qui dclarait
les ordres religieux compltement abolis.

Force fut alors aux pauvres colombes de sortir de leur nid; Teresa se
retira chez sa tante, qui l'accueillit comme si elle et t sa fille;
mais la maison de la marquise de Livello (c'est ainsi que se nommait
la tante de Teresa) tait mal choisie pour que la jeune religieuse pt
retrouver le calme qu'elle regrettait. La marquise, que sa position
aristocratique, sa fortune et sa naissance attachaient de coeur  la
maison de Bourbon, avait craint d'tre compromise par cet attachement
bien connu, et elle s'tait empresse de recevoir chez elle le gnral
Championnet et les principaux chefs de l'arme franaise.

Parmi ces officiers il y avait un jeune colonel de vingt-quatre ans.
A cette poque, on tait colonel de bonne heure. Celui-ci, sans
naissance, sans fortune, tait parvenu  ce grade, aid par son seul
courage. A peine eut-il vu Teresa qu'il en devint amoureux;  peine
Teresa l'eut-elle vu qu'elle comprit qu'il y a d'autre bonheur dans la
vie que la solitude et le repos du clotre.

Les jeunes gens s'aimrent, l'un avec l'imagination d'un Franais,
l'autre avec le coeur d'une Italienne. Cependant, ds le premier
retour qu'ils avaient fait sur eux-mmes, ils avaient compris que cet
amour ne pouvait tre que malheureux. Comment la soeur d'un migr
royaliste pouvait-elle pouser un colonel rpublicain?

Les jeunes gens ne s'en aimrent pas moins, et peut-tre ne s'en
aimrent-ils que davantage. Trois mois passrent comme un jour; puis
cet ordre fatal, qui devait tre le signal de si grands malheurs,
arriva  l'arme franaise de battre en retraite, et vint rveiller
les amans au milieu de leur songe d'or. Il ne s'agissait point de se
quitter: l'amour des jeunes gens tait trop grand pour s'arrter un
instant  l'ide d'une sparation. Se sparer c'tait mourir, et tous
deux se trouvaient si heureux, qu'ils avaient bonne envie de vivre.

En Italie, pays des amours instantanes, tout a t prvu pour qu'
chaque heure du jour et de la nuit un amour du genre de celui qui
liait le jeune colonel  Teresa pt recevoir sa sanctification. Deux
amans se prsentent devant un prtre, lui dclarent qu'ils dsirent
se prendre pour poux, se confessent, reoivent l'absolution, vont
s'agenouiller devant l'autel, entendent la messe et sont maris.

Le colonel proposa  Teresa un mariage de ce genre. Teresa accepta.
Il fut convenu que pendant la nuit qui prcderait le dpart des
Franais, Teresa quitterait le palais de sa tante, et que les deux
jeunes gens iraient recevoir la bndiction nuptiale dans l'glise del
Carmine, situe place du _Mercato nuovo_.

Tout se fit ainsi qu'il avait t arrt,  une chose prs. Les deux
jeunes gens se prsentrent devant le prtre, qui leur dit qu'il
tait tout dispos  les unir aussitt qu'il les aurait entendus en
confession. Il n'y avait rien  dire, c'tait l'habitude: le colonel
s'y conforma en s'agenouillant d'un ct du confessionnal, tandis que
la jeune fille s'agenouillait de l'autre; et quoique sans doute son
rcit ne ft pas exempt de certaines peccadiles, le prtre, qui savait
qu'il faut passer quelque chose  un colonel, et surtout  un colonel
de vingt-quatre ans, lui remit ses pchs avec une facilit toute
patriarcale.

Mais, contre toute attente, il n'en fut pas ainsi de la pauvre Teresa.
Le prtre lui pardonna bien son amour; il lui pardonna sa fuite de
chez sa tante, puisque cette fuite avait pour but de suivre son mari;
mais quand la jeune fille lui apprit qu'elle avait autrefois t
religieuse, qu'elle tait sortie de son couvent lors du dcret qui
abolissait les ordres religieux, le prtre se leva, dclarant que,
dlie aux yeux des hommes, Teresa ne l'tait pas aux regards de Dieu.
En consquence, il refusa positivement de bnir leur union. Teresa
supplia, le colonel menaa, mais le prtre resta aussi insensible aux
menaces qu'aux prires. Le colonel avait grande envie de lui passer
son pe au travers du corps, mais il rflchit qu'il n'en serait
pas mieux mari aprs cela, et il emporta Teresa entre ses bras, lui
jurant que ce n'tait qu'un retard sans importance, et qu' peine
arrivs en France ils trouveraient un prtre moins scrupuleux que
celui-l, lequel s'empresserait de rparer le temps perdu en les
unissant sans aucun dlai et sans aucune contestation.

Teresa aimait: elle crut et consentit  suivre son amant. Le
lendemain, la marquise de Livello trouva une lettre qui lui annonait
la fuite de sa nice. Cette nouvelle lui causa une grande douleur.
Cependant cette douleur ne venait pas tout entire de la disparition
de Teresa. Nous avons dit les craintes politiques de la marquise. Ces
craintes, contre son opinion, avaient t jusqu' lui faire recevoir
comme amis ces Franais qu'elle hassait. Or, elle prvoyait une
raction royaliste, elle avait dj  rpondre aux bourboniens de
sa facilit  fraterniser avec les patriotes: que serait-ce donc
lorsqu'on apprendrait que la nice qui lui avait t confie, la soeur
du comte Odoardo, c'est--dire d'un des plus ardens _santa fede_ de
la cour du roi Ferdinand, tait partie de Naples avec un colonel
rpublicain! La marquise de Livello se voyait dj perdue,
guillotine, prisonnire, ou tout au moins proscrite. Sa rsolution
fut prise immdiatement: elle annona que, depuis quelque temps, la
sant de sa nice s'affaiblissait sans cesse, et que, supposant que
l'air de Naples lui tait contraire, elle allait se retirer dans sa
terre de Livello. Le mme soir, elle partit dans une voiture ferme o
elle tait cense tre avec Teresa, et le lendemain elle arriva dans
son chteau, situ dans la terre de Bari, prs du petit fleuve Ofanto.

C'tait un chteau sombre, isol, solitaire, et qui convenait
parfaitement  la rsolution qu'elle avait prise. Au bout d'un mois,
le bruit se rpandit  Naples que Teresa venait de mourir d'une
maladie de langueur. Un certificat d'un vieux prtre attach  la
maison de la marquise depuis cinquante ans ne laissa aucun doute sur
cet vnement. D'ailleurs,  qui le soupon que cette nouvelle tait
un mensonge pouvait-il venir? On savait que la marquise adorait sa
nice, et elle avait annonc hautement qu'elle n'aurait pas d'autre
hritire; enfin la marquise avait rpandu ce bruit avec d'autant plus
de confiance que Teresa lui avait annonc dans sa lettre qu'elle ne la
reverrait jamais.

Le comte Odoardo fut au dsespoir. Lia et sa soeur, c'tait tout ce
qu'il aimait au monde: heureusement Lia lui restait.

Nous avons dit comment, en rentrant  Naples avec le cardinal Ruffo,
Odoardo avait retrouv Lia plus aimante que jamais; nous avons dit
comment ils avaient t unis et comment ils avaient fui Naples pour
tre tout entiers  leur amour. Ils habitaient donc cette charmante
villa que nous avons dcrite, situe sur le penchant du Vsuve, et des
fentres de laquelle on voyait  la fois le volcan, la mer, Naples, et
toute cette dlicieuse valle de l'antique Campanie qui s'tend vers
Acerra.

Les deux nouveaux poux recevaient peu de monde; le bonheur aime le
calme et cherche la solitude. D'ailleurs, dans les premiers jours de
son mariage, une des amies de la comtesse, en venant lui rendre sa
visite de noce, l'avait trouve seule, et s'tait empresse de la
fliciter, non seulement de son union avec le comte Odoardo, mais
encore du triomphe qu'elle avait obtenu sur sa rivale, triomphe dont
cette union tait la preuve. Alors, sans savoir ce que signifiaient
ces paroles, Lia avait pli et avait demand de quelle rivale on
voulait parler, et de quel triomphe il tait question. L'obligeante
amie avait aussitt racont  la jeune comtesse qu'il n'avait t
bruit  la cour de Palerme que de l'amour que le comte avait inspir
 la belle Emma Lyonna, la favorite de Caroline, bruit qui avait fait
craindre aux amies de la future comtesse que son mariage ne ft fort
aventur; mais il n'en avait point t ainsi: le nouveau Renaud, gar
un instant, selon la visiteuse, avait enfin rompu les fers de cette
autre Armide, et, quittant l'le enchante o s'tait un instant perdu
son coeur, il tait revenu plus amoureux que jamais  ses premires
amours.

Lia avait cout toute cette histoire le sourire sur les lvres et la
mort dans l'me; puis, satisfaite de la douleur qu'elle avait cause,
l'officieuse amie tait retourne  Naples, laissant dans le coeur de
la jeune pouse toutes les angoisses de la jalousie.

Aussi,  peine la porte se fut-elle referme derrire la visiteuse,
que Lia fondit en larmes. Presqu'en mme temps une porte latrale
s'ouvrit, et le comte entra. Lia essaya de lui cacher ses pleurs sous
un sourire; mais, quand elle voulut parler, la douleur l'touffa, et,
au lieu des tendres paroles qu'elle essayait de prononcer, elle ne put
qu'clater en sanglots.

Ce chagrin tait trop profond et trop inattendu pour que le comte n'en
voult pas savoir la cause. Lia, de son ct, avait le coeur trop
plein pour renfermer long-temps un pareil secret: toute sa douleur
dborda, sans reproches, sans rcriminations, mais telle qu'elle
l'avait prouve, pleine d'angoisses et d'amertume.

Odoardo sourit. Il y avait quelque chose de vrai dans ce qu'avait
racont  Lia son obligeante amie. La belle Emma Lyonna avait
effectivement distingu le comte; mais,  son grand tonnement, sa
sympathie n'avait t accueillie que par la froide politesse de
l'homme du monde. Enfin, l'occasion s'tait prsente pour lui de
quitter la Sicile avec le cardinal Ruffo; il s'tait empress de la
saisir. Odoardo raconta tout cela  sa femme avec l'accent de la
vrit, sans faire valoir aucunement le sacrifice qu'il avait fait,
car il aimait trop Lia pour croire qu'il lui avait fait un sacrifice.
Lia, rassure par son sourire, avait fini par oublier cette aventure
comme on oublie les soupons d'amour, c'est--dire qu'elle n'y pensait
plus que lorsqu'elle tait seule.

Un matin qu'Odoardo tait sorti ds le point du jour pour chasser dans
la montagne, Lia, en traversant sa chambre, vit sur sa table quatre ou
cinq lettres que le domestique venait de rapporter de la ville; elle y
jeta machinalement les yeux; une de ces lettres tait une criture de
femme. Lia tressaillit. Elle avait un trop profond sentiment de son
devoir pour dcacheter cette lettre; mais elle ne put rsister au
dsir de s'assurer du genre de sensation qu'prouverait son mari en la
dcachetant. Aussitt qu'elle l'entendit rentrer, elle se glissa dans
un cabinet d'o elle pouvait tout voir, et attendit, anxieuse et
tremblante, comme si quelque chose de suprme allait se dcider pour
elle.

Le comte traversa sa chambre sans s'arrter, et entra dans celle de sa
femme; on lui avait dit que la comtesse tait chez elle, il croyait
l'y trouver. Il l'appela. Rpondre, c'tait se trahir. Lia se tut.
Odoardo rentra alors dans sa chambre, dposa son fusil dans un coin,
jeta sa carnassire sur un sofa; puis, s'avanant nonchalamment vers
la table o taient les lettres, il jeta sur elles un coup d'oeil
indiffrent; mais  peine eut-il vu cette criture fine qui avait tant
intrigu la comtesse, qu'il poussa un cri et que sans s'inquiter
des autres dpches, il se saisit de celle-l. La seule vue de cette
criture avait caus au comte une telle motion, qu'il fut oblig de
s'appuyer  la table pour ne pas tomber; puis il resta un instant les
regards fixs sur l'adresse comme s'il ne pouvait en croire ses yeux.
Enfin il brisa le cachet en tremblant, chercha la signature, la lut
avidement, dvora la lettre, la couvrit de baisers; puis il resta
pensif quelques minutes et pareil  un homme qui se consulte. Enfin,
ayant relu cette ptre, dont l'importance n'tait pas douteuse, il
la replia soigneusement, regarda autour de lui pour s'assurer qu'il
n'avait point t vu, et, se croyant seul, il la cacha dans la poche
de ct de sa veste de chasse, de manire que, soit par hasard, soit
avec intention, la lettre se trouvait reposer sur son coeur.

Cette lettre, c'tait une lettre de Teresa. A la vue de l'criture de
celle qu'il croyait morte, Odoardo avait tressailli de surprise et
avait cru tre le jouet de quelque illusion. C'est alors qu'il avait
ouvert cette lettre avec tant d'motion et de crainte. Alors tout lui
avait t rvl. Le jeune colonel avait t tu  la bataille de
Genola, et Teresa s'tait trouve seule et isole dans un pays
inconnu. Femme du colonel, elle ft rentre en France, fire du nom
qu'elle portait; mais le mariage n'avait pas encore eu lieu: elle
avait droit de pleurer son amant, voil tout. Alors elle avait pens
 son frre qui l'aimait tant; c'tait  lui seul qu'elle confiait sa
position; elle le suppliait de lui garder le secret, dsirant aux
yeux de tous continuer de passer pour morte. Du reste, elle arrivait
presque aussitt que sa lettre: un mot, qu'elle priait son frre de
lui jeter poste restante, lui indiquerait o elle pourrait descendre.
L, elle l'attendrait avec toute l'impatience d'une soeur qui avait
craint de ne jamais le revoir. Pour plus de scurit, ce mot ne devait
porter aucun nom et tre adress  madame ***. Elle terminait sa
lettre en lui recommandant de nouveau le secret, mme vis--vis de
sa femme, dont elle craignait la rigidit et dont elle ne pourrait
supporter le mpris.

Odoardo tomba sur une chaise, succombant  l'excs de sa surprise et
de sa joie.

Nous n'essaierons pas mme de dcrire les angoisses que la comtesse
avait prouves pendant la demi-heure qui venait de s'couler. Vingt
fois elle avait t sur le point d'entrer, d'apparatre tout  coup au
comte, et de lui demander en face si c'tait ainsi qu'il tenait les
sermens de fidlit qu'il lui avait faits. Mais retenue chaque fois
par ce sentiment qui veut que l'on creuse son malheur jusqu'au fond,
elle tait reste immobile et sans parole, enchane  place comme si
elle et t sous l'empire d'un rve.

Cependant elle comprit que, si le comte la retrouvait l, il
devinerait qu'elle avait tout vu, et par consquent se tiendrait sur
ses gardes. Elle s'lana donc dans le jardin, et par une raction
dsespre sur elle-mme, elle parvint, au bout de quelques minutes, 
rendre un certain calme  ses trais; quant  son coeur, il semblait 
la comtesse qu'un serpent la dvorait.

Le comte aussi tait descendu dans le jardin: tous deux se
rencontrrent donc bientt, et tous deux en se rencontrant firent un
effort visible sur eux-mmes, l'un pour dissimuler sa joie, l'autre
pour cacher sa douleur.

Odoardo courut  sa femme. Lia l'attendit. Il la serra dans ses bras
avec un mouvement si puissant, qu'il tait presque convulsif.

--Qu'avez-vous donc, mon ami? demanda la comtesse.

--Oh! je suis bien heureux! s'cria le comte.

Lia se sentit prte  s'vanouir.

Tous deux rentrrent pour dner. Aprs le dner, pendant lequel
Odoardo parut tellement proccup qu'il ne fit point attention  la
proccupation de sa femme, il se leva et prit son chapeau.

--O allez-vous? demanda Lia en tressaillant.

Il y avait, dans le ton avec lequel ces paroles taient prononces, un
accent si trange, qu'Odoardo regarda Lia avec tonnement.

--O je vais? dit-il en regardant Lia.

--Oui, o allez-vous? reprit Lia avec un accent plus doux et en
s'efforant de sourire.

--Je vais  Naples. Qu'y a-t-il d'tonnant que j'aille  Naples?
continua Odoardo en riant.

--Oh! rien, sans doute, mais vous ne m'aviez pas dit que vous me
quittiez ce soir.

--Une des lettres que j'ai reues ce matin me force  cette petite
course, dit le comte; mais je rentrerai de bonne heure, sois
tranquille.

--Mais c'est donc une affaire importante qui vous appelle  Naples?

--De la plus haute importance.

--Ne pouvez-vous la remettre  demain?

--Impossible.

--En ce cas, allez.

Lia pronona ce dernier mot avec un tel effort, que le comte revint 
elle; et, la prenant dans son bras pour l'embrasser au front:

--Souffres-tu, mon amour? lui dit-il.

--Pas le moins du monde, rpondit Lia.

--Mais tu as quelque chose? continua-t-il en insistant.

--Moi? rien, absolument rien. Que voulez-vous que j'aie, moi? Lia
pronona ces paroles avec un sourire si amer, que cette fois Odoardo
vit bien qu'il se passait en elle quelque chose d'trange.

--coute, mon enfant, lui dit-il, je ne sais pas si tu as quelque
cause de chagrin; mais ce que je sais, c'est que mon coeur me dit que
tu souffres.

--Votre coeur se trompe, dit Lia; partez donc tranquille et ne vous
inquitez pas de moi.

--M'est-il possible de te quitter, mme pour un instant, lorsque tu me
dis adieu ainsi?

--Eh bien! donc, puisque tu le veux, dit Lia en faisant un nouvel
effort sur elle-mme, va, mon Odoardo, et reviens bien vite. Adieu.

Pendant ce temps on avait sell le cheval favori du comte, et il
pitinait au bas du perron. Odoardo sauta dessus et s'loigna en
faisant de la main un signe  Lia. Lorsqu'il eut disparu derrire
le premier massif d'arbres, Lia monta dans un petit pavillon qui
surmontait la terrasse et d'o l'on dcouvrait toute la route de
Naples.

De l elle vit Odoardo se dirigeant vers la ville au grand galop de
son cheval. Son coeur se serra plus fort; car, au lieu que l'ide lui
vnt que c'tait pour tre plus tt de retour, elle pensa que c'tait
pour s'loigner plus rapidement.

Odoardo allait  Naples pour retenir un appartement  sa soeur.

D'abord il eut l'ide de lui louer un palais, puis il comprit que ce
n'tait point agir selon les instructions qu'il avait reues et que
mieux valait quelque petite chambre bien isole dans un quartier
perdu. Il trouva ce qu'il cherchait, rue San-Giacomo, no. 11, au
troisime tage, chez une pauvre femme qui louait des chambres en
garni. Seulement, lorsqu'il eut fait choix de celle qu'il rservait
pour Teresa, il fit venir un tapissier et lui fit promettre que le
lendemain au matin les murs seraient couverts de soie et les carreaux
de tapis. Le tapissier s'engagea  faire de cette pauvre chambre un
petit boudoir digne d'une duchesse. Le tapissier fut pay d'avance un
tiers en plus de ce qu'il demandait.

En sortant, le comte rencontra son htesse: elle tait avec sa soeur,
vieille mgre comme elle. Le comte lui recommanda tous les soins
possibles pour sa nouvelle pensionnaire. L'htesse demanda quel tait
son nom. Le comte rpondit qu'il tait inutile qu'elle connt ce
nom, qu'une femme jeune et jolie se prsenterait, demandant le comte
Giordani, et que c'tait  cette femme que la chambre tait destine.
Les deux vieilles changrent un sourire, que le comte ne vit mme
pas, ou auquel il ne fit pas attention. Puis, sans mme se donner le
temps d'crire, tant il tait inquiet de Lia, il reprit le chemin
de la villa Giordani, pensant qu'il enverrait la lettre par un
domestique.

Lia tait reste dans le pavillon jusqu' ce qu'elle et perdu son
mari de vue. Alors elle tait redescendue dans sa chambre, continuant
de le suivre avec les yeux inquiets et perans de la jalousie. Son
coeur tait oppress  ne plus le sentir battre; elle ne pouvait ni
pleurer ni crier, c'tait un supplice affreux, et il lui semblait
qu'on ne pouvait l'prouver sans mourir. Lia resta deux heures, la
tte renverse sur le dos de son fauteuil, tenant  pleines mains ses
cheveux tordus entre ses doigts. Au bout de deux heures, elle entendit
le galop du cheval: c'tait Odoardo qui revenait; elle sentit qu'en
ce moment elle ne pourrait pas le voir, il lui semblait qu'elle le
hassait autant qu'elle l'avait aim; elle courut  la porte qu'elle
ferma au verrou, et revint se jeter sur son lit. Bientt elle entendit
les pas du comte qui s'approchait de la porte; il essaya de l'ouvrir,
mais la porte rsista. Alors il parla  voix basse, et Lia entendit
ces mots venir jusqu' elle:--C'est moi, mon enfant, dors-tu?

Lia ne rpondit rien. Elle retourna seulement la tte et regarda du
ct par o venait cette voix avec des yeux ardens de fivre.

--Rponds-moi, continua Odoardo.

Lia se tut.

Elle entendit alors les pas du comte qui s'loignait. Un instant aprs
sa voix parvint de nouveau jusqu' elle: il demandait  sa femme de
chambre si elle savait ce qu'avait sa matresse; mais celle-ci, qui ne
s'tait aperue de rien, rpondit que sa matresse tait rentre dans
sa chambre, et que, sans doute fatigue de la chaleur, elle s'tait
couche et endormie.

--C'est bien, dit le comte, je vais crire. Quand la comtesse sera
veille, prvenez-moi.

Et Lia entendit Odoardo qui rentrait dans sa chambre et qui s'asseyait
devant une table. Les deux chambres taient contigus; Lia se leva
doucement, tira la cl de la porte et regarda par la serrure. Odoardo
crivait effectivement; et sans doute la lettre qu'il crivait
rpondait  un besoin de son coeur, car une expression infinie de
bonheur tait rpandue sur tout son visage.

--Il lui crit! murmura Lia.

Et elle continua de regarder, hsitant entre sa jalousie qui la
poussait  ouvrir cette porte,  courir au comte,  arracher cette
lettre de ses mains, et un reste de raison qui lui disait que ce
n'tait peut-tre point  une femme qu'il crivait et que mieux valait
attendre.

Le comte acheva la lettre, la cacheta, mit l'adresse, sonna un
domestique, lui ordonna de monter  cheval et de porter  l'instant la
lettre qu'il venait d'crire.

C'tait celle que Teresa devait trouver poste restante.

Le domestique prit la lettre des mains du comte et sortit.

La comtesse courut  une petite porte de dgagement qui donnait de
son cabinet de toilette dans le corridor, et descendit au jardin.
Au moment o le domestique allait franchir la grille du parc, il
rencontra la comtesse.

--O allez-vous si tard, Giuseppe? demanda la comtesse.

--Porter, de la part de M. le comte, cette lettre  la poste, rpondit
le domestique.

Et en disant ces mots il tendit la lettre vers la comtesse; Lia jeta
un coup d'oeil rapide sur l'adresse et lut:

A madame ***, poste restante,  Naples.

--C'est bien, dit-elle. Allez.

Le domestique partit au galop.

Cette fois, il n'y avait plus de doute, c'tait bien  une femme qu'il
crivait,  une femme qui cachait son nom sous un signe,  une femme
qui, par consquent, voulait rester inconnue. Pourquoi ce mystre,
s'il n'y avait pas en dessous quelque intrigue criminelle? Ds lors
le parti de la comtesse fut arrt. Elle rsolut de dissimuler, afin
d'pier son mari jusqu'au bout, et, avec une puissance dont elle se
serait crue elle-mme incapable, elle rentra dans sa chambre, et,
ouvrant la porte qui donnait dans l'appartement du comte, elle
s'avana vers Odoardo, le sourire sur les lvres.

Le lendemain, Odoardo avait compltement oubli cette proccupation
qu'il avait remarque la veille sur le visage de Lia, et qui l'avait
un instant inquit. Lia paraissait plus joyeuse et plus confiante
dans l'avenir que jamais.

Le lendemain tait un dimanche. La matine de ce jour-l tait
consacre par la comtesse  une grande distribution d'aumnes. Aussi,
ds huit heures du matin, la grille du parc tait-elle encombre de
pauvres.

Aprs le djener, le comte, qui tait habitu  abandonner cette
oeuvre de bienfaisance  sa femme, prit son fusil, sa carnassire et
son chien et s'en alla faire un tour dans la montagne.

Lia monta au pavillon; elle vit Odoardo s'loigner dans la direction
d'Avellino. Cette fois, il n'allait donc pas  Naples.

Elle respira. C'tait, depuis la veille, la premire fois qu'elle se
retrouvait seule avec elle-mme.

Au bout d'un instant, sa femme de chambre vint lui dire que les
pauvres l'attendaient.

Lia descendit, prit une poigne de carlins et s'achemina vers la
grille du parc. Chacun eut sa part: vieillards, femmes, enfans, chacun
tendit vers la belle comtesse sa main vide et retira sa main enrichie
d'une aumne.

Au fur et  mesure que s'oprait la distribution, ceux qui avaient
reu se retiraient et faisaient place  d'autres. Il ne restait plus
qu'une vieille femme assise sur une pierre, qui n'avait encore rien
demand ni rien reu, et qui, comme si elle et t endormie, tenait
sa tte sur ses deux genoux.

Lia l'appela, elle ne rpondit point; Lia fit quelques pas vers elle,
la vieille resta immobile; enfin Lia lui toucha l'paule, et elle leva
la tte.

--Tenez, ma bonne femme, dit la comtesse en lui prsentant une petite
pice d'argent, prenez et priez pour moi.

--Je ne demande pas l'aumne, dit la vieille femme, je dis la bonne
aventure.

Lia regarda alors celle qu'elle avait prise pour une pauvresse, et
elle reconnut son erreur.

En effet, ses vtemens, qui taient ceux des paysannes de Solatra et
d'Avellino, n'indiquaient pas prcisment la misre; elle avait une
jupe bleue borde d'une espce de broderie grecque, un corsage de drap
rouge, une serviette plie sur le front  la manire d'Aquila, un
tablier autour duquel courait une arabesque, et de larges manches de
toile grise par lesquelles sortaient ses bras nus. Sa tte, qui et pu
servir de modle  Schnetz pour prendre une de ces vieilles paysannes
qu'il affectionne, tait pleine de caractre et semblait taille dans
un bloc de bistre. Les rides et les plis qui la sillonnaient taient
accuss avec tant de fermet, qu'ils semblaient creuss  l'aide du
ciseau. Toute sa figure avait l'immobilit de la vieillesse. Ses yeux
seuls vivaient et semblaient avoir le don de lire jusqu'au fond du
coeur.

Lia reconnut une de ces bohmiennes  qui leur vie errante a livr
quelques uns des secrets de la nature et qui ont vieilli en spculant
sur l'ignorance ou sur la curiosit. Lia avait toujours eu de la
rpugnance pour ces prtendus sorciers. Elle fit donc un pas pour
s'loigner.

--Vous ne voulez donc pas que je vous dise votre bonne aventure,
signora? reprit la vieille.

--Non, dit Lia, car ma bonne aventure,  moi, pourrait bien, si elle
tait vraie, n'tre qu'une sombre rvlation.

--L'homme est souvent plus press de connatre le mal qui le menace
que le bien qui peut lui arriver, rpondit la vieille.

--Oui, tu as raison, dit Lia. Aussi, si je pouvais croire en ta
science, je n'hsiterais pas  te consulter.

--Que risquez-vous? reprit la vieille. Aux premires paroles que je
dirai, vous verrez bien si je mens.

--Tu ne peux pas connatre ce que je veux savoir, dit Lia. Ainsi ce
serait inutile.

--Peut-tre, dit la vieille. Essayez.

Lia se sentait combattue par ce double principe dont, depuis la
veille, elle avait plusieurs fois prouv l'influence. Cette fois
encore elle cda  son mauvais gnie, et se rapprochant de la vieille:

--Eh bien! que faut-il que je fasse? demanda-t-elle.

--Donnez-moi votre main, rpondit la vieille.

La comtesse ta son gant et tendit sa main blanche, que la vieille
prit entre ses mains noires et rides. C'tait un tableau tout compos
que cette jeune, belle, lgante et aristocratique personne, debout,
ple et immobile devant cette vieille paysanne aux vtemens grossiers,
au teint brl par le soleil.

--Que voulez-vous savoir? dit la bohmienne aprs avoir examin les
lignes de la main de la comtesse avec autant d'attention que si
elle avait pu y lire aussi facilement que dans un livre. Dites, que
voulez-vous savoir? le prsent, le pass ou l'avenir?

La vieille pronona ces mots avec une telle confiance que Lia
tressaillit; elle tait Italienne, c'est--dire superstitieuse; elle
avait eu une nourrice calabraise, elle avait t berce par des
histoires de stryges et de bohmiens.

--Ce que je veux savoir, dit-elle en essayant de donner  sa voix
l'assurance de l'ironie; je dsire savoir le pass: il m'indiquera la
foi que je puis avoir dans l'avenir.

--Vous tes ne  Salerne, dit la vieille; vous tes riche, vous tes
noble, vous avez eu vingt ans  la dernire fte de la Madone de
l'Arc, et vous avez pous dernirement un homme dont vous avez t
longtemps spare et que vous aimez profondment.

--C'est cela, c'est bien cela, dit Lia en plissant; et voil pour le
pass.

--Voulez-vous savoir le prsent? dit la vieille en fixant sur la
comtesse ses petits yeux de vipre.

--Oui, dit Lia aprs un instant de silence et d'hsitation; oui, je le
veux.

--Vous vous sentez le courage de le supporter?

--Je suis forte.

--Mais si je rencontre juste, que me donnerez-vous? demanda la
vieille.

--Cette bourse, rpondit la comtesse en tirant de sa poche un petit
filet enrichi de perles, et dans laquelle on voyait briller,  travers
la soie, l'or d'une vingtaine de sequins.

La vieille jeta sur l'or un regard de convoitise, et tendit
instinctivement la main pour s'en emparer.

--Un instant! dit la comtesse, vous ne l'avez pas encore gagn.

--C'est juste, signora, rpondit la vieille. Rendez-moi votre main.
Lia rendit sa main  la bohmienne.

--Oui, oui, le prsent, murmura la vieille, le prsent est une triste
chose pour vous, signora; car voici une ligne qui va du pouce 
l'annulaire, et qui me dit que vous tes jalouse.

--Ai-je tort de l'tre? demanda Lia.

--Ah! cela, je ne puis vous le dire, reprit la bohmienne, car ici la
ligne se confond avec deux autres. Seulement ce que je sais, c'est que
votre mari a un secret qu'il vous cache.

--Oui, c'est cela, murmura la comtesse; continuez.

--C'est une femme qui est l'objet de ce secret, reprit la bohmienne.

--Jeune? demanda Lia.

--Jeune?... oui, jeune, rpondit la bohmienne aprs un moment
d'hsitation.

--Jolie? continua la comtesse.

--Jolie? Je ne la vois qu' travers un voile; je ne puis donc vous
rpondre.

--Et o est cette femme?

--Je ne sais.

--Comment, tu ne sais?

--Non! je ne sais pas o elle est aujourd'hui. Il me semble qu'elle
est dans une glise, et je ne vois pas de ce ct-l; mais je puis
vous dire o elle sera demain.

--Et o sera-t-elle demain?

--Demain elle sera dans une petite chambre de la rue San-Giacomo, no.
11, au troisime tage, o elle attendra votre mari.

--Je veux voir cette femme! s'cria la comtesse en jetant sa bourse 
la bohmienne. Cinquante sequins si je la vois.

--Je vous la ferai voir, dit la vieille; mais  une condition.

--Parle. Laquelle?

--C'est que, quelque chose que vous voyiez et que vous entendiez, vous
ne paratrez point.

--Je te le promets.

--Ce n'est pas assez de le promettre, il faut le jurer.

--Je te le jure.

--Sur quoi?

--Sur les plaies du Christ.

--Bien. Ensuite il faudrait vous procurer un vtement de religieuse,
afin que, si vous tes rencontre, vous ne soyez pas reconnue.

--J'en ferai demander un au couvent de Sainte-Marie-des-Grces, dont
ma tante est abbesse; ou plutt... attends... J'irai ds le matin sous
prtexte de lui faire une visite; viens m'y prendre  dix heures avec
une voiture ferme, et attends-moi  la petite porte qui donne dans la
rue de l'Arenaccia.

--Trs bien, dit la bohmienne; j'y serai.

Lia rentra chez elle, et la vieille s'loigna en branlant la tte et
en comptant son or.

A deux heures Odoardo rentra. Lia l'entendit demander au valet de
chambre si l'on n'avait pas apport quelque lettre pour lui. Le valet
de chambre rpondit que non.

Lia fit semblant de n'avoir rien entendu que les pas du comte, pas
qu'elle connaissait si bien, et elle ouvrit la porte en souriant.

--Oh! quelle bonne surprise! lui dit-elle. Tu es rentr plus tt que
je n'esprais.

--Oui, dit Odoardo en jetant les yeux du ct du Vsuve; oui, j'tais
inquiet. Ne sens-tu pas qu'il fait touffant? ne vois-tu pas que la
fume du Vsuve est plus paisse que d'habitude? La montagne nous
promet quelque chose!

--Je ne sens rien, je ne vois rien, dit Lia. D'ailleurs, ne
sommes-nous pas du ct privilgi?

--Oui, et maintenant plus privilgi que jamais, dit Odoardo: un ange
le garde.

Cette soire se passa comme l'autre, sans que le comte cont aucun
soupon, tant Lia sut dissimuler sa douleur. Le lendemain,  neuf
heures du matin, elle demanda au comte la permission d'aller voir sa
tante la suprieure du couvent de Sainte-Marie. Cette permission lui
fut gracieusement accorde.

Le Vsuve devenait de plus en plus menaant; mais tous deux avaient
trop de choses dans le coeur et l'esprit pour penser au Vsuve.

La comtesse monta en voiture et se fit conduire au couvent de
Sainte-Marie-des-Grces. Arrive l, elle dit  sa tante que, pour
accomplir incognito une oeuvre de bienfaisance, elle avait besoin d'un
costume de religieuse. L'abbesse lui en fit apporter un  sa taille.
Lia le revtit. Comme elle achevait sa toilette monastique, la vieille
la fit demander: elle attendait  la porte avec la voiture ferme.
Cinq minutes aprs, cette voiture s'arrtait  l'angle de la rue
San-Giacomo et de la place Santa-Medina.

Lia et sa conductrice descendirent et firent quelques pas  pied; puis
elles entrrent par une petite porte  gauche, trouvrent un escalier
sombre et troit, et montrent au troisime tage. Arrive l, la
vieille poussa une porte et entra dans une espce d'antichambre, o
une autre vieille l'attendait. Les deux bohmiennes alors firent
renouveler  Lia son serment de ne jamais rien dire sur la manire
dont elle avait dcouvert la trahison de son mari; puis ce
serment fait dans les mmes termes que la premire fois, elles
l'introduisirent dans une petite chambre,  la cloison de laquelle une
ouverture presque imperceptible avait t pratique. Lia colla son
oeil  cette ouverture.

La premire chose qui la frappa dans cette chambre, et la seule qui
attira d'abord toute son attention, fut une ravissante jeune femme de
son ge  peu prs, reposant tout habille sur un lit aux rideaux de
satin bleu moir d'argent; elle paraissait avoir cd  la fatigue et
dormait profondment.

Lia se retourna pour interroger l'une ou l'autre des deux vieilles;
mais toutes deux avaient disparu. Elle reporta avidement son oeil 
l'ouverture.

La jeune femme s'veillait; elle venait de soulever sa tte, qu'elle
appuyait encore tout endormie sur sa main. Ses longs cheveux noirs
tombaient en boucles de son front jusque sur l'oreiller, lui couvrant
 demi le visage. Elle secoua la tte pour carter ce voile, ouvrit
languissamment les yeux, regarda autour d'elle, comme pour reconnatre
o elle tait; puis, rassure sans doute par l'inspection, un lger
et triste sourire passa sur ses lvres; elle fit une courte prire
mentale, baisa un petit crucifix qu'elle portait au cou, et,
descendant de son lit, elle alla soulever le rideau de la fentre,
regarda long-temps dans la rue comme attendant quelqu'un, et, ce
quelqu'un ne paraissant pas encore, elle revint s'asseoir.

Pendant ce temps, Lia l'avait suivie de l'oeil, et ce long examen lui
avait bris le coeur. Cette femme tait parfaitement belle.

La vue de Lia se reporta alors de cette femme aux objets qui
l'entouraient. La chambre qu'elle habitait tait pareille  celle dans
laquelle Lia avait t introduite; mais dans la chambre voisine une
main prvoyante avait runi tous ces mille dtails de luxe dont a
besoin d'tre sans cesse accompagne, comme une peinture l'est de son
cadre, la femme belle, lgante et aristocratique; tandis que l'autre
chambre, celle o se trouvait Lia, avec ses murs nus, ses chaises de
paille, ses tables boiteuses, avait conserv son caractre de misre
et de vtust.

Il tait vident que l'autre chambre avait t prpare pour recevoir
la belle htesse.

Cependant celle-ci attendait toujours, dans la mme pose, pensive et
mlancolique, la tte penche sur sa poitrine, celui qui sans doute
avait veill  l'arrangement du charmant boudoir qu'elle occupait.
Tout  coup elle releva le front, prta l'oreille avec anxit et
demeura souleve  demi et les yeux fixs sur la porte. Bientt sans
doute le bruit qui l'avait tire de sa rverie devint plus distinct;
elle se leva tout  fait, appuyant une main sur son coeur et cherchant
de l'autre un appui, car elle plissait visiblement et semblait prte
 s'vanouir. Il y eut alors un instant de silence, pendant lequel
le bruit des pas d'un homme montant l'escalier arriva jusqu' Lia
elle-mme; puis la porte de la chambre voisine s'ouvrit: l'inconnue
jeta un grand cri, tendit les bras et ferma les yeux comme si elle ne
pouvait rsister  son motion. Un homme se prcipita dans la chambre
et la retint sur son coeur au moment o elle allait tomber. Cet homme,
c'tait le comte.

La jeune femme et lui ne purent qu'changer deux paroles:

--Odoardo! Teresa!

La comtesse n'en put supporter davantage; elle poussa un gmissement
douloureux et tomba vanouie sur le plancher.

Quand elle recouvra ses sens, elle tait dans une autre chambre. Les
deux vieilles lui jetaient de l'eau sur le visage et lui faisaient
respirer du vinaigre.

Lia se leva d'un mouvement rapide comme la pense, et voulut s'lancer
vers la porte de la chambre qui renfermait Odoardo et la femme
inconnue, mais les deux vieilles lui rappelrent son serment. Lia
courba la tte sous une promesse sacre, tira de sa poche une bourse
contenant une cinquantaine de louis et la donna  la bohmienne;
c'tait le prix de la prophtie faite par elle, et qui s'tait si
ponctuellement et si cruellement accomplie.

La comtesse descendit l'escalier, remonta dans sa voiture,
donna machinalement l'ordre de la conduire au couvent de
Sainte-Marie-des-Grces et rentra chez sa tante.

Lia tait si ple que la bonne abbesse s'aperut tout aussitt qu'il
venait de lui arriver quelque chose; mais  toutes les questions de
sa tante, Lia rpondit qu'elle s'tait trouve mal et que ce reste de
pleur venait de l'vanouissement qu'elle avait subi.

L'amour de la suprieure s'alarma d'autant plus que, tout en lui
racontant l'accident qui venait de lui arriver, sa nice lui en
cachait la cause. Aussi fit-elle tout ce qu'elle put pour obtenir de
la comtesse qu'elle restt au couvent jusqu' ce qu'elle ft remise
tout  fait; mais l'motion qu'avait prouve Lia n'tait point une de
ces secousses dont on se remet en quelques heures. La blessure tait
profonde, douloureuse et envenime. Lia sourit amrement aux craintes
de sa tante, et, sans mme essayer de les combattre, dclara qu'elle
voulait retourner chez elle.

L'abbesse lui montra alors la cime de la montagne tout enveloppe
de fume, et lui dit qu'une ruption prochaine tant invitable, il
serait plus raisonnable  elle de faire dire  son mari de venir la
rejoindre et d'attendre les rsultats de cette ruption en un lieu
sr. Mais Lia lui rpondit en lui montrant d'un geste cette pente
verdoyante de la montagne sur laquelle, depuis que le Vsuve existait,
pas le plus petit ruisseau de lave ne s'tait gar. L'abbesse, voyant
alors que sa rsolution tait inbranlable, prit cong d'elle en la
recommandant  Dieu.

La comtesse remonta en voiture. Dix minutes aprs, elle tait  la
villa Giordani.

Odoardo n'tait pas encore rentr.

L, les douleurs de Lia redoublrent. Elle parcourut comme une
insense les appartemens et les jardins: chaque chambre, chaque
bouquet d'arbres, chaque alle avait pour elle un souvenir, dlicieux
trois jours auparavant, aujourd'hui mortel. Partout Odoardo lui avait
dit qu'il l'aimait. Chaque objet lui rappelait une parole d'amour.
Alors Lia sentit que tout tait fini pour elle et qu'il lui serait
impossible de vivre ainsi; mais elle sentit en mme temps qu'il
lui tait impossible de mourir en laissant Odoardo dans le monde
qu'habitait sa rivale. En ce moment, il lui vint une ide terrible:
c'tait de tuer Odoardo et de se tuer ensuite. Lorsque cette ide se
prsenta  son esprit, elle jeta presque un cri d'horreur; mais peu 
peu elle fora son esprit de revenir  cette pense, comme un cavalier
puissant force son cheval rebelle de franchir l'obstacle qui l'avait
d'abord effarouch.

Bientt cette pense, loin de lui inspirer de la crainte, lui causa
une sombre joie; elle se voyait le poignard  la main, rveillant
Odoardo de son sommeil, lui criant le nom de sa rivale entre deux
blessures mortelles, se frappant  son tour, mourant  ct de lui, et
le condamnant  ses embrassemens pour l'ternit. Et Lia s'tonnait
qu'au fond d'une douleur si poignante une rsolution pareille pt
remuer une si grande joie.

Elle alla dans le cabinet d'Odoardo. L taient des trophes d'armes
de tous les pays, de toutes les espces, depuis le crik empoisonn du
Malais jusqu' la hache gothique du chevalier franc. Lia dtacha un
beau cangiar turc, au fourreau de velours, au manche tout maill de
topazes, de perles et de diamans. Elle l'emporta dans sa chambre,
en essaya la pointe au bout de son doigt, dont une goutte de sang
jaillit, limpide et brillante comme un rubis, puis le cacha sous son
oreiller.

En ce moment, elle entendit le hennissement du cheval d'Odoardo et
comme elle se trouvait devant une glace, elle vit qu'elle devenait
ple comme une morte. Alors elle se mit  rire de sa faiblesse,
mais l'clat de son propre rire l'effraya, et elle s'arrta toute
frissonnante.

En ce moment elle entendit les pas de son mari, qui montait
l'escalier. Elle courut aux rideaux des fentres, qu'elle laissa
retomber afin d'augmenter l'obscurit et de drober ainsi au comte
l'altration de son visage.

Le comte ouvrit la porte, et, encore bloui par l'clat du jour, il
appela Lia de sa plus douce et de sa plus tendre voix. Lia sourit avec
ddain, et, se levant du fauteuil o elle tait assise dans l'ombre
des rideaux de la fentre, elle fit quelques pas au devant de lui.

Odoardo l'embrassa avec cette effusion de l'homme heureux qui a besoin
de rpandre son bonheur sur tout ce qui l'entoure. Lia crut que son
mari s'abaissait  feindre pour elle un amour qu'il n'prouvait plus.
Un instant auparavant elle avait crut le har; ds lors elle crut le
mpriser.

La journe se passa ainsi, puis la nuit vint. Bien souvent Odoardo, en
regardant sa femme, qui s'efforait de sourire sous son regard, ouvrit
la bouche comme pour rvler un secret; puis chaque fois il retint les
paroles sur ses lvres, et le secret rentra dans son coeur.

Pendant la soire, les menaces du Vsuve devinrent plus effrayantes
que jamais. Odoardo proposa plusieurs fois  sa femme de quitter la
villa et de s'en aller dans leur palais de Naples; mais  chaque fois
Lia pensa que cette proposition lui tait faite par Odoardo pour se
rapprocher de sa rivale, le palais du comte tant situ dans la rue
de Tolde,  cent pas  peine de la rue San-Giacomo. Aussi,  chaque
proposition du comte, lui rappela-t-elle que le ct du Vsuve o
s'levait la villa avait toujours t respect par le volcan. Odoardo
en convint; mais il n'en dcida pas moins que, si le lendemain les
symptmes de la montagne taient toujours les mmes, ils quitteraient
la villa pour aller attendre  Naples la fin de l'vnement.

Lia y consentit. La nuit lui restait pour sa vengeance; elle ne
demandait pas autre chose.

Par un trange phnomne atmosphrique,  mesure que l'obscurit
descendait du ciel, la chaleur augmentait. En vain les fentres de la
villa s'taient ouvertes comme d'habitude pour aspirer le souffle du
soir, la brise quotidienne avait manqu, et,  sa place, la mer en
bullition dgageait une vapeur lourde et tide presque visible 
l'oeil, et qui se rpandait comme un brouillard  la surface de la
terre. Le ciel, au lieu de s'toiler comme  l'ordinaire, semblait un
dme d'tain rougi pesant de tout son poids sur le monde. Une
chaleur insupportable passait par bouffes, venant de la montagne
et descendant vers la villa; et cette chaleur nervante semblait, 
chaque fois qu'elle se faisait sentir, emporter avec elle une portion
des forces humaines.

Odoardo voulait veiller. Ces symptmes bien connus l'inquitaient pour
Lia, mais Lia le rassurait en riant de ses frayeurs; Lia paraissait
insensible  tous ces phnomnes. Quand le comte se couchait sans
force et les yeux  demi ferms sur un fauteuil, Lia restait debout,
ferme, roide et immobile, soutenue par la douleur qui veillait au fond
de son me. Le comte finit par croire que la faiblesse qu'il prouvait
venait d'une mauvaise disposition de sa part. Il demanda en riant
le bras de Lia, s'y appuya pour gagner son lit, se jeta dessus tout
habill, lutta un instant encore contre le sommeil, puis tomba enfin
dans une espce d'engourdissement lthargique, et s'endormit la main
de Lia dans les siennes.

Lia resta debout prs du lit, silencieuse et sans faire un mouvement,
tant qu'elle crut que le sommeil n'avait pas encore pris tout son
empire. Puis, lorsqu'elle fut  peu prs certaine que le comte tait
devenu insensible au bruit comme au toucher, elle retira doucement sa
main, s'avana vers l'antichambre, donna l'ordre aux domestiques de
partir  l'instant mme pour Naples, afin de prparer le palais  les
recevoir le lendemain matin, et rentra dans son appartement.

Les domestiques, enchants de pouvoir se mettre en sret en
accomplissant leur devoir, s'loignrent  l'instant mme. La
comtesse, appuye  sa fentre ouverte, les entendit sortir, fermer
la porte de la villa, puis la grille du jardin. Elle descendit alors,
visita les antichambres, les corridors, les offices. La maison tait
dserte: comme la comtesse le dsirait, elle tait reste seule avec
Odoardo.

Elle rentra dans sa chambre, s'approcha de son lit d'un pas ferme,
fouilla sous son oreiller, en tira le cangiar, le sortit du fourreau,
examina de nouveau sa lame recourbe et toute diapre d'arabesques
d'or; puis, les lvres serres, les yeux fixes, le front pliss, elle
s'avana vers la chambre d'Odoardo, pareille  Gulnare s'avanant vers
l'appartement de Side.

La porte de communication tait ouverte, et la lumire laisse par
Lia dans sa chambre projetait ses rayons dans celle du comte. Elle
s'avana donc vers le lit, guide par cette lueur. Odoardo tait
toujours couch dans la mme position et dans la mme immobilit.

Arrive au chevet, elle tendit la main pour chercher l'endroit o
elle devait frapper. Le comte, oppress par la chaleur, avait, avant
de se coucher, t sa cravate et entr'ouvert son gilet et sa chemise.
La main de Lia rencontra donc sur sa poitrine nue,  l'endroit mme
du coeur, un petit mdaillon renfermant un portrait et des cheveux
qu'elle lui avait donns au moment o il tait parti pour la Sicile,
et qu'il n'avait jamais quitts depuis.

La suprme exaltation touche  la suprme faiblesse. A peine Lia
eut-elle senti et reconnu ce mdaillon, qu'il lui sembla qu'un rideau
se levait et qu'elle voyait repasser une  une, comme de douces et
gracieuses ombres, les premires heures de son amour. Elle se rappela,
avec cette rapidit merveilleuse de la pense qui enveloppe des annes
dans l'espace d'une seconde, le jour o elle vit Odoardo pour la
premire fois, le jour o elle lui avoua qu'elle l'aimait, le jour o
il partit pour la Sicile, le jour o il revint pour l'pouser; tout ce
bonheur qu'elle avait support sans fatigue, dissmin qu'il avait t
sur sa vie, brisa sa force en se condensant pour ainsi dire dans
sa pense. Elle plia sous le poids des jours heureux; et, laissant
chapper le cangiar de sa main tremblante, elle tomba  genoux prs du
lit, mordant les draps pour touffer les cris qui demandaient  sortir
de sa poitrine, et suppliant Dieu de leur envoyer  tous deux cette
mort qu'elle craignait de n'avoir plus la force de donner et de
recevoir.

Au moment mme o elle achevait cette prire, un grondement sourd et
prolong se fit entendre, une secousse violente branla le sol, et une
lumire sanglante illumina l'appartement. Lia releva la tte: tous les
objets qui l'entouraient avaient pris une teinte fantastique. Elle
courut  la fentre, se croyant sous l'empire d'une hallucination;
mais l tout lui fut expliqu.

La montagne venait de se fendre sur une longueur d'un quart de lieue.
Une flamme ardente s'chappait de cette gerure infernale, et au pied
de cette flamme bouillonnait, en prenant sa course vers la villa,
un fleuve de lave qui menaait de l'avoir, avant un quart d'heure,
engloutie et dvore.

Lia, au lieu de profiter du temps qui lui tait accord pour sauver
Odoardo et se sauver avec lui, crut que Dieu avait entendu et exauc
sa prire, et ses lvres ples murmurrent ces paroles impies:
Seigneur, Seigneur, tu es grand, tu es misricordieux, je te
remercie!...

Puis, les bras croiss, le sourire sur les lvres, les yeux brillans
d'une volupt mortelle, tout illumine par ce reflet sanglant,
silencieuse et immobile, elle suivit du regard les progrs dvorans de
la lave.

Le torrent, ainsi que nous l'avons dit, s'avanait directement sur la
villa Giordani, comme si, pareille  une de ces cits maudites, elle
tait condamne par la colre de Dieu, et que ce ft elle surtout et
avant tout que ce feu de la terre, rival du feu du ciel, avait mission
d'atteindre et de punir. Mais la course du fleuve de feu tait assez
lente pour que les hommes et les animaux pussent fuir devant lui ou
s'carter de son passage. A mesure qu'il avanait, l'air, de lourd et
humide qu'il tait, devenait sec et ardent. Long-temps devant la
lave les objets enchans  la terre et en apparence insensibles
semblaient,  l'approche du danger, recevoir la vie pour mourir. Les
sources se tarissaient en sifflant, les herbes se desschaient en
agitant leurs cimes jaunies, les arbres se tordaient en se courbant
comme pour fuir du ct oppos  celui d'o venait la flamme. Les
chiens de garde qu'on lchait la nuit dans le parc taient venus
chercher un refuge sur le perron, et se pressant contre le mur
hurlaient lamentablement. Chaque chose cre, mue par l'instinct de la
conservation, semblait ragir contre l'pouvantable flau. Lia seule
semblait hter du geste sa course et murmurait  voix basse: Viens!
viens! viens!

En ce moment, il sembla  Lia qu'Odoardo se rveillait: elle s'lana
vers son lit. Elle se trompait; Odoardo, sur lequel pesait pendant son
sommeil cet air dvorant, se dbattait aux prises avec quelque songe
terrible. Il semblait vouloir repousser loin de lui un objet menaant.
Lia le regarda un instant, effraye de l'expression douloureuse de son
visage. Mais en ce moment les liens qui enchanaient ses paroles se
brisrent. Odoardo pronona le nom de Teresa. C'tait donc Teresa qui
visitait ses rves! c'tait donc pour Teresa qu'il tremblait! Lia
sourit d'un sourire terrible, et revint prendre sa place sur le
balcon.

Pendant ce temps, la lave marchait toujours et avait gagn du terrain;
dj elle tendait ses deux bras flamboyans autour de la colline sur
laquelle tait situe la villa. Si  cette heure Lia avait rveill
Odoardo, il tait encore temps de fuir; car la lave, battant de front
le monticule et s'tendant  ses deux flancs, ne s'tait point encore
rejointe derrire lui. Mais Lia garda le silence, n'ayant au contraire
qu'une crainte, c'tait que le cri suprme de toute cette nature
 l'agonie ne parvint aux oreilles du comte et ne le tirt de son
sommeil.

Il n'en fut rien. Lia vit la lave s'tendre, pareille  un immense
croissant, et se runir derrire la colline. Elle poussa alors un cri
de joie. Toute issue tait ferme  la fuite. La villa et ses jardins
n'taient plus qu'une le battue de tous cts par une mer de flammes.

Alors la terrible mare commena de monter aux flancs de la colline
comme un flux immense et redoubl. A chaque ressac, on voyait
les vagues enflammes gagner du terrain et ronger l'le, dont la
circonfrence devenait de plus en plus troite. Bientt la lave arriva
aux murs du parc, et les murs se couchrent dans ses flots, tranchs
 leur base. A l'approche du torrent, les arbres se schrent, et la
flamme, jaillissant de leur racine, monta  leur sommet. Chaque arbre,
tout en brlant, conservait sa forme jusqu'au moment o il s'abmait
en cendres dans l'inondation ardente, qui s'avanait toujours. Enfin
les premiers flots de lave commencrent  paratre dans les alles du
jardin. A cette vue, Lia comprit qu' peine il lui restait le temps
de rveiller Odoardo, de lui reprocher son crime et de lui faire
comprendre qu'ils allaient mourir l'un par l'autre. Elle quitta la
terrasse et s'approchant du lit:

--Odoardo! Odoardo! s'cria-t-elle en le secouant par le bras;
Odoardo! lve-toi pour mourir!

Ces terribles paroles, dites avec l'accent suprme de la vengeance,
allrent chercher l'esprit du comte au plus profond de son sommeil. Il
se dressa sur son lit, ouvrit des yeux hagards; puis, au reflet de la
flamme, aux ptillemens des carreaux qui se brisaient, aux vacillemens
de la maison que les vagues de lave commenaient d'treindre et de
secouer, il comprit tout, et s'lanant de son lit:

--Le volcan! le volcan! s'cria-t-il. Ah! Lia! je te l'avais bien dit!

Puis, bondissant vers la fentre, il embrassa d'un coup d'oeil tout
cet horizon brlant, jeta un cri de terreur, courut  l'extrmit
oppose de la chambre, ouvrit une fentre qui donnait sur Naples, et
voyant toute retraite ferme, il revint vers la comtesse en s'criant,
dsespr:

--Oh! Lia, Lia, mon amour, mon me, ma vie, nous sommes perdus!

--Je le sais, rpondit Lia.

--Comment, tu le sais?

--Depuis une heure je regarde le volcan! je n'ai pas dormi, moi!

--Mais si tu ne dormais pas, pourquoi m'as-tu laiss dormir?

--Tu rvais de Teresa, et je ne voulais pas te rveiller.

--Oui, je rvais qu'on voulait m'enlever ma soeur une seconde fois. Je
rvais que j'avais t tromp, qu'elle tait bien rellement morte,
qu'elle tait tendue sur son lit dans sa petite chambre de la rue
San-Giacomo, qu'on apportait une bire et qu'on voulait la clouer
dedans. C'tait un rve terrible, mais moins terrible encore que la
ralit.

--Que dis-tu? que dis-tu? s'cria la comtesse saisissant les mains
d'Odoardo et le regardant en face. Cette Teresa, c'est ta soeur?

--Oui.

--Cette femme qui loge rue San-Giacomo, au troisime tage, no. 11.
c'est ta soeur?

--Oui.

--Mais ta soeur est morte! Tu mens!

--Ma soeur vit. Lia; ma soeur vit, et c'est nous qui allons mourir. Ma
soeur avait suivi un colonel franais qui a t tu. Moi aussi je la
croyais morte, on me l'avait dit, mais j'ai reu une lettre d'elle
avant-hier, mais hier je l'ai vue. C'tait bien elle, c'tait bien ma
soeur, humilie, fltrie, voulant rester inconnue. Oh! mais que nous
fait tout cela en ce moment? Sens-tu, sens-tu la maison qui
tremble; entends-tu les murs qui se fendent? O mon Dieu, mon Dieu,
secourez-nous!

--Oh! pardonne-moi, pardonne-moi! s'cria Lia en tombant  genoux. Oh!
pardonne-moi avant que je meure!

--Et que veux-tu que je te pardonne? qu'ai-je  te pardonner?

--Odoardo! Odoardo! c'est moi qui te tue! J'ai tout vu, j'ai pris
cette femme pour une rivale, et, ne pouvant plus vivre avec toi, j'ai
voulu mourir avec toi. Mon Dieu! mon Dieu! n'est-il aucune chance de
nous sauver? N'y a-t-il aucun moyen de fuir? Viens, Odoardo! viens! je
suis forte; je n'ai pas peur. Courons!

Et elle prit son mari par la main, et tous deux se mirent  courir
comme des insenss par les chambres de la villa chancelante,
s'lanant  toutes les portes, tentant toutes les issues et
rencontrant partout l'inexorable lave qui montait sans cesse,
impassible, dvorante, et battant dj le pied des murs qu'elle
secouait de ses embrassemens mortels.

Lia tait tombe sur ses genoux, ne pouvant plus marcher. Odoardo
l'avait prise dans ses bras et l'emportait de fentre en fentre en
criant, appelant au secours. Mais tout secours tait impossible, la
lave continuait de monter. Odoardo, par un mouvement instinctif, alla
chercher un refuge sur la terrasse qui couronnait la maison; mais l
il comprit rellement que tout tait fini, et, tombant  genoux et
levant Lia au dessus de sa tte comme s'il et espr qu'un ange la
viendrait prendre:

--O mon Dieu! s'cria-t-il, ayez piti de nous!

A peine avait-il prononc ces paroles qu'il entendit les planchers
s'abmer successivement et tomber dans la lave. Bientt la terrasse
vacilla et se prcipita  son tour, les entranant l'un et l'autre
dans sa chute. Enfin les quatre murailles se replirent comme le
couvercle d'un tombeau. La lave continua de monter, passa sur les
ruines, et tout fut fini.




II

Le Mle.


Il nous restait deux endroits essentiellement populaires  visiter que
nous avions dj vus en passant, mais que nous n'avions pas encore
examins en dtail: c'taient le Mle et le March-Neuf. Le Mle est 
Naples ce qu'tait le boulevart du Temple  Paris quand il y avait
 Paris un boulevart du Temple. Le Mle est le sjour privilgi de
Polichinelle.

Nous avons peu parl de Polichinelle jusqu' prsent. Polichinelle est
 Naples un personnage fort important. Toute l'opposition napolitaine
s'est rfugie en lui comme toute l'opposition romaine s'est rfugie
dans Pasquin. Polichinelle dit ce que personne n'ose dire.

Polichinelle dit qu'avec trois F on gouverne Naples. C'tait aussi
l'opinion du roi Ferdinand, qui, nous l'avons dit, n'avait gure moins
d'esprit et n'tait gure moins populaire que Polichinelle. Ces trois
F sont _festa-farina-forca_: fte-farine-potence. Dix-sept cents ans
avant Polichinelle, Csar avait trouv les deux premiers moyens de
gouvernement: _panem_ et _circenses_. Ce fut Tibre qui trouva le
troisime. A tout seigneur tout honneur.

Au reste, il n'y aurait rien d'tonnant que Polichinelle et entendu
dire la chose  Csar et et vu pratiquer la maxime par Tibre.
Polichinelle remonte  la plus haute antiquit; une peinture retrouve
 Herculanum, et qui date trs probablement du rgne d'Auguste,
reproduit trait pour trait cet illustre personnage, au dessous duquel
est grave cette inscription: _Civis atellanus_. Ainsi, selon toute
probabilit, Polichinelle tait le hros des Atellans. Que nos grands
seigneurs viennent  prsent nous vanter leur noblesse du douzime
ou du treizime sicle! Ils sont de quinze cents ans postrieurs 
Polichinelle. Polichinelle pouvait faire triple preuve et avait trois
fois le droit de monter dans les carrosses du roi.

La premire fois que j'ai vu Polichinelle, il venait de proposer de
nourrir la ville de Naples avec un boisseau de bl pendant un an, et
cela  une seule condition. Il se faisait un grand silence sur la
place, car chacun ignorait quelle tait cette condition et cherchait
quelle elle pouvait tre. Enfin, au bout d'un instant, les chercheurs,
s'impatientant, demandrent  Polichinelle, qui attendait les bras
croiss et en regardant la foule avec son air narquois, quelle tait
cette condition.

--Eh bien! dit Polichinelle, faites sortir de Naples toutes les femmes
qui trompent et tous les maris tromps, mettez  la porte tous les
btards et tous les voleurs, je nourris Naples pendant un an avec
un boisseau de bl, et au bout d'un an il me restera encore plus
de farine qu'il ne m'en faudra pour faire une galette d'un pouce
d'paisseur et de six pieds de tour.

Cette manire de dire la vrit est peut-tre un peu brutale, mais
Polichinelle ne s'est pas dgrossi le moins du monde: il est rest
ce bon paysan de la campagne que Dieu l'a fait, et qu'il ne faut pas
confondre avec notre Polichinelle que le diable emporte, ni avec le
Punch anglais que le bourreau pend. Non, celui-l meurt chrtiennement
dans son lit, ou plutt celui-l ne meurt jamais; c'est toujours le
mme Polichinelle, avec son costume, sa camisole de calicot, son
pantalon de toile, son chapeau pointu et son demi-masque noir. Notre
Polichinelle,  nous, est un tre fantastique, porteur de deux bosses
comme il n'en existe pas, frondeur, libertin, vantard, bretteur,
voltairien, sophiste, qui bat sa femme, qui bat le guet, qui tue le
commissaire. Le Polichinelle napolitain est bonhomme, bte et malin 
la fois, comme on dit de nos paysans; il est poltron comme Sganarelle,
gourmand comme Crispin, franc comme Gautier Garguille.

Autour de Polichinelle, et comme des plantes relevant de son systme
et tournant dans son tourbillon, se groupent l'improvisateur et
l'crivain public.

L'improvisateur est un grand homme sec, vtu d'un habit noir, rp,
luisant, auquel il manque deux ou trois boutons par devant et un
bouton par derrire. Il a d'ordinaire une culotte courte qui retient
des bas chins au dessus du genou, ou un pantalon collant qui se perd
dans des gutres. Son chapeau bossu atteste les frquens contacts
qu'il a eus avec le public, et les lunettes qui couvrent ses yeux
indiquent que son regard est affaibli par ses longues lectures.
Au reste, cet homme n'a pas de nom, cet homme s'appelle
l'_improvisateur_.

L'improvisateur est rgl comme l'horloge de l'glise de San-Egidio.
Tous les jours, une heure avant le coucher du soleil, l'improvisateur
dbouche de l'angle du Chteau-Neuf par la strada del Molo, et
s'avance d'un pas grave, lent et mesur, tenant  la main un livre
reli en basane,  la couverture use, aux feuillets paissis. Ce
livre, c'est l'_Orlando furioso_ du _divin_ Arioste.

En Italie, tout est _divin_: on dit le _divin_ Dante, le _divin_
Ptrarque, le _divin_ Arioste et le _divin_ Tasse. Toute autre
pithte serait indigne de la majest de ces grands potes.

L'improvisateur a son public  lui. A quelque chose que ce public soit
occup, soit qu'il rie aux facties de Polichinelle, soit qu'il
pleure aux sermons d'un capucin, ce public quitte tout pour venir 
l'improvisateur.

Aussi l'improvisateur est-il comme les grands gnraux de l'antiquit
et des temps modernes, qui connaissaient chacun de leurs soldats par
son nom. L'improvisateur connat tout son cercle; s'il lui manque un
auditeur, il le cherche des yeux avec inquitude; et si c'est un de
ses _appassionati_, il attend qu'il soit venu pour commencer, ou
recommence quand il arrive.

L'improvisateur rappelle ces grands orateurs romains qui avaient
constamment derrire eux une flte pour leur donner le _la_. Sa parole
n'a ni les variations du chant, ni la simplicit du discours. C'est la
modulation de la mlope. Il commence froidement et d'un ton sourd
et tranant; mais bientt il s'anime avec l'action: Roland provoque
Ferragus, sa voix se hausse au ton de la menace et du dfi. Les deux
hros se prparent; l'improvisateur imite leurs gestes, tire son pe,
assure son bouclier. Son pe, c'est le premier bton venu, et qu'il
arrache le plus souvent  son voisin; son bouclier, c'est son livre;
car il sait tellement son divin _Orlando_ par coeur, que tant que
durera la lutte terrible il n'aura pas besoin de jeter les yeux sur le
texte, qu'il allongera d'ailleurs ou raccourcira  sa fantaisie, sans
que le gnie mtromanique des coutans en soit choqu le moins du
monde; c'est alors qu'il fait beau de voir l'improvisateur.

En effet, l'improvisateur devient acteur; qu'il ait choisi le rle de
Roland ou celui du Ferragus, chacun des coups qu'il doit recevoir ou
porter, il les porte o les reoit. Alors il s'anime dans sa victoire
ou s'exalte dans sa dfaite. Vainqueur, il fond sur son ennemi, le
presse, le poursuit, le renverse, l'gorge, le foule aux pieds, relve
la tte et triomphe du regard. Vaincu, il rompt, recule, dfend le
terrain pied  pied, bondit  droite, bondit  gauche, saute en
arrire, invoque Dieu ou le diable, selon que, pour le moment, il est
paen ou chrtien, emploie toutes les ressources de la ruse, toutes
les astuces de la faiblesse; enfin, pouss par son adversaire, il
tombe sur un genou; combat encore, se renverse, se tord, se roule,
puis, voyant que cette lutte est inutile, tend la gorge pour mourir
avec grce, comme le gladiateur gaulois, vieille tradition que
l'amphithtre a lgue au Mle.

S'il est vainqueur, l'improvisateur prend son chapeau, comme Blisaire
son casque, et rclame imprieusement son d. S'il est vaincu, il
se glisse jusqu' son feutre, fait le tour de la socit et demande
humblement l'aumne; tant les natures du Midi sont impressionnables,
tant elles ont de facilit  se transformer elles-mmes et  devenir
ce qu'elles dsirent tre.

Malheureusement, comme nous l'avons dit, l'improvisateur s'en va;
nos pres l'ont vu, nous l'avons vu; nos fils, s'ils se pressent, le
verront encore, mais,  coup sr, nos petits-fils et nos neveux ne le
verront pas.

Il n'en est pas de mme de l'crivain public, son voisin. Bien des
sicles se passeront encore sans que tout le monde sache crire, et
surtout dans la trs fidle ville de Naples. Puis, lorsque tout le
monde saura crire, ne restera-t-il donc pas encore la lettre anonyme,
ce poison que vend l'crivain public en se faisant un peu prier, comme
le pharmacien de Romo et Juliette vend l'arsenic? Quant  moi, je
reois, pour mon compte seul, assez de lettres anonymes pour dfrayer
honorablement un crivain public ayant femme et enfans.

Le scribe qui peut crire sur le devant de sa table: _Qui si scrive in
francese_, est sr de sa fortune. Pourquoi? Apprenez-le-moi, car je
n'en sais rien. La langue franaise est la langue de la diplomatie,
c'est vrai, mais les diplomates n'changent point leurs notes par la
voie des crivains publics.

Au reste, l'crivain public napolitain opre en plein air, en face de
de tous, _coram populo_. Est-ce un progrs, est-ce un retard de la
civilisation?

C'est que le peuple napolitain n'a pas de secret; il pense tout haut,
il prie tout haut et se confesse tout haut. Celui qui sait le patois
du Mle, et qui se promnera une heure par jour dans les glises,
n'aura qu' couter ce qui se dit  l'autel ou au confessionnal, et 
la fin de la semaine il sera initi dans les secrets les plus intimes
de la vie napolitaine.

Ah! j'oubliais de dire que l'crivain public napolitain est
gentilhomme, ou du moins qu'on lui donne ce titre.

En effet, interrogez l'crivain: c'est toujours un _galantuomo_ qui a
eu des malheurs; doutez-en, et il vous montrera comme preuve un reste
de redingote de drap.

On ne saurait s'expliquer l'influence du drap sur le peuple
napolitain: c'est pour lui le cachet de l'aristocratie, le signe de
la prminence. Un _vestido di panno_ peut se permettre, vis--vis du
lazzarone, bien des choses que je ne conseillerais pas de tenter  un
_vestido di telo_.

Cependant, le _vestido di telo_ a encore une grande supriorit sur le
lazzarone, qui, en gnral, n'est vtu que d'air.




III

Le Tombeau de Virgile.


Pour faire diversion  nos promenades dans Naples, nous rsolmes,
Jadin et moi, de tenter quelques excursions dans ses environs. Des
fentres de notre htel nous apercevions le tombeau de Virgile et la
grotte de Pouzzoles. Au del de cette grotte, que Snque appelle une
longue prison, tait le monde inconnu des feries antiques; l'Averne,
l'Achron, le Styx; puis, s'il faut en croire Properce, Baa, la cit
de perdition, la ville luxurieuse, qui, plus srement et plus vite que
toute autre ville, conduisait aux sombres et infernaux royaumes.

Nous prmes en main notre Virgile, notre Sutone et notre Tacite; nous
montmes dans notre corricolo, et comme notre cocher nous demandait
o il devait nous conduire, nous lui rpondmes tranquillement:--Aux
enfers. Notre cocher partit au galop.

C'est  l'entre de la grotte de Pouzzoles qu'est situ le tombeau
prsum de Virgile.

On monte au tombeau du pote par un sentier tout couvert de ronces et
d'pines: c'est une ruine pittoresque que surmonte un chne vert, dont
les racines l'enveloppent comme les serres d'un aigle. Autrefois,
disait-on,  la place de ce chne tait un laurier gigantesque qui
y avait pouss tout seul. A la mort du Dante, le laurier mourut.
Ptrarque en planta un second qui vcut jusqu' Sannazar. Puis enfin
Casimir Delavigne en planta un troisime qui ne reprit mme pas de
bouture. Ce n'tait pas la faute de l'auteur des _Messniennes_, la
terre tait puise.

On descend au tombeau par un escalier  demi ruin, entre les marches
duquel poussent de grosses touffes de myrtes; puis on arrive  la
porte columbarium, on en franchit le seuil et l'on se trouve dans le
sanctuaire.

L'urne qui contenait les cendres de Virgile y resta, assure-t-on,
jusqu'au quatorzime sicle. Un jour on l'enleva sous prtexte de la
mettre en sret: depuis ce jour elle n'a plus reparu.

Aprs un instant d'exploration intrieure, Jadin sortit pour faire
un croquis du monument et me laissa seul dans le tombeau. Alors mes
regards se reportrent naturellement en arrire, et j'essayai de me
faire une ide bien prcise de Virgile et de ce monde antique au
milieu duquel il vivait.

Virgile tait n  Andes, prs de Mantoue, le 15 octobre de l'an 70
avant Jsus-Christ, c'est--dire lorsque Csar avait trente ans; et
il tait mort  Brindes, en Calabre, le 22 septembre de l'an 19,
c'est--dire lorsque Auguste en avait quarante-trois.

Il avait connu Cicron, Caton d'Utique, Pompe, Brutus, Cassius,
Antoine et Lpide; il tait l'ami de Mcne, de Salluste, de Cornlius
Nepos, de Catulle et d'Horace. Il fut le matre de Properce d'Ovide
et de Tibulle, qui naquirent tous trois comme il finissait ses
_Gorgiques_.

Il avait vu tout ce qui s'tait pass dans cette priode, c'est--dire
les plus grands vnemens du monde antique: la chute de Pompe, la
mort de Csar, l'avnement d'Octave, la rupture du triumvirat; il
avait vu Caton dchirant ses entrailles, il avait vu Brutus se jetant
sur son pe, il avait vu Pharsale, il avait vu Philippes, il devait
voir Actium.

Beaucoup ont compar ce sicle  notre dix-septime sicle; rien n'y
ressemblait moins cependant: Auguste avait bien plus de Louis-Philippe
que de Louis XIV. Louis XIV tait un grand roi, Auguste fut un grand
politique.

Aussi le sicle de Louis XIV ne comprend-il rellement que la premire
moiti de sa vie. Le sicle d'Auguste commence aprs Actium, et
s'tend sur toute la dernire partie de son existence.

Louis XIV, aprs avoir t le matre du monde, meurt battu par ses
rivaux, mpris par ses courtisans, honni par son peuple, laissant la
France pauvre, plaintive et menace, et redevenu un peu moins qu'un
homme, aprs s'tre cru un peu plus qu'un dieu.

Auguste, au contraire, commence par les luttes intrieures, les
proscriptions et les guerres civiles; puis, Lpide mort, Brutus mort,
Antoine mort, il ferme le temple de Janus qui n'avait pas t ferm
depuis deux cent six ans, et meurt presqu' l'ge de Louis XIV, c'est
vrai, mais laissant Rome riche, tranquille et heureuse; laissant
l'empire plus grand qu'il ne l'avait pris des mains de Csar, ne
quittant la terre que pour monter au ciel, ne cessant d'tre homme que
pour passer dieu.

Il y a loin de Louis XIV descendant de Versailles  Saint-Denis au
milieu des sifflets de la populace,  Auguste montant  l'Olympe par
la voie Appia au milieu des acclamations de la multitude.

On connat Louis XIV, ddaigneux avec sa noblesse, hautain avec ses
ministres, goste avec ses matresses; dilapidant l'argent de la
France en ftes dont il est le hros, en carrousels dont il est le
vainqueur, en spectacles dont il est le dieu; toujours roi pour sa
famille comme pour son peuple, pour ses courtisans en prose comme pour
ses flatteurs en vers; n'accordant une pension  Corneille que parce
que Boileau parle de lui abandonner la sienne; loignant Racine de
lui parce qu'il a eu le malheur de prononcer devant lui le nom de
son prdcesseur, Scarron; se flicitant de la blessure de madame la
duchesse de Bourgogne, qui donnera plus de rgularit dsormais  ses
voyages de Marly, sifflotant un air d'opra prs du cercueil de son
frre, et voyant passer devant lui le cadavre de ses trois fils sans
s'informer qui les a empoisonns, de peur de dcouvrir les vritables
coupables dans sa matresse ou dans ses btards.

En quoi ressemble  cela, je vous le demande, l'colier qui vient
d'Apollonie pour recueillir l'hritage de Csar?

Voulez-vous voir Octave, ou Thurinus comme on l'appelait alors? puis
nous passerons  Csar, et de Csar  Auguste, et vous verrez si ce
triple et cependant unique personnage a un seul trait de l'amant de
mademoiselle de La Vallire, de l'amant de madame de Montespan, et
de l'amant de madame de Maintenon, qui lui aussi est un seul et mme
personnage.

Csar vient de tomber au Capitole; Brutus et Cassius viennent d'tre
chasss de Rome par le peuple, qui les a ports la veille en triomphe;
Antoine vient de lire le testament de Csar qui intitule Octave son
hritier. Le monde tout entier attend Octave.

C'est alors que Rome voit entrer dans ses murs un jeune homme de
vingt-un ans  peine, n sous le consulat de Cicron et d'Antoine,
le 22 septembre de l'an 689 de la fondation de Rome, c'est--dire
soixante-deux ans avant Jsus-Christ, qui natra sous son rgne.

Octave n'avait aucun des signes extrieurs de l'homme rserv aux
grandes choses; c'tait un enfant que sa petite taille faisait
paratre encore plus jeune qu'il n'tait rellement; car, au dire
mme de l'affranchi Julius Maratus, quoiqu'il essayt de se grandir 
l'aide des paisses semelles de ses sandales, Octave n'avait que cinq
pieds deux pouces: il est vrai que c'tait la taille qu'avait eue
Alexandre et celle que devait avoir Napolon. Mais Octave ne possdait
ni la force physique du vainqueur de Bucphale, ni le regard d'aigle
du hros d'Austerlitz; il avait au contraire le teint ple, les
cheveux blonds et boucls, les yeux clairs et brillans, les sourcils
joints, le nez saillant d'en haut et effil par le bas, les lvres
minces, les dents cartes, petites et rudes, et la physionomie
si douce et si charmante, qu'un jour qu'il passera les Alpes,
l'expression de cette physionomie retiendra un Gaulois qui avait form
le projet de le jeter dans un prcipice. Quant  sa mise, elle est des
plus simples: au milieu de cette jeunesse romaine qui se farde, qui
met des mouches, qui grasseye, qui se dandine; parmi ces beaux et ces
trossuli, ces modles de l'lgance de l'poque, qu'on reconnat 
leur chevelure parfume de baume, partage par une raie, et que le fer
du barbier roule deux fois par jour en longs anneaux de chaque ct de
leurs tempes;  leurs barbes rases avec soin, de manire  ne laisser
aux uns que des moustaches, aux autres qu'un collier;  leurs tuniques
transparentes ou pourpres, dont les manches dmesures couvriraient
leurs mains tout entires s'ils n'avaient soin d'lever leurs mains
pour que ces manches, en se retroussant, laissent voir leurs bras
polis  la pierre ponce et leurs doigts couverts de bagues; Octave se
fait remarquer par sa toge de toile, par son laticlave de laine, et
par le simple anneau qu'il porte au premier doigt de la main gauche,
et dont le chaton reprsente un sphinx. Aussi toute cette jeunesse,
qui ne comprend rien  cette excentricit qui donne  l'hritier de
Csar un air plbien, nie-t-elle qu'il soit, comme on l'assure, de
sang aristocratique, et prtend-elle que son pre Cn. Octavius tait
un simple diviseur de tribu ou tout au plus un riche banquier.
D'autres vont plus loin, et assurent que son grand-pre tait meunier,
et qu'il ne porte cette simple toge blanche que pour qu'on n'y voie
pas les traces de la farine: _Materna tibi farina_, dit Sutone; et
Sutone, comme on le sait, est le Tallemant des Raux de l'poque.

Et cependant les dieux ont prdit de grandes choses  cet enfant; mais
ces grandes choses, au lieu de les raconter, de les redire, de s'en
faire un titre, sinon  l'amour, du moins  la superstition de
ses concitoyens, il les renferme en lui-mme et les garde dans le
sanctuaire de ses esprances. Des prsages ont accompagn et suivi sa
naissance, et Octave croit aux prsages, aux songes et aux augures.
Autrefois, les murs de Volletri furent frapps de la foudre, et un
oracle a prdit qu'un citoyen de cette ville donnerait un jour des
lois au monde. En outre, un autre bruit s'est rpandu, qu'Asclpiades
et Mends consigneront plus tard dans leur livre sur les choses
divines: c'est qu'Atia, mre d'Octave, s'tant endormie dans le temple
d'Apollon, fut rveille comme par des embrassemens, et s'aperut avec
effroi qu'un serpent s'tait gliss dans sa poitrine et l'enveloppait
de ses replis; dix mois aprs elle accoucha. Ce n'est pas tout: le
jour de son accouchement, son mari, retenu chez lui par cet vnement,
ayant diffr de se rendre au snat, o l'on s'occupait de la
conjuration de Catilina, et ayant expliqu en y arrivant la cause de
son retard, Publius Nigidius, augure trs renomm pour la certitude de
ses prdictions, se fit dire l'heure prcise de la naissance d'Octave,
et dclara que, si sa science ne le trompait pas, ce matre du monde
promis par le vieil oracle de Velletri venait enfin de natre.

Voil les signes qui avaient prcd la naissance d'Octave. Voici ceux
qui l'avaient suivie:

Un jour que l'enfant prdestin, alors g de quatre ans, dnait dans
un bois, un aigle s'lana de la cime d'un roc o il tait perch et
lui enleva le pain qu'il tenait  la main, remonta dans le ciel, puis,
un instant aprs, rapporta au jeune Octave le pain tout mouill de
l'eau des nuages.

Enfin, deux ans aprs, Cicron, accompagnant Csar au Capitole,
racontait, tout en marchant,  un de ses amis, qu'il avait vu en
songe, la nuit prcdente, un enfant au regard limpide,  la figure
douce, aux cheveux boucls, lequel descendait du ciel  l'aide d'une
chane d'or et s'arrtait  la porte du Capitole, o Jupiter l'armait
d'un fouet. Au moment o il racontait ce songe, il aperut le jeune
Octave et s'cria que c'tait l le mme enfant qu'il avait vu la nuit
prcdente.

Il y avait l, comme on le voit, plus de promesses qu'il n'en fallait
pour tourner une jeune tte; mais Octave tait de ces hommes qui n'ont
jamais t jeunes et  qui la tte ne tourne pas. C'tait un esprit
calme, rflchi, rus, incertain et habile, ne se laissant point
emporter aux premiers mouvemens de sa tte ou de son coeur, mais les
soumettant incessamment  l'analyse de son intrt et aux calculs de
son ambition. Dans aucun des partis qui s'taient succd depuis cinq
ans qu'il avait revtu la robe virile, il n'avait adopt de couleur;
ce qui tait une excellente position, attendu que, quelque parti
qu'il adoptt, son avenir n'avait point  rompre avec son pass. Plus
heureux donc qu'Henri IV en 1593 et que Louis-Philippe en 1830, il
n'avait point d'engagemens pris et se trouvait  peu prs dans la
situation, moins la gloire passe, ce qui tait encore une chance de
plus pour lui, o se trouva Bonaparte au 18 brumaire.

Comme alors, il y avait deux partis, mais deux partis qui, quoique
portant les mmes noms, n'avaient aucune analogie avec ceux qui
existaient en France en 99; car,  cette poque, le parti rpublicain,
reprsent par Brutus, tait le parti aristocratique; et le parti
royaliste, reprsent par Antoine, tait le parti populaire.

C'tait donc entre ces deux hommes qu'il fallait qu'Octave se ft jour
en crant un troisime parti, servons-nous d'un mot moderne, un parti
juste-milieu.

Un mot sur Brutus et sur Antoine.

Brutus a trente-trois ou trente-quatre ans; il est d'une taille
ordinaire, il a les cheveux courts, la barbe coupe  la longueur d'un
demi-pouce, le regard calme et fier, et un seul pli creus par la
pense au milieu du front: du moins, c'est ainsi que le reprsentent
les mdailles qu'il a fait frapper en Grce avec le titre
d'_imperator_; entendez-vous? _Brutus imperator_, c'est--dire Brutus,
gnral. Ne prenez donc jamais le mot _imperator_ que dans ce sens, et
non dans celui que lui ont donn depuis Charlemagne et Napolon.

Continuons.

Il descend, par son pre, de ce Junius Brutus qui condamna ses deux
fils  mort, et dont la statue est au Capitole au milieu de celle des
rois qu'il a chasss; et, par sa mre, de ce Servilius Ahala qui,
tant gnral de la cavalerie sous Quintus Cincinnatus, tua de sa
propre main Spurius Mlius qui aspirait  la royaut. Son pre, mari
de Servilie, fut tu par ordre de Pompe, pendant les guerres de
Marius et de Sylla; et il est neveu de ce mme Caton qui s'est dchir
les entrailles  Utique. Un bruit populaire le dit fils de Csar, qui
aurait sduit sa mre avec une perle valant six millions de sesterces,
c'est--dire douze cent mille francs  peu prs. Mais on a tant prt
de bonnes fortunes  Csar, qu'il ne faut pas croire tout ce qu'on en
dit. Jeune, Brutus a tudi la philosophie en Grce; il appartient
 la secte platonicienne, et il a puis  Athnes et  Corinthe ces
ides de libert aristocratique qui formaient la base gouvernementale
des petites rpubliques grecques. Officier en Macdoine sous Pompe,
il s'est fait remarquer  Pharsale par son grand courage. Gouverneur
dans les Gaules pour Csar, il s'est fait remarquer dans la province
par sa svre probit. C'est un de ces hommes qui n'agissent jamais
sans conviction, mais qui, des qu'ils ont une conviction, agissent
toujours; c'est une de ces mes profondes et retires o les dieux qui
s'en vont trouvent un tabernacle; c'est un de ces coeurs couverts d'un
triple acier, comme dit Horace, qui tiennent la mort pour amie, et qui
la voient venir en souriant. Le regard incessamment tourn vers les
vertus des ges antiques, il ne voit pas les vices des jours prsens;
il croit que le peuple est toujours un peuple de laboureurs; il croit
que le snat est toujours une assemble de rois. Son seul tort est
d'tre n aprs le brutal Marius, le galant Sylla et le voluptueux
Csar, au lieu de natre au temps de Cincinnatus, des Gracques ou des
premiers Scipions. Il a t coul tout de bronze dans une poque o
les statues sont de boue et d'or. Quand un pareil homme commet un
crime, c'est son sicle qu'il faut accuser et non pas lui.

Au reste, Brutus vient de faire une grande faute: il a quitt Rome,
oubliant que c'est sur le lieu mme o l'on a commenc une rvolution
qu'il faut l'accomplir.

Quant  Antoine, c'est le contraste le plus complet que le ciel ait pu
mettre en opposition avec la figure calme, froide et svre que nous
venons de dessiner.

Antoine a quarante-six ans, sa taille est haute, ses membres
musculeux, sa barbe paisse, son front large, son nez aquilin. Il
prtend descendre d'Hercule; et comme c'est le plus habile cavalier,
le plus fort discobole, le plus rude lutteur qu'il y ait eu depuis
Pompe, personne ne lui conteste cette gnalogie, si fabuleuse
qu'elle paraisse  quelques uns. Enfant, sa grande beaut l'a fait
remarquer de Curion, et il a pass avec lui les premires annes de
son adolescence dans la dbauche et dans l'orgie. Avant de revtir la
robe virile, c'est--dire  seize ans  peu prs, il avait dj fait
pour un million et demi de dettes; mais ce qu'on lui reproche surtout,
c'est le cynisme de son intemprance. Le lendemain des noces du mime
Hippias, il s'est rendu  l'assemble publique si gorg de vin qu'il a
t oblig de s'arrter  l'angle d'une rue et de le rendre aux yeux
de tous, quoique le mime Sergius, avec lequel il vit dans un commerce
infme, et qui a, dit-on, toute influence sur lui, essayt d'tendre
son manteau entre lui et les passans. Aprs Sergius, sa compagnie la
plus habituelle est la courtisane Cythris, qu'il mne partout avec
lui dans une litire, et  laquelle il fait un cortge aussi nombreux
que celui de sa propre mre. Chaque fois qu'il part pour l'arme,
c'est avec une suite d'histrions et de joueurs de flte. Lorsqu'il
s'arrte, il fait dresser ses tentes sur le bord des rivires ou sous
l'ombre des forts. S'il traverse une ville, c'est sur un char tran
par des lions qu'il conduit avec des rnes d'or. En temps de paix, il
porte une tunique troite et une cape grossire. En temps de guerre,
il est couvert des plus riches armes qu'il a pu se procurer, pour
attirer  lui les coups des plus rudes et des plus braves ennemis. Car
Antoine, avec la force physique, a reu le courage brutal; ce qui fait
qu'il est un dieu pour le soldat, et une idole pour le peuple. Du
reste, orateur habile dans le style asiatique, par un seul discours
il a chass Brutus et Cassius de Rome. Fastueux et plein d'ingalit,
prtendant tre le fils d'un dieu, et descendant parfois au niveau de
la bte, Antoine croit imiter Csar en le singeant  la guerre et  la
tribune. Mais entre Antoine et Csar il y a un abme: Antoine n'a que
des dfauts, Csar avait des vices; Antoine n'a que des qualits,
Csar avait des vertus: Antoine, c'est la prose; Csar, c'est la
posie.

Mais pour le moment, tel qu'il est, Antoine rgne  Rome; car il y
a raction pour Csar, et Antoine reprsente Csar: c'est lui qui
continue le vainqueur des Gaules et de l'Egypte. Il vend les charges,
il vend les places, il vend jusqu'aux trnes; il vient pour vingt
mille francs, ce qui n'est pas cher, comme on voit, de donner un
diplme de roi en Asie; car Antoine a sans cesse besoin d'argent.
Cependant il n'y a pas plus de quinze jours qu'il a forc la veuve de
Csar de lui remettre les vingt-deux millions laisss par Csar; il
est vrai que, des ides de mars au mois d'avril, Antoine a pay pour
huit millions de dettes: mais comme on assure qu'il a pill le trsor
public, qui, au dire de Cicron, contenait sept cents millions de
sesterces, c'est--dire cent quarante millions de francs  peu prs;
si grand dpensier que soit Antoine, comme il n'a pay aucun des legs
de Csar, il doit bien lui rester encore une centaine de millions; et
un homme du caractre d'Antoine, avec cent millions derrire lui, est
un homme  craindre.

A propos, nous oublions une chose: Antoine tait le mari de Fulvie.

Voil donc celui contre lequel Octave aura d'abord  lutter.

Octave comprit que le snat, tout en votant des remerciemens 
Antoine, dtestait d'autant plus ce matre grossier qu'il lui
obissait plus lchement. Octave se glissa tout doucement dans le
snat, appela Cicron son pre, demanda humblement et obtint sans
conteste de porter le grand nom de Csar, seule portion de son
hritage  laquelle, disait-il, il et jamais aspir; paya tout
doucement, et sur sa propre fortune, les legs que Csar avait laisss
aux vtrans et qu'Antoine leur retenait; joua le citoyen pur, le
patriote dsintress; refusa les faisceaux qu'on lui offrait, et
proposa tout bas, pour faire honneur  Antoine et pour lui donner
l'occasion d'achever ce qu'il avait si bien commenc, d'envoyer
Antoine chasser Dcimus Brutus de la Gaule Cisalpine. Antoine,
enchant d'chapper aux criailleries des hritiers de Csar, part en
promettant de ramener Dcimus Brutus pieds et poings lis. A peine
est-il parti que le snat respire. Alors Octave voit que le moment est
venu: il dclare qu'il croit Antoine l'ennemi de la rpublique, met 
la disposition du snat une arme qu'il a achete, sans que personne
s'en doute, de ses propres deniers. Alors le snat tout entier se lve
contre Antoine. Cicron embrasse Octave, il propose de le nommer chef
de cette arme; et comme cette proposition cause quelque tonnement:
_Ornandum tollendum_, dit-il en se retournant vers les vieilles ttes
du snat. Mauvais calembourg qu'entend Octave, et qui cotera la vie
 celui qui l'a fait. Mais Octave refuse; il est faible de corps,
ignorant en fait de guerre; il veut deux collgues pour n'avoir aucune
responsabilit  supporter; et, sur sa demande, un dcret du snat lui
adjoint les consuls Hirtius et Pansa.

Antoine a t envoy pour combattre Dcimus Brutus; Octave est envoy
pour dfendre Dcimus Brutus contre Antoine.

C'tait un conseil d'avocat: aussi venait-il de Cicron. On perdait
ainsi  la fois Antoine et Octave: Antoine, en mettant  jour toutes
ses turpitudes; Octave, en l'envoyant au secours d'un des meurtriers
de son pre.

Mais patience, Octave ne s'appelle plus Octave: un dcret du snat l'a
autoris  s'appeler Csar.

Laissons donc de ct l'enfant, voil l'homme qui commence.

Les deux armes se rencontrent: Antoine est vaincu; les deux consuls,
Hirtius et Pansa, sont tus dans la mle, on ne sait par qui:
seulement, comme une simple blessure pourrait n'tre pas mortelle
et qu'il faut qu'ils meurent, ils ont t frapps tous deux par des
glaives empoisonns. Csar seul est sain et sauf: Csar est trop
souffrant pour se battre, Csar est rest sous sa tente tandis que
l'on se battait. C'est, au reste, ce qu'il fera  Philippes et 
Actium: pendant toutes les victoires qu'il remportera il dormira ou
sera malade.

N'importe! Antoine est en fuite, les consuls sont morts et Csar est 
la tte d'une arme.

Pendant ce temps, Cicron  son tour rgne  Rome; il succde 
Antoine comme Antoine a succd  Csar. Le snat a besoin d'tre
gouvern; peu lui importe que ce soit par un grand politique, ou par
un soldat grossier, ou par un habile avocat.

Le snat croit que c'est le moment de mettre en pratique le jeu de
mots de Cicron: il n'a plus besoin de _cet enfant_. C'est ainsi que
le snat traite maintenant Octave, et il lui refuse le consulat.

Mais, comme nous l'avons dit, l'enfant s'est fait homme, Octave est
devenu Csar. Attendez.

Au moment o Antoine traverse les Alpes en fuyant, et o Lpide, qui
commande dans la Gaule, accourt au devant de lui, un envoy de Csar
arrive, qui offre  Antoine l'amiti de Csar. Antoine accepte en
rservant les droits de Lpide.

Le lieu fix pour la confrence fut une petite le du Reno, situe
prs de Bologne, ainsi que firent plus tard  Tilsitt Napolon et
Alexandre. Chacun y arriva de son ct: Csar par la rive droite,
Antoine par la rive gauche. Trois cents hommes de garde furent laisss
 chaque tte de pont. Lpide avait d'avance visit l'le.--En se
joignant, Napolon et Alexandre s'embrassrent; Antoine et Csar n'en
taient pas l. Antoine fouilla Csar, Csar fouilla Antoine, de peur
que l'un ou l'autre n'et une arme cache. Robert Macaire et Bertrand
n'auraient pas fait mieux.

Ce dut tre une scne terrible que celle qui se passa entre ces trois
hommes, lorsque, aprs s'tre partag le monde, chacun rclama le
droit de faire prir ses ennemis. Chacun y mit du sien: Lpide cda la
tte de son frre; Antoine, celle de son neveu. Csar refusa, ou fit
semblant de refuser trois jours celle de Cicron; mais Antoine y
tenait, Antoine menaait de tout rompre si on ne la lui accordait.
Antoine, brutal et entt, tait capable de le faire comme il le
disait; Csar ne voulut point se brouiller avec lui pour si peu; la
mort de Cicron fut rsolue. J'essaierais d'crire cette scne si
Shakspeare ne l'avait pas crite.

Trois jours se passrent pendant lesquels on chicana ainsi. Au bout de
trois jours la liste des proscrits montait  deux mille trois cents
noms: trois cents noms de snateurs, deux mille noms de chevaliers.

Alors on rdigea une proclamation: Appien nous a laiss cette
proclamation traduite en grec. Tous ces prparatifs hostiles, disaient
les trumvirs, taient dirigs contre Brutus et Cassius; seulement les
trois nouveaux allis, en marchant contre les assassins de Csar, ne
voulaient pas, disaient-ils, laisser d'ennemis derrire eux.

Puis on pensa  runir encore Antoine et Csar par une alliance de
sang. Les mariages ont de tout temps t la grande sanction des
raccommodemens politiques. Louis XIV pousa une infante d'Espagne;
Napolon pousa Marie-Louise; Csar pousa une belle-fille d'Antoine,
dj fiance  un autre. Plus tard Antoine pousera une soeur
d'Auguste; il est vrai que ce double mariage n'empchera pas la
bataille d'Actium.

Pendant ce temps, le bruit de la runion de Csar, d'Antoine et de
Lpide se rpand par toute l'Italie; Rome s'meut, le snat tremble;
Cicron fait des discours auxquels le snat applaudit, mais qui ne le
rassurent pas. Les uns proposent de se dfendre, les autres proposent
de fuir; Cicron continue de parler sur les chances de la fuite et
sur les chances de la dfense, mais il ne se dcide ni  fuir ni  se
dfendre; pendant ce temps, les triumvirs entrent dans Rome.

Voyez Plutarque, _in Cicerone_.

Cicron mourut mieux qu'on n'aurait d s'y attendre de la part d'un
homme qui avait pass sa vie  avocasser. Il vit qu'il ne pouvait
gagner le bateau dans lequel il esprait s'embarquer: il fit arrter
sa litire, dfendit  ses esclaves de le dfendre, passa la tte par
la portire, tendit la gorge et reut le coup mortel.

C'tait pour sa femme qu'Antoine avait demand sa tte; on porta donc
cette tte  Fulvie. Fulvie tira une pingle de ses cheveux et lui en
pera la langue. Puis on alla clouer cette tte, au dessus de ses deux
mains,  la tribune aux harangues.

Le lendemain, on apporta une autre tte  Antoine. Antoine la prit;
mais il eut beau la tourner et la retourner, il ne la reconnut point.
--Cela ne me regarde pas, dit-il, portez cette tte  ma femme. En
effet, c'tait la tte d'un homme qui avait refus de vendre sa maison
 Fulvie. Fulvie fit clouer la tte  la porte de la maison.

Pendant huit jours on gorgea dans les rues et le sang coula dans
les ruisseaux de Rome. Vellius Parterculus crit  ce propos quatre
lignes qui peignent effroyablement cette effroyable poque: Il y
eut, dit-il, beaucoup de dvoment chez les femmes, assez dans les
affranchis, quelque peu dans les esclaves, mais aucun dans les fils.
Puis il ajoute, avec cette simplicit antique qui fait frmir: Il est
vrai que l'espoir d'hriter que chacun venait de concevoir, rendait
l'attente difficile.

Ce fut le septime ou le huitime jour de cette boucherie, que Mcne,
voyant Csar acharn sur son sige de prescripteur, lui fit passer
une feuille de ses tablettes avec ces trois mots crits au crayon:
Lve-toi, bourreau!

Csar se leva, car il n'y mettait ni haine, ni acharnement; il
proscrivait parce qu'il croyait utile de proscrire. Lorsqu'il reut le
petit mot de Mcne, il fit un signe de tte et se leva, Mcne se fit
honneur de la clmence de Csar. Mcne se trompait: Csar avait son
compte, et l'impassible arithmticien ne demandait rien de plus.

Tournons les yeux vers Brutus et Cassius, et voyons ce qu'ils font.

Brutus et Cassius sont en Asie, o ils exigent d'un seul coup le
tribut de dix annes; Brutus et Cassius sont  Tarse, qu'ils frappent
d'une contribution de quinze cents talens; Brutus et Cassius sont 
Rhodes, o ils font gorger cinquante des principaux citoyens, parce
que ceux-ci refusent de payer une contribution impossible. C'est qu'il
faut des millions  Brutus et  Cassius pour soutenir l'impopulaire
parti qu'ils ont adopt, et pour retenir sous leurs aigles
rpublicaines les vieilles lgions royalistes de Csar.

Aussi les cris des peuples qu'il ruine deviennent-ils le remords
incessant de Brutus. Ce remords c'est le mauvais gnie qui apparat
dans ses nuits; c'est le spectre qu'il a vu  Xanthe et qu'il reverra
 Philippes.

Lisez dans Plutarque ou dans Shakspeare, comme il vous plaira, les
derniers entretiens de Brutus et de Cassius. Voyez ces deux hommes se
sparer un soir en se serrant la main avec un sourire grave et en se
disant que, vainqueurs ou vaincus, ils n'ont point  redouter leurs
ennemis. C'est que Csar et Antoine sont l. C'est qu'on est  la
veille de la bataille de Philippes. C'est que le spectre qui poursuit
Brutus a reparu ou va reparatre.

En effet, le lendemain  la mme heure Cassius tait mort, et deux
jours aprs Brutus l'avait rejoint. Un esclave, affranchi pour ce
dernier service, avait tu Cassius: Brutus s'tait jet sur l'pe que
lui tendait le rhteur Straton.

On s'tonne de cette mort si prcipite de Brutus et de Cassius, et
l'on oublie que tous deux avaient hte d'en finir.

Les deux triumvirs avaient t fidles  leur caractre. Nous disons
les deux triumvirs, car de Lpide il n'en est dj plus question.
Antoine avait combattu comme un simple soldat. Csar, malade, tait
rest dans sa litire, disant qu'un dieu l'avait averti en songe de
veiller sur lui.

Le combat fini, Lpide cart, le partage du monde tait  refaire.
Antoine prit pour lui l'inpuisable Orient; Csar se contenta de
l'Occident puis.

Les deux vainqueurs se sparent: l'un, pour aller puiser toutes les
dlices de la vie avec Cloptre; l'autre, pour revenir lutter  Rome
contre le snat, qui commence enfin  le comprendre; contre cent
soixante-dix mille vtrans qui rclament chacun un lot de terre et
vingt mille sesterces qu'il leur a promis; contre le peuple, enfin,
qui demande du pain, affam qu'il est par Sextus Pompe, qui tient la
mer de Sicile.

Laissez huit ans s'couler, et les vtrans seront pays, ou du moins
croiront l'tre, et Sextus Pompe sera battu et fugitif, et les
greniers publics regorgeront de farine et de bl.

Comment Csar avait-il accompli tout cela? En rejetant les
proscriptions sur le compte d'Antoine et de Lpide; en refusant les
triomphes qu'on lui avait offerts; et ayant l'air de remplir les
fonctions d'un simple prfet de police; en parlant toujours au nom
de la rpublique, pour laquelle il agit, et qu'il va incessamment
rtablir; enfin, sur le dsir des soldats, en donnant sa soeur Octavie
 Antoine: Fulvie tait morte dans un accs de colre.

Au reste, c'tait un rude pouseur que cet Antoine, et il tenait 
prouver que de tous cts il descendait d'Hercule: il avait pous
Fulvie, il venait d'pouser Octavie, il allait pouser Minerve; enfin
il devait finir par pouser Cloptre.

Ce dernier mariage brouilla tout. Il y avait long-temps que Csar
n'attendait qu'une occasion de se dbarrasser de son rival; cette
occasion, Antoine venait de la lui fournir. Cloptre avait eu de
Csar, ou de Sextus Pompe, on ne sait pas bien lequel des deux, un
fils appel Csarion. Antoine, en pousant Cloptre, avait reconnu
Csarion pour fils de Csar, et lui avait promis la succession de son
pre, c'est--dire l'Italie; tandis qu'il distribuait aux autres fils
de Cloptre, Alexandre et Ptolme,  Alexandre l'Armnie et le
royaume des Parthes, qui, il est vrai, n'tait pas encore conquis, et
 Ptolme la Phnicie, la Syrie et la Cilicie.

Rome et Octavie demandaient donc ensemble vengeance contre Antoine. La
cause de Csar devenait la cause publique; aussi jamais guerre plus
populaire ne fut entreprise.

Puis tous ceux qui arrivaient d'Orient racontaient d'tranges choses.
Aprs s'tre fait satrape, Antoine se faisait Dieu. On appelait
Cloptre Isis, et Antoine Osiris. Antoine promettait  Cloptre
de faire d'Alexandrie la capitale du monde quand il aurait conquis
l'Occident; en attendant, il faisait graver le chiffre de Cloptre
sur le bouclier de ses soldats, et soulevait le ban et l'arrire-ban
de ses dieux gyptiens contre les dieux du Tibre.

Omnigenumque Deum monstra et latrator Anubis Contra Neptunum et
Venerem contraque Minervam, dit Virgile, qui n'avait pas mis l
Minerve pour la seule mesure, mais aussi comme ayant sa propre injure
 venger. Minerve tait, on se le rappelle, une des quatre femmes
d'Antoine; il l'avait pouse  Athnes, et s'tait fait payer par les
Athniens mille talens pour sa dot, c'est--dire prs de six millions
de notre monnaie actuelle.

N'est-ce pas que c'tait un trange monde que ce monde? Mais ne vous
en tonnez pas trop, vous en verrez bien d'autres sous Nron.

C'tait la troisime fois, dans un quart de sicle, que l'Orient et
l'Occident allaient se rencontrer en Grce, et jeter un nouveau nom
de victoire et de dfaite dans cette ternelle srie d'actions et de
ractions qui durait depuis la guerre de Troie.

Il rgnait une profonde terreur  Rome: Rome ne comptait pas beaucoup
sur Csar comme gnral: elle savait, au contraire, ce dont Antoine
tait capable une fois qu'il tait arm; puis Antoine menait avec lui
cent mille hommes de pied, douze mille chevaux, cinq cents navires,
quatre rois et une reine.

Il y avait bien encore cent vingt ou cent trente mille Juifs, Arabes,
Perses, gyptiens, Mdes, Thraces et Paphlagoniens qui marchaient  la
suite de l'arme; mais, ceux-l, on ne les comptait pas, ils n'taient
pas soldats romains.

Csar avait  peu prs cent mille hommes et deux cents vaisseaux.
Ce n'tait point tout  fait en navires et en soldats la moiti des
forces de son adversaire.

La fortune tait pour Octave; ou plutt ici le destin change de nom et
devient la Providence: il fallait runir l'Occident et l'Orient dans
une main puissante qui contraignt le monde de parler une seule
langue, d'obir  une seule loi, afin que le Christ en naissant (le
Christ allait natre) trouvt l'univers prt  couter sa parole. Dieu
donna la victoire  Csar.

On sait tous les dtails de cette grande bataille; comment Cloptre,
la desse du naturalisme oriental, s'enfuit tout  coup avec soixante
vaisseaux, quoique aucun pril ne la menat; comment Antoine la
suivit, abandonnant son arme; comment tous deux revinrent en Egypte
pour mourir tous deux: Antoine se tue en se jetant sur son pe;
Cloptre, on ne sait trop de quelle faon: Plutarque croit que c'est
en se faisant mordre par un aspic.

Cette fois, il n'y avait pas moyen d'chapper au triomphe: bon gr mal
gr, il fallut que Csar se laisst faire. Le snat vint en corps au
devant de lui jusqu'aux portes de Rome; mais, fidle  son systme,
Csar n'accepta qu'une partie de ce que le snat lui offrait; 
l'entendre, le seul prix qu'il demandait de sa victoire tait qu'on le
dbarrasst du fardeau du gouvernement. Le snat se jeta  ses pieds
pour obtenir de lui qu'il renont  cette funeste rsolution; mais
tout ce qu'il put obtenir fut que Csar resterait encore pendant dix
ans charg de mettre en ordre les affaires de la rpublique. Il est
vrai que Csar se montra moins rcalcitrant pour le titre d'Auguste
que le snat lui offrit, et qu'il accepta sans trop se faire prier.

Auguste avait trente ans. Depuis neuf ans qu'il avait succd  Csar,
il avait fait bien du chemin, comme on voit, ou plutt il en avait
bien fait faire  la rpublique.

C'est qu'aussi on tait bien las  Rome des guerres intestines, des
proscriptions civiles et des massacres de partis. A partir de Marius
et de Sylla, et il y avait de cela  peu prs soixante ans, on ne
faisait gure autre chose  Rome que de tuer ou d'tre tu, si bien
que depuis un quart de sicle il fallait chercher avec beaucoup de
soin et d'attention pour trouver un gnral, un consul, un tribun, un
snateur, un personnage notable enfin, qui ft mort tranquillement
dans son lit.

Il y avait plus, c'est que tout le monde tait ruin. On supporte
encore les massacres, la croix, la potence; on ne supporte pas la
misre. Les chevaliers avaient des places d'honneur au thtre, mais
ils n'osaient venir occuper ces places de peur d'y tre arrts par
leurs cranciers; ils avaient quatorze bancs au cirque, et leurs
quatorze bancs taient dserts. Les provinces dclaraient ne plus
pouvoir payer l'impt: le peuple n'avait pas de pain. De l'ocan
Atlantique  l'Euphrate, du dtroit de Gades au Danube, cent trente
millions d'hommes demandaient l'aumne  Auguste.

Qui donc, en pareilles circonstances, et mme eu l'ide de faire de
l'opposition contre le vainqueur d'Antoine, qui tait le seul riche et
qui pouvait seul enrichir les autres?

Auguste fit trois parts de ses immenses richesses, que venait de
quadrupler le trsor des Ptolmes: la premire pour les dieux, la
seconde pour l'aristocratie, la troisime pour le peuple.

Jupiter Capitolin eut seize mille livres d'or; c'taient treize mille
livres de plus que ne lui en avait vol Csar; et de plus, pour dix
millions de notre monnaie actuelle de pierres et de pierreries.

Apollon eut six trpieds d'argent fondus  neuf, et dont le mtal fut
fourni par les propres statues d'Auguste.

Enfin, comme les villes envoyaient de tous cts des couronnes d'or au
vainqueur, le vainqueur les rpartit entre les autres dieux.

Les dieux furent contens.

Auguste alors s'occupa de l'aristocratie.

Les legs de Csar furent entirement pays. Tout ce qui avait un nom,
ou tout ce qui s'en tait fait un, reut des secours; l'aristocratie
tout entire devint la pensionnaire d'Auguste.

L'aristocratie fut satisfaite.

Restait le peuple.

Les prdcesseurs d'Auguste lui avaient donn des jeux, Auguste lui
donna du pain. Le bl arriva en larges convois de la mer Noire,
de l'Egypte et de la Sicile; en moins de trois mois, un bien-tre
sensible se rpandit jusque dans les derniers rangs de la population.

Le peuple cria vive Auguste.

Alors, comme il lui restait encore prs de deux milliards, il lana
dans la circulation cette masse norme d'argent: l'intrt tait 
12 pour 100, il descendit  4; les terres taient  vil prix, elles
triplrent et quadruplrent de valeur.

Puis il s'en revint dans sa petite maison du mont Palatin, maison
toute de pierres, maison sans marbres, sans peintures, sans pavs de
mosaque; maison qu'il habitait t comme hiver, et qui ne renfermait
qu'une seule chose de prix, la statuette d'or de la Fortune de
l'empire.

Il est vrai que cette maison ayant t brle dix-huit ans aprs,
c'est--dire vers l'an 748 de Rome, Auguste la rebtit plus commode,
plus lgante et plus belle.

C'est l qu'Auguste vcut encore quarante-six ans, suppliant sans
cesse le peuple de lui retirer le fardeau du gouvernement, et sans
cesse forc par lui d'accepter de nouveaux honneurs. Ayant beau dire
qu'il n'tait qu'un simple citoyen comme les autres, ayant beau se
fcher quand on l'appelait seigneur, ayant beau rpter que ses noms
taient Caus Julius Csar Octavianus et qu'il ne voulait tre appel
d'aucun autre nom, il lui fallut se rsigner  tre prince, grand
pontife, consul et rgulateur des moeurs  perptuit. On avait voulu
le nommer tribun, mais il avait fait observer qu'en sa qualit de
patricien il ne pouvait accepter cette charge. Alors, au lieu du
tribunal, il avait reu la puissance tribunitienne. C'tait bien
peut-tre jouer un peu sur les mots, mais il y avait de l'avocat dans
Auguste, et c'tait par ce ct-l trs probablement que Salluste
tait devenu si fort son ami.

De cette faon, tout le monde tait content  Rome. Les csariens
avaient un roi, ou du moins quelque chose qui leur en tenait lieu.
Les rpublicains entendaient sans cesse parler de la rpublique, et
d'ailleurs le S.P.Q.R. tait partout, sur les enseignes, sur les
faisceaux, sur la maison mme du prince. Enfin les potes, les
peintres, les artistes avaient Mcne,  qui Auguste avait transmis
ses pleins pouvoirs, et qui se chargeait de leur assurer cette _aurea
mediocritas_ tant vante par Horace.

Au milieu de tous ces honneurs, Auguste restait toujours le mme:
travaillant six heures par jour, mangeant du pain bis, des figues et
des petits poissons; jouant aux noix avec les polissons de Rome, et
allant, vtu des habits fils par sa femme ou par ses filles, rendre
tmoignage pour un vieux soldat d'Actium.

Nous avons dit que sa maison du mont Palatin brla vers l'an 748. A
peine cet accident fut-il connu, que les vtrans, les dcuries, les
tribus souscrivirent pour une somme considrable, car ils voulaient
que cette maison, rebtie aux frais publics, attestt de l'amour
public pour l'empereur. Auguste fit venir les uns aprs les autres
tous les souscripteurs, et, pour ne pas dire qu'il refusait leur
offrande, prit  chacun d'eux un denier.

Puis, aprs le tour des dieux, de l'aristocratie, du peuple, du
trsor, vint le tour de Rome. La ville rpublicaine tait sale,
troite et sombre. Le _Forum antiquum_ tait devenu trop petit pour la
population toujours croissante de la reine du monde, le forum de Csar
tait encombr aux jours de ftes; Auguste fit btir un troisime
forum entre le Capitolin et le Viminal, un temple de Jupiter tonnant
au Capitole, un temple  Apolon sur le mont Palatin, le thtre de
Marcellus au Champ-de-Mars, enfin les portiques de Livie et d'Octavie,
et la basilique de Lucius et de Caus. Ce n'est pas tout, en mme
temps que les oblisques gyptiens s'levaient sur les places, que des
routes magnifiques, partant de la _meta sudans_, s'lanaient
vers tous les points du monde comme les rayons d'une toile, que
soixante-sept lieues d'aqueducs et de canaux amenaient par jour 
Rome deux millions trois cent dix-neuf mille mtres cubes d'eau,
qu'Agrippa, tout en construisant son Panthon, distribuait en cinq
cents fontaines, en cent soixante-dix bassins et en cent trente
chteaux d'eau, Balbus btissait un thtre, Philippe des muses, et
Pollion un sanctuaire  la Libert.

Ainsi, en prsidant  ces immenses travaux, Auguste se sentait-il pris
d'un, de ces rares mouvemens d'orgueil auxquels il permettait de se
produire au grand jour.--Voyez cette Rome, disait-il, je l'ai prise de
brique, je la rendrai de marbre.

Auguste eut une de ces longues existences comme le ciel en garde aux
fondateurs de monarchies. Il avait soixante-seize ans, lorsqu'un jour
qu'il naviguait entre les les jetes au milieu du golfe de Naples
comme des corbeilles de fleurs et de verdure, il fut pris d'une
douleur assez forte pour dsirer relcher au port le plus prochain.
Cependant il eut le temps d'arriver jusqu' Nole; l il se sentit si
mal qu'il s'alita. Mais, loin de dplorer la perte d'une existence si
bien remplie, Auguste se prpara  la mort comme  une fte; il prit
un miroir, se fit friser les cheveux, se mit du rouge; puis, comme
un acteur qui quitte la scne et qui, avant de passer derrire la
coulisse, demande un dernier compliment au parterre:

--Messieurs, dit-il en se tournant vers les amis qui entouraient sa
couche, rpondez franchement, ai-je bien jou la farce de la vie?

Il n'y eut qu'une voix parmi les spectateurs.

--Oui, rpondirent-ils tous ensemble; oui, certes, parfaitement bien.

--En ce cas, reprit Auguste, battez des mains en preuve que vous tes
contens.

Les spectateurs applaudirent, et, au bruit de leurs applaudissemens,
Auguste se laissa aller doucement sur son oreiller.

Le comdien couronn tait mort.

Voil l'homme qui protgea vingt ans Virgile; voil le prince  la
table duquel il s'assit une fois par semaine avec Horace, Mcne,
Salluste, Pollion et Agrippa; voil le dieu qui lui fit ce doux repos
vant par Tityre, et en reconnaissance duquel l'amant d'Amaryllis
promet de faire couler incessamment le sang de ses agneaux.

En effet, le talent doux, gracieux et mlancolique du cygne de Mantoue
devait plaire essentiellement au collgue d'Antoine et de Lpide.
Robespierre, cet autre Octave d'un autre temps, ce proscripteur
en perruque poudre  la marchale, en gilet de basin et en habit
bleu-barbeau,  qui heureusement ou malheureusement (la question n'est
pas encore juge) on n'a point laiss le temps de se montrer sous sa
double face, adorait les _Lettres  milie sur la mythologie_, les
_Posies du cardinal de Bernis_ et les _Gaillardises du chevalier de
Boufflers_; les _lambes_ de Barbier lui eussent donn des syncopes,
et les drames d'Hugo des attaques de nerfs.

C'est que, quoi qu'on en ait dit, la littrature n'est jamais
l'expression de l'poque, mais tout au contraire, et si l'on peut se
servir de ce mot, sa palidonie. Au milieu des grandes dbauches de la
rgence et de Louis XV, qu'applaudit-on au thtre? Les petits drames
musqus de Marivaux. Au milieu des sanglantes orgies de la rvolution,
quels sont les potes  la mode? Colin-d'Harleville, Demoustier,
Fabre-d'glantine, Legouv et le chevalier de Bertin. Pendant cette
grande re napolonienne, quelles sont les toiles qui scintillent au
ciel imprial? M. de Fontanes, Picard, Andrieux, Baour-Lormian, Luce
de Lancival, Parny. Chteaubriand passe pour un rveur, et Lemercier
pour un fou; on raille le _Gnie du christianisme_, on siffle _Pinto_.

C'est que l'homme est fait pour deux existences simultanes, l'une
positive et matrielle, l'autre intellectuelle et idale. Quand sa vie
matrielle est calme, sa vie idale a besoin d'agitation; quand sa vie
positive est agite, sa vie intellectuelle a besoin de repos. Si toute
la journe on a vu passer les charrettes des proscripteurs, que ces
proscripteurs s'appellent Sylla ou Cromwell, Octave ou Robespierre, on
a besoin le soir de sensations douces qui fassent oublier les motions
terribles de la matine. C'est le flacon parfum que les femmes
romaines respiraient en sortant du cirque; c'est la couronne de roses
que Nron se faisait apporter aprs avoir vu brler Rome. Si, au
contraire, la journe s'est passe dans une longue paix, il faut
 notre coeur, qui craint de s'engourdir dans une languissante
tranquillit, des motions factices pour remplacer les motions
relles, des douleurs imaginaires pour tenir lieu des souffrances
positives. Ainsi, aprs cette suprme bataille de Philippes, o le
gnie rpublicain vient de succomber sous le gant imprial; aprs
cette lutte d'Hercule et d'Ante qui a branl le monde, que fait
Virgile? Il polit sa premire glogue. Quelle grande pense le
poursuit dans ce grand bouleversement? Celle de pauvres bergers qui,
ne pouvant payer les contributions successivement imposes par Brutus
et par Csar, sont obligs de quitter leurs doux champs et leur belle
patrie:

    Nos patriae fines et dulcia linquimus arva;
    Nos patriam fugimus.

De pauvres colons qui migrent, les uns chez l'Africain brl, les
autres dans la froide Scythie.

    At nos hinc alii sitientes ibimus Afros;
    Pars Scythiam...

Celle de pauvres pasteurs enfin, pleurant, non pas la libert perdue,
non pas les lares d'argile faisant place aux pnates d'or, non pas la
sainte pudeur rpublicaine se voilant le front  la vue des futures
dbauches impriales dont Csar a donn le prospectus; mais qui
regrettent de ne plus chanter, couchs dans un antre vert, en
regardant leurs chvres vagabondes brouter le cytise fleuri et l'amer
feuillage du saule.

    ... Viridi projectus in antro.
    ...............................
    Carmina nulla canam; non, me pascente, capellae,
    Florentem cytisum et salices carpetis amaras.

Mais peut-tre est-ce une proccupation du pote, peut-tre cette
imagination qu'on a appele la Folle du logis, et qu'on devrait bien
plutt nommer la Matresse de la maison, tait-elle momentanment
tourne aux douleurs champtres et aux plaintes bucoliques; peut-tre
les grands vnemens qui vont se succder vont-ils arracher le pote 
ses proccupations bocagres. Voici venir Actium; voici l'Orient qui
se soulve une fois encore contre l'Occident; voici le naturalisme et
le spiritualisme aux prises; voici le jour enfin qui dcidera entre le
polythisme et le christianisme. Que fait Virgile, que fait l'ami du
vainqueur, que fait le prince des potes latins? Il chante le pasteur
Ariste, il chante des abeilles perdues, il chante une mre consolant
son fils de ce que ses ruches sont dsertes, et n'ayant rien de plus 
demander  Apollon, comment avec le sang d'un taureau on peut faire de
nouveaux essaims.

Et que l'on ne croie pas que nous cotons au hasard et que nous prenons
une poque pour une autre, car Virgile, comme s'il craignait qu'on ne
l'accust de se mler des choses publiques autrement que pour louer
Csar, prend lui-mme le soin de nous dire  quelle poque il chante.
C'est lorsque Csar pousse la gloire de ses armes jusqu' l'Euphrate.

    .... Csar dum magnus ad altum
    Fulminat Euphraten bello, victorque volentes
    Per populos dat jura, viamque affectat Olympo.

Mais aussi que Csar ferme le temple de Janus, qu'Auguste pour la
seconde fois rende la paix au monde, alors Virgile devient belliqueux;
alors le pote bucolique embouche la trompette guerrire, alors le
chantre de Palmon et d'Ariste va dire les combats du hros qui,
parti des bords de Troie, toucha le premier les rives de l'Italie;
il racontera Hector tran neuf fois par Achille autour des murs de
Pergame, qu'il enveloppe neuf fois d'un sillon de sang; il montrera
le vieux Priam gorg  la vue de ses filles, et tombant au pied de
l'autel domestique en maudissant ses divinits impuissantes qui n'ont
su protger ni le royaume ni le roi.

Et autant Auguste l'a aim pour ses chants pacifiques pendant la
guerre, autant il l'aimera pour ses chants belliqueux pendant la paix.

Ainsi, quand Virgile mourra  Brindes, Auguste ordonnera-t-il en
pleurant que ses cendres soient transportes  Naples, dont il savait
que son pote favori avait affectionn le sjour.

Peut-tre mme Auguste tait-il venu dans ce tombeau, o je venais 
mon tour, et s'tait-il adoss  ce mme endroit o, adoss moi-mme,
je venais de voir passer devant mes yeux toute cette gigantesque
histoire.

Et voil cependant l'illusion qu'un malheureux savant voulait
m'enlever en me disant que ce n'tait _peut-tre_ pas l le tombeau de
Virgile!




IV

LA GROTTE DE POUZZOLES.--LA GROTTE DU CHIEN.


Pendant cette exploration, notre cocher, que notre longue absence
ennuyait, tait entr dans un cabaret pour se distraire. Lorsque nous
redescendmes vers Chiaja, nous le trouvmes ivre comme auraient pu
l'tre Horace ou Gallus. Cette petite infraction aux rgles de la
temprance retomba sur nos pauvres chevaux, qui, excits par le fouet
de leur matre, nous emportrent au triple galop vers la grotte de
Pouzzoles. Nous emes beau dire que nous voulions nous arrter 
l'entre de cette grotte et la traverser dans toute sa longueur: notre
automdon, qui croyait son honneur engag  nous prouver, par la
manire pimpante dont il conduisait, qu'il n'tait pas ivre, redoubla
de coups, et nous disparmes dans l'ouverture bante comme si un
tourbillon nous emportait.

Malheureusement,  peine avions-nous fait cent pas dans ce corridor de
l'enfer que nous accrochmes une charrette. Le cocher, qui se tenait
debout derrire nous, sauta par dessus notre tte, nous sautmes
par dessus celle des chevaux. Les chevaux s'abattirent; une roue du
corricolo continua sa route, tandis que l'autre, engage dans le moyeu
de la charrette, s'arrta court avec le reste de l'quipage. Je crus
que nous tions tous anantis. Heureusement le dieu des ivrognes, qui
veillait sur notre cocher, daigna tendre sa protection jusqu' nous,
si indignes que nous en fussions: nous nous relevmes sans une seule
gratignure; les traits seuls du bilancino taient casss. On se
rappelle que le bilancino est le cheval qui galope prs du timonier
enferm dans les brancards.

Notre conducteur nous dclara qu'il lui fallait un quart d'heure pour
remettre en ordre son attelage; nous le lui accordmes d'autant plus
volontiers qu'il nous fallait,  nous, le mme temps pour visiter la
grotte.

Du temps de Snque, o il n'y avait pas de chemins de fer, et o par
consquent on ne perait pas les montagnes, mais o l'on montait
tout simplement par dessus, la grotte de Pouzzoles tait une grande
curiosit. Aussi s'en proccupe-t-il plus que de nos jours ne le
ferait le dernier ingnieur des ponts et chausses, et, potisant
cette espce de cave, qui n'est pas mme bonne  mettre du vin,
l'appelle-t-il une longue prison, et disserte-t-il sur la force
involontaire des impressions. Quant  nous, je ne sais si la cabriole
que nous venions de faire avait nui  notre imagination; mais, n'en
dplaise  Snque, nous ne fmes impressionns que par l'abominable
odeur d'huile que rpandaient les soixante-quatre rverbres allums
dans ce grand terrier.

Malgr ces soixante-quatre rverbres, il y a une telle obscurit dans
la grotte de Pouzzoles, que ce ne fut que guids par la voix avine
de notre cocher que nous parvnmes  retrouver notre corricolo. Nous
remontmes dedans, notre cocher remonta derrire, et, comme pour
prouver  nos malheureux chevaux que ce n'tait pas lui qui avait
tort, il dbuta par le plus splendide coup de fouet que jamais
chevaux aient reu depuis les coursiers d'Achille, qui pleurrent si
tendrement leur matre, jusqu'aux mules de don Miguel, qui faillirent
si irrespectueusement casser le cou au leur.

Le bilancino et le timonier firent un bond qui manqua dmantibuler
la voiture; mais,  notre grand tonnement, et quoique tous deux
parussent faire des efforts inous pour remplir leur devoir, nous ne
bougemes pas de la place.

Le cocher redoubla, en accompagnant cette fois le cinglement de la
lanire de ce petit sifflement habituel aux cochers italiens et avec
lequel ils semblent galvaniser leurs chevaux. Les ntres,  cette
double admonestation, redoublrent de soubresauts et de pitinemens,
mais ne firent ni un pas en avant ni un pas en arrire.

Cependant, comme, selon toutes les rgles de la dignit humaine, ce
n'est jamais aux animaux  deux pieds  cder aux animaux  quatre
pattes, notre homme s'entta et allongea  son quipage un troisime
coup de fouet en accompagnant ce coup de fouet d'un juron  faire
fendre le Pausilippe. L'impression fut grande sur les malheureux
quadrupdes; ils se cabrrent, hennirent, firent des carts  droite,
firent des carts  gauche; mais d'un seul pas en avant, il n'en fut
pas question.

Il y avait videmment quelque mystre l-dessous. J'arrtai le bras de
Gaetano, lev pour un quatrime coup de fouet, et je l'invitai  aller
s'assurer  ttons des causes qui nous enchanaient  notre place;
car de voir avec les yeux, il n'y fallait pas songer. Gaetano voulut
rsister et prtendit que les chevaux devaient partir et qu'ils
partiraient. Mais  mon tour j'insistai en lui disant que, s'il
ajoutait un mot, je l'enverrais promener lui et son attelage. Gaetano,
menac dans ses intrts pcuniaires, descendit.

Au bout d'un instant, nous l'entendmes pousser des soupirs, puis des
plaintes, puis des gmissemens.

--Eh bien, lui demandai-je, qu'y a-t-il?

--_Oh, eccellenza_!

--Aprs?

--_O malora_!

--Quoi?

--_Ho perduto la testa del mio cavallo_.

--Comment! vous avez perdu la tte de votre cheval?

--_L'ho perduta_!

Et les plaintes et les gmissemens recommencrent.

--Et duquel des deux avez-vous perdu la tte? demandai-je en clatant
de rire.

--_Del povero bilancino, eccellenza_.

--Ce gredin-l est ivre-mort, dit Jadin.

--Eh bien, demandai-je aprs un moment de silence, est-elle retrouve?

--_O non si trovera pi... mai! mai! mai_!

--Voyons, attendez, je vais l'aller chercher moi-mme.

Je sautai  bas du corricolo; je fis a ttons le tour de l'attelage et
je trouvai mon homme qui serrait dsesprment dans ses bras la croupe
de son cheval. Il l'avait attach  l'envers.

On comprend le rsultat naturel de cette combinaison:  chaque coup de
fouet nouveau, le porteur tirait au nord et le bilancino au midi. Or,
comme c'est une rgle invariable que deux forces gales opposes l'une
 l'autre se neutralisent l'une par l'autre, il en rsultait que, plus
nos deux chevaux faisaient d'efforts pour avancer, l'un vers l'entre
de la grotte, l'autre vers la sortie, plus solidement nous restions
comme amarrs  la mme place.

J'annonai  Gaetano que la tte de son cheval tait retrouve, je lui
en donnai la preuve en lui mettant la main dessus, et je lui signifiai
que, de peur de nouveaux accidens, nous irions  pied jusqu' la
grotte du Chien, o il tait invit  nous rejoindre, si toutefois il
en tait capable.

Il y a cependant des jours o cette grotte est splendidement claire,
ce sont les jours d'quinoxe; comme le soleil se couche alors
exactement en face d'elle, il la transperce de son dernier rayon et la
dore merveilleusement de l'une  l'autre de ses extrmits.

Il nous tait arriv tant d'encombres dans cette malheureuse grotte
que ce fut avec un certain plaisir que nous retrouvmes la lumire.
Afin sans doute de ddommager le voyageur de la perte qu'il a faite
momentanment, la nature,  la sortie de ce long et sombre corridor,
se prsente coquette, anime, et pleine de fantasques accidens.
Cependant, comme un effroyable soleil dardait sur nos ttes, nous ne
nous arrtmes pas trop  les dtailler, et sur l'indication d'un
passant, laissant la route, nous prmes un petit chemin qui conduit au
lac d'Agnano.

Gaetano s'tait piqu d'honneur; au bout d'un instant, nous entendmes
derrire nous le bruit des roues d'une voiture et le ptillement des
sonnettes de deux chevaux: c'tait notre corricolo et notre cocher qui
nous rejoignaient, le corricolo parfaitement rafistol  l'aide de
cordes, de ficelles et de chiffons, le cocher  peu prs dgris.

Comme nous tions en nage, nous ne nous fmes pas prier pour reprendre
nos places; et cette fois, grce  l'harmonie de notre attelage, nous
reprmes notre allure habituelle, c'est--dire que nous allmes comme
le vent.

Au bout d'un instant, deux chiens se mirent  courir devant notre
corricolo, et un homme monta derrire. D'o sortaient-ils? D'une
pauvre chaumire situe  gauche de la route, je crois. Des deux
quadrupdes, l'un tait nankin et l'autre noir.

Au bout d'un instant, le quadrupde nankin donna des signes visibles
d'hsitation. Il s'arrtait, s'asseyait, restait en arrire, puis
reprenait son chemin, toujours plus lentement. Son matre commena par
le siffler, puis l'appela; puis enfin, voyant des signes de rbellion
marque, descendit, le coupla avec le chien noir, et, au lieu de
remonter derrire nous, marcha  pied. Je demandai alors quels taient
cet homme et ces chiens; on nous rpondit que c'tait l'homme qui
avait la cl de la grotte et les deux chiens sur lesquels on faisait
successivement les expriences, c'est--dire le grand-prtre et les
victimes.

Le mot _successivement_ m'claira sur les terreurs du chien nankin et
sur l'insouciance du chien noir. Le chien noir descendait de garde, le
chien nankin tait de faction. Voil pourquoi le chien nankin voulait
 toute force retourner en arrire, et pourquoi il tait indiffrent
au chien noir d'aller en avant. A la premire visite d'trangers, les
rles changeraient.

A mesure que nous approchions, les terreurs du malheureux chien nankin
redoublaient. Il opposait  son camarade une vritable rsistance; et
comme ils taient  peu prs de la mme taille, et par consquent de
la mme force, que l'un n'avait que le dsir d'obir  son matre,
tandis que l'autre avait l'esprance d'y chapper, le sentiment de la
conservation l'emporta bientt sur celui du devoir, et, au lieu que ce
ft le chien noir qui continut d'entraner le chien nankin vers la
grotte, ce fut le chien nankin qui commena de ramener le chien noir
vers la maison.

Ce que voyant, le propritaire des deux animaux jugea son intervention
ncessaire et se mit en marche pour les rejoindre. Mais  mesure qu'il
approchait d'eux, tandis que le chien nankin redoublait d'efforts pour
fuir, le chien noir, qui n'tait pas bien sr d'avoir fait tout ce
qu'il pouvait pour retenir son camarade, donnait  son tour des signes
d'hsitation, de sorte que, lorsque le matre tendit le bras, croyant
mettre la main sur eux, tous deux partirent au grand galop, reprenant
la route par laquelle ils taient venus.

L'homme se mit  trotter aprs eux en les appelant; inutile de dire
que, plus il les appelait, plus ils couraient vite. Au bout d'un
instant, homme et chiens disparurent  un tournant de la route.

Milord avait regard toute cette scne avec un profond tonnement: en
voyant apparatre deux individus de son espce, il avait d'abord voulu
se jeter dessus pour les dvorer; mais quelques coups de pied de Jadin
l'avaient calm, et il s'tait dcid, quoique avec un regret visible,
 devenir simple spectateur de ce qui allait se passer.

Ce qui devait arriver arriva: les deux chiens s'arrtrent  la porte
de leur chenil. Leur matre les y rejoignit, passa une corde au cou
du chien nankin, siffla le chien noir, et, dix minutes aprs sa
disparition, nous le vmes reparatre prcd de l'un et tranant
l'autre.

Cette fois, il n'y avait pas  s'en ddire: il fallait que la
malheureuse bte accomplt le sacrifice. En arrivant  la porte de
la grotte, il tremblait de tous ses membres; la porte de la grotte
ouverte, il tait dj  moiti mort. A la porte de la grotte taient
cinq ou six enfans si dguenills qu' part les indiscrtions des
vtemens, il tait fort difficile de reconnatre leur sexe: chacun
tenait un animal quelconque  la main, l'un une grenouille, l'autre
une couleuvre, celui-ci un cochon d'Inde, celui-l un chat.

Ces animaux taient destins aux plaisirs des amateurs qui ne se
contentent pas de l'vanouissement et qui veulent la mort. Les chiens
cotent cher  faire mourir: quatre piastres par tte, je crois;
tandis que pour un carlin on peut faire mourir la grenouille, pour
deux carlins la couleuvre, pour trois carlins le cochon d'Inde, et
pour quatre carlins le chat. C'est pour rien, comme on voit. Cependant
un vice-roi, qui sans doute n'avait pas d'argent dans sa poche, fit
entrer dans la grotte deux esclaves turcs et les vit mourir gratis.

Tout cela est bien hideusement cruel, mais c'est l'habitude.
D'ailleurs, les animaux en meurent, c'est vrai, mais aussi les matres
en vivent, et il y a si peu d'industries  Naples, qu'il faut bien
tolrer celle-l.

La grotte peut avoir trois pieds de haut et deux pieds et demi de
profondeur. J'introduisis la tte dans la partie suprieure, et je
ne sentis aucune diffrence entre l'air qu'elle contenait et l'air
extrieur; mais, en recueillant dans le creux de la main l'air
infrieur et en le portant vivement  ma bouche et  mon nez, je
sentis une odeur suffocante. En effet, les gaz mortels ne conservent
leur action qu' la hauteur d'un pied a peu prs du sol. Mais l,
en quelques secondes ils asphyxieraient l'homme aussi bien que les
animaux.

Le tour du malheureux chien tait venu. Son matre le poussa dans la
grotte sans qu'il oppost aucune rsistance; mais une fois dedans, son
nergie lui revint, il bondit, se dressa sur ses pieds de derrire
pour lever sa tte au dessus de l'air mphitique qui l'entourait.
Mais tout fut inutile; bientt un tremblement convulsif s'empara de
lui, il retomba sur ses quatre pattes, vacilla un instant, se coucha,
raidit ses membres, les agita comme dans une crise d'agonie, puis tout
 coup resta immobile. Son matre le tira par la queue hors du trou;
il resta sans mouvement sur le sable, la gueule bante et pleine
d'cume. Je le crus mort.

Mais il n'tait qu'vanoui: bientt l'air extrieur agit sur lui, ses
poumons se gonflrent et battirent comme des soufflets, il souleva
sa tte, puis l'avant-train, puis le train de derrire, demeura un
instant vacillant sur ses quatre pattes comme s'il et t ivre;
enfin, ayant tout  coup rassembl toutes ses forces, il partit comme
un trait et ne s'arrta qu' cent pas de l, sur un petit monticule,
au sommet duquel il s'assit, regardant tout autour de lui avec la plus
prudente et la plus mticuleuse attention.

Je crus que c'tait fini et que son matre ne le rattraperait jamais.
Je lui fis mme part de cette observation; mais il sourit de l'air
d'un homme qui veut dire:--Allons, allons, vous n'tes pas encore fort
sur les chiens! Et tirant un morceau de pain de sa poche, il le montra
au patient, qui parut se consulter quelques secondes, retenu entre la
crainte et la gourmandise. La gourmandise l'emporta. Il accourut en
remuant la queue et dvora sa pitance comme s'il avait parfaitement
oubli ce qui venait de se passer.

Le chien noir avait regard cette opration, gravement assis sur son
derrire, en tournant la tte, et ayant l'air de dire  part soi,
comme l'ivrogne de Charlet:--Voil pourtant comme je serai dimanche!

Quant  Milord, il tait fourr sous la banquette du corricolo, o il
paraissait n'avoir qu'une crainte, celle d'tre dcouvert.

Je demandai le nom des deux infortuns quadrupdes dont la vie tait
destine  s'couler en vanouissemens perptuels: ils s'appelaient
Castor et Pollux, sans doute en raison de ce que, pareils aux deux
divins gmeaux, ils sont condamns  vivre et  mourir chacun  son
tour.

J'eus quelque envie d'acheter Castor et Pollux. Mais je songeai que si
je leur donnais la libert, ils deviendraient enrags; et que si je
les gardais, ils ne pouvaient pas manquer d'tre dvors un jour ou
l'autre par Milord. Je me dcidai donc  ne rien changer  l'ordre des
choses, et  laisser  chacun le sort que la nature lui avait fait.

Quant  la grenouille,  la couleuvre, au cochon d'Inde et au chat,
nous dclarmes que nous n'tions aucunement curieux de continuer sur
eux les expriences, et que celle que nous avions faite sur Castor
nous suffisait.

Cette dcision fut accompagne d'une couple de carlins que nous
distribumes  leurs propritaires pour les aider  attendre
patiemment des voyageurs plus anglais que nous.




V

La Place du March.


Nous avons dit que le Mle est le boulevart du temple de Naples; _il
Mercato_ est sa place de Grve.

Autrefois, quand on pendait  Naples, la potence restait dresse
en permanence sur la place du March. Aujourd'hui, que Naples est
claire au gaz, qu'elle est pave d'asphalte et qu'elle guillotine,
on lve et l'on dmonte la _madaja_ pour chaque excution.

L'horrible machine se dresse pendant la nuit qui prcde le supplice,
en face d'une petite rue par laquelle dbouche le condamn, et qu'on
appelle pour cette raison _vico del Sospiro_, la ruelle du Soupir.

C'est sur cette place que furent excuts, le 29 octobre 1268, le
jeune Conradin et son cousin Frdric d'Autriche. Les corps des deux
jeunes gens restrent quelque temps ensevelis  l'endroit mme de
l'excution, et une petite chapelle s'leva sur leur tombe; mais
l'impratrice Marguerite arriva du fond de l'Allemagne, elle apportait
des trsors pour racheter  Charles d'Anjou la vie de son fils. Il
tait trop tard, son fils tait mort. Avec la permission de son
meurtrier, elle employa ces trsors  faire btir une glise. Cette
glise c'est celle del Carmine.

Si l'on n'est pas conduit par un guide, on sera long-temps  trouver
cette tombe pour laquelle cependant une glise fut btie: sans doute
la susceptibilit de Charles l'exila dans le coin o elle se trouve.

L'glise del Carmine fut tmoin d'un miracle incontestable et  peu
prs incontest.

J'ai achet  Rome un livre italien intitul _Histoire de la
vingt-septime rvolte de la trs fidle ville de Naples_: c'est celle
de Masaniello. Avec celles qui ont eu lieu depuis 1647 et qu'il faut
ajouter aux rvoltes antrieures, cela fait un total de trente-cinq
rvoltes. Ce n'est pas trop mal pour une ville fidle.

Une de ces trente-cinq rvoltes eut lieu contre Alphonse d'Aragon.
Mais Alphonse d'Aragon n'tait pas si bte que d'abandonner Naples,
si Naples l'abandonnait. Il fit venir des galres de Sicile et de
Catalogne, et, ayant mis le sige devant Naples, s'en alla tablir
son camp sur les bords du Sebetus, position de laquelle il commena 
canonner sa trs fidle ville rvolte.

Or, un des boulets envoys par lui  ses anciens sujets, se trompant
probablement de route, se dirigea vers l'glise del Carmine, fracassa
la coupole, renversa le tabernacle, et allait craser la tte du
crucifix de grandeur naturelle qui, dj avant cette poque tait
reconnu comme trs miraculeux; le crucifix baissa sa tte sur sa
poitrine et le boulet, passant au dessus de son front, alla faire son
trou dans la porte, enlevant seulement la couronne d'pines dont la
tte tait ceinte.

Chaque anne, le lendemain de Nol, le crucifix est expos  la
vnration des fidles.

C'est sur la place du Mercato qu'clata la fameuse rvolution de
Masaniello, devenue si populaire en France depuis la reprsentation
de _la Muette de Portici_. Il est donc presque ridicule  moi de
m'tendre sur cette rvolution. Mais comme les opras en gnral
n'ont pas la prtention d'tre des oeuvres historiques, peut-tre
trouverais-je encore  dire,  propos du hros d'Amalfi, des choses
oublies par mon confrre et ami Scribe.

Le duc d'Arcos tait vice-roi depuis trois ans, et depuis trois ans la
ville de Naples avait vu s'augmenter les impts de telle faon que le
gouverneur, ne sachant plus quelle chose imposer, imposa les fruits,
qui, tant la principale nourriture des lazzaroni, avaient toujours
eu leur entre dans la ville de Naples sans payer aucun droit. Aussi
cette nouvelle gabelle blessa-t-elle singulirement le peuple de la
trs fidle ville, qui commena de murmurer hautement. Le duc d'Arcos
doubla ses gardes, renfora la garnison de tous les chteaux, fit
rentrer dans la capitale trois ou quatre mille hommes parpills dans
les environs, redoubla de luxe dans ses quipages, dans ses dners et
dans ses bals, et laissa le peuple murmurer.

On approchait du mois de juillet, mois pendant lequel on clbre 
Naples avec une dvotion et une pompe toute particulire la fte de
Notre-Dame-du-Mont-Carmel. Il tait d'habitude,  cette poque et 
propos de cette fte, de construire un fort au milieu de la place du
March. Ce fort, sans doute en mmoire des diffrens assauts que dut
subir la montagne sainte, tait dfendu par une garnison chrtienne
et attaqu par une arme sarrasine. Les chrtiens taient vtus de
caleons de toile, et avaient la tte couverte d'un bonnet rouge;
c'est--dire que les chrtiens portaient tout bonnement et tout
simplement le costume des pcheurs napolitains, qui, en 1647,
n'avaient pas encore adopt la chemise. Les Sarrasins taient habills
 la turque, avec des pantalons larges, des vestes de soie et des
turbans dmesurs. La dpense des costumes infidles avait t faite
on ne se rappelait plus par qui. On les entretenait avec le plus grand
soin, et les combattans se les lguaient de gnration en gnration.

Les armes des assigans et des assigs taient de longues cannes en
roseau avec lesquelles ils frappaient  tour de bras sans se faire
grand mal, et que leur fournissaient en abondance les terres
marcageuses des environs de Naples.

Ds le mois de juin, il tait d'habitude que ceux qui devaient prendre
part  ce combat se rassemblassent pour se discipliner. Alors, amis
et ennemis, chrtiens et Sarrasins, manoeuvraient ensemble et dans
la plus parfaite intelligence; puis ils rentraient dans la ville,
marchant au pas, portant leurs roseaux comme on porte des fusils, et
aligns comme des troupes rgulires.

Le chef des chrtiens qui devaient dfendre le fort du March,  la
fte de Notre-Dame-du-Mont-Carmel de l'an de grce 1647, tait un
jeune homme de vingt-quatre ans, fils d'un pauvre pcheur d'Amalfi,
et pcheur lui-mme  Naples. On le nommait Thomas Aniello, et par
abrviation Masaniello.

Quelques jours auparavant, le jeune pcheur avait eu gravement  se
plaindre de la gabelle. Sa femme, qu'il avait pouse  l'ge de
dix-neuf ans, et qu'il aimait beaucoup, en essayant d'introduire 
Naples deux ou trois livres de farine cache dans un bas, avait t
surprise par les commis de l'octroi, mise en prison, et condamne 
y rester jusqu' ce que son mari et pay une somme de cent ducats,
c'est--dire de quatre cent cinquante francs de notre monnaie.
C'tait, selon toute probabilit, plus que son mari n'en aurait pu
amasser en travaillant toute sa vie.

La haine que Masaniello avait voue aux commis aprs l'arrestation de
sa femme s'tendit, le jugement rendu, des commis au gouvernement.
Cette haine tait bien connue, car Masaniello disait hautement par
les rues de Naples qu'il se vengerait d'une manire ou de l'autre; et
comme le peuple, de son ct, tait mcontent, il dut sans doute  ses
manifestations hostiles d'tre nomm le chef de la plus importante des
deux troupes.

Le nom de l'autre chef est rest inconnu.

Le premier acte d'hostilit de Masaniello contre l'autorit du
vice-roi fut une trange gaminerie. Comme il passait avec toute sa
troupe devant le palais du gouvernement, sur le balcon duquel le duc
et la duchesse d'Arcos avaient runi toute l'aristocratie de la ville,
Masaniello, comme pour faire honneur  tous ces riches seigneurs et 
toutes ces belles dames qui s'taient drangs pour lui, ordonna 
sa troupe de s'arrter, la fit ranger sur une seule ligne devant
le palais, lui fit faire demi-tour  gauche afin que chaque soldat
tournt le dos au balcon, fit poser toutes les cannes  terre, puis
ordonna de les ramasser. Le double mouvement fut excut avec un
ensemble remarquable et d'une suprme originalit. Les dames jetrent
les hauts cris, les seigneurs parlrent d'aller chtier les
insolens qui s'taient livrs  cette impertinente factie avec un
imperturbable srieux; mais comme la troupe de Masaniello se composait
de deux cents gaillards choisis parmi les plus vigoureux habitus du
Mle, la chose se passa en conversation, et Masaniello et ses acolytes
rentrrent chez eux sans tre inquits.

Le dimanche suivant, jour destin  une autre revue, les deux chefs se
rendirent ds le matin sur la place du March avec leurs troupes,
afin de renouveler les manoeuvres des dimanches prcdens. C'tait
justement  l'heure o les paysans des environs de Naples apportaient
leurs fruits au march. Pendant que les deux troupes s'exeraient 
qui mieux mieux, une dispute s'leva,  propos d'un panier de figues,
entre un jardinier de Portici et un bourgeois de Naples: il s'agissait
du droit nouvellement impos, que ni l'un ni l'autre ne voulait payer;
le vendeur disant que le droit devait tre support par l'acqureur,
et l'acqureur disant au contraire que l'impt regardait le vendeur.
Comme cette dispute fit quelque bruit, le peuple, rassembl pour voir
manoeuvrer les Turcs et les chrtiens, accourut  l'endroit o la
discussion avait lieu et fit cercle autour des discutans. Tirs de
leur proccupation par le bruit qui commenait  clater, quelques
soldats des deux troupes abandonnrent leurs rangs pour aller voir ce
qui se passait. Comme la chose prenait de l'importance, ils firent
bientt signe  leurs camarades d'accourir; ceux-ci ne se firent pas
rpter l'invitation deux fois, le cercle s'agrandit alors et commena
de former un rassemblement formidable. En ce moment, le magistrat
charg de la police, et qu'on nommait l'lu du peuple, arriva, et,
interpell  la fois par les bourgeois et les jardiniers pour savoir 
qui appartenait de payer le droit, il rpondit que le droit tait  la
charge des jardiniers. A peine cette dcision est-elle rendue, que
les jardiniers renversent  terre leurs paniers pleins de fruits,
dclarant qu'ils aiment mieux les donner pour rien au peuple que de
payer cette odieuse imposition. Aussitt le peuple se prcipite, se
heurte, se presse pour piller ces fruits, lorsque tout  coup un homme
s'lance au milieu de la foule, se fait jour, pntre jusqu'au centre
du rassemblement, impose silence  la multitude, qui se tait  sa
voix, et l dclare au magistrat qu' partir de cette heure, le peuple
napolitain est dcid  ne plus payer d'impts. Le magistrat parle de
moyens coercitifs, menace de faire venir des soldats. Le jeune homme
se baisse, ramasse une poigne de figues, et, toute mle de poussire
qu'elle est, la jette au visage du magistrat, qui se retire hu par la
multitude, tandis que le jeune homme, arrtant les deux troupes prtes
 poursuivre le fugitif, se met  leur tte, fait ses dispositions
avec la rapidit et l'nergie d'un gnral consomm, les distribue
en quatre troupes, ordonne aux trois premires de se rpandre par la
ville, d'anantir toutes les maisons de page, de brler tous les
registres des gabelles, et d'annoncer l'abolition de tous les impts,
tandis qu' la tte de la quatrime, grossie de la plus grande partie
des assistans, il marchera droit au palais du vice-roi. Les quatre
troupes partirent au cri de: Vive Masaniello!

C'tait Masaniello, ce jeune homme qui en un instant avait refoul
l'autorit comme un tribun, avait divis son arme comme un gnral,
et avait command au peuple comme un dictateur.

Le duc d'Arcos tait dj inform de ce qui se passait; le magistrat
s'tait rfugi prs de lui et lui avait tout racont. Masaniello et
sa troupe trouvrent donc le palais ferm. Le premier mouvement du
peuple fut de briser les portes. Mais Masaniello voulut procder avec
une certaine lgalit. En consquence, il allait faire sommer le
vice-roi de paratre ou d'envoyer quelqu'un en son nom, lorsque la
fentre du balcon s'ouvrit et que le magistrat parut, annonant que
l'impt sur les fruits venait d'tre lev. Mais ce n'tait dj plus
assez: la multitude, en reconnaissant sa force et en voyant qu'on
pouvait lui cder, tait devenue exigeante. Elle demanda  grands
cris l'abolition de l'impt sur la farine. Le magistrat annona qu'il
allait chercher une rponse, rentra dans le palais, mais ne reparut
pas.

Masaniello haussa la voix, et de toute la force de ses poumons annona
qu'il donnait au vice-roi dix minutes pour se dcider.

Ces dix minutes coules, aucune rponse n'ayant t faite,
Masaniello, d'un geste d'empereur, tendit la main. A l'instant mme
la porte fut enfonce et la multitude se rua dans le palais, criant:
A bas les impts! brisant les glaces et jetant les meubles par les
fentres. Mais, arrive  la salle du dais, toute cette foule, sur un
mot de Masaniello, s'arrta devant le portrait du roi, se dcouvrit,
salua, tandis que Masaniello protestait  haute voix que c'tait non
point contre la personne du souverain qu'il se rvoltait, mais contre
le mauvais gouvernement de ses ministres.

Pendant ce temps, le duc d'Arcos s'tait sauv par un escalier drob;
il avait saut dans une voiture et s'loignait au grand galop dans la
direction du Chteau-Neuf. Mais bientt reconnu par la populace, il
fut poursuivi et allait tre atteint lorsque de la portire de la
voiture s'chapprent des poignes de ducats. La foule se rua sur
cette pluie d'or et laissa chapper le duc, qui, trouvant le pont
du Chteau-Neuf lev, ft forc de se rfugier dans un couvent de
minimes.

De l il crivit deux ordonnances: l'une qui abolissait tous les
impts quels qu'ils fussent, l'autre qui accordait  Masaniello une
pension de six mille ducats, s'il voulait contenir le peuple et le
faire rentrer dans son devoir.

Masaniello reoit ces deux ordonnances, les lit toutes deux au
peuple du haut du balcon du duc d'Arcos, dchire celle qui lui est
personnelle et en jette les morceaux  la multitude, en criant que,
pour tout l'or du royaume, il ne trahira pas ses compagnons. Ds ce
moment, pour la multitude, Masaniello n'est plus un chef, Masaniello
n'est plus un roi, Masaniello est un Dieu.

Alors, c'est lui  son tour qui envoie une dputation au duc d'Arcos;
cette dputation est charge de lui dire que la rvolte n'a point eu
lieu contre le roi, mais contre les impts, qu'il n'a rien  craindre
s'il tient les promesses faites, et qu'il peut revenir en toute
scurit  son palais. Chaque membre de la dputation rpond sur sa
vie de la vie du duc d'Arcos. Le vice-roi accepte la protection qui
lui est offerte; mais, au lieu de rentrer dans son palais dvast, il
demande  se retirer au fort Saint-Elme. La proposition est transmise
 Masaniello, qui rflchit quelques secondes et y adhre en souriant.
Le duc d'Arcos se retire au chteau Saint-Elme. Masaniello est seul
matre de la ville.

Tout cela a dur cinq heures: en cinq heures, tout le pouvoir espagnol
a t ananti, toutes les prrogatives du vice-roi dtruites; en cinq
heures, un lazzarone en est venu  traiter d'gal  gal avec le
reprsentant de Philippe IV, qui le fait roi  sa place en lui
abandonnant la ville, et cette trange rvolution s'est accomplie sans
qu'une goutte de sang ait t verse.

Mais l commenait pour Masaniello une tche immense. Le pcheur sans
ducation aucune, le lazzarone qui ne savait ni lire ni crire, le
marchand de poisson qui n'avait jamais mani que ses rames et tir que
son filet, allait tre charg de tous les dtails d'un grand royaume;
il allait publier des ordonnances, il allait rendre la justice, il
allait organiser une arme, il allait combattre  sa tte.

Rien de tout cela n'effraya Masaniello; il tendit son regard calme
sur lui et autour de lui, puis aussitt il se mit  l'oeuvre.

Le premier usage qu'il fit de son autorit fut d'ordonner la mise en
libert des prisonniers qui n'taient dtenus que pour contrebande ou
pour amendes imposes par la gabelle. Au nombre de ces derniers, on
se le rappelle, tait la propre femme du dictateur. Ces prisonniers
dlivrs vinrent le joindre immdiatement au palais du vice-roi.

Alors, accompagn par eux, escort par sa troupe, il se rendit sur la
place du March, fit publier  son de trompe l'abolition des impts et
l'ordre  tous les hommes de Naples, depuis dix-huit jusqu' cinquante
ans, de prendre les armes et de se runir sur la place. Cette
ordonnance fut dicte par Masaniello et crite par un crivain public,
et Masaniello, qui, comme nous l'avons dit, ne savait pas signer,
appliqua au dessous de la dernire ligne, en guise de cachet,
l'amulette qu'il portait au cou, et qui en ce moment devint le seing
de ce nouveau souverain.

Puis, comme sa premire milice tait dj divise en quatre troupes,
il donna aux trois troupes qui n'taient pas sous son commandement des
chefs pour se diriger. Ces chefs taient trois lazzaroni de ses amis,
et qui se nommaient Cataneo, Renna et Ardizzone. Ils furent chargs de
se rendre chacun dans un quartier oppos, et de veiller  la sret de
la ville. Les trois troupes se rendirent  leur poste, et Masaniello
demeura sur la place du March,  la tte de la sienne, attendant le
rsultat de l'ordre qu'il avait donn pour la leve en masse.

L'excution de cet ordre ne se fit pas attendre. Au bout de deux
heures, cent trente mille hommes arms entouraient Masaniello. Chacun
s'tait rendu  l'appel, sans discuter un instant le droit de celui
qui les appelait. Seulement la corporation des peintres avait demand
 s'organiser en compagnie particulire sous le nom de compagnie de
la Mort, et comme cette demande avait t faite  Masaniello par un
ancien lazzarone qu'il aimait beaucoup, cette demande fut accorde. Ce
lazzarone, ami de Masaniello, qui s'tait charg de la ngociation,
tait Salvator Rosa.

Alors Masaniello pensa que la premire chose  faire dans un bon
gouvernement tait de vider les prisons en renvoyant les innocens et
en punissant les coupables. Le chef des rvolts s'tait fait gnral,
le gnral venait de se faire lgislateur, le lgislateur se fit juge.

Masaniello fit dresser une espce d'chafaud de bois, s'assit dessus
en caleon et en chemise, et appuyant sa main droite sur une pe nue,
il fit comparatre tour  tour devant lui tous les prisonniers.

Pendant tout le reste de la journe il jugea: ceux qu'il proclamait
innocens taient mis  l'instant mme en libert; ceux qu'il
reconnaissait coupables taient  l'instant mme excuts. Et tel
tait le coup d'oeil de cet homme que, quoique son jugement n'et,
pour la plupart du temps, d'autre base que l'inspection rapide et
profonde de la physionomie de l'accus, il y avait conviction entire,
parmi les assistans, que le juge improvis n'avait condamn aucun
innocent et n'avait laiss chapper aucun coupable. Seulement il
n'y avait ni diffrence entre les jugemens ni progression entre les
supplices. Voleurs, faussaires et assassins furent galement condamns
 mort. Cela ressemblait fort aux lois de Dracon; mais Masaniello
avait compris que le temps pressait, et il n'avait pas pris le loisir
d'en faire d'autres.

Le lendemain au matin tout tait fini: les prisons de Naples taient
vides et tous les jugemens excuts.

Le dveloppement que prenait la rvolte, ou plutt le gnie de celui
qui la dirigeait, pouvanta le vice-roi. Il envoya le duc de Matalone
 Masaniello pour lui demander quel tait le but qu'il se proposait
et quelles taient les conditions auxquelles la ville pouvait rentrer
sous le pouvoir de son souverain. Masaniello nia que la ville ft
rvolte contre Philippe IV, et, en preuve de cette assertion, il
montra  l'ambassadeur tous les coins de rues orns de portraits du
roi d'Espagne, que, pour plus grand honneur, on avait abrits sous
des dais. Quant aux conditions qu'il lui plaisait d'imposer, elles se
bornaient  une seule: c'tait la remise au peuple de l'original de
l'ordonnance de Charles-Quint, laquelle,  partir du jour de sa date,
excluait pour l'avenir toute imposition nouvelle.

Le vice-roi parut se rendre, fit fabriquer un faux titre et l'envoya 
Masaniello. Mais Masaniello, souponnant quelque trahison, fit venir
des experts et leur remit l'ordonnance. Ceux-ci dclarrent que
c'tait une copie et non l'original.

Alors Masaniello descendit de son chafaud, marcha droit au duc de
Matalone, lui reprocha sa supercherie; puis, l'ayant arrach de son
cheval et fait tomber  terre, il lui appliqua son pied nu sur le
visage, aprs quoi il remonta sur son trne et ordonna que le duc ft
conduit en prison. La nuit suivante le duc sduisit le gelier  force
d'or et s'chappa.

Le vice-roi vit alors  quel homme il avait affaire, et, ne pouvant le
tromper, il voulut l'abattre. En consquence, il donna ordre  toutes
les troupes qui se trouvaient au nord,  Capoue et  Gate; au midi, 
Salerne et dans ses environs, de marcher sur Naples. Masaniello apprit
cet ordre, divisa son arme en trois corps, envoya ses lieutenans avec
un de ces corps au devant des troupes qui venaient de Salerne, marcha
avec l'autre au devant des troupes qui venaient de Capoue, et laissa
le troisime corps sous le commandement d'Ardizzone pour garder
Naples.

On croit que ce fut pendant cette expdition, qui loignait
momentanment Masaniello de Naples, que les premires propositions
de trahison furent faites  Ardizzone, avec autorisation de les
communiquer  ses deux collges, Cataneo et Renna.

Masaniello battit les troupes du vice-roi, tua mille hommes et fit
trois mille prisonniers qu'il ramena en grande pompe  Naples, et
auxquels il donna pleine et entire libert sur la place du March.
Ces trois mille hommes prirent  l'instant place parmi les milices
napolitaines en criant: Vive Masaniello!

De leur ct, Cataneo et Renna avaient repouss les troupes qui leur
taient opposes. La compagnie de la Mort, surtout, qui faisait partie
de leur corps d'arme, avait fait merveille.

Le duc d'Arcos n'avait plus de ressource; il avait essay de la ruse,
et Masaniello avait dcouvert la trahison; il avait essay de la
force, et Masaniello l'avait battu. Il rsolu donc de traiter
directement avec lui; se rservant mentalement de le trahir ou de le
briser  la premire occasion qui se prsenterait.

Cette fois, pour donner plus de poids  la ngociation, il choisit
pour ngociateur le cardinal Filomarino. Le peuple, qui se dfiait du
prlat, voulut un instant s'opposer  cette nouvelle entrevue, mais
Masaniello rpondit du cardinal, et l'entrevue eut lieu.

Masaniello venait de donner l'ordre de brler trente-six palais
appartenant aux trente-six seigneurs les plus minens de la noblesse
espagnole et napolitaine. Le cardinal Filomarino supplia Masaniello de
rvoquer cet ordre, et Masaniello le rvoqua.

Comme Masaniello quittait le prlat et se rendait au lieu de la
confrence  la place du March, on tira sur lui, presque  bout
portant, cinq coups d'arquebuse dont aucun ne le toucha: son jour
n'tait pas encore venu.

Les meurtriers furent mis en pices par le peuple et avourent en
mourant qu'ils avaient t pays par le duc de Matalone, lequel
voulait se venger des mauvais traitemens qu'il avait reus de
Masaniello.

Le vice-roi dsavoua l'assassinat, le cardinal engagea sa parole que
le duc d'Arcos ignorait cette trahison, et les ngociations reprirent
leur cours.

Cependant la police n'avait jamais t mieux faite, et, depuis quatre
jours que commandait Masaniello, pas un vol n'avait t commis dans
toute la ville de Naples.

Le jour mme o Masaniello avait failli tre assassin, le cardinal
revint lui dire de la part du vice-roi que celui-ci dsirait
s'entretenir tte--tte avec lui des affaires de l'tat, et
reviendrait le lendemain avec toute sa cour au palais afin de l'y
recevoir. Masaniello, qui se dfiait de ces avances, voulait refuser,
mais le cardinal insista tellement que force lui fut d'accepter. Alors
une nouvelle discussion plus tenace que la premire s'engagea encore.
Masaniello, qui ne se reconnaissait pas pour autre chose que pour
un pcheur, voulait se rendre au palais en costume de pcheur,
c'est--dire les bras et les jambes nus, et vtu seulement de son
caleon, de sa chemise et de son bonnet phrygien; mais le cardinal lui
rpta tant de fois qu'un pareil costume tait inconvenant pour un
homme qui allait paratre au milieu d'une cour si brillante, et pour
y traiter des affaires d'une si haute importance, que Masaniello cda
encore et permit en soupirant que le vice-roi lui envoyt le costume
qu'il devait revtir dans cette grande journe. Le mme soir il reut
un costume complet de drap d'argent avec un chapeau garni d'une plume
et une pe  garde d'or. Il accepta le costume; mais quant  l'pe,
il la refusa, n'en voulant point d'autre que celle qui lui avait servi
jusque-l de sceptre et de main de justice.

Cette nuit, Masaniello dormit mal, et il dit le lendemain matin que
son patron lui tait apparu en songe et lui avait dfendu d'aller 
cette entrevue; mais le cardinal Filomarino lui fit observer que sa
parole tait engage, que le vice-roi l'attendait au palais, que son
cheval tait en bas, et qu'il n'y avait pas moyen de manquer  son
engagement sans manquer  l'honneur.

Masaniello revtit son riche costume, monta  cheval et s'achemina
vers le palais du vice-roi.




VI

glise del Carmine.


Masaniello tait un de ces hommes privilgis dont non seulement
l'esprit, mais encore la personne, semblent grandir avec les
circonstances. Le duc d'Arcos, en lui envoyant le riche costume que
l'ex-pcheur venait de revtir, avait espr le rendre ridicule.
Masaniello le revtit, et Masaniello eut l'air d'un roi.

Aussi s'avana-t-il au milieu des cris d'admiration de la multitude,
maniant son cheval avec autant d'adresse et de puissance qu'aurait pu
le faire le meilleur cavalier de la cour du vice-roi; car, enfant,
Masaniello avait plus d'une fois dompt, pour son plaisir, ces petits
chevaux dont les Sarrasins ont laiss, en passant, la race dans
la Calabre, et qui, aujourd'hui encore, errent en libert dans la
montagne.

En outre, il tait suivi d'un cortge comme peu de souverains auraient
pu se vanter d'en possder un: c'taient cent cinquante compagnies,
tant de cavalerie que de fantassins, organises par lui, et plus de
soixante mille personnes sans armes. Toute cette escorte criait:
Vive Masaniello! de sorte qu'en approchant du palais, il semblait un
triomphateur qui va rentrer chez lui.

A peine Masaniello parut-il sur la place que le capitaine des gardes
du vice-roi apparut sur la porte pour le recevoir. Alors, Masaniello,
se retournant vers la foule qui l'accompagnait:

--Mes amis, dit-il, je ne sais pas ce qui va se passer entre moi et
monseigneur le duc; mais, quelque chose qu'il arrive, souvenez-vous
bien que je ne me suis jamais propos et ne me proposerai jamais que
le bonheur public. Aussitt ce bonheur assur et la libert rendue
 tous, je redeviens le pauvre pcheur que vous avez vu, et je ne
demande comme expression de votre reconnaissance qu'un _Ave Maria_,
prononc par chacun de vous  l'heure de ma mort.

Alors le peuple comprit bien que Masaniello craignait d'tre attir
dans quelque pige et que c'tait  contre-coeur qu'il entrait dans
ce palais. Des milliers de voix s'levrent pour le prier de se faire
accompagner d'une garde.

--Non, dit Masaniello, non; les affaires que nous allons discuter,
monseigneur et moi, demandent  tre dbattues en tte--tte.
Laissez-moi donc entrer seul. Seulement, si je tardais trop  revenir,
ruez-vous sur ce palais et n'en laissez pas pierre sur pierre que vous
n'ayez retrouv mon cadavre.

Tous le lui jurrent, les hommes arms tendant leurs armes, les
hommes dsarmes tendant le poing vers le vice-roi. Alors Masaniello
descendit de cheval, traversa une partie de la place  pied, suivit le
capitaine des gardes et disparut sous la grande porte du palais. Au
moment o il disparut, une si grande rumeur s'leva que le vice-roi
demanda en tressaillant si c'tait quelque rvolte nouvelle qui venait
d'clater.

Masaniello trouva le duc d'Arcos qui l'attendait au haut de
l'escalier. En l'apercevant, Masaniello s'inclina. Le vice-roi lui
dit qu'une rcompense lui tait due pour avoir si bien contenu cette
multitude, si promptement rendu la justice, et si merveilleusement
organis une arme; qu'il esprait que cette arme, runie  celle
des Espagnols, se tournerait contre les ennemis communs, et qu'ainsi
faisant, Masaniello aurait rendu,  Philippe IV le plus grand service
qu'un sujet puisse rendre  son souverain. Masaniello rpondit que
ni lui ni le peuple ne s'taient jamais rvolts contre Philippe IV,
ainsi que le pouvaient attester les portraits du roi exposs en grand
honneur  tous les coins de rue; qu'il avait voulu seulement allger
le trsor des appointemens que l'on payait  tous ces maltotiers
chargs des gabelles, appointemens (Masaniello s'en tait fait rendre
compte) qui dpassaient d'un tiers les impts qu'ils percevaient, et
que, ce point arrt que Naples jouirait  l'avenir des immunits
accoudes par Charles-Quint, il promettait de faire lui-mme et de
faire faire au peuple de Naples tout ce qui serait utile au service du
roi.

Alors tous deux entrrent dans une chambre o les attendait le
cardinal Filomarino, et l commena entre ces trois hommes, si
diffrens d'tat, de caractre et de position, une discussion
approfondie des droits de la royaut et des intrts du peuple. Puis,
comme cette discussion se prolongeait et que le peuple, ne voyant
point reparatre son chef, criait  haute voix: Masaniello!
Masaniello! et que ces cris commenaient  inquiter le duc et le
cardinal tant ils allaient croissant, Masaniello sourit de leur
crainte et leur dit:

--Je vais vous faire voir, messeigneurs, combien le peuple de Naples
est obissant.

Il ouvrit la fentre et s'avana sur le balcon. A sa vue, toutes les
voix clatrent en un seul cri: Vive Masaniello! Mais Masaniello n'eut
qu' mettre le doigt sur sa bouche, et toute cette foule fit un tel
silence qu'il sembla un instant que la cit des ternelles clameurs
ft morte comme Herculanum ou Pompea. Alors, de sa voix ordinaire,
qui fut entendue de tous, tant le silence tait grand:

--C'est bien, dit-il; je n'ai plus besoin de vous; que chacun se
retire donc sous peine de rbellion.

Aussitt chacun se retira sans faire une observation, sans prononcer
une parole, et cinq minutes aprs, cette place, encombre par plus de
cent vingt mille mes, se trouva entirement dserte,  l'exception
de la sentinelle et du lazzarone qui tenait par la bride le cheval de
Masaniello.

Le duc et le cardinal se regardrent avec effroi, car de cette heure
seulement ils comprenaient la terrible puissance de cet homme.

Mais cette puissance prouva aux deux politiques auxquels Masaniello
avait affaire, que, pour le moment du moins, il ne lui fallait rien
refuser de ce qu'il demandait; aussi fut-il convenu, avant que le
triumvirat qui dcidait les intrts de Naples se spart, que la
suppression des impts serait lue, signe et confirme publiquement,
en prsence de tout le peuple, qui ne s'tait rvolt, Masaniello le
rptait, que pour obtenir leur abolition.

Ce point bien arrt, comme c'tait le seul pour lequel Masaniello
tait venu au palais, il demanda au duc d'Arcos la permission de se
retirer. Le duc lui dit qu'il tait le matre de faire ce qui lui
conviendrait, qu'il tait vice-roi comme lui, que ce palais lui
appartenait donc par moiti, et qu'il pouvait  sa volont entrer
ou sortir. Masaniello s'inclina de nouveau, reconduisit le cardinal
jusqu' son palais, chevauchant cte  cte avec lui, mais de manire
cependant que le cheval du cardinal dpasst toujours le sien de toute
la tte; puis, le cardinal rentr chez lui, Masaniello regagna la
place du March, o il trouva runie toute cette multitude qu'il avait
renvoye de la place du palais, et au milieu de laquelle il passa la
nuit  expdier les affaires publiques et  rpondre aux requtes
qu'on lui prsentait.

Cet homme semblait tre au dessus des besoins humains: depuis cinq
jours que son pouvoir durait, on ne l'avait vu ni manger ni dormir; de
temps en temps seulement il se faisait apporter un verre d'eau dans
lequel on avait exprim quelques gouttes de limon.

Le lendemain tait le jour fix pour la ratification du trait et la
ratification de la paix dans l'glise cathdrale de Sainte-Claire.
Aussi, ds le matin, Masaniello vit-il arriver deux chevaux
magnifiquement caparaonns, l'un pour lui, l'autre pour son frre.
C'tait une nouvelle attention de la part du vice-roi. Les deux jeunes
gens montrent dessus et se rendirent au palais.

L ils trouvrent le duc d'Arcos et toute la cour qui les attendaient.
Une nombreuse cavalcade se runit  eux. Le duc d'Arcos prit
Masaniello  sa droite, plaa son frre  sa gauche, et, suivi de tout
le peuple, s'avana vers la cathdrale, o le cardinal Filomarino, qui
tait archevque de Naples, les reut  la tte de tout son clerg.

Aussitt chacun se plaa selon le rang qu'il avait reu de Dieu ou
qu'il s'tait fait lui-mme: le cardinal au milieu du choeur, le duc
d'Arcos sur une tribune, et Masaniello, l'pe nue  la main, prs du
secrtaire qui lisait les articles, et qui, chaque article lu, faisait
silence. Masaniello rptait l'article, en expliquant la porte au
peuple et le commentant comme le plus habile lgiste et pu le faire;
aprs quoi, sur un signe qu'il n'avait plus rien  dire, le secrtaire
passait  l'article suivant.

Tous les articles lus et comments ainsi, on commena le service
divin, qui se termina par un _Te Deum_.

Un grand repas attendait les principaux acteurs de cette scne dans
les jardins du palais. On avait invit Masaniello, sa femme et son
frre. D'abord, comme toujours, Masaniello, pour qui tous ces honneurs
n'taient point faits, avait voulu les refuser; mais le cardinal
Filomarino tait intervenu, et,  force d'instances, avait obtenu du
jeune lazzarone qu'il ne ferait pas au vice-roi cet affront de refuser
de dner  sa table. Masaniello avait donc accept.

Cependant on pouvait voir sur son front, ordinairement si franc et si
ouvert, quelque chose comme un nuage sombre, que ne purent claircir
ces cris d'amour du peuple qui avaient ordinairement tant d'influence
sur lui. On remarqua qu'en revenant de la cathdrale au palais il
avait la tte incline sur la poitrine, et l'on pouvait d'autant mieux
lire la tristesse empreinte sur son front, que, par respect pour le
vice-roi et contrairement  son invitation plusieurs fois ritre de
se couvrir, Masaniello, malgr le soleil de feu qui dardait sur lui,
tint constamment son chapeau  la main. Aussi, en arrivant au palais
et avant de se mettre  table, demanda-t-il un verre d'eau mle de
jus de limon. On le lui apporta, et comme il avait trs chaud il
l'avala d'un trait; mais  peine l'eut-il aval qu'il devint si ple
que la duchesse lui demanda ce qu'il avait. Masaniello lui rpondit
que c'tait sans doute celle eau glace qui lui avait fait mal. Alors
la duchesse en souriant lui donna un bouquet  respirer. Masaniello
y porta les lvres pour le baiser en signe de respect; mais presque
aussitt qu'il l'eut touch, par un mouvement rapide et involontaire,
il le jeta loin de lui. La duchesse vit ce mouvement, mais elle ne
parut pas y faire attention; et, s'tant assise  table, elle fit
asseoir Masaniello  sa droite et le frre de Masaniello  sa gauche.
Quant  la femme de Masaniello, sa place lui tait rserve entre le
duc et le cardinal Filomarino.

Masaniello fut sombre et muet pendant tout ce repas; il paraissait
souffrir d'un mal intrieur dont il ne voulait pas se plaindre. Son
esprit semblait absent, et lorsque le duc l'invita  boire  la sant
du roi, il fallut lui rpter l'invitation deux fois avant qu'il et
l'air de l'entendre. Enfin il se leva, prit son verre d'une main
tremblante; mais au moment o il allait le porter  sa bouche, les
forces lui manqurent et il tomba vanoui.

Cet accident fit grande sensation. Le frre de Masaniello se leva en
regardant le vice-roi d'un air terrible; sa femme fondit en larmes,
mais le vice-roi, avec le plus grand calme, fit observer qu'une
pareille faiblesse n'tait point tonnante dans un homme qui depuis
six jours et six nuits n'avait presque ni mang ni dormi, et avait
pass toutes ses heures tantt  des exercices violens, sous un soleil
de feu, tantt  des travaux assidus qui devaient d'autant plus lui
briser l'esprit que son esprit y tait moins accoutum. Au reste, il
ordonna qu'on et pour Masaniello tous les soins imaginables, le fit
transporter au palais, l'y accompagna lui-mme et ordonna qu'on allt
chercher son propre mdecin.

Le mdecin arriva comme Masaniello revenait  lui, et dclara
qu'effectivement son indisposition ne provenait que d'une trop longue
fatigue, et n'aurait aucune suite s'il consentait  interrompre pour
un jour ou deux les travaux de corps et d'esprit auxquels il se
livrait depuis quelque temps.

Masaniello sourit amrement; puis du geste dont Hercule arracha de
dessus ses paules la tunique empoisonne de Nessus, il dchira les
habits de drap d'argent dont l'avait revtu le vice-roi, et demandant
 grands cris ses vtemens de pcheur, qui taient rests dans sa
petite maison de la place du March, il courut aux curies  demi nu,
sauta sur le premier cheval venu et s'lana hors du palais.

Le duc le regarda s'loigner, puis lorsqu'il l'eut perdu de vue:

--Cet homme a perdu la tte, dit-il; en se voyant si grand, il est
devenu fou.

Et les courtisans rptrent en choeur que Masaniello tait fou.

Pendant ce temps, Masaniello courait effectivement les rues de Naples
comme un insens, au grand galop de son cheval, renversant tous ceux
qu'il rencontrait sur sa route et ne s'arrtant que pour demander de
l'eau. Sa poitrine brlait.

Le soir, il revint place du March; ses yeux taient ardens de fivre;
il avait la dlire, et dans son dlire il donnait les ordres les plus
tranges et les plus contradictoires. On avait obi aux premiers, mais
bientt on s'tait aperu qu'il tait fou, et l'on avait cesser de les
excuter.

Toute la nuit, son frre et sa femme veillrent prs de lui.

Le lendemain, il parut plus calme; ses deux gardiens le quittrent
pour aller prendre  leur tour un peu de repos; mais  peine
furent-ils sortis, que Masaniello se revtit des dbris de son
brillant costume de la veille, et demanda son cheval d'une voix si
imprieuse qu'on le lui amena. Il sauta aussitt dessus, sans chapeau,
sans veste, n'ayant qu'une chemise dchire et une trousse en
lambeaux, il s'lana au galop vers le palais. La sentinelle ne le
reconnaissant pas voulut l'arrter, mais il passa sur le ventre de la
sentinelle, sauta  bas de son cheval, pntra jusqu'au vice-roi, lui
dit qu'il mourait de faim et lui demanda  manger; puis, un instant
aprs il annona au vice-roi qu'il venait de faire dresser une
collation hors de la ville et l'invita  en venir prendre sa part;
mais le vice-roi, qui ignorait ce qu'il y avait de vrai ou de faux
dans tout cela, et qui voyait seulement devant lui un homme dont
l'esprit tait gar, prtexta une indisposition et refusa de suivre
Masaniello. Alors Masaniello, sans insister davantage, descendit
l'escalier, remonta  cheval, et sortant de la ville en fit presque le
tour au galop sous un soleil ardent, de sorte qu'il rentra chez lui
tremp de sueur. Tout le long de la route, comme la veille, il avait
demand  boire, et l'on calcula qu'il avait d avaler jusqu' seize
carafes d'eau. Ecras de fatigue, il se coucha.

Pendant ces deux jours de folie, Ardizzone, Renna et Cataneo, qui
s'taient clipss pendant la dictature de Masaniello, reprirent leur
influence et se partagrent la garde de la ville.

Masaniello s'tait jet sur son lit et tait bientt tomb dans un
profond assoupissement; mais vers minuit il se rveilla, et quoique
ses membres musculeux fussent agits d'un dernier frissonnement,
quoique son oeil brlt d'un reste de fivre, il se sentit mieux. En
ce moment sa porte s'ouvrit, et, au lieu de sa femme ou de son frre
qu'il s'attendait  voir paratre, un homme entra envelopp d'un large
manteau noir, le visage entirement cach sous un feutre de mme
couleur, et s'avanant en silence jusqu'au grabat sur lequel tait
couch cet homme tout-puissant qui d'un signe disposait de la vie de
quatre cent mille de ses semblables:

--Masaniello, dit-il, pauvre Masaniello! Et en mme temps il carta
son manteau et laissa voir son visage.

--Salvator Rosa! s'cria Masaniello en reconnaissant son ami que
depuis quatre jours il avait perdu de vue, occup qu'avait t
Salvator, avec la compagnie de la Mort,  repousser les Espagnols qui
avaient voulu entrer  Naples du ct de Salerne.

Et les deux amis se jetrent dans les bras l'un de l'autre.

--Oui, oui, pauvre Masaniello! dit le pcheur-roi en retombant sur son
lit. N'est-ce pas, et ils m'ont bien arrang, et j'ai eu raison de me
fier  eux! Mais j'ai tort de dire que je m'y suis fi! jamais je n'ai
cru en leurs belles paroles, jamais je n'ai eu foi dans leurs grandes
promesses. C'est cet infme cardinal Filomarino qui a tout fait et qui
m'a tromp au saint nom de Dieu.

Salvator Rosa coutait son ami avec tonnement.

--Comment! dit-il, ce que l'on m'a dit ne serait-il pas vrai?

--Et que t'a-t-on dit, mon Salvator? reprit tristement Masaniello.
Salvator se tut.

--On t'a dit que j'tais fou, n'est-ce pas? continua Masaniello.
Salvator fit un signe de la tte.

--Oui, oui, les misrables! Oh! je les reconnais bien l! Non,
Salvator, non, je ne suis pas fou, je suis empoisonn, voil tout.

Salvator jeta un cri de surprise.

--C'est ma faute, dit Masaniello. Pourquoi ai-je mis le pied dans
leurs palais! Est-ce la place d'un pauvre pcheur comme moi? Pourquoi
ai-je accept leur repas! L'orgueil, Salvator, le dmon de l'orgueil
m'a tent, et j'ai t puni.

--Comment! s'cria Salvator, tu crois qu'ils auraient eu l'infamie...

--Ils m'ont empoisonn, reprit Masaniello d'une vois plus forte
encore; ils m'ont empoisonn deux fois: lui et elle; lui dans un verre
d'eau, elle dans un bouquet. C'est bien la peine de se dire noble, de
s'appeler duc et duchesse pour empoisonner un pauvre pcheur plein de
confiance qui croit que ce qui est jur est jur, et qui se livre sans
dfiance!

--Non, non, dit Salvator, tu te trompes, Masaniello: c'est ce soleil
ardent, ce sont ces travaux assidus, c'est cette vie intellectuelle
qui dvorent ceux-l mmes qui y sont habitus, qui auront
momentanment fatigu ton esprit et gar ta raison.

--C'est ce qu'ils disent, je le sais bien, s'cria Masaniello; c'est
ce qu'ils disent, et c'est ce que les gnrations  venir diront sans
doute aussi, puisque toi, mon ami, toi, mon Salvator, toi qui es
l, toi qui es en face de moi, tu rptes la mme chose, quoique je
t'affirme le contraire. Ils m'ont empoisonn dans un verre d'eau et
dans un bouquet:  peine ai-je eu respir ce bouquet,  peine ai-je eu
aval ce verre d'eau, que j'ai senti que c'en tait fait de ma raison.
Une sueur froide passa sur mon front, la terre sembla manquer sous mes
pieds; la ville, la mer, le Vsuve, tout tourbillonna devant moi comme
dans un rve. Oh! les misrables! les misrables!

Et une larme ardente roula sur les joues du jeune Napolitain.

--Oui, oui, dit Salvator, oui, je vois bien maintenant que c'est vrai.
Mais, grce  Dieu, leur complot a chou; grce  Dieu, tu n'es plus
fou; grce  Dieu, le poison a sans doute cd aux remdes, et tu es
sauv.

--Oui, rpondit Masaniello, mais Naples est perdue.

--Perdue, et pourquoi? demanda Salvator.

--Ne vois-tu donc pas, rpondit Masaniello, que je ne suis plus
aujourd'hui ce que j'tais avant-hier? Quand j'ordonne, le peuple
hsite. On a dout de moi, Salvator, car on m'a vu agir en insens.
Puis n'ont-ils pas dit tout bas  cette multitude que je voulais me
faire roi?

--C'est vrai, dit Salvator d'une voix sombre, car c'est ce bruit qui
m'a amen ici.

--Et qu'y venais-tu faire? Voyons, parle franchement.

--Ce que j'y venais faire? dit Salvator. Je venais m'assurer si
la chose tait vraie; et si la chose tait vraie, je venais te
poignarder!

--Bien, Salvator, bien! dit Masaniello. Il nous faudrait six hommes
comme toi seulement, et tout ne serait pas perdu.

--Mais pourquoi dsespres-tu ainsi? demanda Salvator.

--Parce que, dans l'tat actuel des choses, moi seul pourrais diriger
ce peuple vers le but qu'il atteindra probablement un jour, et que
demain, cette nuit, dans une heure peut-tre, je ne serai plus l pour
le diriger.

--Et o seras-tu donc?

Masaniello laissa errer sur ses lvres un sourire profondment
triste, leva un instant ses regards au ciel, et ramenant les yeux sur
Salvator:

--Ils me tueront, mon ami, lui dit-il. Il y a quatre jours, ils ont
essay de m'assassiner, et ils m'ont manqu parce que mon heure
n'tait pas venue. Avant-hier ils m'ont empoisonn, et, s'ils n'ont
pas russi  me faire mourir, ils sont parvenus  me rendre fou. C'est
un avertissement de Dieu, Salvator. La prochaine tentative qu'ils
feront sur moi sera la dernire.

--Mais pourquoi, averti comme tu l'es, ne te garantirais-tu pas de
leurs complots en demeurant chez toi?

--Ils diraient que j'ai peur.

--En t'entourant de gardes chaque fois que tu sortiras par la ville?

--Ils diraient que je veux me faire roi.

--Mais on ne le croirait pas.

--Tu l'as bien cru, toi!

Salvator courba son front, rougissant, car il y avait tant de
douceur dans la rponse de Masaniello que sa rponse n'tait pas une
accusation, mais un reproche.

--Eh bien! soit, rpondit-il, que la volont de Dieu s'accomplisse.
Salvator Rosa s'assit prs du lit de son ami.

--Quelle est ton intention? demanda Masaniello.

--De rester prs de toi, et, bonne ou mauvaise, de partager ta
fortune.

--Tu es fou, Salvator, rpondit Masaniello. Que moi, que le Seigneur a
choisi pour son lu, j'attende tranquillement le calice qu'il me reste
 puiser, c'est bien, car je ne puis pas, car je ne dois pas faire
autrement; mais toi, Salvator, qu'aucune fatalit ne pousse, qu'aucun
serment ne lie, que tu restes dans cette infme Babylone, c'est une
folie, c'est un aveuglement, c'est un crime.

--J'y resterai pourtant, dit Salvator.

--Tu le perdrais sans me sauver, Salvator, et tout dvoment inutile
est une sottise.

--Advienne que pourra! reprit le peintre. C'est ma volont.

--C'est ta volont? Et tes soeurs? et ta mre? C'est ta volont! Le
jour o tu m'as reconnu pour chef, tu as fait abngation de ta volont
pour la subordonner  la mienne. Eh bien! moi, ma volont est,
Salvator, que tu sortes  l'instant mme de Naples, que tu te rendes 
Rome, que tu te jettes au genoux du saint-pre, et que tu lui demandes
ses indulgences pour moi, car je mourrai probablement sans que mes
meurtriers m'accordent le temps de me mettre en tat de grce.
Entends-tu? Ceci est ma volont,  moi. Je te l'ordonne comme ton
chef, je t'en conjure comme ton ami.

--C'est bien, dit Salvator, je t'obirai.

Et alors il droula une toile, tira d'une trousse qu'il portait  sa
ceinture ses pinceaux qui, non plus que son pe, ne le quittaient
jamais, et,  la lueur de la lampe qui brlait sur la table, d'une
main ferme et rapide, il improvisa ce beau portrait que l'on voit
encore aujourd'hui prs de la porte dans la premire chambre du muse
des _Studi_,  Naples, et o Masaniello est reprsent avec un bret
de couleur sombre, le cou nu et revtu d'une chemise seulement.

Les deux amis se sparrent pour ne se revoir jamais. La mme nuit
Salvator prit le chemin de Rome. Quant  Masaniello, fatigu de cette
scne, il reposa la tte sur son oreiller et se rendormit.

Le lendemain, il se rveilla au son de la cloche qui appelait les
fidles  l'glise; il se leva, fit sa prire, revtit ses simples
habits de pcheur, descendit, traversa la place et entra dans l'glise
_del Carmine_. C'tait le jour de la fte de la Vierge du Mont-Carmel.
Le cardinal Filomarino disait la messe; l'glise regorgeait de monde.

A la vue de Masaniello, la foule s'ouvrit et lui fit place. La messe
finie, Masaniello monta dans la chaire et fit signe qu'il voulait
parler. Aussitt chacun s'arrta, et il se fit un profond silence pour
couter ce qu'il allait dire.

--Amis, dit Masaniello d'une voix triste, mais calme, vous tiez
esclaves, je vous ai faits libres. Si vous tes dignes de cette
libert, dfendez-la, car maintenant c'est vous seuls que cela
regarde. On vous a dit que je voulais me faire roi: ce n'est pas
vrai, et j'en jure par ce Christ qui a voulu mourir sur la croix pour
acheter au prix de son sang la libert des hommes. Maintenant tout est
fini entre le monde et moi. Quelque chose me dit que je n'ai plus que
peu d'heures  vivre. Amis, rappelez-vous la seule chose que je vous
aie jamais demande et que vous m'avez promise: au moment o vous
apprendrez ma mort, dites un _Ave Maria_ pour mon me.

Tous les assistans le lui promirent de nouveau. Alors Masaniello fit
signe  la foule de s'couler, et la foule s'coula; puis, quand il
fut seul, il descendit, alla s'agenouiller devant l'autel de la Vierge
et fit sa prire.

Comme il relevait la tte, un homme vint lui dire que le cardinal
Filomarino l'attendait au couvent pour s'entretenir avec lui des
affaires d'tat. Masaniello fit signe qu'il allait se rendre 
l'invitation du cardinal. Le messager disparut.

Masaniello dit encore un _Pater_ et un _Ave_, baisa trois fois
l'amulette qu'il portait au cou et dont il avait toujours scell
les ordonnances; puis il s'avana vers la sacristie. Arriv l, il
entendit plusieurs voix qui l'appelaient dans le clotre: il alla du
ct d'o venaient ces voix; mais au moment o il mettait le pied sur
le seuil de la porte, trois coups de fusil partirent et trois balles
lui traversrent la poitrine. Cette fois son heure tait venue; tous
les coups avaient port. Il tomba en prononant ces seules paroles:
--Ah! les tratres! ah! les ingrats!

Il avait reconnu dans les trois assassins ses trois amis, Calaneo,
Renna et Ardizzone.

Ardizzone s'approcha du cadavre, lui coupa la tte, et, traversant la
ville tout entire cette tte sanglante  la main, il alla la dposer
aux pieds du vice-roi.

Le vice-roi la regarda un instant pour bien s'assurer que c'tait la
tte de Masaniello; puis, aprs avoir fait compter  Ardizzone la
rcompense convenue, il fit jeter cette tte dans les fosss de la
ville.

Quant  Renna  Cataneo, ils prirent le cadavre mutil et le
tranrent par les rues de la ville sans que le peuple, qui,
trois jours auparavant, mettait en pices ceux qui avaient essay
d'assassiner son chef, part s'mouvoir aucunement  ce terrible
spectacle.

Lorsqu'ils furent las de traner et d'insulter ce cadavre, comme en
passant prs des fosss ils aperurent sa tte, ils jetrent  son
tour le corps dans le foss, o ils restrent jusqu'au lendemain.

Le lendemain le peuple se reprit d'amour pour Masaniello. Ce n'tait
que pleurs et gmissemens par la ville. On se mit  la recherche de
cette tte et de ce corps tant insults la veille: on les retrouva, on
les rajusta l'un  l'autre, on mit le cadavre sur un brancard, on le
couvrit d'un manteau royal, on lui ceignit le front d'une couronne de
laurier, on lui mit  la main droite le bton de commandement,  la
main gauche son pe nue; puis on le promena solennellement dans tous
les quartiers de la ville.

Ce que voyant, le vice-roi envoya huit pages avec un flambeau de cire
blanche  la main pour suivre le convoi, et ordonna  tous les hommes
de guerre de le saluer lorsqu'il passerait en inclinant leurs armes.
On le porta ainsi  la cathdrale Sainte-Claire, o le cardinal
Filomarino dit pour lui la messe des morts.

Le soir, il fut inhum avec les mmes crmonies qu'on avait
l'habitude de pratiquer pour les gouverneurs de Naples ou pour les
princes des familles royales.

Ainsi finit Thomas Aniello, roi pendant huit jours, fou pendant
quatre, assassin comme un tyran, abandonn comme un chien, recueilli
comme un martyr, et depuis lors vnr comme un saint.

La terreur qu'inspira son nom fut si grande, que l'ordonnance des
vice-rois qui dfendit de donner aux enfans le nom de Masaniello
existe encore aujourd'hui et est en pleine vigueur par tout le royaume
de Naples.

Ainsi ce nom a t gard de toute tache et conserv pur  la
vnration des peuples.




VII

Le Mariage sur l'chafaud.


Un jour, c'tait en 1501, on afficha sur les murs de Naples le placard
suivant:

Il sera compt la somme de quatre mille ducats  celui qui livrera,
mort ou vif,  la justice, le bandit calabrais Rocco del Pizzo.
ISABELLE D'ARAGON, rgente.

Trois jours aprs, un homme se prsenta chez le ministre de la police,
et dclara qu'il savait un moyen immanquable de s'emparer de celui
qu'on cherchait, mais qu'en change de l'or offert il demandait une
grce que la rgente seule pouvait lui accorder: c'tait donc avec la
rgente seule qu'il voulait traiter de cette affaire.

Le ministre rpondit  cet homme qu'il ne voulait pas dranger Son
Altesse pour une pareille bagatelle, qu'on avait promis quatre mille
ducats et non autre chose; et que si les quatre mille ducats lui
convenaient, il n'avait qu' livrer Rocco del Pizzo, et que les quatre
mille ducats lui seraient compts.

L'inconnu secoua ddaigneusement la tte et se retira.

Le soir mme, un vol d'une telle hardiesse fut commis entre Resina et
Torre del Greco, que chacun fut d'avis qu'il n'y avait que Rocco del
Pizzo qui pouvait avoir fait le coup.

Le lendemain,  la fin du conseil, Isabelle demanda au ministre de la
police des explications sur ce nouvel vnement. Le ministre n'avait
aucune explication  donner; cette fois, comme toujours, l'auteur de
l'attentat avait disparu, et, selon toute probabilit, exerait dj
sur un tout autre point du royaume.

Le ministre alors se souvint de cet homme qui s'tait prsent chez
lui la veille, et qui lui avait offert de livrer Rocco del Pizzo: il
raconta  la rgente tous les dtails de son entrevue avec cet homme;
mais il ajouta que, comme la premire condition impose par lui avait
t de traiter l'affaire avec Son Altesse,  laquelle, au lieu de la
prime accorde, il avait disait-il, une grce particulire  demander,
il avait cru devoir repousser une pareille ouverture, venant surtout
de la part d'un inconnu.

--Vous avez eu tort, dit la rgente, faites chercher  l'instant mme
cet homme, et si vous le trouvez amenez-le-moi.

Le ministre s'inclina, et promit de mettre, le jour mme, tous ses
agens en campagne.

Effectivement, en rentrant chez lui, il donna  l'instant mme le
signalement de l'inconnu, recommandant qu'on le dcouvrt quelque part
qu'il ft, mais qu'une fois dcouvert on et pour lui les plus grands
gards, et qu'on le lui ament sans lui faire aucun mal.

La journe se passa en recherches infructueuses.

La nuit mme, un second vol eut lieu prs d'Averse. Celui-l tait
accompagn de circonstances plus audacieuses encore que celui de la
veille, et il ne resta plus aucun doute que Rocco del Pizzo, pour des
motifs de convenance personnelle, ne se ft rapproch de la capitale.

Le ministre de la police commena  regretter sincrement d'avoir
loign l'tranger d'une faon aussi absolue, et le regret augmenta
encore lorsque deux fois dans la journe du lendemain la rgente
lui fit demander s'il avait dcouvert quelque chose relativement 
l'inconnu qui avait offert de livrer Rocco del Pizzo. Malheureusement
ce retour sur le pass fut inutile; cette journe, comme celle de la
veille, s'coula sans amener aucun renseignement sur le mystrieux
rvlateur.

Mais la nuit amena une nouvelle catastrophe. Au point du jour, on
trouva, sur la route d'Amalfi  l Cava, un homme assassin. Il tait
compltement nu et avait un poignard plant au milieu du coeur.

A tort ou  raison, la vindicte publique attribua encore ce nouveau
crime  Rocco del Pizzo.

Quant au cadavre, il fut reconnu pour tre celui d'un jeune seigneur
connu sous le nom de Raymond-le-Btard, et qui appartenait, moins
cette faute d'orthographe dans sa naissance,  la puissante maison des
Carraccioli, ces ternels favoris des reines de Naples, et dont l'un
des membres passait pour remplir alors, prs de la rgente, la charge
hrditaire de la famille.

Cette fois le ministre fut dsespr, d'autant plus dsespr qu'une
demi-heure aprs que le rapport de cet vnement lui eut t fait, il
reut de la rgente l'ordre de passer au palais.

Il s'y rendit aussitt: la rgente l'attendait le sourcil fronc et
l'oeil svre; prs d'elle tait Antoniello Caracciolo, le frre du
mort, lequel sans doute tait venu rclamer justice.

Isabelle demanda d'une voix brve au pauvre ministre s'il avait appris
quelque chose de nouveau relativement  l'inconnu; mais celui-ci avait
eu beau faire courir les places, les carrefours et les rues de Naples,
il en tait toujours au mme point d'incertitude. La rgente lui
dclara que, si le lendemain l'inconnu n'tait point retrouv ou Rocco
del Pizzo pris, il tait invit  ne plus se prsenter devant elle que
pour lui remettre sa dmission; le comte Antoniello Carracciolo ayant
dclar que Rocco del Pizzo seul pouvait avoir commis un pareil crime.

Le ministre rentrait donc chez lui, le front sombre et inclin,
lorsqu'en relevant la tte il crut voir de l'autre ct de la place,
envelopp d'un manteau et se chauffant au soleil d'automne, un homme
qui ressemblait trangement  son inconnu. Il s'arrta d'abord comme
clou  sa place, car il tremblait que ses yeux ne l'eussent tromp;
mais plus il le regarda, plus il s'affermit dans son opinion; il
s'avana alors vers lui, et  mesure qu'il s'avana il reconnut plus
distinctement son homme.

Celui-ci le laissa approcher sans faire un seul mouvement pour le fuir
ou pour aller au devant de lui. On l'et pris pour une statue.

Arriv prs de lui, le ministre lui mit la main sur l'paule, comme
s'il et eu peur qu'il ne lui chappt.

--Ah! enfin, c'est toi! lui dit-il.

--Oui, c'est moi, rpondit l'inconnu, que me voulez-vous?

--Je veux te conduire  la rgente, qui dsire te parler.

--Vraiment; c'est un peu tard.

--Comment, c'est un peu tard! demanda le ministre tremblant que le
rvlateur ne voult rien rvler. Que voulez-vous dire?

--Je veux dire que, si vous aviez fait, il y a trois jours, ce que
vous faites aujourd'hui, vous compteriez dans les annales de Naples
deux vols de moins.

--Mais, demanda le ministre, tu n'as pas chang d'avis, j'espre?

--Je n'en change jamais.

--Tu es toujours dans l'intention de livrer Rocco del Pizzo, si l'on
t'accorde ce que tu demandes?

--Sans doute.

--Et tu en as encore la possibilit?

--Cela m'est aussi facile que de me remettre moi-mme entre vos mains.

--Alors, viens.

--Un instant. Je parlerai  la rgente?

--A elle-mme.

--A elle seule?

--A elle seule.

--Je vous suis.

--Mais  une condition, cependant.

--Laquelle?

--C'est qu'avant d'entrer chez elle vous remettrez vos armes 
l'officier de service.

--N'est-ce point la rgle? demanda l'inconnu.

--Oui, rpondit le ministre.

--Eh bien! alors, cela va tout seul.

--Vous y consentez?

--Sans doute.

--Alors, venez.

--Je viens.

Et l'inconnu suivit le ministre qui, de dix pas en dix pas, se
retournait pour voir si son mystrieux compagnon marchait toujours
derrire lui.

Ils arrivrent ainsi au palais.

Devant le ministre toutes les portes s'ouvrirent, et au bout d'un
instant ils se trouvrent dans l'antichambre de la rgente. On
annona le ministre, qui fut introduit aussitt, tandis que l'inconnu
remettait de lui-mme  l'officier des gardes le poignard et les
pistolets qu'il portait  la ceinture.

Cinq minutes aprs, le ministre reparut; il venait chercher l'inconnu
pour le conduire prs de Son Altesse.

Ils traversrent ensemble deux ou trois chambres, puis ils trouvrent
un long corridor, et au bout de ce corridor une porte entr'ouverte.
Le ministre poussa cette porte; c'tait celle de l'oratoire de la
rgente. La duchesse Isabelle les y attendait.

Le ministre et l'inconnu entrrent; mais quoique ce ft, selon toute
probabilit, la premire fois que cet homme se trouvt en face d'une
si puissante princesse, il ne parut aucunement embarrass, et, aprs
avoir salu avec une certaine rudesse qui ne manquait pas cependant
d'aisance, il se tint debout, immobile et muet, attendant qu'on
l'interroget.

--C'est donc vous, dit la duchesse, qui vous engagez  livrer Rocco
del Pizzo?

--Oui, madame, rpondit l'inconnu.

--Et vous tes sr de tenir votre promesse?

--Je m'offre comme otage.

--Ainsi votre tte...

--Paiera pour la sienne, si je manque  ma parole.

--Ce n'est pas tout  fait la mme chose, dit la rgente.

--Je ne puis pas offrir davantage, rpondit l'inconnu.

--Dites donc ce que vous dsirez alors?

--J'ai demand  parler  Votre Altesse seule.

--Monsieur est un autre moi-mme, dit la rgente.

--J'ai demand  parler  Votre Altesse seule, reprit l'inconnu: c'est
ma premire condition.

--Laissez-nous, don Luiz, dit la duchesse.

Le ministre s'inclina et sortit.

L'inconnu se trouva tte--tte avec la rgente, spar seulement
d'elle par le prie-dieu sur lequel tait pos un vangile, et au
dessus duquel s'levait un crucifix.

La rgente jeta un coup d'oeil rapide sur lui. C'tait un homme de
trente  trente-cinq ans, d'une taille au dessus de la moyenne, au
teint hl, aux cheveux noirs retombant en boucles le long de son cou,
et dont les yeux ardens exprimaient  la fois la rsolution et la
tmrit: comme tous les montagnards, il tait admirablement bien
fait, et l'on sentait que chacun de ces membres si bien proportionns
tait riche de souplesse et d'lasticit.

--Qui tes-vous et d'o venez-vous? demanda la rgente.

--Que vous fait mon nom, madame? dit l'inconnu; que vous importe le
pays o je suis n? Je suis Calabrais, c'est--dire esclave de ma
parole... Voil tout ce qu'il vous importe de savoir, n'est-ce pas?

--Et vous vous engagez  me livrer Rocco del Pizzo?

--Je m'y engage.

--Et en change qu'exigez-vous de moi?

--Justice.

--Rendre la justice est un devoir que j'accomplis, et non pas une
rcompense que j'accorde.

--Oui, je sais bien que c'est l une de vos prtentions,  vous
autres souverains; vous vous croyez tous des juges aussi intgres que
Salomon: malheureusement votre justice a deux poids et deux mesures.

--Comment cela?

--Oui, oui; lourde aux petits, lgre aux grands, continua l'inconnu.
Voil ce que c'est que votre justice.

--Vous avez tort, monsieur, reprit la rgente; ma justice  moi est
gale pour tous, et je vous en donnerai la preuve. Parlez: pour qui
demandez-vous justice?

--Pour ma soeur, lchement trompe.

--Par qui?

--Par l'un de vos courtisans.

--Lequel?

--Oh! un des plus jeunes, des plus beaux, un des plus nobles!--Ah!
tenez, voil que Votre Altesse hsite dj!

--Non; seulement je dsire savoir d'abord ce qu'il a fait...

--Et si ce qu'il a fait mrite la mort, aurais-je sa tte en change
de la tte de Rocco del Pizzo?

--Mais, demanda la duchesse, qui sera juge de la gravit du crime?
L'inconnu hsita un instant; puis, regardant fixement la rgente:

--La conscience de Votre Altesse, dit-il.

--Donc, vous vous en rapportez  elle?

--Entirement.

--Vous avez raison.

--Ainsi, si Votre Altesse trouve le crime capital, j'aurai sa tte en
change de celle de Rocco del Pizzo?

--Je vous le jure.

--Sur quoi?

--Sur cet vangile et sur ce Christ.

--C'est bien. coutez alors, madame, car c'est tout une histoire.

--J'coute.

--Notre famille habite une petite maison isole,  une demi-lieue du
village de Rosarno, situ entre Cosenza et Sainte-Euphmie; elle se
compose de deux vieillards: mon pre et ma mre; de deux jeunes gens:
ma soeur et moi. Ma soeur s'appelle Costanza.

Tout autour de nous s'tendent les domaines d'un puissant seigneur,
sur les terres duquel le hasard nous fit natre, et dont, par
consquent, nous sommes les vassaux.

--Comment s'appelle ce seigneur? interrompit la rgente.

--Je vous dirai son crime d'abord, son nom aprs.

--C'est bien; continuez.

--C'tait un magnifique seigneur que notre jeune matre, beau, noble,
riche, gnreux, et cependant avec tout cela ha et redout; car, en
le voyant paratre, il n'y avait pas un mari qui ne tremblt pour sa
femme, pas un pre qui ne tremblt pour sa fille, pas un frre qui
ne tremblt pour sa soeur. Mais il faut dire aussi que tout ce qu'il
faisait de mal lui venait d'un mauvais gnie qui lui soufflait l'enfer
aux oreilles. Ce mauvais gnie tait son frre naturel, on le nommait
Raymond-le-Btard.

--Raymond-le-Btard! s'cria la rgente, celui qui a t assassin
cette nuit?

--Celui-l mme.

--Connaissez-vous son assassin?

--C'est moi.

--Ce n'est donc pas Rocco del Pizzo? s'cria la duchesse.

--C'est moi, rpta l'inconnu avec le plus grand calme.

--Donc vous avez commenc par vous faire justice vous-mme.

--Je suis venu la demander il y a trois jours, et on me l'a refuse.

--Alors, que venez-vous rclamer aujourd'hui?

--La meilleure partie de ma vengeance, madame; Raymond-le-Btard
n'tait que l'instigateur du crime, son frre est le criminel.

--Son frre! s'cria la duchesse, son frre! mais son frre c'est
Antoniello Carracciolo.

--Lui-mme, madame, rpondit l'inconnu, en fixant son regard perant
sur la rgente.

Isabelle plit et s'appuya sur le prie-dieu, comme si les jambes lui
manquaient; mais bientt elle reprit courage.

--Continuez, monsieur, continuez.

--Et le nom du coupable ne changera rien  l'arrt du juge? demanda
l'inconnu.

--Rien, rpondit la rgente, absolument rien, je vous le jure.

--Toujours sur cet vangile et sur ce Christ?

--Toujours, continuez; j'coute.

Et elle reprit la mme attitude et le mme visage qu'elle avait un
moment avant que la terrible rvlation ne lui et t faite, et
l'inconnu  son tour reprit, de la mme voix qu'il l'avait commenc,
le rcit interrompu.

--Je vous disais donc, madame, que le comte Antoniello Caracciolo
tait un beau, noble, riche et gnreux seigneur; mais qu'il avait
un frre qui tait pour lui ce que le serpent fut pour nos premiers
pres, le gnie du mal.

Un jour il arriva, il y a de cela six mois  peu prs, madame, il
arriva, dis-je, que le comte Antoniello chassait dans la portion de
ses forts qui avoisine notre maison. Il s'tait perdu  la poursuite
d'un daim, il avait chaud, il avait soif, il aperut une jeune fille
qui revenait de la fontaine, portant sur son paule un vase rempli
d'eau; il sauta  bas de son cheval, passa la bride de l'animal a son
bras, et vint demander  boire  la jeune fille. Cette jeune fille,
c'tait Costanza, c'tait ma soeur.

Un frisson passa par le corps de la rgente, mais l'inconnu continua
sans paratre s'apercevoir de l'effet produit par ses dernires
paroles:

--Je vous ai dit, madame, ce qu'tait le comte Antoniello, permettez
que je vous dise aussi ce qu'tait ma soeur.

C'tait une jeune fille de seize ans, belle comme un ange, chaste
comme une madone. On voyait,  travers ses yeux, jusqu'au fond de son
me, comme,  travers une eau limpide, on voit jusqu'au fond d'un lac;
et son pre et sa mre, qui y regardaient tous les jours, n'avaient
jamais pu y lire l'ombre d'une mauvaise pense.

Costanza n'aimait personne, et disait toujours qu'elle n'aimerait
jamais que Dieu; et, en effet, sa nature fine et dlicate tait trop
suprieure  la matire qui l'entourait, pour que cette fange humaine
souillt jamais sa blanche robe de vierge.

Mais, je vous l'ai dit, madame, et peut-tre le savez-vous vous-mme,
le comte Antoniello est un beau, noble, riche et gnreux seigneur.
Costanza voyait pour la premire fois un homme de cette classe; le
comte Antoniello voyait pour la premire, sans doute aussi, une femme
de cette espce. Ces deux natures suprieures, l'une par le corps,
l'autre par l'me, se sentirent attires l'une par l'autre, et
lorsqu'ils se furent quitts avec une longue conversation, Costanza
commena  penser au beau jeune homme, et le comte Antoniello ne fit
plus que rver  la belle jeune fille.

Les lvres de la rgente se crisprent; mais il n'en sortit pas une
seule syllabe.

--Il faut tout vous dire, madame; Costanza ignorait que ce beau jeune
homme ft le comte Carracciolo; elle croyait que c'tait quelque page
ou quelque cuyer de sa suite, qu'elle pouvait, chaste et riche, car
elle est riche pour une paysanne, ma soeur, qu'elle pouvait, dis-je,
regarder en face et aimer.

Ils se virent ainsi trois ou quatre jours de suite, toujours sur le
chemin de la fontaine et au mme endroit o ils s'taient vus pour la
premire fois; mais, une aprs-midi, ils s'oublirent, de sorte que
mon pre, ne voyant pas revenir sa fille, fut inquiet, et, jetant son
fusil sur son paule, il alla au devant d'elle.

Au dtour d'un chemin, il l'aperut assise prs d'un jeune homme.

A la vue de notre pre, Costanza bondit comme un daim effray, et
le jeune homme, de son ct, s'enfona dans la fort. Le premier
mouvement de mon pre fut d'abaisser son arquebuse et de le mettre en
joue, mais Costanza se jeta entre le canon de l'arme et Carracciolo.
Notre pre releva son arquebuse, mais il avait reconnu le jeune comte.

--Et c'tait bien Antoniello Carracciolo? murmura la rgente.

--C'tait lui-mme, dit l'inconnu.

Le mme soir, notre pre ordonna  sa femme et  sa fille de se tenir
prtes  partir dans la nuit: toutes deux devaient quitter notre
maison et chercher un asile chez une tante que nous avions 
Monteleone. Au moment de partir, mon pre prit Costanza  part, et lui
dit:

--Si tu le revois, je le tuerai.

Costanza tomba aux genoux de mon pre, promettant de ne pas le revoir;
puis, les mains jointes et les yeux pleins de larmes, elle lui demanda
son pardon. Costanza partit avec sa mre, et, lorsque le jour parut,
toutes deux taient dj hors des terres du comte Antoniello.

La rgente respira.

Le lendemain, mon pre alla trouver le comte. Je ne sais ce qui se
passa entre eux; mais ce que je sais, c'est que le comte lui jura sur
son honneur qu'il n'avait rien  craindre dans l'avenir pour la vertu
de Costanza.

Le lendemain de cette entrevue, le comte, de son ct, partit pour
Naples.

--Oui, oui, je me rappelle son retour, murmura la rgente. Aprs?
aprs?

--Eh bien! aprs, madame, aprs?... Il continua de se souvenir de
celle qu'il aurait d oublier. Les plaisirs de la cour, les faveurs
des dames de haut parage, les esprances de l'ambition, ne purent
chasser de son souvenir l'image de la pauvre Calabraise: cette image
tait sans cesse prsente  ses yeux pendant ses jours, pendant ses
nuits; elle tourmentait ses veilles, elle brlait son sommeil. Ses
lettres  son frre devenaient tristes, amres, dsespres. Son
frre, inquiet, partit et arriva  la cour. Il le croyait amoureux de
quelque reine,  la main de laquelle il n'osait aspirer. Il clata de
rire lorsqu'il apprit que l'objet de cet amour tait une misrable
Calabraise.

--Tu es fou, Antoniello, lui dit-il. Cette fille est ta vassale, ta
serve, ta sujette, cette fille est ton bien.

--Mais, dit Antoniello, j'ai jur  son pre...

--Quoi? qu'as-tu jur, imbcile?

--J'ai jur de ne pas chercher  revoir sa fille.

--Trs bien! Il faut tenir la promesse. Un gentilhomme n'a qu'une
parole.

--Tu vois donc que tout est perdu pour moi.

--Tu as jur de ne pas chercher  la revoir?

--Oui.

--Mais si c'est elle qui vient te trouver?

--Elle!

--Oui, elle!

--O cela?

--O tu voudras. Ici, par exemple!

--Oh! non, pas ici.

--Eh bien! dans ton chteau de Rosarno.

--Mais je suis enchan ici; je ne puis quitter Naples.

--Pour huit jours?

--Oh! pour huit jours? oui, c'est possible, je trouverai quelque
prtexte pour _lui_ chapper pendant huit jours. Je ne sais pas de qui
il parlait, madame, ni quelle chose le tenait en esclavage; mais voil
ce qu'il dit.

--Je le sais, moi, dit la rgente en devenant affreusement ple.
Continuez, monsieur, continuez.

--Ainsi, reprit Raymond, quand tu recevras ma lettre tu partiras?

--A l'instant mme.

--C'est bien.

Les deux frres se serrrent la main en se quittant; le comte
Antoniello resta  Naples, et Raymond-le-Btard partit pour la
Calabre.

Un mois aprs, le comte Antoniello reut une lettre de son frre, et,
il faut lui rendre justice, c'est un homme fidle  sa promesse que le
comte! Ce jour mme il partit.

Voil ce qui tait arriv. Ne vous impatientez pas, madame, j'arrive
au dnouement.

--Je ne m'impatiente pas, j'coute, rpondit la rgente; seulement je
frissonne en vous coutant.

--Un homme avait t assassin prs de la fontaine. Mon pre, en ce
moment, revenait de la chasse; il trouva ce malheureux expirant; il se
prcipita  son secours, et, comme il essayait, mais inutilement, de
le rappeler  la vie, deux domestiques de Raymond-le-Btard sortirent
de la fort et arrtrent mon pre comme l'assassin.

Par un malheur trange, l'arquebuse de mon pre tait dcharge, et,
par une concidence fatale, mais dont Raymond pourrait donner le
secret s'il n'tait pas mort, la balle qu'on retira de la poitrine du
cadavre tait du mme calibre que celles que l'on retrouva sur mon
pre.

Le procs fut court; les deux domestiques dposrent dans un sens qui
ne permettait pas aux juges d'hsiter. Mon pre fut condamn  mort.

Ma mre et ma soeur apprirent tout ensemble la catastrophe, le procs
et le jugement; elles quittrent Monteleone et arrivrent  Rosarno,
ce jour mme o le comte Antoniello, prvenu par la lettre de son
frre, arrivait, de son ct, de Naples.

Le comte Carracciolo, comme seigneur de Rosarno, avait droit de haute
et basse justice. Il pouvait donc, d'un signe, donner  mon pre la
vie ou la mort.

Ma mre ignorait que le comte ft arriv; elle rencontra
Raymond-le-Btard, qui lui annona cette heureuse nouvelle, et lui
donna le conseil de venir solliciter avec sa fille la grce de notre
pre et de son mari; il n'y avait pas de temps  perdre, l'excution
de mon pre tait fixe au lendemain.

Elle saisit avec avidit la voie qui lui tait ouverte par ce conseil,
qu'elle regardait comme un conseil ami; elle vint prendre sa fille,
elle l'entrana avec elle sans mme lui dire o elle la conduisait,
et, le jour mme de l'arrive du noble seigneur, les deux femmes
plores vinrent frapper  la porte de son chteau.

Elle ignorait, la pauvre mre, l'amour du comte pour Costanza.

La porte s'ouvrit, comme on le pense bien, car toutes choses avaient
t prpares par l'infme Raymond pour que rien ne vint s'opposer 
l'accomplissement de son projet; mais une fois entres, la mre et la
fille rencontrrent des valets qui leur barrrent le passage et qui
leur dirent qu'une seule des deux pouvait entrer.

Ma mre entra, Costanza attendit.

Elle trouva le comte Antoniello qui la reut avec un visage svre;
elle se jeta  ses pieds, elle pria, elle supplia; Antoniello fut
inflexible: un crime avait t commis, disait-il, son mari tait
coupable de ce crime, il fallait que ce meurtre ft veng; il fallait
que la justice et son cours: le sang demandait du sang.

Ma pauvre mre sortit de la chambre du comte, brise par la douleur,
anantie par le dsespoir, et criant merci  Dieu.

--Mais o donc tiez-vous pendant ce temps-l? demanda la rgente 
l'inconnu.

--A l'autre bout de la Calabre, madame,  Tarente,  Brindisi, que
sais-je. J'tais trop loin pour rien savoir de ce qui se passait.
Voil tout.

Ma mre sortit donc dsespre et voulut entraner sa fille, mais
Costanza l'arrta:

--A mon tour, ma mre, dit-elle,  mon tour d'essayer de flchir notre
matre. Peut-tre serai-je plus heureuse que vous.

Ma mre secoua la tte et tomba sur une chaise, elle n'esprait rien.
Ma soeur entra  son tour.

--Elle savait que cet homme l'aimait, s'cria la rgente, et elle
entrait chez cet homme!...

--Mon pre allait mourir, madame, comprenez-vous? Isabelle d'Aragon
grina des dents, puis, au bout d'un instant:

--Continuez, continuez... dit-elle.

Dix minutes s'coulrent dans une mortelle anxit, enfin un serviteur
sortit un papier  la main.

--Monseigneur le comte fait grce pleine et entire au coupable,
dit-il, voici le parchemin revtu de son sceau.

Ma mre jeta un cri de joie si profond, qu'il ressemblait  un cri de
dsespoir.

--Oh! merci, merci, dit-elle, et, baisant la signature du comte, elle
se prcipita vers la porte. Puis, s'arrtant tout  coup:

--Et ma fille? dit-elle.

--Courez  la prison, dit le serviteur, vous trouverez votre fille en
rentrant chez vous.

Ma mre s'lana, gare de joie, ivre de bonheur; elle traversa les
rues de Rosarno en criant: Sa grce! sa grce! j'ai sa grce!...
Elle arriva  la porte de la prison, o dj elle s'tait prsente
deux fois sans pouvoir entrer. On voulut la repousser une troisime
fois, mais elle montra le papier, et la porte s'ouvrit.

On la conduisit au cachot de mon pre.

Mon pre n'attendait plus que le bourreau; c'tait la vie qui entrait
 la place de la mort.

Il y eut au fond de cet asile de douleur un instant d'indicible joie.

Puis il demanda des dtails: comment ma mre et ma soeur avaient
appris l'accusation qui pesait sur lui, comment elles taient
parvenues au comte; comment, enfin, toutes choses s'taient passes.

Ma mre commena le rcit, mon pre l'couta, l'interrompant  chaque
instant par ses exclamations; peu  peu il ne dit plus que quelques
paroles et d'une voix tremblante, bientt il se tut tout  fait, puis
sa tte tomba dans ses deux mains, puis la sueur de l'angoisse lui
monta au visage, puis la rougeur de la honte lui brla le front;
enfin, quand ma mre lui eut dit que, repousse par le comte, elle
avait permis  ma soeur de prendre sa place, il bondit en poussant
un rugissement comme un lion bless, et s'lana contre la porte, la
porte tait ferme.

Il prit la pierre qui lui servait d'oreiller, et la lana de toutes
ses forces contre la barrire de fer qu'il croyait avoir le droit de
se faire ouvrir.

Le gelier accourut et lui demanda ce qu'il voulait.

--Je veux sortir, s'cria mon pre, sortir  l'instant mme.

--Impossible! dit le gelier.

--J'ai ma grce, cria mon pre. Je l'ai, je la tiens, la voil!

--Oui, mais elle porte que vous ne sortirez de prison que demain
matin.

--Demain matin? fit le captif avec une exclamation terrible.

--Lisez plutt, si vous en doutez, ajouta le gelier.

--Mon pre s'approcha de la lampe, lut et relut le parchemin. Le
gelier avait raison; soit hasard, soit erreur, soit calcul, le jour
de sa sortie tait fix au lendemain matin seulement.

Le prisonnier ne poussa pas un cri, pas un gmissement, pas un
sanglot. Il revint s'asseoir muet et morne sur son lit. Ma mre vint
s'agenouiller devant lui.

--Qu'as-tu donc? demanda-t-elle.

--Rien, rpondit-il.

--Mais que crains-tu?

--Oh! peu de chose.

--Mon Dieu! mon Dieu! que crois-tu, que crains-tu, que penses-tu?

--Je pense que Costanza est indigne de son pre, voil tout. Ce fut ma
mre qui se leva  son tour, ple et frissonnante.

--Mais c'est impossible.

--Impossible! et pourquoi?

--On m'a dit qu'elle allait sortir derrire moi. On m'a dit qu'elle
allait nous attendre  la maison.

--Eh bien! va voir  la maison si elle y est, et, si elle y est,
reviens avec elle.

--Je reviens, dit ma mre.

Et elle frappa  son tour et demanda  sortir. Le gelier lui ouvrit.

Elle courut  la maison. La maison tait dserte, Costanza n'tait
point reparue.

Elle courut au palais et redemanda sa fille. On lui rpondit qu'on ne
savait pas ce qu'elle voulait dire.

Elle revint  la maison. Costanza n'tait pas rentre.

Elle attendit jusqu'au soir. Costanza ne reparut point.

Alors elle pensa  son mari et s'achemina de nouveau vers la prison;
mais, cette fois, d'un pas aussi lent et aussi morne que si elle et
suivi au cimetire le cadavre de sa fille.

Comme la premire fois, les portes s'ouvrirent devant elle.

Elle retrouva son mari assis  la mme place; quoiqu'il et reconnu
son pas, il ne leva mme pas la tte. Elle alla se coucher  ses pieds
et posa sans rien dire son front sur ses genoux.

--Comprenez-vous, madame, quelle nuit infernale fut cette nuit pour
ces deux damns!

Le lendemain, au point du jour, on vint ouvrir la prison et annoncer
au condamn qu'il tait libre.--Je vous l'ai dj dit, ajouta
l'inconnu en riant d'un rire terrible, oh! le comte Carracciolo est un
noble seigneur, et qui tient religieusement sa parole!...

Les deux vieillards sortirent s'appuyant l'un sur l'autre. Une seule
nuit les avait tous deux rapprochs de la tombe de dix ans.

En tournant le coin de la route d'o l'on aperoit la maison, ils
virent Costanza, qui les attendait agenouille sur le seuil.

Ils ne firent pas un pas plus vite pour aller au devant de leur fille;
leur fille ne se releva pas pour aller au devant d'eux.

Quand ils furent prs d'elle, Constanza joignit les mains et ne dit
que ce seul mot:

--Grce!

Par un mouvement instinctif, ma mre tendit le bras entre son mari et
sa fille.

Mais celui-ci l'arrta doucement.

--Grce, dit-il en tendant la main  Costanza, grce, et pourquoi
grce, mon enfant? n'es-tu pas un ange? n'es-tu pas une sainte?
n'es-tu pas plus que tout cela, n'es-tu pas une martyre?

Et il l'embrassa.

Puis, comme la mre, entranant sa fille au fond de la chaumire, le
laissa seul dans la pice d'entre, il dtacha son arquebuse, la jeta
sur son paule, et s'achemina vers le chteau.

Il demanda  remercier le comte.

Le comte tait parti depuis une heure pour Naples.

Il demanda  remercier Raymond.

Raymond tait parti avec son frre.

Il revint alors vers la chaumire, accrocha son arquebuse  la
chemine. Puis Costanza et sa mre entendirent comme le bruit d'un
corps pesant qui tombait; elles sortirent toutes deux et trouvrent le
vieillard tendu sans connaissance au milieu de la chambre.

Elles le posrent sur le lit; ma soeur resta prs de lui, tandis que
ma mre courait chercher un mdecin.

Le mdecin secoua la tte; cependant il saigna mon pre. Vers le soir,
le vieillard rouvrit les yeux.

Comme il rouvrait les yeux, je mettais le pied sur le seuil de la
porte.

Il ne vit ni ma mre ni ma soeur, il ne vit que moi.

--Mon fils, mon fils! s'cria-t-il, oh! c'est la vengeance divine qui
te ramne.

Je me jetai dans ses bras.

--Allez, dit-il  ma mre et  ma soeur, et laissez-nous seuls. Ma
mre obit, mais ma soeur voulut rester.

Alors le vieillard se souleva sur son lit, et, montrant  Costanza sa
mre qui s'loignait:

--Suivez votre mre, dit-il avec un de ces gestes suprmes qui veulent
tre obis, suivez votre mre, si vous voulez que ma bndiction vous
suive.

Costanza baisa la main du moribond, se jeta  mon cou en pleurant et
suivit sa mre.

Je dposai mon arquebuse, mes pistolets et mon poignard sur une table,
et j'allai m'agenouiller prs du lit du vieillard.

--C'est la vengeance divine qui te ramne, rpta-t-il une seconde
fois. coute-moi, mon fils, et ne m'interromps pas; car, je le sens,
je n'ai plus que quelques instans  vivre, coute-moi.

Je lui fis signe qu'il pouvait parler.

Alors il me raconta tout.

Et,  mesure qu'il parlait, sa voix s'animait, le sang refluait  son
visage, la colre remontait dans ses yeux, on et dit qu'il tait
plein de force, de vie et de sant. Seulement, au dernier mot,
lorsqu'il en fut au moment o, rentrant chez lui et remettant son
arquebuse  sa chemine, il avait cru qu'il lui faudrait renoncer  sa
vengeance, il jeta un cri touff et retomba la tte sur son chevet.

Cette fois il tait mort.

Je fus long-temps sans le croire, long-temps je lui secouai le bras,
long-temps je l'appelai; enfin je sentis ses mains se refroidir dans
les miennes, enfin je vis ses yeux se ternir.

Je fermai ses yeux, je croisai ses mains sur sa poitrine, je
l'embrassai une dernire fois et je jetai par dessus sa tte son drap
devenu un linceul.

Puis j'allai ouvrir la porte du fond, et faisant signe  ma mre et 
ma soeur de s'approcher:

--Venez, leur dis-je, venez prier prs de votre mari et de votre pre
mort.

Les deux femmes se jetrent sur le lit en s'arrachant les cheveux et
en clatant en sanglots.

Pendant ce temps, je passais mes pistolets et mon poignard dans ma
ceinture, et, jetant mon arquebuse sur mon paule, je m'avanai vers
la porte.

--O vas-tu, frre? s'cria Costanza.

--O Dieu me mne, rpondis-je.

Et, avant qu'elle et le temps de s'opposer  ma sortie, je franchis
le seuil et je disparus dans l'obscurit.

Je vins droit  Naples.

On m'avait dit non seulement que vous tiez belle entre les femmes,
mais encore juste entre les reines.

Je vins  Naples avec l'intention de vous demander justice.

--Comment ne vous l'tes-vous pas faite vous-mme? demanda Isabelle.

--Un coup de poignard n'tait point assez pour un pareil crime,
madame, c'tait l'chafaud que je voulais. Antoniello Carracciolo a
dshonor ma famille, je veux le dshonneur d'Antoniello Carracciolo.

--C'est juste, murmura la rgente.

--Mais, pour plus de sret encore, comme le long du chemin j'appris
que la tte de Rocco del Pizzo tait mise  prix, et comme, en
arrivant  Naples, je lus, au coin du Mercato-Nuovo, le placard qui
offrait quatre mille ducats  celui qui le livrerait mort ou vif; pour
plus de sret, dis-je, je me prsentai chez le ministre de la police,
offrant de livrer vivant cet homme que vous cherchez partout et que
vous ne pouvez trouver nulle part. Mais le ministre de la police ne
voulut point m'accorder ce que je lui demandais, c'est--dire une
audience de Votre Altesse. Alors je rsolus d'arriver  mon but par un
autre moyen; je volai sur la route de Rsina  Torre del Greco.

--Alors c'tait donc vous et non pas Rocco del Pizzo?...

--Alors je volai sur la route d'Aversa...

--C'tait donc encore vous et non pas celui que l'on croyait?...

--Alors j'assassinai sur la route d'Amalfi. La mort de Raymond,
c'tait le commencement de ma vengeance, car j'tais rsolu de
recourir  la vengeance puisqu'on me refusait justice.

--C'est bien, dit la rgente. Dieu a voulu que je vous retrouve, tout
est donc pour le mieux.

--Tout est pour le mieux, dit l'inconnu.

--Et vous vous engagez toujours  livrer Rocco del Pizzo?

--Toujours.

--Vous savez o il est?

--Je le sais.

--Vous rpondez de mettre la main dessus?

--J'en rponds.

--Et vous me le livrerez vivant?

--En change de Carracciolo mort; vous le savez, c'est ma condition,
madame.

--C'est chose dite, soyez tranquille. Mais qui me rpondra de vous
d'ici l?

--C'est bien simple: envoyez-moi en prison; seulement, vous me ferez
conduire, par deux gardes,  quelque fentre d'o je puisse assister
au supplice de Carracciolo. Puis, Carracciolo mort, je vous livrerai
Rocco del Pizzo.

--Mais si vous ne me le livrez pas?

--Ma tte rpondra pour la sienne; je l'ai dj dit et je vous le
rpte.

--C'est juste, dit la rgente, je l'avais oubli.

Elle frappa dans ses mains, le capitaine des gardes entra.

--Faites crouer cet homme  la Vicairie, dit-elle.

Le capitaine remit l'inconnu aux mains de deux gardes et rentra.

--Maintenant, continua la rgente, faites arrter le comte Antoniello
Carracciolo et conduisez-le au chteau de l'Oeuf.

Le capitaine se prsenta au palais de Carracciolo; mais, souponnant
sans doute quelque chose du danger qui le menaait, Carracciolo avait
disparu.

La rgente, en apprenant cette nouvelle qui lui confirmait la
culpabilit de son favori, ordonna aussitt aux nobles du sige
de Capouan, o les Carraccioli taient inscrits, de lui livrer le
coupable, leur donnant trois jours seulement pour obtemprer  cet
ordre.

Les trois jours s'coulrent, et comme,  la fin de la troisime
journe, le comte n'avait point reparu, Naples, en se rveillant,
trouva, le lendemain, cinquante ouvriers occups  dmolir le palais
d'Antoniello Carracciolo, situ en face de la cathdrale.

Quand le palais fut compltement ras, on amena une charrue, on creusa
des sillons  la place o il s'tait lev, et l'on sema du sel dans
les sillons.

Puis on commena de dmolir le palais situ  la droite du sien:
c'tait le palais du prince Carracciolo son pre.

Puis on commena de dmolir le palais de gauche: c'tait le palais du
duc Carracciolo son frre an.

Le palais dmoli, il en fut fait autant sur son emplacement qu'il en
avait t fait sur l'emplacement des deux autres.

La rgente ordonna qu'il en serait ainsi des palais de tous les
Carraccioli, jusqu' ce que les Carraccioli eussent livr le coupable.

Dans la nuit qui suivit cette ordonnance, Antoniello Carracciolo se
constitua de lui-mme prisonnier.

Le lendemain, son pre et ses deux frres se prsentrent au palais,
mais la rgente fit dire qu'elle n'tait pas visible.

Le surlendemain, le prisonnier crivit  la duchesse pour solliciter
d'elle les faveurs d'une entrevue; mais la duchesse lui fit rpondre
qu'elle ne pouvait le recevoir.

Les uns et les autres renouvelrent pendant huit jours leurs
tentatives; mais ni les uns ni les autres n'obtinrent le rsultat
qu'ils poursuivaient.

Le matin du neuvime jour, les habitans du Mercato-Nuovo, avec un
tonnement ml d'effroi, virent sur la place un chafaud qui n'y
tait pas la veille. La funbre machine avait pouss dans l'ombre,
sans que nul la vt crotre, sans que personne l'entendt grandir.

Il y avait  l'une des extrmits de cet chafaud un autel, et 
l'autre un billot; entre le billot et l'autel taient, d'un ct, un
prtre, et de l'autre le bourreau.

Nul ne savait pour qui taient cet chafaud, ce bourreau, ce prtre,
ce billot et cet autel.

Bientt on vit arriver, par le quai qui va du mle au Mercato-Nuovo,
un homme conduit par deux gardes. On crut d'abord que cet homme tait
le hros du drame qui allait tre jou; mais il entra, suivi de ses
deux gardes, dans une des maisons de la place. Un instant aprs, il
reparut, toujours entre ses deux gardes,  la fentre de cette maison
qui donnait en face de l'chafaud. On s'tait tromp sur l'importance
de cet homme, qui, selon toute probabilit, devait tre simple
spectateur de l'vnement.

Un instant aprs, des cris se firent entendre  la fois sur le quai
qui mne du pont de la Madalena au Mercato-Nuovo et dans la rue
du Soupir. Deux cortges s'avanaient, celui de la rue du Soupir
conduisant un beau jeune homme, celui du quai conduisant une belle
jeune fille. Le beau jeune homme, c'tait Antoniello Carracciolo. La
belle jeune fille, c'tait Costanza.

Tous deux apparurent sur la place en mme temps, tous deux
s'approchrent de l'chafaud du mme pas, tous deux y montrent
ensemble; seulement, Costanza y monta du ct du prtre, et Antoniello
du ct du bourreau.

Arrivs sur la plate-forme, Antoniello fit un mouvement pour s'lancer
vers Costanza, mais le bourreau l'arrta; de son ct, Costanza fit un
pas pour s'avancer vers Antoniello, mais le prtre la retint.

Alors le greffier dploya un parchemin et le lut  haute voix. C'tait
le contrat de mariage du comte Antoniello Carracciolo avec Costanza
Maselli, contrat par lequel le noble fianc donnait  sa future
pouse, non seulement tous ses titres, mais encore tous ses biens.

Quoique la place ft encombre par la foule, quoique cette foule
reflut dans les rues environnantes, quoique chaque fentre de la
place part btie de ttes, quoique les toits des maisons semblassent
chargs d'une moisson vivante, il se fit, au moment o le greffier
dploya le parchemin, un tel silence dans cette multitude, que pas un
mot du contrat de mariage ne fut perdu.

Aussi toute cette foule, la lecture acheve, clata-t-elle en
applaudissemens. On commenait  comprendre que, malgr la diffrence
des conditions, la rgente avait ordonn que le comte rendrait  la
paysanne l'honneur qu'il lui avait t.

Quant aux deux fiancs, qui jusque-l n'avaient probablement pas su
eux-mmes de quoi il tait question, ils parurent reprendre courage;
et lorsque le prtre, qui tait mont  l'autel, leur fit signe de
s'approcher, ils allrent d'un pas assez ferme s'agenouiller devant
lui.

Aussitt la messe commena, accompagne de tous les rites du mariage.
Le prtre demanda  chacun des deux jeunes gens s'il prenait l'autre
pour poux, et chacun d'eux, d'une voix intelligible, pronona le oui
solennel. Puis l'homme de Dieu remit  Antoniello l'anneau nuptial, et
Antoniello le passa au doigt de Costanza.

Alors tous deux s'agenouillrent de nouveau et le prtre les bnit.
Tous les assistans pleuraient de joie et d'motion  cet trange
spectacle et bnissaient  leur tour les deux jeunes poux, quand tout
 coup le mme ministre qui avait prononc les saintes paroles du
mariage entonna d'une voix sourde les prires des agonisans. A ce
changement, toute cette multitude frissonna et laissa chapper un
murmure de terreur, car elle comprenait qu'on n'en tait encore qu'
la moiti de la crmonie, et qu'une catastrophe terrible allait en
faire le dnouement.

En effet, comme Antoniello, ignorant, ainsi que tous les autres, du
destin qui l'attendait, jetait autour de lui un regard pouvant, les
deux aides de l'excuteur s'emparrent de lui, et, avant qu'il et eu
le temps de faire un mouvement pour se dfendre, ils lui lirent les
mains, et, tandis que le bourreau tirait son pe hors du fourreau,
ils conduisirent le condamn devant le billot qui, ainsi que nous
l'avons dit, s'levait  l'autre extrmit de l'chafaud en face de
l'autel, et le forcrent de s'agenouiller, devant lui.

Costanza voulut s'lancer vers Antoniello, mais le prtre arrta la
jeune femme en tendant un crucifix entre elle et son poux.

Antoniello vit alors que tout tait fini pour lui, et comprit qu'il
tait irrvocablement condamn; il ne songea donc plus qu' bien
mourir. Il releva le front, dit  haute voix une prire; puis se
retournant vers Costanza  moiti vanouie:

--Au revoir dans le ciel, lui cria-t-il, et il posa son cou sur le
billot.

Au mme instant, l'pe de l'excuteur flamboya comme l'clair, et la
foule, jetant un cri terrible, fit un mouvement en arrire; la tte de
Carracciolo, dtache du corps d'un seul coup, avait bondi du billot
sur le pav, et roulait entre les jambes de ceux qui taient les plus
rapprochs de l'chafaud.

Deux confrries religieuses s'approchrent alors de l'chafaud: une
d'hommes, une de femmes. La premire emporta le cadavre de Carracciolo
dcapit, la seconde emporta le corps de Costanza vanouie.

La foule s'coula sur leurs traces, et au bout d'un instant la place
se trouva vide; il n'y resta plus, solitaire, sanglante et debout,
que la terrible machine, demeure l pour attester sans doute  la
population de Naples que tout ce qu'elle venait de voir tait une
ralit et non un rve.

Quand la place fut vide, l'homme qui avait assist  l'excution entre
ses deux gardes descendit avec eux et reprit le chemin du quai. Mais,
au lieu de le ramener  la Vicairie, les soldats le conduisirent au
palais royal.

L, il fut introduit dans les mmes appartemens que la premire fois,
et, conduit au mme oratoire, il y retrouva la rgente  la mme
place, debout prs du prie-dieu et la main tendue sur les vangiles.
Les soldats entrrent avec lui et demeurrent de chaque ct de la
porte.

--Eh bien! dit Isabelle d'Aragon, ai-je accompli mon serment?

--Religieusement, madame, rpondit l'inconnu.

--Maintenant,  vous de tenir le vtre.

--Je suis prt.

--O est l'homme dont la tte est  prix?

--Devant Votre Altesse.

--Ainsi, Rocco del Pizzo?...

--C'est moi, madame.

--Je le savais, dit Isabelle.

--Alors, reprit le bandit, qu'ordonne de moi Votre Altesse?

--Que vous serviez de pre  l'orpheline et de protecteur  la veuve.

---Comment, madame?... s'cria Rocco del Pizzo.

--Je ne sais faire ni justice, ni grce  moiti, reprit la rgente.

Puis se retournant vers les soldats:

--Cet homme est libre d'aller o il voudra, dit-elle: laissez-le donc
sortir.

Et elle rentra dans ses appartemens d'un pas calme et assur, d'un pas
de reine.


Constanza retourna en Calabre avec son frre, car elle avait encore,
comme on s'en souvient, sa pauvre mre  Rosarno.

Rocco del Pizzo la suivit.

Mais lorsque sa mre mourut, ce qui arriva la nuit suivante, elle
revint  Naples, entra dans le couvent qui l'avait dj recueillie, y
paya sa dot et lgua les restes de l'immense fortune qu'elle tenait
de son mari  la pauvre communaut, qui se trouva enrichie d'un seul
coup.

Rocco del Pizzo suivit sa soeur  Naples.

Mais le jour o elle pronona ses voeux, lorsqu'il comprit qu'elle
n'avait plus besoin de lui et que le Seigneur l'avait remplac prs
d'elle, il disparut, et personne ne le revit depuis, ni ne sut
positivement ce qu'il tait devenu.

On croit qu'il s'attacha  la fortune de Csar Borgia, et qu'il fut
tu prs de ce grand homme, en mme temps que lui.




VIII

Pouzzoles.


Nous montmes dans notre corricolo, laissant  notre droite le lac
d'Agnano, sur lequel il y a peu de choses  dire; nous gagnmes
l'ancienne voie romaine qui menait de Naples  Pouzzoles, et qu'on
appelait la voie Antonina. Il n'y avait pas  s'y tromper, c'est bien
l'ancien pav en pierres volcaniques, tout bord de tombeaux ou plutt
de ruines spulcrales, deux ou trois tombeaux seulement ayant travers
les ges comme des jalons sculaires, et tant rests debout sur la
route infinie du temps.

Nous nous arrtmes au couvent des Capucins. C'est l qu'a t
transporte la pierre o saint Janvier subit le martyre; cette pierre
est encore aujourd'hui tache de sang, et, lorsque le miracle de la
liqufaction s'opre  la chapelle du trsor  Naples, le sang qui
tache cette pierre, fire de celui que renferment ces deux fioles, se
lquifie, dit-on, et bouillonne de mme.

Cette glise renferme en outre une assez belle statue du saint.

De l'glise des Capucins  la Solfatare il n'y a qu'une enjambe. Nous
avions t prpars  la vue de cet ancien volcan par notre voyage
dans l'archipel hipariote. Nous retrouvmes les mmes phnomnes: ce
terrain sonnant le creux et qui,  chaque pas, semble prt  vous
engloutir dans des catacombes de flammes; ces fumeroles par lesquelles
s'chappe une vapeur paisse et empeste; enfin, dans les endroits o
ces vapeurs sont les plus fortes, ces tuiles et ces briques prpares
pour y recevoir le sel ammoniac qui s'y sublime, et qu'on y rcolte
sans autres frais, chaque matin et chaque soir.

La Solfatare est le _Forum Vulcani_ de Strabon.

A quelques pas de la Solfatare sont les restes de l'amphithtre
appel en mme temps _Carceri_, nom qui a prvalu sur l'autre et qui
rappelle les perscutions chrtiennes du deuxime et du troisime
sicles. C'est dans cet amphithtre que le roi Tiridate, amen
par Nron, qui lui faisait remarquer la force et l'adresse de ses
gladiateurs, voulant montrer quelle tait sa force et son adresse 
lui, prit un javelot de la main d'un prtorien, et lanant ce javelot
dans l'arne, tua deux taureaux du mme coup.

C'est encore, selon toute probabilit, dans ce cirque que saint
Janvier, chapp  la flamme et aux btes, fut dcapit, ce que Dieu
permit, comme nous l'avons dit, parce que c'tait le cours ordinaire
de la justice. Une des caves qui ont fait donner au monument le nom de
_Carceri_, rige en chapelle, est celle que la tradition assure avoir
servi de prison au martyr.

Prs du _Carceri_ est la maison de Cicron, ce martyr d'une petite
raction politique, tandis que saint Janvier fut celui d'une grande
rvolution divine.

Cette maison tait la villa chrie de l'auteur des _Catilinaires_. Il
la prfrait  sa villa de Gate,  sa villa de Cumes,  sa villa de
Pompea, car Cicron avait des villa partout. En ce temps-l comme
aujourd'hui, l'tat d'avocat et celui d'orateur taient parfois,  ce
qu'il parat, d'un excellent rapport.

Il est vrai qu'ils avaient aussi leurs dsagrmens, comme, par
exemple, d'avoir, aprs sa mort, la tte et les mains cloues  la
tribune aux harangues et la langue perce par une aiguille. Mais
enfin, cela n'arrivait pas  tous les avocats, tmoin Salluste.
Pourquoi diable aussi Cicron s'tait-il ml de ce qui ne le
regardait pas et avait-il tenu des propos sur les faux cheveux de
Livie? En cherchant bien, on finit d'ordinaire par dcouvrir que dans
les grands malheurs qui nous arrivent il y a toujours un peu de notre
faute.

En attendant, Cicron passa quelques beaux et paisibles jours dans
cette villa, qui touchait aux jardins de Pouzzoles, et o il composa
ses _Questions acadmiques_. Il avait de l une vue magnifique que ne
gnait pas  cette poque ce stupide _Monte-Nuovo_, pouss dans une
nuit comme un champignon, pour gter tout le paysage.

C'est de Pouzzoles qu'Auguste partit pour aller faire la guerre 
Sextus Pompe, avec lequel, deux ou trois ans auparavant, Antoine,
Lpide et lui avaient fait un trait de paix au cap Misne.

Ce fut un instant avant la signature de ce trait que, voyant les
triumvirs runis sur le vaisseau de son matre, Menas, affranchi et
amiral de Sextus, se pencha  son oreille et lui dit tout bas:

--Veux-tu que je coupe le cble qui retient ton vaisseau au rivage et
que je te fasse matre du monde?

Sextus rflchit un instant: la proposition en valait bien la peine;
puis, se retournant vers Menas:

--Il fallait le faire sans me consulter, rpondit-il. Maintenant il
est trop tard!

Et, se retournant vers les triumvirs le visage souriant et sans qu'ils
se doutassent qu'ils avaient couru un grand danger, il continua de
discuter ce trait qui accordait la terre  Octave,  Antoine et 
Lpide; et  lui, fils de Neptune, qui avait chang son manteau de
pourpre contre la robe verte de Glaucus, les les et la mer.

Il y aurait un admirable roman  faire sur ce jeune roi de la mer, qui
fut le premier amant de Cloptre et le dernier antagoniste d'Auguste,
et qui, tandis que Rome promettait cent mille sesterces (vingt mille
francs) par tte de proscrit, en promettait, lui, deux cent mille par
chaque exil qu'on amnerait sur ses vaisseaux, le seul lieu du monde
o un banni pt alors tre en sret.

Malheureusement, que font  nos lecteurs, en l'an de grce 1842, les
amours de Cloptre, les proscriptions d'Octave et les pirateries de
Sextus Pompe, ce galant voleur qui fut  peu prs le seul honnte
homme de son temps?

Pouzzoles tait le rendez-vous de l'aristocratie romaine. Pouzzoles
avait ses sources comme Plombires, ses thermes comme Aix, ses bains
de mer comme Dieppe. Aprs avoir t le matre du monde et n'avoir pas
trouv dans tout son empire un autre lieu qui lui plt, Sylla vint
mourir  Pouzzoles.

Auguste y avait un temple que lui avait lev le chevalier romain
Calpurnius. C'est aujourd'hui l'glise de saint Proclus, compagnon de
saint Janvier.

Tibre y avait une statue porte sur un pidestal de marbre qui
reprsentait les quatorze villes de l'Asie-Mineure qu'un tremblement
de terre avait renverses et que Tibre avait fait rebtir. La statue
est disparue sans qu'on ait pu la retrouver. Le pidestal existe
encore.

Caligula y fit btir ce fameux pont qui ralisait un rve aussi
insens que celui de Xercs; ce pont partait du mle, traversait
le golfe et allait aboutir  Baa. Sa construction occasionna la
suspension des transports et affama Rome. Vingt-cinq arches le
soutenaient en partant du mle; et comme la mer devenait au del trop
profonde pour qu'on pt continuer d'tablir des piles, on avait runi
un nombre infini de galres qu'on avait fixes avec des ancres et
des chanes; puis sur ces galres on avait tabli des planches qui,
recouvertes de terre et de pierres, formaient le pont.

L'empereur passa dessus, revtu de la chlamyde, arm de l'pe
d'Alexandre-le-Grand, et tranant derrire lui,  son char attel de
quatre chevaux, le jeune Darius, fils d'Arbane, que les Parthes lui
avaient donn en otage.--Et tout cela, savez-vous pourquoi? Parce
qu'un jour Thrasylle, astrologue de Tibre, ayant vu le vieil empereur
regarder Caligula de cet oeil inquiet qu'il connaissait si bien.

--Calicula, avait-il dit, ne sera pas plus empereur qu'il ne
traversera  cheval le golfe de Baa.

Caligula traversa  cheval le golfe de Baa, et, pour le malheur
du monde,  qui Tibre et rendu un grand service en l'touffant,
Caligula fut quatre ans empereur.

Aujourd'hui, de ces vingt-cinq arches il reste encore treize gros
piliers, dont les uns s'lvent au dessus de la surface des flots, et
dont les autres sont recouverts par la mer.

Enfin le matre des dieux y avait un temple dans lequel il tait ador
sous le nom de Jupiter Srapis. Envahi, selon toute probabilit, par
l'eau et enseveli en mme temps sous les cendres, lors du tremblement
de terre de 1538, il fut retrouv en 1750, mais dpouill aussitt de
toutes les choses premires qu'il contenait et qui furent envoyes
 Caserte. Il ne lui reste aujourd'hui que trois des colonnes qui
l'entouraient, deux des douze vases qui ornaient le monoptre, et,
scell dans son pav de marbre grec, un des deux anneaux de bronze qui
servaient  attacher les victimes au moment de leur sacrifice.

Ce tremblement de terre de 1538 dont nous venons de parler est le
grand vnement de Pouzzoles et de ses environs. Un matin, Pouzzoles
s'est rveille, a regard autour d'elle et ne s'est pas reconnue. O
elle avait laiss la veille un lac, elle retrouvait une montagne; o
elle avait laiss une fort, elle trouvait des cendres; enfin, o elle
avait laiss un village, elle ne trouvait rien du tout.

Une montagne d'une lieue de terre avait pouss dans la nuit, dplac
le lac Lucrce, qui est le Styx de Virgile, combl le port Jules, et
englouti le village de Tripergole.

Aujourd'hui, le Monte-Nuovo (on l'a baptis de ce nom, qu'il a certes
bien mrit) est couvert d'arbres comme une vraie montagne, et ne
prsente pas la moindre diffrence avec les autres collines qui sont
l depuis le commencement du monde.

Nous avions arrt que nous irions dner sur les bords de la mer, pour
manger des hutres du lac Lucrin et boire du vin de Falerne. Nous nous
acheminmes donc vers le lieu dsign, o des provisions, prudemment
achetes  Naples et envoyes d'avance, nous attendaient, lorsqu'en
arrivant prs des ruines du temple de Vnus, nous apermes un
groupe de promeneurs qui s'apprtaient  en faire autant. Nous nous
approchmes et nous reconnmes, qui? Barbaja, l'illustre impresario;
Duprez, notre clbre artiste, et la _diva_ Malibran, comme on
l'appelait alors  Naples et comme on l'appelle maintenant par tout le
monde!

C'tait une bonne fortune pour nous qu'une pareille rencontre; et
comme on voulut bien rpondre  notre compliment par un compliment
semblable, il fut arrt  l'instant mme et par acclamation que les
deux dners seraient runis en un seul.

Ce point essentiel arrt, comme il fallait encore un certain temps
pour apprter le banquet commun, et que nous n'tions qu' deux cents
pas des tuves Nron, o le gardien nous offrait de faire cuire nos
oeufs, nous acceptmes la proposition, nous lui mmes  la main le
panier qui les contenait, et nous marchmes derrire lui.

Le pauvre homme ressemblait fort aux chiens de la grotte dont j'ai
parl dans un prcdent chapitre. A mesure que nous approchions des
tuves, son pas se ralentissait. Malheureusement la curiosit est
impitoyable. Nous fmes donc insensibles aux gmissemens qu'il
poussait, et, la porte des tuves ouverte, nous nous prcipitmes
dedans.

Ces tuves se composent d'abord de deux grandes salles o nous vmes
une douzaine de baignoires dgrades. Dans les intervalles de ces
baignoires sont des niches vides: ces niches taient destines  des
statues qui indiquaient de la main le nom des maladies dont ces eaux
thermales gurissaient. Or, leur efficacit tait encore si grande
au moyen-ge qu'une vieille tradition raconte que trois mdecins de
Salerne, furieux de voir que les cures opres par ces eaux nuisaient
 leur clientle, partirent de cette ville, dbarqurent pendant la
nuit  Baa, dtruisirent l'tablissement de fond en comble et se
rembarqurent; mais soit hasard, soit punition divine, une tempte
s'tant leve, leur btiment fit naufrage prs de Capri, et tous
trois prirent dans les flots. Il y avait dans le palais du roi
Ladislas,  ce qu'assure Denis de Sarno, une inscription qui vouait 
l'excration publique les noms de ces trois mdecins.

Depuis ce temps, l'eau ne vient plus dans les baignoires, et c'est
aux voyageurs  l'aller chercher, ce qui n'est pas chose facile, le
corridor par lequel on pntre jusqu'aux sources donnant juste passage
 un homme, et l'air y tant si chaud et si rare qu'au bout de dix pas
le plus entt de nous fut forc de revenir.

Pendant ce temps, le gardien des tuves s'apprtait, de l'air d'un
homme qui va monter  l'chafaud; puis il prit par l'anse notre panier
d'oeufs, et, nous cartant de l'ouverture du corridor, il s'y lana et
disparut dans ses profondeurs.

Deux ou trois minutes se passrent, pendant lesquelles nous crmes que
le pauvre diable tait vritablement descendu jusqu'en enfer; puis, au
bout de ces trois minutes, nous commenmes  entendre des plaintes
lointaines qui,  mesure qu'elles se rapprochaient, se changeaient en
gmissemens; enfin nous vmes reparatre notre messager des morts, son
panier a la main, ruisselant de sueur, ple et chancelant. Arriv 
nous, comme s'il n'avait juste eu de force que pour ce trajet, il
tomba  terre et s'vanouit.

Notre peur fut grande, et si nous n'avions pas vu  la porte le fils
de ce brave homme, qui, sans s'inquiter autrement de l'vanouissement
paternel, grignotait des noisettes, nous l'aurions cru mort.
Nous demandmes  l'enfant ce qu'il fallait faire pour donner du
soulagement  l'auteur de ses jours.

--Ah bah! rien du tout, rpondit-il. Attendez, il va revenir.

Nous attendmes, et effectivement le bonhomme reprit ses sens. Il y
avait mis de la conscience, et, comme il avait voulu que nos oeufs
fussent bien cuits, il tait rest sept ou huit secondes de plus qu'
l'ordinaire. Or, sept ou huit secondes sont une grande affaire quand
il s'agit de respirer un air qui n'est pas respirable. Il en tait
rsult que, deux secondes de plus, le gardien tait cuit lui-mme.

Nous demandmes  ce malheureux ce qu'il pouvait gagner par jour 
l'effroyable mtier qu'il faisait. Il nous rpondit que, bon an mal
an, il gagnait trois carlins par jour (vingt-six ou vingt-sept sous.)
Son pre et son grand-pre avaient fait le mme mtier et taient
morts avant l'ge de cinquante ans; il en avait trente-huit et en
paraissait soixante, tant il tait maigre et dcharn par l'effet de
cette sueur perptuelle qui lui dcoulait du corps. Le gamin que nous
avions vu si parfaitement insensible  sa syncope tait son fils
unique, et il l'levait au mme mtier que lui. De temps en temps,
quand cela pouvait tre agrable aux voyageurs, il prenait le moutard
par la main et l'emmenait avec lui faire cuire ses oeufs. Madame
Malibran causa un instant en patois napolitain avec ce jeune adepte,
lequel lui demanda entre autres choses quel tait l'imbcile qui avait
pu inventer les poules. Le rsultat de la conversation fut que le
gamin ne paraissait pas avoir une grande vocation pour l'tat si
glorieusement exerc depuis trois gnrations dans sa famille.

Nous donnmes  ce pauvre homme deux colonates, c'est--dire ce qu'il
gagnait d'ordinaire en une semaine; puis nous voulmes gratifier son
lve d'une couple d'oeufs, mais il nous rpondit ddaigneusement
qu'il ne mangeait pas de pareilles ordures, et que c'tait bon pour
des rats d'trangers comme nous. Ce furent les propres paroles de
l'enfant.

Nous revnmes en les mditant  l'endroit o nous attendait notre
dner. Je dois dire,  la louange de Barbaja, que si l'ordinaire
qu'il nous servit tait celui de ses artistes, il les nourrissait
parfaitement bien. A cet ordinaire on avait ajout d'abord le ntre,
dont il ne faut point parler, puis les hutres du lac Lucrin et le vin
de Falerne tant vant par Horace.

Les hutres m'ont paru mriter cette rputation antique qui les a
accompagnes  travers les ges; elles ressemblent beaucoup  celles
de Maremmes; leur seul dfaut est d'tre trop grasses et trop douces.
Quant au falerne, c'est un vin jaune et pais qui ressemble, pour le
got,  celui de Montefiascone. Fait par d'habiles manipulateurs, il
serait excellent. Tel qu'il est, il ressemble a de bon cidre doux.

On nous apporta ensuite des fruits de Pouzzoles. Pouzzoles est le
jardin potager de Naples; malheureusement, les jardiniers italiens ne
sont pas plus fort que les vignerons. Il en rsulte que, dans un pays
o, grce  un admirable climat, on pourrait manger les plus beaux
fruits de la terre, il faut se contenter de ceux que la main de
l'homme ne s'est pas encore avise de gter, attendu qu'ils poussent
tout seuls, comme les figues, les grenades et les oranges.

Le dner fini, les opinions se divisrent: les uns taient d'avis de
monter  l'instant mme dans la barque qui nous attendait, et d'aller
faire un tour dans le golfe; les autres voulaient profiter de ce qui
nous restait de jour pour visiter la grotte de la Sibylle, Cumes, la
Piscine merveilleuse, les Cent-Chambres et le tombeau d'Agrippine. On
alla aux voix, et, le parti archologique l'ayant emport sur le parti
nautique, nous nous acheminmes aussitt vers le lac d'Averne. Jadin
et moi nous tions naturellement les chefs du parti archologique.




IX

Le Tartare et les Champs-lyses.


Tout au contraire des choses de ce monde, l'Averne s'est fort embelli
en vieillissant. S'il faut en croire Virgile, c'tait du temps d'ne
un lac noir, entour de sombres bois, au dessus duquel les oiseaux,
si rapide que ft leur vol, ne pouvaient passer sans tre frapps de
mort. Aujourd'hui c'est un charmant lac comme le lac de Nmi, comme
le lac des Quatre-Cantons, comme le lac de Loch-Leven, qui fait 
merveille dans le paysage, et qui semble un beau miroir mis l tout
exprs pour rflchir un beau ciel.

Notre cicerone (en Italie il n'y a pas moyen d'viter le cicerone)
nous conduisit, Barbaja, Duprez, madame Malibran, Jadin et moi, aux
ruines d'un temple qu'il nous donna pour un temple d'Apollon. Comme,
grce  nos tudes prliminaires, nous savions  quoi nous en tenir,
nous le laissmes tranquillement barboter dans ses dfinitions; et
nous en revnmes  Pluton, le vritable patron de la localit.

Ce temple, au reste, tait fort ancien et fort clbre. Annibal,
arrt devant Pouzzoles, o les Romains avaient envoy une colonie
sous le commandement de Quintus Fabius, alla visiter ce mme temple,
et, pour se rendre les habitans des environs favorables, y fit, dit
Tile-Live, un sacrifice au roi des enfers.

Nous longemes les bords du lac en marchant de l'orient  l'occident,
et bientt nous traversmes une tranche antique que nous ne
franchmes qu'en sautant de pierres en pierres: c'tait le lit du
canal que Nron, ce dsireur de l'impossible, comme dit Tacite, fit
creuser en allant de Baa  Ostie, et qui devait avoir vingt lieues de
long et tre assez large pour que deux galres  cinq rangs de rames
pussent y passer de front. Ce canal tait destin, dit Sutone, 
remplacer la navigation des ctes qui alors, comme aujourd'hui, tait
fort mauvaise. Nron fut un des empereurs les plus prudens qu'il y ait
eu: un coup de tonnerre lui fit un jour remettre un voyage de Grce
pour lequel tout tait prpar. Malheureusement, il ne put jouir de la
voie qu'il avait ouverte  force de bras et d'argent. La rvolution de
Galba arriva, et comme le dit Nron lui-mme au moment de se couper la
gorge, le monde eut le malheur de perdre ce grand artiste.

Cependant nous venions de mettre le pied sur le sol que couvrait
autrefois la ville de Cumes. Une seule porte est reste debout, et on
l'appelle, je ne sais pourquoi, l'_Arco-Felice_. C'est  deux pas de
cette porte qu'tait le tombeau de Tarquin-le-Superbe, qui, banni de
Rome, vint mourir  Cumes. Ptrarque vit ce tombeau dans son voyage 
Naples, et en parle dans son itinraire. On assure qu'il a t depuis
transport au muse. Ce qu'il y a de sr, c'est qu'il y a au muse un
tombeau qu'on montre pour celui-l.

C'est aussi  Cumes que Ptrone se fit ouvrir les veines, mais en
vritable sybarite qu'il tait, dans un bain parfum, en causant avec
ses amis. Il se refermait les veines quand la conversation devenait
plus intressante, il les rouvrait quand elle languissait. Enfin,
il fit apporter les vases Murrhins, qu'il brisa pour que Nron n'en
hritt point; puis il changea de lieu, car il fallait que cette mort
violente et l'apparence d'une mort volontaire; puis il glissa, au
moment de mourir,  un ami le manuscrit de _Trimalcion_, cet immortel
monument des dbauches impriales, dont il avait t le complice avant
d'en tre l'historien.

C'tait une poque curieuse que celle-l! Le pouvoir suprme s'tait
tellement perfectionn que le bourreau tait devenu un personnage
inutile. Un signe suffisait, un geste disait tout. Le condamn
comprenait la sentence, rentrait chez lui, faisait un testament o il
lguait la moiti de son bien  Csar, pour que sa famille put hriter
de l'autre moiti; remerciait l'empereur de sa clmence, faisait
chauffer un bain, se couchait dedans et s'ouvrait les veines. S'ouvrir
les veines tait la mort  la mode; un homme comme il faut ne se
servait plus de l'pe ni du poignard: c'tait bon pour des stociens
comme Caton, ou pour des soldats comme Brutus et Cassius; mais  des
Romains du temps de Nron il fallait une mort voluptueuse comme la
vie, une mort sans douleur, quelque chose de pareil  l'ivresse et
au sommeil. Quand on appelait son barbier, il demandait avec la
plus grande simplicit du monde: Faut-il prendre mes rasoirs ou ma
lancette? et il tait arriv un temps o ces vnrables fraters
pratiquaient plus de saignes qu'ils ne faisaient de barbes.

Puis, comme ceux  qui on ne pouvait pas faire signe de se tuer, comme
 Ptrone, qui n'tait qu'un riche dandy; comme  Lucain, qui n'tait
qu'un pauvre pote; comme  Snque, qui n'tait qu'un beau parleur;
comme  Burrhus, qui n'tait qu'un vieux soldat; comme  Pallas, qui
n'tait qu'un misrable affranchi; pour un pre qui vivait trop vieux,
par exemple; pour une mre, pour un oncle, on avait Locuste, la Voisin
du temps. Il y avait chez elle un assortiment de poisons comme peu de
chimistes modernes en possdent. Chez elle, on achetait de confiance.
D'ailleurs, ceux qui avaient peur d'tre vols essayaient sur des
enfans et ne payaient que s'ils taient contens.

Peut-on se faire une ide de ce qu'un pareil monde serait devenu si la
religion chrtienne n'tait pas arrive pour le purifier!

Cependant, comme ne, nous nous avancions vers l'antre de la Sibylle.
A cinquante pas de la porte, nous trouvmes le concierge qui vint 
nous la cl  la main, tandis que des porteurs, rests en arrire,
nous attendaient sur le seuil avec des torches allumes. L'appareil
nous paraissait peu agrable. D'ailleurs, nous avions dj vu tant
de souterrains, de grottes et d'antres, que nous commencions  avoir
assez de ces sortes de plaisanteries. Nous changemes un signe qui
voulait dire: Sauve qui peut! Mais il tait trop tard; nous tions
entours, nous tions captifs, nous tions la chose des _ciceroni_;
nous tions venus pour voir, nous ne devions pas nous en aller sans
avoir vu. En un instant, la porte s'ouvrit, nous fmes envelopps,
pris, pousss, et nous nous trouvmes dedans. Il n'y avait plus moyen
de s'en ddire.

Nous fmes  peu prs cent pas, non dans cette haute caverne que
nous nous attendions  trouver sur la foi de Virgile: _Spelunca alta
fecit_, mais dans un corridor assez bas et assez troit. Ces cent
pas faits, nous crmes que nous en tions quittes, et nous voulmes
retourner en arrire. Bast! nous n'avions vu encore que le vestibule.
En ce moment, Jadin, qui marchait le premier, jeta des cris de paon;
il n'avait pas cout ce que lui disait son guide, et il tait tomb
dans l'eau jusqu'au genou. Cette fois, nous crmes que c'tait fini
et que nous avions eu assez de plaisirs; nous nous trompions encore.
Comme chacun de nous tait entre deux guides, l'un qui portait une
torche, et l'autre qui, comme le page de M. Marlborough, ne portait
rien du tout, une manoeuvre  laquelle nous ne pouvions nous attendre
s'excuta. Le guide qui tait devant nous se baissa, le guide qui
tait derrire nous se haussa, de sorte que, par un mouvement rapide
comme la pense, chacun de nous, madame Malibran comme les autres, se
trouva sur le dos d'un cicerone. Ds lors il n'y eut plus de dfense
possible, et nous nous trouvmes  la merci de l'ennemi.

Hlas! ce que l'on nous fit faire de tours et de dtours dans cette
affreuse caverne, ce qu'on nous conta de bourdes abominables 
l'endroit de cette bonne sibylle qui n'en pouvait mais, la quantit
innombrable de coups qu'on nous donna  la tte contre le plafond, et
aux genoux contre la muraille, Dieu seul le sait! Mais ce que je sais,
moi, c'est qu'en sortant de ce gupier j'avais une envie dmesure de
rendre  qui de droit les horions que j'avais reus. Cependant nous
comprmes que, comme on n'irait pas dans de pareils lieux de son plein
gr, et qu'il est convenu qu'on doit les avoir vus, il faut bien
qu'il y ait des gens qui vous y portent de force. Le rsultat de ce
raisonnement fut que nos porteurs se partagrent deux piastres de
pour-boire; moyennant quoi ils nous reconduisirent, les torches  la
main et en nous appelant altesses, jusqu'aux bords du lac Achron.

L'Achron est encore une dception pour les amateurs du terrible. Les
eaux en sont toujours bleu-fonc. Mais ce n'est plus ce marais de
douleur qui lui a fait donner son nom; c'est, au contraire, un joli
lac qui partage avec son ami, le lac Agnano, le monopole de rouir le
chanvre, et avec son voisin, le lac Lucrin, le privilge d'engraisser
d'excellentes hutres que l'on va pcher soi-mme  l'aide d'une
barque que manoeuvre le successeur de Caron. La seule chose qui lui
soit reste de son vritable aeul, c'est son exactitude  vous
demander l'obole.

Au bord du lac est une espce de casino (lisez guinguette) o les
_lions_ de Naples viennent faire de petits soupers dans le genre de
ceux de la rgence.

Des bords de l'Achron on nous montra le Cocyte, qui nous parut
moins chang que son terrible voisin. C'est toujours une mare d'eau
stagnante. Je crois mme qu'elle a conserv l'avantage qu'elle avait
dans l'antiquit, de sentir fort mauvais.

L'antre de Cerbre est  l'extrmit du canal qui communique de
l'Achron  la mer. L'antre de Cerbre a son cicerone  lui, comme le
moindre trou de cet heureux coin de la terre. Seulement on a pens que
l'antre de Cerbre n'avait pas assez d'importance pour lui donner un
homme tout entier: on lui a donn un bossu auquel il manque une jambe,
mais  qui heureusement il reste une langue et les deux mains. Il
fit de ces deux mains et de cette langue tout ce qu'il put pour nous
entraner vers la localit qu'il exploite; mais, comme il n'osa pas
nous rpondre positivement que nous trouverions Cerbre chez lui, la
vue de l'antre, dnu de son locataire, nous parut par trop ressembler
 celle de la carpe et du lapin, pre et mre de ce fameux monstre que
l'on montrerait en province si M. Lacpde ne l'avait fait demander
pour le Muse de Paris.

Nous offrmes  Milord la survivance de Cerbre, mais Milord n'avait
pas assez de confiance dans les grottes depuis qu'il avait vu celle du
Chien, pour accepter la position, si avantageuse qu'elle ft.

Il est inutile d'ajouter que le bossu eut son carlin, comme si nous
avions visit l'antre de son dogue.

Des bords du Cocyte nous fmes en un instant aux ruines du palais de
Nron.

Ce palais s'levait sur le point le plus ravissant du golfe de Baa,
qui, au dire d'Horace, l'emportait sur les plus doux rivages de
l'univers, et o l'air, comme a Poestum, portait avec lui un tel
parfum, un tel enivrement, que Properce prtendait qu'une femme tait
compromise rien qu'en y restant une semaine. Malgr cela, et peut-tre
 cause de cela, tout ce qu'il y avait de riches Romains  Rome avait
sa maison  Baa. Marius, Pompe, Csar, y venaient passer leur t.
C'est dans la maison de ce dernier que mourut le jeune Marcellus, trs
probablement empoisonn par Livie, et dont la mort devait fournir
 Virgile un des hmistiches  la fois les plus beaux et les plus
lucratifs de son sixime chant. Byron se vantait de vendre ses pomes
une guine le vers. Demandez  Virgile ce que lui rapporta le _Tu
Marcellus eris_!

Mais revenons au palais de Nron, aujourd'hui  moiti croul dans
les flots, et dont la vague emporte chaque jour quelque sanglante
parcelle. C'est dans ce palais qu'il avait appel sa mre Agrippine;
c'est l qu'il voulait clbrer avec elle les ftes de rconciliation.

Voyez, en face l'un de l'autre, la lionne et lionceau: la lionne,
habitue depuis long-temps au carnage; le lionceau, qui n'a encore
got qu'une fois le sang: il est vrai que c'est le sang de son frre.

Un coup d'oeil en passant sur ce tableau: nous promettons au lecteur
que nous allons mettre sous ses yeux une des plus terribles pages qui
aient t crites sur le livre de l'histoire universelle.

D'abord faisons le tour de nos personnages: voyons ce que c'tait
qu'Agrippine, car le crime du fils nous a fait oublier les crimes de
la mre; et, comme elle nous est apparue dans son linceul ensanglant,
nous n'avons pas pu distinguer le sang qui tait  elle du sang qui
appartenait aux autres.

Elle est la fille de Germanicus; sa mre est cette Agrippine, noble
veuve et fconde matrone, qui abordait  Brindes, portant dans ses
bras l'urne funraire de son mari, et suivie de ses six enfans, dont
quatre devaient aller promptement rejoindre leur pre. Les premiers
qui disparurent furent les deux ans, Nron et Drusus (ne pas
confondre ce Nron-l, dernier espoir des rpublicains, avec le fils
de Domitius, dont nous allons parler tout  l'heure). Nron fut exil
 Pontia, o il mourut. Comment? on ne le sait pas, probablement comme
on mourait alors. Quant  Drusus, il n'y a pas de doute sur lui, et
la chose est des plus claires: on l'enferma un beau matin dans les
souterrains du palais, et pendant neuf jours on oublia de lui porter
 manger; le dixime jour, on descendit ostensiblement dans sa prison
avec un plateau couvert de viande, de vins et de fruits; on le trouva
expirant: il avait vcu huit jours en dvorant la bourre de son
matelas.

Quant  la mre, elle fut punie pour un crime norme: elle avait
pleur ses enfans. On l'exila _ob lacrymas_; elle se tua dans l'exil.

Bref, il ne restait plus de toute la race de Germanicus que notre
Agrippine et Caus Caligula, ce serpent que Tibre levait, disait-il,
pour dvorer le monde.

Tibre, qui, comme on l'a vu, s'intressait fort  toute sa race,
avait mari Agrippine  un certain Eneus Domitius, dont le vol et
l'homicide taient les moindres crimes. Comme prteur, il avait vol
les jeux des courses. Un jour, en plein Forum, il avait crev l'oeil
d'un chevalier. Un autre jour, il avait cras sous les pieds de ses
chevaux un enfant qui ne se rangeait pas assez vite. Un autre jour,
enfin, il avait tu un affranchi  qui il avait donn un verre plein
de vin  vider d'un seul coup, et qui, manquant de respiration, avait
commis la faute de s'y reprendre  deux fois. Lors de l'agonie de
Tibre, il tait accus de lse-majest. Tibre mourut touff par
Macron, et Eneus Domitius fut absous.

Caligula tait mort. Des six enfans de Germanicus, Agrippine restait
seule. Claude rgnait. Claude venait de faire tuer Messaline, sa
troisime femme, qui avait eu le caprice d'pouser publiquement,
toute femme de l'empereur qu'elle tait, son amant Silius. Dgot du
mariage, l'empereur avait jur  ses prtoriens de vivre dsormais
sans femme. Mais les affranchis de Claude avaient dcid que Claude se
remarierait.

Ils taient trois: Caliste, Narcisse et Pallas, les premiers
personnages de l'tat, les vritables ministres de l'empereur.
Voulez-vous connatre la fortune de ces trois anciens esclaves? Pallas
avait trois cents millions de sesterces (soixante millions de francs);
Narcisse tait plus riche du quart: il avait quatre cents millions de
sesterces (quatre-vingts millions de francs); quant  Caliste, c'tait
le plus pauvre: le malheureux n'avait que quarante millions  peu
prs. Au reste, c'tait l'poque des fortunes insenses. Un esclave
qui avait t _dispensator_, titre qui rpond  celui de munitionnaire
gnral, avait, au dire de Pline, achev sa libert pour la bagatelle
de treize millions. Vous vous rappelez le gourmand Apicius, lequel,
aprs avoir dpens vingt millions pour sa table, est averti par son
intendant qu'il ne lui reste plus que deux millions cinq cent mille
francs. Or, que croyez-vous que fera Apicius? Qu'il placera son
argent  dix pour cent, taux lgal de Rome, et que, des bribes de son
patrimoine, il se fera deux cent cinquante mille livres de rente, ce
qui est encore un fort joli denier? Point. Apicius s'empoisonne: il
n'a plus assez pour vivre. Il est vrai qu'Apicius avait donn jusqu'
mille deux cents francs d'un surmulet de quatre livres et demie que
faisait vendre Tibre, trouvant ce poisson trop beau pour sa table. On
a de la peine  croire  de pareilles folies. Lisez pourtant Snque,
ptre 95. Mais revenons encore  nos affranchis.

Chacun d'eux avait une femme qu'il protgeait, une impratrice de sa
main qu'il voulait donner  Claude, l'empereur imbcile, qui dormait 
table,  qui on laait ses sandales aux mains,  qui on chatouillait
le nez avec une plume, et qui alors,  la grande joie des convives, se
frottait le nez avec ses sandales. Caliste prsentait Lollia Paulina,
qui avait autrefois t la femme de Caligula. Narcisse prsentait Elia
Petina, qui avait t dj la femme de Claude, ce qui pargnait la
dpense de nouvelles noces. Enfin Pallas prsentait Agrippine, dont
il tait l'amant, et qui apportait en dot  Csar un petit-fils
de Germanicus. On lcha les trois femmes aprs Claude. Agrippine
l'emporta et fut impratrice.

Agrippine tait donc enfin arrive  une position digne d'elle.
Voyons-la  l'oeuvre.

Silanus est le fianc d'Octavie, fille de Claude; mais Octavie est
devenue un parti sortable pour le fils d'Agrippine. Silanus est
dpouill de la prture, accus du premier crime qu'on imagine, et
invit  se donner la mort; Silanus se tue.

Sa rivale Lollia Paulina, cette veuve de son frre qui avait failli
l'emporter sur elle, tait belle comme elle, violente comme elle,
dbauche comme elle, capable de tout comme elle, mais plus riche
qu'elle, ce qui lui donnait un grand avantage. Un jour, elle tait
venue  un souper avec une parure d'meraudes qui valait quarante
millions de sesterces (huit millions de notre monnaie). Le fortune de
Lollia Paulina fut confisque, Lollia Paulina fut envoye en exil,
et six mois aprs un centurion vint dans son exil annoncer  Lollia
Paulina qu'il fallait mourir. Lollia Paulina mourut.

Aprs Lollia Paulina vint Calpurnie, dont Claude avait vant
imprudemment la beaut; aprs Calpurnie, Lepida, tante de Nron.
Pourquoi moururent-elles toutes deux? Demandez  Pline: _Mulieribus ex
causis_, pour des raisons de femmes; il ne vous dira pas autre chose.
En effet, ces trois mots disent tout.

Nous ne parlons pas d'un Taurus qui avait une villa qu'Agrippine
voulait acheter, qu'il refusa de vendre, et qui, trois mois aprs,
mourut en la lui lguant.

Cependant Claude, qui tait devenu mfiant depuis la mort de
Messaline, s'apercevait de tout cela et secouait la tte. Puis,
dans ses momens d'abandon, quand il rformait la langue avec ses
grammairiens, ou le monde avec ses affranchis, il disait: J'ai eu
tort de me remarier, mais qu'on y prenne garde! Je suis destin  tre
tromp, c'est vrai, mais je suis destin aussi  punir celles qui me
trompent!

Claude n'avait pas tort de penser cela, mais Claude avait grand tort
de le dire. Ces menaces conjugales revinrent aux oreilles d'Agrippine:
le tribun qui avait tu Messaline vivait encore; il ne fallait qu'un
signe de Claude, un mot de Narcisse, pour qu'il en ft de la quatrime
femme de Claude comme il en avait t de la troisime. Agrippine prit
les devants.

Un soir, elle jeta un voile sur sa tte, sortit du Palatin par une
porte de derrire et s'en alla trouver Locuste.

Il s'agissait, cette fois, de trouver le chef-d'oeuvre des poisons,
quelque chose d'agrable au got, qui ne tut ni trop vite ni trop
lentement, qui ft mourir, voil tout, mais sans laisser de traces.
Agrippine ne regardait pas au prix.




X

Le Golfe de Baa.


Agrippine emporta ce qu'elle tait venue demander  l'empoisonneuse
Locuste: c'tait une espce de pte qu'on pouvait parfaitement dlayer
dans une sauce. Le lendemain, on servit  l'empereur Claude des
champignons farcis; Claude adorait les champignons; il dvora le
plat tout entier. Il n'y avait rien d'tonnant que Claude mourt
d'indigestion, aprs avoir aval  lui seul un plat de champignons qui
et pu suffire  six personnes. Mais Claude ne mourait pas; Claude
sentait une grande pesanteur  l'estomac. Il fit venir son mdecin,
un mdecin grec fort habile, ma foi, nomm Xnophon. Ce mdecin lui
ordonna d'ouvrir la bouche et lui frotta la gorge avec les barbes
d'une plume empoisonne. Claude mourut.

On annona  Rome que Claude allait mieux.

Aprs avoir fait de Claude un dieu, il fallait faire de Nron un
empereur. Voici ce que c'tait que Nron: c'tait,  cette poque, un
enfant de quinze ans, n, au dire de Pline, les pieds en avant, ce qui
tait un signe de malheur; mais, signe de malheur plus certain encore,
n de Domitius et d'Agrippine: c'tait l'avis de son pre lui-mme.
Comme on le flicitait de la naissance du jeune Lucius et que les
courtisans voyaient d'avance en lui d'heureuses destines pour le
monde: Vous tes bien aimables, dit Domitius, mais je doute fort
qu'il puisse natre quelque chose de bon d'Agrippine et de moi.

Domitius ne s'tait pas tromp: c'tait un terrible enfant que ce
jeune Nron. L'ducation ne lui avait pas manqu: au contraire, il
avait prs de lui Snque, qui lui avait appris le grec et le latin;
Burrhus, qui lui avait appris la tactique militaire et l'escrime.
Il chantait comme l'histrion Diodore, dansait comme le mime Pris,
conduisait un char comme Apollon. Aussi avait-il, avant toute chose,
la prtention d'tre artiste. Nron chanteur, Nron danseur, Nron
cocher d'abord, Nron empereur ensuite.

Cela n'empcha pas qu'il n'accueillit avec une grande joie la mort de
Claude et qu'il ne fit tout ce qu'il fallait pour souffler le monde
 son cousin Britannicus. Il est vrai que pour cela il n'avait pas
grand'chose  faire, il n'avait qu' laisser agir Agrippine; il se
contenta, quand il apprit que le dernier plat qu'avait mang Claude
tait un plat de champignons, de dire que les champignons taient le
mets des dieux. Le mot n'tait pas tendre pour son pre adoptif, mais
il tait joli: il fit fortune.

Cependant Nron tait pas mont sur le trne pour faire des mots; il
avait prs de lui Narcisse et Tigelius, qui le poussaient a faire
autre chose. Puis les passions commenaient  fermenter dans cette
jeune tte, car pour son coeur elles n'en approchrent jamais. Il
avait des amours cachs, pour lesquelles Snque, son prcepteur, lui
prtait le nom d'un de ses beaux-frres. Agrippine le sut, et cela lui
donna fort  penser. Elle commenait  comprendre que la lutte serait
plus opinitre qu'elle ne s'y tait attendue d'abord; elle voulut
effrayer Nron par un jeu de bascule, elle se retourna vers
Britannicus.

Alors, ce fut Nron qui sortit un soir du Palatin. Avec qui? on ne
sait pas; avec son ami Othon peut-tre, ce futur empereur de Rome,
avec lequel, dans ses orgies nocturnes, Nron allait frapper aux
portes et battre les passans. Et,  son tour, il se rendit chez
Locuste. Il trouva la pauvre femme toute tremblante: l'avis lui avait
t donn qu'elle devait tre arrte le lendemain. On commenait  la
souponner de vendre du poison; et  qui ce soupon tait-il venu? A
Agrippine!

Nron la rassura et lui promit sa protection; mais  condition qu'elle
lui donnerait une eau qui tuerait  l'instant mme.

La nuit se passa  faire bouillir des herbes; le matin, on eut deux
petites fioles d'eau claire et limpide comme de l'eau de roche.
Locuste proposa d'en faire l'essai sur un esclave, mais Nron fit
observer qu'un homme n'avait pas la vie assez dure, et qu'il fallait
chercher quelque animal de rsistance. Un sanglier barbotait dans la
cour: Locuste le montra  Nron. On versa une des deux fioles dans
une assiette pleine de son, et l'on fit manger ce son au sanglier qui
mourut comme s'il tait frapp de la foudre.

Nron rentra au palais. Il mangeait ordinairement dans la mme chambre
que Britannicus, mais non  la mme table. Chacun des deux jeunes gens
avait un dgustateur qui buvait avant eux de chaque liqueur qu'on leur
offrait, qui mangeait avant eux de chaque plat qui leur tait servi.
Britannicus buvait tide; il tait un peu souffrant. Son dgustateur,
aprs en avoir bu le tiers  peu prs, lui prsenta  dessein une
boisson que le jeune homme trouva trop chaude. Remettez-moi de l'eau
froide l-dedans, dit Britannicus en tendant son verre. On lui
versa l'eau prpare par Locuste. Britannicus but sans dfiance.
Son dgustateur ne venait-il pas de boire devant lui? Mais  peine
avait-il bu qu'il poussa un cri et tomba  la renverse.

Agrippine jeta un coup d'oeil rapide sur Nron, en mme temps que
Nron, de son ct, jetait un coup d'oeil sur elle: ces deux regards
se croisrent comme deux glaives. La mre et le fils n'avaient plus
rien  s'apprendre, la mre et le fils n'avaient plus rien  se
reprocher; la mre et le fils taient dignes l'un de l'autre.

Maintenant tout tait dans cette question: Serait-ce la mre qui
oserait tuer le fils? Serait-ce le fils qui oserait tuer la mre? Ni
l'un ni l'autre ne l'et os peut-tre si une troisime femme ne ft
venue se mler  cette haine.

Cette femme, c'tait Sabina Poppea, la plus belle femme de Rome depuis
qu'Agrippine avait fait tuer Lollia Paulina; et avec cela coquette
comme si elle et eu besoin de coquetterie; ne sortant jamais sans
voile, ne levant jamais son voile qu' demi, et, lorsqu'elle quittait
Rome pour aller  Tivoli ou Baa, se faisant suivre par un troupeau de
quatre cents nesses, lesquelles lui fournissaient les trois bains de
lait qu'elle prenait chaque jour.

Sabina Poppea avait eu ce que nous appellerions, nous autres, une
jeunesse orageuse. Othon la trouva momentanment marie, dit Tacite, 
un chevalier romain nomm Rufius Crispinius; Othon l'enleva  ce mari
provisoire, la fit divorcer et l'pousa. Othon, nous l'avons dit,
tait le camarade de Nron. Celui-ci, en allant chez Othon, vit sa
femme; alors il envoya Othon en Espagne. Othon partit sans regimber:
il connaissait son ami Nron.

Mais ce n'tait pas tout que d'loigner Othon pour devenir l'amant
de Poppe. Poppe savait tre sage quand son profit y tait. Lorsque
Othon l'avait aime, Othon l'avait pouse. Csar l'aimait, eh bien!
que Csar en fit autant. Csar tait mari avec Octavie: il fallait
donc loigner Octavie. Agrippine s'opposerait  cette nouvelle union:
il fallait donc aussi se dbarrasser d'Agrippine. D'ailleurs, Poppe
ne comprenait pas comment Csar pouvait garder Octavie, cette
pleureuse ternelle, qui ne faisait que gmir sur la mort de Claude
et de Britannicus. Poppe ne comprenait pas non plus comment Csar
supportait la domination de sa mre, qui coutait les dlibrations du
snat derrire un rideau, et continuait de rgner comme si Csar tait
encore un enfant. Cela ne pouvait durer ainsi.

Agrippine tait  Antium, elle reut une lettre de son fils qui
l'invitait  venir le rejoindre  Baa.--Il ne pouvait, disait-il,
rester plus longtemps loin d'une si bonne mre: il avait des torts
envers elle, il voulait les lui faire oublier.

Un devin avait prdit  Agrippine que, si son fils devenait empereur,
son fils la tuerait. Agrippine avait mpris la prophtie du devin, et
Nron rgnait. Elle mprisa de mme les conseils de Pallas, qui lui
disait de ne pas aller  Baa: elle y vint. Elle y trouva Nron plus
tendre, plus respectueux, plus soumis que jamais. Elle se reprit 
cette ide qu'elle pourrait peut-tre l'emporter sur Poppe. C'tait
chez elle une ide fixe. Agrippine soupa avec Nron. Tous deux
avaient bien pens au poison, mais tous deux aussi avaient pens au
contre-poison.

Le souper fini, Nron dit  Agrippine qu'il ne voulait pas qu'elle
retournt  Antium. Elle avait une villa  trois milles de l, prs
de Bauli; c'tait l que Nron voulait qu'elle allt pour n'tre plus
loigne de lui. Ce point tait si bien arrt dans son esprit qu'il
avait fait prparer une galre pour l'y transporter. Agrippine
accepta.

A dix heures, le fils et la mre se sparrent; Nron conduisit
Agrippine jusqu'au bord de la mer; des esclaves portaient des torches;
les musiciens qui avaient jou pendant le souper venaient derrire
eux. Arriv sur le rivage, Nron embrassa sa mre sur les mains et
sur les yeux; puis il resta non seulement jusqu' ce qu'il l'et vue
descendre dans l'intrieur de la galre, mais encore jusqu' ce que la
galre et lev l'ancre et ft dj loin.

Agrippine tait assise dans la cabine; Crprius, son serviteur
favori, tait debout devant elle; Aurronie, son affranchie, tait 
ses pieds. Le ciel tait tout scintillant d'toiles, la mer tait
calme comme un miroir. Tout  coup le pont s'croule: Crprius est
cras, mais une poutre soutient les dbris au dessus de la tte
d'Agrippine et d'Aurronie; au mme moment, Agrippine sent que le
plancher manque sous ses pieds, elle saute  la mer suivie d'Aurronie,
criant pour qu'on la sauve: Je suis Agrippine! Sauvez la mre de
Csar! A peine a-t-elle dit, qu'une rame se lve et en retombant lui
fend la tte. Agrippine a tout devin: elle plonge sans prononcer une
parole, ne rparait  la surface que pour respirer, replonge encore,
et, tandis que les assassins la cherchent, vivante pour l'achever,
morte pour reporter son cadavre  Nron, elle nage vigoureusement vers
la terre, aborde le rivage, gagne  pied sa villa, se fait reconnatre
 ses esclaves et se jette sur son lit.

Pendant ce temps, on la cherche, on l'appelle de la galre; les gens
qui habitent le rivage apprennent qu'Agrippine est tombe  la mer et
n'est point reparue; bientt toute la population est sur la cte avec
des flambeaux; des barques sont pousses dans le golfe pour aller
au secours de la mre de Csar; des hommes se jettent  la nage en
l'appelant; d'autres, qui ne savent pas nager, descendent dans l'eau
jusqu' la poitrine; ils jettent des cordes, ils tendent les mains.
Dans ce moment de danger, on s'est souvenu qu'Agrippine est la fille
de Germanicus.

Agrippine voit ces tmoignages d'amour; elle se rassure en se sentant
au milieu d une population dvoue: elle comprend qu'elle ne pourra
long-temps cacher sa prsence, elle fait dire qu'elle est sauve;
la foule entoure alors la villa avec des cris de joie; Agrippine se
montre, le peuple rend grces aux dieux.

Nron a tout su presque  l'instant mme; un messager d'Agrippine
est venu lui dire de la part de sa matresse qu'elle tait sauve.
Agrippine a voulu, aux yeux de son fils, avoir l'air de croire que
tout cela n'tait qu'un accident, auquel la volont de Nron n'avait
eu aucune part.

Que fera Nron? Nron conoit et dirige assez bien un crime; mais
si, par une circonstance quelconque, le crime avorte, Nron perd
facilement la tte et il ne sait pas faire face au danger. Agrippine,
les vtemens ruisselans, les cheveux colls au visage, Agrippine
racontant le meurtre auquel elle n'est chappe que par miracle, peut
soulever le peuple, entraner les prtoriens, marcher contre Nron.
Au moindre bruit, Nron tremble. Seul, il ne prendra aucune dcision,
il ne saura qu'attendre et trembler. Il envoie chercher Snque et
Burrhus. A eux deux, le guerrier et le philosophe lui donneront
peut-tre un bon conseil.

--Qui a conseill le crime? demandent-ils aprs s'tre consults.

--Anicetus, le commandant de la flotte de Misne, rpond Nron.

--Qu'Anicetus achve donc ce qu'il a commenc, disent Snque et
Burrhus.

Anicetus ne se le fait pas redire deux fois; il part avec une douzaine
de soldats.

Que vous semble de ces deux braves pdagogues? Tels que vous les voyez
pourtant, c'taient, aprs Thrasas, les deux plus honntes gens de
l'poque. Comment donc! on avait voulu faire Snque empereur-- cause
de ses hautes vertus! Voyez Tacite et Juvnal.

Cependant Agrippine s'est recouche; elle a une seule esclave prs
d'elle. Tout  coup les cris de la foule cessent, le bruit des armes
retentit dans les escaliers, l'esclave qui est prs d'Agrippine se
sauve par une petite porte drobe; Agrippine va la suivre, quand
la porte de la chambre s'ouvre. Agrippine se retourne et aperoit
Anicetus.

A sa vue et  la manire dont il entre dans la chambre de son
impratrice, Agrippine a tout devin. Toutefois elle feint de ne rien
craindre.

--Si tu viens pour savoir de mes nouvelles de la part de mon fils,
retourne vers lui et dis-lui que je suis sauve.

Un des soldats s'avance alors, et, tandis qu'Agrippine parle encore,
la frappe d'un coup de bton  la tte.

--Oh! dit Agrippine en levant les mains au ciel, oh! je ne croirai
jamais que Nron soit un parricide.

Pour toute rponse Anicetus tire son pe.

Alors Agrippine, d'un geste sublime d'impudeur, jette loin d'elle sa
couverture, et montrant ses flancs nus, ces flancs qu'elle veut punir
d'avoir port Nron:

--_Feri ventrem_! Frappe au ventre! dit-elle.

Et elle reoit aussitt quatre ou cinq coups d'pe dont elle meurt
sans pousser un cri.

N'est-ce pas bien jusqu'au bout la femme que je vous ai dite, et
n'est-elle pas morte comme elle a vcu?

Quant  Nron, attendez un moment encore. Nron est incomplet: il n'a
encore tu que Britannicus et Agrippine; il faut qu'il tue Octavie.
Mais Octavie tait difficile  tuer  cause de sa faiblesse mme.
Agrippine luttait contre Nron; pendant la lutte, son pied a gliss
dans le sang de Claude, et elle est tombe, c'est bien. Mais Octavie!
comment gorgera-t-on cette douce brebis? comment touffera-t-on cette
blanche colombe? C'est la seule femme de Rome dont la calomnie n'ait
jamais pu approcher.

On mit ses esclaves  la torture pour savoir si elle n'aurait pas
commis quelque crime inconnu dont on pt la punir. Ses esclaves
moururent sans oser l'accuser. Il fallut encore recourir  Anicetus.
Au milieu d'un dner, comme Nron, couronn de roses, marquait de la
tte la mesure aux musiciens qui chantaient, Anicetus entra, se jeta
aux pieds de Nron et s'cria que, vaincu par ses remords, il venait
avouer  l'empereur qu'il tait l'amant d'Octavie.

Octavie, cette chaste crature, la matresse d'un Anicetus!

Personne ne crut  cette monstrueuse accusation; mais qu'importait
 Csar? il voulait un prtexte, voil tout. Anicetus fut exil en
Sardaigne, et Octavie  Pandataria.

Puis, quelques jours aprs, on fit dire  Octavie qu'il fallait
mourir.

La pauvre enfant, qui avait eu si peu de jours heureux dans la vie,
s'effrayait cependant de la mort; elle se prit  pleurer, tendant les
mains aux soldats, implorant Nron, non plus comme sa femme, mais
comme sa soeur, adjurant sa clmence au nom de Germanicus. Mais les
ordres taient positifs: ni prires ni larmes ne pouvaient la sauver
de ce crime norme d'tre coupable de trop de vertu. On lui prit les
bras, on les lui raidit de force, on lui ouvrit les veines avec une
lancette; puis, comme le sang, fig par la peur, ne voulait pas
couler, on les lui trancha avec un rasoir. Enfin, comme le sang ne
coulait pas encore, on l'touffa dans la vapeur d'un bain bouillant.

Poppe, de son ct, avait donn ses ordres aux meurtriers; elle
voulait tre sre qu'Octavie tait bien morte: on lui apporta sa tte.

Alors elle pousa tranquillement Nron.

Nron, dans un moment d'humeur, la tuera quelque jour d'un coup de
pied.

Nous tions sur le lieu mme o le drame terrible que nous venons de
raconter s'tait accompli. Ces ruines, c'taient celles qui avaient vu
Agrippine assise  la mme table que Nron; ce rivage, c'tait celui
jusqu'o Csar avait reconduit sa mre. Nous montmes dans la barque:
nous tions sur le golfe o Agrippine avait t prcipite, et nous
suivions la route qu'elle avait suivie  la nage pour aborder  Bauli.

On montre un prtendu tombeau qui passe pour le tombeau d'Agrippine.
N'en croyez rien: ce n'tait pas de ce ct-ci de Bauli qu'tait situ
le tombeau d'Agrippine; c'tait sur le chemin de Misne, prs de
la villa de Csar. Puis le tombeau d'Agrippine n'avait pas cette
dimension. Ses affranchis l'enterrrent en secret, et, aprs la mort
de Nron, lui levrent un monument. Or, ce monument de tardive pit
tait un tout petit tombeau, _levem tumulum_, dit Tacite.

Le golfe de Baa devait tre une miraculeuse chose quand ses rives
taient couvertes de maisons; ses collines, d'arbres; ses eaux, de
navires; puisque, aujourd'hui que ces maisons ne sont plus, que des
ruines, que ses collines, bouleverses par des tremblemens de terre,
sont arides et brles, que ses eaux sont silencieuses et dsertes,
Baa est encore un des plus dlicieux points du monde.

La soire tait splendide. Nous nous fmes descendre  l'endroit
mme o tait la villa d'Agrippine. La mer l'a recouverte; on en
chercherait donc inutilement les ruines. Puis,  la lueur de la lune
qui se levait derrire Sorrente, situe en face de nous, de l'autre
cot du golfe de Naples, nous nous engagemes dans le chemin bord
de tombeaux qui conduit des bords de la mer au village de Boccola,
l'ancienne Bauli. C'tait fte, et tout ce pauvre village tait en
joie; on chantait, on dansait, et tout cela au milieu des ruines, au
milieu des monumens funraires d'un peuple disparu, sur cette mme
terre qu'avaient fouls Manlius, Csar, Agrippine, Nron, sur ce sol
o tait venu mourir Tibre.

Oui, le vieux Tibre tait sorti de son le; il visitait Baa, o
peut-tre il tait venu prendre les eaux, lorsque le bruit lui revint
que des accuss dnoncs par lui-mme, avaient t renvoys sans mme
avoir t entendus. Cela sentait effroyablement la rvolte. Aussi
Tibre se hta-t-il de regagner Misne, d'o il comptait s'embarquer
pour Capre, sa chre le, sa fidle retraite, son imprenable
forteresse. Mais  Misne les forces lui manqurent, et il ne put
aller plus loin. L'agonie fut longue et terrible. Le moribond se
cramponnait  la vie, le vieil empereur ne voulait absolument point
passer dieu. Un instant Caligula le crut mort; il lui avait dj
tir son anneau du doigt. Tibre se redresse et demande son anneau.
Caligula se sauve effar, tremblant. Tibre descend de son lit, veut
le poursuivre, chancelle, appelle, et, comme personne ne rpond, tombe
sur le pav. Alors Macron entre, le regarde; et comme Caligula demande
 travers la porte ce qu'il faut faire:

--C'est bien simple, rpondit-il, jetez-moi un matelas sur cette
vieille carcasse, et que tout soit dit.

Ce fut l'oraison funbre de Tibre.

Comme nous l'avons dit, c'tait dans le port de Misne qu'tait la
flotte romaine. Pline commandait cette flotte lors du tremblement
de terre de 79. Ce fut de Misne qu'il partit pour aller tudier le
phnomne arriv  Stabie; il y mourut touff.




XI

Un courant d'air  Naples.--Les glises de Naples.


Malgr la fatigue de la journe, notre excursion sur la terre
classique de Virgile, d'Horace et de Tacite avait eu pour nous un
tel attrait que nous proposmes, Jadin et moi, pareille excursion 
Pompea pour le lendemain; mais  cette proposition Barbaja jeta
les hauts cris. Le lendemain, Duprez et la Malibran chantaient, et
l'impresario ne se souciait pas de perdre six mille francs de recette
pour l'amour de l'antiquit. Il fut donc convenu que la partie serait
remise au surlendemain.

Bien nous en prit, comme on va le voir, de n'avoir fait aucune
opposition contre le pouvoir aristocratique du czar de Saint-Charles.

Nous tions rentrs  minuit dans Naples par le plus beau temps du
monde: pas un nuage au ciel, pas une ride  la mer.

A trois heures du matin, je fus rveill par le bruit de mes trois
fentres qui s'ouvraient en mme temps et par leurs dix-huit carreaux
qui passaient de leurs chssis sur le parquet.

Je sautai  bas de mon lit et je crus que j'tais ivre. La maison
chancelait. Je pensai  Pline l'Ancien, et ne me souciant pas d'tre
touff comme lui, je m'habillai  la hte, je pris un bougeoir et je
m'lanai sur le palier!

Tous les htes de M. Martin Zir en firent autant que moi; chacun tait
sur le seuil de son appartement, plus ou moins vtu. Je vis Jadin qui
entrebillait sa porte, une allumette chimique  la main et Milord
entre ses jambes.

--Je crois qu'il y a un courant d'air, me dit-il.

Ce courant d'air venait d'enlever le toit du palais du prince de
San-Teodore, avec tous les domestiques qui taient dans les mansardes.

Tout s'expliqua: nous n'avions pas la joie d'tre menacs d'une
ruption: c'tait tout bonnement un coup de vent, mais un coup de vent
comme il en fait  Naples, ce qui n'a aucun rapport avec les coups de
vent des autres pays.

Sur soixante-dix fentres, il en tait rest trois intactes. Sept ou
huit plafonds taient fendus. Une gerure s'tendait du haut en bas
de la maison. Huit jalousies avaient t emportes; les domestiques
couraient aprs dans les rues, comme on court aprs son chapeau.

On se contenta de balayer les chambres qui taient pleines de vitres
brises; car d'envoyer chercher les vitriers, il n'y fallait pas
songer. A Naples, on ne se drange pas  trois heures du matin.
D'ailleurs, c'et t de la besogne  recommencer dix minutes aprs.
Il tait donc infiniment plus conomique de se borner pour le moment
aux jalousies.

J'tais un des moins malheureux: le vent ne m'en avait arrach qu'une.
Il est vrai qu'en change il ne me restait pas un carreau. Je me
barricadai du mieux que je pus et j'essayai de me coucher; mais les
clairs et le tonnerre se mirent de la partie. Je me rfugiai au
rez-de-chausse, o le vent, ayant eu moins de prise, avait caus
moins de dgt. Alors commena un de ces orages dont nous n'avons
aucune ide, nous autres gens du nord; il tait accompagn d'une de
ces pluies comme j'en avais reu en Calabre seulement; je la reconnus
pour tre du mme royaume.

En un instant, la villa Rale ne parut plus faire qu'un avec la mer;
l'eau monta  la hauteur des fentres du rez-de-chausse et entra dans
le salon. Aussitt aprs on vint prvenir M. Martin que ses caves
taient pleines et que ses tonneaux dansaient une contredanse dans les
avant-deux de laquelle il y en avait dj cinq ou six de dfoncs.

Au bout d'un instant, un ne charg de lgumes passa, emport par le
torrent; il s'en allait droit  un gout, suivi de son propritaire,
emport comme lui. L'ne s'engouffra dans le cloaque et disparut;
l'homme, plus heureux, s'accrocha  un pied de rverbre et tint bon:
il fut sauv.

L'eau qui tombe en une heure  Naples mettrait deux mois  tomber 
Paris; encore faudrait-il que l'hiver ft bien pluvieux.

Comme cette histoire d'ne emport m'bouriffait singulirement et que
j'y revenais sans cesse, on me raconta deux aventures du mme genre.

Au dernier coup de vent, qui avait eu lieu il y avait six ou huit
mois, un officier, enlev de la tte de sa compagnie, avait t
emport par un ruisseau gonfl dans l'gout d'un immense difice
appel le Serraglio; on n'en avait jamais entendu reparler.

A l'avant-dernier, qui avait eu lieu deux ans auparavant, une chose
plus terrible et plus incroyable encore tait arrive. Une Franaise,
madame Conti, revenait de Capoue dans sa voiture. Surprise par un
orage pareil  celui dont nous jouissions dans le moment mme, elle
avait voulu continuer son chemin, au lieu d'abriter sa voiture dans
quelque endroit o elle et pu rester en sret. A la descente de Capo
di Chino, elle trouva son chemin coup par une rue qui descend vers la
mer. Cette rue tait devenue, non pas un torrent, mais un fleuve. A
cette vue, le cocher s'effraie et veut rtrograder. Madame Conti lui
ordonne d'aller en avant, le cocher refuse, un dbat s'engage, le
cocher saute  bas de son sige et abandonne sa voiture. Pendant ce
temps, le fleuve avait grossi toujours, il dborde a flots dans la rue
transversale o est madame Conti; les chevaux s'effraient, font quatre
pas en avant, sont envelopps par les vagues qui se prcipitent de
Capo di Monte et de Capo di Chino; au bout d'un instant ils perdent
pied et sont emports, eux et la voiture; au bout de vingt pas la
voiture est en morceaux. Le lendemain on retrouva le cadavre de madame
Conti.

Au reste,  Naples il y a un avantage: c'est que deux heures aprs ces
sortes de dluges il n'y parat plus, si ce n'est aux rues qui
sont devenues propres, ce qui ne leur arrive jamais qu'en pareille
circonstance. Il y a cependant un officier charg du nettoyage des
places; mais cet officier est invisible: on sait qu'il s'appelle
_portulano_, voil tout.

J'oubliais de dire que, sans doute pour ne point s'exposer aux
accidens que nous venons de raconter, ds qu'il tombe une goutte d'eau
 Naples, tous les fiacres se sauvent, chacun tirant de son ct. Ni
cris, ni prires, ni menaces ne les arrtent; on dirait d'une vole
d'oiseaux au milieu desquels on aurait jet une pierre. Mais aussi,
ds qu'il fait beau, c'est--dire quand on n'a plus besoin d'eux, ils
reviennent s'panouir  leur place ordinaire.

Une autre habitude des cochers napolitains est de dteler les chevaux
pour les faire manger; ils leur mettent la botte de foin dans la
voiture et ouvrent les deux portires; chaque cheval tire de son ct
comme  un rtelier. S'il vient une pratique pendant ce temps-l, le
cocher lui fait signe que ses chevaux sont  leur repas, et la renvoie
 son confrre.

Le temps tant rafrachi et les rues devenues propres, nous voulmes
profiter de ce double avantage, et nous dcidmes, Jadin et moi, que
nous emploierions la matine  des courses  pied. Nous avions
fort nglig les glises, qui sont en gnral d'une fort mdiocre
architecture.

Nous commenmes par la cathdrale: c'tait justice. Au dessus de la
grande porte intrieure, suspendu comme celui de Mahomet entre le
ciel et la terre, est le tombeau de Charles d'Anjou. J'ai cont son
histoire dans le _Speronare_. C'est ce prince qui voulut que sa femme
et un sige pareil  celui des trois reines ses soeurs, et qui, pour
arriver  ce but, fit rouler du haut en bas de l'chafaud la tte de
Conradin. En face de ce roi meurtrier est un roi meurtri, mais dans un
modeste tombeau, comme il convient  un prince hongrois qui se mle
de venir rgner sur les Napolitains. Ce tombeau est celui d'Andr. Le
cadavre qui y dort tait de son vivant un beau et insoucieux jeune
homme qui, un matin, par caprice sans doute, eut la ridicule
prtention de vouloir tre roi parce qu'il tait le mari de la reine.
Le lendemain du jour o cette billevese lui tait passe par la tte,
il trouva la reine si occupe d'un ouvrage qu'elle excutait qu'il
s'approcha jusqu' son fauteuil sans tre vu. Elle tressait des fils
de soie de diffrentes couleurs, et comme Andr ne pouvait deviner le
but de ce travail:

--Que faites-vous donc l, madame? demanda-t-il.

--Une corde pour vous pendre, mon cher seigneur, rpondit Jeanne avec
son plus charmant sourire.

De l vient sans doute le proverbe: Dire la vrit en riant.

Trois jours aprs, Andr tait trangl avec cette charmante petite
cordelette de soie que sa femme, comme elle le lui avait dit, avait
pris la peine de tresser elle-mme  cette intention.

De la cathdrale nous passmes  l'glise Saint-Dominique. L, du
moins, c'est plaisir: on se retrouve en plein gothique, on sent que le
monument est consacr au fondateur de l'inquisition: il est triste,
solide et sombre.

C'est dans cette glise qu'est le fameux crucifix qui parla  saint
Thomas. L'image miraculeuse est de Masuccio Ier. Le saint craignait
d'avoir fait quelque erreur dans sa _Somme_ thologique, et il tait
venu au pied du crucifix, tourment de cette crainte, quand le Christ,
voyant les inquitudes de son serviteur, voulut le rassurer et lui
dit: _Bene scripsisti de me, Thoma; quam ergo mercedem recipies_. Tu
as bien crit sur moi, Thomas, et je te promets que tu en recevras la
rcompense.

Quoique le cas ft nouveau et trange, le saint ne se dmonta point.

--_Non aliam nisi te_, rpondit-il, je n'en veux pas d'autre que
toi-mme, mon Seigneur. Et le saint se sentit soulever de terre, en
prsage que bientt il devait monter au ciel.

Ce qui m'attirait surtout dans l'glise Saint-Dominique, c'est sa
sacristie avec ses douze tombeaux renfermant les douze princes de la
maison d'Aragon. Quand je dis ses douze tombeaux, je devrais dire ses
douze cercueils: les cadavres sont couchs  visage dcouvert aussi
bien embaums que possible par les Gannals de l'poque. Le dernier roi
de la dynastie manque  la collection: il est venu, comme on sait,
mourir en France.

Au milieu de ces tombeaux, il s'en trouve deux autres qui, pour ne pas
tre des tombeaux de roi, n'en sont pas moins fort curieux. L'un est
celui de Pescaire, qui assigea Marseille de compte  demi avec le
conntable de Bourbon, et qui, chass par les Marseillais, prit une
si sanglante revanche  Pavie. Au dessus de sa bire est son portrait
ainsi que sa bannire dchire, et une courte et simple pe de fer,
qu'on dit tre celle que Franois Ier lui rendit deux heures avant
d'crire  sa mre le fameux: _Tout est perdu, fors l'honneur_.

L'autre tombeau, qui est tout bonnement une norme malle dont le
sacristain a la cl dans sa poche, renferme,  ce qu'on assure, le
corps d'Antonello Petrucci, pendu dans la conspiration des barons. Que
ce soit vritablement Antonio Petrucci, c'est ce que le moindre petit
savant, c'est ce que le plus infime _topo litterato_, comme on
appelle gnralement cette race  Naples, peut nier; mais, ce qui est
incontestable, c'est que c'est un pendu, tmoin son cou disloqu, sa
bouche de travers et tous les muscles de sa figure encore crisps.
Quoique mis avec une certaine recherche, le cadavre porte encore
l'habit avec lequel il a t excut. Je suis forc de dire que le
seigneur Antonello Petrucci m'a paru fort laid. Il est vrai que de son
vivant il tait probablement mieux. La potence n'embellit pas.

De Saint-Dominique nous passmes  Sainte-Claire. Sainte-Claire a
aussi sa collection de morts illustres. L'glise tout entire avait
t peinte par Giotto Guitto, qui faisait avec le roi Robert de si
bonnes plaisanteries et qui lui reprsentait son peuple, non pas comme
le cheval sans frein qu'il a choisi pour emblme, mais sous la forme
d'un ne qui cherche un bt. Eh bien! cette glise peinte par Giotto,
il s'est trouv un autre ne bt qui l'a fait badigeonner tout
entire, afin de lui donner du jour; tout entire, je me trompe:
une belle Vierge, une sainte madone, une de ces figures tristes et
candides comme les faisait Giotto, a chapp au vandalisme.

C'est  Sainte-Claire que dorment les Angevins: ce bon vieux roi
Robert, qui couronna Ptrarque, le pendant de notre roi Ren, dort l,
une fois en chair et en os, deux fois en marbre: assis et avec son
costume royal; couch et dans son habit de franciscain.

Jeanne est  quelques pas de lui: cette belle Jeanne qui fila la
fameuse corde conjugale que vous savez. Elle est l avec une grande
robe bien montante, toute parseme des fleurs de lis de France. Au
fait, n'tait-elle pas du sang de cette chaste mre de saint Louis,
que les indiscrtions potiques de Thibaut ne purent parvenir 
compromettre, tant sa vertu tait une croyance publique, populaire et
presque religieuse? Seulement le sang s'tait tant soit peu corrompu
en passant des veines de l'aeule dans celles de la petite-fille.

Malheureusement pour la mmoire de Jeanne, de laquelle on n'est dj
que trop port  mdire, on a eu l'imprudence d'enterrer  quelques
pas d'elle le fameux Raymond Cabane, le mari de sa nourrice, ce
misrable esclave sarrasin devenu grand-snchal, et qui payait les
honneurs dont l'accablait sa matresse en faisant des noeuds coulans
aux cordes qu'elle tressait.

Maintenant, si l'on veut continuer de passer cette royale et funbre
revue, il faut aller de Sainte-Claire  Saint-Jean-Carbonara. C'est
une jolie petite glise de Masuccio II, qui,  part ses souvenirs
historiques, mriterait encore d'tre visite. L est le mausole de
Ladislas et de sa soeur Jeanne II. Vous savez comment l'un est mort
et comment l'autre a vcu. Pourquoi diable aussi un conqurant, un
ambitieux, un homme qui veut tre roi d'Italie, s'avise-t-il de
devenir amoureux de la fille d'un mdecin de Prouse!

Florence avait peur d'tre conquise comme Rome venait de l'tre; elle
eut l'ide de s'entendre avec le mdecin. Un jour la fille, tout
plore, vint se plaindre  son pre de ce que son royal amant
commenait  l'aimer moins. C'tait une singulire confidence entre un
pre et une fille. Mais il parat que cela se passait ainsi en l'an de
grce 1314.

La fille suivit ponctuellement les instructions paternelles: huit
jours aprs, l'amant et la matresse mouraient empoisonns: c'tait
alors une belle chose que la mdecine.

Prs de lui, comme nous l'avons dit, est sa soeur Jeanne II. A Naples,
selon toute apparence, ce nom portait malheur, aux maris d'abord, aux
femmes ensuite, puis, par-ci par-l, aux amans. Demandez  Gianni
Carracciolo, qui est enterr  dix pas de sa matresse.

Celui-l, il faut lui rendre justice, fit tout ce qu'il put pour ne
pas s'apercevoir que sa souveraine l'aimait, et pour ne pas se trouver
seul en prsence de Jeanne, dans la crainte d'tre amen  lui
dclarer ses sentimens. La chose en tait devenue impertinente pour
la pauvre femme. Aussi n'en voulut-elle pas avoir le dmenti. Ce que
femme veut, Dieu le veut, dit le proverbe. Or, Jeanne voulait tre
aime et voulait entendre l'aveu de cet amour. Seulement elle s'y prit
singulirement pour que le proverbe ne mentit pas.

Un soir qu'on parlait au cercle de la reine de ces antipathies
instinctives que les hommes les plus braves ont pour certains animaux,
et que chacun disait la sienne: celui-ci l'araigne, celui-l le
lzard, un autre le chat, Carracciolo, interrog, rpondit que
l'animal qui lui tait le plus antipathique dans la cration tait le
rat. Un rat, il l'avouait, l'et fait sauver  l'autre bout du monde.
Jeanne ne dit rien, mais elle tint compte de la chose.

Le surlendemain, comme Carracciolo se rendait au conseil, et que, pour
s'y rendre, il traversait un long corridor du palais habit par les
dames de la reine, un domestique parut tout  coup  l'extrmit de ce
corridor avec une cage pleine de rats. Carracciolo ne fit attention ni
 la cage ni aux htes qu'elle contenait, et continua de s'avancer;
mais lorsqu'il ne fut plus qu' quelques pas du valet, celui-ci posa
sa cage  terre, ouvrit la porte, et tous les rats en sortirent,
courant  droite et  gauche, avec la vlocit que l'on connat  ce
charmant animal.

Carracciolo avait dit vrai: il avait une haine, ou plutt une terreur
profonde pour les rats. Aussi,  peine les vit-il faire irruption
hors de leur domicile, qu'il perdit la tte et se sauva comme un fou,
frappant  toutes les portes. Mais toutes les portes taient fermes 
l'exception d'une seule qui s'ouvrit. Carracciolo se prcipita dans
la chambre et s'y trouva en prsence de sa souveraine. Le pauvre
courtisan en fuyant un danger imaginaire tait tomb dans un danger
rel.

Il n'eut pas lieu de regretter sa fortune. La reine le fit tour  tour
grand-snchal, duc d'Avellino et seigneur de Capoue. Il avait bien
demand a tre prince de cette dernire ville; mais comme c'tait le
titre rserv aux hritiers prsomptifs de la couronne, la reine
avait refus. Il s'tait alors rabattu sur le duch d'Amalfi et la
principaut de Salerne; mais cette dernire concession souffrait
aussi,  ce qu'il parat, quelque petite difficult, car un jour que
cette ternelle demande avait amen une discussion plus vive que
d'habitude entre Jeanne et Carracciolo, l'amant oublia la distance que
Jeanne avait franchie pour arriver jusqu' lui, et appliqua sur la
joue de sa royale matresse un soufflet de crocheteur.

Il en est des soufflets de crocheteur comme des baisers de nourrice:
on les entend de loin. Une certaine duchesse de Suessa, ennemie jure
de Carracciolo, entendit le bruit de cet insolent soufflet; elle entra
chez Jeanne comme Carracciolo en sortait, et trouva la reine pleurant
de honte et de douleur.

Les deux femmes restrent enfermes ensemble une partie de la journe.
Quand les femmes veulent se mettre  la besogne, elles vont plus vite
que nous autres; aussi en deux heures tout fut-il rsolu, principal et
accessoires, faits et dtails.

Le lendemain matin, comme Carracciolo tait encore au lit, il entendit
frapper  sa porte. Carracciolo, comme on le comprend, n'tait pas
sans dfiance: c'tait la premire fois qu'il levait la main sur
la reine, et ce malheureux soufflet qui lui tait chapp l'avait
tracass toute la nuit. Aussi, avant d'ouvrir commena-t-il par
demander qui frappait.

--Hlas! rpondit un page dont la voix tait bien connue de
Carracciolo, car c'tait le page favori de Jeanne, c'est la reine qui
vient d'tre atteinte d'apoplexie, et Son Altesse ne veut pas mourir
sans vous voir.

Carracciolo calcula  l'instant mme qu'au moment de la mort de la
reine il pouvait arracher d'elle ce qu'il n'avait jamais pu obtenir de
son vivant, et il ouvrit la porte.

Au mme instant, cinq ou six hommes arms se prcipitrent sur lui,
et, sans qu'il et le temps de se mettre en dfense, le renversrent
sur son lit et le massacrrent  coups de hache et d'pe; et aprs
s'tre assurs qu'il tait bien mort, ils sortirent sans que personne
ft venu les dranger dans leur sanglante excution.

Trois heures aprs, quand on entra chez le grand-snchal, on le
trouva couch  terre,  moiti vtu, une seule jambe chausse, les
assassins l'ayant laiss juste dans l'tat o la mort l'avait saisi.

Prenez l'un aprs l'autre tous ces rois, toutes ces reines et tous ces
courtisans, et vous n'en trouverez pas un sur quatre qui soit mort de
la faon dont Dieu a destin l'homme  mourir.




XII

Une visite  Herculanum et  Pompea.


Un des malheurs auxquels est expose cette classe de voyageurs que
Sterne dsigne sous le nom de voyageurs curieux, c'est qu'en gnral
on ne peut tre transport sans transition d'un lieu  un autre. Si
l'on avait la facult de bondir de Paris  Florence, de Florence 
Venise, de Venise  Naples, ou de fermer au moins les yeux tout le
long de la route, l'Italie prsenterait des sensations tranches,
inoues, ineffaables; mais au lieu de cela, malgr la rapidit des
malles-postes, malgr l'agilit des bateaux  vapeur, il faut
bien traverser un paysage, il faut bien aborder dans un port; les
prparations dtruisent alors les sensations. Marseille rvle Naples;
la Maison-Carre et le pont du Gard dnoncent le Panthon et le
Colise. Toute impression perd alors son inattendu, et par consquent
sa force.

Ainsi est-il de Pompea: on commence par visiter le muse de Naples,
on s'appesantit sur toutes ces merveilles d'art ou de forme retrouves
depuis deux cents ans que durent les fouilles; bronzes et peintures,
on se fait raconter l'histoire de chaque chose, comment et quand elle
a t retrouve,  quel usage elle servait, en quel lieu elle tait
place; puis, lorsqu'on s'est bien blas sur les bijoux, vient le tour
de l'crin.

Nous vitmes ce premier pige, mais nous ne pmes en faire autant
d'un second: chapps aux Studi, nous retombmes dans Herculanum.

Herculanum et Pompea prirent dans la mme catastrophe, et cependant
d'une faon toute diffrente. Herculanum fut enveloppe, treinte, et
enfin recouverte par la lave, sur la route de laquelle elle se trouva;
Pompea, plus loigne, fut ensevelie sous cette pluie de cendres et
de pierres ponces que raconte Pline le jeune, et dont fut victime
Pline l'ancien. Il en rsulte qu' Herculanum tout ce qui pouvait
subir l'action du feu fut dvor par le feu; que le fer, le bronze et
l'argent rsistrent seuls; tandis qu' Pompea, au contraire, tout
fut garanti, conserv, entretenu, si on peut le dire, par cette molle
couche de cendres dont le volcan avait recouvert la ville, on pourrait
presque le croire, dans un simple but d'art et d'archologie, afin de
conserver aux sicles  venir un vivant chantillon de ce qu'tait une
ville romaine pendant la premire anne du rgne de Titus.

Au moment o l'on retrouva Herculanum et Pompea, elles taient  peu
prs aussi perdues que le sont aujourd'hui Stabie, Oplonte et Rtine.
Pour Herculanum, la chose n'tait pas tonnante: il fallait presque un
miracle pour la retrouver; Herculanum dormait au fond d'une tombe
de lave profonde de cinquante ou soixante pieds. La pauvre ville
d'Hercule semblait bien morte et ensevelie  tout jamais. Mais il n'en
tait point ainsi de Pompea.

Pompea n'tait point morte, Pompea n'tait point ensevelie, Pompeia
semblait dormir. Seulement ce qu'on prenait pour le drap de sa couche
tait le linceul de son tombeau. Pompea, couverte seulement  la
hauteur de quinze ou vingt pieds, lanait hors de la cendre, qui
n'avait pu la couvrir entirement, les chapiteaux de ses colonnes, les
extrmits de ses portiques, les toits de ses maisons; Pompea enfin
demandait incessamment secours, et criait jour et nuit du fond de ton
spulcre, o elle n'tait ensevelie qu' moiti: Fouillez! je suis
l! Il y a plus: quelques uns prtendent que cette ruption dont
parle Pline ne fut pas celle qui dtruisit Pompea. Selon Ignarra et
Laporte-Dutheil, Pompea,  moiti ensevelie, aurait pour cette
fois secou sa couche de sable, et, l'cartant, comme la Ginevra de
Florence, serait reparue  la lueur du jour, son voile mortuaire  la
main et rclamant son nom trop tt ray de la liste des villes; si
bien que, selon eux, la ville ressuscite aurait encore vcu jusqu'en
l'an 471, poque  laquelle le tremblement de terre dcrit par
Marcellin l'aurait dfinitivement engloutie. Ceux-ci se fondent sur
ce que Pompea se trouve encore indique sur la carte de Peutinger,
qui est postrieure au rgne de Constantin, et ne disparat
entirement de la surface du sol que dans l'itinraire d'Antonin.

Rien de plus possible, au bout du compte; et nous ne sommes pas
dispos  chicaner Pompea sur quatre sicles de plus ou de moins.
Mais cependant il y a un fait incontestable qui s'oppose  la
reconnaissance pleine et entire de cette rsurrection: c'est
qu'aucune monnaie de cuivre, d'argent ou d'or n'a t retrouve, 
Pompea, postrieure  l'an 79, quoique incontestablement encore
les empereurs aient continu  faire frapper monnaie, cette haute
prrogative du rang suprme  laquelle les souverains tiennent tant.
Or, supposez Saint-Cloud enseveli  notre poque et exhum dans deux
mille ans: je suis convaincu qu'on retrouverait dans les fouilles de
Saint-Cloud infiniment plus de pices de cinq, de vingt et de quarante
francs  l'effigie de Napolon, de Louis XVIII, de Charles X et de
Louis-Philippe, que de sous parisis et de deniers d'or et d'argent au
millsime du quatorzime sicle.

Ce qui est probable, c'est que la cendre, en engloutissant la ville
tout entire, avait laiss chapper les trois quarts de la population;
que cette population, soit dans l'espoir de mettre  dcouvert un
jour ses anciennes demeures, soit par cet amour du sol si fortement
enracin dans le coeur les habitans de l Campanie, n'aura pas voulu
s'loigner de l'emplacement qu'elle avait dj habit; qu'elle aura
lev un village prs de la ville; que le nouveau bourg aura pris le
nom de l'ancienne cit, et que les gographes, en retrouvant ce nom
sur la carte de Peutinger, auront pris la fille pour la mre, et
auront confondu la tombe avec le berceau.

Cela est si vrai que l'on retrouva entre Bosco-Real et Bosco-Trecase
cette nouvelle Pompea, laquelle gardait aussi des bronzes magnifiques
et des statues du meilleur temps, vieux dbris arrachs sans doute 
son ancienne splendeur. Mais les maisons qui renfermaient ces bronzes
et ces statues taient, comme architecture et comme peinture, d'une
poque de dcadence tellement en dsaccord avec les chefs-d'oeuvre de
l'art, qu'on peut croire qu'il y avait plusieurs sicles de diffrence
entre les uns et les autres. Cependant, il faut le dire, la
distribution intrieure des appartemens tait absolument la mme,
quoique, selon toute probabilit, cette seconde Pompea et t
engloutie quatre sicles aprs l'ancienne.

Ainsi, comme nous le disions, la renomme de la ville grecque a
long-temps survcu  elle-mme pour s'teindre juste au moment o elle
allait reparatre plus brillante que jamais.

D'abord un grand nombre des habitans de Pompea retournrent, la hache
et la pioche  la main, fouiller plus d'une fois cette vaste tombe o
tait reste enfouie la plus grande partie de leurs richesses. Les
antiquaires appellent cela une profanation; il est vident qu'ils
ne se seraient pas entendus sur le mot avec les anciens habitans de
Pompea.

Alexandre Svre fit fouiller Pompea; il en tira une grande quantit
de marbres, de colonnes et de statues d'un trs beau travail, qu'il
employa dans les constructions nouvelles qu'il faisait faire  Rome,
et parmi lesquelles on les reconnat comme on reconnatrait un
fragment de la renaissance au milieu de l'architecture napolonienne.

Puis vint le flot de la barbarie, qui, comme une nouvelle lave,
couvrit non seulement les villes mortes, mais encore les villes
vivantes. Que devinrent alors Pompea et le village qu'elle tenait par
la main comme une mre tient son enfant? Il n'en est plus question,
nul ne sait plus rien. Sans doute tout ce qui dpassait cette couche
de cendres qui montait, comme nous l'avons dit, plus haut que
le premier tage fut abattu. Chapiteaux, frontons, terrasses se
nivelrent. Quelque temps encore les ruines indiqurent la place des
tombeaux, puis les ruines elles-mmes devinrent de la poudre; la
poussire se mla  la poussire; quelques maigres gazons, quelques
arbres rares poussrent sur cette terre strile, et tout fut dit:
Pompea avait disparu; on chercha vainement o avait t Pompea.
Pompea avait t oublie!

Dix sicles se passrent.

Un jour, c'tait en 1592, l'architecte Dominique Fontana fut appel
par Mutius Cuttavilla, comte de Sarno. Il s'agissait de creuser un
aqueduc pour porter de l'eau  la Torre. Fontana se mit  l'oeuvre; et
comme la ligne qu'il avait trace traversait tout le plan de Pompea,
ses ouvriers allrent bientt se heurter contre des fondations de
maisons, des bases de colonnes et des degrs de temples. On vint
prvenir l'architecte de ce qui se passait ainsi sous terre; il
descendit dans les fouilles, une torche  la main; reconnut des
marbres, des bronzes, des peintures; traversa des rues, des thtres,
des portiques; puis, stupfait de ce qu'il avait vu dans cette
ncropole, remonta pour demander au duc de Sarno ce qu'il devait
faire. Le comte lui rpondit qu'il devait continuer son aqueduc.

Fontana n'tait pas assez riche pour entretenir des fouilles  ses
frais: il se contenta donc, en artiste pieux qu'il tait, de continuer
les excavations en rparant  mesure ce qu'il tait forc de dtruire;
il passa ainsi sous le temple d'Isis sans le renverser, et aujourd'hui
encore on peut suivre sa marche par les soupiraux du canal qu'il
traa.

Pendant ce temps Herculanum dormait, plus tranquille que sa soeur en
infortune, car sa tombe  elle tait plus sre et plus profonde;
mais, comme si une loi de ce monde tait qu'il n'y aura pas de repos
ternel, mme pour les morts, l'heure de sa rsurrection sonna avant
mme qu'eut sonn celle de Pompea.

Ce fut un prince d'Elbeuf, de la maison de Lorraine, qui comprit le
premier quel tait le trsor que seize sicles avaient ddaigneusement
foul aux pieds. Mari  une fille du prince de Salsa, et dsirant
embellir une maison de campagne qu'il avait achete aux environs de
Portici, il commena d'acheter aux paysans des environs tous les
fragmens d'antiquits qu'ils lui apportrent. D'abord il prit tout ce
qu'on lui apporta; puis, comme avec l'abondance son got devint plus
difficile, il exigea que les choses eussent une certaine valeur pour
en faire l'acquisition. Enfin, voyant qu'on lui apportait chaque jour
de nouvelles richesses, il rsolut de remonter lui-mme  cette source
et fit venir un architecte. L'architecte demanda des renseignemens aux
paysans, reconnut des localits, et prit si bien ses mesures que ds
sa premire fouille, excute vers l'an 1720, on retrouva deux
statues d'Hercule, on dcouvrit un temple circulaire, soutenu
par quarante-huit colonnes d'albtre, vingt-quatre extrieures,
vingt-quatre intrieures; et enfin on mit au jour sept nouvelles
statues grecques, que le libral prince d'Elbeuf donna en pur don au
prince Eugne de Savoie.

Mais, comme on le comprend, la chose fit grand bruit: on exagra
encore les merveilles de la ville souterraine; le gouvernement
intervint et ordonna au prince d'Elbeuf d'interrompre ses excavations.
Les fouilles restrent quelque temps suspendues.

Enfin, le jeune prince des Asturies, don Carlos, monta sur le trne de
Naples sous le nom de Charles III, fit btir le Palais de Portici, et,
achetant la maison du prince d'Elbeuf avec tout ce qu'elle contenait,
reprit les fouilles et les fit continuer jusqu' quatre-vingts pieds
de profondeur. Ce ne fut plus alors un monument solitaire ou un temple
isol que l'on rencontra: ce fut une ville tout entire disparue sous
la lave, gisante entre Portici et Resina, et que sa position d'abord,
puis des inscriptions, les unes grecques, les autres latines, firent
reconnatre pour l'ancienne ville d'Herculanum.

Mais l'extraction de cette cit n'tait point facile; la cit tait
embote dans son moule de lave; il fallait briser le bronze pour
arriver  la pierre; on s'aperut bientt des frais normes que
ncessitait ce travail inconnu, et aprs quelques annes on y renona.
Ces quelques annes avaient cependant produit des trsors.

Il faut dire aussi que l'attention fut tout  coup dtourne
d'Herculanum et se reporta sur Pompea. Dj, vers la fin du sicle
prcdent, on avait trouv dans des ruines, sur les bords du fleuve
Sarno, un trpied et un petit Priape en bronze; puis d'autres objets
prcieux avaient t le rsultat d'une fouille particulire faite en
1689,  environ un mille de la mer, sur le flanc oriental du Vsuve;
enfin, en 1748, des paysans creusent un foss, quelque chose leur
rsiste; ils redoublent d'efforts, dcouvrent des monumens, des
maisons, des statues; la ville ensevelie revoit le jour, la cit
perdue est retrouve; Pompea sort de son tombeau, morte il est vrai,
mais belle encore, comme au jour o elle y est descendue. Jusqu'
cette heure on a voqu l'ombre des hommes: de ce moment on va voquer
le spectre d'une ville. L'antiquit, raconte par les historiens,
chante par les potes, rve par les savans, a pris tout  coup un
corps: le pass se fait visible pour l'avenir.

Malheureusement, comme nous l'avons dit, une sensation peut tre
dtruite, du moins en partie, par la progression. Ainsi est-il
gnralement de Pompea, qui, pour son malheur, a Herculanum sur son
chemin. En effet, Herculanum, au lieu d'irriter la curiosit, la
fatigue: on descend dans les fouilles d'Herculanum comme dans une
mine, par une espce de puits: ensuite viennent des corridors
souterrains o l'on ne pntre qu'avec des torches; corridors noircis
par la fume, qui de temps en temps laissent entrevoir, comme par la
dchirure d'un voile, le coin d'une maison, le pristyle d'un temple,
les degrs d'un thtre; tout cela incomplet, mutil, sombre, sans
suite, sans ensemble, et par consquent sans effet. Aussi, au bout
d'une heure passe dans ces souterrains, le plus terrible antiquaire,
l'archologue le plus obstin, le plus infatigable curieux,
n'prouvent-ils qu'un besoin, celui de respirer l'air du ciel, ne
ressentent-ils qu'un dsir, celui de revoir la clart du jour. Ce fut
ce qui nous arriva.

Nous nous remmes en route aprs avoir visit cette momie de ville,
et nous reprmes la route qui conduit de Naples  Salerne. A une
demi-lieue de la tour de l'Annonciation, une route s'offrit trace sur
le sable, s'enfonant vers la gauche, et prsentant  son entre un
poteau avec cette inscription: _Via di Pompei_. Nous la prmes, et au
bout d'une demi-heure de marche nous rencontrmes une barrire qui
s'ouvrit devant nous, et nous nous trouvmes  cent pas de la maison
de Diomde, et par consquent  l'extrmit de la rue des Tombeaux.

L, il faut le dire, malgr le tort qu'Herculanum fait  Pompea,
l'impression est vive, profonde, durable; cette rue des Tombeaux est
un magnifique pristyle pour entrer dans une ville morte; puis, tous
ces monumens funbres placs aux deux cts de la route consulaire au
bout de laquelle s'ouvre bante la porte de Pompea, ne dpassant pas
la couche de sable qui les recouvrait, se sont conservs intacts comme
au jour o ils sont sortis des mains de l'artiste: seulement le temps
a dpos sur eux en passant cette belle teinte sombre, ce vernis des
sicles, qui est la suprme beaut de toute architecture.

Joignez  cela la solitude, cette potique gardienne des spulcres et
des ruines.

Que serait-ce donc, je le rpte, si l'on n'avait point pass par
Herculanum! Qu'on se figure, sous un soleil ardent, ou, si l'on aime
mieux, sous un ple rayon de la lune, une rue large de vingt pas,
longue de cinq cents, toute sillonne encore par les roues des chars
antiques, toute garnie de trottoirs pareils aux ntres, toute borde,
 droite et  gauche, par des monumens funraires, au dessus
desquels se balancent quelques maigres et tristes arbustes pousss
 grand'peine dans cette cendre; offrant  son extrmit, comme une
grande arche  travers laquelle on ne voit que le ciel, cette porte,
par laquelle on allait de la ville des morts  la ville des vivans;
qu'on entoure tout cela de silence, de solitude, de recueillement, et
l'on aura une ide, bien incomplte encore, de l'aspect merveilleux
que prsente le faubourg de Pompea, appel par les anciens le bourg
d'Augustus Flix, et par les modernes la _rue des Tombeaux_.

Nous nous arrtmes, ne songeant plus  ce soleil de trente degrs qui
tombait d'aplomb sur nos ttes, moi, pour prendre le nom de tous ces
monumens, Jadin, pour faire un croquis de cette vue. On et dit que
nous avions peur de voir disparatre tout ce panorama d'un autre ge,
et que nous voulions le fixer sur le papier avant qu'il s'envolt
comme un songe ou qu'il s'vanout comme une vision.

Au commencement de la rue s'ouvre la premire maison dterre. Par un
hasard trange, c'est une des plus compltes: cette maison tait celle
de l'affranchi Arrius Diomde.

Que notre lecteur se tranquillise, nous ne comptons pas l'entraner
dans une excursion domiciliaire. Nous visiterons trois ou quatre
des maisons les plus importantes, nous entrerons dans une ou deux
boutiques, nous passerons devant un temple, nous traverserons le
Forum, nous ferons le tour d'un thtre, nous lirons quelques
inscriptions, et ce sera tout.




XIII

La Rue des Tombeaux.


La premire, la seule maison mme, je crois, de la rue des Tombeaux
qui soit dcouverte, est celle de l'affranchi Arrius Diomde; vaste
tombeau elle-mme, car, dans sa galerie souterraine, o l'on descend
par le jardin, on retrouva vingt squelettes.

Arrius Diomde ne dmentait pas le proverbe: Riche comme un affranchi.
Sa maison est comme celle d'un millionnaire. A dfaut de gravure,
essayons de faire comprendre par la description ce que c'tait que la
maison d'un millionnaire romain.

Quand nous disons que celle-ci appartenait  Arrius Diomde, il
ne faut pas prendre  la lettre ce que nous disons: depuis qu'un
Florentin a fait contre moi un volume parce que j'avais crit _Corso_
Donati au lieu de _Cocco_ dei Donati, et _Jacob_ de Pazzi au lieu de
_Jacques_ de Pazzi, je deviens mticuleux en diable en matire de
noms, et je mets plutt deux points sur un _i_ que de n'en pas mettre
du tout.

Ce qui a fait donner  la belle villa que nous allons dcrire
l'appellation sous laquelle elle est connue, c'est que le tombeau le
plus voisin d'elle est consacr  la famille de l'affranchi
Diomde. Cette fois, il n'y avait pas  s'y tromper, car il portait
l'inscription suivante:

          M. ARRIUS. I. L. DIOMEDES
             SIBI. SUIS. MEMORI
     MAGISTER. PAG. AUG. FELIC. SUB. URB.

Ce qui voulait dire: Marcus Arrius Diomde, affranchi de Julia,
matre du bourg Augustus Flix, prs de la ville, a lev ce tombeau 
sa mmoire et  celle des siens.

Or, aprs que la maison avait donn un nom au tombeau, le tombeau 
son tour en donna un  la maison.

Non seulement c'tait une maison de la plus suprme lgance, et btie
 une des plus heureuses poques de l'art romain, c'est--dire sous
le rgne d'Auguste; mais encore c'tait un des plus grands difices
particuliers de Pompea: deux tages restent debout; le troisime
manque.

On monte quelques degrs, puis on entre par une petite porte dans
une cour ouverte, environne de quatorze colonnes: cette cour, comme
toutes les cours antiques, avait la forme d'un clotre; ces colonnes
soutenaient un toit dont l'inclinaison intrieure versait les eaux
dans un petit canal; aussi cette cour s'appelait-elle l'impluvium.

C'est en ctoyant cette cour et en se promenant  l'abri de ce toit,
lorsqu'ils n'taient pas au forum ou lorsqu'il pleuvait, que les
Romains, ces ternels promeneurs, passaient leur vie. Les murs de ces
portiques taient lgamment peints  fresque, ressemblance qu'ils
avaient de plus avec les clotres des riches couvent de Saint-Marc, 
Florence.

Cette cour faisait ordinairement le centre des maisons romaines;
toute les portes des diffrens appartemens, depuis celles des esclaves
jusqu' celle du matre de la maison, s'ouvraient sous ces portiques.
Le patron, en s'y promenant, voyait  peu prs tout ce qui se passait
chez lui.

Un petit jardin, qui devait tre plein de fleurs, tait au milieu
de cette cour, traverse par le canal dont nous avons parl, lequel
recevait l'eau de pluie et la conduisait  deux citernes. Ces citernes
avaient des margelles de pierres volcaniques, et dans une de ces
pierres on retrouva la cannelure qui fixait la corde  l'aide de
laquelle on tirait l'eau. Tout ce qui ne devait pas tre plant tait
pav avec des morceaux de mosaque maintenus par un enduit de tuile
pile. Au dehors et sous le portique tait une niche contenant une
petite statue de Minerve.

A droite taient les chambres pour les esclaves; au milieu de ces
chambres, il y avait un petit escalier qui conduisait  l'tage
suprieur. On retrouva dans cet tage, qui tait probablement un
grenier, de la paille et de l'orge. A ct de l'escalier taient les
amphores et une armoire;  gauche se trouvaient les bains. Les bains
faisaient chez les Romains la jouissance suprme de la vie intrieure.
Aussi, au contraire de chez nous, o l'on possde  grand'peine un
simple cabinet de toilette, les bains, dans une maison romaine,
occupaient-ils en gnral le sixime de l'appartement.

C'est que c'tait une trs grande affaire que de prendre un bain sous
le rgne des douze Csars.

Chez nous, on se blottit dans une baignoire plus ou moins courte.
Heureux ceux qui ont de petites jambes ou de grandes baignoires!

Puis, aprs une demi-heure passe  se tourner et  se retourner pour
viter les crampes, on sonne, on s'essuie avec du linge froid ou
brlant, on se rhabille et l'on sort.

Chez les Romains, c'tait tout autre chose. Voyez plutt les bains de
l'affranchi Arrius Diomde.

Il y avait d'abord une premire chambre. Dans cette premire chambre,
on trouva un bassin pour le bain froid. Ce bassin tait entour d'un
joli petit portique avec des colonnes octogones, au fond duquel tait
un fourneau; sur ce fourneau taient un chaudron et une pole  deux
anses encore noircis par la fume, un gril de fer, plusieurs pots de
terre et une casserole.

Il parat que, comme nous, les Romains se faisaient quelquefois servir
 djener dans leurs bains froids.

Il y avait ensuite une seconde chambre: c'tait celle o ceux qui
voulaient prendre les bains chauds se dshabillaient; on l'appelait
_apodyterium_. Puis il y avait une troisime chambre: c'tait celle o
taient  la fois le bain chaud et la fournaise. La fournaise tait
une construction de brique pareille  un pole; seulement sa forme
tait longue au lieu d'tre leve. Trois vases de cuivre contenaient
de l'eau porte  des degrs diffrens: l'eau froide, l'eau tide et
l'eau chaude. Des tuyaux de plomb, qui servaient de conducteurs 
cette eau, s'ouvraient par des robinets  peu prs pareils aux ntres,
et permettaient au baigneur de hausser ou diminuer la temprature de
son bain.

Alors on quittait le rez-de-chausse et l'on montait au premier tage.
L, exactement au dessus de l'autre, se trouvait une petite chambre
que l'on appelait l'tuve. On y pntrait aprs avoir travers une
autre chambre, o l'on dposait les vtemens dont on s'tait couvert
pour monter du rez-de-chausse au premier tage. De cette premire
chambre, on traversait le tepidarium, o l'on ne s'arrtait qu'au
retour, et l'on entrait dans l'tuve. C'est dans cette tuve, situe,
comme nous l'avons dit, au dessus de la fournaise, qu'on prenait le
bain de vapeur.

Une fentre s'ouvrant sur la petite cour servait  donner de l'air au
baigneur quand il tait sur le point d'touffer. Une lampe tait
pose dans une niche qui donnait  la fois dans l'tuve et dans le
tepidarium, et qui, lorsqu'on voulait prendre des bains le soir,
clairait les deux appartemens.

Aujourd'hui que les bains russes sont  la mode, il est inutile de
dcrire cette douleur gradue dont les anciens s'taient fait une
jouissance. Lorsqu'ils avaient pass dans l'tuve le temps qu'ils
voulaient consacrer  fondre, ils repassaient dans le tepidarium. L,
un esclave attendait le baigneur; il tenait d'une main une fiole et
de l'autre un frottoir. Le frottoir tait compos de petites lames
d'ivoire, d'argent ou d'or, pareilles, moins les dents,  celles d'une
trille, et s'appelait _strigilis_. La petite fiole contenait une
huile parfume et se nommait _guttum_. D'abord, l'esclave grattait le
baigneur avec le strigilis, puis il inclinait au dessus de sa tte et
de ses paules le guttum, en laissait tomber quelques gouttes d'huile
odorante qu'il lui tendait par tout le corps avec la main. Le
tepidarium, comme l'tuve, avait une fentre; mais cette fentre
l'emporte fort en clbrit sur la fentre sa voisine. Cela tient  ce
que, dans ses chssis de bois rduits en cendre, on retrouva quatre
carreaux de vitre.

Or, au moment o on les retrouva, un savant italien venait de prouver,
dans un ouvrage en quatre volumes in-quarto, que les anciens ne
connaissaient pas le verre.

Le libraire qui avait imprim l'ouvrage fut ruin, mais l'auteur n'en
resta pas moins un savantissime.

Outre cette fentre, on retrouva dans le tepidarium des siges en
bois, et  terre,  ct de l'un d'eux, le fond d'un panier.

De cette chambre, o se terminait l'opration du bain, on repassait
dans l'apodyterium, o l'on se rhabillait avec les vtemens que les
esclaves avaient monts, et tout tait fini.

L'empereur Commode prenait par jour sept bains dans le genre de
celui-ci. Il devait lui rester, comme on le voit, pour les soins de
son empire, encore moins de temps qu'il n'en restait  Orosmane,
lequel, s'il faut en croire M. de Voltaire, n'y donnait cependant
qu'une heure.

Des bains nous passmes dans une espce de dpense attenante aux
chambres  coucher. Dans cette dpense, on trouva  terre, et au pied
d'une table de marbre soutenue par la statue d'une jeune prtresse,
plusieurs vases de cuisine.

Dans les chambres  coucher, on ne retrouva rien que des peintures
encore frache, des mosaques et des marbres. Au reste, toutes ces
chambres  coucher, claires par la porte seulement, taient petites
et devaient tre fort peu confortables.

Au milieu de ces chambres tait une salle  manger, btie en forme
d'hmicycle, et dans laquelle on voit encore la place de la table. On
y retrouva des vases de terre et de bronze, des moules  ptisserie
de la forme des ntres, deux petits trpieds destins  soutenir les
lampes quand on dnait ou soupait  la lumire; deux petits bassins 
laver les mains; deux candlabres, dont l'un avait la forme d'un tronc
d'arbre; deux couteaux avec des manches d'os; enfin, des anneaux
avec de petites plaques pour les armoires. Tout autour des murailles
taient peintes des fresques reprsentant des poissons de toute forme
et de toute couleur, lesquelles, outre la porte, taient claires par
trois fentres donnant sur la campagne, et s'ouvrant  l'orient et au
midi.

Dans l'autre face du portique s'ouvrait l'_exedra_, ou le salon de
rception. Quelques cabinets aboutissaient  ce salon; dans l'un d'eux
on retrouva une table ronde en marbre blanc, orne de deux ttes
de tigre, dont chacune faisait jaillir l'eau par sa bouche; des
mdaillons de marbre reprsentant Vulcain prs de son enclume; une
femme aile, tenant d'une main un papillon et de l'autre un flambeau
qu'elle approche d'un autel, auquel elle va mettre le feu; un Hercule
appuy sur sa massue avec une peau de lion, un carquois et des
flches; des faunes avec un vase et un thyrse dans les mains; cinq
petits masques trous  la place des yeux et de la bouche; enfin un
livre qui grignote des fruits.

Puis, des tages suprieurs taient tombs, dans ce salon et dans les
cabinets voisins, des vases d'argent sculpts, un vase de cuisine en
bronze, des pices de monnaie, dont une tait de Naples antique,
c'est -dire avait dj prs de cinq cents ans  cette poque; enfin,
diffrens morceaux d'ivoire dtachs d'une petite statue qu'ils
recouvraient, et qui servaient d'ornement  un meuble.

De l'exedra on passe sur une terrasse; cette terrasse dominait le
quartier des esclaves. Dans ce quartier on trouva une bouteille
suspendue  un clou, des vases de terre cuite, une lampe, quatre
bches et un rteau de fer; un couteau  manche d'os, des vases de
verre et des monnaies de bronze: c'tait l'ameublement et la richesse
de la pauvre petite colonie.

Prs d'une porte taient un squelette d'homme et un squelette de
brebis: la brebis avait encore sa clochette.

Outre les pices que nous avons dcrites, il y avait encore un
appartement d't; on descendait dans cet appartement par un petit
escalier; les pices en taient votes, ornes de fresques et paves
en mosaque. Les peintures qui couvraient les murailles de la plus
grande de ces pices reprsentaient une Uranie, une Melpomne, une
Minerve, un pdagogue assis, tenant un bton  la main et ayant un
coffre plein de papyrus  ses pieds; des gnies et des bacchantes qui
dansent en pinant de la sambuca, ce qui fit croire que cette chambre
tait une bibliothque. Un reste de tapis en couvrait le pav.

De cette chambre, et en traversant le jardin, on descend dans une
galerie souterraine; c'est dans celle galerie que s'taient rfugis
les habitans de la maison. On y retrouva vingt squelettes appuys au
mur: deux de ces squelettes appartenaient  des enfans; un troisime
tait, selon toute probabilit, celui de la matresse de la maison,
car on lui trouva au bras deux bracelets et aux doigts quatre anneaux.
Tous avaient t touffs par la cendre; et comme  cette cendre
avaient succd des torrens d'eau, elle avait t change en un limon
qui s'tait sch lentement, enveloppant les cadavres comme un moule.
Aussi, lorsqu'on les trouva, ces cadavres taient-ils parfaitement
conservs; mais  peine les toucha-t-on du bout du doigt qu'ils
tombrent rduits en poudre, et ne laissrent debout que leurs
ossemens. Le limon qui les embotait demeura plus solide, et l'on
conserve au muse de Naples un fragment de cette terre dans lequel est
empreint un magnifique sein de femme  la surface duquel on distingue
les plis d'une robe de mousseline. Un second fragment garde le moule
de deux paules; un troisime, le contour d'un bras; tout cela jeune
et arrondi, tout cela magnifique de forme.

En outre, on trouva  terre deux colliers d'or, dont l'un est orn de
neuf plaques d'meraudes, et dont l'autre portait une chanette au
bout de laquelle pendaient deux feuilles de pampre; deux anneaux
d'argent, une grosse pingle, un candlabre dont le pied tait form
par trois jambes d'homme, un paquet de cls, deux amthystes, sur
l'une desquelles tait grave une Vnus Anadyomne, dans la mme pose
que la Vnus de Mdicis; enfin trente-une pices de monnaie presque
toutes consulaires et quarante-quatre autres presque toutes
impriales, parmi lesquelles taient plusieurs Galba et plusieurs
Vespasien.

Mais dans cette galerie funbre n'taient point renferms tous les
cadavres. Un autre squelette fut retrouv prs de la porte qui donnait
du ct de la mer; celui-l, sans doute, tait le squelette du matre
de la maison, car il tenait dans une main une cl et dans l'autre
une bague et un rouleau de dix pices d'or  l'effigie de Nron et
d'Agrippine, de Vitellius, de Vespasien et de Titus, quatre-vingt-huit
pices d'argent impriales et consulaires au nombre desquelles taient
un Marc-Antoine et une Cloptre, et enfin quelques sous en bronze 
l'effigie d'Auguste et de Claude. A quelques pas du cadavre de cet
homme, on trouva encore deux autres squelettes auprs desquels taient
cinq mdailles de bronze; puis, hors de la porte et en s'avanant vers
la mer, neuf autres squelettes encore, appartenant probablement  la
famille d'Arrius Diomde. On sait que les anciens entendaient par
famille cette innombrable troupe d'esclaves et de chiens attache 
toute riche maison.

Aux angles de ces appartemens infrieurs taient deux cabinets, dans
l'un desquels on trouva un squelette ayant au poignet un bracelet de
bronze, au doigt un anneau d'argent,  la main une faucille de fer.
Prs de ces cabinets taient deux enclos, qui, selon toute apparence,
avaient t recouverts d'un treillage garni de vigne et qui devait
servir de jeu de boules. Enfin, hors de la maison et s'tendant du
ct de la mer, on retrouva un champ labour  sillons, prs duquel
tait une aire pour battre le bl.

Une vaste enceinte sparait du ct oppos la maison de la rue; elle
tait entoure d'un mur solide, appuy  un terre-plain perc de
tuyaux. Cette enceinte tait le cimetire des esclaves. En la
fouillant, on y trouva une grande quantit d'os humains, et les
coquilles des limaons qu'on avait l'habitude de manger aux repas
mortuaires.

Quant au tombeau prpar par le matre de la maison pour lui et les
siens, et dans lequel reposaient son frre an et Arria, sa huitime
fille, nous avons dj dit qu'il s'levait sur la rue, et que cette
demeure des morts rivalisait d'lgance et de richesse avec la demeure
des vivans.

Parmi ces tombeaux qui bordent les deux cts de la voie consulaire,
les plus remarquables aprs celui de la famille Diomde sont les
tombeaux des deux Tych, et le cnotaphe de Calventius.

Le premier que l'on rencontre est celui de Nevolea Tych, dcouvert
en 1813. C'est un large pidestal form par cinq rangs de longues
pierres volcaniques que surmontent deux degrs soutenant un autel de
marbre. Sur cet autel est plac le buste de Nevolea. Au dessous du
buste on lit une inscription latine de laquelle nous nous contentons
de donner une traduction: Nevolea Tych, affranchie de Julie,
 elle-mme, et  Caus Munatius Faustus Augustal qui, avec le
consentement du peuple, reut des dcurions le bisellium pour ses
mrites.--Nevolea Tych, de son vivant, a lev ce monument  ses
affranchis et affranchies et  ceux de Caus Munatius Faustus.

Ce tombeau est orn de trois bas-reliefs, tous trois assez curieux.

Le premier qui s'offre  la vue du ct de Naples est un navire qui
entre dans le port. De petits gnie en carguent les voiles; un homme
est au gouvernail: la tte de Minerve orne la proue.

Dans un pays o, comme du temps de Figaro, on ne peut crire sur rien
qui touche au gouvernement,  la politique,  l'administration,  la
littrature, ni  quelque chose que ce soit, on comprend combien l'on
a crit de volumes sur cette sculpture. Cette sculpture, c'tait une
bonne fortune. Les savans n'auraient donn pour rien au monde cette
sculpture, c'tait leur pain quotidien. Il a peut-tre paru cinquante
volumes sur cette bienheureuse sculpture. Dieu fasse paix  ceux qui
les ont crits! Dieu fasse misricorde  ceux qui les ont lus!

Les uns y ont vu une allgorie, les autres une ralit.

Ceux qui ont vu une allgorie se sont extasis sur la pense qu'elle
reprsentait. Le navire de la Vie, conduit par la Sagesse, touche au
port de la Tombe, aprs avoir travers les cueils des Passions.

Ceux-l se sont appuys sur un passage de Pope, qui est venu seize
sicles plus tard; mais cela ne fait rien: les grandes vrits sont de
tous les temps.

Le passage disait: Nous faisons voile de diffrentes manires sur
le vaste ocan de la vie. La Raison est la carte; la Passion est le
vent. Cela rappelle de la science rtrospective.

Ceux qui y ont vu une ralit ont dit tout bonnement que, comme
Munatius exerait le commerce maritime, ce bas-relief n'tait rien
autre chose que le prospectus posthume de sa profession. Ceux-ci se
sont appuys sur ce passage de Ptrone, o Trimalcyon, qui tait
marchand, dit  Albine: Je te prie aussi que les navires que tu
sculpteras sur mon tombeau aillent  pleines voiles, et que je sois
assis au tribunal avec ma toge, avec cinq anneaux d'or et avec un
sac rempli d'argent pour le jeter au peuple. Ceci est de la science
prospective; que les savans me permettent de risquer le mot.

On comprend que la question tait grave. Aussi la lutte, commence
en 1813, existait-elle encore en 1815, plus acharne que jamais.
Positivistes et allgoristes en appelaient  toutes les acadmies
italiennes, depuis celle de Naples jusqu' celle de Saint-Marin. L'un
d'eux, plus exaspr que les autres, allait partir pour Paris afin de
soumettre cette nigme  l'Institut. Il tait venu, trois jours
avant son dpart, me proposer srieusement de faire en franais la
traduction des deux volumes qu'il avait crits sur cette question
europenne. Je mis ce monsieur  la porte.

Le bas-relief oppos, c'est--dire celui qui regarde Pompea,
reprsente le bisellium dont il est question dans l'pitaphe. Vous ne
savez peut-tre pas ce que c'est que le bisellium; je vais vous le
dire. Depuis que j'habite l'Italie, je deviens savant  mon tour.
Pardonnez-moi mes offenses comme je les pardonne  ceux qui m'ont
offens.

Le bisellium, dont la forme serait encore inconnue sans le prcieux
bas-relief que nous a conserv la tombe de Nevolea, est un banc
oblong garni d'un coussin, orn de franges, avec un tabouret au
dessous. Le citoyen qui avait eu le bonheur d'obtenir le bisellium
avait le droit de s'asseoir tout seul dans les assembles publiques
sur ce sige o cependant on pouvait tenir  deux. Ces honneurs du
bisellium taient fort envis des Pompens, qui,  ce qu'il parat,
aimaient par dessus toute chose  avoir les coudes franches. Cela
ressemblait beaucoup aux gens vertueux de Saint-Just,  qui le jeune
conventionnel voulait qu'on accordt le privilge de se promener le
dimanche avec un habit gris-perle et un bouquet de roses au ct.

Quant au bas-relief du milieu, c'est--dire quant  celui qui donne
sur la rue, il reprsente le sacrifice qui eut lieu aux funrailles
mmes de Munatius Faustus. Un jeune prtre pose l'urne sur l'autel,
tandis qu'un enfant l'assiste. A droite sont les dcurions, les
officiers du municipium et les _sexviri augustales_, dont Munatius
avait l'honneur de faire partie, et qui viennent rendre leurs derniers
devoirs  leur collgue. A gauche, un groupe d'hommes et de femmes
s'avance vers l'autel et prsente des offrandes. Parmi ces dernires,
une jeune fille se renverse accable de douleur. Les savans, de
leur autorit prive, ont dcid que ce personnage tait Nevolea
elle-mme. Je n'ai absolument rien  dire contre cette opinion.

Aprs avoir fait le tour de ce magnifique tombeau, et tandis que Jadin
en faisait un croquis, je descendis dans le colombarium. C'tait une
petite chambre de six ou huit pieds carrs; une niche pratique dans
la muraille contenait une grande urne d'argile, pleine de cendres et
d'os. Les mmes savans ont dcid que c'taient les restes de Nevolea
et de Munatius, sentimentalement runis les uns aux autres pour
l'ternit. D'autres urnes contenaient d'autres ossemens, et de plus
les pices de monnaie destines  Caron. L'Acadmie de Naples s'occupe
 dcider en ce moment si ce n'est pas de cette coutume antique que
vient l'habitude de payer un sou en traversant le pont des Arts.

En outre, on trouva sur le sol trois vases de terre renferms dans
trois vases de plomb; un de ces vases contenait de l'eau; les autres,
de l'eau, du vin et de l'huile sur laquelle surnageaient des ossemens.
Au fond, il y avait un prcipit de cendres et de substances animales.
C'taient les restes des libations et des essences qu'on rpandait
d'ordinaire sur les reliques des morts, lorsqu'on les dposait dans le
spulcre aprs les avoir recueillis du bcher.

Le spulcre de la seconde Tych n'tait pas moins curieux que celui de
la premire. C'est un cnotaphe de la mme forme  peu prs que celui
que nous venons de dcrire, surmont par un cyppe que couronne une
tte humaine vue de face, portant des cheveux runis en tresses
et nous derrire le cou. Sur cette tte est grave l'inscription
suivante qui a donn force tablature aux savans, et qui cependant me
parat on ne peut plus simple:

               JUNONI
            TYCHES JULI
           AUGUSTAE VENER.

On voit que les anciens, sous le rapport de la courtisanerie, taient
encore plus avancs que nous. Tout titre qui les rapprochait des
princes les honorait, quel que ft ce titre. Ouvrez Tacite, et vous
verrez que Ptrone remplissait glorieusement prs de Nron l'emploi
que Tych avait accept prs de Julie. Bref, aprs avoir gagn
sa retraite, Tych se retira  Pompea, o probablement elle fit
pnitence pour sa vie passe, puisqu'en mourant elle se recommandait 
Junon, la plus rogue de toutes les desses. Il est vrai que les savans
expliquent cette anomalie, en disant que les divinits protectrices
des femmes s'appelaient _junons_, et celles des hommes _gnies_; mais
alors il me semble qu'il y aurait un pluriel au lieu d'un singulier,
et qu'on lirait sur l'pitaphe _Junonibus_ et non _Junoni_. Je soumets
cette observation  MM. les archologues avec toute l'humilit d'un
nophyte.

Le tombeau de Calventius, dcouvert en 1813, est, comme celui des deux
Tychs, du beau temps de l'architecture romaine. Aussi, comme pour le
dfendre des injures des passans, est-il environn de murailles sans
ouverture. Sa matire est de marbre blanc, ses ornemens sont d'un beau
style, et il se termine par deux enroulemens de palmes avec des ttes
de bliers. C'tait, comme Munatius Faustus, un augustal; comme
Munatius Faustus, il jouissait des honneurs du bisellium.

Voici son pitaphe:

A Caus Calventius Quietus Augustal. L'honneur du bisellium lui a
t dcern par le dcret des dcurions, et avec le consentement du
peuple,  cause de sa magnificence.

Le cnotaphe de Calventius est massif, c'est--dire que c'est un
tombeau honorifique. Le mur qui l'entoure et le protge avait fait
croire qu'en pntrant dans l'intrieur, on y trouverait quelque
trsor cach. En consquence, on brisa le monument du ct qui regarde
l'ouest. Mais alors on s'aperut que l'on venait de commettre un
sacrilge inutile.

Deux couronnes de chne indiquent qu' l'honneur du bisellium
Calventius joignait l'honneur plus insigne encore d'avoir reu la
couronne civique.

Outre les quatre tombeaux que nous venons de dcrire, il y en a une
soixantaine d'autres devant lesquels nous nous contentons de faire
passer le lecteur, comme Ruy Gomez de Sylva fait passer Charles-Quint
devant une partie de ses aeux. Seulement, nous le prvenons, comme le
fait le respectable tuteur de dona Sol, que nous en passons, et des
meilleurs, afin d'arriver plus vite  la porte de Pompea.




XIV

Petites Affiches.


Nous suivmes la voie consulaire et nous arrivmes  la porte
d'Herculanum. Disons un mot de la voie consulaire et de la porte
d'Herculanum; puis nous ferons un tour dans la ville mme de Pompea.

La voie consulaire tait un rameau de cette fameuse voie Appienne
qui allait de Rome  Naples; elle la joignait au nord  Capoue, et
s'tendait au midi jusqu' Reggio: c'tait la troisime voie romaine
dcrite par Strabon, qui passait par le pays des Brutiens, la Lucanie,
le Samnium, la Campanie, o elle rejoignait la voie Appienne.

Ces grands chemins taient sous l'inspection des censeurs, qui
devaient les tenir en bon tat. Tite-Live trace  ces estimables
magistrats les devoirs qu'ils avaient  remplir  cet gard. Les
censeurs, dit-il, doivent, dans l'intrieur des villes, faire
construire les chemins avec de la pierre de silex; mais, dans la
campagne et hors les murs, c'est avec des cailloux que les routes
et les trottoirs doivent tre fabriqus. Or, qu'taient-ce que ces
chemins en cailloutis, si ce n'est nos routes ferres? M. Macadam est
un grand plagiaire d'avoir donn la recette comme de lui, tandis
qu'elle date, ainsi qu'on le voit, d'une vingtaine d'annes avant le
Christ.

La ville de Pompea est encore aujourd'hui pave selon les rglemens
de l'poque. Seulement, hors des murs, dans la campagne, les routes se
sont un peu dtriores, et il n'y aurait pas de mal que les censeurs
s'en occupassent.

Quant  la porte d'Herculanum, il n'y faut rien changer, elle est bien
celle qui convient  la ncropole  laquelle elle donne entre: ruine
qui conduit  des ruines, poterne sans gardes qui mne  une ville
sans habitans.

Sa vote s'est croule, lasse qu'elle tait de porter dix-sept
sicles. La herse s'est faite poussire comme la poussire qui la
couvrait; mais les ouvertures latrales, plus troites et plus basses,
ont conserv leurs votes; on voit encore la rainure o glissait la
barrire disparue.

En arrivant sur le seuil de Pompea, on s'arrte un instant, on
regarde autour de soi, on regarde devant soi, on plonge les yeux
devant toutes les courbures des rues, dans tous les angles des ruines,
dans tous les plis du terrain; on ne voit pas un tre vivant; on
coute, on n'entend pas un seul bruit.

Alors se prsente un escalier aux larges marches; cet escalier conduit
aux murailles publiques, qui furent dcouvertes de 1811  1814,
c'est--dire pendant le rgne de Murat.

Ces murailles furent bties, comme celles de Fiesole, de Roselle et de
Volterra, avec de grandes pierres de travertin  leur base, et dans
leur partie suprieure avec des pierres volcaniques poses les unes
sur les autres, sans autre lien que leur propre aplomb, sans autre
ciment que leur seul poids. Trois chars pouvaient y passer de front,
et aujourd'hui l'on peut s'y promener comme aux jours de Sylla et de
Cicron.

Des lettres osques et trusques sont graves sur le revers de chaque
pierre; on suppose que, ces pierres se taillant d'avance dans la
carrire d'o on les tirait, les lettres taient des signes tracs par
les ouvriers pour reconnatre la position qu'tait destine  occuper
chacune d'elles.

Du haut de cette muraille on plane, comme Asmode, sur une ville sans
toits.

En descendant de la muraille, on trouve  gauche la maison du
triclinium; un banc recouvert d'une treille lui a fait donner ce nom
gastronomique. Elle avait t mise par son matre sous la garde de la
Fortune, dont on retrouva l'image dans une espce de petite chapelle.

En face de cette maison est celle de Jules Polybe. Il n'y avait point
 se tromper sur celle-l, le nom de JULIUS POLIBIUS tant crit sur
la porte en lettres noires.

Maintenant, quelle tait sa destination? Les savans veulent, les uns
que ce soit une auberge, les autres un relais de poste. Ils se fondent
sur ce qu'on y a trouv des ossemens de chevaux et des pices de fer
qui ne pouvaient tre que des essieux.

Aprs cette maison s'lve un grand pilier dont la nature occupa fort
l'acadmie d'Herculanum. Elle prtendit d'abord, entre autres choses,
que cette image tait un talisman contre la jettatura, et puis elle y
reconnut une enseigne de bijoutier. Comme cette opinion tait la moins
plausible, tout le monde s'y rallia.

Il est vrai que les fouilles excutes dans la maison attenante
produisirent une quantit trs grande d'objets pareils en corail, en
or et en argent, lesquels se portaient autrefois, comme se portent
encore aujourd'hui  Naples les mains et les cornes. Il faut dire le
pour et le contre.

Mais ce qui nous frappa surtout, c'est la quantit, c'est la varit
des inscriptions en lettres noires ou rouges, en caractres osques ou
samnites, en latin ou en grec, qui couvrent les murailles. Londres, la
ville des puffs par excellence, o chaque coin de muraille blanche
est lou, o les affiches, aprs s'tre hisses du premier au second
tage, grimpent du second tage au troisime, enjambent le toit et
vont se coller  la chemine, Londres est, sous ce rapport, bien en
arrire de Pompea: qu'est-ce qu'un malheureux lambeau de papier que
le premier vent emporte, que la premire pluie dcolle, que le premier
gamin arrache, prs de cette encre indlbile qui dure depuis dix-huit
cents ans!

Aussi, au lieu d'entrer tout d'abord dans les maisons, nous nous mmes
 courir les rues le nez en l'air comme de vritables badauds, lisant
les enseignes des boutiques et les affiches des spectacles, exactement
comme ces provinciaux qui se demandent: Achterons-nous une canne ou
un parapluie? Irons-nous aux Varits ou  l'Opra? N'est-ce pas une
chose curieuse en effet, que de voir encore survivre aux habitans,
aux maisons,  la ville, cet intrt personnel qui, alors comme
aujourd'hui, par les plus humbles prires et par les plus belles
promesses, essayait d'attirer  lui l'attention du public, les faveurs
des puissans, l'argent de tous.

Voulez-vous lire quelques unes de ces inscriptions? Voici les plus
curieuses:

    _Marcellinum dilem lignarii et plaustarii rogant ut faveat_.

Ce qui veut dire:

Les charpentiers et les charretiers se recommandent  l'dile
Marcellinus.

Voulez-vous savoir o vous pouviez loger? Tchez de dchiffrer cet
avis en langue trusque:

      EKSVC AMVIANVR EITVNS ANTER TIVRRI
       XII INI HEIS ARINV PVPH PHAAMAT
                   MR AARIRIIS V.

Ce qui signifie, au dire des gens qui parlent trusque, et je prie le
lecteur de ne pas me confondre avec ces messieurs:

Voyageur, en traversant d'ici  la douzime tour, tu trouveras
Sarinus, fils de Publius, qui tient auberge. Salut!

Maintenant que vous savez o vous loger, voulez-vous aller au
spectacle? Appelez le garon et dites-lui d'aller vous louer une
place. Il vous rapportera un billet ainsi conu:

        CAR. II
        CUN. III
       GRAD. VIII
         CASINA
         PLAUTI.

Vous voil tranquille: vous avez la _seconde trave_, dans le
_troisime coin_, sur le _huitime gradin_, et l'on joue la _Casina_
de Plaute.

Au reste, si vous aimez mieux les spectacles du cirque que ceux du
thtre, si vous prfrez la ralit  la fiction, faites mieux, allez
jusqu'au carrefour de la fontaine; c'est l que sont les programmes
des spectacles; il y en a pour tous les gots. Voyez:

    _Glad. paria XXX matutini erunt_.

Trente paires de gladiateurs combattront au lever du soleil.

Car, vous le savez, les combats des gladiateurs taient si apprcis
des Romains, qu'il y avait ordinairement deux combats de ce genre par
jour, l'un le matin, l'autre  midi: il fallait bien faire quelque
chose pour les paresseux.

Aimez-vous mieux une chasse? Vous savez ce que les Romains appelaient
une chasse? On plantait des arbres dans l'amphithtre pour simuler
une fort, puis dans cette fort, on lchait deux ou trois lions,
quatre ou cinq tigres, cinq ou six panthres, un rhinocros, un
lphant, un boa et un crocodile; puis une dizaine de bestiaires
entraient, et la lutte de l'instinct et du jugement, de la force et de
l'adresse commenait.

Aussi, c'est l que vritablement les Romains se rcraient. Avec les
hommes, nature civilise, combattans sortis de l'cole, meurtriers qui
se poignardaient avec art, tout tait  peu prs prvu d'avance. On
aurait pu, pour peu qu'on ft un habitu, donner le programme de
l'assaut, dire comment tel matre porterait tel coup, comment tel
autre le parerait. Mais avec les lions, avec les tigres, avec les
panthres, avec les rhinocros, avec les boas et les crocodiles,
c'tait bien diffrent: l, tout tait imprvu. Chaque animal
dployait le courage, la force ou la ruse qui lui tait propre.
C'tait vritablement un combat, c'tait plus qu'un combat, c'tait
un carnage. Les duels entre gladiateurs finissaient tous de la mme
manire  peu prs: le bless tombait sur un genou, s'avouait vaincu,
tendait la gorge et recevait le coup de la manire la plus gracieuse
qu'il lui tait possible. Mais on se lasse de tout, mme de voir
mourir avec grce. Puis, d'ailleurs, ces diables de gladiateurs
s'entendaient entre eux; ils ne se faisaient pas souffrir le moins du
monde: ils coupaient la carodite, et tout tait dit. Il y avait si
peu d'agonie, que ce n'tait pas la peine d'en parler; tandis que les
animaux, peste! ils n'y mettaient pas de complaisance; ils frappaient
o ils pouvaient et comme ils pouvaient, des dents, des griffes, de la
corne; ils brisaient bras et jambes, faisaient voler des lambeaux de
chair jusqu'au trne de l'empereur, jusqu' la tribune des vestales et
des chevaliers; ils s'acharnaient sur le moribond, lui fouillaient la
poitrine, lui rongeaient la tte, lui buvaient le sang; il n'y avait
pas moyen de prendre une pose thtrale, de choisir une attitude
acadmique: il fallait souffrir, il fallait se dbattre, il fallait
crier; cela du moins, c'tait amusant  voir, c'tait curieux 
tudier! Aussi, l'empereur Claude, de grotesque mmoire, ne s'en
rassasiait-il pas. Il y venait au point du jour, il y restait jusqu'
midi, et souvent encore, quand le peuple s'en allait pour dner, il
demeurait seul sur son trne, interrogeait l'inspecteur des jeux sur
l'heure o ils allaient recommencer. Eh bien! je vous le disais,
avez-vous les gots de l'empereur Claude? Voici votre affaire:

                   N. Popidi
     Rufi  fam. glad. IV  K  nov. Pompeis
         Venatione et XII  K  mai.
            Mala et vela erunt
         O. Procurator, felicitas.

La troupe des gladiateurs de Numerius Popidius Rufus donnera une
chasse  Pompea, le quatrime jour des calendes de novembre et
le douzime jour des calendes de mai. On y dploiera les voiles.
Octavius, procurateur des jeux. Salut!

Au reste, si vous ne vous sentez pas bien dans l'auberge de M.
Varinus, vous savez que vous pouvez vous loger en ville. Cherchez, il
y a des pancartes d'appartemens  louer de tous cts. Un second tage
vous va-t-il?

_Cneus Pompeius Diogenes_ louera aux calendes de juillet l'tage
suprieur de sa maison.

Ou bien aimez-vous mieux tre principal locataire et gagner quelque
chose en dtaillant? Il y a une certaine Julia Felix, fille de
Spurius, qui propose de louer, du premier au six des ides d'aot,
et pour cinq annes conscutives, une partie de son patrimoine, se
composant d'un appartement de bains, d'un venereum et de neuf cents
boutiques et taux. Seulement vous tes prvenu que c'est une personne
honnte et qui tient  ce qu'il ne se passe chez elle que des choses
convenables. Autrement le bail sera rsili de plein droit. Voici les
conditions; c'est  prendre ou  laisser:

    In praediis Juliae S.P.F. Felicis locantur balneum,
         Venereum et nongentum tabernae, pergulae.
          Coenacula ex idibus Aug. primis, in id.
           Aug. sextas, annos continuos quinque
                      SQDLENC.

Je vous avais bien dit qu'elle tait fort svre; sa dernire
condition n'est indique que par des initiales.

Maintenant, si vous n'tes venu ni pour louer ni pour sous-louer, si
vous ne voulez pas dpenser votre argent au thtre ou au cirque, si
votre bourse est vide, ce qui peut arriver aux plus honntes gens
de la terre, et ce qui arrive mme plutt  ceux-l qu' d'autres,
attendez jusqu'au jour des calendes de juin: l'dile donne spectacle
gratis.

Vous savez ce que c'est qu'un dile, n'est-ce pas? C'est un homme qui
a mang le tiers de sa fortune pour arriver o il est, et qui mangera
les deux autres tiers pour devenir prteur. Aussi, quant  la justice
qu'il doit rendre, il ne s'en occupe pas le moins du monde. Juget-il
comme l'empereur Claude depuis le matin jusqu'au soir, personne ne lui
en aurait la moindre obligation. Non, son tat est d'amuser le peuple;
c'est pour cela que le peuple l'a nomm. Aussi donne-t-il une fte
tous les huit jours, un combat de gladiateurs tous les mois et une
chasse tous les semestres. C'est que les animaux cotent cher; il faut
les faire venir de l'Atlas, du Nil, de l'Inde. Avec le prix d'un lion
 crinire, on achte huit gladiateurs. Les panthres cotent six
mille sesterces, et les tigres dix mille. On ne trouve plus de
rhinocros qu'au del du lac Natron. Il faut remonter jusqu' la
troisime cataracte pour pcher un crocodile de dix pieds, et le
moindre boa est hors de prix.

Aulus Svezius Cerius, qui vous promet une chasse pour le mois de juin,
sera ruin au mois de septembre; mais qu'importe? Au mois d'octobre se
font les lections, et si l'dile a bien amus le peuple, il sera lu
prteur, c'est--dire roi d'une province, non pas d'une province comme
le Languedoc ou le Berri, la Bretagne ou l'Artois, l'Alsace ou la
Franche-Comte: ce n'est pas de pareils lambeaux que Rome a pour
provinces; les provinces de Rome, c'est l'Afrique, l'Espagne, la
Syrie, l'gypte, la Grce, la Cappadoce ou le Pont; c'est mille lieues
carres de terrain, six cents villes, dix mille villages, vingt
millions d'habitans, non pas  gouverner, non pas  rgir, non pas
 civiliser, mais  piller,  voler,  pressurer, car tout est au
prteur; le prteur a pleins pouvoirs, le prteur a droit de vie et
de mort; c'est au prteur les temples et leurs statues, les hommes
et leurs trsors, les femmes et leur honneur. Tous les cranciers de
l'dile ont suivi le prteur comme une meute: la province est leur
cure; chacun en emporte une bribe, une parcelle, un lambeau; la
province pure les comptes, paie les cranciers, enrichit le dbiteur.
On donnait  Tibre le conseil de changer les prteurs qu'il avait
envoys en Grce, en Jude et en gypte, attendu, disait-on, qu'ils
dvoraient ces malheureuses provinces que tant d'autres avaient dj
dvores avant eux. Si vous chassez les mouches qui boivent le sang
d'un bless, rpondait Tibre, il en reviendra d'autres  jeun, et,
par consquent plus affames.

Allez donc  la chasse du futur prteur, car il le sera, puisqu'il est
assez riche pour donner le spectacle gratis aux soixante-dix mille
spectateurs que contient le cirque. Voici son affiche:

      La famille de gladiateurs d'Aulus Svezius Cerius,
          dile, combattra dans Pompia le dernier
              jour des calendes de juin. Il y
                  aura chasse et velarium.

Le velarium, comme vous le savez, tait une tente qui couvrait
l'amphithtre. Il y en avait de toutes couleurs, de grises, de
jaunes, de bleues. Nron en avait fait faire une en soie azure avec
des toiles d'or, au milieu de laquelle il s'tait fait reprsenter en
Apollon, une lyre  la main et conduisant le char du soleil.

Maintenant, il y a peut-tre quelque chose de plus curieux encore pour
l'observateur que ces affiches pour ainsi dire officielles: ce sont
ces lignes grossires, ces sentences de cabaret, ces refrains de
taverne, tracs sur le mur avec la pointe d'un charbon ou l'extrmit
d'un couteau. Allez dans la rue qui longe le petit thtre, et vous
y lirez les aventures amoureuses de deux soldats, arrives sous le
consulat de Marcus Messala et de Lucius Lentulus, c'est--dire trois
ans avant la naissance du Christ. C'est une chose trs plaisante.

Puis, pendant que vous y tes, entrez dans le cabaret mme: c'est une
de ces riches thermopoles o les anciens passaient la nuit  jouer et
 boire. Comme l'tablissement de la clbre commre de l'abb Dubois,
il avait deux faces: l'une visible, et qui s'ouvrait sur la rue;
l'autre voile, et qui se cachait sur la cour. On passait de la
boutique dans l'appartement intrieur.

Il n'y a pas  s'y tromper. Par la seule inspection des murailles on
sait o l'on est. Les peintures reprsentent des hommes qui boivent
et qui jouent. L'un d'eux crie au garon de lui apporter du vin  la
glace: _Da mihi frigidum pusillum_. A une table voisine, des jeunes
gens boivent avec des dames dont la tte est couverte d'un capuchon.
Le capuchon indique que ce sont des femmes honntes. C'est le cucullus
dont Juvnal couvre la tte de Messaline lorsqu'elle dserte le palais
imprial du mont Palatin pour le corps-de-garde de la porte Flaminia.
Aussi, comme vous le comprenez bien, ces dames ne sont point entres
par la boutique; il y a une petite porte qui donne dans une rue
troite, solitaire et sombre: c'est par l qu'elles sont venues, c'est
par l qu'elles s'en iront. Allez voir cette porte.

Il y avait encore dans cette chambre d'autres peintures non moins
curieuses que celles-ci et qu'on a enleves. On les retrouve dans
le Muse de Naples, o on les reconnat  cette inscription: _Lente
impelle_.

J'ai promis  mes lecteurs de ne pas leur faire faire une trop longue
visite domiciliaire. Je vais donc les conduire maintenant  la maison
du Faune, et tout sera dit sur Pompea.




XV

Maison du Faune.


La maison du Faune est une des plus charmantes maisons de Pompea;
elle est situe dans le plus beau quartier de la ville, c'est--dire
dans la rue qui s'tend de l'arc de Tibre  la porte d'Isis; elle
fut dcouverte en 1830 par le savant directeur des fouilles, Charles
Bonnucci, en prsence du fils de Goethe, le mme qui ne prcda que de
quelques mois son illustre pre dans la tombe. Elle reut son nom de
maison du Faune de la statue d'un de ces demi-dieux, qu'on y retrouva.

En franchissant le seuil de l'atrium, on dcouvre d'un coup d'oeil
toute la maison. Cet atrium tait peint de couleurs vives et varies
et pav de jaspe rouge, d'agates orientales et d'albtre fleuri.
Des chambres  coucher, des salles d'audience, des salles  manger
enveloppent cet atrium.

Derrire est un jardin qui devait tre tout parsem de fleurs; au
milieu de ces fleurs et de ce jardin jaillissait une fontaine qui
retombait dans un bassin de marbre. Tout autour s'tendait un portique
soutenu par vingt-quatre colonnes d'ordre ionique, au del desquelles
on apercevait encore d'autres colonnes et un second jardin, celui-l
plant de platanes et de lauriers,  l'ombre desquels s'levaient deux
petits temples consacrs aux dieux lares.

Au del la vue s'tendait jusqu' la cime du Vsuve, dont on voit
monter au ciel l'ternelle fume.

Malgr cette vue, les propritaires de cette belle demeure ne furent
pas prvenus  temps du danger. On retrouva toute chose  sa place:
choses communes comme objets prcieux, urnes d'or, coupes d'argent,
vases de terre; les uns dans les armoires, les autres sur les tables
servies. La matresse de la maison seule essaya en fuyant d'emporter
quelques bijoux. Peut-tre mme, pour les aller prendre, perdit-elle
un temps prcieux. On reconnut son squelette dans la salle de
rception, et  quelques pas d'elle, dans le gynce, on trouva deux
bracelets d'or trs pesans, deux boucles d'oreilles, sept anneaux d'or
enchssant de belles pierres graves, et enfin un monceau de monnaies
d'or, d'argent et de bronze.

Entre le jardin et le bosquet tait situ le salon.

Arrtons-nous au seuil de ce salon, et recueillons-nous. Nous touchons
 un chef-d'oeuvre antique, dont l'exhumation a failli produire une
trente-troisime rvolte dans la trs fidle ville de Naples.

Nous voulons parler de la grande mosaque.

La grande mosaque a t dcouverte en 1830, c'tait l'anne des
rvolutions.

Mais notre lutte,  nous, s'est calme. De loin en loin, quand on
entend dans l'enceinte de la ville quelque coup de fusil qui rsonne
en contravention avec les ordres de la police, on tressaille bien
encore, et l'on coute, inquiet, si l'on n'entendra pas au bout de la
rue battre la gnrale; mais la gnrale est muette. Le roulement
des voitures qui passent atteste que pour le moment il n'y a pas de
barricades dans les environs. Tout s'apaise sous la lente et sourde
pression du temps.

Mais il n'en a pas t ainsi  Naples. Les savans forment une race
 part, bien autrement entte, bien autrement rancunire, bien
autrement ergoteuse que les autres races. Les haines politiques ne
sont rien auprs des haines archologiques, et c'est tout simple:
les haines politiques tuent, les haines archologiques ne font que
blesser.

C'est une terrible chose que la grande mosaque! La grande mosaque
sera  l'avenir ce que le Masque de Fer a t au pass. Il y a neuf
systmes sur le Masque de Fer, et il y en a dj dix sur la grande
mosaque, et notez que le Masque de Fer date de 1680, tandis que la
grande mosaque ne date que de 1830.

Il va sans dire qu'aucun des systmes invents sur la grande mosaque
n'est encore reconnu pour le vritable. On sait ce qu'elle n'est pas,
mais on ne sait pas ce qu'elle est.

Je voudrais bien avoir un pinceau au lieu d'une plume, je vous ferais
un croquis de la grande mosaque, et de ce croquis il rsulterait
peut-tre un onzime systme qui serait le bon. _Numero deus impare
gaudet_.

A dfaut d'un dessin, il faut donc que le lecteur se contente d'une
description.

La grande mosaque, qui peut avoir seize pieds de large sur huit pieds
de haut, reprsente une bataille. L'artiste a choisi ce moment suprme
et dcisif o la victoire se dclare pour une des deux armes: cette
victoire est amene par la chute d'un des principaux personnages.

Les deux chefs des deux armes sont en prsence; l'un, qui parat
avoir trente ans  peu prs, est mont sur un de ces beaux chevaux
hroques comme en sculptait Phidias sur la frise du Parthnon; il est
nu-tte, porte les cheveux courts et des favoris qui se joignent sous
le cou, et a pour armes dfensives une cuirasse trs richement orne,
avec des manches d'toffe, et une chlamyde qui, passant par dessus
l'paule gauche, retombe flottante derrire lui. Ses armes offensives
sont l'pe qu'il porte  son ct et la lance qu'il tient  la main,
et de laquelle il traverse le flanc d'un des gnraux ennemis, lequel,
embarrass par son cheval abattu sous lui, n'a pu viter le coup, et
se cramponne, en se tordant de douleur, au bois de la lance de son
adversaire. C'est la chute, et surtout la blessure terrible de ce
cavalier, qui paraissent dcider de la victoire.

Quant au vainqueur, il occupe le premier plan du ct gauche de la
grande mosaque. Il a derrire lui trois ou quatre cavaliers
qui, arms comme lui, appartiennent videmment  la mme nation.
D'ailleurs, ils viennent d'o il vient et vont o il va.

L'autre chef est mont sur un char tran par quatre chevaux, et
occupe le ct oppos du tableau. Il a la tte envelopp d'une espce
de chaperon qui, aprs avoir fait le tour du front, passe sous le
col. Il a une tunique  longues manches et un manteau agraf sur sa
poitrine et retombant sur ses paules; il tient de la main gauche un
arc et tend, dans l'attitude de l'intrt et de la terreur, sa main
droite vers le cavalier bless. Pendant ce temps, son cocher, qui
tient les rnes de l'attelage de la main gauche, force les chevaux 
se retourner, et presse leur fuite en les fouettant de la main droite.

Un quatrime personnage, plac comme les trois autres sur le premier
plan du tableau, tient en bride un cheval qu'il semble offrir au chef
mont sur le char, car, comprenant sans doute la difficult que ce
char prouvera  passer  travers les morts, les blesss et les armes
dont le champ de bataille est jonch, il veut offrir  son chef un
plus sr moyen de salut.

Le fond du tableau est occup par les soldats du second chef, dont
l'un porte un tendard, et dont les autres, se sacrifiant pour leur
gnral, s'lancent entre lui et le gnral ennemi.

Au dessus de la mle s'lve un arbre dpouill de feuillage.

Il y a en tout vingt-huit combattans et seize chevaux, tous un tiers 
peu prs plus petit que nature.

Malheureusement cette belle mosaque avait t endommage par le
tremblement de terre de l'an 63, et l'on s'occupait de la rparer lors
de l'ruption de l'an 69.

Or, voyez ce que c'est que le hasard! le dgt a justement frapp les
endroits qui pouvaient renseigner les antiquaires sur l'poque o
avait lieu cette bataille et sur les nations qui se la livraient. Nous
avons parl d'un tendard. Cet tendard devait porter un lion, un
aigle, un animal quelconque. Alors on et su a qui l'on avait 
faire: il n'y avait plus de discussion, tout le monde tait d'accord,
l'Acadmie d'Herculanum continuait de vivre dans la concorde. Mais
bast! il ne reste de l'tendard que la pique et le bton; de l'animal
qu'il portait, pas le moindre vestige, un bout de crte seulement, 
ce que prtendent ceux qui dsirent y voir un coq. Quand  moi, je
sais que je n'y ai rien vu.

Mais c'est justement parce qu'on n'y voit rien, que la chose est
devenue si formidablement intressante. Vous comprendrez, une nigme
scientifique  expliquer, un problme archologique  rsoudre! Quelle
bonne fortune pour les savans!

Aussi, chacun s'est prcipit sur la grande mosaque et y a vu une
bataille diffrente.

L'opinion gnrale a prtendu que c'tait la bataille d'Issus, entre
Darius et Alexandre.

Il signor Francesco Avellino a prtendu que c'tait la bataille du
Granique.

Il signor Antonio Niccolini a prtendu que c'tait la bataille
d'Arbelles.

Il signor Carlo Bonnucci a prtendu que c'tait la bataille de Plate.

M. Marchand a prtendu que c'tait la bataille de Marathon.

Il signor Luigi Vescorali a prtendu que c'tait la dfaite des
Gaulois  Delphes.

Il signor Filippo de Romanis a prtendu que c'tait la rencontre des
Druses et des Gaulois  Lyon.

Il signor Pascale Ponticelli a prtendu que c'tait la dfaite de
Ptolme par Csar.

Le marquis Arditi prtend que c'est la mort de Sarpdon.

Enfin, il signor Giuseppe Sanchez y voit un combat entre Achille et
Hector.

Voil de quoi choisir, n'est-ce pas? Eh bien! ce n'est rien de tout
cela.

--Mais enfin pourquoi n'est-ce rien de tout cela?

--Je vais vous le dire. Commenons par l'opinion gnrale; c'est
toujours, comme on le sait, la plus difficile  dtrner, quoiqu'elle
soit souvent la plus absurde.

L'opinion gnrale prtend que la bataille reprsente dans la
grande mosaque est la bataille d'Issus, qui se livra entre Darius et
Alexandre, et par consquent entre les Perses et les Macdoniens.

L'opinion gnrale est une ignorante.

Hrodote dit que les lances des Perses taient courtes: or, selon
l'opinion gnrale, les Perses sont les vaincus de la mosaque, et les
lances des vaincus de la mosaque sont dmesurment longues.

Arrien dit que, les soldats mercenaires tus, les Perses prirent la
fuite, mais que, comme les chevaux se trouvaient alourdis par le
poids de l'armure de leurs cavaliers, ces derniers taient facilement
rejoints et mis  mort par leurs ennemis. Or, pas un des vaincus de la
mosaque ne possde visiblement du moins, une cuirasse assez lourde
pour ralentir la course d'un cheval.

Plutarque dit que les Perses tranaient dans leurs combats un grand
nombre de chars orns d'un grand nombre de faux. Or, il n'y a dans
toute la bataille reprsente par la mosaque qu'un seul char et pas
une seule faux.

Passons des soldats aux chefs.

L'opinion gnrale prtend que le chef vainqueur est Alexandre.

Dans tous les portraits, dans tous les bustes, dans toutes les
mdailles que nous possdons d'Alexandre, Alexandre est reprsent
sans barbe, et le chef vainqueur a des favoris.

Alexandre portait, au dire de tous les biographes, la tte incline
vers l'paule gauche, et le chef vainqueur a la tte incline sur
l'paule droite.

Enfin il est connu qu'except  la bataille du Granique, Alexandre
combattait toujours sur Bucphale, lequel tait d'un tiers plus grand
que les autres chevaux et avait la tte qui ressemblait  une tte de
boeuf, ressemblance d'o lui venait son nom _bous kephal_. Or, le
cheval du chef vainqueur est de taille ordinaire et n'a d'aucune faon
cette physionomie bovine que constatent les historiens.

L'opinion gnrale prtend que le chef vaincu est Darius.

Quinte-Curce dit que le char que montait Darius tait tout
resplendissant de pierreries, que sur ce char il y avait deux figures
d'or massif hautes d'une coude, lesquelles reprsentaient la Paix et
la Guerre, et qu'au milieu de ces deux figures, un aigle, galement
d'or, ouvrait ses ailes et semblait prt  s'envoler. Or, le char du
chef vaincu est un char fort lgant, mais sur lequel on ne retrouve
aucune trace ni de ces statues de la Paix et de la Guerre, ni de cet
aigle aux ailes dployes.

Quinte-Curce dit que Darius portait une tunique de pourpre lisre de
blanc, et un manteau frang d'or que runissaient sur la poitrine du
roi deux perviers qui semblaient se becqueter. En outre, Darius avait
une tiare bleue et blanche, son sceptre  la main et sa couronne sur
la tte. Ce furent cette couronne, ce sceptre et cette tiare, symboles
de sa dignit, que Darius jeta en fuyant, et qui tombrent au pouvoir
d'Alexandre, qui le poursuivait. Or, le manteau du chef vaincu est
retenu par deux serpens et non par deux perviers et sa tiare est
jaune et non pas bleue; enfin, il ne tient pas un sceptre  la main,
mais un arc.

Hrodote dit que les Perses taient surtout gns dans le combat par
les longues robes qui tombaient jusque sur leurs talons; or, le chef
vaincu, vtu d'habits exactement taills sur le mme modle que ceux
de ses soldats, porte une tunique qui ne dpasse pas les genoux.

Enfin Oelianus dit que Darius, voyant le combat perdu, monta sur une
jument que lui prsenta son frre Artaxerce. Or, la monture qu'offre
 son roi le guerrier qui s'approche du char est un cheval et non une
jument[1]. Sur ce point, il ne peut pas y avoir de discussion.

  [1] On se servait particulirement de jumens pour fuir; car les
    jumens allaient plus vite que les chevaux, attires, qu'elles
    taient par le dsir de retrouver leurs petits.

Or, l'opinion gnrale est donc parfaitement absurde.

Passons au second systme.

Il signor Francesco Avellino prtend que c'est la bataille du
Granique.

Prouvons que ce n'est pas plus la bataille du Granique que ce n'est la
bataille d'Issus.

La bataille du Granique eut lieu dans les eaux et sur la rive mme du
fleuve. Les Macdoniens, arms de lances, et Alexandre  leur tte, se
prcipitrent dans les flots, repoussrent les Perses, qui voulaient
leur disputer le passage, et s'emparrent de l'autre bord. Dans cette
lutte, Alexandre, qui donnait par sa tmrit l'exemple du courage,
ayant rompu sa lance, demanda  Arts, gnral de sa cavalerie,
de lui prter la sienne; puis, cette seconde lance rompue comme
la premire, il en reprit une troisime des mains de Dbatrius de
Corinthe. Ce fut alors que le fils de Philippe attaqua Mithridate,
gendre de Darius, qui poussait son cheval en avant des bataillons
persans, et l'ayant frapp dans le flanc d'un premier coup de lance
qui demeura sans effet, repouss qu'il fut par sa cuirasse, lui
porta au visage un second coup dont il le renversa. Dans ce moment,
Alexandre tait tellement acharn contre l'ennemi qu'il combattait,
qu'il ne vit point Rosacs qui levait une hache au dessus de sa tte,
et qu'il ne put parer le coup, qui ouvrit son casque et lui fit une
lgre blessure au front. Mais en se sentant frapp, Alexandre se
retourna vers lui et lui traversa la poitrine d'un coup d'pe. Outre
cette blessure  la tte, Alexandre en avait une seconde que lui avait
faite le javelot de Mithridate, et par laquelle il perdait beaucoup de
sang. Enfin, Spiridate, qui s'tait gliss jusqu' la croupe de
son cheval, levait sa masse et lui en prparait une troisime,
probablement plus terrible que les deux autres, lorsque le bras qui
allait frapper fut abattu par Clitus. En ce moment, les Macdoniens
rests en arrire rejoignirent leur chef, et les Perses, ne pouvant
rsister aux quarante guerriers d'lite qu'Alexandre appelait ses
compagnons, et  la phalange macdonienne, qui les suivait, prirent la
fuite, et, avec la victoire, abandonnrent  Alexandre la possession
de l'Ionie, de la Carie, de la Phrygie et des autres portions de
l'Asie qui formaient auparavant la puissante monarchie des Lydiens.

Voil la bataille du Granique telle qu'elle est raconte dans Diodore
de Sicile, dans Quinte-Curce et dans Plutarque.

Procdons par ordre.

La bataille du Granique conserva le nom du fleuve, parce qu'elle fut
livre, comme nous l'avons dit, moiti dans l'eau, moiti sur le
rivage. Or, il n'y a pas dans la grande mosaque trace du plus petit
ruisseau.

Le guerrier vaincu ne peut tre Mithridate, puisque le premier coup
que lui porta Alexandre dans le flanc demeura sans effet, et que ce ne
fut que du second coup que le hros macdonien lui traversa le visage.
Or le cavalier moribond jouit, au contraire, d'un visage parfaitement
sain, mais prouve le dsagrment d'avoir le flanc perc de part en
part.

Au moment o Alexandre frappait Mithridate, Rosacs, comme nous
l'avons dit, s'apprtait  le frapper lui-mme. Or, dans la grande
mosaque, le chef vainqueur est suivi de ses soldats, et parmi ces
soldats il n'y a pas plus de Rosacs que de Granique. D'ailleurs, dit
l'historien, le coup de hache s'amortit sur le casque d'Alexandre, et
le chef vainqueur est nu-tte.

Alexandre, si on se le rappelle, avait deux blessures: celle que lui
avait faite Rosacs et celle que lui avait faite Mithridate. Or,
le chef vainqueur est au contraire parfaitement invulnr, et
l'on n'aperoit aucune trace de sang sur ses habits. La cuirasse
d'Alexandre, raconte Diodore de Sicile, tait ouverte en deux
endroits. Or, la cuirasse du chef vainqueur est parfaitement intacte.
Enfin, le mme historien dit que le bouclier d'Alexandre, le mme
bouclier qu'il avait enlev au temple de Minerve, tait marqu de
trois coups terribles qu'Alexandre avait reus dans la mle. Or, le
chef vainqueur n'a pas mme de bouclier.

Ce n'est donc pas la bataille du Granique.




XVI

La grande Mosaque.


Continuons nos rfutations:

Il signor Antonio Niccolini a prtendu que c'tait la bataille
d'Arbelle.

Prouvons que ce n'est pas plus la bataille d'Arbelles que ce n'est la
bataille du Granique.

Arbelles est le Marengo d'Alexandre. Les chars garnis de faux des
Persans et la terrible charge qu'avait faite leur cavalerie avaient
mis les Macdoniens en fuite, lorsque le vainqueur d'Issus et du
Granique se jeta  la rencontre de Darius, qui combattait  la tte
des siens, et d'un coup, destin au roi des Perses, tua son cocher. Ce
coup fut un coup de flche, disent Plutarque et Diodore de Sicile; et
un coup de lance, disent les autres historiens. Mais tant il y a que,
de quelque arme qu'il ft frapp, le cocher tomba, et que les Perses,
croyant que c'tait leur gnral qui tait frapp  mort, perdirent
courage et prirent aussitt la fuite. Ce fut alors que, le char de
Darius ne pouvant se retourner  cause de la quantit de cadavres
amoncels autour de lui, le roi des Perses sauta sur une jument, et,
comme  la bataille d'Issus, s'enfuit et disparut bientt au milieu de
la poussire qui s'levait sous les roues des chars et sous les pas
des chameaux et des lphans, ne s'arrtant, dit Plutarque, que
lorsqu'il eut mis le dsert tout entier entre lui et son vainqueur.

La victoire d'Arbelles fut donc dcide par la chute du cocher de
Darius, qui tomba du char et dont la chute pouvanta les Perses. Or,
le cocher de la mosaque est debout, et bien debout; et,  la faon
dont il frappe les chevaux, il y a probabilit qu'il se tirera de la
mle sain et sauf.

La victoire d'Arbelles fut surtout remarquable par la lutte acharne
des deux cavaleries ennemies. Arrien affirme que cette lutte fut si
acharne, que les cavaliers se prenaient corps  corps et tombaient
embrasss sous les pieds de leurs chevaux. Or, il n'y a pas parmi les
vingt-huit personnages de la mosaque deux cavaliers qui combattent de
cette faon.

Plutarque, dans la vie de Camille, raconte que la bataille d'Arbelles
eut lieu pendant l'automne. Or, la bataille de la mosaque a lieu
pendant l'hiver, et au plus avanc de l'hiver, ainsi que l'arbre
dpouill de son feuillage en fait foi.

Tous les historiens racontent que Darius s'enfuit sur une jument et
disparut bientt, grce  la poussire qui se levait sous les roues
des chars et sous les pas des lphans et des chameaux. Or, il n'y a
dans la mosaque qu'un seul char, c'est le char du roi; de chameaux et
d'lphans, il n'y en a pas plus que sur la main.

Ce n'est donc pas la bataille d'Arbelles.

Il signor Carlo Bonnucci a prtendu que c'tait la bataille de
Plate.

Prouvons que ce n'est pas plus la bataille de Plate que ce n'est la
bataille d'Arbelles.

Selon l'opinion du savant architecte des fouilles, et c'est lui,
rappelons-le, qui a dcouvert la maison du Faune, le chef victorieux
de la mosaque serait Pausanias, roi de Sparte, le guerrier bleu
serait Mardonius, gendre du roi des Perses; et le personnage du char
serait Artabase, gnral en second de l'arme barbare.

Certes, nous ne demanderions pas mieux que de nous rallier  l'opinion
de M. Charles Bonnucci. M. Charles Bonnucci est non seulement un des
hommes les plus savans que j'aie rencontrs, mais c'est encore un des
hommes les plus aimables que j'aie vus. Mais, en conscience, nous ne
pouvons pas, tout indigne que nous nous reconnaissons de discuter avec
un acadmicien, laisser passer la chose ainsi.

1. Mardonius ne fut pas tu par Pausanias, mais par Aimneste. Ecoutez
Hrodote, il s'explique positivement sur ce point: Mardonius, dit-il,
fut tu par Aimneste, illustre citoyen de Sparte, qui depuis mourut
lui-mme dans une bataille contre les Messniens.

2. Non seulement ce ne fut pas Pausanias qui tua Mardonius d'un coup
de lance, mais Mardonius, dit toujours le mme Hrodote, ne fut pas
tu d'un coup de lance, mais d'un coup de pierre.

3. Le guerrier du char ne peut tre Artabase, le second chef de
l'arme, puisque avant la bataille de Plate, se trouvant en
dissidence avec Mardonius relativement au plan de campagne, il ne
voulut pas mme assister  la bataille; et ayant appris que la
victoire avait favoris les Grecs il se retira en Phocide avec 40,000
hommes qui, ainsi que lui, n'avaient pas assist au combat.

4. Enfin ce ne peut pas tre la bataille de Plate, attendu qu'avant
la bataille de Plate les Perses ayant t vaincus dans une rencontre
et ayant perdu Maniste, un de leurs chefs, Mardonius avait ordonn
qu'en signe de deuil tous les soldats de son arme taillassent leurs
cheveux et leurs barbes, et qu'on coupt les crins aux chevaux et aux
btes de somme. Voyez plutt Hrodote: La cavalerie revenue au camp,
toute l'arme exprima la douleur qu'elle ressentait de la mort de
Maniste, et Mardonius plus que tous les autres. Aussi les Perses se
taillrent-ils la barbe et les cheveux, et couprent-ils les crins de
leurs btes de somme, et jetrent-ils des cris qui retentirent dans
toute la Botie; et cela venait de ce qu'ils demeuraient privs d'un
personnage qui, aprs Mardonius, tait, de l'avis du roi lui-mme,
le premier parmi tous les Perses. Or, les cavaliers perses de la
mosaque sont  toute barbe et les chevaux  tous crins.

Ce n'est donc pas la bataille de Plate.

M. Marchand, car les Franais s'en sont mls comme les autres, M.
Marchand, dis-je, a prtendu que c'tait la bataille de Marathon.

Je voudrais fort ne pas contredire un compatriote, et surtout un
compatriote aussi savant que M. Marchand; mais on m'accuserait de
partialit si je ne dmantibulais pas Marathon comme j'ai dmantibul
Plate, Arbelles, le Granique et Issus.

Prouvons donc que ce n'est pas plus la bataille de Marathon que ce
n'est la bataille de Plate.

La bataille de Marathon, gagne par Miltiade, fut, du ct des Perses,
perdue de compte  demi par Datis et Artapherne. M. Marchand voit donc
dans Artapherne le gnral mont sur le char, dans Datis le guerrier
bless, et dans Miltiade le chef vainqueur.

Nous passons Artapherne  M. Marchand, mais, en conscience, nous ne
pouvons lui passer Datis ni Miltiade.

Datis, parce qu'il ne fut ni tu ni bless en cette occasion,
puisqu'au dire d'Hrodote il rendit aux vainqueurs, aprs la bataille,
la statue dore d'Apollon qu'il leur avait enleve quelques jours
auparavant, et se retira sain et sauf en Asie avec le reste de
l'arme.

Miltiade, parce qu'il avait cinquante ans  cette poque, et que le
chef vainqueur de la mosaque n'en a que trente.

Quant  l'arbre dpouill de feuilles, M. Marchand y voit un
hiroglyphe. Selon lui, cet arbre est l pour symboliser la pense de
l'historien, qui dit qu' Marathon les Athniens ne furent des hommes
ni de chair ni d'os, mais des hommes de bois.

Notre avis est donc, malgr l'arbre symbolique, que ce n'est pas la
bataille de Marathon.

Il signor Luigi Vescorali a prtendu que c'tait la dfaite des
Gaulois  Delphes.

Prouvons que ce n'est pas plus la dfaite des Gaulois  Delphes que ce
n'est la bataille de Marathon.

Selon le signor Luigi Vescorali, les assaillans seraient les Grecs,
le guerrier bless serait le brenn ou gnral, et les soldats vaincus
seraient les Gaulois. Quant au personnage du char, comme le signor
Luigi Vescorali n'en sait que faire, il n'en fait rien.

D'abord, ce ne sont ni les armes, ni le costume, ni la manire de
combattre des Gaulois. O sont les braies? o sont les longs cheveux
blonds? o sont ces lances larges et recourbes? o sont les arcs
avec lesquels ils lanaient leurs traits comme la foudre? o sont ces
immenses boucliers qui leur servaient de bateaux pour traverser les
fleuves? Il n'y a rien de tout cela dans les vaincus de la mosaque.

Puis coutez le rcit d'Amde Thierry, rcit emprunt  Valre
Maxime,  Tite-Live,  Justin et  Pausanias, et jugez:

On tait alors en automne, et durant le combat il s'tait form
un de ces orages soudains, si communs dans les hautes chanes de
l'Hellade; il clata tout  coup, versant dans la montagne des torrens
de pluie et de grle: les prtres et les devins attachs au temple
d'Apollon se saisirent d'un incident propre  frapper l'esprit
superstitieux des Grecs. L'oeil hagard et les cheveux hrisss,
l'esprit comme alin, ils se rpandirent dans la ville et dans les
rangs de l'arme, criant que le dieu tait arriv: Il est ici,
disaient-ils, nous l'avons vu s'lancer  travers la vote du temple;
elle s'est fendue sous ses pieds: deux vierges armes, Minerve et
Diane, l'accompagnent; nous avons entendu le sifflement de leurs arcs
et le cliquetis de leurs lances. Accourez,  Grecs! sur les pas de
vos dieux, si vous voulez partager leur victoire. Ce spectacle, ces
discours prononcs au bruit de la foudre,  la lueur des clairs,
remplirent les Hellnes d'un enthousiasme surnaturel; ils se reforment
en bataille et se prcipitent l'pe haute sur l'ennemi. Les mmes
circonstances agissaient non moins nergiquement, mais en sens
contraire, sur les bandes victorieuses: les Gaulois crurent
reconnatre le pouvoir d'une divinit, mais d'une divinit irrite. La
foudre,  plusieurs reprises, avait frapp leurs bataillons, et ses
dtonations, rptes par les chos, produisaient autour d'eux un tel
retentissement qu'ils n'entendaient plus la voix de leurs chefs. Ceux
qui pntrrent dans l'intrieur du temple avaient senti le pav
trembler sous leurs pas; ils avaient t saisis par une vapeur paisse
et mphitique qui les consumait et les faisait tomber dans un dlire
violent. Les historiens rapportent qu'au milieu de ce dsordre on vit
apparatre trois guerriers d'un aspect sinistre, d'une stature plus
qu'humaine, couverts de vieilles armures, et qui frapprent les
Gaulois de leurs lances. Les Delphiens reconnurent, dit-on, les ombres
de trois hros, Hyperocus et Laodocus, dont les tombeaux taient
voisins du temple, et Pyrrhus, fils d'Achille. Quant aux Gaulois, une
terreur panique les entrana en dsordre jusqu' leur camp, o ils ne
parvinrent qu' grand'peine, accabls par les traits des Grecs et par
la chute d'normes rocs qui roulaient sur eux du haut du Parnasse.

Voil le rcit d'Amde Thierry, c'est--dire d'un de nos crivains
les plus savans et les plus consciencieux. Or, je vous prie, o est
Delphes? o est le temple? o est la foudre? o est le dieu irrit? o
sont les trois guerriers spectres qui combattent pour les Delphiens?
o sont ces rocs qui poursuivent les fugitifs en bondissant aux flancs
du Parnasse? Rien de tout cela n'est dans la mosaque. Ce n'est donc
point la dfaite des Gaulois  Delphes.

Il signor Filippo de Romanis a prtendu que c'tait la rencontre de
Drusus avec les Gaulois, prs de la ville de Lyon.

Prouvons que ce n'est pas plus la rencontre de Drusus avec les Gaulois
prs de la ville de Lyon que ce n'est la dfaite des Gaulois 
Delphes.

Selon le signor de Romanis, le chef vainqueur de la mosaque serait
Nron Claudius Drusus; le cavalier bless, un chef gaulois; et le
personnage du char, un barde; quant aux noms de ce barde et de ce
chef, les noms gaulois sont si barbares et si difficiles  prononcer
que le signor de Romanis ne les indique pas mme par une pauvre petite
initiale.

Il signor de Romanis est de l'avis du proverbe qui dit que quand on
prend du galon on n'en saurait trop prendre; pendant qu'il tait en
train d'inventer un systme, il a invent une bataille: en effet, sa
bataille n'a pas plus de nom que son chef gaulois et son barde.

Malheureusement, malgr ce vague si favorable aux thories
systmatiques, il y a deux choses positives. La premire, c'est que
les mdailles qui restent des Druses ne ressemblent en rien au chef
vainqueur de la mosaque. La seconde, c'est que le prtendu barde
mont sur le char tient un arc et non une lyre. Je sais bien qu'un
arc est un instrument  corde, mais je doute que jamais les bardes se
soient servis d'un arc pour s'accompagner.

J'ai donc grand'peur que la mosaque ne reprsente pas la rencontre de
Drusus avec les Gaulois prs de la ville de Lyon.

Il signor Pasquale Ponticelli a prtendu que c'tait la dfaite des
gyptiens par Csar.

Prouvons que ce n'est pas plus la dfaite des gyptiens par Csar que
ce n'est la dfaite des Gaulois prs de la ville de Lyon.

Selon il signor Pasquale Ponticelli, le chef vainqueur est Csar, le
guerrier bless est Achille, le roi fugitif est Ptolme.

Il y a tout bonnement une impossibilit par personne cite  ce que
cela soit.

Le chef vainqueur de la mosaque a trente ans  peu prs, et  cette
poque Csar en avait cinquante un ou cinquante-deux.

Le guerrier bless ne peut tre le gnral gyptien Achille, puisque
le gnral gyptien Achille fut, avant la bataille, tu en trahison
par l'eunuque Ganimde.

Enfin, le roi fugitif ne peut tre Ptolme, puisque Ptolme avait
 cette poque dix-sept ans  peine, et que le roi vaincu parait en
avoir de quarante-cinq  cinquante.

Il est vrai que cela pourrait s'arranger si Csar cdait  Ptolme
les vingt-un ou vingt-deux ans qu'il a de trop; mais resterait encore
le malheureux gnral Achille, que nous ne saurions, en conscience,
ressusciter pour faire plaisir au signor Pasquale Ponticelli.

Nous ne parlons pas des costumes, qui ne s'appliquent ni aux Romains
du temps de Csar, ni aux Egyptiens du temps de Ptolme.

Mais, dira peut-tre il signor Pasquale Ponticelli, ce n'est point de
la bataille d'Alexandrie que j'ai voulu parler, mais de la seconde
bataille qui rendit Csar matre de la monarchie gyptienne.

A ceci nous rpondrons qu' cette seconde bataille, le roi Ptolme,
qui, au reste, n'avait que quelques mois de plus qu' la premire,
tait revtu d'une cuirasse d'or; puisque, lorsqu'on le retira du Nil,
mort et dfigur, ce fut  cette cuirasse qu'on le reconnut.

Or, sur toute la personne du roi fugitif il n'y a pas la moindre
apparence de cette cuirasse d'or, qui cependant tait assez importante
pour que le peintre ne la laisst point  l'arsenal.

Ce n'est donc point la dfaite des Egyptiens par Csar.

Le marquis Arditi prtend que c'est la mort de Sarpdon.

Prouvons que ce n'est pas plus la mort de Sarpdon que ce n'est la
dfaite des Egyptiens par Csar.

Sarpdon eut deux rencontres avec les Grecs, c'est vrai; prs du htre
sacr, c'est encore vrai; mais, quoique fils de Jupiter, Sarpdon
n'tait pas heureux en guerre: dans la premire, Sarpdon fut bless,
dans la seconde, il fut tu.

Traduisons littralement Homre, et voyons si le sujet de la mosaque
s'applique le moins du monde  l'une ou l'autre de ces deux rencontres
de Sarpdon.

La premire de ces deux rencontres eut lieu avec Tlpolme, fils
d'Hercule et petit-fils de Jupiter. Sarpdon tait par consquent
l'oncle de Tlpolme. Voici comment l'oncle parle au neveu:

Tlpolme, si Hercule dtruisit Troie, la ville sacre, c'tait
pour punir la perfidie du fier Laomdon, qui paya par des paroles
insolentes celui qui avait si bien agi  son gard, et lui refusa les
chevaux pour lesquels il tait venu d'aussi loin. Eh bien! je te le
dis, tu recevras de moi la mort et le noir enfer, et, frapp de mon
javelot, tu me donneras,  moi, la gloire, et ton me  Pluton.

Ainsi parla Sarpdon.

Maintenant, voici comment le neveu rpond  l'oncle:

Tlpolme lve son javelot aigu, et les deux longs javelots des
guerriers partent de leurs mains. Sarpdon lana le sien, et la pointe
alla frapper Tlpolme  la gorge: la sombre nuit de la mort couvrit
ses yeux. Tlpolme frappa Sarpdon  la cuisse de son long javelot,
et le fer imptueux carta les chairs et pntra jusqu' l'os. Les
amis de Sarpdon l'entranent loin du combat; il porte encore le
javelot long et pesant; aucun de ceux qui se pressent autour de lui
ne s'en aperoit et ne pense  retirer le fer dangereux pour qu'il
remonte sur son char, tant ils s'taient empresss de le tirer de ce
danger.

Le guerrier vainqueur de la mosaque est arm d'une lance et non d'un
javelot. Le guerrier vaincu n'a pas lanc son javelot, mais de douleur
a laiss tomber sa lance prs de lui. Tlpolme n'est pas le moins du
monde frapp  la gorge, et Sarpdon est frapp non pas  la cuisse,
mais dans le flanc; et la lance, qui n'a pas trouv d'os pour
l'arrter, passe d'un pied et demi de l'autre ct du corps; de plus,
comme cette lance peut avoir douze pieds de long, il serait difficile
que les amis de Sarpdon ne s'aperussent point que, tout fils de
Jupiter qu'il est, le hros doit en tre incommod. De plus, ils sont
presss de faire remonter Sarpdon sur son cheval, et le guerrier
bless de la mosaque est  cheval.

L'artiste n'a donc videmment pas eu l'ide de reprsenter ce premier
combat; passons au second.

Cette fois, la lutte a lieu entre Sarpdon et Patrocle. Voici comment
parle Homre. Nous demandons pardon  nos lecteurs de la simplicit
de notre traduction littrale; elle ne ressemble ni  celle du prince
Lebrun ni  celle de M. Bitaub, mais ce n'est pas notre faute.

Lorsque les deux guerriers se furent approchs en face l'un de
l'autre, Patrocle frappa le courageux Trasymle, qui tait le meilleur
cuyer de Sarpdon, et, lui lanant un trait dans le ventre, il le
renversa  terre. Sarpdon, frappant le second, lance  son tour son
javelot aigu et atteint le cheval Pdase  l'paule droite. Le cheval
pousse des cris, tombe au milieu des rnes et meurt: les deux autres
s'arrtent, le timon craque, et les chevaux s'embarrassent, car Pdase
gt au milieu des rnes; Automdon tire sa longue pe et coupe le
trait  la vole. Ils recommencent alors leur prilleux combat;
Sarpdon lance de nouveau  son ennemi un trait aigu: le javelot rase
l'paule gauche de Patrocle, mais ne le touche pas; enfin Patrocle
lance son trait, qui ne sort pas inutilement de sa main, mais va
frapper  l'endroit o le diaphragme embrasse le coeur nerveux et
plein de vie. Sarpdon tombe alors comme un chne, ou comme un pin que
sur la montagne les hommes abattent avec des haches tranchantes.

Or, le combat de la mosaque ressemble encore moins  la seconde
rencontre de Sarpdon qu' la premire.

O est Trasymle, le meilleur cuyer de Sarpdon? o est le cheval
Pdase, bless  l'paule droite? o est Automdon coupant le trait?
o est enfin Sarpdon frapp au coeur?  moins que dj, du temps
d'Homre, les mdecins n'aient mis le coeur  droite.

Ce n'est donc pas la mort de Sarpdon.

Enfin il signor Giuseppe Sanchez a prtendu que c'tait une rencontre
entre Achille et Hector.

Prouvons que ce n'est pas plus une rencontre entre Achille et Hector
que ce n'est la mort de Sarpdon.

Voici, selon le signor Giuseppe Sanchez, le paragraphe d'Homre auquel
le peintre a emprunt son sujet:

Ulysse vient supplier Achille d'oublier l'injure que lui a faite
Agamemnon, mais Achille le renvoie plus loin qu'il ne veut aller, et,
rappelant les services rendus aux Grecs, il dit:

Tant que je combattis avec les Grecs, Hector n'osa point lutter avec
moi ni s'aventurer hors de ses murs, toujours il restait  la porte de
Sce et sous un htre; cependant un jour il osa me braver, mais il put
 peine chapper  mes coups.

Nous vous voyons venir, monsieur Sanchez.

Vous n'avez pas voulu choisir un des combats raconts par Homre.
Non. Homre pote, peintre, historien, Homre est trop prcis, trop
descripteur. Il et t trop facile, Homre  la main, de vous
rfuter. Vous avez prfr prendre quelque chose de vague, et vous
avez prtendu que l'artiste avait pris  la vole les quelques mois de
rodomontade jets au vent par la colre d'Achille, et qu'il en avait
fait un tableau. Ce n'est pas probable; mais, n'importe, admettons
votre donne.

C'est donc la rencontre d'Achille et d'Hector prs de la porte de
Sce.

D'abord, monsieur Sanchez, Achille avait des chevaux de rechange. Il
avait,  cette poque, Xanthe et Balius, fils de Podarge et du Zphyr,
et par consquent immortels, il avait de plus Pdase, qu'il avait pris
au sige de Thbes, et qui, au dire d'Homre, tout mortel qu'il tait,
tait digne d'tre attel prs de ses deux collgues divins.

Mais, quoique Achille dt monter  cheval comme un membre du
Jokey-Club ou comme un cuyer de Franconi, Achille ne montait jamais
 cheval quand il s'agissait de combattre. Fi donc! les hros comme
Achille avaient un char, un automdon pour conduire ce char, et au
fond de ce char tout un arsenal de piques et de javelots. Combattre
 cheval! pour qui prenez-vous le divin fils de Thtis et de Pele?
C'est bon pour des pleutres et des faquins; mais du temps d'Homre les
gens comme il faut combattaient en char. Ecoutez Nestor:

Contenez vos chevaux, dit-il, prenez garde qu'ils ne portent le
dsordre dans nos lignes; qu'aucun de vous ne s'abandonne  sa
fougueuse ardeur, qu'aucun ne sorte des rangs pour attaquer l'ennemi,
qu'aucun ne recule; vous seriez bientt rompus et dfaits. Si
quelqu'un est forc d'abandonner son char pour monter sur un autre,
qu'il ne se serve plus que de ses javelots.

Puis, s'il vous plat,  cette poque, Achille avait encore ses armes,
puisque Patrocle n'tait pas mort. O est donc l'immense bouclier sous
lequel gmissait le bras de Patrocle? o est le casque terrible dont
le cimier seul, en se balanant, faisait fuir les Troyens? o Achille
dit-il que lorsque Hector a fui devant lui, lui Achille tait nu-tte?
Certes, Achille n'est point assez modeste pour avoir oubli une
pareille circonstance.

Donc le chef vainqueur de la mosaque ne peut tre Achille, puisque le
vainqueur de la mosaque n'est pas sur le char d'Achille et ne porte
pas les armes d'Achille.

Passons  Hector.

Maintenant, Hector est sur son char, c'est vrai; malheureusement, le
chef vaincu de la mosaque non seulement n'a pas les armes d'Hector,
mais encore n'a pas l'ge d'Hector.

O M. Giuseppe Sanchez a-t-il vu que l'lgant fils de Priam, qui
dispute le prix de la beaut  Pris, le prix du courage  Achille,
soit un homme de quarante-cinq  quarante-huit ans? Franchement,
quoique Homre ne dise nulle part l'ge d'Achille, tout ce que je peux
faire pour M. Sanchez, c'est d'accorder trente ans  Hector.

Puis, j'en demande pardon  M. Sanchez, j'ai lu et relu l'_Iliade_,
et je n'ai vu nulle part qu'Hector se servt d'un arc. C'est Pris,
l'archer de la famille; et Homre est trop adroit pour tablir une
pareille similitude entre les deux frres. A Hector, il faut les armes
offensives du brave; il lui faut les javelots avec lesquels on se bat
 vingt pas de distance: il lui faut cette lance au cercle d'or avec
laquelle on frappe son ennemi en le joignant; il lui faut l'pe, avec
laquelle on lutte corps  corps.

Puis, comme arme dfensive, o est ce casque, prsent d'Apollon, dont
le panache sme la terreur? o est ce grand bouclier qu'il rejette sur
ses paules quand il tourne le dos  l'ennemi et qui le couvre tout
entier? o est enfin la cuirasse o s'enfonce si profondment le
javelot d'Ajax qu'il dchire jusqu' sa tunique?

Or, si le guerrier vaincu de la mosaque n'a pas l'ge d'Hector et n'a
pas les armes d'Hector, ce ne peut pas tre Hector.

Il en rsulte que si l'un ne peut pas tre Hector et que l'autre ne
puisse pas tre Achille, la mosaque doit ncessairement reprsenter
autre chose que la rencontre d'Achille et d'Hector.

J'en demande pardon  mes lecteurs, mais j'ai voulu prendre les dix
systmes les uns aprs les autres pour leur prouver qu'il ne faut pas
croire trop aveuglment aux systmes.

Maintenant je pourrais, comme un autre, faire un onzime systme, mais
je ne donnerai pas ce plaisir  MM. les savans italiens.

Je leur raconterai tout simplement l'histoire d'un pauvre fou que j'ai
vu  Charenton, et qui m'a paru non seulement plus sage, mais encore
plus logique qu'eux. Sa folie tait de se croire un grand peintre, et
 son avis il venait d'excuter son chef-d'oeuvre.

Ce chef-d'oeuvre, recouvert d'une toile verte, tait le passage de la
mer Rouge par les Hbreux.

Il vous conduisait devant le chef-d'oeuvre, levait la toile verte, et
l'on apercevait une toile blanche.

--Voyez, disait-il, voil mon tableau.

--Et il reprsente? demandait le visiteur.

--Il reprsente le passage de la mer Rouge par les Hbreux.

--Pardon, mais o est la mer?

--Elle s'est retire.

--O sont les Hbreux?

--Ils sont passs.

--Et les gyptiens?

--Ils vont venir.

Dites-moi, les savans italiens que nous venons de citer sont-ils aussi
sages et surtout aussi logiques que mon fou de Charenton?




XVII

Visite au Muse de Naples.


J'en demande bien pardon  mes lecteurs, mais je suis plac, comme
narrateur, entre l'omission et l'ennui. Si j'omets, ce sera justement
de la chose omise qu'on me demandera compte; si je passe tous les
objets en revue, je risque de tomber dans la monotonie. Au surplus,
nous en avons fini ou  peu prs avec Naples antique et Naples
moderne, et nous touchons  la catastrophe. Un peu de patience donc
pour le Muse. Que dirait-on, je vous le demande, si je ne parlais pas
un peu du muse de Naples?

Le palais des Studi, dont le duc d'Ossuna, vice-roi de Naples,
avait jet les fondemens dans le but d'en faire une vaste cole de
cavalerie, vit sa destination change par Ruis de Castro, comte de
Lemos, qui dcida qu'il servirait de logement  l'Universit, laquelle
y fut effectivement institue sous son fils, en 1616. Mais, en 1770,
les palais de Portici, de Caserte, de Naples et de Capo di Monte
s'tant successivement encombrs des prcieux rsultats que
produisaient les fouilles de Pompea, le roi Ferdinand rsolut de
runir toutes les antiquits provenant de la dcouverte de ces deux
villes dans un seul local, o elles seraient exposes  la curiosit
du public et aux investigations des savans. A cet effet, il choisit le
palais de l'Universit, laquelle Universit fut transporte au palais
de San-Salvandor.

Le roi Ferdinand fut si content de la rsolution qu'il venait de
prendre et la trouva si docte et si sage, qu'il rsolut d'en perptuer
le souvenir en se faisant reprsenter en Minerve  l'entre du nouveau
Muse.

Ce fut Canova qu'on chargea de l'excution de ce chef-d'oeuvre.

C'est quelque chose de bien grotesque, je vous jure, que la statue du
roi Ferdinand en Minerve; et quand il n'y aurait que cela  voir au
Muse, on n'aurait, sur ma parole, aucunement perdu son temps  y
faire une promenade.

Mais heureusement il y a encore autre chose, de sorte que l'on peut
faire d'une pierre deux coups. Notre premire visite, aprs notre
retour  Naples, fut pour les objets provenant d'Herculanum et de
Pompea; c'tait continuer tout bonnement notre course de la
veille: aprs avoir vu l'crin, c'tait regarder les bijoux; bijoux
merveilleux, d'art souvent, de forme toujours.

Nous commenmes par les statues; elles se prsentent d'elles-mmes
sur le passage des visiteurs. D'abord ce sont les neuf effigies de la
famille Balbus; puis celles de Nonius pre et fils, les plus fines,
les plus lgres, les plus aristocratiques, si on peut le dire, de
toute l'antiquit. Ces dernires taient  Portici. En 1799, un boulet
emporta la tte de Nonius fils, mais on en retrouva les dbris et on
la restaura. Il y a encore l d'autres statues splendides: un Faune
ivre, par exemple; la Vnus Callipyge que je trouve pour mon compte
moins belle que celle de Syracuse; l'Hercule au repos, colosse
du statuaire Glycon, retrouv sans jambes dans les Thermes de
Caracalla, et que Michel-Ange entreprit de complter; mais, les jambes
acheves, et lorsque l'auteur de Mose eut pu comparer son oeuvre 
celle de l'antiquit, il les brisa, en disant que ce n'tait pas  un
homme d'achever l'oeuvre des dieux. Guillaume de la Porta fut moins
svre pour lui-mme, il refit les jambes; mais, les jambes faites, on
apprit que le prince Borghse venait de retrouver les vritables dans
un puits,  trois lieues de l'endroit o l'on avait retrouv le corps.
Comment taient-elles alles l? Personne ne le sut jamais. Or, il
tait encore plus difficile de faire un corps aux jambes du prince
Borghse que de faire des jambes au corps du roi de Naples. Le prince,
qui tait gnreux comme un Borghse, fit cadeau de ces jambes au roi.
Tant il y a qu'aujourd'hui l'Hercule est au grand complet, chose rare
parmi les statues antiques.

Il y a encore le taureau Farnse, magnifique groupe de cinq  six
personnages taills dans un bloc de marbre de seize pieds sur
quatorze; l'Agrippine au moment o elle vient d'apprendre que Nron
menace sa vie; et enfin l'Aristide, que Canova regardait comme le
chef-d'oeuvre de la statuaire antique.

De l on passa dans la salle des petits bronzes. Malgr cette
dnomination infime, la salle des petits bronzes n'est pas la moins
curieuse. En effet, dans cette salle sont rassembls tous les
ustensiles familiers retrouvs  Pompea. La vie antique, la vie
positive est l; pour la premire fois, on y voit boire et manger les
anciens qui, dans notre thtre, ne boivent et ne mangent que pour
s'empoisonner.

Ce sont des vases pour porter l'eau chaude, des marabouts, des
bouilloires, des poles  frire, des moules  petits pts, des
passoires si fines que le fond en semble un voile brod  jour, des
candlabres, des lanternes, des lampes de toutes formes et de toutes
faons; un escargot qui claire avec ses deux cornes; un petit Bacchus
qui fuit emport par une panthre, une souris qui ronge un lumignon;
des lampes consacres  Isis et au Silence, d'autres consacres 
l'Amour, et que le dieu teignait en abaissant la main; des lampes 
plusieurs lumires accroches  un petit pilastre orn de ttes de
taureaux et de festons de fleurs, ou accroches par des chanes aux
branches d'un arbre effeuill.

A ct de la salle des petits bronzes est le cabinet des comestibles:
ce sont des oeufs, des petits pts, des pains, des dattes, des
raisins secs, des amandes, des figues, des noix, des pommes de pin, du
millet, des noyaux de pches, de l'huile d'Aix, des burettes, du vin
dans des bouteilles, une serviette avec un morceau de levain, un oeuf
d'autruche, des coquilles de limaons. On y voit aussi des draps, du
linge qui tait dans un cuvier  lessive, des filets, du fil, enfin
toutes ces choses qu'on rencontre  chaque pas dans la vie relle, et
dont il n'est jamais question dans les livres: ce qui fait que les
anciens, toujours vus au snat, au forum ou sur le champ de bataille,
ne sont pas pour nous des hommes, mais des demi-dieux. Fausse
ducation qu'il faut refaire, fausses ides qu'il faut redresser une
fois qu'on est sorti du collge, et qui prolongent les tudes bien au
del du temps qui devrait leur tre consacr.

Puis, de l on passe dans la chambre des bijoux. Voulez-vous des
formes pures, suaves, sans reproches? Voyez ces anneaux, ces colliers,
ces bracelets. C'est comme cela qu'en portaient Aspasie, Cloptre,
Messaline. Voil des mains qui se serrent en signe de bonne foi;
voil un serpent qui se mord la queue, symbole de l'infini; voici des
mosaques, des antiques, des bas-reliefs. Voulez-vous crire? voici un
encrier avec son encre coagule au fond. Voulez-vous peindre? voici
une palette avec sa couleur toute prpare. Voulez-vous faire votre
toilette? voici des peignes, des pingles d'or, des miroirs, du fard,
tout ce _monde de la femme, mundus muliebris_, comme l'appelaient les
anciens.

Passons  la peinture: c'est la grande question artistique de
l'antiquit; c'tait la mystrieuse Isis, dont on n'avait pas encore,
avant la dcouverte de Pompea, pu soulever le voile. On avait
retrouv des statues, on connaissait des chefs-d'oeuvre de la
sculpture, on possdait l'Apollon, la Vnus de Mdicis, le Laocoon, le
Torse; on avait des frises du Parthnon et les mtopes de Slinunte;
mais ces merveilles du pinceau tant vantes par Pline, ces portraits
que les princes couvraient d'or, ces tableaux pour lesquels les rois
donnaient leurs matresses, ces peintures que les artistes offraient
aux dieux, jugeant eux-mmes que les hommes n'taient pas assez riches
pour les payer: tout cela tait inconnu. Il y avait un pidestal pour
les statuaires, il n'y en avait pas pour les peintres.

Il est vrai que les fouilles de Pompea et d'Herculanum n'ont clair
la question qu' demi. Jusqu' prsent, on n'a retrouv aucun original
que l'on puisse attribuer  quelqu'un de ces grands matres qui
avaient nom Timanthe, Zeuxis ou Apelles. Il y a plus: la majeure
partie des peintures d'Herculanum et de Pompea ne sont rien autre
chose que des fresques pareilles  celles de nos thtres et de nos
cafs. Mais n'importe! par cette oeuvre des ouvriers on peut apprcier
l'oeuvre des artistes, et parmi ces peintures secondaires il y a mme
deux ou trois tableaux tout  fait dignes d'tre remarqus. Mais il ne
faut pas courir  ces deux ou trois tableaux, il faut les voir tous,
les examiner tous, les tudier tous, car mme dans les plus mdiocres
il y a quelque chose  apprendre.

Les peintures de Pompea sont  la dtrempe, c'est--dire excutes
par le mme procd dont se servaient Giotto, Giovanni du Fiesole
et Masaccio. Le style,  part deux ou trois oeuvres de la dcadence
excutes par les Bouchers de l'poque, est purement grec. Le dessin
en est fin, correct, tudi; le clair-obscur, quoique compris
autrement que par nos artistes, est tout  fait  la manire des
graveurs, c'est--dire  l'aide de hachures, et bien entendu. La
composition est en gnral douce et harmonieuse. L'expression en est
toujours juste et trs souvent remarquable. Enfin les vtemens et les
plis sont touchs avec cette supriorit qu'on avait dj reconnue
dans la statuaire antique, et qui fait le dsespoir des artistes
modernes.

Nous ne pouvons pas passer en revue les 1,700 peintures qui composent
la collection du Muse antique; nous pouvons seulement indiquer les
plus originales ou les meilleures.

D'abord, dans les arabesques et dans les natures mortes, on trouvera
des choses charmantes: des animaux auxquels il ne manque que la vie,
des fruits auxquels il ne manque que le got; un perroquet tranant un
char conduit par une cigale, tableau que l'on croit une caricature
de Nron et de son pdagogue Snque; une charge reprsentant ne
sauvant son pre et son fils, tous trois avec des ttes de chiens. Les
trois parties du monde, l'Afrique avec son visage noir, l'Asie avec
un bonnet reprsentant une tte d'lphant, et au milieu d'elles
l'Europe, leur maitresse et leur reine; puis au fond la mer, et sur
cette mer un vaisseau cinglant  pleines voiles  la recherche de
cette quatrime partie du monde promise par Snque. Il n'y pas  s'y
tromper, car au dessous on lit ces vers de _Mde_:

                Venient annis
         Secula seris quibus Oceanus
         Vincula rerum laxet, et ingens
         Pateat tellus, Typhisque novos
    Deteget orbes: nec sit terris ultima Thule.

                               _Mde_, acte II.

Maintenant, voici un tableau d'histoire: il est prcieux, car c'est le
seul qu'on ait retrouv  Pompea: c'est Sophonisbe buvant le poison.
Devant elle est Scipion l'Africain, qu'on peut reconnatre en le
comparant  son buste, auquel il ressemble; puis, derrire Sophonisbe,
Massinissa qui la soutient dans ses bras. Le tableau est sans
signature. Est-ce une copie? est-ce l'original? Nul ne le sait.

Mais en voici un autre sur lequel le mme doute n'existe point. Il
reprsente Phoeb essayant de raccommoder Niob avec Latone. Aux pieds
de leur mre, Agla et Hlna, pauvres enfans qui seront envelopps
dans la vengeance divine, jouent aux osselets avec toute l'insouciance
de leur ge. C'est un original: il est sign Alexandre l'Athnien.

Puis viennent les fameuses danseuses tant de fois reproduites par la
peinture moderne; des funambules vtus comme nos arlequins; les sept
grands dieux qui prsidaient aux sept jours de la semaine: Diane pour
le lundi, Mars pour le mardi, et ainsi de suite Mercure, Jupiter,
Vnus, Apollon et Saturne.

Au milieu de tout cela, le morceau de cendre coagule qui conserve la
forme du sein de cette femme retrouve dans le souterrain d'Arrius
Diomde, comme nous l'avons racont.

Puis les trois Grces, que l'on croit copies de Phidias, et qui
furent recopies par Canova.

Puis le sacrifice d'Iphignie, que l'on croit une copie de ce fameux
tableau de Timanthe dont parle Pline. On se fonde sur ce que, dans
l'un comme dans l'autre, Agamemnon a la tte voile, et que, selon
toute probabilit, un artiste n'aurait pas os faire,  un matre
aussi connu que Timanthe, un pareil vol.

Puis Thse tuant le Minotaure. A ses pieds est le monstre abattu;
autour de lui sont les jeunes garons et les jeunes filles qu'il a
sauvs et qui lui baisent la main.

Puis Mde mditant la mort de ses fils, composition magnifique d'une
simplicit terrible. Les enfans jouent, la mre rve. C'est beau et
grand pour tout le monde. Un homme de nos jours qui aurait fait ce
tableau serait le rival de nos plus grands peintres. Ne commencez
pas par ce tableau, vous ne verriez plus rien. Quant  moi, il y a
maintenant sept ans que je l'ai vu, et en fermant les yeux je le
revois comme s'il tait l.

Puis une foule d'autres peintures:--l'ducation d'Achille par le
centaure Chiron, tableau imit par un de nos peintres, et que la
gravure a popularis;--Ariane s'veillant sur le rivage d'une
le dserte, et tendant les bras au vaisseau de Thse qui
s'loigne;--Phryxus traversant l'Hellespont, mont sur son blier,
et tendant la main  Hell qui est tombe dans la mer;--la Vnus
qui sourit, tendue dans une conque;--Achille rendant Brisis 
Agamemnon;--enfin, Thtis allant demander vengeance  Jupiter.

Ces deux derniers sont deux pages de l'Iliade.

Puis, allez, cherchez encore, regardez dans tous les coins: vous
croirez en avoir pour une heure, vous y resterez tout le jour; puis,
vous y reviendrez le lendemain et le surlendemain; et au moment de
votre dpart vous ferez arrter votre voiture pour rendre encore une
dernire visite  cette salle, unique dans le monde.

Il ne faut pas s'en aller sans visiter le cabinet des papyrus; ce
serait une grande injustice. Dans mon voyage de Sicile, aprs avoir
visit Syracuse, j'ai conduit mes lecteurs aux sources de la Cyane,
 travers des les charmantes dont les longs roseaux courbaient au
dessus de nous, leurs ttes empanaches; ces roseaux, c'taient des
papyrus. On en faisait une espce de parchemin troit et long qu'on
droulait  mesure qu'on crivait, et qu'on roulait  mesure qu'on
avait crit. Eh bien! on trouva cinq ou six mille de ces rouleaux,
noircis, brls, friables; on les prit d'abord pour des morceaux de
bois carboniss et on n'y fit aucune attention; on les jeta ou plutt
on les laissa rouler o il leur plaisait d'aller; puis on reconnut que
c'tait le trsor le plus prcieux de l'antiquit que l'on mprisait
ainsi. On recueillit tout ce qu'on put en trouver, et, par un miracle
de patience inou, incroyable, fabuleux, on en a droul et lu  cette
heure trois mille ou trois mille cinq cents, je crois. Le reste est
dans ce cabinet, rang sur les rayons de vastes armoires; ce sont deux
mille cinq cents petits cylindres noirs que vous prendriez pour des
chantillons de charbon de bois. Ce fut en 1753 seulement qu'on revint
de l'erreur que nous avons dite: on trouva d'un seul coup, au dessous
du jardin du couvent de Saint-Augustin,  Portici, dix-huit cents de
ces petits rouleaux, rangs avec tant de symtrie que l'on commena 
y voir quelque chose de mieux que du bois brl. D'ailleurs, en mme
temps et dans la mme pice on retrouva trois bustes, sept encriers,
et des stylets  crire. On reconnut alors qu'on tait dans une
bibliothque, et l'on eut pour la premire fois l'ide que les petits
rouleaux noirs pouvaient tre des papyrus; on les examina avec soin
et on y reconnut, comme on la voit sur du papier brl, la trace
des caractres qui y avaient t crits. A partir de ce moment, la
recommandation fut faite  tous les ouvriers travaillant aux fouilles
de mettre prcieusement de ct tout ce qui pourrait ressembler  du
charbon.

Et, comme je vous le dis, il y a l trois mille manuscrits dans
lesquels on retrouvera peut-tre ces quatre volumes de Trogue Pompe
qui font une lacune dans l'histoire, et ces trois ou quatre livres de
Tacite qui font une lacune dans ses Annales.

J'avoue que j'avais grande envie de mettre dans ma poche un de ces
petits rouleaux de charbon.

Comme nous allions descendre le grand escalier des Studi, le gardien,
qui tait sans doute satisfait de la rtribution que nous lui avions
donne, nous demanda  voix basse si nous ne voulions pas visiter la
galerie de Murat. Nous acceptmes, en lui demandant comment la galerie
de Murat se trouvait aux Studi. Il nous rpondit alors que, lorsque le
roi Ferdinand avait repris son royaume, on avait partag en famille
tous les objets abandonns par le roi dchu. Cette galerie tait
devenue la proprit du prince de Salerne qui, ayant eu besoin de
quelque chose comme cent mille piastres, les emprunta sur gage  son
auguste neveu actuellement rgnant. Or, le gage fut cette galerie,
laquelle, pour plus grande sret de la crance, fut transporte au
muse Bourbon.

Il y a l, entre autres chefs-d'oeuvre, treize Salvator Rosa, deux
ou trois Van-Dick, un Prugin, un Annibal Carrache, deux Grard des
Nuits, un Guerchin, les Trois ges de Grard, puis dans un petit coin,
derrire un rideau de fentre, un tableau de quatorze pouces de haut,
et de huit pouces de large, une de ces miniatures grandioses comme en
fait Ingres quand le peintre d'histoire descend au genre, une petite
merveille enfin, comme l'Artin, comme le Tintoret! c'est Francesca
de Rimini et Paolo, au moment o les deux amans s'interrompent et ce
jour-l ne lisent pas plus avant.

Demandez, je vous le rpte,  visiter cette galerie, ne ft-ce que
pour voir ce charmant petit tableau.

Nous sortmes enfin, ou plutt on nous mit  la porte. Il tait quatre
heures et demie, et nous avions outre-pass d'une demi-heure le temps
fix pour la visite du muse. Il est vrai qu' Naples il n'y a rien
de fixe, et qu'avec une colonate, c'est--dire avec cinq francs cinq
sous, on fait et l'on fait faire bien des choses.

Nous n'avions pas march cent pas qu'au coin de la rue de Tolde
nous nous trouvmes face  face avec un monsieur d'une cinquantaine
d'annes qu'il me sembla  la premire vue avoir rencontr  Paris
dans le monde diplomatique. Probablement je ne lui tais pas inconnu
non plus, car il s'approcha de moi avec son plus charmant sourire.

--Eh! bonjour, mon cher Alexandre, me dit-il d'un ton protecteur;
comment tes-vous  Naples sans que j'en sois averti? Ne savez-vous
donc pas que je suis le protecteur-n des artistes et des gens de
lettres?

Le faquin! Il me prit une cruelle envie de lui briser quelque chose
d'un peu dur sur le dos; mais je me retins, me doutant bien qu'il
accepterait cette rponse et que tout serait fini l.

En effet, pour mon malheur, c'tait...

A l'autre chapitre, je vous dirai qui c'tait.




XVIII

La Bte noire du roi Ferdinand.


C'tait ce fameux marquis dont je vous ai parl comme de la bte noire
du roi Ferdinand, et qui, tout protg qu'il avait t par la reine
Caroline, n'avait jamais pu entrer au palais que par la porte de
derrire.

En partant de France, j'avais pris quelques lettres de recommandation
pour les plus grands seigneurs de Naples, les San-Teodore, les Noja et
les San-Antimo. De plus, je connaissais de longue date le marquis de
Gargallo et les princes de Coppola.

Parmi ces lettres, il s'en tait, je ne sais comment, gliss une pour
le marquis.

tant  Rome, je n'avais pu obtenir de l'ambassade des Deux-Siciles
l'autorisation d'aller  Naples. Afin d'luder ce refus, j'avais,
comme je l'ai racont ailleurs, pass la frontire napolitaine grce
au passeport d'un de mes amis. Pour tout le monde je m'appelais donc
du nom de cet ami, c'est--dire monsieur Guichard, et pour quelques
personnes seulement j'tais Alexandre Dumas.

Mais comme, en arrivant  Naples, j'ignorais  qui je pouvais me fier,
j'avais, avec un homme que j'appellerais mon ami, si ce n'tait pas un
trs haut personnage, j'avais, dis-je, pass une revue des adresses de
mes lettres, afin de savoir de lui quelles taient les personnes 
qui il n'y avait aucun inconvnient que monsieur Guichard remt les
recommandations donnes  monsieur Dumas.

Or,  toutes les adresses, ce haut personnage, que je n'ose appeler
mon ami, mais  qui j'espre prouver un jour que je suis le sien,
avait fait un signe d'assentiment, lorsque, arriv  la lettre
destine au marquis, il prit cette lettre par un coin de l'enveloppe,
et la jetant, sans mme regarder o elle allait tomber, de l'autre
ct de la table sur laquelle nous faisions notre choix:

--Qui vous a donc donn une lettre pour cet homme? me demanda-t-il.

--Pourquoi cela? rpondis-je, ripostant  sa question par une autre
question.

--Mais, parce que ... parce que ... ce n'est pas un de ces hommes 
qui on recommande un homme comme vous.

--Mais, n'est-il pas quelque peu homme de lettres lui-mme?
demandai-je.

--Oh! oui, me rpondit mon interlocuteur; oui, il a une correspondance
trs active avec le ministre de la police. Cela s'appelle-t-il tre un
homme de lettres en France? En ce cas, c'est un homme de lettres.

--Diable! fis-je; mais il me semble que j'ai rencontr ce gaillard-l
dans les meilleurs salons de Paris.

--Cela ne m'tonnerait pas: c'est un drle qui se fourre partout. Et
moi-mme, tenez, je ne serais pas surpris en rentrant de le trouver
dans mon antichambre. Mais vous voil prvenu. Assez sur cette
matire; parlons d'autre chose.

C'est un garon fort aristocrate que cet ami que je n'ose pas appeler
mon ami. Je ne m'en tins pas moins pour averti, et bien averti, car il
tait en position d'tre parfaitement renseign sur toutes ces petites
choses-l, et,  partir de ce jour, je me donnai de garde d'aller en
aucun endroit o je pusse rencontrer mon marquis.

Or, j'avais parfaitement russi  l'viter depuis trois semaines que
j'tais  Naples, lorsque, pour mon malheur, comme je l'ai dit, je me
trouvai face  face avec lui en sortant du muse Bourbon.

On devine donc quelle figure je fis lorsque, avec ce charmant sourire
qui lui est habituel et avec ce ton protecteur qu'il affecte, il me
dit:

--Eh! bonjour, mon cher Alexandre; comment tes-vous  Naples sans que
j'en sois averti? Ne savez-vous donc pas que je suis le protecteur-n
des artistes et des gens de lettres? Puis, voyant que je ne rpondais
rien et que je le regardais des pieds  la tte, il ajouta:
Comptez-vous rester encore long-temps avec nous?

--D'abord, monsieur, lui rpondis-je, je ne suis pas le moins du monde
votre cher Alexandre, attendu que c'est la troisime fois, je crois,
que je vous parle, et que, les deux premires, je ne savais pas  qui
je parlais. Ensuite, vous n'avez pas t averti de mon arrive parce
que mon vritable nom n'a pas t dpos  la police. Enfin, et pour
rpondre  votre dernire question, oui, je comptais rester huit jours
encore, mais j'ai bien peur d'tre forc de partir demain.

Aprs quoi je pris le bras de Jadin et laissai le protecteur-n des
artistes et des gens de lettres fort abasourdi du compliment qu'il
venait de recevoir.

A Chiaja, je quittai Jadin; il s'achemina du ct de l'htel, et moi
j'allai droit  l'ambassade franaise.

A cette poque, nous avions pour charg d'affaires  Naples un noble
et excellent jeune homme ayant nom le comte de Barn. En arrivant, il
y avait quatre mois, j'avais t lui faire ma visite, et je lui avais
tout racont. Il m'avait cout gravement et avec une lgre teinte
de mcontentement; mais presque aussitt ce nuage passager s'tait
effac, et me tendant la main:

--Vous avez eu tort, me dit-il, d'agir ainsi  votre faon, et vous
pouvez cruellement nous compromettre. Si la chose tait  faire,
je vous dirais: Ne la faites point; mais elle est faite, soyez
tranquille, nous ne vous laisserons pas dans l'embarras.

J'tais peu habitu  ces faons de faire de nos ambassadeurs; aussi
j'avais gard au comte de Barn une grande reconnaissance de sa
rception, tout en me promettant, le moment venu, d'avoir recours 
lui.

Or, je pensai que le moment tait venu, et j'allai le trouver.

--Eh bien! me demanda-t-il, avons-nous quelque chose de nouveau?

--Non, pas pour le moment, rpondis-je, mais cela pourrait bien ne pas
tarder.

--Qu'est-il donc arriv?

Je lui dis la rencontre que je venais de faire, et je lui racontai le
court dialogue qui en avait t la suite.

--Eh bien! me dit-il, vous avez eu tort cette fois-ci comme l'autre:
il fallait faire semblant de ne pas le voir, et, si vous ne pouviez
pas faire autrement que de le voir, il fallait au moins faire semblant
de ne pas le reconnatre.

--Que voulez-vous, mon cher comte, lui rpondis-je, je suis l'homme du
premier mouvement.

--Vous savez cependant ce qu'a dit un de nos plus illustre diplomates?

--Celui dont vous parlez a dit tant de choses, que je ne puis savoir
tout ce qu'il a dit.

--Il a dit qu'il fallait se dfier du premier mouvement, attendu qu'il
tait toujours bon.

--C'est une maxime  l'usage des ttes couronnes, et il y aurait
par consquent de l'impertinence  moi de la suivre. Je ne suis
heureusement ni roi ni empereur.

--Vous tes mieux que cela, mon cher pote.

--Oui, mais en attendant nous ne sommes pas au temps du bon roi
Robert; et je doute que, si son successeur Ferdinand daigne s'occuper
de moi, ce soit pour me couronner comme Ptrarque avec le laurier de
Virgile. D'ailleurs, vous le savez bien, Virgile n'a plus de laurier,
et celui qu'a repiqu sur sa tombe mon illustre confrre et ami
Casimir Delavigne lui a fait la mauvaise plaisanterie de ne pas
reprendre de bouture.

--Bref, que dsirez-vous?

--Je dsire savoir si vous tes toujours dans les mmes dispositions 
mon gard.

--Lesquelles?

--De venir  mon secours si je vous appelle.

--Je vous l'ai promis et je n'ai qu'une parole; mais savez-vous ce que
je ferais si j'tais  votre place?

--Que feriez-vous?

--Vous allez bondir!

--Dites toujours.

--Eh bien! je ferais viser mon passeport ce soir, et je partirais
cette nuit.

--Ah! pour cela, non, par exemple.

--Trs bien; n'en parlons plus.

--Ainsi je compte sur vous?

--Comptez sur moi.

Le comte de Barn me tendit la main, et nous nous sparmes.

--Faites-moi un plaisir, dis-je  Jadin en rentrant  l'htel.

--Lequel?

--Dites au garon de vous dresser pour cette nuit un lit de sangle
dans ma chambre.

--Pour quoi faire?

--Vous le verrez probablement.

--Avez-vous besoin de Milord aussi?

--Eh! eh! il ne sera peut-tre pas de trop.

--Vous croyez donc qu'ils vont venir vous arrter?

--J'en ai peur.

--Sacr fat que vous faites, de vous figurer que les gouvernement
s'occupent de vous!

--Celui-ci a daign s'occuper de mon pre au point de l'empoisonner,
et je vous avoue que ce prcdent ne me donne pas de confiance.

--Eh bien! on couchera dans votre chambre, puisqu'il faut vous garder.

Et Jadin donna ordre qu'on lui dresst son lit en face du mien.

Cette prcaution prise, nous nous couchmes et nous nous endormmes
comme si nous n'avions pas rencontr le moindre marquis dans notre
journe.

Le lendemain, vers les quatre heures du matin, j'entendis qu'on
ouvrait ma porte.

Si profondment que je dorme et si lgrement qu'on ouvre la porte de
ma chambre quand je dors, je m'veille  l'instant mme. Cette fois,
ma vigilance habituelle ne me fit pas dfaut; j'ouvris les yeux tout
grands, et j'aperus le valet de chambre.

--Eh bien! Peppino, demandai-je, qu'y a-t-il, que vous me faites le
plaisir d'entrer si matin chez moi?

--J'en demande un million de pardons  son excellence, rpondit le
pauvre garon; ce sont deux messieurs qui veulent absolument vous
parler.

--Deux messieurs de la police, n'est-ce pas?

--Ma foi! s'il faut vous le dire, j'en ai peur.

--Allons, allons, alerte, Jadin!

--Quoi? dit Jadin, en se frottant les yeux.

--Deux sbires qui nous font l'honneur de nous faire visite, mon
garon.

--C'est--dire qu'il faut que je me lve et que je coure chez M. de
Barn.

--Vous parlez comme saint Jean-Bouche-d'Or, cher ami; levez-vous et
courez.

--Vous n'aimez pas mieux que je les fasse manger par Milord? Cela
serait plus tt fait, et cela ne nous drangerait pas.

--Non, il en reviendrait d'autres, et ce serait  recommencer.

--Ces messieurs peuvent-ils entrer? demanda Peppino.

--Parfaitement, qu'ils entrent. Ces messieurs entrrent.

Cela ressemblait beaucoup aux gardes du commerce que nous voyons au
thtre.

--Monsu Guissard? dit l'un d'eux.

--C'est moi, rpondis-je.

--Eh bien! monsu Guissard, il faut nous suivre tout de suite.

--O cela, s'il vous plat?

--A la polize.

Je jetai un coup d'oeil triomphant  Jadin.

--Il faut, murmura-t-il, que le gouvernement ait bien du temps de
reste pour se dranger ainsi!

--Que dit monsu? demanda le sbire.

--Moi! Rien, dit Jadin.

--Monsu a parl du gouvernement!

--Ah! j'ai dit que le gouvernement tait plein de tendresse pour les
trangers qui viennent ici; et je le rpte! attendu que c'est mon
opinion, monsieur. Est-il dfendu d'avoir une opinion?

--Oui, dit le sbire.

--En ce cas, je n'en ai pas, monsieur, prenons que je n'ai rien dit.
Je me htai de m'habiller; j'avais une peur de tous les diables que
les sbires, peu habitus au dialogue de Jadin, ne l'emmenassent avec
moi. Je passai donc lestement mon gilet et ma redingote, et leur
dclarai que j'tais prt  les suivre.

Cette promptitude  me rendre  l'invitation du gouvernement parut
donner  nos deux sbires une excellente ide de moi; aussi, lorsque,
arriv  la porte de la rue, je leur demandai la permission de prendre
un fiacre, ils ne firent aucune difficult, et l'un d'eux poussa mme
la complaisance jusqu' courir en chercher un qui stationnait devant
la grille encore ferme de la villa Reale.

Comme je montais en voiture, je vis apparatre Jadin  la fentre; il
tait tir  quatre pingles et tout prt  se rendre  l'ambassade.
Seulement, pour ne pas donner de soupons sur sa connivence avec moi,
il attendait pour sortir que nous eussions tourn le coin, et fumait
innocemment la plus colossale de ses trois pipes.

Cinq minutes aprs j'tais  la police. Un monsieur, tout vtu de
noir et de fort mauvaise humeur d'avoir t rveill si matin, m'y
attendait.

--C'est  vous ce passeport? me demanda-t-il aussitt qu'il m'aperut
et en me montrant mon passeport au nom de Guichard.

--Oui, monsieur.

--Et cependant Guichard n'est pas votre nom?

--Non, monsieur.

--Et pourquoi voyagez-vous sous un autre nom que le vtre?

--Parce que votre ambassadeur n'a pas voulu me laisser voyager sous le
mien.

--Quel est votre nom?

--Alexandre Dumas.

--Avez-vous un titre?

--Mon aeul a reu de Louis XIV le titre de marquis, et mon pre a
refus de Napolon le titre de comte.

--Et pourquoi ne portez-vous pas votre titre?

--Parce que je crois pouvoir m'en passer.

--Vous mprisez donc ceux qui ont des titres?

--Pas le moins du monde; mais je prfre ceux qu'on se fait soi-mme 
ceux qu'on a reus de ses aeux.

--Vous tes donc un jacobin?

Je me mis  rire, et je haussai les paules.

--Il ne s'agit pas de rire ici! me dit le monsieur en noir, d'un air
on ne peut plus irrit.

--Vous ne pouvez pas m'empcher de trouver la question ridicule.

--Non, mais je veux vous faire passer l'envie de rire.

--Oh! cela, je vous en dfie tant que j'aurai le plaisir de vous voir.

--Monsieur!

--Monsieur!

--Savez-vous qu'en attendant je vais vous envoyer en prison?

--Vous n'oserez pas.

--Comment! je n'oserai pas? s'cria l'homme noir en se levant et en
frappant la table du poing.

--Non.

--Eh! qui m'en empchera?

--Vous rflchirez.

--A quoi?

--A ceci.

Je tirai de ma poche trois lettres.

Le monsieur noir jeta un coup d'oeil rapide sur les papiers que je lui
prsentais, et reconnut des cachets ministriels.

--Qu'est-ce que c'est que ces lettres?

--Oh! mon Dieu, presque rien. Celle-ci, c'est une lettre du ministre
de l'instruction publique, qui me charge d'une mission littraire
en Italie, et particulirement dans le royaume des Deux-Siciles: il
dsire savoir quels sont les progrs que l'instruction a faits depuis
les vice-rois jusqu' nos jours. Celle-ci, c'est une lettre du
ministre des affaires trangres, qui me recommande particulirement
 nos ambassadeurs, et qui les prie de me donner _en toute
circonstance_, voyez: _en toute circonstance_ est mme soulign;--de
me donner, dis-je, _en toute circonstance_, aide et protection. Quant
 cette troisime, n'y touchez pas, monsieur, et permettez-moi de
vous la montrer  distance. Quant  cette troisime, voyez, elle est
signe: Marie-Amlie, c'est--dire d'un des plus nobles et des plus
saints noms qui existent sur la terre. C'est de la tante de votre roi.
J'aurais pu m'en servir, mais je ne l'ai pas fait, il aurait fallu la
remettre  la personne  qui elle tait adresse; et quand on a un
autographe comme celui-l, lequel, comme vous pouvez le voir, ne dit
pas trop de mal du porteur, on le garde, au risque que quelque valet
de police vous menace de vous envoyer en prison.

--Mais, me dit le monsieur un peu abasourdi, qui me dira que ces
lettres sont bien des personnes dont elles portent les signatures?

Je me retournai vers la porte qui s'ouvrait en ce moment, et j'aperus
le comte de Barn.

--Qui vous le dira? Pardieu, repris-je, monsieur l'ambassadeur de
France, qui se drange tout exprs pour cela. N'est-ce pas, mon cher
comte, continuai-je, que vous direz  monsieur que ces lettres ne sont
pas de fausses lettres?

--Non seulement je le lui dirai, mais encore je demanderai en vertu de
quel ordre on vous arrte, et il me sera fait raison de l'insulte que
vous avez reue. Je rclame monsieur, ajouta le comte de Barn en
tendant la main vers moi, d'abord comme sujet du roi de France,
et ensuite comme envoy du ministre. Si monsieur a commis quelque
infraction aux lois de la police et de la sant[1], j'en rpondrai 
plus haut que vous. Venez, mon cher Dumas, je suis dsol qu'on vous
ait rveill si matin, et j'espre que c'est par un malentendu.

  [1] On tait alors dans le plus fort du cholra, et je n'avais pas
    fait  Rome la quarantaine de vingt-cinq jours oblige.

Et  ces mots, nous sortmes de la police bras dessus bras dessous,
laissant le monsieur en noir dans un tat de stupfaction des plus
difficiles  dcrire.

Jadin nous attendait  la porte.

--Ah a! maintenant, me dit le comte de Barn, maintenant que nous
sommes entre nous, il ne s'agit plus de faire les fanfarons; je vous
ai tir de l avec les honneurs de la guerre, mais je vais avoir sur
les bras tout le ministre de la police. Il s'agit pour vous de songer
au dpart.

--Diable!

--N'avez-vous pas tout vu?

--Si fait. J'ai visit hier la dernire chose qui me restai  voir.

--Eh bien!

--Eh bien! nous tcherons d'tre prts quand il le faudra, voil tout.

--A la bonne heure! Maintenant, rentrez  l'htel, et attendez-moi
dans la journe. J'aurai une rponse.

Je suivis le conseil que me donnait M. Barn, et je le vis
effectivement revenir vers les cinq heures.

--Eh bien! me dit-il, tout est arrang de la faon la plus
convenable. On savait votre prsence ici; et comme vous n'y avez
commis aucun scandale patriotique, on la tolrait. Mais vous avez t
officiellement dnonc hier soir, et l'on s'est cru alors dans la
ncessit d'agir.

--Et combien de temps me laisse-t-on pour quitter Naples?

--On s'en est rapport  moi, et j'ai dit que dans trois jours vous
seriez parti.

--Vous tes un excellent mandataire, mon cher comte, et non seulement
vous reprsentez admirablement l'honneur de la France, mais encore
vous sauvez  merveille celui des Franais. Recevez tous mes
remerciemens. Dans trois jours j'aurai acquitt votre parole envers le
gouvernement napolitain.

Voil comment je fus oblig de quitter la trs fidle ville de Naples,
qui n'en est encore qu' sa trente-septime rvolte; et cela pour
avoir eu le malheur de rencontrer la bte noire de Sa Majest le roi
Ferdinand.

Cela prouve qu'il y a  Naples quelque chose de pire encore que les
jettateurs:

Ce sont les mouchards.




XIX

L'Auberge de Sainte-Agathe.


C'en tait fait, je devais quitter Naples. Le rve tait fini, la
vision allait s'envoler dans les cieux. Je vous avoue, mes chers
lecteurs, que, lorsque je vis disparatre Capo-di-Chino  ma gauche et
le Champ-de-Mars  ma droite, lorsque, tendu sur les coussins de
ma voiture, je me mis  songer tristement que, selon toutes les
probabilits humaines, et grce surtout  la bienveillante protection
du marquis de Soval et  la justice claire du roi Ferdinand, je
ne verrais plus ces merveilles, mon coeur se serra par un sentiment
d'angoisse indfinissable, des larmes me vinrent aux bords des
paupires, et je me rappelai malgr moi le mlancolique proverbe
italien: Voir Naples et mourir!

En m'loignant de ce pays enchant, j'prouvais donc quelque chose
de semblable  ce qui doit se passer dans l'me de l'exil disant un
dernier adieu  sa patrie. Oui, je m'tais pris de tendresse, de
sympathie et de piti pour cette terre trangre que Dieu, dans sa
prdilection jalouse, a comble de ses bienfaits et de ses richesses;
pour cette oisive et nonchalante favorite dont la vie entire est une
fte, dont la seule proccupation est le bonheur; pour cette ingrate
et voluptueuse sirne qui s'endort au bruit des vagues et se rveille
aux chants du rossignol, et  qui le rossignol et les vagues rptent
dans leur doux langage un ternel refrain de joie et d'amour, et
traduisent dans leur musique divine les paroles du Seigneur: A toi,
ma bien-aime, mes plus riches tapis de verdure et de fleurs;  toi
mon plus beau pavillon d'or et d'azur;  toi mes sources les plus
limpides et les plus fraches;  toi mes parfums les plus suaves et
les plus purs;  toi mes trsors d'harmonie;  toi mes torrens de
lumire. Hlas! pourquoi faut-il que l'homme, cet esclave envieux et
strile, s'attache  dtruire partout l'oeuvre de Dieu; pourquoi tout
paradis terrestre doit-il cacher un serpent!

Absorb par ces ides passablement lugubres, je baissai la tte sur
ma poitrine et je me laissai aller  ma rverie. Jadin ronflait  mes
cts du sommeil des justes, avec cette diffrence cependant que la
trompette des archanges ne l'aurait pas veill. Il avait lanc sa
dernire maldiction sur les douaniers de Sa Majest sicilienne, avait
crach sur la barrire en guise d'adieu, et s'tait endormi comme un
homme qui n'a plus de comptes  rendre  sa conscience. Je voulus
m'assurer si mes regrets bruyans n'avaient pas troubl le repos de mon
camarade. J'attendis deux ou trois cahots de premire force; Jadin
subit l'preuve sans sourciller, il aurait subi l'preuve du canon
tir  bout d'oreille. Alors je fermai les yeux  mon tour, et je
repassai dans mon esprit tous ces rians tableaux que j'avais admirs
pour la premire et pour la dernire fois de ma vie. Je ne sais
combien de temps dura ma mditation ou mon rve, je ne sais combien
d'heures je restai dans cet engourdissement de l'me qui n'est plus la
veille, mais qui n'est pas encore le sommeil; ce que je sais trs
bien et dont je me souviens, Dieu merci, avec une grande prcision
de dtails, c'est que j'en fus arrach brusquement par un accident
survenu  notre voiture. L'essieu s'tait bris et nous tions dans
une mare.

Cette fois Jadin tait veill, non point par sa chute, comme on
pourrait le croire, mais par la fracheur de l'eau qui venait de
pntrer ses vtemens les plus intimes, et il jurait de toute
l'indignation de son me et de toute la force de ses poumons. Il
pouvait tre environ trois heures; la route tait dserte; le
postillon s'en tait all demander du secours.

Lorsque je dis que la route tait dserte, je me trompe, car, en
tournant la tte  gauche, je vis prs de nous une espce de petit
lazzarone de douze  treize ans, crpu, hl, dor de reflets
changeans, imitant  merveille le bronze florentin, les yeux noirs
comme du charbon, les lvres rouges comme du corail et les dents
blanches comme des perles. Il tait firement drap dans des haillons
qui auraient fait envie  Murillo, et nous regardait d'un air
intelligent et rflchi, sans daigner nous tendre la main ni pour
nous aider, ni pour nous demander l'aumne. Dans un pays o la nudit
presque complte est le privilge du mendiant et du lazzarone, et o
tout homme du peuple, quels que soient ses besoins, n'aborde jamais
l'tranger sans se croire le droit de mettre sa bourse  contribution,
ce luxe de guenilles et ce silence de ddain ne furent pas sans me
causer un certain tonnement.

--O sommes-nous? lui demandai-je en sautant par dessus la roue qui
gisait renverse au milieu du chemin.

--_A Sant-Agata di Goti_, rpondit le petit sauvage sans dranger un
pli de son bizarre accoutrement.

--Pardieu! fit Jadin, il s'agit bien de Goths et de Visigoths, ne
voyez-vous pas que nous sommes en Afrique? Voil de la vritable
couleur locale ou je ne m'y connais gure.

Le petit paysan fixa son regard sur Jadin, comme pour deviner le
sens de ses paroles, et frona le sourcil d'un air de dfiance et de
soupon, se croyant sans doute offens par ce peu de mots prononcs
devant lui dans une langue inconnue. Je me htai de rassurer la
susceptibilit du jeune habitant de Sainte-Agathe, en lui faisant
comprendre de mon mieux que Jadin s'extasiait sur la qualit de son
teint et sur l'originalit de son costume.

L'enfant ne fut pas dupe de ma bienveillante traduction et se contenta
de rpondre, en haussant les paules, que, si les hommes de son pays
taient bronzs par le soleil, les femmes y taient plus blanches
et plus jolies que partout ailleurs, et que si lui et ses frres
n'avaient que des haillons pour tout vtement, c'tait pour que leurs
soeurs portassent des jupes brodes et des corsages  galons d'or.

Ces paroles furent dites d'un ton si simple que je me suis rconcili
tout  coup avec l'indolence et la misre du petit lazzarone.

--Y a-t-il une auberge, une cabane, un chenil dans ce maudit village?
demanda Jadin en se servant cette fois du patois napolitain, dans
lequel il avait fait, dans les derniers temps, de rapides progrs.

--_C'e una superba locanda_, rpondit l'enfant en regardant Jadin avec
une singulire expression de malice.

--Eh bien! mon garon, lui dis-je, si tu nous mnes  cette _superba
locanda_, voici une pice de six carlins pour ta peine.

--Je ne suis pas un mendiant, rpondit le jeune homme aux haillons, en
me lanant un regard d'une hauteur incroyable.

Je tombais d'tonnement en tonnement. Un enfant de la dernire classe
du peuple napolitain, dont l'extrieur annonait le dnment le plus
complet, refuser une demi-piastre, c'tait quelque chose de tellement
fabuleux que, n'en croyant pas mes oreilles, je me tournai vers Jadin
pour m'assurer si je n'avais pas mal entendu.

--Comment, drle! tu ne veux pas de notre argent? fit Jadin en lui
montrant la monnaie qu'il prit de mes mains.

--Je ne l'ai pas gagn, rpondit le petit paysan avec son stocisme
habituel.

--Tu te trompes, mon garon, repris-je  mon tour, ce n'est pas
 titre d'aumne que nous t'offrons cette somme, c'est pour te
rcompenser du service que tu vas nous rendre en nous menant  un
htel.

--Je ne suis pas un guide, rpliqua l'trange garon avec le plus
imperturbable sang-froid.

--Eh bien! quel est donc l'tat de votre seigneurie? demanda Jadin en
portant respectueusement la main  son chapeau.

--Mon tat?... c'est de regarder les voitures qui passent et les
passagers qui tombent.

--Hein! comment le trouvez-vous, Jadin?

--Je le trouve tout  fait magnifique, et je veux absolument croquer
la tte de ce coquin.

Comme nous l'avons dit, le descendant des Goths n'tait pas trs fort
sur le franais. Il crut que Jadin le menaait tout bonnement de lui
couper la tte. Sa colre, long-temps contenue, clata avec fureur. Il
grina des dents comme un tigre bless, tira de ses haillons un long
poignard  lame triangulaire, et s'loigna lentement  reculons, en
fixant sur Jadin ses fauves prunelles qui lanaient des clairs. Son
intention vidente tait d'attirer son adversaire loin de la grande
route, dans quelque endroit plus dsert ou plus sombre, pour consommer
tranquillement sa vengeance.

--Attends-moi, attends-moi, petit brigand, s'cria Jadin en riant, je
vais t'apprendre a faire usage d'armes prohibes. Et il fit un pas
pour s'lancer  sa poursuite.

Mais au mme instant le postillon reparut suivi de cinq ou six paysans
de Sainte-Agathe, les uns plus cuivrs que les autres; et le petit
sauvage, en voyant arriver du monde, cacha promptement son poignard et
se sauva  toutes jambes.

On mit la voiture sur pied, on constata les dgts, et nous acqumes
la triste conviction que nous ne pouvions pas nous remettre en route
avant la nuit. Je fis part au postillon de notre singulire rencontre,
et lui demandai quelques renseignemens sur l'tonnant personnage qui
venait de s'enfuir  leur approche. Le postillon sourit, et pour toute
rponse frappa deux ou trois fois son front du bout de son index.
Comme je ne comprenais rien du tout  cette pantomime, je le priai de
s'expliquer plus clairement. Il me raconta alors que ce mchant gamin,
que nous avions pris pour un ngre, n'tait pas plus Africain que les
autres habitans de Sainte-Agathe, et qu'il ne fallait pas nous tonner
de ses manires, car il tait un peu fou, ainsi que le reste de sa
famille.

--Mais au nom du diable! s'cria Jadin, exaspr par toutes ces
lenteurs, o pourrais-je enfin trouver une auberge pour scher mes
habits?

--Tiens! en effet, reprit le postillon en l'examinant avec curiosit,
son excellence a vers du ct du ruisseau.

La _locanda_ tait  deux pas. J'ai abus si souvent de la patience
de mes lecteurs en leur parlant des auberges d'Italie, que je puis
me borner cette fois  les renvoyer aux descriptions prcdentes.
J'ajouterai seulement que l'auberge de Sainte-Agathe surpasse en
salet toutes celles que j'ai dcrites jusqu'ici. Cet affreux
coupe-gorge s'appelle, je crois, la _nobile locanda del Sole_.

Jadin fit allumer un grand feu, et se mit en devoir de se scher
de son mieux, tremp qu'il tait jusqu'aux os. Moi, je sortis 
l'aventure, fort inquiet de savoir comment j'emploierais les trois ou
quatre mortelles heures pendant lesquelles on devait rparer notre
voiture. De dner, il n'en tait pas question. Comme nous comptions
nous arrter seulement  Mola di Gata, nous n'avions pas pris de
provisions avec nous, et de son ct l'hte de Sainte-Agathe s'tait
empress de mettre  notre disposition sa cuisine, ses ustensiles;
mais, comme on le pense bien, l se bornrent ses offres de service:
des objets  mettre sous notre dent, il n'en fut aucunement question.
Je pris le premier chemin de traverse qui s'offrit  mes pas, dcid
 tuer le temps en parcourant la campagne. J'avais fait  peine un
huitime de mille, lorsqu'au dtour d'un buisson je me trouvai nez 
nez avec mon sauvage. Il se chauffait tranquillement au soleil, et ne
fit pas un mouvement ni pour m'viter ni pour marcher  ma rencontre.

--Eh bien! mon enfant, lui dis-je en l'abordant comme une vieille
connaissance, vous vous tes singulirement mpris sur les intentions
de mon camarade. Il ne voulait vous faire aucun mal. Seulement, comme
il vous trouvait la tte d'un grand caractre, il et t charm de
faire votre portrait.

--Comment, c'tait un peintre! s'cria l'enfant bahi.

--Certainement, qu'y a-t-il l d'tonnant?

--C'tait un peintre! rpta le petit paysan, comme en se parlant 
lui-mme.

--Oui, c'tait un peintre, et de quelque talent, j'ose vous en
rpondre.

--Mais moi je suis peintre aussi, s'cria le pauvre garon d'un air
exalt, _son pittore anch'io_, ou plutt je le serai, car je suis trop
jeune encore pour avoir un tat.

--Eh bien, mon cher, vous voyez que, pour un collgue, vous ne vous
tes pas montr trop aimable, et si c'et t en pays civilis, on et
pu croire que vous vous connaissiez.

--Ah! pardonnez-moi, monsieur; si j'avais pu deviner que vous tiez
des artistes, car vous tes artiste aussi, vous, n'est-ce pas,
eccellenza?

--Artiste... oui, oui...  peu prs...

--Si j'avais pu croire cela, au lieu de vous laisser gorger dans
cette vilaine auberge, je vous aurais men chez mon grand-pre, qui
est peintre aussi, lui, ou plutt qui l'a t, car il est maintenant
trop vieux pour avoir un tat.

--Mais nous sommes encore  temps, mon garon.

--Vous avez raison, monsieur, dit le futur peintre en faisant quelques
pas dans la direction de la _locanda_. Mais il parut se raviser tout 
coup; et se tournant vers moi avec un certain embarras:

--Je rflchis, dit-il, qu'il vaudra peut-tre mieux nous passer de
votre ami.

--Et pourquoi cela?

--Dame! c'est qu'il aime  rire, comme j'ai pu m'en apercevoir, et
qu'il pourrait avoir du dsagrment avec mon grand-pre; car dans
notre famille nous ne sommes pas endurans. Vous, c'est autre chose...
vous ne vous tes pas trop moqu de mes haillons, et je crois qu'avec
un peu de bonne volont de part et d'autre nous pourrons nous
entendre.

--C'est convenu, mon petit Giotto; et en attendant que vous reveniez
un peu de vos prventions sur le compte de mon ami, je profiterai seul
de l'hospitalit que vous voulez bien m'offrir.

--Et vous n'en serez pas fch, je vous le promets. Vous allez voir
d'abord mes trois frres, trois garons les plus forts et les plus
beaux de la province, le premier est vigneron, le second pcheur, le
troisime garde-chasse.

--Je serai flatt de faire leur connaissance.

--Puis mes trois soeurs, trois madones.

--De mieux en mieux, mon cher hte.

--Et puis enfin...

--Comment! ce n'est pas tout?

--Puis enfin, rpta le petit paysan en baissant la voix et regardant
autour de lui d'un air mystrieux, vous verrez trois tableaux, trois
merveilles; et vous pourrez vous vanter d'avoir une fire chance si
vous obtenez que mon grand-pre vous les montre.

--Vous piquez furieusement ma curiosit.

--Oui, mais il faut savoir s'y prendre, car, voyez-vous, mon
grand-pre tient plus  ses tableaux qu' tous ses enfans; il verrait
mes trois frres se casser le cou, mes trois soeurs se noyer, qu'il
ne pousserait pas un cri, qu'il ne verserait pas une larme; moi-mme,
qu'il prfre  tous les autres parce que je porte son nom et que je
serai peut-tre un jour comme lui, je tomberais dans la gueule d'un
ours ou dans le fond d'un prcipice qu'il en serait mdiocrement
afflig; mais, s'il arrivait malheur  quelqu'un de ses tableaux, je
crois qu'il en mourrait du coup, ou que tout au moins il en perdrait
la raison.

--Je comprends cette passion d'artiste et d'antiquaire; mais que
faut-il donc que je fasse pour mriter les bonnes grces de votre
respectable aeul?

--D'abord il ne faudra pas trop lui dire du bien de ses tableaux, car
il croirait que vous voulez les acheter et il vous ferait mettre  la
porte.

--Soyez tranquille! j'en dirai du mal.

--Gardez-vous-en bien, il deviendrait furieux et pourrait bien avoir
envie de vous faire jeter par la fentre.

--Diable! diable! Je n'en dirai rien du tout, alors.

--Je vous ai dit, monsieur, que mon grand-pre est un vieillard, il
faut lui pardonner quelque chose, reprit le petit lazzarone d'un ton
grave et sentencieux qui contrastait singulirement avec sa condition
et son ge. Puis, comme s'il se ft ennuy de jouer un rle trop
srieux, il partit d'un grand clat de rire et mesura en quatre bonds
la distance qui nous sparait du sentier que nous devions prendre pour
arriver  l'atelier rustique du vieux peintre de Sainte-Agathe. Je
suivais avec quelque peine mon jeune guide, qui courait devant moi
comme un chevreuil, en sautant fosss et barrires, en enjambant
torrens et buissons, sans que rien pt arrter son lan.

Au moment o nous passions sous un de ces berceaux de vigne si communs
en Italie, l'enfant leva la tte, et me montra du doigt un trs beau
garon de vingt  vingt-cinq ans qui se tenait gracieusement pench
au bout d'une longue chelle, et coupait des sarmens avec un couteau
recourb qu'on appelle dans le pays _roncillo_.

--Bonjour, Vito, s'cria joyeusement mon gamin en secouant le pied de
l'chelle.

--Bonjour, flneur, rpondit le personnage arien sans interrompre sa
besogne.

--C'est mon frre le vigneron, dit mon guide avec un sentiment de
fiert, et il reprit sa course.

Un peu plus loin, il s'arrta de nouveau aux bords d'une petite
rivire qui coupait en deux le chemin. Un jeune homme trs brun
et trs robuste se tenait assis sur la berge, les jambes nues et
pendantes, les bras tendus, le corps avanc; d'une main il jetait de
la chaux vive pour troubler le courant, de l'autre il battait les eaux
avec une perche. Il tait impossible de passer devant cet homme
sans l'admirer. C'tait une de ces natures riches et puissantes que
Michel-Ange et souhaites pour modle.

--Bonjour, Andr, fit le futur artiste en lui tapant sur l'paule,
combien de truites aurons-nous ce soir?

--Bonjour, gourmand, rpondit l'homme  la perche.

--Ne faites pas attention, monsieur, c'est mon frre le pcheur.

Enfin, nous tions presque  la porte d'une petite maison blanche
et coquette, qu'il m'avait indique de loin comme le but de notre
promenade artistique, lorsque nous rencontrmes un troisime paysan,
plus remarquable par sa taille et sa bonne mine que les deux autres,
quoique,  vrai dire, son costume ne ft pas moins nglig que celui
de ses frres. Le seul luxe qu'il se permt, c'tait un trs beau
fusil anglais qu'il portait  l'paule.

--Bonjour, Orso, s'cria l'enfant gt de la famille, en lui sautant
au cou.

--Bonjour, mauvais garnement, rpondit Orso en lui rendant ses
caresses.

--C'est mon frre le chasseur, dit mon petit Raphal en herbe, d'une
voix triomphante.

Et sans me laisser le temps de prononcer une parole, il me prit
lestement par la main, et m'entrana dans une de ces petites cours
italiennes qui ressemblent si bien  un _impluvium_, pave d'une
mosaque grossire et abrite d'une verte tonnelle. Nous franchmes
un escalier dcouvert dont les marches taient tapisses de mousse et
mailles de ces grandes et belles fleurs dans lesquelles la dvotion
napolitaine a dcouvert tous les emblmes de la passion, et nous nous
trouvmes dans une assez vaste salle, haute, are, lumineuse, qui
devait tre la pice de rception et d'apparat. L, mon petit ngre
aux haillons pittoresques me prsenta trois jeunes filles qui
s'taient leves  notre approche, et se serraient dans un seul groupe
timides et confuses. La plus jeune n'avait pas encore quinze ans, et
l'ane en avait vingt  peine. Je fus bloui de leur beaut et de
leur fracheur. Rien de plus gracieux et de plus charmant que leurs
jupes flottantes et leurs troits corsages brods de filigrane. On et
dit, sans aucune exagration potique, trois roses blanches sur le
mme rosier.

--Voici mes soeurs, monsieur, et j'espre que je ne vous ai pas menti
en vous disant qu'elles ne me ressemblaient gure ni pour le teint
ni pour le costume. Celle-ci s'appelle Concetta, celle-ci Nunziata,
celle-ci Assunta, les trois plus beaux noms de la Vierge. Et  chaque
nom qu'il prononait, le petit dmon imprimait un baiser sur le front
rougissant de celle de ses soeurs qu'il voulait dsigner.

--Et maintenant, dit-il, montons  l'atelier de mon grand-pre.




XX


Les Hritiers d'un grand Homme.


Je suivis mon jeune guide avec toute la docilit que commandaient les
circonstances, mais, je l'avoue, non sans jeter un regard d'admiration
et de regret sur le charmant groupe dont je devais me sparer si
promptement. Nous traversmes deux petites chambres dont tout
l'ameublement consistait en quatre monceaux d'pis de mas entasss
dans les coins, et dont la tapisserie, forme tout bonnement de bottes
d'aulx et d'oignons, se faisait sentir une demi-lieue  la ronde; puis
une cuisine dont le plafond pliait sous les quartiers de lard et les
festons de _salami_, et enfin un petit corridor assez mal clair,
au bout duquel nous trouvmes un escalier de bois plus raide et
plus incommode qu'une chelle. Mon guide le gravit en deux bonds et
s'arrta sur un petit palier carrel de rouge et de noir, qui n'tait
pas assez large pour nous contenir tous les deux. Arriv l, il colla
l'oreille  la porte, mit l'oeil  la serrure et frappa trois petits
coups, aprs m'avoir fait signe de la main d'couter et de me taire.

J'entendis d'abord le vieillard grogner sourdement comme un dogue dont
le sommeil est tout  coup interrompu par une visite importune. Le
gamin me regarda en souriant comme pour me donner du courage, hocha
lgrement la tte en homme habitu  une semblable rception, et
sachant parfaitement que, si la colre du vieillard tait facile 
allumer, quelques mots suffisaient pour l'teindre. En effet, ses
grognemens s'apaisrent bientt et furent suivis par un bruit de
chaises qu'on drangeait, et par le craquement d'une porte intrieure
qu'on fermait  double tour. Puis les pas se rapprochrent lentement,
et une voix claire et ferme, o perait cependant un reste de
courroux, demanda:--Qui va l?

--C'est moi, mon grand-pre, ouvrez.

La voix se radoucit et le vieillard mit la main sur la cl.

--Es-tu seul? demanda-t-il aprs un instant de rflexion.

--Je suis avec un monsieur qui demande  visiter votre atelier.

--Va-t'en au diable, mchant coureur, s'cria le vieux peintre
furieux; c'est encore quelque brocanteur que tu auras ramass sur
la grande route, et qui vient dans l'intention de me marchander mes
chefs-d'oeuvre.

--Mais je vous jure que non, mon grand-pre.

--Alors c'est quelque rustre de Sainte-Agathe qui veut par ses
sottises et par ses neries me faire renier le bon Dieu.

--Encore moins, mon grand-pre; croyez-vous que votre petit Salvator
soit capable de vous causer du chagrin?

--Hum! hum! fit le vieillard branl dans sa rsolution, et qui est
donc ce monsieur que tu m'amnes?

--C'est un artiste tranger qui n'a pas le sou pour acheter vos
tableaux, mais en revanche qui a assez de temps pour couter votre
histoire.

--Ah! ah! c'est un confrre, s'cria gament le bonhomme en passant
rapidement de la colre  la bonne humeur; et il fit tourner la cl
dans la serrure.

Je voulus protester par un reste de scrupule, mais l'enfant me fit
signe de me tenir tranquille en mettant son index en croix sur ses
lvres.

La porte s'ouvrit et je me trouvai en face d'une des plus belles
ttes de vieillard que j'aie jamais vues. Une fort de cheveux blancs
ombrageait son front large et sans rides, ses traits taient calmes
et reposs, et son sourire avait quelque chose d'affectueux et de
bienveillant qui contrastait fort avec le ton bourru qu'il affectait
de prendre dans les grandes occasions pour se dbarrasser des fcheux.
Il tait vtu d'une espce de froc dont le capuchon retombait sur
ses paules, et dont la couleur primitive avait disparu sous
les diffrentes couches de graisse et de peinture qui l'avaient
successivement recouvert. Au reste, le plus grand dsordre rgnait
dans l'atelier malgr l'empressement que le bonhomme avait mis 
ranger quelques objets qui gnaient trop visiblement le passage.
C'tait un ple-mle inextricable d'outils de paysan et d'instrumens
de peintre; des faux, des bches et des rteaux s'accrochaient
bizarrement aux chevalets, aux appuie-mains, aux chelles; des toiles,
des cartons, des esquisses taient enfouis sous un tas de cordes,
de paniers, d'arrosoirs; des botes  couleurs taient remplies de
graines; des flacons d'essence,  goulots fracasss, servaient de vase
et de prison  la tige d'une fleur; des pinceaux, des brosses et des
palettes se prlassaient agrablement sur des cuillers de bois et dans
des moules  fromages. Un joyeux rayon de soleil glissait lgrement
 travers cette confusion trange, et posait l-bas une aigrette de
diamans au front d'une madone enferme, caressait ici les racines
d'une pauvre plante oublie et frileuse, et piquait plus loin une
paillette au ventre d'un pot de cuivre luisant comme de l'or.

Le vieillard m'observa en silence pendant deux ou trois minutes, pour
me juger sans doute d'aprs l'effet que produirait sur moi la vue de
son pandmonium. Mais comme il s'aperut que, loin de paratre
choqu de ces bizarreries criantes qui eussent irrit les nerfs d'un
bourgeois, je les contemplais au contraire avec le plus vif intrt,
il se tourna vivement vers son petit-fils et lui dit d'un air
satisfait:

--Bien, mon garon, tu ne m'as pas tromp, monsieur est un brave
et digne tranger, et pourvu qu'il soit aussi pauvre qu'il est
raisonnable...

--Rassurez-vous, mon cher hte, repris-je  mon tour, je n'ai pas une
obole  dpenser en tableaux; et fusse-je plus riche qu'un nabab, je
comprends qu'il y a certains objets qu'on ne cde pas au prix de l'or.

--Alors soyez le bien-venu, s'cria la vieux peintre avec toute
l'expression de son me, et il me tendit une main calleuse que je
m'empressai de serrer dans les miennes. Soyez mille fois le bien-venu,
mon hte et mon confrre. Dieu soit lou, vous ne traitez pas de fou
un pauvre vieillard, parce qu'il tient plus  ses tableaux qu' la
vie. Et quand vous les aurez vus, ces tableaux, quand vous aurez su
comment ma famille les possde depuis tantt deux cents ans, vous ne
serez pas tonn, vous, de m'entendre dire que je consentirais plutt
 mendier, moi et mes enfans, qu' me laisser enlever mon trsor.
Vous voyez en nous de pauvres paysans, monsieur, mais nous sommes les
hritiers d'un grand homme; et pour garder dignement cet hritage
sacr, il y a toujours eu dans notre famille un peintre, bon, mdiocre
ou mauvais, qui, ne pouvant gagner sa vie par son art sans quitter
notre village, a prfr de rester fidle  son poste de gardien et
de laboureur, qui a travaill le jour dans les champs, la nuit dans
l'atelier, et a mani de la mme main la bche et les pinceaux. Mon
pauvre fils, le pre de tous ces enfans que vous avez peut-tre vus,
s'est tu  la peine. Il tait meilleur peintre que moi, mais moi j'ai
t meilleur vigneron que lui; aussi lui ai-je survcu pour lever
notre famille. Mais Dieu a bien fait les choses, et il nous a envoy
assez d'enfans pour faire largement la part du travail et de
l'tude. J'ai trois petits-fils qui sont les meilleurs garons de
Sainte-Agathe, et dont chacun n'a pas l'gal dans son mtier. Quant 
ce petit vagabond, ajouta le bonhomme en lui tapant doucement sur
la joue, je le destine  la peinture, et il ne manque pas de
dispositions. En attendant, je l'ai nomm Salvator: c'est aussi mon
nom, vous en saurez bientt la cause.

--Eh bien! monsieur, interrompit le petit Salvator, impatient
de rester si long-temps en place, vous voil au mieux avec mon
grand-pre, il va vous compter son histoire, ou plutt l'histoire
de ses tableaux. Vous en aurez pour une bonne demi-heure. Comme je
connais la chose pour l'avoir entendu raconter au moins trois fois par
jour, je vous laisse et je m'en vais veiller au repas. Mon frre le
garde-chasse va nous apporter du gibier, le pcheur nous donnera des
carpes et des anguilles, et le vigneron songera au fruit, mes trois
petites soeurs font la cuisine  tenter les anges du paradis; quant 
votre serviteur, en ma qualit de futur grand homme, je ne sais que
manger pour six; mais, vu la circonstance et pour faire honneur 
notre hte, je servirai  table. Seulement, si vous vouliez demander
une grce  mon grand-pre...

--Voyons, voyons, laisse-nous donc, bavard, s'cria brusquement le
vieux peintre.

--Si vous vouliez, monsieur, continua le gamin sans se dconcerter,
m'obtenir la permission d'endosser mes habits de fte...

--Pour les mettre en lambeaux, vaurien...

--Mais, grand-papa, s'cria le petit Salvator presque en pleurant,
regardez donc comme je suis fait. Puis-je m'approcher d'une table
d'honntes gens, arrang de la sorte? C'est pour le coup que monsieur
ne voudrait pas toucher au dner.

--Va te changer, petit misrable, et dbarrasse-nous une fois pour
toutes de ta prsence.

Ma sincrit d'historien m'oblige  faire un aveu, quelque effort
qu'il en cote  mon amiti. Tout ce que je voyais et tout ce que
j'entendais me paraissait si nouveau, si trange et pourtant si
simple, que j'avais compltement oubli Jadin, Jadin avec lequel
j'avais jusque alors partag en frre mes plaisirs et mes peines, mes
impressions douces ou pnibles, ma bonne et ma mauvaise fortune; Jadin
que j'avais laiss dans l'affreux bouge que vous savez,  peu prs
dans la position d'Ugolin, plus Milord, moins les cadavres de ses
enfans. Oui, je l'avais oubli!

Mais je dois le dire aussi  mon honneur:  la seule ide de repas, je
me souvins de mon ami, et me penchant  l'oreille du petit Salvator,
je lui dis  voix basse:

--J'ai mille grces  vous rendre pour votre bonne hospitalit; je
dois cependant vous dclarer que je n'accepterai le dner que vous
m'offrez qu' la condition que mon camarade aussi en profitera. Songez
donc qu'il se morfond  cette heure, un peu par votre faute, dans
cette horrible caverne o vous nous avez envoys. Il peut bien se
passer d'admirer vos tableaux, puisque tel est votre bon plaisir, mais
je ne puis pas sans crime et sans remords le laisser mourir de faim
l-bas, tandis que je nage ici dans l'abondance.

--Soyez tranquille; je ne suis pas aussi mchant diable que j'en ai
l'air. Votre ami aura sa part du festin. Seulement, comme il s'est
un peu trop moqu de mes guenilles, on la lui servira  la _nobile
locanda del Sole_.

Et sans plus m'couter il tourna lestement sur ses talons.

--Enfin, dit le vieillard en respirant, il nous laisse un peu en
repos! Venez, venez, signor forestiere, mes chefs-d'oeuvre vous
attendent.

--A vos ordres, signor pittore, lui rpondis-je en m'inclinant. Alors
il poussa la porte par laquelle j'tais entr, carta doucement une
vieille tapisserie qui masquait une seconde porte intrieure, celle
que nous avions entendu fermer  notre arrive, tira une cl de sa
poche, ouvrit cette seconde porte et me fit passer dans une petite
pice d'une architecture simple et svre, qui n'avait pour tout
ameublement que deux chaises et une armoire.

--Ah a! mon cher hte, lui dis-je en m'asseyant sans faon, mais
c'est une vritable chapelle que vous me montrez l, et je commence 
croire que vos tableaux pourraient bien tre des reliques.

--Vous me rappelez, monsieur, toutes les perscutions que je me suis
attires par ma persistance  garder mes chefs-d'oeuvre. On m'a trait
tantt de fou, tantt d'goste, quelquefois de sorcier, quelque autre
fois de saint. Tout cela, je vous le rpte, parce que j'ai entour
ces peintures d'une espce de culte, parce que je n'ai jamais pu me
dcider  les vendre aux juifs ou  les montrer aux sots. J'ai vu
passer les habitans de Sainte-Agathe de la curiosit  l'envie, et de
l'envie  la superstition. Croiriez-vous qu'ils sont alls jusqu'
prtendre que je devais leur prter mes tableaux pour gurir les
hydropiques et pour exorciser les possds. Un soir, il y a long-temps
de cela, la femme d'un de mes voisins tait en mal d'enfant et
souffrait d'atroces douleurs. Quant  cela, je la plains, la pauvre
femme; mais tait-ce ma faute  moi, si elle ne pouvait pas accoucher?
Eh bien! ne voil-t-il pas que ses parens et ses amis s'avisent de
venir me demander une de mes images! De mes images! monsieur. Et vous
allez voir bientt que dans mes trois tableaux il n'y a pas l'ombre
d'un saint. C'est gal, il leur fallait un miracle. Je tins bon au
commencement; mais le pays s'ameutait, on menaait d'enfoncer les
portes et de mettre le feu  la maison. Il n'y avait pas de temps 
perdre. Illumin par une ide subite,  la place du chef-d'oeuvre
demand, je leur livre une vieille crote, ouvrage d'un de mes oncles,
qui a t, aprs moi, le plus mauvais barbouilleur de la famille. Le
tumulte s'apaise, on reoit avec des cris de joie le vieux tableau
tout noirci de fume et de poussire, on le porte en procession  la
maison du voisin, on allume des cierges, on se prosterne et on entonne
les litanies. Miracle! les douleurs cessent, la femme est sauve:
elle accouche de deux jumeaux! Le mari, tout en larmes, veut savoir 
quelle sainte effigie il doit l'heureuse dlivrance de sa femme. C'est
sans doute la Vierge-aux-Sept-Douleurs, ou sainte Elisabeth, ou tout
au moins sainte Anne. Dans l'excs de sa reconnaissance, il prend une
ponge et commence  laver les nombreuses couches de poussire qui lui
cachent les traits de sa cleste protectrice. Tous les yeux sont fixs
sur le tableau, toutes les lvres rptent des prires, lorsque sur
la toile mise  nu on voit apparatre tout  coup... Devinez qui,
monsieur?... Le portrait d'un vieil avocat en robe noire! A dater de
ce jour, on m'a laiss tranquille!

--Votre histoire est parfaite, mon cher matre; mais, en vrit, il me
tarde de voir enfin ces tableaux qui vous ont donn tant de mal.

--Vous avez raison, monsieur, je vous fatigue avec mes redites, mais 
mon ge il est permis de radoter.

--A Dieu ne plaise, mon hte, que vous interprtiez si mal mes
paroles. Vos rcits m'intressent au plus haut degr, et si j'ai
montr quelque impatience...

--Allons, allons! voici la premire de mes reliques, comme vous venez
de le dire. Ce n'est,  proprement parler, qu'une esquisse, mais vous
y verrez le germe d'un grand gnie.

Et il tira de l'armoire un petit tableau carr de deux pieds de haut
et de deux de large, ta avec toutes sortes de prcautions le morceau
de drap dont ledit tableau tait envelopp, et s'approchant de la
croise me montra le prcieux croquis dans tout son jour.

C'tait prodigieux d'clat, d'originalit, de vigueur. Peut-tre un
critique mticuleux et trouv  redire sur quelques parties de cette
esquisse, peut-tre les lignes n'en taient-elles pas trs correctes,
ni la composition irrprochable; mais il y avait dans cette
improvisation de quelques heures une touche si hardie et si franche,
une conception si puissante et si nave, une telle vrit de dtails,
qu'il tait impossible de ne pas y voir le cachet d'un grand matre.

C'tait  coup sr un souvenir des Calabres ou des Abruzzes.
Figurez-vous des rochers noirs, dvasts, menaans, suspendus comme un
pont sur l'abme; une plaine aride et maudite, claire par la lumire
intermittente et livide d'un ciel orageux; de vieux troncs sculaires
se tordant sous l'treinte de l'ouragan, ou calcins par la foudre.
Nul vivant n'est tmoin de cette scne de dsolation et d'horreur; ou
plutt dans la lutte affreuse que les lmens livrent  la nature,
l'homme a succomb le premier. De quelle mort? Dieu seul le sait! Des
os fracturs, des lambeaux de chair humaine sont sems  et l sur
le sol, mais nul indice ne pouvait vous dire si le misrable auquel
appartenaient ces tristes dbris s'est bris le crne en tombant du
prcipice, ou s'il a t broy sous la dent des btes froces. On
dirait une page du Dante traduite en peinture.

Je tournai et retournai le tableau en tous sens; je l'approchai et
l'loignai de ma vue pour le contempler  mon aise, tandis que le
vieillard se frottait les mains de satisfaction et jouissait de ma
surprise.

--Savez-vous que ce que vous me montrez l est admirable, lui dis-je
en lui rendant son esquisse, et que ce petit chef-d'oeuvre, bien qu'il
ne soit pas fini, ne dparerait pas le muse des Studi, ou la galerie
du prince Borghse?

--Ainsi vous ne trouvez pas que j'aie tort d'en avoir le soin que j'en
ai?

--Bien au contraire.

--Et de ne pas jeter mes perles devant... mes compatriotes?

--Je ne saurais que vous approuver.

--Et d'en avoir refus six cents ducats du prince de Salerne?

--J'en eus fait autant  votre place.

--Cependant vous n'avez vu jusqu'ici que le moins prcieux de mes
trois tableaux.

--Je verrai les autres avec le mme intrt; mais comment sont-ils en
votre possession, mon cher hte, et quel en est l'auteur?

--Ah! voil, vous allez me traiter, vous aussi, de vieux bavard, ni
plus ni moins que mes bons voisins de Sainte-Agathe. Ma foi, tant pis;
je vais vous conter tout cela d'un bout  l'autre, car il faut que
vous sachiez que ce n'est pas seulement le prix des tableaux, mais
encore, mais surtout le souvenir de celui qui nous les a donns, qui
nous les rend si chers,  moi comme  tous ceux qui m'ont prcd dans
ma famille, comme  tous ceux qui viendront aprs moi. Asseyons-nous
l, dit-il en prenant une des chaises, et prtez-moi quelques momens
d'attention.

--Je vous coute.

--Il y a deux cents ans de cela, comme je crois vous l'avoir dit, que
le pre du grand-pre de mon aeul, un pauvre paysan comme moi, se
tenait sur le pas de sa porte, pour prendre un peu le frais, aprs
une rude journe de travail. La soire s'annonait comme devant
tre orageuse; de gros nuages, amoncels lentement pendant le jour,
enveloppaient de toutes parts l'horizon. La lune, qui s'allumait dj
comme un phare, perait  peine de sa clart rougetre cet pais
rideau de vapeurs. Rosalvo Pascoli (c'est ainsi que se nommait le
paysan), aprs avoir regard le ciel deux fois du ct de Capoue et
deux fois du ct de Gate, s'tait lev pour rentrer, lorsqu'il vit
s'avancer vers lui un jeune homme de dix-huit  vingt ans, d'une
taille au dessous de la moyenne, dont l'extrieur annonait plutt un
mendiant qu'un voyageur. Son teint tait presque aussi brun que celui
d'un Maure, ses cheveux d'un noir d'bne flottaient au gr du
vent, hrisss et en dsordre; ses vtemens taient en lambeaux.
Figurez-vous, en un mot, le portrait de mon petit Salvator, tel que
vous l'aurez rencontr tantt sur la grande route, mais plus grand,
plus maigre et plus dguenill, si cela est possible.

Cependant l'inconnu aborda Rosalvo d'un pas ferme, et lui demanda d'un
ton hardi et cavalier:

--Saurais-tu, mon brave, m'indiquer une auberge dans les environs o
je puisse trouver, pour mon argent, un gte et du pain?

Mon vieux parent le regarda d'abord avec un tonnement ml de
dfiance, tant les manires froides et hautaines du jeune homme
contrastaient avec son costume dlabr et sa dtresse apparente. Mais,
rassur bientt par l'air de franchise et d'honntet qu'il crut lire
sur ses traits, il lui rpondit, non seulement sans humeur, mais avec
une bont tout  fait paternelle:

--Il y a bien  l'autre bout de Sainte-Agathe un assez mauvais cabaret
o l'on te donnera  peu prs ce que tu cherches; mais comme tu ne
pourrais pas y arriver, mon garon, avant d'tre surpris par l'orage,
entre ici chez nous, et tu trouveras toujours du pain et un asile.

--En ce cas, faisons notre prix d'avance, car je ne suis pas bien
riche pour le moment, et il n'y a rien que je dteste tant que les
discussions aprs mon dner et les disputes aprs mon rveil.

Le paysan s'approcha du jeune homme, le prit par la main, et
l'attirant vers lui doucement, lui dit de son ton le plus calme:

--Regarde bien, mon ami, au dessus de ma porte.

--Eh bien, aprs?

--Y vois-tu une enseigne?

--Qu'est-ce que cela veut dire?

--Cela veut dire, mon ami, que je ne tiens pas auberge, et que je ne
vends ni ne loue mon hospitalit.

--Alors, merci, mon brave homme, rpondit brusquement l'inconnu;
j'irai  l'autre bout du village; j'irai, s'il le faut, jusqu' Rome
sans prendre un instant de repos; mais je suis bien dcid de ne rien
accepter de personne.

Et il fit un mouvement pour partir.

Le vieux paysan, bless par un refus auquel il tait loin de
s'attendre, eut envie de tourner le dos  cette espce de mendiant
orgueilleux, pour le punir ainsi de son mauvais caractre; mais il
pensa que l'injustice ou la duret des hommes avait peut-tre aigri
son coeur, et il n'eut pas le courage de l'abandonner  sa destine.
De larges gouttes d'eau commenaient  tomber sur les feuilles, le
vent sifflait avec furie, et le pauvre garon, malgr la fiert de ses
paroles et l'assurance affecte de sa dmarche, paraissait tellement 
bout de ses forces qu'il n'aurait pu faire trois pas sans succomber 
son puisement et  sa fatigue.

Rosalvo l'arrta donc par le bras au moment o il allait s'loigner et
lui dit en souriant:

--Tu es un singulier garon, sur le salut de mon me! et quand tu
serais le vice-roi dguis, tu n'aurais pas plus de morgue et plus
d'orgueil. C'est gal, je ne veux pas me reprocher un jour de t'avoir
laiss partir par une nuit pareille, au risque de te casser le cou ou
de mourir de faim sur la route. Tu paieras ton cot, puisque tel est
ton bon plaisir. Je n'y mets qu'une condition: c'est que tu t'en
rapporteras  ma probit; et quoique tu veuilles  toute force
transformer ma maison en taverne, je te promets de ne pas trop
t'corcher.

--Soit, reprit l'inconnu d'un ton d'indiffrence, je viderai le fond
de ma bourse, mais il ne sera pas dit qu'un paysan de Sainte-Agathe
m'a vaincu de courtoisie et de gnrosit.

Rosalvo l'introduisit alors dans sa maison et le prsenta au reste de
sa famille. Le jeune tranger fut reu sous ce pauvre toit avec tant
d'gards et tant de cordialit qu'il passa bientt de sa froide
rserve et de son ddain amer  la plus franche expansion et aux plus
vives sympathies.

On lui donna la meilleure place  table; le paysan lui servit
les meilleurs morceaux, sa femme lui versa  boire, ses enfans
l'entourrent. On ne prit garde  ses haillons que pour le fter
davantage. Point de chuchotemens indiscrets, point de curiosit
agressive, point de questions importunes. Parlait-il, on l'coutait
avec intrt; voulait-il se taire, on respectait son silence. Bref, il
fut tellement charm de cet accueil si affectueux et si simple, qu'
la fin du repas il tait de la famille.

--Eh bien, mon enfant, reprit alors le vieux Rosalvo d'un ton srieux,
mais sans colre et sans amertume, voulez-vous encore payer votre
compte comme si vous tiez au cabaret?

--Pardonnez-moi, mon pre, s'cria le jeune homme en lui serrant la
main, tandis que ses yeux se mouillaient de larmes, j'ai t dur et
injuste envers vous. Mon orgueil a d vous paratre bien dplac et
bien ridicule dans l'tat o je me trouve; mais j'ai tant souffert
depuis mon enfance! j'ai t si abreuv d'humiliations et de douleurs
ds mes premires annes, qu'au moment o les autres ne font qu'entrer
dans la vie je voudrais dj en sortir. Tenez, mon hte, vous me
disiez tout  l'heure que si j'tais le vice-roi en personne je ne
serais ni plus rsolu ni plus fier.... Eh bien! dussiez-vous m'accuser
de folie, ajouta-t-il en portant la main  son front, je me sens l
quelque chose qui me rend plus orgueilleux que les rois.

--Calmez-vous, mon jeune homme, reprit le bon Rosalvo moiti tonn,
moiti attendri par cet trange discours, vous n'tes encore qu'un
enfant, et vous avez tant d'annes devant vous que vous pouvez bien
braver l'injustice du sort et rparer ses erreurs.

--Ma foi, vous avez bien raison, s'cria gament le jeune homme en
changeant tout  coup d'expression; au diable la tristesse et les
soucis! Vous pourriez croire, grand Dieu! que j'ai le vin morose, ce
qui n'est permis que lorsqu'on en a bu de mauvais, tandis que le vtre
tait excellent. Mais aussi pourquoi me parlez-vous comme si vous
tiez mon pre? pourquoi cette belle enfant est-elle tout le portrait
de ma soeur? pourquoi enfin me faites-vous songer  ma famille?

--Comment! demanda le paysan d'un ton de reproche, vous avez une
famille, et vous pouvez la quitter!

--Hlas! reprit le jeune homme, j'en avais une! Mais mon pre n'est
plus; et lorsque le chef est mort, tous les membres se dispersent et
se brisent.

Et son front s'assombrit de nouveau.

--Allons! s'cria Rosalvo en frappant du poing sur la table, je ne
suis qu'un vieil imbcile; voil la deuxime fois que je vous attriste
et vous chagrine par mes sottes questions. Vous devez bien m'en
vouloir?

--Mais non, je vous assure; et pour que vous n'alliez pas croire, mes
amis, que je veuille m'entourer de mystre, je vous dirai en peu de
mots qui je suis, d'o je viens, quel est le but de mon voyage; car,
je ne sais pourquoi, jamais, depuis que je suis au monde, je n'ai
prouv si vivement le besoin d'pancher mon coeur.

--Tout ce que nous pouvons faire, rpondit le paysan, c'est de prier
Dieu, qui vous a amen sous notre toit, de seconder vos projets et de
bnir vos esprances.

--J'accepte vos souhaits, mes amis, et je crois que les voeux de
brave gens tels que vous tes ne pourront que me porter bonheur. J'ai
dix-neuf ans passs; je ne suis ni le dernier des vagabonds comme
mes haillons pourraient le faire croire, ni un gentilhomme dguis
voyageant, dans cet accoutrement bizarre pour mieux assurer son
incognito. Je suis un pauvre artiste; mais quoique depuis ma naissance
j'aie eu de bons et de mauvais momens, je n'ai jamais t aussi pauvre
et aussi malheureux que vous me voyez  cette heure. Je suis n dans
un petit village aux environs de Naples, connu sous le doux nom de
_l'Aranella_. Mon pre tait un architecte plein de mrite  qui n'a
jamais manqu qu'une chose: des maisons  btir. Mon oncle maternel
tait peintre, et on n'a pu lui reprocher qu'un dfaut, celui de
n'avoir jamais eu une commande de sa vie. Aussi, le premier tort de
mes parens fut-il de m'loigner de l'art pour lequel je me sentais un
penchant irrsistible.

--Pauvre garon! interrompit Rosalvo, ce n'est pas moi qui aurais
jamais empch mes enfans de suivre leur vocation.

--D'autant plus que cela ne sert  rien, continua l'tranger en
souriant. Pliez jusqu' terre un jeune arbre plein de sve et de
vigueur; quand vous l'aurez courb comme un arc, il vous chappe et se
redresse tout  coup vers le ciel. On m'envoya  l'cole chez les bons
religieux, qui m'ennuyaient  prir. On n'et pas t fch de faire
de moi un prtre, voire mme un camaldule; mais, au lieu d'apprendre
mon latin et de rciter mes psaumes, je volais tout le charbon qui
me tombait sous la main pour tracer des paysages sur les murs des
cellules, ou dessiner le profil de mon rvrend prcepteur. Dieu seul
peut savoir ce que mes chefs-d'oeuvre m'ont cot de calottes.

--On allait jusqu' vous battre! s'cria le paysan indign.

--Et on n'y allait pas de main morte, je vous en rponds; si bien
qu'un jour que la correction m'avait paru un peu rude, je plantai
l mon collge et mes matres, et je me sauvai au bout du monde, en
Pouille, en Calabre, dans les Abruzzes, que sais-je? J'ai err de
valle en valle, de montagne en montagne; j'ai souffert le froid et
la faim. Je suis tomb dans les mains des brigands qui m'ont forc 
tre des leurs. Mais  travers tous mes voyages, au milieu de tous mes
malheurs, si je pouvais me procurer un crayon ou des pinceaux, si je
pouvais jeter sur le papier ou sur la toile tout ce qui me passait par
le cerveau, tout ce qui frappait mes regards, j'oubliais mes chagrins
et ma misre, je ne pleurais plus que de joie, et je tombais  genoux
pour bnir Dieu, qui m'avait donn des yeux pour admirer la nature,
un coeur pour en sentir les merveilles, une main pour en retracer les
beauts.

--Mon Dieu, que votre tat doit tre sublime: interrompit le pauvre
paysan, anim par le feu de l'artiste.

--Enfin, je revins  Naples, continua le jeune homme. Mon pre tait
mort; ma soeur ane avait pous Fracanzani, un peintre de talent et
de coeur, que la fortune avait trait presque aussi mal que mon pre
et mon oncle. On dirait que l'indigence est devenue pour nous autres
une tradition de famille. Je me mis  travailler nuit et jour pour
aider mon beau-frre. Vains efforts! les marchands me jetaient au nez
mes paysages, ou bien le prix que j'en retirais ne suffisait pas pour
acheter mes brosses et mes couleurs. On m'appelait, comme par mpris,
Salvatoriello, et pourtant, j'en jure Dieu, on me nommera un jour
Salvator! Dcourag, avili, dvor de chagrin et de fivre, j'allais
succomber  mon dsespoir, lorsque celui dont je porte le nom a daign
me sauver par un miracle.

Je venais de vendre un tableau au plus juif de mes brocanteurs. Le
malheureux me reprochait encore les quelques sous qu'il m'avait donns
pour prix de mon oeuvre, lorsqu'un beau carrosse armori s'arrte tout
 coup devant sa boutique. La portire s'ouvre, et un personnage d'un
noble aspect, d'une tournure imposante, fait signe au revendeur, et
demande  voir le tableau qu'on vient d'exposer  l'talage. Tandis
que le marchand se confond en rvrences, cach derrire les roues de
la voiture, je ne perds pas un mot de leur entretien.

--Quel est le sujet de ce tableau? demandait le cavalier en prenant la
toile des mains du brocanteur.

--Vous le voyez, Excellence, c'est une Agar dans le dsert.

--Je n'ai jamais rien vu de si profondment senti, rpliqua tout haut
le cavalier, et quel prix demandes-tu de cet ouvrage?

--Monseigneur, c'est vingt... c'est vingt-cinq ducats tout au juste:
c'est le prix qu'il m'a cot.

J'avais envie de l'trangler de mes mains.

--Vingt-cinq ducats! reprit le cavalier, mais c'est pour rien: je
l'achte. Et quel en est l'auteur?

--L'auteur, Excellence, balbutia le marchand; mais qu'est-ce que cela
fait, l'auteur,  votre Excellence?

--Comment! qu'est-ce que cela me fait, imbcile?

--Monseigneur, le march est conclu, et, quel que soit le nom de
l'auteur, il n'y a plus  s'en ddire.

--Voici tes vingt-cinq ducats, maraud, parleras-tu maintenant?

--L'auteur, Excellence, est un tout jeune homme, qui s'appelle
Salvatoriello.

--Eh bien! tu diras  ce jeune homme, de ma part, que, lorsqu'il aura
des tableaux  vendre, il vienne chez le cavalier Lanfranco; je les
lui achterai au prix qu'il en voudra; car je le dis en vrit, sur
mon honneur et sur mon me, ce petit Salvator est un grand peintre.

Ce peu de mots m'a rendu mon courage; j'ai quitt Naples, mon ingrate
patrie, puisque nul n'est prophte chez soi, et je me suis tran pas
 pas jusqu'ici, les pieds briss, l'estomac vid, les vtemens en
lambeaux, mais le coeur rempli de foi et d'espoir. Il ne me reste plus
qu'une demi piastre pour arriver jusqu' Rome; mais Rome, c'est mon
pays dsormais; Rome, c'est la fortune; Rome, c'est la gloire!

Tandis que le jeune voyageur racontait son histoire, Rosalvo,
mon anctre et toute sa famille, se serraient autour de lui et
l'accablaient de caresses et d'loges. La parole ardente et fivreuse
de l'artiste avait jet comme des tincelles dans les coeurs de ces
honntes paysans. Ils regardaient leur hte avec un tonnement naf,
et se sentaient attirs vers lui par un charme dont ils ne savaient se
rendre compte dans leur ignorance.

--Ah a! mes amis, reprit enfin le jeune homme, quoique je comprenne
 prsent que votre hospitalit ne peut pas se payer au prix de l'or,
vous me permettrez que je vous prouve au moins ma reconnaissance.
Demain je quitterai cette maison de bonne heure pour aller o Dieu
m'appelle. Mais je ne veux pas me sparer de vous sans vous laisser un
souvenir. Je dois avoir ici dans ma besace des pinceaux, des couleurs,
des morceaux de toile et d'toffes, des cordes de luth et des papiers
de musique; en un mot, tout mon bagage de bohmien et d'artiste. Vous
voyez que ce n'est pas lourd. Je vais vous faire une esquisse. Cela
n'a pas une grande valeur pour le moment; mais plus tard, qui sait?
vous la vendrez peut-tre assez bien, si la prophtie du bon Lanfranco
vient  s'accomplir.

Ce fut alors, monsieur, que d'une main ferme et sre il esquissa le
beau paysage que vous venez d'admirer. Vous savez maintenant de qui
je veux parler, si toutefois le style du tableau ne vous avait dj
rvl le nom de l'auteur. Je vais vous montrer les deux autres, et
je vous dirai, le plus brivement qu'il me sera possible,  quelle
occasion on en fit cadeau  ma famille.

Arriv  ce point de son histoire, le descendant de Rosalvo Pascoli
fit une pause et me regarda avec une lgre hsitation, partag qu'il
tait, l'honnte vieillard, entre la crainte et le dsir de continuer
son rcit.

Vraiment, il s'coutait lui-mme avec tant de bonheur, qu'il et t
dommage de troubler la joie de ce brave homme, moiti paysan, moiti
artiste, de cette excellente nature amphibie, si le lecteur veut bien
nous passer le mot. Je le priai donc d'aller toujours; et c'est une
justice  lui rendre, il ne se le fit pas rpter deux fois.

--O en tions-nous donc rests, monsieur?

--Le jeune homme tait parti pour Rome, afin d'y retrouver le cavalier
Lanfranco, et matre Rosalvo, votre trisaeul, je crois, avait accept
l'esquisse que vous venez de me montrer.

--Eh bien! continua le vieillard, pendant douze ans on n'entendit plus
parler de Salvatoriello. Les paysans de Sainte-Agathe retournrent 
leurs travaux ordinaires, et personne ne songea plus au jeune voyageur
qui s'tait arrt par un soir d'orage sous le toit du bon Rosalvo.

Au bout de la douzime anne, un jour, vers midi, par un clatant
soleil de juillet, le village entier fut mis en moi par l'arrive
d'un tranger de la plus haute distinction. A voir le train qu'il
menait, on et dit un prince du Saint-Empire, ou un grand d'Espagne
de premire classe. Les postillons faisaient claquer leur fouet comme
s'ils eussent conduit le duc d'Arcos en personne. Une nombreuse
escorte d'estafiers, de valets et de pages suivait ou prcdait la
voiture attele de six chevaux qui fumaient sous leur harnais et
blanchissaient leurs mors d'une cume bouillante. L'tranger fit
arrter son quipage devant la porte de Rosalvo, et, sans donner le
temps  ses domestiques d'abattre le marchepied, il sauta lgrement
 terre. C'tait un noble et brillant cavalier de trente-deux 
trente-quatre ans, d'une beaut mle et fire, d'une rare lgance.
Ses traits vivement accuss, ses yeux trs noirs, sa peau trs brune,
sa moustache fine et retrousse, le faisaient ressembler plutt  un
Espagnol qu' un Napolitain, et plutt  un Arabe qu' un Espagnol.

Il portait le plus beau costume qu'on puisse voir. Cape et pourpoint
richement brods, toque  mdaillon d'or  plumes flottantes, pe 
fourreau de velours,  poigne de diamans. Tout cela tait d'un luxe
crasant, d'une magnificence inoue. Tandis que le pauvre Rosalvo, les
cheveux tout blancs, le dos vot par les annes, s'avanait lentement
pour demander quel tait l'minent personnage qui daignait s'arrter
devant sa porte, celui-ci le prvint, et, faisant quelques pas  sa
rencontre, lui expliqua en peu de mots l'objet de sa visite.

--Je suis un amateur de tableaux, lui dit-il, un antiquaire forcen;
pour l'acquisition d'un chef-d'oeuvre qui manque  ma galerie, pour
l'achat d'un came qui manque  ma collection, je donnerais la moiti
de ma fortune. Souvent je descends de ma voiture, souvent je fais
une demi-lieue  pied pour fouiller les villes et les villages, les
chteaux et les chaumires, le palais du riche et le taudis du pauvre;
car bien des fois j'ai dcouvert des meubles rares, des armures de
prix, des curiosits d'une grande valeur, l o je m'attendais le
moins d'en trouver.

--Seigneur cavalier, rpondit le paysan, je suis dsol de la peine
que vous avez prise en descendant chez moi, mais vous ne trouverez
rien ici qui soit digne de fixer votre attention.

--Peut-tre avez-vous quelque objet dont vous ignorez l'importance?

--Je ne le pense pas, monseigneur.

--Voyons toujours, rpliqua l'tranger; et, sans attendre d'autre
rponse, il entra dans la pice principale, et se mit  regarder
attentivement de tous les cts.

Tout  coup ses yeux brillrent, et il s'cria d'une voix triomphante:

--Eh bien! que vous ai-je dit, mon brave homme? Vous avez l un petit
tableau dont je m'arrangerai  merveille.

--Ce tableau n'est pas  vendre, rpondit schement le vieillard.

--Bien, bien, vous ne savez pas que je suis homme  en donner
cinquante piastres s'il le faut.

--Je vous ai dit, seigneur cavalier, que ce tableau n'tait pas 
vendre.

--Alors, je doublerai la somme.

--C'est inutile.

--Je la triplerai.

--Quand vous voudriez m'acheter cette esquisse au poids de l'or, je ne
vous la vendrais pas, monseigneur.

--Ah! et qu'y a-t-il donc de si prcieux dans ce tableau pour que vous
mettiez un tel acharnement  le garder?

--Ce tableau, Excellence, est le souvenir d'un pauvre jeune homme que
je n'ai vu qu'une fois, mais que j'aimerai toute ma vie.

--Son ge?

--Il n'avait pas encore vingt ans.

--Sa patrie?

--Naples.

--Son nom?

--Salvatoriello.

--Viens dans mes bras, bon Rosalvo, s'cria l'tranger attendri
jusqu'aux larmes; le Salvatoriello que tu aimes tant, c'est moi. Tu
vois bien que tes souhaits m'ont port bonheur: je suis le premier
peintre de mon sicle, mes tableaux sont pays au poids de l'or, les
cardinaux et les princes se disputent l'honneur d'tre admis dans mon
atelier. Honneurs, plaisirs, richesses, j'ai tout ce qu'on aurait pu
dsirer. La ralit a dpass mes rves; et pourtant, ajouta-t-il en
baissant la voix, pourtant, si tu savais, mon vieux Rosalvo,  quels
honteux moyens j'ai d descendre pour attirer sur moi les regards de
la foule, pour saisir dans mes bras ce vain fantme que nous appelons
la gloire, et qui n'est qu'un peu d'air et de fume, pour fixer ce
bruit vague et passager qui se fait tantt autour d'un nom, tantt
autour de l'autre; pareil au vent qui souffle tantt du ct du nord,
tantt du ct du midi! Si tu savais tout ce que j'ai tent, tout ce
que j'ai souffert! Je me suis fait comdien, saltimbanque, histrion.
Salvator est devenu Coviello. Honte et maldiction sur ce sicle
corrompu, sur ces hommes infmes, sur ces villes maudites!

--Eh quoi! mon enfant, toujours triste, toujours irrit contre tout?
Rien ne pourra donc calmer au fond de ton coeur cette bile amre qui
fait tourner en fiel tout ce qu'on y verse!

--C'est vrai, reprit l'artiste en souriant, j'allais te rciter une de
mes satires, sans penser qu'il vaut mieux te la traduire en peinture,
puisque tu aimes tant les tableaux. La dernire fois que je suis pass
par Sainte-Agathe, il y a douze ans, je t'ai esquiss une scne des
montagnes au milieu desquelles j'avais vcu jusque alors: cette fois
que je viens de Rome, je te dessinerai une scne de la cour que
je viens de quitter. Alors tu t'es content d'une esquisse de
Salvatoriello, maintenant tu auras un tableau de Salvator.

--Et il me sera doublement cher, car maintenant j'ai dans ma famille
un peintre et un savant. Ne croyez pas que je plaisante, seigneur
cavalier: depuis le soir o vous avez dormi sous notre toit, mon plus
jeune fils a appris le dessin et la grammaire; et qui sait si un jour
il ne pourra copier vos tableaux ou crire vos Mmoires! En attendant,
que dites-vous de la surprise que je vous ai mnage?

--Je vous ai prvenu, mon hte, s'cria Salvator; j'ai aussi un fils,
moi, et je l'ai appel Rosalvo.

L'artiste et le paysan s'embrassrent. Chacun des deux avait t
fidle au souvenir d'une noble et touchante amiti.

Aussitt Salvator fit signe  un de ses valets, et, ayant demand sa
palette et ses pinceaux, jeta  larges traits sur la toile
l'trange et merveilleux sujet que vous allez voir. C'est le second
chef-d'oeuvre de ma collection.

A ces mots, le vieillard de Sainte-Agathe tira de l'armoire son second
tableau richement encadr, carta son rideau de soie qui le couvrait
et me le montra en silence.

C'tait la reproduction fidle, ou plutt la conception premire,
du clbre tableau de la _Fortune_. La desse verse de sa corne
d'abondance un torrent de mitres, de couronnes, de croix, de
pierreries; tandis que des snateurs, des cardinaux, des vques, sous
les traits de btes immondes ou de reptiles venimeux, se disputent ces
trsors. Dire tout ce que l'artiste a jet de verve, d'imagination et
d'esprit dans cette vive et mordante allgorie, ce serait une chose
impossible. Je me contentai d'assurer mon paysan de Sainte-Agathe
qu'il possdait vraiment un chef-d'oeuvre.

--Je crois bien, s'cria mon vieillard, c'est le vritable original de
Salvator; celui qui est en Angleterre n'est qu'une copie.

--Or donc, pour vous finir mon histoire, aussitt que l'illustre
peintre eut achev ce tableau, il prit cong de Rosalvo; mais, avant
de le quitter, il le tira  l'cart, et tombant  genoux devant lui:

--Mon pre, lui dit-il, lorsque j'allais de Naples  Rome, vos
souhaits m'ont suivi; mais  prsent que je vais de Rome  Naples, il
me faut plus que des voeux; car j'ai une mission sainte et belle 
remplir. Bnissez-moi, mon pre! ma patrie m'a reni, je vais me
venger de ma patrie! mais en brisant ses fers, en exterminant ses
tyrans, en lui rendant la libert!

--Que Dieu t'accompagne et te protge, mon enfant; mais je crains que
tes efforts soient inutiles. Les fers sont trop entrs dans la chair;
vous pourrez les secouer peut-tre, mais les briser, jamais!

Hlas! mon pauvre aeul avait dit vrai. Six mois ne s'taient pas
couls aprs sa dernire entrevue avec l'heureux et brillant
Salvator, lorsqu'un soir,  minuit, tandis que les habitans de
Sainte-Agathe taient plongs dans le plus profond sommeil, on
entendit frapper  la porte de Rosalvo  coups redoubls.

Le vieillard se trouva debout le premier; ses enfans sautrent sur
leurs fusils, les femmes poussrent un cri d'effroi.

--Qui va l? demanda Rosalvo alarm.

--C'est moi, Salvator; ouvrez-moi.

La porte s'ouvrit et Rosalvo recula de trois pas devant l'apparition
d'un fantme. Salvator habill de noir de la tte aux pieds, les
cheveux hrisss, la barbe en dsordre, l'pe nue  la main, se
prsenta  ses amis de la campagne, comme un spectre sortant du
tombeau.

--Tout est fini, dit-il, Naples est retombe plus que jamais sous le
joug de ses tyrans. Il s'tait trouv un homme, un pcheur pour se
mettre  notre tte et dlivrer son pays. Des tratres l'ont tu.
Fracanzani, mon beau-frre, est mort empoisonn dans sa prison.
Aniello Falcone se sauve en France; moi, je retourne  Rome pour ne
plus revenir; c'est la troisime et dernire fois que vous me verrez.
Je suis le seul qui reste des chevaliers de la Mort.

--Es-tu poursuivi, mon enfant? demanda Rosalvo avec cette mme
tendresse inquite, cette mme sollicitude paternelle qui ne s'taient
pas dmenties un seul instant.

--Poursuivi? reprit le peintre d'un ton gar; oui, je le suis par mes
ides qui m'accablent, par le chagrin qui me ronge, par la fureur qui
me tue. Vite, vite des pinceaux, des couleurs, ou je sens que je vais
devenir fou.

Il se promena de long en large dans la chambre, pleura, hurla,
s'arracha des poignes de cheveux. Puis, saisissant son pinceau d'une
main convulsive, il traa sur la toile le plus affreux carnage qui ait
jamais ensanglant un tableau. Je crois qu'il n'y a pas une bataille
au monde qui puisse soutenir la comparaison de ce chef-d'oeuvre. Voyez
plutt!

En disant cela, le vieillard, au comble de l'enthousiasme, arrachait
son vtement de brocart  son dernier tableau.

Je ne pus retenir un cri d'admiration. Je n'avais jamais rien vu de
plus sublime. Ce n'tait plus ni un site agreste et sauvage, ni une
blouissante satire; c'tait une scne atroce, flagrante, pouvantable
de destruction, de mort et de vengeance! Des chevaux nageant dans le
sang jusqu'au poitrail; des ttes spares de leur tronc roulant comme
des boulets refroidis, des blesss gmissant, des vainqueurs hurlant,
les mourans qui rlent. Je ne pense pas que la ralit soit plus
effrayante.

--Eh bien! que dites-vous de cela, monsieur l'tranger?

--Je dis que vous avez les trois plus beaux Salvator-Rosa qui soient
au monde.

--Et moi je dis que le dner est servi, s'cria le petit paysan en
mettant son nez  la porte de l'atelier.

Quand le repas fut fini, repas gai, aimable et cordial s'il en fut, je
quittai mes bons amis de Sainte-Agathe, regrettant jusqu'au fond de
mon coeur de ne pouvoir payer royalement leur hospitalit par des
chefs-d'oeuvre. Tout ce que je puis faire ici, c'est de leur consacrer
un souvenir dans ces pages. Admirable puissance du gnie! il a suffi
du passage d'un grand artiste au milieu d'une pauvre famille de
paysans pour y laisser comme une trace lumineuse qui se perptue 
travers les sicles.

Quant au petit Salvator que nous avions pris, Jadin et moi, pour un
ngre, je l'ai,  mon dernier voyage, retrouv  Rome, o il m'a fait
les honneurs de la Farnesina. C'est un des pensionnaires les plus
distingus du roi de Naples.




XXI

Route de Rome.

En revenant  Sainte-Agathe dei Gothi, nous apprmes une chose que
nous ignorions: c'est que notre conducteur, ayant cru que nous
voulions nous en retourner par la route de Bnvent, ce qui allongeait
quelque peu notre chemin, nous avait dj fait faire huit lieues de
trop. Nous ne les regrettmes point, ou plutt je ne les regrettai
point, car, ainsi qu'on l'a vu, Jadin n'avait rien eu  faire dans
l'aventure qui venait de m'arriver, et dont je ne comptais lui parler
qu' distance convenable, de peur de quelque scne fcheuse entre lui
et son confrre.

Il tait tard et nous voulions aller coucher  Caserte, pour visiter
le lendemain les deux Capoues. Nous arrivmes  notre gte vers les
sept heures du soir.

Heureusement, ce que nous dsirions voir pouvait se voir au clair de
la lune. Caserte est le Versailles napolitain. Bti par Vanvitelli et
command par Charles III, ce palais a la prtention d'tre le plus
grand palais de la terre, ce qui fait que trs probablement il en est
en mme temps le plus triste. Ajoutez que, comme celui de Versailles,
il est bti dans un endroit o ce n'est qu' force de travaux qu'on
a pu lui faire quelques pauvres petits horizons. Il faut, on en
conviendra, tre bien royalement capricieux, quand on a Naples, Capo
di Monte et Resina, pour venir habiter Caserte.

Il est vrai que Caserte a des chasses magnifiques, et que de tout
temps, comme nous l'avons dit, les rois de Naples ont t de grands
chasseurs devant Dieu. Un des trois parcs, parc fourr, noir, fodal,
est encore aujourd'hui fort giboyeux,  ce que l'on assure. Ce beau
parc, que nous vmes  la nuit tombante, et qui n'y perdit certes
rien, comme posie et comme majest, est flanqu d'un autre parc, bien
peign, bien soign, bien fris  la manire de celui de Versailles,
avec une cascade assez belle qui tombe d'un sombre rocher qui me
parat tre n sur place, ce qui arrive rarement aux rochers des
jardins anglais, et une foule de statues reprsentant Diane, ses
nymphes et le malheureux Acton, d'indiscrte mmoire, dj  moiti
chang en cerf. Ce parc lui-mme est voisin d'un jardin anglais, avec
grottes, ruisseaux, ponts chinois, chaumires, serres et magnolias.

Nous soupmes et nous couchmes  Caserte, fort bien mme,
consignons-le en l'honneur de l'aubergiste, cela n'arrive pas souvent
sur la route de Naples  Rome; il est vrai que je me trompe et que
Caserte, place en dehors des grands chemins, n'est sur aucune route.

Le lendemain matin, un cicrone, o n'y a-t-il pas de cicrone en
Italie? nous proposa d'aller voir la magnifique filature de San Lucio.
J'ai peu d'enthousiasme en gnral pour visiter les tablissemens
industriels: les directeurs de ces sortes d'tablissemens sont presque
toujours froces; une fois qu'ils vous tiennent, ils ne vous font pas
grce d'un mtier, ils ne vous pargnent pas un fil de soie. Aussi
nous serions-nous privs de la magnifique filature, si je ne m'tais
point rappel que San Lucio tait la fameuse colonie du roi Ferdinand:
car le roi Ferdinand tait non seulement un grand chasseur devant
Dieu, mais aussi un grand pcheur devant les hommes: or, de son temps,
il avait, pour le plaisir de ses yeux sans doute, rassembl dans cette
filature, qu'il avait fonde avec une bont toute paternelle, les plus
belles filles des environs: ces filles taient fort reconnaissantes 
leur fondateur, et lui prouvaient leur reconnaissance de toutes les
manires. Enfin, le roi Ferdinand fut si paternel et les belles filles
si reconnaissantes, qu'il rsulta de ce double change de sentimens
vertueux toute une population de petits fileurs et de petites fileuses
qui obtinrent de leur royal protecteur une espce de constitution
beaucoup plus librale que celle de 1830: un des articles de cette
constitution porte que les garons seront exempt de tout service
militaire, et que les filles auront chacune trois cents francs de dot;
aussi les mariages abondent-ils  San Lucio.

A onze heures du matin nous quittmes Caserte, et nous nous dirigemes
sur l'ancienne Capoue.

Hlas! Capoue est de nos jours un de ces noms menteurs comme nous en
ont tant lgus les menteurs historiens de Rome; cependant il faut le
dire, aux ruines qui existent encore, il est facile de voir de quelle
importance tait cette fameuse ville qui, selon Tite-Live, fut le
tombeau de la gloire d'Annibal. Capoue, cette ville de la Campanie,
dont la civilisation trusque avait de cinq cents ans devanc la
civilisation de Rome, et que Rome, la grande jalouseuse de toutes les
gloires, traita comme Carthage, avait un magnifique amphithtre
dont on peut encore admirer les ruines; car ce fut Capoue, la ville
civilise par excellence, qui inventa les combats de gladiateurs. D'o
venait cette frocit instinctive aux froces habitans de la Campanie?
de l'excs des volupts mmes. Quand on est blas sur les plaisirs
doux et humains, il faut bien inventer d'autres plaisirs cruels
et sanglans. Cicron, qui, en sa qualit d'avocat, n'tait jamais
embarrass de rpondre par un paradoxe ou par une antithse  une
question quelconque, dit que c'tait la fertilit du sol qui faisait
la frocit des habitans. En tous cas, les Romains se chargrent
de faire oublier par des cruauts plus grandes toutes les cruauts
qu'avaient pu commettre les Campaniens. Capoue, prise par eux, fut
livre au pillage, un peu dmolie et beaucoup brle; ses habitans,
rduits en esclavage, furent vendus  l'encan sur ses places
publiques; enfin, ses snateurs furent battus de verges et dcapits.
Il est vrai,  ce que dit le doux et bon Cicron, que c'tait une
action commande par la prudence, et non par l'amour du sang:--_Non
crudelitate, sed consilio_.--Ajoutons qu'un des reproches de mollesse
que firent les Romains aux Capouans fut d'avoir invent le velarium,
grande toile suspendue au dessus des cirques et des thtres pour
garantir les spectateurs du soleil; il est vrai que les Romains,
s'apercevant bientt  leur tour que mieux valait tre  l'ombre qu'au
soleil, adoptrent le susdit velarium, si fort reproch  ces pauvres
Campaniens.--Voir Sutone, article NRON.

Il y a un souvenir qu'veill encore tout naturellement Capoue: c'est
celui d'Annibal. On trouve de par le monde historique une malheureuse.
phrase de Florus, qui dit,  propos du hros de Cannes, de la
Trebbia et de Thrasimne: _Cum victoria posset uti, frui maluit_;
c'est--dire: Lorsqu'il pouvait user de sa victoire, il aima mieux en
jouir. C'est un fort joli concetti antique, nous n'en disconvenons
pas; mais, nous en sommes bien sr, son auteur, en l'crivant, ne
comprenait pas toute la porte qu'il devait avoir. En effet, ce
malheureux concetti a t pour Annibal ce que les deux fameuses
chansons de M. de La Palisse et de M. de Marlborough ont t pour les
deux grands capitaines de ce nom. Annibal, accus de s'tre endormi
dans les dlices, a t dshonor  tout jamais.

Mais ce qu'il y a surtout de remarquable, ce sont les attaques de nos
professeurs de collge, contre le fils d'Amilcar,  l'endroit de cette
malheureuse Capoue; comme ils traitent ce fainant d'Annibal; comme
ils mprisent ce pauvre hros; comme  sa place ils auraient march
sur Rome; comme ils auraient pris Rome; comme ils auraient fait
disparatre Rome de la surface de la terre! Il n'y a pas jusqu' mon
pauvre prcepteur, un bon et excellent abb, qui,  part les frules
qu'il nous donnait, n'aurait pas voulu faire de mal  un enfant, qui
n'et tabli son plan de campagne pour marcher sur Rome. Quand nous
en tions  ce malheureux passage de Florus, il tirait son plan de sa
bibliothque, l'tendait sur notre table d'tude, faisait un compas de
ses deux doigts, et nous montrait comme c'tait chose facile que
de s'emparer de la ville ternelle. Ah! s'il et t  la place
d'Annibal!

Il est vrai qu'il y a un autre abb, et celui-l s'appelle l'abb de
Montesquieu, qui prtend qu'Annibal n'a fait qu'une halte de quelques
jours pour reposer son arme, fatigue par une marche de huit cents
lieues et par trois victoires successives, ce qui quivaut presque 
une dfaite. Il est vrai encore qu'il y a d'autres esprits intelligens
qui ont t chercher  Carthage mme le secret de la temporisation
d'Annibal, et qui ont vu que l, comme partout, il y avait de petits
rhteurs qui faisaient la guerre au grand gnral, des robes qui
morignaient la cuirasse, des plumes qui calomniaient l'pe. Annibal
demandait des secours  cor et  cri. Rome tait perdue, disait-il,
l'Italie tait  lui si on lui envoyait des secours. Mais on lui
rpondait, ou plutt les rhteurs rpondaient  ses messages, car 
lui ils n'eussent, selon toute probabilit, pas os rpondre; les
rhteurs rpondaient donc: Ou Annibal est vainqueur, ou Annibal est
vaincu. S'il est vainqueur, il est inutile de lui envoyer des secours;
s'il est vaincu, il faut le rappeler.

C'est  peu prs ce que l'on rpondait  Bonaparte quand, lui aussi,
s'endormait dans les dlices du Caire, o il avait  lutter contre une
insurrection tous les huit jours, et contre la peste deux fois par an.
Mais Bonaparte avait affaire au directoire franais et non au snat
carthaginois. Bonaparte rpondit en traversant, lui troisime, la
Mditerrane, et en venant faire le 18 brumaire.

Il y a encore, il faut le dire, entre ces deux opinions qui divisent
en deux cette grande question historique, de savoir si Annibal est
rest des mois  Capoue ou s'il n'y a fait qu'une halte de quelques
jours, une troisime opinion qui prtend qu'Annibal n'y a jamais mis
le pied.

Cette opinion pourrait bien tre la vraie.

Cela me rappelle que les Romains, les incrdules s'entend, disent
qu'il y a deux hommes qui ne sont jamais venus  Rome. Ces deux
hommes, selon eux, sont l'aptre saint Pierre et le prsident Dupaty.

Comme nous eussions fort mal dn, et que, selon toute probabilit,
nous n'eussions pas dormi du tout dans la ville des dlices, nous
partmes, aprs avoir visit l'amphithtre et les quelques ruines qui
l'entourent, pour la moderne Capoue.

La moderne Capoue est une fort jolie ville, selon Vauban, Montecuculli
et Folard; elle est muraille, bastionne et poterne, elle a des
lunes, des demi-lunes, des chemins de ronde, tout cela donnant sur un
beau paysage, avec un horizon de montagnes d'un ct, et la mer de
l'autre. Au reste, peu de choses  voir, except la cathdrale,
soutenue presque entirement par des colonnes enleves  l'ancien
amphithtre.

En sortant de Capoue, nous rencontrmes un premier fleuve, que je
crois tre le Volturne: pardon, messieurs les savans, si je me trompe,
je n'ai sous les yeux ni mes albums qui sont  Florence, ni mes cartes
qui sont rue du Gazomtre, et que je serais oblig d'y aller chercher,
ce qui n'en vaut pas la peine; et un second fleuve qui est  coup sr
le Garigliano, c'est--dire l'ancien Liris.

Nous traversmes ce fleuve potique de la faon la moins potique de
la terre. On nous mit, nous, nos chevaux et notre voiture, dans un
bac, et on nous fit filer le long d'une corde, si bien que nous nous
trouvmes de l'autre ct au bout de cinq minutes. Notre passeur, au
reste, tait dsol; on mditait un pont en fil de fer,--un pont de
fil de fer sur le Liris!

Pourquoi pas? on va bien du Pire  Athnes en omnibus; et l'on
remonte bien l'Euphrate en bateau  vapeur.

Au reste, c'est, on se le rappelle, sur les bords du Garigliano que
notre arme fut dfaite par Gonzalve, ce qui fait que Brantme,
redevenant Franais un instant, aprs avoir pass, il y a trois cents
ans, le Liris, au mme endroit o nous venons de le passer nous-mmes,
s'crie:

Hlas! j'ai veu ces lieux l dernier, et mesme le Gariglian, et
c'estait male tard,  soleil couchant, que les ombres et les masnes
commencent  se paroistre comme fantosmes, plustt qu'aux autres
heures du jour, o il me sembloit que les asmes gnreuses de ces
braves Franois l morts s'eslevoient sur la terre et me parloient,
et quasi me rpondoient sur les plaintes que je leur faisois de leur
combat et de leur mort.

Nous touchions  la voie Appienne, l plus belle des voies antiques,
celle sur laquelle les Romains qui avaient quelque prescience de
l'endroit o ils mourraient, ordonnaient de placer leurs tombeaux.
Elle existait du temps de la rpublique. Csar, Auguste, Vespasien,
Domitien, Nerva, Trajan et Thodoric la rparrent successivement.

Arrivs o nous nous trouvions, elle s'lanait vers Bnvent, et s'en
allait mourir  Brindes: ce fut cette route qu'Horace suivit dans son
potique voyage.

Nous traversions les souvenirs antiques, marchant en plein sur
l'histoire et sur la fable, coudoyant  chaque pas Tacite et
Horace. Notre postillon (un postillon romain ou napolitain pourrait
parfaitement tre reu, soit dit en passant,  l'Acadmie des
inscriptions et belles-lettres) nous apprit que quelques ruines, sur
lesquelles nous allions sautillant de dcombres en dcombres, taient
l'ancienne Minturnes.

--Ainsi, les marais que l'on aperoit d'ici? demandai-je en tendant
le bras dans la direction de la route de San-Germano.

--Sont ceux o se cacha Marius, rpondit mon postillon.

Je lui donnai deux pauli.

C'est au mme endroit  peu prs o Marius se cacha, que Cicron fut
tu et Conradin trahi.

Nous avons racont ailleurs comment l'orateur antique et le jeune
hros du moyen-ge taient morts.

Nous allmes dner  Mola; on nous conduisit dans une grande salle
dont toutes les fentres taient fermes pour maintenir la fracheur
de l'air; puis tout  coup, comme tendus dans de bonnes chaises
nous nous ventions avec nos mouchoirs, le garon ouvrit une de ces
fentres.

Il est impossible d'exprimer la magie du paysage que cette espce de
lanterne magique venait de dvoiler  nos yeux. Nous plongions sur ce
golfe si calme qu'il semblait un miroir d'azur, et de l'autre ct,
s'avanant jusqu' l'extrmit du promontoire, nous apercevions Gate,
Gate, clbre par ses vergers d'orangers, ses deux siges soutenus,
l'un en 1501, l'autre en 1806, et surtout par ses femmes blondes.

C'est une fille de Gate qui servit de modle au Tasse pour le
portrait d'Armide.

Pardon, nous oublions encore une des clbrits de Gate. C'est sur
son rivage que Scipion et Llius s'amusaient  faire des ricochets,
comme plus tard Auguste s'amusait  jouer aux noix avec les petits
polissons de Rome.

Aprs le dner, nous allmes faire une promenade jusqu' Castellone de
Gate, l'ancienne Formies, dont une portion des murs, plus une porte,
existent encore. C'est entre ces deux bourgs qu'tait situe une des
villas de Cicron; c'est de cette villa qu'il fuyait, cach dans sa
litire, lorsqu'il fut rejoint par le tribun Popilius, dont il avait
t l'avocat, qui lui coupa la tte et les mains, en manire de
reconnaissance; il est probable que si Popilius a eu pendant le reste
de sa vie quelque autre procs, le tribunal aura t forc de lui
nommer un dfenseur d'office.

L'emplacement o tait, selon toutes les probabilits, situe cette
villa, fait partie aujourd'hui de la proprit du prince de Caposele.

Une autre tradition veut qu'une source qui coule dans la mme
proprit soit la fameuse fontaine Artacia, prs de laquelle Ulysse
rencontra la fille d'Antiphate, roi des Lestrigons, laquelle allait,
comme une simple mortelle, y puiser une cruche d'eau.

La voiture nous suivait par derrire; nous n'emes donc qu' nous y
rinstaller, lorsque nous emes vu tout ce que nous voulions voir, et
nous repartmes; une demi-heure aprs nous tions  Ytry, patrie
du fameux Fra Diavolo, si clbre en Campanie, et surtout 
l'Opra-Comique.

Fra Diavolo tait un brave homme de cur, disant son brviaire comme
un autre, confessant tant bien que mal les voleurs des environs, qui
venaient lui conter leurs petites peccadilles, et dont il se faisait
des amis en ne les abmant pas trop de pnitences, lorsqu'un beau
matin, quand il fut question de nommer Joseph Napolon roi de Naples,
l'envie lui prit de s'opposer  cette nomination. En consquence, sans
changer de costume, il passa une paire de pistolets  sa ceinture,
pendit un sabre par dessus sa soutane, prit une carabine qu'il avait
trouve dans le presbytre et qui lui venait de son prdcesseur, et,
faisant appel  ses ouailles, au nombre desquelles, comme nous l'avons
dit, tait bon nombre de brigands, il se mit en campagne, gardant
les dfils de Fondi, et gorgeant tous les Franais isols qui y
passaient. Ces exploits firent bientt si grand bruit, que l'cho
en alla retentir  Palerme, o taient  cette poque Ferdinand et
Caroline; leurs augustes majests invitrent alors Fra Diavolo 
les aller voir, et, comme il se hta de se rendre  cette gracieuse
invitation, elles lui confrrent le grade de capitaine. Fra Diavolo
revint  Ytry investi de cette nouvelle dignit; mais cette nouvelle
dignit ne lui porta point bonheur. Massna, aprs avoir pris Gate,
ordonna une battue gnrale dans les environs: Fra Diavolo fut
pris avec deux cents hommes de sa bande  peu prs; ses deux cents
compagnons furent incontinent pendus aux arbres de la route. Mais
comme les Napolitains niaient que Fra Diavolo qui, selon leur opinion,
 eux, opinion que justifie le nom qu'ils lui avaient donn de frre
Diable, avait mille ressources de magie  son service; comme les
Napolitains, dis-je, niaient que Fra Diavolo et t assez imprudent
pour se laisser prendre, on conduisit l'ex-cur  Naples, on le
promena pendant trois jours dans les rues de la capitale, aprs quoi
on lui trancha la tte sur la place du March-Neuf.

Tout cela ne fit point que, pendant tout le rgne de Joseph et de
Murat, les esprits forts ne niassent la mort de Fra Diavolo.

Qu'une illustration moderne ne nous fasse point perdre de vue un
souvenir antique. Ytry est l'ancienne _Urbs Mamurrarum_ d'Horace;
c'est l que Murna lui prta sa maison et Capiton sa cuisine:

    Muraena praebente domum, Capitone culinam.

Nous nous arrtmes  Ytri. Je me rappelais la nuit qu' mon premier
voyage j'avais passe  Terracine, nuit terrible parmi les terribles
nuits que j'ai subies en Italie. Je me rappelais ces malheureux lits
recouverts de serge verte, dans lesquels nous nous tions tourns et
retourns six heures, sans pouvoir arriver  fermer l'oeil une seule
minute. Il est vrai que, l'esprit exalt par la menace ternelle d'un
seul et mme danger, j'avais,  force de chercher, trouv un costume
de nuit qui me mettait  peu prs  l'abri des puces: c'tait un
pantalon  pied aux coutures serres et pressant la taille, une
chemise qui s'ouvrait juste pour laisser passer la tte, et qui se
refermait hermtiquement au col, enfin, des gants sur lesquels se
boutonnaient mes manchettes: moyennant cette prcaution, le visage
seul restait expos, et j'ai remarqu que la puce, comme le lion,
respecte le visage de l'homme. Restait, il est vrai, la punaise qui ne
respecte rien; mais, au lieu de deux races ennemies, ce n'tait plus
qu'une seule  combattre.

Encore une fois, dfiez-vous, non pas des fivres des marais Pontins
que tout le monde vous signale, mais de leurs puces et de leurs
punaises dont personne ne parle.

Le lendemain matin, nous nous abordmes, Jadin et moi, en disant que
nous aurions aussi bien fait de coucher  Terracine.

A l'une des descentes de la route de Fondi, notre postillon s'arrta
et nous raconta que nous tions juste  l'endroit o le _fameux pote
franais Esmnard_ s'tait tu en tombant de voiture.

En gnral, les Italiens ne nous abment pas de louanges; on peut
mme dire que, dans leur troit patriotisme, patriotisme de clocher,
dernier reste de l'orgueil des petites rpubliques, ils sont presque
toujours injustes pour les autres nations; mais comme toute curiosit
vaut une rtribution quelconque, et que cette rtribution est variable
selon le plus ou le moins d'intrt que prsente la susdite curiosit,
notre postillon avait pens que la curiosit et par consquent la
rtribution seraient plus grandes, s'il faisait d'Esmnard un pote de
premier ordre.

La ville de Fondi, que saint Thomas choisit pour y tablir une classe,
et dans laquelle il fit ce miracle d'horticulture, de planter par
la tte un oranger qui prit racine et qu'on montre encore, est
aujourd'hui un pauvre et bien misrable bourg. Le fameux corsaire
Barberousse, qu'il ne faut pas confondre avec l'empereur Barberousse,
le souverain des lgendes rhnanes, furieux de n'avoir pu enlever la
belle Julie Gonzaga, veuve de Vespasien Colonne et comtesse de Fondi,
dont il comptait faire cadeau  Soliman II, brla la ville. Depuis ce
temps-l la pauvre cit n'a pu se remettre de cet accident, et la main
de feu du terrible pirate est encore empreinte sur la ville moderne.

Deux heures aprs nous tions  Terracine.

Terracine est bien encore, en venant de Naples surtout, l'clatante
Axur dont parle Horace:

    Impositum saxis lat candentibus Anxur,

avec son gigantesque rocher qui fut sa base de toutes les poques, et
les restes de son palais de Thodoric, qui ne la couronne que depuis
le cinquime sicle seulement. Comme il n'tait que midi, et que
j'avais quelques recherches  faire  Terracine, nous nous arrtmes 
l'auberge o nous nous tions arrts en venant, la seule au reste qui
soit, je crois, dans toute la ville.

Dix minutes aprs notre arrive, nous tions dj en route, Jadin
pour gravir la montagne couverte de ses ruines gothiques, et moi pour
courir au bord de la mer, o l'on retrouve encore des vestiges du
port, qui, selon toute probabilit, remonte au temps de la rpublique.

En revenant, j'entrai dans la cathdrale. Quelques belles colonnes
de marbre blanc qui viennent d'un temple d'Apollon la rendent assez
remarquable.

En entrant  l'htel, j'avais demand s'il n'existait pas quelque
histoire de Mastrilla. On n'a peut-tre pas oubli le nom de ce fameux
bandit, que Padre Rocco appela si heureusement  son secours,  propos
de l'clairage de Naples, et de cette fameuse histoire de saint Joseph
que l'on nous a tant reproche.

L'histoire de Mastrilla se trouvait renferme dans une espce
de complainte  peu prs intraduisible, que l'on me procura 
grand'peine, mais dont  la honte de mon imagination, je l'avoue, je
ne pus rien tirer.

Alors force me fut de me borner aux traditions orales, et de me mettre
en qute des rapsodes, qui pouvaient, fragment par fragment, me
raconter l'Iliade de cet autre Achille.

Les rapsodes me tinrent jusqu' sept heures du soir  me conter des
rapsodies qui n'taient que les diffrens couplets de la complainte,
spars au lieu d'tre runis.

Nous avions pass notre journe  la recherche de l'insaisissable
Mastrilla. La journe tait perdue, ce qui n'tait pas un grand
malheur; mais ce qui compliquait notre situation, c'est qu'il fallait
ou passer la nuit  Terracine, et l'on sait quelle terreur nous
inspirait cette station, ou traverser les marais Pontins pendant
l'obscurit. En restant  Terracine, nous tions srs d'tre dvors
par les puces et par les punaises; en traversant les marais Pontins,
nous risquions d'tre dvaliss par les voleurs. Nous balanmes un
instant, puis nous nous dcidmes  traverser les marais Pontins.

Nous fmes mettre les chevaux,  huit heures du soir; il faisait un
clair de lune magnifique: nous chargemes nos fusils, nous montmes,
Jadin et moi, sur le sige de la voiture, et nous partmes d'un assez
bon train.

Les marais Pontins commencent en sortant de Terracine, et presque
aussitt le pays prend un caractre de tristesse particulire, que ne
contribuent pas peu, sans doute,  lui donner, aux yeux des voyageurs,
la crainte de la fivre, qu'on y rencontre certainement, et celle des
voleurs, qui vous y attendent peut-tre. La route, trace au
beau travers du pays, s'tend par une ligne parfaitement droite,
qu'accompagne de chaque ct un canal destin  l'coulement des eaux.
Malheureusement,  ce qu'on assure, ces eaux, se trouvant au dessous
du niveau de la mer, ne peuvent s'couler dans la Mditerrane. Au
del du canal est un terrain mouvant et plant de grands roseaux.

Cette vaste solitude, o Pline comptait autrefois jusqu' vingt-trois
villes, n'offre pas aujourd'hui,  part les relais de poste, une seule
habitation. Comme dans les Maremmes toscanes, une fivre dvorante
tuerait, en moins d'une anne, l'imprudent qui oserait s'y fixer. Les
voleurs qui l'exploitent ne font eux-mmes qu'y passer, et, aussitt
leurs expditions finies, ils se retirent dans les montagnes de
Piperno, leur vritable domicile.

A mesure que nous avancions, le pays prenait un caractre de plus en
plus mlancolique; et comme si nos chevaux et notre postillon eussent
partag l'inquitude que sa mauvaise rputation pouvait inspirer, ils
redoublaient, les uns de vitesse, l'autre de coups.

Aprs une heure et demie  peu prs, nous apermes  notre droite un
grand feu qui jetait une lueur d'incendie  cent pas autour de lui;
ce ne pouvaient tre des voleurs, car, par cette imprudence, ils se
fussent dnoncs eux-mmes: nous demandmes  notre postillon ce que
c'tait que ce feu; il nous rpondit que c'tait le relais de poste.

En effet,  mesure que nous avancions, nous apercevions  la lueur
de la flamme une espce de masure, et adosss aux murailles de cette
masure, clairs par le reflet du foyer, cinq ou six hommes immobiles
et envelopps de leurs manteaux. A notre approche et au bruit du
fouet de notre postillon, deux se dtachrent du groupe, et montant
eux-mmes  cheval, ils prirent en main une espce de lance et
disparurent. Les autres continurent  se chauffer.

Arriv en face du hangar, notre postillon s'arrta, et,  peine
arrt, dtela ses chevaux, demanda le prix de sa course, ainsi que la
bonne main qui en tait l'accompagnement oblig, et, sautant sur un
de ses deux chevaux aussitt qu'il les eut reus, il tourna bride et
repartit au galop. Au reste, ses chevaux taient si bien habitus  ce
retour prcipit qu'il n'eut pas mme besoin d'employer le fouet comme
il avait fait en venant: on et dit que ces animaux, partageant les
inquitudes de l'homme, avaient hte de fuir ces contres mphitiques
et cet air pestilentiel.

Cependant nous tions rests au milieu de la route avec notre voiture
dtele; et comme nous ne voyions s'avancer aucun quadrupde, comme
pas un seul de ces bipdes grelottans et accroupis autour du feu ne
bougeait de sa place, je me dcidai, voyant qu'ils ne venaient pas
 moi,  aller  eux. En consquence, je descendis de mon sige, je
jetai mon fusil en bandouillre sur mon paule et je m'avanai vers la
masure.

Ils me laissrent approcher sans faire un mouvement.

En m'approchant je les regardais: ce n'taient pas des hommes,
c'taient des spectres.

Ces malheureux, avec leur teint hve, leurs membres frissonnans, leurs
dents qui se choquaient, taient hideux  voir; le mieux portant des
quatre et pu poser pour une effrayante statue de la Fivre.

Je les considrai un instant, oubliant pourquoi je m'tais approch
d'eux; puis, par un retour goste sur moi-mme, je pensai que j'tais
moi-mme au milieu de ces marais dont les manations les avaient faits
tels qu'ils taient.

--Et les chevaux? demandai-je.

--coutez, me rpondit l'un d'eux, les voil.

En effet, on entendait un pitinement qui allait se rapprochant, puis
un hennissement sauvage, puis, mls  ce bruit confus, des juremens
et des blasphmes.

Bientt les hommes qui s'taient loigns avec des lances reparurent
chassant devant eux une douzaine de petits chevaux, ardens, sauvages,
fougueux, et qui semblaient souffler la flamme par les naseaux.

Aussitt les quatre fivreux se levrent, se jetrent au milieu du
troupeau trange, saisirent chacun un cheval par la longe qu'il
tranait, lui passrent, malgr sa rsistance, un misrable harnais,
et, tout en me criant: Remontez, remontez, poussrent l'attelage
rcalcitrant vers la voiture.

Je compris qu'il n'y avait pas d'observations  faire, et que dans les
marais Pontins cela devait se passer ainsi. Je remontai donc vivement
sur mon sige et je repris ma place prs de Jadin.

--Ah a! me dit Jadin, o allons-nous? Au sabbat?

--Cela m'en a tout l'air, rpondis-je. En tout cas, c'est curieux.

--Oui, c'est curieux, dit-il, mais ce n'est point rassurant.

En effet, il se passait une terrible lutte entre les hommes et les
chevaux: les chevaux hennissaient, ruaient, mordaient; les hommes
criaient, frappaient, blasphmaient; les chevaux essayaient, par des
carts qui branlaient la voiture, de casser les cordes qui leur
servaient de traits; les hommes resserraient les noeuds de ces cordes,
tout en posant sur le dos de deux de ces dmons des espces de
selles. Enfin, quand les selles furent poses, tandis que deux hommes
maintenaient les chevaux de devant, deux autres sautrent sur les
chevaux sells, puis ils crirent: Laissez aller! puis nous nous
sentmes emports comme par un attelage fantastique, tandis que de
chaque ct de la route les deux hommes  cheval nous suivaient,
criant un fouet  la main, et joignant les gestes aux cris pour
maintenir nos coursiers dans le milieu de la route, dont ils voulaient
s'carter sans cesse, et les empcher d'aller s'abmer avec notre
voiture dans un des canaux qui bordaient chaque ct du chemin.

Cela dura dix minutes ainsi; puis, ces dix minutes coules, comme nos
chevaux taient lancs, nos escorteurs nous abandonnrent, et, sortis
un instant, par une crise, de leur apathie, s'en retournrent attendre
d'autres voyageurs, en tremblant la fivre devant leur feu.

Quand nous pmes un peu respirer, nous regardmes autour de nous: nous
traversions de grands roseaux tout peupls de buffles qui, rveills
par le bruit que nous faisions, cartaient bruyamment ces joncs
gigantesques pour nous regarder passer; puis, effrays  notre
approche, se reculaient en soufflant bruyamment. De temps en temps de
grands oiseaux de marais, comme des hrons ou des butors, se levaient
en jetant un cri de terreur, et s'loignaient rapidement, traant
une ligne droite, et se perdant dans l'obscurit; enfin, de temps
en temps, des animaux, dont je ne pouvais reconnatre la forme,
traversaient la route, parfois isols, parfois par bandes. J'appris au
relais que c'taient des sangliers.

Nous arrivmes ainsi en moins d'une heure et demie au second relais.
L la mme scne se renouvela: mme feu, hommes semblables, pareils
chevaux; aprs une demi-heure d'attente, nous repartmes comme
emports par un tourbillon.

Nous fmes trois relais de la mme manire; puis au bout du quatrime
nous apermes une ville: c'tait Velletri.

Les fameux marais Pontins taient traverss, et cette fois encore sans
rencontrer de voleurs: dcidment les voleurs taient passs pour nous
 l'tat de mythes.

Sans nous consulter, nos postillons s'arrtrent  la porte d'une
auberge, au lieu de s'arrter  la porte de la poste. Comme la susdite
locanda ne paraissait pas trop misrable, je ne leur en voulus pas de
la mprise; nous descendmes, et nous demandmes deux chambres pour le
soir, et un bon djener, s'il tait possible, pour le lendemain.

Trois choses nous faisaient prendre en patience notre station 
Velletri. Je mditais pour le lendemain une excursion  Cori,
l'ancienne Cora, et  Monte-Circello, l'ex-cap de Circ; tandis que
Jadin, attir par un autre but, m'avait dj dclar qu'il demeurerait
sur place pour faire quelque portrait de femme; on sait que les femmes
de Velletri passent pour les plus belles femmes[1].

  [1] Velletri, c'est l'Arles de l'Italie. Raphal, passant un jour 
    Velletri, vit une mre qui tenait un enfant dans ses bras: la
    beaut de la mre et de l'enfant exalta le peintre  un tel point,
    qu'il les pria de ne pas bouger, et qu' dfaut de papier et de
    crayon il prit un morceau de craie et traa sur le fond d'un
    tonneau l'esquisse de la Madone  la Seggiola.

   De l, la forme circulaire de cet admirable tableau, un des
   chefs-d'oeuvre du palais Pitti  Florence.

Velletri est la patrie, non pas d'Auguste, mais de ses anctres; son
pre y tait banquier (lisez usurier): les banquiers romains prtaient
 20 pour 100; c'est  20 pour 100 que Csar avait fait pour
cinquante-deux millions de dettes. Elle n'offre de remarquable, comme
monument, que le bel escalier de marbre de l'ancien palais Lancelloti,
bti par Lunghi-le-Vieux.

Cori, plus heureuse que sa voisine, possde encore deux temples,
levs l'un  Castor et Pollux, l'autre  Hercule; du premier il
ne reste que les colonnes et l'inscription qui atteste qu'il tait
consacr aux fils de Jupiter et de Lda; le second, lev sous Claude,
est parfaitement conserv, et on le regarde, merveilleusement pos
qu'il est d'ailleurs sur une base de granit entirement isole, comme
un des plus complets modles de l'ordre dorique grec.

Quand  Monte-Circello, c'est, comme l'indique son nom, l'antique
rsidence de la fille du Soleil. Ce fut sur cette montagne, jadis
baigne par la mer et qu'on appelait, comme nous l'avons dit, le cap
Circ, que parvint Ulysse, lorsqu'aprs avoir chapp au cyclope
Polyphme et au Lestrigon Antiphate, il aborda sur une terre inconnue,
et, montant sur un cap lev, ne vit devant lui _qu'une le et une mer
sans fin: l'le tait perdue au milieu des flots; puis  travers
les buissons et les forts sortaient de la terre des tourbillons de
fume_.

Je suis mont sur le cap, j'ai cherch l'le volcanique et je n'ai
rien aperu; mais peut-tre aussi ai-je moins bonne vue qu'Ulysse.

Mais ce que j'ai dcouvert, par exemple, ce sont d'immenses troupeaux
de porcs, bien autrement nobles que les cochons de M. de Rohan,
puisque, selon toute probabilit, ils descendent de ces imprudens
compagnons d'Ulysse, qui, attirs par le bruit de la navette et par
l'harmonie des instrumens, entrrent dans le palais de la fille du
Soleil malgr les conseils d'Euriloque, qui revint seul aux vaisseaux
pour annoncer  leur chef la disparition de ses vingt soldats.

Or, comme je disais, y a-t-il beaucoup de noblesse qui puisse le
disputer  celle des cochons de Monte-Circello, dont les anctres ont
t chants par Homre?

Dans la montagne est encore une grotte, appele _Grotta della Maga_,
ou grotte de la Magicienne: c'est le seul souvenir que Circ ait
laiss dans le pays. Quant  son splendide palais de marbre, il est
bien entendu qu'il n'en reste pas plus de trace que de celui d'Armide.

Nous revnmes assez tard  Velletri; et, comme rien ne nous pressait,
que nous n'avions pas t trop mcontens de l'auberge, nous rsolmes
d'y passer la soire. Jadin y tait rest dans l'intention de faire un
portrait de femme, il avait fait deux paysages. L'homme propose, Dieu
dispose.

Le lendemain, nous nous remmes en route vers les neuf heures du
matin, nous arrtant un instant  Genzano pour boire de son vin, qui a
une certaine rputation, un instant  l'Arriccia pour voir le palais
Chigi et l'glise de la ville, deux des ouvrages les plus remarquables
du Bernin.

Enfin,  deux heures, nous arrivmes  Albano. C'est  Albano que les
riches Romains qui craignent le mal'aria vont passer l't;  partir
de la porte de Rome, en effet, la route monte jusqu' Albano; et,
comme on le sait, hte des plaines et des marais, la fivre n'atteint
jamais une certaine hauteur.

Dix ciceroni nous attendaient  la descente de notre voiture pour nous
faire voir de force le tombeau d'Ascagne et celui des Horaces et des
Curiaces. Nous ne donnerons pas aux savans italiens le plaisir de nous
voir nous enferrer dans une discussion archologique  l'endroit de
ces deux monumens. Nous avons dit tout ce que nous avions  dire
l-dessus  propos de la grande mosaque de Pompea,  qui Dieu fasse
paix.

En sortant d'Albano, on aperoit Rome  quatre lieues de distance; ces
quatre lieues se font vite, le chemin, comme nous l'avons dit, allant
toujours en descendant. Aussi, une heure aprs notre dpart d'Albano,
nous entrions dans la ville ternelle, que nous avions quitte quatre
mois auparavant.




XXII

Gasparone.


Je n'avais plus rien  voir dans la ville ternelle que le
reprsentant ternel de notre religion, le vicaire du Christ, le
successeur de saint Pierre. Depuis que j'tais en Italie, j'entendais
parler de Grgoire XVI comme d'un des plus nobles et des plus saints
caractres qui eussent encore illustr la papaut, et ce concert
gnral d'loges me donnait une plus ardente envie de me prosterner 
ses pieds.

Aussi, le lendemain, ds que l'heure d'tre reu fut arrive, me
prsentai-je chez M. de Tallenay, pour le prier de demander pour moi
une audience  Sa Saintet: M. de Tallenay me rpondit qu'il allait
 l'instant mme transmettre ma demande au cardinal Fieschi; mais en
mme temps il me prvint que, comme l'audience ne me serait jamais
accorde que trois ou quatre jours aprs la rception de ma demande,
je pouvais, si j'avais quelque course  faire soit dans Rome, soit
dans les environs, profiter de ce petit retard.

Cela m'allait  merveille. A mon premier passage, j'avais visit
toute la campagne orientale de Rome: Tivoli, Frascati, Soubiaco et
Palestrine; mais je n'avais point vu Civitta-Vecchia; Civitta-Vecchia,
au reste, o il n'y aurait rien  voir, si Civitta-Vecchia n'avait
point un bagne et dans ce bagne n'avait point l'honneur de renfermer
le fameux Gasparone.

En effet, je vous ai bien racont des histoires de bandits, n'est-ce
pas? je vous ai tour  tour parl du Sicilien Pascal Bruno, du
Calabrais Marco Brandi et de ce fameux comte Horace, ce voleur de
grands chemins aux charmantes manires, aux gants jaunes et  l'habit
taill par Humann.

Eh bien! tous ces bandits-l ne sont rien prs de Gasparone. Il y a
plus, prenez tous les autres bandits, prenez Dieci Nove, prenez Pietro
Mancino, cet habile coquin qui vola un million en or et qui, satisfait
de la somme, s'en alla vivre honntement en Dalmatie, faisant, de
l, la nique  la police romaine; prenez Giuseppe Mastrilla, cet
incorrigible voleur, qui, au moment de mourir, ne pouvant plus rien
voler  personne, vola son me au diable; prenez Gobertineo, le fameux
Gobertineo, que vous ne connaissez pas, vous autres Parisiens,
mais dont le nom est au bord du Tibre l'gal des plus grands noms;
Gobertineo qui tua de sa main neuf cent soixante-dix personnes, dont
six enfans, et qui mourut avec le pieux regret de n'avoir pas atteint
le nombre de mille comme il en avait fait voeu  saint Antoine, et
qui, au moment de la mort, craignait d'tre damn surtout pour n'avoir
pas accompli son voeu; prenez Oronzo Albeyna, qui tua son pre comme
Oedipe, sa mre comme Oreste, son frre comme Romulus, et sa soeur
comme Horace; prenez les Sondino, les Francatripa, les Calabrese,
les Mezza Pinta; et ils n'iront pas au genou de Gasparone. Quant
 Lacenaire, ce bucolique assassin qui a fait tant d'honneur  la
littrature, il va sans dire que, comme meurtrier et comme pote, il
n'est pas mme digne de dnouer les cordons du soulier gauche de son
illustre confrre.

On comprend que je ne pouvais pas aller  Rome et passer par
consquent  douze lieues de Civitta-Vecchia sans aller voir
Gasparone.

Cette fois, nous partmes par la diligence, tout simplement.
La diligence, qui n'est mme pas trop mauvaise pour une
diligence romaine, se transporte en cinq ou six heures de Rome 
Civitta-Vecchia. Il va sans dire que je m'tais muni d'une carte,
carte du reste fort difficile  obtenir pour visiter le bagne, et
avoir l'honneur d'tre prsent  Gasparone. J'tais donc en mesure.

Je ne dirai rien de la campagne de Rome, la description de ce
magnifique dsert a sa place ailleurs. Rome est une chose sainte,
qu'il faut visiter  part et religieusement.

En descendant de voiture, nous fmes, pour viter tout retard,
prvenir le gouverneur de la forteresse de l'intention o nous tions
de visiter son illustre prisonnier: nous joignmes notre carte  la
lettre, et nous nous mmes  table.

Au dessert, nous vmes entrer le gouverneur, il venait nous chercher
lui-mme.

Comme on le pense bien, je m'emparai exclusivement de son excellence,
et tout le long de la route je le questionnai.

Il y avait dix ans que Gasparone habitait la forteresse  la suite
d'une capitulation, dont la principale condition tait que lui et ses
compagnons auraient la vie sauve.

On rencontre sur le pav de Rome une quantit de bons vieillards mis
comme nos paysans de l'Opra-Comique, et se promenant une canne  la
Dormeuil  la main. Qu'est-ce que ces honntes gens? de bons pres, de
bons poux, d'honntes citoyens; de vritables mines d'lecteurs, de
vritables dmarches de gardes nationaux; vous portez la main  votre
chapeau.

Prenez garde, vous allez saluer un bandit qui a capitul; vous allez
faire une politesse  un gaillard qui, sur la route de Viterbe ou
de Terracine, vous et, il y a trois ou quatre ans, coup les deux
oreilles si vous n'aviez pas rachet chacune d'elles mille cus
romains.

Remarquez que les cus romains ne sont pas dmontiss comme les
ntres et valent toujours six francs.

Il y en a mme qui ont stipul une petite rente, que le gouvernement
leur paie trimestre par trimestre, aussi rgulirement que s'ils
avaient plac leurs fonds sur l'Etat.

Malheureusement pour Gasparone, il s'tait fait une de ces rputations
qui ne permettent pas  ceux qui en ont joui de rentrer dans
l'obscurit. On craignit, si on le laissait libre, qu'il ne lui
reprit, un beau matin, quelque vellit de gloire, et que ce Napolon
de la montagne ne voult aussi avoir son retour de l'Ile d'Elbe.

Aussi Gasparone et ses vingt-un compagnons furent-ils troitement
crous dans la citadelle de Civitta-Vecchia.

Pendant les premiers temps, Gasparone jeta feu et flammes, mordant et
secouant ses barreaux comme un tigre pris au pige, disant qu'il
avait t trahi et que la libert tait une des conditions de la
capitulation; mais le pape Lon XII, d'nergique mmoire, le laissa se
dmener tout  son aise, et peu  peu Gasparone se calma.

Tout le long de la route, le gouverneur nous entretint de petites
espigleries attribues  Gasparone: il y en a quelques unes qui
manent d'un esprit assez original pour tre racontes.

Gasparone tait fils du chef des bergers du prince de L... Jusqu'
l'ge de seize ans sa conduite fut exemplaire: seulement peut-tre
dans son orgueil tait-il un peu trop amoureux des beaux habits, des
beaux chevaux et des belles armes qu'il voyait aux jeunes seigneurs
romains. Mais cependant il y avait quelque chose que Gasparone
prfrait aux belles armes, aux beaux chevaux et aux beaux habits,
c'tait sa belle matresse Teresa.

Un dimanche, Gasparone et Teresa taient chez le prince L..., qui
tait fort indulgent pour eux: les filles du prince, dont l'une tait
du mme ge que Teresa, et l'autre un peu plus jeune, s'amusrent 
habiller la jeune paysanne avec une de leurs robes et  la couvrir de
leurs bijoux. La jeune fille tait coquette, cette riche toilette
sous laquelle elle s'tait trouve un instant plus belle que sous son
costume pittoresque de paysanne lui fit envie: sans doute, si elle et
demand la robe et mme quelques uns des bijoux aux filles du prince,
celles-ci les eussent donns; mais Teresa tait fire comme une
Romaine, elle et eu honte devant les jeunes filles d'exprimer un
pareil souhait; elle renferma son dsir au plus profond de son coeur,
se laissa dpouiller de sa robe, se laissa reprendre jusqu' son
dernier bijou. Seulement,  peine fut-elle sortie de la chambre des
jeunes princesses que son beau front se pencha soucieux. Gasparone
s'aperut de sa proccupation; mais  toutes les demandes qu'il lui
fit sur ce qu'elle avait, Teresa se contenta de rpondre, de ce ton si
significatif de la femme qui dsire une chose et qui n'ose dire quelle
chose elle dsire:--Que voulez-vous que j'aie?--je n'ai rien.

Le soir, Gasparone entra  l'improviste dans la chambre de Teresa, et
trouva Teresa qui pleurait.

Cette fois, il n'y avait plus  nier le chagrin; tout ce que pouvait
faire Teresa, c'tait d'essayer d'en cacher la cause.

Teresa essaya de le faire, mais Gasparone la pressa tellement qu'elle
fut force d'avouer que cette belle robe qu'elle avait essaye, que
ces beaux bijoux dont on l'avait couverte, lui faisaient envie, et
qu'elle voudrait les possder, ne ft-ce que pour s'en parer toute
seule dans sa chambre et devant son miroir.

Gasparone la laissa dire, puis, quand elle eut fini:

--Tu dis donc, demanda-t-il, que tu serais heureuse si tu avais cette
robe et ces bijoux?

--Oh! oui, s'cria Teresa.

--C'est bien, dit Gasparone. Cette nuit tu les auras.

Le mme soir, le feu prit  la villa du prince L..., justement dans
la partie du btiment qu'habitaient les jeunes princesses. Par
bonheur, Gasparone, qui rdait dans les environs, vit l'incendie un
des premiers, se prcipita au milieu des flammes, et sauva les deux
jeunes filles.

Toute cette partie de la villa fut dvore par l'incendie et
l'intensit du feu tait telle qu'on n'essaya pas mme de sauver les
meubles ni les bijoux.

Gasparone seul osa se jeter une troisime fois dans les flammes, mais
il ne reparut plus; on crut qu'il y avait pri, mais on apprit que, ne
pouvant repasser par l'escalier qui s'tait abm, il avait saut du
haut d'une fentre qui donnait dans la campagne.

Le prince fit chercher Gasparone, et lui offrit une rcompense pour le
courage qn'il avait montr, mais le jeune homme refusa firement,
et quelques instances que lui fit Son Altesse, il ne voulut rien
accepter.

On approchait de la semaine de Pques. Gasparone tait trop bon
chrtien pour ne pas remplir exactement ses devoirs de religion. Il
alla comme d'habitude se confesser au cur de sa paroisse; mais cette
fois le cur, on ne sait pourquoi, lui refusait l'absolution. Une
discussion, s'tablit alors entre le confesseur et le pnitent; et
comme le confesseur persistait dans son refus d'absoudre le jeune
homme, celui-ci, qui ne voulait pas s'en retourner avec une conscience
inquite, tua le cur d'un coup de couteau.

Gasparone, que tout cela n'empchait point d'tre bon chrtien  sa
manire, alla s'accuser  un autre prtre, et du crime qui lui avait
valu le refus du premier, et du meurtre de celui-ci. Le nouveau
confesseur, que le sort de son prdcesseur ne laissait pas que
d'inquiter, refusa tout, juste pour se faire valoir, mais finit par
donner pleine et entire l'absolution que demandait Gasparone.

Sur quoi Gasparone, la coeur satisfait, l'me tranquille, alla
s'engager comme bandit dans la troupe de Cucumello.

Ce Cucumello tait un bandit assez renomm, quoique de second ordre:
d'ailleurs il tait petit, roux et louche, fort laid en somme, dfaut
capital pour un chef de bande. Cela n'empchait pas qu'on ne lui
obt au doigt et  l'oeil. Mais on lui obissait, voil tout: sans
entranement, sans enthousiasme, sans fanatisme.

L'apparition de Gasparone au milieu de la troupe fit grand effet:
Gasparone tait grand, beau, fort, adroit et rus. Gasparone tait
pote et musicien, il improvisait des vers comme le Tasse, et des
mlodies comme Pasiello. Gasparone fut considr tout de suite comme
un sujet qui devait aller loin.

On lui demanda quels taient ses titres pour se faire brigand, il
rpondit qu'il avait mis le feu  la villa du prince L... pour faire
cadeau  sa matresse d'une robe, d'un collier et d'un bracelet dont
elle avait eu envie, et que, comme le prtre de sa paroisse lui
refusait l'absolution de cette peccadille, il l'avait tu pour
l'exemple.

Ce rcit parut confirmer la bonne opinion que la vue de Gasparone
avait tout d'abord inspire aux bandits, et il fut reu par
acclamation.

Huit jours aprs, les carabiniers envelopprent la bande de Cucumello,
qui, par un ordre imprudent du chef, s'tait hasarde sur un terrain
dangereux. Gasparone, qui marchait le premier, se trouva tout  coup
entre deux carabiniers; les deux soldats tendirent en mme temps
la main pour le saisir, mais avant qu'ils n'eussent eu le temps de
toucher le collet de son habit, ils taient tombs tous deux frapps
de son stylet. Chacun alors, comme d'habitude, tira de son ct.
Gasparone s'enfona dans le makis, poursuivi pour son compte par six
carabiniers; mais, quoique Gasparone ft bon coureur, Gasparone ne
fuyait pas pour fuir: il connaissait son histoire romaine, l'anecdote
des Horaces et des Curiaces lui avait toujours paru des plus
ingnieuses, et sa fuite n'avait d'autre but que de la mettre en
pratique. En effet, quand il vit les six carabiniers parpills dans
le makis et gars  sa poursuite, il revint successivement sur eux,
et, les attaquant chacun  son tour, il les tua tous les six; aprs
quoi il regagna le rendez-vous que les bandits prennent toujours
prcautionnellement pour une expdition quelconque, et o peu  peu
ses compagnons vinrent le rejoindre.

Cependant, la nuit venue, quatre hommes manquaient  l'appel, et au
nombre de ces hommes tait Cucumello.

On proposa de tirer au sort pour savoir lequel des bandits irait
savoir  Rome des nouvelles des absens; Gasparone s'offrit comme
messager volontaire, et fut accept.

En approchant de la porte del Popolo, il aperut quatre ttes
frachement coupes qui, ranges avec symtrie, ornaient sa corniche.

Il s'approcha de ces ttes et reconnut que c'taient celles de ses
trois compagnons et de leur chef.

Il tait inutile d'aller chercher plus loin d'autres nouvelles, celle
qu'il avait  rapporter aux bandits parut suffisante  Gasparone; il
reprit donc le chemin de Tusculum, dans les environs duquel se tenait
la bande.

Les bandits coutrent le rcit de Gasparone avec une philosophie
remarquable; puis, comme il ressortait clairement de ce rcit que
Cucumello tait trpass, on procda  l'lection d'un autre chef.

Gasparone fut lu  une formidable majorit!--Style du
_Constitutionnel_.

Alors commena cette srie d'expditions hasardeuses, d'aventures
pittoresques et de caprices excentriques qui firent  Gasparone la
rputation europenne dont il a l'honneur de jouir aujourd'hui, et qui
autorise sa femme  lui crire avec cette suscription dont personne ne
s'tonne:

    ALL ILLUSTRISSIMO SIGNORE ANTONIO GASPARONE,
                       Ai bagni di Civitta-Vecchia.

Et en effet Gasparone mrite bien le titre d'illustrissime, tant
prodigu en Italie, et qui se rhabiliterait bien vite si on ne
l'appliquait qu' de pareilles clbrits; car, pendant dix ans, de
Sainte-Agathe  Fondi et de Fondi  Spoletto, il ne s'excuta point
un vol, il ne s'alluma point un incendie, il ne se commit point un
assassinat,--et Dieu sait combien de vols furent excuts, combien
d'incendies s'allumrent, combien d'assassinats furent commis,--sans
que vol, incendie ou assassinat ne ft sign du nom de Gasparone.

Comme on le comprend bien, tous ces rcits ne faisaient qu'augmenter
singulirement ma curiosit, qui tait porte  son comble lorsque
nous arrivmes  la porte de la forteresse.

A la vue du gouverneur, qui nous accompagnait, la porte s'ouvrit comme
par enchantement; le custode accourut, s'inclina, puis, sur l'ordre de
son excellence, marcha devant nous.

D'abord nous entrmes dans une grande cour, toute hrisse de
pyramides de boulets rouills, et dfendue par cinq ou six vieux
canons endormis sur leurs affts; tout autour de cette cour, pareille
 un clotre, rgnait une grille, et sur l'une des quatre faces de
cette grille s'ouvraient vingt-deux portes, dont vingt-une donnaient
dans les cellules des compagnons de Gasparone, et la vingt-deuxime
dans celle de Gasparone lui-mme.

A un ordre du gouverneur, chacun des bandits se rangea sur la porte de
sa cellule, comme pour passer une inspection.

Nous nous tions  l'avance, et sur leur rputation, figur voir des
hommes terribles, au regard farouche et au costume pittoresque: nous
fmes singulirement dtromps.

Nous vmes de bons paysans, toujours comme on en voit 
l'Opra-Comique, avec des figures bonasses et les regards les plus
bienveillans.

Nous avions nos bandits devant les yeux que, ne pouvant croire que
c'taient eux, nous les cherchions encore.

Vous rappelez-vous tous les Turcs de l'ambassade ottomane, que nous
trouvions si beaux, si romanesques, si potiques, sous leurs
robes brodes, sous leurs riches dolimans, sous leurs magnifiques
cachemires, et qui aujourd'hui, avec leur redingote bleue en fourreau
de parapluie et leurs calottes grecques, ont l'air de bouteilles 
cachets rouges?

Eh bien! il en tait ainsi de nos brigands.

Nous comptions sur Gasparone pour relever un peu le physique de toute
la bande; il tait le dernier de ses compagnons, occupant la premire
cellule en retour, debout comme les autres sur le seuil de sa porte,
les deux mains dans les goussets de sa culotte, nous attendant d'un
air patriarcal.

C'tait l cet homme qui, pendant dix ans, avait fait trembler les
tats romains, qui avait eu une arme, qui avait lutt corps  corps
avec Lon XII, un des trois papes guerriers que les successeurs de
saint Pierre comptent dans leurs rangs; les deux autres sont, comme on
le sait, Jules II et Sixte-Quint.

Il nous invita d'une voix presque caressante  entrer dans sa cellule.

Ainsi, c'tait cette voix caressante qui avait donn tant d'ordres
de mort, c'taient ces yeux bienveillans qui avaient lanc de si
terribles clairs, c'taient ces mains inoffensives qui s'taient si
souvent rougies de sang humain.

C'tait  croire qu'on nous avait vol nos voleurs.

Gasparone me renouvela, avec la politesse qui m'avait dj tonn dans
ses camarades, l'invitation d'entrer dans sa cellule, invitation que
j'acceptai cette fois sans me faire prier. J'esprais qu' dfaut du
lion je trouverais au moins une caverne.

La caverne tait une petite chambre assez propre, quoique fort
misrablement meuble.

Parmi ces meubles, qui se composaient du reste d'une table, de deux
chaises et d'un lit, un seul me frappa tout particulirement.

Quatre rayons de bois clous au mur simulaient une bibliothque, et
les rayons de cette bibliothque  leur tour soutenaient quelques
livres.

Je fus curieux de voir quelles taient les lectures favorites du
bandit, et lui demandai la permission de jeter un coup d'oeil sur la
partie intressante de son mobilier.

Il me rpondit que les livres, la cellule et son propritaire taient
bien  mon service.

Sur quoi je m'approchai des rayons et je reconnus,  mon grand
tonnement: d'abord un _Tlmaque_; prs du _Tlmaque_, un
_Dictionnaire franais-italien_, puis, de l'autre ct du
_Dictionnaire franais-italien_, une pauvre petite dition de _Paul
et Virginie_, toute fatigue et toute crasseuse; enfin les _Nouvelles
morales_, de Soane, et les _Animaux parlans_, de Casti.

Puis quelques autres livres qui n'eussent point t dplacs dans une
institution de jeunes demoiselles.

--Est-ce votre propre choix, ou l'ordre du gouverneur qui vous a
compos cette bibliothque? demandai-je  Gasparone.

--C'est mon propre choix, trs illustre seigneur, rpondit le bandit;
j'ai toujours eu du got pour les lectures de ce genre.

--Je vois dans votre collection deux ouvrages de deux compatriotes
 moi, Fnelon et Bernardin de Saint-Pierre; parleriez-vous notre
langue?

--Non; mais je la lis et la comprends.

--Faites-vous cas de ces deux ouvrages?

--Un si grand cas que, dans ce moment-ci, je m'occupe  traduire
_Tlmaque_ en italien.

--Ce sera un vritable cadeau que vous ferez  votre patrie que de
faire passer dans la langue du Dante l'un des chefs-d'oeuvre de notre
langue.

--Malheureusement, me rpondit Gasparone d'un air modeste, je suis
incapable de transporter d'une langue dans l'autre les beauts du
style; mais au moins les ides resteront.

--Et o en tes-vous de votre traduction?

--A la fin du premier volume.

Et Gasparone me montra sur sa table une pyramide de papiers couverts
d'une grosse criture: c'tait sa traduction.

J'en lus quelques passages. A part l'orthographe, sur laquelle, comme
M. Marle, Gasparone me parut avoir des ides particulires, ce n'tait
pas plus mauvais que les mille traductions qu'on nous donne tous les
jours.

Plusieurs fois je fis des tentatives pour mettre Gasparone sur la voie
de sa vie passe; mais chaque fois il dtourna la conversation. Enfin,
sur une allusion plus directe:

--Ne me parlez pas de ce temps, me dit-il, depuis dix ans que j'habite
Civitta-Vecchia, je suis revenu des vanits de ce monde.

Je vis qu'en poussant plus loin mes investigations je serais
indiscret, et qu'en restant plus long-temps je serais importun;
je priai Gasparone d'crire sur mon album quelques lignes de sa
traduction et de me choisir un passage selon son coeur.

Sans se faire prier, il prit la plume et crivit les lignes suivantes:

L'innosenza dei costumi, la buona fede, l'obedienza e l'orrore del
vizio abitano questa terra fortunata. Egli sembia che la dea Astrea,
la quale si dice ritirata nel celo, sia anche costi nacosta fra questi
uomini. Essi non anno bisogno di giudici, giacche la loro propria
coscienza gle ne tiene luogo.

                 Civitta Vecchia, li 23 octobre 1835.

Je remerciai le bandit, et lui demandai s'il n'avait pas besoin de
quelque chose.

A cette demande, il releva firement la tte:

--Je n'ai besoin de rien, me dit-il, Sa Saintet me donne deux pauli
par jour pour mon tabac et mon eau-de-vie; cela me suffit. J'ai pris
quelquefois, mais je n'ai jamais demand l'aumne.

Je le priai de me pardonner, l'assurant que je lui avais fait cette
demande dans une excellente intention et nullement pour l'offenser.

Il reut mes excuses avec beaucoup de dignit, et me salua en homme
qui dsirait visiblement en rester l de ses relations avec moi.

Je me retirai assez humili d'avoir manqu mon effet sur Gasparone;
et comme Jadin avait fini le croquis qu'il avait fait de lui  la
drobe, je rendis son salut  mon hte et je sortis de sa cellule.

J'ai cru bien long-temps fermement, et je le crois encore un peu, que
c'est un faux Gasparone qu'on m'a fait voir.




XXIII

Une Visite  sa saintet le pape Grgoire XVI.


En arrivant  Rome, je trouvai une lettre de M. de Tallenay, mon
audience m'tait accorde pour le lendemain.

Il m'invitait donc  me tenir prt le lendemain  onze heures, et en
uniforme.

Mais l s'levait une grave difficult:  cette poque, o j'allais en
Italie pour la premire fois, je ne connaissais pas la ncessit de
l'uniforme, et j'avais nglig de m'en faire faire un: je me trouvais
donc tout bonnement possesseur d'un habit noir, encore tait-il un peu
bien frip par quatorze mois de voyage. M. de Tallenay exposa mon
embarras, qui fut expos  Sa Saintet, laquelle rpondit qu'eu gard
 la recommandation dont je m'tais fait prcder on drogerait pour
moi aux lois de l'tiquette.

Il est vrai que cette recommandation tait une lettre de la main de la
reine. Mais, htons-nous de le dire, ce n'tait pas seulement comme
venant de la reine qu'il y tait fait droit, mais comme venant de la
plus digne, de la plus noble et de la plus sainte des femmes.

Pauvre mre!  qui Dieu enfona sur la tte la couronne d'pines de
son propre fils!

Le lendemain,  l'heure dite, j'tais  l'ambassade de France; M. de
Tallenay m'attendait, nous partmes.

J'prouvais, je l'avoue, l'motion la plus profonde que j'eusse
prouve de ma vie. Je ne sais s'il existe un homme plus accessible
que moi aux impressions religieuses; j'avais dj t reu par
quelques uns des rois de ce monde; j'avais vu un empereur qui en
valait bien un autre, et qui s'appelait Napolon, c'est--dire quelque
chose comme Charlemagne ou comme Csar: mais c'tait la premire fois
que j'allais me trouver face  face avec la plus sainte des majests.

Deux fois depuis, j'eus l'honneur d'tre reu par Sa Saintet, et la
dernire fois mme avec une bont si particulire que j'en garderai
une reconnaissance ternelle; mais chaque fois l'motion fut la
mme, et je ne puis la comparer qu' celle que j'prouvai lorsque je
communiai pour la premire fois.

A moiti de l'escalier du Vatican, je fus forc de m'arrter, tant mes
jambes tremblaient. Je passais au milieu des merveilles des anciens et
des modernes sans les voir. J'tais comme les bergers qui suivaient
l'toile et qui ne regardaient qu'elle.

On nous introduisit dans une antichambre fort simple, meuble en
bois de chne. Nous attendmes un instant, tandis qu'on prvenait Sa
Saintet. Cet instant fut pour moi presque de l'anxit, tant mon
motion tait grande; cinq minutes aprs, la porte s'ouvrit et l'on
nous fit signe que nous pouvions passer.

M. de Tallenay m'avait mis au courant de l'tiquette; le pape reoit
toujours debout: trois fois celui qu'il daigne recevoir s'agenouille
devant lui--une premire fois sur le seuil de la porte--une seconde
fois aprs tre entr dans la chambre--une troisime fois  ses pieds.
Alors il prsente sa mule, sur laquelle est une croix brode, pour que
l'on voie bien que l'hommage rendu  l'homme remonte directement
 Dieu, et que le serviteur des serviteurs du Christ n'est que
l'intermdiaire entre la terre et le ciel.

Le pape ne parle, dans ses audiences, que latin ou italien, mais on
peut lui parler le franais qu'il entend parfaitement.

J'arrivai  la porte du cabinet pontifical plus tremblant encore
que je ne l'avais t sur l'escalier: je suivais immdiatement
l'ambassadeur, et entre lui et la porte j'aperus Sa Saintet debout
et nous attendant.

C'tait un beau et grand vieillard, g alors de soixante-sept
ou soixante-huit ans,  la fois simple et digne, avec un air de
paternelle bont rpandu sur toute sa personne: il portait sur la
tte une petite calotte blanche et tait vtu d'une cimarre de mme
couleur, boutonne du haut jusqu'en bas et tombant jusqu' ses pieds.

L'ambassadeur s'agenouilla et je m'agenouillai prs de lui, mais
un peu en arrire: il lui fit signe alors de s'approcher de lui,
indiquant par ce signe qu'il supprimait la seconde gnuflexion. Nous
nous avanmes donc alors de son ct; il fit un pas vers nous,
prsenta  M. de Tallenay sa main au lieu de son pied, et son anneau
au lieu de sa mule. M. de Tallenay baisa l'anneau et se releva. Puis
vint mon tour.

Je le rpte, j'tais tellement tourdi de me trouver en face de la
reprsentation vivante de Dieu sur la terre, que je ne savais plus
gure ce que je faisais; aussi, au lieu de faire comme milord Stain
que Louis XIV invitait  monter le premier dans sa voiture, et qui,
calculant que venant de si haut toute invitation est un ordre, y
monta sans rpliquer, lorsque le pape, comme il avait fait pour M. de
Tallenay, me prsenta son anneau, j'insistai pour baiser le pied: le
pape sourit.

--Soit, puisque vous le voulez, dit-il, et il me prsenta sa mule.

--_Tibi et Petro_! balbutiai-je, en appuyant mes lvres sur la croix.

Le pape sourit  cette allusion, et, me prsentant de nouveau la
main, me releva en me demandant, dans la langue de Cicron, mais avec
l'accent d'Alfieri, quelle cause m'amenait  Rome.

Je priai alors Sa Saintet de vouloir bien me parler italien, la
langue latine m'tant trop peu familire pour que je pusse comprendre
couramment cette langue, surtout avec l'accent, si diffrent du ntre,
que lui ont donn les Italiens modernes. Alors Sa Saintet me rpta
sa question dans la langue de Dante.

Comme cette langue tait celle que je parlais depuis plus d'un an, mon
embarras passa, et je restai avec ma seule motion.

Les souverains sont comme les femmes, ils prouvent toujours un
certain plaisir  voir l'effet qu'ils produisent: je ne sais pas si
le pape fut accessible  ce petit sentiment d'orgueil; mais ce que je
sais, c'est que, pendant toute l'audience, je ne vis luire sur son
visage qu'une parfaite srnit.

Nous parlmes de toutes choses: du duc d'Orlans, dont il esprait
beaucoup; de la reine, qu'il vnrait comme une sainte; de M. de
Chateaubriand, qu'il aimait comme un ami.

Puis la conversation tomba sur le mouvement qui s'oprait en France.
Grgoire XVI le suivait des yeux, mais ne se trompait point sur son
rsultat: il l'envisageait comme un mouvement plus chrtien que
catholique; plus social que religieux.

Puis il me parla des missions dans l'Inde, dans la Chine et le Thibet;
me conduisit devant de grandes cartes gographiques sur lesquelles
taient marqus, avec des pingles  tte de cire, toute la route
suivie par les missionnaires et les points les plus avancs auxquels
ils taient parvenus. Il me raconta plusieurs des supplices qu'avaient
subis les modernes martyrs avec non moins de courage et de rsignation
que les martyrs antiques. Il me cita tous les noms de ces derniers
aptres du Christ, noms qui, au milieu de nos tourmentes politiques et
de nos agitations sociales, ne sont pas mme parvenus jusqu' nous.

Or, pour ce coeur plein d'esprance et de foi, la religion, loin de
marcher  sa dcadence, n'avait point encore atteint son apoge.

Et, en effet, il est permis de voir ainsi lorsqu'on s'appelle Pie VII
ou Grgoire XVI, et que, du haut d'un trne qui dpasse celui des rois
et des empereurs, on donne au monde l'exemple de toutes les vertus.

Aprs avoir pass en revue, l'une aprs l'autre, toutes ces grandes
questions, Sa Saintet voulut bien revenir  moi.

--Mon fils, me dit-elle, vous venez de me parler en homme qui, tout en
s'cartant parfois de la religion, comme fait un enfant de celle qui
lui a donn son lait le plus pur, n'a point oubli cependant cette
mre universelle et sublime. N'avez-vous donc jamais song que, dans
un temps comme le ntre, o toutes les nobles croyances ont besoin
d'tre raffermies, le thtre tait une chaire d'o pouvait descendre
aussi la parole de Dieu?

--On dirait que Votre Saintet lit au plus profond de mon coeur,
rpondis-je. Oui, mon intention est bien celle-l. Mais je ne sais
pas si pour notre poque, gangrene encore par les doctrines de
l'_Encyclopdie_, les orgies de Louis XV et les turpitudes du
Directoire, le temps est arriv de prononcer de nouveau sur la
scne les paroles svres et religieuses que firent entendre, au
dix-septime sicle, Corneille dans _Polyeucte_ et Racine dans
_Atholie_. Notre gnration les couterait sans doute; car, chose
trange, ce sont les jeunes gens qui, chez nous, sont les hommes
graves. Mais ceux-l qui ont applaudi, depuis quarante ans, les
sentences de Voltaire, les concetti de Marivaux et les saillies de
Beaumarchais, ont tout  fait oubli la Bible et se souviennent fort
peu de l'Evangile. Votre Saintet m'a parl tout  l'heure de ses
missionnaires. Si je tentais une pareille oeuvre, je pourrais bien
avoir,  Paris, le sort qu'ils ont dans l'Inde, dans la Chine et dans
le Thibet.

--Oui, c'est cela, rpondit Sa Saintet en souriant, et vous ne vous
sentez pas assez fort pour le martyre.

--Si fait; mais, je l'avoue, j'ai besoin d'tre encourag par un mot
de Votre Saintet.

--Avez-vous dj votre sujet?

--Depuis long-temps; et le vritable but de mon voyage  Rome et 
Naples tait d'tudier l'antiquit, non pas l'antiquit de Tite-Live,
de Tacite et de Virgile, mais celle de Plutarque, de Sutone et de
Juvnal. J'ai vu Pompea, et Pompea m'a racont tout ce que je
voulais savoir, c'est--dire tous ces dtails de la vie prive qu'on
ne trouve dans aucun livre; aussi suis-je prt.

--Et comment s'appellera votre oeuvre?

--Caligula.

--C'est une belle poque, mais vous ne pourrez pas y placer les
premiers chrtiens: les premiers chrtiens, vous le savez, ne parurent
que postrieurement  la mort de cet empereur.

--Je le sais, Votre Saintet; mais j'ai trouv moyen d'aller au devant
de cette objection en adoptant la tradition populaire qui fait mourir
Madeleine  la Sainte-Baume, et faisant remonter la lumire d'Occident
en Orient, au lieu de la faire descendre d'Orient en Occident.

--Faites, mon fils; ce que vous ferez dans ce but pourra ne pas
russir peut-tre aux yeux des hommes, mais aura le mrite de
l'intention  ceux du Seigneur.

--Et si j'ai le sort de vos missionnaires de l'Inde, de la Chine et du
Thibet, Votre Saintet daignera-t-elle se souvenir de moi?

--Il est du devoir de l'Eglise, rpondit en riant Sa Saintet, de
prier pour tous ses martyrs.

L'audience avait dur une heure. Je m'inclinai.

--Je vais prendre cong de Votre Saintet, dis-je au pape, mais avec
un regret.

--Lequel!

--C'est de ne rien emporter qui soit bnit par elle; si j'avais su la
trouver si bonne pour moi, j'eusse achet deux ou trois chapelets, qui
me seraient bien prcieux pour ma mre et pour ma soeur.

--Qu' cela ne tienne, rpondit Sa Saintet. Je comprends votre dsir,
et je ne veux pas que vous me quittiez sans qu'il soit accompli.

A ces mots, le pape se dirigea vers une petite armoire qui se trouvait
dans l'angle de son cabinet, et en tira deux ou trois chapelets et
autant de petites croix en bois et en nacre; puis, les ayant bnits,
il me les mit dans la main.

--Tenez, me dit-il, ces chapelets et ces croix viennent directement
de la Terre-Sainte, ils ont t travaills par les moines du
Saint-Spulcre et ils ont touch le tombeau du Christ. Je viens en
outre d'y attacher, pour les personnes qui les porteront, toutes les
indulgences dont l'Eglise dispose.

Je me mis  genoux pour les recevoir.

--Que Votre Saintet accompagne ce prcieux cadeau de sa bndiction,
et je n'aurai plus rien  lui demander que de ne pas me confondre dans
sa mmoire avec la foule de ceux qu'elle daigne recevoir.

Je sentis les deux mains de ce digne et saint vieillard se poser sur
ma tte, je m'inclinai jusqu' terre et je baisai une seconde fois sa
mule; puis je sortis des larmes plein les yeux et de la foi plein le
coeur.

Deux ans aprs cette audience _Caligula_ parut: ce que j'avais prvu
arriva, et si Sa Saintet m'a tenu parole, mon nom doit tre inscrit
au Martyrologe.




XXIV

Comment en partant pour Venise on arrive  Florence.


Rien ne me retenait plus  Rome, que j'avais, ainsi que ses environs,
visite pendant mon premier passage. Tous mes prparatifs taient
faits: je pris donc cong de mon bon et brave Jadin, qui comptait y
rester un an avec Milord; et, le coeur tout serr de cette double
sparation, je quittai la ville ternelle le jour mme, avec
l'intention de me rendre a Venise. Mais c'est pour l'Italie surtout
qu'a t fait le proverbe: L'homme propose et Dieu dispose.

Le lendemain, comme la voiture s'tait arrte un instant 
Civitta-Castellana pour faire reposer notre attelage, et que je
profitais de ce moment pour courir la ville, deux carabiniers
m'accostrent dans la rue pendant que j'essayais de dchiffrer une
mauvaise inscription, crite en mauvais latin, au pied d'une mauvaise
statue. Ces messieurs m'invitrent  me rendre au bureau de la
police, o notre hte, esclave des formalits, avait dj envoy mon
passeport; je m'y rendis assez tranquillement, malgr ce qui venait
de m'arriver  Naples, et quoique en Italie de pareilles invitations
renferment toujours quelque chose de tnbreux et de sinistre. Mais il
n'y avait que deux jours que j'avais eu l'honneur d'tre reu, comme
je l'ai dit, par Sa Saintet: j'avais pass une heure avec elle; elle
avait eu la bont de m'inviter  revenir; je l'avais quitte avec sa
bndiction, je me croyais donc en tat de grce.

Je trouvai, dans le bureau o l'on me conduisit, un monsieur qui me
reut assis, le chapeau sur la tte et les sourcils froncs; avant
qu'il m'et adress une seule parole, j'avais pris un sige, enfonc
ma casquette sur mes oreilles et rgl mon visage  l'unisson du sien.
C'est en Italie surtout qu'il faut n'avoir pour les autres que les
gards qu'ils ont pour vous: il resta un instant sans parler, je
gardai le silence; enfin il prit, dans une liasse de papiers, un
dossier  mon nom, et se tournant de mon ct:

--Vous tes M. Alexandre Dumas? me dit-il.

--Oui.

--Auteur dramatique?

--Oui.

--Et vous vous rendez  Venise?

--Oui.

--Eh bien! monsieur, j'ai l'ordre de vous faire conduire hors des
tats pontificaux dans le plus bref dlai possible.

--Si vous voulez vous donner la peine de regarder le visa de mon
passeport, vous verrez que votre ordre s'accorde merveilleusement avec
mon dsir.

--Mais votre passeport est vis pour Ancne, et, comme la frontire la
plus rapproche est celle de Prouse, vous ne vous tonnerez pas que
je vous fasse prendre le chemin de cette ville.

--Comme vous voudrez, monsieur, j'irai  Venise par Bologne.

--Oui; mais j'ai encore  vous signifier qu'en remettant les pieds
dans les tats de Sa Saintet, vous encourez cinq ans de galres.

--Trs bien. Alors j'irai par le Tyrol; j'ai le temps.

--Vous tes de bonne composition, monsieur.

--J'ai l'habitude de ne discuter les lois qu'avec ceux qui les font,
de ne rsister aux ordres qu'en face de ceux qui les donnent, de ne
me regarder comme insult que par mon gal, et de ne demander
satisfaction qu' ceux qui se battent.

--En ce cas, monsieur, vous ne me refuserez sans doute pas de signer
ce papier?

--Voyons, d'abord.

Il me le prsenta.

C'tait la reconnaissance que l'ordre m'avait t signifi, l'aveu
que je faisais d'avoir mrit cette dcision, et l'engagement que je
prenais de ne jamais remettre le pied dans les tats romains, sous
peine de cinq ans de galres. Je haussai les paules et lui rendis ce
papier.

--Vous refusez, monsieur?

--Je refuse.

--Trouvez bon que j'envoie chercher deux tmoins pour constater votre
refus.

--Envoyez.

Les deux tmoins arrivrent et servirent  un double emploi; non
seulement ils constatrent mon refus, mais encore ils me donnrent
une attestation que j'avais refus; je mis cette attestation dans une
lettre  M. le marquis de Tallenay, je la pliai, et la remettant 
l'employ de la police de Civitta-Castellana:

--Maintenant, monsieur, lui dis-je, chargez-vous sur votre
responsabilit de faire parvenir cette lettre; elle est tout ouverte;
la police romaine n'aura pas besoin d'en briser le cachet.

L'employ lut la lettre. Je priais M. le marquis de Tallenay d'aller
trouver Sa Saintet, de lui exposer ce qui venait de m'arriver dans
ses tats, et de lui rappeler l'invitation qu'elle m'avait faite
elle-mme d'y revenir pour la semaine-sainte. L'employ me regarda
d'un air de doute.

--Vous avez t reu hier par Sa Saintet? me dit-il.

--Voici la lettre de monseigneur Fieschi, qui m'accorde cette grce.

--Cependant, vous tes bien M. Alexandre Dumas?

--Je suis bien M. Alexandre Dumas.

--Alors, je n'y comprends rien.

--Comme ce n'est pas votre tat de comprendre, ayez la bont,
monsieur, de vous borner  faire votre tat.

--Eh bien! mon tat, monsieur, est, pour le moment, de vous faire
reconduire hors de la frontire.

--Ordonnez que mes effets soient dchargs de la voiture de Venise et
faites venir un vetturino.

--Mais je ne dois pas vous cacher que deux carabiniers vous
reconduiront jusqu' Prouse, et qu'il ne vous sera permis de vous
arrter ni le jour ni la nuit.

--Je connais dj la route, par consquent je ne tiens pas  m'arrter
le jour. Quant aux nuits, j'aime autant les passer dans une voiture
propre que dans vos auberges sales. Restent donc les voleurs. Vous me
donnez une escorte. On n'est pas plus aimable. Je suis prt  partir,
monsieur.

On fit venir mon conducteur, qui me fit payer ma place et mon excdant
de bagages jusqu' Venise, et un vetturino qui, voyant que je n'avais
pas le temps de discuter le prix de sa calche, me demanda deux cents
francs pour me conduire jusqu' Prouse. C'tait cent francs par jour.
Je lui comptai les deux cents francs et lui fis signer son reu.
Lorsque je le tins, je lui fis observer qu'il tait encore plus bte
que voleur, puisqu'il pouvait m'en demander quatre cents, et que
j'aurais t oblig de les lui donner de mme. Le vetturino comprit
parfaitement la chose, et s'arracha les cheveux de dsespoir; mais il
n'y avait pas moyen de revenir sur le trait, il tait sign.

Un quart d'heure aprs je roulais sur la route de Prouse, tabli
carrment dans mon voiturin, et ayant mes deux carabiniers dans le
cabriolet.

Le lendemain j'avais tabli,  l'aide d'un vasistas qui communiquait
de l'intrieur  l'extrieur, et de quelques bouteilles d'orviette
qui taient sorties pleines et rentres vides, de si bonnes relations
entre le cabriolet et l'intrieur, que mes carabiniers me proposrent
les premiers de faire une station dans la patrie du Prugin.
J'acceptai, sr que j'tais par l'exprience que j'en avais faite
 mon premier passage de retrouver l une des premires auberges
d'Italie. Je donnait en consquence l'ordre au vetturino de nous
conduire  l'htel de la Poste.

Je m'attendais  ce que la vue de ma suite changerait quelque peu les
dispositions de mon hte; mais, au contraire, il vint  moi d'un pas
plus leste et avec un visage plus gracieux encore que la premire
fois: c'est qu'en Italie ce sont surtout les ides qu'on reconduit aux
frontires, et la considration d'un tranger s'accrot en raison du
nombre de gendarmes dont il est escort. J'eus donc le pas sur un
Anglais qui avait eu l'imprudence d'arriver tout seul, et la meilleure
chambre et le meilleur dner de l'htel furent pour moi. Quant
aux carabiniers qui, taient vraiment d'excellens garons je les
recommandai  la cuisine.

L'hte me servit lui-mme  table, chose fort rare en Italie, o l'on
n'aperoit jamais le matre de l'auberge qu'au moment o il vous
montre la carte; encore quelquefois s'pargne-t-il cette peine, et
se contente-t-il de vous attendre, le chapeau  la main, prs du
marchepied de la voiture. Cette formalit a pour but de demander si
sa seigneurie est contente, et sur sa rponse affirmative, de se
recommander aux amis de son excellence.

Cependant que les voyageurs qui se trouveraient dans la position o
je me trouvais fassent attention aux aubergistes qui les serviront
eux-mmes: tous, peut-tre, ne rempliraient pas l'office d'cuyers
tranchans avec des intentions aussi dsintresses que l'taient
celles de mon ami l'htelier de Prouse, et quelques paroles
imprudentes tombes entre le potage et le macaroni pourraient bien
amener pour le dessert un surcrot de gendarmerie locale, avec
invitation  l'illustre voyageur de se rendre  la prison de la ville
ou de continuer sa route, ce qui n'empcherait pas son excellence de
payer le lit, comme je payai l'excdant de bagages.

Mais pour cette fois rien de pareil n'tait  craindre: nous causmes
bien pendant le dner, mais de toutes choses trangres  la
politique, et ce furent le Prugin et Raphal qui firent tous les
frais de la conversation. Au dessert, mon hte m'apporta l'affiche du
thtre.

--Qu'est cela? lui dis-je en souriant.

--La liste des pices que reprsentent aujourd'hui les comdiens de
l'archiduchesse Marie-Louise.

--Que voulez-vous que je fasse de ce papier si vous ne m'apportez pas
des cigares avec?

--Je pensais que son excellence irait peut-tre au spectacle.

--Certes, mon excellence irait trs volontiers; mais je la crois tant
soit peu empche de faire pour le moment ce que bon lui semble.

--Et par qui?

--Mais par les honorables carabiniers qu'elle mne  sa suite.

--Point du tout, ils sont aux ordres qu'elle voudra leur donner, et
ils l'accompagneront o il lui plaira d'aller.

--Bah! vraiment?

--C'est donc la premire fois que son excellence est arrte depuis
qu'elle voyage en Italie? ajouta avec tonnement mon hte.

--Je vous demande pardon, c'est la troisime (mon hte s'inclina);
mais, les deux premires, je n'ai pas eu le temps de faire d'tudes,
vu que j'ai t relch au bout d'une heure.

--Je prsume que votre excellence est dans la disposition de donner 
son escorte une bonne main convenable?

--Deux ou trois cus romains, pas davantage.

--Eh bien! mais alors votre excellence peut aller o elle voudra, elle
paie comme un cardinal.

--Ah! ah! ah! fis-je, exprimant ma satisfaction sur trois tons
diffrens.

--Et je vais prvenir les carabiniers.

L'hte sortit.

Je jetai les yeux sur l'affiche, et je vis qu'on donnait l'_Assassin
par Amour pour sa mre_. Diable! dis-je, c'et t fcheux de ne pas
voir un pareil ouvrage. L'assassin par amour pour sa mre, a doit
tre traduit du thtre de Berquin ou de madame de Genlis. Quand cela
devrait me coter un cu de plus en bonne main, il faut que je voie
la chose. En ce moment mes deux carabiniers entrrent;--mon hte
les suivait par derrire, il s'arrta sur la porte de ma chambre de
manire  ce que sa figure moiti bonasse, moiti goguenarde, ft
seule claire par la lumire de ma lampe, et annona les carabiniers
de son excellence. Quant  mes deux hommes, ils firent trois pas vers
la table, s'arrtant comme devant un de leurs officiers, tenant le
chapeau de la main gauche, se frisant la moustache de la main droite,
l'oeil tendre comme des mousquetaires arms, le jarret tendu comme des
gardes-franaises  la parade.

--Ah a! mes enfans, dis-je, prenant le premier la parole, j'ai
pens qu'il vous serait agrable,  vous qui n'allez pas souvent
au spectacle, d'y aller ce soir.--Ils se regardrent du coin de
l'oeil.--En consquence, je vais faire prendre une loge pour moi, deux
parterres pour vous. Nous irons ensemble au thtre; j'entrerai dans
la loge, vous vous mettrez au dessous d'elle; cela vous convient-il?

--Oui, excellence, dirent mes deux hommes.

--Que l'un de vous aille donc me chercher une loge, tandis que l'autre
me fera monter une frasque de vin. Mes carabiniers s'inclinrent et
sortirent.

--Eh bien? me dit mon hte en rentrant.

--Eh bien! mon cher ami, je dis que vous connaissez mieux le pays que
moi; vous en tes?

--Oui, dit-il avec un air de satisfaction assaisonn d'un grain de
suffisance; j'ai rendu, Dieu merci! quelques petits secours de ce
genre, depuis quinze ans que je tiens l'htel de la Poste. Cela ne
fait de tort  personne,--tout le monde, au contraire, s'en trouve
bien,--voyageurs et carabiniers.

--Et matre d'htel, hein?

--Son excellence oublie que c'est le vetturino qui paie son dner et
son coucher, et que par consquent je n'ai aucun intrt...

--Oui, mais la bonne main...

--C'est l'affaire de mes domestiques.

Je me levai et m'inclinai  mon tour devant mon hte. Ce qu'il venait
de me dire tait littralement vrai. Le brave homme m'avait rendu
service pour le plaisir de me le rendre.

Un quart d'heure aprs, mon messager rentra avec la cl de ma loge; je
pris mon chapeau, mes gants, et je descendis l'escalier suivi par l'un
de mes gardes; je trouvai l'autre  dix pas de la porte: ds qu'il
m'aperut, il se mit en route, de sorte que nous nous avancions dans
la rue du Cours chelonns sur trois de hauteur. Au bout de dix
minutes, j'tais install dans ma loge, et mes deux carabiniers dans
le parterre.

D'aprs le titre de l'ouvrage, j'tais venu dans l'intention de rire
de la pice et des acteurs: je fus donc assez tonn de me sentir
pris, ds les premires scnes, par une exposition attachante. Je
reconnus alors  travers la traduction italienne _le faire_ allemand;
je ne m'tais pas tromp: j'assistais  une pice d'Iffland.

Au second acte, le rle principal se dveloppa; celui qui le
remplissait tait un beau jeune homme de vingt-huit  trente ans,
ayant dans son jeu beaucoup de la mlancolie et de la grce de celui
de Lockroy. Depuis que j'tais en Italie, je n'avais rien vu qui se
rapprocht autant de notre thtre que la composition et l'excution
scnique de cet homme. Je cherchai son nom sur l'affiche. Il
s'appelait Colomberti.

Lorsque le spectacle fut termin, je lui crivis trois lignes au
crayon. Je lui disais que, s'il n'avait rien de mieux  faire, je le
priais de venir recevoir, dans la loge no. 20, les complimens d'un
Franais qui ne pouvait les lui porter au thtre, et je signai.

Cela tait d'autant plus facile qu'en Italie la toile se baisse sans
que pour cela les spectateurs vacuent la salle, les conversations
commences continuent, les visites en train s'achvent; et, une heure
aprs le spectacle, il y a encore quelquefois quinze ou vingt loges
habites.

Colomberti vint donc au bout d'un quart d'heure; il avait  peine pris
le temps de changer de costume; il connaissait mon nom et avait mme
traduit _Charles VII_, il accourut donc, selon la coutume italienne,
les bras et le visage ouverts. Il tait venu  Paris en 1830, y avait
tudi notre thtre, le connaissait parfaitement et venait d'avoir un
succs immense dans _Elle est folle_.

Nous causmes long-temps de Scribe, qui est l'homme  la mode en
Italie comme en France; quant  moi, j'aurais cru que son talent,
plein d'esprit et de finesse locale, perdrait beaucoup au milieu d'un
pays et d'une socit trangre. Mais point; Colomberti me raconta
quelques uns de ses petits chefs-d'oeuvre, et je vis qu'il y restait
encore, en dpouillant le style et les mots, une habilet de
construction qui leur conservait dans une autre langue, sinon leur
couleur, du moins leur intrt. Les directeurs de thtre ont si bien
compris cela qu'ils mettent, comme nous l'avons dit, toutes les
pices sous le nom de notre illustre confrre, ce qui a bien aussi
quelquefois son inconvnient.

Aprs avoir pass en revue  peu prs toute notre littrature moderne,
Colomberti revint  moi. Il me dit que mes ouvrages taient dfendus
depuis Prouse jusqu' Terracine, et depuis Piombino jusqu' Ancne.
Puis il s'tonna que, dans un pays o ne pouvaient entrer mes oeuvres,
je voyageasse aussi librement. Je lui montrai alors de ma loge mes
deux carabiniers debout au parterre. Colomberti eut un mouvement de
physionomie d'un comique admirable.

Je pris cong de lui en lui souhaitant toutes sortes de succs, qu'il
est homme  obtenir, et dix minutes aprs nous rentrmes  l'htel,
moi et mes carabiniers, dans le mme ordre que nous tions sortis.

Le lendemain, nous nous mmes en route au point du jour. Vers les onze
heures, nous apermes le lac de Trasimeno. A midi nous atteignmes la
frontire.

Il n'y a si bonne compagnie qu'il ne faille quitter, disait le roi
Dagobert  ses chiens. Quant  moi, le moment tait venu de me sparer
de la meute pontificale. La voiture s'arrta juste au milieu de la
ligne qui spare la Toscane des tats romains. Mes deux carabiniers
descendirent tous deux, mirent le chapeau  la main, et tandis que
l'un me montrait la limite des deux territoires, l'autre me lisait
l'avis ministriel qui me condamnait  cinq ans de galres si jamais
il me reprenait la fantaisie de mettre le pied sur les terres de
Sa Saintet. Je lui donnai quatre cus pour sa peine,  la charge
cependant d'en remettre deux  son camarade; et chacun de nous reprit
sa route, eux enchants de moi, moi dbarrass d'eux.

Le lendemain soir j'arrivai dans la ville de Florence.

Quatre jours aprs, je reus une rponse du marquis de Tallenay. Le
pape avait t extrmement pein de ce qui venait de m'arriver, et
avait eu la bont de se faire rendre compte,  l'instant mme des
causes de mon arrestation.

Voici ce qui tait arriv:

Au moment de mon dpart de Paris, quelque Soval romain avait crit
que M. Alexandre Dumas, ex-vice-prsident du comit des rcompenses
nationales, membre du comit polonais, et de plus auteur d'_Antony_,
d'_Angle_, de _Teresa_ et d'une foule d'autres pices non moins
incendiaires, tait sur le point de partir, avec une mission de la
vente parisienne, pour rvolutionner Rome. En consquence, ordre avait
t donn  l'instant mme de ne pas laisser passer la frontire
romaine  M. Alexandre Dumas, et, s'il la passait par hasard, de le
reconduire en toute hte de l'autre ct.

Malheureusement, comme on m'attendait par la route de Sienne, l'ordre
fut chelonn sur la susdite route.

Mais, comme on l'a vu, j'arrivai par la route de Prouse, ce qui fit
qu'on me laissa tranquillement passer.

A mon arrive  Rome, on rendit compte  la police de mon arrive: la
police donna ordre de me surveiller; mais comme je ne commis pendant
le sjour que je fis dans la capitale des tats pontificaux aucun
attentat, ni contre la morale, ni contre la religion, ni contre la
politique, on pensa que je valais probablement mieux que la rputation
que l'on m'avait faite, et l'on me laissa tranquille, mais sans
cependant avoir la prcaution de rvoquer l'ordre donn.

C'tait cette ngligence dont je devais tre victime au dpart, et
dont j'tais seulement victime au retour.

Cette explication tait accompagne d'une nouvelle invitation de Sa
Saintet de revenir  Rome, et de l'assurance que l'ordre avait t
donn de m'en ouvrir les portes  deux battans.

Et voil comment, en partant pour Venise, j'tais arriv  Florence.

ALEXANDRE DUMAS.




FIN.




     TABLE DES MATIRES.


     PREMIRE PARTIE.


     INTRODUCTION

     I. Osmin et Zada
    II. Les Chevaux spectres
   III. Chiaja
    IV. Toledo
     V. Otello
    VI. Forcella
   VII. Suite
  VIII. Grand Gala
    IX. Le Lazzarone
     X. Le Lazzarone et l'Anglais
    XI. Le roi Nasone
   XII. Anecdotes
  XIII. La Bte noire du roi Nasone
   XIV. Anecdotes
    XV. Les Vardarelli
   XVI. La Jettatura
  XVII. Le Prince de ...
 XVIII. Le Combat
   XIX. La Bndiction paternelle
    XX. Saint Janvier, martyr de l'glise
   XXI. Saint Janvier et sa Cour
  XXII. Le Miracle
 XXIII. Saint Antoine usurpateur
  XXIV. Le Capucin de Resina
   XXV. Saint Joseph


     DEUXIME PARTIE.


     I. La villa Giordani
    II. Le Mle
   III. Le Tombeau de Virgile
    IV. La grotte de Pouzzoles.--La grotte du Chien
     V. La Place du March
    VI. glise del Carmine
   VII. Le Mariage sur l'chafaud
  VIII. Pouzzoles
    IX. Le Tartare et les Champs-lyses
     X. Le Golfe de Baa
    XI. Un courant d'air  Naples.--Les glises de Naples
   XII. Une visite  Herculanum et  Pompea
  XIII. La rue des Tombeaux
   XIV. Petites Affiches
    XV. Maison du Faune
   XVI. La grande Mosaque
  XVII. Visite au Muse de Naples
 XVIII. La Bte noire du roi Ferdinand
   XIX. L'Auberge de Sainte-Agathe
    XX. Les Hritiers d'un grand Homme
   XXI. Route de Rome
  XXII. Gasparone
 XXIII. Une visite  sa saintet le pape Grgoire XVI
  XXIV. Comment en partant pour Venise on arrive  Florence







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